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                  <text>111STO'J{1.Jt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - rures, un Yoile blanc tombant de la coiffe et
llollant sur les épaules jusqu'au bas de la robr.
Quelques rares amis, des serviteurs l'entour~nt. Elle embrasseceux-ci, elle consoleccu:xlà. Elle demande que ses femmes l'accompa•
gnent, et elle se porte garante de leur courage. Entre les halleùJrdiers, le funèbre cortège se met en marche et gagne la grande
salle, En face de là cheminée, où brûle un
grand feu, se dresse, entouré d'une balustrade, l'échafaud, drapé de noir. Là se tiennent immobiles deux hommes masqués, ,"ftus
de noir; avec des tabliers blancs. Trois chaises et un billot. La hache rst posée contre la
balustrade. Au fond de la salle se liennrnl
quelques spectateurs, des châtelains du voisi-

nage.
~farie s·a~seoit, écoute la lecture de l'arrêt

et refuse d'abjurer sa foi a\'ec un calme
extraordinaire. Elle prie encore, même pour
ses ennemis, même pour Élisabeth! Ses femmes lui ôtent ses \'êtements de cérémonie et
elle apparait, les épaules découvertes, en habit de velours pourpre. Quand elle avance vers
le billot, ses lemmes se mettent à sangloter.

(&lt; Ne criez pas; j'ai promis pour rnus! )&gt;
leur rappelle la reine. Elle s'agenouille sur le
cous~in de velour~ noir, se laisse bander les
yeux avec son mouchoir et Jit encore à ses
femmes en les saluant de la main : « Adieu
pour la dernière fois et au revoir! l&gt; Elle récite alors un psaume, làle le billot et y pose
la tète en murmurant: « Seigneur, je remets
mon âme entre vos mains! n Ce furent ses
derniers mols. Le billot lui faisant mal, elle
place ses mains sous son cou. Le bourreau
les lui écarte, puis il !ère et abat la hache,
qui glisse sur l'os et blesse la reine. Aucun
cri, aucun tressaillement. Au second coup, lu
tête roule par terre. Au moment où sur les
restes sanglants on jette le manteau royal, le
petit chien favori dè Marie Stuart sort de sous
les plis du manteau, se prend à hurler et refuse de s'écarter du cadavre.
Aucune main amie ne couche la reine dans
son cercueil.
Ainsi Iadv Blenncrbasset nous relate en
détail la captivité et la mort de Marie Stuart.
L'émotion qu'inspire à la femme un si long
martyre n'innue pas sur le jugement de l'his-

torien. L'auteur n'a souci, dans celle intéressante étude, que de nous montrer àlarie
telle qu'elle fut : séJuisanle, généreuse,
passionnée et plus fidèle en amitié qu'en
amour.
La reine d'Écosse et la reine.d'Angleterre,
nous explique encore l'auteur, luttaient avec
une énergie et une ténacité pareil!t s pour
deux conceptions inconciliables. Ce duel fatal
entre les convictions politiques et religieuses
des partis qu'elles représentaient s'envenima
d'une féroce rivalité de femmes. Les moiens
d'allaque &lt;t de défense dont elles usèrent
peu vent répugner à des consciences modernes; mais, au xv1e siècle, la trahison et le
meurtre étaient considérés et acccplés comme
d'indispensables ressorts de gouvrrnement.
Or, quand, dans ce duel aussi long qu'acbarné
des deux reines, on voit de tels moyens assurer sans cesse le succè5, la puissance et la
victoire à l'une des rivales, comment se défendre d'un peu de pitié pour l'autre qui,
toujours malheureuse et vaincue, ne trourn
dans ces mêmes moyens qu 'humiliations, défaites, expiations et douleurs?
C HARLES

FOLEY.

Docteur MAX BILLARD

.,,.

La mort du Duc de Reichstadt
En 1851, Marie-Louise était demeurée à
Plaisaqce el se reposait de ses émotions loin
de la ,ille insurgée. Elle recevait de la capi•
tale les meilleures nouvelles et elle pouvait
enfin écrire à sa clière Victoire : cr A Parme
tout est tranquille; grâce au Giel, l'esprit
commence à devenir meilleur, et l'on m'y
désire beaucoup; on dit que la ville est dans
une tristesse terrible et toute déserte; elle
ne se remettra pas, je suis sûre, de bien des
années 1• l&gt;
~Tarie-Louise, en tout cas, se plaisait
beaucoup à Plaisance : le printemps était
venu, et avec les rayolls de soleil, clair et
chaleureux, les beaux jardins de celte résidence d'Cté étaient panaché5 de belles fleurs
llouvelles . Le mois d'avril rajeullissait la souveraine de ses fraiches harmonies, et la
compagnie de ses enfants et de ses intimes
amis ne gâtait rien à ces impressions balsamiques. Aussi quilte-t-elle, {( les larmes
aux yeux, Plaisance )) oil elle trouvait un
repos à.ont elle avait c&lt; si besoin l&gt; .
La duchesse reçut à Parme un &lt;&lt; accueil
froid , . La ville pourtant fut « illuminée
trois jours n. On chanta le lendemain de son arrivée &lt;c une cantate
au théâtre &gt;J, où la souveraine fut
saluée, dans sa loge, ()ar les applaudissements des spectateurs. Mais,
dans son ensemble, la population
ne manifestait aucune sympathie
réelle à son égard, et Marie-Louise
en faisait part ainsi le 2/~ août à sa
chère Victoire :
« On ne doit pas se faire illusion, le feu couve sous la cendre et
l'esprit est très mauvais; on n'a qu'à
rer1ardcr la manière insolente de
be~ucoup de gens, lorsque la voiture
de cour passe dans les rues, pour
s'en convaincre. )&gt;
Aussi la duchesse quitte-t-elle Parme assez ,,ile pour aller à Sala
&lt;( respirer un bon air et n'entûndre
rien lJ,
)lais à ptine est-elle installée dans
sa résidence d'été, que la nouvelle
arrive que le choléra, parcourant l'Europe
comme un vent mortel, moissonnait du Nord
Eilrait du volume : Les maris de 1\Jarir.-Louise.
,tapl'i.1s cfr,; docu111e11~s nouveaux ou i11édits, oun1we omè de lrènle-crnq gravures, par le docteur

)k-:° Billard. (Librairie acadêmique ~errin et ~ie.)
\. /,elfrc iL Mm e de Cre,rneville, Piaisa11ce,
l'i avril \~jl. - Co1-respo11danre de llariP-1.rmist'
t liOU-1847 /, Gêrolcl. Vienne, 1887.
Vl - ll1sToR1A. - Fasc. 4.~.

au Sud et de l'Orient à l'Occident des milliers
d'individus. C! S'il vient ici - ce n'était pas
très fier - je reste tout l'hiver à Sala, écritelle à sa chère amie; je serai à portée de faire
des dispositions, et cependant un peu isolée. &gt;)
Déjà, elle apprend que le Oéau s'est abattu
sur Vienne, et elle fait de nouveau part de
ses terreurs à Mme de Crenneville : &lt;( Je suis
dans les plus cruelles angoisses pour tous les
miens, et surtout pour mon fils, qui, quoique
près de l'empereur à Schœnbrünn, ne voudra
pas se ménager autant que le reste de la
famille; je crois que j'aurai beaucoup moins
peur lorsqu'il sera ici, qu'à présent, qu'il
est près des miens et que j'en suis éloignée
i1 tant de cent lieues. Je ne sais encore où je
me renfermerai à l'approche du choléra, et
je ne crains pas cette prison comme vous,
si nous venons dans ce cas; ce serait, pour
ce qui regarde la réclusion, comme ,un hiver
passé à la campagne; mais les suites, les
calamités et les dépenses du choléra seront
incalculables. Je suis sùre que le printemps
ne SC passera pas sans que nous l'ayons
en Italie, et toutes les mesures qu'on a à

LE DUC DE REI CHSTADT SUR SON LIT DE )lORT,

D'après la gravure de

SERZ.

prendre me donnent une peine terrible!. &gt;&gt;
Marie-Louise prévoyait donc de sérieuses
2.Lclfrc datb- de Parme. dit 24 septembre 1831.
~- Le 1.terceau du Roi de Home n'était pas à Vienne,
wmrne _l'ont prëtendu certains_ liist.oricns, ~ l'époque
oll )lar1c-Lou1se ordonna la fusion de sa to1lcllc d :irpenl. L'expédition c 1_1 fut faite de Pa1·m_e i1 S~lum~
IJrünn en ·1831. \01r J. Lecomte, lllal'te-Lmuse n
Panne, Somerai11. Paris. 181-5, t. JI. p. 87. - (.:I".
0

difficultés pour faire farc aux dépenses
qu'allait occasionner l'invasion du fléau. Cc
fut au milieu de cette crise, qu'elle pensa,
pour multiplier les ressources, que la toilette en vermeil et lapis qu'elle tenait de la
Ville de Paris, ile pouvait être mieux employée qu'au soulagement de ses sujets menacés d'une contagion générale . Marie-Louise
décréta, sur la proposition de son ministre
des Finances, le comte Bondani, la conversion en espèces de toute la matière fusible
de ce magnifique ouvrage, et en ordonna
immédiatement l'application au soulagement
des victimes et aux besoins des orphelins du
choléra. Cette fonte produisit 125.000 francs.
Marie-Louise avait songé un moment à battre
également monnaie avec le berceau en argent
du Roi de Rome; mais, sur la réclamation
du duc de Reichstadt, le ·somptueux souvenir
fut expédié à \'ienne'. •
Les angoisses de Marie-Louise ne l'empêchaient pas de goûter les douceurs de la vie.
Avec une sorte d'insouciance, elle écrivait de
Parme, le 26 février 1832 : c&lt; Je crains bien
de ne pouvoir venir au bal du 6 : car je
n'arrive que le 5 à Plaisance, el
ils m'ont préparé je ne sais quoi
pour les fêtes du carnaval. Mercredi
a été en scène le nouvel Opéra de
Ricci : 11 nuovo Figaro e !Cl A/odi:sla: quelle charmante musique!»
Au mois de mai -1832, !larieLouise était à Plaisance. Bien qu 'absorbée par des bals, des dlners, de:;:
soirées dansantes, l'al'chiduchei:isc
n'était pas sans songer à la santé du
duc de Reichstadt. Dans une letlre
à sa chère Victoire, elle écrivait :
« Je suis assez sotte, lorsqu'il y a
de mauvais bruits en ville, de m'en
inquiéter outre mesure, car, lorsqu'on est loin, on se fait bien des
monstres, et je ,,ois avec terreur
l'avenir; quoique je serais bien heureuse de revoir mon fils et de pouvoir m'assurer de l'état de sa santé
qui me tourmente bien cruellement
.
.
'
Je cr01s que le climat d'Italie lui
serait bien perniçieux, car sa poitrine, rrrâce
au Ciel, est tout à fait libre et touie la
Jloslein, qui rela_te qu~ le berceau _avait étê apporlé ;i
P~rme_ par ~ar1e-L2u1se et figurait au palais duc:il.
L llabe, Pans, l ~3a, Jl· 99. Ce chef-d'œuvrc ries talents réunis de Prud'hon, Roguct, Odiot et Tho~ire, qui a _figuré it l'Exposi~iou 1;ét~ospccti1·e de Ja
\Jlle de Paris (19001, fait au.1oui-d hm parli,i du tr1L
;;or de la maison impl'r1ale de \ïcnnc.

�!

I'

fflST01{1.JI

----------------------------------------

maladie s'est jetée sur le foie; on sait que
les climats chauds sont nuisibles ; il est
d'une mélancolie terrible, veut toujours
rester seul, et est extrêmement tourmenté

de la bile, qui continue à se dé9ager par
des évacuations; il ne tousse plus du tout,
et sort à pied et en voiture i mais la cure
sera longue; Ferrari me dit que ce qui

, lui fera le plus dè Lien sont les eaux minérale5:, el je crois qu'il en prendra, que cela
ne l'étonnerait pas qu'il prît la jaunisse, mais
que je dois être tranquille. Dieu veuille qu'il
aye raison. Car s'il arrivait que le malheur
voulût qu'il devî11t plus mal, el que le clw-

léra f"ùl ici, je ne pou,-rnis pas aller à
Vienne, ccir je sens que le devoll' de fout
;,01werain est de sacrifie1· ses plus chères
affections pour rester &lt;W milieu du danger
&lt;uec ses sujets . 1) Et Marie-Louis:c ajoutait:
« Uepuis mon bal, mon rhume est de nouveau re,·enu, et la poitrine me faiL mal. Je
suis contente que cette canée soiL p·assée,
mais je dois dire qu'il a vraiment été beau.
Mme Scarampi a donné une soirée dansante
charmante, mais, comme les veilles 1lle sont
défendues, j'ai été obligée de partir à minuit
à mon grand regret. ii
A l'époque où Marie-Louise écrivait cette
leltre à sa chère Victoire, on ne se faisait
plus d'illusions, à Vienne, sur la santé du
duc de Reichstadt. Le jeune prince ne quittait plus le lit el se mourait lentement.
Marie-Louirn arait été instruite du daugn
qui menaçait son fils, mais elle ne pouvait se
décider à quitter ses États 1 • Elle ne consentit
à partir que lorsque les nourelle, furent
alarmantes. Rlle s'arrêta à Trieste pour voir
l'empereur qui s'y trouvait en ce moment;
une indisposition assez grave la força même
d'y rester quelques jours.
Le soir du 24 juin, elle arrivail enfin à
Schœnhrünn.
On assure que son désespoir fut profond,
à la vue des ravages que le mal avait déjà
faits sur ce jeune homme naguère si beau,
1. « Votre .\llessc conçoiL que pour des raiso11s
d'œoonomic (sfr) et d'ordre aussi bien que puur la
tranquillitê du ,Pays 1 je 1w conseille point a Sa Majesté de le quitter el de se rendre a Vienne sans
motîrs, mais elle concevra ~galcmcut mon a11xiété de
ne pas contribuer inrnlontaircmeut ii cc que l'on
puisse un jour blùmcr celle au_gustc princesse d'uuc
iudiffèreuce (qui ne !erait cerla1nemcnl qu'apfarenlr)
pour son fils; j'ose tlonc rnus prier, mon prmce, tic
\·ouluir bien me !'.'.tire connailrn votre opinio11 it ccl
l'gard. » Le/ln~ du b(u·o11 de ,llarshall â Meflemicli,
~ mai ·IR32, citf'c par Eduard Wertheimer, Der ller:::.og vo11 Reiclt,ïludl , Stuttgart cl llerliu 1902, p. 436,
uote 5.
2. fr.li gehe u11lt:.rJ /ch qehe w1ter !
3. 1llei11e Alutler 1·ufènl Meiue ilfolfer 1'11fe11!
lreg mit dem 'fùch.' lch bmuc!te uicltls meltrl Cc
sunl les pt1roles textuelles prononœcs par le duc de
Hcichstacfl. • Eduard \Vcr1hC'imcr, d'aprês une lettre
tic Moll â Oiclrichstein du ü aolll 1832, loc. cil.,
p. 4i2. note 1.
4. Umscltfiigc! J'esil,alor! Ces dcruiers dclails

au front rayonnant d'intelligence, actuellement sans voix, courbé, les joues creuses, les
yeux hâves el enfoncés, se soulevant sur son
lit de mort pour presser de ses bras défaillants sa mère, qui, dans l'oubli de ses plus
saints devoirs, l'avait sevré de l'amour et. de
ses caresses, et venait recevoir son dernier
soupir.
La présence de sa mère parut, pendant
quelques jours, diminuer l'intensité du mal
par la satisfaction qu'éprouva le prince. Mais
ses jours étaient comptés.
Le 21 juillet, une circonstance singulière
signala le premier jour de l'agonie du Hoi de
Rome. La foudre, comme pour proclamer son
arrêt de mort, tomba sur une des aigles impériales qui décorent et dominent le palais de
Schœnbrünn. , Le fils de Napoléon, dil-on à
Vienne, devait Onir par un coup de tonnerre. i&gt;
La nuit se passa dans une alternalirn dd
ralme affaissé cl d'agitation nerveuse. Le ca~
pitaine baron Moll, gouverneur du prince,
11e quittait pas la chambre du malade. Vers
les trois heures et demie llu matin, le duc
ressentit tout à coup une violente douleur; il
Se leva sur rnn s~ant et s'écria en allemand :
« Je me meurs! Je me meurs! t » Moll bondit
au lit du moribond et, al"ec l'aide du D'" Nickert, souleva le duc qui se mit à crier: « Appelez ma mère! retirez la table!. .. je n'ai
plus besoin de rien! 3 » Croyant que la crise
serait vite passée, on ne crut pas devoir
avertir l'archiduchesse. Moll el le o,· Nickert
étaient près du lil el soutenaient. loujours le
malade. Soudain, le baron sentit que le duc
lui saisissait les bras et les pressait com'ulsivement, el le jeune prince se mit à crier avec
de grands elTorls : " Cataplasme! vésicatoire! 4 1} Ce furent ses dernières paroles. Ses
yeux devinrent hagards, vitreux, presque
éteints; il respirail doucement, mais il ne
pouvait plus parler. C'est alors que Moll courut avertir la grande maîtresse de MarieLouise et l'archiduc Fraaçois, &lt;( à qui le
sf)n1 empru11lè~ au rétcnl l'l saranl ounagc Je
~I. Eduard Wertheimer (Der 1/er~og 1•on lleù:hsladl ),
qui, 11ppuye sur des documents inédits, émt111ant des
témoins mèmcs du drame ile ~d1œ11hrünn, donne 1111
t'&lt;'cil de la mort du duc de l\ciclisladt, &lt;1ui dill'l·n·
rnr plus d·un point tle la relation de dr ~lo11tbcl
dont se srml, en gênèral, în~pirés l~s liîsto1·ic11s • .
5. Oc Montbel. Le duc de Jiewltsla il. Le :-i;ol'manl, Paris 1852, p. 33i.
tî. El 11011 le rlianoi11c WagnC'r, ui un prêl~L, comme
le con:li"nent génCralcmcul lrs historie11s. Eduard
Wcrlhei;.cr, lue. l'il. ; 11. H::i.
7. Le même.
S. li l'ut µris 1iar un ~culplr,ur inconnu jusque-lit,
du nom de Klein. F'oresli a Dielrù.:hsteù1. Vie1rne,
8 septembre 183'1. Cilé par Eduard Werlhcimcr , foc.
cil ., p. 4i5.

9. Les rcmmp1oblPs lrarnux, préscurs il Ioules lf'S
m,!moircs, de Ml!. l\lassu11, Webchingcr, Imbert de.
Saint-Amand cl CalianCs, nnus dis11f'nsent d1• tout
il1i\·cloppl.'mcnt sur la maladie , les cérémo11ic~ et les
o!Jst'11ucs ,lu tluc tic J:cichs1~1H.

prince avait demandé de l'assister dans ses
derniers momenls 5 n.
Quand Marie-Louise entra dans la chambre
morluaire, elle trembla de tout son corps,
chancela, et, pour se soutenir, saisit le bras
du baron avec conlraction. Arrivée au pied
du lit, elle fondit en larmes, incapable de
proférer une parole. Le prince la reconnut;
un sourire triste dessina l'arc de s:es lèvres,
et il fit à sa mère par deux fois un signe de
tête, cherchant à exprimer un dernier adieu
que ses lèvres ne pouvaient plus articuler.
A ce moment, outre ~farie-Louise, se tenaient autour du lit du moribond le général
Hartmann, le capitaine Standeisky, le baron
Marshall, le comte Scarampi et le D' Malfaui.
Au milieu du silence de mort qui régnait
dans la chambre, on introduisit alors un
jeune chapelain du chàteau, r1ui assistait
pour 1a première fois un moribond 6, et qui
évita, pendant toutes les prières de l'cxtrêmeonction, tout cérémonial qui pi'll impressionner le jeune prince. La cérémonie eut Jieu
au milieu du triste et profond recueillement
de l'entourage. Tout le monde se mit à genoux, Marie-Louise, appuyé.c conlre un fauteuil, anéan 1ie. &lt;! Les prières finies, le jeune
prêtre demanda au duc s'il devait lui foire
une leclnre ou une prière. A la première
question, il répondit : Non, d'un signe de
tête. A la seconde, .il fit une légère affirmation
de la lèle. Alors le chapelain se mil à prier à
mi-voix 7 • )) Mais, tout à coup, à cinq heures
huit minutes du matin, après avoir jeté la
iète deux lois d'un côlé el de l'autre, le prince
s'éteignit doucement le jour même où il avait
appris à Schœobrünn la mort de Napoléon,
dans la même pièce où le vainqueur de Wagram, surgissant avec ses légions et ses fanfares, avait fait la paix avec l'Autriche domptée
et pantelante, où le même jour encore, déshérité, frappé dans tous ses droits, le Roi de
Home s'était vu frustré de son nom glorieux
pour prendre celui de due de Reichstadt.
Tout était fini. Le Roi de Rome dormait du
dernier sommeil, et l'on emportait MarieLouise évanouie.
Le duc Je BeichstaJt, Loité, éprronni, revêtu d'un pantalon bl1in brodé d'argent cl
d'un habit blanc avec des Mcoralions, resta
exposé à Schœnbrünn sur son lit de mort,
pendant la journée du dimanche.
Le lundi ~5 on procéda à l'aulop:.ie du cadavre el, après l'ouverture du corps, au moulage du masque du jeune princ{l sur sa focc
amaigrie 8. Le 25, à 5 heures du soir, un
char fu11èbre trainé par six chevaux blancs,
richement caparaçonnés, emportait à la crypte
de la petile église des Capucins lti cercueil èlc
celui f}UÎ fut le Roi de Ilomc,.
DOCTEUR ,\L\X

~

BILLARD.

VvE

DE

BORDEAU,'-, A LA

JOSEPH

La
CHAPIT~E Il
Sans prétendre f.tire le relevé des amours
de la belle Mme de Fontenay, encore moins
celui de ses caprices et gaillardises, il est
certains épisodes de sa vie, d'autant plus inlércssants q~'ils sont difficiles à dire, qu'on
ne peut véntaLlement passer sous silence :
l'esquisse de sa physionomie en serait trop
incomplète.
Une fois arri\'ée à llorJcaux, Mme de Foulenay, qu'il ne faut pins appeler que Mme de
Cabarrus maintenant qu'elle est di\'orcée, se
mit à voir fréquemment ses deux frères el
son oncle Galabert qui étaient en cette ville.
Elle avait besoin de distractions; à son àO'e,
après un divorce, c'était bien naturel. Il ;ùt
été plus naturel d_e ne les demander qu'à. son
enfant et aux sorns de son éducation; mais
la corde maternelle n'est pas celle qui vibrait
le plus fort chez celle belle coquette. L'oisiveté, les exigences d'un tempérament ardent
qui n'était point satisfait depuis que le ma-

FIN DU

XVII!•

SIÈCLE,

TURQUAN

cito:yenne Tallien
riage, puis le divorce, avaient mis son cœur pos,tion ll. Il faut le dire pour l'excuse de
en disponibilité, le manque d'éducation mo- Thérésia, ces sortes de goûts n"étaient pas
rale, de sentiment du devoir, et même de rares à la fin du xnue siècle. La liaison de
cette sorte de propreté morale qui les rem- M. le Duc (de Bourbon) avec sa sœur la duplace quelquefois: devaient promptement faire chesse du Maine avait été chose non seulenaitre en elle une inclination quelconque. ment connue, mais admise. Elle avait fait
Cette manifestation du sens d'aimer ~e pro- école et trouvé des imitateurs, comme si l'on
duisit par une aberration. Une espèce de né- eût ,écu dans l'ancienne Grèce ou au temps
vrose du cœur compliquée d'une curiosité des Ptolémées. Personne n'ignorait la liaison
dépravée des sens et d'une fermentation du duc de Choiseul et de sa sœur la duchesse
printanière et de jeunesse', la jela dans une de Grammont; personne non plus ne. son~ingulièrc avenlure. Nous ne toucherons .geait à s'en scandaliser, el si l'on en parlait
que deux mots sur ce sujet délicat, un et de dans les salons, c'était comme de la chose la
ces honteux secrets que Ie cœur humain plus naturelle. Il était donc tout simple que
pour parler comme Cbateaubriand, qui lt"s les indulgences excessives que le m9nde arait
eonnaîssait - cache trop rnuvent dans ses pour ces faiblesses - é,1~:'Ilent parce que
abimes , . Nous n'en aurions pas dit un mot ceux qui se les permettaient occupaient les
si l'indiscrète duchesse d'Abranlès n'en avait pins hauts degrés de l'échelle sociale - Théparlé la première. Thérésia se mil donc à résia les eùt pour ses propres faiblesses êt ne
aimer .. .. Vous avez lu le René de Chateau- t;herchât point à réfréner ses instin~tS. Son
briand? ... Eh bien, c'est la même histoire frère, cependant, ne les partagea point; du
que celle de Rene', mais, comme l'a dit la moins, il ne s'y laissa pas aller, et il espéra
duchesse d'Abrantès, C&lt; arec une entière trans- que les distractions auraient vite raison de

�r--

celle aberration p:1ssagère. Il fit donc en
sorte d'avoir toujours des amis à la maison
quand Thérésia devait y venir.
Parmi ses amis était un jeune homme de
dix-neuf ans, alors adjoint au commissaire
des guerres, M. Édouard de Colbert, qui
avait déjà servi l'année précédente dans la
garde nationale de Bordeaux. Il avait de l'esprit, beaucoup de distincLion naturelle, des
manières cLarmantes et une fougue de tempérament qui semble avoir diminué, en

même temps que le charme des manières,
chez les jeunes gens d'aujourd'hui. Il se proposait de quitter les bureaux et de prendre
du service actif aux frontières, ce qui était

plus dans ses goûts, lorsque l'arrivée de

1'

1

1

LA

1f1ST01{1.Jl

Mme de Cabarrus ajourna ses projets.
Une jeune femme aussi belle que l'était
'fhérésia avait plu tout de suite à li. de Colbert qui en était sur l'heure devenu amoureux, mais amoureux fou, comme on l'est à
son ,lge et comme on l'était quand il s'agissait de Thérésia.
li ne paraissait pas facile de déclarer à la
jeune femme les sentiments qu'elle avait
in.'-pirés. Le véritable amour rend les hommes
timides, surtout quand ils n'ont pas encore
vingt ans et que l'éducation leur a enlevé la
présomptueuse assurance qui est presque
toujours inséparable de la médiocrité ou de
l'exlrême jeunesse. Ne trouvant pas l'occasion de faire part à Thérésia de son amour,
il en fit part à un ami, M. de Lamothe, fils
du médecin ordinaire du feu roi Louis XVI.
Il lui raconta comme quoi il aimait la jeune
femme de toute son âme, que le son de sa
voix l'enivrait, que son regard lui donnait le
vertige, que ses lèvres lui inspiraient l'irrésistible envie de les presser sur les siennes,
qu'il n'en dormait plus, qu'il ne pensait qu'à
elle et l'adorait à en mourir!
Il. de Lamothe ne fut pas longtemps sans
rencontrer Mme de Cabarrus . li vil qu'elle
justifiait de tout point l'amour de son ami.
o: Ma rencontre avec Mme de Fontenay, a-t-il
raconté, avait eu quelque chose d'étrange.
Édouard de Colbert, avec qui j'étais en relations d'amitié, sans pourtant être fort inlime,
m'avait choisi pour son confident et me racontait combien il élait malheureux. Souvent
il voulait s'éloigner, ruais la magicienne resserrait ses liens par un regard et le malheureux jeune homme restaiL plus insensé que
jamais. Je craignais d'èlre présenté à cette
femme qui enfl~mmait ainsi pour ne pas
aimer, et puis un jour, je ne sais par quel
événement sii!1ple cela se fit, je m'y trouvai
présenté par Edouard lui-mème. ))
C'est toujours une grande imprudence à
un amoureux de présenter un homme, jeune
ou vieux, beau ou laid, à celle qu'il aime;
il semble que les femmes apportent jusque
dans leur coquellerie et dans les choses du
cœur leur esprit de contradiction. Ces jeunes
gens sont, en vérité, d'une inexpérience! ...
Mais c'est le défaut des natures lo)ales : elles
sont trop confiantes. M. tdouard de Colbert
pria donc son ami de plaider un peu en sa
faveur auprès de 'fhérésia,

« Puisque maintenant tu es dans la maison, me dit Édouard, je t'en conjure poursuit M. de Lamothe - lais Les efforts
pour découvrir ce qui peut causer sa froi~
deur; car je l'aime, je l'aime comme un
pauvre fou, cette femme, et je vois que non
seulement elle ne m'aime pas, mais qu'el1e
ne m'aimera jamais. n
li n'était pas aisé à M. de Lamothe de
plaider la cause de l'amoureux. L'oncle de
Thérésia, M. Galabert, avait conservé au fond
du cœur quelque levain secret des sentiments
quïl avait eus pour elle huit ans auparavant
à Madrid; et, soit qu'il eût gardé, depuis
qu'elle était divorcée, l'espoir de se voir
agréer par elle, soit pour toute autre cause,
il se montrait aussi jaloux que s'il était déjà
son mari. Il ne laissait jamais sa nièce seule
et M. de Lamothe ne parvenait pas à lui dire
deux mots qui ne fussent entendus de ses
gardiens. Car l'oncle n'était pas seul à garder
la précieuse Thérésia. Son frère aîné, Théodore Cabarrus, c&lt; était un vrai tuteur de comédie. Jaloux comme un Espagnol, grondeur
comme un vieillard de tous les pa}'S, il était
si désagréable qu'il fallait aimer sa sœur
, comme l'aimaient ces deux jeunes gens pour
supporter ce qu'ils supportaient de lui 1 "·
Car, à peine présenté, M. de Lamothe
n'avait pu échapper à ce captivant parfum
d'amour, à ce charme étrange et enivrant
que la jeune femme répandait autour d'elle.
Bien qu'il fùt devenu le confident des sentiments de M. de Colbert, la beauté de Thérésia lui avait fait une plus grande impression qu'il ne le pensait lui-même; et c'est
malgré lui qu'il était de,'enu sou rival. Il
avait beau se promettre de ne plus la revoir,
il se donnait ensuite le prétexte de soigner
les intérêls àe son ami et reYenait auprès
d'elle. Puis, devant la charmeuse, hypnotisé
par ses yeux de velours et la musique de sa
rnix, il oubliait tout et se laissait aller à
aimer pour son propre compte celle dont il
aurait dû aiguiller le cœur vers le cœur de
M. de Colbert.
Mais Thérésia se montrait aussi aimable et
indifférente pour l'un que pour l'autre;
celui auquel el1e pensait restait rarement
dans son cercle, et c'est ce qui explique la
sérénité avec laquelle elle recevait les madrigaux de ses aimables adorateurs.
Et le temps passait ainsi, les jours succédant aux jours., les semaines aux semaines,
sans que les affaires de chacun en fussent
a\•ancées.
L'été, au milieu de cet enchevêtrement de
sentiments si divers, était venu. On sait combien il est enchanteur dans celle ville de
Bordeaux; il l'est encore davantage dans ses
environs. Pour des amoureux, c'est le paradis. Mais, en cette année 1795, l'été fut
extraordinairement cliaud. Aussi allait-on le
soir, aux Allées de TournY, s'asseoir sous les
arbres el causer en pre~ant des glaces. Le
cercle ordinaire se formait et l'on devisait
gaiement en dépit des terribles événements
politiques. Or, un soir, on en vint à parler
1. Duchesse d'AoRANTi'.:s, Sftlo11s de Paris.
,,., JOU w-.

du repos et de la tranquillité que l'on goùte ~
la campagne.
- Pourquoi, dit Édouard de Colbert,
n'irions-nous pas à la campagne?... A Bagnères, par exemple? ... On doit y jouir d'une
fraicheur délicieuse ... .
1'hérésia, qui ne disait non à rien quand
il s'agissait de plaisirs, s'écria : et Allons à
Bagnères ! l)
- Allons à Bagnères! Allons à Bagnères!
s'écria après elle toute la bande, folle de jeunesse, d'amour et de mouvement.
Chacun espérait bien, à la faveur des mille
incidents d'un voyage en voiture et des haltes
aux auberges, avancer ses affaires d'une façon
décisive. Aussi fut-il décidé, séance tenante,
qu'on irait tous ensemble à Bagnères. La
journée du lendemain devait être employée
au~ préparatifg et l'on partirait le surlendemam.
Ainsi fut fait. Les cinq personnages du
petit roman, assez compliqué, qui allait se
dérouler comme un rouleau de ruban de
Bordeaux à Bagnères, montèrent en voiture.
Le jeune Cabarrus avait trouvé un prétexte
pour ne pas venir : Théodore, lui, s'était
constitué le gardien de 1a vertu de sa sœur,
et était de la partie, avec l'oncle Galabert.
C'était une chose-bi:en curieuse que·de voir
ces quatre hommes, tous jaloux les uns des
autres, graviter autour de la belle Thérésia.
Olympienne et sereine, aimable pour chacun,
de,,inant certainement les sentiments si divers
qui l'enlaçaient silencieusement, mais ne
laissant pas de-viner les siens, la jeune femme
se livrait à une gracieuse causerie, cl un bon
ton parfait couvrait, il est inutile de le dire,
l'acuité de la gituation.
Le voyage se faisait d'une façon charmante . On al1ait à petites journées, déjeunant dans une auberge, dinant et couchant
dans une autre .... C'était délicieux. On eût
dit une idylle ambulante, douce comme de
l'eau de guimauve, comme les fadeurs de
Bouilly et de Florian. ll_n'y manquait même
pas la jolie bergère, enrubannée de rose et
de bleu : mais, dans peu de lemps, le roH'
allait se changer en rouge et le drame remplacer l'idylle, c'é1ait plus conforme au règne
de folie et de sang que l'on traversait.
En effet, la paix qui régnait entre les
voyageurs ne pouvait pas se prolonger;
c'était une sorte de paix armée, passablement
hypocrite, comme celle qui règne entre certaines nations, mais la seule qu'il pût y avoir
entre ces gens partis pour Bagnères et dont
quelques-uns comptaient bien débarquer à
Cythère. Cette paix était il la merci du
moindre incident. Il ne larda pas à surgir,.
On était arrivé dans un petit bourg, au
delà de Langon. Chacun mourait de faim el
de fatigue·. On trouva bien de quoi souper :
avec des poulets et des œufs, on peut toujours improviser quelque chose; mais, pour
le coucher, ce fut une autre affaire. 11 n'y
a,•ait en tout que trois chambres. Comment
s'en arranger? ... L'oncle Galabert -et son
neveu Théodore, qui avaient cru s'apercevoir
d'un échange d'œillade,, plus électriques el

plus répétées qu'ils ne l'eussent voulu, entre
la brebis donl ils s'étaient adjugé la garde et
les jeunes loups qui auraient bien voulu se
l'adjuger à eux-mêmes, l'oncle et le neveu,
4ui foisaient même assez piteuse mine dans
&lt;·e feu croisé de regards amoureux auxquels
ils ne participaient en aucune foçon, trouv~renL un arrangement extrêmement ingémcux. &lt;C A la guerre comme !L la guerre, dit
Galabert; ma nièce prendra la chambre du
fond. Quunt fr moi, qui lui srrs de père et
qui ai le devoir de veillcr sur elle, je ne puis
m'en éloigner : j'occuperai donc la seconde
pièce, donnant sur celle du fond. Le troisième chambre, il est naturel que mon neveu
la prenne; la famille ne peut pas se séparer. &gt;)
- Et nous? .. . dirent M. de Colbert et
li. do Lamothe.
L'oncle leur fit entendre qu'ils étaient
jeunes et qu'à leur âge on est bien partout.
Eh! mon Dieu, ils n'auraient qu'à faire
comme le cocbt'r et les domestiques : c'élllit
bien le diable s'ils ne trouveraient pas dans
le village une grange et de la paille fraiche,
et ce serait encore eux les mieux couchés.
Théré.sia se récria aYec indignation. Mettre
ces mes~icurs sur la paille! Oh! non, cela ne
se pouvait pas faire ... Comme les domestiques? En vérité, son oncle n'y songeait pas!
ll n'i, songeait que trop au contraire et
chacun des jeunes gens vit que ses sentiments
avaient élé pénétrés par la jalousie de l'oncle
et la vigilance hostile du frère de celle qui
les avait si bien ensorcelés. Ils se promirent
donc d'ètre sur leurs gardes et lancèrent en
même lemps un regard tendrement reconnaissant sur Thérésia, qui avait la bonté de
prendre leur parti et ne permettait pas
qu'ils couchassent ailleurs que sous son toit.
L'oncle Galabert fut obligé de céder, mais
non sans grogner un peu. On discuta et l'on
finit par s'arrêter à l'arrangement suivant:
Thérésia gardait naturellement la chambre
donnant sur le jardin qui lui avait élé d'abord
assignée; on mettait des ma tel.as par terre
dans la seconde chambre et les quatre
hommes y camperaient de leur mieux. Le
cocher et les domestiques s'entasseraient de
la même façon dans la troisième pièce.
Ainsi fut fait.
Mais il faut ici lais~er la parole au général
de Lamothe, qui a raconté ce voJage à Bagnères.
(( Je remarquai, dit-il, une sorte d'alliance
entre Edouard de Colbert, Cabarrus et Galabert. Ce soir-là on me plaça de manière que
j'étais entouré des trois autres : ceci avait
une raison.
&lt;( Depuis que le voyage était commencé,
nous avions trouvé le moren de nous réunir,
~lme de Fontenay et moi, c'est-à-dire que
j'en avais enfin oLtenu la permission de lui
dire que je l'aimais et elle m'écoutait sans
colère. Ce même soir, nous devions nous entendre mutuellement, car je voyais, je sentais
qu'elle m'aimait, et cepcndant,je me désespérais, car elle ne faisait encore que m'écouter.
Aussi, lorsque je me Yis ainsi entouré, il me
prit un vertige, causé par la colère, qui me fit

perdre toute pensée de retenue, et je résolus
de parler à Thérésia ou de tuer tout ce qui y
mettrait obstacle. J'avais de fort bons pistolets, ils étaient chargés el toujours auprès de
mon lit, maÎ!ï le bruit aurait pu l'effrayer. Je
pris avec moi, dans mon lit, un grand couteau à découper que je tromai sur la table
0\1 nous avions soupé et que j'emportai avec
moi sans que l'on s'en aperçùt. Nous nous
couchàmes. Avant de faire une tentatiYe pour
me lever et passer au milieu de tous ces corps
qui semblaient s'entendre pour me barrer le
passage, je voulus bien m'assurer que tous
étaient endormis.
«La volonté ferme est toujours puissante. Je
ne crois pas qu'il y ait une chose, quelque
forte qu'elle soit, qui résiste b la ,·olonté qui
veut. Au bout d'une heure mes gardiens étaient
endormis. Alors je me levai. Mais lorsque je
voulus me chausser, je ne trouvai ni souliers
ni bottes. Cabarrus avait tout fait emporter
sur le conseil d'Edouard de Colbert.
« Je ressentis une telle colère, que si, dans
ce moment, l'un d'eux s'était éveillé, je lui
aurais donné un coup de couteau ou lui
~urais cassé la tête, mais ils ne bougèrent
pas. Cette mesure m'expliqua leur sécurité et
pourquoi ils s'étaient endormis si paisiblement. Je ne voulus pas leur donner cause
gagnée, et, toujours attendant que leur sommeil l,H plus profond, je ne me levai que
lorsqu'il fut tout à fait certain qu'ils ne
s'éveilleraient pas. Je passai au milieu d'eux
avec des précautions dont le détail vous
amuserait et j'allai trouver celle qui m'attendait. Nous parlâmes de cet esclavage oü elle
était retenue et je lui fis roir que c'était une
souffrance qu'elle s'imposait volontairement.
Elle m'écoutait et m'aurait cru dans les con-

Vm: DU FORT DU lIA, A BORDEAUX. -

seils que je lui donnais, quand même
Edouard de Colbert n'aurait pas agi comme il

CTTOYDNN'E TllLLTEN - - ~

le fit. A mon retour dans notre chambre, il
me parla sur un ton qui me déplut. Nous
nous balllmes à l'heure même et ,i'ens If'
bonheur de recevoir un coup d'épée. n
C'était en effet un bonheur pour cet amoureux, car la conséquence de sa blessure fuL
d'être soigné par la belle Tbérésia. Ce duel
avança donc 1_Jlus que ne l"eussent fait des
semaines de la cour la plus assidue les affaires de M. de Lamothe. En tout cas, il
brusqua la situation, trancha toutes les intrigues qui enserraient 'l'hérésia comme une
mouche dans les fils d'une araignée, et amena
une solution.
Un duel pour elle! quel bonheur pour une
coquette! Il y a bien ordinairement un petit
embarras : lequel faut-il aimer, le blessé ou
le vainqueur1 Le vainqueur est certainement
un homme supérieur au vaincu, et par la
force, et par l'adresse, et par le sang-froid,
et par la fougue, et sans doute aussi par
l'amour qui a décuplé toutes ces qualités au
moment décisif; mais le pauvre blessé ne
méritc-l-il pas aussi un regard'!... regard
moins flatteur assurément, puisqu'il y entre
plus de pitié que d'admiration. Mais comme,
au demeurant, c'est pour elle que son sang a
coulé, qu'il souffre, on aurait mauvaise grflCe
à ne pas lui en témoigner quelque reconnaissance.
El c'est avec ces sentiments passablement
enchevêtrés, et qu'elle ne se mit pas en peine
de débrouiller, que la compatissante Thérésia, guidée a,·ant toul par son bon eœur,
s'installa en infirmière au chevet du blessé,
suivant peut-être par la pensée son adversaire victorieux.
Mais tout cela, comme on le pense bien,
ne s'était point passé sans faire quelque ta-

D'apres la gravu,·e dl C0:-ISTA:-IT BOURGEOIS,

page. Il y eul de vh·cs explications entre
l'oncle et la nièce, le îr(·re et la sœur; mais

�r-1t1ST0R,.1.ll
il n'y eut pas d'autre duel. Thérésia, qui
croyait 1e blessé en plus mauvaise po~ture
qu'il ne l'était réellement, se montrait désespérée et, dans le fond de son cœur, était aux

anges de ce que deux beaux jeunes gens se
fussent coupé la izorge pour elle, aux anges
aussi de. soigner un blessé. Pensez donc, à
vingt ans. romanesque et un peu espagnole
comme elle l'était!. .. Aussi, exaltée par cet
événement, le prit-elle de haut avec son
oncle et son frère qui venaient lui faire des
représentations.

En

quelques mots, elle

sabral'affaire. Elle déclara qu'elle n'avait
que faire de leurs conseils et qu'elle ne voulait pas être gardée; elle ajouta que, à partir
de ce moment. elle prétendait secouer le joug
de leur tutelle, agir à sa /?UÎse et être sa
maîtresse. Que diable! quand elle a cinq ans
de service dans le mariage; que, de plus, elle
est divorcée, une femme sait se conduire, ou
bien elle ne le saura jamais ....
Ainsi congédiés, J'oncle et le frère tinrent
conseil avec Il. de Colbert, pendant qu'on
leur préparait à déjeuner . Le résultat de la
délibération fut que Je VO}age ne pouvait se
continuer, que Il. Galabert, qui avait des affaires à Bayonne, irait à Bayonne; que M. de
Colbert retournerait à Bordeaux et que M. de
Cabarrus l'y accompagnerait. Cette entêtée
de Thérésia demeurerait au village et soignerait M. de Lamothe. Ainsi lut lait. On se sépara aw•c heauroup moins d'entrain qu'on ne
s'était réuni et mis en route; puis, chacun
tira de son côté.
&lt;t Tbrrésia et moi, a raconté le général de
Lamothe, h~ureux comme on l'est quand on
s'aime Pt qu'on Pst libre, nous passâmes le
temps de ma convalei-cenre dans }p plus beau
pays. ressentant au rœur une joie qui n'a
plus de parf-'ille dans Je reste de la Yie. 1&gt;
M. Edouard de Colbert, dépilé de celle
avrnlure, se lassa de la vie de bureau qu'il
menait comme adjoint au commissaire des
guerres. Les frontières étaient menacées; il
alla à Paris, s'en:ra~ea, et partit comme simple so!Jat dans le 8• bataillon des volontaires
de la Seine, dit bataillon de Guillomne Tell,
ft'Cruté dans 1a section de Brutus. Il fit une
brillante et glorieuse carrière. (1 dt&gt;vint général de division et a écrit ses Souvenirs simplement destinés à sa famille. Ces Souvenirs 1
ne mentionnent pas l'épisode du voyage à Bagnères, d'abord parce que le général ne parle
que peu de ce qui n'a pas lrait aux choses de
la guerre, ensui1e parce qu'il ne commence
ses Souvenirs qu'a_u mois d'août i795!, c·està-dire après son départ de Cordeaux.
Il faut donc s'en tenir au récit de M. de
Lamothe qui devint lui aussi général. Il y
faut ajouter cependant que le jeune frère de
Thérésia, qui s'était lié avec M. Edouard de
Colbert, partit avec lui pour l'armée. " Depuis longtemps, il était visible que le malheureux jeune homme voulait se faire tuer. ll Il
1. Nou$. sommes heureux de remercier ici le général marquis de Colbert,petit-lils du général Auguste de
C11Ibcrl, tué à \'ennemi, pelil-nernu du ~énéra l

J::d1.1uard de Colbert, de nous avoi r communiqu é le
pl11,; gra~iCll~emenl du monde lesSowumir,y el papiers
inédits de son s1·a11d-onclc.

Llt

La Convention avait déjà enroi-é dans la
Gironde deux de ses membres, Paganel et
Garrau, pour assurer l'exécution du décret
sur le recrutement de l'armée, et, dans de
telles circonstances, ces représentants avaient

toutes les peines du monde à remplir leur
mission.
Le désarroi n'existait pas que dans l'administration : il exislait aussi dans les esprits.
Il est curieux de remarquer que les femmes
_!:C montrèrent, à Bordeaux, plus déséquilibrées que les hommes. c! Nous devons indiquer comme un signe des temps et de laperturLation morale qui régnait dans les esprits
- a écrit le très distingué auteur de l'llistoù-e de la terreu1· à Bordeaux, M. Aurélien
de Vivie - l'immixtion des femmes dans les
affaires publiques. La manie de la politique
les avait chassées du innécéc et faisait des
ravages surtout dans la classe moyenne. Paris en offrait des exemples, Gordeaux les suivit. On voyait les femmes abandonner leur
ménage, les .soins à donner à leurs enfants
et aux affaires domestiques, pour se réunir
sur les places publiques, où les plus audacieuses haranguaient ]a foule ébahie, et parlaient sur toutes les questions à l'ordre du
jour avec une ,,olubilité qui émerveillait les
auditeurs. C'était un spectacle à la fois risible
et déplorable. Il
On voit que le fé)Ilinisme ne date pas d'aujourd'hui.
Des femmes qui avaient la langue la plus
alerte ne se contenlèrent pas des succès du
Forum : il leur fallut ceux de la tribune.
Mais comment y arrh·er?... Les laisserait-on
parler dans le:; clubs que fréquentaient Jeurs
tyrans de mari5. ?... C'était assez doutl:'ux : on
avait supprimé la tyrannie, mais, en t'ait de
tyrans, on n'avait encore osé supprimer que
celui des Tuileries : quand donc supprimerait•on les Capet de ména~e? ... Pour y arriver, il fallait que les femmes s'en mêlassent,
car, avec ces hommes! . .. Elles demandèrent
donc l'autorisation de fonder un club à elles.
Car, c'est un fait, les Îl·mmes n'étaient pas
libres : il leur fallait, pour chaque chose, demander des permissions, même pour satisfaire le besoin qui leur est le plus naturel,
pour parler!
L'aulorirntion fut accordée et les Amies de
la Con.stitntion, - tel lut le nom qu'elles
prirt"nt - se réuairent dans l'église df's Augustins. Elles nommèrent une présidente,
Mme F. Gentil, des vice-présidentes, une
trésorière, des secrétaires.... En peu dC'
temps, le nombre des Amies de la Constitu~
üon dépassa deux mille. La peur d'être signalées comme mauvaises patriote!-:, plus peutêtre que le besoin de parler et de faire parler
d"elles, poussait les Bordelaises à se faire
inscrire au club.
Le premier soin de ces citoyennes avait été
de \'Oler une adresse-programme à l'évêq1:1e
constitutionnel élu, vénérable octogénaire,
rempli des meilleures intentions, donl l'occupation étaif. de rechercher les moyens d'allier
la discipline ecclésiastique avec les libertés
révolutionnaires et le soin de sa popularité.

2. « Je ne &lt;lirai rien, a-t-il é..:ril, de ce qui a rapport ou à ma vie priréc ou à 1m première Jeunesse :
JCUIIC homllle. j'at beamoup aime lt1 beau sexe, qui
m'a µayé de retour. Je Jois loulcfuis reconnaitre que
la sage éducaliün que j'arn.is reçue et les Oon!ô exemples (rue j'ens de honne heure sous les yeux ont été

toujours pour 1n,ii ct·un grand secours dans lt1 mau1•;iisè forluuc.
rt Cet abrégé de. ma modeste histoire ne rcnJra
donc compte 4ue de ma 1·ie publique, m1lîtafrc et
politique, et ne datera que du iuois d'août 1797'. »
3. Dud1. d'.~llRA,·rt:s ~[tm. t. 11 ,p. 50 (t'.d. Garnier).

fut en effet mortellement blessé dans une
affaire et chargea Il. Edouard de Colbert de
ses dernières volontés pour celle ciu'il était
presque heureux de ne plus revoir~.
Ces différents é\'énements, qui doivent
marquer, ce semble, dans la vie d'une
femme, ne paraissent pas avoir laissé grande
trace dans celle de Thérésia. Il est vrai que
la fié\·olution, en ces temps, faisait l'histoire
au pas de charge: les choses les plus extraorJinaires se succédaientavec une rapidité sans
précédents; chaque jour Yoyait une chose
nom elJe et l'événement de la journée faisait
oublier celui de la veille.
1

Lorsque Il. et Mme de Fontenay étaient arrivés à Bordeaux, au mois de mars 1795, la
ville était loin de jouir du calme et de la
prospérité.
Depuis plus d'un an, les clubs gouvernaienl
tout, c'est dire que l'anarchie y élait complète. Les sociétés populaires, loin d'être une
soupape aux fermentations des esprits, ne
faisaient que les activer. Pour assurer l'ordre en ville, il y avait la garde nationale.
Formée tout d'abord d'excellents éléments,
elle a,·ait vu peu à peu les bons cituyens la
déserter, - cc qui était une faute de leur
part, puisqu'ils laissèrent la place aux hommes
de désordre qui avaient tout à gagner dans
l'anari:hie.
Les affaires é!aienl dans la stagnation la
plus complète, le travail man~uait, la disette
régnait ....

Cliché Giraudon.
TALLIEN,

D'afrës le portrait dessiné el g ra11é par

...,, 102

~

BoNXE\'l LLF..

On avait aussi délégué des citoyennes pour
porter solennellement la même adressr à la
municipalité. Le maire les avait reçues, écoutées, haranguées, félicitées de leur civi_!:me,
cou,,ertes de fleurs et d'une rosée de larmes
altendries.
A partir de ce moment, c'étaient chaque
jour des réunions, des discours, des adresses,
des petites lètes à harangues où les plus emballées se taillaient peu à peu une réputation
d'orateur et une intluence de tribune.
On avait d'abord mêlé l'Èll'e s11p1·ême' et
la religion à ces petites drôleries; on ne tarda
pas à s'apercevoir qu'ils n'avaient, l'un et
l'autre, rien à voir avec les questions de po·
litique et de morale dont on délibérait au
club, et on les rejeta totalement. Aussi bien
y avait-il des intérêts plus importants
qui réclamaient leur temps et leur application.
Le Club national de Bordeaux avait donné
l'idée au citoyen Galard, président du clnb
les Surveillants de fa Constitution, d'organiser militairement, en compagnies et en ùataillons, les Amies de fa Conslitution.
L'idée fut trouvée superbe et adoptée par
acclamation dans le c]ub enjuponné . On ne
sait quel uniforme fut adopté, mais des armes
furent distribuées, et l'on vil, chaque jour,
des femmes, armées de piques, de lances l't
Je fusils, s'exercer sur les places et promenades à l'Acole du soldat, et, ce qui leur convenait à coup sûr davantage, à l"école dupe/01011. Elles s'appliquaient aussi à garder le
silence dans les rangs et à ne jamais répliqner à une observation.
Tout cela était au mieux, et les Archives de
la Gironde possèdent une leure, écrite en
style de corps de garde et dont les termes ne
peuvent être reproduits ici, par laquelle une
citoyenne Lée remercie le cito)'en Galard de
son heureuse et patriotique idée.
D'autres citol'ennes, pour qui les exercices
militaires avaient peu d'attraits, cherchaient
à se faire remarc1uer par d'autres moyens.
Une citoyenne Dorbe cadelle, à la suite d'un
banquet donné chez le restaurateur Battut,
vers les premiers jours de janvier (1795)
chanta des couplets patriotiques de ,!:a composition, sur l'air de l'Hymne des AJarse!llais
- c'était alors le nom de la Afarseillaise et improvisa, dans un accès d'enthousiasme,
un salut en trois points au drapeau tricolore,
ce qui lui valut une popularité immédiate, la
place d'archiviste de la société des Amies de
la République française, el, pour sa sœur
ainée, le fauteuil de présidente de la même
sociélé.
Les femmes qui faisaient l'exercice devinrent jalouses de la popularité de celle qui
faisait des chansons. Aussi bien le public
était-il déj,, blasé sur la nouveauté de ce
spectacle. 11 fallait à tout prix ramener à elles
son attention, Car, à quoi bon aller à l'exercice, faire par le Oanc droit et par le flanc
gauche, si les h~ur:nes ne vous regardent
pas? à quoi bon dVOir des armes entre les

mains, si c'est pour ne pas s'en servir? ...
Autant manier le balai, alors!
L'occasion de s'en servir ne devait pas
tarder à se présenter à des lemmes qui la
cherchaient. Le prix du pain allait, disait-on,
augmenter. Les Amies de la Constitution
d'entrer au5sit0t en campagne. Le 8 mars,
une colonne de deux ou trois cents femmes
armées, précédée d'un tambour, marche sur
la municipalité. Un détachement de grenadiers, envoyé à sa rencontre, ne peut lui
faire rebrousser chemin, et, pour éviter des
malheurs, se replie sur !'Hôtel de Ville. Le
bataillon des femmes poursml les grenadiers
et se grossit en roule de nombreuses recrues.
On arrive devant l'llôtel de Ville. Les grenadiers en défendent les portes. On parlemente,
mais inutilement. Les femmes s'avancent en
dépit des sommations. Les grenadiers font
fou : une femme tombe morte.
Yoilà donc le bataillon des lemmes qui a
reçu le baptème du feu : il en est tombé une,
- cent, deux cents, cinq cents, disait-on, le
soir dans ce bon pays où l'enthousiasme el la
passion aiment assez à grossir la vérité quand
le sang-froid ne s'amuse pas à la travestir,
- et l'on ne parle plus que de l'héroïsme
des Bordelaises et de leur sang qui a coulé à
flots : elles ont sauvé la patrie!
C( Nous sommes, a écrit M. de Vivie, de
ceux qui pensent que la femme est faite pour
le gynécée et pour la vie de famille et non
pour les clameurs de la place publique; nous
ne pouvons aussi que regretter J"immixtion 1
des femmes en 1705 et toujours, dans les
actes de la vie politique d'un peuple . Elles y
perdent le charme délicat qui nous attache à
elles et peu\'ent derenir des mégères, comme
les tricoteuses du tribunal révolutionnaire et
de l'échafaud parisien, ou de monstrueuses
exceptions, comme Charlotte Corday, que
Lamartine, dans son langage poétique r,t
coloré, n'a pas craint d'appeler l'Ange rie
l'assassinat'!. ))
La belle Thérésia, tombée en pleine popularité des femmes à Bordeaux, fraîchement
divorcée par-dessus le marché, était admirablement disposée à applaudir au mouvement
féministe. Après s'être un peu familiarisée
avec la ville et ses habitants, elle jela aux
orties ce qui pouvait lui rester de ses idées
de 1788, alors qu'elle était si heureuse de
son marquisat de contrebande; elle se dépouilla en même temps des idées de 1789 et
de celles de 1791, que ses amis Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau et les Lameth l11i
avaient lait partager. Elle deYint absolument
sceptique en matière politique et se borna à
suivre les événements d'un œil distrait, étant
d'ailleurs occupée par certaine passion dont
nous avons dit plus haut quelques mots. Avec
son ambition toujours latente, elle aurait bien
voulu peut-être faire un peu parler d'elle.
Mais le moJen ?... Pouvait-elle aller au club des
Amies de la Constitution et pérorer à la tribuae '? ... La chose ne lui souriait qu'à demi,
ce club, en définitive, étant assez mal corn-

1. Ce sont les femmes de Bordeaux: qui ont trou\'é
cc mul rl'l-~lre sup1·fme. Rohcspicrrc ;oua a son tour

du mol el de la chose, mais cc jeu ne lui réussit pa~.
2. flislmrc de la Tm·eur à Bordeau.r:. 1. 1, Jl. 148.

.... 103 \,\-

C1TOYENNE

TJtLLIEN

---.

posé; on ne s'habitue pas si vite, quand on a
été marquise et fètée dans les salons les plus
rarfinés de Paris, à une réputation secondaire
dans un club de femmes de province plus ou
moins communes et vulgaires. Et puis son
scepticisme en matière politique ne pouvait
plaire dans ce milieu d'énergumènes i sa
beauté lui aurait fail des jalouses, ses instincts
délicats auraient été froissés à chaque instant
par les trivialités et les grossièretés de lani;age des clubistes. Non, décidément, sa place
n'était pas là. Cependant, c'est dans les crises
d'un pays ' que les ambitieux trouvent les
occasions de se mettre en évidence : et, critique, la situation de Bordeaux l'était singulièrement. Les souffrances, la misère étaient
générales; les proclamations, les adresses, les
brochures ne l'étaient pas moins, mais ne
remédiaient à rien.
Non pas qu'on se plaignît: ]es âmes étaient
alors trop à la Plutarque, le souille révolutionnaire et patriotique faisait trop oublier les
souffrances pour qu'on en gémît, et, si l'on
en parlait, c'était moins pour s'en plaindre
que pour chercher le moJen de les guérir .
Chacun avait son remède et le proclamait
bien haut supérieur à celui du voisin. De là,
ces débauches inimaginables de discours, de
paroles et d'adresses pendant la Révolution.
Bordeaux ne resta pas en arrière des autres
,·illes et, après le 21 janvier, les femmes
Amies de la Conslitulion avaient enVO)'é des
félicitations à la Convention .
Les députés girondins avaient vu ces
adresses avec plaisir : elles devaient, dans
leur pe1sée, consolider leur situation auprès
Je ]a Montagne qui commençait à les regarder en suspects. Mais, tout à coup, la Convention supprime une allocation extraordinaire,
qui, depuis deux ans, était accordée à la ville
de Bordeaux pour venir au secours des misères
créées par l'arrêt complet des all'aires.
Or, cette mbvention était employée en bons
de pains. Les boulangers, pressentis par la
municipalité, déclarent qu'ils ne feront pas
de pain si on ne leur donne la juste indemnité
qu'ils tonchent depuis deux ans. Mais la ville
n'a pas d'argent et se voit obligée de la supprimer. Le prix du pain augmente alors
d'une façon énorme, d'autant plus qu'on
apprend que les Anglais viennent de capturer
un convoi de vingt-trois bJtiments chargés de
blé pour le gouvernement français.
On fait alors du pain avec du riz, des fèves,
des haricots et des pois avariés; on y ajoute
du son, les balayures des greniers, et ce
mélange, qu'on ne voit parailre que dans les
années de famine ou dans les villes qui subissent un long siège, se vend un prix exorbitant. Et la vie à Bordeaux était auparavant
si facile I Malgré tout, cette chose sans nom
qu'on vendait sous le nom de pain allait bientôt manquer.
La ville fit un emprunt, se recommanda à
la Convention .. .. Un remède momentané fut
le départ pour l'armée d'une foule de
jeunes hommes : cela rédui~ait le nombre
des bouches à nourrir. Et c'est à ce moment,
oll le patriotisme de la ville se montrait d'une

�. - - 1f1STOR..1.ll

________________________________________.

façon si éclatante, que ses députés Gensonné,
f.uadet, Vergniaud étaient dénoncés à la barre
de la Convention. Ils se justifièrent victorieusement. mais la Convention cnvoia à Bordeaux
deux commissaires chargés d'y remo11te1· l'esJil'il 7111/JI i,·. Ce furent le~ représentants Paganel
el Garrau. lis firent tout d'abord une proclamation dont le résultat fut la surexcitation
des passions ré\'olutionnaires et des persécutions contre· une foule de citoyens. Pendant
qu'il exerçait ses persécutions, le peuple
oubliait ses souffrances ....
Mais ce triste remède ne pouvait durer.
Les représentants ne virent d'autre solution
que dans un secours pécuniaire de la Convention. L'Assemblée accorda deux millions, mais
décréla que les habitants seraient tenus
d'afficher Jt la porte de leurs maisons les
noms, prénoms, âge, profession et lieu de
naissance de ceux qu'elles abritaient. Les
,,isites domiciliaires furent la conséquence
immédiate de ce décret, des arrestations sans
nolllhre la consé'fuence de ces visites .
Tout cela n'était pas fait pour rétablir le
calme dans les esprits. On crût à des complots
contre la Convention, il y eut des rna.nifestaiions .... Bref, l'anxiété fut générale, comme
la disette.
Cependant, les commissaires de la Convention, après avoir pourvu aux besoins les plus
immédiats, et organisé la défense des côtes,
quittèrent Bordeaux.
Le Ji mai, l{ls Girondins avaient été, à
Paris, décrétés d'accusation. Cette nouvetle
avait plongé Bordeaux dans la stupeur et l'indignation. Le mois de juin se passa dans la
fièvre. On. avait reçu une lettre de Gensonné
"qui avait excité les esprits en faveur de la
liberté de la représentation nationale, violée
dans la personne des députés de la Gironde.
Le conseil général du département ouvrit des
négocia.lions avec différentes villes pour pro\"Oquer une entente contre la toute-puissance
de la Commune de Paris : on songea à envoyer des bataillons à Paris pour souslraire
la Convention à la pression et aux menaces
des anarchistes; enfin, l'on arrêta, mais pour
les remettre presque aussitôt en liberté, les
représentants Dartigoeyte et Ichon, alors en
mission à Bordeaux.
Le conseil général du département se réunit.
•llans le désir de sauver la République de
l'anarchie,. qui avait envoyé en prison vingtdeux député,s girondins, il se constitua en
Commission pop11latn, cfr .-;af11t-p11b/ir rlu
,r/épartemenf de la Gironde, et se déclara en
permanence.
C'était marcher à la guerre civile. La Con.,,ention, aucun gouvern.ement, ne pouvait tolérer une p1reille atteinte à l'unité nationale.
La &lt;:m11mi.~.-;i011. populoli'èenvoya des délé.gués dans toute la France, et près de soixante
départements adhérèrent à ce mouvement
insurrectionnel. Un de ses premiers actes,
cependant, fut l'envoi d'une adresse à la ConYeution; le même jour elle rendait compte
au ministre de l'Intérieur de ce qui venait de
~e passer à Bordeaux.
La Uontagne répondit à ce défi par le trans-

fert des députés arrêtés dans une maison
nationale.
A Bordeaux, la Commission populaire s'efforçait de réunir une force armée et se heurtait à une grande tiédeur; tout cc qui avait
vigueur, énergie et patriotisme était parti
.pour les armées.
C'est alors que la Convention, par un décret
du 17 juin 1793. envoya Treilhard et Mathieu
en mission dans la Gironde et les départements voisins.
Ces représentants arrivèrent à Bordeaux le
2,i juin . Ils se rendirent à la Commission
populaire et firent tous leurs efforts pour
l'amener à une conciliation. Ils échouèrent.
La Commission les engagea même à quiller
Ilordeaux, où ils n'avaient pu circuler qu'entre
des gardes; ce r1u'ils firent le soir mème du
27 _juin .
Mis à la porte de la ville, les représenlants
mandèrent t1 la Convention le mauvais résultat
de leur mission; ils durent déclarer qu'ils
avaient été chassés de Bordeaux par les /ëdéralisles, et que cette ville était en étal de
rébellion.
C'est à la suite de cette lettre que la Convention nomma, le 10 juillet ·1795, quatre
commissaires munis de tous pouvoirs pour
rétablir son autorité à JJordeaux. Ces commissaires étaient Chaudron-Rousseau, Tallien,
Ysabeau et Garrau .
Mais à peine avait-elle congédié Treilhard
et Mathieu, que l'insurrection bordelaise
réfléchit sur les conséquences de ses actes :
la lassitude, la crainlc, des ambitions qui
n'eurent pas la force d'affronter la lutte, des
rancunes aussi, jetèrent le découragement
dans la Comm:'ssion populaire. On pensa à
recruter d~s forces pour marcher sur Paris et
entraîner les autres départements; on n'arriva pas à réunir plus de quatre cents hommes .
La Commissio11 était vaincue; comme on la
vit la plus faible, on l'abandonna, et le 2 août,
elle prononçait elle-même sa dissolution.
La Convention avait fulminé une sorte
d'excommunication contre Bordeaux. Les commi~saires Ysabeau et Baudot, arrivés le
19 août, lurent mal accueillis d'une population qui avait souffert des mesures vexatoires,
visites domiciliaires, etc., édictées par l'Assemblée : injuriés, bousculés par les « habits
quarrés » (c'est ainsi qu'on appelait l~s jeunes
élégants), ils en imposèrent par leur fermeté
et leur couràge. liais, gardés à vue par une
foule hurlante durant toute la nuit, ils déclarèrent qu'ils allaient quiller Bordeaux puisqu'ils n'y étaient pas libres.
Quelques citoyens qui avaient consen·é leur
sang-frojd et qui jugeaient sainement les conséquences de l'accueil fait aux représentants
et celles de leur départ; les supplièrent de
revenir sur leur décision. Ils furent inflexibles
et partirent, non sans être l'objet de nouvelles
et regrettables violences.
A peine furent-ils partis que les têtes se
calmèrent. On leur envoya des adresses. li
faut citer, entre autres, ceile des cito)·e1rnes
Amies de la l~iberlé et de cf';galité, remar- quable en ce qu'elle invoque les sentiments

de conciliation et de-·générosité des représen
tants. On ne sait si la citoyenne Thérésia
Cabarrus faisait partie de cc cluL féminin,
mais cette adresse semble inspirée par un
rœur })On comme le sien.
C'est à La Réole que s'étaient retirés Isabeau et Jlaudot. C'est là que Tallien, arrivant
de Tours, les rejoignit. Recevant les adresses
et les vœux des Bordelais, instruits des inquiétudes qui les envahissaient, wnnaissant
fa disette qui les accablait, les représentants
se sentirent forts. et parlèrent haut. lis demandèrent la dissolulion de la Société de la jeunesse bonlela.ùe : la société fut dissoute. Ils
demandèrent la dissolution de la municipalité : elle fut prononcée et des commissaires
choisis dans chacune des sections, au nombre
de deux par section, formèrent une nouvelle
municipaliié. Celte révolution, faite le 18 septembre par l'influence de la Saciet é Pran!.·li11,
le club jacobin de Bordeaux, assura le succès
des Monlagnards en cette ville.
Ysabeau et Tallien créèrent un Comité rét•o/utionnaire de surveillance chargé de diriger la noll\·elle municipalité. Ce Comité manifesta aussitôt son existence par les mesures
les plus arbitraires; avec lui les dénonciations,
les visites domiciliaires, les arrestations se
multiplièrent. Puis les représentants, trouvant que le moment était venu de pénétrer
dans Bordeaux, s'y firent précéder par des
subsistances qu'ils arni~nt fait athcter dans
les Charentes; et le 16 octobre ils entrèrent
à Bordeaux par une brèche pratiquée au mur
de la ville près la porte Sainte-Eulalie ou de
Berry ....
c&lt; Précédés et suivis d'une armée révolutionnaire· de 5,000 hommes, sous le commandement des généraux Brune el Janet, le premier ami et le deuxième neveu de Danton,
les conventionnels, impassibles et calmes en
apparence, s'avançaient au milieu de la foule
et du peuple dans des calèches découvertes.
lis avaient revêtu pour la circonstance leur
costume traditionnel 1 • &gt;&gt;
Il n'est pas probable que la vue des
conventionnels et l'appareil militaire qui
les entourait ait impressionné Mme Théresia
Cabarrus. Il n'est pas probable non plus
qu ïls l'aient conquise sur l'heure à la R.évolution. Ses lendances politiques étaient libérales, tant par ses amis de Paris que par ses
parents de Bordeaux; Je haut commerce auquel appartenaient les Cabarrus, ruiné par
la Révolution, ne pouvait guère êire attaché
à un état de choses qui avait lué les affaires
en attendant qu'il en fi't autant de ceux qui
les faisaient. Les mesures ré\•olutiounaires
prises par les commissaires de la Convention
ne durent pas non plus êire bien sympathiques à la jeune femme. La ,·ille, tout d'abord,
fut placée hors du droit commun et l'arbitraire des représerltants fut la seule loi. Cet
arbitraire était cependant masqué par une
apparence de légalité: une Commù;sion m,ilitain, exclusivement composée de civils à qui
l'un donna pour la circonstance des grades de
1..\. m: Yirn:. lli.~·loii·e d&lt;· la
{leau.-r, l. 11 p. 400-410.

1'en'l'lli' 1/ /Jor-

"------------------------------- LJi
généraux, de colonels, de capitaines, 'etc.,
remplissait auprès des proconsuls de Bordeaux lPs fonctions remplies à Paris par le
tribunal révolutionnaire auprès des comités
de salut public et de sll reté générale. ljacombe
en fui le président.
Les comtnissaires de la Convention prirent
des mesures pour que l'influence, parfois
douce et clémente des femmes, ne s'exerç:ît
point sur ce tribunal, et Tallien, qui ne prévoyait pas qu'il cèderait bientôt plus qu'un
autre à cette innuence, signa un arrèté où se
lisent ces phrases peu galantes :
&lt;( Considérant que les actes de ]a justice
« la plus sévère doivent caractériser toutes
&lt;! les démarches des représentan1s d'un grand
(l peuple, et qu'ils doivent fermer l'oreille;,
&lt;( toutes espèces de sollicitations, surtout à
&lt;&lt; celles présentées par une portion de ce
« sexe (autrefois appelé ,lames) dont la sé&lt;( duction est le premier apanage et souvent
&lt;I le seul mérite;
« Considérant que si le pauvre et l'ope&lt; primé doivent avoir un accès facile auprès
c1 dt:s hommes chargés des affaires du peuple,
&lt;( les importuns, les oisifs, les muscadins et
&lt;( les dames doivent être soigneusement
&lt;( éloignés' .... )l
,\lais il est temps de faire le portrait de
T,1llien, de cet homme qui fit une révolution
dans la Révolution, de cet homme qui semhlait appelJ aux plus hautes destinées après
le 9 thermidor, et qui, une fois cet effort
fait, retomba llasque et vide dans l'obscurité
&lt;lo11t il n'aurait jamais dù sortir.
Tallien (Jean-Lambert) , né il Paris le
2;; janvier 1767, était le fils d'un doméstique,
portier, valet de chambre ou mai'tre d'hôtel,
peu importe, du marquis de Bercy. On a dit
que le marquis élait peut-être pour quelque
chose dans la naissance de cet enfant, parce
qu'il le fit élever comme ses propres enfants
et lui témoigna une bien\'eillance que sa
paresse et sa mauvaise conduite ne méritaient
guère. C'est possible, mais c'est là une de
ces choses qu'il est aussi difficile de prouver
que de réfuter, et il faut se garder d'accueillir
témérairement les interprétations méchantes
que certaines gens aiment à donner aux choses
les plus honnêtes et le3 plus désintéressées.
En lait d'études, le jeune Tallien n'apprit
guère dans ses classes que ce qu'il lui en
fallait pour fronder la socié!é. jalouser eeux
qui étaient au-dessus de lui par les talents ou
la fortune, et pérorer contre tout ce qui était
éle\•é. Il fut, dans toute la force du terme,
ce qu'on appelle un fruit sec.
Un jeune homme qui, comme lui, allendait, comme on dit vulgairement, que les
alouettes lui tombassent du ciel toutes rllties,
ne devait pas demeurer longtemps dans les
emplois qu'on lui procura. li fut d'abord
homme d'affaires du marquis de Bercy, puis
clerc de procureur. Mais, se sentant peu de
goùt pour la basoche, ce dont on ne saurait
le hlàmer, il entra commis chez un négociant, puis dans une banque.
l. Ard1i\'llS d è la Gironde. - ,\, n~:
1·e111• à /lonlea11.1-, t. Il , p. '.W,

·v1vn:.

f.a 1'Pr-

Le dépuié Brostaret, de l'Assemblée constituante, le prit comme copiste. li fut ensuite
nccepté par M. Pankoucke pour un emploi
subalterne au Afonifrm·.

ClTOYENNE Tlll.I.ŒN

Dans le renouvellement complet qui semblait
se préparer, il voyait un moyen de satisfaire
ses appétits plutôt qu'un avenir à ses ambitions . Avec les quelques lueurs de lillératurc

'fHÉRÉSIA CARARHUS COMPARAiT DEVANT LE CON\"E;\TIOXNEI. TALLIE~.
!)ANS LE GREFFE DE LA PRISON ()E BolrnEAC-.: (1;93) . ~

Tat/eau ,te J.-F.-&lt;.: .

('ù:RE,

Il avait beau tàter un peu de tout, il ne et de philosophie qu'il avait, prenant pour
trouvait pas sa voie; pour faire sa place au de la science et du talent ce qui n'était qu'une
soleil, il fallait travailler, et Tallien aimait exaltation révolutionnaire et juYérlile, il était
mieux ne rien faire. Aussi ne pouvait-il tenir prèt ;l devenir agitateur, pamphlétaire, jourdans aucun emploi. li était, de plus, d'une naliste comme Camille Desmoulins. Mais il
~rande ignorance . C'est parce qu'il le trouva ne pouvait ètre qu'un sous-Camille. Il fonda
incapable de rédiger une lettre que M. Alexan- un journal qu'il nomma l' cc Ami tle.~ Cidre de Lameth, qui l'avait pris comme secré- loyem ». Cette feuille tomba bien vile sans
taire, dut le congédier. C'était un amateur, attendre l'automne. li devait la faire renai'tre
happant au passage toutes les idées fausses après le 9 thermidor an li. Fruit see du
qu'il trouvait dans les livres ou entendait journalisme, il rn crut alors, comtne tant
émettre devant lui, et se formant ainsi à la d'autres, les capacités de l'homme public.
diable un semblant d'instruction. li se cropit Sa haine contre l'ancien régime lui fit croire
fort éclairé, parce qu'il ne croyait pas à de qu'il était capable de travailler à la constitucertaines choses, et se regardait comme un tion d'un grand Êtat où les abus, qu'il reprophilosophe parce qu'il avait lu Voltaire et chait avec raison à la monarchie de Louis X\' l,
Rousseau. Il s'était pénétré de tout ce qui, n'existeraient pas. Il se jeta donc entièrement
chez ces gén}es si diilërents, llattait ses pas- dans la politique. Une crrlaine facili!é de
sions ou ses faiblesses, - ce qui est souvent parole, une facilité de conscience non moins
la mê~e chose; - il citait leurs tirades avec certaine, beaucoup d'emphase, des grands
emphase, déblatérant contre ceux qui étaient mots, des grands gestes, un grand aplomb,
~icbes , parce qu'il ne l'était pas, ou qui en Yoilà plus qu'il n'en faut pour •expliquer
avaient des talents, parce qu'il n'avait que la la réputation qu'il se fit d'homme capable.
prétention d'en avoir. Bref, comme tous les li sut jouer de cette notoriété de carrefour et
fruits secs et les ignorants, il se croyait apte se fit donner l'emploi de secrélaire-greffier
à gouverner un pays et ne savait pas se gou- de laCommunede Paris avant le 10 août 1792.
verner lui-même.
n Je l'ai connu, a écrit Mallet du Pan, et
La Révolution commençant, un jeune je n'ai point rencontré de révolutionnaire
homme comme lui, qui prenait ses rancunes subalterne plus faux, plus dépourvu de
sociales pour des principes, était on ne peut toutes ~onnaissances et de tous principes,
mieux disposé à s'y jeter à corps perdu. plus fait pour ramper dans les derniers
...., IOS ""'

�111STONJJf
rangs. » Cela ne l'empêcha pas, avant l'âge
de vingt-cinq ans, de jouer les premiers
rôles. Son emploi de greffier, c'était pour lui
le pied à l'étrier. fülgré cela, Tallien n'était
pas encore parvenu à un poste assez élevé
pour qu'on lui découvrît du talent, mais
patience! cela allait venir. Il commençait à
,e trouver mêlé· aux membres de la Commune, il causait avec eux, il prenait goût aux
intrigues de couloirs, il devenait politicien,
vilain mot inventé pour désigner un plus
vilain métier encore, refuge des incapables,
des intrigants, des déclassés des hautes et
des basses classes de la société, véritables
parasites sociaux . Les politiciens sont les
poux du corps politique.
En sa qualité de secrétaire-greffier de
la Commune de P]lris, il fut chargé de l'orf!;anisation administmtivet des massacres de.,
2, 5, 1- et 5 septembre 1792 à Paris. Ses
bons services le firent distinguer et on lui
flt l'honneur de pemer à lui pour organiser
mème besogne à Yersailles, quand il s'agit
de se débarrasser des prisonniers d'État ramenés d'Orléans. Il s'en acquitta le H septembre à la satisfaction de ceux qui l'employaient.

Après avoir bénéficié administrativement
d'une part des dépouilles des victimes de
Paris2, le secrétaire-greffier de la Commune
recueillit semblables bénéfices de son expédition de Versailles. C'est ce qui lui permit
sans doute de faire les frais de son élection à
la Convention. Il fut en effet élu représentant
du peuple par le département de Seinc-etOise. Doué d'une certaine audace de tribune,
d'une grande faconde dans le style révolutionnaire, il cherche à se faire prendre pour un
orateur. Il parle souvent et ses discours
égalent en déclamations extravagantes tout
ce qu'on pouYait souhaiter de mieux en ce
temps-là. Devinant d'instinct qu13 l'avenir,
en politique, est aux exaltés et aux violents,
il provoque les journées des 31 mai et 2 juin
et leur doit d'ètre désigné comme commissaire de la Convention à Tours. Là, il donne
carrière à tous ses mauvais penthants, trafique des passeports, entre en relations coupables, mais fructueuse~, avec des chefs ro-yalisles, cl scandalise la ville par ses débauches".
C'est de là, on l'a vu, qu'il fut envoyé à Bordeaux.
Sur ce plus grand théâtre, il put donner
plus d'extension à ses op.lrations de flibustier.

1. « Il est certain. a diL li. Tlncrs, qu'il y ova1t
des comma11demc11Ls inconnus CL ,·onlradictoires, el
que tous les signes d'une autorité ~ccrête cl opposée
à l'aulorilé publi&lt;j,ue s'étaient manifestés. » \ Hév.
(ranç. t. Ill , p. 13.) Tallien étail l'un des agents
qui, au nom de la Commune, exerçaient un de ,·c~
• commandements inconnus. » \'oir, a .:c sujet et
au su1ct du massacre de \'ersaille&gt;: 1/éoélation, pui.,ée., da11., le, l'llr/011s d11 Comité tif sofut 7nd1lic el du
/:omilf de ·,url'lé (/éllél'llle, ou Mémoires de ~éuart,
rlrnp. Il. Cc s;.11a1·, cl non Sénart, n'est pas, de •'.•n
c,îté, un homme ùes plus retommandoblcs; ma,s,
rspion tics ùcu, comités, il s'érnit trouvé rn~lé i, bien
des all'airts, arait vu de près hien des choses cl bien
des gc_ns. c: c~ ·c1uïl a dit de Talli_en olf!'e un tel caractère d aulhcnt1c1té el de lranch1sc qu un ne prul en
soup~onncr la véracité. Du reste, les arrux de Siltrnr
concol'dcnt al'~C plus d'un passage des lettres de )lallcl du Pan, al'eC les l'élicenccs et les demi-aveux d'une
foule de mémorialistes.
2. « Tous les effets des malheureux massacrés dans
l?s prisons_ d~. Paris el sur la route de Yersaill_es,
/ flners fa1l 1c1 une erreur : le massacre, a \ ersailles, avait eu lieu dans !'Orangerie oit l'on a1·ail
l'ait enlrer les prisonniers) avaient élé séquestrés et
déposés dans les vastes salle~ du Comité de suneillaucc. Jamais la Commune ne ,·oulul représenter ni
les objets, ni leur valeur, èl refusa même toute
réponse à cet rgard. soit au minist ~rc rle l'intérieur,

soit au directoire du rlépartemenl , qui, comme on
sait, arait ètè co11rerti en simple commission de contrilmtions. glle lil plus I ncore. et elle se mit à l'Cndrc
uc sa propre autorité le mohilicr des ~rands hôtels
HU' lesquels 1 , sl'Cllés riaient !'estés apposés depuis
le départ d,•s propriétaires. l'ainement l'admini,tration ,upêrieorc lui faisait-clic des défenses; Ioule
la classe de• s1,/Jord111wt!,, chargi•e de l'cxél'lltion des
ordres, ou ap11arlenail ti t,, 11111nicipalité, ou était
Lrop faible pour agir. » .\. T111Ens. Rü. fra11c., 1 Ill,
p. t:;i. \'oir aussi .llém11i1·es de Sénar.
:;, Voir pour plus amples détails le; .ltémofre,Y de
S{,nar. Yoiô quelqu,•s lignes de )lallet du Pan, qui les
conlirmcnl : u Ce petit misirabl,•, cnl'oyé en mission
à Tours, y commiL les cxaclions les plus révoltantes,
emprisonna el pcrsén1ta de tout son pouvoir les
noLIC's. lcs prêtres, les négociants, les pr, ,priétaircs.... "
(rrançois IJ&gt;:scosTF.s, la /1éi•o/11lif111 1·uc di: /'étra11r1er,
p. :iO!l.)
4. « Tallien, plus a,·ide encore que sanguinaire.
calcula cc qui rendrait le plus du sang ou de l'arge11l
el commença aussitôt ses assassinais en contributions.
Il établit un commerce de la 1•ic et de la mo1·l, qu'il
avait déjà essayé al'eC succès tians le Comité de sùrcté
générale. » Lettre de )lallet du Pan. - Fr;inçois DE~cosrEs, la lléMl11lio11 vue de l'étra11ger , p 310. \'oir
aussi les ,llémoii·es ,le Sénar.
:,. ,11,morial de lfos.1e/111, 1. Ill, p. 129.
li. A. oE \'mE, fa 'l'erreur ri florrleau.r, t.11, p. lM.

li lrafiqua des subsistances, il trafiqua des
armes de luxe qu'il fit saisir chPz les particuliers, il trafiqua du change des assignats
et du numéraire; il trafiqua enfin de la liberté
des prisonniers, de leur vie'. On sait qu'il
s'était logé sur la place où se faisaient les
exécu lions et que l'échafaud était dressé
devant ses fenêtres. &lt;&lt; Ob! ces Jupiters de
bas étage, a dit Shakespeare, laissez-leur un
moment la foudre et vous verrez comme ils
en useront sans pitié! l&gt;
La terreur, cependant, régnait dans flordeaux. L'échafaud était en permanence, et de
soi-disant patriotes se permettaient toutes les
licences. Les visites domiciliaires allaient leur
train, et bien des vols s'y faisaient sous le
couvert d'une apparence de légalité. C'est à
un de ces vols que Tallien dut, selon toute
probabilité, de faire la connaissance de la
citoyenne Cabarrus. li paraîtrait, du reste,
qu'il l'avait déjà vue lrois ans auparavant
quand elle allait faire visite à Mme Charles
rle Lameth, pendant le peu de temps qu'il
fut secrétaire de son beau-frère, Alexandre"'.
\'oici comment la chose se serait passée.
&lt;( Le ~5 noYembre 1795, dit M. de Yivie,
des agents du Comité de surveillance volaient
chez le citoyen Cabarrus, frère de Thérésia,
trois écus de six livres dans une armoire,
cinq autres dans la malle de son domestique,
enlevaient toute son argenterie sous prétexte
qu'elle était armoriée, et ne lais~aienl qu'une
petite cuiller à l'usage de l'enfant du citoyen
Cabarrus.
«C'est sans doute à la suite de ces enlèvements, pour~uit )I. de Yivie, que Tallien vit
Thérésia Cabarrus, qui devint plus tard la
belle madame Tallien, et noua avec elle des
rt'lations que la morale condamne l't dont
l' iutimité ne fut bientôt plus un secret pour
personne r, .... l&gt;
Il est très probable que les choses se sont
passées de la sorte et non comme le dit la
légende, si galamment ornée de fioritures par
Mme Tallien elle-mème et, à sa suite, par
des écrivains qui aimaient mieux Mme Tallien
que la vérité.

( A suivr·e. )

JOSEPH

\-UE DE LA PLACE ROYALE, A L'E;o(TRÈE DE L'Al!B.\SS.\OEUR DE PERSE A PARIS, LE~ Ft[ VRIER

Son Excellence Méhémel Riza Beg

TURQUAN.

L'audiencesolennelleaccordéepar Louis XI\' , pieds à la tète, s'était couvert de diamants
le 19 février 1 7l 5 , à Son Excellence de Perse, et de perles ; il en avait sur lui pour
est restée le type parfait de ces fètes théâ- 12.500.000 livres et fléchissait sous le poids.
trales dont la galerie des Glaces fut la scène D'après M. de Breteuil, introducteur des amau temps du grand roi. Comme Louis XIV se bassadeurs, sa mine était pourtant, sous ces
sentait vieux et fatigué, - il avait soixante- falbalas, haute et majestueuse; à en croire
dix-sept ans et était usé par les médecines et Saint-Simon, au contraire, il paraissait cassé,
les médecins, - il sentait bien que celle maigri et pouvait à peine se traîner.
cérémonie serait la dernière de ses splenL'audience se passa sans incident notable;
deurs, le « bouquet; l&gt; et pour revoir encore le Persan se tira gauchement des saluts
une fois sa cour dans son éclat, il avait dé- d'usage, il ne prononça point de discours,
cidé que les assistants, hommes et femmes, mais seulement « quelques phrases hachées l&gt;
porteraient toutes leurs pierreries sur leurs que traduisit un interprète - il fallut improhabits ou dans les chel'eux; lui-même, des viser, pour les gazettes, une belle harangue
... lOb ...

lït5.

qu'on lui attribua et dont il était parfaitement innocent - et après une courte collation de fruits, Son Excellence persane fut
reconduite jusqu'aux grilles du château avec
tout le cérémonial usité.
Quelqu'un qui poussa un soupir de soulagement en le voyant partir, sa visite faite,
fut M. François Pidou de ~aint-Olon, gentilhomme ordinaire de la chambre, que Je roi
avait dépèché à la rencontre de l'ambassadeur et qui, depuis MarseilJe, était son cornac
et son chambellan. Tout n'avait pas été rose
dans la mission de Saint-Olon .... Il s'était
figuré en l'acceptant - le pauvre homme! _

�r--

H1STORJJI

SoN Exc"En"ENC"E Mt1fÉJK"ET 1{1ZJ1 BEG - - - .

avoir alfaire à un ambassadeur semblable il
tant d'autres; il s'attendait bien à quelques

il répliqua qu'il était son maître el qu'il partirait quand il le jugerait bon. Puis il exécuta

DO:'\:&gt;.É:E P.\R Lf. ROI

Loms XIV

A L'A~ilASS.\DEUR DE PERSE,
A VERSAILLES 1 LF. 19 Fl::vRIER 1715

excentricités de la part de cet exotique, mais
nP s'en inquiétait guère, ayant vécu an
Maro&lt;' et se fiant à son habileté diplomatique.
Aussi ne s'étonna-1-il que très peu lorsque,
arrivé à Marseille, le G décembre 1714, il

de grands moulinets de sabre-, pJrla de crrver des yeux et de fair~ rouler des têtes ....
Saint-Olan se retira très préoccupe. « Ce sC'ra
un grand coup, écrivait-il piteusement à rnn
ministre, si nous parv,•nons
reçut les doh•anres de l'intendant, des inter- à ébranler celte machine-lit et
prètes et de tous ceux qui avaient eu jus- à la mener à Lyon en &lt;1uinze
qu'alors des rapports avec le Persan. A les jours. J&gt;
entendre, celui-ci étai! un grand enfant irasPourtant, après trois secible et fantasque, cruel, méfiant, sournois, maines de flagorneries et de
· égoïste et besogneux; Son Excellence avait complaisances, on réussit à le
débarqué à !lar~eille sans un sou, après décider; il consentit à se metsept mois de voyage et d'innombrables péri- tre en chemin à la condition
péties, n'ayant sauvé de ses aventures que la qu'on lui fournirait « six escassette précieuse, estimée - d'après lui claves turcs JJ et qu'il ferait,
un million de livres, qui contenait les pré- dans le moindre bourg de la
sents envoyés par l'empereur son maître au route, une entrée solennelle.
roi de France.
« Pour avoir la paix )) , on lui
M. de Saint-Olon sourit à ce tableau peu acheta cinq chevaux; Son Exflalteur; il était persuadé que son ~ang-froid cellence quitta Marseille où
et son habitude des cours auraient vite ama- elle laissait 24.000 francs de
doué le personnage. Il se fit annoncer au dettes et le souvenir d'un hôte
Persan et le lrouva, fumant sa pipe, d'une honorable certes, mais coûhumeur de dogue. Méhémet Riza Ileg exposa teux.
immédiatement, avec de grands éclats dr
Le pauvre Saint-Olan n'était
voix, ses prétent~ons : la ville de Mari::eille l'a pas sans angoisses. En prévimal reçu; on ne lui montre que de « petites sion des caprices du Persan,
gens »; à pari les grisettes et quelques dan- il avait dû emprunter à lforseuses du théâtre, il n'a pu encore fréquenter seille dix-sept mille livres qu'il
avec personne; il s'estime mal logé, mal rnpit avec effroi fondre dès
servi, mal nourri, mal gardé; d'abord on ne les premières étapes. L'amlui donne, pour s'entretenir, que trois cents bassadeur ei;ige maintenant
livres par jour;. que peut faire avec trois que son voyage lui soit payé
cents livres une Excellence t.le sa sorte? ... quatre cents francs par jour :
Saint-Olon essaya de placer un mot aimable, &lt;tétant un grand seigneur dans
il n'y parvint. Quand il insinua que le roi de son pays, il n'est pas venu en
France avait hâte cle recevoir l'ambassadeur France pour y mendier son
et qu'il faudrait bientôt songer à se mettre pain ». De fait on lui fournit
en route, Méhérnet Riza lleg lut pris d'un quotidiennement, outrelesécus, trois agneaux,
accès de rage. « Avec une voix de taureau » deux. moutons, dix-huit poulets, cinq poules,

trente-six livres de chandelle, vingt-trois livres
de bougies, cent soixante-dix livres de pain,
trente-denx livres de beurre, huit livres de
café, un quintal de riz, sans compter le safran,
la canelle, les dons de girolle, le sucre candi,
etc. Sa suite revendait, presque intactes, ces
provisions aux marchands qui les apportaient cl
Mébémet lli,a Ueg tirait profit de ce commerce. Il boudait néanmoins, se plaignant
d'être mal hébergé. A Lambez, il exige que
les dames de la ville dansent de,·ant lui pour
le distraire, et elles s'exécutent volontiers. A
Orgon, colère terrible : le carrosse ne lui
convient plus, il déclare qu'il ne bougera pas
de là, devient fou de rage, interdit l'entrée
de sa maison aux. Français qui l'accompagnent; il faut plusieurs heures pour le calmer
el lui faire entendre raison. A Montélimar, il
accepte yingt lirres· de nougat blanc, mais
une jeune fille s'étant approchée de l~i pour
lui présenter ses hommages, reçoit de Son
Excellence un terrible coup de pied : bagarre,
sabres au clair; l'ambassadeur et sa suite se
lancent contre la foule. li y eut deux blessés;
la troupe fut obligée d'intervenir pour rétablir l'ordre.
·
A Lyon, Je terriLle Persan commença par
bouder deux jours; puis, comme il se trou,,ait confortablement installé, il îeignit d'être
malade pour ne plus partir. Versailles perdait
patience et les· ordres étaient de presser le
voyage. Mais le moyen? On mobilisa enfin
!'Oriental et l'on se remit en chemin. A la

d'un château inoccupé et s'y installa avec sa du cheval; il n'y gagna rien. Très mortifié pour lui faire couper la tête, &lt;&lt; afin de l' emsuite. A Moulins, il manifesta le désir de voir de l'aventure, le Persan remarqua que la lune porter en Perse comme une rareté française l&gt;.
rouer un homme; gentiment il offrit, à était décidément peu favorable et se remit au Il avait aussi des goûts plus pratiques, avait
admis dans son intimité une ravissante fille
défaut d"un Français de bonne volonté, l'un lit, - à cinq cents francs par jour.
Ce lut M. de Breteuil qui « en parlant de dix-sept ans qu'on appelait la marquise
de ses serviteurs. Comme Saint-Olan s'excusait de ne pouvoir exaucer son souhait, haut et ferme 1, le décida d'en sortir. Comme d"Épinay; celte petite personne, d'abord, cul
!'Excellence se déclara prise de coliques et se on l'a vu, l'audience de Versailles se passa grand'peur; puis elle se familiarisa vite avec
coucha. Il faut noter que chaque journée, sans -incartade; mais Saint-Olon devait s'épon- !'Asiatique et se füa chez lui: on peul
qu'on voyageât ou non, lui était paJée quatre ger. Quant aux présents du chah, cc fut un assurer que c'est Ja seule alîection qu'il s'atcents livres. Sainl-Olon, aux abois, résumait déboire; la fameuse cassette, estimée un tira en France, car tout le monde souhaitait
de le voir s'en aller.
ainsi son impression dans une .lettre
Lui, ne faisait à son départ aucune
adressée au ministre: et L'ambassadeur
allusion; il fallut l'arracher, au bout de
est un homme furieux. venu de Perse
huit mois, à l'hùtel de la rue de Tournon.
pour faire de la dépense. »
Saint-Olan, exaspéré, ne con sen lait pour
EnÎln le 25 janvier on arrivait à
rien au monde à recommencer le voyage
Melun après trente-deux jours de route;
de
Marseille: on mit !'Excellence à bord
là les dames de la ville furent admises
d'un chaland qui descendit la Seine
à l'honneur de contempler l'envoyé du
jusqu'au Havre. Dans les bagages, outre
chah. Il les fit déchausser et asseoir
de superbes présents envoyés par le roi
sur le tapis. Le lendemain, sans noude Fr:mce à l'empereur de Perse, rn
velle lubie, on panenait !t Charenton
trouvait une grande caisse percée de'
011, suivant l'usage, l'ambassadeur detrous, sur laquelle les serviteurs deUéhévait séjourner jusqu'au jour de sa récepmet veillaient jalousement: cette caisse
tion solennelle.
conleuait la jolie marquise d"Épinay que
Les scènes qui se passèrent à Chal'amoureux oriental n'avait pu se résourenton sont épiques; on en trouve le
dre à abandonner et qui avait consenti à
détail dans un volume, aussi exhilarant
le suivre.
que documenté, de 11. Maurice HerLe 15 septembre, au Havre, Saint-Olon
bette Vne ambas.~acle persane sous
pritcongé de son pensionnaire - sans
Louis .\"TV, d'après des documents inélarmes à ce qu'on peut croire . La frégate
dits, chez Perrin). Méhémet Riza Beg
l'A~h·ée reçut l'ambassadeur et fit voile
n'avait-il pas la ~prétention de régler
;rnssitôt. Le but du voyage était Péterslui-même l'étiquette de son &lt;( entrée &gt;&gt; ?
bourg et Uéhémet comptait rentrer eu
Un sauvage, régler l'étiquette) au temps
Perse par la Moskovie; mais la fin de
du Grand Roi 111 y avait là de quoi glal'odyssée lut lamentable : le pauvre
cer d'épouvante les nobles gardiens de
homme, torturé par le mal de mer,
l'arche sainte. Bien plus, le Persan
voulait descendre du bateau; il fallut
s'était mis dans la tête de /"ai,·e al/en.MÉUÉ.lr1ET RIZA BEG QUITTE V'ERSAILLES 1 LE 13 AOUT 171t,
le déposer 11 Copenhague. li était sans ardre Louis XIV .... On l'avait logé dans
APRES t,ON AUOJENCE DE CONGÉ.
gent; sa suite s'égrenait à chaque étape;
une belle maison, à terrasse sur la riil erra quelque temps deHambourg àilervière; il touchait par jour quatre cents
lin, vendant, pour vivre, les cadeaux de
livres, bientôt portées à cinq cents, et
il n'était pas prrssé d'en finir a,·ec ce reg1- million de livres, rie conlenait que quelques Louis XIV à son souverain; il séjourna trois
mc. Comme il se trouvait bonne grâce, encore petites perles sr.os ,,alcur et un admirable mois à Dantzig, puis il rn remit en roule. On
qu'il fùt laid à faire effroi, il pensait tharmer onguent, véritable élixir de longue vie dont n'a pu recueillir aucun renseignement sur la
les Parisiens en faisant son entrée à cheval, ce personne à la cour n'eut la témérité de tenter suite de son voyage. On sait seulement qu'en
mai 1717, vingt et un mois après son embarqui bouleversait taules les traditions. Soup- !"emploi.
A Paris, Méhémet était logé à ce bel quement au Havre, Méhémet franchissait les
çonnant des résistances,l'ambassadeur déclara
que la lune de férricrétait une époque néfaste; hôtel des ambassadeurs extraordinaires, rue frontières de Perse. Très inquiet de la réception
il attendrait qu'elle fùt passée avant de se de Tournon, qui sert aujourd'hui de caserne qui l'attendait, après tant de retards, et les
mouvoir. Et il se coucha, non sans avoir brisé à la garde républicaine. li s'y trouvait à mains vides des présents du grand roi, il se
quelques meubles, brandi son poignard et l'étroit; on dut, à grands frais. lui procurer sentit perdu et s'empoisonna. La marquise
proféré d'étranges menaces. JI fallut céder. une installation de bains. Il sortait peu, dai- d'Épina)', qui l'avait sui,,i jusque-là, se conUn cheval des écuries du roi fut amené; gnait recevoir quelquefois, surtout des vertit à l'islamisme el partit courageusemmt
Méhémet Riza Beg en voulut essaier; la bête femrnes, car - il faut dire le bien comme le pour Ispahan afin de remethe au chah ce
s'emporta et faillit précipiter Son Excellence mal - il était galant: ainsi, ayant remarqué, qui restait des cadeaux de Louis XIV. Depuis
du haut des terrasses dans la Seine. Je soup- à l'une de ses audiences, une jeune femme lors, connue dans les contes, jamais on n'ençonne fortement Saint-Olon d'avoir fait choix d'un très joli visage, il proposa de l'acheter tendit plus parler d'elle.

T. G.

LE BAIN DE J\'IÉHÉ~IET RIZA BEG.

Bresle, mécontent de la maison qui Jui était
réservée, il fit forcer par ses gens les portes
~

..,., Jo8

w•

lO&lt;J .,,.

�•
.iJft.MOIR,ES DU GÈNÈR,JIL BJIR,ON DE .iJfJIR,llOT - - ~

place . Il traversait la ville pour aller vers
Maubeuge. Je n'ai eu que le temps de mettre
mes effets sur mes chevaux, de confier ma
voiture à un ami et de partir. Je tombais de
sommeil, mais il a falJu marcher toute la
journée au milieu d'une armée immense.
Nous venons de prendre position pour cette
nuit. ...
Nous marchom !. . . Il paraît que le gant
est jelé définitivement. .. . Je ne crois pas
qu'on se batte avant cinq jours ....

ciers qu i s'en vonl. Jugez si les soldats sont
en reste! li n'y en aura pas un dans huit
jours, si la peine de mort ne les retient. ...
Si les Chambres veulent, elles peuvent nous
sauver; mais il faut des moyens pl'ompls et
des lois sùères .... On n'envoie pas un hœuf,
pas de vivres, rien . .. ; de sorte que les soldats
pillent la pauvre France comme ils faisaient
en Russie ....
Je suis aux avant-postes, sous Laon; on
nous a fait promettre de ne pas tirer, et
tout est tranquille ....

llcrbcs-le-Châtcau, 14 juin.

Nous arnns encore marché aujourd'hui,
et j'ai été à cheval ce matin à trois heures ....
Nous voilà sur l'extrème frontière. L'ennemi
se retire, et je ne crois pas qu'il y ait un
grand engagement. Tant pis, car nos troupes
sont bien animées ... .
(Après une brillante affaire, le 17 juin, à
Genappe, Je colonel de Marbot est nommé général de brigade; la chute de l'Empire empêche que cette nomination soit confirmëe.
Après Waterloo, le colonel se retire avec son
régiment sur Valenciennes, puis
vers Paris et derrière la Loire.)

{Lettre écrite. en 1 830 par le colonel de
Marbot au général E. de Grouchy.)

Mo.\'

GÉ~ÉnAL,

J'ai reçu la lettre par laquelle vous exprimez: le désir de connaître la marche des
reconnaissances dirigées par moi sur la Dyle,
le jour de la bataille de Walerloo. Je m'empresse de répondre aux questions que vous
m'adressez à ce sujet.
Le 7e de hussards, dont j'étais colonel,
faisait partie &lt;le la division de cavalerie légère

Laon, 2&amp; juiu 1815.

"'ATEIILOO, 18 JUI:\" 1815,

6 IJEURES

DU SOUL -

D'Jprés la lithographie de

RAFFl::T,

Mémoires

du général baron de Marbot
LETTRES
écrites par le Colonel de Marbot
en 1815'.
(Après le licenciement du ::i.J • de chasseurs et
son incorporation au 3" de la même arme, le
colonel de Mar bot est nommé au commandement
du 7• de hussards (d'Orlians). Ce régiment fait
partie du, ~" corps d'observation, aux ordres du
comte d'Erlon.)

~ysoing, 10 anil ·1815.

... Je suis en face de Tournay et je garde
la ligne depuis Mouchin jusqu'à Chéreng.
Quand je dis que je garde la ligne, je n'ai pas
grand'peine, car les Anglais ne font aucun
l. &lt;:es lûllres soul les seuls documenls que nous
possC,lions sur la cam11agne de Waterloo.

mouvement et sonl aus!-i tranquilles à Tournay que s'ils étaient à Londres. Je crois que
tout se passera à l'amiable. J'ai été hier à
Lille, où j'ai été on ne peul mieux reçu par
le général en chef comte d'Erlon .
Saint-Amand, 5 mai.

... Je \'Îens de recevoir l'ordre de former
une députation de cinq officiers et dix sousofficiers ou soldats pour aller à Paris, au
Champ de !lai. L'ordre porte que le colonel
sera lui-même à la tête de la députation.
Celles de tous les régiments de la division
doivent se mettre en route pour être rendues
le l 7 à trras et partir le lendemain pour
Paris. Tout est ici fort tranquille, et l'on n'y
parle pas de guerre. li y a beaucoup de désertions dans les troupes étrangères. Les
hommes qui en arrivent assurent que tout cc
qui est belge, saxon ou bol/andais, désertera

:, nous. Mon rép,imenl devient de jour en jour
plus considérable. J'ai 700 hommes. Dans
mon dépôt, il en est arrivé 52 hier; le costume les flalte tant qu'ils arrivent d1'11s comme
mouches; on ne sait où les fourrer ....
Saint-i\mand, 8 mai.

... Drpuis huit jours, 1a désertion est au
dernier degré dans les troupes étrangères. Les
soldats belges, saxons, hanovriens, arrivent
par bandes de 15 à 20 . Ils affirment que les
Russes ne viennent prls et qu'on croit qu'il
n'y aura pàs de guerre. Cela parait ici presque
certain. S'il eu arrh'e ainsi, rp1e de paroles
perdues! Que de projets qui se trouveront
manqués! .. .
Ponl-sur-Samhrc,

1;; juin.

Je suis arrivé ce matin de Paris à Valenciennes. J'aj trouvé mon régiment rnr la

Je ne reviens pas de notre
défaite!. .. On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles.
J'ai été, avec mon régiment,
llanqueur de droite de l'armée
pendant presque toute la bataille.
On m'as5urait que le maréchal
Grouchy allait arriver sur ce
point, qui n'était gardé que
par mon régiment, trois pièces
de canon et un bataillon d'infanterie légère 1 ce qui était trop
faible. Au lieu du maréchal
Grouchy, c'est le corps de Blücher qui a débouché!. .. Jugez
de Ia manière dont nous avons
été arranges! ... Nous avons été
enfoncés, et l'ennemi a été surle-champ sur nos derrières! ...
On aurait pu remédier au mal,
mais personne n'a donné d'ordres. Les gros généraux ont été
à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la
tète, el cela va mal. ... J'ai reçu
un coup de lance dans le côté;
ma blessure est assez forte,
mais j'ai youlu rester pour don- ·
ner le bon exemple. Si chacun
eût fait de même, cela irait
encore, mais les soldats déserlent à l'intérieur i personne ne
BARON DE MARBOT
les arrête, et il y a dans ce
Général de iiivision , pair de France, aide de camp du Prince
pais-ci,quoi qu'on dise, 50,000
Peint par SAINT (11¼0).
hommes qu'on pourrait réunir;
mais alors il faudrait peine de
m.01·t conlre tout homme qui quille rnn
attachée au 1er corps, formant, le 18 juin, la
poste et contre ceux qui donnent permüsion droiie de la portion de l'armée que !'Empede le quitter. Toul le monde donne des reur commandait en personne. Au commencongés, el 11:s diligences sont pleines d'offi- cemrnt de l'action, vers onze heures du
"'1

li 1 ..,.

matin, je fus détaché de la division avec mon
régiment et un bataillon dïnfanterie placé
sous mon commandement. Ces troupes furent
mises en potence à l'exlrème droite, derrière
l?richemont, faisant face à la Dyle.
Des instructions particulières me furent
données, de la part de l' Empereur, par son
aide de camp Labédoyère et un oflicier d'ordonnance dont je n'ai pas retenu le nom.
Elles prescrivaient de laisser le gros de ma
troupe toujours en vue du champ de bataille,
de porter 200 fantassins dans le bois de
Frichemont, un escadron à Lasne, poussant
des postes jusqu'à Saint-Lambert; un autre
escadron moitié à Couture, moitié à .Beaumonl, envoyant des reconnaissances ju!-que
sur la Dyle, aux ponts de Moustier et d'Ottignies. Les commandants de ces divers détachements devaient laisser de quart de lieue
en quart de lieue des petits postes à cheva],
formanl une chaine continue jusque sur le
champ de bataille, afin que, par le moyen
de hussards allant au galop d·un poste à
l'autre, les officiers en reconnaissance pufsent
me prévenir rapidement de leur jonction
avec l'avant-garde des troupes
du maréchal Grouchy, qui
&lt;levaient arriver du côté de la
Dyle. Il m'était colin ordonné
d'envoyer directement à l'Empereur les avis que me transmettraient ces reconnaissances. Je
fis exécuter l'ordre qui m'était
donné.
llme serait impossible, après
un laps de temps de quinze
années, de ûxer au juste l"heure à laquelle le détachement
dirigé vers Moustier parvint sur
ce point, _d'autant plus que le
capitaine Eloy, qui le commandait, avait reçu de moi l'injonction de s'éclairer au loin et de
marcher avec la plus grande
circonspection. Hais en remarquant qu'il partit à onze heures
du champ de bataille et n'amit
pas plus de deux lieues à parcourir, on doit 11résumer qu'il
les fit en deux heures, cc qui
lixerait son arrivée à Moustier à
une heure de l'après-midi. Un
billet du capitaine Éloy, que
me transmirent promptement
les postes intermédiaires, m'apprit qu'il n'avait trouvé aucune
troupe à Moustier, non plus
qu'à Ottignies, et que les
habilants assuraient que les
Français laissés sur 1a rive
droite de la Dyle passaient la
rivière à Limal, Limelette et
royal.
Wavre.
J'envoyai ce billet à l'Empereur par le capitaine Kouhn,
faisant fonction d'adjudant-major. Il revint
accompagné d'un ofticier d'ordonnance lequel me dit de la part de l'Empereu; de
laisser la ligne des postes établie sur , ~fous-

�•

111STORJ.ll
lier, et de prescrire à l'officier qui éclairait
le défilé de Saint-Lambert de le passer, eu
poussant le plus loin possible dans les directions de Limal, Limelette el Wavre. Je
transmis cet ordre, et envoyai même ma
carte au chef du détachement de Lasne el
Saint-Lambert.
Un de mes pelotons, s'étant avancé à un
quart d,, liène au delà de Saint-Lambert,
rencontra un peloton de hussards prussiens,
auquel il prit plusieurs hommes, dont un
officier . .Je prévins l'Empereur de cette étrange
càplure, et lui envoyai les prisonniers.
Informé par ceux-ci qu'ils étaient suivis
par une grande partie de l'armée prussienne,
je me portai avec un escadron de renfort sur
Saint-Lambert. J'aperçus an delà une forte
colonne se dirigeant vers Saint-Lambert.J'en,·oyai un officier à toute bride en prévenir
!'Empereur, qui me fil répondre d'avancer
hardiment, que cette troupe ne pou\'ait être
que le corps du maréchal· Grouehy venant de
Limal el poussant dcl'anl ·lui ·qu_elques Prussiens égarés, dont faisaië,tJ.t partie les prisonniers que j'avais faits; ·
J'eus bientôt la certitude du contraire. La
tête de la colonne pruSsiénne approchait,
quoique très lentement. Je rejetai deux fois
dans le défilé les hussard, el lanciers qui la
précédaient. Je cherchais à gagner du temps
en maintenant le plus possible les ennemis,
qui ne pouvaient déboucher que très difficilement des chemins creux et bourbeux dans
lesquels ils étaient engagés; et lorsque, enfin,
contraint par des forces supérieures,je battais
en retraite, l'adjudant-major, auquel j'avais
ordonné d'aller informer !'Empereur de l'arrivée positive des Prussiens devant Saint•
Lambert, revint en me disant que !'Empereur
prescrivait de prévenir de cet événement la
tête de colonne du maréchal Grouchy, qui
devait déboucher en ce moment par les ponts
de Moustier et d'Ottignies, puisqu'elle ne
venait pas par Limal et Limelette.
J'êcrivis à cet effetau capitaine Éloy; mais
celui•CÎ, ayant vainPment attendu sans voir
parai'tre aucune troupe, et entendant le canon
vers Saint•Lambert, craignit d'ètre coupé. JI
se replia donc successivement sur ses petits
postes, et rrjoignit le gros du régiment resté
en vue du champ de bataille, à peu près au
même instant que les escadrons qui revenaient de Saint-Lambert et Lasne, poussés
par 1\mnemi.
Le combat terrible que soutinrent alors
derrière les ~ois de Frichemont les troupes
que je commandais et celles qui vinrent les
appuyer, absorba trop mon esprit pour que
je puisse spécifier exactement l'heure; mais
je pense qu'il pouvait être à peu près sept
heures du soir; et comme le capitaine Éloy
se replia au trot et ne dut pas mettre plus
d'une heure à revenir, j'estime que ce sera
vers six heures qu'il aura quitté le pont de
Moustier, sur lequel il sera, p:ir conséquent,
resté cinq heures. Il est donc Lien surprenant qu'il n'ait pas vu votre aide de camp, à
moins r1ue celui-ci ne se soit trompé sur le
nom du lieu ,iù il aura abordé la Dyle.

.ifft.MOll/,ES DU' G'ÉN'Él/,JIL BJ!l/,ON DE .ifflll/,BOT --...
Tel est le précis du mouvement que fit le
régiment que je commandais pour éclairer
pendant la bataille de Waterloo le flanc droit
de l'armée française. La marche, la direction
de mes reconnaissances furent d'une si haute
importance dans cette mémorable journée,
que le maréchal Davout, ministre de la guerre,
m'ordonna à la fin de 1815 d'en relater les
circonstances dans un rapport que j'eus l'honneur de lui adresser et qui doit se trouver
encore dans les archives de la guerre 1.
Des faits que je viens de raconter est résultée pour moi la conviction que !'Empereur
attendait sur le champ de bataille de Waterloo
le corps du maréchal Grouchy. Mais sur quoi
cet espoir était-il fondé? C'est ce que j'ignore,
et je ne me permHtrai pas de juger, me
bornant à la narration de ce que j'ai vu.
J'ai l'honneur d'être, etc.

Les ricits du général de Marbot se terminant
à la batailJe de Waterloo, nous avons pensi que
le lecteur désirerait connaître la suite de la carrière du vaillant soldat. Nous la trouvons
retracée dans un article biographique publié
au Journal des Dêbals, par M. Cuvillier-Fle.ury,
le lendemain de la mort du général : il y pari~
précisément des Jlfimoires dont il avait eu connaissance et qu' il engage vive.ment la famille à
publier. Nous avons donc cru ne pouvoir mieux
faire que de terminer cette publication en reproduisant ici in extenso l'article de M. Cuvillier•Fleury, l'un des morceaux les plus éloquents du célèbre académicien.

Le général de Marbot.
(Article du Journal des DibaJs
du n novembre 1 854.)

Une nombreuse assistance, composée de
parents et d'amis, ,d · 'péraux, de magistrats,
de membres de..
· ., .airie el de per~
scmnes distingu· · _. ,., .. ;_._eu desquelles on
remarquait le maréchal minislre de la guerre,
accomp:ignait samedi dernier, à l'église d13
la Madeleine, r..t conduisait ensuite au champ
du repos les restes mortels de ~!. le général
baron de Marbot, enleré le 16 nol'embre, el
après une courte maladie, à l'affeclion et aux
regrets de sa famille.
Le nom de !larLot avait été doublement
inscrit dans l'histoire de la Révolution et de
l'Empire. Le père du général qui ,•ient de
mourir, ancien aide de camp de M. de Schomberg, député de la Corrèze à l'Assemblée
constituante, avait commandé la 1ro division
militaire, présidé le Conseil des Anciens, et
il était mort des suites d'une blessure qu'il
avait reçue au siège de Gênes. Ce fut pendant
cette campagne, si fatale à son père, que
Jean-Baptiste-Marcellin de Marbot fit le premier apprentissage de la guerre, comme
simple soldat au J er régiment de hussards.
li était né le 18 août 1782, an chàteau de la
Rivière (Corrèze), et il n'avait que dix-sept
1 . Les rlt.'•mart'hcs failes au ministère de la gucn·c
pour lrou\'tr ce rapport sont malheureuscmr11t rcstCcs
infruclmiuscs. (.Yole des ldiltt11'1i. }
~

112 w

ans quand il entra au service. Un mois plus
tard, à la suite d'un brillant fait d'armes, il
fut nommé sous-lieutenant; et c'est ainsi que
s'ouvrit pour lui, entre cette perte irréparable qui lui enlevait son plus sûr appui et
celte promotion rapide qui le désignait à
l'estime de ses chefs, la rude carrière où il
devait :;'illustrer.
Marbot appartenait à cette génération 'fUÏ
n'avait que très peu d'années d'avance sur
le grand mouvement de 89 el pour laquelle
la Révolution précipitait pour ainsi dire la
marche du temps; car il faut bien le remarquer ici : parmi ceux qui, voués au métier
des armes, devaient porter si haut et si loin
la gloire du nom français, tous n'avaient pas
eu le même bonheur que le jeune Marbol.
L'ancien régime faisait paier cher aux plus
braves le tort d'une origine obscure et d'une
parenté sans blason. On attendait quelquefois
quinze et vingt ans une première épaulette.
Plusieurs quittaient l'armée faute d'obtenir
un avancement mérité. Ce fut ainsi que Masséna prit son congé le 10 août 1789, après
quatorze ans de service comme soldat eL
sous-officier. ~loncey mit treize ans à gagner
une sous-lieutenance. Soult porta six ans le
fusil. Bernadotte ne lut sous-lieutenant qu'après avoir passé dix ans dans le régiment de
Royale-Marine. JI mit à peine le double de ce
Lcrnps•H1, une-fois la Révolution commencée,
pour devenir de sous-lieutenant roi de
Suède'. Marbot, soldat en 17\19, était déjà
capitaine en 1807, On lui avait tenu compte
des canons qu'il avait enlevés aux Autrichiens, dans une brillante charge de cavalerie,
pendant la seconde campagne d'Italie; on lui
avait su gré de l'énergique activité de ses
services comme aide de camp du maréchal
Augereau penaant la bataille d'Austerlitz. Ce
fut donc comme capitaine qu'il lit Ja campagne d'Eylau. Pendant la bataille de ce
nom, et au moment le plus critique de cette
sanglante journée, Augereau lui donne l'ordre
de se rendre en toute hàte sur l'emplacement qu'occupait encore le J4e de ligne,
cerné de tous -côtés par un détachement formidable de l'armée russe, et d'en ramener,
fil le pou vai!, les débris. )lais il était trop
tard. Pourtant .Marbot, grâce à la vitesse de
son cheval, et quoique plusieurs officiers du
maréchal, por"teurs du même ordre, eussent
rencontré la mort dans cette périlleuse mission, Marbot' pl\nètre jusqu'au monticule
où, pressé$ d~ toutes parts par un ennemi
acharné, Ifs :estes de l'infortuné régiment
tentaient leur derhier effort et rendaient leur
dernier coIIlbai. Marbot accourt; il demande
le colonel; ;to~s les officiers supérieurs ~vaicnt
péri. JI communique à celui qui commandait
à leur place, en attendant de mourir, l'ordre
qu'il avait reçu. Cependant les colonnes
russes, débouchant sur tous les points et bloquant toutes les issues, avaient rendu toute
retraite impossible .... cc Portez notre aigle à
]'Empereur, dit à Marbot, avec d'héroïques
larmes, le chef du 14, de ligne, et_ laites-lui
2. \"oir les Porlraits milita/l'es de )1. de l,:i
Darrc-Duparcq, p. 23. - Paris, 1$53.

des suites de ses blessures. Sa convalescence
mème est héroïque. Son courage et sa mention tirent parti mèrne des mauvaises chances.
Blessé ou non, les maréchaux, commandant

les adieux de notre régiment en lui remettant
ce glorieux insigne que nous ne pouvons plus
défendre .... )) Ce qui se passa ensuite, Marbot ne le vil pas : atteint par un boulet qui
le renversa sur le cou de son cheval, puis
emporté par l'animal en furie hors du carrt!
où le He achevait de mourir jusqu'au dernier
homme, l'aide de camp d'Augereau fut renversé quelqces moments après, puis laissé
pour mort sur la neige, et il eût été confo.1d11
dans le même fossé avec les cadaues qui
l'enlouraient, si un de ses camarades ne l'eùL
miraculeusement reconnu el ramené à l'élatmajor.
Le général ~farbot racontait parfois, el
avéc une émotion communicative, ce dramatique épisode de nos grandes guerres; rl
c'est bien le lieu de faire remarquer ici tout
ce qu'il mettait d'esprit, de verve, d'origi11Jlité et de couleur dans le récit des événements militaires auxquels il avait pris part;
il n'aimait guère à raconter que ceux-là.
Précision du langage, vigueur du trait, abo:1dance des souvenirs, netteté lumineuse et
,·éridique, don de marquer aux yeux par
quelques touches d'un relief ineffaçable les
tableaux qu'il voulait peindri!, rien ne manquait au général Marbot pour intéresser aux
scènes de la guerre les auditeurs les plus
indifférents ou les plus sceptiques. Son
accent, son geste, son sl}'le coloré, sa vive
parole, cette chaleur sincère du souvenir
fidèle, tout faisait de lui un de ces conteurs
si attachants et si rares qui savent mêler au
charme des réminiscences per5onnelles tout
l'intérêt et toute la gravité de l'histoire.
Le général Marhot a laissé plusieurs volumes de mémoires manuscrits, qui ne sont
entièrement connus que de sa famille. Pour
nous, à qui sa confiante amitié avait pour•
tant donné plus d'une fois un avant-goût de
ce rare et curieux travail, œuvre de sa vigoureuse vieillesse, nous n'anticiperons pas sur
une publicatiou qui ne saurait êlre, nous
l'espérons, ni éloignée, ni incomplète. Depuis
Eylau jusqu'à Waterloo, les services de Marbot ont d'ailleurs assez d'éclat pour qu'il ne
soit pas nécessaire de les rappeler longuement, el mieux vaut attendre qu'il nous les
raconte. De l'état-major d'Augereau, Marbot
passe en 'i 808 à celui du maréchal Lannes,
en 1809 à celui du maréchal Masséna. li lait
sous ces deux chefs illustres les deux premières campagnes d'Espagne, blessé le Ior novembre 1808 d'un coup de sabre à Agreda,
puis d'un coup de feu qui lui traverse le
corps au siège de Saragosse. La même année,
il reçoit un biscaïen à la cuisse et un coup de
[eu au poignet à Znaïm, au moment même
où une trêve vient d'être signée, et où il est
envo1•é entre les deux armées ennemies a,·ec
mission de faire cesser le feu. Mar bot, comme
on a pu le remarquer, est blessé partout, et
partout on le retrouve. L'ambulance ne le
retient jamais si longtemps que le champ de
bataille. Sa vigoureuse constitution le sam·e

en chef des corps d'armée dans des positions
difüciles, veulent tous avoir Marbot dans
leur état-major, et on comprend que ce n'est
pas seulement l'intrépide sabreur que les
maréchaux recherchent, c'est aussi l'officier
sérieux, instruit, d'excellent conseil, l'homme
de bon sens, l'esprit avisé el plein de ressources, l'inLelligence au service du courage,
et le calme dans la décision 1 ; c'est tout cela
qui désigne sans cesse le jeune Marbot à la
confiance et au choix des généraux; et c'est
ainsi qu'il passe les dix premières années de
sa vie militaire, faisant la guerre sous les
yeux des plus illustres lieutenants de Napoléon, à la grande école, celle du commandement supérieur, ayant vu de près, dans plu•
sieurs campagnes mémorables, le fort et le
faible de ce grand art si plein de prodiges et
de misères, de concert et d'imprévu, de
hautes conceptions cl de méprisable hasard,
apnt saisi son secret, el capable pour sa part

t. « •. , Plurimum audnciœ ad. pe,·icula capcssend3,
plurim~m ~o.milii intra _ipsa per1cula erat ...• » (TiteLive 1 l1b. XXI, De Amubale.)
2. Remarques ci·itiques sm· l'ouvt•ogo ,Ir ):J. le

lirutenont gênéral Rogniat, intilulé : Crmsidfralions
sur l'art de l,;,. rruel're, pat· le colonel )hrbot :Marcellin ), Pnris, 1~20. Mai-bol ëcri,•it aussi en 1815 un
al1lre oun.i;e, IJUÎ eut 3]ors. 11n cer1ain rl'L&lt;'nlisse-

\'1.-

HISTORIA. -

Fa.se.

43.

LE GthiilRAL DE MARBOT

Statue far .\IILLET DE MARCILL v, inautfun'e
(Corrêze), le 2-:- Octot:re Jll'J5,

à neaulieu

de nous le donner dans celte confidence posthume dont il a laissé à de dignes fils la primeur et l'héritage.
En 1812, le capitaine Marbol quitte définitiœment l'état-major des maréchaux. Nolis
le retrouvons à la tète d'un régiment de
cavalerie (le 25e de chasseurs), qu'il commande avec supériorité pendant toute la campagne de Russie; ('l :, la Bérésina c'est lui
qui protège, autant que la mauvaise fortune
de la France Je pNmet alors, le passage de
nos troupes, et qui contribue à refouler les
forces ennemies qui écrasaient leurs héroïques débris. Blessé tout tl la fois d'un
coup de feu et d'un coup de lance à JacouLowo pendant fo retraite, il revient peu de
mois après, et à peine guéri, recevoir en
pleine poitrine la flèche d'un Ba,kir sur le
champ de bataille de Leipzig.
Au combat de Ilanau, le dernier que nos
troupes livrèrent sur le sol de l'Allemagne,
le colonel Marbot retrouve sa chance, il est
blessé par l'explosion d'un caisson; et enfin
à Waterloo, dans une charge de son régiment,
il reçoit d'une lance anglaise, et après des
prodiges de valeur, une nouvelle blessure,
mais non pas encore la dernière.
L'aveugle et fanatique réaction qui emporta un moment le gouvernement restauré
après les Cent-Jours fit inscrire le nom de
Marbot sur la lisle de proscription du 24 juillet 18-15. La réaclion lui devait cela. !larbot
se réfugia en Allemagne; f'l c'est là, sur ce
théâtre de nos longues victoires, qu'il composa ce remarquable ouvrage 1 qui lui valut
quelques années après, de la part de l'empereur Napoléon mourant sur le rocher de
Sainte-Hélène, cet immortel suffrage de son
patriotisme et de son génie : « ... Au colonel Marhot : je l'engage à continuer à écrire
pour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les calomniateurs
et les apostats 3 !. .. »
La Restauration élait trop intelligente pour
garder longtemps rancune à la gloire de
l'Empire. Elle pouvait la craindre, mais elle
l'admirait. La lettre de Vérone, dans laquelle le sage roi Louis XVIJ[ avait rendu un
si grand témoignage au héros d'Arcole et des
Pyramides, é1ait toujours le fond de sa politique à l'égard des seniteurs du régime
impérial. Le général Rapp était un aide de
camp du Roi. Les maréchaux de Napoléon
commandaient ses armées. Marbot fut rappelé de l'exil et nommé au commandement
du ge régimenL de chasseurs à cheval. Déjà,
en 1814, el très peu de temps après le
rétablissement de la monarchie des Bourbons,
le colonel Marbol avait été appelé à commander le 7• de hussards, dont M. le duc d'Orléans était alors le colonel titulaire. Celle
circonstance avait décidé en lui le penchanL
qui le rapprocha depuis de la famille d'Orléans, et qui, plus tard, l'engagea irrévocablement dans sa destinée. llornme de cœur
et d'esprit comme il l'était, attaché plus enment cl qui le mérilail; il est ÎPLitulè : De la 11écessité d"a11gmeulel' les forct•s militaires de la Fi·a 11 ce
5. Par~graphe il, ,11° :51 ,du tes!amcul de Napolêon. I,~

lrgs rlr l Empereur a M~rhot (·ta 1l rlc ant mille {l'llnr.,.

8

�111ST01'{1.J!
)J(i:M01R,ES DU GÉJ\IÉR,l!L 1!Jl]I.OJ\I DE .Jlîll'R,110T

core peul•èlre par sa raison que par sa passion à ces principes de 89 et à ces conquêtes

la discussion intrépide comme le cœur; il
marchait droit à la vérité, comme autrefois
à la bataille. Il affirmait quand d'autres auraient eu peut-être intérèt à douter; il tranchait des questions qu'une habileté plus
souple eftt réservées, et il n'y avait à cela,
je le sais, aucun risque sous le dernier règne.
L'époque, le lieu, l'habitude des controrerses
publiques, l'esprit libéral et curieux du prince
qu'il servait, tout autorisait et encourageait
chez ~farbot celte franchise civiquê du vieux
soldat. D'ailleurs, comment l'arrèter? Elle
lui élait naturelle comme sa bravoure et elle
découlait de la même source.
Le livre que l'Empereur avait si magnifiquement récompensé par deux lignes de sa
main, plus préciruses que le riche legs qu'il
y a,·aiL joint, ce livre aujourd'hui épuis~ 1
sinon oublié, est pourtant cc qui donnerait ll
ceux qui n'ont pas connu le général Marhot
l'idée la plus complète de son caractère, de
son esprit et de cet entrain qui n'appartenait
pas m'lins à sa raison qu'à son courage. Le
liHe est presque tout entier technique, et il
traite de l'art de la guerre dans ses plus
vastes et dans ses plus minutieuses applications; malgré tout et en dépit de cette spécialité où il se rf·nferme, c'est là une des plus
attachantes lectures qu'on puisse faire. Je ne
parle pas de celle verve de l'auteur qui
anime et relève les moindres détails; c'est là
l'intérêt qui s'adresse à tout le monde, c'est
le plaisir; l'ouvrage a d'aulres mériles, je
veux dire cette vigueur du ton, cette ardeur
du raisonnement, cc choix éclairé et cette
mesure décisive de l'érudition mise au service
des théories militaires, - mais surtout cet
accrnt de l'expérience personnelle et ce reflet
de la vie pratique, lumineux commentaire de
la science. Tel est ce livre du général Marbot.
Il l'écrivit à trente-quatre ans. Le livre est
l'homme; el je comprends qu'il ait plu à
!'Empereur el qu'il ait agréablement rempli
quelques-unes de ses longues veillées de
Sainte-Hélène; il lui rappelait un de ses officiers les plus énergiques· et les plus fidèles;
il ralliait dans leur gloire et ranimait dans
leur audace tous ces vieux bataillons détruits
ou dispersés; il flattait, dans le vainqueur
d'Austerlitz, l'habitude et le goùt de ces
grandes opérations de guerre offensive I dont
.1a théorie intrépide el la pratique longtemps
irrésistible avaient été l'instrument de sa
grandeur et la gloire de son règne. !llarbot
flattait ces souvenirs dans l'Empereur déchu
plus qu'il ne l'aurait voulu faire peut-être
dans l'Empereu r tout-puissant; mais il écrivait en homme convaincu. Il défendait la
guerre d'invasion comme quelqu'un qui
n'avait jamais fait autre chose, avec conviction, avec ,,érité, par entrainement d'habitude
el sans parti pris de plaire à personne. li
était l'homme du monde qui songeait le
moins à plaire, quoiqu 'il y eût souvent bi~n
de l'art dans sa bonhomie, bien du cœur et
bien de l'élan dans sa rudesse. Le général
Rogniat avait écriti que les passions les plus

de la France démocratique que la Charte
de 1814 avait consacrés, esprit libéral, cœur
patrio~e, }fafbot s'était senti tout naturellement entrainé vers un prince- qui avait pris
une pari si glorieuse en 1792 aux premières
victoires de l'indépendance nationale et qui,
le preniier 'aussi, en 1815, avait protesté du
haut de la tribune de la pairie contre la
réaction et les proscripteurs. Aussi quand le
duc de Chartres fut en âge de compléter par
des études militaires la brillante el solide
éducation !]_u'il avait reçue à l'Université, sous
la direction d'un professeur éminent, ce fut
au colonel Marbot que fut confiée la mission
de diriger le jeune prince dans cette voie
nouvelle ouverte à son intelligence et à son
activité; et tout le monde sait que le disciple
fil honneur au maître. Dès lors le général
Marbot (le roi l'avait nommé maréchal de
oamp après la révolution de Juillet) ne quitla
plus le duc d'Orléans jusqu'à sa mort; et il
le servit encore après, en restant attaché
comme aide de camp à son jeune fils. Devant
le canon d'AnYcrs, en 1831; plus tard,
en l 855, pendant la courte el pénible campagne de Mascara où il commanda l'avantgarde; en 1859, pendant l'expédition des
Portes de Fer; en J 840, à l'attaque du col de
Mouzaïa, partout Marbot garda sa place
d'honneur et sa part de danger auprès du
prince, et il reçut sa dernière blessure à ses
côtés. c1 ••• C'est votre faute si je suis blessé J&gt;,
dit-il en souriant au jeune duc, comme on
le rapportait à l'ambulance. - , Comment
cela? dit le prince. - Oui, monseigneur;
n'avez-vous pas dit au commencement de
l'action : Je parie que si un de mes officiers
est blessé, ce sera encore Marbot? Vous avez
gagné!. .. l&gt;
Je montre là, sans y insister autrement,
un des côtés de la physionomie militaire de
~[arbot: il avait, dans un esprit très sérieux,
une pointe d'humeur caustique très agréable.
Il était volontiers railleur sans cesser d'être
hienveillant. Une singulière finesse se cachait
dans ce qu'on pouvait appeler quelquefois chez
lui son gros bon sens. J'ajoute que les dons
les plus rares de l'intelligence, la puissance
du calcul, la science des faits et le goùt des
combinaisons abstraites s'alliaient en lui à
une imagiaation très invenlive, à une curiosité très littéraire et à un géaie d'expression
spontanée et de description pittoresque qui
n'était pas S!;!ulement le mérite du conteur,
comme je l'ai dit, mais qui lui assurait partout, dans les délibérations des comités, dans
les conseils du prince, et jusque dans la
Chambre des pairs, sur les questions les plus
générales, un légitime et sérieux ascendant.
D'un commerce très sûr, d'une loyauté à
toute épreuve, sincère el vrai en toute chose,
Marbot avait, dans la discussion, une allure,
non pas de guerrier ni de conquérant, personne ne supportait mieux Ia contradiction, - mais de raisonneur convaincu et
déterminé, qui pouvait se taire, mais qui ne
1. Voir le chapitre ir.tilulé : Des grandes opb·ase rendait pas. Il avait, si on peut le dire, l ions
o/femives. p. 597 cl suiv. de l'ouvrage précilê.

propres à inspirer du courage aux troupes
étaient, selon lui, (f le fanatisme religieux,
l'amour de la patrie, l'honneur, l'ambition,
l'amour, enfin le désir de's richesses ... . Je
passe sous silence la gloire, ajoute l'auteur;
les soldats entendent trop rarement son langage pour qu'elle ait de l'influence sm· lem·
courage .... &gt;l C'était là, il faut bien l'a,,ourr,
une opinion un peu métaphysique pour
l'époque oit le général Rogniat écrivait, et
qui, ftît-elle fondée (ce que je ne crois pas),
n'était ni utile à répandre ni bonne à dire.
« ,. . Mais quoi! s'écrie le colonel Marliot
dans sa réponse, quoi! ils n'entendaient pas
le langage de la gloire, ces soldats qui jurèrent au général Ilarnpon de mourir avec
lui dans la redoute de Montélésimo ! Ceux
qui, saisissant leurs armes à la voix de li:léber, préférèrent une halaille sanglante à une
capilulation honteuse! Ils n'entendaient pas
le langage de la gloire, ces soldats d'Arcolc,
de Rivoli, de Castiglione et de Marengo,
ceux d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram! Ces
milliers de braves qui couraient à une mort
presque certaine dans le seul espoir d'obtenir
la croix de Ia Légion, n'entendaient pas le
langage de la gloire!... Que veulent donc ces
braves .:ïoldats qui s'élancent les premiers sur
la brèche ou s'enfoncent dans les rangs des
escadron.:ï ennemis? Ils veulent se distinguer,
se faire une réputation d'hommes intrépides,
qui attirera sur eux l'estime de leurs chefs,
les louanges de leurs compagnons et l'admiration de leurs concitoyens. Si ce n'est pas
là l'amour de la gloire, qu'est-ce donc 5 ?... &gt;&gt;
J'ai cité cette héroïque tirade, non pas
pour donner une idée du style du général
Marbot : il a d'ordinaire plus de tempérance,
plus de mesure, plus d'originalité, même
dans sa force; mais ce slJtle lt la ba1·onnelle
qu'on aurait pu taxer de déclamation dans
un temps différent du noire, a aujourd'hui
un incontestable à-propos.
Une fois en guerre, qui ne reconnait que
celte façon de juger le soldat français est à la
fois la plus équitable, la plus politi1ue el la
plus vraie? !larbot était le moins pindarique et le moins déclamateur des hommes,
quoiquïl y eùt parfois bien de l'imagination
dans son langage. Mais un sûr instinct lui
avait montré ce qui fait ballre la fibre populaire sous l'uniforme du soldat et sous le
drapeau de la France; el aujourd'hui, après
quarante ans, en rapprochant de ces lignes
épiques, détachées d'un ,,ieux livre, la liste
récemment présentée au général Canrobert
des 8,000 braves qui se sont fait inscrire
pour l'assaut de Sébastopol, n'est-ce pas le
cas de répéter avec le général Marhot : Si
l'amour de la gloire n'est pas là, où est-il
donc? ...
Cette solidarité traditionnelle de la bravoure dans les rangs de l'armée française,
aussi loin que remontent dans le passé ses
glorieuses annales, est très nettement marquée dans l'ouvrage que le colonel !larbot
écrivait en 1816 el qu'il publiait quelques
1

2. Co11sidéraliou.,; s111· l'a1·t de la guen·e, p. 410.
5. Rewm·ques critiques, etc., p. HH-102. _

.,. AU CHATEAU DE lMONDETOUR
SOUVENIRS nES C.\MPAGNES DU G11N~:RAL BARON l)E MARJIOT, CONSERVr.S
•

(Seine- lnférieme). - Tat/eau de E. DE

Ro1sLE1·0MTE.

• de cours dc sa br_c a· Ao-reda·
chapeau
d'aide de
troué d'un
biscaïen,
à !a bataille a·E1·!au; épau•
Sur la table, de gauche à droite : shako d_'aidc de camp cnt~11lé
. ,,. . -'hako
de co"!onel
ducamp
..,. hussards
porté
,i \Yatcrloo. - Sur e fauteuil :
~ lcttes et aiguillettes portees pr Je g-éncral en_ qu~lité d'aide de ccmp du
O~lc{;t 5.' ;uîdon du 2 3. chasseUrs pendant les campagnes de Russie et de Saxe. uniforme de co!cr.cl du ï. hu!sards r,orté a "atcrloo .. - ,\_u•des.s.u~ el " t"b'r·etachc de colonel du~· hussards.
·
Panneau supéncur, a droite. sa ire c sa
1

dt~

�1f1ST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
années après. S'il l'eùt écrit vingt ou trente
ans plus tard, il n'eùt pas seulement nommé

les conquérants de l'Égypte, de l'Allemagne
el de l'Italie; il eût signalé, dans les héritiers de ces belliqueux instincts, la même
llammc d'héroïsme qui animait les pères; il
les eût suivis sous les murs de Cadix, dans
les champs de la llorée et à l'attaque du fort
!'Empereur. Plus lard, il eùl cité ces infati~ables soldats qui nous ont donné l'Afrique :
il les avait vus à rœuvre.
Il est mort en faisant comme nous tous de
patriotiques Yœux pour le succès de nos
armes, engagées si glorieusement et si loin!
Les. drapeaux changent, les révolutions s'ac•
cumulent, les années s'écoulent : la bra\'oure
française ne varie pas. Elle est dans la race
et dans le sang. Marbol élait plus que per5,onne un type éminent de ce courage de natu,·e, comme il l'appelle, qui n'a pas seulement la solidité, mais l'élan, qui n'attend pas
l'ennemi, qui court à lui et le surprend,
comme les zouaves à !'Alma, par ces apparitions soudaines qui font de la vitesse ellemême un des éléments de la victoire. Ce
courage de l'invasion, de l'o!Tensive, c~t art
ou plulôt cc don de marcher en avant, (( de
tirer avantage des lenteurs Je l'ennemi, de
l'étonner par sa présence, et de frapper les
grands coups avant qu'il ait pu se reconnaitre D, celte sorte de courage était bien
celle qui convenait à une nation prédestinée,
plus qu'aucune autre, par la franchise de son
génie, par l'expansion contagii::use de son ca•
raclère, par la facilité de sa langue acceptée
de tous, à la diffusion de ses sentiments el
de ses idées; et il n'est pas inutile de le rappeler, au moment où un si grand nombre de
Français sont en ligne devant un redoutable
ennemi. Marbot avait, avec toutes les 'lualités
sérieuses du métier, ce courage d'a,,antgarde, el il était cité dans l'armée pour l'audace de ses entreprises ou de ses aventures.
Un jour (c'était, je crois, au début de la
campagne de Russie, et il venait d'être
nommé colonel), il arrive à la lêle de son régiment devant un gué qu'il avait mission de
franchir. Le passage était défendu par un
nombreux détachement de Cosaques, appuyés
sur une artillerie imposante. Marbot fait reconnaître ]a po:-ition, qui est jugée imprenable. « !larchons, dit-il, mes épauletles
sont d'hier, il leur faut un baptême; en
avant!. .. » En disant cela, il pique des deux.
Il y eut là, pendant quelques instants, une
luue corps à corps, sabre contre sabre, et
des prO\'ocalions d'homme à homme, comme
dans un chant d'Homère. Enfin l'ennemi
céda, les canons furent pris. llarbot reçut
sa huitième blessure, mais il passa.
Le crénéral Marbol a,ait été fidèle à l'Em•
pire j~squ'à souffrir, en mémoire de celte
Alorieuse époque, la proscription et l'exil.
Nous aYons ,u comment la Restauration lui
rendit à la fin justice, et comment la dynastie
de Juillet lui donna sa confiance. La révolution de Février le mit à la retraite. Le général Marbot se résigna. Il accepta sans se
plaindre une disgràœ qui le rattachait encore

à la royauté déchue. Il avait la qualité des
nobles cœurs, il élait fidèle. Le souci très
éclairé et très intelligent du père de famille
n'avait jam?is affaibli chez lui le citoien ni le

soldat. Après avoir élé un des héros de l'épopée 'impériale, il fut un des personnages les
plus considérables el les plus fal'orisés de la
monarchie de Juillet, et il s'en est souvenu
jusqu'à son dernier jour, non sans un méJange de douloureuse amertume quand il
songeait à cette jeune branche d'un tronc
royal, brisée fatalement sous ses yeux, mais
avec une imperturbable sérénité de conscience, en songeant aussi qu'il n'avait jamais cessé, depuis soixante ans, de servir son
pays sur tous les champs de balaille, dans
toutes les rencontres sérieuses, dans l'armée,
dans le Parlement, dans les affaires publiques,
dans l'éducalion d'un prince, el jusque dans
ces derniers et trop courts loisirs de sa verte
,·ieillesse, consacrés au récit de nos grandes
guerres et au souvenir de nos victoires immortelles.

ÉTATS DE SERVICES
de

J eau-Baptiste-An toine-M arcelli n,
Baron de Marbot.
Né à Altillac (Corrèze), le 18 août 1782.
Entré au 1el' régiment de hussards . . 28 septembre 1799.
Maréchal des logis . 1". décembre 1i 99,

Sous-lieutenant . . 51 décembre 1799.
Passé au 25e régiment de chasseurs à
11 juin 1801.
cheval. . . . . . .
Envoyé à l'école
d'équitation de Versailles. . . .
12 septembre 1802.
Nommé aide de
camp du général Au51 août 1803.
gereau. . . .
H
juillet 1804.
Lieutenant . . . .
5 janl'ier 1807.
Capitaine. . . . .
Passé aide de camp
2 nol'embre 1808 ·
du maréchal Lannes .
Che! d'escadrons .
5 juin 1809.
Passé aide de camp
18 juin 1809.
du maréchal !!asséna.
Passé au 1er régiment de chasseurs. . 25 novembre 18 11.
Passé au 23e régi28 janvier 1812.
ment de chasseurs. .
Colonel ou 23' régi•
ment de ehasseurs. . ·15 nol'embre 1812.
Passé au 7• de hus8 octobre 1814.
sards . . .
Porté sur la 2• liste
da l'ordonnance royale
24 juillet 1815.
du . . . . . . .
Sorli de France
12 janvier 1816.
d'après la loi du. . .
Rappelé par l'ordon15 octobre 1818.
nance du.
Admis au traite•

ment de réforme . .

Rétabli en demisolde avec rappel du.
1" a\Til 1820.
Colonel du 8• régiment de chasseurs. .
2':? mars 1~29.
Aide de camp de ~A. Il. le duc d'Orléans.
12 aoùt 1830.
Maréchal de camp.
22 octobre 1~:iO.
Compris dans le cadre d'activité de l'étal2':? mars J8j 1.
major général. . . .
Commandant la 1"'
brigade de cavalerie
au camp de Compiègne . . . . . . . .
18 juin 183t.
Commandant une
brigade de grosse cavalerie au camp de
Compiègne . . . . .
10 juillet 1856.
Lieutenant général
maintenu dans ses
fonctions d'aide de
camp de S. A. Il. le
duc d'Orléans. . . .
21 oclohre 1858.
Mis à la disposition
du gouverneur de I' Al:; avril 1840.
gérie . . . . . . .
m,i -!MO.
llentré en France .
Membre du comité
d'état-major . . . . 20 septembre 1841.
Nommé inspecteur
µénéral pour 1842 du
,J4e arrondissement de
22 mai 1842.
cavalerie. . . . . .
Commandant
les
troupes destinées à figurer la ligne ennemie
dans le corps d'opéra29 mai 1842.
tions sur la Marne. .
Aide de camp de S.
A. fi. Monseigneur le
20 juillet 1842.
comte de Paris . . .
Inspecteur général
pour 1845 du Re arrondissemcnl de cava11 juin 184:i.
lerie
. . . . . .
inspecteur général
pour 1841 du 6•· arrondissement de cava•
25 mai 1844.
lerie . . . .
Membre du comité
13 avril 1845.
de cavalerie . . . .
Inspecteur général
pour 184â du 2• arrondissement de cava24 mai 1845.
lerie . . . . . . .
Inspecteur général
pour 1846 du 2• ar-

rondissement de

C.'l\1 a-

lerie . . . . . . .

Inspecteur général
pour 1817 du 15• arrondissement de cavalerie . .
Maintenu dans la Ire
section du cadre de
l'état-major général .
Admis à faire valoir
ses droils à la retrailr

.JJftM01'lfES DU GÉNÉ~JU. BJl~ON DE .JJfll~BOT

1rr aniI 1~20.

27 mai 1840.

11 juin IX\7.
l"' aoùt 1817.

par le passage d'un
boule!, qui a enlevé la
8 juin 18i8. corne de son chapeau à
8 février 1807.
16 novembre 1854. la bataille d'Eylau. .
Un coup de sabre
au front à Agreda. . I" novembre 1808.
(jn coup de feu au
travers du corps au
Campagnes.
siège de Saragosse . .
9 lévrier 1809.
Un coup de biscaïen
An Vlll, Italie. -An IX, Ouest. - An\,
dans la cuisse droite
Gironde. -An XII, au camp de Balonne. 22 mai 1~09.
An Xlll,aucamp deBresl.-An XIV, 180:,, à la halaille d'Essling.
Un
coup
de
feu
au
1806 et 1807, Grande Armée. - 1808 et
1809, Espagne et Autriche.-1810 el 1811, poignet gauche au
12 juillet 1809.
Portugal. - 1812, llusù. -- 1815 el combat de Znaïm . .
Un coup d'épée dans
18H, Grande Armée. - 1815, Belgique. 1831, 1832, à l'armée du Nord. - 1855, e visage et un coup
de sabre dans le \'en1~59 el 1840, en Algérie.
re au combat de Miranda de Corvo . . .
1'&gt; mars 1811.
Un coup de feu à
l'épaule gauche au
Blessures.
combat de Jakoubo110.
31 juillet 1812.
Un coup de baïonUn coup de lance
nelle au bras gauche.
au genou droit au
A!Tecté d'étourdissecombat de Plechtchéments considérables
nitsoui . . . .
l décembre 1812.

par décret du.
Retraité par arrèté
du . . . . .
Décédé à Paris

17 avril 1848.

Un coup de flèche
dans la cuisse droite à
la bataille de Leip,ig .
Un coup de lance
dans la poitrine à la
bataille de Waterloo .
Une balle au genou
gauche dons l'expédition de Médéah. . .

18 octobre 181;;.
18 juin 1815.
12 mai 1840.

Décorations.

Ordre de la Légion
16 octobre 1808.
d'honneur. Chevalier.
28 seplemhre 181;;.
- Orficier. . .
21 mars 1831.
- Commandeur .
30 avril 1836.
- Grand-officier .
Che\'alier de SaintLouis . . . . . . . 10 septembre 1814.
Grand-croix de la
Couronne de chêne de
décembre 1X32.
llollande. . . . . .
Grand officier de
août 18'&gt;2.
Léopold de Belgiqùe .
1845.
Pair de France en .

FIN

Par Paul de SAINT-VICTOR
~

Machiavel
L'éternel grief jeté et rejeté, comme une
pierre, depuis trois siècles, à cette mémoire
qui m'apparait, à moi, son admirateur passionné, revêtue de la majes.té touchante d'une
grande statue lapidée, c'est son Traité du
Prince, c'est ce livre que le cardinal Poins

sorts du pouvoir, quelque cho~e comme la
Leçon ,L'anctlomie de Rembrandt, un maitre
noir disséquant un cadavre, sur une table de
marbre, devant de mornes élèves. Pour moi,
sans prétendre de,·iuer son énigme, et en
m'en tenant à sa lettre, je le prends comme

disait écrit avec le doigt de Satan, el qu'un
bénédictin proposait de couvrir d'une reliure
en peau de serpent, comme d'un san•benito
d'infamie, dans toutes les bibliothèques de la
chrétienté.
On a traduit en mille variantes les oracles
ambigus du mystérieux sphinx. Il en est qui
lui prêtent une formidable ironie, celle de ce
prophète de la Bible qui se roulait dans les
iniquités et les adultères. D'autres croient y
voir un piège à tigre, tendu à Laurent de
Médicis, auquel MacbiaYel dédia son œuvre;
une amorce de perversité oOerte au tyran de
Florence, pour le faire tomber dans le crime
el, de là, dans la haine et dans la mort.
D'autres enfin ne veulent y trouver que la
froide opération d'un chirurgien politique qui
démontre aux princes les organes et les res-

le produit naturel d'une époque à part, et je
ne reproche pas au fruit du mancenillier
d'être mortel.
N'oublions pas que ce livre lut écrit pendant un tremblement de terre d'anarchie,
d'invasions et de guerres civiles; alors que
Ioule idée de droit, autre que celle de la défense naturelle, avait disparu du monde;
alors que le sang humain aYait moins de prix
que n'en a aujourd'hui l'eau des fontaines.
Dans celte sombre el sublime Italie du
xv1e siècle, une créature inoffensive, sujet ou
prince, était bientôt détruite. La vie était une
lu lle, la maison une forteresse, le vêtement
une cuirasse, l'hospitalité un guet-apens,
l'étreinte un étouffement, la coupe offerte un
poison, la main tendue un coup de poignard.
La patrie esl livrée aux factions du dedans et

aux barbares du dehors, l'ennemi est aux
portes, la révolte dans la rue, la conspiration

dans l'église, le_ brigandage dans la campagne:
parlout la trahJSon, partout la haine partout
la méfiance, partout la mort.
'
Machiavel fait son prince àl'ima•e du temps
qu'il d~it go~verner. Il le trempe, pour le
rendre IDl'u!nerable, dans le Styx de sang qui
co~le à pleins bords; 11 lm forge, sur sa
froide enclume, une armure de dissimuJation
à, l'épreuve des plus pénétrants regards;
1 habitue aux horreurs, comme Mithridate
aux poisons. Cela est atroce sans doute mais
encore une fois, cela est du temps. '
'
Et puis n'oublions pas l'excuse suprême
~e, ce hvre _condamné! son dernier chapitre :
1 Exho,·tatwn au prince de delivrer l'Italie
des barbares, hymne digne de Tyrtée, qui
éclate, comme un chœur héroïque de trompelles, el répand la solennité fatale d'un sacrifice propitiatoire, pou1· le salut du peuple,
sur les meurtres moraux et les étouffements
de vertus qui s'accomplissent au-dessous
dans les profondeurs des ténébreuses théorie;

il

�-

msT01{1J1 - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ·

qu'il domine. Ce prince que Machiavel nourrit,
à la façon des oiseaux de proie, d'axiomes
carnassiers et de sanglantes doctrines, c'est
contre les ennemis de sa patrie qu'il ,,eut le
lancer, furieux, armé, implacable; c'est
contre eux qu'il aiguise ses serres, qu'il
exerce son ml aux cercles perfides, aux directions obliques, aux attaques impréYues, el
qu'il l'allèche aux curées féroces du vaincu et
du peuple ,, terre.
Mai,, une fois la part de blâme laite et
p,rfailc au livre du Prince, quelle grande
vie que celle de llachiavel ! li était de la race
de ceux dont le royaume est de ce monde, rl
qui sont fails pour manier, à pleines mains,
les choses el les hommes. Sa jeunesse se
passe dans les ambassades, à négocier les
affaires de Florence auprès des papes, des
empereurs et des rois. C'est contre César Borgia qu'il lait ses premières armes de diplomatie militante. César ne se dérange pas pour
Machiavel; il conçoit, médite et exécute ses
crimes devant lui, avec l'effrapnte sérénité
d'un damné et l'ingénieuse perfection d'un
artiste. Macbia\'l'l ne se contente pas de Jt,s
trammettrc à la seigneurie de Florence; il
les prédit, il les devance, il les prophétise;
il lit dans les entrailles du monstre, comme
un augure dans celles d'une viclime, et, plus
tard, quand son jour est venu, c'e~t lui
qui montre à l'ilalie le défaut de celle cuirasse di.1bolique, qui semblait trempée au
leu de l'enfer.
Mais arrirc la restauration des ~lédicis; la
flépublique succombe, et Matl1ian:l, disgracié,
est brusquement écarté d~ celle vie des a(îaircs,
sa région et son élément.
Il conspire, on l'arrête, on le met à la
question pour lui arrarher un aveu. Mais
autant aurait valu iorlurer une statue de
bronze. A la fin , les Médicis lui font grâce, tl
c't.:st ici que commence son supplice: le supplice de l'activité enchaînée et du génie qui
se ronge lui-même.
Le gcand homme d'Élat, exilé dans sa métairie de San-Caseiano, y rugit d'ennui et de
colère. li implore des Médicis un emploi, une
fonction; un rôle, « fût-ce celui de tourner
une meule ou de rouler une pirrre ». Vous
diriez un lion affamé demandant sa pâture.
On a voulu voir un abaissement dans cette
attitude; je n'y vois, pour ma part, que la
secousse d'une grande force comprimée, qui
tend les bras à l'action loinlaine et se débat
dans son vide. Que lui importait, à lui, le
nom propre du pouvoir, Médicis ou Soderini,
Léon X ou Clément Yll! Ce qu'il voulait,
c'était agir, discuter, convaincre, persuader,
travailler pour ~a villr, en lon ouvrier d'élo~

quence, et courir, entre les nations et elle,
comme la navette d'un tisserand entre les fils
de la toile dont elle trace le dessin el agrandit
la trame.
Les Médicis dédaignent ou redoutent ce

MACIJIAVEL.

D'après 1m

tableau de l.i Galerie des
J Florence.

Ujfices.

tout puissant auxiliaire; alors rhomme · de
pratique se rejelle dans la théorie. li compose
ses immortels Disco111s sur 'l'ile Lti 1e, son
llisloire de Casl1'11cio Caslrat'ani, son merveilleux conte de Belphryor; il aiguise et rarfi'nc amoureusement le style d'acier ciselé du
livre du Prince ; il groupe, autour de lui,
dans les jardins de Ruscellai , un Décamérun
politique dont il est la voix et l'oracle.
Mais ni le tra,ail ni l'abstraction ne peuvent guérir la fiè,·re lente qui le consume.
L'inaction pèse, comme la chape de plomb
dantesque, à cette âme fougueuse; pour y
échapper, il sejelle dans la mort de l'orgie et
de l'ivres se. Le bison, a dit Jean-Paul, dans
une comparaison sublime, se roule dans la
fange pour_ guérir ses blessures. Ainsi fait
l'homme d'~tat, meurtri de la chute de rnn
ambition idéale. li faut l'entendre, dans un
transport de joie sardonique, crier son abjection à tous cenx qui passent, en jetant contre
le ciel plus que son sang, sa boue.
« Tous les jours, - écrit-il à son ami
Vellori, - je vais à l'hôtellerie. Là sont ordinairement l'hôle, un boucher, un meunier et
deux chaufourniers. Jem'encanaille - m'in-

yoglioffo - arec eux, en joijanl à la crica.
Mille disputes s'élèvent, mille injures se croisent; le plus souvent, c'est pour un quatrino,
et l'on nous entend crier de San-Cajetano.
Ainsi vautré dans celle bassesse, j'empêche
mon cerveau de moisir, jedéreloppe la malignité de ma fortune, satisfait qu'elle me Ioule
aux pieds, pour voir si elle n'en aura pas
lionle. »
Elle n'en cul pas honte, l'aveugle déesse,
el, quand elle sembla revenir à lui, quelques
années après, ce lut pour le mystifier el le
tral1ir encore.
Les Médicis se réconcilient enfin arec le
théoricien du pouvoir, et leur premier acte
de faveur est de l'enroier en ambassade auprès ... d'un chapitre de capucins. li s'agissait
de je ne sais quelle chicane de couvrnt à pacifirr. Il y alla, le pauvre grand homme; cl,
pour ma part, je ne sais pas de plus poignante
ironie du sort que ce dix-huitième d'épingle
dnnné à faire à la main puissante qui venait
de forger la panoplie des dominations et des
majestés. Machiavel ju3e du camp d'une
batrachomyomarhie monastique! le lion arbitre des querelles d'une fourmilière 1
L'invasion des Impériaux décide enfin le
pape Clément Vil à appeler Machiavel au
secours de l'[ talie. Il se jette en héros dans
llome menacée, et }' prodigue, en quelques
jours, des trésors de génie, d'é} ,1 quf'!nce et
d'inventions soudaines. La prise de la ville
éternelle le renvoie à Florence, où une leure
d'un brio éperdu, dont les rires rnnglotent et
dont la gaieté nane, nous le montre, au
milieu d~ la pesle, fou d'étourdissement,
malade d'ardeur et cherchant la mort dans
l'amour, alèC une fougue passionnée. Ainsi
les fiomains des dt}rnicrs temps de l'Empire
s'ounaient les veines et fondaient voluptueusement en sJng, dans l'eau parfumée des
Uains asiatiques.
Le reste de sa vie ne fut plus que disgràce,
langueur, abandon, lente agonie . La république restaurée de Florence Je traita en partisan des Médicis et rdusa ses services . Il
regagna son désert de San-Casciano, }a foudre
dans la poitrine, en répétant, sans doute, la
mélancolique apostrophe de Dante àFlorenee:
Papule mi, quùl feci tibi? li languit longuement, lentement, abreuvé d'ennui. Chassé de
cc monde, où il avait placé ses espérances, il
se réfugia dans l'autre. Sur la fin de sa vie,
il tourna le dos aux affaires, comme dit si
énergiquemen l Pierre Matthieu, et ne songra
plus qu'à l'éternité. JI mourut, désabusé,
amer, flétri, blessé au cœur, ne croyant
plus qu'au crucifix, qui consola sa dernière
heure.
i'AUL DE

SAINT-VICTOR.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
dj,&gt;

L'Affaire du Collier
bouche de souveraine, les mots a\'aicnl un
poids plus grand. Les traits qu'elle lançait
pénélraient plus avant, et les blessures faites
Marie-Antoinette 1
étaient d'aulant plus douloureuses que, le
plus souvent, la malice portait juste.
Dè3 son entrée à Strasbourg, la petite
Quand elle était venue à la cour de France,
dauphine avait eu un mot que la ville entière
Marie-Antoinetle était encore une enfant.
a\'ait répété. Comme le chef du )lagistrat,
Louis XV en fait la remarque. Ses plus grands
c'est-3.-dire du com:eil de villP, dans la pemée
plaisirs,
à elle, épouse de l'bérilier du trône,
de lui être agréaLle, entamait une harangue
sont des parties de jeux avec les enfanls de
en allemand : « Ne parlez pas allemand,
sa première femme de chambre, déchirant
monsieur, à dater d'aujourd'hui je n'entends
ses robes, détériorant le mobilier, meltant le
plus que Je français. »
salon sens dessus dessous. On s'attend à voir
Nous devons à la plume d'Edmond el de
entrer par la porte la maman grondcu:,;e. Et,
Jules de Goncourt le meilleur portrait de
de fait, le courrier de Vienne apporte les
~foric-Antoinetle qui ait étP. tracé :
gronderies: « On prétend, lui écrit sa mère,
« Un cœur qui s'é!ance, se liHe, se proque Yous commencrz à donner du ridigue, une jeune fille allant, les bras
dicule au monde, d'éclater de rire au
ouverts, à la vie, avide d'aimer et
visage des gens. Cela vous ferait un
d'ètrc aimée : c'est la dauphine. Elle
tort infini, et ferait même douter de
aimait toutes les choses qui berçent
la Lonté de votre cœur. Ce défaut,
et conseillent la rêverie, toutes les
ma chère fille, dans une princesse,
joies qui parlent au, jeunes femmes
n'est pas léger. u Louis XY fait appeet distraient les jeunes sauve.raines :
ler Mme de Noai,lcs. li désire causer
les retraites familières où l'amitié
de la dauphine. Assurément ses quas\:panche, les causeries intimes où
lités et son charme mériten l tous les
l'esprit s'abandonne, et la nature,
éloges, mt1is elle a trop de vi,·acité
cette amie, et les bois, ces confidents,
dans son maintien public et trop de
cl la campagne et l'horizon, où le
familiarité, à la chasse, par exemple,
regard et la pensée se perdent, et
quand elle distribue des provisions
les fleurs et leur fête éternelle. Par
aux jcunrs gens réunis autour de .::a
un contraste sin3ulier, la gaieté couvoiture. Futilités,dira-t-011. LouisXV,
ne le fond Cmu, presque mélancoesprit clairvoiant, lisait peut-èlrcdans
lique de la dauphine. C'est une gaieté
l'avenir.
folle, légère, pétulante, qui va et
L'abbé de Vermand, qui avait é1é
vient, remplit toul Versailles de mouenvoyé à Vienne pour veiller à l'éduvement et de vie. La mobilité, la
cation de la future daupbine, n'avait
naïveté, l'étourderie, l'expansion,
pas cru devoir corubattre les tenl'espièglerie : la dauphine promène
dances de son caractère. Il les arait,
et répand tout autour d'elle, en couau contraire, aceentuées. \'ermond
rant, le tapage de ses mille grâces.
était, lui aussi, un homme de son
Lajeunesse et l'enfance, tout se mêle
temps : un abbé xv111e siècle, qui aien elle pour séduire, tout s'allie conmait l'esprit, les reparties rives, le
tre l'étiquette, toul plait en la prinbon sens et la bonne humeur. Au
cesse, la plus adorable, la plus lemme,
loin l'ennui, l'étiquette, le cérémonial
si l'on peut dire, de toutes les femmes
encombrant, dont une tradition sécude la Cour. Et toujours saulanle et
laire a embarrassé la reine de France!
voltigeante, passant comme une chanPRIXCESS E DE LAMBALLE.
« L'abbé de Vermond, disent les
son, comme un éclair, sans souci desa
D'aprês le dessitt de C.1R,10NTELLE (Musëe Condé, Chanti.11)'.)
Goncourt, voulait par l'éducation
queue ni de ses dames d'honneur. l&gt;
En tête de ces dames d'honneur
mettre )larie-Antoinetle plus prè.s
vient Mme de Noailles, duègne grave et solen- elle Fut bien de son temps, mais qui lui sus- de son sexe f[UC de son rang. » C'est la docnelle, pénétrée de l'importance de son emploi. cita des inimitiés irréconciliables. Dans sa trine de Jean-Jacques. L'auteur d'Émili•

H

\. Edmoml cl Jules ile GonC'ourl , 1/ist. ,Ir .llurit-Pierre de ~olhac, !Jlm·ieA11lowefle daupltme, ed. de 1808. - Ou même, fo

A11to1:11c1tr-, Cd. de. 188~. -

La dauphine, rieuse, l'a baptisée : !!me l'liliquelle. Quand la dauphine fut devenue reine
et mère, et que, tenant son enfant clans ses
bras, elle voulait le poser dans le berceau,
Mme de Noailles intervenait : ce n'était pas
conforme à l'étiquette. Il arriva, Marie-Antoinelte étant un jour montée tt dos d'âne,
que la hêtc, d'un coup d'arrière-train, la jela
sur 1~ gazon . Elle est assise dans J"herbe
haute, les jupes retroussées et battant dPs
mains : « Vile I allez chercher Mme de
Noailles, qu'elle nous dise ce que veut l'étiquette quand une reine de France est tombée
d'un à.ne! » Ce trait caractérise l'esprit de
Marie-Antoinette, son ironie raite de gaieté et
de bon sens; ironie charmante par laquelle

f:eim.' bf111"ie-.l11ioiiwlfe, Pnris, IX!)O. - )la~imc J,,
J;, Hochcterie et rnar&lt;piis ile Bc:mconrl , /,c/fres tfo
Marie-. lufoineUe, Paris, 1805. llémoires de
... 119 ,,,,.

Jlmc Campu. de llc~cmal. dl' ~!me (l'Oherkircl1.

111•

,1mc Vigcc •Lc Bruo. - Maoricc Tournr-u'i. M(lrieAului11elle dcva11t f'l!isloirc, Paris, 18ilü .

�-

111STO'R1A

-------==~=,,,-,===-----------------------..

n'eût pas éduqué son élève différemment.
S'il était permis de supposer que Rousseau

encore se sont figuré, mais un petit village
réel, a rcc une exploitation rurale sérieuse,

LE l'.\RTAGE DF. L.\ POLO&lt;,:\!::. -

Estamte satirique.

eùt admis dans l'Ùat qu'il rêvait une souve- une vraie laitière el de véritables fermiers.
raine, on dirait que Marie-Antoinette eût réa- « Ce séjour de campa~ne, écrit )1. de :\olhac,
lisé son idéal. Qu'est-ce qui la caractérise? augmente la familiarité cl l'abandon. La
L'amour de la nature, l'horreurdesconvenlions reine de France y tient moins de place que
cl la sensibili Lé du cœur. \ a-t-il au lre chose . Mme dl' llonlesson ou la maréchale de Luxemdans les doctrines morales de Jean-Jacques?
bourg dans leur cercle à Paris. C'est une
Elle concevait la vie comme une petite maîtresse de maison sans prétention, qui
demoiselle sentimentale l'imagine à son prin- laisse volontiers ses invités se grouper au tour
temps : aller le matin, du haut de la colline, d'une femme, ~!me de Polignac, par exemple,
l'Oir se lever le soleil, courir dans les gazons el qui se réserve les soins de l'bo~pitalité.
verts, parmi les Oeurs des champs, se pro- Son unique plaisir est de plaire à des hôtes
mener dans les bois, ou le soir au clair de qui sont tous ses amis, à des amis choisis
lune. Sa résidence farnrile est un séjour par son cœur cl dont elle se croit aimée. l&gt;
qu'elle a rapproché de la campagne autant Quand elle entre, les femme~ ne 11uillent pas
qu'elle a pu, Trianon. Trianon n'a pas été le l'épinelle ou leurs métiers de tapisserie; ni
village d 'opéra-comi(1ue que les Concourt les hommes le billard ou le trictrac.
..., 120 ,..

On connaît lc.s traits de sa sensibilité.
C'était la reine qui, assise sur un fauteuil,
au haut d'une estrade oit ~lme \ïgée-Le Brun
la peignait, se précipitait pour ramasser le
pinceau de l'artiste, dans la crainte que
cdle-ci, en état de grossesse a,aneée, ne se
fit mal. Les SOU\'enirs de )(me Vigée-Le Orun
ont laissé de jolis dét:iils sur les « ~éances l&gt;
de son modèle. Quand on était fatigué de
peindre et de causer, la reine Pl l'artiste
chantaient au clarecin les duos de Grétry 1 •
C'était la reine qui, soucie~1se des jeunl's
filles de sa domesticité, lisait le malin les
pièces du soir - elle qui s'astreignait si difficilement à la lecture - pour savoir si le
spectacle leur en pou\'ait être permis. Le
postillon du carrosse où se trouve MarieAntoinelle, tombe et se blesse. Elle refuse de
continuer son chemin et ne veut repartir
qu'une heure après que tous les bandages
ont été post'•s. Elle a organisé les secours,
bns son émotion appelant tout le monde :
« Mon ami n, - pages, palefreniers, postillons. Elle leur disait, les tutoyant : 11 lion
ami, ,a chercher les chirurgiens; mon ami,
cours ,ite pour un lirancard; vois s'il parle,
~•11 est présent! i&gt;
~ous touchons au trait saillant de son caractère, il celui qui lui fera le plus de tort :
1'1rrésistil.ile besoin de témoigner son affection à ceux qu'elle aime el de recevoir les
témoignages d'affection de ceux dont elle se
croit aimée. D'abord sa mère. Celle-ci connait sa fille. Elle sait la puissance de la Lendresse qu'elle lui a inspirée, et qu'en MarieAntoinette la tête n'est pas capable de luller
contre le cœur. Elle en use et abuse. Après
avoir obtenu d'elle ce qui lui semblait le plus
dur, ce qui révoltait tout son être, qu'elle fit
lion visage à la Du Ilarry, - à l'époque où
celle-ci, maîtresse de Louis :\\', dominait la
cour, - ~farie-Thérèse et Joseph li pèsent
sur Marie-Autoinelle et parviennent à faire
d'elle leur auxiliaire dans l'affaire du partage
de la Pologne, dans celle de la succes~ion
de Ba,ière, dans celle de l'ouverture de l' Escaut. La seule idée politique que la reine ail
reçue étant enfant et qui, arnc le temps, a
pris én elle plus de force, est que l'union
étroite de la famille de sa mère a\'ec celle de
son mari, cimentant l'alliance des couronnes
de France et d'Autriche, e5l la base nécessaire de toute politique salutaire aux deux
pays. Elle écrit à sa mère en termes touchants : « )lercy m'a montré sa lettre qui
m'a donné fort à penser. Je ferai de mon
mieux pour contribuer à la conservation de
l'alliance et bonne union. 011 en serais-je s'il
arrivait une rupture entre nos deux familles'!
J'espère que le Bon Dieu me préservera de .ce
malheur el m'inspirera ce que je dois faire.
Je l'en ai prié de bon cœur. » Elle ne croit
pas trahir les intérèts de la France. - Au
reste, les trahit-elle? - Mais son attitude
parviendra grossie, dénaturée, dans la pensée
populaire. Son règne finira aux cris de &lt;( A
1. Les mémoires de )lmc \ïgéc-Lc Brun n'ont pa,
it,• rédigés par elle', mai, de son 1i\'8nt et pi:esquc
s'&gt;US sa &lt;1ic, t'.•C', ~ur sr:; noies el "!l'S ~ou,rnir..; .
1

HISTORIA

Cliché fiirau&lt;lon.

MARIE-LOUISE, ARCHIDUCHESSE D'AUTRICHE
F'EJ\IME DE NAPOLÉON l''
Tableau de j.-B. BORGIIESI. (Pinacothèque royale, Parme. )

�"-------------------------------- Z: An-

AJJ(E

»u Cou.œ~ - ~

bas I'Autrichienne! 1 qui l'accompagneront dans la gêne générale, la prospérité rapide,
jusqu'à l'échafaud; tandis que sa mère et injustifiée, des Polignac parait un défi provo- veut plus autour d'elle de demi-monde. Les
son frère, irrités de trouver en elle des résis- cant. A la cour, la noblesse s'en irrite, le femmes qui ne sont pas veuves ne paraitront
tances de Française, l'accusent de leur côté mécontentement gagne Paris, la f'rance en- qu'avec leurs maris; ce qui raye des listes
d'ingratitude, noMm.tant ses complaisances, tière. Il grandit, devient plus àpre par l"éloi- une foule de noms. Affronts qui ne se paret de ne pas êlre ,·is-à-vis d'eux la fille el la gnement. &lt;&lt; Depuis qu 1tre ans, écrit )lercy, donnent pas.
Au clan des courtisanes ne tarde pas à se
sœur dévouée qu'ils a,·aienl espéré.
on comple que toute la fam~lle de Polignac,
Poussée par son besoin d'affection, Marie- sans aucun mérite envers l"Elat et par pure joindre celui des dérn:s. La piété de la reine
Antoinette crut que, élant sou,·eraioe, il lui faveur, s'est procuré, tant en grandes charges est franche, simple, droite, prime-sautière.
était possiL!e, il lui était permis d'avoir des qu'en autres bienfaits, pour près de cinq Cérémonies et pratiques lui semblent de\'Oir
amis. ifous samns ses affections cordiales, cent mille livres de rerenus annuels. Toutes plaire à Dieu beaucoup moins que les élans
prime-sautières, charmaoles de forme et les familles les plus méritantes se récrient de l'àme et la bonté du cœur. Et cela encore,
d'expression. Deux noms en sont dHeous contre le tort qu'elles éprouvent par une telle les dérnts ne le pardonnent pas. D'autant qui'
célèbres : ceux de la détcieuse princesse de dispcnsatioo de grâces et, si l'on en voit ces dévots, La \'auguyon el sa suite, la comLamballe et de la jolie comtesse Jules de encore ajouter une qui serait sans exemple, tesse de llarsan et sa coterie, uaient été les
Polignac. « La comtesse de Polignac, dit le - il s'agissait de la donation de la terre de plus cyniques flagorneurs de la Du Barry et
duc de Lévis, arni t la plus céleste figure qu'on Bilt'he en Lorraine, - les clameurs et le dé- drs vices du ,·ieux roi. Infiniment bonne,
Marie-Antoinette n'eût pas pris sur elle de
pût voir. Son regard, son sourire, tous ses goût seront portés au dernier point. »
faire
un tort réel à la personne qu'elle eùt
traits étaient angéliques. Elle avait une de
Encore si, dans cc commerce d'amitié, &lt;1ui estimée le moins; mais cet enlrain qu'elle
ces tètes où fiaphaël sait joindre une expres- lui semblait l'essence de la vie, llaric-Antoision spirituelle à une douceur infinie. » Le oelle eût lrom·é des natures sincères et dé- apportait dans ses affections, elle le mellait
timbre de sa ,·oix élait pur et captivant. Elle Youées comme elle-même. De sa chère Poli- aussi dans ses antipalhies. Les deux traits
chantait d'une manière simple et sua,·e el gnac elle ne douta pas; mais clic ,·it un jour sont inséparables dans un caraclère. Son cœur
avec le plus gracieux abandon. Ses mouve- que l'amie préfér,:e n'avait élé dans ses était également franc et vif, 11u'il s'aAil d"aments souples et presque négligés avaient le mains, depuis des années, qu'un instrument mitiés ou d"aversions. Celles-ci se traduisaient
charme de la nature. Sa parure était toujours à procurer des fa,·curs. Et, d"autre part, que en brusqueries, boutadl's, en mols cinglants
des plus simples, une rose dans les cheveux, de désillusions! La reine ,·oulait ètre aimée comme des coups de fouet qu'elle faisait claune robe de linon ou de mousseline légère, pour elle, et elle ne tarda pas à comprendre quer d"une main légère. Et c'est ainsi qu'aublanche, Oottante, bien en harmonie avec ce qu'on n'aimait en elle que la reine. Le dou- tour d'elle, de qui l'àme élait encore celle
caracti·re nalurel, tendre, allectueux. Ses pa- loureux mouvement de recul! Mou,·ement d'un enfant alors qu'elle était dijà mère,
s'élèvent et s'entassent haines, rancunes et
roles semblaient des caresses, son sourire
qui, peu à peu, la rejclle vers les étrangers, rancœurs. A ses propos railleurs, mille bouavait la tendresse d'un baiser. Dès les pre- ceux qu'elle rencontre chez Mme d'Ossun, ou
miers jours, )farie-Anloinelle fut conqui~e. dans les salons des ambassades, les Slaël- ches invisibles, dJns des coins obscurs, mais
Et cc fut une de ces jolies amitiés de jeunesse llolstein, les Stratho,·en, les t'ersen, les Es- où elles sont d'autant plus à redouler, réponfaites de familiarilés el d'étourderie, de con- terhazy, le prince de Ligne. Si bien qu'à la dent par des traits 11ui portent du venin.
fidences et de badinage : « Des jeux où les Cour, autour d'elle, le mécontentement gran- 1&lt; C'est dans les méchancetés et les mensonges
deux amies n'étaient plus que deux femmes, dit encore. Comme on lui montre les incon- répandus, de 1785 à 1788, par la Cour contre
et, se lutinant cl se battant, se décoiffant vénients de celle préférence nou,·elle pour les la reine, écrivait le comte de la lfarck, qu'il
presque avec mille gr:\ccs animées, se dispu- étrangers, elle répond, a1·ec un sourire triste, faut aller chercher les pré tex les des accu~ataient entre elles à qui serait la plus forte. » d'un mot poignant : « fous uez raison, tions du tribunal rémlutionnairc en 17!1:;
L'affection de Mme de Polignac pour la mais c'est que ceux-là ne me demandent co:ltre Marie-Antoinette. »
La reine, il est vrai, était d'humeur joyeuse,
reine était sioct'.•rc et désintéressée. Son déta- rien. »
légère, si l'on veul. 1&lt; Elle aimait la vie, dichement des honneurs et de la fortune avait
Et alors, parmi ceux qui demandent sans
été un de ses principaux attraits aux yeux de lrève ni merci, que de colères! Elles se tra- sent les Goncourt, l"amusement, la distracAlarie-Antoinelle el un slimulaot à la com- duisent par des plaintes, des récriminations, tion, ainsi que l"aiment, ainsi que l'ont toubler de faveurs. Avec quelle joie elle avait bientôt des épisrammes, des satires. Jusqu'au jours aimée la jeunesse et la beauté. • La
appris un jour que son amie était chargée de sein de la Cour, on chante d"un ton moqueur : comlesse de la llarck, dans sa description di!
la cour de France, en parle à Gusta\'C Il :
famille et sans fortune, logeant à Versailles
Pet ile rei11e dr 1·i11gt 1ms,
« La reine va sans cesse à !'Opéra, à la Codans un médiocre hôtel de la rue des Bons(lui lr11ile~ mal ici Ir, g1·11•,
médie,
fait des delles, sollicite des procès,
Enfants ! Et rnici des places, des pensions,
roux rrpassere:. /11 b11rrièrr,
s'affuble
de plumes et de pompons cl se modes titres. Peu ambitieuse pour elle-même,
La11 /aire!
11ue de tout. » La note n'est pas encore lrop
Mme de Polignac, semblable à son amie,
Par étourderie, sans la moindre malveil- méchante, elle va s'envenimer. Au bal chez
était remplie d'afTcclion et de dévouemeut
lance,
le plus souvent en voulant obliger ses M. de Vitry, Marie-Antoinette cotre incognito,
pour les siens. Cc fut un nai parti qui se
amis,
la
reine s'est aliénée, l'une après l'au- en masque, a\'Cc la duchesse de la Yauguion.
groupa autour d'elle, d'abord ses parents,
tre,
les
plus
puissantes familles de la cour : Le marquis de Caraccioli, ambassadeur de
puis ses amis, puis des courtisans. Autour
les fiohan-}larsan-SouLise, qui arnient acquis Naples, ne la reconnait pas el lie conversation
de cette amitié fraiche et gracieuse les intrigues se nouent et les cabales se forment, une situation prépondérante, les Clcrmont- a\'ec elle, sur un ton de badinage. L'intrigue
des manœuvres et des menées. Marie-Antoi- Tonnerre, les Civrac, les La fiochefoucauld, amuse la reine qui y répond. liais ,·oici que
nette devient prisonnière de son amitié. Les les ~oaillcs, les Crillon, les Montmorency. le marquis rougit de confu~ion : a\'ec un
lianes d les ronces étoulîcnt les fleurs dans füvarol a une remarque très profonde. LouisX\l éclat de rire, la reine s'est démasquée. Le
leur fragile éclat. A son amie, la reine ne aimait sa femme d'un amour que les derniers lendemain, la chronic1ue s'est emp~rée de
peut rien refuser, et l'on Yoit peu à peu par llourbons n 'naient accordé qu'à leurs mai- l'anecdote et déjà l'on sent combien peu de
elle s'élever aux honneurs cl à la fortune une tresses. lJarie-Anloioelle hérita des haines chose suffirait pour la retourner contre la
famille aYec son cortège d'amis, de créatures que soulevait autour d'elle la maitresse du réputation de la jeune femme. La familiarité
el de clients, - la faction des Polignac. Ce- roi. Elle avait en outre conlrc elle les médi- de llarie-.\ntoinetlc a d'ailleurs été exagérée.
pendant la misère publique se fait cruelle- sances des femmes arri1·écs à la Cour par la « Son tact, dit le prince de Ligne, en impoment sentir. Les banqueroutes sont retentis- Du Barry. Sa \'erlu mèrue, sa purelé, leur sait autant que sa maje~ té. Il était aussi imsantes, les impôts semblent plus lourds, et, étaient une insulte, et c'est cette pureté possible de l'oublier que de s'oublier soiqu"elles s'efforcent de ternir. La reine ne mèmc. ,, Elle s'est rendue à !'Opéra avec la

�. _______________________________

. - - 1f1STOR,.1.Jl

,

princesse d'llénin. L'essieu de sa voiture se
brise. Elle monte en fiacre et arrive ainsi.
Nul ne saurait l'aventure si, franche et insouciante, elle ne la disait la première, dès son
rntrée : (&lt; Moi, en fiacre à l'Opéra, n'est-ce
pas plaisant?» Le lendemain se murmurait nt
à l'oreille de sales propos sur on ne sait
quelle aventure louche où la reine aurait été
mêlée. La jolie expédition par une malinée
d'avril, sur les coteaux de Afarl,, d'où l'on
verra le solèil monter à l'horizdn, se développe en tout un pamphlet, une ordure, le
Lever de l'A urore, que les courtisans se passent sous le manteau. Par les chaudes soirées
d'é1é, sur les terrasses de Versailles, MarieAntoioelle aime se promener. Des orchestres
dans le feuillage font entendre des accords
que la douceur de la nuit rend plus harmonieux. Marie-Antoinette, qui aime le peuple
et n'a pas de plus chère émotion que de sentir
chacun autour d'elle partager son plaisir, veut
que la fuule entre librement, Au bras du
comte d'Artois ou de la comtesse de Polignac,
elle y heurte le premier venu. Les gazelles
de Londres se remplissent de détails infàmes
sur les « nocturnales » de Vers-ailles. Les
Anglais sont friands des détails scabreux qui
transforment ces promenades familières en
immondes orgies. Les feuilles passent la Manche, sont traduites, se répandent dans Paris.
Les nouvellistes imaginent des folies à
propos des constructions de Trianon. Mazières
y a fait une décoration peinte sur toile arec
enchâssements de verroterie. On parle de
murailles de diamants. Ceux-ci ont birntàt
un tel seintillemrnt dans l'imagination populaire que, lorsque les députés aux Étals génc'iraux, en t 789, visitent Trianon, ils demandent obstinément à mir la s-alle aux diamants. Et comme il est impossible de leur en
montrer aucune, ils partent avec la conviction
que ce témoignage des folies royales leur a
été caché.
Les dépenses et les detles de la reine furent
la plus redoutable des armes dont on l'accaLla. Son étourderie l'yavait exposée, Louis XVI
dut un jour acquitter pour trois cent mille
livres de deltes que la reine avait faites personnellement. Les nouvellistes en parlèrent :
« En lui remt:Ltant ces trois cent mille francs,
disent les Mémoires secrets de Bachaumont,
le roi lui a fait sentir que ceux qui l'entouraient, de crainte de lui déplaire, lui déguisaient la vérité. Il la priait de réfléchir que
cet argent provenait de la substance la plus
pure des peuples et ne devait pas être consacré à des dépenses frivoles. l&gt; Le trait, qui
se répandit, eut des conséquences. En 1777,
une dame Cahouet de Villiers fut arrêtée
pour avoir escroqué d'énormes sommes d'argcnl en se servant du nom de Ja reine. Au
fermier· général Béranger, qui désirait des
honneurs à la Cour, elle avait fait croire que
la reine ,•oulait contracter un emprunt sans
en faire part au roi, parce que celui-ci 1a
grondait de ses trop grandes dépenses. Elle
montrait de faux reçus. L'argent fut donné.

et La reine, écrit le comte lleugnot, avait alors
une réputalion de légèreté que, sans doute,
elle n'a jamais méritée. On la supposait aux
prises avec les besoins d'argent que provoquait son goùt pour la dépense. On citait
d'elle des traits, des paroles, qui la faisaient
descendre du rôle de reine à celui de lemme
aimable. On se familiarisait avec elle à ce
dernier titre par la pensée. l&gt;
Quelques mois après l'alTaire Cahouet de
Villiers, le -19 décembre 1778, Marie-Antoinette mettait au monde le premier de ses
enfants. li était attendu depuis huit ans.
&lt;&lt; Ma santé est entièrement remise, écrit-elle
peu après à sa mère. Je vais rt&gt;prendre ma
vie ordinaire et, par conséquent, j'espère
pouvoir bientôt annoncer à ma chère maman
de nouvelles espérances de grossesse. Elle
peut être rassurée sur ma conduite et je sens
trop la nécessité d'avoir des enfants pour rien
négliger sur cela . Si j'ai eu anciennement des
torts, c'était enfance et légèreté; mais à cette
heure ma tête esl bien plus posée et elle peut
compter que je sens bien tous mes devoirs sur
cela. D'ailleurs je le dois au roi. Il
Ces paroles sont sincères et furent mises
en praliqne. Une profonde cl durable réforme
se fait dans Loule la vie de la souveraine. Mais
est-il encore temps d'arrêter la médi:iance?
Marie-Antoinette veut donner par elle-mème
l'exemple de l'économie. Au Salon de 1785
est exposé son portrait par Mme Vigéc-Le Brun
en robe longue, blanche, tout unie. Elle s'habille comme une femme de chambre, disent
les uns; elle veut, affirment les autres, ruiner
le commerce de Lion et enrichir les Ilelges
de Courtrai, sujets de son frère. Et l'on doit
enlever le portrait. A ce seul trait on voit la
profondeur de l'action qui a été exercée.« Les
accusalions contre la reine, dit M. de Nolhac,
on les lit dans les brochures obscènes qui
courent les cercles et passent de mains en
mains, du boudoir à l'antichambre; on les
retrouve dans ces recueils manuscrits où l'on
rougit de reconnaitre de nobles armoiries et
des e.t Libris de femmes. Les immondices
que remuera la fiévolution, les allusions à
Messaline et à Frédégonde, s'étalent en couplets piquants, aux rimes élégantes et poudrées, et les grandes dames les chantent sur
les airs à la mode, dans l'inLimité des fins
soupers. Mais les fenêtres sont ouvertes; les
passants de la rue écoutent, et, du salon, la
chanson descend au cabaret. Cs peuple, à qui
l'on enseigne le mépris des reines, des femmes et des mères, n'oubliera aucune des leçons qu'il a reçues, et ce sont les refrains des
gens de Cour qui les accompagneront à la
guillotine. &gt;&gt;
Et cependant, s-i une femme eùt dû être
sympalhique aux hommes de la RévoluLion,
c'était bien Marie-Antoinetle. Elle se rapprochait du peuple par so n alîecLion pour lui,
par la manière dont elle en élait émue, par
la manière dont elle s'elTorçnit de le comprendre. Elle se rapprochait des hommes de
la Révolution par les idées qui leur étaient

communes. ~·est-ee pas elle qui obtint l'autorisation du nfariage de Figaro; qui prit la
défense de Linguet; elle qui fil ses efforts
pour que Vollaire fùl reçu à la Cour? MarieAntoinette ramena Necker au ministère. Elle
soutint la double représentation pour le Tiers,
En 1788, elle supprimait spontanément pour
1 200 000 livres de charges dans sa Maison.
Le 8 juin 1775 avait lieu l'entrée solennelle de Louis XVI, encore dauphin, dans la
ville de Paris, avec la dauphine. L'enlhousiasme de la Ioule allait au délire. Les maisons élaient en Heurs, les chapeaux volaient
dans les airs. Des acclamations ininterrompues : cc Vive monseigneur le dauphin! vive
madame la dauphine! » se répétaient en
mille échos. « Madame, disait le duc de Brissac, vous avez là deux cent mille amoureux . n
Marie-Antoinette voulut descendre dans les
jardins, se mêler directement à la foule, remercier de plus près, serrer les mains qui se
lendaienl à elle. Et elle écrit à sa mère une
lettre où bat son cœur :
« Pour les honneurs, nous avons reçu
tous ceux qu'on peut imaginer; mais tout
cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a
louchée le plus; mais c'est la tendresse et
l'empressement de ce pauvre peuple, qui,
malgré les impôts dont il est accablé, était
transporté de joie de nous voir. Lorsque nous
avons été nous promener aux Tuileries, il y
avait une si grande foule que nous avons été
trois quarts d'heure sans pouvoir a\'ancer ni
reculer. Nous avons recommandé plusieurs
fois aux gardes de ne frapper personne. Au
retour, nous sommes montés sur une terrasse
découverte. Je ne puis vous dire, ma chère
maman, les transports de joie, d'affection,
qu'on nous a témoignés dans ce moment.
Qu'on est heureux dans notre état de gagner
l'amitié du peuple à si bon marché! li n'y a
pourtant rien de si précieux. Je l'ai senti et
je ne l'oublierai jamais. »
Marie-Anloinelle et les Français de la Révolution étaient faits pour s'entendre i mais
entre la reine el le pays s'était glissé Basile :
il est l'homme du jour. Beaumarchais, qui a
laissé de son temps une pitloresque peinture,
l'a merveilleusement défini: « La calomnie!. ..
il n'y a pas de plaie mécbanceté, pas d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse
adopter en s'y prenant bien .... D'abord un
bruit léger rasant le sol comme l'hirondelle
avant l"orage, 7ûanissimo murmure et ûle et
sème en courant le trait empoisonné. Telle
bouche le recueille, et piano, piano, vous le
glisse adroitement. Le mal est rait, il germe,
il rampe, il chemine, 1·in(orzando, de bouche en bouche il va le diable; puis, tout à
coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à me
d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, · enveloppe, arrache, entraîne, éclate
et tonne; et devient, grâce au ciel, un cri
général, un c1·rscenrlo public, un chorus universel de haine el de proscription '. l&gt;

1. 11 im1wrte ici ,l'olisern~r qu'en 1îH Hcaumarcl1ais arail clé Cll\'oyê à Londres par Louis XVI cl

~arlinc pour y acl1clcr l'Cdition entiCrc 11'1111 affreux
pamphlet cont re )lal'ie-Antoincllc. C'Ctail J'.lvis im-

1w1·ta11l ù la brtn1du· 1•8pag11ofr SHI' st•s ilrnifa àl rl
{'QltrQ/llle ile Fm11ce, il difa11l tl'hfriti,i·/i, el qui

....,

121 w-

L'A'F'FJllR_E /JU COL1.1ER_ - - ,

Les Goncourt ont écrit ces lignes d'une ronne . La femme qui devait accomplir de Lrusque passage des voitures, ou se blottissait
vérité profonde :
pareille façon les actes suprêmes de sa vie, dans l'ébrasement des porles, la pauvre petite,
« La vie parliclÎlière, ses agréments, ses
attachements sont défendus aux souverains.
Prisonniers d'État dans leur palais, ils ne
peuvent f•n sortir sans diminuer la religion
des peuples et le respect de l'opinion. Leur
plaisir doit ètre grand et royal, leur amiLié
haute et sans confidence, leur sourire public
répandu sur tous. Leur cœur même ne leur
appartient pas, et il ne leur est pas loisible
de le suivre et de s'y abandonner. Les reines
sont soumises comme les rois à celle peine
et it cette expiation de ]a royauté. Descendues
à des goùts privés, leur sexe, leur àge, la
simplicité de leur âme, la naïveté de leurs
inclinations, la pureté et le dérnuernent de
leurs tendresses, ne leur acquièrent ni l'indulgence des courtisans, ni le silence des
méchants, ni la charité de l'histoire. )l
Toute de son Lemps, dont elle fut l'expression vire et piltoresque, imbue de la philosophie Sèntimentaleet naturiste qui, du bourgeois au gentilhomme, avait pént'tré tous les
esprits, Marie-Antoinette crut qu'étant reine
elle pouvait èlre femme. Erreur que la Cour
où elle vivait ne lui pardonna pas; que ne
lui pardonna pas la Rél'Olution et qu'aujourd'hui encore nous avons beaucoup de peine
à lui pardonner.
Voici dans quelles conditions fürie-AnLoinette accouchait.
Le garde des sceaux, les ministres et secrétaires d'État attendaient dans le grand cabinet avec la Maison du roi, la Maison de la
reine et les grandes entrées. Le reste ùe la
Cour emplissait le salon de jeu et la galerie.
Tout à coup une voix domine : « La reine va
accouchrr ! &gt;J La Cour se précipite pèle-mêle
ani.; la foule. L'usage veut que tous entrent
en cc moment, que nul ne soit refusé : le
spectacle est public. On envahit la pièce si
tumultueusement que les para\·ents de la
tapisserie entourant le lit de la reine en sont
presque renversés. La place publique est dans
la chambre. Des Sivoyards montent sur les
meubles pour mieux voir. Une masse compacte emplit la pièce, la reine étouffe. « De
l'air! lJ crie l'accoucheur. Le roi se jette sur • LA FRA'iCE IŒÇOIT DES ,\l.\l:iS DE L'AUTHICIIE UN D.lUPHIN" 1 FRUIT PRÉCŒUX DE LEUR ALLIA'.'iCE.
Est;unpe al/egori.;_ue pubtue à l'occ.:,sion dt ta naissa11ct du Dauphin,
les fenêtres calreulrées et les ouvre avec la
force d'un furieux. Les huissiers, les valets
de chambre sont obligés de repousser les ba- aurait dù comprendre que son eœur n'a mit grclollanl dans ses baillons, pieds nus, les
dauds qui se bousculent. L'eau chaude que pas le droit d'aimer et que sa bouche n'avait traits tirés, les lèvres Lleuies de froid el de
l'accoucheur a demandée n'arrivant pas, le pas le droit de rire.
faim. Elle tendait une main fine, frèle, et
premier chirurgien pique à sec le pied de la
Elle ne le comprit pas, et fut guillotinée'· murmurait d'une voix tremblotante, que
reine. Le sang jaillit. Deux SJVo)ards, debout
secouaient par moments comme des frisson,
sur une commode, se sont pris de querelle
VII
de colère : « Pitié pour une pauvre orpheline
et se disent des injures. C'est un vacarme.
du sang des Valois I JJ Les passants, la pluEnfin la reine ouvre les )"eux, elle est sauJeanne de Valois
part, ne l'écoutaient pas; d'autres jetaient,
véc1.
dislrails ou hautains, quelque monnaie; ceux
Tel était le cérémonial de la cour de France
On était en mars et il faisait encore froid. qu'arrêtaient ses paroles « ... une orpheline
quand la reine donnait un héritier à la couElle se collait vile contre les murailles au du sang des Valois JJ, répondaient des injures:
peut éfre frès

t1l1le it

Ioule la famille de Bourbon,

IUl'fout au. roi !.oui, Xl' I , signé: G. A. (Guillaume

Angelucci) , à Pal'is, 17H. Cet Angelucci éta it juif.
lleaumarrhais se mel en rapport avec l11i 1 achêle
l'l•dition.11 fait dClruirc les exemplaires cl proccde
de même pour une scronde (•dition à Amsterdam. li
allait r,~venir triompbant, quand il apprend 11u'Angelucci s'est sau\'é avec un exemplaire soustrait â Ja
destruction. - Voir Corresp. elll1'e blatie-Tltértse et
Uercy-A1·genteau) éd. ll'Arncth et Geffroy, 11,224;

-A. d'Arneth, Reaumm-clrnis u. So1111e11fels \'icnnc,
1868i ; - Paul lluol, Rraumarchaù en .ll/e111ag11c
(Paris, 1869). - Peu aprés il fallut racheter un
autre pamphlt 1. les .lm1Jit1•., de f.lwl'lol el de 'l'oi11clle, s. 1. 1 iiO. Chal'lot reprt·~entail le l'omle d'Artois. JI était ornt! d'estampes immondes La destruction en coüta 17 400 IIJ. a la cas,ctle particuliêrc de
l.ouis XVI, comme en témoigne la 11 uittance du libraire
Boissière, publiëe par llanuel, J&gt;olicc dévoilée, l ,

327-38 .

1. Ed. cl J. de Goncourt 1 !,Ja,•ie-A11foi11ellr,
p. 15l-:i2.
2. Œ :'tapolUou a \'li f'l Sll fJll&lt;'is l'l:l\'lg"CS 3 CXCl't'éS
o;ur l'&lt;'sprit puhlic. sur l'esprit ile la cour, la suppres~io11 011, au moins . l'amollldri~s&lt;'mcnt de l'C'11qucttc
par ~laric-AntoineUe. (.;uitlt:e, st1r\'cil1Cc, cmprisonni•c
par l't:tiquclic, la reine de Fr.lncc 11'ciH pas Clé
SOUt)t·onnCc, nul bruit n':iurail couru, nulle calomnie
ne se serait répandue. » l~redéric )lasson, !,forie/,ouise, p. 201.

�. _____________________________
,

L' Jl'F'F.1t1~1:

. - - 111STORJ.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - « Oh! la petite friponne! » et la repoussaient
durement. Alors elle s'asseyait quelques instants sur les bords de la route, lasse, les
coudes sur ses genoux, le menton au creux
des mains. Le vent soulevait ses chereux chà~
tains dont il caressait son visage. Ses lèvres
frémissaient et ses yeux prenaient un éclat
e/Trayant. Elle regardait les carrosses, passant
comme un ven~ de tempête sur le pavé du roi,
de Paris à Versailles, les chevaux au poil
luisant, les cochers galonnés d'or, la livrée
brillante des laquais, les chapeaux à plumes
des gentilshommes, les dames dans leurs cerceaux garnis de satin et les fins corsages où
les dentelles faisaient comme une écume
légère que les diamants étoilaient de leurs
scintillements. Et les yeux de la petite mendiante avaient un éclat dur, ils brillaient de
haine et d'envie.
Le soir, elle regagnait un affreux taudis,
grimpant, épuisée, un escalier de boi~, ou•
vert à la pluie, que Ie lierre, la vigne vierge,
le chèvrefeuille avaient envahi. Tremblante
elle poussait la porte . Dans la pièce, c'était la
misère sordide. Un homme l'accueillait par
des jurons; une femme, qui était sa mère,
ne l'embrassait pas. Tous les jours l'enfant
devait rapporter une somme fixée; el, quand
elle ne l'avait pas atteinte, sa mère lui arrachait ses haillons pour la frapper jusqu'au
sang avec des poignées d'orties.
La petite était dans sa huitième année. Parfois elle emmenait sa sœur plus petite encore,
qu'elle portait sur son dos, après avoir fait
de son tablier une écharpe pour la mainlenir,
et ses genoux, quand elle avait marché quelque temps, pliaient sous le poiùs.
Par une fraîche matinée d'avril, où la
brume, baignée de lumière, faisait une
atmosphère joyeuse, l'enfant s'était arrêtée
hors d'haleine à mi-eôte du village de Passy.
Au loin, sur la route, un carrosse Œnait lentement. Elle l'attendit, et, quand elle lut
auprès, approchant et tendant la main :
cc Faites l'aumôi1e, pour Dieu, à deux
pauvres orphelines du sang des Valois.
- Que dis-Lu là, petite'! l) fit une dame,
richement parée, assise dans le fond du carrosse auprès d'un gros homme couvert de
. broderies qui, déjà, commençait à marmonner . H était absurde d'arrêter sa voilure pour
écouler les mensonges d'une gueuse. Mais la
dame voulait entendre, car déjà l'enfant avait
entamé son histoire. &lt;&lt; A merveille, répondit
la marquise, et je vous promets, ma bonne
petite fille, que, si votre récit se trouve véritable, je vous. servirai de mère. Mais prenez bien garde à vous, ajouta-t-elle, vous

repentiriez de m'en avoir imposé 1• ))
C'était la marquise de Boulainvilliers, qui
se rendait à sa terre de Passy en compagnie
de son mari, le prévôt de Paris ,: . La marquise, ainsi qu'elle l'avait dit, prit des informations auprès des Yoisins du logis qui servait d'abri aux petites mendiantes, ~L, plus
particulièrement, aupr&lt;'s de l'abbé ~noque,
curé de Bouiognc, sur la paroisse duquel elles
demeuraient. Le prèl re, homme de bien,
d'une charité féconde, avait pris ces malheureux en compassion. Au sujet de la mère et
des enfants, il s'était muni de renseignements
précis, qu'il avait fait venir de leur pays, de
Fontette 1 entre Bar-sur-Aube et Bar-sur-Seine,
et il s'empressa de les mellre à la disposition
de la marquise.
L'enfant s'appelait Jeanne; elle était la fille
ainée ' de Jacques de Saint-Rémy, baron de
Luz et de Valois, lequel était né dans son
chàteau de Fonlelte, à six lieues de Bar-surAube, le 22 décembre 1717, et venait de
mourir en l'Jlôtel-llieu de Paris, le 1G février 17U2. Quand elle disait qu'elle était du
sang des Valois, l'enfant disait vrai. Elle descendait réellement en ligne directe, par les
mâles, de Henri li, de la branche des Valois,
ainée de celle de Bourbon alors sur le trône.
La généalogie fut certifiée exacte par le juge
d'armes de la noblesse française, d'IJozier de
Sérigny, et par le savant Chérin,· généalogiste
des ordres du roi. Henri ri avait eu, de Nicole
de Savigny, Jlcori de Saint-Rémy, qu'il reconnut et légitima, reconnaissance et légitimalion
étant alors deux actes identiques et qui ~e
confondaient en un seuP. Henri de SaintRémy avait eu de Chrétienne de Luz, René
de Saint-Rémy, qui avait eu de Jacquette
Drél'ot, Pierre de Saint-Rémy de Valois, qui
avait eu, de Marie de Mulot, Nicolas-René de
Saint-1\émy de Valois, qui avait eu, de MarieÉlisabeth de Viern1e, Jac4ues de Saint-Rémy,
baron de Luz et de Valois, le père de la
fillette en haillons que la marquise de Boulainvilliers avait accueillie sur le marchepied
de sa voilure. Les armes étaient d'argent à
une fasce d'azur, chargée de trois fleurs de
lis d'or. Et elle connaissait ses armes, la
petite; c'était mêrne la seule chose. qu'elle
parût savoir dans son affreuse indigence. La
fasce d'azur, les fleurs de li s d'or : sa petite
tête en était comme tapissée. Et quand elle
en parlait, avec une précision singulière,
ainsi que de l'aïeul, le royal bàtard de Nicole
de Savigny, tout son corps, que la misère
avait incliné, se redressait en un mouvement
de révolte et d'orgueil.
Depuis plusieurs générations, les Saint-

Rémy de Valois menaient, dans leurs domaines
de Fontette, ee que le comte Beugnot appelle
la vie héroïque : agriculteurs et chasseurs, ou
plutôt braconniers; la vraie existence, diraiton: qui convenait à des fils de rois du moment
qu'ils n'étaient pas sur le trône, si, parfois,
on ne les voyait aussi faux monnayeurs. La
ferme du château, immense, dressait sa construction plate et carrée, sans style, datant de
la fin du xv, f' siècle et remaniée dans le courant du xv111(', à mi-côte, dominant une plaine
ondulée, diaprée de champs de luzerne et
d'avoine. Des noyers séculaires l'entouraient,
au feuillage luisant , aux troncs noueux . En
contre-bas, le château d'aspect féodal, de
grosses tours rondes plongeant dans des fossés
où croupissait une eau fangeuse, servait de
grenier à foin, d'abri aux récoltes de fruits,
el de logement au gardien. Il était délabré,
la toiture défoncée; les étages du haut étaient
ouverts à la pluie. « Mon père, écrit Beugnot,
avait vu le chef de cette triste famille - il
s'agissait de Jacques de Saint-Rémy, le père
de la petite Jeanne; - il le peignait comme
un homme de formes athlétiques, qui
vivait de la chasse, de la dévastation des
forêts, de fruits et même de vol de fruits
cultivés. Les Saint-Rémy menaient depuis
deux ou trois générations celle vie liéroïque qu'enduraient les; habitants et les autorités, les uns par crainte, les autres par
quelque retentissement d'un nom longtemps
fameux. n La société du baron n'était composée que de paysans avec lesquels il s'enivrait et se Lattait quand il avait bu. Il vendait
lopin par lopin ce qui restait du patrimoine
familial, pour subvenir à ses débauches. Enfin1 il séduisit une nommée Marie Josse], fille
d'un tâcheron du pais et employée comme
servante au château 5 • Après qu'elle l'eut
rendu deux fois père, il l'épousa 6 •
Marie Josse! aebeva de le ruiner. Elle était
adonnée aux vices les plus dégradants, et
Jacques de Saint-Rémy, avec sa force d'hercule1 avait un caractère faible, une nature
indolente. Dans les mains de sa femme il
n'était qu'une loque. &lt;! Mon père, écrit le
comte Ueugnot, se souvient que, il y a quinze
ou vingt ans, il se transportait chaque année
dans le canton d'Essoyes pour la répartition
des tailles. Lorsqu'il passait dans la paroisse
de Fontette, le curé ne manquait pas de lui
couper la bourse pour les pauvres enfants de
Saint-Rémy. Ces enîaots étaient au nombre de
trois ;, abandonnés dans une chétive masure,
percée sur la rue d'une petile trappe par où
les habitants, chacun à son tour, leur apportaient de la soupe ou quelques aliments gros-

l. Les sources, pour recc,nslituer cetle }larlie du
l'écit, sont très nombreuses et perrncllcnt, non se ulement une certitude, mais d'entrer dans de minutieux
dètaîls. Ce sonl les Sou1•e11irs rie la comtesse de la
~folle el son interrogatoire du 20 jamîet· 178ti pM les
commissaires du Parlemcnl; les J!Jmofres du comte
de la ~loue; les .Mémoires clu comte Ileugnol; un
récil très curieux intitulé l/ÙJloire t·érilable de
Jeanne de Suinl-llémii publiC en 1786, écrit par
c1uclqu'un qui était parliculièremeu t renseigné sur
celle parlie de la \'Îe de notre hCroïnc; les lllfmofrrs
secrets de Jlachaumonl; des cor1·espond:111ccs : entre
autres une lettre de Jacques de Saint-Rémy de Valois, en date du hi moi 1776, au comte de Vergennes,
11'1 il parle de se~ :in11éC's d'enf:mrc (Ardlives rlcw

Affaires étrangères, ml. 1383, f•80 ); enfin les renseignements que M• Target, avocat ùu cardi11al de
Rohan , fü recueillir sur place et qui sont conservés
dans son dossier, Bibl. v. de Pa1·is, ms, de la r é~rve.
2. Marie-Mudelcine de llcllencourt de Dromesnil,
née en 1730, qui avait épousé, en 1748, Anne-GabrielUenry Bernard Je Saint-Saire, marquis de Iloulainvil·
tiers, petit-fils du cl'lCbre financier Samuel Bernard.
3. Mc au ehiitcau de fonlette, département de
l'Aube, le 22 n,·ril 1750 (c l non juillet, comme l'indique ln lègendt' du portrait, cunsm·n! it la llîbliolhl•r1uc nationale (Cabinet des Estampe\, gu·o,11ieut roir
rqJroduit it la pa~e 125 du pl'ésent fascicule ) .
t Sur Nicole cte Sarigny, dame el baronne de SainlP.Cmy, voir les flâlard.t dr la Jlaùon de Fl'(IIIC(' ,

par le marquis deBelleval (Paris, 1901 ), p. 23 el sui\·.
5. ~laric Josse! ou Jossellc était née à Font-elle le
2 mors 1720 de Pi erre Jossel, !l ma11ounicl' », et
rr.rnçoisc Pitois .
6. Le 14 août 1755 en l'église Sai nt- )Jartin de 1.angres. Aulérieurement au maria.9e ëtaient nés cle celle
union , le 9 mars 1153, un 11ls nommé Joseph qui
mourut le 19 décembre de la même annCe, et 1 le
25 fCHicr1755, un fils nommé Jacques de qui il est
question plus loin. Voy. Arsène Thève.no!) SMice lo·

YOUS

71ogl'({p/uque, slalislique cl ldslm·ique sur Fon/elle.
B:ir-sur-Scinc, 1881t, in-8 (IC 50 p.
7. Jacques nê le 2J février 1755, Jea1111e nec le
22 anil 1750. (\'. la noie 3, ci-contre ) et ,1:irie-Anne
1H!l' le 2 octohre ·1757. Le huron ,le Saint-fü•my cul

vu Co1-1-11:~ - - - .

sicrs. {( J'en ai été témoin, disait mon père, la porte - le baron était presque toujours ma&lt;( et le curé n'osait pas ouvrir la porte dans
lade à présent - pour le remplacer par un
" la crainte de m'affliger par le tableau de soldat aux gardes, un nommé Jean-!3aptiste
&lt;&lt; ces enfants nus et nourris comme des
Raymond, natif de l'ile de Sardaigne. Jacques
(! espèces de sauvages; il me disait que mon
de Saint-Rémy mourut à l'llotel-Dieu, comme
ci aumône contribuerait à les habiller. »
il a élé dit, de misère et de chagrin. La vie
Jeanne, la fille aînée, sortait avec Jes trou- de la petite Jeanne devint atroce. Elle était le
peaux du village. Elle allait pieds nus, mai- sou/Tre-douleur de ce couple dépravé et mégrelette, ses cheveux embroussaillés de fétus chant, enfant martyr sur laquelle la débauche
de paille et de foin, pressant les vaches lentes et le remords faisaient retomber leurs viode son brin de houx noir. Sa robe rapiécée, lences. « Insensible à mes pleurs, ~crit
d'un bleu éteint, s'harmonisait à la verdure Jeanne, mon impitoyable mère fermait la
grise des avoines . Mais elle était paresseuse à porte et, après m'avoir forcée à me dépouiller
se lever et il arriYait que, le matin, sa mère de mes misérables haillom, qui me servaient
la poursuivît à coups de fourche, jusque sous à peine à me couvrir, elle tombait sur moi
son grabat, pour la faire sorlir 1 •
avec furie et m'enlevait la peau à grands
Quand le baron de Saint-Rémy et sa femme coups de verge. Ce n'était pas tout. Raymond
eurent épuisé les ressources provenant &lt;lu me liait au pied du lit et si, pendant cette
dernier carré de terre cédé à d'anciens fer- opération cruelle, j'osais jeter des cris, elle
miers, qu'ils eurent vendu leur château mor- recommmçait de me frapper à coups redouceau par morceau à plusieurs familles du blés. Souvent sa verge se brisait entre ses
paJS 11 et lassé la patience de créanciers qui se mains, tant sa brutale fureur s'appesantissait
préparaient à faire exercer contre eux la con- sur moi. »
trainte par corps, ils résolurent d'aller
chercher fortune à Paris. On se mettait
en route, le père, la mère et trois des
quatre enfants : Jacques et Jeanne, les
deux aînés, et la quatrième, !fargueriteAnne, qui venait de naitre et qu'il était
facile de porter. Plus embarrassante était
~Jarie-Anne, âgée d'une année et demi.
On se décida à partir de nuit et à l'accrocher, enveloppée de langes, qui formaient maillot, à l'auvent d'un brave
homme de paysan, nommé Durand, ancien fermier du baron de Saint-Rémy,
qui avait gardé avec lui de bons rapports. Disons immédiatement que cet
excellent homme eut grand'pitié de l'enfant délaissée et, se chargeant d'elle,
l'éleva en lui donnant tous ses soins et
en y mettant tout son cœur.
On était au printemps de J760. « li
n'arriva rien de remarquable sur la roule,
dit un contemporain fort bien renseigné3.
lis allèrent à petites journées. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent à
Paris. Ne trouvant pas d'occupation dans
cette ville, ils échouèrent à Bouloane
dont ils connaissaient le curé. CeluÎ-ci
C o.,n·.1-: :.; .)J: lH: 1.. \ \tO'f TC..
les visitait de temps à autre et fournissait c:haritablement à une partie de leur
'7/,-é ~,,,0111t,;;,• k 'l,llv 1,7.rf'.
dépense. " L'autre partie était défraj'ée
par la petite mendiante. La baronne mettait aussi à profit sa beauté de paysanne roC'est alors, en 1765, que Jeanne se trouva
busteetavenante. Elle finit par jeter son mari à sur le chemin de la marquise de Iloulainvil-

liers. Celle-ci la recueillit et la mit, avec sa
petite sœur Marguerite-Anne qu'elle avait vue
attachée sur son dos, chez une dame Leclerc,
qui tenait une maison d'éducation pour jeunes
filles, à Passy. ~forguerite-Anne mourut peu
de temps après de la petite l'érole.
Cependant la baronne de Saint-Rémy, qui
avait abandonné son mari, ne tarda pas à
èlre abandonnée de son amant. Elle retourna
avec son fils Jacques, demeuré près d'elle,
dans Je Dar-sur-Aubois. Des adorateurs rustiques l'aidèrent à y subsister tant que ses
charmes conservèrent des attraits. Peu à peu,
avec l'âge, ceux.ci se perdirent, et la misérable femme mourut dans le dernier dénuement. A peine sorti de l'enfonce, son fils
Jacques était parti avec un peu d'argent en
poche. li avait cheminé jusqu'à Toulon, où il
s'était engagé comme mousse sur le premier
navire qui avait consenti à le recevoir. C'était
une nature énergique, un homme de valeur.
JI fit dans la marine une carrière honorable ' ·
Jeanne demeura chez Ja dame Leclerc
jusqu'aux années qui suivirent sa première communion. Quand elle eut quatorze ans, la marquise de Boulainvilliers
la plaça à Paris, chez une couturière,
Mlle La Marche, d'où elle passa ehez
Mme Boussol, couturière dans le fau.
bour~ Saint-Germain, d'où elle entra en
condition. Son caractère inquiet, agité
ne lui permettait pas de demeurer e~
place. C'était comme une fièvre qui ]a
dévorait. Elle supportait impatiemment
l'obligation de servir. De temps à autre,
Mme de Boulainvilliers la prenait chez
elle pour lui égayer l'humeur, remettre
sa santé. Elle fut, de la sorte, tantôt en
apprentissage, tantôt en service, s'irritant de plus en plus . « Je devins, ditelle, blanchisseuse, porteuse d'eau, cuisinière, repasseuse et lingère; tout enôn,
excepté heureuse et considérée. )) Une
petite-fille des rois de France était-elle
faite pour demeurer en domesticité?
Elle ne laissait pas d'en glisser un mot
parfois, arec gràce et càlinerie, à SJ protectrice, si bien que Mme de Boulainvilliers s'occupa de faire Yérifier officiellement la descendance de Henri JI.
Sentant la jeune fille malheureuse, elle
la prit enfin chez elle oü elle la garda
deux ans.
Jeanne était devenue belle fi Ile, dans la
fleur de ses dix-huit ans, quand Mme de

('11,corc. de lla1·ic Josse!, M:irgue1·ite-Ann e, née le t 7 férrier 1759, morte le 27 novembre de l:i même année•
Je~n , né le 5 mars 1760, â Fontette, mort le O mar~
SUl\'anl.
Au suj~t clc la petite ~larguerite-Ann~, dt' qui il
est rpi~stwn dans celle note, M. Arsène ThévéuoL
veut bien 1~o~s c~voyer _les obscnations suii·anles :
« ~c l"Ous. :it signa le un po1ut oLscu!' et contrad icLoirc
qm m_'urnitci(,jà. fr:ippê et que je n'ai pas pu déc!ai1·cir
au SUJc~ de Ma~gu~rite-An ne, la petite sœur de Jeanne
de V~!ot~, née a J.ontcltc le 17 fh-rier 1i50 et dont
\~Us rn.d1f1ucz l~ mo1·t le '17 110\·embre suirnH d':iprès
1etat cm! de ~?nlette. Coml'!Jcnt expliquer que l'on
ret~·ouve lu meme \\largucnlc-Anne au mois de
ma, 1760. ,1gé7 de quinze mois et e~porlêe de I-'onlelle p:ir s.i mcrc, et, plus .t~rd, à P~r!s,porlée sur Je
(!o~ de sa sœur pour sotl1C1t&lt;'r la p1l1é cles passants?

ques annEies. Quant à rancicn chtltcau oui: lours
ronJes, il est entièrement dêtruil; mais on retrou\'e
le bas des tours il l'intérieur des maisons qui onl élé
construites sur l'cmpl:iccment.
:;, L'auteur anonyni.i de l'Jlisloire i·,'.rilable de
Jeanne de Saint-Rémi.
If. Jacques de Sainl-Bémy de Valois clait nU le
25 1."êvrier 1755, ~l'ant le m~riage de son pi,re avec
)(a1"1c Jossel. Enseigne de vaisseau à Bre~L Je 1c, oc•lob~e .1776; lic\1~cnant de v:iisseau le 4 avril 1780:
cap1t:une de ru.s1l1crs au corp3 de la marine le 1~, no,,embre 178~; il col?mand 1i! la frégate la Sm•i•elllante e l éta~l chevalier de Samt-Loui~quand il mourul
au Port-1.oms (Il~ de Frar!ce), le 9 mai 1785, à J'àg&lt;'
de tr~ntc ans. Voir sur lut l~s lMlard:s tfe ta ,lfo.isrm
de. J,rrwcr, par IC' mar&lt;p11s ,le Belll'l'nl, Il· 4:z E' l

Celle existence ne me paroit pa..~ douteuse, car elle est
aflinnéc par lou;dcs auteurs cl par Jeanne elle.même
qui, dans se~ Mémoires, tlit que )largucrite mou1·ut
de la petite vérolr- a Boulogne-sur-Seine en 1i65 a
l"àge &lt;fc si .X uns. Y o-l-il eu deux M:1rgucrile-Anne
jumelles, ou plulôt - cl j'incline vers cette hypothésc - fa seconde n'aur.iit-clle pas été. emprun tée
ou volée cl sub~tituêe à la première pour exci te!'
plus , ivcment la c!1arilé publique'! t e cas étai l frê•
quont. »
J, Do,s. Targel, Bibl. v. de Pm·1s, m,. de la ré5el"\'è.
· 2. Les desc1!ndanls de ces famil!es occupenl aujourd'luî encore les di/T&amp;rentès pa rlies des bâtiments qui
composoicnl la ferme du château , où chaque famille
&lt;'St séparée de ses voisins par de simples cloisons.
Ces familles sont au nomhre de huit. L'ne partie de
la ferme a 1111? anéantie pnr un i11rerulie, il y n 'JllCl-

SUI\',

�msTO'Jt.1.ll
Boulainvilli!'rs fil venir de Fontcllc MarieAnne qui, jadis, avait été accrochée en maillot
à l'auvent du fermier Durand, pour les placer
toutes deux au pensionnat de l'ab~aye d'Yerres,
près de sa terre de Montgeron, où l'on terminait l'éducation des demoiselles. Elle subvenait aussi aux prrmiers besoins de Jacques
de Saint-Ilémy, qui s'était engagé comme
mousse et lui procurait la pro'ection du duc
de l'cnthièl-re. Le G mai l 776, elle pouvait
enfin faire authentiquer officiellement par
d'llozicr la fameuse généalogie, le seul bitn
des enfants, et, en faveur de celte orig:nc
royale, olJtenait pour chacun d'eux, par Lrcvet du 9 décembre 1776 ', une rcnsion de
1. ..frd1.

uM.,

0 1;rno.

huit cents livres sur la caisse du roi . En
mars 1778, elle retira les deux sœurs de
l'abbaye d'Yerres, pour les placer en celle de
Longchamp où n'étaient admises que des
filles de qualité.
Jeanne a vingt et un ans. Par son habileté
à manier la sympathie de sa protectrice, elle
a transformé son existence. En fut-elle dans
la suile plus heureuse? Elle était la proie
d'un orgut:1il sans mesure. C'é1ait en elle,
disait-elle, le sang des Valois . Cc sang drs
Valois, chacune de ses pensées, chacun de
ses écrits en est comme imprégné. Qurlle que
soit 1a ~ituation de fortune où, par momenls,
elle parviendra, il lui semblera qu'elle rst
toujours la pauHc délaissée, qui répète sur

le bord du chemin, en haillons, les )'CUX allumés de haine et d'envie: C( Prenez pitié d'une
petite mendiante du sang des Valois! » « Tyrannisée par un orgueil indomptable,
écrit-elle elle-même, que j'ai reçu de la nature el ~ue les bontés de Mme de BoulaiOl'illicrs, en me fais;ant entrevoir un avenir plus
Lrillant, avaient rendu plus irascible.je n'arrêtais qu'en rrémissant mes réllexiops sur
mon état. Jll!las I me disais-je, pour11uoi
suis-je issue du sang des Valois? 0 nom
fata1, c·e~t toi qui as ouvert mon ftme !1
cette fierté qui 11\·ût jamais dù y trou\'rr
place; c'est pour toi que je répands des
larmes; c'est :1 toi que je dois mes malheurs! JJ
fRANTZ

['l'\"C'l,-BRE:\T\NO.

(A suivre.)

Au château d'Awill:y
Le château d'Avrilly appartenait à la comtesse des Roi-s, la fille du général Hoche. La
veuve du héros ne quittait pas son unique
.enfant. C'était une belle vieille lemme, très
digne, très intelligente, très intéressante à
écouter; elle est morte fort âgée.
La comtesse des Roys avait un port de
reine, une taille superbe, elle en imposait
beaucoup, malgré son gracieux accueil. C'était
une personne distinguée sous tous les rapports. Elle passait les hivers à Paris el ne
venait à sa terre que l'été. Avrilly était un
vieux château à tourelles, assez laid, la vue
était médiocre, le pays plat. Les appartements de réception étaient beaux, j'y ai ,·u
des bals magnifiques; il n'y avait guère qu'une
lieue de Moulins au château, el par la route
royale de Paris.
Ume des Roys avait encore sa belle-mère,
la comtesse douairière des Roys, seconde
femme de son père. C'étail une adorable
vieille comme on n'en voit plus. Née de Chauvigny de Blot, elle était nièce de la fameuse
comtesse de cenom, une des dames de Mme la
duchesse d'Orléans.
Mme des Roys racontait des histoires qui
me faisaient tenir des beures tranquille à
l'écouter. Il est très vrai que Mme de Blot ne
mangeait pas; elle trouvait cela grossier et ne
vivait en apparence que de fruils, de lait et
de blancs de volailles, qu'elle suçait en les
tenant du bout des doigts . Elle s'en vengeait
en secret sur quelques cütelettes; elle s'enfermait dans sa chambre et les faisait cuire
elle-même, ce qui n'était pas une petite
entreprise pour une dame de celle espècelà.

Elle était fantasque et bizarre; sa toquade
était d'ètre mince, elle s'étouffait, mais sa
taille se fût littéralement prise enlre dix
doigts. Elle est morte jeune encore; on croit
que celle folie l'y a aidée.
Près de Mme des Roi-s, dans la rue de
Paris, où elle habitait un de ces hôtels qui
ont vu ~[me de Sévigné et la duchesse de Montmorency, demeurait une cousine, Mwe du
Château, comme elle demoiselle de Chauvigny.
Ces dames avaient été en prison ensemble
pendant la Terreur, je ne sais plus si c'est
aux Carmes ou ailleurs. Je sais seulement
qu'elles m'en ont raconté d'étranges choses.
Ce qui occupait le plus la majorité des
prisonniers, ce n'était pas la mort, c'était
l'amour. Leurs imaginations el leurs cœurs
surexcités enfantaient des passions inouït's.
Ils aimaient avec une ardeur, un dévouement
dont nous ne nous faisons pa'i idée. [I:; mmquaient de tout, ils avaient à peine de quoi
se vêtir, leurs habits étaient en lambeaux, et
souvent on leur reîusait une aiguille pour
les coudre.
~•la ne les empêchait pas de faire des
visites et de se réunir, de jouer et de rire.
Ils récitaient des vers et représentaient des
scènes. On improvisait des toilettes incroyables pour les grandes occasions, toutes les
industries de la coquetterie des femmes s'exerçaient à qui mièux mieux. Les jàlousiè!s, les
intrigues allaient leur train, les plus jo)ics
avaient leur cour, les vieilles et les laides
s'en vengeaient en les dépréciant.
Leur insouciance pour le sort qui les atlendait ne peut se rendre. Ils savaient qu'un jour
ou l'autre l'échafaud les allendail, ils s'y
résignaient comme les moutons qu'on mène
a la boucherie.
Un jour, je ne sais qui dit qu'il élait bien
désagréable de se donner en spectacle aux

mis~rables qui les égorgeaient el de prêter à
rire à la populace.
- ,Je suis sûr, ajoula-t-on, qu'on doit
ÎJÎrc une laide grimace et que si l'on cherchait dans Je panier du bourreau, on trom·erait que nous sommes horriLles ....
- Il faudrait remédier à cela.
- Comment fa ire?
- Exerçons-nous i1 mourir avec grâce, la
leçon ne sera pas perdue, nous n'en pournns
douter; répétons tous les jours la pi1\ce, jusqu'à celui où nous la jouerons en réalité.
L'idée fut trouvée sul.Jlime; on simula
l'échafaud par la table ù manger, un escabeau
à deux étages représenta l'escalier, une ou
deux chaises tinrent lieu de la fatale machine,
les prisonniers se rangèrent à l'entour comme
au spcctac!c, et chacun monta l'un apr~3
l'autre pour s'essayer.
Tous les jours le geô'.ier arrirait avec ses
listes; il faisait l'appel, on sa\ ait d'a\'ance
que c'était la mort. Un étran3cr ne l'eût
jamais soupçonné.
Quand un nom était prononcé, celui qui le
portait embrassait ses amis à la btite, donnait ses commissions pour ceux qui n'étaient
pas présents, et le dernier adieu était souvent
une plaisanterie. Pas une plainte, pas une
faiblesse, on eût juré qu'ils partaient pour un
voyage de plaisir.
Si, au lieu de celte insouciance et de cette
résignation, ils avaient employé leur courage
à défendre la nnnarcbie et leur intelligence a
diriger les réformes nécessaires, ta Ré\'olution n'aurait pas eu lieu.
Mme des Hoi-s el Mme du Château, très
jeunes encore, f'urent le bonheur d'échapper
à la guillotine : la mort de Robespierre lrs
délivra comme les altlres, comme toute la
France. Elles aimaient à se rappeler ce temps
épouvantable et à raconter les détails de leur
emprisonnement, comme on aime à raconter
les naufrages dont on est rernnu.

ClicM A. Block.

SEDAN ( 1"' SEPTE:\IBRE 1870.) -

Marquis PHILIPPE DE MASSA
dj&lt;&gt;

SOUVENIRS

ET IMPRESSIONS
dj&lt;&gt;

Sedan

1

COMTESSE DAS 11.

Tableau de G. GLARIS.

Le marquis Philippe de Massa, ancien chef
d'escadrons, ancien écuyer de l'empereur Napo léon Il 1, nous a laissé, sur les ivénem,mts qui
précédèrent et suivirent la reddition de Sedan,
des Souvenirs el impressions, écrits au bout d'un
quart de siècle, où il retraçait fidèlement ce qu'il
avait vu au cours de journées douloureuses,inoubliables et inoubliées. c&lt; Au sujetdesévinements,
déclarait ce. parfait galant homme, je ne dirai
que ce que je crois sincèrement ê.tre la vérité.
Au sujet des personnes, je tiendrai à honneur
de parkr avec reconnaissance de celles qui ont
été bonnes pour moi, fussent-elles tombées depuis dans l'impopularité. n On retrouve cette
double prêoccupation dans les pages qu'Hisloria
publie aujourd'hui, et l'attachement que le marquis de Massa professait à l'égard du souverain
déchu, n'ôte assurément rien, à ce vivant récit
d'un témoin, de sa haute valeur documentaire.

Il ne m'appartient pas d'entreprendre la
relation technique de la bataille de Sedan, à
laquelle je n'ai assisté que comme spectateur
plus ou moins exposé, mais je m'efforcerai
de faire un récit véridique de ce que j'ai vu

ou appris pendant l'action, au second plan de
ce sinistre et trop inot_1bliable tableau.
Le feu s'ouvrit au point du jour, au milieu
du brouillard, du côté de Bazeilles, puis, des
bords de la Meuse au sud, s'étendit progressirement à l'est et à l'ouest, à mesure que les
deux armées allemandes, fortes de deux cent
trente mille hommes, opéraient cc grand
mouvement enveloppant qui, dès une heure
de l'après-midi, ache\'ait de couper à l'armée
française sa retraite sur Mézières, la seule
possible peut-être, si le dispositif adopté au
début par le généra] Ducrot n'avait pas été
changé par son successeur dans le commandement en chef.
Depuis six heures et demie du malin, les
officiers de la maison militaire, y compris les
écuyers, allendaient la bride au bras dans la
cour de la sous-préfecture pour accompagner
!'Empereur sur le champ de bataille.
Pendant qu'il s'habillait, Emmanuel d'Harcourt, capitaine de mobiles, officier d'ordonnance du duc de Magenta, arrivant à la bâte,

mit pied à terre au milieu de nous et demanda
à être indroduit auprès de Sa 11ajcsté, pour
lm apprendre que le maréchal venaü d'ètrc
grièvement blessé à l'aine par un éclat d'obus.
Après avoir écouté, les yeux voilés de larmef:,
la communication tle ce fatal événement
I'Empereur approuva la remise du comman-'
dement au général Ducrot, bien qu'il ne fût
pas le plus ancien des commandants de corps
d'armée, mais en réfléchissant que c'était
celui d'entre e~x qui devait être le plus au
courant des proJets du maréchal. Ce dernier
ne savait nullement, pas plus quel'Empcreur,
que le général de Wimpfon, arrivé de Paris
l'avant-vèille pour prendre le commandement
d~ 5e corps,. é~ait en même temps porteur
dune comm1sswn de général en chef, dans
le cas o~ la vacance viendrait à se produire.
En la lm remettant, 1e ministre de la Guerre
croyait encore que l'armée française conser,·ait une avance de deux jours sur la
Ill• armée allemande, el n'aurait affaire qu'à
la seule armée de la !leuse. Calcul opli-

�'--------------------------------------------

111STO'Jt1.ll
mi,te, déjoué par les mar1;bcs forcées de la du fleuve, achC\ :rnt &lt;lt• se dissipl'r, nous
armée, à laquelle appartenait d'ailleurs aperçûmes les hauteurs de la rive gauche
le corps bavarois Mjit engagé la veille 11 couronnées d'une longue lig, c de hallerics
Bazeille,. On ne pomait donc plus douter &lt;JUC allemandes étagées depuis Hcmilly jusqu'au
ddà de \\'addincourt. Aux premiers rayons
l!', autres ne suivi,senl de près!
.\près arnir cmoyé un de se:; officiers d'or- de soleil qui dardèrent sur nos képis galonnés,
donnance, le capilainr Gum1an, auprès &lt;lu notre groupe drwnant nn des obj, ctifs de
général llucrol, ~apoléon Ill monta i1 cbernl leur tir à longue portée, l'Empereur nous
cl, 11 la tète de son étal-major, suivi d'un • ordonna d'aller nous défikr derrière le mur
peloton de guides fourni par l'escadron d'une fabrique près &lt;le laqu1·llc se tenait en
d'escorte, se. dirigea ,ers la porte qui s'oune réserve un bataillon de chasseurs, et resta
sur la route de Bazeilles. A peine avait-il fait volontairement e\posé au feu, ne gardant
&lt;1uclques pas qu'il se croisa anc la mit ure autour de sa personne r1uc D,nillicr, son
dans laquelle était étendu le maréchal, et premier écuyer, Cor\'isart, rnn médecin,
s'arrêta pour s'informer de son étal. Le doc- Pajol, son aide de camp &lt;le senire, el
teur Théophile Anger, qui, bien que non d' Ilendecourt, rnn officier d'ordonnance
monté, avait résolu dt&gt; nous suivre à pietl hirntôt tué raide derrière lui.
Puis - dit le génrral Pajol dans son récit
autant qu'il lui serait possible, s'empressa
d'olîrir fes senices et constata que, malgré de la bataille de Sedan - c1 Sa Majesté rn
sa gravi té, la blessure ne serai l pas mortelle. dirigea sur un point culminant oi1 étail'nt
Hassuré par le rapport de son chirurgien, placées les batteries de réserve du comman!'Empereur continua son chemin sous les dant de Saint-Aulaire el demeura plus d'une
heure dans celle position, au milieu d'ur.c
J&lt;'UX des habitants c1ui, de leur, fenêtres, )p
grêle de projectiles rnnemis, occupé à suiue
regardaient silencieusement passer.
Avant de sortir de l'cnceinlt•, nous rencon- le momemcnt en échelons par bri~ade qur,
tr,imcs plusieurs prisonniers ennemis qu'on conformément aux ordres du général Ducrot,
ramenait cùte à côte avec un certain nombre le général Lebrun commençait à faire ext'tic nos blessés, la plupart atteints au bras. Il cutcr aux di\'isions de son corps d'armée, dars
y avait, marcbant parmi ces derniers, un un combat défensif bien soulenu et habile:.:ouave de hault' stature qui lendit vers nous ment conduit. »
son poignet mutilé en s'écrian~, la rage dans
Informé par le retour du capitaine Guzman
les yeux :
- Je ms me faire pansn et j'y retourne! de la mutation qui renait de se produirr
li ~· a des regards et des paroles enflam- dans l'exercice du commandement en cht.:f
réclamé inopinément par le général de Wimpmés qu'on n'oublie pas.
Au delà des remparts, Sa Hajesté mit son fen, mis au courant du contre-ordre donué
cheval au trot jusqu'à cc qu'elle fùt arrivée par celui-ci à la manœuue du général Ducrol,
aux premières maisons de Balan, oü des et de l'objectif de Carignan substitué à celui
infirmiers transportaient de nouveaux blessés. de ~lézières, J'Empereur comprit que tout
Soutenu par deux fantassins, aHcndait la espoir de salut était désormais perdu. Mais,
voiture d'ambulance un chef d'escadron ne pouvant inlerrnnir sans être accusé de
d'état-major dont le visage était tellement gêner l'aclir,n de ses généraux, ne Youlant
ensanglanté qu'on n'en distinguait plus les pas non plus, quoique privé de toute initiative, quitter le terrain tant que ses forces lui
traits.
- Suis-je donc à cc point défiguré que permettraient d'y rester, il résolut de se portu ne me reconnaisses pas'? me dit-il lorsque ter plus au nord, vers les positions que déje passai à côté de lui.
fendaient les troupes du Ier corps. Nous
C'était, la joue déchirée par une balle, ftimes alors rappelés près de lui et, après un
Octave de Bastard, den'nu plus tard général temps de galop frénétique au milieu du sifde brigade et décédé il y a peu d'années.
flement des balles et des éclats d'obus qui
Au milieu du village, l'Empcreur se porta criblaient le sol, nous rejoignîmes !'Empepar une ruelle en Lerrain décomerl du côté reur dans le chemin creux de Givonne où le
de la ~loncclle et, gagnant un talus d'o11 général de Wimpfen ,·enait de lui dire avec
tirait une des batteries divisionnaires de exaltation en parlant des troupes bavaroises
l'infanterie de marine, s'arrêta près d'elle, et saxonnes :·
non loin de la place où a,ait été frappé le
- Que Yotrc ~Iajesté ne s'inquiète pas;
maréchal. En reconnaissant le souverain dans deux heures, je les aurai jetées dans la
impassible derrière eux, les artilleurs le Meuse ....
saluèrent de leurs Yirnts, les derniers qu'il
Étrange illusion d'un valeureux soldat Je
dm·ait entendre 1
qui la présomption égalait le courage; d'un
L'a}ant aperçu de loin, le général de Vas- général en chef n'envisageant qu'une face du
soigne s'approd1a un instant pour lui donnrr champ de bataille sans se préoccuper assez
&lt;"onnais,ance de la manœuvrc prescrite par des masses énormes qui s'avanpient derrière
le général Ducrot f:n ce qui concernait les lui le long de la presqu 'lie d'lges.
divi~ions du 12• corps chargé de luller pied à
Aussi, loin de partager sa confiance, :Xapopied, tout en ballant en retraite dans la léon Ill ne doutait-il déjà plus du sort fatal
direction tlè Mézières.
réservé à celle malheureuse armée engagée
li élait plus de huit heures, &lt;Juand, la et maintenue malgré lui dans une aventure
hrume légi'•re, qui montait encore des bords dont l'injustice humaine ne dernit pas manIl[c

quer de lui allribucr néanmoins la responsabilité. Pendant trois quarts d'heure encore il
resta, paraissant chercher la mort, sous le
feu croisé de la mitraille.
Mais, depuis cinq heures IJll'il payait ainsi
d'exemple, l'infortuné souverain se sentait de
plus en plus en proie aux souffrances qu 'aggravait celle longue station à cheval. Deu,
fois, il avait di1 mettre pied à terre pour
olitenir quelques minutes de r{&gt;pit, el deux
fois il avait rrtrouvé assez d',:ncrgie pour se
foire hisser de nouveau sur l'étrier.
Yers onze heures el demie, n'r tenant
plus, il se résigna à regagner la ville· dont les
approches élaient encombrées de voitures du
train abandonnées par leurs conducteurs,
d'alTùts brisés, de caissons vides, de soldats
décourais venant chercher un illusoire abri
dans les fossés où l'artillerie a,h-erse n'exerçait pas moins ses ravages. AYanl que le
pont-levis s'abaissât, le général de Courson,
le capitaine de Tréccsson, venaient d'èlre démontés et gravement blessés derrière Sa Majesté.
En dcr!i de la porte, un éclat laboura l'encolure de mon cheval au-dessus du garrot,
un autre alleignit au flanc le cheval de Canisy, un troisième déchira à côté de nous le
bras d'une malheureuse femme arrêtée sur
le seuil de sa maison.
Sur la place Turenne, sur le pont, lieux
découverts, le, projectiles commençaient à
tomber aussi quand l'étal-major impérial les
traversa pour rentrer à la sous-préfecture.
Sur le pont, rencontrant Stolfel et le lieutenant Paul de Waru qui sortaient de chez le
maréchal auprès duquel il se rendait luimême, !'Empereur s'arrêta quelques instants
pour leur demander de ses nouvelles. Aux
premiers mots qu'il leur adressa, un obus
s'aoallit à quelques pas de son cheYal, soulevant devant lui un nuage de poussière. S'il
n'avait interrompu sa marche, il ClÎt Né
infailliblement renversé.
Quel contras le 11 celle heure entre les destinées des deux monarques en présence! D'un
côté Napoléon 111, annihilé, courbé sous le
poids de la défaite, risquant sa vie à chaque
pas comme le plus obscur de ses soldats; de
l'autre, Guillaume Jcr, hors de toute atteinte
sur la hauteur de Frénois, assistant, comme
en une apothéose, à l'agonie de l'empire
français sur les ruines duquel l'empire d'Allemagne allait bientôt se réédifier à son
profit.
Celle agonie d'une armée et d'un régime
qui ne devait pas survivre à sa perte dura
cependant cinq heures encore, au milieu
d'actes héroïques donl nos descendants, tant
qu'il restera une France unie el palpitante,
conserveront pieusement le souvenir, inséparable des lieux et des noms qui s'y rattachent:
A Bazeilles, l'épisode des dernières cartouches brùlées par le capitaine Aubert et le
commandant Lambert;
Au calvaire d' llly, la glorieuse charge de
la division Margueritte, conduite, celui-ci
tombé, par le général de Gallifîet;
A Cazal, la percée audacieuse enlrcprisr

par Ir commandant d'Alincourl avrc un escadron du Ier cuirassiers rt quel11uf's braves
oflicit•rs de Jiflërentes armrs 11ui s'était•11l
joints à lui;
A Balan, enfin, la trouée suprême tentée
pour l'honneur des armes par les généraux
de \\'impfen el Lebrun à la tète des valeuréux
restes du 12·· corps.
Et combien d'autres faits sans doute, pleins
d'abnégation el de courage, dont les modestes
auteurs sont restés ignorés?

major du maréchal de )fac-\lahon, le tir ,Ir·
I'c11Dt•mi s'était un instant ralenti, pour reprendre ensuitr avec une nouvelle intensit1.,.
La relation officielle allemande ne fait aucune
mention de ccl incident, précédé de l'arrivéè
des généraux Douay et Ducrot venant rendre
compte eux-mêmes à !.'Empereur qu'aucun
ralliement de leurs troupes ne leur paraissait
plus possible pour comballre au delà des
remparts; de celle du général Lebrun, annonçant que le, siennes tenaient encore la
moitié du \'illage de Balan et qu'il retournait
parmi elles. L'extrait suivant permet de penser
que c'est vers trois heures et demie que le
drapeau blanc fut vainement déployé une première fois sur la citadelle, el nous apprend
de quelle façon la question d'humanité était
envisagée dans le camp du vainqueur :
c1 Vers quatre heures, afin de hâter la
conclusion d'uue capitulalion et d'épargner à
son armée de nouveaux sacrifices, le Roi
avait donc prescrit que toute l'artillerie disponible eût à faire converger ses feux sui·
8Pdan. A cet ell't:l, les batteries wurtembergeoises étaient également appelées à Donchery
el prenaient position des deux cMés de la
grande route, à l'est de Bellevue et de Frénois .... »
C'est-à-dire à la place même où se tenait
Guillaume I•r pour présider méthodiquement,
en Yertu des plus implacables lois de la
guerre, à la destruction d'une ville entière et
à l'autodafé de ses habitants!
Cette recrudescence de bombardement se
poursuivit par son ordre jusqu'au soir,
n'épargnant même pas l'hôpital où, entrant

· En rentrant pour recevoir les soins ordin:üres de ses médecins, ] 'Empereur avait ordonné qu'on tînt un de ses autres chevaux
prêt, mais l'obstruction, déjà rencontrée dans
l'intérieur el au dehors, avait pris de telles
proportions qu'il dul renoncer à sortir et,
comme a écrit le général Pajol, &lt;&lt; altendre à
la sous-préfecture la fin du drame qui se
déroulait ».
\'ers deux heures et demie, on amena près
de lui le général Margueritte dont il fil panser
sous ses yeux l'horrible blessure. Le patient,
la langue coupée par la balle qui lui traversa
la mâchoire, était obligé de se serl'ir d'un
crayon pour répondre par écrit aux témoignages d'intérêt dont il était f objet.
Pendant ce temps, le c1•rcle de fer se rétrécissait d'heure en heure autour de la place,
circonscrivant de plus en plus l'étroit espace
sur lequel se mouvait encore une résistance
dé,espérée. Bientôt le champ de tir des cinq
cents pièces qui dominaient l'entonnoir se
trouva limité aux abords des remparts et
aux rues de la ville où, malgré la fermeture
des portes, a,·aienl pénétré à l'aide d'échelles '
des milliers de soldats de toutes armes mêlés
, f
aux habitants.
C'est alors seulement que, pour arrêter
l'elînsion de tant de sang aussi noblement
qu 'inutilement répandu, !'Empereur résolut de
provoquer un armistice qui permild'rntrer en
'
pourparlers avec l'ennemi, et qu'il fit appeler
91 . "p /' - r -·
celui de ses officiers cl'ordonnancedont c'était
,__ .,_,. t: - &gt;-- ~
le tour à marcher. Je me rappelle qu'à ce •
d'-~-......,,r;;:/~·"'
moment douloureux, Paul de Cassagnac, qui
:.:,,.:- -.-r!. 4
depuis le matin avait fait le coup de fusil
/').,"~~·~
avec les zouaves de la ligne, se trouvait à côté
de moi dans la cour, et je n'oublierai jamais
d ~ .•~., ~~
quelle émotion poignante nous saisit quand
-i: ~
Arthur dr Lauriston, chargé d'arborer un
drapeau blanc en haut de la citadellr, nous
dit en sanglotant :
- Moi! moi! le petit-fils d'un maréchal
de France!
La mémoire me fait défaut pour préciser
Je moment exact où Napoléon Ill prit l'initiative de cet acle d'humanité sévèrement ju~é F .IC-SIMIU: DL LA I.ETTRE DE .l\'APOLÉO:- 111 ,Il
par ses détracteurs, mais conforme à la nature
ROI Gl'll.l.AUME.
généreuse du soUYerain qui, Yainqueur à
Solferino, offrait spontanément à son rival
l'aincu l'enlrel'ue de Villafranca, destinée it par les fenêtres, les projectiles allaient achewr
mettre un terme aux hécatombes consommées les blessés jusque sur leurs lits.
de part et d'a1tll'e.
Ue toutes les hauteurs autour de la place,
Je croyais me rappeler qu'it l'apparition de l'ouragan de fer, décrivant dans l'air ses
cet emblème, presque aussitôt abattu, paraît- courbes incessantes, le remplissait de vibrail, par ordre du général Faure, chef d'état- tions sinistres. Du rez-de-cbaussét' de la sous-

,,,.

\'I. -

HISTORIA. -

Fasc

4,1,

SEDAN--,

préfecture, nous entendions les ohus briser
les ardoises au-d1•ssus dr. nos t1:tes, nous les
VO}ions. tomber sous nos yeux dans la .cour,
mettre en flammes les toits voisins, éventrer
hommes et chevaux dans les rues, faire sauter
les caissons contenant nos dernières munitions. Quelques heures encore et il ne serait
resté debout que des pans de murs ébréchés
émergeant d'un monceau de cendres étendu
sur un charnier humain!
Pendant cette exécution matérielle et sanglante, les Bavarois s'étaient approchés de la
porte de Torcy, d'où la fusilladedes remparts
les tenait encore à quelque distance. C'est de
ce côté que, vers six heures, nous vimes partir,
envoyé en parlementaire, le commandant
Rouby, en même temps que, d'un commun
accord, l'ordre était donné etéxécuté de cesser
partout Ie.s hostilités de notre côté. A ce moment, prévoyant les rigueurs attachées à la
rrddition imminente de la place &lt;•t des troupes
le capitaine Pierron, officier d'ordonnance de
!'Empereur, quitta notre groupe pour faire
observer au prince de la ~foskowa l'urgence
qu'il y avait de faire brûler les drapeaux et
fut chargé d'en transmettre l'avis au général
Faure.
Dès que le feu, déjà ralenti du côté de
l'ennemi, eut cessé à son tour, dem officiers
bavarois pénétrèrent jusque dans la cour,
presque aussitôt suivis d'un officier supérieur
de l'état-major général prussien, qui les congédia avec autorité. C'était le colonel Bronsart,
d'origine française, et qui, sans la révocation
de l'édit de Nantes, aurait probablement suhi
dans nos rangs lès. rigueurs dont il venait
poser les préliminaires. Quelques instants
après partait, suivi d'un trompette des guides,
le général Reille, porteur de la lettre par laquelle Napoléqn 111 déclarait - cruelle ironie
des mots!- rendre son épée à Guillaume l•·•,
son hon frère.
En signant ce message, dont la teneur était
préméditée depuis sa première tentative pour
arrêter la lutte, !'Empereur espérait obtenir
du destinataire, sinon un de ces élans chevaleresques dont il était lui-même coutumier,
du moins une intervention bienveillante en
faveur d'une courageuse armée qui n'avait
cédé qu'anéantie sous la supériorité du nombre et la muiliplicité des engins meurtriers.
Ilrisé par l'émolion, attendant avec anxiété
le rc:sultat des négociations ouvertes, il ne
parut naturellement pas à ce dernier diner
servi quand même au milieu d'un silence de
mort, et auquel on comprendra que nous
touchâmes à peine, sous le coup de l'oppression qui nous étreignait.
Plus tard, dans la soirée, Galliffet vint
s'informer auprès de nous de l'état du général Margueritte et nous réconforta un peu par
le récit du glorieux fait d'armes accompli
par les régiments dont il a.vait rallié .les débris. Des huit escadrons de sa brigade 1er et :i• chasseurs d'Afrique - il ne restait
pas plus de cent quarante cavaliers montés
ou reYenus à pied. Le colonel Clicquot, du
1er de ces régiments, el le lieutenant-colonel
du :;,, étaient au nombre des morts. Parmi le~

�. - fflST&lt;»(lA

-------------------------------------·

nombreux officiers blessé~', il nous cita Jac- pour y atlendre de nou\'eaux ordres ..\Jais, à
&lt;Jues de Ganay, sous-lieutenant au 5e régi- Ja barrière de l'avancée de Torcy, une grand'- parc attenant au cbàtcau de. Bellevue dan,
lequel Napoléon Ill a.-ait été conduit, après
ment, aujourd'hui général de brigade.
gardc bavaroise nous ferma le passage, et son interrogatoire par le chancelier, jus'Iu'à
Il venait, nous dit-il, de parquer de son nous demeuràmes ainsi près d'une heure
mieux dans les fossés ceux qui restaient en- entre l'avant-poste ennemi, derrière 1cquel ce que le souverain eût décidé dans quelle
core debout, et de pourvoir autant que pos- des hommes de cor\·ée enterraient des morts, province de son royaume il serait transféré.
A peine a,·ions-nous mis pied à terre,
sible à leurs besoins.
et les remparts de la place, du haut desquels qu'arrivèrent, en rniture découverte, les deux
- Quoique j'aie eu souvent la main dure des soldats français exaspérés ou gouailleurs
avec mes hommes, ajouta-t-il, j'ai été touché nous lançaient, les uns des imprécations, les plénipotentiaires allemands, le comte de Bisde l'intérêt qu'ils m'ont témoigné en voianl autres des quolibets, pendant &lt;Jue le corres- marck el le général de Moltke, qui entrèrent
que je n'étais pas tué. Rien ne les l forçait, pondant anglais d'un journal illustré prenait dans l'habitation pour y attendre le retour du
général en chef de l'armée française.
et je leur en sais d'autant plus de gré.
un croquis de notre abominable situation!
Coïncidence fortuite ou raffinement de
Quand il nous quitta, je remarquai qu'il
Le retour du général Waubert, accompagné
portait à son képi de colonel les deux étoiles de l'officier supérieur chargé de nous emme- cruauté, c'élait de la hauteur de Bellevue
du grade qui lui avait été verbalement conréré ner, nous causa donc un soulagement relatif. qu'une batterie prussienne devait donner le sià Raucourt, le lendemain du jour 011 sa L'officier nous compta, inscriYit notre état gnal dela reprise du reu à l'expiration du d,'lai accordé pour la prolongation de l'armistict•.
nomination arait été décidée à Stonne.
numérique sur son carnet, puis nous dit a\·ec
A neuf heures trois quarts, elle vint prenLes combles de l'hôtel oi1 nous avions cou- un sourire ironique :
dre position sous les fenêtres mêmes de la
ché la veille •ianl été troué, à jour par le
- rn instant! Il convient de vous donner pièce où se tenait !'Empereur! Nous ,imes
bombardement, c'est sur la paille, derrière une petite escorte ....
les officiers se servir du 1élémèlre pour menos chevaux, que nous passàmes celte nuit
li fallut encore attendre un quart d'heure surer la distance, les sous-officiers régler la
d'insomnie pendant laquelle s'énuméraient, à l'arrivée d'une demi-douzaine de dragons,
peu de distance de la ville, les dures condi- derrière lesquels nous nous a.chemin:imes en- hausse en conséquence, le capitaine commandant tirer sa montre, et nous nous drmantions dictées par les plénipotentiaires prus- fin vers notre destination.
dions
avec terreur si nous n'allions pas, abrisiens à l'acceptation du général de Wimplen.
.\vant de l'atteindre, nous rencontr:lmes, tés derrière les canons ennemis, as!-ister dt!
- Si vous ne les subissez pas, lui a,,ail ,·enanl au-devant de nous sur la route, un
dit en substance le chef du grand état-major élégant officier des hussards de la garde loin à nnc nouvelle boucherie des ncitres,
allemand, l'armistice expirant à c1uatreheures royale, qui, saluant avec la plus grande poli . . quand arriva à son tour le malheureux général de Wimplen rapportant le protocole de la
du matin, je rouvrirai le feu et brillerai tesse, nous dit:
capitulation
el, en présence de Sf'!-i deux bourSedan,
- Permettez-moi , messieurs, de vou.s reaux, y apposa son nom.
Cependant, au moment de se séparer, avant adresser une question. Je suis le baron de
Les larmes '(ui me montent aux 1eui, en
que rien fl1t conclu, il consentit à proroger Je Gustedt, officier d'ordonnance de Son Altesse
délai jusqu'à dix heures, afin de permettre le prince ro~al de Prusse, commandant en retraçant dans les moindres détails ces épouau général en chef français de réunir tous les chef la Ill• armée. Mon h&lt;au-frère, Il. de ,,a.ntables sournnirs, prouvent assez que, dans
générau, sous ses ordres et de leur eiposer à Bussierre, sert comme engagé volontaire au l'àme comme sur le corps, le temps qui
quel point les posilions inexpugnables ocr.u- ::;e chasseurs d'Afrique, I"un des régiments panse leurs plaies n'en elfatejamais la cic,1trice.
pées par l'ennemi rendraient vaine toute ten- qui se sont si courageusement sacrifiés hier,
tatfre de sortie à l'arme blanche, les muni- et peul~ètre pourriez-vous me renseigner sur
tions élan t entièrement détruites ou épuisées. le sort de mon parent. . ..
Les plénipotentiaires el la batterie s'étant
Informé par le général Castelnau de ce qui
Puis, sans s'interrompre pour attendre la retirés, il ne resta devant la propriété qu'une
venait de se passer dans celle conférence, Na- réponse :
compagnie d'infanterie bavaroise chargée dt•
poléon Ill résolut de profiter du sursis accordé
- Mais avant tout, continua-t-il, laissez- nous garder.
pour se rendre immédiatement auprès du roi moi d'abord vous dire quelle a été l'admiraVers midi, un grand mouremcnt i;e prode Prusse, se constituer son prisonnier el tion de Son Altcsse !loyale en voyant celte
duisit
au dehors ; c'étaient les troupes enviplaider, pendant qu'il en était temps encore, charge, tellemenl belle qu'elle méritait de
la cause de cette malheureuse armée qu'il ne réussir. Je vous ra_pporte ses propres paroles. ronnantes qui prenaient les armes pour rendre
les honneurs sur le passage du lloi et le sacommandait pas, toujours avec l'espoir d'obL'esprit conciliant et la courtoisie toute luer de leurs :iedarnations. Comme tout se
tenir pour elle, de souverain à souverain, un française du prince héritiE-r de Prusse, si fort
adoucisrnment aux clauses rigoureuses atta- appréciés à la Cour pendant son séjour à fait au commandement dans l'armée pru~chées à sa reddilion. On sait combien furent Paris en 1867, ne pouvaient laisser planer sienne, les« Hoch! hocb! » n'étaient répétés
par les diJTérentes uoilés qu'au signal succesvite déçues les dernières illusions qu'il fon- aucun doute sur la réalité de ce propos.
sivement donné par leurs chefs . Je ne prédait sur la générosité de son ancien hôte des
Comme je sal'ais par Galliffet que M. de tends pas dire par là que ces cris nous paruTuileries.
Bussierre était resté au petit dépdl de so1, rent moins en1housiastes pour être plus méSorti de Sedan à six heures et demie du régiment, à Metz, je m'empressai de rassurer
thodiquement proférés.
matin, accompagné de ses aides de camp, il son parent et ennemi, qui me remercia dans
La compagnie de garde se forma aussitôt
fut obligé de s'arrêter à Donchery, dans une les termes les plus chaleureux en nous deen
bataille à l'entrée du parc, el Guillaume I"·
maison de pay~an, la première en entrant mandant si, à son tour, il pou\'ait nous rendre
ne
manqua pas d'en passer l'inspection avant
dans le lillage, où il attendit longtemps, assis un service en quoi que ce fùt.
de
descendre
de chem l devant la porte de son
sur un banc, un émissaire royal qui lut !I. de
Nous lui signalâmes la place où était tombé impérial prisonnier.
Bismarck, duquel, seul, il eut :1 subir l'inter- notre panne camarade d'llendecourt, reconIl était accompagné d'un nombreux ~tatrogatoire, pendant que Guillaume Jer était naissable à son uniforme spécial, a\·ec prière,
major
en tête duquel marchaient le comte de
soigneusement tenu à l'écart à Vendresse.
si son corps était retrouvé, d't:n recommander Uismarck et le général de !foltke, tous deux
la sépulture provisoire au maire de Balan, en
Peu après le départ de !'Empereur, et pen- attendant que la famille pùl venir le récla- en tenue de parade, coiffés du casque. Le
dant que se tenait à Sedan le conseil de mer. li. de Gustedt nous fit ultérieurement premier, droit sur sa selle, dominait l'autre
guerre présidé par le général en chef, le reste savoir que ses recherches étaient demeurées de sa haute taille; le second, légèrement
rnùté par l'àge, était immédiatement suivi
de la suite de Sa Majesté lut prévenu qu'il r;;ans résultat.
d'une
ordonnance, portant, comme un objet
dernit quitter Ja ville à son tour el s'arrèter
A un kilomètre en deçà de Donchery, nous
à un kiJomètre, sur Ja route de Oonchery, quitlàmes la grand'route pour gagner un petit de piété, la casquette de petite tenue de son
maître, recou,·erte de toile blanrhe,

�_

msT0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __.

L'entrevue fut de courte durée et, autant
que je m'en souviens, eut lieu sans témoins,
pendant Que, de l'extérieur, nous considérions à distance et arec une indéfiniss;ablc
tristesse les deux principaux artisans de nos
désa~trcs.

Après leur déparf, nous apprimes que Napoléon III serait transféré à Wilhelmshœhe,
près Cassel, en passant par le Lu1embourg
Leige, sous la conduite du général de Doyen
assisté du prince de L1nar, jeune diplomate
que nous a,·ions tous plus ou moin~ connu b.
Paris et qui, ufficier de la landwchr, était
altaché à l'ewadron &lt;l'escorte du lloi, composé de deux cavaliers de choix pris dans

chacun des régiments de cavalerie de la Confédérntion.
Le soir. ordre fut donné de nous tenir
prêts pour le lendemain, 5 septembre, à onze
heures.
Dans la matinée de ce jour, le général de
Boyen dressa lui-même l'état nominatir des
officiers ou assimilés composant la suite, en
priant Sa Majesté de dé~igner ceux qu'elle
désirait avoir près d'elle dans sa captivité. Cc
furent IBs cinq aides de camp, deux des officiers d'ordonnance, Hepp et Lauriston, Davillicr, nainbeaux, Pié.tri et, naturellement,
Conneau et Corvisart, de qui la com·cntion de
Cenère garantissait d'ailleurs la liberté. Lr~
autres furent autorisés à retourner à Paris,
en prenant l'engagement de ne pas servir
pendant la durée de la guerre, engagement
auquel les bienséances leur commandaient de
souscrire, car opter pour un internement à
part eût semblé un reproche indirect au souverain qui les séparait de Jui. Le prince èe
Lynar fut chargé de veHler à l'exécution de
cette formalité. Lorsqu'il voulut nous mettrr,
Canisy et moi, en d~meure de la remplir,
nous nous y refust,mes en alléguant que nous
n'étions plus titulaires d'aucun grade dans
l'armée, ce qui parut l'étonner fort, surtout
à came de moi qu'il croyait être encore capitaine de cavalerie. li laissa provisoirement
enlrc nm mains le formulaire non signé,
disant qu'il en référerait à son supérieur, et
il n'en fut plus question.
A rheure dile, nous fimes avancer, devant
le pc·rron, la coureuse, coupé de poste à deux
place!-, pcrmetlant de s'y dissimuler entièrement à l'aide des volets relc,és. D~s que le
marchepied s'aLaissa, n:mpereur parut sur
le seuil, livide, grelottant de fièvre , se soutenant à peine, pendant que Davillier el PiéLri,
redoublant de soins, l'aidaient à passer, pardessus sa tunique d'uniforme, un épais caban
noir garni d'un cnprn:hou pournnt ~c rallallre
jusque sur Ies )'eux.
C'est ainsi qu'accompagoé du prince de la

Moskowa, il monta dans cette voiture d'aspect
funéraire, comme une ombre devant laquelle
nous nous découvn'mes ave~ le respect dll à
ln Majesté tombée.
Le lugubre cortPp:e se mit rn roule précéJé
d'un détachement des hussards de la Mort.
Le coupé de l'Emperrur sui\'ait le premier,
devant le grand char à Lancs de poste sur les
banquettes duquel avaient pris place les deux
g-rôliers. cOle à côte avec les aides de camp,
Piétri, Da\'illicr et nous. Le re.:,te de nos
compa~nons d'inîorlune venait ensuite, les
uns a chesal, les autres en ,·oiture; les chevaux de main et les bag:1ges fermaient la
marche.
L'itinéraire, pour gagner la frontière belg&lt;',
comprenait un grand Mtour par DonchNy,
Vrigne-aux-Bois, Saint-)lenges, Fleigneux et
les bois.
Dans Jes ,•illages et hameaux que nous traversâmes, les habitants jetaient des regards
attPrrés, les femmes pleuraient, les enfants
même se taisaient comme s'ils avaient eu
comcience de cette grande infortune qui passait de\'ant eux.
La moitié de la roule que nous étions
appelés 1l parcourir étaît bordée de trOupes
ennemies en cantonnements ou drjt1 en formation de marche pour ponrsuivrc fa campagne. Mais, pas un mot, pas un sarcasme ne
sortirent de leurs rangs pendant )es longs
temps d'arrèt occasionnés pour nous par les
mouvements en cours d'exécution.
En rerunche,:m moment oll nous passâmes
à peu de distance d'un groupe de soldats
franrais prisonniers, quelques-uns montrèrent le poing en criant à la trahison, car il
était écrit que, pendèlnt cette dernière étape
de son calvaire, le malheureux Empereur
viderait la coupe d'amertume jusqu't1 la lie.
Enfin, p:issé l'extrême limite nord-ouest
du champ de bataille que nous; Yenions de
contourner, le chemin devint libre. On put
augmenter l'allure pour gagner La Chapdle,
dernier village fr:rnçais. li s'y trouva quelques
francs-tireurs et fant:issins de la ligne qui,
bles~és ou épuis&lt;:s, ;n,aient pu s'éc·bapper et
se trainer jusque-là. En les aperceva11I,
Napoléon Ill lendit sa bourse à llainbaux, qui
escortait à la portière, afin que les derniers
louis de sa liste civile servissent ù secourir
les derniers soldats qu'il rencontrait au moment de quitter le sol frun~·ai~.
A la frontière, le déta&lt;.:hement de hussards
s'arrêta, -et les voilures con\inuf'rent le trajet : mais, à peine avaient-clics dépassé le
poteau indicateur 1 qu'un r.olonel de chasseurs
belges, dont le régiment étaiL échelonné aux.
environs, accourut au galop en s'écriant, le
sabre a la main :

- Arrètrz ! Vous êtes dnns le Luxrmbourg.
Vous ,·iolez la neutralité du territoire.
- Parrlon, rt&gt;pliqna le ~énf'ral de Royen.
nousn'arnns p:1s rpialîté de !Jclligt'1·anls. c·c:-1.
le comte de JlierrP(Olulr; qui voyage a\'ec sa
suite.
Et,dcsccndant de ,,oiturc, il allira !°officier
ll l'écart pour lui dire quelques mots ctuc
celui•ci écoula arec étonnement, penché sui·
sn selle.
- C'est dillërcnl, reprit-il ensuite. Vous
pouvez conlinu~r ,·otre chemin, mcssieurf.
Et il salua du s:abrr.
A Bouillon, on était n1ienx infurmê, c1 unP
foule sympa1hi11ue nuendail !'Empereur pour
le saluer quand il descendit de voiture de\'anl
l'auberge où elJe a,•n:t ,qipris qu'un logement
(,lait retenu pour lui.
La manifestation devint mèruc peu i1 peu ~i
bruyant~ qne le g-énérJl de Boycn craignit un
inslJnl de mir la foule délivrer son pri~onni r !
La fatigue do celui-ci était rxtrème et,
devant repartir Je lendemain malin pour aller
prendre la mie ferrée à Xeukhùte:rn, il
demanda aussitôt à s'aliler.
Une 1,cure :.iprè:-:., il voulut biC'n me recevoir et je fus introduit dans la modeste
chambre où il venait de se coucher.
Malgré son abatt.emcnl, il se soulc,·a sur
un coude.
- \'ous allez rctourncr à Pari!:.? me
drmanda-t-i\.
- Oui, Sire, pour me mellre aux ordres
de l'impératrice, et si l'EmpC"reur a quelque
message particulier à me confier ....
- Aucun, répondit-il. Yous direz hautement ce que ,ous avrz rn, car je n'ai rien à
dissimuler de ce que fai fait en intervenant
pour rnu\'er la vie à tant de hra\'es soldals
déjà décimés par le leu, el à une population
inoffensive de ,,ingt mille âme~ que je n·(œais
7ms le droit de /aissP1' sacrifie/'.
Puis, il me tendit la main pour me congédier, et je quitlai, pour ne plus le revoir, rel
homme si Lon, si lo1al, si reconnai~!-ant
envers ceux qui l'avaient mème le plus
modestement servi; sor1i de l't!iil pour monter sur le trône; tombé du t11Jne pour 1elourner mourir dans l'exil; longtemps populaire
el Lien faisant an gré de la plupart; mortellement haï et dé(riê par quelques-uns, mais
que personne n'a jamais approrhé, dans sa
bonne ou rn mauvai~e fortune, san~ être
séduit par la noblesse de ses sentiments cl
par sou exquise simplicité.
C'est fort de ses dernières paroles à moi
adressées que je me suis cru, au bout do
vingt-six ans, autorisé à écrire ce que j'ai \'U
et assez de fois raconté à ceux c1ui y prenaient intérêt, pour n'en rien oublier.
11

MARQUIS )'HILIPPE DE

MASSA .

LA CHOUANNERIE

NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804 -1809 -

•

Par G. LENOTRE

PRÉFACE

En 1801,, nous hnbilions l'ile Saint-Louis, muns 1 la disparition de mon père et, compaj'avais une huitaine d'années - et j'ai tissant à notre infortune, mettait une habitation
P"
gardé l'impression très vive de l'émotion voisine de la sienne à la disposition de ma
VICTORIEN SARDOU.
causée dans le quarlier et surtout dans notre mère, qui y trouverait la sécurité et le calme
maison par l'arrestation de Georges Cadoudal. dont elle avait grand besoin après de si
- Je vois ma mère, anxieuse, envoyer notre cruelles émotions. Ma mère hésitant, l'enroJé
Une vieille tour.
fidèle servante aux nouvelles; celle-ci les lui de celle bonne dame fil valoir l'intérêt de
donner à voix basse; mon père se faire de ma santé, l'exercice, le bon air indispensab~es
Un soir d'hi,·er,en 1868 ou 69, mon beau- plus en plus rare au logis, et, enfin, une à mon âge et, finalement, elle consentit! père, "Moisson, avec qui je devisais au coin nuit, me réveiller en sursaut, m'embrasser, Munis de tous les renseignements nécessaires,
du feu, après diner, prit sur ma table un embrasser ma mère à la hâte, - etj'entends le surlendemain matin, ma mère, la servante
livre ouvert à la page où j'avais interrompu encore le bruit sourd de la porte de la rue et moi, nous prenions, à Saint-Germain, la
ma lecture et me dit :
se refermant sur lui! - On ne l'a jamais galiote qui, le soir même, au coucher du
- Ah!. .• vous lisez Mme de la Chanterie? revu!
soleil, nous déposait nu l\oule, près d'Aube- Oui, répondis-je. - Un beau livre!. ..
- ,\rrêté? ...
voye.
Yous le connaissez'?
- Nous l'aurions su! - Non; mais proUn jardinier nous attendait, avec une char- Sûrement! ... J'ai même connu l'hé- bablement tué dans sa ruile ou mort de rette pour nous et nos bagages. Et quelques
roïne ....
fatigue el de besoin; ou encore DO}'é au pas- minutes après, rious entrions dans la cour du
Mme de la Chanterie?
sage de quelque rivière, - comme d'autres château.
- ... De son vrai nom, Mme de Com- lugiliîs dont j'ai su jadis les noms .... li
Mme de Combray nous reçut dans un grand
Lray .... J'ai demeuré trois mois chez elle .... devait nous donner de ses nouvelles, dès qu'il salon ayant vue sur la Seine. Elle avait près
- Rue Chanoinesse?
serait en lieu sûr. - Aprl's un mois d'at- d'elle un de ses fils et deux autres familiers
- Non pas rue Chanoinesse, où elle n'a tente, Je désespoir de ma mère prit le carac- du logis, qui accueillirent ma mère avec les
jamais demeuré, - pas plus qu'elle n'était tère le plus alarmant. Elle était comme folle, égards dus à la veuve d'un serriteur de la
la sainte femme du roman de Balzac· risquait les démarches les plus compromet- bonne cause. On soupa; je tombais de som. a' son château de Tournebut d'Aubevoye,
'
mais
tantes et parlait de Bonaparte tout haut, avec meil, et je n'ai gardé de ce repas que le souprès de Gaillon!
si peu de réserre, qu'à chaque coup de son- venir des éclats de voix de ma mère, exubé- Eb ! bon Dieu! ~foisson, contez.moi cela. nette, nous nous attendions, la servante et rante et passionnée à son ordinaire.
Et, sans se faire prier, Moisson me conta moi, à voir entrer la police!
Le lendemain matin, après le premier
ce qui suit :
Ce fut un vi~itcur tout autre qui se pré- déjeuner, le jardinier reparut avec sa char- Ma mère, une Brécourt, qui avait pour senta un beau matin.
rette, pour nous conduire à l'habitation qui
ancêtre un bâtard de Gaston d'Orléans, était
li était, disait-il, l'homme d'affaires de nous était destinée, par une mont'3e si rude
à ce titre, r0) aliste dans l'âme,
'
que ma mère préféra faire la
et très entichée de sa noblesse.
route à pied, lui-même condui- Les Brécourt, gens d'épée,
sant son cheval par la bride.
n'avaient jamais fait fortune.
Nous étions en plein bois, grimLa Révolution les ruina tout à
pan_t toujours et surpris d'aller
fait. Et, sous la Terreur, ma
1.:hercher si loin et si haut l'ha~
mère épousaMoisso11, mon père,
bitation qu'on nous avait donnfo
graveu·r et peintre, simple ro•
comme voisine du château. turier, mais ro)·aliste ardent et
liais ce fut bien une autre afaffilié à tous ·les complots pour la
faire quand, au débouché du
délhrance de la famille royale :
sentier sur une clairière, le jar- ce qui explique la mésaldinier s'écria :
liance! - Elle espérait, d'ailcc Patience!... Nous y
leurs, que la Royauté, dont le
sommes! J&gt;
rétablissement ne faisait pour
Et nous indiqua notre logis.
elle aucun doute, reconnaitrait
&lt;t Oh! s'écria ma mère ,
les services de mon père en
un donjon ! &gt;&gt;
Dessine sur /talure e11 1843 . (Bibliothèqu e 11alio11ale, CaNtf et des Esfamtes. )
l'anoblis~ant et en faisant ~e\'iC'était une ,·ieille tour ronde,
ue le nom des Brécourt tombé
surmontée d;une plate-forme,
en. quenouille. Aussi se faisait-elle appeler Mme de Combray, darne des plus respectables sans autre ouverture que la porte d'entrée,
Mo1sso~1 de Brécourt; et m'a-t-elle su toujours qui vivait dans son chùteau de Tournebut, à et des meurtrières, en guise de fenètres.
rnam·a1s gré de m, en tenir modestement au AuLevoye, près de Gaillon. - Royalisle ferL'endroit, en lui-même, n'avait rien de
nom de mon père.
vente, elle avait appris, par des amis corn- déplaisant. - C'était un plateau, déboisé

.,..

1

�1f1ST0~1.lt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - sur un large espace, entouré de grands arbres rien moins que de repartir à l'instant pour
lui criant: « Il l a quelqu'un là-haut, dans
et de jeunes taillis, avec une éclaircie sur la Paris. \fais notre !&lt;iervante était si heureuse
Seine, et une belle rne qui s'étendait au loin de n'avoir plus it redouter la police; j'avais la chambre. " Elle n'en croit rien, me
sur la campagne. Le jardinier avait sa cabane pris tant de plaisir, dans le bois, à cueillir gronde .... J'insiste, elle me suit avec la ser\'ante; nous montons! Du pa1ier ma mère
à l'écart et un petit jardin potager à notre des fleurs el à courir après les papillons; ma
crie,
sans franchir le seuil : « Il l a quelusage. En somme, on se serait bien accom~ mère elle-même se trouvait si bien de cc
•1u'un là? Il Silence. - Elle ouvre, pousse la
rnodé de celle solitude, après les tristesst.•s grand calme, de ce grand silence, que la
de l'ile Saint-Louis. si la tour avait eu meil- décision fut remise au lendemain. - Et, le porte vitrée. - Personne! ... Mais un lil de
sangle tout défait 1... Elle y porte la main ... .
leure ~ràce ....
lendemain. on renonça au départ!
Il est chaud! Quelqu'un était donc là .. .
Il fallait, pour y entrer, franchir un petit
Notre \'Îe là, pendant deux mois, ne fut couché... tout habillé sans doute!... 011
fossé sur lequel étaient jetéet-, en guise de troublée par aucun incident. Un était aux
est-il? ... Sur la plate-forme? ... On y monte ....
pont, deux planches reliées par une traverse. plus longs jours de l'année; une fois par
une corde ajustée à l'un des côtés de cc semaine on nous in\'itait à souper au cbt,teau, Elle est vide! ... Il a donc profilé pour s'entablier et glissant sur une poulie, permettait cl nous revenions la nuit par les bois, en fuir du moment où je courais au jardin!. ..
Nous redescendons vivement, et la senante
de le redresser de l'inlérieu,·, contre la porte pleine sécurité. Dans l'après-midi, ma mère
appelle
le jardinier .... li a di,paru .... On
d'entrée, pour en douLler la fermeture.
allait parfois rendre visite à !!me der.ombra) sangle }\)ne, et ma mère descend dare-dare
« - El voila le pont-levis!. .. Il dit ma mère et la trou\·ait toujours occupée à jouer aux
au cbàteau! ... Elle lrou1·e à son éternel lricrailleuse ....
cartes ou au trictrac a"ec des amis de séjour lrac, avec le notaire, !!me de Combray qui,
Tout le rez.de-chaussée consistait en une ou de passage: mais, le plus souvent, a\'ec
dès ]es premiers mots, san5 interrompre sa
seule chambre circulaire, avec table, chaises, un gros homme, son notaire. Aucune eiis•
partie, fronce le sourcil ....
bulfel, etc. En lace de la porte, dans l'embra- tencc n'était plus paisihle, plus bourgeoise
a - Encore des rèveries ! La thambre esl
sure du mur qui a,·ait bi~n partout deux que celle-là. Encore que l'on parlàt politique
abandonnée!. .. Personne n'y couche!
mètres d'épaisseur, une fenêtre grillée éclai- librement, - mais arnc plus de mesure que
- !lais le rideau!
rait si mal cette pièce, qui devait servir à la ma mèr(', - jamais, elle me l'a dit plus
- Eh bien quoi, le rideau? - \'otre enfois de salon, de cuisine et dP salle à manger, tard, un seul mot n'a pu lui Faire soupçonner
Faat, en om rant la porte d'entrée, a établi un
que pour y Yoir clair, en plein jour, il fallait ' qu'elle était dans un nid de conspirateurs.
courant d'air et le rideau a flotté!
laisser la porte ouvel'te. D'un côlé était la Une ou deux fois seulement, Mme de Com- Mais le lit tout chaud?. ..
rheminée; de l'autre, l'escalier de boiS qui bray, louchée par la sincérité et l'ardeur de
- Le jardinier a des chats .... Ils étaient
montait aux étages supérieurs; sous l'esca- son royalisme, parut sur le point de lui Faire
couchés là, et se sont enfuis! - Voilà tout 1
lier, une trappe solidement fermée par une quelque confidence .... Elle s'oublia même
- Pourtant! ...
grosse serrure ....
jusqu'à lui dire : « Oh! si vous n'étiez pas
- Enfin, l'avez-vous trouvé, ce fantôme?
« - C'est la cave, dit le jardinier; mais si exaltée, on vous dirait bien certaines
- Non!
l'lic est condamnée, élanl pleine de décombres. choses!... » !fais, comme regrettant déjà
- Eh bien, alors? ... Il
J'ai un cellier où vous pourrez déposer votre d'en arnir trop dit, elle s'en tint Ht! ...
Et, assez malhonnêtement, elle agite soa
boisson. &gt;&gt;
Une nuit, où ma mère ne dormait pas, son cornet, sans plus s'occuper de ma mère qui,
« - Et pour manger? ... » dit la servante. attention fut attirée par le bruit sourd, au
sur un bonsoir très sec de part et d'autre,
le jardinier expliqua qu'il descendait re.z-de-chaussée, d'une porte que l'on ferme
revient à la tour, admettant si peu l'intervenconstamment au château, avec sa charrette, ou d'une trappe qu'on laisse retomber malation des chats qu'elle détache deux pitons de
et que la cuisinière aurait toute facilité pour droitement. L'inquiétude la tint él'eillée toute
l'une de nos caisses, les fixe à la trappe, y
faire ses empleues à Aubevoye. - Quant à la nuit, prêtant l'oreille, mais en vain. Le
passe un cadenas, le ferme, prend la clef, et
ma mère, Mrnede Combray, pensant bien que matin, nous tramâmes le rez-de.chaussée
nous dit : t1 Nous verrons bien si on entre
cette ascension à travers bois lui ·serait trop dans son état ordinaire. Ma mère toutefois
par là. Il Et pour plus de sûreté, le soir,
pénible, devait envo~er un âne, qui nous n'admettait pas qu'elle eùl rêvé. et, le jour
après le souper, elle s'avise de rele,·er le
servirait de monture, quand nous irions au même, elle conta la chose à !!me de Combray,
fameux pont-levis. Nous voilà tous les trois,
château, l'après-midi, en visite, ou, le soir, qui la prit en plaisanterie ... el renvoya ma
allelés
à la corde, qui glisse mal sur une poupour y souper.
mère au jardinier. Celui-ci se déclara l'auteur lie rouillée ... ! C'est pénible; on s'y reprend
Au premier étage, deux chambres séparées du bruit. Passant devant la tour, il avait cru
à trois fois f - Ça grince!... Enfin, le po11t
par une cloison - uue pour ma mère et moi, l'Oir la porte mal close et l'avait heurtée pour
s'ébranle, se soulère, se redresse!. .. C'est
l'autre pour la servante - ne recevaient du constater si elle était fermée. - L'incident
fait!
jour que par les meurtrières. - C'était n'eut pas de suites.
Et le :soir, ma mère me dit, en bordant
~inistre et glacial.. ..
A quelques jours de là, noul'elle alerte, mon lit:
1• El ça, s'écria ma mère, c'est la pri- celte fois plus sérieuse.
(( - t\ous 11·1 l'Îeillirons pa::;, dans ~a
~on ! )l
J'a"ais aperçu, au sommet de la tour, un Bastille! ,
Le Jardinier fit obserrer qu'on n'était là nid de merles qui. de la plaie-forme, était
En quoi elle disait ,·rai. - Car, après huit
c1ue pour dormir, et, ma mère s'apprêtant à facile ;l prendre. Fidèle à la consigne, je n'y
jours à peine de tranquillité, nous sommes
monter au deuxième étage, il l'arrêta, lui étais jamilÎS monté; mais cette fois la tentaréreillés, au milieu de la nuit, par un terrible
montrant les marches qui y conduisaient, tion était trop forte. Je guettai l'ins.tant où
vacarme au rez-de-chaussée. De notre palier,
disjointes ou absentes. - « Cel étage était ma mère et la servante étaient dans noire
anxieux, nous entendons deux ou trois vob:
abandonné : b plate-forme au dessus était en petit jardin, pour grimper lestement là-haut
peut-être, jurant, pestant, sous la trappe que
très mauvais état, l'escalier impraticable et et m'emparer du nid.
l'on veut soulever, el qui présente une résh•
dangereux jusque-là; Mme de Combray nous
Sur le palier du deuxième étage, curieux tance inattendue : celle du cadenas ... mais si
invitait formellement à ne jamais dépasser le de donner, en passant, un coup d'œil au
palier du premier, de peur de quelque acci- logement inhabilé,je pousse la porte d'entrée peu sérieuse, qu'une forte pesée lait tout
sauter ... et la trappe s'ouvre à grand fracas!
dent. J&gt;
et je ,·ois distinctement, derrière la porte - Ma .mère et la senante se précipitent sur
Après quoi, le jardinier alla chercher nos vitrée de la cloison qui sépare les deux pièce,,
notre commode, la poussent, la trainent deUagages.
un rideau Yert que l'on tire brusquement. ... vant la porte ... tandis que l'ennemi, sorli de
Ma mère alors donna cours à sa mam·aise
Effrayé, je descends l'escalier quatre à
humeur. C'était une dérision de nous loger quatre, au risque de me èonner une entorse, la cave, traverse le rez-de-chaussée, en maudans ce grenier à rats! Elle ne parlait de et je cours au jardin, appelant ma mère et rrréant, omire la porte de sortie, ,·oil le tablier
~elevé, dé!ncbe la corde, pousse I': pont qui
1

1

"·-------------------------------------

Tou~NEBUT - - ,

retombe avt.-c bruit. .. puis les voix s'éloignent amant, le notaire Lefebvre et divers autres.
Les routes, à l'abandon depuis l 792, sont
et se perdant sous bois .... Mais allez donc
- Et le mari?
ravinées
par dP.s ornières si profondes que,
dormir après cela! Nous restons rn, trf's in
- Belâché ! - C'était 110 mouchard!
pour les éviter, les voituriers font de longs
11uiets, attendant le jour, el bien que tout
- Votre mère n'a pas été assignée comme
circuits dans les terres labourées, el les chaises
danger ait disparu ... n'osant nous parler lémoin?
de poste glissent cl s'enlizenl dans des fonqu'à voix basse!
drières
boueuses, d'où on ne les tire qu'en y
Enfin, voici le petit jour! - Nous déplaattelant des bœufs. Dix fois, dans une seule
çons la commode, el ma mère, toujours
tournée d'inspection, Fourcro1 est ,·ictime
vaillante, une chandelle à la main, descend la
d'un accident de ce genre. A chaque pas,
première. La trappe, toute béante, laisse voir
dans la campagne, c'est un hameau déserl,
le trou noir de la cave ... la porte d'entrée est
une maison sans toit, une ferme incendiée.
grande om·erle et le pont rabattu. :\'ous appeune église, un chàteau écroulés. Sous l'œil
lons le jardinier, qui ne répond pas, et sa
indifférent d'une police, qui n'est soucieuse
cabane est vide. Ma mère, cette fois, n'attend
que de politique, et de gendarmes, recrulés
pas l'après-midi, saute sur son ,ineetdescend
au château.
de telle sorte que, dans celui qui l'arrête, le
malfaiteur reconnait souvent un ancien camalime de Combray est à sa loilelle. Elle
attend la visite de ma mère el en connait si
rade, des bandes se sont formées de vagabien le molif que, sans lui laisser le temps
bonds et chenapans de toute prm·enance :
de conter l'affaire, elle s'emporte, comme
déserteurs, réfractaires, fu1ards de la préteutous les gens qui, étant à court de bonnes
due armée révolutionnaire el terroristes sans
raisons, les remplacent par de mauvaises
emploi, « l'écume, dit Français de Nantes,
paroles, et lui crie, dès son entrée :
de la Révolution et de la guerre : lanterneur.s
« - \'ous êtes folle, folle à lier!. .. \'ous
de 91, guillotineurs de 03, s;ibrcurs de J'an Hl.
feriez prendre rHa maison pour un repaire de
assommeurs de l'an IY, fusilleurs de l'an V1J.
bandits et de faux monnayeurs! Je suis assez
Cette
canaille ne vit 11ue de rapines C't de
L.i:: Ptn:11.IEK CO:-iSL:L.
fàchée de \'Ous y avoir fait ,·enir !
meurtres, campe dans les forèts désertrs. les
DessinèJ.'après nalu,·e par lsABEY,gravè f.lrTAROJEu·
El moi d'y être venue!
ruines, les carrières abandonnées, comme
Eh bien alors, décampez!
celle de Gueudreville, quartier-général de la
- lleureusement non 1- On nous ignerait ! bande d'Orgères : souterrain ile cent pieds de
Dès demain!. .. Je ,·enais ,·ous le dire!
D'ailleurs qu'aurait--clll• dit? fiien, - sinon long, sur trente de large, où fonctionne Ulll'
Bon voyage 1 )l
Là-dessus lime de Combray lui tourne le que ces gens qui nous ont tant effrayés étaient société de bandits, màles et femelles, parfaidos et ma mère revient au logis, exaspérée ... sùremenl de la bande; qu'ils al'aient dû tement organisée; - chefs, sous-chefs, gardeforcer la trappe, à la suite d'une expédition magasins, espions, courriers, barbier, chirur.
cl bien résolue à prendre, sans tarder, le banocturne où on les avait pourchassls jusqu'à
teau pour Paris.
gien, couturières, cuisiniers, précepteurs
l'enlrée d'un souterrain qui donnait sans pour les gosses (sic) el curé!
Le lendemain, de grand matin, les paquets
doute accès à la cave. ,,
sont laits; le jardinier est à la porte avec sa
Et ce brigandage est partout!
Après que nous eûmes jasé 11uel11ue temps
charrette, et va et vient, prenant nos bagages,
Dans le Midi, il y a si peu de sûreté, de
tandis que la servante sert la soupe. Afa mère à ce propos, Moisson me souhaita le bonsoir Marseille à Toulon et à Toulouse, qu'il ne faut
et je repris sur ma table le chel-d'œuvre de
en mange une ou deux cuillerées en courant;
pas voyager sans escorte. Dans le Var, les
Balzac, pour en poursuivre la lecturei moi de même, détestant la soupe. La servante
Bouches-du-Rhône, Vaucluse, ... de Digne, de
seule vide son assiette 1... Nous descendons au mais je n'allai pas au delà de quelques lignes. Draguignan, d'Avignon à Aix, il faut payer
Mon imagination nouait ailleur~. li } avait
Roule, où le jardinier nous quille à peine, que
rançon. - Un placard, aux abords des routes,
trop loin de l'idéalisme de Balzac au réalisme
la servante est prise d'affreux vomisseavertit le voiageur que, faute de ,·erser cent
de lloisson, qui réveillait en moi le souvenir
ments! ... Nous avons bien quelques nausées,
francs d'avance, il risque d'être tué. La
lointain des romans et des mélodrames de
ma mère et moi; mais la pauvre fille seule ne
quittance remise au conducteur tient lieu de
Ducray-Duminil, de Guilbert de Pixérécourt :
garde rieu de sa soupe du matin, heureusepasseport. Le l'Ol à main armée est à ce point
Alexis ou la ,llaisonneUe dans les bois; ment pour elle; - car nous rentrons à Paris,
passé dans les mœurs, que certains l'illages
l'ictor ou /'Enfant de la forêt! - et au Ires
convaincus que le jardinier, étant seul un
des Basses-Alpes servent publiquement de réœuvres de même date et de même style, si
instant, a jeté quelque poison dans la sousidence à ceux qui n'ont pas d'autre métier.
décriées
de nos jours! - Et je songeais que
pière ou dans nos assiettes.
Sur les rives du l\hône, on avertit charitablece qui fait aujourd'hui leur discrédit a lait
« - Et pas d'autres suites?
ment le rnyageur de ne pas descendre dans
jadis leur vogue; que, souf une forme ridi- Pas d'autres!. ..
telle auberge écartée, sous peine de n'en pas
cule, elles ont bien un fond de vérité; que
sortir. A la frontière d'Italie, ce sont les b111·- Et après, pins de nouvelles de Tources histoires de brigands dans le milieu tranebut'/
bets; dans le Nord, les garroteurs; dans
ditionnel : forèls, ca\'ernes, souterrains, etc.,
- Aucune, jusr1u'cn 1808, où nous apl'Ardèche, la bande noi1'e; dans le Centre, les
charmaient par leur vraisemblance Je lecteur
primes successivement que le courrier de la
chiffon11ie1·s; dans l'Artois, la Picardie la
de ce temps-là, pour qui l'auaque d'une dilireeelle avait été attaqué et dépouillé du côté
Somme, la Seine-Inférieure, le paysChartr~in,
gence par des malandrins à la figure noircie
de Falaise par une bande de gens armés que
!'Orléanais, la Loire-Inférieure, l'Orne, la
~!nit chose aussi naturelle que l'est pour nous
commandait la fille de lime de Combray, Sarthe, la Mayenne, l'Ille-et-Vilaine, etc., et
un accident de chemin de fer; enfin, qu'il
Aime Acquet de Férolles, déguisée en husl'Ile-de-France, jusqu'aux portes de Paris,
voyait dans ce qui nous semble pure extravasard! - puis, que l'on avait arrêté, outre
mais surtout dans le Calvados, le Finistère et
gance la peinture à peine exagérée des mœurs
Aime Acquet, son amant, un \'Ïveur nommé
la Manche, où le royalisme leur sert de dradont il était journellement le témoin el
Le Chevalier; son mari, sa mère, son notaire,
peau, les chauffeu,·s et les bandes des Gl'ands
des dévastations qu'il a,•ail partout sous les
ses serviteurs et ceux de Mme de Combray à yeux!
Gars et des Coupe el Tranche, qui, sous préTournebut : intendant, jardinier, etc., el,
texte de chouannerie, donnent l'assaut aux
C'est dans les rapports publiés par!!. Félix
enfin, que !!me de Combray avait été co,:ferme::;, aux habitations isolées et inspirent
Rocquain qu'il faut ,·oir l'élnl de la France
damnée à la réclusion et à l'exposition putant d'effroi que, si l'un d'eux est arrêté, on
sous le Directoire et les premières années du
blique, - Mme Acquet à mort, ainsi que son Consulat.
ne trouve plus ni témoins pour le reconnai'lre,
ni jury pour le condamner! - La politique
6

�- - - 1f1ST0-1{1A
évidemment n'a rien à voir à ces exploits.
C'est la guerre aux particuliers! Et les
Chouans ont la prétention de ne la faire qu'au
gouvernement. ... Tant qu'ils se Lornent à
livrer bataille, par 1,andes de cinq à six cents,
aux gendarmes el aux gardes nationaux, à
envahir les localités sans défense, pour)'° couper les arbres de la liherté, brùler les paperasses municipales,piller les caisses des receveurs,
des perccptcufs, - l'argent de l'l~tat devant
faire retour à son propriétaire légitime, qui

TOUR,Nr.BUT - -..

élanl brouillée avec tous. Je- souhaitais vivement d'en savoir plus; mais, pour cela, il
fallait consulter les pièces du procès, au
greffé du palais de justice de Rouen. Je n'en
lrouvai jamais le loisir. Je dis quelques moL'i
de l'alfairc à M. Guslare Bord, à Frédéric
Masson, à M. de la Sicotière, etje n'y songeais
plus, même après l'intéressante étude' publiée
par M. Ernest Daudet dans le Temps, quand,
au cours d'une promenade en compagnie de
Lenotre, dans le peu qui a surréi.:u du vieux
est le Roi, -on peut encore les di~tinguer des Paris de la Cité, la maison de la rue ChanoimaJraiteurs de profession. Mais, quand ils nesse, où Balzac loge Mme de la Chanterie,
arrètent les diligences, rançonnent les vo~a- me rappela Moisson, dont je contai l'aventure
geurs, fusillent les curés jureurs et les acqué- à Lenolre, qui mettait alors la dernière main
reurs des biens nationaux, la distinction à sa Com~piration de la Houërie. li n'en
devient trop subtile! Elle n'a plus de raison fallait pas plus pour lui suggérer l'idée d'étud'être en l'an VIII et en l'an IX, où des me- dier J'alfaire de JSOi dans les pièces du prosures vigoureuses a~aot à peu près purgé la cès que personne n'avait consultées avanl lui.
province des chauffeurs et autres bandits qui A quelque Lemps de là, il m'apprenait que la
l'exploitent, le pluS- grand nombre de ceux tour de Tournebut était encore debout; qu'il
qui ont échappé à la rusillade et à la guillo- ne tenait qu'à nous de la visiler, le gendre de
tine s'enrôle dans ce qui subsiste de l'armée la propriétaire actuelle du château d'Auberoyale, dernier refuge du brigandage!
rnye, H. Constantin, s'offrant obligeamment
Dans un tel milieu 1 l'aventure de &amp;foisson i1 nous senir de guide : et, par une belle
n'a rien d'extraordinaire. On ne peut guère matinée d'automne, le chemin de fer nous
lui reprocher que d'être trop simple. C'est la cléposa à la station qui dessert le pelit yiJlage
moindre scène d'un gros mélodrame, ol.l sa &lt;l'Aubevo~·e, dont le nom a retenti deux fois
mère el lui ont joué le rOle de comparses. en justice, pour le procès de Mme de ComMais, si mince que soit l'épisodr, il avait pour bray et pour celui de Mme de Jeufosse.
moi l'attrait de l'inconnu. De Tournebut, de
Celui qui n'a pas le goùt de ces sortes
ses hôtes, je ne sa,·ais rien! - Qu'était, en d'excursions et d'em1uètcs ne saurait s'en
réalité, celle Mme de Combray sanctifiée par figurer le charmr. Que ce soit un petit proBalzac? - Une fanatique, on une intrigante? blème historir1ue à résoudre, un fait ignoré
- Et sa fille, Mme Ac11uet? - Une héroïne ou mal connu à élucider, cette course au
ou une détraquée? - Et l'amant1 - Un document, a,·cc les déceptions de la recherche
vaillant ou un avenlurier1 - Et le mari? ... et les joyeuses· surprises de la décomerte,
Et le notaire'! ... Et les familiers du logis1 t'Sl bien la chasse la plus amusante, en
~ Mme Acquet surtout piquait ma curiosité.
compagnie surtout d'un fureteur tel que LeCnc fille de bonne maison. déguisée en bus- notre, doué d'un flair admirable qui le mcl

f ,E

CHATEA t; DEi Tt:!LERIES 1 IJ.\~S LES

sard, pour arrêter le courrier, comme Chopparl l ... Ce n'est pas banal! ... Au moins
était-ellejeune et jolie? - !19isson n'en samit
rien l Il ne l'avait jamais vue, pas plus que
son amant et son mari, Mme de Combray

Ou château primitif, qui avait élé construit
par le maréchal de Marillac, et que Mme de
Combray a\'aÎt considérablement agrandi, rien
malheureusement ne subsiste plus que les
communs; une terrasse d'où l'on a vue sur
la Seine; la cour d'honneur convertie en pelouse; une vieille allée de tilleuls et l'ancienne clOlure. Une construction nouvelle a
remplacé l'ancienne, il y a une cinquantaine
d'années. Le petit château, dit de Gros-ll,•snil, voisin du grand, a été remanié récemment.
Toutefois l'ensemble est Lei qu'en IXOt. A
la vue'de ces grands bois qui serrent de près
le mur d'enceinte, on comprend que celte
demeure se prêtait admirablement aux allées
et venues mystérieuses, aux conciliabules secrets, au rùle que lui destinait Mme de.Combray, préparant la plus belle chambre pour
l'arrivée prochaine du roi ou du comte d'Artois, et, dans le grand et Je petit chàteau,
ménageant des cachettes, dont une seule pouvait contenir une quarantaine èe gens
armés.
La tour - elle - est toujours là, loin du
cbàteau, au sommet d'une côte boisét!, assrz
raide, et au centre d'une clairière, qui domine
de très haut le cours de ]a rivière.
C'csl une construction massive, trapue, de
mine farouche, telle que la décrivait Moisson,
avec des murs épais et de rares fenêtres si
étroites qu'elles ont plutùt l'air de simples
meurtrières.
Elle parait bien avoir été primilivemcnl
l'un de ces postes de garde et de surveillance
construits, sur les hauteurs, de Mantes à
Paris, tels que la grosse tour de )a· Montjoi-e,
dont Je fossé est bien reconnaissable dans la
forèl de Marly; ou celles de Montaigu et
d'l-lennemont, dont les ruines étaient encore
visibles au dernier siècle. Quelques-unes de
ces tours furent converties en moulins ou en
pigeonniers. La nôtre, dont le dernier étage
et le toit en poivrière ont été démolis et remplacés par une plaie-forme, à une date indéterminée, fut flanquée d'un moulin de bois,
incendié avant la Hévolulion; car il ne figure
pas sur la carte de Cassini qui signale, avt.:c
soin, tous ceux de la contrée. liais rnn souvenir a survécu. La tour et ses abords sont
encore désignés sous le nom de C! Moulin
brûlé».
JI n'y a plus trace de J'excavalion qui précédait la porte d'entrée en 1804, et qui dcYait être le dernier vestige d'un ancien fossé.
Le seuil franchi, voici la pièce circulaire; au
fond, faisant face à la porte, la renèlre dont
on a retiré les barreaux; à gauche, une cheminée moderne qui remplace l'ancienne; 11
droite, l'escalier en bon état. Sous l'escalier,
la trappe a disparu, la cave étant abandonnée
comme inutile. Elle ne pouvait prendre jour
PREMIËRES A'\\(ES DU XI.X• SIÉCLE.
que sur le fossé; en le comblant, on l'a areuglée. Au premier, comme au deuxième étage,
toujc1urs sur la bonne piste. Il y arnit ici, de où l'on a supprimé Jes cloisons, leur trace est
plus, l'attrait particulier de cette ,,ieille to11r encore très apparente, a,·ec quelques fragoubliée, à Jaqnelle nous étions Seuls à nous . ments de papiers de tenture. Le peu de jour
intéresser, et du récit de Moisson à con- qui filtre par les fenêtres justifie l'exclamation
trôler!
de Mme Moisson: « C'est une prison! » La

,

plate-l'orme, d'où la vue est fort belle, a été
remise à neuf, comme l'escalier. Mais, du
rez-de-chaussée au faite, tout concorde avec
la description de lloisson.
Il ne nous reste plus qu'à sarnir comment
du dehors on pouvait pénétrer dans la
cave.
.'\ous aYons deux bons guides : notre aimable bote, li. Constantin, et )). l'abbé llrouin,
curé d'Auhevoye, très au fait des tradilions
locales. Ils nous indiquent la G,·ot/e de rllel'·
mite.'
0 Ducray-Duminil !. .. Encore loi!
C'est. au llanc du coteau qui descend vers
la Seine, une ancienne carrière, en contre-bas
de la tour et sans communication apparente
avec elle, mais située de 1elle sorte que, pour
les relier, il sul'nsait d'un couloir de quelques mètres, rampant sous terre. La grotte
étant aujourd'hui comLléc en grande parlie,
l'entrée de ce boyau a disparu sous le remblai.
En la regardant - lrès innocente en apparence - sous sa chevelure de broussailles et
de ronces, je croyais voir quelque Chouan, à
la clarté des étoiles, l'œil et l'oreille au guet,
se jeter là, brusquement, comme un lièvre
au gite, pour aller dormir loul habillé sur
le grabat du deuxième étage. - l~videmmP.nt
celle tour, machinée, comme toute l'habitation de Mme de Combray, était l'un des refuges que les Chouans s'étaient ménagés, des
côtes de Xormandie jusqu'à Paris, et dont ils
avaient seuls le ~ecret
Mais pourqboi y loger Mme Moisson, sans
la mellre dans la confidence? - Si Mme de
Combray voulait détourner tout rnupçon, par
la présence de deux femmes et d'un enfant,
c'était bien le cas de le leur dire.... Et, si
elle jugeait Mme Moisson trop exaltée pour
un tel aveu, il ne fallait pas l'exposer à des
surprises nocturnes, qui ne pouvaient que
l'exalter encore plus! ... Pbélippeaux, dans le
procès de Georges, interrogé sur le père de
Moisson, qui a disparu, répond qu'il habitait
rue et ile Saint-Louis, près du n0uveau pont ;
qu'il était graveur et dirigeait une manufacture de boutons; et que Mme Moisson avait
rn1e femme de chambre nommée R. PetilJean, mariée à un garde municipal. Est-ce la
crainte de quelque indiscrétion de celle femme
écrivant à son mari qui motivait le silence de
lime de Combray? - Alors et toujours,
pourquoi la tour?
Quoi qu'il en soit, la précision des souvenirs de Moisson nous était démontrée. Seulement la trappe n'avait pas été forcée, comme
il le cropit, au retour d'une expédition nocturne, par des Chouans en déroule. Nous
étions déjà fixés sur ce point par les premiers
documents que Lenotre avait réunis en vue
du présent ouvrage. Dans l'été de 1804, il
n'y eut aucune expédition de ce genre, aux
environs de Tournebut. On n'aurait eu garde
d'attirer l'attention sur le chù.teau, où se cachait alors celui que les Chouans de Normandie appelaient le Grand Alexandre el jugeaient
seul capable de succéder à Georges : le vicomte Robert d'Acb,\ qui, traqué dans Paris,

comme tous les roplistes dénoncés par Qurrclle, avaiL su dépister les recherches, sortir
à la réouverture des portes, sous l'un de ses
déguisements habituels, colporteur, charretier, gagne-pelit, etc., gagner la Normandie
par la rive gauche de Ja Seine, et se réfugier
cbez sa vieille amie, il Tournebut, ol1 il pul
sPjourner quatorze mois durant, sous le nom
de Dcslorières, sans que jamais la police y ail
soupçonné sa présence.
Il était sl'irement, ainsi que Bonnœil, fils
ainé de Mme de Combray, l'un des trois convives, aYec qui Moisson a soupé le soir de
son arrivée. Celui qui jouait toujours aux
cartes, au trictrac, avec Mme de Combra}, et
qu'elle donnait pour son notaire, pourrait
bien être d'Acbé lui-mème. Quant aux hôtes
furtifs de la tour, étant donné le séjour de
d'Aché à Tournebut, il y a !orle apparence
qu'ils étaient là de passage, pour conférer
avec lui, sous bois, sans mème paraitre au
cbàteau. prendre ses ordres cl repartir m)"stérieusement, comme ils étaient venus.
Car, dans sa retraite, d'Acbé conspirait
toujours et s'efforçait à renouer, avec le ministère anglais, les fils du complot qui venait
d'échouer misérablement, Moreau s'étant dérobé à la dernière heure. Le parti royaliste
était moins intimidé qu 'exaspéré par la mort
du duc d"Enghien, de Georges et de Pichegru, et ne se tenait pas pour battu, même
par la proclamation de l'Empire, qui, d'aillcur.s, en province - surtout dans les campagnes, - n'avait pas excité l'enthousiasme
que signalent les rapports officiels.
En réalité, il lut accepté par la majorité
de la population comme un gouvernement
d'expédient, qui rassurait prorisoirement
les intérèls menacés, mais dont la durée
n'était rien moins que certaine! - li était
trop évident que l'Empire, c'était Napoléon,
comme le Consulat avait été Bonaparte, et
que tout reposait sur la tête d'un seul homme.
Que la machine infernale l'eùt supprimé, la
royauté avait beau jeu. Sa vie n'élait pas
seule en cause; sa fortune elle-même était
bien chanceuse. Fondé sur la victoire, l'Empire · était condamné à toujours vaincre. La
guerre pouvait défaire ce qu'a,•ait fait la
guerre. Et celle inquiétude est manifesle
dans les correspondances et les mémoires
contemporains. lis étaient plus nombreux
qu'on ne pense, les courtisans du nouveau
règne, aussi sceptiques sur sa durée que
Madame Mère, économisant ses revenus et
disant à ses filles railleuses : &lt;! Yous serez
peut-être bien heureuses de les retrouver un
jour! » En vue de la catastrophe possible,
ceux-là. se ménageaient une retraite vers les
Bourbons el, par des phrases vagues, des
sourires d'enlente, entretenaient les royalisles
dans l'espoir d'un concours sur lequel on 11e
de,,ait compter qu'au lendemain du succès,
mais que les rO)'alistes considéraient comme
positif et immédiat. - Quant au désastre
qui devait le provoquer, ils l'espéraient et le
promellaient à bref délai aux Chouans impatients, - avec débarquement d'une armée
anglo-russe, ... soulèvement de l'Ouest, ... en-

trée de Louis XVIII dans sa bonne ville de
Paris et renvoi du Corse à son ile!. . Prédictions, en somme, qui n'étaient pas si folles!
-A quelques détails près, dix ans plus tard,
c'était chose faite! ... Et, en politique, qu'estce que dix ans? Froué, Georges, Pichegru,
d'Aché n'auraient eu qu'à se croiser les
bras .... lis auraient ,u l'Empire crouler sous
son propre poids.
Ces réflexions, nous les faisions, de retour
au cbàteau, en regardant, de la terrasse, au
soleil couchant, le cours paisible de la Seine,
et cc joli paysage d'automne que Mine de
Combray et d'Aché, à la même heure, à la
même place, avaient dù contempler laut de
fois, ne prévo~·ant guère le triste sort que
leur réservait l'avenir.
Les inl'ortunes de la malheureuse femme;
la d,:plorable affaire du Quesnai, où le courrier de la recette fut allaqué et dépouillé par
les gens de Mme Acquet, au profit de la caisse
rople el surtout de celle de Le Chevalier;
l'assassinat de d'Achl:, vendu à la police impériale par la Vaubadon, sa maîtresse, et le
louche et làche Doulcet de Ponlécoulnul, qui
ne s'en v.ante pas dans ses ,lfémoires, ont
servi de prétexte à de nombreux récits, romans, nouvelles, etc., où la fantaisie joue
un trop grand rôle, et dont les auteurs, mal
informés, Hippolyte Bonnelicr, comtesse de
)lirabeau, Chennevières, etc., etc., ont usé
largement des libertês acquises aux œuvres
d'imagination. - On ne peut leur adresser
qu'un reproche : - c'est de n'avoir pas le
génie de Balzac.
)lais il est permis de critiquer plus sévèrement les écrits, à prétentions historiques,
sur ~lme de Combray, sa famille, ses résidences et ce cbàteau de Touruebut que
M. Homberg, nous présente flanqué de quatre
tours féodales, et que MM. Le Prévost et
Bourdon nous donnent comme démoli rn
180i !
Mme d'Abrantès, avec sa véracité ordinaire, décrit le mobilier luxueux, et les
grosses lampes des &lt;( labyrinthes de Tournebut, dont il fallait pour ainsi dire la carte,
afin de ne pas s'y égarer &gt;L Elle nous montre
Le Chevalier, crucifix en main, haranguant les
assaillanls du bois du Quesnai, encore qu'il
fùt à Paris ce jour-là, pour se créer un
alibi, ... et ajoute sérieusem~ut : « Je _connais une personne qui était dans la diligenee
et qui, seule, a survécu, les sept autres
voyageurs a~ant été massacrés et leurs cadavres abandonnés sur la route ! »
Or il n'y a eu ni diligence, ni voyageurs,
et personne n'a été tué!. ..
!'lus étranges sont les erreurs de M. de la
Sicotière! - Au moment où il préparait son
grand travail sur Frotti et les Jnsur1'eclio11s
normandes, a~ant su par )1. Gustave fiord
que j'a\·ais quelques renseignements particuliers sur Mme de Combray, il m'écrivit pour
en prendre connaissance. Je lui adressai un
résumé du récit de .lloisson, en l'invitant à
en ,·érifier l'exactitude! - Et c'est là qu'il
se fourvoia de la bonne façon.
Mme de Combray, outre son habitation à

�TOUR,NEBUT - - ,

111S TO']t 1.Jl
Houen, avait deux résidences: l'une, à Aubevoye, où elle séjournait depuis longtemps;
l'autre à trente lieues de là, à Donnay, dans
le département de l'Orne, où elle ne paraissait plus, depuis que son gendre y était installé.
Deux tours portent le même nom de Tour.
nebut, l'une, à Aubevoie, c'est la nôtre;
l'autre, à quelque distance de Donna~ ,
celle-ci n'appartenant pas à Mme de Combray.
Persuadé, sur le seul dire de !Ill. Le Prévost et Bourdon, qu'en 1804, le chàleau d'Aubevoye et sa tour n'existaieut plus et que
Mme de Combray habitait Donnay à cette
date, ... M. de la Sicolière prit naturellement
un Tournebut pour l'autre, ne comprit pas
un traitre mot du récit de Moisson, le traita
de chimère et, dans son livre, me donna acte
de mes renseignements, par cette petite note
dédaigneuse:
&lt;! Une confusion s'est faite, dans beaucoup
d'esprits, entre les deux Tournebut, si diflërents pourtant et si distants l'un de l'autre,
et a donné naissance aux légendes les plus
romanesques et les plus étranges : retraites
inaccessibles, mé1v1gées à des proscrits ou à
des bandits dans les combles de la vieille ·
tour, apparitions nocturnes, victimes innocentes payant de leur vie le malheur
d'avoir surpris les secrets de ces terribles
hôtes . ... »
li esl plaisant de voir M. de la Sicolière
signaler la confusion qu'il est seul à commettre. Mais il y a mieux! - Voici un écrivain qui nous offre en deux gros volumes
l'histoire de la chouannerie normande. Il
n'est que.stion, dans son line, que de déguisements, faux noms, faux papiers, guetsapens, enlèvements, attaques de diligences,
souterrains, prisons, évasions, enfants espions
et femmes capitaines! ... Il constate lui-même
que l'affaire du bois du Quesnai est(&lt; tragique,
éh'ange et mystérieuse! ... )&gt; Et tout aussitôt
il conteste, comme éfrange et romanesque,
la plus simple de toutes ces aventures : celle de Moisson! - Il raille ses cacbelles
dans les combles de la ·vieille tour. Et c'est
précisément dans les combles du château
que la police découvrit le fameux refuge, où
une quarantaine d'hommes pouvaient tenir à
l'aise. li déclare légendafres les retraites
ménagées aux proscrits et aux bandits, et
cela au moment même où il vient de consacrer deux pages à l'énumération de tous les
trous, puits, caveaux, toutes les tanières,
grottes, cavernes, etc., où ces mêmes bandits et pràscrits avaient des retraites assurées!
En sorte que M. de la Sicolière a l'air de
se moquer de lui-même!
Je me reprocherais de ne pas citer, à titre
de curiosité, la biographie de lime et Mlle de
Combray, réunies en une seule et même personne dans le Dictionnaire historique (! ! !)
de Larousse. - C'est un morceau unique en
son genre. Noms, lieux et faits, tout est faux!
Et le comble, c'est qu'à l'appui de ces
rêveries on nous cite les fragments de pré-

tendus mémoires que Félicie (!) de Combray
aurait écrits sous la Hestauration ... , ouCIIAPlTRE PllEMIEn
bliant qu'elle avait été guillotinée sous l'Empire!
Jean-Pierre Querelle.
Avec M. Ernest Daudet, nous rentrons
dans l'histoire. Personne, avant lui, n'a,·ait
IJans la nuit du 25 janvier 1804, le Preétudié sérieusement le crime du Quesnai. mier Consul s'étant levé pour travailler jusIl en a donné dans le journal le Temps, il y qu'au petit jour 1 , ainsi qu'il le faisait fréy a quelques années, un récit fort exact, au- quemment, parcourut les derniers rapports
quel on ne saurait reprocher d'ètre simple- de police déposés sur son bureau.
ment ce quïl voulait être: un résumé fiJèle
Il n'y était question que de sa mort : on
~t rapide. M. Daudet n'a eu, d'ailleurs, à sa l'annonçait déjà, comme chose certaine, à
disposition, qne les dossiers 8170, 8171, Landre.::, en Allemagne, en Hollande; (&lt; assas•
8172 de la série F1 des Archives nationales, siner Bonaparte u était une sorte de sport
et les rapports adressés à Réal par Sarnye- auquel on s·exerçait de tous côtés en Europe
Rollin et Licquet. ce policier si ingénieux et dont les Anglais surtout se montraient ferque le Corentin de Balzac, auprès de lui, a vents; c'esl de chez eux que parlaient, larl'air d'un écolier! - Par suite, le drame de gement munis d'argent et bien équipés, les
famille échappe i, M. Daudet, qui, du reste, amateurs désireux de gagner l'enjeu, anciens
n'avait pas à s'en préoccuper. On ne saurait chouans impénitents pour la plupart, royatirer un meilleur parti qu'il n'a fait des do- listes fanatiques considérant comme un acte
cumenls à sa portée.
pieux le crime qui de,,ait débarrasser la
Lenolre a poussé plus loin ses recherches. France de l'usurpateur.
Il ne s'est pas borné à étudier, pièce par
Ce qui, dans ces rapports de police, peu
pièce, le volumineux dossier du procès dignes de foi à l'ordinaire, était de nature à
de 1808, qui remplit tout une armoire; de causer quelque souci, c'est que tous s'accorcomposer, d'opposer les témoignages l'un à daient sur un point : Gemges Cadoudal avait
l'autre; de contrôler les rapports, les en- disparu. Depuis que cet homme, formidable de
quêtes; de démêler les noms réels sous les courage et de ténacité, avait déclaré au Prefaux, les vérités sous les mensonges; en un mier Consul une guerre sans merci, les agenrs·
mot, d'instruire l'affaire à nouveau : travail de la police ne l'avaient jamais perdu de vue;
formidable, dont il ne donne ici que la subs- on savait qu'il séjournait en Angleterre el on
tance. Servi par ce merveilleux instinct et l'y faisait espionner; mais, s'il était vrai
cette obstination de chercheur, qui triomph,mt qu'il eût échappé à cette surveillance, le dande tous les obstacles; il a su obtenir commu- ger était imminent et le &lt;&lt; tremblement dG
nication de papiers de famille, dont qual- terre' Il prédit était proche.
ques-uns dormaient dans de vieilles malles,
Bonaparte, plus irrité qu'inquiet de ces
reléguées au fond d'un grenier, et, dans ces racontars menaçants, voulut en avoir le cœur
paperasses, découvrir de précieux documents, net. Il redoutait Fouché dont il suspectait,
qui éclairent les dessous de cette affaire du non sans raisons, le dévouement et qui, d'ailQuesnai, où la folle passion d'une pauvre leurs, à cette époque, n'avait pas- officiellefemme joue le plus grand rôle.
ment du moins - la direction de la police,
Et que l'on ne s'attende pas à lire ici un et il avait « attaché à ses flancs )&gt; un espion
roman. - Ceci est une étude historique, dangereux, le belge Réal. C'était à celui-ci
dans toute la rigueur du terme. Lenotre que, pour certaines besognes, Bonaparte prén'avance pas un fait dont il ne puisse fournir férait s'adresser. Réal était le policier type :
la preuve. li ne hasarde pas une hypothèse, ami de Danton, il a,,ait organisé jadis les
sans la donner comme telle, et dans le grandes manifestations populaires destinées
moindre détail il s'interdit toute fantaisie. à intimider la Convention; il avait pénétré
S'il décrit une toilette de Mme Acquet, c'est les terribles dr.ssous du Tribun:.Jl révolutionqu'elle est signalée dans quelque interroga- naire et du Comité de Sùreté générale; il
toire. Je l'ai vu scrupuleux, sur ce point, connaissait et savait utiliser les débris des
jusqu'à supprimer tout le pittoresque qui anciens comités de sections : septembriseurs
pouyait être mis sur le com(lte de son ima- sans occupations, laquais, parfumeurs, dengination. II n'est pas de cause célèbre, où la tistes, maitres de danse sans clientèle, tous
Justice, dans l'exposé des faits, se soit piquée les rebuts de la révolution, toutes les filles
de plus d'exactitude. - Bref, on retrouvera du Palais-llopl, telle était l'armée qu'il
ici toutes les qualités qui ont fait le succès commandait, ayant pour lieutenants Desmade sa Conspiration de la Rouërie : début rets, curé défroqué, et Veyrat, ancien forçat
chevaleresque de cetle chouannerie qu'il nous genevois, marqué et fouetté par le bourreau ;;.
montre, sur son déclin, réduite à arrêter les
1. Recherc!tes ltislüriques sur le procès ,et la
diligences!
ccndamnation du duc d'Enghien, par A. Noug-aPour moi, si je me suis trop attardé à rède de Fa1·et.
2: Une Iêttre de Vienne, rclati1·e à des affaires de
cette vieille tour, c'est fJ_u'elle lui a conseil!~ finances
el saisie par 1a police portail : « - lei,
celte œuvre : - et l'on doit bien quelquiJ comme chez vous, l'hiver a été très doux; mais ou
poui· la fin de février : des personnes bien
reconnaissauce à ces muets témoins du passé, craint
instruites pensent que 1·ous aurez un tremblement de
dont ils nous gardent le souvenir.
terre; si donc vous avez des opérations ù fai:-e, tenez
\"JCTORIEN

""' t38""'

SARDOL".

cet a,.is pour certain; je ne puis m'expliquer da\'antage. » Recherches hislol'iques, Pte.
J. Archi,·cs nationales. P 1H7 I.

Réal el ces deux subalternes seront les protagonistes occultes du drame que nous allons
raconter.
Cette nuit-là, Bonaparte manda Réal en
toute hâte. Procédant, comme à l'ordinaire,
par brèves questions, il s'informa du nombre
de royalistes renfermés ?1 la tour du Temple:
ou à Bicètre, de leurs noms, des soupçons

deux premiers noms désignés à son attention
furent ceux de Picot et de Lebourgeois. Picot
était ua ancien officier de Frotté et avait
commandé en chef, pendant les guerres de
la Chouannerie, la division du pays d'Auœc;
il y avait mérité le surnom d'Egorge-13/eus;
il était chevalier de Saint-Louis. Lebourgeoi!-,
cafetier à Rouen, accusé, vers 1800, d'arnir

DEB.ŒQUE)1Ei\T IJU 16 JANVIER lt3o-t .\ LA FALAISE üE

.BI\ Il.LE.

-

De~sin de Juu:s

autre chouan, Piogé, dit Sans-Pitié ou Tapeà-Mort t, et Desol de Grisolles, ancien comprignon de Georges, &lt;! ro1aliste très dang~reux i 1). Enfin, pour montrer du zè!e, 11
ojouta à ~a liste un cinquième nom, celui de
Querelle, ex-chirurgien de marine, arrèté depuis quatre mois:; sous un vague sonpçon
d'espionnage, mais que le dossier signalaiL

Dl:: POLJG:-;AC, 1111

,tes co11j11re:.. (illusr:e Carn:rnJ!et.)

qui avaient motivé leur arrestation. Vile
satisfait sur tous ces points, il ordonna que,
avant le jour, on choisit quatre des détenus
parmi ceux qui paraitraient les plus compromis et qu'on les 1ivrât à une commission
militaire : s'ils ne faisaient des révélations,
ils seraient fusillés dans les vingt-quatre
heures.
Desmarets, réveillé à cinq heures du matin, fut chargé de dresser la liste, et les

pris part à l'attaque d·une diligence el renvoyé absous, avait, comme Picot son ami,
émigré en Angleterre; tous deux, dénoncés
par un agent provocateur comme ayant laisté
enlend1·e qu'ils ,·enaient attenter à la vie
du Premier Consul, et arrêtés à Pont-Audemer au moment où ils rentraient en
France, étaient au Temple depuis près d'un
an.
A ces deux victimes Desmarets joignit un

rnrumc un homme pusilJanime dont on pouvait (1 attendre quelque chorn 4 ».
- Celui-ci, dit Uonaparte C'n lisant le nom
de Querelle et la note qui l'accompagnait, e~t
plutôt un intrigant qu'un fanatique; il parlera 5.
Le jour même, les cinq « prévenus d'embauchage et de correspondance avec les ennemis de la République » étaient traduits
devant une commission militaire que présidait

l. Archives nationales, Af1" 116, n° ijjJ.
'l. Archi\'es nationales, même dossier.
::i. li al'ait été al'!'ètê le H) vcndCmîairc, an
\11 (octobre 1805\. Archives de la préfecture de
police.
4. En fouillant le passê de Querelle. on avait troun~,
il la date du 22 fénier 1800, un rapport écrit de DelleJsle-en-Mer pai- le général Quantin, établissant qu{' Il~

pri;:onnirr m1it (lt!jà trahi son pa~ti e~ sen·ai! d'e~_vion au génêro.1. Voir: l.,'ne ro11sp1ralwn c11 l an .\1
f'l en l'an Xll, par lluon de l'émrnstcr.
5. Dans le Journal _dll général b~ron Gottr~aud
it Sai11lt'-l1élè11e, publié par MM._le ,,comte d~liroud1y et Antoine (;uîlloîs, on lit ida date du 20mtH 1.816:
(\ L'empereur nous raconte qu'étant consul 11 se
1'C1·cil!n u11c nuit. tout inquiet. Il lroma sur sa talilr

un i-apporl de police annonçant qu'un nommè Trais•
ne! (sic ), chirurgien, venait de débarq~1cr el a1•ail été
arrêlê comme chouan. Sa )lajestê, qui le counaissa1l,
donna oi·dre de le juger sur-le.i.:han_ip. li c,L condamné il mort. l)n suspentl rcxécut1011 et (JIJ c~~aye
de le fai1·e pa1·ler en lui promettant sa g1·âce : la
crainte du supplice lui fail tout dire: il a,ouc que
Geo!'ges et P1~hcgTu sont it Paris .... o etc.

�rr--

111ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___,,
T OUJ?,N"EBUT - - - .

le général Du plcssis : Desol et Piogé, acfurenl remis à la dispJsition du gouvernement et réincarcérés aussitôt. Picot,
Lcbourgeois et Querelle, condamnés à mort,
étaient transférés à L\Lhaye en attendant
l'ex_éculion qui devait avoir lieu le lende&lt;1 uittés,

main.

- Pas de sursi~, cntendez ...vom, je n'en
,,eux pas, a,,ait dit 0onaparte 1 •
Mais i,I fallait néanmoins laisser au courage
des condamnés le temps de s'amollir et aux
policiers celui de (&lt; cuisiner )&gt; les malheureux.
Il n'y avait évidemment aucune révélation
à altcndre de Picot ni de Lebourgeois : ils
ignoraient tout de la conspiration et étaient
résignés à leur sort; mais on pouvait tirer
parti de leur mort pour frapper l'esprit de
Querelle qui paraissait beaucoup moins ferme
et l'on n'y manqua pas.
011 eut soin de le faire assister aux apprêts
du supplice : il vit arriver devant la prison
le pelolon qui allait fusiller ses compagnons,
'il fut témoin de leur départ et, tout aussitôt,
on lui annonça que « c'était son Lour 1&gt;.
Puis, pour lui distiller son agonie, on le
laissa seul dans ceUe chambre basse de l'ALbaye ol1, jadis, avait siégé le tribunal de
)Jaillard ; ce lieu tragique était éclairé par
une petite fenêtre donnant sur la place et
garnie de forlcs grilles. De là le condamné
vo~•ait, dans l'étroit carrefour, se ranger les
soldats qui devaient le conduire à la plaine
de Grenelle et percevait les gouailleries drs
cm:ieux massés dans l'attente de sa sortie;
même un des gendarmes, aiant mis pied à
terre, avait attaché la bride de son cheval à
l'un des barreaux de la fenètret et l'on entèndait, dans l'intérieur de la prison, le bruit
des pas hâtifs, des portes ouvertes et lourdement retombées, indiquant les derniers préparatifs ....
Querelle resta lnng1emps silencieux, tapi
dans un angle et, tout à coup, comme si la
peur l'eût rendu subitement fou, il se mit à
appeler dése~pérément, criant qu'il ne voulait pas mourir, qu'il dirait tout ce qu'il snvait, suppliant les geôliers de courir chez le
Premier Consul afin d'obtenir pour lui grâce
de la vie; en même temps, il réclamait avec
de grands sanglots le général Mural, gouYerLe 1rdcParis,juranl &lt;fU'illui forait des aveux
complets s'il YOulait seulement donner l'ordre
aux soldats du peloton d'exécution de rentrer
à leur quartier ~.
ilien que Murat, prévenu aussitôt, ne \'lt,
1. I1ul,ii;c1·étio11s, 1108-1830. SomenÙ's anecdot 1-

et. polili~11es l.irts d~t portefe11ille d'1111 fo11clw1wau·e del Empue, mis en ordre par JllusnierDesclo:.eaa..c.
2. Indiscrétions. Op. ri(. Ces souvenirs passent.
pour :t\'oir été dictés par Rëol lui-même.
.~. Querelle du~ mêm e .écrire _une su pplique au g:•11en1! Mural, car 11 csl fa1l :illusion à celle fellrc dans
url pr~~ès-~'er~al que nous. citerons plus loio; m:iis
cette p1ccc 111teressHnle a disparu du dossier.
4. Le signalem ent de Querelle se trouYe sur le registre ?"écrou du Temple .. Ard1ircs de la préfecture
tic pohl'e.
5. lndisrrélions l W8-1$j0. Op. cil.
{i. Le procès•vcrbal de la première déclarnl1011 •le

(J(tCS

dans- cet incident, qu'un prétexte imaginé
par un condamné pour gagner quelques minutes d'existence, il crut devoir en référer au
Consul qui Ill aussitôt prél"enir Béal. Ces
allées et venues avaient pris du temps : le
malheureux Querelle, voyant to~ujours sous sa
fenèlrc les hommes prêts à l'emmener et la
foule impatiente qui le réclamait arnc de
grandes clameurs, était au paroxisme du
désespoir .
Quand Béal ouvrit la porte du cachot,
il aperçut, accroupi sur lP,S dalles et rt1lant de peur, un petit homme au visage
grêlé, aux cheveux noirs, au nez mince et
poinlu, aux yeux gris qu'un tic nerveux con~
tractait continuellement l.
- Vous avez, dit fiéal, annoncé l'intention
de foire des révélations. Je viens pour \'OUS
entendre 5.
Uais le mori~ond pouvait à peine articuler
une parole : Réal dut le rassurer, ordonna
de le porter dans une autre chambre et lui .fit
espérer sa grùce, si ses révélations étaient
importantes 6.
Encore tout tremblant, à mots entrecoupés,
le condamné, faisant effort, raconta &lt;( qu'il
était à Paris depuis plus de six mois, venu de
Londres avec Georges Cadoudal el six de ses
plus fidèles officiers; ils y avaient été rejoints
par un grand nombre d'autres, arrivés de
Bretagne ou débarqués d'Angleterre; ils étaient
en ce moment plus de cent cachés dans Paris,
attendant l'occasion d'enlever Bonaparte ou
de l'assassiner J&gt;. A mesure que sa fra1eur se
calmait il ajoutait des détails : un bâtiment
de la marine anglaise les avait débarqués sur
les cotes de France, au pied de la falaise de
Bi,·ille, près de Dieppe; là, un homme d"Eu
ou du Treport était Yenu les prendre et les
avait conduits à quelque dislance de la côte,
dans une ferme dont lui, Querelle, ne savait
pas le nom. Ils en étaient repartis à la nuit
et avaient ainsi poursuivi leur route de ferme
en ferme jusqu'Il Paris, où ils ne se voyaient
que lorsque Georges les faisait appeler; ils
recevaient leur solde d'une manière convenue
cl, quant_ à lui, &lt;&lt; c'était sous une pierre des
Champs-!Ll}'sées ol1 on la déposait chaque semaine et où il allait la chercher; )) ; un
&lt;&lt; monsieur~ l&gt; était Yenu au-dnant d'eux
jusqu'à la dernière étape, près du village de
Saint-Leu-Taverny, pour préparer leur entrée
à Paris et les aider à passer la barrière.
De ces révélations faites sans ordre, dans
la fièvre, un point primait tous les au1res:
Georges était ll Paris! · fiéal, dont nous sui-

vons lextuellcmcnt Ie récit, laissa Querelle et
se fit conduire aux Tuileries; le Premier
Consul était aux mains de Constant, son valet
d,e chambre, quand on annonça le policier.
1oya_nt sa pâleur , Bonaparte pensa qu'il
renait d'assister à l'exécution des trois
condamnés.
- C'est fini, n'est-ce pas? dit-il.
- No □ pas, général, répondit Héal.
Et, comme il hésitait, le Consul reprit :
- Vous pouvez parler devant Constant.
- Eh bien ... Georges et sa bande sont à
Paris.
En entendant le nom du seul homme qu'il
redoutait, Uonaparte, se tournant à demi, lit
rapidement un signe de croix et, tirant Réal
par la manche, il l'entraina dans le salon
voisin 9 •
Ainsi celle police du Premier Consul, si
nombreuse, si soupçonneuse et si active, cette
police qui &lt;! avait l'œil partout J&gt;, à ce qu'assurait le Alonilenr, se trouvait depuis six
mois en défaut: cent rapports s'amoncelaient
chaque jour sur la table de Béal et pas un
n'avait
signalé les allées et venues de Georo-es
.
0
qui se promenait avec ses chouans de Dieppe
à Paris, entretenait une petite armée et combinait ses opérations avec autant de liberté
que s'il eùl été à Londres. Ces révélations
étaient si alarmantes qu'on préférait n'y point
ajouter foi. Querelle devait avoir menti et
inventé de toutes pièces cette fable absurde
comme un suprême moyen de prolonger sa
vie. Encore fallait-il, pour calmer toute inquiétude, le convaincre d'imposture: s'il était
vrai ~u'il eût ~ccompagaé les (&lt; brigands JJ,
depms la mer Jusqu'à Paris, il pourrait, en
rcc6mmeaç:mt le voyagi!, indiquer leurs différentes étapes; c'est à cc prix qu'on lui laisserait la vie.
Depuis le 27 janvier, date de ses premières
déclarations, Querelle subissail chaque nuit
la visite de Réal ou de Desmarets qui l'interrogeaient longuemenl. La secousse morale
avait été telle que le malheureux, tout en
maintenant ses aveux, tombait dans des accès
de démence, se déchirait la poitrine, s'a&lt;renouillait en érnquant, pour implorer 1:ur
pardon, ceux dont la crainte de la mort lui
arrachait les noms l(t.
Quand il apprit cc qu ·on allcndait de
lui, il parut atterré; non point que sa lâcheté hésitât devant le nomLre énorme de
,·idimes qu'il allait désigner; mais· il s'el'farait, au contraire, à l'idée de ne point (l'u idcr sùrement les policicr3 sur une r~utc

Querelle csl am: Archives de la P1·éfcclurc tic police:
en \'OÎci quelques cxlrtiils :
u - Aujourd'hui, 7 phnitise :111 XI[, nou~, conseille~ d'Etal, comlnis spêcia!emcnl à cet clfrt p:ir le
P!·enuer ~onsul, no~s sommes t1·an~J?Ortés â la prison
chlc de l Abhaye ou nous a,,ons ltt1l comparaitre le
nommé Jcan-Pic~rc Q~cre_llc, natil' de Yanncs, départe~~nt du_ .M~1"b1han. Jngc el co11dam11é par la Comm1ss1on mil1ta11·c, auquel nous avons exhik• la lettre
écri te par lui cl adressée au géné ral Murnt cl c1ue
nùuS a1·ons ann_ext1c a_ la pré~cntc {Celle pih-e a di.~JJ(l1'U du doss1uJ. Nous lm arnns demande &lt;'C qu'il
avaîl â ré1élcr, il. nous a répo11du ainsi qu'il suit :
Nous sommes p:trl 1s de Londres su r la fin d';w1H, au
nombre. de sep! ... nous al'Ons cm b:i rquê il 11:islîng sur
ur_1 h;l\1~ent de n:1~t armé ifo vi11gl c~nons: 11011s
debarquamcs cnt1·e Dieppe et le Ti-ëport 1 de là nous

1inmes il Paris lout d!·oil. Nous avi_ons dcs[ici 101 blfJ1tc
r~al/S le_le:cle] de d1st~ntè'. cin J1s1ar1('c où nous pa~
s1ons le Jour_. .. _chaqu~ le1:m1cr ~hez qui uous arrinom
nous condmsa1t cnsuJle a la forme 0(1 nous de\'ÎOm
couchei· le jour (\'oprCs ... » e tc.
1. Depuis qnïl élail en prison, Quer'el!e n'er: rcce•
\·ail pas moins rt'guliêremenl sa solde : c'est une
smrcilluole de la lingerie de Sainl-Lozarc nommée
Lo_uisc )lirhcl, qui la lui faisail pas~er au Tdmplc. ArCh1\'Cs de la prêfcdurc de police .
~. Cc ' · mo11_sicu1· » .Clail, colllme on le \·err:i plus
10111, le lll:irquts d'llozicr: Querelle. soit qu'il ail mul
entendu le nom, soit que d'Hozicr ait crn utile d~ le
dissimuler, l'appelle Charles /Jaunay.
9. ill~liis_crélt011s, 1798--1830. Op. cil .

10. l'iol1,·e sw· les généraux Pichegm el Moreau,

par Fauche-Borel.

qu'il n'a,,ait parcourue que de nuit et qu'il
craignait de ne pouvoir reconnallre.
L'expédition commença le 5 février. Iléal
avait pris la précaution de mobiliser un fort
détachement de gendarmerie pour escorter le
prisonnier dont Georges et ses hommes pou,,aient tenter la délivrance; il en avait remis
le commandement au lieutenant )langinot 1
officier intelligent et zélé, qu'assistait le citoyen Pasque, - un colosse, - inspecteur
général près le grand juge, agent plein d'astuce et renommé pour la sûreté de son coup
de main•. On sortit de Paris à l'aube par la
barrière Saint-Denis et l'on prit la route de
l'Isle-Adam.
La première journée d'exploration ne donna
aucun résultat. Querelle cropit bien se souvenir qu'une maison du village de Taverny
avait servi de retraite aux chouans la Yeille
de leur entrée dans Paris; mais il n'avait
prêté alors nulle allrntion à la disposition des
localités et, malgré ses efforts de mémoire, il
ne put fournir aucun indice.
Le lendemain on parcourut, sans plus de
succès, la route de Pontoise depuis Pierreiayr
jusqu'à Franconville; on re,·int vers Taverny
par Ermont, le Plessis-Bouchard et le chàteau
de Boissy. Querelle, qui savait sa vie en jeu,
montrait une ardeur fiévreuse que ne partageaient ni Pasque, ni Manginot, bien persuadés maintenant que le condamné
n'avait voulu que gagner du t~mps ou
se ménager 4uelque chance d'évasion.
Ils étaient d'avis d'abandonner ces recherches illusoires et de rentrer à Paris;
mais Querelle implora avec tant d'instances \'ingt-quatre heures de répit
que Manginot se laissa fléchir. Le troisième jour, on explora donc les environs de Taverny et la lisière de la
forêtjusqu'à Bessancourt. Querelle conduisait son escorte au hasard, croyant
se rappeler un groupe d'arbres, un
tournant de chemin, s'imaginant même
retrouver une ferme « à la nature
pal'ticulière de l'aboiement d'un chien».
Enfin, harassée, la petite troupe reprenait le chemin de Paris, lorsqu'en traversant le village de Saint-Leu, le condamné poussa une exclamation de
triomphe : il venait de reconnaitre la
maison tant cherchée, et il donna de
l'intérieur et des habilar.ts une description qui se trouva être si minutieusement exacte que Pasque n'hésita pas,
après vériflcalion, à interroger le propriétaire.
C'était un vigneron, nommé Denis
Lamotte; il fil d'abord valoir qu'il avait
un fils au service d'un orncier de la
garde des con,uls i son autre fils, Vincent Lamotte, habitait avec lui i. Le
bonhomme se montrait, au reste, fort
surpris dd l'envahissement de sa maison;
mais sa finesse paysanne ne put tenir long1. C'csl Pasque qui, quelques jours plus tard, ful
chargé d·arrôte~ Pichegrn, au domicile de Leblanc,
l'UC de c11~ùana1s.
'.:!. llossiers de Georges-Yincenl Lamollc, cl de Denis
l,:tll\Otle. Archives naliouales, F7 ûiOO.

temps contre la professionnelle habileté du route sur Paris; chacun des particuliers en
policier; au bout de quelques minutes il per- prit un dans son cabriolet; deux partirent à
dit pied et s'abandonna. Il comint avoir cheYal i les autres attendirent Je passage de la
reçu, au commencement du dernier mois de guinguelle qui fait le service de Taverny.
Ce récit complétait si bien les déclarations
juillet, un particulier qui se faisait appeler
llouvel ou Saint-Vincent et qui, prenant de Querelle qu'il n'était plus permis de conprétexte d'un achat de vin, lui proposa de server un doute : la bande des sept \'O}'ageurs
loger pendant une nuit sept à huit personnes. se composait de Georges et de son état-major:
Lamotte avait accepté. Le 50 aoùt, au soir, le gros était Georges lni-mème et Querelle
llouvel reparut et annonça que les hommes dit le nom des autres:., tous chouans émérites
arriveraient dans la nuit; il allait les chercher et redoutés; Lamotte, de son côté, ne cacha
aux environs de l'Isle-Adam, et Vincent La- point celui de l'homme qui avait amené les
motte, le fils, l'accompagna pour servir de (( brigands J&gt; jusqu'au bois de la Muette : il
guide aux voyageurs qu'ils rencontrèrent il la s'appelait Nicolas Massignon et était fermier à
lisière du bois de la Muette. Ils étaient au Jouy-le-Comte. Pasque se mit en route avec
nombre de sept, dont un lrès gros qui, cou- ses gendarmes et Massfgnon avoua qu'il était
vert de sueur, s'arrêta dans le bois pour allé chercher les rnyageurs de l'autre côté de
changer de chemise. Tous paraissaient très l'Oise, jusqu'à l'avenue de Nesles; c'était son
fatigués; deux d'entre eux seulement étaient frère, Jean-Baptiste Massignon, fermier à
Saint-Lubin, qui les lui avait remis en cet
à cheval.
Ils arrivèrent, sur les deux heures du ma- endroit. Pasque prit, sans désemparer, le
tin, à Saint-Leu, chez Lamotte; on mit les chemin de Saint-Lubin et marcha toute la
cb.evaux à l'écurie, les hommes s'étendirent nuit. A quatre heures d11 matin, il arrivait
sur la paille dans une chambre de la maison. chez Jean-Baptiste qui, surpris au saut du lit,
Lamotte remarqua que chacun d'eux portait reconnut avoir logé des gens que lui avait
deux pistolets; ils dormirent longtemps et se amenés son beau-frère, Quant.in-Rigaud, cullifirent servir à diner vers midi. Deux particu- vateur à Auleuil, près de Ileauvais 4 • Pasque
liers, venus de Paris en cabriolet et qui tenait ainsi quatre anneaux de la chaine, et
avaient laissé leurs voilures dans le vi_llage, Manginot se mit en campagne pour rele\'er
l'un à la « Croix-Blaache " et l'autre à jusqu'à la mer la ligne suivie par les conjurés.
Savary l'y avait précédé pour surprendre un nouveau débarquement annoncé
par Querelle : en arrivant à la côtr,
il aperçut, à quelque distance, un Lrick
anglais qui louvoyait; mais malgré les
précautions prises et la surveillance
minutieuse, le navire n'aborda pas :
on le vit s'éloigner sur un signal donné
du rivage par un jeune homme venu à
cheî'al de l'intérieur des terres et que
les gendarmes de Savary poursuivirent
jusqu'à la lorèt d'Eu où il s"enfonça.
En douze jours, d'étape en étape,
toujours trainant Querelle, Manginot
avait terminé son enquête et remis aux
mains de Réal une telle masse d'inl,errogatoires et de dépositions qu'il fut
possiùle de reconstituer, comme il suit,
le voyage de Georges et de ses compagnons.
C'est dans la nuit du 23 aoî,t 180~,
que le cutter anglais Vincejo, commandé par le capitaine \Yrigbt avait
débarqué les conjurés au pied des falaises de Biville, mur abrupt de roches
et de craie, haut c.l e t:-ois cent vin()'t
pieds. Là existait, de temps immém~ria1, au lieu dit le creux de Parfon,,al, une estampercl1e5, longue corde
fixée à des pieux, qui servait aux gens
du pays pour descendre à la plage. JI
fallut se hisser le long de ce câble, à
,·'il
force de bras, exercice que la corpulence
l' « Ecu », causèrent avec le; voyageurs qui, de Georges rendait pour lui particulièrement
vers sept heures du s::iir, poursuivirent leur pénible. Enfin, les sept chouans se trouvèrent
j, Villeneuve, dît d'As,as; la Ha ve Sttint-llilairr .
rlil d'Oison: Lahrèche, dit la [fonte:· Jean ~la1·ie, diL
Lemaire; Picot, ,fil le Pelil, rlomcstique de GPorge~.
J.~ septi~me 1'tail Querelle lui-même.
'+ . lnte1·1'ogatoir..,s ,le Df'11is el dt• \ïnrrnt 1.amolh',

rle .lca n-Baplisle Mas~i_gnon, de. Calherinc Rigaut,
frmmf' ).(ass1goon, de Nicolas ~Jass1gnon, etc. Archin-~
mtîon:iles, F 1 4600-4602.
'
5. Voir Sou~ di.c 1·ois, pai· Boucher de Pcrlhcs, 1. [,
p. 149.
·

�. _____________________________________ T

111STO'R,.1.ll
réunis au haut de la falaise el, sous la conduite cette reconstitution prenail d'autant plus d'imde Troche, fils de l'ancien procureur de la ·· portance que l'établissement des stations, échecommune l'Eu, l'un des plus fidèles affidés lonnées depuis la mer jusc1u'à Paris, avaitcerdu parti, ils gagnèrent, à travers champs, la laioement nécessité une longue et coûteuse
ferme de la Poterie, écart du hameau d'Heu- organisation et que les conjurés utilisaient cette
delimont, distant de deux lieues de la côte. route couramment. Ainsi deux des hommes
Tandis que le fermier Detrimont servait à signalés dans le débarquement du 25 août
boire aux débarqués, un personnage mysté- a-vaient repris , vers la mi-septembre, le cherieux, qui se faisait appeler M. Beaumont, min de Bi ville; le 2 octobre, Georges et trois
vint conférer longuement avec eux; c'élait un de ses officiers, venant de Paris, s'étaient de
homme de haute stature, taillé en hercule, au nouveau présentés •..:hez Lamotte qui les avail
teint basané, au front élevé, aux sourcils et conduits au bois de la Muette, où Massignon
aux cheveux noirs : il disparut au petit jour. les attendait. Quinze jours plus tard, Lamotte
Georges et ses compagnons passèrent à la les voyait reparaitre avec quatre nouveaux
Poterie toute la journée du 24. Ils quittèrent compagnons. On constatait, à l'aller et au
la ferme pendant la nuit et marchèrent jus- retour, leur séjour chez tous les affiliés et les
qu'à Preuseville - cinq lieues- où un sieur voyages s'effectuaienl avec une régularité parLoisel les hébergea. L'itinéraire, habilement fàile : mêmes guides, mêmes marches de
combiné, ne s'écartait pas de la vaste forêt nuit, mèmes ah ris pendant le jour 3 • La maid'Eu, qui offrait des chemins toujours cou- son de Boniface Colliaux, à Feuquières, celle
verts et, en cas d'alerte, des refuges presque de Monnier, à Aumale, et la ferme de la Poleimpénétrables. Dans la nuit du 2(), cinq lieues rfe semblaient être Jes principnux lieux de
encore à travers la basse forêt d'Eu, jusqu'à conciliabules. Autre passage dans la seconde
Aumale; Georges et sa bande y arrivèrent à quinzaine de DO\embre; autre passage encore
deux heures du matin I et logèrent chez un en décembre, concordant avec un nouveau
maÎlre de _pension, nommé 1fonnier, qui occu- déharquement1.. En jam ier '180't, Georges
pait l'ancien couvent des re1igieuses domini- fait une quatrième fois la route pour aller
caines. Le gros était monté sur un cheval attendre à Biville la corvett.e anglaise amenant
· noir que Monnier, à défaut d'écurie, cacha Pichegru, le marquis de Hivière et quatre
dans un corridor de la maison, le licol noué autres conjurés;_ Un pêcheur de la côte,
à la clef de la porte '. Quant aux hommes, ils Etienne Horné, donna sur ce débarquement
se couchèrent pêle-mêle sur la paille et ne de précieux détails; il avait bien remarqué
sortirent pas de la journée. A Aumale avait celui qui semblait être le chef, c&lt; un homme
reparu M. Beaumont:.; il était arrivé à cheval gros, une figure pleine, assez dure, voûté et
et, après une heure passée avec les conjurés, les bras un peu embarrassés i&gt;.
il s'était éloigné dans la direction de Quin- Ces mes~ieurs, ajoula-t-il, arrivaient à
campoix. On l'avait rem encore chez Boniface la nuit et repartaient ordinairement vers miColliaux , dit Boni, Il Feuquières, l'étape sui- nuit; ils se contentaient de notre pauvre ordivante - quatre lieues - que les ,,oyageurs naire et restaient toujours entre eux, dans un
avaient gagnée dans la nuit du 27. Ils pas- eoin, pour causer.
sèrent la journée du 28, cinq Jicues plus
Quand venait l'heure de la marée, Uorné
avant, chet Leclerc •, à la ferme des Mon- descendait à la plage pour guetter l'arrivée de
ceaux, appartenant au comte d'Hardivilliers la chaloupe : le mot d'ordre étai! Jacques,
et sise sur la commune de Saint-Omer-en- :mquel les gens du bateau répondaient :
Chaussée. C'est de là que, dans la nuit, le fils
Thom,a.~it.
Leclerc les avait guidés, en évitant .Beauvais,
~langinot, comme bien on pense, mettait
jusqu'à Auteuil, chez Quentin-Rigaud, qui, en arreslation tous ceux qui avaienl prêté aux
Je 29, les conduisit à Uassignon, le fermier conjurés leur concours et les expédiait à
de Saint-Lubin, lequel les repassa, le 50, 1, Paris. La tour du Temple se reruplissai t de
son frère Nicolas, chargé, comme on l'a vu, paysans, de bonnes femmes à bonnets norde leur faciliter la traversée de l'Oise el &lt;le mands, de pèchrurs dieppcis li, ahuris de se
les diriger vers le bois de la Muette, où Denis voir dans ce lieu fameux ol1 la monarchie
Lamotte, le vigneron de Saint•~Jeu, était venu avait agonisé. Mais ce n'était Hi que les suballes chercher.
ternes, le menu fretin du complot, et le PreTel était, très sommairement exposé, le mier Consul, à qui ne déplaisait pas de se
résultat de l'enquête du lieutenant l\langinot. poser en victime grandiose exposée aux coups
Il avait relevé l'itinéraire de Georges avec une de tout un parti, ne pouvait décemment traperspicacité véritablement remarq uable et duire ces villageois inolfènsifs devant une
1

1. ..\rchivc.~ nationales, F' 4(;(l2.
2. Archives nationales, même dossif'r,
5. Archives nalionales, P 360i.
4. Pierre-Cha des Leclerc, char1·etîer, dix-neuf ans .
1lJpo~e : « Vers la fin du mois d'autlt, sui· les ll'oi:.
l1f'ures d~ matin, sept individus dont un ayant uu
d1~rn~ non·, homme cxtr~mcment puissant et qui pa•
ra1ssa1t êlre leur cl,ef, 1·rnrent loger chez mon pèl'e
l'l il~ partirent au dCtlin du jour. » Al'chiw•s nationales, F1 6400.
5. Pour entrer dam le dtlail. il convient de noler
que les Polignac logèrent cependant chez i\l. de Bertenglcs, au chàtpau de Saint-Crépin. On utilisa aussi
uoe roule passant par Gaillefontaine et Gournay.

Forges et Elr~pagny ëtni&lt;'nt aussi drs li1°ux d'«'•l11prs
pour les royalistes.
O. Cc débaNp1cmenl eut lieu le 10 dêecmbi-e 1805.
Il compi·enait ..\rm11nd de Polignac; Coster, dit,
Stiù1t-V iclm·: Jean-Louis Lemercier; De,·ille, dit
Tamerlan, el Pierre.Jean.
7. Lajolais, 1tit Frédfrù:. dit Ouille; Rnsillion,
dit Ir gros fllajo1'; Jule~ de Polignac, dit ,Iules, ri
Armm1d Gaillard. Cc déb:m1uemenl tst lin 16 janl'icr 1804.
8. Archives nationales, F7 6~97.
9. Ainsi on arni l cx1iédié il Paris le pêcheur llorné,
père de neuf enfants, et mis sous les verrous tou~
~es parents, cousins, cousines et bc-lles-sœurs. On les

haute cour de justice. En attendant qu'un
hasard ou une nouvelle trahison révélassent
à la police l'asile de Georges Cadoudal, il était
urgent de découvrir les organisateurs du
complot et ceux-ci semblaient devoir à tout
jamais rester inconnus, bien que Manginot
eût quelques raisons de penser que le centre
de la conjuration se trouvait aux environs
d'Aumale ou de Feuquières.
Son attention avait été attirée, en effet, par
une déposition mentionnant ce cheval noir
qui avait porté Georges de Preuseville à
Aumale et que l'instituteur Monnier avait
caché dans l'allée de sa maison. C'est sur ce
faible indice qu'il se mit en campagne. li
apprit qu'un manœune, nommé SaintAubin 10 , domicilié au hameau de Coppegueule,
avait été chargé de reconduire un cheval à
l'adressed'unelettre que Monnier lui avait remise. Cet homme, appelé à comparaître, recon.
nut avoir mené le cheval &lt;&lt; à une belle maison
bourgeoise des environs de Gournay : lorsqu'il r était ai-rivé, un domestique avait conduit la bête à l'écurie et une dame s'était présentée pour recevoir la lettre ll ; mais il se
défendit de connaître le nom de la dame et la
situation de la maison.
Manginot résolut de battre le pays en compagnie de Saint-Aubin, et celui-ci, qui n'avait
pas l'esprit délié ou qui jouait la bêtise,
s'obstinait à ne pou\'oir fournir aucun renseignement. li promena les gendarmes jusqu't,
six lieues d'Aumale, et crut d'abord reconnaître . le château de !lercatel-sur-Villers;
pourtant, en examinant les avenues et la disposition des bâtiments, il déclara c&lt; qu'il
n'était jamais venu là 11. Mème. déconvenue à
neaulevrier et à Mothois; mais, en approchant
de Gournay, ses souvenirs se précisèrent et il
mena Hanginot à uoe maison du hameau de
Saint.Clair qu'il désigna comme étant celle oll
Monnier l'avait adi:essé; mème, en entrant
dans la cour, il reconnut le domestique auquel,
six mois auparavant, il avait remis le cheval:
c'était un garçon d'écurie, nommé Joseph
Planchon, que Manginot fit immédiatement
arrêter. Puis il commença son enquête.
La maiwn appartenait à un ancien ofncier
de marine, François-Robert d'Acbé 11 , qui l'habitait rarement, étant grand chasseur et préférant le séjour de ses !erres, plus giboieuscs,
des environs de Neufchâtel-en-Bray. SaintClairii'étail donc occupé que par!lmed'Aché,
toujours souffranle, sortant à peine de sa
chambre, et ses deux filles, Louise et Alexandrine. La mère de d'Aché, pres~ue octogénaire et impotente, y vivait également depuis
quelques années, ainsi qu'un jeune homme,
expMin sous la sur\'eillonce de la haute police i1
Auxe1·re; puis, comme ils )' mouraient de foim, à
llruxellrs où ils avaienl du moins tn ressource de
coucher à l'hospice. Ils ne furenl nutorisës il rentrer
chez eux qu'en IS'IO.
m. ProcêMea·bal des pcrqui~itions opt'rl'es pa1·
?ilanginot, en compagnie de :')aint•.h1b in , aux Pmiron,
&lt;l'Aurnale rtde Gournay. Archi\'es n.'llÎonales, F 1 639'i.
11. « Mairie de Marbeuf, Eure. !,'acte de baplêmc
de François-Robert d'Aché, né it llarbeuf, fils dr
Françoîs*Placide d'Aelié, profession rlc chevalier (sic),
et de Louise-)larguerite Uuchesnr, a ét6 reçu et curt&gt;gistré à la paroisse dr. celle com...mllne le 24 dt1•
cembre 1758. » Archives de la mairie de )larbeuf.

nommé Caqueray ·, qu'on appelait aussi le
cheva1ier de Lorme, et qui, par affection,
s'occupait à• faire valoir les terres de M. et de
Mme d'Arhé, dont un jugement récent avait
prononcé la séparation de biens. Caqueray
se considérait comme faisant partie de la famille; l'aînée des filles, Louise, lui était
fiancée.
Rien n'était moins suspect que cette patriarcale demeure; on y paraissait ignorer la
politique, et les ré,,oJutions semblaienl
n'avoir jamais sé,·i sur ces gens tranquilles
et peu fortunés. L'absence seule du chef de
cette famille très unie pouvait étonner; mais
lime d'Aché et ses filles expliquèrent que,
s'ennuyant à Saint-Clair, il habitait ordinairement Rouen, qu'il chassait beaucoup et
qu'il parlageait son temps entre des parents
fixés aux environs de Gaillon 2 et des amis
qui habitaient Saint-Germain-en-Laye. Elles
ignoraient où il se trouvait pour le moment,
n'en ayant pas reçu de nouvelles depuis près
de rleux mois. ~fois, en interrogeant les domestiques, Manginot recueillit certains renseignements qui changeaient l'aspect des
choses : Lambert, le jardinier, avait été fusillé récemment à Évreux, convaincu d'avoir
pris part, avec une bande de chouans, à
l'attaque d'une diligence; le frère de Caqueray venait d'être exéculé à Rouen pour la
même cause; Constant Prévot, Je garçon de
ferme, accusé d'avoir tué un gendarme, avait
été acquitté; mais le pauvre homme était
mort peu de temps après son retour à SaintClair .. .. Manginot avait mis la main sm· un
nid de chouans, et quand il apprit que le
signalement de d'Aché ressemblait singulièrement à celui du mystérieux Beaumont
qu'on avait vu avec Georges à la Poterie, à
Aumale et à Feuquières, il comprit seulement l'importance de sa découverte; après
une rapide perquisition, il prit sur lui de
mettre en arrestation tous les habitants de
Saint-Clair et expédia à Réal un exprès pour
l'aviser de l'incident et demander des instructions complémentaires.
Depuis plusieurs années, chaque fois qu'un
individu était signalé à la police comme étant

un -ennemi du gouvernement ou mèmc un
simple mécontent, on dressait à son nom,
dans les bureaux de Desmarets, une fiche
sur laquelle s'ajoutaient, au fur et à mesure
des dénonciations, tous les renseignements
de nature à compléter la physionomie du
personnage. Bien des gens auxquels on ne
pensait pas se trouvaient ainsi posséder un
assez important dossier. On consulta celui de
d'Aché. li s'y trouvait des annotations dans
le genre de celles-ci : Il est par son au.dace
un des hommes les plus importants du
parti royaliste; ou bien : An moi.,; de décembre dernier, il prit, à Rnnen, un pa.-rseporl pont Saint-Germain-en-Laye où. l'ap, pelaient quelques affaires; et encore : Sou
hôte de Saint-Germain, Brand in de So inlLrull'ent, a déclaré qu'il rie couchait pas
régulièrement chez lui, quelquefois deux
jou 1·.~, quelquefois troi.i; jours de sui fr. Enfin
on avait intercepté une lettre adressée à
Mme d'Aché et qui contenait cette phrase, où
l'on cropit bien reconnaître la maniè•re de
Georges: P1·évenfr M. Durand que lesaffnfres
p1·ennent une bonne tounwre ... sa présence
est nécessaire ... il am·a de mes nouvelles à
l'hôte/de Bordeaux, rue de Gnnelle-SaintJfono1·P, où il demandera HouveL:.. Or, 1-Iouvel
était cet inconnu, qui, le premier, s'était
présenté chez le vigneron de Saint-Leu pour
le décider à prêter son concours aux « bri_gands ". On relevait ainsi la trace de d'Aché
sur tous les poinls du parcours de Biville à
Paris et on en concluait judicieusement r1ue
connaissant admirablement, en sa qualité de
grand chasseur, tout le pays de Bray où il
possédait, d'ailleurs, des propriétés, il avait
été chargé de tracer l'itinéraire des conjurés
et d'organiser leurs vo1ages : il les avait
accompagnés de la Poterie à Feuquières,
tantôt les précédant en éclaireur, tantôt sé·
journant avec eux dans les fermes où il leur
avait ménagé un asile.
C'était donc de d'Aché qu'à défaut de
Georges il fallait s'emparer, et le rremier
Consul le comprit si bien qu'il mobilisa pour
cette recherche deux brigades de la gendarmerie d'élite et cinquante dragons. Tout ce

1. 11 Commune de Beauvoir-en-Lions du 2 mai
1779, acte de naissance rie Jean-Baptiste de Caqueray,
fil~, d~ Honoré-Charles de Caquera y. maitre et proprwta1re de la ,·errerie des Tloulicux, Cl de l.ouisrAng:éliq_ue-lllarie Godarl, son i'pouse. »
Arcl11ves nationales, F7 6397.
~- La fa_mille du Hazey. au ch~leau rln Huzey.
.1. Areh11'es nationales, Fi 6391.

4. On dénonçait parliculiérement la maison de
Mme de SennM·illc, rue de Pai·is, 78. Ai-chi1·es 1mtio11ales, F7 6597.
5. Le 1~• 'mars 1804, à Rouen.
li. Lettre de So,·oye-Rollin, prc\fcl de lo Seine•
lnlëricure, à l\é11L Archircs nationnlcs. F7 8170.
7. li &lt;appelait l.ouis-Plal'idc d'Achê; il Plait am·ien
officier du régiment dr Rassiguy-intanreril'.

OUR_N'EBUT -

,-,.

renfort ne servit qu'à escorler Ja pauvre
Mme d'Aché, malade, sa fille Louise et leur
ami Caqueray qui furent mis au secret,
celui-ci à la Tour du .Temple, les femmes à
la prison des Madelonnettes; la vieille grand'mère impotente restait seule à Saint-Clair;
quant à Alexandrine, elle voulut suivre sa
mère et sa sœur et on lui en laissa toute liberté.
D'Aché, d'ailleurs, restait introuvable;
l'armée que dirigeait Manginot avait battu
sans succ~s tout le pays, de Beaunis au Tréport; on l'avait cherché à Saint-Germain-enLa)'e, où cerlains rapports le disaient caché';
on le cherchait à Saint-D~nis-des-Munts, à
Saint-Romain, à Rouen. Les préfets de l'Eure
et de la Seine-Inférieure avaient reçu l'ordre
de lancer à ses trousses tous leurs agents;
le résultat de cette campagne fut piteux : on
ne parvint à arrêter' que le frère cadet de
d'Aché, brave homme inoffensif et extrêmement borné 6 qui portait Je prénom justifié
de Placide, et qu'ou appelait familièrement
1'om·lour, à cause de sa lourdeur d'esprit el
de sa rotondité' · Sa plus grande crainte était
d'être confondu avec son frère, ce qui lui
était advenu fréquemment; d'Acbé l'aîné
étant insaisissable, c'était sllr Placide, qui
aimait la tranquillité el ne bougeait guère de
chez soi, que Pévoyaient invariablement toutes
les enquêtes. Celle fois encore la chose ne
manqua pas et Manginot mit la main sur lui,
croyant faire merveille; le premier interrogatoire le détrompa. Pourtant il rendit rorupte
de sa prise à Réal qui, dans son ardent désir
de satisfaire aux ordres du Premier Consul,
essaya de donner le change et prit sur lui
d'assurer que Placide d'Aché était un brigand royaliste tout aussi redoutable que rnn
frère; il expédia l'ordre de trainer sous forte
escorte le prisonnier à Paris, se réservant de
l'interroger lui-même; mais, dès qu'il eat
vu 1'onrlour, dès qu'il lui eut posé quelques
questions, entre autres sur sa conduite pendant la Terreur, l'autre ayant répondu :
cc - Je me suis caché chez maman n, Réal
comprit que ce n'était pas li, un bommc
digne d'être posé devant un tribunal, en rival
de Bonaparte. Il le garda cependant en prison
pour que le nom d'Aché figurâl tout au moins
sur le livre d'écrou du Temple.
Du reste, à l'heure où, le 9 mars 1804,
Placide d'Athé f;Ubisfait son interrogatoire,
un événement se produisit qui transformait
le drame et en ht,tait le tragique dénouement.
G. LE;&gt;,iOTRE.

(A suivre.)

�. --- filSTO'R.1.ll
FIGURINES· ET SILHOUETTES
~

La Marquise de ·Sévigné
« Il faut se résoudre 11 être banal, a dit
Henri ~[artin, si l'on veut parler, après tant
d'excellents panégyristes, des qualités de ce
charmant esprit qui a su mellrc une si prodigieuse variélé dans l'expression d'un sentiment toujours le même, et faire pi\'oter la
cour, la ville, la pro\ ince, le monde entier
autour de sa fille. Mais ce que l'histoire ne
peut se dispenser de rappeler, c'est que tous
les Mémoires du temps ensemble n'en donnent pas un tableau plus fidèle et plus complet que madame de Sévigné à elle seule. Les
letlres de madame de Sévigné ne sont pas un
livre sur le siède; c'est le siècle lui-même
qui empreint son image indestructible dans
un miroir merveilleux. ))
A ce lilre-là, en effet, et la correspondance
de la divine marquise ne fût-elle pas l'incomparable recueil par lequel son auteur
s'égale aux plus grands prosateurs français,
madame de Sévigné mérite une place de
choix parmi nos principaux mémorialistes,
car pour jamais, sur le papier où elle laissait,
la bride au cou, trouer sa plume, elle a fixé
l'image vivante, éclatante cl sincère de son
temps. Et nous pourrions, tous tant que
nous sommes, répéter ce que disait le duc
de \'illars-fkmcas :-iprès avoir ache\·é la lecture de ses Jeures: " Il m'a semblé que
d'un coup de baguette, comme par magie,
elle a\'ait fait sortir cet ancien monde ... pour
le foire passer en revue dev?nt moi. n Mais,
de plus, &lt;]uant à elle-même, nous avons une
satisfaction qui ne nous est gnère donnée
pour ses contemporains : celle de pouvoir,
quand le désir nous en prend, la voir en
q11rlc1ue sorte se réincarner et revivre sous
nos 1eux. les vingt dernières années de sa vie.
Il suf!i t pour cela que nous nous rendions à
ce lieu de pèlerinage, dès longtemps consacré
pour les fervents de la litlérature et de l'histoire, qui s'appelle le Musée Carnavalet.
Là, dans le cadre opulent qn'au moment de
sa maturité madame de Sé,·igné s'était choisi,
el qur nous relronvons, conse1·vé a\'eC un
soin pieux, Lei qu'il était pendant le dernier
quart du xvuc siècle, nous n'avons pas it
faire un bien grand effort d'imagination pour
évoquer la bonne et spirituelle babitante de
jadis allant et venant dans le somptueux
logis. Nous l'y voyons, soit&lt;&lt; toule fine seule n,
rêvant, lisant, - ou écrivant,d'une plume t' l1
vérité plus surveillée que la grande épistolière ne se plaisait à l'avouer, quelqu'une de
s:&gt;s admirables missives; soit au milieu d'une
1

Cliché Giraudoo

L'ALERTE,
OU LA CONVERSATION l:S:TERRO.IIPUE.
Gravure de C.-N. CO CIIJ:-i , d'.:zprt!s DF. T ROY.

YI. -

•

lir STORIA . -

Fuse 44·

compagnie brillante de grandes dames, de
gens de cour, d'écrivains et de lettrés, lui
apportant - dans la franchise parfois gaillarde des propos ou . la malice mouchetée de
leurs racontars sur le. roi et sur ses maitresses, sur les inti:igues de Versailles, sur
le monde, l'Église ou le théâtre - les matériaui qu'il ne lui restait plus qu'à mettre en
œuvrc dans sa prochaine letlre à sa Olle. Et,
dans celle enfilade de pièces, dont chacu11e a
gardé, pour les visiteurs d'aujourd'hui, l'attribution qu'elle a\·ait reçue du ,:ivant même
de la marquise, on a si bien la complète illusion dcla présence possible de celle-ci, que, se
penchant sur l'appui d'une des fenêtres à
petits carreaux donnant au-dessus du porche.
principal, on ne se sen1irait qu'à demi étonné
ùe voir arriver à grand fracas une ancienne
calèche de VO}'age, ramenant madame de ,
Sévigné, retour de Grignan, d'où elle re\'Îendrait après un sPjour &lt;Jui n'aurait pas duré
moins de deux cent dix-sept années ....
Mais lorsque, respectueusement accueillie
à son propre seuil par M. Georges Cain, lrn
arlistc de grand laient, un écrivain tout à ]a
fois savant et spirituel, un administrateur
exemplaire, qu'elle n'eîit pas manqué de re-

ccvoir autrefois parmi les gens de bonne
compagnie admis dans son salon, madame de
Sérigné rentrerait ainsi miraculC'usemcnl en

cet admirable hôtel du Marais qui lut el
reste le sien, sa ·surprise, à elle, serait, forte.
Dans la glorieuse maison, devenue le. précieux
musée que l'on sait d'archéologie el d'iconographie parisiennes, elle pourrait, mieux .que
partout ailleurs, apprendre jour 'par jour
l'histoire de la révolution gr:ice à laquelle
fut radicalement transformé, dans son esprit
çt dans ses mœurs, le pays qui · pour elle
ét.ait avant tout un (&lt; royaume &gt;&gt;. Et l'on se
demande ce qu'elle penserait, en se rappelant le sombre château-fort dont elle avait vu
les buit tçmrs sinistrement se dresser d'ans le
voisinage, - prison ,temporaire de Fouquet,
son ami, pendant certaines phases du fameux
procès, ,- et qui ne subsiste plus qu·en une
minuscule effigie, ciselée dans l'une des pierres ~e ses propres murailles, qu'on peul voir
:rnjourd'hui en l'hôtel même de la m.arquise
de Sévigné. Qudle lellre nous vaudraient la
stupeur de la royaliste ressuscitée et, d'autre
pnrt, la joie qu'elle éprou\·erait en retrou,•a11t
,iia maison si heureusement ga,·déc intacte,
avec le rayonnant portrait de sa 1111.e trônant
ù la place dlrnnneur.
Mais, depuis. deux cent quinze ans, madame de Sévigné n'écrit plus de lettres ....
Elle dort h tout jamais là-bas, dans une prlilc ville de la Drùmr, à l'ombre des ruinrs
de ce château de Gri;.{nan vers lequel a\·aient
pris leur ml lant de Jeures où ellc _épnncliait
tout son esprit et tout son cœur. Quoi qu'il
en soit, la sunie matérielle qu'elle doit à la
possibilité où nous _sommes de 'reconstituer,
sans nul effort, sa vi~ dans le milieu même
qui ra v~e en partie se dérouler, fait pour
nous de la marquise presque une contcmpo•
raine.' i◄:t lorsque, aprt'•s une noU\'clle lecture .
de ses letlres, - cbefs-d'~uvre qui n'ont
pas pris une ride et pas un che\'Cu blanc, nous par~urons les pièces de son iogis, c.'est
sa ,:oix même que nous croyo~s enlt'ndre
ré_sonn~r., sous les hau_ts plafon_ds qL)Î out _rn
Ct se'mblent ·encore abritC'r ses joies et ses
tristesses de rclTlmè, ses peitiês et · seS bon~
hcnrs dr mère.

)lais la marquise de Sévigné, si fort qu 'clic
aimât sa grand'ville, en Parisienoe de Paris
qu'elle était, dut s'imposer de fréquents et
longs séjours à la campagne, pour réparef,
par les konomies qu'on y peut faire, les brQches qu'('lle dut parfois OU\'rir dans sa fortune afin de \'enir c11 aide à ses enfants. JI en

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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