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                  <text>L'HJSTOJRE JNTJME
~

Mesdames, filles de Louis XV
Par Madame CAMPAN.

Clicht Glraudon.
LA VIE ET

u:s MCEURS

AU Xl'lll' SIÈCLE. -

LA TOILETTE. -

Tabkau d e

PATER·

(Colite/ion

La Cau, M11sée du Louvre.)

J'avais quinze ans lorsque je fus nommée un sac contenant en or le prix de la maison.
sement elle n'avait souvent que le temps
lectrice de Mesdames. Marie Leczinska venait
Louis XV voyait très peu sa famille ; il d'embrasser son père, qui partait de là pour
de mourir; la mort du dauphin avait précédé descendait tous les matins, par un escalier la chasse.
la sienne de trois ans; les jésuites étaient dé- dérobé, dans l'appartement de madame AdéLe roi était fort adroit à faire certaines petruits, et la piété ne se trouvait plus guère à laïde. Souvent il y apportait et y prenait du
tites
choses futiles, sur lesquelles l'attention
la cour que dans l'intérieur de Mesdames; le café qu'il avait fait lui-même. Madame Adéne s'arrête que faute de mieux; par exemple,
duc de Choiseul régnait.
laïde Lirait un cordon de sonnette qui averLe roi ne pensait qu'au plaisir de la chasse; tissait madame Victoire de la visite du roi; il faisait très bien sauter le haut de la coque
on aurait pu croire que les courtisans se per- madame Victoire en se levant pour aller chez d'un œuf d'un seul coup de revers de sa fourmettaient une épigramme quand on leur en- sa sœur sonnait madame Sophie, qui à son chette; aussi en mangeait-il toujours à son
lenda il dire sérieusement, les jours où Louis XV tour sonnait madame Louise. Les apparte- grand couvert, et les badauds qui venaient le
ne chassait pas : « Le roi ne fait rien au- ments des princesses étaient très vastes. Ma- dimanche y assister retournaient chez eux
moins enchantés de la belle figure du roi que
jourd0hui. »
dame Louise logeait dans l'appartement le de l"adresse avec laquelle il ouvrait ses œufs.
Les petits voyages étaient aussi une afi'Jire plus reculé. Celle dernière fille du roi était
Dans les sociétés de Yersailles on citait
très importante pour le roi. Le
avec plaisir quelques réponses de
premier jour de l'an il marquait
Louis XV, qui prouvaient la finesse
sur son almanach les jours de déde
son esprit et l'élévation de ses
part pour Compiègne, pour Fonsentiments. Elles ont été placées
tainebleau, pour Chois), etc. Les
dans des recueils d'anecdotes, el
plus grandes affaires, les événesont
généralement connues.
ments les plus importants ne déCe
prince était encore aimé; on
rangeaient jamais celle distribution
eût désiré qu'un genre de vie conde son temps.
venable à son âge et à sa dignité
L'étiquette existait encore à la
vînt enfin jeter un voile sur les
cour avec toutes les formes qu'elle
égarements du passé, et justifier
avait reçues sous Louis XIV; il n'y
l'amour
que les Français avaient
manquait que la dignité : quant à
eu pour sa jeunesse. li en coûtait
la gaieté, il n'en était plus quesde le condamner sévèrement. S'il
tion; de lieu de réunion où l'on
avait
établi à la cour des maîtresses
vît se déployer l'esprit et la grâce
en titre, on en accusait l'excessive
des Français, il n'en fallait point
dévotion de la reine. On reprochait
chercher à Versailles. Le foyer de
à Mesdames de ne point chercher
l'esprit el des lumières était à Paris.
à prévenir le danger de voir le roi
Depuis la mort de la marquise
se composer une société intime chez
de Pompadour le roi n'avait pas
quelque nouvelle favorite. On rede maitresse en litre; il se contengrettait madame Henriette, sœur
tait des plaisirs que lui offrait son
jumelle de la duchesse de Parme·
petit sérail du Parc-aux-Cerfs. Sécette princesse avait eu de l'in:
parer Louis de Bourbon du roi de
ll~ence sur l'esprit du roi ; on diFrance était, comme on le sait, ce
sait que si elle eût vécu elle se seque le monarque trouvait de plus
rail occupée de lui procurer des
piquant dans sa royale existence.
amusements au sein de sa famille;
Ils l'ont 1•oulu ainsi; ils ont pensé
qu'elle aurait suivi le roi dans ses
que c'était pour le mieux. C'était
petits voyages, et aurait fait les
sa façon de parler quand les opérations des ministres n'avaient pas
honneurs des petits soupers qu'il
de succès. Le roi aimait à traiter
aimait à donner dans ses apparteMADAME LOUISE-ÉLJSAOl:.Tll ET 1\IADAllE HE!ŒIETTE, Vl:.RS Iï3;.
ments intérieurs.
lui-même la honteuse partie de
Tableau dt GOBERT. (Musee de Versailles.)
ses dépenses privées. li vendit un
Mesdames avaient trop négligé
jour à un premier commis de la
les moyens de plaire au roi; mais
guerre une maison où avait logé une de ses contrefaite et fort petite; pour se rendre à la
on pouvait en trou ver la cause dans
maîtresses; le contrat fut passé au nom de réunion quotidienne, la pauvre princesse tra- le peu de soins qu'il avait accordés à leur jeuLouis de Bourbon; l'acquéreur porta lui- versait, en courant à toutes jambes, un grand nesse.
Pour consoler le peuple de ses souffrances
même au roi, dans son cabinet particulier, nombre de chambres, et malgré son empreset fermer ses yeux sur les véritables déprédaV. -

.., 336""

llJSTORIA. -

Fasc. .jO.

22

�msT0'1{1.J1 _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___;__ _ ___;_,._ _ _ _ _ _ J
tions du trésor, les ministres faisaient de
temps en temps peser sur la maison du roi, et
mème sur ses dépenses personnelles, les réformes les plus exagérées.
Le cardinal de Fleury, qui, à la vérité, eut
le mérite de rétablir les finances, poussa ce
système d'économie au point d'obtenir du roi
de supprimer la maison et l'éducation des
quatre dernières princesses. Elles avaient été
élevées, commç simples pensionnaires, dans
un couvent, à quatre-,ingts lieues de la cour.
La maison de Saint-Cyr eût été plus convenable pour recevoir les filles du roi; le cardinal partageait probablement quelques-unes
de ces préventions qui s'attachent toujours
aux plus utiles institutions, et qui depuis la
mort de Louis XI\' s'étaient éle\'ées contre le
bel établissement de madame de Maintenon.
Il aima mieux confier l'éducation de Mesdames à des religieuses de province. Madame
Louise m'a souvent répété qu'à douze ans
elle n'avait point encore parcouru la totalité
de son alphabet, et n'avait appris à lire couramment que depuis son retour à Versailles.
)ladame Victoire attribuait des crises de
terreur panique qu'elle n'avait jamais pu
vaincre, aux violentes frayeurs qu'elle éprouvait à l'abba1e de Fontevrault, toutes les fois
qu'on l'envoyait, par pénitence, prier seule
dans le caveau où l'on enterrait les religieuses.
Aucune prévoyance salutaire n'avait préservé
ces princesses des impressions funestes que
la mère la moins instruite sait éloigner de ses
enfants.
Un jardinier de l'abbaye mourut enragé,
sa demeure extérieure était ,·oisine d'une
chapelle de l'abbaye oi1 l'on conduisit les princesses réciter les prières des agonisants. Les
cris du morihond interrompirent plus d'une
fois ces prières.
Les gàteries les plus ridicules se mêlaient
à ces pratiques barbares. Madame Adélaïde,
l'aînée des princesses, était impérieuse et
emportée; les bonnes religieuses ne cessaient
de céder à ses ridicules fantaisies. Le maître
de danse, seul professeur de talent d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault,
leur faisait apprendre une danse alors fort en
vogue, qui s'appelait le menuet coule1tr de
1·ose. Madame voulut qu'il se nommât le
menuet bleu. Le maître résista à sa volonté;
il prétendit qu'on se moquerait de lui à la
cour quand Madame parlerait d'un menuet
bleu. La princesse refusa de prendre sa leçon,
frappait du pied, et répétait ble11, bleu; ro.~e,
1·ose, disait le mait1·e. La communauté s'assembla pour décider de ce cas si grave; les
religieuses crièrent bleu, comme Madame : le
menuet fut débaptisé, et la princesse dansaParmi des femmes si peu dignes des fonctions d'institutrices, il s'était cependant
trouvé une religieuse qui, par sa tendresse
éclairée et par les utiles preuves qu'elle en

donnait à Mesdames, mérita leur attachement
et obtint leur reconnaissance : c'était madame
de Soulanges, qu'elles firent depuis nommer
abbesse de Royal-Lieu. Elles s'occupèrent
aussi de l'avancement des neveux de cette
dame; ceux de la mère Mac-Carthy, qui les
avait lâchement gâtées, portèrent· longtemps
le mousqueton de garde du roi à la porte de
Mesdames, sans qu'elles songeassent à leur
fortune.
Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent
revenues à la cour, elles jouirent de l'amitié
de monseigneur le dauphin, et profitèrent de
ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à
l'étude, et y consacrèrent presque tout leur
temps; elles parvinrent à écrire correctement
le français et à savoir très bien l'histoire. Madame Adélaïde, surtout, eut un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer de tous
les instruments de musique, depuis le cor
(me croira-t-on ?) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le
tour, l'horlogerie, occupèrent successivement
les loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde
avait eu un moment une figure charmante;
mais jamais beauté n'a si promptement disparu que la sienne. Madame Victoire était
belle et très gracieuse; son accueil, son regard, sou sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme. Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais
vu personne avoir l'air si effarouché; elle
marchait d'une vitesse extrême, et pour reconnaitre, sans les regarder, les gens qui se
rangeaient sur son passage, elle avait pris
l'habitude de voir de côté, à la manière des
lièvres. Cette princesse était d'une si grande
timidité qu'il était possible de la voir tous les
jours, pendant des années, sans l'entendre
prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle montrait de l'esprit, et même de
l'amabilité dans la société de quelques dames
préférées; clic s'instruisait beaucoup, mais
elle lisait seule; la présence d'une lectrice
l'eùt infiniment gênée. li y avait pourtant des
occasions où cette princesse si sauvage devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative; c'était
lorsqu'il faisait de l'orage : elle en avait peur,
et tel était son effroi, qu'alors elle s'approchait des personnes les moins considérables ;
elle leur faisait mille questions obligeantes ;
voyait-elle un éclair, elle leur serrait la
main; pour un coup de tonnerre cil~ les eût
embrassées. !\fais le beau temps revenu la
princesse reprenait sa roideur, son silence,
son air farouche, passait devant tout le monde
sans faire attention à personne, jusqu'à ce
qu'un nouvel orage vint lui ramener sa peur
et soo affabilité.
Si Mesdames ne s'étaient pas imposé· un
grand nombre d'occupations, elles eussent
été très à plaindre. Elle, aimaient la prome-

nade, et ne pouvaient jouir que des jardins
publics de Versailles; elles auraient eu du
goût pour la culture des fleurs, et n'en pouvaient avoir que sur leurs fenêtres.
Madame Victoire, bonne, douce, affable,
vivait avec la plus aimable simplicité, dans
une société qui la chérissait : elle était adc,rée de sa maison. Sans quiller Versailles,
sans faire le sacrifice de sa moelleuse bergère,
elle remplissait avec exactitude les devoirs de
la religion, donnait aux pauvres tout ce
qu'elle possédait, observait rigoureusement
les jeûnes et le carême. li est vrai qu'on reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis
pour le maigre une renommée que portaient
au loin les parasites assidus à la table de leur
maitre d'hôtel. llfadame Victoire n'était point
insensible à la boone chère, mais elle avait
les scrupules les plus religieux sur les plats
qu'elle pouvait manger au temps de pénitence. Je la vis un jour très tourmentée de
ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait souvent pendant le carême. Il s'agissait
de décider irrévocablement si cet oiseau était
maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui
se trouvait à son diner : le prélat prit aussitôt le son de rnix positif, l'attitude gra,e d'un
juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait cuire l'oiseau,
il fallait le piquer sur un plat d'argent très
froid : que si le jus de l'animal se figeait
dans l'espace d'un quart d'heure, l'animal
était réputé gras; que si le jus restait en
huile, on pouvait le manger en tout temps
sans inquiétude. Madame Victoire fit faire
aussitôt l'épreuve : le jus ne figea point; cc
fut une joie pour la princesse, qui aimait
beaucoup cette espèce de gibier. Le maigre,
qui occupait tant madame Victoire, l'incommodait; aussi attendait-elle a\'CC impatience
le coup de minuit du samedi saint; on lui
servait aussitôt une bonne Yolaille au riz, et
plusieurs autres mets succulents. Elle avouait
avec une si aimable franchise son goût pour
la bonne chère et pour les commodités de la
,·ie, qu'il aurait fallu être aussi sé1·ère en
principes qu'inseosiblc aux excellentes qualités de cette princesse pour lui en faire un
crime.
Madame Adélaïde avait plus d'esprit que
madame Victoire; mais elle manquait absolument de cette bonté tJui seule fail aimer
les grands : des manières brusques, une voix
dure, une prononciation brève, la rendaient
plus 11u'imposante. Elle portait très loin
l'idée des prérogatives du rang. Un de ses
chapelains eut le malheur de dire Dominus
vobiscum d'un air trop aisé : la princesse
l'apostropha rudement après la messe pour
lui dire de se souvenir qu'il n'était pas
évêque, et de ne plus s'aviser d'officier en
prélat.
i\lAOAME

.., 338""

CAJlP,\:'\.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXIX
\'aine Lenlalirc d'armistice. - llataillc 1lu 18 octobre.
- Bc•rna,lnllc comua L contre nous. - Défection
,h•s Saxons. - LoJauté du roi de \\'urtcmbcrg. lllbultat inducis &lt;lu coml,at.

sent pu nous vaincre dans la bataille du 16,
ils ne perdirent pas l'espoir de nous accabler
par un nouvel effort de leurs troupes supérieures en nombre, et comptaient beaucoup
sur la défection des corps allemands qui se
trouvaient encore parmi nous, el dont les

Cette première journée avait laissé la victoire indécise; cependant elle était à l'avantage des Français, puisque, avec des forces
infiniment moins considérables, ils avaient
non seulement tenu tête aux coalisés, mais
les avaient chassés d'une partie du terrain
qu'ils occupaient la veille.
Les troupes des deux partis se préparaient
à renouveler le combat le lendemain matin;
mais, contrairement à leur attente, la journée du 17 s'écoula sans qu'aucun mouvement
hostile eût lieu de part ni d'autre. Les coalisés attendaient l'arrivée de l'armée russe de
Pologne, ainsi que des troupes qu'amenait le
prince royal de Suède, Uernadotte, ce qui
devait accroitre infiniment leurs forces.
De son côté, ~apoléon, regrettant d'avoir
rejeté les propositions de paix qui lui avaient
été faites deux mois auparavant, pendant
l'armistice, espérait quelque résultat d'une
mission pacifique qu'il avait emoyée la nuit
précédente aux souverains alliés par le général autrichien comte de Merfeld, qui venait
d'être fait prisonnier.
Il se produit quelquefois des séries de
faits bien étranges. Le comte de Merfeld était
le ml:me qui, seize ans auparavant, était venu
demander au général Bonaparte, alors chef de
l'armée d'Italie, le célèbre armistice de Léoben. C'était lui qui avait rapporté à Vienne
le traité de paix conclu entre Je gouvernement
autrichien et le Directoire, représenté par le
général Bonaparte. C'était lui qui, dans la
nuit de la bataille d'Austerlitz, avait transmis à l'empereur des Français les propositions
d'armistice faites par l'empereur d'Autriche,
et comme la singulière destinée du général
Merfcld le conduisait de nouveau vers Napoléon au moment où celui-ci aYait à son tour
besoin d'armistice et de paix, !'Empereur
sourit à l'espoir que cet intermédiaire amènerait encore le résultat qu'il désirait. !\fais
les choses étaient trop avancées pour que les
souverains alliés consentissent à traiter avec
Napoléon, dont la proposition seule dénotait
un grand embarras. Aussi, quoiqu'ils n'eus-

chefs, tous membres de la société secrète du
Tugenbund, profitèrent du repos que donna
l'espèce d'armistice du 17, pour se concerter
sur la manière dont ils devaient exécuter
leur insigne trahison. La mission du comte
de Merfeld n'obtint mème pas de réponse.
Le 18 octobre, dès le matin, l'armée des
coalisés commença l'attaque contre nous. Le
~c corps d'armée de cavalerie, dont mon régiment faisait partie, se trouva placé, comme
il l'avait été le i 6, entre Liehert-\\ olkwitz el
le Kelmberg, ou redoute suédoise. Le comba 1,
engagé sur tous les points, fut surtout terrible vers notre centre, au village de Probstheyda, qu'attaquèrent à la fois un corps
russe et un corps prussien ; tous deux
furent repoussés al'ec des pertes immenses.
On se battait sur tous les points. Les Russes
attaquèrent très vivement [)olzhausen, que
Macdonald défendit avec succès.
Vers onze heures, on entendit une canon-

1. I.e comte de Rochechouart nous ral'Ollte d'une
fa,·on lrès pillorc,quc la 111i;sio11 qu'il cul à remplir
auprès de Bernadotte, 11ui hésitait encore il passer

l'EIIJt' au mois de ~eplcmhrt•; il nous décrit égulcmcnt ,a rcnconlre avec le prince royal de Suède,
« ,upcrbc au milieu de la mitrailk. entouré dt•

GÊ11ÉRAL DROUOT.

nade en arrière de Leipzig, du côté de Lindenau, et l'on apprit que, sur ce point, nos
troupes venaient de rompre le cercle dans
lequel l'ennemi se flattait d'enfermer l'armée
française, et que le corps du général Bertrand
marchait sur Weissenfeld, dans la direction
du Rhin, sans que l'ennemi eût pu l'en empêcher. L'Empercur prescrivit alors d'évacurr
les équipages vers Lutzcn.
Cependant, le plateau de Leipzig était, vers
Conncwitz et Lossnig, le théàtre d'un épouvantable engagement; la terre répétait au loin
le bruit des feux précipités d'un millier de
canons. Les ennemis tentaient de forcer le
passage de la Pleisse. lis furent repoussés,
bien que les Polonais eussent fait manquer
quelques-unes des charges à la baïonnette de
notre infanterie,
Alors le 1•• corps de ca valcrie française,
voyant les escadrons autrichiens cl prussiens
venir au secours de leurs alliés, sortit de derrière le village de Probstheyda, et, se précipitant au milieu des ennemis, il les enfonça
et les poursuivit jusque sur leurs réserves,
qu'amenait le prince Constantin de Russie.
Les alliés, encore enfoncés sur ce point, réunirent des forces immenses pour enlever
Probstheyda; mais ces formidables masses y
furent si bien reçues par quelques-unes de
nos divisions d'infanterie et par les chasseurs
à pied de la vieille garde, qu'elles reculèrent
promptement. Nous perdîmes là les généraux
Vial et R,pchamheau. Celui-ci venait d'être
nommé maréchal de France par !'Empereur.
Bernadolle, prince de Suède, n'avait point
encore comhattu contre les Français, et
paraissait, dit-on, indécis; mais enfin, stimulé et mème menacé par le maréchal prussien Blücher, il se détermina à passer la
Partha au-dessus du village de Mockau, à la
tête des troupes suédoises et d'un corps russe
placé sous ses ordres 1• Lorsqu'une brigade
de hussards et de lanciers saxons, postés sur
ce point, vit arriver les Cosaques qui précédaient Bernadotte, elle marcha vers eux
comme pour les charger; mais faisant tout à
coup volte-face et oubliant à quoi ils exposaient leur vieux roi, notre allié, qui se trouvait au milieu des troupes de Napoléon, les
iofàmes Saxons dirigèrent leurs fusils et
leurs canons contre les Français!
La tête d'armée conduite par Bernadotte,
m~rts_ d d~
Lc1pz1g-.

ùte,sés ... ,. sur

le champ de hataille de

(.\oie de l'éditeur. 1

�~--------

.M'É.MOTTfES DU G'ÉN'É~AL BA~ON DE .MA~BOT - -

· m

- - 1!1STO'l{1.A

essa1é de faire un mouvement en avant, fut
forasé; mais nous perdimes dans ce combat
suivant la rive gauche de la Partha, se dirigea
le brave général Delmas, militaire distingué
vers Sellerhausen, défendu par Reynier. Ce
cl homme des plus honorables, qui, brouillé
général, dont le corps d'armée était presque
avec Napoléon depuis la création de l'Empire,
avait passé dix ans dans la retraite, mais avait
sollicité du service dès qu'il avait ,u sa patrie
en danger.
Au milieu d'une affreuse canonnade el de
vives attaques partielles, les Français se maintenaient sur toute la ligne dans leurs positions. Ainsi, vers la gauche, le maréchal
Macdonald et le général Sébastiani a,·aienl
conrnrvé le terrain situé entre Probstheyda et
Stiillcrilz, malgré les nombreuses attaques
des Autrichiens de Klcnau el des Russes de
Ooctorolî, lorsque tout à coup celles de nos
troupes Qui étaient placées sur ce point furent
assaillies par une charge de plus de 20,000
Cosaques et Baskirs Les efforts de ces derniers portèrent principalement sur le corps
de cavalerie du général Sébastiani.
En un clin d'œil, les barbares entourèrent
à grands cris nos escadrons, contre lesquels
ils lancèrent des milliers de flèches, qui ne
nous causèrent que très peu de pertes, parce
que les Baskirs, étant totalement irréguliers,
ne sa,·enl pas se former en rangs cl marchent
tumultueusement comme un troupeau de
mouton~. Il résulte de ce désordre que ces
cavaliers ne peuvent tirer horizontalement
NAP0Lii0;'; A LA ll.\TAILLE UE LEIPZIC- - 0eS$ÏII J~ f. GRL'-IER.
devant eux sans tuer ou blesser ceux de leurs
camarades qui les précèdent. Les Daskirs
s'écria, en arrivant parmi les l\usses, &lt;&lt; qu'a- lancent donc leurs flèches paraboliquement,
entièrement composé de troupes provenant (( près avoir brûlé la moitié de ses munitions c'est-à-dire en l'air, en leur faisant décrire
des contingents allemands, ayant été témoin « pour les Français, il allait tirer le reste une courbe plus ou moins grande, selon qu'ils
de la déserlion de la cavalerie saxonne, se (( contre eux! » En effet, il lança sur nous jugent que l'ennemi est plus ou moins éloidéfiait de l'infanterie de celle nation, qu'il une grèle de projectiles, donl mon régiment gné; mais celte manière de lancer les projecavait placée près de la cavalerie de Durutlc, reçut une très large part, car je perdis là une tiles ne permettant pas de viser exactement
afin de la contenir; mais le maréchal Ney, trentaine d'hommes, au nombre desquels pendant le combat, les neuf dixièmes des
trop confiant, lui prescrivit de déployer les était le capitaine Berlin, officier du plus grand flèches s'égarent, el le petit nombre de celles
Saxons el de les envoîer soutenir un régiment mérite: ce brave eut la tète emportée par un qui atteignent les ennemis ayant usé pour
français qui défendait le village de Paunss'élever en l'air presque toute la force d'imdorf. Mais à peine les Saxons furent-ils à boulet.
C'était cependant Bernadolle, un Français, pulsion que la détente de l'arc leur anil comquelque distance des troupes françaises, que, un homme auquel le sang français avait pro- muniquée, il ne leur reste plus en tombant
apercevant dans la plaine de Paunsdorf les curé une couronne, qui nous portait ainsi le que crlle de leur propre poids, qui est bien
enseignes prussiennes, ils se précipitèrent
faible; aussi ne font-elles ordinairement que
coup de grâce 1
vers elles au pas de course, ayant à leur tôte
Au milieu de celle déloputé générale, le de fort légères blessures. Enlin, les Baskirs
l'indigne général llussel, leur chef. Quelques roi de Wurtemberg présenta une honorable n·a~anl aucune aulre arme, c'est incontestaofficiers français , ne pouvant comprendre exception, car, ainsi que je l'ai déjà dit, il blement la troupe la moins dangereuse qui
une pareille trahison, pensaient que les Saxons a,ait prévenu Napoléon que les circonstances
au monde.
al laient attaquer les Prussiens; aussi le géné- allaient le forcer à abandonner son parti; existe
Cependant, comme ils arrivaient sur nous
ral Grcssol, chef d'état-major de l\eynier, mais, même après qu'il eut pris celle su- par myriades, el que plus on tuait de ces
courut-il vers eux pour modérer ce qu'il prême décision, il mit dans son exécution les guêpes, plus il en sur,enait, l'immense quancroyait être un excès d'ardeur; mais il ne procédés les plus loyaux, en prescrivant à tité de lloches dont ils couvraient l'air dernit
trouva plus devant lui que des ennemis! Cette celles de ses troupes placées dans son voisi- néccssaircmeol, dans le nombre, faire queldéfection d'un corps d'armée tout enlier, qui nage de n'agir contre les Français qu'après ques blessures graves; ainsi, un de mes plus
produisit un vide effrayant dans le centre de leur avoir dénoncé les hostilités di1 jours braves sous-oîficicrs légionnaires , nommé
l'armée française, eut, de plus, le grave in- d'avance, cl, bien que devenu ennemi de la Meslin, eut le corps traversé par une flèche
convénient de ranimer l'ardeur des alliés, et, France, il chassa de son armée le général, qui, entrée par la poitrine, lui sortait dans le
sur-le-champ, la cavalerie wurtembergeoise ainsi que plusieurs officiers wurtembergeois, dos! L'intrépide ~leslin, prenant la flèche à
suivit l'exemple des Saxons.
qui avaient entrainé ses troupes dans les rangs deux mains, la cassa et arracha lui-même les
Non seulement le prince de Suède Dcrna- des (lusses pendant la bataille de Leipzig, et deux tronçons de son corps, cc qui ne put le
dolle accueillit dans ses rangs les perfides retira toutes les décorations aux régiments sauver : il succomba peu d'instants après.
Saxons, mais il réclama le secours de leur
C'est, je crois, le seul exemple de mort que
transfuges.
arlillerie pour augmenter l'effet de la sienne,
Cependant Probstheyda continuait à être le l'on puisse citer à la suite d'un coup de Il èche
et supplia même l'ambassadeur anglais de lui théàtre de la lutte la plus meurtrière. La tiré par un Baskir. Mais j'eus plusieurs homprêter la batterie de fusées à la Coogrève vieille garde, déployée derrière le village, se mes et chevaux atteints, el fus moi-même
qu'il a,ail amenée avec lui, el que l'ancien tenait prèle à voler au secours de ses défen- blessé par cette arme ridicule.
maréchal de France fil diriger sur les Français. seurs. Le corps prussien de Bulow, ayant
A peine le corps saxon fut-il dans les rangs
des ennemis, qu'il signala sa trahison en faisant contre nous une décharge générale de
toute son arlillerie , dont le commandant

"' 340 ...

J'ava!s le sabr~ à la main; je donnais &lt;les
r?~es _a un orficrer et j'étend:iis le bras pour
indiquer le point vers lequel il devait se
rrrger' lo:s~ue je sentis mon sabre arrêté
par uned rcsrstancc élranrre
el e'prouv:u• une
lérr'
o ,
,,cre , o~lc~r à la cuisse droite, dans laquelle
b · eta1t implantée d'un· poucc dans 1es
c airs. une fli•chc de quatre pieds de lonrr
don~ 1ardeur du combat m'ayail rmpêché d~
senllr le coup. Je la fis ex traire par le docteur
Parol el p~a~er dans une des caisses de l'ambulance reg1menlairc, car je voulais la consrr.1·cllr comn'.c monument curicu-x; je re•Trellt•
lfU e e se so1l égarée.
"
Vous c~m1~renez hien qur, pour une blessure aussi
)c&lt;&gt;ère
.101gna1
. . pas de
•
' J·e ne m' c
0
~o.n régiment, d'autant plus que le moment
t'larl !orl critique.. .. En effet, les renforts
a~e11cs par llernadolle cl Blücher attaquaient
;~;~~enl. le ~ourg de Schiinfcld' situé non
.u !rcu ou la Partba entre dans la ville
d_e lLcrpzrg_. L~s généraux Lagrange el Friedcrrc ts, ~1u1 ddcndaienl ce point important,
~epousscre_~l srpl assauts cl chassèrent sept
,o/s les allies des maisons qu'ils avaient enle,ees. Le général Friederichs fut tué d
combat •, •
ans ce
.
off . . ; c etart
· · • un excellent el très bra,e
l' rc1er' qui J01gnail à ces qualités morales
avaota?e d'ètre l_e plus bel homme de toutes
1es armees françaises.
Cependant,
ennemis allaient peul-être
se rendre mrulrcs de Schiinfeld, lorsque le
m~réchal Nel Yola au secours de ce viUarre
11u1 resta au pouvoir des Français. Le m~~é~
chai ~ey reçut à l'épaule une contusion u·
le força de quiller le champ de bataille q i
Q~and h~ nuit vint, les troupes des deux
a_rmces étaient sur une grande partie de la
ligne dans la mê1;11e position qu'au commen~ement de _l~ bataille; ce soir-là, les cavaliers
c ~o~. reg1mcnl, ainsi que ceux de toutes
les dmsrons du corps de Sébast·tanr,. attachèrent leu_rs chevaux aux mêmes piquets , ui
leur
servi à la fin des trois
. JOurn.ees
.
!
é ,avment
d
pr et· , entes, et presque tous les ha taillons
occupcrent
b li d les mêmes bivouacs · A'ms1. celle
ala'. e, ont les ennemis onl tant cél 'b , 1
succcs, ful indécise, puisqu(•, bien in~r:!ur~
~a no~bre, ayant contre nous presque toutes
na~1ons de l'Europe el comptant une foule
e traitres dans nos rangs, nous ne perdimcs
u!i JJ?Uce de lerr~in !. .. Aussi le général
Wilson , qu1· se trouva1L
. à
L ·,Jars
· sir fioberl
.
e1pz1g en &lt;1uah1éde commissaire britannique
el dont_ le_ \ém?i~nage ne peut ètrc suspect~
de parlial1tc, d1t-1l au sujet de celte bataïl' .
« Malgré
T la dMeclion de l'armée saxonneI eau.
« m1 rcu du combat, malgré le courarre ar: ~cnt el persévérant des troupes allié~, 'on
~ 1:ul eol~~&lt;'r aux Français un seul des
. villa,,es qu ils se proposaient de rrarder
(1 com~r t~~entiels à leur position. L.1 nuit
• lermma I action' laissant aux Fraoç.1is
(( sur_loul aux déîeoscurs de Probslh: d 1'
' o,
"lo1r, e d'avoir
. mspiré
.
C) a, a
à leurs ennemis
une
&lt;• geoereuse envie!... »
Après le_coucher du soleil, au moment où
~o.mmença1t l'obscurité, je reçus l'ordre de
aire cesser sur le front de mon régiment ce

t.

!es

~

tira emenl inr~t(le qui suit ordinairement les sa mo_nlure fut si bien remarquée par les
enga~ements _scr1eux. Ce n'est pas sans peine f°ne~is, malgré l'obscurité, que le cheval et
que I on pamenl à séparer alors les hom
e mait!e _furent Lous deux grièvement blessés.
de·~ deux par1-is qui. ,1ennent
•
de comhallremes
les ~e capitame anil reru une halle au Lravers
uns contre les. autres, d'autant plus que,
u cor~s et mourut pendant la nuit, dans
r
u~e
maison du faubourg de llallc, où j'al'ais
ur
ne
pa_s
air~
connaître
celle
disposiliou
po
aux ennem'.~• qm pourraient en profiler pour fait transporter la Ycille le commandant
fondre à I improviste sur nos avant-postes, Pozac.
on ne se ser~ nr de tambours ni de trompelles d Bien que l~ l,Jessure de celui-ci ne fût pas
angercuse, il .se désolait en pensant que
pour prescr:re _aux tirailleurs de cesser le feu
cl de _se r~unrr ~our _rPjoindre leurs régi- prob~?lcmenl I armée française s'éloirrncrail
ments' mais on fait prevenir à voix basse les e~ qu il rcs~erail prisonnier des ennemis, qui
ch~r~ des pelotons, qui envoient des sous- s ~mpa~era.1enl alors du sabre d'honneur c1ui
ort1c1crs ch~rcber en silence les petits postes. lui ,avait clé_ donné par le premier Consul
aprcs la bala11le de Marengo, lorsqu'il n'était
Les_ ennemis, de leur côté, arrissanl de même
.
. JC
. calmai ses
le l~u diminue inscnsiLleme~l et finit hienlô; •encore que sous-o rr.,icier;
mms
JUSles re~rets en me chargeant du glorieux
enllèn•mcnl.
Afin de m'assurer qu'on n'oubliait aucune sabre, _qui, transporté par un des chiruroiens
ved_ellc,sur le t~rrain el que celle petite re- du rég,mcnl, rut remis 11 Pozac à son r~tour
traite v~rs le b1Youac était exécutée en ho
en France.
ordre, Je !a faisais babituellemenl diri"c:
CHAPITRE XXX
par _un adJu~ant-major. Celui qui était "de
service .Cl; ~01r-là se nommait le capilainc
Situation
t prcvoynnrP
.
. .critique · _ Défnul te
,tans l'or
Jol)' m1hta1re instruit, fort capable et d'
gan1sallon t!e _la rctrailr. - Adieux du roi de Sa .
gra?d courage, mais un peu obstiné. JI ~:
)1~~'118llllttllé c,agfrée de ~apoti•on
Les tr·
avarl d?nné des premes quelques mois avant
~::~\;~11 (
Leipzig. - n·upture p~~nlur/e
larfibataille,
lorsque ' charge' de d"ISlfi"buer aux
s cr. - Quel rut lu sort de mon ré..,·
·
ment.
oo ic1ers ~es_ chevaux de remonte, dont !'Empereur
Le calme de la nuil ayant enfin succédé
. îa1sa1t
r . présent à ceux d'enlre eux qm.
ava1:nl ail la campagne de l\ussie, M. Jol ' d~ns les ch~ps de Leipzig à la terrible bama),,ré ~es observations el celles de y taille dont ils venaient d'être témoins 1
amis, avait choisi pour lui un superbe h s.c~ che~s. des deux partis purent examiner, lei:
blanc, donl ni moi ni aucun de mes c eva pos1llon.
•
r d • ·
camaa es n avions voulu à cause de sa robe lr
d, Celle de l'empereur Napoléon était la plus
éclatante,
el c1ue J·'avais d'abord mis
. au rana
op
cfavorable
: en effet' si l'on a hl'amé ce
d
dh
es trompettes. Au•Ei, le soir de la bataill~ gran ommc de ne s'être pas retiré derrière

~è:

t~~s

t
~:!

l~PISODE llE LA B.\T.IILLE DE LFIPZIC;. _

d~ Leipzig, au m?menl où M. Joly, en remP~'.ssanl ~es fonctions, marchait au pas derr1ere la hgoe des tirailleurs, la blancheur de

1
[)'afrcs

un

dessin dti temps.

la Saale huit jours avant la bataill 1
,.
jmait encore é,iter de comprom:~lr~r~qu il
ut de son armée ' autour de IaqueIlee des
sa-

�'111S TO'J{1.Jl

----------------------------------------

forces infiniment plus nombreuses que les
siennes allaient former un grand cercle de
1er, à plus forte raison beaucoup de militaires ont-ils désapprouvé les opérations de
!'Empereur, lorsqu'à Leipzig il se laissa complètement cerner sur le champ de bataille
par les ennemis. Je dis complètement, car le
f8, à onze heures du matin, le corps autrichien de Lichtenstein s'étant emparé du village de Kleinzschocher, sur la rive gauche de
!'Elster, il fut un moment où la route de
Leipzig à Weissenfels, seule retraite qui
restât aux Français, se trouva interceptée, et
l'.armée de Napoléon complètement environnée.
Cette situation critique ne dura, il est
vrai, qu'une demi-heure; mais fut-il prudent
de s'exposer aux fâcheux événements qui auraient pu en résulter, et n'aurait-il pas mieux
Yalu, avant que toutes les forces ennemies se
fussent réunies pour entourer l'armée française, que lè chef de celle-ci l'eût abritée
derrière les montagnes de la Thuringe et la
rivière de la SaaleL.
Nous approchons d'un moment bien critique!. .. Les Français avaient conservé leurs
positions pendant les trois jours qu'avait duré
la bataille; mais ce succès moral n'avait été
obtenu qu'au prix de bien du sang, car, tant
en tués qu'en blessés, ils avaient près de
40,000 hommes hors de combat!. .. Il est
vrai que les ennemis en avaient perdu 60,000;
différence énorme à leur désavantage, qu'il
faut attribuer à l'obstination qu'ils mirent à
attaquer les villages retranchés par nous.
Mais comme le nombre des troupes alliées
était infiniment plus considérable que celui
des Français, notre armée, après avoir perdu
40,000 combattants, se trouvait proportionnellement bien plus affaiblie que la leur.
Ajoutons à cela que l'artillerie française
ayant tiré depuis trois jours 220,000 coups
de canon, dont 95,000 dans le seul engagement du 18, les réserves étaient épuisées, et
il n'y restait pas plus de 16,000 coups, c'està-dire de quoi entretenir le feu du combat
pendant deux heures seulement. Ce défaut de
munitions, qu'on aurait dû prévoir avant de
s'engager loin de nos frontières contre des
forces infiniment supérieures, mettant Napoléon hors d'état de livrer une nouvelle bataille, qu'il eût peut-être gagnée, il fut contr.i.int de se résoudre à ordonner la retraite.
L'exécution en était infiniment difficile, à.
cause de la nature du terrain que nous occupions, et qui, parsemé de prairies humides,
de ruisseaux, et traversé par trois rivières,
présentait·une quantité de petits défilés qu'il
fallait passer sous les yeux et à petite portée
des ennemis, qui pouvaient facilement jeter
le désordre dans nos rangs pendant cette
marche périlleuse.
Un seul moyen pouvait assurer notre retraite; c'était l'établissement d'une infinité
de ponceaux sur les prairies, les fossés, les
petits cours d'eau, et celui de ponts plus
grands sur les rivières de la Partha et de la
Pleisse, et J&gt;rincipalement de !'Elster, qui
reçoit ces divers affluents aux portes et

même dans la ville de Leipzig. Or, rien
n'était plus facile que la création de ces passages indispensables, puisque la ville et les
faubourgs de Leipzig, placés à une petite
portée de fusil, offraient une immeuse provision de poutres, de planches, de madriers,
de clous, de cordes, etc.
Toute l'armée avait donc la persuasion que
de nombreux passages avaient été établis dès
son arrivée devant Leipzig; qu'on les avait
augmentés le 16 et surtout le 17, dont la
journée entière s'était écoulée sans combat.
Eh bien! ... par un concours de circonstances
déplorables et d'une négligence incroyable,
aucune mesure n'avait été prise!. .. et parmi
les documents qui nous sont restés sur cette
célèbre bataille, on ne trouve rien, absolument 1·ien d'officiel, qui démontre qu'il eût
été pris des mesures pour faciliter, en cas de
retraite, l'écoulement des nombreuses colonnes engagées au delà des défilés que forment les rivières, ainsi que les rues de la ville
et des faubourgs de Leipzig. Aucun des ofriciers échappés à la catastrophe, pas plus que
les auteurs qui l'ont décrite, n'ont pu prouver que les chefs de l'armée aient rien fait
pour l'établissement de passages nouveaux et
la libre circulation sur ceux déjà existants.
Seulement, le général Pelet, qui est, avec
raison, très grand admirateur de Napoléon et
pousse quelquefois cette admiration jusqu'à
l'exagération, le général Pelet écrivit, quinze
ans après la bataille, (( que M. Odier, sous(( inspecteur aux revues, c'est-à-dire sous(( intendant de la garde impériale, lui a dit
&lt;( plusieurs fois qu'il était présent lorsque
&lt;( dans la matinée (il ne spécifie point de
(( quel jour) l'Empereur donna l'ordre à un
&lt;( général de l'état-major de suivre la cons&lt;( truction des ponts et le chargea spéciale&lt;( ment de ce travail ». Le général Pelet ne
fait pas connaitre le nom de l'officier général
auquel !'Empereur aurait donné cet ordre;
cependant,. il eût été fort important de le
savoir.
M. Fain, secrétaire de Napoléon, dit, dans
ses Mémoires, que « !'Empereur ordonna
&lt;( d'établir dans les marais voisins quelques
&lt;( nouveaux passages qui pussent faciliter la
&lt;( traversée de ce long défilé ».
Je ne sais jusqu'à quel point l'histoire
admettra la vérité de ces assertions posthumes; mais en les supposant véridiques,
plusieurs auteurs pensent que le chef de
l'armée française n'aurait pas dû se borner
à donne,· un ordre à un général d'étatmajor qui n'avait peut-être à sa di$position
ni sapeurs ni le matériel nécessaire, et qu'il
aurait fallu charger de l'établissement de
nouveaux passages plusieurs officiers, et au
moins un par régiment dans chaque corps
d'armée, car il est constant que personne ne
s'en occupa. Et en voici le véritable motif,
qui ne fut alors connu que de bien peu de
personnes.
L'Empereur avait pour chef d'état-major
général le maréchal prince Berthier, qui ne
l'avait pas quitté depuis la célèbre campagne
d'Italie en 1796. C'était un homme capable,

exact, dévoué, mais qui, ayant souvent
éprouvé les effets de la colère impériale,
avait conçu une telle crainte des boutades de
Napoléon qu'il s'était promis de ne jamais
prendre l'initiative sur i·ien, de ne faire aucune question, et de se borner à faire exécuter les ordres qu'il recevait par écrit. Ce
système, qui maintenait les bons rapports du
major général avec son chef, était nuisible
aux intérêts de l'armée; car, quelles que
fussent l'activité et les vastes capacités de
!'Empereur, il était physiquement impossible
qu'il vît tout et s'occupât de tout; et cependant, s'il oubliait quelque chose d'important,
rien n'était fait.
Il paraît qu'il en fut ainsi à Leipzig, où,
presque tous les maréchaux et généraux
chefs de corps d'armée ayant à plusieurs reprises, et notamment les deux derniers jours,
fait observer à Berthier combien il était nécessaire d'établir de nombreux passages pour
assurer la retraite en cas de revers, le major
général leur avait constamment répondu :
&lt;( L'Empereur ne l'a pas ordonné! l&gt; On ne
put rien en ôbtenir; aussi, pas une poutrelle,
pas une planche n'avaient été placées sur un
ruisseau lorsque, dans la nuit du 18 au f9,
l' Empereur prescrivit de battre en retraite
sur Weissenfels et la rivière de la Saale.
Les alliés avaient éprouvé de si grandes
pertes que, sentant l'impossibilité de recommencer la lutte, ils n'osaient nous attaquer
de nouveau et étaient sur le point de se retirer eux-mêmes, lorsque, apercevant les gros
bagages de l'armée se diriger vers Weissenfels par Liadenau, ils comprirent que Napoléon se préparait à la retraite, et firent leurs
prépar-atif~ pour être à même de profiter des
chances que ce mouvement pouvait amener
en leur faveur.
Le moment le plus affreux d'une retraite,
surtout pour un chef de corps, est celui 011
il faut se séparer des blessés qu'on est forcé
d'abandonner à la pitié des ennemis, qui souvent n'en ont aucune et pillent ou achèvent
les malheureux trop fortement atteints pour
suivre leurs camarades. Cependant, comme
le pire de toutes choses est d'ètre laissé gisant
sur la terre, je profitai de la nuit pour faire
relever par les soldats valides tous les blessés
de mon régiment, que je réunis dans deux
maisons contiguës, d'abord pour les soustraire au premier moment de fureur des
ennemis pris de vin qui occuperaient le faubourg, et en second lieu pour les mettre à
même de s'aider les uns les autres et de soutenir mutuellement leur moral. Un chirurgien sous-aide, M. Bordenave, m'ayant offert
de rester avec eux, j'acceptai, et à la paix je
fis avoir la décoration de la Légion d'honneur
à cet estimable docteur, dont les bons soins
avaient sauvé la vie à beaucoup d'hommes.
Cependant, les troupes se mirent en
m~rche pour s'éloigner de ce champ de bataille témoin de leur gloire et inondl\ de tant
de sang! L'empereur Napoléon quitta son
bivouac à huit heures du soir, se rendit en
ville et s'établit dans l'auberge des Armes de
Prusse, sur le boulevard du Marché aux che-

.M'i.M011('ES DU GÉNÉ1(AL BJt](ON D'E ;Jf.Jt'R.,BOT - - ~

vaux. Après avoir donné quelques ordres, car le combat dont je vais parler lui fit
qu'elles éprouvaient, disputaient le Lerrain
Napoléon alla visiter le vénérable roi de Saxe
p~rdre presque autant d'hommes que la ba- pied à pied, en se retirant en bon ordre vers
qu_'il trouva faisant des préparatifs pour 1; taille de trois jours qu'il venait de livrer.
le grand pont de !'Elster à Lindenau.
smvre.
Elle nous fut même bien plus funeste, car
L'Empereur était difficilement parvenu à
Ce roi, modèle des amis, s'attendait à ce elle porta la désorganisation dans l'armée
sortir
de la ville et à gagner le faubourg par
que, pour le punir de la fidélité inaltérable qui, sans cela, pouvait arriver en France en~
lequel l'armée s'écoulait. Il s'arrêta et mit
qu'il avait eue pour l'empereur des Français
core très puissante. Or, la belle résistance pied à terre au dernier pont, celui dit cfa
les souverains alliés lui arracheraient so~ que ces faibles débris opposèrent aux alliés
Moulin, et ce fut alors seulement qu'il fit
royaume, et cependant, ce qui l'affligeait le pendant _trois mois. dém_ontra assez ce que
plus, c'était la pensée que son armée s'était nous aur10ns pu faire s1 tous les guerriers charger la mine du grand pont. Il adressa de
déshonor:ée en passant à l'ennemi. Napoléon français qui avaient survécu à la (Trande ba- là aux maréchaux Ney, Macdonald et Poniatowski l'ordre de conserver la ville encore
ne pouvait consoler ce digne vieillard, et ce taille eussent repassé le Rhin en °conservant
pendant vingt-quatre heures, ou du moins
ne fut ~u'ave? p~ine qu'il ob}int de lui qu'il leurs armes et leur organisation! ... La France
jusqu'à la nuit, afin de laisser au parc d'arresterait à Le1pz1g dans ses Etats et enverrait eût probablement repoussé l'invasion ....
tillerie, ainsi qu'aux équipages de l'arrièreun de ses ministres vers les confédérés pour
Mais il en fut autrement, car pendant que garde, le temps nécessaire pour traverser le
demander un accommodement.
Napoléon, par une générosité trop chevale~et émis_saire parti, !'Empereur fit ses resque et blâmable selon moi, refusait de faubourg et les ponts. Mais à peine l'Empead!eux au vieux roi de Saxe, à la Reine, à la fai_re incendier une ville ennemie, ce qui de- re~r, remonté à cheval, se fut-il éloigné de
princesse leur fille, modèle da toutes les ver- va1 t assurer sans coup férir la retraite d'une mille pas sur la route de Lützen, que tout à
tus, qui avait suivi son père jusque sous les ~~rti~ de son armée, le prince royal de Suède, coup on entendit une terrible explosion!. ..
Le grand pont de !'Elster venait de saucanons ennemis. La séparation fut d'autant l md1gne Bernadotte, blâmant le peu d'arter!.
.. Cependant, les troupes de Macdonald,
plus t~uchante que l'on apprit que les alliés deur que les alliés mettaient à eiterminer les
de
Lauriston,
de Reynier et de Poniatowski ,
. .
refusaient de prendre aucun eno-arrement sur Français ses compatriotes, lança toutes les
ams1
que
plus
de deux cents pièces d'artillele sor_t qu'ils r~servaient au mona;ie saxon ... . troupes placées sous ses ordres contre le fauCe pr1_nce allait donc se trouver à leur merci .. .. bourg de Taucha, s'en rendit maitre et péné- rie, se trouvaient encore sur le boulevard de
Il avait de belles provinces .... Que de motifs tra ainsi jusque sur les boulevards et dans la Leipzig, et tout moyen de retraite leur était
enlevé! Le désastre était à son comble!
pour que ~es ennemis fussent impitoyables ! ville.
Pour expliquer la cause de cette catasVers hmt heures du soir, la retraite comEntraînés par cet exemple, le maréchal
mença par les corps des maréchaux Victor et Blücher et ses Prussiens, ainsi que les Russes trophe, on a dit plus tard que des tirailleurs
~uge_reau, les am?ulances, une partie de l'ar- et les Autrichiens, font de même, et attaquent prussiens et suédois, auxquels les Badois
avaient ouvert les portes de Halle, s'étant
t1ller1e, la cavalerie et la garde impériale.
de toutes parts les derrières des colonnes glissés de proche en _proche jusqu'aux enviPendant que ces troupes défilaient à travers françaises, qui se retiraient vers le pont de
rons du pont où, réunis à des gardes saxons
le faubourg de Lindenau, les maréchaux Ney, Lindenau. Enfin, pour combler la mesure
Marmont et le général Reynier gardaient les une vive fusillade éclata auprès de ce pon; ils s'étaient emparés de plusieurs maisons e~
faubour_gs de Halle et de llosenthal. Les corps de !'Elster, seule retraite qui restât à nos tiraient sur les colonnes françaises, le sapeur
de Lauriston, de Macdonald et de Poniatowski tr?upes 1. .. Cette fusillade provenait des ba- chargé d~ mettre le feu à la mine, trompé par
entrèrept successivement dans la ville el taillons des gardes saxonnes qui, laissées en celte fusillade, pensa que l'ennemi arrivait,
s'établirent derrière les barrières dont les ville auprès de leur roi, et re&lt;Trettant de et que le moment d'exécuter sa consitrne et
, .
,
'
murs eta'.ent cren~lés. Tout ~tait ainsi disposé n'avoir pu déserter avec les autres0 régiments de fair~ sauter le pont était venu; il avait
pour qu ~ne résistance opmiâtre faite par de leur armé~, ~oulaient donner des preuves donc rrus le feu aux poudres. D'autres attrinotre amère-garde mît l'armée à mème de leur P~_l1'10tisme allemand, en attaquant buèrent cette déplorable erreur au colonel du
d'opérer régulièrement sa retraite. Néan- par detnete les Français q-ui passaient sur ~én!e Montfort, q~i, en a~ercevant quelques
moins, Napoléon, voulant éviter à la ville de la place du château où résidait leur souve- lira1lleurs ennemis, aurait, de son autorité
Leipzig les horreurs qui suivent toujours un rain !. .. En vain ce malheureux et vénérable privée, ordonné de mettre le feu à la mine.
combat dans les rues, avait permis aux ma- ~rince, paraissant au balcon du palais au mi- Cette derni?re version fut ad.optée par !'Emgistrats d'adresser une demande aux souve- heu des balles, criait à ses officiers et soldats : pereur, qm ordonna de mettre en jugement
rains alliés pour régler, par un armistice de &lt;&lt; Tuez-moi, lâches!... Tuez votre roi afin M. de Montfort, dont on fit le bouc émissaire
quelques heures, l'évacuation de la ville. Cette « qu'il ne soit pas témoin de votre dé;hon- de ce fatal événement; mais il fut démontré
pr~fosition ~hilanthropique fut rejetée, et les « neur !.. . » Les misérables continuèrent plus tard qu'il n'y avait pris aucune part.
Quoi qu'il en soit, l'opinion de l'armée acallies, dans l espoir que le désordre se met- d'assassiner les Français!... Alors, dans son
trait dans l'arrière-garde française et qu'ils indignation, le roi saxon, rentrant dans ses cus~ enc?r~ le majo~ général de négligence,
~n profiteraie~t, n'hésitèrent pas à exposer appartements, saisit le drapeau de sa "arde et et 1 on d1sa1t avec raison qu'il aurait dû con0
fier la garde du pont à une brigade entière
a une destruct10n totale l'une des plus 0arandes le jeta dans le feu !. . .
dont le gé:"~ral aurait été chargé, sous s;
villes de l'Allemagne.
Le coup de pied de l'âne fut donné à nos i-esponsabilité pe1·sonnelle, d'ordonner luiCe
fut
alors
que,
dans
leur
indi&lt;Tnation
troupes, en cette fatale circonstance, par un même d_e ~ettre le feu aux poudres lorsqu'il
1 •
,
b
,
~ usieurs gé1~er:1ux français proposèrent à
bataillon badois, qui, signalé pour sa lâcheté re~onna1tr_a1t que le moment était favorable.
l Empereur d assurer la retraite de son armée avait été laissé en ville pendant la bataille:
~n la ~assant dans l'intérieur de la ville et afin de fendre les bûches nécessaires pour Mais le prmce Berthier se défendait avec sa
1~cend1ant les faubourgs, excepté celui de chauffer les fours à pain ! ... Ces infâmes Ba- réponse habituelle : (( L'Empereur ne l'avait
pas ordonné, ... lJ
Li~denau, par lequel nos troupes s'écoule- dois, abrités derrière les fenêtres et les murs
Après 1~ rupture du pout, quelques-uns
raient,_ pendant que le feu arrêterait les de la grande boulangerie, tirèrent aussi sur
des Fra~çais ~u:quels cet événement coupait
ennemis.
nos soldats, dont ils tuèrent un grand la re_traite se Jeterent dans !'Elster, qu'ils esJe pe_nse que le refus de consentir à ce que nombre! ...
p~raient traverser à la nage. Plusieurs y parla retraite eût lieu sans combat nous donnait
Cependant, les Français résistèrent courale d~oit d'employer tous les moyens de défense geusement et se défendirent dans les maisons, vmrent : le maréchal Macdonald fut de ceuxposs~bles, et le feu étant le plus certain en et bien que toutes les armées alliées eussent là; mais le plus grand nombre, entre autres
par:11 cas, ?ous aurions dû nous en servir; pénétré en masse dans la ville, dont elle occu- le princ~ Poni~towski, se noJèrent, parce
mais Na_po!e?n ne put s'y résoudre, et cette paient les boulevards et les rues principales, que, apres avou traversé la rivière ils ne
magnamm1te exagérée lui coûta ~a couronne, nos troupes, malgré les pertes immenses pu~ent gravir ses bords fangeux, qu/ étaient
d'ailleurs bordés de tirailleurs ennemis.·

�..-

111STO'J{1.ll

Ceux de nos soldats qui étaient restés en
ville et dans les faubourgs après la rupture
du pont, ne songeant plus qu'à vendre chèrement leur vie, se barricadèrent derrière les
maisons et comballirent vaillamment toute la
journée et une partie de la nuit suivante;
mais les cartouches· leur ayant manqué, ils
furent forcés dans leurs retranchements improvisés et presque tous égorgés I Le carnage
ne cessa qu'à deux heures du matin! ...
Pendant cela, les souverains alliés, réunis
sur la grande place et ayant Bernadotte
'parmi eux, savouraient leur victoire et délibéraient sur ce qu'ils auraient à faire pour
en assurer le résultat.
On porte à 15 000 le nombre des Français
massacrés dans les maisons, et à 25 000 celui
des prisonniers. Les ennemis ramassèrent
250 pièces de canon.
Après le récit des événements généraux qui
terminèrent la bataille de Leipzig, je crois
devoir vous faire connaitre ceux qui ont particulièrement trait à mon régiment et au
corps de cavalerie de Sébastiani, dont il faisait partie. Comme nous avions repoussé pendant trois jours consécutifs les attaques des
ennemis et conservé notre champ de bataille,
l'étonnement et la douleur furent grands
parmi les troupes, lorsqu'on apprit le 18 au
soir que, faute de munitions de guerre, nous
allions battre en retraite! ... Nous espérions
du moins, et il paraît que c'était le projet de
!'Empereur, qu'elle se bornerait à aller derrière la rivière de la Saale, auprès de la place
forte d'Erfurt, où nous pourrions renouveler
nos provisions de poudre et recommencer les
hostilités. Nous montâmes dQnc à cheval le
18 octobre à huit heures du soir, et abandonnâmes ce champ de bataille sur lequel
nous avions combattu pendant trois jours et
oµ nous laissions les corps de tant de nos
infortunés et glorieux camarades.
A peine fùmes-nous hors du bivouac, que
nous éprouvâmes les inconvénients résultant
de la négligence de l'état-major impérial, qui
n'avait absolument rien préparé pour faciliter
la retrâite d'une armée aussi nombreuse!. ..
De minute en minute, les colonnes, surtout
celles d'artillerie et de cavalerie, se trouvaient
arrêtées au passage de larges fossés, de marais et de ruisseaux sur lesquels il eût été
cependant si facile de jeter de petit_s ponts! ...
Les roues et les chevaux enfonçaient dans la
boue, et la nuit étant des plus obscures, il y
avait encombrement partout; noire marche
fut donc des plus lentes, tant que nous fûmes
dans la plaine_et les prairies, et souvent complètement arrêtée dans la traversée des faubourgs et de la ville. Mon régiment qui faisait la tête de .colonne de la division d'Exelmans, qui ouvrait cette pénible marche, n'arriva au pont de Lindenau qu'à quatre heures
du matin de la journée du 19 octobre. Lorsque nous franchîmes ce passage, nous étions
bien loin de prévoir l'épouvantable catastrophe
dont il serait témoin dans quelques heures!
Le jour parut : la route, large et belle,
était couverte de nombreuses troupes de
toutes armes, ce qui annonçait que l'armée

serait encore considérable en arrivant sur la
Saale. L'Empereur passa .... Mais en longeant
au galop les flancs de la colonne, il n'entendit
pas les acclamations accoutumées qui signalaient toujours sa présence! ... L'armée était
mécontente du peu de soin qu'on avait mis à
assurer sa retraite dès son départ du champ
de bataille. Qu'auraient dit les troupes si elles
avaient été informées de l'imprévoyance avec
laquelle avait été dirigé le passage de !'Elster,
qu'elles venaient de traverser, mais où tant
de leurs camarades allaient bientôt trouver
la mort!...
Ce fut pendant la halte de Markranstadt,
petite ville située à trois lieues de Leipzig,
que nous entendîmes la détonation de la mine
qui détruisait le pont de !'Elster; mais, au
lieu d'en être peiné, chacun s'en réjouit, car
on ne mettait pas en doute que le feu n'eût
été mis aux poudres qu'après le passage de
toutes nos colonnes et pour empêcher celui
des ennemis.
Pendant les quelques heures de repos que
nous primes à Markranstadt, sans nous douter de la catastrophe qui venait d'avoir lieu
sur la rivière, je pus voir nos escadrons en
détail et connaître les pertes éprouvées par
le régiment durant la bataille des trois jours.
J'en fus effrayé!. .. Car elles s'élevaient à
149 hommes, dont 60 tués, parmi lesquels
se trouvaient deux capitaines, trois lieutenants et onze sous-ofriciers, ce qui était
énorme sur un chiffre de 700 hommes avec
lequel le régiment était arrivé sur le champ
de bataille le 1G octobre an matin. Presque
tous les blessés l'avaient été par les boulets
ou la mitraille, ce qui donnait malheureusement peu d'espoir pour leur guérison !... Mes
pertes se fussent peut-être élevées au double
si, pendant la bataille, je n'eusse pris la préeau tion de soustraire autant ciue possible mon
régiment au feu du canon. Ceci mérite explication.
li est des circonstances et des positions où
le général le plus humain se trouve dans la
pénible obligation de placer ses troupes en
évidence sous les boulets de l'ennemi; mais
il arrive aussi très souvent que certains ch~fs
étalent inutilement Jeurs lignes sous les batteries ennemies el ne prennent aucune mesure
pour éviter les pertes d'hommes, ce qui cependant est quelquefois bien facile, principalement pour la cavalerie, qui, par la vélocité
de ses mouvements, peut en un instant se
porter sur le point où elle est nécessaire, et
prendre la fo~mation qu'on désire. C'est surtout dans les grandes masses de cavalerie et
sur les grands champs de bataille que ces
précautions conservatrices sont les plus nécessaires, et où cependant on s'en occupe le
moins.
Ainsi, à Leipzig, le 16 octobre, Sébastiani,
général en chef du 2• corps de cavalerie,
ayant placé les nombreux escadrons de ses
trois divisions entre le village de Wachau et
celui de Liebert-Wolkwitz, en assignant approximativement à chaque général de division
l'emplacement que la sienne devait occuper,
celle d'Exelmans se trouva établie sur un ter-

rain ondulé, entrecoupé par conséquent de
petites buttes et de bas-fonds. Le corps d'armée formait une ligne considérable. Les ennemis avaient leur cavalerie à grande portée
de nous et ne pouvaient donc pas nous surprendre. Je profitai des bas-fonds qui existaient sur le terrain où notre brigade était
formée, pour y masquer mon régiment, qui,
ainsi garanti du canon et cependant se trouvant à son rang et prêt à agir, eut le bonheur
de voir s'écouler une grande partie de la journée sans perdre un seul homme, car les boulets passaient au-dessus des cavaliers, tandis
que les corps voisins éprouvaient des pertes
notables .
Je me félicitais d'avoir si bien placé mes
escadrons, lorsque le général Exelmans, sous
prétexte que chacun devait avoir sa part de
danger, m'ordonna, malgré les représentations du général de brigade, de porter le
régiment à cent pas en avant de la ligne.
J'obéis, mais en très peu de temps j'eus un
capitaine tué, M. Bertin, et une vingtaine
d'hommes hors de combat. J'eus alors recours
à une nouvelle méthode : ce fut d'envoyer de
braves cavaliers, bien espacés, tirer des conps
de carabine sur l'artillerie des ennemis, qui,
à leur tour, firent aussi avancer des tirailleurs, de sorte que ces groupes des deux partis s'étant mis ainsi à tirailler entre les lignes,
les canonniers ennemis ne pouvaient faire feu
sur mon régiment, de crainte de tuer leurs
propres gens. Il est vrai que les nôtres éprouvaient le même embarras; mais ce silence de
l'artillerie des deux partis sur un point minime de la bataille était tout à notre avantage, les alliés ayant infiniment plus de canons que les Français. D'ailleurs, notre infanterie et celle dtJS ennemis étant en ce moment
aux prises dans le village de Liebert-Wolkwitz, la cavalerie française et la leur n'avaient
qu'à attendre l'issue de ce terrible combat;
il était inutile qu'elles se démolissent mutuellement à coups de boulets, et mieux: valait
s'en tenir à un engagement entre des tirailleurs qui, la plupart du temps, brûlent leur
poudre aux moineaux. Aussi mon exemple
fut-il suivi par tous les colonels des autres
brigades, et les ennemis placé, devant elles
ayant aussi fait taire leurs canons, la vie de
bien des hommes fut épargnée. Un plus grand
nombre l'eût été si le général Exelmans ne
fût venu ordonner· de faire rentrer les Li railleurs, ce qui devint le signal d'une grêle de
boulets que les ennemis lancèrent sur nos
escadrons. Heureusement, la journée tombait
à sa fin.
C'était le 16 au soir. Tous les colonels de
cavalerie du 2• corps s'étaient si bien trouvés
de celte manière d'épargner leurs hommes
que, d'un commun accord, nous l'employàmes
tous dans la bataille du 18. Quand les corps
ennemis Liraient le canon, nous lançions nos
tirailleùrs, el, comme ils auraient enlevé les
pièces si on ne les eût défendues, nos adversaires étaient contraints d'envoyer des tirailleurs contre les nôtres, ce qui, des deux
côtés, paralysait l'artillerie. Les chefs de la
cavalerie ennemie placés en face de nous,

�msT0~1.ll----------------------ayant probablement deviné et approuvé le
motif qui nous faisait agir, firent de même,
de sorte que dans la troisième journée les
cA1nons attachés à la cavalerie des deux partis
furent beaucoup moins employé~. Cela n'empêchait pas de s'aborder mutuellement dans
des charges vigoureuses, mais au moins elles
avaient pour but d'attaquer ou de défendre
une position, e~ alors on ne doit pa; s'épargner, tandis que les canonnades sur place,
qui ont trop souvent lieu de cavalerie à cavalerie, ne servent qu'à faire périr inutilement
beaucoup de braves gens. Voilà ce qu'Exelmans ne voulait pas comprendre; mais tomme
il courait sans cesse d'une aile à l'autre, dè~
qu'il s'éloignait d'un rPgiment, le colonel
lançait ses tirailleurs en avant et le canon se
taisait.
Tous les généraux de cavalerie, ainsi que
Sébastiani, furent tellement persuadés des
avantages de cette méthode qu'Exelmans reçut enfin l'ordre de ne plus agacer les canonniers ennemis en faisant tirer les nôtres sur
eux, lorsque nos escadrons, étant en observation, n'avaient ni attaque à faire ni à repousser.
Deux ans plus tard, j'employai ce même
système à Waterloo devant l'artillerie anglaise, et je perdis beaucoup moins de monde
que si j'eusse agi autrement. Mais revenons à
Markranstadt.

CHAPITRE XXXI
Je recueille sur l'Elslcr les débris de notre armée. Massacre de cinq ccnls brigands alliés. - Relraile
sur la Saale. - Erfurt. - '.\lurat quitte l'armée.
- Les Austro-Bavarois à Hanau. - Je force le défilé
de Gelnbausen, sur la l(insig. - L'armée dennt
Hanau.

Pendant la halte que !'Empereur et les divisions sorties de Leipzig faisaient en ce lieu,
on apprit le funeste événement de la rupture
du pont de Lindenau, qui privait l'armée de
presque toute son artillerie, de la moitié de
ses troupes restées prisonnières, et livrait des
milliers de nos camarades blessés aux outrages
et au fer de la soldatesque ennemie, enivrée
et poussée au massacre par ses infâmes officiers! La douleur fut générale !... Chacun regrettait un parent, un ami, des camarades
aimés 1... L'Empereur parut consterné! ...
Cependant, il ordonna de faire rebrousser
chemin jusqu'au pont de Lindenau à la cavalerie de Sébastiani, afin de recevoir et de
protéger les hommes isolés qui auraient pu
franchir la rivière sur quelques points, après
la catastrophe causée par l'explosion de la
mine.
Afin de hâter le secours, mon régiment et
le 24° de chasseurs, qui étaient les mieux
montés du corps d'armée, reçurent l'ordre de
précéder cette colonne ef de partir au grnnd
tmt. Le général Wathiez étant indisposé, je
dus, comme étant le plus ancien colonel, le
remplacer dans le commandement de la brigade.
Dès que nous eûmes parcouru la moitié
de la distance qui nous séparait de Leipzig,

nous entendîmPs de nombreux coup de fusil,
et, en approchant des faubourgs, nC'us distinguâmes les cris de désespoir jetés par les
malheureux Français qui, n'ayant plus aucun
moyen de retraite, manquant de cartou"hes
pour se défendre, traqués de rue Pn rue, de
maison en maison, et accablés par le nombre,
étaient lâchement égorgés par les ennemis,
surtout par les Prussiens, les Badois et les
gardes saxonnes.
Il me serait impossible d'exprimer la
fureur qu'éprouvèrent alors les deux régiments que je commandais 1... Chacun respirait la vengeance et pensait à regret qu'elle
était à peu près impossible, puisque l' Elster,
dont le pont était brisé, nous séparait des
assassins el des victimes! Notre exaspération
s'accrut encore lorsque nous rencontrâmes
environ 2,000 Français, la plupart sans vêtements et presque tous blessés, qui n'avaient
échappé à la mort qu'en se jetant dans la
rivière et l'avaient traver~ée à la nage au milieu des coups de fusil qu'on leur tirait de la
rive opposée! ... Le maréchal Macdonald se
trouvait parmi eux; il n'avait dû la vie qu'à
sa force corporelle el à son habitude de la
natation. Il était complètement nu, et son
cheval s'était noyé. Je lui fis donner à la hâte
quelques vêtements el lui prêtai le cheval de
main qui me suivait constamment, ce qui lui
permit d'aller au plus tôt rejoindre !'Empereur à Markranstadt el d&amp; lui rendre compte
du désastre dont il venait d'être témoin et
dont un des principaux épisodes était la mort
du maréchal Poniatowski, qui avait péri dans
les eaux de !'Elster.
Le surplus des Français qui étaient parvenus à franchir la rivière s'étaient vus obligés
de se débarrasser de leurs armes pour pouvoir nager et n'avaient plus aucun moyen de
défense; ils couraient à travérs champs pour
éviter de tomber dans les mains de 4 à 500
Prussiens, Saxons et Badois, qui, non contents de s'être baignés dans le sang français
pendant les massacres exécutés dans la ville
et les faubourgs, avaient, au moyen de poutres
et de planches, établi une passerelle au-dessus des arches du pont que la mine avait détruit, et s'en étaient servis pour traverser
!'Elster et venir tuer ceux de nos malheureux
soldats qu'ils pouvaient atteindre sur la route
de Markranstadt !. ..
Dès que j'aperçus ce groupe d'assassins,
je prescrivis à M. Schneit, colonel-du 2/4C, un
mouvement qui , concordant avec ceux de
mon régiment, enferma tous les brigands
dans un vaste demi-cercle, el je fis à l'instant
sonner la charge!. .. Elle fut terrible, effroJable l. .. Les bandits, surpris, n'opposèrent
qu'une très faible résistance, el il en fut fait
un très grand massacre, car on ne donna
quartier à aucun! ...
J'étais si outré contre ces misérables qu&lt;',
avant la charge, je m'4tais bien promis de
passer mon sabre au travers du corps de tous
ceux qui me tomberaient sous la main. Cependant, me trouvant au milieu d'eux et les
voyant ivres, sans ordre et sans autres chefs
que deux officiers saxons qui tremblaient à

l'approche de notre vengeance, je compris
qu'il ne-s'agissait plus d'un combat, mais
d'une exécution, et qu'il ne serait pas bien à
moi d'y participer. Je craignis de trouver du
plaisir à tuer de ma main quelques-uns de
ces scélérats I Je remis donc mon sabre au
fourreau el laissai à nos cavaliers le soin
d'exterminer ces assassins, dont les deux
tiers furent couchés morts sur place! ...
Les autres, parmi lesquels se trouvaient
deux officiers et plusieurs gardes saxons,
s'enfuirent vers les débris du pont, dans l'espoir de traverser de nom-eau la rivière sur la
passerelle; mais, comme on ne pouvait y
marcher qu'un à la fois, et que nos chasseurs les serraient de prP.s, ils gagnèrent une
grande auberge voisine, d'où ils se mirent à
tirer sur mes gens, aidés en cela par quelques
pelotons badois et prussiens postés sur la
rive oppo3ée.
Comme il était probable que le bruit de ce
combat attirerait vers le pont des forces considérables, qui, sans franchir la rivière,
pourraient détruire mes deux régiments par
une vive fusillade et quelques coups de canon, je résolus de hâter 1la conclusion, el fis
mettre pied à terre à la grandfl majorité des
chasseurs, qui, prenant leurs carabines et
bien munis de cartouches, attaquèrent l'auberge par ses derrières et mirent le feu aux
écuries et aux greniers à foin! ... Les assassins que renfermait ce bàtiment, se voyant
alors sur le point d'être atteints par les
flammes, essayèrent de faire un" sortie; mais
à mesure qu'ils se présentaient aux portes,
nos chasseurs les Luaien L à coups de carabine!
En vain ils députèrent vers moi un des
officiers saxons; je fus impitopble et ne
voulus pas consentir à traiter en soldats crui
se rendent après s'être honorablement défendus, des monstres qui avaient égorgé nos
camarades prisonniers de guerre! Ainsi les
4 à 500 assassins prussiens, saxons et badois
qui avaient' franchi la passerelle furent tons
exterminés!. .. J'en fis prévenir le général
Sébastiani, qui arrêta à mi-chemin les autres
brig:tdes de cavalerie légère.
Le feu que nous avions allumé dans les
greniers à fourrages de l'auberge gagna bientôt les habitations voisines. Une grande par•
Lie du village de Lindenau , qui borde les
deux côtés de la grande route, fut brûlée, ce
qui dut arrêter le rétablissement du pont et
le passage des troupes ennemies chargées de
poursuivre et d'inquiéter l'armée française
dans sa retraite.
Cette prompte expédition terminée, je ramenai la brigade à Markranstadt, ainsi que
les 2,000 Français échappés à la catastrophe
du punt. Il y avait parmi eux plusieurs officiers de tous grades; !'Empereur les questionna f\t voulut connaître ce qu'ils savaient
relativement à l'explosion de la mine et aux
massacres commis par les alliés sur les Franpis prisonniers de guerre. li est probable
que ce triste récit fit regretter à Napoléon de
n'avoir pas suivi le conseil qui lui avait été
donné, le matin, d'assurer la retraite de son

,

_________________

.JlfÉ.M01'1rEs DU GÉNÉ"R._Jll. BA"R._ON DE .JlfA"R.,BOT

armée et d'empêcher les ennemis de nous
Ap_rès arnir passé la Saale, Napoléon reLe général de Wrède côtoyait notre armée
attaquer pendant ce mouvement, en leur bar- mercia et congédia les officiers et quelques
à
deux journées de marche et se trouvait
rant le passage par le feu mis aux faubouro-s troupes de la Confédération du Rhin qui, soit
déjà à Wurzbour~ avec 60,000 hommes. li
et même, au besoin, à la ville de Leipzi~
par honneur, ou faute d'occasion d'abandond
o•
ont presque tous les habitants s'étaient en- ner notre armée, se trouvaient encore dans en détacha 10,000 sur Francfort, et avec les
50,000 autres il se dirigea vers la petite
fuis pendant la bataille des trois jours.
ses rangs. L'Empereur poussa même la ma- place forte de Hanau, afin de barrer le pas_Da~s le ,retour offensif que je venais de gnanimité jusqu'à laisser les armes à tous
faire Jusqu au pont de Lindenau la brio-ade ces mililaires, qu'il avait le droit de retenir sag: au_x Français. Le général de Wrède, qui
•
'
0
que Je commandais avait eu seulement trois comme prisonniers, puisque leurs soul'erains avait _fait la campagne de Russie avec nom,
blessés, dont un de mon réo-iment • mais s'étaient rangés parmi ses ennemis. L'armée croyait trouver l'armée française dans le dé~'étai~ un des plus intrépides° et d;s plus franç.aise continua sa retraite jusqu'à Erfurt, plorable état auquel le froid el la faim
mtelhgents sous-officiers. Il avait la décora- sans autre événement que le combat de Ko- avaient réduit les débris de celle de Moscou
tion de la Légion d'honneur et se nommait sen, où une seule division française battit un lorsqu'elle parvint sur la Bérésina. Mai~
Foucher. ~ne ball~, ~eçue à l'allaque de l'au- corps d 'ar~ée autrichien et fit prisonnier le nous lui prouvâmes bientôt que, malgré nos
malheurs, nous avions encore des troupes en
berge qu 11 fallait mcendier, lui avait fait comte _de Gmlay, son général en chef.
bon
étal, et suffisantes pour battre des Ausquatre trous, en traversant ses deux cuisses
TouJours séduit par les espérances d'un
de part en part! ... Malgré cette grave bles- grand retour offensif vers l'Allemagne et par tro-Bavarois !
Le général de Wrède, ignorant que depuis
sure, le courageux Foucher fit toute la reles ressources que lui offriraient, en pareil
traite à cheval, ne voulut point entrer à l'hô- cas, les places fortes dont il était contraint Erfurt l_es troupes de ligne des alliés, que
pital d'~rfurt, auprès duquel nous passâmes de s'éloigner, Napoléon établit une nom- nous avions combattues à Leipzia ne nous
peu de Jours après, et sui vit le régiment jus- breuse garnison à Erfurt. JI avait laissé à su.ivaient plus que de fort loin, éf~it devenu
lres entreprenant et croyait nous mettre
qu'en France. Il est vrai que ses camarades
Dresde 25,000 hommes et le maréchal Saintet tou_s les cavali~rs de son peloton prenaient Cyr; à Hambourg, 50,000, sous le maréchal e~tre deux feux. Cela ne lui était pas poss1bl~; cependant, comme plusieurs corps enun som tout particulier de lui : il le méritait
Davout, et les nombreuses places de l'Oder et nemis cherchaient à déborder notre droite
à tous égards.
de l'Elbe étaient aussi ardées en proportion
~n m'éloignant de Leipzig, où les alliés de leur importance : c: furent de nouvelles par les montagn~s de la Franconie, pendant
avaien~ é~orgé _des milliers de prisonniers pe:,tes à ajouter à celles que nous coûtaient que les Davar01s se présentaient en tête
notre sit?atio~ pouvait devenir critique.
'
français, Je craignais pour les malheureux
déJa les forteresses de Danzig et de la Vistule.
Napoleon, s elevant alors à la hauteur du
blessés de mon régiment que j'y avais laissés,
Je ne répéterai point, à cette occasion ce danger, marcha vivement sur Hanau, dont
et au nombre desquels se trouvait le chef
que j'ai dit sur l'inconvénient de dissémlner les, avenues sont couvertes par d'épaisses
d'escadrons Pozac; mais, heureusement, le
une trop grande partie de ses forces pour forets et surtout par le célèbre défilé de
faubourg éloigné dans lequel je les a vais
conserver des places dont on était forcé de Gelnhausen, que traverse la Kinzia. Ce cours
logés ne fut pas visité par les Prussiens.
s'éloigner.
d'eau, dont les rives sont très esca~pées, coule
Vous avez vu que, pendant le dernier jour
Je me bornerai à dire que Napoléon lais~a entre deux montagnes qui ne laissent entre
de la grande bataille, un corps autrichien
dans les forteresses de J'Allemagne 80,000 elles qu'un étroit passage pour la rivière, le
ayant voulu nous couper la retraite en s'emsoldats, dont pas un seul ne revit la France long de laquelle on a établi une très belle
parant de Lindenau, où passe la "rande route
avant la chute de l'Empire, qu'ils eussent grande route, taillée dans le roc et allant
qui conduit à Weissenfels et de à Erfurt
peut-être prévenue si on les avait réunis sur de Fulde à Francfort-sur-le-Meid, par Hal'Empereur 1:a~ait fait repousser par le~ nos frontières!
nau.
tro~pes du general Bertrand. Celui-ci, après
L'arse~al ?'Erf?rt répara les pertes de
~e co:ps ,de cavalerie de Sébastiani, qui
avo~r r~uvert les communications, avait ganot:e artillerie. L Empereur, qui jusque-là ~va1t ,!ait I avant-garde depuis Weissenfels
gne W;1ssenfels, où nous le rejoignîmes.
a-vait supporté les rel'ers avec une fermeté Jusqu a Fulde, où l'on entre dans les monApres les pertes que nous avait occasionst~ïque, fut cependant ému par l'abandon du
tagnes_, devait être r~mplacé par l'infanterie,
nées la rupture du pont de Lindenau il
roi Murat, son beau-f1·ère, qui, sous préen arm:3nt s~r ?e pomt. Je n'ai jamais connu
n'était plus possible de songer à arrêter ~ur
t~~t~ d'aller défendre son royaume de Naples,
la S~ale ce 9ui restait ~e l'armée française ; s elo1gn~ de Napoléon auquel il devait tout! ... le~ m_ot1fs qm s opposèrent à ce que ce grand
p_rmc1pe de guerr~ fût suivi dans celte grave
~uss1 Napoleon passa-t-il cette rivière. Quinze
Murat, Jadis si brillant à la aucrre n'avait
c1_r~o~stance; mais, à notre élonuement, la
Jours avant la bataille, ce cours d'eau lui
.rien fait de remarquable pend~nt ce~le cam- d1VJs10n de cavalerie légère d'Exelmans contioffrait ~ne_ po,sition inexpugnable qu'il avait pagne de 1815. li est certain que ce prince
n~~ de marcher en a\'ant de l'armée. Mon
alors deda1gnee pour courir les chances d'un
bien_ qu'il fût encore dans nos rangs, entre~ r~giment et le 24• de chasseurs étaient en
engagement général en pays découvert, en se
tenait une correspondabce avec M. de Metter°:1ettant à dos trois rivières et une grande nich, premier ministre d'Autriche, qui, en te~e. Je commandais la brigade. Nous appr1mes_ par les p~ysans que l'armée austroville qui présentaient des défilés à chaque
mettant sous ses yeux l'exemple de Berna- bavaro1se occupait déià Hanau et
,
pas!. .. L~ g_rand capitai.~e avait trop compté dotte, lui garantissait au nom des souverains f
d' . .
. ~
,
qu.une
orle 1v1s10n
renait
au-devant
des
Fra
.
sur son eto~le et sur I mcapacité des géné- allié~ la conservation de son royaume, s'il
d.
nça1s,
raux ennemis.
pour 1e~r 1sputer le passage du délilé.
venait se ranger parmi les adversaires de
A~a situation, comme chef d'avanl-rrarde
Dans le fait, ceux-ci commirent des fautes
~apoléon. Ce f_ul à Erfurt que Murat quitta de_v1~t alors fort cri tique; car comment pou~
tellement grossiores que non seulement mal! armée _française, et, à peine arrivé à Naples, vais-Je,_ sans un seul fantassin et avec de la
gré l'immense supériorité du nomb;e de 11 se prepara à nous faire la guerre.
cavalerie resserrée entre de hautes mon tao-ne·
leur~ troupes, ils ne purent, pendant une
_Ce fut aussi à Erfurt que !'Empereur apbataille de trois jours, nous enlever un seul prit la _manœuvre audacieuse des Bavarois, et un torrent infranchissable combat1re"de~
· d dont les éclaireurs,
'
grimpants
des villages q.ue nous défendions ; mais j'ai ses anciens alliés, qui, après avoir trahi sa troupes a• pie
sur les rochers, allaient nous fusiller à bout
entendu le roi des Belges, qui servait alors
cause et ~'être réunis à un corps autrichien portant? J'envoyai sur-le-champ à la queue
dans l'armée russe, arnuer devant le duc
et_ à plusieurs pulks de Cosaques, s'étaient
?'~rléans que, par deux fois, les alliés furent mis en marche sous le commandement du de !a colonne prévenir le général de division.
Jeles da_ns une telle cunfusiou que l'ordre de gén_éral comte de Wrède, qui non seulement mais E~~lm~ns fut introuvable. Cependant'
co~meJ ara~s_o~dre d'avancer et ne pouvai~
la retraite fut donné à leurs armées! Alais les
ava1,t la _prétenti~n de s_'opposer au passage
événements ayant changé, ce fut la nôtre qui de 1 armee française, -mais encore de la faire arreter
t'
. les d1v1s1ons qui me suivaient ,J·e con1~ua1 ma marche, lorsqu'à un coude
dut céder à la mauvaise fortune!
prisonnière, ainsi que son empereur 1
fait la vallée, mes éclaireurs me firent pré~~~
0

là

�111STO'J{1JI
mort, lorsque son camarade, dégrisé par ce
nir qu'ils étaient en face d'un détachement des vainqueurs qui poursuivaient les vaincus, terrible spectacle, protesta que ni l'un ni
je n'étais pas sans inquiétude sur la conclude hussards ennemis.
l'autre n'avaient jamais mis les pieds en
Les Austro-Bavarois avaient commis la sion de cet étrange combat, car l'affaissement France, mais qu'étant nés à Vienne, de pades montagnes qui bordaient des deux côtés
même faute que nos chefs; car si ceux-ci faila Kinzig annonçait que nous approchions du rents parisiens naturalisés Autrichiens, ils
saient attaquer avec de la cavalerie un long et
point où se termine la vallée, et il était pro- avaient été considérés comme regnicoles et
étroit défilé dans lequel dix à douze chevaux
forcés, comme tels, d'obéir à la loi du recruseulement pouvaient passer de front, nos en- bable que nous trouverions là une petite tement et d'entrer dans le régiment qu'on
nemis envoyaient de la cavalerie pour dé{en- plaine garnie d'infanterie, dont la fusillade et leur avait désigné. Pour prouver ce qu'il
clre un passage où cent voltigeurs auraient le canon devraient nous faire payer bien cher a,ançail, il montra son füret et celui de son
arrêté dix régiments de cavalerie! Ma joie fut notre succès. Mais heureusement il n'en fut infortuné compagnon, qui constataient le fait.
donc extrême en voyant que l'ennemi n'avait rien, el, en sortant du défilé, nous n'aper- Cédant enfin aux instances de ses aides de
çûmes pas un fantassin, mais seulement de
pas d'infanterie, et comme je savais par expécamp, Exelmans consentit à épargner cet inrience que lorsque deux colonnes de partis la cavalerie, dont faisait partie le gros du nocent.
divers se rencontrent sur un terrain étroit, la régiment des hussards de Ott que nous ,eEntendant alors le bruit du combat qui
nions de si malmener et qui, dans sa frayeur,
victoire esl à celle qui, fondant sur la tête de
commençait,
le général voulut gagner la lête
continua sa fuite précipitée et entraîna une
l'autre, la pousse toujours sur les fractions
de
la
colonne
que je commandais; mais,
quinzaine d'escadrons, qui se retirèrent sur
qui sont derrière elle, je lançai au triple galop
arrivé à l'entrée du défilé, il lui devint imma compagnie d'élite, dont le premier peloton Hanau.
Le général Sébastiani fil alors déboucher possible d'y pénétrer el d'y trom·er place dans
put seul aborder l'ennemi; mais il le fit si
ses trois divisions de cavalerie, que vinrent les rangs, tant était rapide le galop des deux
franchement que la tête de la colonne autribientôt appuyer l'infanterie des maréchaux régiments qui l'occupaient en poursuivant les
chienne fut enfoncée et tout le reste mis dans
Macdonald et Victor, et plusieurs batteries. ennemis. Après l'avoir tenté à maintes reune si grande confusion que mes cavaliers
Enlin, \'Empereur et une partie de sa garde prises, le général fut bousculé avec son cheval
n'avaient qu'à pointer.
parurent, et le surplus de l'armée françai~c et roula dans la Kinzig, où il fut sur le point
Nous continuâmes cette poursuite pendant
de se noyer.
plus d'une heure. Le régiment ennemi que suivait.
L'Empereur, se préparant à combattre,
C'était le 29 octobre au soir; on établit les
nous avions devant nous était celui de Olt.
bivouacs dans un bois voisin; nous n'étions profila de la nuit pour diminuer la file des
Jamais je ne vis de hussards aussi beaux. Ils
qu'à une lieue de Hanau el de l'armée austro- voitures. Tous les bagages furent dirigés vers
arrivaient de Vienne, où on les avait complèla droite, sur Coblenlz, sous l'escorte de
tement habillés de neuf. Leur costume, bien bavaroise.
quelques bataillons et de la cavalerie des géqu'un peu théâtral, faisait un très bel effet :
néraux Lefebvre-Desnouettes et Milhau. Cc fut
CHAPITRE XXXI 1
pelisse, dolman blancs, pantalon et shako
un grand allégement pour l'armée.
amarante; tout cela propre el luisant à plaisir. t:pisode. - Bataille de Hanau. - Retraite sur le
Le 50 au matin, l'Empereur n'avait encore
On aurait dit qu'ils venaient du bal ou de
llhin. - Dcrni1•rs efforts des ennemis. - A:o/a11.
à sa disposition que les corps d'infanterie de
jouer la comédie!. .. Cette brillante tenue con- Fuite de CzermchcfT. - l\cconstitution des Macdonald et de Victor, qui ne présentaient
corps de troupes.
trastait d'une étrange façon avec la toilelle
qu'un elfectif de 5,000 baïonnettes, soutenu
plus que modtJsle de nos chasseurs, dont
Voici maintenant quels motifs avaient re- par les divisions de cavalerie de Sébastiani.
beaucoup portaient encore les vêlements usés
Du côté par lequel nous arrivions, une
avec lesquels ils avaient bivouaqué pendant tenu Exelmans en arrière lors de notre pas- grande forêt que la route traverse couvre les
dix-huit mois, tant en Russie qu'en Pologne sage dans le défilé. Avant l'entrée de la approches de Hanau. Les gros arbres de cette
et en Allemagne, et dont les couleurs dis- vallée, les éclaireurs lui avaient présenté deux forêt permettent d'y circuler sans trop d'emtinctives s'étaient effacées au contact dè la soldats autrichiens faits prisonniers au mo- barras. La ville de Hanau est bàtie sur la rive
fumée du canon et de la poussière des champs ment où, éloignés de leur armé&lt;', ils marau- opposée de la Kinzig.
de bataille; mais sous ces habits râpés se daient et bu vaienl dans un village isolé. ExelLe général de Wrèdc, qui ne manquait
trouvaient des cœurs intrépides et des mem- mans, les a)'ant fait queslionner en allemand pourtant pas de moyens militaires, avait combres vigoureux! Aussi les blanches pelisses par un de ses aides de c:imp, fut très étonné mis la faute énorme de placer son armée de
qu'ils répondissent en bon français et leur
des hussards de Otl furent-elles horriblement
demanda oit ils avaient si bien appris noire telle sorte qu 'clic avait la rivière à dos, ce
ensanglantées, et ce régiment coquet perdit,
langue. Un de ces malheureux, à moitié iHe, qui la privait de l'appui qu'auraient pu lui
tanl en tués qu'en blessés, plus de 200 homdonner les fortifications de Hanau, avec lesmes, sans qu'aucun des nôtres reçùt le plus croyant alors se donner de l'importance , qudles le général bavarois ne pouvait competit coup de sabre, les ennemis ayant tou- s'écria qu'ils étaient Parisiens! A peine ces muniquer que par le pont de Lamboy, qui
jours fui sans avoir une seule occasion de se mols étaient-ils prononcés que le général, restait son seul moyen de retraite. Il est vrai
furieux de voir des Français porter les armes
retourner. Nos chasseurs prirent un grand
contre
leurs compatriotes, ordonna qu'on les que la position occupée par lui barrait la
nombre d'excellents cheYaux et de pelisses
fusillàl sur-le-champ. On les saisit, et le roule de Francfort cl de France, el qu'il se
dorées.
croyait certain de nous empècher de forcer le
Toul allait bien pour nous jusque-là ; ce- pauvre garçon qui, pour faire le gentil, s'était
passage.
vanté
d'être
Français,
venait
d'être
mis
à
pendant, en suivant au grand galop le torrent
(A

suivre.)

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

HENRY ROUJON
derAcadémie franpise. '
~

Rosalie Duthé
Catherine-Rosalie Gérard, qui fut illustre un certain charme, et nous avons le de\'oir
sous le nom de füle Oulhé, mourut 11 Paris de reconnaître que le baron Lamothe avait
en 18:i0, ayant de bonne heure connu la du talent.
gloire; 1•llc arnit mis qualre-,in"t-deux ans 11
Et ,oilà justement où Pst son tort. De vrais
acqu_érir la considération. O~togénaire, à Mémoires de mie Duthé seraient plus inno&lt;lem1 aYeugle, Mlle Duthé était classée au cents. Cette célèbre personne n'eut d'autre
titre de monument historique. On aimait, on gén_ie que d'être parfaitement belle. Elle
respectait quasiment en elle un des derniers avait bien appris au couvent un minimum
témoins des grâces de l'ancien régime. Trois ~·orthographe, mais le souci de sa carrière
ans nprès sa mort, paraissaient chez le libraire l empêcha très Yile d'acquérir de la liUéra)lénard! ~lac~ de ~a Sorbonne, quatre \'O- l~re. Les. quelques billets que l'on possède
lumes mt1tulcs : Galanteries d'une demoi- d ~Ile tralussent une aimable insouciance des
~elle du monde ou Som•enfrs de !,Ille Du thé. lots du style. Si elle avait raconté elle-même
La première ,·ersion de cet ouHage est de- s~s aventures, elle en eût fait un livre déliYenue d'une exlrème rareté. Un él'rivain cieusement bête. Le factum de Lamothepassionné pour l'histoire du tlu1àtre M. Paul Langon est intelligent jusqu'au malaise. Ce
Ginisty, nous en donne une édilion 'nouvelle. polygraphe était un pince-sans-rire. Nous
Il accompagne sa publication de notes dis- raco~te-t-il comment la jeune Rosalie fut
crètes, ne voulant point tomber dans le tra- admise, en qualité de surnuméraire, dans
vers de documenter à l'excès une histoire fri- les c_hœu~s ~e l'Opéra, - !'Opéra était alors
vole. « J~ ~ens, dé?!are sagement M. Ginisly, un !1,eu_ d a_s1le - il fera dire à son héroïne :
tout le r1d1~ule qu 11 y aurait à trop appuyer
eta1t! a. celle bonne époque, urL brevet
s~r ce~lc ex1~tcnce légère. » Quelqu'un disait d cmanc1pallon accordé à toute fille innocente
d,un l~vr~ recent, consacré à la biograpbie ,oulanl ,ivre dans l'indépendance et sans êlr;
d une JOiie femme : « C'est un pa\'é 5ur une à charge à ses parents. ,, Il est visible que le
rose. » Hosalie Outhé, liuéè au zèle d'un b~ron y met du sien; Mlle Uuthé a dù lui
commentateur maladroit, s'écraserait &lt;le dtre quelque chose de semblable, mais avec
même douloureuse~ent. Il sied de la présen- plus de touchante candeur.
ter du bout des doigts, comme une curiosité
Tel qu'il est, ce livre, un peu scandaleux,
fragile.
Ces Souv~11irs ont un défaut, qui est pour
des Souvenirs le plus grave de tous; ils sont
apocryphes. M. Ginisty nous en prévient tout
d abord. Transformée en douairière vénérée
si,non vénéra?le, Mlle Duthé donnait de pelil;
dmer~ fins a quelques amis; elle complait
parmi. ses . hôtes le baron Lamothe-Lanaon
0
•
r~n~1tonoa1re retraité qui se faisait une spéc1a hté des faux Mémoires. Ce fut, on le sait
d~ reste, pendant la première moitié du
d1x~neuvième siècle, une industrie des plus
florissantes. L~o~he-Lan_gon, aussitôt après
le décès de sa v1CJ1le amie, se mit à rédiger
les confidences qu'il prétendait avoir recueillies. Agit-il là comme un vuh!aire faussaire, ou peu~-oo accorder à son témoignage
quel~u_e crédit? &lt;&lt; Il ne faut point, observe
Gm1sty, regarder avec trop de dédain les
livres apocryphes écrits à une certaine époque
el dans certaines circonstances. » La remarque est parfaitement juste. II n'esl pas
douteux que le baron de Lamothe-Lanoon
fréquenta Mlle Duthé pendant sa ,ieille~se
RuSALŒ 0 UTIIÉ.
conteuse; il était potinier et interro"ant · elle
o
d_eva1l. s 'l,
a andonoer complaisamment
au ,plaisir de. raconter ses campagnes. Ces pseudo- ne ~oil pas _être dédaigné par les amis de la
mém~1res demeurent probables, s'ils ne sont pe~1lc b1sto1re. Ce fot presque un fonctionpas rigoureusement vrais. Ils ont en outre naire que Mlle Duthé. Elle a rempli des mis-

«,?

)!.

sions officielles. Lorsque le jeune roi de
Danemark Christian \ïl vint faire à Paris un
voyage d'études, Rosalie fut un numéro du
programme imposé à celui que les Me'tnoires
secrets appelaient le« moderne Télémaque ,, .
Les choses se passèrent le plus décemment
~~ mond:, \et tout à f~il comme elles se pas_a1ent _naoucr~ au; Variétés, quand on yjouait
Le Rot. Sa Ma;esle danoise dut prononcer avant
Brasseur la parole célèbre : cc Ah! que
J. aime la France! » Et ici encore, nous en
~ou,l_ons_ au ~aron Lamolhe-Langon de prêter
a I_ mst1lutr1ce de Christian VII des mélancolies trop philosophiques. li tient vraiment
la p,lume_ sous la dictée de Mlle Duthé, alors
qu il écrit celle phrase si simple et si déce~le ; , cc !e f~s discrète touchant l'honneur
qui m ~lart fa_1t: » )lais l'auteur professionnel
reparait aussrtot : « C'est chose sacrée et
très vénérable que la personne d'un mon?rque, et la haute opinion que l'on prend
delle avant que de l'approcher souffre beau~o~p, lorsque, dans une fréquentation plus
i~t1mc, ell_e es~ contrainte d'en rabattre;
C ezt ce_ qm arrive presque toujours. )) Duthe était trop bonne royaliste pour se pcrme(lre de c~s· audaces de psychologie. Il est
vrai, toutefois, que Diderot fréquentait chez
elle.
li a dû tout de même s'amuser, ce Lamolhe-La~~on, auprès du fauteuil roulant
de ~elle ~1e1llc ! Que de fantômes évoquait la
peille voix cassée de la conteuse' A l'
1
d I f' d'
·
·
appe
~ a e~ . autrefois, tout un monde s'éveillait, le JOh peuple des marionnettes de Carmontelle,
poudré' pom1,onné , la 0eur au
·1
g1 et.
Voici 1~ duc de Chartres à seize ans. Son
pè~e était un prince soucieux de ses d vo1rs ~ Mme de Genlis, si compétente dans
quesllons de morale et de pédagogie, nous
en_ don~e une preuve indJniable : &lt;&lt; Le remrcr som paternel de M. le duc d'Orléantfut
de _don~er à son fils une maîtresse.» ~Ule Duthe é_ta1t l~ule_ dés_ignée pour l'emploi. La
fo~c.lton ~ avait rien de pénible. Le futur
Phihppe-E"alité
tel que l'a croque, Carmon
O
li
'
te e, est gentil comme un cœur. r'l
t à. l'hab'il vert brodé de J·aune 'avecpor
ravir
1 e
d hl d s ·
• noir
e coro? e~ li ai~t-~sprit et le collier
de
Sarnt-M1chel.
L artrste amateur a util'rsc, un
d
peu u verl de la culotte pour faire ~
Chérubin idéal un entoura"e de . ,1 ce
L r ·11
.
o
prmtemps.
\ ami e du JC~ne homme garda à Mlle Duthe , un souvcmr
.
,
.reconnaissant · PI us1eurs
ann~ apres, Sophie Arnould s'adressa au
~uc d Orléans
pour lui demander I'au tor1sa.
.
t1on de tirer 1e feu d'artifice sur le palais.

~!·.

1!s

�1flST0~1Jl------------------------~
Royal; elle énuméra les litres de !'Opéra à
la bienveillance du prince : &lt;1 Nous n'oublierons pas non plus qu'une beauté (de !'Opéra)
a fait goùter à un prince cher, votre fils
unique, les prémices du plaisir, et c1ue vous
en avez félicité ce jeune athlète dans la carrière de l'amour. » L'autorisation fut accordée, en considération de Mlle Duthé et de ses
services.
Rosalie pouvait montrer ses certificats.
Les pères l'avaient accablée de leur confiance.
S. A. S. le prince de Condé, celui qui devait
être le général en chef de l'émigration, vint
en personne la solliciter. Il allait marier son
fils le duc de Bourbon, « l'amoureux de

quinze ans » ; il désirait que son héritier
(( ne fùt étranger à rien )&gt;. Encore un préceptorat à entreprendre. Si nous en croyons
Lamothe-Langon, )tll!' Duthé sut apprécier
toute la délicatesse de la démarche. Tout au
plus hasarda-t-elle cette objection : « Mais,
monseign~ur, vous le faites débuter bien
jeune! l&gt; Le prince de Condé aurait répondu :
« Oui, sans doute, si on l'abandonnait à luimême; mais sous ma surveillance et avec
de bons procédés .... l&gt; Ici, le mémorialiste
fau~saire, entraîné par son sujet, perd tout
sentiment de la mesure. Il grandit \Ille Duthé jusqu'à la taille d'une héroïne historique,
il met dans sa bouche des paroles grandioses :

« Je souris, et ma réponse prouva au prince
mon profond dévouement et ma soumission
extrême à tout cc qui viendrait de sa part.
J'ai toujours étt'• royaliste, j'ai toujours aimé
les Bourbons, d'abord à cause de leurs qualités, puis par reconnaissance, enfin parce
que je ne h•ur suis pas étrangère. Son Altesse Sérénissime parut contente de mes sentiments. 1)
Il l'St cruel de penser que de telles perles
sont probablement des perles fausses. Si, au
lieu d'être l'amusement d'nn froid m1stificateur, ces Souvenirs de Mlle Duthé étaient
authentiques, ce serait un livre esssenliel à
la consolation du juste.
HENRY H.Ol.JO\.

F.-L BR.UEL ET M. FOUCAULT
♦

Un brigand au temps de Louis XVI

Les méfaits de Poulailler.

eu l'Académie française.

l? temps de recu~illir les premières informal1ons ~ur le vol Hagan qu'il est avisé d'un
analo!!'lle
. trois
. jours
O
acambr10Ja,.e
ès
,o , commis
pr ' daus la nmt du 2:i octobre, à Iloissy-

Le 2~ octob~c 1_7~5, sur les quatre heures

c~briolet el une charrclle couverte, chargée
d u_n _grand c?lfre et de nombreux paquets,
y cla1ent ~are~: les voleurs se sont emparés
du colJrc, ils I ont traîné jusqu'au milieu du

?u malin, un mdmdu à peine vêtu frappait
Noblesse impériale
li } avait (en 1827) un grand bal à l'ambassade d'Autriche; la cour et la ville y
étaient engagées et tout s'y passait suivant
l'éLiquettC', à laquelle on tenait beaucoup.
li y avait déjà foule lorsque le maréchal
Soull, duc de Dalmatie, se présenta. L'huissier lui fit la question traditionnelle :
- Qui aurai-je l'honneur d'annoncer?
- Le duc de Dalmatie, répond Je maréchal.
- M. le maréchal Soult, cria l'huissier.
Le vieux guerrier n'y fit nulle attention,
d'autant plus que l'habitude générale était
de l'appeler ainsi. Parmi les hauts dignitaires
de l'Empire, quelques-uns étaient désignés
par Jeurs titres, d'autres par leurs grades;
rien n'était réglé à cet égard, l'on n'y pensait
point. Le nom de Dalmatie était réservé pour
le fils du maréchal, connu partout sous le
titre de marquis de Dalmatie.
C'était le contraire chez les Reggio. Le
maréchal et sa femme portaient plus volontiers le titre de duc et de duchesse, tandis
que le fils ainé et sa femme se nommaient
le marquis cl la marquise Oudinot.
Après la maréchale Soult, la maréchale
Masséna parut. Elle donna son nom de princesse d'Essling, on l'annonça :
- Mme la maréchale Masséna.
Elle se retourna étonnée, mais passa néanmoins. Il en fut de même successivement de
tous ceux qui arrivèrent.
On commençait à en murmurer, sans
cependant être encore sùr de rien ; mais
lorsque, au lieu d'annoncer M. le duc de
Bassano, on annonça M. le duc Maret, il
fallut comprendre qu'il y a\'ait là une intention.
Les intéressés se réunirent sans affectation,
et après quelques phrases échangées, eux et

tous les leurs sortirent des salons. Le lendemain, l'histoire fermenta : il fut convenu
que personne n'irait plus à l'ambassade d'Autriche parmi ceux qui tenaient de près ou de
loin aux souvenirs de l'Empire.
L'on y vit une offense el l'on en demanda
raison au roi. Ce furent des négociations
diplomatiques sans fin; pendant ce temps-là,
l'ambassade donna une autre fêle; beaucoup
de ses imités lui firent défaut. Il } arnil dans
l'air des dispositions hostiles.
(Je demande pardon pour le mol i?wité, qui
n'est assurément pas du vocabulaire du haut
monde, mais notre langue n'en a pas d'autre
et je suis absolument forcée de nùn servir.)
Le roi se prononça en faveur de ses maréchaux et, après bien des pourparlers, la
question fut résolue en leur faveur; mais
celle circonstance jeta du triste sur la fin du
carnaval. li , eut des bouderies, des froitleurs
qui s'efJacèrènt par la suite. Sous la Restauration, à la fin surtout, l'ancienne et haute
noblesse avaient franchement adopté les
grands débris de l'Empire.

et&gt;
La duchesse de Reggio était dame d'honneur de Mme la duchesse de Berri, non pas
parce qu'elle s'appelait Mlle de Coucy, mais
parce qu'elle était la femme du maréchal
Oudinot. Ce nom de Coucy n'avait d'ailleurs
rien à voir avec la grande race d!'s sires de
Coucy, dont la fière devise était :
;ie suis ni l{oy ni prince auss~,
Mais suis le sire de Coucy.

Cette maison est éteinte depuis plusieurs
siècles et nous n'en avons aucune qui s'y
rattache. La duchesse de Reggio et sa sœur
la vicomtesse de la Guérinière étaient de
Vitry-le-François, en Champagne. Leur père
était probablement gentilhomme, je ne puis
l'assurer, car ie n'en sais rien, mais pour
sûr il n'était pas un Coucy.
Madame le croyait pourtant et, sans doute,

ces dames le croyaient aussi, car on citait, 11
ce sujt&gt;l, un mol de la princesse, toujours si
gaie cl si affable. Elle visitait en 18~)\ ou
1829 les magnifiques ruines du château de
Coucy, prt•s de Laon. En haut du donjon sont
des marches fort hautes cl difficiles à monter; la princesse faisait de son mieux pour
y arrirnr.
- li faut convenir, duchesse, disait-elle 11
sa dame d'honneur, que \'OS ancêtres a,aient
les jambes plus longues que nous.
Puisqu'il est question de dame d'honneur,
ajoutons un petit mol à cet égard; j'espère
qu'on ne le trouvera pas déplacé.
li surfil qu'une dame soit près d'une princesse pour qu'on lui donne ce titre de dame
d'honneur. Cela ne doit pas être. ll n'} a
qu'une seule dame d'h6nneur, même chez
une souveraine; les autres ont difJérenls
titres, mais pas celui-là. Nos reines avaient,
outre la dame d'honneur, une dame d'atours,
puis des dames du palais et des dames pour
accompagner. La charge de surintendante de
la maison fut créée pour Mme de Soissons
sous Louis XlV; depuis, il y en a eu plusi~urs; la dernière fut la pauvre princesse de
Lamballe pour Marie-Anloinelle. Ses fonctions étaient à peu près les mêmes que celles
de la grande maîtresse auprès de l'impératrice. Cependant, la surinlendante prenait
les choses de plus haut, clic laissail tous les
soins inférieurs à la dame d'honneur. Sa
place était plutôt ho1101'ifiq11e que Jll'alirJue;
clic était lit pour représenter dans les cérémonies el ne s'occupait pas de grand'cbose.

et&gt;
Celle tentalive de l'Autriche de disputer à
nos gloires les noms si chèrement acquis
avorta complètement; le gouvernement frant•ais y mil une grande fermeté el cela ne se
renouvela pas. Charles X fut parfaitement
digne dans celte occasion, el ne céda pas d'un
pouce à la maison d'Autriche. Elle ne s'y
frotta plus.
CO)ITESSE

l).\SI 1.

a ~oups redoublés aux volets d'une maison de
llrie-Comte-Iloberl habitée par le commanant de la. marécl)aussée du lieu, le sieur
ean-Franço1s Andrieux. Celui-ci réveillé en
sursaut, venait ouvrir et reco~naissait un
nommé llagan, aubergiste du Cadran Bleu
près la roule de Paris, qui lui déclarait enco~e lo~t ému, avoir été ,ictimc, dura~l la
nmJ, d un vol singulièrement audacieu,.
« Et~nl c?uché dans son lit avec sa femme,
on lm a,:a1l pris sa culollc sous sa tète, dans
l~quelle il y avait un écu de ~ix livres et une
pièce de dou~e sols, l'i on arnit aussy pris les
pouchcs (tablier) de sa femme dans lesquelles
cl pouvo1t
y avoi r em1ron
.·
·
..Jnres, el
.
qumze
aussi. sa montre d'argent qui étoit accrochée à
s_o~ ltt. l&gt; Après quoi les voleurs s'étaient ret1r~s p~r la porte de la cuisine dont ils avaient
pris soin de condamner extérieurement le lo'J.~ct a\'~C des coins &lt;le bois pour que Rarran
~ il ~en.ait à s'_éveiller, ne pùt les poursui~re;
~ls cla1ent .resolument montés au premier
ctage ~t avaient -pénétré dans une chambre où
repos~1cnt, en des lits voisins, deux voyarreurs
les ~ieur~ Bernard, ancien aubergiste, e~
Henri Bcll!er, marchand de Paris. Sans troubler e~ rien le ~ommeil des dormeurs, les
~mhr1ol~urs avaient rl:ussi à ouvrir. par d'hab1l~s pesees, le~ portes d'une grande armoire
q~t- se trou:~1t entre les deux lits. Ils
a,~ient alors fait tranquillement un choix des
obJels
· eta1ent
• ·
r.
. à leur convenance , pu1s
ernm
partis,_ chugés d'un volumineux butin. Ayant
franclu
le
·b
• mur de h• cour a' l'a1.de d' une
ec elle, ils avaient gagné la camparrue avant
que personne se fùt aperçu de leur passage.
I' Et,. ?1élancoliquement, le malheureux hôte-~er ~ enumérer à l'officier les nombreux obJ ls disparus de son armoire : &lt;1 une somme de
rent~ louis d'or, un gobelet d'aroent des
;uc es de femme aussi d'argent, olin 'habit
mplet de drap bleu de ciel, une redinrrote
~arm~lite, une robe de taffetas fond mordoré
·f°llles ral·es blanches avec un caracot pa~~:' un désha~illé ?'indienne roze, doublé de
d ne et quantité d autres vêlements et linrre Saiut-Léger: &lt;l~s inconnus se sont introduits
e corps .... n
o
pa~ esc:i_lade dans la cour de l'auberge de
A peine le commandant Andrieux a-t-il eu Saml-l\1t·olas, tenue par le sieur Richard; un

f

jardin, puis fracturé à l'aide d' 1 .
fer, dér_obant tout un trousseau~: ,rier de
et plusieurs riches vêtement
. n_ge. fin
s qui Y eta1eot

�1f1ST0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___.
UN B~1GAND AU TEMPS DE

contenus. Mais la difficulté consistait à emporter une aussi lourde charge; les brigands

un pot de grès plein de graisse qui en contenait bien pour douze livres, un bocal de tabac rf1pé (environ quatre livres)
et un fusil à deux coups.

li
L'arrestation.

procéder à une première enquête aux environs de Quincy. Et le soir du même jour,
11 novembre, un exprès apportait de sa
part au brigadier Picard de Fontenelle une
une lettre fort civile contenant de précieuses
i11dications : un voiturier de Saint-Germainlès-Corbeil, le sieur Mangeot, avait rencontré
la veille du vol, vers cinq heures du soir, sur
la grand'roule, une petite voiture à couverture verdàtre traînée par deux chevaux, l'un
rougeâtre et l'autre blanc, se dirigeant vers
Quincy. Et le lendemain, à cinq heures du
matin, Mangeol, accompagné celle fois du
voiturier Belloy, avait à nouveau rencontré la
même voilure, attelée des deux mêmes chevaux, revenant dans la direction inverse; elle
contenait deux voyageurs et un chien. Il était
donc v:-aisemblable que ces deux inconnus
avaient passé la nuit à Quincy. Ne seraient-ce
pas les auteurs du vol, écrit llardouin,
qui ajoute poliment : « Je n'ai pas l'lionneut, Monsieur, d'être connu de vous; je me
natte que vous voudrez bien concourir à me
faire retrouver ce vol; c'est une justice, mais
cela ne diminuera pas ma reconnaissance.
J'aurais été vous demander celle grâce, mais
ces voleurs m'ont emporté jusqu'à ma garderobe. J'aurais prié beaucoup de personnes de
votre ville, M. Girardot, M. Decourville,
M. Papelin el autres de vous recommander
celle affaire. lis ont emporté trois ou quatre

Ces trois vols successifs, opérés de la même façon et commis en moins de quinze jours
dans la même région, ne décelaient que trop clairement la
présence dans le pays de Corbeil
d'une troupe de bandits aussi
dangereux qu'adroils.
Les aubergistes el cabaretiers
d'abord, puis tous les commerc çanls dont le logis est du fait
de leur profession ouvert au public, enfin tous les habitants, indistinctement, vécurent dans l'émotion de recevoir, une nuit ou
l'autre, la visite de la mystérieuse
el redoutable bande. On ne voyageait, après le soleil couché, que
le pistolet au poing, el l'on ne
dormaitqued'un œil, mêmederrièrc des portes bien verrouillées.
La crainte deYint presque de
la terreur lorsqu'on
apprit, au matin du
10 novembre, que
le sieur llardouin,
l'OI 1. \11.1,'
honnête bourgeoi~,
demeurant au vilonl donc eu l'idée d'utiliser le cabriulcl que lage de Quincy, près Brie-Comleflobert, sur la lisière de la forêt 1
le hasard mellai t à leur portée.
Sortir un cheval de l'écurie, l'atteler à la de Sénart, venait d'être à son
voiture, placer dans celle-ci les objets déro- tour victime d'un quatrième coup
bés, ouvrir la grande porte de la rue el partir de main des brigands. Suivant
sans éveiller personne, leur paru l un jPu leur méthode ordinaire ceux-ci
d'enfant; ils exécutèrent tout ce programme l'avaient sans doute préparé, se
sans le moindre accroc el avec une incroyable renseignantexaclemenl par avance sur les habitudes des hôtes el
suLtilité.
Ce n'est qu'au malin, lorsqu'il descen- sur la disposition des lieux. S'édit pour pamer ses chernux, &lt;1u'Hippolyte tant introduits dans la salle basse
Morlet, le propriétaire de la grande voiture, en fracturant une fenêtre, n'adécouvrit le vol et donna l'alarme. Mais les vaient-ils pas pris la précaution
d'enfermer, tout d'abord le cuibrigands étaient déjà hors d·atteinte.
sinier du sieur llardouin dans la
Dix jours plus tard, sans s'inquiéter aucu- cuisine où ils le savaient couché?
nement des recherches de la maréchaussée, lis étaient ensuite montés dans
nos voleurs réussissent un troisième exploit. les chambres, el, y ayant déCette fois leur victime rst un cabaretier, robé quantité de linge cl de Yête!~tienne Corad11l, tenant débit au village des ments, étaient redescendus sans
Uordes-lès-Corbeil, paroisse d'Essonnes. li bruit, puis avaient pris tranqu ilvient, lui aussi, déposer qu'étant couché au lemen l la clef des champs aYec
premier étage il crut entendre, vers une heure leurs ballots, en escaladant le
du malin, un certain mouvement dans la salle mur de clôture. Aucun indice,
d'en bas, mais qu'il n'y prit point garde pen- celte fois non plus, semblait-il,
sant que c'était quelque voilure qui passait qui pût orienter la maréchaussée
l ' l l l lll'\I'. \! ,,-,r,l 01', ~-},11'11 ' , \ l ' \&lt;,_1·_. _ _~
sur la roule. En descendant avec sa femme à dans la recherche des coupables.
Mais llardouin n'était pas ----'-cinq heures et demie, il a trouvé le contrevent de sa cuisine grand ouvert et tous ses homme à s'en remettre entièmeubles fracturés. On lui a pris quinze livres rement à la justice du soin de retrouver paires &lt;l 'habits .... » On le voit, le malheureux
en monnaie grise, trente livres de salé, les ses voleurs. Dès le matin, silôl le cambrio- Hardouin, encore sous le coup de l'alerte de
voleurs ayant laissé sur place le saloir vide, lage découvert, il avait personnellement fait la nuit, embrouille son discours, revenant

,--.-

malgr~ lui à 1:objet qui lui tient à cœur. li
se répele : «_J aurai toujours l'lwnnem· de
v?us aile~ faire mes remerciements le plus
lot q~e ;e pourrai; j'ai l'honneut d'être.
monsieur, votre très humble et très hé'
serviteur.
o issaut

« H1nn0Gn. »

signalement
fourni par Manrreot
, ·
o de l'un des
m1s 1er1eux voyageurs. &lt;c Je viens, explique

Loms XY1 - - ,

les t~ois gendarmes, fit, en pleine après-midi
de dimanche, une entrée sensationnelle à CorIf Ili' l l\ ,1,• ·r'"'",..,. ,/••/:y11/.n/l,.,.
VH

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- --- ..__

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.

~

-........_:_
A~ssit?t ce_tte lettre reçue, le soir même,
Je br1g_ad1~r Picard va recueillir de la bouche
__&gt;--,
des vo!t~r1ers Man~eot et Belloy confirmation
de~ det~ils que lm fournissait le plaignant.
Pms, des le lendemain matin, il se met en
campagne. Ses recherches vers la lisière de
la forêt de Sénart n'aboutissant à la découverte d'aucun~ piste, il fait volte-face, se dirigeant vers Tigery. Et bientôt, il est assez
heureu_x pour remarquer « dans une terre
labo~ree: la trace_ d'une voiture qui lui parait
--~~
asse~ fraiche »; il _obser,ve même que l'un de~
( l.11/L
deux
chevaux
qui tramaient ladite vo·t
.
•
1 ure
amt &lt;~ trois clous neufs sous le pied bors-lcmonto1r &gt;! et qu'un chien accompagnait l'attelage. Mais, _en arrivant à la grand'route,
to~te em_prernte de roues et de pas disparait.. .. Picard, assez dépité, s'.1rrête à Tiger
avec ses hommes•' il ne se deco' ura e pasY
pourtant, el bien lui en prend; à fore~ d'interr?ger !~un et l'au~re, il apprend que le
matm meme la rn1ture fantôme a été
ap~rçue fila~t à Ioule allure sur la route de
POULAILLER ET SES CO-ACCUSÉS - C
. •
.
·
roqu,s d auJ1ence.
Samt-Germam. Dès le• Jendemai·n , un d'1manche pourtant, le brigadier continue donc
ses recherches dans la direction indiquée Il !~card,, examiner vos chevaux, car on vous a
enquête d'abord à Essonnes où les vole~rs d ~once comme ayant des animaux malades b~il, sous la conduite de l'heureux briirndier
Picard.
v
ont_ p_eut-être passé la nuit. N'ayant pu ree a m~rve.. » A_ucune excuse n'est possible
cue1lhr aucun renseignement dans les di- et le br1gad1er, mtroduit dans l'éc .
.•
urie, re':erses aube~ges d'Essonnes, les gendarmes con ?a1't auss1tot
III
les deux chevaux, l'un blanc
~?nt poursun·~e leur route, lorsque l'idée et ~ autre rouge, que lui ont dépeints les té, ient_ à quelqu ~n que cc le particulier établi moms. Le rusé gendarme constate même à
L'instruction.
depuis un mois seulement dans le pays 1~ dérobée, que le cheval blanc porte bien ~u
comme marchand de chevaux pourrait bien pied _hors-montoir trois clous neufs. Enfin
Un rapide examen du lo&lt;&gt;is de Chevalier
ê!re l'homme qu'ils cherchent. » Picard a le _chie? _de la maison est reconnaissable à so~ avait ~ermis d'y retrouver :n peu partout
bientôt fait d'imaginer un prétexte pour pé- poil ?risatre et à son large collier de fer, et des obJels provenant des vols Raaan 'I 1
t Il d ·
o , 11 or et
1~ voiture à co~verture verte se trouve remi- e . ar _ourn '. e? so~te que la culpabilité des
see_ dans un com de la cour.
prisonmers etait deJà certaine. Ravi de cette
importante capture maitre Jeh Ba .
Edifié sur l'identité de son voleur, Picard R
b d
. ,
an- pllsle
de Fontenelle se retire afin d'aller chercher • o e_rt e ~o~rvdle, lieutenant-criminel our
Je rm au ha1lbage de Corbeil ne vo I tp
lo~s ses homwes pour opérer l'arrestation
dïlï d' ·
'
u u pas
i ~rer un Jour le premier interrorratoire
~fais le pseud?:ma~c~and, inquiet des suite~
° 'ère ·
de celle prem1ere v1s1te policière, s'éloigne en Marie-Antoine
,
. . Delorme compar•:t
.,., 1a prem1
c
est
une
hmide
enfant
de
di1-hu1·t
toute hâte, et quand le brigadier revient ac1
ans, toute'
en arn_ies. Elle explique comment Sauva e
compagné de ses gens, il ne le trouve plus
de Chevalier, offrit un J·our a' g ,
Cependant deux gendarmes se mettent , . domestique
· d' · ,
son
·1
1·
•
a
sa P.ère, ;ar
m1er
a Quincy, de la placer en serpoursui e et arrelent une heure après su
la grand'route de Paris.
r vice c~ez son patron. Elle y entra ver. la
1:oussamt dernière ; son emploi ét31't d ~
Entre temps, la maison a été investie Vir
au '
bal
e ser11 h m~nage,
ayer, laver la vaisrnlle
et to~s ses ha~itants arrêtés. Le prisonnier'
, '
~resse _de ques~ions, a donné son nom : Jean a er c ercner de l'eau et dans 1 .
garder les dindons et l~s canard/ EJollur?ee de
Chevahe:' na_tif de Paris, paroisse Sainte- to t
·
•
· e ignore
ce qui pouvait se passer dans la .
Marguente, c1~evant dt'meurant aux Nou- neus'ét
t ·
•
maison
veau1~?nve:l1s, rue de Seine, et récemment vrage. an Jamais occupée que de son ou~
)EA:'i:'\E GAUTIIJER.
venu s etabhr marchand de chevaux à Essonnes. Les a_utres ~ersonne~ arrêtées sont : . Après cette Jeune fille, qui paraît bien être
~n~oce~t~, _le .1ug? app~lle Jeanne Gauthier.
fétrer d~ns la maison suspecte : il frappe à J_eann; Gauthier, qui se dit femme de Chevae_ e-c1, agt!e de Ymgt-s1x ans, reconnait saw
h~r,
Sauvage,
domestique
de
Chevalier,
Claua grand porte de la cour. Un homme lui
~
ouvre ' dans les quarante-cmq
•
· ans de taille dme _Masselot, femme Sauvage, enfin Marie- P?me qu'elle est depuis sept mois 1
brne
de
Chevalier.
Elle
raconte
de
;
conc~lmoyenne, le visage pàle, réponda;t bien au An tome Delorme, une jeune servante.
grâce du monde les de:b ts da me1 Tout ce monde, étroitement surveillé par 1leure
.·
1a1son.
Née à Nanc,· en' L • u e cette
\'. - HlSTOR[A, - Fasc. 40.
J ,
orrame, elle habi-

---....
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0

�ffiSTO'f&lt;1A

----------~---------------------------.#

amenèrent l'arrestation d'un sixième personnage. En quittant. pour venir habiter E,sonnes, Paris où ;1 avait successivement été
cordonnier, marchand de vins, brocanteur cl
maquignon, Chevalier y avait conservé sous
le nom de sa femme une chambre, rue de la
Parcheminerie; mais il y avait encore un autre
lieu de recel, le logement d'un certain Martin
llroauel,
écrivain public, a,ec lequel il• était
0
demeuré en relations conslanti&gt;s depuis son
départ. Droguet, arrêté Jès le I!) no,embre,
à la suite d'une perqubition fructueuse effectuée à son domicile, rPjoignil aussitôt la
bande Cbevalier dans les prisons de Corbeil.
Ce jeune homme très ditlërent de ses coaccusés, assez instruit, pourrn d'une situation,
aisé sans èlre riche, mérite quelque sympathie. li fut , ictime de sa passion pour la
jolie Jeanne Gauthier. Étant un jour allé
chercher son lin~e, expose-t-il, chez sa blanchisseuse, la femme \'iardot, il y ,it la maitresse de Che\alier, et en devint follement
épris. Pour l'approcher, il eut la faiblesrn de
rechercher la société du YOll·ur, el Che,·alier, vopnl tout le parti qu'il pourrait tirer
du sentimental jeune homme, répondit à ses
avances avec empressement. Même, au bout
de quelques jours, il le trailail en vieille
connaissance, lui t mpruntant la bagatelle de
mille francs. Le nait' Droguet, introdt\it par
sa nomelle mailres,e dans la chambre de la
rue de la Parcbeminerie, était devenu à son
insu le complice et le recéleur de la bande.
Chevalier lui confiait souvent de volumineux
paquets bien ficelés, qu'il se gardait disc1 ètcmenl &lt;l'ouvrit· et hospitalisait innocemment.
Droguet ne pensait qu'à seHisites à Essonnes,
elles étaie11l fréquentrs, et à l'aubaine, quand
le maître s'absentait toute une nuit pour une
l(rande expédition, de demeurer joyeusement
jusqu'au petit jour dans la galante compagnie dt la Gauthier.
Au moment où l'enquète allait être close,
une dernière dérouverte sensationnelle vint
encore retarder le prononcé du jugement : il
y avait identité certai11e entre Chevalier et le
nommé Desmaisons jadis inc:ulpé pour vol à
Meaux el é,·adé des prisons de celle ,·ille le
2 juin 1784, sans qu'on eût jamais pu retrouver ~a trace. Et, de ce fait, la culpabilité
de l'accusé s'aggravait ;ingulièreme11t.
En 1780, une première fois, Desmaisons
avait été arrêté à Montereau pour arnir ,olé
deux chevaux; incarcéré à Guermantes, il
s'était évadé la nuit même par le jardin du
curé de ce village; un de ses complices, le
berger Samage, s'était également enfui, tandis que le troi~ième Jarron, Didier, arnil été
condamné à neuf.ans de galères. Desmaisons
et Sauvage avaient dès lors poursui1'i. non sam
succès, pendant deux ans, la série de leurs vols.
De nouveau, en 1782, Desmai~ons a,ait été
arrêté et incarcéré, celle fois, à Meaux. Son
procès allait être jugé lors 1u'il s'était enC LE ÎRIO\IPIIE:OE PoUL.\ILLER • . - Est~mf't du temps.
core évadé le 2 juin 1781. Yenu se cacher
à Paris 5ous le nom de Chevalier, il a1ail
L'informalion fut activement continuée les renoncé pour quelque temps à voler ouversont restés tou, 4uatrejusqu'au matin . . .. »
tement, )" vÏ\·a.nt pourtant de métiers assez
Depuis ce temps, qui était dans le courJn t jours suirnnts. L'enquèle menée à Paris ne
louches.
Puis, le goût de son ancienne prode janvier dernier, .elle a été demt urer aiec tarda pas à ré\·éler des faits nou1cau1 qui

Lait il Paris, ouuière en linge, rue Galande,
en la maison des sieurs Grandjean, oculistes.
Elle fréquentait chez les époux Viardot, ses
,oisins, dont le mari exerçait la profession
de cordonnier, et c'est chez eux que Chevalier, alors cordonnier, lui aussi, la rencontra
et en de,int éperdumrnt amoureux.
Un soir, il y avait quinze jours qu'ils
s'étaient rrncontrés pour la première foi,,
Che,alier l'invita à souper en compagnie des
Yiardot. C'est chez ces derniers qu'eut lieu
la fète.
o Et après soupé, se disposant à r~nlrer
chez elle, lesdits Viardol et sa femme ont
fermé la porte de leur chambre à la clef et
ont dit à la répondante qu'il falloil qu'elle
couchât avec eux et ledict Chevalier. La répondante apnt ,·oulu absolument s'en aller,
lesdits Viardol el sa femme et ledict Chevalier à leurs instigations, se sont saisis d'elle,
l'ont déshabillée avec violence et l'ont mise
dans le lil &lt;lesdits \ïardot. Ceux-ci s'y sont
mis aussi, ainsi que ledicl Chevalier, et ils y

Chevalier dan~ un logement qu'ils louèrent
chez le sieur Chéron, marchand de ,ins. rue
Galande. La Gauthier prétend au reste ignorer
les vols reprochés à Chevalier el ne pomoir
donner aucun renseignement sur ce qu'il
faisait pendant ses absences du logis.
Chevalier comparait à son tour. Il nie avec
énergie être l'auteur du moindre vol et s'efforœ vainement d'expliquer la présence à son
domicile des nombreux objets Mjà reconnus
pour a,oir été récemment dérobés. Interrogé
sur son passé, il raconte que, s'il a quitté
Paris pour venir s'installer à Essonnes, c'est
à la suite d'une fàcheuse affaire de chevaux
'"endus avec fausse garantie au comte Du
Barry. li s'agit sans doute du fameux roué
qui avait fait de sa mallres,e, Jeanne Bécu, à
la fois la femme de son frère Guillaume, et
la favorite du feu roi Louis XV.
{;n interrogatoire sommairt de Sauvage el
de sa femme, se disant tous deux domestiques de Chemlier, termina cette première
séance.

UN B~1G.JIND Au TEMPS D'E Lou1s

!ession l'ayant repris, il avait successivement
elu pour centres de ses opérations \ïncennes
et Essonnes où nous l'avons retrouvé.
'

d'estamp?s el rimeurs de complaintes ne se
~ren~ pomt fau~e d'e1ploiler cette popularité,
1magmant de pied en cap un Poulailler ter-

IV
La condamnation.

L'identification du Chevalier de Corbeil
avec le Desmaisons de Meaux donnait lieu à
un conOit de compétence judiciaire entre les
deux sièges. Le litige fut porté de,·ant le Parlement de Paris, qui, après de longs débats
trancha la difficulté en é,·oquant les deu;
affaires conjointes au Cbâtclet.
Le procès de Chevalier, jugé de la sorte
~ans la capitale, en acquit un retentissement
m~ttendu. Ce n'était pourtant, on l'a ru,
qu un _adroit voleur de chevaux, de poules et
de lapms, un détrousseur exercé de rrarderobes et de garde-mangers, qui n'allaït°pas à
lachevilled 'un Cartouche, d'un Mandrin ou d'un
Dei:ues; pa_s le moindre meurtre, pas le plus
pellt emp?1s?nnemenl à relever à son actif!
La curiosité du public se contenta de sa
doubl~ évasion, de la galante aventure de la
Ga~_1h1_er avec_ le sentimental écrivain public
qu eta1t Martin Dro~et_; on avait eu peur
un peu de ce hardi bngand; on lui savait
quelque gré, maintenant qu'il était sous les
verroux, d'avoir nargué Ja justice pendant
plus de cinq ans; enfin, outre les deux noms
sou~ les_quels ?o~s le connaissons, et qu'il
avait pris, car il s appelait réellement Boutillier, il _jouissait de !'aimable sobriquet de
« Poula11ler n, el ceci contribua sans doute
encore à le rendre intéressant. Marchands

:llARTl'i ÜROï,liET.

riflant, armé jusqu'aux dents, haches et pistolets à la cemture, à la main un fusil ou
une massue qu un homml! ordinaire eût' à
peine pu soulever, brigand sinistre dont les
mères eurent loisir de faire peur, comme de
la Barbe-Bleue, aux enfants méchants :

.

&lt;c Du Haut t'll Bas
rnus dévalise mon homme.
Du Jlaul en Bas,
El s'il raisonne, je lui casse un bra~.
:.\e remue pas ou je l'a~!'Omme.
J1i

PoulaiUer ne ménage per-.onne
Uu !fout en B~s.

J&gt;

XVl --~

Et les images coloriées s'enlèvent en masse,
rue Saint-Jacques et rue des Mathurins aux
étalages de Basset et des Campions, r~présentant le criminel, accoutré de toutes façons
sa maitresse Jeanne Gauthier, le berger Sau~
vage, le jeune et amoureux Droguet, et tous
les autres. L'illustration de ce procès est en
quelque sorte plus riche el plus intéressante
que ce procès lui-même, en dépit de quatre
cartons bourrés de procédure que conservent
l~s Archives N_ationales (X•b 1556-1559). Il
n y manque rien, portraits en pied et en
buste des accusés, croquis d'audience tableau
final: « Triomphe de Poulailler »' le condamné amené dans la charrette au' lieu de
son supplice. Car le 26 mai 1786 le Châtelet
rendit sa sentence, conforme aux lois rirroureuses alors en vigueur, contre Jean-P~rre
Boutillier, dit Che,·alier, dit Desmaisons
àgé de 58 ans, bien qu'il en parût 45, cou~
pable de plus de quinze vols qualifiés.
li le condamnait apourréparalion,à être
pendu et estra119lé jusqurt ce que mol'I s'ensuive par l'exécution de la haute j11~tice it
un poteau qui pom· cet effet sera planté
dans la place de la Porte sainct Antoine
ledict Clt~valier ]!ré~lablement appliqué ~
la question ordma1re et exh-aordinaÎl'e
pou,• avoir par sa bouche la révélation de
.~es complices .... » L'arrêt donnait i;ursis à
l'é~rd des autr~s accusés, jusqu'après l'exécution de Chevalier. Celui-ci, comme il était
d'usage, fit bien appel; mais la Cour de Parlem~nt rendit le 50 juin un arrèt de rejet,
confirmant purement et simplement la sentence de mort. Et l'exécution eut lieu, dans
les formes prescrites, le 5 juillet 1786.
F.-L. BRl"EL ET ~l. FOt:CAULT.

Grognard et général

Lorsque l'armée française était en position
~evanl Torrès-Védras, il existait, entre les
hgnes françaises el anglaises, des vimo0
bles au milieu desquels se trouvaient des
ca~·es contenant encore du vin, qu'allaient
bo1r~ fraternellement les soldats des deux
armees.
Un sergent d'infanterie légère se trouvait
dans une ~e ces caves, en compagnie de solda!s _anglais, el buvant avec eux, ce qui arrivai~ JOurnellement sans qu'il en résultât la
momdre des ~hoses. Mais, ce jour-là, soit
que les Ang~a1s fussent plus avinés que de
coutume, soit parce qu'ils avaient affaire à

un seul Français, après boire ils le firent
prisonnier, et, avec lui, sa peau de bouc
pleine de vin.
Co~duit à lord Wellington, il en fut
questionné sur tout ce qui se passait dans
notre corps d'armée.
·
, « Yous avez beaucoup de malades? L armée se porte comme moi. - Yous manquez de pa_ï~? - Voyez ce moulin qui
!~urne.... Dailleurs, avec de la viande et du
no, on ne meurt pas de faim : le Porturral
e~t grand et vous n'avez pu le mettre d;ns
Lisbonne .. - C'est bien; allez! &gt;J Le sergent
ne bou_geall p_as : .« Allez donc! » lui répète
le g~neral. Meme 1mmobilité, mais avec celle
réphq ~e : « Gén~ral, vos soldats ne sont pas
d~ vrais soldats, Je ne puis être votre prisonmer. - Ah? el pourquoi? - Pourquoi?
parce que, bunnt ensemble dans une cave
ils n'avaient pas plus le droit de me prendr;

que je ne l'avais à leur égard; ils ont abusé
de mon isolement; on se doit plus de politesse. entre militaires. _ C'est donc ainsi
que 1on ,ous a fait prisonnier?_ Oui général. - Très bien .... Chef d'office faites
diner ce militaire avec vous, et qu'un 'officier
ordonne de le reco_nduire l_à où il a été pris.»
Celle conversation avait lieu pendant le
diner du général. A cet ordre, le sergent ne
bou?ea pas plus qu'à la première injonction.
« ~ avez-vous pas entendu, sous-officier? _
Oui, mon général. » Et, avec cet aplomb,
cet à-_pr~F,~, que notre soldat seul possède :
« Oui, J a1 fort bien entendu, mais je ne
veux pas' aller à l'office. - Pourquoi? Parce qu un soldat français n'est pas fait
pour_ mange~. av~c des domesti11ues. )) Lord
Wel~1?gton s mclma, en signe d'assentiment,
el, fwant mettre un cournrt à sa table il
fit asseoir le sergent.
' l
LE\10:'\\IER-DEL.\FOSSI:.
1

;,npagnes.)

�La Fédération

SOUVENJRS DE GLOIRE ET D'AMOUR
~

Guindey
On vit, au 14 juillet, des marins de quatrevingts ans qui marchèrent douze heures de
suite; ils avaient retrouvé leurs forces; ils se
sentaient, au moment de la mort, participer
à la jeunesse de la France, à l'éternité de la
patrie.
Et en traversant par bandes les villages ou
les villes, ils chantaient de toutes leurs forces,
avec une gaité héroïque, un chant que les
habitants sur leurs portes répétaient. Ce
chant, nalional entre tous, rimé pesamment,
fortement, toujours sur les mêmes rimes
lcomme les Commandements de Dieu et de
l'Église), marquait admirablement le pas du
voyageur qui voit s'abréger le chemin, le
progrès du travailleur qui voit la besogne
avancer. Il a fidèlement suivi l'allure de la
Révolution elle-même, pressant la mesure
lorsque ce terrible voyageur se précipitait.
Abrégé, concentré dans une route de fureur
et de Yertige, il devint le meurlrier Ça im !
de 95. Celui de 90 eut un autre caractère :
Le peuple en ce jour sans cesse répële :
Ah! ça ira! ça ira ! ça ira !
Suirnnt les maximes de l'É1·angilc
(Ah! ça ira! ça ir~ ! ça ira!)
Du législateur tout s'accomplira;
Celui qui s'élè1·e, on l'abaissera;
Et &lt;tui s'abaisse on l'élèvera, etc.

Pour le voyageur qui, des Pyrénées ou du
fond de la Bretagne, venait lentement à Paris
sous le soleil de juillet, ce chant fut un viatique, un soutien, comme les proses que
chantaient les pèlerins qui bâtirent révolutionnairement au moyen àge les cathédrales
de Chartres et de Strasbourg. Le Parisien le
chanta avec une mesure presséé, une vivacité violente, en préparant le champ de la
fédération, en retournant le Champ-de-Mars.
Parfaitement plane alors, on voulait lui donner la belle et grandiose forme que nous lui
voyons. La Ville de Paris y avait mis quelques milliers d'ouvriers fainéants, à qui un
pareil travail aurait coûté des années. Cette
mauvaise volonté fut comprise. Toute la population s'y mit. Ce fut un étonnant spectacle. De jour, de nuit, des hommes de toutes
~lasses, de tous âges, jusqu'à des enfants,
tous, citoyens, soldats, abbés, moines, acteurs, sœurs de charité, belles dames, dames
&lt;le la Halle, tous maniaient la pioche, roubient la brouette ou menaient le tombereau .
Des enfants allaient devant, portant des
lumières; des orchestres ambulants animaient
les travailleurs; eux-mêmes, en nivelant la
terre, chantaient ce chant niveleur : « Ab!

ça ira! ça ira! ça ira I Celui qui s'élève on
l'abaissera l •
Le chant, l'œuvre et les ouvriers, c'était
une seule et même chose, l'égalité en action.
Les plus riches et les plus pauvres, tous unis
dans le travail. Les pauvres pourtant, il faut
le dire, donnaient davantage. C'était après
leur journée, une lourde journée de juillet,
que le porteur d'eau, le charpentier, le maçon du pont Louis XVI que l'on construisait
alors, allaient piocher au Champ-de-Mars. Au
moment de la moisson, les laboureurs ne se
dispensèrent pas devenir. Ces hommes lassés,
épuisés, venaient, pour délassement, travailler encore aux lqmières.
Cc travail, véritablement immense, qui,
J'une plaine fit une vallée entre deux collines, fut accompli, qui le croirait? en une
semaine! Commencé précisément au 7 juillet,
il finit avant le 14.
... Voilà enfin le B juillet, le beau jour
tant désiré, pour lequel ces braves gens ont
fait le pénible voyage. Tout est prêt. Pendant
la nuit même, de crainte de manquer la fête,
beaucoup, peuple ou garde nationale, ont
bivouaqué au Champ-de-Mars. Le jour vient;
hélas! il pleut! Tout le jour, à chaque instant,
de lourdes averses, des rafales d'eau et de
vent. « Le ciel est aristocrate - , disait-on, et
l'on ne se plaçait pas moins. Une gaité courageuse, obstinée, semblait vouloir, par mille
plaisanteries folles, détourner le triste augure. Cent soixante mille personnes furent
assises sur les tertres du Champ-de-Mars ;
cent cinquante mille étaient debout; dans le
champ même devaient manœuvrer environ
cinquante mille hommes, dont qualorze mille
gardes nationaux de province, ceux de Paris,
les députés de !"armée, de la marine, etc....
Les vastes amphithéâtres de Chaillot, de
Passy étaient chargés de spectateurs. Magnifique emplacement, immense, dominé luimême par le cirque plus éloigné que forment
Montmartre, Saint-Cloud, Meudon, Sèvres;
un tel lieu semblait attendre les États généraux du monde.
Avec tout cela, il pleut. Longue est l'attente. Les fédérés, les gardes nationaux parisiens, réunis depuis cinq heures le long des
boulevards, sont trempés, mourants de faim,
gais pourtant. On leur descend des pains avec
une corde, des jambons et des bouteilles, des
fenêtres de la rue Saint-Martin, de la rue
Saint-Honoré.
Ils arrivent, passent la rivière sur un pont
de bois construit devant Chaillot, entrent par
un arc de triomphe. Au milieu du Champ-de-

M~rs s'élevait l'autel de la patrie, devant
!"Ecole Militaire, les gradins où devaient s'asseoir le roi, l'Assemblée.
. .. Mais silence! le roi arrive, il est assis,
et l'Assemblée, et la reine dans une tribune
qui plane sur tout le reste: Lafayette et son
cheval blanc arrivent jus4u'au pied du trône;
le commandant met pied à terre et prend les
ordres du roi. A l'autel, parmi deux cents
prêtres portant ceintures tricolores, monte
d'une allure équivoque, d'un pied boiteux,
Talleyrand, l'évêque d'Autun : quel autre,
mieux que lui, doit officier dès qu'il s'agit
de serment?
Douze cents musiciens jouaient, à peine
entendus; mais un silence se fait. Quarante
pièces de canon font trembler la terre. A cet
éclat de la foudre, tous se lèvent, tous portent
la main vers le ciel.... 0 roi! ô peuple 1
attendez.... Le ciel écoute, le soleil tout
exprès perce le nuage .... Prenez garde à vos
serments!
Ah! de quel cœur il jure, ce peuple! Ah!
comme il est crédule encore!... Pourquoi
donc le roi ne lui donne-t-il pas ce bonheur
de le voir jurer à l'autel?Pourquoi jure-t-il à
couvert, à l'ombre, demi-caché?... Sire, de
grâce, levez haut la main, que tout le monde
la voie!
Et vous, madame, cc peuple enfant, si
confiant, si aveugle, qui tout à l'heure dansait arec tant d'insouciance, entre son triste
passé et son formidable avenir, ne vous fait-il
pas pitié? ... Pourquoi dans vos beaux yeux
bleus celle douteuse lueur? Un royaliste l'a
saisie : &lt;&lt; Voyez-vous la magicienne? » disait
le comte de Virieu .... Vos yeux ont-ils donc
vu d'ici votre envoyé qui maintenant reçoit à
Nice et félicite l'organisateur des· mllssacres
du Midi? ou bien, dans ces masses confuses,
avez-vous cru voir de loin les armées de
Léoyold?
Ecoutez!... Ceci, c'est la paix, mais une
paix toute guerrière. Les trois millions
d'hommes armés, qui ont envoyé ceux-ci, ont
entre eux plus de soldats que tous les rois
de l'Europe. Ils offrent la paix fraternelle,
mais n'en sont pas moins tout prêts au combat. Déjà plusieurs départements, Seine,
Charente, Gironde, bien d'autres, veulent
donner, armer, défrayer chacun six mille
hommes pour aller à la frontière. Tout à
l'heure les Marseillais vont demander à partir, ils renouvellent le serment des Phocéens
leurs ancêtres, jetant une pierre à la mer, et
jurant, s'ils ne sont vainqueurs, de ne revenir qu'au jour où la pierre surnagera.

MICHELET.
... 356 ,...

~ Le 10 octobre 1~06, au passage de la y tro~ ve~ons le corps d'un officier général,
Saale, devant la petite ville de Saalfeld, le
que Je viens de tuer. C'est celui-là même G,uindey. L'Empereur lui accorda la croix
5• corps, commandé par le maréchal Lannes .qui m'a blessé à la figure. Nous lui pren- d honneur en disant .
e~t la p~emière. rencontre, avec un corp; drons son sabre et son crachat si toutefois
cc J_e l'eu~se fait d~ plus officier, s'il m'eût
amene le prrnce vivant. »
d mfanterie prussien commandé par le prince l'ennemi ne l'a pas enlevé. » '
Louis de Prusse, neveu du roi. Cette infanL?rsque le maréchal, le 12 octobre au
L'offici~r,, suivi de sa troupe, partit au
terie,. q~i ne tenait pas devant nos troupes,
ma.tm,
ava~t de quitter Saalfeld, fut voir
gal?p, gmde par le maréchal des logis, et
nde~ à I ambulance et lui porter sa décose ret1ra1t en désordre au passage d'un gué,
Gu~
arriva sur le terrain, où deux hussards du 9•,
sur la Saale; et le prince Louis, avec quelration, 11 ne manqua pas de lui rapporter les
paroles de Sa Majesté :
que.s hussards d'ordonnance, s'efforçait de
« C , st
rallier l_es fuyards. Tout à coup un maréchal
,
e n e pas ma faute, monsieur le made~ logis du 10• hussards français, nommé
rec_hal; voyez comme il m'a arrangé, répondit
Gumd_ey,. arriva sur lui la pointe au corps,
Gumdey en lui montrant sa blessure. Je puii
en lm criant :
vous assurer qu'il n'était pas d'humeur à se
rendre. &gt;&gt;
c, Rendez-vous, général, ou vous êtes
mort!&gt;&gt;
~e brave maréchal des logis demanda et
Le prince répondit vivement :
obtmt 1~ pe~mission de rester derrière l'armée
cc Moi l me rendre l Jamais 1 »
u~e qumzame de jours, ce qui était nécesEt relevant l'arme de Guindey, il lui porta
saire pour son rétablissement.
un coup de sabre qui atteignit le maréchal
II _avait conservé avec lui son hussard pour
des logis à la figure. Il allait lui en donner
le soigne~. 11 se rappela que, le 9, le régiun second'. lorsque Guindey, ripostant d'un
ment avait logé à quelques lieues en arrière
coup ~e pomte, traversa la poitrine du prince
de Sa~lfeld, sur la droite de la route qui y
et le Jeta à bas de son cheval. Les ordoncond~1t, dans ~n beau et grand village, dont
~ances du prince, le voyant en combat singule ?bateau av~1t servi de logement à l'étatlier avec un soldat français, arrivèrent au
maJor du régiment. L'idée lui vint de s'y
galop et il.s se seraient infailliblement emparendre et d'y demander l'hospitalité, en prorés de Gumdey, ou du moins, ils l'auraient
m~!lant de s~r~ir de sauvegarde tout le temps
tué, si un hussard du 10• ne fût arrivé au
qu 1I passerait a se guérir.
galop, en criant :
Lors donc que le corps d'armée fut parti
« !en~z bon, maréchal des logis 1 »
Clich~ Paul Géniaux.
de Saalfeld, y l_aissant l'ambulance, ainsi que
. Pms, lacbant un coup de pistolet, il étenGUINDEY.
le corps ~u prmce Louis de Prusse étendu
d1 t mort un hussard prussien. Ce que voyant,
dans 1:é~l1se, 9ue j'ai vu, et que toute.l'armée
B11ste par M- LAURE CourAN•lllONTORG~EIL,
les ordonnances du prince disparurent.
a pu ,or~, Gumdey se rendit immédiatement
élevt! à Laruns (Basses-Prré11t!es.)
La mort du prince Louis de Prusse, quand
à ce ~b~teau et Y demanda l'hospitalité. Il
elle fu~ connue dans l'armée française, y
fut genereusement accueilli par Mme la bad?nna heu au couplet suivant, ce qui prouve qui était de brigade avec le 10• se trou- ronne ~e W.... Cette dame sentait tout l'avanbien que le champ de bataille n'engendre pas vaient déjà auprès du mort.
tage d une sauvegarde chez elle pendant la
'
la mélancolie :
« C'est moi qui l'ai tué, dit Guindey, ma guerre; ,son mari était absent el probableC'est le prince Louis-Ferdinand
la~e de ~abre est encore teinte de son sang. li ment à l armée prussienne. De plus elle avait
dans des hommes qui, portaient
,
Qui se croyai l un géant,
doit avoir un coup de pointe dans la poitrine. I'confiance
.
Ah! l'imprudent!
Prenez sa bourse, s'il en a une· je vous la . umforme d'~n régiment qui venait de séUn hussard, bon 1~,
donne. Mais remettez-moi son s;bre et son Jour~er deux Jours dans le village, sans donLui dit : ~'allez pas si ,-ite,
crachat, pour que je les porte au maréchal. ,, ner h~u à aucune plainte.
Ou bien, si non ça,
nd
~es hussard.s du 9• remirent à Guindey ce 1 Gu~ ey fu~ donc parfaitement reçu. Il eu&amp;
Je vous lance une mort subite
a presence d esprit de recommander à son
q_u 11 demandait; et, quand il fut en possesA la papa! (bis).
'
s10n de son trophée, il le porta au maréchal. ~ussard de ne pas s'enivrer, de ne pas ba_Guindey, blessé comme il l'était, ne pou~ans le °:1êm~ ~ornent, des prisonniers prus- varder, e~ surtout de taire l'affaire du prince
vait pas, seul avec ce hussard, tenir le tersiens, qm arr1~a1ent au 5e corps, annonçaient et la m~mère ~ont il avait été blessé.
rain. Il se retira donc avec ce dernier sur Je
a F~rlz, lm dit-il, nous sommes seuls
que _leur géneral en chef, le prince Louispeloton du régiment qui soutenait les tirailFerdrnand de Pr~sse, venait d'être tué par Français. dans ce v1liage, ou' l'on pourrait
leurs. Arrivé là, il dit à l'officier qui com~n hussard français. Cette nouvelle était trop nous f~1re un mauvais parti, si tu parlais de
mandait:
·
importante pour que le maréchal n'en fit pas cette circonstance. »
&lt;'. _Lieutenant, si vous voulez pousser avec
_Le
hussard
Fritz
promit
tout.
Nous
allons:
~a~t _to~t de suite à !'Empereur. Guindey
moi Jusqu'à la rivière, à mille pas d'ici, nous etart a I ambulance, à foire panser sa bles- voir co_mmen~ il tint parole.
Apres arn1r mis ~on cheval à l', ,
Extrait des So1we11irs de glofre el d'amour par
1c ~•-C.olonct l'ARQOI\, I" volume de la série • J&gt;etits sure; c'est ce qui empêcha le maréchal de Guind
d
'
.icur1e,
ey monta ans une belle chambre où
111 1
l'envoyer au quartier général. Il fit porter le
~ res d~ la Gra.11dP À l'lllée •• publiés sous la
uechon d,• l . Castanie, Un beau volume in-8•. écu sabre et fo crachat par un de ses aides de la _f~mme de charge de la baronne le cona1ec de nombreuses grarnres hor; lexie. Prix 6 francs'.
Le hussard fut Joaé
dans une ch b
camp et demander une récompense pour dms1t.
.
d ,
. 0
am re
au-dessus e l écurie., ce qu1· 1UJ. convenait
.

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,

1f1ST0'1{1.Jt

________________
GU1NDEY - -..

parfaitement, étant à même d'avoir l'œil sur
les chevaux. Le château était habité par la
baronne, femme d'une quarantaine d'années,
deux demoiselles de seize à dix-huit ans et
un fils âgé de douze ans; il y avait un nombrent domestique en hommes et en femmes.
Aussitôt installé, Guindey fit venir Fritz
avec son porte-manteau, pour changer de
linge et l'aider à· panser sa blessure. La baronne avait déjà eu l'allention de lui envoy1 r
de la charpie el de l'eau de Cologne. Celle
eau &lt;le Cologne, fortement mêlée avec de
l'eau, était le seul remède que lui avait indiqué le chirurgien du régiment; il devait,
matin et soir, imbiber sa blessure avec un
tampon de charpie trempé dans cette eau.
Sa toilette faite, le maréchal des logis descendit au salon, comme il y était invité;
Loule la famille y était réunie. La conversation fut triste el languissante; les malheurs
de la guerre en faisaient seuls les frai~.
Guindey donnait à espérer que ces malbeurs
ne seraient pas de longue durée, lorsque l'intendant vint annoncer que la baronne était
servie. Aussitôt elle offrit la main au sousofficier de hussards, qui la conduisit à table
et prit place à sa droite. La famille se plaça
çà et là el le repas commença.
La baronne parlait parfaitement bien le
français ; Guindey était jeune, aimable et
instruit. Le diner qui avait duré une heure
tirait à sa fin, lors'lue l'intendant, le même
qui était venu annoncer le dîner, entra d'un
air tout bouleversé et se pencha vers l'oreille
de la baronne. Il ne lui eut pas plus tôt dit
quelques mots, que celle-ci poussa un cri,
porta ses deux mains à ms yeux et disparut
en courant.
A ce cri, à ce geste, à ce départ inoeiné,
toute la fom,lle se leva de table et suivit la
baronne. Guindey, surpris, resta seul ; il
allait regagnn sa chambre, ne sarhant ce
qui pouvait lui valoir une telle conduite de
la part de ses hôtes, lorsque la baronne rentra
dans la salle à manger, le mouchoir à la
main, el lui dit d'un ton visiblt'ment ému :
« Monsieur le maréchal des logis, je viens
vous prier d'excuser la malhonnètet6 que j'ai
commise envers vous, moi ainsi que mes
enfants. Soyez assez bon pour m'écouter un
instant avec biPnveillance dans le salon. ll
Guindey s'rmpressa d'obéir el s'assit dans
un fauteuil, que son hôte,se lui indiquait.
Celle-ci, après avoir poussé un soupir et s'être
essuyé les yeux, s'exprima ainsi:
« )Ionsieur, les bruits l~s plus sinistres
circulaient, hier toute la journée, sur le sort
de nos armes. On parlait d'un grand malheur, que nous repoussions de toute notre
âme : on disait que le prince Louis de Prusse,
qui, avant d'entrer en campagne, avait passé
six semaines ici en famille, lorsque ses
troupes étaient cantonnées dans les environs,
on disait, dis-je, que le prince avait été tué.
Et j'apprends, à l'instant, que c'est par
\'OUS I J)
Elle fondit en larmes et ne put plus continuer.
Guindey reprit ·

« Ce n'est que trop vrai, Madame; mais
c'est à mon corps défendant que je l'ai fait;
car le prince m'a blessé le premier. l&gt;
Puis il demanda la permission de se retirer.
li fit ensuite app1•ler son ordonnance :
« Fritz, lui dit-il, vite; selle les chevaux
le plus promptement po$sible, et parlocs.
- Quoi! dit celui-ci, partir, quiller ce
château?
- Oui ; prends mon porte-manteau, et
soyons à cheval au plus vite. Je te dirai pourquoi, quand nous serons en route. l&gt;
Guindey écrivit un mol à la baronne; il
lui disait qu'il comprenait sa douleur, qu'il
voulait la respecter, et qu'il allait changer
d'habitation. Il fit remettre ce billet au moment où il montait à cheval.
Un quart d'heure après, sur la route de
Saalfeld, il disait à son hussard :
c1 Qui donc a pu raconter dans ce château
que le prince Louis est mort et que c'est moi
qui l'ai tué? Est-ce toi qui as parlé? Ne te
l'avais-je pas défendu? 11
Comme Fritz ne répondait pas, il continua :
&lt;1 Parle, le mal est fait; maintenant je
veux savoir la vérité .... Parleras-lu enfin? l&gt;
Le hussard répondit :
&lt;I Ma foi, mon maréchal des logis, il faut
bien que je l'avoue : c'est moi qui ai dit que
le prince avait été lm\ et par vous. Mais c'est
bien malgré moi que j'ai parlé. Voici le fait:
tandis que vous étiez en haut à dîner avec
madame la baronne et sa famille, je dinais
en bas avec les domestiques. Pendant que je
mangeais et que je buvais tranquillement ma
bière, comme vous me l'a,iez recommandé,
quoi! un des domestiques, le chasseur, un
grand coquin de bavard, était là à me taquiner
en vantant les Prus~ieus. « Tu n'as donc pas
vu, qu'il me disait, comme ils ont arrangé
Lon camarade? » en parlant de vous, mon
maréchal des logis!
« J'avais bien envie de lui repasser une
chiquenaude ; mais je me rappelais la consigne que vous m'aviez donnée. Je ne dis
encore rien, et je bus un verre de bière de
plus pour faire rentrer ma bile. Mais pi.s
moyen de le f.1ire taire par ma contenance
pacifique! Il continuait toujours. J'eus beau
avaler des verres de bière, la bile sortit à la
fin, et je lui dis la cho~e que si son prince
vous avait blessé à la figure, il n'en bles~erait
plus d'autrfs, parce que vous lui aviez passé
votre sabre à travers le corps. Voilà I Mais,
mon maréchal des logis, de grâce, pardonnezmoi, car je vous ai fait perdre par ces paroles
un fameux bivouac. ll
Comme on le pense bien, Guindey ne lui.
tint pas rigueur; après lui avoir fait une
légère semonce, il lui dit :
c1 Nous allons retourner à l'ambulance à
Saalfeld, où nous resterons le moins de temps
possible, car j'ai hâte de rejoindre le rilgiment.
- Et moi aussi, mon maréchal des logis,
reprit Fritz. Et je réponds que le premier
Prussien que je rencontrerai sur le champ
de bataille paiera pour ce grand bavard de
"" 358 ,..

chasseur; et cela, je le jure sur la lame de
mon sabre. »
Le combat, l'anecdote du château, m'ont
été contés par Guindey lui-même, que j'ai
beaucoup connu lorsqu'il était sous-adjudant
major aux grenadiers à cheval de la Vieille
Garde, grade dans lequel il est mort glorieusement à la bataille de Hanau, en 1815.
clJc&gt;

Le 10 juillet 1809, nous flmes partie de la
division du général de Montbrun, qui se présenta devant Znaïm, où nous trouvâmes
l'armée ennemie réunie et rangée en bataille.
Nous crûmes à un engagement général. Le
corps de Masséna et celui d'Oudinol s'étaient
avancés jusqu'aux faubourgs : on s'y battait
et le canon ronOail, lorsqu'i'i sept heures un
parlementaire vint se présenter aux avantpostes, à l'effet d'obtenir le passage libre pour
le prince Lichtenstein, qui se rendait auprès
de !'Empereur Napoléon, pour demander une
suspension d'armes. L'armistice fut conclu le
15 juillet. Il était d'un mois, avec quinze
jours d'avertissement. C'est ce qui fit que
l'armée, el particulièrement la brigade,
eurent d'excellents cantonnements en MoraviP,
jusqu'à la paix. J'eus le mien avec mon peloton, composé de vingt-cinq chasseurs, dans
un beau village de deux ou trois cents feux,
et dans lequel était un vaste château appartenant au prince Esterhazy.
J'avais mis mon peloton en bataille sur la
place de l'église pour recevoir les billets de
logement du maréchal des logis que j'avais
envoié en avant, lorsqu'il vint me remettre
mon billet. Je fus étonné de voir qu'il m'avait
logé chez le curé et non au chàleau.
&lt;1 C'est, mon lieutenant, me dit-il, parce
que j'ai jugé que vous seriez mieux dans une
maison habitée que dans un chàteau d'où le
prince est absent, et qui n'a que son intendant pour vous recevoir. »
Un petit mouvement d'amour-propre, la
vanité de dater ma correspondance des domaines du prince Esterhazy, me fit préférer
le château tout désert qu'il était. Je m'y présentai donc. L'intendant me fit installer très
confortablement, et vint prendre mes ordres,
en m'annonçant qu'ils seraient exécutés en tous
points. Il me prévint en ou Ire que la cave
était très bien garnie; enfin, il parut vouloir
provoquer ma dépense plutôt que la réduire.
J'invitais tous les jours le maréchal des logis
du détachement à venir diner avec moi pour
me tenir compagnie.
Je ne fus pas longtemps dans mon isolement. Au bout de quelques jours, le général
Piré, ses aides de camp, l'état-major du
16• chasseurs et la compagnie d'élite de ce
régiment, vinrent s'installer dans le village.
Le général avait obtenu du général Castex
d'empiéter sur nos cantonnements P.t de venir
habiter lui-mème le chàteau du village, sans
déplacer toutefois l'officier et les vingt-cinq
chasseurs qui y a,•aient d«ijà pris leurs cantonnements. Je m'empressai d'offrir ma
chambre au général, qui l'accepta, à condition que je choisirais après lui el que j'ac-

cepterais mon ~ou vert à sa table, cc que je mée, à Constancl', m'apprit que la fortune
fis avec reconnaissance. Le O'énéral avait pour du prince Esterhazy avait été mise en tutelle· outre les dés et les cartes qui ne quiltaient
aide de :amp. le lieutena~l Castelbajac et un conseil de famille administrait ses do~ pas le tapis verl.
Au 15 aoùl, la chasse fut ouverte et Oieu
pour officier d ordonnance mon ami GuindeJ
ma!nes .. Je me se~ais bien douté qu'il lui
de,enu depuis 1806, lieutenant au 10• bus~ arr1_vera1t une pareille catastrophe, rien qu'au sait quelle part nous primes à cet a;rément.
sards.
Le général était très bon chasseur. ~"fous ne
choix de son magnifique intendant de Moravie.
Tout ce monde fut parfaitement bien in- )fais revenons à nos cantonnements de Mora- re,·enions )~m~is au chàteau sans y rapporter
stallé.
~~s quan!1tes enormes de gibier, à la grande
vie, en 1809, où nous passâmes trois mois
J01e de l'intendant, qui était très fier de tout
Il fallait voir l'intendant du prince; loin des plus agréables.
ce qui était une nouvdle preuve de la grand'ètr~ f.!ché, il était au comble de la joie. II
Le général était un bon vivant et un exceldeur de son maitre et une nouvelle cause de
me d1sa1t ".Il se frottant les mains :
lent soldat, aimant la jeunesse. On racontait
dépen_se. Dans ce pays, la chasse est un droit
&lt;( A la _bonne heure. Voilà qui fera honde lui, au biv~u~c, q~e, dans la campagne
neur_ au prince Esterhazy! On peut au moins de Prusse, capllaine d un régiment de hus- d~ serg~eur, et ~e pro~riétaire d'un champ
ournr un ,compt~ avec une clientèle pareille, sards, il était entré dans une ville forte enne- e~t _passible de peines Ires sévères, s'il tue du
a~ec des botes qui savent cc que c'est que de mie, Graudenz, je crois, par surprise, à la g1~1er sur son terrain avec une autre arme
~ivre'. avec ce général Piré, qui ne voyaae faveur de la nuit, la plus grande partie de qu un_ bàton. Le général, ses aides de camp
et mot, nous ne marchions jamais en chasse
Jamais_ sans un bon cuisinier. Car, quant
ses soldats parlant l'allemand. Après avoir
sa?s avoir derrière nous un chasseur du
vous, lieutenant, je vous l'avoue franchement
frappé une contribution très forte il avait
j'aurais été honteux de présenter à Monsei~
prmce, armé ?e fusils à deux coups, qu'il
rejoint son régiment à la pointe du jour, laisgne~r, à son ~etour, une dépense qui ne se sant l'armée ennemie dans l'étonnement d'une n~us présentait chargés quand nous avions
fart feu de nos armes.
serait pas élevee, pour vous et votre suite à
pareille audace, sans exemple dans leurs rangs.
10 florins (21 fr.) par jour!
'
Une matinée que nous étionsfatiaués de tuer
Il_ est donc bien riche,
liè~res,perdrix' ren~rds, Castelrntre seigneur?
baJac et Guindey établirent un
- Quoi I Vous ne connaispari à qui abattrait le plus d'hisez pas les richesses du prince
rondelles. Au bout d'un quart
Esterhazy?
d'heure, aucun de ces mes- Aucunement. Cependant
sieurs n'en al'ait tué. Ils se
son nom ne m'est pas étranchicanaient sur leur maladresse
ger, parce qu'avant la llévoréciproq~e, lorsque Guindey,
Iution, le 5• hussards portait
P?u:
fair~ valoir son coup
le nom d'Esterhazy.
~ œil, offrit à Castelbajac de
- Eh bien, Monseigneur
ll:er à cent pas à plomb de
est, je crois, le plus rithe
hevre sur la partie de son
prinee de l'Europe. Outre sa
~orps que je ne nomme pas;
!&lt;&gt;rtune en diamants, qui est
ri promettait aussi de se metimmense, et qui se transmet
tredan_s la m~me position pour
d'héritage en héritage, ses dorece1·?1r la decharge de son admaines sont si vastes, en Honversaire après qu'il aurait tiré
grie prin~i palemen t, qu'on peut
son coup de fusil. li fallait
compter Jusqu'à 10.000 mouêtre bienjeune, comme l'étaient
lons qui paissent sur ses terce~ messieurs, pour qu'un pares. 1&gt;
reil d~fi pût èlre propo~é et
Vin_gt ans après l'époque
accepte. Cependant ils s'étaient
dont ~e parle, Mme Parquin
plac~s à la distance voulue et
et moi nous rt-cevions, au châallaient commencer à exécuter
teau de Wolsberg, la visite du
leur gageure, lorsque, heureuprince Esterhazy, qui venait
sement, je vins m'interpod'acheter le château et l'ile
ser :
de Maiman, situés sur le grand
« Jfon cher, dis-je à Guinl~c de Constance, à quelques
dey, je ne veux pas vous emhe~es du_ ~Volsberg. Le prince
pêcher d'exercer votre adresétait un v1e1 liard bien conservé
se à ,·os dépens, mais je viens
montant encore parfaitemen~
vous demand~r à l'instant le
à cheval, et on ne peut plus aaJ.-B Glil:\DJ:.Y, DU ID" m;ss,urns, TUE LE PRIXCE Louis DE PRUSSE.
pantalon que je vous ai prêté
Bas relief de M•• LA eRE Cou TA,-n
· •tO:&lt;TORGUE IL, pour le mo11ument élevé à Laruns
lant auprès d'une belle da~e
~t que vous portez sur vous, car
(Basses-Pyrénùs.)
qui l'accompaaoait. Il était
Je ne me soucie pas qu'il soit
difficile de renc~ntrer un hommis à jour dans le nouvelamume de formes plus élégantes. c'était un de
.
sement que vous vous créez. l&gt;
,
~
dix
?eures:
le
déjeuner
à
la
fourchette
ces grands seigneurs de l'ancie~ réO'ime, dont
_Faite avec un grand sérieux, celle demande
etaJ~ servi; à crnq heures, le diner à deux
M_. de Talleyrand a été, en Fran~, la dermit
fin au défi, dont l'un ou l'autre eût, sans
services, dessert, café et liqueurs. Nous avions
nière expression. Une personne bien inforaucun
un excellent billard pour passer le temps, reuses. doute, conservé des traces doulou-

°à

L '-COLONEL PARQUIN.

�DE REISET
~

HISTORIA

Mademoiselle Raucourt
Après avoir soulevé autour de soi les explo- l'Église elle-même les rejetait de son sein : peul dire que c'est à l'esprit éclairé de
sions de l'enthousiasme, déchainé des tem- les comédiens étaient excommuniés et le Louis XVIII qu'on dut la disparition de ces
pêtes d'applaudissements, n'est-ce pas un clergé refusait impitoyablement à Jeurs dé- habitudes d'intolérance qui ne cadraient plus
beau succè, pour une grande comédienne pouilles la suprême bénédiction avant de avec les mœurs du x1x• siècle. Le scandale
que de trouver dans la mort même un moyen les conduire à leur demeure dernière. Consi- suscité par la malveillance aux funérailles
d'exciter les passions des foules et de déchai- dérés généralement comme ayant vécu hors de Mlle Haucourt, le 15 janvier 1815, fournit
ner une dernière fois l'expression bruyante de l'église au cours de leur existence, on leur à la prudence avisée du vieux souverain
de sentiments enthousiasti;s?
refusait le droit d'y pénétrer après leur mort, l'occasion d'abolir sans secousse cette couTel fut le sort de Mlle Raucourt. Comme et des règles impitoyables interdisaient à tume draconienne, et, sans aller à l'encontre
d'autres femmes dont nous
d'aucun règlement ecclésiasavons évoqué la silbouelle attatique, d'assurer désormais pour
chante, elle régna sur la scène
l'avenir aux comédiens cathopar sa beauté comme par son
liques la faculté d'user des
talent, par la perfection de son
drojts inhérents à leur relig{on.
jeu et par la séduction de ses
Ecoutons, fait par un témoin
charmes.
oculaire, le récit de l'événeLorsqu'elle eut quitté le thément qui avait failli dégénérer
àtre, son nom ne sortit pas de
en émeute.
la mémoire du public reconLe vicomte de Reiset, lieunaissant. Ce nom tant acclamé
tenant général, commandant de
jadis, à la nouvelle de son tré
la 2• compagnie des gardes du
pas, réveilla tant de frémissants
corps et gentilhomme de la
souvenirs, fit renaitre tant de
chambre du roi Louis XVIII qui
poignantes émotions, que le
l'honorait de sa bienveillance,
peuple de Paris tout entier s'ina relaté le détail des faits dans
digna de l'affrontfait à son cerune note restée jusqu'ici inécueil et prit bruyamment parti
dite.
contre ceux qui voulaient lui
fermer les portes du sanctuaire.
i4 janvier.
On verra, par le récit de
a llier a eu lieu l'enterreses funérailles, que Louis xvm
ment de Mlle Raucourt, actrice
ne resta pas sourd à ces justes
de la Comédie-Française, dont
objurgations et que sa pruIP.s obsèques ont amené les incidence avisée sut épargner à la
dents les plus fâcheux. Cette
grande tragédienne cette humidemoiselle, que j'avais applauliation suprême.
die bien des fois et qui jouait
En voyant les distinctions de
au Théâtre-Français avec un
tout genre dont les gens de
grand succès, était morte il
théâtre sont aujourd'hui l'oby a quelques jours sans avoir
.jet, en lisant le récit des ovademandé les secours de la reli~ . -.~A.
tions qu'ils reçoivent et des élogion ; peut-être même n'en
m-~
\ { 0
ges qu'on leur décerne, en
avait-elle pas eu le temps. Touconstatantenfin la place de plus
...,,...Sb
jours est-il que, lorsqu'il s'agit
en plus importante qu'ils prendela cérémonie funèbre, le curé
nent dans notre société moderde Saint-Roch, M. l'abbé Mar..,.
ne, on a peine à se figurer et
duel, crut bien faire en faisant
on hésite à croire que ces mêsavoir aux intéressés qu'il ne
mes personnages étaient, il y a
recevrait pas le corps à l'église
moins de cent ans, traités
et qu'il ne célébrerait aucune
presque en parias el frappés
cérémonie religieuse. Chacun
d'anathème.
sait
en effet 4ue l'usage en
Gr.2vure Jt L. LINGEE, it'apr~s FREUDEBERG tl J.-M. ~IOREAU.
En dépit des succès acquis,
France est immuable el que les
malgré la position brillante obacteurs y sont excommuniés.
tenue grâce à !eur talent par certains d'entre leur cercueil de franchir le seuil d'aucun Mais celle rigueur u•e~t plus dans nos
eux, la société leur refusait la place que leur temple c:1tholique.
mœurs. Mlle Raucourt vivait très retirée
méritaient leurs triomphes, et la profession
Cet usage suranné, d'un rigorisme si et d'ailleurs elle n'était plus d'âge depuis
d'acteur restait à ce point d~criée que absolu, avait survécu à la Révolution, et on longtemps à avoir des faiblesses; son exis-

r, "

~

1r? ·

SouRcEs. - Papiers illtdits du lie•1le11a11t gé11h-al
, icomte de Rciset. - Mémoires d'1111e femme de

qualité sous Louis XVIII. - Biog1·apltie des co11te111porai11s. Dictio,mal1'e de la Co11ver,atio11. - Duco,,

... 36o ...

La mèl'e du duc d' E11ghit11. Fr~nilly. Jlémoires .

Cornle baron de

MADAME ADÉLAÏDE DE FRANCE, FILLE DE
Tableau de N.\TTIER. 1\l usèe de \'crsaillcs. )

f' ichi (icrauJon

LOUIS XV

�M .AD'E.MOlS'ELl.'E
tence, jadis peu exemplaire, ne prêtait
donc plus au moindre scandale. Aussi cette
mesure a semblé si sévère que le matin de
l'enterrement une quantité assez considérable de monde
s'est portée au-devant du cortège qui se dirigeait vers le
cimetière el l'a forcé à rebrousser chemin pour ,·enir à l'église. Arrivée devant Saint-Roch
et trouvant les portes fermées,
la foule fait le tour de l'église
et, par une issue latérale restée
entr'ouverte, s'introduit dans
le sanctuaire où bientôt le corps
de la défunte est amené dans
le chœur. Les cierges s'allument, les portes s'ouvrent,
l'église se remplit, et les vociférations redoublent en voyant
qu'aucun prêtre ne parait pour
dire une dernière prière sur le
cercueil de la pauvre femme.
Enfin on va jusqu'au presbytère et on amène quelques ecclésiastiques qui, devant les
menaces de l'assistance devenue de plus en plus irritée, el
surtout devant un ordre exprès envoyé, dit-on, des Tuileries en toute hâte, se décident à vènir chanter un court

cher le curé pour le fustiger devant la porte
de son église. Si le malheureux avait paru,
on lui eùt fait certainement un mauvais parti.

De p1·ofu11dis.
« Cette affaire a produit un
effet regrettable et le roi a vivement blâmé, dit-on, en cette
circonstance, l'abbé Marduel
de son rigorisme, qui a failli
provoquer les pires excès et
les plus grandes violences. Mlle
Raucourt n'était point antireligieuse et l'on répétait à grands
cris que peu de temps aupara \"ant elle avait donné à la
fabrique de l'église le pain bénit
en brioche. Le curé s'est excusé en déclarant qu'il avait tenu cette fois la
même conduite que lors du décès de ~Ille
Chameroy, danseuse à l 'Opéra, survenu il y
a quelques années. Mais ce précédent invo11ué ne pouvait guère servir de règle ; le
temps a marché et les circonstances ne sont
plus les mêmes. En outre, la situation des
deux femmes était trop différente pour
qu'on pût les comparer l'une à l'autre : une
ballerine et une tragédienne ne ~auraient
être mises au même plan et l'art tragique me
paraît supérieur à celui qui consiste à exécuter des pirouettes.
c1 lJ. d'André n'a pas été plus ménagé que
le curé de Saint-Roch, car aucune mesure de
police n'avait été prise en prévision d'un
tumulte qu'il aurait pu prévoir. Le scandale
a été très grand, l'église a rait été envahie et
il y avait du monde jusque dans la chaire où
des enragés essayaient de pérorer, mais les
l'Ociférations et les cris étaient si violents
qu'il était impossible de se faire entendre;
on ne parlait de rien moins que d'aller cher-

'Jt.AUC0111(T

l'Église et que le curé denit connaître son
devoir.
« De cette façon, tout conOitentrel'autorité
religieuse et l'autorité civile a
pu être évité.
cc Le roi est ennemi de tontes ces exagérations el de toutes les rigueurs des fanatiques
qui ne peuvent être que de
nature à nuire à la religion
déjà en butte à tant d'attaques I L'indulgence et la modération ont fréquemment ramené bien des égarés, mais Sa
Maje~té bien souvent n'est pas
libre de parler et d'agir à sa
guise, et ne trouve pas toujours autour d'Elie l'appui sur
lequel elle pourrait compter.
J'excepterai pourtant dans son
entourage l'abbé Rocher, son
confesseur, dont je ne saurais
trop approuver la conduite.
Lorsqu'on est venu le consulter sur ce qu'il convenait de
faire, il a su d'un seul mot et
sans blâmer personne remettre
les choses au point: « Le scandale est le pire des maux, a
dit le bon abbé, et une pauvre
pécheresse a besoin plus que
tout autre d'un De profun-

dis ! »
« Cel abbé Rocher est un
saint homme qui vit loin des
compétitions et des ambitions
de tout genre qui s'agitent
autour de lui; il se tient en
dehors de toute politique et
mène la vie la plus retirée.
Le roi lui a adressé le fer janvier dernier des paroles flatteuses auxquelles chacun s'est
MADE.IIOISELLE RAUCOURT.
plu à applaudir: « ApprochezGravure de RuOTTE, d'après le /abkau de GROS ( 1;&lt;;6).
vous, monsieur l'abbé, lui a
dit le roi en l'apercevant au
Heureusement la garde est venue el a empê- milieu de~ officiers de sa maison qui venaient
ché de plus grands désordres, mais pendant lui présenter leurs ~vœux pour la nouvelle
quellJues heures on a craint que tout cela ne année; vous n'êtes pas courtisan et je m'en
dégénérât en une émeute qui aurait pu deve- plains, car je ne vous vois jamais qu'au trinir sérieuse si Sa Majesté n'arnit eu la sa- bunal de la pénitence! »
gesse, sans avoir l'air de céder à la force, de
&lt;( Grâce peul-être aux paroles de modéraleur accorder une juste satisfaction.
tion et de paix et aussi à l'attitude si sage de
c1 Le vacarme s'entendit jusqu'aux Tuileries;
Sa Majesté, l'effervescence se calma et ce
l'irritation du roi était extrême, et en appre- fut presque en bon ordre que la foule apaisée
nant la cause de ce qui se passait il a été escorta le corbillard au cimetière de l'Est, où
pris d'une de ces violentes colères qui lui devait avoir lieu la sépulture. »
sont familières, mais qui se calment prompteC-eUe dont les obsèques venaient de soument.
lever tant de désordres avait été une des
« Aussi tout en lui notifiant directement sa gloires de la scène française et avait joui d'un
volonté d'une façon précise, n'a-t-il point universel renom. Élevée à Nancy au palais de
voulu témoigner son mécontentement au curé Stanislas aux côtés de sa mère qui occupait
de Saint-Roch d'une façon publique, el lorsque dans la maison du vieux roi une charge subaldeux acteurs de !'Opéra-Comique sont venus terne, filleule de la célèbre Mme de Graffigny,
au château pour demander un ordre du roi Françoise-)larie-Antoinette Saucerolte, encorequi permît de rendre à la pauire comédienne toute petite, avait pris de son père, médiocre
les honneurs dus à une chrétienne, Sa Majesté acteur de province, ses premières leçons de
s'est contentée de faire répondre par 11. de déclamation. Poussée par une vocation irréDuras qu'Elie ne se mêlait pas des affaires de sistible, elle n'avait pas plus de onze ans
.., 361 ....

�IDSTO'f{1.Jl.

------------;-------~

lorsqu'elle parut en public pour la première
fois au cours d'une tournée qur ~on père
faisait en Espagne. llfaisce fulcn 1771 qu'elle

Co:-1vo1

piédestal! Lorsqu·on ~ retiré le voil? qui la
couvrait, sa tête éta1l celle de Venus, sa
jambe à moitié découYerle celle de Dia11e ! &gt;&gt;

DE lllADEMOISELLE RAU&lt;.:OURT. -

obtint à Rouen, dans une pièce de Du Bellay,
un succès considérable et qu'on commença _à
parler, malgré son jeune âge'. de. ses prodigieuses dispositions. Ap:ès avoir pris quelques
mois de leçons avec 8r1zard, elle débuta ~~x
Français dans le rôle de Didon et fut accuc1lhe
par le public avec un entho~siasme dont on
n'a guère d'exemple. !damé, Emilie, Monime,
Clytemnestre qu'elle incarn~ tour. à tour
avaient été pour elle une série de tr1omp_hes
non interrompus, et dans chacun de ses ~oies
elle se montrait si parfaite qu'on ne savait ce
qu'on deva.it admirer davantage, d~ la beauté
de sa personne ou de la perfection de wn
talent!
Pétillante d'esprit, de vertu facile, avec
une tournure de reine et un visage enchanteur elle vit bientôt à ses pieds tous les
beadx esprits de l'époque, Voltaire_ tout le
premier, qui lui adressait des madrigaux el
les plus galants petits vers. l~onorée. de la
bienreillance de la Dauphine .Mar1e-Antometle,
en faveur près du roi Louis X~ ~ui lui avait
fait, dit-on, l'honneur de la d1s1tnguer, ell~
se voyait en mème temps comblée de présents
par Mme Du Barry, qui, insouciante ,el ~on,n~
fille, ne lui gardait pas rancune d avoir ete
un moment sa rivale.
Enfin, après quatre années écou~ées, elle
semblait parvenue au faite des triomphes,
des honneurs el des succès, et l'enthousiasme
qu'elle excitait tournait au délire.
a Il est impossible, écrivait La Harpe,
après l'avoir applaudie dans 1~ rùle de Gal~thée, d'imaginer une perspect1~e plus séduisante que celte actrice en attitude sur son

D'afrès le dtssin dt

lllART1'ET.

&lt;I On ne savait, ajoute un contemporain•
ce qu'il convenait le plus d'admirer en ~lie! &gt;&gt;
Des embarras d'argent, des dettes q~1 _mon~
taient à une somme invraisemblable, JOtnls a
des cabales et des inimitiés. suscitées par la
jalousie de ses rivales, la décidèrent à quiller
la France. Après avoir voyagé pendant deux
ans dans les cours du Nord, elle rentra au
Théâtre-Français ; elle y avait retrouvé ~es
succès lorsque éclata la Révolution. Peu s ~n
fallut qu'à cette sombre époque elle ne papi
de sa tête les faveurs qu'elle avait reçues du
roi et des princes.
. . , .
Les opinions qu'on lui co~?a1ssa1L l av~1ent
fait inscrire une des prem1eres dans l al'lc
d'accusation dressé, en septembre 95, contre
les acteurs de la Comédie-Française : elle fu L
incarcérée durant de longs mois, et c'est un
miracle si elle échappa à la guillotine_. Elle
ne dut son salut qu'au dévouemi-ntadm1rable
d'Hippolyte Labussière. On sail ~o~ment cc
dernier obscur employé au Com1Le de Salut
public, ~n dissimulant des dossiers, en an_éan,tissant des pièces compromettautes, parvrnt a
sauwr nombre d'existences! Mlle Raucourt
fut du nombre. Lorsque vinrent des temps
plus'calmes, la tragédie_nne_ reparut à_ l~ ~cène.
Le Premier Consul a1ma1t et apprec131t son
talent inimitable et elle devint l'étoile de la
troupe du Théàtre-Français- qu'elle-_mê~e
avait réorn-anisé. Nulle autre ne sut pma1s
mieux re:plir les rôles de reine : la ~égulariLé de ses traits, la noblesse de ses atlttudes,
J-.irt admirable avec lequel elle variait les
inflexions de sa l'Oix, la rendaient incomparable dans les grands rôles tragiques. Elle

avait reçu des leçons de la Clairon, et_ elle rut
pour élève lflle George dont elle ~va1t été ~a
première à découvrir le laient na~ssan~. Mais
Ja protection de Napoléon ne lut avait p~s
fait oublier la reconnaissance qu'elle de,:a1l
aux Bourbons, et lorsque vint la Restaurallon
elle fut des premières à aller saluer le co~te
d'Artois qui rentrait en France comme .l'.1'1~tenant général du royaume. L'ac~rice, v1e1lhe
et fanée, alourdie par l'Pmbonpornt, ne rappelait que de bien loin . la Galatb_ée po~~
laquelle il avait eu autrefois un caprice_. Mais
le prince était tr~p ~alant_ ~our vouloir farailre oublieux : il 1accue1lht avec la grace
séduisante qu'il sa,·ait mettre en t~utes
choses, et lui fit aussi bon visage que s1 elle
eût été parée encore de tous les charmes dl'
la jeunesse.
.
Mlle Raucourt se retira charmée, mais _elle
ne devait pas bénéficier longtemps d~ la bienveillance des Bourbons; attaquee d une m~ladie inflammatoire, elle s'éteignit au mois
de janvier 1815, après _quel~ues jours de
souffrance. Elle allait aY01r so1Iante ans. On
raconte qu'avant de mourir, elle eut conscience que l'heure fatale ~'allait, pas tard~r
à venir : &lt;i Voilà la dermère scene que Je
jouerai, di~-elle en -~ouriant, il faut m'en
acquitter d une manwre _convenabl~. » ,
Sa clairvoyance n'avait pu devmer qu un
dernier rôle lui était réservé, que rnn nom

TOl!BEAU ÉLEVÉ A .'lADEMOISELLE R \ UCO\; RT
AU CIMETIÈRE DU PtRE· LACIIIISE.
Dessin d 'i\ VGUSTE GA RSEl&lt;AY.

tant de fois acclamé allait servir à une ma?ifeslation violente et que, pour so_n dcrmcr
voyage, une foule en délire "!endra1t escorter
tumultueusement son cercueil.
VICOMTE DE

REISET.

P. DE PARDIELLAN
&lt;::!Je&gt;

UNE ESCROQUERJE AU XVJJJ• SJÈCLE
cfc&gt;

M le colonel Baron de Steinbach
La France a pris sa large part des mystifications et duperies qui ont illustré le dix- qu'il fût possible aux intéressés de savoir cc premières classes de la société. Son coup
huitième siècle. Néanmoins, toutes proportions qu'il était devenu. Et comme en ce temps-là d'essai fut un coup de maître : il était tombé
gardées, elle s'en est tirée à meilleur compte on était aussi naïf qu'aujourd'hui, tout le sur ce qu'on dénommerait en français moque les petits États allemands, la Prusse monde le crut parti sans idée de retour.
derne « la poire &gt;&gt; idéale. Ce personnage
exceptée, parce que messieurs les aventuriers
cfc&gt;
s'appelait du Bosc, était marchand de soiea1·aient eu la prudence d'é1iter un sol aussi
Quel ne fut pas l'étonnement des bons ries, possédait une grosse fortunP, et malgré
ingrat. (Tout au plus le roi-sergent éut-il
les protestations de son père, négociant à
occasion de faire poursuivre jusqu'aux portes bourgeois de Leipzig lorsque, trois mois plus Francfort, de sa sœur et de son beau-frère,
tard,
à
l'instant
où
la
foire
hattait
son
plein,
de Dresde un malheureux garçon apothicaire,
il s'adonnait avec passion à l'étude des
lequel, après boire, s'étant vanté de savoir certains rencontrèrent parmi les étrangns de sciences occultes.
marque un personnage qui se faisait appeler
fabriquer de l'or!)
Schrepfer débuta par lui montrer un diàf.
le baron de Steinbach, colonel au service
Ne vit-on pas l'électeur de Hesse loger et
plôme signé du grand-maître des loges de la
de
la
Franre,
el
dont
les
traits
offraient
une
entretenir largement, pendant une quinlaine
stricte obsenance el une sorte de procuration
d'années au moins, un indiYidu nommé resseml,lance frappante avec ceux de Schrep- lui conférant tous les pouvoirs nécessaires en
Bessler, qui prétendait avoir découvert le fer! Vu les liens de parenté qui uuissaient la vue d'amener une fusion de la franc-maçonmouvement perpétuel; des princes des Deux- cour de Versailles à celle de Dresde, il impor- nerie avec l'ordre des jésuites. Pour achever
Ponts dépenser des sommes folles pour rete- tait d'éviter des froissements; par conséquent, de convaincre sa victime, il lui mil sous les
nir à leur service des imposteurs vulgaires, cette affaire ne pouvaiL être éluc·idée qu'avec yeux des lettres autographes du duc de
soi-disant en possession des secrets du grand- une infinité de précautions. c•était prendre Chartres, lui notifiant sa nomination au
œuvre l Mais ceci ne fut qu'un jeu d'enfant une peine bien inutile, rar, à peu de jours de là, grade de colonel et l'engageant à se faire
un notable ayant croisé le pseudo-colonel et
par rapport aux escroqueries mémorables s'étant
permis de l'appeler Sd1repf,•r, l'autre, appeler baron de Steinbach, « aûn d'obtenir
et cependant si peu connues - dont les haainsi plus de con~idération et par $ui1e un
bitants de Leipzig et de Dresde furent vic- bien loin de se récrier el de se fâther, lui accès plus facile dans la haute société ». Bien
times en l 77 i, par le fait d'un seul et unique avoua que tel était bien son nom, mais que, entendu, le diplome, le pouvoir et les lettres
individu.
pour des rai~ons d°Élat, il avait été obli~ é
précités étaient de vulgaires faux.
d'accepter
le grade et les tilrcs avec lesquels
Celui-ci, un nommé Schrepfer, né aux enContinuant sa démonstration, Schrepft'r
virons de 1730, avait été successivement do- il se présen1ait maintenant.
~aconla que les jésuites, e1pulsés de tous les
Et
celle
e1plicatiou
suflit
à
l'honnête
bourmestique d'auberge, hussard, garçon d'hôtel
Etats, avaient dû songer à mettre en sûreté
et frère servant de la loge Minerva, de Leipzig. geois de Leipzig. Au surplus, S,·brepfer ou leurs immenses richpsses et que, sur la relntelligentet beau parleur, il était doué &lt;lune le colonel baron de Sternhach, comme on commandation du duc de Chartres, ils lui en
audace incroyable. A force de servir des voudra, avait les poch~s birn garnies t-t dé- avaient confié une part considérahlP, awc
chopes aux iniliés de la Minerva, il s'était pensait saos compter. Il n'en fallait pas da- mission de les employer dans l'intérèt de la
as~imilé une portion notable de la termino- vantage pour lui assurer la con~idération Saxe et au bénéfice de ses propres amis. Il
logie maçonnique. llluni de ce bagage, il publi4ue et. .. uue clientèle aussi nombreuse ajouta qu'en temps roulu il donnerait la
avait commencé par s'essayer devant un au- que choisie. Il va sans dire que notre howme, preuve écrite de ce qu'il avançait et qu'à
ditoire de petites gens, et l'entreprise a1·ait une fois posé aux yeux de ses concitoyens, l'appui de ces preuves, il évoquerait certains
rémsi. Parlant de là, il a1ait mis en circula- s'empressa de reprendre ses anl'iennes occu- esprits.
tion les bruits les plus divers, concernant pations, con,istant à évoquer les esprits et
Si grossière que fût la supercherie, du
son poul'oir d'évoquer les esprits et d'accom- soutirer de l'argent à ses fidèles. Tout~fois, Ilosc en fut pldnement dupe. Non content de
pour
éviter
des
mécomptes,
il
tria
soi~euseplir certains rites mystérieux qui lui auraient
mmt son public et refusa catégoriquement remettre à SchrPpfer toutes les sommes qu'il
été enseignés par les membres de la loge.
d'opérer devant les personnages qui ne lui lui demauda, il le munit de leltres de recomUn beau jour, la chose parvint aux oreilles
mandation pour dilTérenles personnes de
de ces derniers, et Hir-le-champ les dignitaires inspiraient pas confiance, tels, par exemple, Dresde, notamment pour le ministre d'État
de la Minerva expulsèrent leur indigne frère les généraux d'Oeltiugen et de Bt-nnigsen, le de Wurmb et pour son propre beau-frère, le
colonel Agdolo, le con5eiJler intime Ferber Pl
servant et lui intimi-rent l'ordre dl! renoncer quelques
conseiller des finances Feruer, déjà cilé plus
autres.
à ses pratiques; faule de quoi ils le remethaut.
Ce dernier, très sceptique, ne voulut
~lais l'él'ocation des esprits et les autres
traient aux mains de la justice. On était alors
entendre
parler de rien. En rernnche, le miœuvres magi4ues ne faisant pas virre leur
en décembre 1?ï;;.
nistre, après un court moment d'hésitation
homme,
&amp;·hrepfer
étendit
son
champ
d'acEn présence d'une mise en demeure aussi
mordit bellement à l'hameçon. Il reçut for;
nette - d'aucuns affirment qu'une volée de tion. Cela lui fut d'autantI plus facile que ses bien Schrepfer qui, sur ces entnJaites, était
adeptes les plus fervents appartenaient aux
bois vert influa sur sa détermination arrivé à Dresde, et le recommanda chaude1. Bieu dt·s auut!c, apri-s la morl de S, hrcpfcr, cl
Schrepfer s'indina. Mieux que cela, au bout alors
que ses ,uperdirri,,,_ a_,·ai, nt élé d,·ma"ruè,·s de- les llt'rsonnes ë, 01p1i•,·s au cours dt• cr, séancl's. M. de
de quelques jours, il disparut de Leipzig, sans puis lori lonith-mps, 1,• m1111,1rc. comte tic lluht·nll,al, lie~ 11111, uu chamlic\lan de !'élt·clt,ur, t,,ml,a gra,c,outena1t n,·cc la der111èn· éu,•rg,., arnir ,u ri•el11•meol

m,·nt malaof,, cl fmlltt ,lcnnl!' fou, à la iuitc d 'un,•
,ci•lll• ,le conjuration lri·s m~u,cmcnléc.

�111STOR..1.Jl
se firent un scrupule d'ouvrir le paquet. Cement au duc de Courlande, Christian-Joseph- répondre à cette question de mamais goût. pendant, vers la fin de septembre 177 i,
Charles 1 • Celui-ci demanda aussitôt à prendre Effectivement, au cours d'une assemblée M. de Wurmb apnt appris que Schrepfer
connaissance des papiers de notre homme. tenue au palais du duc de Courlande', l'ombre était bien tranquillement installé à Leipzig
Ce désir fut exaucé, mais ni le prince, ni les du chevalier de Saxe (mort le 25 février chez son ami du Bosc, il fut décidé que le
spécialistes de la cour ne s'ap&lt;'rçurcnt des 1774) se montra aux assistants et tint un paquet serait transporté dans celle dernière
faux. Chose curieuse, perrnnnc n'eut l'idée langage qui sonna fort désagréablement à ville el que l'on procéderait à son ouverture
d'informer le ministre de France (Barbé de leurs oreilles. Son rude parler, que pouvait en présence des trois personnages précités. Ce
Marbois) de l'arrirée d'un colonel français, excuser une vie passée tout entière dans les programme fut suivi à la lettre et l'on devine
camps, fut cependant atténué par quelqut&gt;s
chargé d'une mission étrange en vérité.
le résultat de l'opération. Au lieu des milL'examen des papiers n'ayant donné lieu paroles sympathiques à l'adresse du brave lions annoncés, on ne trouva que du papier
à aucune obsenation, Schrcpfer fut invité à colonel baron de Steinbach. M. de Wurmb blanc et un certain nombre de billets portant
rédiger un mémoire concernant le trésor dont sortit de là tout réconforté et se garda soi- l'indication des endroits où étaient déposées
il avait la garde. La question n'avait rien qui gneusement de renouleler ses demandes les diverses fractions du trésor .... Wurmb
pût l'embarrasser, car séance tenante, il ré- indiscrètes.
La noble compagnie reprit son existence et du Bosc ne soufllèrenl mot à personne de
pondit que le magot, soit plusieurs millions
leur triste décomerte. Schrepfer, les bernant
de thalers en bons de caisse, était déposé ch~z de plaisirs, n'attachant aucune importance une avant-dernière fois, leur avait déclaré
les frères Belhmann, banquiers à Francforl- aux emprunts de plus en plus fréquents sol- qu'il les rembourserait le 8 octobre au masur-le-Mcin. On s'enquit donc auprès de ces licités par Schrepfer, el tout aurait été pour tin; aussi fut-il traité à merveille par MM. de
derniers et ils confirmèrent les allégations de le mieux si du Bosc, préoccupé, cédant, lui Bischof,,werder et de Hopfgartcn, qui vinrent
Schrepfer à savoir qu'il avait été déposé chez aussi peut-être, aux conseils de sa femme, passer la journée du 7 à la foire. Pour reconeux, contre un reçu, un volumineux paquet, n'anit invité son ami à rallier Leipzig et à naître leur amabilité, il les invita à souper
renfermant des papiers, soigneusement em- se mettre en mesure d'exécuter ses pro- en compagnie de deux autres personnages
ballé et cacheté à la cire, et qu'ils avaient messes. Vite, M. de Steinbach courut le ras- (qui ne sont pas désignés par leur nom).
l'ordre de ne s'en dessaisir qu'en faveur surer. A peine arrivé à Leipzig, il fut rappelé Quand on fut à table, il leur déclara que l'on
d'une personne qui leur restituerait leur par M. de Wurmb qui avait été pris de nou- ne se coucherait pas de la nuit, parce qu'il
reçu el en mème temps leur remellrait une velles inquiétudes et, détail aggravant, en faudrait sortir bien avant le jour, histoire
lettre autographe du colonel baron de avait fait part à ses compagnons de Dresde. d'assister à un spectacle absolument nouveau.
Vopnt que les affaires menaçaient de se
Steinbach.
Bref, avant l'aurore, il les emmena hors
gâter,
Schrepfer paya d'audace. li envoya un
C'était un argument sans réplique.
ville, dans un bois, les pria de l'attendre un
A dater de là, Scbrepfer put se permellre émissaire à Francfort et fit rapporter le instant et disparut au milieu d'un fourré.
tout ce qu'il voulut; en particulier à l'Hôtel fameux paquet, dont la- simple vue rassura Au bout d'une minute une détonation se fit
de Pologne, où il avait élu domicile, le pro- les plus timorés el Wurmb lui-même.
Profitant de ce revirement, il saisit un pré- entendre, mais les autres ne s'en émurent
priétaire lui ouvrit un crédit illimité. Bientôt
pas, croyant que le coup de feu avait été tiré
les équipages firent queue à sa porte et on texte quelconque et... n'ouvrit pas le paquet. par quelque braconnier. Cependant, à la
Mais il était écrit que la mJstification ne
ne le vit plus qu'en société du duc de Courlongue, ils s'impatientèrent, allèrent aux renlande, du ministre de Wurmb, du baron de durerait pas plus longtemps. En effet, M. de seignements et ne furent pas médiocrement
llohenthal, du chambellan de Bischofswerder, Marbois, ministre de France, ému des bruits surpris de le voir mort, déjà froid.
du conseiller intime et chambellan de Hopf- qui circulaient sur le compte de M. de SteinA peine remis de leur émolion, ils firent
garten et du colonel de Frœden, aide de bach, l'invita à se présenter devant lui et à leurs comptes et demandèrent à voir le trécamp personnel du prince Christian-Charles. lui exhiber son brevet de colonel, faute de sor. Ce fut alors seulement que du Bosc el
quoi il demanderait son arrestation immédp
diate. Exaspéré d'une telle prétention, le duc de Wurmb se résignèrent à leur apprendre
la désolante vérité.
L'on ne s'ennuyait pas à l'llôtel de Pologne, de Courlande manifesta l'intention de se
Les sommes escroquées par Schrepfer
el cette existence joyeuse aurait duré long- plaindre auprès de son neveu le roi de atteignaient un chiffre absolument fabuleux,
temps, si le ministre de Wurmb, que l'on France; mais il dut abandonner ce projet de- car, alléchées par ses promesses, une foule
accusait de danser aux flt'.ltes de madame son vant les instances du comte Marcolini, qui de petites gens, à Dresde aussi bien qu'à
épouse, ne s'était avisé, probablement insti- depuis longtemps suivait d'un œil défiant les Leipzig, lui avaient avancé de l'argent. Ses
gué par celle dernière, de demander le rem- agissements de Schrepfer. Celui-ci n'eut victimes n'eurent d'autre ressource que de
boursement des prêts consentis à M. de Stein- donc plus d'autre ressource que de s'exécu- se résigner. Toutefois, MM. de Wurmb et de
bach. L'autre prit la chose de haut et dé- ter ou de prendre la poudre d'escampette. Il Bischofswerder, qui avaient une foi robuste
clara que les e5prils se chargeraient de va sans dire qu'il choisit la deuxième solu- et qui moururent, le premier en 180 l, le
tion.
1. Christian-Joseph-Charles, troi•ièone fils d'l FréQuoique très étonnés de sa fuite, les autres second en f 805, crurent jusqu'à la fin qu'ils
déric-Auguste Il, frère de la dauphine, cl par conrentreraient en possession de leur bien.
séquent l'oncle de Louis X\'I, Louis -XVlll el Charles X.
Il avait quarante et un ans en 1774.

2. L'arsenal actuel de Dresde.

P.

DE

PARDIELLA,.

GASTON DERYS

+
LES GRANDES AMOUREUSES

+

Madame de Tencin
Mme de Tencin, qui, par l'éclat de ses
aventures, par la dissolution de ses mœurs
~ar la fougue de sa sensualité, parvint
etonner une époque blasée en matière de
scandales, une époque où vécurent une duchesse de Berri, une Louise-llenrietle de
B?urbon-Conti, duchesse d'Orléans, et tant
d autres grandes dames qui prodiguaient
leu~s faveurs _avec une généreuse intrépidité,
Mme de ~en?m fut une Messaline bien pensa_nte, qm aima le commerce des gens d'Éghse, p~ofessa, au P?int de vue religieux•
une stricte orthodoxie, et écrivit, ou fit
ccrire, des romans fades el vertueux.
~fme de Tencin, de par ces contrastes
offre un caractère amusant et intéressant. '
L~s am~itieux, les « arrivistes », comme
on dit aujourd'hui, devraient étudier la vie
de Mme de Tencin. Ils y puiseraient les
leçons les plus fructueuses, et verraient comment, lout ~n flattant les idées, les préjugé5
ou les marnes des gens que la masse respe?te, et qui dirigent l'opinion, on peut ne
point ~e ~ontraindre dans ses goûts personnels: et vivre selon sa guise, sans souri des
systemes et des morales, en se laissant gliss_er mollement sur la pente de ses instmcts.
~~• en particu~i~r, les personnes qui rn
de.tment à la politique, et qui ne comptent
pas_ Y apporter des scrupules rigoureux, dena1_ent apprendre de lime de Tencin l'art
cimque et charmant dt1 satisfaire leurs passions et de servir leurs intérêts en prophétisant le t~iomphe des justes, des intègres et
des laborieux.
On a dit que Mme de Tencin écrivit des
romans cha~tes presque par contrition, à peu
près comme les courtisanes Yieillies deviennent
dévotes, et ne pouvant plus aimer les hommes, se rabattent sur le bon Dieu.
Il ~e fa.ut ~as faire cette injure à Mme de
Tencm. C éta_1t une femme très intelligt&gt;nte.
~(le ne cro_ya1~ pas à la vertu. Il ne s'agit pas
ici de s~vo1r s1 elle eut tort ou raison. M. Renan a dit, ou à peu près, dans la Prière s111·
[ Acrop?le,_qu'une philosophie perverse sans
doule, lavait poussé à croire que le bien et
le mal se confondent l'un dans l'autre par
des nuances aussi indiscernables que celles
du cou de la colombe. ~fme de Tencin était
une renaniste avant la lettre.
Elle a fréquenté les prélats, non point

à

pour leur demander d'attirer sur elle de célestes indulgences, mais parce qu'elle voulait
que son frère fût promu aux plus hautes
dignités de l'Église. Un tel sentiment honore
son cœur. Elle entourait ce frère d'une affection profonde et dévouée, si dévouée même
q~e _la m~ljgnité publique prétendi; que c;
mm1stre d Etat poussait le culte de son maitre,
le Régent,jus,1u'à épouser le goût de celui-ci
pour les amours consanguines.
Ell_e a__ soutenu la saine doctrine catholique
pa~ ego1sm~ et_ par goût_ de l'ordre, parce
quelle sava1l bien que s1 le peuple n'était
plus _cont~nu par une religion forte et unique,
il briserai~ ses cadres traditionnels, et compro_me_llra1t brutalement les privilèges d'une
soc1étc cha~mante, oisive et polie, amie des
arts, des vms. ?'Ay et des voluptés.
Elle a pubhe des romans où la vertu combat la _passion, et la vainc, parce qu'il lui
seT?bl~1~ élégant de cultivrr les belles-lellres,
et Jud1c1eux de mystifier les personnes sen-

CLAUDI:-E-ALEXA.',;DRllŒ GUERI:-! DE TEl\CL'I.

Gravure de

DEQUEVAUVII.LER.

sib_les,..en ~e faisant passer pour une femme
qm ha1ssa1t ce que les à mes prudes ou timorées appellent le vice, et en leur faisant
croire qu'elle admirait qu'on résistàt aux appels du cœur, aux exigences des sens, re
""' 365 .,.

qu'elle estimait, tout au fond de soi d'une
piètre stupidité.
'
_Mme de Tencin est une délicieuse anarchiste.

II
Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin est
née à Grenoble en i68l.
~e~ or!gines de. sa famille sont humbles.
M~1~ il n y a pas heu de le lui reprocher. Les
or1gmes de toutes les familles sont humbles.
li y a sûrement un porcher dans l'ascendance
du Roi-Soleil.
~~ xv~• siè~le, un colporteur du nom de
Guerm s établit comme bijoutier à Romans
en plein Dauphiné. Ses descendants furen~
a?oblis. Les plus fameux sont, sans contred_1t, noire ~éroine, et son frère, Pierre Guérm_ d: Te?cm,_ cardinal, archevêque, ministrP,
qui n avatl pomt volé son anoblissement s'il
~n _faut croire les Mémoires d'Argenson: qui
ecr1t ~ue ce prélat fut « le fléau des bonnètes
"
.
.mcestueux, mau vaiscito}en
i:,ens,s1momaque,
honni et méprisé partout. o
'
Il est certain qu'?n tel ~omme de,ait se
pou,sse_r, a~ um• siècle, s'il était, par surcroit, mtelhgcnt.
Chamfort a buriné, du frère et de la sœur
un portrait bref et cruel :
'
« La célè~re ~tme de Tencin, sœur d'un
pr~tre convamcu de faux et de simonie en
plem b~rreau, au ~ornent où il levait la main
P?ur faire_ ~n parJure, et depuis devenu cardinal; religieuse
,
. sortie
. de
. son cloitre a prcs
un scan da1e odieux; mtrigante, devenue mailre~se avouée du cardinal Dubois etlongtem s
~rb1tre des gràces..: on l'a vue J·ouir à par1s,
.P
iusque dans sa v1e1 11esse d'une grande
sidération. 1&gt;
'
con. llm~ de Tencin était fille d'Antoine Guérm, seigneur de Tencin, président à mortier
au Parlement de Grenoble, et de Louise de
li parents étaient pau vres,
.Bufîevent. Comme, ses
11s \ou 1urent qu e e ~e fil religieuse, et la
placerent au couvent de Mont0eury, près de
Grenoble.
C'ét~it un ~uvent peu sévère, dans le
genre e ceux ou Marie Mancini, devenue la
conn~table Colonna, fut successivement en[~rme~.
des visites mascur
O On. YI accueillait
. .
mes. n ~ y a1ssa1l_ faire la cour. Heureuse
époque, ou la dévolton s'alliait aux pJa· .
mondains.
isirs
L'auteur d'une notice sur Mme de Tencin

�-

111ST0~1.Jl--------------------

füres qui lui sembl~ient ~~ng~reux pour l_a
nou~ décrit les mœurs aimables de ce co~- tout au moins d'assoupir momentanément morale ou qui juaea1enl l h1sto1re ou la polivent : « li était plutôt situé comme une mai- les flamhé.:s de sa chair brûlée de désirs.
Elle fut la maîtresse du Régent; elle fut tique a~ec une indépendance capable d'aff~ison pe plaisance que comme un lieu de rela
maîtresse du cardinal Dubois; rlle fut la blir dans les peuples le respect du souveram_.
traite. li se trouvait au bout d'une longue
li dénonça la .llorale du Pater, les .U~promeuade où aflluait l'.mle la jeunesse d? la maitresse de d'Argenson.
moires
hi.~toriques et critiques de ~~ézera1,
En soutenant rnn frère, qui était un des
ville. Les jeunes genlllshommes y allaient
les
ouvraaes
de l'évêque de Montpelher, de
voir leurs sœurs, qui y étaient religieuses ou chefs du parti des conslitutioonaires (on ap- l'abbé '!'~avers, l'Jlistoire du Concile de
pensionnaires, el aus~i les sœurs de leurs pelait ainsi ceux qui reconnaissa(ent la_ bulle Trente, de Le Conra1er.
.
..
Unice11il11s, dirigée contre les Jansénistes),
amis. »
Tant de vioilance el de zele, J0111l aux
rlle
:1déplo1a un prosélI tisme si vif, 11ue le
Casanova dans ses Jfémoire.~, el bien
bons offices d~ sa sœur, lui ,·alut l'estime
d'autres éc;ivains du x\'11• el du xvm• siècles gouvernement, dans la crainte que son él_o- des puissants. li fut archevêque de_ ~l'on, el
nous ont laissé des de,criptions identiques. quence n'excitât davantage la fureur ?"s dis- le cardinal Fleury Je fil nommer mm_1stre. ~
Celle de Casanova ne manque pas de ra- cordes, lui intima l'ordre d'aller étemdre le la mort de son proterteur, en 1752_, 11, perd~t
feu dii cette propagande excessiYe dans la
tout crédit et se retira dans son d1ocese, ou
goût:
.
.
.
« Laure m'avait appris que tel JOUr 1I de- bonne et paisible ,ille d'Orléans.
il
mourut, 'six ans plus tard, ch~rgé d'~ns el
Elle n'y demeura pas longtemps.
vait y avoir un bal dans le grand parloir du
d'honneurs,
dans cette paix ser~111e qui couPuis, elle se mêla, avec son frère, des spécouvent, et m'étant déterminé à y aller en
ronne
les
existences
bien remplies.
.
culations provoquées par le système de Law.
masque, mais déguisé ~e façon que .mes
C'est
certainement
un
des
personnages
hisdeux amies ne pussent pornl me reconna1tr": Toul le monde s·y ruina. Elle y fil de gros toriques qui ont été le plus b~ssemenl injuriés.
je me mm1uai en Pierrot, dé~ui~emen~ q~• profits.
Les mémoires le reconnaissent capable de
En ce chapitre, nous ,·oulons la présenter
,ache le mieux les formes et 1a\lurr. J étais
toutes
les vilenies, de toutes les perfidies. 0~1
sùr que mes deux charm.~ntes. maîtres_s~s dans ses rapports avec les ministres de Dieu. a prétendu que, pour obtenir le chapeau, ~1
Elle se ser,il de Dubois pour pousser la
seraient à la grille el que J aurais le plamr
versa ou fit verser 600 000 livres. Il a11ra1l
fortune
de son frère, qui fut rapide.
de les voir et de les comparer de près.
exercé
un ,érilable chantage sur le roi d'AnPierre Guérin de Tencin fit sa licence en
« A Venise, pendant le carna,al, on pergleterre,
le faisant menacer de morl afin de
met cet innocent plaisir dans les couvents ~e Sorbonue et devint prieur de celle maison. ~l capter sa protertion. .
.
fut nommé grand-vicaire, puis grand-arcb1religieuses. Le public danse da~~ l? _parloir
Le cardinal de Tencm a lrom·e un défendiacre de Sens, pourvu de la grasse abba)'e
et les sœurs se tiennent dans 110ter1eur, à
de Vézelai, qui lui attira ce procès fàcheu_x seur en M. Charles de Co1nart, qui, au cours
Jeurs amples grilles, spectatrices de la fète. »
d'un ouvraoe très copieusement documenté,
Cependant, Mrue de Tencin finit par trou- pour sa réputation, auquel Chamfort fait publié en 1°910, s'est donné la lâche _de d.é~
allusion. Il reçut l'abjuration de Law en
ver le temps long.
.
1719, à Melun. « L'abbé de Tencin, dit montrer que le prélat et sa sœ_ur ava1ent ete
Son ingéniosité lui suggéra un moyen plaiDuclos, retira de ce pieux travail beaucou~ parfois victimes de noires ca!om~1es. M. Charles
sant de quitter le couvent. .
de CoJnart n'a pas la prelenll~n, natur~le« En faisant ses vœux, dit Duclos, dans d'actions et de billets de banque. » On lUI ment, de nous présenler Tencm, comme u_n
conféra l'évêché de Grenoble, mais la nominases Mémoires su1· la Régence, elle songea au
modèle d'honneur. li veut qu on le croie
moyen de les rompre, el son directeur fut tion n'eut pas de suites. En i 721, il acco~: moins fripon. En tout cas, son liue e~l
l'instrument aveugle qu'elle employa pour pagne le cardinal de Rohan à Rome: _le vo•~• vi,ant consciencieux, intéressant, et plern
1
ses desseins. C'était un bon ecclésiastique, chargé d'affaires de France à Rome;. 11 ~PÇOll de renseignements curieux sur l'origine des
l'archevêché d'Embrun, et, celle fois, 11 est
fort borné. qui devint amoureux d'elle sans
Tencin.
qu'il s'en duulàl le moins du monde. LapéMme de Tencin entretint les meilleures
nitente ne s'y trompa nullement, profita harelations avec le haut clergé de son temps.
bilement du faible du saint homme, en fit
Elle sut même se concilier l'amitié du pape
son commissionnaire zélé, en tira les éclair:&amp;&gt;noîl XIV. l\'étant encore que cardinal Lamcissements nécessaires, et lorsque les choses
bertini, il échangeait avec elle une corre~furent au point où elle le désirait, elle répondance assidue. Dè_s qu'il coiffa la tiare, 11
clama contre ses vœux cl réussit enfin à paslui emoya son portrait.
.
ser de son cloitre dans un chc1pitre de NeuElle eut comme amant l'aLbé de Lourn1s,
ville, près de LJon, e~ ~ualité. de c~ano!le quatrième fils du ministre.
,
nesse. Je tiens tout ceci d elle-meme. B11 ntol
Cet abbé vivait dans l'heureux temps ou
elle fut aussi libre qu'elle pouvait le désirer.
les nouveau-nés trouvaient en leur ~cre;ea~
L'inclination que l'aLbé Dubois prit pour elle
un bre\'el de colonel. .\ neuf ans, 11 eta1t
acheva le reste. D
pour, u de bénéfices considérables et grandElle se rendit à Paris. Sa beauté, les grâce~
maitre de la librairie. Quelque tem~s plus
de son esprit groupèrent autour d'elle de
tard il de,•int bibliothécaire du roi. Cette
nombreux amis.
char~c réunissait deux post~s !mf&gt;?rlants :
Fontenelle ne demeura point insensible à
celui de conservateur de la B1bliotheque nases charmes. li ne voulut pas que sa maitionale et celui d'intendant du Cabinet des
tresse restâ L prisonnière en des lieux rel(médailles.
gieux, et sollicita auprès du pape un rescrit
On Yoil que l'abbé de Louvoi~ était un
qui l'en délivrât. De méchantes langues fire~t
enfant précoce. Comme on voulait essaye~
connaître en cour de Rome que ce rescrit
de justifier tant de titres brill~nts, on_ lui
a,ail été rendu sur un exposé de faits menfit faire de fortes études, el Ion se lm~,
son.,ers. 11 ne fut point fulminé. Ce qui n'emf OXTENE LLE .
alors qu'il avait douze ~ns, à une cornepêcha point que la c~an?inesse fût restituée
D'aprës un tatleau d11 temps.
die divertissante. li soulrnt un exame~ sur
aux plaisirs de la soc1éte.
.
l'Iliade et l'Odyssee en présence de "!?g1sters
Mme de Tencin employa sa liberté à seconet de courtisans. Le grand Bossuet l mlerroder l'ambition de son frère. Elle réussit à en ~.wré par le pape lui-même, le 2 juillet geait. L'assemblée fut éblouie, naturellement,
faire un ministre puissant, en permettant à t 721..
Ses mandements sévissaient contre les du savoir du jeune abbé.
diYers personnages bien en cour d'apaiser, ou

~---------------------------------'lme de Tencin manifestait un tel respect
pour les choses de la religion que, le jour
où elle eut un enfant naturel. c'est sous le
porche d'une t!glisc qu'elle décida de l'abandonner.
Le chevalier Destouches était son pi-re.
C'était un commissaire provincial d'artillerie,
au nom de qui on ajoutait le mol Canon,
pour le distinguer de Destouches l'auteur du
Glo1·ieu:r.
Né le 16 novembre 1717, l'enfant fut
trouYé sur les marches de la petite église de
Saint-Jean-le-Rond, détruite depuis, et qui
était située près de ~otre-Dame.
L'enfant reçut le nom de Jean-le-Rond. li
devint illustre sous celui de d'Alembert.
Le commissaire de police, qui avait sans
doute des instructions, le confia à une
vitrière, au lieu de l'envoyer aux EnfantsTrouvés. Qucl,1ues jours après, ses parents
IP. dotèrent, sans se démasquer, d'un titre de
1. 200 li vrc, de rente.
On a prétendu que plus tard ~lme de Tencin voulut reconnaitre d'Alembert, qui avait
f~it so~ chemin dans le monde, et que celuici aurait refusé en disant qu'il n'aurait jamais
qu'une mère, la vitrière.
Jamais Mme de Tencin ne chercha à recon,
naitre d'Alembert.
Celui-ci vécut trente années dans l'humble
nnison de la femme qui l'avait élevé, qu'il
aimait tendrement.
Puis il habita assez longtemps aYec Mlle de
Lespinasse, à qui il avait voué la plus profo1de et la plus dérnuée des amitiés.
Cet homme modeste et excellent devint,
comme on sait, une manière de dieu. Ses
contemporains l'encensaient. Le roi de Pru~se
le pensionnait. Et l'impératrice Catherine
souhaita que cet enfant trouvé fût le précepteur de son fils.
III
On ne peut pas citer tous les amants de
)fine de Tencin, d'abord parce qu'on ne les
connaît pas tous, eusuite parce que ce serait
fastidieux.
liais, en sus de ceux dont nous avons
parlé, il en est quelques-uns qui méritent
une mention particulière, comme lord BolinlTbroke, Prior, le colonel Dillon, La Fresna,~.
Lord Bolingbroke vint à Versailles en 1713,
accompagné de Prior, qui resta en France en
qualité de ministre plénipotentiaire, el qui
était poète et diplomate.
Le traité d'Utrecht, qui mil fin à la plus
désastreuse des guerres, est en grande partie
le résultat des négociations de lord Bolingbroke.
Il sut s'assurer en France les amitiés les
plus brillantes. C'était un homme de génie,
exces~if en toutes choses, d'une ambition
effrénée, d'une habileté, d'une souple,se
prodigieuses dans les affaires, d'une intelligence prompte, vaste et hardie.
Grand seigneur, répandant autour de lui
le charme le plus irrésistible, d'une politesse
raffinée, d'un esprit \'if et délicat.

D'autre part, hautain, orgueilleux, brisant
loul..s les ré,istances.
Une éloquence naturelle, chaude, entraînante, vigoureuse.
[n grand talent d'écrivain, un goùl sûr,

CARDINAL DE

Gravure de

J.·G.

TE:--c1s.

\\'ILL, J'apres HEtL&gt;uss.

de l'érudition, des mes nouvelles, de la
finesse et de la force.
Un vaste appt&gt;tit de jouissances, un grand
art de séduction, un beau visage : lord Bolingbroke a eu lt's plus jolies femmes de son
temps, dans tous les paJS qu '11 a trarnr,és.
On comprend que Mme de Teu~in ne lui
ait point été cruelle.
c·e~l sans doute pour se consoler de son
départ qu'elle eut une intrigue a,ec son
secrétaire, Prior.
Dezos de la lloquelle conte sur ce Prior
une historiette divertissante :
« Lorsqu'il remit au comte de Stairs, qui
,·enait le remplacer à Versailles, tous les papiers de la légation, il lit la faute grave de
ne pas les examiner aupara\'ant : il rn résulta que la correspondance privée et souvent
fort licencieuse que lord Bolingbroke hait
suivie avec lui, el qui compromettait un grand
nombre de dames anglaises de haut parage,
avec lesquellt's cedernier avait eu des intrigues
galantes, s'y trouva comprise. Lord Stairs ne
garda pas le secret et Prior s'attira ainsi des
ennemis acharnés. »
Le colonel irlandais Arthur Dillon produisait, comme lord Bolingbroke, une impres~ion très farnrable sur les belles. )fais tandis
11ue lord Bolingbroke regardait l'amour physique comme un plaisir dont l'homme n'a
pas à rougir, et s'y livrait avec autaut d'emportement que d'innocence d'esprit, le colonel
Dillon, en bon chrétien, ne lais~ait point
d'accueillir quelques remords.
li n'avait peul-ètre pas tout à fait tort : le
remords est encore ce qu'on a imenlé de
mieux pour pimenter les jouissances char-

.JJf.JlDJlME

DE TENC1N

- - ...

nclles. Cc colonel Oillon était peul-être un
raffiné.
Il de,int colonel propriétaire du régimPDl
de son nom, par brevet du 1•' juin 1690.
Louis XIV avait voulu avoir des troupes
irlandaises, en échange des troupes françaises qu'il a"ait enYoyées à Jacques II, en
Irlande. Arthur Dillon vint donc en France,
sur l'ordre de son père, avec le régiment que
celui-ci avait levé.
Le colonel était brave. En Espagne, en
Allemagne, en Italie, il traversa les plus
grands périls, à la tète de ses troupes. Il prit
part à cinquante sièges ou batailles, cl, par
un hasard prodigieux, il ne reçut jamais la
plus petite blessure.
C'était aussi un excellent homme, dont on
a pu faire ce patriarcal éloge : &lt;&lt; Bon mari,
lion père, bon ami, religii&gt;ux et surtout charitable, il offrait à sa nombreuse famille le
modèle des vertus. »
Il faut vi::nért&gt;r le xv111• siècle, car un mari
pouvait y tromper sa femme avec intrépidité
sans cesser d'offrir à sa famille le modèle de
toutes les vertus. Époque bénie, qui avait
compris que la fidélité de l'homme dans le
mariage n'est pas une preuve d'amour, ni un
gage de bonheur pour l'épouse.
Le colonel jouissait d'un physique agréable,
et ce même biographe qui loue ses vertus
familiales ajoute, avec une fine bonhomie :
&lt;c On savait que plus d'une fois, dans ses
campagnes, il avait joint à la conquête des
armes des conquêtes d'un autre genre, et
qu'il n'avait pas toujours été à l'abri des
impressions qu'il fabait naître.
&lt;&lt; Il permettait quelquefois à ses amis
intimes d'en plaisanter doucement, et alors
il répondait arnc un mélange de réserve et de
candeur, de sensibilité naturelle et de repentir
chrétien, qui était tout à fait piquant. »
Le colonel Dillon a connu Mme de Tencin
au sens biblique, dans tout l'éclat de sa jeu~
nesse. _Elle f_u~ fort j?lie. Il en dut garder un
SOU\'elllr délicieux. Et l'on voudrait savoir ce
qu'il pouvait bien conter à ses ami, intimes
lorsqu'il érnquait ce souvenir.
'
Lord Bolingbroke et Dillon sont des amants
qui faisaient honneur à Mme de Tencin.
On n'en pourrait dire autant du sieur La
F~esn_are: conseiller au Grand-Conseil, qui
lm a Joue le plus vilain tour du monde.
La. Fresnaye
eut-il à se plaindre de Mme de,
? .,
1,encm.
,, me de Tencin eut-elle à se plaindre
de La Fresnaye?
!oujours est-il que ce personnage eut la
n?1rceur de s_e tuer chez elle d'un coup de
P•~tolet, ~n la1s~ant u~ te~tament qui poul'ait
faire croire quelle I avait assassiné, après
l'arnir volé.
. La Fresnaye, certes, ne se fût pas résolu
a une vengeance aus~i cruellement machia,·élique, si Mme de Tencin se fût toujours
conduile envers lui avec douceur et délicatrs,P.
li apparait qu'dle l'avait ruiné. La Fresnaye manquait de caractère et de philosophie.
Quand un homme se ruine pour une femme
c'est qu'il le veul l1icn. Seulement, il es~

�'·---------------------------------

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". ,~.
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',

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JK1tn1uœ Dr/'TeJVcm ~

une disgrâce fàcheuse : c'est de se voir chassé
mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou
par la belle qui vous a pris votre dernier sol.
son trait léger et piquant; et, pour amener avait affaire. J&gt; Il aJotite qu'elle conserva dans
C'est ce qui dut arrirer à La Fresnaye. Ce
l'à-propos, on le lirait quelquefois d'un peu un âge avancé tous les agréments de son
barbare ne comprit point que tous les trésors
loin. Dans Marivaux, l'impatience de faire esprit, et qu'elle plaisait à ceux mêmes qui
de Golconde ne paient pas l;i douceur d'un
preuve de finesse et de sagacité perçait visi- n'ignoraient rien de ses aventures.
baiser1 et que nous sommes toujours les
Il en a dit assez de mal pour qu'on rapblement; Montesquieu, avec plus de calcul,
débiteurs de nos maîtresses.
porte
ce qu'il en a dit de bien. Elle n'était
attendait que 1a balle vînt à lui, mais il l'atUn ami qui a parcouru les épreuves de
tendait; Mairan guettait l'occasion; As truc point intéressée. C( Elle regardait l'argeut
cette petite étude, m'a dit, et je crois devoir
ne daignait pas l'attendre; Fontenelle seul la comme un moyen de parvenir, et non comme
reproduire son avis :
laissait venir sans la chercher; Helvétius, at- un but digne de la satisfaire. Elle n'a jamais
- Si tous les hommes bernés par une
~entif et discret, recueillait pour semer un joui que d'un revenu très médiocre el ne voupersonne peu délicate (m~n ami a employé JOUr. ))
lait de richesses que pour son frère afin
une expression plus énergique et plus conqu'elles pussent aider à l'ambition. Elle était
La physionomie de Ume de Tencin respicise), se conduisaient comme ce brave La
d'ailleurs très serviable, quand elle n'avait
Fresnaye, le premier petit babouin venu y rait la naïveté et l'honnêteté. Marmontel s'y pas d'intérêts contraires. »
laissa prendre.
regarderait à deux fois avant d'embêter un
C'était une de ces personnes qui ne vous
M. Henri Potez, dans une jolie étude placée
honnête homme. La femme est un animal
font
point du mal quand elles n'y sont pas
dont il faut rogner les griff!'ls, et je n'en con- en tête d'une réimpression des 1ltémnfres du absolument obligées, et qui, alors, sont très
nais pas sur qui la crain~e des coups pro- comte de Comminge, ouvrage de Mme de capables de vous faire du bien. Elle vivait
Tencin, écrit :
duise des effets plus salutaires.
dans une société âpre et égoïste, où il fallait
&lt;&lt; Elle avait la physionomie douce, presque
Mon ami est un homme mal ilevé; mais
mordre
ou être mordu. Ce n'était point sa
il est aussi d'une làcheté désespérante a,·ec ingénue. Ainsi la représentent ses portraits. faute. Aujourd'hui, où la lutte est plus dure
les femmes; il s'en venge en fanfaronnades. Lorsque Marmontel fit sa connaissance, il fut encore, je connais des moutons qui se conBref, Mme de Tencin fut mise à la Bastille, dupe de son &lt;&lt; air naïf », de son « apparence duisent comme des loups. Mais cela ne les
de calme et de loisir ». &lt;&lt; Je ris encore, nous
le 12 avril 1726.
amuse point. El il faut les plaindre.
rapporte-t-il,
de la simplicité avec laquelle je
Le Réaent était mort, qui avait dit d'elle
(( Elle ambitionnait, dit encore Duclos, la
b
l
d'aŒ.
qu'il n'aimait
les .... qm• parent
aires m'écriais en la quittant : &lt;&lt; La bonne femme! J&gt; réputation d'ètre amie vive ou ennemie déL'abbé Trublet parait l'avoir bien comentre les draps, mais qui la protégeait. Duclarée, saisit habilement quelques occasions
prise quand il a dit :
bois aussi n'était plus. Mais son frère était
de le persuader et s'attacha ainsi beaucoup de
- Si elle eût eu intérêt à vous empoi- gens
archevêque, et elle comptait de puissants
de mérite. J&gt;
sonner, elle eût choisi le poison le plus doux.
protecteurs.
Il fallait tout de même qu'on lui reconnût
Elle jugeait les personnages de son époque
Elle ne resta pas longtemps à la Bastille.
quelques qualités pour que ces gens dè mérite
avec
sagacité.
Elle
dit
à
F'ontenelle,
en
lui
Un jugement la rendit blanc~e corn!11e ?eige.
fussent honorés d'être de ses amis.
Il e~t d'ailleurs évident qu elle n a mt pas plaçant la main sur l'estomac :
Montesquieu l'estimait. Elle lui était dé- Ce n'e5t pas un cœur que vous avez 111,
assassiné La Fresnaye.
vouée.
Lorsqu'il fit paraître l'Espl'it des /oi1;,
Alais celle aventure la dégoûta de la galan- c'est de la cenelle comme dans la tète.
elle
en
distribua un grand nombre d'exemElle avait prévu la Révolution. Elle écrit,
terie. JI est nai qu'elle complait quaranteplaires
à
toutes ses connaissances; Le succès
quarante-six ans avant 80 :
cinq ans.
de cet ouvrage partit du salon de Mme de
« A moins que Dieu n'y mette pas visible- Tencin.
IV
Montesquieu, d'un esprit si nste et si
nuancé, si profond et si généreux, était un
Après J'aventure de La Fresnaye, ?lme _de
des hommes les mieux faits pour apprécier
Tencin mena une vie beaucoup morns d1sMme de Tencin, et pour l'aimer jusque dans
rnlue.
ses faiblesses. Il avait l'àme forte, mais il
Mais en même temps que ses mœurs se
goûtait les grâces et la rolupté. Et quand,
pacifiaient, les idées qu'elle affichait s'émanpour se délasser d'austères travaux, il écricipaient. Ce contraste ne manque pas de
vait son délicieux Temple de Cnide, on vousaveur.
drait croire qu'il traça ces lignes auprès de
Mme de Tencin avait défendu la pureté des
Mme de Tencin :
do"'mes. Elle accueillit les philosophes.
&lt;&lt; Elle a une taille charmante, un air noble,
Revirement qui s'explique. Les philomais modeste; des yeux vifs et tout prêts à
sophes étaient de~enus les roi~ . du j~ur.
être tendres, des traits faits exprès l'un pour
~lme de Tèncin avait un sens prec1s de I opl'autre, des charmes invisiblement assortis
portunité.
. .
.
.
pour la tyrannie des cœurs.
Il va de soi que la rel,gton ne trouvapma1s
. « Camille ne chi:rche point à se parer, mais
en clic ur:e ennemie. Quand on a un frère
elle est mieux parée que les autres femmes.
cardinal. ...
·
&lt;&lt; Elle a un esprit que la nature refuse
Mme de Tencin sut retenir autour d'elle
presque toujours aux belles. Elle se prête
des hommes remarquables. Elle attira des
également au sérieux et à l'enjouement : si
gens de Jeures el des savants. Elle appelait
vous
l'oulez, elle pensera sensément; si vous
1,l ' fl.l.,\l \IP, &lt;'.\IU&gt;l"\J. Il l BOI S
ses amis sa ménagerie ou ses bêtes. Tous les
voulez, elle badinera comme les Grâces .
.. fn 11,·,,, ..,("' •IJ_u«· ,li· ( ;11,,h, , ,,
ans au moment des étrennes, elle offrait à
'}711, ,~ J, . . , . !0✓1{/ 1// /' f'l 't"lllt "/ .l/1111.,./1 ;•
cc Plus on a d'esprit, plus on en trouve à
cha;1ue bête deux aunes de velours pour
Camille. J&gt;
remplacer la culolte que ladite bète avait
Arme de Tencin devrait être regardée
ment la main, il est physiquement impossible
usée sur ses fauteuils.
comme un grand philosophe, car elle a laissé
que l'État ne culbute. J&gt;
•
Marmontel s'est fait le naturaliste de cès
On ne saurait trop vanter son esprit. Duclos aux hommes deux maximes avec lesquelles
animaux-là, dans une page fort spirituelle :
en a donné la meilleure louange en disant : · on est plus sûr de faire son chemin qu'avec
&lt;! C'était à ql!i saisirait le plus vile, et
« On ne peut pas avoir plus d'esprit; elle des rentes et de la naissance, et qui, selon
comme à la volée, le moment de placer son
avait toujours celui de la personne à qui elle l't'Xprcssion lrès juste de M. Henri Potrz, dominent l'art de parl'enir.
\'. -

H1sTOR1A. -

F.:isc. 4 0 .

�111S TORJ.ll
Les bfémoires du comte de Comminge pa5J'avais bien raison de conseiller aux persenl
pour son chef-d'œuvre.
sonnes ambitieuses. et en particulier à celles composé en grande partie d'imbéciles, et les
La
Harpe en disait : cc Il n'a été donnt:
traiter comme tels.
qui se destinent à la politique, de puiser de,
qu'à
une
autre femme de peindre, un siècle
D'ailleurs, ne voit-on pas tous b jours
enseignements dans la vie de )[me de Tencin.
après, avec un succrs égal, l'amour luttant
que
le
meilleur
moyen
de
séduire
les
hommes
Tout d'abord, elle a recommandé à Marcontre les obstacles et la vertu. Les "1émofres
montel de se faire des amies plutôt que des est de leur conter les balivernes les plus gros- du co111/e de Commi11ge peuvent être regarsières, de leur prodiguer les promesses les
amis.
dés comme le pendant de la Pl'ince.~se de
Cela n'a l'air de rien, mais c'est toule la plus fallacieuses.
Clèves. 11
Les
commerçants
connaissent
bien
cette
sagesse. On n'arrive que si on a les femmes
J'avoue que la lecture du Comte de Co111mentalité
du
public.
La
façon
dont
ils
rédipour soi. Mais la perspicace Mme de Tencin
minge
m'a paru fade et ennuyeuse. Il y règne
va nous dévoiler le fond de sa pensée : elle a gent leurs réclames est la preuve manifeste une sensiblerie agaçante. On y soupire trop;
qu'ils considèrent leurs contemporains comme
parlé d'amie, elle n'a pas parlé d'amante.
on y larmoie trop.
« Au moyen des femmes, on fait tout ce de furieux bélitres. Et cela leur réussit roya&lt;&lt; Elle soupira plusieurs fois pendant celle
qu'on veut des hommes, el puis ils sont les lement.
conversation
; je m'aperçus même qu'elle
Et que de propos aussi curieux, aussi sucuns trop dissipés, le&amp; autres trop préoccupés
avait
peine
à
retenir ses larmes. » - cc Cette
de leurs intérêts personnels pour ne pas né- culents, Mme de Tencin dut-elle tenir, et qui idée pénétra mon cœur d'un sentiment si
gliger les autres, au lieu que les femmes y sont perdus !
Cela explique l'empressement de ses amis tendre, que mes larmes, qui avaient été retepensent, ne fùt-ce que par oisiveté. Parlez ce
nues jusque-là par l'excès de mon désespoir,
soir à votre amie de quelque affaire qui vous et la vogue de son salon.
commencèrent
à couler. » - &lt;&lt; Les larmes
Ce salon fit bien des envieuses. Mme Geoftouche; demain à son rouet, à sa tapisserie,
qu'elle
répandait
en me parlant. ... »
mus la trouverez, rêvant, cherchant dans sa frin était assidue chez Mme de Tencin, qui
Les phrases de ce goüt-là foisonnent. C'est
tête le moyen de vous servir. Mais de celle disait :
- Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire un déluge de pleurs.
que vous croirez pouvoir vous être utile,
Le comte de Comminge aime sa bclleici?
Elle vient ,•oir ce qu'elle pourra recueillir
gardez-vous bien d'être autre chose que
sœur, Adélaïde. Celle-ci partage son amour,
l'ami : dès qu'il sun·ient des nuages, des de mon inventaire.
Mme de Tencin disparue, le salon de mais elle ne fait « aucune démarche que le
brouilleries, des ruptures, tout est perdu. »
Mme Geoffrin tint la place qu'avait occupée plus rigoureux devoir puisse condamner ».
Comme cela est juste l
Le corole de Comminge la croit morte. li
Neuf fois sur dix, pour ne pas dire quatre- celui de la galante chanoinesse.
se
retire dans un couvent. )lais elle n'était
Elle avait nanti Mme Geoffrin d'un conseil
vingt-dix-neuf fois sur cent, quand on fait
pas
morte. Elle était séquestrée par son mari.
d'une femme sa maîtresse, on se forge une précieux. Elle l'avait engagée à ne repousser Après le décès de celui-ci, elle fuit sa maison,
ennemie. Les liaisons d'amour sont choses aucune liaison de société, à n'écarter aucune déguisée en homme. Le hasard l'amène dans
généralement éphémères. Lorsque la liaison offre amicale, quitte, ensuite, à faire le tri. le couvent où se trouve le comte. Elle s'l
se rompt, chacun garde en soi de la haine et e&lt; Tout sert' en ménage, disait-elle, quand on fait admettre. Elle s'enine d'une joie doudes rancœurs. Et la haine est plus forte quand a en soi de quoi mettre les outils en œuvre. » loureuse à contempler son ami sans qu'il la
-0n s'est beaucoup aimé. Si les torts sont du
reconnaisse. Elle verse des torrents de larmes.
V
côté de la maitresse, et l'hypothèse n'est pas
Au moment de mourir, elle révèle son sexe
précisément imraisemblàble, elle vous déteste
Mme de Tencin a laissé quatre ouvrages : et se livre à une confession pathétique :
avec une vigueur implacable, el ne recule
cc J'aimais et j'étais aimée d'un jeune
les ftlémoi1·es du comte de Comminge, le
devant aucune occasion de vous le prouver.
homme d'une condition égale à la mienne;
li ne îaut donc point briguer les faveurs
la haine de nos pères mit obstacle à notre
des dames qui peuvent nous aider de leur
mariage. Je fus même obligée pour l'intérêt
influence. C'est s'exposer à voir se changer
de mon amant d'en épouser un autre. Je
brusquement en mal tout le bien qu'on vous
cherchai jusque dans le choix de mon mari à
a fait.
lui donner des preuves de mon fol amour :
li y a des exceptions à toutes les règles. Je
celui qui ne pouvait m'inspirer que de la
ne prétends point que ce soit là une maxime
haine fut préféré, parce qu'il ne pouvait lui
absolue.
donner de jalousie. »
Et s'il est maladroit d'échanger des poliPassons quelques pages. Elle se lamente
tesses d'épiderme avec les dames qui sont
d'avoir beaucoup plus pensé à son amant qu'à
appelées à nous servir, il n'est pas mam-ais
Dieu dans ce COU\'ent. Quelles jérémiades!
d'avoir une maitresse, mais une seule, qui
« Quelle était la disposition que j'appors'occupe de notre avenir. li faut alors choisir
tais à vos saints exercices? ün cœur plein de
congrûment, car il importe, pour donner des
passion, tout occupé de ce qu'il aimait. Dieu
fruits, qu'une liaison de ce genre puisse durer.
qui voulait, en m'abandonnant à moi-même,
On cite, de notre temps, des hommes qui
me donner de plus en plus des raisons de
doivent une situation importante au dévouem'humilier un jour devant lui, permettait
ment et à l'intelligence de leur maitresse.
sans doute ces douleurs empoisonnées, que
Louons encore Mme de Tencin de nous
je goûtais à respirer le même air, à être dans
engager à cultiver l'amitié entre homme et
le même milieu. Je m'attachais à tous ses
J'emme, parce que c'est une des façons les
pas, je l'aidais dans son travail autant que
plus exquises de passer son temps.
mes forces pouvaient me le permettre, et je
Mme de Tencin a prononcé une autre pame trouv[!is dans ces moments payée de tout
role mémorable : cc Les gens d'esprit font
~\AD.\ME Ill 0EFFA'\T.
ce que je souffrais. :Mon égarement n'alla
heaucoup de fautes en conduite parce qu'ils
D"aprés UII dtSSÎII .:lt CARMOXTfLI E.
pourtant pas jusqu'à me faire connaitre.
ne croient jamais le monde assez hèle, aussi
Mais quel fut le motif qui m'arrêta? La
bête qu'il est. »
Siège
Calais, les Alalhew·s de l' ,hllOll)' crainte de troubler le repos de celui qui
Qui a vécu à Paris, la ville la plus spiriet les Anecdotes de la cour el du 1·ègne m'avait fait perdre le mien.... Sans cette
tuelle de la terre, a pu approfondir la valeur
1·rainte, j'aurais peul-être tout tenté pour
1l'Éd0Mr&lt;l Il, roi 11'.l11gletene.
de celle maxime.

Il faut bien se persuader que le monde est

a,,

JK.JID.Jf.ME DE TENC1N

arracher à Dieu une âme u .
.
.
était toute , .
q e·Je croyais qm
a 1UJ. »
Adélaïde
, ..d ' vous ète.s un monstre de vertu!
Ade1ai e, vous êtes t 'd , \'
d'·'
r
s upi e. otre grandeur
:•me. est ausse ! Pas un être huma1·n , .
rait
· , \'
n a«1' ams1 . ous retrouvez ,·otre amant oet
vous ne vo us ra1tcs
. pas reconnaitre de , lui
pour
ménager
son
repos'· "'i:-l comment ne
v
·1
ilous a;t ~as reconnue! Adélaîde, Adéla,de
r y a .ien ~s caractères biscornus dans le~
/mans, mais ,le nitre emporte hardiment
a palme de 1absurdité et de r·
.
blance....
mvra1sem-

--...

!~Cf;ur du roi, fit représenter des pièces de
eatre, entre autres le Complaisant el réun·t
1
une très b~lle liibliothrque thé:Hrale'
Il nourmsait, comme ~on frère, une ad-

d Cette. sages_,e était fort blâmée par l'abbé
de Berms, qm Jugeait contraire au bon ordre
rs choses c1ue les filles d'Opéra fussent
chas tes, c, _attendu, disait-il, le peu de fortunr
do_nt elles Jouissent, la modicité de leurs honoraires, les ressources qu'elles peuvent tirer de
~eur désho_nneur et la nécessité de se soutenir
cl ~ns un ctat conforme à leur condition de
eesseS, de nymphes et d'héroïnes n.
Enfin, _malgré l'épitre de Voltaire, Thiriot
échoua ~1teusement dans son entreprise. Ceci
se passait en f 73:5.
To~jour~ pressé d'argent, il compromit
son h1enfa1teur dans je ne sais quelle avent~re plus ou moins louche. Yoltaire. man-na~1.me, _pardonne encore. Il écrivit au du~ de
l,1chel!eu, ce ~ujet, le 1;; janvier fï67 :
.« Qum
. . . qu il .arm·e , J. e ne trah·1ra1· pas une
am1t1~ de souante années, et j'aime mieux
~ou.fr1~dque de le compromettre à mon tour. ll
A ~ ai a ~n?ore_ Thiriot de sa bourse.
..
n Nous· v01c1 lom de Mme de Tenc,·n, mais
_ous n avons pu résister it la tentation de
c1~er_ ces anecdotes, qui ne rejoignent notre
he~om~ que par les chemins les plus détourni-s.
e r~le ~e Mme de Tencin, femme de lettres
est , facile a. résumer
.
· On lui attr1"bue quatre'
omrages r1d1cules, qui sont de ses neveux
Pont-de-Veyle et d'Argental.
Le succès du Comte de l'omminge fut trè
gr?nd. li par~t en_ 1 755. On com'mençait :
priser la sens1bler1e._ Une réaction s'opérait
contre _les romans libertins. Le Comte de
Co!111111~19e an~~nce les œuvres pleurnichardes
q. UJ allaient sev1r dans la seconde m ·1· • d
e "è J
OI le U
\/VI/JI s1 c el, et dont la fastidieuse Xo1ll'ellP
/ e ?,'se e~t e prototype.
J t~agme que Mme de Tencin, que le succès
du lo111te de Commi1u7e flatta1·1 d ...
qua l '
.
.
,
e,rut
. n a s01: . p~nser que cette soporifi u~
idylle n_e mer1tait point tout le bruit 'qll
soulevait /
Il
•
qu e e
t . . 1· n pe o, Je veux croire qu'elle
ra1ta1t
de grand dadais,
. et qu ' elle
,. d" e. comte
,
s ID t~a1t a la pensée qu'un homme se fùt
condmt
. se
d · ·avec elle comme ce t1·m·d
1 e amant
rn _ms1t a~ec_ _\délaïde. Pour celle-ci ell
e,~a1t la mepr1ser de tout son rœur si docil:
à amour.
r ~t ~uand elle a dit que les gens d'esprit
o~. auco~p d~ fautes en conduite arce
qu ils ne croient Jamais le monde assez pbêt
peut-être songeait-elle au succès d C e,
deC
·
•
u omte
o11~11~111~e, qui donne une assez belle idé
&lt;1e 1a ma1serie des hommes.
e
..~Im.e de Tencin devait goût d' ..
d tromc admirables à entendre ~r csl JOtes
blesse des sentiments de
ouer a no. • .,
. .
ses personnan-es
qm, s1 J ose ams1 parler lui ref . . o •
virginité.
'
a1sa1ent une

Comment finit ce pet·t
. . .
I ouvrage ms1p1de'1
Ad 'l ··d
eta1 e meurt, et le comte se J·rue en pieu·
ran sur son
,
ment d
1corps, en 1arrosant, naturelle' e ses armes. Quelle al'erse de larmes'
0 n ne peut pas lire I C
.
sans a,·0·1r 1··d, . ef omte de Co111 minge
1
ee
vmot
·
d
•
·
•
o 0 1s ouvrir un para
p1me.
Ce roman ai-J. e dit t
. ,
le chef-d' '. d
' es cons1deré comme
œuvre e Mme de Tencin S 1
ne m'a pas incité à r
· a ecture
.
.
. ire ses autres producllons, ou on larmo1e toujours oit l' , .
dans des cloitres, où la raison ~mbaotnl se JClte
f H
•
, e cœur
,a arpe est impardonnable d' . .
.
a i l C
a101r com.
P re e omle dt• Co111111 inge à 1 p . .
tle Clèl'e•.,. StY1,c et pensee
,
t a I mcesse
ressemble :
1. .
' ce ouvrage-là
a ce u1-c1 comme la Phedr d
IJ'ALEMJJEIIT.
Pradon
ressemble
à
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de
R
.
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IJ'a('rés
un dessin :lt Juur,r.
'1
,
acme.
me d&amp; Cleves a une raison nobl
..
cate de résister à M de N
e et deltpas trahir
h ·
cm_ou~s.: elle ne veut mi~a_tion hyperbolique pour \'ollaire Leur
un omme qui l aime et u·
confiance en elle. Mais Adélaid
f q J a am1lté P?ur le philosophe ne se déme~t't
1
pas
reconnaitre l'h
,
e re usant de un seul mstant.
omme quelle ad
1
qu'elle est Jib d
.
ore, a ors
Fla~qué~ d'un sieur Thiriot, ils formaient
11
. re e tous liens, quelle sotti~e i
est triste de penser qu'un
. . : · un ti:mmv1rat qui examinait les œuvres de
ouvrage soit sorti de la pl
d aussi p1etre V~lta1re avant qu'elles ru~,ent remises à l'ltnd
..
urne e cette femme
pr11reur: Le grand homme écoutait leurs avis
ar ente et spmtuelle qu'était l\lme de T .
Ile
encm.
,avait connu Thiriot dans sa prime ·eu~
ureusement pour sa mé .
1
avér~: qu'elle ne l'a pas écrit. moire, i est nesse, chez le procureur \Iain oit ils lt J_
lacés D · •
e a1en t
P . .. epms, i1s ne se quittèrent plus
L auteur en serait M d' \
I
T?1r10t apprenait par cœur les oésies de
propre neveu. roc dame d~ ses ::~et: ~ /on
porté qu'elle le vit fondre en larme ap- fon illustre ami, cl les récitait à :ui voulait
es entendre. On l'avait surnommé la \I ' .
encore 1 - à la lecture du C
· S, ' • emo1re
mingP Il
. omte tle Co111- de \ollaire.
l' . . bl?e se coosola1t point de ne pas
_Ce Thiriot, qui vivait à ses cro&lt;'hets n"ta't
avoir pu té sous son nom
pornt d'_une délicatesse exagérée.
g:rd1a
Conseiller au Parlement de p . 'f d'
"entai '
.
ar1s, " . .\r- pour__lm une ~entaine de souscriptions de la
" . n _aurait pas signé ce roman à cause de
lien, tade, qu il avait recueillies \'oit .
sa s1tualton de magistrat.
d
JI fi
•
·
aire
ar onna. it mieux : comme son ami é .
P
. On ne, conçoit pas cette raison à une amoureux
de
mie
Sallé
il
tait
epoque ou certarns
· . magistrats
·
'
'
composa pour
écrivaient
des Th. .
mot
une
épitre
en
vers
que
cel
.
.
.
0puscu 1es galants.
: 1 d
m-e1 remit
,t a anscuse. Serait-ce celte corn 1 •.
• •
P a1~ance
On trouva: dans les papiers du comte d'Ar- d . J •
e o taire qui mspira tt Edmond Rostand
gental, plusieurs J&gt;arres de s
.
A d
o '
a mam des son 'charmant épisode de C/Jl·ano où 1 C d
nec oies de la cow· d'Édouard JI œ'
, ·
·'
•
e a et
que ~lme d T .
.
, uvre de. Gas
' cogne. ccrit pour Christian IPs lettres
termina Mm: Éf.nc1dn ]Ba1ssa inachevée, et que d amour destmées à Roxane?
A[
,
ie e eaumont.
_Mlle Sallé était cette sin«ulière pe ..
: d Argental connut dans
. d
na
d l'O •
o
ns10npassions . il ·
.
sa '1e eux
1re Ile
pera, que Voltaire traitait de
idolâtra Volta~~:a Adrienne Lecouvreur et il « crue ~ b~gueule n, et qui passe pour être
Aussi bien, les derni1\res années de s .·
demeuree v1erne
ün autre neveu d M
d
comte de Pont d
e me e Tencin, Je l'Ol l~ disa;t q~:iÏ y avait quatre merveilles à
'ào~~~:; ~~: /eéls~rdFres qui , l'agitt~r:~~·
1
E
,.. resnaye
dans la conf ~ e-dVeyle, l'aida discrètement
pera : a ~ou de lllle Lemaure, le jarret
Il f
, ect1on e ses opuscules.
, ' t e!le mourut entourée de l';lfection d
e
ut I amant de Mme du Deffand, de1int ~: ~rr~~i1l~.Jambe de la Mariette, la sagesse ses amis et du respect des bon
.1 décembre I WI à l'à d
. nêtes gens, le
'·
ge c soixante-sept ans.

,?

Ji

r:::~

liAsTo\' DER rs.

�Le 9 Thermidor
L'homme de l'action avait fait briller l'acier
Le deloir de l'historien est de laisser parler criptions; la justice nationale seule frappera dans ses mains hardies, en disant : &lt;( Je me
les scélérats. (Vifs applaudissements.) Comme
l'histoire elle-mème. C'est le Moniteur qui
suis armé d'un poignard pour ·percer le sein
il est de la dernière importance que dans les
nous peindra la séance du 9 thermidor :
du nouveau Cromwell, si la Convention
dangers qui environnent la patrie, les ci« TAI.LIEN : Je demande la parole pour
n'avait pas le courage de le décréter d'accuune motion d'ordre. Saint-Just a commencé toyens ne soient pas égarés, que les chefs de sation. l&gt;
la force armée ne puissent pas faire de mal,
par dire qu'il n'était d'aucune faction. Je dis
Mais rouvrons le !,Jonileui· :
je demande l'arrestation d'Hanriot et de son
la même chose. Je n'appartiens qu'à moi&lt;( TAl.LIEN : Je demande la parole pour ramême et à la liberté. C'est pour cela que je état-major. Ensuite nous examinerons le dé- mener la discussion à son vrai point.
cret qui a été rendu sur la seule proposition
vais faire entendre la vérité. Aucun bon ci&lt;( ROBESPIERRE : Je saurai l'y ramener.
de l'homme qui nous occupe. Nous ne
toyen ne peut retenir ses larmes sur le sort
sommes pas modérés, mais nous voulons que (llurmures.)
malheureux auquel la cho~e publique est
&lt;( La Comention
accorde la parole à
l'innocence ne soit pas opprimée. Nous vouabandonnée. Partout on ne voil que division.
Tallien.
Hier, un membre du gouvernement s'en est lons que le président du tribunal révolution« TALLIEN : Citoyens, ce n'est pas en ce
naire traite ·les accusés avec dignité et avec
isolé, a prononcé un discours en son nom
moment rnr des faits particuliers que je dois
justice. (Nouveaux applaudissements.) Voilà
particulier; aujourd'hui un autre fait la même
porter l'attention de la Convention. Les faits
chose. On vient encore s'attaquer, aggraver la véritable vertu. Ceux qui ont combattu La qu'on a dits ont de l'importance sans doute,
les maux de la patrie, la précipiter dans Fayette et toutes les factions qui se sont suc- mais il n'est pas dans cette assemblée un
l"abîme. Je demande que le rideau soit entiè- cédé depuis se réuniront pour samer la Ré- membre qui ne pllt se plaindre d'un acte
publique. Que les écrivains patriotes se rérement déchiré. » (On applaudit très vivetyrannique. C'est sur le discours prononcé
veillent. J'appelle tous les vieux amis de la
hier à la Comenlion, et répété aux Jacobins,
ment à trois reprises difJérentes.)
Billaud-Varennes ,·ient se joindre à Tallien, liberté, tous les anciens Jacobins, tous les que j'appelle toule votre attention. C'est là
journalistes patriotes. Qu'ils concourent avec
mais l'intrépide Tallien veut arnir tout l'honque je rencontre le l)'ran; c'est là que je
nous à sauver la liberté. lis tiendront parole,
neur de l'action. Robespierre s'élance vers la
trouve toute la conspiration; c'est dans cc
leur patriotisme m'en est garant. On avait
discours qu'avec la vérité, la justice et la
tribune, et vendant que l'on crie 1l bas le
jeté les 1eux sur moi. J'aurais porté ma tête
Convention, je veux trouver des armes pour
t?11·an ! Tallien frappe sur le tyran.
sur l'échafaud avec courage, parce que je
&lt;I TALLIEN : Je demandais tout à l'heure
le terrasser, cet homme dont la verlu et le
me serais dit : Un jour viendra où ma cendre
qu'on déchirât le voile. Il l"est entièrement;
patriotisme étaient tant vantés, mais .qu'on
sera reLvée avec les honneurs dus à un pales conspirateurs sont démasqués, ils seront
avait vu, à l'époque mémorable du 10 août,
triote persécuté par un tyran. L'homme qui
bientôt anéantis, et la liberté triomphera.
ne paraître que trois jours après la révoluest à la tribune est un nouveau Catilina. Ceux
tion; cet homme qui, deYant êlre dans Je
(Vifs applaudissements.) Tout annonce que
dont il s'était entouré étaient de nouveaux
Comité de Salut public Je défenseur des
l'ennemi de la représentation nationale va
Verrès. On ne dira pas que les membres des
opprimés, qui, devant être à son poste, l'a
tomber sous ses coups. Nous donnons à notre
deux comités sont mes partisans, car je ne
abandonné depuis quatre décades : et à
république naissante une preuve de notre
les connais pas, et, depuis ma mission, je
loyauté républicaine. Je me suis imposé jusquelle époque1 lorsque l'armée du Nord
n'ai élé abreuvé que de dégoûts. Robespierre
Jonnait à tous ses collègues de vives solliciqu'ici le silence, parce que je savais que le
voulait tour à tour nous attaquer, nous isotudes. ll l'a abandonné pour venir calomnier
tyran de la France avait formé une liste de
ler, et enfin il serait resté un jour seul avec
les comités, qui ont sauvé la patrie. '(Vifs
proscrip1ion. J'ai vu hier la séance des Jacoles hommes crapuleux et perdus de débauche
applaudissements.) Certes, si je voulais retrabins; j'ai frémi pour la patrie; j'ai ,,u se
qui le servent. Je demande que nous décrécer les actes d'oppression particuliers qui ont
former l'armée du nomeau Cromwell, et je
tions la permanence de nos séances jusqu'à
eu lieu, je remarquerais que c'est pendant le
me suis armé d'un poignard pour lui percer
ce que le glaive de la loi ait assuré la Révole sein si la Convention nationale n'avait pas
temps où Robespierre a été chargé de la
lution, et que nous ordonnions l'arrestation
police générale qu'ils ont été commis, que
Je courage de le décréter d'accusation. (Talles patriotes du Comité révolutionnaire de la
lien agite son poignard. \'ifs applaudisse- des traîtres.
« Les deux propositions de Tallien sont
section de l'lndivisibilité ont été arrêtés.
ments.) Nous, républicains, accusons-le avec
adoptées au milieu des plus vifs applaudisse« Robespierre interrompt par des cris. Il
la loyauté du courage, en présence du peuple
ments et des cris de Vive la République!
français. Il est bon d'éclairer les citoyens, et
s'élève de ,,iolents murmures.
« Robespierre insiste pour avoir la parolr.
&lt;( LoucHET : Je demande le décret d'arresceux qui fréquentent les tribunes des Jaco(! A bas, à bas le tyran! lui crient de
bins ne sont pas plus attachés à Robespierre
tation contre Robespierre
nouveau tous les membres.
(( LmsEAU: Il est constant que Robespierre
qu'à aucun autre individu, mais à la liberté
&lt;I ROBESPIERRE : Je demande la parole.
a été dominateur; je demande par cela seul
(On applaudit.) Ce n'est pas non plus en in&lt;( Les mêmes membres : Non, à bas le
dividu que je viens attaquer, c'est l'attention
Je décret d'accusa lion.
tyran!
l&gt;
&lt;( Louc11ET : Ma motion est appuyée; aux
de la Convention que j'appelle sur cette vaste
Tous ceux qui n'avaient osé rien dire se
conspiration. Je ne doute pas qu'elle ne lèvent pour parler : les corbeaux s'abattent voix l'arrestation.
&lt;1 RonESPIERnE jeune : Je suis aussi couprenne des mesures énergiques et promptes,
déjà sur le cadavre. Mais celui qui avait soupable que mon frère; je partage ses vertus.
qu'elle ne reste ici en permanence pour saulevé la tempête, bravé la foudre, déchiré le Je demande aussi le décret d'accusation con-·
ver le peuple; et quoi qu'en aient dit les
temple, renversé le dieu, anéanti le dictateur,
partisans de l'homme que je dénonce, il n'y
tre moi. l&gt;
aura pas de :H mai , il n'y aura pas de pros- c'était Tallien.

�1t1STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J I
Gràce à celle belle parole, Robespierre va
tomber de plus haut.
&lt;! Robespierre apostrophe le président et
les membres de l'Assemblée dans les termes
les plus injurieux.
&lt;! Plusieurs memb1'es : Aux voix l'arrestation!
!! Elle est décrétée à l'unanimité.
&lt;! Tous les membres. se lèvent et font retentir la salie des cris de Vitte la liberté! vive
la Bépublique !
:: LE füs : Je ne veux pas partager l'opprobre de c_e décret, je demande aussi l'arrestation. »
Ce cri d'indignation d'un brave cœur n'est
pas mèmc compris dans ce flux d'effroi, de
fureur, de justice et de vengeanc·e.
!! FRÉROI&gt; : Citoyens collègues, la patrie,
en ce jour, et la liberté, vont sortir de leurs
ruines.
(( RoBESPIERR~: : Oui , car les brigands
triomphent.
!! fRùw:. : On voulait former un triumvirat qui rappelàt les proscriptions sanglantes
de Sylla ; on voulait s·élever sur les ruines
de la République, et les hommes qui le ten laient sont : Robespierre, Couthon et SaintJust.
!! Plusieurs voix : Et Le Bas.
!! FRÉRON : Couthon est un tigre altéré du
sang de la représentation nationale. Il a osé,
pour passe-temps royal, parler dans la Société
des Jacobins de cinq ou six têtes de la Convention. (Oui, oui! s'écrie-t-on de toutes
parts.) Ce n'était là que le commencement,
et il voulait se faire de nos cadavres autant
de degrés pour monter au trône.
(! CourHON : Je voulais arriver au trône,
moi! »
Couthon regardait amèrement ses jambes
paralysées.
(( fRÉRo:. : Je demande aussi le décret
d'arrestation contre Saint-Just, Le Bas et
Couthon.
(&lt; Cette proposition est décrétée au milieu
des plus vifs applaudissements. »
Voilà l'histoire de ce grand jour, voilà le
dialogue immortel de ce neuf thermidor, où
chaque historien a voulu fonder une religion
politique.

Robespierre et ses amis devaient se relever
pour une heure de leur chute profonde : la
prison refusa de les recevoir. Réunis à l'hôtel
de ville, ils faillirent soulever tout Paris contre la Convention; mais ils n'osèrent braver
la loi, - la loi qu'ils avaient faite. - Robespierre prenait la plume pour signer l'ordre
de la rébellion, et la plume lui tombait des
mains. Saint-Just, le seul homme d'action, se
croisait stoïquement les bras pour oLt\ir à son
maître. Et pourtant la révolte levait la tête et
criait aux armes. Les sections se demandaient
partout si la patrie n'était pas plutôt dans le

camp de Robespierre que dans le camp de
Tallien. Une ondée diluvienne ne fut-elle pas
pour quelque chose dans l'apaisement de la
révolte? Combien qui, mouillés jusqu'aux os,
rentrèrent dans la nuit pour ne plus sortir
que le matin, quand tout était fini! Toute
cette histoire du 9 thermidor est encore à
faire.
Si Saint-Just eût pris l'épée d'Hanriot, il
pouvait sauver la République; mais il brisa
sa volonté devant Robespierre, et tout fut
perdu pour tous les deux.
Tallien veillait et donnait la fièvre à Barras;
il savait bien que tant que Robespierre et
Saint-Just seraient debout, tout était à craindre. On n'abat pas du premier coup de pareils ennemis. Tallien se multipliait; il était
à la Convention, il était au milieu des soldats; il ne voulait pas que le soleil se levât
sans que la Commune fût assaillie, sans que
les rebelles fussent fusillés.
Robespierre, se voyant trahi par les siens,
ne voulut livrer qu'un homme mort à ses
ennemis.
Le .Bas avait déposé deux pistolets devant
lui sur la table. Comme Saint-Just, Le Bas
était un homme d'action : plus d'une fois lui
aussi avait décrété la victoire; c'était l'heure
de décréter la mort. Quand Robespierre comprit, par les bruits du dehors, par les cris
des vainqueurs dans l'escalier, que le moment était venu, il saisit un pistolet et l'arma
contre son front; mais la balle lui fracassa la
figure et ne le tua point. Robespierre u'était
pas familier aux armes. Quand Barras triomphant apparut d'un air un peu théâtral, le
coup venait de partir; il vit son ennemi la
houche ruisselante de sang, la tête renversée,
mais le regard toujours fier. Rôbespierre était
à moitié mort, mais ne voulait pas s'avouer
,•aincu.
Quel tableau! Comment David n'a-t-il pas
tenté de peindre cette scène tragique : Robespierre blessé mortellement, soulevé par son
cher Saint-Just; Couthon méditatif de l'autre
côté de la table; Le Bas mourant aux pieds
de Robespierre; le frère de Robespierre ouvrant une fenêtre pour s'y précipiter.
Cette page manque à l'œuvre du peintre
révolutionnaire.
On a accusé Saint-Just d'avoir voulu fuir;
Barras, dans ses mémoires, Barras son ennemi, le représente donnant des soins à Robespierre. Ceux qui aiment Saint-Just seront
heureux du témoignage tardif de Barras : il
est beau de voir Saint-Just jusqu'au dernier
moment se sacrifier à ce maître qu'il avait
accepté, mais qu'il dominait de toute sa
grandeur.
Le gendarme .Méda se vanta, on ne sait
pourquoi, d'avoir làchement tué Robespierre
sans défense; mais Barras fit justice d;, ce
mensonge. Le Monile111·, d'ailleurs, tout en
consignant la déclaration de ~Iéda, semble
n'y pas croire, si j'en juge par ce paragraphe :

C! Après la chute de la commune, Robespierre fut apporté dans l'avant-chambre du
Comité de Salut public. Là, étendu sur une
table qui avait plus d'une fois servi à recevoir
les ordres qu'il dictait, ayant une boite de
sapin pour oreiller, il essuyait la salive ensanglantée qui sortait de sa bouche avec
l'étui d'un pistolet sur lequel était cette
adresse : Au grand monarque. C'était le
titre qu'avait ambitionné ce làche scélérat,
qui pendant toute la matinée de ce jour-là
même avait agité un canif sans oser s'en
frapper, et qui, le soir encore, après qu'il
eut été vaincu, ne pul ll·ouver le courage
rie ne pas se manquer·. ,,
On était alors si bien habitué au sang que
pendant huit jours « cette table où on avait
déposé Robespierre était encore teinte de son
sang, ce qui n'empêchait pas les membres du
Comité de délibérer. Quelle inattention ou
quelle attention inqualifiable chez ses collègues! » C'est Barras qui parle.
Robespierre teignant de son sang la table
de ce comité où lui-mème, Carnot, SaintJust, Couthon et les autres, avaient signé le
renouvellement du monde, n'est-ce pas encore
un tableau qui manque à l'œuvre de celui
qui avait peint Marat assassiné dans sa baignoire?

Robespierre avait encore bien des supplices

à traverser. Il gardait la dignité du silence.
Quelle fut sa pensée pendant ces _longues
heures d'angoisses?
A la Conciergerie, - car il lui fallut à lui
aussi subir cette prison, - il demanda une
plume. Le guichetier, qui s'inquiétait peu de
savoir la pensée de Robespierre, lui dem~nda
en raillant si c'était pour écrire à son Etre
Suprême. &lt;! Ce n'est pas la peine, ajouta ce
bel esprit funèbre, puisque tu vas l'aller
voir. l&gt;
La mort de Robespierre grandit sa vie : il
eut quelque chose du martyr, comme SaintJust eut quelque chose de l'apôtre.
Hoche, qui était prisonnier, vit passer
Saint-Just devant lui. C'était son ennemi,
mais il le salua. Quel ennemi ne s'inclinerait
devant le génie qui tombe 1
Ùn sait la fin. On sait toutes les horreurs
du dernier voyage. On sait que Robespierre
et ses amis ne pâlirent pas devant la mort.
Saint-Just sur l'échafaud leva fièrement, pour
la dernière fois, cette belle tête au profil antique, qui n'avait pâli ni devant le canon des
ennemis ni devant le spectacle de la guillotine.
Ce fut la grande figure de la Révolution,
car Saint-Just n'avait eu que l'amour de la .
République et que l'ambition de la patrie; il
mourut dans sa jeunesse, dans sa beauté,
dans sa grandeur, portanl déjà sur le front
ce rayon d'immortalité qui illumine sa figure
dans l'histoire.
ARSÈNE

HOCSSAYE.

&lt;k l'Acadt!mie française.

c,'"&lt;&gt;

« On ne passe pas »
Certains épisodes de la vie de Napoléon ont re_nlés. L~ succès ne franchit pas un certain
frappé au vif l'imagination populaire et sont étiage soc~al ; cette grande leçon d'égalité de- on entraîna 1~ factionnaire au bivouac du
devenus classiques. Leur dilTusion d'ordinaire vant la 101 ~t de respect de la consigne eût été corps d~ garde : &lt;! Tu es perdu, lui dit-on,
s'est faite par l'image : un marchand d'es- mal comprise en certains lieux. Ce conscrit Lon affaire est claire, lu vas être fusillé. »
tampes a découvert ce sujet, a commandé un de deux sous, en allure de Jocrisse, le shako ~.lais voici qu'on le demande de la part de
d_essin, d'ordinaire lithographique, à un ar- campé ~ur le derrière de la tête, qui, mettant 1Empereur : &lt;! Tu peux mettre un ruban à
tiste, plutôt à un ouvrier d'art. Le succès a son fusil en travers et en appuyant la crosse ta bou_tonnière, lui dit Napoléon, je te donne
été grand; il a provoqué l'imitation ou la sur un mur écroulé ou sur un talus dit à la cro1~. i&gt; Et comme le soldat répond :
contrefaçon et c'est par millions que les !'Empereur: Quand bien même vous' seriez (( Merci'. mon Empereur, mais il n'y a plus
épreuves répandues par le monde ont im- le p'til Caporal, j' vous disons qu'on n' de boutique dans ce pays-ci pour acheter du
m~rtalisé un. trait, parfois apocryphe, mais passe pas, c'est la Loi, c'est l'Écralité c'est ruban », !'Empereur dit: l! Eh bien! prends
qui ne saurall en aucun cas passer pour in- la consig?e, pareille pour tous, et° que 'rEm- une pièce. rouge à un jupon de femme, ça
fera la meme chose. l&gt;
différent.
pereur,_n a. garde de violer. Lui, qui est le
, Vo!là l'histoire qui, on peut le craindre,
Le choix de ces épisodes, leur adoption par chef, s mchne devant la loi dont cc petit sols agremente de quelque légende en sa ~ela ?ation et les nations, leur succès plus ou dat est l'exécuteur fidèle.
conde partie.
moms grand, la multiplicité parfois à l'infini
Ce_la eS t un exemple et cela est une philodes formules, on peut dire même leur carac- s?pbie - une philosophie qui en vaut bien
tère artistique rudimentaire, importent à qui d autres.
Ce fact!o~n~ire ~e n.,°mmait Jean-Baptiste
ve~1t se ren~re compte des idées générales
Coluche : t1 ela1t ne le JO mars 1780 à Gasq~1, so,~~eillant dan~. la ,consci_ence poputins, près de Nangis, et était viO'neron lorslaire, s eve1llent au rec1t d un fait, tirent de
Seulement l'anecdote est-elle vraie? Grâce que, en 1805, il partit comme° consc~it de
ce fait une sorte de philosophie rudimentaire,
au~ rec?erches de M. le lieutenant-colonel l'An IX ; il fut incorporé au 17• lé&lt;rer dans
et d'un ensemble d'épisodes ainsi rassemblés,
. d "'
o ,
Bo~s, qui a reconstitué le détail des faits et 1a 5• compagme
u .'.&gt;" bataillon, avec le nuforment la doctrine héroïque et instituent le
qm
a
retrouvé
ce
soldat
si
ferré
sur
sa
consiculte du héros.
méro matricule 5018. (( II était illettré et
?ne: on est assez bien instruit à présent, car d'une intelligence peu développée lJ, dit Je JieuApocryphes_ ou historiques, ces anecdotes,
il_ n ail~ pas de même jadis ; si sept villes se
que la conscience du peuple a triées entre d1sputa1ent Homère, quantité de ré,,iments tena~t-col~nel Bois; on en peut j uger à sa
pbys10nom11! assez fidèlement reproduite dans
des milliers, symbolisent, ou quelqu'une des
c?erchaient à s'attribuer ce factionnair~ intré- les_ dérivés directs du tableau de Vernet et
,·ertus du héros, ou quelque formule propide: d'après des inscriptions tracées_ dans
c~amée par la Révoluti~n, affirmée par l'Em- les gra~res - sur le mur devant lequel il qm m?ntre ce qu'au temps de !"Empire on
arpela1t _un Jeannot. Au surplus, Coluche
pire et a laquelle la natwn s'est attachée avec
est. place, on peut croire qu'il appartient à la n eut pomt une brillante fortune . il resta
une invincible fidélité.
42• (42• demi-brigade) de ligne, à la 52•, à
soldat de deuxième classe, bien qu;il eût fait
Parmi ces anecdotes, celle qui se trouve le la 56•, ou au 27• léger.
les campagnes de Prusse ( 1806), de Poloplus fréquemment reproduite par la rrravure
Or, il ne servit dans aucun de ces corps
sur bois et à l'aquatinte, représente Empe- mais au 17• léger.
' gne ,(1807), d'Autriche (1809), de Portugal
et d Espagne (18!0-18 15), de France (i 8141
reur arrêté par un conscrit en sentinelle. Elle
La scène s'est passée le 5 mai 1809 : il y a
a pour point de départ un tableau d'Horace c&lt;;nt deux ans. L'Empereur était en marche sur et ~u'il eût été blessé d'une balle à la tête à
Ve:net qui ne s~mble point avoir été exposé, V1en_ne. La division Claparède, dont faisait Arcis-sur-Aube.
-: ~fais, dit-on, il avait été décoré en 180!:J.
qui ne figure pomt dans son œuvre, qui pour- partie !e
léger, avait attaqué, à Eberstant l'ut gravé, mais qui surtout fut contre- berg, I amere-garde du corps autrichien du Le heutenant-colonel Bois semble le croire
fermeme~t. Pourtant le nom de Coluche ne
fait. Elle plut tout de suite aux marchand~ général lliller; et ce corps s'était en entier
de vins, qui l'accaparèrent comme enseigne. retourné contre elle: 50.000 ho0:mes contr; fi~ure pomt sur l'État général de la Légion
La lé~ende: On n' passe pas s'appliquait à 7.000. La division avait tenu, et à l'aide des d honneur, publié en 1814 et qui s'arrête
merveille aux clients qui devaient d'abord autres du corps d'Oudinot, elle était restée au. 29 septembre 1815. li figure au conavoir pris un litre sur le comptoir. Cette sicrni- maîtresse d'Ebersberg, de quatre canons et traire, avec la date r~elle de la promotion,
12 ~IA~s 1814, dans I Annuafre de l'Oulre
fication spéciale et viticole n'expliquerait p~int de deux drapeaux.
zmpét:wz ~e la Légion d'honnew· 7,oui·
toutefois le ~uccès immense obtenu par une
Une masure demeurait seule debout dans
telle_ scène. l,ne très modeste collection napo- le vil~a~e incendié. Napoléon s'y installa. l ,n l annee !8:l2. C_oluchc n'a point été décoré
l~~menne en contient plus de quarante répé- carabmier du 17• léger fut mis en faction à pour
. avoir barre le passacre
'o a' J''i'mp
1;
ereur
lll!ons; de plus, on la voit sur des porte- la porte, reçut la consigne de ne laisser entrer mais pour avoir été blessé à Arcis. Par là, 1~
'?ontres, des pelotes, des cadrans, des taba- ni sortir aucune personne qui ne fùt accom- seconde pa_rlie de l'anecdote, telle que l'admet M. Bois, se trouve donc infirmée. Colullères, des boites de toute~ les sortes, en bois, pagnée d'un officier d'état-major. A la nuit
che
barra le. chemin à !'Empereur, et , ce fa1.
en poudre de corne ou d'écaille en cuivre et !'Empereur ouvrit la porte, et, sans fair;
.
'
remp1it son devoir; mais il ne fu t p
en zmc: ~ous objets qui, en leur temps, fu- attention au C! On ne passe pas ,, du faction- sant,
.I ·
• . .
our
m recompensé, et Ie d'ia1ogue
rent possedés par de petites gens, et coùtè- naire, marcha devant lui. Le soldat alors lui ce •.a LU pum,
•
d'
1
rent un prix très bas, mais en ceci tout dé- cria : !! Si tu fais un pas de plus, je te f... qu i preten it avoir eu avec !'Empereur est
~lus
que vraisemblablement, de son inven~
pend des b~urse~. Très peu de ces gravures ma baïonnette dans le ventre. l&gt; On accourut
t1on.
ou de ces obJets s adressent à des gens mieux de l'intérieur: des officiers, des généraux;
Une fois de plus ceci nous apprend le

f

~7•

�___________________ __,
111STOR..1.ll - compte qu'il faut tenir de la tradition orale ou écrite. Le récit de Coluche n'est pas
bien méchant, mais c'est une « craque &gt;&gt;. Le
mot et la chose sont essentiellement du temps.
Coluche rentra dans ses foyers après la
campa"ne de France; il se maria à une payse
nomm1e Madeleine Moreau, fut, en 1.8;il,
élu sous-lieutenant de la garde nationale du
canto~ de Nangis el, vraisemblablement vers
celle épo11uc. établit un petit. débi_t à 1:enseione : On n' passe pas. L enseigne a la
po;tc reproduisait grossièrement 1~ tableau
de Vernet et l'image populaire, mais ~ur la
masure devant laquelle Coluche arrêtait son
empereur était écrit en grosses lettres: Maison Coluche.
~apoléon III, qui lui donna la médaille_ de
Sainte-Hélène, le reçut à Fontainebleau, IUJ fit

raconter ses campa"nes, le présenta à l'impératrice et au Prin~e ~mp~rial: &lt;&lt; Al~ l c'est
madame qui est mon 1mpcratr1ce, dit Coluche; eh bien! Sire, je vous félicite de "?trc
choix el de votre goùt. n li ne demanda rien,
hormis les portraits de sa souveraine e~ d'.1
Petit Prince, mais, au retour chez lUJ, 11
trou va dans sa poche une liasse de l,illels de
cent francs.
Il ne consentit point à quiller Gaslin~,
lorsque les propriétaires du_ gr~nd !°ag~sm
de confections de la rue de H11·oli, qui ~vaien~
pris pour enseigne: .1 /tt redingote gnse, l?.1
proposèrent l .800 francs pa~. an po~r q? 11
se tint dans la boutique, et qu 11 permit qu on
ajoutàt 11 l'enseigne: C'est ici que demeu1'e

Coluche.

Il mourut à Gastins, le~ mai 18li7, à l'âge

dé quatre-vingt-sept ans. C'est toute son histoire.
,, .
Mal"ré son apparente jeannoterie, il n eta1t
point ~ant sot, puisqu'il avait trouv~ moye~i
d'ajouter à son aventure une cr?1x antidatée de cinq ans, el une conversallou presque vraisemblable avec,. rE':°per:ur .• ~eu
s'en fallait que le mot qu il lUJ arn1.t pre~c _ne
passât dans l'histoire. M~rc~ Sarnt-11,~aire
l'eût connu qu'il l'cùL fait sien. Les vieux
soldats avaient de ces grâces d'état et, à rouler ainsi par l'Europe et à en faire le tou~ sac
au dos, ils emplissaient Ator de malices.
N'empêche que Coluche était un . brave
homme et que, s'il exploitait :on enseigne et
son histoire, il ne voulut pomt tromp:r les
Parisiens en servant d'aboyeur ii la I{edwgole
grise. Coluche est estimable. Vive Coluche!
Fnfoi'.:1ur \L\SSO:\',
Je l'AcaJémie française.

fiux Tuileries
-

LE CHATEAU

o'lssY. - IJ'aJ&gt;rès une gravure de

Gui:RO~LT,

1847 -

CH. GAILLY DE TAURINES
De ces jeunes mères du château, Mme la
Le comte de Paris est d'un caractère grave
duchesse d'Orléans mise à part, Mme de
et doux; il apprend bien. Il a de 1~ tenJoinville est la seule qui ne gàle pas ~es
dresse naturelle, il est doux à ceux qui soufenfants. Aux Tuileries, on appelle sa pel1~e
frent.
.
fùle Chiquette; tout le ~on~e, le roi lmSon jeune cousin de Wurtemberg,. qui a
même. Le prince de Jomv1lle ap~elle sa
deux mois de plus que lui, en est J~O~X,
femme Chicartle depuis le bal des pierrots'.
r.omme sa mère, la princesse Marie, éta1.t Jade là Chiquette. A ce bal des pierrots, le roi
louse de la mère du comte de Paris. Du qvant
disai; : - Comme Chicarde s'amuse! Le
de M. le duc d'Orléans, le petit Wurtemberg a
prince de Joimille dansait toutes les dan~es
été longtemps l'objet des préférence~ de la
risquées. Mme de Montpens!er et Mme ~iareine et dans la petite cour des corridor&amp; et
des ~ha~bres à coucher, on !lattait la reine dères étaient les seules qm fussent. d~collelées. - Ce n'est pas de bon goût, d1sa1t la
par des comparaisons de l'un à l' a~lre,, to~reine._ Mais c'est joli, disait le roi.
jou rs fayorables à Wurtembe~g. AuJourd hm,
celte inégalité a cessé. La reme, par _un sentiment touchant, inclinait vers le petit \~urtemberg parce qu'il n'avait plus .sa mcrc;
Aux Tuileries, le prince de Joinvil.le pass.e
maintenant il n'y a plus de raison pour son temps à faire cent folies; un J?ur, il
ciu'elle ne se retourne pas vers le comte de ouvre les robinets de toutes les fonta.mes, ~l
Paris, puisqu'il n'a plus son père. .
inonde les appartements; un autre JOU~, il
Le petit Michel ~ey joue tous les d1_manches coupe tous les cordons dP. sonnettes. Signe
avec les deux princes. li a onz~ ans, _il e_st .fil~ d'ennui.
.
du duc d'Elchinrrcn. L'autre JOUr, 11 d1sa1t a
Ce qui ennuie le plus ces pauvres princes,
sa mère: - wirtemberg est un ambitieux. c'est de recevoir et de parler aux gens en
Quand nous jouons, il veut toujours être l_e cérémonie. Celle obligation revient à peu
chef. D'abord, il veut qu'on l'appelle Monse1- près tous les jours. Us appellent ~ela, - car
11neur. Ca m'est égal de lui dire Monseigneur, il y a un argot des princes, - fatre la {one:
~ais je ne veux pas q~'il soit _le c?e~. ~ne tio,i. Le duc de Montpensier est le seul qui
fois, j'avais inventé un Jeu, et Je lm a1 dit : la fasse toujours avec grâce. Un j?ur, Mme 1.a
_ Non, Monseigneur, vous ne serez pas le duchesse d'Orléans lui demandait pourquoi,
chef! c'est moi qui serai le chef, parce que il répondit : - Ça m'amuse.
j'ai inventé le jeu ainsi! Et Ch_abannes ser.i,
Il a vingt ans, il commence.
mon lieutenant. Vous et monsieur le comte
~
de Paris, ,·ous serez les soldats. Paris a bien
voulu, mais Wurtemberg s'en est allé. C'est
Quand le mariage dt! ~l. de Montpensier
un ambitieux
0

avec l'infante fut publié, le roi des. ll~lges
bouda les Tuileries. Il est Orléans, mais il e~l
Cobourg. C'était comme si rn main. gauche
avait donné un soufflet à sa joue drollc:
Le mariage fait, pendant q~e les J~unes
mariés s'acheminaient de Madrid à_P~n~, le
roi Léopold arrive à Sain~-Cloud, ou eta1t l_e
roi Louis-Philippe. Le roi des Belges ava~t
l'air froid et sévère. Louis-Philippe le prit
dans une embrasure du salon de la reme,
après diner, cl ils causèrent_ une gr~ndc
heure. Léopold conservait son visage soucieux
et anglais. Cependant, à_ la_ fin de la conve~~ation, Louis-Philippe lm dit : - Voyez G~1zot. _ Je ne ,·eux précisément pas le voir.
_ Vo~·ez-le, reprit Louis-Philippe. Nous
reprendrons celle conversation quand vous
l'aurez rn.
Le lendemain, ~I. Guizol se présenta chez
Je roi Léopold. li portait un énorme portefeuille plein de papiers. Le roi le reçut.
L'abord de Léopold fut glacial. Tous d~ux
s'en[ermèrent. Il est probable que M. Guizot
communiqua au roi des Belges tous les d.~cumenls relatifs au mariage et toutes les p1eccs
diplomatiriucs. On ne sait ce qui se passa
entre eux. Ce &lt;JUi est ccr~ain, c'est q_ue lo,rsque
M. Guizot sortit du cabmet du roi, Leop?ld
avait l'air gracieux quoique triste, e~ qu on
l'entendit dire au ministre en le _qrntta~t :
_ J'étais venu mécontent de vous, Je partirai
satisfait. Vous avcz, précisément dans celte
affaire, acquis un nouveau litre à mo.n
estime et à notre reconnaissance. Je roulais
vous gronder, je vous remercie.
.
Ce furent les propres paroles du roi.
\'ICTOR

HUGO.

Une fredaine de Buss))~Rabutin
Outre deux grands châteaux entourés de l'as tes se trouvait que ces mesures porlaienl grareparcs, les belles maisons de campagne y étaient mcnt atteinte aux droits héréditaires des "ens
0
Issy et le calvaire du Mont-Valérien nombreuses; l'une d'elles appartenait à ~f. de de justice, et, d'un seul bloc, puissance forChoisy, l'aïeul vénérable dont l'hôtel parisien midable, la « robe l&gt; tout entière, Parlement
La « villed'Jssy », localité suburbaine assez donnait asile à tant d'enfants, de petits-en- en tète, se dressa contre Mazarin.
maussade auJourd 'hui arec ses tristes et longs fants et d'arrière-petits-enfants, parmi lesAinsi que toujours en pareil cas le font
murs d'usines et ses hautes cheminées fu- quels Mme de Miramion et sa fillette.
tous les partis politiques, le Parlement sut
mantes, fut jadis un délicieux village. Blotti
Au printemps de l'année 1648, dès que parer sa lutte pour des intérêts personnels
dans le creux d'un vallon, couronné de bois, commencèrent les beaux jours, M. de Choisy de belles et sonores formules : &lt;&lt; L'amour
entouré de prés et de vignes, c'était un véri- s'empressa - faisant par cet exode un véri- du bien public ll, le « soulagement du
table l'ide en son quartier - de quitter la peuple », le « service du roi », c'est cc
table petit nid de verdure.
« Xous avons été hier à Issy, écrivait avec rue du Temple pour venir s'installer à sa qui avait cours alors tout comme aujourenthousiasme Mme de Sévigné après une mairnn d'Issy.
d'hui le « resprct des droits de tous » ou
excursion en ce lieu charmant; nous avons
Outre le désir d'y joui.r de la liberté et des « les droits imprescriptibles de notre vaillante
été hier à Issy où les rossignols, l'épine blan- plaisirs de la campagne, un autre motif et laborieuse démocratie &gt;&gt;.
che, les fontaines et le beau temps nous ont encore poussait le vieux magislrat à s'éloigner
Ces dernières réussissent chez nos con temdonné tous les plaisirs innocents qu'on peut de Paris. La grande ville était alors en étal porains, les autres ne réussirent pas moins
avoir. »
de violente elfenescence politique et toute bien chez nos aïeux; de la meilleure foi du
Tout, jusqu'au nom, était poétique en ce cette vieille aristocratie de robe, à laquelle monde, ils crurent que le Parlement, très
joli village : les érudits ne prétendaient-ils appartenait M. de Choisy, avait contre la cour, respectueux de l'autorité du roi, n'avait en
pas en trouver l'origine en ce que la beauté et surtout contre la reine mère et son ministre rne, en comballant la Régente et son miet le charme du lieu y auraient fait jadis Mazarin, de graves motifs de rancune.
nistre, que le bien public et la défense des
élever un temple à la déesse Isis?
Dans le désarroi des finances, cau~é par humbles et des pauvres. Le lundi 20 juillet
Aussi les Parisiens, désireux durant la une guerre indéfiniment prolongée, )Jazarin 1618, on put voir devant le Palais et dans la
belle saison de venir respirer un air pur dans a \'ait cru bien faire en édictant certaines me- Cité plus de six cents paysans, accourus à
un site admirable, choisissaient-ils de préfé- sures fiscales propres, pensait-i!, à remplir Paris de toutes les campagnes environnantes
rence Issy à toute autre localité suburbaine. les coffres par trop allégés de l'Etat. Uais il pour acclamer le Parlement et supplier le

.

�111STO'J(1A

--------------~

duc d'Orléans, lieutenant-général du royaume:
de vouloir bien ne pas gêner la bonne volonte
des magistrats qui désiraient tant soulager
leur misère 1 •
Paris était sans cesse troublé; Mazarin el
la reine mère, à chacune de leurs sorties, se
rnvaienl accueillis, par les cris : « A Napl~s !
A Naples l ... Mazaniel ! Maza_niel l _i&gt; ~l!us1on
menaçante à la révolution qm venait d eclater
à Naples et que l'on pourrait bien renouveler
àParis 2 •
Voilà pourquoi, dans le désir de tro~v:r:
hors de cette ville troublée, une tranqu1~hte
que réclamait son grand âge, ~[. de Choisy,
tout acquis d'ailleurs par sa naissance et ses

sa maison d'Issy beaucoup plus tôt que de
coutume.
.
La pieuse Mme de Miramion ne pou\"a1t
que se montrer en~hanté~ d_e c~ déplace~ent :
mieux que le brml et 1a~1tal10n ur~ame, le
calme des champs se prêtait au recue1lleme~l
el à la prière, et la petite église d'Jssy pou~a1t
d'ailleurs fort bien remplacer, pour ses dev~tions quotidiennes, l'église des père,s ~ela Merci.
De plusieurs côtés _pourtant, e~a1ent revenus à Mme de Miram1on des bruits capables
de troubler son repos : un complot, prétendait-on, était fait pour l'enlever. Ridicules
bavardages! pensait-elle; enlève-t-on les gens
sans leur consentement, au moins tacite. Sa

La pieuse femme goûtait donc, _depu(s
quelque temps, le charme du tranqu1l,le ~ejour d'Issy lorsque, au commencemen_td_ a?ul,
l'idée lui vint de profiter de la prox1m1te _du
lieu pour visiter le pèlerinage, alors en pleme
faveur et très fréquenté, du Calvaire du Mont,
Valérien.
Planté par la Providence com~e pour_ couvrir de loin Paris de sa protection, s01t par
la force, soit par la prière, le Mont-Va~érien,
aujourd'hui forteresse, était alors un heu de
dévotion.
.
De temps immémorial, des er~ites av~ien,t
occupé les flancs de la haute co~me: mais,...3
une époque plus récente, en I annee 1650,

Le Monf VALERI.EN.A11fremenf difL,

C.dY&lt;1.1re

1.

l,cuefle Pt:fr11.
j.

fK'fl,:
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lJ

•

lf1!!t:
I.;.

.

......

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....

. ,

.

-

'

LE MONT-VALERIE'.'. .\li XVil' SIÈCLE. -

relations de famille et d'anii~ié au _parli d~
Parlement, s'était, cette annee-là, _mstallé a
t. JourMl des Guetres Civile~ (1_618-'.6?l), r~r
Dubuisson-,lubenay, publié par la Soc1elt' de l h1slo11c
de Paris, 2 vol. in:.S• •
'l. )lémoires de Guy Joly.

D"après 1111e

gravul"e du C,1bir.el des Estampes.

conscience ne lui reprocbanl rien là-dess u~,
elle méprisa les donneurs d'avis. Elle avait
seulement cru devoir changer de confess~ur,
le père de la ~lerci ayant des allures qui ne
lui convenaient point.

un saint prètre, l'abbé Hubert Charpentie-i:,
ayanl eu l'idée, pour ,1' édi_fication des P~r1siens, de profiter de l admirable et gra~d~ose
piédestal naturel _formé par l~ ~Iont-Valer1_en.
avait fait constrmre sur sa cune un calvaire.

UNE 'F~EDA.17\JE DE BUSSY-J(A.1JUT1N - - ,
11 Ce qui fit, rapporte un mémoire du temps,
écuyer et deux demoiselles; c'était en effet
dans la nuit, malgré l'opacité des ténèbres,
le plus d'impression dans l'esprit du saint
l'usage alors que les femmes de condition ne
une longue file de fantômes vers lesquels les
homme, fut la situation de [celte monlagne et cette disposition avantageuse
chevaux, pleins de méfiance et hésiqui, dans le voisinage de Paris, et sur
tants, allongeaient craintivement leurs
le bord de la Seine, la met en vue de
naseaux; quant au cocher, ses dents
tous ces lieux de divertissement et
claquaient et tous ses membres tremde plaisir qui règnent alentour de la
blaient de terreur sur son siège.
grande ville.... Ces allées qui servent
Dans le carrosse, Mme de Choisy
tous les jours de théâtre à la vanité
commençait à pousser des cris aigus,
et au luxe... tous ces lieux de prometandis que ses femmes prenaient leur
nade et de volupté sont aujourd'hui
chapelet ou récitaient les litanies des
Saints.
commandés par cette montagne sainte.
Là, cet objet funeste des trois croix
« Allons causer un peu à ces gens,
plantées sur la pointe et que l'on dédit Turenne en mettant tranquillement
couvre &lt;le loin, semble menacer avec
pied à terre et en tirant son épée; M.
autorité ceux qui négligent leur salut
de Gondy le suivait, ayant pris celle
et les avertir de leur deroir 1 • l&gt;
d'un laquais.
Aussitôt établi, le calvaire du Mont- Grâce! Afessieurs, s'écrièrent, à
Valérien était rapidement devenu un
leur vue, tous les fantômes en tombant
lieu de pèlerinage des plus fréquentés.
à genoux; et celûi qui se trouvait le
Tous les vendredis, jour de la Passion,
plus proche expliqua : Nous sommes
de longues files de pieux visiteurs grade pauvres carmes déchaussés qui vouvissaient avec recueillement les pentes
lons profiter des premières heures du
ardues dominant Suresnes et, pour leur
matin pour nous aller rafraichir dans
rendre encore plus facile cette édila rivière •. l&gt;
fiante ascension, les religieux de la
Mais, en plein jour, Mme de Miracongrégation du Calvaire avaient tout
mion et sa belle-fille n'avaient pas,
récemment tracé, aux flancs de la colgrâce à Dieu, à redouter de telles émoline, une route carrossable permettant
tions; déjà elles avaient dépassé le jardin
de monter en voiture iusqu'à son somde Mlle du Tillet et, apercevant de loin,
met'.
profilé sur le ciel au sommet du Alon tYoulant donc profiter de ces facilités
Yalérien, le Calvaire, but de leur voyage,
d'accès toutes nouvelles, Mme de Micontinuaient tranquillement leur route,
ramion, dans la matinée du vendredi
lorsque, à la hauteur du pont de Saint7 août 1648, après avoir vérifié l'étal
Cloud, vingt cavaliers, débouchant d'un
du ciel, qui était radieux et promettait PENDANT L'OFFICE. - Estampe extraite de la Serie .• La noblesse coin de muraille derrière lequel ils se
française à l église ., pa,- ABR IIIA~l BOSSE.
une magnifique journée, monta en cardissimulaient, entourèrent soudain le
rosse à Issy avec sa belle-mère pour
carrosse.
se rendre en pèlerinage au Mont-Valérien.
En moins de temps qu'il n'en faut
sortissent jamais qu'avec une vieille demoipour le dire, les agresseurs, saisissant les cheselle et un écuyer d'un âge avancé.
\'l
vaux par la bride, entraînaient le carrosse sur
La route à parcourir était charmante; déjà,
le pont de Saint-Cloud et gagnaient le bois de
au sortir d'Issy, on avait dépassé la ferme
L'enlèvement.
Boulogne. Deux d'entre eux, pendant ce
des Moulineaux et ses grands toits de tuiles
La chapelle de Notre-Dame des Anges. rouges tranchant sur la verdure; on avait temps, s'efforçaient d'enfermer dans la voidépassé aussi et laissé sur la droite le pont ture les deux femmes et leurs gens en faisant
Pluvieux et couvert dans les premiers jours
de Sèvres avec ses arches gracieuses si pitto- tomber les mantelets, dont ils coupaient les
3
du mois , le Lemps s'était mis subitement au
resquement reflétées dans les eaux de la attaches avec leurs épées; avec une énergie
beau, et, pour mieux jouir du magnifique
Seine, et, devisant de chose et d'autre, on merveilleuse Mme de Miramion les chargeait
panorama des rives de la Seine, Mme de Mi- roulait vers Saint-Cloud.
de son sac d'heures; arme bien fragile et
ramion et sa belle-mère avaient fait relever
bien
vaine contre ces épées au tranchan t desL'approche de Saint-Cloud avait justemen t
les mantelets de cuir du carrosse.
quelles
la vaillante femme, obstinément
remis en mémoire à Mme de ~firamion la
Seuls les carrosses de gala étaient alors
tenace
dans
sa défense, se meurtrissait et
mère certaine histoire de revenants arrivée
fermés de glaces; ceux de service pour la
s'ensanglantait les mains! En un instant ellr
précisément en ce lieu à Mme de Choisy, sa était prisonnière.
campagne, exposés à lous les cahots de routes
belle-sœur, cette femme de haute sagesse
non empierrées et par conséquent pleines
qui savait si bien prémunir son fils contre
d'ornières, n'étaient clos que par des rideaux
Dans le bois de Boulogne, un bois véritable
les tentations de la vanité et de l'orgueil.
ou mantelets de cuir se déroulant de haut en
Après une fête donnée au château de à cette époque, avec de vraies ronces, de
bas exactement comme cela se fait encore
Saint-Cloud par le duc d'Orléans, auquel son vrais taillis et de vrais fourrés, si:.. chevaux
dans nos modernes tapissières. Des glaces
mari était attaché à litre de chancelier, frais attendaient, qui, accrochés en hâte au
n'eussent pas résisté cinq minutes aux heurts,
~fme de Choisy, quittant le château avant le carrosse à la place des deux chevaux fatigués
chocs, chutes et soubresauts d'une promejour pour regagner Paris, sentit tout à coup, par une course déjà longue, enlevèrent à
nade d'agrément à la campagne.
dans la descente vers le pont, son carrosse grande allure le véhicule et tous ceux qu'il
~Iontées en voitures à sept heures du ma- s'arrêter brusquement.
contenait dans la direction de Clichy-lalin, ces dames avaient dans leur carrosse un
Garenne et de la plaine Saint-Denis.
Le maréchal de Turenne et M. de Gondy,
A l'aide d'un petit couteau qu'elle a\"ail
1. Pièce datée de 1658, cilée par Uoberl Hénard :
archevêque de Corinthe, qui l'accompaLe .llm1t-Yalé1-ien, 1 vo l. in-8•, 1904, p. 26.
2. Ibid. , p. 52.
gnaient, s'étant précipités aux portières pour dans sa poche, Jlme de Miramion était par3. Joumal de Dubuisso11-A ube11ay, lundi ~ aoùl
connaître la cause de cet arrêt soudain, ne venue à faire une ouverture dans les mante1648.
lets de cuir qui la tenaient enfermée.
furent pas médiocrement surpris d'apercevoir

4. Cardinal de Retz. Mémoires.

"" 378"'

�r--

111STOR._1A

« Je suis Mme de Miramiou ! .le suis
Mme de Miramion ! criait-elle de toutes ses

ment, à l'écart, un entretien particulier el
assez animé avec le chef de la bande.
Ce chef n'était autre que Bussy, el le che-

UNE "F'Jt.ED.Jt1JVE DE BussY-J&lt;ABUT1JV - - . , .
frugal repas auquel )lmc de Miramion, malgré Ioules les in~tanres, refusa obstinément
de prendre aucune part, on repartit à une
allure aussi virn que le permcllail
l'étal des themins.
Mais bien qu'elle fùl seule à
présent, Mme de \liramion ne
donnait point trêve à ses protestations indignées. La stupéfaction
de Bussi commençait à être C\trême : rel e\cellent père de la
Merci l'avait-il donc trompé, el la
belle Yeu \"e n'ctail-elle pas aussi
désireuse de lui appartenir que
l'avait affirmé le trop complaisant
confesseur?
« Si je la renvoyais comme sa
belle-mère? ckmanda-t-il à rnn
frère.
- ~·en faites rien, r,:pondit
celui-ci, peul-être réussircz-,·ous à
lui faire chani;-er d'avis. En tou L
cas, s'il faut la renvoyer, rnus le
ferez plus honorablement pour
rous cl plus conl'enablement pour
elle, de Launa,, où nous serons
rendus ce soir, 'que d'ici en pleine
campagne. On pourrait croir e
qu'elle vous a été reprise de
force. ,,
Conlinuaal donc à marcher de
plus belle, les voyageurs, après
avoir laissé derrière eux llontfcrmeilcl lraverséla~farnc à Gournay',
cherauchèrent, dans des chemins
cahoteux et étroits, jusqu'à la tombée du jour. Quatre relais, préparés
d'ayancc en des lieux convenus,
permirent de lrournr à point des cbernux de
rechange.

forces dans chaque village traversé; jetant en
même temps au\ villageois ébahis
tout l'argent qu'elle avait sur elle;
je suis Mme de Miramion I Prévene1. ma fa mille !
- Ne faites pas allention, braves gens1 répondait le cavalier qui
galopait à la portière el semblait
le chef de tous les autres, c'est
une folle C(U'on va enrermer par
ordre du roi 1 • n
El, dans l'étal où se trouvait la
pauvre femme, é1:hevelée, sans
mouchoir, sans coiffe. les habits
déchirés, les mains el le visage
pleins de fang, celle arfirmation
paraissait si vraisemblable que nul
n'en faisait le moindre doute el
que tous, les bras ballants el la
bouche ou\'erte, considéraient sans
autrement s'en émouvoir le corli•ge
qui disparaissait au bout du village
dans une galopade de cheniux. et un
tourbillon de poussière.
On traversa ainsi Aubervilliers,
d'où l'on gagna, par Pantin, la
grande route de Paris à lleau\ ;
pui,, après la traversée de la forêt
de Bondy, on prit, sur la droilP,
des chemins de traverse s'enfonçant dans la forêt de Livry. Là, à
pro\imilé de la chapelle de NotreDame des Anges', on fit une pre
mière halle et l'on trouva un premier relais.
L'indignation de Mme de lliramion était toujours aussi grande, son énergie
aussi farouche. Dès qu'on était entré dans la
forêt de Livry, profilant de ce que, ,·u l'étroitesse des chemins, les cavaliers ne pouvaient
plus chevaucher am portii•res, la courageuse
femme avail sauté du carrosse el essayé de
disparaître dans les broussailles ; reprise
aus,ilùt elle avait été réintégrée dans sa
prison roulante.
Son étonnement égalait son indignation :
quels pouvaient bien être ses ravisseurs, eUe
l'ignora il entièrement ; de tous ces visages,
pas un seul qui lui fùt connu, pas un seul
qu'elle pùl s~ souvenir, en creusant au plus
profond tic sa mémoire, d'avoir aperçu seulement une fois en sa vie.
I,'uniquc indice qui pûl lui donner sur cc
mysléricu:\. et inexplicable él'éncmcnl quelque
bien fugitif indice, c·cst qu'un chevalier de
~laite, reconnaissable à la croix fixée par un
ruban noir sur sa poitrine, se trouvait parmi
eux. Or elle ne connaissait aucun chevalier de
Malle ; le genre de vie de ces messieurs ne
les mettait guère en relation avec des femmes
de sa sorte.
Tandis qu'on accrochait les chevau'- au
carrosse, ce chevalier de Malte avait précisé-

valier de Malle était Guy de Raùulin, son
frère cadet, d'une santé un peu débile, el
d'une douceur de caractère que mettait ironiquement en lumière sa qualité de cheialier
de Malle. Bussy arail réus~i à l'entraîner &lt;'n
cette affaire en lui persuadant, - ce qu'il
croyait d'aillrurs lui-même, se fiant aux
affirmations du père de la )lerci - que
~lme de Miramion était parfaitement d'accord avec lui cl consentait à ce qu'il l'enlevât.
« )lais, disai L avec étonnement le chevalier de Malte à son fri•re, votre Hélène, comme
vous l'appelez, ne donne guère de marques
des bonnes dispositions dont vous m'aviez
assuré.
- La présence de sa belle-mère l'oblige
sans doute à en user ainsi, répondit le confiant Bussy;;. »
Et, pour s'alléger de cet embarras, faisant
mettre pied à terre à la belle-mère, il abandonna au milieu des broussailles la pauvre
femme en compagnie de sa femme de
chambre el du vieil écuyer, ne conserrant
dans le carrosse, avec )Ime de ~liramion, que
sa femme de chambre et un laquais.
Les chevau).. accrochés, apri·s un rapide et

La nuit tomba; on marchait toujours.
L'obscurité ne permettait plus à Mme de Miramion de reconnaitre les localités qu'on traversait et l'heure dernit èlre déjà avancée
dans la soirée &lt;1uand, après un brusque tournant, sur la gauche, au bord du chemin,
brilla tout à coup aux yeux accaùlés de fatigue
de la pauvre femme, la nappe argentée d'une
petite rivière; en même temps, une masse
sombre el haute, sortant progressivement de
l'ombre à mesure qu'on s'en approchait, découpait tour à tour sur le ciel tout un amoncellement de toits, de tourelles, d'épis et de
girouette:..
Arec un bruit sonore de bois heurté cl de
ferrailles tendues, le carrosse roula sur un
pont-levis, passa sous une \"Oùte, traversa un
espace découvert, roula de nouveau sur un
deuxième pont-levis, et s'arrêta enfin dans
une cour étroite, dominée de Lous côtés par
de hauts el sombres bâtiments, tandis que
l'un après l'autre, avec les mêmes grincemen ts,
chacun des ponts-levis se relernit derrière le s
arrivants 5 •

1. J'1e de ,l/u11· de ,l/ira111io11, par l'aLbé de Choisy.
2. llemarques journalières de cc •1ui s'est pas,é
pendant l'année 16i8.
(Ilib. l'i'', lis. fr. 10.27'.5 r ïi-75).

:ï. Jlémoire1 de /Jussy et Vie de Mme de M1ra111io11, par Choisy.
i. lh. fr. 10.27:ï.
5. lie de blme de .Jlim1111011, par thoi,1.
Celle description du chùteau de la Coinmande, ie

de l.auna) est fa ite d"aprës Je r.:cil de l'abLt: &lt;le
Choisy, vérifie d"oprès un croquis du temps, qui se
trome FUr un plan Terrier conservé aux Ard1ins oationall's (\ onne 1\1 11 ..
De cc château , il ne reste aujourd'hui que la cha-

UNE DAME. -

Gravure d

0

A BRAIIAM

BossE.

- .\ladame, reprit avec beaucoup de respect le chevalier, nous sommes iei deux cents
La commanderie de Launay.
~cn tilshommes, des amis et parents de M. de
Bussy, mais s'il nous a trompé,, nous vous
Le carrosse arrêté dans la cour, tandis servirons contre lui et nous vous mettrons en
qu'on dételait les chevaux, le chevalier de liberté. Il faut seulement lui faire enléndre
)faite qui avait sui, i tout le voyage s'approcha raison. )fais d'abord, pour vous tirer d'inde la portière et pria Mme de Miramion de quiétude, je dois vous faire connaître le lieu
rouloir bien descendre et entrer dans le chàteau. où vous vous trouvez : nous sommes à trois

B.IT.IILLE DE LEXS. -

Ci Je n'en ferai rien, Monsieur, affirmat-elle avec la plus ardente énergie. Est-ce
donc mus qui me faites enlever?
- Non, Madame, c'est M. le comte de
Bussy, mon frère; il nous a tous assurés de
votre consentement.
- Ce qu'il vous a dit est faux ; et vous
verrez si j'y consens!

1irllc l~ansfor~é? en g~a_nge, certains bà!imenls que

1 on cro1larn1r etc lrs cu1s111es, et une partie des fo,s,1 5•

.\ une {-poque a,sez r~œnte, on °\'Ol"ti t encore le
long d~ la route une (&gt;Orle i tourellés; elle I i•ft•
achetée par lt• propriétaire rfun château situé à quel-

consentit à entrer dans une salle basse, sorte
de corps de garde aux murs dénudés, où l'on
fil aussitôt du feu. La prisonnière s'en approcha, et, pour s'asseoir, fit apporter les
coussins de son carrosse.
Deux pistolets se trouvaient sur une table;
à peine les eut-elle aperçus, que, d'un mouvement prompt, Mme de Miramion s'en saisit,
el, après s'être assurée qu'ils étaient chargés,

T.itlt.iu Jt PIEl&lt;RE FRASQtE. (.llustt de )"ers.111/ts.)

lieues de Sens, et le cb.îteau qui vous abrite
est la commanderie de Launay, dépendant de
)[. le Grand Prieur de Malle. Descendez, sur
ma parole•, Madame, el consentez à vous reposer. »
Le chevalier avait un air si noble, si doux,
si triste même, qu'il inspira confiance à
Mme de Miramion; sur ses instances, die
q~cs kilomèt~r•, le ch,iteau de f"lcurigny, lransporlép
pie rre par p,crr~ et reconstruite pour servir d'entrër à_ l"nenue .. D'après une, J~scription du Jll}S
N I 18t:,. le, ruone,,ub,oslantes etarent alors Lien plus
1·onsidérablcs (Annuftlre ile l'\onne IIH3, p. 142).

Clich! Neurde.in lrèrc~.

les garda à sa portée, prête à s'en servir ~ïl
en était besoin pour ,e faire porter respect•.
. En vain s'efîorça-t-on d'engager la prisonnière à prendre c1uelque nourriture· bien
qu'elle fùt ~jeun depuis la veille, ayant'quitlé
Issl le matm avec l'intention de communier
au Calvaire, el bien que la faim commençât
à la presser de façon douloureuce, pas plus
~c~seigncmenb dus à !"obligeance de li. Por ée,
nrchm,tc de l"\onnr, et de M. Emile ,rauu,, secrrl11rc de la mairie de Saint-ll~rtm-sur-Or,•iisc. rommune de la11urlle &lt;lt·pcnd ~una, .
1. Clooi,y.
·'

�1f1S TORJ.Jl

UNE "F"JfEDJtTN"E D"E Bussr-'R._JtBUTTN - - ,

que durant le voyage, elle ne voulut rien
accepter.
« C'est la mort seule que je veux, disaitelle avec une obstination farouche; la mort
ou la liberté. ,i
Le reste de la nuit se passa ainsi, sans
sommeil, la fidèle femme de chambre demeurant toujours aux côtés de sa maîtresse.
Pendant ce temps, rentré dans ses appartements, Bussy ne pouvait revenir de la slqpeur profonde en laquelle le plongeait l'attitude de Mme de Miramion.
&lt;( On m'avait annoncé un mouton, disait-il,
el c'est un lion que je trouve! ,i
Le lendemain matin, Mme de Miramion,
toujours jalousement armée de ses pistolets,
vit arriver, dans le réduit qu'elle occupait
avec sa femme de chambre, le courtois chevalier qui, la veille, avait par sa douceur
obtenu qu'elle voulùt bien prendre quelque
repos.
« ~f. de Bussy, mon frère, lui dit-il, à la
prière de tous ses amis, s'est résolu, Madame,
à vous mettre en liberté; il vous demande
seulement, par ma bouche, la grâce de vouloir bien l'écouter un moment. ,i
Le chevalier finissait à peine de parler que
Bussy parut, accompagné de dix à douze personnes. Tout homme d'esprit et de courage
qu'il fùt, la fière attitude de cette femme
pâle, défaite, presque défaillante, mais fière
et résolue, intimida l'homme d'épée ; il s 'arrêta sur le seuil.
&lt;( Je jure, s'écria avec force Mme de Miramion, dès qu'elle l'aperçut, je jure devant le
Dieu vivant, mon créateur el le vôtre, que je
ne vous épouserai jamais! n
L'effort qu'elle fit en prononçant ces mols
acheva de lui oter ce qui lui restait de forces;
elle tomba évanouie sur le carreau.
« Le pouls ne bat presque plus, elle va
mourir, dit en saisissant le bras de la pauvre
femme et en se penchant sur elle avec inquiétude, un médecin de ~ens, qui, par fortune,
se trouvait là. &gt;&gt;
Bussy était atterré. La peur d'une mort
dont on l'eùt accusé avec justice, les nouvelles
qui lui arrivaient à tout moment que la maréchaussée était sur pied, tout le pays en
émoi, et que plus de six cents hommes s'apprêtaient à sortir de la vfüe de Sens pour
venir assiéger lé château de Launay, achevèrent de le décider à remettre en liberté celle
que, la veille, avec quelque sans-façon et une
excessive fatuité, sûr d'avance du succès, il
appelait déjà : Mon llélène.
Les soins du docteur ayant réussi à faire
reprendre connaissance à Mme de Miramion,
Bussy s'avança vers elle :
&lt;( Si je n'eusse pas cru, Madame, lui dit-il,
s'efforçant de masquer sous une certaine fierté
de langage la pénible humiliation de son renoncement; si je n'eusse pas cru que vous
dussiez consentir à ce que je viens de faire,
je ne l'aurais jamais entrepris. Je ne suis,
croyez-le, ni de condition ni d'humeur à forcer
une femme ; aussi est-ce seulement dans la

&lt;( Le temps des minorités de nos rois donne
toujours des tendances aux jeunes. gens pour
entreprendre ce que les lois et la liberté pu-

1 . ,l(émoù·es de 1/n.~.,y, cl Jïe de Mme de Jlù-apar Choisy.

2. Remarques jOtJrnaliêres et véritables sur ce qui
s"csl passé dur:ull l'annfo 1648. Bib, N'• )ls. fr. 10.273.

111 i011 ,

croyance que vous ne seriez pas fâchée que je
vous enlevasse que je m'y suis résolu. Puisque je me suis abusé, s'il vous plaît à présent de vous retirer, vous en êtes absolument
maîtresse; je vous ferai, sur l'heure, reconduire à Sens.
- C'est la seule grâce, Monsieur, que je
sollicite de vous, répondit Mme de Miramion.
- Veuillez donc auparavant prendre quelque nourriture, dit Bussy, effrayé de la faiblesse de sa prisonnière qui, depuis près de
quarante heures, n'avait rien mangé.
- Quand les chevaux seront à mon carrosse, répliqua-t-elle d'une voix forte que
l'espérance lui avait rendue, quand les chevaux seront à mon carrosse et que moi-mème
je serai dedans, je mangerai. »
Sa volonté ayant été obéie, la pauvre
femme, prête à défaillir d'inanition, consentit
enfin à prendre deux œufs frais.
&lt;( Croyez bien, Madame, lui dit Bussy avec
un respectueux salut au moment où, les chevaux piaffant sur le pavé de la cour, le carrosse se mettait en route, croyez bien que je
ne laisserai pas de demeurer toute ma vie
rnlre très obéissant serviteur. »
Puis, ayant remis cent pistoles à la femme
de chambre pour les dépenses du voyage el
désigné trois de ses gentilshommes comme
escorte, Bussy donna l'ordre du départ, et les
mêmes ponts-levis qui, la veille, s'étaient relevés pour faire Mme de Miramion prisonnière, s'abaissèrent pour la rendre à la
liberté.
En arrivant à cent pas du faubourg de
Sens, les gens de Bussy, craignant d'être saisis
s'ils allaient plus loin, s'arrêtèrent, le cocher
et le postillon décrochèrent les chevaux, les
gentilshommes saluèrent, et tous, à grande
allure, s'éloignèrent dans la direction de
Launay.
Demeurée seule avec sa fidèle femme de
chambre dans un carrosse sans attelage ,
Mme de Miramion gagna à pied le faubourg
et le traversa; mais quand elle voulut pénétrer en ville, elle en trouva la porte fermée.
&lt;( Tout y est en armes par ordre de la
reine, lui dit-on, pour courir au secours d'une
dame qu'un grand seigneur a enlevée.
- Hélas! c'est moi &gt;l, dit Mme de Miramion, d'une voix défaillante.
Et, sentant ses forces l'abandonner de plus
en plus, maintenant qu'était apaisée la surexcitation causée par le danger immédiat et
par la nécessité de la lutte, presque expirante, la victime de cet audacieux enlèvement
demanda asile dans une hôtellerie du faubourg et se mit au lit 1 •

vm
Le vainqueur de Lens.

blique défendent &gt;J, écrivait, avec beaucoup
de bon sens, un contemporain en couchant
précisément par écrit, dans ses notes journalières, l'audacieuse tentative de Bussy'.
En effet, jamais l'ordre n'avait été aussi
troublé qu'il l'était alors et jamais gouvernement ne s'était trouvé aux prises avec des
difficultés plus grandes, tant intérieures
qu 'extérieures.
A Paris, le mécontentement allait augmentant sans cesse, et sur la frontière, partout
où ne se trouvait pas Condé, toutes nos entreprises de guerre n'étaient marquées que par
de lamentables échecs : en mai, c'était Courtrai perdu; puis le 4 août, venait encore
d'arriver la triste el toute récente nouvelle de
la prise de Furnes.
La déception et la crainte causées par ces
revers répétés se changeant en panique, à
Paris les fausses nouvelles se succédaient, de
plus en plus alarmantes : tantôt les ennemis
rôdaient vers Saint-Quentin, tantôt ils débouchaient entre La Fère et Chauny. et les Parisiens, tremblant de les voir quelque jour
apparaître d'un côté ou d'un autre devant la
capitale, faisaient, comme de coutume, retomber sur les gouvernants la responsabilité
de leurs terreurs, criant de plus belle: A bas
Mazarin!
Heureusement Condé était là; Condé que
(( son cœur héroïque forçait à se croire invincible, principalement quand son roi avait
besoin qu'il le fût:; ,, .
Or, jamais besoin n'ayant été plus grand
d'une victoire, Condé la remporta.
Le 20 août 1648, à 1~ fin de la journée, le
héros, droit sur ses étriers, du haut d'un pli
de terrain dominant au loin la monotone
plaine de Lens, considérait la fuite de l'armée
espagnole qu'il venait de mettre en pièces.
C'était une véritable déroute : le général
en chef ennemi blessé et prisonnier, tout son
canon pris avec soixante-treize drapeaux el
étendards. Nos cavaliers se partageaient la
poursuite, les uns ramenant les prisonniers
épars, d'autres recevant à quartier des bandes
entières; d'autres encore se précipitant sur
la trace de la cohue fugitive de vaincus qui
roulait en désordre vers Douai.
Splendide et glorieux spectacle ! Dans cette
plaine unie dont, jusqu'à l'horizon, le regard
pouvait embrasser et dominer les ondulations
indécises et monotones, semblables aux vagues
de la mer, Condé, l'œil souriant, contemplait
avec satisfaction son œuvre.
Le héros en était là lorsque, amené auprès
de lui par le comte de Tavannes, un courrier
yenant de Paris s'approcha et lui remit une
lettre.
Condé la prit, el, bien que ce ne fût pas
un pli officiel et qu'il ne s'agît là, il le voyait
bien, que d'affaires particulières et non de
l'intérêt du service, cependant son heureuse
fortune l'ayant mis en favorable humeur, il
n'hésita pas à briser de suite le cachet sur
lequel il avait reconnu les armes de Bussy.
D'avance il souriait d'aise : quelle victoire
amoureuse avait bien pu remporter, à Paris,
3. lime de Motlerille. )Jémoircs.

l'aventureux chef de ces chevau-légers qui, à
Lens, venaient en son absence de se courrir
de tant de gloire?
Le prince lut donc avec une curiosité amu-

modernes principes, elle n'avait ni ces fossés
ni ces remparts, ni ces bastions, ni ces demilunes qu'on ne donnait qu'aux villes frontières, mais une simple muraille crénelée,

échouer piteusement dans une entreprise
amoureuse, que le beau BussJ, l'irrésistible Bussy avait quitté ses troupes, interrompu la campagne, el laissé gagner sans

' ft TRIVMPRE Rb

Estampe publiée e11 1618, ,i l'occasio11 de la vicloire de Lens.

sée d'abord, puis avec un air de commisération un peu dépitée :
« Monseigneur, mon affaire n'a pas eu tout
le succès que je m'en étais promis; ce gentilhomme en dira le détail à Votre Altesse; cependant, je l'assurerai qu'une des choses qui
me donnent autant de chagrin de n'avoir pas
réussi, c'est d'avoir manqué par là un établissement qui m'eût mis en état de mieux
servir Votre Altesse que je ne pourrai le faire
sans lui. Quant à mon intérêt particulier,
)Ionseigneur, je m'en consolerai bientôt quand
je recevrai des marques de la continuation de
vos bonnes gràces et de votre protection. J'en
ai besoin aujourd'hui, Monseigneur, les parents de la dame me poursuivent sous son
nom; un mot de la part de Votre Altesse au
sieur Bonneau, son père, arrèlera tout. Je la
supplie t;ès humblement de me l'accorder
afin que je sois plus tôt en liberté de me
rendre auprès d'elle et d'essayer de mériter
la qualité de, etc 1•••• ,,
Toute chose autre que la fortune occupait
si peu Bussy relativement à Mme de Miramion, qu'il ignorait même qu'elle avait depuis longtemps perdu son père.
Malgré le ton dégagé de sa lettre, il ne
laissait pas d'al'Oir l'oreille un peu basse: il
venait d'apprendre les suites de son aventure
après qu'il avait été contraint, par l'énergique
attitude de Mme de Miramion, de remettre la
courageuse femme en libarté; cellfl suite
n'a mit rien de Oatteur pour lui.
Aprt•s qu'elle eut trouvé asile dans l'auberge du faubourg de Sens, le bruit de l'arrivée de la malheureuse fugitive ne tarda pas
à passer par-dessus les murailles de la Yille.
Sens n'était pas une ville fortifiée suivant les
1 . .l[hnoites de R11s.~y.

antique vestige des Lemps féodaux, flanquée
de distance en distance de tourelles qui, de
loin, donnaient à la petite cité le plus pittoresque aspect .
PréŒnu aussitôt, le frère de Mme de l\liramion, 1\1. Bonneau de Rubelles, conseiller au
Parlement, qui, accompagné de l'abbé l\larsilfy, s'était mis à la poursuite et avait pu
suivre les traces des fugitifs, fut en un instant
près de celle qui, si courageusement, venait
de se tirer elle-même d'un si pressant danger, et de tenir tête au présomptueux vainqueur de tant de batailles aussi bien que de
tant de vertus.
Généreuse et sainte femme! Accablée de
fatigue, de faim et d'émotions, le lamentable
état en lequel elle se trouvait était ce qui la
préoccupait le moins, et sa première parole,
en rel'Oyant son frère, fut po1,1r s'enquérir du
sort de sa belle-mère, si soudainement ahandonnée en pleine forêt par Bussy.
Dès qu'elle fut rassurée et qu'elle eut
appris que la vieille dame, après s'èlre péniblement dégagée des fourrés, avait pu regagner à pied le prochain village, d'où des
chevaux de labour l'avaient ramenée saine el
sauve jusqu'à l'entrée des faubourgs de Paris,
Mme de Miramion, l'àme toujours forte, mais
le corps enfin vaincu par de si longues et si
pénibles luttes, fut prise soudain d'une fièvre
ardente ; transportée par son frère à Paris
dans un brancard, avec les plus extrêmes
précautions, elle demeurait depuis ce temps
entre la vie et la mort, les médecins veillaient
à son chernl et les derniers sacrements venaient de lui être administrés!.
Et c'est pour un si glorieux exploit, pour
être l'aincu en énergie par une l'emme et
~- Choisy.

..., 383 ,...

lui par ses chevau-légers la bataille de Lens!
Outre l'occasion de gloire si sottement
perdue, il s'était mis sur les bras une affaire
qui ne laissait pas que d'être fort épineuse,
car la famille de sa victime paraissait bien
résolue à le poursuivre à outrance par les
voies légales, et le Parlement, si prompt à
embrasser avec passion la querelle des siens,
ne manquerait pas, s'il était saisi de l'affaire,
de condamner d'une façon rigoureuse celui
c1ui avait osé se rendre coupable d'une si
grave injure envers la veuve et la sœur de
deux membres de la compagnie.
Très marri et assez inquiet, Bussy, pour
passer le temps en voyant venir les événements, avait profité de son séjour à Launay
après sa belle équipée pour faire une recrue
de trente maitres, destinés à la compagnie de
chevau-légers de Condé. Cette recrue s'étant
trouvée prête à marcher le 1er septembre, il
se mit en route avec elJe pour rejoindre le
prince à l'armée de Flandre.
C'est à Calais qu'il trouva, étendu sur un
lit, Condé qui venait de se faire blesser devant
Furnes. Quelques jours auparavant, en effet, le
prince, qui avait chargé Rantzau de ce siè"'e
'
des 1enteurs de son lieutenant,
°'
mecontent
al'ait quitté le Catelet où il se trouvait pour
débarquer impromptu devant la place assiégée.
Par une pluie battante, qui transformait en
bourbier la tranchée, l'un des meilleurs officiers de l'armée, Puységur, ayant fini son
service, s'apprêtait, avec quelque satisfaction,
à rentrer à son logement pour se sécher un
peu, lorsqu'il sentit quelqu'un qui lui serrait
fortement la tête par derrière.
&lt;( Mon Dieu! laissez-moi donc, s'écria-t-il
impatienté; vous voyez bien que je suis tout
mouillé et que je n'ai guère emie de rire. »

�r--

111STO'Jt1.ll

-------------------------------------------~

Mais plus il demandait qu'on le laissât,
plus on lui serrait la tête. Faisant donc pour
s'échapper un violent effort el se retournant
brusquement, il s'apprêtait à accabler d'injures le malencontreux importun, lorsqu'avec
une stupéfaction mêlée de re~pect '3t de joie,
il reconnut en lui le prince de Condé.
• Quoi! vous ici, Monseigneur! s'écria-t-il.
- Oui, les lenteurs de ton général m'y
font accourir; il ne se presse pas assez de
prendre cette place; je viens l'aider, va le
chercher. »
Et tandis qui! Pu1ségur se hàtait vers le
logis de Rantzau, le prince, les pieds dans la
boue et le dos à la pluie, continuait, parmi
les troupiers, la visite de la tranchée.
Quand Puységur revint en courant, il
aperçut de loin un groupe d'hommes portant
un blessé : c'était le prince qui venait de
recevoir une mousquetade dans la hanche,
blessure heureusement peu dangereuse, le
coup ayant été amorti par la jaquette de
buffle qui, par un providentiel hasard, s'était
1. ANmoires de l'uy.•égur.

Puis il ajouta, riant de plus belle :
trouvée retroussée et doublée d'épaisseur sur
la hanche.
&lt;1 Allons, contez-moi le détail de votre
Dévêtu en hàte, le prince se trouva atteint aventure. l&gt;
seulement d'une très forte et très doulouRiant aussi, mais seulement du bout des
reuse contusion, pour la guérison de laquelle lèvres, Bussy, pour obtenir du prince qu'il
tous les chirurgiens de l'armée, réunis en voulût bien s'entremettre en sa faveur el
corps autour du blessé et pleins d'un zèle étouffer les suites de cette triste affaire, dut
ardent pour le salut de leur général, travail- s'exécuter et revenir sur toutes les circonslèrent en diligence, donnant sur l'endroit tances, si humiliantes, de son extraordinaire
contusionné &lt;1 quantité de coups de bistouri 1 ». équipée.
A une vanité des plus chatouilleuses, née
C'est de cette blessure, et aussi de ce traitement, que Condé se guérissait à Calais quand de ses précédents succès amoureux, Bussy
joignait un incommensurable orgueil, fondé
le 8 septembre, Bussy vint l'y retrouver.
Dès que ce Pàris ayant manqué son Hélène sur sa naissance et son nom : &lt;1 Je le cède à
entra dans la chambre du prince, celui-ci, Montmorency pour les honneurs, disait-il
dans un rire sonore qui faisait pointer en avec une fierté superbe, mais non par l'anavant, avec plus d'énergie encore que de cou- cienneté. 1,
Ce jour-là, en contant au prince la façon
tume, son nez d'aigle el mettait à découvert
les dents longues et mal plantées de son angu- piteuse dont il avait été repoussé par une
leuse mùchoire, se mit à chanter à pleine bourgeoise à qui il faisait le grand honneur
gorge ce refrain, composé jadis au sujet de de vouloir prendre de force et sa main et
ses écus, c'est la vanité du beau Bussy, bien
quelque frasque de son père :
plus
encore que son orgueil, qui eut à souf0 la folle aventure
frir.
Du prince de Condé!
(A suivre,)

CH. GAILLY DE TAURINES.
CHEFS )!ILIT.\IRES FOR\! l:'iT L.\ n : TE DU CORTi:GE DE L'El!PEREVR CHARLES·Q• l'.'.T, LORS DE ~0'1 E'\TRÉr: A 801.or::Œ, F.:'&gt;I' 1f29.
D'aprd une gravrire d11 lemps.

L'ITALIE

D'AUTREFOIS
~

A la cour de Ferrare

Clicbt Giraudoo
LE SEXTUOR. -

La liberté avait donné à ritalie qualre siècles de grandeur et de gloire. Pendant ces
quatre siècles, elle fil peu de conquêtes au
delà de ses limites naturelles; ce fut alors
cependant qu'elle assura à ses peuples le premier rang entre les nations de l'Occident.
Elle n'exerça jamais sa puissance sur les
Élals voisins de manière à mellre en danger
leur indépendance; sa division en un grand
nombre de petits États interdisait absolument
celle carrière à son ambition; mais la même
division avait multiplié ses ressources, cl
développé l'esprit et le caractère de ses peuples dans chacune de se~ petites capitales.
Les Italiens n'avaient alors pas besoin de
conquêtes pour se faire connaître comme
une grande nation. Les Allemands, les Français, les Anglais, les Espagnols avaient des
pri1ilèges municipaux, des chefs féodaux, des
monarques qu'ils croyaient devoir défendre;
les Italiens seuls avaient une patrie et le sentaient. Ils anienl les premiers étudié la
théorie des gomernements et donné aux
aulrc·s peuples des modèles d'institutions libérales. Ils avaient rendu au monde la philosophie, l' éloq uencc, la poésie, l'histoire, l'archilccture, la sculpture, la peinture, la musique. lis avaient fait faire des progrès

Tablea11 de CARU: \'AN Loo. (Musee illlf&gt;eri.Jl de l'Ermila{fe, 8ainl-l'elersto11rs:.J

\'l. -

HISTORIA, -

F:isc..jl,

rapides au commerce, à l'agriculture, à la
navigation, aux arts mécaniques. lis avaient
été les instituteurs de l'Europe ....
Mais le déclin arriva. L'Italie fut tour à
tour victime de la fausse politique de ses
chefs, de la férocité des armées mercenaires,
ravagée par la peste et par la famine pendant
trente-sept ans de guerres presque continuelles. La seconde moitié du seizième siècle
marque une époque de décadence. Les mœurs,
déjà corrompues, s'altèrent encore, et la vie
politique disparait.
Ferrare, une des capitales de cette Italie
d'autrefois, présente dans son histoire, avec
ses alternatives de splendeur el d'alfaiblissement, de victoires et de revers, comme un
résumé de l'histoire de ce pays. Elle brilla
parfois d'un éclat singulière~ent ,,if, et nul
souverain des autres petits Etals ne fut au
mème degré que tel ou tel duc d'Esle entouré de grands hommes, célébré par des
poètes illustres; mais nul aussi n'eut à soutenir plus de lutles pour défendre ses droits
et maintenir sa someraineté.
De la lignée de ces ducs de Ferrare,
Alphonse fer se détache avec un relief particulier.
A peine appelé, en 1505, à succéder au

duc Hercule ("", son père, un événement tragique avait marqué le début de son règne.
Il y a des crimes qui semblent appartenir
en propre aux familles qui, séparées de toutes
le, autres, dégagées de tous les liens sociaux,
n'ont point appris à sentir comme le commun des hommes, et ne se croient point soumises à la même morale. C'est ainsi que les
maisons souveraines, en Romagne, avaient
donné au peuple de fréquents exemples d'assassinat entre parents, d'empoisonnement, el
de tous les genres de trahison. Les familles
nobles croyaient de même faire preuve, par
la cruauté de leurs vengeances, de l'indépendance dont elles jouissaient ; et jusque dans
les villages, les chefs de parti nourrissaient
des inimitiés héréditaires qu'ils satisfaisaient
par d'atroces cruautés. De nombreuses bandes
de sicaires étaient sans cesse employées pour
attaquer ou pour défendre. Les ennemis
n'étaient point satisfaits tant qu'il restait un
seul individu, n'importe de quel sexe 011 de
quel âge, dans la maison qu'ils voulaient
détruire. Lorsque Arcimboldo, arcbe"êque de
Milan, fut nommé cardinal de Sainte-Praxède
et légat de Pérouse el d'Ombrie, il trouva
dans cette province un gentilhomme qui avait
brisé contre les murs la tête des enfants de

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 40, Julio 20</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Bruel et M. Foucault</name>
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      <name>General Marbot</name>
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      <name>Henry Roujon</name>
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      <name>Madame Campan</name>
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