<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<item xmlns="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5" itemId="20268" public="1" featured="1" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance" xsi:schemaLocation="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5 http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5/omeka-xml-5-0.xsd" uri="https://hemerotecadigital.uanl.mx/items/show/20268?output=omeka-xml" accessDate="2026-05-17T16:33:02-05:00">
  <fileContainer>
    <file fileId="16637">
      <src>https://hemerotecadigital.uanl.mx/files/original/430/20268/Historia_Magazine_Illustre_Bi-mensuel_1911_Ano_2_No_44_Septiembre_20.pdf</src>
      <authentication>a7244f0bbcbd2cc726a2258f706fa6b9</authentication>
      <elementSetContainer>
        <elementSet elementSetId="4">
          <name>PDF Text</name>
          <description/>
          <elementContainer>
            <element elementId="56">
              <name>Text</name>
              <description/>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="564158">
                  <text>. --- filSTO'R.1.ll
FIGURINES· ET SILHOUETTES
~

La Marquise de ·Sévigné
« Il faut se résoudre 11 être banal, a dit
Henri ~[artin, si l'on veut parler, après tant
d'excellents panégyristes, des qualités de ce
charmant esprit qui a su mellrc une si prodigieuse variélé dans l'expression d'un sentiment toujours le même, et faire pi\'oter la
cour, la ville, la pro\ ince, le monde entier
autour de sa fille. Mais ce que l'histoire ne
peut se dispenser de rappeler, c'est que tous
les Mémoires du temps ensemble n'en donnent pas un tableau plus fidèle et plus complet que madame de Sévigné à elle seule. Les
letlres de madame de Sévigné ne sont pas un
livre sur le siède; c'est le siècle lui-même
qui empreint son image indestructible dans
un miroir merveilleux. ))
A ce lilre-là, en effet, et la correspondance
de la divine marquise ne fût-elle pas l'incomparable recueil par lequel son auteur
s'égale aux plus grands prosateurs français,
madame de Sévigné mérite une place de
choix parmi nos principaux mémorialistes,
car pour jamais, sur le papier où elle laissait,
la bride au cou, trouer sa plume, elle a fixé
l'image vivante, éclatante cl sincère de son
temps. Et nous pourrions, tous tant que
nous sommes, répéter ce que disait le duc
de \'illars-fkmcas :-iprès avoir ache\·é la lecture de ses Jeures: " Il m'a semblé que
d'un coup de baguette, comme par magie,
elle a\'ait fait sortir cet ancien monde ... pour
le foire passer en revue dev?nt moi. n Mais,
de plus, &lt;]uant à elle-même, nous avons une
satisfaction qui ne nous est gnère donnée
pour ses contemporains : celle de pouvoir,
quand le désir nous en prend, la voir en
q11rlc1ue sorte se réincarner et revivre sous
nos 1eux. les vingt dernières années de sa vie.
Il suf!i t pour cela que nous nous rendions à
ce lieu de pèlerinage, dès longtemps consacré
pour les fervents de la litlérature et de l'histoire, qui s'appelle le Musée Carnavalet.
Là, dans le cadre opulent qn'au moment de
sa maturité madame de Sé,·igné s'était choisi,
el qur nous relronvons, conse1·vé a\'eC un
soin pieux, Lei qu'il était pendant le dernier
quart du xvuc siècle, nous n'avons pas it
faire un bien grand effort d'imagination pour
évoquer la bonne et spirituelle babitante de
jadis allant et venant dans le somptueux
logis. Nous l'y voyons, soit&lt;&lt; toule fine seule n,
rêvant, lisant, - ou écrivant,d'une plume t' l1
vérité plus surveillée que la grande épistolière ne se plaisait à l'avouer, quelqu'une de
s:&gt;s admirables missives; soit au milieu d'une
1

Cliché Giraudoo

L'ALERTE,
OU LA CONVERSATION l:S:TERRO.IIPUE.
Gravure de C.-N. CO CIIJ:-i , d'.:zprt!s DF. T ROY.

YI. -

•

lir STORIA . -

Fuse 44·

compagnie brillante de grandes dames, de
gens de cour, d'écrivains et de lettrés, lui
apportant - dans la franchise parfois gaillarde des propos ou . la malice mouchetée de
leurs racontars sur le. roi et sur ses maitresses, sur les inti:igues de Versailles, sur
le monde, l'Église ou le théâtre - les matériaui qu'il ne lui restait plus qu'à mettre en
œuvrc dans sa prochaine letlre à sa Olle. Et,
dans celle enfilade de pièces, dont chacu11e a
gardé, pour les visiteurs d'aujourd'hui, l'attribution qu'elle a\·ait reçue du ,:ivant même
de la marquise, on a si bien la complète illusion dcla présence possible de celle-ci, que, se
penchant sur l'appui d'une des fenêtres à
petits carreaux donnant au-dessus du porche.
principal, on ne se sen1irait qu'à demi étonné
ùe voir arriver à grand fracas une ancienne
calèche de VO}'age, ramenant madame de ,
Sévigné, retour de Grignan, d'où elle re\'Îendrait après un sPjour &lt;Jui n'aurait pas duré
moins de deux cent dix-sept années ....
Mais lorsque, respectueusement accueillie
à son propre seuil par M. Georges Cain, lrn
arlistc de grand laient, un écrivain tout à ]a
fois savant et spirituel, un administrateur
exemplaire, qu'elle n'eîit pas manqué de re-

ccvoir autrefois parmi les gens de bonne
compagnie admis dans son salon, madame de
Sérigné rentrerait ainsi miraculC'usemcnl en

cet admirable hôtel du Marais qui lut el
reste le sien, sa ·surprise, à elle, serait, forte.
Dans la glorieuse maison, devenue le. précieux
musée que l'on sait d'archéologie el d'iconographie parisiennes, elle pourrait, mieux .que
partout ailleurs, apprendre jour 'par jour
l'histoire de la révolution gr:ice à laquelle
fut radicalement transformé, dans son esprit
çt dans ses mœurs, le pays qui · pour elle
ét.ait avant tout un (&lt; royaume &gt;&gt;. Et l'on se
demande ce qu'elle penserait, en se rappelant le sombre château-fort dont elle avait vu
les buit tçmrs sinistrement se dresser d'ans le
voisinage, - prison ,temporaire de Fouquet,
son ami, pendant certaines phases du fameux
procès, ,- et qui ne subsiste plus qu·en une
minuscule effigie, ciselée dans l'une des pierres ~e ses propres murailles, qu'on peul voir
:rnjourd'hui en l'hôtel même de la m.arquise
de Sévigné. Qudle lellre nous vaudraient la
stupeur de la royaliste ressuscitée et, d'autre
pnrt, la joie qu'elle éprou\·erait en retrou,•a11t
,iia maison si heureusement ga,·déc intacte,
avec le rayonnant portrait de sa 1111.e trônant
ù la place dlrnnneur.
Mais, depuis. deux cent quinze ans, madame de Sévigné n'écrit plus de lettres ....
Elle dort h tout jamais là-bas, dans une prlilc ville de la Drùmr, à l'ombre des ruinrs
de ce château de Gri;.{nan vers lequel a\·aient
pris leur ml lant de Jeures où ellc _épnncliait
tout son esprit et tout son cœur. Quoi qu'il
en soit, la sunie matérielle qu'elle doit à la
possibilité où nous _sommes de 'reconstituer,
sans nul effort, sa vi~ dans le milieu même
qui ra v~e en partie se dérouler, fait pour
nous de la marquise presque une contcmpo•
raine.' i◄:t lorsque, aprt'•s une noU\'clle lecture .
de ses letlres, - cbefs-d'~uvre qui n'ont
pas pris une ride et pas un che\'Cu blanc, nous par~urons les pièces de son iogis, c.'est
sa ,:oix même que nous croyo~s enlt'ndre
ré_sonn~r., sous les hau_ts plafon_ds qL)Î out _rn
Ct se'mblent ·encore abritC'r ses joies et ses
tristesses de rclTlmè, ses peitiês et · seS bon~
hcnrs dr mère.

)lais la marquise de Sévigné, si fort qu 'clic
aimât sa grand'ville, en Parisienoe de Paris
qu'elle était, dut s'imposer de fréquents et
longs séjours à la campagne, pour réparef,
par les konomies qu'on y peut faire, les brQches qu'('lle dut parfois OU\'rir dans sa fortune afin de \'enir c11 aide à ses enfants. JI en

�1f1STO'R..1Jf,
résulte que son château des Rochers, près de
Yitré, est, ainsi que l'hôtel du Marais, une
demeure qui reste imprégnér des souvenirs
de celle femme, et que, tout nous y parlant
d'elle encorr, on y peut compléter l'illusionnante évocation à laquelle tout à l'heurr nous
nous sommes complu.
Gaston Baissier, dans l'exquis volume qu'il
lui a consacré 1 , nous retrace les conditions
d'un voyage de madame de Sévigné dans sa
terre de Bretagne. &lt;( Aujourd'hui, dit-il, on
va de Paris à Vitré en sept heures; madame
de Sévigné mettait huit ou neuf jours, el
quelquefois plus, quand elle s'arrêtait en
route, dans quelque demeure amie. On faisait au plus dix lieues par journée. L'équipage était digne du rang de madame la marquise. « Je vais à deux calèches, écrit-elle à
(( sa fille. J'ai sept chevaux de carrosse, un
(( cheval de bât qui porte mon lil, et trois ou
&lt;( quatre hommes à cheval. Je serai dans ma
c( calèche, tirée par mes deux beaux che« vaux; l'abbé sera quelquefois avec moi.
« Dans l'autre, mon fils, la Mousse el Hélène.
« Cela aura quatre voitures avec un postil« Ion. ».... Comme la route était longue, on
s'arrangeait pour ne pas s'ennuyer. Madame
de Sévigné avait soin de choisir quelques
compagnons agréables; elle emportait dans
sa voiture les livres qu'elle aimait; on causait, on relisait Corneille ou Nicole, et de
temps en temps on regardait le pays .... En
somme, le voyage s'achevait sans ennui, et
madame de Sévigné nous en fait de si plaisantes descriptions, que nous, qui ne connaissons plus ces interminables traversées,
nous sommes quelquefois tentés de les regretter. »
On arrivait enfin à Vitré, et de là au château des Rochers, qui n'en est éloigné que
de six kilomètres. « Le château des Rochers
existe encore, dit Gaston Boissier, et il n'a
pas trop changé d'apparence depuis l'époque
où madame de Sévigné l'habitait. C'est un
bâtiment composé de deux corps de logis en
équerre qui s'appuient sur une tour centrale
du xv• siècle. L'aspect en est simple et noble;
point d'ornement inutile; la tour seule, avec
son toit élégant, ses clochetons et ses tourelles, a une assez fière tournure. Vers la
gauche s'avance une rotonde isolée, que le
mur et la porte du jardin relient au château.
C'est la chapelle, qui fut bâtie par l'abbé de
Coulanges. Entre la chapelle et le château,
une porte s'ouvre sur le parterre. Madame
de Sévigné s'empressait d'y courir. Ce qu'elle
1 . .1/adame de SINg11é, pa1• Gaslon Ilni,sicr. rn
volume, 2 frarm. (Haehclll' el Cie.)

aime le plus aux Rochers, c'est le parterre
et le parc. Ellr n'a pas de plaisir plus vif que
de s'en occuper; elle les modifie sans cesse,
elle les orne, elle• les embellit, elle les met à
la mode du jour.... Aussitôt que Le 'lôtre
s'est fait une réputation dans l'art de décorer
les jardins, elle lui demande des dessins et
des plans. Lorsqu'ils sont e,écutés, et que
les Rochers ont pris un petit air de Versailles, elle contemple. son œuvre et s'en félicite. &lt;( Voilà, écrit-elle à sa fille d'un ton de
« triomphe, ce que notre parterre de houx
&lt;( n'aurait jamais cru pouvoir devenir. » Du
parterre on passe dans le parc, qui est vaste
et bien aménagé. C'est là plus qu'ailleurs que
s'est conservé le som-enir de madame de Sévigné. Les allées qu'elle a plantées existent
encore, et on vous les nomme des noms
mèmes qu'elle leur avait donnés. Yoici la
solitaire, l'infinie, qui serpente et dont on
n'aperçoit pas le terme; le mail, droit et
large au contraire, et qui aboutit à une sorte
de place d'où la vue peut embrasser tous les
environs. C'est un paysage tranquille, dont
l'œil jouit paisiblement et qui repose l'esprit. )&gt;
Quant à la vie qu'ou mène aux nochers,
madame de Sévigné a pris soin de la décrire
elle-même, dans une lettre à madame de Grignan : (( On se lève à huit heures ; très soucc vent je vais jusqu'à neuf heures, que la
cc messe sonne, prendre la fraîcheur de ces
&lt;( bois ; après la messe,on s'habille, on se dit
&lt;&lt; bonjour, on retourne cueillir des fleurs
cc d'orange, on dine; jusqu'à cinq heures, on
« travaille ou on lit: depuis que nous n'avons
cc plus mon fils, je lis, pour épargner la poi&lt;( trine de sa femme. A cinq heures, je la
« quitte, je m'en vais dans ces aimables
,c allées; j'ai un laquais qui me suit ; j'ai
« des livres, je change de place, et je vuie
n les tours de mes promenades ; un livre de
1c dévotion, ou un autre d'histoire, on change,
« cela fait du divertissement ; un peu rêver
« à Dieu, à sa providence, posséder son âme,
cc songer à l'avenir ; enfin, suries huit heures,
c, j'entends une cloche, c'est le souper .... &gt;&gt;
« Comment, se demande Gaston Baissier,
une femme du monde, accoutumée à vivre
au milieu des sociétés les plus agréables de
Paris, a-t-elle pu se plaire à ce point dans
son château de Bretagne, el y rester sans ennui des années entières? ... C'est qu'elle possédait une merveilleuse souplesse de caractère, et, de même qu'elle s'accommodait
sans effort de toutes les personnes, elle savait
se plier à toutes les circonstances.» Elle a dit
de son fils : « Il prend l' e5pri t des lieux où il

est. n gvidemment c'est une qualité que le
fils tenait de sa mère. La plus mondaine des
femmes, quand elle était dans le monde,
devenait campagnarde aux champs. La solitude ne l'effrayait pas, au contraire · il lui
arrivait souvent de la rechercher. Et,' quand
au plaisir d'Ptre seule, de rêver, de lire, de
causer avec les vaches et les moutons, s'ajoutait celui de se promener dans un parterre
Jleuri ou sous de grands arbres et de regarder
un beau paysage, elle y prenait tant de rroût
qu'on avait grand'peine à la ramener da;s le
monde .... C'est ainsi que le temps s'écoule
au_xno~herssans qu'elle s'en aperçoive. Chaque
saison a ses agréments pour elle. Sans doute
elle est heureuse &lt;( d'entendre le rossignol,
le coucou et la fauvette ouvrir le printemps
dans les bois », mais elle trouve du plaisir
aussi dans (( ces beaux ,jours de cristal de
l'automne, qui ne sont plus chauds et qui ne
sont pas froids )J. Et l'hiver lui-même n'est
pas sans charme, quand le soleil brille par
un froid piquant, « et que les arbres sont
p~rés de perles_ et de cristaux &gt;&gt; . Le temps
vient enfin de qmtter sa solitude; elle retourne
sans empressement à Paris, rapportant à sa
fille les économies qu'elle a faites, économies
importantes, qui, une fois, dépassèrent seize
mille livres, et je suppose que, tandis qu'on
la félicite de son courage, elle se dit au fond
du cœur que c'est de l'argent gagné sans
peine. 1,

..

Le château de Br,etagne el l'hôtel à Paris,
si nous prenons la peine de les interroger et
de reconstituer, sur des documents qui ne
manquent pas, la vie qu'y menait la bonne
marquise, nous aideront donc à mieux con•
naitre encore celle-ci et à la mieux aimer .
Quant 1t ses lettres, on aura tout profit à les
relire souvent, autant pour y trouver, prise
sur le vif et sur le fait, la vivante histoire de
près d'un demi-siècle de vie française, que
pour y admirer l'œuvre d'un de nos plus
grands écrivains.
Etde toutenouvelle rencontre avec madame
de Sévigné, on conservera l'impression qu'un
jour Sainte-Beuve, de façon si heureuse, traduisit ainsi : « On est heureux, avec une
personne aussi pure, aussi morale et d'une
vie au-dessus de tout soupçon, de trouver la
belle et bonne qualité française de nos mère~,
la franchise du ton, la rondeur des termes,
le contraire de tout raffinement et de toute
hypocrisie, el, avec tant de délicatesse et de
fleur, l'éclat du rire, la fraicheur du teint, la
santé florissante de l'esprit. n
FO;\TEX ILLES.

LES LÉGIONS DE VARUS

Le Champ des Morts
Par CH. GAILLY DE TAURINES

&lt;(

~ends-moi mes légions!· »

La stupeur fut grande à Rome quand on y
ap~rit _q?'en pleine paix, par guet-apens, les
trois leg10ns commandées par le léaat Varus
ve~aient, e~ Germanie, d'être massa~rées jusqu au dermer homme, et leurs aio!es
prises
0
par les Germains!
U~ jeune Germain, Arminn, qui se disait
l'ami de Rome et avait même servi dans les
troupes romainrs, avait, par trahison été
'
1,.ame de ce complot.
A c~lte nouvtille, parmi les officiers qui se
trouvaient à Rome et qui connaissaient la
Germanie pour y avoir autrefois fait campagne, ce fut une violente explosion de fureur :
« Ainsi, - s'écriait l'un d'eux, Velleius Paterculu.s, préfet de cavalerie ayant récemment
s~r~1 en Germanie; ainsi, victime de 1a stupid1te de son chef, de la perfidie de l'ennemi
de l'iniquité. de la ~or~u~e,. une armée, la plu~
brave, la mieux 1hsc1phnee, la plus aguerrie
des armées romaines, s'est trouvée soudain
perdue. Elle voulait des combats, on les lui
défendit; bien plus, des soldats furent blàmés
. même de peines sévères pour s'être'
pun~s
servi~ de leurs armes et avoir agi en Romaips !
Aussi, dès que, bien perdue au milieu des
forêts et des marécages, celte armée se trouva
pr!s~ au piège, elle put sans peine être extermmee par ce même ennemi que tant de fois
elle avait frappé comme un vil bétail dont 1~
mort ne dépendait que de sa colère ou de sa
pitié. ))
'
. ~uguste, alors âgé de soixante-douze ans,
eta1t, 4uant à lui, en proie à la plus sombre
do~leur. Dans sa maison du Palatin, reconstr?1te, après un incendie, par souscription pubhqu~ d~ peuple, celle maison qu'il avait voulue ~1 simple, sans marbres ni mosaïques
préc1~uses, et où, pendant plus de quarante
ans, 1! coucha, hivercommeété, danslamême
ch~mbre, se retirant, qùand il désirait travailler e.~ secret, à l'étage supérieur, en une
salle qu 1I nommait « Syracuse )l et c, le ber?ea~ des Arts 1&gt;, dans cette demeure, témoin
~~dis de ta~t de ~u.ccès et de ?Joire, Auguste,
l~ux e,t desespere, promenait tragiquement
auJourd hui sa douleur.
d Cille élude est extraite de l'ou1Tage: Les Lé_qions
ai·us, par Ch. GAtLLY DE T.101t1NES que la niaiso11
lieacI1elle
•
' ~ubhcr
. en 'un
lolum . cl C're va lr ès. proc11arncmenl
e rn-16 a,ec hml planches l1ors lcxle el une
carte, au prix de 3 fr. 50.

.-:- cc Varus! \'arus I s'écria-t-il, à la pre~1ere nouveUe ~u désastre, en se frappant la
tete aux murailles et en déchirant ses vêtements, Varus, rends-moi mes légions! 1,

les_ tribus des Marses et rasa jusqu'au sol leur
bms sacré de Tanfana, il se retourna vers les
Caltes, au cœur même de cette immense et
mrstérieuse_forêt d'Hercynie sur laquelle couraient de s1 curieuses lécrendes les mit en
. l
C
'
f mie,
es poursui rit au delà de l'Eder et incrndia Mattium, leur chef'..Jieu.
Il
Thusnelda.

Cliché Giraudon
TltUSXELDA.

Statue a11t1,ue. (Loggia dei Lan=i, Florence.)

C'est 1t ce moment que parvint à Germanicus une ambassade envoyée par l'un des chefs
rhérusques, Ségeste, le beau-père d'Arminn •
ce Ségeste implorait le secours des Romain~
contre son gèndre, le massacreur des légions.
Le difiérend qui mettait ainsi aux prises
~r1?-es, en main'.. le gendre et le beau-père:
eta1t d ordre ent1erement privé.
Chez tous .les peuples encore sauvages, en
quelque partie de la terre qu'on les prenne
dans les forêts du nouveau monde le~
brouss~s de l'Afrique ou les steppes d:Asie,
le mar1~ge affecte toujours, on le sait, la
forme d une vente : en échancre d'armes de
bétail, d'objets d'ornements ;ius ou m~ins
luxueux, colliers, anneaux, bracelets offerts
en_ plus ou moins grand nombre par !; fiancé,
smvant sa fortune et aussi suivant la violence
d~ son désir amoureux, le père de famille
cede, pour sa part, l'objet qui lui appartient
yfi~.
'
Tel ~n effet nous voyons le mariage chez les
~ermam_s : &lt;( Ce n'est pas la femme, dit Tacite, qm apporte la dot, mais le mari• Je
pèr~, la mère, les proches interviennen~ et
ag~eent les pr1sents, non point quelques frivol~tés ou objets de toilette pour l'épouse,
mais des bœufs, un cheval avec sa bride un
~ouc_lier avec glaive el framée pour le ;ère.
~n echange de tout cela, la jeune fille est
livrée et offre 11 son tour à son mari quelques
armes,J. ~
~r, c'est par violence qu'Arminn arait enleve Thusnelda, fille de Ségeste, promise déjà à
un autre. Le père outragé conservait donc cont~e ~rminn _une irréductible haine pour l'avoir
ams1 frustre des riches donations d'armes, de
chevaux et de bétail qu'il pouvait raisonnablement attendre.

Durant plusieurs mois, oublieux de tous
soins de toileue, lui si recherché d'habitude
il laissa croître barbe el cheveux. Jusqu·à l;
lin de sa vie, l'anniversaire du désastre de
Yarus demeura pour lui un jour de tristesse
et de deuil.
Cette douleur
. toutefois ne lui fit pas néaliC
ger ses devo1rs et, après avoir pris dans
nome toutes les mesures nécessaires et levé de
nouveaux soldats, il envoya sur le flhin
Tibère, son fils adoptif, et le jeune Germanicus, neveu de celui-ci, avec mission de
venger Varus et de reconquérir les aigles.
Peu après, succombant à tant de chagrins,
le vieil Auguste mourait et léguait son pouvoir à Tibère.
Dès lors, à Germanicus seul, jeune général
de vingt-cinq ans, incombait la tàche de
1. Tafile, Germanie, ch. 18. Jusqu'â une é uc
venger le massacre des légions de Varus; c'est a~sez
reccnle, dans la nasse-Saxe, les fianfafiltes
de la façon la plus brillante qu'il le fit. Après s, appclarent Brudkop (Braul-Kaul', achat de fiancée)
\oy. Adelung, Gescluc/ite Allen Deutsclte p - 01 ·
une première campagne dans laquelle il chàtia note
2.
' · .:&gt; '
""' 147"'

�,.. __ 111ST0~1.ll
Sa rancune élait d'autant plns vire que,
une fois unie à Arminn, Thusnelda, loin d'en
vouloir à son brutal ravisseur, s'élait au
contraire attachée à lui d'un ardenl amour et
prenait avec , iolence le parti de celui-ri
contre son père.
On sait combien était rigoureuse, enrers
leur mari, la fidélité des femmes germaines :
,, Elles vivent, dit Tacite, enveloppées dans
leur chasteté, sans spectacles, sans festins
corrupteurs, ignorant le galant commerce des
mrstérieux billets 1 • »
·on peut bien ici soupçonner un peu Tacite
de décocher, par-dessus la tête des Yerlueuses
Germaines, une petite satire indirecte aux
lrop coquelles dames de Rome; quels spectacles, quels festins corrupteurs suppo-er en
effel chez des gens nnu rris de viande crue
triturée sous les pieds? quels billets galants
chez des peuples pour qui l'écriture était un
profond mystère?
Cette fidélité &lt;les femmes était d'ailleurs
rigoureusement protégée el rendue facile par
une coutume bien favorable à la vertu :
&lt;c Dans une si
nombreuse nation, ajoute
Tacite, bien peu d'adultères; le châtiment,
en effet, en est prompl, terrible cl appartient
au mari : nue, les cheveux rasés, la femme
coupable est chassée de la maison, puis, à
travers loul le canton, poursuivie à coups de
verges par le mari el ses proches ' · ll
De la punition du séducteur il n'est nullement question, car, chez des gens pour lesquels le droit c'est la force, l'homme peul
nalurellcrnenl tout. EL pourlant, la femme
germaine, par son enlier dérnuemenl et son
ardent courage, ne se rnonlrc point inférieure,
hien au contraire, à ceux qui osent la traiter
ainsi : &lt;1 Dans le combat, d,L encore Tacile,
les guerriers r:ipporlent leurs blessures 11
leurs mères, à leurs épouses, et celles-ci ne
craignent pas de compter, de sonder le~ plaies;
elles porlenl aux comballanls des ,·ivres el
ùes encouragements. On raconte que certaines
lroupcs de Germains, prêtes à lâcher pied,
ont élé ramenées au combat par les coura:rcuscs supplications des femmes &lt;1ui présentaient la poitrine aux fuprds. ,, Aussi, au
mépris pour la femme, se mêlait pourtant,
chel ces sau1·ages. une sorte de superstitieux
respect : &lt;c Ils croient (c·est toujours Tacite
qui parle) qu'il y a dans la femme quelque
chose de sacré el de prophétique, ils ne
m\;ligent pas leurs réponses et na méprisent
par leurs avis. ,,
En vraie Gcrm:iine, Thusnclda était, d'une
façon absolue, soumise à Arminn, son mari,
seigneur et maitre. füntrée un moment , par
suite d'événements qui ne nous sont pas connus, en possession de Ségeste son p~re, elle
n•a~pirait qu'à le fuir el 11 rejoindre Arminn;
quant à celui-ci, c'est pour recouvrer son
bien, sa chose, sa femme, qu'il tenait pour
le moment son beau-père étroitement assiégé.
Prompt i1 saisir l'occasion qui s'offrait si
favorablement 11 lui, Germanicus marche
au secours de Ségeste, vers le sud du pays
1. Tacite, /;en11a11ù. ch. 19.
'.!. Tacite, .l/cew·• des Ge1·11111i11s. ch. 12.

des Chérusques, chasse sans peine l'armée
a~siégcantc rt, dans le camp abandonné par
Arminn, retrouve une partie des dépouilles
rnlcvées rar les b1rb:ircs 11 l'armée de Varus.
Ségeste alors vient remercier son sauwur;
dominant, de sa haute taille, tous ses compagnons, il se présente à Germanicus avec l'assurance que lui donne sa fidélité à la cause
de Rome.
&lt;c Celle fidélité, dit-il, n'est pas chose
nouvelle; du jour où, par faveur du divin
Auguste, j'ai été décoré du titre de cito)'en
romain, je n'ai choisi mes amis, marqué mes
ennemis que d'après Yos seuls intérêts; non
par haine contre ma patrie (car à ceux-là
mêmes qu'ils servent les traîtres sonl odieux),
mais parce que, tant pour nous-mêmes que
pour les Romains, j'estimais la paix préférable
à la ~uerre.
cc Ce ravisseur de ma fille, ce riolateur de
voire alliancr, Arminn, je l'ai accusé devant
Varus qui commandait alors votre armée.
Repoussé par lïmprévoyanle mollesse de ce
chef sans énergie - ah! de quel fail,le secours lui fut alors son amour des lois! - je
l'ai supplié de nous enchainer Lous, moi, Arminn et ses complices. J'en atteste rrtle nuit;
et plût aux dieux que pour moi clic eût ~Lé
la dernière!. .. Ce qui suivit, on le peul mieux
pleurer que dire : j'ai mis dans les fers Arminn, sa faction m'en a fait porter à mon
tour. Maintrnanl, sous la proleclion, César,
je préfère aux nouveautés lès vieux usages,
aux troubles le calme. Je n'agis roinl ainsi

Cliché; Giraudon
AR}IIX:'l.

Sculpture antique. (Musée

au Capitole, Rome.)

dans l"espoir de quelque récompense, mais
ar.n de devenir pour les Germains un utile
conciliateur s'ils viennent à préférer enfü1 un
5. Tacite, A1111ales, T. 58.
4. Ibid., cl,ap. ~ï.

loyal repentir à la perte certaine de leur nation 3 •
cc Permets-moi maintenant, César, continua
Ségeste, de te parler de mes enfants : quan L
:1 mon fils, que sa jeunesse serre d'excuse 11
sa faute. Pour ma fille, elle n'esl, je l'avoue.
ici que p~r force; à toi, César, de décider ~i
c'est en fille de Ségeste ou en femme d'Arminn que tu la veux traiter. ,&gt;
C'est en femme d'Arminn qu'elle le fut,
et, dans le défilé des captifs, les légions étonnées viren l passer, superbe de fierté sauvage,
Thusnelda, s'avançant droite, sans une larme,
sans une plainte, les bras croisés sur son
sein, les yeux obslinémen t baissés et fixés
avec orgu~il snr son ventre, lourd d'un précieux tré~or, l'enfant d'Arminn donl elle était
enceinte•.

m
Le champ des morts.
Captive, Thusnelda fut envoyée cl gardée à
Ravenne ~. En celle ville, où l'on élevait de
jeunes esclaves destinés comme gladialeurs
aux comlwls du !'ir'lue, elle mil au monde
un fils qu'elle nomma Thumaic 6 •
Lorsque Arminn apprit qu'il était ainsi drvcnu père d'un esclave de flome, rien ne put
contenir sa fureur; à tran•rs le pay~, chez
les Chérusques, ses compatriotes, &lt;l'une ardente parole, il allait excilanl la haine contre
les Romains, prêchant la rél'olte, réclamanl
d~s armes contre Ségeste, contre Cé~ar, contre les légion~.
c, Le digne père, s'écriait-il, le grand général, la vaillante armée! tant de bras pour
enlever une femme! A moi, du moins, cc
sont lrois légions. a1·ec leurs légats, qui se
sont rendues, et j'ai fait la guerre non poinl
làchemenl, contre des femmes enceinte~, mais
en brare, contre des soldats. Dans les forêts
sacrées des Germains, ne voit-on pas encore,
suspendues de mes mains en l'honneur des
dieux de nos pères, les aigles romaines que
j'ai conquises!
&lt;c Que Ségeste, s'il le veut, habile une
terre vaincue; que, par celte humiliation, il
restitue à son fils un sacerdoce étranger, les
nais Germ:iins, quant à eux, n'effaccronl jamais de leur cœur la honte d'avoir, entre
l'Elbe et le Rhin, vu les verges, les haches
des licteurs el la loge romaine.
« Chez IPs nations qui ignorent Rome el
son empire, tributs, exactions, supplices sonl
également inconnus. Eh bien! vous, Germains, qui avez su secouer tout cela, rnus
qui avez fait reculer impuissant cet Auguste
que nome a mis au rang des dieux, ce Tibère
qui lui succède, allrz-vous donc trembler aujourd'hui devant une armée de soldats ~édi•
lieux, devant un jeune général sans expérience? Si votre terre, Y0S pères, les antiques
souvenirs des ancèlres vous semblent préférables à des maitres, à une servitude nouvelle, c'est un chef de liberté et de gloire,

1

:i. TacitP, Am,ales, 1. 58.
li. Strahon. li,. VII, ch. 1

�...-

111STO'J{1.Jl

Le Cn.A.MP Des .Mo~rs ---..

..
De là,,.vers l'est, barrière pleine d'épouYanle
el de ' mystère, se dressait devant Germanicus
la soniù;·e masse des montagnes et de la forêt

Arminn, non de honteuse servitude, Ségeste,
qu'il faut suivre 1! »
Par ces paroles, Arminn parvint à soulever,
non seulement les Chérusques, mais toutes
les tribus voisines; lnguiomer même, son
oncle, qui depuis longtemps jouissait d'une
grande considération parmi les Romains, se
laissa entrainer dans son parti, défection qui
ne fut •pas sans causer à Germanicus de fort
graves inquiétudes.
La saison n'étant pas très avancée, Germanicus résolut donc de recommencer la campagne d'après un plan entièrement nouveau :
divisant ses troupes allo de distraire l'attention de l'ennemi, il ordonna à son lieutenant
Cécina, avec les quarante cohortes de ses
quatre légions de l'armée Inférieure, de
prendre comme base d'opération le camp
nouvellement réoccupé d'Aliso, sur la Lippe,
d'y établir ses magasins ' , et de se porter de
là ostensiblement vers n :ms à travers le pays
des Bructères; quant à lui, pendant ce temps,
s'embarquant en secret avec les quatre légions de l'armée Supérieure, il gagnerait la
mer par les lacs et de là l'embouchure de
l'Ems qu'il remonterait pour surprendre à
revers l'ennemi attaqué de front par Cécina.
Sous le commandement du préfet Pedo, la
cavalerie suivrait ce mouvement en longeant,
en pays ami, chez des tribus allié~s, les plages
sablonneuses et les vastes prairies de la Frise.
Les navires emplo1és par Germanicus pour
le transport de ses quatre légions devaient
être au nombre de trois cent cinquante environ ; c'étaient ceux de la flotte entretenue
par les Romains, depuis le temps de Drusus,
sur le Rhin, la Meuse et l'océan Germanique.
Avec précision tous ces mouvements s'accomplirent; en arrivant aux bouches del 'Ems,
le général en chef augmenta encore son armée
des contin11ents
auxiliaires que lui fournirent
O
les tribus des Chauques, ces fidèles alliées
des Romains. Mais, malgré la promptitude et
le secret de ces opérations, l'ennemi ne s'était
point laissé surprendre, et Germanicus, remontant l'Ems tandis que Cécina le descendait, fit sa jonction avec ce dernier sur le
cours moJen du fleuve sans avoir pu joindre
les Germains:
Sous les ordres d'un jeune et brillant général, Lucius Stertinius, le général en chef
lance alors en avant des troupes légères pour
essayer de prendre contact avec ce fuyant adversaire; mais celui-ci persiste à se dérober,
emmenant son bétail, brûlant derrière lui
cabanes, étables et tout ce qu'il ne peut emporter; dans une des escarmouches de cette
poursuite, Stertinius est cependant assez heureux pour reconquérir l'aigle de la XIX• légion, perdue dans le désastre de Varus.
Ainsi, au milieu d'un pays ravagé, l'armée
s'avance entre l'Ems et la Lippe jusqu'aux
sources toutes proches de ces deux rivières.

de Teutobourg, récent théàtre du massacre.
&lt;( Là, disaient les soldats en regardant de
loin ces cimes boisées et ces gorges profondes,
là gisent épars, sans sépulture, en proie aux
bêtes sauvages, les restes de trois légions ;q »
Le cœur serré, chacun se rappelle les
parents, les amis perdus dans le massacre et
brùle de rendre à ces restes ,·énérés les
suprèmes devoirs.
Cédant à ces désirs, Germanicus envoie en
avant Cécina pour reconnaître gorges et défilés, établir des ponts et des chaussées à
travers les marais et les terrains momants;
l'on se met en marche et l'armée en deuil se
trouve bientôt en présence de ces tristes
lieux.
Lugubre et humiliant spectacle! Par l'étendue de son enceinte, la situation de son prétoire, le premier camp de Varus indiquait
bien le travail de trois légions! plus loin, sur
l'emplacement du second camp, des re tranchements à peine formé~, un humble fossé,
montraient que là ne s'étaient arrêtés que les
restes d'une armée déjà décimée, épuisée et
vamcue.
Depuis le massacre, six ans s'étaient écoulés ; le temps et les bêtes sauvages avaient fait
leur œuvre. Sur tout l'espace Pilrcouru entre
les deux camps, par l'armée débandée,
c'étaient des ossements blanchis, amoncelés
là où l'on avait combattu, épars là ou l'on
avait fui; puis des armes brisées, des sque-

lettes de chevaux, des crânes humains suspendus comme trophées aux branches des
arbres; dans des bois voisins, tenus pour
sacrés par les barbares, s'élevaient encore les
exécrables autels sur lesquels, en l'honneur
de divinités avides de sang humain, avaient
été égorgés les tribuns et les centurions de
premier rang.
Échappés par miracle à la captivité ou au
carnage, quelques témoins survivants se trouvaient là : c1 Ici, disaient-ils, tombèrent les
légats de légion; là furent prises les aigles;
ici Varus reçut sa première blessure; là il se
donna la mort. ... Voici le tertre d'où Arminius harangua ses hommes'. »
Puis ils énuméraient les gibets où le vainqueur avait pendu, les fosses où il avait
enfoui les captifs; ils contaient les outrages
infligés aux aigles et aux enseignes.
Ainsi, six ans après le désastre, une armée
romaine venait recueillir les ossements des
trois légions.
Au lendemain même de la sanglante hécatombe, les parents et amis de tous ceux qu'on
supposait massacrés, espérant pouvoir un jour
recueillir leurs restes, avaient songé à honorer
de suite leur mémoire par des monuments
funèbres : sur la rive gauloise du Rhin, à
Vetera Castra, ancien cantonnement d'hi,·er
de la XVIII• légion, anéantie tout entière dans
le désastre, un citoyen romain, Publius Cœlius, érigea ainsi en souvenir de son frère, le
centurion Marcus Cœlius, un bien touchant
monument : sous un fronton triangulaire, on
y voit, en bas-relief, l'image du vieil officier;
sa main est armée du cep de vigne, insigne
de son grade; sa tête s'orne de la couronne
de chêne accordée à quiconque avait, dans un
combat, sauvé un citoven romain; autour de
son cou s'enroule le 'torque, autour de ses
poignets les anneaux, sur sa cuirasse s'étalent les cinq phalères ou décorations, récompenses variées et nombreuses de sa rude
vaillance. Au-dessous du buste, se lit cette
inscription : C( A Marcus Cœlius, fils de Titus,
de Bologne, tribu Lemonia, centurion dans la
dix-huitième légion, tombé en sa cinquantetroisième année dans le désastre de Varus.
Qu'on dépose ici ses os s'ils se peuvent retrouver. Son frère Publius Cœlius, fils de Titus,
a érigé ce monument". ,, De chaque côté du
buste de l'officier, sont sculptées les images
de ses fidèles.affranchis, Thiaminus et Privatus, tombés peut-être à ses côtés dans les
sanglants marécages de la forêt de Teutobourg.
Mais, sur le champ de mort, devant ces
monceaux d'os blanchis, comment reconnaître des restes aimés? S'il se trouvait là,
le frère du vieux centurion ,dut renoncer
pour toujours à l'espoir de transporter les
restes de Cœlius dans le tombeau qu'il
· leur avait préparé, et chacun, en livrant à la

1. Tacite. Am111les, I, :19 «... li n'i· a plus rien à
dire sur celle habitude des historiens anciens de
prêter à leurs pers_onnagcs des, _di~cours de leur invention .... Les ccm•ams qui n cta1ent qne de J'Ul"S
rhéteurs se contcnlnicnt de fabriquer des piéccs d'éloquence pour faire . n,1mi,·cr lem· ta.lent;_ les autres,
comme Tacite et Salluste, chercha1enl a les accommoder it la situation véritable; ils {011t dire à celui

qui pai·le, sino11 ce qu'il IL dit réelleme11t, du
moù1s ce 7u'il a dà dirf', en so1·te que ce, discOU1'S
ue sont pas sans utilité pour les hislo1'ie11s de nos
jnurs. » G. Boissicr, Co11juratio11 de Catilina, p. 152,
Hacl,ette, édit.
2. Le camp d'Aliso a été retroun\ à !laltern. Voy.
de fort mteressanles photographies des rctranchP-ments mis à jour, dans D• Fr. l{œpp. ])ic Romer

in De11lschla11d, in-8', BielefelÎI, 1905, pape li.
5. Tacite, Annales, J, 61.
4. Tacite, A1111ales, 1, 61.
5. llonumcnl trouvé en 1620 au village de Birtcn.
près Xanle11, emplacemcnl de Vetera. Pur(i• d'abord à
Clèves, ce monument se trouve aujourdlmi au musi-c
de Bonn. Le musée de Sainl-Gcnnain en possède 1111
moulage.

GERMANICUS.

Srnlfturc antique. (Rome.)

"" 15u ...

terre ces misérables, informes et anonymes
débris, les y déposait avec le respect véritablement dû à des proches, à des parents, à
des frères 1 •
Au-dessus de ce triste amoncellement d'ossements sans nom, l'armée éleva un haut
tumulus de terre dont, en témoignage de sa
douleur, Germanicus voulut, de sa propre
main, poser la première motte.
Sous ce rustique monument, les morts au
moins reposaient en paix; mais quel sort
était celui des malheureux prisonniers demeurés au pouvoir des Germains? On sait quelle
implacable sévérité Rome professait envers
ceux de ses soldats qui s'étaient laissés prendre
vivants par l'ennemi : aux temps héroïques
de la république, durant la seconde guerre
punique, le Sénat avait formellement refusé
de racheter les prisonniers faits par Annibal
et que celui-ci proposait de renvoyer contre
rançon.
Lors du désastre de Varus, quelques-uns
de ceux qui ne purent mourir les armes à la
main, surent du moins se souvenir de cet
1. Tacilc, A1111a/es, !, 62.
2. Velleius Paterculus. Il, 120.

antique exemple des ancêtres; c'est ainsi que au moment même où tu le méprises, lu peux
Calvus Cœlius, cc bien digne de l'ancienneté toi-même si facilement tomber 5. lJ
de sa race J&gt;, nous dit un de ses anciens
Ainsi, de jeunes hommes appartenant aux
camarades militaires!, ayant été enchainé par plus illustres familles de Rome étaient develes barbares, parvint à saisir un des anneaux nus esclaves des barbares I Heureusement,
de sa chaîne et s'en frappa si violemment la pour ceux-là, le nouvel empire ne montrait
tête qu'il en fit jaillir la cervelle.
plus l'inflexible intransigeance de l'antique
Tous ne montrèrent point si farouche république patricienne; le désastre de Varus
énergie :
avait d'ailleurs été si prompt, si effroyable,
cc Songes-tu, écrivait, trente ans plus tard,
que, par dérogation aux vieux usages, autorile philosophe Sénèque à son ami Lucilius, sation fut donnée aux familles de racheter les
songes-tu que celui que tu appelles ton captifs, à cette condition toutefois que ceux-ci
esclave sort des mêmes origines que toi, jouit demeureraient dans les provinces, sans poudu même ciel, respire, vit et meurt comme voir jamais rentrer ni à Rome, ni même en
toi? Tu peux un jour le voir libre et lui te Italie•.
voir esclaYe. Dans le désastre de Varus, comQuarante ans plus tard, dans une expédibien de jeunes patriciens, très splendidement tion sous l'empereur Claude, les légions
nés, qui accomplissaient dans. l'armée les romaines arrachaient encore, chez les Gerannées de service nécessaires pour leur per- mains, it une honteuse captivité de~ esclaves
mettre d'aspirer aux honneurs sénatoriaux, à chevrnx blancs, au dos voûté, aux membres
se trouvèrent, tout d'un coup, accablés par la tremblants, entrés jadis dans la vie, au temps
fortune! De l'un elle fit un berger, d'un autre de leur jeunesse, d'une façon si brillante, et
un gardien de cabane; ose maintenant mé- que les privilèges de la naissance semblaient
priser un homme dans le funeste sort duquel, alors rnuer d'avance, d'une façon certaine et
facile, aux plus solides et aux plus haut~
:i. Pli11c. f;pislofa•, liv. V, cp. 47.
t Oion Cassius, 1.ïl ch. un.
honneurs.
Cu. G.\ILLY DE TACRl;--;Es.

Souvenirs sur la cour de Louis XV

Le premier événement qui me frappa dans avancer une chaise pour ma mère; elle me
ma tendre enfance fut l'assassinat de plaça sur ses genoux. Nous demeurions dans
Louis XY par Damiens. L'impression que j'é- l'avenue de Paris, et tout le temps de notre
prouvai fut si vive, que les moindres détails course j'entendais sur les trottoirs de cette
sur la confusion et la douleur qui regnèrent avenue des pleurs, des sanglots. Enfin, je vis
ce jour-là dans Versailles me sont aussi pré- arrêter un homme : c'était un huissier de la
sents que les événements les plus récents. chambre du roi, qui était deYenu fou et qui
J'avais diné avec mon père et ma mère chez criait : &lt;1 Oui, je les connais, ces gueux, ces
un de leurs amis. Beaucoup de bougies éclai- scélérats ! lJ Notre chaise fut arrêtée dans
raient le salon, et quatre tables de jeu étaient cette mêlée : ma mère connaissait l'homme
déjà occupées, lorsqu'un ami de la maison désolé que l'on venait de saisir; elle le nomma
entra pâle et défiguré, et dit d'une voix au cavalier de maréchaussée qui l'arrêtait.
presque éteinte : cc Je vous apporte une ter- On se contenta de conduire ce fidèle serviteur
rible nouvelle. Le roi est assassiné! &gt;&gt; A l'ins- à l'hôtel des gendarmes, qui était alors dans
tant, deux dames de la société s'évanouissent, l'avenue. Dans les temps de calamités ou
un brigadier des gardes du corps jette ses d'événements publics les moindres imprucartes et s'écrie : cc Je n'en suis pas étonné, dences sont funestes. Quand le peuple prend
ce sont ces coquins de jésuites ! - Que part à une opinion ou à un fait, il faut
faites-vous, mon frère ? dit une dame en craindre de le heurter et même de l'inquiéter.
s'élançant sur lui, voulez-vous vous faire ar- Les délations ne sont plus alors le résultat
rèter? - Arrêter! pourquoi? parce que je d'une police organisée, el les châtiments
dévoile des scélérats qui veulent un roi ca- n'appartiennent plus à l'impartialité de la
got? n !\Ion père entra; il recommanda de la justice; tout le prouve. .\. l'époque dont je
prudence, dit que le coup n'était pas mortel ; parle l'amour pour le souverain était une requ'il fallait que chacun retournât chez soi ; ligion, et l'assassinat de Louis XV amena une
que les réunions devaient cesser dans le mo- foule d'arrestations non motivées. M. de la
ment d'une crise aussi affreuse. Il avait fait Serre, alors gouverneur des Invalides, sa
... 1.51

...

femme, sa flllc el une partie de ses gens,
furent arrêtés, parce que mademoiselle de la
Serre, venue le jour même de son courent,
pour passer le temps de la fête des rois en
famille, dit, dans le salon de son père, quand
on apporta cette nouvelle de Versailles :
c1 Cela n'est pas surprenant; j'ai entendu
dire à la mère N... que cela ne pouvait manquer, parce que le roi n'aimait pas assez la
r?ligion. l! ~a mère N... , le directeur et plusieurs rehg1euses de ce courent furent interrogés par le lieutenant de police. Une malveillance entretenue dans le public par les
partisans de Port-Royal, et par les adeptes de
la nouvelle secte des philosophes, ne cachait
pas les soupçons qu'ils faisaient tomber sur
les jésuites; et bien certainement, quoiqu'il
n'y eût pas la moindre preuve contre cet ordre, l'événement de l'assassinat du roi servit
le parti qui peu d'années après obtint la destruction de la compagnie de Jésus. Ce scélérat de ~-amie~s se .vengea _de beaucoup de
gens qu ~lavait servis dans diverses provinces,
en les faisant arrêter, et quand ils lui étaient
confrontés il disait aux uns : « C'est pour
ID? venger de vos méchancetés que je vous ai
fait cette peur. J&gt; A quelques femmes, il dit

�r--

111ST0'/{1.ll

« que dans sa prison il ~'élail amusé tic l'effroi qu'elles auraient ll Ce monstre avoua
&lt;1u'il avait fait périr le vertueux La Bourdonnaye en lui donnant un lavement d'eau-forte.
Il avait encore commis d'autres crimes. On
prei;id lrop aisément des gens à son service :
de semblables exemples prouvent qu'on ne
saurait mettre Lrop de précautions aux renseignements néèeisairesavant d'ouvrir l'intérieur
de sa maison ù des étrangers.

+
J'ai &lt;mlendu plusieurs fois M. de Landsmalh, écuyer, commandant de la 1éneric,
11ui venail sou1·enl chez mon père, dire qu'au
bruit de la nouvelle de l'assassinat du roi il
s'était rendu précipitamm&lt;'nt chez Sa Majesté.
.Je ne puis répéter les expressions un peu cavalières dont il se servit pour rassurer le roi;
mais le récit qu'il en faisait lorsque l'on fut
calmé sur les suites de ce funeste érénemenl
:unma pendant longtemps les sociétés où on
le lui faisait raconter. Ce M. de Landsmath
élait un 1•ieux militaire, qui avait donné de
grandes preuves de valeur; rien n'avait pu
soumettre son ton et son excessirn franchise
aux convenances et aux usages respectueux
de Ja cour. Le roi l'aimait beaucoup. Il était
d'une force prodigieuse, et avait souvent
lullé de vigueur du poignet avec le maréchal
de Saxe, renommé pour sa grande force.
M. de Landsmath avait une voix tonnante.
Entré chez Louis XV, le jour de l'horrible attenlal de Damiens, peu d'inslants après il
lrouva près du roi la Dauphine el Mesdames
filles du roi ; Loutes ces princesses, fondant en
larmes, entouraient le lit de Sa Majesté.
&lt;I Faites sortir toutes ces pleureuses, sire, dit
le vieil écuyer, j'ai besoin de vous parler
seul. l&gt; Le roi fit signe aux princesses de se
rclirer. &lt;I Allons, dit Landsmath, voire blessure n'est rien; vous aviez force ,·estes et gilets. ll Puis, découvrant sa poitrine : &lt;1 Voyez,
lui dit-il en lui montrant quatre ou cinq
grandes cicatrice;, voilà qui compte; il y a
trente ans·quej'ai reçu ces blessures; allons,
toussez fort. » Le roi toussa. Puis, prenant
le vase de nuit, il enjoignit à sa majesté dans
l'expression la plus brè1c, d'en faire usage.
Le roi obéit. &lt;I Cc n'est rien, lui dit Landsmatb, moquez-vous de cela; dans qualre
jours nous forcerons un cerf. - Mais si le
fer est empoisonné? dit le roi. - Vieux
mntes que tout cela, reprit-il; si la chose
était possible, la veste et ll•s gilets auraient
nettoyé le fer do quchJues mauvaises drogues. » Le roi fut calmé, et passa ur:e lrès
bonne nuit.

La manière dont mademoiselle de Romans,

mailresse tic Louis .\V, cl mère de l'abbé de
Bourbon, lui fut présentée, mérite, je crois,
d'ètre rapportée. Le roi s'était rendu en
grand cortège à Paris, pour y tenir un lit de
justicP. Passant le long de la terrasse des
Tuileries, il remarqua un chevalier de SaintLouis vètu d'un habit de lustrine, assez passé,
el une femme d'une assez bonne tournure,
tenant sur le parapet de la terrasse une jeune
fille d'une beauté éclatante, très parée, ai•ant
un fourreau de lalletas couleur de rose. Le
roi fut imolonlairemrnl frappé de l'affectalion avec la&lt;1uellc on le faisait remarquer 11
rrlle jeune personne. Ile retour à Ycrsailles,
il appela Le Bel, ministre cl confi&lt;lenl de ses
plaisirs secrets, el lui ortlonna de cherrher cl
de lrouver dans Paris une jeune personne
de douze à lreizc an~, dont il lui donna le
signalement de la manière que je viens de
délailler. Le Bel l'assur:i. qu'il ne vopil nul
espoir de succès dans une semblable commis~ion. c1 Pardonnez-moi, lui dit Louis XV;
relie famille doit habiter dans le quartier
rnisin des Tuileries, du côté du faubourg
Saint-Honoré, ou à l'entrée du faubourg
Sainl-Gerruain. Ces gens-là vont sûrement à
pied; ils n'auront pas fait traverser Paris à
la jeune fille dont ils paraissent très occupés.
lis sont pauvres; le vètement &lt;le l'enfant était
si frais, que je le juge avoir été fait pour le
jour même oit je devais aller à Paris. EUP. le
portera tout l'été; ks Tuileries doivent êlrc
leur promenade des dimanches et des jours
de fètes. Adressez-mus au limonadier de la
terrasse des Feuillants; les cnfanls y prennent des rafraichissements, vous la décou1Tirez par cc moyen. » Le Bel suivit les
ordres du roi, et dans l'espace d'un mois il
découvrit par ce moyen la demeure de la
jeune fille; il sut ']Ue Louis XV ne s'était
trompé en rien sur les intenlions qu'il supposait. Toutes les conditions furent aisément
acceptées; le roï contribua, par des gratifications considérables peudant deux années, à
l'éducation de mademoiselle de P.omans. On
lui laissa lolalement ignorer sa destinée future; et lorsq.u'elle rut quinze ans accomplis;
elle fut menée à \' ersailles sous le simple
prélexle de Yoir le palais. Elle fut conduite,
entre quatre ou cinq heures de l'après-midi,
dans la galerie de glaces, moment où les
grands appartements élaient toujours très
solitaires. Le Del, qui les allendait, ourrit la
porte de glace qui donnait de la galerie dans
le cabinet du roi, cl invita mademoiselle de
l1omans à venir en admirer les beautt's. Rassurée par la vue d'un homme qu'elle connaissait, et excitée par la curiosité bien pardonnable à son âge, elle accepta avec empressement; mais elle insistait pour que Le Bel
procuràt le mèmc plaisir à ses parents. Il

l'assura que c'élail impossible, qu'ils allaient
l'attendre assis dans une des fcnèlres de la
galerie, el qu'après avoir parcouru les appartements intérieurs il la reconduirait vers eux.
Elle accepta; la porte de glace se referma
sur elle. Le Bel lui fit admirer la chambre,
la salle du conseil, lui parlait avec enthousiasme du monarque possesseur de toutes les
beautés donl clic était environnée, et la conduisit enfin vers les petits appartements, où
mademoiselle de Ilomans trouva le roi luimêmc, l'attcndanl avec toute l'impatience et
lous les désirs d'1111 prince qui avait préparé,
depuis plus &lt;le deux ans, le momcnl où il
&lt;lcl'ait la posséder.
Quelles réflexions alfügcantes naissent de
tant d'immoralité! L'arl avec lequel celte
intrigue avait été conduite, l'innocence réelle
de la jeune de Romans, furent sans doute les
motifs qui attachèrent plus parliculièrement
le roi à celle mallresse. Elle est la seule qui
obtint de lui de faire porter le nom de llourbon à son fils .•\u moment d'accoucher elle
reçut un billet de la main du roi, conçu en ces
mots : &lt;I M. le curé de Chaillot, en baptisant
l'enfant de mademoiselle &lt;le Romans, lui donnera les noms suivants: Louis N. de Bourbon l&gt;. Peu d'années après, le roi, méconlenl
&lt;les prétentions que mademoiselle de Romans
établissait sur le bonheur qu'elle avait eu de
donner le jour à un fils reconnu, et voyanl,
par les honneurs dont elle l'environnait,
qu'elle se llattait de le faire légitimer, le fit
enlever des mains de sa mère. Celte commission fut exécutée avec une grande sévérité.
Louis XV s'était promis de ne légitimer
aucun enfant naturel ; le grand nombre de
princes de cc genre que Louis XIV avait
laissés était une charge pour l'État, et rendait
la détermination de Louis XV très louable.
M. l'abbé de Bourbon était très beau, ressemblait parfaitement à son père; il était fort
aimé des princesses fi Iles du roi, cl sa fortune ecclésiastique aurait été portée par
Louis XVI au plus haut degré. On lui destinait le chapeau &lt;le cardinal, l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prés el l'él'èché de Bayeux.
Sans ètre rangé parmi les princes du sang, il
aurait eu une très belle existence. li mourut
à Rome, d'une petite vérole eonflucnte; il y
fut généralement regrellé; mais les é1énements sinistres qui ont assailli l'illustre maison dont il avait l'honneur de porter le nom
doivent faire envisager sa mort prématurée
comme un bienfait de la Providence. ~[adcmoiselle &lt;le Romans s'était mariée à un gentilhomme nommé M. de Cavanac; le roi en
l'u l mécontent, et tout le monde la blâmait
J'avoir, en quelque sorlc, quitté par celle
alliance le simple titre de mère de l'abbé de
Ilourbon.
MADAME

.-r, ,

CA.;\lP.\'.\.

LA CHOUANNERIE NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CII.\PITRI-: li

Georges Cadoudal.
Georges élail cnlrJ à Paris, le 1•• septcmLrc 1803, dans un caliriolct à caisse
jaune, que conJuisait, rètu m cocher, le
marquis &lt;l'llozier, ancien pa 0e du roi, établi,
drpuis quelques mois, loueur de rnitures rue
Vidlle-du-Tcmplc 1. D'll01,icr mena Gcor~cs à
l'hôtel de B'or&lt;fcaux tenu, rue de GrcnellcSaint-llonoré, par la rnuvc Dathy.
La mission de préparer dans Paris des
abris pour les conjurés avait éLé confiJe à cet
llouvcl, dit Saint-Vincent, que nous avon; ,·u
déjà chez le l'igneron de Saint• Leu. Hou vcl
s'appelait de son véritable nom Raoul Gaillard t : type parfait du chouan incorrigible,
c'était uu beau garçon &lt;le trente ans, aux
dcnls blanches, au teint frais, !!rand rirnr,
,ètu à la mode. li é1ait très lié vavec d',\ché
cl l'on prétendait qu'ils avaient à Rouen la
même maitresse•. La spécialité &lt;le Haoul
GaillarJ et de son frère Armand était l'allaque
des diligences chargées des fonds de l'État :
l'argent enlevé, versé dans la caisse royale,
serrait :t payer les enrôlés. Depuis près de six
mois ]boui Gaillard était à Paris, rccherch:i.nl
les logeurs discrets, as;islé dans cette délicate
Lcsognc par Ilournt de Lozier, autre intime
do d'Aehé, avec ci.ni il avait servi dans la
marine avant la llévolu tion '.
Georges descendit chez P.aoul GaillarJ 11tii
logeait à l'hôtel de Bordeaux; mais il 1·11
partit le soir et alla coucher à la Clocue d'Or,
chez Den and, 1t l'angle de la rue du Bac et de
la rue de Varenne, OLL vint le rejoindre ~011
lidèle domcsli 1ue, Louis Picot, entré :1 Paris
lcmèmc jour. La Cloche d'Orélait, en 11uel4uc
sorte, le ccnlre des cooj urés : ils remplissaient la maison et Ocnand leur était tout
acquis. C'était un homme dévoué et peu
timide. Il avait placé dans la remise du séo:iteur François de Ncufohàlcau , dont l'hôtel
était tout voisin, le cabriolet, c1 forme de
Bruxelles, garni de drap blanc ll qui servait
ù Georges pour ses courses 5 •
1. .\uraham-Cbarles-Auguslc trlluti,•r : il avait
vingl-srpt ans en 1803. Procès de illo1·1•au, Il, 415,
cl Archi\'CS nationales, 1"1 (ij98 : précis de l'cxistcucc
de Charles-Auguste d'llozier rlcpuis 17()0 .
'2. Il était fils d'un cullil'alcur aisé de l.,\uéucl'illc,
près &lt;le Roucu.
J. La femme Lcrnsscur : elle avait, disait-on , un
fib de chacun ,rcu,.
i. • On présume •1uc c'est par IJouvcl 11uc ,L\ché

Six semaines auparavant, Boul'cl de Lmirr
al'ail loué, p:ir l'inlcrmédiaire de Mme Costard
tic Saint-LégC'r, sa maitresse, une jolie maison, isolée au has &lt;le la colline de Chaillot,
près de la Seinc6, et y avait installé comme
concierges, un sieur Daniel et sa femme; dont
il connai~sait d~ longue date le dévouement à
sa famillt". On accédait au pavillon d'habitation par un double perron &lt;le qualorzc rnarthcs : une première salle à quatre fenèlres
élail pavée &lt;le carreaux de marbre blanc cl
noir; table dtl noyer pour huit couverls,
chaises cannées de paille de couleur, dessus
de portes représcntanl des jeux d'enfants,
rideaux de mousseline des Indes &lt;1 à mille
raies &gt;&gt;; tel était le décor &lt;le celte pièce qui
servait de salle à man0er. Le salon suivant
s'édairail également de quatre fenêtres et

B OUVET DE L OZIER,

D'ap,.ès u11e gravure du CaMnet des Est.impe.• .

contenait une ollomanc et six fauteuils recouverts de velours d'Utrecht bleu et blanc,
a êlé affilié dans le parti : ils sont, 1'1111 cl l'aulrl',
oflicicrs de marine; ils ont les mêmes ronnaissancc,,
les mêmes goùt, cl les mêmes hauitudes : prcs•J11C
compatriotes ils se "oyaiènl chez lime de Sainl-l'afr.
,!ont la maison servait de rendez-vous à Lous les
méconlenls qui se Lrouvairnl i: quelques lieues à la
ronde de ,es propriêtés. » Archi,·es nationale~.
F7 ü307.
;,. Archives dè la prércclurc de police.

tl,·ux bergères en ~oie hro~hée, deux talilcs
J'acajou à dessu~ &lt;le marbre. l'ui, venait la
diambrc à courber avec son lil 1t colonnes,
~es consoles, ses glaces. Au premier étage se
lrourait un apparkmenl de trois pièces et,
Jans un bàliment voisin, était nne grande
salle qui pouvait senir de lieu d'asscmlilée;
le tout entouré d'un grand jardin, fermé, du
rù'é de la berge, par une furie grille à deux
vantaux 8•
Si .nous nous attardons à cet inventaire,
1;'cst qu'il a, seml&gt;le-t-il, une sorte d'éloquence. Qui pourrait imaginer, en effet, que
cc pavillon, si élégamment disposé, eût été
loué par Georges pour s'y loger, lui et ses
amis'/ Ces hommes, dont on ne peut s'empêcher tl'admircr le désintéressement et la ténacité, qui depuis dix ans luttaient pour la
cause royale avec une héroïque cnùuraoce,
supportant les plus rudes privations, alTrontanl les tempêtes, couchant sur la p:iillc,
marcuant fa nuit; ces hommes, dont les corps
s'étaient durcis à force de fatigues, gardaient
des ,'tmes d'une candeur véritablement touchante; ils croyaient encore que le prince
pour lequel ils combattaient viendrait un
jonr partager leurs dangers. La chose avait
été si soul'cnt annoncée et si somcnt ajournée,
qu'un peu de méfiance eût pu leur être permis; mais ils a vaienl la foi el elle leur inspirait cette chose qui leur semblait toute simple
et qui était sublime: tandis qu'ils se logeaient
dans des bouges, qu'ils vi,·a:cnt d'une paye,
modique comme une aumône, parcimonieusement pnilevée sur la caisse &lt;lu parti, ils
ménageaiE-nl une relraite confortable et
SO)'CUSe où leur prince - qui ne devait
jamais venir - pùt altendre douillettement
qu'ils eussent, an prix de leur rie, assuré le
succès de sa cause. Si l'hisloire mème de
nos sanglantes discordes conserve toujours
des allures d'épopée, c'e&amp;t qu'elle abonde en
exemples de ces abnégations aveugles, si
lointaines, si introuvables aujourd'hui qu'elles
nous paraissent d'une invraisemblable extravagance.
Après six jours passés à la Cloche d'Or,
Georges vint prendre possession du pavillon
Ci. La ma ·son appartenait à un sieur Ilarizon le
prix ùc _la. locaLi..11 étai L_ de J
francs pour' ,ix
mois de Jou1s,ance: le bail a,,a,l etc signe le 19 juil1
let ·180}. Archives nationale,, F 6307.
7. La femme Dauicl, née Matlelcinc Pclhuy. blanrl11sscuse de bas de suie. 3l'a1I élel'é le fils J.e Bouvet
de l.ozicr..\ rchi ves nalionalcs, F7 6307.
~- tint des lic11J· el 111e11bles de la p etite 111a i•o11

.5p~

limée à .1!111e de Saint-Léger.

�,

111STOR,.1.Jt
de Chaillot, mais il y séjourna peu 1 , car on
le trouve, vers le 25 septembre, rue Carême-

Prenant, 21, dans le faubourg du Temple;

Tou~NEBUT - - ~
la maison'. Spain apportait à la pratique de
son étrange spécialité une sorte d'amourpropre : il se montrait Her d'avoir réussi à
établir, dans le logement d'un de ses amis,
Je tailleur Michelot, rue de Bussv, une cache
dont Michelot lui-même, obligé par sa profession à de longues absences, ne soupçonnait
pas l'existence et où séjournèrent successivement quatre des conjurés'. Quand le tailleur
était en courses, ses pensionnaires se dégourdissaient dans l'appariement; dès qu'ils l'entendaient monter l'escalier, ils rentraient
dans leur repaire, et le brave ~Iichelot, qui
devinait vaguement qu'un mystère planait
sur sa maison, ne connut le mot de l'énigme
que lorsqu'il comparut devant la justice
comme complice de la conspiration royaliste
dont il n'a,·ait jamais entendu parler.
C'est de la rue Carême-Prenant• que
Georges parlit pour le premier de ses voyages
à Biville. Nous avons indiqué les dates de
ces pérégrinations dont le détail n'entre pas
dans notre sujet. Le 23 janvier il rentrait
définilivement à Paris, amenant Pichegru,
Jules de Polignac et le marquis de Rivière
quïl était allé recevoir à la ferme de la Poterie. Il logea Pichegru chez un employé à la
liquidation générale de la dette publique,
nommé Verdet 1', qui avait cédé aux conjurés
le second étage de sa maison de la rue du
Puits-de-l'llermile : ils restèrent là quatre
jours; le 27, Georges conduisit le général à
la maison de Chaillot c&lt; où ils ne couchèrent
que quelques 6 nuits Jl. A l'heure oit ils s'y
installaient, Querelle signait entre les mains
de Beal ses premières révélations.
Nous n·avons pas à suivre les allées et
venues de Pichegru, ni à conter ses entreYues
arec Moreau : l'organisation seule du complot
nous intéresse, en raison de la part qu'y
a,·ait prise d'Acbé. Personne, d'ailleurs, n'a
jamais démêlé le résultai politique qu'aurait
pu amener la rencontre de l'ambition aigrie
de Moreau 7, de l'insouciance de Pichegru et
de l'ardeur fanatique de Georges. Dans cette
collaboration bùtarde, cc dernier seul était
décidé à l'action, encore qu'il se trouvât paralysé par l'obstination des princes à ne vouloir
0

d'llozier avait loué là un logement à l'entresol
et y avait fait pratiquer &lt;1 une cache )&gt; par un
entrepreneur, nommé Spain, doué d'aptitudes singulit:'res pour ce genre d'architecture. Spain, sous prétexte de réparations
indispensables, s'était enfermé avec ses outils
dans rappartement, et avait machiné dans
le parquet une trappe habilement dissimulée,
au moyen de laquelle, en cas d'alerte, les
locataires pouvaient se glisser jusqu'au rezde-chaussée et sortir par une boutique inoc-

cnpée dont la porte omrait sous le porche de
l. D'après les_ déhats du proc~s, il s·y serait installé
I septembre /ProcU .
1. H, p. 419), mais la déposition du concierge Oauic l
est formelle : il prit avec sa femme, dit-il, possessiou
de la maisou le 16 aoùl et ils y restërent absolument
seuls pendant dcm: mois emiro11: il portait à Mme de
Saiut-Léger les t'ruits du jardin; elle lui annonça un
jour qu'elle partuit pour la camp:iguc, mais que des
personnes de ses amis ,·iendraient l111biter la maison
cl qu'il faudrait les recevoir « comme si c'était ellemême l}. /luit jonrs après, deux individus arrivèrent,
conduits par Hyacinthe {Bouvet de Lozier ). « Daniel
lui remit les clefs et leur donna de la chandelle
parce &lt;p{il_ faisait nuil ; ils rest_êrcnl à la maison pendant hmt JOurs. » Al'elmcs naL10nales, F7 6397.
2. Archi\·cs nationales, F7 6405.
3. D'llozicr, entre auh'es, y passa quatre jours.
pour tro,s semames, vers le

Procès, V, 13ft.
4-. La femme qui, dans le logement de la rue

Carême-Prenant, faisait le lit et rangeait la chambre
des conjurés, s'appelait Marie-Josèphe ~ c'était la cousine de Georges; elle disparut « avec ces messieurs l) .
Archives nationales, F7 ti405, et P1'ocès, Il, -420.
5. Jac&lt;1ues Ye rdet·, quarante-huit ans. né à Vaucouleurs {Meuse). li semlile que ce soit par l'intermédiaire de Monnier, d'A umalc, que d'Aché avait attire
Verdet au parti. Archives nationales, F7 ü-i02. cl
Procès, 11,406.

û. 11 Oet1x indi,·idus soul ar1·î1·Cs et 011t couch.:,
quelques nuits. li y eut, penclant dt"!ux ou lrois jours,
deux l'luwoux dans l'écurie. soîgrn1s par Joseph (Louis
Pico!.), domestique de Lari1·c (Georges) ; Hyad ntl1c
(Bouvet de Lozicl') a apporté un jour une hure de
sauglier cl deux paniers de vin. » Uéposition du (;oncicrgc 0ai1iel. Archives nationales, ~-, 630i.
7. «. Dans la co11fércnce qui eut lieu le 28 ja1n·ie1·
cnll'e IJichcgru, Georges et More;iu, celui-ci ne cacha
pas qu'il dcmaudait pour lui la dictature. - Qu'e5l
ceci, dit Georges avec colère, et pour f/Ui nous prcnez\'ous? :\"ous n'aurions donc ll'av11illé que pour mus'!
S'il en est ainsi, je me re lire et ,·ous pou\·cz bien
faire vos affai1·cs !out seul. Et il Mlrtit en répétant :
- Il parait que lforeau ne roulait se sen·ir de nous
que pour prendre la pl~ce du premier Consul : mais,
un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui qtu
y est que cc j .-r... là. »
Oéposilion de Bou \'el Uc Lozicr. Voi r 1'ougarètle,
op. cit., t. I, p. 67.
8. « Des conspirateurs a,·aient fait faire des uni~
formes semhlahles à ceux des guides consulaires qui
faisaient jour cl nuit le service auprès du Consul et
le suivaient à chm·al dans ses excursions. Sous ce
costume, cl ~ l'aide de leurs intelligences avec leurs
complices 1te l'intérieur du châtetiu (des ounicrs
marbriers chargés des embellissements et des réparation s à faire aux cheminées ... ) ils auraient pu facile-

traitait ses amis 1 , entre autres Deois Lamotte,
le vigneron de Saint~Leu, et Massignon, le
fermier de Saint-Lubin, auxquels il offrait
des déjeuners fort gais, avait découvert que
Massignon cultivait à bail quelques terres
appartenant à Macheret, le cocher du Premier
Consul, et il s'était mis en tête d'entrer, à
tout hasard, en relation avec ce personnaget;
il eut même l'audace de se présenter au chàteau de Saint-Cloud dans l'espoir de le ren -

passer le détroit que quand le trône serait
rétabli. Il disait vrai, lorsque plus tard, devant
les juges, il affirmait n'~tre venu en France
que pour tenter une restauration ({ dont les
moyens ne furent jamais réunis u ; car on ne
s'entendit même pas sur la façon dont on
agirait à l'égard de Bonaparte. Une idée assez
étrange avait d'abord été émise : le comte
d'Artois, à la tête d'une bande de royalistes
égale en nombre à l'escorte du Consul, devait
l'attendre sur la route de la Malmaison et le
provoquer en un combat singulier, mais la
présence du prince était indispensable à celle
réédition du combat des Trente et, comme il
ne parut point, il fallut renoncer à ce projet
d'un chevaleresque un peu suranné. On s'arrêta ensuite à l'idée d'un enlèvement; des
hommes résolus -les compagnons de Georges
l'étaient tous - se chargeaient de pénétrer,
la nuit, dans le parc de la .\lalmaison, enlevaient Bonaparte et le jetaient dans une berline qu'une trentaine de chouans, costumés
en dragons, auraient escortée à fond de train
jusqu'à la mer. Ce théàtral coup de force
reçut Înème un commencement d'exécution :
on en trouYe l'écho dans les Mémoires publiés
sous le nom du valet de chambre Constant•,

qu'hébergeait Monnier, de capotes et de
culottes de drap vert, auxquelles il ne manquait que des boulons de métal pour qu'elles
fussent transformées en costumes de dragons.
Le, dénonciations de Querelle coupèrent
court à ces préparatifs : il ne restait qu'à se
terrer. Bon nombre des conjurés y réus5irent,
mais tous n'eurent pas cette adresse. Le premier dont se saisirent les agents de Béal lut
Louis Picot, le domestique de Georges.

posa une somme de 1.500 louis d'or qu'on
prit soin de compter devant lui; comme il
repoussait ces offres, Béal le fit metlre à la
torture. Bertrand, le concierge du dépôt, se
chargea de la besogne; on écrasa les doigts
du malheureux Picot au moyen d'un chien de
fusil et d'un tourne-vis; on lui mit les pieds
au feu en présence des oWciers de garde'. JI
n'avoua rien. et Il a tout supporté avec une
résignation criminelle, écriYait à Réal le ma-

,

e ⇒

..._......_H.~
Clkhé Braun et Cl•
ARRESTATION DE GEORGES CADOUDAL. -

Tableau de II. DE

CALLIAS.

et certains détails de l'enquête confirment
ces assertions : ainsi, Raoul Gaillard, qui
continuait à loger à l'hôtel de Bordeaux et y

contrer. D'autre part, Genly, tailleur aux
galeries de bois du Palais-Boyal, aYail livré
quatre uniformes de chasseurs, commandés
par Raoul Gaillard, et Debausseaux, tailleur
à Aumale, avait, à l'époque de l'un des passages, pris mesure, à quelques-uns des hùtes

C'était u11 Lomme rude et grossier, mais fanatiquement dévoué à son maître sous les ordres
duquel il avait servi en Vendée. On le traioa
à la préfecture, on lui promit la liberté immédiate en échange d'un mot qui pût mettre
la police sur la piste de Georges j on lui pro-

gistrat enquêteur Thuriot l; c'est une àrue
endurcie dans le crime et fanatisée. Je l'ai
laissé aujourd'hui à ses souffrances et à sa
solitude; je ferai recommencer demain; il a
le secret de la cachette de Georges, il faut
qu'il le livre. "

ment s°approchcr et sil m~l er à !a garde_ qui était l~g6c
~ la Malmaison; ils auraient pu m&lt;•me
parrenir jusqu'au premier Consul et l'enlever .... Leur
poinl de ralliement élail aux carrières de l\"anlerre :
il y avail dans le pare de la )lalmaison une Cf!rrièrc
as~ez pl'ofonde : on craignait qu'ils n'en prof;ta,sent
pour s'y cacher et on y avait fait metfrc une purlc
en fer.» Mémoires de Constant, t, l, p. 4:1-i.:i.

1. Déposition de Jeanne )lougea.l, cuisinière à
l'hôtel de Bordeaux. Archives nationales, F7 6402.
2. « Saint-\ïnceot nous a cmmrnés déjeuner et je
vis .qu'il y al'aÎt là quatre personnes de sa hauclc.
Désirant \'Oir ~I. Machcrct c1ui était à Saint-Cloud.
Saio~-\'i~cent_ nous _proposa de nous y mener : il
paraissait désire!' mir ce cocher sans chercher, cependant à lui parler, « pour boire, disait-il, une goulte

ensemlilc, s'il le rencontrait» ... . Déposition de J.-B.
~fassignon. Archive~ natiouoles, 1-' 7 6402.
3. « On a commencé par m'o!frir 1.MIJ louis et ma
liberté : ou les a comp1és sur lo tab!e pour partir où
je vouilroi~ nllel' et dire J'a&lt;lrrssc de mon maitre : j'ai
dil que je ne la sa,•ais pils. Lll citoyen Bertrand a
envOl"é che!'cl1cr l'officier de gnrdc el lui a dit d'apporlt!r u·n chieu de fu~il et un tournevis pour me serrer

Je:- doigts. li m·a fait attacher, il m·a fail serrer les
doigts autant qu'il a pu .... C'e:;t la vérité, les olficiers
de garde p~uvcnt le 1t ire : j'ai étl' ch auffé au feu .... n
Déclar:1tion de Pitot. Proâ:s, IV, J35.
4. JI n'csL pas i11u1de de r~ppclcr que Tliuriot fi c
la llozère, Hncirn con,mtionnel régicide, arnit été tltt
parti de Robc:;pierre jusqu'à sa chute cl s"élail ensui le
prudemment rangé au nombre des Thermîdorieus.

el nourrie

�"---------------------------------------

1/1STO'f(1A
Le lendemain nou vclles tortures et, celte
fois, la douleur arracha à Picot l'adresse de
la maison de Chaillot : on y courut; elle était
vide : la journée, pourtant, avait été bonne,
car la police, avertie par une dénonciation
anonyme, avait mis la main sur Bouvet de
Lozier au moment où il entrait chez sa maitresse, Mme de Saint-Léger, rue Saint-Sauveur. Il fut 'interrogé et nia tout; écroué au
Temple, il se pendit pendant la nuit, à l'aide
de sa cravate nouée en corde aux barreaux de
son cachot; un geôlier, l'entendant râler,
pous~a la porlc et le décrocha; mais Bou\'Ct,
plus qu'aux trois quarts morl, fut pris, dès
qu'on l'eut ranimé, d'un treml,lemrnl convulsif et, en proie au délire, il parla .. .. Ce
suicide, pour tout dire,'Lrouva &lt;les incrédules,
et bien des gens, informés des scènes dont le
Temple et la préfecture étaient le théàtrP,
pensèrent qu'on avait un pru aidé Bouvet it
s'étrangler, de même qu'on avait ,, 111is au
feu H les pieds de Picot. Ce qui rendait &lt;·&lt;•s
soupçons assez vrairnmblables, c'est d'abord
que les mains du pendu « étaient horr;blement en0ées 1 » quand il parut le lendemain
devant Réal; c'est ensuite la forme étrange
donnée 11 la déclaration qu'il était cenFé ,l\oir
dictée, à minuit, au moment même où on le
rappelait à la vie : Un homme qui sort des
portes du tombeau, encore cuurert des
ombres de la rnorl, demande vengeance de
ceux qui, par leur p1·1·fidie .. .. On ~·accordait
à penser que cc n'était point là le ~Lyle d'un
pendu, râlant encore, et que les agents de
füal devaient arnir, tout au moins, prêté
leur éloquence it ce morillond.
Quoi qu'il en soit, le gomernement en
savail assez maintenant pour ordonner les
rires mesures de rigueur contre les « derniers
royalistes ». Bou\'ct n'avait pu in&lt;liquer,
comme Picot, que le pavillon du quai de
Chaillot et le logement de la rue CarêmePrenant, et l'on ignorait toujours la retraite
de Georges. Les révélations, arrachées par la
peur ou la torture à ses affiliés, grandissaient
encore la figure de crl homme extraordinaire
en monlranl la puissance de l'ascendant qu'il
exerçait sur ses compagnons et le mystère
dont s'entouraient tous ses actes. Une légende
se créait autour de son nom cl les conwwniqués publiés par le Afonilew· ne contribuaient
pas peu à faire de lui une sorte &lt;le personnage fantastique qu'on s'attendait à
voir surgir tout à coup, pour terminer la
ré,·olution par qucl&lt;Jue grandiose coup de
théâtre.
1. Faurie!, /,es demiers JO!lrs clu Co11sulat.
'l. «. 1,e ~éném!, Duplessis au géuér"I ;ouverneur

de l'an,, 2J pluno5C an XII. Deux md1ln1res rccounaisscnt Georges dans la rue ~euvc-des-Petits-t:liamps,
le suil'ent jusqu'au coin de la rue Coquillière où il
entre dans un cale. Les deux sergents y sont entrés,
ont demandé une bouteille de bière et ont été chercher la garde._ P_end:mt celle minute, Georges, étonné
(Jue cieux m1htmes demandassent une buntcille de
bière sans la boire, en rémoigna rn surprise tout haut
et s'en l'ut avec son camarade. o Arcl,. nal. F7 ti 392.
5. « 8 venlûsc au XIl (t8 février 1804).
" En vertu de l"ortlrc dt1 Prrmier Consul Ioules
les La,·rièrcs de Parisseronl fermées t·e soir, à ~ompter
de. sept heures pr(&gt;cises : 011 laissera entrer tous ceux
•1111 se présenteront et on ne lai~scra sortir pcr,oune
ju,.1u'i1 demain, six heures du mat111 .

et cet homme-lantôme traqué dans la ville,
qu'on croyait rencontrer partout ! et llui demeurait insaisissable. Les barrières étaient
fermées;; comme aux jours les plus tragiques
de la Terreur; des patrouilles de policiers et
de gendarmes gardaient toutes lrs rues; les
troupes de la garnison étaient réparties, armes
chargées, le long des boulevards extérieurs;
des affiches blanches annonçaient « que les
recéleurs des Lrigands seraient a~similés au~
brigands eux-mêmes l&gt; ; c'était la mort pour
qui donnerait asile à l'un deux, ne fût-cc que
pendant vingt-quatre heures, sans le dénoncer à la police; le signalement de G~orgcs el
de ses complices I é1ait in~éré dms tous les
journaux, distribué en brochures et placardé
sur Lous les murs; on y indiquait leurs derniers domiciles et tous les renseignements qui
pouvaient les faire reconnaître; les commis
des· barrières avaient ordre de fouiller les
tonneaux, les charrettes des blanchisseurs, les
paniers et, comme les cimetières ét~ienl situés

hors de l'enceinte, de visiter avec le plus
grand soin les voilures de deuil qui y transportaient les morts 5•
Georges. en qui liant Chaillot, était retourné
chez Verdet, rue du Puits-dc-l'Ilermite.
Comme il ne sorlait pas et que ses amis
n'osaient ,•enir le ,·oir, Mme Verdet s'était
instituée le commissionnaire de la conjuration.
Un soir elle ne revint pas. Chargée de
porter une leltre à Bouvrt de Lozicr, elle était
arrivée rue Saiut-Sauveur au moment 011 l'on
emmenait llomct au Temple cl clic al'ait été
nrrèléc avec lui. Ainsi le cercle autour de
Georges se rétrécissait; il lui fallait quiller
au plus vite la rue du Puits-dc-l'lfermite, car
la lorlurc pouvail arracher à Mme Yerdct le
secret de son asile. Mais où aller? Le pavillon
de Chaillol, l'hôtel d~ la Cloche d'Or, la maison de la rue Carême-Prenant étaient maintenant connus de la poiicc, Charles d'llozier
consulté, indiqua une retraite qu'il se réservait pour lui-même et que lui aYait ménagée
Mlle llisay 6 , pa111 rc fille contrefaite et maladive qui servait l, s conjurés avec un zèle
infatigaL!e, prenant loulcs sortes de déguisements, parvenant à luller d'adrrssc et d'aclivilé avec les agents de fléal. Elle aYait loué
chez la femme Lcmoinc fruitière. rue de la
Montagne-Saiotc-Genevièl'e, une boutique et
une cbamLre haute, en se réservant « d'y
placer des personnes de sa connaissance ï &gt;l.
C'est là qu'elle conduisit Georges dans la
nuil du 1i février. Le lendemain, deux de
ses officiers, Durban el Joyaut, vinrent l'y
rejoindre; tous trois vécurent chez la femme
Lcmoinc pendant l'ingt jours; ils halJitaient
la c:hambre haute, laissa;it inoccupée la boutique du rez-de-chaus~éc, où se tenaient en
surveillance Mlle Jlisay et la petite Lemoine,
âgée de quinze ans. Le soir venu, toutes
deux montaient à la chamLrc des proscrits cl
y passaient la nuit, séparées par un rideau des
lils oii dormaient Georges et ses complices.
D'ailleurs la fruitière cl sa fille ignoraient
absolument la qualité de leurs hôtes, Mlle
Jlisay les ayant présentés comme étant trois
commerçants inquiétés par leurs créanciers
el que le malheur des temps obligcaient à se
cacher.
Cet incognito occasionnait des inci&lt;lrnls
assez piquants : certain jour, la femme Lemoine, revenant du marché 011 les commères
du quarlicr avaient disserté sur la conspiration dont tout Paris s'entretenait, dit à ses
locataires :
- Oh I mon Dieu I vous ne savez pas? On
assure que ce malheureux Georges veut nous

• 10 Yentù5C. - Le con~eillcr d'Etat, prêfcl de police,
recommande de . bien prendre garde que Gcor"CS ne
,orle cles barrières déguisé en chancticr. » ,1,'.'cl,ivcs
,le la prél'ceture de police. 1,e même carton cont ient tic
nombreux rcnrnignemcots sur la surveillance des barrii'rcs et des spécimens des cades déliHées aux militaires que leur SCl'l'ice obligeait à sortir de Paris.
~· Voici, entre autres, celui de Gco,·ges, chef de
br1ga11ds.
« Georges, dit l.arirc , dit Masson, lrcutc-quatre aus
cl n'en paraissaut pas dal'ant~ge, cinq pieds quatre
JJOUCes, cx1t·èmerne11t puissaut et rnnlru, épaules
Jarges, 11'1111c corpulence ênorme; sa lète trè; rcmarcruaLJe par sa prodigieu&lt;c gro$scur. Col très court, le
poignet Jort et gros, jambes et cui&lt;.scs peu lon"ues.
Le nez écra,é et comme cuupG dans le haut, large du

Las : yeux gris dont l'un esl sensiblement plus petit
que l'autre; sourcils légèr ement marqués et séparés.
Cheveux châtain clair. assez fournis, coupés lrès courts,
ne frisant point, excepté s111· le dcrnnt où ils sonl plus
longs; teint frais, blanc et colore, joues pleines, ,ans
rides. Bouche bien l'aile, dents très blanches, barbe
peu garnie, l'a\'oris presque roux, assez fournis, mais
u'étant ni larges, ni longs; menton renfoncé.
« li marche en se bal.mçaul el les bras tendus, de
manière que ses mains sont en dehors. D
Archives de la préfecture Je police. Imprimu.
â. Archives de la préfecture de police.
ü. Marie-Michèle Jlisar élail la fille du toi,cur de
Spain, par qui d'llozic,· i'a,ail connue.
7. l'rocès de Gcorg~s, l'icliegru el -aulru, t. 1,
JJ· ;;;:;;:;.

Paris ,écut dans la fièvre les premiers
jours de mars 1801,, suivant avec anxiété le
duel à mort engagé entre le Premier Consul

"" l

56 ..,.

T OUl(N'EBUT

- - ..,.

elle devait forcément traverser la place où pas derrière lui; Petit et Deslavigny sui"aient
convergeaient le, prinripalcs rues du quar- à plus grande distance. Au moment où la
tier : l'ordre était de la laisser passer, au voiture arrh·ait à l'angle de la rue des Seplcas où elle ne contiendrait qu'une personne!, \'oies, un groupe de quatre individus sortit
mais de la suivre a,·ec les plus extrêmes pré- de l'ombre; l'un d'eux saisit la Larre du tablier, cl, s'aidant du marchepied de droite,
cautions.
La nuit était venue el aucun incident se jeta dans le caLriolet qui ne s'élait pas
n'avait encore été signalé confirmant Irs arrêté et qui partit aussitôt à grande allure ....
Les agrnts arnient reconnu Georges, déhypothèses de Petit. quand, un peu.-- a,·ant
guisé
en fort de la halle. Caniolle, plus rapsept heures, un cabriolet déboucha sur la
proché,
s'élança : les trois hommes restés
place, venant de la rue Galande. Un seul
sur
place
et qui n'étaient autre que Joyaut,
homme s'y troul'ait. tenant les rênes. Lrs
espions qui, sous dillërents costumes, flâ- Durban et Raoul Gaillard, tentèrent de lui
naient autour de la fontaine, le reconnurent barrer le passage; Caniolle, les repoussant,
d'après son signalement : c'était Léridanl. se mit /1 la poursuile de la voiture qui dispaLe cabriolet, du reste, rorlail le n° 55 el raissait dans la rue Saint-Étienne-des-Grès.
n'avait qu'une lanterne allumée, celle de Il l'alleignit au moment où elle s'engouffrait
gauche. Il monta lentement la pente de la dans le passage des Jacobins; saisissant les
rue de la Montagne-$ainlc-GenevièYe; lrs ressorts, il se laissa emporter; les deux offiagent~. rasant les murs, le suivaient de loin. ciers de paix, moins agiles, suil'aienl en
Petit, l'inspecteur Caniolle, l'officier de paix criant : &lt;! Arrête! arrête! ,&gt;
Georges, assis à la droite de Léridant, qui
Destavigny le serraient de plus près, s'allentenait
les rênes, était tourné vers le fond du
dant à le voir s'arrêler devant une dPs maicabriolet
et cherchait à suivre, par le vasislas.
sons de la rue où ils n'auraient qu'à cueillir
les péripéties de la poursuite; au moment où
Georges sur le seuil; mais /1 leur irrand
il s'élait jeté dans la voilure, il arait aperçu
désappointement, le cabriolet tourna à droite
les policiers el avait dit à Léridanl :
dans l'étroite rue des Amandiers rl s'arrêla
- Fouettez, fouettez fort.
rontre une porte cochère Loule proche de
- Pour aller où 1 demanda l'au Ire.
l'ancien collèi?e des Grassins. Comme la lan- .Je n'en sais rien, mais il faut aller;.
lernc projetait une lumière très virn, les
Et le cheval, cinglé de coup~, avail pris le
!rois policiers se dissimuJ1,rent dans les allées
grand trot.
l'Oisines; ils virent Léridant descendre de
Au bas du passage tles Jacobins qui, par
,·oiture. Il entra sous une porte, sortit,
nn angle assez aigu, débouchait dans la rue
rentra enrorc et allcndit près d'un quart
d'heure. Enfin il fit lourncr son cheYal et de la Harpe, Léridanl dut forcément ralentir
pour tourner sur la place Sainl-~lichd el ne
rrmonla sur le siègr.
pas manquer l'entrée de la rue des Fossés1\fonsieur-le-Prince. li se dirigeait vers la rne
du Four, espérant, gràce :, la pente de la rue
des Fossés, distancer les policiers cl arriver
chez Caron a,·ant qu'ils eussent alleint le
cabriolet.
De la place qu'il occupait, Grorges ne pouvait, par l'étroite vitre, voir Caniolle. crnmponné à l'arrière de la capote; mais il en
a percerait d'autres, courant à Ioules jamLes.
Dcstavigny et Petit avaient, en effet, continué
leur poursuite; leurs cris rctrutaient, sur
tout le parcours, les espions postés dans le
quartier; au moment où Léridant lançait à
une allure folle le cabriolet dans la rue des
Fossés-~fonsicur-lc-Prince, Loule une meute
&lt;l'agculs se 1·uail derrière lui.
A l'approche de cc tourbillon les passants
apeurés se garai!'nl sous les portes; une
seule i&lt;lée hantait si bien tous les esprits,
qu'à l'aspect quasi fantastique de celle voilure emportée dans la nuit, au Lruit drs
coups de fouet, des cris, des jurons, du
heurt rnnorc des sabots du chcral sur le
pa\'é, une ~eule clameur s'élcrnit: Georges!
LÉI\IDANT.
Geo1·ges ! C est Georges! Aux fenêtres brusD'après 1111e g1"av11re du Cabinet des Estampes.
que~1enl ouvertes apparaissaient des visages
Le cabriolet s'engagea de nouveau dans la anxieux; de toutes les portes sortaient des
rue de la Monlagnc-Sainle-Geneviève qu'il gens qui, sans savoir, se mcltaient à courir
acheva de gravir au petit pas du cheval; il entraînés c~mme une trombe. Georges vit-ii
prit la place Saint-füiennc-du-Mont, longeant dans celle c~rconstan_ce ?,n dernier moyen de
les maisons : Caniolle marchait à quelques salut? Cru Hl pouvoir s echapper à la faveur
3. Interrogatoirn de Léridant, Arc(,. nal. F7 G392.
'.!. Procès de 1;eo1·ges, P,chtgru el autres, t.lY,p. i t
'l.Pmcès de Georg ts. PichP!l,l'llel aul res. l. 1, p. '.!84.

faire tous périr : si je savais où il est, je le
ferais prendre 1 •
Une autre fois, la jeune fille apporta la nouvelle que Georges avait quitté Paris, déguisé
en aide de camp du Premier Consul. Quelques
jours plus lard, comme Georges lui demandait « ce qu'on disait de nouveau n, elle
répondit :
- On annonce que ce coquin s'est évadé
dans un cercueil.
- Je voudrais bien être sorti de même,
insinua Durban.
Cependant la police avait perdu les lraces
du conspirateur; on estimait généralement
qu'il était parrenu à franchir les barrières,
quand, le 8 mars, l'officier de paix Petit qui,
de longue date, connaissait Léridant, l'un des
conjurés, l'aperçut, causant avec une femme,
sur le boulevard Saint-Antoine. Il le suivit et
le vit aborder, quelques pas plus loin, un
individu dont les traits le frappèrent par leur
similitude avec ceux de Joyaut, le signalement de celui-ci étant affiché sur tous les
murs.
C'était Joyaut, en effet, sorti de chez la
femme Lemoine dans le but de procurer à
Georges un logement où il se trouvât moins
à la merci d'un hasard que dans la mansarde
de la fruitière. Léridanl lui indiqua la maison
du sieur Caron, parfumeur, rue du FourSaint-Gcrmain, comme la retraite la plus sîire
de Paris. Depuis plusieurs années, Caron,
royaliste militant, hébergrait, it la barbe de
la police, les chouans dans l'embarras : il
avait caché pendant plusieurs semaines Hyde
de Nemille; son npparlemcnt était mad1i11é
à souhait; ainsi il avail, pour les cas extrême~,
pratiqué dans son ens&lt;.i;;nc surplomba11l la
rue, une cachellc où un homme pouvait se
tenir à l'aise en cas de perquisition dans
l'intérieur de la maison. Léridant s'était assuré du consentement de Caron et il fut convenu que le lendemain, à la tombée de la
nuit, Georges quitterait la montagne SainteGeneviève pour gagner la rue du Four. Lrridanl derait venir le prendre, à sept heures,
dans un cabriolet.
Quand il vit terminé le colloque dont son
instinct policier lui rér6lait l'importance,
Pclit, qui s'était tenu a dislam:c, suivit
Joyaut à travers les rues et ne le perdit de
vue qu'à la place Maubert. Soupçonnant que
Georges élail logé dans le quarl1t·r, il y organisa une permanence, posta des agents sur
la place du Panlhéon cl dans les rues étroit&lt; s
qui y donnnienl accès; puis il reporla sa surl'eillanrc sur Lérida ni, logé avrc un jeune
homme, nommé Goujon, an cul-de-sac de la
Corderie, derrière l'ancien d11b des Jacobins.
Le lendemain, 0 mar5, l'officier de paix
Petit apprenait, par ses espions, que Goujon
a,ail loué, pour toute la journée, un cabriolet portant le n° 5;;. Il courut à la préfecture et prévint son collègue O.estavigny qui,
avec une nuée d'inspecteurs, viol prendre
position sur la place Maubert. Si, comme le
supposait Petit, Georges était caché près de
là, si, encore, la voiture lui était destinée,

�ll1STO"ft1.Jl
de la cohue·! Toujours est-il qu'à la hauteur
de la rue Voltaire, il sauta du cabriolet. Caniollc, à ce moment. quittant l'arrière de la

voiture que Petit et un aulre agent, nomm{HuOi!t, venaient enfin de devancer, ~e jeta
sur les rênes et, se laissant trainer, contint
le cheval 11ui ~·arrêta fourbu. Buffet fit un
pas vers Georges qui l'étendit mort d'un
coup de pistolet; d'une seconde balle il se
dèbarrassa de Caniolle; il pensait encore se
perdre dans la foule el, peul-être allai t-il y
réussir, car Destavigny, qui accourait sans
souffle, « le vit devant lui, placé avec cette
tranquillité de l'homme qui n'a rien à
craindre; quelques personnes auprès de lui,
trois ou quatre, étaient là sans paraître plus
penser à Georges qu'à rien ». Il allait tourner
l'angle, très déclirn, de la rue de !'Observance, quand Caniolle, qui n'était que blessé,
le frappa de son gourdin : en un instant
Georges fut entouré, terrasse\ fouillé, garrotté• ....
Le lendemain, plus de quarante particuliers, parmi lesquels étaient plusieurs femmes,
se faisaient connaître au grand-juge comme
étant, chacun individuellement, « le principal
auteur » de l'arrestation du chef des
c, brigands ,, .
Par le carrefour de la Comédie, les rues
des Fossés-Saint-Germain et Dauphine,
Georges, lié de cordes, fut conduit à la préfecture. Une foule houleuse l'escortait awc
plus de curiosité que de coli&gt;re, et l'on peut
s'imaginer quelle fut l'i-motion, dans le vieil
bote! de la police, quand on enlendit de
loin, s,ur le quai des Orfènes, la rumeur
grandissante annonçant l'événemenl, et que,
soudain, des corps de garde aux salons du
préfet Dubois, la nouvelle courut : &lt;I Georges
est pris! »
1. 0,1J&gt;&lt;&gt;;ition, &lt;le Coniolle, Je Ue,tavignr, de
l'llil et autre~ témoins el 1deurs de l'arrcsiatiun.
ProcÎ!s ,le 1;eorgc~. Pic·hegru et autres. Pa•.iim.

"·--------------------------------------l'n instant après on poussait Je proscrit
vaincu dans le cabinet de Dubois, interrompu
dans son diner, et il gardait encore, sous J,,,

liens c1ui l'cntra1aienl, tant de hauleur et de
sang-froid &lt;1ue le tout-puissant fonctionnaire
en fut presque intimidé. Desmarets, qui se
trouvait là, ne put lui-même se soustraire à
cette impression. « Georges, que je Yopis
pour la première fois, dit-il, avait toujours
l'lé pour moi comme le Jie11.r de la !t1011tagne, envoyant au loin ses assassins contre
les puissances.

pleine, à l'œil clair, au teint frais, Ir
regard assuré, mais doux, aussi hien que sa
\'OÎ'l;. I

cc Quoique replet de corps, tous s1•s
mouv&lt;'ments et son air i·laient dégagrs :
lète toute ronde. cheveux bouclés, tri·s
courts ; point de favoris, rirn de l'aspect
d'un chef de complot à mort, longtemps dominateur des landes hreton11cs. ,l'étais pri•scnt lorsque le comte Dubois, préfet de police, le 11uestionna : l'aisance du prérenu
dans une telle hagarre, ses réponses fermes,
franches, mesurée~ et dans le meilleur langaf[e, contrastaient beaucoup arec mes idées
sur lui-. 1,
Ses premières répliques dénotaient, en
effet, un calme déconcertant ; on peut citer celle-ci : comme Dubois, ne sachant
évidemment par oi1 commencer, lui reprochait, un peu niaisement, la mort de
l'agent Buffet, « un père de famille o,
Georges lui donna, en souriant, ce con•
seil :
- c, l.a prochaine fois, faites-moi donc
arrêter par des célibataires. 1,
Sa courageuse fierté ne se démentit ni
dans les inlerrog:itoires qu'il eut :1 subir, ni
dernnt la cour de justice : ses réponses au
président ~ont superbes de dédain et d'abnégation; il assume toute la responsabilité du
complot, il nie reconnaitre aucun de ses
amis; il pousse la générosité jusqu'à garder
une attitude pleine de dignité courtoise envers
ceux qui l'ont trahi: même il cherche à pallier l'insouciance de ses princes dont l'égoîste
inertie l'a perdu. Jusqu'à l'échafaud, il resta
grand; onze de ses fidèles Chouans moururent arec lui, au nombre desquels

LE CIi.\ fl:AU DE !.A 1\1AJ \IAISO~, UU Côn: DE L'ARRIVÉE.

[J'.Jfr.'s lt 1essin .lt C, •SSTAST

BouRGE01,. ,CJHntt

« .le trouni, au contraire, une figure
2. Il e,l intére.,sant cle romparer celle de,criplion
n,·ec le si~nalcment que nous avons rerrodnit plus
haut. Ain,i on pt·ul ,01r qu,•, depuis quï était tra,111é

dts EstamftS,)

étaient Louis Picot, Joyaut et Burban, dont
par la pol,ce, Georges nait coupé le~ ravoris qu'il
portait orJinairemrnt.
S. Desmarets, Témuig11agts hiatoriquu.

TO~'N'E'BUT - - -

les noms ont été mêlés à notre récit '
La polie(• n'avait, ,,n somn1P, mis la main
Ainsi se terminait la conspiration; Bona- que sur un petit nombre d&lt;'s conjurés : beau- homme jaloux de recueillir la succession de
parte en sortait empereur; Fouché, ministre coup, même de ceux qui, comme Raoul Gail- Georg&lt;'s.
La capture à laquelle Fouché et Iléal
de la police et son concours allait ne pas être
attachaient le plus de prix était celle dr
inutile car si, aux yeux du public, la mort
d'Aché dont on avait constaté la présence à
de Georges simulait un dénouement, elle
chacune des étapes de Biville à Saint-Leu.
n'était, en réalité, qu ·un simple incident
Ocpuis trois mois, à Paris mèmt•, partout où
d'une lutte &lt;ru'on pouvait prévoir acharnée.
la police ,wait instrumenté, elle avait relevé
Le coup de sonde de l'enquête avait ri•vélé
la piste de ce même d'Aché qui semblait
l'existence d'un mal incurable : tout l'Ouest
avoir présidé à toute l"organisation du comde la France était gangrené de chouannerie;
plot. Ainsi il avait été sigualé rue du Puitsde Rouen à l\antes, de Cherbourg à Poitiers,
dc-l'llermite, chez Yerdet, pendant le séjour
des millions de paysans, de bourgeois, de
de Geor;œs 1 ; il s'était plusieurs fois rencontré
hobereaux restaient attachés à l'ancien régime
arec Raoul Gaillard; en inventoriant les paet si tous n'étaient pas gens à s'armer pour
piers d'une demoisellr ~langeot, chez qui
sa cause ils devaient apporter à l'équilibre de
avait
diné Pichegru, on avait découvert deux
la nouvelle machine gouvernementale un
notes assez énigmatiq ues oit le nom de d',\ché
contrepoids qui en fausserait le fonctionnefigurait·.
ment.
)lme d'.\ché et l'ainée de ses filles avaient
Et puis re que Georges avait tenté, un
été, on l'a vu, écrouées, en février, à la priautre ne pom·ait-il l'essayer à son tour? Si
son des Madelonnettes : on avait laissé la
un homme plus inllucnt que lui sur l'esprit
seconde fille, \lcxandrinc, en liberté, dans
des princes décidait l'un d'eux à franchir le
l'espoir qu'abandonnc:c à elle-même dans
détroit, que compterait alors la gloire toute
Paris, qu'elle ne connaissait pas, elle comneuve du parv&lt;'nu, mise en balance avec l'an•mcttrait
quelque imprudence qui livrerait
tique prestige du nom de Bourbon, grandi
son père à la police. Ellr. s'était logée rue
encore et comme ~anctifié par les tragédies
Traversière-Saint-llonoré, à l'hôtel des Trcizcrérolutionnairc•s"! Telle était la crainte &lt;Jui
PICOT.
Cantons, et, dès son arrivée, Réal avait atlahantait l'esprit de Bonaparte; l'idée l'exaspt:_
D'.itrè.&lt; uJJe J:r,n•ure' du CJN11e/ de.t Es/Jmfts.
ché dPux espions à sa personne; mais leurs
rait qut•, sur la terre de France, ces Bourbons exilés, sans soldats, sans argent, fussent lard, a1·aient joué un rôle dr premier plan, rapports étaient d'une monotonie désolante :
plus maitres que lui : il se sentait chez eux étaient panenus 11 se soustraire à toutes les « Très honnc conduite, très sédentaire, et leur nonchalance même, comparée à son rrcherches. fü étaient él'idemment les plus l'ile rit et elle est journellement avec le
agitation sans trêve, gardait quelque chose habiles, partant les plus dangereux, cl maître el la maitresse de l'hôtel qui sont
d'un âge mùr, - elle ne voit personne, on la
de dédaigneux et d'insolent.
il pouvait se rencontrer parmi eux un
dépeint
sous les couleurs les plus aYanta1. :'ious n'a\'Ons pas à raconter le proc,:, de Georges
el dr ses comp!iccs, mais nous avon,, sur leur cxê- c-unduite, lors d,• J"arrrslatiou ,le lui, Coster, et de
Saint-Parcl,
,1,· Sainl-llo,·h, pour l.rlan.
autant de courage que clïnt~lhgencr l'l d'honculion. nn chx:umenl ~i précirux que nous ,·ro1·ons l\ogl'r,
l.ullon, rlr Saint-\lc-rn·, pour Lemcrl'ier.
u,~tel,:;
mais
qu'il
i·tait
fort
heureux
r1uïl
111• l'eùl
de\'Oir
le reproduire. c·est le rapporl qui rut, ll' Jour
Collet, clc S.,int-\lc1·ry: pour Jorau.
1
pas lu,-., i•lant, aimi q111• llul,:'e r, ormi• jti-11u·aux
rm me, adn&gt;ssé à l'Emprrcur C'l qui fut rc•di~é par
Boileau. de Sainl-)lerry, pour \li•rille.
clrnts.
lïnsp,1"leur dr police chnrgi• de suneillt•r J,•s con\lalmaison, JJrètre de Saint-)lerrJ·, se pr,:.
Coster, H~er. )lfrille et llurban i•taicnl dans la sen1.'ahh&lt;i
1lamnès jusqu'au dernier moment :
ta c'•galcmcnl, ne confc,sa Jll·Nonne ; mais parla i,
même chamhrc: peu clc moments après l!'ur ar,·i\'t'C, •1ur•lr1ucs-uns
c PrHeC'lure de polire, Paris fi messidor an \Il.
cles ronclarnni-s.
Aujourd'hui, à une heur,. du matin, le, contlamni·s ils fin•nl la prière en commun; c·c,t Co,tcr qui parl'n gendarme nomm(, lllon3,son, paraissant 11rcnJr"
(;~~es Cacluutlal, .Coster Saint-\ïctor, !loger ,lit la ri loul haut; ils linirenl leur oraison en chantant un h,•aucoup dîntérèt à llogcr et il Coster, fit clê"errer
/,oueau, Dut'Orps, Picot, Oevrl'c, Jonu, Burhan, L,·- refrain _: il ni do11:r de mo11ri1· pour la reli!fio11 el
lc•s lcrs &lt;i• c••lui-i:i c1ui ensuite lc•s titA tout a fait; sur
mert·irr. Lelan, Pierre-Jean Cadouclal et ll~rillr, ont ,'iOll rot.
!"observation qu'on lui fit qu"il 8\'ait commis une imllog-cr, tlit Loisi•au, i·tail clans la m&amp;me situation prudcm·è.
,·•t,• extraits de Bict'lrc et concluits à la nrni,on de
il répond it 11u·on pourrait les ôter au,
cl"csprit qur. Coster. Il disait en ploi;.,ntant qu"il autre, rl s"c:n
j11stir1•.
rapporter aux Fen&lt;larmrs. li a monh·i·
1•ncore, il y a Quaire mois, trois virginités : heaucoup c1·1rumeur
Leur di•parl de. celle t•n•miërc pri,on a paru leur 8\'&amp;il
cl&lt;&gt; c·c qu on nnil rPmis les fers
I• je n'a\'ais jamais ét,·· arrèti• cl \[. Veyral m·a pris ,le Coster.
foire unr. tmprrs"on proloncle.
à
l"impro,istc
dans
mon
lit;
'l•
jr
n'ai
jamais
{•ti•
en
F.n arrirnrt à la C.mciergcrir, ils (•laient tous di·Dans un autre rnom,•nt, llunasson, ètanl assis pri,s
faits cl abattus, i, rr,ceplion de Coster et de Ro&lt;&gt;t•r prison et le concierge d,• la Force' a eu mes pr,•miccs cl,• Ho;:rr, parut lui faire quelques signt•s d"intrlliil
cet
••Kar•I;
:;,
reste
damr
jl'uillotinc
ne,•
qui
je
1ais
c1ui a,·ai&lt;'nl pris lc•ur Ion de fermeté el d'assuran7r.
A"Cnce, murmura quelqurs mol, rntre ses dents et
Geor,tt•s, l'n arri,·ant à la maison de justice, ne f.,ire c·unnai,,ancc lout il l'heure. Il frra chaud (·e parut montrer hcaucoup d'humeur cle la surveillance:
,oir
ri
œla
sera
plus
sc'-rieu\
que
,fan,
Ir.
cahinrl
dr
prof,•ra point nnc pnrolc; "'"' regard {·tait morn,•,
le lieulcnanl-&lt;:olonel Hhrdy l'a fait relcrnr ri arrc'.1ter.
11 !!C je!a sur 110 (il tl _c,• uc fol que wr, cin,1 heure! Il. B,•rtrand le r1111cie1•9p du Temple).
\li·rillr all,·clait dt• montrer dn ,·ouragr qua11cl srs
Pl tlc1111c du 111alrn qu 11 reprit du cal me cl de J'assnEn sortant cle la mai-on de justice. (;e,1rg(•s clit ii
ram·r qni ne lirc'nl que ,·a1•aoilrr jus,flr"an mom,•nt trois compajl'nons lui parlaient; mais il relomhait l'icol : Ah! ça, 11e t'a pas faire /'e11fa11t.
,lans l"alfa1ssemcnl, ne ,1,sait mol et ron•rrroit un ais·
cln clc'·parl pour le supplier.
IJans la roule que ers individus parcoururint el
Coster ,•st t·elui qui a cau,i• 1,, plus lcuwtrmps f'l 1 roimrnt fi•roce; il dit à VeJral. ,,uc s"il o·n,ait pa, qui était remplie par une foule curieuse, on n'cntom pli- re Iirer ,l'allairr à la prHeclure u·rc &lt;on t1•11dail partout que l'expression dr l'cx,;cration et
nwc le plus de lranquilliti•.
~
passeport, il l'elll poignar,f(, an mo1111'11I 01·1 il l"arait du mtlp, is pour t·cs brigand,, cl on p('ul dire que
Il a cl,t à \l. lc'}rat. onicicr ,r., pai1:, r1u,, 1,, G011 •
arrête l'lr,•z IJrnanl
"'rnrmcnt u ail foit une gran,f,, l'colr en ne• faisant
!"opinion publique i!lait g&lt;!ni·ralcmcnt et fortement
l'icot miel clr Gcori(es, a,ait la lournurr d'un prononci•c
JIClint fusillrr lous les conJur,:, le lendrrn,in clr l"arcontre eu,.
rcslnlion de Georg,•s; _que IO\ll Paris C'Ùl alors applaucli hommc'iur ou ahruti, il paraissait fort peu in,1uirt
Au moment où la t,1 te rie Grorgcs est tombêe. des
clr
10111
r~
qui
allait
se
pas,er.
il ,·elle• mesure• el r11t'rls ,era,rnl m,,rts darrs lïufomic;
c·ris mille fois répi-li•s de : l'ùl' /'empereur! se
!.es nulres rondamn,:, n·ont rien offrrl de rcmar- fir~nl
rnais tiu'cn !es l!11·anl il Ja Cour de justice crimincll,•, •111,,ble
entendre parmi les spct·latcur,; la même cho,1•
au,
oh!!•rvatcurs.
on leur a, art nm crot prc•,ls de gl111rc sur la t,'te.
rut lieu après la mort cfo Pirot cl cle Oc, il!(, 'I'' i, it
Ils
1li·jeuné1·ent
tnus
awc
appétit
C'l
manl{i•rcnl
des
- Je mourrai, ajoula-_t-i_l, a,ec murage; mais rc
lïnstanl de pc'-rir, araicnl crii• : l'it-e la rel19io11,
r1ui me dt-sole, c'est que J'aime ma pairie• et j,• &lt;ni, 1inndc~ J'roicl,•~.
rfre Ir /loi!
\',•rs lt's huit heur,•,, ml. \"oisin, cur,·• clc Saint,11r qu'rllc sera malheur,•use. . .
Oevillr. au moment où il est parti de la ConcirrPuis prrnanl un1 Ion fort _ga,, 11 rc•gardait rn riant Liicnn.-, ,lemanclo'• par Co5ler ri l\err:nen~n, prêtre Kerie, a déclaré qu'il a,ail co111i1•, lors de son arre,,le
SAinl-Sulpicc,
cl,•mancl,:
par
lieorg,'s,
nnr,•nl
h•
s
""' halti: cle llic, lre, rn,1p,· f"r cl,·11, (·oulrurs lra n- l'lllftt ..-.er.
lation, une montre, un 1·achrt el une drr d'or. au
drnnlcs, l'l il clisait.
sieur liillc. 111arèc11al de logis de la gendarmene à
Il _,urlr(•, pr,'•lrp, ,., p1·é-cnt~rr11I _spontM,'· menl,
- J,, ne res-emhle p:11 mal • un arlc•111in ,lu l•,u\lonlmorcncy, et &lt;JIIC lor,r,uïl les lui a reclemnnclés,
-..1\'0rr:
1,•,ard.
t·rlui-t:i a ni,'• le d,;J~•l.
MIl. Gnrnil'r, 1icair,• "" :'lotrc-llame. •111i conle,,a
li dcma111la &lt;i on ~,ail !'nit pc'·rir lforcau; ,ur la
L'ordre el la tranquillité onl c•h• parraitemcnt
1.ouis Oucorp,
r,:ponsc• négati,·e, il aJOttla :
maintenus .... •
v11·air1! 1l,1 b m,:me i·i:li,,,. puur llc,illc
- Quant_ à Pi~lll'gru, 11011, "?.l" ,\'c•rrn,!s. prohabl,•. c-1 From,•nt.
.lrchiws
national,·,, .\F,. 18!10.
Uurhan.
11wnt l'e1 ,o,r d 11 nous ,l,ra ,il ""'t \c•r,tahlr•ment
~Archives
nationales, F7 0397.
1
i-trangl, lui-1111 me.
Lcril'hc, , ira1rc cll' la mêm,• i•f(li,1•. pour Carloucial.
:ï. t a clemoiselle 11angtol, interro;t.:,,, r~pon,lit
Grise!.
prêtre
de
Saint-Eustache,
p·,ur
llogw.
li iiuit par ,lire ic 11. \',,J·ral •JnÏI na,t nri, clan, ,,
« c·est un p,•tit garron qui m'a rc•mis ces pepiers
1
llcinar. de• ~int-llocl,. pou,· Picot.
j'ignore dl! qurlle pari. • .\rchin•s nationale•,, f'' M02'.

�111STORJ.JI
geuses•. i&gt; De ce côté encore il fallait renoncer à tout espoir de s'emparer de d'Aché.
On essaya d'un autre moyen; le 22 mars,
ordre fut donné d'ouvrir les barrières. Fuuché prévoyait bien que, dans leur hâte de
quitter Paris, ceux des complices de Georges
dont on n'avait pu s'emparer reprendraient
aussitôt la route de Normandie, et que, grâce
à la surveillance exercée sur ce point, une
nouvelle rafle pourrait êlrc faite. La mesure, habilement conçue, amena quelque
résultat.
Le 25 mars, un paisan de Mériel, près
l'Isle-Adam, nommé Jacques Pluquet, qui
travaillait à son champ, sur la lisière du
bois de la Muelle, \'it venir à lui quatre
individus, coiff~s de chapeaux rabattus sur
des bonnets de coton et portant à la main de
forts gourdins 11 nœuds. Ils lui demandèrent
si l'on pouvait passer le bac de l'Oise à
~lériel. Pluqurt répondit que la chose élait
facile, cc mais qu'il J avait des gendarmes
fOUr examiner Lous ceux qui passaient ».
Ceci parut les faire hésiter. lis se donnaient
pour des conscrits déserteurs venant de Valenciennes : « Périr pour périr, nous aimons
mieux rejoindre notre pa}S, »
Le récit de Pluquet est assez pittoresque
pour qu'on le cite textuellement :
« Je leur ai demandé d'où ils étaient: ils
m'ont dit : d'Alençon. Je leur ai observé
qu'ils auraient de la peine à aller jusque-là
sans être arrêtés. L'un d'eux m'a dit : cc C'est
vrai, car depuis le coup de chien qui vient
d'arriver à Paris, on monte la garde partout. ,, Celui-ci, laissant aller les trois autres
&lt;levant, me dit : « ~fais si on nous arrêtait,
que nous ferait-on 1 » Je lui répondis : « On
\'OUS conduirait à voire corps de brigade en
brigade. n Sur cela il m'a dit : &lt;&lt; Si on nous
1. Archirns nationales, F7 O:i!li.

2. Archives nutionales. F7 03!l~.
. ~- Le corps d~ l\~oul Çaillard , fut port{- s_u~ ~nr
cmèt·c tic l'onlo1se a l'ar1s t'L pr,•senlc au mrni.l1•re
,le la police. F7 r,;;!)fl.
4. • Ce caralier n'a pas laisse 1gnorrr ses projt-1&lt;
,le vcngcanc~ conlr&lt;' le maire rt il est venu troi,
jours de suite cl il a parlt'• plus familii·remcnl i,
Josepl1 la Chauquelle haliilant J,• la commune. :1011

raltrJpe, on nous fera faire dix mille lieues. n
Et il m'a quitté pour gagner ses camarades;
le plus jeune pouvait avoir viagt-deux ans et
m'a paru fort triste et bien fatigué '. »
Le lendemain, des gens d'Auvers découvrirent dans un bois une petite cabane construite en fai:tots : les quatre hommes y
araient passé la nuit. On les aperçut, les
jours suivants, errant dons la forêt de l'IsleAdam. Enfin, le t••r avril, ils se pré.~entèrent
thez le passeur de Mériel, nommé Eloi Cousin, qui hébergeait chez lui deux gendarmes.
Tandis que les fuyards sollicitaient le passeur
de les prendre &lt;lans son bateau, les gendarmes se montrèrent et les 'lualre hommes
prirent la fuite; un coup de ft'u abattit l'un
d'eux; le second, qui s'arrêtait pour secourir
~on camarade, fut aussitôt appréhendé; les
deux autres purent gagner le bois et s'échapper.
Le blessé fut mis sur un bateau el conduit
à l'hospice ciril de Pontoise où il mourut le
lendemain. nral, aussitôt pré,·mu, expé&lt;lia
Querelle, qu'il gardait soigneusement en prison, afin de l'utiliser en cas de besoin, et
celui-ci, mis rn présence du ca&lt;lavre, le
reconnut aussitôt pour t'trc celui de naoul
Gaillard, dit J/01wel, dit Sai11t-l'inm1/,
l'ami de d'Aché, le principal fourrier de
Georges 7,; l 'aulrr était son frère .\ rmand qui
fut immédiatement dirigé sur Paris cl t1croué
au Temple.
La commune de Mériel avait, dans la circ,0nslance, bien mérité de la patrie et le
Premier Consul lui en témoigna, pour l'exemple, sa satisfaction de façon éclatante. li
exprima le désir &lt;le connaitre cette population si dérouée à sa pP.rsonM et, le 8 avril,
le sous-préfet de Pontoisr se présentait aux
Tuilerirs à la tête de tous les hommrs du
sf'ulement cc cavalier inconnu s·est mo11lrr dans Ir
village ,le Mêrid, dans la campagne, les haulrurs el
proche les boi~. mais encore un autre ,'•tant à pied .
vêtu cl'un habit long, s'est promené dans lrs champ,.
,Jans les cmlroils qu'arnienl parcouru lrs Gaillan! cl
T;imcrlan, cl aus,itùl qu'il aperçut un laboureur qui
faisait siguc à un aulrë de s'approeher de lui, il s·csl
t'nfui à Loule~ jamhes cl a ,h,paru clans le !,ois. ,
Ard1i,cs nationales, t·· 6:iO!l.

,·illage. Bonaparte les félicita personnellement
et, pour marquer plus efficacement sa gratitude, il leur distribua une somme il~
11.000 francs lrouvée clans la ceinture de
f\aoul Gaillard. Celle manifestation était certainement glorieuse pour les pa)'Sa1is de
Mériel, mais elle eut un résnllat qu'on n'avait
pas pré\'U : en rentrant &lt;"hez eux le l11nclrmain, ils apprirent, en enct, qu'un inconnu,
• bien vêtu, bien armé, monté sur un cheva 1
&lt;le prix l&gt;, proft tant de l'absence des habitants, s'était présenlé au \'illage, cl, cc après
beaucoup de questions faites à des femmes
et à des enfants, il s'était rendu à l'endroit
où Raoul Gaillard avait été blessé, en s'informant si on n'avait pas trou\'é un élui auquel
il semblait attacher une grande importance n.
Cet incident fit souvenir que, dan~ le bateau
qui le menait à Pontoise, Raoul (:aillard,
déjà mourant, s'était inquiété de sa\'oir &lt;( si
on a\'ail trouvé dans ses effets 1111 étui il
msofr )&gt;. Sur la réponse négative, &lt;( il avait
paru très fàché el on l'entendit murmurer
que la fortune de celui qui découvrirait cet
objet était faite n.
La risite de cet inconnu - revu depuis
&lt;&lt; dans b campagne, sur les hauteurs et
proche les bois ,, , - les meuaces dr wngeanre qu'il avait proférées, cet étui mystt;·
rieux fournirent matière à un rapport &lt;lélaillé' qui rendit Réal perplexe. N'était-ce
point là d'Aché'/ Une grande battue fut organisée dans la forêt de Carnelle; elle ne donna
aucun résultat ; on explora de même, quatre
jours plus tard, la forêt de Montmorency 011
quelques indices du séjour des &lt;&lt; brigands 11
furent relevés; mais de d'Acbè point de
traces et, malgré l'achr,rnemenl que les
agents de Réal, grisés par la promesse de
fortes primes, apportaient à celle chasse au,
chouans, il fallut bien, après des semaines
el des mois de recherches, d'enquêles, de
ruses, de fausses pistes suivies, de pièges
inulilemenl tendus, se résigner à admellrc
que la police avait perdu la voie et que
l'habile complice de Georges rtait pour lon;temps disparu.
G. LENOTR8.
(A suivre. )

Elisabeth d'Autriche
et Louis de Ba-vière
Par Henry BOIWEAUX.

Avant de lire la biographie de Louis II de
Bavière I que rédigea, non sans un grand
souci de ,·érité, M. Jacques Baim-ille, et les
i_!l)pressions et souvenirs que rapporta sur
Elisabeth d'Autriche! ce jeune Grec, Constantin Christomanos, pour avoir \'écu quelque
temps dans l'ombre de celte impératrice, avant de s'exalter sur ces destinées singulières et tragiques, - il est bon de s'imprégner l'âme de philosophie allemande. li faut
que Hegel nous enseigne que le monde exlérieur ne prend sa réalité que de nous-mêmes,
et que nous entendions les fortes paroles de
Frédéric Nietzche sur les droits
sacrés des supe1'hommes. Un
livre de M. Jules de Gaultier•
nous offre sur ce sujet un enseignement précieux. S'il est vrai
que nous tirons notre métaphysique des étals divers de notre
sensibilité, él'igeant en bien ce

qui (avol'ise noire tempe'rament, el en mal cc qui lui est
conlrail'e, combien les systèmes philosophiques gagneraient
en agrément et en importance
à ètre illustrés de biographies
appropriées ! lXous les décou vririons sur des images, comme
les enfants apprennent à lire.
Ces mots abstraits, dont le jeu
apparaît compliqué à nos cerveaux latins, seraient revêtus
d'apparences vivantes, et nous
en comprendrions le sens et le
charme par leur retentissement
en des cœurs passionnés.
« li m'est apparu peu à
peu, - écrit Nietzche dans
Par de là le Bien et le niai,
- que toute grande philosophie se réduisait jusqu'ici à une
confession de son auteur comme
en des mémoires involontaires
et inaperçus, puis aussi que les
vues morales (ou immorales),
en Loule philosophie, formaient
le _réritable germe d'où chaque
fois la plante entière est éclose. i&gt;
Notre personnalité, - telle
que l'ont sculptée, comme un
marbre, notre race et notre
destin, - déborde dans notre
pensée. Nous concevons l'univers et ses lois selon les tendances &lt;le notre
nature, selon les souhaits de notre cœur,
• l. _Lou[s. Il de Bal'ièrc, par Jacques Bainville
(! erru,, ed1I.).

2. Elisabeth de llai·ière, impt'ratrice d'.lufriclu•,

... 16o ...

et non point selon une logique rigoureuse,
fruit de notre seule connaissance. Ce fut
l'erreur des philosophes d'isoler la raison
de la sensibilité, alors qu'elles se pénètrent.
La morale précède la métaphysi,1ue et la
mène par la main . Ainsi de larges vies frémissantes, dont le dessein s'affirma selon une
volonté, nous exciteraient à tromer leurs
principes de direction el à les résumer en
formules.
Le roi de Bavière et l'impératrice d'Autriche sont des images qui peuvent illustrer
le Culle du moi, lei que le conçoit l'âme

\l. - H1sroR1A. - Fasc. .11 .

seulement de lui-mème, a cru décom1·ir sa
beauté dans la solitude, dans une vie intérieure où s'exaspère vainement le désir mais
qui apporte le mépris dn monde ave~ une
tristesse pleine d'or!!Ucil. Unis par le sawr
·1 l' .
o
o•
1 s étaient encore par l'amitié. Car ils concevaient la vie presque pareillement. Leur
corr~spondancc ne sera jamais publiée, et
~é:1Le ?n regret (regret· d'une joie ou d'une
d~s1llus10~ ?~. Ils l'échangeaient par le mQlen
d un ~ecre_la1re dont chacun possédait la clef
et qui était placé dans le chalet de l'ile des
Roses, au milieu du lac Slarnherg.en Bavière:
là, ils venaient chercher leurs
lcllres qui étaient rares et, pensons-le, singulières. A la mort
du roi (1886), on trou\'a ainsi
une dernière mis~ive adressée
par la Colombe à L'Aigle. Ils
s'appelaient de ces noms d'oiseaux qui ne leur convenaient
point. L'aigle n'avait ni bec ni
serres, mais seulement des ailes, el la colombe &lt;:lait plutôl
une de ces mouettes errantes
qui se plaisent à la diversité
des rivages.

allemande, l'individualisme qui a. coupé tous
liens avec la vie sociale et qui, préoccupé

Ne dit-on point donner pour
épigraphe à la vie de Louis Il
de Bavière ces paroles que son
impériale cousine prononçait à
Corfou sur la statue d'Achille
mourant : « li n'a tenu pour
sacré que sa propre volonté el
n'a vécu que pour ses rèves,
et sa tristesse lui était plus précieuse que la ,ie entière ! i&gt;
Dans ~a biographie, M. Jacques Bainville prétend substituer l'histoire à la légende qui
s'est emparée du roi comme
d'une proie brillante, et ne s'aperçoit point qu'il nous pr{senle un souverain tout aussi
romanesque, bien qu'as&amp;ez dil'ftlrent. Le roman lyrique de
(;ncne hulln
Catulle Mendès (le /foi l'Îerge),
le roman ironique de ~[. Gustave Kahn (le Roi fou), tout
le cicle littéraire allemand qui
gravite autour du pi·ince Lohen91•in, ont sans doute déformé cette figure
dont ils n'ont vu que la bizarrerie el non le

impressions, conversations, souvenirs, par Conilanlin
Chrislomanos, traduction de Gabriel Svvcton, portrail
de l'impcralrice par farnand Khnopff, prélacc de

)lauricc Barrès (Société du !lercure de France' .
5. De Ka11t à .Vietzclu:, par Jules de Gaultier (lier•
cure de France 1•

hll'ERATRJCE ÊLISAB~Tll ,o'Al:TRICIIE,

Tableau de \YINTER!IALTER, '

., .

' Il

�E1.1sA'BET11 v·JIUT1t1c11E ET

, - msro1t1.J1
li
sens philosophique. )1. d'Annuniio voit plus l'histoire de France, mais les satisfactions
clair lorsqu'il dit: « Ce Wittelsbach m'at- débauchées d'un Louis XV ou artistiques d'un
Impératrice errante 1, impératrice de la
tire par l'immensité de son orgueil el de sa Louis II de Bavière n'ajoutent aucun lustre à solitudet, Élisabeth d'Autriche eut, de la
tristesse.... Louis de Bavière est vraiment leur patrie dont ils ignorèrent la vie véritable royauté, la grandeur et non la charge. Ainsi,
un roi, mais roi de lui-même et de son rêve D, et qu'ils ne surent pas confondre avec eux- le contre-coup de ses rêves et de sa ,·ie intécar il fit spécialement servir sa royauté ter- mèmes.
L'aventure de Wagner convient à la jeu- rieure n'abaissait pas tout un peuple oublié.
restre à la satisfaction de la royauté qu'il
nesse
de Louis li, quand bien même elle lui En toute liberté elle se créa elle-même selon
exerçait sur ses désirs et ses songes. Et
son désir. Mais elle ne se souciait point de
\1. Maurice Barrès, plus précis, le complète : inspira des manifestations ridicules, dont ses livrer son intimité. Elle interposait son éwn•&lt; li ressentit jusqu'à la démence la difficulté lettres nous affirment la déraison . 11 n'est tail entre le cours des événements et des
d'accorder son moi avec le moi général, » et pas incomenant que ce royal et bel adoles- hommes cl son visa:re qu'elle ne voulait pas
encore : « Louis Il était un idéaliste, nulle- cent se déguise en Lohengrin, peuple de C)'- laisser voir. « Quand je me meus parmi les
gnes ses étangs el impose une beauté noument un voluptueux d'art. »
gens, - disait-elle, - je n'emploie pour
D'une famille d'artistes et de fous, petit- velle à l'universelle admiration. ~lais il l'est eux que la partie de moi-même qui m'est
fils de l'amant de Lola ~lontez, celle danseuse que, parvenu à l'âge d'homme, le roi oublie commune aYec eux. Ils s'étonnent de me
qui voulait mettre en ballet l'histoire de Ba- le destin de son royaume, et s'en désintéresse trom·er si semblable à eux. ~fais c'est un
,ière, fils du roi '1aximilien trop porté à la pour suivre ses songes. On n'a le droit d'être ,·icux Yèlement que de temps en temps je
métaph)'sique, Louis de Bavière, dès sa plus individualiste sur un trône que si l'on sent tire de l'armoire pour le porter quelques
tendre enfance, fut laissé libre de développer couler en soi le sang même de la patrie. Car heures. o Que sa\'ait-on d'elle? le mariage
ses goùts de rêve et de solitude. Il prit l'ha- Louis de Bavière n'a point pour excuse la romanesque de la pelilr l'ose de 1Ja1•ir1·e, sa
bitude d'oublier le monde pour lui préférer démence. Il ne fut jamais inconscient, et l'on beauté et son amour, - puis ses désillules terres plus vastes et plus fertiles de son ne conçoit point un fou qui caresse sa folie. sions, et tout le pathétique que sa destinée
imagination. Tout enfant, il ne pouvait sup- Il pratiqua le culte de soi-même avec luxe et constamment trainait après elle, et ses fuites
porter la vue d'une personne laide, mais se obstination. li le pratiqua au point de ne pas sur la mer, et ses belles habitations lointournait contre le mur en criant. Et après la consentir à aimer autrement que par imagi- taines. Sa beauté perdue, elle retenait une
campagne franco-allemande, comme il défilait nation. On connaît son dédain de la femme, attention passionnée par ses malheurs dignes
a,·ec le prince Frédéric à la tête des troupes et les mariages projetés qu'il rompit brus- de la tragédie antique. Oo connaissait d'elle
bavaroises, le peuple le vil, avec surprise, quement. Cependant, comme il était beau el ses gestes, et non son àme. Pour avoir voulu
lorsqu'il arri,·a devant les infirmes et les mystérieux, les femmes recherchaient son apprendre le grec moderne. elle a donné au
blessés revenus sanglants et mutilés de la amour. Détail d'une grâce tout allemande, public, sans le savoir, un peu de cette âme
Grande Guel're, détourner la tête : on crut on raconte qu'elles conservaient des poils de dédaigneuse, blasée et lasse. Constantin
à du mi•pris, et ce n't'.•tait qu'un vain souci ses chevaux, ou des lleurs que son pas açait Christomanos, jeune étudiant romanes&lt;1ue et
foulées durant sa promenade. Jamais il ne
des belles formes.
romantique, a retenu les paroles el les attiSon premier acte ro)al fut d'appeler Wa- conduisit l'une d'entre elles aux boudoirs tudes qui la trahissaient, et nous les a répécharmants
qu'il
avait
meublés
avec
art
dans
gner en Bavière. li n'avait point mis la main
tées en paroles cadencées. Sans doute, le
sur le cœur de son peuple pour en connaitre ses châteaux et qui paraissaient destinés :1 petit professeur est un peu grisé, comme si
les battements. li préférait servir l'art, qui encadrer d'aimables idylles. Une chanteuse la contemplation d'une impératrice était pour
est universel, et surtout la satisfaction de ses célèbre, l'ayant ébloui par sa voix, obtint un lui trop capiteuse; il s'exalte dans un enivrecaprices. Voici comme il concevait le pou- jour de lui de visiter sa chambre de parade ment de !leurs trop fortes, el introduit dans
voir : &lt;&lt; C'est un des privilèges de la couronne dont on disait merveilles : après son départ, son style des panaches el des fanfares; il
que le roi n'ait aucun désir à se refuser. ,1 il ordonna de brûler des parfums pour effacer parade pour la galerie, el ne sait pas s'ou~lais ses fantaisies n'étaient point dans le sens la trace de ce passage impur. Il n'était pas- blier. )lais il traduit assez e,actemenl l'imde la tradition et de l'essor de la pairie dont sionné que de solitude. Il demandait à son pression de cette tristesse désabusée sur un
il avait la garde. On ne le voit point souffrir imagination des ivresses plus puissantes, à ce cœur lyrique.
de l'abaissement de la Bavière vaincue en qu'il croyait, que celles de la réalité. Il ne
Élisabeth eut, a,·ec le culte de la jeunesse
t866 avec l'Autriche, et suivant depuis 1870 distinguait pas bien la vie de l'art. Les repré- et de la beauté, l'amour des parages heula destinée de la Prusse, comme une pauvre sentations qu'il se faisait donner pour lui seul reusement divers. Toutes ses résidences,
barque à la remorque d'un grand navire. Son dans un théâtre obscur lui paraissaient plus Lainz aux grands arbres qu'elle appelait le
biographe nous dit qu'il se résigna à l'unité importantes que des événements historiques repos de la fo1'êl, ~liramare penché sur la
allemande sans la rechercher, trop intelligent dont il ne démêlait pas les conséquences. li mer, el Corfou aux jardins d'orangers, l'enpour ne pas comprendre la supériorité du vivait dans d'autres temps, im·itant à sa table tourai~nt d'une poésie qui éblouissait le petit
gouvernement de Berlin et la grandeur qu'il Louis \l\' ou Marie-Antoinette, ~e procurant professeur de grec. Courses d'hiver à Schoënpromettait à l'empire. Je crois plutôt qu'il des hallucinations par une méthode imagina- brunn, par ces temps douloureux qu'elle
fut assez indifférent au sort de son peuple; tive. Les paysans du Tyrol le vopienl passer, aimait parce qu•elle se sentait seule à en
aucun de ses actes ne nous donne l'impres- les soirs d'hiver, dans ses traîneaux dorés, et jouir; croisières sur l'Adriatique, à bord du
sion d'un souverain décidé à cultiver les forces l'été, sur son cheval, franchissant les obsta- yacht Miramare, dont les tentes avec art
de son royaume, à les exalter, à les déve- cles, traversant leurs moissons, cherchant disposées ne laissaient ,·oir que la mer chandans la vitesse et la fatigue l'oubli de soilopper.
geante; grèves de Corfou et bois d'ofüicrs
Il est insuffisant pour la gloire d'un mo- mème, cet oubli qui seul lui donnait le repos. où dansent harmonieusement les jeunes filles
narque de bàtir des châteaux, même ailleurs Eux, cultivaient leurs blés, et lui ne cultivait grecques; terrasse d'Hermès, temple de la
qu'en Espagne, et de fournir à un musicien pas son royaume. Cependant il le respectaient solitude où montait le parfum des prairies,
de génie l'occasion de représenter ses œuvres à cause de son caractère ro1al et de sa mis- c'est dans ces cadres qu'elle nous apparait, à
sur une scène appropriée. Aussi Louis de sion à laquelle il se dérobait. Sa mort, travers les pages du jeune Christomanos, paBavière n'est-il qu'un méchant roitelet sans fuite ou suicide? - ne fut qu'un fait divers reille à un lys noir ,ivant en des pa~sages
importance. Les caprices d'un roi peuvent m1stérieux.
Ainsi Louis de Bavière, romanesque et enchantés. De l'impératrice il trace un porgrandir la renommée d'un ro~aume, si le
trait enthousiaste. Et si nous le pomons
tempérament de ce roi est conforme au tem- puéril, est la preuve vivante que l'indhiduat , D'Annunzio.
pérament national : l'orgueilleuse personna- lisme est sans gloire et ~ans beau té lorsqu'il
•!. )laurice Barrés.
lité d'un Louis XIV ou d' un Napoléon élargit inspire la désertion du but de sa vie.

'

Louis

DE BAVŒ1(E - - - .

croire lorsqu'il consacre des laudes ardentes nos )'eux que trop de soucis quotidiens et entendait ses conseils. llérodote nous rapà ses yeux J'or clair, à sa fière sveltesse o?scurc~ssen~,: « Nous n'avons pas le temps porte que le roi Xerxès fut amoureux d'un
digne. de la chasseresse Diane (et combien daller 1usqu a nous, tout occupés que nous bel arbre et le fit cercler d'or comme le bras
laborieusement conservée ! au
d'une femme. C'était le même
prix de quels régimes sévères!),
roi qui pleurait, devant son inà cette aisance parfaite des mounombrable armée, en songeant
ve~ents que donne une longue
que tous ces hommes rassemhabitude de la beauté, nous
blés dans peu d'années seraient
l'excusons de vouloir sauver
tous morts.
l'impérial visage des injures du
Lor~que la tempète s'opposait
temps au prix d'un témoignage
à son départ pour les riYts de
mensonger, et même de ne pas
Grèce, il fit battre avec des
comprendre qu'une part de
chaines la mer, - la mer qui
cette élégante tristesse désabudeYait le voir revenir, seul avec
sée venait d'avoir senti sur soisa honte, sur un frêle esquif,
même que la beauté est chose
~L en aroir pitié. L'impératrice
passagère.
Elisabeth n'anit pas cette éoerQuelles paroles va prononcer
~ie passionnée pour orner ou
l'impératrice Élisabeth? Elle
frapper la nature. Mais elle préparle tout haut dennt celui-ci
férait aux hommes la mer et
dont elle ne se défie point, el
les arbres. Dans les forêts ou
qui sera un confident inattendu.
sur les vagurs, heureuse, elle
Se souvient-clic de son bonheur
s'oubliait; elle devenait un de
lointain? rn soir, en Bavière,
ces êtres sans nombre qui goû- elle avait seize ans, - elle
tent le bonheur inconnu d'ignodansait a\'ec son cousin Franrer leur individualité. Rapproçois-Joseph, héritier de la couchée des choses, elle ne se senronne d'Autriche. Elle était si
tait plus penser. Et quand elle
belle qu'il ne sentait plus son
rdrouYait sa pensée, c'était
cœur. li lui donna des fleurs à
pour jeter sur ses graves paroles
la dernière valse. Le lendemain,
un éclat d'éternité. Par l'accent
on apprit à la petite princesse
d'une douleur neuve, elle raqu'il demandait sa main, et,
jeunissait ces vieux thèmes détrès pâle, elle murmura simplesolés qui sont la musique de
!Den~ : ? Oh! c'est impossible!
tant de poèmes, el qui nous
Je sms s1 peu de chose ! , Quand
parlent de l'inutilité de tout ce
L E ROI LOUIS Il Dt BA VIÈRE.
elle s'en vint en Autriche le long D'.:ipris 11n tortrall tuNit par l'l1.uSTRAT1os, en juin 1886, 411 /endem.;iln cte la mort qui est destiné à passer un jour.
du Danube, elle respirait l'aEntendez-la murmurer sur la
lraglq11e d11 soui·eratn.
mour comme un bonheur étergrève de C&lt;irfou, au bord du
nel. Puis, lorsque lurent vegrand isolement de la mer ~ans
nus les jours sombres, trop jeune encore sommes à des choses étrangères. ~ous n'a\'ons ,oiles, en regardant au crépuscule les copour connaître l'apaisement, elle promena pas le temps de regarder le ciel qui attend quelicots parsemant la berge : « Quand on
son cœur b)essé aux plus éloignés ri\'ages : nos regards .... J'ai vu une fois, à Talz, une pense que, dans cent ans, il n'y aura plus
e,lle cherchait_ le calme en voyage, et sa peine paysanne en train de distribuer la soupe au, une seule créature humaine de notre temps,
1accompagnait. Elle apprit peu à peu que la valets. Elle n'arriva pas à remplir sa propre pl~s une se~le, - et, probablement, plus un
d_ouleur, comme la joie, a des limites indé- assiette. » Elle, qui eut le temps, ne ,,oulu t trone de roi non plus, - et tout ce &lt;Jui nous
cis~s que peut reculer le destin. Elle était plus consentir à suivre d'autres voies que parait maintenant nécessaire et durable et
déJà faite à la souffrance a\'ant le drame de celle qui menait à son àme. Elle roulut parer grand aura seulement été afin de n'être plus
Meyerl_ing. Quelles paroles va donc prononcer, celle âme de la beauté des choses éternelles. en ce temps-là, - tandis que ces coquelicots
~u. soir de sa vie tragique, l'impératrice Elle oublia les hommes et la durée. Ainsi seront toujours ici, que ces mêmes va11ues
Elisabeth '!
l'on parait grand à bon compte. Car rien n'esl bruiront toujours, et si seules! ... ~ous ~ous
Aucune plainte ne sort de sa bouche 1 et plus facile que de mépriser les œuvres des écartons de notre éternité, parce que chacun
po~rtant « elle ajoute au gémissement bu- hommes, et la hàte quïls apportent à édifier de nous veut être ici pour lui seul, veut
°:lam ce qu'une impératrice adulée peut ces pauvres monuments de leur vie. Cet air enfouir l'autre et se flatte d'incarner à lui
3JOuter d'ac~nt b!asé i ». Elle a appris de la de supériorité, que les contemplatifs affichent seul le monde, tandis que nous ne sommes
nature la résignahon et l'indifférence et au- devant le trarnil des actifs, correspond-il à rien de plus qu'une fleur de pavot ou uni\
cun p~ème nihiliste n'est plus poig~ant el u_ne philosophie plus haute que celle du vague. Nous ne sommes éternels que dans la
plus decouragé que les phrases où elle mur- sm~_ple pa1san, qui mange, le soir, le pain masse, où ni la naissance ni la mort de l'inmure l'acceptation de la vie. La pensée de la qu 11 a gagné a la sueur de son front, sans dividu ne marquent .... 11 Ce n'est point la
mo~t qu'elle ose regarder en face l'a-t-elle rélléchir qu'à sa besogne quotidienne?...,
nouveauté de celle mélancolie qui nous émeut
p~r~fiée, et lui a-t-elle restitué le sens priCette âme passionnée voulait être pacifiée. c'est l'accent infiniment meurtri que l'on ;
~1tJf des choses? Peut-être, car elle ne s'rns- '.&lt; Quand on ne peut être heureux à sa guise, -1eut su~preodre, c·~st .la fè)ure de cœur que
p1re que de la nature et de la mort, et de t1 ne reste qu'à aimer sa souffrance. Cela 1on de\'tne. Celle-ci na point besoin de rasœs deux sommets considère les agitations des seul donne le repos, et le repos, c'est la sembler une armée pour goûter la Yoluplé
hommes avec une pitié dédaioneme. A quoi heautt: de ce monde. » Un temps elle arait des larmes en songeant à tant de morts en
bon cr.~ ~eupations transitoire~ qui prennent placé ailleurs la beauté du monde, cl 111~is ne perspecti\'e; elle n'a t1u'à regarder au dedans
la totahtc de notre ex istrnce? \'ers le fond désirait plus que l'apaisement. Elle le trou- de son :ime, cimetière de toute l'armée ùc ses
permanent de notre être nous derons tourner vait dans le contact de la nature. Elle avait dé?irs el de ses rèves. A celle profondeur, sa
t • )hune,• Barn•,,
pour (,elle-ci une considération mencilleuse, pcmc est consolanti;, elle ;'harmonise à l'in-

�~-

111STOR..1.ll

dillérenle nature qui se soumet docilement )'Hôtel Beau-Rivage, le long des quais. Un
au destin et accepte l'obscurité comme la individu, qui était accoudé à la balustrade,
vint à nous en courant. li se baissa sous
lumière.
D'avance elle accepta sa lin tragique, qur l'ombrelle de Sa Majesté et lui por1a un coup
des bohémiens lui avaient prédite. Elle savait en pleine poitrine. J'aidai l'impératrice à se
qu'à l'heure fixée elle rencontrerait sa desti- relever. Elle voulut marr.her seule jusqu'à
née. Je me souviens d'avoir assisté à Genève l'embarcadère. Comme je lui demandais ~i
aux débats sans grandeur où l'on jugeait son elle souffrait, elle me dit : « Je ne sais pas;
assassin Lucheni. Une seule foi5 l'assistance je crois que j'ai mal à la poitrine. » A peine
sentit peser sur elle le soume de la fatalité, arrivée sur le bateau, elle fut prise d'une
et œ fut pendant la lecture de la déposition syncope. Cependant nul ne songeait qu'elle
de la comletse Sztaray qui accompagnait l'im- avait été frappée avec une arme. Le bateau
le,·a l'ancre. Sa Majesté revint à elle, et murpératrice :
- Nous allions seules au bateau, de mura : c&lt; Que m'est-il arrivé? » Elle semblait

ne point se souvenir de ce qui s'était passé.
Puis elle perdit de nouveau connaissance,
et ne donna plus signe de vie. Le !.iateau
revint en arrière. On la _transporta à l'hôtel. ...
Elle arnit dit : « Je veux être enterrée à
Corfou, près du rivage, pour que, sur mon
tombeau, viennent continuellement se briser
les vagurs. ,, Sur la rive d'un lac étranger
l'a11endait son destin. Déjà frappée au cœur,
elle s'éloigna du bord. Le bateau l'emportait
encore en vopge. Son dernier lit fut fait de
deux rames unies par des pliants. Et son
étonnement n'était pas celui de mourir.
IlENRY

Madame de LiélJen
cc Si jamais je p1·ends un amant, s'écriait
une jolie femme aux intermittences d'idées
sérieuses, ce se mil un amant politique! »
Pour la princesse de Liéven, !'Égérie de lord
Grey et de Guizot, tout sentiment : élan de
l'imagination ou fièvre du cœur, enthousiasme
spirituel ou passion, se transmuait en politique. Faute de pouvoir directement gouverner, eHe s'était faite la conseillère la plus
remuante qu'on pût voir des agissements
diplomatiques; elle remplissait du bruit de
ses opinions les salons, le, ambassades, les
cours de Londres, de Paris, de Saint-Pétersbourg. Thiers qualifiait son salon : l'obsei·l'll-

loire de l'Ew·opc.
L'agitation était son élément naturel. li lui
fallait du nouveau, de l'extraordinaire, i1
tout prix. Un jour qu'elle se lassait d"al1endre, el que rien ne bougeait, à l'horizon,
celle douce ambassadrice écrivait 11 lord Grey:

«Apropos, vous voule::, donc faire La guerre r
M bien.' faites-la. Voyez comme _je suis
accommodante. Le sec1·et de ceci, c'est q11e
je m'ennuie. J'aimerais bien quelqt1e chose
qui remuemit l'Europe. »
Tout simplement, pour distraire Mme de
Liéven ! Que lui importait à elle les coups et
les blessures et ceux qui les reçoivent! Elle
en était si éloignée dans son noble cercle, le
lieu de réunion des aristocraties étrangères,
où son mari, personnage insignifiant et décoratif, pendant vingt-deux ans ambassadeur à
Londres, lui laissait, pour y briller, le~ trois
quarts de la place! Aussi, comme elle parlait
à l'aise, les pieds au chaud, l'éventail à la
main, de prises d'armes et de bataille : « Il
y a nécessité pour nous, déclarait-elle, de

BORDEAGX.

balll'e les Turcs Jl. Elle exerça de l'influence.
Lord Grey la consultait journellement. Elle
correspondait avec le tsar. Des lettres d'elle
parlaient, à chaque moment, pour les chancelleries. Elle avait de l'empire sur son entourage d'hommes supérieurs. Guizot, qui lui
voyait une immense supériorité morale et
intellectuelle, parce qu'il l'aimait, ne pouvait
se passer de sa société ni de ses lell res. Politiquemf:'nt parlant, Thiers, en 1849, appelait
Guizot. el Mme de Liéven le père et la mère
de la fusion. On la prôna, on la 0aua beaucoup. En revanche, des appréciateurs moins
complaisants raillaient volontiers les vaincs
turbulences de celle qu'ils dénommaient la
« Sihylle diplomatique ,, , ou bien &lt;&lt; la Douairière du Congrès ,, . Plus rudement, lord
Malmesbury, traitant de la princesse de Liéven,
disait : c&lt; Ce fut une peste pour nos ministres
des AITaires étrangères ». Chateaubriand, qui
nP lui pardonnait peul-être pas d'avoir, avec
rnn salon, éclipsé celui de Mme Hécamier,
reprochait, 1t relie grande dame d'une morg~e
si hautaine, d"êlre une femme commune, faltgante, aride, el de n'avoir qu'un seul ge~rc
de conversation: la poli Li que vulgaire, capable
d'étonner seulement des intelligences de second ordre. En réalité, malgré sa connaissance
de plusieurs langues, elle possédait peu d'instruction. Son ami Talleyrand et plus encore
~Ime de Dino eurent l'occasion de s'en apercevoir. L'esprit littéraire, ainsi que le sens
de la nature, lui faisaient pr(isque entièrement défaut. Mais l'esprit naturel, une gran~c
abondance de paroles, une habileté singul!ère
à rendre siennes les idées d'autrui lui tenaient
lieu de science acquise. Elle s'habillait avec
beaucoup d'élégance. Son port était d'une
dionité parfaite. Elle causait, elle écrivait
d'~ne façon charmante, et elle eût paru

charmante ell~-même, sans les desiderata
d"une maigreur' excéssive qui ne lui conservait que la transp~rence de la heauté. Telle,
celte fine marq1:1ise de la Chartreuse de
Parme, très agréable, sans doute, aux yeux
du prince son anianr, mais si maigre qu'elle
laissait, disait-=on, la ~arque d'une pincette
sur le coussin d'une bergère, après s'y être
assise un monienl. Mme de Liéven se félicitait, d'ailleurs, d'être ainsi rt non pas autrement, et Guizot lui donnait rairnn : cc li n'y
a pa.ç comme ·le~ pâles et les maigres, assurait-elle 1·e ne 'dois 1·ien à l'ambition des
'
I.
belle.ç joues ». ~'f
Guizot, dision§-nous, lui avait voué un
sentiment ptofond et tPndre, quoiqu'il ne
l'eût rencontrée qu·en 1837, quand elle avait
cinquante-trois ans. Il lui olTrit de l'épouser,
après son veuvage. De se voir trois fois par
jf)ur n'affaiblissait pas leur désir de se revoir.
c&lt; Ce n'est qu'avec 1
•ous que je 1•eux pal'ler.
et' n'est que vouç que je veu.r enlenrfre ,,,
lui écrirnit-elle ; « je reste en vous, je re:;/1'rai toujou1·s a1 ec vous ,, , l~1i répondait-il. li
ne bougeait de chez elle. Etait-il à la campagne, ou courait-elle la poste, ils s'écrivaient
des lettres sans fin 1 • Un si rare attachement
n'était-il, de part et d'autre, qu'une force de
r.,me, mobile unique des aspirations élHécs
et pures! Des curieux auraient bien voulu le
savoir. Mérimée était de ceux-là. Il se chargea
de ren~cigner la galerie. Un soir qu'il y a mit
réception au ministère des A.ITaires étran~ères,
il s'était arrangé de façon à sortir 1~ dernier.
Enfin, saluant le président du Conseil et la
princesse, il quitta l'un des saloos, où ils
s'étaient retirés seuls; mais, au bout de
quelques minutes, il y rentrait en homme
affairé, semblant avoir oublié quelque chose,
faisait un tour ou deux dans la pièce et s'en
allait. « - Eh bien? lui demanda-t-on. -

1. « )!me de Castellane m'écril que rien n'égale
le, coqucllerics Liéven-Guizol. » (Mme cle Dmo, Cl1ro11ique, 28 septembre 1857.)

Eh bien! Le ministre avait ôté son grand
co,·(lôn! ,, C'était tout dire en ne disant rien.

0

1

FRÉDÉRIC

LOLIÈE.

•
Deux maîtres esp1ons
Par P. de PARDIELLAN.

Le public français, toujours galant envers
ses ennemis el confiant en leurs paroles,
s'est imaginé, s'imagine peul-être encore aujourd'hui, qu'à l'époque de Rosbach l'organisation des armées de Louis XV était déplorable, et tient pour exacte l'affirmation de
Frédéric le Grand : c&lt; Soubise a cent cuisiniers et un seul espion, tandis que j'ai cent
espions et un seul cuisinier. »
Ce n'était qu'une boutade el rien de plus,
car, en maintes occasions, par la suite, le
célèbre monarque dut constater - à ses
propres dépens - que le service des renseignements, autrement dit le système d'espionnage français fonctionnait à merveille.
cc Sa sacrée
majesté le hasard ,, , ce
précieux auxiliaire des généraux (s'il faut en
croire le même Frédéric), n'a pas de faveurs
que pour eux, car il en réserve parfois aux
chercheurs. Grâce à une de ces bonnes fortunes, malheureusement trop rares, il a été
possible de retrouver et de suivre la piste,
assez embrouillée, il est vrai, d'un être
extraordinaire, plein de génie, qui a été
précis{·ment l'organisateur du service des
renseignements sous Louis XV. Par la même
occasion, car il n'y a pas de bon drame sans
traître, a été révélée la figure très curieuse
d'un émule du précédent, son ennemi
acharné, son détracteur infatigable. Tout esl
curieux dans l'histoire du premier de ces
prrsonnages, et l'on peut affirmer sans
crainte que peu d'existences ont été aussi
mouvementées que la sienne. Quant à l'autre,
malgré son rôle funeste, il est et reste une
ligure de second plan, et reçoit, comme au
théâtre, la juste punition de ses crimes.
~

Au début de la guerre de la Succession
d'Autriche, lors des opérations qui devaient
amener la chute de Prague, Maurice de Saxe,
commandant l'aile gauche de l'armée aux
ordres de M. le maréchal de Belle-Isle, avait
remarqué un militaire bavarois, un enfant,
à vrai dire, nommé Thürriegel, r1ui, en différentes occasions, avait fait preuve d'une
audace inouïe jointe à un coup d'œil et à un
sang-froid étonnants.
Le futur vainqueur de Fontenoy, plus
c~nn~isseur en hommes qu'en orthographe,
n avait pas manqué de faire appeler le jeune
volontaire et s'était entretenu longuement
avec lni. A défaut de renseignements exacts
sur les propos échangés 11 cette occasion•
entre le~ deux interlocuteurs, l'on ne peut
que se hvrer à des suppositions sur la nature
df' cette conversation. Cependant, elles ont

bien des chances d'être fondées, car nous
savons que Thürriegel, en sortant de cette
conférence, avait emporté une commission
l'autorisant à lever en son nom une compagnie franche et cc à prendre toutes dispositions
,·oulues pour instruire M. le maréchal et
MM. les offi&lt;'iers généraux placés sous ses
ordres de la situation ou des mouvements de
l'ennemi ,,.
La phrase précédente démontre que Thiirriegel avait bel et bien été investi, en la circonstance, des fonctions de chef du service
des renseignements.
Maurice avait eu la main heureuse, car, à
partir de cc jour, l'armée française fut admirablement orientée sur les moindres faits el
gestes des corps ennemis.
A la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), notre
homme, qui a,•ait suivi son protecteur et
l'avait aidé à prendre Berg-op-Zoom et Maestricht, rentra en France avec lui et fut successivement chargé de plusieurs missions
importantes, dont il s'acquitta à merveille.
En particulier, dans les années 1754 el 1755,
il fut envo1•é à Min,&gt;rque pour étudier la s'tuation et les défenses de cette île. Au retour
de ce voyage, il fournit un rapport si exact
et si détaillé que 1'amiral de la Galissonnière,
commandant l'escadre qui lransporlait l'armée
du maréchal de Richdieu, se borna simplement à obsener la ligne de conduite indiquée
par Thürriegd. Il n'eut pas lieu de s'en
repentir, car ses opérations furent couronnées
d'un plein succès.
Le débarquement des troupes se fit sans
encomLre à l'endroit désigné par ce dernier
et, après la victoire de la Galissonnière sur
la flotte de l'amiral Byng, Port-Mahon fut
brillamment enleré par Richelieu. Grâce aux
multiples services de ce genre qu'il avait
rendus un peu sur tous les théâtres de guerre,
le capitaine - c'était ainsi qu'on_l'appelait
- s'était acquis une légitime répu1ation. ll
aurait été le plus heureux des mortels, s'il
n'avait rencontré sur son chemin, plus exactement, s'il n'avait côtoyé dans sa carrière un
de ses compatriotes bavarois, un nomm&amp;
Gschray (certains écrivent Geschray), passé
en même temps que lui (f 741) à la solde de
la France, imesti comme lui d"un commandement de troupes franches, rempli de talents
militaires, mais affligé d'un caractère envieux
et bas, et capable · de toutes les vilenies,
ain~i que l'on s'en apercevra par la suite de
cc récit très abrégé.
Le jour même où Louis XV, foulant aux
pieds les anciennes traditions de la diplomatie
française, conclut avec l'Autriche l'alliance

déplorable que l'on sait, Thürriegel, au grand
déplaisir de füchray, reçut mission d'organiser le service des renseignements en Allemagne. A cet effet, il fut investi de pouvoirs
en quelque sorte illimités.
.
D'après un contemporain, le capitaine
prussien d'Archenholz, qui, ,·ers la fin de la
guerre, eut des relations suivies avec lui,
&lt;&lt; Thürrie crel
choisissait lui-même ses aaents
0
0
'
en lei nombre qu'il lui plaisait. C'était lui
qui leur assignait leur rôle, qui fixait leurs
émoluments et qui les leur payait. Installé
en un point central, d'oi1 il expédiait ses
ordres et oit venaient converger les rapports
de ses espions, il comparait les renseignements qui lui parvenaient de toutes parts cl
les épluchait avec une sagacité et une pénétration si extraordinaires que les généraux
français ne pouvaient jamais éprouver de
doutes sur les intentions de leurs adversaires. ,,
Ses deux principaux centres étaient Erfurt
et Gotha. Lorsqu'il s'absentait, - et le cas
se présentait fréquemment , parce qu'il avait
une confiance médiocre en l'honnêteté de ses
subordonnés - un de ses lieutenants prenail
sa place, recevait les dépêches, et après avoir
contrôlé les renseignements, les transmettait
aux quartiers généraux. En plus des arr&lt;&gt;nls
qui battaient la campagne et s'accroch~ient
aux armées ennemies, il en avait d'autres
qui ne sortaient pas de districts nettement
délimités; enfin il s'était assuré le concours
d'indicateurs choisis dans toutes les classes
de la société (Arcbenholz affirme qu'il en entretenait un grand nombre dans les couvents
et les presbytères allemands .
~

Passé maître en l'art de se grimer, il se
mettait en route aussitôt qu'un soupçon germait dans son esprit, toujours en éveil, soit
que la fidélité d'un agent lui inspirât des
doutes, soit qu'il y eût désaccord entre les
renseignements ou que la situation lui parût
équivoque. Hien ne l'arrêtait et bien des fois
on le ,·it, au beau milieu des lignes ennemies, opérer tranquillement à la barbe des
émissaires et des officiers prussiens, auxquels, cependant, les avertissements ne manquaient pas.
Muni de passeports et de sauf-conduits
irréprochables, avec cela porteur de recommandations au bas desquelles figuraient les
signalures d'ambassadeurs et de ministres
accrédités par des puissances neutres, il parcourut à un moment donné Ioule l"Allemarrnc
du Nord, s'insinua dans les camps cnne~is

�_

msTO'J{1.Jl

el parvint même à s'introduire dans les forteresses les plus sévèrement gardées. Plus
fort que cela, il réussit un jour à pénétrer
dans Magdebourg. Là, payant d'audace, il fit la
:::onnaissanœ du gouverneur, dont il ne tarda
point à gagner la confiance et à devenir le
compagnon inséparable.
Un soir, dînant à la table de cet ami, Thürriegel apprit aux invités la chanson que tous
les soldats prussiens fredonnaient, depuis la
victoire de llosbach, et dont les échos n'étaient
pas encore parvenus jusqu'à Magdebourg. li
en était au refrain :
Soubise-bise-bise
Ach ! diese-dicse-diese
Schlage thun dir weh !

(Soubise... ah! ces coups le font bien
mali)
A ce moment-là précisément, on remit au
goùverneur une lettre de frédéric en personne, l'engageant à se tenir sur ses gardes
« attendu qu'un espion français des plus
habiles rôdait autour des forteresses prussiennes et cherchait à en surprendre les secrets ».
Le brave homme, qui n'y voyait pas malice,
donna connaissance de cet écrit à son ami, et
celui-ci en fit son profit. Jugeant qu'il serait
téméraire de pousser les choses à l'extrême,
et d'ailleurs possédant les renseignements
dont il avait besoin, il décampa lestement et,
sans avoir été le moins du monde inquiété,
rentra dans les lignes françaises.
De pareils coups d'audace lui constituaient
des droits indéniables à la reconnaissance des
généraux et de Sa Majesté très chrétienne;
aussi ne manqua-t-il point, en l'année 1760,
d'écrire au comte de Lusace, au corole de
Clermont-Tonnerre, au prince de Soubise et
au maréchal de Belle-Isle, sollicitant leur
entremise auprès du roi, pour lui faire obtenir &lt;&lt; une gratification et une pension proportionnées à ses services, et, en outre, le brevet
de lieutenant-colonel l&gt; que son compatriote
Gschray possédait depuis quelque temps déjà.
Sa requête fut-elle présentée maladroitement
ou ses exigences furent-elles jugées trop
grandes? On ne sait. Mais il est certain qu'il
n'oblint pas complète satisfaction. Le grade
lui fut conféré; quant à la gratification et à
la pension, vu les temps mauvais, elles demeurèrent en souffrance. EL ce ne fut pas
tout. Fâcheusement impressionnés par une

demande émanant d'un homme qui les avait
servis jusqu'alors d'une façon relativement
désintéressée, les généraux, autrefois disposés
à approuver tous ses acles, se mirent à l'observer de très près et n'hésitèrent plus à lui
prodiguer des critiques, dont la plupart, il
est vrai, leur furent suggérées par Gschray.
Ces mesquineries n'auraient peut-être pas
tiré à conséquence, malgré les insinuations
de ce dernier, si, par une sorte de fatalité,
les apparences ne s'étaient mises contre sa
victime.

•

Vers la fin de l'année l 761, trompé par le
rapport d'un de ses agents, Thürriegel donna
un renseignement qui fut reconnu faux. Par
une coïncidence bizarre, à quelques jours de
là, pareille mésaventure ad vint à Fischer, le
célèbre chef de partisans. &lt;&lt; Il fut trahi par
un de ses principaux espions qui dénonça
tous ses camarades à M. le prince Ferdinand
(de Brunswick), ce qui le mit à portée de
les faire tous arrèter le même jour et de faire
un mouvement capital, dont Fischer ne put
donner aucun avis. M~f. d'Estrées et de Soubise, qui commandaient, lui en firent des
reproches amers, et le taxèrent de trahison.
Ce malheureux fnt si sensible à cette imputation qu'il en toJ.Dba malade et en mourut au
bout de quelques jours'. l&gt;
Thürriegel, en sa qualité de Bavarois, n'eut
pas les mêmes scrupules que le brave Alsacien. Un beau jour, il déserta et courut tout
droit chez le roi de Prusse qui le reçut à
bras ouverts et s'empressa de Jui accorder les
avantages demandés. L'autre, en bon mercenaire, prit à cœur ses nouvelles fonctions et
rendit bientôt aux Prussiens les services les
plus signalés. Tout aurait donc été au mieux
pour lui.
Malheureusement, Gschrax veillait.
A peine informé du brillant changement
survenu dans la position du compatriote dont
il croyait avoir consommé la perte, il n'hésita
pas une minute. Quittant les rangs français
dans lesquels il servait, non sans mérite,
depuis vingt ans passés, il vint s'offrir à Frédéric le Grand qui, séance tenante, le
nomma colonel et lui donna le commandement d'un corps franc ne comptant pas moins
de 2.400 hommes.
Gschray se montra satisfait de son sort,
1. 8ese11vnl, 1. p3ge tu.·,.

jusqu'au jour où il fut obligé de s'avouer
que Thürriegel jouissait parmi les Prussiens
d'une réputation au moins égale à celle qu'il
s'était acquise chez les Français. A partir de
là, il n'eut pas d'autre préoccupation que
d'écarter son ri val.
S'autorisant de quelques avantages remportés dès ses débuts el qui lui avaient concilié la faveur du roi, il mit tout en œuvre
pour circonvenir le plus défiant des monarques et ruiner dans son esprit 'fhürriegel,
qui, disait-il, &lt;&lt; n'était entré dans l'armée
prussienne que pour mieux la trahir l&gt;.
Ainsi qu'il fallait s'y attendre, et bien que
l'autre n'apportât aucune prem·e à l'appui de
ses dires, Frédéric prêta l'oreille à ses calomnies et fit emmener à Magdebourg Thiirriegel,
qui n'y comprenait rien.
Toutefois, après réflexion, le roi décida
que le prisonnier ne serait pas détenu à la
citadelle, &lt;&lt; mais pourrait librement circuler
dans l'enceinte de la ville et continuerait à
jouir de ses appointements et gratifications n.
Le plus curieux de l'affaire, c'est que ce
roman d'espions eut le dénouement le plus
moral.
A peine Gschray en fut-il arrivé à ses fins,
que le malheur s'abattit sur lui. Successivement il éprouva des échecs sanglants jusqu'au
jour où, surpris dans les environs de Nordhausen par un parti français, il fut fait prisonnier avec la presque totalité de ses hommes.
Le roi de Prusse, furi1:ux d'avoir accordé sa
confiance à un tel maladroit, licencia les
débris de son corps et les répartit entre
quelques-uns de ses régiments.
Thürriegel demeura enfermé à Magdebouri
jusqu'à la conclusion de la paix. (1765. Traité
d'Huberlsbourg.)
A partir de là, on perd sa trace pendant
quelques années; mais on la retrouve en 1767.
A ce moment, Olavide, le célèbre intendant
général de l'Andalousie, s'occupait de peupler
et de fertiliser la Sierra Morena.
C'est alors que nous voyons reparaitre notre
homme. Il entraine à sa suite quelques milliers d'Allemands, principalemcntdes Souabes,
s'établit avec eux dans les despoblados (entre
Séville et Cordoue) et crée de toutes pièces
les colonies, encore aujourd'hui florissantes,
de la Carolina, la Carlota et Fuente-Palmera.
Ce fut là, que, devenu soldat-laboureur, il
termina par des Géorgiques une lliade singulièrement accidentée.
P.

DE

PARDIELLAN.

JOSEPH TUR.QUAN
dJc&gt;

La cilo))enne Tallien
Voici, au reste, comment Mme Tallien,
quand la gravité de l'àge et la dignité de princesse eurent fait d'elle une autre femme, racontait l'origine de ses relations avec le jeune
commissaire de la Convention :
Elle traversait Ilordeaux avec son mari
M. de Fontenay, ce qui est un singulier oubli
des dates, puisqu'on était au mois de novembre et que le divorce est du 5 avril, - mais
peut-on reprocher à une femme d'oublier les
dates? - lorsqu'elle apprend qu'un bâtiment
anglais, ayant à son bord plus de trois cents
habitants de la ville qui fuient le tribunal révolutionnaire, est sur le point de lever l'ancre;
mais on dit aussi que le capitaine du navire
vient de déclarer qu'il ne partirait pas tant
qu'on ne lui aura pas versé une rnmme de
trois mille francs qui manque au prix du
passage des émigrants.
- Comment! se serait écriée Mme de Fontenay, il ne faut que trois mille francs pour
sauver ces malheureux? Mais je ,·ais les
donner!
Et elle les aurait portés sur-le-champ ellernème au capitaine anglais. Au lieu d'un
reçu, elle aurait simplement demandé la liste
des émigrés et serait allée rejoindre son oncle
,nr la place du Théâtre.
Mais le capitaine anglais, admirateur de
tant dr bonté alliée à tant de beauté, n'avait
pu s'empêcher de raconter ce trait dans un
raîé. Des terroristes s'étaient jetés sur lui.
Tirant alors son épée, il avait bravement fait
retraite, tenant tête à ses assaillants et jetant
bas quelques-uns d'entre eux.
Les blessés avaient ameuté le peuple, dénoncé la belle citoJenne comme amie des
royalistes el juré de lui faire livrer la liste
des émigrants. La foule alors de se porter
sur la place du Théâtre où l'on dit que Thérésia se promène en ce moment.
- La liste! la liste! s'écrie le flot hurlant
du peuple, en l'entourant avec mille menaces.
Mme de Fontenay comprend. « Mais, ditclle, on ,ous a trompés : ceux qui se sont embarqués ne sont pas des conlre-révolution-

naires. - En ce cas, donne-nous la liste, puisque tu l'as dans ton sein. » Et un homme
lui passe la main dans le corsage.
Thérésia recule alors indignée, et, prenant
elle-même un papier dans son corsage :
« Cette liste, dit-elle en la brandissant, la
voilà ! Si vous la voulez, venez la prendre! »
Et elle la déchire en petits morceaux qu'elle
met incontinent dans sa bouche et avale devant la foule stupéfaite de tant de courage.
C'est à ce moment que Tallien, survenant,
se serait interposé pour l'arracher à la fureur
du peuple prêt à se précipiter sur elle, et, au
moment où il venait de donner l'ordre de la
conduire en prison, il l'aurait reconnue! Le
soir même, il était allé au greffe de la prison,
s'était fait amener la belle prisonnière et,
après une conversation où ses grâces l'avaient
absolument subjugué, il l'avait fait sortir en
disant devant le geôlier : &lt;&lt; Tu es libre, citoyenne, je vais au comité expliquer l'erreur
dont lu es victime. »
C'est là la légende. La ,·érité se réduirait
simplement à ceci : Thérésia fit la connaissance de Tallien à propos des réclamations
que Théodore Cabarrus dut faire pour rentrer
en possession de l'arJ?enlerie que les agents
du Comile de -~urveillance, qui auraient eu
bien besoin d'ètre surveillés eux-mêmes,
avaient volée chez lui. Des relations toutes de
courtoisie s'établirent entre elle et le jeune
représentant en mission. Rien de plus naturel : en ces temps troublés, la jeune femme
ne devait pas être fàchée de connaitre un
homme dont la puissance la mettait, elle et
sa famille, à l'abri des persJcutions. De son
côté, le commissaire de la Convention était
doublement flatté dans son orgueil de plébéien
et dans sa vanité de jeune homme, d'ètre
bien vu d'une femme si belle, et qui avait
été marquise!
Arrètée plus tard, sans doute pour arnir
fait quelque imprudence en ce temps de suspicion générale, &lt;&lt; pour quelques peccadilles
aristocratiques», commeledit~I. Ch. Nauroy 1 ,
ou bien parce que ses papiers n'étaient peutêtre pas bien en règle , comme le pense
M. Villenare 1 , Thérésia, de sa prison, avait

invoqué la protection de Tallien. Celui-ci,
qui, depuis qu'il la connaissait, n'avait pas
échappé au charme ensorcelant de la jeune
femme, qui n'avait pas ,·ingt-cinq ans, et à
qui les yeux veloutés de !'Espagnole faisaient
peut-être'déjà bâtir des châteaux en Espagne,
avait couru à la prison. Il était ravi d'une
occasion de revoir Thérésia, enchanté peulêtre de la trouver dans une situation qui
allait lui permettre de lui être utile, espérait
enfin qu'elle lui serait reconnaissante. Bref,
tout un chapitre de roman, ce rêve que tout
amoureux a fait : sauver d'un danger la
femme qu'il aime. A son âge, à une telle
époque, c'était bien naturel; à tout âge, en
tout temps, que ne donnerait-on pas pour cela~
Le programme s'exécuta de point en point.
La liberté de Thérésia pourtant ne fut que la
condition d'un marché. C'est ce qui enlève
toute poésie au roman ; une condition, en pareil cas, est une violence morale, - s'il est
permis d'employer le mot de morale en cette
affaire. Car ce fut bien une alfaire, où la morale n'avait rien à voir - et la belle prisonnière ne sortit de sa cellule que pour habiter
l'hôtel du commissaire de la Convention. La
preuve que c'était bien un marché en est
donnée par Thérésia elle-même : « Quand on
traYerse la tempête, a-t-elle écrit sous la Restauration , on ne choisit pas toujours sa
planche de salut:;. li Ces mots, par parenthèse, ne sont pas très flatteurs pour Tallien;
ils sont peu charitables aussi, et, après tant
d'années, elle aurait pu ne pas les dire. Mais
ils prouvent bien que Tallien ne fut que subi.
Celui-ci, tout planche que veut bien le diro
Thérésia, n'était pas de bois. Mais il aurait
dù d'abord, s'il avait été honnête homme, ne
mettre aucune condition à la liberté de la
ieune femme : c'était une chose atroce que
de lui imposer ainsi le bourreau ou la mort.
D'autres femmes choisirent la mort. Tallien,
qui oubliait les beaux exemples de continence
d'Alexandre, de Scipion et de Turenne, auxquels il ne ressemblait d'ailleurs en aucune
façon, n'était pas le seul à abuser ainsi de
son pouvoir et des prisonnières, et ce temps
otTre plus d'une Thérésia 1. Mme Cabarrus

1. Cu. ~ ,01101, Le Curieux.
2. Bioyrnphie .llichaud, supplément, t. LXT. Lr$
ll3piers ~t3icut alors une bien grosse 3lfaire en voyag~.
•. li fallait, en 1 i9:'i, pour voyager, un certilieat de
r!nsme, un cerlilical _de résidence ou de non émigration. plus, clans les l'llles, une carte de sùreté. Alors
un arrêtait le soir, dans les rues de Bordeaux, tous
,·eux qui n'étaient point munis de celte carte, on les conduisait au corps Je garde, el du coqis ci,• garde il la

prison. o Les gendarmes élaienl stimulés par l'appàtdu
gain. Toul inclil'irlu qui ne pouvait exhiber sa carte
tic sûreté était obligé de donner douze francs on de
laisser son hahil en nantissement. Cet impôt, les gendarmes de la Giroude l'avnienl eux-mrmcs établi; ils
s'en élaicnl _arrogé la perception el les autorités du
temps lermawnt les veux.... »
:i. li est hors de ·i1oule que Tallien ail fai( sortir
Thèrési3 de prison : « .•. Je l'ai sauri&gt;e à Bordeau, "·

a-t-il dit le 2 janl'icr 179:i à la Tribune de la Cou ,ention.
i. Le rcprésent3nt Dumont, à Amiens, u qui est i,
la fois le ca·éaleur, l'interprète cl l'exécuteur de la
loi, a exempté une très jolie femme de la prosc1·ip1ion générale cl paraît journellement en public a,·e,·
Plie. »
li. ÎAIIF, /.J11 stjow· en Pra11ce de 1792 à 1;95,
p. 166.)

CHAPITRE II (suite).

�111STOR_1.ll

----------------------------------------J

était trop femme de son siècle pour hésiter à
accorder ce que Tallien n'aurait dû attendre
que d'un mouvement spontané de celle qui,
il l'avait su peut-être chez M. de Lamelh,
n'était pas d'une vertu bien farouche. Mais cc
fait d'avoir imposé une condition à sa liberté
- indépendamment du devoir professionnel
qui lui ordonnait de faire élargir sans condition
tout prisonnier incarcéré indûment - ce fait

de lui. D'ailleurs, le moyen de dire non? ...
N'oublions jamais, pour les juger tous les
deux, qu'on voit, à de certaines époques, régner de véritables maladies morales; que plu•
sieurs épidémies de ce genre sévissaient à la
fois en France par suite des bouleversements
de la Révolution; que chacun en était plus
ou moins atteint et que, au milieu des fièvres,
des ivresses et des exaltations par lesquelles

HO)BIAGE At: PATRO'I DE I.A LIBERTÉ

est révoltant et il fallait avoir l'âme bien vile
pour se le permettre.
Quelle estime pouvait avoir une femme
pour l'homme qui s'imposait à elle de celle
façon? ... Mais, entre ces deux êtres, il ne fut
jamais question d'estime.
Le marché s'exécuta. Tallien devint de plus
en plus amoureux de celle qui l'avait préféré à
la prison et ne l'avait, en définitive, accepté
que comme pis-aller : mais, comme Talliea,
en somme, était assez joli garçon, quoique
commun d'aspect et de manières, qu'elle n'en
élait pas à faire ses premières armes dans la
vie galante, que M. de Lamothe était parti
pour l'armée, faute de mieux elle se contenta
t. \'oici ce documcnl : « Yu la pétition de 4a
,·itoyenne Thérésia Fontenay, agissan L pour la citoyenne
llo1·er-Fonfrëdc, le Comité autorise Ir citoyen Dorp;ueil

(1793) . - r.ravure de J

'iATJIIEU,

d'après le tableatt de

se manifestait l'alteintc du mal, les cenelles
étaient presque toutes it l'envers.

CHAPITR.E Ill
On ne sait pas combien de temps Thérésia demeura sous les verrous; on ignore
aussi bien la date de son entrée en prison que
celle de sa sortie. Il est certain qu'elle n'y
était pas avant le 16 octobre 1795, jour de
l'entrée de Tallien à Bordeaux. Elle n'y était
pas encore le 15 novembre, puisque, à celle
date, on trouYe dans les registres du Comité
de surveillance une décision relative à une
pétition que 'fhérésia, amie intime des fait lel'el' les sce116s apposés dans les appartements de

cette citoyenne, cl de réapposer les scellés sur les
elfots qui seraiC'nt susceptibles d'êtrl' soustraits i&lt; l;1

"" 168 ...

milles Ducos et Boyer-Fonîrède, avait adres•
sée afin d'obtenir la levée des scellés qui,
après la chute des Girondins, avaient été apposés chez la femme de Boyer-Fonfrède 1 • Elle
n'y était pas davantage le 25 novembre, jour
du vol fait chez son frère par les agents de
l'autorité, car tout fait présumer que c'est à
l'occasion de ce vol qu'elle entra en relations
avec Tallien. D'un autre côté, il est certain

HISTORIA

DE LAl'NAY,

qu'elle n'était plus en prison dès avant le jQ
décembre, car, ce jour-là, on célébra à Bordeaux une fête triomphale en l'honneur de la
prise de Toulon sur les Anglais et Thérésia
Cabarrus, cc qui ne craignait plus d'afticber
publiquement son intimité avec Tallien, et
que l'on voyait presque chaque jour, en compagnie du proconsul et nonchalamment étendue dans sa calèche, parcourir la ville dans
des atours pleins de coquellerie et gracieusement coiffée du bonnet rouge, devait prononcer un discours dans celle circonstance!. ll
Elle n'est donc restée que très peu de
temps en prison, quel4ues jours tout au plus,
un jour seulement peut-être. Et c'est encore
nation n (1. -Archit-es de la Gironde, si·rié L. r1•;.
490 bis. ) A. VE \'mE, La Ter1·e111· à Bordmu.r.
2. Même ouvrage, t. li , p. t :,5.

MADAME DE GRIGNAN.
Tableau dt! 1\llGl\ARO.

(~lusèc CarnaYalet . )

�,

_______________________________ Ll

ici le lieu de détruire une légende, celle qui
veut que, dans sa prison de Bordeaux, Thérésia ait eu les pieds mordus par les rats, et
cela, si cruellemPnt, que les cicatrices ne
s'en allèrent jamais. Plaisanterie que tout
cela! C'est elle encore qui a fait courir ce
bruit-là, sous le Directoire, quand elle se
montrait partout, les pieds nus et les orteils
chargés de bagues; mais c'était bien plus
pour avoir l'occasion de faire voir ses pieds,
qui étaient, paraît-il, de petites merveilles à
mettre sous verre, que pour en dissimuler
des cicatrices absentes. Vovons, de bonne foi,
est-il croyable que, se sen.tant les pieds touchés seulement par des rats, la jeune femme
ne se soit pas démenée de façon à mettre en
fuite les assaillants?... Qui donc se laisserait
mordre les pieds assez profondément pour
que les morsures laissassent des traces huit
ou dix ans après? Et puis, est-il vraisemblable qu'elle n'ait pas eu aux pieds ses
chaussures, ce qui, avec ses protestations actives contre les entreprises des rats, aurait
vite fait fuir ceux-ci? ... D'ailleurs, à propos
de chaussures, si elle avait eu les pieds abîmés, elle n'avait qu'à les mettre dans des
souliers, comme tout le monde, et non à les
couvrir de diamants el de perles. C'est Thérésia elle-même qui mit en circulation celle
fable des rats de Bordeaux, et ses amis complaisants la colportèrent partout 8ans rire.
Que des amoureux le croient, rien de mieux :
une femme sait leur faire croire, si elle le
veut, que les étoiles luisent en plein midi.
Mais la légende s'en est formée, et, comme
une herbe folle, a poussé dans les platesbandes de l'histoire. Qu'on nous pardonne
d'arracher aussi celle-là; hélas,ce ne sera pas
la dernière.
Mais, revenons à la citoyenne Cabarrus, à
la citoyenne Fontenay plutôt, car, toute divorcée qu'elle était, elle parait, pendant son
séjour à Bordeaux, avoir conservé le nom de
son ancien mari. Peut-être était-ce par prudence, car ce nom était moins connu à Bordeaux que celui de Cabarrus. qui appartenait
au haut commerce et qui eût pu lui attirer
des persécu lions 1 •
La citoyenne Fontenay était donc ofllciellrment la maitresse du représentant Tallien.
Cela, toute la ville le savait. Mais un observateur attentif aurait pu se demander comment
une jeune femme aux goûts distingués et
raffinés comme Thérésia, habituée à ne voir
que des hommes aux manières parfaites et à
n'aller que dans des salons qui donnaient le
ton à toute l'Europe, avait pu se faire à vivre
avec un homme dont l'éducation et les manières devaient laisser quelque peu à désirer.
Et à cette époque, les manières et les habitudes des gens de qualité, leur lanzage, leurs
tournures de phrases étaient si diflërentes de
celles de la bourgeoisie, qu'on devinait un

gentilhomme sur sa mine et sur sa façon de
parler. ~lais il est probable que Tallien, qui
avait pour lui l'attrait de la jeunesse, se sera
étudié à dépouiller auprès de Thérésia sa
peau d'ours jacobin et à modifier, dans la
mesure du possible, le commun de ses manières. Et si Thérésia vécut avec lui, c'est
d'abord par nfcessité, puisqu'elle l'avait préféré à la guillotine, ensuite par intérêt, puis
par habitude; elle l'épousa plus tard par ambition, grisée qu'elle était par la popularité
qui l'entoura après le 9 Thermidor, et ne
s'aperçut qu'après le mariage qu'il était incapable de justifier ses espérances. Elle le lâcha alors avec la même facilité qu'elle l'avait
pris.
Mais n'anticipons pas sur notre récit. Lorsqu'on apprit que la maîtresse du représentant
devait prononcer un discours dans une fête
officielle, chacun voulut l'entendre. On n'avait
pas eu pourtant beaucoup de temps pour se
le dire et pour en parler d'avance. A peine la
nouvelle de la prise de Toulon parvin l-elle à
Bordeaux, dans la journée du 29 décembre,
que Tallien el Ysabeau ,•oulurent profiter de
la joie patriotique universelle pour détourner
une partie de cet enthousiasme à leur profil
et à celui de leur mission. Pour cela, il n'y
avait pas un moment à perdre. Aussi ordonnèrent-ils sur-le-champ que cette victoire
serait célébrée dès le lendemain par une
grande fête civique.
M. Aurélien de Vivie, qui tient de témoins
oculaires, derniers survivants de celle époque,
les plus intéressants détails sur le règne de
la Terreur à Bordeaux, a donné une description de cette fète.
C( Dès dix
heures du malin, dit-il, le
50 décembre, des salves d'artillerie se firent
entendre, les navires de la rade furent pavoisés, et la garnison se réunit en armes au
Champ-de-Mars.
C( A onze heures, Ysabeau et Tallien, escortés de toutes les autorités et des corps administratifs, se rendirent au lieu de la cérémonie; un grand concours de peuple remplissait le Champ-de-llars. Après la lecture de la
proclamation et du décret de la Convention
relatifs à la victoire remportée pa1· l'al'mée
fmnçaise su1· les féroces Anglais el les 7ie1·fides Toulonnais, l'hymne de la Liberté fut
solennellement chanté et le peuple y mèla sa
voix puissante.
« A midi précis, le cortège se dirigea vers
le Temple de la Raison.
&lt;c Une affluence considérable se pressait
dans son enceinte; les femmes surtout y
étaient en grand nombre. C'est que le hruil
s'était répandu que Thérésia Cabarrus ... devait prononcer un discours daos cette circonstance.
&lt;c L'attente des curieux ne fut pas trompée : lorsque le cortège des autorités, les re-

1. La preurn en esl dans la pièce rnil'antc extraite des
registres cle la Commission ,le surl'eillancr, a la date
du 13 nol'embre no;:; : « \'u la pè1i1iun de la
rilorenne Thêré,ia Fontenay, etc. • (Archives de la
r;iràudc. série. L. reg. 400 bis) el aussi dans celle-ci,
extraite du même 1·cgistre du Comité de surl'eillance,
~cric J,. 4!!1, à la date du 5 mai 1794 : « Sur les
l'i•clamatious que fait la citoyenne Fontenay. r11·. n

2. « Discours sm· l'éducation, pai· ln citoyr1111e
Tltérésia Cabarn1s-Fo11/may, lu dans 13 si-lance
tenue au Temple de la rlai,on à nordeaux. le 1" décadi du mois de nivôse, jour de la f,',t,• nationale célébrée à l'occ.,sion cle la rep,·i,e de Toulon par les
armes de la Hépublique. Imprimé d'après la demande
des citoyens réunis dans ce temple. » Brochure de
8 pages (Dordraux. J.-Baplistr r.azzara, imp., 1794).

C1TOrE1Y1Y'E

TJU.LTE1Y

présentanls en tête, eut été installé dans le
Temple de la Raison, Thérésia se leva, et
d'une voix émue au début, mais bientôt accentuée et sympathique, elle prononça un
discours où elle essaya, comme elle le dit
elle-même, de tracer l'e.~quisse mpide &lt;{un
plan d'éducation pow· la jPunesse 1 •
La duchesse d'.\brantès, qui raconte dans
ses JIémoi rei; cet épisode de la vie de
Mme Tallien el parle de ce « discours sur
des matières assez abstraites et propre à être
lu en manière de sermon, comme alors cela
se faisait assez souvent», a dit qu'elle n'eut
pas le courage de le lire elle-même et pria
U. Jullien de le lire à sa place. &lt;( füis, ajoute-telle, elle assista à la séance, où SPS auditeurs
étaient bien plus attentifs à la regarder qu'à
écouler le débit lourd et ennuyeux de celui
qui lisait son discours. »
C'est là une erreur : la citoyenne CabarrusFontenay lut bel et bien elle-mème rnn discours, et non pas le citoyen Jullien. La preuve,
c'est que Marc-Antoine Jullien, envoyé en
mission confidentielle par le Comité de SalutPublic, n'arriva à Bordeaux que dans le courant du mois de mars 1794. Mais, si elle lut
elle-même son discours, el elle ne se Lira pas
plus mal que tel autre orateur de cette lecture, Thérésia l'avait-elle fait elle-même? ...
Ceci est moins certain. Il est même absolument sûr que c'est l'œuvre d'un autre. De
'l'alliPn ?.. . C'est doutPux. Bien que la pièce
soit d'une lourdeur emphatique qui était un
peu dans le goût du temps, genre dans lequel excellait Tallien, on y trouve une réminiscence d'Homère qui n'était guère dans ses
cordes d'ancien mauvais élève : &lt;c ••• les générations rapides des faibles mortels ressemblent aux feuilles qui tombent dans les forêts à la fin del'automne .... ll Si celle réminiscence prouve que ce n'est pas Thérésia qui
écrivit ce discours - et vraiment, à vingt ans,
il faudrait qu'une femme le fit exprès pour
écrire quelqu·e chose d'aussi ennuyeux - elle
peul prouver également que ce n'est pas non
plus l'œuvre de Tallien. Ses études avaient
été trop manquées pour qu'il conservât quelque teinture de grec.
Ce que la duchesse d'Abrantès donne d'intéressant sur la présence de Thérésia à cette
fête, c'est sa toilette. « Elle portait, dit-elle,
un habit d'amazone en casimir gros bleu,
avec des boutons jaunes et le collet et les parements en velours rouge. Sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus et bouclés
tout autour de sa tête, dont la forme était
parfaite, était posé, un peu de côté, un bonnet de velours écarlate bordé de fourrure.
Elle était admirable de beauté dans ce costume3. »
Et c'est bien plus à sa beauté qu'à celle de
son sermon, il le faut croire, qu'elle dut les
applaudissements répétés qui en accueillirent
On connait deux exemplaires de celte brochure. Il
y en a un à la Bibliothèque nationale, sur lequel on

lit ces mols, écrits de la main de Thé1ésia ; &lt;&lt; Envoyi• par r aut,·ur à la ~oc1élé populaire du Calvados. "
~I. s:ins duute_p&lt;!ur qu'on pùt lui rm·oyer des remerc1emenls, la JOiie prêcheuse a ajoute son adre~se :
« :Uaison Fra1,kli11, à Ilo,·deaux. »
5. Duchesse d'Ar.R,'iTi:s . .Uémoù-es. t. Il, p. 4!l.

�1t1ST0'/{1.Jl - - - - - _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _,.
a péroraison. « L'auditoire, dit M. de Vivie,
en demanda l'impression. C'était tout au
moins une politesse faite à la femme aimable
qui, quel que soit le jugement qu'elle ait
donné, à l'histoire, le droit de porter sur sa
conduite morale, ne fit qu'une courte apparition au milieu des saturnales bordelaises. &gt;&gt;
Quelque courte qu'elle ait élé, celle apparition ne laissa pas que d'être bienfaisante.
On a beaucoup dit el répélé que la belle
jeune femme profita de la faveur dont elle
jouissait auprès du commissaire de la Convention pour diminuer les maux de la malheureuse cité, pour faire rendre des prisonniers à la liberté et arracher des têtes à
l'échafaud. Le comte d'Allonville, qui l'a
connue « aussi recommandable par les
nobles mouvements du cœur que séduisante
par sa figure et son esprit ", dit que « Bordeaux eut dû lui élever une statue en reconnaissance des bienfaits qu'elle répandit sur
tant de familles sauvées par elle de la hache
révolulionnaire 1 • » Le comte de Paroy, qui
lui devait beaucoup, a eu la même pensée, et
dit, à propos de Mme Tallien, que « les Bordelais devraient élever une statue de la
Reconnaissance reproduisant ses traits'. »
Voilà bien de l'enthousiasme. Il faut malheureusement en rabattre. Quoi qu'il nous
en coûte de jeter à bas de son piédestal une statue qui n'est pas encore élevée, il faut bien dire
que, si l'on peut s'en tenir au témoignage de
M. de Paroy, il ne faut pas s'en rapporter
absolument à son appréciation. Son père,
emprisonné, a été élargi par l'influence de
Thérésia, et cela d'une façon toute désintéressée. Voilà qui est fort bien, mais il ne
faut pas se hâter de conclure d un cas particulier à la généralité des cas. Il est, en effet,
certains mobiles, dans ses interventions Lienveillantes, qu'il ne faudrait pas trop scruter.
Ce sont les pieds d'argile de la statue. Cc
n'est pas sans preuves que Michelet, malgré
les mille fantaisies dont son génie s'est plu à
à enjolil'er l'Histoii·e de la lléi•olution, a
écrit qu'à Bordeaux Tallien c1 commerça de
la vie » et que, c1 pendant ce temps-là, sa
maîtresse tenait le comptoir. »Et ces preuves,
nous les trouvons dans plusieurs écrits du
temps, san, parler des allusions plus ou
moins transparentes d'une foule de mémorialistes. La marquise de Lage a raconlé:;comme
quoi, étant à Bordeaux, elle dut à Tbérésia
un passeport, par sui te la lil,ierté et peut-être
la vie; mais ce ne fut pas par simple et pur
amour du bien. c1 La Fontenay &gt;&gt; avait une
femme de chambre, la Frenelle, bonne, aimable et charmante fille, qui arail été (( fort
bien élevée el qui écrivait à merveille ».
Aimant à obliger, cette soubrette faisait
main basse, dans les tiroirs de Tallien, sur

tous les passeporls, signés ou en blanc, qu'elle
pouvait découvrir; elle les donnait ensuite à
des gens dénoncés comme suspects, et ceuxci, gràce à ces papiers, s'empressaient de
s'aller mettre en sûreté. Cette brave fille,
voulant donner plus d'extension à ses affaires
toutes d'humanité, eut la pens6e de s'associer sa maîtresse. Thérésia s·y prèta un peu,
s'intéressa à quelr1ues suspects ou prisonniers,
mais elle n'apportait pas à ses démarches le
ïèle de son admirable femme de chambre.
c&lt; Souvent, dit la marquise de Lage, elle oubliait ses promesses, et le prenait quelquefois
mal quand elle les lui rappelait. » Mais
l'amour du bien, chez les âmes qui le
possèdent réellement, surmonte tous les
obstacles. La bonne FrP.nelle, qui connaissait
l'empire des bijoux sur sa frivole maîtresse,
n"hésita pas à les faire interl'enir pour la
décider à procurer un passeport à une cidevant marquise dénoncée comme suspecte.
&lt;I Elle me dit, poursuit l\lme de Lage, que
Tbérésia avait envie depuis plusieurs jours
d'un antique monté en bandeau qui était
chez un marchand qu'elle m'indiqua, et qu'on
voulait vendre mille écus. » Quelques jours
après, J'antique monté en bandeau avait
passé sur la tête de Thérésia et la marquise
de Lage avait son passeport. c1 Quelle folie
vous avez faite, disait l'heureuse poupée en
se regardant à la glace avec son nouveau
bijou sur la tête, il est vraiment charmant. »
Quant au comte d'Allonvillc, qui était reçu
chez Tallien dans les derniers temps de la
Convention, et qui y dinait à côté de 'l'hérésia, on s'explique aisément son enthousiasme pour elle, mais, au point de vue historique, on fera bien de ne pas le partager.
li y a des témoignages plus graves encore
que celui de la marquise de Lage. Les
ll[érnofres de Sénar, qui, de l'aveu de M. Ernest Hamel, l'éminent historien de SaintJust et de Robespierre, peuvent être considérés comme exac,ls en ce qui concerne Tallien, disent que ce commissaire de la
Convention à Bordeaux c&lt; avait défendu de
s'intéresser à aucun détenu, sous peine d'arrestation, mais il paraît que celte peine
n'était exécutée qu'à l'égard de ceux qui ne
pouvaient pas payer .... Il écrivait aux deux
comités de salut public et de sùreté générale
el aux .Jacobins que la guilloti~e produirait
en peu de temps quarante millions.
« La Cabarrus avait chez elle un bureau
dans lequel on vendait les grâces et les libertés et où l'on traitait à des prix e:-.cessifs;
pour racheter leur tête, les riches payaient
avec empressement des cent mille livres; l'un
d'eux, ayant eu la faiblesse de s'en vanter,
fut repris le lendemain et guillotiné tout dt.!
suite. 1&gt;

Ce dernier point expliquerait un passage
des A!érnofres du comte de Paroy, inexplicable sans cela. Pendant que &lt;I La Cabarrus &gt;&gt;
était emprisonnée à Paris, son fils était à
Bordeaux, confié aux soins d'un valet de
chambre. Celui-ci, n'ayant plus d'argent pour
payer sa pension dans l'hôtel garni qu'il
habitait avPc lui, eut la pefüée d'en aller
demander à un négociant, « ~I. Legris, très
riche, que l\lme de Fontenay avait samé de
la guillotine ... ayant obtenu sa gràce de Tallien, qui l'avait fait rentrer dans ses biens
moyennant une amende pour les hôpitaux 4 •••• »
Le négociant refusa de prêter les trois
cents francs qu'on venait lui demander pour
payer la pension du fils de sa bienfaitrice. II
est infiniment probable que sa bourse avait
essuyé une trop forte saignée pour les hôpitau..c et qu'il se considérait comme quille
envers le conven lionne! et sa maîtresse. Il ne
le dit pas, car il était dangereux alors d'avoir
la langue trop longue, mais il refusa net.
D'ailleurs, menant grand train, ne se refusant aucun luxe, Tallien et Thérésia avaient
d'incessants besoins d'argent, et ce n'est pas
la modeste indemnité de représentant du
peuple qui pouvait suffire à leurs dépenses :
quant à la fortune de 'l'hérésia, elle avait été
fortement entamée par M. de Fontenay, et,
dans ces temps difficiles, la jeune femme
avait de la peine à percevoir le revenu de cc
&lt;[Ui en était resté.
Le faux ménage passait joyeusement son
temps : on donnait des diners, où, parmi la
misère générale et la disette de toutes subsistances, la chère était exquise, accompagnée des vins les plus renommés du département et de pain blanc, le seul qui fùt dans
Bordeaux et qui était fait exprès pour la
table de Tallien : on l'appelait le pain de~
1·ep1·ésenlants. Le jeune couple ne sortait
r1u'en ,·oiture et les Bordelais ne parlaient
que du &lt;&lt; char de Tallien dans lequel la Caharrus, appelée Dona Thérésia, se faisait
traîner avec son amant dans un pompeux
étalage, courrier devant, courrier derrière :
la Cabarrus était affublée d'un bonnet ronge
sur la tête. Souvent, il allait en voiture découverte, et la Cabarrus, connue pour prostituée, était promenée en déesse, tenant une
pique .d'une main, el mettant l'autre sur
l'épaule du représentant 'fallien j. »
Cette brillante existence est une bien vilaine page dans la vie de Thérésia. La morale
n'est pas son fort. D'ailleurs, elle l'ignore
totalement. Hàtons-nous de montrer cette
jeune dévoyée dans une attitude qui lui sied
mieux que la mascarade morale et extérirure
dont elle donne le honteux spectacle.
C'est aux mémorialistes du temps qu'il

1. C.omle o'.\1.1.o,v11.u:, Alcmoi,-es .sec,·els, 1. Il. p. 11 ::,_
:1. Comte lJE P.111ov, Jlémofres, p. rnt.

reur ti Bordeaux, 1. Il, p- 402). lnclépendarnmenl d,i
cet argent qui fut dil:1p1dé adminùlrativement, il
est hors ,le doute que Tallien ait Lrait,1 directement,
,le gré à gré, avec les malheureux il qui il vendait
la liherlé et la l'ic. disant que c'élail une amen.le pour
les hôpitaux.
Thérésia 11'a pas dèmcn&lt;i ce qu'elle appelle les
« atroces ralomn,cs » portées contre die cl Tallien.
Elle s'est rontenlée d en gémir, de dire que Tallie11
• ,auva la Franr&lt;' au fi thermidor » r1uc • c'est 1111

peu par sa petite main à elle que la guillolinl' a ••&lt;i·
renversée », et finalement, e~le se demande, la pauvn·
femme : « Qu'ai-je donc fait à cc Sénar·1••• n lanl
,,Jle est désolée de ce qu il ail parle de choses qn'ell"
ciit mieux aimé qu'on laissât dans l"oubl1.
Et, au fail, )(me de Chimar n'tlait plus la fomme
&lt;le Bordeaux, non plus que celle du Bire_cloire, el crhribes du passé, qu'on lui jetait pour ainsi dire à la
race, devaient crucllrmenl la faire rnuffrir.
j_ 1/émoires &lt;le ~énar. p. ~OU.

0

:ï. Marquise or. L,cr., SouL•e11irs, p. 162-176.
, i- « Sur les 6.940.1100 francs d'amendes inOigées
par la Co111111ission militaire, 1.000.000 fut attribué
aux sans-&lt;"ulolles el ·l .325.000 fraucs à la conslruclion
d' un hospice qui ne fut jamais commencé : ces fonds
paraissent a~·?fr. été dilapidés.... Il_ fau_l lire à ~l'l
,•gard les ph1hyp1ques de Cambon, 1ausl~re financit'r
de la Convenllon nationnle. » 1A. m. \'mE, /,a 1i·1·-

.., 1:-0 ,..

0

,,

______________________________

Ut

faut demander le récit de ses bien raits.
Écoutons d'abord la duchesse d'Abrantès.
Elle raconte que la baronne de Lavauret avait
été jetée dans les prisons de Bordeaux. Pourquoi? ... Parce qu'elle avait un fils abbé. Ule
attendait avec angoisse le moment de comparaitre devant le commission militaire que
présidait le terrible Lacombe, lorsqu'on lui
donna l'idée, peut-être reut-elle elle-même,

quelques jours après l'annulation du ban
contre son fils 1 •
Voici un autre trait de sa bonté. Celle fois,
ce fut une bonté militante, qui ne se borna
pas à quelques démarches et à quelques sourires influents, mais qui ne laissa pas que de
lui faire courir des risques. Il s'agit encore
d'une marquise. Elle avait poussé le dévouement jusqu'à prendre celle-ci chez elle et l'y

LE SIÈGE DE TouLo:-:.

d'écrire à c1 la femme parfaite, à la femme
incomparable qui fut l'ange libérateur de la
ville de Bordeaux ». 'l'hérésia, qui connaissait, pour les avoir éprouvées elle-même, les
angoisses de la prison, et pour laquelle, en
cette circonstance comme en plusieurs autres,
le beau vers de Virgile semble avoir été fait:
/1111,d ignara mali. miseri,Y .mccurrere disrn,

Thérésia prit aussitôt fait et cause pour la
malheureuse femme et réussit à la faire
mettre en liberté. Mais le bonheur de Mme de
Lavauret était loin d'être complet : son fils,
prêtre non assermenté, était poursuivi. Elle
parla de ses craintes pour lui à celle qui lui
avait déjà fait donner la liberté, peul-être la
vie, et Tbérésia fut heureuse de lui remettre
1. Ducbesse o'Aon,nÈs, Mémnires. 1. 1, p. ':!72-17.4 (Éd. Garnier .

-

ClTOYlfNJV'E

TALI.T'EN

--°'

)[me Tallien, pour prix de ses services, n'au
rait guère recueilli que de l'ingratitude. i\'ous
savons qu'elle ne recueillit pas que cela; mais
il ne faut pas croire l'humanité si mauvaise
et si oublieuse des services rendus. Beaucoup
oublièrent, c'est certain, mais ils avaient
peut-ètre payé Tallien des grâces que Thérésia obtenait de lui sans se douter qu'un marché intervenait après sa démarche : c'est

D'après une estampe du tem ps.

avait cachée sans même que sa propre femme
·de chambre le sùt. Elle la garda ainsi trois
semaines, parait-il, lui portant elle-même
ses repas et tout cc qui lui était nécessaire.
Elle réussit ensuite à mettre sa protégée dans
un asile sûr, où elle put attendre la fin de
la crise. Comment cette bonté fut-elle récompensée?... Oh! mon Dieu, de la façon la
plus simple et la plus ordinaire : par la plus
complète ingratitude!. .. Ah! comme Mme de
Sévigné avait raison en disant que « quand
on est obligé à quelqu'un à un certain point,
il n'l' a que l'ingratitude qui puisse tirer
d'affaire ».
Cette marquise ne fut pas la seule personne qui se crut dégagée, par la conduite
excentrique de Thérésia, de la reconnaissance
qu'elle lui devait pour sa belle conduite envers elle. A en croire le comte d'.1.llonville,

infiniment probable, et Tallien était très capable de cette canaillerie. Il parait aussi que,
lorsqu'elle rencontrait oubli et ingratitude,
îhérésia « ne s'en plaignait point, mais elle
se parait avec bonheur d'un simple médaillon
renfermant des cheveux de toute une famille
qui lui dut la vie el s'en ressouvenait encore' &gt;&gt; .
Il ne faut pas croire que les libertés qu'elle
obtenait, que les têtes qu'elle arrachait à la
dévorante guillotine ne coûtaient à la belle
Thérésia qu'une câlinerie, quelques caresses
ou une gracieuse bouderie à son ami Tallien.
Loin de là; il lui fallut parfois luller, surmonter d'insurmontabl.:S obstacles, mettre
en jeu des influences réfractaires et en mouvement des hommes répugnants. \'oici un
épisode inédit de sa vie de soldat de la cha0

':!. ComleD A1.1.nw11,1.r . .l/é111.sN'l"Pls,l. \'f, p. 11:,.

�fflSTO'RJ.Jl

LA

rité; nous le tenons de M. Aurélien de Vivie,
que le lecteur connaît par les nombreux emprunts que nous avons faits à sa belle /Jisloire de la Te1n1t1· à Borileau:r. M. de
Vivie la tient lui-même du fils du héros de
cet épisode, un vieux conseiller à la Cour de
Bordeaux, mort depuis longtemps, et qui
l'entendit souvent raconter à son père.
« Honoré Louvet, né à Honfleur, âgé de
trente-huit ans, et négociant à Bordeaux,
avait connu à Rouen Mme de Fontenay, dont
il avait fréquenté le salon. Il la retrouva à
Bordeaux, lui fit visite, et reçut d'elle un
excellent et très aimable accueil. Louvet était
homme du monde et homme d'esprit, aimable, d'une séduisante prestance, et était très
répandu dans la haute société bordelaise. Il
était fort lié avec les membres du club de la
.Jeunesse botdelaise I que présidait le digne
cl éminent Ravez, et qui avaient, à l'occasion
de la levée en masse ordonnée par la Convention, organisé une sorte d'insurrection contre
l'assemblée régicide. Grand amateur d'équitation, Louret s'était enrôlé dans la cavalerie
de la garde nationale bordelaise, corps essentiellement aristocratique et qui avait Dudon
fils pour colonel; il passa par tous les grades
et avait été élu chef d'escadron par ses concitoyens à l'époque des événements qui marquèrcn t le séjour très mouvementé des conYentionnels Ysabeau et Baudot, envoyés à Bordeaux
pour soumetlre la ville, et qu'on en expulsa
purement et simplement. Plus tard, quand
flordeaux fut rentré dans la loi, Louvet se
trouva naturellement compromis. Un mandat
d'arrestation fut lancé contre lui : il se
cacha.
&lt;&lt; Un soir, étant en visite chez Thérésia, il
venait de lui raconter les dangers de sa situation
et d'implorer son secours, lorsqu'un officieux 2
Yint annoncer le président du tribu11al révolutionnaire, Je citoyen Lacombe. Thérésia,
sans perdre son sang-froid, fit cacher Louvet
dans un cabinet de toilette et reçut avec la
plus ~randc amabilité le terrible président
qui, dit-on, était fort louc·bé de la gràce et
de la beauté de Aime Tallien. On causa quelques instants de choses indifférentes, puis
Thérésia parla à Lacombe de Louvet, qu'elle
connaissait et dont elle affirmait Je patriotisme, et elle lui demanda d'être indulgent
pour son protégé s'il venait à être arrêté et
conduit à son tribunal. Lacombe répondit que
ce qu'elle lui demandait était bien difficile,
que Louvet s'était soustrait par la fuite à
l'ordre d'arrestation décerné contre lui, et
que, dans une pareille situation, la Commission militaire (c'était le nom légal du tribunal révolutionnaire) ne pouvait se montrer
indulgente. Thérésia insista et employa toutes
les chaLteries de son éloquence féminine pour
convaincre le président.
« Lacombe résista longtemps, mais, séduit
enfin par son interlocutrice qui régnait après
tout sur l'esprit et le cœur de Tallien à qui il

Nous avons tenu à reproduire le récit de
cet épisode tel que nous l'a communiqué
M. de Vivic. Le tempérament de Mme Tallien,
son c::ractère, son énergie s'y détachent à
merveille. On peut voir que, si elle n'était
pas précisément ce qu'on nomme une gaillarde, elle était loin aussi d'être une femmelette, et que, pour faire le bien, elle savait
mener haut la main les hommes les plus farouches, comme ce Lacombe. On voit également qu'elle n'hésitait pas à Stl déranger
pour une œuvre d'humanilé et qu'dle n'avait
poi_nt de cesse qu'elle ne l'eût accomplie.
Mats que de volonté dans cette jolie tête! et
que de cœur dans cet admirable corps de
femme!
,. Celte _fuis, la belle Thérésia ne recueillit pas
d mgralltude : la preuve s'en trouve dans une
lettre qu'elle écrivit, après le 9 thermidor, à
une amie de Bordeaux, Mme Constance Nairac,
cous!ne germaine ~u girondin Ducos. Elle y
exprime sa reconnaissance pour elle et sa famille et aussi pour une offre que lui fait
M. Louvet : elle se dit pénétrée de sa bonté

et ajoute qu'elle se réser\'C de l'en remercier.
Cette lettre confirme, par là mêmr, l'exactitude du récit qui nous a été si aimablement
envoyé de Bordeaux. Elle confirme aussi la
bonté de Thérésia, car nous , vo1ons le nom
fune autre personne qu'ell&lt;; a arrachée à la
prison. « Je n'ai jamais craint de me compromettre pour l'innocence opprimée, dit~lle, ton mari en est la preuve .... »
M. Laurent-Paul Nairac, ancien député à
la Constituante, mari de l'amie de Thérésia,
n'a pas comparu devant le Tribunal révolutionnaire; son· nom ne figure pa5 parmi ceux
des personnes qu'il a jugées; c'est probablement parce que l'influence de Thérésia lui a
évité d'y paraître 3 on ne pouvait, C'll eflct,
être mis en jugement sans la signature de
Tallien.
Il faut observer ici que celle lettre est
écrite au lendemain de sa sortie de prison,
nprès thermidor. La jeune femme n'avait pas
encore la réputation de bonté qui lui a été
faite depuis, et ne songeait encore ni à se
faire cette réputation, ni à la maintenir; c'est
spontanément et tout naturellement qu'elle
dit qu'elle n'a « jamais craint de rn comprometlre pour l'innocence opprimée » et ce
qu'eUe dit là mérite toute confiance. Plus
lard, elle fera toujours le bien, mais son
goût naturel pour le faire se compliquera
d'un goùt non moins naturel pour qu'on le
sache; elle aura à conserver et à augmenter
sa réputation de bonté : la vanité s'en mêlera
un peu, et ce sera tant mieux pour l'humanité, puisqu'elle en fera davantage.
Pendant que nous sommes encore à Bordeaux, et bien que le récit qui va suivre
allonge encore la partie anecdotique de cc
livre, nous ne poul'ons nous dispenser de le
rapporter. C'est le plus connu des épisodes
du règne de la bonté de llfme Tallien à Bordeaux. Villenave, qui élait détenteur des )fémoires inédits du héros de l'histoire, l'a raconté
longuement dans la Bio91·ophiP Nichaud 1 le
comte Dufort de Cheverny en a également
parlé :; enfin, les Mémoires du comte de Paroy
ont arheYé de le faire connailre dans tous
ses détails. II faut le raconter, puisqu'il
est tout à l'honneur de Thérésia.
Le comte de Paroy avait été amené à Bordeaux par les incidents di l'ers de la vie tourmentée de cette époque. Il avait un véritable
talent pour la peinture el la gravure. Ce talent
lui donnait alors de quoi vivre. C'est à lui
également, comme on va le voir, qu'il dut le
salut de son père, emprisonné comme suspect
à la Réole. Ayant entendu dire que ~lme de
Fontenay, qu'il avait connue petite jeune J1llc
à Paris, cb•z Je comte Bertin, se trouvait à
Bordeaux et que Tallien allait soment diner
chez elle6 il eut l'idée d'envoyer une pétition
à la belle Thérésia et d'y joindre une petite
grarnreau lavis qui avait pour titre: L' Amom·
sans-culotte. C'était un amour tenant d'une
main une pique surmontée d'un bonnet phry-

1. C'éL•il le club des libêraux de Bordeaux.
2. C'ét:iit le nom qu'on donnait aux domesliquPs
sous la Rél'olution,
~- On y lJ•ou,·e un autre_'.'i~irac (!ean-Bapliste), parenl probahlcmenl de cclu1-l:1. rnffi ne111·, 50 ans. &lt;p,i

fui accruitt~ le 16 messidor on Il , peu de tPmps aranl
le O ~hcr~1clor .Jl"" con_séc111en1, lorsque Thërésia étai
en pri~on a_ Paris. Son mfü1encc ne fui donc pour rien
dans I acqu11tcmc11l de celu1-lâ.
',, Tome 1.\1. urliclc : Prince.~.,e de f.himny.

;;. llémoirPs, L. Il, p. :i27-32!l.
6. li paraît bien prohahle, pourtant.. c1uc rriércsia
était allée lrnbitcr l'hôtel &lt;lu commissaire clc la Convention, place Dauphine: peut-être se parlageait-ellr
lenlrc l~s rleux habitations.

devait sa situation présente, il ·promit de
sauver la tête de Louvet s'il se constituait
prisonnier.
« Louvet avait tout entendu et remercia
chaleureusement Thérésia.
·
« Toutefois il hésita longtemps. Las enfin
de la vie précaire où le mettait l'obligation
de se tenir caché, il se constitua prisonnier.
cc S(ln procès :s'instruisit el l'affaire fut
appelée. De l'audience mème, oit les débats
avaient été assez vifs, Louvet put envoyer
quelques mots à Mme Tallien : &lt;t Je suis
perdu si rnus m'abandonnez! »
&lt;1 Tbérésia n'hésita pas. Elle se rendit au
tribunal. On délibérait sur le sort de Louvet.
Thérésia entra dans le cabinet de Lacombe et
le fit demander. Le Président répondit que
le tribunal délibérait et qu'il ne pouvait sortir.
&lt;t Thérésia insista. Lacombe vint.
- « Tu n'as pas oublié, je l'espère, ditelle,, la promesse que lu m'as faite pour
Louvet. Dans lous les cas, je viens te la rappeler. Tu m'as promis de le sauver.
- « Mais les faits sont graves, dit Lacombe, cl je ne sais si je pourrai ....
- &lt;C Il ne s'agit pas de cela, dit Thérésia
avec résolution ; tu as promis de le sauver,
sauve-le.
&lt;c Puis, elle ajouta d'un ton plus bas et
d'une rnix stridente :
- &lt;t Je te préviens que ta tête me répond
de la sienne !
&lt;t Elle se retira sur ces paroles menaçantes.
&lt;c Lacombe rentra à l'audience : deux voix
étaient pour la mort, deux pour l'amende :
la voix du président fit pencher la balance et
Louvel fut sauvé. Il eut seulement trois
mois de prison et ,·ingt-cinq mille francs
d'amende. »

gien, et, de l'autre main, un cœur posé sur
un niveau, lequel niveau était placé sur un
au tri.
Cela ne signifiait pas grand'chose, non plus
que la légende naïvement égrillarde placée
sous celte sorte de rébus :
(Juane! l'amour en bonnet se trou,·c sans culollc.
1.a liherl é lui plait, il en l'ait sa marolle.

Mais, tians ces sortes de cl1oses, il ne faut
pas se montrer difficile; l'amabilité de l'intention fait tout.
C'est à la faveur de cc pasteport illustré de
ce rébus, que le comte de Paroy fit parvenir
à Mme de Fontenay une lettre qui la priait
d'intervenir de toute son influence auprès du
représentant Tallien pour obtenir l'élargissement de son père.
le domestique de Mme de Fontenay, autrefois au service de Mme Le Brun, chez laquelle il avait souvent vu venir M. de Paroy,
se chargea de porter la pétition. Une demiheure après, il revenait et disait que sa
maîtresse l'attendait. On pense avec quel
empressement Paroy se rendit chez la jeune
femme. Il trouva le salon rempli d'une foule
de solliciteurs, qui, la plupart, avaient des
pélilions à la main. « Un instant après,
raconte )I. de Paroy, on ouvrit les deux battants de la porte à une jeune darnP. très jolie,
l'êtue très élégamment. Un salut re.spectueux
rut l'hommage de tout le salon; elle y répondit par un gracieux signe de tête et dit :
1&lt; Le citoyen Paroy est-il parmi vous?. .. ll Je
m'avançai ... elle m'invita de passer avec elle
dans son cabinet. ll
Continuons à écouter le comte de Paroy :
il va nous donner un petit croquis du cabinet,
de l'atelier plutôt, de la citoyenne Cabarrus.
Ce croquis aidera à nous former une idée de
ses goùts et de ses occupations en ces temps
de !erreur. Du reste, l'intérieur d'une jolie
femme est, de tout temps, intéressant à
détailler, ue serait-ce que pour satisfaire ce
sentiment d'indiscrète curiosité qui est au
fond de chacun lorsqu'il s'agit de surprendre
les secrets de ses occupations et de sa vie
intime.
t&lt; En entrant dans son cabinet, dit-il, je
me crus dans le boudoir des Muses réunies :
un forte-piano entr'ouvert avec de la musique
sur le pupilre et beaucoup de cahiers de musique sur une chaise, une guitare' sur un
canapé, une harpe dans un coin, le pupitre
à côté et de la musique, un chevalet avec un
1. Therésia la l'endit e n I i 9',, après ~a sortie tic
prisoo , ainsi IJUe le secr étaire dont il est queslion
&lt;1uelqucs lignes plus bas,

tableau commencé, la boite de couleurs à
l'huile, des pinceaux sur une espèce d'escabeau, une table à dessin, portant un petit
pupitre avec une miniature, une boîte anglaise, une palelle d'ivoire et des pinceaux,
un secrétaire, ouvert, rempli de papiers, de
mémoires et de pétitions; une bibliothèque
dont les livres paraissaient en désordre,
comme si on y touchait souvent; enfin un
mélier à broder avec du salin monté. Je lui
dis: cc Vos talents, madame, sont universels,
à en juger par ce que je vois, mais votre
bonté égale les agréments de votre personne. l&gt;
~r. de Paroy ne pouvait la 0atler davantage : c'était, en effet, un de ses traits distinctifs que le désir de briller en tout, d'être
considérée comme une femme supérieure, la
première même de toutes les femmes! Ce
désir, très louable, quand il est contenu
dans de certaines bornes, se changea vite
chez elle en manie, et comme elle n'avait pas
l'étoffe assez solide pour la façon qu'elle
voulut lui donner, sa prétention ne lit que
démasquer une insuffisance passaLiement
vaniteuse. « C'est à cette manie de briller,
dit un journal du temps, qu'il faut s'en
prendre de la médiocrité en tout genre qui
est le partage de Mme Tallien. Elle sait tout
et ne sait rien. Si vous voulez, elle va vous
parler anglais, italien, espagnol; mais, fussiez-vous natif de Londres ou de Naples, je
vous défie de rien comprendre à ce baragouin qu'elle appelle langue anglaise, langue
italienne. Dans un concert, elle est bonne It
tout, elle chante, touche le piano, pince la
harpe; et l'on est étonné, à la fin, de ce
qu'une femme, avec tant de talents, ait
trouvé le secret d'ennuyer tout le monde 2• l&gt;
Poseuse! c'est là un des défauts de Thérésia; poseuse sous la Terreur, elle sera
plus poseuse encore sous le Directoire, cc
qui lui vaudra le malicieux article qu'on
vient de lire; elle en sera enchantée, car que
veut-elle avant tout, cette charmante cabotine de la politique? Faire parler d'elle. Et
elle a dû être bien heureuse toute sa vie, car
il est peu de femmes qui aient lant occupé
les conversations de son temps.
Thérésia remercia M. de Paroy; son aimaLie
compliment lui avait été au cœur. En fait de
compliments, ceux que nous avons mcrités
le moins sont ceux que nous aimons le plus;
et comme les fornmes ne sont pns bâties
autrement que les hommes, du moins quant
à la vanité, la sollise et la petite hypocrisie
usuelle, 'l'hérésia se sentait délicieusement
2. Tableau de P(lris , 18 ventôse an JI' (8 mars li96).

ClTOYENN'E

TJU.Ll'EN

---.

caressée dans son orgueil, qui était de parallre avoir tous les talents qu'elle n'avait
pas. Le compliment du jeune homme lui
donna de la mémoire : elle répondit en souriant : « Je crois me rappeler vous avoir rn
chez M. llertin avec mon père. J'espère que
vous viendrez me voir le plus souvent que
vous pourrez, mais parlons de li. votre père.
Où est-il?... En prison'!... J'espère obtenir
du citoyen Tallien sa sortie; je lui remettrai
moi-même votre pétition et je veux vous
présenter à lui. l)
On a déjà rn de quelle façon impérieuse
avait su parler la citoyenne Cabarrus au
président du tribunal révolutionnaire; on
voit, comme elle le savait, quand elle voulait,
être aimablement accueillante dans son atelier.
M. de Paroy lui exprima sa reconnaissance
avec une profonde émotion. &lt;t En la quittant,
dit-il, j'étais comme un homme émerveillé,
ayant de la peine à ajouter foi à ce qu'il
voyait, et je m'estimai heureux de ne pas
m'en sentir amoureux. » Mais aussi, la jeune
femme lui avait dit de ces choses qui sont
comme des gouttes d'espérance qui vous
tombent sur le cœur, et elle les avait dites
avec tant de grâce, avec un son de voix si
musical, avec des yeux si délicieusement
veloutés, que le pauvre jeune homme voyait
déjà son père en liberté.
II ne l'était cependant pas encore. On le
transféra de la Réole à Bordeaux. C'était
mauvais signe. Mais Tallien, qui s'intéressait
maintenant à )1. de Paroy, parce que Thérésia lui avait présenté son fils, et que celui-ci
gravait leur portrait à tous deux, disait :
Attendez encore, il faut qu'on l'oublie quelque temps pour le sauver. )&gt;
Le temps se passait au milieu d'allernatives de crainte et d'espoir. Un jour, la
citoyenne Cabarrus dit à M. de Paroy : &lt;t Je
suis désolée que votre père n'ait pas pu sortir
de prison avant que Tallien soit obligé de
partir pour Paris, mais je connais un peu
Ysabeau, qui est son collègue ici; je vais
prier à souper une dame avec laquelle il e~t
fort lié, et je l'engagerai à amener Ysabeau
avec elle. Vous pourrez faire connaissance;
il a de l'esprit et est très instruit. l)
Paroy accepta avec reconnaissance. Au
souper, il fut placé à côté de cette dame,
Mme Delpré, qui le présenta à Ysabeau. Il y
avait là quelques autres députés, envoyés en
mission aux Pyrénées, et qui passaient par
Bordeaux. La réunion fut fort gaie et ~lme Delpré si enchantée de la petite fète, qu'elle
invita tous les convives à se retrouver chez
elle à souper, le lendemain.

(A suivre. )

JOSEPH

TURQUAN .

�'------------------------------------ UNE PAGE D'111ST01'/?E

Clichê Neurdein frères.

Li,;s

BLESSÉS DE LA GARDE IMPÉRIALE RENTRANT A PARIS APRÈS LA IJAT,\ILLE DE Moxn11RAIL. -

D'après l'aquarelle de E.-J. DELÉCLUZE. (Musee de Versailles.)

UNE PAGE D'HISTOIRE

La capitulation de Paris
et la déchéance de Napoléon en /8/4
(D'.llP'JfÈS DES DOCUMENTS 1NÉD1TS)
Par Robert FRANCHEVILLE

Au début de 1814, la France était envahie.
Les alliés marchaient sur Paris_ ;xapoléon
voyait, de jour en jour, diminuer son immense prestige : ce n'était plus pour sa seule
gloire qu'il combattait, mais bien pour la
défense de sa capitale menacée, et de son
.trône revendiqué par les Bourbons. Le 20 mars,
il tenta de s'opposer à la jonction des Russes
el des Autrichiens qui devait s·opérer près de
Châlons. Mais le combat d'Arcis-sur-Aube,
où !'Empereur sembla chercher la mort,
dans la mêlée, ·ne put empêcher Schwartzenberg de donner la main à Blücher.
Dès lors, la partie fut perdue : Augereau
d'une part; de l'autre les ducs de Raguse et
de Trévise étaient en pleine déroute. Le
chemin de Paris était ouvert aux alliés. Déjà
l'armée, démoralisée, parlait tout bas de la
chute imminente de son Empereur. Après
quinze années de victoires, l'idole se brisait,
au milieu de la stupeur d'un peuple accoutumé à la voir et à la croire inébranlable.
Les hauts dignitaires, les généraux, les officiers se demandaient avec angoisse comment
allait finir !'Epopée, et s'ils sombreraient,
eux aussi, dans le cataclysme qui allait

engloutir brutalement !'Empereur et l'Empire? ...
Napoléon n'avait plus qu'un seul parti à
prendre : regagner Paris en toute hâte, s'y
enfermer, et s'y défendre jusqu'à la dernière
extrémité. Il partit donc, doublant les
étapes, espérant, par la rapidité de sa marche,
surprendre l'armée ennemie. Mais il était
déjà trop tard. Le 29 mars au petit jour, il
fit _partir à bride abattue son aide de camp
DeJean, pour annoncer son arrivée aux Parisiens. Mais le 50, comme il approchait de sa
capitale, n'ayant plus que vingt kilomètres à
faire, on lui apprit la bataille de la veille et
la capitulation. Il partit aussitot pour Fontainebleau, la mort dans l'âme.
Telle était, en peu de mols, la situation de
la Fran~e à ce mom~nt critique. On sait que
la garmson de Paris opposa aux Alliés une
héroïque résistance. A ce propos, nous avons
eu la bonne fortune de relrouver,à la date du
16 avril 1814, une longue letlre, ou, plutôt,
un journal manuscrit d'un bourgeois de
Paris, enrôlé dans la garde nationale. Il ne
se battit pas, mais, étant un peu badaud,
comme tout bon bourgeois, il trouva le
..., 174 ,..

moyen d'assister quand même au combat.
Dans ces notes curieuses, destinées à renseigner un parent de province, il décrit assez
adroitement la physionomie anxieuse des
rues et des boulevards, le mouvement des
combats qu'il a vus dans la banlieue,et les
racontars plus ou moins extravagants qui ne
manquent jamais de circuler dans les foules
crédules, à toutes les périodes de trouble.
On le voit fort bien griffonnant, sur une table
de corps de garde, ses impressions et celles
de la ville enfiévrée, tandis qu'au loin tonne
sans relâche le canon de l'invasion ....
Prenons au dimanche 27 mars 1814 le
récit des événements. Ce jour-là, le prince
Joseph, _frère ainé de !'Empereur, passa en
revue l'Ecole Polytechnique, un train d'artillerie à pied, avec 150 canons, el la garde
nationale habillée. La garde non babillée,
c1ui faisait son service en tenue civile, ne
parut point dans la rcrne. Les chasseurs et
grenadiers, au nombre de 20.000, défilèrent, musique en tête. NéanmoinsJa cérémonie fut triste : on n'avait aucune nouvelle de l'armée, el nombre de spectateur~
disaient :

__ ~

- Pauvre garde nationale ! . . . Tu ne tourmenta point; il me laissa du centre, ou pas encore. Toute la plaine de Sainl-Oenis, du
bizet, c'est-à-dire sans être habillé, ce qui côté droit du Canal de l'Ourq était couverte
marches que trop bien !. ..
de nos troupes, et de celles ennemies, mais
Le bruit courut dans la soirée qu'une m'a évité bien des corvées. »
Quoique peu fanatique du senice, il n'en l'action n'était pas encore engagée. Je ,·is
forte colonne ennemie était à Meaux et se
dirigeait sur Paris. On ne s·en inquiéta pas était pas moins bon patriote et eût bravement exécuter différentes manœuvres, ce qui me
outre mesure, espérant qu'elle serait battue. fait son devoir comme les autres. «J'étais faisait présumer que l'affaire ne commenceMais le lundi 28, on apprit qu'elle s'avançait hien résolu à aller me battre si j'1• étais con- rait de ce côté qu'à dix ou onze heures. Cc
toujours. Aussitôt, une foule inquiète en- voqué; mais j'eusse acheté un haLit sur-lc- qui eut lieu.
« L'endroit où le feu était le plus vif, c'écombra les abords des portes Saint-Denis el champ aJin de n'être point fusillé si j'étais
tait entre le côté droit de Pantin et le village
Saint-Martin, pour interroger ceux qui arri- pris. l&gt;
vaient par là. C'était une débàcle indescripCependant, on entendait toujours le canon, des Prés-Saint-Gervais, la butte de Romaintible : plusieurs milliers de véhicules chargés mais on était sans nouvelles. M. D... , qui ville et la huile Saint-Chaumont ; toutes les
de meubles, de provisions, d'enfants el brûlait d'en avoir, proposa, vers quatre hau leurs étaient com·ertes de notre artillerie,
d'animaux jetés là, pêle-mêle, dans la htllc heures du matin (le 29), de faire une pa- qui faisait un feu roulant ; nous avions aussi
de fuir, entraient dans Paris, pour y chercher trouille jusqu'à 1a barrière de Pantin, pour des balleries au pied des hauteurs et dans
asile. Des bœufs, des veaux ou des cochons, aller aux renseignements. Mais la garde la plaine. Notre cavalerie et notre infanterie
égarés dans celle cohue, y semaient un bruyant nationale ayant pour unique mission (à part s'étendaient depuis l'étang de Montfaucon
désarroi. De malheureux paysans affolés les cinq premières compagnies) de veiller à la jusque près de Pantin. L'ennemi occupait le
avaient perdu leurs bestiaux ou leur famille, tranquillité publique; on ne voulut pas l'y reste.
et une pauvre mère qui avait juché ses sept autoriser. Enfin, à 6 heures du matin, son
« Je vis plusieurs charges de cavalerie.
enfants sur une charrette n'en trom-a plus capitaine le laissa partir. Il rentra un instant L'ennemi monta trois fois à l'assaut, pendant
que six en arril'ant à Paris.
chez lui, pour embrasser sa mère el sa sœur que j'étais 11,, et fut chargé ù mitraille, avec
Le même jour, une proclamation du prince qui ne s'étaient pas couchées, et aussi pour une perte considérable. Voyant qu'il ne pou.Joseph annonça le départ de !'Impératrice et prendre quelquechose de chaud ....
vait enlever les positions, il se décida à les
fit appel au courage de la garde nationale.
« Je partis donc, dit-il, pour la barrière tourner. Alors, le fort de l'allaque fut derOès lors, chacun se Lint prèt à marcher au Saint-Denis, que je trouvai fermée. Après rière les Prés Saint-Genais, jusqu'à ce que,
avoir fait plusieurs autres barrières, je sortis le combat s'éloignant toujours derrière les
premier signal.
« Nous dinâmes chez M. Perrier-Legrand, avec beaucoup de difficultés par celle de la buttes, je ne vis presque plus rien. Et les
batteries ayant changé de
raconte le journal de M.
direction, on me dit qu'il
D... ; et pendant le diner,
nous commençâmes à enétait prudent de me retirer;
ce que je fis.
tendre le canon. Un monsieur vint nous annoncer
cc Je rentrai dans Paris
que l'on se battait vivement
par la barrière de Belleville,
et j'allai voir ma tante Jacentre Saint-Denis et Panquet, rue du Faubourg-dutin, el que plusieurs maisons d'Aubervilliers étaient
Temple, qui avait passé la
en feu. Cette nouvelle efnuit dans les transes, plusieurs obus élan t tombés
fraya beaucoup ces dames,
qui revinrent de bonne heure
dans le faubourg, et les
et s'occupèrent de cacher
batteries de Ménilmontant,
ce qu'elles avaient de plus
de Saint-Chaumont el du
Père-Lachaise, qu'elle aperpr~cieux. Aussitot après diner, je retournai au corps
cevait de ses fenêtres,n 'ayant
cessé de faire un bruit soude· garde, où l'on ne s'octenu.
cupa que de nouvelles plus
c1 Je rentrai au corps de
contradictoires les unes que
garde, me promettant bien
les autres, s'attendant d'un
d'être relevé et d'aller me
moment à l'antre à être
reposer. Mais je fus cr~elmené au feu. A minuit,
lemen t trompé : à midi, on
on vint nous annoncer que
nous annonça qu'il fallait
l'on battrait le rappel à trois
redoubler! Nous passâmes
heures du matin et que tous
toute la journée dans l'agiles gardes nationaux se tinstation, entendant sans cesse
sent prêts pour cette heure.
le canon du côté de MonLe rappel fut en·effet battu
treuil el de la butte Montdans tout Paris ei l'effroi se
martre, et au milieu des
mit dans la ville. La canonnouvelles les plus différennade continuait toujours. ll
tes. Plusieurs courriers traLe mardi 29, notre bourversaient Paris de temps en
geois était de garde à la
temps en criant :
place Saint-André-des-Arts,
cc Victoire L.. On a
cl il s'estima fort heureux
d'ètre, par cela même, disfait 8 000 prisonniers l Le
L'ORGANISATIOX__DE L.1 -GARDE NATIONALE DE PARIS. - D'après l'aquarelle à'Op12.
roi de Prusse est pris ! Vive
pensé d'aller au feu! &lt;1 J'avais toujours évité d'être
!'Empereur! L'Empereurest
grenadier, et lorsqu'on voulu l me faire chas- Boyauterie, et je m'avançai sur la route de depuis ce matin à l'affaire!. .. Il vient d'arriseur, je représentai ma ~rande taille qui s'y Pantin, un peu plus loin que la petite Villelle, Yer avec 6 000 hommes !. .. On l'attend dans
opposait, de sorte que le capitaine ue me jusqu'à une batterie de canons qui ne ;ouail une heure, a1·ec 20 000 hommes !. .. L'en-

�, - - 111ST0'/{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
UNE PAGE D'111ST01'JfE -

nemi n'a que ;;5 000 hommes! etc... etc.... droite pour aller se concentrer sur la route de lauriers. Il lui fallait à tout prix la paix et le
&lt;( JI y eut, à 5 heures, une aler!e, alfrcuse
Fontainebleau.
' repos que le terrible Empereur n'avait pas
pour tous ceux qui se trouvaient alors dans
&lt;( De )feaux à Paris, dit le manuscrit de
voulu lui donner. On se murmurait tout bas
les rues. Tout le peuple, hommes, femmes, M. D... , la perte de l'ennemi est évaluée à que tant, qu'il serait lt, on n'aurait pas de
enfants, gardes nationaux eux-mèmes, en- 10 ou J3.000 hommes, et dans l'affaire sous répit. Aussi sa déchéance, après la capitulatrainés par le torrent, se précipitèrent depuis Paris, depuis le mardi 29, à /4 heures, jus- tion, fut-elle en quelque sorte une promesse
le boulevard de la porte Saint-Denis, jus- qu'au lendemain, mercredi 50, à 5 heures, de calme et de concorde. On accueillit les
11u 'au pont Saint-Michel, en criant: .
·' onl'estime à 16 ou 17. 000 hommes ; et la alliés, non comme des vainqueurs, mnis bien
&lt;( Voilà l'ennemi!. .. Fermez les bouli-; nôtre à 3 ou /4.000 seulement. Ce que je comme des pacificateurs. Si l'amour-propre
ques 1. .. Aux armes! ...
puis assurer, c'est qu'ayant visité Je champ national souffrit de celte humiliation inac&lt;( Madame Dubreuil,qui était alors dans la
de bataille, je trouvai six à sept corps russes, coutumée, par contre, le sens pratique ne vit
rue aux Ours, n'eut que la force d'accourir contre un français. Jl
là qu'un événement heureux pour tous, qui
chez elle, sur-le-champ, dans une agitation
Aussitôt la capitulation signée, les autori- mettait fin aux chevauchées el aux hécatombes
difficile à dépeindre. Celte terreur panique tés se hâtèrent de quiller Paris. La garde inutiles. Qui veut la fin, veut les moyens: si
fut produite par deux causes :
nationale veilla it l'ordre et à la tranquillité. les alliés furent les bienvenus, c'est qu'ils
&lt;( La première : un officier polonais blessé
On dut calmer l'éffervescence populaire qui apportaient la paix!. ..
rentra dans Paris en disant :
n'acceptait pas la défaite. c1 Les ou1-riers et
M. D.. . qui était fatigué, lui aussi, étant
&lt;( Nous sommes perdus! ... \'oilà l'en- les anciens mili Laires assaillirent les mairies resté de garde pendant quarante-huit heures
nemi!
pour avoir des armes. On leur dit qu'il n'y ·consécutives, décrit la cérémonie en ces ter&lt;( Un garde national qui l'entendit lui Jit :
en avait pas, et l'on sait aujourd'hui qu'on a mes, dont la bienveillance semble aujourd'hui
(( - Yous feriez mieux de crier : Yire trouvé, dans les arsenaux, 59.000 fu~ils. étrange, et presque choquante :
!'Empereur, ou de vous taire !
D'où peut venir celte indigne trahison?...
(( Le jeudi, 31 mars, nous f1'.imes relevés
&lt;( Le Polonais tira · sur le chasseur et lü
Au surplus, nous en sommes bien heureux à midi. Loin de m'en aller repo~er,je courus
manqua. Mais celui-ci ne manqua pas l'offi- aujourd'hui ! »
aussitôt avec Mourcin rnir l'entrée de !'Empeciu!
·
·
... Yoilà le cri du cœur !... Le peuple, reur de nussie et du fioi de Prusse. Elle se
C( La deuxième : un peloton de grenadiers
fatigué par vingt ans de guerres, fit : C( OuI !Il_ fil dans le plus grand ordre. 50.000 hommes
nationaux conduisait une
environ des· troupes im pévingtairie de prisonniers. La
riales d'élite défilèrent sur
foule était telle qu'ils cherle boulevard, depuis la
chèrent à s'échapper. Alors
portP. Saint-Denis jusqu'aux
on tira sur eux. Le peuple,
Champs-Élysées, au milieu
entendant cette fusillade et
d'un peuple immense qui
royant des Russes courir
ne cessait de témoigner son
dans les rues, crut que tout
allégresse et son enthouétait perdu et s'enfuit en
siasme, et de crier : c( Vijetant l'alarme partout. »
vent !'Empereur, les EnneOn voit que cette petite
mis, le Roi de Prusse, les
chronique reproduit fidèleAlliés, les Bourbons !. ..
ment les péripéties de celte
etc... » ce qui me déplaijournée. Cc sont les petits
sait beaucoup ainsi qu'à
côtés de l'histoire, narrés
Mourcin, puisqu'on n'était
familièrement à un ami,
encore rien moins que sûr
mais ils nous révèlent,
des intentions de Leurs Mamieux que les récits offijestés. D'ailleurs, comme
ciels, l'état d'àme de Paris
nous savions que les Anglais
anxieux. Le bruit de la caentraient pour beaucoup
nonnade ne cessa que vers
dans la conduite des puiscinq heures du soir. Les
sances alliées,
uns disaient qu'on arait ca« 1'imeo Britam1os et dona (epitulé, les autres croyaient
( rentes! .. .
à une simple trê1·e, d'autres enfin assuraient que
• c1 ... Mais depuis, la conl'ennemi, repoussé, 1·oulait
duite des souverains vainpasser l'eau à Bercy et tenqueurs a été telle, qu'elle
ter une nouvelle attaque au
force tout le monde à une
sud de Paris par les baradmiration générale. Simrières d'lvn, de Fontaineplicité, bonté, politesse,
bleau et du ·Maine. En effet,
cgards pour les Français,
les portes de ces barrières
éloges continuels de notre
furent renforcées; plusieurs
bravoure et de notre coubatteries d'artillerie allèrent
rage, réponses pleines d'aprendre position sur la
mabilité, grandeur d'âme,
route de FontaineblE:au.
magnanimité, ils n'ont rien
L ' .\HL:-ITE DES NOU\'EL,LES, DEVA:-ST LES PAXORAllAS ET LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.
Toute la soirée, on demeura
négligé de ce qui peut leur
D'après l'aquarelle d 'Qp1z.
dans · l'incertitude ; vers
concilier l'amour et l'es lime
Pantin, le canon tonnait endes Français, et l'on peut
core, par intervalles. Ce n•~st qu'à minuit loul co111me le bon bourgeois qui écrivait ces dire que, si cette conduite est bien-politique,
seulement qu'on apprit la capitulation, grâce lignes. La France était saturée de gloire ; elle elle n'en est pas moins pleine de vertu.
au passage des troupes qui é1•acuaient la rive demandait grâce, écrasée sous le poids de ses
(C Alexandre a une figure aimable et gra-

cieuse : il est bien fait, bel homme, seulement un peu trop gros, spirituel et bon ; il
joint à cela un courage intrépide et l'amour
de tous ses peuples. Entre autres mots pleins
de grâce qu'il dit aux Français, on cite ceuxci : le jour de son entrée, une jeune femme
bien légère lui dit :
c1 Sire, nous vous attendions depuis
longtemps ! ...
c1 - J'aurais désiré venir plus tôt, répondit-il. Si j'ai tant tardé, n'en accusez que la
bravoure française 1
&lt;( Une autre dame lui présenta une pétition
pour lui demander l'exemption des impôts
qu'il mettrait en France.
c1 - Le bon accueil que les Parisiens m'on L
fait, dit-il, en est la quittance.
&lt;( - Je ne suis pas étonné, dit-il aussi, que
les rois de France abusent de leur pouvoir.
Les Français les gâtent trop I Qu 'on est heureux de commander à de pareils peuples !...
&lt;( C'est la garde nationale qui fait le service
auprès de sa personne, dans ses appartements. La garde russe bivouaque dans la rue,
autour de son hôtel. Il était d'abord logé
chez M. de Talleyrand, mais depuis plusieurs
jours, il est à l'Elysée-Bourbon.
C( Le duc Constantin, son frère, ressemble à !'Empereur, mais en laid. Il a les cheveux presque roux, la figure rogue, et l'œil
méchant. Je l'ai vu plusieurs fois et toujours
en colère. Il paraît qu'il adore son frère.
« Le roi de Prusse est grand, mince sans
être maigre : un air de bonté est sur toute sa
figure, qui n'est pas, d'ailleurs, très expressive.
« L'Empereur d'Autriche est sec et maigre, grand, mais courbé sur son cheval, la
poitrine étroite, rn tenan L mal, une figure
longue, maigre et insignifiante, quoique avec
des traits assez forts.
«Le Comte d'Artois (') est bien. Il est encore très vert ; il a de fort belles dents, il se
tient bien à cheval, a bonne tournure, l'œil
vif, le teint animé, un air chevaleresque,
bon, et loyal; il est aussi fort aimable. l&gt;
Il est facile de s'apercevoir que l'auteur
de la lettre est un royaliste convaincu et un
ami de la paix. Peut-être a-t-il, pour les
besoins de sa cause, exagéré quelque peu
l'enthousiasme de la foule, mais, en somme,
il dit la vérité !
... Le lendemain, 1er avril, il va l'isiter le
champ de bataille avec son ami Mourcin.
Suivons-le dans ms curieuses pérégrinations :
(l ... Nous traversâmes, dit-il, tout le village de Belleville, qui était entièrement
ravagé et dont les malheureux habitants
achevaient d'emporter ce qui avait échappé
au pillage. Au bout du village et dans la rue
du Pré-Saint-Gervais, nous nous trouvâmes
presque seuls au milieu de Cosaques qui
s'étaient logés dans les maisons et qui gardaient leurs bagages. Quand nous fûmes à
la dernière maison de Belleville, nous trouvâmes la concierge, qui nous avertit de ne
pas trop nous avancer, cela n'étant pas
1. Plus lard, Charles X.
VI. -

HisTORJA, -

prudent. Nous allâmes, tant que nous vîmes
des bourgeois épars çà et là. Enfin, ennuyés
de revenir vingt fois sur nos pas et de ne point

à ne pas aller plus avant, disant que cela
n'était pas sûr, que Pantin était infesté de
pillards, qu'il n'y restait plus que huit habi-

L'ENTRÉE DES ALLIÉS DANS PARIS PAR LA PORTE SAINT-MARTIN, LE 31 MARS 18q.

Gravure de

LEVA CHEZ,

d'après le dessin de

parcourir une ligne fixe, nous fimes un appel
pour réunir tous ceux qui voudraient, comme
nous, parcourir les buttes jusqu'au bas du
bois de Romainville, descendre derrière Je
Pré-Saint-Gervais, traverser la grand'route,
sous Pantin, et rentrer à Paris par le
canal de ]'Ourcq. Notre petite troupe se grossit jusqu'à vingt ou trente personnes. De
temps en temps nous voyions passer deux ou
trois Cosaques isolés, mais ils ne nous dirent
rien.
c1 Le village ilu Pré-Saint-Gervais étant
rempli de Cosaques, dont les chants se faisaient entendre de loin, nous résolûmes de
ne point le traverser et de tourner autour ;
mais, en approchant de ce village, une partie
de la troupe, intimidée par leurs hurlements
bachiques, retourna sm· ses pas; et le reste
continua à examiner le champ de bataille,
couvert de débris d'armes, de chevaux, de
cadavres, et à visiter les positions. J'étais
surtout curieux d'examiner le terrain où
j'avais vu combattre l'avant-veille.
c1 Nous avions à peine dépassé le village
du Pré-Saint-G.ervaîs, qu'un homme arriva,
en nous disant que les Cosaques tuaient dans
le bois de Romainville tous ceux qu'ils •rencontraient seuls, et qu'ils les dépouillaient.
Nous entendîmes en effet plusieurs coups de
fusil. Comme notre dessein n'était pas d'y
entrer, nous continuâmes notre marche vers
Pantin, mais une autre partie de la troupe
en fut effrayée, et tourna bride.
cc Nous nous dirigions sur Pantin, lorsqu'un habitant de ce village nous engagea

PÊ CHEUX.

tants, qui tremblaient de peur. A ces mots,
le reste de la bande s'enfuit, et nous eûmes
bien de la peine à en retenir deux avec
nous!
. « Nous traversâmes alors la ruelle de
Pantin qui coupe la grand'rue du Pré-SaintGervais et va rejoindre la route de Pantin en
descendant vers Paris. A peine étions-nous
engagés dans cette ruelle, que nous vîmes
déboucher de l'autre côté une douzaine
de Cosaques, qui, heureusement, ne nous
firent rien. Nous suivîmes le chemin qui
bordait leur camp, et nous arrivâmes sans.
encombre à la grand'route. Là, nous fûmes
en toute sûreté, au milieu d'un camp de
troupes russes de toute espèce : nous le
parcourûmes dans tous les sens et arrivâmes sans accident à la ville et très contents
de noir~ expédition. l&gt;
L'odyssée, drôlement contée, serait comique si elle n'était pas accomplie au milieu
des ruines fumantes et des cadavres encore
pantelants. Ce bourgeois, âme peu sensible,
ne vers(;! aucun pleur sur ce carnage, et décrit
allègrement cette promenade funèbre, comme
une simple visite au Jardin des Plantes. C'est
avant tout un curieux qui veut tout voir et
tout savoir, pour que l'ami de province auquel il écrit soit émerveillé de le voir si bien
renseigné.... Et il note mille observa Lions
instructives sur les mœurs des alliés.
(l Ils tiennent de la brute, en ce qu'ils
n'écoutent que leurs premières idées et leurs
passions. Lors,iu 'ils ont bien à boire et à
manger, ils sont fort doux et sociables ;

Fasc.44.
12

�..-

111STOR,.1.ll

passé cela, ils sont féroces et méchanls. Ils
sont toujours pillards. La troupe régulière
est plus policée. La troupe allemande est

eux,. présidés par M. de Talleyrand, homme
à double face qui avait eu l'esprit de se faire
arrêter à la barrière, afin de paraitre rester à

BIYOUAC DES TROl'PES RUSSES AUX CHAMPS~ÉL YSEES.

bonne par nature et par caractère. Le régiment le plus cruel et le plus terrible est celui
des hussards rouges de Russie. Nous exaruinàmes leur costume, leur tournure, leurs
manières, leur cuisine, qui nous fournirent
des détails fort intéressants.

Les 2, 5 et 4 avril, nous visitâmes les
camps des Champs-Elysées, de !'École Militaire et de )lontrouge. Nous vîmes plusieurs
fois l'Empereur de Russie, tant à ses croi-

sées que dans ses promenades. Il sort accompagné seulement de deux ou trois seigneurs
russes, et, le plus souvent, de quelques
jeunes gens à cheval, et entouré d'une foule
immense de peuple. Comme on lui reprochait
de trop s'exposer :
{&lt; Je sais, dit-il, que, parmi les Français, il n'y a pas d'assassins! ...
« Le roi de Prusse et son fils, le prince
Guillaume, allèrent un matin, en simples
particuliers, dans l'Église de l'Oratoire. Le
ministre, qui aperçut deux étrangers, vint à
leur rencontre, et, les reconnaissant, voulut

leur faire apporter des fauteuils. Mais le roi
le remercia et s'assit sur un banc de bois,
avec son fils. Après le service, ils prirent

leurs chapeaux et s'en furent à pied. Quelle
simplicité!. .. J&gt;
M. D... qui était décidément un esprit
acri[, aborde ensuite les questions politiques
et raconté comment s'e bt la déchéance de
Napoléon, &lt;t prononcée par ces mêmes êtres
qui, pendant quatorze ans, ont été cause de
nos malheurs par leur làcheté, leur faiblesse,

et surtout leurs viles adulations ! )J
cc Le jour de la capi1ulation, quelques
sénateurs; plus hardis et qui avaient· toujours
tté du parti de l'opposition, se réunirent entre

Paris par force. Ils délibérèrent sur ce qu'il
convenait de faire, et se rendirent de suite
chez M. deChabrol,préfet; ils lui dirent qu'il
n'y avait pas un instant à perdre, qu'il fallait
lever le masque, et se déclarèrent en faveur
des Bourbons. M. de Chabrol hésitant, ils
s'assemblèrent le lendemain. 51 mars, après
avoir fait ouvrir les portes du Sénat dont on
avait emporté les clefs, et nommèrent une
commission provisoire de cinq membres
pour motiver la déchéance de Napoléon.
« Ce rapport fait, ils prononcèrent cette
fameuse déchéance, qui aurait dù être faiLe
deux ou trois ans plus lôl, sans le secours de
!'Etranger.lis nommèrent ensuite un ~ouvernement provisoire sur l'invitation de !'Empereur de Russie, qui les engagea 3. se donner
une constitution et 3. choisir le genre de
gouvernement qu'ils voudraient. Ils rappelèrent Louis XVIII au trône et firent une
constitution qui les rendit encore plus méprisables qu'ils ne l'avaient jamais été. On
pouvait jadis excuser leurs flatteries en les
regardant comme forcées, et auJourd'hui que
les hommes sont libres de leurs opinions, ils
profitent de cette liberté pour se donner, au
détriment de l'Elat, des charges beaucoup
plus belles que celles qu'ils possédaient, et
de se les donner héréditairement, eux qui ne
les possédaient qu'à vie, et qui, sous un
changement de gouvernement, de\·aient s'attendre à èlrependus. D'autres devaient s'élever dans l'opinion publique, et prouver que,
lorsqu'ils n'étaient pas contraints, ils étaient
dignes de leur rang; mais non t ils. ont la
bassesse de s'approprier, 3. eux seuls, les
immenses revenus du Sénat, et ceux qui partageront avec eux le siège curule n'auront rien.

a M. le comte d'Artois, dans sa réponse au
Sénat, a passé sous silence ce qui concerne le
traitement et l'hérédité, de sorte que l'on
espP.re que ces articles seront supprimés. On
travaille, dit-on, à une nouvelle constitution.
Il a parlé froidement aux sénateurs et a dit
au Corps Législatif des choses très natteuses. &gt;&gt;
Le journal raconte ensuite la cérémonie
religieuse qui eut lieu le jour de Pâques sur
la place Louis XV. Une messe solennelle fut
dite sur un immense autel, en présence des
souverains et de toute l'armée. Les maréchaux
de France eurent l'honneur de baiser le
crucifix les premiers, par une courtoisie des
ninqueurs. Puis l'Empereur de Russie embrassa le maréchal Ney. 8ingulier spectacle
que celui de ces adversaires frateruisant publiquement, tandis que Napoléon déchu prenait
le chemin de l'exil 1. .. Une grande revue
termina cette solennilé.
&lt;t Les Russes sont fort embrasseurS-, ajoute
M. D... ; ce qui est fort singulier, c'est que
l'Empereur lui-même ne peut se dispenser
d'embrasser un serf, lorsque celui-ci lui
présente un çeuf, ou seulement lorsqu'il lui
en témoigne le désir.
CL •• La police est fort bien faite à Paris
par la garde nationale, conjointement' aŒc
les troupes russes. Les soldats impériaux sont
doux et sociables, du reste lourds et presque
sans jugement. Ce sont de vraies machines
que l'on mène avec une sévérité excessiye: .
il est curieux de voir un régiment d'hommes
de six pieds et très robustes obéir aveuglément à nn enfant de quatorze ou quinze
ans parce que c'est le fils de leur podestal.
JI n'entre point dans la tête d'un Russe qu'il
puisse jamais devenir officier : il n'y en a
presque pas d'exemple. L'Empereur en nomma un à l'affaire de Paris pour avoir fait
prisonnier un général. Encore sa\'ait-il lire Pl
chiffrer, servait-il depuis dix ans, et avait-il
mérité la croix, par sa bravoure. Presque tous
les soldats de la garde sont décorés d'une
médaille d'argent; on pourrait regarder cela
comme une amulette ou une relique : c'est
une médaille en actions de grâce à la Providence, pour la campagne de 1812. Tous ceux
qui sont entrés à Paris en auront pour ce fait
d'armes, ceux seulement de la garde et ceux
qui se sont battus. Cardans les trois premiers
jours, nous avons vu défiler, par la rue SaintJacques, la rue de la Harpe, le pont d'Austerlitz
et la rue du Bac, plus de -150,000 hommes
qui 3e dirigeaient sur Orléans et Fontainebleau.
c&lt; Le mardi 12 avril,
l'entrée du comte
d'Arlois a été une fêle universelle. C'est alors
qu'il convint réellementd'e.xpriruer son enthousiasme et sts sentiments. Au mOins nous
avons urr chef de la famille royale! ... Le gouvernement provisoire lui a été déféré aussitôt
son arrivée.
« Le 15et le 14, j'ai été de garde au PontN.euL Les Russes couchenl sur le pavé, sans
paille, la tête sur leurs sacs. Pour nous, nous
occupons le corps de garde où nous avons un
lit de planches .
« Le-15,entréedel'Empereurd'Autriche. »
Suivent quelques mots sur les transes

�H1STO'J{1.Jl

----------------------------------··

mortelles éprouvées par une bonne dame
dont le fils aîné, polytechnicien improvisé
canonnier, s'était battu courageusement sous
les murs de Paris. La lettre raconte ensuite
un incident de la capitulation:
« M. le duc de Raguse avait capitulé, pour
lui et son cor.ps d'armée, à 4 heures après
midi : il devait se retirer avec armes el
bagages, pour que la ville pût capituler aussi:
mais à deux heures du matin les maires
n'étaient pas encore à Bondy où était l'Empereur de Russie. Il les reçut d'abord assez
·vivement, leur faisant de grands reproches de
leur négligence et de ce que, par leur retard,
ils avaient compromis le salut de Paris ; mais
ensuite il leur parla avec sa bonté ordinaire:
il leur dit qu'il avait été obligé, pour retenir
ses soldats, de leur faire de grandes distributions d'eau-de-vie, et de les faire danser, - ce
qu'ils aiment beaucoup. »
Arrivons maintenant à la partie la plus
curieuse de ce journal, qui vient d'évoquer
une grande page d'histoire d'une façon si
familière et si bon enfant. M. D... , ayant fini
de raconter ce qu'il a vu, pense qu'il faut
conclure; et comme il a du style et de la
jugeolte, il n'hésite pas à risquer un petit
essai sur la situation générale du pays et de
son empereur. Et ce qui donne à cette appréciation toute personnelle un intérêt énorme,
c'est que, vraisemblablement, toute la classe
moyenne avait une opinion identique. Une
lettre intime est, par cela même, sincère:
elle ne peut que fournir la note exacte d'une
époque, n'ayant, en somme, aucun intérêt à
falsifier !'Histoire.
Voici les idées qu'exprime la lettre, au
sujet de Napoléon :
« Aujourd'hui que Napoléon est à bas,
ceux même qui ont été les plus vils auprès
de lui sont les.premiers à le déchirer. Je hais
celle sorte d'injustice, résultat de la haine ou
de la passion qui fait voir tout ce qu'un
homme a fait de mal, sans examiner ce qu'il
a fait de bien ; qui donne à ces actions un
motif beaucoup p,lus odieux que celui qui le
fait agir. Sans doute, je me réjouis avec toute
la France de ne plus l'avoir à notre tête.
Moscou ni Dresde n'ont pu le corriger de
son ambition (encore n'est-on pas certain
qu'il ait pu faire la paix); et sans ajouter
tant d'autres calomnies sur son compte, il
suffisait qu'il fùt ambitieux et conquérant
pour faire le malheur de ses peuples. Il faut
aussi que la prospérité el les lâches flagorneries de ses ministres lui aient fait perdre
la tête et l'aient privé de jugement, en ne lui
laissant que le dérèglement d'une ambition
sans mesure. }lais je ne puis supporter qu'on

dise de lui qu'il aimait le sang, qu'il se gorgeait de sang, qu'il faisait massacrer des
milliers d'hommes par plaisir, qu'il a tout
corrompu et tout détruit, qu'il n'a fait que
du mal, que des sottises, etc ...
&lt;&lt; Sans doute, la somme du mal qu'il nous
a fait est mille fois au-dessus du bien, mais
elle ne vient pas de cruauté. L'effet est le
même, mais le motif moins odieux. S'il avait
ressemblé à Tibère ou à Néron, comme on le
dit aujourd'hui, il n'aurait pas régné en
France; et dans tout le cours de son règne,
il ne s'est pas trouvé un homme qui crût
avoir des raisons suffisantes pour l'assassiner l
Peut-on oublier qu'il mit fin à nos guerres
civiles et sut concilier avec adresse les différents partis? Il ramena l'ordre et la tranquillité, fit respecter et rétablir la religion presque
anéantie dans la Révolution. li mit sur pied
les écoles et les collèges qui, loin de détruire
l'éducation, permettaient à un pauvre de recevoir, pour 60 francs par an, la meilleure
imtruction. Sans parler de toutes les écoles
primaires et de tous ces établissements gratuits, il fit refleurir les sciences et les arts,
encouragea toutes sortes de talents et d'industries, remit les lois en vigueur, en créa de
nouvelles, porta ses grandes vues sur toutes
les branches de l'administration, de sorte que
l'Etat n'éprouvait plus la moindre dilapidation; il s'illustra par de nombreux monuments, tant d'utilité que de luxe, fit ouvrir
les plus belles routes et les plus beaux
canaux à travers les rochers, les montagnes
et les marais ; plus fameux encore par ses
victoires etses conquêtes, il commença d'abord
par préserver le sol français de toute invasion
ennemie et sauva la France par la défaite de
~lelas ; bientôt, songeant à raffermir sa puissance et la nôtre, iI porta l:t guerre chez
l'étranger, et fit repentir les souverains de
n'avoir point soutenu la cause des rois, vengea ainsi la France des maux qu'ils avaient
allirés sur elle, etc... n
Cette longue et élogieuse &lt;&lt; tartine », qu
n'en finit plus, ressemble singulièrement à un
article de dictionnaire, ou à quelque résumé
de manuel à l'usage du baccalauréat .... Fort
heureusement pour l'auteur, aucun ouvrage
classique ou autre ne relatait, à cette époque,
les bitnfaits de Napoléon, sans quoi on eût
pu croire que M. D... y avait tout bonnement
copié le passage relatif à ce grand homme,
dans le but perfide d'éblouir le provincia
auquel il écrivait .... li continue sur un ton
un peu moins didactique :
&lt;&lt; Je sais qu'il est impossible de lui pardonner l'affaire d'Espagne, celle des gardes
d'honneur et son ambition . Aussi était-ce,

en résultat, un malheur pour la France que
d'être gouvernée par lui, tandis qu'elle n'aurait jamais eu de meilleur souverain s'il
eût été sage. Aujourd'hui qu'il a tout perdu,
on l'accuse de lâcheté parce qu'il ne s'est pas
tué. Lui, lâche?... Il a toujours été au poste
le plus périlleux, et des milliers de soldais
ont été moissonnés à ses côtés; il y a souvent
plusde courage à ne pas mourir, et peut-être,
prévoit-il qu'il pourra encore jouer un rôle
important. On le dit fort malade. JP, voudrais
pour notre tranquillité, qu'il mourût; j'en
serais fâché pour la gloire des empereurs.
&lt;! li se portait très bien il y a cinq jours;
il supporta sa déchéance avec beaucoup de
sérénité:
- « Je m'en f... ! dit-il. Je ne suis qu'un
soldat!. .. J'aurai assez d'un louis par jour!. ..
r&lt; Ce dont il fut le plus alfecté, c'est d'ètre
abandonné de ceux qu'il croyait lui être trè~
attachés. Les soldats de sa vieille garde lui
ont été plus fidèles. C'était à qui le suivrait
dans son exil; il est toujours à Fontainebleau.
&lt;&lt; Je me suis bien trompé, a-t-il dit, en
recevant sa déposition; je croyais agir pour
la prospérité de la France, et je n'ai fait que
son malheur 1...
11 L'histoire d'Allemagne offre plusieurs
exemples de souverains dépo~és, qui ont vécu
ensuite comme simples particuliers, notamment Othon IV et Wenceslas. L'accusation du
pillage de Paris el d'a,oir voulu faire sautrr
la poudrière, ainsi que beaucoup d'autres
non moins odieuses, ne sont point avéréfs,
il s'en faut de beaucoup. Néanmoins, nous
en voici débarrassés, Dieu soit loué! Le sénatus-consulte du 2 avril lui a fait plus de mal
que toutes les armées alliées; il aurait
peut-être fini par les battre pour notre
malheur! ... »
Ici prend fin Je manuscrit de M. D.... C'est
en somme une véritable chronique, pleine de
détails intéressants, qui fait revivre cette
page d'histoire beaucoup mieux qu'un banal
compte rendu. Et ce qui en fait le principal
mérite, c'est la franchise et la simplicité. Si
le document passe à la postérité, c'est par
surprise; l'auteur n'arnit certainement pas
envisagé cette éventualité improbable, et c'est
pourquoi il a dit tout ce qu'il pensait.. .. Sans
quoi, il n'eût pas mis la même sincérité
carrée dans ses opinions personnelles, de peur
de se compromettre. Ce n'est qu'en pénétrant
l'intimité des vieux mémoires et des lettres
familières, qu'on peut évoquer la vraie physionomie d'une époque écoulée. C'est là, et
non dans le bref récit des batailles, que résident réellement l'intérêt et l'enseignement de
l' Histoire.
ROBERT

FRANCHEVILLE

Henry R\"IUJON, de l'Académie française.
dJ,:&gt;

Deux

r

La gloire est jolie femme. Les historiens,
redresseurs de torts, commettent volontiers
l'erreur de lui faire un bout de morale.
&lt;r Ab l que vous avez donc tort de ne point
aimer cet artiste, cet écrivain, ce soldat!
(Chacun cite un nom, au gré de ses préférences.) Cet homme-là était éperdument
amoureux de vous. Nul n'a mieux mérité
votre faveur. Il valait cent fois tel ou tel que
vous comblez de sourires. )J La grande capricieuse écoute poliment. Quand le sermonneur a fini de prêcher, elle répond ceci :
&lt;&lt; Tout ce que vous me dites de votre ami
est la vérité même. Mais que voulez-vous? il
ne me plaît pas. »
Elle aura toujours, celle Célimène, pour
justifier ses caprices, des raisons auxquelles
la raison ne comprend rien. A vrai dire, elle
n'en a qu'une seule: &lt;&lt; Je suis incapable
d'aimer par devoir. )J Tous les raisonnements
du monde viennent se briser contre un cœur
fermé. C'est infiniment triste, et d'une ré1·oltante injustice. Hélas! il en sera ainsi tant
que les philosophes n'auront pas trouvé le
moien de discipliner la femme et la gloire et
de créer le droit à l'amour.
Parmi les âmes en peine que cette coquette
s'obstine à dédaigner, il en est une, forte
entre toutes et haute à l'égal des plus hautes.
Les plus riches exemplaires d'humanité se
sont ,·us au seizième siècle, sur ces deux lerroirs de fécondité, l'Italie el la France. Le
génie, la vertu et le crime s'épanouirPnt alors
en fleurs prodigieuses. Notre Rabelais, docile
comme un écrivain public à la voix du siècle, sait bien ce qu'il fait en donnant à ses
héros des slal ures gigantesques; la mesquine anatomie de l'animal humain ne suffit
pas à la volonté de Pantagruel, non plus que
l'ordinaire intelligence à sa soif de curiosité.
Les champs de bataille, les ateliers, les académies, tous les domaines de la force et de
l'esprit se peuplèrent de géants. Il y eut, en
ce temps-là, sur la planète, un passage de
surhommes. A cette époque de miracle, qut:1qu'un de chez nous, un Français de vieille
souche, a résumé en lui les diverses manières
par lesquelles l'être humain peut se dépasser.
li a tout connu, celui-là, !out goùté, tout
aimé, tout servi. Dieu, d'abord. C'était pour
les âmes d'alors le besoin et le devoir premiers. Comment servir Dieu et le prier?
deux foules s'égorgèrent pour l'inquiétude de
ce problème. Des scélérals se firent miliciens
du ciel. Cependant, au milieu des tueries,
quelque chose d'exquis s'ébauchait, la souveraineté de l'humanisme. L'art était partout ; des saints maniaient le pinceau et les
capitaines faisaient des vers. Théologien, lati-

niste, artiste, musicien, orateur, poète, soldat surtout, fou de la guerre, héros constamment, héros quand même, héros toujours,
tel fut Agrippa d'Aubigné.
Il a été tout cela et magnifiquement. Quel
poème que cett~ existence enragée! Tout
l'humain s'y trouve exprimé au suprême.
Des mille aspects de la vertu, il en est un
dont le rayonnement obscurcit les autres : le
monde respPcte, entre tous, les mortels qui
ont méprisé la mort. D'Aubigné dansait à
dix ans devant le bûcher; le péril lui était
volupté. Il fut soldat avec ivresse et gaspilla son sang. L'histoire s'amuse des heureux qui ont su violer la fortune. Si son ironie leur pardonne, sa conscience appartient
aux cœurs fidèles; elle garde le plus pur de
son hommage pour ceux qui n'ont pas
changé. A quatre-vingts ans, d'Aubigné, en
son exil genevois, survivant à des haines
étrintes, cuirassé da ses vieilles colères, restait raidi dans sa foi ; son siècle avait couru
sans qu'il bougeât. Nous aimons encore qu'un
esprit guerrier se soit plu aux choses de la
paix ; ce rude porteur d'épée a joué du
théorbe el de la plume, il a chanté toute la
fête de la vie. Ce reitre méditait. Ce huguenot grondeur fit des poèmes d'amour; ce
ronsardisant, des épopées bibliques. Des facultés de génie autour d'une conscience imprenable, un rocher où poussaient des fleurs,

AGRIPPA D'AUBIGNÉ.

D'après un tab~au du temps.

voilà cette âme. En faut-il plus pour mériter
d'épouser la gloire?
Elle n'a pas voulu de cet amant.

Que les contemporains de d'Aubigné aient
méconnu en lui le poète et le penseur, tous
les manuels d'histoire littéraire expliquent
cela le mieux du monde. Son génie d'écrivain s'avisa d'apparaître, costumé aux vieilles
modes, avec des mots et des sentiments désappris, devant une France que Malherbe
avait habituée aux politesses du style el
Henri IV aux joies de la paix. Ce revenant
choisissait mal son heure pour remuer des
haines anciennes, pour parler des martyrs
à des politiques, et de la Bible à des ciseleurs de madrigaux, Pt de fidélité à des ralliés, et de rancunes à des oublieux. Ce lyrisme épique éclata comme une bombarde
importune au sein d'une rnciété pacifiée. Et
puis, pour dire l'héroïsme et donner son
verbe au sublime, une voix s'éleva aussitôt,
plus jeune et plus forte, qui couvrit ce hrui t
d'autrefois; et ce fut la voix de Corneille.
Tout le dix-septième siècle ignora tranquillement le poète des Tragiques et le conteur de
!'Histoire universelle. Imagine-t-on cet écho
de barbarie sous les quinconces de Versailles?
Une épaisse dalle funéraire s'abattit sur la
mémoire de d'Aubigné et son nom même
n'évoqua plus rien. Lorsque sa pelite-fille,
Mme de ~laintenon, devint quasi-reine, elle fit
peu pour ce grand-père incommode. C'était
un spectre maussade au chevet d'une chanoinesse galante que ce huguenot aux gestes de
prophète. La renommée de d'Aubigné sombra pour longtemps.
li a fallu, après deux siècles, la belle ferveur d'un Sainte-Beuve pour qu"on allât regarder au fond de la tombe de ce grand
mort. Les romantiques s'aperçurent que la
France de Charles IX et d'Henri III avait failli
avoir son Dante. Était-ce enfin l'heure de la
justice'!
Certes, d'Aubigné est aujourd'hui profondément respecté. Mais voyons! nous sommes
entre nous et il est vilain de mentir. Le lisezrnus? Je veux dire, le pratiqurz-vous assidûment, comme vous faites de Uontaigoe ou
de Ronsard. N'avez-vous pas cru lui payer
votre dette d'admiration, très suffisamment,
en pénétrant, une fois pour toutes, dans la
brousse épaisse de son génie? Aussi bien les
authologies sont là pour servir votre paresse;
c'est besogne d'érudits d'extraire les lumières
de ce chaos. Y aller 1·oir vous-même, avouez
que vous ne le faites pas souvent. Après tout,
je me demande de quel droit je me permets
de dire ainsi le confiteor des autres. Parlez
pour vous, me dira-t-on I Mon Dieu, si j'ose
me citer, j'ai achevé-mes humanités dans les
cafés que hantaient les derniers romantiques.
Les maitres de ma jeunesse savaient de d'Au-

�fiSTO'/t1.ll -------------------------------------------bigné des vers sublimes, de grands Yer~
larges où pas~ait un vent d'éternité. Ils les
disaient volontiers, mais c'étaient toujours
les mêmes qui revenaient à leur sou,enir. Et
j'avais ainsi la sensation d'épaves superbes
arrachées à un illustre naurrage. J'ai eu le
zèlt&gt; d'en connaitre plus. L'édition critique de
d'Aubigné se publiait précisément alors chez
notre ami Lemerre. Des guides excellents,
)Dl. Réaume et de Caussade, conduisaient les
pèl_erins de bonne volonté. li devenait presque facile de lire d'Aubigné. Par exemple, la
Création, je n'ai pas pu, je le confesse à ma
honte. Des Tragiques, je suis sorti écrasé,
ahuri, prostré, en toute admiration cela va
sans dire. Cette furieuse mêlée d'images m'a
semblé grandiose, et confuse aussi comme
ces prises d'armes où le vieux soldat de la
Bible lapait sur les crânes des papistes.
Misérables créatures de ,·oluplé que nous
sommes, nous demandons au génie le plai• 1
Sir.

li était malhabile, ce capitaine au cœur
indomptable, ce politique hérissé de rancunes, et maladroit ce poète sublime par
instants. Alors on comprend, sans l'excuser,
la cruelle réponse frivole : « li ne me plait
point. » Une heure de la vie de d'Aubigné
résume et symbolise l'infortune de sa destinée. M. Samuel Rocheblave, le mieux informé
de ses admirateurs et le plus persuasif, nous
raconte à nouveau le roman d'amour de son
héros. Cette idylle douloureuse avait été déjà
pieusement commentée par li. Henri Monod.
A vingt ans, Agrippa a follement aimé une
blanche jeune fille, la Diane de son poème du
Printemps. Ce fut, au lendemain de la SaintHarthélemy, dans l'horrible France de la
haine, un coin de fraîcheur adorable. C'est
l'heure de la vie de d'Aubigné, la seule, où
a sauvage énergie se soit reposée. Échappé

aux 11 Noces VPrmeilles », le partisan traqué
faisait halte au manoir de Talcy. La fille
de son hôte, Diane Salviati, une de ces fées
italiennes qui vinrent s'adoucir au pays ùe
Loire, était belle comme on l'est dans Ronsard. C'est elle qui a fait un poète du rude
batteur d'e~trade. D'Aubigné vieilli l'a proclamé : 11 Cet amour me mit en tête la
poésie. » Il a chanté Diane en parfait ronsardisant qu'il était alors, mais r,'est bien autre
chose qu'une musique de concert. Amour
exalté, frénétique, farouche, qui jeta un
reitre, dont le cœur était vierge, aux pieds
d'une merveille de séduction. C'était sa vie
entière et tout son être que d'Aubigné , ouait
à Diane Salviati. Leur histoire est la plus
simple du monde : il l'a aimée, elle ne l'aima
point. Elle aurait dû l'aimer. Il semble bien
qu'elle a es5ayé. C'est trop facile d'expliquer
par la coquetterie le stage cruel que celte
enchanteresse d'[talie fit subir à ce terrible
amant. Ils allèrent tous deux graver leurs
noms sur les chênes des bois de Marchenoir;
leurs mains s'enlacèrent. Diane poussa la
bonne volonté jusqu'au baiser; la tête orageuse de d'Aubigné eut parfois pour oreiller
la blanche poitrine où rien ne battait. Blessé
dangereusement dans une rixe, il fit vingt
lieues, la mort aux lèvres
1

Pour, entre ses deux bras, si doucement mourir.

Diane exécuta loyalement les gestes de la
correcte fiancée; elle s'assit au chevet du
malade el pansa ses plaies physiques. Elle ne
put guérir l'invisible blessure. Il comprit
alors. « Tu es émue, mais point attendrie! »
s'écria-t-il. Il s'évada de cette passion torturante et pensa mourir de s'être délivré.
Elle avait eu peur, la jolie Diane, de cet
amant Cl qui sentait la poudre, la mèche et
le soufre ». Cette âme profonde, mise à ou

devant elle, l'épouvanta. D'Aubigné avait fait
pour la froide idole quelques milliers de vers.
En prose, il a très peu parlé d'elle. li l'a
punie, pourtant, en montrant qu'une toute
petite âme habitait sa forme divine. Dans lt's
années qui suivirent sa rupture avec .Diane
Salviati, il faillit devenir un autre que luimême. c·est l'énigmatique période de sa , ie
où on le voit, oublieux du serment d"Amboise, hôte domestiqué des Valois, homme
de cour, lui, le soldat de Dieu, faisant des
ballets, les dansant peut-être, en grâce auprès de la reine-mère, en coquetterie avec les
Guisards, combattant à Dormans auprès du
Balafré. Diane, fiancée à ~[. de Laimeux, vint
alors à la Cour. Elle vil, dans un tournoi , son
adorateur de naguère, le plaintif compagnon
des promenades au parc de Talcy, déguisé en
figurant de carrousel. Et, sous ce costume
de mensonge, elle faillit l'aimer.
Diane Salviati, vous étiez charmante et
injuste, et criminelle et innocente, comme la
6loire elle-même. Vous avez pensé épouser
d'Aubigné, au moment même où il déméritait de l'amour. La postérité, belle Diane,
vous ressemble étrangement. Elle et vous,
vous vous plaisez aux tournois. aux escrimes
subtiles du talent, aux sub1iles élégances du
bien dire. D'Aubigné ne s'était déguisé que
pour un instant en joli homme. Il remit
pour toujours son armure guerrière. Et
toutes deux, devant ce triste amant magnanime, vous gardez votre moue dédaigneuse
et vous murmurez : 11 li est sublime, mais
que voulez-vous? il ne me plaît pas. » - Avec
plus de génie que bien d'autres, et des trésors d'héroïsme, d'Aubigné ne savait point
se mettre en parure pour aller dans le monde.
Ardemment amoureux d'une femme et éperdu
de gloire, il a rêvé de deux purs mariages el
les a manqués tous les deux.
HENRY

LE SALO:"! DE

1785,

AU LOUVRE,

ou FUT EXPOSÉ

LE PORTRAIT DE LA REINE AVEC SES DEUX ENFANTS, PEINT PAR 111ME VIGÊE-LE

Brn;x.

(Cc portrait se Yoit sur le panneau du fond, a gauche de la porte.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
~

r

L'Affaire du Colliér

ROUJO?\',

de l'Académie française.

je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que
je dois à l'État. ... » Un de ses amis l'interrompit : 11 Tais-toi, dct-il, tu mourras insolvable. »
~
~

Jamais BossuPt ne put apprendre au
grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince
était très indolent. On raconte que ~es billets
à la comtess~ du Roure finissaient tous par
r.es mols : Le mi me {ait mander pou1' le
conseil. Le jour que celle comtesse fut exilée,
un des courtisans lui demanda s'il n'était pas
bien affligé. (1 Sans doute, dit le dauphin;
ruais cependant me ,·oilà délivré de la nécessité d'écrire le petit billet. »
~ Le maréchal de Biron eut une maladie
très dangereuse : il youlut se confesser; el
dit devant plusieurs de ses amis : &lt;1 Ce que

Un ambassadeur anglais à Naples avait
donné une fête charmante, mais qui n'avait
pas coùté bien cher. On le sut, et on partit
de là pour dénigrer sa fête, qui avait d'abord
beaucoµp réussi. Il s'en vengea en véritable
Anglais, et en homme à qui les guinées ne
coûtaient pas grand'chosc. Il annonça une
autre fête. On crut que c'était pour prendre
sa revamhe, et que la fète serait superbP. Ou
accourt. Grande afOuence. Points d'apprêts.
Enfin, on apporte un réthaud à l'esprit-dcYin. On s'attendait à quelque miracle. « Mes~ieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non
l'agrément d'une fêle, que vous cherchez :
regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont

il montre la doublure), c'est un tableau du
Dominiquin, qui vaut cinq mille guinées;
mais ce n'est pas tout : voyez ces dix billets;
ils sont de mille guinées chacun, payables à
vue sur la banque d'Amsterdam. (li en fait
un rouleau, et les met sur le réchaud allumé.)
Je ne doute pas, messieurs, que cette fêle ne
vous satisfasse, el que vous ne vous reliriez
tous contents de moi. Adieu, messieurs, la
f ète est fi oie. i,
~ On faisait une quète à l'Académie française; il manquait un écu de six francs ou un
louis d'or. Un des membres, connu par son
avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avait mis; celui qui faisait la collecle dit : &lt;1 Je ne l'ai pas vu, mais
je le crois. J&gt; ~I. de Fontenelle termina la
discussion en disant : &lt;I Je l'ai vu, moi; mais
je ne le crois pas. l&gt;

CJ-JAJl FORT.

Pour aristocratique que fût la vie r1ue
menaient à l'abbaye de Longchamp nos jeunes
demoiselles qui grandissaient en âge et en
beauté - sinon en sagesse - elles en vinrent
à la trouver monotone et bientôt même fort
ennuyeuse. La marquise de Boulainvilliers les
faisait c1 sortir J&gt; de temps à autre. En son
domaine de Passy, les jolies pensionnaires se
trouvaient en contact avec la vie mondaine,
elles s'y laissaient éblouir par les propos
dorés des jeunes gens élégants et sémillants,
et trouvaient, rentrées au couvent, bien inélégante et fruste la robe grise et noire des
religieuses. Les noces magnifiques de Mlle de
Passy, fille de la marquise de Boulainvilliers,

qui épousait le jeune vicomte Gaspard-Paulin
&lt;le Clermont-Tonnerre 1 , où ~Illes de SaintRémy de Valois avaient été priées, déroulèrent
sous leurs yeux un spectacle enchanteur.
Aussi, quand Jeanne eut regagné son couvent
et que l'abbesse, chargée de sonder ses intentions, lui demanda si elle se sentait de la
vocation pour la vie religieuse, la dame abbesse fut-elle bien reçue!
Un jour de l'automne de 1779 2, écrit le
comte Beugnot, on annonce chez Mme de
Surmont - femme du prévot, juge ciril et
criminel de la châtellenie et président des
greniers à sel de Bar-sur-Aube - que deux
princesses fugitives sont tombées à l'auberge
de la Tête-Rouge, c'est-à-dire à la plus misérable auberge de la ville, où il n'y en a pas
· une de passable. Et nous tous de rire de princesses ainsi logées. On apprend que ces dames
sont échappées du couvent de Longchamp et

qu'elles se sont dirigées sur Bar-sur-Aube
comme sur un point central où elles vont
réunir tous leurs efforts pour rentrer dans
les ~ien~ considérable~ qui forment l'antique
patrimorne de leur Maison. Ces biens sont lt&gt;s
terres de Fon tette, d 'Essoyes et de Verpillières. L'une porte le nom de Mlle de Valois
- c'est notre petite Jeanne, - l'antre de
Mlle de Saint-Rémy - c'est Marie-Anne sa
plus jeune sœur.
'
Elles avaient franchi les haies de clôt ure,
un léger paquet sous le bras et douz~ écus
dans leur poche. Le coche d'eau les avait
conduites jusqu'à Nogent, d'où le carrosse de
voiture le~ avait menées à Bar-sur-Aube. De
leurs trente-six livres tournois, elles en avaient
dépensé vingt-quatre.
Toute une j eunesse gaie et vive papillonnait à Bar-sur-.\ube autour de l'énorme et
majestueus{l Présidente de Surmont 3 , en sa

1 I.e mariage ful célébré le 29 janv. ']1;9_ lime
de Clermont-Tonnerre mourut deux années aprês
(fên. li8t J en laissant deux JJPlites filles.
2. Le comte Beugnot parle de l'automne de 1 i82.

L'acte de mari3ge de Xicolas de la !lotte cl de )Ille de
Saint-Rémy cle Valois, en dale du 6 juin 1780 dans
les registres cle l'faat ciril de Bar-sur-Aube, prouve
qu'il laul lire 1779.

. ;;_ « !°ai peint_ de_ quelques traits la société un peu
libre qut se réumss3tt dans la maison de Mme de l:)urmonl », é~rit le comte Be_ugnol. Il esl regr,•ltablc que
celle partie de ses )fémo,res n'ait pas été publiée:.

\' II[

Le comte de La Motte.

.., 183 ....

�111S T0'1{1.11
belle demeure de la rue de l'Aube, entourée
de jardins fleurist. C'étaient des parties de
campagne en chars à bancs, avec des provisions dans des paniers que
l'on allait étaler sur la
mousse et les nappes de
fougères, dans le fond des
bois; c'étaient des comédies, où jeunes gens et jeunes filles se donnaient la
réplique sur une estrade
garnie de tapis, construite
dans l'une des hautes salles
en boiseries blanches de
l'hôtel, et où les spectateurs
applaudissaient un dialogue
d'autant plus animé et naturel que Frontin et Liselle
avaient plus longuement répété leur rôle, bras dessus,
bras dessous, en toute solitude - il fallait bien ménager la surprise! - sous
les voûtes épaisses et discrètes des profondes allées
du parc.
&lt;( Mme de Surmont avait
quelque temps résisté, écrit
le jeune Albert Beugnot,
avocat en herbe; mais nous étions parvenus à
lui persuader que sa position dans la ville lui
imposait l'obligation de protéger des demoiselles de qualité fugitives, persécutées peutètre, et que la noblesse délaissait d'une manière honteuse. Nous avions fait vibrer la
corde sensible. n La bonne dame prit donc
les jeunes filles sous son toit, nonobstant la
mauvaise humeur de son mari qui n'avait
pas laissé de bougonner et de protester contre
cet envahissement dérangeant ses habitudes.
Il avait cédé. « Le mari, dira plus tard l'inspecteur Surhois, est véritablement on ne peut
plus timide; mais sa femme a de la tète el
de la fermetét. » Comme ces demoiselles
étaient dans le plus grand dénuement, Mme de
Surmont leur prèta, le soir de leur arrivée,
deux robes blanches, mais sans trop d'espoir
qu'elles pussent leur servir, car les robes
étaient à sa taille et cette taille était des plus
volumineuses. Aussi, quelle ne fut pas sa
surprise, quand elle vit, le lendemain, que
les corsages allaient parfaitement. On avait
passé la nuit à les découper et recoudre, si
bien qu'elles convenaient à ravir. « Elles procédaient pour tout avec la même liberté et
Mme de Surmont commençait à trouver le
sans-façon des princesses poussé trop loin. ,,
L'ainée, Jeanne de Valois, avait un esprit
actif, impétueux, mettant tout sens dessus
dessous dans la vieille demeure où , du jour
au lendemain, elle s'était trouvée chez elle.
Elle n'avait pas tardé à faire quitter au prési1. La maison de Surmont est conser1•ée il Bar-surAubc, 16 et 18, rue d'Aube, Les salles, style Louis XVI,
sont, pour la plupart, du temps. Par une coïncidence
intèressante, la mai.son de ~urmont est aujourd'hui
habitée par une descendante directe de Henri II el
de Nicole de Savigny, Mlle Olivia de Valois, appartenant à l'une des deux braoches de la famille dont
l'autre s'est éteinte en I tiro;ne de ce récit, eu ses
dcut ,œurs et en so11 fn;ie. - Voir Em. Socard,

'-----------------------------------dent du grenier à sel sa mauvaise humeur,
en le charmant de sa vivacité gracieuse, de
ses espiègleries enjouées, de mille et une

flatteries et câlineries dont le bonhomme se
trouvait tout farci. cc Les demoiselles de SaintRémy, dit Beugnot, qui ne devaient passer
tout au plus que la semaine chez Mme de
Surmont, y demeurèrent un an. Le temps
s'écoula comme il s'écoule dans une petite
ville de province : en querelles, en raccommodements, en propos, en justifications, en
épouvantables intrigues et qui ne franchissaient jamais les murs de la cité. Toutefois
le génie de Mlle de Saint-Rémy, l'ainée, trouvait à se développer dans un cercle aussi
étroit. Elle préludait en attendant partie.
Elle s'était emparée de l'esprit de M. de Surmont, et recouvrait de l'attachement aveugle
que lui portait cet homme de bien, les noirceurs qu'elle distribuait à tout venant, à
Mme de Surmont elle-mème. Cette dernière
m'a souvent répété que l'année la plus malheureuse de sa vie était celle qu'elle avait
passée dans la société de ce démon. »
Parmi les personnes que nos deux sœurs
voyaient à Bar-sur-Aube, figurait une dame de
la Motte, veuve d'un officier de gendarmerie,
compagnie des Bourguignons•, en garnison à
Lunéville. Elle avait un fils engagé dans la
compagnie même où avait servi son mari.
Marc-Antoine-Nicolas de la Motte venait souvent dans la maison de Surmont. C'était un
jeune homme d'une taille au-dessus de la
moyenne, au visage allongé, figure mince,
teint pâle et basané, les yeux et les sourcils
noirs, les cheveux bruns, le nez aquilin mar-

qué de petite vérole. Il avait bon air, en
somme, dans son habit de gendarme écarlate,
brodé de galons d'argent, portant à son chapeau bordé d'argent la cocarde blanche, son grand
manteau de drap écarlate
doublé de serge rouge et
parementé de couleur chamois•. Mais il était lourdaud, et ses camarades,
déformant son nom C( La
Motte l&gt;, l'appelaient cc Momotte l&gt; sans qu'il s'en formalisât.
La Motte avait du talent
pour la comédie. Il tenait
des rôles avec Mlle Jeanne
et lui donnait, dit-elle, des
leçons de déclamation. &lt;( Ces
moments, observe Jeanne,
n'étaient pas perdus pour
l'amour. n On.déclama tant
et si bien qu'il fallut se marier en grande hâte 5 • L'union de Nicolas de la Motte,
écuyer, gendarme du roi de
la compagnie des BourguiCliché Giraudon.
gnons, et de Jeanne de
Saint-Rémy de Valois de
Luz, fut bénie le 6 juin 1780, en la paroisse
de Sainte-Marie-Madeleine de Bar-sur-Aube.
Les fiançailles avaient été célébrées la veille,
cc sous l'autorisation de messire Joseph-Henri
Ar minot, écuyer, seigneur de Fin-et-bonchemin, élu tuteur ad hoc par assemblée de
parents en date du 20 mai 1780, à cause de
la longue absence de la dame Jossel, mère de
la demoiselle ». - (( A la célébration dudit
mariage ont assisté : Nicolas-Clausse de Surmont, conseiller du roi, président, prévôt,
juge civil et criminel de la prévôté et châtellenie de Bar-sur-Aube, lieutenant général de
police et président du grenier à sel, oncle
maternel du mari; messire Joseph-Henri
Arminot, écuyer, seigneur de Fin-et-bon-chemin, parent et tuteur de la mariée, demeurant audit Bon-Chemin, et Jean Durand, receveur des aides, demeurant à Fontette. » Ce
Jean Durand était sans doute l'ancien fermier
de Saint-Rémy qui avait recueilli et élevé la
petite Marie-Anne. Un mois après, jour pour
jour, à la même paroisse, étaient baptisés
Jean-Baptiste et Nicolas-Marc, fils jumeaux de
Nicolas de la :Motte, gendarme du roi, et de
Jeanne de Valois. Les parrains étaient les
domestiques de Mme de Surmont. Les deux
enfants moururent quelques jours après 6 •
Nicolas de la .Motte avait alors vingt-six ans
et Jeanne de Valois en avait vingt-quatre. Les
deux époux usurpèrent le titre de comte avec
assez d'adresse pour que les contemporains,
et depuis lors tous les historiens qui se sont

occupés de leur histoire, y aient été trompés.
Dans les actes d'état civil qui les concernent
et qui nous ont passé sous les yeux, La Motte
est simplement qualifié d'écuyer. Son oncle,
frère de son père, était marchand. La confusion fut d'ailleurs d'autant plus facile qu'il
existait dans le Bar-sur-Aubois deux familles
de la Motte : l'une, à laquelle appartenait le
mari de notre héroïne, était de petite gentilhommerie; l'autre, de noblesse ancienne et
plus considérable, était établie à Braux-leComte.
&lt;( M. de la Motte, dit Beugnot, était un
homme laid, mais bien fait ; habile à tous
les exercices du corps, et, en dépit de sa
laideur, l'expression de sa figure était aimable
et douce. li ne manquait pas entièrement
d'esprit; mais ce qu'il en avait était tourné
vers les aventures subalternes. Il était gentilhomme et le troisième de son nom qui servait dans la gendarmerie. Son père, chevalier
de Saint-Louis et maréchal des logis dans ce
corps, avait été tué dans la bataille de Minden.
Dénué de toute espèce de fortune, il
avait cependant eu le talent de se noyer
de dettes. » C( Gendarme assez dispos
pour bien porter sa botte de foin du
magasin de fourrage au quartier, disait de lui son beau-frère M. de la
Tour, mais ne lui en demandez pas
davantage. l) &lt;&lt; Il n'est pas beau de
figure, écrit Mayer dans son pamphlet,
mais du reste il promettait. Mlle de
Valois fit cas du reste. n
Quand Mme de Surmont apprit à
quel point Jeanne de Valois et son neveu l'avaient trompée, irritée de l'insulte faite à sa maison, elle pria la
demoiselle de sortir et congédia le
galant. Ils allèrent se réfugier chez
Mme de la Tour, femme d'un ancien
contrôleur du vingtième et sœur de
M. de la Motte ; mais celle-ci, fort
gênée elle-même, ne put les héberger
longtemps. Jeanne aliéna pour mille
francs deux années de la pension de
huit cents livres qu'elle avait obtenue;
La Motte vendit pour six cents livres
un cabriolet et un cheval qu'il avait
achetés à crédit à Lunéville : ce furent
les ressources pour se mettre en ménage.
Les gendarmes rouges résidaient au
château de Lunéville qu'ils entretenaient et meublaient à leurs frais . La
Motte se montra fier de présenter aux
camarades sa jeune femme, très jolie
et très coquette, et Jeanne fut fêtée par le
corps Lou! entier. Le mari eut-il motif d'en
prendre ombrage? nous voyons à cette date
sa femme entrer dans le couvent des Annonciades à Saint-Nicolas-du-Port en Lorraine.

Table gêlltal. de la AlaisQII de Valois Saint-Rémy.
Troyes, 1858, in-8.
2. Rapportdatéde Bar-sur-Aube, 16 septembre 1785,
Archives des Affaires étrangères, llém. et docum.,
France, 1399, f• 224.
5. A la veille de la Révolution la gendarmerie
comprcna(l dix compagnies d~nt les quatre premières
- Ecossais, Anglais, Bourgmgnoos et F'lamands avaient le roi pnur capitaine.

4. Signalement du comte de la Motte, Archives des
A/fafres étra11gè1·es. Mém. el docum., France, 15W,
f• 260.
5. L' Histoire véritable de Jea,me de Sai11t-Ré111t
donne sur les prcmiéres amours de Nicolas de la
Motte et de Jeanne de Valois des détails d'un réalisme
tel qu'il est impossible de les reproduire.
6. Ces faits, d'après le registre de l'état civil de
Bar-sur-A ubc.

1. Doss. Target, Bibl. t•. de Paris, ms. de la
réserve.
2. Bette d'Etienville, Défense à une accusation
d'escroquerie, éd. originale, p. 12. On a un portrait
de Rohan par llossin (1768), grave par Catbelin
(1173), un autre portrait gravé par Campion de Ters•n
d'après le dessin de Ch.-N. Cochin (1765), ceux de
Capellan, Chapuy, Klauber, François, \'oyé le Jaune
cl des estampes anonymes. Le Musée municipal de

LES CHEVAUX
D'APOLLON.

Bas-relief de l'ancien hôtel de
Rohan,
par ROBERT LE LORRAIN.

1..'Ar1'Jt11(,E

JJU

Co1.1.11;1(_ --~

L'ordre en avait été fondé par la bienheu- la Motte apprit que sa bienfaitrice, la marreuse Jeanne de Valois, fille de Louis XI, quise de Boulainvilliers, était de passage à
et Mme de la ~lotte avait sans doute fait Strasbourg,_Elle décida son mari à s'y rendre.
valoir son nom pour y ètre agréée. Et le comte A Strasbourg, les jeunes époux entendent que
reprit sa vie de garçon, se noyant de dettes, la marquise est l'hôte du prince cardinal de
&lt;c faisant des escroqueries avec des juifs » et
Rohan en son château de Saverne : ils vont à
s'amusant de son mieux. Bientôt cependant Saverne. Mme de Boulaimilliers, qui s'était
il retira Jeanne du couvent pour la reprendre d'abord fâchée, quand elle avait entendu la
auprès de lui 1 •
folle équipée de ses petites protég~es franJeanne ne tarda pas à faire partager à son chissant les murs de l'abbaye de Longchamp,
mari les rêves d'ambition qui la hantaient. ne leur en a pas tenu longtemps rigueur.
Certes, avec le nom qu'elle portait, son intel- Elle accueille les jeunes époux avec sa bonté
ligence, son activité, on parviendrait à recon- coutumière. Ils lui content leur détresse, ellPquérir une situation digne d'une fille des en est louchée et consent à les présenter au
Valois. La Motte était une nature banale et cardinal.
bornée sur laquelle sa femme n'avait pas
Le prince Louis de Hohan est demeuré tel
tardé à prendre un empire absolu. Ses créan- que nous l'avons connu à Vienne, si ce n'est
ciers le harcelaient. Songeant à chercher que les années, avec leur expfrience, et les
fortune ailleurs, il sollicita un certificat de dignités de plus en plus grandes dont il a été
service; mais celui-ci lui fut refusé. C'était revètu, lui ont donné un air plus grave l'usage du corps. La gendarmerie formait une pas beaucoup. Il est à présent cardinal, tituarme d'élite où les gentilshommes servant laire de l'évêché de Strasbourg, le plus riche
sans g_rade étaient nombreux. Les autres de France, prince-État &lt;l'Empire, landgrave
d'Alsace, abbé de la grande abbaye
de Saint-Vaast et de celle dela ChaiseDieu, proviseur de Sorbonne, grand
aumônier de France, ce qui est la première charge de la cour, supérieur
général de !'Hôpital royal des QuinzeVingts, et commandeur de l'ordre du
Saint-Esprit. Nous avons son portrait
à r,ette époque : un homme d'une belle
figure, mais toujours une figure d'enfant, rondelette, gracieuse et poupine,
haute en couleurs, les cheveux d'un
gris blanc et le devant de la tête dégarni; d'une grande taille, se tenant
fort droit et bien fait. li porte ses
cinquante ans. Bien qu'avecl'âge il se
rnit chargé d'un peu d'embonpoint, la
démarche est toujours noble et aisée,
trahissant dans son allure à la fois
l'homme &lt;l'Église et l'homme de
Cour. Il est toujours affable, aimable,
d'une grâce avenante, ouvert et accueillant, méritant encore le nom
qu'on lui donnait : la Belle Émi-

nence!.

appartenaient à la classe bourgeoise et, en
grande majorité, à des familles de robe. On
perdait tout droit à l'avancement ou à la croix
si l'on se retirait sans certificat de service,
et l'on n'obtenait de rer tificat qu'en payant
ses dettes.

IX
Au château de Saverne.
Vers cette époque, septembre 1781, Mme de
... 185 ""

Rohan a fai t reconstruire, avecfaste
et dans un beau style, par l'architecte
Salins de Montfort, le palais de Saverne, résidence des évèques de Strasbourg, qu'un incendie, où il a failli
périr lui-même, a anéanti le 8 septembre 1779 : perte de plusieurs millions. L'œuvre réalisée est admirable.
Il y installe des collections de physique, d'histoire naturelle ; une nombreuse
bibliothèque aux belles reliures portant sur
les plats, frappées en or, les armoiries cardinalices avec celle mention : Ex bibliotheca
Tttbernensi 3• A Paris, il occupe l'admirable hôtel de Bohan, rue Vieille-du-Temple,
qui a pris le nom de &lt;c Maison de StrasStrasbourg pos~ède vingt-trois portraits différents du
prince Louis cardinal de Rohan.
3. Ces trésors artistiques et scicntifi&lt;Jues ont été
transportés, par le Directoi.rc1,.du Ba~Rhin en la bibliothèque de Strasbour~,. ou I m_cend1e de 187_0 les a
détruits. Le Roy de Samte-Cro1x, p. 89 et smr.

�---

111S TORJ.JI

'------------------------------------- L' ArrAJ~E

dit un merveilleux érudit, qui fut poète 11 ses
heures, Anatole de Montaiglon 2 •
Rohan réunissait les livres d'heures ancieus, les missels aux brillantes enluminures :
il lui répugnait d'avoir entre les mains, durant les offices, de vilains livres iniprimés.
D'autre part il a pris à cœur la faillite de
son neveu le prince de Guéméné, déclarée en
septembre 1782, la retentissante faillite de
trente millions qui a accumulé ruines et misères. Les plus aueinls sont les petites gens,
boutiquiers, portiers, domestiques, qui confiaient leurs épargnes au prince. Rohan n'y
est mêlé ni compromis en rien ; mais, dans
la mesure de ses forces, il veut atténuer le
désastre. Chaque année, ~ans que rien l'y
oblige, il contribue pour une somme considérable à la liquidation des dettes de son
cousin 3.
Rohan a fait un pèlerinage à Sasbach au
champ où Turenne trouva la mort. « La pensée m'est venue, dit-il, d'élever un monument à ce grand homme. J'ai donc acheté le
champ où un boulet le frappa et, avec lui,
la fortune de la France, pour y faire construire une pyramide. Je ferai bâtir à côté une
maison pour y établir un gardien, un vieux
soldat invalide du régiment de Turenne, je
désire que ce soit de préférence un Alsacien. » Le monument fut élevé, la maison
fut construite, un vieux soldat y fut logé•.
Et, de la sorte, l'argent filait. Aussi tous
les contemporains, Marie-Antoinette la première - et avec quelle àpreté : « Un besogneux », dit-elle, - puis tous les his torieos
jusqu'à ce jour, sans exception, ont-ils repro-

thé à fiohan sa fortune .obérée. Un évêque
qui a des dettes : quelle horreur I il devait
entretenir des femmes. Aussi bien sait-on que
ce que l'homme pardonne le plus difficilement à son semblable est de ne pas avoir
d'argent.
~lme de la Motte était une petite créature
fine et souple , d'une grâce ondoyante et
alerte. Des cheveux châtains, de ce châtain si
fin qui a la nuance des noisettes avec des reflets plus clairs, ondulaient sur son front. Ses
yeux étaient bleus, pleins d'expression, très
vifs, sous diis sourcils noirs bien arqués. La
houche, l!:rande, pouvait paraître ce qu'il y
avait de défectueux dans son visage au point
de \'Ue du dessin; cependant elle en était le
charme par les dents fines et d'une blancheur
parfaite, mais surtout par le sourire qui était
enchanteur. « Son sourire allait au cœur »,
dit Beugnot qui en parle d'expérience. Sa
gorge eùt éte à souhait sïl y en avait eu dal'antage; mais, comme l'observe encore Beu11:not, &lt;! la nature s'était arrètée à moitié de
l'ouvrage et cette moi lié faisait regretter
l'autre JJ. L'éclat si pur de son teint, une
peau blanche et fraîche, une physionomie
spirituelle et une allure vive, si légère, qu'en
la voyant se transporter d'un point à un autre
il semblait qu'elle ne pesât rien, ajoutaient à
son agrément. Enfin c'était la voix, doucP,
insinuante, d'un timbre agréable, qui caressait. Avec une instruction négligée elle avait
l'esprit prompt et naturel, elle s'énonçait
correctement et avec une grande facilité. &lt;! La
nature, dit Bette d'Etienville, lui avait prodigué le dangereux don de persuader 5• »
Devant les personnes d'un rang élevé elle sa,•ait prendre un air d'aristocratie, un maintien
noble, à la fois déférent et aisé, merveilleusement approprié à la circonstanc_e. Quant
aux lois morales et à celles de l'Etat, très
simvlement, avec infiniment de naturel, et
sans autre intention mauvaise, Mme de la
àfotte n'en soupçonnait pas l'existence. Elle
allait ainsi tout droit devant elle, avec les
armes redoutables que son sexe, sa beauté et
son esprit mettaient dans ses mains, tout
droit, sans voir d'obstacle, au gré de ses fantaisies impétueuses. &lt;! Tout cela, conclut
lleugnot, composait un ensemble effrayant

pour un observateur et séduisant pour le
commun des hommes qui n'y regardait pas
de si près 6 • i&gt;
Telle était Mme de la Motte. Nous connaissons le cardinal de Rohan.
On a \'li comment Jeanne de Valois a,·ait
rencontré pour la première fois Mme de Boulain.illiers sur le chemin qui montait au
village de Passy. C'est sur la grande route
encore, entre Strasbourg et Saverne, qu'elle
fut pour la première fois présentée au cardinal. « Je rencontrai la dame de BoulainvilIiers, dit celui-ci, qui se promenait sur la
grande route; elle fit arrêter, je m'approchai
de sa voiture et elle me présenta une personne qu'elle me dit s'appeler Mlle de Valois 7 •
&lt;! Ce nom, ajouta-t-elle, appartient vérita« blement à madame, qui est absolument
(&lt; dénuée de fortune. 1&gt; M. et Mme de la
Motte furent reçus au château de Saverne.
Rohan se montra empressé d'entendre les
aventures qui pouvaient se trouver dans la
vie d'une aussi jolie personne. li était d'ailleurs impossible d'imaginer une histoire plus.
intéressante et qui fût mieux contée.
Tandis que Jeanne. assise mr un tabouret,
la taille légèrement pliée en avant, parlait de
sa voix claire et pénétrante, animée de son
sourire enchanteur, rnn mari, dans un fauteuil, l'air digne et grave, opinait du bonnet,
et la marquise de Boulaiovilliers, affectueusement, soulignait les bons endroits. Rohan
promit sa protection. La Motte obtint un
brevet de capitaine à la suite des dragons de
llonsieur, frère du roi. Notre homme y est
titré « comte », erreur à laquelle il a contribué, mais il peut désormais en faire état aux
yeux des incrédules. Mme de Boulainvilliers,
de son côté, payait les dettes à Lunéville. Le
certificat de service, tant désiré, est obtenu,
et le jeune couple prend la diligence pour Paris.
L'aurore de la fortune se lève devant
Jeanne de Valois.

1. Aujourd'hui palais des Archives nationales. A
l'hôtel de Hohan notre Imprimerie Nationale a trouvé
un abri qu'elle serait sur le point de quitter.
2. Sur l'hùtd ùe Rohan voir Henry Jouin, Ancien
ftôtel de Rohan al/'ecté à tlmprimerie Sationale,
Paris, 189\J, in-fol.
3. Déclaratlon du baron de Planta, 28 nov. l i85
(A1·ch. nal .. X1 , 13/l41î) et son interrogatoire (Ibid.,
(F1/h45, B}; .Mémoires de la baronne d'Oberkirch,
II 1. 1,e Laron de Planta, ancien offlcier suisse, avait
été attaché au cardinal depuis 1772, en qualité de
premier gentilhomn,c. Il était son homme de confiance.
On notera quïl était de religion protestante. J,a déclaration ci-dessus paraitra d"autant plus sincère qu'à
la date o,'t elle fut faite, Pl_anta _n'appartenait elu~ ~ la
maison du cardmal. Il lm ara,t donné sa dcm1ss1on
en juin l7~f&gt;, et avail quillé l'hôtel de Strasbourg
dcs'le mois de janvier. Bibl. 11at., ms JolI de Fleury
2088, ! 241 vO.
4. Sa~bach d~pendil ,jusqu'en ,1803 de la scign~u!·ic
d·Oberk1rch, qui relevait clte-meme de la cour ep1scopale de Stra,;bourg. Le champ de Sasbach, acheté
par Uohan. est demeuré jusqu'aujourd'hui la propriété
de la France. terre française en plein duché de llade.
C'est en 1780 que Rohan le v1sila. En 1781, il fit
commencer les travaux du monument à clever il la

mémoire de Turenne. lis furent terminés en 1782.
En 1786, la pyra!11i,lc constr~ite ful r~nyersée_ p~r une
trmpèle. Les pierres e1~ lurent br1~cs, a111s1 ~ue
celles du socle. En aoùl 1 ,8X, la pyramide fut refaite;
mais a\'ant 1796, le monument a\'ait ét6 détruit à
nou\'eau par le temps. La laute en était i, l'entrevreneur qui empl•&gt;)"ait de mau1·ais matériaux. La mai,on
tlu garde, rlélaissér,, tilai~ tombée e~ délabrement._ A
l'approche des armees re,·olut1onna1rcs, commandres
par l!orrau, le carrlinal ,le Huhan s'était retiré en
Suisse. Au co•irs des années t79ô-li\J7 , le monument
fnl relevé par le soin ,le l'arlministrulion fra11çaise et,
de cc jour. celle-ci considéra champ cl monument
comme ·sa propriété. En 1802, il y eut à cc sujet des
contestations entre le gou,·erncnm,t fran1:ais etr,;"êcl1é
de Strasbourg; mais il partir de 1803, dalc de la mort
du cardinal de Rohan. le gouvernement nomma librement le œarrlien rlu champ el du monument qu'il considéra dèlinitivernent comme sa propriété. Le monument, ahanrlonné dans la suite, tomba de nouveau en
ruine. En 182h Charles X, mr les fonds de sa cassette particuliè;·e, le fil reconstruire d'une _rnanièr~
solide et durable. Les abords et les planlailons qm
s·y trouvent, tels qu'on les vo_il aujourd'hui, furent
orrlonnés en 1~43. t Voir un article de E. Palm, dans
le journal der Tag, '11 juillet 1001 , p. 10.) Les Fran-

çais font aujourd'hui encore pèlerinage au champ de
Sasbach, où s'élève la pyramide de Rohan el se conserve pieusemen~ la pierre oil Ture nne s'appuya_ ~ur
mourir. Le gardien actuel, nom,né par le mm1stere
de la guerre français, le 50 janvier 1902, csl li. rerd.Guill. Pauliu, ancien gendarme français, né à ~lolsheirn
(Alsace). Il a succédê à M. Schnoering, ancit&gt;n adjudaut des pon tonniers.
5. !lette d·E1iem·ille, Second mémofre, dans la
Coll. compl., li. 5~. - George! rlit de son coté :
, Un air cfe bonne foi dans ses récits mettait la persuasion sur ses lèvres. » Mém., 11, ;:i6.
ti. ~ous pournns reconstituer la physionomie de
)lme de la Motte d'aprils le tilmoignage du comte
13cu~not, celui _de Rétaux ùe l'illctle _et celui de B~lle
d'Et1envillc qui I obscna a\'ec son œ,I de romancier.
Ces témoignages se complètent l'un l'autre et concordent exactement.
7. flllerr, du cardinal de Rohan, Il jam. 1786,
Campardon. p. 207.
S. Les documents pour servir à l'histoire de Cag-liostro sont très nombreux. La difllcult~ est Je faire
un choix critique pour écarter ceux qui ne sont pas
exacts. On pla~era en première ligne les renseignements recueillis par la Justice. lo~s du pi:occs du
Collier. Ou les trouve aus Arcluves natzonales :

bourg 1&gt;. De grands jardins le foot communiquer a,·ec le palais Soubise 1 • On y admire encore le salon des Singes, d'un goùt
bizarre, paysanneries chinoises par Christophe
Huet, mais dont l'ornementation est harmonieuse et délicate; le~ trumeaux mythologiques de J.-B. )Iarie Pierre, les pittoresques
paysages de.Boucher, et, avant tout, au fronton des vasles écuries oi1 le prince Louis
nourrissait ses cinquante-deux juments d'Angleterre, l'admirable bas-relief de Le Lorrain,
les chevaux d'Apollon,
L'11 bas-l'elief e11 71ierre et qm semble d'afra111,

0

,.. 186 ...

X
Cagliostro ~.
A l'époque même où le cardinal de Rohan
faisait la connaissance de Mme de la Motte,

DU

Cotz.TE~

il enlrait en relations avec un pPrsonnage qui vait pas vu le Christ. avait pu alleindre t1 une
~lais le domestique, avec une profonde
remplissait alors le monde du bruit de ses ressemblance aussi parfaite.
rél'érence:
prodiges, le comte de Cagliostro. Celui-ci verc Vous avez donc connu le Chrsit?
!! Non, mon~ieur. Monsieur sait bien que
nait d'arriver à Strasbouri( 1
je ne suis à son service que
préci1dé d'une renommée qui,
depuis quinze cents ans. J&gt;
dès les premiers jours, s'y était
Cagliostro débilait une liencore accrue. Il guérissait
CJUeur qui avait la vertu de
toutes les maladies possibles
« fixer J&gt; pour toujours ceux
sans daigner acc('pter la moinqui en buYaient dans l'âge 011
dre chose de ceux de ses clients
ils se lrouvaient au moment
qui étaient riches et en donmême. Un autre élixir, dans
nant de l'argent à ceux d'entre
des flacons plus petits, rajeu!'ux qui étaient pauvres. Le
uissait de üngt-cinq ans. Les
prince de Rohan se trouvait
journaux racontaient le plus
dans sa résidence de Saverne,
gravement du monde :
où il accueillait Mme de la
« Une vieille coquette enMotte ; il vint à Strasbourg
tend dire à Caglim,tro qu'il pospour y entrer en,relation avec
sède la véritable eau de Jouun homme aussi extraordivence. Elle prie, elle supplie
naire.
tant, qu'il consent enfin à lui
Une audience fut demanMe
f'n envoyer une petite fiole.
pour le carqinal-évêque; mais
Son domestique quinze-centeelle fut refusée. « Si S. M. le
naire apporte la petite boucardinal est malade, répond
leille étiquetée : &lt;( Eau pour
Cagliostro, qu'il vienne et je
rajeunir de vingt-rioq ans. &gt;l
le guérirai; s'il se porte bien,
La dame étant absente, la
il n'a pas besoin de moi, ni
femme de chambrP, nommée
moi de lui. ll Rohan trou,a
Sophie, àgée de trente ans, a
celle réponse sublime et son
voulu goûter le breuvage, qui
désir de voir le héros en fut
1ui a paru délicieux, et elle a
accru. On ne parlait d'ailleurs
vidé la fiole. Aussitôt ses mPmque de lui dans la ville. Un
bres diminuent, ainsi que ;a
jour qu'il se promenait sur la
taille,sa tête devient plus petit&lt;',
place, dans son habit de taffe•
enfin Sophie n'est plus qu'une
tas bleu galonné sur les coupetite fille de cinq ans qui se
tures, ses cheveux en nattes
perd dans les hardes d'une
poudrées réu ois en cadenettes,
grande personne. La dame rensuivi d'une bande de gamins
tre, appelle Sophie, qui, envequi re~ardait'llf, émerveillés,
loppée, embarrassée dans ses
ses souliers à la d'Artois avec
j upoos, accourt à la voix de sa
des boucles de pierreries, ses
maîtresse. Surprise de la mébas chinés à coins d'or, lPs :l&gt;IARIE·A"ITOINETTE EN VESTALE. - G,·avure de TARDIEU, d'après le tableàfl de Dm10NT, tamorphose, elle demande la
rubis et les diamants qui brilfiole, qui est vide. Furieuse,
laient à ses doigts et à sa
elle prend la pauvre petite et
jabotière, i-a chaîne de montre en diamants
- Nous étions ensemble du dernier bien, lui donne cruellement le fouet. Elle est allée
à trois brins, terminée par six gros dia- répondait Cagliostro. Que de fois nous nous ensuite chez Cagliostro qui a beaucoup ri,
mants et quatre branches de diamants, à promenâmes sur le sable mouillé, au bord mais qui n'a pas voulu donner une seconde
deux desquelles pendait un gland de diamant, du lac de Tibériade! Sa voix élait d'une dou- potion 2 • ll
à la troi~ième une clé d'or garnie de dia- ceur infinie. Mais il ne m'a pas voulu croire.
&lt;c Cet homme, écrit cette année même
mants, et à la quatrième un cachet d'a;rnte, Il a couru les rivages de la mer; il a ra- Labarthe à l'archéologue Séguier, cet homme
ce qui faisait un étincellement sur son gilet à ma~sé une bande de lazaroos, de pêcheurs, &lt;(U'on soupçonne marié à une sylphide, est
Ueurs, et son chapeau mousquetaire orné de des loqueteux! Et il a prêché. Mal lui en est de race juive et arabe d'origine. Personne n'a
plumets blancs, - Cagliostro s'arrêta avec un advenu. ll
les mœurs plus pures. Ses plaisirs sont
cri de surprise devant le grand cruciHx en
l'étude et le diner, quelquefois la comédie.
l'.:t, se tournant ver~ son domestique :
bois sculpté. Car il ne pouvait comprendre
li ne soupe jamais et se couche à neuf heures
&lt;! Tu te souviens du soir, à Jérusalem, où
comment un artiste qui, certainement, n'a- l'on crucifia Jésus? ,&gt;
en toute saison. Après le dessert il prend du

xa, BflH7 - P, 4415 8 - Y, 13125. \;ne partie
en a été publiée par !f. Cam pardon, mais l'intéressant
rapport du commissaire Foutaine est ,lrmeuré inédit.
Ces indications seront complétéc·s par le livre intitule: Vie de Jouplt Balsamo (Paris, 1791), traduit
sur l'original itali~n que la t.:hamb1·e apostoli~ue venait de publier, l'année mi•me, d'après la procédure
du procès fait à Cagliostro par les magistrats du Souverain Ponti(c. On y joindra lrs interrogatoires et
cunlr11nlatio11s du procès du Collier, les mémoire;
rê,ligé, dans cNte affaire par les avocats, ~t surtout
celui de a1• Thilorier pour Cagliostro, puis les pièce,
de l'action intentée, en juin Ii8ti, par Cairliostro. au
marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, et au
commissaire Chesnon. et les répliques de ces der ier,.
ru fervent adepte, le fermi,•r général J.-8. cle Laborde, publia à Gcnè..e, en I i8i, d,·s lettre.~ SUI' ltt
Suisse en 1iR 1. où il parle beaucoup de son héros.

- foir aussi les Leltrts rlu comte de ,1/irabeau sttr
Cllgliostro r 1i86) cl les Re1wig11eme11ls mr le séjo"r
,,111' le fam1&gt;11x Caqlio,lro /il à Millau en 1770, par
Elisa von der Hecke (Berlin et Steitin, li8i ). !)ans le Courl'ier de l Europe, rédig, à Londres,
)loraml entreprit eu 1786-87 (numéros. 15-22) u~e
vive ramp,g-ne contre le célèbre aveulur,er cl publia
les rè-ultats de l'enquète minutieuse qu'il fit sur ~es
faits et gestes en Angleterre. Les rném,,ires de l'Jpoqae, ceux rlu bal'on de Gleichcn, de l'abb \ George!,
du cornle Beugnot, dP. Mme d'Oherki,·ch, de Casanova,
les ,llémoires secrets de Bachaumont, la Co1·respon,/an,.e de )létr•, el. outre le Courrier de l'f;urope,
la /Ja,elle de Leyde, la Gazelle ri'Ull'ecltl, le Cour1·ier dlL /Jas-Rhin, ont été rlépouillés. Enfin, dans le
journal du libraire liard y ( Bibl. 1111.t., ms. franç. 6685)
'et de nombreuses lellres particulières, on voil 1:opinion des co11tcmpJrai11s sur Cagliostro el ses prodiges.

Il rsL question en rlétail de la l'rane-maçonneric
éœvpticnne, dont Ca~l10stro fut le promoteur, H de
s~s rapports avec les loires écossaises el les Philalèthrs, dans les livres de Thory, A11nales oi·iginis ,na'l"i Galliorum Urientalis (Paris, 1812) et Al'la laiomo1wn (Paris, 1812), en français sous les litres
latins.
La meillrure vie de Cagliostro est celle qui a
été écrite par fréd. llulau, trad. par W. DuckPll,
dans Perso111wges énigmatiques, t. 1. (Paris, 1861,
in-16) p. 306-3t!l.
Sur la maison de Cagliostro à Paris, 1, rue SaintClaude, consenèe de nos jours, on lir~ les joli~s
pages de li. G. i,ei,ou·e, Jïe1a popien, vieilles
maisons, p. 1ôl-; 1.
1. Le 19 sept. 1780. llémoire pour Ca@liostro, dans
la (;oil, ction /Jette d·Etienville, J, 19.
2. Gazette d'Utrechl, 2 ao,it 178i.

�,

_________________________

L' ArrA11(E nu Cotz.TER. -

111STO'f{1.ll
moka, et, à la suite, une cuillerée d'une
liqueur qu'il ne permt.t pas que l'on goûte.
On ignore quelle est sa religion ; mais
il parle de Jéhovah dans les termes de
la plus grande éloquence et avec le
plus profond respect. C'est cet homme
que je veux. consulter l'an prochain.
Je suis bien sûr que mon estomac
deviendra celui d'un jeune homme de
vingt-cinq ans et que mon asthme el
mon rhumatisme goutteux disparaîtront. Je suis sûr que vous n'aurez
plus de douleur et que vos probes
vous permettront de courir les montagnes. Mm'.l Augeard, jeune et très
jolie femme de Paris, que je connais
beaucoup, très riche par les emplois
de son mari, fermier général, attaquée d'une maladie incurable, a été
le Irou ver. Elle a reçu en préscn l un
élixir qui a fait disparaître tous ses
maux. Et je tiens de son frère qu'elle
jouit de la plus brillante santé.
« Des guérisons subites, dit l'abbé
George! qui ne l'aimait pas, de maladies jugées mortelles et incurables,
opérées en Suisse et à Strasbourg,
portaient le nom de Cagliostro de bouche en bouche et le fai •aient passer
pour un médecin véritablement miraculeux. Ses attentions pour les pauvre,
et ses dédains pour les grands donnaient à son caractère une teinte de
supériorité et d'intérêt qui excitait
l'enthousiasme. Ceux qu'il voulut bien
honorer de sa familiarité ne sortaient
d'auprès de lui qu'en publiant avec
délices ses éminentes qualités. » Aussi,
Buste
à Strasbourg, cinq ou six cents personnes assiégeaient-elles certains jours
la maison de la servante du chanoine de SaintPierre-le-Vieux, qui le logeait, se bousculant
pour y entrer.
Cagliostro paraissait, en 1781, âgé d'une
quarantaine d'années. Il était petit, trapu,
d'une taille épaisse Il avait le cou gros et
court, le teint brun, le front chauve. De gros
yeux à fleur de tête, très vifs et brillants,
dont le regard bigle « perçait comme une
vrille l&gt;, le nez ouvert et retroussé, une large
bouche et de fortes mâchoires, un rire sarcastique et bruyant, une voix sonore et cuivrée marquaient sa physionomie de hardiesse,
d'effronterie et de bonne humeur. Il semblait
moulé, dit Beugnot, tout exprès pour jouer
le rôle du si9no1· Tulipano dans la comédie
italienne. Casanova lui trouve en somme,
avec &lt;( sa hardiesse, son effronterie, ses sarcasmes et. sa friponnerie », une figure fort
« revenante ,&gt; . La plupart de ceux qui le
voyaient - et ceux même qui ne l'aimaient
pas - le déclaraient lrès imposant. &lt;l J'avais
de la peine, écrit Mme d'Oberkirch, à m'arracher à une fascination que je comprends
difficilement aujourd'hui, bien que je ne
puisse la nier 1. »
Il s'énonçait couramment en italien. Le
français dont il se servait était un baragouin
inimaginable. Mais, dans sa bouche, avec sa

était ctlui qui n'était pas, on ne pon\'ail que
s'incliner avec un air de profonde déférence.
li possédait la science des anciens
prêlrPs del'Egyple.Sa conversation roulait d'ordinaire sur trois points : 1° la
médecine universelle dont il connaissait
les secrets ; 2• la maçonnerie égyptienne, qu'il voulait restaurer et dont
il \'enait d'établir la loge mère à Lyon,
car la maçonnerie écossaisP, alors prédominante en France, n'était à ses
yeux qu'une mauvaise dégénérescence;
5° la pierre philosophale dont il allait
donner la formule par la fixation du
mercure et qui devait assurer la transmutatic,n de tous les métaux imparfails en or fin.
Il apportait ainsi à l'humanité, par
sa médecine universelle, la santé du
corps ; par la maçonnerie égyptienne,
la santé de l'âme; et par la pierre
philornpbale, des richesses infinies.
C'étaient ses grands secrets, car il en
avait d'autres, très intéressants également, bien que de moindre importance : celui de prédire les numéros
gagnants aux loteries, celui de donner
au colon le lustre et la finesse de la
soie, de faire avec le chanvre le plus
commun du fil, aussi brau que celui de
Malines, d'amollir le marbre et de lui
rendre ensuile sa dureté première, ce qui devait être, comme on imagine,
d'une grande commodité aux sculpteurs, qui pourraient dorénavant modeler leurs stalues directement dans le
marbre au lieu de la terre glaise ou
CAGLIOSTRO,
de
la cire. Il avait le secret de faire
en marbre, par llouooN. (Collection MuRFAY ~coTT, à Paris.)
enfler les rubis, les émeraudes, les
diamants, en les enterrant sous terre,
assez grande impression. Un de ses ennemis et de leur conserver ensuite leur nouvelle
a apprécié ainsi sa manière de parler : &lt;( Si grosseur ; le secret d'imiter à s'y méle galimatias peul être sublime, personne prendre toutes les écritures, et enfin celui
n'est plus sublime que Cagliostro. Il fait en- d'enoraisser un cochon avec de l'arsenic, de
0
1
.
tendre Je grands mots dans des phrases inin- manière à en transformer a graisse en un
telligibles et excite chez ses auditeurs d'au- poison foudroyant. Cagliostro proposa même
tant plus d'admiration qu'ils l'entendent un jour à un journaliste français établi à
moins. lis le prennent pour un oracle, parce Londres, Morand, qui l'attaquait dans le
qu'il en a l'obscurité. Son art est de ne rien CoU1·rier de l'Europe, un duel au cochon
dire à la raison, l'imagination des auditeurs arseniqué - car il était lui, nalurellemenl,
interprète. La raison est claire et n'a de puis- au-dessus de toute atteinte. àlais le journasance que sur les sages. L'imposture se rend liste manqua de cœur et la rencontre n'eut
inintelligible et exerce son empire sur la mul- pas lieu.
Cagliostro parlait de Dieu arnc respect et
titude. » Pour guérir, il avait trois grands
remèdes: des bains où dominait l'extrait de ne manquaitjamais d'en faire le plus grand
Saturne, une tisane dont la recette n'était éloge. Quant à la doctrine laissée aux homconfiée qu'à un apothicaire de. son choix, mes par le Créateur, elle n'avait pas dépassé,
enfin des gouttes de sa composition dont les dans son intégrité, l'ère des patriarches,
effets miraculeux el souYerains faisaient en Adam, Seth, Enoch, Noé, Abraham, Isaac et
tous lieux ~clater sa renommée. A tous ceux Jacob. Ces patriarches avaient encore été
qui le pressaient de questions pour savoir dépositaires de la Yérité, laquelle s'était altéqui il était, il répondait d'une voix grave, en rée dans la bouche des prophètes, et plus
ramenant ses sourcils et en levant son index encore dans celle des apôtres et des Pères de
vers le ciel : &lt;( Je suis celui qui est » ; et l'Église. Sa tâche à lui, Cagliostro, était de
comme il était difficile de prétendre qu'il rendre aux idées de Dieu leur pureté. Les
vivacité, son énergie d'expression, sa flamme,
ce charabia ne laissait pas de produire une

1. Outre le buste de lloudon el les gravures du
temps, on a de Caglioslro les portraits en écrilnre
laissés par Beugnot; par Casanou. qui le rencontra à
Aix-en-Provence; pa1· lime d'Oberkirch, qui le vil à

.... 188 ...

Strasbourg en 17RO (illémoires, 135) : par un nommé
Bernard, qui envoia un mémoire, le 2 nov. 1786, de
l'alerme, au commissaire Fontaine, el par le Cour1·ier de l'Europe, 3 avril el 15 juin 1787.

délégués des loges françaises, qui l'entendirent, déclarèrent dans leur rapport « avoir
entrevu en lui une annonce de vérité qu'aucun des grands-maîtres n'a aussi complètement développée, et cependant parfaitement
analogue à la maçonnerie bleue dont elle
paraît une interprétation sensible et sublime».
Cagliostro aYail une femme qui, par ses
charmes, produisait une émotion aussi
grande que lui-même. Elle était toute jeune,
déjà femme et encore enfant. On l'aurait
crue Italienne à son accent, aux traits fins et
précis de son visage, une ltafünne blonde,
qui avait de grands yeux bleus, profonds el
doux, ombragés de longs cils; des yeux dont
Maeterlinck eût dit qu'ils étaient un lac frais
et tranquille pour y baigner rnn âme. Le nez
était petit, finement aquilin. Les lèvres,
arquées à l'antique, d'un carmin vif dans la
blancheur du teint, étaient toujours immobiles, semblant ne devoir s'éveiller qu'aux
caresses de l'amour.
&lt;( Elle affichait la noblesse, dit CasanOYa,
la modestie, la naïveté, la douceur et cette
pudeur timide qui donne tant de charmes à
une jeune femme. » Aussi, quand elle passait
sur Djérid, sa cavale noire, la taille cambrée,
la gorge saillante, les hommes la suivaient-ils
du regard. On était amoureux d'elle à distance, sans l'avoir vue. C( Ses plus chauds
partisans, dit un historien, ses enthousiastes
les plus exaltés étaient précisément ceux qui
n'avaient jamais aperçu son visage. Il y eut
des duels à son sujet, des duels engagés à
propos de la couleur de ses yeux, que ni l'un
ni l'autre des adYersaires n'anient jamais
contemplés, à propos d'une fossette à sa joue
droite ou à sa joue gauche. ll Quand, dans la
suite, elle fut mêlée à l'affaire du Collier et
mise à la Bastille, un avocat du barreau de Paris, Me Polverit, présenta sa
déîeme au Parlement : C( On ne sait pas
mieux, dit-il, d'où elle vient que d'où vient
son mari. C'est un ange sous des formes
humaines qui a été envoyé sur la terre pour
partager et adoucir les jours de l'homme des
merveilles. Belle d'une beauté qui n'appartint jamais à une femme, elle n'est pas un
modèle de tendresse, de douceur, de résignation ; non, car elle ne soupçonne même pas
les défauts contraires; sa nature nous offre,
à nous autres pauvres humains, l'idéal d'un'\
perfection que nous pouvons adorer mais que
nous ne saurions comprendre. Cependant cet
ange, à qui il n'est pas donné de pécher, est
sous les verrous. C'est un contre-sens cruel
qu'on ne peul faire cesser trop tôt. Qu 'y a-t-il
de commun entre un être de cette nature et
un procès criminel? l&gt; Cette argumentation
parut au Parlement de Paris juste et
concluante el il fit mettre en liberté Mme de
Cagliostro.
Le prince cardinal de Rohan, qui n'avait
cessé de prendre un vif intérêt à la botanique
et à la chimie, ne se laissa pas décourager
par son premier échec. Il revint à la charge,
se fit humble et petit, tant etsi bien que, finalement, il futadmis dans le sanctuaire d'Escu-

lape. En sortant, il confia ses impressions ~
son secrétaire intime, l'abbé George], qm
nous les a rapportées: « Je vis sur la physionomie de cet homme si peu communicatif, dit
Rohan, une dignité si imposante que je me
sentis pénétré d'un religieux saisissement et
que le respect commanda mes premières
paroles. Cet entretie~, qui fut as~ez c?url,
excita en moi, plus vivement que Jamais, le
désir d'une connaissance plus parliculière. l&gt;
Et la joie du cardinal n'eut plus de bornes
quand, un jour, Cagliostro lui dit : « y~tre
âme est digne de la mienne et vous mer1tez
d'ètre le confident de tous mes secrets. l&gt; De
ce jour la, liaison devint étroite et publique.
Cagliostro s'installa au chàteau de Saverne,
dont les larges cheminées se noircirent à la
fumée de ses fours alchimiques. Sur la terrasse du château, à la clarté des étoiles, les
entretiens de l'alchimiste avec le prince Louis
se prolongeaient fort avant dans la nuit.
Rohan écoutait, le front penché, les bras aux
appuis de son fauteuil, tandis que la blanche
lumière des astres caressait de ses chatoiements d'opale les longs plis d~ la moire cardinalice.
La baronne d'Oberkirch vit en 1780
Cagliostro chez l'évêque de Strasbourg. A son
entrée, l'huissier ouvrait la porte à deux
battants et annonçait : « Son Excellence monsieur le comte de Cagliostro! » Comme la
baronne exprimait au prince de Rohan sa
surprise de tant d'égards :
•
.
&lt;( En vérité, madame, vous etes trop difficile à convaincre. »

1

LE

BAQUET DE

M,

&lt;( C'est une belle pierre, monseigneur, et
je l'a vais déjà admirée.
«- Eh bien! c'est lui qui l'a faite, entendez-vous ? Il l'a créée avec rien. Je l'ai vu,
j'étais là, les yeux fixés sur le creuset, el j'ai
assisté à l'opération. Qu'en pensez-vous, madame la baronne? On ne dira pas qu'il me
leurre, qu'il m'exploite ! Le joaillier et le
O'raveur ont estimé le brillant à Yingt-cinq
0
•
mille livres. Vous conviendrez au moms que
c'est un étrange filou, celui qui fait de pareils
cadeaux. u
« Je restai stupéfaite. M. de Rohan s'en
aperçut et continua :
&lt;( Ce n'est pas tout, il fait de l'or. JI m'en a
composé devant moi pour cinq ou six mille
livres là-haut, dans les combles de mon
palais'. li me rendra le prince le plus riche
de l'Europe. Ce ne sont point des rêves,
madame, ce sont des preuves. Et toutes ses
prophéties réalisées, _el tou~es le~ guérisons
opérées, et tout le bien qu 11 fait I J_e v?us
dis que c'est l'homme le plus ext:ao~dm~'.re,
le plus sublime, et dont le sayo1r na d egal
que sa bonté. »
Rohan plaça le buste de l'alchimiste dans
son palais, après avoir fait graver sur le socle
en lettres d'or : &lt;1 Le divin Cagliostro.» Quand
le prince revint à Paris, dit George!, il laissa
en Alsace un de ses gentilshommes, le confident de ses pensées, le baron de Planta,
pour procurer à Cagliostro tout ce qu'il désirait.
Quand notre alchimiste eut plongé les
populations alsaciennes dans une stupéfaction

MES "'!ER , OU REPRÉSENTATION FIDÈLE DES OPÉRATIONS DU MAGNÉTISME ANIMAL. •

D'après une estampe d11 temps.

Et il me montrait un gros solitaire qu'il portait au petit doigt et sur lequel étaient gravées les armes de la maison de Bohan.

suffisante, -il crut devoir élargir la scène de
son théâtre et, à son tour, venir à Paris. Il
prit congé des nombreux amis qu'il s'était

�'----------------------------------

111STO']t1.Jl
faits à Strasbourg, du maréchal de Contades,
du marquis de la Salle 1 , et se mit en route à
grand bruit, avec une suite considérable, des
courriers, des laquais, des jacquets, des
gardes armés de hallebardes et des hérauts
drapés de brocart qui soufnaient dans des
clairons. En le voyant partir, de vieilles
l&gt;onnes femmes pleuraient en disant que
c'était Je bon Dieu qui s'en allait.
L'époque semble faite pour Cagliostro. &lt;1 Il
_nous fallait des distractions à tout prix, dit
Beugnot, et on voyait un vntige général
s'emparer des esprits. On courait à ce haquet
de )[esmer, autour duquel des gens bien
portants se lenaient pour malades et des gens
mourants s'obstinaient à se croire guéris 1 »
Marat faisait-il le procès du soleil et lui disputait-il d'être le père de la lumière, c'étaient
des cris d'admiration. Un paysan dauphinois,
Bliton, apercevait des sources à cent pieds
sous terre et les faisait jaillir à rn volonté.
Il avait des disciples et drs écrivains qui
célébraient son génie. La Cour et la ,·ille
étaient blasées, la,sées : il fallait du neuf et
du piquant. La scène française était délais,ée
pour les tréteaux et les bouis-bouis où de
sales et vulgaires niaiseries soulevaient
les applaudissements. &lt;1 L'ennui conduisait à
l'extravagance. » Les esprits élaienl agités
en sens contraires, les liens sociaux rompus.
L'opinion était préparée aux aventures.
Œ l'\os pères, écrit l'auteur du pamphlet si
remar&lt;Juable, Deniièl'e pièce du fameux
Col/ie1· ', se passionnèrent pour les saltimbanques de Saint-~lédard. Après avoir dansé
sur les cendres d'un idiot imbécile;; que leur
fanatisme canonisa, on les vit courir en foule
dans des réduits obscurs où des énergumènes
leur montraient des jeunes filles, d'une complexion faible, soulagées par des Cùups d'épée
ou par des coups de bûches; des hommes
crucifiés, cloués réellement par les mains et
les pieds en l'honneur du Rédempteur. 1&gt; La
Bastille et les douches froidt's ayant eu raison
des convulsionnaires , ceux-ci furent rtJmplacés par les ~omnambules et les magnétiseurs. L'bistérie était cultivée en formules
scientifiques. Les découvertes véritables de
Mesmer avaient peu à peu donné lieu à ces
scènes que l'on voit encore aujourd'hui, mais
qui, dans leur nouveauté, fai~aient fureur :
cris, convulsions el invocations. La sorcellerie
n'était plus sanglante, comme à la fin du
siècle précédenl, mais plus dangereuse pour
les nerfs. Les Illumines, les Marlinistes, les
Théosophes, les Pbilalèthes débitaient des
histoires étonnantes. &lt;1 Il serait diflicilc, disent
les rédacteurs du Bachaumont, de rendre
compte du fond de la doc:trine de ces enthousiastes, qui est un grand galimatias, à en
juger par les livres qu'ils publient. &gt;&gt; riombre
de ces cc enthoù~iastes ll vont jouer un rôle
considérable dans les événémenls les plus
importants 1 •
Depuis la grande crise de !'Affaire des
Poisons, les alcl.timisles avaient été pour-

suivis rigoureusement; mais, avec la tolérance du nouveau règne, les lettres de cachet
tombant hors d'usage, ils avaient repris leur
industrie. Un contemporain a tracé d'eux
une peinture pittoresque. &lt;, C'est dans le faubourg Saint-~farceau que se retirent les alchimistes inconnus. Les uns font de l'or. les
autres fixent le mercure (on sait que c'était
le problème de la pierre philosophale), ceuxci soufflent et doublent la grosseur des diamants; ceux-là composent des élixirs. Les
uns fabriquent des poudres, les autres distillent des eaux, tous possèdent des tré,ors
et tous meurent de faim. Leur langage est
inintelligible, leur extérieur celui de la misère, leur habitation est sale et obscure et,
lorsque la curiosité vous attire un moment
dans un de ces tristes rédui1s, vous apercevez
dans un certain coin une malhonnête créature 11ui a l'air d'une sorcière et qui garde
le laboratoire. - Quant aux ad~ptes con11u•,
ils oot de superbes laboratoires garnis d'instruments coûteux et de vase~ bien étiquetés.
Deux ou trois garçons ont l'air de travailler
et, lorsque le grand seigneur arrive, le directeur fait briller à ses yeux l'espoir de réaliser
les plus beaux secrets ; il lui montre les plus
heureux commencements, il lui promet qu'à
la troisième lune on verra. &lt;1 Voir » est le
grand mot des alchimistes 5• &gt;&gt;
Cagliostro loua à Paris l'hôtel de la marquise d'Orvillers. &lt;1 li existe encore aujourd'hui, dit M. G. Lenotre, et l'on s'imagine
sans grand effort l'ellet que la maison devait
faire dans la nuit, avec ses pavillons d'angle,
alors dissimulés par de vieux arbres, ses
cours profondes, ses larges terrasses, quand
les lueurs - les lueurs vives des creusets de
l'alchimiste - filtraient des hautes per,iennes. La porte cbarrelière s'ouvre rue SaintClaude, à l'angle du boulevard Beaumarchais.
La cour parait aujourd'hui, quand on y pénètre, sombre et sévère, toute solennelle avec
ses cordons de larges pierres que le temps a
noircies. Dans le fond, sous un porche dallé,
monte l'escalier de pierre dont les pas ont
peu à peu creusé les marches vers le milieu,
que le temps a lassé, encore fier de sa rampe
de fer forgé, vestige du temp~. &gt;l Du jour au
lendemain Cagliostro l'anima d'un bruit
joyeux, d'un entrain éclatant. C'était, du
malin au soir, le va-rt-vient bariolé des gens
de toute livrée : la cour pleine de carrosses
laqués, les chevaux s'ébrouant, les cochers
crianl et les petites femmes élégantes montant et descendant l'escalier de pierre, saliss~nt leurs gants à la rampe de fer forgé, le
nez en l'air, le regard vif, émues, effarées,
crainlives 6 •
A Paris, Cagliostro se montra tel f]u'il
avait été à Strasbourg, d,gne et réservé. Il
refusa avec hauteur les invitations à dîner
que lui firent parvenir le comle d'Artois,
frère du roi, et le duc de Cnartres, priuce du
saug. Il se proclamait chef des Ro,e-Croix,
;; . Lu diacre Pàris.

!. Inlerr. de lime tic: Cazlioslro, 2i avùl 178:5,
11'/l.. F\ 4450.
2. S. 1. n. d. (Paris, 1786j. in•8 ,le 4à p.

,frrh.

4. foi,· llc ugnol , 1, 6à ; -

dalt! du 24 mars li86; ft-an~. 6685. p. 1Uti.

le llacha wno11l. il la
Har,ly, lJi/J/. n at .. ms.

...., I ÇO

►

qui eux-mèmes se regardaient r,omme des
êtres élus, placés au-dessus du reste des
mortels. Il donnait d'ailleurs à ses adeptes
les plus rares salisfactions.
cc Ceux-ci, lisons-nous dans la corrrspondance parisienne de la Ga::;ette de Leyde,
soupaient avec Voltaire, Henri IV, Montesquieu; ils voyaient à côlé d'eux, dans un6
maison du Marais, des femmes qui étaient en
Écosse, à ~ienne, etc. Un homme d'un grand
sens fut vmr une de ses amies il y a rnviron
un mois. On se met à table. Surpris de voir
quatre couverts de plus el des chaises auprès,
il demande quelles sont les personnes que
l'on attend. On lui dit que ces places sont
remplies; qu'il a le bonheur de diner avec
des intelligences, avec des êtres bien supérieurs à la faible humanité. Jamais son amie
ne_ fut d'ailleurs plus aimahle, jamais elle ne
mit autant d'esprit et d'affabilité pour bien
traitèr se's convives et pour que les intelligences invisibles fussent contentes de son
diner. Au sortir du repas on passe au jardin :
autre enchantement. Chaque arbre a une hamadryade, chaque plante est cultivée par un
g-énie. Il n'est pas jusqu'au bassin qui ne soit
la retraite d'une nymphe. L'homme prudent
ne voulut pas se brouiller avec la maîtresse
du logis et la quitla sans Youloir détruire une
iUusion qui fait le charme de sa vie. 1&gt; Cagliostro ne tarda pas à avoir dans tous les
coins de Paris des adeptes de cette sorte. A
ceux qui ne voyaient pas se réaliser les merveilles prédites, il répondait durement en accusant leurs péchés, leurs m1irmures, leur
incrédulité.
Il entreprit de réformer la franc-maçonnerie sur le rite égyptien, d'après les détails qu'il avait trouvés à Londres, dans le
manuscrit d'un nommé Georges Coston. li
avait des cais~es remplies de statuettes représentant des Isis, des chameaux el des bœufs
Apis. couverts de signes hiéroglyphiques,
qu'il distribuait à srs disciples. Les francsmaçons furent d'ailleurs émerveillés de sa
personne et voulurent traiter avec lui. Mais,
avec eux aussi, il le prit de très haut, exigeant qu'avant toute conversation ils brùlassent leurs archives qui n'étaient, disait-il.
qu'un ramas de niaiseries. Il comprit le parti
qu'il pourrait tirer de l'indifférence des francsmaçons pour les femmes. Celles-ci n'étaient
admises parmi eux qu'aux fêtes. Dans ces
loges de style égyptien, les femmes avaient
un rôle actif. Le succès en fut prodigieux, el
dans les premières classes de la société. La
loge d'Isis, dont l\lme de Cagliostro était
grande-maitresse, comptait en 1784, parmi
ses adeptes : les comtesses de Brienne, Oessalles, de Polignac, de Rrassac, de Choiseul,.
d'Espinchal, Mmes de Boursenne, de Trevièrès, de 1~ Blacbe, de Montchenu, d'Ailly,
d'Auvet, d'Evreux, d'Erlach, de la Fare, la
marquise d'Avrincourt, Mmes de Afonteil, de
Bréhanl, de Btircy, de Baussan de Loménie,
5. ,Uémoires aullt. p our servir à l'hisl. de Cayliosh'o, Il, 47.
6. )lémoire pour lime de la ~lotte. dans la Collect ïo11 /Jitle d·Etieuville, 1, 39·40.

de Genlis, d'autres encore. Le fanatisme fut
poussé au point que le portrait de Cagliostro
se voyait partout; les femmes le portaient à
leurs éventails et à leurs bagues,
les hommes, sur leurs tabatières.
En 17 81, le grand homme retourne
pour quelques jours en Alsace.
« Jamais, dit Mme d'Oberkirch, on
ne se fera une idée de la fureur, de
la passion avec laquelle tout le
monde se le jeta\t à la tète. &gt;&gt; Une
douzaine de femmes de qualité et
deux comédiennes l'avaient suivi
de Paris pour ne pas interrompre
leur cure. La guérison surprenante
d'un officier de dragons venait d'achever de le dil'iniser.
L'illustre Houdon fit son buste.
Le portrait é1ait publié avec ces
l'ers :

)fontbruel, vétéran de coulisses, mais encore
beau parleur, affirmatif, qui se trouvait par
hasard partout où se trouvait Cagliostro,

Oe l'11 mi des humai11s1·econ11aisse, les traits.
Tous sesjo1a'ssont marqués par de nouveaux
bienfaits,
Il prolo11ge la vie, il secourt l'inf/ige11ce,
Le plaisird'ttre utile estseulsa 1·ecompense.

Le cardinal de Rohan ne pou,•ait plus se passer de lui. Il l'avait
incessamment dans son palais et
plusieurs fois la semaine passait
avec lui ses soirées. Sous les auspices du cardinal, le comte de Cagliostro et Mme de la Motte firent
connaissance. Nous devons à cette
circonstance une page charmante
de Beugnot, qui obtint de son amie,
~[me de la Molle, de diner chez elle avec l'illustre alchimiste. 11 Cagliostro, dit Beugnot,
portait ce jour-là un habit à la française gris
de fer, galonné en or, une veste écarlate brodée
en larges points d'Espagne, une culotte rouge,
l'épée engagée dans les basques de l'habit et
un chapeau brodé avec une plume blanche.
Cette dernière parure était encore obligée
pour les marchands d'orviétan, les arracheurs
de dents et les autres artistes médicaux qui
pérorent et débitent leurs drogues en plein
vent.
c1 ~fais Cagliostro relevait ce costume par
des manchettes de dentelles, plusieurs bagues de prix: el des boucles de soulier, à la
vérité d'un vieux dessin, mais a~sez brillantes
pour qu'on les crût d'or tin. Il n'y avait au
souper que des personnes de la famille, car
on ne tenait pas pour étranger un chevalier de

illb

&gt;

témoignait des merveilles qu'il avait opérées
et s'en offrait lui-même en preuve comme
guéri miraculeusement de je ne sais combien
de maladies dont le nom seul portait l'épouvante.
&lt;1 Je ne regardais Cagliostro qu'à la dérobée et ne savais encore qu'en penser. Celle
figure, cette coiffure, l'ensemble de l'homme
m'imposaient malgré moi. Je l'attendais au
discours. Il parlait je ne sais quel baragouin
mi-partie italien et français, et faisait force
citations qui passaient pour de l'arabe, mais
qu'il ne se donnait pas la peine de traduire.
Il parlait seul et eut le temps de parcourir
vingt sujets parce qu'il n'y donnait que l'étendue de développement qui lui convenait. li
ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris. Et on s'inclinait à la
ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait

L' ArrA1JtE vu Cou.œ,t --~
un sujet, il semblait transporté et le prenait
de haut du geste et de la voix. Mais, tout à
coup, il en descendait pour faire à la maîtresse du logis des compliments
fort tendres et des gentillesses comiques. Le même manège dura
pendant tout le souper. Je n'en
recueillis autre chose sinon 'lue le
héros avait parlé du ciel, des astres, du grand arcane, de Memphis, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses, d'une ville dans
l'intérieur de l'Afrique dix fois plus
grande que Paris, où il avait des
correspondants; de l'ignorance oi1
nous étions de toutes ces belles
choses qu'il savait sur le bout des
doigts, et qu'il avait entremêlé le
discours de fadeurs comiques à sa
Mme de la Motte, qu'il appelait sa
biche, sa gazelle, sa cygne, sa
colombe, empruntant ainsi ce qu'il
y avait de plus aimable dans le règne animal. Au sortir du souper, il
daigna m'adresser des questions
coup sur coup. Je répondis à toutes
par l'aveu de mon ignorance, et je
sus depuis de Mme de la Motte
qu'il avait conçu l'idée la plus
avantageuse de ma personne et de
mon savoir. »
Sous le chapeau rouge du cardinal, Cagliostro et Mme de la )lotte
étaient faits pour lier partie étroitement ou au contraire, pour entrer en rivalité
viole~le. C'est la seconde des deux alternatives
qui se réalisa. 11 Mme de la Motte, écrit l'abbé
George}, ne trouvait pas assez considérables
les liienfaits qu'elle tirait du cardinal de Rohan,
elle présumait qu'ils eussent été plus abondants encore si Cagliostro, qui possédait la
confiance du prince et dirigeait pour ainsi
dire toutes ses actions, ne lui avait conseillé de
mettre des bornes à ses largesses vis-à-vis
d'elle. Ce n'était qu'un simple soupçon de la
part de la comtesse; il suffit néanmoins
pour lui faire concevoir l'antipathie la plus
forte contre Cagliostro. Elle fit l'impossible
pour le perdre dans l'esprit du cardinal;
mais voyant qu'elle n'y pouvait réussir, elle
renlerma et nourrit dans son cœur des projets
de haine et de vengeance en cherchant toujours l'occasion de les faire éclater. »

(A suivre.)

F RANTZ

FlJN CK-BRE:,"TANO.

�REINES DE THÉATRE
~

Mademoiselle Duchesnois
Qu 'aujourd'hui surabondent et se multiplient it l'infini les vraies ou les fausses vocations de comédiens, et surtout de comédiennes, cela n'a rien en soi qui puisse étonner. Le théâtre, en effet, s'est de plus en
plus étroitement mêlé à la vie courante. Un
pont semble al'oir été jeté entre le monde et
lui. Pour le premier, le second n'a plus &lt;le
secrets, et ses coulisses n'ont plus de myslères. Les moindres aventures ou mésaventures d'un acteur, Lous les coups de fortune
ou tous les coups de tête d'une jolie actrice,
deviennent sur l'heure un sujet de chronique
écrite ou parlée qui se répand et se répète
d'un bout à l'autre du pass. Et celle publicité constante que prodigalement notre temps
assure aux hommes et aux femmes de Lhéàtre, excite chez nombre de jeunes gens et de
jeunes filll's appartenant au monde proprement dit, à la petite bourgeoisie, ou même
aux milieux populaires, le besoin jaloux de
poursuivre sans tarder ,avec les agrémen tsd' une
existence en apparence indépendante et facile,
les bénéfices d'une notoriété vite conquise.
Sans vouloir sottement écraser ses contemporains sous le poids &lt;le comparaisons arbitraires et dangereuses, ni prétendre opposer,
à des nouveaux venus entrant dans la vie,
ceux qui, leur œuvre faite et leur elîort réalisé, en sont depuis longtemps sortis, il est
permis de dire qu'autrefois on devait être
poussé, pour aborder la scène, par une vocation plus robuste, un plus irrésistible instinct,
un amour de la profession plus franchement
désintéressé. Car l'état de comédien, moins
souvent honoré que décrié et honni, ne permettait guère alors aux gens qui l'exerçaient
de faire très brillante figure ailleurs que sur
leur piédestal de planches. On en resta longtemps au sentiment qu'en 1789, dans une
séance de l'Assemblée nationale, a,•ait âprement exprimé l'abbé Maury, à savoir qu'on
ne pouvait donner aux acteurs l'égalité civi~ue, parce qu'il n'était pas, à son avis, de
préjugé plus juste et plus légitime que de
tenir leur métier, « non peut-être pour infàme, mais à coup sür pour peu honorable ».
Quant aux actrices, elles n'avaient guère, en
général, abstraction faite de leurs mérites
scéniques, droit qu'à la considération spéciale accordée aux professionnelles de la
galanterie. En somme, aux comédiennes,
sinon vertueuses, du moins conscientes de
leur dignité_ de femmes, comme aux acteurs
dont le caractère n'était pas inférieur au talent, le théàtre pouvait jadis procurer bien
EN 1870. -

Aux ARIIES ! -

Tableau d'ÉTIENNE BERNE·BF.LLECOtR.

VI. -

I!J~TORIA, -

Fasc. 4~.

des joies et bien des griseries; mais, au point
de vue moral, il réscrYait bien des rancœurs,
bien des amertumes et bien des humiliations
à ceux qui, pour l'amour de lui, étaient deYenus des hors-la-foi aux yeux de l'l~glise el
pour la sociélé civile des hors-la-loi. Ce fut
cet amour-là, et lui seul, sans arrière-pensées ni calculs pratiques, qui germa di•s l'adolescence dans le cœurct dans le cerveau d'une
petite ,illagcoise de Saint-Saul"e, en Flandre.
Catherine-Joséphine Rafin, dont le nom de
théâtre, lluchesnois, devait plus tard s'inscrire à jamais dans les gloriruscs annales de
notre Comédie-Française, avait rn le jour
dans une auberge, mais les facultés magnifiques dont elle était douée n'allaient pas larder à la faire sortir du bouge paternel, pour
la porter triomphalement au trône des reines
de tragédie qu'occupait alors mademoiselle
Raucourt.
Pour Joséphine Ratin comme pour beaucoup d'actrices de son temps - sans parler
de celles du temps présent dont le Conservatoire n'a pas enregistré, d'après une probante

Cliché Giraudon.
~[AOEMOJSELLE GEORGES.

D'apris une mlnla/ure du M11sèe CamavJ/tl.

pièce d'etal CÎYil, l'âge Yéritable avec une
exactitude rigoureuse, - il y eut toujours,
entre la date de sa naissance qu'elle accusait

et la date de J'acte de baptême dressé en 1777
par le desservant de l'église de Saint-Saulv~,
un écart de plusieurs années. Elle n'en était
pas moins fort Jeune encore lorsque, pour la
première fois, elle vint à Paris. Une sœur
ainée, qui l'y avait appelée près d'e1le, occupait un emploi dans la maison de Monsieur;
elle fit donner à sa cadette une éducation
plus relevée que ne semblait le réclamer
l'existence modeste à laquelle, par destination, elle paraissait vouée. L'enfant était
intelligente. On eut vite fait de la dégrossir,
et même de l'affiner. Si bien qu'un jour,
ayant eu l'occasion de voir dans Ali!tlée la
tragédienne Raucourt, ce lui fut une révélation. « Moi aussi, se dit-elle, je lancerai à la
foule les grands vers de Corneille ; moi aussi,
je déroulerai devant le public extasié les périodes de Racine; moi aussi, je serai tour à
tour ardemment ruaissante
et harmoniense-.
o
ment gémissante; moi aussi, je me ferai
applaudir, acclamer et diviniser; moi aussi,
je serai une artiste! »
Un tel rêve, que d'adolescents et de jeunes
filles se le sont formulé à eux-mêmes, sortant tout enfiévrés d'une représentation où
l'acteur aimé, l'actrice adorée avaient soulevé
l'admiration, déchainé l'enthousiasme? Mais,
hélas! pour combien de celles-ci et de ceuxlà, ce rêve n'était-il pas, en cJTet, autre chose
qu'un rêve, qui s'achèl'erail, s'ils voulaient
le vivre jusqu'au bout, dans une cruelle désillusion'! ... Mais, avec Joséphine Ilafio, il
en allait de toute autre sorte. Ce qu'elle avait
entrevu, en contemplant avec émerveillement
el en écoutant avidement mademoiselle Raucourt, elle possédait en elle, insoupçonnés
jusqu'à celte heure, les dons innés qui lui
permettraient de le réaliser à son tour. Et ce
fut en la fillette, dès ce moment-là, l'idée fixe
d'une) vocation que désormais rien ne saurait
maîtriser et qui finirait par avoir raison de
tous les obstacles, de toutes les résistances.
Ni les unes ni les autres ne tardèrent d'ailleurs à se manifester. A peine Joséphine, de
retour à Saint-Saulve, eut-elle exprimé timidement son insurmontable désir de travailler
pour devenir une actrice, une grande actrice
comme mademoiselle Ilaucourt, qu'éclatèrent
autour d'elle les lamentations et les cris de
colère.L'aubergiste, déjà, se voyait déshonoré
par l'insensée lubie de sa fille. Une enfant qui
portait son nom, devenir une histrionne?
Non, jamais il !)e le tolérerait, jamais ne se
consommerait un aussi révoltant scandale!
Et Joséphine, au lieu de se draper dans le

�</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
          </elementContainer>
        </elementSet>
      </elementSetContainer>
    </file>
  </fileContainer>
  <collection collectionId="430">
    <elementSetContainer>
      <elementSet elementSetId="1">
        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
        <elementContainer>
          <element elementId="50">
            <name>Title</name>
            <description>A name given to the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560764">
                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="41">
            <name>Description</name>
            <description>An account of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560765">
                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
        </elementContainer>
      </elementSet>
    </elementSetContainer>
  </collection>
  <itemType itemTypeId="1">
    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
    <elementContainer>
      <element elementId="102">
        <name>Título Uniforme</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563933">
            <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="97">
        <name>Año de publicación</name>
        <description>El año cuando se publico</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563935">
            <text>1911</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="53">
        <name>Año</name>
        <description>Año de la revista (Año 1, Año 2) No es es año de publicación.</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563936">
            <text>2</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="54">
        <name>Número</name>
        <description>Número de la revista</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563937">
            <text>44</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="98">
        <name>Mes de publicación</name>
        <description>Mes cuando se publicó</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563938">
            <text>Septiembre</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="101">
        <name>Día</name>
        <description>Día del mes de la publicación</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563939">
            <text>20</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="100">
        <name>Periodicidad</name>
        <description>La periodicidad de la publicación (diaria, semanal, mensual, anual)</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563940">
            <text>Quincenal</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="103">
        <name>Relación OPAC</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563955">
            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
    </elementContainer>
  </itemType>
  <elementSetContainer>
    <elementSet elementSetId="1">
      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
      <elementContainer>
        <element elementId="50">
          <name>Title</name>
          <description>A name given to the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563934">
              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 44, Septiembre 20</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="39">
          <name>Creator</name>
          <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563941">
              <text>Tallandier, Jules, Creador</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="49">
          <name>Subject</name>
          <description>The topic of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563942">
              <text>Francia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563943">
              <text>Historia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563944">
              <text>Memorias</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563945">
              <text>Crónicas</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563946">
              <text>Publicaciones periódicas</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="41">
          <name>Description</name>
          <description>An account of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563947">
              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="45">
          <name>Publisher</name>
          <description>An entity responsible for making the resource available</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563948">
              <text>Jules Tallandier Editor</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="40">
          <name>Date</name>
          <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563949">
              <text>20/09/1911</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="51">
          <name>Type</name>
          <description>The nature or genre of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563950">
              <text>Revista</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="42">
          <name>Format</name>
          <description>The file format, physical medium, or dimensions of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563951">
              <text>text/pdf</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="43">
          <name>Identifier</name>
          <description>An unambiguous reference to the resource within a given context</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563952">
              <text>2020578</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="48">
          <name>Source</name>
          <description>A related resource from which the described resource is derived</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563953">
              <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="44">
          <name>Language</name>
          <description>A language of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563954">
              <text>fre</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="86">
          <name>Spatial Coverage</name>
          <description>Spatial characteristics of the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563956">
              <text>París, Francia </text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="68">
          <name>Access Rights</name>
          <description>Information about who can access the resource or an indication of its security status. Access Rights may include information regarding access or restrictions based on privacy, security, or other policies.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563957">
              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="96">
          <name>Rights Holder</name>
          <description>A person or organization owning or managing rights over the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563958">
              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
      </elementContainer>
    </elementSet>
  </elementSetContainer>
  <tagContainer>
    <tag tagId="36478">
      <name>Charles Foley</name>
    </tag>
    <tag tagId="36437">
      <name>Docteur Cabanés</name>
    </tag>
    <tag tagId="36467">
      <name>Escritores franceses</name>
    </tag>
    <tag tagId="36416">
      <name>Joseph Turquan</name>
    </tag>
    <tag tagId="36470">
      <name>Reines de Théatre</name>
    </tag>
  </tagContainer>
</item>
