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                  <text>r--

111STO'Jt1.ll

-------------------------------------------~

Mais plus il demandait qu'on le laissât,
plus on lui serrait la tête. Faisant donc pour
s'échapper un violent effort el se retournant
brusquement, il s'apprêtait à accabler d'injures le malencontreux importun, lorsqu'avec
une stupéfaction mêlée de re~pect '3t de joie,
il reconnut en lui le prince de Condé.
• Quoi! vous ici, Monseigneur! s'écria-t-il.
- Oui, les lenteurs de ton général m'y
font accourir; il ne se presse pas assez de
prendre cette place; je viens l'aider, va le
chercher. »
Et tandis qui! Pu1ségur se hàtait vers le
logis de Rantzau, le prince, les pieds dans la
boue et le dos à la pluie, continuait, parmi
les troupiers, la visite de la tranchée.
Quand Puységur revint en courant, il
aperçut de loin un groupe d'hommes portant
un blessé : c'était le prince qui venait de
recevoir une mousquetade dans la hanche,
blessure heureusement peu dangereuse, le
coup ayant été amorti par la jaquette de
buffle qui, par un providentiel hasard, s'était
1. ANmoires de l'uy.•égur.

Puis il ajouta, riant de plus belle :
trouvée retroussée et doublée d'épaisseur sur
la hanche.
&lt;1 Allons, contez-moi le détail de votre
Dévêtu en hàte, le prince se trouva atteint aventure. l&gt;
seulement d'une très forte et très doulouRiant aussi, mais seulement du bout des
reuse contusion, pour la guérison de laquelle lèvres, Bussy, pour obtenir du prince qu'il
tous les chirurgiens de l'armée, réunis en voulût bien s'entremettre en sa faveur el
corps autour du blessé et pleins d'un zèle étouffer les suites de cette triste affaire, dut
ardent pour le salut de leur général, travail- s'exécuter et revenir sur toutes les circonslèrent en diligence, donnant sur l'endroit tances, si humiliantes, de son extraordinaire
contusionné &lt;1 quantité de coups de bistouri 1 ». équipée.
A une vanité des plus chatouilleuses, née
C'est de cette blessure, et aussi de ce traitement, que Condé se guérissait à Calais quand de ses précédents succès amoureux, Bussy
joignait un incommensurable orgueil, fondé
le 8 septembre, Bussy vint l'y retrouver.
Dès que ce Pàris ayant manqué son Hélène sur sa naissance et son nom : &lt;1 Je le cède à
entra dans la chambre du prince, celui-ci, Montmorency pour les honneurs, disait-il
dans un rire sonore qui faisait pointer en avec une fierté superbe, mais non par l'anavant, avec plus d'énergie encore que de cou- cienneté. 1,
Ce jour-là, en contant au prince la façon
tume, son nez d'aigle el mettait à découvert
les dents longues et mal plantées de son angu- piteuse dont il avait été repoussé par une
leuse mùchoire, se mit à chanter à pleine bourgeoise à qui il faisait le grand honneur
gorge ce refrain, composé jadis au sujet de de vouloir prendre de force et sa main et
ses écus, c'est la vanité du beau Bussy, bien
quelque frasque de son père :
plus
encore que son orgueil, qui eut à souf0 la folle aventure
frir.
Du prince de Condé!
(A suivre,)

CH. GAILLY DE TAURINES.
CHEFS )!ILIT.\IRES FOR\! l:'iT L.\ n : TE DU CORTi:GE DE L'El!PEREVR CHARLES·Q• l'.'.T, LORS DE ~0'1 E'\TRÉr: A 801.or::Œ, F.:'&gt;I' 1f29.
D'aprd une gravrire d11 lemps.

L'ITALIE

D'AUTREFOIS
~

A la cour de Ferrare

Clicbt Giraudoo
LE SEXTUOR. -

La liberté avait donné à ritalie qualre siècles de grandeur et de gloire. Pendant ces
quatre siècles, elle fil peu de conquêtes au
delà de ses limites naturelles; ce fut alors
cependant qu'elle assura à ses peuples le premier rang entre les nations de l'Occident.
Elle n'exerça jamais sa puissance sur les
Élals voisins de manière à mellre en danger
leur indépendance; sa division en un grand
nombre de petits États interdisait absolument
celle carrière à son ambition; mais la même
division avait multiplié ses ressources, cl
développé l'esprit et le caractère de ses peuples dans chacune de se~ petites capitales.
Les Italiens n'avaient alors pas besoin de
conquêtes pour se faire connaître comme
une grande nation. Les Allemands, les Français, les Anglais, les Espagnols avaient des
pri1ilèges municipaux, des chefs féodaux, des
monarques qu'ils croyaient devoir défendre;
les Italiens seuls avaient une patrie et le sentaient. Ils anienl les premiers étudié la
théorie des gomernements et donné aux
aulrc·s peuples des modèles d'institutions libérales. Ils avaient rendu au monde la philosophie, l' éloq uencc, la poésie, l'histoire, l'archilccture, la sculpture, la peinture, la musique. lis avaient fait faire des progrès

Tablea11 de CARU: \'AN Loo. (Musee illlf&gt;eri.Jl de l'Ermila{fe, 8ainl-l'elersto11rs:.J

\'l. -

HISTORIA, -

F:isc..jl,

rapides au commerce, à l'agriculture, à la
navigation, aux arts mécaniques. lis avaient
été les instituteurs de l'Europe ....
Mais le déclin arriva. L'Italie fut tour à
tour victime de la fausse politique de ses
chefs, de la férocité des armées mercenaires,
ravagée par la peste et par la famine pendant
trente-sept ans de guerres presque continuelles. La seconde moitié du seizième siècle
marque une époque de décadence. Les mœurs,
déjà corrompues, s'altèrent encore, et la vie
politique disparait.
Ferrare, une des capitales de cette Italie
d'autrefois, présente dans son histoire, avec
ses alternatives de splendeur el d'alfaiblissement, de victoires et de revers, comme un
résumé de l'histoire de ce pays. Elle brilla
parfois d'un éclat singulière~ent ,,if, et nul
souverain des autres petits Etals ne fut au
mème degré que tel ou tel duc d'Esle entouré de grands hommes, célébré par des
poètes illustres; mais nul aussi n'eut à soutenir plus de lutles pour défendre ses droits
et maintenir sa someraineté.
De la lignée de ces ducs de Ferrare,
Alphonse fer se détache avec un relief particulier.
A peine appelé, en 1505, à succéder au

duc Hercule ("", son père, un événement tragique avait marqué le début de son règne.
Il y a des crimes qui semblent appartenir
en propre aux familles qui, séparées de toutes
le, autres, dégagées de tous les liens sociaux,
n'ont point appris à sentir comme le commun des hommes, et ne se croient point soumises à la même morale. C'est ainsi que les
maisons souveraines, en Romagne, avaient
donné au peuple de fréquents exemples d'assassinat entre parents, d'empoisonnement, el
de tous les genres de trahison. Les familles
nobles croyaient de même faire preuve, par
la cruauté de leurs vengeances, de l'indépendance dont elles jouissaient ; et jusque dans
les villages, les chefs de parti nourrissaient
des inimitiés héréditaires qu'ils satisfaisaient
par d'atroces cruautés. De nombreuses bandes
de sicaires étaient sans cesse employées pour
attaquer ou pour défendre. Les ennemis
n'étaient point satisfaits tant qu'il restait un
seul individu, n'importe de quel sexe 011 de
quel âge, dans la maison qu'ils voulaient
détruire. Lorsque Arcimboldo, arcbe"êque de
Milan, fut nommé cardinal de Sainte-Praxède
et légat de Pérouse el d'Ombrie, il trouva
dans cette province un gentilhomme qui avait
brisé contre les murs la tête des enfants de

�- - fflST0'/{1.JI
son ennemi, el égorgé sa femme qui était
grosse; après quoi, venant à découvrir un
enfant du même homme qui était demeuré
vivanr, il l'avait cloué à la porte de sa maison, en trophée de sa vengeance, comme les
chasseurs y douent &lt;1uelqu('îois les aigles et
les chats-huanrs qu'ils ont tués. Bien plus,
cette atrocité n'avait point paru à ses compatriote~ une chose extraordinaire.
La mème cruauté, puis la ml\me ardeur de
vengeance se manifestèrent à la cour de
Ferrare.
Hippolyte, frère du nouveau duc, était depuis un an cardinal. Rival en amour de son
frère naturel don Jules, il entendit un jour
une dame ferraraise, objet de leur commune
passion, vanter la beauté des yeux de reluici. Hippolyte, furieux, soudoya une bande
d'assassins. Ces hommes entourèrent don Jules
dans une partie de chasse, et, sur l'ordre du
cardinal, qui était présent, lui arrachèrent
les )CUX.
L'attentat souleva d'horreur la ville de Ferrare. Il n'attira pourtant sur son auteur ni
punition, ni même aucune démonstration pu•
blique du mécontentement du prince. Cette
incroyable indifférence allait engendrer de
nouveaux· drames.
Alphonse se livrait tour à tour à ses plaisirs, a son goût pour la mécanique ou à la
fonte des canons de bronze. Il vil'ait alors
dans une familiarité intime avec des bouffons, des hommes de plaisir, paraissait donner peu de soins au gouvernement de son
État, et ses sujets le jugeaient peu digne du
trône où il venait de monter.
Son second frère, Ferdinand, animé d'une
ambition démesurée, était attentif à ces défauts, el le besoin de la vengeance tourmentait don Jules. Tous deux cherchèrent des
affidés pour renl"erser le gourernemenl du
nouveau duc. Le comte Albertino Boschetti,
de Modène, et Gerardo Iluberti, citoyen de
Fenare, se joignirent à eux, sur la promesse
d'obtenir les premiers emplois dans le nouveau minislèr&lt;'. Ils enl'isageaient ensemble
les divers moi·ens de se défaire du prince.
Uon Jules voulait qu'on assaillit Alphonse el
Hippolyte par le fer et par le poison; Ferdinand, qui n'avait pas les mllmes resm1timenls, n'en rnulait qu'à la couronne.
D'ailleurs, il élait difficile d'attaquer les
deux frères ala fois : on ne les Yoyail réunis
que dans les grandes cérémonies, et alors ils
étaient entourés d'une garde nombreuse; ils
ne mangeaient jamais à 1a mème table,
Alphonse, en joyeuse compagnie, prenant ses
repas de bonne heure, llippolite, avec la
pompe et la délicatesse .d'un homme d'Église,
prolongeant les siens jusqu 'après minuit.
Les conjurés, attendant toujours une occasion favorable, n'avaient encore fait aucune
tentative. Et cependant, le chanteur Giani,
qui était de leur complot, avait été plusieurs
fois admis près du prince avec une familiarité
telle qu'à maintes reprises il l'avait lié, de ses
propres mains, dans les jeux qu'ils avaient
ensemble, mais sans pou\'oir lui porter le

coup décisif. Quant à llippolJte, plus défiant
el ne perdant pa&amp; le souyenir de sa cruauté
passée, il veillait toujours sur don .Jules.
Enfin, au mois de juillet 1506, le cardinal
surprit le secret du complot. ... Don Jules eut
le temps de s'enfuir à Mantoue, mais fut livré

au duc régnant par le marquis Jean-François Il de Gonzague. Le chanteur Giani, qui
avait aussi pris la fuite, fut lil'ré de même
par le pape. La torture, infligée aux pré\'enus, donna de nouveaux renseignements sur
le complot dont on les accusait. Boschetli,
11uberli et Giani furent mis à mort. Quant
aux deut frères, la hache du bourreau était
déjà suspendue sur leur tête, lorsque Alphonse
commua leur peine en une prison perpétuelle.
Ferdinand mourut dans les fers en 1510, cl
Jules fut remis en liberté en 1559, aprt'is
une captivité de cinquante-trois ans.
La maison d'Este était alors la principale
protectrice des hommes de lettres ; la plupart des savants, des historiens el des poètes
cherchaient à plaire à Alphonse, et ces événements cruels furent déguisés d.1ns leurs
récits, ou presque absolument supprimés.
Giol'io évite de jeter aucun blùme sur le cardinal llippolyte, qui, par sa barbarie, arnit
causé l'égarement de ses frères. Jean-Baptiste
Ciraldi, dans ses commentaires sur l'histoire
de Ferrare, dissimule les événements;
)'Arioste, en intrtlduisant les deux malheureux frères parmi les ombres présentées à
Bradamante, ne veut voir en eux qu'une
preuve de plus de 1a clémence d'Alphonse.
Nous sommes arrivés à un Lemps où les
encouragements mêmes donnés aux lettres
appelèrent les princes à s'occuper beaucoup
plus de l'histoire, et les hisloriens à être
beaucoup plus courtisans ....
Alphonse l••, qui ne tarda pas à régner
d'une manière cfTective, n'avait pas adopté
le système pacifique de son père, et peut-ètre
l'état de l'Italie, alors déchirée par de violentes révolutions, ne le permettait-il pas.

~·

,

Ayant du talent pour la guerrr, il perfectionna de plus en plus l'art de fondre les
canons, au point de rendre son artillerie
supérieure à celle de tous les autres princes.
En 1509, il entra dans la ligue de Cambr~i, et le_pape Jules II le nomma gonfalonier de l'Eglise romaine. Mais le bouillant
pontifo, dès l'année suil'ante, ayant abandonné la ligue pour prendre la défense des
Vénitiens, el n'ayant pu déterminer Alphonse
à ce changement de parti, fulmina contre lui
les censures et les excommunications les plus
rigoureuses, le déclara déchu de la soul'eraineté de Ferrare et de tous les fiefs qu'il
tenait de l'Église. Les Espagnols s'étaient
joints à Jules lf. Les Français demeurèrent
sèuls fidèles au duc de Ferrare.
Alphonse d'Este séduisit alors un secrétaire du pape, qui devait empoisonner celui-ci.
Mais lorsque le duc donna à Bayard connaissance de ce complol, Bayard répondit : « Hé,
monseigneur, je ne croyroye jamais que un
si gentil prince comme vous estes consenlist
à si grande trahison; el quand je le sçauroye, de vrai je vous jure mon àme que,
devant qu.'.jl fust nuit, en avcrtiroye le pape.
- Puisque vous ne le trouvez bon, dit le duc,
la chose demourera, dont, si Dieu n'y met
remède, vous et moi nous repentirons. l&gt;
Après l'évacuation de l'Italie par les Français, Alphonse, qui les avait aidés à remporter
la victoire de Ravenne, resta sans défense au
milieu de ses ennemis, et se vit contraint
de poursuivre a1·ec le pape des négociations
de paix. Mais, en 151 i), la mort vint surprendre Jules II.
Le duc de Ferrare trouva d'ailleurs chez
son successeur Léon X une inimitié non
moins grande, qui alla même jusqu'à tenter
de le faire assassiner par le capitaine de ses
gardes. EL la disparition de ce pape, mort à
son tour en l 521, pul seule sauver de la
ruine le duc el sa maison. Dans sa joie,
Alphonse fit frapper des monnaies d'argent,
où se voyait un berger arrachant un agneau
des grifîes d'un lion, avec cet exergue, emprunté au lil're des Hui,: De 111an11 leonis ....
Le très court pontifie 1t d'.\drien VI valut
au duc la levée de l'excommunication dont il
était resté frappé, et, Lien qu'il cûl, dè,
1523, trouvé en Clément YII un nouvel
ennemi, il recouvra au bout de quelques
années, wec l'aide des FrJnçais et de l'Empcreur Chari s-Quint, la totalité de ses domaines.
Alphonse 1,·r d'Este mourut en 15:it aprèg
un règne de vingt-neuf ans. En 1-19 l, il
avait épousé .\nne, sœur de Jean Galéaz
Sforza,· duc de Milan, el, après la mort de
celle-ci, de,inl l'époux de la fameuse Lucrèce
Borgia, qui, par son esprit, par la protection
qu'elle donna aux gens de lellres et par l'édat
dont elle entoura la cour de Ferrare, fit en
partie oublier l'opprobre de la première
moitié de sa vie. Puis, rnuf pour la seconde
fois, il eut une troisième femme, la belle
Laura de Dianti, dont Le Titien nous a con~t'rvé lïmage.
SIS.\IO~DI.

les journées de juillet 1830
Par DANIEL STER.N (Madame

Ni avant ni après mon mariage, je ne
m'éta_is occupée de poli1ique. Quand j'en entendais parler dans le faubourg Saint-Germain,
cela me paraissaitextrèmement ennuyeux. La
perspective de la survirnnce dans la charrre
de dame d'atours de la vicomtesse d'Acroult
•
C
'
qm aurait dù m'intéresser, m'associer en
quelque sorte aux fortunes de la branche
ainée des Bourbons, ne me souriait guère. Je
n'imaginais pas, à la vérité, que l'on pùt décliner l'honneur de se tenir debout derrière
le fa~1teuil de la Dauphine de France, mais ce
que J 'a l'ais vu de son intimité ne m'attirait
pas, el j'y pemais le moins possible. Allant
peu au Palais-Royal, je n'entrevoyais que 1·aguement les ambitions de la famille d'Or-léans.
J'ignorais jusqu'à l'existence des sociétés et
des journaux qui préparaient l'al'ènement de
la branche cadette. Jamais il n'était question
chez nous ni des cours de mr. Guizol, Cousin, Villemain, ni de la société Aide-loi, le Ciel
/'aidera, ni de la Ninen•e, ni du J\'ational, ni
de rien d'approchant. Prévenue par le souvenir
de mon père et par toutes nos amitiés, je me
serais reproché aussi, comme une sorte de
félonie, de prendre trop de plaisir aux conversations libérales auxquelles j'assistais, soit
chez madame de Montcalm, soit chez la marquise de Dolomieu, première dame d'honneur
de madame la duchesse d'Orléans, soit dans
quelques salons du faubourg Saint-llonoré:
chez madame de la Briche, belle-mère de
M. Molé, chez madame Pasquier, etc. Lorsque
dans ce temps-là on parlait au faubourg SaintGermain des libéraux, lorsqu'on nommait
Lafayette, Benjamin Constant, etc., c'était
avec un accent de dédain ou de persiflage
tout semblable à celui que j'ai retroul'é plus
tard, en 1 R'i8, sur les lèvres de ces mèmes
libéraux parlant des démocrates.
li n'y a1ait donc pas trop moyen pour moi
de savoir, autrement que d'une manière très
sommaire et très insuffisante, de quoi il
s'agissait en politique; el comme je n'ai
jamais eu le gm'tl de m'occuper des choses
que je puis pas entendre, je tournais les curiosités de mon esprit vers d'autres objets.
La première pensée d'une révolution possiulc s'offrit à moi d'une manière étrange. Le
t•• du mois d'ao1'1l de l'année 182(), j'assistais à la première représentation de GII illauwe Tell, à )'Opéra, dans la loge des premiers genlilsliommes de la chambre. Madame
du Cayla y ,·int. Elle éfait, à son habitude,
très parée, très plà1rée, mais elle avait l'air
soucieux. Dans un entr'actc, comme je lui
parlais dela musique, elle mïnterrompir, et,
d'une voix altérée, elle m'apprit cc qu'elle
venait d'apprendre elle-même à l'instant, une

nouvelle qui paraissait lui causer un véritable
effroi : l'arrivée à Paris du prince de Polignac.
J'ayoue à ma honte que je ne compris p3s
hien pourquoi une telle noul"elle jetait madame du Cayla en si vive anxiété. Je ne connaissais M. de Polignac que par ce qu'en
avait dit mon frère, qui se trournit depuis un
an environ sous ses ordres, en qualité de second secrétaire d'ambassade à Londres. Mon
frère aimait beaucoup son nouveau chef; il le
disait trt•s bon, très aimable, et se louait infiniment de sa bienveillance. Aussi n'en pouvais-je croire mes oreilles t·n entendant madame du Cayla s'écrier que la venue d'un tel
homme était un grand malheur, une calamilé.
.le la rt'gardais aYec un étonnement qu'elle
prit sans doute pour de la consternation, car,
en se levant pour quiller la loge, où son
inquiétude attirait les regards, elle me prit
la main vivement, me la serra avec force, et
se penchant l'ers moi : &lt;&lt; Madame d'Agoull,
j"ai 11eur n, murmura-L-elle avec un accent
sinistre el en me regardant d'un air qui me
fit peur à mon tour. Ses joues qui p:llissaient
sous son fard, son sein agité qui soulevait ses
diamants en fou, son étreinte fébrile, son
œil étincelant me restent dans la mémoire
intimement unis aux accords de Guillaume
Tell et aux premiers pressentiments de la ré-

des 221, la dissolution de la Chambre, l'entrée au ministère de l'intérieur de M. de Peyronnet, la prise d'Alger, l'irritation publique
menaçante, l'ouverture des collèges éfectorau~, etc. A peine ministre, M. de Polignac
avait appelé à Paris son jeune secrétaire
d'ambassade pour lui confier les fonctions de
sous-direcfeur de l'une des directiom du ministère drs Affaires étrancrères ; mais ce
n'était pas, cela l'a sans dire~ pour le mellre
ni de près ni d&lt;' loin dans ses secrets. Mon
frère, d'ailleurs, élait à ce moment distrait
de la chose publi1f11e par les négociations et
les apprêts de son prochain mariage avec mademoiselle de Monlesquiou-Ft zensac. Le jour
de la bénédiction nuptiale, quand je l'is, pour
la p_rcmiè~e fois, le malheureux ministre qui
all_a1t, à s1 peu de Lemps de 111, précipiter son
roi, la d}"nastie el lui-même dans un affreux
dés_astre, rien, absolument rien, ni dans la
physionomie ni dans la conversation de M. de
Polignac, n'aurait pu faire soupçonner à l'observateur le plus altentif qu'il dût l aYoir
dans son esprit une préoccupation quelconque.
Selon l'habitude anglai,e 11ui depuis lors
est venue aussi chez nous en usarre, mon
frère ~\ait v~ulu s'exempter de Lou~ rcprésentallon le Jour de son mariage, et il arnit

IlAXS l.A RLE DE ROIIA:\, LE 19 Jl'ILLET 1830. -

rnlution qui devait éclater à un an dt• là.
On sait comment cette année fut remplie :
le cabinet formé par M. de Polignac, l'adresse

l.ithOi[raphie ;Je \"JCTOR \l).Df.

décidé de partir ce jour-là mème pour la
Touraine, avec sa jeune femme.
Le prince de Polignac, qui était témoin de

�1f1STO'l{1.Jl
mon frère, vint au déjeuner de famille qui se
donna chez nous après la messe. Il l'ut d'une
bonne grâce parfaite et de la plus agréable
humeur, avec une pointe de gaieté. Il causa
familit•rcment de toutes choses et de Ioules
gens. Il s'occupa longtt'mps de ma petite filll!
Louise, alors âgée de deux ans et demi, cl,
l'aidant à rangt'r sur la table les animaux
d'une belle· arche de Noé dont sa nouvelle
tante venait de lui faire présent, il lui expliqua avêc une complaisance charmante la différence que le bon Dieu arnit voulu mettre
entre un chameau el un dromadaire. Je me
rappelle aussi que le président du conseil, venant, je ne sais plus par quel hasard, à parler des élections, nous conta comme quoi il
venait d'envoyer en Auvergne l'un de ses fils
- un enfant de douze ans - arec son précepteur, afin d'y travailler, disait-il en souriant, l'esprit public- les collèges électoraux
étaient convoqués pour le 23 - el de se faire
envoyer de bons députés.
Je m'étonnais bien un peu, à part moi, de
voir un homme d'État traiter si légi'•remcnt
ces matières politiques, qui me semLlaicnt,
sans ~- entendre, deYoir être fort sérieuses;
mais je trouvais cela aimable; et d'ailleurs jll
me sentais toute gagnée à la manière paternelle dont l'homme d'État jouait à l'arche de
Noé avec mon enfant.
Le prince Jules de Polignac était beau. Fils
de celle ravissante duchesse de Polignac qui
avait partagé l'impopularité de Marie-Antoinette, il avait, comme sa mère, la taille
haute, mince et souple, le visage long, les
traits nobles. Il ressemblait au roi, de qui,
dans le peuple, on le disait fils.
Plus Anglais que Charles X dans ses manières, il avait, comme lui, le sourire affable
et un peu banal, l'entretien facile et insignifiant, la physionomie très douce.
Dans l'isolement de la prison où il était
resté dix années, depuis le complot de Geoi·ge
jusqu'à la chute de l'Empire, son imagination, peu nourrie d'histoire ou de science,
avait pris un tour mystique. li s'était e1alté
dans la dévotion. Son grand cœur el son intelligence étroite s'étaient ensemble illuminés
d'une foi visionnaire. Il ne doutait pas de
l'inlenention directe de Dieu dans les affaires
humaines. Le surnaturel ne l'étonnait pas;
rien ne lui paraissait plus simple qu'un miracle en faveur de la bonne cause. Il en vint
insensiblement, bien qu'il fùt exempt de
toute infatuation, à sentir en lui une vocation
divine. Lui aussi, il entendit ses voix, il eut
ses conversations intérieures avec la Vierge
et les saints. Il se crut appelé à sauver
son roi et son peuple, et se tint prêt au
martyre.
Je n'ai vu le prince de Polignac, dans cet te
unique circonstance dont j'ai parlé, que pendant deux heures à peine, mais il m'a laissé
un souvenir plein de respect. Dès l'abord on
sentait en lui quelque chose de simple, de
vrai, de bon ; quelque chose aussi de fixe,
d'inébranlable el d'impénétrable. Plus tard,
quand je rencontrai son fils, celui-là même
qu'il avait envoyé, disait-il gaiement, en tour-

née 1ilecto1·ale, la rérolution qu'il arait déchainée avait fait son œuvrc.
Mais je reviens à l'année 1850. Mon frère,
comme je l'ai dit, ayant quitté Paris le jour
même de rnn mariage, mon mari étant en
Bourgogne pour la vente d'une forêt qu'il
avait près de Chagny, la vicomtesse d'Agoull
i1 Vichy avec la Dauphine, nous nous trouvions seules, ma mère et moi, dans l'appartement que nous occupions ensemble rue de
Beaune, lorsque parurent au Moniteur 26 juillet 185O-les fameuses ordonnances.
Ma mère avait quitté la place Vendôme afin
de pouvoir demeurer arec moi. Nous nous
étions partagé le rez-de-chaussée de l'ancien
hôtel de Mailly I où mon frère venait aussi de
louer un étage, de sorte que nous allions y
être tous réunis. L'hôtel de MaiUy était une
fort belle demeure arec cour, avant-cour et
arrière-cour, étages très élel'és, ayant vue sur
le pont Royal, le palais et le jardin des Tuileries, grand jardin dont la terrasse longeait
et dominait le quai Malaquais. L'ombre des
vieux marronniers donnait bien quelque fraîcheur à notre rez-de-chaussée, mais l'usage
des calorifères, récemment importé de Russie, en ôtait l'humidité. Le chant des merles
et des autres oiseaux qui nichaient en multitude dans les bosquets du jardin, les lierres
qui tapissaient ltis murs, les touffes écarlates
du géranium sur les vases de la terrasse, le
parfum des fleurs de toute sorte dont on
émaillait les plates-bandes avaient, à mes
yeux, un charme singulièrement mêlé de
tristesse et de douceur. c·~t de ce lieu
agréable que j'ai vu passer la première des
révolutions à laquelle j'ai pu comprendre
quelque chorn. C'est sur cette terrasse du
quai Malaqnais que, assises, ma mère et moi,
dans la matinée du 26 juillet, nous apprîmes,
par des amis, la nouvelle du Moniteur. Nous
en fùmes fort troublées. On pensait que des
protestations violentes allaient se produire à
Paris el dans les départements, el nous appréhendions de nous mir séparés les uns des
autres sans pouvoir peut-être nous rejoindre.
Ces craintes, quant à mon frère, furent bientôt dissipées. Le 27 au matin, non sans quelques difficultés, il rentrait dans Paris, tout
abasourdi de ce qui se passait, n'en a)·ant
rien su, rien pu soupçonner dans le silence
toujours souriant de son chef. A peine nous
eut-il embrassées, que Maurice courut au
ministère des Affaires étrangères.
M. de Polignac était à Saint-Cloud. Ce fut
l'un des directeurs, M. de Viel-Castel, notre
ami, qui dit à mon frère, avec beaucoup de
tristesse, ce qu'il savait, ce qu'il redoutait :
la baisse effrayante des fonds publics, l'agitation populaire, la protestation des journalistes, l'incertitude où l'on était quant aux
mesures prises pour réprimer les désordres, etc.
Revenu vers une heure à l'hôtel de la rue
1. Cel hôtel, ~ilué rue de Braune, à l'angle du
quai llalaquais, avait appartenu au xv111• sièele au
marquis ile Nesle, de la l'.imillc lie llailly. Il n'existe
plus.

des Capucines, mon frère y trou va celle fois
son cher. En rentrant au ministère, la voiture du prince de Polignac avait été accueillie
à coups de pierres; il avait été hué, mais il
n'en semblait guère ému. Il reçut ~Iaurice le
sourire aux lèvres, comme d'habitude. li eut
même, en lui parlant, un petit accent goguenard, comme se ri!jouissant d'arnir été si secret, si profond, si homme d'État. Il lui apprit qu'il venait de signer l'ordonnance qui
confiait au maréchal Marmont le commandement supérieur des troupes; puis, en lui serrant la main avec une affection paternelle :
« Allez rassurer voire femme el YOtre mère,
lui dit le ministre; il n'y a plus rien à craindre, toutes nos mesures sont prises. Je n'ai
plus besoin de vous ici, ajoula-t-il, le conseil
ra se réunir aux Tuileries. Rentrez cht'z vous
tranquillement; quand il y aura quelque
chose à faire pour vous, je rnus ferai avertir. l&gt;
Et comme mon frère essayàil de lui faire
enlre\'Oir ses doutes louchant la facilité de la
répression, le sourire du prince prit une expression compatissante, mystérieuse, illuminée, qui ne pcrmellait plus que le silence.
Mon frère revint à la mai-on moins rassuré
cl moins rassurant que son chef. Sur son
chemin, il avait vu beaucoup de c-hoses qui
n'étaient point en accord arec la sécurité du
ministre : les groupes populaires, de plus en
plus nombreux, agités, où l'on proférait des
menaces, des cris c1 à bas Polignac! »; une
fermentation qui, loin de s'apaisPr sur le passage des troupes, semblait les provoquer au
combat. En entrant dans le salon de ma
mère, où plusieurs de nos amis ultra-royalistes se réjouissaient bruyamment de « la
bonne rnclée » qu'allaient recevoir ltis révolutionnaires, il nous fit part de ses impressions et nous apprit la nomination du maréchll. On fit une exclamation de surprise et
de mécontentement: c1- Raguse! un homme
si peu s11r, à la tête des troupes! ce n'était
pas possible; il y avait quelque chose là-dessous ! l&gt; - Et l'on se dispersa pour aller aux
nouvelles.
La chaleur était accablante. J'allai dans le
jardin chercher un peu d'ombre et de fraîcheur. Ceux de nos am:s qui n'étaient pas
sortis vinrent avec moi. Nous nous assîmes
sous les marronniers. La conversation bruyante
avait fait place à de rares propos, inquiets et
tristes.
Il était environ cinq heures. Tout à coup
un bruit sourd el lointain, un bruit inaccoutumé, frappe mon oreille : &lt;1 Qu'est-ce cela, »
m'écriai-je? et je me levai pour courir vers
la terrasse. On me retint. c1 C'est un bruit
d'armes à feu, dit l'un de nos amis. - C'est
un feu de pelo:on, dit un autre. - Pauvres
gens! •» m'écriai-je, pensant aux hommes du
peuple sur qui l'on tjrait sans doute.
Nos amis me regardèrent d'un air stupéfait. - &lt;l Les pauvres gens, madame! mais
ce sont d'infâmes gueux, qui ,·eulenl tout
saccager, tout piller!... » Je m'étonnai à
mon tour. Sur ces entrefaites, mon frère,
élan t allé à la découver le, nous apprit que,

lÏ1chc Fiurillo.

-'loin

Dl' POLYTECH:-1c1EN V,\..'iEff. LE

rue des P)ramides, un détachement d'üifmterie ,·enait de faire feu sur un attroupement
qui n'avait pas obéi aux sommations; un

29 JCILLET,

0

.\ L .\TT,\Qt:E DE LA CASER~[:; DE 13.IBYLO'iE. -

homme, disait-011, était tombé. L&lt;s aulr~s
avaient pris la fuite, en criant: «Aux ~rmes ! ~
Ma mère, lrès alarmée, craignant pour le

T.JNe:i11 .Je .\loRE.IU DE, Toms.

lendcm;În une bataille des rues, proposa de
me faire partir pour Bruxelles - j'étais dans
un étal d~ grossesse lrès avancée. - Mon

�1f1STO'RJJI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - fri·re J'en dissuada, me jugeant beaucoup
moins exposée 11 Paris que partout ailleurs.
Pendant que nous délibérions ainsi, les

,Yapoléon Il! Vire la llép1tblù111e ! » Comme
)laurice en était là de son récit, nous enlendimes tout à coup sonner le tocsin ..Je ne

l'Rl~I' Dll LOU\'lff. LC ~q JUILLlT 18:11. -

troupes se déploiaie11t dans les rues; la
garde, la ligne, les suis,es, la canlerie, l'artillerie prenai1•nl position sur la plal'e Louis~ V,
au Carrousel, sur la place \'endùme, sur les
boule\'ar&lt;ls. Dans le mème Lemps, des barricades s'éleYaient de Lous côtés. Cho·e incropble, di,ail-on, le pèuple niait . « \Ï\e la
ligne,&gt;, l't la ligne hésilait à tirer sur le peuple! Vlrs le soir, les rumeurs del'inrcnt plus
inquiétantes encore. Xos amis, nos l'Oisins,
nos gens, tout effaré~, entraient et sortaient,
cha~un arec sa nou,elle ,inislre. C'était l'heure
où le duc de Raguse, dans son rapport au
c\ln~eil, &lt;lédarait 11ue la lmnquillite etait
l'etablie.
De toute la nuit, je ne pus former rœ1l;
notre quartier était silencieux pourtant, mais
ce sdenct! a1,lit quelque chose de lugubre. De
grand m1Lin, Je mt! le1ai ..\ peine habilléL',
je courus au jardin. fü mère était là dt:jit,
interrogeant un de nos amis qui apportait
les bruits du dehor,;. C'était le même qui, la
1eille, s'était réjoui si haut de la « bonne
ra cire » qu'allaient re.:eroir les émeu Liers.
li ne se réjouissait plus; il parla il bas maintenant; il était pàle. Partout, sur son chemin,
il al'ait vu les écussons, les enseignes aux
armes royale~, les panonceaux fleurdelisés
des notaires ùtés ou brisés. Yers dix hcur~s,
mon frère alla au minislèr~. Il re,int au bout
d'une hPUre, n'ayant pas ,·u ~!. de Polignac,
qui était à Saint-Cloud. On assurait dans les
burea·ux qou l'état de siège _allait être proclamé. li n'y avait plus de temps à perdre,
disait-on; l'émwtc gagnait du terrain. Le
peuple al'ail abattu le drapeau blanc et hissé
le drapeau tricolore à l'hôtel de ville; on ne
triait plus ;eulement : « .t bas les ministre~.' 1&gt; mais : u A bfü le8 801t1·bo11s! Vive

L1/hogr,1fhie Je ,·,c roR ,\ t.A)I,

connai~sais pas plus ce bruit-là 4ue celui &lt;lLs
déchar"es. On 10'expli&lt;1ua re qu'il ,ignifiait;
" qui courut dans mes 1e111cs,
.
.
au frisson
Je
,.entis pour la première fu·~ h• ~ourtle de,
rél'olutions.
Vers une heure de l'apii•s-mi&lt;li, les nou1dles qui nous ,inrenl a,aienl un autre accent. Nos amis étaient rassurés. L'état de
siè·•e
était proclamé; Fou,·aulcl (le ricomle
0
de .Fou1 auld, colonel de gPndarmerie) avait
l'ordre &lt;l'arrêter LafaieLLe, Laffitte, '1auguin,
Sah-erle, etc. Quatre colonnes de lroupLs
commandées par Talon, Saint-Chamans, Quinsonnas el Wall, llaient en marche pour arrêter l'insurrection. Le canon allait balayer
les rues.
Mon cœur se serra, je ne saurais trop &lt;l,re
~ous l'empire de quels sentiments. Je n'aYais
aucune peur personnelle. Je ne s~ngeai~ p:1,
aux princes, je ne faisai, assurément pas ùe
, œu x pour l'insurrection, dont je ne connai~~ais ni le but ni les thcfs, mais j'étais émue
d'une grande pitié à la pensée de ceux qui
allaient mourir, el, sans bien sa1oir cc qu'il
ioulait, je ne pou,ais me défendre d'une
chrétienne simpalliie p.iur le courage et le
malheur du peuple.
La paix régnait eDC\lre autour de nous,
aucune lutte n'était engagée sur la ril'c gauche. On n'y avait pas éle,é de barricade..~.
Nous passâmes la journée du mercredi 2~
sans apprendre grand'chose. Les bruits étaient
confus et contradictoires. 011 était le roi? Où
était le prince ae Polignac? Que faisait le
maréchal? On ne rnrnit trop A six heures du
soir, en uous mellant à table, nous apprimes
par des amis de lf. de Yitrolle~ que celui-ci
allait et venait incessamment de Paris à SainlClou&lt;l, de Saint-Cloud à Paris, pour arracher

au roi quelques concessions el les faire agréer
des insur,,és. Tout allait mal, nous dirent-ils;
o
.
.
1
l'insurrection était partout ,1clor1euse. ,e
maréchal demandait du renfort et n'en pouvait obtenir 1•.. Quant aux desseins des libéraux, quant à ce qui se passait dans les réunions publiques, nous demeurions dans une
ignorance complète.
On ne parlait pas chL'Z nous du duc d'Orléans. L'absence de la Dauphine et de la 1icomles;e d'Agoult nous laissait sans nouvelles
directes des princes, et nous en étions réd ui ls aux conjectures. {;ne longue nuit se
passa encore dans cet étal. Le lendemain
jeudi 29, notre 11uarticr s'agitait; des colonnes d'étudiants et d'omriers, parties de
l'Odéon, assaillant les postes, s'avançaient
par les quais et la rue du Bac, vers le Louvre et les Tuileries. Nous entendions le canon
et la fusillade; l'at1a4ue du Louvre commençait. Les gardes sui,ses postés sous la ~lonnadc, aux fenêtres du palais, sous le gutchet
qui fait face à l'lnstitul, repoussaient les
combaltants qui menaçaient de passer le pont
des .\rls; on ne me permcllait plus d'aller
sur la terrasse. Des fenêlr&lt;s du pavillon de
Flore et de la caserne du r1uai d'Orsay, on
tirait contre le pont !loyal, où les insurgés
essapienl de construire une barricade et de
planter lwr drapeau.
.
Oes bruits de Lous genres et des plus sinistres nous arrivaient d'heure en heure :
Marmont trahit; deux régiments de ligne ont
pas,é à l'insurrection; un armistice est proclamé, clc. Des fenêtres du second étage,
nous ,oyons un spectacle inouï_: le_jardin d~s
Tuileries rempli de lroupes qui ÎU1ent end~rnrdre; des solda ls qui sautent par les croisées du rez-de-chaussée et se précipitent par
la grande allée du milieu ,ers le pont tournant; des tris, de; clameurs, des carreaux.
bri~és a1·ec fracas, de, meuble, jetés par les
croisées, un bruit de mer orageuse; le dr,lpeau tricolore enfin, hi,sé sur le pavillon de
J' llorloge; la monarchie en déroute' 1
Dans la soirée qui suitcesscènes incro~ahlcs,
les ropfüles se forgent des chimères plus
incroyables encore. Selon les uns, ~l~rmo1!l a
trahi, mais Bourmont est rn route; il arme.
Avec lui, le Dauphin marche sur Paris. ll&amp;jà
l'on conseille à ma mère de faire ,es approYisionncmenls en (ilS de siège; sdon d'autre~,
plus rai,onnablcs, M. de Polignac se retire;
)1. de )lorlcmart est nommé pré~ident du
conseil cl va tout arranger.
Le lendemain au malin - Yeodrcd1 50 on lit sur toutes les murailles des placards
invitant le peuple français à donner la couronne au duc d'Orléans. Les nou\'elles se précisent et se précipitent. Coup sur coup, on
apprend que le Dauphin remplace le duc de
Ra"use dans le commandement des troupes;
r1u~ le roi a quitté Saint-Cloud, Trianon ;
1. !Îàn, le· ioumal Îl'111i poi-tr, pul,liti eu 1867,
j&lt;' lis quel&lt;Jucs note, curicum d'.\ll'rc,l de \ïgu~.
..a,tcs rnmme les n11c11nc,. à I heure même Jes
J,·éncu'ieuls: c l'endrtdi 30. Pas 1.111 pr111cc n'a paru.
i.e,, l'aunè, hra1e, de la gard&lt;' .soul 11,andoonès ,ans
ordre,, ,an, pl111 ,lcµu,, Jeux J•Jur;;. _1ra,1ué, parlo';ll
~L se .ba\la.nl toujours. - U guc, rc Cl\1le, ces 01J,l1nés d,•101&gt; L'ont a,ucncc ! ,

'----------------- - - -----------qu ïl part pour llambouillet; 'Ill 'il l est rejoint
par la Dauphine'; qu'il retire les ordonnances;
1p1 ïl nomme le duc d'Orléans lieutenant µélll:ral du royaume; qu'il abdi'iue; que le Dauphin abdique, elc.
Cependant les jours s'écoulent. Ll scs~ion
a été ourerle par le duc d'Orléans - - 5 août.
- On sïn11uiète, dans Paris, de sal'oir le roi
si proche, à la tète de troupes nombreuses et
fidèles. On se porte lumultuaircment, en arme~. ~ur Rambouillet; quand la multitude l
arrire, Il' drapeau tricolore llotle sur 'le cbàteau. Les princes l'ont fJUillé. On se félicite.
on a h,ile de rapporter à Paris la bonne noul'dle: on s'empare d(s fourgons, des carrosses de la cour; on monte dedans, dessus,
derrière. Sous le fouet des cochers improYisés, les heaux chevaux des écuries roi ales
franchissent ventre ,'i terre la distance de
Rambouillet 11 Paris. lie ma fenêtre, je ,ois
passer au galop ce IJitarre cortège. On ne
savait cc que c'était. Ct•s allclages somptueux
comerls de pous~ièrc et &lt;l'écume, Cl'S hommes en blouses, en ,·rstes , rn uniformes
d'emprunt, coiffés de képis, de bonnc·ts à
poil, de rasquettrs, armés de caraliines, de
sabres, de pir1ues, al'inés, enroués, chanlanl,
hurlant à lue-tète, queh1ues-uns couchés, rndormis sur les coussins de satin bl,rnc ! Jamais je n'oublierai C'C grotesque grandio,c !
L'asprtt de Pari, était d1:solé. ,\u tumulte
de l'ém('ulr, au bruit dt!s charges de caralrrie, aux roulem1•nls des tambours, au son
du canr,n cl du tocsin, succédait soudain un
~;lence morne. Les rues d{,pa,ét!s, les ré,whères hri,és, le, liouli11u1s fermées, cl, quand
Ycnait le soir, les lampion, des Livouacs populaires, toutes ces choses, al'ec l'iol'ertilude
qui planait au-dessus de nous, nous jetairul
en grand~ trislcsse.
Enfin toute inccrlilu&lt;lc se dissipa.
Pue royauté di~parais,ait, une autre prc1

1,) ~uùl. Courmmem,•nl d,

Louis-Philipp•• 1·".

C:crémoni«' j?_r:n(". - c·c':'11 un c1wro1111fmr11I profrsl1JJd. - li COll\Îl'nl Ù un flOU\011' IJUi n'a plus l'Îl'II
,1,· lll\;(i1111•. dit le Globe. J"r lroll\c lt• d,'laul ra,Ji-

cal •111e 11• lrùnr uc ,appui,! ni sur l'npprl au peuple
111 ,ur J., clroil ile h'~1limi1,:; il c~l ,:u, nppu,.
l \lfrc,I ,Ir \ïgny. -J111m111l rf'11u /Jtw·tr.

L ES JOU~NÉES DE JU1l.L'ET 1830 _ _ ~

nait sa plaf'e1 • Le 9 aolil, je vis de ma terrasse passer dans une l'Oilure découverte
Louis-Philippe el sa famille. Ils rcrenaienl
du Palais-Bourbon, 011 les deux Chambrrs
avaient proclamé le 1'0i de~ Français.
&lt;&lt; Il , aYait une fois un roi cl une reine 1&gt;,
dis-je à. la marquise de Bonnay qui rrgardail
al'ec moi le modeste cortège roial. Elle sourit;
nous al'ions lou les deux la même imprrssion.
Celle royauté qui passait nous faisait un peu
l'dlet d'un conte ?fous ne la:prenions pas au
sérieux. Elle n'a,·ailà nos yeux ni consécration
ni prestige. De notre point de me thréticn,
selon nos idées de famille, elle était la triste
rérnmpcnsc d'une tri~te félonie. Je me rappelais le mot de la vicomtesse d',\goult : « Je
n'aime pas ces gens-lit. 1J Je pensai qu'elle
al'ait raison°.
Cependant nous apprimes que la famille
roiale avait quilté la France, cl que la vicomtesse d'Agoult, malgré son Jge, malgré les
instances de la Dauphine qui ne YOulait pas
arcepter cc nournau et définitif sacrifice de
toutes Sr!' affections, de toutes ses habitude,,,
rc•fusait de quiller sa royale amie el r1prena1t
a,ec elle le dur chemin de l'exil. De retour à
Paris, mon mari prenait sa retraite. li s'!
croyait obligé d'honneur, Lien que personndlemeul il n'eùt point d'allaches aux prince,
de la branche ainée. Né en t 790, d'un père
r1ui n'émigra point, il était entré à dix-sept
ans au service, el a,·ait fait toutes les campagnes de l'Empire, en Allemagne, en Pologne, en E~pagnc, jusques et r compris la
campagne de 1811!. li avait rté grièvement
Llrssé d'u11 coup de feu au combat de .\'angi,,
en faisant, à la lèle de son régimtnt, une
charge de cal'alerie contre un carré d'infanterie russe, et il en restait boiteux. En fait
de sou1·crai11, M. d'Agoult ne connaisrnit que
Napoléon, rn fait de régime, que l'empire
militairr. Comme toute sa génération, &lt;'t
1. 'le, opinion, en ,e fon11anl J&gt;&lt;'II à f't'U me lircul
plu, lard cou,idcrn l:i rén,lulivn ,le 181i0 ,11111 autre
u·il el sou, un autre a,pcl'l; mais elles nt' lllt' ra111e11i·rc111 pui11l à cclli\ 1•1.1i11io11 qm• 1~ qua,i-lqplimité
,le la ro)aulè hourgcoi,1• l'lail la forme 1lt'lin1liH• Pl
parfailr du A'ou,rrnc&gt;mcnt 1111i •eul 1·011,cna,1 ·• la ,Jt'•rnorral ic fru111·ai,1•.

malgré ses originl's, il ignorait les princes
ciilés. En 181 t, il fut tout surpris d'apprendre par son oncle, l'él'èt1uc de Pamier~,
que B11011apal'le était un 11.mrpateu/': qu'il
y avait un roi légitime qui se nommait
Louis X\'lll; que la fille de Louis Hl rirnil
encore; &lt;1u'elle avait eu pour ami, pour compagnon d'exil, qu'elle ramenait avec elle le
frrre de l'évèque, l'oncle de mon mari, le
l'icomte d' \goull.
· Présenté par l'é,èquc à ces parenls ignorés,
M. &lt;l'Agoult fut accueilli d'abord par eux
aYec une certaine réserve. Cette blessure reçue
en combattant les alliés qui ramenaient nos
prÏllces, celle croix de la Légion d'honneur,
bien que jointe à la croix de Saint-Louis, et
toutes deux gagnées, non par faveur, mais
sur les champs de bataille, n'étaient pas une
recommandation : peu à peu cependant le
nuage se dissipa, les relations derinrent extn~mement cordiales. On t.\cha d'entamer les
préventions de la Dauphine. On l'intéressa
même à la jeunesse, égarée, mais restée pure,
au fond, de ce hon royaliste. La princesse
a,ail voulu me 1oir et m'avait donnt&gt; l'espoir
d'une surril·ance auprès d'elle. \lais H se
borna J'eflet de ses Lonnes grâces.
Mon mari, en continuant de senir, par
amour du métier des armes, ni ne demanda
ni n'obtint jamais la moindre faveur et ne
s'allacha jamais non plus personnellement à
aucun des princes. Quant à moi, je reçus,
comme on l'imagine, après la réYolution, une
infinité &lt;le condoléances au sujet de la dignité
que je perdais. &lt;1 On l'a misr sur les genoui
de la Da 11pbine , , arnil-on dit, lors de mon
mariage, dans le faubourg Saint-Germain. On
m·c~limait fort à plaindre d'en être ainsi arrachée. Je n'entrais pas lrop dans ers r~grets,
ne me sentant pas très propre aux fonctions
qu'on m'a l'ait de~linées; et~pcndant, malgré
l'accueil gracieux que J'avais reçu au Palais1\oyal, je n'allai point au palais des Tuill'ries.
A peu de temps de là, j'achetai du prince
de la Trémoille le chàteau de Croissy, j'r
passai la plus grande partie de l'année, ,.,
feus bientôt oubliL1 la cour cl les prince~.
1) \'\!EL
\IAU.\~11

Lx

CDIX IJF, LA PI.AO.

uu· CARROmEL,

LE

3o JULLET

1f!Jo.

STER\".

1,.\1,ouu.)

�EN 1870
et,

Le combat de Sarrebruck
Les journaux de Paris commençaient à
trouver qu'on tardait beaucoup à envahir la
Prusse. Leur impatience gagnait la foule,
qui, toujours exaltée et tumultueuse, se
livrait à des manifestations de plus en plus
belliqueuses, mais également irraisonnées.
Le ministère, dont la prodigieuse assurance
ne se démentait pas, malgré les nouvelles
alarmantes venues de la frontière, transmettait au major général les doléances publiques
el insistait pour qu'on agît sans retard. Jusqu'alors il n'avait eu à donner en pâture à la
population surexcitée que des dépêches insignifiantes où il était question d'escarmouches
entre uhlans et douaniers, de patrouilles
bousculées, ou de coups de feu échangés
entre avant-postes qui se délogeaient réciproquement. Ce n'était pas asrnz pour calmer l'effervescence générale, et une entrée
en matière plus consistante commençait à
s'imposer. De son côté, !'Empereur, qui ne
savait toujours rien des mouvements de
l'adversaire et cherchait à se renseigner par
Lous les moyens possibles, pensait qu'une
démonstration un peu énergique obligerait
peut-être celui-ci à déployer m forces et à
dévoiler ses projets. Il se décida donc à tenter ce qu'on appelle une reconnaissance offensi1•e, et chargea le maréchal Bazaine de l'exécuter.
Le 5i juillet, dans un conseil de guerre
tenu à Morsbach, sous la présidence du maréchal, les détails de l'opération furent arrêtés
entre lui, le général Frossard et le général de
failly. On y décida que le 2• corps marcherait
sur Sarrebruck, soutenu par une division du
5• corps qui se dirigerait sur Wchrden, tandis qu'une division du 5• se porterait en avant
de Sarreguemines pour opérer une diversion.
L'exécution de celte reconnaissance était fixée
au 2 août.
Dans la journée du {•r août, la division
Vergé fut rapprochée de Forbach et vint camper à l'ouest de la ville. La 5• division du
5° corps fut portée à Rosbruck, et le général
Frossard fut avisé que s'il ne recevait pas
avant le 2 son équipage de ponts, il disposerait de celui du 3• corps, qu'attellerait la
réserve d'artillerie ou, à son défaut, « les
autres allelages qu'on aurait sous la main »l
C'est ainsi préparé à opérer le passage de la

Sarre, que le 2 aoùt, à neuf heures trois
quarts du matin, le général Frossard commença son mouvement. La division Bataille
marchait en première ligne, soutenue en
arrière par deux brigades, l'une de la division Laveaucoupet, à droite (brigade Micheler), l'autre de la division Vergé, it gauche
( brigade Valazé) ; les deux autres brigades
de ces divisions restaient en réserve, dans
leun camps. Sur chaque aile de la première
ligne était établie une batterie de i2 de la
réserve d n 2° corps.
La garnison de Sarrebruck se composait
d'un bataillon du régiment d'infanterie n° 40
(fusiliers de Hohenzollern) et de trois escadrons du régiment de uhlans n° 7 (du Rhin):
elle était placée sous les ordres du lieutenantcolonel de Pestel, commandant ce dernier régiment, et avait comme soutien en arrière l~s
deux autres bataillons du 40•, un escadron du
9• hussards et une batterie légère. Toutes les
troupes postées sur la Sarre étaient commandées par le général-major de Gneisenau, de
la 5i • brigade, lequel avait ordre de se replier sur Lebach, s'il se trouvait en présence
de forces trop supérieures. Le succès de
notre attaque ne pouvait donc être douteux.
La I ille de Sarrebruck, située sur la rive
gauche de la Sarre, est, ainsi que le faubourg
de Saint-Jean, placé sur la rive droite, profondément encaissée entre des coteaux abrupts.
A peine éloignée d'une petite lieue de la frontière française, elle possède un pont et un
viaduc, celui-ci destiné au passage du chemin de fer qui vient dt! Metz par Forbach et
traverse la rivière en aval de la ville pour
aboutir à la gare, placée au nord, sur la rive
droite. De Sarr€bruck se détache un embranchement qui conduit à Trèves, et de là à
Coblentz. A l'ouest de la ville un vaste terrain
de manœuvres, destiné à la garnison, étend
sa surface mamelonnée jusqu'au pied des
hauteurs du Reppertsberg, el plus au sud,
le long de la Sarre, la forêt de Saint-A.rouai
couronne de ses arbres verts des plateaux
élevés dont ks pentes descendent 11 pic dans
la vallée. C'est ce point de Saint-Arnual que
la brigade Bastoul (2• de la division _Bataille)
devait occuper tout d'abord, pour se porter
ensuite vers le terrain de manœuvres ( E'xer-

cirplatz), que la brigade Pouget ( 11• de la
même division) attaquerait en même temps de
front.
A peine le mouvement était-il commencé,
que les patrouilles prussiennes donnèrent
l'alarrue. Aussilôt, trois compagnies vinrent
prendre position sur l'Ea:ercirplalz, el les
deux bataillons de renfort se rapprochèrent
de Saint-Jean. Pour éviter les effets meurtriers de nos pièces, les Pr~ssiens se déployère11 t en tirailleurs, et ripostèrent avec
énergie à la fusillade que dirigeaient sur eux
nos fantassins parvenus vers onze heures aux
points qui leur avaient été assignés. Mais
quand après une heure de ce feu, à peu près
aussi inefficace d'un côté que de l'autre, le
général de Gneisenau aperçut les premières
lignes de la brigade Bastoul qui débouchaient
de Saint-Arnual, et menaçaient son flanc gauche, il jugea que le moment était venu de
suivre ses instructions, et donna l'ordre de
la retraite. Les Prussiens se retirèrent donc
par le pont de Sarrebruck, tandis que la batterie légère, composée de quatre pièces seulement, essayait de protéger leur mouvement
en riposlant tant bien que mal aux projectiles que notre artillerie leur lançait des hauteurs de la rive gauche. Tout cela, malgré la présence de !'Empereur, arrivé vers onze heures
sur le terrain, avec le prince impérial, pour
donner plus de solennité à cette entrée sur le
territoire ennemi, n'était guère sérieux. Les
tentatives esquissées le long de la Sarre par
les troupes du corps Bazaine ne le furent pas
davantage, et se bornèrent à des escarmouches sans résultat, dont le décousu n'accusait
que trop nettement l'irrésolutiGn du commandement.
Cepl!ndant le général de Gneisenau, ,·opnt
les hauteurs couronnées par nos troupes et
Sarrebruck occupé, jugea prudent de se replier à quelque distance de la ville, et, le
5 août au matin, il rallia ses différents corps
en arrière du défilé de l(œllertheler, au bivouac de llilschbach.
Tel est ce minuscule combat de S:i.rrcbruck, dont on attendait des merveilles, et
qui, somme toute, se réduisit à une dJmonstration puérile, ou quime bataillons français
furent déployés pour chasser de leurs positions trois bataillons prussiens.
L'-COLONEL

ROUSSET.

V UE DE LA VILLE DU H.\VRE-DE-GRACE (FIN DU

xvm•

SIÎ::CLE) . -

D'après l'estampe dessinée el gravée par

BACH ELEY.

John
Par

G.

LENOTR.E

Le Lion de la mer; - .llilord Fa11lôme;
- c'est ainsi que les marins de la République
désignaient le commodore Sidney S,ruith qui
commandait, en 1795, l'escadre anglaise
croisant en vue des côtes de Normandie. Nos
mat~lots, qui n'avaient jamais beaucoup cru
à l'Etre suprême de Robespierre, en revenaient à se persuader que l'amiral ennemil'homme qui avait brûlé Toulon - était le
diable en personnr, tant son audace, son
adresse et sa chance lui al'aient valu de renom. Il cabotait des chouans en armes à la
barbe des douaniers, cueillait sur les côles
les royalistes fugitifs, opérait le transit des
conspirateurs entre l'Angleterre et la France;
sa péniche amirale, le Diamond, se montrait
un soir au large des iles Saint-fürcouf et se
retrouvait, à l'aube du lendemain, devant
Dieppe; les navires qui essayaient · de lui
donner la chasse semblaient voués à quelque
désastre, tempèle, échouage, ou explosion de
sainte-barbe.
Or, le 19 avril 1796, la ville du Havre ful
mise en émoi, dès son réveil, par une stupéfiante nouvelle : Sidney Smith était pris!
Il_ avait eu l'audace d'accoster en pleine nuit,
aidé d'une flottille de cinq ou six canonnières,

la frégate, le Vengeur, mouillée en rade; il
s'en était emparé et filait avec sa prise, quand
une saute de vent et la marée montante le
poussèrent en Seine. Quelques chaloupes et
le lougre le Renard sortirent du port et cinglèrent à sa poursuite. Une corvette, commandée par le capitaine L1 Loup, atteicrnit la
péniche de Sidney S!llith; l'é1uipage s~uta à
l'abordage; l'amiral se rendit 1 • Le Loup Je
fit prisonnier, au nom de la République, ainsi
que son état-major, son secrétaire, qui déclara se nommer Vright, et un garçon de vingtquatre ans qu'il présenta comme son domestique
et qui n'était autre qu'un émicrré
fran•
0
ça1s, Jacques-Jean-~farie-François de Tromelin, gentilhomme breton, ancien officier au
régiment de Limousin, et qui se trouvait sur
le Diamontl &lt;c pour son plaisir ».
Tromelin avait connu déjà bien des aventures : sorti de France au commencement de
1792, il avait suivi les princes à la campagne
d'Argonne : plus lard, officier à l'armée
royale de Bretagne, il avait pu échapper aux
exécutions en masse des vaincus de Quiberon
el avait profité d'un moment de répit pour
se marier. Certain d'être fusillé s'il était pris
et reconnu sur le territoire de la République,

il se réfugia à Londres où il récu t, très mai
grement, de quelques leçons de dessin·1 on
l'_y présenta à sir Sidney Smith qui le pril
vite en affection et l'emmena à son bord pour
la campagne de 1796.
Dans la nuit du 18 avril, au moment oü
les marins français abordaient le Diamond
Tromelin se vit perdu : capturé sur un navir;
ennemi, prùscrit, hors la loi, c'était la mort
dans les vingt-quatre heures .... En un instant, Sidney Smith réunil son équipa cre pour
un dernier mot d'ordre : - M. de T;omelin
va passer pour mon domeslique. - Alais il
connait à peine quelques mots d'ancrlais
'! 0
Soit, il sera Canadien et s'appelle ra John
B,·omf~~ 2 •••• Cette recommandation suprême
fut religieusement respectée: aucun des homt~~s _qui se t~ou;aicnt là et qu'une dure captmte alle_nda1t n acheta, par une indiscrétion,
une amélioration de régime, et c'est ainsi que
le commodore avait pu ne présenter aux officiers fra?ç~is q~i. passèrent à son bord que
son secreta1re, Vr1ght, et les officiers de son
étal-major. Quant à John Bromley, à peine
nom~é, il était déjà dans la cabine occupé à
garmr un portemanteau des effets de « son
maître n : personne ne fit attention à lui, et

1. Archives 11atio11a/es, F1 61:i0.
~- Archives 11&lt;ttio11ales, F' 6425. « li l'ut convenu

dans un moment, cuire tes maleluls et les officiers
restants, l(UC je passerais pour dumcsli11ue, que je me

dirais né dans le Canada .... , Oéclaralion de Tromelin. AYril 1804.

�"--------------

111STO'RJJl
mots, puis des phrases. Ces signaux, en raiquand il émergea de l'entrepont, portant la cc cadavre de pierre dressé, comme un spec- son de la hauteur et de l'éloignement de l'envalise, le bateau entrait dans les jetées du tre des âges anciens, dans le quartier le plus . ceinte, ne pouvaient èlre aperçus que des
grouillant de Paris : les tragédies révolutionHavre
étages supérieurs de la tour ; et ce st1·atagèmc
Toute la population de la ville s'était mas- naires l'avaient ressuscité et rajeuni : tous
fonctionnait, paraît-il, depuis
sée pour assister au débarquetrois ans, après l'heure des ronment du fameux milord Fandes, sans que nul geôlier, sans
tôme. Dès qu'il mit le pied sur
qu'aucun des postes établis,
la pa,scrdle,. une clameur le
pour plus de sùreté, aux étages
salua d'un formidable Vite la
bas du donjon, en eussent le
République! Sidney Smith &lt;&lt; se
moindre rnupçon. Le logement
confondait en signes de polide la rue de la Corderie, le
tesse et en salutations qui n'en
seul, assure-t-on, qui, de ce
finissaient pas ,, ; et comme
côté, avait me sur l'enclos du
quelqu'un lui demandait pourTemple, était loué, depuis 1793,
quoi lui, si habile, avait osé
par une royaliste, Mme Launoy,
risquer un coup de tête si peu
qui l'occupait arec ses trois
digne de ses talents, il réponfilles;;. Au jour, le commodore
dit que « s'étant trouvé dans
les aperçut, souriantes et jolies;
l'inaction, il avait voulu s'amuunfl communication régulière
ser à cette espèce de partie de
s'établit mire ellt s et le prisonchasse 1 1&gt;. D'ailleurs, il se monnier : comme il ignorait leurs
trait-satisfait d~1 hasard qui -lui
-nern;;,-i-1lrs ovait baptisées Tharéservait un séjour:.en Erance,_
lie, Clio et Melpomène.
dans quclt1u'une de ces prisons
Sidney Smith et son fidèle
dont le tragique rrnom était
John apprirent ainsi que, à la
grand depuis trois ans, dans le
nouvelle de l'arrestation de son
monde entier. li li ou,·ait &lt;&lt; de
mari, la jeune Mme de Trol'amusement dans la nournauté
melin était accourue à Paris et
de sa situation »; c'était un
s'était logée dans la maiso.n
chapitre pittoresque :ijoulé au
même dont Mme Launoy haL1feuilleton de sa vie et il se délait le lroisième étage; la téléclarait très curieux « des suites
graphie nocturne devait servir
de l'incident ,, .
à concerter une évasion : quelJohn continuait à passer inaques amis s'en occupaient actiperçu ; on le surveillait si peu
vement. Phélippeaux, le chef
que, dès le premic r jour, il cul
hardi de la &lt;&lt; Vendée sancerla tentation de s'échapper ; il
roise &gt;, , avait présenté à Mme de
n'en fit rien, pourtant, suivit
Trornelin IIJde de Neuville qui
son maître à l'hôtel qu'on lui
l'avait délivré des prisons de
donna pour résidence, s'y monllrnrges, la veille du jour &amp;xé
tra serviteur empressé E'. t désm~Ev S)IITJJ,
pour son exécution. li Ide dcNeuvoué,. :ncore que Sidney ~mith Por/r;,il f;,it;," Temple, par ll e x~EQCtN, le 28 /mp1uire ;,11 V. (C,iNne! des Esl:lmtes. ) l'ille - dont la tête était mise à
le traitai, pour plus de vraisemprix -séjournait à Paris sous le
1
blance, assez rudemeut. Le soir
nom
de
&lt;&lt; Charles Loiscau &gt;&gt; : il recruta l'ami
même, le commodore et son secrét;1irc mon- ceux qui, depuis le l:i aoùt 1792, s'étaient Boisgirard, d'une excellente et très ropliste
taient dans une chaise de poste, en compagnie efforcés, par intérêt ou par dévouement, d'en- famille de Bourges, lequel n'avait rien trouvé
d'un brigadier, sous l'escorte d'un détachement trer en communication avec les délcnus, y de plus ingénieux, p3ur échapper aux tracasde gendarmerie. On prit la route de Paris : al'aienl laissé des traces de leur ingéniosilé. series de la police, que d'utiliser ses qualités
Juhn , sur le siège, entrait en familiarité avec Q,1atrc ans de stratégies clandestines et de de souplesse et de légèreté en sollicitant un
les postillons qui riaient fort de son air cxo- travaux d'approche avaient 1mchiné la Tour emploi - qu'il obtint - de danseur à
t ique et s'amusaient à lui donner &lt;&lt; une pr'"- cl ses abords comme un théàlre d'escamoteur, !'Opéra 3 • On s'adjoignit encore Carlos Sourmièrc leçon de français l&gt; . Après un court cl certainement Sidney Snith, qui s'attendait d.il, of1icier de Charette, né à Troyes, qui,
séjour à flo:icn, Smith, le capilaine Vright tl à des surprises, ne dut pis se trouver déçu. dèpuis 1792, scfl'ait intrépidement la cause
Dès la première nuit, comme il prenait le
John Ilrom!t:iy arrivaient à Paris dans les prefrais
derrière ses barreaux, son attention fut royale : tous ces jeunes gens, d'ailleurs, vimiers jours de mai. On les déposa à la prison
vaient si bien en familiarité avec l'imposde l'Abbaye, où ils restèrent six semaines : attirée par une lueur virn sortant d'une fenê- sible, que le trantran ordinaire de leur vie
tre
grande
ouverte
au
troisième
étage
d'une
ils fun!nt de là transférés au Temple où on
nous apparait comme une succession de périles écroua le :; juillet 2 cl, tout de sui te, maison de la rue de la Corderie; des ombres péties peu vraisemblables.
passaient et repassaient dans la ch1m bre;
l'aventure tourna au roman.
Le plus urgent était de délivrer le pauvre
Depuis que le ~inislre donjon de Jacques bientôt, sur un drap tendu au fond de la Juhn qu'une reconnaissance fortuite , une renMolay avait servi de prison à la famille royale pièce, une lanterne magique projeta des let- contre, un geste d'étonnement pouvait perdre 6
et, après elle, à bien d'autres, il n'était plus tres énormes dont la succession formait des
1. Arch,v. s 11atio1wle.1, J•'• ti 150.
'2. ~ Extraits des rngislrc, d"écrou de la maison
d'an·êt du T~rnplc.
Du IJ mcssitlol' an IV juillet 17!lû).
Conformêroenl à la lellre du mrnistrc de l'Intérieur
en date du '13 de ce mois, le concierge de la maiso11
cl'arrêt du Temple rcce,•ra les ci-après nommés venant de celle de l'Abhavc.
Sir William Sidney, \ ummall(tc1n·, grand croix do

ç;

l'ordre mililaire de l'épi•c en Suède, ~apilaine tle haut
hord en ..\nglelcrrç, chef tic la di\'isio11 c1·oi,anl dons
la )lauche. natif de London, lrenle-de,n ans. Prisonnie1· de guerre.
John \'c,tcy \'right, secr étaire tlu commodore Si,lney
el John llrqmlcy, domestique dp comm0&lt;lorc. » .4rch ives na/ ionales~ F7 6423.
::i. Rehseignemenls particuliers.
4. llydi&gt; de ~eul'ille. .llémoires et Sout&gt;enirs.

5. Qumze ans de haute police sous le Consufol
el l'Em11ire, p,11· Dc,marcst.
6. • Enfermé au Temple, ma. position était hic11
critique : 011 soup~onnaiL uu émigré parmi 11ous ; on
pouvait rn'iùenlilicr et, dans les vini;L-qualre heures,
me juger cl me rusillcr. Le besoin de conscn·er mon
existence ... aida mon courage. Je jouai mon rôle av,•c
w1 calme cl un bonheur rares. » Archfrea 11atio11ales, F1 '162::i.

et qui jouait, du reste, son rôle avec un chetier~ et n•~rait. parmi ~es. sur1·eillants que un rez-de-chaussée vacant dans une maison
ca,lme ~t un bonheur rares. Sidney Smith des amis : meme il courltsa1t la fille de l'un de l'enclos, contiguë à l'enceinte· Hyde visita
dec~ara1t - sans mentir - qu'il n'avait &lt;&lt; ja- d:eux 7t le ~aria~e .était convenu pour lejour le local, s'assura que la carn ét~it attenante
ma~s eu parei! serviteur l&gt;. John prévenait ses ou, mis en liberte, il aurait trouvé dans Paris ~u mur de la prison el loua l'appartement oü
~omdres désirs et le serrait avec une solli- une situation stable .. .. Cc lieu d'un renom si 11 établit une jeune fille, Mlle D... , si avecitude quasi filiale . La brusquerie du com- tragiq~~• ccll~ tour ~u. Temple, qui, selon le nante et si jolie que les habitants de la mai~odo.rc ~t quelques coups de pied que celui- mot srn1slre d un policier, « dévorait ses ha- son ne s'étonnaient pas des lonaues heures
.
0
c_1 lm de~c?ai.t dans les moments d'impa- b)!ants 1&gt;, é~ait un_ endroit quasi gai, et l'on que passait chez clic Charles Loiseau. Il
llence, n altera1ent pas sa déférence'· John s etonne qu une pmon pût abriter tant d'in- s'était installé, presque à demeure, dans la
était, d'ailleurs, très .populaire au Te~ple : souciance et de bonne humeur.
cave, et, courageusement, il avait entrepris
co~me,~asne, le concw~gc de la prison, toléLes fréquentes entrevues de Mme de Tro- de creuser un souterrain, assez large pour
rait qu il sortît, chacun rn plaisait à le char- melin avec John el ses continuelles prome- donner passage à un homme, et dont la longer, moyennant pourboires, de commissions nades autour du Temple avaient attiré d'abord gueur ne devait pas, d'après ses calculs
po~r le dehors : on s'intéressait à ses pro- l'attention des mouchards, vite rassurés : excéder douze pieds.
'
gres .dans ~a langue française que, de l'avis tout le quartier savait que cette dame « était
Il travaillait tout le jour al'lc ardeur.
unamme, 11 commençait « à écorcher très une ,Anglaise, .très attachée à Sidney Smith l&gt; ~ll~e D-:· élevait une enfant de sept ans à
passablement l&gt; ; on se répétait ses naïvetés et Ion trouvait tout naturel que celui-ci cor- qm Lo1sean avait acheté un gros tambour
et on s'amusait de ses bévues. Le brave gar- respondît, par l'intermédiaire de son domes- dont on enrourageait la fillette à jouer à tour

(( LA SUSPECTE •. -

Tableau d'EDMOND

LAVE\ R~.

~n n'é!ait ni susceptible, ni &lt;&lt; regardant l&gt; :
buvait tous ses petits profits avec les oui-

tit1ue, avec sa maitresse éplorée'. Elle, pourtant, ne perdait pas un jour : elle avait avisé

de bras : clic emplissait de vacarme la maison, cou,Tant ainsi le bruit des coups de

1. ,1/émoire,~ de Rochecotte
'l. " C'csl alo,s qu'une épo~se chérie viul à l'aiis

~ur m'aider de ses secours : on la soupçonna ,l'être
nmanle de Sydney Smith .... » Archives 11atio11alPS,

F7 6!,23. Interrogatoire de Tromelin en grrrninal
an XII.

11

"

""H.,.

�. - - 111ST0'/{1.JI
pioche et de la chute des pierres. llyde, pourtant, commençait à se décourager : il craignait maintenant de s'ètre trompé dans ses
pré1·isions et de faire fausse route; le concours d'un maçon devenait indispensable.
Mme de Tromelin en découvrit un, bra\'e
homme, qui comprit à demi-mot de quoi il
s'agissait el qui se mit à l'œuvre. A rnn premier coup de pic, une brèche s'ouvre : toute
la cour du Temple apparaü; la chute des
moellons renverse un factionnaire qui, effaré,
donne l'alarme .... Le poste court aux armes;
mais Hyde est sur le qui-vive : à son appel,
Mme de Tromelin, l'ouvrier, lllle D... el
l'enfant au tambour s'enfuient par une porte
de derrière, et quand la garde, obligée à un
long détour, envahit l'appartement, elle n'y
trouve plus que des malles pleines de bûches
de bois, des meubles sans valeur et quelques
hardes que personne, comme bien on pense,
ne se risqua à réclamer'.
Cette algarade rendit la surveillance plus
soupçonneuse : l'orJre vint, du bureau central, de resserrer la captivité du commodore,
et, pour mettre fin à ses communications
avec le dehors, on lui signifia qu'il eût à se
pril'Cr désormais des services de son domestique dont on avait décidé l'ex tradition. La
nom·elle de ce coup de fortune fut reçue par
John el par rnn maître comme l'annonce
d'une catastrophe : tous d.:ux tinrent jusqu'au bout leur rôle avec un naturel parfait.
Le 8 juillet 1797, quand le brigadier Dumaltera. escorté du gendarme Barlhet, se
présenta à la prison muni de l'arrêté du
Directoire ordonnant que '' John Uromley,
valet de chambre de sir Sidney Smith, serait
extrait de la maison du Temple pour être
conduit, de brigade en brigade, au port de
Dunkerque et, de là, passer en Angleterre»,
il y cul une scène qui émut les plus bronzés.
John se précipita en pleurant sur les mains
de son maître qu'il couvrit de baisers, protestant qu'il ne l'oublierait jamais et jurant,
devant les geôliers altendris, qu'il risquerait
tout pour le tirer de sa prison. Sidney Smith
parut très touché, mais il resta digne : il
chargea John de commissions pour sa famille,
lui remit un élogieux certificat de ses bons
services el lui ,·iJa sl bourse dans les mains!.
Les gendarmes, appréciant à leur valeur
les rares sentiments d'un pareil scrriteur,
furent pleins d'égards tout le long de la
route. Le comte de Tromdin aroua plus
tard que jamais il n'arnit voiagé a\'ec plus
de sécurité et moins de soucis : ce proscrit,
ce condamné à mort, que le syndic du
moindre village pournit, sur le simple énoncé
de son nom, liHer au bourreau, était sous la
sauvegarde el la responsabilité de toute la
gendarmerie de la Bépublique. On l'embar1. Hi de de ~cuvillc, Souveuirs el ,1/lmoires.

2. Mlmofres de Rochecolle, lllémoires . d'llyde
de Seuville. • Cejour&lt;l1mi ~O me,sidor \, nous,
Josel'h Oumallera, brigadier, et Jean Barthe!, gendarme à la résidence de Pa,·is, conl'orrnémcn t it un
arrêt~ du Dirceto,rc du 5 messidor. avons extrait de
la maison du Temple John Bromlcy, domestique du
commo1lorc Sidney Smith, pour être conduit de brigade c11 brigade au port de Dunken1ue et de lit passer en Angleterre. ~ Archives 11atw11a/es. P (H~3.

qua à Dunkerque le 22 juillet; deux jours
plus lard, il abordait la terre anglaise qu'il
ne fit que traverser, ayant hâte de rentrer en
Normandie où Mme de Tromelin était "enue
l'attendre•. Pourtant, on eut de John Bromley des nouvelles pendant un certain temps :
lti cabinet noir du Directoire ouvrait et faisait
traduire les lettres adressées d'Angleterre à
Sidney Smith plr ses parents : ceux-ci, prévenus par Tromelia, prolongèrent la mystification; jamais troupe ne joua avec plus d'ensemble : « - Nous ne poul'ons concernir,
&lt;t écrivait le 2ti août sir Douglas Smith à
« son frère, nous ne pournns concevoir ce
« nouveau caprice qui vous a fait vous pri&lt;t ver de voire fidèle John; j'apprends de ma
&lt;t mère qu'il doit aller à Portsmouth chercher
&lt;I ses hardes et de là faire un voyage dans
« le pays pour voir s~s amis. » - Le 5 septembre, l'oncle Edward Smith renchérissait :
&lt;1 John Bromley, mandait-il, a passé ici :
&lt;• l'acte de le séparer de vous ne fait pas
« honneur au Directoire et j'aurais cru que
&lt;t la nation française respecterait davantage
« le malheur el le courage. li a couru chez
« votre mère : le pauvre garçon témoigne
&lt;&lt; beaucoup d'empressement à porter de \'OS
« nouvelles à vos amis; il lui est dù une
« année et demie de traitement comme
a employé à voire senice ' . »
Tandis que Cts lettres et d'autres du même
ton rassuraient pleinement la police du Directoire, qui n'avait d'ailleurs aucune méfiance,
Tromelin débarquait paisiblement à Caen,
rentrant en France pourl'u d'un crédit illimité sur le banquier llarris, rue du Bac, en
vue de tenter, par tous les moiens possibles,
la délivrance de Sidney Smith et du capitaine Vright. li resta six mois en Normandie,
assurant le passage en Angleterre du commodore dès qu'on serait parvenu à lui ouvrir les
portes du Temple. Ce point - le plus difficile - établi, Tromelin se rendit à Paris, où
il retrouva ses amis, Carlos Sourdal, les
dames Launoy, Hyde de Neuville, Phélippcaux, le danseur BoisgirarJ, auxquels
s'étaient réunis le chouan Legrand de Palluau, un des lieutenants de Phélippeaux
pcndanl la Vendée sancerroise, et Laban,
ancien officier de StofOet, qu'on manda
précipilammenl de Brèlagne à Paris pour
tenter le coup.
Phélippcaux cl les dames Launoy n'arnient
pas cessé d'entretenir avec les prisonniert des
relations télJgraphiques. Depuis le 18 fructidor, il est vrai, au royaliste Lasne avait succédé, comme concierge du ÎLmple, le jacobin
Antoine Boniface, qui, ravi d'être enfin pounu
d'une place avantageuse par celle rérolulion
qu'il flagornait depuis cin1 ans, s'établit dans
son nouveau domaine comme en pays c~n-

quis. Son malheur fut d'installer avec lu;
Mme Boniface, femme autoritaire mais sensible, que les malheurs, le prestige et la
distinction britannique du commodore touchèrent plus qu'il n'eût fallu. Le concierge,
empaumé par sa femme, eut pour le prisonnier d'étranges complaisances : il le laissait sortir sur sa parole d'honneur « pour se
promener, pour prendre des bains5, diner
en ville et même aller à la chasse ». Sidney
Smith ne manquait jamais de revenir passer
la nuit dans son cachot et reprenait, en rentrant, sa parole.
li faut dire que tous les détenus de nationalité anglaise avaient été transférés au dJpôl Je Fontainebleau; seuls, en raison de
leur importance, le commodore el son secrétaire avaient été gardés au Temple 0(1 ils
étaient, de plus près, sous l'œil de la police,
toujours en soupçon «qu'il se tramait quelque
chose l). Les prisonniers relevaient, d'ailleurs,
du ministère de la marine dont le titulaire
était alors Pléville-Le Peley, vieux, dolent,
courbatu, qui, prêt à démissionner, apportait peu d'ardeur à ses fonctions. En partant
pour Lille, où se tenait la conférence de la
paix, il avait signé, pour des cas de forme
ou d'urgence, des blancs-seings portant en
tête la vignette et le timbre officiels : l'un de
ces papiers fut soustrait sur la table du
ministre, probal,lemrnt par le dalmate Wiscovisch, espion à tout /'aire, Lien nourri à
nombre de râteliers. Le Peley prit, au reste,
la peine d'écrire personnellement à son collègue de la police pour l'a\'ertir charitablement que de mauvais bruits couraient sur
le Temple cl qu'al'(ml dix j ours Sidney
Smith serait ùadé 1•••• Il ne se trompait
que de quelques heures.
L'aventure est deYenuc légendaire cl s'est,
à chaque nouveau récit, enrichie de quelques
détails fantaisistes; la ,·oici, sommairement
contée d'après les seuls documents originaux :
le 24 anil ·l 798, rnr3 huit heures du soir,
s'arrêta de,·ant le portail du Temple un de
ces immenses fiacres où pouvait s'entasser
toute une famille; sur le siège, à côté du cocher, était un particulier Yêlu comme un
bourgeois, le ('hapeau ramené sur les yeux :
c'était Tromelin. A l'intérieur élait Phélippeaux en houppelande de couleur sombre, le
danseur Boisgirard, ,êtu d'un uniforme d'officier d'état-major, et son compère Legrand,
costumé en capitaine de voltigeurs. Les deux
militaires descendirent du fiacre et entrèrent
au Temple, laissant dans la 1·oiture les deux
bourgeois - inspecteurs de police, é\'idemment. Pareille chose était si fréquen te qu'elle
n'intéressa même pas les hommes de garde
flànanl dernnl le portail, d'autant moins
étonnés qu'ils apercevaient, rôdant autour de

:i. « Aussitôt après ma sortie, ma femme quilla

police : - Je viens d'èlre informé pa,· un pari iculier
que le commodore ~ydney Smi'!i, _détenu au 1:cmple!
doit prrntlrc la fu ite a,nnl dix JOt11·s et qu on lu,
lai;sc la focultt\ ,l'aller r11 ~oupcr eu rillc... .Ir ,ous
prie d'ordonner quïl lui soit mis â l'inslaut u_11e gmle
prés de lui et une a1:11rc à ~ur_,:eiller le c_o,_1C1erge sur
la sortie de celle maison Jusqu a ce que J a,e pu prend1·e de ~lus amples et_pl_us sûres inl'ormali?ns sur _cc
prison111cr et son sccrcta11•~ .... etc. • . frc/111•es 11al1011alts, F1 6150.

Paris pour se rendre en ~ormandie où je _lui prom!s
,te la r,•join,lre et je rc, Lai a Caen plusieurs mo,s
absolument io-noré. , ,1,-cltives 11atio11ales, 1-'7 46'23.
llllel"l"O(}atofre de Tro111eli11, germinal an XII.
i. A,-chù-es 11atio11ales, F' filjO.
5. • 28 germinal an \'l : ,1 y a beaucoup d inconvénients il laisser Sidney Smith sorlir 1lu Temple pour
prendre des bains. , Archives 11alio11al~s? ~'7 6150.
li. c l e ministre de la manne au m1111slrc de la

Jomv ---..
la roiturc, queli1ues-unes de ces ligures louches de policiers comme on en voyait tant
aux abords des prisons d'État à l'arrivée ou

au départ de quelque détenu. Ce soir-là, ces
« figures louches &gt;l étaient celles d 'Hyde de
Nelll'ille, de Laban', de Sourdat et de \\ïscovisch.
Les deux c,fficiers étaient entrés au greffe,
et, devant Boniface respectueux, exhibaient
l'ordre dont voici le texte :
Paris, le 5 norêal, an \l.

Le ministre de la marine et des colonies
an citoyen Boniface, préposé il la garde du
Trmple .
Le Directoire exéculir a!anl ordonné, par son
arrèté du 28 vcnt,:se ci-joint, la réunion de tous
les prisonniers de guer1 e anglais, sans distinction
de grade, je l'Ous charge, ciloycn, de remettre
sur-le-champ sous la garde du citoicn f:tieanc1: « Phélippcaux aqil fail, choix pour seconder srs
proJels, d'un dni1seur de l'Opéra fort agile du nom de
801sg1rard cl de mon oncle de LaLan, appelé précipilammrnl dt&gt; \'1•ndêe à Paris pour lenler le coup. •
,'lflmnire.ç du .l/•1 Cau robert. par Germain Bapsl.

.\rman1l A11g1•r, port,•ur ,lu présent onlr,•, le ('0111·
111o&lt;lore Sidney Smith cl le l':tpitaine \'right, pri$Onniers &lt;le guerre, puur ètrr lransr1;rés au dépùl

gènéral du Mpartcment de Seine-cl-)larnr , il
Fontainebleau.
Il vous est enjoint , cito~en, d'ohserrer le plus
grand secret clans l'exécution du pré,rnl ordre
dont j'averlis le mini~lre de la police génér:1le,
afin d'empêcher Louit• tentative ,cl'cnlc1·er ces prisonniers en roule.

Lr minis/l'e de la marine el des Colonies,
PL~rn.1.E-LE PF1.n

2•

La signature, très caractéristique, était
d'une authenticité évidente : Boniface ouuc
son livre d'écrou, remet l'arrêté au greffier,
qui le copie in extenso sur son registre, puis
l'ordre est donné de faire comparaître les
deux Anglais.
L'homme qui alla les chercher trouva Sidney Smith occupé à lire Git Blas : le commo2. Archives 11olio11ales, f' 7 6150.

3. 11/emoirs of admira/ Sir Sid11ey Smith, 1839.

The life a11d correspo11de11ce of admirai si,· William S. Smith, 18'18. I.!' .\'al'lil chro11icle cl l'Eu
l'()pt1111 .'llagazi11e de 1799 el 1800 ont publié le ré-

dore avait é1é prél'enu par ses amis, l'avanlveille, que tout était prêt pour l'évasion et
« qu'il n'avait qu'à se laisser faire ,, . li leva

la tète et demanda &lt;t ce qu'on lui voulait si
lard ». Ce à quoi le g~ôlier répliqua laconiquement &lt;c qu'on le lui dirait en bas ,&gt;. Arri,·é
au greffe, le commodore salua les officiers et
apprit d'eux qu'on allait le transférer.
- Où me conduit-on? demanda-t-il.
C'est lui-même qui, plus lard, a rapporté
ce dialogue textuel.•
- A Fontainebleau, répondit Boniface.
- Oh! ce n'est pas loin ... vous ,iendrez
~e 1·oir, n'est-ce pas? Et mes affaires, mes
hv~es... v~us me les en\'errez; ce n'est pas la
perne que Je les prenne avec moi ce soir.
Poignées de mains, distribution de pourboires : Mme Boniface était très troublée• Je
mari, pour garder son sang-froid, affectai( de
collationner avec sa copie l'ordre du ministre
cil de Sidn~y Smilh lui-même. (\'oir Qui11~e ans de
lt~ule po/i~e! par Desmar~st, édilion annotée r
Leonre Gra~•her, cl un ar\tcle de M. Victor Pillnf:
/)eu.;- offi.c1ers de la 111an11e a11glaise au Temple
dans le Corrtspondanl, octobr(' !~Ut)
'

�111STO'l{1.Jl

Jomv
dont il serra précieusement l'origi"nal pour sa
décharge. Vrigbt était descendu à son tour ;
l'officier. d'état-major signa du nom d'Augei·
la levée d'écrou, et l'on se dit adieu. C'est
alors que, pour couper court à l'émotion qui
gagnait tous les assistants, l'officier du poste
qui, peut-être, flairait quelque irrégularité,
commanda six hommes pour former l'escorte.
Ceci pouvait tol,lt perdre. Le commodore ne
put réprimer un mouvement, et chacun comprit &lt;&lt; qu'un soupçon d'exécution immédiate
cl clandestine lui traversait l'esprit ». Pour
pallier le mauvais effet de la chose, Auger
s'interposa : « - Citoyens, fit-il avec un
geste de théàll·e, la parole suffit, enlre militaires». Puis, s'adressant à Smith: &lt;&lt; - Commodore, vous êtes officier, moi aussi,
donnez-moi votre parole et nous nous passerons d'escorte ». &lt;&lt; - Monsieur, répondit
!'Anglais, je jure sur mon honneur de vous
accompagner partout où vous voudrez me
conduire .... 1&gt; Et ceci fut dit avec une chaleur
si sincère que les plus soupçonneux s'en tinrent pour largement satisfaits.
La porte s'ouvre, on rst dehors : les prisonniers montent avec les officiers dans le
fiacre, qui se met en route .... Au premier
tournant, le cocher, qui a reçu l'ordre &lt;1 d'aller bon train )) , jelle ses chevaux dans l'éventaire d'une fruitière et renverse un enfant;
grand émoi, attroupement, bousculade, cris:
c&lt; Arrête! A la garde! Chez le commissaire! )) Les deux. Anglais et leurs libérateurs
sautent sur le pavé, se font un chemin à
force de bourrades et s'enfuient, après avoir
mis par mégarde un double louis, au lieu
d'une pi.èce de trente sous, dans la main du
cocher, non moins ébahi que la foule qui
voit s'esquiver hâti1·ement, dans des directions
di[érentes, ces six voyageurs dont deux officiers en uniforme. L'incident, cependant,
n'eut pas de suites : une heure plus tard,
Sidney Smith était caché dans un hôtel situé,
dit-on, rue de l'Université 1 : il attendit là
jusqu'au lendemain, se terra trois jours
« dans un bois aux environs de Paris'; puis,
comme l'évasion ne s'ébruitait pas, il gagna
l\.ouen et s'embarqua avec Vright et PQ,élippeaux : Tromelin retourna à Caen où sa
femme renait de le rendre père; les autres
restaient à Paris, plus inquiets de l'inaction
de la police qu'il ne l'eussent été de sa pomehasse et un peu froissés de n'cntèndre souf0er mot de leur exploit que leur amourpropre d'auteurs estimait digne, pourtant, de
quelque renommée. Pas un journal n'y faisait allusion ; nul placard .... Le Temple gardait sa phJ•sionomie habituelle ; il semblait
que rien ne s'y était passé d'anormal el que

Quant au fidèle John, il se fit T~rc. Sidney Smith, reconnaissant, emmena ses libérateurs à Constantinople, el Tromelin retrouva
là Pbélippeaux, Legrand, Wiscovisch; lutler
contre Bonaparte, qui avait envahi la Syrie,
c'était encore servir la cause royale : TrJ-

melin sollicite donc du sultan Séliro un grade
dans l'armée ottomane; nommé major d'infanterie, il succède comme lieutenant-colonel
à Phélippeaux, tué à Saint-Jean-d'Acre. Bonaplrte repoussé, il s'allache à Husseincapitan-pacha et fait avec lui toutes les campagnes d'Égypte el de Syrie. Son hégire dura
quatre ans, au bout desquels, pris de nostalgie, il fit voile vers la France. Son nom était,
depuis 1802, rayé de la liste des émigrés et
l'amnistie proclamée lui assurait un avenir
paisible : il débarqua à Morlaix, revit ses
clochers de Saint-)telaine et, au bord de la
rivière, à l'extrémité du cours Beaumont,
son vieux chàleau de Coatserho où il était né
et où il s'installa, bien résolu à vin.i tranquille, entre sa femme, qui lui aYait héroï;quement donné tant de preul'es de dévoue:.
ment, el ses deux fils, nés dans la proscrip:.
lion, qu'il rêl'ait d'élever pour des destins
moins agités : tout dè suite il régla rn vie,
ambitieux seulement de retraite el d'inaction ; mais son sort n'était pas là.... Trois
semaines plus tard, le 11 avril 1804, à onze
heures du soir, les gendarmes de la brigade
de Morlaix, commandés par un délégué du
commissaire général de police de Brest, carillonnaient à la porte du château, rél'eil;laient toute la maison et mettaient en état
d'arrestation John-Tromelin-Pacha qui, dans
la même nuit, fut jeté dans une berline de
poste. Le 15, il était écroué à !'Abbaye
comme « pr~venu d'intelligence avec les enr
nemis de l'Etat », insinuation particulièret
ment pernicieuse à cette époque où s'instrui•
sait le procès de Georges et où la police flairait en tout nouveau débarqué un assassin
probable du Consul.
Ses réponses aux deux interrogatoires qu'on
lui fit subir dénotent, semble•t•il, quelque
lassitude, un dégoùt de la vie d'aventures.
D'abord il se tient sur la réserve el ,reste
très laronique; puis, se sach:rnt couvert par
l'amnistie, il raconte toute sa vie et c'est
alors seulement que la p'&gt;lice connut la véritable identité de John 81'omley qu'elle
n'avait jamais soupçonnée. Le récit de Tromelin est digne et sobre : il ne nom!lle que
Phélippeaux mort ou des .\nglais hors d'atteinte6, et quand on lui demande quels de
ses complices ont osé jouer le rôle des officier;;, il répond: « Deux hommes obscurs! 1&gt;
sauvant ainsi la vie à ses deux amis, car Legrand, à cette époque, était rentré chez lui,
à Valençay, et Boisgirard continuait à danser
à l'Opéra. Même, s'il faut en croire une
indiscrétion de Réal, la reconnaissance de
Sidney Smith avait valu au beau danseur le
grade et lrs émoluments d'oflîcier supér·ieur

'I Âl'chives 11aliona/es, F7 61ô0·
2. Déclaration du citoyen llagnus Lombcrguc, capitaine du paquebot La Maria , jointe à la leltre du
commissaire tlu Directoire près l'administration municipale de Gravelines, en date du 1" prairial VI.
« Le cilo_l'en Magnus Lombcl'gue, capitaine du paquebot La .llaria, parti lticr à deux heures du malin
du port de Douvres, a déclaré que le commodore
Smith, ilvadé de la prison du Temple, étail accompagné d'un émigré français donl il ignore le nom, qu"tl
a passé trois jours dans un bois près Paris, qu'il s·esl
l'Cndu ensuile dans lt&gt;s environs du llavre ou de
Brest, qu"il y a pris uu canot où il s'est emharqué ;

9uc le leudemain matin, à quelque dislance des côlcs,
11 a rencontré_ une frégate anglaise qui l'a pris à son
bord el conduit à Portsmouth. t Ai-clt . 11at. P 6150.
3. Jllé111oires de llocltecolle.
4. Sa femme mourut plus tard, dans la misère, â
Be,ançon.
5. « Voici ce que j'ai su par Sidney Smith et Phélippeaux qui dc~int le grand aclcur de celte maclune qm se d1,·1se encore en deux points : la part
que l'hélippeaux y a prise cl les aulres ressorts que
S1Jney Smith a fait jouer de son côté. Sidney Sm ith
lroura les hommes qui portèrent le faux ordre de
transl'érer. Je n'ai p11 fes co,mailre, ce sont deux

hommes obscurs. Ce fui l'hélippeaux qui allenclail
Sidney Smith dans la voilure qui le con lu1sil à Rouen
où ils reslércnl quelques jours el d'où ils passèrent
en Anglclerre. C'est, je crois, un abbé Ralhel (sic ) rle
Rouen qui le cacha. Sidney Smilh s:em_barqu~ sur un
bateau pêcheur du llavre. Un nomme R1ght, Ecossais,
mais à Paris depuis sa plus te11dre jeunesse, favorisa
Sidney Smith. C'esl lui qui a dù procu rer les signatures sur l'ordre de transfert. Le mumlre de la marine, allant voyager pour quelque Lemps, laissa des
blancs-seings que Righi se procura el donna à Phélippeaux. » Arcltivts 11atio11ales, F7 4625. DéclaraIton dè 'fromclin , an XII.

la police ne se doutait pas du mauvais tour
qu'on lui avait joué.
Elle ne s'en doutait nullement, en effet, el
cette ignorance était l'heureux résultat du
parfait fonctionnement des rouages administratifs. Dès le 25 avril, le lendemain du départ
de Sidney Smith, le concierge Boniface, dans
son quintuple rapport quotidien, avait rendu
compte au bureau central et au ministère de
la police, donné copie de l'ordre signé du mi•
nislre et a,·isé la place ainsi que le bureau
des subsistances. Le même jour, les membres
du bureau central étaient venus inspecter la
prison, comme ils le faisaient chaque semaine : ils avaient vérifié les livres d'écrou
et tout approuvé : eux-mêmes avaient rédigé
un rapport de leur Yisite, accompagné d'un
état de situation détaillé. Toutes ces pièces
avaient été enregistrées, lues, cotées, étudiées, classées el avaient fait l'objet d'une
réponse .... Huit jours plus tard, le 5 mai, le
médecin du directeur Merlin, en dinant avec
celui-ci, lui demanda, par hasard de causerie,
comment sir Sidney, q11'il n'avait plus rencontré au Temple où il lui rendait mensuellement Yisite, se trouvait de son séjour à
Fontainebleau .... 3 Stupeur de Merlin. &lt;1 A
Fontainebleau! &gt;&gt; Les estafettEs sont appelées;
on court, on enquête : du Directoire on demande d'urgence une explication au ministre
de la police Dondeau - oui, Dondtau, un
oublié, - qui s'adresse au bureau central,
d'où l'on court à la marine, qui prend des
informations au Temple : et c'est ainsi que
l'affaire fut divulguée, assez tôt pour qu'on
ne l'apprit point par les journaux anglais qui
célébrèrent l'entrée triomphale à Londres du
commodore et de ses compagnons. Toute
l'Angleterre en exulta et le cirque Astley joua
huit cents fois une pantomime : !"Heureuse
J,;vasion, ou le retour dans lct pat, ie, où la
police du Directoire était copieusement bafouée. Le coup, pour elle, fut rude; si rude
qu'elle n'osa même pas se risquer à rechercher les coupables : Boniface, seul, perdit sa
place et fut arrêté : le pauvre homme, dont
la prospérité avait lénifié le jacobinisme, redevint partisan farouche de l'anarchie dès qu'il
se vit sans emploi : la chose ne lui réussit
pas; déporté après l'affaire de la machine
infernale, il mourut en l'an XII aux iles Seychelles'.

\

au service du sultan : outre ses gaaes modestes de cinquième zéphir, il touchait 800 à
900 francs par mois, et les abonnés de !'Opéra
~e _se doutaient pas qu'ils applaudissaient les
Jeles battus et les coulés d'un colonel de l'armée turque.
La fran3hise de Tromelin, le récit de ses
exploits allirèrent l'atlention de Napoléon :
on _fit comprendre, au détenu que J'Empereur
éta,1_t plein dïnJulg,mce pour les braves et
q_u il cherchait des dévouements. c~s gentilshomm~s. qui n'avaient appri, qu'à se
~aitre en \'la1en t tous le sort des officiers que
l 11s1t1pateu1· entraînait à sa suite à travers

le m_onde; mais pour entrer dans l'armée il
fall_a1t se soumellre, et la transition était
dé!1ca1e,- .Tromelin s'en tira galamment. « Je
dois à I Empereur ma patrie, écril"il-il et le
?onheur de ,·ivre au milieu de ma ra:Urne.
Je _regrette_ que ce soit d'une prison que j~
~ume olfr1_r mes ser1ices; mon vœu plus
libre ne lamerait aucun ombrage sur ma
loyauté .... &gt;&gt;
Les portes de !'Abbaye ,:'ouvrirent : un
a_n plus tard Tromelin recerait sa cornmisSIOn de capitaine : en J809 il était colonel
chd,.. d'état-major de la grande armée e1;
181 ,), et, à Waterloo, général d'une diri-

sion qui resta la dernière sur le champ de
bataille.
~a Restaurati_on bouda ce brave soldat qui
avait tant de fois exposé sa vie pour la cause
r~yale, et le général Tromelio, baron de l'Empire, fus mis en non-activité· ce ne fut qu'en
820 qu'il rentra en grâce ; 011 Je nomma
m:pecleur de l'infanterie. JI mourut à son
~h~Leau de Coatserho le 3 mm JS-/4.2 : il
eta'.t grand:officier de la Légion d'honneur et
1~31_re du_ l'lllage de Ploujean. Avant de mourir ~l avait donné l'ordre de détruire tous res
papiers et demandé expressément qu'aucun
honneur ne fùt rendu à ses restes.

!

G. LENOTRE.

dans le temps qu'on la croyait au comble de
appr~nn~nt à mieux prononcer, et cultirent
la fave~r ; car les gens de la cour' qui la
regardaient comme une seconde fal'orite la la ~emo1r~ (car elle n'oubliait rien de tout ce
ménageaient, lui écrivaient, et la vena{ent qui ~ouva1t contribuer à l'éducation de ces
quelquefois voir; chose qui ne plut pas en- dem?1s1•!)cs, dont elle se croyait avec raison
parllcul_ieremen! chargée), elle écrivit ù
core à madame de Maintenon. Enfin pendant
Madame de Maintenon connut à Montche- uo voyage de Fontainebleau, elle rut ordrn de M. flacmc, aprc, la représentation d'Androvreuil une llrsuline dont le couvent avait été sortir de Saint-Cyr, et d'aller dans tout autre maque: « Nos petites filles viennent de jouer
rui,né, et q_ui peu_t-èlre n'en avait pas été fà- lieu qu'il lui conviendrait, avec une pension Andr?maque, el !"ont si bien jouée qu'elles
chee; car Je cro~s que cette fille n'a,·ait pas honnête.
ne la JOue~ont plus, ni aucune de vos pièces . &gt;&gt;
El_le le pm, dans cette même lettre, de lui
une grande vocation. Quoi c1u'il en soit elle
Madame de Brinon aimait les vers et la cofaire dans s~s moments de loisir quelque
fit tant de pitié à madame de Maüit:non
médie, et, au défaut des pièces de Corneille
qu'elle s'en souvint dans sa fortune, et Jou~
e,spèce de_ poe~e moral ou historique dont
et de Racin~, qu'el,le n'osait faire jouer, elle
!
amour !ut ent1erement banni, et dans lequel
pour elle une maison. On lui donna des pene~ composait.de detestables, à la vérité; mais 11
ne crut pas que sa réputation fùt intésion?aires, dont le nombre augmenta à proc e;,t cepen?ant à. elle, et à son goùt pour le
P?rt10n de ses revenus. Trois autres reli- t he~tre, qu_ on doit les deux belles pièces &lt;J ue re~sée, puis_qu 'il demeurerait enseveli dans
Samt-Cyr, aJoutant qu'il ne lui importait pas
gieuses se joignirent à madame de Brinon
Racine a faites pour Saint-Cyr. Madame de Briqu~ cet ou~rage fùt contre les règles, pourvu
(car c'est le nom de cette fille dont je parle)
n?,n ~vait de l'esprit, cl une facilité incroyable
q~ 1I _contribuât aux vue;; qu'elle avait de
et celle communauté s'établit d'abord à ~fontd ecrire cl de parler; car elle faisait aussi des
m~re?cy, ~nsuite à Rueil; mais le Roi ayant espè?es de sermons fort éloquents, et tous ?1verll_r les demoiselles de: Saint-Cyr en les
instruisant.
qm Ile . Samt-Germain pour Versailles, et
I~~ d1m~nches après la messe, elle expliquait
&amp;_ther fut représen1ée un an après la réagrandi son parc, plusieurs maisons s'y trou1Evangile comme aurait pu faire ~f. Le Tourso!ut10n que madame de Maintenon avait
vèrent renfermées, entre lesquelles était Noi- neur.
prise de ne plus laisser jouer de pièces prosy-le-Sec. Madame de Maintenon le demanda
Madame de Maintenon voulut voir une des
au Roi pour y mettre madame de Brinon avec pièces de madame de Brinon : elle la trouva fane: à Saint-Cyr. Elle eut un si grand
succe,s, que le s~uve?ir n'en est pas encor&lt;!
sa c?'.nm~nauté. C'est 1~ qu'elle eut la pensée telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise
efface. _Jusque-là/! n ~va(t point été question
del ~tabl1ssement de Samt-Cyr; elle la com- qu'elle la pria de n'en plus faire jouer
de mm, et on n 1mag111a1 t pas que je dusse
muniqua au Roi; et bien loin de trouver en
sembla~~es, el de p~endre plutol quelques
lui de la contradiction, il s'y porta avec une b_elles p1eces de Corneille ou de Racine, choi- y ~eprésenter un rôle; mais, me trou ra nt
ardeur digne de la grandeur de son âme. Cet sissant seulement celles où il y aurait le moins iirc~ente aux rét:it~ que M. Racine venait faire
édifice, superbe plr l'étendue de ses bâti- d'~mour. Ce.s petites filles représentèrent a madame,_d~ Mamtenon de chaque scène it
ments, fut élevé en moins d'une année el en Cllma assez passablement pour des enfants mesure qu il les composait, j'en retenais des
état de recevoir deux cent cirn1uante demoi- qui n'_a~aient ~l~ formées au théàtre que par v_ers; _et comme j'en récitais un jour à M. Raselles, trente~~ix dames pour les gouverner, une Yieille religieuse. Elles jouèrent ensuite cine, il en fut si content, qu'il demanda en
et loul ce qu 11 faut pour serl'ir une commu- Andromaque; et, soit que les actrices en grâce_ à madame de Maintenon de m'ordonner
~e f~1re un pcrs~nnagc; ce qu'elle fit : mais
nauté aussi nom br, use
fussent mieux choisies, ou qu'elles commen)fadame de Brinon présida, dans les com- çassent à prendre des airs de la cour, dont Je n_ e~ ,_·oulus p_o1~t d~ ceux qu·ou maie déJà
mencements de cet établissement à tous les elles ne laissaient pas de voir de temps en destmes, cc qui I obligea de faire pour moi
rè~leme~Ls. qui, furc?t faits, et l'on croyait temps ce qu'il y avait de meilleur, cette pièce le p1·0l0
. 6 ue de la Piété· Ct•pendant , ayant
appris,
à force de les entendre tous 1
qu_elle etait necessatre pour le, maintenir. ne fut que trop bien représentée, au gré de
'I Je
. 1es JOuai
.
'
es
successivcme
M?1s, comme elle en était encore plus persua- madame de Maintenon; et elle lui fit appré- au l res ro es,
,
n1, a,
mesure
qu
une
des
actrices
se
trouva1"t
.
dee que les autres, elle se laissa si fort em- hender que cet a,rnusement ne leur insinu,\t
,
IDp_orter par son caractère naturellement impé- des sen liments opposés à ceux qu'elle 1·ou- ~oi_nmodce : car on représenta Eslher tout
rieu;':., que ma~a.me de ~binlenon se repentit lait leur inspirer. Cependant, comme elle était l l111'C;; et celt_e pièce, qui devait être ren.
dans Samt-Cyr, fut vue Illusieur f .
des elre donne a elle-même une supérieure persuadée que ces sorte;; d'amusements sont dfermee
l' . d
s OIS
u_ ;01 et ê ~Oule sa cour, toujours avec le
aussi hautaine. Elle renvoya donc celte fille bons à la jeunesse, qu'ils donnent de la gràcr,
mcme applaudissement.

d;

MADA~!E DE

CAYLUS.

�"-------------------------- Ü

J AC(J UfS
·

·

[l REï OIT J'.\:-iS SO:\ PALA!!- DE \\' IIITlèll.\LL, LA NOtl\'F.LI.E Dl' UtbARQ L'E\!El\T DU f&gt;IU:-iCE
• •
T.:1NeJ11 ,1e \\·, uo. /.\'.:1/io1ul G , //er .,-, L o11Jres.

0·O1n"&gt;r.r.

E:-i 1G8!1.

QUELQUES FIGURES DE FEMMES AIMANTES OU MALHEUREUSES

Le mariage de Marie de Modène
Par TEODOR DE WYZEWA

C'est au début de l'année 167:i qu'il lu~ la catholique Catherine de Braga_nce, el ~e
décidé que le duc d'York, frère cadet ~u roi choisît une autre femme, à la fois _plus feCharles II, devait cherchf'r à se remarier_. Il conde el moins « idolâtre ». « Parmi les arétait, depuis deux ans, veu[ de sa ,première guments que l'on pe~l !nvoq?er contre la
[emme, Anne Hyde, grasse et excel.ente pe~- polygamie, - déclarait I un d e~x, ~urne~,
sonne qu'il avait épousée jadis sans trop s~vo,r le [utur évêque de Salisbury, - Je n en i·ois
pourquoi, contre le gré de leurs deux familles' pas qui soit assez fort pour bllanccr le~
el qu'il avait ensuite trompée presqu~ cons- grands, visibles, el immmenls ha~ards qui
tamment. Des huit enfants qu'elle ava1l eus, menacent de nombreux milliers d hommes,
elle ne lui a,ait laissé, en mourant, que d_e~x si, dans le cas présent, elle n•est point pe~filles, et\' on espérait qu'un n~u:~au m_mage mise. » Et déjà la Chambre des Lords avait
donnerait au duc d'\'ork un her1t1er male, ~ voté un bill autorisant le roi à cet acte saluqui assurerait la !;Uccession au trône : ~r il taire de « polygami~ ». Ma,is ~ha~les? que les
n'était plus guère probable que le r~1 eùt scrupules de cons?ien_ce,. _a . 1ordinaire, emjamais des enfants de sa femm~, Calhe~me de barrassaient peu, s était fa1l pourl~nt un scr~Bragance, ayec qui il était marié dep~1s près pule de répudier une princesse qu il respecta il
de douze ans. Les protestant~, en ,·erité,. a~- d'autant plus qu'il sentait qu'~lle avait plus
raienl préféré que le roi lui-même conged1:ll de torts à lui pardonner. Il amt, donc résolu

dt&gt; la garder pour femme, et de, trou ver, au
plus vite, une fiancée pour son frere Jacques.
Celui-ci, de son côté, tout en s·a~commodant
fort bien de son veuvage, était trop lopl
sujet pour refuser de se rendre ~u désir de
son frère : il avait seulement exigé que sa
seconde femme, d'oü qu'elle pùt lui v_enir,
possédàl une qualité dont il avait touJours
déploré l'absence chez .la pre~i~re_. « Sc
piquant d'èl~e. bon mari,. - ecma1t, à ce
propos, le ministre frao~·a1s Ponp~nne, - le
duc d'Yorl,. ne veut épouser qu une belle
[emme. »
Aussi s'était-on occupé de dresser une liste
de toutes les princesses qui, aux quatre coins
de l'Europe, avaient quelque ch~nce de remplir celle condition. ~n avait dé~oU\:ert
d'abord onze de ces prmcesses; mais c11111

MA](Œ

Dë ,M'OD'ÈNë - -...

d'entre elles, pour des motifs di1·ers, n'avaient très agréablement, des yeux gris, une exprespoint tardé à être éliminées, de telle sorte sion de regard grave, mais douce, et, dans horough eut à se meure en roule pour Dusque la liste définitive n'en comprenait plus toute sa personne, les mouvements d'une seldorr, où demeurait, avec ses parents, la
que six : l'archiduchesse Claudie-Félicité femme de qualité et d'éducation; mais, sur- princesse ~:léonore-Madeleine de Neubourg.
Le duc de ~eubourg, qui n'ignorait ni sa
d'Inspruck, la princesse Éléonore-lladefoine toul, elle arnit l'apparence d'une jeune fille
de :Veubourg, la princesse )larie-.\nne de dans toute la maturité de son développement, qualité, ni l'objet de sa visite, tint pourtant
Wurtrmbcrg, la prince~se lfarie-Béatrice de douée d'une constitution l'igoureuse et saine, à respecter son inco,qnito. De la façon la plus
,rodène, la duchesse de 1;uise, el ~Ille de èapable de meure au monde des enfants comique du monde, il fit tomber la com'er~aHclz. 11 s·agi,sail i1 présent de les examiner robusl&lt;•s, et tels qu'ils auraient chance de tion sur les démarches matrimoniales du duc
discrètement, l'une après l'autre, de comparer vine et de prospérer &gt;&gt;. Et Peterborough d'York, et sur le bon .M. Je Peterborough,
leurs mfrites, el d'en choisir une : mission ajoute &lt;(UC, (( bien qu'il y eût beaucoup de qui en était chargé. Où ,e troumit, à celle
heure, ce digne gentilhomme'/ Et était-ce
infiniment :;?rare et délicate, qui fut confiée,
mod,•slie dans toute sa conduite, elle n'était vrai, comme on l'avait dit, que le duc d'York,
en fënier JG7;;, à l'un des plus fidt'•les ser- point, pourtant, avare de ses discours ,&gt;.
faute de pouvoir épouser l'archiduchesse
viteurs du duc dTork, llenri Mordaunl.
Tout cela, saur peul-être le dernier trait. d'lnspruck, allait se marier avec une dame
deuxième comte de Peterborough.
aurait sans doute conrenu au duc d'York;
De toutes ces princesses, le parti le plus mais le choix de la princesse de Wurtemberg anglaise? ~fais peut-&amp;tre le touriste anglais
désirable pour le duc d'\ ork était, à coup déplaisait à Louis XIV, qui, dès le début, aimerait-il à faire connaissance avec la duchessl' de Neubourg, et avec leur fille? Pui~,
siîr, l'archiduchesse autrichienne: il n'y arait
s'était fort intéressé aux projets de mariage lorsc1u'arrivèrent les deux dames, il apparut
pas une cour où n'eût pénérré le renom de
de son l'Ousin an~lais. Quant à la princesse
sa fraiche, légère, et charmante beauté. ~lal- ~larie-n,:atrice de )lodène, dont Peterborough que, malheureusement, la duchesse ne pouvait parler ni l'anglais, ni le français; mais,
heureusement, elle était · trop belle : et l'on
avait vu un portrait chez le prince de Conti, au contraire, sa fille connaissait Ioules les
savait aussi que l'empereur Léopold avait
et qui, à en juger par celte image, lui arait langues, et allait se faire une joie de leur
résolu d'en faire une impératrice, aussilc\t
paru « une lumii•re de beauté », le chargé senir d'interprète.
que la gr,ice du cit&gt;I l'aurait rendu veuf. C'est
d'affaires à Paris de la cour de Modène lui
Ainsi la conversation s'engage, et Peterbocependant vers elle que se dirigea d'abord
al'ait malheureusement déclaré que celle rough, pendant que la jeune princesse ,'inPeterborough, «avecdesjopux
d'une valeur de vingt mille ligénie à lui découvrir tous ses
vres sterling, pris par le duc
talents, - avec une insistance
d'\ ork dans son propre cabidont il ne laisse pas d'être un
net 1&gt;. Mais, en débarquaht à
peu choqué, - a le loi,ir de
Calais, le négociateur apprit &lt;Jnc
procéder à son examen. cc La
l'impératrice venait de mourir,
princesse est âgée de dix-huit
el que déjà Léopold avait proans; ellr est de taille moyenne,
clamé son intention c, d'avoir
d'un teint agréable, d'un vipour lui-mème la belle prinsage plu11\t rond qu'orale; et
cesse ». La füte des fiancées
la parlie de sa gorge que j':1i pu
possibles se troumit ainsi ré,·oir est blanche comme neige;
duite à cinq; el Peterborough
mais, 3U total, étant donné son
recevait d'Angleterre un nouvel
,1ge, on devine qu'elle est porlée
ordre : « d'essaJer de voir ces
à devenir grasse. » L'impression
princesses, ou tout au moins
de l'examinateur, décidément,
leurs portraits, et d'e1woycr à
n'est pas bonne. Il attend avec
impatience la fin de l'cntrerne,
Londres la relation la plus impartiale de leur~ manières el
et se hâte de quitter Dusseldorr,
dispositions. u
sans a\'oir dé1 oilé son incognito:
A Paris, Peterborough vit
ne prévoyant pas que, seize ans
plus lard, cette même princesse,
d'abord la ducbesse de Guise,
de,enue la troisième femme de
fille caddie de Gaslon d'Orl'empereur Léopold, va se venléans. Le duc d'fork, qui la
connaissait déjà, n'en avait pas
ger sur Jacques II du d~dain de
son mandataire, et contraindre
conservé un très bon sourenir;
son mari à rejeter les touchants
et le fait est qu'elle se trou va
appels de secours que lui adresêtre c, basse de taille, mal cons~ra le roi détrôné.
formée », en un mot imposDe rdour à Paris, Peterbosible. Une autre des jeune~ fillt's
rough est chargé cl'étudier un
de la liste, Mlle de lletz, était
noureau parti. La duchesse de
à la campagne; et Peterborough,
Portsmouth, mailresse cle Chard'après tout ce qu'il entendit
les Il, a imaginé de marier le
d'elle, ne crut pas devoir entreduc d'\ ork a\'ec une nièce Je
prendre le petit voyage qu'il auTurenne, Mlle cl'Elbeuf : mais
rait eu à Caire pour la mieux étu.\IARŒ DE .\lo u~.'&gt;E. f' EM\JE OF. ]ICQ t'ES li , ROI o '. \ w: L1.Tf RR1:.
relie demoiselle vient à peine
dier. En rel'anchc, la princesse
'laNe.111 ,te l'l'Trn L EL Y. Wol/ec/io11 S fen ctr.)
d'avoir treize ans, et Peterbollarie-Anne de Wurtemberrr sérough ne peut prendre sur lui
journait alors à Paris. P~tcrd'encourager son mariage an c
borough s'empressjl J'aller lui présenter se~ jeune princesse, a1·ec le consentement de la
homm~ges, dans le coul'ent où, depuis la régente de Modène, sa mère, arnit formé le un prince de quarante ans passés. Toul
mort rccente de son père, elle s'était retirée. vœu de ne jamais se marier, el d'entrer au compte !ait, c'est encore Ja princesse de "urElle était « de taille moyenne, d'un joli teint, couvent. Si bien que, au sortir de rnn entre- temberg qui lui semble, !'Omme aussi au
avec des cheveux bruns, un \'isage tourné vue avec 3farie-.\nne de Wurtemberg, Peter- duc d'York lui-même, le parti le plus sorlahlc. Il retourne donc la Yoir, dans ~on
\ 'J. -

""' 16 '"

.MA~1AGë Dê

lhsroRr•. - Fa~c. 41 ,

�r-

111ST0~1.Jl

couvent; et, celle fois, lui fait connaître
H les ordres qu'il a toutP raison de penser
qu'il va recevoir, et après lesquels il n'aura
plus qu'à l'appeler sa )laitresse, en lui offrant
les respects dus à la qualité qui accompagne
rc titre ». Sur quoi Peterborough raconte
que a la modération que montrait ,l'ordinaire
la jeune princesse, dans son caractère, n'a
pas été assez grande pour lui faire dissimuler
sa joie en cette .occ:ision ,1. Hélas! au moment
même où il renlre chez lui, de cette ,isite,
une dépêche lui est remise qui lui défend de
s'occuper désormais de la princesse de Wurtemberg, et lui enjoint de se remettre en
route, immédiatement, pour Modène. Et
Peterborough obéit, mais non pas ~ans avoir
cherché, de tout son cœur, un moyen d'adoucir à la princesse ~larie-,\nne la cruelle déception qui lui est réservée. &lt;1 Car ce n'est
point chose commode, écrit-il ingénument,
d'apaiser une âme désappointée à un tel
degré! i&gt;
,
A Modène, il y a deux princesses disponibles, la t:inte et la nièce, l'une ,1gée de
trente ans, l'autre de quinzt•. Charles Il et
Louis l(V sont &lt;l'avis que Peterborough doit
s'efforcer d'obtenir le consenlt•ment de l'une
ou &lt;le l'autre, « mutatis mutandis »; mais
le duc d'York, bien résolu à n'épouser qu'une
&lt;t belle femme ,1 , ne veut pas entendre parler
de la !ante, et exige que son mandataire concentre tous ses soins el tout son laient à
obtenir l'adhésion de la jeune princesse MarieBéatrice.
Celle-ci, à la voir en personnr, dépasse
encor&lt;' toutes les promesses du portrait interrogé par Peterborough chez le prince de

Clicbt Glraudon

CHARLES

J.Udalllon dt

Il,

ROI D'ANGLETERRf:,

SA»UEL COOPER.

(Collecllo11 Wal/a ct.)

Conti. « Elle est grande, et formée admirablement; son teint est d'une beauté merveil
leuse, ses cheveux d'un noir de jais, de même

que ses sourdis el ses yeux : mais ces derniers si pleins de lumière et de douceur qu'on
en est, à la fois, ébloui et charmé. Et dans
tous les contours de son visage. de l'ovale le
plus gracieux qui puisse ètre rèvr, il y a
vraiment tout ce qui peut être grand el beau
chez une créature humaine. D ~fais en vain
Peterborough, émerveillé de la fl~urc el des
manières de la jeune princesse, lui dit tout
cela à elle-même, pour la convaincre dP. l'impossibilité de dérober au monde tant de perfection ; en vain, dans une longue entrevue,
il s'efforce de combattre ses scrupules, el de
la décider à rompre son vœu; en vain il
renouvelle ses tentatives auprès de la mère,
à qui le mariage de sa fille ne déplairait
point, mais qui est trop pieuse pour ne point
se croire tenue de respecter les désirs pieux
dt&gt; la jeune princesse; en vain Charles li et
Louis XIY mettent en œuvre toutes les ressources de la diplomatie : Marie-lléatrice a
résolu d'entrer au couvent, el rien ne peut la
faire revenir sur cette décision.
Non pas, au moins, qu'elle soit une pelitc
sotte, ignorant tout du monde, et aveuglément férue de sa dévotion l ,\ vec sa beau lé
pure el délicate, qui va survivre aux années
comme à la souffrance, el durer jusqu'à nous
dans d'admirables portraits, elle est gaie,
vire, spirituelle, passionnément amoureuse
de musique el de poésie; instruite aussi,
écrivant à merreille le latin el le français, curieuse du progrès des ~cience~, que la cour
de ~lodène a toujours protrgécs, et ::iyant une
telle souplesse d'intelligence que quelques
mois vont lui suffire pour apprendre l'anglais,
pour devenir infiniment plus anglaise qu':iucune autre des princesses étrangères que le
mariage a jamais transportvcs à la cour de
Londres : mais elle a, dès lors, un ~impie et
profond sentiment d'honr.eur qui l'empèche
d'admettre, une seule minute, qu'une promesse qu'elle a faite ne soil,poinl lenue. Et
déjà Peterborough se prvpare tri~temenl à
quitter Modène, pour all1·r étudier à nomeau
la princesse de .Neubourg, lorsqu'un é1éncmenl se produit qui change, lout à coup, la
face des choses. Le p:ipe Clément \, peutêtre pour répondre aux prières dt"s cours
d'Angleterre el de France, ou peul-l1 tre, plulôl, par sollicitude paternelle pour l'a,cnir
des c:itholiques anglais, écrit, de ~a propre
main, à la petite princesse Marie-Béatrice,
une longue et belle lettre latine où il lui
ordonne d'oublier son vœu, cl de consentir
au mariage qui lui est proposé. « Chère fille
en Jésus-Christ, lui dit-il, vous pourrez aisément comprendre de quelle anxiété Nous
avons eu l'âme remplie lorsque ~ous avons
été informé de votre répugnance pour le mariage. Car, bien que nous comprissions que
celle répugnance résultait d'un désir, très
louable en soi, d'embrasser la discipline religieuse, Nous en avons été pourtant sincèrement afflige, en songeant que, dans l'occasion présente, elle risquait de former un
obstacle aux progrès de la religion. &gt;&gt;
Celle leltre, cet ordre, eut sur Marie-Béatrice un effet immédiat : la jeune fille flt

savoir 11 Peterborough qu'P.11&lt;• const&gt;nlaif' au
mariage, Ct' dont l'excellent homme fut à l:t
fois si étonné et si ral'i qu'il résolut de pro-

LE PAPE CUME'\T

"--------------------~fodène, sauf, pour son frt•re, à se distraire
de son veuvage avec ses mai'trcsses, s'il ne
pouvait se résigner à épouser une protestante.

T1è, n;11:rendt• )1ère,
Je suis en lri•s bonne sanlt;, gr:lrt• à Dil'u, ma
rhi•re \li•re, mai, j1• ne puis pas encore m'accou-

X,
L.1 HEl'\E 'f.lRIJ . '&gt;UTTF, \\"IIITfHALI., f.." 1,1:.CEMBJ'I

~

céder immédiatement à la cérémonie, sans
même atlcndre l'ac-hèl-ement dt' négociations
qui l'enait'nt d'êlrt' entamées avec la cour de
Rome, touclnnt certaines clames secrètes du
contrat.
Le ~iO septembre 16i3, dans la chapelle du palais durai de Modène, le _chapelain de la Cour, !Jorn Andrea Roncagh, célébra lt• mariage du duc d'York, rt•prést•nlé
par le corole de Pt•lcrliorough'. avec la prin:
cesse Maric-8éatril"e. Au sortir de la thapell1•, la nolll'elle duchrsse d'York eut à
prendre le pas sur sa ru ère et sur la I il'ille
ré enle de Modène, 1·em·e de son grand-père.
To~te la ville se remplit de joyeuses mascarades, qui durèrent trois jours, a,·ec un
éclat et une élégance artistit1ue incomparables.
Le lendemain, après une messe solennelle à la cathédrale, et a1ant une course de
chevaux, il y eut un fastueux banquet, autour d'une grande table que décoraient une
série de triomphes, ingénirux monumrnts
allégoriques construits eu sucn', en pâte, t'l
en massepain. Et tout le duché fut en fêle.
sous un doux soleil &lt;l'automne, jusqu·au
5 octobre, où la jt•une duchesse, accompagnée de sa mère et de l'heurt·ux ~eterborough, quitta )locH•ne pour aller faire connais~ance a I cc son mari.
A Paris, où elle arril'a le 2 nol'embre, la
cour el la ville lui firent l'accueil le plus chaleureux : mais elle eut le chagrin (ou prutêtre le plaisir) d'apprendre que, sans doute,
elle devrait retourner à Modène, el se consacrer désormais tout entière à Dieu. Car le
Parlement, à Londres, se refusait formellement à admettre le mariage du duc d'York
avec une princesse catholique; et la fure~r
des protestants était telle que Charlûs Il avait
à peu près décidé d'annuler la cérémonie de
0

L'E .ll01~1JIG'E D'E

,

•

r.oo

Ju..,. -

!l'après 1111e t s/;,mpe du temfs.

.MA.~TE

DE

.MODÈN'E

_ _ ._

lllt'nl, comme un hon catholi11uc), 1111'if n'i a ri1•11
&lt;fui pui"e jamais Ir d(•1·ider it l'abandonner; ri,
dans ma lriste,se, accrnc encore par le Mparl &lt;11•
ma chl•rr maman, r'rst cria &lt;[ui fait ma t·on~ol:11ton.
Je reste, i1 jamais, 1·01re fidèle ri affcf'lueuse
fillr.
,r 11118 o'Esn:, Dl'f.llt:S,f 11'Y0111,.

C'est ainsi qu'a commencé la carrit\re publique de celle reine dont Dangeau allait pouvoir dirt', un demi-siè'cle après, &lt;&lt; qu'elle
était morte comme une saintt', t'l comme ellr
avait vécu », et Saint-Simon qur I sa vie et
sa mort riaient comparables à celles des plus
grands saints )&gt;. On a beaucoup écrit sur
fürie de )fodt•ne, drpuis son temps jusqu'au
nôtre; cl les longurs annt:cs de son exil i1
Saint-Germain, notamment, ont fait l'objt•I
de nomhreuses publications, anglaises l'l
françaises, dont la plupart n'ont qne le dil!aut
d'ètre rendues un peu ennuyeuses par un,•
pr{-occupalion trop constante, et malheuren, semenl trop commune chez tous les ha~iogr:iphes, d'insister à l'e,cès sur les preuws
du martyre de la sainte princesse. liais tout
cela s'efface, désormais, devant l'énormr ri
maµ-nifique ouvrage qu'un érudit anglais,
1
)1. ~fartin Il aile a consacr1: ;1 la seconde
femme de Jacques Il. Non que celui-ci ait
mis dans son travail plus d'agr{•ment littéraire que ses devanciers : je dirais plutôt qu ïl
a entièremc•nt supprimé de son travail tonie
littérature, pour n'en faire qu'un recueil,
complet et définitif, de documents orirrinaux

)lais Jacques, maintenant qu'il était marié, lunll'r à rt•lle t·ondition oir jt&gt; m,• trouve, et it lan'Pntrndail plus redevenir veuf. Il écri vit de q'.u•lle. t·ommc vou, ,a1cz, j'ai toujours été oppoLo11dres, ù sa jcunt&gt; femme, une lettre où il St'~: ''.'· en. cons,:'luenrc, j1• plcun• l11•aut·oup t'I
la priait &lt;&lt; de ne pas trop s'inquiéter dt' ce suis Ires afl11g1;t', ne par1enanl pas ;'1 me di•foir1•
c1ui se passait en Angleterre 11; et cc fut lui, de ma m,:fancolit•.
l'uissit'1-rnus du moins, ma d1èrc Mère, tromcr
sans_ d_outc,, qui ~litint de son frère que
celu1-c1, apr,•s aro1r paru vouloir céder aux unt• consot1lion tians r1• que j1• 1ai, 1ou, dir1, :
0
sommations des protestants, se rendit à la
Chambre des Lords, un beau matin, en robe
royale el la couronne en tête, pour proroger
le Parleml.'nt j usqu °1J l'année suivante. Aussitôt, le duc d'' ork flt savoir à la duchesse
qu'il l'allcndait avec impatience; et, Ile soir
du premier dt:CPmbrt•, le yacht Cathui11e,
escorté dt• quatre vaisseaux de rruerrc, amena
la jeune femme dans le port" de Douvres.
&lt;&lt; Là, sur le sahle, - nous dit Prterborough,
- le duc son mari était ,cnu à sa renconlrr; et à prine fut-elle débarquée qu'elle
prit possession de son cœur aussi bien que
de ses bras; el dt• là fut conduite à son logement. ,1
Elle était si belle, si charmante, si parfaitement aimable de corps et d'àmc, que, toujours, sa présence devait désarmer ju~qu'i1
ses ennemis les plus acharnés. A Londres,
quand elle l' arrira, on peut bien dire &lt;JU&lt;'
tout le monde se troul'a contraint de l'aimer:
le Parlement lui-mêmt•, en 11iH et plu~ieurs
fois ensuite, fut lcn11: de lui pardonner son
« idolàtric 1,. Les portes, Dryden, \\'aller,
écrivirent à sa louange des vers qui comptent
parmi ce qu'ils nous ont laissé de plus sincère el de plus touchan L "ais clic, avec sou
cœur de petite fille, longtemps elle ne put se
L1: HO! JICQl'f:S fi S'Ewnr DE \ \ IIITE11 ILL, 1::'i DÉCDIBIŒ 1688, DA',S t:NE ll.\RQUE DE I.Ot.:AGF:,
résoudre à accepter pleinement le rôle que
E\IJ
•OiffA'\T
.\IT:r, !.l'i LA (Ol'NO'l:-iE, I.E SCJ:J&gt;1m:, I.E t'; NANO SCF.\U. - D'après t111t tslatnte J11 temps.
lui avait imposé une volonté supérieure.
Voici la prrmière leltre qu'elle écrivait de
Londres, le 8 janvier 1674, à l'abbesse de ce que le duc mon mari c,t un lri!s bon homme, cl
quelque1'-uns peu connus et un très grand
couvent dt• la Visitation de Uodène où ellr me veut un !(rand bien, cl ferait toul au mondt•
JHlllr
me
le
prouver.
Il
e,l
si
ferme
l'i ,i rt'•solu
1. Qu~en !lr,ry of J/odm11, ltr, l.ifr and /,ellr,-...
avait, autrefois, espéré passer toult• sa ,·ie :
0

dans notr1• saintr ri•ligion (qu'il profl'"r 011wrlt'~,1

19

L\lo-

&gt;nr_ ,_lor(tn llatlr,
lirauw
llrnl

1 roi. in-8". illu•l1·~. l.ondr,,,. Ji-

'

�_

'--------------------------

111ST01{1A

nombre absolument inédits. Les archives pul,lir1ue, de Londre~, dt' Pari,, de )lodt•ne, de

LE

ROI JACQUES

II

DÉBARQUE A :\MBLETEUSE, LE

\ïenne, du Yatican, de Florence, les archives
privées des grandes familles jacobites du
Royaume-Uni, M. Baile a tout explo~é, avec
une conscience et un bonheur admirables,
dans son désir de nous présenter une image
exacte, « documentaire 11, de la vie et de la
personne d'une princesse q~'il s'abstient
toujours soigneusement de Juger, et dont
nous sentons toutefois qu'il l'aime et la vénère à l'égal des plus enthousiastes de ses
prédécesseurs. Et quell_e é~onnante ré~olte
d'histoire, grande et pellte, 11 a rapportee de
ces explorations! A côté de la série des let_tres
intimes de )tarie dP, )lodène à sa famille,
aux religieuses de la Visitation, à ses am!s,
italiens et anglais, son livre abonde en extraits
des rapports confidentiels d'ambassadeurs et
de chargés d'affaires, trans_meltant à leurs
princes tous les menus faits des cours dl;
Londres et de Saint-Germain, comme aussi
en extraits des rapports et des lettres d'une
foule d'agents secrets employés par Jacques Il,
· par sa veuve et son fils, après la catastrophe
de 1688. Pour l'étude de la période qui a
immédiatement précédé cette catastrophe, en
particulier, tous les_historiens anglais devro~t
savoir "ré à )f. liaile de la masse de rense1gneme;ls nouveaux qu'il a réunis; et je
crois bien que, en France même, une traduction de ce précieux recueil ne manquerait pas
d'ètre bien accueillie. Mais surtout !"on sera
l'rappé, à la lecture du recueil, de tout ce
que chacune des innombrables pièces citées
(Ill analysées par ~f. llaile ajoute de relief, de
simplt'! et touchante vérité humaine, aux deux
figures du roi Jacques et de la reine Marie :
figures extrêmement dissemblables, el qui

srrait tenté de dire que Jacquf's Il Pl sa
r~mme se sont partagé le rôle idéal d'un bon
catholique : Jacques Il ayant été un martyr,
et sa femme une sainte. Car vraiment tous
les actes publics du dernier roi Stuart, depuis
sa conversion jusqu'à ses vaines tentatives de
restauration, présentent un caractère de folie
héroïque et intempestive qui fait songer aux
histoires de saint Sébastien et de saint Maurice, des plus romanesques martyrs de la
Léqenrle Dorée. A chaque instant, sans
au"tre motif possible qu'un besoin fiévreux
d'affirmer sa foi et de souffrir pour elle,
Jacques Il se livre à des provocations _imp~udentes, inutiles, et dont chacune a mvar1ablement pour effet de l'exposer à de nouv~aux
ennuis. A chaque instant, lorsque sa situation personnelle et celle de tous les catholiques anglais semblent en voie de s'améliorer, le malheureux s'empresse de tout
gâter, une fois de plus, par une proclamation, plus ou moins directe, de sa ferveur
c1 papiste )&gt;. Jamais, peut-être,. prince n'a
plus obstioém~nt attiré s~r lu~ le~. co~ps
qu'il a reçus. Evidemment 11 avait, d mstmct
ou par zèle chrétien, la soif du martJ:re : c~
c'est ce que tous ses détracteurs meme, a
l'exception du seul Macaulay, ont été contraints de reconnaître et d'admirer eo lui.
4 JA~VIER 1689. - D'aprës une esl:lmpe {!11 temps. Mais avec cela. et au con traire des martyrs
de l; Lé,qende Doi·ée, on ne voit pas que les
nombre~ses occasions qu'il a eues de désalse complNent, en quelque façon, el s'éclai- térer cette soif généreuse lui aient procuré le
moindre plaisir : pour s'être attiré lui-même
rent rune l'autre.
les coups qu'il a reçus, il parait bien, d'orElles ne se ressemblent que par un seul dinaire, avoir fait triste mine en les rece-

pourtant, lor,qn'on les Yoit ainsi sr d,,s,i?er
peu à pen, d'rll1•s-mêmr,, an long d('s anners,

L E ROI jACQVES

Il

EST REÇU A. SAINT-GERMAl:-1-EN-LAYE, PAR LA REINE
DE 'FRA:-ICE. -

ET TOüTE L.\ COUR

V-après 1111e estampe d11 temps.

point : l'attachement profond des deux époux
à leur foi catholique. Mais, là encore, la
ressemblance est loin d'être parfaite. On
... '.20 ....

M.mm

s'il obéissait à une fatalité de sa nature plus
qu'à un élan spontané de son cœur. Sans
compter que, au martyre près, ce prince
infortuné n'avait rien d'un saint : c'était simplement un brave homme, très loyal el très
sùr dans ses affections, scrupuleusement soucieux de sa dignité, toujours prompt à se
fàcher comme à pardonner, et n'aimant, en
vérité, ni le vin, ni le jeu, mais apnt beaucoup aimé les femmes depuis sa jeunesse,
et ne s'étant repenti de les avoir trop aimées
qu'à un âge où ce repentir n'avait plus
guère rien qui pût nous édiûcr 1 •
Sa femme, Marie de Modène, a certainement souffert autant el plus que
lui, et avec cette aggravation qu'elle a
eu, presque toujours, a souffrir par
lui, par ses infidélités des premières
années de leur mariage, ou par l'effet
d'actes politiques inopportuns el dangereux qu'il s'est mis en tête de commettre, et dont elle a vainement essayé
de le détourner. Depuis les larmes que
nous lui avons vu verser au lendemain
de son arrivée en Angleterre, combien
de larmes ont dù couler de ces beaux
grands yeux noirs, qui illuminent tous
les portraits que nous avons d'elle! La
perte de sa couronne et le dur exil,
la mort successive de tous ses enfants,
à l'exception du malheureux Jacques III,
l'odieuse trahison de ses deux bellesfilles, l'abandon de ses amis et de ses
parents même, l'échec de toutes Jes
entreprises de son mari, de toutes
celles de son fils, la proscription de
celui-ci, chassé tour 11 tour de France,
de Lorraine, d'Avignon, et les maladies, et la misère, - J'engagement
ou la vente de ses derniers bijoux,
l'obligation, parfois, de ne se nourrir
que de légumes pendant des semaines, l'impossibilité de fournir du pain
à la colonie pitoyable des émigrés irlandais : ce n'est là qu'une partie des épreuves qu'elle a eu à subir. Et pourtant ses
yeux noirs nous sourient, dans tous ses
portraits; et peut-être leur sourire nous
apparaît-il encore plus franc, plus tranquille,
dans les portraits qui datent de ses dernières
années, lorsque déjà tout le poids de ces terribles épreuves s'est abattu sur elle. Rien de
plus caractéristique, à ce point de vue, que
le contraste des deux figures du roi et de la
reine juxtaposées, et accompagnées de celles
de leurs deux enfants, dans une gravure de
propagande jacobine qui doit avoir été dessinée à Paris vers 1696 : Jacques, malgré tout
l'effort pieux de son portraitiste, garde toujours la mine à la fois hautaine et maussade
d'un prince qui n'a que trop de motifs de se
plaindre du sort ; mais au contraire sa
femme, dans le médaillon voisin, amaigrie
et pâlie, avec un long visage de fantome sous

vant" et il n'y a pas jusqu'à sa manière de
prov~quer les ennemis de sa foi qui n'ait eu
quelqua chose de passif et de résigné, comme

1. Un écrivain anglais anonyme a publié à Londres,
sous le litre de Th.e Advenlures o{ King James JI (librairie Longmans), une excellente biographie anecdotique de Jacques il, et dont les conclusions, touchant les
caractèresâu roi etde la reine,sont eniièrement confirmées par les pièces que Martin llaile a recueillies.

l'E MA:J(1AG'E D'E

les boucles épaisses de sa chevelure, continue
à nous sourire doucement, de ses lèrres
minces et de ses grands yeux, doucement et
presque gaiement, comme si elle avait au
cœur une belle flamme de vie que pas une des
souffrances de ce monde passager ne saurait
éteindre. Et c'est ce sourire que nous retrouvons aussi, par-dessous ses larmes, dans
toutes ses lettres : depuis celles qu'elle écrivait de Londres aux religieuses de Modène,
pour leur faire part des témoignages d'affec-

tion qu'elle recevait, - croyait recevoir, de ses belles-filles, jusqu'à celles que, qua~
rante ans après, de Saint-Germain, déjà
veuve, séparée de son fils, réduite à l'indigence, elle écrivait aux religieuses de Chaillot pour leur annoncer qu'elle viendrait partager avec elles un panier de fruits qu'avait
bien voulu lui envoyer Mme de 11aintenon. De
la même façon que son mari avait la soif du
martyre, cette victime tragique de la destinée a conservé, jusqu'au bout, la gaieté intrépide, invincible, des saints.
Gaieté qui lui venait surtout, comme à Lous
les saints, de deux sources : de l'impossibilité où elle était, par nature, de penser
jamais à soi, et de l'habitude qu'elle avait
prise de se créer toujou1·s des devoirs, qui,
en occupant son cœur, l'empêchaient de
s'abandonner à des regrets inutiles. Si
cruelle que lui fût la vie, elle lui laissait
encore des maux à prévenir ou à soulager,
des espérances nouvelles à entretenir, de
nouvelles occasions de dépenser joyeusement
la tendresse d'un cœur tout rempli de l'amour
des autres et de Dieu. Exilée d'Angleterre une
première fois, en 1679, elle écrivait à son
....., 21

L.,,,.

.MA'R,TE

DE

JKOD'ÈN'E

- -~

frère, de Bruxelles, qu'elle espérait bien pouvoir lui rendre un service qu'il lui avait
demandé; qu'elle était fort inquiète de la
santé de sa belle-fille, la princesse d'Orange,
- « qui a un aussi grand désir de me voir
que moi de la voir IJ; - et qu'elle craignait
d'avoir à rester exilée &lt;I pour un bon peti t
bout de temps )J; mais qu'au reste tout le
monde, à Bruxelles, « la traitait avec plus
de civilité cru'elle n'aurait pu dire 1&gt;. L'année suivante, exilée de nouveau, elle écrivait : « Nous n'apprenons rien de bon
de l'Angleterre. Le Parlement a commencé ses séances à la gaillarde, et le
duc monmariestaccusédetous les maux
qui se sont produits dans le royaume depuis ces deux ans. Puisse Dieu nous accorder la patience l. .. Mais ici, en attendant, tout le monde nous traite de la
manière la plus touchante; et nous nous
arrangerions assez d'y rester, puisqu'ils
ne veulent pas de nous en Angleterre :
mais j'ai bien peur qu'ils ne se disent
que nous sommes encore trop à notre
aise, et ne nous envoient quelque part
plus loin. » La mort de Charles Il, en
février 1685, la désole au point de la
rendre malade; et les premiers mols
qu'elle peut écrire, ensuite, après huit
jours de fièvre, sont pour s'inquiéter de
son jeune frère, pour le détourner
d'une liaison qu'elle juge fàcheuse, et
puis, une fois de plus, pour se louer
et s'étonner des marques de bonté dont
on l'a comblée.
Mais c'est pendant les trente années de
son dernier exil qu'il faut la voir, telle
que nous la montrent sa conversation et
ses lelti'es, souriant à la fatalité qui s'acharne contre elle. Un jour, en f709,
elle apprend que ses chères religieuses
de Chaillot, la sachant privée de sa petite
rente, viennent de louer, à une dame plus
riche, les chambres qui, depuis des années, lui
étaient réservées dans leur couvent. Elle sourit
encore, sous cette humiliation; et bientôt nous
la retrouvons plus affectueuse que jamais pour
ses bonnes amies de Chaillot, plaisantant avec
elles des rubans nouveaux qu'elle ,·ient de coudre à de vieux souliers, les aidant à soigner
leurs malades, leur racontant toutes les minutes un peu ensoleillées de sa pauvre vie, ou
bien leur disant combien elle est reconnaissante à Dieu de lui avoir toujours caché l'aYenir. &lt;I Quand je suis arrivée en France, j'aurais été au désespoir si l'on m'avait annoncé
que je devrais y rester deux ans : et voilà
vingt-trois ans que nous y demeurons ! I&gt;
« Je ne connais personne d'aussi saint! ,i
disait d'elle Bourdaloue, qui la rencontrait là.
Mais jamais sa sainteté ne l'a empêchée d'être
aimable, ni, somme toute, heureuse. Et peutêtre n'est-ce pas l'un des moindres mérites du
précieux recueil de M. Martin Haile, de nous
rappeler que, même dans les conditions les
plus pathétiques, les saints peuvent fort bien,
dès cette vie, avoir leur récompense.
ÎEODOR DE

WYZEWA .

�Le tzar Paul Ier

.i

Jusqu'.à dix-neuf ans, le grand-duc héritier Paul a,·ait vécu dans la retraite et la soumission apparente aux actes de sa terrible
mère·, Catherine Il. Un jour, cependant, on
découvrit la correspondance qu'il entretenait
avec un jeune Livonien, le baron de Saldern.
C'était l'enfantillage d'une tête romanesque,
rien de plus, et, à tout prendre, ces lettres
n'étaient ni subversives ni dangereuses. Néanmoins, Catherine voulut tuer en son fils toute
velléité d'indépendance. Le moyen qu'elle
·employa fut terrible. Le gouverneur du jeune
prince, M. de Panine, le fit mander et lui
tint ce discours :
- Qui croyez-vous être? Le succeiiseur au
trône?
- Sans doute, mais comment?
- Voilà ce que vous ignorez et ce que je
vais vous apprendre. Vous l'êtes, mais par la
seule grâce de S. M. l'impératrice glorieusement régnante. Si jusqu'ici on vous a laissé
croire que vous étiez fils légitime de Sa Majesté et de feu l'empereur Pierre Ill, détrompez-vous : vous n'êtes qu'un bâtard et les
témoins de celte vérité i:\xistent tous. En montant sur le trône, l'impératrice daigna vous
y placer à côté d'elle, mais du jour oit vous
cesserez d'être digne d'elle et du trône, rous
perdrez et le trône et votre mère. Du jour où
votre impruden~ pourrait compromettre la
tranquillité de l'Etat, elle ne balancera point
entre un fils ingrat et des sujets fidèles.
Cette déclaration provoqua un tel trouble
dans l'esprit du jeune homme qu'il devint
inquiet et taciturne.
Lorsqu'il fut en âge d'être marié, Catherine fit venir à Pétersbourg le landgrave de
Hesse-Darmstadt avec ses trois filles, afin que
Paul pût choisir. li choisit la plus spirituelle,
mais la plus laide, celle qui fut la grandeduchesse Nathalie. Paul s'éprit de sa femme,
et le ménage jouit d'un bonheur rare chez
les princes. Mais Nathalie mourut en couches .
Le désespoir du grand-duc fut atroce. Aux
}eux de l'impératrice, il était convenable
qu'il fùl court. Voici l'horrible moyen qu'elle
employa pour y mettre un Lerme :
« Le prince Henri de Prusse força la retraite obstinée du grand-duc, lui dit qu'au
risque de lui manquer de respect, il était
obligé de i'ayertir qu'il allait mourir pour
une personne complètement indigne de sa
tendresse et de ses regrets. Le premier coup
porté, il attendit que l'honneur outragé de-

mandât des éclaircissements, et alors, rappelant mille circonstances éparses, s'appuyant
sur des lettres que, pendant ce temps, on
préparait sur des préLendus aveux faits au
confesseur Platon, que l'on engageait à mentir en vue du grand bien qui devait en résulter, il nomma le favori le plus chrr de ce
malheureux époux, le comte André Razoumovski, que sa figure, sa témérité naturelle
rendaient fort propre à jouer le rôle qu'on
lui avait destiné. Quand tout fut prêt pour
porter le dernier coup, on apporta une cassette pleine de lettres supposées, et le fameux
Platon, depuis métropolite de Moscou, · déjà
fort accoutumé aux intrigues, vint révéler
la prétendue confession faite in arliculo marlis. Cette horrible machination réussit complètement. »
L'tlme d'un prince ainsi torturée dans la
jeunesse ne pouvait être, dans l'âge mûr,
qu'une âme tyrannique et soupçonneuse.
Dès son avènement au trône, il donna les
plus tristes preuves de la déformation de son
caractère.
Le comte Golovkine, dans ses Mémoires,
fait de lui cc portrait :
&lt;&lt; C'est la suite inévitable de Ioule violenre
injuste. Isolé au milieu d'une cour composée
dtl parvenus, privé des douceurs de la bonne
compagnie, ne voyant plus que des valets,
des espions et des bourrraux ou des gens
toujours prêts à devenir l'un ou l'autre, son
cœur se resserra et se corrompit, son esprit
se rétrécit et perdit la proportion des hommes et des choses.
« ... Rien n'égala la prostitution des grades
militaires. On vit des généraux qui n'ayaient
pas encore de barbe, et le bâton de maréchal, qui jusque-là n'avait pu s'acquérir que
sur les champs de bataille, se donnait à la
parade. La dépréciation des honneurs devint
telle que l'empereur en fut frappé lui-même.
Un jour le prince Rcpnine ayant voulu donner à la parade son avis sur quelque chose,
l'empereur lui dil : « Monsieur le maréchal,
« vous voyez cette garde montanlt· '&gt; Elle est
« de 400 hommes. Eh bien! je n'ai qu'un
« mot à dire et ils sont tous maréchaux. 1&gt;
Ce fut au même maréchal qu'il dit tout haul,
en plein cercle, trouvant qu'il se plaçait trop
en avant : cc Sacl}ez qu'il n'y a de grand seic&lt; gneur en Russie que ceux auxquels je
cc parle et pendant. l'instant où je leur .fais
« cet honneur. 1&gt;

-o-

L'empereur Paul arait horreur de la Rérolution.
&lt;&lt; li en était épouvanté 1&gt;, dit GoloYkine. Il
me dit un jour : « Je n'y pense qu'avec la
cc fièrre et n'en parle que dans le trans« port. Il
C'est de celte épouvante que naquit chez le
tsar cette singulière idée :
&lt;&lt; Rassembler à l'ombre de son trône les
souverains détrônés. li leur fit proposer à
tous cet asile inYiolable. Le pape fut sollicité
de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais son
grand àge, la transition des climats, l'inconvenance d'une retraite au sein de l'Église
schismatique, tout s'opposait à ce qu'il acceptât la proposition. li ne prévoyait pas encore les traitements cruels qui l'attendaient
ou s'était déjà résigné au martyre. »
Le roi de Pologne et le comte de Provence
profitèrent seuls de ces offres généreuses. Le
roi de Pologne fut reçu en roi ; mais dès le
second jour, l'intimité devint embarrassante.
Les idées les plus bizarres venaient à l'esprit de Paul.
« L'empereur, en sa qualité de chef de
l'Église, voulut dire la messe, et n'osant risquer une innovation si frappante au sein de
la capitale, il avait décidé qu'il dirait la première à Kasan, où il était prêt à se rendre.
Les habits sacerdotaux les plus magnifiques
étaient faits. II se croyait sûr de s'établir le
confesseur de sa famille et de ses ministres,
mais le Synode le sauva de ce ridicule avec
une présence d'esprit admiraùle. Au premier
mot que l'empereur dit de son dessein, sans
laisser transpercer la moindre surprise, et
certes elle était grande, on lui représenta que
les canons de l'Eglise grecque défendaient la
célébration des saints mystères à un prêtre
qui s'était remarié. Comme il n'y avait pas
songé et qu'il n'osait ou ne voulait rien changer à la loi du sacerdoce, il fallut renoncer à
ce projet. li s'en consola en s'affublant, lorsqu'il faisait ses dévotions, d'une petite dalmatique bien courte de velours cramoisi
toute brodée en perles qui, avec son unifo:ma, ses bottes, sa longue queue, son
grand chapeau à trois cornes et sa figure chétive, en faisait une des choses les plus curieuses qu'on pût voir 1&gt;.
•
N'en voilà-t-il pas assez pour comprendre,
non pas pour excuser que la Russie se soit
débarrassée d'un pareil monarque par un
crime?
;\!AURICE

DlJ,\lOULI~.

Cliché Kuho .
COMTESSE WALE\\'SIL\, -

D'après un p:m11eau de DcocFe.

(Sur r~cusson qui se ,·oit à la gauche du panneau, un peut lire la de,·isc du comte Colonna \\'alewsk1

, Usq~E

AD FINES , .)

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

..,..

La

comtesse Walewska
Par Frédéric LOLIÉE.

la mémoire, elle la revoyait, allant jeune,
heureuse, fêtée, à travers les salons emplis
Une après-midi de l'an '1904, au cours de clarté, de mouvement, de luxe, d'hard'une visite chez Mme Octave Feuillet, je monie. li y avait fort longtemps de cela.
laissai tomber ce détail qu'une heure aupaOn la connut ambassadrice à Londres,
ravant mon attention était suspendue aux lè- femme d'un ministre d'État, à Paris, et
vres de Mme Walewska, égrenant des anec- grande dame des plus qualifiées dans le
dotes sur la cour des Tuileries, dont elle monde cosmopolite des Tuileries. Des souveavait été l'un des ornements les plus goûtés . rains furent à ses pieds. L'impératrice la tint
cc -Ah! oui, dit-elle, la jolie ~Ime Walewen amitié vive. La reine Victoria lui prodigua
ska! 1&gt;
les marques d'une particulière affection. Elle
Et je remarquai qu'en parlant ainsi passa, auprès de l'impératrice d'Autriche ÉliMme Octave Feuillet n'était plus avec nous, sabeth, - la plus jolie femme de son emet que, par la vertu de ce regard intérieur, . pire, disait-on, - des semaines exquises.
qui transperce, illumine les profondeurs de Les hommes les plus célèbres illustrèrent ses
..... 23

1M

réceptions. Et la meilleure partie de ses jours
ne fut autre que le reflet limpide et riant de
la situation exceptionnelle dont jouissait son
mari et des grandes affaires internationales
auxquelles il se trou va mêlé.
Tous les détails dignes d'intérêt d'une existence si pleine, elle-même voulut me les confier, au gré de ses réminiscences, selon le
tour de la causerie du moment, à travers la
succession agréable de ses entretiens. En les
translatant sous vos yeux, je ne ferai que
rapporter, pour ainsi dire, des conversations
écrites .
Florentine de naissance, Française par

�.,.._ 111Sîô'J{1.Jl
droit de mariage, comptant, dans sa parenté
italienne, d'illustres alliances qui remontent
jusqu'à Machiavel; et descendant, en ligne
maternelle, de la famille polonaise des princes
Poniatowski, l'arbre généalogique, qui verdoie dans ses archives, a poussé des branches
bien entremêlées.
Nièce de Joseph Poniatowski, ministre de
Toscane et, plus tard, sénateur de l'Empire,
elle naquit sur les bords de !'Arno, dans la
demeure des marquis de Ricci, non loin de
cc palais Orlandini, où la princesse Mathilde
coula les années de sa jeunesse. On lui donna
les prénoms de Marie-Anne. Son enfance fut
dénuée d'incidents. Elle était gaie, capricieuse, espiègle, comme on l'est à cet tige;
les jeux lui plaisaient mieux que l'étude,
ainsi qu'à plus d'une autre, et les rires à
belles dents et les courses échevelées sous les
grands arbres du parc. Elle trouvait fàcheuses
uniquement dans la vie les leçons d'une gouvernante française, qui, parait-il, avait à cœur
de lui rendre sensibles les devoirs de l'obéissance el, pour les lui inculquer de force, la
malmenait quelquefois.
Insoucieuse de l'avenir, Marie-Anne laissait
errer sa pensée libre et ses rêves sans ambition. Elle aspirait les souffles purs de sa jeunesse, sans nulle curiosité de connaître le secret du lendemain. Une demande en mariage
vint la surprendre dans cette innocente tranquillité d'àme. Un aimable seigneur, fils de
prince, avait désiré sa main. Elle n'y songeait
pas; aucune hàte ne la pressait de quitter la
maison maternelte. Cependant, la marquise et
son père, jugeant le parti flatteur et avantageux, allaient donner leur assentiment. Par
contre, le vieux prince Corsini s'était montré
beaucoup moins facile à seconder les vues de
son fils. li avait opposé un non formel. Avec
plus de docilité que de tendresse filiale,
l'amoureux gentilhomme, qui voulait bien
user de patience, mais ne tenait pas · à être
déshérité, offrit d'attendre que l'inéluctable
loi du sort le rendît prince à son tour et
maitre de ses volontés. Mais la jeune fille
n'avait nulle envie de compter les jours et les
semaines, les mois et les années, jusqu'à la
mort d'un père, pour allumer les flambeaux
de l'hymen aux cierges de son catafalque. Il
n'en fut plus parlé. D'autres prétendants
s'annoncèrent : un marquis de San-Juliano,
de Naples, et un seigneur viennois, le comte
de Schomberg, un bretteur enragé, qui, pour
un mot, pour un regard de travers, pour
une plaisanterie, pour rien, était toujours
prêt à mettre flamberge au vent, et que cette
humeur batailleuse devait conduire à sa perte,
ca1· il fut tué dans un duel avec un banquier,
le dernier homme dont il pùt être le provocateur.
Sur ces entrefaites, le comte Walewski parut à Florence, Alexandre Colonna Walewski,
né en Pologne, de la femme célèbre par sa
beauté et son patriotisme, qui inspira à Napoléon 1er un attachement passionné.
On a représenté, sous des couleurs de roman, el la scène s'en emparera, quelque

jour, l'épisode sentimental dont celle-ci fut
l'héroïne 1 •
Le i ... janvier 1807, !'Empereur venant de
Pulsturck et se rendant à Varsovie s'arrêtait,
pour changer de chevaux, à la porte de la
ville de Bronic. Une foule illusionnée se pressait sur son chemin pour saluer le soldat de
fortune en qui l'on espérait voir le libérateur
de la Pologne. Deux femmes, non sans péril,
sont parvenues à se glisser jusqu'à lui. L'une,
presque une enfant, toute blonde, avec des
grands 1eux bleus très naïfs et très tendres,
semble transfigurée d'enthousiasme. Bonaparte, surpris, ému de cette vision, lui jelle
une fleur, s'informe el manifeste l'intention
de la revoir.
Elle se nomme Marie Walewska, née
Laczinska, d'une famille ancienne mais dénuée de biens. Son mari est un vieillard de
soixante-dix ans, Anastase Colonna de Walewice-Walewski, se rattachant par ses origines aux Colonna, qui donnèrent à l'Église
un pape et des cardinaux, à l'Italie des généraux et des diplomates. Ce lustre familial,
le titre qu'il eut de chambellan du feu roi
n'empêchent que, pour la jeune épousée, les
jours ne se soient écoulés bien monotones,
sans éclat, sans plaisirs. Un enfant, un fils a
ranimé sa vie. Elle s'y est consacrée tout entière. Aussi, malgré sa fine beauté, est-elle
presque inconnue hors de son foyer.
Mais !'Empereur, le conquérant, le meneur
d'armées et de peuples, l'a remarquée. On le
lui fait savoir. Elle tremble; un secret pressentiment la retient au foyer ; elle ne veut
assister à aucune des fètes organisées en
l'honneur de Napoléon. Elle en est priée,
cependant, et par mission spéciale du prince
Joseph Poniatowski. Résiste-t-on à un désir
de !'Empereur? Elle devra se rendre à Varsovie. Son mari lui-même l'y engage. Elle
assiste donc au bal, où déjà circule le bruit
de l'aventure.
Elle a refusé de danser et rentre chez elle,
nerveuse, inquiète. On lui remet, coup sur
coup, des billets écrits de la main impériale,
et ce sont des déclarations brûlantes. On vient
en députation chez elle. Les plus respectés
des chefs polonais lui disent et redisent :
« Vous ne pouvez vous dispenser d'assister au
diner auquel vous prie !'Empereur, sans vous
exposer à paraître mauvaise patriote, mauvaise Polonaise. &gt;&gt; Il l'aura donc fallu! Une
insidieuse amie lui murmure, pendant 'qu'elle
rêve de sa maison tranquille, de son enfant :
&lt;( Tout, tout, pour cette cause sacrée! 11 Les
membres du gouvernement provisoire l'exhortent à ne pas méconnaitre le bien qu'elle peut
accomplir, grâce à sa douce influence de
femme. Cependant, les lettres se succèdent.
Le mari, comme tant d'époux, en pareil cas,
a les yeux cou verts d'un triple bandeau. Il
insiste pour qu'elle soit présente au nouveau
banquet. Même il va plus loin; il objurgue,
il commande... . Le pas décisif est bien près
d'être franchi. Elle en a l'avertissement et la
1. En ·190::î, paraissail en laugull polonaise un cu-

rieux ou1Tagc en Lieux volumes, sur la première
comlesse Walewska.

peur, au fond de son àme vertueuse. Et toujours on l'obsède. On tourne autour d'elle,
la pressant de se décider. La voiture est en
bas. On l'y pousse.
Pendant le diner, assise en face de l'Èmpereur, elle doit écouter, sourire aux lè\'fes,
les propos entremetteurs de Duroc. Et ce sera
tout à l'heure, au milieu de la confusion
d'une sortie de table, l'attaque directe du
maître. Quelqu'un lui fait tenir la proposition
d'un rendez-vous. Comme elle s'en indigne,
on lui reproche encore son manque de patriotisme. « Sont-ce vraiment les sentiments,
la conduite d'une zélée Polonaise? » Et, de
fatigue, elle laisse enfin tomber les mots
attendus : « Faites de moi ce que vous voudrez. &gt;&gt;
On la mène, le matin, au palais, pour la
remellre, le soir, aux mains de ceux qui la
viendront chercher et la livrer à celles de
l'amant souverain. Elle va d'un pas abandonné. Napoléon est entré dans la chambre
et joue son rôle. Seule :, seul arec lui, elle
proteste et pleure. Il s'irrite, mais doit attendre au lendemain que plus de faiblesse et
de lassitude abaisse devant lui les dernières
résistances. Et l'épreuve recommence le jom
suivant, à pareille heure. Napoléon est maintenant un amant fougueux. Il prie. Il s'empresse. Il menace. Une femme est là, chez
lui, à ses ordres, et qui prétend rester fidèle
à la foi conjugale, aux principes de sa conscience et de la religion! Que signifiait une
pareille chose? Elle s'eJfraie aux éclats de sa
voix, et presque s'évanouit. Elle est à présent
sa maitresse.
Oui, telle est la manière dont une sorte
d'histoire officielle, très agréablement narrée
par Frédéric Masson, a présenté les détails de
cette rencontre. Ils se passèrent plus simplement, et je tiendrais d'une source plus sûre,
parce qu'elle fut plus intime, le récit exact du
sentiment de !'Empereur pour la première
madame Walewska. En toute affaire, Napoléon
était l'homme impérieux et pressé, qui ne devait jamais perdre de temps. Mme Walewska-,
très simple, très naïve, sans ambition personnelle el qui espérait obtenir, au prix de
son obéissance, la reconstitution du royaume
de Pologne, s'était pliée à la volonté du vainqueur d'Austerlitz, et, pour cela, l'attendait
un soir, frissonnante. li était entré dans la
chambre comme dam son cabinet de travail ,
l'air soucieux. et songeant à bien autre chose
qu'à l'amour.
II a dégrafé son ceinturon et jeté son épée
sur la table. D'une voix brève, impérative, il
interroge la jeune femme, qui est censée se
reposer dans l'ombre de l'alcôve. II demande
des noms, ceux des principaux de la ville et
des renseignements sur la localité polonaise.
Tandis qu'elle répond, balbutiante, il prend
des notes hâtives .... La chose est faite; alors
seulement il se rappelle l'objet véritable du
rendez-vous, et revient à sa fantaisie de tendresse.
Il en advint une sorte de passion intermittente de l'homme de guerre pour celltt qui
n'avait désiré que d'être l'ambassadrice d'un

HISTORIA

Cliché Gira udon.

LAURA DE DIANT! ,
TROISIJ:&lt;°:ME FEM.\1E lYALPTIONSE t•r D'ESTE, DUC DE PERRARE.
Tableau du TITIE~. (Galerie Cook. Richmond.)

�'------------------------------ l.A

COMTESSE

1YA1.'E'1YS1(,A

--,

peuple opprimé. Souvent, elle lui reparlera arnc une expressiou plus séduisante. Très grand
de 'sa chère Pologne; il sourira, se dérobera. seigneur, mondain fort recherché dans les de la famille royale, et l'impression fut excel.\ucun chef d'État n'accorda moins que Na- salons de l'aristocratie, sérieux et décidé de lente. Le lendemain, Mme Adélaide, sœur de
poléon à l'intervention des femmes, en poli- caractère, il n'affichait pas, mais ne cachait pas Louis-Philippe, écrivait à M. de Flahaut,
tique. Pendant la campagne de 1809, ~farie non plus ses avantages. Cependant, il ne pro- grand écuyer du duc d'Orléans et ambassaWalewska s'était rendue à Vienne, où l'on duisit pas, d'abord, une impression fulgurante deur à Vienne, ces lignes dont on nous a
a,•ait préparé pour la recevoir un logis d'une sur l'imagination de~larie-Anne. tout occupée communiqué l'original :
extrême élégance, près de Scbœnbrunn. Elle de ses babioles de jeunesse, et dont le regard
&lt;&lt; Hier soir, à Neuilly, nous avons eu lady
, devint enceinte et retourna faire ses cou- était demeuré distrait, sans doute, lors~hes à Walewice, où naquit, le i mai 1810, qu'on lui pré,enta rd étranger, qui, nec Sandwich, qui nous a présenté, la reine et
Alexandre-Florian-Joseph Colonna Walewski. sa tète de médaille ronnine et sa haute pres- toulcs les princesses étant là, la no111elle
Elle fut à Paris, dans la suite, et !'Em- tance, était un des plus beaux. hommes desa comtesse Walewska. Cette jeune femme est
pereur ne cessa point de s'intéresser 11 elle, génération. Elle ne résista pas, 11éanmoins, i, séduisante; elle est plus que jolie, parce
de se montrer soucieux qu'on veillàt à toutes son appel, et quitta Florence sans trop de re- qu'elle a comme parure la simplicité naluses aises et satisfactions. En 1812, un acte gret, un peu inquiète seulement de la figure relle. Elle fera grand effet dans la société
exceptionnel était passé au palais de Saint- qu'elle allait faire, ignorante de la vie comme parisienne.
Cloud pour composer et enregistrer le majo- elle l'était, dans le monde où son mariage
« Lousi::-Aofuïor. "
rat, établi en fa,eur de son fils, par la dola- allait l'introduire. Il avait qui me années de
Cependant, Walew~ki 11 'occupait toujours
tion de biens situés dans le royaume de Na- plus qu'elle. li possédait l'autorité, l'e1pt!point de situation officielle. Guizot était au
ples, avec le titre de comte de l'Empire.
rience; il se charg('a d'è1re son éducalcur, cl
C'est ce Wale11ski qui fut soldat, écri1ain, ses premiers émois se rassurèrent. D'un pru- pon mir. Ce ministre le I oyait sans complaidiplomate, homme d'État, et demanda la dent cofücil, il lui fixa, dt-s le premier jour, sauce, à cause des rapporls affables qu'il enmain de Marie-Anne de Ricci. A cette heure, cell(' rl•glc de conduile suffisant à hausser. tretenait avec Thiers, son élernel antagoniste.
il n'avait aucun poste el n'exerçait aucune peu i1 peu, au ton de ma entourage, si bril- li n'inclinait guère à lui confier un emploi
fonction 1• Mais on le savait l'ami personnel lant qu'il ptit ètrc, l'esprit d'une jolie femme, diplomalique. Des amis inteninrenl, ,antanl
ses mérit&lt;:s _,i Guilol, qui résistait. Enfin,
de Thiers. La route s'ouuait, dernnt lui, dout'·c d'intelligence et de tact :
l'homme d'Elat laissa fléchir ses motils d'extoute pavée d'espérances.
- Uegardez cl écoutez.
clusion, mais pour l'cll\·oyer au plus loin, ;',
Il élait déjà venu :i Florence, quatre anBlonde comme le blé de mars, :t1ec de~
nées auparamnt, c'est-à-dire en 18i2, et yeu\ d'un gris bien tri•s animé, de~ traits la Plata. Sa femme et lui ne s'attardèrent
avait lié connaissance a,·cc la famille de Ricci. tins, un profil mince et délicat, et tout le que le moins p0$Sible dans ces régions de
La seconde fois, il n'était pas arrivé seul, eu sémillant, toute la gràce d'une beauté de l'Amérique méridionale. Par une élrangc
irouie des é1énements, le 2-i féuier ilH8, le
Toscane. Le comte de Flahaut l'arnil
jour où s'effondrait la monarchie consaccompagné dans son voyage, - cc
titutionnelle sous les pa,és des barricomtedeflahaut,qui aurait aimé parcades, Guizot signait la nominatiou
i iculièrement le voir &lt;'•pouser sa fill1•
de Walewski en qualité de ministre
Georgine; mais celle-ci devait passer
plénipotenliaire à Copenhague. Il n'eut
11 d'autres mains et s'appeler marPas à bouder sa 1aJise de ,·o,·arre.
quise de la Valette. De même, à cc
• 0
La présidence de Louis-Napoléon
que m'en disait Mme Wale11~ka,
l'en dédommagea largement. Nommé
Thiers n'aurait pas été fâché qu'il fit
minislreà Florence, en 1849, il reçut
le bonheur de ~Ille Félicité IJosne :
l'ambassade
de Londres en 1852.
&lt;c Mlle Dosne, ajoutait-elle avec un
L'habileté avec laquelle \\alewski parpeu de malice, qui n'est pas encore
,iut à obtenir du ministère anglais la
mariée, en 1905. ,,
reconnaissance de Napoléon III, à
Walewski avait son choix bien arlrners
de réels obstacles, fut le grand
rêté. Il u'accomplissait pas une proévénement
de son passage dans le
meuade de touriste en Italie. Des
Rornume-Uni.
circonstances graves a,·aieut provo; Les choses n'allèrent pas aus~i
qUt; son départ. Lié, ;'1 Paris, avec
aisément
qu'on le pourrait croire,
la tragédienne Hache!, - aussi intinous
confiait
Yme \\ alewska. J'étai~
mement lié qu'on pouvait l'èlre - il
à Londres. Je rernis tout le mou,ea,ait eu la désagr1:able surprise, un
ment qui se fit aulour de cette grosse
soir de ,i~ile inattendue chez elle,
formalité.
Le gouvernement anglais
d'y rencontrer, bien à contre-temps,
a
mit
accepté
l'Empire; mais il ne
le duc de Grammont. El la rupture
lui convenait pas de le reconnaître
s'en était wi,ie, immédiate et radisous le nom de Napoléon troisième,
cale. H a'"ait pris le chemin de l'Italie
qui prolongeait et fortifiait, dans le
et le parti d'en re1enir marié.
passé, le principe dynastique.
Une forte attraction le poussait it
« ~Ion mari s'étonna des échapparetrou\'Cr ia belle physionomie de
toires et des difficultés qu'on lui opjeune fille, qui l'avait séduit une preposait, mais ne se découragea point.
mière fois. JI la revit Le soleil arCOllTI LOLu:'\:'\A \\ ALl\\,._l,J,
Le
baron Brunow, ministre de Russie,
dent de l'Italie incendia son âme. JI
D'après le laéle.111 de \ 'JCT(JR MATTI:Z,
entretenait
secrètement la résistance.
l'appela, dès lors : sa Destinée.
Et
l'Angleterre
continuait d'objecter
Ce flls naturel de Napoléon 1,·, avait grand petit format, le monde l'accueillit en souair. Sur son ,isage était imprimée, frappante, riant. Presque aussitot, on lui avait ménagé, qu'en acceptant Napoléon conime le troila n·ssemLlance de l'impcrial ami de Talma, au chàteau de Neuilly, l'accutil sympathique sième empereur des Français, elle infligerait
un démenti ;1 sa politique et ferait ombre it
1. Ou a prétendu 11u'il nail, 1111 moment, care,si·
cl'uu
tronc
il &lt;lut "isir l'épi•c, Comme ~lorll), il ~,ait
la
nalionalil" rran\·aisc, pui, ,'cta1t tounit ,ws la
le ,.:,-c de d,•vcuir roi cle Pologur, cl &lt;1u'à défaut
fait sa campa::ne ,l".\friquc, après arn1r rennchqu,•
tliplo111alle.

�-

"----·----------------------------- LA

111STO'J{1.JI

la gloire de Waterloo. Tout au plus admettait-elle de le saluer du Litre de Napoléon Ir,
pour celle bonne raison que le duc de Reichstadt n'avait point régné.
&lt;! Les discussions trainaient en longueur.
C'est alors qu'eut lieu, peu de jours a,anl le
2 décembre 1852, le diner que le ministre
de Prusse à Londres, le baron Bunsen, offrait
au corps diploml!,tiquc. Lord Derby, président du Conseil, lord Malmesbury, ministre
des Affaires étrangères, lord el lady Palmerston, le ministre italien d'Azeglio élaienl des
co11vives de celle magnifique réception.
« Mon mari m'a,ail chargée d'e11lrepren&lt;lre, à la fin du diner, lady Derby, pendant que lui-même conférerait aYec le ministre anglais. el de laisser enteu&lt;lre, afin que
cela fùl répété, que, si le président du Conseil se refusait à seconder les vues de l'ambassadeur français, lord Palmerston, son
adversaire, ne manquerait point, lui, de provoquer une interpellation à la Chambre des
Communes et d'enlraîner, à son profit, la
chu le du cabinet.
« - li faut pourtant se décider, disait-il,
de son coté, à lord Derb~·. Car si vous ne le
faites, Palmerston, qui esl là-bas, reconnaitra Napoléon Ill el s'en prévaudra 11 vos
dépens.
« Ce fut l'argument vainqueur. Walewski
avait sondé, dans le même sens, lord Palmerston, qui, prompt à saisir l'occasion de
rentrer en scène, vopil déjà le moment d'interpeller lord Derby et de ramasser une majorité. li n'y eut plus d'opposition. Lord
Derby céda.
« ·Le lendemai11, mon mari rece,aiL cette
lellrc de Napoléon lll :

La récompense ne se fit pas auendre. li
fut sénateur. li fut ministre. C'était Ir beau
moment de l'alliance anglaise, à laquelle on
sacrifia tant d'intérêts, en France. Quand la
comtesse Walewska quitta Londres, les dames
de la haute aristocratie se cotisèrent pour lui
olirir un bracelel, en souvenir de son passage.
On s'était installé superbement au ministère des Affaires étrangères, le plus fastueux
de toute l'Europe. Pour inaugurer cette prise
de possession, pour célébrer aussi tant d'heureuses conjonclures, le ministre et sa femme
offrirent, le 17 février 1856, un bal resté

fameux dans les fastes mondains du second
Empire, - ce bal costumé, qui fit tant parler de l'Empcreur en domino el de la Castiglione en dame de cœur.
En un temps où la mode des crinolines
arait rappelé l'exubérante fanlaisie des paniers, pendant que remontaient de partout
les souvenirs Pompadour, Mme Walewska,
alerte à saisir le ton du moment, ressuscitail, chez elle, le xv111• siècle.
Sans s'être aucunemen lconcerlées à l'a 1·ancc
pour assorlir les nuances de leurs costumes
dans une harmonie générale d'époque, presque
loules les invitées élaientapparuescnLouis X V.
Des marquises rocaille revivaient sous les
traits des princesses Mathilde, Mural, Poniatowska. En griselle de la r,;gence passait
Mme Dubois de Lestang, avec un négligé
bourgeois fort cor1uet, inspiré par Jeaurat.
La génfrale Fleury renchérissait encore sur
l'ancienne mode, et, pour a\'Oir la latitude
d'enfler au maximum l'ampleur de ses paniers, tenait grande place en dame de la reine
Marie-Antoinette, d'après Moreau le jeune.
Une seule de ces palriciennes avait osé
s'affranchir de la cage encombrante : Mme de
Castiglione, dont la réputation d'indépendance
élait acquise, cl qui n'eul pas à le regretter,
en définitive, parfaite de Lous points comme
elle était.
Quanl à la maîlrcsse du lieu, une Diane
des ballets royaux, Loule conforme à l'un des
plus jolis motifs fournis aux Menus-Plaisirs
du roi par le dessinateur Boquel, chacun la
félicitait sous ses atours de chasseresse poudrée. On eût cru qu'elle sortait d'un cadre
cle l'époque, fraid1cmenl pomponnée. Elle
était l'àmc, le sourire lumineux de la fète.
D'aulres r&lt;-ceptions wi1ircnl, non moins
%mplueuses. Elles curent une grande céléhrité mondaine. l\ien n'élail plus brillant
11uc les dîners el les !.,ais du ministère drs
Affaires étrangères. Lorsque, au point culminant de sa carrière, et sur la proposition du
comte de Buol-S~haucnslein, Walewski eut
été appelé à présider le Congrès de Paris, les
plénipotentiaires de l'Europe ne tarissaient
pas d'éloges sur l'éclat des soirées que donnai là l'élite ùe la socirté parisienne le chef
de notre diplomatie.
La première séance du Congrès avait eu
lieu, le 25 février 1856, et, le même soir, le
comle Walewski donnait ;1 ses hôtes un &lt;liner
de lr&lt;!nte couverts, suivi d'un grand concert,
pour lequel huit cents invitations avaient élé
lancées.
Tous les regards étaient tournés, à ce moment, vers la paix et se tenaient fixés sur les
représentants des grandes puissances. Pour
ne point démentir la tradition diplomatique,
qui veut que les plaisirs marchent de front
avec les affaires et que les uns soient l'acheminement agréable à la conclusion des autres,

on apportait un zèle infini à diversilie1· les
intermèdes des conférences journalières. Et
le 50 mars, quand fut signé le traité, ce
fameux traité de Paris, qui a été l'une des
grosses illusions de la politique extérieure de
Napoléon III, cc fut partout un redoublement de musique, de danse el de galas pou:célébrer l'heureux événement 1•
Les invilations aux Affaires étrangères
étaient extrêmement recherchées. Les mercredis de Mme \\ alewska faisaient fureur.
D'un accord unanime, on reconnaissait que
le ministre el sa femme emportaient le prix
dans le genre des diverl issements costumés
et de l'allrgorie. Ils avaient donné l'impulsion à ces soirées travesties, qui tournèrent
les cervelles d'un monde folâtre pendant plusieurs années. La chronique a gardé le souvenir d'une de celles-là où, très agréablement, Mme \\'alewika allégorisait le froid
sous une robe de dentelles noires, sa tête
blonde chargée de frimas, pendant que la
princesse Troubetzkoï s'évaporait en papillon
du printemps, ou que Mlle Erlanger flambait en couleur de feu.
La maison était hospitalière aux letlres et
aux arts. Théophile Gautier, entre autres, y
avait ses familières entrées. Il plaisait aux
Walewski de réunir à leur table la fleur des
écrivains, des artistes, qu'eux-mêmes rencontraient, d'ordinaire, chez leur amie, la princesse Mathilde. Ils savaient qu'en mêlant et
fondant les espris d'élite dans une atmosphère intime et chaude, on les pénètre réciproquement des influences qui les stimulent.
Un hasard intelligent présidait ;1 ces rencontres. On n'avait 1t craindre, en pareil cas,
qu'une sélection trop raffinée parfois.
cc Un soir, me disait Mme \Yalewska, nous
avions à diner, en même temps, Jules Sandeau, Dumas, Gautier, Mérimée, el Lulli
quanti. On aurait pu croire que la conversation, avec de pareils artificiers de la parole,
ne serait qu'une pluie d'étincelles. Eb bien!
pas du tout. Elle se traîna languissante, du
commencement à la fin. Sandeau complait sur
Dumas, Dumas faisait fond sur Gautier, et
Gautier ne se sentait pas assez lui-même dans
le voisinage des grands confcères. »
Et cela me rappelait un propos de Mme Octave Feuillet, me disant quel était le charme
des dîners choisis de ~lme Fortoul, la femme
du ministre de l'lnstruction publique. Ayant
éprouvé, en différentes occasions, que trop
de gens d'esprit rassemblés dans un même
cercle s'éteignent mutuellement, cette excellente maitresse de maison variait les séries
avec une attention extrême, n'imitait qu'une
iizaine de personnes soigneusement triées,
et jamais tous les causeurs à la fois. Or, rien
n'était plus exquis que les réunions privées
de Mme Fortoul.
Tel était le train habituel des soirées d'hi-

1. Un écho de cette joie universelle éclate dans
une lellrc particulière, qui tombe bien à propos
sous nos yeux, de la comtesse de Damrémont à Thouvenel l'ambassadeur de F1·ance a Constantinople.
Ap;ès avo\r parlé des iUum\nations ~pontanées de la
ville de Paris, de la sallsfachon génerale de la population, des fêtes de la rue donnant la réplique à
celles des salons, la sœur du maréchal BaraguaJ-

d'llilliers entre dans le détail des réjouis,ances officielles :
• Après-demain jeudi l'empereur rendra a Méhé.mel-Djamil bey, l'honneur que le sultan \'OUS
a fait en assistant il une réception chez vous. Sa Majesté se rendra à un bal a I ambassade de Turquie
auquel environ douze cents personnes sont invitées.
Aujourd'hui, dîner chez Hübner, demain chez je ne

~ais qui; car, depuis qu_e le Cong~ès esl rassemblé,
11 est rare que chaque Jour ne so1l pas marqué par
une fête ou par un diner.»
El peu de temps ensuite, elle ajoutait :
c l\ous a,·ons magnifiquement trailé les plénipotens
tiaires; et, ce qui m'étonne davantage, c'est qu'ilaient résisté à ces balailles de fourchettes et de bouteilles. »

Aux Tuileries, le 5 décembre 1Xj2,
&lt;&lt; Je ,ous remercie de votre télégramme
d'hier, qui reflète si bien la chaleur de votre
cœur. Je suis très sensible à cette nouvelle
preuve de votre dérnuement. Je vous prie de
compter toujours sur ma sincère amilié et d,i
croire que je m'estime heureux d'avoir en
yous un représentant si habile el si dévoué.
&lt;&lt;

(( NAPOLfo:ï. ))

ver. En la belle saison, la comtesse Walewska
passait une grande parlie_ du printemps el de
l'été dans sa propriété d'Etioles. Les visiteurs
en connaissaient les chemins hospitaliers. li
y avait 11,, comme en tous lieux où elle portait ses pas, belle compagnie; et les hasards
de la politique, selon qu'ils augmentaient ou
diminuaient l'influence de son mari, n'y
avaient pas de répercussion sensible. Son

la troupe des artistes, des gens de letlres, des
diplomates défilant à ltlioles. Je doute qu'elle
ait été aussi grande à Chamarande' ou chez
le, autres sorlanls. D'abord, il y a beaucoup
d'ingraL•. Ensuite, il faut bien lui rendre
cette justice : Walewski avait bien plus que
son collègue de ces qualités qui gagnent
l'estime el l'affection. N'importe, je ne me
serais pas attendu à des témoignages de rc-

COMTESSE

W JtLEWS1(,Jt

un peu convenable est difficile à trouver.
« Après Vich), c'est-à-dire après le 5 aoùt,
nous rentrons à Saint-Cloud. L'Empereur se
rend au haras du Pin, revient, et, après le i5,
se rend au camp de Châlons, puis, vers la fin
du mois il Biarritz avec l'impératrice. Parmi
tous ces déplacements, il ne me reste guère
de chances de vous revoir, puisque vous serrz

Cliché Giraudon.

LE CoxGRi:S DE PARIS, E:S 1856. -

cercle se déplaçait a1ec elle, aussi bien quand
Wales,\ki af3it rendu le portefeuille que lorsqu'il venait d'entrer dans une combinaison
nouvelle de pouvoir. Le secrélaire particulier
de l'empereur, le spirituel Mocquart t, le
remarquait affablement, lorsqu'il écrivait à la
comtesse, juste au lendemain d'une crise qui
avait délogé de leurs ministères respectifs
Persigny et Walewski :

Tableau ,te GABL (Bowes .,fuseum, D:1rnard-C.1stle. )

« Chère madame Walewska,
Votre bonne lettre m'a rappelé l'une de
nos causeries d'autrefois. J'ai vu avec plaisir

connaissance si nombreux el si hautement
manifestés. Ils font honneur el à ceux qui les
ont donnés et à celui qui les a reçus. Celle partie de votre lettre a fait du bien à votre ami.
c1 J'ai pressé l'empereur de répondre au
sujet d'Orx 3 • Il est d'avis d'attendre encore le
résultat de noul'eaux renseignements pris
sur les lieux.
&lt;t Vous avez bien raison de chercher à vous
caser. Il ne suffit pas, comme le disait Walewski, d'avoir sa malle faite; il faut encore
arnir sa chaumière prêle. Mais toul esl relatif, et, dans Paris, une chaumière même

1. llocquart, donl on disait, aux Tuileries, qu'il
~tait la pensée de l'empereur.

:· Propriété_ du duc ~e Pmigny. . . . .
.
J. Un domame promis par la hberahte 1mpériak

cc

.., 27 ...

au bord de la mer pendant le Lemps où je
serai à Montrelout.
a Les eaux, cette année, sont fort salutaires à l'Empereur, qui se contente du bain.
Rien ici digne de vous être raconté. La société
a beau se renouveler : elle demeure toujours
fort commune. La quantité l'emporte de beaucoup sur la qualité.
c1 MocQuAn-r. )&gt;
Quand un peu tout le monde se dispersait
aux eaux, elle se rendait volontiers à Kissingen, station for_L en vogue où les chaleurs de
nn comte \\'alewski, dans le
Landes.

département des

�1f1ST0'1{1Jl ,_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,
l'été ramenaient une colonie française appartenant surtout aux milieux officiels. L'animation y était belle et vive. Les femmes faisaient
assaut d'élégance. On n'accordait au régime
de la source que le peu de temps laissé libre
par les promenades et les réceptions. Mme Walewska était là fort en ne, aux environs
de -1866, quand Benedetti, récemment nommé
ambassadeur en Prusse, levait ce croquis
épistolaire de son séjour à Kissingen et des
divertissements qu'on y prenait:
cc Kissingen, 17 juillet.
J'ai encore retrouvé ici, mande-t-il à
ThoUYenel, 11 mon retour de Nuremberg, les
Walewski et la comtesse de La Bédoyère, et j'ai
fait YOlre commission. Le comte Walewski
m'a annoncé lui-mème son avènement au
fauteuil de la présidence du Corps législatif.
La tàche lui parait difficile; mais, quand on
a fait reconnaître l'empire à Londres el contraint ainsi l'Europe à renier son œuvrc
de 1815, onne peut s'empècher de le sauver,
au Palais-Bourbon, du péril auquel il est
exposé. La comtesse Walewska, se moquant
des impertinences du temps, l'unique ennemi
qu'elle ne réussit peut-être pas à vaincre
complètement, est toujours ravissante de·
gràce, de bonne humeur. Elle continue à
devancer ou à faire la mode. Elle a, comme
toujours et comme tout le monde, son chevalier servant, et c'est votre ami, le comte de
Goilz, qui enjoue le rôle à Kissingen. Il s'en
acquitte avec assiduité. Il conduit la comtesse
à la Source ; il ordonne les promenades cl les
fètes; il est son premier maître de la bouche;
il avait, en la précédant, fait les logements.
!lier enfin, il a, en heureux et habile diplomate qu'il est, amené une rencontre avec
l'impératrice d'Autriche, et il s'en est suivi
une présentation sur la place de Kissingen, à
l'heure où tous les étrangers s'y trouvaient
réunis, véritable triomphe pour la comtesse
et pour Goltz lui-mème. 11
D'autres fois, on allait au Mont-Dore. Elle
habitait, dans ce coin d'Auvergne, une villa
qui n'avait non plus les aspects d'un ermitage. Des amis étaient invités. On y faisait
étape, pour une ou plusieurs semaines.
Gounod y passa une saison. li avait composé
là son opéra de la [foine de Saba, et l'avait
dédié à son hôtesse.... Sur ce brillant passage, une ombre s'était glissée. Dès lors,
Gounod donnait des signes de son malaise
cérébral. On n'ignore pas qu'il faillit perdre
la raison, qu'il côtoya les bords d'un demidélire, et que, par crainte de pire extrémité,
il avait dù se soumettre aux soins méthodiques du docteur Blanche. Lui-même se rendait bien compte des alternatives de fièvre et
d'hallucination qui le reprenaient par accès.
Aussitôt que se dénonçaient les fàcheux prodromes, en toute hàte il retournait chez le
fameux aliéniste, ou se faisait adresser quel-

cc ...

qu'un de son personnel, capable de veiller
sur sa santé et d'éloigner de lui les périls
d'une crise plus grave ..\u Mont-Dore, Mme Walewska, qui n'en était pas avertie, avait eu la
surprise de voir aux côtés de Gounod un
homme tout de noir vètu, et qui ne le quittait pas plus que son ombre. Il s'attachait 11
ses pas, lui parlait à mi-voix, chuchotait à
son oreille. Quel pouvait être ce serviteur si
prévenant el en même temps si familier?
C( Je ne suis pas curieuse, dit-elle à son
mari, mais je ne serais pas fàchée d'apprendre
ce qu'il peut y avoir de commun entre le
Maître et son mystérieux acolyte. »
Walewski lui donna l'explicaLion qu'elle
désirait. Un matin, on devait faire une cavalcade aux emirons. Gounod s'en était réjoui
d'avance, avec une gaieté d'enfant et d'artiste.
Mais, au moment de monter en selle, le personnage officieux était intervenu : 1lf. Gounod
ne de1•ail pas s'échauffel' .... fl ne devait
pas trop galoper. Et maintes recommandations de pareille sorte avaient suivi celle-ci.
Longtemps plus tard, Mme Walewska me
confesnit qu'ayant toujours eu grande peur
de deux espèces de gens au monde : les hors
de sens par l'effet de la boisson et les fous,
elle avait vu partir l'illustre compositeur avec
une impression de soulagement.
Mais retournons aux. parisiens séjours.
l&lt;'acile à l'entraînement et complaisante aux
gaietés en circulation, Mme Walewska, qui
n'avait pas cessé d'être celle que les jeunes
filles et les jeunes dames florentines avaient
surnommée : la rieuse, Mme Walewska se
répandait beaucoup au dehors. On la voyait
partout. A l'instar de Mme de Metternich,
elle était de toutes les parties, comme par
devoir et par plaisir. Elle ne manquait ni
bals ni soirées. Elle ne se refusait pas non
plus aux accommodements de tableaux figurés, quand on lui en exprimait le désir. A
Compiègne, une après-midi que Félicien David
chantait sur l'orgue, dans la coulisse, on
l'avait trouvée parfaite, jouant le rôle principal d'llel'culanum. Chaque occasion la rencontrait avenante et dispose au plaisir de
tous. Octave Feuillet a raconté, là-dessus,
une jolie anecdote.
Mme Walewska, la princesse Anna, la duchesse de Montebello, Gounod, le fils de l'amiral Hamelin et Feuillet, assistaient au thé de
l'impératrice avec le duc d'Athol et trois
autres chefs écossais, aux jambes nues,
arrivés, en leur costume national, des montagnes des Highlands. Sur les six heures et
demie, à l'instante prière du romancier,
l'impératrice demanda au duc de faire venir
son joueur de cornemuse. Le piper arrive en
grand uniforme et joue une marche guerrière,
en se promenant gravement et militai_rement
dans le salon. Cependant, on avait grande
envie de voir les Écossais danser leur danse
nationale. Pour les décider et les mettre en

train, l'impératrice, la princesse Anna el
Mme Walewska n'hésitèrent pas. Se levant de
leurs fauteuils, elles dansèrent avec eux une
espèce de gi~ue calédonienne, comme de
vraies filles d'Écosse. L'élan était donné. Ils
continuèrent seuls, et ce fut très intéressant
à regarder.
Mme Walewska était en permanence aux
cc séries » de Compiègne. Des premières
invitées chez le prince président, elle y avait
marqué de loin sa place dans le groupe des
jolies personnes, qui devaient former avec
elle, comme la comtesse plus tard duchesse
de Persigny, la duchesse de Bassano, la comtesse Le Hon, la belle Valentine llaussmann,
la non moins belle Mme de Pourtalès et la
duchesse de Cadore, le noyau de la Cour de
Napoléon III. Aux réunions automnales de
Compiègne, qui furent le point de départ des
élégances et du luxe officiels, elle fut des
réo-ulières,
faisant cercle dans la fameuse•
0
loge, un peu en arrière des souverains, parmi
celles dont les charmes variés, le resplendissement des parures, le goût et la splendeur
des toilettes, attiraient tous les regards du
reste de la salle. Par la haute situation du
comte Walewski et l'éclat qui en rejaillissait
sur elle, par son attrait personnel et la faveur
dont on la savait entourée, elle ne pouvait y
être que très remarquée.
Ce fut surtout en 1860 et en 1861, les
années les plus brillantes cc des Compiègnes ».
Les récentes victoires de Magenta et de Solférino avaient redoré les aigles de l'Empire.
D'autre part, les espérances de la paix ouvraient des horizons d'azur. Au mois de novembre 1860, la Cour était revenue, en la
saison des chasses; et les fètes avaient repris
leur animation périodique avec un élan, un
entrain inaccoutumés. Le prince Napoléon et
la princesse Clotilde qui venaient d'unir leurs
destinées politiques, bien plutôt que leurs
âmes, étaient les hôtes de l'empereur, ainsi
que le nouvel ambassadeur d'Autriche, . le
prince de Mettcrnich. On avait les yeux bien
ouverts, en même temps, sur la nouvelle
arrivée : la princesse de Metteroich, qui, dès
les premiers jours, s'était signalée par son
originalité propre, le caractère indépen~ant de
son esprit et le goût à part de ses t?1lettes.
Pour ces hôtes illustres, les orgamsateurs
des plaisirs de la Cour avaient redoublé d'empressement et d'ingéniosité. Les représentations théàtrales avaient été rehaussées d'un
intérêt nouveau, où le choix des ouvrages et
la qualité des artistes répondaient à la distinction des spectateurs. On écoutait. On regardait, on comparait. Et, de l'avis des meilleurs arbitres de l'élégance, Mme Walewska,
dans sa l'Obe de salin blanc, les oreilles et le .
cou ornés de perles d'un grand prix, u·avait
pas à souffrir _du voisinage de la princesse ~e
~Ietternich, en robe de tulle n01r constellee
de diamants .
(A suivre.)

FRÉDÉRIC

LOUÉE.

Le duc d'Albe
Par Paul de SAINT-VICTOR,

Si jamais l'en l'er déborda sur la terre,
comme par l'éruption d'un volcan, cc fuL ~ous
la forme &lt;le celle atroce armée, mi-partie de
sbires italiens cl de hrigands espagnols qui,
en 1567, passant les Alprs, rasant Gcni·vc,
rôtoya11 Lla •'rance, avec l'obliquité d'un ~crpenL, déhoucha dans les Pays-Ras, par le
Luxrmhourg. Quatrr corps la composaient,
formés des véLt:rans d,, vieilles bandes, bronzé~
au l'eu des grandes lulles, agunris au meurtri•,
:1pres au pillage, hommes de proie el de di~cipline, handits dress1is à l'obéissance des soldats. Celle croi~ade était flanquée d'un harem:
quatre cents courtisanes chevauchaient à
l'avant-garde, &lt;e belles·et braves comme princesses »; huit cents suivaient à pied, « bien
à point aussi ». Brantôme, qui priL la poste
pour voir pa~ser, en Lorraine, l'armée du ducd'Albe, les admira fort.
Il s'extasie aussi sur ses mousquetaires, équipés d'armes dorées et
gravées. • Et eussiez dit que c'estoient des princes, tant ils est oient
rogues ,et marchoient arrogammen L
et de belle grâce. &gt;&gt;
Cette cc gaillarde et gentille armée 1&gt;, ainsi qu'il l'appelle, était
une Lroupe de bourreaux, envoyés
pour exécuter une nation condamnée à mort. L'histoire en a retrouvé
l'arrêt, froidement écrit et signé
d'avance, de la propre main de
Philippe IL « Vous assurerez Sa
Sainteté, - écrit-il à l'ambassadeur d'Espagne près la cour de
Rome, - que je Lâcherai d'arranger les choses. de la relig'ion aux
Pays-Bas, si c'est possible, sans
recourir à la force, parce que ce
moyen entrainera la totale destruction du pays; mais que je suis
déterminé à l'employer cependant,
si je ne puis, d'une autre manière,
régler tout comme je le désire;
el, en ce cas, je veux être moimême l'exécuteur de mes intentions, sans que ni le péril que je
puis courir, ni la ruine de ces
provinces, ni cel!e des autres
Étals qui me restent, puissent
m'empêcher d'accomplir ce qu'un
prince chrétien et craignant Dieu
est tenu de faire pour son saint
service et le maintien de la foi
catholique. 1&gt;
Jamais programme ne fut mieux tenu; un
demi-siècle d'extermination devait le remplir.
Ce n'est pas qu'avant le duc d'Albe la liberté
religieuse eût été, un instant, tolérée dans les

ma charge qu'à la tète d'une troupe bien
armée, et encore alors au péril de ma vie'? »
cc Ah! Verge-Rouge, - répondit en riant
Titelman, - vous n'avez affaire qu'à de mauvais drôles; moi, je n'ai rien à craindre,
parce que je n'arrête que des gens d'innocence et de vertu qui ne font aucune résistance, el se laissent prendre comme des
agneaux. n - &lt;&lt; Fort bien, - dit le pré,,ôt;
- mais, si vous arrêtez tous les bons et moi
tous les méchants, je ne sais pas trop qui,
dans le monde, pourra échapper au chàliment ! &gt;&gt;
Ces violences semblèrent clémentes , cel
àge de fer parut d'or, lorsque le duc d'Albe
arriva, en tète de ses hordes. Après Philippe Il, l'histoire moderne n'a pas de person11:ige plus siui,tre; il est même
difficile de les di viser. A eux deux
ils ont l'air de ne former qu'un
seul être, comme ces idoles indiennes à double tête, à membres
multiples, qui personnifient les
Génies du mal. Le duc d'Alhe
était le bras tragique, violent,
agité, du Tibère bureaucrate qui,
cloué sur son fauteuil, griffonnait
des papiers funèbres, dans sa cellule de l'Escurial. Il reversait, en
torrents de sang, les flots d'encre
dont le scribe couronné couvrait ses
dépêches. Blanchi sous le harnois,
il s'était rompu, par l'exercice constant de la guerre, au mépris de la
vie humaine. Sa dureté naturelle
avait la noirceur particulière au
fanatisme. Il semblait né, comme
les bêtes de proie, pour les ruses
et la destruction. Nos idées et nos
sentiments modernes nous rendent,
aujourd'hui, presque inintelligibles
les caractères des hommes de cette
trempe. Nous ne pomons guère
plus pénétrer leur sombre étroitesse que porter les raides armures sous lesquelles ils passaien L
leur vie.
Tout le temps que le duc d'Albe
resta dans les Pa1s-Bas, la fureur
fhc hé fiiraudon
fut, en quelque sorte, son état norDi;c o' ALl!E.
mal. Lui-même l'avouait, en lisant,
TaNeau d'A~TONIO JIIORO- (.\fusée de Bruxelles. )
avant son départ, avec Philippe Il,
les requêtes qu'adressaient à Madrid les Nobles des Flandres : (C Je
un jour, en le rencontrant sur une route, le contiens mes pensées; car telle est ma colèprévôt séculier, surnommé par le peuple re, qu'on pourrait l'appeler frénésie. 1&gt; Mais,
Yerge-Rouge, - comment osez-vous vous par une aggravation effra1ante, celte frénésie
aventurer, à courir ainsi seul. arrêtant par- était froide et fixe, sans intermittence d'exaltout les gens, tandis que moi, je n'ose exercer tation ou de calme. Aucun dégel d'attendris-

Pays-Das. Les impitoyables édits de CharlesQuint y sévissaient contre l'hérésie, et la régcn te, Marguerite de Parme, les appliquait
dans toute leur rigueur. L'inquisition locale
rivalisait avec le Saint-Office espagnol. Les
Flandres avaient leur Torquemada en Pierre
'l'itelman, sorte de bourreau de kermesse,
jol'ial et féroce, qui allumait les bûchers
comme des feux de joie. Les chroniques du.
t,'mps idéalisent sa cruauté fantastique. Elles
Je transforment en farfadet grotesque, mais
terriblr, galopant, à travers champs, nuit et
jour, sur un cheval d'Apocalypse, cassant la
tête aux paysans avec une massue, étranglant
d'une main, torturant de l'autre, venant luimême Lirt'r de leurs lits les suspects, pour
le$ jeter au bûcher. cc Comment, - lui dit

�fflSTO'ft1.ll

----------------------------------------J

sement ne pouvait entamer sa glace. Son enthousiasme homicide semblait mü par un
mécanisme. La hache n'hésita jamais dans
sa main. Imperméable au doute autant qu'au
remords, il y avait de l'automate dans ce
massacreur. -~lonté pour la vie aux œunes
du meurtre, poussé par des principes durs
comme des rouages, .il aurait tué indéfiniment.
Les martyrologes de Dioclétien et de Decius
pâlissent auprès dn sien, dans les Flandres.
Qu'est-ce encore que le tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville comparé au Conseil de Sang, institué par lui à Bruxelles? Cc
n'étaient pas des individus, c'étaient des
multitudes que condamnaient ses horribl~s
juges. L'un d'eux, Juan de Vargas, poussait
l'amour de la mort jusqu'à l'hystérie. li ne
manquait pas un seul des supplices qu'il avait
rntés, riant à la face grillée des vir.times qui
se débattaient, au milieu des flammes. Un
jour, une cause ayant été appelée, on découvrit, à l'examen des pièces, que l'accusé avait
été exécuté la vc!ille et que, comme d'ordinaire, il n'avait commis aucun crime. « Qu'importe! - s'écria Vargas joyeusement, - s'il
est mort innocent, tant mieux pour lui, lorsqu'il sera jugé dans l'autre monde. ,,
Ce monstre aurait pu rendre ses arrêts
coiffé d'un bonnet d'âne d'éeolier. Ses · barbaries se traduisaient par des barbarismes :
/lerelici fra:renml lempla, boni nihili {ece1·unt contl'&lt;L; ergo cleben/ omnes patibulm·e.
« Les hérétiques ont détruit les temples, les
bons ne les en ont pas empêchés; donc, ils
doivent tous être pendus. » On a retenu de
lui cet axiome, aussi cruel à la grammaire
qu'à l'humanité. füen ne ressemble au latin
de cuisine, comme le latin d'échafaud.
Un autre membre du tribunal, le conseiller
llessels, faisait sa sieste pendant les séances,
et, lorsqu'on le poussait du coude, pour qu'il
donnàl son avis, il s'écriait, tout endormi, en
se frottant les yeux de sa manche : Ad patibulum ! ad patibul wn ! &lt;&lt; Au gibet! au gibet! ,, Cela rappelle les cris furieux et enroués
que poussent les Chats-Fourrés, dont parle
Rabelais, lesr1uPls &lt;&lt; bruslent, cscartèlent, décapitent, meurtrissent, emprisonnent, ruinent
et minent tout, sans discrétion de bien ni de
mal. 1)
Ces valets de hautes œuues n'étaient engagés, d'ailleurs, dans les tragédies judiciaires, qu'en qualité de comparses. Le duc
d'Albe s'était attribué les décisions suprêmes:
il pouvait, à son gré, casser ou aggraver leurs
arrêts. « Deux. raisons, - écrivait-il à Philippe Il, avec un lugubre cynisme - m'ont
déterminé à limiter ainsi le pouvoir de ce tribunal : la première, c'est que, n'en connaissant pas les membres, je pourrais facilement
être trompé par eux.; la seconde que les
hommes de loi ne condamnent que pour
crimes prouvés; or, Votre Majesté sait que
les affaires d'État ont besoin de tout autre
chose que de l'obser1•a1ion des lois. ,,
En quelques mois, la sanglante machine
fit la besogne de plusieurs batailles. C'était
par milliers qu'elle expédiait les sentences de

mort; c'était par troupes qu'elle exécutait ses
victimes. L'échafaud théâtral des comtes
d'Egmont et de Horn ne fut que le prologue
tragique d'une tuerie confuse. Les villes se
dépeuplaient à vue d'œil; les bûchers Oambaient sur toute la surface du pays. Un moment vint où le matériel manqua, pour tant
de supplices. Il fallut recourir aux piliers des
arcades, aux. poteaux des rues, aux montants
&lt;Ïes portP.s dans les maisons. On pendait en
chambre, on étranglait à domicile; les arbres
des vergers craquaient sous les cadavres. Toul
suspect était condamné, et le soupçon frappait, sur un geste ou sur une parole. " Pour
être livré au feu, - disait Guillaume d'Orange
dans une de ses proclamations, - il ne fallait
que regarder une image de travers. ,, Pierre
de Witt, à Amsterdam, fut décapité parce
que, dans un des tumultes de cette ville, il
avait persuadé à un mutin « de ne p:as faire
feu sur un magistral » . Les juges en conclurent qu'il était homme d'autorité parmi
les rebelles.
La proscription, impliquant la cnnfiscation, devint bientùt une spéculation financière. L'Espagne battait monnaie sur les
échafauds; elle détroussait ses victimes, au
coin du bois de ~ibets dont elle avait couvrrt
le pays. Le duc d'Albe se vanlait à Philippe Il
d'a,·oir trouvé, dans cette terre saignante, une
mine du Pérou. Comme au temps de Sylla,
on élait perdu pour un grand domaine ou
nne belle maison. Qui possédait cent mille
florins l"Ourait grand risque d'être attaché à
la queue d"un cheval, el, sans autre procès,
trainé au l,illot. Entre mille, une vieille dame
d'Utrecht, catholiq ue ferventr, eut la tète
lranchée, sous prétexte que, dix-huit mois
auparavant, son gendre avait logé, une nuit,
un prédicant calviniste. En réalilé, elle mourait parce qu'elle élait riche. On fut forcé de
porter, dans un fauteuil, sur l'éclrnfaud celle
octogénaire. « Je comprends bien, - diteUe, - pourquoi ma mort est nécessaire : le
veau est gras, il faut le tuer. » Puis, s'adressant nu bourreau, elle lui dit &lt;1u \·lie espérait
que sa hache était bien affilée. « car il trouverait probablement que son vieux cou élait
fort coriace ».
La torture en tous sens variait les supplices. C'était une faveur rare, pour les condamnés, que d'être élranglés ou décollés
simplement. La plupart étaient écorchés \-irs,
rompus sur la roue, pendus par les pieds,
él'entrés ou brûlés à petit feu, avant de mourir. L'inquisition eut toujours le goût des
jeux de la mort. Sa mécanique de douleur
était raffinée, comme sa scolastique. Le
glaive de la loi, entre les mains de ses juges,
devenait ingénieux et lent, comme le couteau
du dieu païen écorchant Marsyas. Elle fouillait la conscience avec des tenailles; elle arrachait l'aveu avec des ongles de fer. Xul
bruit, d'ailleurs; aucun scandale ne troublait
l'ordre el la marche de ses hécatombes. La
langue des condamnés était passée dans un
anneau de fer, et le bout brûlé al'ec un fer
chaud. Ce bâillon étouffait les cris suprêmes,
les attestations vengeresses. Grâce à lui, !'hé-

rétique, montant au bûcher en silence, semblait converti.
Le rêre atroce de Caligula, que le genre
humain n'eût qu'une tête, qu'il pût trancher
d'un seul coup, fut réali•é par l'inquisition,
dans les Flandres. Le 16 février 1568, une
sentence du Saint-Office, ratifiée par le roi,
condamna tous les habitants des Pays-Bas à
mort, comme hérétiques. Quelques personnes
seules, spécialement nommées, furent exceptées de cette effroyable parodie du .Jugemenf
dernier. Poussés au côté gauche de la vallée
de Josaphat, !rois millions d'hommes, en
trois lignes, étaient jetés dans la gehrnne de~
autodafés ... Ile ad ignem, maledicti!
Celle tuerie d'un peuple en masse semble
une rodomontade espagnole. Comment ne pas
aoire pourtant qu'elle ail été sérieusement
projetée, lorsqu'en dehors des 1igorgemenls
judiciaires, on suit, étape par étape, l'armée
castillane à travers les Flandres? Ici, le fer
rasait jusqu'à la racine : toutes les villes
prises étaient des villes dépeuplées. Massa('re
complet à ~fons; carnage cl pillage à )latines,
où pas un clou ne fut laissé aux murailles, où
des centaines de femm~s furent violées, dans
les cimetières. A Zulphen, les habitants, liés
par couples, dos à dos, et no}'és dans l"Yssel,
quand il n'y eut plus d'arhres, aux environs,
pour les pendre. A Naarden, les citoyens
pourchassés par les rues, à conps de lance,
comme des taureaux dans un cirque: puis le
cannibalisme succédant au meurtre : ·les soldats ouvrant les veines des blessés, el buvant
à même.
Cinq bourreaux, avec leurs aides, travaillent, pendant toute une semaine, à Haarlem:
ils succombent à la lin et jettent le manche
après la bache, comme des bûcherons surmenés. Le point culminant de cet amas
d'horreurs, la plate-forme du gigantesque
holocauste, fut ce sac d'Anvers, si monstrueux
et si furieux entre tous que l'histoire l'appela
longtemps, comme pour le mettre hors
ligne : « la grande Furie espagnole. ,, Qu· on
se figure une l'illc incendiée ou plutôt chauffée, violée femme à femme, torturée, membr('
à membre, pendant trois jours et trois nuits,
par une armée de brigands. lis en rapportèrent vingt millions, extorqués à huit mille
cadavres.
Ce qui rend plus horrible encore la cruauté
de l'Espagne, dans les Pays-Bas, c'est l'hypocrisie dont elle se recouvre. L' Inquisition
avait un sourire officiel, infernalement ironique, figé sur ses lèvres blêmes. Le moine,
penché sur le patient, broyé par l'estrapade
ou arrosé d'huile bouillante, lïnterrogeail
bénignement. Benignilerinterrogatus ... telle
est la formule des procès-rerbaux. Lorsqu'on
le livrait, couvert de la chemise soufrée, au
bourreau attisant les flammes, c'était en le
recommandant « à la douceur du pouvoir séculier ,&gt;.
De même Philippe Il se représente, dans
ses dépêches, comme répugnant au sang, lent
11 la colère. Les décrets de ses bourreaux le
qualifient de c1 Prince très miséricordieux 11.
Vargas lui reprochait même cet excès de mi-

LE DUC D'AI.BE - - ~

séri~orde ; nimia misericol'dia. Une proclamaho~, d un grotesque atroce, publiée après
la prise de Haarlem, 0rrrime J'éoorcrcur
en
• de'bonna1re
. ouvrant ses bras 0aux0 enfants
pere
prodi~es : " Sa ~lajeslé vous promet, encore
une _fois, que, dans l'effusion de sa royale
honte, elle Yous pardonnera êl oubliera vos
fautes, quelque grares qu'elles aient pu P.tre,

•

PIIILll'l'E

II

rigueur, par le fer, la famine et la dévastalio~, ~u'il ne restera ici aucun vrstige de ce
qm existe présentement. Sa .Vajesté msem
et clépeuplem entièrement le pays, qui, de
cette façon, sera à nouveau habité par des
étrangers. »
Au milieu de ces las de morts, sous la
1,luie batfanle de ~ang, déchai'née par lui, Je

ASSISTANT A

V'/

AUTO- D,\·FÉ
•
•

de faire rôtir, à Amsterdam, un prisonnier,
attaché par une chaîne, &lt;levant un brasier, et
de se chauffer tranquillement au îeu de cette
cuisine humaine. Avant de quiller les Flandres, il se vanta, dans un banquet, d'avoir
C'xpédié, par la main du bourreau, plus de
dix-huit mille huit cents hommes, sans
compter la foule innombrable de ceux qui

"'a'lea,,
de D• ,.ALDIVIESO.
1 , ,.

rlkhe Ciiraudnn.

pourvu que 1011s vous repentiez, et que vous ~uc d'Albe reste jusqu'au bout impassible cl
retourniez, en Lemps utile, dans ses bras. imperturbable. C'est du pas de pierre du avaient été tués dans leurs maisons ou sur
Malgré le nombre de l'OS crimes, Sa Majesté Commandeur qu'il poursuit sa voie ~célérate. les champs de bataille.
. Au pays dont il avait fait un sépulcre, il
cherche toujours à mus rassembler sous son De crime en crime, il li11it par atteindre une
legua
une statue funèbre, la sienne. Ce 1-oaile palern~lle, de même qu'une poule qui méc?anceté surhumaine. Après le massacre
losse
de
bronze, érigé dans la citadelle d'Anrappelle ses poussins. 1&gt; Mais, à trois ligne, de ~aarden, il écril-ait à Philippe, avec un
de là_, la poule maternelle reprenait les griffes, sombre plaisir, que pas un fils de mère vers, foulait aux pieds une ficrure à deux
tètes, représentant la Belgique" et la Néerle cri, la férocilé du vautour : 1, Si vous mé- n'était resté vivant. « Si je prends Akmaar
lande.
Pour que l'allégorie fût complète il y
prisez C!'S offres de pardon, nous vous aver- - _lui disait.-il, dans une autre lettre, - j;
au
rail
fallu
ces mains mouvantes, celle bo,uche
tissons qu'i_l ~·y a pas de cruautés auxquelles sms résolu a ne pas laisser une seule créavous_ ne pu1ss_1t z vous attendre, et yous pou- ture en vie; chaque gorge senira de gaine à ou:erte par un ressort et ce brasier intérieur
q_m, prêtant au Moloch puni~ue une horrihle
Hz etre certains que l'on agira al'ec une telle
un couteau. » Cn de ses derniers exploits fut vie, lui faisaient saisir et dévorer &lt;les victimes.

�r-

111ST0~1ll-----------------------·~

Le duc d'Albe était un de l'es hommrs
pour qui les morts ne reviennent pas. S'il
faut en croire Brantôme, les spectres de la
Flandre firent pourtant le ,·oyage d'Espagne,
et vinrent le hanter, dans ses derniers jours.
&lt;&lt; .l'a) ouy raconter, - dil-il, - à un religieux rspaignol, lr~s habil homme, que cc
grand duc, ad,·anl &lt;1ue mourir, il se sentit
atteint, en sa conscience, des cruaulcz qu'il
a,oit faictes ou faict faire en Flandre,, dont

il s'en confessa, et en monstra une grande
contrition et appréhension que son âme en
pastist. Ce qu'estanl rapporté au roy d'Espagne, il luy manda, pour un grand réconfort, que, quant à celles qu'il avait exercées
par l'espée de sa justice, qu'il ne s'en mist
autrement en peine, 1·ar il les prenoit toutes
sur SO) el sur son ;\me; quant aux autres
qu'il a voit faictes par l'espée de guerre, qui•
c'estoit à luy d'y penser l!l d'en respondrc en

son propre nom .... Car il savoit bien que
l'un et l'autre en avoient trop faict el que les
diables leur pouroient jouer une trousse en
cachellc; et, par ainsi se déchargeant l'un
sur l'autre, qui auroit moins de charge se
sauveroit plus aisément d'eux. »
Spectacle tragi-comique : Le \'ieux roi el
son vieux bourreau, avant de plier hagage,
rl'glanl, par doit et avoir, leurs comptes de
cadavres, cl liquidant le sang répandu!
PAUL DE

Mémoires

du général baron de Marbot

SAINT-\'ICTOR.

n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses, et gouvernent, et ce sont les hommes sous
sans cesse, pour gagner Mme de )fointenon, les reines. » L'admirable est qu'ils en rirent
et le roi par elle. Sa ,ouplesse à leur rgard tous deux el qu'ils trou\'èrent qu'elle avait
La duchesse de Bourgogne
étai l sans pareille et ne se démen lit jamais raison.
d'un moment. Elle l'accompagnait de toute la
.le n'oserais jamais écrire dans des Mémoires
discrétion que lui donnait la connaissance
sérieux
le trait que je vais rapporter, s'il ne
llégulièremenl laide, les joues pendantes, d'eux, que l'étude et l'expérience lui avaient servait plus qu'aucun à montrer jusqu'i1 quel
le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, acquises, pour les degrés d'enjouement ou de point elle était parvenue d'oser tout dire et
de grosses lèvres mordantes, des cheveux et mesure qui étaient à propos. Son plaisir, ses tout faire avec eux. J'ai décrit ailleurs la podes sourcils châtain brun fort bien plantés, agréments, je le répète, sa santé même, tout sition ordinaire où le roi et Mme de Maintedes 1eux les plus parlants el les plus beaux leur fut immolé. Par cette voie elle s'acquit non étaient chez elle. Un soir qu'il ) a l'ait codu monde, peu de deuts et toutes pourries une familiarité a,ec eux, dont aucun des en- médie à Versailles, la princesse, après avoit·
dont elle parlait et se moquait la première, le fant, du roi, non pas même ses bâtards, bien parlé toutes sortes de langages, vit enplus beau teint el la plus belle peau, peu de n'avait pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse trer ~anon, cette ancienne femme de chambre
gorge mais admirable, le cou long avec un
de Mme de Maintenon, dont j'ai Mjà fait
soupçon de goitre qui ne lui se)•ail point mal, avec le roi, et en timide bienséance avec mention plusieurs fois, et aussitôt s'alla
un port de tète galant, gracieux, majestueux Mme de Maintenon, - qu'elle n'3ppclait ja- mettre, tout en grand habit comme elle étai!,
et le regard de m~me, le sourire le plus ex- mais que ma tante, pour confondre joliment et parée, le dos à la cheminée, debout, a1rpressif, une taille longue, ronde, menue; aisét', le rang et l'amiti&lt;;, En particulier, causante, puyée sur le petit paravent entre les deux
parfai temenl coupée, une marche de déesse sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt tables. Nanon, 'lui arnit une main comme
sur les nuées; elle plaisait au dernier point. perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de dans sa poche, passa derrière elle, et se mit
Les grâces naissaient d'elles-mêmes de tous l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, rlle comme à genoux. Le roi, qui en était le plus
sf's pas, de tou les ses manières et de ses dis- leur sautai l au cou, les embrassai l, les bai- proche, s'en aperçut et leur demanda ce
cours les plus communs. Un air simple el sait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait qu'elles faisaient là. La princesse se mil à
naturel toujours, naïf assez souvent, mais as- le dessous du menton, les tourmentait, fouil- rire, et répondit qu'elle faisait ce qui lui arsaisonné d'esprit, charmait, avec celle aisance lait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, rivait souvent de faire les jours de comédie.
qui était en elle, jusqu'à la communiquer à les décachetait, les lisait quelquefois malgré Le roi insista. «Voulez-vous le savoir, repriteux, selon qu'elle les voyait en humeur d'en
tout cc qui l'approchait.
elle, puisque vous ne l'avez point encore reElle voulait plaire même aux personnes les rire, el parlant quelquefois dessus. Admise à marqué? C'est que je prends un lavement
plus inutiles el les plus médiocres, sans tout, à la réception des courriers qui appor- d'eau. - Comment, s'écria le roi mourant de
qu'elle parût le rechercher, On était tenté de taient les nou\'elles les plus importantes, en- rire, actuellement, là, vous prenez un Ja,ela croire toute el uniquement à celles avec qui trant chez le roi à toute heure, même des ment? - lié vraiment oui, dit-elle. - Et
elle se trouvait. Sa gaieté jeune, vive, active, moments pendant le conseil, utile el fatale comment faites-vous cela'! » Et les voilà tous
animait tout, et sa légèreté de nymphe la aux mini~trcs mêmes, mais toujours portée à quatre à rire de tout leur cœur. Nanou apportait partout comme un tourbillon qui rem- obliger, à scn·ir, à excuser, à bien faire, à portait la seringue toule prête ~ous ses jupe,,
plit plusieurs lieux à la fois, el qui ) donne moins qu'elle ne fùl ,iolemmenl poussée troussai l celles de la prinresse qui les tena il
le mouvement el la vie. Elle ornait tous les contre quelqu'un commerlle fut contre Pont- comme se rhaufTant, et Nanon lui glissait le
spectacles, était l'âme des fètes, des plaisirs, chartrain, qu'elle nommait quelquefois au roi d)slère. Les jupes retombaient, el Nanon
des bals, et )' ravissait par les gràces, la jus- t•ol re vi/aia bol'gne, ou par quelque cause remporta il sa seringue sous les siennes; il n'y
tesse el la perfection de sa danse. Elle aimait majeure, commrclle le fut contre Chamillart. paraissait pas. Ils n'y avaient pas pris garde,
le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amu- Si libre qu'entendant un soir le roi el Mme de ou avaient cru que Nanon rajustait quelque
sait; elle préférait le gros, y était nette, Maintenon parler a\'CC aITeclion de la cour chose à l'habillement. La surprise fut e,._exacte, la plus belle joueuse du monde, el en d'Angleterre dans les commencements qu'on trême, et tous deux trouvèrent cela fort plaiun instant faisait le jeu de chacun; également espéra la paix pour la reine Anne: &lt;&lt; Ma tante, sant. Elle disait que cela la rafraîchissait, et
gaie el amusée à faire, les après-dînées, des se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en An- empèd1ait que la toufîeur du lieu de la co1rn:lectures sérieuses ; à converser dessus, el à gleterre les reines gou \'ernenl mieux que les die ne lui fit mal à la lt1te. Depuis la découtravailler avec ses dames sérieuses; on appe- rois, el savez-vous bien pourquoi, ma tante~ » verte tlle ne s'en conlraignil pas plus qu'aulait ainsi ses dames du palais les plus àgées. el toujours courant el gambadant, • c·est paravant.
Elle n'épargna rien jusqu'à sa santé, elle que, sous les rois, ce sont les femmes qui
SAI::-:T-SDlO~-

CHAPIT~E XXXll (suite).

en u~ instant noire immense batterie fut en-

lo~rc'.' par une nuée de cavaliers ennemis !
Mais a la voix de l'intrépide général Drouot
le, ur cheI', qm,
· l'épee
• à la main, leur donnait'
1 cxem~le d'une courageuse résistance, les
canonmers franc:ais, saisissant leurs fusils
restèrent inébranlables derrière les a1Tù1s'
d'oü_ ils tiraient à brûle-pourpoint sur les en:
n,em1s. Cependant, le grand nombre de ceuxci au;ait fini pa~ les faire triompher, lorsque,
sur 1 0rd re de I Empereur, toute la cavalerie
~e Séb~stiani' ainsi que toute celle de la garde
impériale, grenadiers à cheval, dragons, chasseurs, ,mameluks, lanciers et gardes d'honne~r, fondant sur les cavaliers ennemis avec
f~r1e, en tuèrent un très grand nombre, dissipèrent le surplus, et s'élançant ensuite sur
les ca~rés de l'infanterie bavaroise, ils les
?nfoncerent, leur, fire?l éprouver des pertes
i"?mcnses,' el I armee bavaroise' mise en
derout~, s enfuit ,·ers le pont de la Kinzig
el la nlle de Hanau.
L~ général de Wrède était fort brave.
aussi, avant de s·a,•oucr vaincu par des force~

' Le 50 octobre, au point du jour' la bataille
s engagea comme une grande partie de cha~sc.
que.Iques coups de mitraille, le feu de nos
t1ra1lleurs d'infanterie et une charoe en fourr~g~ur~ exécutée par la cavalerie" de Sébasllam, dispcrsè~enl la première ligne ennemiL•,
assez maladro1lement postée à l'cxtrème lisière
du bois; mais dès qu'on eut pénétré plus
avant, nos escad_r~?s ne ~'.m,ant agir que
dans les rares clamcres qu ils rencontraient
les mitigeurs s'engagèrent seuls sur les pa~
des Bavarois qu'ils poussèrent d'arhre en
arbre jusqu'au débouché de la forêt. Alors ils
durent s'arrêter en face d'une ligne ennemie
forte de i0,000 hommes, dont le front était
couvert de 80 bouches à feu!
Si !'Empereur eût eu alors auprès de lui
toutes les tro~pcs qu'il ~amenait de Leipzig,
une attaque vigoureuse 1 aurait rendu maitre
du J~onl de Lamboy, et le général de Wrèdc
aurait paié cher sa témérité; mais les corps
des maréchaux_ M~rtier, Marmont, et le gcnéral. Bertrand,_ ams1 que le grand parc d'artille~1c,. reta_rd~s par le passage de plusieurs
defilcs, prmc1palement par celui de Gclnhausen, ~'ét~nt pas encore arrivés, Napoléon ne
pou\'a1l disposer que de f 0, OOOcombaltao 1s !...
Les ennemis auraient dû profiler de ce moment pour fondre vivement sur nous. Ils ne
l'osèrent point, el leur hésitation donna à
l'?rti)lerie de la garde impériale le temps
d arriver.
Dès que_ le brave général Drouot, qui la
comma~da11,. eut quinze pii•ces sur le champ
de bataille, 11 commença à canonner cl sa
lig?e, s'acc.roissanl successivement, fi~it par
prescnter c~nquante bouches à feu, qu'il fit
avancer en llranl, bien que fort peu de troupes
fussent encore derrière lui pour la soutenir.
~lais, à travers l'épaisse fumée &lt;Jue vomissait
c~tte formidable batterie, il n'était pas poss1_~Ie q~~ 1~ ennemis s'aperçussent que les
p1eces n c_la1ent pas appuyées. Enfin, les chasseurs à pied de la ,ieille garde impériale paru~ent. au moment où un coup de Ycnl di~siGi:r,l·RAL LLFEBl'Rl'.-DE~\'OUETT!~,.
pa1t la fumée! ...
D'apris
"" /.11'/eau Ju Mus.!e de l'Armt!e.
.\ la ,•up des bonnets à poil, les fantassins
ba,·a:ois, saisis de terreur, reculèrent épouva~tes. Le général de Wrè&lt;le, voulant à tout moitit; moins considéral,les que les siennes
pri~ ar~èter ce désordre, fit charger sur noire il résolut de tenter un nouvel effort et réu~
arllllerie toute la cavalerie autrichienne ba- niss.anl lo~l ce qui lui restait de tro~p~ disvaroise et russe dont il pouvait dispose~' el pomlilcs, il nous attaqua à l'improvislc. Tout
v1, -

lliSTORIA, -

Fasc. 4:.

à coup, la fusillade se rapprocha de nous, cl
la forêt rl'lcntissait de nouveau du bruit du
canon; les boulets sifnaient dans les arbres,
dont les grosses branches tombaient avec
fracas .... L'œil cherchait en vain /1 percer la
profon~eur de ce bois; à peine pouvait-on
en~revo_1r !a lueur des décharges d'artillerie,
qui br1lla1ent par intervalles dans l'ombre
projetée par le feuillage épais des hêtres immenses sous lesquels nous combattions.
En entendant le bruit occasionné par celte
allaque des Austro-Bavarois, l'Emperrur dirig~ de ce côté les grenadiers à pied de sa
ne11le garde, conduits par le général Friant
cl bientôt ils eurent triomphé de ce dcrnic;
elTort des ennemis, qui se hâtèrent de s'éloigner du champ de bataille pour se rallier
sous la protection de_Ia place de Hanau, qu'ils
a~andonnèrenl aussi pendant la nuit en y
laissant une énorme 11uanlité de blessés. Les
Français occupèrent celle place.
Nous n'étions plus qu'à deux petites lieues
de Franc~ort, ville considérable, ayant un
pont en pierre sur le Mein. Or, comme l'armée française de,·ait longer cette rivière pour
~a~nc~, à Ma)ence, la frontière de France qui
et.ait a une marche de Francfort, Napoléon
~et~cha en avant le corps du géuéral Séhastiam et une division d'infanterie pour aller
occuper_ Francfort, s'emparer de son pont el
1~ détrmre. L'Empereur et le gros de l'armée
b1vouaquèrenl dans la forêt.
La grande route de Hanau à Francfort
longe de très près la rive droite du Mein. Le
q~néral ~Ibert, mon ami, qui commandait
1 10fanler1e dont nous étions accompagnés
était marié depuis quelques années à Ofîen~
bach, charmante petite ville bâtie sur la rive
gau_che,_ pr~cisé"?~nl en face du lieu où, après
avoir laisse demere nous les bois de Hanau
'
nous f1mes
reposer nos chevaux dans l'im-'
mense et belle plaine de Francfort.
En se voyant si près de sa femme et de
ses enfants, le général Albert ne put résister
à l'envie d'avoir de• leurs nouvelles et surtout
de les ras~~rer s~r son co1~pt&lt;', après les
dangers qu 11 ,·ena1t de courir aux batailles
de Leipzig et de Hanau, et pour cela il s'exposa peut-être plus c1u'il ne l'avait été dans
cc~ sanglantes alTaircs, car, s'a,·ançant en
urnfor~1c _el it cheval jusqu'à l'extrêmr rivage
du Mcrn, il héla, malgré nos observations un
ba~?lier d~nt il était connu; mais pendant
qu 1~ causait avec cet homme, un officier bavarois, accourant à la tète d'un piquet de fan3

�1f1ST0-1{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - tassins, fit apprêter les armes et allait tirer
sur le général français, lorsqu'un groupe
nombreux d'habitants et de bateliers, se plaçant devant les fusils, empêcha les soldats de
faire feu, car Albert était très aimé à Offenbach.
En voyant cette ville où je venais de combattre pour mon pays, j'étais bien loin de
penser qu'elle deviendrait un jour mon asile
contre la proscription du gouvernement de
la France, et que j'y passerais trois ans dans
l'exil!..:
L'Empereur, après avoir quitté la forêt de
Hanau pour se rendre à Francfort, avait à
peine fait deux lieues, lorsqu'il apprit que la
bataille recommençait derrière lui. En elîet,
le général bavarois, qui avait craint, après sa
déconfiture de la veille, d'être talonné à outrance par !'Empereur, s'était rassuré en
voyant l'armée française plus empressée de
gagner le Hhin que de le poursuivre, et, revenant sur ses pas. il attaquait vivement notre arrière-garde. !\lais les corps de Macdonald, ~lnrmont et celui de Bertrand, qui
avaient occupé Hanau pendant la nuit, ayant
laissé les Austro-Bavarois s'engager encore
une fois au delà de la Kinzig, les reçurent à
coups de baïonnette, les culbutèrent et en
firent un très grand massacre!. .. Le général
en chef de Wrède fut grièvement blessé, et
· son gendre, le prince d'Œttingen, fut tué.
Le commandement de l'armée ennemie
échut alors au général autrichien Fresnel,
qui ordonna la retraite, et les Français continuèrent tranquillement leur marche vers le
Hhin. Nous le repassâmes le 2 et le 5 novem
bre 1813, après une campagne cnlremêlée
de victoires éclatantes et de revers désespérants qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eurent
pour principale cause l'erreur dans laquelle
tomba Napoléon, lorsqu'au lieu de faire la
paix au mois de juin, après les victoires de
Lut:ten et de Bautzen, il se brouilla avec
l'Autriche, ce qui entraina la Confédération
du Rhin, c'est-à-dire toute l'Allemagne; de
sorte que Napoléon eut bientôt toute l'Europe contre lui!. ..
Après notre rentrée en France, !'Empereur
ne s'arrêta que six jours à l\layence, et se
rendit à Paris, où il s'était fait précéder de
vingt-six drapeaux pris à l'ennemi. L'armée
blâma le prompt départ de Napoléon. On
convenait t1ue de grands intérêts politiques
l'appelaient 11 Paris, mais on pensait qu'il
aurait dù se partager entre sa capitale et le
soin de réorganiser son armée, et aller de
l'une à l'autre pour exciter le zèle de chacun,
car l'expérience avait dû lui apprendre qu'en
son absence rien ou très peu de chose se
faisait.
Les derniers coups de canon que j'entendis
en 1.815 furent tirés à la bataille de Hanau,
comme aussi ce jour-là faillit être le dernier
de ma vie! Mon régiment chargea cinq {ois,
dont deux sur les carrés d'infanterie, une sur
l'artillerie et deux sur les escadrons bavarois.
Mais le plus grand danger que je courus provint de l'explosion d'un caisson chargé d'obus
qui prit feu tout auprès de moi. J'ai dit que,

p~r ordre de !'Empereur, toute la cavalerie
française fit une charge générale dans un
moment très difficile. Or, il ne suffit pas, en
pareil cas, qu'un chef de corps, surtout lorsqu'il est engagé dans une forêt, lance son régiment droit devant lui, comme je l'ai vu
faire à plusieurs; mais il doit, d'un coup
d'œil rapide, examiner le terrain sur lequel
vont arriver ses escadrons, afin d'éviter de les
conduire dans des fondrières marécageuses.
Je marchai donc quelr1ues pas en avant,
suivi de mon étal-major régimentaire, ayant
à côté de moi un trompette qui, d'après mon
ordre, signalait aux divers escadrons les obstacles qu'ils allaient trouver devant leur ligne.
Bien que les arbres fussent largement espacés
entre eux, le passage de la forêt était difficile
pour la cavalerie, parce que le terrain se trouvait jonché de morts, de blessés, de chevaux
tués ou mourants, d'armes, de canons et de
caissons abandonnés par les Bavarois ; et l'on
comprend qu'il est très difficile, en pareil
cas, qu'un colonel allant au grand galop sur
les ennemis au milieu des balles et des boulets, tout en examinant fo terrain que ses
escadrons YOnt traverser, puisse s'occuper de
sa personne! ... Je m'en rapportais donc pour
cela à l'intelligence et à la souplesse de mon
excellent et brave cheval turc Azolan I Mais
le petit groupe qui me suivait de plus près
ayant été infiniment diminué par un coup de
mitraille qui avait blessé plusieurs de mes
ordonnances, je n'avais à mes côtés que le
trompette de service, charmant et bon jeune
homme, lorsque sur toute la ligne du régiment j'entends ces cris: &lt;&lt; Colonel! colonel 1
Prenez garde 1. .. » Et j'aperçois à dix pas de

Je crie au trompette de se baisser, et, me
couchant sur l'encolure de mon cheval, je le
présente devant l'arbre pour le sauter. Azolan s'élance très loin, mais pas assez pour
franchir toutes les branches touffues, au milieu desquelles ses jambes sont empêtrées.
Cependant le caisson flambait déjà, et la poudre allait prendre feu! Je me considérais
comme perdu ... quand mon cheval, comme
s'il eût compris notre danger commun, se
mit à faire des bonds de quatre à cinq pieds
de haut, toujours en s'éloignant du caisson,
et dès qu'il fut en dehors des branchages, il
prit un galop tellement rapide en allongeant
et baissant son corps, qu'il s'en fallait de
bien peu qu'il ne fût réellement ventre à

terre.
Je frissonnai lorsque la détonation se produisit. Il paraît que je me trouvais hors de
la portée des éclats d'obus, car ni moi ni
mon cheval ne fûmes atteints. Mais il n'en
avait pas été de même pour mon jeune trompette; car, le régiment ayant repris sa marche après l'explosion, on aperçut ce malheureux jeune homme mort cl horriblement mutilé par les éclats de projectiles. Son cheval
était aussi broyé en morceaux.
Mon brave Azolan m'avait déjà sauvé à la
Katzbach. Je lui devais donc la vie pour la
seconde fois. Je le caressai, et la pauvre bêle,
comme pour exprimer sa joie, se mit à hennir de sa voix la plus claire. Il est des moments où l'on est porté à croire que certains
animaux ont infiniment plus d'intelligence
qu'on ne le pense généralement.
Je regrettai vivement mon trompette, qui,
tant par son courage que par ses manières,
s'était fait aimer de tout le régiment. Il était
fils d'un professeur du collège de Toulouse,
avait fait ses classes, el trouvait un grand
plaisir à débiter des tirades de latin. Une
heure avant sa mort, ce pauvre garçon ayant
remarqué que presque tous les arbres de la
forêt de Hanau étaient des hêtres, dont les
branches, se projetant au loin, formaient une
espèce de toit, l'occasion lui parut favorable
pour réciter l'églogue de Virgile qui commence par ce vers :
Tityre, tu patulœ 1"ecuba11s sub tegmine (agi ....

AfARliCIIAL MAR)IONT, DUC DE R AGUSE.

D'après le tableau de

PAULIN Gui:RIN.

(Musée de \"e1·sailles.)

moi un caisson de l'artillerie bavaroise qu'un
de nos obus venait d'ennammer !
Un arbre énorme, abattu par quelques
boulets, me barrait le chemin en avant;
passer de ce côté m'eùt pris trop de temps.

ce qui fit beaucoup rire le maréchal Macdonald, qui, passant en ce moment devant nous,
s'écria : « Voilà un petit gaillard dont la mé« moire n'est pas troublée par ce qui l'en&lt;( toure ! C'est bien certainement la première
&lt;( fois qu'on récite des vers de Virgile sous
« le feu du canon ennemi! »
« Celui qui se sert de l'épée périra par
l'épée », disent les Livres saints. Si cette parabole n'est point applicable à tous les mifitaires, elle l'était sous l'Empire à beaucoup
d'entre eux.. Ainsi M. Guindey, qui, en octobre 1806, avait tué au combat de Saalfeld le
prince Louis de Prusse, fut tué lui-même à
la hataille de llaaau. Ce fut sans doute la
crainte d'avoir un pareil sort qui engagea le
général russe Czernicheff à fuir devant le
danger.
Vous devez vous rappeler que, dans les

.,

__________________

...

.Mi.Jlf017fES DU GÉNÉ"J(JtL 'BA~ON DE .MA"JfBOT

premiers mois de f 812, cet officier alors nombreux malades et blessés dans les hôpidu temps pour se remettre. Ils nous laiscolonel aide de camp et favori de l'err:pereur taux de Mayence. Tous les hommes valides
sèrent donc tranquilles tout le mois de noAlexandre, se trouvant à Paris, avait abusé rejoignirent les noyaux de leurs régiments ;
vembre et de décembre, que je passai en
de sa haute position pour séduire deux pauvres employés du ministère de la guerre, qui
furent exécutés pour avoir vendu l'état de
situation des armées françaises, et que le
colonel russe n'évita la juste punition que lui
auraient infligée les tribunaux qu'en s'échappant furtivement de France. Rentré dans son
pays,. M. de Czernichefi', bien qu'il fût plus
courl!san que militaire, y devint officier aé, 1 et commandait à ce titre une division
"
nera
de 5,000 Cosaques, la seule troupe russe qui
parût à la bataille de llanau, où son chef joua
un rôle qui le rendit la fable des .\.utrichiens et des Ba va rois présents à cet engagement.
En effet, Czernichefi', qui, en marchant
contre nous, chantait hautement victoire tant
qu'il crut n'avoir à combattre que des soldats
malades et sans ordre, changea de ton dès
qu'il se vit en présence de braves et vigoureux guerriers revenant de Leipzig. Le général de Wrède eut d'abord toute sorte de peine
à le faire entrer en ligne, et dès que Czernicheff entendit la terrible canonnade de notre
artillerie, il mit ses 5,000 cavaliers au trot
et s'éloigna bravement du champ de bataille,
au milieu des huées des troupes austro-bararoises, indignées de cette honteuse conduite.
Le général de Wrède étant accouru en perLE GÉNÉR AL ÜROt:OT A LA BATAILLE DE II.l"iAU,
sonne lui faire de sanglants reproches, M. de
Czernicheff répondit que les chevaux de ses
régiments avaient besoin de manger, et qu'il puis les divisions et corps d'armée, dont la
grande partie sur les bords du Rhin, dans un
allait les faire rafraichir dans les villa,.es voi- plupart ne se composaient que de très faibles
fantôme de corps d'armée, commandé par le
sins.
"
cadres, furent répartis le long du fleuve. Mon maréchal Macdonald.
Cette excuse fut trouvée si ridicule que, régiment, ainsi que tout ce qui restait du
Je reçus enfin, ainsi que les autres colonels
quelque temps après, les murs de presque corps de cavalerie de Sébastiani, descendit le
de cavalerie, l'ordre de conduire tous mes
toutes les villes d'Allemagne furent couverts Rhin à petites journées ; mais, bien que le
hommes démontés au dépôt de mon réaiment
de caricatures représentant M. de Czernichefl' temps fùt superbe et le paysage charm:mt,
pour tâcher d'y reconstituer de nouve~ux es~
faisant manger à ses chevaux des hottes de chacun était navré de douleur, car on pré- cadrons.
lauriers cueillis dans la forêt de llanau. Les voyait que la France allait perdre ces belles
Le dépôt du 25• de chasseurs étant encore
Allemands, malgré leur negme habituel, sont contrées, et que ses malheurs ne se borneà Mons, en Belgique, je m'y rendis. Ce fut là
quelquefois très caustiques.
raient pas là.
que je vis la fin de l'année 1815, si fertile
En repassant le Rhin, les troupes dont se
Mon régiment passa quelque temps à en grands événements, et pendant laquelle
composaient les débris de l'armée française Clèves, puis quinze jours dans la petite ,'ille
j'avais couru bien des danrrers et supporté
s'attendaient à voir finir leurs misères dès d'Urdingen, et descendit ensuite jusqu'à Ni- bien des fatigues.
"
qu'elles toucheraient le sol de la patrie; mais mègue.
Avant de terminer ce que j'ai à dire sur
elles éprouvèrent une bien grande déception,
Pendant ce triste voyage, nous étions péni- cet~e année, je crois devoir indiquer somcar l'administration et !'Empereur lui-même blement affectés en voyant à la rive oppomairement les derniers événements de la
avaient tellement compté sur des succès et sée les populations allemandes et hollandaises campagne de 1.815.
.
'
s~ peu lré_vu n?tre sortie de l'Allemagne, que arracher de leurs clochers le drapeau franrien n etrut preparé sur notre frontière pour çais pour y replacer celui de leurs anciens
CHAPITRE XXXIII
y recevoir des troupes et les réorganiser. souverains!. . . Malgré ces tristes préoccupaAussi, dès le jour même de notre entrée à tions, tous les colonels tâchaient de réorgaMayence, les soldats et les chevaux auraient niser le peu de troupes qui leur restaient; Derniers évé~cm~nls cl~ 181:i. - Reddition des places. - , 10la_t10n dcloyalc de la capitulation dc
manqué de vivres si l'on ne les eût dispersés mais que pouvions-nous faire sans eflets,
.l.lrcsdc. - Dcsastrcs en Espagne. - Affaire de \ïet logés chez les habitants des bourgs et vil- équipements ni armes de rechange? ...
lor,a. - Joseph regagne la frontièrr. - Jlclraite
de Soult sur Bayonne. - Sud,ct en Calalœnc _
lages voisins. Mais ceux-ci, qui, depuis les
La nécessité de faire vivre l'armée forçait
Situation en Tyrol cl en Italie.
premières guerres de la Révolution, avaient !'Empereur à la tenir disséminée, tandis que
perdu l'habitude de nourrir des soldats, se pour la réorganiser il aurait fallut créer de
Les places fortes d'Allemagne dans lesplaignirent hautement, el il est de fait que grands centres de réunion. Nous étions donc
qu~lles! ~n se ret!rant, l'armée française
celte charge était trop lourde pour les com- dans un cercle vicieux. Cependant les enne- avait la1SSe des garmsons, furent bientôt cermunes.
mis, qui auraient dû passer le Rhin peu de nées et plusieurs même assiégées. Presque
Comme il fallait garder, ou du moins sur- jours après nous pour empêcher notre réor- toutes succombèrent. Quatre seulement teveiller, les divers points de l'immense ligne ganisation, se sent.1ient encore si afl'aiblis par naient encore à la fin de 1815.
que forme le Rliin depuis Bâle jusqu'à la les rudes coups que nous leur avions portés
,. C'éta!L d'abord Hambourg, où commandait
llollande, on établit comme on le put les dans la dernière campagne, qu'il leur fallait
1mlrép1de maréchal Davout, qui sut conser0

•

""' 35 ~

�,

ms T0'1{1.ll
ver celle place importante jusqu'au moment
où, !'Empereur ayant abdiqué, le nouveau
gouvernement rappela la garnison en France;
secondement, Magdebourg, que le général
Le Marois, aide de camp de !'Empereur, sut
aussi conscn-er jusqu'à la fin de la guerre;
troisièmement, Wittemberg, que défendait
avec courage le vieux général Lapoypc, et qui
fut enlevé d'assaut le 12 janvier suivant;

Elle portait que la garnison conserverait
ses armes, qu'elle ne serait pas prisonnière
de guerre et retournerait en France par journées d'étape.
Le mar.écbal aurait voulu que ses troupes
réunies marchassent en corps d'armée et
birouaquassent tous les soirs sur le même
point, ce qui leur eÎlt permis de se défendre
en cas de trahison; mais les généraux enne-

BATAILLE DE IIANAV. -

où elles se trouvaient le jour de la capitulation, c'est-à-dire avec des vivres pour quelques jours seulement, pénurie que les Français avaient cachée aux étrangers tant que
nous occupions la place, et qui, désormais
connue par ceux-ci, rendait leur nouvelle proposition illusoire! ...
Nos troupes furent indignées de cet odieux
manque de foi: mais que pouvaient entre-

Gra~•ure de JIIILET, d'après le dessin de MARTINET,

enfin Erfurt, qui fut obligé de capituler faute mis ayant fait obsener que, par suite de prendre des détachements !solés . de 2 _à
l'épuisement du pays, il ne serait pas possiLle 5000 hommes, que les ennemis avawnt pris
de vivres.
Toutes les autres forteresses que l'Empc- de trouver tous les jours vingt-cinq mille ra- la précaution de faire entourer par des batailreur avait voulu conserver au del:t du Rhin, tions dans la même localité, Je maréchal fran- lons placés d'avance sur les lieux où chaque
et dont les plus importantes étaient Dres~e, çais dut céder devant celle nécessité. Il petile colonne française devait apprendre la
Danzig, Stettin, Zamosk, Torgau et Modlm, consentit donc à ce que son armée fùt rupture de la capitulation de Dresde ? Toute
se trouvaient déjà au pouvoir de l'ennemi. divisée en plusieurs petites colonnes de 2 à résislance devenait impossible; nos gens
L'occupation des deux premières fut un 5000 hommes, qui voyageraient à une et furent donc dans la triste nécessité de mettre
bas les armes !...
déhonneur pour les armées alliées! En ell°P.1, même deux étapes de distance.
Après la trahison commise sur le cha~~p
Pendant
les
premiers
jours,
tout
se
passa
lorsque, a11rès la bataille de Leipzig, Napoléon
se retira vers la France avec les débris de son convenablement ; mais dès que la dernière de bataille de Leipzig, venait la transgression
armée, en laissant à Dresde un corps de colonne française fut sortie de Dresde, après des capitulations, engagements jusque-là sa25 000 hommes, commandé par le maréchal avoir fait la remise des forts et des munitions crés parmi- toutes les nations civilisées. Les
Saint-Cyr, celui-ci essaya de s'ouvrir, les de guerre, les généraux étrangers déclarèrent Allemands n'en ont pas moins chanté victoite,
armes à la main, un passage au traYers des qu'ils n'avaient pas eu le droit de signer la car tout, même l'infamie, leur paraissait
de leur généra- permis pour abattre l'empereur Napoléon.
troupes ennemies qui le bloquaient. Il les capitulation sans l'aorérnent
o
1.
repoussa plusieurs fois, mais enfin, accablé lissirne prince &lt;le SchvarzenLerg, et que ce ut- Tous les souverains alliés ayant adopté ce
par des forces sup~rieu;es et manqua~t de ci la désapprouvant, elle était nulle! .Mais on nouvel et inique droit des gens, inconnu de
vivres, il fut contramt d accepter la capitula- offrait de ramener nos troupes à Dresde, et nos pères, ils le mirent en pratique à l'égard
de les replacer exactement dans la situation de la garnison de Danzig.
tion honorable qui lui était offerte.

________________________

JJfi.M011{'ES DU GÉJV'É'R_.lf,L 1lA~ON D'E JlfA~'BOT ~

Le brave général Rapp, après avoir long- prendre du service dans l'armée anglaise et dement au maréchal Soult. Mais comme il
temps défendu cette place avec la plus grande deviut un des plus grands ennemis de ses voulait absolument faire de son frère Joseph
vigueur, mais n'ayant enfin plus de vivres, compatriotes. Quelque temps après, un un général qui sùt défendre le royaume
consentit à se rendre, à condiLion que la gar- armistice ayant été signé et quelques officiers qu'il lui avait donné, ce fut à ce prince,
nison rentrerait en }?rance. Cependant, mal- américains s'étant avancés entre les deux homme fort estimable, mais anlimilitaire,
gré le traité signé par le prince de Wurtem- camps, plusieurs officiers anglais, au nombre que l'Empereur confia la direction des armées
berg, commandant le corps d'armée qui desquels se trouvait le général Arnold, s'ap- d'Espagnt). Il lui donna, il est vrai, pour
faisait le ,siège, celte condition fut indigne- . prochèrent d'eux, et l'on causa paisiblement. major général et conseil, le maréchal Jourment violée, et les courageux défenseurs de
Cependant le général Arnold, s'apercevant dan; mais celui-ci, vieilli avant l'âge, et qui
Danzig, encore au nombre de 16 000, furent que sa présence déplaisait à ses anciens amis, n'avait pas fait la guerre depuis les premières
envoyés comme prisonniers en Russie, où la leur dit qu'il s'en étonnait, car s'il était actuel- campagnes de la Révolution, était aussi usé
plupart périrent de misère.
lement leur adversaire, ils ne devaient pas au moral qu'au physique el n'inspirait auUn des traits les plus saillants de ce siège oublier les éminents services qu'il avait ren- cune confiance aux troupes. Aussi, malgré
mémorable fut la conduite d'un capitaine dus jadis à l'Amérique, pour laquelle il avait les talenls dont firent preuve Suchet, fieillc,
d'infanterie de la garnison, nommé M. de perdu une jambe. Alors un Américain lui Bonnet, Gazan, Foy, Ilarispe, Dècaen, Clausel
Chambure. Cet officier, rempli de courage et répondit : &lt;( Nous nous en souvenons si bien et autres généraux qui serl'aient sous les
d'intelligence, avait demandé et obtenu l'au- « que, si jamais nous te faisons prisonnier, ordres du roi Joseph, les armées anglo-portorisation de faire une compagnie franche, &lt;( ta jambe de bois sera déposée dans .Je tugaises, commandées par lord Wellington et
choisie parmi les plus intrépides volontaires. &lt;( temple de la Patrie, comme un monument aidées par les guérillas espagnoles, nous
Celle troupe s'était muée aux entreprises les (C destiné à rappeler à nos derniers neveux firent éprouver d'irréparables pertes.
plus téméraires. Elle allait pendant la nuit (( l'héroïque valeur dont tu fis preuve lorsque
Les Français, resserrés sur tous les points,
surprendre les postes des assiégeants, péné- &lt;( tu combattais pour l'indépendance de ta avaient déjà été contraints d'abandonner
trait dans leurs tranchées, dans leurs camps, &lt;( patrie; mais après avoir rendu cet honneur Madrid, les deux Caslilles, et de repasser
détruisait leurs ouvrages sous le feu même « à ta jambe, nous ordonnerions d'accrocher l'Èbre, pour concentrer leurs principales
&lt;le leurs batteries, enclouait leurs pièces et &lt;( le surplus de ton corps à la potence, pour forces autour de la ville de Vitoria, lorsque,
allait au loin dans la campagne, enlever ou &lt;( servir d'exemple à tous les traîtres qui allaqués dans cette position par des masses
piller leurs convois. Chambure, s'étant em- « combattent contre leur patrie! »
trois fois supérieures en nombre, ils perdirent
barqué pendant la nuit avec ses hommes,
Mais reprenons l'examen de la situation des une bataille dont les suites furent d'autant
surprit un cantonnement russe, mit le feu à armées françaises en décembre 1815.
plus désastreuses que le roi Joseph et le
un parc de munitions, détruisit plusieurs
L'Espagne, cause première de toutes les maréchal .Jourdan n'avaient pris aucune prémagasins, tua ou blessa plus de cent cin- catastrophes qui signalèrent la fin du règne caution pour assurer la retraite; aussi futquante hommes, n'en perdit que trois et de Napoléon, avait été dégarnie, dans le cours elle des plus désordonnées. Les équipages du
rentra dans la place, triomphant.
de cette année, d'une grande partie de ses Roi, les parcs d'artillerie, les nombreuses
Peu de temps après, M. de Cbambure se meilleures troupes, que !'Empereur envoya voitures d'une foule d'Espagnols qui, aJant
porte une nuit sur la batterie de brèche, s'en renforcer l'armée d'Allemagne. Cependant pris parti pour Joseph, cherchaient à fuir la
empare, encloue toutes les bouches à feu,
vengeance de leurs compatriotes, les fouret, joignant la raillerie au courage, il dépose
gons du trésor, ceux de l'ad~inistration milidans la gueule d'un mortier une lettre adrestaire, etc., etc., tout cela se trouva bientôt
sée au prince de Wurtemberg et ainsi conçue:
pêle-mêle, au point que les routes en furent
&lt;( Prince, vos bombes m'empêchant de dorencombrées et que les régiments avaient
« mir, je suis venu enclouer vos mortiers ;
grand'peine à se mouvoir an milieu de cette
« ne m'éveillez donc plus, ou je serai forcé
confusion. Cependant, il ne se débandèrent
&lt;( de vous faire de nouvelles visites. » En
pas, et, malgré les vigoureuses attaques des
ell'et, Chambure revint plusieurs fois, réussit
ennemis, le gros de l'armée parvint à gagner
constamment et répandit la terreur parmi les
Salvatierra et la route de Pampelune, par
travailleurs et les canonniers ennemis.
laquelle la retraite fut exécutée.
Horace Vernet a popularisé son nom en le
La bataille de Vitoria fit .honneur aux
représentant au moment où il dépose dans un
talents et à la valeur du général Clausel, qui
mortier la lettre adressée au prince de " 'urrallia l'armée et lui donna une direction. Dans
temberg.
cette malheureuse journée, les Frarn;ais perLes nombreuses défections qui se produidirent 6,000 hommes tués, blessés ou faits
sirent à celte époque me rappellent l'anecprisonniers, et laissèrent au pom·oir des
dote suivante 1 • Parmi les généraux qui seconennemis une grande partie de leur artillerie
dèrent le célèbre Washington, combattant
et presque tous leurs bagages.
pour l'indépendance américaine, le plus brave,
Malgré cet échec, nos troupes, dont le
le plus capable, le plus estimé de l'armée
moral était 'excellent, auraient pu se mainétait le général Arnold. Il perdit une jambe
tenir dans la Navarre, en s'appuyant à la
dans une bataille, et son patriotisme était si
place forte de Pampelune et aux montaanes
grand qu'il n'en continua pas moins à comdes Pyrénées; mais le roi Joseph ordonn~ de
battre les ennemis de son pays; mais enfin,
Cliché Giraudon.
continuer la retraite et de franchir la Bidass'étant brouillé avec Washington au sujet
soa, dont notre arrière-garde, commandée
F ERDINAND VII, ROI D'ESPAGNE.
d'un passe-droit dont il croyait avoir à se
par le général Foy, eut ordre de détruire le
Tableau de GoYA. (Musèe du Prado, .Madrid.)
plaindre, le général Arnold déserta, alla
pont.
Ainsi, dès la fin de juin, nous avions
1. Dans les garnisons de la plupart des places forl'effectif
de
celles
qui
restèrent
dans
la
péninabandonné
l'Espagne sur celle partie de la
tes, ~l notamment dans celle de Danzig, composées
sule Ibérique s'élevait encore à plus de frontière; néanmoins, le maréchal Suchet
de troupes de di ver,;es nationalilés, on cul à regreller
quelques désertions même parmi les ofliciers; ceux-ci
100,000 hommes. Ce nombre, bien qu'in- tenait encore en Aragon, en Catalogne et
trouvèrent tians le camp russe l'at'cucil le plus emsuffisant, aurait cependant contenu les enne- dans le royaume de Valence; mais les résulpressé el nous combattirent cfans la campagne de
France.
mis, si Napoléon en avait laissé le comman- tats de la Lataille de Vitoria furent si mal heu-

�111STOR,.1.JI
reux pour nous que, Wellington ayant pu envoyer des renforts dans le midi de l'Espagne,
Suchet dut évacuer le royaume et la ville de
Valence.
Ceci avait lieu au moment où !'Empereur
était encore triomphant en Allemagne. Dès
qu'il fut informé de la situation des affaires
au delà des Pyrénées, il s'empressa de révoquer les pouvoirs· donnés par lui au roi Joseph
ainsi qu'au maréchal Jourdan, et nomma le
maréchal Soult son lieutenant général auprès
de toutes les arméf:s d' Espagne.
Celui-ci, après avoir réorganisé les divisions, fit de grands efforts pour secourir la
garnison française laissée dans Pampelune;
mais ce fut en vain; cette place fut obligée
de capituler, et le maréchal Soult dut ramener ses troupes sur la .Bidassoa. La forteresse de Saint-Sébastien, gouvernée par le
brave général Rey, se défendit très longtemps; mais enfin elle fut prise d'assaut par
les Anglo-Portugais, qui, oubliant les droits
de l'humanité, pillèrent, violèrent el massacrèrent les malheureux habitants de cette
ville espagnole, bien qu'ils fussent leurs
alliés!
Les officiers anglais ne prirent aucune
mesure pour mettre un terme à ces atrocités, qui durèrent trois fois vingt-quatre
heures, à la honte de Wellington, des généraux de son armée et de la nation anglaise 1. ..
Le maréchal Soult défendit pied à pied la
chaîne des Pyrénées, et battit plusieurs fois
Wellington; mais les forces supérieures dont
celui-ci disposait lui permettant de reprendre
sans cesse l'offensive, il parvint enfin à s'établir en deçà de nos frontières et porta son
quartier général à Saint-Jean-de~Luz, pre:
mière ville de France, que n'avaient pu lui
faire perdre ni les défaites éprouvées par
le roi François Ier, ni les guerres désastreuses
de la fin du règne de Louis XIV.
On ne conçoit pas qu'après la défection des
troupes allemandes à Leipzig, le maréchal
Soult ait cru pouvoir conserver dans l'armée
française des Pyrénées plusieurs milliers de
soldats d'outre-Hhin !. .. Ils passèrent tous à

l'ennemi dans une même nuit, et augmentèrent les forces de Wellington.
Cependant, le maréchal Soult, après avoir
réuni plusieurs divisions sous les remparts de
Bayonne, se reporta contre les Anglo-Portugais.
Il y eut le !) décembre, à Saint-Pierrede-Rube, une bataille qui dura cinq jours
consécutifs, et qui fut une des plus sanglantes
de cette guerre, car elle coûta 16,000 hommes aux ennemis el 10,000 aux Français,
qui revinrent néanmoins prendre leur position autour de Bayonne.
Avant que ces événements se produisissent
vers les Basses-Pyrénées, le maréchal Suchet,
ayant appris en octobre les revers que Napoléon venait d'éprouver en Allemagne, et comprenant qu'il lui serait impossible de se
maintenir dans le midi de l'Espagne, se pré. para à se rapprocher de la France. A cet
effet, il se replia sur Tarragone, dont il fit
sauter les remparts après avoir retiré la garnison, qui vint augmenter son armée, dont
la retraite, bien qu'i!)quiétée par les Espagnols, s'opéra dans le plus grand ordre, el
à la fin de décembre 1815, Suchet et les
troupes sous ses ordres se trouvèrent établis
à Girone.
Pour compléter cet examen de la situation
des armées françaises à la fin de 1815, il est
nécessaire ·de rappeler qu'au printemps de
cette année, !'Empereur, comptant fort peu
sur l'Autriche, avait réuni dans le Tyrol et
dans son royaume d'Italie une nombreuse
armée, dont il avait confié le commandement
à son beau-fils Eugène de Beauharnais, yiceroi de ce pays. Ce prince était bon, fort doux,
très dévoué à !'Empereur; mais quoique
infiniment plus militaire que Joseph, roi
d'Espagne, il s'en fallait cependant de beaucoup qu'il fût capable de conduire une armée.
La tendresse que !'Empereur avait pour Eugène l'abusait sur ce point.
Ce fut le 24 août, jour où devait finir en
Allemagne l'armistice conclu entre Napoléon
et les alliés, que les Autrichiens, jusque-là
restés neutres, se déclarèrent nos ennemis
au delà des Alpes. Les troupes italiennes

combattaient dans nos rangs, mais les Dalmates avaient abandonné notre parti pour ·
prendre celui de l'Autriche. Le prince Eugène
avait sous ses ordres d'excellents lieutenants
parmi lesquels on distinguait : Verdier, Grenier, Gardanne, Gratien, Quesnel, Campo et
l'italien Pino. Les hostilités ne furent jamais
. bien vives, car les chefs des deux armées
avaient compris que ce serait des événements
qui surviendraient en Allemagne que dépendrait le succès de la campagne. JI y eut néanmoins de nombreux combats avec des résultats divers; mais enfin les forces supérieures
des Autrichiens, auxquelles vint bientôt se
joindre un corps anglais débarqué en Toscane,
conlraignirent le vice-roi à ramener l'armée
franco-italienne en deçà de !'Adige.
On apprit au mois de novembre la défection de Murat, roi de Naples. L'Empereur,
auquel il devait tout, ne put d'abord y croire.
Elle n'était cependant que trop réelle! Murat
venait de joindre ses drapeaux à ceux de
l'Autriche, qu'il avait si longtemps combattue, et ses troupes occupaient déjà Bologne. Telle est la versatilité des Italiens, qu'ils
accueillirent partout avec acclamations les
.Austro-Napolitains,' qu'ils détestaient auparavant et haïrent encore davantage peu de
temps après. Au mois de décembre, l'armée
du vice-roi, forte seulement de 45,000 hommes, occupait Vérone et ses environs.
L'empereur Napoléon, voyant toute l"Europe coalisée contre lui, ne put se dissimuler
que la première condition de paix qu'on lui
imposerait serait le rétablissement des Bourbons sur le trône d'Espagne. Il résolut donc
de faire de son propre mouvement ce qu'il
prévoyait devoir être forcé de faire plus tard.
li rendit la liberté au roi Ferdinand YII,
retenu à Valençay, et ordonna à l'armée de
Suchet de se retirer sur les Pyrénées.
Ainsi, à la fin de 1813, nous avions perdu
toute l'Allemagne, toute l'Espagne, la plus
grande partie de l'Italie, et l'armée de Wdlington, qui venait de franchir la Bidassoa et
les Pyrénées occidentales, campait sur le territoire fmnçais, en menaçmt Bayonne, la
Navarre et le Rordclais.

!A s11frre.)

~-- -""'!'+"™
:• 4
~

Vi:E DU CHATEAU DE SAl:-iT-GERMAIN-EN-LAYE, DU CÔTÉ DE LA RIVIÈRE. -

-

~

Dessillé et gravé par

ISRAEL SILVESTRE.

CH. GAILLY DE TAURINES

Une fredaine de BussJ)~Rabutin

Gt:-.éRAL DE MARJ30T.

IX
Mazarins et frondeurs.
&lt;! Mazarin » ou &lt;( frondeur », à Paris, vers
la fin de l'année 1648, il fallait être l'un ou
l'autre, il n'y avait pas de milieu, et l'acharnement des partis était tel que l'union des
familles s'en trouvait quelquefois violemment
rompue; échangés avec aigreur, ces deux
noms divisaient et brouillaient entre eux
pères et enfants, maris et femmes, frères et
sœurs, mais avec cette différence que le premier était une injure dont tout le monde se
füchait, tandis qu'on se glorifiait de l'autre.
Mazarin !... Les juges donnaient permission
d'informer contre quiconque interpellait aussi
grossièrement son prochain et, pour faire
marcher leurs chevaux rétifs ou paresseux,
ÜBUSIER AVEC AFfUT ET AV AH-TRAIN ( I" EMPIRE),

~-..

1
.. ~--:=....

les charretiers n'avaient pas de juron plus
violent que : &lt;! h... de Mazarin! 1&gt;
La fronde, par contre, bénéficiait de toutes
les faveurs de l'opinion. Tout ce qui se trouvait beau, bien, agréable et utile, était dit
&lt;! à la fronde » : on voyait des étoffes à la
fronde, des rubans à la fronde, des épées à la
fronde; rien qui ne fût à la fronde) même le
pain, et, pour désigner un homme de bien,
il n'y avait pas d'expression plus énergique
que celle de &lt;! bon frondeur I n.
Menant IP. mouvement contre le ministre
détesté, le Parlement, - surtout depuis qu'à
la suite des journées des barricades, à la fin
d'août, il avait forcé Mazarin et la reine-mère
à lui rendre le conseiller Broussel, en vain
arrêté sur leurs ordres - le Parlement jouissait d'une immense popularité et était devenu
1. ./lfémoires de Uuy Joly,

une formidable puissance contre laquelle il
n'était pas bon d'avoir à lutter.
Aussi, ayant si gravement offensé une
famille qui tenait, par tant de liens, à ce
corps puissant et uni, Bussy, tont grand seigneur qu'il fût et si dédaigneux qu'il se prétendît des robins, continuait, depuis son
équipée, à ne pas se montrer très fier. Les
nouvelles de sa victime panenaient jusqu'à
lui ; il savait Mme de Miramion hors de danger, la jeunesse et la force ayant triomphé
de la maladie, mais il savait aussi la famille
de la jeune femme décidée à le poursuivre à
outrance en justice et à demander une éclatante réparation de l'injure subie; aussi
n'est-ce pas sans une certaine hésitation que,
la campagne terminée, il avait osé reparaitre
à Paris et s'y logeait, comme de coutume,
au Temple, chez le Grand Prieur, sou oncle.

�'H1STO'l{1.Jl - - - - - - . . . . - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Seule, la présence à Paris du prince de Condé
parvenait à le rassurer : ces gens de robe,
pensait-il, auraient-ils donc l'audace d'entre-

sortis par la porte de la Conférence, à l'entrée
du Cours-la-Ileine, avaient pris la route de
Saint-Germain. Mais, chose plus inquiétante

BARRICADES A LA PORTE SAI:n-ANTOINE, EN AOUT

\

rendre quelque poursuite contre le protégé,
d'un prince du sang, et d'un prince victorieux
couvert de gloire, dont la valeur venait de
sauver l'État?
Couvert de cette toute puissante égide,
Bussy se croyait, pour le moment au moins,
à l'abri de tout danger.
C'est sur celte assurance que, le malin du
(i janvier 1G49, jour des Hois, il s'éveilla
comme de coutume en l'hôtel du Grand
Prieur, au Temple. Depuis plusieurs jours, le
temps était affreux; un dégel subit, survenu
après plusieurs jours de neige, avait transformé Paris en bourbier, et il régnait, depuis
le 2 janvier, &lt;1 un grand patrouillis d'eau et
de crottes fondues par les rues 1 J).
Au premier coup d'œil jeté au dehors,
Bussy s'aperçut qu'il devait y avoir quelque
chose de nouveau dans la ville : une foule
nombreuse emplissait les rues, y circulait
avec animation, gesticulant, criant et courant
avec un tel dédain du mauvais temps et des
éclaboussures qu'il était évident que des
préoccupations de haute importance l'entraînaient dans cet unanime et général mouvement.
S'étant enquis des événements, Bussy apprit
une nouvelle qui lui causa la plus vive émotion : la nuit même, à deux heures du matin,
la reine régente et Mazarin, suivis de toute la
cour, avaient secrètement quitté Paris, el,
1. Journal de Dubuisson-AubeJ1ay, 2 janvier 16{0.
\!. Guy Joly.

1648. -

D'apres une estampe du temps.

encore : le prince de Condé, le seul protecteur
sur lequel pût se reposer Bussy, était parti
en même temps que toute la cour, et, sans
appui désormais, il se trouvait, lui Bussy, à
la merci de ses ennemis dans ce Paris en
fermentation, livré à la seule autorité du
Parlement.
Se vêtir en h;itc et gagner la barrière ne
fut pour lui que l'affaire d'un instant; déjà,
sans ordres, de leur propre mouvement, les
bourgeois ayant occupé les portes Saint-llonoré, de la Conférence et plusieurs autres,
ne laissaient plus sortir personne ; la porte
Saint-Martin heureusement n'était pas encore
gardée; Bussy, sans être inquiété, put se faufiler par là et gagner le faubourg.
Il était Lemps, car à dix heures du matin,
le Parlement, assemblé d'urgence quoique ce
fûtjour de fêle, donna ordre que toutes les
portes de la ville fussent occupées, que des
corps de garde y fussent placés et des chaînes
tendues'.
Sur la roule de Saint-Germain, Bussy se
trouvait heureusement déjà à l'abri des atteintes de ses ennemis.
Entre la fronde et la cour, la rupture était
absolue; de part et d'autre on se préparait à
une Julie ardente : Mazarin à assiéger Paris
avec l'armée royale, et Paris, à créer de ses
propres ressources une armée pour se défendre.
3. Rôle des faxes lev,\es par ordre du Parlement,
Arch. N1••, U 18j, f• 100, public• dans l'êdition du

Le Parlement. toujours en tête du mouvement, se signalait par son zèle : pour subvenir aux frais de la guerre qui commençait,
il avait lromé d'ingénieux moyens; c'était
d'abord une taxe impo~éc, suivant leur fortune, à chacun de ses membres et même à
leurs veuves, taxe dans laquelle la part de
Mme de Miramion et celle de M. Bonneau de
Uubelles son frère, furent fixées à trois mille
livres une fois payées, pour l'armement, et 11
cinq cent livres par mois, pour l'entretien
des troupes et les frais de la campagne•.
On trouva mieux encore, et, jusqu'i1 la
vanité, tout fut mis en œuvre pour se procurer des ressources : &lt;! Jusque-là, raconte
un contemporain, tous les nouveaux conseillers au Parlement de la dernière création,
faite sous le ministère du cardinal de füchelieu, étaient si mal reçus dans la compagnie,
que les présidents ne leur distribuaient jamais
de procès et prenaient à peine leur avis anx
audiences, de sorte que ces charges étaient
dans un étrange rebut et que ceux qui en
étaient pourvus ne trouvaient pas facilement
des acheteurs pour si mauvaise marchandise.
Le sieur Boylesve, chanoine de Notre-Dame,
qui avait une de ces charges, jugeant l'occasion favorable pour les mettre sur un meilleur
pied, proposa que les nouveaux donnassent
chacun quinze mille livres pour les affaires
publiques, outre ce que la compagnie devait
fournir, à condition qu'il n'y aurait plus de
différence entre les -charges anciennes et les
leurs, et qu'on leur distribuerait des procès
comme aux autres. »
&lt;! La proposition fut acceptée et les vingt
nom·eaux conseillers , ayant financé, furent
depuis considérés comme les anciens; on ne
laissa pas pourtant de les appeler les Quinzevingt parce qu'ils étaient vingt qui avaient
donné chacun quinze mille livres'· n
Ainsi, l'argent ne manquait pas au parti
de la fronde; dès que cela se sut, les offres
de service affluèrent et l'on vit quantité de
~rands seigneurs, de princes même, obérés
Ou ambitieux, quiller la cour de Saint-Germain pour venir offrir leur épée au Parlement
qui se créait une armée.
Bien curieuse armée et bien singulièrement recrutée que celle-là Le coadjuteur,
Paul de Gond y, qui, dès le début, avait tourné
vers la fronde, avait à lui seul équipé tout
un régiment; comme il était évêque titulaire
de Corinthe, son régiment prit tout naturellement le nom de régiment de Corinthe, et sa
première sortie, une déroute, bien
entendu, - se dénomma: 11 la première aux
Corinthiens J).
Pour former la cavalerie, on usa d'un
ingénieux moyen : chaque porte cochèrè,
étant supposée donner entrée dans une maison où se . trouvaient des chevaux, eut à
fournir un cavalier; on obtint ainsi une
troupe parfaite et homogène, composée des
plus fripgants courtauds de boutique et des
plus turbulents clercs de procureurs, tous
montés sur les chevaux de camion et de tomJournal de Duhuisson-Aubenay, li, pag('s 317 rl 527.
4. Guy .loly.

UNE 1'1('EDATN'E D'E Bussr-'JtA'BUTTN - - - .

bercau les plus vifs. Le marquis de la Bou- tion signifiée par Mme de Miramion contre
laye, qui avait le commandement en chef de Bussy; en même Lemps, le prince chargeait
celte troupe, fut dénommé : le général des M. de Champlâtreux, fils du premier présiportes cochères 1 •
dent Molé et qu'il avait eu comme intendant
Ainsi, les robins avaient leur armée; appelé de justice dans son armée de Flandre durant
à la combattre à la tête des troupes de la la dernière campagne, d'user de ses relations
cour, Bussy, échappé au danger, se plaisait de famille dans le Parlement pour essayer
aujourd'hui à narguer le Parlement et acca- d'arranger amiablement l'affaire.
blait de railleries ces soldats improvisés.
Mais ces robins étaient vraiment d'une
&lt;c Voulez-vous que je vous parle francheétrange et intraitable obstination. Ne se rement, ma belle cousine (écrivait-il à Mme de fusaient-ils pas même à se mellre en comSévigné, demeurée dans Paris), comme il n'y munication avec M. de Champlâtreux, cet
a point de péril à courre avec vos gens, il n'y ambassadeur de concorde, discutant, ergoa aussi point d'honneur à gagner : ils ne tant, se donnant presque l'outrecuidante aldisputent pas assez la partie; nous n'y avons lure de prétendre traiter avec Condé de puispoint de plaisir. Qu'ils se rendent, ou bien sance à puissance ?
qu'ils se ballent! J&gt;
&lt;! J'envoie à Votre Altesse, écrivait au
Dans une des marches et contre-marches prince un de ses serviteurs, le 26 juin lû49,
de cette drolatique et peu sanglante cam- une copie de la sommation signifiée de la
pagne, un jour, avec sa troupe, Bussy se part de Mme de Miramion à M. le lieutenanttrouve cantonné non loin de Melun, dans le criminel, qui, suivant l'ordre qu'il a reçu de
village de Rubelles. Un fort joli château ne rien faire au procès de M. le comte de
attire son attention.
Bussy, l'a mis ancrer. Sur quoi, cette famille,
&lt;! A qui appartient cette plaisante deprenant le temps de l'absence de Votre Almeure? demande-t-il avec curiosité.
tesse, le presse de juger, sans vouloir, ni par
- A M. Bonneau, conseiller au Parle- elle, ni par ses parents, aller savoir de M. de
ment.»
Champlàtreux les sentiments de Votre Altesse
Bonneau! le frère de Mme de Miramion? sur les propositions dont ils le chargèrent
Quelle admirable occasion de se venger, et pour lui faire; et M. de Chamvlàtreux ne
cela au nom même du service du roi! Le veut pas leur porter, disant que c'est à eux
Parlement ne venait-il pas précisément de de venir le chercher pour savoir la volonté de
rendre un arrêt ordonnant de se saisir de Votre Altesse. Et, sur tout ce démêlé, il pourtous les effets et meubles appartenant au car- rait bien arriver quelque jugement bizarre si
dinal Mazarin ou à ses partisans ; de légi- Votre Altesse n'a la bonté d'arrêter la procétimes représailles n'étaient-elles pas, dans dure par une de ses lettres à M. Bonneau de
l'occurrence, non seulement permises, mais Rubelles, frère de ladite dame, qui lui témoiordonnées, et ne devait-on pas se rendre re- gnera qu'elle s'étonne de ces procédés au
commandable à la cour par le mal que l'on
pouvait causer aux officiers de ce Parlement
révolté?
Mettre le feu dans Rubelles? ... Bussy en
eut un instant la pensée; la générosité - ou
peut-ètre quelque secret calcul - l'emporta
pourtant sur le désir de la vengeance, et,
après réflexion, loin de brûler le château, le
rude capitaine, soudain radouci, le plaça au
contraire sous la protection d'une sauvegarde
qui devait, pendant Loule la durée des hostilités, préserver le domaine et ses habitants
contre toutes les déprédations des gens de
guerre 1 •
En réponse à cette habile générosité, ce
loup subitement devenu agneau espérait bien,
au fond du cœur, obtenir que la famille
Bonneau se désistât de ses poursuites : quels
ne furent donc pas, quelques mois plus tarJ,
son désappointement et son dépit, quand, la
paix ayant été signée à Rueil entre la cour et
le Parlement, Bussy apprit que les procédures reprenaient contre lui de plus belle.
Quel secours invoquer encore en celte passe
MAZARIN.
D'après un émail de PETITOT.
fâcheuse, sinon celui du vainqueur de Lens?
Appelé de nouveau à intervenir, Condé, par
un usage un peu abusif peut-être du prestige préjudice des paroles d'accommodement 5 • »
de son nom et de l'autorité de ses victoires,
Oser résister, non seulement au désir, mais
s'empressa de donner l'ordre au lieutenant- même à l'expresse volonté du vainqueur de
criminel d'avoir à mettre ancl'er la somma- Lens! Quelle orgueilleuse présomption n'avait
·!, Guy Joly.
2, /lfémoÎl'es de

n,my.

::;_. Publié pef .t~r le duc d'Aumale. Tfüt. des
Pnnre,. de (.o,ulé, V, p. 075.

... 41 ....

pas donnée à ces robins Je souvenir de leur
lutte récente contre la cour?
Ce que n'avaient pu faire ni la générosité,
ni la persuasion, ni le prestige princier, ni
l'autorité de la gloire, cc fut enfin la piété
qui l'accomplit : après des procédures, prolongées pendant plusieurs années, et dans
lesquelles Bussy se plaignait plus tard, non
sans amertume, d'avoir dépensé, en frais divers, plus de cinq mille livres, c'est Mme de
Miramion qui, forçant la main à sa famille,
voulut elle-même mettre un terme à la lutte:
&lt;! Au retour de mon cnl~vcment, a-t-elle dit
avec une simplicité touchante dans un récit
de sa vie écrit par elle dans la suite, sur le
conseil de son directeur de conscience; au
relourde mon enlèvement, je fus malade à la
mort, je reçus l'extrême-onction; je poursuivis en justice M. de Bussy durant deux
ans, et puis je lui pardonnai, en vue de
Dieu.• n

X

Les Miramiones.
La vie de Mme de l\liramion fut cc .que
pouvait faire prévoir son enfance si. pieuse,
sa jeunesse si austère, sa fermeté si courageuse en face de l'adversité et de ·1a souffrance : celle d'une sain te.
Dégoûtée pour toujours du mariage après
sa déplorable aventure avec Bussy, elle voulut
consacrer son existence· entière aux bonnes
œuvres et au soulagement des pauvres, Elle
devint, - et c'est là le plus bel éloge qu'on
puisse adresser à cette femme de bien, l'une des plus fidèles et des plus zélées coadjutrices de l'homme de haute vertu et de charité ardente qu'on nommait alors avec respect
M. Vincent, el que nous révérons aujourd'hui
sous le nom de saint Vincent de Paul.
Après avoir élevé avec les plus tendres
soins la fillette qu'à l'âge de seize ans elle
avait eue en devenant veuve, Mme de Miramion, très sagement prudente, avait tenu à
la marier dans son milieu, dans celle aristocratie de robe si étroitement unie, et avait
choisi pour elle M. de Nesmond, conseiller
au Parlement, fils de ce président de Nesmond qui mourut, dit-on, de chagrin d'avoir
contribué à condamner Fouquet.
Le jeune ménage habitait un hôtel, sans
luxe, mais vaste et confortable, situé à l'angle de la rue des Bernardins et du quai de la
Tournelle, où, avec son portail uni et sans
sculptures, sa cour entourée de bâtiments
aux murs nus, on peut· Je voir encore, demeuré absolument intact en la simplicité de
son architecture.
Sa fille établie, Mme de Miramion ne songea plus qu'à s'adonner tout entière aux œuvres de bienfaisance qu'elle avait fondées, au
faubourg Saint-Antoine d'abord, puis qu'elle
transporta ensuite sur le quai de la Tournelle,
dans une maison toute voisine de celle de ses
4. Récit tic la vie de Mme de Miramion, écrit par
elle-même d'après l'ordre de son directeur, M•.Jolly
1677, publié par le comte de llonnrau-Avenanr'.
!,fme de !,/framio11, p. 374.

�111ST0~1.ll-----------------------enfants. C'est cette maison que la reconnaissance populaire appela bientôt cc la maison
des Miramioncs ».
Le principal devoir imposé à la communauté qu'avait réunie là la sainte femme était
d'enseigner gratuitement les jeunes filles pauvres; elle en recevait ainsi pins de trois cents.
Les dames de la communauté devaient aussi
s·appliquer à former des maîtresses d'école
pour la campagne, assister tant au point de
yue corporel qu'au point de vue spirituel
et moral tous les pauvres, particulièrement
les malades et les blessés; visiter tous les
mois ceux de la paroisse, instruire et soigner
les filles et les femmes malades, et faire des
ornements pour les églises peu fortunées.
Chaque jour, les pieuses femmes pansaient
et soignaient plus de cent blessés ou malades,
et préparaient elles-mêmes pour cela toutes
les drogues et tous les onguents. La pharmacie charitable ainsi fondée par Mme de
Miramion n'a pas été détruite : en dispersant
la communauté, la Révolution a du moins
épargné une part de son œuvre, et sous l'autorité de l'administralion de l'Assi~tance publique, c'est la pharmacie centrale des Hôpitaux qui occupe encore aujourd'hui, à côté
de l' &lt;&lt; Hôtel ci-devant de Nesmond ,, , les bâtiments acquis et aménagés pour cet usage,
il y a près de deux cent cinquante ans.
Là, dans une grande salle du rez-dechaussée, on peul voir encore un plafond à
poutres apparentes et peintes, du plus pur
style Louis XIV, sous les couleurs voyantes
duquel a certainement vécu, travaillé et prié,
la pieuse fondatrice de cette maison.
La prodigue charité de Mme de Miramion
ne s'en tenait pas à cette œuvre déjà si complexe; sans cesse elle songeait à l'élargir et à
la compléter. Tout lui devenait prétexte à
bonnes œuvres, et des plus minces incidents
de la vie quotidienne, elle savait f;:iire sortir
quelque enseignement utile ou quelque nouvelle fondation.
« En rentrant un jour chez elle en 1678,
raconte un de ses contemporains, son très
proche parent 1 , elle entendit, sur le port de
la Tournelle, des filles qui parlaient avec fort
peu de modestie et qui jouaient avec des garçons de manière à faire tout craindre. L'idée
du crime prochain et le scandale public la
frappèrent. Elle en fit appeler quelques-unes,
et après en avoir parlé à leurs mères, sans
les gronder, leur demanda ce qu'elles faisaient toute la journée.
« Elle connut par leurs réponses que l'oisiveté et le manque d'éducation les pourraient
jl!te1· dans le désordre. Elle leur proposa de
travailler, d'apprendre des métiers et de gagner leur vie; elles acceptèrent le parti ;
Mme de Miramion fit donc louer une chambre, puis une maison voisine, et y établit des
maîtresses pour les instruire. On leur donne
à diner, et quand elles savent travailler, les
maît1·esses leur payent leur ouvrage à la fin
de la semaine. Les filles des pauvres familles
de la paroisse s'empressent fort d'y entrer.
On les fait prier le soir et le matin, trois fois
1. L'abbé de Choisy.

par semaine on leur fait le catéchisme, et,
tous les jours, une demi-heure de lecture.
Être de la« Chambre de travail 1&gt; (c"est ainsi
que se nomme leur réunion) est devenu, dans
la paroisse, pour une fille pauue, un titre à
l'estime; elles trouvent facilement à s'établir
et à se marier à quelque brave ouvrier, fort
aise d'avoir une femme sage et capable d'élever sa famille. l&gt;
Telles étaient les œuvres qu'avait créées
Mme de Miramion, et qu'avec une persévérante énergie, elle soutenait de tous ses soins
et de toute sa fortune. Un jour, son homme
d'affaires étant venu lui annoncer, tout éperdu
el avec les marques de la plus exlr.ême émotion, qu'elle venait de faire, par suite de
quelque placement de fonds peu prudent,
une perle d'argent considérable:
« Ce n'est pas moi, dit-elle avec un soupir,
qui suis le plus à plaindre ; ce sont les pauvres. l&gt;
En l'année t 682, àgée alors de cinquantetrois ans, mais belle encore d'une beauté
douce et aimable avec sa bouche souriante,
son regard vif, son front haut et large, couronné comme par un diadème d'argent d'un
double bandeau de cheveux blancs dont une
simple coiffe de soie noire faisait encore ressortir l'éclat\ Mme de Miramion, dans sa
maison du quai de la Tournelle, vaquait, un
jour de printemps, aux soins de sa communauté et de ses œuvres charitables, lorsqu'on
viol lui annoncer qu'un visiteur désirait lui
parler.
L'inconnu qui se présenta, un homme
ayant de beaucoup dépassé la soixantaine,

PAUL DE GONDI, CARDINAL DE RETZ.

D'après un tableau ae SÉllASTIEN

BOORDON.

portait sur ses traits fatigués l'empreinte
d'un profond chagrin, d'une de ces blessures
morales qui, bien plus encore que les souffrances physiques, ont le pouvoir, en torturant
le cœur, de déprimer et d'abattre le corps.
2. D'apri:s le portrait de Troy, gravé par Edclinck.
page 45 du présenl fascicule d'ihstoria,.

La physionomie troublée de ce visiteur
imprévu ne disait absolument rien à Mme de
Miramion; elle avait beau fouiller au plus
profond de sa mémoire pour y chercher ses
souvenirs les plus lointains, elle ne parvenait
à reconnaître ni cette démarche, ni œ visage,
ni celte voix.
L'inconnu dut se nommer, et quel ne fut
pas l'étonnement, la stupéfaction même de la
sainte femme en apprenant qu'elle avait devant les yeux son ancien ravisseur, l'homme
de la forêt de Livry et du château de Launay;
c'était Roger de nabutin, comte de Bussy.

XI
La fin des

&lt;!

rabutinades )&gt;.

Bussy! Mme de Miramion ne pouvait revenir de la surprise en laquelle la plongeait
celte apparition soudaine. Bussy! comment
ce visage sillonné de rides profondes, cette
démarche pesante, ces yeux éteints, celte
voix assourdie et qui se faisait obséquieuse,
auraient-ils pu faire reconnaître à la pauvre
femme l'homme que1 trente--quatre ans auparavant, elle avait vu galoper si impérieusement à la portière du carrosse dans lequel il
l'emmenait prisonnière, criant d'une voix à
la fois si autoritaire et si narquoise pour couvrir ses plaintes : « Ne faites pas attention ;
c'est une folle! l&gt; Pouvait-elle davantage reconnaitre, dans le solliciteur déférent qui se
présentait à elle, le grand seigneur dont la
hautaine courtoisie avait, à Launay, salué son
départ de cet adieu où perçait l'ironie :
c1 Croyez bien, madame, que je ne manquerai
point de demeurer toute ma vie votre très
humble et très obéissant serviteur. P
Votre très obéissant serviteur I C'est avec
la plus profonde conviction, le respect le plus
sincère et sans la moindre arrière-pensée ironique, que, dans ce parloir de communauté
religieuse, devant cette femme à cheveux
blancs, le comte de Bussy prononçait à présent ces paroles.
Le pauvre homme! En trente ans, quel
changement, quelle chute, et combien la vie
avait pris soin de venger son ancienne victime! Comme il se faisait humble aujourd'hui devant elle! Une longue suite de déceptions et de regrets, voilà ce qu'avait été
l'existence pour cet homme, triste épave du
destin. La chance lui avait été contraire : en
un tPmps où l'a,·enir d'un homme dépendait
uniquement de la faveur du roi, il avait eu la
maladresse extrême de s'attirer le courroux
de ce tout-puissant maître; son esprit caustique l'avait perdu. Louis XIY n~ pouvait_
souffrir ses saillies, et, de parti pris, chaque
fois qu'une charge fut à donner à la cour ou
un arade dans l'armée, le roi laissa obstinémen1't dans l'oubli le trop spirituel et trop
mordant gentilhomme.
Sous ses yeux convoiteux et désappointés,
Bussy vit ainsi prodiguer à d'autres par le
dédai«neux monarque toutes les faveurs qu'il
croyait dues à ses services_ et à sa _nais.sanée :
le roi distribua des pensions et 11 n en eut
Cllcht Fiorillo.

... 42 ....

L'ARRESTATION DE BROt;SSEL. -

Ta.tleat1 Jt JE.,x-1'.,i;L

L\lRE~s.

�UN'E FT(.'ED.Jt1N'E D'E BussY-'/tABUT1N - - ~

1f1ST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - point; il fit des chevaliers de rürJre sans
penser à lui; toute la cour fut conviée à des
fètes brillantes cl il n'y figura poinl; il y eut

lni-même, son orgueil, et dans ce qu'il aYait
de plus cher au monde, sa fille.
De tous les enfants qu'il arait eus, soit de

La Ilaslille, bénévole asile des grands seigneurs insoumis, ouvrit aussitôt ses portes à
l'imprudent, coupable d'arnir rimé contre
Marie Maucini' ccl ironique couple!. Dix-sept
années d'un sévère exil loin de la cour suivirent la Ilastille; dix-sept années de regrets
amers et de secrète fureur, durant lesquelles
put longuement rnéJiter sur sa carrière brisée
et sa vie perdue et:lui dont la jeunesse avait
été si Lrillanlc el •1ui, non sans raison, avait
pu se croire appdé, tant par sa l'aleur personnelle que par sa naissance, à occuper un
jour les charg~s et les dignités les plus importantes de Œtat.
Mais tout cela n'était rien encore auprès
des chagrins qui lui étaient ré~ervés, et, au
moment 011, avec une courtoisie devenue si
humble, il se présentait devant Mme de Miramion, un malheur bien plus grand venait de
le frapper dans la partie la plus sensible de

son premier mariage, soi L de celui qu'il avail
contracté avec une femme de haule naissance
mais de peu de bien, après l'enlèvement
manqué de ~lme de Miramion, Bussy chérissait d'une tendresse toute particulière l'une
de ses filles qui ne l'avait jamais quitté, avait
partagé son exil et s'était montrée pour lui
d'un dévouement sans réserve et a~solu.
Longlemp~. pour la garder auprès de lui,
il avait hé,,ité à la marier, et quand il ~·y
résolut enün et l'accorda à un gentilhomme
appartenant à l'une de, premières familles de
Bourgogne, le marquis de Coligny, cet érénemenl fut pour cc père alfoctueux un véritable
déchirement de cœur : « Ma fille, écrivait-il
alors à Mme de Sévigné, la mère si aimante
aussi el si tendre avec laquelle il échangeait
des doléances sur la douleur de se séparer de
ceux qu'on aime; ma Jille a été Loule ma
consolation dans ma disgrâce, et die me Lient
aujourd'hui lieu de fortune. ,J'aime bien mes
autres enfants comme vous aimez fort M. de
Sél'igné, mais assurément nos deux filles soul
hors de pair. 2 ,,
Devenue veuve très peu de lemps après ce
mariage, Mme de Coligny avait repris aussitôt
auprès de son père sa vie d'affection et de
dévouement.
Mais, dans la solitude et l'ennui de ce long
exil, celle femme au cœur lendre, à l'àgc de
quarante ans, s'était laissée prendrt•, pour un
homme plus jeune qu'elle, d'un de ces amours
à la fois passionnés et maternels qui peuvent
porter une femme à tous les sacrifices et à
tous les dévouements, mais l'entrainent aussi
quelquefois à toutes les folies. Quelques-unes

des leltres c!e celle femme aimante 11 celui
qu'elle chérissait de toutes les forces de son
cœur sont d'une tendrrsse si cmeloppantc,
d'une si grande sincérité &lt;le passion qu'elles
tireraient &lt;les larmes aux yeux les plus insensibles: C( Quand je ne vous verrai plus, écrivaitelle 11 son ami après leur premier rendezvous d'amour, quand je ne vous verrai plus,
que deviendrai-je, et si je vous voyais souvent, que ne dirait-on point? Ah! mon cher
enfant, pour tous les maux que tu vas me
coûter, je ne le demande qu'une éternité
d'amour! .. ? ,,
Pour tous les maux que tu ras me coûter! ... Quels cruels pressentiments de l'avenir avait déjà la pauvre femme! L'homme si
passii,nnémenl aimé avait dix ans de moins
qu'elle; ayant fait quelques campagnes comme
officier de cavalerie et fixé, depuis la paix, en
Bourgogne, dans le voisinage de M. de Ilussy,
il se nommait M. de La l\ivière el passait
dans le pays pour bon gentilhomme. Assez
fat de sa personne, sa bonne fortune ne
l'étonna point; il pensait en lui-même qu'il
&lt;( pouvait Lien avoir son prix à quatre-vingts
lieues de Paris• », et, très ingénieusement
pratique, sachant Mme de Coligny extrêmement riche par le bien qu'elle avait recueilli
à la mort de son mari, il comptait bien faire
servir ses amours à l'arancement de sa fortune.
Il obtint d'abord de l'amoureuse faiblesse
de son amie une promesse de mariage qu'il
lui fil écrire et qu'elle ,oulait signer de son
sang; puis l'amena enfin à un mariage clandestin, consacré à huis clos par un prêtre
complaisant. L'ambitieux et habile La l\il'ière
c~pérait bien par là arriver à forcer la volonté du père qui, malgré la disproportion
d'àge et de rang, s'inclinerait peul-ètrc devant le fait accompli et respecterait le sacrement reçu en secret.
Mai~ comment arrircr à faire à ce père
irascible un aussi difficile aveu? D'avance
Mme de Coligny en tremblait de terreur cl
s'y préparait par &lt;les moyens aussi étranges
que Loud1ants: « Je vais faire, écril'ait-ellc à
son ami, une neuvaine de mtsscs aux àmcs
du Purgatoire cl lâcher &lt;le me confesser el
de communier avant que de parler; c'est un
jour de bataille où je ne puis me trouver en
trop bon étal 5... ,,
Pauvre femme! ce n'est qu'avec trop d11
raison qu'elle tremblait; la scène d'explications a, cc son père fo t plus terrible encore
que tout ce qu'elle av~it pu prévoir: &lt;( Enfin,
écrivait-elle, le jour affrcu~ est arril'é et a été
plus rude qu'on ne pouvait se l'imaginer ....
Mon père était dans l'étal d'un homme mort;
les larmes me soul Vèlllll'S aux )eux .... Je lui
ai dit qu'à Bus~y, huit jours avant que lu tn
partisses, j'a,,ais passé un contrat el qu'un
prêtre nous avait mariés ... . Je ne m'allendais pas à toutes les fureurs que j'ai vues, je
te l'avoue. Il a fermé Ioules les portes de cc

_1 .•• On a répété l)iC1! souvent que~ couplet s'adressait~- Mlle ~~ !a Va\hè_re. al. Lu,fo.,e IAlanne, qui a
pubhe des ed1t1ons s, bien documentées des mémoires
et des lettres de Bussy-Rabutin, n montré que c'était
là une erreur, el que, vu les dates, ces vers ne pou-

vaieots'appliquer qu'à Marie Mancini. Il ajoute qu'il est
probable qu'on en lit une nouvelle applil'alion lorsqu'éclatèrent les amours du roi avec Mlle de l.a Vallière.
2. Lettre du 5 _janvie1· 1676.
5. Lettres de Mm•deColigny, publiéespar :U.deBu-

rignv : lterueil de pièces (ugilll'es sui· dit•n-s sujet,.
1 ,cil. in-1\l. Rotlcrdam, IH;;.
,
4. Mémoire d e .li. de l.i Hivii•1·c, dans: 1/ecueil de
vù'cts {ugilwes, etc.
5. J6itl.

VUE EXTÉRIEURE DE L'HÔTEL DU GRAND PRIEUR, AU TDIPLF..

des gournrncments à distribuer et d'autres
en furent pourvus; on créa des ducs sans se
rappeler qu'il n'y al'ait guère en France, à
son avis, de plus ancienne maison que la
sienne.
Tant de déboires exaspérèrent le dépit de
ce dédaigaé; et le dépit lui fit commettre la
suprême imprudence, l'irréparable faute qui
devait, pour loujours, consommer sa perte :
il osa - l'insensé- chansonner le roi même
et railler ses amours!
Que Deodatus est heureux
He baiser ce bec amoureux

Qui d'une oreille i, l';,utre va,
Allcluia !

grand appariement pour crier comme un pos- attendait, le coup qui la frappa venant préci- graver dans le marbre au-dessus de sa porte
sédé. J'ai fait ce qui aurait attendri tont autre sément de celui qu'elle chérissait d'une si ces mots pleins de solennité : (( Hôtel de Ncsque lui .... li est demeuré dans une rage à aveugle tendresse; peu à peu, en effet, ses mond. » Cela fit du bruit; c( on en rit, on
faire peur et il proteste qu'il ne sera jamais ieux s'ouvrirent: derrière les serments men- s'en scandalisa, dit en ses mémoires le causdit que lu sois mon mari et qu'il n'est pas teurs de l'amant, elle découvrit les froids tique et grincheux Saint-Simon, mais l'écripossible de souffrir une affaire comme celle- calculs de l'ambitieux, et l'idole qu'elle ado- teau demeura et est devenu l'exemple et-le
rait areuglément, dépouillée soudain de ses père de tous ceux qui, depuis, ont peu à peu
là contre toute une famille .... »
Bussy en effet n'en 'revenait point d'éton- trompeuses apparences, ne lui apparut plus inondé Paris ».
Le premier moment d'étonnement passé,
nement et de fureur: sa fille, une Rabutin, que dans sa vulgaire el hideuse réalité. Le
épouser un si mince gentilhomme!... Et ce cœur brisé, vaincue par la douleur, elle dut Mme de Miramion songea à répondre à la deLa Rivière après tout était-il même seulement se résigner enfin à s'associer à son père pour ~ande de Bussy. Dans le livre où, chaque
gentilhomme? Informalions prises, Bussy en demander au Parlement de prononcer la nul- Jour, elle prenait soin d'inscrire une pieuse
résolution qu'elle devait s'efforcer de mettre
arriva à une constatation qui centupla sa fu- ' lité de sa triste union.
Les procédures étaient engagées, bientôt la constamment en pratique, la sainte femme
reur : fils d'un anobli, le beau La Ril'ière
cour allait être appelée 1t rendre son arrêt, et avait écrit : « \'oir les personnes qui ont dit
était le petit-fils d'un paysan!
Bâtonner l'insolent, c'est la première pen- voilà cc qui amenait, devant Mme de Mira- ou fait quelque chose contre moi. d'aussi bon
sée qui lui vint, mais ses intentions violentes mion vieillie, Bussy suppliant et devenu hum- œil qu'auparavant; agir avec elles comme si
ayant été ébruitées dans la province, le comte ble par orgueil, car le juge de qui dépendait cela n'était pas arrivé'. »
N'était-ce pas la Providence même qui, en
de Roussillon, lieutenant-général, qui, suivant celte affaire qui lui tenait tant à cœùr, était
les devoirs de sa charge, avait mission d·apai- précisément le gendre de son ancienne vic- faisant franchir à Ilussy le seuil de sa porte,
semblait ainsi venir offrir à Mme de Miramion
ser les querelles dans la noblesse, lui écrivit time, M. de Nesmond.
Conseiller au Parlement au moment de son une merveilleuse occasion d'appliquer, d'une
aussitôt: &lt;( C'est par vos amis, monsieur,
façon éclatante, ces maximes
que je viens d'apprendre que
de charitable abnéo-ation
et
vous avez des démêlés avec
0
d'oubli?
M. de La Rivière; je vous ordonne donc de n'en venir à
Elle n'y manqua point et
Lint à supplier son gendre
aucune l'oie de fait, directed'avoir pour son ancien persément ou indirectement, sur
peine des ordonnances du roi,
c_utcur tous les égards compaet, en mon particulier, je
llbles avec ses devoirs d'intègre
magistrat.
vous en prie .... l&gt;
Ce à quoi Bussy répondit
Derrière Bussy se groupait
aussitôt de bonne plume : « Je
en bloc compact, pour intern'ai de démêlés avec aucun
venir au procès, tout ce qui,
gentilt1omme, monsieur; ainsi
par le sang, tenait aux 11abutin, c'est-à-dire tout ce que la
vous n'avez rien aujourd'hui à
noblesse de France comptait
voir sur mes actions par l'aude noms illustres et la cour
torité de votre charge. Quand
de hauts dignitaires : les ducs
un paysan m'offense,je lui fais
d'Aumont, de Monlmorencydonner des coups de bàton
Luxembourg, de Gesvres, de
cl cela regarde la justice des
Saint-Aignan, de Montausier,
Parlements .... Vous m'ordonles maréchaux d'Humières, de
nez, dites-vous, de n'en venir
Hochechouart, d'Estrées, de
à aucune voie de fait, et moi
Saulx-Tavannes, d'Uarcourt,
je vous ordonne d'apprendre à
etc., etc., tous unis à leur
parler quand vous écrirez à un
parent par une étroite solihomme comme moi. Voilà ce
darité pour conjurer ce qu'ils
que j'ai présentement à vous
considéraient comme un désdire' .... 1&gt;
honneurcommun, elrepousser
Devant ces farouches fuavec mépris uue aussi indi«ne
reurs, ~!me de Coligny de0
mésalliance.
meurait anéantie, mais imperturbablement persévérante
Fort d'un Lei appui, raffermi aussi par la condescendance
dans son amour: &lt;( Je ne crois
du roi, qui, ne voulant pas
pas que l'agonie la plus rude,
écrivait-elle à celui qu'elle
qu'un homme de ce rang pârùt
en justice sous le coup d'une
considérait comme son époux,
disgrâce, avait, pour la preje ne crois pas que l'agonie la
r (' rJJl/n1111i&lt;111~...,
mière fois depuis son exil,
plus rude soit comparable à
!&gt;,·.,./,·, ,, I' 11·1.r /,- 14 ', 1/hr.; tôylf. , (,,,:. dr t11• ,111,
1'état où je suis. Je ne sais
consenti à le laisser paraître à
Versailles, Bussy, en sortant
plus ce que je dis, mon paude chez Mme de Miramion, le
vre enfant, mais je sais bien
11ue jP serai ta martyre s'il le faut être, cl m~riage, M. de NesmonJ était deYenu depuis seuil 11 peine franchi, avait de suite ou11uc je gagnerais le ciel si j'endurais seule- président à mortier; c'est lui qui, le premier blié son hnmililé temporaire el forcée pour
ment pour lui ce que je souffre pour Loi ... 1&gt; parmi les hommes de robe, osa, par une reprendre, suivant sa nature, ses façons de
MarL)re! la pauvre femme le fut, el d'une sorte d'usurpation d'un usage réservé jus- hautain et méprisant orgueil: « Le Parlefaçon bie!l plus cruelle encore qu'elle ne s'y qu'alors aux seuls grands seigneurs, faire ment, osait-il dire, pensera plus d'une fois
Corl'tspo11tla11cc de 8u,sy-llabuli11, puhlièc par
)1. ludovic Lalanne; \"oyez aussi: Lellres de ftl111e de

Sévigné, i•dition llacl1cllc. Collcct. tics grands éer:-

vains, l. \'Il, p. 167.

2. l\ësotutions de Mme de Miramion écrites de sa
main. Voy. Sa vie, par Choisy, livre 1.

�111STO'J{1.Jl
à faire perdre le procès à un homme tel que
moi 1. JJ
Le jugement du Parlement ne fut pourtant
pas conforme à ces impérieux désirs; après
deux ans de procédures et de minutieuses
enquêtes, les juges, considérant qu'en dépit
de l'indignité de celui qui, dans cette union,
n'avait poursuivi qu'un but intéressé, et malgré la clandestinité du sacrement, ce mariage était cependant valable, repoussèrent la
demande en nullité formée par Bussy et déclarèrent Mme de Coligny régulièrement unie
à M. de La Rivière.
Heureusement pour la pauvre femme, chez
laquelle l'amour éteint n'avait laissé pour son
ancien amant que le plus dédaigneux mépris,
ce La Rivière, en qui dominaient bien les sentiments les plus bas d'un rustre, consentit,
moyennant une forte pension viagère, à se
désister du bénéfice de ce jugement et à ne
1. Réponse de M. de La Riviere aux libelles dilîamatoires de M. de Bussy, publiée par M. de Burign y
dans Pièces (119itwes, etc.

forcer celle qui venait d'être proclamée officiellement sa femme, ni à habiter avec lui,
ni à porter son nom.
Mme de Miramion, en sainte femme qu'elle
était, se montra sans doute désolée de n'avoir
pu prouver, d'une façon plus efficace, à son
ancien persécuteur combien la rancune était
un sentiment éloigné de son cœur. Quant 11
M. de Nesmond, qui n'était pas un saint,
mais simplement un honnête homme, peutêtre ne fut-il pas fâché au fond du cœur que
le droit et l'équité lui permissent, tout en
faisant son devoir de magistral intègre, de
donner en même temps une désagréable leçon
à l'un de ces grands seigneurs hautains, si
dédaigneux des gens de robe quand ils n'avaient pas quelque procès en suspens, et qui
lui contestaient d'une façon si railleuse le
droit d'appeler sa maison un hôtel.
Bussy ne survécut guère à cc coup qui

blessait si douloureusement son orgueil. Peu
d'années après ce jugement, il moqrait, non
sans avoir écrit, pour l'édification de ses enfants, un Discours sm· le bon usa,qe des
adversités, dans lequel il prenait soin de les
mettre en garde contre les tristes fautes qui
avaient rendu sa vie si malheureuse. Il s'accusait notamment de sa conduite envers
Mme de Miramion: « Les mauvais succès,
mes enfants, disait-il, suivent d'ordinaire les
desseins violents : celui-ci me coûta quinze
cents pistoles et fit que je manquai de me
trouver à une bataille où J'aurais pu acquérir
de l'honneur. &gt;J
Et, la vieillesse l'ayant tout à fait assagi et
ayant complètement modifié sa manière d'envisager l'existence, il concluait par celle sentence pleine de sagesse: « Enfin, Dieu m'a
fait comprendre ce que dit un père de l'Église:
« Il n'y a rien de plus malhe111·eux que le
2. Discours du comte de Bussy-Ralmlin à ses enfants bonheur des gens qui vivent au gré de leurs
sur le bon usage des adversités et les divers événe- passions 2• 1&gt;
ments de sa vie. Paris, in-12, i69-i.
FIN

qui sans elle se serait allumée au sujet de
l'Escaut. Les dix millions qu'elle engagea le
roi à prêter à la république de Hollande, pour
payer les frais et apaiser l'empereur son frère,
ont donné occa~ion à la plus bête de toutes
les calomnies, qu'elle lui faisait passer des
Piccini, à son arrivée en France, répéta trésors. Nous n'en avions pas besoin; la mailes deux premiers actes de son Roland devant son d'Autriche était mieux dans ses affaires
la reine Marie-Antoinette, où ils réussirent que la maison de Bourbon. Les reproches sur
beaucoup. La reine voulut chanter devant lui, son luxe étaient aussi mal fondés. Il n'y a
lui proposa de l'accompagner au piano, et choi- jamais eu de femme de chambre, de maîsit précisément un morceau d'Alcesle; de fa- tresse de roi, ou de ministre qui n'en eût
çon que la première chose que fit Piccini à davantage. Elle s'occupait si peu de sa toiVersailles fut d'accompagner un air de Gluck. lette, qu'elle se laissa pendant plusieurs
La reine m'a raconté elle-même cet heu- années coiffer on ne peut pas plus mal par un
reux et plaisant mal à propos, dont elle riait nommé Larceneur, qui l'était venu chercher
et rougissait encore. La grâce qu'elle mettait à Viénne, pour ne pas lui faire de la peine.
à réparer ces petits malheurs, qui lui arri- Il est vrai qu'en sortant de ses mains elle
vaient souvent par une sorte d'ingénuité qui mettait les siennes dans ses cheveux, pour
lui allait si bien, peignait la bonté et la sen- s'arranger à l'air de son visage. Quant au
sibilité de la plus belle des âmes, qui ajou- reproche sur son jeu, je ne lui ai jamais vu
taient des charmes à sa figure, sur laquelle perdre plus de deux mille louis, et encore
on voyait se développer, en rougissant, ses était-ce à ees jeux d'étiquette, où elle avait
jolis regrets, ses excuses, el souvent ses peur de gagner à ceux qui étaient obligés de
bienfaits. Combien de fois n'ai-je pas surpris faire sa partie. Souvent, à la vérité, après
tous ces mouvements qui se succédaient les avoir reçu le premier jour du mois cinq cents
uns aux autres, quand, pour me faire rire, louis, qui étaient, à ce que je crois pouvoir
je tendais des pièges à Sa Majesté! J'aurais me rappeler, l'argent de sa poche, elle n'avait
voulu qu'on ne lui en eût jamais tendu plus le sou. Je me souviens d'avoir quêté
d'autres. Encore n'en a-t-on pas abusé, un jour, parmi ses valets de pied et dans son
comme on l'a cru. Cette malheureuse prin- antichambre, vingt-cinq louis qu'elle voulait
cesse n'a que trop prouvé, en courant à la donner à une malheureuse femme qui en
mort, son trop de délicatesse, en n'osant avait besoin. Sa prétendue galanterie ne fut
point prendre sur elle de contredire le roi ni jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et
ses ministres. La seule affaire sérieuse dont peul-être distingué pour une ou deux perje l'ai vue occupée a été d'empêcher, comme sonnes, et une coquetterie générale de femme
Française et .\utrichienne à la fois, la guerre et de reine, pour plaire à tout le monde.

Cu. GAILLY DE TAURINES

Dans le temps même où la jeunesse et le
défaut d'expérience pouvaient engager à se
meure trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y
eut jamais aucun de nous, qui avions le
bonheur de la voir tous les jours, qui osât
en abuser, par la plus petite inconvenance;
elle faisait la reine sans s'en douter, on
l'adorait sans songer à l'aimer.
A l'occasion de ses finances, je me souviens
qu'un jour elle s'amusa beaucoup, lorsque
je me moquais de sa cassette, où je savais
qu'il n'y avait pas un louis, et que j'avais vu
partir de Fontainebleau au grand galop et
entourée de gardes, suivant un usage ridicule de la cciur, celui-là et bien d'autres,
comme de payrr, par cxcmpl&lt;•, soixante mille
francs en ficelle pour empaqueter. On fit .
supprimer pendant plusieurs années les
grands voyages. La reine se moquait ellemême des abus qu'elle n'osait point faire
réformer, et surtout de son poulet, qui coûtait cent louis par an. Je ne sais plus si
c'était la feue reine, ou Anne, ou MarieThérèse d'Autriche, qui en demanda un, un
jour l'après-dîner, pour elle ou pour son
petit chien. Il ne s'en trouva pas, et tous les
ans, depuis ce temps-là, on en fit un établissement à la même heure, ce qui devint
ensuite un profit ou une charge à la cour.
Croirait-on, à propos de cela, que Louis XV,
assassiné le jour des Rois 1757, fut obligé ·
de se passer de bouillon parce qu'il survint
une dispute .entre le département de sa
bouche et celui qui y est le plus opposé,
c'est-à-dire l'apothicairerie? Celui-ci soutenait
que celui-là n'avait rien à faire que lorsque
Sa Majesté jouissait d'une parfaite santé.
PRINCE

DE

LIG;-.;E

Quand on hébergeait l'Empereur
Une des rencontres singulières de l'histoire
est le goût très prononcé que Napoléon éprouva
toujours pour les gars de la Vendée, les
chouans, ceux que les bleus appelaient les
brigands, et que lui, l'empereur, nommait
les géants. Charette était son homme : il
l'estimait comme confrère et ne dédaignait
pas d'étudier sa stratégie, - ce qui, certainement, e1ît beaucoup étonné Charette, soit
dit en passant. Lorsque l'abbé Bernier rappelait à Bonaparte les souvenirs qu'il gardait
de l'insurrection bretonne, il lui semblait
que le ninqueur de Marengo « était jaloux
de ces héros qu'il n'avait pas commandés J&gt;.
Chose plus surprenante, tous ces gars du
Bocage et de Bretagne, qui s'étaient si obstinément battus pour le rétablissement du
trône des Bourbons, avaient un faible pour
l'usurpateur. Outre qu'ils voyaient en lui le
restaurateur de leur religion, ils comprenaient qu'il était en quelque sorte des leurs
et « qu'on se serait entendu &gt;J .
Celte sympathie entre héros d'opinions si
divergentes prêta un caractère très particulier au vopge qu'entreprirent dans les provinces de l'Ouest, en aoùt 1808, Napoléon et
l'impératrice Joséphine. La \'endée reçut
l'empereur &lt;( mieux qu'elle n'aurait reçu
Louis XV[ sortant de sa tombe ,, . Ce voyage,
qui fut conté en grands détails par li. Régis
Brochet, dans la Vendée historique (n'" 179
à 196), abonde en anecdotes précieuses; on
y apprend d'abord que Napoléon voyageait un
peu à sa fantaisie; son horaire était loin d'être
minuté et immuable comme ceux de nos chefs
d'Étatd'aujourd'hui; parfois il se faisait attendre durant un jour, ou bien il ne séjournait que deux heures là où il avait promis
une pleine journée. On y peut aussi constater que tout n'était pas rose dans l'honneur
de recevoir sous son toit le grand empereur;
cette insigne faveur comportait aussi quelques
épines: qu'on en juge.
Le 5 août 1808, M. Laval, maire de Fontenay, avisé d'ailleurs depuis plusieurs semaines du passage probable de Napoléon,
recevait la visite d'un officier de la maison
impériale, venu incognito pour s'enquérir
discrètement du logement qui pourrait abriter Leurs Majestés dans le cas où elles s'arrêteraient dans la ville. Le maire, plein de
déférence, déclara qu'il serait très heureux si
Leurs Majestés voulaient bien prendre gîte
chez lui ; mais le majordome fit la grimace :
« Nous allons voir, ,, dit-il. Et le voilà parcourant la maison, montant de la cave au
grenier, redescendant du grenier à la cave,
auscultant les cloisons, mesurant les gros
murs suspects, plongeant dans les placards,
sondant les armoires et frappant d'une ha-

guette les barriques du cellier, &lt;( afin de
s'assurer qu'elles ne contenaient aucun engin
de destruction JJ . L'inspection terminée, il
prévint M. Laval que Leurs Majestés daigneraient peut-être consentir à lui faire l'honneur d'entrer dans sa maison pour s'y reposer un instant et qu'il l'autorisait à tout disposer pour se mettre en état de les recevoir :
« D'ailleurs, ajouta-t-il, le chef de la police
,·iendra donner des instructions complémentaires. »
Le branle-bas aussitôt commença dans la
maison Laval. Il dura toute la nuit du 5 au 6,
puis toute la journée du lendemain, au
cours de laquelle on vit, en effet, une bande
de muscadins, qui n'étaient autres que des
gens de police, prendre possession de la ville,
dévisageant les passants sous le nez et scrutant de regards soupçonneux les façades de
toutes les maisons. On peut croire que M. Laval et sa femme, et aussi leurs gens ne dormirent pas beaucoup la nuit suivante, car le
7 août, un dimanche, - le grand jour, avant l'aube, M. le maire était sur pied dans
un superbe uniforme flambant neuf : habit à
la française rehaussé de broderies et de parements d'argent. A cinq heures du matin,
il était, ainsi paré, posté à l'entrée de la ville,
sur la route de Niort, à la tête du groupe
des autorités, guettant l'arrivée de la berline
impériale. Il attendit de la sorte jusqu\ft neuf
heures du soir!. .. Il pleuvait à verse. Tandis
que M. le maire gâtait ainsi son bel habit,
~lme Laval perdait la tête à surveiller les
fourneaux, autour desquels s'agitaient les
plus fins cordons bleus du pays; la brave
ménagère avait combiné un festin dont on
disait merveille et qui devait faire sensation.
Enfin, vers dix heures du soir, sous l'ondée, la voiture de l'empereur paraît, traverse le faubourg, entre en ville, s'arrête devant la maison Laval, - qu'on voit encore
en face du théâtre, à l'angle de la rue Barnabé-Brisson. L'empereur descend, s'enferme
aussitôt dans sa chambre. Et le dîner? Il cuit
depuis le matin, mijoté avec quelles angoisses I La table est prête, les vins « chambrés .... ,, Sa Majesté ne dînera pas : ses
fourgons la suivent, apportant tout ce qui
lui est nécessaire, et malgré C( les supplications n de Mme Laval, elle ne veut rien
prendre qui ne sorte de ses cantines. Ce
furent les domestiques qui s'attablèrent et
mangèrent le festin préparé. La bonne Joséphine fut plus avenante, elle s'intéressa à la
fillette de Mme Laval et lui demanda un morceau de piano, tandis que l'empereur recevait - à onze heures et demie du soir - le
conseil municipal et s'informait - ça fait
penser au conte du Petit Poucet - « de la
"' 47 ""

santé, de la force et de la quantité de jeunesse màle de la ville et du pays J&gt;.
Enfin, vers minuit, Napoléon, avant de se
mettre au lit, - un lit solide en noyer magnifique que M. Laval avait fait confectionner
pour la circonstance, et qui était (qui est
encore, car il existe toujours) décoré de
guirlandes de lauriers et orné aux quatre
angles d'aigles emblématiques, - Napoléon
demanda un bain de pieds. - Vite de l'eau
chaude I Pas trop chaude! Et dans qud récipient la présenter? Un bain de pieds rnlgaire
pour un si grand homme! Est-ce possible?
On découvrit une grande terrine de faïence
qu'on jugea plus digne, et on la porta à la
chambre impériale, pleine d'eau claire et
tiède. Au même moment, Duroc entrait chez
l'empereur, chargé d'une dépêche qu'un
courrier venait de remettre, et sur lui, la
porte se referma.
Mais aussitôt on entend un cri de rage,
suivi d'un vacarme tel que toute la maison
en tremble d'effroi. On perçoit, de toutes les
pièces, la voix tonnante de l'empereur; d'un
coup de pied furieux, il a lancé la belle terrine de faïence à l'autre bout &lt;le la chambre,
où elle est retombée brisée, inondant le plancher. Que se passe-t-il? Le bain de pieds est-il
trop chaud? Tous les gens de la suite, médusés, retiennent leur souffle; le ministre Decrès
et un secrét;iire intime se précipitent vers la
chambre impériale; Mlle Laval est prise
d'une attaque de nerfs. 1\1. Laval, soucieux
de ses devoirs d'hôte, ose s'approcher et s'informe : il est saisi à bras-le-corps par un
aide de camp qui le rappelle brutalement au
respect de l'étiquette et l'oblige à faire demi,
tour .... Et l'on attend, anxieux .... Plus rien, le
calme s'est fait. Tout à coup, le bruit court
que l'empereur s'en va. A trois heures et
demie du matin, en effet, il monte en voiture
avec l'impératrice et quitte Fontenay sous
l'averse et les vivats, laissant la maison Laval dans le désarroi et la consternation ljUe
l'on devine. On n'apprit d'ailleurs que plus
tard la cause de la subite et terrible colère
de Napoléon : Duroc lui venait d'apporter
l'annonce de la capitulation de Baylen survenue dix-sept jours auparavant, et qui ne fut
connue à Paris que le 9 août.
Il partit donc en pleine nuit, se diri«eant
vers Montaigu et vers Nantes, n'ayant ri;n vu
des splendeurs dont les habitants de Fontenay comptaient l'éblouir; entre autres, le bel
arc de triomphe haut de douze mètres, dont
l'entablement était décoré d'un groupe allégorique de dimensions colossales, découpé en
partie, et représentant « l'empereur dans un
char antique, traîné par huit chevaux et couronné par le génie de la France, pendant

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-----------------------------------"'

qu'à ses pieds la nymphe symbolique de la
\' codée arrêtait ~es eaux el attendait qu'une
parole du héros lui fil reprendre son cours et
créât à la ville une source de prospéri Lé ». Il
parût sans avoir passé en revue ni même
aperçu le bataillon de bambins qu'on aYait,
pour la circonstance, costumés en mamelucks,

cl qui restèrent blottis, les yeux gros de sommeil, sous les parapluies de leurs mamans.
N'importe, les bourgeois de Fontenay,
bonnes gens pas très difficiles, gardèrent un
si flatteur souYcnir de la visite de J'l'mpereur, qu'ils en voulurent perpétuer la mémoire; ils lui élevèrent sur le Pont-Neuf une

statue que le vent reaver~a, du reste, l'année 5uivanlP, et qu'on négligea de relever ...
le séjour de Napoléon, d'après les comptes de
la municipalité, apnt déjà coûté à la ville
'•· 70:i francs.
Quatre mille sept cent trois francs, pour
un bain de pieds que personne n'avait pris!

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

L'Affaire du Collier

T.G.

Les sources.

I

I
I

llt!s grands pro1:ès dont l'histoire a gardé
le souvenir, l'affaire du Collier esl peul-être
celui qui a exercJ l'action la plus profonde
sur les destinées de notre pay~. Les passions
s'en emparèrent. li fut dans les mains des
politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la
monarchie. « Le procès du
Collier, dit Mirabeau, a été le
prl'ludc de la füholution 1 • »
~laric-Antoinelle y perdit
joie et repos. &lt;1 A celte époque,
écrit Aime Campan, finirent h•s
jours fortunés de la reine.
Adieu pour jamais aux pais;hles t-t modestes voyages de
Trianon, aux fêtes où brillaient
tout à la fois la magnificence,
l'esprit et le bon goùl de la
cour de France; adieu fUrlout
à celle considération, à cc respect, dont les formes a..:compagmml le trône, mais dont la
réalité scu'e est la base solide. 1&gt;
Goethe se passionna pour
cette intrigue. li tint à se
mettre en rapporl direct a,·ec
Breteuil, qui y avait joué un
rôle important. Il éludia l'affaire dans lts sources mêmes,
dans les pièces de procédure,
cl en décounil les conséquences, de son esprit clairvopnt:
c Ce procès, dit-il, fil une secousse qui ruina les bases de
lttat. Il daruisit la considération que le peuple avait pour
la reine, el, généralement,
pour les classes supérieures,
car - hélas! - chacun des
acteurs ne faisait que dél'oiler la corruption où se dt'battaienl la Cour et les personnes _du plus haut rang. 1&gt; Goethe ajoulc :
1. Opinion rapportec par h, rumlc de la "ar,k.
l:onnponda11ce r11lre Ir comte de .1lir11l1eou el Ir
romlt dt ln Jlarck pe11da11t lu n1111ù1 1ïR9, 1ï90
~/ 1,9~, publiée par )l. de Bacourt. Paris, Hlj 1,
., vol. m-8.
2. Goethe, la Campa911e de France, ë,I. Arlhur
Chuquet, p. ·150.
Gu&lt;"lhc a rmyt'. de reconstituer l'intrigue du Collirr
,lans une roméJic, du Gro1.,-/iophla, oi1 l"on wil
l"npiuion •1n"il !C fai,a1l ,les dillé1·c11b 1wrsonnagcs l'n
111.un. l.,i ,·ar:il'li·rc ,lu cardinal ,Ir 1\1,han 1tl1·1·

LI::

MOIJLLE. -

Tableau de ;\IARCU~RlTE Gi:RARD. ( ,1/uscc impérial de l'Ermllage, s.it11/-Pt!lersbo1irg.)

.... 48 ...

\'!.-

HISTORIA. -

Fa,c. ,:.

les idées, les croyances et les sentiments.
&lt;( La reine, poursuit Goethe, {·troitemenl liée
à celle fatale affaire, y perdit sa dignité, sa
considération; elle y perdit dan, la pensée
populaire cet appui moral qui faisait d"elle
une figure intangible'. " Jugement conlirm~
par le plus éminent des historiens de ~l.irieAntoinette, ~!. Pierre de ;\'olhac : &lt;1 A partir
de l'aff,iire du Collier, la France se hâte vers
la !\évolution. La royauté a perdu son dernil'r
prc~tige, "arie-Antoinelte est,
par a\'ancc, découronnée~. 1&gt;
En raison du retentissement
qu'ils ont eu les faits ont été
déformés par l'esprit de parti,
chacun s'efforçant d'y trouver
des arguments à sa cause; cc
qui n'était d'ailleurs pas difficile tians l'amas de documents,
mémoires et dissertations des
avocats, brochures, libelles,
pampblels, plaquelles au rouleau, gazelles et articles de
journaux, nourclles à la main,
pcti ts vers et brevets à la calolle, sarcelades el pasquinades, reportages, bavardage,,
commérages cl papotages, 011
l'affaire fut noiée dès les prl'miers jours.
La quantité de textes parvenus jusqu"à nous, qui permellent, non seulement de di-nouer le nœud de lïntrigue,
ruais de connaitre la vie des
divers personnages, d'y pénétrer dar s les coins cl recoins,
d'en faire saillir ks menus
détails, esl uaimenl surprenante. Indications qui coulent
de ~ource : 1·e sont les pièrcs
du procès, interrogatoires, récolements, confrontations'; b
c1 résumés » avec notes et appréciations personnelles des ma!:lis Lrats mêlés à lïnstrurtion";
les
plaidoyers,
mieux
encore, le, dossiers des
profonde qui s'était faite insensiblement dans

« L'événement ml! remplit d'épouvante
comme l'aurait fait la tète de la lléduse.
Ces intrigues détruisirent la dignité royale.
Aussi l'histoire du C,Jllicr form1,'-l-elle la
préfaec de la l\él'olution. » ~on qu'dlc en
ait été la cause - l~s causes en histoire sont
toujours d'une imporlancc ,:gale à l'tffd;
mais, par la rnrexcilation qu'il produisit dans
les e,prils, le procè, fut le signal du moul'emenl par lequel fut mise au jour l'altération

Domlurr c,I Inc~ Ires heurcu!'fmenl. Cai:;lio,tro
(der Gran, la romlcsse de la llolle. (die JJa,.quis,),
le comle de la :Uolle tlrr .llarq11is;, )Ille d'Ohn "die
"Sichte,, sont ligur(•,; par leur,; !rails eso;enliels. 'lai•
Goethe a réuni en une seule pcl'sonnc lllle d'Olirn cl
\Ille de la Tour, nièce de )Jme rie la )lotie. t.:n ~rul
per,-onna"e a été inventé pour les brsoins de la pièce.
le dirvaÎier ldel' /li/Ier ); encore ce rôle parait-il
in-piré par le haron de Planta.
~- Pierre de Nolhac, laRrine .l/arie-A11loù1Pl/e,r 7R.
L f.onsrrlt'es an, .frrlzfrernalio11afrs. \', Il U i .

..., 49 ,..

'li. Emile Campardon, qui a pul,fü· l"ouna;:r le plu•
rnlidement documenté dont ces événements aient èli·
l'objet, n'a cru devoir insérer parmi ses pie1·cs juslilicatn·c; que les interrogatoire, des pr111cipaux •ccusé:,
n_églige~nt les témoins _secondaires, dont les dèJ!Oflllons. lncn que de dcu11cme _plan, sont les pl,u~ p_1llorcsqucs. )J. Campardon a cgalemcnt la1.so me,hls
les procès-\'crbau~ des confrontolions où les caractères
apr.arai~,e~t arnc le pl~s de couleur ~, de ,-i'.·acih·.
,,. l/11,/1nl/1i'q11t 11atw1111lc. mss Joly de fleuri,
208~':!0RO.

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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