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-----------------------------------"'

qu'à ses pieds la nymphe symbolique de la
\' codée arrêtait ~es eaux el attendait qu'une
parole du héros lui fil reprendre son cours et
créât à la ville une source de prospéri Lé ». Il
parût sans avoir passé en revue ni même
aperçu le bataillon de bambins qu'on aYait,
pour la circonstance, costumés en mamelucks,

cl qui restèrent blottis, les yeux gros de sommeil, sous les parapluies de leurs mamans.
N'importe, les bourgeois de Fontenay,
bonnes gens pas très difficiles, gardèrent un
si flatteur souYcnir de la visite de J'l'mpereur, qu'ils en voulurent perpétuer la mémoire; ils lui élevèrent sur le Pont-Neuf une

statue que le vent reaver~a, du reste, l'année 5uivanlP, et qu'on négligea de relever ...
le séjour de Napoléon, d'après les comptes de
la municipalité, apnt déjà coûté à la ville
'•· 70:i francs.
Quatre mille sept cent trois francs, pour
un bain de pieds que personne n'avait pris!

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

L'Affaire du Collier

T.G.

Les sources.

I

I
I

llt!s grands pro1:ès dont l'histoire a gardé
le souvenir, l'affaire du Collier esl peul-être
celui qui a exercJ l'action la plus profonde
sur les destinées de notre pay~. Les passions
s'en emparèrent. li fut dans les mains des
politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la
monarchie. « Le procès du
Collier, dit Mirabeau, a été le
prl'ludc de la füholution 1 • »
~laric-Antoinelle y perdit
joie et repos. &lt;1 A celte époque,
écrit Aime Campan, finirent h•s
jours fortunés de la reine.
Adieu pour jamais aux pais;hles t-t modestes voyages de
Trianon, aux fêtes où brillaient
tout à la fois la magnificence,
l'esprit et le bon goùl de la
cour de France; adieu fUrlout
à celle considération, à cc respect, dont les formes a..:compagmml le trône, mais dont la
réalité scu'e est la base solide. 1&gt;
Goethe se passionna pour
cette intrigue. li tint à se
mettre en rapporl direct a,·ec
Breteuil, qui y avait joué un
rôle important. Il éludia l'affaire dans lts sources mêmes,
dans les pièces de procédure,
cl en décounil les conséquences, de son esprit clairvopnt:
c Ce procès, dit-il, fil une secousse qui ruina les bases de
lttat. Il daruisit la considération que le peuple avait pour
la reine, el, généralement,
pour les classes supérieures,
car - hélas! - chacun des
acteurs ne faisait que dél'oiler la corruption où se dt'battaienl la Cour et les personnes _du plus haut rang. 1&gt; Goethe ajoulc :
1. Opinion rapportec par h, rumlc de la "ar,k.
l:onnponda11ce r11lre Ir comte de .1lir11l1eou el Ir
romlt dt ln Jlarck pe11da11t lu n1111ù1 1ïR9, 1ï90
~/ 1,9~, publiée par )l. de Bacourt. Paris, Hlj 1,
., vol. m-8.
2. Goethe, la Campa911e de France, ë,I. Arlhur
Chuquet, p. ·150.
Gu&lt;"lhc a rmyt'. de reconstituer l'intrigue du Collirr
,lans une roméJic, du Gro1.,-/iophla, oi1 l"on wil
l"npiuion •1n"il !C fai,a1l ,les dillé1·c11b 1wrsonnagcs l'n
111.un. l.,i ,·ar:il'li·rc ,lu cardinal ,Ir 1\1,han 1tl1·1·

LI::

MOIJLLE. -

Tableau de ;\IARCU~RlTE Gi:RARD. ( ,1/uscc impérial de l'Ermllage, s.it11/-Pt!lersbo1irg.)

.... 48 ...

\'!.-

HISTORIA. -

Fa,c. ,:.

les idées, les croyances et les sentiments.
&lt;( La reine, poursuit Goethe, {·troitemenl liée
à celle fatale affaire, y perdit sa dignité, sa
considération; elle y perdit dan, la pensée
populaire cet appui moral qui faisait d"elle
une figure intangible'. " Jugement conlirm~
par le plus éminent des historiens de ~l.irieAntoinette, ~!. Pierre de ;\'olhac : &lt;1 A partir
de l'aff,iire du Collier, la France se hâte vers
la !\évolution. La royauté a perdu son dernil'r
prc~tige, "arie-Antoinelte est,
par a\'ancc, découronnée~. 1&gt;
En raison du retentissement
qu'ils ont eu les faits ont été
déformés par l'esprit de parti,
chacun s'efforçant d'y trouver
des arguments à sa cause; cc
qui n'était d'ailleurs pas difficile tians l'amas de documents,
mémoires et dissertations des
avocats, brochures, libelles,
pampblels, plaquelles au rouleau, gazelles et articles de
journaux, nourclles à la main,
pcti ts vers et brevets à la calolle, sarcelades el pasquinades, reportages, bavardage,,
commérages cl papotages, 011
l'affaire fut noiée dès les prl'miers jours.
La quantité de textes parvenus jusqu"à nous, qui permellent, non seulement de di-nouer le nœud de lïntrigue,
ruais de connaitre la vie des
divers personnages, d'y pénétrer dar s les coins cl recoins,
d'en faire saillir ks menus
détails, esl uaimenl surprenante. Indications qui coulent
de ~ource : 1·e sont les pièrcs
du procès, interrogatoires, récolements, confrontations'; b
c1 résumés » avec notes et appréciations personnelles des ma!:lis Lrats mêlés à lïnstrurtion";
les
plaidoyers,
mieux
encore, le, dossiers des
profonde qui s'était faite insensiblement dans

« L'événement ml! remplit d'épouvante
comme l'aurait fait la tète de la lléduse.
Ces intrigues détruisirent la dignité royale.
Aussi l'histoire du C,Jllicr form1,'-l-elle la
préfaec de la l\él'olution. » ~on qu'dlc en
ait été la cause - l~s causes en histoire sont
toujours d'une imporlancc ,:gale à l'tffd;
mais, par la rnrexcilation qu'il produisit dans
les e,prils, le procè, fut le signal du moul'emenl par lequel fut mise au jour l'altération

Domlurr c,I Inc~ Ires heurcu!'fmenl. Cai:;lio,tro
(der Gran, la romlcsse de la llolle. (die JJa,.quis,),
le comle de la :Uolle tlrr .llarq11is;, )Ille d'Ohn "die
"Sichte,, sont ligur(•,; par leur,; !rails eso;enliels. 'lai•
Goethe a réuni en une seule pcl'sonnc lllle d'Olirn cl
\Ille de la Tour, nièce de )Jme rie la )lotie. t.:n ~rul
per,-onna"e a été inventé pour les brsoins de la pièce.
le dirvaÎier ldel' /li/Ier ); encore ce rôle parait-il
in-piré par le haron de Planta.
~- Pierre de Nolhac, laRrine .l/arie-A11loù1Pl/e,r 7R.
L f.onsrrlt'es an, .frrlzfrernalio11afrs. \', Il U i .

..., 49 ,..

'li. Emile Campardon, qui a pul,fü· l"ouna;:r le plu•
rnlidement documenté dont ces événements aient èli·
l'objet, n'a cru devoir insérer parmi ses pie1·cs juslilicatn·c; que les interrogatoire, des pr111cipaux •ccusé:,
n_églige~nt les témoins _secondaires, dont les dèJ!Oflllons. lncn que de dcu11cme _plan, sont les pl,u~ p_1llorcsqucs. )J. Campardon a cgalemcnt la1.so me,hls
les procès-\'crbau~ des confrontolions où les caractères
apr.arai~,e~t arnc le pl~s de couleur ~, de ,-i'.·acih·.
,,. l/11,/1nl/1i'q11t 11atw1111lc. mss Joly de fleuri,
208~':!0RO.

�1flSTO'RJJl ·----------------------------------------dl
avocats; les Jeures el correspondances des acteurs en jeu : billets à l'encre sympathique,
furtivement envoyts par le cardinal de Rohan,
qui esl sous les verrous de la Bastille, à son
défenseur, M· Targct, oil se lisent ses pensées
de derrière la lêlc'; lettres écrites par )!me de
la Molle, réfugiée en Angleterre, à rnn mari
et à sa sœur, où s'éclaire üun plein jour le
fond de son âme 2 ; ce sont les mémoires
rédigés par les accusés, soit au cours du
procès, soit après, où chacun raconte par le
menu et à sa manière cc qu'il sait et ce qu'il
a vu•; ce sont les notes et papiers administratifs concernant la détention des prisonniers à
la Bastille 1 ; puis des rapports dll police; des
inrentaircs et des procès-n•rbaux d'huissiers,
qui dc~sinent de leur Irait net et sec, en
lignes caractéristiques, les meubles et les
costumes : tels les palrons d'un jour.na! de
modes ou les prospectus d'un magasin d'ameublement; les rapports envoyés sur plusieurs
des principaux acteurs de l'intrigue, qui
s'étaient enfuis pour échapper à la rigueur
des lois 5 ; puis les nombreuses relations des
contemporains; car l'événement ayanl frappé
dès l'abord les imaginations, chacun Lint à
noter ce qu'il en entendait, à raconter cc qu'il
savait des personnages, de leurs mœurs, de
leur passé, dti leurs caractères : Beugnot,
Mme Campan, Mme ù'Oberkirch, ~Ime de
Sabran, l'abbé George!, Besenval, le duc de
Lévis, le marquis de Ferrières, Mayer, Manuel
et Charpentier, les notes du libraire Hardy G,
lt&gt; récit demeuré manuscrit du libraire Nicolas
lluault 7 ; les dépêches des ambassadeurs
étrangers près le roi de France à leurs gouvernements respectifs; et tous les journaux,
ceux de Paris, ceux de Londres, les gazelles

MARIAGE DU DAUPHIX ,\l'EC }IARIE-ANTOINETTE

&lt;le Hollande qui insèrent des correspondances
1. Dos~ier Target, conservé à la Bibl. de la Ville de
Paris, documents manuscrits non encore c11talogués.
2. A1-c/1il'es 11atio11ales, F7, 4H'\ B. Papiers du
r~1mité de sùri&gt;tè génfrale.
~- De ces )Iémoires il a été fait divers recueils.
Le plus importnnt, bien qu'il ne soil lui-même pns

de Paris; un nombre infini de pamphlets, les redressaient et regardaient, l'air ahuri. El
nouvelles à la main, le Bachaumont, la Cor- nous allions ainsi de Bar-sur-Aube aux Crotl'esp01ula11ce sec1·èle; et l'iconographie, les tières, 11 Fontette, à Verpillières, 11 Clairvaux,
pinceaux de llmc \ïgée-Le Brun el ceux de à Chàleauvillain. Les bonnes gens comprePujos, le crayon de Cochin, l'ébauchoir de naient nos recherches. L'affaire du Collier, le
Uoudon, le burin de Cathelin, de Janine!, de nom de Mme de la Molle sont demeurés légenDesrais, d'Eisen, de Legrand, de Macret, les daires dans le pays. &lt;t Ah l monsieur, c'était
estampes populaires. Les lieux mêmes qui une coquine! 1&gt; disaient-ils, et, avec empresseservirent de cadre à l'action se retrouvenr, ment, après avoir vidé, de compagnie, sur la
les maisons sont conservées : à Versailles le table de bois brut, les longs verres de vin
château avec le cabind intérieur du roi et la rose, ils nous aidaient dans notre tâche.
galerie des Glaces; le parc avec le bosquet de
Comment remercier ceux qui, de toute
Vénus; la place Dauphine, où se trouvaient part, nous ont tendu la main? M. Alfred
le garni Gobert et l'hôtel de la Belle Image, Bégis, secrétaire de la Société des Amis des
aujourd'hui place Hoche; - à Paris, rue livres, a été pour nous un véritable collaboVieille-du-Temple, l'hôtel du cardinal de rateur. Que de sources nous eussions ignorées
Rohan; rue Saint-Claude, la maison de Ca- sans ses indications &amp;û res, précises! Depuis
gliostro; rue Saint-Gilles, celle de Mme de la des années il réunissait des documents sur
1[olle; rue du Jour, l'ancien hô:cl du Petit l'affaire du Collier, documents recueillis aux
Lambesc, et rue de la Verrerie, l'hôtel de la Archires nationales, aux archives paroissiales
Ville de Reims; les jardin, du Palais-Royal; de Londres, aux archives départementales de
- en Champagne, à Dar-sur-Aube, à Fon- l'Aube, aux archives municipales de Bar-surttlle, à Clairvaux, à Chàteauvillain, non seu- Aube et de Vincennes: et bien des pièces se
lement les lieux, mais les demeures, les trouvent en original dans sa belle collection.
murailles mêmes entre lesquelles se dérou- Notes et pièces originales, M. Bégis a tout
lèrent les éYénements du récit.
mis à notre disposition, ainsi que des séries
Aux beaux jours de l'automne dernier, d'estampes contemporaines. De nombreux
nous allions donc à bicyclette par le paF documents il nous a fourni la copie intégrale,
accidenté. Les routes étaieol blanches sous le faite de sa main. Notre ami Paul Collin,
soleil : aux llancs des coteaux les pampres directeur de la Nollvelle revue rélî'ospPcti1 e,
portaient les raisins mûrs. Dans les champs, nous a prèté une série de brochures et de
où les récoltes étaient faites, les troupeaux de pamphlets, se rapportant au procès du Collier,
moulons confondaient leurs nuances d'un ainsi que notre maitre M. Jacques Flach, problanc qui tire sur l'ocre et le jaune arec les fesseur au Collège dti France, cl notre ohlitons clairs des champs déblavés, jaunis par geant collègue, )[. le comte de la flevelièrc,
le chaume cl les fanes sèclies; mais, de place administrateur de la Société des 8tudes histoen place - c'étaient des rires, - les filles riques.
metlaient encore les récoltes en javelles : au
~r. Pierre de Nolhac, savant et charmant
conservateur du château de Vermilles, historien autorisé de Marie-Antoinelle, a été, lui
aussi, un collaborateur pour nous. Notes en
main, il nous a montré, une à une, les salles
du palais où les scènes les plus importantes •
se sont passées, et, dans le parc, il nous a
permis d'identifier d'urie manière certaine le
bosquet de Vénus, où la gentille baronne
d'Oliva apparut en reine de France au cardinal
·de Rohan prosterné. M. Cbrislian, administrateur de l'imprimerie nationale, ancien hôtd
de Rohan, M. Le Vayer, administrateur de la
Ilibliolhèque de la Ville de Paris, sont priés
de vouloir bien accepter l'hommage de notre
gratitude. Mme la comtesse de Biron a eu la
bonté d'enridiir l'illm tralion de celte étude en
autorisant la reproduction de son célèbre portrait de Marie-Antoinette en « gaulle l&gt; par
Mme Vigée-Le Brun, porlrait dont le costume
fut direclement copié par )!me de la Molle
dans la scène du Bosquet. M. Slorelli, qui a
épousé la pdile-fille de M• Tbilcrier, arncat
de Cagliostro, nous a communiqué ses sou vcD'AUTRICHE. - D'atrès ,me estampe du lemts.
nirs de famille et nous a p••rmis de reproduire
le buste de Cagliostro par Houdon, que l'ilpassage du &lt;t Parisien l&gt; elles s'arrêtaient, se
5. Ai·chives. de.~ Affa'ires é/l'a11gères, Mèm. cl doc.,
1

complet, a él~ formé par Belle d'Etienvillc. sous Il:
titre: Colleclton complète de 1011s les il/émou·es qui
out pm:u da,!s la (ameu.~e (lffaire d1i Collier. Pari~,
1786, 6 l'Ol. m-18.
4. !Jibl. de l'Arsenal, Archives de la Basl illc,
mss 12457,59 et 12517.

France, 1399 et 14UU.
ti. « Mrs loisirs, ou jour,rnl d'événements tris
11u'ils parviennent à ma connai,sance ~, /Ji/,/, 11al ..
mis franç. ü680-85.
Les ~a,sagcs relatifs a l'afüirr rlu Collier sont dans
le ml. li6K&gt;.
7. CullPction Alfrrd Bégis.

'-----------------------------------

L'AFFA1R,E nu CoLUE'Jt. - - ~

lustre alchimiste donna ,jadis à son défenseur,
ainsi qu'une miniature de l'époque représentant Mme de Cagliostro. M. de Bluze, bijoutier, a re ·onstilué aYec infiniment d'art le
collier de la reine d'après les dessins très
précis laissés par les joailliers qui l'avaient
fait. Nous avons ainsi une image rigoureusement exacte de la fameuse et fatale parure.
M. Morton Fullerlon a prêté un exemplaire
manuscrit, avec des variantes, du Mémoil'e
ju.~tificalif de Jeanne de Valois. Enfin M. le
docteur Lebrun, adjoint au maire de Barsur-.\ube, a guidé nos recherches dans les
archives de la ville. Il a fait retrouver: rue
Nationale, la maison qui a appartenu à Mme
de la Motte; rue d'.\.ube, l'hôtel Clausse de Surmont où elle passa les années décisives de sa vie.
Notre reconnaissance, nous la devons aus~i
- nous la témoignons de grand cœur - aux
devanciers : à Edmond et Jules de Goncourt,
écrivains et historiens admirables' ; à notre
érudit confrère, M. Émile Campardon, qui a
écrit l'ouvrage le plus solide et de l'information la plus exacte sur le Collier de la 1'eine ! ;
:t G. Chaix d'Est-Ange, qui mit au service de
celle cause émouvante un talent d'un souflle
élevé et ému 3 et qui rappelle par endroits
celui de son illustre père; à M• Fernand
Lahori, qui défendit la même cause, l'innocence de la reine, avec sa fougue tonitruante
et ses impétueuses convictions 1 ; à M. Desdevises du füzert, auteur cl'un préris succinC'l
el brillant du proct$, dans un si joli tableau,
si bien peint et en traits si justes, de la France
à la veille de la flévolution "; à nos chers
amis. Paul noulloche. substitut près le tribunal de la Seine, l'hisloriographe lrès averti
et judiricux de l'avocat Target O ; et GosselinLenolre, qui a écrit sur Cagliostro et sa
vieille demeure des pages où brillent son
habituelle érudition, sa pensée pittoresque,
son style coloré et vivant;; sans oublier le
curieux roman de M. Philippe Chaperon, la
!,fal'que, qui fait rcviue l'âme de Jeanne de
\'alois dans celle d'une fille de nos jours,
œuvre d'imagination, mais brodée sur une
.\!ARIF.-A:'&lt;'TOINETTE, REINE DE FRANCE, ET .\LIRIE-THÉR~;SE, SA .IIÈRE, BIPÉRATRICE o'AI:TRWJJF:.
trame historique très ferme R. A ceux qui
Estw,pe allel[orique d~ ,~~,f, t11Niee à l'occasion ,te l'a1•ênement de la jeune reine.
nous ont servi de modèles et de guides, à
ceux qui nous ont soutenu de leurs encouragements et qui nous ont aidé, nous serrons
la main. Puisse celle élude, où nous nous cises, à tant d'indications minutieuses, cirIl
sommes rfîorcé de mellre ce que nous pou- constanciées, on peut distinguer clairement
vions avoir en nous de rigueur et de conscience les caractères des personnages. Leurs phyAu seuil de la cathédrale
scientifiques, gardant sous les yeux les rigides sionomies en ressorlent toutes vivantes. Et
de Strasbourg 9 •
principes de méthode et d'investigation ensei- finalement il apparaît, comme il advient tougnés par les chers maitres de !'École des jours quand on approfondit les événements
Le 19 arril f 770, l'archiduchesse ~larie
Charles, ne pas paraitre trop indigne, et des humains, que c'était dans le fond des carac- Antoinelle, fille de l'impératrice-reine ~lariederanciers et de si nombreux et affectueux tères que se trouvait la raison d'être, parlant Thérèse, épousait par procuration, en l'éofüp
1· rncours.
l'explication des faits qui semblaient - car des Auguslins de Vienne, Louis, peli t-fil~ de
chacun apprécie d'instinct les hommes et Lo~i~ XV, devenu par la mort de son père
~
leurs actes d'après soi-même - extraordi- hér1t1er de la couronne de France. Elle n'avait
Grâce à tant d'informations directes et pré- naires et mystérieux.
pas encore quinze ans. Le 2f arril, elle
. 1. Edn:iond et Jules de Goncourt, Jfistoil'e de Jla1:1e-A11lmnrtte, n?m'. i-d .. Paris. 188{, in-l{j, Dans ccll,•
l'lndc:c'. le chapitre "'· e~t en grande partie cmpru!1lc a cet ouvrage, aum que dnns le \'olumc inlitnle ln .llorl de la l'eiue, le rhapitrc x,v.
2. Em_ile Campardon, ~larie-A11loùirtle el le prod.,
t/11 Colhr,·. d'après la prncédure instruite rfevanl le
l'arlcmcnt rlc Paris. l'aris. 1863 in-8
:i . .llnn·e-A 11tni11r/le ri le pr;rr., &lt;i11 f.olli1·r. par

G. Chaix cl'Est-Ange, puhli/&gt; par son filE. Pari~, 1889,
in-8.
t Fernand Labori, le Procès du Collie,·, discours
prononcé il la Conférence des avocats le 26 nov.1888,
µublié dans la Ga:el/e deR 'frihu11au.1· du 2ü nov. -1888.
5. Dcsdcv,scs du Dézert, l'A/{aire du Cnllier, rfan,
la llev1œ des cow·s el conférences, -13 el 27 rféc. 1900.
6. Paul Boulloche, Target at•ocal au Pa,•lemrnl
de Pnri.,, rlisconrs prononcé à l'om·rrture rie la r.on-

férence des avocats, le 26 nov. 1892. Paris, 180:?
in-8 .
ï. G. Lenotre. Paris l'évol11tio1111afre. l'ieilles ma,sons,_t•ie1œ p~pi~rs (Paris, 1900. in•16J, p. 161-ïl;
la ma,son de C,1ghostro.
·
8. Philir•pr Chaperon, la .lfl11•q11e, :.Ï" éd. Pari&lt;,
1900, in-lti.
9. Le Roy de Sainte-Croix, les Qual,·e rr11·tlina11.r
t/1• Rohan, Stra,hour/!' et Pari,. 188 1, in-i.

�-

------------------------------------- 1'.JIFFJU~l:

fflSTOR.1.Jt

quitta l'Autriche, accompagnée du prince qui avait veillé sur son éducation avec la
S1abremberg. Passant à Str::sbourg, le 8 mai, force de son intelligence el toute la tendresse
elle y fut haranguée par un jeune prélat, de son cœur, et, subitement, par l'érncation
l'évê,1ue coadjuteur du diocèse, le prince de ce prélat inconnu, d'une figure si jolie,
Louis de Rohan. Sous le haut portail de la claire et comme transparente dans la gloire
cathédrale, Louis de Rohan s'avança au- de sa parure, parmi les chants sacrés et les
devant de la dauphine avec un salut d'une fumées blanches des encensoirs, celle image
grâce souple el légère. Derrière lui se tenaient vénérée apparaissait dtlvant elle. Marie-Antoiles dignitaires laïques et ecclésiastiques du nette, la tête penchée sur sa poitrine qui se
chapitre : le prince Ferdinand de Rohan, soulevait plus fort, entra sous les hautes nefs,
archevêque de llordcaux, grand préYôl; le où le tonnerre des grandes orgues avait repris
prince de Lorraine, grand doyen; J'éyêque son fracas.
de Tournai, les deux comles de Truchsess,
La troupe formait la haie sur son passage.
les c0mtes de Salm et de Manderscbeid, les La dauphine arriva au grand chœur au bas
trois princes de Hohenlohe, les deux comtes duquel se tenaient les Cent-Suisses en unide Konigsetk, le prince Guillaume de Salm; formes chamarrés. Au pied dtl l'autel de
puis le groupe des thanoines en rochet el en Saint-Laurent, qu'entourairnt les gardes du
camail, sortis dtl ces petites maisons qui corps, un prie-lJieu l'attendait. Elle s'y ageentourent la catbédrafo comme les anges assis nouilla tandis que les dames de sa cour se
aux pieds de la Vierge dans les tableaux des rangeaient sur des tabourets. El flohan,
primi1ifs.
avant de se placer sous le dais pontificJI, se
Louis de Rohan dessinait une silhouelte tournant vers l'enfant inclinée, la bénit d'un
svelte et élancée. Dans son port et sa dé- geste large et tranquille. Du haut du chœur
marche, chaque mom-emenl trahissait l'aris- les harpes faisaient pleuvoir sur les dalles
tocratie de la race. Les traits du visage étaient leurs notes argentines. La messe commença.
trè, fins, fins comme le regard, d'un bleu
limpide, où il y avait à la fois de la réserve
Ill
et des caresses. Il y avait presque la beauté
d'une femme dans sa longue robe de moire
Le prince Louis.
violette, tombant en plis à la Walleau, sous
la mousse légère du point d'Angleterr&lt;'. La
A la cour roJale, la jeune ct gracieuse
mitre d'or et de pierreries brillait à son front, dauphine fut reçue ayec magniûcence; mais
et à ses doigt, l'anneau épiscopal.
de Compiègne ou de Versailles elle s'informa
Dans la clarté du ciel la haute llèthe de la plus d'une fois du beau prélat d'Alsace, qui,
cathédrale portait la dentelle de ses pierres à son arrivée en terre de France, avait éveillé
rouges. La jolillerie des vitraux flamboJ•ait en elle une si vive émotion. Cc qu'elle en
du fond de la nef par les grandes porlt s apprenait fut d'ailleurs pour la surprendre.
ouvertes, et l'harmouie brillante des orgue~, Dans son palais de Saverne, près de Straren vagues sonores, roulait sur le parvis. bourg, entouré de la noblesse et des plus
C'étaient cômme des bouJîérs bruyantes qui jolies femmes de la province, le prince Lovi~,
s'engouffraient dans les rues, se mêlant aux comme on l'appela jusqu'au jour où il de1·int
acclamations de la foule, car, jusqu'aux cardinal, menait la vie d'un seigneur féodal.
manhes dtl l'é~lise, le peuple se pressait; A cheval, suivi des meules hurlantes, par les
accouru de tous ks points de la province en plaines, dans les Loi,;, il courait le renard et
costumes du pays, cmlumes de fè:e : masse le sanglier. D,ms les sall~s du palais, les vins
animée, bariolée, où le vert dtis corsages du Rhin et de Hongrie coulaient à Oots et dt•s
était d'un ton frais el franc comme le vert chevreuils entiers étaient ser1is sur les taLlès.
des prairies; où les cheveux blonds des tilles,
Le duc d'Aiguil!o:i, appuyé sur la toutebridés sous le cLi~non, mêlaient leur doux puissante farnrite du roi Louis XV, Jt'anne
éclat à celui des coilfes de brocart.
Uéoéditte VauLernier, comtesse du Ilarry,
Les orgues se turent, et le prélat dit d'une venait d'ètre nommé premier ministre. li
voix claire et pénétrante que la solennité de était dérnué à l'illustre famille des [lohanla circonstance faisait frissonner légèrement : Soubise, très influente à la Cour, surtout à
c( Vous allez êlre parmi nous, mac.lame, la
cause de la situalion de Mme de Marsan,
vivante image de cette impératrice chérie, gouvernante des Eufanls de France. Le
depuis longtemps l'admiration de l'Europe 9 juin 177 J, Marie-Antoinette écrivait à sa
comme elle le sera de la postérité. C'est l'âme mère, l'impératrice Marie-Thérèse : cc L'on
de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'àme des dit que c'est le coadjuteur de Strasbourg qui
Ilourbons 1 ». La petite princesse eut un mo- doit aller à Vienne comme ambassadeur. Il
ment d'émotion. Deux larmes mouillèrent est de grande maison, mais la vie qu'il a
ses joues qui étaient devenues plus roses, toujours tenue ressemble plutôt à celle d'un
une lumière lui passa sur le front. Elle ayait soldat qu'à celle d'un coadjuteur. ll Le comte
encore l'angoisse des derniers embrasse- de Mercy-Argenteau était le rapré,entant de
ments, les derniers embrassements de sa la couronne d'Autriche auprès du roi de
mère laissée si loin. Elle l'avait quillél', France, très fidèle conseiller de Marie-Thépour toujours peul-être, et elle était encore rèse et qui allait derenir celui de Aiarie-Anune enfant. ~Jarie-Antoinelte adorait sa mère, toinelle. li mandait de son coté : « Cet ecdésiastique est entièrement livré à la cabale de
1. La haran7,uc a été puLliée par Le Roy de SainteCrois, p 72-h.
la comtesse du Barry et d'Aiguillon, etje

crains que ce ne soit pas le seul inconvénient
qui le rende peu propre à la place qui lui est
destinée. l&gt;
Les Rohan se disaient issus de l'ancienne
maison someraine de Bretagne, étant venus
en France a\'cc Anne, la petite « duchesse en
sabots » qui épousa Charles YIII. lis tenaient
à la branche dès Valois par Catherine de
nohan, femme du comte d'Angoulême, aïeul
de François Ier; ils étaient alliés aux Ilourbons eux-mêmes par Henri IV, pelils-fils
d'une Rohan qui avait épousé le duc d'Albret,
roi de Navarre. Les llohan faisaient corps
avec les princes de Lorraine, marchant de
pair avec eux, immédiatement après les
princes du sang.
Le prince Louis de P.ohan était né en 1754.
En 1760 il arJit é1é nommé coadjuteur de
l'évêque de Strasbourg et sacré la même
année évêque de Canope in pm·libus. C'était
une na Lure très douée, fine fleur d'aristocratie, comme en produisent les civilisations
raffinées en leurs plus délicats épanouisrnments. li avait beaucoup de eœur et beaucoup d'cspri t et une élégance subtile dont la
dignité ecclésiastique rehaussait le charme
singulier, « une galanterie et une politesse
de grand seigneur, dit la baronné d'Oberkirch, que j'ai rarement rencontrées chez
personne n. « Il joignait à beaucoup d'élégance extérieure, observe Ilescnval, beaucoup
de grâces dans l'esprit el mème des connaissances. 1&gt; li avait été reçu membre de l'Académie française à vingt-sept ans et, parmi
tant de noms illustres, figurait arnc honneur.
Personne n'avait une conversation plus agréable. Sa conversation était « animée, spirituelle ll note Mme de Genlis ; cc il est aim1ble
autant qu'on le peut être n. Les lmmorlcls
se déclaraient charmés de sa compagnie. Un
cœur « sensible Jl, comme disaient les contemporains, et une grande fortune lui permettaient de faire le Lien largement. Il le
faisait avec bonne grâce el d'un espritjoyeux.
Plus tard, après qu'une catastrophe terrible
l'eut terrassé, il trouva dans l'adversité des
personnes qui se souvinrent de ses qualités
charmantes et des écrivains pour les rappeler. Charles-Joseph Meyer, dans son Gai·de
du col'ps, un pamphlet qui fit grand bruit cl
fut poursuivi à la requête des Rohan, trace
son portrait : &lt;&lt; li a vraiment bon cœur. Il
est fier, pas trop. En le monseigneurisant on
a de lui tout cc qu'on reut. Généreux au pos·
sible, il a par devant Iui mille traits qu'on
devrdit Lien publier. li en est temps ou
jamais. Mais on se taira. La reconnais.;ancc
est muetle, la calomnir. a cent voix. Obliger
est une belle chose; mais qui? - toujours
des ingrats. Et puis, faites le bien : et voilà
pourquoi si peu de gens se soucient d'en faire.&gt;&gt;
De ces traits&lt;( qu'on devrait bien publier ll,
citons le suivant.
Le prince Louis tenait à Saverne table ouvert". Un pauvre chevalier de Saint-Louis venait s'y asseoir, mais n'avait pas, comme les
autres, de pièce d'argent à glisser sous la
serviette pour le valet servant. El le valet de
signaler au prince cet hôte minable qui- arri-

DU COLl..1E~

vait sans invitation. Bohan ordonna de le le peu de poids qu'il donnait aux choses aux- s'ajoutait une grande ambition qui avait été
faire asseoir la fois prochaine auprès de lui : quelles on en donnait le plus et qu'on croyait mise et surexcitée en lui, dès son jeune àge,
honneur qui surprit le chevalier; mais celui- mériter le plus de combinaisons, toujours par sa famille entière. Celle-ci réunissait ses
ci ne tarda pas à del'iner la malice à la figure taxé par ses inférieurs de juger trop légère- efforts pour le porter aux plus hautes chardu domestique. Tout allait d'ailleurs au mieux ment parce qu'il jugeait vite et que les con- ges : elle espérait le voir parvenir au premier
quand, vers la fin du repas, le prince, qui clusions les plus justes n'étaient pas favora- rang dans les conseils du roi et royait en lui
s'occupait de magie, demanda brusquement bles à tous, il voyait ses qualités brillantes, l'instrument de sa propre grandeur.
à son hole:
auxquelles il ne s'était pas occupé de donner
Enfin le prince Louis était une nature exal(C Combien de diables connaissez-vous?
la forme qu'il fallait pour séduire par elles- tée, exaltée jusqu'au délire, dira l'un des
- Trois, monseigneur.
mêmes, contribuer à le décrier et servir magistrats qui, dans la suite, l'étudieront le
- Trois?
d'armes contre lui 1 • ,
plus attentivement 1 •
- Un pauvre diable qui trouve à manger
De celle tournure d'esprit découlaient naEn réunissant ces traits de caractère on
chez un bon diable, mais qu'un mauvais turellement une faiblesse et une crédulité expliquera, croyons-nous, ceux des faits de
diable a voulu mettre dans l'embarras. »
extrêmes, - c'est un point sur lequel cc récit où Rohan a été mêlé.
Rohan, charmé de la réponse, fit savoir Mme d'Oberkirch insiste, - et l'on en trouque le couvert du chevalier serait désormais vera plus loin de surprenants témoignages;
IV
mis chez lui chaque jour.
mais, bien avant l'affaire retentissante dans
De ces traits &lt;c qu'on devrait bien publier l&gt;, laquelle il fut impliqué, bien avant sa liaison
L'ambassade de Vienne 3 •
citons cet autre. A Saverne, Rohan logeait avec Cagliostro, on voit le prince Louis prêter
parfois jusqu'à deux cents invités, la même créance aux projets les plus absurdes, accueilPour équiper son ambassade, Rohan avait
nuit, sans compter les serviteurs. Une dame lir tous les inventeurs. li se passionne pour dépensé des sommes immenses. Deux carfort jolie, accompagnée d'un jeune officier, des découvertes chimériques, pour &lt;&lt; la con- rosses de plrade du prix de quarante mille
étant venue en Yisile, le prince les retint à version des sels de mer, des montagnes, d,:s francs, aux coussins de velours mauve avec
coucher, quand un domestique vint l'avertir fontaines, en salpêtre aiguillé ll . Étant am- passements d'argent, les mantelets, custodes
qu'il n'y avait plus de place.
bassadeur il rédige sur celte belle invention et gouttières doublés de soie blanche; on eût
« Est-ce que l'appariement des bains e~t
des mémoires au ministre et au roi. L'État, dit de grandes lanternes empanachées, ciseplein?
assure-t-il, y gagnerait des sommes immenses. lées par des orfèvres, suspendues sur des
Non, monseigneur.
A cette légèreté, à cette faiblesse et à cette ressorts d'acier. La caisse tout entière, et
- N'y a-t-il pas deux lits?
crédulité- on ne pouvait lui refuser de l'es- jusqu'à la coquille où le cocher posait ses
- Oui, monseigneur, mais ils sont c.lans prit, conclut le duc de Lévis, mais pour du pieds, étaient peintes d'armoiries et de fleurs
la même chambre, et cet officier ....
encadrées de rocaille d'or sur les laques
- Eh bien! ne sont-ils pas venus
brillants. Une écurie de cinquante checnsemLie? Les gens bornés comme
vaux, dont le premier écuyer était brivous voient toujours lvut en mal. Vous
gadier des armées du roi, un mus1errez qu'ils s'accommoderont très
écuyer et deux piqueurs; six pages tirés
bien. Il n'y a pas la plus petite réde la noblesse de Bretagne tt d'Alsace,
flexion à faire. ll
rêtus de soie et de velours en broderie,
Et, de fait, C( ils s'accommodèrent))
arec un gouverneur pour le métier des
très bien et ne firent cc la plus petite
armes et un précepteur pour le latin;
réflexion 1&gt; ni l'officier ni la dame.
deux gentilshommes pour les honneurs
On accusait Louis de Rohan d'être
de la chambre : le premier était cheléger, défaut de son rang et de son
valier de Malte et le second capitaine de
éducation; d'où résultait d'ailleurs l'acavalerie; six valets de chambre, un
grément de son esprit.
maître d'hôtel, un chtf d'oflice, tout
Ce jeune prélat est fort gai, ditMercyde rouge habillés et galonnés sur les
Argenteau, et encore plus léger. cc Il
coutures; deux heiduques qui avaient
devrait se chausser de bonnes semelles
des brandebourgs et des plumets; quade plomb, poursuit ~foyer, et se coutre coureurs chamarrés de broderies
uir la nuque d'une bonne calotte de
d'or et pailletés d'argent : chacun de
plomb : c'étai l la précaution du léger
ces costumes avait coûié quatre mille
l'hilotas pour ne pas touraer à tout
livres et faisait au soleil un élincelYent. 1) « Il était affable et poli, dit un
lement de féerie ; douze valets de
autre pamphlétaire, mais il Jui arrivait
pied; deux suisses, dont l'un, le plus
trop souvent, comme à un grand, de
maigre, pour les appartements, et
ne pas se plier aux manières d'all(·nl'autre, très ventru, pour le service de
tion qu'on lui témoignait. D'un esprit
la porte. Pour accompagner les repas,
actif et prompt, saisissant les idées avant
six musiciens habillés d'écarlate, les
qu'on les eût exprimées, imaginant dtljà
boutonnières filigranées d'or fin; puis
tout ce qnc la langue pesante d'un ha- PRll-(E Lous DE Rou.1:-1, C.IRDINAL ET Èvi:QUE DE STRASBOt.:RG. un intendant de maison, un trésoG1·avu1·e de \"OYÉ LE JEVl/E.
rangueur avait à peine commencé de
rier, quatre gentilshommes d'ambasprononcer, el par conséquent fatigué de
sade nommés et brevetés par la Cour;
l'attention qu'on exigeait de lui, déplaisant par jugement il en était totalement dépourvu pour secrétaire d'ambassade un jésuite et,
1. Lettre à l'occasio11 de la déten io11 de S. E.
.Il. le Cardinal ~17~5, ~. 1.), p. 1\!-13.
'l,. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury, ~088, f• 07 \ •.
J. Correspo11da11ce secrète di, comte de AlercyArgenteau avec l'empereur Joseph Il et le prince
de h:awiitz, puhl. par le chcv. Alf. d' Arnelh cl
Jules nammermonl. J:'aris, H!g9-O1, \! vol. in-8, cl
un fo,cicule d'inlroduclion. - Correspo11dance se•
crète entre A/a1·ie-Thérèse et le comte de Merry-

Argenleau, avec les le/lres de ,llaric-Thérèse el de

Jllarie-Antoinette, puhl. par le chcv. Ail". d'Arneth
et A. Geffroy. Paris, 18H, 5 vol. in-8. - AlémoÏl'es
port/' servù- à l'histon·e des événements de la fi,11
d11 xvm• siècle, par l'abbé Lleorgel. Paris, 1817,
3 vol. in-8. - L'ambassade du p1·illce louis de
Rol,a11, à la cour de Vie1111e, 1771-li74, Notes
écrites par 1m ge11tilho111me, offi,cier supérieur
[ Antoine-Josrph Zorn de Bulach] attaché au prince

.., 53 ,..

Louis de Rohan, SlrasLourg, 1901, i,,-8. Dans la
séance du 17 no1·cmbre 190\1 de la Société des Etudes
historiques M. le vicomte i\lauricc Iloutry a donné
lcclure d"une étude mr l'amba~sade du prmce Louis
de Rohan à Y1ennr, élude écrite d·après des documents inédits provenant des archi,·es des Affaires
étrangères, où l'on troul"era des détails nouveaux.
Elle sera imprimêc sous le titre : L'ambassade du
7n·ù1ce Louis de Roha11 &lt;Î l'iemie (li72-1774).

�r-

H1~T0'/{1.ll

pour seconder le jésuite, quatre secrélaires
adjoints 1 •
~farie-Thérè.se n'antil pas accueilli d'une
manière fayorable le nom du nouvel ambassadeur. « J'ai tout lieu d'ètre mécontente du
choix que la France a fait d'un aussi mauvais
sujet que le coadjuteur de Strasbourg, écrivait-clic à Mercy-Argenteau. Je l'aurais peutêtre refusé si je n'avais été retenue par la
crainte des désagréments qui auraient pu en
rejaillir sur ma ûfle. \' ous ne laisserez pas
de faire comprendre à la cour de France
qu'on fera bien. de recommander à cet ambassadeur une conduite sage, conforme à son
état. Je ·vous avoue que je crains nos femmes
d'ici . ))
Rohan arrira à \ïenne le l Ojanvier 177:!.
Ce fut une entrée merveilleuse, bien que sans
cérémonie. Une nuée de la~uais, à la lil-réc
de l'ambassadeur, menaient la caravane des
mules, si légèrement ferrées d'argent que,
de la porte au palais de France, les fers semèrent les rues, à la joie du peuple qui se
culbulait pour les ramasser~ . Le prince Louis
présenta ses lellres de créance le 19. MarieThérèse fut surprise d'une première impression farorable. Elle en écrit à son représentant à Versailles: « Rohan est tout uni dans
ses façons et tout simple dans son extérieur,
saus grimace ni faslei très poli arec tout le
monde. D'abord il déclara ne pas vouloir

Malheureusemenl, lia rie-Thérèse, elle aussi,
changea bientôt de sentiments à l'égard du
représentant du roi de France, pour revenir
aux préventions que sa correspondance avec
!lercy-Argenteau lui avait inspirées. L'impératrice était une nature très simple et très
droite, profondément allemande, prenant les
choses au sérieux . Les façons légères du prélat, son élégance mondaine, ses propos aimaLies où perç:iit une pointe de cette galanterie
r1ni fais.i.it alors le dangereux éclat de la cour
de France, l'étonnèrent d'abord, puis l'effrayèrent, et bientôt lui firent horreur . Un
évêque qui se rendait aux invitations de la
noblesse du pa)'S en costume de chasse juste-au-corps vert à brandebourgs d'or,
plumes de faucon en aigrette sur la coiffe;
- qui, dans -son ch:\tean des bords du Danube, cadeau royal de la reine de Hongrie à
l'ambassadeur de France, recevait en lumultucuses parties de chasse les plus illustres
familles de Vienne et, dans une seule journée, tirait de ses propres mains jusqu'à
1 ;j28 coups de fusil; un prêtre qui assistait
en parure brillante aux bals masqués et y
recevait de la princesse d'Aucrsperg, costumée &lt;&lt; en juire ai:gée )&gt;, un portefeuille
« tout brodé en or )J; un prélat qui, à l'ambassade même, organisait des soupers rar
petites tables pour les dames de la Cour, et,
à ces dames, ne laissait pas de tourner, le

REVt.:E DE L,\ .i\l,\1 S0:-i DU R q1, .IU TR0 U-0' E:-FER. -

fréquenter les spectacles; mais bien:ôt il
changea de seutiments. Il

1

1. Yuir les &lt;IClail:. don11é.; 1nr l'.iUb,! t;corgcl , scLouis à Yicnnc,

Ct\!Laire de l'amliassadc du prince

Mémofre3, Il, 218-HI.

1

2. Fri:d . ~lasson, l' lmpérotnce .llarif'-/.ouise, p. i i.

'---------------------------- 1.'
au cerr. Outre différents messieurs, la princesse de Lichnowska, les comtesses de Bergen
et de Dietrichstein y assistèrent. On fut fort
gai. Comme la chasse finit tard, on fut pris
par la nuit el par un orage. Les damés, qui
étaient arrivées ensernLle, se partagèrent pour
s'en retournrr dans les équipages, en sorh·
que la princesse de Lichnowska et la comtesse de Dietrichstcin vinrent a\'ec le prince
cl moi. l&gt; On n'avait pas fait cinquante p:is
de la maison du garde que le prélat et son
offlcicr et les deux dames versaient pêle-mèle
dans un fosfé.
AYail-on, au point de vue moral, un grief
sérieux, précis, à formuler contl'e le prince
Louis? ~Jarie-Thérèse eût élé embarrassée d,i
le dirC', et, quelle qu'ait été jusqu'i1 cc jour
l'opinion des hi~toricns, nous ne le cro)'Olls
pas; mais les apparences semblaient à l'impératrice tefüi.ment abominables que, avec
son esprit de femme, elle ne pouvait douter
que le fond n'y fût aussi. « L'ambassadeur
Rohan, écrit-elle quinze jours après son arrivée, est un gros volume farci de bien mauvais propos, peu conformes ii son éli1t d'ccclésiasLique et de ministre, et qu'il débile
avec impudence rn tout~ rencontre; sans
c;mnaissancc des aOJ.ires et sans talents surfisants, avec un fond de légèreté et de présomption et d'inconséquence. La cohue de sa
suite est de mème un mélange de gens sans

Gravure de J.-P. L E lhs , d'après Lt P.1.0~ .

plus agréablement du monde, les compliments les plus séducteurs, - semblait à la
pieuse souveraine un représentant du d!able
plutôt que du Roi Très Chrétien.
" Le 7 septembre 1775, écrit un de ses
officierd, le prince de Rohan donna une chasse

mérite el sazu mœurs. » Et le temps ne fi L
qu'accentuer cette opinion défavorable, au
point que l'antipathie devint peu à peu chez
l'impératrice une sorte de haine violente et
passionnée.
Étant allé prendre les eaux à Baden, à ~ix

lieues de Vienne, le prince Louis y donna une
fètepopulaire en plein air. «Beaucoup de dames
et de seigneurs de Vienne y sont Yenus. Elle
consistait en deux tavernes joliment arrangées
de branches d'arbres, au bout
desquelles, et surchacune, deux
tonneaux de vin. A côlé de ces
tonneaux se trouvaient des paniers de pain et de viande que
l'on jetait et répandait de tous
côtés. Le vin cou!ait d quiconque en voulait se présentait a\'ec une cruche. Au milieu de ces cahutes il y avait
un grand sapin très haut, avec
un habillement complet pour
quiconque irait le chercher.
Ces sortes d'arbres sont palissés et graissés pour en augmenter la difficulté. Après que
plusieurs champions se forent
vainement épuisés pour chercher le butin, il y en eut un
qui y parvint. Au son des timbales et trompettes on l'applaudit. Après cette récréation,
]a comédie allemande commença à jouer sur un théâtre
dressé à cette occasion et orné
très joliment. Les dames et le
monde de distinction étaient
en face sous une énorme tente.
.\ u bout de cette tente une petite maison où l'on senit en
abondance les glaces et rafraichissements. La populace vit la
comédie tout à son aise. Elle
fut terminée par un fort joli
feu d'artifice tiré près de l'eau.
On dansa un peu en présence
de tout le monde; ensuite, dans
les ,·oitures du prince, les
dames se rendfrent chez lui.
Après Je souper on dansa de nourcau. n
L'inciJtnl des wup~rs faillit dégénérer en
querelle entre l'impératrice et l'ambassadeur.
C'était une innovation de Rohan qui avait
'eu le plus grand succès. Le jeune prélat réunh:sail chez lui des sociétés de cenl à cent
cinquante personnes choisies l armi les meilleures familles de l'Autriche. Des taLles de
six ou huit couverts au plus se multipliaient
dans les salons du palais Lichtenstein dont
les jardins·é1aient i11uminés. Les convives s'y
o-roupaient à leur guise, et quel joyeux babilÏage dans le cliqueti:; de la porcefaine, de
l'argenterie el des cristaux! Notre ambasrndeur évitait ainsi la motononie compassée et
silencieuse des longues tabks d!icielles où
tout le monde jusqu'alors, en ces agapes diplomatiques, s'était si solennellement et diplomatiquement ennuyé. Aussi ne doit-On pas
s'étonner si, parfois, la gaieté dewnait un
peu bru1ante. Elle était toujours, a~surait
Rohan, du meilleur aloi. Les soupers étaient
suivis de jeux, de danses, de concerts, « où
la jeunesse, dit l'abbé Georgel, jouissait sous
les Jeux des parents d'une honnête liberté n.
Rohan y présidait, anc quelle grâce, on l'ima-

gine. Les jeux et les ris, autour du prélat
charmé, nouaient les intrigues d amour. Et
comme la compagnie s'amusait infiniment,
elle ne se séparait que fort avant dans la nuit.
0

-~=s-v-a___ ------·-Les invitalions aux jolis soupers de l'évêque
furent de plus en plus recherchées et fürieThéri.•se fut de plus en plus convaincue que
l'ambassadeur de France cc corrompait sa
noblesse ll. Elle chargea le prince de SaxeIlildburghausen, &lt;&lt; aux conseils de qui l'âge,
le rang, la considération étaient faits pour
donner du poids JJ, de présenter des observations. Rohan répondit avec infiniment de
bonne grâce et de politesse que la plus grande
décence ne cessait de présider à ces réunions,
qu'elles étaient annoncées pour toute l'année
et qu'on ne saurait les suspendre sans donner prétexte aux plus mauvais bruits, aussi
bien sur les invités que sur lui-même. Cf Sa
!lajesté, dit-il, est suppliée de peser ces raisons dans sa sagesse et de ne rien exiger qui
pût porter atteinte à la réputation de l'ambassadeur comme à celle des premières maisons de Vienne qui lui font l'honneur de
fréquenter ces assemblées. n Et les c&lt; assemblées l) continuèrent comme auparavant.
Marie-Thérèse s'irritait d'autout plus de
ces discussions, qui devenaient fréquentes,
que Rohan y apportait l'avantage de ses manières de grand seigneur .et les armes hies-

Jl'F'F.ll11(:E DU COLL1E]l - - - .

santes de son esprit. Au cours d'une dispute,
les gens de l'ambassadeur avaient malmené
un secrétaire de 1a Couronne nommé Gapp.
Marie-Thérèse exigea qu'ils fussent mis aux
arrêts. &lt;1 Mais leurs con[1ères,
écrit-elle, devaient leur faire
visite pour les amuser dans
leur prison. De plus, un des
arrêtés étant tombé malade,
Rohan a demandé de le reprendre chez lui en le faisant
remplacer par deux autres qui
devaient rester aux arrêts en
place du coupable. Tout cela
est accompagné de persiflage,
d'ironie, d'impertinences intoléraLles. !lais on lui a fait répondre que ce n'est pas la coutume d'ici de faire subir aux
innocents le châtiment du coupable et qu'au reste le malade
serait encore mieux soigné aux
arrêls. »
Encore si, dans les entours
de l'impératrice, on eût parlagé ses antipathies! Mais cc
diable d'évêque avec ses (( turlupinades &gt;) charmait les gens
et gagnait les cœurs. La correspondance de l'impératrice
avec Mercy-Argenteau en esl
pleine de dépit. «Nos femmes,
dit-elle,jeunes et vieilles, belles
et laides, en sont ensorcelées.
Il est leur idole, il les fait radoter, si bien qu'il se plait fort
1Jicn ici et assure y vouloir
rester même après la mort de
son oncle ll, l°éYêque titulaire
de Stra$bourg. L'empereur Joseph !I lui-même, que sa mère
a associé au trône, paraît con&lt;;uis : &lt;&lt; L'empereur aime à la
vérité à ~•entretenir avec lui, mais pour lui
faire dire des inepties, bavardises et turlupinades. » Jusqu'au chancelier l{aunilz qui se déclare enchanté de cet ambassadeur. L'impératrice voudrait s'en consoler en pensant que c'est
« parce que celui-ci ne l'incommode pas et
lui montre toute sorte de soumission &gt;J. Propos de femme irritée. Elle comprenait que
l'action du jeune prélat était plus sérieuse.
" Ce même Rohan, écrit-elle à !lercy le
6 novembre !7io, ayant été à la Saint-Hubert
avec l'empereur, celui-ci l'a fait mettre l1
table à côté d; lui et a jasé deux heures de
suite, je ne sais de quoi; mais il en est résulté une envie très marquée d'aller à Paris
&lt;lès après Pàques. La tournée, les visites, la
vie à mener, tout a été concerté; on a donné
des avertissements pour les gens. Vous voyez
par cet échantillon cc qu'un homme hardi,
et qui s'énonce bien, peut sur l'esprit de
l'empereur. Et voilà ce qui rend ma situation
désagréable. Un misérable peut renverser
avec un mot lont ce que des travaux continuels ont produit. 1
Les rapports se tendirent enfin à l'extrême
quand Rohan, dévoilant les manœuvres de

�~ - 111STO'/t1.ll

-----------------------------------------~

Mercy à la cour de France - 011 celui-ci la bon lé, simplicité et naïl'cté de son être,
s'étail procuré, jusque dans les plus hautes qu'en servant les intérêts de sa mère, elle
sphères, des intelligences par lesquelles il se s'exposerait un jour aux reproches d'arnir
renseignait sur ce qui se passait dans les desserri crux de sa noul'elle palriP.
Conseils, - recourut à Vienne à des moyens
Pour agir sur sa fille, Marie-Thérèse avait
semblables. Prenant résolument son parti, non seulement les lettres qu'elle lui écrivait
Marie-Thérèse demanda à Mercy-Argenteau • &lt;l'une plume si forte et autorisée; elle entred'obtenir son rappel. Jusqu'alors elle avait tenait auprès d'elle un agent d'un tact et
eu la raison et le bon droit de son côté; elle d'une adresse incomparables, le comte de
commit de ce morne.nt la faute très grare de Mercy-Argenteau. &lt;I Sur le point de Rohan,
mêler sa fille, Marie-Antoinelle,à son ressenti- écrit-elle à son représentant, je touche un
ment, en lui demandant de travailler, elle aus- mot à ma û1le, en lui commcllant de n'rn
si, au retour du coadjuteur et en s'efforçant parler qu'à vous. Sans porter des plaintes
de lui faire partager son aversion pour lui. formelles, je souhaiterais el compte que le
roi voudra me complaire en me délivrant de
V
cet indigne représentant. &gt;&gt; Et Mercy répond :
cc J'ai demandé à madame la dauphine trois
Marie-Thérèse-.
ou quatre jours de temps pour bien combiner
la démarche que Son Altesse I\oyale aura à
On peut dire que Marie-Antoinette a été faire vis-à-vis du princè de Rohan. Je lui expovictime de sa tendresse pour sa mère. Quel serai quels moyens elle pourra employ('r &gt;1.
sentiment eût été plus légitime s'adressant à
Pressée des deux paris, Marie-Anloinette
une mère comme Marie-Th0rèse, de qui le se découvrit. Elle parla directement à Mrne de
génie était agrandi par le cœur ! A Maric- ~farsan, tante du prince Louis, et lui conAntoinette, - venue en France à quinze ans, seilla de faire demander par sa famille même
auprès d'un mari lourd, gauche, renfermé, le rappel dn jeune amliamdeur. A ce moqui ne pouvait alou la comprendre et qui ne ment Marie-Thérèse semble avoir entrern le
la comprit d'ailleurs que peu à peu, à me- danger qu'elle faisait courir à sa fille :
sure que son esprit à lui-même se développa; cc C1Jmme les parents de fiohan sont nomjetée à quinze ans dans celte Cour où le vice breux et assez puissants, il y en a qui craitrônait avec une hardiesse impudente en la gnent qu'ils ne vengent sur ma fille les torts
personne de la Du Barry; abandonnée en qu'ils prétendent leur avoir été faits par mes
toute inexpérience aux passions am bilieuses démarches. Ils le craignenl d'autant plus
qui s'arrachaient son iniluenœ, se disputaient qu'ils supposent que ma fille ne garde pas
son appui, point de mire des intrigues les toute la réserve sur les lettres que je lui écris
plus basses, les plus méchantes souvent, et qui concernent la personne de ll.ohan.
qui, au monde, pouvait servir d'appui et de Yous saurez au mieux juger de la valeur de
guide? Elle n'en avait et ne pouvait en avoir ces suppositions. Je l'OUs répète seulement
d'autre que sa mère. Son mari ne voit ni ne que I\ohan est toujours plus inconséquent et
sen l; Louis XV est corrompu et indifférent; insolent. Je serais fàchée si l'on voulait retarses tantes, Mesdames Adélaïde, Sophie et der ou éluder tout à fait son rappel, pour
Victoire, sont de vieilles filles au cœur sec, à m'obliger à une démarche plus forte, pour
la pensée élroite, aigries, désagréables, être à la fin délivrée d'un homme aussi insupennuyées. C'est la Du fürry qui dési()'ne
à la portable. l&gt;
0
dauphine sa dame d'atours.
Une circonstance avait fait partager à MarieMarie-Thérèse en profita pour faire de sa Anloinelte les plus vifs ressentiments de sa
fille un instrument de sa politique. L'impé- mère. ll.ohan, qui se savait virement allaqué
ratrice ne présageait pas, évidemment, com- par lïmpér~lrice, trouvait dans son esprit
bien cette complicité deviendrait funeste à mordant les répliques nécessaires. C'étaient
« la pauvre innocente reine &gt;&gt;, comme elfe des traits cruels. Dans une lettre au ministre
l'appelait parfois; et celle-ci, de son côté, des affaires étrangères, d'Aiguillon, il écriélevée dans la pensée que l'union indestruc- vait, non sans justesse d'ailleurs : cc J'ai effectible de la France et de l'Autriche a,surait le tivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les
bonheur du monde, ne pouvait imaginer, en malheurs de la Pologne opprimée; mais. celle
1. L'anecdote de la lettre au mouchoir est conteste~ p_ar )1.11. d'Arnclh el Geffroy (Con·esp. entre
.llane-1//érèse et JJiercy-Argenteau, t. I, p. xxx1v);
~ais fans aucun ~rgu_mcnt. Le fait parait établi,
tl u~e pait, par le le~o1gnagne de Mme Campan, qui
1~ lient de Marie-~nlo1n_e1te; de I·au lrc, par celui de
1abbé Georgel, q111 le t1rnt du cardinal.
2. Au cours de son récit de l'ambassade à Vienne
du,_princ_e Louis de Rohan, M. le vicomte Boutry, bien
•iu il le JUg? sévercmenl, rapporte encore cc trait de
sa bonté genéreusn : Le partage de la Pologne était

décidé. Il ne s·accomplil pas sans tulle. Dans Cracoric
une poignée de Fran~ais, sous le hravc Choisy. résista
héroïquement. li fallut céder au nombre, le 26 avril
1772. Choisy et ses compagnons. laits prisonniers,
furent inlernJs à Smolensk, en altcn1ant J~ur lransfcrt en Sibérie. Rohan inlcrvint diplomaliqucment
obtint leur liberté et fil plus. « En arrivant à Vienne:
avant de renlrer en France, écrit M. Boutry, ils furent
re~us par l'ambassadeur qui leur fournit tout cc dont
ils avaient besoin et, toujour~ généreux, mit sa
bourse à leur disposition. ,

princesse, exercée dans l'art de ne se point
laisser pénétrer, me paraît avoir les larmes
~ son commandement: d'une main elle a le
mouchoir pour essuyer ses pleurs, el, de
l'autre, elle saisit le glaive pour être la troisième partageante I u. Par étourderie, ou par
méchanceté peul-êtr1l, car d'Aiguillon détestait Marie-Antoinette, le minislre porta la
lellre à la Du Rarry, qui lroura plaisant d'en
donner lecture à l'un de ses soupers. Et tous
Jt,s courlisans d'applaudir. et l'un d'eux de
redire, rnns tarder, l'épigramme à MarieAntoinelle. On imagine l'irritation de la dauphine. Elle ne doute plus que Ilohan ne soit
directement en correspondance avec la maitresse du roi, avec la favorite aux mœurs
honteuses. pour livrer à ses moqueries les
vertus el l'honneur de sa mère.
Ce ne fut que deux mois après la mort de
Louis XV, Louis XVI étant monté sur le trône
el l'inlluence de Marie-Antoinelle étant devenue prépondérante, que l'impératrice d'Autriche fut débarrassée de relie II vilaine honteuse ambassade &gt;&gt;, pour reprendre ses
expressions. La rancune de Marie-Thérè~e
était si forte que, lorsquïl s'agit d'un retour
momentané, - Rohan désirant revenir à
Vienne pour y prendre congé de la Cour et de
ses amis, - elle en écrivit à Mercy : cc Je
serais très fàchée de l'exécution de ce projet
comme d'une insulle faite à ma personne. 1&gt;
Rohan fut remplacé par le baron de Breteuil.
cc Breteuil pourrait trouver à son premit'r
début ici quelque embarras, observe MaricThérèse, tant &lt;'n est prél'enu en faveur de
son prédécesseur. Ses partisans, cavaliers et
dames, sans distinction d'âge, sont fort nombreux, sans même excepter Kaunitz et l'empereur lui-même. &gt;&gt; A tous ses amis, Rohan
envoya son portrait ciselé sur une mince plaquelle dïYoire, et tel était leur enthousiasme
qu'ils firent monter l'ivoire en bague, le cerclant de perles et de brillants. Le chancelier
Kaunitz, lui aussi, portait celle bague à son
troisième doigt. « J'au·rais eu de la peine à le
croire, dit Marie-Thérèse, si je n'en avais été
convaincue par mes propres yeux. i&gt;
Louis de l\ohan vit dans son rappel un outrage. Il ne pardonna pas à Ilreteuil de lui
avoir surcédé etle soupçonna d'avoir contribué
à rn disgrâce. li le poursuivit à son tour de
son esprit railleur. Breteuil, homme de tout
autre lrempe, ne lui répondit que par le silence et par une haine vigoureuse que, plus
tard, en de terribles circomtances, il devait
brutalement faire agir.
Dan~ son ressentiment, Rohan ne parvint
cependant pas à comprendre la jolie pelite
souveraine qu'il avait naguère, à son entrée
en France, accueillie en un jour de fète et
d'espoir, sous le portail tendu de velours ,
grenat de la haute cathédrale en pierres
rouges ' .
FRANTZ

(A suivre.)

FCi\CK-BRE-:--;TANO.

1814. -

Tableau de J\!EISSONIEiL (Colleclion Chat/Chard, Mu sée dtl Louvre.)

MémoireJ

du général ·bafon de Marbôt
CHAPITRE XXXIV
1814. Je suis nommé au commandemcnl ,lu déparlement de Jcmmapes. - Situation dirficilc. - Soulé,·ement conjuré. - Exlcrmination d"un parti de
Cosaques dans Mons. - Rappel de nos lroupes vers
Paris. - Mon dépôt csl Lransféré à :'\ogent-lc-Roi.

Je commençai à ~Ions l'année 1814, pendant laquelle je ne courus pas d'aussi grands
dangers physiques que dans les précédentes,
mais où j'éprouvai de bien plus grandes peines
morales.Commej' avais laissé à Nimègue tous les
cavaliers de mon régiment qui avaient encore
leurs chevaux, je ne trouvai à Mons, où était
le dépôt, que des hommes démontés, auxquels je cherchais à donner des chevaux tirés
des Ardennes, lorsque les événements s'y
opposèrent.
Le 1" janvier, les ennemis, après aYoir

hésité près de trois mois avant d'oser emahir
la France, passèrent le Rhin sur plusieurs
points, dont l'un des deux plus importants
fut d'abord Caub; bourgade située enlre Bingen el Coblenlz, au pied des rochers de Lur-·
lai, qui, en resserrant infiniment le fleuve,
rendent sa traversée très difficile. L'autre
passage eut lieu à Bàle, dont les Suisses
livrèrent le pont de pierre, en violant la neutralité de leur territoire, neutralité qu'ils
réclament ou abandonnent tour à tour, selon
leurs intérêts du moment.
On évalue de 5 à 600,000 hommes le
nombre des troupes que les alliés, nos ennemis, firent alors entrer dans la France, épuisée par vingt-cinq ans de guerre, qui avait
plus de la moitié de ses soldats prisonniers
en pays étrangers, et dont plusieurs provinces
étaient prêtes à se séparer à la première

""57"'

occasion. De ce nombre étail la province dont
Mons, chef-lieu du département de Jemmapes,
faisait partie.
Cette vaste et riche contrée, annexée à la
France d'abord en fait par la guerre en 1792,
et puis en dmit par le lraité d'Amiens, s'était
si bien habituée à cette union, qu'après les
désastres de la campagne de nu~sie, elle avait
montré le plus grand zèle et fait d'énormes sacrifices pour aider !'Empereur à remettre ses troupes sur un bon pied. Hommes, chevaux, équipement, habillement ... ,
elle avait obtempéré à toutes les demandes
sans murmurer !... Mais les pertes que nous
venions d'éproul'er en Allemagne ayant découragé les Belges, je trouvai l'esprit de cette
population totalement changé. Elle regrettait
hautement le gouvernement paternel de la
maison d'Autriche, sous lequel elle avait lon"o

�r-

111ST0]{1.ll

temps vécu, et désirait vivement se séparer
de la France, dont les guerres continuellt•s
ruinaient son commerce et son industrie. En
un mot, la Belgique n'attendait que l'occasion
de se rérolter, cc qui cùt été d'autant plus
dangereux pour nous que, par sa position
topographique, celle province se trouvait sur
les derrières du faible corps d'armée que
nous avions encore sur le Rhin. L'Empereur
cnrnya donc quelques troupes à Bruxelles,
dont il donna le commandement au général
Maison, homme capable et des plus fermes.
Celui-ci, ayant pm:ouru plusieurs dôparlements, -reconnut que celui de Jemmapes,
surtout la ville de Mons, était animé du plus
mauvais esprit. On y parlait publiquement
d'une prise d'armes contre les faibles garnisons françaises qui l'occupaient, ce que ne
pouvait empêcher le général O... , qui en
avait le commandement; car ce général ,
vieux, goutteux, sans énergie, étant né en
Helgique, paraissait craindre de se compromellre vis-à-vis de ses compatriotes. Le comte
Maison le suspendit de ses fonctions et me
donna le commandement du département de
Jemmapes.
La mission était d'autant plus difficile r1uc ,
après les Liégeois, les habitants du Borinage,
ou pays montois, sont les plus bardis el les
plus turbulents de toute la Bëlgique, et qur,
pour les contenir, je n'avais qu'un petit bataillon de i00 conscrits, quelques gendarmes,
cl 200 cavaliers démontés de mon régiment,
parmi lesquels se trouvaient une cinquantaine
d'hommes nés dans le pays, et qui, en cas de
collision, auraient été se joindre aux insurgés.
Je ne pouvais donc vraiment compter que sur
les 150 autres chasseurs, qui, provenant de
l'ancienne }&lt;'rance, el ayant tous fait la guerre
avec moi, m'auraient sui1·i partout. Ils avaient
de bons ofûciers. Ceux de l'infanterie, el surtout le chef de bataillon, étaient on ne peut
mieux disposés à me seconder.
Je ne pouvais cependant me dissimuler
que, si l'on en venait aux mains, la partie ne
serait pas égale. En effet, de l'hôtel où j'étais
logé, je ,·opis tous les jours 5 à 4,000 paysans
et ouvriers de la ville, armés de gros bâtons,
se réunir sur la grande place et prêter l'oreille
aux discours de plusieurs anciens officiers
autrichiens, tous nobles et riches, et qui,
ayant quitté le serricc lors de la réunion de
la fülgique à la France, prêchaient actuellement conll·e l'Empire, qui les a, ail accablés
d'impôts, leur avait enlevé leurs enfants pour
les envoyer à la guerre, etc., etc. Ces propos
étaient écoulés aYec d'autant plus d'avidité,
qu'ils sortaient. de la bouche de seigneurs
grands propriétaires, et s'adressaient à leurs
fermiers et aux gens qu'il, occupaient , et
sur lesquels ils avaient une très grande influence! .. .
Ajoutez à cela que chaque jour apportait
des nouvelles de la marche des ennemis qui
approchaient de Ilruxelles, en poussant devant eux les débris du corps d'armée du maréchal Macdonald. Tous les employés français
quitlaient le département pour se réfugier à
Valenciennes et à Cambrai. Enfin, le maire

'·-----------------------de ~lvns, 11. Duval de Beaulieu, homme des
plus honoraLles, crut dernir me prévenir que
ma faible garnison et moi n'étions plus en
sûreté au milieu d'une nombreuse population
rxaltée, el que je ferais bien d'évacuer la
ville, ce à quoi personne ne mettrait obstacle,
mon régiment et moi y ayant toujours parfaitement bien vécu avec les habitants.
,Je compris que cette proposition partait
d'un comité composé d'anciens officiers autrichiens, et qu'on avait chargé le maire de
venir me la transmettre dans l'espoir de m'intimider! ... Je résolus doue de monli'er les
detil8 , et dis à M. Duval que je le priais d'assembler le conseil municipal ainsi que les
notaLles, et qu'alors je répondrais à la proposition qu'il venait de me faire.
Une demi-heure après, toute ma garnison
était sous les armes, et dès que le conseil
municipal, accompagné des plus riches habitants, se pré~enta sur la place, je montai à
cheval pour être entendu de tous, et après
avoir prévenu le maire qu'avant de causer
avec lui et son conseil j'avais un ordre très
important à donner aux troupes, je fis connaître à mes soldats la proposition qu'on venait de m'adresser d'abandonner sans combat
la ville confiée à notre garde. Ils en furent
indignés et l'exprimèrent hautement! ... J'ajoutai que je ne devais pas leur dissimuler que
les remparts étant démolis sur plusieurs
points et manquant d'artillerie, il serait fort
difficile de les défendre contre des troupes de
ligne; que cependant, le cas échéant, nous
combattrions vigoureusement; mais que si,
contre le droit des gens, c'étaient les habitants de la ville el de la campagne qui se portaient contre nous, nous ne devrions pas nous
borner à la dé(ensù•e, mais que nous les
allaquerions en employant tous les moyen~,
car tous sont permis contre des révoltés! ...
qu'en ronséquence, j'ordonnais à mes soldats
de s'emparer du clocher, d'où, après une
demi-heure d'attente et trois roulements de
tambour, ils feraient feu sur les attroupements qui occuperaient la place, tandis que
des patrouilles dissiperaient ceux qui obstrueraient les rues, en fusillant principalement
les gens de la campagne qui avaient quillé
leur travail pour venir nous chercher noise.
J'ajoutai que, si le combat s'engageait, j'ordonnais, comme le meilleur moyen de défense, de mett1·e le feu à la iiille pour occuper les habitants, et de tirer constam.ment
sur l'incendie pour les empêcher de l'éteindre! ...
Celle allocution vous paraîtra sans doute
bien acerbe ; mais songez à la position critique dans laquelle je me trouvais, n'aJant
que 700 hommes, dont très peu avaient fait
la gutrre, n'attcndant aucun renfort et me
voi·ant entouré d'une mullitude qui augmentait à chaque instant; car l'officier qui commandait le poste emoyé sur le clocher m'informa que toutes les routes aboutissant à la
,·ille étaient couvertes de masses de charbonniers, sortant des mines de Jemmapes ct se
dirigeant sur Mons. Ma faible troupe et moi
cou1·ions le risque d'être écrasés, si je n'eusse

montré une grande énergie! ... Mon discours
avait produit beaucoup d'effet sur les riches
nobles, promoteurs de l'émeute, ainsi que
sur les habitants de la ville, qui commencèrent à se retirer; mais comme les paysans
ne bougeaient pas, je fis avancer deux caissons de munitions, distribuer cent carloucl1cs
à chaque soldat, charger les armes, et ordonnai aux tambours de faire ]('s trois roulements précurseurs de la fu~illade !
A ce terrible signal, la foule immeurn qui
encombrait la place se mit à courir tumultueusement vers les rues rnisines, où chacun
se pressait à l'envi pour chercher un refuge,
et peu d'instants après, les chefs du parti
autrichien, apnt le maire à leur tête, vinrent
me serrer les mains cl me conjurer d'épargner la ville! J'y co:iscntis, à condition qu'ils
enverraient à la minute porter l'ordre aux
charbonniers et onuiers de retourner chez
eux. lis s'exécutèrent avec empressement, et
les jeunes élégants les mieux montés s'élancèrent sur leurs beaux chevaux el sortirent
par toutes les portes de la cité, pour aller audevant des masses, qu'ils renrnyèrent dans
leurs villages sans que personne y mit d'opposition.
Celle obéissance passive me confirma dans
la pensée que l'émeute avait des chers puissant~, et que ma garnison et moi eussions
été arrêtés si je n'eusse intimidé les meneurs
en les menaçant d'employer tous les moyens,
même le feu, plutôt que de rendre à des
émeuti.:rs la ville confiée à ma garde! ...
Les IJelges sont grands musiciens. Il &lt;levai l
y avoir ce soir-là un concert d'amateurs, auquel mes officiers et moi étions invités ainsi
que M. de Laussat, préfet du département,
homme ferme el courageux. Nous convînmes
de nous y rendre comme à l'ordinaire, et
nous fimes bien, car on nous reçut parfaitement, du moins en apparence. Tout en causant avec les nobles qui avaient dirigé le
mouvement, nous leur fimes comprendre
que ce n'était pas aux populations à décider
par la rébellion du sort de la Belgique, mais
bien aux armées belligérantes; qu'il y aurait
donc folie à eux d'exciter au combat des ouniers et des paysans et de faire verser le sang
pour bâter de quelques jours une solution
qu'il fallait attendre.
Un vieux général autrichien retiré à Mons,
où il était né, dit alors à ses compatriotes
qu'ils avaient eu graod tort de comploter
l'arrestation de la garnison, car c'eût été allircr de nombreuses calamités sur la ville,
puisque des militaires ne doivent jamais
rendre les armes· sans combaltre ! Chacun
convint d~ la justesse de l'obserrntion, et à
compter de ce jour, la garnison et les habitants vécurent en très bon accord, comme par .
le passé. Les Montois nous donnèrent même
peu de jours après une preuvE: éclatante de
leur loyauté; voici à quelle occasion.
A mesure que l'armée des alliés .avançait,
une foule de vagabonds, surtout des Prussiens,
s'équipaient en Cosaques, et, poussés par le
désir du pillage, ces maraudeurs se ruaient
sur tout ce qui avait appartenu à l'adminis-

tration pendant l'occupation des Français et
s'emparaient même sans répugnance des effets
des individus non militaires de celle nation.
Une forte bande de ces prétendus Cosaques,
après avoir traversé le Rhin et s'ètre répandue
dans les départements de la rive gauche, avait
poussé jusqu'aux portes de Bruxelles et pillé
le château impérial de Tcrvueren, où elle
avait enlevé tous les chevaux du haras que
!'Empereur y avait formé; puis, se fractionn.i.nt en divers détachements, ces maraudeurs
parcouraient la Belgique. li en vint dans le

B.ITl!LLE

parts, alors à moitié démolis, il fit pendant
une nuit obscure approcher de la ville ses
cavaliers, dont la majeure partie, après a mir
mis pied à terre, pénétra en silence dans lès
rues et se dirigea vers la grande place cl l 'hùtcl de la Poste, où j'avais d'abord logé. Mais
depuis que j'étais informé du passage du
Rhin par hs ennemis, je me retirais tous les
soirs à la caserne, où je passais la nuit au
milieu de mes troupes. Bien m'en prit, car
les Cosaques allemands entourèrent l'hôtel,
dont ils fouillèrent tous les appartements. et,

DE MO:-DIIRAIL ( 11 FÉYR! ER 1Hq) . -

département de Jemmapes, où ils essayèrent de soulever le, populations; mais n'ayant
pas réussi, ils pensèrent que cela proYenait
de ce que Mons, le chef-lirn, ne se prononçait
pas pour eux, tant était grande la terreur
que le colonel qui y commandait avait inspirée aux Uontois ! Ils résolurent donc de
m'enlever ou de me tuer; mais pour ne point
me donner l'éveil en employant un trop grand
nombre d'hommes à cette expédition, ils se
bornèrent à envoyer 500 Cosaques.
li paraît que le chef de ces partisans avait
été assez bien renseigné, car, rnchant que
j'avais trop peu de monde pour faire bien
garder les vieilles portes et les anciens rem-

Jff'i.M01T&lt;ES DU GÉNÉ7&lt;AL 'BA](ON DE Jff'A]('BOT - ,
dant le séjour que je fis à Mons dans le cours
de l'hiver de 1814, il venait très souvent
chez moi et se parait, dans ces occasions, de
l'uniforme du 23t de chasseurs qu'il avait si
honorablement porté. Or, il advint qur, pendant la nuit dont il est question, Courtois,
re,pgnant le logis &lt;l'un de ses parents chez
lequel il recevait l'hospitalité, aperçut le détachement ennemi qui se dirigeait vers l'hôtel
de la Pùsle. Ilien que le bral'e brigadier sût
que je n'y passais plus les nuits, il voulut
néanmoins s'assurer que son colonel ne cou-

D'après le taéle.J:11 ,t'IloRACE \'ERNE T. (.\fusée de 1·e,·sailles.j

furieux de ne pas trou,·er d'officiers français,
ils s'en prirent 11 l'aubergiste, qu'ils maltraitèrent, pillèrent, et dont ils burent le meilleur
vin au point de se griser, officiers comme
soldats.
Un Ildge, ancien brigadier de mon régiment, nommé Courtois, auquel j'avais fait
obtenir la décoration comme étant l'u11 de
mes plus braves guerriers, entrait en ce moment à l'hôtel. Crt homme, né 11 Saint-Ghislain près de )Ions, avait perdu une jambe en
Russie l'année précédente. J'arnis été assez
heureux pour le saurer en lui procurant les
moyens de regagner la France. Il en avait
conservé une telle reconnaissance que, pen-

rail aucun danger, el pénétra bral'ement dans
l'hôtel, où il entraina son parent.
A la vue de l'uniforme français el de la
décoration de la Légion d'honneur, les Prussiens eurent l'infamie de se jeter sur Je malheureux estropié et voulurent lui arracher la
croix qui brillait sur sa poitrine! ... Le vieux
soldat ayant cherché à défendre sa décoration,
les Cosaques prussiens le tuèrent, traînèrent
son cadavre dans la rue, puis continuèrent
leur orgie!
Mons était si grand relativement à ma faible garnison, que je m'étais retranché dans la
caserne, el, concentrant ma défense de nuit
sur cc point, j'al'ais interdit à ma lroupl!

�'H1S T0'1{1.Jt
d'aller du côté de la grande place, bien que
je fusse instruit que les ennemis s'y trouvaient, car je ne connaissais pls leur nombre

parvinrent jusqu'au lieu où il, avaient laissé
leurs chevaux attachés aux arbres de la promenade, ils y trouvèrent le chef de Lataitlon

BATAILLE DE MOXTEREAU ( 18 FÉVRIER 181.tJ,

o·:iprès le tatleatt de Cn,RLES LANGLOIS. (.Musée de Versailles.)

et craignais que les habitants ne se réunissent à eux! ... Mais dès que ceux-ci furent
informés de l'assassinat de Courtois, leur
compatriote, homme estimé de toute la contrée, ils résolurent de le venger, et, oubliant
momentanément leurs griefs contre les Fran~:ais, ils députèrent vers moi le frère de Courtois ainsi que les plus notaLles et les plus
braves d'entre eux, pour m'engager à me
mettre à leur Lêtr, afin de chasser les Cosaques 1
Je crois bien que les excès et le pillage que
ceux-ci avaient commis à l'hôtel de la Poste,
inspirant à chaque bourgeois des craintes
pour sa famille el sa maison, les portaient,
au moins autant que la mort de Courtois, à
repousser les Cosaques, et qu'ils eussent agi
tout différemment si, au lieu d'assassins el
de pillarJs, des troupes rrglées eussent pénétré dans la ville! Némmoins, je crus devoir
pro fi ter de lJ bonne volonté de ceux des habitants qui venaientdes'armcren notre farcur.
Je pris donc une partie de ma troupe, et me
portai vers la place, tandis qu'avec le surplus,
le chef de bataillon, qui connais~ait parfaitement la ville, allait, par mon ordre, s'embusquer auprès de la brèche par laquelle les
Cosaques prussiens avaient pénétré dans la
place.
Dès les premiers coups de fusil que nos
gens tirèrent sur ces drôles, le plus grand
tumulte régna dans l'hôtel et sur la place!. ..
Ceux des ennemis qui ne furent pas tués à
l'instant s'enfuirent à toutes jambes; mais
beaucoup s'égarèrent dans les rues, où ils
furent assommés en détail. Quant à ceux qui

qui les accueillit par une fusillade à brûlepourpoint I Le jour venu, on compta dans la
ville ou sur la vieille brèche plus de 200 ennemis morts, et nous n'avions pas perdu un
seul homme, nos adversaires ne s'étant point
défendus, tant ils étaient abrutis par 1~ Yin et
les liqueurs fortes! ... Ceux d'entre eux qui
survécurent à celle surprise, en se laissant
glisser le long des débris des vieux remparts,
se jetèrent dans la campagne, où ils forent
tous pris ou tués par les paysans devenus furieux en apprenant la mort du malheureux
Courtois, considéré comme la gloire de la
contrée, et qui, surnommé par eux la Jambe
de bois, leur était devenu aussi cher que le
général Daumesnil, autre jambe de bois,
l'était aux faubouriens de Paris.
Je ne cite pas le combat de Mons comme
une affaire dont je puisse tirer vanité, car,
avec les gardes nationaux, j'avais douze à
treize cents hommes, tandis que les Cosaques
prussiens n'en comptaient guère que 500 ;
mais j'ai crù devoir rapporter cet engagement
bizarre, pour démontrer combien l'esprit des
masses est versatil~. En effet, tous les paysans et charbonniers du .Borinage qui, un
mois avant, se porla~eot en ma~se pour exterminer ou du moins désarmer le petit nombre
de Français laissés dans Mons, renaienl de
prendre parti pour eux contre les Prussiens,
parce que ceux-ci avaient Lué l'un de leurs
compatriotes 1 Je regrettai aussi beaucoup le
brare Courtois, tombé victime de l'allachcmenl qu'il avait pour moi.
Le trophée le plus important de notre îictoire fut les 500 et 1uelques chevaux que les
.., 60 ""

ennemis abandonnèrent entre nos mains. Ils
prol'enaient presque tous du pays de Berg el
étaient fort pons; aussi je les incorporai dans
mon régiment, pour lequel celte remonte
iaallendue arriva fort à propos.
Je passai encore un mois à Mons, dont les
habitants étaient redevenus parfaits pour
nous, malgré l'approche des armées ennemies. Mais les progrès de celles-ci devinreo t
enfin si considérables que les Français durent
non seulement abandonner Bruxelles, mais
toute la Belgique, el repasser les frontières
de l'ancienne France. Je reçus ordre de conduire le dépôt de mon régiment à Cambrai,
où, avec les chevaux pris naguère aux Cosaques prussiens, je pus remet! re dans les
rangs 300 bons cavaliers revenus de Leipzig,
et former deux beaux escadrons, qui, sous la
conduite du commandant Sigaldi, furent bientôt dirigés sur l'armée que !'Empereur avait
réunie en Champagne. Ils s'y firent remarquer, et soulinrent la gloire du 25• de chasseurs, surtout à la bataille de Champaubert,
où fut tué le brarn capitaine Duplessis, oflicier des plus remarquables.
J'ai toujours eu une grande prédilection
pour la lance, arme terrible entre les mains
d'un bon cavalier. J'avais donc demandé et
obtenu l'autorisation de distribuer à mes escadrons des lances que les officiers d'artillerie
ne pouvaient emporter en évacuant les places
du Rhin. Elles furent si bien appréciées que
plusieurs autres corps de cavalerie en demandèrent aussi, et se félicitèrent d'en avoir.
Les dépôts des régiments étant obligés de
passer sur la rive gauche de la Seine, afin de
ne pas tomber cotre les mains des ennemis,
le mien se rendit à Nogent-le-Roi, arrondissement dtl Dreux. Nous avions un assez bon
nombre de cavaliPrs, mais presque plus de
chevaux. Le gourernement faisait les plus
grands e!Torls pour en réunir à Versailles, où
il avait créé un dépôt central de cavalerie,
sous les ordres du général Préval.
Celui-ci, de même que son prédécesseur le
général Ilourcier, entendait beaucoup mieux
les détails de remonte et d'organisation que
la guerre, qu'il avait très peu faite. Il s'acquittait fort bien de la mission difficile dont
!'Empereur l'avait chargé; mais comme il ne
pouvait cependant improviser des chevaux ni
des équipements, et quïl lenait d'ailleurs à
ne mettre en route que des détachements bien
organisés, les départs étaient peu fréquents.
J'en gémissais, mais aucun colonel ne pouvait se rendre à l'armée sans un ordre de
!'Empereur, qui, pour ménager ses ressources, avait déft:ndu d"emoycr à la guerre p)us
d'officiers que n'en comportait le nombre
d'hommes qu'ils avaient à commander. Ce
fut donc vainement que je priai le général ·
Préval de me laisser aller en Champagne. li
fixa mon dépa_rt pour la fin de mars, époque
à laquelle je devais conduire à l'armée un
régiment dit de marche, composé des hommes montés de mon dépôt et de plusieurs
autres.
Je fus autorisé à résider jusqu'à ce moment-là à Paris, au sein de ma famille, ear

Cliché \'izza,·ona.

GLORIEUX BVCIIER (3o i\lARS 1814 ).
1'ablea1, d HF.NRI J • GQUIF.R.

..,. 61,..

�.Jlf'É.M01'/fES DU G'ÉN'É](A.L BA.](ON D'E M A](BOT -

111S TORJA
~I. C.1,cucu,e, mou liC'ulcnanl-ru\011cl, ~urlisail pour commander et réorganiser les
200 hommes qui se trouvaient encore à Nogent-lc-Iloi, et je pouvais, du reslc, les inspecter en quelques heures. Je me rendis donc
à Paris, où je passai une grande partie du
mois de mars, un des plus pénil.iles de ma
vie, IJicn que je fusse auprès de cc qucj'arnis
de plus cher. füis le gouvernement impérial,
auquel j'étais altacl:ié et que j'avais si longl&lt;'mps défendu au prix de mon sang, croulait
de Ioules parts. Les armées ennemies occupaient, de Lyon, une grande parlie de la
France, et il était facile de prévoir qu'elles
arrivcraienl Licnlôl dans la capitale.

CHAPITRE XXXV
llrll,· cnmpagnc de :'inpoléon. - La résislancc dcvi1•11t
impossible. - ln-uffisancc des mesures prises pour
priscncr Paris. - .\rriVl'C des alliés. - Retour
ior,lir ,le l'Ernpcrcur sur la capilalc. - Pnris aur:iil
d,i tenir. - lnlrigucs ourdies conlrc :'iapoléon.

Les plus grands antagonistes de !'Empereur
sont forcés de convenir qu'il se surpassa luimême dans la campagne d'hiver qu'il fit dans
. les trois premiers mois de 1811. Jamais général n'avait fait preuve de tant de talents,
ni réalisé d'aussi grandes choses avec d'amsi
îail&gt;les ressources. On le vit, avec quelques
milliers d'hommes, dont )JOC grande partie
élaicn t des conscrits inexpérimentés, tenir
tête à toutes les armées de l'Europe, faire
fare partout avec les mêmes troupes, qu'il
portait d'un point à nn autre avec une rapidité merl'eilleuse, et, profilant habilement dP
toutes les ressources du pays pour le défendre, il courait des Autrichiens aux Russes,
des fiusscs aux Prussiens, pour revenir de
Blï1cber à Schwarz,mberg et de celui-ci à
Sacken, quelquefois r&lt;'poussé par eux, mais
beaucoup plus souvent vainqueur. Il eut un
•momrnt l'espoir de chasser du territoire français les étrangers qui, découragés par leurs
nombreuses défaites, songeaient à repasser
le Rhin. Il n'eùl fallu pour cela qu'un nomel
effort de la nation; mais la lassitude de la
guerre était générale, et de toutes parts, surtout à Paris, on conspirait contre l'Empire.
Plusieurs écrivains militaires ont exprimé
leur étonnement de cc que la France ne s'était
pas levée en masse, comme en 1702, pour
repousser les étrangers, ou bim qu'elle n'ait
pas imité les Espagnols en formant dans
chaque province un cenlrt! de défense nationale.
On répond à cela que l'enthousiasme qui
avait improvisé les armces de 1792 était usé
par vingt-cinq ans de guerres el les trop fréquentes conscriptions anticipées faites par
J'Empereur, car il ne restait dans la plupart
de nos dépar!C'menls que des vieillards cl des
enfants. Quant it l'exemple tiré de l'Espagne,
il n•est nullement applicable à la France, qui,
ayant laissé prendre trop d'influence 11 la ville
de Paris, ne peut rien quand celle-ci ne se
met pas à la tête du momrment, tandis qu'en
Espagne, chaque province, formant un petit
gouvernement, avait pu agir et se créer unt•

ar111fr. lur~ mèmc 'lue )ladrid ~c lroU\ail
occupé par les Français. Cc fut la cen/l'alisalion qui perdit la France.
li n'entre point dans le plan que je me
suis donné de raconter les hauts fails de l'armée française dans la célèbre campagne de
18 t i; car il faudrait pour cela écrire des
volumes, commenter tout ce qui a été publié
à ce sujet, et je ne me sens pas le courage de
m'appesantir sur les malheurs de mon pays;
je me bornerai donc à dire qu'après arnir
disputé pied à pied le terrain compris entre
la Marne, l'Aube, la Saône et la Seine, !'Empereur conçut un vaste projet qui, s'il réussissait, devait sauver la France. C'était de se
porter avec le gros de ses troupes, par SaintDizier et \ïLn, vers la Lorraine el l'Alsace,
cc qui, en mènaçant fortement les derrières
de l'ennemi, devait lui faire craindre d'être
séparé de ses dépôts, de n'avoir plus aucun
moyen de retraite, el le déterminer à se retirer vers la frontière, tandis qu'il en avait encore les moicns.
)lais pour que le superbe mouvement stratégique projeté par l'Empereur pût avoir un
bon résultat, il fallait le concours de deux
conditions qui lui manquaient, savoir : la
fidélité des hauts fonctionnaires de l'État, cl
les moyens d'empêcher les ennemis de s'emparer de Paris, dans le cas oi,, sans se préoccuper de la marche que l'Empereur faisait
sur leurs derrières, ils se porteraient vers la
capitale. ~falheureusemenl, la fidélité à l'Empereur était tellement afiaiLlie dans le Sé11al
et le Corps législatif, que ce furent les principaux membres de ces assemblée~, ll.'ls 111u·
'falle1rand, le duc de Dalberg, Laisnt: el autres, qui, par des émissaires secrets, informaient les souverains alliés de la désalfcctio:i
de la haute classe parisienne à l'égard de Napoléon, el les engageaient à venir allaquer ln
capitale.
Quant aux moyens de défrnsc, je dois
avouer que Napoléon n'y avait pas suffisamment pourvu, car on s'était borné à couvrir
de quelques palissades les barrières de la
rive droite, sans f~ire aucun ouvrage pour y
placer du canon. Et comme le très petit nombre de troupes de ligne, d'invalides, de vétérans cl d'élèves de l'École polytechnique qui
formaient la garnison était insuffisant pour
qu'on pût même essayer de résister, !'Empereur, en s'éloignant de la capitale au mois de
jam-ier, pour aller se mellre à la tète des
troupes réunies en Champagne, avait conûé à
la garde nationale la défense de Paris, où il
laissait son fils et l'Impéralrice. Il a,a:t réuni
aux Tuileries les officiers de la milice bourgeoise, qui, selon l'habitude, avaient répondu
par de nombreux sel'lnenls el les plus belliqueuses protestations au discours chaleureux
qu'il leur adressa. L'Empereur al'ait nommé
!'Impératrice régente, et désigné pour lieutenant général commandant supérieur son frère
Joseph, ex-roi d'Espagne, le meilleur, mais
le plus antimilitaire de tous les hommes.
Napoléon, se faisant illusion au point de
croire qu'il avait ainsi pourvu à la sûreté de
la capitale, pema qu'il pournit h lirrer pour

quelque~ jour~ à ~es propres forces, pour
aller avec le peu de Lroupes qui lui restaient
exécuter le projel de se jeter sur les derrières
des ennemis. li partit donc pour la Lorraine
vers la fln de mars. Alais à peine étai t-il à
qucl1j11es jour; de marche, qu'il apprit que
les alliés, au lieu de le suivre, ainsi qu'il
l'avait espéré, s'étaient dirigés sur Paris, en
poussant devant eux les faibles débris des
corps des maréchai.;x llarmont et Mortier,
qui, postés rnr les hauteurs de ~lontmartre,
rs,ayaient de les défendre, sans que la garde
nationale les secondât autrement que par
l'enYoi de quelques rares tirailleurs.
Ces fàchcu,cs nouvelles arnnt dessillé les
)'CUX de Napoléon, il fit rétrogader ses colonnes vers Paris, dont il prit lui-même la
route sur-le-champ.
Le 50 mars, !'Empereur, ,·oyageant rapidement en poste et sans escorte, venait de
dépasser Moret, lorsqu'une vive cano:rnade rn
faisant entendre, il conçut l'espoir d'arriver
avant l'entrée des alliés dans la capitale, 011
sa présence aurait certainement produit une
très vive sensation sur le peuple, qui demandait des armes. (li y avait cent mille fusils
et plusieurs million!' de cartouches dans les
casernes du Cbamp de Mars, mais le général
Clarke, ministre de la guerre, ne voulut pils
en permettre la distribution.)
Arrivé au relais cl~ Fromenteau, à cin,1
lieues seulement de Paris, l'Emperrur, n'entendant plus le canon, comprit &lt;1ue celle ,ill,·
était au pouvoir des ennemis, ce qui lui f111
confirmé à Villejuif. F.n effet, \farmont avait
signé une capitulation qui livrait la capital1•
aux ennemis!
Cependant, à l'approche du danger, on
avait éloigné de Paris l'impératrice et sou
lîls le Roi de Rome, qui s'étaient rendus 11
Blois, où le roi Joseph, abandonnant le commandement dont l'Empereur l'avait revêtu,
les suivit bientôt. Les troupes de ligne évacuèrent Paris par la barrière de Fontaineblcau,
route par laquelle on attendait l'Empereur.
Il est impo~sible de donner une idée de
l'agitation dans laquelle se trouvait alors ln
capitale, dont les habitants, divisés par tant
d'intérêts différents, venaient 1l'ètre surpris
par une im:asion que peu d'entre eux avaient
prévue .... Quant à moi, qui m'y attendais,
el qui arnis rn de si près les horreurs de la
guerre, j'étais bien tourmenté de saroir où je
mellrais en sûre:é ma femme et mon jeune
enfant, lorsque le bon vieux maréchal Sérurier ayant offorl un asile à toute ma famille
à l'hôtel des lmalides, dont il t;tait gouverneur, je fus Lranquillist: par la pensée que,
les lieux habi11:s par les vieux soldats apnt
élt: partout r&lt;!spectés par les Franrais, les
ennemis agiraient de même envers nos anciens militaires. Je conduisis donc ma famille
aux Invalides et m'éloignai de Paris avant
l'entrée des alliés, pour me rendre à Versailles au\'. ordres du général Pn;,,al, qui me
donna le commandement d'une petite colonne
composée de cavaliers disponibles de mon
régiment, ainsi que de ceux des gc et l 2e de.
chasseurs.

Lors même que les alliés n'eussent pas n'attaquèrent que fo :iO, eurent donc 11uamarché sur Jl3ris, cette colonne devant èLre rante-huit heures pour employer ces resréunie ce jour-là mtlme 11 Ilambouillel, je m•~ sources, mais aucune ne fut mise en usage.
rendis. J'y trom·ai mes thcvanx cl équipages Enfin, pour comble d'impéritie, au moment
de guerre, cl pris le commandemrnl des où les troupes ennemies attaquaient Romainville, Joseph et Clarke faisaient sortir de
escadrons qui m'étaient destiné5.
Paris,
par la barrière de Passy, i,000 des
La route était couverte par les voitures dl's
personnes qui s'éloignaient de la capitale. Je meilleurs fantassins ou cavaliers de la garde
ne m'en étonnai pas; mais je ne pomais impériale, pour aller renforcer à Blois l'escomprendre d'où prornnait le grand nombre corte de l'impératrice qui était déjà plus
de troupes de diverses armes qu'on vopit nombreuse qu'il n'était nécessaire pour le
arri,·er de toutes les directions par détache- moment.
Dès que Napoléon apprit que Paris avait
ments qui, si on les eùl réunis, aurail'nl
formé un corps assez considérable pour arrê- capitulé el que les deux petits corps de )Jar.
ter les ennemis devant ~lonlmarlrc et donner mont et de Mortier avaient é,·acué la place
le temps à l'armée, qui accourait de la Cham- en se retirant vers lui, il leur envoya l'ordre
pagne et de la Brie, de sauwr P.iris. Mais de Yenir prendre position à Essonnes, à sept
!'Empereur, trompé par son ministre de la lieues cl à mi-chemin de Paris à Fontaineguerre, n'avait donné aucun ordre à ce sujet, bleau, cl se rendit lui-même dans celle deret ignorait probal&gt;lemrnt qu'il lui rcstàt nière ville, où arrivaient les tètes de colonnes
encore de si grands mo~·ens de défense, dont de l'armée revenant de Saint-Dizier, ce qui
voici l'énumération, d'après les documents indiquait l'intention dans laquelle était !'Empereur de marcher sur Paris, dè.s que ses
pris au ministère de la guerre, sarnir :
Quatre cents canons, suffüamment appro- troupes seraient réunies.
Les généraux ennemis ont avoué plus lard
üsionnés, soit à Vincennes, soit à l'École
militaire du Champ de Mars, ou au dépùt que s'ils eussent été allaqués par !'Empecentral d'artillerie. Plus de 50,000 fusils reur, ils n'auraient osé recevoir la bataille,
neufs dans ces mêmes lieux. Quant aux en ayant derrière eux la Seine et l'immense
hommes, le roi Joseph cl Clarke, le mini~Lrc ,·il\e de Paris avec son million d'habitants,
de la guerre, pouvaient disposer de troupes i1ui pouvaient se révolter pendant la bataille,
amenées 11 Paris par les maréchaux )larmonl barricader les rues ainsi que les ponts, et
et Mortier, cl dont l'effectif s'é'.erait /1 leur couper la rel raite; aussi étaient-ils rt;·
19,000 hommes; de 7 i1 8,000 soldats de la solus à se retirer pour aller camper sur les
ligne casernés à Paris; de :i,001) hommes hauteurs de Ildleville, Charonne, Montmartre
appartenant aux dépôts de la garde impériale; el les buttes Chaumont, qui dominent la rilC
de I i', à iR,000 cavaliers démontés, casnnés droite de la Seine el la roule d'Allcmagnr,
11 \'er5aillcs ou dans les emirons; de IX à lorsque survinrent dans Paris de nouYeaux
20,000 conscrits ou
soldats de dépôts dcslint:, aux régiments
de la ligne, et des
gardes nationales aclives casernées à
Saint-Denis, Courbevoie, IluE-il et autres
villages des environs
de Paris; de plus de
2,000 officiers en
congé, blessés, sans
emploi ou en retraite,
qui étaient venus offrir leurs services;
enfin de 20,000 ouvriers, presque tous
anciens soldats, qui
demandaient à contribuer à la défense
de Paris.
Ces forces réunies
présentaient un elfoctif de plus de 80,000
CO\lflAT LE CLAl'E (~7 MARS 18q). - D'atrès le /ab:ea1I d'Ecci:-.F L A"Y.
hommes, qu'il t:lait
facile de rassembler
en quelques heures
et &lt;l'utiliser à la défense de la capitale jus- évérn menls qui les retinrent dans celle ville.
1\1. de Tallevrand, ancien évêque marié,
11u 'à l'arri,éc de Napoléon et de l'armée qui
a,·ait été, en apparence, l'un des hommes les
le suivait.
Joseph el Clarke, prévenus dès le 28 mars plus dévoués à !'Empereur, qui l'avait comblé
au matin de l'approchr des ennemis, qui de richesses, fait prince de Ilénévent, grand

""

1hambellau, ek., etc. M. de Talle)·rand, donl
l'amour-propre était Lle~sé de n'être plus le
l'Onfident de '.\'apoléon et le ministre dirigeant
de sa politique, s'était mis, surtout depuis
les désastres de la campagne de Russie, à la
tète de la sourde opposition que faisaient les
mécontents de tous les partis, el principalement le (&lt;w~o111·r1 Saint-Germain, c'est-àdire la haute aristocratie, qui, après s'être
soumise en apparence et avoir même servi
Napoléon aux jours de sa prospérité, s'était
posée en ennemie et, sans se compromellre
0U\'ertement, auaquait par tous les moyens
le chef du gouvernement. Les principaux
chefs de ce parti étaient : J'abbt\ de Pradt,
que l'Empereur arnit nommé archeYêquc de
fülines; le baron Louis, l'abbé de Monlcsf[uiou, M. de Chateaubriand, le député
Laisné, etc., etc.
Presque Lous ces hommes de talent, dirigé3
par Talleyrand, le plus habile et le plus intrigant de tous, attendaient depuis quelque
temps l'occasion de renverser Napoléon. Ils
comprirent qu'ils n'en trouveraient jamais
une aussi favorahle que celle que leur offrait
l'occupation de la France par un million el
demi d'ennemis, el la présence à Paris de
tous les souverains de l'Europe, dont la plupart avaient été grandement humiliés par
~apoléon. \lais, Lien que celui-ci fût en re
moment très affaiLli, il n'était point encore
totalement abattu, car, outre l'armée qu'il
ramenait avec lui et qui rnnait de faire dt•s
prodiges, il lui restait celle de Suchet entre
les PJrénées et la Haule-Garonne, des troupes
nombreuses commandt'•es par le marérhal
Soult, el il y avait dem belles divisions 11
Lyon; enfin, l'armée
d'Italie éla i L encore
formidahle, de sorte
que, malgré l'occupation de Bordeam
par les Anglais, Xapoléon pournit encore
réunir des forces considérables et prolonger indéfiniment la
guerre, en soulevant
les populations exaspérées par les exactions des ennemis.
M. de Talleyrand
et son parti comprirent que s'ils donnaient à !'Empereur
le temps de faire arriver sous Paris les
troupes qui le sui,aient, il pourrait
batlre les alliés dans
les rues de la capitale
ou se retirer dans
(Musée de l'ersail/es.)
quelques provinces
dérnufrs, où il continuerait la guerre jusqu'à ce c1ue les alliés,
fatigués, consentissent lt foi.ire la paix. li fallait
donc, selon Talle)rand et ,es amis, changer
la face du gouvernement. )lais là se tromail
la grande difficulté, rar ils voulaient rét:.lilir

�r

111STO'J{1.Jl

---------J

en la pmonne de Louis HIil b famille d,•s surie force1' la main aux souYcrains étranBJurbons rnr le 1rône, tandis qu'une p3r1ic gers, fit paraîlre à cheval sur la place
de la nation désirait y laisser Napoléon, ou Louis X\' ur.e ,·ingtainc de jeunes grns du
tout au moins y appelrr son fils.
fanbour;; SJint-G,·rmain, parés de cocardes
La même dil'crgencc d'opinion existait blanches el conduits par le vicomte Talon,,
parmi les souverains alliés, car les rois d'An- mon ancien compagnon d'armes, de qui je
gleterre el de Prnssc se rangtaicnt du côlti lit•r.s ces détails. Ils se dirigèrent l'ers l'hôlcl
dl's Bourbons, landis que l'empereur de de la rue Saint-Florentin, haLilé par l'empeHussie, qui ne les :nait jamais aimés el qui reur AlPxandre, en criant à lue-tète : c1 \'ire
craignait que l'arilipalhie de la nation fr:in- le roi Louis X\'111 ! \'ivcnt les Bourbons! A
çaise pour ces princes et les émigrés n 'aruc- bas le tyran! ... »
nàl r1udquc nom·dle rél'olution, n'était pas
Ces cris ne produisirent d'abord sur les
éloigné de prl'ndre les inlérêls du fils de curieux rassemblés qu'un sentiment de stuNapoléon.
péfaction, à laquelle succédèrent les menaces
Pour couper court à ces di,cussions et de la foule, cc qui ébranl.i les membres les
décider la question m prenant les devants, plus résolus de la carnlcade. Ce premier élan
l':istucitux Talleyrand, rnulant en quelque de royalisme apnt manqué son elfot, ils

rrcommencèrenl la scène sur dilîérenls points
d, s houltrards. Sur quelques-uns on les hna,
~ur d'autres on les applaudit. Comme l'entrée
drs souverains alliés approchait et qu'il fallait aux Parisiens un cri pour les animer,
celui jeté par le vicomte Talon et ses amis
retentit toute la journée aux oreilles de l'empereur Alexandre, cc qui permit à Tallcyrand
de dire le soir à ce monarque : &lt;( Yotre Majrsté a pu juger par elle-même al'ec quelle
unanimité la nation désire le rétablissement
des Bourbons! )&gt;
A compter de ce moment, la cause de Napoléon fut perdue, Lien que ses adhérents
fussent infiniment plus nomLreux que ceux
de Louis XVIII, ainsi que les événements le
proul'èrent l'année suivante.

(A suivre.)

GÉNÉRAL DE

i

(

MARBOT.

L'HISTOIRE INTIME
~

Une intriga nie

RcproJuction autnric;éc par Gourîl et ('1•, éditeurs, Paris.

LES GIRONDINS. -

Mon père m'avait donné une espèce de
goul'ernantP, ou plulùt ce que l'on appelle
une bonne, qui ;l\'ait une nièce du même âge
que le mien. Jus,1u'à l'épo~uc de notre première communion, elle venait passer ses
jours de vacances chez sa tante et jouait al'cc
moi. L'lrsqu 'clic eut allcint l'à,ge de douze
ans, mon père, sans qu'aucun sentiment de
hauteur dirigPât sa prudence, dédara q11'il ne
voalait plus que celte petite vint jouer avec
moi et mes sœurs. L'éducalion soignée qu'il
voulait Lien nous donner lui faisait craindre
des relations inlim,·s avec une petite personne
deslinéè à l'état de couturière et de LNdèuse.
Celle petite fille était jolie, blonde et d'un
mJinlien lr~s moJesle. Six ans après l'épo 1uc
où mon père lui avdil interdit l'eolrétl de sa
maison, le duc de la Vrillière, alors M. le
comte de Saint-Florentin, fit demander mon
père : (( Avez-vous, lui dit-il, à votre service
une femme âgée nommée l':\ris? » Mon père
lui répondit qu'elle nous avait élevées et était
encore chez lui. &lt;( Connaissez-vous sa jeune
nièce? » rrprit le minis 1re. Alors mon père
lui dit ce que la prudence d'un père qui désire
que ses enfants n'aient jamai~ que d'utiles
liaisons lui avait suggéré il y avait six ans.
&lt;&lt; \'ous ave1. agi bien prudemment, lui dit
U. de SainL-Florentin; depuis quarante ans
que je suis au ministère je n'ai pas encore
rencontré une intrigante plus audacieuse que
cette pelite griselle : elh~ a compromis dans
ses mensonges notre auguste souverain, nos
pieuses princesses, mesdames Adélaïde et

\'icloire, c•t l'estimaLle monsieur Baret, curé
de Saint-Louis, qui d lll5 ce moment est interdit de ses fonctions curiales jusqu'à l'éclaircissement parfait de cclttl infàme intrigue ; la
petite personne est à la füstille en ce moment.
Imaginez-mus, ajouta-t-il, qu'à l'aide de ses
astucieux mensonges elle a sou~trait plus de
soixante mille francs à dirnrs gens créJules
de Versailles : aux uns elle affirmait qu'elle
était maitresse du roi, se faisait accompagner par eux jusqu'à la porte de glace qui
ouvre dans la galerie, entrait dans l'appartement. du roi par celte porte particulière en se
h faisant ou l'rir par quel4uPs garçons du
cùâteau q11i a1·aient ses faveur;. A peu près
Jans le mème temps elle a fait demander
M. Gauthier, le chirurgien des chevau-l~gers,
pour accoucher chez elle une femme dont le
vi,a3e était couvert d'un crèpe noir, et fournit au chirnrgicn les servielles dont il avait
besoin, el qui toutes étaient marquéps à la
couronne, scion les dépo3itions de Gauthier.
Elle lui a de mème procuré, pour bassiner le
lit de l'accouchée, une bassinoire aux armes
des princesses, et un bol de bouillon en argent
el porlant les mèmes armes. Depuis les informations comm.incées sur celte alLirr, nous
sarnns de même que c'est encore un garçon
servant chez Mesdames qui lui a procuré ces
objets; mais elle a fait circuler cet odieux et
criminel mensonge parmi les gens dtl son
espèce, el il a même percé jusqu'à des gt:ns
dont les opinions ont plus d'importance. Ce
n'est pas tout encore, ajouta le ministre, elle

a avoué tou~ ses crimes; mais au milieu des
pl€urs et des sanglots du repentir elle a
déclaré qu'elle était née pour la \'erlu, et
avait été entraînée dans le chemin du vice
par son confl'sseur, M. le curé 8Jret, qui
l'avait séJuite dès l'àge de quatorze ans : le
curé lui a été confronté. Cette malheureuse,
dont l'air cl le maintien ne ressemblent nullement à la perversité de son esprit et de ses
mœurs, a eu l'eITronteric de soutenir en rn
présence cc qu'elle arait déclaré, et a osé
appuyer celle &lt;lédaralion d'un fait qui semblait affl rmer la liaison la plus intime, m
disant au Yertucux curé qu'il avait un signe
sur !"épaulé gauche. A ces mots le curé a
dt&gt;mandé qu·on fit arrèter sur-le-&lt;·hamp un
valet de chamùre qu'il al'ait :ilors et qu'il
avait cùassé pour ses mauvaises mœurs. Les
interro6atoircs suiv.rnls ont prouvé que re
malheureux avait aus,i été du nombre dt&gt;s
amants de la jeune fill,•, et que c'était de lui
qu'elle tenait le renscignemc1,l sur le signe
qu'elle avait eu l'impudeur cl l'effronterie de
ci Ler. )&gt; Le pauvre cu rJ Baret fit une malad ic
gral'e du chagrin que lui donna un drsagrément aussi peu mérité. Le roi avait pourtant
eu la ùonlé de l'accueillir à son retour à Versailles, et de lui dire qu'il devait savoir qu ï-1
n'y avait eu rien de sacré pour celle audacieuse créJlure.
Quand l'affaire fut entièrement éclaircie,
le ministre fit sortir cette vile intrigan le de
la Bastille, et elle Fut envoyée à Sainte-Pélagie
pour le reste de ses jours.
.\lADAME CA:\\P,\~ ·-

T ableau de PAt:L D1::LAROCIIE,

PAUL ûAULOT
~

Les amours d'un Girondin
Jean-François Ducos avait vingt-cinq ans
lorsque, le 21 octobre 1790, il avait épousé
Jeanne-AgathP. Lavaud.
Ce mariage unissait deux familles également honorables de Bordeaux. Les Ducos et
les Lavaud étaient commerçants, et dans une
situation prospère, si l'on en juge par les
avantages faits aux jeunes époux au moment
du mariage.
Agathe Lavaud apportait en dot une rente
de deux mille livres, et Ducos recevait une
pension annuelle de quatre mille livres. li
était en outre associé pour un quart dans le
commerce de son père, et il avait le choix,
ou de recevoir dans la maison paternelle le
logement et la nourriture pour lui, sa femme
et les enfants à naitre, ou de loucher un supplément de pension de mille livres.
Les jeunes époux entraient donc en ménage
dans d'excellentes conditions. L'amour était
aussi de la partie : le mari aimait sa femme,
et la femme aimait passionnément son mari.
Ils auraient pu vivre tranquilles et partant
vivre heureux, mais Ducos, tout acquis aux
idées nouvelles, brûlait du désir de ne point
rester obscur et paisible dans sa ville natale.
VI. -

HISTORIA. -

Fasc. 42.

Le commerce n'était pas de son goût, et il se
disait plus volontiers homme de lettres.
Ayant connu Marat dans de précédents séjours
à Paris, il était devenu l'ami de cet homme,
qui n'était point encore le fou sanguinaire
qu'il se montra dans la suite, et celle amitié
n'avait pas peu contribué à lui inspirer le désir de jouer un rôle politique.
La confiance de ses concitoyens et le malheur de sa destinée satisfirent sur ce point
ses rêves ambitieux. Ducos fut nommé député
à l'Assemblée législative (septembre 1791).
Ce fut tout d'abord une grande joie pour
lui et pour les siens, lorsque la nouvelle lui
fut apportée que les électeurs du département de la Gironde l'avaient désigné pour
aller travailler au bonheur de la France et à
celui de l'humanité avec ceux que l'enthousiasme du temps appelait « des génies ».
Grande joie mêlée cependant de quelque mélancolie, car les fonctions glorieuses dont il
venait d'être investi réclamaient sa présence
immédiate à Paris, et il lui fallait laisser à
Bordeaux la jeune femme qu'il avait épousée
moins d'un an auparavant.
Madame Ducos, en effet, était enceinte de

sept mois. C'eût été folie de lui faire entreprendre un si long et si pénible voyage dans
cette situation, surtout alors qu'il s'agissait
de se rendre dans une ville où nulle installation n'était prête, tandis qu'à Bordeaux elle
trou l'ait, aussi bien dans sa propre famille
que dans la famille de son mari, les soins affectueux qui lui étaient nécessaires.
li fut donc décidé que le « législateur l&gt;
gagnerait seul son poste, et que la jeune
femme ne le rejoindrait qu'après ses couches
el son complet rétablissement.
C'est à cette séparation que nous devons
toute une série de lettres (le dossier n'en contient pas moins de soixante-quatorze ),
écrites à Ducos par sa femme, et par sa
belle-sœur, une aimable et vive jeune fille,
Sophie Lavaud. Lettres débordantes de passion chez l'une ; lettres pleines d'une alfcction, d'une tendresse un peu plus que fraternelles chez l'autre.
Et c'est un plaisir étrange et inattendu que
de respirer dans ce volumineux dossier du
procès des Gù·ondins ce parfum d'amour,
vieux de cent ans et toujours frais, que
1. Archives nationales W292-201-, quatrième partie.

�1f1STOR,.1.Jl

----------------------------------------"

Fouquier-Tinville nous a conservé peut-être
sans le savoir.
La lecture de ces lettres est en même
temps d'un grand enseignement. D'ordinaire
les hommes lancés dans la mêlée politique
nous apparaissent isolés, nous ne voyons
qu'eux, nous ne sommes initiés qu'aux sentiments qui les animent. Et cependant, dans
l'ombre, à côté de ces hommes dans la
lumière, battent ,des cœurs amis. Saisir ces
battements, reconstituer ces existences de reflet, n'est-ce pas une bonne fortune, lorsqu'on
est certain de le faire en Ioule vérité? C'est
à la fuis le droit rt le de,·oir de l'historien.
Toutefois ces lettres renferment quelques passages oit la passion s'exprime sans ménagement, en des termrs que l'épouse croyait
devoir être entendus du seul époux; nous lrs
supprimerons. C'rst d'une main hardie, mais
néanmoins discrète, que nous soulevons ici
le voile qui comre le ~ecrcl de trois cœurs.

Ducos est parti le 21 septembre. Avant
même d'être arrivé à Paris, il a écrit à sa
femme. La pauvre délaissée, après onze mois
de mariage, réduite à se consoler de l'absence
d'un être cher par quelques lignes de son
écriture, a le cœur bien gros; et elle ne s'en
cache pas, prenant pour répondre à son mari
ce parler enfantin, - langage naturel du
jeune amour, - qui lui rappelle le souvenir
des jours joyeux.
• Bordeaux, le 27 septembre '1791.
&lt;c Je viens m'entretenir avec toi, mon cher
ami; c'est une jouissance Lien douce. J'allendais ce moment avec impatience. Voilà le
sixième jour que nous sommes séparés; il me
semble qu'il y a six mois. Ah! quand reviendra le temps où nous nous reverrons plus
tendres et pins amoureux que jamais? Donnemoi des forces, mon tendre ami, pour soutenir l'intervalle 11u'1l y a encore à pas,er d'ici
ce moment.
&lt;c Je ne suis pas toujours raisonnable : ta
Cocolle si été pas sage, mais ne me gronde
pas quand je suis fris te. Je n'ai pas les baisers bien tendres de Dobo pour me consoler.
Ainsi tâche de compenser toutes ces douceurs
par des Jeures pleines dé tendresse et
d'amour, comme celle que tu m'as écrite. Je
l'ai lue bi(•n ~ourenl, et c'est ma consolation
quand je suis trisk .... »

« Bordeaux, le 1" octobre 1;01.

« C'est aujourd'hui un jour de fète pour
moi, mon tendre ami, parce que je dois recevoir une de tes lettres et ~ue j'ai le plaisir
de m'entretenir avec toi. Tu as commencé tes
fonctions de législateur, et moi je m'acquitte
toujours avec zèle de la recommandation que
tu m'as faite de prier Dieu pour toi. Je désire que mes prières soient exaucées parce
que personne n'aura de reproche à te faire ...
&lt;c ••• Toute notre famille se porte Lien et
tous te disent bien des choses, particulièrement Sophie qui est avec moi el qui a refusé
d'aller à Canegeau pour ne pas me quiller.

Tu vois qu'elle a bien des attentions pour
moi: j'espère que tu lui en témoigneras ta
reconnaissance ....
11 ... Moi, je ne suis jamais plus contente
que quand si pomais parler de Petit-Mami.
Je pense bien souvent au plaisir que j'aurai
quand j'irai te trouver. Peut-être que toi si
pas reconnaitre ta pauvre Cocotte ...
&lt;( Adieu, je compte sur ta parole et sur
ton cœur pour la fidélité. Adieu, Bobo, adieu,
Petit-~lami. Cocotte t'aime el désire d'être
aimée de toi; tu sais que si tu cc5sais de
l'aimer tu lui ôterais la vi&lt;'. Adieu, je baise
tes beaux yeux ....
(( AGUITE. ))

c, Aguite » ou cc Cocolle l&gt;, comme elle
s'appelle, ne tarde pas à devenir jalouse de
&lt;c Bobo )) , de c, Pctit-Mami lJ, doux noms
murmurés jadis à l'oreille dans les premiers
transports de cet amour partagé. Elle tremble pour la fidélité de ce mari, dans une ville
comme Paris, où tant d'occasions ne sauraient
manquer de s'offrir à lui : que peuvent ses
lettres, qu'elle voudrait plus éloquentes? ... Sa
double préoccupation se reflète dans sa correspondance.

« Bordeaux, samedi 8 oc(obrc 1791.
&lt;c ... J'ai vu par ta lettre que nous nous
aimons toujours davantage el que nos âmes
s·entendent bien et ressentent les mêmes sensations. Ha! je suis bien souvent dans cet
état de tristesse qui me fait croire que nous
avons été trop heureux; mais, pour ne pas
me livrer à la mélancolie, je pense que ce
temps reviendra, et que nous en ~entirons
mieux le prix, parce que nous en aurons été
privés. J'aime bien que tu m'écrives de3
letLres tendres : je pleure, mais elles me font
plaisir. J'ai de la peine à croire r1ue ·les
miennes te fassent le même effet.
u li me semble qu'il y a bien de la différence, et que Cocotte si pas assez bien écrire
pour Bobo, mais je vois par l'impression
qu'elles te font que tu m'aimes beaucoup, et
que c'est l'amour qui fait que tu les troures
jolies. Je t'assure, Petit-Mami, que ça me
rend bien heureuse el que mon chagrin est
Lien adouci par la tendresse que tu as pour
moi : Cocotte si aimer beaucoup Bobo 1...
&lt;c Adieu, mon tendre ami; je prie Dieu
pour que tu te portes bien et que tu te conduises de même. Adieu, Bobo, aime ton
Aguite; sois-lui fidèle, et elle sera heureuse.
Je baise tes beaux yeux, ta bouche .... Tu ne
me feras pas infidélité, parce que ta pauvre
Cocotte mourrait de chagrin. ll

Mais ce n'est pas seulement à madame
Ducos que Ducos inspire de l'attachement; sa
belle-sœur, Sophie Lavaud, éprouve pour lui
une affection des plus vives. Elle ne s'en
cache pas, e.t en adresse à son beau-frère des
témoignages qui ne semblent point lui déplaire.
• llordcaux. Il octobre 1791.

c, Je vous remercie, mon cher Ducos, de

votre lettre. Elle est toute pleine de confiance
et d'amitié, ce qui me prouve que vous me
connaissez bien.
11 Je n'ai pas quitté Agathe, depuis votre
départ. Eh! qui pouvait mieux que moi partager ses peines? Il fallait que ce fùt celle qui
les ressent aussi vivement qu'elle.
1c Presque tout le monde l'excitait à la raison et à la force de prendre sur elle. Il n'y a
que moi qui ne connais d'autre manière de
se consoler que de se livrer entièrement à sa
douleur. Maintenant elle est dans un état de
calme et de tranquillité qui approche presque
du bonheur.
cc Elle me fait part des lettres que ,·ous
lui écriYez; il n'est pas possible de les lire
sans avoir le cœur louché et sans répandre
des larmes sur votre sort. Mais c'est une destinée que rien ne pouvait empêcher. Mon
cœur avait prévenu votre recommandation;
je vous promets de ne pas quiller Agathe, et
vous remercie du choix que vous avez fait de
me nommer son· secrétaire. Je m'acquitterai
aussi bien qu'il me sera possible du devoir
que ça m'impose. Soyez en repos pour ce joli
petit enfant, car vous y touchez du bout du
doigt. Ainsi, petit inviolable, songez que vous
serez bientôt père.
&lt;c J'espère, mon cher Ducos, que vous pensez que, quelque changement qui survienne
dans mon état, mon cœur ne changera pas,
et crue vous y occuperez toujours une grande
place. Je ne puis pas vous dire qu'il n'existe
personne digne de l'occuper, mais je puis au
moins vous assurer que je n'en connais pas.
Ainsi, je vous prie de vous rappeler quelquefois de cette petite possession; je me recommande à vous dans vos moments de loisir. En
attendant, ne m'oubliez pas dans les leltres
d'Agathe, que j'aie le plaisir d'y voir mon
nom.
&lt;c Je ne peux rien vous dire de Trole!, car
je n'y ai pas été depuis que nous y étions ensemble. Je crois qu'il est bien le même, mais
il ne le serait plus pour moi. Ses beaux jours
sont passés. Je redoute le moment oi1 j'irai,
car je n'aime pas à n'avoir qu'à me rappeler
d'agréables souvenirs : je voudrais qu'il fût
possible de ne plus y retourner, surtout dans
les moments où je désespère de vous revoir
jamais.
&lt;( Je n'entreprends point de vous dire avec
quelle tendresse je ,·ous aime; vous le devinez bien à peu près. Je vous embrasse mille
fois.
11 Sophie LAv.\uo. &gt;J

« Papa, maman, Lavaud, Hélène vous
disent mille choses tendres. li n'y a pas de
jour que nous n'ayons occasion de dire :
« Si Ducos était ici. lJ Surtout dans nos prQmenades au petit chemin de Bègle. Il doit
bien vous paraître petit à présent que vous le
voyez de sr loin, et que vous êtes occupé de
tant de choses.
&lt;1 Adieu, il me semble qu'il y a un siècle
que je vous ai quitté.
« Je vous remercie d'avance du couteau :
il me tarde bien de l'avoir. Je me propo§e de

1-Es
m'en servir journellement comme je fais du
collier chéri. »

+
L'Assemblée législative a commencé ses
travaux le fer octobre. Ducos a retrouvé à
Paris ses collègues de la Gironde, notamment
le plus connu en attendant qu'il devienne le
plus célèbre : Vergniaud. Madame Ducos,
femme d'un législateur, ne reste pîlint indifférente à la politique; elle connait son mari,
elle le sait volontiers caustique, elle a peur
que ce penchant &lt;( à l'épigramme &gt;&gt; ne lui
fasse des ennemis. Elle lui donne d'excellents
conseils : on sent qu'elle le voudrait voir
aimé de tous, car elle le sait bon. En revanche, ses préoccupations habituelles ne la
quittent point, et elle tremble toujours pour
la fidélité de ce mari si ardemment chéri,
mais chéri à présent de Lien loin !
« 15 oclobrc 1791.

J'ai YU par lrs journaux le train qui
se fit à l'Assemblée le jour qu'on révoqua le
décret. Les républicains disent que ça porte
tort à la Législature, mais les royalistes
trouvent au contraire que l'on a très bien
fait de retirer ce décret qui aurait mis,
disent-ils, la division entre les deux pouvoirs.
cc En général, on trouve comme toi que
l'Assemblée ne s'occupe que de peu de choses
et qu'elle fait de trop longues discussions
pour rien. Il parait que les hommes à talent
n'ont pas trouvé occasion à se montrer. J'espère que si tu te trouves 11 même de faire
quelque travail tu mettras les épigrammes
de côté, car jusqu'ici tu en as làché quelquesuncs. J'entends dire que tu ne veux pas déroger à ton caractère méchant. Ça me fait
beaucoup de peine parce que tu ne l'es pas,
mais je conviens que quelquefois tu dis des
choses qui le font croire, surtout aux personnes qui ne te connaissent que de réputation. Je voudrais, s'il était possible, que tu
contentasses tout le monde, mais particulièrement tes amis ....
c, N'oublie jamais ta petite femme qui
craint que tu ne cherches avec une autre le
bonheur dont tu as joui avec elle ....
&lt;( Sophie te dit mille choses tendres el a
pris le baiser que tu ne voulais pas lui donner, parce qu'elle avait répondu à la lettre....
&lt;I Je viens de recevoir la jolie lettre de
Vergniaud, qui m'a fait grand plaisir. Je ne
lui répondrai que le courrier prochain, et je
crois que je serai assez en peine pour ne pas
lui paraître bête; en attendant, je lui donne
un baiser pour le remercier du plaisir qu'il
m'a fait. ... lJ
&lt;c ...

Le moment approche où elle sera délivrée :
cette prochaine maternité lui donne de plus
graves pensées, mais les rêves d'avenir que
cet événement lui suggère n'en sont pas moins
riants et joyeux :
« Bordeaux, 18 octobre 1791.

J'ai tonjours eu envie de nourrir,
mais depuis :que je lis Émile, je vois com&lt;c ...

bien c'est un de,·oir. J'ai trouvé dans ce
livre toutes les raisons que j'avais pour le
faire; celle qui m'a fait le plus de plaisir est
que Jean-Jacques ose assurer à une femme
qui nourrit ses enfants que son mari l'aimera et lui sera toujours fidèle. Moi qui ne
pourrais vivre sans cet espoir, il ne m'en coûterait rien de perdre la vie pour vouloir èlre
mère et m'assurer par là ta fidéli1é.
11 Ah! si je réussis, quel bonheur pour
nous! Nous élèverons notre petit enfant, il
nous aimera bien. L'amour que nous avons
l'un pour l'autre fera qu'il n'aura point de
préférence; nous ne ferons qu'un et il n'aura
qu'une affection pour deux. Nous cous accorderons bien pour ne vouloir que la même
chose afin qu'il ne trouve pas de dilTJrence
dans la manière de le conduire. Il sera bien
heureux et nous aussi. Ah! il n·est point de
honhcur plus doux que celui de s'aimer
comme nous nous aimons, et d'avoir de
petits enfants qui ne connaissent et ne chérissent que leurs père et mère. Je pense muvent à ce bonheur, mon tendre et cher petit
Mami, et cette idée me rend heureuse
d'avance .... ll
La jalousie, - jalousie vague, irraisonnée,
- n'en subsiste pas moins, et elle reparait
avec le souvenir des voluptés passées, des
Yoluplés perdues.
, 22 octobre 1791.

« ... Adieu, aime-moi toujours, et que la
promesse que tu me fis, la veille de ton départ, ne s'écarte jamais de ta mémoire. Rappelle-toi ta pauvre Cocolle couchée aYec toi.
Tu la tenais dans tes bras et tu mêlais tes
larmes aux siennes; tu lui promis de l'aimer
toujours ét de lui être fidèle. Ce souvenir
m'arrache des larmes, mon cher ami; mais
l'espoir que j'ai que tu ne violeras pas ta
promesse me fait vivre heureuse, et triste
cependant parce que je suis loin de toi .... ll
cf:&gt;

Enfin le grand jour arrirn : Madame Ducos
met au monde un fils! Sophie Lavaud prend
alors la plume et mande à son beau-frère les
détails de l'accouchement :
« Bordeaux, ~9 octobre 179L

0 trop heureux mortel, je sais que je ne
vous apprends pas que votre petite femme
est accouchée d'un énorme garçon, mardi à
une heure et demie de la nuit. Après avoir
souffert toute l'après-midi des douleurs de
reins, elle monta à six heures dans sa
chambre. Là, les souffrances furent plus
réitérées el plus fortes jusqu'à minuit. Alors
les plus vives la prirent et elle accouche à
une heure et demie. Vous voyez que c'est
assez long.. . . l&gt;
Puis elle passe au nouveau-né :
C&lt; Çà. voyons que je vous parle de sa figure. Je vais vous donner la preuve comment
chacun a sa manière de voir, vous allez en
juger par ce contraste. Généralement on
trouve qu'il vous ressemble. Vous ne vous
attendez sûrement pas que l'autre ressem11

.JIMO~S D'UN G1~01VDTN _ _ ~

blance, c'est moi. Oui, moi; dites ce que
vous voudrez, votre mère le trouve et plusieurs personnes, à qui elle l'a dit, l'ont
trouvé aussi. Je ne pense pas concevoir à
propos de quoi cet enfant me ressemblerait.
Mais soyez tranquille, je l'ai souvent sur mes
bras, et là, je cherche toujours si je vous
retroUYe. Je crois m'être npcrçue que c'est
votre petite miniature. J'ai reconnu parfaitement la marque de l'ouvrier; il aura les yeux
superbes et votre joli petit menton pointu.
Je ne veux pas oublier de vous dire que je
lui sers de nourrice sèche. Recommandezlui d'être un peu plus modeste, car il commence déjà à me lever mon fichu ....
« Cocotte me dit d'embrasser Pctit-Mami,
et je veux être Cocotte à ce prix-là. Adieu,
aimez-moi. Vous voyez le nom de celle qui
vous aime trop. Le voilà :
« Sophie L.\vAuo. »
C'est bien là assurément l'aveu d'une tendresse profonde, c'est en même temps la
preuve que ce sentiment n'est point coupable.
Il y a, dans ces lignes, la belle imprudence
de l'innocence : mais l'enjouement, la bonne
humeur avec lesquels elle dévoile ingénument le secret de son cœur enlèvent à celle
inclination cc qu'elle aurait de pénible et
même d'odieux sans cela. On sent qu'elle
admire son beau-frère de toute son âme;
toutefois elle l'aime assez pour aimer son
bonhem: et en être heureuse.
Le fer novembre, c'est encore elle qui
écrit à Ducos, mais cette fois, elle n'est que
le secrétaire de sa sœur. Sa lettre commence
ainsi : « C'est elle qui parle, écoutez-la
bien », et finit par ces mots : (C Adieu; je
vous demande en grâce de ne pas oublier
votre petite sœur. l&gt;
Madame Ducos nourrit son enfant. La maternité a, pour un temps, modéré les folles
ardeurs et les regrets cuisants : c'est d'un
ton grave qu'elle parle à présent. Dans une
de ses lettres, Ducos lui a conté la visite
qu'il a faite à l'llermitagc, ot1 Jean-Jacques
Housseau habita quelques années. Le souvenir
du philosophe qui a écrit de si jolies choses
sur l'allaitement maternel rérnille en elle
l'admiration qu'elle a pour le grand homme :
« 10 novemhrc 1701.

« J'ai vu par ta lellre, mon tendre ami,
que tu as passé une journée bien délicieuse
le jour que tu fus à l'Hcrmitage. La description que tu m'en fais en augmente en moi
le besoin d'aller te trouver. J'ai bien reconnu
les mouvements de ton âme aux émotions
que tu as eues en voyant l'humble retraite
de l'homme que tu chéris. Ab! ton bonheur
aurait été parfait si ta femme et ton fils
avaient été avec toi. Qu'il me tarde de faire
avec mon ami le pèlerinage par la vallée de
~fontmorency !.. . ll
~

. Ducos, tout absorbé qu'il fût par la politique, par ses fonctions de c&lt; législateur l&gt; , et
bien qu'il restàt un fidèle mari, Ducos n 'étai l

�111STO'ft1.ll
point indifférent aux tendres sentiments que
lui exprimait la vive et enjouée &lt;&lt; petite
sœur », et il lui arriva de se plaindre d'un
silence qu'il trouvait trop prolongé. Sophie
Lavaud en fut charmée, et eUe adressa aussitôt à son beau-frère une lettre où elle découvre l'état de son cœur avec plus de liberté
encore que par le passé. Et cette fois, elle ne
signe plus que de ses initiales, mais la signature - est-ce h:isard? est-ce dessein prémédité? - est formée d'une Set d'une Lenlacées, où l'on pourrait voir la révélation de
cette nature expansive et attachante.
« Dordeaux, 22 novembre 1701.

« Quels doux: reproches! Que j'aime celte
grande colère! Elle est la preuve de rnlre
amitié pour moi, et c'est une chose dont je
n'ai pas besoin de douter. Ne me faites donc
pas l'injustice de croire qne c'est indifférence
ou froideur de ma part. Si je me suis privée
du plaisir de vous écrire pendant quelques
jours, il m'en a coûté plus que vous ne pensez, et je n'aurais pas résisté longtemps à ce
jeûne rigoureux. Je vous promets à présent
de le faire tout de suite après vos réponses.
« Je suis, mon cher petit ami, bien loin
et bien près de vous. J'ai été fâchée bien
souvent de n'avoir pas de mémoire; à présent
je voudrais en avoir moins. Je la trouve
bien souvent importune; elle ne sert qu'à
m'afOiger.
« Vous ne voulez donc pas que je pense à
vous quand je boirai 1 ? Ça ne m'accommode
pas beaucoup, car, à votre compte, je boirais
toute la journée et je n'en serais pas encore
quille pour la nuit, puisque je pense toujours
à vous. Vous ne le devez l{U'à vous-même,
car je ne vois personne qui vous ressemble,
pas même votre fils ....
« Je vous embrasse mille fois bien tendrement. »

Madame Ducos, le même jour, parle également de la chose à son mari :
&lt;( Tu écriras à Maillia pour lui dire combien je suis fâchée d'avoir été obligée de lui
faire de la peine, mais il sait bien qu'il n'y
a pas de ma faute. Je ne sais pas sïl venait
pour Sophie, mais quand je lui ai dit que ça
inquiétait papa à cayse d'elle, il ne me répondit rien. Je ne sais donc pas si c'était
pour elle qu'il venait. ... »
Bonne envers ceux qui aiment, madame Ducos est touchée du chagrin de ce pauvre
homme, et elle cherche à l'en consoler.
« J'ai vu hier Maillia, écrit-elle le 28 novembre à son mari, mais je vais te dire
comment, et je pense que tu n'en seras pas
fàché, quoique peut-êll c tu y trouveras de
l'imprudence. Je lui écrivis un billet que je
lui Jis remeLLre par Noinain, et je lui disais
qu'il y avait plusieurs jours que je ne l'avais
vu, que j'en trouvais l'occasion le matin, s'il
voulait venir se promener sur les fossés. Il
s'y rendit et nous nous promenâmes toute la
matinée. Il est bien triste et il lui tarde beaucoup d'aller à Paris .... ii

!ages amoureux, Agathe en est toute joyeuse.
« 23 décembre 1791.

« Ah! mon ami, que ta lettre m'a fait
plaisir! Il me semblait en la lisant t'entendre
et te voir. Ah! comme le baiser qui était dans
le petit rond était doux. Petit-~Iami l'avait
mis de bon cœur, je l'ai bien connu. Je
croyais te baiser sur la bouche, mais il n'y a
eu que le premier baiser qui m'a fait illusion, parce qu'après en avoir donné beaucoup, Petit-Mami ne me les rendait pas, et je
me rappelle que quand je t'en donne un tu
m'en rends deux .... JJ
Comme elle ne veut pas être en reste avec
Petit-Mami, elle aussi trace un rond sur son
papier : &lt;( Il y a un baiser bien tendre dans
le petit rond. n
Parfois cependant Ducos tro11ve exagérées
les craintes de sa femme, et il raille celle
jalousie qui s'exprime avec tant d'insistance.
Madame Ducos en est malheureuse : elle
n'aime pas qu'on traite en plaisantant un
sujet qui lui donne, à elle, du chagrin.
« Samedi, 7 janvier 1792.

« Bonjour, méchant. Ce nom, peut-être,
Cependant le temps passe; madame Ducos
est rétablie, mais sa santé subit quelques
atteintes. Un abcès lui est venu au sein, elle
souffre, et la douleur physique réveille la
douleur morale; aux tourments de l'absence
se joignent toujours ceux de la jalousie. Et
elle s'efforce de raviver par le parler enfantin
des jours de passion partagée l'amour qu'elle
craint de trouver aDaibli par trois mois de
séparation.
« Bordeaux, mardi 13 décembre f 791.

« Je ne t'écris que deux mols, mon tendre

ami, parce que dans ce moment je n'ai pas
la force de supporter mes douleurs qui sont
bien vives ....
Dans un post-scriptum, Sophie LaYaud
« Le petit enfant se porte toujours à mermet àu courant son beau-frère d"un petit in- veille, il commence à me connaître, et je ne
cident de son existence. Il parait qu'un ami peux pas t'exprimer le plaisir que cela me
de leur famille, M. l\faillia, venait souvent les fait. Il est bien juste que j'aie cette consolavoir, et il est à croire qu'il était attiré par tion. Je pense que tu n'en es pas jaloux:.
les charmes, par la grâce enjouée de la jeune Pauvre Cocotte si avait tant de chagrin, mais
f!}le. !\lais Sophie ne pensait point à un ma- si pas oser dire à Bobo, parce que Bobo si
riage avec lui ni avec personne, ainsi qu'elle fâché, mais moi si voudrais bien que tu le
le disait déjà dans sa lettre du 11 octobre : devines, moi si avoir promis à Bobo d'être
« Je ne puis pas vous dire qu'il n'existe per- sage, de jamais penser que Bobo puisse ....
sonne digne de l'occuper (mon cœur), mais Je m'inquiète et je pleure comme si j'étais
je puis du moins vous assurer que je n'en sûre qu'une autre est heureuse ...• Ah I Bobo,
connais pas. » Le soupirant fut éconduit.
ne te fâche pas! Adieu, je finis et je t'embrasse bien tendrement pour moi et pour le
&lt;( Le pauvre ~I. Mai Ilia est congédié ....
petit enfant. Adieu, tendre ami, adieu, aime
Votre père a mieux aimé alarmer papa en lui toujours Cocolle pour la rendre heureuse. Ne
disant qu'il n'y venait que pour moi .... On me gronde pa5 de mon vilain esprit soupçonm'en a fait de fort mauvaises plaisanteries. neux à Pelit-Uami. Tu ne le mérites pas, et
C'est cependant une chose qui n'aurait jamais je mériterais bien d'avoir un mari infidèle,
dû me causer de chagrin. C'est bien assez mais pourtant j'en mourrais .... ll
d'en avoir quand on est éloigné de quelqu'un
qu'on aime ....
Ducos comprenait l'état d'esprit de la
&lt;&lt; Je me fais passer l'envie de vous em« pauvre Cocotte l&gt;, et, touché de cet amour
brasser encore. Adieu. i&gt;
qui s'exprimait avec autant de naïveté que
1. Allusion à un gobelet que Ducos lui avait d'ardeur, il répondait presque sur le même
envoyé.
ton, se metlai t à l'unisson de ces enfantil-

vous étonne, mais il vous convient bien. Je
ne veux pas me mettre en colère, mais,
quand je serai avec vous, vous me paierez
toutes les méchancetés que vous m'avez
dites ....
&lt;&lt; Vous qui êtes si habile, mon cher ami,
vous devez savoir que vous ne me corrigerez
point de la jalousie en la tournant en ridicule. Vous qui avez voulu toujours passer
pour jaloux, voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous avez eu le moindre sujet
de l'être, et si vous êtes guéri de cette maladie, voyez le parti que j'ai pris pour vous
la faire passer. Je ne me suis point moquée
de vous et ne vous ai jamais mis à même de
me faire aucun reproche. Mais, me direzvous, j'ai fait de même. Cela est vrai, mais
si j'ai eu des soupçons, c'est en pensant à la
vie que vous avez menée avant de m'aimer.
Maintenant je suis sûre &lt;le Lon cœur .... Jl
et&gt;

Le temps approche où le voyage sera possible et où elle rejoindra à Paris son époux
chéri. Elle craint qu'il ne la trouve moins
jolie que lorsqu'il l'a quittée : le chagrin de
l'absence, l'accouchement, les soucis et les
fatigues de la maternité ont marqué sur elle.
Aussi cherche-t-elle à le prémunir contre les
déceptions du revoir : &lt;C li faut, Petit-1\fami,
que je te dise comment je suis, car tu me
trouveras bien changée. Je suis toujours bien
pâle, j'ai maigri beaucoup, et malgré ça je
suis aussi épaisse que si j'étais· grosse .... il
faudra m'aimer la même chose que si j'avais
le teint bl~nc et les joues roses. » Lui, au
contraire, est mieux que jamais : &lt;( J'ai su
par Fonfrède t, qui a diné hier avec M. Barrère de Vieusac, que tu as beaucoup engraissé,
que tu as les joues roses et le teint frais .... JJ
f. Fonfrèclc, député &lt;le la Gironde, avail épousé la
sœur de Ducos
~

�111STOR..1.Jl

"--------------------------------

Mais le mauvais temps se met de la partie; même de la première étape, elle adresse à
la neige tombe, les routes sont impraticables Ducos un petit billet :
pour la jeune femme et son enfant. Force lui
« Si je vous dis que je ne pars pas, vous
est d'attendre. Elle s'efforce de tromper ses allez vous fâcher; mais si je vous dis que je
ennuis, et elle écrit de longues lettres à l'ami suis partie, vous me donnerez un baiser. Eh
que le devoir relient si loin d'elle : « Hélas! bien! Petit-Mami, je suis partie après diner
quand te verrai-je? Quand pourrai-je te serrer aujourd'hui, lundi 5, et nous sommes venus
dans mes bras? Quel bonheur d'embrasser coucher à Cuzac ....
mon Petit-MamiL. Ah! maudile fiél'olution!
« Il pleut depuis ce malin : nous nous
Mon Dieu, pardonne ce que je viens de dire, sommes un peu mouillés dans le bateau,
je ne sais où j'en suis. Je voudrais être al'ec mais pour embarquer et débarquer nous
mon tendre ami et je maudis tout ce qui étions dans la boue jusqu'à moitié jambe.
m'en.sépare (27 janvier 1792). »
Tout ça ne fait rien, c'est pour aller trouver
La jeune femme en vient à s'irriter de ces Petit-~fami !.. . i&gt;
•
honneurs mêmes qui la flallaient jadis : que • Quelques jours après, elle arrivait à Paris :
d'obstacles entre elle et lui! Elle ne s'en
1 1
\"oilà nos gens rejoints, et je laisse à juger
cac le P us :
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
« J'ai été bien fâchée d'apprendre que tu
c:fc&gt;
étais se~rétaire de l'AssemLlée. A peine pourrai-je te voir les premiers jours que je serai
Sophie Lavaud n'a pas smv1 sa sœur : la
à Paris. Ah I je vois bien maintenant, l'amour jeune fille est restée à Bordeaux, et la corn'a pas besoin d'honneurs et qu'il est bien respondance continue entre elle cl son beauplus heureux secrétaire du cœur que de l'As- frère. Correspondance peu fréquente, mais
semblée nationale! Enfin il faut prendre pa- qui témoigne des mêmes sentiments avec la
tience; viendra un temps que tout ça finira. même liberté d'esprit et la même intr,:pide
Adieu, il faut que je te quitte, car il est franchise. La première en date fait allusion
bientôt une heure el qu'une nourrice doit se à une brouille légr.re, à un malentendu, peutcoucherplusdebonnebcure(15février 1792). » être volontaire, car rien de bien grave ne
Ce départ tan l espéré se trouve retardé par peut altérer la sérénité de celte affection
diverses causes. M. Lavaud, son père, ne peut réciproque :
lui donner de l'argent : il attend l'arrivée
« Bordeaux, fO mars 1792.
d'une cargaison de sucre; puis c'est la neige
qui s'obstine à couvrir les chemins sur les« A tout pécheur miséricoi·de.
quels elle voudrait s'élancer.
« Votre grâce, mon cher Ducos, était déjà
« Je croyais, il y a huit jours, t'écrire au- dans mon cœur: je n'attendais qu'une preuve
jourd'hui une lettre charmante, mon tendre de repentir du vôtre pour la sanctionner. Ce
ami, mais le sort en a décidé autrement n'est point comme il!. Dumas que mes armes
(2 J février 1792). 1&gt;
fussent ll'Op faibles pom· soutenir le combat.
Elle multiplii&gt; les petits ronds où elle met Vous m'en aviez donné de terriules contre
ses baisers, baisers ardents si l'on en juge vous. Je voudrais pouvoir m'en glorifier
par la lellre du 27 février :
puisque \'OUS m'assurez que c'est une fal'eur
&lt;( Toutes les nuits je rêve que je suis avec
que vous accordez à ceux que vous aimez. Je
toi, celle nuit encore j'ai rêvé que nous étions suis fàchéc d.i ne pas en sentir tout le prix.
ensemble. Je me suis réveillée tout émue de
« Et vous, mon cher cousin. qui n'avez
plaisir, mais, hélas! ce n'était qu'un songe. pas perdu la mémoir~ comme moi, vous
Ah! je sens, mon ami, que j'ai besoin de auriez dù vous rappe!cr c;ue ça ferait bien de
loi.... Quand je réfléchis au bonheur dont la peine à SopLic, surtout venant de Ducos,
nous avons joui, mon cœur s'échauffe, ma elle en sentirait Lien plus la piqûre. Ce n'est
tète se monte; je sens un feu qui me dévore, pas la première fois qu'elle vous a pardonné
je brûle.... Ah! tu dois éprouver la même et, mllgré son peu de mémoire, elle ne finicliose el savoir cc que je veux dire. Quand rait dl! vous en citer les occasions; mais,
cela est passé, je suis triste et je n'ai envie comme vous le dites, la générosité doit suique de pleurer. Quand cet étal sera-t-il donc vre la vicloil-e, et si vous attachez quelque
fini? llélasl je ne peux m'empêcher de te prix à ce raccommodement, vous pouvez être
faire celle question, quoi4ue je sache bien sûr qu'il est parfait. Il n'y manque que le
que tu ne peux pas y répondre. »
baiser de paix, dont je ne vous tiens pas
Le moment, c-ependant, est venu où les quitte, mais que je ne veux pas recevoir sur
obstacles sont levés et où le départ est rendu du papier ni à Paris.
possible. Avec quelle joie elle l'annonce à son
&lt;&lt; C'est à Bordeaux que je l'attends. Vous
mari! &lt;! Ehl bonjour, Petit-Mami. Cocotte si ne trouverez pas le temps long, vous qui
être bien contente parce que bien sûr elle dites que nous n'avons plus qu'un an à nous
part la semaine prochaine, mais le jour n'est écrire. Un an! li est sûr que c'est peu de
pas fixé parce que papa a été obligé d'em- chose! Je pense bien différemment que vous.
prunter de l'argent à Papille pour remplir C'est un siècle pour moi. Encore voudrais-je
,es engagements, et de lui laisser les sucres, pouvoir croire que ce sera le terme de notre
et qu'ils n'ont pas fini de régler, Mais je séparation; mais vous n'avez jamais vu une
commence à faire mes paquets demain incrédule comme Sophie : on ne lui ôterait
(2 mars i 792) .... l&gt;
pas de la tête que vous ne viendrez la voir
Et le lundi 5 mars le départ a lieu. Le soir que pour chercher un bâton de vieillesse. Au
... 70

w-

reste, elle sera toujours à votre service toutes
fois qu'elle aura assez de force pour soutenir
le poids de vos talents. D'ici là, je me contenterai de parler de vous dans les lettres
que j'écris à ma chère Agathe. Je sais que
vous avez trop d'occupations pour m'écrire
et je n'aime pas à parler à quelqu'un qui ne
me répond point. Ainsi je joins le sacrifice de
vos lettres à beaucoup d'autres que je fais.
Dans ce moment c'est celui de ne pas écrire
à ma chère Agathe. Je vous prie de lui dire
que ce sera pour le prochain courrier. Donnez-lui deux baisers comme si c'était pour
vous; autant pour votre part. Si je disais :
rien pour Ducos, vous vous fàcheriez bien.
Voyons comment vous prendrez ceci : tout
pour Ducos.
&lt;&lt; Après ça, il ne me reste qu'à vous souhaiter le bo~j 1mr en vou~ émbrassant bien
tendrement. »
Bordeaux est triste maintenant pour la
jeune fille; triste aussi Trotel, la maison de
campagne où l'on allait jadis en parties
joyeuses, et c'est ·avec mélancolie qu'elle
exprime l'impression qu'elle ressent de cette
solitude :
« J'ai été jeudi à Trotel y passer seulement l'après-midi ; mais, mon Dieu, quelle
différence lorsque le bonheur nous y rassemblait tous! Ce sont des pensées auxquelles
j'aime à me livrer, malgré la peine que cela
me cause. Oui, je trouve toujours Trotel
charmant, tout y peint à mes yeux ce qu'ils
y cherchent, et je l'aime encore par reconnaissance des plaisirs que j'y ai goûtés.
L'avenir me dédommagera des maux que
j'éprouve de l'absence de notre chère Agathe
et de vous, et si je n'avais cet espoir je serais
bien à plaindre, oh! bien à plaindre. Mais,
mon Dieu, quand je pense que mon malheur
peul être prolongé de deux ans, j'aimerais
mieux ne pas exister que d'en être témoin.
« Adieu, mon aimable petit frère, mon
petit cousin, revenez une fois, afin de pouvoir
juger par mes paroles si mon cœur était de
moitié dans les tendres sentiments d'amitié
que vous témoigne votre amie.
&lt;(

S. L.

1&gt;

Recevez un baiser bien tendre. Par dessus le ma,-ché, un pour votre joli petit fils
que j'aime infiniment. 1&gt;
&lt;!

Le temps passe. Ducos, absorbé par ses
fonctions, occupé par les événements qui se
déroulent à Paris, écrit moins. C'est en effet
l'année où commence le cataclysme : ce sont
les journées du 20 juin et du 10 août, la
chute de la royauté. Chose curieuse, aucun
de ces événements si graves ne trouve d'écho
dans la correspondance de cette jeune fille
avec un représentant du peuple. Et s'il est
fait quelqu.es allusions aux choses de la politique, ce n'est que parce qu'elles ont une
action sur leur vie, en ce qu'elles nécessitent
une longue, trop longue séparation.
Voici une lettre du 22 septembre f 792;
les massacres des prisons ont eu lieu dlr 5 au
6 du même mois, il n'e~t pas possible que la

nom-elle n'en soit point connue à Bordeaux.
Sophie Lavaud n'en dit pas U'l mol :
(( Oh I que vous avez bien fait de m'écrire,
mon cher petit cousin! Comme j'avais besoin
de ce témoignage de votre sou\·enir pour faire
cess~r le combat qui régnait entre mon cœur
et moi! Je voulais oublier mon prti t frère.
C'était lui qui causait toute, mils pcinlls i-ans
les partag-cr. Voyrz, mon cher ami, si le chagrin rend injuste; quanti je me rappelle les
souhaits qu'il m'a fait fairl', les méchancetés
qu'il m'a fait dire, j'ai peine à croire que
dans ces moments-là je possédais Ioule ma
saine raison. J'espère, mon cher cousin, que
vous n'allriburrez celle erreur qu'à l'état de
démence où j'étais. Si vous lisiez dans mon
cœur, vous ne pourriez que me plaindre et
me pardonner en faveur du motif qui l'a occasionnée. N'ayez pas à votre tour l'injustice
d'accuser voire amie : son cœur n'a point
changé. Elle vous aime toujours, comme il
faut vous aimer, c' cst-à-dirll beaucoup trop! ...
&lt;&lt; Je suis bien reconnaissante, mon cher
petit frère, à la confiance que vous me
témoignez dans voire jolie lellre. Comme elle
est tendre I Comme elle peint bien l'état de
votre âme! JI est im possible que vous puissiPz mus figu rcr le bien et le plaisir qu'elle
m'a fait ressentir. Vous ne pouvez pas vous
en faire une idée, parce qu'il ne tient 11u 'à
vous seul de le faire éprouver aux autres, à
moi en parti eu lier. C'est la seule chose c 11
quoi je désespère de pouroir jamais vous
payer de retour. Que cela ne vous empêche
pas, je vous en supplie, de continuer à m'écrire; je n'ose pas vous prier de le faire plus
souvent, je sens que ce serait une indiscrétion. Il est bien plus juste que je songe à
vous continuellement : je n'ai point d'affaire
qui puisse m'en empêcher, et je me livre à
celte consolante idée, qui seule peu·t adoucir
les tourments de l'absence, que ceux que je
regrette gémissent comme moi de notre séparation. Je sais qu'elle sera longue, mais je
n'aurais pas l'Oulu voir dans l'otre lettre : cet
avenil', s'il artive, est enco1·e bien éloigné.
Voilà une réflexion qui m'a bien tourmentée:
s'il an·ive.... J'ai cependant grand besoin de
croire qu'il arrivera. Oui, mon cher petit
frère, un a venir plus heureux nous attend;
qu'il me soit permis de l'espérer, ou je renonce au bonheur.
« Je vous renouvelle mes remerciements
du joli papier dont vous m'avez fait cadeau.
Je n'ai voulu le commencer que pour vous et
je ne m'en servirai que pour répoudre à vos
letlres. Yoyons si j'en aurai assez pour tout
le temps que vous demeurerez à Paris. Je
vous avertis que je ne veux pas aller mus
voir; j'aurais peur de ne pas vous aimer autant qu'à Bordeaux, qu'à Trole!.... Mais
j'allais oublier que vous m'avez priée de
ne plus vous parler du pauvre Trotel. Quel
sacrifice!
&lt;&lt; li y a aujourd'hui un an que vous êtes
parti. Quand je pense que c'est comme hier
pour les affaires et que le temps m'a parn si
long à moi I Dieu ,euille que la Convention
ne dure pas davantage! Je saurai faire encore

le sacrifice de cette année, après je deviens
insensible.
« Bonjour, mon cher ami, ménagez bien
votre santé; ne \'ous fatiguez pas trop. Conservez-vous pour ceux qui vous aiment. J'espère que je suis du nombre. Je vous embrasse
mille fois de tout mon cœur. »
La drrnière lcllre est du 2:i février 1795.
&lt;! Yoilà la première fois, mon cher ami,
que j'ai à me faire un reproche à voire égard,
encore n'est-ce que celui d'avoir demeuré si
longtemps sans vous écrire. Je peux vous
assurer que je n'ai pas moins pensé à vous
rt que j'ai bien parta2"é les différentes positions où vous avez dù vous trouver. J'en
prenais même trop pour ma portion, sui.,anl
les réponses que m'ont faites les prrsonnes i1
qui j'ai confié mes chagrins. Enfin, mon cher
ami, je ne m'en plains pas si le sentiment
qui me les a fait éprouver vous est ..:onnu.
&lt;! Il faut pcut-êlre vous apprendre qnc ce
n'est pas une négligenre de ma part, si je
ne vous écris pas, mais que le tort vient de
vous, car, pour moi, je ne sais point ce que
c'est que de négliger mes amis, et j'ai toujours le temps de penser à eux, parce que je
les fais passer avant tout le reste, au lieu que
je suis trrs incertaine de ~avoir si mon petit
cousin a le temps de faire de même.
&lt;&lt; ••• Vos lellres n'ont cependant pas resté
sans réponse, mais ces réponses ne sont sorties que de mon cœur rt ma main ne les a
pas transcri tes. Vous ne les ignorez pas non
plus pour rela, j'en suis sûre.... 1&gt;
Elle revient sur le temps qui lui reste
encore à passer seule à Bordeaux, avant le
retour de son beau-frère : elle trouve lourds
les sacrifices qu'impose la politique.
&lt;! ••• Je sais bien que je ne souhaiterais
jamais d'au tre mal à mon plus grand ennemi
que l'honneur d'être député à l'Assemblée
nationale. Ainsi jugez si je dois souffrir que
vous occupiez celle place, vous, Ducos!
&lt;! Vous allez bientôt voir papa; je vous
dirai, mon cher ami, qu'il ru'a proposé d'ètre
du voyage et vous serez étonné que je l'ai
remercié. Oh oui, je vous assure qu'il m'en
a coûté de refuser la seule chose qui me
ferait un grand plaisir, celle après laquelle
je soupire le plus. Mais, mon ami, je sais
sacrifier trois semaines ou un mois de
bonheur qui serait bien troublé dans l'idée
qu'il ne pourrait pas durer. Il sera trop cruel
d'y renoncer une seconde fois; je me souviens assez de la première séparation, et il
n'y a pas de jours que mes larmes n'en soient
le témoignage. Ainsi j'allendrai pour les
sécher la certitude du véri table bonheur, qui
est celui de jouir sans cesse avec ceux que
l'on aime.
« Adieu, mon cher Ducos; répondez-moi,
je vous prie, aussitôt que vous le pourrez.
Songrz qu'il y a si longtemps que vous ne
m'avez rien dit! Ce malheureux silence m'a
coûté bien cher, mais je le répare bien. Voilà
une lettre qui est aussi longue qu'une Atfresse
de félicitations à l'Assemblée. Je n'en demande pas la mention honorable au procès
.., 71 ....

verbal, mais à votre cœur. Adieu, ménagez
votre santé, sans rien dérober a l'amour de
la République. Je vous embrasse mille fois
de tout mon cœur.
&lt;(

S. L.

i&gt;

&lt;&lt; Papa, maman, Lavaud et Hélène vous
chérissent bien tendrement et yous embrassent
de même. Je suis chargée de la part du
citoyen Lacroix de le rappeler à Yolre souvenir. Je vous le dénonce comme me faisant
une cour assidue. 1&gt;

La correspondance de Sophie Lavaud s'arrête là. Le dossier ne renferme plus qu'une
Jeure. Elle est adressée de Bordeaux par
madame Ducos à son mari .
Combien différente de celles qu'elle écrivait jadis I Ce ne sont plus les folles ardeur~,
les jalousirs irraisonnées, les enfantillages
amoureux d'autrefois : le ton est gra l'c, mélancolique, pre,que douloureux. C'est que
la passion r1u'ellc ressentait pour son mari
s'est épurée : durant ces dix-huit mois une
seconde grossesse est venul', et la îoilà maintenant mère de deux enfonts, un fils et une
fille; et les rnucis de celle petite famille commencent à peser sur la 1êle de cette jeune
mère. Le présent est sombrr, que sera l'al'cnir?
Elle a vu de près les événements de ces
temps terribles. Ducos a \"Olé la mort du roi
avec ses amis de la Gironde; mais ses amis
de la Gironde ont été dépa~sés à lcnr tour :
vaincus le 50 mai, ils sont aujourd'hui ou
proscrits ou prisonniers. Ducos est libre encore, il a été protégé par Marat, mais Marat
n'est plus ....
Ducos pourrait se faire ouLlier : il ne le
l'eut pas. Tous les jours il est sur la brèche,
à la Convention, réclamant en faveur de ses
amis. Il n'a pas les illusions de sa femme, il
prévoit peul-être le sort qui l'allcnd; il veut
éviter à sa compagne les suprêmes douleurs,
il la renvoie dans sa famille avec ses enfants.
Madame Ducos a obéi.
Le 24 septembre de !"année 1795, clic
écrit ces lignes à son mari :
" La lettre que j'aurais dù recevoir samedi,
je l'ai reçue dimaache après t'avoir écrit,
mais elle est arrivée à bon port ainsi que
celle de jeudi. Je voudrais bien, mon tendre
ami, que lu continuasses à me donner de tes
nouvelles aussi souvent. Tu sais le plaisir que
cela me fait, et mon cœur en a besoin ....
« ... Tu ne vois pas les chers enfants, et
je sais combien tu les chéris .... »
Elle parle de son fils Émile qui dit « papa 1&gt;,
et de la petite c! moelle qui est grasse ». ·

« Hélas! peul-être que tu ne la verras pas
de longtemps, cher ami. Combien de sacrifices as-tu faits à la Rél'olution ! Ah ! sans
doute celui-ci est bien le plus cruel. Quelle
récompense en auras-tu? .. .

�ll1ST0~1A - - - - - - - - - - - - ~ - - - - - - - - - , .
« Je t'engage à ne plus rien promettre
pour les concitoyens, tu peux (être) assuré
de leur lâcheté et de leur faiblesse. Peut-être
iront-ils plus loin. Avant-hier on a fait
la motion à la Société de renvoyer de son
sein tous ceux qui avaient été de la Commission ....
« Adieu, mon tendre et cher ami, je t'embrasse pour moi et pour nos enfants. Écrismoi, console-moi, donne-moi de l'espoir. Oh 1
quand pourrons-nous vivre seuls, ignorés de
tout le monde, aimés de nos enfants? Pour
moi, je n'ai pas d'autre ambition. J'espère

que l'expérience t'aura appris à ne pas en
avoir d'autre ....
« Adieu, aime-moi comme je t'aime, et
mon cœur sera content. ,

+
Pauvre femme, elle ne devait jamais le
revoir!
C'est la dernière lellre que reçut Ducos.
Le ::; octobre il était compris dans le décret
qui renvoyait les Girondins devant le Tribunal rémlutionnaire, et le 9 brumaire an II
(51 octobre) il montait avec eux sur l'écha-

faud, défiant ses bourreaux par son courage
et sa sérénité ....
Plus de cent années se sont écoulées &lt;le- ·
puis ce jour. Enfoncées dans un dossier volumineux, ces lettres d'une femme et d'une
amie restent seules pour témoigner quels sentiments cet homme avait su faire naître
autour de lui. li nous a semblé bon et intéressant à la fois de ressusciter ce passé, et
d'envelopper la mémoire du jeune et aimable
Girondin dans le double souvenir de cet
amour passionné et de celle Lendresse ingénu•.'.
PAUL

fIISTOHIA

GAULOT.

Notes et Souvenirs
Jeurli 10 août 1871. - A l'llôtel de
Ville, le 31 octobre 1870, la salle où délibéraient les membres du gouvernement avait
été Pnvahie par les tirailleurs de Belleville; le
tumulte était à son comble. Flourens, botlé,
éperonné, debout sur la table du conseil, proclamait un comité de salut public : m1. Félix
Ppl, Blanqui, etc. Chaque nom était salué
par de grandes acclamations.
Tout à coup, des voix s'élhenl, pleines cle
calme et d'autorité, dominant le tapage ....
Place!. .. place! ... Un grand silence se fait,
mêlé d"émotion .... Est-ce une contre-révolution? Est-cc la déliuance pour les membres
du gouvernement qui étaient les prisonniers
de l'émeute? ... Pas du tout. .. c'étaient les
garçons de bureau qui, à l'heure habituelle,
avec une régularité administrative, apportaient les lampes de la salle du conseil. La
foule s'écarte devant eux .... lis placent les
lampes sur la table, règlent les mèches, mettent les abat-jour ... puis tranquillement s'en
vont du même pas dont ils rnnt ,enus .... Et,
dès qu'ils sont sortis, le tumulte reprend de
plus belle.
Vendredi 1J août. - Hier, dans le parc
de Saint-Cloud, sur le gazon, au milieu des
grandes tentes de l'ambulance, un catafalque
était dressé. Autour d'un cercueil étaient
rangés cinquante ou soixante soldats estropiés, infirmes, amputés. Cinq ou six, pâles,
épuisés, s'étaient fait rouler près du catafalque, dans de petites voitures. Sous les
tentes, dans leurs lits, les blessés se soule,aicnt et regardaient de loin. Une musique
militaire jouait une marche funèbre; puis un
pasteur protestant prononça un discours.
Beaucoup de soldats pleuraient.
Je demande le nom de celui à qui l'on faisait de si touchantes funérailles. C'était un

jeune chirurgien danois, le docteur Arendrup;
depuis le commencement de la guerre, il -soignait nos blessés avec le plus admirable dévouement; il vient de mourir à la peine.
Deux soldats derrière moi, pendant l'allocution du pasteur, causaient :
- Lui en fait-on des belles phrases! disait l'un des soldats, lui en fait-on 1
- C'est que c'était un bien brave homme.
- Oh! je sais bien, mais s'il était mort,
il y a six mois, on ne lui aurait pas fait tout
de même tant de belles phrases. Quand nous
avons enterré notre lieutenant-colonel, cet
hh-er, du côté de Saint-Calais - c'était aussi
un bien brave homme - el on ne lui a pas
dit tant de l·hoses que ça.... Un grand trou,
quelques pelletées de terre, une croix de bois
cl ç'a été fini .... !;ne heure après, les Prussiens arrivaient et nous nous battions à l'endroit
même où on l'avait mis .... Iles coups de fusil,
des coups de canon, voilà la musique el les
discours qu'il a eus pour son enterrement!
Vendredi 18 août. - Celle affiche
s'étale &amp;ur tous les murs de Paris : Au.r
hmnmes polilÙJ11es ! .lux hommes de let/reN.1
A vendre, presque ])OUI" rien, un [Jrm11l
ioumal quotidien , 1·ép11blicairi modéré.
S'adresse,· à .1/. X" .., etc., etc.
Presque pou1· rien .... Et si l'on tombe
d'accord sur ce presque pour 1·ien, l'acquéreur sera-t-il condamné à rester républicain
modéré? Pourra-L-il, si cela l'amuse, se déclarer républicain immodére?
D'ailleurs, on vend, en ce moment, les
choses les plus étranges. Sur les planches
entourant ce monceau de pl,ltras qui fut autrefois le ministère des finances, j'ai trouvé,
tout à l'heure, côté à côte, les affiches suivantes:
1° Vente aux enchères publiques, au fort

d'Issy, de douze tonnes de pétrole, contenant
1125 litres;
2° Vente aux enchères publiques, au Louvre, de 35 258 pièces de linge de corps et de
table provenant de la lingerie impériale;
5° Vente aux enchères publiques au TatLersall, de cent chevaux provenant du train
de l'artillerie allemande;
4° Vente aux enchères publiques, &lt;le deux
batteries Oottantes, etc.
Quelle liquidation ! et qui pourra bien
acheter ces deux batteries Oottantcs ! l;n vieux
monsieur, de l'aspect le plus pacifique, était
arrêté de,·ant cette affiche et prenait des
notes.... Pensait-il à se monter une petite
marine d'occasion? Elles trouveront acheteur,
n'en doutez pas, ces deux ballerie., Oollantes,
car mon coi[eur, ce malin, me disait :
- Toul va bien, monsieur, tout va hien ....
Les faux cheveux ont repri~ a\'ec une rapidité extraordinaire.
El ce ne sont pas seulement les faux che,·eux qui reprennent. ... Tout reprend .... Le
nouveau directeur de l"Opéra a écrit, la semaine dernière, aux abonnés, pour leur demander s'ils arnient l'intention de conserver
leurs loges. Et la Semaine nliyieus1•, dans
son numéro du 22 juillet, publie l'a\'is suivant :
Le.; personne.~ &lt;Jlli font partie del' tdomtion po111· le C(l'ur de Jèus sont pnées de
rouloir bien {ai1·e crmnailre à la co,1111111naulé si elles veulent consen•er leurs jours
el leu1·s heures il"adoratio,1 : tians ce cas, il
leur sera remis 1me cm·le pour /"Adoration.
El quelque grande mondaine, &lt;le la même
plume, a dû écrire au directeur &lt;le !'Opéra et
au directeur de la Semaine religieuse qu'elle
reprenait sa loge à l'Opéra et son jour d'adoration.
LUDOVIC

HALÉVY.

l1i

MARIE-ANTOINETTE, REfNE
Tableau Je \\ •· \ lt .i :1-; - LI•, llH [ \ .

1

DE FRANCE

\1 u~èc

de \ crsaillcs.

Braun et f '•.

�HENRY ROUJON,

....

tk l'Acadbnie française .

Marie Sallé
Une danseuse de l'Opéra mérite-t-elle
d'être considérée historiquement à l'égal
d'un capitaine, d'un poète ou d'un homme
d'État? S'il s'agit d'histoire contemporaine et
d'une danseuse vivante, l'affirmative n'est
pas douteuse. Mais alors, pourquoi le même
traitement serait-il refusé à une danseuse
défunte? Un délicat écrivain, M. Émile Dacier,
a pensé. avec raison, qu'il y aurait là un
déni de justice. Il consacre tout un sa,·ant
livre à Mlle Sallé, laquelle florissait au siècle
de Louis XV. « Il faut avouer, écrit M. Dacier
à un ami, que celle histoire se présente
encombrée d'un appareil scientifique qui ne
semble guère de mise avec un aussi aimable
sujet, mais tel est le charme de certaines
figures qu'il 1eur permet de braver la plus
lourde méthode. » On ne saurait mieux plaider à la fois les droits de la danse et ceux de
l'érudition. JI est légitime de se documenter,
selon les méthodes modernes, au sujet d'une
ballerine d'autrefois. Le danger serait d'écraser la fragile figure sous l'épaisse poussière
des cartons d'archives. M. Dacier à su éviter
habilement cet écueil. Le léger fantôme qu'il
évoque plane au-dessus des documents, sans
rien perdre de sa gràce innocente. Mlle Sallé
nous est rendue telle qu'elle apparut à nos
aïeux, alors qu'elle enchantait la vieillesse de
Fontenelle et la jeunesse de \'ollaire.
A celle époque frivole, les gens de lellrcs
prenaient intérêt à la destinée des dames de
théâtre. Le bonhomme Fontenelle demeurait,
en dépit de ses soixante-treize ans, un charmant étourdi. Ce bouquetier de petits vers
s'était pris de passion pour les sciences naturelles et la philosophie; il étonnait drux académies par la variété de ses aplitudes. Plus
que jamais il justifiait la noie que lui avaient
donnée, un demi-siècle auparavant, les jésuites, ses ·maîtres : Adolescens omnibus
partibus absolulus. Mais le doux vieillard,
qui pratiquait tous les savoirs, gardait une
préférence pour l'étude de l'anatomie féminine comparée. Mlle Sallé, ayant résolu de
rompre avec !'Opéra, venait d'accepter un
engagement à Londres. Fontenelle se mit à
ses ordres; il lui donna des !cures de recommandation. Nous lisons, dans une de ces
lettres : &lt;&lt; Monsicu r, i I serait naturel que
vous m'eussiez à peu près oublié. Mais il se
présente une jolie occasion de vous en souvenir. Je dis jolie au vied de la lettre, jolie aux
)CUI, et qui plaira certainement aux vôtres.
C'est pour vous recommander Mlle Sallé,
bannie de notre Opéra par notre ostracisme ....
La danse charmante et surtout les mœurs
rès nettes de la petite Aristide ont déplu à

ses compagnes, ce qui est dans l'ordre, rt
même aux maîtres, ce qui serait insensé,
s'ils n'avaient pas eu de maîtresses parmi ses
compagnes. » - A quel amateur éclairé du
beau sexe Fontenelle présentait-il ainsi sa
protégée? A M. le président &amp;fonlesquieu. La
petite Aristide choisissait bien ses relations.
Mais pourquoi !farie Sallé quittait-elle
Paris? Les problèmes d'histoire finissent
toujours par trouver leur solution tôt ou lard.
Le mol de celle énigme nous est révélé par
le manuscrit numéro 26. 700 de la Bibliothèque de la ville de Paris : « Le 20 de ce
mois, la demoiselle Sallé, de !'Opéra, et le
sieur Le Bœuf, l'un des chefs, eurent dispute
sur le théàtre. On prétend mesme qu'il y eut
des coups donnés. Ils ont présenté à ce sujet
des mémoires à la cour qui doit décider de
celle affaire. » En l'année f 730, il y avait
une crise de !'Opéra. Les nouveaux concessionnaires ne manquaient ni de zèle, ni d'appuis puissants; leur tort était d'èlre trop
nombreux. On en comptait quatre, dont ce
Le Ilœuf, qui, dans ses rapports a\'ec le personnel de la danse, ne justifiait point son
nom, synonlme de mansuétude. Les entrepreneurs de !'Opéra passaient pour prodigues;
on s'inquiélait en haut lieu de voir le budget du tltt'àtre dépasser cent mille liHes.

MARIE SALLÉ.
Grai•11re de PETIT, d'atri:s FENO~tL.

Mlle Sallé, se jugeant incomprise, gilla un
de ses quatre directeurs en toute simplicité.
Elle demanda ensuite à l'étranger de la consoler d'une injuste disgràce. « Fuiez en An-

gleterre, terre de liberté el de justice! » lui
conseilla \'ollaire, en prose et en vers. Là
seulement, les philosophes et « les fi Iles de
Terpsichore » pouvaient être vengés de l'ingratitude des Français.
Les causes de l'exode de ~tarie Sallé étaient
peut-être plus profondes encore. Cc serait
une erreur grossière que de voir en elle une
danseuse comme les autres. Les esprits avancés tenaient pour Sallé contre Camargo.
lllle Camargo dansait pour danser; ce n'était,
à tout prendre qu'une «gigoteuse ». Mlle Sallé
pensait l'entrechat. Toute une réforme de
l'art chorégraphique absorbait ses méditations; elle prétendait exprimer en jetés ha Uus
les ditlërents mouvemenls de l'âme humaine.
Apôtre de la danse d'action, elle renonçait
audacieusement aux oripeaux de mascarade,
elle supprimait les tonnelets et les paniers.
Un chroniqueur, qui l'admira à Londres,
s'étonne de sa hardiesse : « Elle a osé paraître dans une entrée de Pygmalion, sans
paniers, sans jupes, sans corps, et échevelée
et sans aucun ornement sur sa tête. Elle
n'était vèlue, avec son corset et un jupon,
que d'une simple robe de mousseline tournée
en draperie el ajustée sur le modèle d'une
statue grecque. n Ne nous y trompons pas,
~larie Sallé a\'aiL de l'avenir dans le ceneau
el dans les jambes. Elle subit Je sort fatal
de~ précurseurs : le vulgaire ne la comprit
poml.
Sied-il de penser en outre qu'elle eut à
souffrir d'avoir sautillé sur les cœurs en conservant la totalité de sa vertu? Fontenelle,
alors qu'il la recommandait à Monlesquieu,
n'hésitait pas à lui décerner un cerlificat de
« mœurs très nelles 1&gt;. li. de \"ollaire, qui
l'appelait &lt;&lt; l'austère Sallé », la comparait
rnlontiers à Diane. Les poètes rendaient un
hommage mélancolit1ue à sa cc miraculeu~e
veslalilé I&gt;. Se lassa-l-on, dans l'éternel
mas~ulin, de la ,arnir invinciblement sage?
Gcnlll-Bernard o,a donner de celle chasteté
~auvage une cxpli&lt;"ation vilaine, dont nous
lui laissons la responsabilité. Avec un traitement annuel de 2.000 livres, une danseuse
sous _le règne de Lo~is_ XV, pouvait accompli;
le m1r?cl? ~e ,es~hte._ Pourquoi faut-il que
la cur10s1te des l11storiens nous livre, une
fois de plus, aux angoisses du doute? Voici
que l'on a découvert, en relisant l'im-entaire après décès de .~Ille Sallé, la grosse d'un
contrat passé devant notaire, par lequel le
duc de ~cailles constituait à la jeune ballerine une rente viagère de 800 livres. Ce n'est
pas une somme fabuleuse, mais la bénéficiaire la toucha pendant vingt-cinq ans.

�, - - 111S TO'l{1.Jl
Devons-nous en conclure ,,u•un grand seigneur, neveu par alliance de Mme de Maintenon, fit sombrer dans un viager perfide la
plus farouche vertu du ballet français?
Il convient de ne pas croire un mol de ce
que dit Saint-Simon du maréchal-duc. SainlSimon haïssait les Noailles et particulièrement celui-là. Il a vidé .sur la réputation de
ce galant homme toute sa poche de fiel. Il
l'accuse d'avoir caché sous des dehors séduisants « tous les monstres que les poètes ont

peints dans le Tartare ». li disait au régent :
c, Je ne cache pas que le plus Leau et le plus
délicieux jour de ma vie ne fût celui où il
me serait donné par la justice divine de
l'écraser en marmelade et d~ lui marcher à
deux pieds sur le ventre. » Ces lignes indiquent un désaccord. Saint-Simon ne mérite
donc pas d'être cru lorsqu'il arnrme que, dès
le lendemain de la morl de Louis XIV, le duc
de Noailles entretint publiquement une fille
d'Opéra. Il ne peut d'ailleurs être question

de Mlle Sallé; en 1715, elle n'avait que huit
ans, - à moins que M. de Noailles, une fois
l'habitude prise, n'ait conlinué à corrompre
le ballet.... Ce serait monstrueux. Aussi
M. Émile Dacier préfère-t-il croire que ce
digne seigneur, épris dtJ tous les progrès,
subventionna en toul bien, tout honneur, la
créatrice de la danse expressive. Nous aussi,
nous devons accepter celle chaste hypothèse,
par respect pour les gentilshommes et pour ·
les danseuses d'autrefois.
HENRY

ROUJON'

de !'Académie française.

Le Masque de Fer
M. de La Borde, ancien valet de chambre
du roi, a trouvé dans les papiers de M. le
maréchal de Richelieu 11ne leltre originale de
la duchesse de ~fodène, fille du régent, au
maréchal, qui était alors son amant. Cette
lettre commence par ces mols qui sont en
chiffres :
&lt;&lt;
Voici enfin la fameuse histoire. J'ai
arraché le secret. Il m'a horriblement coûté.... &gt;)
Vient à la suite l'histoire du Masque de fer,
d'après la déclaration faite par son gouverneur au lit de la mort, telle qu'elle suit :
&lt;c Pendant la grossesse de la reine, deux
pàlres se présentèrent et demandèrent à parler au roi, et lui dirent qu'ils avaient eu une
révélation par laquelle ils avaient appris que
la reine était grosse de deux dauphins, dont
la naissance occasionnerait une guerre civile
qui bouleverserait tout le royaume. Le roi
écrivit sur-le-champ au cardinal de Richelieu,
qui lui répondit de ne po-int s'alarmer et de
lui envoyer les deux hommes; qu'il s'assurerait de leurs personnes et les enverrait à
Saint-Lazare.
&lt;t La reine accoucha, à l'issue du diner du
roi, d'un fils (Louis XIV), en présence de
toutes les personnes qui, par état, sont présentes aux couches de la reine, et l'on dressa
le procès-verbal d'usage.
« Quatre heures après, Mme Perronet,
sage-femme de la reine. vint dire au roi, qui
goûtait, que la reine sentait de nouvelles
douleurs pour accoucher. li envoya chercher
le chancelier, et se rendit avec lui chez la
reine, qui accoucha d'un second fils plus beau
et plus gaillard que le 1n·emier. La naissance fut constatée par un procès-verbal qui
fut signé par le roi, le chancelier, Mme Perronet, le médecin et un seigneur de la cour,
qui devint par la suite le gouverneur du
~fasque de fer, et fut enfermé en même

temps que lui, comme on le Yerra incessamment.
« Le roi dre,sa lui-même, à trois fois diffàentes, avec le chancelier, la formule du
serment qu'il fit prMer à tous ceux qui
avaieul été présents à cc second accouchement de ne révéler ce secret important que
dans le cas où le dauphin viendrait à mourir,
rt il leur fit jurer de n'en jamais parler,
mê:ne entre eux. On remit l'enfant à
Mme Perronet, qui eut ordre de dire que
c'était un enfant qui lui avait été confié par
une dame de la cour.
cc Lorsque l'enfant parvint à l'âge de passer aux hommes, on le confia à ce même
homme qui avait été présent à sa naissance-,
et il se rendit avec son élève à Dijon, et de
là entretenait une correspondance suivie avec
la reine mère, le cardinal Mazarin el le roi.
li ne cessa pas d'être courtisan dans sa retraite; il eut pour le jeune prince le respect
qu'un homme de cour conserve pour celui
qui peut devenir son maître. Ces égards,
que le prince ne pouvait expliquer dans un
h()mme qu'il regardait comme son père,
donnaient lieu à de fréquentes 'queslions sur
sa naissance, sur son étal. Les réponses
n'étaient point satisfaisantes. Un jour, le
jeune prince demanda à son gouverneur le
portrait du roi (Louis XIV); le gouverneur
déconcerté répondit par des lieux communs;
il usa des mêmes ressources toutes les fois
que son élève cherchait à découvrir un mystère auquel il paraissait mellre chaque jour
plus d'importance. Le jeune homme n'était
point étranger à l'amour; ses premiers vœux
s'étaient adressés à une femme de chambre
de la maison; il la conjura de lui procurer
un portrait du roi: elle s'y refusa d'abord,
en alléguant l'ordre qu'avaient reçu tous les
gens de la maison de ne lui rien donner hors
de la présence de leur maître. Il insista, et
elle promit de lui en procurer un. A la vue
du portrait, il fut frappé de sa ressemblance
avec le roi, el se rendit auprès de son gouverneur, lui réitéra ses questions ordinaires,
mais d'une manière plus pressante et plus
assurée ; il lui demanda de nouveau le por-

trait du roi. Le gouverneur \'oulul encore
éluder : « Vous me trompez, lui dit-il, voilà
le portrait du roi, et une lellre qui vous est
adressée me dévoile un mystère que vous
voudriez en vain me cacher plus longtemps .
Je suis frère du roi, et je veux partir à l'instant pour aller me faire reconnailrP à la cour,
el jouir de mon état. ll (Le gouverneur dit,
dans sa déclaration de mort, qu'il n'avait jamais pu s'assurer par quel moyen le jeune
prince s'était procuré la lettre qu'il lui montra ; il dit seulement qu'il ignore s'il avait
ouYert une cassette dans laquelle il mettait
toutes les lettres du roi, de la reine et du
cardinal Mazarin, ou s'il avait intercepté la
lettre qu'il lui montra.) Il renferma le prince
et envoya sur-le-champ un courrier à SaintJcan-de-Luz, où était la cour, pour traiter de
la paix des Pyrénées et du mariage du roi.
La réponse fut un ordre du roi pour enlever
le prince el le gournrneur, qui furent conduits aux îles Sainte-Marguerite, et ensuite
transférés à la Bastille, où le gouverneur des
iles Sainte-Marguerite les suivit. ll
M. de La Borde, qui a été pendant longLemps dans la familiarité de Louis XV, a
rapproché ce récit des conversations qu'il
avait eues avec le roi sur ce Masque de fer,
et elles s'y rapportent assez.
Sur la curiosité qu'il avait souvent montrée à Louis XV sur cette histoire vraiment
extraordinaire, le roi lui répondait toujours :
&lt;! Je le plains, mais sa détention n'a fait de
tort qu'à lui et a prévenu de grands malheurs; lu ne peux pas le savoir. » Et à ce
sujet, il lui rappelait qu'il avait témoigné
dans son enfance la plus grande curiosité
d'apprendre l'histoire du ~lasque de fer, et
qu'on lui avait toujours répondu qu'il ne
pouvait la savoir qu'à sa majorité; que le
jour de sa majorité, il l'avait demandée; que
les courtisans qui assiégeaient la porte de sa
chambre se pressèrent autour de lui en l'interrogeant, et qu'il leur avait répondu :
« Vous ne pouvez pas la savoir. l&gt;
M. de La Borde a compulsé les registres
de Saint-Lazare, mais ils ne remontent point
à l'époque de la naissance de Louis XLV.
GRL\L\l.

""74""

LA PLACE DU CARROUSEL EN

1867. -

D'apres une lithographie du Cabinet des Estampes.

LES FEMMES DU SECOND EMPJRE

La

comtesse Walewska
Par Frédéric LOLIÉE.

Il
Au printemps de 1862, Bismarck avait
échangé son ambassade de Saint-Pétersbourg
contre celle de Paris, pour n'y séjourner que
peu de temps, d'ailleurs, mais assez pour
savoir à quoi s'en tenir sur la faiblesse relativtJ de l'organisation militaire de la France
et sur l'indécision où flottait la volonté dirigeante, en matière de politique extérieure.
Il se rendait assez volontiers chez Walewski, dont il estimait la fermeté de vues et
la franchise, tranchant sur la nature incertaine el louvoyante de Napoléon Ill. Lorsque
le ministre se trouvait retenu en quelque
conférence, il montait, un moment, chez la
comtesse. Il acceptait de prendre le thé, causait avec elle des actualités du jour, lui rappelait les circonstances d'une première rencontre aux eaux thermales de Hombourg,
parlait de choses diverses et même de politique. Bismarck interrogeait, surtout. Que
pensait-on chez !'Empereur? Que voulaient
ses conseillèrs? Que voulait-il lui-même?
Cesserait-il d'aller à droite, à gauche, sans se
fixer à aucune alliance ferme et solide? Où

visait-on par ces lignes brisées? Elle se dérobait à des questions trop directes :
« - Comtesse, en politique, il faut tout
dire.
&lt;1 Oui, sauf la chose importante dont
on ne parle jamais et que vous vous garderiez bien vous-même, monsieur l'ambassadeur, de meure sur le tapis de la conversation.
« - Peut-être. Cette chose, justement,
que vous voudriez me faire dire .... Car vous
m'avez l'air d'être aussi, vous, une habile
petite diplomate.
« - Ne suis-je pas à bonne école? ll
C'est ainsi que l'ambassadeur prussien, en
des escarmouches mondaines sans gravité,
donnait relâche à la poursuite de ses desseins
déjà mûrs. Mais qui se doutait alors, en
France, que Bismarck fût un homme de la
trempe de Cavour~ Moins que personne, les
gens habiles, les gouvernants terriblement
aveuglés, qui le traitaient en personnalité
négligeable.
L'année suivante, l'arrivée du roi Guillaume de Prusse était le gros événement de
la saison. Le monarque allemand n'avait pas
entrepris le voyage de Berlin à Compiègne

uniquement pour le plaisir d'aller chercher
des distractions au sein d'une Cour plus
luxueuse, plus galante que la sienne, et plus
étourdie. Des faits considérables se préparaient, en perspective desquels il avait bâte
de pressentir sur place les intentions de Napoléon, comme allié ou comme adversaire;
et ce n'était point sans le désir d'en être
éclairé bien à fond qu'on le voyait s'attarder,
le malin, par les avenues du parc, en des
colloques sans fin avec l'empereur - plus
mystérieux et moins lucide. Ces conversations
sérieuses et ces grands projets faisaient trêve,
aux heures de visites mondaines, de chasses
ou de réceptions.
Pour avoir l'aspect et les goûts d'un prince
militaire, Guillaume n'était pas que morgue
et rudesse, en ses dehors. Il u' allait point à
travers le monde les yeux fermés sur la
beauté féminine. On le voyait fort empressé
auprès de l'impératrice. Quoique son admiration d'homme pour ce qu'il appelait &lt;c ses
perfections ll ne fùt qu'une raison accessoire
de sa présence à Compiègne, il se prodiguait
en attentions et prévenances envers elle,
comme pour protester, d'une façon platonique et indirecte, contre les infidélités dont

�"-------------------------- LI

111STOR.,1.JI
elle avait à se plaindre du côté de l'empe- en gardant cette physionomie affairée ou
reur. Des sourires malicieux, des regards absorbée qui lui était coutumière, elle, à sa
espiègles, s'égayaient aux dépens de ce« reître façon, concourait à son rôle, entretenait,
jouant au Céladon », et chez lequel on ne soutenait sa position. On &lt;lisait qu'elle était,
soupçonnait guère tant de pensées graves, 1ant
de menaçants desseins roulant dans sa tête.
Le monarque en visite devait aussi des
amabilités à la femme du ministre des Affaires
étrangères. Il laissa voir qu'il les rendait de
bonne grâce. L'une des visites royales à
Mme Walewska produisit un quiproquo assez
plaisant.
C'était vers onz~ heures du matin. N'ayant
pas jugé qu'il fût nécessaire de se faire précéder ni accompagner, Guillaume sonne à
l'appartement qu'elle occupait au château.
On a ouvert. Une jeune camériste demande
le nom du visiteur. &lt;( Le roi ", répondit-il.
Et celle-ci, une ingénue, peu savante encore
à reconnaître, à l'air du visage, la qualité des
persQnnes, se hâte de prévenir sa maîtresse
que &lt;( M. Leroy n demande à être reçu.
Mme Walewska, qui est à cent lieues de se
douter de la présence du souverain allemand
dans son antichambre, suppose qu'il s'agit
du coiffour attitré de la Cour, le Léonard du
second Empire, l'artiste capillaire sans rival
en la manière de façonner les bandeaux bouffants ou les mèches ondulées, M. Leroy en
un mot. Elle fait répondre que ce n'est pas
Cliché Braun et C'•
l'heure, qu'elle n'a pas le loisir de lui conROURER.
fier sa tête pour l'instant, et qu'il ait à repasser avant le diner du soir. La commission
est fidèlement rapportée au roi de Prusse, pour le ministre des AITaires étrangères, la
qui tient pour inutile d'éclaircir le malen- meilleure page de son portefeuille.
tendu, salue la soubrette et se retire. Un
Intègre, loyal, désintéressé, d'un caracmoment plus tard, chacun savait l'incident, tère honnête et de sentiments généreux, le
parmi la troupe oisive et babillarde des in- comte Walewski s'était acquis et méritait
vités; et, quand Mme Walewska descendit l'estime générale. Il était estimé plus qu'aimé
pour prendre part au déjeuner, ce furent des dans l'entourage politique. Au Conseil, il siéchuchotements, des sourires, une gaieté con- geait avec ses collègues sans être sûr de leur
tenue, dont elle pria qu'on lui voulût bien attachement. Il arnit sa place dans leur
donner l'explication. On lui fit donc savoir cercle; il ne se senlait pas de cœur et d'esqu'elle avait pris le potentat de Berlin pour prit avec eux. Fould, sous des airs empressés,
son coiffeur et l'avait consigné, comme tel, à s'employait secrètement à le démolir. Persa porte. Elle se répandit en excuses auprès signy y travaillait plus à découvert 1 • D'autre
de Frédéric-Guillaume, qui n'en témoigna part, Rouher, peu porté vers sa personne et
que de la gaieté et promit, pour le lendemain, encore moins vers les idées plutôt réactionune visite moins malencontreuse, espérait-il. naires qu'il personnifiait dans les conseils de
Napoléon IIr, ne lui ménageait pas les criTout le rôle de la comtesse Walew,ka ne tiques détournées'. Du coté de l'emperrur,
se bornait point à briller dans les fêtes où les tiraillements étaient fréquents, et malaisé
elle passait et qu'elle donnait. Douée, sinon le 1ravail en commun. \Valewski avait des
de facullés supérieures, auxquelles elle ne façons de voir entièrement opposées aux prinprétendait point, mai5 de qualités qui en cipes nationalistes de Napoléon Ill. Les évétiennent lieu chez une femme: le tact, l'amé- nements d'Italie ne l'avaient pas trouvé très
nité liante, le savoir-faire, avec cette grâce enthousiast-e. Avec quelques rares esprits
familière qui est le don des Italiennes et clairvoyants il pressentait que l'unité italienne,
principalement des Florentines, elle aidait à une fois réalisée, serait grosse de périls pour
la situation de son mari et complétait, dans la France, el qu'elle entraînerait d'autres
le monde, son action officielle. Sïl confec- unités plus dangereuses. On le savait au loin,
tionnait des dépêches et signait des rapports, dans les ambassades, comme à Paris, dans

les bureaux : il y avait, à Paris, deux diplomaties, celle du quai d'Orsay et celle du cabinet de l'empereur. Et puis, les moyens,
non plus que les idées, ne concordaient pas
toujours entre le souverain et son ministre.
La ligne la plus droite, pour arriver à l'objet
qu'il avait en vue, était celle que Walewski
choisissait de préférence, déclarant, en cela,
se conformer à l'exemple même de Napoléon I••.
Au contraire, le neveu de César - et son
cousin germain - n'aimait à procéder que
par de longs circuits et s'en croyait un plus
profond politique. Drouyn de Lhuys et Walewski voyaient marcher les événements.
L'esprit rê,·eur de Napoléon III persistait à
sïllusionner dans la foi de son rôle d'homme
providentiel, devant transformer le monde
par !"empirisme des idées. Des heurts se
produi5aienl, inévitables. Dans les premiers
jours &lt;le 1859, où l'on prévo1ait de graves
complications sur les affaires d'Italie, une
scène fort vive avait éclaté. C'était à l'occasion d'une d,;pêche que Walewski, se supposant d'accord avec rnn souverain, avait envo1ée an princfl de La Tour d'Auvergne,
rrpréscntant la France à Turin, -et qu'avaient
contremandée aussitôt des instructions secrètes rmanét.•s du cabinet de Mocquard. Et
il en riait résulté, chez Cavour, une scène
de vérilable comédie.
Le prince de La Tour d'Anvergne, muni
de ~a dépêche, en arait averti le grand
homme d'État piémontais :
&lt;( Voici ce que le comte Walewski m'invite à vous communiquer. l&gt;
Puis, il s'était mis à la lire au président
du Conseil, qui, lorsque le ministre eut
achevé, plaisamment avait répondu :
&lt;( Hélas ! vous avez raison, mon cher
prince : ce ttue vous écrit M. Wale_wski n'e~t
pas fait pour encourai;er nos esperances, Je
l'avoue; nous sommes vertement blâmés.
Mais que diriez-vous si, de mon côté, je vous
lisais ce qui m'arrirc directement des Tuileries, celle fois, et de certain personnage que
vous connaissez? »
En même temps, gardant au coin des lèvres
un sourire ironique, il avait tiré de sa poche
une lettre portant la même dale que la dépêche du quai d'Orsay, dans laquelle le secrétaire de l'empereur l'assurait, en confidence,
q,ue les projets d'annexion étaient vus d'un
bon œil et qu'il n'eù.l pas à se préoccuper des
complications qui pourraient survenir:
Walewski s'était plaint de ce remement
soudain, inexplicable, comme en avait souvent Napoléon, qui désorientait l'action de
ses ministres et renversait les mesures qu'ils
avaient prises 3• L'empereur, d'habitude, le
plus calme, le plus flegmatique des maîtres,
en avait conçu de l'irritation et n'avait pas

1. Persigny n rendu justice, dans ses Mémofre,, à
ln ligne de politic1ue extérieure suirie p:ir le comte
Walewski, qu'emnyaiL trop de complaisance seulement pour les vues anglaises.
2. r.orsque fut décidée ln nomination assez imprév~e. du. comte Walewski à la présidence du_ Corps
Leg1slallf, en remplacement du duc de Morny, 11 écrivait à Thouvencl : « J'ai eu avec Walewski, au sujet
de cette présidence, des conversations très curieuses.

Voir les très intéressantes Pages du Second Empire, par M. L. Thouvenel, tirces des papiers de son
père, 111-8, 1905, E. _Pion, ~dileur.
.
.
5. Napoléon III s amusait souve!1L a ce JO~,. qm
rendait vains et sans portée les agissements mm1sté:
riels officiels. Ainsi, dans le moment où BenedetL,
déf.loyail Lous ses moY.ens dipl?matiqucs po_ur contester
à a Prusse la possession d_es v1\les hanséallq_ues, _M. de
Goltz, Je ministre du roi Gmllaume, avait déJà vu

Il se croit immensément populaire, soutenu par la
Chambre et 1;1ar le pays. JI a formé le projet de redresser énergiquement tous les torts el tous les écarts.
li doit contenir cl faire reculer b discussion dans les
plus étroites limites, etc. Pour moi, je suis réso!u à
me montrer très calme cl três réservé cl à laisser
couler ce torrent impétueux. Chaque chose se remettra
naturellement à sa place. C'est le pro_Pre de ces situations en relief de ne permettre l'illus1on à personne. •

ménagé les termes de son mécontentement.
Wale,~ski, tout ému, avait déclaré qu'il ne
pouv_a1t rester au ministère, après ce qu'il
venait d'entendre. On dut intervenir officieusem7n_t. Ce _fut une période très agitée de son
admm1strat10n. Douze jours plus tard, et sur
les mêmes affaires italiennes, il avait une
altercation véritable, en plein conseil, avec le
l?rbulen~ Jérôme-Napoléon. Il déposa plusieurs fois son portefeuille, qu'on l'obligeait
à reprendre, ou à échanger contre un autre
- sans qu'il y fit trop de résistance, d'ail~
leurs, la crise passée. Mme Walewska fut l'intermédiaire délicat qui, plus d'une fois, ramena l'apaisement dans ces sphères orageuses.
On savait si bien pratiquer aux Tuileries
l'heur_eux système des compensations!
'
Wa-'
lewsk1 sortit du ministère sans que sa faveur
?n par~t _diminuée. En attendant de l'appeler
a 1~ pre~1~e?ce d? Corps législatif, Napoléon
avait saiSI 1 occas10n d offrir à sa femme un
magnifique collier de perles, à lui un beau
domaine provincial, et d'y adjoindre une distin~tion hon~rifique. analogue_ à celle qu'il
avait accordee au ministre d'Etat, son collègue! chargé de la _liste civile, le banquier juif
Achille Fould. Comme il semblait, avec raison, qu'on n'avait plus à grossir la bourse du
riche financier, l'empereur avait imaoiné de
le décorer, ainsi que le comte Wale,~ki, de
la croix de la Légion d'honneur en diamants,
que le chef de l'Etat était seul à porter avec
son cousin, le prince Napoléon. Une anecdote
fut même inventée à ce propos, et assez méchante pour avoir bientôt fait le tour de la
ville et des salons. On connaissait, un peu
partout, la cupidité d'Achille Fould; on savait
aussi ce détail qu'une telle croix était ornée
de brillants, d'une valeur de cinquante mille
francs, au moins. Le bruit fut répandu que
M. Fould, créé, disait-on, duc de Villejuif (un titre dont s'était égayé le couple
impérial), n'avait eu rien de plus pressé
que de convertir sa croix en rentes 5 pour

maréchal du palais, un grand cumulateur
d'offices, le maréchal Vaillant.
Dans ses rapports, le comte Walewski paraissait fier, un peu hautain; on le disait
trop solennel. L'art de se faire des partisans
lui échappait, quoiqu'il eût, au fond du cœur,
une grande bonté. Aimable, polie, prévenante,
_ne se montrant ni trop contente de soi ni trop
éblouie de ses avantages, sa femme atténuait
ce qu'avaient de brusque ou de rigide les manières du ministre, resserrait les liens détendus entre les députés des différents groupes, d'un mot, d'un sourire, d'une heureuse
attention ramenait les mécontents et ne se
lassait point d'être utile.
Cette influence conciliatrice parut surtout
sensible pendant que son mari était à la présidence du Corps législatif. Elle sut acclimater
chez elle Ioules les oppositions. Un ancien
ministre de l'Intérieur, qui l'arait bien jugée,
la comparait à la duchesse d'un roman de
Charles de Bernard, qui, d'un regard ou avec
un coup d'éventail, empêchait de parler le
leader de l'opposition, quand elle tenait au
maintien du ministère.
En dehors des grandes fètes, qu'elle excellait à organiser, à la présidence, elle recevait
tous les jours. Ses salons restaient ouverts
aux intimes, même les soirs où elle se rendait à !'Opéra, aux Italiens. En rentrant elle
retrouvait ses hôtes, ses fidèles, qui l'attendaient pour prendre le thé. Elle n'avait pas à
parler d'elle-même : le cadre et la personne
y suffisaient; mais elle s'employait, adroite
et fine, à mettre chacun tout à l'aise sur son
propre sujet. La comtesse avait, d'élection, le
don de plaire. Tous ses amis, à peu d'cxcep-

COJKTESSl!

'JYJU.13'1YS'J(_.JI

--~

douce magie, les en déprendre et convertir
en amitié ce qui ne devait pas être l'amour,
en y laissant la fleur, le parfum du sentiment, elle les avait gardés tous. La bienveillanc~ et l'affabilité étaient le charme naturel
qui lui gagnait les cœurs. On allait vers elle,
on recherchait sa compagnie, sa conversation,
parce qu'elle parlait avec une jolie simplicité
et savait écouter avec séduction.
&lt;( Rien qu'à son sourire et à ses silences,
nous disait un de ses admirateurs d'antan,
on était incliné à lui trouver de l'esprit en la
quittant. lJ
Le comte Walewski, qui avait pris à tâche,
au début de leur union, de former son intelligence, d'éclairer son âme, lui en savait gré
et lui en donnait acte par la confiance qu'il
lui témoignait. Très écouté d'elle, il tirait
usage de ses qualités mondaines pour sauvegarder certaines de ses responsabilités d'homme
et de diplomate. Il était son conseiller; elle
s'diorçait d"être l'abeille ouvrière de ses desseins. Avant de se rendre à son cabinet ou à
la Chambre, ou, sur le tard de la journée,
quand s'annonçait le moment d'une grande
réception, il l'avertissait, parfois, d'indications opportunes, de mots à placer :
&lt;( A la contredanse, vous direz à l'empereur .... Vous ferez comprendre à l'impératrice.... »
Elle s'en acquittait à point nommé, ayant
su combiner celte double et malaisée réussite, écrit la comtesse Stéphanie de la Pagerie, d'inspirer un très vif sentiment au souverain et un non moins vif à la souveraine.
Celle-ci lui donnait aussi de petites missions
à remplir. Mme Walewska renseignait l'impé-

100.
Le Moniteur du 5 janvier 1860 contenait
l'acceptation de la démission du comte Walewski et son remplacement par Thouvenel.
Mais, nous l'avons dit, la compensation avait
suivi de près l'apparente disgrâce. Un décret,
inséré également dans la feuille officielle,
attribuait cent mille francs de traitement aux
membres du Conseil privé n'ayant pas de
fonctions! Walewski se trouvait dans ce cas.
li jouissait de celte indemnité princière; possédait, en outre, sa situation de sénateur,
qui grossissait de !rente mille francs annuels
son budget.. .. Il pouvait attendre. L'interrègne fut court. Au mois de novembre de la
même année, on saluait avec joie, chez la
princesse Mathilde, la nouvelle de la chute de
Fould ...• &lt;( Fould s'en va I Fould nous quitte ....
Enfin, c'est fini .... &gt;J En effet, il était remplacé au ministère d'État par Walewski, tandis que l'intendance générale de la maison de
l'empereur passait dans les attributions du

tions près, avaient commencé par l'aimer
d'amour; et, comme elle avait su, par une

r~trice sur les choses d'Italie, sur les impress10ns des hauts personnages temporels et spi-

l'empereur, et to11t était réglè, tout était consenti.
L'ambassadeur français n'avait plus qu'à serrer ses

arguments. « Mon cousin, di8ail la princesse llaLhîlde, n'est jamais aussi guilleret que lorsqu'il a

brouillé1toutes les cartes de la politique. Il_ est si
étrange! »

LE CHATEAU DE COMPIÈGNE,

VUE PRISE DU CÔTÉ DU JARDIN.

D'après une litlzographîe de DEROY (18S8).

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fflST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

rituels de ce pays divisé, à l'égard de la France,
et s'y voyait invitée, de temps à autre, par
des billets comme le suivant :
&lt;!

Ma chère Marie,

« Je viens de voir le nonce. Je désire vivement savoir l'impression que ma conversation
lui a causée. Tâchez de le savoir.
((, EUGÉNIE. ))

Quant aux sympathies de l'empereur, il en
était parlé de différentes façons. Les quêteurs
de mystères voyaient là le point délicat, et y
appuyaient d'autant plus. On affectait de
croire à des compétitions ambitieuses entre
Mme Walewska et Mme de Castiglione, avec
les alternatives de rayonnement et de déclin
de deux astres rivaux. La médisance y trouvait quelque pâture. C'était à propos d'un
collier de perles .... C'était à propos d'autre
chose. La bienveillance naturelle de Mme Walewska, la disposition facile qu'elle témoignait
à prêter son appui, auprès de l'empereur, à
de nombreuses personnes qui l'en sollicitaient,
en étaient les prétextes assez plausibles chez
des hommes beaucoup trop sceptiques pour
ajouter foi au platonisme des ingérences féminines.
Avec l'esprit subtil des Florentines, dont
un pontife romain disait, en d'autres temps :
(! C'est le cinquième élément de l'univers »,
elle gouvernait adroitement à travers ces
écueils jusqu'au moment où elle se crut obligée d'aller voir l'impératrice, pour la prier
de ne plus l'inviter à ses soirées particulières tant que persisterait la malignité des
propos. Eugénie, très touchée, l'embrassa
avec émotion, et, loin d'accueillir le sacrifie~,
redoubla d'affection envers elle, au point que
chacun 1)1,it s'en apercevoir. Un moment, des
femmes, des courtisans même, remarquèrent,
non sans jalousie, que l'impératrice ne pouvait se passer de Mme Walewska, qu'elle
l'avait constamment en sa compagnie et prenait plaisir à marier ses goûts avec les siens
dans le choix des mêmes toilettes. A la princesse .Mathilde, qui lui demandait si elle avait
conservé des cheveux du prince impérial, elle
répondait :
« - Je les ai donnés à Mme Walewska. »
Elle la nommait ou l'appelait en toute occasion. Il est vrai que, quelque temps après,
le vent avait tourné et que, pendant une série
de mois, elle lui manifesta certaine froideur.
Alternatives passagères comme les caprices
du temps et qui n'ont jamais empêché, d'ailleurs, la comtesse Walewska.de protester d'un
souvenir fidèle et d'une estime sans ombre à
l'égard de l'impératrice.
L'amour de la vérité oblige à dire, cependant, qu'Eugénie n'usa pas d'un retour égal,
dans les dernières années, que des malveillances ravivèrent en son esprit les doutes ou
les griefs du passé, et que les choses devaient
se brouiller tout à fait lorsque, à la suite de
publications tapageuses signées Pierre de Lano
- où l'on avait, à tort ou à raison, mêlé son
nom, son témoignage - le bruit courut que
toutes ces histoires, peu favorables au per-

sonne! bonapartiste, sortaient des petits papiers de Mme Walewska.
Les plus longues prospérités s'écroulent en
un jour. Son mari, mort en 1867, ne vit pas
l'effondrement de l'Empire. ~fme Walewska
portait, depuis deux années, les voiles du
veuvage lorsque l'empereur vaincu, prisonnier, lui écrivait d'Allemagne une lettre affolée commençant par ces mols :
« Savez-vous où est l'impératrice? &gt;&gt;
Le 4 septembre, elle faisait attelcr à sa
voilure les deux chevaux pie que le toutParis impérialiste cennaissait, et, avec ses
enfants, une femme de chambre, un maitre
d'hôtel, elle prenait le chemin de la gare du
Nord pour se rendre en Belgique.
Elle n'y fut pas isolée. Bien des anciens
habitués des Tuileries avaient adopté le même
refuge. Le contact fut établi, aux premiers
jours. C'est à Bruxelles, après le 4 septembre
républicain, c'est dans celle ville hospitalière
aux vaincus de la politique, où, par un contraste significatif des chances de la fortune,
s'étaient abrités, dix-huit ans plus tôt, les
proscrits du 2 décembre, que les émigrés du
bonapartisme en déroute avaient essayé de se
reconnaître dans la tourmente.
Elle descendit à l'hôtel de Flandre et en
occupa tout le premier étage. Le parti y avait
établi son quartier général. On commença à
se réunir dans son salon. La maréchale de
.Mac--Mahon, sa mère la duchesse de Castries,
sa sœur la comtesse de Beaumont, le duc
d'Albufera, la maréchale Canrobert, le géné-

les plans d'un retour possible aux Tuileries.
Le général Changarnier s'y rendait l'aprèsmidi. Quoiqu'il affichât d'ardentes opinions
légitimistes, on espérait en lui : il devait être
le Monk, le restaurateur du trône des Césars.
Des républicains, de nuance indécise et nouvelle, s'y glissaient aussi. Le ministre plénipotentiaire de France, accrédité à Bruxelles
par le gouvernement de la Défense nationale,
un ancien député du Haut-Rhin, - plus tard
un déclassé de la politique et de la vie (il se
nommait Taschard) - ne craignait point d'y
aventurer ses pas, et même d'une manière
assidue. C'est à lui qu'était arrivé - comme
il me le racontait trente années après - de
rencontrer Gambella sur le seuil de l'hôtel de
Flandre. Et, d'un ton où l'enjouement al'ait
plus de p:irt que le reproche, il lui demandait :
&lt;( Qu'allez-vous faire chez celle charmeuse? l&gt;
Les journées se succédaient sans changement. Elles se faisaient longues et pesantes
à l'émigrée. li lui tardait de respirer de nouveau l'air et la vie de cette cité parisienne,
qui, plus que sa ville natale, plus que Florence déjà lointaine dans ses souvenirs, était
sa véritable patrie. Mais, à Paris, dans toute
la France, la réaction était violente contre
tous ceux et toutes celles, qui avaient serré
de trop près le cortège impérial. Aisément,
en des rapports de malveillance, on mêlait
son nom, sa personne, aux menées du parti
bonapartiste, s'efforçant encore à ressaisir la
barre des événements. Devait-elle se résigner
à l'exil volontaire jusqu'à ce que l'apaisement
des rancunes et des colères, dont elle avait
à subir le contre-coup, lui marquât le terme
de cette douloureuse attente? Elle hésitait à
rentrer en France, à la fois désireuse et inquiète de ce retour, et parce qu'il le fallait
aussi; car sa fortune avait sombré dans la catastrophe. Fidèle aux liens de la vieille amitié,
qui avait survécu à la mort de Walewski,
Thiers, devenu président de la République
française, trouva le temps de lui écrire ces
fortifiantes paroles :
&lt;(

&lt;!

Cliché- Hraun et c1•.

Duc DE PERSIGNY.

rai de Montebello, le général Fleury, parmi
les anciens conseillers de l'empereur, s'y
rassemblaient l'après-midi; et, pendant qu'allaient à leur fin les destinées du régime déchu, entre eux échangeaient des espérances,
consultaient la direction des nuages, forgeaient

Palais de Versailles, 1872.

Madame,

&lt;! Je vous demande mille fois pardon de
ne pas vous avoir répondu encore, et j'espère
que vous n'aurez imputé mon silence ni à de
la négligence, ni à l'oubli de l'amitié qui
m'unissait au comte Walewski, mais aux affaires accablantes dont je suis chargé. Je vous
assure que c'est la vérité pure, et que je n'ai
pas pu remplir tous les devoirs d'amitié qui
me tiennent le plus à cœur.
!&lt; Je prends un moment, aujourd'hui, pour
vous dire que jamais_ vous n'aviez eu besoin
de vous j uslifier auprès de moi des accusations d'intrigues ou de complots et que je
vous ai toujours con:.idérée comme une personne de sen~, de tact ou de bon esprit et,
surtout, comme une bonne Française. Aussi,
les portes de la France vous ont-elles élé Lou-

LA
ours _ouvertes, et, pour ma part, je vous les
verrai franchir sans aucune inquiétude.
&lt;! Quant à vos enfants, je serai charmé de
leur pouvoir être utile, lorsque l'occasion s'en
présentera, et je lâcherai, notamment, de
prolonger le séjour de votre fils en Europe
le plus longtemps possible.
« Je vous prie donc de croire à mes sentiments les plus affectueux et les plus conformes à ceux qui ont toujours existé entre
le comte Walewski et moi. Veuillez a"'réer
la nouvelle assurance de mes respecl~eux
hommages.

leur et ministre d'État à la fois, ayant reçu,
en o~lre, de la main de l'empereur un
domame sup~rbe, dont la valeur représentait
un million, il dépensait, sans compter, les
émoluments et les revenus de sa situation

(( ÎlllERS. ))

,_La se~ai,ne su!vante, .Mme Walewska s'était
rernstallee a Paris et sa première visite avait
été pour l'ami et le protecteur de sa famille
non pas au palais de Versailles, mais dans l;
maison familiale de la place Saint-Georrres
•
t,
'
reconstruite sur les ruines de l'ancienne ....
Elle entre. On l'a_ccueille. Thiers lui rappelle
sa grande affection pour l'ancien ministre
d'Etat, et, avec la mobilité de ses idées :
« - A propos, que dit-on de nous, à
Bruxelles?
, &lt;! On n'aime guère votre République,
repond-elle,. encore mal habituée au changem~nt de régime. Vos plus proches voisins appreh??dent q~e la tache aille en s'élargissant
et s elende JUS'.Jlle chez eux. Mais vousmême, monsieur le président, avez-v~us foi
dans la durée de votre fondation? Vous préparez la place aux d'Orléans, peul-ètre?
« - Ah l reprend Thiers, en touchant légèrement du doigt rnn épaule, vous êtes encore bien jeune. Quoi, les d'Orléans! l
songez•v~us? ~?e famille princière qui, au
lendemam du srnge, après des désastres sans
pr~cédents, après l'énorme rançon pour le
paiement de laquelle il a fallu saianer toutes
les veines de la nation, a commen~é par redemander ses biens, ses terres, ses millions!
~lie a bien perdu la partie, et à jamais, en
l•rance. »
Cependant, en remettant le pied sur le sol
de ce Paris qu'avait lavé le déluge des événements, .Mme Walewska n'avait plus retrouvé
s_cs habi_Ludes d'existence large, ni ses relallons br1llantcs. Le monde qui fut le sien
s'était émietté, dispersé, et de même les ressources de sa condition personnelle. Jamais le
co~te ~Val~wski, au pouvoir ni hors du pouvoir, n avait recherché la fortune ni les affaires qui la donnent. On vivait sous son toit
naturellement, dans le luxe el le faste. Séna~

ACIIlLLE FOULD,

D'après la lithographie de G. Fu11R.

exceptionnelle. Il sut mourir pauvre, ou presque. ~a comtesse avait partagé ses goûts de
Ii_bérahté. A travers les déplacements princiers, au cours de ses réceptions pleines de
magnificence, elle avait eu chez elle, autour
d'elle, la main aussi prodigue. Il fallut aviser
pense~ à l'avenir. Le président Grévy fit attri~
b~er a Mme Walewska une pension de quinze
mille francs, en retour des services publics
rendus par le comte Walewski, ambassadeur
et mini~tre.
Dans les conditions de simplicité où il nous
fut donné depuis lors de la voir, de la con~aître, ,s~uvent les ombr~s _dorées et les poétiques elegances du passe viennent visiter son
esprit. Elles n'y laissent aucune amertume.
Après la vie de jeunesse et de triomphe, après
la longue matinée de soleil, qui s'était étendue
pour elle jusqu'aux heures extrêmes de la
journée, loin des ravissements et du tourbill~n d'~ulrefoi: elle est ,restée bien en possession d elle-meme ; à I ombre, et recueillie,
elle a gardé la grâce d'indulgence el de bonté
qui ne se perd pas. A celte distance des évé~

COMTESSE

W Jl1.E1YS'l(,Jl

nements et des hommes, en cet isolement
de sa pensée, que des disparitions successives
resserrent de plus en plus, tout lui revient
lucide et clair. En causant des choses évan.ouie.s, e!le a le tour net et juste, l'expression a pomt et comme si le détail en était de
la veille ou du moment. Dans ses souvenirs
elle choisit de préférence un trait fin un mo;
aima~le_ ou gai, une situation ~iquanle,
et ncglrge le reste. Elle se souvient avec
goût.
, So~ altachement aux figures d'autrefois ne
I_ emp~che pas de suivre curieusement les
evolnt10ns de la politique présente et d'y
chercher les pronostics du futur. Avec beaucoup de sagacité, elle raisonne des divisions
d'un parti qui lui fut cher, et dont elle croit
la destinée finie.
« Je sais bien, me disait-elle, qu'il faut
résen:er la part de l'imprém, dont les coups
de theâ_tre Mco?certcnt les calculs de la plus
sa_ge rarrnn . .Mars la qualité des hommes eu
lar~se-t-ellc prévoir l'accident possible? J'ai
peme à le supposer. »
. Elle n'a rien oublié des physionomies si
d1l'crses qui passèrent à portée de son hori~on .• E~le en parle, rnns malveillance et sans
1dolatr1e, avec franchise_ e~ nelteté. Ses jugements sur Morny, sur Fialm de Persirrny seraient à prendre en mémoire. Du pre:icr de
ces gra~ds _actc~rs, elle ne me parut jamais
fort enllchee, s accordant bien en cela avec la
princesse Mathilde, qui laissa parler de temps
à autre le fond de ses sentiments. Je l'ai entendue s'écrier : « Morny. On ne parle que
de Morny! li semblerait qu'il n'y a eu qu'un
ho~me, une tête, un caractère, et que ce fut
t?uJours Morny! Il agença le coup d'État,
c est. entendu. Il eut beaucoup de succès
auRrcs des femmes. On le dit, et je le veux
croire. Il était la distinction même. Je ne le
m~ts p~s en do.~tc. ~e que je sais de plus certam, c est qu 11 laissa douze millions bien
établis à ses enrants, que pour tout le reste
P?ur c~ qui n'était pas son bien, mais le hie~
d autrui, pour la France, il eut la c,rnscience
légère au_tant _qu'u~ grain de tabac; et que
Walewsk,, lm, qurtta le pouvoir les mains
nett8:', et sans avoir rien gardé dans son portefeur Ile. »
. Ell:1:flême s'est plu à égrener des souvemrs, a Jeter s~r le papier des notes éparses.
Ce s~ront, un _Jour peut-être, les feuillets détaches ~e.sa _v1e. Il _nous a été permis d'en
do~ner 1c1 11mpress10n anticipée, sincère el
fidele.
0

FRÉDÉRIC

.,,., 79....,

--, •

LOUÉE.

�Le crime du comte de Horn

Antoine-Joseph, corole de Horn, âgé de
\'ingt-deux ans, capitaine réformé dans la
cornelle blanche, Laurent de Mille, Piémontais, capitaine réformé dans le régiment de
Brehenne-Allemand, et un prétendu chevalier
d'Estampes complotèrent d'assassiner un riche agioteur et de s'emparer de son portefeuille. Ils se rendirent dans la rue Quincampoix et, sous prétexte de négocier pour
cent mille écus d'actions, conduisirent l'agioteur dans un cabaret de la rue de Venise, le
22 mars [i 720], vendredi de la Passion, et
le poignardèrent. Le malheureux agioteur, en
se débattant, fit assez de bruit pour qu'un
garçon du cabaret, passant devant la porle de
la chambre où était la clef, l'ouvrîl, et,.
voyant un homme noyé dans son sang, la
ferma à deux tours et cria au meurtre.
Les assassins, se voyant enfermés, sautèrent par la fenêtre. D'Estampes, qui faisait
le guet sur l'escalier, s'était sauvé aux premiers cris et courut à un hôtel garni rue de
Tournon, où ils logeaient tous les trois, prit
les effets les plus portatifs et s'enfuit. Mille
traversa toute la foule de la rue Quincampoix, mais, suivi par le peuple, il fut enfin
arrêté aux Halles. Le comte de Horn le fut en
tombant de la fenêtre. Croyant ses deux complices sauvés, il eut assez de présence d'esprit
pour dire qu'il avait pensé être assassiné en
voulant défendre celui qui venait de l'être.
Son plan n'était pas lrop bien arrangé et devint inutile par l'arrivée de Mille qu'on ramena du cabaret et qui avoua tout. Le comte
de Horn voulut en vain le méconnaitre, le
commissaire du quartier le 1il conduire en
prison. Le crime étant avéré, le procès ne
fut pas long, et dès le mardi saint, 26 mars,
l'un et l'autre furent roués vifs en place de
Grève.
Le comte de Horn était apparemment le
premier auteur du complot, car avant l'exécution et pendant qu'il respirait encore sur
la roue, il demanda pardon à son complice
qui fut exécuté le dernier et qui mourut
sous les coups.
J'ai su du chapelain de la prison une particularité qui prouve bien la résignation et la
tranquillité du comte de llorn. Ayant été
remis entre les mains du chapelain, en attendant le docteur de Sorbonne, confesseur, il
lui dit : « Je mérite la roue, j 'espérais qu'en

considération pour ma famille, on changerait
mon supplice en celui d'être décapité; je me
résigne à tout, pour obtenir de !Jieu le p1rdon de mon crime. » Il ajouta tout de suile :
« Souffre-L-on beaucoup &lt;1uand on est roué?»
Le chapelain, interdit de celle ~uestion, se
contenta de répondre qu'il ne le croyait pa~,
et lui dit ce qu'il imagina de plus consolant.
Le Ilégent fut a,s;égé de toutes parts pour
accorder la grâce, ou du moins une commutation de peine. Le crime était si atroce qu'on
n'insi~ta pas sur le premier article; mais on
redoubla de sollicitations pour l'autre. On
représenta que le supplice de la roue était si
infamant que nulle fille de la maison de Horn
ne pourrait jusqu'à la troisième génération
entre!' dans aucun chapitre.
Lt!'Ilégent rejeta les prières pour la grâce.
Sun cc qu'on essap de le toucher par l'honneur que le coupable avait de lui être allié
par Madame : « Eh bien! dit-il, j'en partagerai la honte, cela doit consoler les autres
parents. » Il cita à ce sujet le vers de Corneille :
I.e crime fait la honte et non pas l'échafaud .

Maxime vraie en morale, et fausse dans nos
mœurs. Dans un État où la considération
suit la naissance, le rang, le crédit et les
ri !:esses, tous moyens d'impunité, une
famille qui ne peut soustraire à la justice un
parent coupable, est convaincue de n'avoir
aucune considération, et par conséquent est
méprisée; le préjugé doit donc subsister.
Mais il n'a pas lieu, ou du moins il est plus
faible sous le despotisme absolu ou chez un
peuple libre, partout oi1 l'on peut dire : Tu
es un esclave comme moi ou je suis libre
comme toi. Chez le despote, l'homme condamné n'est censé coupable que d'avoir déplu. Dans un pays libre, le coupable n'est
sacrifié qu'à la justice; et quand elle ne fera
acception de personne, la plupart des familles
auront leur pendu, et par conséquent besoin
d'une indulgence, d'une compassion réciproques. Alors les fautes étant personnelles, le
préju~é disparaitra ; il n'y a pas d'autre
moyen de l'éteindre.
Le Régent fut près d'accorder la commutation de peine : mais Law et l'abbé Dubois
lui firent voir la nécessité de maintenir la
sûreté publique dans un temps où chacun
était porteur de toute sa fortune. Ils lui prou-

vèrent que le peuple ne serait nullement
satisfait et se trouverait humilié de la distinction du supplice pour un crime si noir et si
public. J'ai souvent entendu parler de celle
exécution et ne l'ai jamais entendu blâmer
que par des grands, parties intéressées, et je
puis dire que je n'ai pas dissimulé mon sentiment de,·aJll eux.
Lorsque les parents ou alliés eurent perdu
tout espoir de fléchir le Régent, le prince de
Robec-Montmorency et le maréchal d'Isenghen d'aujourd'hui, que le coupable touchait
de plus près que les autres, trouvèrent le
moyen de pénétrer jusque dans sa prison,
lui portèrent du poison, et l'exhortèrent à se
soustraire, en le prenant, à la honte du supplice : mais il le refusa. c&lt; Va, malheureux,
lui dirent-ils en se retirant avec indignation,
tu n'es digne de périr que par la main du
bourreau! »
Je tiens du greffier criminel qui m'a communiqué le procès, les principales circonstances.
Le comte de Horn était, avant son dernier
crime, connu pour un escroc, et de tous
points un mauvais sujet. Sa mère, fille du
prince de Ligne, duc d'Arenberg, grand
d'Espagne et chevalier de la Toison, et son
frère aîné, llaximilien-Emmanuel, prince de
Horn, instruits de la mauvaise conduite du
malheureux dont il s'agit, avaient envoyé un
gentilhomme pour payer ses dettes, le rame- ner de gré ou obtenir du Régent un ordre
qui le fit sortir de Paris; malheureusement
il n'arriva que le lendemain du crime.
On prétendit que le Régent, ayant adjugé
la confiscation des biens du comte de Horn
au prince de Horn, son frère, celui-ci écrivit
la lettre suivante :
&lt;&lt; Je ne me plains pas, Monseigneur, de la
mort de mon frère, mais je me plains que
Votre Altesse Royale ait violé en sa personne
les droits du royaume, de la noblesse et de la
nation. [Le reproche n'est pas fondé, l'assassinat prémédité est puni de la roue, sans
distinction de naissance.] Je vous remercie
de la confiscation de ses biens, je me croirais
aussi infâme que lui si je recevais jamais
aucune grâce de Y0us. J'espère que Dieu et
le Roi vous rendront un jour une juslice
aussi exacte que vous l'avez rendue à mon
malheureux frère. »

TOMBEAU DE JEAN-PAUL MARAT. -

Gravure de Nt:E, d'après le dtSSin de

PJLLEMENT.

DOCTEUR CABANÈS
~

Les reliques de l'Ami du Peuple

DUCLOS.

)

Jadis un de nos confrères eut la plaisante
id{&gt;e - était-elle plaislnle au surplus? - de
poser celte question _: Quel &lt;'Sl le personnage
le plus anlipalhique de la Révolution? Je
ne me soul'iens gu«:re si c·~~t Philippe-Égalité
ou Robespirrre, qui décrocha la timbale dans
ce match d'un nouveau genre; mais Ctl dont
je suis cerlain, c'est que MarJI, dont il I a
1111 ~emi-~iècleon ne prononçait le nom qu'avc c
effroi, ~!ara!, dont on a,·ait foi! une sorte de
Croquemitaine pour cnfanls rebelles ou paresseux, ne \'enait que le sixième ou le septième sur la liste des réprouvés de la Rérnlution.
,\ quoi allriLut.r un pareil rel'iremcnl? li
se rait trop long el, du reste, oiseux de l'expliquer. li serait, de iilus, outrec1:idant
d'émettre l'hypothèse que nos travaux personnels sur l'Ami du Peuple, venant après
ceux de Chè1 rcmont et de Bougeart, aient pu
contribuer à une appréciation plus équi taLle
de~ actes du conventionnel monomane. Et
pourl/1 ut, nous sommes presque convaincu
qu'ils ont servi à dissiper bien des prévcnVI.-

HISTORIA. -

Fasc.

~2.

lions, et qu'en plaidant lts circonHances atténuantes, en fayeur d'un personnage qu'on a
fait passer pour un monstre sans pudeur ni
~ensibilité, nous amas hâté l'œuvre de la
juslice réparalrice.
A Dieu ne plairn que nous innocentions
Marat de toutes les accusations dont il a à
répondre dennl le tribunal de l'histoire; nous
souhaiterions seulement qu'on lraitât aYcc
plus dïndulgence un homme rongé par un
mal affreux, qui a bien pu avoir un conlrtcoup sur ses déterminatiom, celles-ci {tant
en rapport al'ec la violence de ses accès.
Les contemporains de celui qui se disait
l'Ami (fa Pwple - le peuple a parfo:s des
go1ils singuliers - ne se rnnt pas conlentés
&lt;l'absoudre leur héros. Marat a1ait souffert
pour les idées chères au peuple; il avait été
tué pour elles ; en fallait-il dal'antage pour
lui décerner les palmes du martyre?
Le culte de Marat a commencé à sa mort;
il s'est poursuh·i juscp1'à nos jours. Le farouche démagogue est passé à l'état de dieu,
d'un dieu dont on s'est disputé les reliques.

Les historiens con lent qu'après l'exéculion
de Louis XVI, des fidèles se précipitèrent
autour de l'é,;hafaud, pour recueillir le rnng
de l'auguste victime que le bourreau nnait
d'immoler. Le mème fait se reproduisit à la
mort de Marat; mais ce n'est pas leur mouchoir, que les fanatiques trempèrent dans le
liquide qui s'échappait de la blessure de leur
idole; ce furent des feuilles de papier qui
reçurent cc nouveau C&lt; baptême du sang ,,.
Marat était occupé à corriger les épreuves
de son journal, quand le frappa le coup mortel. Les ft'uillels de l'Ami du Peuple qu'il
lenai t à la main reçurent des éclaboussures
sanglantes. La compagne de Ma1·a1, Simonne
Evrard, et sans doute au~si des inconnus,
accourus à la nou\'elle de l'assassinat, se
hàtèrenl de ramasser el d'emporter les feuillets rougis.
dp

Simonne Evrard, aulremeut dit la « veuve
Marat l&gt;, vivra désormais avec le souvenir de
celui qui n'est plus. La sœur du com-ention6

�111STORJ.ll · - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - nel, Albertine, ne tardera pas à accourir auprès d'elle, pour l'aider à supporter son
affliction, en la partageant.
Cette Albertine avait « l'âme forte et passionnée de son frère &gt;J, avec lequel elle offre
une ressemblance de traits frappante. D'un
aspect dur et sévère, avec son visage rêche et
parcheminé de vieille fille, elle repoussait de
prime abord ceux qui tentaient de l'approcher, pour recueillir de sa bouche quelque
détail ignoré sur l'homme qui tint entre ses
mains les destinées de la France.
Quelques ·années après la mort de Marat,
on la retrouve retirée dans la petite chambre,
&lt;( un peu obscure, mais proprette dans tout
son vieil ameublement 1 JJ, située au cinquième
étage d'un immeuble de pauvre apparence;
survivant à son frère, pour lui décerner une
sorte d'apothéose, pour lui refaire comme un
panthéon, dans le taudis où elle s'est retirée,
avec les livres, les papier$, les manuscrits et
autres objets de minime valeur, qui ont appartenu à celui qu'elle proclame « le martyr
de la liberté &gt;J.
Vers 1855, se réunissait chez Albertine
Marat une société d'hommes distingués, penseurs, historiens et philosophes, aimant à
remonter aux sources de l'histoire de la Révolution, avides d'entendre, de la bouche
même des acteurs ou des témoins de ce drame
inoubliable, le récit authentique des scènes
qu'ils avaient eu l'étrange fortune de voir se
dérouler sous leurs Jeux.
Au nombre de ces privilégiés étaient Alphonse Esquiros, romancier fécond, écrivain
grandiloquPnt, dont le nom est bien oublié
aujourd'hui et qui eut son heure de célébrité; Hauréau, l'érudit biographe des ,l!onLagnard~ ; Émile de La Bédollière , Aimé
Martin, deux littérateurs aimables et non sans
mérite; enfin le colonel Maurin, fervent collectionneur, recueillant tout ce qui se rattachait à l'histoire de la Révolution.
C'est d'Albertine Marat que le colonel n çut
un jour, en guise de cadeau ou en le payant
à beaux deniers comptants, un des numéros
de l'Ami du Peuple, tachés du sang du démagogue. Il le fit entrer dans sa collection,
en l'accompagnant de cette mention manuscrite: « Ces feuillets, teints du sang de Marat,
se trouvaient sur la tablette de sa baignoire,
lorsqu'il fut poignardé par Charlotte CordaJ,
Ils furent recueillis et conservés par sa sœur
Albertine Marat, qui a bien voulu m'en faire
le sacrifice, pour accroître ma collection des
monuments patriotiques de l'époque. »
A la mort du colonel Maurin, les feuillets
ensanglantés passèrent, ainsi que naguère
nous l'attesta Anatole France, dans la collection du c~mle de La Bédoyère.
&lt;( Après la mort du colonel Maurin , nous
écrivait Anatole France, ces feuillets sanglants
furent transportés dans l'hôtel dn comte H. de
La Bédoyère. Le gentilhomme prit ces feuillets en dégoût et obligea mon père à les em1. V. noire llfarat ù1cown1.
l!. Anatole France, dans la Jeure qu'il nous a fait
l'honneur de nous écrire, ne mentionne pas cc détail.

porter; mon père me les donna el c'est ainsi
qu'ils sont tombés jusqu'à moi. »
La photographie du document dont nous
venons de faire connaître la filiation fut pour
la première fois publiée, avec l'attestation du
colonel Maurin el celle d' Anatole France, dans
/'Autographe (numéro du 1er octobre 1864).
Neuf ans plus tard, le 10 octobre, Anatole
J.&lt;'rance aurait, assure-t-on !, cédé les deux
numéros• qui étaient en sa possession, au
baron de Vinck. C'est de la famille du baron
de Vinck • que proviendrait le numéro de
l'Ami du Peuple teinté de sang, le n• 678,
portant la date du 13 août 1792, qui figurait
à !'Exposition de 19û0, dans le pavillon de la
Ville de Paris.

Mais il y avait à !'Exposition un autre
exemplaire du journal de Marat, un autre
numéro portant des traces sanglantes. Celuilà pouvait se voir au Champ-de-Mars, palais
de l'Enseignement, dans la section rétrospective de la Librairie. li était la propriété d'un
amateur d'un goût éclairé, d'un flair aiguisé,
~f. Paul Dablin.
M. Dablin a bien voulu jadis nous couler
dans quelles circonstances lui était échu le
précieux document. Nous transcrivons fidèlement son récit.
« II y a six ou sept ans, vers 1893 ou 1894,
j'achetai sur les quais - quai Conti, si ma
mémoire me sert bien - dans la boîte à
vingt sols, un livre broché, en assez piteux
état, portant le titre de Rechetches sur le
f eu, par J.-P. ~Iarat , doctem· en médecine, etc. Ce livre, que venait de dédaigner
un jeune ecclésiastique, qui l'a, ait brutalement rejeté dans la boite, portait, sur nombre
de pages, des annotations manuscrites, que
je soupçonnai à première vue être de la main
même de Marat. Yous devinez mon émotion! ...
(( Mais je n'étais pas au bout de ma surprise. Dans l'intérieur du volume, se trouvait
un numéro de l'Ami du /&gt;euple (le n° 618 bis,
du jeudi 13 septembre 1702), dont huit pages
étairnt tachées de sang, les deux pages du
milieu très fortement, et la première page,
celle du titre, très légèrement. Ce numéro
était encastré dans une feuille de papier écolier, sur laquelle on avait écrit ces lignes :
Numéro de J!arnl faisan/ partie de ce11x
qui se trouvaient s111· ln lablelle de ~a baignoire, /or.~ de wn aswssinal p&lt;tr Clwrlolle
Co,·day.
&lt;( Cette découverte acheva de me troubler:
j'allai aussitôt trouver l'e~pert en autographes
bien connu, le regretté Etienne Cbaravay, à
qui je fis part de ma trouvaille. &lt;( Il ,ï'y
(( a pas de d(l!t/e, me dit-il, les notes qui
&lt;( sont en mm·ge du lit•re sont bien de
&lt;(

Jlaral. &gt;J

« En ce qui concerne la mention inscrite
su.r la chemise qui recouvrait les feuillets de
3. Ce seraient tes numéros 506 cl 678.
i. EL non de ~I. Jules Claretic, comme on l'a pl'étendu : ~J. Clarctic nous l'a confirmé, dans une leilre
qu'il a eu l'oblig-eancc de nous a,lresser.

sang, Charavay ne fut pas moins affirmatif :
(( c·e~t de la main tl'Albertine Marat,
« me dit-il; mon père, Gabriel Charavay, a
« fait la vente d'Albertine, et tout s'est vendu
« pour un morceau de pain (sic). l&gt;
Étienne Charavay ajouta : cc Il y a bien, ù
&lt;( ma connaissance, sept ou huit numfros
« de &lt;( l'Ami du Peuple » tachés de sang,
cc qui courent le monde. J'en possède un.
&lt;( dans ma collection personnelle et j'en con« nais quelques autres. ll
Le numéro de 1\1. Dablin est, avons-nous
dit, du mois de septembre et celui de M. Anatole France du mois d'août 1792, c'est-à-dire
antérieurs d'un an à la scène de l'assassinat.
,&lt; li esl probable, a-t-on fait remarquer,
que ces numéros, &lt;[Ui n'étaient pas d'une
utilité immédiate à Marat, ont trainé sur hi
!ab/elle de la baignoire le jour où il reçut
le coup mortel.
« On peut supposer à la rigueur que, dans
ces anciens numéros, il cherchait une référence, au moment même où Charlolle Corday
le frappa; ce qui est moins vraisemblable,
c'est que la sœur de Marat, qui ne fut pas
témoin du drame, ait pu attester, d'une manière aussi formelle, que ces numéros tachés
de sang étaient justement sous la main de
leur rédacteur. Celle précision nuit fortement
au crédit qu'on voudrait pouvoir attribuer à
cette relique.
(( On montrerait moins d'incrédulité, s'il
ne s'agissait que de numéros épars dans la
maison et que le sang qui s'échappa de la
blessure à Ilots aura pu souiller. Mais, à vouloir trop prouver, on ne prouve rien. ll
En dépit de cette argumentation, qui nous
paraît bien spécieuse, notre croyance dans
l'authenticité des deux documents n'en est
pas ébranlée. Certes, Albertine Marat a eu
tort d'affirmer ce l[u'elle n'avait pas de ses
yeux vu, mais elle avait un garant, Simonne
Evrard, qui, elle, avait assisté au drame,
puisqu'elle se tenait dans une pièce voisine,
et qu'elle était accourue la première aux cris
poussés par le blessé.
Et puis, n'avons-nous pas dit que nombre
de personnes avaient pénétré dans la pièce 011
l\larat avait été assassiné, et que certaines
d'entre elles avaient bien pu tremper dans le
sang du« martyr» le journal qu'elles tenaient
à la main?
Ce ne sont là, il est vrai, que des hypothèses; mais dans une discussion de celte
nature, est-on en droit d'exiger autre chose
que des éléments de probabilité?
En terminan t, relevons un menu détail,
que nous ne. signalons qu'à Litre de curiosité,
sans en vouloir tirer la moindre induction.
Le numéro de l'Ami dn Peuple appartenant à M. Dablin porte la date du 13 septembre; celui d~ M. Anatole France est du
15 août (1792).
· Marat a été assassiné le 15 juillet (17U3)
et un des deux numéros qui figuraient à
!'Exposition se trouvait à la classe f3.
N'J a-t-il pas là de quoi réjouir tous les
fanatiques du merveilleux?
DocTEUR CABANÈS.

MASSON, de l'Académie fi·ançaise.
&lt;=9o

UNE MYSTJFJCATJON

,

Emile Marco de Saint~Hilaire
Page apocryphe de Sa Majesté l'Empereur et Roi

li était une fois, au temps où il y avait un
floi cl une Reine, une dame Marco, qui était
une des quinze femmes de chambre ordinaires de Madame Victoire de France, fille du
roi Louis XV, et tante du roi régnant. Ces
quinze femmes étaient aux ordres des deux
Premières femmes et formaient le menu
frelin. La dame Marco, fille d'un valet de
chambre de la Princes,e, avait épousé un
employé du département de la Guerre, et
tous deux Irouvant, ou que le nom qu'ils
portaient fleurait le naturel, ou qu'il pouvait être confondu avec crlui du D' Marcot,
médecin de Mesdames, l'avaient anobli en le
~anctifiant. Cela se fairnil couramment alors.
L~ mari se nommant 11,laire, outre DenisAutoinr, il s'était prénommé Sainl-llilaire,
puis Marco de Saint-Hilaire. Saint-Hilaire
parait seul pour la dame, dans le dernier
État général de la Frnnce, celui que publia, en 1789, le comte de Waroquier, et
qui reste le plus précieux des documents sur
la lîn de la monarchie.
Que devint Mme Saint-Hilaire durant la
Hérnlution, l'histoire s'en est lue. Sans
doute cacha-t-elle pudiquement le saint dont
jadis elle Lirait vanité. Peut-être fut-elle
Marco tout court; il y eut des sacrifices plus
pénibles. En l'an XII, l'Empire survenant,
elle reparut, comme tant d'autres victimes,
et, gràce à Mme Campan, ci-devant lectrice
de Madame Victoire, qui apnl été, à SainlGermain-en-Laye, l'institutrice d'Horlense de
Beauharnais, s'était glissée à la suite de son
élève et se mêlait à présent de fournir d'anciens serviteurs du roi à la maison del' Empereur, elle fut LJgréée par Joséphine comme
Première femme.

On n'ignore pas que, sous la monarchie,
ces places de la domeslicilé étaient tenues
presque exclusivement par des gens des
mêmes familles, qui se les transmettaient de
mère à fille, ou de Lanle à nièce. Comme les
bureaux des mini,tères étaient tout voisins,
et que les employés s'y tenaient aussi pour
des serviteurs quasi personnels du Roi, il
n'était point rare qu'ils prissent femme dans
celte domesticité de la Cour, à laquelle ils
cherchaient ensuite à s'affilier par l'achat ou
la brigue de quelque menue charge qu'ils
cumulaient avec leur emploi.
Ainsi a,ait-il été pour les Marco qui depuis

plus d'tm demi-~iède étaient de père en fils
employés au département de la Guerre. Le
père, Joseph Simon, né le 20 mars 1727 ,
fils de Grégoire Marco, hourgeois de Paris, et
de Françoise Bourdon, 1 était entré en 17:iO
et, en 1771, avait obte,;u, mus :M. de l\lonteynard, la place de chef des détails au Bureau des ,ubsistances. Il avait épousé Geneviève-Antoinette Pétigny, fille d'un Pierre
PétignJ, nlct de chamhrc ordinaire de Monsieur le Dauphin , fils de Louis X\', depuis
que celui-ci avait été retiré des femmes. Et
cette dame Marco fut femme de chambre du
Comte de Provence jusqu'au moment où il
reçut une maison. Elle arnit une sœur qui
avait épousé un Jean-Alexandre-)Jarcines Soldini, frère de cet abbé Soldini, d'abord confesseur du Commun, puis confesseur du
Dauphin et des Enfants de France qui joua
un rôle d'histoire. De Juseph-Simon Marco
et de Genevièrn-Antoinelle Pétigny , inrent
neuf enfants dont trois au moins servirent

-~-

É111LE .MARCO DE SAIYI-HILAIJŒ.

D'après 11n desst,i J'.-\ LOP HE.

au ministère de la Guerre : Pierre-Joseph,
emploJé de 1771 à 1817, Denis-Antoine,
employé de l 77:, à 1821, cl Loui,-Auguste,

1

employé de 1776 à 1805, puis secrétaire de
la mairie de Guiles près Brest : celui-ci ~e lit
appeler Marco d'Arcy, en même temps que
Denis-Antoine prenait le nom dè Marco de
Saint-Hilaire.
Denis-Antoine Marco de Sainl-llilaire, qui
se qualifiait écuyer, huissier ordinaire de la
Chambre du Roi serrnnl près ~ladame Victoire de France el commis aux bureaux de la
Guerre, avait épousé à \'ersaillcs, le l6 janvier 1786, Louise-Françoise-Adélaïde Besson, fille de feu Gabriel-Louis Be,son et de
Marguerite-Victoire Magault.
Ces Besson étaient depuis près d'un siècle
de la ~Iusique des rois : Gabriel Besson, qui
y figure en 1740, a succédé à son père, vété·
ran à 200 livres de pension, et il a pour survivancier son fils Gabriel. Celui-ci est symphoniste à la Chapelle, ü olon à la Chambre
et de plus huissier ordinaire de la Chambre
du Roi $ervant près de }Iadame Victoire de
France. La dame Besson, née Magault, est
femme de chambre de Madame Victoire el
assez avant dans les bonnes grâce$ de sa maitresse pour que, lorsque naquit sa fille, elle
obtint qu'elle fùt tenue par le che1·alier de
Narbonne-Lara, fils du chevalier d'honneur,
et par la comtesse de Narbonne-Lara, dame
d'atours de la princesse.
Ce fut celle fille, Louise-Fr:inçoise-Adélaïde
Besson, qui épousa le I ti janvier 1786 DenisAntoine Marco, lui apportant la charge d'huissier qu'avait feu son père. Il y avait alors,
tant de la famille Marco que des parents proches, encore onze membres senant ensemble
dans la Maison du Roi et de Mesdames : si
l'on remontait aux morts, c'était à l'infini.
C'était là un petit monde très spécial, généralement dévoué, d'ordinaire intelligent el
instruit, d'où étaient sorties, après des générations, quelques familles favorisées, qui,
d'échelon en échelon, par la faveur des rois,
avaient reçu des Jeures d'anoblissement,
assez d'argent pour acheter des terres emportant un titre, et des (harges mell ant en
rapport habituel avec le souverain. Il y eut
des duchesses qui, par elles-mêmes, n'eurent
point d'autre origine, et l'on ne chômerait
point de marquis et de comtes, &lt;le o-ouverneurs &lt;le palais royaux et de direcl~urs de
grands services dont le nom patronymique a
longtemps figuré dans les petits emplois domestiques de la Chambre, de la (;arde-robe
et de la Vénerie. L'esprit n'y manquait point,

�r

1i1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

ni l'entregent et, dès qu'on prétendait faire
une cour impériale et la modeler sur la
royale, c'était ce personnel qu'il fallait employer.
Mme Saint-Hilaire entrait comme Première
femme à 6.000 francs. de gages; elle avait
alors environ quarante ans. On l'a\'ait recommandée pour son bon maintien, sa figure
intéressante, son excellente éducation, son
adresse à nettoyer les bijoux et à entretenir
une harpe, mais elle voulut tout réformer,
tout régenter; elle se prenait pour une dame
de cour el n'avait rien qui dût plaire à Joséphine. A toute occasion, ~e parant de son
titre de Première femme de S. M. l'impératrice, elle écrivait des lettres aux autorités et
ne leur donnait point ainsi une idée fa\'orable
de son orthographe. Avec la domesticité
familière, aussi bien avec sa &lt;'ollègue, l'autre
Première femme, qu'avec les quatre dames
d'annonce, les deux gardes d'atours, les trois
femmes de garde-robe, elle entretenait une
guerre dont les éclats retentissaient, si bien
qu'elle se fit prendre en dégoût par sa maîtresrn, laquelle ne la laissa jamais l'habiller,
n~ l'emmena point dans aucun de ses YOiages
depuis la fâcheuse expérience du voyage
d'Aix-la-Chapelle.
On l'aYait cantonnée à l'entrelien du linge
el au soin des cachemires, et l'écrin même
lui arnit été retiré. L'impératrice, néanmoins, surtout les premières années, était
bonne pour elle et lui distribuait, aux
étrennes, une gratification d'environ mille
francs. Mme Saint-Hilaire avait trois enfants,
dont une fille alors âgée de seize ans, d'un
embonpoint e1traordinaire pour son âge,
mais douée d'une voix superbe. L'impératrice s'intéressa à cette fille et lui fit même
donner quelques leçons de chant par Blangini. Puis, le temps passe. Depws 1807,
Mme Saint-Hilaire n'est guère favorisée. Aux
réformes, à peine si elle reçoit quelques
robes. Ainsi, en 1809, pour 75 robes réformées que reçoit la garde d'atours, pour les 16,
les 15, les t5 que reçoivent les femmes de
crarde-robe, elle en a huit, sans plus - et
~•est son congé. Sa Majesté ne gardant au
divorce que les personnes qui lui plaisent,
~fme Saint-Hilaire est remerciée et elle n'a
pas mème de pension. Il faudra la Restauration pour que, à titre d'huissier ordinaire de
la chambre de Madame Victoire, AntoineDenis Marco de Saint-Hilaire en obtienne une
de 800 francs sur la liste ch•ile du roi.

Outre cette fille qu'on a vue et un fils,
Louis-Joseph, entré à Saint-Cyr en 1810,
sorti 2• lieutenant d'artillerie en 1812 et

mort capitaine à la Légion de la Guadeloupeinfanterie, en 1818, Mme Marco de SaintHilaire avait encore un fils. Il était né à Versailles, les uns disent en 1790, d'autres en 95,
certains en 96. Ce fut un homme de lettres
et un journaliste. Il débuta, semble-t-il, en
1821, par une Petite Biogra11hie drama-

tique, Silhouette des Acteurs, Actrices,
Chanteurs, Cantatrices, etc., des Théâll'es
de la Capitale. qu'il signa Guillaume le Tacilurne; sa deuxième œuvre fut une Biogrnphie des Nymphes du Palais-Royal et des
autres Quartie1·s; après quoi, tout en publiant des brochures officieuses et laudalives
trlles que la Vie anecdotique de S. A. R.
Madame la Duchesse de Berry, la Vie anec-

dotique de Monseigneur le Duc d'Orléans,
i I se consacra à des. arts qu'on peut sans
crainte appeler mineurs et s'en institua le
pédagogue. Ainsi l'Art de l'éussil' en Amour
enseigné en vingt-cinq leçons, l'Al'l de priser

el de fumer, l'A1·l de mellre sa cravate,
l'Art de 11e jamais déjeune1· cite; soi el de
rline1· toujours chez les autres, l'Arl de
donne1• il dîne1·, l'Art de payer ses dettes,
l'Àl'l d'obtenir desétrennes, l'Art de patine,·
avec gl'âce. Cela était du genre facétieux. Il
plaisait. Ne sait-on pas de ces Arts qui sont
de Balzac?
li fallait vivre. Marco de Saint-Hilaire, si
l'Art languissait, lrouvait d'autres cordes
dont il jouait: il avait les Remèdes de bonne
femme, ou les Mémoires d'un fo rçat qu'il
attribuait à Vidocq, le policier. Lui qui avait
imprimé, en 1826, la Biographie des archevêques de Fra11,ce, œuvre pie, pour laquelle
il sollicitait les souscriptions du Clergé, publiait en 1850, la Révolution surrnnue, les
Prêtres el le Faubou1·9 Saint-Ge1·main, ce
qui, à la veille du sac de l'archevêché, était
un acte de vilaine lâcheté. Flatter les grands
et les puissants, c'est bas, mais flatter la
plèbe et lui dénoncer des victimes, qu'est-ce?
Marco flairait le vent. Le vent, qui avait
tourné contre les prêtres et contre les nobles,
soufflait pour Napo'.éon. Marco s'improvisa
bonapartiste, Lien mieux, page de !'Empereur. li publia, avec quel succès! les lllé-

moircs et Révélations d'un page de la Goul'
impériale. Désormais, il avait troul'é ;a
voie; page il s'é1ait fait à quarante ans, page
il dtivait rester jusqu'à quatre-vingt-dix-sept,
car il est mort à Neuilly en 1887.
~

Et alors, tous les ans, deux, lroi~, quatre
volumes, les Petits Appartements des Tuileries, de Saint-Cloud, de la Malmaison, les
Souvenirs du temps de l'Empire, les Nout•eaux Someni1's, les Aides de Camp de

/'Empe1'ellr, Napoléon au Conseil d'État,
Napoléon au Bivouac, Napoléon en Cam-

pagne, les Habitations napoléoniennes, des
volumes, des volumes, quarante et un volumes, sans compter les journaux, et tout n'y
est que roman, sottise et mensonge.
Car jamais il n'a été page, jamais! li
joue vraisemblablement sur une apparente
homonymie. Le 18 octobre 1807, !'Empereur a reçu au nombre de ses pages Alcide
Le Blond de Saint-Hilaire, fils de Marie-Laurent Le Blond de Saint-Hilaire, capitaine de
vaisseau, et de Marie-Vincenle Le Blond de
Saint-Hilaire, et neveu du général de division, comte de l'Empire, Louis-Vincent-Joseph
Le Blond de Saint-Hilaire. Le général, qui
n'était point marié, ayant été tué à Wagram,
!'Empereur fit passer sur la tête du page le
titre de comte et la dotation annuelle de
9L677 francs qu'il lui avait accordés. Mais
Alcide de Saint-Hilaire, sorti des pages en
1812, ne fit point la carrière brillante à
laquelle il semblait destiné. Sous-lieutenant
au 7• Hussards le 5 février 18i5, passé en
août dans le régiment Jérôme-Napoléon qui
seul soutint contre les Russes le branlant
édifice du Ropume de Westphalie et sauva
au moins à Cassel l'honneur des armes, fait
prisonnier, replacé, à sa rentrée en septembre 1814, lieutenant au 7• Hussards fi attaché à l'~tat-major du ministre de la Guerre,
il vit passer Dupont et Soult sous la cocarde
blanche, et le Prince d'Eckmuhl sous la tricolore. Après quoi, il fut admis au traitement de non-activité. Il avait eu la croix durant les Cent Jours. Vainement sollicita-t-il
d'être réemployé, se recommandant, bien
plutôt que de son oncle le général 1 du marquis de Saint-Hilaire, son aïeul prétendu,
lequel n'était point Le H!ond en son nom,
mais Mormctz. Cela ne lui servit de rien et il
ne fut pas même repris avec tant d'autres,
après les Glorieuses. C'est pourquoi, lorsqu'il mourut, en septembre t850, Marco de
Saint-Hilaire, sans rien dire, se glissa dans
sa peau.
A la vérité, les Mémofres d'un Page parurent d'abord sans nom d'auteur; mais
Émile Marco les avoua tout de suite; il pensa
qu'on l'avait fait page et qu'il n'avait qu'à le
rester. li le resta si bien que, naguère encore, mon excellent confrère et ami Jules
Claretie s'attendrissait sur ce page dont il
avait recueilli les derniers entretiens, et il
paraissait croire dur comme fer à sa pagerie.
Après tout, moi aussi, je me garderai
d'être trop dur pour ce page apocryphe.
C'est dans ses livres que j'appris à lire, et si
l'épopée qu'il conta est pour l'ordinaire d'invention, qu'importe si elle remplit nos esprits et nos cœurs d'enfants de belles images,
de nobles pensées, d'amour pour le Grand
Homme, de respect pour sa gloire, de tendre
et filiale passiQn pour la Patrie 1
FRÉDÉRIC ~lASSO:N,
dt l'Académie française.

JOSEPH TUR,QUAN

-~

La cilo))enne Tallien
CHAPITR.E PR.EMIER.
Jeanne-llarie-Ignace-Thérésia de Cabarrus
naquit le 51 juillet 17 75, près de Madrid,
dans un château, à Saint-Pierre de Carravenchel de Ariba. Le nom de Jeanne qu'on lui
donna était sans doute le nom de
sa marraine; celui de Marie se
donnait à toutes les petites filles;
quant à celui d'Ignace, on l'en affu- '
bla vraisemblablement parce qu'elle
naquit le jour de la fète de ce saint,
très vénéré dans le pays : à cette
ribambelle de noms, fort pauvre
pour l'[spagne, on ajouta celui de
Thérésia, sans doute parce que
sainte Thérèse était la sainte la
plus en réputation de toute la Péninsule. Sous de si hauts et de si puissants patronages, la petite fille ne
pouvait que croitre en beauté et en
sagesse. C'est ce qui arriva; mais si
la beauté de Thérésia brilla jusqu'à
son dernier jour d'un très vif éclat,
la sagesse, hélas! ne brilla pas autant et eut à subir plus d'une fàcheuse éclipse.
Son père, M. François de Cabarrus, n'était pas Espagnol, mais bien
Français, malgré un nom dont la
désinence latine indique clairement
une origine basque. Sa mère, Française elle aussi, s'appelait, de sou
nom de jeune fille, Marie-Antoinette
Galabert. Il y avait eu du roman
dans son existence: elle s'élait laissée séduire et eu lever par M. de Cabarrus qui l'épousa plus tard, après
un essai plus ou moins prolongé de
la vie conjugale. Peut-être est-ce à
cette aventure de sa mère, plusromanesque que conforme aux convenances, que la jeune Thérésia dut
de recevoir une éducation passahlement décousue, qui lui prépara une existence plus
décousue encore.
Il_ n'est pas indifié~en~, ce semble, pour
expliquer les phases si smgulières de la vie
de Mme Talli~n, de noter ici qu'elle naquit
dans une famille de finance. Si ces familles
donnaient, pour employer une expression de
M. Brunetière, &lt;1 l'exemple de la richesse 11
elles ne donnaient pas celui de la morale'.
Singeant la noblesse, elles ne lui empruntaient
guère que sa légèreté et ses .vices élé(J'ants
et
t,

ne songeaient nullement à lui prendre ses
qualités pour les inculquer à leurs enfants.
Mme de Pompadour fut le modèle le plus
accompli de l'éducation féminine dans ce
monde financier au xv111• siècle. Qui sait si,
parmi les diverses ambitions que M. de Ca-

:\lADA)IE TALLIE:l. -

D'après le table~u de GÉRARD.

barrus poul'ait caresser dans son cœur de
père pour sa fille qui croissait chaque année
en beauté, il ne rêvait pas de la voir devenir
un jour maîtresse de roi 1 Le monde de la
finance ~•était fort poussé depuis le commencem•nt du siècle, et Louis XV lui avait suscité
bien des jalousies parmi la noblesse en lui
faisant l'honneur de lui prendre une de ses
fiUes, Jeanne-Antoinette Poisson, pour l'élever
à la dignité de maîtresse en titre. Il est vrai
que les parents de celle charmante personne
l'avaient élerée spécialement pour cette haute

fonction. De semblables calculs nous choquent
à présent, mais au siècle dernier on les faisait
couramment, et les familles les plus distinguées pouvaient seules rêver, d:ms leur orgueil, un déshonneur si honorable pour leurs
filles. Un peu auparavant, lorsque le beaupère de Mme de Montespan avait appris l'amour de Louis XIV pour sa
belle-fille, ne s'était-il pas écrié :
11 Dieu soit loué! Voici la fortunr
qui commence à entrer dans ma
maison! J&gt;
Dieu n'était assurément pour
rien dans cette fortune malpropre
dont le louait M. de Montespan, et
il était oiseux de l'en remercier,
mais cela montre l'esprit du temps:
il n'avait pas changé sous Louis XVJ;
il était encore le même sous le Directoire, el M. de Cabarrus semble
s'être très bien accommodé de voir
sa fille devenue la maîtresse d'un
directeur de la République française, c'est-à-dire d'un roi de ce
temps-là. Son sens moral n'était
pas plus sévère que celui de M. dl'
Montespan, car il songea comme
lui à tirer de cette situation honneur et profit : n'est-ce pas pour ce
fait qu'il fut sur le point de se voir
nommer ambassadeur d'Espagne à
Paris?
Avec les idées voltairiennes qui
étaient celles de la riche bourgeoisie
de la fin du xvm• siècle, il ne semble
pas que l'idée de Dieu ait été fortement inculquée à la jeune Thérésia; d'idées morales, pas davantage. D'ailleurs, à quoi tout cela
eùt-il servi dans cette société en
décomposilion? A gèner dans la
vie, à amener les enfants à condamner la façon de vivre de leurs
parents, par conséquent à ne pas les respecter, à les mépriser peul-être :. c'était donc,
on en conviendra, un bagage inutile.
M. de Cabarrus, qui était né à Bayonne
en f 752, descendait, parait-il, de l'un de ces
hardis navigateurs, de ces conquistadores qui
sillonnèrent les mers quelques cents ans auparavant, prirent pied sur le sol américain et
promenèrent dans tout le Nouveau Monde le
linta_m~rre chevaleresq~e de leurs exploits.
Celm-la donna son nom a la baie de Cabarrus
dans l'île Royale, à une demi-lieue de Louis

�- - - 1l1STO'l{1A

LA C1TOYENN'E TALL1'EN - - ~

hourg'. Il ayait fondé à Madrid unr maison
de banque que son ingénieu~c activité - il
enlevait les alfaires comme il enlevait les
femmes - avait vile foit prospérer. C'est à
lui que l'Espagne, énenée, appauvrie, pourrait-on dire, par se, richesses d'Amérique,
dut, dans nne crise financière, la création du
crédit public. Il établit une banque nationale.
On l'appela banque de Saint-Charle~ - les
Espagnols faisaient alors inlenenir les saints
en toutt&gt;s leurs affaires - à cause du roi
d'Espagne Charles Ill. M. de Cabarrus devint
ainsi une manière de Law espagnol et son
nom eut quelque célébrité. Le roi l'anoblit et
lui doilna le litre de comte en récompense
des services rendus par ~a banque. Le nouveau comte ne jouit cependant pas en toute
tranquillité des faveurs royales. Le mérite
excite toujours la jalousie de ceux qui n'en
ont pas; le mérite récompensé les exaspère.
Si vous voulez avoir du talent, ayez-le pour
vous tou t seul, mais gardez-mus bien de le
faire voir : le monde n'aime pas ceux qui
s'élèvent au-dessus de lui, il préfère le, médiocres, qui lui ressemblent davantage. C'était
du moins ainsi à la cour du roi Charles III.
Il faut rendre justice à ce souverain : il n'en
voulut jamais à ~f. dtl Cabarrus du hien qu'il
avait fait ?, l'Espagne. füis les gens de cour
ne furent pas si indull(ents; les gens de
finance, pas davantage : jalousies de fortunes,
jalousies de vanités se liguèrent contre le
nouveau comte. On lui créa mille difficultés:
ce fut une véritable persécution. Un ministre,
JI. Sarena, menait le troupeau des emieux
et la campagne contre le laient. Le comte t.le
Miraleau, père du fulm· orateur de la Constituante, la menait al'ec lui. Le banquier fit
tête à l'orage, cl montra dans celle lutte des
qualités d'homme d'ttat. C'est un peu pour
cela peut-être, beaucoup plus pour l'influence
personnelle de sa fille, qu'il fut, plus tard,
sous le Directoire, question de lui pour l'ambassade d'Espagne à P.iris, et que, sur ses
Yieux jours, le roi Joseph Bonaparte le choisit
pour son ministre des finances à Madrid.
En attendant, ~[. de Cabarrus se reposait
de ses travaux et de ses luues au milieu de
sa famille. li avait trois enfants, deux garçons
Pt une fille. L'aîné des garçons, Théodore,
&lt;levait fonder plus tard une maison de commerce à Bordeaux, sous la raison sociale de :
r:11hmT11s fi /s el Cie. Le second s'engagea,
comme on le verra, dans les armées de la
fiépublique, et mourut au champ d'honneur.
La fille, enfin, Thérésia, devait al'oir une carrière des plus mourernenlées el toucher d'assez
-près à l'une des phases décisives de la Révolution françai,se.
Thérésia était bien la plus eharmante petite
fille que l'on pût voir. ~le,·(e au mi lieu de
toutes les salisfaclions que donne la fortunr,
courant et jouant sans cesse au grand a:r
dans le parc de Carravenchel, elle se développait à mencille et devenait jolie, mais jolie
à dépiter les plus belles filles de l'Espagne.
En ce pays, les femmes sont précoces, du
1. l. u11, ri 1rn, /e,. Femmes rtilNn·cs rlr•
/Î//11. 1. Il. p. ~- '1; Pai-i,, 18m.

fa

//rro/11-

moins pour la heaulc1• Thérésia, sur ce point,
était tout ce r1u'il y avait de plus espagnol.
Son instruction apparemment ne marchait
point du même pas que sa beauté. On al'ait
donné à Thérésia les meilleurs maîtres de
Madrid, cc qui ne veut pas dire qu'ils fussent
bons. La preuve, c'est que M. de Cabarrus
songea bientôt à envo)'Cr sa fille à Paris pour
lui m donner d'autres. Il avait bien raison.
L'éducation des ft·mmes les plus fütinguées
de celle époque, en Espagne, se haussait à
peine à celle des femmes de chambre de
l'~ris. La duchesse d'Abrantès. qui ropgea
en Espagne pendant l'année 1805 et qui y fit
plus tard un long séjour, l'aftirme dans ses
Mémoires.
~I. de Cabarrus avait peut-êlre aussi une

autre raison pour envoyer sa fille en France.
A Madrid, les têtes son1. cbaud&lt;&gt;s, les cœurs
aussi, et il ne rnulait pas qu'il arrivât à Thérésia l'aventure qui était arrivée à sa mère :
ne l'avait-il pas, lui, Caùarrus, comme un
Espagnol de roman, séduite et enlevée avant
de l'épouser'? Ces sottises-là, on les fait, et
bien d'autres, mais ceux qui les ont faites
trouveraient fort mauvais que leurs enfants
se le, permissent à leur tour. Ce en quoi ils
onl joliment raison.
La petite Thérésia, qui n'avait guère alors
plus de douze ans, était bPaucoup plus grande
que ne le soot d'ordinaire les petites filles de
son àge. Elle était svelte, élancée et d'une
figure merveilleusement jolie. Au point qu'on
ne pomait la voir sans en tomber sur l'heure
amoureux. Il était donc prudent à M. de Cabarrus de retirer d'un pays où l'exécution, il
en savait quelque chose, suit de si près un
désir, une fille qne son exlrême beau lé pouvait, comme sa mèrn jadis, exposer à Je fâcheuses aventurl'S.

C'IIAHI.ES ] l l. ROI o'ESPAG:-iE,

Son oncle Galabert, qui était venu à )ladrid, ne s'était-il pas avisé de faire la cour à
la petite? Avec les plus honnêtes intentions

du monde, à la vérité, car il a,·ait formellement demandé à M. de Cabarrus la main de
Thérésia. Le paul'fe homme, tout oncle qu'il
était, avait été ensorcelé comme les autres par
le charme étrange, magique, magnétique,
pourrait-on dire, qui se dégageait comme une
phosphorescence de toute ~a personne : uu
regard, un souril'e, un mot, et ça y était, on
était pris; la cri~lallisation était fail&lt;', aurait
dit S1cndhal.
On pense Lien que, mllgré les usages du
Lemps qui permellaient, surtout en Espagnr,
de marier lrs petites filles de lreizl!ans, li. Je
Cabarrus, qui avait du bon sen~ et q 11i le gardai 1, lui, pui,qn'il n'était pls amoureux, ne
voulut pas entendre parler de marier Thérésia; que dia Lie! ce c'est pas quand une fille
est encore dans l'.îgc des poupées el des pantins qu'on lui donne un mari!
Etait-ce pour fuir cet oncle? E1ait-cc dans
un intérèt d'éducation'?
On ne le sait trop, m1is c'est probablement
pour ces deux causes que M. de Cabarrus rit
partir un beau jour de Madrid sa fille et SC'S
deux fils. Et, vers la fin de 178:', ou le commencement de 1786, les trois enfants descendaient devant la porte d'un hôtel du quai
d'Anjou, dans l'île Saint-Louis à Paris. C'étaiL
la demeure d'un ami de leur père, M. de
Boisgeloup, seigneur de la ~lancclière et
autres lieux, conseiller du roi en son Parle
mentde Paris. Ils n'étaient là qu'en tram,it.
M. de Cabarrus vint un peu plus tard les rejoindre, et, comme le séjour de Paris lui
plaisait, il acheta un hôtel sur la place des
\'ictoires et s'y installa al'ec eux.
A Paris, la belle Thérésia avait trouvé le
rn~yen de devenir encore plus belle qu'à Mat.lrid. La grâce parisienne, avec ses raffinements et les mièvreries de la mode, était venue
adoucir l'éclat de sa beauté ibfrienne. c~ue
beauté triomphait toujours, mais plus discrètement. L'Espagnole s'était parisianisée.
Si l'éducation de Thérésia avait été le prétexte du départ pour la France, il ne srmùlc
pas qu'une fois à Paris on se soit beaucoup
occupé de perfectionner celle, tout élémentaire, qu'on lui avait donnée à Madrid. Elle
avait été menée jusqu'alors à hâlons rompus:
on continua le mème syst~me. Les bals, les
comédies, les diYcrtiss1·menls, les collations,
on ne vopil alors que cda dans la vie. Pen
ou point d'éducation morale d rcligieme,
nulle idée sérieuse, pas un mot du dcl'oi r,
des notions vagues sur le reste; tel fut, eu
définitive, le bagage intd!cclucl et moral de
la jeune fille. On aboutit ainsi à une chose :
à lui foire idolàtrer sa petite personne. Ce fut
tout. On aurait pu faire mieux. Si la IJeauté
a un prix inestim 1l1lc, elle n'est pas tout, et .
quelques ml ides qualités pcurcnt fort agréalJlcment se marier a\'Cc elle.
Mais al'ec celle éducation décousue et rudimrnfaire- et c'était un peu celle des jeunes
filles les plus distinguées de ce tt rnps - lrs
instincts, bons ou mauvais, suivaient leur
cours, peu ou pointréprimés par des parents
impréYoyants. Les caractères étaient peul-être
plus tranchés, mais chez le beau sexe la chose

Prut-être est-ce par dépit, comme le dit
M. forneron d'après des Alémoi1'es inédits
dont il n'a pas le droi t de nommer l'auteur,

est peu désirahle, et une fomme tranchante
n'a jamais passé pour une perfection.
\1. de Cabarrus, que sa femme, personne
assez effacée dans le ménage, était venue rejoindre à l'hôtel de la place des Victoires,
avait beaucoup de relations à Paris. Aussi
conduisait-il avec orgueil sa jolie Thérésia
dans les salons, si sociables alors, d'un monde
&lt;1ui n'avait jamais été plus brillant. La jeune
fi lie, depuis son arrivée, ne s'était pas appliquée à grand' chose, mais elle avait appris à
bien faire la révérence. C'était alors une
chose très complit1uée que de bien faire la
rél'érence. Elle embrassait beaucoup de talents divers, puisque ce seul mot exprimait
la scit'nce de se bien tenir dans le monde, \' art
d'y parler et d'y faire figure de toute façon.
Thérésia récoltait dans les salons les plus
YiYes jouissances d'amour-propre. Non seulement elle s'y entendait proclamer la plus belle,
111ais la coquetlerie, qui était innée en elle, lui
avait vite fait trouver les quelques paroles
manégées qui, plus que la ht'auté, bien plus
surtout r1ue les qualités, mettaient tous les
hommes 1, ses pieds. Ab I la coiruetterie !
puisqu'elle prête de la beauté aux femmes
11ui n'en ont pas, combien ne décuple-t-elle
pas la beauté chez celles qui t'll ont! Poussée
jmqu'à l'exlrème, elle séduit encore plus les
hommes, el l'on voit des imbéciles qui vont
jusqu'à n'estimer guère que l'elîronterie chr1.
la femme.
S'il faut en croire M. Forneron, la coquetterie de Tbérésia ne craignit point de s'éle\'er
jusqu'à ces hauteurs scabreuses. cc Elle avaiL
été éprise toute jeune, dit-il, de M. de Méréville, fils du marquis de Laborde : elle le retrouvait chaque nuit sous les ombrages de son
parc; mais comme le mariage ne plut pas à
Laborde, elle se laissa épouser subitement,
dans son premier dépit, par M. de Fontenay,
petit, roux, ifsu d'une famille si humble que
le Parlement avait fait longtemps difficulté
de l'accepter 1 • ,&gt;
Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que
mie de Cabarrus, dont les principes de conduite ne semblent pas avoir jamais été bien
sévères, se fût promenée de nuit mus les
on1brages avec un jeune homme. Il ne faut
pas juger cette imprudente légèreté avec nos
mœurs d'aujourd'hui qui, pourtant, commencent à s'américaniser un peu. Si une telle
liberté n'était pas précisément adinise, elle
,•tait tout au moins tolérée. La duchesse de
llourgogne en avait elle-même donné l'exemple sous le grand roi, et Saint-Simon nons
apprend dans ses J/émoires qu' « à Marly la
dauphine courait la nuit avec tous les jeunes
gens dans le jardin jusqu'à trois ou quatre
heures du malin. n Cette liberté a1·ait moins
d'incoménients avec beaucoup de jeunes gens
qu'avec un seul, et M. de Cabarrus avait le
plus grand tort de laisser à sa charmante fillette la liberté que le grand roi laissait à la
duchesse. de Bourgogne; - et pourtant elle
n'était pas encore princesse!

que Mlle de Cabarrus, ne poll\'ant décider
M. de Laborde, fils du richissime fermier
général propriétaire du domaine princier de
l\léréville, à l'épouser, se décida à accepter
~!. de Fontenay. Mais ce n'est pas probable.
Cc qui est cérlain, c'est qu'on s'occupait de
la marier. Elle avait déjà refusé, à ce qu'il
parait, le prince de Listenay. De son côté,
elle avait été reîusé&lt;' par le marquis Ducrest,
qui fut plus tard le père dr celle Georgette
Ducrest f~fme Bochsa) qui a laissé des ,llémoirl's sur lïmpùatrice Josephine, ouvrage
do11t la partialité n·e~l pas le défaut principal. Toujours boane, cc ~Ille de Cabarrus, devenue Mme Tallien, ne conserva aucun souvenir du refus qui avait été fait de sa main, et
fut dans tous les temps empressée de servir
celui qui semblait l'avoir dédaignée'. &gt;&gt; La
belle Thérésia, malgré son jeune âge, n'était
donc pas plus impressionnée que cela par une
demande en mariage, et il ne semble pas
qu'elle ait été de nature à faire un mariage
de dépit, ce qui est presque aussi sot que ce
qu'on appelle un mariage d'amour. Elle sa1•ait ce qu'elle valait, du moins physiquement;
elle avait de l'ambition, ce qui est la preuve
d'une nature supérieur&lt;' aux autre;; de plus
elle ne manquait pas de caractère : tout cela
met a l'abri des vulgaires faiblesses, des dépits comme des entraînements irréfléchis.
Il est donc plus naturel de croire qu'elle
épousa M. de Fontenay parce que M. de Cabarrus, ayant trouvé que ce jeune homme
élait d'un âge, d'une fortune et d'un rang

1. li. Fon~mm. l/islnire gh1tir11lf' dt•s é1111gré11.
i.ll.p.15i.
~- Mém ..s11r l'ini/)éra/J•ice Jn.•rphi11P. t.111,p. 178.

~- )1. Ch. :'iauroy, de l'aulorilé duquel uous
aimons à nous couvrir pour tout ce qui est dates el
aclcs de l'ét•l-ci1·il, donne, dans Le 1:urieux, l'acte

Ht\"AROL.

D'après le dessin de CARM(l,TF.LL~-

social à peu près égaux aux siens, pou\'ait
être pour elle un époux sortable, et que
c'est après avoir examiné le pour et le contre
qu'il le lui avait présenté.
Thérésia n'avait encore que quinze ans et
demi. Quelque connaissance qu'elle puisse
drjà avoir des choses de la vie, une jeune
fille, à cet âge, même si elle est fort intelligente, ne fait guère de différence entre un
homme ou un autre : tous lui parai~sent également laids ou également beaux, selon son
plus ou moins de tempérament, et elle accepte généralement avec enthousiasme l'époux
que ses parents lui donnent, quel qu'il soit.
Elle ne voit dans le mariage qu'une chose,
être Madame. Elle n'est pas encore ellemême et ne le sera pas avant l'àge de vingtcinq ans. Jusque-là, elle n'est r1u'un essai,
une ébauche un peu floue, de ce qu'elle
pourra devenir; mais, à vingt-cinq ans, ses
grands traits rnnt fixés, elle est définitive.
Aussi, quand elle n'est pas encore mariée à
cet àge, (JUand l'expérience de la vie lui a
fait faire des réflexions et des comparaisons.
la jeune fille ne se laisse plus marier avec la
même docilité; elle prétend ne prendre qu'un
homme à son goût et avec certaim avantages, ce en quoi elle n'a pas tort. Elle se
trompP bien parfois dans son choix, mais
l'homme, qui choisit en plus grande liberté
et avec une bien plus grande expérience, se
trompe encore beaucoup plus souvent.
Quoi qu'il en soit, Tbérésia épousa, lt&gt;
jeudi 21 février 17X8, messire Jean-Jacques
DeYin de Fontenay, chevalier, conseiller du
roi en son Parlement;;. Ce n'était ni un vieillard, comme on l'a dit, ni même un homme
mùr, mais bel et bien un jeune hc·mme dr
vingt-six ans. Il appartenait à une famille
bourgeoise de Paris qui avait compté parmi
ses membres plus d'un « marchand épicier »
et « marchand drapier n, mais qui n'élait
pas C( si humble que le Parlement avait fait
longtemps difficulté de l'accepter )J .
M. Ch. Nauroy en a reconstitué la généalogie depuis l'an 16i8. La famille s'était élevée peu à peu. Le père du mari de Thérésia
était président de la Cour des comptes; son
hôtel, au numéro 51 de la rue des FrancsBourgeois, existe encore; il a gardé sa porte
cochère flanquée des pavillons des communs
et, dans la cour, une suite d'arcades. L'oncle
de M. de Fontenay, M. de Laverdy, avait été
avocat au Parlemmt, puis ministre. Son nom
se trouve dans tous les Jlfémoires el dan~
toutes les correspondances du temps. Enfin,
M. de Fontenay était lui-même conseiller au
Parlement de Paris, et non de Bordeaux,
cc mme on l'a dit et répété. Il apportait en
mariage une fortune de près d'un million de
francs, rnlidement assise en immeubles. Le
nom, il est vrai, était moins solidement assis.
M. De\'in grand-père avaif essaJé, et non
sans succès, d'en faire quelque chose, en lui
accolant celui de Fontenay, sous prétexte
qu'il possédait une mairnn à Fontenay-auxdu mariage et 1'acte de diipcnsc de puLlication de
bans, clont il a lroU1é la minnle authentique au,

Archives nationales.

�_

·-------'

111STO'l{1.Jl

Roses. La plupart des noms à particules, de rnn marqui; el metlrail sa fierté à se faire
nos jours, n'ont pas d'autre origine et ne épouser par un révolutionnaire plébéien.
A ce mari jeune et riche, voyons ce qu'aprappellent pas aulrement la noblesse, qui,
par parenthèse, rn passait fort bien autrefois portait en mariage Thérésia. Sa jeunesse et
de particule. Enfin, la chose arnit pris, natu- sa be:m:é tout d'abord, puis une dot assez
rellement, puisque M. Devin était appuyé sur ronddettr, Lien qu'dle ne se montàt guère
une belle fortune et, tel quel, ce nom avait qu'à la moitié de la fortune de M. de Fontebonne mine, meilleure mine assurément que nay. &lt;c Elle comprenait au m&lt;,ins quatre maicelui qui le portait. Pour ce qui est du titre sons aux Champs-Élysées, rue des Gourdes,
de marqui~, son origine n'était pas plus ca- plus tard rue des Blanchisseuses el rue Martholique. M. de Fontenay ne le prit qu'après beuf depuis 1829, n° 1, au coin de l'allée
son mariage. Apnl acheté plusieurs terres, des Veuves, aujour&lt;l'hui avenue Monlaigne
une entrè autres, la seigneurie du Boulai, (c'est la future lhaumi~re Tallien), n°' 6
érigée jadis en marquisat, il crut avoir acquis et 8, et une autre mentionnée dans les Peen même temps le titre de marquis, el, tites Affiches du 1 novembre t 807, sans nu-

larder à faire épanouir toutes ces Oeurs.
Grande et élancée, elle avait déjà atteint
toute sa taille et dépassait de la tête la plupart des femmes. Elle était souple comme
un jonc. Surmontés de sourcils bien arqués
qui leur donnaient un petit air impatienté
mais adorable, les yeux étaient largement ouverts : il y avait du velours, de l'or, du diamant dans ces yeux à la fois bons et impérieux, angéLques et mutins. On se sentait
tressaillir quand la belle enfant les laissait
reposer sur vos yeux ou les efileurait seulement de son regard : oh! ce regard l ... une
fascination. C'était à tomber à genoux devant.
La bouche est petite el aussi fascinatrice

'-·---------------------------------- LA. C1TOYE'NN'E TALL1'EN - yeux, avec la bouche, pour tâcher de donner
un peu de ~érieux à cette physionomie, mais.
il faudra Lien des années et des mariages

ALEXANDRE DE LA)IETH.

Gravure de F1ESINGER, d'après j.

FÉDÉRATIOc'I GÉc'IÉR.\LE DES FRAXÇAIS, AU CIIA}IP-DE·MARS, LE

parce que sa terre avait jadis appartenu à un
marquis, il se pensa Llasonné du coup et, de
marquis de Fontenay, cc en prit le nom pompeux &gt;&gt;.
li se trou va donc armé de toutes pièces,
c·est-à-dire de tous les travers du temps,
pour introduire sa jeune femme dans le
monde et y faire lui-même quelque figure.
Fort ambitieuse, amie des honneurs et de la
représentation autant que des diamants et &lt;le
la toilette, Thérésia ne l'avait-elle pas poussé
à prendre ce titre de marquis? C'est Lien
probable. Car elle était loin de prévoir, à ce
moment, que, dans trois ou quatre ans, la
société française serait bouleversée de fond
en comble, qu'elle-même divorcerait d'avec

I.J JUIi.LET

1~90- -

Gravure

méro, plus une maisun à Passy, men tionnée
dans les Petites Affiches du 20 m ,i 1842,
rue Bizet, n° G1 &gt;&gt;.
M,le de Cabarrus, qu'on aurait tort, à
cause de son nom en 11s, de prendre pour
une savanle, et qui se ressentait trop de l'Espagne pour le dernnir jamais, n'a,ait donc
pas plus de quinze ans el demi lorsqu'elle se
maria. Elle était, de corps et d'âme, la collection ,·ivante de toutes les qualités et de
tous les défa.uls qui font perdre la tête aux
homme;. Quel&lt;.J:ues-unes de ces perfeclious
ë1aient peul-êlre en bouton, à l'état de promesses, mais patience l le mariage et quelques printemps de plus n'allaient pas
1. Cn. füoROY, le Curieux.

a"IIELMAN, d'at1·ès

le dessin de c.

l\10:SNET,

que le regard : rieuse et sceptique, die semble plutôt faite pour les menues friponneries
de l'amour que pour le baiser où s'échangent deux âmes el qui ~cdle le don éternel
de deux cœurs. Ne voyez-vous pas, dans ce
cuin qui se relève un peu dédaigneusement
(elle pense sans doute à son mari), un sou-.
rire qui, quoi qu'elle fasse, est moqueur, ironique? ... Mais c'est un attrait de plus. Quel
fruit délicieux que ces lèvres, rouges et charnues comme des cerises, un peu arquées
dans les coins, et qui apprllent insolemment
le baiser!. .. Les cheveux noirs et hrillanls,
&lt;&lt; absolument de la soie noire », a dit une
femme'; ils cherchent à s'accorder al'ec Jes
2. Marquise

DE LAGE,

Souvenirs. p. 186.

Gt:ÉRTN.

donnés trop souvent à baiser, romme une
patène, aux gens dont elle attend un service
ou qu'elle veut r11mercier d'une attention. La
tournure est aisée, pas façonnière du tout.
Ce n'est pas à dire que Tbérésia ne l'ait pas
étudiée longuement devant sa psyché, mais
elle ne le laisse pas voir. Elle n'est nullement
gênée de sa grande taille, au contraire dC's
autres femmes qui, lorsqu·elles dépassent nn
peu les dimensions réglementaires, sont embarrassées d'elles-mêmes et gênent charun
de leur gênante personne.
Une personne qui ne se gênait guère, il
faut bien le dire, c'était M. de Fontenay. Il
ne semhle pas qu'il ait beaucoup apprécié
les grâçes et perfections de sa jeune femme.
Et. d'abor~, était-il bien le mari qui lui eùt
convenu? EL~it-il en homme ce qu'elle élait
en femme? Etait-il « le mâle )) de Tbérésia?
PJs tout à fait, à en croire, non pas sa
femme, ce serait trop naturel, mais M. de
Norvins I et les ftlémofres inédits cilés par
M. Forneron, qui disent qu'il était petit et
roux. ce qui, on ignore pourquoi, n'a jamais
passé auprès des femmes pour des attraits
irrésistibles. On n'en sait pas pins long snr
les qualités physiques de M. de Fontenay.
Sur ses qnaliti:s morales on en sait darantagP,
grâce à quelques indiscrétions de sa charmante femme. Il en manquait 1olalement. Ce
qu'on n'ignore pas non plus, c'est que le
jeune ménage prit, dès le départ, une allure
des plus fâcheuses. Il était allé s'installer,
sitôt après la cfrémonie du mariage, dans
une maison de l'ile Saint-Loni~, qui a"ait un
jardin. cc Le curiC'nx qui, venant de NotreDame de Paris, prend la rue Saint-Louis,
trouve à sa droi Le une grande mai~on dont
les sculptures attirent son atlenl ion; elle
occupe aujourd'hui les numéros 51, 55, 55
et le n• 7 de la rue Ruilé, jadis rue Guillaume .... C'est Ht ce qu'on appelait alors
l'hôtel Fontenay'. &gt;&gt; Les jeunes époux habitèrent ce quartier paisible, véritable ville de
province au sein de la capitale, jusqu'à la
fin de l'hiver; ils passaient la belle saison
dans leur maison de Fontenay-aux-Roses.
Tous deux aimaient le monde. rii. de Fontenay eut hàte d'y conduire sa femme. C'était
aussi pour lui une manière d'y retourner. De
son côté, Thérésia y trouvait lrop son compte
pour s'aviser de prirnr son mari de ce plaisir.
On était en 1788, à la l'eille de la Hévolution. On sait combien les salons de Paris
étaient brillants à ce point culminant de leur
histoire, après lequel la tempête en fit des
ruines et en dispersa les débris dans tous les
coins de l'univers. La beauté, l'extrême
bonne grâce de Mme de Fontenay y firent un
effet prodigieux. Un jeune homme de ce
temps, qui se trouvait dans le salon de
Mme de la Briche lorsque les jeunes mariés,
en visite de ·noces, y firent leur entrée, a
raconté cet épisode de la vie mondaine. Il
faut reproduire son récit; il donnera en même
temps le croquis d'u9- des premiers salons de

pour qu'ils y parl'iennent. En attendant, r.ien
ne peut la dépouiller de ce petit air dégagé
el conquérant qu'elle tient évidemment de
son aïeul le conquislarlo1·, ni de celte mine
d'indépendance qui plaît tant aux hommes,
toujours affamés de subir un joug et d'ôbéir
à un jupon. Les dents sont blanches, belles
comme si elles étaient fausses, et rient pour
un rien, sam grimace aucune. Le nez ... hélas! que de foi~ il a fait enrager sa propriétaire pour s'être avisé d'être presque aussi
charnu aux ailes que les lèvres! Aussi n'en
faut-il point parler, il ne le mérite pas. Légèrement proéminent, le menton accuse de la
,·olonté, de l'ambiLion. Et cet ensemble de
gaieté, de sensualité, dïdéafüme, d'assurance, d'ironie, -de gràce, de force, se fond
harmonieusement en une physionomie piquante, virn en même temps que douce et
Lonne enfant.
Dans un salon, le rire de la jeune marquise, soupape toujours ouverte à une jeune~sc et à une gaieté loujours sous pression,
se modère el devient un sourire adoraLle.
charmeur dans toute la force du Lerme. Mais
le son de sa voix! Quelle ravissante musique!
Un peu étudiée peut-être, mais sa magie réveille dans la profondeur des cœurs une musique. semblable, qu'on n'entend que lorsqu'elle parle ou dans les rêves. Pour échapper
à son charme, il faudrait, comme Ulysse devant 111s Sirènes. se boucher les oreilles avec
de la cire. Elle n'est pas sans en connaître la
puissance; elle entend à ravir toute la diablerie amoureuse, et, dans cette guerre d'escarmouches, elle n'a garde de ménager les
armes de son arsenal d'altaque: Car, l'avezvous remarqué ? ces grandes coquettes ne
sont outillées que pour l'attaque et n'onl pas
d'armes pour la défense.
1 . .J, DE N0Rv1xs, lltémorial, L. 1, p. 169. - :Sous
Avec cela, de belles épaules et de beaux citons ci.après ce pas~age ..
'2. Cu. NA UROY, Le Cu1·1eux.
bras qui n'ont qu'un défaut, celui d'être

l'époque. « L'un de ces dimanches oùla ville
et les faubourgs, dit M. de Norvins-Montbreton,
s'étaient entendus pour fournir au salon de
~tme de la Briche de plus nombreux contingents, à l'heure solennelle où les tables de
jeu réunissaient déjà leurs partners et où
Mlle Belz, depuis Mme Chéron, préludait au
piano ou à la harpe accompagnée par Viotli,
on annonça le comte et la comtesse Charles
de Noailles, l'un fils aîné de la princesse de
Poix, qui les présentait, l'autre fille de M. de
Laborde, banquier de la Cour .... Peu à peu,
cependant, l'admiration se calme, le nouveau
ménage était assis. Le tresset, le bo~ton reprirent leur mouvement, au grand contentement des vieux mariés et des Yieux célibataires; et sauf les chuchotements des femmes
el ceux des camara&lt;leries, comme entre
Charles de Noailles et moi, son ami de collège, on n'entendit plus que les brillants
accords de Viotti et de Mlle Belz, et aussi ces
rares mais impitoyables exclamations des
jQueurs, replacés, eux, exclusivement à toute
autre impression, sous l'empire absorbant
des cartes.
&lt;c Mais à pi:ine étai t-m rentré dans c... ;' ~
condition ordinaire des soirées, que la porte
du salon se rouvrit de nouveau, et à deux
ballants, et que l'on annonça ~J. et Mme de
Fontenay, née de Cabarrus. Encore une visite de noces! De nouveau, le jeu, le piano, le
violon et le salon rentrèrent dans le silence,
et aussi chacun se leva.... Hélas! puisqu'il
faut le dire, la charmante comtesse de
Noaill~s, la délicieuse Française fut à l'instant
détrônée avec sa couronne de cheveux blonds
par la divine Andalouse à la superbe chevelure de jais, dont la pointe la plus élevée
faisait descendre jusqu'aux extrémités apparentes de ses piedi imperceptibles crtte échelle
de perfections humaines que le Créateur
s'était plu à répandre sur elle le jour d'une

CHARLES DE LAMETH.

Gravure de

F1ESINGER,

d'aprés

J.

GŒRIII.

fête paradisiaque, afin de montrer encore une
fois au monde le type jusque-là non renouvelé de la beauté de la mère du genre hu-

�111ST0~1A
main. Quant à notre premier père, il était
moins bien représenté par M. de Fontenay,
conseiller au Parlement. Une telle apparition,
qni brisait tout à coup une admiration encore
vivace, causa réellement une sorte de stupeur
silencieuse, el celle-ci ne fut interrompue que
par l'expression de la réception gracieuse de
)lme de la Ilriehe, dont, celle fois peut-êlre
seulement, la \·oix d'un timbre 5i timide el
si doux fut entendue dans toute l'étendue de
son salon. Mais si Mme de Noailles ne fui
plus dè, lors que la seconde dans nome, son
mari, lui, n'avait rien perdu de son empire.
Toutefois, malgré sa beauté véritaLle, celle
de Mme de Fontenay était tellement transcendante que l'œuvre n'eût pas encore été parfaite si le sort les avait unis ....
« la Providence d'ailleurs arail ses desseins en la créant supérieure à Ioules les
femmes' .... »
M. de Norvins, qui; emprisonné plus lard,
dut la vie aux efforts réunis de Mme de Staël,
de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis,
el de la belle Thérésia, est tout naturellement
di~posé à s'exagérer la supériorité d'une
femme qui s'est employée à l'arracher il la
mort; il n'exagère cepC'ndant ni sa beauté ni
sa bonté. Toutes deux étaient merveilleuses.
Et si une femme absolument belle est fort
rare, une femme absolument bonne n'est pas
)'lus commune. Rappelez-vous Montaigne qui,
dans son chapitre des Trois bonnes femmes,
dit qu' « il n'en est pas à douzaines, comme
chacun sçait ». Heureusement pour les
hommes, que tous, dans leur naïveté, s'imaginent avoir eu la chance de tomber sur une
de ces exceptions; mais n'e&amp;t-ce pas la femme
qui le lenr persuade, tout comme elle sait,
même la plus laide, persuader qu'elle est
jolie. Et chacun sait qu'il faut toujours
croire ce que dit une femme....
Mme de Fontenay était donc une véritable
perfection. Il y avait bien - oh l une vétille ... - le côté moral qui laissait quelque
peu à désirer; mais, à cette époque, on ne
songeait guère à s'embarrasser de si mince
bagatelle. Qui donc aurait pu s'en formaliser? Son mari? Eh! à peine marié, indigne
appréciateur du trésor qu'il possédait, ne
s'était-il pas avisé, le drôle, de se mettre à
aimer une fille de boutique et d'installer chez
lui celle drôles~e 2 • li fau l cependant fairr,
ùans cette impardonnable offense à la femme
légitime, la part des mœurs du temps, de la
mode, et M. de Fontenay était avant tout un
homme à la mode. Mondain, ce qui est fort
bien, joueur, dissipé, libertin, ce qui l'est
moins, le jeune conseiller au Parlement qui aurait eu besoin de conseils au lieu d'en
donner - ne différait guère, en installant
une maitresse chez lui, sous le même toit
que son incomparable femme, des autres
hommes de son temps. Qu'on ne jellc pas
les bau ts cris, mais la maîtresse avait alors
une place en quelque sorte legilime dans la
famille. C'était non seulemen t admis, mais
. 1. J. DE l'io11,·"s, Mémorial, 1. 1, p. 107-170.
2.11.Fo1m:no,,/l1st. gén. desén11·9rés, t.11 , 1•• l :li.
j_ Chancelier P ,sQu11:n, Jlll'moirl'S. t. 1, p. 1R.

1.Jt
c'était l'usage, c'était de Lon ton, même dans
la magistrature. &lt;&lt; Quand je suis enlré dan~
le monde, a écrit l'illustre chancelier Pasquirr, j'.ü été présenté en quel,1ue sorte parallèlement chez les femmes légitimes et chr z
les maîtresses de mes parents, des amis de
ma famille, passant la soirée du lundi chez
l'une, celle du mardi chez l'autre, et je n'arais
que dix-huit ans, et j'étais d'une famille magistrale 3. &gt;J M. de Fontenay, qui était apparemment un homme de progrès, avait trouv,:
plus commode - là élait son seul tort aux
yeux du monde - d'installer chez lui la fille
de boutique auprès de laquelle il oubliait
qu'il avait une femme, la plus belle el la plus
séduisante de toutes les femmes, que d'aller
11 la déroLéc lui faire d~ discr~tes visites.
Ré\'oltée d'un pareil procédé, la jeune
Thérésia qui, en fait de principes, n·en avait
pas plus qu'il n'en fallait, pas plus que les
hommes et les femmes de son temps, se
laissa aller à faire comme son mari. Elle
imita son mauvais exemple el ne se refusa
aucun caprice, quel qu'il pût êlre. N'était-ce
pas un peu alors h devise de chacun? Il aurait été bien extraordinaire qu'elle ne fùt pas
adoptée aussi par celle jeune femme de seize
ans déçue dans les rê\'es que la jeunesse tout
au moins fait naître chez une nouvelle mariée, outragée dans sa dignité d'épouse, humiliée dans sa dignité de maîtresse de maison; et cela chez une femme ardente au
plaisir, ardente à tout, - excepté au travail.
C'est en effet une justice à lui rendre, elle
n'a jamais aimé à faire quoi que ce l"ût, tout
en s'entourant élégamment de l'allirail d'une
femme qui sait s'occuper : comme les autres
coquelles, elle a de tout temps montré une
aversion incroyable pour le travail. Déjà un
peu mauvais sujet, dès avant les fredaines de
son mari, on lui prèta bientôt des fredaines à
elle-même. Elle eut des amants. Dans ce
temps de mœurs faciles, on n'envisageait pas
cc genre de distraction comme chose bien
grave et personne n'eût songé à lui en faire
un crime, même pas son mari. cr Je vous permets tout, disait à sa jeune femme un gentilhomme marié du matin, je vous permets
tout, hormis les princes et les laquais. u
Pourrn qu'il n'y eùl pas trop bruyant scandale, on fermait les yeux. Aussi n\ avait-il
pas, dans le monde, ce qu'on appdle un bon
ménage. « On trouve bien, écrivait Madame
en 1721, on trom·e bien encore parmi les
gens d'une condition inférieure de bons ménages; mais, parmi les gens de qualité, je ne
connais pas un seul exemple d'affection réciproque el de fidélité. ,&gt; Et le long c:t dissolvant règne de Louis XV avait passé par làdessus ! Chacun se piquait de se laisser aller
à sa « sensibilité », on ~e faisait gloire d'être
dominé par sa (( passion u. Cela vous posait
un homme ou une jeune femme, cela vous
donnait une « allitude ,, . Aussi ne pourait-on
trouver mauvais que Thérésia se vengeât de
)1. de Fontenay suivant le ri le espagnol :
t. Chancclic1•

Ibid. p. '.2.
:1. M. Go1tn·r. .llf111oirrs pnw· ser,·ir à /'/,i.,tmrr
de 111011 trmp.,, t. 1. p. 6.
P1&gt;QL1c11 ,

&lt;( Œil pour œil, dc:it pour dent », surtout
lorsque celle vengeance or faisait pas couler
une seuil' goutte de sang et se réduisait à ce
1,herlinage qur, dans les classes élevées, on
appelait alors simple galanlerir.
C'est dans son salon, où elle recevait celle
charmante jeunesse libérale des commencements de la Ilél'Olution, les frères Larneth,
Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau, qu'on appelait familièrement Blondùzel à cause de la
couleur de ses chel'eux, M. d'Aiguillon, etc.,
jeunes gens qui mettaient leur honneur à
déshonorer les jolies femmes qui voulaient
bien se laisser faire, que Mme de Fontenay
choisit les complices de sa vengeance, et il
semble bien que chacun de ces messieurs ait
eu sa part de collaboration.
La vie mondaine favorisait toutes ces manigances. Elle brillait alors d'un éclat qu'elle
n'avait pas atteint jusque-là et qu'elle ne dépassa peul-être jamais, si l'on en croit les
chroniqueurs du Lemps. « J'ai vu les magnificences impériales, a écrit un collègue de
M. de Fontenay au Parlement de Paris, je
vois chaque jour, depuis la Restauration, de
nouvelles fortunes s'établir et s'élever : rien
n'a encore égalé à mes yeux la splendeur de
Paris dans les années qui se sont écoulées
depuis la paix de ·1785 jusqu'à 1789 4 • »
Voulez-vous d'autres témoignages? Il n'en
manque pas. Voici celui de)[. de Talleyrand
qui, alors connu sous le nom d'abbé de Périgord, était un des plus polissons des abbés
de cour; aussi se connaissait-il, comme tel,
aux choses de la vie profane. &lt;&lt; Quiconque
n'a pas vécu alors, dit-il, n'a pas connu la
douceur de vivre 5 . » ~Ime de Staël, qui connaissait cette douceur non moins bien que cet
abbé dissipé, et qui, comme lui, la goùtait à
longs et fréquents !raits; Mme de Staël qui
jouissait avec délices de sa jeunesse, de la
renommée de son père, de la sienne propre
et d'une très belle fortune; )Jme de Staël est
aussi de cet avis : &lt;I Ceux qui ont vécu dans
ce temps, a-t-elle écrit, ne sauraient s'empêcher d'avouer qu'on n'a jamais vu ni tant
de vie ni tant d'esprit nulle part 6 Jl • .Mme de
~taël, qui allait partout et était un véritable
tourbillon, a ses raisons pour dire cela, el
l'on pourrait s'en défier; mais la l'icomlesse
de Noailles, qui n'a point les mêmes motifs
pour parler ainsi, fait chorus avec ces enthousiastes : &lt;( La société, dit-elle, était
alors la combinaison la plus exquise de tous
les perfectionnements de l'esprit; les hardiesses de la philosophie n'étaient que des
stimulants pour la pensée; la philosophie
n'avait pas d'apôtres plus fervents que )t's
grands seigneurs; la vie était délicieuse 7 n.
Il ne faut cependant pas prendre tout cela
/1 la lettre. Mme de Noailles était jeune en ce
temps-là; Mme _de Staël, qui le fut toujours,
était alors amoureuse de ce grand fat de
~arbonne; M. de Talleyrand, M. Pasquier,
étaient eux aussi dans les enivrantes illusions
de la jeunesse el de l'amour; rien d'étonnant,

6. lime or. Sr,u, Considéralio11s .m1· la Rfro/11;;.
lion fra11ç11ise, l. 1, p. 500 (éd, Charpentier).
i. \""" nr. :'io,111.u:s, l'ie de la 11riwe.•se dr Poù.

, 1 ; 1 L 'o:-- D.l'!SE o : B.\L DL L\

B \$TIi.LE. I.E II JUILLET 1~()0- -

dans ces conditions, qu'ils eussent trouvé
loul admirable. A moins que la société parisienne ne se soit modifiée du tout au tout en

Gr.ivure de

LEC&lt;&gt;:UP,

ct'af'rès le dessin de

!"espace de vingt années, ait perdu sa sécheresse, sa fausse sensibilité et son scepticisme dérnrateur, ce qui n'est pas admissible.
.., 91 '"'

C1TOYE'N'NE TAI.'LTE'N - - - .

SwEe.,cn-Dt:SFONTAINES,

Car 1•oici ce que pensait Mme du Deffand, en
1768, des salons de Paris : « Quelle société
trouve-t-on? Des imbéciles qui ne débitent

�111ST0'/{1.ll

'·----------------------------------

que de, l:&lt;'11x c, mmuns, qni ne Sl\'Cl•t rien, hab? - rt 'JU'ellc ne connaissait pas celle
qui ne sentent rien, qui ne pensent rien; douce intimité en pantoufli~s du coin de
quelques gens d'esprit pleins d'eux-même,, feu, Mme de Fontenay alla, comme la
jaloux, envieux, méchants, qu'il faut baïr ou mode était de le faire, passer l'été à la cammépriser 1 1&gt;. C\•st elle encore qui clcrivait · pagne. Tous les gens de cour quittaient Verplus lard : &lt;( Je rassemùle autant que j~ puis sai lles, ceux de la ville aussi i, A l'exemple de
cc &lt;111c nous appelons la bonne compagnie, la r,,ine CJ'li, aussi enrubannée que sa houqne le plus souvent j'appell1 rais la solle lPLte et s, s mouton,, fai,ait à Trianon de la
compJguie' 1&gt;. lime du Deffand, qui retient , illégialurc et de la bergeri(', ils se répansouvent, danssrs lellr,•s, sur celle oliservation, ddient dans leurs terres et s'occupaient, sans
et qui, si elle avait de l'esprit- 1t l'usage e~L rire, de faire de l'agriculture en has de soie
de lui en acrnrderun peu plus qu'elle n't&gt;n pos- cl de l'hummité en p:uol,..s. lis croyaient l'àge
sédait - manquait totalement de cœur et de d'or r~rrnu sur la terre parce qu'ils s'apipalriotifml·; celle vieille égoïste, tonie 3\'CU- toyait·nt en d'inlerminaLles r.ausrries à
gle qu'ellcélail,a vuce quelesjPunes gem ne lable, sur les malheureux qui n'avait&gt;nt pis
pournient \'O·r, puis11u',ls ne rt'garJ.,i~r,t de quoi manger, parre qu'ils se distra)ail'nl
qu'à lrJ,·crs le prisme des illusions de la à des berquinades et pleuraient d'attendri j1~unesse rl nvec le bandeau de l'amour sur St'mrnt aux ber~era&lt;les bocagères de Florian
les )'eux. Le jugeme11l de Mme du IJt'IJ'Jnd ~e LL aux grands sentimenls de f\onsseau, parce
trouve au reste confirmé par e&lt; s lignes de qn 'ils rhanlaient. sur tous les ton~ l'iunocente
V,1ltairc : &lt;( Ces l'érilés, écrit-il le 11 M- dnuceur des passions qui sont la voix de la
cem!,re 1760, nè s~ronl cert:1inem1·nl pns du nature dans le cœur de l'homme et que de
µoùl drs darnes wt&gt;lrhcs qui ne veulent que sottes conrenances, mondaines et religieuses,
l'hisluirll du jour : encore leur histoire du condamnaient une partie de l'humanité à ne
jour r.1ule-t-elle sur deux ou Irais traca~- jamais go1\ter. Tout était alors au sentiment,
aux joies agre,t1·s. Uouilly P,l Florian dans ks
series3 &gt;&gt;.
Il ne faut donc !'roirè Mm~ de Staël et lellres, Greut.e dans la peinture, sont le plus
Mme Je Nuai lies, le Juc Pasquier el l'abbé Je exact relld des te11Ja111:, s de cette su,:iélé en
PJrigord, qu'av,c quelques restrictions : décadence qui, malgré ses g"ùls proddmés
c'est tout an plus si, dans celle sociélé pari- bien liant pour la nat,,rL', faisait des~iner des
sienne qui s'a~itait d'autant plus qu'elle se jardins anglais, donna t ùes rubans aux mousentait mour;r, il y avait cinq ou six salons tons, rien que des qualités aux hommes. pas
oà la convmation fùt véritablement élevée et un défaut aux femmes el, en tout, ne se plaifurmô,} d'autre chose que de cancans plus sait qu'au factice, par conséquent au faux.
ou 111·,ins tHre à terre, et encore ces ~alons Mais ce faux goût, tout le monde l'a1·ait :
n'élaicnl-ils pas d'un bon iroùt impeccable. c'était la mode el, celle fois, la mode vrnait
Pour en revenir à Mme de Fontenay, son de Trianon.
Tout le monde était donc aux champs. Le
entrain el ses agréments ne contr:huaienL
pas p~u à égayer les saloqs de Paris, ses marquis de Fontenay était lrop l'homme à la
légèretés encore plus. ms qu'elle apparais- mode pour ne pas faire comme tout le monde.
sait, toute conversation, littéraire ou poli- On sait qu'il possédait une maison à Fonlctique, cessait subitement. Son petit air nay-aux-fioses. Dien que celle maison n'r.ùt
vainqneur et triomphant avait raison de tout. rien de seigneurial pour cadrer avec le tilre
Les lnmmcs abandonnaient la discussion du de marquis dont il venait de s'affubler, il s'y
Vc,yage du jeune Anacliarsis en Grèce qui rendit cependant et emmena sa jeune femme.
venait de paraitre d '(Hi alimenta les con- L'été cl l'automne se passèrent paisililemcnl.
\'ersalions pendant pri-s d'une année, pour C'était chaque jour des fèlcs et des distracacc-ourir auprès de la jeune mar,1ui~e; alors tions d'une élégance recberchét•, et non le rerep1e11aim,L les gcntill1·s drôleries, les galant, cueillement et la solitude de la ,ie des
cummfrJge, 11ui formaient le fo11d de la cou- champs; m~is c'est ainsi que M. le Conseiller
ver;ation dts salous avant qu'ils ne fussent comprenait la campagne.
Sa femme ne la comprenait pas autrement :
envahis par lts mols barbares de défi.ci t,
cahiers, impôts, 1·éforme, états génàaux; celle vie convenait à merveille à son élégant
toute celle gracieuse insouciance se rPpre- et actif désœu vrement. Comme elle ne se pinait à avoir cours comme si une rérnlution quait pas d'une gravité très imposante, elle
ne couvait pas sous l'échafaudage vermoulu aimait mieux danser, aller à cheval, donner
de la vieille société frauçaise que les pre- bals et concerts el flirter avec de gentils
mières secousses du lion populaire se réveil- jeunes gens que de s'occuper des drbats qui
s'élevaient entre la Cour et le Parlement,
lant allaient hienlôl jeter à bas.
Après avoir agréablement gaspillé son 1.tiver préoccupaient fort M. de Fontenay et passiondans le monde, ce qui prouve qu'elle n'avait naient tout Paris.
Elle recevait beaucoup. Les grands noms
pas trouvé le bonheur dans le mariage - une
femme heureuse par le cœur va-t-elle se mê- du Parlement venaient chez elle : M. de
ler, à moins qu'elle n'ait besoin de s'étour- Saint-Fargeau, président à mortier, aimant à
dir, au tourbillon insensé des fêtes et des faire briller son talent de conversation,
1. Correspo11da11ce de ftlme dtt Della11d (éd. Lescure), t. 1, p. 505.
2. Ibid. , t. Il , p. 132.
3. Ibid. L. li, p.16.

4. « C'est une mode nom·elle en France, écrivait
Arthur Youug, au mois de septembre 1787, que de
passer quelque tem_ps à la campagne ; dans celle saison, el depuis plusieurs semaines, Paris est eomparativament désert, quiconque a un château s y rend,

s'écoulant parler plus encore qu'on ne l'écoutait, et qui ne se dépouillait de sa morgue
héréditaire que devant la belle maitresse de
céans: son frère Félix, le petit Blondinet, à
qui elle plaisait singulièrement et vis-à-vis
duquel l'ile se départait de toute retenue, ce
qui donna à jaser: M. d'Ali:;re, homme d'esprit, mnis aimant lrop l'argent; M. de Trudaine, M. d'Esprl'mesnil, M. Ferrand, graves
et solennels; M. Freteau, aimable, mais trop
mielleux; M. dP. Saint-Vincent, aimable aussi
mais trop trivial; d'aulres encore, allirés par
la beauté en fleur de Thérésia comme les
phalènes sont attirét&gt;s par la lumièrr, venaient
à Fontenay et faisaient des madrigaux à la
jeune femme avec autant de sérieu'C qu'ils
avairnt mis de légère! é le malin à trailt r les
affaires del'É1at &lt;'Il a,scmblé~ de chaml,rc ou
même en la grand'c:hamLre.
Quand elle rentra à Paris, Mme de F,11,1cnay troul'a de grands changements dans les
rnjels et le ton d,i la conrersation des salons.
La Rérnlulion était pro&lt; he. Tous les ahus de
la monarchie, ces abus dont une femme d'esprit disait plus lardquec'étaitce qu'il y avait
de meilleur dans l'ancien rrgimr, avaient depuis longtemps aidé à vicier ks forces dves
du corps social, à y former un µigantesqne
abcès. L'alicès était mûr f't prêt à crerer.
PJrtout on le senlait. Aussi l'odieu~e politiq11e
a1·ail-elle lout envahi, tout défigu, é, tou t enlaidi . &lt;• J'tmployais mes soirées. a écrit le
comte de Ségur, ancien ambassadeur auprès
de l'impéralrice Catherine seconde, à parcourir les différents cercles de la capitalr, à
re\'Oir ces sociétés qui a,aienl fait le charme
de ma jeunesse: je les retrouvais plus vives,
plus spiriluelles, plus animées que jam~is :
il ~ût été difficile d'y rencontrer la langueur
et l'ennui. Cependant c·Jles semblaient al'Oir
perdu pour moi leur plus aimable attrait: on
n'y voiait plus celte douceur, cet allici,me,
celle urbanité qui en avaient fait si longtemps
la ,·éritable école du goût et de la grâr·c. Les
pas,ious politiques, rn s'introduisant dans
nos salons, les avaient prc,que métamorphosés en arènes où les opiuions les plus opposées
rn choquaient et se heurtaient sans cesse. On
ne discutait plus, on disputait; le seul et
éternel sujt&gt;t de conver,ation était celle politique, qui ne per111ettait que liien rarement
aux arts, aux Muscs, à la galanterie, de varier
les entretiens.
&lt;( Chacun parlait haut, écoulait peu, l'humeur perçait dans le ton comme dans le
regard. Souvent, dans un même salon, les
personnes d'opinions opposées se formaient
en groupes séparés. Bieulôt une animosité
toujours croissante désunit et divisa totalement
ces sociétés dont l'aménité n'était plus le doux
lien. n Dans les maisons où se réunissaient les
personnes d'une même opinion, la chaleur
des débats n'était pas moindre, 11i les sujets
de conversation plus variés; on y voyait seulement moins d'aigreur.
les autres ,·isitcnt les plus favorisés. , - « Il n'y a
qu'un homme absolument délaissé qui doive passer
tout l'été à Paris, dit de son côtti ~lercier. Il est duuon ton de dire sur le Pont-Roya l : .l'abhorre la ,ilk,
je 1is à la campagn&lt;'. » (Tableau de f&gt;aris.

Les femmes perdaient beaucoup à ce
grand changement 1 .... &gt;&gt;
Elles y perdaient de plusieurs façons :
d'abord les hommes les négligeaient pour la
politique; ensuite, si elles s'avisaient de se
mêler à la disr.ussion, elles le faisaient avec
passion el y laissaient une par lie de leur grâce
et de leur délicatesse. La passion sied fort
bien aux femmes, mais non dans la politique;
sur ce sujet elles s'animent, gesticulent,
s'échauffent et deviennent laides.
La marquise de Fontenay ne le devint pas.
Elle avait trop d'esprit pour porter dans une
discussion aulre chose que ses sourires et, de
cette façon, elle avait toujours raison.
L'année f 789 fut marqué~ pour elle par
un grand événement. Elle devint mère. Le
2 mai naquit son premier enfant, un garçon,
qui reçut les r.oms de Antoine-François-Julien-Théodore-Denis-Ignace '.
Est-ce pour fuir la politique, est-ce parce
que c'était la mode ou plus simplement parce
qu'elle était belle, qu'elle fit faire, une fois
relevée de couches, rnn portrait par ~!me Le
Brun? li est difficile de le savoir : peut-être
est-ce pour ces trois rai.sons à la fois. Quoi
qu'il en soit, l\fme de Fontenay allait à l'atelier de Mme Le Brun, rue Saint-Honoré, et le
talent de celte grande artiRte était seul capaLle de rendre sur la toile tout le vivant de sa
physionomie, arnc sa spirituelle gaieté toujours souriante.
On a dit, elle a dit elle-même dans ses
jours &lt;( crépusculaires &gt;&gt;, alors que se sentant
au bout de sa carrière on aime à revenir sur
les souvenirs de sa jeunesse, que c'est dans
l'atelier de Mme Le Brun qu'elle vit pour la
première fois M. Tallien. Ce n'est cependant
pas probable. En disant cela elle a cédé, sans
s'en rendre compte peut-êlre, à ce singulier
besoin qu'éprouvent certaines personnes, les
femmes particulièrement, de jeter une sorte
de vernis poétique sur certains événements
plus ou moins extraordinaires de leur existence, - mais seulement quand elles sont
parvenues à une haute situation ou à une
grande fortune. Elle a enjolivé de sa charmante imagination la façon assez romanesque
pourtant dont elle fit la connaissance de Tallien, comme si elle avait besoin de le relever
et de se relever elle-même, par ce petit subterfuge, à ses propres 1eux et aux yeux de ses
contemporains.
Yoici donc, d'après la légende, comment
elle aurait, pour la première fois, rencontré
Tallien.
Son portrait était près d'être achevé lorsque
M. de Fontenay, voulant avoir l'avis de ses
amis, les avait priés de venir l'examiner dans
l'atelier de Mme Le Brun. Tandis que le cercle se pressait autour du chevalet, cercle
formé de ce qu'il y avait de plus distingué
dans la société parisienne, un jeune correcl&lt;

t . Comte de Sioun, Mémoires, t. Il, p. 212 (éd.
Dirlot. )
2. Cet enfant, un peu espagnol par sa mère et par
celle ribambelle de noms, est le seul que Thérêsia eut
de son mariage avec M. de Fontenay. Il devint plus
tard olûcier. Le général Thiébault, qui l'eut dans son
état-major pendant la campagne de Portugal de 1808,

LI

C1TOYENNE

T.JU.l.1EN

--._

qu'il sort de chez lui, que sa servante l'a
renvoyé chez Mme Le Brun et qu'il vient lui
demander d'écrire à nouveau plusieurs mots
mal écrits de son manuscrit, qu'on est dans
l'impossibilité de déchiffrer. La lég•nde veul
que le causeur patenté de l'époque ait dit
quelques mots sarcastiques au jeune correcteur, mots que celui-ci releva avec nne spirituelle et piquante ironie, ce qui aurait mis
les rieurs de son côté. Puis, comme on discutait les mérites du portrait de la marquise,
qu'on y trouvait quelques défauts que le modèle n'avait point, et qu'on ne savait trop
comment les fo!'muler, Mme Le Brun aurait
appelé le jeune Tallien el lui aurait demandé
son avis. Celui-ci, sans se dé.lOncerter et avec
une grande sûreté de goût el de coup d'œil,
aurait trouvé, à la surprise de chacun, les
points faibles du portrait. Comme il avait,
dans sa criti,yue, parlé de jeux de lumière,
de Lons à la Velazquez, )[me de Fontenay lui
aurait demandé s'il avait été à l'atelier de
Velaz 1uez. Tallien s'était incliné d'un air
moitié railleur moitié ému, avait salué et
était allé reprendre ses épreuves des mains
de Rivarol.
L'histoire est charmante; mais est-elle
vraie? Il parait bien cependant que la princesse de Chimay l'a racontée. Mais nous ne
sommes pas forcés de la croire sur parole el
nous lui demandons humblement pardon de
notre scepticisme. Ce qui est certain c'est

que Rirnrol ne fréquenta guère l'atelier de
Mme Vigée-Le Brun et, pour aller s'y installer
comme le veut la légende, il aurait fallu une
intimité qui n'existait pas enlre la grande
artiste et le grand causeur. Tout ce que dit
de Rivarol ~Jme Le Brun, dans ses Souvenirs,
c'est qu'elle était demeurée étourd·e d'une
première entrevue durant laquelle elle avait
remarqué sa belle figure, sa taille éléganlc
et une volubilité qui nuisait un peu, dit-elle,
au charme de sa conversation°.
Il ne faut, comme on disait alors, que les
fesses d'un singe pour faire courir tout Paris.
Quoique la solennité qui se préparait au
Champ-de-Mars cùt une plus grande importance, les masses du peuple s'y rendirent.
Les amis de Mme de Fontenay, les Lamelh,
M. de Lafa)etle, les Lepellelier de Saint-Fargeau, l'engagèrent à se rendre à la fète de la
Fédération. Bien que ce fût une fête dont elle
ne devait pas être reine, elle y alla. Elle ne
fut pas au nombre des femmes que l'ivresse
générale poussa à se mêler à la multitude
des travailleurs volontaires qui concouraient
aux préparatifs de la fête, et sa petite main
ne remua pas une pelletée de !erre. Des
femmes du plus baut rang pourtant l'avaient
fait. Mais Mme de Fontenay, un peu sceptique de sa nature, un peu railleuse aussi,
était peu portée à l'enthousiasme. D'ailleurs,
depuis la prise de la Bastille, elle n'était pas
sans inquiétudes sur la solidité de la vieille
machine monarchique. N'aurait-elle donc fait
prendre à son mari le titre de marquis 1rue
pour le voir emporté le lendemain par la
tourmente révolutionnaire comme une feuille
morte par le vent d'automne? C'était là un
fàcbeux contre-temps. Quel besoin y avait-il
donc, je vous le demande, de changer l'ordre
établi? A part la nécessité de vivre avec ll. de
Fontenay, n'était-elle pas heureuse? N'étaitelle pas marquise? ... Aussi les nuages noirs
qui obscurcissaient de jour en jour davantage
l'horizon politique n'étaient pas faits pour
lui plaire. t1 J'ai assisté à celte Fédération, a
éct·it un collègue de l\I. de Fontenay au Parlement de Paris. Le hasard me fit y renconlrt&gt;r, au moment où j'arrivais, la belle
)( me de Fontenay, qui a été depuis la célèbre
~tme Tallien. Elle partageait alors toutes mes
craintes sur le présent, toutes mes anxiétés
sur l'avenir. &gt;&gt;
Ces craintes ne l'empêchaient pas de continuer à recevoir ses amis, au contraire, et
l'on sait qu' « elle faisait, en f 791, l'ornement de la société du Marais 4 &gt;&gt;. A ses habitués ordinaires s'était joint · Favières, exconseiller au Parlement, qui, depuis, écrivit
Lisbelh et d'autres ouvrages dramatiques;
c'est lui qui mettait de l'entrain dans celle
société un peu inquiète. Un jour l'inquiétude
devint plus grande : l\lme de Fontenay a reçu
Li nourelle que son père, à la suite de la

en fait le plus grand éloge. « Grant!, beau, Fontenay,
par sa pl'cstance, était le dig-ne fils de sa mère ;
c'était, de plus, un ex~elle~t .Jeun,e homme, garçon
chat'mant qui nous a_va1t reJomts a L1sl,onne. el que
j 'avais pris avec moi_ pa~ce qu~, parla~_t lres ln_en
l'anglais, il me servait d mtcrpretc. » (~onéral bu on
Tn1ÉBAOLT, ,1/émoit-es, t. IV, p. 214.) Ce Jeune homme

mourut très prémalurémeot, le 10 février 1815 à
l'hôtel Fontenay, rue Saint-Louis-en-l'ile, n• 45.' li
était lieulenanl-cotonel et officier d~ la Légion d'hon11em·. (Cu. NAUROY, l,e Cu1'ieux. )
3. Mme LE BRo~, Souve11irs, t. Il, p. 522. - cr
li. nt LESCURE, Riva1·11l, p. 176.
4. Biographie Michaud, supplément, t. 6 1.

teur d'imprimerie est introduit dans l'atelier.

li avait des épreuves à la main. M. de Rivarol
était là. Le jeune correcteur l'aborde, lui dit

.\PRÈS lA ~ETE DE LA FÉOÉRATIO~.
(Est2mpe au te mps. )

�. , _ 111STO'J{1.11
mort du roi Charles III, a été arrêté à Madrid. C'était vrai : le comte de Florida-Blanca,
premier ministre, avait fait arrêter )1. de
Cabarrus, non pas parce que Charles lil
était mort, mais pour ses intrigues de plus
d'une sorte. La pauvre Thérésia se désole. A
ce moment, l\I. de Lafayette entrait dans le
salon. Elle va à lui et lui dit avec une plaisanterie chagrine que n'excluait pas la douleur : « Donnez-moi donc unfl armée de
gardes nationales pour délivrer mon père! »
Les femmes sont étranges! Mme de Fontenay avait beau être inquiète sur l'avenir, elle
était trop la femme de l'heure présente pour
ne pas se donner toutes les jouissances et
pour se refuser un seul caprice. Il faut croire
qu'elle ne mettait pas assez de mystère à de
certaines intimités qu'on lui connaît depuis
quelque temps déjà et dont on parle trop,
car la Chl'onique scandaleuse de l 791 1 rn
fait mention en termes assez crus, le Journal de la cour el de la ville au~si ' · Le scandale est à ce point que Mme de Fontenay se
croit obligée de protester par écrit et envoie
la lettre suivante aux rédacteurs de celle
dernière feuille :
« Yous êtes trop amis de la vérité pour
ne pas consentir à détruire un bruit aussi
déshonorant pour moi qu'alarmant pour
la famille honnête à laquelle j'ai l'honneur
d'ètre alliée.
&lt;&lt; On dit, et sans horreur je ne puis le
redire, que mon patriotisme m'a liée successivement un peu lrop avec MM. de Lameth,
de Montron, de .llo:wn, de Condorcet, Louis
de .Noailles, etc., etc. L'imparti~lité dont je
fais profession, étant merubresse du Club de
1789, a pu seule donner le cours à cette
calomnie. Je vous prie de rnuloir bien, dans
votre prochain numéro, établir la différence
des deux mots, impartialité et indifférence, qui
&lt;lu premier abord paraissent synonymes aux
esprits lourds. Cet te erreur compromellrait
ma sensibilité, je ne saurais perdre à ce juste
déni, puisqu'il va nécessairement me mcltre
à dos Charles Villette et son parti, comme
il me réhabilitera vis-à-vis des honnête.,
gens.
• CABAHRI s, lemme FuNr1::iu r. »
Celle lettre n'est pas brillante et ne donne
pas une haute idée de la netteté d'expres1. 2 avril t 7!)1, p. 4;;9_ - Cu. ~,u1,01, le Curieu.r.
~- N" 6 cl I i.
3. Ch. l\Aut01, I.e (:urwu,c.
t « Le 28 germinal an II, M. de Fo11tc11s1 do11nc
16.9-i6 livre, pour l'cmpruul forcé (Ardt. 11ctt.) Les
mêmes pièces des Arl'i1ircs le montrent donnanl successivement d0 m coun!rlu,·cs, u11,• rubc &lt;le ci-deraul
palais, deux pairrs de l,as, 0~ lil'l'cs, 500 lil'res, 100
li vr~s. 'IOO li vrcs. Thén1iia donne aus,i, limoin fa
pièce suiv:1111.e : (&lt; Pour duplicata admissible dam
l'emprunt forcé. Hécépiss,; de !"emprun t rolontairJ
Olll'erl en exécution du dècret de la Convc11lion nalionalc du 21 aoûl 1i!l3, l'an second de. la République
française uue et indivisibl~. - J'ai reçu de .\larieîhérèse-Ignace Cabarrus-Fontenay la somme de neuf'
mille livres pour l11quelle il sera inscrit (sic' sur Je
grand lil're d~ la Delle publique, conformément aux
dispositions du décrcl ms-daté. - Fait il Paris, le
21 février, l'an second rie la népublique française .... ,
( Arc/1. 11at.). - Cn. ~Au1101. Le Cu,·ieu:c.

sion de celle à qui la netteté de sa conscience l'a inspirée. Il semble même que
celle cc membresse du Club » a tort de parler
cl' « esprits lourds l&gt;, car elle ne montre pas
elle-même une grande légèreté de plume.
En allendant, Mme de Fontenay a beau
protester de ses sentiments et pour la famille
honnête à laquelle elle ·a l'honneur d'être
alliée », cela ne l'empêche pas d'être infidèle à son mari. Thérésia aima Félix Le
Pelletier de Saint-Fargeau.... Plus tard elle
l'a avoué à une femme : « J'étais très liée
arec Saint-Fargeau, qui m'a fait toutes les
infamies possibles; cependant, rien n'a pu
me détacher de lui 3 ».
Son mari , de son côté, ne se piquait pas
non plus, on le sait déjà, d'une fidélité exemplaire; mais, de lui, elle était parfaitement
détachée. li ne méritait pas d'être plaint et
ne pouvait s'en prendre qu'à lui d'aroir fait
dérailler son ménage. Il n'est pas douteux
qu'il ait connu, dès ce moment, les incon~liquenccs de la lelle Thérésia : peut-être
y eut-il entre les deux époux des explications
plus ou moins orageuses; mais comme M. de
Fontenay a,ail. plus d'une peccadille sur la
conscience, qu'il avait en outre dissipé une
bonne partie de la dot dè sa femme, qu'enfin
il était doué de plus d"élasticité que de délicatesse de conscience, il est possible qu ïl
ait crié, mais il est certain qu'il n'a pas dû
crier bien haut. Thfrésia, toule Lonne qu'elle
était, aura Ht lui clouer les lèvres par un
de ces mots à l'emporte-pièce que les femmes
ont toujours à leur disposition et qu'el!es
sarcn t si bien dire.
Quoi qu'il en soit, l'accord régnait, du
moins ~n apparence, dans cet étrange ménage. Etait-ce parce que l'amour en était
totalement absent? C'est probable. Mme du
Deffand disait un jour à M. de Pont-de-Ve)-Ie :
« Il y a quarante ans que nous sommes amis ;
cela ne viendrait-il pas de ce que nous ne
nous aimons guère? l&gt; II y a beaucoup de
vrai dans cette boutade. L'amour tue ,ile
l'amour, et, lorsque l'on ne s'aime plus, on
n'est souvent pas long à ne plus pouvoir se
souffrir. C'est même une chose étrange que,
chacun des deux époux Fontenay portant son
amour au dehors, le ménage n'ait pas marché
mieux que cela, i:uisque le principal élément
de désaccord, !"amour, en était supprimé.
5. Voici cet ordre :
BunEAU ct:~ru 11. •~ c.1xro~ m. PAn1,.

Exfrail des regi.~lres de8 délibérnt1011s de l'.1 8 srmblée générale de la ci-devant section de la Fralcrnil1\ dépo.,és au.r a1·,·hives du Bureau ceutml.

Du cmq brumaire, an cleux1èrnc :
Sur la motion d'un membre, l'.lssemliléc arrête
1uc tous les ci-clcraut nobles, magistrats, pré.•idcnls
,le Chambre des comptes, conseillers au ri-dcvanl
l'al'!cmenl , cl ci-de,.aut scc,·étaires du roi, qui n'ont
pas montré des opinions ré10lulionnaires, suivant la
loi, depuis le 12 juillet 1789. seronl mis il l'instant eu
,lat d'arrestation.
Pom· COjJic conforme :

/,es membres du Bureau cenh-al.
Sigué : LE~roul\. Arc/1. 11al . .
Cu. NAGno, , Le Curieux,.
v. Ces pwcpurls Wnl aux A1·cl1i,es nationales.
,Cu. ;\AunoY.)
7. Les pasrnporls sont da lés du 6 mars 1703 el lcdirnrce ful pronoucé un mois après, le 5 avril.
(À

.., 94""'

Cependant la Révolution marchait à pas de
géant. La Terreur était dans son beau; les
têtes tombaient dru comme grêle sur la place
du Trône-Renversé. Le séjour de Paris
n'était pas sûr pour des gens qui avaient eu
l'imprudence de s'emmarquiser en 1788.
~L et Mme de Fontenay avaient beau faire
des dons patriotiques à la nation, sacrifier
même une partie de ce qui leur restait de
fortune• sur l'autel de la Patrie, comme on
disait alors, ils n'en demeuraient pas moins
suspects, l'un pour avoir appartenu au Parlement, l'autre pour être sa femme. Bientôt,
même, ordre fut donné de mettre en état
d'arrestation immédiate les ex-nobles et les
anciens membres du Parlement de Paris 5 •
~Ialgré ses dons patriotiques, M. de Fontenay
craignit de ne pas avoir &lt;t montré des opinions révolutionnaires l&gt; suffisamment accentuées pour compenser son malencontreux
titre de marquis et son ancien siL·gc au Parlement. Il alla se cacher dans une maison amie.
C'était plus sûr. Puis il song&lt;'a qu'il y aurait
pour lui plus de sécurité en province. Il
trouva moyen de se faire délivrer un passeport pour Bordeaux, sous le nom de « JeanJacques Devin fils, obligé de faire ce voyage
pour alfaires de famille », et un autre au
nom de son domestique°, et partit.
Chose curieuse et à ne '}m croire! Mme de
Fontenay était du voyage!. ..
Les deux époux avaient cependant depuis
lo_ngtemps déposé leur demande de dirorce ;.
Les rapports entre eux devaient donc être
assez froids. ~fais le danger commun, sans
doute, les avait rapproGhés, et c'est dans la
même voiture qu'ils partirent pour Bordeaux.
Dans les incendies de forêts vierges, au Bré$il, en Afrique, ne voit-on pas, au dire des
royageurs, les lions, les panthères fuir le feu,
mêlés aux gazelles et aux animaux les plus
pacifiques sans songer à les attaquer? Lll
Terreur avait produit ce résultat dans plus
d'un ménage, chez M. et Mme de Fontenay
comme chez d'autres. On se rapprocha tan t
qu'on eut quelque chose à craindre, on fit
taire ses rancunes et ,es ressentiments,
quille à les reprendre lorsqu'on serait de
loisir. C'e,t ce qui arriva. Dès qu'on fut loin
du danger, les griefs reparurent : le rapprochement forcé de la Yoiture, la présence de
leur fils qui n'avait pas plus de quatre ans et
était d'une beauté merveilleuse, ne fondit
point la glace entre ces cœurs ulcérés. lis
étaient pourtant si jeunes! Trente ans et
vingt ans! ... Et ils araient déjà fait de lïrréparablc !. ..
L'on arriva sans encomhrc à Bordeaux.
Les deux époux, d~jà sérarés moralemenl,
se séparèrent enfin de fait.
Le jour même de son arrivée à Bordeaux
(21 1cntô,c, an II, 11 mars 1793J, M. de
Fontenay se faisait délivrer un passeport pour
la Uartinique.
Il fit ses adieux à Thérésia et à son fi 1s.
Puis chacun alla de son côté.
lis ne devaient plus se re\'OÎr.

suivre.)

JOSEPH

TURQUAN'

CHARLES FOLEY
~

Ma rie Stuart
La publication des Calendm·s of ~late paJle1's, due au gom-ernement anglai,, a permis

et des promenades, mais sous une étroite sur- a une maladie de foie et souffre de rhumaveillance. Les relations av€c l'extérieur de- tismes. Cependant, « nature courageuse et
à lady Blennerhasstt, dans son étude sur ilfa- viennent difficiles. Dès lors, c'e~t pour la vhante l&gt; , e11e combat énergiquement la trisrie Stuart (Pion, éditeur), de reconstituer reine d'Écosse une existence d'ennui morne, tesse. Elle s'attache à la petite fille de ses
cc presque toute l'histoir~ du règne et de la
traversée tout à coup (lorsque un agent d'Es- botes, à ses servantes. Elle veut élever des
captivité de la reine d'Ecosse l&gt;, - et cela pagne, de France ou de Rome l'approche se- chiens, des poule,, des oiseaux. Elle aime à
d'après les relations des diplomates traitant crètement) d'exaltations d'espoir, de fièvres faire l'aumône, mais aucun pauvre ne peut
avec elle ou tramant en son nom les conspi- de liberté et de furieux projets de vengeance. venir jusqu'à elle ....
rations qui &lt;t l'illusionnèrent jusqu'à la fin l&gt;. Ce sont aussi des révoltes indignées quand la
Enlacée chaque jour plus étroitement dans
Lady Blennerhassel nous retrace l'existence reine d'Angleterre la blesse en son orgueil de le réseau des complots et des trahisons, se
de Marie Stuart à la ~our de France. Elle nous souveraine, en son honneur de femme ou de sachant perdue, elle parle encore en reine
la montre belle, ~éduisante, adulée, mais mère.
qui n'admet pas que ses sujets la jugent.
« déjà dressée à l'intrigue l&gt; par les Guise.
Au caprice de sa Loule-puissante geôlière, Accusée, elle accuse : &lt;t Ses juges entendirmt
Devenue veuve, voici la jeune rein_e obligée, Marie, de résidence en résidence, passe sans des reproches poignants de l'injustice ennon sans regret,, de retourner en Ecosse.
transition du luxe à la misère. Au moindre durée; ils n'entendirrnt aucun appel à la
Souveraine calholirpie au milieu de pro- rnupçon, on la prive de ses serviteurs. Tut- clérncn,e ».
testants, elle se sent tout de suite &lt;l isolée bury est cc un nid de chauves-souris, inhospiLes derniers jours de Marie sont atroces.
dans sa foi l&gt;. Elle pratique sa religion ouwr- talier, inhabitable l&gt;; le toit délabré laisrn Paulet, son geôlier, lui parle le &lt;hapeau rnr
tement, arnuant son désir de conla tête. Il la prive de rnn billard,
vertir ses sujets, mais remplissant
car les distractions, allègue-t-il,
toutes ses promesses de tolérance,
« ne comiennent pas à une moret n'hésitant à frapper aucun cate »! Parfois ironique, même gai&lt;',
tholique rebelle. Extrêmement pole pardon rnr les lèvres, )tarie
pulaire au déLut de son règne,
s'occupe d~ faire ses adieux à ceux
Marie Stuart se sent bientôt emequi l'aiment encore, et n'écoule
loppée en d'ioextricahlcs intripas Paulet. li fait enlever les argues politiques et religieuses.
moiries royales de la muraille; il
Le mariage avec Darnley, le
y trouve, le lendemain, un crucifix.
meurtre de Riccio, rassassinat de
Après lecture du jugement qui
son époux nous sont présentés par
la condamne à mort, Marie répond :
l'historien d'une façon saisissante.
« C'est le chemin du del. » Et
Él'oqués de la sorte, dans un déelle pleure en silence.
cor exact, arec un tel souci de la
La veille du supplice, au repas
mise en scène vraie, ces persondu soir, nous dit lady Illennerhasnages retrouvent, à travers les
set, la reine mange comme d'hadivers actes du drame, une sinbitude et cause gaiement avec son
gulière inlensi Lé de rie.
médecin. Puis, jusqu'à detix heuJ'aurais souhaité parler plus
res du malin, elle prend ses sulonguement de ces divers événeprêmes dispositions. Le reste de
1
ments. Mais ils sont très connus,
son argrnt est mis en petits paet je préfère, en cette étude forquets, sur lesquels elle écrit soicément courte, insister sur cergneusement le nom des destinatains épirndt s de la captivité, oit
taires. Al'ant de s'endormir, elle
lady Blennerhasset nous apporte
prie une de ses frmmes de lui lire
plusieurs renseignements aussi cuune ,ie de saint, celle d'un grand
rieux que nouveaux.
pécheur. Cettefemmeouvre le livre
Accusée de crimes, dupée par
à l'histoire du bon larron. &lt;&lt; J'ai
Élisabeth, trahie par ses conseillers,
péché plus grièvement que lui,
repoussée par ses proches, abandonmurmure la reine. Mon Sam·eur
née par Bothwell qui ira mourir rn
aura pitié de moi. » Elle dort 1,u
Danemark, complètement fou,
feint de dormir, tandis que, ap-la reine d Écossé a cher&lt;:hé asile
nouillées autour d'ellr, ses fciu.tlÜ IUE Sn:1RT.
en Angleterre. Selon l'expression
mes prient et pleurent.
Tableau .:te l'École fra11çJise. (.\fusée Jtt f'rado. A/3.iriJ.)
d'Élisabeth : &lt;&lt; l'oiseau qui fuyait
A six heure~, Marie se lèl'r, «se
l'épervier s'tst pris dans le filet! »
fait laver les pied; et met des bas
A la fugitirn, déjà gardée à vue et qui :é- entrtr la pluie ; les tentures 11ui recouvrent Lrodés d"or ,,. Elle s'habille avec grand soin,
clame des vêtements et un peu de linge, Eli- les murs pourrissent dï1umidilé. A Sheffield, puis s'agenouille et s'abime dans ~es prières.
sabeth envoie « deux vieilles jupes et deux mise au secret en deux pauvres petites cham- Quand le shérif se présente, il recuit•, ébloui
paires dG souliers ». Marie est tout de suite bres, la reine tombe malade faute d'air et par l'apparition d'une souveraine en costume
traitée en prisonnière. On lui permet la chasse d'exercice. \'ieillic avant l'àge, infirme, elle royal, avec une longue traîne bordée de four-

�111STO'J{1.Jt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - rures, un Yoile blanc tombant de la coiffe et
llollant sur les épaules jusqu'au bas de la robr.
Quelques rares amis, des serviteurs l'entour~nt. Elle embrasseceux-ci, elle consoleccu:xlà. Elle demande que ses femmes l'accompa•
gnent, et elle se porte garante de leur courage. Entre les halleùJrdiers, le funèbre cortège se met en marche et gagne la grande
salle, En face de là cheminée, où brûle un
grand feu, se dresse, entouré d'une balustrade, l'échafaud, drapé de noir. Là se tiennent immobiles deux hommes masqués, ,"ftus
de noir; avec des tabliers blancs. Trois chaises et un billot. La hache rst posée contre la
balustrade. Au fond de la salle se liennrnl
quelques spectateurs, des châtelains du voisi-

nage.
~farie s·a~seoit, écoute la lecture de l'arrêt

et refuse d'abjurer sa foi a\'ec un calme
extraordinaire. Elle prie encore, même pour
ses ennemis, même pour Élisabeth! Ses femmes lui ôtent ses \'êtements de cérémonie et
elle apparait, les épaules découvertes, en habit de velours pourpre. Quand elle avance vers
le billot, ses lemmes se mettent à sangloter.

(&lt; Ne criez pas; j'ai promis pour rnus! )&gt;
leur rappelle la reine. Elle s'agenouille sur le
cous~in de velour~ noir, se laisse bander les
yeux avec son mouchoir et Jit encore à ses
femmes en les saluant de la main : « Adieu
pour la dernière fois et au revoir! l&gt; Elle récite alors un psaume, làle le billot et y pose
la tète en murmurant: « Seigneur, je remets
mon âme entre vos mains! n Ce furent ses
derniers mols. Le billot lui faisant mal, elle
place ses mains sous son cou. Le bourreau
les lui écarte, puis il !ère et abat la hache,
qui glisse sur l'os et blesse la reine. Aucun
cri, aucun tressaillement. Au second coup, lu
tête roule par terre. Au moment où sur les
restes sanglants on jette le manteau royal, le
petit chien favori dè Marie Stuart sort de sous
les plis du manteau, se prend à hurler et refuse de s'écarter du cadavre.
Aucune main amie ne couche la reine dans
son cercueil.
Ainsi Iadv Blenncrbasset nous relate en
détail la captivité et la mort de Marie Stuart.
L'émotion qu'inspire à la femme un si long
martyre n'innue pas sur le jugement de l'his-

torien. L'auteur n'a souci, dans celle intéressante étude, que de nous montrer àlarie
telle qu'elle fut : séJuisanle, généreuse,
passionnée et plus fidèle en amitié qu'en
amour.
La reine d'Écosse et la reine.d'Angleterre,
nous explique encore l'auteur, luttaient avec
une énergie et une ténacité pareil!t s pour
deux conceptions inconciliables. Ce duel fatal
entre les convictions politiques et religieuses
des partis qu'elles représentaient s'envenima
d'une féroce rivalité de femmes. Les moiens
d'allaque &lt;t de défense dont elles usèrent
peu vent répugner à des consciences modernes; mais, au xv1e siècle, la trahison et le
meurtre étaient considérés et acccplés comme
d'indispensables ressorts de gouvrrnement.
Or, quand, dans ce duel aussi long qu'acbarné
des deux reines, on voit de tels moyens assurer sans cesse le succè5, la puissance et la
victoire à l'une des rivales, comment se défendre d'un peu de pitié pour l'autre qui,
toujours malheureuse et vaincue, ne trourn
dans ces mêmes moyens qu 'humiliations, défaites, expiations et douleurs?
C HARLES

FOLEY.

Docteur MAX BILLARD

.,,.

La mort du Duc de Reichstadt
En 1851, Marie-Louise était demeurée à
Plaisaqce el se reposait de ses émotions loin
de la ,ille insurgée. Elle recevait de la capi•
tale les meilleures nouvelles et elle pouvait
enfin écrire à sa clière Victoire : cr A Parme
tout est tranquille; grâce au Giel, l'esprit
commence à devenir meilleur, et l'on m'y
désire beaucoup; on dit que la ville est dans
une tristesse terrible et toute déserte; elle
ne se remettra pas, je suis sûre, de bien des
années 1• l&gt;
~Tarie-Louise, en tout cas, se plaisait
beaucoup à Plaisance : le printemps était
venu, et avec les rayolls de soleil, clair et
chaleureux, les beaux jardins de celte résidence d'Cté étaient panaché5 de belles fleurs
llouvelles . Le mois d'avril rajeullissait la souveraine de ses fraiches harmonies, et la
compagnie de ses enfants et de ses intimes
amis ne gâtait rien à ces impressions balsamiques. Aussi quilte-t-elle, {( les larmes
aux yeux, Plaisance )) oil elle trouvait un
repos à.ont elle avait c&lt; si besoin l&gt; .
La duchesse reçut à Parme un &lt;&lt; accueil
froid , . La ville pourtant fut « illuminée
trois jours n. On chanta le lendemain de son arrivée &lt;c une cantate
au théâtre &gt;J, où la souveraine fut
saluée, dans sa loge, ()ar les applaudissements des spectateurs. Mais,
dans son ensemble, la population
ne manifestait aucune sympathie
réelle à son égard, et Marie-Louise
en faisait part ainsi le 2/~ août à sa
chère Victoire :
« On ne doit pas se faire illusion, le feu couve sous la cendre et
l'esprit est très mauvais; on n'a qu'à
rer1ardcr la manière insolente de
be~ucoup de gens, lorsque la voiture
de cour passe dans les rues, pour
s'en convaincre. )&gt;
Aussi la duchesse quitte-t-elle Parme assez ,,ile pour aller à Sala
&lt;( respirer un bon air et n'entûndre
rien lJ,
)lais à ptine est-elle installée dans
sa résidence d'été, que la nouvelle
arrive que le choléra, parcourant l'Europe
comme un vent mortel, moissonnait du Nord
Eilrait du volume : Les maris de 1\Jarir.-Louise.
,tapl'i.1s cfr,; docu111e11~s nouveaux ou i11édits, oun1we omè de lrènle-crnq gravures, par le docteur

)k-:° Billard. (Librairie acadêmique ~errin et ~ie.)
\. /,elfrc iL Mm e de Cre,rneville, Piaisa11ce,
l'i avril \~jl. - Co1-respo11danre de llariP-1.rmist'
t liOU-1847 /, Gêrolcl. Vienne, 1887.
Vl - ll1sToR1A. - Fasc. 4.~.

au Sud et de l'Orient à l'Occident des milliers
d'individus. C! S'il vient ici - ce n'était pas
très fier - je reste tout l'hiver à Sala, écritelle à sa chère amie; je serai à portée de faire
des dispositions, et cependant un peu isolée. &gt;)
Déjà, elle apprend que le Oéau s'est abattu
sur Vienne, et elle fait de nouveau part de
ses terreurs à Mme de Crenneville : &lt;( Je suis
dans les plus cruelles angoisses pour tous les
miens, et surtout pour mon fils, qui, quoique
près de l'empereur à Schœnbrünn, ne voudra
pas se ménager autant que le reste de la
famille; je crois que j'aurai beaucoup moins
peur lorsqu'il sera ici, qu'à présent, qu'il
est près des miens et que j'en suis éloignée
i1 tant de cent lieues. Je ne sais encore où je
me renfermerai à l'approche du choléra, et
je ne crains pas cette prison comme vous,
si nous venons dans ce cas; ce serait, pour
ce qui regarde la réclusion, comme ,un hiver
passé à la campagne; mais les suites, les
calamités et les dépenses du choléra seront
incalculables. Je suis sùre que le printemps
ne SC passera pas sans que nous l'ayons
en Italie, et toutes les mesures qu'on a à

LE DUC DE REI CHSTADT SUR SON LIT DE )lORT,

D'après la gravure de

SERZ.

prendre me donnent une peine terrible!. &gt;&gt;
Marie-Louise prévoyait donc de sérieuses
2.Lclfrc datb- de Parme. dit 24 septembre 1831.
~- Le 1.terceau du Roi de Home n'était pas à Vienne,
wmrne _l'ont prëtendu certains_ liist.oricns, ~ l'époque
oll )lar1c-Lou1se ordonna la fusion de sa to1lcllc d :irpenl. L'expédition c 1_1 fut faite de Pa1·m_e i1 S~lum~
IJrünn en ·1831. \01r J. Lecomte, lllal'te-Lmuse n
Panne, Somerai11. Paris. 181-5, t. JI. p. 87. - (.:I".
0

difficultés pour faire farc aux dépenses
qu'allait occasionner l'invasion du fléau. Cc
fut au milieu de cette crise, qu'elle pensa,
pour multiplier les ressources, que la toilette en vermeil et lapis qu'elle tenait de la
Ville de Paris, ile pouvait être mieux employée qu'au soulagement de ses sujets menacés d'une contagion générale . Marie-Louise
décréta, sur la proposition de son ministre
des Finances, le comte Bondani, la conversion en espèces de toute la matière fusible
de ce magnifique ouvrage, et en ordonna
immédiatement l'application au soulagement
des victimes et aux besoins des orphelins du
choléra. Cette fonte produisit 125.000 francs.
Marie-Louise avait songé un moment à battre
également monnaie avec le berceau en argent
du Roi de Rome; mais, sur la réclamation
du duc de Reichstadt, le ·somptueux souvenir
fut expédié à \'ienne'. •
Les angoisses de Marie-Louise ne l'empêchaient pas de goûter les douceurs de la vie.
Avec une sorte d'insouciance, elle écrivait de
Parme, le 26 février 1832 : c&lt; Je crains bien
de ne pouvoir venir au bal du 6 : car je
n'arrive que le 5 à Plaisance, el
ils m'ont préparé je ne sais quoi
pour les fêtes du carnaval. Mercredi
a été en scène le nouvel Opéra de
Ricci : 11 nuovo Figaro e !Cl A/odi:sla: quelle charmante musique!»
Au mois de mai -1832, !larieLouise était à Plaisance. Bien qu 'absorbée par des bals, des dlners, de:;:
soirées dansantes, l'al'chiduchei:isc
n'était pas sans songer à la santé du
duc de Reichstadt. Dans une letlre
à sa chère Victoire, elle écrivait :
« Je suis assez sotte, lorsqu'il y a
de mauvais bruits en ville, de m'en
inquiéter outre mesure, car, lorsqu'on est loin, on se fait bien des
monstres, et je ,,ois avec terreur
l'avenir; quoique je serais bien heureuse de revoir mon fils et de pouvoir m'assurer de l'état de sa santé
qui me tourmente bien cruellement
.
.
'
Je cr01s que le climat d'Italie lui
serait bien perniçieux, car sa poitrine, rrrâce
au Ciel, est tout à fait libre et touie la
Jloslein, qui rela_te qu~ le berceau _avait étê apporlé ;i
P~rme_ par ~ar1e-L2u1se et figurait au palais duc:il.
L llabe, Pans, l ~3a, Jl· 99. Ce chef-d'œuvrc ries talents réunis de Prud'hon, Roguct, Odiot et Tho~ire, qui a _figuré it l'Exposi~iou 1;ét~ospccti1·e de Ja
\Jlle de Paris (19001, fait au.1oui-d hm parli,i du tr1L
;;or de la maison impl'r1ale de \ïcnnc.

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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