<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<item xmlns="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5" itemId="20269" public="1" featured="1" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance" xsi:schemaLocation="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5 http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5/omeka-xml-5-0.xsd" uri="https://hemerotecadigital.uanl.mx/items/show/20269?output=omeka-xml" accessDate="2026-05-18T06:44:42-05:00">
  <fileContainer>
    <file fileId="16638">
      <src>https://hemerotecadigital.uanl.mx/files/original/430/20269/Historia_Magazine_Illustre_Bi-mensuel_1911_Ano_2_No_45_Octubre_5.pdf</src>
      <authentication>57c570a1341f435c63ae7f13ae2bc2e4</authentication>
      <elementSetContainer>
        <elementSet elementSetId="4">
          <name>PDF Text</name>
          <description/>
          <elementContainer>
            <element elementId="56">
              <name>Text</name>
              <description/>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="564159">
                  <text>REINES DE THÉATRE
~

Mademoiselle Duchesnois
Qu 'aujourd'hui surabondent et se multiplient it l'infini les vraies ou les fausses vocations de comédiens, et surtout de comédiennes, cela n'a rien en soi qui puisse étonner. Le théâtre, en effet, s'est de plus en
plus étroitement mêlé à la vie courante. Un
pont semble al'oir été jeté entre le monde et
lui. Pour le premier, le second n'a plus &lt;le
secrets, et ses coulisses n'ont plus de myslères. Les moindres aventures ou mésaventures d'un acteur, Lous les coups de fortune
ou tous les coups de tête d'une jolie actrice,
deviennent sur l'heure un sujet de chronique
écrite ou parlée qui se répand et se répète
d'un bout à l'autre du pass. Et celle publicité constante que prodigalement notre temps
assure aux hommes et aux femmes de Lhéàtre, excite chez nombre de jeunes gens et de
jeunes filll's appartenant au monde proprement dit, à la petite bourgeoisie, ou même
aux milieux populaires, le besoin jaloux de
poursuivre sans tarder ,avec les agrémen tsd' une
existence en apparence indépendante et facile,
les bénéfices d'une notoriété vite conquise.
Sans vouloir sottement écraser ses contemporains sous le poids &lt;le comparaisons arbitraires et dangereuses, ni prétendre opposer,
à des nouveaux venus entrant dans la vie,
ceux qui, leur œuvre faite et leur elîort réalisé, en sont depuis longtemps sortis, il est
permis de dire qu'autrefois on devait être
poussé, pour aborder la scène, par une vocation plus robuste, un plus irrésistible instinct,
un amour de la profession plus franchement
désintéressé. Car l'état de comédien, moins
souvent honoré que décrié et honni, ne permettait guère alors aux gens qui l'exerçaient
de faire très brillante figure ailleurs que sur
leur piédestal de planches. On en resta longtemps au sentiment qu'en 1789, dans une
séance de l'Assemblée nationale, a,•ait âprement exprimé l'abbé Maury, à savoir qu'on
ne pouvait donner aux acteurs l'égalité civi~ue, parce qu'il n'était pas, à son avis, de
préjugé plus juste et plus légitime que de
tenir leur métier, « non peut-être pour infàme, mais à coup sür pour peu honorable ».
Quant aux actrices, elles n'avaient guère, en
général, abstraction faite de leurs mérites
scéniques, droit qu'à la considération spéciale accordée aux professionnelles de la
galanterie. En somme, aux comédiennes,
sinon vertueuses, du moins conscientes de
leur dignité_ de femmes, comme aux acteurs
dont le caractère n'était pas inférieur au talent, le théàtre pouvait jadis procurer bien
EN 1870. -

Aux ARIIES ! -

Tableau d'ÉTIENNE BERNE·BF.LLECOtR.

VI. -

I!J~TORIA, -

Fasc. 4~.

des joies et bien des griseries; mais, au point
de vue moral, il réscrYait bien des rancœurs,
bien des amertumes et bien des humiliations
à ceux qui, pour l'amour de lui, étaient deYenus des hors-la-foi aux yeux de l'l~glise el
pour la sociélé civile des hors-la-loi. Ce fut
cet amour-là, et lui seul, sans arrière-pensées ni calculs pratiques, qui germa di•s l'adolescence dans le cœurct dans le cerveau d'une
petite ,illagcoise de Saint-Saul"e, en Flandre.
Catherine-Joséphine Rafin, dont le nom de
théâtre, lluchesnois, devait plus tard s'inscrire à jamais dans les gloriruscs annales de
notre Comédie-Française, avait rn le jour
dans une auberge, mais les facultés magnifiques dont elle était douée n'allaient pas larder à la faire sortir du bouge paternel, pour
la porter triomphalement au trône des reines
de tragédie qu'occupait alors mademoiselle
Raucourt.
Pour Joséphine Ratin comme pour beaucoup d'actrices de son temps - sans parler
de celles du temps présent dont le Conservatoire n'a pas enregistré, d'après une probante

Cliché Giraudon.
~[AOEMOJSELLE GEORGES.

D'apris une mlnla/ure du M11sèe CamavJ/tl.

pièce d'etal CÎYil, l'âge Yéritable avec une
exactitude rigoureuse, - il y eut toujours,
entre la date de sa naissance qu'elle accusait

et la date de J'acte de baptême dressé en 1777
par le desservant de l'église de Saint-Saulv~,
un écart de plusieurs années. Elle n'en était
pas moins fort Jeune encore lorsque, pour la
première fois, elle vint à Paris. Une sœur
ainée, qui l'y avait appelée près d'e1le, occupait un emploi dans la maison de Monsieur;
elle fit donner à sa cadette une éducation
plus relevée que ne semblait le réclamer
l'existence modeste à laquelle, par destination, elle paraissait vouée. L'enfant était
intelligente. On eut vite fait de la dégrossir,
et même de l'affiner. Si bien qu'un jour,
ayant eu l'occasion de voir dans Ali!tlée la
tragédienne Raucourt, ce lui fut une révélation. « Moi aussi, se dit-elle, je lancerai à la
foule les grands vers de Corneille ; moi aussi,
je déroulerai devant le public extasié les périodes de Racine; moi aussi, je serai tour à
tour ardemment ruaissante
et harmoniense-.
o
ment gémissante; moi aussi, je me ferai
applaudir, acclamer et diviniser; moi aussi,
je serai une artiste! »
Un tel rêve, que d'adolescents et de jeunes
filles se le sont formulé à eux-mêmes, sortant tout enfiévrés d'une représentation où
l'acteur aimé, l'actrice adorée avaient soulevé
l'admiration, déchainé l'enthousiasme? Mais,
hélas! pour combien de celles-ci et de ceuxlà, ce rêve n'était-il pas, en cJTet, autre chose
qu'un rêve, qui s'achèl'erail, s'ils voulaient
le vivre jusqu'au bout, dans une cruelle désillusion'! ... Mais, avec Joséphine Ilafio, il
en allait de toute autre sorte. Ce qu'elle avait
entrevu, en contemplant avec émerveillement
el en écoutant avidement mademoiselle Raucourt, elle possédait en elle, insoupçonnés
jusqu'à celte heure, les dons innés qui lui
permettraient de le réaliser à son tour. Et ce
fut en la fillette, dès ce moment-là, l'idée fixe
d'une) vocation que désormais rien ne saurait
maîtriser et qui finirait par avoir raison de
tous les obstacles, de toutes les résistances.
Ni les unes ni les autres ne tardèrent d'ailleurs à se manifester. A peine Joséphine, de
retour à Saint-Saulve, eut-elle exprimé timidement son insurmontable désir de travailler
pour devenir une actrice, une grande actrice
comme mademoiselle Ilaucourt, qu'éclatèrent
autour d'elle les lamentations et les cris de
colère.L'aubergiste, déjà, se voyait déshonoré
par l'insensée lubie de sa fille. Une enfant qui
portait son nom, devenir une histrionne?
Non, jamais il !)e le tolérerait, jamais ne se
consommerait un aussi révoltant scandale!
Et Joséphine, au lieu de se draper dans le

�illSTO'R..1.Jl

---------------------------------~--------

peplum el le manteau des reines, au lieu de
chausser le cothurne et de ceindre le bandeau, dut sur-le-champ partir pour Valenciennes, où il lui fallut, le cœur bien gros
sans doute, mettre le tablier blanc des femmes
de chambre et se coiffer du bonnet ruché.
On arnit cru, en la contraignant d'accepter
cette place, détourner de son esprit le rêve
qui l'avait ~anlé. On se trompait. La ,jeune
fille en était plus que jamais possédée. 11
ne l'abandonna pas, bien au contraire, lorsque,
de soubrette, clic se transforma, au bout de
1iuelr1uc temps, en demoiselle de comptoir.
llans la boutique où elle était vendeuse, elle
lit la connaissance d'amateurs de théâtre à
qui vint, un beau jour, la généreuse idée
d'organiser des représentations théâtrales au
bénéfice des pauvres de la Yillc. Joséphine
Bafin ne laissa point pa~scr une aussi heureuse occasion d'essayer devant le public le
talent qu'en elle-même elle sentait germer.
On lui confia d'abord un rôle; puis, en présence du succès réel qu'il lui avait \'alu, on
lui en distribua deux autres. Elle incarna
ainsi successirement le personnage allégorique de la Paix dans une pièce de circon~Lancc ; celui &lt;le Sophie dans une sorte de
mélodrame intitulé : Robert, chef de brigands; enfin, dans Jfahomet, celui de Palmyre. Consciente, dès lors, de cc qu'elle
valait, et plus encore de cc qu'elle pomait
dernnir par un travail suivi et bien dirigé,
elle prit un parti héroïque. Sautant, à l'insu
de ses parents, dans la diligence de Paris,
elle s'envola résolument Yers la grande ,·ille
el vers la gloire.
A,·ec l'aide de sa sœur, qui, après un
accueil assez rude, lui anit pardonné sa
fugue, Joséphine obtint d'être présentée à
Florence, un vieil acteur assez médiocre de
la Comédie où il jouait les pères nobles et
les confidents, mais auquel on se plaisait à
reconnaitre toutes les qualités du bon professeur. La première impression de ce brave
homme fut à la fois des plus défavorables et
des plus fausses. JI déclara tout net, après
une première audition, crue l'aspirante tragédienne était totalement dépourvue de
moyens et qu'elle n'était assurément pas
faite pour entrer au théàtre. Fort heureusement pour la jeune fille, l'avis &lt;le Florence, •
&lt;J ui &lt;levait d'ailleurs revenir sur son hmLai verdict et y substituer par la suite de
précieux conseils, ne fut nullement partagé par deux poètes de la maison : Legouvé,
- 11u'on ne connaitrait guère aujourd'hui si
l'on n'avaiL retenu le litre et un vers de son
.Mérite des Femmes et si l'on ne savait qu'il
fut le père d'Ernest Legouvé, - puis Vigéc,
-:-- . dont ?n ne sait plus rien, même qu'il
ctmt le frere de madame Vigée-Le llrun. Ces deux. hommes, qui surent discerner sous
son inexpérience les admirables qualités par
lcsquell~s elle saurait plus tard subjuguer cl
enthousiasmer le public,
ne lui ménaoèrent
•
0
pas pins leur appm que leurs encouragcme11ts. Dès cc moment, Joséphine Rafin cessa
d'exister : mademoiselle Duchesnois était née.

Legouvé, en homme excellent qu'il était, ne
se contenta pas de lui assurer une protection
active et efficace : il alla jusqu'à s'instituer
pour elle professeur de diction. Lorsqu'il la
vit au point, c'est-à-dire prête à affronter le
public avec toutes les chances de succès, d'un
succès décisif qui devait sur l'heure la mettre
hors de pair, il jugea que le moment était
Yenu de solliciter et d'obtenir un début à la
Comédie-Française. Mais cela n'était en vérité
pas chose facile, pour une jeune fille qui
n'était J'élève d'aucun acteur en crédit. « Cc
ne fut, a-t-on écrit à cc propos, qu'avec des
peines infinies et toute la patience qu'inspire
aux artistes le désir d'arriver, que mademoiselle Duchesnois obtint ce qu'elle désirait
ardemment. :Modestement mise, elle allait
tous les soirs dans les coulisses chercher
quelque marque de bienveillance, un appui
quelconque, et, loin de lui en attirer, la simplicité de son costume, les traits peu avantatageux de sa figure augmentaient le mauvais
vouloir du plus grand nombre. On regardait
avec dédain sa petite robe d'indienne, et plus
d'un qui devait la flatter plus tard riait d'elle
alors. &gt;&gt; Mais on avait intéressé à son avenir
madame de Montesson, la veuve morganatique de Louis-Philippe d'Orléans, père de
Philippe-Égalité. L'aimaLle femme obtint
qu'on la fit débuter. C'est dans Phècll'e que,
le 12 juillet '1802, mademoiselle Duchesnois
alfronta le public de la Comédie-Française.
Et ce fut une victoire éclatante, r1ui se renouvela, plus complète encore et plus triomphale,
11 chacune des apparitions de la jeune tragédienne. On la mettait d'emblée, et en toute
justice, au premier rang des artistes les plus
fameuses dont le talent avait ra1onné sur la
scène glorieuse de l'illustre maison.
Bien qu'elle eût une physionomie expressive où se peignaient avec une singulière
puissance toutes les nuances, les ardeurs et
les violences de la passion, le succès immense
et continu de mademoiselle Duchesnois n'étail
pas, à coup st1r, ce qu'on est convenu d'appeler un succès de jolie femme. &lt;( On l'applaudit, constatait un critique du temps,
comme on se laisse entraîner par un torrent
impétueux, parce qu'on ne saurait lui résister. Quoi qu'il en soit, sa figure est bien loin
d'être dépourvue d'agrément; elle est au contraire noble, fière et majestueuse au théàtre ;
à la ville, sa physionomie est douce, intéressante et remplie de candeur. D'ailleurs, sa
taille est avantageuse el convient parfaitement
à son emploi. n Quant à sa voix, malgré une
espèce de hoquet qui entrecoupait sa diction
dans ses moments d'emportement tragique,
et qui avait pour cause l'émotion contagieuse
que la vibrante interprète était toute la première à éprouver, quant à sa voix, elle prenait aux entrailles même le spectateur le plus
flegmatique. Dans .lriane surtout. lorsqu'on
apprend à l'héroïne que sa sœur a ét&lt;\ enlevée, elle atteignait à une telle puissance d'expression dans l'angoisse et dans la douleur,
qu'un jour Lafon, jouant auprès d'elle un
rôle, ne put se tenir de s'écrier : (( Ab! c'est

sublime! n Jugement tout spontané d'artiste,
qu'avec enlhousiasme le public ratifia de ses
applaudissements.
Mais une nouvelle princesse tragique, qui
pouvait régner auprès d'elle sans réussir toutefois à l'éclipser, avait surgi aux côtés de
mademoiselle Ducbesnois. Celle rivale, c'était
mademoiselle Georges, dont la beauté radieuse
fanatisait le public. Les partisans de celle-ci,
parmi lesquels on comptait la future reine
Hortense qui la protégeait, le critique Geoffroy qui lui brûlait tout son encens, mademoiselle Raucourt qui l'avait préparée à aborder la scène, s'étaient coalisés contre mademoiselle Duchesnois. Celle-ci n'en conservait
pas moins, grâce aux qualités que nous Yenon5 d'indiquer, toute sa force d'action sur
la majorité des speclateurs, et compensait
par là l'infériorité que lui créait l'éblouissant
charme physique de sa rivale. Les trop zélés
amis de mademoiselle Georges, roulant assurer à leur protégée la suprématie sur la scène
du Théâtre-Français, exigèrent imprudemment qu'elle abordât les rôles de Duchesnois.
La nouvelle débutante leur ayant obéi, les
partisans de la titulaire de ces différents rôles
s'en indignèrent, surtout quand elle joua
Phèdre. JI se déchaîna, ce soir-là, dans la
salle de la Comédie, de véritables tempêtes,
C'est ainsi que, crrtain autre soir où l'on
donnait Iphigénie, mademoiselle Raucourt,
qui patronnait véhémentement sa belle élève,
fut accueillie, en Clytemnestre, par une bordée de siffiets. La tragédienne, furieuse, accusant de l'organisation de la ta hale mademoirnlle Ouchesnois, se précipita sur elle. Et
l'on dut arracher de ses griffes la jeune
femme défaillante et terrorisée.
Cette guerre prit tout naturellement fin
par le brusque départ de mademoiselle Georges. Le 11 mars 1808, en effet, celle-ci,
après avoir joué pour la première fois le rôle
de Mandane dans Arla.xerce, disparaissait de
Paris en même temps que le danseur Duport,
de l'Opéra, et gagnait Vienne, puis la nussie.
Elle ne devait rentrer à la Comédie qu'en 181 j,
Quant à mademoiselle Duchesnois, elle
parvint, à force de travail, à donner plus
d'ampleur encore au talent qui avait fait
d'elle, dès le moment de ses débuts, une
iitoile dramatique de première grandeur. Son
ambitieux.rêve de fillette avait a tteinl à sa plus
parfaite réalisation. On n'avait pas, au village
de Saint-Saulve en Flandre, à rougir d'elle,
La grande artiste qu'elle était devenue jetait
un lustre imprévu sur la dynastie desRafin ....
)lais des raisons de santé éloignèrent prématurément mademoiselle Duchesnois de la
scène. Lorsqu'en 1835 elle fit ses adieux au
public, elle n'avait plus paru qu'à de plus en
plus longs inlenalles dans les grands rôle,
qui lui avaient valu de si retentissants succès,
Et deux ans plus tard elle mourait, laissant
un nom inoublié, qui restera inoubliable,
comme ceux de la Champmeslé, de la Clairon,
d'Adrienne Lecouvreur, ses ainée,, - et
aussi de mademoiselle fiaucourt et de mademoiselle Georges.
PAUL DE

....

1 94

"'

i\lORA.

JOSEPH TURQUAN
c:fr&gt;

La
CHAPITRE III (suite).

li faut l~isser ra_conter ce souper à Paroy,
pou,r ~e ,faire une JUste idée de ce qu'étaient
les mv1Les : &lt;( Cette dame, dit-il, me trouvant
de meilleure compagnie que ses convil'CS qui
ne parlaient que par b .. . et par f ... , accepta
mon bras pour aller à table et me mit à côté
d'~Ile ~t Ys_abeau près de Mme de Fontenay,
qut lm avait beaucoup parlé de moi. Le souper f~t d'une gaieté un peu grasse; de~
comédiens, des membres du Comité des
députés y as,istairnt; l'un d'eux n~mmé
Lequinio, s'écria : &lt;( Allons! vive '1a népubliquc ! Et Luvons à la santé des Lral'rs
républi~a~ns q~i ont voté la mort du tyran! &gt;J
Lequm10, qui prenait ses ignobles instincts
pour des sentiments républicains, était cet
affreux gredin qui faisait dîner Je bourreau
à sa table; c'était aussi cet imbécile qui proposa, pour enrichir la nation, de détruire
tous les monuments en bronze qui exi,taient
en France el d'en faire des gros sous.
On YOit ce que Tbérésia, avec ses instincts
raffinés et ses goûts distingués, devait souITrir
en cette compagnie, qui ne rappelait que par
le plus éclatant contraste les cercles de la
princesse de Beauvau et de la maréchale de
Luxemb~urg. Il lui fallait cependant faire
bonne mme à toutes ces mauvaises mines· la
nécessité était là ! Mais, comme elle é~ait
. aussi un peu reine, même dans ce monde-là,
elle en avait pris bravement son parti et rn
~ons~lail ~n trônant. Le comte de Paroy, lui,
1ancien dcfenseur de Louis XYI au 1O aot'il
bouillait dans_sa peau en entendant le toas~
de Lequinio. Ecoutons la suite de son récit :
&lt;( Je dis à ma voisine, par contenance et pour
cacher ~0!1 e?3har~as : « J'aurais Lien plus
&lt;1 de pla1S1r, etant a coté de vous, de boire à
&lt;&lt; voire santé. » Ce Lcquinio reprit : « Bois
« donc,cl passe la bouteille.» Mes sentimentssc
relléta,ient sur 1~0~ visage à un tel point que
ce memc Lequm10, se levant, dit : (( Le
« citoyen qui tient la bouteille est sûrement
« un aristocrate; je m'y connais el îOUS le
&lt;r dénonce! J'en découvris un à Saintes qui
« ~'était glis~é parmi nous; le lendemain,
« Je le fis arrêter et guillotiner de suite : il
c&lt; faut en faire autant de celui-ci. &gt;l
C'était vraiment un convive charmant que
ce député du Morbihan!
Thérésia parla de M. de Paroy à Ysabeau
i,.

1. Comte
32U.

Dul'ORT DE C11EvEn~1,

l!lé111oires, 1. fi ,

cilo:yenne Tallien
et le lui recommanda pour le jour prochain
o~ Tallien,,.obligé d'aller à Paris, ne pourrait plus s mtéresscr à son père. Ysaheau
promit! et c'est à son intervention que le
marq~1s_ de Paroy dut sa sortie de prison.
« Il eta1t temps; sur trente-quatre détenus
dans les cachots, il restait le sixième '. n
C'est là quelques échantillons des façons

r 7mises; elle n'avait cependant sauvé aucune
vie humaine. Thérésia, comme Madeleine,
reconnut plus tard ses erreurs, et le fait de
les reconnaitre ne lui enleva rien de sa bonté
indulgente; elle demeura bonne après avoir
reconnu qu'elle aurait dû être plus sévère à
elle-même, et ne se fil pas de sa vertu toute
fraîche un piédestal pour mépriser les vertus
qui n'étaient pas encore sorties de chrysalide.
Une trop grande facilité pour les choses d'argent, prix d'une trop grande facilité sur certaines autres choses où la complaisance et les
usages du temps avaient plus de place que le
cœur, voilà ce qu'il faut sévèrement blâmer
chez celle belle et fragile pécheresse ; mais
ne la condamnons pas; les condamnés qu'elle
a sauvés de l'échafaud se lèveraient de leurs
tombeaux, à la façon des morts de la ballade
allemande, ils se rangeraient autour d'elle
com~e u~ garde d'honneur et nous reprocheraient Justement une injuste sévérité.
Tallien mérite lui aussi quelque indulge~ce._ Il a été atroce pendant quelque temps,
mais 11 reconnut qu'il avait été trop loin.
Thérésia le prépara à la modération et lorsque
&lt;( des représentations furent faites aux proconsuls par quelques citoyens courageux, que
Thérésia Cabarrus secondait en secret, tant
sur les agissements du Comité que sur les
condamnations iniques p!"ononcées par le triLEQUl:-110.
bunal révolutionnaire 2 ». Tallien eut le méD'après la gravure de F, 80N:&lt;Ev, LLE.
rite de ne pas s'entêter dans son erreur et
&lt;le changer totalement son orientation. Et,
certes, il risquait beaucoup à ce chanaement
diverses dont Thérésia s'ingéniait à faire le de politique; que de dénonciations ~llaient
bien. Si, à côté de celle belle passion de la en être la conséquence!
charité, la plus noble qui soit, elle eut quelBeaucoup de ces dénonciations a,sur,lment
ques erreurs, dues à l'extrême facilité des étaient fondées. Tallien n'était qu'un coquin
m~urs de son temps et à son manque d'édu- à qui les facilités de satisfaire ses instincts de
cation morale, il faut les lui pardonner en proie n'ont pas manqué pendant son proconraison _de, s~ Lonté de cœur. SJn biographe sulat de Bordeaux. ~fais peut-être aussi lui en
est ohhge d en parler, il n'a pas la force de a-~-on attribué plus que son compte et a-t-on
les lui reprocher : c'est si beau d'ètre bon, mis sur son dos les infamies de ses collaboet c'est si rare de l'être autrement qu'en rateurs et de ses agents, Car, comme l'a écrit
paroles! &lt;&lt; Que celui de vous qui est sans un contemporain, habitant de Bordeaux, &lt;1 l'arpéché lui jette la première pierre! » disait bitraire en était arrivé à ce point, sous le
Jésus, à propos d'une Thérésia de son temps Comité de surveillance du 2 frimaire, que les
qui n'avait certainement pas à son actif les mandats d 'arrèt·étaient lancés par les agents
états de servi_ce et les campagnes charitables même du Comité~. » Le désarroi, l'anarchie
de celle qui nous occupe. l',mrquoi les étaient tels, on le voit, qu'il était facile aux
hommes seraient-ils plus sévères que Jé- malh~nnêtes gens, et c'étaient eux qui gousus?... Madeleine, cette bonne Madeleine, a vernaient celle anarchie, de faire tout ce
eu aussi bien des erreurs, et elles lui ont été qu'ils voulaient; ils pêchaient en eau trouble.
2. Aurélien ni,: Vmt, La Terreur à !Jordrau:r:.
Hl6,

l, Il, p,

3. S""n:~I.Gr.,:. Ouo 111.1•.:, Il i,toirc cf,, B orderm.r
pcm/(111/ du-/1111/ 111où.-.\. u,; V11ii,:, 1.11,p. Jü7_

�111STO'RJA
Nous avons déjà dit que, sur la somme de
6.940.000 francs, total des amendes prononcées par la commission militaire, l .000.000
de francs fut attribué aux sans-culottes el
l.325.000 francs à la construction d'un hospice qui ne fut jamais commencé. On
n'a rclrou ré aucune trace de cette
dernière somme. Peul-être une partie
en fut-elle àtlribuée à Tallien qui, non
encore satisfait, fit trafic des passeports et des 0orâces. li était assailli•
de pétitions, d'olîres d'argent aus~1
sans doute : peut-être en accepta-t-1\
sans les avoir provoquées. Mais c'est
douteux. On peut citer de lui certaines
lettres, qui, quand on connaît le personnage et son peu de préju_gés ~~1
matière de probité, laissent v01r _qu il
avait le champ largement ouvert _a ces
louches spéculations. Il adressait, le
50 novembre i 795, au ministre de
l'Intérieur, celte lettre signée de lui
et d'Ysabeau : « Celle nuit, plus de
deux cents gros négociants ont été arrêtés, les scellés mis sur leurs papiers, et la Commission ~ilit~ire ne
va pas tarder à en faire JUSllce. La
crui\lotine et de fortes amendes vont
~pérer le scrutin épuratoire. du commerce et exterminer les ag10teurs et
les accapareurs. » Dans une a~t~e lettre, ils écrivent : (&lt; Les moderes, l~s
insouciants, les égoïstes sont pums
par la bourse ... l'argenterie ar~i:e en
abondance à la Monnaie .... » Vo1c1 une
note signée Tallien, qui est aussi bien
suggestive. «Les représentants,du pe_uple en séance à Bordeau~ re~uere (sic),
les administrateurs du d1str1ct de La Reole, département du Bec ~•A~bès,. ~e leur ~rés~n ter
dans le délai de qmnzame l ctat nommatif de
tous les gens riches, aristoc_rate~, et hommes
suspects et accapareurs, qui dmvent, en ce
moment, être taxés révolutionnai_re~ent P?u~
subvenir aux dépenses extraordrna1res! ams1
que l'indi~tion ,Précise ~es ~~mmes ~~1 peuvent être 1mposees. » Signe . TAt,Lth:. .
Au milieu de telles affaires, avec le désordre administratif qui régnait alors et qu'on
avait sans doute, à tous les degrés de la hiérarchie, intérêt à maintenir, avec le peu de
scrupules et de probité qu'o~_connait ~ Tallien, on peut se convaincre_qu 11 n~ devait ~as
lui ètre difficile de donner aux demers publics
telle destination qui lui convenait sans qu'il
restât trace de leur emploi.
D'ailleurs, à celle époque, toutes le~ autorités de Bordeaux volaient plus ou moms ouvertement : c'était Dorgueil, membre du Comité de surveillance, qui s'adjugeait une
partie des objets d'or et d'argent a~mo:iés
que, pour obéir aux décrets, les par_l_1cul~ers
étaient tenus de déposer chez les b1J oullers
afin qu'on en grattât les écuss~n~; c'était
Endron, membre du même Com1te de sm:veillance, qui, plus modeste, . se cont_en~a1t
de voler un jour treize habits de hvree ;
t. ,1,.d,ives de la tifroudc, série L. - .\. UE Vn·1E,
l.

Il, p. 't8:Z.

LI
c'étaient les autres membres et agents du
même Comité qui pillaient le trésor de chacune des éolises de Bordeaux; c'était le maire
mème de ville, Bertrand, quÎ « s'adjugeait
les objets d'or cl d'argent f!Ue la Terreur

la

LA

PETITE-FORCE•

D'après le dessin de Rosm.,.

arrachait !lux familles riches ... et faisait paier
jusqu'à quinze cents et dix hui,t, ~nts fra~cs
des certificats de civisme &gt;&gt; 2 ; c eta1t Courlrn,
secrétaire du maire; c'était Lacombe, cet
ancien escroc, président du Comité militaire,
qui avait retrouvé ses insti?cts de voleur
depuis qu'il était devenu magistrat et assassin patenté....
.
.
Tallien, qui avait de grands bcsoms d argent pour satisfaire à son luxe, a s'adr,esser
de préférence à une source. specrale o~ les
agents subalternes ne pouvaient pas pmse~,
c'étaient les fonds provenant des taxes arbttraire.s impo.sées au.x détenus po11r obtenir
leur libe1·té. Ces taxes étaient employées sous
la haute direction des conventionnels en mission•. Michelet fait évidemment allusion à des
détournements opérés sur ces taxes, quand
il dit que la guillotine, qu'il avait fait dresser
devant ses fenêlres, « lui fut d'un excellent
rapport &gt;&gt; ". EL ce que Marc-A?toi?e _Jullien,
agent du Comité de salut public, ecrit _à Robespierre sur Thérésia, le touche bien év~de_mment aussi, par la plus naturelle associa lion
d'idées :
« Il y a sur la Fontenay, dit-il, des détails
politiques bien singuliers, et Borde~ux sem,?le
avoir été jusqu'à présent un laby~mth~ d ,_nlrigues et de gaspillages. Il est bien d1ffic1le

?t~

2. A.
p. LO~.

11t

\'1v1E, La Teneur it /Jnrdl'lliu, t. II,

de démêler le républicanisme _et la probit_é.
Je fais tout le travail d'un comité de survmllance et passe les nuits avec de~ hom~~~ pr~- ·
cieux que j'ai découverts, mais que J etud,_e
encore. J'ai des renseignements dont le resultat doit arracher Bordeaux à la
classe des fripons qui en faisaient leur
proie et rendre le peuple à l'~mot~r
sincère des vertus et de la Repubhque. 1&gt;
Cependant Tallien avai~ éco~té les
représentations que certams citoyens
coura"eux, poussés à bout par celle
manière de convertir bon gré mal gré
les "ens à la Révolution, étaient allés
lui faire. La réflexion lui vint enfin,
et il se rendit compte qu'il était temps,
plus que temps d'enrayer. L~ 4fé~rier
1704 un décret si"né de lui et d Ysabeau 'destitua en ~asse le Comité de
surveillance et ordonna l'arrestation de
tous ses membres.
Thérésia avait joué un rôle en cet
acte de ,igueur : c'est elle qui avait
encoura"é les citoyens qui pouvaient
0
1
,
avoir quelque influence sur es representants à leur ou Hir les yeux; elle,
s'y était employée, c'est certain. Elle
travailla d'une façon constante à ramener Tallien à la modération, et c'est
bien évidemment à son influence que
l'on voit, à partir du mois de janvier
1791-, le chiffre des exécutions diminuer d'une façon très sensible; il marque, comme un thermomètre enregistreur, le pouvoir de plus en plus gra?d
que sa bonté pren~il sur le commissaire de la Convention et, par contrecoup sur le tribunal révolutionnaire. En revanche Je nombre des condamnations à
J'amende augmente, et ces amendes, généralement de 100,000 et de 200,000 francs,
variaient entre 10,000 el 1,200,000 francs;
ce sont les armateurs, les commerçants, les
banquiers qui, par un sing~lier has?'.d' s&lt;:
trouvent avoir commis des crimes et dehts qui
s'expient par ces amendes écr,as~ntes; !es ~auvres diables, eux, sont envoyes a la gu1llotrnc.
Nous avons relevé, mois par mois, toutes
les condamnations à mort et à l'amende, pro•
noncées par le tribunal révolutionnaire de
Bordeaux. C'est au mois de décembre que
Thérésia fit la connaissance intime de Tallien : on pourra, par la ~impie lecture des
chiffres qui suivent, se rendre compte de sa
bienfaisante influence.
Condnmnation,;;
f1 mort à l'ameutlc

1793 Octobre. •
Nornmbrc.
Décembre.
179't Janvier.
Février.
~Iars .
Avril. .
)lai. . .
Juin .
Juillcl .

5
l!)

3~

1
28
14

1{j

10
7
10
»
72
129

2i
12

4

Tallien quitta Bordeaux le 22 février, mais
;;. A. IIE \'111f;, l,a Ten·eui-àBol'{{f•au.r,LIT, p. 200.
'i. llu:utl.LT, Rél'olultoll (1w1çais1·, l. ~Il.

C1TOYENNE

TJU.'LTEN

--~

Thérésia y resta jusqu'au 4 mai et conserva barrus »'·Les papiers de Robespierre publiés cile de démêler le républicanisme de la
un peu de son influence. Elle partie, les exé- après sa mort montrent que le petit Jullien probité•. )J
cutions se multiplient d'une façon effrayante, n'avait pas dû laisser ignorer à l'inventeur de
c&lt; Ysabeau, qui me vit hier, me dit Tallien
en juin et surtout en juillet.
!'Être suprême que le modérantisme dont on arrêté.... La punition des intrigants de BorCependant la situation de Tallien, ses actes, accusait Tallien était l'œuvre de la belle Thé- deaux, dont les uns n'avaient en vue, comme
lui avaient fait beaucoup d"ennemis; son luxe, résia, mais qu'il se compliquait aussi d"in- Chabot, qu'un intérêt• .... » A Saint-.Just, il
ses voitures, le luxe de sa maîtresse, lui en fluences moins éthérées. Le représentant Cour- propose entre autres choses de « distinguer
avaient fait davantage. La destitution des tois dit, dans l'emphatique rapport qui pré- par un arrêté ceux qui ont donné de l'argent
membres du Comité de surveillance lui en cède la publication de cette infime partie des (à Bordeaux) pour racheter une vie que beaufit de nouveaux, mais pas les mêmes. Les papiers de Ilobespierre, qu • c&lt; il lui dénonce coup n'avaient point mérité de perdre, et
passions étaient d'autant plus excitées contre jusqu'à des femmes », dont il détaille les les infâmes qui ont exigé de l'argent pour
lui, parmi les membres et les amis du Co- charmes. C'est évidemment un portrait de vendre la loi : les premiers, ne craignant
mité, que bien des intérêts privés, mais ina- Thérésia, peut-être un peu dôcolleté, tracé plus, parleront; les autres seront découverts
vouables, étaient compromis. Aussi les dénon- par Jullien fils à l'Jncor1'11ptible, auquel Cour- et punis. &gt;&gt;
ciations contre Tallien se mirent-elles à pleu- tois fait allusion.
Tallien est évidemment visé par ces mots :
voir au Comité de salut public. On l'accusa
Il est très regrettable que ces papiers Les infrîmes qui onl exigé de l' m·gent ....
de modérantisme : on dut l'accuser aussi, n'aient pas été imprimés dans leur totalité.
Ces lettres montrent - et beaucoup d'aubien probablement, de corruption. Averti Mais le représentant Courtois, qui avait été tres existaient qui ont été détruites par l'intésans doute par quelque ami du Comité, Tal- chargé de les inventorier et qui avait eu de ressé après le O thermidor - que l'orage se
lien se sentit menacé. Il voulut aller se justi- bonnes raisons pour réclamer celte mission, formait contre Tallien, à Paris, et que, comme
fier à la Convention. Aussi, le 22 février 1704, ayant eu le malheur, comme tant d'autres, Danton, il aurait bientôt à entrer en lutte
partait-il pour Paris, laissant Ysabeau à Bor- d'écrire fort obséquieusement à Robespierre avec Robespierre.
deaux pour faire tête à leurs ennemis com- au temps de sa puissance, avait commencé
muns.
par reprendre et brûler ses lettres; il en
En attendant, comme Thérésia voyait que
Est-ce pour le même motif qu'il y laissa rendit aussi beaucoup à leurs auteurs qui Tallien serait obligé de rester à Paris plus
Thérésia?... On ne sait, mais elle ne partit eurent bien soin de ne pas les conserver, et longtemps qu'il ne l'avait pensé en partant,
pas avec lui. La raison en est probablement ne se gêna pas pour garder le reste, c'est-à- qu'il ne serait peut-être pas maintenu dans
que Tallien pensait bientôt revenir après s'être dire presque tout : il en fil argen t plus sa mission de Bordeaux, qu'elle-même se
justifié des accusations lancées contre lui.
tard.
sentait mal vue du puissant Jullien, elle se
Sur ces entrefaites, yers la fin de mars ou
Dans plus d'une lettre publiée, Jullien, par décida /1 aller retrouver son amant ;1 Paris.
le commencement d'avril, un jeune homme, des insinuations et des réticences, laisse Par amour? .. . C'est peu probable : n'avaitse disant agent du Comité de salut public, entendre que Tallien n'est pas à l'abri de elle pas dit elle-même à Bordeaux « que ce
était arrivé 11 Bordeaux. Il s'était mis aus- tout soupçon quant à la probité : c1 Bordeaux n'était pas du tout la passion qni l'allachait à
sitôt en relation avec les ennemis de TalTallien, mais une sorte d'honneur et de
lien ctd'\'sabeau el entretenait avec Paris
devoir, puisque c'était elle qui était cause
une correspondanc~ très active. Ce jeune
des dangers qu'il courait:;. &gt;&gt;
homme, nommé Marc-Antoine Jullien,
D'un autre côté, elle avait un ami
fils du député à la Convention Jullien
qui connaissait un certain Taschereau,
(de Toulouse) et qui se fit lui-même aphomme taré, agent secret du Comité de
peler plus lard Jullien de Paris, était
salut public, à genoux devant Robesalors âgé de dix-neuf ans. Le Comité de
pierre, qu'il devait trahir ignominieusesalut public lui avait trouvé assez de
ment dès qu'il fut abattu. Taschereau,
maturité pour l'envoyer comme agent de
qui était au courant de bien des intrigues,
confiance à Bordeaux : il s'agissait de le
dit à son ami qu'il se tramait quelque
renseigner sur la conduite vraie des deux
chose contre elle et qu'elle ferait bien de
conventionnels en mission. Tallien ne
quitter Bordeaux. Cet ami manda immés'était pas suffisamment j ustifié devant
diatement une si importante nouvelle à
la Convention, et les Comités de salut
Thérésia, en l'engageant à s'arrèterquelpublic et de sûreté générale avaient été
que temps dans une ville des bords de
chargés par elle de faire une enquête et
la Loire. D'un autre côté, une loi toute
un prompt rapport sur sa conduite à
récente du 27-28 germinal, anll (16-17
Bordeaux.
avril 1704) interdisait aux ci-devant noLe jeune Jullien, le petit Jullien,
bles le séjour des villes frontières et
comme on l'appela bientôt, était souple
maritimes. Thérésia était donc, pour pluet habile. II ne fut pas long, grâce aux
sieurs motifs, obligée de quitter Borterribles influences qu'on lui savait, à se
de:mx.
créer une petite cour et à miner, par des
La nouvelle loi contre les ci-devant
manœuvres souterraines, l'autoritéd'Ysanobles fut mise immédiatement en vibeau. Il écrivait à fiobespierre, qu "il adgueur. A Bordeaux, Ysabeau chargea le
mirait comme un dieu, ses impressions
Comité de surveillance de son exéculion.
l\IAXIMILIEN ROBESPIERRE.
tant sur la conduite d'Ysabeau et de TalD'après la grav111·e de \\'.-11. EGLETOx.
Le Comité convoqua les ci-devant des
lien que sur la maitresse de celui-ci dont
deux sexes et leur délivra des ordres de
il avait fait la connaissance, la conquête
passe pour quitter Bordeaux. Chaque
aussi, si l'on en croit Senar 1 et que, avec son semble avoir été jusqu'à présent un labyrin the ordre portait naturellement le nom du lieu
accent méridional, il appelait c&lt; la belle Ca- d'intrigues et de gaspillages. Il ·est bien diffi- où le porteur fixait son domicile.
1. • Ce Jullien avait envoyé au Comité de sùrelé
i;:énérale une copie de la tellre que la prostituée
Cabarrus lui avait écrite, cl dans laquelle elle l'inl'Î•
lait à passer dans l'Amérique septentrionale avec elle,
parce qu'elle voulait fuir ce Tallien coure1t de crimes

el qui l'avait compromise : elle lui offrait de partager al'CC lui sa fortune qui serait plus que suffisante pour eux deux. » (SEx.,n, Révélat,011s puisées, etc., p. 219).
2. ;'iotes inédites du baron Larrey, chirurgien en

chef de la Grande Armée. Ces notes soul en nolre
possession. ·
3. Lettre du 11 prairial, un II (30 mai 1794).
4. J,ellrc du 15 prairial, an li l juin l 79i).
5. Cu. l'innov. Le Curieux.

�. - ffiST0'/{1.Jl

•

Le registre des ordres cle passe a été conservé aux archives de Bordeaux. A la date du
15 floréal, an Il (4 mai 1704), on trouve
lïndicalion suivantP ·
11 Caharrus•Fontenay {Thérésia, l'emme FonLcna)-), vingt ans, demeurant cours dr Tourny,
native de Madrid, dirigée sur Orléans. »
C'est donc le 4 mai, au plus tôt, mais plus
vraisemblablement le 5 ou le 6 mai, que
Thérésia quitta Bordeaux. Comme ce n'était
pas encore la mode, chez lrs femmes. d'être
honnes mères, elle laissa son fils dans un
hôtel garni, sous la garde d'un domestique
nommé Joseph. Elle n'allait pas directement
à Paris, mais à Orléans : peut-être ne voulait-elle pas faire connaitre à Jullien, qu'elle
savait ne lui être pas favorable, qu'elle allait
rejoindre son amant à Paris, et chercbait-e)IP
à lui donner le change. Mais. une fuis à OrJ,:ans, elle saurait bien se foire délivrer un
passeport pour Paris et l'aller retrouver.
L'ordre de passe délivré à Thérésia est
assez curieux pour èlre r1'produil ici : lll
voici Je texte intégral :
« Délivré à la citoyenne Thérésia CabarrusFontenay, épouse divorcée Fontenay, âgée de
vingt ans, ayant joui ci-devant des privilèges
de noblesse, natiYe de Madrid, en France
depnis quatorze ans, domiciliée à Bordeaux,
cours de Tourny, laquelle nous a déclaré aller
dans la commune d'Orléans, où elle déclare
vouloir se retirer, conformément à la loi des
2i et 28 germinal dernier.
« Signalement :
« Taille cinq pieds deux pouces, visage
blanc et joli, cheveux noirs, front bien fait,
sourcils clairs, yeux bruns, nez bien fait,
bouche petite, menton rond.
c&lt; Fait en séance, le 15 noréal, an II 1• »
Conformément à son ordre de passe, 'l'hérésia s'arrèta à Orléans, comme en !ail foi le
r3pport du citoyen Boulanger, général de brigade de l'armée re .. olutionnaire. Là, elle se
fit donner un passeport pour Fontenay-auxRoses, et c'est dans la maison de son ancien
mari que son amant vint la îOir. Mais en
secret, car ce pauvre Tallien, donl la position
était assez ébranlée auprès du Cnmité de
salut public, et qui savait que 1'hérésia était
encore moins en faveur que Jui, qui, de plus,
se doutait qu'il était epié, ne voulait pas
qu'on sùt où il allait. Et c'est à ce moment
que le pelit Jullien, qui poussait Robespierre
à les faire arrêler tous les deux, lui écrivait.
(11 prairial, 50 mai). « Je crois deroir t'envoyer copie de l'extrait d'une lettre de Tallien
au Club national; elle coïncide avec le départ
de la Fontenai, que le Comité de salut public
aura sans doute fait arrêter. li y a sur elle
des déLails politiques Lien ~ingulicrs ' .... n
Quelques jours après, le 15 prairial, il
écrivait: &lt;&lt; Ysabeau, qui me vit hier, me dit
Tallien arrêté .... La Fontenai doit maintenant
être en état d'arrestalion 5 • »
1. Arcldves de la Gù-oude, sCrie J,1 2li0. Re135. ~ous de,;ons cet
rntércs!-nul document, q111 hxc la d3te du clcparl de
fhCré:.:i'l de BorclC'aux, el la came rl·elle (le ce départ,
il la bienveillance lie li. A. de \ï,,ie, 11ui nous a eomm1111i(ILIC qncl1111e, nulrrs documt•111s et 1m11~ a guidé
gistre des 01·dres de pa~5:(!

y,

On rnit que celle double arrestation était décidée, en principe, par Robespierre. Il s'y était
décidé sur les conseils de Jullien qui avait
ronnrmé, dans ses l~ttres, les dénoncialions
dirnrses dont Tallien éL1it l'objet. Mais en
attendant le rapport que le Comité de salut
public Jtait chargé de présenter li la Convention, ,, la suite de l'enquête à laquelle se
livrait Jullien sur les agissements de Tallien
à Rordeaux, on devait s'assurer de Thérésia.
'l'allien .~cn!ait vaguement tout cda.

Cl ... Un grand nombre d'intrigants bordelais sont en ce moment à Paris et vont partout
calomaiant Bordeaux et les représentants du
peuple qui y ont été envoyés. S'il ne s'agissait que de moi, je ne serais pas venu aujourd'hui fixer l'attention de la Conrention nationale; •mais ces calomnies sont, je le déclarC',
"'J,andues par des hommes perfides ....
&lt;( ••• Il faut que la Convention nalionale
rende justice à ceux qui ont rempli leur devoir: il faut qne les bons citoyens soient rassurl's, qne les intrigants SOÎl nt rlJuils au
CHAPITR.E IV
silence, et que les hommes qui n'ont jamais
varié dans Jeurs principes soient encouragés
On se rappelle que Tallien avait quitté Bor- par ceux qui savent les apprécier.
deaux le ~2 lévrier 179{ pour aller se justifier
&lt;c· Je suis bien loin de redouter l'examen le
à Paris. Les· défiances l'y accueillirent. li ne plus sévère de ma conduite et de celle de mon
put parvenir à se faire entendre du Comité de collègue; jP le provoque au rontraire: j'atSalut puLlic'. Après plusieurs tentatives tends avec irnpalience le moment ol1 je pourinfructueuse·s, il fallut bien sr rendre à l'évi- rai faire à \'OS Comités le raprort de taules
dence : il était en smpicion. Dès le 12 mars, nos opéralions, et ils seront, comme vous,
il montait à la tribune de la Convention et. étonnés des immenses travaux auxquels nous
voulant a1ler au-devant de l'accusation, il di- nous sommts livrés a,·er une infatigable a1•tisait: « Depuis longtemps, la calomnie s'atta- vité. ))
che sur les pas des patrioles . Les représentants
Ce discours ne fit pas tomber les défiances.
du peuple e9voyé~ dans les départements sont Pourtant, dix jours après qu'il fut prononcé,
aujourd'hui en hutte à toutes les persécutions, Tallien présida la Convention (22 mars) jusà toutes les contrariétés. Rien sans doute qu'au jour 011 les têtes de Danton et de Camille
d'étonnant dans celle condui1e de la part des Desmoulins tombèrent par suite de l'applicaintrigants, car leurs complots ont été déjoués, tion du programme systématique de llobescar le masque a été arraché à tous les hypo- pierre (16 germinal-5 ·avril)•.
crites, Les représentants du peuple envoyés à
Cependant, Tallien sentait que les suspiIlordcaux devaient s'allendrc à n'êlre pas cions se ravivaient contre lui. La fa çon dont
épargnés. Celle commun~ était devenue l'un Robespierre s'était débarrassé de Camille et de
des principaux loyers du fédéralisme; les Danton lui faisait terriblement appréhender
esprits' y étaient agités, égaré5 par des hommes qu'il ne méditàt pour lui un sort pareil. Pour
astucieux; les girondins de Bordeaux et de le conjurer, il crut utile de monter encore une
Paris s'entendaient parfaitement; la conspi- fois à la tribune et de natter habilement ceration s'étendait sur toute la République; et lui à qui toute la Comcntion obéissait :
~i nous n'eussions pas agi arec cette sagesse n ... S'il reste encore parmi nous, dil-il, des
énergique qui com•cnait aux loc..,lités et aux hommes dont les principes politiques soient
circonstances, Bordeaux aurait éprouvé le condamnables, des hommes sa.os probi1é, sans
mème rnrt que Lyon . .Nous avons été assn: honneur, sans verlu, qu'on nous les fasse
heureux pour rendre celle importante com- connaitre franchement, et, si les accusations
mune à la République sans quune goulte de rnnt vraies, nous nous lèverons lous pour les
sang patriote ait coulé. Nous avons détruit le faire traduire au tribunal révolutionnaire.
fédéralisme jusque dans ses racines; nous
« Mais il faut aussi que les défiances pararnns relevé le courage abattu des patriotes; ticulières cessent, que le5 hommes faits pour
nous les a,ons appells aux fonctions publi- s' t:slimer mutuellement s•examinent et sacben l
ques ; nous a\'Ons poursuivi avec courage les allat:ber leur confünce à ceux qui la mériaristocrates, les fédéralistes et lous les hommes tent .... li faut que les patriotes de la Montasuspects; nous devions donc êlre dénoncés par gne, qui n'ont jamais dévié des \rais principes,
leurs partisans; notre espoir n·a pas étti qui, au nomLre de cinquante seulement, ont
trompé. Les calomnies les plus atroces se sont longtemps lullé contre le parti droil et ses
répandues contre nous. Yotre Comité de sù- ri.bominables machinations, il faut que 1 es
reté générale a reçu bier une lettre par laquelle mèmes patriotes se réunissent aujourd'hui. Et
on lm annonce qu'\"saüeau etmoide\'ons nous s'il en est d'autres qui soient revenus de leur
embarquer pour fuir cn:Amérique sur un navire égarem·enl, qui veuillentsiocèremeut marcher
cbargé de plu~ieurs millions. Tuus les jour- avec nous, qui soient purs comme le peuple
naux publient aujourd'hui que Bordeaux est en qu'ils repré-eutt:nl, qui 11'aie11t poiut trempé
conlre-rémlution, que les gens suspects s'y dans les complots que nous avons punis, nous
promènent audacieusement cl que le patrio- marcherons avec eux par la ,·oie des sacrifitisme y est opprimé. Eh bien! cito)ens, tous ces, nous ferons arec eu, le bonheur du
ces faits sont faux.
peuple. "
On voit que Tallien recherche l'appui des

de son érudition et de ses recherches en lout. ce qui
couccrne le séjour de Tallien et de Thfr(,,i.- â Bordeaux.
2. /lapiel's i11hlils /l"oui:éa the:. Robespiel'l'e,
Saùd-Jitsl, /&gt;ayau. l'IC., s11pp1·i1111 1s uu omis JHlf
Co11rtoi11, t. Ill , p. 31.

Ibid .. p. S~.
4. Lr:tlre de follîe11 ù l"sahra11, :; mar.. - Archivrs de la (;l/'midt, sé rie L. A. m: \"rm:.
;). l,es prèsidcnts de la Convc&gt;11tion n'Ctaienl élus
que jKHlr quinze jours.
;j,

�'----------------------------------- LA C1TOYENN'E T.Jf.1.L1'EN

111S TOR,.1.Jl
Montagnards, qu'il compte sur eux et qu'il
fait des avances am: autres en les assurant
qu'ils seront les biemenus dans rnn parti.
Car il veut aussi se concilier leurs sympathies.
A part cela, pas une idée pratique, rien que
des mots Yagues : la voie des sacrifices ... le
bonheur du peuple .... Mais ces phrases vides
plaisent au peuple qui depuis longtemps s'en
contente. .
Après cettJ déclaration, Tallien sent le besoin de rassurer la Montagne sur la pureté de
ses intentions et l'intransigeance de ses principes. Pour lui plaire davantage, il va lui
parler de ses ennemis, de ceux qui s'opposent
au bonheur du peuple; il excite à la haine
après avoir pleuré de tendresse. &lt;1 Mais,
ajoute-t-il, nous ne voulons pas de ceux qui
n'ont pas paru dans les premiers jours de la
Ré,·olution, qui étaient cachés dans leurs caves quand nous étions à la Bastille, qui se
sont montrés sur la brèche quand il n'y avait
plus de danger, et qui ne se montrent aujourd'hui que pour nous demander une part des
dépouilles de l'ennemi vaincu. »
Ah! les dépouilles de l'ennemi vaincu!
C'est là la grande affaire, et c'est, en fait d'affaires, pe qu'il connait le mieux ; c'est là ce
qui le touche le plus, et, il le sait, ce qui touche Je plus un certain nombre de ses collègues.
C'est le point capital de son discours; en deux
mots il cherche à se justifier, mais fort vaguement, des vagues accusations qui, il le sait,
circulent sur lui parmi les représentants et
parmi le peuple.
&lt;I Ces dépouilles de l'ennemi vaincu, poursuit-il, nous neles lui avonsenlevées que pour
les donner au peuple. Vous l'avez décrété sur
le rapport du Comité de salut publi&lt;;, et la
distribution en sera faite selon le vœu que nous
portons dans notre cœur ; elles amélioreront
le sort des patriotes infortunés. Yoilà le fruit
des Yictoires que nous avons remportées; voilà
tout ce que nous voulons. »
Le peuple des tribunes devait applaudir à
ce langage; prendre la fortune de ceux qui
l'avaient gagnée par leur travail, leurs talents,
leurs t&gt;conomies, leurs services au pays, leurs
privations, leurs dangers souvent, el cela pour
la distribuer à ceux qui, au lieu de travailler
el d'économiser, aimaient mieux passer leurs
journées aux séances de l'Assemblée, leurs
soirées au cabaret cl au club, c'é1ait assurément une idée meneil1euse et celui qui
l'exprimait un grand homme. Le peuple applaudit ceux qui le flattent el caressent ses
instincts, pas les bons, mais les mauvais.
Tallien le savait et chercl1ait à se tirer d'une
situation désagréal.,le par un compliment au
peuple, qui l'amnistiait par ses applaudissements. Mais il dtipassc un peu la note quand,
entraîné par son amom· de la phrase, il
ajoute :
« Nous reviendrons ensuite dans nos chaumirres, dans nos greniers, et là nous savourerons le plaisir d'avoir rempli notre tâ('he
glorieuse, d'avoir répondu à J'attente de la
nation, d'avoir justifié la confiance qu'elle
avait mise en nous; là, nous jouirons en paix
du bonheur d'avoir fait celui du peuple; c'est

un bien que nous préférons à tous les trésors
de la terre. 11
Est-cc bien sûr? On en peul douter, car ce
n'est pas dans un grenier que l'aurait suivi sa
belle maitresse, qui voulait jouir de toutes les
satisfactions matérielles de la vie, qui ne voulait se priver de rien, à qui il fallait des chevaux, des voitnres, des domestiques, des
bijoux .... li habita bien la Chaumière plus
tard; mais, si le chaume couvrait celle habitation, le plus grand luxe régnait à l'imérieur
el elle ne rappelait en rien les maisons des
paysans pauvres. C'était donc une dérision à
lui de dire qu'il se retirerait dans une chaumière ou dans un grenier, alors qu'il avait, il
Bordeaux, déployé un véritable faste dans son
hôtel de la place Dauphine, alors qu'il ne sortait qu'en voiture, qu'il mangeait du pain
blanc, tandis que toute la ville n'en mangeait
que du noir, et ne bnvait que les vins les plus
renommés du Bordelais. Ce qu'il disait, ce
n'était &lt;Jue pour llatter les bas sentiments
d'envie que pouvaient avoir ses auditeurs;
cette flagornerie était aussi lâche qu'hypocrite.
Robespierre n'aimait pas Tallien; il n'avait
que du mépris pour cet ètre brouillon et faux,
sans l'ombre de caractère, à genoux de,·ant
un'jupon comme deYant un écu, et prêt à tout
trahir pour l'amour de l'un comme pour
l'amour de l'autre. Tallien n'ignorait pas cette
antipathie. li se sentait gêné par le regard investigateur, froid comme le bistouri du chirurgien, que Robespierre attachait parfois sur
lui, à travers ses bésicles, comme. pour le
scruter jusqu'au fond de la conscience. Devant
lui, il ctailembarrasséà l'égard d'un coupable
devant un juge. Aussi ne l'aimait-il pas ; mais,
faible et sans consistance, il le craignait;
faux et rampant, il essayait de le llaller. Figé
dans un dédain glacial, Robespierre n'accueillait pas ses avances. ,\. la séance du 1cr germinal an II (21 mars 17\H), 'l'allien, qui
n'était rentré à Paris que depuis un mois,
donna lecture à la tribune de la Convention
d'un discours extraordinairement violent contre les aristocrates el les modérés. C'était
moins dans l'intérêt de la Répuhlique que
pour faire sa cour à Robespierre qui 1~ tenait
en disgrâce, il le vopit bien, à la suite des
rapports qui lui avaient été faits sur sa conduite à Bordeaux. Pour plaire également à
Hobespierre, d'auh·es Talliens demandèrent
l'affichage du discours. Hobespierre s'y opposa
énergiquement: c1 Je m'oppose, dit-il, à l'impression &lt;le ce discours, à cause des expressions inexactes qu'il renferme. 11 n'est pas
vrai que les aristocrates et les modérés soient
en joie el lèvent la tête; jamais au rontraire
ils n'ont été si consternés .... u Tallien ne le
fut pas moins deYant cette fin de non-receYoir
à laquelle se heurtaient ses avances; mais,
plat et obséquieux, il déclare que Robespierre
a raison, reconnait que lui-mème tout à
l'heure n'a dit que des sottises et que ce serait
en faire une que de les al'ûcher dans toutes
les communes de France.
Une si basse Oagornerie ne lui concilie pas

les bonnes gràces de celui qu'il s'évertue à
gagner. Il le sent et cherche des appuis contre
cette mauvaise volonté menaçant&lt;'. \oici i.i
quoi il s'arrète :
.\ la façon de tous les amants passés, présents et futurs, Tallien racontait à Thérésia
tout ce qu'il faisait et tout ce qu'on lui faisait. Parce que sa maîtresse l'écoute afin d'en
tirer profit, l'homme croit qu'elle lui témoig-ne la plus grande confiance. Tbérésia est
donc mise par Tallien au courant de la mauvaise volonté llagrante de Hobespierre; je vous
demande un peu de quoi se mêlait cc l'àcheux
en voulant les empêcher de jouir en paix de
leurs économies de Bordeaux ! Eh! s'il tenait
tant que cela, ce poseur, à être incorruptible,
personne ne J'en empêchait; mais, pour
Dieu! qu'il ne ,int pas empêcher les autres
de vivre à leur guise. Aussi, d'un commun
accord, on décida que, pour ramener tt Tallien
l'opinion de la Convention qui, par suite
des menées de Robespierre, menaçait de l'abandonner; pour faire connaitre en même
temps Thérésia comme une bonne citoyenne,
puisqu'elle aussi avait été dénoncée, celle-ci
adresserait à la Convention, sous la forme
d'une pétition, un factum qui, inspiré des
plus purs principes, serait une manière de
profession de foi républicaine selon la formule
du jour et mellraitae-dessus de tout soupçon
d'incivisme celle qui l'avait écrit et, par suite,
son amant. C'était le renouvellement, au sein
de la Convention, de la petite comédie jouée
le 50 décembre précédent dans l'église des
Récollets de Bordeaux; seulement, cette foi~,
ce n'est pas Thérésia qui ferait la lecture. Et
c'était grand dommage, car alors elle aurait
eu tout de suite cause gagnée. Mais ne fallaitil pas employer tous les mo1r,ns pour consolidt r
la situation de Tallien menacée? Ne lui devai relle pas cela, à lui qui l'avait tirée de prison
à Bordeaux et qui, s'il était maintenant accusé d'avoir saigné quelr1ues bourses réactionnaire!', ne l'avait fait que pour elle, pour
fournir à son lu \e?
La pétition fut donc écrite, copiée sans
doute sur le brouillon que Tallien lui adressa
de Paris, et envoyée à la Convention. Tallien
n'était plus au fauteuil de la présidence :
c'est dommage ; il eùl été piquant de lui voir
donner lecture de la pétition de sa maitresse.
C'est nobcrt Lindet qui eut cet honneur.
Quelle singulit?re comédie! La Convention
nationale écoutant une élucubration indigeste,
envoyée par la maitresse d'un représentant,
connue'pour son extrême facilité de mœurs, el
parlant de 11 la morale qui est plus que jamais
à l'ordre du jour ll, de c1 la pudeur et son
heureuse inlluence &gt;J ; disant : « Qui peut
enseigner la pudeur, si ce n'est la rnix d'une
femme? Qui peut la persuader, ~i ce n'est
son exemple? &gt;J Et pour dire tout cela, la jolie
prêcheuse n'était appuJt'.·e que sur l'expérience
de ses vingt ans etla moralité de sa conduite.
Quant à prècber d'exemple, il ne fallait pas
le lui demander.
Personne ne se méprit sur le but Yisé par
la belle pétitionnaire, mais pas une protestation ne s'éleva contre Je gaspillage qu'on fai-

sait du temps de l'Assemblée. La pétition fut
envoyée am Comités dïnstruction et de Salut
public. Si, au lieu d'arnir été écrite par une
femme que l'on savait jeune et admirablement
belle, celte pétition eut été l'œuvre d'une
vieille institutrice, pauvre el vertueuse, lui
eût-on fait le même accueil'!
Ce factum réclamait pow· les femmes
l'honorable avantage d'ètre appelées dans les
hôpitaux et hospices pour y donner des soins
et des consolations au\ malheureU\; il réclamait aussi, pourlesjeunes filles, un apprentissage dans les asiles de la souffrance. De celte
façon - et ceci n'est pas mal pensé du tout,
mais détonne dans la bouche de Thérésia elles n'arriveraient pas au mariage seulement
avec des idées de plaisir et dP, dissipation, ce
qui cause le malheur de tant de maris, elles
verraient par elles-mêmes que les $Oulfrances
sont une des conditions de la vie et qu'il faut
être armé d'autre chose que de diamants et
de belles robes pour les surmonter.
Robespierre ne fut pas dupe de la comédie
de Tallien ; il démasqua fort bien le coup de
la pétition et vit que cette manœuvre tendait
à donner le change, tant au Comité de Salut
public et à la Convention qu'au peuple. Son
&lt;I incorruptible ll et intransigeant programme
ne pouvait admettre les compromissions de
Tallien. li voyait en lui un corrompu qui l'accablait de serviles protestations de dévouement,
mais il n'était dupe ni de lui ni de ses protestations, et se croyait assez fort pour triompher
quand il le voudrait de cet ob~équieux ennemi.
Mais il voyait aussi que ce faible, à genoux
devant sa maitresse, ne pouvait être complètement responsable de ses actes. li est des
hommes à qui l'amour fait abdiquer Ioule
pensée personnelle et qui sont réduits à l'étal
de Yil instrument entre les mains de la femme
qui s'en sert. Robespierre voyait que Tallien
n'était plus, commeces jouets d'enfants, ces
pantins dont les bras et les jambes, reliés par
des ficelles à une tige centrale, ne font que les
moul'ements qu'on leur commande; qu'il
n'était plus que la chose de Thérésia Cabarrus. C'est celle-ci qu'il rendit en partie re;ponsable des concussions et des tri potages &lt;le
Tallien, - et il se trompait d:rns ses calculs
de psychologue, car, à Tours, Tallien ne connaissait pas 'fhérésia et il n'y avait pas brillé
par un plus vif désintéressement qu'à Bordeaux. Aussi voua-t-il à Thérésia une raocune
toute particulière, presl1ue une haine de famille. ])'abord , parce qu'elle était une ci-devant
aristocrate dont la conversion à la République
était assez sujette à caution; ensuite, parce
que sa facilité de mœurs ne cadrait pas avec
les austères principes qu'il affichait; enfin,
11arce qu'elle avait déployé à Bordeaux un luxe
alimenté par les concussions et les trafics de
son amant, luxe -que lui, Hobespierre, ne se
permettait pas à Paris. C'est de tous ces griefs
qu'il songeait à envoyer Thérésia se justifier
devant le tribunal révolutionnaire.
De la pensée à l'exécution, il n'y avait pas
chez lui un long intervalle. C'est le 24 avril
qu'on avait lu la pétition de Thérésia à la
Convention; c'est le_4 ou le 5 mai que celle-ci

avait quitté Bordeaux; le 10 mai, naisemblablement, qu'elle était arrivée à Fontenay-auxRoses, et douze jours après, le 22 mai, le
Comité de salut public prenait un arrêté ordonnant son arrestation immédiate. Chose
bien significative, cet arrêté était entièrement
écrit de la main de Robespierre.
C'est à lui que revient la responsal,ililé
presque entière de l'arrestation de 'l'hérésia,
malgré les signatures de Billaud-Varennes,
Barère et Collot d'Herbois, qui aœompagnent
la sienne sur le mandat d'amener. Voici, en
effet, ce que dit plus lard Collot d'Herbois, se
justifiant à la tribune de la Convention d'ayoir
signé cet ordre d'arrestation :
« Quant au mandat d'arrêt décerné contre
la citoyenne Cabarrus, il n'en est pas que
Robespierre ait présenté avec des formes qui
nous obligeassent davantage à le signer. II
nous dit qu'elle était fille d'un comte espagnol, ministre d'Espagne, et née à Valence.
Aucun de nous n'a signé par ressentiment,
car nous ne la connaissions pas »1 •
Collot d'Herbois ne dit pas tout, et il ne
pouvait, après le triomphe des Thermidoriens,
dire les autres motifs, les seuls sérieux, que
Robespierre lui avait donnés pour avoir sa
signature. Il faut cependant remarquer que
la signature de Robespierre eût suffi. Seul
des quatre signataires, il faisait partie du
Comité de salut public, et, aux termes de la
loi du 17 septembre J 79~, la signature d'un
membre de ce Comité suffisait pour faire
arrêter un étranger : or, Tbérésia était regardée comme étrangère et l'Espagne était
en guerre avec la France.
Il y avait alors à Paris un agent du Comité
de salut public assez peu recommandahle par
lui-même et pas beaucoup plus par ses fonctions, qui consistaient à renseigner secrètement le Comité sur les personnes qu'il faisait
surveiller. Il se nommait Taschereau. Nous
avons déjà parlé de lui. li était alors le très
humble serviteur de Robespierre, en allendant qu'il devînt, après le 9 thermidor, son
très acharné détracteur'. Il est des gens qui
éprouvent le besoin de s'aplatir devant les
puissants et d'insulter ceux qui ne peuvent
plus rien, quelques services d'ailleurs qu'ils
en aient reçus. Taschereau était de ceux-là.
Comment connut-il Thérésia? Nous ne pouvons le dire, mais voici ce qu'il a écrit à
propos de son arrestation, et ces détails,
malgré le peu de foi qu'on doive ajouter aux
écrits d'un homme comme lui, paraissent
vrais : &lt;1 Jamais victime ne fut poursuivie par
Robe~picrre avec plus d'acharnement. Il était
question de la faire arrèter et juger à J3ordeaux par la commission militaire. Elle avait
à Paris un ami qui était aussi le mien, je lui
fls part de ce qui se tramait contre elle, il lui
écrivit, l'engagea de partir sur-le-champ, de
s'arrêter dans quelque ville sur les bords de
1. lllonitwr du 9 germinal an III (29 mars 1795).
'l. Voir sa répugnante brochure : A illaximilie11

nobespieri·e au.i Enfers, par ÎASCt1EREAu-F,11Gurs.
5. Taschereau fait êvidcmment allusion à la lett re
de Marc-Antoine Jullien à Robes1iierrc, datée du
mai 1794 : « Je crois devoir l'envoyer copie de
l'extrait d'une ](j(re de Tallien au club national; rlle
coïncicle avec le départ de la Fontenai &lt;JuC le Co-

;;o

_,,

201

""

la Loire, et qne là nous irions la rejoindre,
afin de nous concerter ensemble. Dix jours
après celte lellre, elle arrive à Fontenay-auxRoses, nous nous rendons près d'elle. Je ne
l'avais jamais vue el mes démarches en sa
faveur n'avaient d'autre but que d'obliger
mon ami ; mais, aussitôt qu'e11e m'eut raconté ses malheurs, le sentiment qui me fai~ait agir se porta volontairement vers elle, et
je lui promis de ne rien négliger pour la
soustraire à ses persécuteurs.
&lt;t Le lendemain, elle vint à Paris et se
rendit chez mon ami; le danger croissait.
On écrit de Bordeaux qu'elle est partie 3, que
toute recherche est du temps perdu. Les
émissaires de Robespierre, LaYallette et Boulanger, se mirent en campagne; nous sommes
observés de près. Il ne restait d'autre parti à
prendre que de fuir pour essayer de se racher à Versailles, mais Boulanger arrive au
moment où elle entre chez mon ami. L'ordre
porte d'arrêter la citoyenne Cabarrus-Fontenay
et tous ceux qui se trouveraient avec ellr.
Mon ami et sa femme furent donc compris
dans l'arrestation, et ce fut aYec grand'peine
que, s'étant réclamés de moi, on consentit à
les laisser chez eux aYeC deux gardiens.
Grand bruit dans la famille Duplay : celte
maison leur appartenait i, je l'avais fait louer
à mon ami. La citoyenne Cabarrus-Fontenay
s'y était d'abord réfugiée : j'étais donc un
conspirateur! Quelle nuit affreuse! Vers minuit la principale victime est arrêtée à Vers_ailles, conduite à la section de~ ChampsElysées et de là à la Force. »
C'était uai. Dix jours après que Rohrspierre avait laocé le mandat d'arrêt contre
Thérésia, Je citoyen Boulanger, général de
brigade, l'arrêlai t à Versailles. On arrêtai l
en mème temps « le jeune homme qui demeure avec elle 1&gt;, comme l'indique le mandat, un citoyen Guéry, qui, on ne sait pourquoi, pour charmer peut-être les ennuis d'un
long voyage, tenait, depuis Bordeaux, compagnie à la maîtresse de Tallien. Son domestique, nommé Guillaume Bidos, était arrêté
de son côté, dans la maison du citoyen Desmousseau, rue de l'Union, n° 6, quartier des
Champs-Elysées. l&gt;e plus, cette excellente
Frenelle, la femme de chambre à qui Thérésia devait d'avoir fait les premiers pas dans
la charité, avait été arrêtée à Fonlenay-auxRoses el essayait, la bra vc fille, de se faire
prendre pour sa maitresse afin de la sauver.
Cet événement se passa dans la nuit du
J1 au 12 prairial (50 au 51 mai 1704).
D'après le rapport du général Boulanger, et la
citoyenne Fontenay a été conduite à la PetiteForce, où elle a été mise au secret, le citoyen
Guéry au Luxembourg, le domestique et la
femme de chaml,re, l'un au Luxembourg.
l'autre à la Petite-Force •.
mité de sal!-'t pul,lic aura sans doute l'ait arrêter. »
4. On sait que Robespierre habitait a\'CC la famill,1
Durlay la maison qui porte actuellement te n• 598 de
la rue Saint-Honoré, et qui appartenait à M. Du play.
Celte maison est encore telle qu'elle était en 1 ï94
sauf _qu'.elle a été surèletêe d'un étage. (Voir à ce sujet
le Ires rntéressant OU\'f3!(e du D• CABANÈS, le cabiurt
.,ec:re/ de /'histoire, 2• série, p. 196, l!l!l.)

�, - fflSTOR..1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
La Petite-Force, annexe de la Force, au•
tremenl dit l'ancien hôtel de M. de Caumont,
duc de la Force, était située dans la rue
Pavée-au-Marais. Elle louchait à l'hôtel de
Lamoignon, sur un emplacement compris
entre cet hôtel, au nord, el la rue du Roi-deSicile, au sud. Le registre d'écrou de la Force
mentionne l'entrée de Thérésia à la prison;
comment se·fait-il qu'avec ce renseignement
l'on ait dit qu'(•lle avait été incarcérée aux
Carmes?
Voici l'extrait du registre d'écrou de la
Force en ce qui concerne Thérésia; il est daté
du 8 prairial an II (27 mai 1791), el non du
22 mars, comme on l'a dit par erreur manifeste, puisque, à cette date, Thérésia était
toujours à Bordeaux. D'ailleurs, cette date
même du 27 mai est inexacte, car, arrêtée
dans la nuit du 50 au 51 mai, it Versailles,
comment Thérésia aurait-elle pu être incarcérée à Paris le 27 mai? Mais les guichetier,, en
l'an Il, n'étaient pas encore très familiarisés
avec le calendrier républicain et, comme tout
le monde, faisaient chaque jour des erreurs.
Cet extrait devrait porter la date du 12 prairial (51 mai), comme l'ordre du Comité de
surveillance des Champs-füysées en vertu duquel Thérésia était écrouée.
Yoici donc l'extrait du registre d'écrou :
C! Thérèse Caharrus, femme Fontenay, âgée
de vingt ans, native de Madrid, en Espagne,
sans état, demeurant à Versailles, taille quatre
pieds onze pouces, cheveux et sourcils bruns,
front ordinaire, yeux bruns, nez moyen,
bouche pelile, menton rond.
&lt;C Envoyée dans cette maison pour y être
détenue au secret, en vertu de l'ordonnance
du Comité de salut public en date du 3 prairial. »
Maintenant, en exécution de quel ordre
fut-elle conduite el admise à la Petite-Force?
En exécu lion de celui-ci :
&lt;! Ordre du Comité de suneillance révolutionnaire de la section des Champs-Élysées
de conduire, en vnlu d'un arrêté du Comité
de salut public de la Comention, en la maison
d'arrèl du Luxembourg ou Ioule aulre, le
nommé Jean Guéry, désigné comme le jeune
homme accompagnant la nommée Thérè,e Cabarrus, femme Fontenay. 12 prairial an Il. ,,
Et de qui était signé cet ordre? Oh! l'étrange chosll ! Outre la signature du président
Dumas et celles de six membres du Comité,
il y avait celle de Tallien!
On se ,demande en &lt;Juelle qualité Tallien
apposait sa griffe sur cette pièce. Quant à ses
motifs pour le faire, ils peuvent s'expliquer.
On se rappelle que Thérésia étail venue de
Bordeaux avec un jeune homme, M. Jean
Guéry. Était-ce le fils de cet indiYidu qui, au
dire du rapport de Boulanger, l'avait intéressée dans une affaire desalpêlre'!On l'ignore.
On ne sait pas davantage s'il fut question de
salpêtre entre elle et son compagnon, mais il
est possible que les beaux yeux de Thérésia
aient mis le feu aux poudres chez le jeune
Guéry. Le tête-à-tète capiteux d'un voyage en
chaise de posle entre un jeune homme el une
j cune jemme de vingt ans, romanesque, di-

rnrcée par-dessus le marché, qui ne se lais~ait guère gêner par les principes, qui n'aimait pas l'homme qu'elle avait pris pour
amant I el qui était séparée dclui depuis plus
de deux mois; l'excitation du voyage, les
beaux jours de mai et, comme dit La Fontaine :
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et. je pense,
Quelque diable aussi la poussant,

il est possible que sa conduite ail donné à
Tallien quelque sujet de jalousie. Car il devait être, non moins bien que Robespierre,
instruit de ce que faisait sa belle maîtresse;
et, à la suite d'une explication qui ne lui
aura pas donné satisfaction, peut-être a-t-il,
dans un accès de dépit amoureux, de jalousie
furieuse plutôt, donné celle sinf:!;ulière ~ignalure qui le venge à la fois de Thérésia et de
Jean Guéry?
Peut-être aussi avilit-il vu dans les cartons,
au Comité de salut public, la lettre dans laquelle Jullien faait que Thérésia lui avait
offert de s'enfuir avec lui en Amérique?
Peut-ètre enfin, avec le caractère làche et
obséquieux qu'on lui connait, - et sans que
cela soit une raison d'exclure les autres motifs, - Tallien eut-il la pensée de sacrifier
lui-même sa maîtresse, puisqu'il la voyait
petdue, et de se faire auprès de Robespierre
un mérite de son sacrifice, afin de rentrer
dans ses bonnes grâces? Avec ces natures-là,
tout est possible. On va voir, du reste, que,
en fait de platitudes devant Robespierre,
Tallien n'était p:1s au bout de son rouleau.
Le lendemain de l'arrestation de Thérésia,
Taschereau raconte qu'il rencontra Tallien se
promenant aux Champs -Élysées , triste et
abattu. Il alla à lui: &lt;&lt; Tu n'as rien à craindre
pour la citoyenne Cabarrus, lui dit-il; ton
amie ne sera pas encore aujourd'hui traduite
au tribunal rérolutionnaire. i&gt;
En effet, Thérésia avait été interrogée par
Coffinhal, que Robespierre lui avait envoyé;
et il lui semble bien que c'est Taschereau,
ami de Desmousseau, que Thérésia connaissait, qui fit une déruarch en faveur de la
belle prisonnière auprès du citoyen Boulanger,
qui l'avait arrêtée, auprès de La Valelle et
de l'ex-fermier général Verdun : ces trois
hommes allèrent lrouv~r Coffinhal et obtinrent
de lui qu'elle ne serait pas encore envoyée au
tribunal révolutionnaire. Il fallait, avant tout,
gagner du temps ....
Que fit Tallien apri•s l'arrestation dtl Thérésia? Fut-il parmi les solliciteurs de Coffinhal
pour faire ajourner sa comparution devant le
tribunal? On ne sait, mais il est probable
que, comme il se sentait très suspecté, il
chercha tout d'abord à se faire oublier &lt;le
ceux qui distribuaient les billets de guillotine
avec la même libéralité qu'il les avait délivrés lui-même à Bordeaux. Et puis, il avait
besoin de rassembler ses idées, de se ressaisir .. .. L'idée d'une action hardie, d'une
1. li fout se rappeler. sur ce point, ces mols que
nous avons dcjà cités et qu'on troure dans une lettre
d'elle, écriJe sous la Restauration : « Quand on tra"" 202 v.-

attaque directe contre Robespierre ne parait
pas lui être venue dans les premiers temps
de l'incarcération de Thérésia. Peut-être
est-ce à ce moment qu'il fit une visite à
Robespierre? « Robespierre, a tcrit Barras,
était devenu dans la Convention une espèce
de tribunal auquel chacun croJait devoir se
référer pour obtenir un jugement sur les
choses dont il pouvait être accusé; on imaginait se mettre en sûreté dès que Robespierre
aurait prononcé l'absolution » 1 • Tallien se
présenta donc, comme Fréron, comme Barras
l'avaient fait à leur retour de Toulon, à la
maison de la rue Saint-Honoré : pas plus que
ces corrompus, il ne reçut de l'incorruptible
un accueil satisfaisant. Grave imprudence de
la part de Robespierre : dans sa ~iluation, il
ne devait mécontenter personne et ne pas
compter sur sa popularité d'une façon trop
absolue. Mais il savait qu'on lui avait reproché d'a\'oir serré la main à Danton le jour
même où il le faisait envoJer au tribunal révolutionnaire. Est-ce dédain pour Tallien,
comme pour Barras et Fréron? Est-ce pour
ne pas être accusé d'hypocrisie comme on
l'avait fait au sujet de la mise en accusation
de son ami Danton? Robespierre l'éconduisit
avec une politesse glaciale.
Tallien ne se tint pas pour ballu et riposta
par de nouvelles platitudes. A la séance du
24 prairial (12 juin) , douze jours après
l'arrestation de Thérésia, deux jours après le
vole de la loi connue sous le uom de loi du
22 prairial, que Robespierre avait fait voter
pour atteindre d'une façon sùre et rapide ces
hommes, disait-il, &lt;t gorgés de sang et de rapines )&gt; et qui ne fut qu'un coup de bâton
dans l'eau, Tallien avait été convaincu de
mensonge par Hobespierre qui , en pleine
séance de la ï.omention, l'avait traité de manière à le couvrir de honte et de confusion
devant ses collègues. Et, le lendemain, l\obespierre r~cevail de lui une letlre des plus
plates, d'autant plus inconcevable qu'il savait
que c'était lui qui avait, au Comité de salut
public, écrit l'ordre d'arrestation de Thérésia:
il est vrai que lui-même, Tallien, avait signé
celui de conduire son ami Guéry en prison.
&lt;! L'imposture soutenue par le crime .... , lui
disait-il, ces mots terribles et injustes, Robespierre, retentissent encore dans mon âme
ulcérée. Je viens, avec la franchise d'un
homme de bien, te donner quelc1ues éclaircissements .... » Comme si un homme de bien
donne des éclaircissements autrement que
l'épée à la main à un homme qui l'a traité
de menteur et de criminel! Mais l'épée, la
noble et loyale épée, Tallien ne connaissait
pas cela ....
Non content de s'être ainsi aplati une fois
de plus devant Ilobespierre, il éprouve le besoin d'en faire autant devant Couthon. Ah! si
Tallien était à genoux de1·aat l'argent et de,·ant une maitresse, il faut conven ir qu'il ne
l'était pas moins dc,·ant les hommes dont il
avai t quelque chose à craindre - ou à espévcr::e la tempêt~, on ne choisit pas sa planch&lt;' de
5alut. »

2. Bmn;s, .lllmoù-es,

L.

1, p. 116.

"·--~------------------ LA C1TO'YENN'E TllLLT'EN
rer - quille ù ltnr en vouloir ensuite mortellement de sa propre bassesse. Hélas! est-ce
que ce caractère n'a pas fait école?
C'est dans ces coups de cravache, inOi!.!1:s
par Robespirrre
vdc
. à ces &lt;t homme t,rrorrrés
t,
sang et dc rapines », c'est à sa volonté nettement e~ primée de les alleindre. qu'il faut
chercher_ les causes premièrrs et déci~irns du
coup d'Etat du 9 thermidor. C'est à celle
séance du 24 prairial que rrmonle la conspi-

Et il laissa celle épée de Damoclès suspendu~ sur la têle de ceux qui n'avaient pas les
mamsnettPs. De là, le rapprochement instinctif,
le syndical de tou Les ces consciences véreuses
et leur alliance contre cet empêcheur de
danser en rond, cc Calon inlempestif qui
avait la ~ingulière prétention de vouloir qu'il
n'y rùt, comme représcnlants du peuple, que
des hommes honnêtes. Si, au lieu de laisser
pesrr son accusation sur un nombre indéler-

RoRESPIERRE EST AME:-!É, BLESSI'.:, DANS !.'ANTICHAMBRE DU COMITÉ DE ~Al.UT PURl.lC. -

ration des crimes cl de la peur contre celui
qui voulait les chàticr.
t&lt; Ce serait outrager la patrir, avait dit
~obespierre, que de soulTrir que quelques
mtrigants, plus méprisables que les autres
parce qu'ils sont plus bJPOCrilcs, s'elforçassenl d'eutrainer une partie de cette Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti. l&gt;
A cc moment, Bourdon (de l'OisP) l'interrompit : « On vient de dire assez clairement que
fêlais un scélérat. n Ce qui lui valut celle
sanglante réplique : « Je n'ai pas nommé
Bourdon ; malheur à qui se nomme lui, '
Les .
.
meme.....
rntr1ganls
ne rnnt pas de la
llontagne ! - Nommez-les ! - JtJ les nommerai quand il le faudra », conclut Hobcspierre.

. .... 20.3 ...

crime », comme les appelait un autre révolutionnaire qui ne l'était guère autrement
.
'
Sam~-Just,
mais qui, au moins, était intègreauraient été sur l'heure décrétés d'accusalion
et le tribunal révolutionnaire en fÙt fait
prompte justice; l'ère sanrrlante de la Rérolution était peut-être terminée et il n'y eùt pas
eu de !J lhermidor. füis la menace de Robespierre amena la concentration des représentants qui avaient le; plus gros excès à se

Gravure de

miné de députés, Robespierre avait dit franchement : C! Toi, Tallien, je t'accuse d'avoir
trafiqué des vies humaines à Bordeaur; toi,
Barras, je t'accuse, et toi aussi, Fréron,
d'amir pillé à rotre profit les Hises de Marseille el de Toulon et d'a;uir empoché
800.000 francs au détriment des caisses de
l'État; loi, Rovère, je t'accuse d'avoir été le
complice des vols et des crimes de Jourdan
Coupe-Tètes, à Avignon; toi, Courtois, je
t'accuse d'avoir l'Ol~ daus la mission en Bdgique; toi, André Dumont, je t'accuse d'avoir
fait• toutes sortes de brirrandarres
à Amiens·'
t)
0
lo1, Fouc·hé, je t'accuse d'avoir fait les mêmes
chos~s à Lyon ... », si Ilobespierre s'élait
ex primé avec celle franchise, tous ces coquins,
tous ces « révolutionnaires dans le sens du

- -..

BERTHAULT,

d'après

DUPLESSIS-BERTEAUX.

reprocher ; d'au Ires, qui sans être aussi criminels n'avaient pas la conscience très nette
se crurent visés également par les paroles d~
Robespierre et se rapprochèrent du noyau des
g_rand:~ coupables._ Ctux-ci surent exploiter la
s1~ua_t10n comme ils araient su exploiter leurs
rn1ss1ons. lis dressèrent des listes et les firent
circuler en disant loul bas qu'ellcscontenaicnt
les n~ms des représentants que Robespierre
voulait envoyer rendre compte de leurs
actes au tribunal révolutionnaire. De là une
Terreur au milieu de ceux qui faisaient la
Terreur. De là cette coalition du crime et de
la peur. De là la journée du 9 thermidor qui
ne fut pas seulement, on le voi t, « la punition
de l'ambition dictatoriale », comme veut le
faire croire Barère, ce faux frère doubléd'un

�111S TOR._1.11
faux bonhomme, mais une simple querelle,
une « brouillerie de famille Il, selon l'expression de ~Jallet du Pan.
Cependant Robespierre faisait surveiller
Tallien par les agents du Comité de salut
public. On a des rapporls de police sur ses
faits et gestes. Depuis l'arrestation de Thérésia, il éfait suivi pas à pas et ses q1oindres
actions épiées et rapportées. Il s'était aperçu
de cette surveillance et en avait parlé, mais
fort maladroitement, à la Convention, et,
depuis, il ne sortait plus qu'armé et ne marchait qu'avec la plus grande circonspection.
llabitait-il déjà la rue de la Perle, au Marais?
Y vint-il pour être plus près de la prison de
la Force, où, Lien qu'il ait peut-être essa)é
de l'oublier, était enfermée sa belle maitresse?
C'est difficile à savoir; mais ce dont on se
doute bien, c'est qu'il n'y vécut pas l'esprit
tranquille pendant le court intervalle qui
s'écoula jusqu'au 9 thermidor.
Pendant ce temps-là, que faisait Thérésia?
Ce qu'avaient fait les autres femmes qui, avant
elle, avaient été incarcérées. On se désolait
d'abord, on était désespéré, puis on s'habituait. Elle fit comme les autres.
On a dit et on a beaucoup répété qu'elle
avait été enfermée aux Carmes, que c'est dans
cette prison qu'elle fit la connaissance de
~[me de Beauharnais, qui eut une si prodigieuse fortune, et de Mme d'Aiguillon, qui
&lt;levait plus tard épouser le comte Louis de
Girardin et devenir dame d'honneur de la
reine de Naples. Mais c'est une erreur. Le
rapport du général Boulanger est formel et re
point a déjà été établi par M. Alexandre Sorel
dans son ouvrage sur le Couvent des Carmes.
Il y a là une page qu'il faut citer entièrement : « li existe, dit-il, à la p1·ison des
Carmes, une pièce éclairée sur un jardin par
une fenêtre, située au-dessus d'une petite
salle qui fait suite à la sacristie; on y arrive
par un escalier qui ne compte guère qu'une
quinzaine de marches. C'est à cet endroit que
les prêtres détenus dans l'église venaient décliner leurs noms, etc., avant d'être envoyés
à la mort. Il y a quelques années, les murs
de cette chambre en question, connue sous le
nom de Chambre ciux Epées, conservaient les
traces de nombreuses inscriptions que l'abbé
Guérin a copiées et qu'il a décrites dans une
lellre publiée par le journal ln Vérilé, elc.
Toutes ces inscriptions ont disparu à la suite
d'un badigeonnage dont la chambre a été
l'objet depuis qu'elle est habitée. La première
qu'on remarque dans la chambre est située
sur le mur du fond, en l'ace de la fenêtre.
Elle est écrite au crayon : « Oh I liberté,
quand cesseras-lu d'être un vain mot? Voilà
dix-sept jours que nous sommes enfermés :
on nous dit que nous sortirons demain, mais
n'est-ce pas là un vain espoir?
« Citoyenne TA LLIE~, J oséphinc veuve BEH 11A.R~A1s, n'AIG01uo:-1. 1&gt;
« Ces trois noms mis au bas de l'inscription étaient certainement de nature à commander le respect et, pour éviter toute dégradation, Mme de Soyecourt fit recouvrir cette

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - LA C1TOYENN'E TAU..1'EN

partie de la muraille d'un petit chàssis vitré.
&lt;( Mais il faut se demander si c'est Lien
authentique, d'abord le mot enfennés au
masculin? puis les signatures 1 ».
Il n'y a pas à s'arrêter à une faute d'orthographe : les lettres de Mme Tallien, comme
celles de Joséphine, en fourmillent, celles de
Voltaire en étaient pleines. Tout ie monde
alors en faisait, plus ou moins. Mais on peut
remarquer riue Thérésia n'a jamais signé
Citoyenne Tallien: à ce moment, elle n'était
pas encore mariée avec le représentant Tallien
et signait Cabarrus-Fontenay, Et puis, jamais
Thérésia ne mit les pieds, comme prisonnière,
à la maison des Carmes. Cette inscription ne
peut donc en aucune façon être considérée
comme l'œuvre d'une seule des trois femmes
dont elle porte la signature.
Enfermée à la Pt:tile-Force d au secret,
combien elle dut souffrir, la pauvre jeune
jemme, habituée comme elle l'était à tous les
raffinements du luxe et jetée tout à coup dans
un lieu qui n'offrait pas plus de confortable
qu'un cul-de-basse-fosse! Enfin, nos pères,
moins difficiles que nous, estimaient que,
comme antichambre de la mort, c'était suffisant. Taine fait, de cette prison primitivement
destinée aux assassins et aux voleurs, une
description qui est à donner la nausée : « Au
pied de l'escalier, et sous les lucarnes qui
servent de fenêtres, sont deux loges à cochons;
des latrines communes au bout de la salle cl
le baquet de nuit achèvent d'empoisonner
l'air .... Les lits sont des sacs de paille fourmillant de vermine .... On impose aux prisonniers la nourriture el la gamelle des forçats. »
Tout cela était répu~nant au dernier point,
mais on n'a pas oublié que Thérésia avait du
courage et qu'elle savait surmonter ses répugnances. D'ailleurs, à vingt ans, quelle misère
n'acceple-t-on pas joyeusement? Elle souffril,
sans doute, mais en bonne compagnie. Les
débris de l'ancien régime, hommes el femmes,
enfermés avec elle, n'étaient pas plus qu'elle
habitués à ce nouveau régime eten souffraient
toutautant; ily avait entre autres lemarécbal
de Ségur, le glorieux blessé de Rocoux et de
La"'felt, l'ancil!n ministre de la guerre de
Louis XV[, qui, amputé d'up bras par le
canon autrichi~n, s'attendait chaque jour à
subir une amputation vins grave ....
Il fallait avoirl'âme solidement trempée ou
$ingulièrement frivole pour ne pas se laisser
aller au découragement dans un pareil endroit,
avec la guillotine toujours en perspec1ire.
Quelques prisonniers étaient pris d'une invinc.ible torpeur au milieu de cette oisiveté forcée,
et cherchaient à oublier leurs angoisses dans
le sommeil; d'autres réagissaient contre le
malheur et contre la privation, plus sensible
encore, de ces mille riens qui sont tout dans
certaines existences, et cherchaient à communiquer à leurs compagnons et compagnes
d'infortune la fermelé qu'ils n'avaient peulêtre pas tant qu'ils voulaient bien le dire .
On s'accoutume à tout. Le docile troupeau
des prisonniers s'était, dans chaque prison,
1. Alexandre SoREt,. LP Couvent des Cai·mes peudanl fa Trrreur, pp. 317-325 (Paris, IJidicr, 1l!ti3) .

habitué à celle vie de misères et d'angoisses.

Il le fallait bien, d'ailleurs : le moyen de faire
autrement? Thérésia fit donc comme les
autres et prit son mal en patience. Peu à peu
on adoucit la rigueur première avec laquelle
elle était traitée; on lui donna de la paille
fraiche et l'on se relâcha de la surveillance
du secret.
On sait peu de choses sur sa détention à la
Force, et la légende a vite poussé ses branches
Heuries, après le 9 thermidor, sur le terrain
nu, mais non stérile, de la vérité. Aussi ne
faut-il pas s'attarder à redire et discuter
toutes les fantaisies que l'imagination et la
flatterie ont imprimées sur cet épisode de la
vie de Mme Tallien.
~fais il faut revenir à Tallien et voir ce
qu'il faisait pendant que sa maîtresse gisait à
la Force, sur une paillasse bourrée de vermine.
Il menait naturellement une campagne contre
nobespierre; il réunissait en faisceau tous les
amours-propres froissés, Ioules les peur~, tous
ambitieux de second ordre, et les groupait,
aidé en cela par tous ceux qui avaient à
redouter la lumière sur leurs actes, contre
celui qui voulait qu'on la fit.
Robespierre savait bien que ses ennemis
organisaient de sourdes menées contre lui.
S'il avait eu une plus grande connaissance des
passions humaines, s'il avait eu le flair plus
subtil, il aurait senti que, après avoir manqué
le moment d'agir, le 24 prairial, il était de la
dernière imprudence à lui de laisser à ses
ennemis tous loisirs pour s'organiser et se défendre. Il comptait trop sur sa popularité
pour aroir &lt;lt'S inquiétudes. li méprisait trop
aussi ses ennemis; il eût mieux fait de s'en
méfier. Mais, comme le dit Bossuet, « la sagesse humaine est toujours courte par quelque
endroit ». Robespierre allait bientôt en faire la
cruelle expérience. Il reconnut pourtant que la
situation, extraordinairement tendue, ne
pouvait se prolonger davantage. A la séance
des jacobins du 6 thermidor, il s'éleva contre
ceux qui divisaient les citoyens par leurs
odieuses menées. Couthon, le remplaçant à la
tribune, précisa davantagé; il déclara que les
meneurs siégeaient à la Convention, qu'il y
avait là &lt;&lt; cinq ou six représentants ... dont les
mains sont pleines de richesses de la Répu Llique et dégouttant es du sang des innocents
qu'ils ont immolés ».
C'était là une nouvelle menace, elle précipita les événements. Barras, Fréron, qu'une
révocation avec improbation était allé chercher
en Provence et que le Comité de salut puhlic
refusa de recevoir à leur retour; Tallien, qui
se trouvait dans un ras analogue, Rovère, etc.,
ne voulurent pas se laisser devancer; comme
à la guerre, le succès devait appartenir à
celui qui attaquerait. L'audace et la rapidité
des coups pouvaient seules sauver les conjurés. lis mirent de leur côté la droite del' Assemblée en lui promellant tolérance et modération, et se rivèrent l'extrême gauche en lui
montrant que Robespierre n'ét~it qu'un modéré, qu'avec son invention de l'Etre suprème,
il faisait marcher la Révolution à reculons, et
qu'il ne visait, en définitive, qu'à la dictature.

Flatteries, menaces, tout fut mis en œuvre,
et, le 8 thermidor, Fouché pouvait dire: « La
division est complète, demain il faut frapper.»
Avant de raconter la fameuse journée du
9 thermidor, il faut revenir à Thérésia.
Il paraîtrait qu'elle avait réussi à correspondre avec Tallien, tout au moins à lui faire
parvenir quelques billets. C'est possible : on
s'était peu à peu relâché de la surveillance
étroite dont elle avait été l'objet tout d'abord,
et beaucoup d'autres détenus avaient trouvé le
moyen de faire passer de leurs nouvelles à
leurs parents et leurs amis.
On a beaucoup dit et redit que c'est à une
lettre de Thérésia qu'est due, en réalité, la
chute de Robespierre et du gouvernement de
la guillotine. Cette lettre, écrite sous l'impérieux instinct de la conservation, aurait été le
coup de fouet que, du fond de sa prison,
Thérésia aurait allongé à son amant pour le
faire sortir de sa torpeur.
Mais celui-ci, qui sentait tout autant que
Thérésia l'aiguillon de la crainte et qui se
VO)'ait tout aussi près qu'elle de la &lt;( coupeuse
de têtes », n'avait pas eu besoin de cc coup de
fouet pour agir. On n'improvise pas un
9 thermidor : un acte de vigueur comme
celui-là demande une longue préparatiou.
Tallien avait concerté tout un plan d'attaque
avec ceux quel' on a.depuis appelés les Thermidoriens; il avait formé la colonne d'assaut,
assuré ses flancs et ses derrières, composé
une réserve, et quand tout fut prêt, il livra
bataille.
La lettre de Thérésia n'y fut pour rien.
Cette lettre a-t-elle même été écrite?
M. de Lacretelle, dans son llisl()Ù'e de
France, exprime, sous forme d'éloges, la reconnaissance personnelle qu'il doit à Mme Tallien pour avoir fait des démarches en sa faveur
après le 18 fructidor. Si cette lettre avait
existé, il en aurait eu certainement connaissance et eùt été enchanté de la citer, mais il
n'en parle pas. Il a dû connaitre la fable que
faisaient circuler les Thermidoriens, mais sans
se douter que l'on voulait faire à cette galanterie de salon l'honneur dP. la présenter
comme histoire à la postérité.
Plus tard, en 1824, la princesse de
Chimay, écrivant à M. de Pougens, se plaint
de ce silence : « Rendez-mt1i le service, lui ditelle d'exprimer à M. de Lacretelle ma reconnaissance pour la manière dont il a bien
voulu parler de moi dans le onzième volume
(de son Histoire de France). J'aurais sans
doute voulu qu'il mentionnât ma lettre du
7 thermidor à M. Tallien .... »
Cette réclamation est pour nous une présomption de plus qui nous fait incliner à
croire que Thérésia pense encore à substituer,
en ce qui la concerne, la légende à !'Histoire.
Et, bien qu'il nous en coûte de le dire,
cette lettre existerait que rien ne prouverait
~u'elle n'a pas été faite après coup, pour
etayer la légende, lorsque Tallien se rendit
compte de l'immensité des résultats de sa
victoire, - car, dans de telles convulsions, les
questions sont infiniment plus orandes que
ne le croient les acte~rs, - et q;e, par ama-

hililé, il en fit remonter le mérite à Thérésia.
Les autres Thermidoriens étaient trop galants
pour nP. pas faire chorus avec Tallien et, tout
en sachant parfaitement comme quoi tout
cela n'était pas, ils en répandirent la fable.
D'ailleurs, tout parti veut une héroïne; on
en avait une là, sous la main, tout fraîchement sortie de prison. Il était impossible
d'en trouver une plus belle ; aussi la saluat-on unanimement, à un souper, du titre de
Notre-Dame de Thermidor.
Au reste, voici cette lettre, considérée bien
à tort, selon nous, comme monument historique sérieux et probant.
De

la Force. le 7 thermidor.

Jladame de Fontenay il 1'1. Tallien.
(! L'administrateur de la police sort d'ici;
il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud.
Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait
celte nuit. Robespierre n'existait plus et les
prisons étaient ouvertes. Mais, gràce à votre
insigne làcheté, il ne se trouvera bientôt plus
personne en France capable de le réaliser. »

Comme les correspondances avec le dehors
n'étaient pas faciles, on a imaginé de dire, et
Madame Tallien a raconté souvent elle-même
que cette lettre parvint à son adresse par des
moyens extraordinaires. Tan tôt on voulait que
Tallien eût loué un grenier, dans une maison
dominant la cour de la prison où elle faisait
sa promenade du soir, et que, du haut de
son grenier, il lui lançùt, dès qu'il l'apercevait seule, un caillou enveloppé dans un
papier sur lequel il avait écrit tout cc qu'il
voulait lui dire. Tantôt on disait sérieusement que c'était au• moyen d'un trognon de
chou évidé, dans l'intérieur duquel elle
plaçait un billet et qu'elle lançait par-dessus
le mur, que Tbérésia avait trouvé le moyen
de correspondre avcc son amant et de lui
envoyer cette lettre décisive.
Voilà des folies. Pour nous résumer, que
Thérésia ait écrit cc fameux billet le 7 thermidor, ou seulement plus tard, après sa
sortie de prison, pour donner un corps à la
légende dont elle voulait pavoiser son nom,
et pour hausser encore le piédestal sur lequel
elle voulait prendre une &lt;( altitude » devant
la postérité, il est certain que, avec ou sans
lettre d'elle, Tallien aurait attaqué quand
même Robespierre.
Thérésia ne fut donc pour rien dans la
journée qui amena la chute de Robespierre :
et, pour aller à la postérité, les légèretés de
sa vie, ses bontés aussi, la servent mieux que
ses services au 9 thermidor.
Le soleil se leva, le dimanche 9 thermidor
(27 juillet 1794), dans une de ces brumes
lourdes et torrides qui sont fréquentes à
Paris vers la fin de l'été. A l'Assemblée
régnait l'anxiété. Le groupe des &lt;( pourris »
était décidé à brusquer la fortune et à ren1·erser, coùte que coùte, un pouvoir qui avait
déclaré son intention de les châtier; les
groupes de droite et d'extrême gauche étaient

décidés à les appuyer, le groupe des trembleurs à les suivre. Une bonne carte dans le
jeu des conjurés; soixante-huit députés, Lous
dévoués à Robespierre, étaient en mission
dans les départements.
La séance commen&lt;'a comme à l'ordinaire
par la lecture du pr~cès-vcrbctl de la séance
précédente. Le procès-verbal adopté, SaintJust monta à la tribune. Il se mit it lire,
scandant ses phrases du poing, selon le geste
qui lui était habituel, un écrit dans lequel il
attaquait les membres du Comité de Salut
public.
Tallien l'interrompit. Il dit que, comme
lui, il n'était d'aucune faction, qu'il n'avait
en ,·ue que le bien de la patrie et l'intérêt de
la libertC:·; la preuve, c'est qu'il demandait
que le voile fùt entièrement déchiré.
Ces mots furent accueillis par une triple
salve d'applaudissements : chacun des conjurés savait ce que cela voulait dire. Là se
borna, - c'est Barère c1ui l'affirme dans ses
,lfémoires et son affirmation paraît, sur ce
point, à peu de chose près exacte, - là se
borna le rôle de Tallien en cette journée.
&lt;( C'est ce di~cours, dit-il, que Tallien interrom1~it un instant, unique service qu'il
rendit dans celte journée dont il a voulu
ensuite s'attribuer les honneurs .... Voilà, je
le répète, la seule part que Tallien ait eue
aux événements du !) thermidor. Ce fait
simple était trop connu pour qu'on lui attribuàt la grande influence que les agents de
Coblentz, arrh·és à Paris, et ses amis de
contre-révolution ont cherché à lui prêter
depuis, avec l'intention de le rendre puissant
dans l'opinion, et les passions du parti réacteur qui domina jusqu'au '15 vendémiairc 1 ».
Rillaud-Varennes s'élança à la tribune
quand Tallien en descendit, et fit un Ion" discou_rs. Robespierre voulut l'y remp~cer;
mais le branle était donné, les conjurés ne le
laissèrent pas varler; les cris de A bas le
ty1·an ! l'empêchèrent de se faire entendre.
Voyant que les affaires prenaient une
fùcheuse tournure pour Robespierre, Tallien
prend de no~veau la ~arole. Cet~e fois, il y
va plus hardiment - Il sent qu il est soutenu - et il déci.ire avec de grands gestes
qu'il s'est armé d'un poignard pour percer le
sein du nouveau Cromwell, dans le cas où
l'Assemblée n'aurait 1,as le courarre de le
décréter d'accusation.
t&gt;
. C'est sur ces parole~, violemment applaudies, que la Convention vote l'arrestation
d'Jfanriot et de son état-major et qu'elle se
déc_lare en pe'.~anence (( jusqu'à ce que le
glaive de la 101 ait assuré la Hévolution J&gt; .
Billaud-Yarennes réclame l'arrestation du
général Boulanger : on l'accorde.
Robespierre veut parler : un tonnerre
d'imprécations comre sa voix. La partie
semble gagnée; les Tallien, les Fouché, les
Rovère, les Ba.rras, etc., ne veulent pas la
compromettre.
1. IJARi:nE. ilfémoires, t. Ill, p. 221. Cc fut là en
cff~L, le _relie de T~llie!l, mais il ne faut pas oublier
~Ill 11 avait _loul prcparc pa: _une campagne acti,·e, oit
11 a,.a,_l dcploye ~es. q uahles de chef de parti cl
monlrc du lOUJl d œil cl ,le la prévoyance.

�~ - 111ST0'/{1.ll
Barère, qui ne ,·eut pas, lui, se compromettre, et qui sent chanceler la fortune de
Hobespierrc, juge prudent de prononcer un
discours ni chair ni poisson, qui lui permette
à un momenl donné de se retourner conlre
celui que, deux jours auparavant, il portait
aux nues; mais il ne l'accable pas encore. Le
vieux Vadi_er s'en charge. Tallien, voyant le
loup à terre, lui porte encore un coup : il
lui reproche l'arrestation des membres du
Comité révolu lionnaire de la section de
rindivisibilité, des calomnies conlre les
sauveurs de la patrie, des acles d'oppression
sur les simples particuliers. Ceci visait évidemment l'arrestation de Thérésia Cabarrus.
Il allait poursuil're, lorsque Robespierre
l'interrompit: cc C'est faux, dit-il, je ... »
Les passions surexcitées, surchauffées dans
celle atmosphère de haines délirantes, éclatent de nouveau en mille cris et l'empêchent
de se faire entendre : les cris redoublenl, ils
se prolongent et ne finissenl pas... El la sonnette du président, dans ce débordement de
toutes les fureurs humaines, tintait et tintait
sans reh'tche, furieuse elle-même, désespérée,
impuissante ...
Robespierre lutte pourlant, il veut se faire
entendre et ne cesse de réclamer la parole au
milieu de cet ouragan de toutes les rages et
de toutes les haines de l'enfer. « Tu ne l'auras qu'à ton tour! l) lui répond Thuriot, qui
vient de remplacer Collot d'Herbois au fauteuil et qui prélude ainsi, par un déni de
justice, à la carrière qu'il fera dans la
magislralure impériale.
Il lulte encore et répond à cette parole
qu'on lui lance comme une flèche empoisonnée : cc C'est le sang de Danton qui
t'étouffe 1 » par celle autre qui démasque les
sentiments vrais de ses bourreaux : « Làches 1
pLJurquoi ne l'avez-vous pas défendu? »1
Dans le cercle des haines grouillantes qui
l'étreignent, Robespierre ressemble à un de
ces scorp:ons que des gamins cruels, en
Espagne, entourent d'un cercle de charbons
ardents : de quelque côté qu'il cherche à
fuir, le malheureux insecte se heurte à une
barrière de feu et, impuissant à sortir de cet
enfer, finit par darder sur lui-même son
aiguillon meurtrier. nobcspierre lu lie cependant jusqu'au bout.
Enfîn, l'épuisement de tous amène le
silence : il se fait solennel, absolu .... La sonnette du président a cessé de sonner.... Le
moment est poignant.

- Je demande le décrel d'arrestation
contre Hobespicrre ! dit Louchet 1 •
- Je demande un décret d'accusation
contre Hobespierre ! ajoute Louau.
On les vote.
C'est alors que Hobespierre jeune, dans un
mou\'ement d'amour fraternel que l'on n'a
pas assPz admiré, demande à partager le
sort de Maximilien.
On J'accorde.
Fréron, que celte simplicité dans le
dévouement a fait un instant trembler pour
le résultat de la journée, - comme si la
générosité était aussi contagieuse que les
mauvaises passions, dit, en s'essuyant le front
que l'effroi a fait perler non moins que la
chaleur: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre! 1&gt;
Et ce Fréron, qui a mitraillé Toulon et
noyé Marseille dans le sang, crie : \ïve la
Liberté! Vive la République!
Maximilien et Augustin nouespierre, SaintJ ust, Couthon, Le Bas, décrétés d'accusation,
sont traduits à la barre et emmenés par une
brigade de gendarmes.
La séance était terminée, m:iis la journée
ne l'était pas. La Commune, au fait des événrments, était réunie. Elle rendit arrêté sur
arrêté, défendant aux directeurs de prisons
d'écrouer un seul nouvel individu sans un
ordre formel du maire Fleuriot-Lcscot, ...
ordonnant qu'une députation du conseil
général irait, avec la force armée, délivrrr
Robespierre el ses collègues déc ré Lés d'accusation, ... appelant le peuple aux armes ....
Les nouveaux maitres de la France, non
moins actifs que la Commune, avaient repris
séance à sept heures. Ils rendaient ii la Commune coup sur coup et ripostaient à ses arrêtés par des décrets les annulant. La victoire
leur demeura.
Conduit de prison en prison, - car toutes
les portes, conformément à l'ordre de la Commune, se fermaient devant lui, - Robespierre
fut amené à l'administration de la police sur
le quai des Orfèvres et conduit enfin à !'Hotel
de Ville par une Mputation de la Commune.
Il était huit heures et demie du soir. Peutêtre aurait-il pu, grâce à ,a popularité, rétablir ses affaires. Mais il n'était pas homme
d'action. Il hésita, perdit du temps, et consentant enfin il signer un appel à la section des
Piques, que venait de rédiger le représentant
Lerebours, il avait écrit les deux premières
lettres de son nom, flo ... , lorsqu'il s'interrompit brusquement : un coup de pistolet,
tiré par un assassin soldé\ lui fil tomber la

1. LEH&gt;SEUI\ (ùe la Sarthe), /Jlémoù-es, t. TIi,
p. 147.
'l. !léputé d~ l'A l'eHon. _l~rrorisle elfrén{•. plus
lard lo11ct10nn,11re de f'Emp1rc . Il fil une grosse fcn·•
lune comme trésorier général de la ~nmme.
_;ï. _c·c~l L~oM~cl Bourdon, i, en croire E. llanwl, le
très 1•rnd1t l11stor1cn ~c llobe~picrrc cl de Saint-.lusl,
&lt;J,lll r_ec~uta ~cl assa_ssin ,le 1·111gl ans, nommé ~ll'rda.
l:è vila111 drnlc dcnn I colonel, baron &lt;le l'Empire et
cul l'honnèur, 11u'il ne mérilail pas, d'èlre tué àla
tête &lt;lu 1" ,·égimenl de chasseurs à cl1c,•al le jour de

la halaille de la Moskowa. (\'oir à cc sujet le Général
Cw·ély, par le général T11ouu.,s, p. 2~.)
t Uocleur C;u,"i:i, Cabine/ secret de l'Histoire.
1" série, p. 12!). - l'.:xlrail d'une lellre du docteur
(;aral, de Bordeaux, &lt;1ui avait connu Souberbielle. li n'y a qu'un pcli t malheur it celle jolie boutade d('
S11ubc1·biclle, c'est r1ue llamiol (et non llenrio!) fui
tlécrélê d'accus:1lion le !) thermidor ~n même temps
que l\obcsp1errc, cl que les Thern11dor1cns les l'nvoyércnl tous les deux à la morl en même tempi, le
10 Thermidor.
(A

plume des mains. La balle l'avait atteint à la
joue, lui déchirant les chairs, brisant l'os
maxillaire inférieur et éclaboussant de Laches
de sang le papier sur lequel il écri\'ait.
Robespierre abattu, la lutte était finie. La
victoire définitive restait à ceux que l'on a
appelés les Thermidoriens. C'était un triomphe
d'intérêts personnels sur d'autres intérêts
personnels: c'est pour cela que l'acharnement
avait été si sauvage. Mais de doctrines, d'idées,
point.
C'était le cas, pour les vainqueurs, de montrer leurs sentiments de modération et d'humanité, - s'ils en avaient eu. Comme si elles
avaient attendu un contre-ordre, les tharrettes chargées de porter à la place du Trônenenversé la pâl ure journalière de la guillotine,
s'attardaient dans la cour du palais de justice;
elles attendaient ... el elles parurent ne s'ébranler qu'à regret pou rieur luguLre destination.
Il était cinq heures. La Convention aurait eu
le temps d'envoyer, par un exprès, l'ordre de
surseoir aux exécutions : elle ne le fit pas.
Ceci n'est-il pas une preuve que les Thermidoriens ne sonp-eaient nullement à abolir le
régime du sang? Ils n'eurent pas non plus la
moindre idée de clémence, le lendemain, et
la guillotine régla définitivement leurs démêlés avec flobespierre, son parti et la Commune
de Paris; soixante-dix viclimes porlèrent ce
jour-là leurs tètes sur l'échafaud, et c'est dans
le sang, sur un lit de cadavres, que s'inaugura le règne des Thermidoriens.
Cc ne fuL que qucl4ues jours après, et sous
la prrs~ion de l'opinion pulJlique, que les
exécutions furent suspendues, les prisons
ouvertes peu à peu et la Terreur mitigée.
Mais les Thermidoriens, qui bénéficièrent
ainsi d'une réputation de clémence, et dont
l'histoire a fait des soldats de l'humanité,
méritaient tout autant que ceux qu'ils venaient
de jeter à bas qu'on leur appliquàt les dernières cl vengeresses imprécations de Chénier
que le tribunal révolutionnaire, ce
... tribunal impie
Qui mange, lioil, rote du sa11g,

venait d'envoyer à la morl; de Chénier qui
écrivait, au moment où l'on vint le prendre
pour le faire monter sur la fatale charrette :
Mourir sans l'idcr mou carquois 1
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
tes bourreaux barbouilleurs de lois!

Quant à Hobespicrre, sans cherd1er à faire
de lui une innocente victime, comme quelques amis posthumes l'ont essayé, on peut en
penser ce qufl disait plus tard son ami le docteur Souberbielle: « Un homme de sang, lui,
le plus probe des citoyens; un homme de
sang, jamais! Écoutez ceci: Hanriot, son ami,
lui dit: « Pour en finir d'un seul coup, il faut
faire tomber cent mille têtes &gt;i. ()ue fit llobcspierre? li fit guillotiner son ami llanriul.
Et YOUS me direz après cela que c'était uu
homme de sang !~ &gt;1

suivre.)

JOSEPH

,TURQUAN.

Docteur CABANÈS
~"o

Beaumarchais s'est--il suicidé?

Le matin du 8 mai 1799, le valet de
ch~rnbre de Beaumarchais, surpris de ne pas
YOir descendre son mailre comme à l'ordinaire, pénét~ait dans la pièce où il reposait
Pt le trouvait sans mouvcmenl et sans vie.
li était, nous dit un contempor:ün, dans la même attitude 011 il
s'était placé en se mettant au lit 1 •
Aucun dérangement n'annonçait qu'il eût sou f.Tert. Les médecins appelés déclarèrent unanimement qu'il avait succombé à une
attaque d'apoplexie - « le san"
', •
,
0
s eta1t porle au cerveau &gt;&gt; - et
qu'il était sorti de la vie sans douleur et sans avoir eu conscience
de sa fin prochaine.
Ce qui nous laisse croire à une
mort naturelle, c'est que, la veille
même, l'auteur du Barbier avait
passé une soirée très gaie au m:lieu de sa famille et en compagnie de quelques amis.
Il avait évoqué, au cours de sa
conversation, des souvenirs de
jeunesse, qu'il avait contés, selon
les termes d'un témoin, cc avec
une aménité clnrmante &gt;&gt;.
Le libraire B~srnnge, mort centenaire en octobre 1865, rapportait avoir passé celte dernière soirée a\'ec Beaumarchais. Il avait
fait avec lui une partie de dames,
et Beaumarchais ne serait allé se
coucher que sur les instances de
son valet de chambre. A onze heures, il s'était retiré en embrassant
sa femme. Comme celle-ci avait
une légère indisposition, il lui avait
affectueusement recommandé de
prendre soin de sa santé. Quant
à lui, il ne se plaignait en aucune façon.
Après avoir donné ordre de le réveiller· de
bonne
. heure,
. il s'était endormi et , le Ieddemam matin, on le trouvait inanimé.
. ~elle fin subite d'un homme qui paraissait
J0?1r d'une santé si parfaite ,éveilla,chez cerlarns, des soupçons qui, aujourd'hui encore,
ne sont pas tout à fait dissipés.
Dans une com-ersation tenue peu de jours
avan_t s~ mort, Be~umarchai~ avait, parait-il,
e~pr1me le souhait, quand 11 serait las de la
vie, de se débarrasser promptement de sa
1. Gu~" _llf: _1.A ll1n.HLu.111F. fl istoire d&lt;• 1/eaum~rchais (cd1l1on 1'ourncu1), 188~, p_. 47;;_
- •1':evue des Deu.t-Mondes, Ja111·1cr-mars l 8i0,
P' 4 ),;o ,
3. Dans 1~ notice qui précède son édition in-18 de
Beaumarchais.
,

&lt;&lt; guenille 1,, par un de ces moyens chimiques
dont on commençait à parler à l'époque.
Une semaine à peine après le décès de
Beaumarchais, un « ami de la famille » écrivait à sa veuve, qu'il avait rencontré quel-

?e décour~gemenl,_ Beaumarchais ait fait part

a, son .a°:11 de_ proJets que, de sens rassis, il
n a~ra1t Jamais songé à mettre à exécution.
Il n en !allut pas plus pour é1ablir la légende.
Esmenard, dans son article BEAUMARCII \IS
de la Bibliographie universelle,
HaveneP après 13eucbot, SainlrIlcuve lui-même après flavenel,
ne manquèrent pas de reproduire
cette version, et ~ans trop cherch~r à la démentir. Tout au plus
Sarnte-Beuve, quand on lui eut
so_umis les argummts qui milit~1ent en favt:ur de l'hypothèse
d une mort naturelle, se rendit-il
.
mais
rn conservant par devers lui'
« un léger doute• ,&gt;.
Ce doute n'est plus permis aujourd'hui.
Les documents qui ont éLé mis
en lumière, notamment par le Liographe le plus autorisé de Beaumarchais, M. de Loménie• el
pl~s récemment, par M. Eug. Lin~
thtlbac, sont pour entraîner les
contradicteurs les plus tenaces.
. Dans les derniers temps de sa
ne, Beaumarchais présentait l'aspe~t d'un homme « replet et sangum &gt;&gt; : ce sont les expressions mêmes que l'on retrouve dans le
dernier passeport que lui délivra le
ministre de France à Ilambour". A
la même époque, il sequalifiaitluim~me : un bon vieillard g1·and,
yru, groi;, gras.
Mais il Y a plus, et ce détail a
une toute autre valeur à nos yeux:
Beaumarchais était sujet à de fréquentes syncopes.
.
. Le 5 mai 1797, alors àgé de
qu'un qui, disait-il, lui avait cc débité--grare- somnte-crnq ans, il écrivait à sa fille G •
vemenl cette impertinence l&gt;.
« Depuis, la _nuit du 6 au 7 avril, où j'cu~
Celui qui avait fait courir ce bruit calom- un_long aneant1ssement, qui était le second
nieux n:était autre que le poète Népomucène cw1s que la natu,·e me donnait depuis cinq
Lemercier, avec lequel Beaumarchais était semaines, mon état rsl plus tolérable. J'attrès lié: . Dans s,~s derniers jours, l'auteur te,_1ds les poudres végétales ('!). Et soit que la
du Jlanage de J,1gal'o se consolait souvent
saison ascendante où nous sommes ranime
dans l'intimité du jeune poète, des obsession~ un peu mes forces, soit que cet éréthisme
de ~oute sor_te que de ruineuses prodigalités procède de fièvre, j'ai pu faire, ma chère enavaient suscitées à sa vieillesse. li lui faisait fant, d'immenses travaux, dont tu recueilleconfidence de ses embarras financier~, el il ra~ I&lt;:_ fruit par les précautions que j'ai
n'est pas surprenant que, dans un moment prises ' . &gt;&gt;
t Causeries du lundi, t. VI.
étailadoré; lui seul paraissait el lui seul se croyait ca5. L. 1'! _Lo%&gt;1~:, Beaimw1·clrais el 8011 temps,
~nbl_ede dé_br~uil!cr l_'ine~lr;~a_ble chaos de ses affaires.

l. Il, pp. ;,,2lJ cl su,"anlcs.

6. L"r1L111c. 1t'aprës8o~~EVILLE ur. M,11\SüGl, illmede
IJeaumarclta1s, p. 115.
7. Be3urnarchais adorail sa fille umquc dont il

Es~~1I _adm1ss1blc, op_mc _JUd1c1cusemcnt de Loménie,
~u 11 ail pu songer a laisser volonlairemcnl cc lourd
!nrdc~u. sur les bras de sa fille el d'un icune mari
mexperimenlè 1
'

�111STO'l{1.ll

-----------------------------------

Ces « avis de la nature n étaient vraisemblablement des allaques d'hémorragie cérébrale. La première, comme le disait un spirituel médecin d'autrefois, est une sommation
sans frais, la seconde une sommation avec
frais, et la troisième .... l'expulsion de ce
monde.
La mort de Beaumarchais s'explique de la
sorte, très logiquement; mais nous avons
d'autres preuves, plus concluantes.
Et d'abord, le certificat du chirurgien
appelé à constater le décès, certificat daté du
· jour même de cc décès (20 noréal an VII),
déclare que le c&lt; citoyen Beaumarchais est
mort d'une apoplexie sanguine, et non autre
maladie n.
A ce témoignage, Al. de Loménie joint
celui du propre gendre de Beaumardiais qui,
consulté sur ce point, répondit par la lcltre
suivante, dont les termes, très explicites, ne
laissent place à aucune autre hipolhèEe que
celle d'une mort naturelle :
Villepinlc, par Lirry Scinc-cl-Oisr ,
i octobre 1840.

cc Mo.-;smun,

« Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a fait courir

sur les dernitrs moments de Beaumarchais,
mon beau-père. L'assertion memongère de
son suicide, qui a été reproduite dans des
écrits sérieux, m'oblige à repousser avec toute
l'indignation qu'elle mérite une fable dont la
famille et les amis de Beaumarchais se seraient émus, s'ils l'avaient connue plus tôt.
c, Ucaumarchais, après avoir passé en
famille la soirée la plus animée, où jamais
son esprit n'avait élé plus libre el plus brillant, a été frappé d'apoplexie. Son valet de
chambre, en entrant chez lui le matin, l'a
trouvé dans la même position où il l'avait
laissé en le couchant, la figure calme et ayant
l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
désespoir du valet de chambre, je courus
chez mon br au-père, où je constatai celle
mort subite et lranquille; je ne m'occupai
plus ensuite que de saU\er à sa fille, qui
avait un véritable culte pour son père, l'angoisse d'une nomclle qui aurait pu Jui être
funesle si elle l'eût apprise sans ménagement.
c&lt; Voilà, Monsieur, la Yérité exacte ....
cc DnA11u1s. »
Dans la famille de Beaumarchais, on ne
croyait donc pas au suicide; dans les papins
laissés par la veuve de !'écrivain, on ne
trouve pas la moindre allusion, si voilée

soit-elle, à celle version véritablement insoutenable.
Un des familiers les plus intimes de neaumarchais, Gudin de la Brenellerie, dont
M. Maurice 'l'ourneux a possédé les manuscrits, dit que, la veille de sa mort, Beaumarchais paraissait c, plein de force et de santé 11,
et que cc .a constitution vigoureuse, son embonpoint annonçaient qu'elle n'était point
altérée &gt;l. Dans les lettres qu'il adressait à
Mme de Beaumarchais, Gudin rappelle à
maintes reprises la fin si imprérnc de son
ami et, à cette occasion, souhaite comme lui
une mort cc rnudaine et tranquille 11. Mme de
Beaumarchais écrit, de son cùté : cc Mon mari
est sorti de la vie comme il y était entré. 11
Ainsi, d'une part, un propos en l'air, tenu
par un homme qu'avaient affecté des revers
de fortune, des affaires très compliquées, des
soucis familiaux - sa fille qu'il adorait lui
donnait des inc1uiétudes de santé dont s'était
ému son cœur, particulièrement sensible; de
l'autre, une déclaralion formelle d'un homme
de l'art, une tradition de famille immuable.
Entre les deux versions pas d'hésitation llOSsible : celle de la mort naturelle est la seule
acceptable. li nous semble que le problème est
d'une solution si aisée et ~i simple,quc nous
nous défendrions presr1ue de l'avoir soulevé.
DocTEUR

CABANÈS.

CHARLES FOLEY
~

Les débuts difficiles
de l'Académie française
Hans sont intéressante étude, Le Plaisa11t
:abbe de Boisrobel'l (~fcrcm·e de Frnnce),
)1. Emile Magne nous retrace, non sans indulgence, la carrière d'homme de lellres et de
courtisan d'un des plus célèbres lmmo1·istes
du x.vn• siècle. Auteur dramatique, romancier, poète, épistolier, inépuisable anecdotier,
le frivole mais incorruptible ami de Richelieu
sut faire oublier, par son esprit primesautier
et son imperturbable gaieté, les désordres de
son existence.
Cc ne furent ni Conrart, ni Chapelain, nous assure l'historien, - ce fut Boisrobert,
qui, par son crédit auprès du cardinal, assura
la fondation de l'Institution fameuse c, où devaient se concentrer toutes les lumières de
l'esprit français n .
Dans la vie du plaisant abbé, c'est le point
qui nous intére~se. Aussi avons-nous puisé,
dans le livre de M. Emile Magne, la plupart
des détails qui nous ont permis d'évoc1uer,
sous un jour un peu nouveau, les origines de
l'Académie française.
~

Madame de Maintenon

~laJame deUaintenon m'ad;tsouvcnt qu'elle
avait connu madame de Montespan chez le maréchal d'Albret, cl qu'elle n'al'ait point alors
celte humeur qu'elle a fait paraitre depuis;
ajoutant que ses sentiments étaient honnêtes,
s1 conduite réglée, et sa réputation bien établie.
Elle devint peu après dame du palais de la
Reine, par la faveur de Monsieur, et le Roi
ne fit alors aucune allention à sa beauté :
toute sa faveur se bornait à sa maitresse,
qu'elle amurnit à son coucher, qui durait
longtemps, parce que la Reine s'était fait une
habitude d'attendre toujours le !loi pour se
mellre au lit. Cette princesse était si vertueuse
qu'elle n'imaginait pas facilement que les
autres femmes ne fussent pas aussi sages
qu'elle; et pour faire voir jusqu'à quel point
allait son innocence, quoique avec beaucoup
de hauteur dans ses sentiments, il suffit de
rappeler ici ce qu'dle dit à une carmélite,
qu'elle avait priée de l'aider à faire son examen de conscience pour une confession géné-

raie qu'elle avait dessein de faire. Celle religieuse lui demanda si, en E5pagoe, dans sa
jeune~se, avant d'être mariée, elle n'avait
point eu envie de plaire à quelques-uns des
jeunes gens de la cour du roi son père :
cc Oh non! ma 111è1·e, dit-elle, il n·y avait
/ioinl de roi. )&gt;
)lais enfin, madame de ~lontespan plut au
roi; elle en eut des enfants, et il fut question
de les mettre entre les mains d'une personne
qui sùt et les bien éle\·er et les bien cacher.
Elle se souvint de madame de Maintenon, et elle
crut qu'il n'y avait personne qui en fût plus
capable : elle lui en fit donc l'aire la proposition, à quoi madame de Maiotcnon répondit
que, pour les enfants de madame de Montespan, elle ne s'en chargerait point; mais que,
si le Hoi lui ordonnait d 'a mir soin des siens,
elle lui obéirait. Le roi l'en pria, et elle les
prit arec elle.
Si cc fut pour madame de .Maintenon le
commencement d'une fortune singulière, ce
fut aussi le commencement de ses peines et
de sa contrainte. li fallnt s'éloigner de ses
amis, renoncer aux plaisirs de la société, pour
lesquels elle semblait ètre née, et il le fallut
sans en pouvoir donner de bonnes raisons
aux gens de sa connaissance. Cependant,

comme il n'était pas po;sib'.c de s'en éloigmr
tout d'un coup, pour remédier aux inconvénients qui pouvaient arri rer dans une aussi
petite maison que la sienne, dans laquelle il
était aisé de surprrndre une nourrice, d"c11tendre crier un enfant, et tout le reste, elle
prit pour prétexte la petite dïleudicourt, el
la demanda it madame sa mère, qui ht lui
donna sans peine par l'amitié qui était entre
elles, et par le goùt qu'elle lui connaissait
pour les enfants. C,!lle petite fille fut depuis
madame de Montgon, dame du palais &lt;le madame la Oaupbine de Sarnie.
Je me souviens d'avoir ouï raconter beaucoup de particularilés de ces temps-là, qui
ne méritent pas, jecrois,d'ètreécritcs, quoique
le récit m'en ait infiniment amusé. Je ne
dirai qu'un mot.
On emoyait chercher madame de füinlenon
quand les premières douleurs pour accoucher
prenaient à madame de Montespan. Elle emportait l'enfant, le cachait sous son écharpe,
se cachait elle-mème sous un masque, et,
prenant un fiacre, revenait ainsi à Paris.
Combien de frayeurs n'a\ait-elle point que
cet enfant ne criât ! Ces craintes se sont souvent renourelées, puisque madame de Montespan a eu sept enfants du Roi.
:\L\DAME DE

C.\.YLCS.

çonne ;1à un de ces conciliabules clan des lins
où, sous couvert de belles-lettres et de galanteries, on se permet de fronder sa politique
ou même de fomenter des complots. Il faut
Ioule la verve endiablée, toute la gaieté bouffonne du favori pour calmer les méfiances du
maître. Le plaisant abbé a pris tellement à
cœur la cause de ses nouveaux amis, il en dit
tant et tant. .. qu'il en dit trop I Gagné, séduit,
non seulement Bichelieu abandonne ses idées
de répression, mais, en politicien essentiellement pratique, il cherche, lui qui n'a à son
serrice que des ,·eg ra/tiers de lettres, à quoi
lui pourraient être utiles Conrart et ses amis.
Ne pourraient-ils, par exemple, dirigés, stylés
et largement gagés, atténuer par des éloges
adroits l'impopularité du ministre et même
réfu Ler, par de véhémentes ou spirituelles
répliques, les terribles pamphlets que lui
décochent sans trère d'insaisissables ennemis?
Le cardinal et l'abbé discutent, précisent
leur projet el donnent à leur idée première une
portée plus large et plus haute. Boisrobert est
alors chargé de proposer à ses nouveaux amis
de la rue Saint-Martin de« régulariser et perfectionner la langue ». Dans ce but, le petit
cénacle sera autorisé par lettres patentes,
moyennant privilèges et pensions, cc à faire un
corps et à s'assembler régulièrement sous
une autorité publique l&gt;.
Conrart et ses amis sont bien moins flattés

dance. Aussi regimbent-ils sous le joug qu'on
leur impose, si doré que soit ce joug. 'l'ant
mal que bien, le plaisant abbé apaise les premières résistances et prend sous son bonnet
d'assurer au tout puissant ministre que ses
offres sont accueillies avec la plus humble
gratitude.
Il va sans dire que, sous ses dehors de générosité désintéressée, Richelieu entend user
el mème abuser de l'humble g1·alilwle des
futurs .\cadémiciens. c, Son Eminence veut être
consultée sur tous les ])l'élendants afin de
fermer la porte à la brigue et de ne soufl'rfr
en son assemblée que des gens qu'il connaisse
ses sel'viteur.~. ,&gt;
Le$ ennemis du ministre ont tout de suite
pénétré ses intentions. Ils plaignent ironiquement Conrart et ses familiers d'être désormais
astreints cc à composer des fards pour plastrer
de laides actions el à faire des onguents pour
mettre sur les plaies publiques ». Ils s'indignent que, sur promesse c&lt; d'avancement et
petite assistance l&gt;, cette ca11ail/e consente h
combattre la vérité.
L'Académie s'organise et formule ses
statuts, mais de toutes parts surgissent des
obstacles.
Louis XJII n'ose opposer un refus au cardidinal, mais il n'accorde les lettres patentes
qu'à contre-cœur. Plus brave, le Parlement
refuse de les enregistrer. L'opinion publique

En l 6:i4, au coin de la rue Saint-Martin et
de la rue des Yieilles-Étuvcs, chez Conrart, se
réunissait chaque semaine un petit groupe
d'amis. Là, Godeau, Gombauld, Chapelain,
Uesmarets, Habert, Giry, Serizay, Malleville
et l'abbé de Cerisy devisaient librement.
IJuelqu 'un de la compagnie avait-il composé
un ouvrage? ll le communiquait aux autres
qui lui en disaient franchement leur avis.
Parfois la causerie se prolongeait dans une
promenade ou s'achevait dans une collation.
Nos amis s'étaient engagés à ne parler à personne de leur réunion.
L'abbé de Boisrobert, favori du cardinal de
Richelieu, avait pour fonction de distraire et
d'égayer Son Eminence. C'eût été, pour tout
autre, une tâche impossible. ~lais Boisrobert
se tenait au courant des moindres nouvelles
de la ville et de la cour; il les accommodait à
sa façon piquante et savait, en les contant et
les mimant avec son air tour à tour niais el
finaud de Normand, leur prêter une saveur
comique extraordinaire.
Oès que l'abbé eut vent des cc caquets et
parleries l&gt; du petit cénacle, il brùla de s'y
faire admettre. Un beau jour, par surprise ou
par force, il pénètre chez Conrart et s'impose
à la compagnie. Les dix se méfient d'abord
C1a: SÉANCE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE .\U LOUVRE. - D'après la g ravure de P.-P. SEVIN.
de ce familier du ministre, mais notre Normand a tôt fait de les remettre à l'aiser On ~e
quitte enchanté. Et Boisrobert de courir aussitôt au palais Cardinal et de répéter tout ce qu'ell'rayés d'une telle fareur. lis n'ont aucune se déclare coutre l'Académie. Arnaud d',\11qu'il a entendu de cqrieux et d'amusant.
ambition, et, dans ces causeries intimes, ils dilly refuse d'en l'aire partie. Uésigné, Balzac
Tout de suite ombrageux, Richelieu soup- jouissent délicieusement de leur indépen- proteste: cc C'est une tyrannie qui va s'établir
Vl. -

lhSTORIA, -

Fasc. 45.

"' 209 ...

�~ - ffiSTO'R,.1.11
sur les esprits et à laquelle il faudra que nous
Il y a pis, l'Académie est sans domicile fixe.
autres, faiseurs de livres, nous rendions une Elle promène son registre de la rue Saintobéissance aveugle. Si cela est, je suis rebelle, Martin à la rue des Cinq-Diamants, de l'hôtel
je suis hérétique, je vais me jeter dans le Pellevé à l'hotel de Mélusine. II a été décidé
parti des barbares! n Enrôlé contre son gré, que les Académiciens rédigeraient un dictionil ira aux séances comme on se 1·end au naire, une rhétorique, une poétique et une
gibet et se désolera de figurer parmi tant grammaire. Le dictionnaire seul est entrepris,
d'extravagants niguedouilles. Scarron estime et combien mollement! De l'aveu même de
que les 4-cadémiciens feront autant de por- Chapelain, il n'est pareille assemblée de faitiers, Lons tout au plus à « balayer, éclairer, néants. Les uns ont toujours un prétexte pour
donner des sièges et moucher les chandelles ». s'esquiver. (Certain jour, l'Académie ouvre et
Pour quelques honnêtes gens qui s'y trouve- termine sa séance en présence d'un seul Jcaront, - prétendent d'autres, - le reste ne démicien !) Les autres, ceux qui Yiennent,
· sera composé que de chicaneurs, de sophistes s'occupent de toute autre chose que de littéet de plats panégyristes. « Cette cabale ne sur- rature. On s'y querelle, on y rit, on cherche
passera la médiocrité commune 'Jll'en beau- à tuer le temps en badinages plus ou moins
coup de vanité. 1&gt;
agréables. Mais, dès qu'on reparle d11 dictionInjures et quolibets de toutes sortes pleu- naire, c'est une dérobade générale. Le cardivent sur ceux qu'on surnomme les enfants de nal est obligé de se fàcher. Il met les .\cadéla pitié de Boisrobe1·t.
rniciens en demeure, dans les trois jours, de
L'abbé, chargé de présenter les requêtes s'engager à venir assidûment ou de céder leur
au cardinal, s'intéresse effectivement bien plus place. Les Immortels paraissent donc aux séanaux écrivains besogneux qu'aux écrivains de ta- ces ; mais c'est pour s'y débarrasser une bonne
lent. En l'occurrence, sa charité l'inspire mal, fois du dictionnaire. Ils adjugent, contre une
car l'Académie se constitue en assemblage pension de deux mille livres, l'énorme labeur,
aussi confus et bizarre qu'hétéroclite. « Les qui devait être commun, au seul et malheucourtisans y coudoient les savantasscs, les reux \'augelas !
traineurs de guenilles des secrétaires d'État rl
Son Eminence, dont les rnes intéressées
les bouffons des évêques ! 1&gt;
n'ont pas changé, daigne excuser cette pa-

resse, à la condition toutefois que, de temps
en temps, la Compagnie lui corrigera ses. harano-ues,
travaillera à ses ouvrages
chrétiens
0
.
ef célébrera ses victoires. Pms comme, en
dépit de sa police, les pamphlets se multiplient,
le cardinal, entêté dans son idée première,
confie aux Académiciens le soin dangereux de
répondre aux libelles. Soit manque de conviction, soit scrupule d'employer des paroles
aussi puantes que la partie adrerse, soit enlin
inexpérience dans le maniement de l'injure,
les pauvres Immortels, bafoués, outragés,
vilipendés de la pire façon par des diffamateurs de profession, en sont réduits au plus
piteux silence. Son Eminence elle-même n'a
d'autre moyen de se venger des pamphlétaires que de les faire rouer ou pendre ... en
effirrie !
0
••
De leur défaite mème, nos .\cadém1c1ens
espéraient le repos. Ils avaient complé sans
leur terrible bienfaiteur. Celui-ci les lance
implacablement dans la ridicule el mesriuine
querelle du Cid ....
Mais ici commence une nouvelle série
d'épreuves et l'Académie, quoique péniblement
formée, bien que comptant à peine ses quarante membres, est quand même sortie des
terrriversations
et des difficultés inhérentes à
0
tous débuts.
CllAllLES

Les Parisiens ne se promènent point, ils
courent, ils se précipitent.
Le plus beau jardin se trouve désert à telle
heure, à tel jour, parce qu'il est d'usagr, cc
jour-là, de faire foule ailleurs. On ne voit pas
la raison de cette préférence exclusive; mais
cette convention tacite s'observe exactement.
Dans l'allée choisie où reflue la multitude,
on s'y embarrasse, on s'y heurte, on s·y coudoie, et les Ilots n'y sont pas moins agités
que ceux des spectacles.
Tantôt la poignée d'une épée s'engage dans
les plis d'un falbala dont elle arrache un
lambeau. Tantôt le bout du fourreau s'arrète dans une garniture de point:, et déchire
une vingtaine de mailles. Les boutons des
habits emportent les fils délicats ùe la blonde
des mantelets, et l'on n'est occupé qu'à faire
une profonde inclination aux femmes dont le
pied presse involontairement la robe.
Là les douairières ont le tic de faire l'enfant, et les filles de douze ans affectent l'air
de l'."tge mûr et réfléchi; de sorte qu'à Paris

l'aimable adolescence 11 ·est pas plus de mise
dans la société _que sur le théàtre.
Point de visage féminin qui ne s'étudie à
dissimuler sa date. Que de soins secrets pour
dérober les rides naissantes! Mais le grasseyement d'une prononciation débile ne sert
pas à déguiser les années.
Les filles entretenues ont pris le parti de
se mettre très décemment; et si elles continuent, il faudra les connaitre pour ne point
se tromper, et pour les distinguer d'une honuète bourgeoise.
On s'aperçoit, dans toutes ces promenades,
que les femmes ont grand besoin de voir cl
d'ètre \ ues.
Lorsque les plumes flottaient sur les têtes
de nos belles, c'était un coup d'œil fort
agréable qul' de contempler du haut de la
terrasse des Tuileries tous ces panaches mobiles et ondoyants qui brillaient parmi les
flots de promeneurs.
Il n'est pas difficile d'y deviner les états.
lei un gros procureur foule pesamment la
terre et brise la chaise sur laquelle il s'assied;
un abbé légèrement penché sourit à propos,
et sa face joyeuse et chérie annonce qu'il vil
dans une molle et profonde indolence à l'appui
d"un riche bénéfice. Une douairière immobile
paraît insensible à tout ce qui se passe autour

Madame de Mirabeau

FOLE\'.

d'elle. ici l'on voit des visages étourdis; là
des fronts soucieux. L'un vient pour se reposer, l'autre pour se distraire d'un sombre
désespoir.
On s'entasse 11 uelquefois dans la partie la
plus désagréable du jardin, et là les groupes
tumultueux qui vous piétinent sans miséricorde, obligent le convalescent et le goutteux
à se réfugier dans des allées écartées et solitaires.
Depuis peu, des filles publiques et bien
vêtues se rangent en plein jour sur des
chaises au coin d'un arbre, el de là raccrochent les passants, non avec-le bras, mais
avec un regard qui vous fait baisser la vue.
Elles attendent vers le midi que quelqu'un
leur offre à diner. Rarement manquent-elles
leur coup; il y a toujours quelques officiers
en semestre, quelques libertins désœuvrés
r1ui s'en emparent: elles se rallient entre
elles, et se prêtent la main pour embaucher
les dupes et les imprudents, et former ce
qu'on appelle pai·lies cal'rées.
Cette impudence si visible qu'éclaire encore l'œil du sol,.il, au milieu d'un jardin
où l'honnête bourgeoise est obligée de détourner les regards; ce mépris non voilé des
bienséances est ce qui révolle le plus le partisan de la décence publique.

"'lERCIER.

l

Ce fut un beau mariage el qui mil en émoi
toute la noblesse de Provence que celui du
comte de Mirabeau aYcc Mlle Émilie de Marignane, qu'on célébra le 23 juin 1772, en
l'é![lise du Saint-Esprit à Aix.
Émilie de Marignane était une riche héritière el les prétendants à sa main s'étaient
manifestés nombreux. Mirabeau, qui ne
comptait point parmi les favo,·is, distança
ses rivaux par un moyen assez hrutal, mais
sûr : il se glissa, la nuit, dans l'hôtel de Mari"nane
et, dès l'aube, se. montra à une fenêo
tre, en manches de chemise et en
caleçon, le col débraillé, de façon
à être aperçu par les passants dans
cc costume de séducteur. Ce fut
un esclandre. M. de Marignane
pensa étouffer d'indignation; mais
il lui fallut bien donner sa fille,
et Émilie n'y mit point d'obstacle.
Les noces durèrent plus d'une
semaine et furent splendides; la
plus grande compagnie de ProYence avait signé au contrat. li y
eut bien quelques incidents déplaisants; mais une bombance de hui L
jours se passe-t-elle sans avanie?
Ainsi, Mirabeau rossa comme un
domestique le capitaine de vais~
seau Cresp de Saint-Cézaire, qn1
s'était chargé de représenter au
mariage M. de Mirabeau, le père,
retenu à son château de J3ignon,
et que l'affaire d'ailleurs n'intéressait pas. On surprit aussi, entre
les nouveaux époux, une scène
d'une telle violence que les cris
poussés par le marié arrêtèrent
net les danses et les ripailles des
paysans logés dans les communs.
Pourtant tout s'arrangea el,
dans les premiers jours de juillet,
le jeune couple partit pour Marseille, laissant la société d'Aix
fort intriguée de savoir &lt;« ce que
deviendrait ce ménage-là l&gt; . M. de
Mirabeau, le père, en augurait
bien : « A elle, écrivait-il, il lui
faut des odeurs fortes, des mauvais ragoûts, parfois des passe-temps de singe;
à lui, du piquant, du caprice, de la résistance
• souple. J'ai toujours P.cnsé que cet a,semblage
bizarre était, au fond, ce qui convenait à
l'un et à l'autre. »
li ignorai L sans doute, en portant ce diagnostic favorable, que les dettes du comte dépassaient de beaucoup la dot de sa femme,
dont la fortune se composait surtout d'espé-

mnces. Dès les premiers jours du mariage,
les impatiences de ses créanciers le rendirent
sombre, brutal, insociable : un an ne s'était
pas écoulé, qu'il avait engagé les diamants
d'Émilie; le ménage était aux expédients, la
livrée réduite à lïndispensable. Émilie, du
reste, en prenait son parti; c'était une personne assez passive, peu jolie, petite, mais de
taille bien prise en dépit d'une légère déviation qu'un peu d'art corrigeait; le visage noiraud, irrégulier et commun au premier
aspect, mais d'une expression attachante et

MJRABEAt;.
Gr~vure de FŒs1~GER, d'après le dessin de

J.

G uÉRHI,

mobile quand la timidité ne la figeait pas;
d'abondants cheveux noirs, de belles dents,
la bouche rieuse : au demeurant, elle plaisait.
En octobre :l 775, elle donna le jour à un
fils qui fut baptisé Viclor, et que tout de suite
on appela Gogo. Ce fut le dernier rayon de
soleil qui passa sur le ménage. Mirabeau ,
ravi d'être père, avait à J'avance étudié tou t
"' 211 "'

un système d'hygiène infantile et délibéré un
programme d'éducation, mais le Lemps lui
manqua pour en faire l'expérience; il était
absorbé par les soucis d'argent, les discussions d·ïntérêt ; sa violence, ses emportements furieux lui valaient mauvais renom et
nombre d'ennemis. Un jour, c'était le 5 août
:l 774, il se rua, au cours d'une partie de
campagne, sur un de ses parents, M. de Villeneuve-Mouans, gros homme d'une soixantaine d'années qu'on surnommait Gras-Fondu,
et qui s"était permis quelques propos malicieux sur le compte de Mme de
Cabris, sœur de Mirabeau. Celuici arracha le parasol dont GrasFondu abritait sa rotondité et le
lui cassa sur la tête; puis les deux
hommes, se prenant à bras-lecorps, roulèrent dans les guérets,
se bourrant de coups. Les dames riaient à gorge déployée;
mais quand M. de Villeneuve se
releva, écorché et meurtri, il était
fort mécontent et ne tarda pas
à le manifester.
Ces scènes fréquentes n'étaient
pas une distraction prisée de la
jeune comtesse de Mirabeau, contrainte par le manque d'argent
de séjourner à la campagne. Elle
sut s'en créer d'autres; celle qui
lui plut le mieux était la cour assidue d'un bel officier aux mousquetaires du roi, le chevalier de
Gassaud. Celui-ci par malheur ne
se contcn ta pas d'être éloquent, il
eut le tort d'écrire. Mirabeau
surprit une lettre; sa rage fut
terrible, d'autant plus qu'elle était
muette. « Je ne crie jamais dans
la colère, écrivait-il plus lard en
songeant à cette heure tragique;
je renverserais un mur, je mordrais des boulets _rouges, mais je
ne crie pas! » Emilie tomba à
ses pieds et a voua son crime: Lous
les Gassaud, hommes et femmes,
accourus à la nouvelle de l'événement, s'agenouillèrent, demandant gràce. Mirabeau releva tout le monde
et pardonna.
Mais c'était, en deux années d'union, trop
de scandales, et les époux se séparèrent.
l~milie gagna Paris, afin de solliciter en faveur
de son mari, cQntre lequel le rancunier G1'asFondu venait de déposer une plainte en assassinal. On sait comment les démarches de la
jeune femme avortèrent. Mirabeau, par lettre

�,

JKADJUŒ D'E .lK11(ABEAU

fflST0'/{1.Jl
de cachet, fut écroué au château d'if. Et de
ceci encore Émilie se consola vite; elle proposa bien d'entrer au couvent, ou d'aller rejoindre en prison son fougueux mari, mais
elle réfléchit bientôt qu'dle lui serait plus
utile en restant dans le monde. Réfugiée chez
son beau-père, au château du Bignon, près
de Montargis, elle se résigna à mener joyeuse
vie, coquetant, s'essayant à la comédie, écrivant de jolis billets, ne repoussant pas m1lme

__________________________________

perpétuelle, qui ne dura elle-même que trois
ans. La vie orageuse et bruyante de celui-ci
avait jusqu'à présent détou_rné les checcheurs
d'étudier celle de la cairn~ Emilie. M. Dauphin
Meunier, avec la collaboràtion·· de )CGeorges
Leloir, l'a reconstituée à l'aide de précieux
documents communiqués par ~f. Lucas
de Montigny, apportant à l'histoire du
protagoniste de la Révolution une contribution inespérée. ( l,a Collllesse de .Mira-

jour où, à l'approche des élections aux ÉtatsGénéraux, elle vit son ex-mari porté en triomphe dans les rues d'Aix. Ce regret s'accrut it
mesure qu'augmentait la renommée du robuste tribun; elle le reconnaissait bien là : il
malmenait le vieux: monde comme il l'avait
malmenée, elle; et peut-ètrc, à ce moment,
lui aurait-il plu d'être hattue par ce secoueur
de foules. Quand elle le sut mort et hien
endormi au fond du Panthéon, elle émigra ;

trts, surgis au cours de la Révolution, un nom
dominait tous lt!s autres : celui de Mirabeau.
En vain la Terreur l'avait dépanth{•onisé; les
bonnes gens, dans le peuple et ailleurs, songeant aux catastrophes passées, disaient :
11 Ah! si Mirabeau avait vécu! » Alors, dans
la petite âme d'Emilie, un revirement subit
s'opéra : elle se mit à aimer, oui, à aimer cet
homme qu'elle n'avait pas compris; elle porta
son deuil, reprit son nom; elle s'enferma dans

l'hôtel de la rue de Seine, où, si elle l'avait
voulu, jadis, ils auraient pu vivre heureu,.
Là, recluse, elle s'entourait des portraits et
drs lettres de celui qui n'était plus; elle
chantait les airs qu'il aimait, comme s'il eût
pu encore )'entendre; elle traitait comme son
propre fils un enfant adoptif du tribun, Gabriel
Lucas de ~lontigny, alors âgé de quinze ou
seize ans ....
~!ème elle réclama et fit inhumer secrt•le-

ment, dans le caveau où elle désirait
reposer un jour, les restes de Mirabeau exclus
du Panthéon, inutilement cherchés naguère
au vieux cimetit'•re Sainte-Catherine, où ils
sont encore, selon toute vraisemblance. Elle
mourut à quarante-huit ans, le H mars 1800,
&lt;1 dans la chamhre et dans le lit » de celui
qu'elle n'avait pas aimé vivant el qui, mort,
lui inspira, jusqu'au dernier soupir, des regrets chaque jour plus passionnés.
T. G .

•

COMTE DE SÉGUR
cf:&gt;

Sou1Jenirs de la Cour de Russie

PO)IPI; Ft:NÎWRI,; DE lll!RABEAI,, Li,; ·1 ,\\"IUL

les ,isites du beau mousquetaire, ou d'autres.... Existence nonchalante et falote, à
peine coupée d'un cri de douleur arraché
par la mort de Gogo, étouffant de convulsions, un soir, pendant que sa mère jouait
une charade.
Et quinze années ainsi se passèrent; qui me
années que Mirabeau employa à sortir du chf1teau d'if, à être interné au fort de Joux, à
« rompre son ban ll, à enlever Mme de Mo11ier, à courir de Pontarlier it Dijon, en Italie, en Sardaigne, en Allemagne, en Hollande,
dépistant toutes les polices, écrivant, écumant, jaloux, amoureux, désespéré; tombant
enfin sous le coup d'une condamnation à mort
pour rapt, vite commuée en une détention

1791. -

Gra1·ure de BERTIIHLT, J"après le Jess/11 ,1e PRŒt:R.

beau, 17:J2-1800, Perrin el Cie, éditeurs.)
Jusqu'en 1789, Émilie de Mirabeau resta
insouciante et sans décision, non pas qu'elle
eût horreur de son effrayant mari, mais redoutant son impétuosité et peut-être aussi
l'esclavage qu'elle présageait d'un rapprochement. Miraheau fut suppliant, se déclara
amendé, prêt à reprendre la Yie commune ;
les deux familles s'entendirent, - c'était la
première fois, - s'efforçant à réunir les deux
époux, ne fùt-ce qu'une heure cc pour en tirer
de la race l&gt;. Émilie résista; la séparation fu l
prononcée avec l'éclat que l'on sait; elle seule,
de toute la Provence, ne paraît pas s'en être
émue outre mesure.
Son premier regret, et il fut vif, date du

dès la frontière franchie, elle lit la rencontre_
d'un officier piémontais qui portait le nom
empanaché de Spirito-Francesco Focardi della
Roccasparviera. C'était un brave soldat et un
honnête homme car, le Ojuin 17!12, il épousait à Nice la veuYe de l'illu$trissime Honoré
Riquetti, comte de Mirabeau, à peine remise
de la naissance d'un enfant, qui, né six semaines auparavant, fut baptisé sous le nom
de Charles-Honoré-Esprit-Anne Foucard della
Uocca. Honoré était là en souvenir du premier mari.
Mais l'enfant mourut, et le père. La Jlépublique triomphante se faisait indulgente :
Émilie se risqua à rentrer en France. Quel
étonnement! De Lous les noms à jamais illus-

L'habitude d'ordonner, sans formes, des
chàtimt'nts, qui sont aussitôt innigés que
commandés, pour df.'s fautes rondamné1's
sans examen et sans appel par un maitre
absolu, entraine, de la part même des maîtres
les moins durs, d'étranges méprises.
En voici une dont le dénoûment fut assez
ridicule, grâce au personnage qui s'en trouvait l'objet, quoique h• commencement en
rùt été fort triste et presque cruel.
Un matin, je vois arriver chez moi, avec
précipitation, un homme troublé, agité à la
fois par la crainte, par la douleur, par la
colèrl'. Sc;; cheveux étaient hérissés, ses yeux
rouues et remplis de larmes, sa voix trembla~tc, ses habits en désordre. C'était un
Français.
Dès que je lui eus dcma~dé la caus~ dr
son trouble et de son rhaµ:rm : « Monsieur
« le Comte, me dit-il, j'implore la protection
H dt&gt; Yotre Excrllencc contre un acte affreux
11 d'injustice et de violence; on vient, par
« ordre d'un seigneur puissant, de m'outrager
cc sans sujet rt de me faire donner cent coups
&lt;1 de fouet.
« - Un tel trailement, lui dis-je, serait
« inrxcusablc quand mème une faute µ:ravr
cc l'aurait attiré; s'il n'a pas de motif, comme
&lt;I Yous le prétendez, il est inexplicable et
&lt;1 tout à fait invraisemblable. Mais qui peut
cc avoir donné un tel ordre? .
cc - C'est, me répondit le plaignant, Son
« Excellence ,r. le comte de Bru('e, gouver,, neur de la ·ville. -Vous ètes fou, repris-je;
cc il est impossible qu'un homme aussi esti&lt;1 mable, aussi éclairé, aussi généralement
(( estimé que l'est ~t. le comte de Bruce, se
cc soit permis, à l'égard d'un Français, une
cc telle violence, à moins que vous ne l'ayez
c1 personnellement attaqué et insullé.
cc - Hélas! monsieur, répliqua le plai-

cc
cc
«
cc
cc
cc
«
&lt;1
cc
"
cc

gnant, je n'ai jamais connu M. le comte de
Bruce. Je suis cuisinier; ayant appris que
monsieur le gouverneur en Youlail un, je
me suis présenté à son hôtel, on m'a fait
monter dans son appartement. Dès qu'on
m'a annoncé à Son Excellence, elle a ordonné qu'on me donnàt cent C'oups de
fouet, ce qui, sur-le-champ, a été exécuté.
lion aventure peut vous paraître im-raisemblable; mais elle n'est que trop réelle,
et mes épaules peuvent au besoin me servir
cc de preuves.
cc -- Écoutez, lui di~-je enfin, si, contre !ou te
" apparence, vous avez dit Yrai, j'obtiendrai
,, réparation de votre injure, et je ne souffricc rai pas qu'on traite ainsi mes cnmpatriotes,
u que mon devoir est de protéger. )lais,
cc songez-y bien, si vous m'avez fait un conte,
« je saurai vous faire repentir de votre
" imposture. Portez Yous-même au gouvercc ncur la lettre que je vais lui écrire; un de
" mes gens vous accompagnera. n
En effet, j'écri1•is sur-le-champ au comte
de Bruce pour l'informer de l'étrange dénonciation qui venait de m'ètre faite. Je lui
disais que, bien qu'il me fùt impossible d'y
ajouter foi, l'obligation de protéger les Francais me faisait un devoir de lui demander
l'explication d'un fait si singulier, puisque
enfin il était possible que quelque agent
subalterne ~ùt abusé indigntiment de son nom
pour commlltrc cet acte de violence. Je lt!
prrvenais que j'attendais impatiemment sa
réponse, afin de prendre les mesures nécessaires pour punir le plaignant s'il avait menti
el pour lui faire rendre une prompte justice
si, contre toute apparence, il avait dit la
vérité.
Deux heures se passèrent sans qu'aucune
réponse me parvint. Je commençais à m'impatienter ; ;e me disposais i1 sortir pour

chercher moi-même l'éclaircissement r1ue
j'arais demandé, lorsque je vis soudain reparaitre mon homme, qui véritablement ne
semLlait plu~ le mème; son air était calme,
sa bouche riante; la gaieté brillait dans ses
yeux.
« Eh bien! lui dis-je, m'apportez-vous une
cc réponse? - Non, monsieur; Son Excel" lence va bientôt vous la faire elle-même;
u mais je n'ai plus aucun sujet de me
c1 plaindre; je suis content, très content;
H tout ceci n'est qu'un quiproquo. Il ne me
cc reste qu'à vous remercier de vos bontés.
" -Comment! repris-je, est-cc que les cent
c&lt; coups de fouet ne vous restent plus? - Si
cc fait, monsieur, ils restent sur mes épaules,"
&lt;1 cl très bien gravés; mais, ma foi! on les
11 a parfaitement pansés, et de manière à me
cc faire prendre mon parti assez doucement.
" Tout m'a été expliqué; voici le fait : ~f. le
11 comte de Bruce avait pour cuisinier un
cc Russe, né dans ses terres; cet homme,
,, peu de jours avant mon aventure, avait
c&lt; déserté, el, dit-on, volé. Son Excellence,
cc en ordonnant de courir à sa recherche,
Cl s'était proposé de le faire châtier dès qu'on
11 le lui ramènerait.
cc Or c'est dans ces circonstances que je
cc me présentai pour occuper la place vacante.
&lt;1 Quand on ouvrit la porte du cabinet de
&lt;1 monsieur le gouverneur, il était assis à
« son bureau, très occupé et me tournant le
,1 dos. Le domestique qui me précédait dit
11 en entrant : .lfonseignem·, 1•oilà le cuisicc nier. A l'instant Son Excellence, sans se
cc retourner, répondit : Eli bien! qll'on le
&lt;, mène dans la cour, et qu'oli lui donne
cc cent coups de fouet, comme je l'ai oi-" donné. Aussitôt le domestique referme la
cc porte, me saisit, m'entraîne et appelle ses
cc camarades, qui, sans pitié, comme je vous

�fflST0~1.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
« l'ai dit, appliquent, sur le dos d'un pauvre
« cuisinier français, les coups destinés à
« celui du cuisinier russe déserteur.
« Son Excellence, en me plaignant avec
&lt;&lt; bonté, a bir•n voulu m'expliquer elle-même
&lt;r cette méprise, et a terminé ses paroles
&lt;&lt; consolantes par le don de celle grande
« bourse pleine d'or que voici. JJ Je congédiai le pauvre diable, dont je ne pouvais
m'empêcher de trouver la juste colère beaucoup trop facilement apaisée.

Tous ces effets, tantôt cruels, tant&lt;Îl
bizarres, rarement plaisants, d'un pouvoir
dont rien n'arrête ou ne suspend au moins
l'action, sont les conséquences inévitables de
l'absence de Loule institution et de toute
garantie. Dans un pays où l'obéissance est
passive et la remontrance interdite, le prince
ou le maître le plus juste et le plus sage
doit trembler des suites d'une volonté irréfléchie ou d'un ordre donné avec trop de
précipitation.
En voici une preuve qui paraîtra peut-être
un peu folle; mais c'est un fait que m'ont
attesté plusieurs Russes, el qu'un de mes
honorables collègues, qui siège aujourd'hui à
la chambre des Pairs, a souvent en Russie
entendu raconter comme moi. Or notez que
ce fait s'est, disait-on, passé sous le règne de
Catherine II, qui certes a été et est encore
citée, par Lous les habitants de son vaste empire, comme un modèle de raison, de prudence, de douceur et de bonté.
Un étranger très riche, nommé Suderland,
était banquier de la cour et naturalisé en
Russie; il jouissait, auprès de l'impératrice,
d'une assez grande faveur. Un matin on lui
annonce que sa maison est entourée de gardes
et que le maitre de police demande à lui
parler.
Cet officier, nommé fleliew, entra avec
l'air consterné.
(&lt; Monsieur Sudrrland, dit-il, je me voi~,
&lt;( avec un vrai chagrin, chargé, par ma gra« cieuse souveraine, d'exécuter un ordre
« dont la sévérité m"effraye, m'afflige, et
&lt;( j'ignore par quelle faute ou par quel délit
&lt;( vous avez excité à ce point le ressentiment
&lt;( de Sa Majesté.
·
« - l\Ioi I monsieur, répondit le ban« quier, je l'ignore autant et plus que vous;
« ma surprise surpasse la ,·ôtre. Mais, enfin,
« quel est cet ordre?
« - Monsieur, reprend l'officier, en ,·é« rité le courage me manque pour vous le
« faire connaître.
« - Eh quoi! aurais-je perdu la con&lt;( fiance de l'impératrice?
« - Si ce n'était que cela, vous ne me
« verriez pas si désolé. La confiance peul

« revenir ; une place peut être rendue.
&lt;c - Eh bien! s'agit-il de me renvoyer
&lt;c dans mon pays?
&lt;c - Ce serait une contrariété; mais avec
&lt;&lt; vos richesses on est bien partout.
,c - Ah! mon Dieu! s'écrie Suderland
&lt;&lt; tremblant, est-il question de m'exiler en
&lt;( Sibérie?
c( - Hélas! on en revient.
&lt;c - De me jeter en prison?
« - Si cc n'était que cela, on en sort.
« - Bonté divine! voudrait-on me !mou« ter?
« - Ce supplice est affreux, mais il ne
&lt;&lt; tue pas.
(C - Eh quoi! dit le banquier en sanglo&lt;c tant, ma vie est-elle en péril? L'impéra&lt;&lt; Lricc, si bonne, si clémente, qui me par« lait si doucement encore il y a deux jours,
&lt;&lt; elle voudrait!. .. Mais je ne puis le croire.
&lt;( Ah! de grâre, achevez! La mort serait
(( moins cruelle que celle allente insuppor&lt;c table.
&lt;( - Eh bien I mon cher, dit enfin l'offi« cier de police avec une voix lamentable,
" ma gracieuse souveraine m'a donné l'ordre
&lt;&lt; de vous faire empailler.
&lt;&lt; - Empailler! s'écrie Suderland en re&lt;c gardant fixement son interlocuteur; mais
&lt;( vous avez perdu la rai~on ou l'impératrice
&lt;&lt; n'aurait pas conservé la sienne; enfin vous
&lt;( n'auriez pas reçu un pareil ordre $ans
&lt;C en faire sentir la barbarie el l'exlrava&lt;c gance.
&lt;( - Hélas! mon pauvre ami, j'ai fait ce
&lt;&lt; qu'ordinairement nous n'osons jamais ten&lt;( ter; j'ai marqué ma surprise, ma douleur;
« j'allais hasarder d'humbles remontrances;
&lt;&lt; mais mon auguste souveraine, d'un ton
&lt;( irrité, en me reprochant mon hésitation,
&lt;( m'a commandé de sortir et d'exécuter sur&lt;( le-champ l'ordre qu'elle m'avait donné, en
&lt;&lt; ajoutant ces paroles qui retentissent mcorè
&lt;&lt; à mon oreille : &lt;&lt; Alle::,! el n'oubliez pas
&lt;( r1ue votre devoir est de vous acquitter
« sans 11w1·mw·e des commissions don/ je
&lt;( daigne vous charger. Jl
Il serait impossible de peindre l'étonnement, la colère, le tremblement , le dése5poir
&lt;lu pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à l'explosion de sa
douleur, le maître de police lui dit qu'il lui
donne un quart d'heure pour mettre ordre à
ses affaires.
Alors Suderland le prie, le conjure, le
presse longtemps en vain de lui laisser écrire
un billet à l'impératrice pour implorer sa
pitié. Le magistrat, vaincu par ses supplications, cède en tremblant à ses prières, se
charge de son billet, sort, et, n'osant aller
au palais, se rend précipitamment chez le
comte de Bruce.
Celui-ci croit que le maitre de police est

devenu fou; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court sans tarder
chez l'impératrice. Introduit chez celte princesse, il lui expose le fait.
Catherine, en entendant cet étrange récit,
s'écrie:« Juste ciel! quelle horreur! En vérité,
,, Reliew a perdu la tête. Comte, partez,
&lt;&lt; courez, et ordonnez à cet insensé d'aller
« tout de suite délivrer mon pauvre banquier
« de ses folles terreur~, et de le mellre en
« liberté. J&gt;
Le comte sort, exécute l'ordre, revient, et
trouve avec surprise Catherine riant aux
éclats. &lt;( Je vois à présent, dit-elle, la cause
&lt;&lt; d'une scène aussi burlesque qu'inconce« vable. J'avais depuis quelques années un
&lt;&lt; joli chien que j'aimais beaucoup, et je
&lt;&lt; lui avais donné le nom de Suderla1ul,
&lt;( parce que c'était celui d'un Anglais qui
(( m'en avait fait présent. Ce thien vient
« de mourir ; j ·ai ordonné à Rcliew de le
&lt;&lt; faire empailler, et, comme il hésitait, je
&lt;( me suis mis en colère contre lui, pensant
« que, par une vanité solle, il croyait une
&lt;c telle commission au-dessous de sa dignité.
&lt;1 Voilà le mot de cette ridicule énigme. n

Cc fait ou ce eonte paraitra sans doute
plaisant; mais cc qui ne l'est pas, c'est le
sort des hommes qui peuvent se croire obligés d'obéir à une volonté absolue, quelque
absurde que puisse être son objet.
Au reste, et je crois juste de le répéter,
les mœurs publiques, les sages intentions de
Catherine el celles de ses deux successeurs,
ont déjà, pour la civilisation, fait la moitié
de l'ouvrage qu'on aurait pu attendre d'une
bonne législation.
Pendant un séjour de cinq ans en Russie,
je n"ai pas entendu parler d'un trait de tyrannie el de cruauté. Les paysans, à la vérité,
vivent csclaYes, mais ils sont traités avec
douceur. On ne rencontre dans J'empire aucun mendiant; si l'on en trouvait, ils seraient
renvoyés à leurs seigneurs, qui sont obligés
de les nourrir; el ces seigneurs eux-mêmes,
quoique soumis à un pouvoir absolu, jouissent, par leur rang et par l'opinion, d'une
considération peu différente de celle qui leur
appartient dans les autres monarchies non
constitutionnelles de l'Europe.
Ils doivent à Catherine une organisation
qui régularise dans chaque province leurs
assemblées et leur donne mème le droit
d'élire leurs présidents et leurs juges. Tous
les emplois civils et militaires sont dans leurs
mains; mais ce qui leur manque seulement,
c'est un ciment légal qui garantisse à la fois
la sécurité du trône, les prérogatives de la
noblesse el l'adoucissement graduel de l'existence du peuple.
C'omE DE

lt

Sl~G CR.

Vurc

PERSPECrl\'E llE L.\ PLACE LOUIS

XV,

PRISE DU CÔTÉ llES CH\MPS·ÈLYSÉES

•

· ·

· · -

Gr

.

..

ave Par :--; r E en 1~81, ,l'après le dessin du CHE\'ALIER DE L'E,PINASSF.

Fl~ANTZ FUNCK-BRENTANO
~

L 'Affaire du Collier
XI
Misère de Jeanne de Valois.
Le comte et la comtesse de la Molle
n·~:aie~t _pu se résoudre à la vie de garnison
qu ils eta1ent appelés à mener dans le petit
trou de province qu'était Lunéville. L'accueil
du cardinal de Rohan à Saverne avait stimulé
l'ambition qui dévorait Jeanne de Valois. On
alla jusqu'à faire fi de la charge de capitaine
dans les dragons de Monsieur, dont on ne
conserva que le titre. On emprunta mille
francs à M. Beugnot, notaire à Bar-sur-Aube
et l'on partit pour Paris. Nous sommes su;
la fin de 1781.
Nos jeunes époux s'installent rue &lt;le la
Verrerie, à la Ville de lleims, un hôtel de
1. r.et hôtel, situé rue de la Verrerie a• 83 ava it
~ppartenu, au siècle précédent, à Bos;uet, r;rmier
,ls.gabelles rlu Lyon.nais et. du Languedoc, le père de
1 1cque ùe lleaux. \011· l.eleuvc, les Anciennes mai-

~:nce np~ar~nc~ el _médiocrement fréq uen- riolcs qui portent les paniers d'œufs et les
te . &lt;&lt; li eta1t d aussi bon renom, dit Deu- herbes potagères débordant sous les lourdes
gnot, que la 1'êle Rouge de Bar-sur-.\ube. JJ bâches. C'est le centre du quartier où des:
Jeanne et son mari n'y ont que deux petites cendcnt les petites gens qui ont affaire dans
pièces, à demi meublées. El de ce jour com- le~ bureaux des ministres et les entour$ du
mence la plus ex lraordinaire vie d'a&lt;&gt;ilalions rot. Non lo(n d~ garni Gobert, et toujours
el d'intrigues qu'il soit possible d'i~agincr. place Dauphrne, 1auberge de la Belle /mage.
Ou Ire le logement à Paris, la comtesse en Elle ne vaut guère mieux que la 1ële flo~ge
pr~nd un à ~ersaillcs, afin de pouvoir plus ou la Ville de Reims 1 • Dans le fond de Ja
facilement faire ses démarches auprès des cour, trois remises, à droite et à gauche les
mm1stres et des personnes influentes à la é?uries ,où piaffent les chevaux. On loge à
Cour. Elle s'installe à Versailles place Dau- pied et a cheval. Là grouille tout un monde
phine, où elle loue deux chambres dans un de &lt;c solliciteurs de placets JJ de oazetiers
garni tenu par les époux Gobert. La place d'officiers de fortune et de oa;des du corps'
0
octogonale - avec ses maisons à deux étages mêlés à_ des colporteurs et à des maquignons:
dont la plupart sont ornées au faîte de ba- J_eanne ira prendre à la Belle Image une parlustres bordant la toiture, en imitation du tie de ses repas•.
château - est toujours encombrée de carLe comte de la l\[otte aime le luxe et les
sons de Pm:l8, IV! 3~0. ~ maison, très piltoresqur
~vec ses fenct~c! cmtrecs, s est conservée jusqu'à nos
Jours presque intacte.
2. L'ancienne place Dauphine il Versailles esl au.... 2 1,) ...

~ourd'b~i la place Hoche. La Belle Image se lrou\'aÎt
au numero 8 actuel. Jehaa, ta Ville de Versa 1'lt.e8
sn monuments_. ses 1·ues, Paris, ·1900.
•
~- Confrontation de fücole Lcguay avec llad 1 .
Br11Taull, 21 mars 1785. Pièces de pl'océdw·e, e Cino

�1f1STO'J{1.Jt
divcrlissemrnts, Ir vin cl ln bonne chère. 11 deux fois par semaine, elle me faisait la
s'habille avec mauvais goûl, mais avec faste, grâce d'acrepter au C(llfran Bleu, et elle y
sr couvre de bijoux. li se llalle de se faire étonnait ma jeunesse de ~on appétit. Les
bien venir auprès des femmes, el la sienne, autres jours elle avait recours à mon bras
qui se considère comme fort au-dessus de pour la promenade, qui aboutissait constamson mari, ne daigne y faire attention. La menl à un café. Elle avait un goût singulier
comtesse s'habille, elle aussi, avec une élé- pour la bonne bière el ne la trouvait maugance voyante, tapageuse, très coûteuse. vaise nulle part. Elle mangeait par distracAussi les quartiers. de la pension qui lui est lion deux ou trois douzaines d'échaudés, et
attribuée sont-ils dépensés bien avant que ces distractions étaient si fréquentes qu'il fald'êtres perçus. Elle a momentanément pris lait m'apercevoir qu'elle avait légèrement
auprès d'elle son frère Jacques et sa sœur diné, si elle avait diné. l&gt;
Marie-Anne; car elle veut pousser, d'un coup,
La gêne ni la misère n'empêchèrent
aux honneurs el à la fortune, tous les Va- Mme de la Molle d'augmenter encore son
lois. « Sa vie est alors obscure, dira plus train. Le 5 septembre 1782, elle loue, au
lard l'avocat Target. On y remarque tout numéro 1;i de la rue Neuve-Saint-Gilles au
l'étrange assortiment d'une existence précaire, Marais, vis-à-vis de la petite porte des Miniincertaine, faite de faste et de misère : un mes, une maison avec loge de portier, four à
laquais, un jocquey, des femmes de chambre, pain, remise, grande et petite écurie, trois
un carrosse de remise; mais des meubles de étages, dont les hautes et étroites fenêtres
louage, des querelles avec l'hôtesse, une bat- sont ornées de balustrades en fer à fleurs el
terie, 1500 livres de clelles pour la nourri- dessins Louis XV. Bette d'l~tienville l'a visilure, et la mendicité. »
tée. cc J'ai été dans une maison de la rue
La marquise de Boulai1l\'illiers venait de Neuve-Sai11t-Gilles, dit-il, dont la porte comourir ' . Jeanne avait perdu en elle un pré- chère est fort écrasée en enlrant. A gauche
cieux appui; mais elle comptait sur le cardi- est la loge de portier; ;1 droite, l'escalier, qui
nal, sur le grand aumônier à qui la marquise est assez ordinaire. Au haut se trouve un carl'avait confiée. Elle vint lui dire sa misère, ré servant de vestibule, une antichambre de
de sa voix douce, insinuante, avec ses grands médiocre grandeur où l'on entre dans un sayeux bleus. A dater de mai J782, Ilohan lui Ion boisé à deux croisées en face l'une de
fit remettre de temps à. autre, sm· les fonds l'autre. Une espèce de console ou table ronde
de.I. gi:~nge aumônerief des secours de trois, .1 à dessus de marbre, les meubles d'étoffe mêquatre et cinq louis : une seule fois ,·ingt- lée, une très belle harpe; au bout du salon
cinq louis sur ses propres fonds, dans un un boudoir'. ll
moment de détresse extrême 1 . Dans la suite,
La maiso!l a ét~ conservée". On gravit auelle nia qu'elle eût accepté seml.ilables au- jourd'bui encore l'escalier de pierre à la
mône,. Elle, fille des Valois, n'était pas, di- rampe luisante souterioc d'une ferronnerie à
sait-elle, femme à recevoir quatre ou cinq hautes fleurs de lis, que d'un pied nerveuxet
louis. Or nous voyons que, dans une lettre rapide, Jeanne de Valois monta si souvent.
du 1., mars 178:i, elle envoie au contrôleur · L'appartement de la rue Neuve-Saint-Gilles,
général Lefèvre d'Ormesson des reconnais- loué en septembre 17 82, ne put êlre occupé,
sances d'objets déposés par elle au Mopt-_de- les époux La Motte n'ayant pas de quoi le
P1été el demande humblement assistance; garnir. Le Goctobre Jeanne écrit à la baronne
nous avons d'elle un reçu, daté du 7 octobre de Crussol d'Uzès, belle-fille de la marquise
suivant, par lequel elle accuse à ce contrôleur de Boulainvilliers : cc La majeure partie de
général réception d'un secours de quarante- mes efict5 rnnt au Mont-de-Piété. Le peu qui
huit francs:;. « Son crédit à l'hôtel de me rc&amp;tc et mes petits meubles sont saisis et
Reims, dit Beugnot, avait singulièrement si, jeudi, je ne trouve pas six cents livres, je
baissé, el les deux prêts, de dix louis chacun, serai réduite à coucher sur la paille0 • l&gt; Les La
que je lui avais faits à distance, ne l'avaient Motte avaient dù quitter la Ville de Reims,
que faiblement relevée. Je ne pouvais pas ayant reçu congé parce qu'ils n'y payaient pas
l'inviter à manger chez moi, parce que je leurs dettes . Ils vinrent demeurer Hôlel
n'avais pas de ménage monté, mais, une ou d'Al'tois, 011 .Jeanne fut nourrie par la mère

de sa femme de chambre, une darne Briffault.
tandis que le comte de la Motte, menacé d'nrrestation par ses créanciers, s'enfuyait de Paris jusqu'à Bric-Comte-Robert et s'y cachait
chez un nommé Poncet, aubergiste, à l'Espérm1ce ". Le JO février i 785, plusieurs commerçants, créanciers des La Motte, leur font
interdire par huissier de vendre on de sortir
ce qui pouvait leur rester de mobilier. Et
Jeanne retourne chez le cardinal de Rohan.
Celui-ci consent à se rendre caution pour elle
d'une somme de 5000 livres, prêtée par un
usurier de Nancy, Isaac Beer. Go autre juif,
brocanteur, la cautionne pour des meubles.
Elle avait fait revenir son mari et, vers
Pâques 1784, elle peut enfin prendre possession de la maison louée rue Neuve-Saint-Gilles.
Mme de la Motte était soutenue par le dévouement de ses serviteurs : admirables dévouements, natures simples et aimantes dont
l'essence est l'altacbement; serviteurs comme
on en vit tant sous l'Ancien Régime, restant
soumis à leurs maîtres, sans gages, les assistant de leurs propres deniers dans les moments de gêne extrême, se sacrifiant à eux
jusques et y compris la mort. Rosalie,
femme de chambre de Jeanne de Valois, et
son valet de chambre Deschamps, furent
dans celle période de sa vie ses plus fermes
appuis 8 •
« L'aisance apparente de la rue NeuveSaint-Gilles, poursuit M" Target, n'est qu'un
accroissement de misère réelle. Le mari et la
femme n'y ont vécu que d'emprunts; tantôt à
demi meublés, tantùt démeublés, selon que
la détresse éloignait le mobilier ou qu'un
événement imprévu le rappelait. Des couverts
d'étain, et, les jours de représentation, six
couverts d'argent empruntés 9 ; une pension
de 800 livres, portée à 1500, puis vendue à
perte par l'indigence 10 ; des domestiques mal
payés, des affaires en marchandises qu'on
envoyait au Mont-de-Piété; et cependant toujours des voyages, toujours des sollicitations,
à Versailles, à Fontainebleau, quelques présents aussitôt dévorés que reçus, des detles
et de l'intrigue. l&gt;
A la fin de chaque semaine Jeanne, assistée de fiosalic, lavait les deux robes de mousseline et les deux jupes de linon, les seules
qu'elle n'eùt pas mises en gage, et les repassait sur la table de la salle à manger. Quant
au comte, il 11'osait plus sortir, parce c1u'il

reusc. l'n texte cite par Lcf'e111 e (A11r. 11wisous dr
l'aris, IY, '108-11 , conccrnanl une maison donnant
rur Saint-Gilles et rue des Totu·nrllrs, trnant am
hoirs llaudclot. êt-artc les numéros I ü et 18 actuels,
car les 1,oirs Baudelot représe11te11t la maison tle :llme tle
la Molle. On ne pouvait donc plus hésiter qu'entre
les numéros 8 el !O.
Or, parmi les titrPs de propriête du numéro 10,
qu'on a pu consulter dans les études de :Il• Fleury,
notaire, faubourg St-Honoré, cl de JI• l\ohincau, notai,·e, quai de la ~légisscrie, se Lrouve un inventaire
après &lt;léc~s, en date &lt;lu li mars 178::ï, des biens &lt;le
Mlle Marg.-Cath. de llaudelot, fille majeure, dres~é
par M• Lormeau \aujourd'hui M• Leroy, suecesieur,
rue St-Denis), où est décrite la « maison sise rnc
l'ieuve-Saint-Gilles au Marais, prés les ~linimes, louée
2200 lb. par an : savoir, un appariement au s. Chapuzeau de Viefvillers, parf'ait sous seing privé du
7 oct. 1781, à raison de 1000 lb. par au, et le surplus de ladite maison. y compris l'écurie et la remise,
à M. le comte de la llotte et à la dame son iJp.,usc,
par ha, 1, aussi sous sci11g prh ~. du :, sept. tler111t'r,

pour en joui,· à partir du 1"' oct., moycnnanl 1200 lh.
pa1· an. » L'immeuble fut "endu le 9 mai 18'2I. par
,\lcxandrinr-\Ïcloirc de Courdoumcr, à )1. llonori•.
!Jepuis ,·elle date il n'a rnbi aucune 10odifiration.
(i. LNtre faisant partie de la collection lluplrssi,,
publ. dans l'.111111/eur d'twlographPN, t" mars 1~(i(;.
i. En no"embre 1782, dossier Target, /Jit,L. 1•. ,/t,
Paris, m~. de la réserve.
~- Ces faits d'après les notes de Target, /Ji/,l. ,,
de Paris, ms. de la réserve.
9. Au baron de Vieuxvillers, le colocataire. floss.
Target.
10. En al'ril 1784. On a une lettre du baron de Breteuil, en date du 15 mai 1784. fa isant sa1·01r que le
roi a autorisé le comte et la comtesse de la llolte à
transporter au sieur lluhcrt Gautier, bourj!'eois de
Paris, la pension de 1500 livres atlribuée à la dame
de la llolle, et la pe11sion de 800 lu. attribuée à son
frère, cela en raison de la gêne de leur ménage.
La double cession était l'aile pour une somme de
~000 lb. Oéclaration de Grenier, orl'r•·re (Arl'h. 11al.,
\\ ll.1417), el noies de Target tll,b/. ,,. de /'a ris).

1. En &lt;lêcemhre Ii8 I.
2. ~oles dP l\ohan pour son avocat, Bibl. t•. de
Pa,·is, ms. de la réserve. doss. Target.
5. Pièce pro\'enanl de la collection l)uplessis, l'.l111atru1· d'1111/oy1·11phes -du 1" mars 1X5!i, aujourd'hui
clans la collection de M. AIf. Bégis.
4. )!me de la )lollc reconnut a la confrontation que
« la description de son appartement se trou"c coul'orme ». Pièces de 1n·océdure.
5. Aujourd'hui le numéro 10 (précêdemmenl 6) de
la rue Saint-Gilles. Le 5 sept. l 78i, l\ose-Louise
Vanmine, veuvr de Louis de Courdou,11er. maréchal
des camps. héritière de la demoiselle de Baudelot,
donnait l'immeuble en localion aux (•poux La )tolte
(,irc/1. 11at.. X, 2 ll/1417). \'oici comment on a pu
l'id_rnt\fie1;- l'nc d_escription i~dique !{U~ 1~ maison
êla1t s,tu,•r rue :'ieuve-Sa1nt-(,1tles, 1·1s-a-ns de la
petite porte des )linimes (A1·c/1. nal., F, 7/4441ce qui limitait la recherche aux numéros 8-18 de a
rue Saint-Gilles actuelle. Les numéros 12-14 acl nets
formaient au xvu• siècle la • Cour de Yenise ». rési&lt;lcnl'C ,1,• l'ambassadeur, a1: siêcle suivanl, hillf'I de Pé-

B/,

HISTORIA

MADEMOISELLE DUCHESNOI S.
Tableau de GÉRARD .
(,\Jusée Carnavalet. - Don de M. DorsTEAU, 1910.J

�~------------------------------------ L'
p 'était pas vêtu. Le cuisinier, sur ses deniers,
faisait les avances chez le boucher el le boulanger. La bourse du serviteur s'épuisa. Il
fallut jeûner.
cc Allons nous coucher, disait Rosalie, on
n'a pas faim pendant que l'on dort. l&gt;
De temps à autre, Jeanne se procurait des
ressources en &lt;&lt; faisant des affaires &gt;&gt;, spécula lions en marchandises; elle prenait beaucoup à crédit : au point qu'elle en fut mise
en observation par la police 1 •
Au mois d'août, l'alerte fut vive. Les huissiers frappaient à la porte. Le ficlèle Deschamps sauva le lit et les fauteuils du salon,
aidé d'un garçon perruquier. Ils les portèrent
sur leur dos chez un nommé Berlandeux, r1,1e
des Tournelles.
&lt;&lt; Vite, mon cher Deschamps, s'écriait
)lme de la ~folle, détachez les glaces du salon
et les rideaux des croisées l
- Où les porter?
- Vite, au Mont-de-Piété! ll
Le domestique y court et revient avec cinq
louis.
Le baron de Vieuvillers prête ~00 livres,
un religieux minime vingt-cinq louis. On
achète de beaux habits : un panier en dentelles pour la comtesse,
un frac de velours pour le comte,
afin de se remellre en état de solliciter à la Cour. Nous sommes en
octobre 178;1, Les époux La Molle
parlent pour Fontainebleau, .Jeanne
s'installe, avec son mari, rue d'.\von, à l'ancienne maison du greffe.
Elle a une chambre carrée, assez
grande, joliment attifée. Une cheminée en marbre blanc: aux croisées, des rideaux de mousseline à
fleurs. &lt;&lt; Ht!aucoup de messieurs
comme il faut venaienlalternalivement faire visite à madame la comtesse, tandis que monsieur le comte
allait se chauffer dans les appartements du château. »- &lt;&lt; Militaires
et gens de robe se faisaient un plaisir de lui rendre visite et de lui
laisser des marques de leur générosité'. l&gt;

à crédit une pièce de satin de vingt-cinq
aunes, la met dans sa voiture et continue
son chemin. Arrivée aux Champs-Élysées,
elle en\'oie le cocher chercher un fiacre sur
la place Louis X\'. La Motte y monte, porte
la pièce d'étoffe au Mont-de-Piété, en reçoit
douze louis et retrouve le soir sa femme à
Versailles où tous deux se congratulent de
l'heureuse issue de cette expédition.
Mme de la Motte avait un but précis. Elle
poursuivait la restitution des biens qui, naguère, avaient été dans sa famille, les terres
de Fontette, d'Essoyes et de Verpillières, dont
ses pères, disait-elle, avaient été injustement
frustrés. La restitution lui en paraissait d'autant plus facile à obtenir qu'une partie de
ces 'domaines étaient depuis quelque temps
tombés dans les mains du roi. Elle ne parl'Cnait cependant pas, malgré tous ses efforts,
à franchir le cercle des plus minces bourgeois
de Versailles~. Désespérant de réussir par les
moyens ordinaires, elle en imagina de plus
audacieux. Un jour de décembre 1785, dans
le salon de service, encombré de monde, de la
comtesse de Prol'encr, bl'llc•-sœur de Louis XVI,
elle feignit de tomber de faiblesse et d'inani-

XII
Autour de la Cour â .

L'argent reçu était gaspillé el
de nouvelles ressources devenaient
nécessaires. On imagine mille et
un moyens. Pour aller à la Cour le
comte et la comtesse ont loué un
carrosse de remise. Mais ils n'ont
pas d'argent. Tous deux dans leur
carrosse passent rue Saint-Honoré, chez Lenormand, marchand d'étolfos. Jeanne prend

L lléclaraliou &lt;le ./ -1'. rlc llruguières. insprct. dc
police, en tlate du 11 avr. 1780. A1·c/1. 11al., X2,
Il 1417.
2. Notes de Target, Bibl. de Pa,·is, ms. de la réserve.
3. Les principales sources de cc chapilre sont les
notes cl inl'ormations recueillies -par largcL ms. de

lion. La princesse fut avertie qu'une femme
de qualité mourait de faim dans rnn antila réscrrc à la Bibl. de la Ville de Pans ), que confirment et complètent les « faits pour i111erro~c1· »
)[ma da la l[r,(te, du ms. Joly de Fleury 20!&lt;8 de la

Bibl.

11at.

4. )lma Campan, cd. llarrière, p. 46:i; llaugnot,

[. 2(1.

5. On sait que par l'expression « )fo,lamr

Jl1"1"A11(E DU COl.L'ŒTf. -

chambre. Très émue, elle se fit apporter le
placet que, fort à propos, Jeanne tenait à la
main, et fit transporter la jeune femme sur
un brancard à son logement qui était alors
hôtel de Jouy, rue des Récollets .
Laissée seule, Jeanne appelle son fidèle
Deschamps :
cc Si Madame " envoie quelqu'un de ses
gens demander des nouvelles de mon état,
dites-lui que j'ai fait une fausse couche, que
j'ai été saignée cinq fois. »
Les médecins de Madame vinrent à deux
reprises la visiter. La princesse lui envoya
deux cents livres, une autre fois douze louis.
L'abbé Malet fit dans les salons de la Cour
une quête qui produisit trois cents livres r. .
Avec cet argent Jeanne venait la nuit de
Yersailles à Paris et, le malin retonroail à
Versailles, pour se mettre le jour dans son
lit. Elle passa ainsi trois mois :1 Versailles où
elle laissa, à l'hôtel de Jouy, une dette de
cinq cents écus· - dont elle pensait peutèlre /ètre acquittée par les bontés qu'elle
n'avait cessé de témoigner à l'un des fils de
l'hùtesse 8 •
Ce fut à cette époque que, sur les instances de ~fadame, la pension de
Jeanne de Valois fut portée de huit
cents 11 quinze cents livres O• Mais
qu'étaient quinze cents livres pour
les La Molle? Jeanne essaya de pénétrer jusqu'à la princessl! qui paraissait s'intéresser à elle : à ce
moment la comtesse de Prorrnce
soupçonna l'artifice et l'écarta
comme une intrigante. Un second
évanouissement ne réussit pas
mieux auprès de la comtesse d'Artois.
Troisième tentative le . 2 févrirr 1784, d'une audace plus
grande encore. Jeanne se place dans
la galerie des Glaces, au passage
de la reine qui se rend à la messe.
Elle perce la foule, tombe évanouie; mais cela fit un tel brouhaha
que la reine ne put même l'apercevoir. Le coup était manqué.
Jeanne renouvela enfin ses syncopes en les compliquant de convulsions nerveuses, sous les fenêtres de l'appartement occupé par
Uarie-Anloioetle. Mais celte foisencore la reine ne la vit pas. Dans
ses Mémoires, où elle fait une réalité de ses dé,irs, Mme de la )folle
découvre le fond de sa pensée :
r&lt; Le roi trouva Sa ~lajesté dans une
agitation extrême dont il s'empressa de demander la came. Elle
lui dit qu'elle ,·cnait d'être témoin
d'un spectacle bien triste; qu'elle avait vu
une jeune femme tomher dans d'alfreuses
&lt;p~euc ».''~mmc 0!1 disait, était dt!signéc J'(&gt;pouse ,1 11
rr,•re pu111e du rot.
6, Déclaration de Mme Polhey, premii•re femme do
chamlirc de )[aclamc.
.
7. ~oies de Tnrgcl. Ri/JI. r.de Pai·is, ms. de laréserre.
8. Bibl. 11at., ms. Jol~· de Flcurr 2081{, f 28~.
n. JlrcrcL &lt;lu 18 j:1111'. 1iil~.
•
0

P,

o sans

�fflSTO'}tl.Jl

________________________________________,.

C()lll'ulsions. « J'ai demandé son nom, ajouta de plus en plus forte. li lui en donna avis, intrigants qui usaient d'un crédit réel ou
imaginaire pour se faire livrer, de droite et
« la reine, et on m'a répondu que c'était la assez rudement :
11 Petite mère, j'ai entendu pendant mon
de gauche, des sommes d'argent, sous pro&lt;I demoiselle de Valois, épouse du comte de
« la ~lotte. L'accident qui lui est arrivé est séjour à Versailles ce que l'on dit de vous. messe de faire réussir tel projet, de faire
« bien fâcheux. Ce sont des jeunes gens, et Yous vous vantez, dit-on, de voir la reine, donner une place ou une décoration. Indusd'approcher de Sa ~fajeslé, de lui parler. trie naturellement florissante à celte époque
&lt;&lt; je les plains de tout mon cœur. » L'intérèt
que j'avais inspiré à la reine ne pouvait Léonard, coiffeur de la reine, qui était pré- où la volonté d'un ministre, d'une favorite,
manquer d'exciter l'envie des personnes qui sent, a dit qu'il n'aurait qu'un mot à dire à de la souveraine, pouvait entraîner, sans
cherchaient à se réserver exclusivement ses la reine el que mus seriez renfermée pour lti contrôle, les décisions les plus importantes.
reste de vos jours; qu'il était sùr que vous Jeanne comprit que le jour oit chacun serait
bonnes grâces. •
La seule personne de la Cour dont Jeanne ll·approchez point de la reine. Si vous vous persuadé qu'elle avait de l'influence auprès
parvint à faire la connaissance, parmi tant vantez de cela et que cela ne soit pas, ,·ous de Madame et auprès de la reine, elle verrait
la fin de sa misère. Son nom, Jeanne de Vade démarches et de sollicitations, était un êtes une femme perdue. &gt;&gt;
Jeanne, au premier moment, déconcertée, lois, qu'elle faisait sonner très haut et faisait
nommé Desclaux, musicien du roi et garçon
passer, comme elle dit, sur celui de son mari,
de la chambre de la reine, avec lequel elle balbu1i:1:
signant 11 comtesse de Valois-La Motte », lui
&lt;&lt; Je ne me vante point de parler à la
dina plusieurs fois dans le courant de l'anétait d'un grand secours. Dès les premiers
née 1782, chez la femme d'un chirurgien- reine. &gt;&gt;
temps de son séjour à Paris, quand elle de)fais, aussitôt, se ressaisissant :
accoucheur de Ycrsailles; encore, à p:lrtir de
meurait encore en garni, rue de la Verrerie,
c1 Je vois Sa Majesté et n'en parle jamais! 1&gt;
cette date, cessa-t-elle d'être reçue dans
Jeanne avait son plan. Elle préparait et elle était parvenue à faire prendre son incelte maison et perdit-elle Desclaux de me.
Elle le remplaça par l'un des fils de l' hô- étudiait le rôle de ce qu'on appelait à la lieu- fluence au sérieux : des personnes venaient
la solliciter pour avoir des platesse qui servait à l'hôtel de
ces dans les bureaux'. Elle
Jou y. Celui-ci était un beau garavait extorqué mille écus à
çon d'allure élégante. Mme de
M. de Ganges, en lui prometla Motte paraissait à son bras
tant son crrdit auprès de la
dans les appartements du cbàreine pour faire obtenir une
teau, aux promenades de Verplace de 80 000 livres à M. de
sailles. 0 n les voyait diner à
Blainville, frère de l'abbé de
de petites tables, en tète à tète.
Lattaignant, conseiller au ParEt à ceuxqui demandaient quel
lement 1 ; elle s'était fait enétait ce jeune homme :
voyer par fül. Perrin, négo- Un officier de la chambre
ciants à Lyon, « qui désiraient
de la reine, disait Jeanne de
faire passer un projet utile au
Valois.
gouvernement », lisez : « à
Cependant, à Versailles, à
leur industrie &gt;&gt; , une caisse
Paris, dans la société qui la
remplie d'étoffes superbes, cafréquentait rue Neuve-Saintdeau estimé, par les connaisGilles, Jeanne répandait qu'elle
seurs qui le virent, à 10 000 lidevenait influente à la Cour,
vres pour le moins.
où elle n'était plus appelée,
disait-elle, que la &lt;&lt; comtesse
XIII
de Valois n : elle mangeait chez
Madame et chez la comtesse
La Maison
d'Artois; elle était favorisée
de ta Comtesse.
des bontés de la reine et avait
même un pied dans ses apparLa réputation, mieux assise
tements. Aussi les voyages à
de jour en jour, de cette influVersailles devinrent-ils de plus
ence active auprès de la reine
en plus fréquents. Ces récepet à la Cour, et les charmes,
tions à la Cour se bornaient
la grâce enjouée et séd uisantc
hélas ! à se renfermer chez le
de Jeanne de Valois, et les
teneur de garnis Gobert, où
grosses bouteilles de hou rgoJeanne vivait de sa table, régagne que le comte montait de
lée pour tout diner d'un plat
la cave, groupaient rue Nemcde choux, de lentilles ou de
Saint-Gilles un cercle de famiharicots, et payant son repas
liers.
C'était une curieuse asdouze sols. )lais à Gobert aussi
semblée : quelques financiers
elle disait qu'elle était reçue à
d'un âge mùr, manœuvranl
la Cour, et, certains jours, les
autour de la jeune femme de
jours _où elle y dinait, Jtianoe
qui ils flairaient l'indigence
allait prendre place à la tal.Jle
d'hôte de l'hôtel de Jouy. Elle LES ENFANTS DU COMTE D'ARTOIS : DUC D'ANGOULÊ~IE, FlLS AÎNÉ; MADEMOISELLE: sous le luxe d'apparat; de jolis
ET LE DUC DE BERRY DANS LES BRAS D'UNE DES GOUVERNA'.'ITES,
abbés parfumés; quelques avorentrait tard el ne tarissait plus
cats, M• Laporte, gendre du
sur les bonnes gràces de Masubstitut du procureur général
dame, surl'affabilitédela comtesse d'Artois et sur la bonté de la reine qui lenance de police « une faiseuse d'affaires aux Requêtes; le jeune M• Albert Beugnot,
daignait l'honorer de sa sympathie.
dans les bureaux des ministres à la Cour ».
1. Bibl. na/ .. ms. Joly de Fleury 2088,_ f" 211;'&gt; ,•.
M. de la Fresnaye, qui avait de l'amitié Dans les dossiers des archives de la Bastille
2. Lellre, s. 1. n. tl . s., à ))• Targe!, Bibl. J. &lt;le
pour Jeanne, apprit la rumeur, qui devenait on rencontre par centaines les noms de ces Pa,-is, ms. dr la rèscnc.

'------------------------------------

r

qui n'y venait, dit-il, qu'en habit noir et en
cheveux longs pour marquer son respect; des
comtesses et des marquises de qui, peut-être,
il n'eût pas été discret d'épousseter le
blason; puis des mili Laires, le comte
d'Olomieu, officier des gardes 1, œil
vif, figure martiale, parlant haut, retroussant ses moustaches et grand
trousseur de cotillons, qui venait journellement faire avec Jeanne sa partie
de trictrac. Le plus intime était un
certain ~lare-Antoine Rétaux de Yillcue, ancien gendarme, camarade du
comte de la Molle, lequel l'avait présenté à sa femme. Les maris n'en font
jamais d'autres! Rétaux était fils du
directeur général des octrois de Lyon,
son frère était président en l'élection
de Bar-sur-Aube. Il avait quitté sa
mère, qui demeurait dans cette dernière ville, et était venu demeurer à
Paris dans l'automne de 1784. JI s'était logé rue du Pelit-Carreau, au coin
de la rue Bourbon-Villcneul'e; mais,
dès le mois de décembre, il était venu
demeurer rue Saint-Louis au Marais,
pour se rapprocher de la comtesse i.
Le chevalier de Villette, comme il ~e
faisait appeler, était un beau jeune
gars, d'une trentaine d'années, la taille
bien faite, les . cheveux blonds, où,
malgré la jeunesse, brillaient déjà des
fils d'argent, et des yeux bleus, un IPint frais
et coloré:;. Il était séduisant, faisait de~ vers,
imitait à faire mourir de rire ~Ille Contafde
la Comédie-Française, et, tandis que La Mo.ttc
pinçait de la harpe, chantait agréablement
des mélodies de Rameau ou de F;ancœJir.
Avec son écriture qu'il savait rendre très
fine, une écriture de femme, Rétaux servait
de secrétaire à Mme de la Motte, et nous
avons des raisons de croire qu'auprès d'elle
ses fonctions allaient plus loin. L'inspecteur
Quidor, qui était chargé de la police des
filles, procéda dans la suite à l'arrestation de
Rétaux à Genève. Très expert en ces matières,
il note les rapports du jeune secrétaire avec
la dame qui l'employait, d'une expression
pittoresque et vigoureuse qu'on ne peut
reproduire ici.
On reconnaitra d'ailleurs, à la louange de
Jeanne, que, dans la suite, quand elle aura
fait, comme on le verra, une affaire importante, elle ne laissera manquer de rien un
jeune homme qui lui était si précieux.
&lt;I Mme de la Moite m'a dit, écrira à Rétaux
son frère, le Président en l'élection de Darsur-Aube, qu'elle t'a fait avoir 20000 livres
que lu loucheras à la fin du mois. La Motte
m'avait dit, quelques jours auparavant,

taire adjoint, un minime de la Place Royale,
exerçant les fonctions de procureur de cette
maison, le Père Loth. Une porte bâtarde du
couvent donnait dans la rue Neuve-SaintGilles, en face du numéro 15, oit Jeanne
demeurait. Le minime disait tous les matins
la messe pour la comtesse, car elle entendait
la messe tous les jours. II la faisait entrer
par la petite porte dans la chapelle où l'attendait un prie-Dieu de velours. li lui servait
en outre de majordome, engageait et faisait
agréer les domestiques, surveillait l'office et
la cuisine, morigénait la femme de chambre
Hosalie, la soubrette classique : dix-huit ans,
taille fi ne, des yeux noirs el un petit nez
retroussé•. Il réglait les fournisseurs et. gardait les clefs de la maison quand le comte et
la comtesse allaient à la campagne 6 • Le Père
Loth était au demeurant bon compagnon. On
l'avait vu au bal en habit de canlier, trouvant un égal plaisir aux contredanses et aux
menuets. Il reconduisait sa danseuse jusqu'à
sa chaise, en tenant son chapeau sous le bras,
mettant ses pas en cadence avec un soin
extrême, et finalement baisant la main de
la dame, avec un beau salut de cour, de
l'air le plus galant. Il était recherché dans
les petites fêtes que donnaient lt!s maisons

1. Le scandale du procès du Collier l'obligea dans
la suite à démissionner.
2. Arc/,. des aff. étrang., ~Iém. cl docum ..
France 1400, f• 71 v•.
5. Confrontation du cardinal de Rohan à Rosalie,
21 mars "1786, A?·clt. 11at., xi, B/1417.
4. Arch. des a/{ ét1-a11g., Mém. el docum.,
France 1400, f• 69-14; cf. ibid., ms. 1399, f• 187.
5. Confrontation de Nicole Leguay, dite rl'Oliva, à
Madeleine Briffault, dite Rosalie, 21 mars ·178~.
6. Déposition du P. Lolh dC'l•ant les commissaires

du Parlement, A,·clt. 11at., xi. B/1417; - Vie de
Jeanne de Saint-Rémy, li, 518; - J\lém. du comte
de la Motte. p. :i88 cl suiv.
7. Bibl. na/ .. m~. Joly de t'leury 2088, f• 57-1.
8. Arcli. aO'.étra11g .. l509,f•181 y•,182; tf.ibid.,
f• 224.
9. Bibl. de la V. de Pa,·is, dossier Target. Sur
les Saint-Rémy de Valois établis à Troyes, voir u11e
intéressante lettre signée de Montfort, garde du corps,
datée de Troye;;, 19 avr. 17b6 Arrh. af. étrang.,
1lém. et docum., France 1400, f• 12;;,

qu'elle t'avait fait avoir une pension de
1200 livres'. &gt;&gt;
)lme de la Motte avait, en outre, un sc-rré-

Ill

I

({•il'/,/

""' 2 19

...

L'Arr.JmfE lJU

Cou.œ~ - ~

bourgeoises aux environs du couvent et y
paraissait en costume d'abbé : ce joli costume à manchettes de dentelles, la jabotièr'.l
en point de Tulle, orné par derrière
du large pli en soie moirée, qui tombe
de la nuque aux talons et semble décroché d'un tableau de Walleau. Tel
il venait souper chez Mme de la
Molle 7 •
L'office du secrétaire, Rétaux de
Villette, et celui du majordome, le
Père Loth, étaient complétés par un
intendant. Ces fonctions étaient remplies par un avocat, lieutenant en l'élection de Bar-sur-Aube, nommé Filleux . Mme de la Motte le consultait
sur les affaires importantes, les questions d'argent. C'était en ces questions
un homme très avisé, d'un dévouement
éprouvé : la comtesse le logeait chez
elle 8 •
On avait également ,·u dans le rnlon
de la comtesse un pcrsonnagP arrivé
de Troyes rn Champagne et qui se nommait lui aussi de \"alois. Jeanne l'appelait 11 mon che; cousin&gt;&gt; et le faisait
diner avec des chevaliers de SaintLouis. li était venu pour se faire reconnaitre à l'instar de sa cousine, en
ayant grand besoin, car il avait six
enfants. Mais il eut la maladresse de
dire à table qu'il était savetier de son
étal, ce qui fit que Jeanne le mit à la porte
et lui interdit de reparaitre à l'avenir 9 •
Enfin Mme de la Motte avait pris chez elle
une dem(.)iselle Colson, parente de son mari,
jeune fille fort pauvre à qui elle faisait
remplir le, fonctions de lectrice et de dame
de compagnie 10 •
Valets de chambre, cuisinier, cocher, jocquey, ménage de portiers, soubrette, lectrice
et dame de compagnie, confesseur, intendant,
secrétaire, majordome, un officier pour le
trictrac, un ami du mari pour les besognes
de confiance, un moine élégant et parfumé
pour les missions délicates : la maison de la
comtesse était au grand complet.
Dès l'installation de Jeanne, rue ~euveSaint-t;illes, on )' avait vu apparaîlre une
personne qui, par une singulière rencontre,
s'appelait également Mme de la Motte: de son
nom de fille Marie-Josèphe-Françoise Waldburg
de Frohherg. Elle avait épousé l'administrateur du collège de la Flèche, Pierre du Pont
de la ~lotte. Celle dame avait été détenue à la
Bastille du 22 février au 2\J juin 17 82, d'où
elle avait été transférée à la Villette, chez un
nommé ~facé, qui tenait une de ces curieuses
pensions pour prisonniers par lettres de
cachet comme il y en eut plusieurs à Paris
'1~. )ll(e Colson, qui élail lrès fine cl intelligente. ne
fut Jamais dupe des manœu,·res de sa cousine. Aussi

lime tic la Motte _I~ disgrac)a-l-cllc en juin 1784. Elle
voulut alors se faire rrltg,eus,' et se retira dans un
rouvenl it \'ersailles, de là à l'abbaye tic Lonachamp •
mais dans le ccuranl de 1785 elle en sortit èl s~
maria. Il est question d'elle dans les mémoires manusc1·its du comte de la Motte conservés aux A,·c!âves
11alionales, F1 6354•/7277, p. 118, en ers termes :
« Mme _Dcstony, qui a~·ait demeuré quelques temps
citez mot avant son manage •.

�IDSTOR._1.11
avant et même pendant la Révolution. Elle
s'était évadée de chez )lacé peu de jours après.
L'histoire de cette autre dame de la Motte est
intéressante pour nous. Elle se disait, elle
aussi, honorée de la confiance de la reine,
montrait des lettres que Mme de Polignac
était censée lui écrire, parlait de la faveur
dont elle aurait joui auprès de la princesse de
Lamballe, usait d'~n cachet de la reine surpris sur la table du duc de Polignac, racontait
comment elle avait dP.sarmé, par son crédit
sur la souveraine, le ressentiment de la princesse de Guéméné contre une certaine dame
de ll.oquefeuille, et, mettant toute cette belle
influence à la disposition du plus oflrant,
soutirait aux gens des sommes importantes.
Nous la verrons sous peu collaboratrice de
Jeanne de Valois : mais celle-ci va marcher
sur ses traces avec une énergie et une audace
que Françoise Waldburg de Frohberg n'eût
pas soupçonnées 1 •
Cependant Jeanne, qui menait un train de
vie de plus en plus brillant, sentait de plus
en plus lourdement le poids de la misère.
Un sauf-conduit du ministre Amelot la mettait à l'abri des poursuites que voulaient exercer
contre elle des créanciers auxquels elle &lt;levait
une forte somme depuis deux ans 2 • &lt;( Alais,
comme elle l'écrit au contrôleur général quelques jours après•, cela ne la met pas à l'abri
de vendre ses meubles. n - « Je ferai des
esclandres, ajoute-t-elle, et je ne peux pas
faire autrement. Il faut que je vive et les
miens. &gt;&gt; Le 6 avril, une condamnation pour
dettes est prononcée par le prJvôt de Paris 4 •
Le Lerme de la Saint-Jean 1781~ ne peut être
acquitté que grâce à trois cents livres que le
père Loth est parvenu à emprunter 5 •
Jeanne écrivait le 16 mai li 83 à Lefèvre
d'Ormesson : &lt;, Vous me trouvez sans doute,
monsieur, très extravagante; mais je ne puis
m'empêcher de me plaindre puisque la plus
petite des gràces ne peut m'être accordée. Je
ne suis plus surprise s'il se fait tant de mal
et je puis encore dire que c'est la religion qui
m'a retenue de faire le mal r._ &gt;&gt;
XI\'

La peine du Cardinal de Rohan
Arrivant de son ambassade de Vienne,
le prince Louis de Rohan était porteur de
deux lettres, écrites par Marie-Thérèse, l'une
pour Louis XVf, l'autre pour llarie-Antoinette.
L'accueil du roi fut des plus réserl'és. Il
l'écouta quelques minutes et lui dit brusquement : « Je vous ferai bientôt savoir mes
volontés. » Quant à la reine, Rohan ne put
même pas obtenir d'elle une audience. Elle
lui emop demander la lellre que l'impératrice lui avait confiée. Le jeune prélat en
t. Dans la suite, pendant la périudc révolutionnaire,
Mme ,lu Pont la Motte fut arrêtée sur ordre ùu
Comité de Salut public date du 5 thermidor an li.
Sainl-.lusl lui-même avait rédigé la note suivante :
« La Duponl-Lamolle, embastillée pour intrigues de
Cour. Partie de son histoire se trou,·e dans celle de la
Bastille. La première intrigante de l'Europ1•, correspondant avec 11•1 ministres des com·s étrangères tian

'--------------------------------éprouva une peine profonde, encore plus qu'il
n'en fut irrité. Et il prit la résolution de faire
tout au monde pour adoucir peu à peu la
rigueur de sa souveraine.
L'enfant qu'il avait saluée et bénie à Strasbourg était devenue une femme d'une grâce
délicieuse, que la majesté du trtlne rehaussait
de son éclat. Rohan cherchait à gagner
l'amitié de ceux qui avaient occasion d'approcher la reine et pourraient effacer dans son
esprit les mauvaises impressions que le courrier de Vienne ne cessait d') faire pénétrer.
« Les inquiétudes que Votre Majesté me
témoigne dans sa très gracieuse lettre sur les
intrigues du prince de Rohan, écrit MercyArgenteau à Marie-Thérèse, en date du 16 juillet f 7i6, n'étaient pas sans fondement. Ce
coadjuteur, étant parfaitement raccommodé
arnc la princesse de Guéméné, en obtint que
celle-ci se chargerait de remettre une lettre à
la reine, dans laquelle le coadjuteur la suppliait de lui accorder une audience. Heureusement la lettre, sous un vernis de respect,
aYait un coin de morgue el de reproche qui
choqua. L'abbé de Vermont et moi fimes
notre possible pour décider Sa Majesté à déclarer nettement qu'elle n'avait pas d'audience
i1 donner au coadjuteur; mais la reine prit
un parti moins décisif, et, sur les instances
réitérées de la princesse de Guéméné, la reine,
sans accorder ni refuser, prétexta tantôt une
occupation, tantôt une promenade, de façon
qu'enfin le coadjuteur fut obligé de partir
pour Strasbourg sans avoir eu d'audience 7 • »
Quand, en 1777, la grande aumônerir, la
première charge en dignité de la cour de
France, devint vacante, Bohan, qui avait la
promesse de la succession, faillit ne pas être
nommé à cause de l'opposition très vive que
lui fit Marie-Antoinette stimulée par )[ercyArgenteau. Encore le roi ne donna-t-il son
agrément que sous la condition que Bohan
signerait un engagement de se démettre de
la charge au bout d'une année; mais, comme
le fait observer Mercy, les Roban-MarsanSoubise étaient d'une action trop puissante
pour r.e pas arrêter l'échéance d'un pareil
billet.
•Marie-Antoinette annonce la nouYelle (t sa
mère : « Je pense bien comme vous, ma
chère maman, sur le prince Louis, que je
crois de fort mauvais principe et très dangereux par ses intrigues, et s'il n'avait tenu qu'à
moi, il n'aurait pas de plar.e ici. Au reste
celle de grand aumônier ne lui donne aucun
rapport avec moi et il n'aura pas grande
parole du roi qu'il ne verra qu'à son lever
et à l'église 8 • »
&lt;( F.n vain, dit l'abbé George!, secrétaire
particulier du prince de llohan, le grand
aumônier écrivit-il à la reine jusqu'à trois
fois : ces lettres, il le sut à n'en pouvoir

douter, ne furent jamais lues. Elles ne furent
même pas ouvertes. En vain employa-t-il la
médiation des personnes à qui la reine donnait des marques particulières de bonté et
d'amitié, en vain eut-il recours à Joseph li,
frère de la reine, lors de son VO) age en
France, pour être autorisé à présenter son
apologie, les réponses annoncèrent une volonté
bien décidée à ne jamais se porter à aucune
voie de rapprochement et de réconciliation°. ,i
Peut-être cependant la reine eùt-elle laissé
ses rancunes s'assoupir, si Mercy, agent de
fürie-Thérèse, n'e1it été là, aux aguets, actif
à les réveiller. « 'fel que je connais le coadjuteur de Bohan, lui écrivait l'impératrice
d'Autriche, je le crois aussi capable de s'insinuer da05 l'esprit de ma fille qu'il a été
assez heureux pour se faire ici, à Vienne, de
nombreux partisans. &gt;&gt;
Triste et révoltant spectacle, que cette mère,
Marie-Thérèse, qui ne voit plus dans sa fille
qu'un instrument de sa politique. « Tout en
elle désormais, dit M. de Nolhac, sa beauté,
sa popularité, sa maternité, devra senir, à
l'heure nécesrnire, les intérêts de la politique
autrichienne. » Elle ose faire dire à sa fille,
dauphine de France, que l'.\utriche est sa
patrie. Et cette patrie, comment veut-elle
qu'elle la serve? En étant gracieuse pour la
Du Barry, pour la courtisane qui d4shonore
la cour, qui heurte en Marie-Antoinette la
pudeur de femme et la dignité d'épouse.
Marie-Antoinette répond que c'est plus fort
qu'elle, qu'elle ne peul; mais l'impératrice
insiste, elle veut, elle parle durement! sa
fille s'imagine-t-elle avoir à lui donner des
leçons de dignité et d'expérience? Mercy vient
à la rescousse. Marie-Antoinette, obligée de
céder, parle à la favorite avec un sourire, et
celle-ci, dans sa reconnaissance un peu brutale, ,eut aussitôt lui faire acheter par le roi,
en manière de récompense, une parure de
diamants.
Marie-Antoinette est devenue reine. Elle
aurait le devoir d'entrer en rapport avec le
cardinal de Rohan, son grand aumônier;
mais l'impératrice veille, avec ses dévoués
auxiliaires, le comte de ~fercy et l'abbé de
Yermond, et fait si bien qu'elle réussit à l'en
empècher.
Rohan en était au désespoir. Marie-Antoinette, gracieuse, vive, le fascinait. Et Rohan
était ambitieux. Ses débuts, les progrès
rapides de sa carrière, la situation prépondérante de sa famille, les dignités dont il était
revêtu découvraient devant lui les plus vastes
espoirs. Lrs 0atteurs, qui butinaient sur sa
fortune et ses dignités, le grisaient du souvenir de !lichelieu, de Mazarin, de Fleury, les
cardinaux qui avaient régné sur la L•'rance.
&lt;( li avait plus que le droit, il avait le deYoir,
lui disait-on, de parvenir à la direction de

l'ancien régime, admise chez le cardinal de . Rohan,
maitrc,sc de Fleury qui a élé prisonnier d'Etat à la
citadelle d'Arras. Elle avait, pour agcnlde ses intrigues.
l)ruzy, qu'o;llc a amené à Paris et qu'elle faisait déguiser. Lanlôl en ibhê, lanlôl en officier ». Arc/,, 11al.,

5. 1783, 16 mai.
4. A.rch. nal., F 7, 4145, B.
5. Déposition du P. Loth, H sept. 1785, À1'ch. 11a/.
6. Publiil par Chaix d'Est-Ange, p. 13.
7. Geffroy et d'Arneth, Il. 4i0-7t.
8. Recueil de M)I. de Beaucoart et de la Rocheterie,
T, 140.
9. George!, II, 19-20.

F'/ H37.

ll. Le sauf-conduit eslchtéd n 12 mai 1783. Arc/1.
11at., F7/4ib0.

L' Jl-,=i=A1~E

DU COZ.L1E~ - - ~

l'État. &gt;&gt; Le malheur fit que le prince Louis pureté qui n'eùt d'égale que celle des anges, derrière ce paravent, fermez les yeux et déen arriva à le croire. li dictait à son secrétaire, tles nerfs délicats, des yeux Liens; il fallait, sirez en vous-même la chose que vous soule baron de Planta , les projets qu'il devait en outre, que l'ange fût né sous la constel- haitez voir. Si vous ètes innocente, vous
réaliser quand il serait au ministère. C'étaient lation du Capricorne. Or, il se trouvait que verrez ce que vous désirez voir, ~i vous ne
des programmes de réformes politiques dont Mlle de la Tour remplissait toutes ces condi- l'êtes pas, vous ne verrez rien. &gt;l Mlle de la
l'exécution ferait le bonheur des Français 1 • tions. « La mèrc,dit Beugnot, faillit en mou- Tour se plaça derrière le paravent tandis que
Mais un obstacle se dressait entre le pou voir rir de joie et crut que les trésors de Memphis Cagliostro et le cardinal - qui se tenait à
et lui. Et quel obstacle! - la reine.
et de la grande ville de l'intérieur de l'Afrique côté de la cheminée - restaient au dehors.
Et c'est ainsi que, de plus en plus profon- allaient tomber sur sa famille, laquelle en
Cagliostro se mit à faire pendant quelque
dément, dans cet esprit où l'imagination avait prodigieusement besoin. &gt;&gt;
temps des signes magiques, puis, s'adressant
tenait une si grande place, dans ce cœur tout
L'illustre magicien crut utile de procéder à la jeune fille : c, Frappez un coup par terre
féminin o1t la raison n'avait pas accès, s'en- à des expériences préliminaires. II reçut la et dites si vous voyez quelque chos8? - Je
racina une idée fixe, se développa une obses- jeune fille dans son laboratoire, installé en ne vois rien, répondit Marie-Jeanne. - Eh
sion redoutable : regagner les bonnes grâces l'hôtel de Rohan, rue Vieille-du-Temple. bien, mademoiselle, dit Cao-liostro, vous
"
•
•
t&gt;
de la reine.
« Mademoiselle, lui dit-il, est-il vrai que n ' etes
pomt mnocente. &gt;&gt; Alors la demoiselle
« Je me représentais, ditlecomteBeugnot, vous soyez innocente? ,i Elle répondit avec piquée au vif répondit qu'elle voyait ce
ce malheureux cardinal de Bohan entre Ca- assurance : c, Oui, monsieur. - Eh bien, qu'elle désirait, et sortit du paraveut satisgliostro et Mme de la Molte 2 • &gt;&gt; Ceux-ci, l'un ajouta Cagliostro, je vais dans un instant faite &lt;l'a voir convaincu les grns de son
et l'autre, avaient dès
innocence.
le premier jour pénétré
Nous possédons un
son caractère bon et crétrès
précieux interrorra•
0
dule, d'une naïveté conto1re de Marie-Jeanne de
fiante, un caractère d'enla Tour, racontant plus
fant, et démêlé aussi
tard aux commissaires
l'ambition qui le rondu Parlement les cérégeait et qui, nonobstant
monies de Cagliostro.
tant de richesses et
C'est un document préd'honneurs, faisait le
cis, authentiqur, et
tourment de sa vie.
qui nous montre sous le
Cagliostro se charjour le plus curieux le
geait de parvenir au but
caractère du prince de
par ses cérémonies.
Rohan'.
Le corole de la l\fotte
La jeune fille raconte
avait une sœur, qui avait
11ue, s'étant rendue avec
épousé à Bar-sur-Aube
sa mère ;1 l'hôtel du carun ancien contrôleur du
dinal 5, t&lt; l'hôtel de Strasvingtième, Choppin de
bourg », elle y trouva
la Tour, homme d'esle cardinal et Cagliostro.
pri L, mais caustique et
On lui mit un petit tabrutal. Nous avons vu
blier blanc, sur lequel il
les jeunes gens trouver
y avait un crachat d'arasile chez les La Tour
gent, et, après lui avoir
quand Mme de Surmont
fait réciter des prières,
les eut chassés de sa
on la fit s'approcher
maison. Mmedela'l'our,
d'une table oit étaient
excédée des mauvaises
posés deux chandelles
plaisanteries de son maallumées et un grand
ri, l'avait 11uitté en celte
vase rempli d'eau claire.
année 1785 et était veCagliostro, derrière un
nue à Paris, avec sa fille
paravent, faisait des gesMarie-Jeanne, s'installer
tes avec une épée, inchez une tante, l\fme
voquait le grand Cofte,
Clausse, de la famille
les anges Raphaël et Mide l\f. de Surmont, qui
chaël. li demandait à
l'aYait reçue chez elle,
Mlle de la Tour si elle
rue du Sentier. Mariel'oyait la reine dans le
Jeanne était une petite
•
vase. Marie-Jeanne, qui
demoiselle de quinze ans
ne voyait rien, répondit
d'une beauté et d'une
qu'elle la voyait parfaiblancheur remarquatement et cela c, pour se
NICOLE L E&lt;..UAY, DITE BARONNE IJ°ÛLil'.I.
bles•. Or , Cagliostro,
débarrasser &gt;l, déclaraD'apres UII pastel &lt;'011/emporai11 . {Colleclio11 FRANTZ F u NCl(·llRE.'ffANO .)
pour ses opérations,
l-elle aux juges.
avait besoin d'une voyanCagliostrolui demanda
te, sujet plus difficile à lrournr qu'on n'ima- connaitre si vous l'êtes. l\ecommandez-vous ensuite si elle ne voyait pas des anges el de
gine, car il fallait plusieurs conditions : une à Dieu et, avec votre innocence, mettez-vous petits bonshommes qui voulaient l'embrasser,
1. Hétaux d.: Villette ùéclarc devant le ParlclllCllt qu'il a vu les mémoires él'ri ts de la main
d~ Planta. Uoss. Target, /Jil,/, v. de JJai·ù . ms. &lt;le la
~E~~

.

2. 1, 62.
::;. ' · 58-59.

?· Intcn·.

de )laric-Jcaunc de la Tour, âgée tic
quinze aus, 21 sept. 1785, Arc/,. 11al. , xi, B/1117.

La ,·é,·acité de celle· déposition csl d'ailleurs ronfirmi-c par les détails du ms. tic la Ili/A. na/. , Jolv cle
Fleury 2088, I'• :'i14-l5.
•
r,. Le 1 anil 178;i.

�111S TORJ.Jl
cl, comme elle répondit que non : « Mettezvous en colère, dit Cagliostro, frappez du pied,
appelez le grand Cofte, dites aux anges de venir
, ous embrasser! ,&gt; A quoi elle répondit qu'elle
les voyait et embrassait les petits bonshommes,
et cela, ajouta-t-elle, &lt;I pour se débarrasser ».
« Le cardinal, pendant ce temps-là, était en
prière et se prosternait et dit à la déposante,
en s'en allant, de ne rien dire, car cela lui
ferait du tort. l&gt;
Mlle de la Tour revint au palais du cardinal trois jours après 1 • On lui donna cc jourlà une· longue chemise blanche tissue d'argent, un &lt;I grand soleil » au milieu, ornée
sur les bords de crépine d'argent, et une
écharpe bleue : costume dessiné par Cagliostro. Vètue de cette chemisr, le grand soleil
llamboyant sur sa poitrine, et, ceinle de cette
écharpe, elle fut introduite dans la chambre
à coucher du cardinal, tout éclairée de bougies. Sur la table il y avait encore un vase
rempli d'eau transparente et, tout autour,
des étoiles, de petits bonshommes et des
signes qu'elle u'avait jamais vus. C'étaient
des hièroglyphes et des figurines représentant
Isis et le bœuf Apis . Cagliostro, ayant recommencé à faire de grands gestes avec son
épée, lui demanda si elle ne voyait pas dans
la carafe une Ît'mme blanche et si celle
femme ne ressemblait pas à la reine. MarieJeanne, qui ne voyait toujours rien, répondit qu'~llc l'apercevait.
« Il lui demanda ensuite si elle ne voyait pns
un vieux bonhomme vêtu de blanc, qui se
promenait dans le jardin, qui venait pour
l'embrasser; elle dit qu'elle le voyait, et que
c't&gt;tait pour se débarrass&lt;r. ll Elltl dut ensui le
répétrr ks invocations au gran~ Cofte et à
l'ange Gal,riel, pui~ Cagliostro l'averlil qu'elle
allait voir le cardinal à genoux, tenant en
main une labatière dans laquelle il y aurait
un petit écu, et, comme il recommençait
dms une agitation de plus en plus grande
ses gestes al'ec son épée, la jeune fille lui
dit qu'elle \'oyait effectivement le cardioal à
genoux tenant en main une tabatière dans
laquelle il y avait un petit écu. Alors le cardinal, très animé, dit que c'était cc incroyal1l&lt;',
extraordinaire », et il avait, obsef\ ê Mlle de
la Tour, &lt;c l'air pénétré de joie et de satisfaction l&gt;. &lt;1 Le cardinal s'était mis à genoux, il
pleurait et levait les mains au cieli. ,i &lt;c J'ai
été complètement aveuglé, dira plus lard le
prince de Rohan devant le Parlement, par le
désir immense que j'avais de regagner les
bonnes grâces de la reine 3• »

" - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - L' A'F'FJll~ë vu Co1.1..œ~ - - ,
tacle principal auquel se heurte l'histoire du
Collier, est l'invraisemblable crédulité qu'elle
exige de la part du cardinal~- Et voilà que
des textes précis, concordants, authentiques,
prouvent que le cardinal était incroyablement
crédule. Deux jours avant qu'il fût arrêté,
Cagliostro lui avait persuadé qu'il avait diné
avec Henri IV. &lt;c Cette anecdote, dit la
Gazette de Leyde, dont on peut garantir
l'authenticité, justifie toutes les imprudences
du cardinal•. l&gt; &lt;I Sa crédulité incroyable,
note le duc de Lévis, est réellement le nœud
de toute l'affaire et dispense de recourir aux
explications non moins incroyables qu'on n'a
pas manqué de suggérer 6 • » On dira que,
plus haut, nous avons présenté Rohan comme
un homme d'esprit. Dans son Garde du
Corps, Mayrr a prévu l'oujection, et cite le
Barbier de Séville: &lt;I Quand la jo!ie Suzanne
dit à Figaro que les gens d'esprit sont bêles,
elle a bien rairnn, 3uzanne. »

Tel était le cardinal de Bohan. Or, l'o!Js-

La comtesse de la Motte avait de son côté
dressé ses batteries. En avril 1784, elle commença de parler au cardinal, discrètement
d'abord, de ses relations avec la reine 7• Puis
elle donna des Mt ails que Rohan, tenu éloigné
ùe la Cour, ne pouvait contrôler. Elle accumulait les anecdoles avec son imagination
précise, vivante, cl qui, dans le courant
111ême de la conl'ersation, la servait avec tant
d'abondance el de rapidité.
« Quand j'épomai le comte de la Motte,
disait-clic, nous n'avions rien : 800 livres de
pension qui ru 'étaienl faites sur le Trésor. Et
il fallut vaincre l'opposition que faisait au
mariage la famille de mon mari, de 11ui la
mère crJignait que Hous lui tombassions à
thargP.
&lt;c Nous nous rendimes à Paris où, p;ir les
moyens dl! nos amis, Madame et Mme la comtesse d'Artois eurent la bonté de s'intéresser
à nous auprès des minislrts du roi. Les besoins
de l'l~tal et la multiplicité des affaires firent
traîner en longueur nos sollicitations et celles
de nos protecteurs, de sorte qu'après avoir
épuisé la bonté et la patience de nos amis,
sans avoir rien obtenu, on nous conseilla
d'essayer les bontés de la reine.
« Après bien des débats entre la crainte
et l'espérance je me déterminai à présenter
un placet à Sa M11jeslé; mais l'appareil de la
majesté et la hardiesse de l'action manquèrent
de me coùler la vie, car je tombai évanouie

aux pieds de la reine, qui en fut touchée et,
par un mouvement de bonté et d'humanité,
ordonna qu'on me portât sur un lit chez une
dame de la Cour.
cc Quand je fus revem~e de mon évanouissemr.nt la reine a eu la bonté de me voir, de
s'intéresser à mon sort en m'encourageant 11
Jui demander des grâces qui ne seraient pas,
disait-elle, dans le cas d'ê1 re refusées. »
Le cardinal, très confiant, ne doutait pas,
doutait d'autant moins que, peu à peu, elle
lui donnait les nouvelles les plus agréables.
Elle était reçue dans l'intimité de la reine,
disait-elle, qui n'avait plus de secrets pour
elle, qui lui confiait ses pensées, à elle, son
amie, sa cousine, nJle des Valois, pensées
dvnt le fond lui était à présent connu peulêtre mieux qu'au roi lui-même 8• Et elle pouvait affirmer que la reine revenait peu à peu
de ses impression~ premières, des mensonges
perfides que lui avait insinués le comte de
Mercy. des calomnies que lui apportait le
courrier de Vienne. La conduite du cardinal
de Rohan, si généreuse vis-à-vis du prince de
Guéméné, son neYeu, el d'autres traits de sa
bienfaisance monlrent, disait la reine, que le
grand aumônier a le cœur bon 9 • En mai,
Jeanne déclara au prince Louis que, pénétrée
de reconnaissance pour tant de bienfaits reçus
de lui, elle était résolue de consacrer désor
mais à lui être utile toute l'influence rlonl
elle disposait à la Cour, et, en mai, le 1isage
radieux, elle lui annonça que, sans doute, le
but ne tarderait pas d'ètre atteint 1°.
Elle alla plus loin. fienouvclant le procédé
qui avait si bien réussi, en 1777 ,à Mme Cahouet
de Villiers avec le f~rmier général Béranger,
elle persuada à Bohan r1ue la reine, en passan t, lui ferait un signe de tête où il verrait
clairement une marque de son intérêt. Rohan
fut aux aguets, et ce signe, &lt;I celle nuance ll,
comme il dira lui-même, il crut effectivement
l'apercevoir i1 plusieurs reprises 11 • Ce point
acquis, Mme dt! la Motte fit un pas de plus.
Elle se hasarda à mettre sous les yeux du
prince Louis des lellres sur papier blanc
vergé, bordé d'un liséré bleu clair, ayant au
coin les lis de France, que la reine écrivait à
sa cousine, la comtesse de Valois, et oit, de
temps à autre, passait le nom du gr,rnd
aumônier.
Le Père Loth déposera plus tard devaol les
commissaires du Parlement : &lt;! Je me rappelle qu'une fois, me pré,enlanl chez Mme de
la Molle pour lui parler, je ne pus entrer
parce qu'elle était, me dit-on, occupée avec
le sieur Villette. On ouvrit la porte peu après
et je vis auprès du lit de Mme de la ~lotte

t. Le 1 aVl'll 1785.
~- llibl. nat., ms. Joly de Fleury 2088, f• 51:i.
:;. George!, Il. 201.
.
.
4. \'oir li• Labori, le Procès d11 Collier, discours
prononcé à la conft'•rencc _des avocats le 2ü nov. ·1888,
tians la Gazelle des Tr1bu11au.r rlu \!6 no,·. t88~,
p. 2, col. 1.
5. Gazelle de Leyde, du 9 nov. 1i85.
6. Souvenirs et Pol'lrail, (181:'i), p. 154.
i. Notes de Rohan pour ~!• Target, Bibl. v. de
Paris, ms. de la réserve.
8. Au point de vue cle l'histoire qui fut imaginée
par ~lmc de la Molle, de ses rapports avec ~larieAntoinelle, la déposition faite par le Père Mac Dermot! ,

à Lon,lrcs, le 10 octobre Ii8:i, clcva11l i\l• Ouùourg-,
notaire public, est des plu, curieuses ( Arcli. des .lff'.
étra11g., Mém. el docu,u. France 1390, I'•• 1àl-25u).
Mac IJcrmoll rapporte cc que lui a conliè le comte
de la Molle, lc11ucl répèlatl les propos de sa fcmmf'.
On y YOil que, dès l'origine, dès 178~, Loule celle
histoire s'était fixée dans l'eipril clc Mme de la Molle
avec une précision élonuante. Elle n'osa la produire,
ni dans ses interrogatoires, ui devant le Parlement
assemblé, ni dans les mémoires qu'elle fit rédiger par
ses avocats. Le contrôle en étail trop faci le et, dès la
première objection, !"échafaudage se fùl écroulé. liais
plus lard, quand elle fut réfugiée à Londres, à l"époquc
où les calomnies commencêrcnt à se déverser 1m1H1-

némenl sur la reine. Jeanne de Valois mil son l,istoire au jour, clans son Mémoire justificatif, puis
clans la Vie de Jca11ne de Saint Rémy. Elle l'écri1·it
telle qu'elle l'avait conçue dès 178 11. telle qu'elle la
racontait au cardinal. El celle longue gestation, où
cha1fue trait en , inl à prendre dans son esprit la
r eltelé et le relief de l'idée fixe, explique la marche,
l'encliaînement qu'elle pan-inl à donner aux faits, et
qui, dans la suite, onl trompé lant cl'hisloricns.
9. Notes de Rohan pour l!• Targel. Bibl. v de Paris.
10. Notes de Rohan pour li• Target, ibid.
11. O&lt;iclaralion rérligée par le cardinal de Rohan à
la Bastille, pour Vergennes cl le maréchal de Castries.
le 20 août 1785.

XV

La faveur de la reine.

.,,. 222 """

une petite table de nuit sur laquelle étaient
p_osés une écritoire et du petit papier bordé de
vignettes bleues 1 • l&gt; Le fidèle Deschamps allait
acheter le p~pier à vignettes chez un parfumeur_ rue Samt-Anastase, et parfois chez un
papetier rue des francs-Bourgeois.
Mme de la Motte dit bientôt au cardinal :
&lt;c Mes instances ont eu leur effet. Je suis
autorisée par la reine à rous demander rotre
justification par écrit. l&gt; Jeanne avait un sou-

a commencé à écrire au cardinal des lettres
soi-disant de la reine, en mai 1781. Il écrivait sous la dictée de Mme de la Motte.
C'étaient, dira-t-il, des lellres 1c agréables». li
aYait d'abord dit c1 d'inclination », mais il se
reprit.
&lt;1 Je ne comprenais pas, déclarera Yillette,
ce que Mme de la Motte me faisait écrire;
mais je m'apercevais que, par ses écrits, elle
voulait tromper le cardinal et, par les réponses

YuE PERSPECTIVE l)U NOUVEAU PALAIS-ROYAL. -

Dessine et gravé

e1I

r;BS

rire enchanteur, une 1·oix qui persuadait; &lt;lu cardinal, je voyais qu'il avait l'ambition
Hohan écoutait, enchanté, persuadé. Rohan de se servir du crédit de Mme de la Molle
écrivit sa justification . Il y mit un soin infini. auprès de la reine, pour devenir premier
Le brouillon en fut fait et déchiré vingt fois. ministre!. »
Enfin il en donna le texte. Mme de la Motte
Ces lcllres furent assez nombreuses, mais
apporta quelques jours après une réponse sur toutes, celles qui étaient censées émaner de
papier de petit format, doré sur tranches. La la reine, aussi bien que les réponses du
reine y disait : &lt;! Je suis charmée de ne plus prince Louis, étaient brûlée, au fur et à
1·ous trouver coupable. Je ne puis encore vous mesure par Jeanne de Valois 3•
accorder l'audience que vous désirez. Quand
Ce fut aimi, observe l'abbé George!', que
les circonstances le permettront, je vous en les lettres et réponses se succédèrent. Cette
ferai prévenir. Soyez discret. l&gt; Et la com- correspondance, dont, malheureusement, on
tesse de la Motte engagea le cardinal à ré- n'a plus trouvé de vestige, était graduée et
pondre pour dire sa joie, sa gratitude.
. nuancée dans les prétendues fottres de Ia
Villette avouera devant le Parlement qu'il reine, de manière à faire croire au cardinal
I. Confrontation de Rohan au P. Luth, 16 mars l 78ll
A,•c/1, na/., Xi, B/H17. Oéclaration confirmée par le;
aveux ,te !\étaux de Villclle.
·

2. i'ioles rédigées pour la défense du cardinal clc
Rohan. Ooss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la
réserve.

qu'il était parvenu à inspirer à celle princesse
!a pl~s intime confiance et le plus grand
mteret.
'
George! parle à celle date des conciliabules
entre Rohan, le baron de Planta, son homme
de confiance, Cagliostro cl le secrétaire particulier du cardinal, Ramond de Carbonnièrës.
Le baron Frédéric de Planta appartenait i1
une bonne famille des Grisons. li était protestant et avait servi avec distinction comme

fa,· N.

RANSONIŒTTE

capitaine dans les armées du roi de France
et dans celles du roi de Prusse. Le prince
Louis l'avait rencontré à Vienne, où Planla
lui avait rendu de grands services comme
« observateur des choses de la Cour et dtJ la
politique ll . Carbonnières était un jeune
homme très distingué, mais d'une imaoinalion exaltée et qui joua plus tard, co~mc
député de Paris, un ri\le marquant à la tribuoe cl dans les comités de l'Assemblée
législative. A ce petit conseil fut adjointe
Mme de la Motte. On lisait en grand secret, à
la lueur des chandelles, les billets à liséré
hie~. « _~Ime de la Uotte, remarque George),
les JOua1l tous. ll Cagliostro invoquait l'aa(\'e
de lumière et l'esprit des ténèbres. II proph~3. Déclaration cle Rétaux de lïllclle

'&gt;. Mémoires, II, 42.

·

�,,_______________________

111STO'RJA
tisait que celle heureuse correspondance allait
placer le prince au plus haut point de faveur,
que son influence dans l'État allait devenir
prépondérante et qu'il en userait pour la
pi:_opagation des bons principes, la gloire de
!'Etre suprème et le bonheur des Français.
Tant et si bien que Rohan ne douta plus du
désir que la reine arail de le recevoir pour lui
dire seule à seul ses sentiments d'affection et
d'estime, mais qu'à cause de Breteuil el de
sa faclion encore si puissante sur l'esprit du
roi, ce revirement devait être tenu caché
quelque temps encore. La première entrevue
aurait lieu secrètemenl, le soir, au fond d'une
allée solitaire du parc de Versailles, à quelque
distance du ch,Hcau.
Ce fut pour Rohan une aurore radieuse de
lumière cl de joie. Dans l'éloignement, la
reine était devenue pour lui une créature
surnaturelle, rayonnant dans la gloire royale
qu'elle rendait plus brillante encore par sa
gr.lcc et sa bonté. Et c'était la bonté qui la
rapprochait de lui. Elle savait à présent la
cause de ses dettes, de ces dettes tant reprochées, et se reprochait sans doute à elle-même
sa dureté, ce dédain froid et hautain dont
elle l'avait si longtemps meurtri. Elle allait
lui dire elle-mème sa r.entrée en faveur et
qu'elle savait à présent qui il était. Elle viendrait lui dire ce retour en gràccs, seule, dans
le silence de la nuit, en attendant le jour où
elle le proclamerait del'ant la France entière.
Rohan était accoudé à l'appui de la fenêtre
ouverte sur les jardins de l'hôtel Soubise. Le
soir s'obscurcissait. Ses idées devenaient incertaines. Il ne démêlait plus lui-même ses
sentiments. Ce n'était plus en lui qu'une
émotion de reconnaissance, de rcconnais~ance
pour la souveraine gracieuse el clémente, el
pour la jeune femme aussi, Jeanne de Valois,
qu'il avait assistée dans sa misère de quelques
deniers, comme une pauvresse, et qui, à
présent, de ses faibles mains, par un effet de
la Providence trop atLentive au peu qu'il avait
fait, le portait, lui, prince de l'Églisr, jusqu'auprès du tronc royal.
c1 J'ai toujours remarqué dira l'an
d'après un pamphlétaire, au cours d'un
libelle vendu sous le manteau, - dans le
génie de M. le Cardinal, une sorte d'élévation, de droiture et de pénétration, qui me
l'ont fait regarder comme un homme rare,
dont les qualités ne paraissent pas avec tout
leur avantage parce qu'il ne s'assujettit pas
assez pour les montrer dans un certain jour
et pour s'attirer l'estime qu'elles méritent.
C'est une pierre précieuse qui, polie selon des
lois moins ordinaires, rend un genre d'éclat
d'après lequel on n'est pas encore assez habitué d'en juger le prix 1• »

XVI
La baronne d'Oliva.

En juillet 178.1, le comte de la Molle re1. Leltre à l'occasion de la détention de S .•E.
Jl. le cardinal de lloha11 à la Bastille (s . 1., 178;;;,
p. 17.

enfant de quatre ans, un joli petit bonhomme
marquait dans les jardins du Palais-Royal le rendez-\'ous à cette époque de la jeunesse aux boucles brunes, qu'elle avait pris en
joyeuse et où la Motte, pour cause, se trou- affrction et que ses parents lui confiaient.
Nicole était en somme une bonne et gen~
vait souvent - une jolie personne qui venait
s'asseoir régulièrement à la même place, où tille créature, une de ces petites Parisiennes
elle se distrayait très gracieusement à jouer qui demandent peu à la vie, cueillent dans
avec un enfant. Elle avait de longs cheveux leur jeunesse les fruils de l'amour, heureuses
d'un blond cendré, souples et ondoyants, le de leur bea ulé et de leur tendresse, iusou:..
cou assez long, mais fin et gracieux, une ciantes et confiantes, à la fois naïves el rusées;
belle gorge et de grands yeux bleus d'une mais dont les ruses ne sont guère méchàntes.
expression claire et douce, un regard d'en- Marie-Antoinette la traitera avec mépris :
fant. Les lèvres, un peu avancées, étaient « Une barboteuse des rues », dira-t-ellc.
d'une couleur vive, avec une expression de Conservons-lui noire sympathie. En somme
volupté, à laquelle se mêlaient beaucoup de elle en était digne.
Le comte de la Motte est dès l'abord frappé
bonté el de tendresse!, Elle exerçait le joli
métier de modiste et s'appelait de son vrai des grâces de la jeune femme et, plus encore,
nom Marie-Nicole Leguay. Elle était née rue de sa ressemblance vraiment surprenante
Saint-Martin , le 1cr septembre 17 61 , de avec la reine. ll lie conversation. « li se préClaude Leguay, officier invalide, bourgeois de sente, dit Nicole Leguay, avec tous les témoiParis, et de sa femme, Marguerite David. gnages du respect el de l'honnêteté et me prie
« ~lon premier malheur, dira-t-elle dans la de lui permellre de Ycnir me voir et me faire
suite, fut de perdre trop tôt une mère tendre sa cour. Je ne pus prendre sur moi de lui
et vigilante, dont la présence et les soins refuser cette permission. )) Assurément.
Dans ses pamphlets, 11/olus, libelliste et
eussent éloigné de moi les dangers inséparables d'une jeunesse abandonnée à elle-même. » mauvaise langue, reproduit le récit fait par
Orpheline de père el de mère, Nicole avait été Nicole en le coupant de ses réllexions.
&lt;1 Un jour du mois de juillet, dit Nicole,
placée rue de la Grange-Batelière, chez un
certain Antoine Legros, qui prenait des en- après midi, j'étais assise au Palais-Royal.
fants en pension; mais elle y fut maltraitée .J'avais pour toute société l'enfant dont je
et son éducation entièrement négligée. La viens de parler. Je vois passer plusieurs fois
jeune fille fut contrainte de se sauver et se devant moi un grand jeune homme qui se
lrouva sur le pavé de Paris. Legros se garda promenait seul. li m'était inconnu. Il me
de lui faire connaitre sa famille. Il se garda fixe. Je m'aperçois même qu'à mesure qu'il
aussi de lui remellre une somme d'argent m'approche, il ralentit sa marche, comme
assez imporlante qu'avant de mourir Leguay pour me considérer à loisir. Une chaise étail
lui avait confiée pour son enfant. Legros était vacante à deux ou trois pieds &lt;le la mienne ....
- Un petit clin d'œil. .. , interrompt
mort à son tour, en février 178:i, et ses héritiers venaient de remettre à Nicole quatre Jlolas.
- li vint s'asseoir, poursuit Nicok.
mille livres. En réalité ils lui del'aient da- C'est l'ordinaire, observe Motus.
vantage; mais, faible à se défendre, elle avait
- Je passe rapidement, dit Nicole, sur ces
accepté celle lransaction 5 • Elle obtint son
rmancipation par sentence au Châtelet du premières circonstances dout un plus long
28 février 1783. On ne l'appelait plus Nicole délai! serait inutile.
- Très inutile, selon Motus. Le plus petit
Leguay. Dans le monde de la jeunesse dorée,
bourgeois
de Paris sail ce qu ïl en est.
elle n'était connue que sous un nom de
- li suffit de dire, continue Nicole, que
guerre, Mme de Signy, car, bonne fille, trop
bonne fille sans doute, elle ne savait rien re- nous nous rencontrâmes plusieurs jours de
fuser, mais absolument rien, à ceux - et ils suite au Palais-Royal.
- Bon! s'écrie .lllol11s, tout va au mieux.
étaient nombreux - que ses charmes rem- Je venais un soir de le quitter et de
plissaient d'admiration. Elle demeurait au
Petit hôtel tle Lambesc, rue du Jour, au coin retourner au logis, dit Nicole en terminant :
de la rue Montmartre, fréquentée assidûment il m'avait suivie. l)
llfolus conclut : « C'est l'usage• &gt;&gt;.
par un jeune gentilhomme, Jean-BaptisteLe
comte de la Motte se conforma à cet
Toussaint de Beausire, écuyer, fils d'un lieutenant au grenier à sel de Paris. Beausire usage d'une manière assidue. D'ailleurs sa
élail joli garçon, grand, bien fait, le teint femme, ne tardant pas à faire la connaissance
brun, un peu marqué de petite vérole 4. Après d'une personne aussi aimable, introduisit
avoir perdu, lui aussi, son père et sa mère, Nicole Leguay dans sou salon de la rue Neuveil dépensait gaiement le patrimoine assez Saint-Gilles, après lui avoir donné le nom de
baronne d'Oliva - l'anagramme du nom de
considérable dont il avait hérité.
Les après-midi, la jeune modiste allait Valois. Elle l'invite à diner, lui fait toutes
fréquemment passer deux ou trois heures sortes de politesses et mille el une cajoleries•.
dans les jardins du Palais-Royal, avec un Elle a bientôt gagné sa nouvelle amie à ses
'.t Sig,iulcm,•11l M la baronne d'Oliva .. ll'l'h. dl's
I)[ clorum .• Fra11cc l3!l!l, l• 230.
- Belle tl'Eticnvillc, Second ille1110Îl'e, dans sa Coll.
&lt;'?IIIJII,, Il, ~2; -:- On a te. por(rail de ~icole Leguay,
dtlc baronne cl Ol11a, ad v11•11111, pat· PUJO;, gravé pat·
Lcgra11d.
3. Arc/&lt;. 11at., \ , 5110.

A//'- i'lrn11q., llém.

i . .l,·c/1. d1·s ,1/f. elrall!J.,
France l3ll~. r• 230.

!\lérn. cl docum.,

:,. Suite des observalious de Jlotus sur le ,llti·
11wii·e de Mlle rf'Olfra; p. 21-22.
6. Analyse pour la demoiselle rf'0lil'a, d:ms la
&lt;:olledùm m111plèle, \l, 1~; sccim&lt;l .llt!111uÙ'e pour
llcUc cl' Elicnvillc, ibid., li, 4:,.

projets. Ce qu'elle lui demande n'est d'ailleurs
- Qu'est-ce donc que vous voulez qur. je
q_u '?ne ba~atelle, et &lt;1 vous ferez tant de plai- fasse?
s!r a la rerne, ma toute belle, qui a l'inten- La plus petite chose du monde. Vous
t!on de vous donner en retour quinze mille remettre~, un soir, dans une allée des jardins
livres el, en outre, un cadeau qui vaudra de Versa1lles, une rose et un billet à un arand
0
davantage encore.
seigneur qui vous baisera la main.
_i. Além. pour _la de1?1oiselle Leguay d'Olim, éd_
orig., p. 72 cl smv. : Second illémoire, p. 18.

2. lntcrr. du 8 mai 1786, publié par Campardon,
p. 391.

L' ArrA11(E
-

Du CoLLŒ1(

--...

Mais qu'importe à la reini,?

~ Mon cher cœur, il serait trop long de vous

ex phquer cela. Le comte viendra vous chercher
demain soir et vous mènera à Versailles 1 • &gt;&gt;
« Il ne m'a pas été difficile, dira Mme de
la Motte aux commissaires du Parlement, de
persuader à la fille d'Oliva de J·ouer ce rôle-là
'
parce qu' elie est fort bête 1 • »

(A suivre.)

FRANTZ

FUXCK-BRE:\'TANO.

SOUVENJRS DE LA LECTRICE DE LA REJNE HORTENSE
~

le départ de l'Empereur
Madame Mère fut la dernière personne de
la famille impériale qui vint prendre congé
de !'Empereur. Talma, qui, en habit de garde
national, s'était rendu à la Malmaison pour
s~lucr le gr?nd homme avant son départ,
nnt me v01r le lendemain et me raconla
combien il avait été touché de ce que l'Empereur l'avait reçu, quoique déjà l'ordre eût
été donné de ne plus laisser entrer personne;
que !'Empereur avait paru sem,ible à sa
visite et lui avait témoigné beaucoup d'intérêt :
« De quelle belle scène tragique ai-je été
témoin, mademoiselle Cochelel ! me disait
Talma avec celte âme de feu qu'on lui connaissait.
« Quel spectacle que cette séparation de
Madame Mère et de son Ols!
&lt;&lt; Elle n'arracha aucune marque de sensibilité à !'Empereur; mais qu'elle a fait naître
d'expression dans sa belle physionomie, dans
sa pose, et que de choses probablement dans
sa pensée!!! L'émotion de Madame Mère se
tit_jour par deux grosses larmes qui sillonna1ent ce beau visage à l'antique, et sa bouche
ne prononça que ces trois mots, en lui tendant la main au moment du départ :
&lt;1 Adieu, mon fils! »
&lt;t La réponse de !'Empereur fut aussi
laconique :
&lt;c Ma mère, adieu! »
« Puis ils s'embrassèrent. &gt;&gt;
C'est ainsi que se fit celle sépara.lion, qui
devait être éternelle!
Mais revenons à !'Empereur, qui se dirige~it rapidement sur Rochefort,. ayant avec
lm dans sa voiture le général Becker, comm~saire délégué par le gouvernement provisoire pour l'accompagoer jusqu'à son embarquement. A son arrivée à Rochefort
l'Empereur y rencontra son frère Joseph, qui

~tait prêt à s'embarquer pour se rendre aux
Etats-Unis sur un bâtiment de cette nation•
le trajet se fit heureusement, après avoi;
év(lé la croisière anglaise. Un capitaine danois, dont le navire était réputé fort bon
marcheur, et qui se trouvait en rade à La
Rochelle, offrit à !'Empereur de le transporter à New-York; il répondait sur sa tête
du succès_ ~e l'ent_r~prise, mais il y mettait
une c~nd1t1on ~peciale; c'était que !'Empereur s embarquat seul et se cachât dans une
armoire secrète .... L'Empereur refusa.
li y avait un moyen de soustraire !'Empereur aux Anglais : l'attachement que son
frère Jo_sep~ l_ui vouait était le garant que ce
moyen rnfailhLle n'aurait pas élé inutilement
proposé. Il aurait fallu que Joseph endossât
1~ red!ngote grise, qu'il se coiffàt du chapeau
h1stor1que, et, qu'entouré des fidèles de l'Emper.eur,, il se fit prendre pour lui par les Ani.(la1s. Certes, fa ressemblance du visage élait
frapp~nte, et ce n'était pas un pouce de plus
en taille que fo Roi avait sur son frère qui
eùt fait découvrir l'ingénieux stratagèm/ Les
Anglais,. se trouvant en possession de Joseph,
se seraient empressés de le conduire aux
bords de la Tamise : alors !'Empereur aurait
passé d'autant ~lus ~acilement en Amérique
que la llotte qui était en croisière se serait
éloignée.
J'ai souvent raisonné sur ce sujet arec la
Reiue Hortense, et nous sommes tombées
d'accord sur la réussite :
. «. Si l 'En_ipereur ou son frère y avait pensé,
d1sa1t-elle, il y aurait eu là une belle paae
pour _l'h!sto(re ~e Joseph; el, tel que je.Je
connais, il n aurait pas laissé échapper l'oi;casion d'un pareil dél'Ouement. 1&gt;
La Reine, avant le départ de !'Empereur
pour a!ler s'~mbar~uer, ne sachant pas quel
sorl lui serait réservé, l'avait prié avec insis-

tance d'accepter son beau collier de diam~nts, pensant avec raison qu'un objet de
prix, .en un I?0 me~t critique, lui sauverait
peut-et~e )a vie. L ~mpereur n'y avait pas
~onsenll d ~~ord; puis il avait fini par céder,
~ la cond111on que la Reine recevrait en
echan~e un papier contenant les délé&lt;rations
des b?1s qu'il avait réservés sur la liste"civile
et qui furent saisis par les Bourbons à leu;
~etour. Malgré sa légalité, cette dette n'a
Jamais été payée. Le collier fut donc cousu
dans _un ruban de soie noire, que !'Empereur
a touJours porté autour de lui.
, La Reine, ~p~ès cette dernière marque de
devouement a l Empereur, avait pris conaé
de lui. A peine fu l-elle de retour chez ell~
qu:un~ idée subite lui rappela tous les objet~
~m lm apfartenaient_ encore, et qui allaient
etre exposes à devenir la proie de l'ennemi
à la Malmaison :
., &lt;1 J.'ai là d~s tableaux magnifiques, que
J aura~s .Pu faire transporter à Paris; mais
poma1s-Je y penser, lorsqu'il s'aaissait
des
0
dangers de l'F.;mpereur? &gt;&gt;
.Le _salon de la Reine, à Paris, ne dé,emphssa1t pas; beaucoup de dames de sa société
la_ duc.hesse de ~icence, Mme Corbineau, s;
desola1ent du depart de Napoléon; l'armée
et le peuple demandaient à cor et à cris des
armes pour combattre et sauver la France.
&lt;1 Il est trop lard, disait la Reine d'un ton
calme et résigné; on a repoussé, on a méconnu !'Empereur, lui qui, jusqu'au dernier
moment, avait pensé qu'on finirait par comprendre la nécessité de le rappeler au commandement de l'armée qui lui était si dévouée, el qui certes se serait plutôt fait
h~che~ avec l~i ,sous les murs de Paris, que
d y laisser pcnetrer les alliés une seconde
fois. Ceux: q,ti l'ont éloigné auront de grands
reproches à se faire; maintenant tout est fini In
LOUISE

VI. -

HISTORIA, -

FASC

45.

.... 225 ....

COCHELET.

rS

�LE CHATEAU DE VINCENNES, -

D'apres la gravure de PERELLE (Cabinet des Estampes.)

ALEX, MINSTER
"'J&lt;&gt;

La mort de Mazarin
MAZARIN GOUVERNEUR DU DONJON, -

MOLIÈRE JOUE A VINCENNES

DEVANT LOUJS XIV,

LES DERNIERS JOURS DU CARDJNAL.

L'un des plus curieux et des plus émouvants souvenirs qu evoque le château de
Vincennes est, sans contredit, celui de Mazarin, qui y décéda en 1661, étant gouverneur
du Donjon.
L'histoire raconte qu'aux derniers jours de

''

sa longue carrière, déjà mortellement atteint
du mal qui devait le terrasser, Uazarin, quoique conscient de sa fin prochaine, donnait à
la Cour une hospitalité digne d'elle et présisidait lui-même à l'organisation des diverlissements du Roi. C'est ainsi qu'il manda Molière et sa troupe, et que celui-ci donna devant
la Cour la premiè-t"e représentation de Don
Gai·cie de Navarre, qu'il devait jouer, cette
année 1661, pour l'ouverture du Palais-Royal
mis à sa disposition par le Roi.
Mais le célèbre ministre, en homme qui
connaît l'humanité et qui avait expérimenté
les ,,icissitudes du sort et de l'impopularité,
ne bornait pas là, malgré le mal qui le rongeait,
son rôle et sa mission. Il ne voµlait pas lais-

ser à d'autres que lui-même le soin de pour- (JUe, si le Cardinal était dur pour les autres
voir à la sécurité de la Cour et à la sienne il savait l'être pour lui-même à une heure
propre.
où, cependant, les volontés les plus mâles sont
Indépendamment de la puissante artillerie parfois défaillantes. Les mémoires du temps
du Donjon, des nombreux mousquetaires et sont unanimes à le représenter C! bravant la
des pelotons de ses 300 gardes à pied, " por- mort», qu'il savait imminente, aussi soigneux
tant une petile mantiHe rouge à ses armes, du moindre détail de_sa toilette que des plus
relevées en broderies sur l'épaule », spéciale- grands intérêts de l'Etat, et témoignant haument chargés de la surveillance et de la sécu- tement son désir de mourir, sinon debout,
rité de ses hôtes, le Cardinal, craignant un du moins impavide.
coup de main, toujours possible, n'avait pas
Et cependant Mazarin avait montré plus
hésité à faire peupler les fossés du château d'une fois qu'il était 1oin d'être un héros,
par de nombreuses bêtes féroces : ours, ti- qu'il était homme, et comme tel, selon l'exgres, lions, panthères, etc., se gardant ainsi pression du poète, nullement étranger aux
de la trahison des hommes par la férocité faiblesses humaines : cc Nil humani a me alienative et aveugle des grands fames ....
num puto 1 &gt;&gt;
Inutile de dire qu'à cette rude époque nul
Loménie de Brienne dans ses mémoires,
ne se fùt avisé de meltre là un écriteau, qui paraissent éciitS 'avec sincérité, dépeint
d'ailleurs bien inutile pour les hôtes sangui- ainsi l'une des luttes les plus poignantes que
naires des fossés du cbàteau : &lt;! Soyez bons le Cardinal ait soutenues moralement, dans
pour les hommes 1 "
ses derni.ers jours, pour dominer sa nature
Nous devons toutefois à la vérité de dire craintive et avare.

�mSTO'J{l.R

------------------------~---------.

« Peu de jours, dit-il, après que Guénaud
eut annoncé au Cardinal sa fin prochaine, je
me promenais dans les appartements neufs
de son palais. J'étais dans la
petile galerie où l'on VO)ait une
tapisserie tout en laine, représentant Scipion, exécutée sur
les dessins de Jules Romain;
elle avait apparlenu au maréchal de Saint-André: le Cardinal n'en avait pas de plus
belle. Je l'entendis venir au
bruit que faisaient ses pan~
toufles qu'il trainait comme
un homme fort languissant

sais le contraire, me dit-i1, mais n'en parlons
plus. li laut mourir plutôt aujourd'hui que
demain.11 souhaite ma mort,je le sais bien! ... JJ

et qui sort d'une grande ma-

ladie. Je me cachai derrière
la tapisserie el je l'entendi!-

moribond que les courtisans venaient de voir
dans son lit si pâle et si délait el qui leur
apparaissait tout à coup tout frais, tout rajeuni avec toutes les apparences de la santé, ils regardaient
cela comme un songe, comme
une vision.Cependant, toujours
impitO}'ables, ils murmuraient
en Ire eux: « Fourbe il a vécu,
fourbe il a voulu mourir! lJ
Mais l'effort de volonté du
, ieillard moribond l'avait épuisé; aussi, à peine reporté sur
son lit, Mazarin faillit perdre
connaissance, ce qui fâcha fort
son dévoué valet de chambre
Bernoin.
Cependant, sentant venir sa
fin prochaine, Mazarin réclama
les secours spirituels deM.Claude Joly, curé de Saiot-Nicolasdes-Cbamps, qui devint plus
tard évêque d'Agen.
Madame de Motteülle nous
montre enfin le Cudinal à son
dernier jour, &lt;&lt; entouré de ses
domestiques,assi s dans sa chaise, en simarre couleur de feu,
des Estampes.
sa calotte sur la tête, la barbe
!aile, étaol propre et de bonne
mine comme un homme - qui veut brner
la mort». Après leur avoir demandé pardon
de ses moments de colère ou de rudesse envers
eux, le Cardinal, dans la soirée, revit son testament et signa encore des dépêches pour le
service du Roi. Par une ultime déférence
pour sa volonté, en effet, le Roi et la Reine
lui firent même encore demander ce qu'il
désirait qui lût fait après sa mort. « Ses paroles étaient autant d'oracles qui ordonnaient
de l'avenir .... l&gt;
Puis il entra dans une agonie qui fut ter•
rible, et il mourut deux heures après minuit. ...
Cependant Louis XIV avait déjà réuni son
Conseil des ministres, et pris en mains l'au•
torité !iu prème.
La mort du cardinal Mazarin ne désarma
pas ses ennemis. Nous terminerons en reproduisant ici trois épigrammes que la haine
inspira aux vieux frondeurs impénitents qui,
oublieux de la majesté de la mort, avaient
peut~ètre encore trop présent!: à l'esprit. .. les
fauves des fossés du Donjon.

qui disail : « li faut quitter
tout cela! l&gt; Il s'arrêtait à
chaque pas, car il était très
faible et se tenait tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre, el, jetant les ieux ,ur l'objet qui
lui frappait la vue, il disait du
profond de son cœur : « Il
faut quitter tout cela 1 " El se
retournant il ajoulait. C! Et TOl!BEAU DU CARDINAL MAZARIX, - D'après une gravure du Cabinel
encore cela I Que j'ai eu de
peine à acquérir ces choses !
Puis-je les abandonner sans regret 7 Je ne Je compris qui! roulait parler du Roi dont
les verrai plus où je vais 1. .. » J'entendis ces la capacité, qu'il connaissait, lui donnait de
paroles très distinctement. Elles me touchè- la jalou.sie. l&gt;
Par ces lignes, on peut juger de la lutte
rent peul-être plus qu'il n'en était louché
terrible qu'instinctivement cet homme énerlui-mêmr .. ..
« Je tis un grand soupir que je ne pus re- gique devait soutenir en son for intérieur
tenir el il m'enlcndit. « Qui est là, dit-il, contre la mort.
Mais. sans aucun doute, sa longue maitrise
qui est là? - C'est moi, monseigneur,_ qui
attendais le moment de parler à Votre Emi- de lui-même, qualité qui caractérise les
nence d'une leltre fort importante que je hommes forts ; son habitude de celer ses
viens de recevoir. - Approchez, approchez, pensées ou ses émotions sous un air impasme dit-il d'un ton fort dolent i donnez-moi la sible; la qualité royale de ses hôtes, appelés
main, je suis bien faible, je n'en puis plus. ll sous peu à assister à son dernier geste et à
Je lui présentai le bras, il s'appuya dessus. son dernier soupir: toutes ces considérations
Alors, revenant i1 sa pensée: n \'oyez, mon le tinrent, malgré la faiblesse de la nature, à
ami, cc beau tahleau du Corrège, et encore la hauteur de son héroïque attitude dans la
cette J'én11s du Titien et cet ine;ompara- souffrance et devant le trépas.
Écoutons encore Loménie de Brienne :
hlc Déluge d"Antoine Carrache, car je sais
« Le Cardinal donc, peu de jours aYaot sa
que ,·ous aimez les tableaux et que vous vous
y connaissrz très bien. Ah! mon pauvre ami, mort, se fit faire la barbe et relever la mousil faut quitter tout cela! Adieu, chers la- tache au fer; on lui mit du rouge aux joues
bleaux, que j'ai tant aimés et qui m'ont tant et sur leslè,·res ,el on le farda si bien a,·cc de
la céruse et du blanc d'Espagne qu'il n'avait
coûté .... n
Je lui répondis: « Ah I vous êles moins peut-être été de sa vie ni si blanc, ni si ver- - Enfin le Càrdinal • terminé son sort :
Français,que dirons-nous de rc grand personnage?
mal que vous ne pensez. Bon courage, mon- meil. Montant alors dans sa chaise à porteurs
Il a fait la paix; il est morl !
seigneur, personne ne désire plus votre mort. qui était ouverte par dovant, il alla faire en
JI ne pouva1l 1 pour nous, rien faire davanlage.
- Est-il vrai? Ab! vous ne savez pas tout. ce bel équipage un tour de jardin, pour enn'ai jamais pu mir Jules sain ni malade;
terrer, comme il le disait lui-mème, « la - Je
Quelqu'un la dé~ire! »
J'ai reçu mainte rebuffade
1
SJnagogue avec honneur )&gt;. A la vue de cc
o: Cela ne peut être, 1uonseigneur ! - Je
Dans sa salle cl sur le degré ;
1.

L:n ~oir que le commandeur de Louvrl' tenait le

jeu du Cardinal cl qu'il s'empressait, après avoir fait
un beau coup, de l'annoncer à llazarin, celui-ci lui
répondit en souriant : , Commandeur, je perds beaucoup plus dans mon liL que. je ne gagne et ne pe.ux
gagner à la !able où. vous tenez mon jl'u. ~ - e Bon,

bon, lui répondit !.ouvré, ne fa'.1l-il pas enterr~r la
syaagogue a,·ec honneur~ , - « Oui, ,·iposta leCard_1~al.
a,·cc beaucoup d cxpr, mon cl de calme d~ns la. '?11;
oui mais cc sera ,·o'.ls autres, mes amis, qui I entcr;crez, cl je paierai les frais de la pompe funèbre! 11

~lais enfin je l'ai ,·u sur son lil de parade ....
Et je l'ai m forl à mon gré.

Enfin celle épilaplie:
Ci-gît ]'Éminence Deuxiéme :
Dieu nous garde de la TroisiCme l

Ai.Ex. ~llNSTER.

BELLES DU VIEUX TEMPS
djo

Mademoiselle de Charolais
Si Mlle de Clermont apparaît à nos yeux
comme l'image de la tendresse et de la constance, Mlle de Charolais, sa sœur, personnifie
au contraire 1a société galanle de la Régence
et du règne de Louis XV, période voluptueuse
et charmante qui devrait nous éloigner par ses
défauts mais qui pourtant, presque malgré
nous, nous retient par ses charmes.
Née à Chantilly, le 25 juin 1695, elle était
l'ainée de ces quatre sœurs qui de\'aient embellir Chantilly et Versailles et les égayer, en
mèmc temps, par leurs piquantes intrigues
et leurs prouesses amoureuses.
C'était à l'époque où la marquise de Prie
régnait sur le cœur de son frère le duc de
Bourbon, alors ministre tout puissant, qu'elle
avait fait ses débuts à la cour, et si elle n'imita
pas les excès de la duchesse de Berry, Ioule
sa vie, néanmoins, ses mœurs se ressentirent
des dangereux exemples qu'elle avait em
autour d'elle. Connue d'abord sous le nom de
Mlle de la Roche-sur-Yon, elle porla jusqu'en
t 750 celui de « Mademoiselle», titre attaché
à la première princesse du sang avant son
mariage. Elle avait montré dès l'enfance un
caractère altier, ,·iolent et fantasque, et avec
les années, son indépendance d'allures n'avait
fait que s'accentuer. Ses immenses revenus
lui permettaient de dépenser sans compter,
et habituée à voir réaliser à l'instant tous ses
caprices, à satisfaire sans exception toutes ses
fantaisies, e1le n'essaya même pas decommander à ses instincts lorsqu'elle se trouva à vingt
aos libre et indépendanle.
Ardenle et passionnée, elle avouai! ellemème avec un cynisme presque naïf qu'elle
ne pouvait s'arranger de l'existence de tout le
monde et qu'il lui répugnait de vivre comme
une bourgeoise.
Sans êlre méchante elle avait l'esprit caus•
tique et le verbe tranchant, aussi s'était-e11e
attiré le courroux du duc de Bourbon qu'elle
prenait un malin plaisir à inquiéter sur la
fidélité problématique de lime de Prie. M. le
Doc n'avait pas manqué de s'en ouvrir à sa
~~tresse et celle dernière, outrée de pareilles
1~smuations, n'avait pas eu de peine à desservir la jeune princesse dans l'esprit de son
frère. Celle-ci, pour se venger de la froideur
qui lui était témoignée, se tourna du côté du
roi et se mit à fréquenter assidûment sa sociélé habiluelle.
So1.1Rn:s. - Jlistoire du Xl'J/Je sircte, par lf. de
l;acretelle, 1808. -Jour11a/ et Mémoiri:s du marquis
li Arge11~011, publiés par M. Ratherr, (808. -Journal
de8arbte1·. -

Jllémotres du duc

de

/h"cltelitu 1 I 792.

Louis XV, alors dans tout le charme de
l'at.lolescence, pouvait passer pour le gentilhomme le plus beau el le plus séduisant de
son royaume. Nulle conquête ne pouvait être
plus flatteuse, et il est probable que Mlle de
Charolais ne négligea rien pour lui plaire.
Ambitieuse el dépourvue de scrupules, elle
n'eùt pas rougi de devenir sa maitresse, etsi
elle n'atteignit pas le but qu'elle s'était proposé, c·est que le roi encore timide trompa
son espoir par une retenue dont il n'osait
pas s'écarter.
Yais les attraits de la reine de devaient pas
le releoir longtemps. Le maréchal de Richelieu raconte dans ses mémoires qu'au mois
de janvier t 752, à la fin d'un souper où l'on
s'était égayé un peu plus que d'ordinaire,
Louis XV but à la santé de « sa maîlresse inconnue )) , puis après avoir brisé son nrre il
invita ses hôtes à en faire autant.
Il leur proposa alors de deviner « le nom
de celle inconnue et de déclarer à la compagnie quelle dame pouvait lui plaire». Le repas
comptait vingt-quatre convives ; lorsqu'on

MADE:\IOISELLE DE CHAROLAIS . -

D'apres

BOUCHER.

recueillit les YOix, Mlle de Charolais avait
obtenu sept suffrages, Mme de Lauraguais en
avait eu dix, et les septautres s'étaient répartis
sur quelques femmes de la cour.
Aucune de ces prévisions n'était juste ; ce
.. 229 ..

fut à Julie de Nesle, mariée à son cousin le
comte de Mailly, qu'allèrent les préférences
royales, et sans se montrer jalouse de ces
lauriers qu'elle n'avait pas su cueillir pour
elle-même, !lademoiselle devint la confidente
habituelle de leurs amours.
Le chùteau de !ladrid dont elle avait fait sa
résidence favorite se trouvait tout près de la
Muette où le roi allait souvent passer plusieurs
jours, et la complaisante chàtelaine se faisait
un plaisir d'héberger che:t elle la comtesse de
Mailly. De là, rien de plus commode pour la
favorite que d'aller, en traversant le bois de
Boulogne, retrouver le galant monarque.
Pendant quelque temps l'intrigue demeura
secrète mais on remarqua bientàt que chaque
matin, pendant les séjours du roi à la Muette,
les allées fermées par des clôlures vertes portaient des traces de roues encore fraiches sur
le parcours compris entre 11::s deux châteaux.
Aucun doute n'était possible : les barrières
a,,aient été ouvertes, une calèche avait passé
là pendant la nuit ; la nouvelle ne tarda pas
à s'en répandre, el il ne lut pas difficile de
s'en expliquer le pourquoi ....
MademoiseUe s'était faite la compagne assidue de Mme de !lailly et élait devenue son inséparable. lorsque le roi venait chasser dans le
bois de Boulogne, c'était elle l'organisatrice
des divertissements et des fètes, et le temps
passait joyeusement. Le diner avait lieu à Madrid et le souper à la Muelte, puis, dans
l'après-midi, on allait goûter chez la maréchale d'Estrées, Cl dans la petite maison appelée Bagatelle" qu'elle possédait au milieu du
bois.
A cette intimité de chaque jour, la princesse
lrouvait son compte ; elle poussait Mme de
!lailli à profiler de son règne pour en tirer le
meilleur parti et s'assurer le plus possible de
profits et de richesses. Sonascendantd'ailleurs
croissait peu à peu sur le roi comme sur sa
maitresse, car la hardiesse et la volonté subjuguent les esprits timid~s lorsqu'ils se sont
ouverts à quelque ascendant. Assurée de
l'indulgence du jeune souverain,qu'elle amusait par ses saillies et par ses boutades, elle
donnait libre cours à ses folies, sans cesse
renouvelées, et l'amenait à sourire de ses
folles équipées.
Tantôt on la voyait, passionnée pour la
chasse, parcourir sans relâche ses forêts en
tous sens au milieu d'une meute hurlante,
forçant le gibier ou les bêles sauvages sans
trêve ni merci ! Son costume d'amazone était

�.MJIDEMOISELU
. - - 111ST0'/{1.ll
rouge pour courre le loup, bleu pour le cerf
et vert pour le daim et le saaglier !
Tantôt elle se faisait architecte, élevant au

mêlée encore à des divertissements et des
fètes, mais le crédit dont elle avait joui était
perdu pour toujours. Cefuten 1740, espérant

Clich~ Giraudon.

VUE DU CHATEAU DE MADRID, DANS LE BOIS OF, BOULOGNE.

Gravure dt N~;E, d'après le CHEVALIER DE L"ESPINASSE,

Ces vers montrent suffisamment que la
liberté d'allures de la princesse ne lui ayait
pas conservé une réputation sans tache; on
allait jusqu'à prétendre que !"arrondissement
~~ cette même ceinlure la contraignit plusieurs
101s à aller à Bagatelle faire de lon•ues et
mystérieuses retraites pour y cacher ~ fruit
indiscret de ses amours.
J'ai rappelé dans une étude précédente sur
Mlle de Clermont le jeu de mots qu'avaient
su_ggéré ses liaisons avec llichelieu, le comte
de Melun et le chevalier de Bavière . Dès t 721,
au moment de sa première intrigue, on avait
raconté qu'à Chantilly M. le Due avait profité
d'une chasse pour entrainer le duc de Richelieu dans un coin écarté du bois et lui demander raison de ses assiduités près de sa
sœur .. Celui-ci, après avoir invoqué Ja qualilé
~e pr1_n~ du sang de son adversaire, qui lui
mlerd1sa1t de se mesurer avec lui, avait dù
céder à ses menaces, mettre l'épée à la main
et engager un combat meurtrier dont le duc
de Bourbon, grièvemeni blessé, avait failli
être la Yictime.
Sa liaison avec le comte de Coiany 2 n'avait
pas causé moins de scandale. U~e chanson
la~euse sur_ les plus secrets appas de Mademoiselle avait couru tout Paris après un souper à Madrid où le jeune Nivernais s'était
trouvé témoin inattendu de ses sinuuliers
ou?lis des convenances. « Deux mille\ qui
Coigny succède .. . ", disait un des couplets
de cette outrageante chanson.
La ~n du comte de Coigny fut mystérieuse
et tragique. On le trouva un beau matin au
fond d'un fossé sous sa voiture versée, avec
la gorge ouverte.
Après avoir soupé chez Mademoiselle il
avait voulu, au cours de l'hiver et par ~ne

gré de son caprice les constructions les plus rentrer en gràce, qu'elle envoya au roi et à
coûteuses et les palais les plus luxueux.
Mme de Mailly son portrait en cordelier peint
. ltf. le_ ~uc, son frèr~, était depuis longtemps par Boucher sur une tabatière. Celle curieuse
d1s;gracie; Mme de Prie, en e1.1l lan"uissait à peinture est restée célèbre : enveloppée de
Courbépine, el le pomoir de Mddem~iselle ne grâce et d'abandon, elle est, par un piquant
faisait que s'accroitre et s'affermir · maloré contraste, Yêtue d'une robe de bure, d'une
le dérèglement de ses mœurs, elle av~it coupe monacale, les reins ceints d'une corde
l'oreille du cardinal de Fleury dont elle forti- grossière ; ses yeux noirs pétillent de malice
fiait le parti et, ~ Fo1_1taineb1eau, son appar• dans son visage éblouissant de jeunesse et de
tement commumqua1t avec celui du vieux fraicheur, et sa bouche s'entr'ouvre en un
ministre par un escalier dérobé. Elle y mon- sourire voluptueux empreint d'une grâce mutait deux ou !rois fois le jour et y demeurait
longtemps, discutant avec lui .rnr les affaires
les pl~s importantes.
finit pars 1eITrayerde
cette mOuence grandissante, et l'on craiunit
qu'à la mort du cardinal elle n'en arrivât à
gouverner le royaume, tant son ascendant sur
le roi avait augmenté. Pourtant celui-ci subissait son influence plus par l'habitude qu'il
avait de ~a p_résence. que par raffection qu'il
lm portait; il connaissait ses défauts, et s'il
appréciait son esprit, il haïssait ledérèglement
de ses habitudes et le décousu de ses façons.
O,n n'eut_ donc pas grand"peine à !"éloigner
d elle ; 1] suffit de la séparer peu à peu de
Mme de Mailly en suscitant entre elles des di•cussions et des brouilles. Une impruden~e
acheva de ruiner son crédit : elle avait émis
la prétention de faire nommer sous-secrétaire
d'État !!gr de Vauréal arcbevèquede Rennes'.
Le prélat, si l'on en eroit le journal de Barbier, était fort a~ant dans ses bonnes grâces,
et, devant les eugences de Mademoiselle le
cardinal de Fltury jeta les hauts cris. Mg; de
Vauréal fut avisé de. rentrer dans son diocèse
Vl'E ou PAVILLON DE BAGATELLEl DU COTÉ DE L'ENTRtE. - D'apris lt tableau de L. BELLENGER·
et la princesse se vit rayer de la liste des soupers. c·est en vain qu'elle voulut s'appuyer tine. Tout le monde connait le quatrain que nuit glaciale, se faire reconduire à Versailles
sur la comtesse de Toulouse dont la faveur ce délicieux portrait inspira à Voltaire :
où il devait à la première heure chasser le
s'annonçait comme brillante ; elle se trouva
Frère ange de Charolais

?n

~, Louis-Guy de Vauréal , archevêque de Rennes,
qm fut plus tard ambassadeur en Espagne.

Dis-moi par quelle avcniure
Le cordon de Saint-François
A Venus sert de ceinture.

'l. Jcan-Aatoine, comte de Coigny né en 1702,
cordon hleu, colonel-général des drag'ons el lieutenant-général.

lendemain avec le roi. La neige tombait à
gros flocons, le postillon, à demi gelé, se déclarait aveuglé par la tourmente. Coigny ne
voulut rien entendre : « Vous avez toujours
peur, vous autres, répondit-il avec insouciance, rentrons et marchons bon train. )&gt;
Vis-à-vis le village d'Auteuil, le cocher qui
ne vo1 ail plus sa route culbuta dans un ravin;
Coigny avec sa tête cassa une glace de la berline et des fragments de verre lui entrèrent
si profondément dans la gorge qu'il succomba
en quelques instants. Tel fut le récit que
rapportèrent les gazettes, mais on ne se fit
pas faute de prétendre que c'est dans un duel
auquel Mlle de Charolais n'était pas étrangère
que Coigny amit trouvé la mort.
Quoi qu'il en soit, la Princesse témoigna
d'un grand chagrin, mais chercha pourtant
bientôt par une aulre intrigue à faire diversion à sa douleur.
Ce fut le prince de Dombes qui la consola.
C'était le deuxième fils de la duchesse du
Maine, et Jeurs amours furent si publiques
qu'on prétendit qu"ils étaient unis par un
mariage morganatique .
Il est curieux de remarquer que, sur ces
quatre sœurs, il en est trois qui passèrent à
tort ou à raison pour s'être engagées secrètement dans les liens du mariage. Nous avons
vu que Mlle de Clermont avait épousé le dur,
de Melun, Mlle de Charolais passa pour avoir
été unie au prince de Dombes et )Ille de Sens
devint, dit-on, la femme du comte de Langeron.
Seule, la fière Mlle de Vermandois ne
donna jamais prise à la critique. Élevée dès
son enfance dans un couvent loin de Versailles, elle avait été préservée des séductions
de la Cour, et à un esprit cultivé elle joignait
un caractère élevé et loyal. De toutes les princesses de l'Europe qui pouvaient prétendre à
monter sur le trône de France, elle était celle
qui l'emportait en beauté sur toutes ses
rivales. Il. le Duc avait jeté les yeux sur elle
pour la faire épouser au roi ; mais ce fut,
dit-on, !!me de Prie qui vint mettre obstacle
à ces séduisantes perspectives. Désireuse de
voir de près sa future souveraine, elle se
présenta à elle sous un nom supposé et lui

fit pari de la brillante destinée qui lui était
réservée. La jeune fille, habituée à se maitriser, ne témoigna ni joie ni surprise; mais
lorsque la favorite eut prononcé le nom de
Mme de Prie, elle s'exprima sur le compte
de la maîtresse de son frère en termes qui

1

,,

1
1
1

MADAME DE MAILLY.

ne pouvaient laisser de doutes sur l'horreur
qu'elle lui inspirait. Lorsqu"elle lui eut déclaré avec une calme assurance que son premier devoir serait de la faire expulser de la
Cour, la mar11uise de Prie ne contint plus sa
colère : c&lt; Vous ne serez jamais reine! » lui
dit-elle en s'éloignant, et ce fut, en effet,
quelques mois plus tard, Uarie Leczinska, au
lieu de!llle de Vermandois, qui devint l'épouse
de Louis XV.
On raconte que la jeune princesse refusa
de paraitre devant la reine qui lui avait
été préférée, et elle mourut, trois ans
après le mariage, abbesse de Beaumont-lesTours.
Mlle de Charolais eut une fin moins édiliantè, bien que ses dernières années aient
été exemptes de scandales.
1. Louise-}larie-Bathilde d'Orléans, née le 10 juillet 1750, qui fut la mêre du duc d'Enghien.

DE C1t.J11(0LJITS

La naissance de la fille du duc de Chartres'
lui arnit lait perdre son titre de « Mademoiselle "• et Bagatelle, qu'elle avait acquis de
la maréchale d"Estrées, était devenue son séjour de prédilection.
Elle le préférait à son magnifique hôtel de
la rue de Grenelle-Saint-Germain et au grand
château de Madrid qui lui semblait démodé.
Du petit ch.Heau dont elle avait pourtant traeé
jadis tous les plans et dessiné elle-même les
parterres, elle s'était lassée à son tour, et
elle ne se plaisait plus que dans cette délicieuse retraite que le comte d'Artois devait
transformer quelques années plus tard. Au
cœur même du bois de Boulogne, à deux pas
de Paris, voisine à la fois de Versailles, de la
Muette et de Marly où elle faisait de fréquentes apparitions, elle se plaisait là plus
que partout ailleurs, entourée d'un cercle
nombreux, menant un train royal, et lancée
dans un tourbillon incessant de plaisirs et de
fètes. Le couvent de Longchamp se trouvait
tout proche, et dans la célèbre abbaye dont
la règle n'avait rien d'austère elle séjournait
parfois pendant plusieurs jours.
Lorsqu'elle s'éteignit à soixante-trois ans,
elle avait, quatre jours avant, fait son testament qu'on peut lire aux Archives; elle instituait pour son hérilier son neveu le comte
de la Marche, prince de Bourbon-Conti, mari
de la duchesse de Modène, âgé de vingtquatre ans. Elle n'avait oublié personne
autour d'elle, à tous elle laissait un souvenir.
Plus fidèle en amitié que constante en amour,
elle avait su se faire des amies qu'elle s'était
attachées par la reconnaissance, car dans ses
prodigalités elle se montrait charitable. Au
cours de ses changeantes passions, son humeur
s'était assagie el son existence était devenue
moins brU}'anle. Sa jeunesse s'était évanouie,
sa beauté avait disparu, mais il lui était resté
le charme d'une intelligence aiguisée el une
gaieté naturelle inaltérable.
Aussi la postérité s'est montrée indulgente
pour ses faiblesses. Elle a voulu oublier le
scandale de ses aventures trop retenth,santes
pour ne se rappeler que ses qualités génJreuses, le charme de son esprit et de sa gràce,
el ses triomphants succès.
VICOMTE DE

L'Escurial
·*
Je partis de Madrid pour me rendre à la
cour, et je fus coucher à l'Escurial avec les
comtes de Lorges et de Céreste, mon second
fils, l'abbé de Saint-Simon et son frère. Pecquet et deux principaux des officiers des
troupes du roi, qui demeurèrent avec moi
tant que je lus en Espagne. Outre les ordres
du roi d'Espagne et les lettres du marquis de
Grimaldo, je fus aussi muni de celles du

nonce pour le prieur de l'Escurial, qui en est
en méme temps gouverneur, pour me faire
voir les merveilles de ce superbe et prodigieux
monastère, et m'ouvrir tout ce que je voulais
y visiter, car j'avais été bien averti que, sans
la recommandation du nonce, celles du roi et
de son ministre, ni mon caractère ne m'y
auraient pas beaucoup servi. Encore verra-t-on
que je ne laissai pas d'éprouver la rusticité
et la superstition de ces grossiers hiéronymites.
Ce sont des moines blancs et noirs, dont
l'habit ressemble à celui des célestins, fort
oisifs, ignorants, sans aucune austérité, qui,
pour le nombre des monastères dont aucun

REISET.

n'est abha)'e, et pour les richesses, sont à
peu près en Espagne ce que sont les béoédictins en France, el sont comme eux en congrégation. Us élisent aussi comme eux leurs
supérieurs généraux et particuliers, exœpté
le prieur de l'Escurial, qui est à la nomination du roi, qui l'y laisse tant et si peu qu'il
lui plait, et qui est à proportion bien mieux
logé à l'Escurial que Sa Majesté Catholique..
C'est un prodige de bâtiments, de structure,
de toute espèce de magnificence, que cette
maison, et que l'amas immense de richesses
qu'elle renferm~ en tableaux, en ornements,
en vases de toute espèce, en pierreries semées
partout, dont je n'entreprendrai pas la des-

�1nST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - criptwn, qui n'est point de mon sujet; il et où il mourut. Il entendait les offices par
li,·res qu'on l destine, ceux-!~ le sont aux cersuffira de dire qn'un curieux connaisseur rn
ces fenètres. Je \'Oulus voir cet appartement cueils qui y sont rangés les uns auprès des
toutes ces différentes beautés s'y appliqnerait
où on entrait par derrière. Je fus refusé.
plus de trois mois sans relâche et n'aurait J'eus beau insister sur les ordres du roi et autres, la tète à la muraille, les pieds au
pas eocore tout examiné. La forme de gril a du nonce de me faire ,·air tout ce que je ,·ou- bord des ta~seaux, qui portent l'inscription
réglé toute l'ordonnance de ce somptueux drais, je disputai en vain. Ils me dirent que du nom de la personne qui est dedans. Les
édifice, en l'honneur de saint Laurent et de cet appartement était fermé depuis la mort cercueils sonl re,,ètus, les uns de velours, les
autres de brocart, qui ne se ,·oit guère qu'aux
la bataille de Saint-Quentin, gagnée la reille
de Philippe 11, sans que personne y fût entré
par Philippe li, qui, royant l'action de dessus depuis. J'alléguai que je savais que le roi pieds, tant ils sont proches les uns des autres,
une hauteur, voua d'édifier ce monastère si Philippe V l'avait YU as·ec ,a suite. Ils me et les tasseaux bas dessus.
Quoique ce lieu soit si enfermé, on n'y sent
ses troupes remportaient la victoire, et de- l'avouèrent, mais ils me dirent en même
aucune
odeur. Nous hl.mes des inscriptions à
mandait à ses courtisans si c'était là les plai- temps qu'il y Plait entré par force et en maitre
sirs de l'empereur son père qui, en effet, les qui les a,,ait menacés de faire briser les notre portée, et le moine d'autres à mesure
y prenait bien de plus près. li n'y a portes, portes, qu'il était le seul roi qui, depuis Phi- que nous les lui demandions. Nous fimes
serrures, ustensiles de quelque sorte que ce lippe Il, y lùt entré une seule lois, et qu'ils ainsi le tour, causant et raisonnant là-dessus.
soit, ni pièce de vaisselle qui ne soit marquée ne l'ouvraient et ne l'ouvriraient jamais à Passant au fond de la pièce, le cercueil du
malheureux don Carlos s'offrit à notre vue.
d'un gril.
personne. Je ne compris rien à cette espèce
La distance de Madrid à l'Escurial approche de superstition; mais 1I fallut en demeurer (( Pour celui-là, dis-je, on sait bien pourquoi
fort de celle de Paris à Fontainebleau. Le là. Louville, qui était entré avec le roi, et de quoi il est mort. " A cette parole, le
pays e!-t uni d devient fort désert en appro- m'avait dit que le tout ne contenait que cinq gros moine s'altéra, soutint qu'il était mort
de mort naturelle, et se mit à déclamer
chant de l'Escurial, qui prend son nom d'un
ou six chambres obscures et quelques petits
gros ,illage dont on passe fort près à une trous, !out ceJa petit, de charpenterie bou- contre les contes qu'il dit qu'on avait répanlieue. L'E,curial est sur un haut où on monte ~illée, sans tapisserie lor~quïl le vit, ni au• dus. Je souris en disant que je convenais qu'il
imperceptiblement, d'où l'on voit des déserts cune sorte de meubles : ainsi je ne perdis n'était pas vrai qu'on lui eùtcoupé les veines.
Ce mot acheva d'irriter le moine, qui se mit
à perte de vue des trois côlés; mais il est pas grand'chose à n'y pas entrer.
à bavarder avec une sorte d'emportement. Je
tourné et comme plaqué à la montagne de
En descendant au Panthéon, je vis une
Guadarrama qui environne de tous côtés Ma- porte à gauche à la moitié de l'escalier. Le m'en divertis d'abord en silence. Puis je lui
drid à distance de plusieurs lieues plus ou gros moine qui nuus accompagnait nous dit dis que le roi, peu après être arrivé en
moins près. Il n'y a point de village à l'Es- que c'était le Pourrissofr, et l'ouvrit. On Espagne, avait eu la curiosité de faire ouvrir
curial; le logement de Leurs Majestés catho- manie cinq ou six marches dans l'épaisseur le cercueil de don Carlos, et que je sa,,ais
liques lait la queue du gril, les principaux du mur, el on entre dans une chambre d'un homme qui y était présent (c'était Lougrands officiers et les plus néCf'ssaires sont étroite et longue. On n'y YOit que les mu- ville) IJU'on y avait trouvé sa tête entre ses
logés, même les dames de la reine, dans le railles blanches, une grande fenêtre au bout jambes; &lt;1ue Philippe Il, son père, lui avait
monastère; tout le reste l'est fort mal sur le près d'où on entre, une porte assez petile lait couper dans sa prison devant lui. « lié
côté par lequel on arrive, où tout est fort mal vis•à-vis, pour lous meubles une longue table bien I s'écria le moine tout en furie, apparemment qu'il l'avait bien mérité; car Philippe Il
bâti pour la suite de la cour.
de bois, qui tient tout le milieu de la pièce en eut la permission du pape », et de là
L'église, le grand escalier el le grand cloitre qui sert pour poser et accommoder les corps.
me surprirent. J'admirai l'élégance de l'apo- Pour chacun qu'on y dépose, on creuse une crier de toute sa force merveilles de la piété
thicairerie et ]'agrément des jardins, qui niche dans la muraille, oi, on place le corps et de la justice de Philippe Il, et de la puispourtant ne sont qu'une large et longue ter- pour y pourrir. La niche se renferme dessus sance sans bornes du pape, el à l'hérésie
rasse. Le Panthéon m'effraya par une sorte sans qu'il paraisse qu'on ait touché à la mu- contre quiconque doutait qu'il ne pût pas ord'horreur et de majesté. Le grand autel et la raille, qui est partout luisante et qui éblouit donner, décider et dispenser de tout. Tel est
sacristie épuisèrent mes yeux par leurs im- de blancheur, et le lieu e,t fort clair. Le le Fanatisme des pays d'inquisition, où la
menses ricbesrns. La bibliothèque ne me sa- moine me montra l'endroit de la muraille qui science est un crime, l'ignorance et la stupitisfit point , et les bibliothécaires encore couvrait le corps de !I. de Vendôme, près de dité la première vertu. Quoique mon caracmoins. Je fus reçu avec beaucoup de civililé l'autre porte, lequel, à sa mine et à son dis- tère m'en mit à couvert,je ne voulus pas diset de bonne chère à souper, quoique à l'espa- cours, n'est pas pour en sortir jamais. Ceux puter et faire avec ce piffre de moine une
gnole, dont le prieur et un autre gros moine des rois et 'des reines, lesquelles ont eu des scène ridicule. Je me contentai de rire et de
me firent les honneurs. Passe ce premier re- enfan1s, en sont tirés au hout d'un certain faire signe de se taire, comme je fis à ceux
pas, mes gens me firent à manger; mais ce temps et portés sans cérémonie dans les tiroirs qui étaient avec moi. Le moine dit donc tout
gros moine J' lourait toujours quelques pièces du Panthéon qui leur sont destinés, Ceux des ce qu'il voulut à son aise, et assez longtemps
qu'il n'eùt pas été bonnète de refuser, et infants et des reines qui n'ont point eu sans pouroir s'apaiser. Il s'apercerait peutmangea toujours avec nous, parce qu'il ne d'enfants sont portés dans la pièce joignante èlre à nos mines que nous nous moquions de
nous quittait point pour nous mener partout. dont je vais parler, et y sont pour tou- lui, quoique sans gesles et sans parole. Ent:in,
il nous montra le reste du tour de la chambre ►
l'n fort mauvais latin suppléait au français jours.
toujours fumant; puis nous descendimes au
qu'il n'entendait point, ni nous l'espa\'is-à-vis de la fenêtre, il l'autre bout de la Panthéon. On me fit la singulière laveur
gnol.
chambre, en est une autre de forme semblaDans le sanctuaire, au grand autel, il y a ble, et qui n'a rie/l de funèbre. Le bout opposé d'allumer environ les deux tiers de l'immense
des vitrées derrière les sièges des prêtres cé- à la porte et les deux côtés de cette piè'Ce, et de l'admirable chandelier qui pend du milébrant la grand'messe et de ses assistants. qui n'a d'issue que la porte par où on y entre, lieu de la voùte, dont la lumière nous éblouit,
Ces fenêtres, IJUi sont presque de plain-pied sont accommodés précisément en bibliothèque; et faisait distinguer dans toutes les parties du
à ce sanctuaire, qui l'Sl fort élevé, sont de mais, au lieu que les tasseaux d'une biblio- Panlhéon, non seuleme11t les moinJres !rails.
l'appariement que Philippe II s'était lait bâtir, thèque sont accommodés à la proportion des de la plus petite écriture, mais ce qui &gt;f
trouvait de toutes parts de plus délié.
SAINT-SIMON.

DE L'EMPIRE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE Ill
Les Combray.

contre le cardinal de llichelieu il y avait établi un atelier clandestin de fausse monnaie.
C'était à lui qu'était due la construction de
l'aile de briques, restée inachevée, sa condamnation à mort, pour crime de péculat 1, étant
venue interrompre les embellissements qu'il
avait entrepris.
li ne suhsiste plus guère en France de châteaux comparables à ces romautiques manoirs
du trmps passé dont les pierres avaient vécu
toutes les crises d~ notre histoire et que cha&lt;JUC siècle avait enrichis d'un pavillon et dotés
d'une légende. Tournebut é1ait, au commencement du x1xe siècle, le type achelé de ces
vieilles demeures où il y avait tant de grandes
salles etsi peu de logemenls, et dont les hautes
toitures d'ardoises recouvraient des enchevêtrements de charpentes formant des greniers
vastes comme des cathédrales. On assurait que
ses épaisses murailles étaient percées de couloirs secrets et recélaient des cachettes que
Louis de Marillac avait jadis utilisées.
Tournebut était habité, en 1804, par la

Il y avait alors, dans le département de
l'Eure, sur la rive gauche de la Seine, au delà
de Gaillon, un vieux et vaste manoir, adossé
au coteau qui s'étend en promontoirejusqu'aux
Andelys; on l'appelait le cbàteau de Tournebut. Quoi~ue ses hautes façades, émergeant
d'un taillis bas, fussent visibles de la rivière,
Tournebut restait cependant à l'écart de l'actif transit, entrelenu par terre et par eau, de
Rouen à Paris : des bois assez vastes le séparaiPnt, en effet, de la grand'route qui, de
Gaillon, gagne directement, par le plateau,
SJint-Cyr-du-Vaudreuil; quant aux coches
d'eau, ils faisaient généralement escale au hameau du Roule où des bidets de louage - des
mazettes -attendaient et portaient jusqu'au
bac de Muids les marchandises et les passagers,
leur épargnant ainsi le grand détour formé
par la Seine.
Tournebu tétait donc isolé entre ces deux voies
toujours très suivies; sa principale façade, à
l'exposition du levant, en regard dela rivière, se
composait de deux lourds pavillons, accolés
l'un à l'autre, construits en brique et pierre,
dans la manière du temps de Louis XIII, avec
de grands combles d'ardoises et de hautes lucarnes i elle se prolongeait par une construction plus basse et d'aspect plus moderne que
terminait la chapelle. Derant le château, formant terrasse, une sorte de vieux bastion carré
dont les murs moussus baignaient dans l'eau
stag-nante d'une large douve. L'autre façade,
regardant l'ouest, avait moins d'aspect; quelques toises seulement de terrain plat la séparaient du coteau abrupt et boisé auquel était
adossé Tournebut; un mur, percé de portes
discrètes, ouvrant sur les bois, enclavait le
chàteau, la ferme et la partie basse du parc:
un vaste marais, s'étendant du pied des terrasses jusqu'à la Seine, rendait, de ce côté,
l'accès presqueinabordable.
GRos-)1ESNIL (ou LE PETIT-CHATEAU},
Par le mariage de Generière de Bois-l'Evêque, dame de Tournebut, cette seigneuriale
DANS so~ ÉTAT ACTUEL.
demeure était passée, dans les premières années du xvn• siècle, à la famille de Marillac.
Le maréchal Louis de Marillac - oncle de marquise de Combray, née Geneviève Gouyn
Mme Legras, Ja collaboratrice de saint Vin- de Brunelles, fille d'un président de la Cour
eeotde Paul-l'avait possédée de 1613à t 631, des comptes, aides et finances de Normandie.
et la tradition assurait qu'au cours de sa lutte Son mari, Jean-Louis-Armand-Emmanuel Hélie de Combray, était mort en J 784, lui lais1. Il fut exécuté à Paris le 10 mai 1tl32.
2. Madeleine Hubert, après la mort de son premier

mari Gouyn de Brunelles, uait épousé en secondes
noces If. Lcdain d Esteville.

- 233 .....

sant deux fils et deux filles, et des bieos considérables situés aux environs de Falaise, sur
le territoire des paroisses de Donnay, Combra1,
Bonoœil « et autres lieux ». Mme de Combray tenait Tournebut de sa mère, Madeleine
Hubert, fille elle-même d'un conseiller à la
grand'chambredu Parlement de Normandie•.
Outre le château et la ferme, qu'entourait un
parc planté de vieux arbres, le domaine comprenait les bois qui couvrent le coteau el i"i
l'exlrémité desquels, sur la hauteur, se trouvait une vieille tour, ancien moulin à vent,
bâtie au.dessus de profondes carrif'res et (Ju'on
appelait la Tow· du moulin brûlé ou de /'Ermitage: c'est sous ce der11ier nom qu'elle
figure sur les plans anciens du pays; elle le
devait au souvenir d'un solitaire &lt;fUÎ avait vécu
dans ces carrières pendant de longues années
et qui y était mort vers la fin du règne de
Louis XV, laissant dans toute la région une
grande réputation de sainteté.
~lme de Combray était « d'un caractère
altier el impérieux; son âme était forte el
pleine d'énergie; cllesa\'ait braver les dangers
et l'opinion; les projets les plus hardis ne
l'eflrayaient pas; son ambition élait démesurée•"· Tel est le portrait que traçait d'elle
un de ses plus irréconciliables ennemi:: et l'on
verra, par la suite du récit, que les princi"
paux traits en sont assez fld,Hes. Mais, pour
aider à parfaire la ressemblance, il faut, dès
l'abord, faire valoir une circonstance atténuante : Mme de Combray était une roi•aliste
fanatique, et cela même ne suffirait pas à
rendre son histoire intelligible si l'on ne faisait la part de ce calvaire que montaient,
depuis tant d'années, les fidèles de la royauté,
et dont toutes les stations se comptaient par
des désillusions et des déchéances. Depuis
qu'avait été entreprise, en 1789, la guerre
contre les nobles, toutes leurs tenlatives de
résistance, dédaigneuses d'abord, opiniâtres
plus tard, maladroites toujours, avaient piteusement avorté. Leurs échecs ne se comptaient
plus et il y avait là de quoi justifier, à l'égard
du nouvel ordre de choses, le dépit haineux
d'une caste qui, pendant tant de siècles, s'était complue à se croire douée de toutes les
supériorités. Beaucoup, il est vrai, s'étaient
résigoés à la défaite; mais les intrans_igeants
s'obstinaient à la lutte et, pour tout dire, cet
attachement tenace au cadavre de la monarchie n'était pas sans grandeur.

3. Note d'Acquct de Férolles. Archives de la famille
de Saint-Victor.

�111ST0'1{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - La marquise de Combray s'était placée, dès
les premiers jours de la Révolution, au nombre des royalistes irréductibles. Son mari,
homme timoré et placide, employant à d'interminables lectures les heures qu'il ne consacrait pas au sommeil, lui avait, de tout temps
abandonné la direction du ménage, et la gestion de sa fortune. Le veuvage n'avait fait
qu'augmenter l'autorité de Mme de Combra)'
qui régnait sur tout un monde de petits fermiers, de paysans et de serviteurs, plus craintifs peut-être que dévoués.
Elle exigeait de ses enfants une passivité
complète : l'ainé de ses fils1, qu'on appelait
le chevalier de Bonnœil, du nom d'une terre
voisine du château de Donnay, aux environs
de Falaise, supportait patiemment le joug
maternel: il était, aù reste, officier au noyaidragons à l'époque de la Rérnlution. Son frère
puîné, Timoléon de Combray', était de tempérament moins docile. Au sortir de l'Ecole
militaire, comme son père venait de mourir,
il sollicita de M. de Vergennes une mission
dans les Etats barbaresques et s'embarqua
pour le Maroc. Timoléon était un homme
d'esprit libéral et droit, d'une haute culture
intellectuelle et d'un scepticisme philosophique
qui cadrait mal avec le caractère autoritaire
de la marquise : quoique fils dévoué et respectueux, on le verra, c'est pour se soustraire
à là tutelle de sa mère qu'il s'expatria. cc Notre diversité d'opinion, écrira-t-il plus tard ,
m'a valu l'avantage de n'avoir pas habité avec
elle deux mois de suite en dix-sept ans•. »
Du Maroc il passa en Algérie, puis à Tunis et
en Egypte. Il allait pénétrer dans la grande Tartarie quand il eut connaissance de~ débuts de la
Ré\'olu lion ; il reprit aussitôt le chemin de
France où il arriva au commencement de
17~1.
Des deux filles de Mme de Combray, l'aînée' avait épousé, à vingt-deux ans, en i 787,
Jacques-Philippe-Henri d'Houel; la plus jeune,
Caroline-~ladeleiue-Louise-Geneviève, était née
en 1775 5 et n'avait, par conséquent, que
onze ans à la mort de son père. C'est celte enfant qui sera l'héroïne du drame que nous
avons à conter.
En août 1791, )!me de Combra)' s'inscrivit
avec ses deux fils sur la liste des otages de
Louis XVI qu'avait imaginée le journaliste
Durosoy. C'était nn acte de courage, car il était
facile de prévoir que les six cent onze· noms
portés à cc ce livre d'or de la fidélité », composeraient bientclt un répertoire de suspects.
Du reste, tant qu'il y eut espoir de faire triompher la cause monarchique, les deux frères
luttèrent courageusement: Timoléon resta
près du roi jusqu'au 10 août et ne passa en

Angleterre qu'après avoir pris part à la dé- avec une ardeur intarissable, la croisade sainte
fense des Tuileries ; Bonnœil avait émigré aux quelques femmes qui l'entouraient.
L'exaltation royaliste de Mme de Combray
l'année précédente et servait dans l'armée des
Princes. Mme de Combray, restée seule avec n'avait pas besoin de ce coup de fouet: un
ses deux filles - le mari de l'aînée avait éga- sage lui eût conseillé la résignation ou, tout
lement émigré,- quitta en i 795 Tournebut au moins, la patience ; mais, par un effet de
et vint se fixer à Rouen, où, bien qu'elle fût, sa mauvaise fortune, elle ne se trouvait entouen ville, propriétaire de plusieurs immeubles, rée que de gens dont le fanatisme excusait
elle loua, rue de la Valasse, au faubourg et réglait le sien propre. La fureur était
Bouvreuil, &lt;tune maison sans numéro, isolée, devenue l'état habituel de ce monde dont
ayant une entrée sur la campagne 6 n. Elle l'esprit surchauffé ne se nourrissait que de
donnait comme prétexte à sa retraite le désir fausses nouvelles, de récits légendaires, de
de parfaire l'éducation de sa plus jeune fille, l'espérance folle des représailles imminentes.
qui entrait alors dans sa vingtième année.
On y accueillait avec une crédulité jamais
Caroline de Combray était de très petite découragée des prophéties grossières, antaille - grande comme un chien assis, disait- nonçant de prochains et terribles massacres,
on - mais charmante ; son teint était d'une auxquels, invariablement, devait mettre fin le
pureté parfaite, ses cheveux noirs d'une abon- retour miraculeux des lis, et, comme les illudance et d'une longueur peu ordinaires. Elle sions de ce genre se fortifient de leurs décepétait aimante et sensible, très romanesque, tions mêmes, la maison de la rue de la Valasse
pleine de vivacité et de franchise; le grand entendit bientôt des voix mystérieuses et deattrait de sa menue personne résultait d'un vint le théàtre &lt;t d'apparitions célestes ll qui,
mélange piquant d'énergie et de douceur. sur l'invitation du P. Lemercier, prédisaient
Elle avait été élevée au couvent des Nouvelles l'imminente destruction de tous les bleus et
Catholiques de Caen 7 où elle était restée six: la restauration de la monarchie.
Certain jour, dans l'été de 1795, un inconnu
ans, recevant les leçons &lt;t de maîtres d'agrément de touteespèceetdedifférenteslangues l&gt;. se présenta chez le P. Lemercier, muni d'un
Elle était musicienne et jouait de la harpe; mot de passe et d'une très chaude rècommandès qu'on fut installé à Rouen, sa mère lui dation, émanant d'un prêtre réfractaire 1°, qui
donna pour professeur d'accompagnement vivait caché à Caen. C'était un chef de chouans
Boïeldieu &lt;&lt; qu'elle pa)'a longtemps 6 francs portant le tilre et le nom de général Leb1·et :
argent par cachet 8 )), somme qui paraissait il était de taille moyenne avait la barbe et
fabuleuse en ce temps d'assignats et de man- les cheveux roux, les yeux couleur d'acier, le
dats territoriaux.
regard froid 11 .
Admis chez Mme de Combray sous les auspiMme de Combray, d'ailleurs, se trouvait fort
gênée; comme ses deux fils étaient émigrés, ces du P. Lemercier, il ne dissimula point que
le séquestre avait été mis sur tous les biens son véritable nom était Louis Acquet d'Ilauteprovenant de la succession de leur père, et les porte, chevalier de Férolles. li venait à Rouen,
fermages ne rentraient pas. Des 50. 000 francs disait-il, envoyé par les princes pour transde rentes que possédait la famille avant la mettre leurs ordres à Mallet de Crécy, qui
Révolution, un cinquième à peine, représenté commandait pour le roi la Haute-Norpar les propres de Mme de Combray, restait mandie.
On juge quel accueil fut fait au chevalier.
disponible et elle aYait été réduite à des emprunts pour subvenir aux charges très lourdes Mme de Combray et ses filles, et aussi les
bonnes religieuses et les pères chartreux, s·éde sa maison de Rouen.
Outre ses deux filles et ses domestiques, puisaient en prévenances et s'ingéniaient à
elle y abritait, en effet, cc une demi-douzaine satisfaire le moindre désir de cet homme qui
de bonnes religieuses et deux ou trois char- prenait modestement le titre &lt;t d'agent génétreux 9 J&gt; au nombre desquels se trouvait un ral de Sa Majesté ,, . On lui avait ménagé, dans
moine insermenté, nommé Lemercier, qui prit l'endroit le plus discret de la maison, une
bientôt sur son entourage une influence pré- cache sûre qu'avait bénite le P. Lemercier;
pondérante. En sa qualité de réfractaire, le Acquet s'y tenait une partie du jour et, le soir,
P. Lemercier s'exposait, s'il était découvert, ne dédaignait pas de se mêler aux évocations
à la mort ou, tout au moins, à la déportation, habituelles, et de conter,en manière d'interet l'on comprend qu'il n'éprouvât qu'une sym- mède, le récit de ses exploits.
A l'entendre, il était possesseur de vastes
pathie très mitigée pour la Révolution qui le
vouait, bien malgré lui, au martyre: il appe- domaines situés aux environs des $ableslait de tous ses vœux le feu du ciel sur les d 'Olonne d'où il était originaire u: officier au
mécréants et, n'osant se montrer, prêchait, régiment de Brie-infanterie avant la f\évolu-

1. Jean-Louis-Alexanrlrc-César Hélie de Combray,
chevalier de Bonnœil, né à Falaise le 6 juillet 1762.
2. ,\.-Timoléon de Combray. né à Falaise en 176i.
5. Archivl's de la famille de Saint-Victor.
4. Louise-Geneviève llélie de Combray, née en septembre 1765, mariée le 19 septembre 1787.
5. Extrait des registres de la paroisse Saint-Gervais
de Falaise: le mercredi 21• jour de juillet 1773, a été
baptisée par nous, curé de celle paroisse, Carolinr.Ma~delaine-Louise-Geneviévc, nèe le même jour du
légitime mariage de llessircJean-Louis-Armand-Emmanuel Hélie de Combray, seigneur el patron de Combray, Donnay, Bonnœil et autres lieux, et de noble
dame Gene\'iève Gouin Brunelle, ... etc.

6. Rapporl du préfet de la Seine-lnférieurr au
Conseiller d'Etal Réal, 26 février 1808. Archives nationales F 1 8172.
7. • ~ous soussignées, direclrisse (sic, de la maison
d'éducation des NouYelles Catholiques de Caen, et
l\lme de Ranville, religieuse dudit couvent, attestons
à qui il appartiendra que la demoiselle Marie-LouiseCaroline llélie rlc Combray a été en pension dans noire
communauté pendant six années entières avec une
femme de chambre pour la soigner et ce, à raiwn de
700 livres par an; nous attestons en outre que, pendant ces six années, elle a eu continuellement des
maitres d'agrément de Ioule espèce et de différentes
langues. t Archives de la famille de Saint-Victor.

8. Nole de Mme de Combray. Archives de la famit e
de; Saint-Victor.
9. Lellre de Timoléon de Combray à sa sœur. Archi,·es de la fomille de Saint-Victor.
10. Note de Timoléon de Combray. Archil'CS de la
famille de Saint-Victor. - Ce rél'ractaire s'appelait
J\oux-Deslandes, el fut condamné plus tard, dit Timoléon, aux galères pour fabrication de faux billets de
banque.
11. r.ote de Timoléon de Combray. Archil'es de la
famille de Saint-Yictor.
12. Il était de Saint-Cyr-la-Lande Deux-Sèvres).
Voici son acte de baptême: « Aujourd'hui, 0 norembre 1760. a été baptisé Louis, fils légitime de ~Je,sirc

"·---------------

T OU'Jf,'N'E1JUT

---.

tion 1, il se trouvait à Lille en 1791 et avait dont les deux frères, émigrés, ne reparaîla vérité est que Acquet &lt;t déclara sa flamme »
pro~té du vo~si_nage de la frontière pour in- traient probablement jamais, et, dès l'abord
~ur:,_er_son_ regm~ent et émigrer en Belgique; il mit tout en œuvre pour flatter la marott; à ~Ille de Combray el comme celle-ci, un peu
11 s etait_mis_ aussitôt à la disposition des prin~éfiante, encore que très disposée à se laisser
royalis_te de la mère et les idées romanesques aimer, se défendait comme il convient le checes, a_vait ~ait en Vendée, en Poitou, en Nor- de la Jeune fille. Le P. Lemercier lui-même
vali?r signa une _sorte d'engagement ;1ystique
mand1e ~eme, des enrôlements pour l'armée
date du 1er Janvier 1796. où, &lt;t à la face de
royal~, aidant des prêtres à émigrer, sauvant
la sainte Eglise et au plaisir de Dieu » il
d~s _villages entiers de la fureur des bleus. Il
s:obligeait
à l'épouser sur première réquisic1ta1t Ch_ar:tte, Frotté, Puisaye comme étant
5
s,o~
• Elle serra soigneusement ce précieux
ses plus mt1mes amis et ces noms évoquaient
paprnr et, un peu moins de dix mois plus tard,
l?s chevaleresques épopées des guerres de
1 OueSt auxquelles il avait pris une "lorieuse
le 17 octobre, l'agent municipal de la commun~ d'.Aubev?ie, sur le territoire de laquelle
part. Parfois il disparaissait pendant ;lusieurs
est
situe le chateau de Tournebut inscrivait
~our~, et.' au retour de ces fugues mystérieuses,
la ~aissance d'une fille, née de 1~ citoyenne
11 laissait ente~dre qu'il venait d'accomplir
Lomse-Charlotte de Combray, épouse du ciquelque haut fait ou de mener à bien une mistoyen
Louis Acquet 6. Voilà pourquoi la marsion périlleuse. C'est ainsi que le chevalier
quise
&lt;t
se trou va obligée de donner son conAcquet de Férolles était devenu l'idole du
s.ente~ent_
au mariage,"• qui n'eut lieu que
petit gr~upe de naïves royalistes parmi les1annee smvanle : on n en trouve mention à
quel_les 11 était réfugié : il avait bravement
l'état civil de Rouen, qu'à la date du 17 j~in
servi la cause; il se targuait d'avoir mérité le
1797.
surnom d~ toutou des princes, et ceci, aux
Acquet était ainsi parvenu à ses fins : il
yeux ébloms de Mme de Combray, tenait lieu
de toutes les références.
avai~ séd~it ~Hie de Combray pour rendre le
mariage mév1table et, celui-ci conclu il s'était
En réalité Acquet était un aventurier: s'il
fait envoyer, sous prétexte d'empêcher leur
nous fallait ici tenir compte de tous les méfaits
vente, en possessiJn provisoire des biens de
portés à son actif, on nous soupçonnerait de
ETAT ACTUEL OE LA MAISO'I OU MAOA)rE DE COMla
famil_le de Co~bray, situés à Donnay, près
pousser gratuitement au noir cette fio-ure
de
0
BRAY ÉTAIT DO)!ICILIÉE A ROUEN, RUE OU CIIA.\IP·
de Falaise, et sequestrés par suite de l'insmélodrame. Quelques traits, recueillis par les
DES-Ü!SEAUX, N° 36, LORSQU'EN I ïC)8 ELLE ACHETA
cription du nom de Bonnœil sur la liste dt's
C?mbray, suffiront à l'esquisser: officier à
GROS-:\1ESNIL.
émigrés. A peine installé ï, il met les terres au
Lille, sur le point d'être interné à la suite
pillag~, il fait argent de tout, il coupe les bois
d'une délation odieuse dont il s'était rendu
sans epargner les bosquets et charmilles :
c?upable 1 '. i_l dése~ta et se rendit en Belgique, fut conquis; Acquet simulait, pour se l'allirer
n_osa.nt reJomdrel armée des émigrés; il s'ar- la piété la plus vive et la plus scrupuleus; &lt;t le domaine de Donnay devient entre ses
mains une espèce de désert 8 &gt;&gt;. Arrêté dans
reta a Mons, puis gagna bientôt l'ouest de la dévotion.
ses
déprédations par une plainte de ses deux
~rance et s_e mit à chouanner ; m1is la poliUne note de J3onnœil nous renseiane sur la
tique restait étrangère à son fait· il s'était façon dont se termina cette tragique"intrigue: beaux-frères, il im1gina d'attaquer le testaassocié à quelques spadassins de sa' trempe et &lt;t Acquet employa tous les moyens de séduc- ment du marquis de Combray, prétendantque
détroussait à son profit les voyaaeurs ou tion pour parvenir à son but. La jeune per- sa ~e~~e: ?1rneure au décès de son père,
. 1
0
rançonnait
es acheteurs de biens nationaux.
sonne, craignant d'ètre lonatemps sans se avait ete lesee dans le partage. C'était déclarer
~ans l'Eure, Ott il opérait d'ordinaire, il assas- marier à cause du malheureu~ temps d'alors, ouvertement la guerre à la famille dans
s1?a de sa main deux gardes-chasse sans l'écouta, malgré tant de raisons qui la sollici- laquelle il était entré et, pour forcer sa femme
defense que sa petite troupe avait rencontrés 3. taient d'attendre et de rejeter les propositions à épouser sa querdle, il la terrorisait et la
li excellait à enlever les caisses des percep- que pouvait lui faire un homme dont on ne rouait del coups. Une seconde fille était née de
9
teurs ruraux et, le coup fait, pour colorer ses connaissait ni les noms, ni le pays, ni la for- celle triste union , et ces enfants elles-mêmes
ex~loits d'une teinte de royalisme, il ab1ttait tune... Les conseils mêmes de la mère ne n'échappaient pas aux brutalités de leur père:
nmtamment, dans les villages où il opérait, furent malheureusement pas écoutés, et elle une note écrite de la main de Mme Acquet est
'
les arbres de la liberté, Las enfin « d'un mé- se trouva obligée dti donner son consentement sur ce point, d'une ~l,,quence navrante :
li. Acquet assommait tous les jours ses enfants .
tier où il n'y avait que des coups à recevoir au mariage, les lois d'alors accordant toute
et sa tète à perdre J&gt;, il vint à Rouen chercher liberté aux filles et les autorisant à secouer le il me maltraitait aussi sans cesse: c'était souven~
fortune; sans doute, avant de s'introduire chez joug salutaire de leurs parents. l&gt; Les dates avec des cotrcts qu'il corrigeait ses enfants et s'en
~cr_vait toujours lorsc1u'il_les faisait lire; elles
Mme de Combray, avait-il eu soin de se ren- de certaines pièces complètent sans ménagt!- etaien~ lOUJours toutes noires des coups qu'elles
seigner•. Il savait trouver là une riche héritière menLs les périphase; discrètes de Bonnœil; reccva1cnt.

.1

Jacqucs-Fra_nçois Acquet, chevalier seigneur d'Jlautcporte, de Fe~ol_lcs cl autres lieux, chevalier de l'ordre
royal et m1hta1rc de Saint-Louis, el de dame Jeanncl'aulc_ Cordier,. ses père el mère, ledit Louis, né d'hier.
P,arrarn: mcsme Louis ~e Losjle, _prêtre doyen et curé
d Oyron, marrame: demo1sPlle Lou1se-Charlolle Acquet
sa_sœur, qui _a dé~laré ne savoir signer. »
'
1. Son dosswr n existe aux archives du ministère de
la Guer1:~ q11e sous la forme d'une chemise vide de
toules, p1eces. _0)1 i:elève le n~m d'Acquct de Férolles
dans I Etat rmlzlatre de la h·a11ce comme sous-lieutenant, puis li1;utenantde Brie-infanterie, 1782 à 1i9 I.
A celte dernière dale le régiment était en effet à
Lille. Acqu~t ligure également sur les cont;ôles du régiment de Brie.
2. «... 11 avait été bien auparavant condamné à vingt
an~. au chàtea~ de Saumur, pour un fait si honteux
qu 1! faut le ta,_re. » Note de Bonnœil. Archives de ta
fam,lle de S~rnt- Yictor. B~nncr•il exagère : sur les
contrôles du regiment de Bric, aux archives du ministère de la guer~·e! on trouve, au nom d'Acquet, celle
men!1on : • 10 Jmlle_t 1780 - condamné par le tribunal a trois ans de prison à Saumur. »

3. «... Il fait conduire le nommé :Uercié, garde du
duc de Bouillon, demeurant à• Sainte-'.llarguerite-desBeaux, près Breteuil, à un endroit écarl~ de la forêt
où il le fait ma~sacrer; et, comme le fils de ce Mercié
vint pour dégager son père, il ordonna, de sang-froid,
à Gérard Saint-llclme, son second (ce Saint-llelme,
dit Gérard, a été fusillé à la suite de cette affaire-là
à Rouen, il y a six ou sept ans) de s'en débarrasser;
mais comme une telle barbarie répugnail à la lroupe,
composée pour la plupart de jeunes réquisitionuai~es
égares, on dit qu'il le tua lui-même d'un coup de sa
carabine... •
~oie de la main de Bonm.eil. Archives de la famille
de Saint-\'ictor.
4. • li a cherché à avoir des renseignements sur la
fortune ... » Nole de Bonnœil.
5. Ceae pièce èlranfe se trouve dans les Archi,·es
de la famille de Saint-\ictor; l'acte n'estsignéque des
seuls conlraclant:1 et non point des amis et parents
dont le consentement semble y être annoncé, Mlle de
Combray signe Charlolte: ce prénom qui ne figure pas
à son acte cle baptème élait sans doute celui qu'on lui
donnait familièrement.

- 235 -

, 6. Extrait des actes de )'état. ci~il de la commune
d A~bevo1e (Eure) : • Ce .~ourll hm, 26 1·endémiairc
&lt;le l_an V ( l '7 octobr_e _1_~90 1.. . est comparu le CÎtùyen
Louis Acq\1ct, \lom1c1lie en cette commune, lequel
a_ccompagne du citoyen Claude ~otlier, bourgeoisrlomici~
héen celle commune, cl de la ~1~~enne Marie-Françoise
Lambert d_e Chalange, dom1c1hee au Pelit-Ant.lelys
cauton dudit lieu, lesquels m'ont déclaré que la cito:
yen ne Lou1s~-Charlotte_ de Combray, domiciliée en celle
co~munc,. epouse du c1toren .L~uis, Acquet, est accouchee lner, a une heure apres-m1d1, d une enfant femelle
laquelle m'a été representée, et à laquelle ils ont
donné le nom de Charlolle. •
7. Acquet s'installa à Donnay au mois de frimaire
an VI (décembre 1797).
8. Mémo!re po!-'r MM. Ilf lie de Bonnœil et /Jélie de
Combray, a Falaise , de 1imprimerie de Brée frères
en 1806.
·
•
9. Nous n'av?ns pu _tr~uver l~ace d~ la naissance de
cette _seconde hile. q~1 s ap~ela1t !larie-1Ienrie1te-Clément111c. Une lro1s1eme hile, Marie-Céline-Octavie
naquit plus tard, en 1801. Nous retrouverons ces !roi~
cnfanls.

�1f1ST0-1{1.l!
Il me doooa un jour un soufflet si forl que le
sang m'en a jailli rlu nez el de la bouche, et que
j'en restai un momrnt sans connaissance ... . 11 a été
chercher ses pisloleL&lt;: pour me lmiler J;-. ce1·vclle,
ce qu'il aurait fait s'il ne s'était pas trouvé du
monde ....
11 élail toujours armé d'un poignard qui ne le
quilhlÎt pas 1 •

Au mois de janvier 1804, Mme Acquet s'était
résolue à s'enfuir de cet enrer; profitant d'un
voyage de son mari en Vendée, elle lui écrivit
qu'elle renonçait à la vie commune et courut
à Falaise demander asile à son frère Timoléon
rentré depuis peu en France'. Celui-ci s'entremit pour éviler un scandale et obtint de sa
sœur qu'elle réintégrerait le domicile conjugal.
Mme Acquet suivit ce sage conseil; mais elle
ue put se décider à revoir son mari, revenu
en toute hâte et qui, trouvant fermée la porte
du château où elle s'était barricadée, fit constater par le juge de paix du canton d'Harcourl,
assisté de son gref6er et de deux gendarmes,
que sa femme refusait de le recevoir 3 • .AJant
enfin trouvé, un beau matin (( son sPcrétaire
forcé et tous ses papiers enlevés J), elle revint
à Falaise, obtint un jugement l'autorisant à
habiter chez son frère et déposa une plainte
en sépara lion.
Les choses en étaient là à l'époq11e du procès
de Georges Cadoudal. Acquet, dont la foreur
s'exaspérait de la résistance que rencontraient
ses projets, jura qu'il tirerait de sa femme et
de tous les Combray une vengeance éclatante :
il:, devaient, pour leur malheur, donner trop
facilement prise à sa haine.
Après trois années passées à Rouen, Ume de
Combray était rentrée, au printemps de 1796,
à son château de Tournebut: elle y apportait
intactes ses rancunes ro~ alistes et ses tenaces
illusions. Elle avait déclaré la guerre à la
Révolution et croyait la victoire assurée dans
un très court délai.
C'est un effet assez ordinaire des passions
politil1ues que d'aveugler ceux qu'elles dominent au point de leur présenter comme des
réalités imminentes leurs désirs et leurs prévisions. Mme de Combray escomptait si impatiemment le retour du roi que l'une des raisons
qui l'avait-nt décidée à regagner son château
était d'j- préparer des appartements pour
y abriter les princes el leur suite au cas où le
débarquement tant attendu s'effectuerait sur
la côte de Normandie. Déjà, en 1792. Gaillon
avait été dé:5igné pour se rvir d'étape à
Louis XVI, s'il s'était décidé à renouveler ,,ers
1

1. Archives (le la famille dt Saint-Victor.
'2. Idem.

3. Procès-verbal de Jacques-François Bullct,jugc de
paix du canlon dïlarcourL 1 nivôse. an XII.
4 On pense qu'un souterrain unissait le grand au
petit chàteau, et la découverte assez récente d'une
sorte rle cave sous la pelouse du parc actuel donnerait
du poids it celle opin10n.
5. « Le 1t prairial an VI (50mai 1708), vente pal'
le citoyen Hue il la citoyenne Gouin, veuve llêlie. Jlenry-Guillamne Hue demeurant en la commune de
Bougy (Ca\l·ados) ,,end à Genevihe Gouin, veuve du
citoyen Armand-Emm,muel JIJlic, demeurant à Rouen,
rue du Champ-des-Oisf'aux, n° 56, une maison de
propriêtaire, cour, jardin et petite forme ... le tout
situé en la commune d'Aubevoie, près Gaillon; ladite
petite ferme contenant, tant en maison, bâtiments,
terres et vigues, coteaux, masure, labour cl bois taillis,
environ hu1L acres, y comr,ris la maison de propriétaire. Celte vente est de mit mille francs de principal que ledit citoyen Hue reconnait avoir reçu ce

TOW{JI/F.1JUT - - ,

la mPr la tenta live arnrlée à Varennes; le
chàteau de Gaillon n'était plus, en 1796,
habitable; mais Tournebut, qui en était voisin, devait, dans l'idée de la marquise, offrir
les mèmes avantages, .se trouvant, à peu près,
à mi-chemin entre la côfe et Paris. Son isolement permettait, d'ailleurs, d'y recevoir des
hôtes de passage sans éveiller les soupçons, et
ses vaste:, cachettes, où pouvaient se terrer
soixaute à qualre-vingts personnes, favorisaient des conciliabules clandestins.
Pour plus de sùreté encore, Mme de Comhra-y fit, Yers cette époque, l'acquisition d"une
assez vaste maison, située à quelque deux
cents mètres des murs de Tournebut et qu'on
appelait Gros-Mesnil ou le Petit-Château.
C'était un pavillon à deux étages, çoiffé d'un
haut toit d'ardoise; la cour qui le précédait
était entourée de (&lt; masures &gt;) et de bàtiments
de service: une muraille assez haute fermait
de tous cûlés celle propriété qu'une sente discrète mettait en communication a\'ec l'une
des petites portes pratiquées dans la cloture
de Tournebut~.
A peine en possession du Petit-Châleau 5 ,
Mme de Combray y fit construire deux vastes
cachettes; elle employait à ces besognes confidentielles un homme sûr, nommé SoJer, qui
cumulait à Tournebut les fonctions d'intendant, de maître d'hôtel el de valet de chambre.
Soier était né à Combray, l'une des terres
que la marquise possédait en Bisse-Normandie, et était entré à son service, en 1791 ,
à seize ans, en qualité d'aide de cuisine 6 ; il
avait suivi sa maitresse à flouen pendant la
'ferreur et, depuis le retour à Tournebut,
elle l'avait chargé de la remplacer daas l'administration de son domaine; il avait, à ce
titre, la haute main sur la domesticité du
château, qui se composait de six personnes,
parmi lesquelles la femme de ehambre Querey;
et le jardinier Châtel 8 méritent une mention
particulière.
Chaque année, vers Pâques, .Mme de Combray se faisait conduire à Rouen où, sous
prétexte d'emplettes et de loyer à toucher,
elle séjournait un mois; Soyer el Mlle Querey
seuls l'accompagnaient. Oulre sa mai.son patrimoniale de la rue Saint-Amand, 'elle avait
gardé son discret immeuble du faubourg
Bouvreuil qui continuait à servir d'asile à des
proscrits' recherchés par la police du Directoire et. d'entrepôt aux réfractaires de la région, assurés d'y trouver des engagements et

les moyens de rejoindre l'armée, royale. Tournebut lui~mèmc, admirablement situé pour
servir de passage et de lieu d'étapes entre Ja
Haute et la Basse-Normandie, devint le refuge
indiqué de tous les partisans qu'un coup
hardi signalait aux autorités de l'une ou de
l'autre rive de la Seine, totalement sPparées
à cette époque par la rareté et la lenleur des
communications. et plus encore par la centralisation policière qui excluait, pour ainsi
dire, tous rapports directs entre les diverses
autorités départementales. C'est ainsi que,
de 1796 à 1804, Mme de ComLray, devenue
chef de parti c&lt; aYec cet avantage de n'ètre
connue dans ce sens que par le parli luimême 10 &gt;&gt;, hébergea ]es chefs les plus compromis de la Chouannerie normande, étranges
héros auxquels leur bravoure fo]le avait
créé une renommée légendaire et dont les
noms se retrouvent à peine, douteusement
orthographiés, dans les récits des historiens.
Au nombre des hôtes qui séjournèrent à
Tournebut était Charles de Margadel ", l'un
des o.rnriers de Frott~. qui avait organisé une
police royaliste à Paris it même, d'où il s'échappait pour venir faire le coup de Ît'u dans
l'Eure, sous les ordres d'Hingant de Saint.Maur, autre habitué de Tournebut, qui !
prépara son étonnante équipée de Pacy-surEure.
Outre Margadel et Hingant, Mme de Combray avait, le plus sôuvent, offert asile à Armand Gaillard et à son frère Raoul1 5 , dont
nous avons conté ]a mort. DcvilJe, dit Tamerlan, les frères Tellier, Le Bienvenu du
Buc, l'un des officiers de Hingant; un autre
encore, caché sous le 110m de Collin, dit
Cupidon; un :,:padassin allemand, nommé
Flicrlé, dit le ~la1'Chand, que nous retrouverons, éLaient également ses bôles ordinaires,
sans compter les Sauve-la-Graisse, les San~Quartier, les Blondel, les Perce-Pataud, comparses sans nom et sans histoire qui étaient
toujours assurés de lrouYer, dans Jes cachettes du grand château ou dans la Tour de
l'Ermitage, refuge et secours 14 •
C'étaient là des locataires compromettants,
et il n'est que trop facile d'imaginer à quel
passe-temps occupaient les loisirs de leur
retraite à Tournebut ces gens depuis longw
temps dégoûtés des occupations régulières, et
pour qui la lutte et le danger étaient devenus des besoins impérieux. Une statistique,
difficile à établir, fournirait sur ce point des

jour, en espèces d'or et d'al'gcnt ayant cours, de ladite veuve Hélie... D
Archives du greffe de la Justice de paix de Gaillo11.
Quelques années plus tard, en juin 1800, Mme de
Combray, 11e se réservant que le petit château proprcme11l dit, donna à Lail pour 1rois ans, à Claude
Bachelet d'Aubevoie, les terres, bois et vignes qui en
dêpenda1ent.
ti. Interrogatoire de Jean-Henry Soyer, 31 octobre 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de
Rouen.
7. Catherine Querey, âgée de !rente-sept à trentehuit ans {en 1807), née à Fromanville, près de PontAudemer. Archives du greffe de la Cour d'assises de
l\ouen.
8. Nicolas Châtel, né à Saint-Cyr-du,Vandreuil, âgé
de vinpt-six ans (en 1807 ). Archives du greffe de la
Cour d as~i~f's de Rouen.
9. 4 - J1avais loué une maison qui leur aait consacrée et où ils trouvaient toules les caches nécessaires à leur sùrelé, D Lettre de Mme de Combray

au roi Louis XYIII. Archi\·es nationales, F' 81i0.
10. Rapport du Préfe t de la Seine-Inférieure. Archi,·es n:ilionalei:i, F' 817'1.
11. La note de la Sicotière sur Margadel est très
confuse. Voir de préfl!rence, sur ce p~rsonnage. un
pa~sage des Mimofre&amp;d' l/yde de !Yeuville, t.1, p. 284.
12. o: ~'aitcs-\•ous rendre complede tous les indivi•
dus qui sont logés chez Coulal, restaurateur, en face
d~ la rue de Chartres ... c'est dans cette maison que
logeait Margadel. Faites une recherche rigoureuse
dans cetle maison . C'est là que s'adressaient autrefois
les lettres du Comité anglais. ll
Archives de la Préfecture de Police. Affaire du
5 nivôse.
13. 11 Le. peu de ressources qui nous restait encore
élait consacré à sauver du glaive vos fid éles serviteurs
el j'ai eu à re.gretter le chevalier de Margadelle,
Raoulle, Tamerlan el le jeune Tellier •.•. ll Lettre de
Mme de Combray à Louis XVIII.
14. Quand Saint-Réjant, l'auteur et la victime de la
machine infernale de la rue Saint-Nicaise, vint à

""'236 -

présomptions saisissantes : - en septembre 1800, les deux diligences de Caen à Paris
sont a:rêt~es ~ot~e Evreux et Pacy, au lieu
nomme R1q111qui. par deux cents brio-ands
bien armés: 48.000 livres de fonds, appartenant à l'Etat,sonl soustraites. - En 1800 encore, la diligence de Rouen à Pont-Audemer
est attaquée par vingt chouans qui enlèvenl,

'

'

quelques jours plus tard, la malle de Caen
à Paris est dévalisée par six brigands. Sur la
grande route de la rirn droite, les attaques
de diligences sont fréquentes à la côle de
Saint-Genais, à la montée d'Authevernes, au
vieux moulin de Mouflaines 1 • Beaucoup plus
tard seulement, quand le château de Tourm·but fut connu pour un repaire a\'éré. dr.

LA FAl'ollLLE DE COMBRAY. -

D'apresun tableau appartenant à M.

LE

Paris par Vernon et par Magny-en•Vcxin où
les courriers avaient été si souvent arrêtés! i&gt;,
il pouvait bien avoir servi de centre à ces
opérations et, comme les auteurs en étaient
demeurés introuvables, on les porta toutes à
l'actif de Mme de Combray. li faut bien reconnaitre que cette accusation rétrosprctive
et sans preuves certaines n'avait rien de trop

Co;,,nE DES

ALLEURS,

De gauche a jro,tc : ,\rmand-Timo!éon de Combray; ~ouise-Gene\'iève de Combray (Mme d'll ouel de la Pommeraye\: Caroline de Combrai· C,lme Acquet de
Férolles;; J ean-Louis Alexandre de Combray, chevalier de Bonnœil; .l\lmc de Combray.
·

une partie des fonds qu'elle transporte. En 1801, vol d'une dili~ence près d'Evreux;

chouans, les autorités songèrent que &lt;! par sa
situation à égale distance des deux roules de

Paris pour prêparer son crime, il arrivait d'une \ocnlil~ du ~éparlcmcn t de l'Eure qu'il s'obstina à ne
poml dé~19ncr : on ~ut seu lc~enl qu'il étai t muntè
en rouJe dans ~ne ,:01ture puUltque ,·enant d'Eneux.
Pour se loger. 11 priL le premier 110m qui lui passa
j~ar l'esprit cl ~e ful celui de Soyer, le nom de
1 homme de confiance de Mme de t.:omlirav. Il n'est
pas interdit rle supposer qüe sa derniOre étape a\'ait
&amp;Lé Tournebut.
) . La fréquence de ces arrestations de dili,,.enccs
a11ola1L la police de /'arîs : dans les cartons det&gt; documents relatifs à l'affaire du 5 nivôse on trouve aux
Archin!s de la préf~c~ure de police la' nole que Yoici r
~ « ~e vol, J~s dilrgences et de tous les fonds pubites s organisait chez üourmon! 1 sous la direction du
ci-de\·a11t chen lier d~ Luxembourg et de tlalartic,
demeurant rue Florentm , en entrant par la rue Jlonoré
le premier hôtel à gauche.
'

téméraire. Le vol des fonds de l'Etat était
une bagatelle pour dés gens que dix ans de

Les êtres secondaires chargés de l'exécution de cet
in~âme briganclage sont les particuliers dont les noms
SUJ \'Cllt :
- Charles Godet, à P:iris.
- I.e~ deux frères Le Pclleti, r, qui rc~tent du cùté
d'A vranches.
- Daguerre le jeune (sic ), à Paris.
- Charles Sour1lak (sic), a Paris.
- Bernard Sourdak, rue des Auguslint
- Godin,. hôtel oll a ·logé \'Empereur.
- I.e petit Alexandre, i'1 Paris,
- El Chappedelaine, hûtel de May~nne, rne du
Four-Honoré.
On entretenait, pour l'exècution de ces horrililes fo1·faits. U';'e trentaine d'hommes qui recevaient 60 francs
par mots et le Yètcment : ces hommes n·ont aucun
domicile.
Le dépôt de tous les secrets de celle société se

t,rouve rne ~euve-Sainte-C~tl~erine. maison d'un 1onnel1cr, ..chez les filles Fr_ém1ll1011, au quatrième, sur le
rlerricrc. dans un ?·,limet mansardé clans lequ el se
trouve u!'e cache q.ui n est.connue que des demoiselles
en question. c.~s _filles doivent aussi ètre dépositail'es
du secrel de l mfernale age.nec anglaise.
Dans tous les cas, on ne risque rien de fouillf'r tout
le corps ~e logis du 1c!·rière de la maison habitée par
les demoiselles Frém1llion et une dame au premier
amie intime de Sourdak le père. 11
'
• Archives de la préfecture de polire. Alfai1·e du S niYose.
On pc~t. cons~ller aussi, sur les aUenlats que nous
venons d enul?er'o!r, le~ notes de la Sicotièr~. Voir
Fl'Otlé et les 11/SutTrctwns normandes t 'I pp 290
457,647, 6i8, etc.
' ·' ' ·
'
2.. Happor.L du prêfct de la Sei ne-Inférieure à Réal
Arclnves nalJOnales. fî 817'1.
'

�• - mSTO'/t1.Jl

T OUR_N'EBUT

guerre acharnée avaient blasés sur tous les brigandages; on conçoit, au reste, que le piège
odieux tendu par Bonaparte à Frotté, si populaire dans toute la région normande, l'exé-

C'est à Tournebut que d';\ché s'était réfugié. JI avait quitté Paris dès la première heure
de l"ouverture des Larrières et, soit qu'il eût,
plus habilement que les !rères Gaillard, dépisté les surveillances, soit, ce qui est probable, qu'il pût, d'une traite, gagner SaintGermain, où nous savons qu'il avait un asile,
et, de là, sans avoir à risquer le passage d'un
bac ou d'un pont, sans s'arrêter à aucune
auberge, franchir en un jour les quinze lieues
qui le séparaient de Gaillon, il arriva sans
malencontre chez Mme de Combray qui referma immédiatement sur lui Ja porte d'une
des caches du grand château 1 •
Tournebut élail pour d' Acbé un lieu familier, des liens de parenté l'unissaient à Mme de
Combray et, bien avant la Révolution, quand
il était « en semestre )&gt;, il y avait fait d'assez
longs séjours, alors que la &lt;&lt; grand'mère
Brunelle » vivait encore. JI y était revenu
depuis et avait passé là une partie de l'autonrne de 1805. Une grande réunion y avait
eu lieu à cette époque, sous prétexte de fèter
le mariage de M. du Hasey, propriélaire d'un
château voisin de Gaillon. Du Hasey était
l'aide de camp de Guérin de Bruslard, le fameux chouan que Frotté avait désigné pour
son successeur dans le commandement en
chef de l'armée royale, et qui n'avait eu qu'à
la licencier; c'est dire que celte réunion, dont
la mention revient souvent dans les ra pporls,
avait dû prendre, par le choix et la qualité
des convives, une importance plus grande
que celle d'un simple repas de noces.
D'Aché apprit à Tournebut la proclamation

de l'Empire et l'exécution de Georges. C'était là, semble-t-il, la fin des espérances du
parti royaliste : de quelque côté que l'on se
tournât, nulle ressource; plus de chefs, plus
d'argent, plus d'hommes : s'il restait dans
les campagnes de l'Orne et de la Man_che
nombre de réfractaires, il était impossible
de les grouper et de les solder. De jour en
jour la machine gouvernementale gagnait en
force el en autorité; au moindre mouvement
la France sentait se resserrer cet étau de fer
auquel elle était prise, ravie, d'ailleurs, ou,
tout au moins, stupéfaite et grisée; et si grand
étoil le prestige de l'extraordinaire héros qui
personnifiait à lui seul tout le régime, que
ceux mêmes qu'il avait vaincus ne déguisaient
pas leur admiration : le roi d'Espagne - un
Bourbon! - lui envoyait les insignes de la
Toison d'Or. Le monde fasciné se donnait, et
nulle histoire n'offre l'exemple d'une puissance matérieUe et morale comparable à ce
que lut celle de Napoléon dans le temps où le
Saint Père passait les monts pour venir reconnaître et saluer en lui l'instrument de la
Providence et le sacrer César au nom de
Dieu.
C'est pourtant à la même époque que
d'Aché, proscrit, reclus dans les cachettes de
Tournebut, sans un compagnon, sans un sou
vaillant, sans autre conseil et sans aulre allié
que la vieille femme qui lui donnait asile,
conçut l'étonnant projet d'entrer en lutte
contre l'homme devant lequel toule l'Europe
s'agenouillait. Ainsi présentée, la chose paraît
folle et, sans doute, les illusions royalistes
de d'Aché l'aveuglaient-elles sur les conditions du duel qu'il allait entreprendre. Mais
c'est l'histoire de ces illusions mêmes qu'il
est d'autant plus intéressant de suivre qu'elles
étaient communes à bien des gens pour qui
Bonaparte, au faîte de sa puissance, ne fut
jamais qu'un crimintl audacieux, dont la
grandeur factic~ était à la merci d'un coup
de main.
La police de Fouthé n'avait pas renoncé à
découvrir la retraite du lugitil. On le cherthait à Paris 2 , à Rouen, à Saint-Denis-duBosguérard, près de Bourgthéroulde, où sa
mère possédait une petite propriété; on le
guettait surtout à Saint-Clair où sa femme et
ses filles étaient rentrées après l'exécution de
Georges. On leur avait ouvert les portes de la
prison des Madelonnettess en leur fais'ant
savoir que, par mesure de haute police,
elles eussent à se retirer à quarante lieues
de Paris et des côtes; mais les pauvres
femmes, presque sans ressources, n'avaient
point tenu compte de cette injonction, et on
tolérait leur présence à Saint-Clair dans l'espoir que d'Aché se lasserait de sa vie no-

made et viendrait se faire prendre au gîte.
Quant à Placide, dès qu'il se vit hors du
Temple et qu'il eut conduit chez elles sa
belle-sœur et ses nièces, il regagna Rouen où
il arriva vers la mi-juillet. Il n"était pas
installé de la veille dans son logement de la
rue Saint-Patrice qu'il reçut - sans qu'il
pût dire d'où ni comment - une lettre lui
annonçant que son frère cc s'éloignait pour
ne pas compromettre davantage les siens, et
qu'il ne reviendrait en France qu'à la paix
générale, espérant obtenir alors du gouvernement la permission de finir ses jours au
milieu de sa famille 4 l) .
D'Acbé, pourtant, vivait à Tournebut sans
grand mystère. Pour toute pr,foaution il évitait de sortir de la propriété et il avait pris
le nom de Deslorières, qui avait été l'un des
pseudonymes de Georges Cadoudal, « comme
s'il avait voulu se désigner pour son successeur5 J&gt;. Les domestiques, peu à peu, s'habituaient à la présence de cet hôte que Mme de
Combray entourait de soins, u parce qu'il
avait en, disait-elle, des désagréments avec
le gouvernement )&gt;. Sous prétexte de réparations entreprises à l'église d'Aubevoie, le
curé de la paroisse était invité à venir, chaque
dimanche, célébrer la messe à la chapelle
du château, et d'Aché pouvait ainsi assister à l'office sans se montrer dans le village.
Les jours passaient sans doute avec lenteur pour cet homme accoutumé à la vie la
plus active; il rêvait du retour du roi avec sa
vieille amie; Bonnœil, qui séjournait une
partie de l'année à Tournebut, donnait lecture
d'une oraison funèbre du duc d'Enghien,
pamphlet virulent que les royalisles se passaient de main en main et dont il avait pris
copie. Que de lois d'Aché ne dut-il point
arpenter la magnifique allée de tilleuls,
encore debout a11jourd'hui, seul vestige de
l'ancien parc. li y a là une table de pierre
verdie sur laquelle on aime à penser que cet
homme étrange s'accoudait quand il songeait
à son rival et que, du fond de sa retraite, il
façonnait l'avenir au gré de ses illusions
royalistes, comme l'autre, dans son Olympe
des Tuileries, au caprice de son am~
bilion.
Celle e:xistenced' oisiveté et de recueillement
dura plus de quinze mois. Depuis la fin de
mars 1804, date de son arrivée à Tournebut,
jusqu'au jour où il s'en éloigna, il ne parait
pas que d'Aché reçut d'autre visite que celle
de la dame Leyasseur, de Rouen, qui, s'il
fallait en croire certain rapport de police,
aurait été simultanément sa maîtresse et celle
de Raoul Gaillard. A la vérité, elle était une
amie dévouée des royalistes auxquels elle

1. « Mme de Combray m'a parlé d'une cachellc
dans le grand châleau, niais sans me ta faire voir, en
me disant qu'elle nvait servi à rr.Lirer Deslaurières
(d'Aché) apres l'alli:iire de Georges, à Paris. , Interrogatoire de Lefebvre, 22 août 1808. Archives du greffe
de la Cour d'assises de Rouen.
2. Bulletin de police du 11 ,·endémiaire an XIII (3 oc
tobre 1804). r Alexandrine d'Aché: une pièce dêposée
à la Cour criminelle prouve que le sieur Daché, son
père, était un des conspiraleurs, et que sa famille
étail iniliCe dans le secret du complot. On sait, d'ai1
leurs, que cet indi1·idu êlail lié avec Raoul Gaillard

et qu'il s'Ctait reu_ni à Georg~s dans J; dernier ~·oyage
que ce chef de br1gan!ls a [ait à 1~ cote. ~urre!ller la
demoiselle de passage a Paris etqu1 pourrait arn1r pour
but de suivre une nouvelle intrigue ou de donner des
soins à son /1ère qui y serait caché. Continuer à re
chercher ce ui ci donl on rtonne le sigualemenl. 11
Archives nationales, AF •• 1491.
5. « Jearme-Louisc d'Aché, née Roquefeuille, RenCe-Louisc ,\'Aché. Caquera y dit De Lorme , cl Miche1
Louis--Placide d'Aché, do11l YOUS rn'nct ordonné la
mise en liberté, ont pris leurs passeports. Leur d~pllrt a été surveillé, les trois premiers sont parhs

pom· Saint-Clair, prC~ qournay, l'autre pour Ro_!)en. b
Rapport à Réal, 10 Juillet 1804. Ar. nat. F7 6:,97.
4. Interrogatoire de Plaeided'~ch~, 31 octobre 1808.
Arehi1·es du greffe de la Cour d assises de Rouen.
5. Rapport du préfet de la Seinc-Inrérieure. Ar
cl1ivcs nalimrnles, F' 817'1. li esl possible que d'Achè
utilisât depuis longlemp~ ce surnom. Nous avons ren
contré dans les Archives de la famille de Snint-Victor
un diplùme de franc-maçon au nom du F. ·. de Lorière,
daté de l'an de la vraie Lumière 4786. P eu t-êire
est ce la un document laissé par d' Achë à Tournebut
et qu'avait eonsenê Mme de Combray.

cution sommaire du général et de ses six

officiers, l'assassinat du duc d'Enghieo, la
mort de Georges - presque un dieu pour la
Chouannerie- et de se.s braves compagnons,
on conçoit que ces faits, succédant à tant

de fusillades, d'emprisonnements sans jugement, de trahisons policières, de guets-apens,
de dénonci~tions payées et récompensées à
l'égal de hauts faits, aient exaspéré les royalistes vaincus et envenimé leur haine au point
que tous les moyens d'action leur parurent
acceptables : tel était l'état d'esprit de Mme de
Combray au milieu de l'année 1804, date à
laquelle nous avons arrêté le récit des mal-

heurs conjugaux de Mme Acquet de Férolles,
el il justifiait le mot de Bonald : « Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites par des gens d'esprit, des crimes
commis par d'honnêtes gens, ,,oilà toute la
Révolution. &gt;&gt;

4

4

4

4

4

4

4

4

4

--~

avait rendu de signalés services et c'est par ment, l'Empire de.Napoléon s'écroulerait sans
armée de volontaires à panaches blancs, il
elle que d'Acbé, pendant sa réclusion à Tour- quïl fùt besoin de porter un seul coup.
irait ~ecevoir Sa Majesté, la vieille marquise
nebut, ~arvint à se tenir au courant de cé qui
Tel était l'éternel sujet des causeries que mettait la dernière main à la disposition des
se passait en Basse-Normandie. Depuis la pa
~[me de Combray el son hôte entrecoupaient
cification générale, la tranquillité y était, en d'interminables parties de cartes ou de tric- appartements depuis longtemps préparés pour
abriter, sur le chemin de Paris, le roi et sa
apparence du moins, rétablie; la
suite; même, pour perpétuer le souChouannerie semblait oubliée; mais
venir de cette visite, qui devait èlre
la conscription n'enlrait pas dans les
la
page glorieuse de l'histoire de
mœurs des classes rurales, et la riTournebut,
elle avait fait recrépir
gueur avec laquelle elle était appliquée
et orner d'un fronton l'ancien bâtiindisposait la population : le nombre
ment du château que Marillac avait
des réfractaires et des déserteurs
laissé inachevé!.
augmentait à chaque réquisition;
Au mois de juillet 1805, après
protégés par les sympathies des payplus d'un an passé dans cette solisans, ils se dérobaient facilement aux
tude, d'Aché jugea le moment d'agir
recherches; les gens de la campagne
arrivé
: l'empereur allait partir pour
les considéraient bien plus comme
combattre
une nouvelle coalitions ;
des victimes que comme des rebelles
le sort des armes pouvait lui être déet ]es nourrissaient quand ils poufavorable; il suffisait d'un échec pour
vaient les accueillir sans être vus. Il
ébranler
sur ses bases mal affermies
y avait là les éléments d'une nouvelle
le
nouvel
Empire que mainter:ait
insurrection auxquels viendraient se
seul
le
prestige
d'une armée toujours
joindre, si l'on parvenait à réunir et
victorieuse.
Il
s'agissait
de profiter
à équiper ces réfractaires, tous les
de
cette
chance
au
cas
où
elle
vînt à rn
survivants des bandes de Frotté,
présenter.
D'Aché
devait,
d'ailleurs,
exaspérés de la rigueur du nouveau
pour se ttnir à portée de la croisière
régime et des maunis traitements
anglaise, se rapprocher du Cotentin;
des gendarmes.
il comptait, dans cette région, des
La descente d'un prince français
amis dé\ oués et savait y trou ver
sur les côtes de Normandie devait,
des retraites sûres; de son côté, Mme
dans l'esprit de d'Aché, opérer le
de Combray, prenant prétexte de la
groupement de tous les mécontents.
foire de Saint Clair qui se tenait, chaBien persuadé qu'il sulfirait d'anque année à la mi-juillet, aux envinoncer à M. le comte d'Artois où à
rons du château de Donnay, pouvait,
l'un de ses fils, que leur présence
sans donner prise aux soupçons, con
était désirée par les fidèles popula&lt;luire son hôte jusqu'au delà de Fations de l'Ouest, pour décider l'un L'ALLÉE DES TILLEULS DE TOURNEBUT, TELLE QU'ON PEUT LA VOIR
laise. On résolut donc de se mettre
ENCORE
AUJOURD'HUI
d'eux à passer le détroit, il projetait
en route et, le 15 juillet 1805, la
de se rendre en Angleterre afin d'en
marquise quittait Tournebut avec
rorter lui-mê~e à Hart,~elll'invitation; peut- trac; dans leur oisiveté fiévreuse, isolés du son fils Bonnœil, dans un cabriolet que menait
etre ne pourrait-on empecher le roi de prendre reste du monde, ignorant tout des nouvelles d'Acbé vêtu en postillon'·
en personne la tète du mouvement et de dé- idées et des nouvelles mœurs, ils se calfeuC'est en cet équipage qu'entrait en campabarquer, ie premier, sur la terre de France; traient dans leurs illusions et se grisaient de
gne, sans autre ressource que son courage et
c'était la secrète conviction de d'Aché, et, dans leurs ulopies au point de leur donner la cousa foi royaliste,cet homme dont le rève était
l'ardeur de son crédule enthousiasme. il avait leur d'une réalité. Et, tandis que le proscrit
de changer la face du monde; et l'on songe,
la certitude qu'à l'annonce d'un tel événe- étudiait l'endroit de la côte où, suivi d'une
malgré soi, en présence de cette héroïque c:m1. ~lie était chargée, dit•011, de la corre5pondance
informé, « avant même notre gouvernemenl D. des
deur, au départ du héros de Cervantès,
a1•cc I Angleterre. Rapport Ju préfet Je la Seine4
préparatifs de la coalition et c1u'il eùt quitté Tourquittant un beau malin sa gentilhommière,
Inférieur~. Archives nationales, F' 8172.
nebut 11: deux mois avaut que l'Empereur quittiit les
2, Celte nouvelle lacaJe, en regard de la Seine
muni d'une vieille rondache et couvert d'une
Tuileries
». On en concluait qu'il était ires informé
portait, au fronton, la date de 1801..
'
iles projets de l'Angleterre el qu'il y ai:aîtdes corresarmure démodée, pour aller, poussé par une
. Titres de {a prnpriélé communiqués par Mme Le
pondants.
V1lla1n, propriétaire actuelle du domaine rle Tournebul.
folie sublime, prendre le parti des oppri4. Rapport du préfet de la Scine Inferieure. Ar
3. La police s'étonna, plus la1·d 1 que d'Aché eùl été
chives nationales, F1 8172.
més el déclarer la guerre aux Géants.
1,

4

1

4

4

4

4

G. LENOTRE.
(A suivre.)

�·r--

ffiSTO'J{l.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - '

ques voix ont rrié : \'i,,e la République!
Il est retourné lentement à sa place. Son cousin Napoléon, fils de Jérôme, celui qui ressemble tant à l'empereur, est venu le féliciter
par-dessus M. Vieillard.
.
Du reste, il s'est assis sans dire un mot à
ses deux voisins. Il se tait 1 mais il paraît
plutôt embarrassé que taciturne.

Louis Bonaparte
Les Débuts
24 septembre 1848.

Louis Napoléon a paru aujourd'hui à l'Assemblée. li est allé s'asseoir au septième banc
de la troisième travée à gauche, entre M. Vieillard et Il. llavin.
li parait Jetrne, a des moustaches et une
royale noirrs, une raie dans les cheveux.
Cravate noire, habit noir boutonné, col rabattu des gants blancs. Perrin et Léon Faucher,' assis immédiatement au-dessous de lui,
n'ont pas tourné la tête. An bout de quelques
iuslants, les tribunes se sont mi.:ies à lorgner
le princ~, et le prince s'est mis à lorgner les
tribunes.
26 seplemlirc.

Louis Bonaparte est monté à la tribune
(5 h. 1/4). Redingote noire, pantalon gris. li
a lu, avec un papier chilfonné à la main. On
l'a écouté dans un profond silence. Il a
prononcé le mot compatriotes avec un
accent étranger. Quand il a eu fini, quel-

9 octobre.

Pendant qu·on agitait la question de la présidence, Louis Bonaparte s'est absenté de
l'Assemblée. Cependant, lorsqu'on a discuté
l'amendement d'Antony Thouret qui excluait
lt:'s membres des familles royales ou impériales, il a reparu. Il s'est assis à l'extrémité
de son banc, à côté de son ancien précepteur,
M. Vieillard, et il a écouté en silence, tantôt
s'accoudant le menton dans la main, tantôt
tordant sa moustache.
Tout tl coup, il s'est levé et s'est dirigé
lenlement vers la tribune, au milieu d'une
agitation extraordinaire. Une moitié de l'Assemblée criait : Aux voix! L'autre criait :
Parlez!
Il. Sarrans était à la tribune. Le président
a dit :-M. Sarrans cède la parole à Il. LouisNapoléon Bonaparte.
li n'a dit que quelques mots insignifiants et est redescendu de la tribune au mi-

LA DAN:SE DES CHIENS• -

Gravure de

LEVA CllEZ,

d.'aprës

,.

'

MICHELET
No,·eml:ire 181.8.

J"ai diné le 19 novembre chez Odilon
Ilarrot à Bougival.
li y avait là MM. de Rémusat, de Tocqueville, Girardin, Léon Faucher, un membre
du Parlement anglais avec sa femme, laide
avec de belle, dents et de l'esprit, Mme Odilon
Barrot et sa mère.
Vers le milieu du diner, Louis Bonaparte
est venu avec son cousin, le fils de Jérômi;&gt;,
et M. Abbatucci, représentant.
Louis Bonaparte est distingué, froid, doux,
intelli()'ent
avec une certaine mesure de déféo
rence et de dignité, l'air allemand, des moustaches noires; nulle ressemblance avec l'empereur.
Il a peu mangé, peu parlé, peu ri,quoiqu'on
fùt très gai.
!!me Odilon Barrot l'a fait asseoir à sa
gauche. L'Anglais était à droite.
M. de Rémusat, qui était assis entre le
prince et moi, m'a dit assez haut pour que
Louis Napoléon ait pu l'entendre : -je donne
mes vœux à Louis Napoléon et mon vote à
Cavaignac.
Louis Bonaparte, pendant ce temps-là,
faisait manger des goujons frits à Ja levreltt!
de !!me Odilon Barrot.
VICTOR

LA VIE D'AUTRJ::FOJS. -

1

lieu d'un éclat de rire de stupéfaction.

CARLE VER"1ET.

(Musee Carnavalet.

JIUGO.

~

Catherine de Médicis

et Charles IX
L'écrh·ain distingué auquel nous devons la· prêle, toujours taillée. A la tête des LaubesElle représentait fort bien, avec une cerpublication des Négociations de la H·ance pin, des Pinart et des Villeroy, et autres sedans le Levant, dit que les lcllres de Cathe- crétaires français, à la tête des Gondi, des taine noblesse dans le costume, les fêtes et
rine de Médicis donnent l'idée 'd"une femme Birague et autres secrétaires italiens, il faut les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
que démentaient, d'une part, sa cour équi•
&lt;1 simple, bonne el p1'esque naïve, qui eut
placer cet intarissable scribe femelle, Cathe- vogue de filles faciles, d'autre part, certaines
surtout le génie de l'amour malernel et lui rine de !lédicis. Elle écrivaille toujours. S'il
échappées de paroles qui lui arrivaient à elle•
dut ses hautes qualités politiques. »
n ·y a pas de dépêche à faire, elle se dédomPour porter sur Catherine un jugement si mage en écrivant des lettres de politesse; de mème, des saillies bouffonnes et cyniques qui
favorable, il faudrait s'en remettre unique- compliment, de condoléance, même aux sim- rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse
ment à ce qu'elle écrit elle-mème. La naïveté ples particuliers; elle sollicite des procès; bonhomie qui n'aida pas peu à l'élévation de
apparente de ses leltres, leur grâce incontes- elle écrit pour ses bâtiments, pour ses petites ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on
table, sont du reste le charme propre à la Yillas, les casines qu'elle fait ou veut faire.
lui
apportait quelque bonne satire contre elle,
1angue de cour, vers la fin du xv1e siècle. La plus connue est la gentille casine de ses
amère,
outrageante et sale. Elle riait, se
Tandis que les provinciaux, même hommes Tuileries, petit palais élégant qu'on ne peut
de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, fati- plus retrouver sous les monstrueuses gibbo- tenait les côtes. cc Le roi de Navarre et la
guent par un travail constant, les grandes sités et perruques architecturales dont l'a royne mère étant à la fenestre · dans une
chambre assez basse, écoutaient deux goujats
dames de l'époque, Catherine, Marie Stuart, affublé le grand siècle.
qui, faisant rostir une oye, chantaient des
~farguerile de Valois, écrivent au
vilenies contre la rovne.... Et ils
courant de la plume une langue
maugréyoent de la ;hîenne, tant
déjà moderne, agréable et facile,
elle leur faisait de maux. Le roi
où le peu qu'on troure de formes
de Navarre prenait congé de la
antiques semble une aimable naïroyne mère pour aller les faire penveté gauloise et donne un faux air
dre. !lais elle dit par la fenestre :
de vieille franchise.
« Hé! que vous a-t-elle lait? Elle
Mais le même écrivain se met
est
cause que vous rôtissez I'oye. &gt;&gt;
en contradiction directe avec, les
Puis
se tourne vers IP. roi de Navarre
actes, quand il ajoute:&lt;&lt; On admire
en riant, et lui dit: &lt;&lt; Mon cousin,
la pensée infatigable qui dirige
il ne faut que nos colères descen•
tout le mouvement de cette épodent là.... Ce n'est pas nostre
que, que les ambassadeurs intergibier. J)
rogent comme l'âme de cette poliVoilà la vérital,le Catherine de
tique, devant laquelle s'incline le
Médicis, bonne femme si l'on veut,
conseil de Philippe Il , etc. »Tout
en ce sens qu'à toute chose elle
au contraire, on voit que le conseil
fut
insensible.
de Philippe li (le modéré GranDu reste, prête à admettre !out
velle comme le violent duc d'Albe)
crime utile. Son admirateur Taest unanime dans son opinion .fur
vannes, qui la justifie assez bien
la reine mère, et, loin de s'incliner
dequelques
empoisonnements, lui
devant elle, ne la nomme jamais
attribue le meurtre d'un favori de
qu'avec mépris.
son fils, et même la grande iniliaCe n'est pas que ces politiques
tive de la mort de Coligny. li la
soient tombés dans l'erreur des
surfait,
je pense, et l'exagère, en
écrivains protestants qui ont accului
attribuant
l'idée d'une chose si
mulé sur elle tous les crimes del' éhardie. Elle y consentit, y céda.
poque. Ils la connaissaient mieux,
Alais jamais, sans une pression
sachant parfaitement qu'elle avait
'--.
très peu d'initiative, nulle audace, 1,-_::__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _= - - ~ - - - - ' étrangère et une grande peur, elle
n'aurait osé un tel acte.
mème pour le mal. Elle suivait
Elle n'avait pas plus de cœur que
les événements au jour le jour,
CATHERINE DE MÉDICIS,
de sens, de tempérament. Comme
accommodant son indifférence moUthographie d.e M ,I.URIN, d'apres 11n tableau ancie11.
mère, elle appartenait pourtant à la
rale, sa parole menteuse et sa dexnature, elle était femelle, aimait
térité à toute cause qui semblait
ses petits. Un seul du moins; elle
prévaloir. Ainsi, quoique. à fa suit~, elle
Catherine aimait les arts, mais dans le
influa infl ni ment. Seule elle était laborieuse, petit. Elle était restée juste à la mesure des appel)e sincèrement et hardiment le duc
d'Anjou « la personne de ce monde qui m'est
seule elle avait une plume facile 1 toujours petites principautés italiennes.
la plus chère » (lettre du l"· déc.1571). Elle
\'!. - III STORIA. -

Fa.se. 4G.

16

�</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
          </elementContainer>
        </elementSet>
      </elementSetContainer>
    </file>
  </fileContainer>
  <collection collectionId="430">
    <elementSetContainer>
      <elementSet elementSetId="1">
        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
        <elementContainer>
          <element elementId="50">
            <name>Title</name>
            <description>A name given to the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560764">
                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="41">
            <name>Description</name>
            <description>An account of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560765">
                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
        </elementContainer>
      </elementSet>
    </elementSetContainer>
  </collection>
  <itemType itemTypeId="1">
    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
    <elementContainer>
      <element elementId="102">
        <name>Título Uniforme</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563959">
            <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="97">
        <name>Año de publicación</name>
        <description>El año cuando se publico</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563961">
            <text>1911</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="53">
        <name>Año</name>
        <description>Año de la revista (Año 1, Año 2) No es es año de publicación.</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563962">
            <text>2</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="54">
        <name>Número</name>
        <description>Número de la revista</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563963">
            <text>45</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="98">
        <name>Mes de publicación</name>
        <description>Mes cuando se publicó</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563964">
            <text>Octubre</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="101">
        <name>Día</name>
        <description>Día del mes de la publicación</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563965">
            <text>5</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="100">
        <name>Periodicidad</name>
        <description>La periodicidad de la publicación (diaria, semanal, mensual, anual)</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563966">
            <text>Quincenal</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="103">
        <name>Relación OPAC</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563981">
            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
    </elementContainer>
  </itemType>
  <elementSetContainer>
    <elementSet elementSetId="1">
      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
      <elementContainer>
        <element elementId="50">
          <name>Title</name>
          <description>A name given to the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563960">
              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 45, Octubre 5</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="39">
          <name>Creator</name>
          <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563967">
              <text>Tallandier, Jules, Creador</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="49">
          <name>Subject</name>
          <description>The topic of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563968">
              <text>Francia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563969">
              <text>Historia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563970">
              <text>Memorias</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563971">
              <text>Crónicas</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563972">
              <text>Publicaciones periódicas</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="41">
          <name>Description</name>
          <description>An account of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563973">
              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="45">
          <name>Publisher</name>
          <description>An entity responsible for making the resource available</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563974">
              <text>Jules Tallandier Editor</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="40">
          <name>Date</name>
          <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563975">
              <text>05/10/1911</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="51">
          <name>Type</name>
          <description>The nature or genre of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563976">
              <text>Revista</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="42">
          <name>Format</name>
          <description>The file format, physical medium, or dimensions of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563977">
              <text>text/pdf</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="43">
          <name>Identifier</name>
          <description>An unambiguous reference to the resource within a given context</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563978">
              <text>2020579</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="48">
          <name>Source</name>
          <description>A related resource from which the described resource is derived</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563979">
              <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="44">
          <name>Language</name>
          <description>A language of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563980">
              <text>fre</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="86">
          <name>Spatial Coverage</name>
          <description>Spatial characteristics of the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563982">
              <text>París, Francia </text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="68">
          <name>Access Rights</name>
          <description>Information about who can access the resource or an indication of its security status. Access Rights may include information regarding access or restrictions based on privacy, security, or other policies.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563983">
              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="96">
          <name>Rights Holder</name>
          <description>A person or organization owning or managing rights over the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563984">
              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
      </elementContainer>
    </elementSet>
  </elementSetContainer>
  <tagContainer>
    <tag tagId="36479">
      <name>Baron Heckedorn</name>
    </tag>
    <tag tagId="36467">
      <name>Escritores franceses</name>
    </tag>
    <tag tagId="36476">
      <name>Frantz Funck-Brentano</name>
    </tag>
    <tag tagId="36404">
      <name>Michelet</name>
    </tag>
    <tag tagId="36435">
      <name>Rousset</name>
    </tag>
  </tagContainer>
</item>
