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                  <text>·r--

ffiSTO'J{l.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - '

ques voix ont rrié : \'i,,e la République!
Il est retourné lentement à sa place. Son cousin Napoléon, fils de Jérôme, celui qui ressemble tant à l'empereur, est venu le féliciter
par-dessus M. Vieillard.
.
Du reste, il s'est assis sans dire un mot à
ses deux voisins. Il se tait 1 mais il paraît
plutôt embarrassé que taciturne.

Louis Bonaparte
Les Débuts
24 septembre 1848.

Louis Napoléon a paru aujourd'hui à l'Assemblée. li est allé s'asseoir au septième banc
de la troisième travée à gauche, entre M. Vieillard et Il. llavin.
li parait Jetrne, a des moustaches et une
royale noirrs, une raie dans les cheveux.
Cravate noire, habit noir boutonné, col rabattu des gants blancs. Perrin et Léon Faucher,' assis immédiatement au-dessous de lui,
n'ont pas tourné la tête. An bout de quelques
iuslants, les tribunes se sont mi.:ies à lorgner
le princ~, et le prince s'est mis à lorgner les
tribunes.
26 seplemlirc.

Louis Bonaparte est monté à la tribune
(5 h. 1/4). Redingote noire, pantalon gris. li
a lu, avec un papier chilfonné à la main. On
l'a écouté dans un profond silence. Il a
prononcé le mot compatriotes avec un
accent étranger. Quand il a eu fini, quel-

9 octobre.

Pendant qu·on agitait la question de la présidence, Louis Bonaparte s'est absenté de
l'Assemblée. Cependant, lorsqu'on a discuté
l'amendement d'Antony Thouret qui excluait
lt:'s membres des familles royales ou impériales, il a reparu. Il s'est assis à l'extrémité
de son banc, à côté de son ancien précepteur,
M. Vieillard, et il a écouté en silence, tantôt
s'accoudant le menton dans la main, tantôt
tordant sa moustache.
Tout tl coup, il s'est levé et s'est dirigé
lenlement vers la tribune, au milieu d'une
agitation extraordinaire. Une moitié de l'Assemblée criait : Aux voix! L'autre criait :
Parlez!
Il. Sarrans était à la tribune. Le président
a dit :-M. Sarrans cède la parole à Il. LouisNapoléon Bonaparte.
li n'a dit que quelques mots insignifiants et est redescendu de la tribune au mi-

LA DAN:SE DES CHIENS• -

Gravure de

LEVA CllEZ,

d.'aprës

,.

'

MICHELET
No,·eml:ire 181.8.

J"ai diné le 19 novembre chez Odilon
Ilarrot à Bougival.
li y avait là MM. de Rémusat, de Tocqueville, Girardin, Léon Faucher, un membre
du Parlement anglais avec sa femme, laide
avec de belle, dents et de l'esprit, Mme Odilon
Barrot et sa mère.
Vers le milieu du diner, Louis Bonaparte
est venu avec son cousin, le fils de Jérômi;&gt;,
et M. Abbatucci, représentant.
Louis Bonaparte est distingué, froid, doux,
intelli()'ent
avec une certaine mesure de déféo
rence et de dignité, l'air allemand, des moustaches noires; nulle ressemblance avec l'empereur.
Il a peu mangé, peu parlé, peu ri,quoiqu'on
fùt très gai.
!!me Odilon Barrot l'a fait asseoir à sa
gauche. L'Anglais était à droite.
M. de Rémusat, qui était assis entre le
prince et moi, m'a dit assez haut pour que
Louis Napoléon ait pu l'entendre : -je donne
mes vœux à Louis Napoléon et mon vote à
Cavaignac.
Louis Bonaparte, pendant ce temps-là,
faisait manger des goujons frits à Ja levreltt!
de !!me Odilon Barrot.
VICTOR

LA VIE D'AUTRJ::FOJS. -

1

lieu d'un éclat de rire de stupéfaction.

CARLE VER"1ET.

(Musee Carnavalet.

JIUGO.

~

Catherine de Médicis

et Charles IX
L'écrh·ain distingué auquel nous devons la· prêle, toujours taillée. A la tête des LaubesElle représentait fort bien, avec une cerpublication des Négociations de la H·ance pin, des Pinart et des Villeroy, et autres sedans le Levant, dit que les lcllres de Cathe- crétaires français, à la tête des Gondi, des taine noblesse dans le costume, les fêtes et
rine de Médicis donnent l'idée 'd"une femme Birague et autres secrétaires italiens, il faut les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
que démentaient, d'une part, sa cour équi•
&lt;1 simple, bonne el p1'esque naïve, qui eut
placer cet intarissable scribe femelle, Cathe- vogue de filles faciles, d'autre part, certaines
surtout le génie de l'amour malernel et lui rine de !lédicis. Elle écrivaille toujours. S'il
échappées de paroles qui lui arrivaient à elle•
dut ses hautes qualités politiques. »
n ·y a pas de dépêche à faire, elle se dédomPour porter sur Catherine un jugement si mage en écrivant des lettres de politesse; de mème, des saillies bouffonnes et cyniques qui
favorable, il faudrait s'en remettre unique- compliment, de condoléance, même aux sim- rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse
ment à ce qu'elle écrit elle-mème. La naïveté ples particuliers; elle sollicite des procès; bonhomie qui n'aida pas peu à l'élévation de
apparente de ses leltres, leur grâce incontes- elle écrit pour ses bâtiments, pour ses petites ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on
table, sont du reste le charme propre à la Yillas, les casines qu'elle fait ou veut faire.
lui
apportait quelque bonne satire contre elle,
1angue de cour, vers la fin du xv1e siècle. La plus connue est la gentille casine de ses
amère,
outrageante et sale. Elle riait, se
Tandis que les provinciaux, même hommes Tuileries, petit palais élégant qu'on ne peut
de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, fati- plus retrouver sous les monstrueuses gibbo- tenait les côtes. cc Le roi de Navarre et la
guent par un travail constant, les grandes sités et perruques architecturales dont l'a royne mère étant à la fenestre · dans une
chambre assez basse, écoutaient deux goujats
dames de l'époque, Catherine, Marie Stuart, affublé le grand siècle.
qui, faisant rostir une oye, chantaient des
~farguerile de Valois, écrivent au
vilenies contre la rovne.... Et ils
courant de la plume une langue
maugréyoent de la ;hîenne, tant
déjà moderne, agréable et facile,
elle leur faisait de maux. Le roi
où le peu qu'on troure de formes
de Navarre prenait congé de la
antiques semble une aimable naïroyne mère pour aller les faire penveté gauloise et donne un faux air
dre. !lais elle dit par la fenestre :
de vieille franchise.
« Hé! que vous a-t-elle lait? Elle
Mais le même écrivain se met
est
cause que vous rôtissez I'oye. &gt;&gt;
en contradiction directe avec, les
Puis
se tourne vers IP. roi de Navarre
actes, quand il ajoute:&lt;&lt; On admire
en riant, et lui dit: &lt;&lt; Mon cousin,
la pensée infatigable qui dirige
il ne faut que nos colères descen•
tout le mouvement de cette épodent là.... Ce n'est pas nostre
que, que les ambassadeurs intergibier. J)
rogent comme l'âme de cette poliVoilà la vérital,le Catherine de
tique, devant laquelle s'incline le
Médicis, bonne femme si l'on veut,
conseil de Philippe Il , etc. »Tout
en ce sens qu'à toute chose elle
au contraire, on voit que le conseil
fut
insensible.
de Philippe li (le modéré GranDu reste, prête à admettre !out
velle comme le violent duc d'Albe)
crime utile. Son admirateur Taest unanime dans son opinion .fur
vannes, qui la justifie assez bien
la reine mère, et, loin de s'incliner
dequelques
empoisonnements, lui
devant elle, ne la nomme jamais
attribue le meurtre d'un favori de
qu'avec mépris.
son fils, et même la grande iniliaCe n'est pas que ces politiques
tive de la mort de Coligny. li la
soient tombés dans l'erreur des
surfait,
je pense, et l'exagère, en
écrivains protestants qui ont accului
attribuant
l'idée d'une chose si
mulé sur elle tous les crimes del' éhardie. Elle y consentit, y céda.
poque. Ils la connaissaient mieux,
Alais jamais, sans une pression
sachant parfaitement qu'elle avait
'--.
très peu d'initiative, nulle audace, 1,-_::__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _= - - ~ - - - - ' étrangère et une grande peur, elle
n'aurait osé un tel acte.
mème pour le mal. Elle suivait
Elle n'avait pas plus de cœur que
les événements au jour le jour,
CATHERINE DE MÉDICIS,
de sens, de tempérament. Comme
accommodant son indifférence moUthographie d.e M ,I.URIN, d'apres 11n tableau ancie11.
mère, elle appartenait pourtant à la
rale, sa parole menteuse et sa dexnature, elle était femelle, aimait
térité à toute cause qui semblait
ses petits. Un seul du moins; elle
prévaloir. Ainsi, quoique. à fa suit~, elle
Catherine aimait les arts, mais dans le
influa infl ni ment. Seule elle était laborieuse, petit. Elle était restée juste à la mesure des appel)e sincèrement et hardiment le duc
d'Anjou « la personne de ce monde qui m'est
seule elle avait une plume facile 1 toujours petites principautés italiennes.
la plus chère » (lettre du l"· déc.1571). Elle
\'!. - III STORIA. -

Fa.se. 4G.

16

�1f1STOR1ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - était dure pour sa tille Marguerite cl Pour le
duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le
roi Charles.
Il ne tient pas à sa fille Marguerite que
nous ne croyions que cette digne reine n'ait
eu des révélations prophéliques, « ces averLisscmcnts particuliers que Dieu donne aux
personnes illustres el rares .... Elle ne perdit
jamais un de ses enfants qu'elle n'ait vu une
îorL grande flamme. Et la nouvelle arrivait. n
Malade à l'extrémité, elle s'écrie, comme si
elle ci'1t vu donner la bataille de Jarnac :
&lt;( Voyez çomme ils fuyent ! mon fil s a la vic&lt;t Loire!. .. Eh I mon Dieu! relevez mon fils,
t( il est par terre!. .. Voyez-vous dans cette
" baye le prince de Condé mort! Il Ce qui
fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux
faits et deux époques, de Jarnac et de Montcontour.
Si elle aimait llcnri d'.\njou, nous l'avons
dit, c'est qu'il était Italien. Elle restait toute
Italienne. Elle fit la fortune de son parent, le
Florentin Gondi, à qui elle confia Charles L\;
la fortune de son cousin, le Florentin Slro2zi,
c1ui devint colonel général de l'infanterie.
Quand le duc d',\njou quittait par moment le
commandement de l'armée, clic y mellail un

Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle correspondaiL régulièrement avec son cousin
Côme de Médicis, duc de Tosca.ne, et ce qui
l'indisposait le plus contre Philippe li,
c'est qu'il contestait à Côme le tilre de
grand-duc que lui avait accordé le pape,
et qui eût donné le pas aux Médicis
sur tous les princes d'[talic.
Ses lctlres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort craintive
pour ses enfants, qui ménage tout et
a peur de tout. Nulle trace de celle profonde dissimnlation qui lui eî1l fait pré. parer la Saint-Barthélemy pendant tant
d'années. On voit, et par ses dépêches
confidentielles, el par les plus secrètes
instructions données à nos :imbassadcurs, que, si elle avail eu celle idée en
1568, elle ne songeait plus alors à rien
de pareil. Elle sentait le poids de l'épée
proleslante el n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le courage
d'une révolte contre les faits. Enlc,·ée
par les Guise en 1561, elle se résigna,
fut quasi caLholique. Dominée et vaincue
par Coligny en 1570, elle se résigna, fut
quasi prolestante. Cela dura deux ans.
Toute sa préoccupation, c'étail l'intérieur, sa famille, son fils Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent Henri de Guise qui,
par deux fois, s'était ridiculement
avanct!, compromis. A la Roche- l'Aheille, il entraîne l'armée, malgré les
généraux, se sauve; On fut au moment
de tout perdre. Devant Poitiers, il s'obstine à
combattre, se sauvr, se trouve trop heureux de
se réfugier dans la ville. Brave de sa per.Gonnc, il parut un franc étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand

rôle de chef des catholiques que saisissait père l'engendra malgré lui d'une femme haïe
et méprisée. Il l'ut un divorce \'Î\'ant.
Henri d'Anjou.
Pendant que sa l'acilité, son éloquence naLa seule inquiétude de Catherine, c'était la
jalousie de Charles IX. Elle avait gagné sur turelle, son amour des vers el de la musique,
lui de lui faire garder, en pleine paix, dans eùt semblé un reflet de François [er ou de
un frère du même ùgc, un lieutenant général Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et
du royaume, un commandant de l'armée, une ses tueries de hèles (même à coups de bùion)
espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait étonnaient, faisaient peur. li était né baqu'il avait fait un autre roi, et qu'il ne pou- roque, a inuit les masques hideux, burlesques,
vait le défaire, les généraux catholiques étanl les divertissements périlleux, les tours de
à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il ÎJrce qu'on laisse aux baladins. On a de lni
pouvait le tuer. li en eut l'idée, un peu tard. une gJg:eure contre un seigneur, portant
qu'en deux ans d'exercice le 1'oi pal'vienrfra.
Déjà son frère l'avait perdu.
Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère (L baiser son pied. Quoique ses mœurs fosle tenait isolé. Au contraire llenri d'Anjou. sent bonnes (relativement à son frère), il était
La cour galante, parfumée, de ce mignon tou- cynique en paroles, et ce qu'on peut dire,
jours au lil, et déjà médcciné pour l'épuise- polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il
ment, était pleine d'hommes d'exécution : se levait la nuit, faisait lever tout le monde,
Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthé- courait masqué, avec des torches, éveiller en
lemy; le noir Strozzi, qui, en un jour, noya sursaut, prendre au lil quelque jeune seide sang-froid trois cents l'emmcs; Montes- gneur, qu'il faisait sangler ou fouettait luiquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des même.
Mais plus souvent encore, d'humeur noire
assassins de profession, comme Maurevert.
Ce prince femme aimait les mâles, et, comme et mélancolique. Il s'enfermait, forgeait des
armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir
tels, tous ceux qui frappaient.
La vie de Charles IX ne leur cùt guère plus. Ou bien il s'enfonçait dans les grandes
pesé, s'ils n'avaient cru régner sous lui et forêts, s'épuisait et ne s'arrêtait que quand
bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait la fièvre le prenait.
On lui attribue de beaux vers à Ronsard.
de bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut blessé d'un cerf Moi qui ne crois gul're aux vers des rois, je
ne suis pas trop éloigné d'accepter
ceux de Charles IX. Dans son portrait
(fait à seize ans) où son œil furieux
est quelque peu louslie, par l'obliquilé
du regard, il y a pourtant une lueur.
Cette :\me violente, hautaine, put, par
quelque beau jour d'orage, rencontrer
et forcer la Muse; la capricieuse, qui
l'uit les sages, se laisse quelqm l'ois surprendre aux l'ous.

DÉFENSE D' li:'i Yll.L.\ GE. -

T~Ne.m de A. LE IJRU.

L'-Colonel ROUSSET
~

Î3 lyre, qui raviL par tlll si t! nux .'H·cord",
T'a~senil le, esprils donl jr 11':1i (Jtl ll le'&lt; corp~.
1-J lr l'eu rend If! maitre ei le ~~il introduire
Où le plu~ fi r r 1i·ran 11(! 111:ut arnir d'empire ...
Tou~ dru x l!gal e menl nou s portons des eoui,mnrs,
l\l1ii~ , roi, j e !e-, l'e~oi ~: poète, Ul ll's d01111r,.

CIIARLES IX.

D 'apr ès un tab/e:w d11 Jll11s èe de l'&lt;'n ailles.

en 15 il; son frère un moment se crut roi.
Ce malheureux Charles IX (disons aussi :
c,e misérable) l'ut une énigme pour tous et
pour lui-même. Son àme trouble était l'image
de sa naissance absurde, du moment où sou

~-

Ce qui est sùr, du reste, c'est qu'il
n'eut rien de la bassessé de sa mère,
rien ·des sales amours des Valois, des
égouts de son frère Henri. JI aima, et
la mème. li l'a aimée jusqu'à la mort.
L'objet de cet unique amour était
une demoi.seHe un peu plus âgée que
lui, ~larie Touchet, Flamande d'origine,
petite-fille par sa mère d'un médecin
du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
Deux choses avaient forre sur lui,
la musique et cette calme Flamande.
C'est en elle qu'il se réfugia aux deux
moments les plus terribles. Le seul
entant qu'il laissa d'elle tut conçu dans
le désespoir au jour 011 on lui nt dire
qu 'il avait voulu le massacre. Et peu après,
quand il mourut, parmi les ombres et les
visions de la Sain l-Barihélemy, il la fit venir
encore, chercha en elle le suicide et s'extermina par l'amour.
.\lfCIIELr:T.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE (1870-187l )
~

Les firmées de province
Dans k tome li ,ri ctmment paru, de l'édition complète et définitive de son 1foloire g/néra/e de la Guerre
frarico-21/em!lnde ( 18; 0-1 87 1). Je L'-CoLONEL RoussET
retrace les diveTSCS phases de la lutte héroïque que
nos arméu de la Loire, du Nord, de J 'Est et nos
places fortes soutinrent jusq:i:' à la dernière heure pour
sauver l'honneur du pays. A cet admirable volume
digne en tous points dt celui qui l'a pricéd(, et dan;
lequel l'émintnt écrivain militaire fait plus que jamais
preuve dts plus hauts mérites d historien, nous empruntons le début du ch,pitre consacré à la formation des
armées dt province, ainsi que la relation saisissante de
la dtfenst dt Chàtc:audun en octobre 1870. Et nous
joignons à ces extraits des illustrations tirées également
de ce tome dcuxiime qui vi,nt dt paraitre. Lcs lecteurs
d Jfotoria pourront ainsi st fairt une idü si restreints
forcément, que soient les fragments que ~ous pouvon;
~etlrt sous leurs yeux, de la valtilr que présente,
a t.lus les points dt vue, cette édition de l'ouvrage céJé.
bre du L'-CoLo:-iEL RouSSl!T.

Situation de la province
au mois de septembre 1870.
Le 19 septembre 1870, jour où, par lecomLat de Chàtillon, les armées allemandes terminaient l'investissement de Paris, seize départements fran~ais étaient envahis, en totalité
ou en partie. De nos places fortes, les unes
étaient déjà prises, l'es autres assiégées, masquées ou sur le point de, l'ètre. 815,000 ennemis foulaient le sol du territoire, et, derrière eux, 550,000 hommes exercés et encadrés, sans compter ni l'arrière-ban de la
landwebr, ni Je landsturm, étaient prêls, soit
à combler les vides des forces belligérantes,
soit à renforcer au besoin celles-ci.

Pour refouler hors de son territoire des
masses aussi redoutables, quelles éLaient les
r~ssources ~ont la France pouvait encore
dISposer? L armée de Metz, véritable noyau
de notre ancienne puissance militaire, ne
comptait déjà plus, et celle de Sedan avait
disparu tout entière. Les 15e et 14e corps,
seules épaves échappées au désastre étaient
r
venus s•en1ermer
dans Paris, d'oll il• était à
prév~ir r1u'ils ne sortiraient pas de sitôt; les
gar~1s.o~s des places fortes, composées en
maJor1!e d_e gardes mobil~~' étaient bloquées
et vouces a un sort que I ctat d'infériorité de
no.s forteresses et de leur armement ne faisait que trop pressentir. Il restait en tout
pour tenir la campagne et garder l'Alcérie'
0
•

�_

. ____________________

ff1STOR._1Jl

un effectif de 420 officiers et 15,427 hommes.
La situation de notre colonie ne donnant pas,
pour le moDlent, d'inquiétude, ces corps
furent appelés en France, et, au
C'est en face d'une situation
milieu de septembre, ils étaient
amsi lamentable que se trouva,
déjà
en route pour la plupart. On
en arrivant à Tours, le 16 sepdirigea
également sur la Loire
tembre, le vice-amiral Fourichon,
les
trois
compagnies
de discipline,
délégué au ministère dn la marine
qui comptaient, ensemble, 18 9fet ~t celui de la guerre par intérim.
ficiers el l, i67 soldat~.
li ne dispos~it au surplus que
La cavalerie se composait des
. d'un personn·el restreint, le minis6
régiments
de la division Reyau,
tère de la guerre n'apnt, par suite
laquelle,
primitivement
affectée
d'une conception peut judicieuse
au
,
t
5e
corps,
avait
été,
dès
le 1.J
des exigences de la situation,
septembre,
distraite
de
ce
corps,
envoyé en province que le quart
à Paris, et envoyée à Orléans.
de ses employés 1 • Néanmoins,
Elle était forte de 200 officiers,
on se mit immédiatement en de2,500 hommes et 2,700 chevaux.
voir de remplir les instructions
L'artille1·ie n'aYait, comme
qu'avait données, au départ de
troupe
organisée, qu'une seule
Paris, le général Le Flù, et on
hatlerie
montée (5' du i2'), ayant
panint à mettre sur pied, en
également appartenu au 15ecorps,
quelques jours, un corps d'armée
et laissée par lui à Mézières; encomplet, le 15e, dont le général
core 1' existence de cette batterie
de la Motte-Rouge ' reçut le comne tut-elle connue à Tours qu'au
mandement.
mois de décembre. Restaient seuQuand on songe, pendant les
lement, pour être utilisés imméloisirs de la paix, à la somme
diatement, les débris de 7 batteprodigieuse d'efforts qu'il a fallu
rie!- échappées de Sedan et en
dépenser pour arriver, en aussi
train de se reformer à Lyon,
peu de temps etavec les éléments
Valence et Grenoble. li existait
épa rpillés dont on disposait, à
également
5 batteries (5'rnfficiers,
former rron seulement le ·15ecorps
1,807
hommes
et 572 chevaux),
d'armée,mais successivement tous
laissées
en
Afrique,
et 2 compaceux qui ont constitué les armées
gnies de pontonniers axec leurs
de la Loire et de l'Est; quand on
équipages de pont attelés. Cet ense reporte aux difficultés de tousemble donnait à peu près 1,500
tes sortes qui, en présence de
hommes et 1,800 chevaux.
masses victorieuses arrivées jusLe génie comptait 18 officiers
qu'au cœur du territoire, entraet 655 bommes, tous en Algérie.
{'liché Xadar
vaient la mise en œuvre des serSi donc l'on totalise les forces
CHARLES-LOUIS DE FREYCDl:ET,
vices, les mouvements et la créade
campagne, on arrive à l'effecDéléguë au Ministêre de la Guerre. {Go11vernemenl .te la Difense 11alio1iale),
tion du matériel, la fabrication
tif
misérable
de 15,000 fantassins,
des armes et des engins de guer6,800 cavaliers, i ,500 artilleurs,
re; quand on réfléchit à la tâche
écrasante qu'ont assumée el accomplie, sauvegarde de l'honneur national, l'œuvre de et moins de 700 sapwrs. C'est là tout ce
en ces jours de troubles et de deuil, quelques relèvement dont, quelques semaines plus qu'on possédait de troupes actives. Fort
hommes soutenus seulement par leur dévoue- tard, Gambetta allait deYenir l'âme et la heureusement, il existait encore dans les
ment et leur patriotisme, on ne peut se personnification même, devrait laisser dans dépôts une réserve assez imposante, qu'il
défendre d'une émotion consolante et d'un tous les cœurs français un souvenir plein de était possible d'encadrer plus ou moins vite.
Ces TT\OUPES DE m:PôT se décomposaient
patriotique orgueil. L'improvisation des ar- fierté.
comme
suit:
Ressources
existant
en
personnel.
On
mées de province est un des plus étonnants
Pour
l'inf'anterif', 91 dépôts de régiments,
ne
saurait
se
rendre
un
compte
exact
de
tours de force dont l'histoire fasse mention,
et·qui laisse loin derrière lui, quoi qu'on en l'énorme travail de production auquel ont dû 14 de bataillons de chasseurs, 5 de zouaves,
ait dit, l'effort national de 1793. Nos ennemis se livrer les organisateurs de la défense en 3 de tirailleurs, donnant un effectif total de
étonnés ont avoué eux-mêmes, par la bouche province, ni porter sur leur œuvre un juge- ·l ,27,\ ofnciers et 100,1172 hommes.
Pour la cavalerie, 9 déJJÔls de cuirassiers,
d'un de leurs écrivains les plus autorisés, le ment équitable, sans examiner avec quelque
11
de dragons, 8 de lanciers, Ude chasseurs,
détail
les
ressources
qu'ils
ont
trouvées
et
général von der Goltz, que, seule en Europe,
la France, grâce à son unité, sa richesse et celles qu'ils ont créées. li est donc indispen- 7 de hussards, 4 de chasseurs d'Afrique,
sa puissante vitalité, était capable de l'accom- sable de faire l'énumération complète des donnant un effectif total de 772 officiers,
plir; et nous pouvons ajouter, nous, que si unes et des autres; leur simple ·comparaison 27,2:.7 homme~, !5,559 chevaux, dont
le succès n'a pas répondu à tant d'ardeur sera le plus éloquent des commentaires et le 1,440 de trait.
Pour l' artillei-ie, i1 dépôts de régiments
généreuse, du moins celle-ci a-t-elle eu pour plus décisif des arguments.
Les TROUPES DE CAMPAGNE comprenaien1, montés, 2 de régiments !L cheval, 1- de ponconséquences le réveil de la confiance et des
courages, l'exaltation des passions les plus nous l'avons dit, cinq régiments tle 1-igne, tonniers, 2 du train d'artillerie, auxquels il
nobles, la fusion dans une ardente commu- stationnés en Algérie, et lrois bataillons d'in- faut ajouter 7 compagnies d'ouvriers, 7 comnion d'amour pour la patrie d'hommes appar- fanterie légère d'Afrique, comptant au total pagnies d'artificiers et 1- compagnie d'armu-

une {,·action de la garde mobile de
p1·ovince, cinq 1·é,qiments d'infanterie,
six de cavale1'ie et n11e batterie montée.

1. L'ami1·al Fouric\1011 arail auprès de lui deux
directeurs seulement : le gènêral Lcl'orl {cavalerie)
et le général Véronique (génie), plus quelques chefs
de bureau dont un, Je colonel Thourn1.1s (artillerie),

tenant à toutes les croyances et à toutes les
opinions. N'eût-elle produit que ce résultat,
sans compter la conservation de Belfort et la

ne derait pas tarder 3. dc\·enir directeur et à assumer
la lâche pre5quc surhumoine de doler nos armées de
leur a.rmcme11l cl de leur matériel.

'l. Le général de la :\folle-Rouge. brillant soldat
de Malakoff el de llagenta, vena.il d'être rappelê du
cadre de réserve, où la limite d'rlgc l'a,·ait place
depuis peu de temps.

riers, donnant un total général de 288 offiiers, !5,592 hommes et 9,570 chevaux.
Enfin,_pour le génie, 2 dépôts, comprenant
offlmers et 2,012 sapeurs, mineurs ou
conducteurs.
, En somme, les dépôts comprenaient une
lorce totale de 2,;:;75 officiers et 145,355 hom~es de troupe, plus ou moins exercés. Nous
disons plus ou moins exercés, car si l'on décompose par ~tégories !e~ soldats des dépôts,
o~ est fr?PP~ de la mmime proportion qui
s. y trou_v~1t. d hommes ayant reçu une instruction m1hta1re complète. Voici du reste cette
décomposition, instructive à plus d'un titre:
Ancien~ Ouvrier;; llecrucs
soldab hors-ra 11 ,. ,le la

'fotaux

l 4.82i
20,188
IO ,:'iOü
1,805

3,210
t,286
207

ï6,H20
3,520
4,000

100/t72
27,2~7
'15,502
2,0t2

47,426

13,467

84,H0

145,535

"' cla~sl' l8G~

Iul'anl crie.
Ca ra let·ic.
Arlilleric.
Génie .

8,ï'l,J

On voil qu 'il n'y avait guère là que
47,000 hommes sur lesquels on pût immédiatement compter. En les ajoutant aux
2?,5.00 hommes de troupes de campagne,
c eta1t une armée de 70,000 hommes, tout
au plus, dont on pouvnit disposer. Encore
faut-il ne p~s, oublier que nous avons compris,
dans ce clnflre de 47,426 anciens soldats, la
deuxième portion du contingent, les malades
et les absents temporaires.
Les deux dépôts du 1'rain des équipages comptaient d'autre part 57 officiers,

LA GUfü(J(E 1'1(.11.NCO-ÀÜEMJtND'È _ , .

4,976 hommes et 4,585 chevaux, plus 15 of-

Report. . . . 905. 000 hommes;
ficiers et 85i hommes classés comme ouvriers
6° Les célibataires ou
constructeurs; et l'Algérie conservait à sa veufs sans enfants des
disposition 96 officiers, 5,923 hommes et classes 1863 et 1866
2,010 chevaux.
incorporés dans la aard~
Enfin, il existait 198 médecins militaires mobile par la loi du
disponibles, dont 39 seulement en France et 15 août. .
10,000
159 en Algérie.
Total . . . 9-15,000 hommes.
Ainsi les forces totales constituant au milieu de septembre 1870, tant en France qu'en
Tels sont les éléments, plus ou moins bons,
Al~érie, l'armée régulière française, y comavec lesquels purent être organisées les arpris tontes les non-valem·s, se montaient au
mées qui allaient chercher à refouler l'enchiffre rond de . . . . i80,000 hommes. vahisseur.
Il convient d'y ajouter:
i ' Les troupes de la
garde nationale mobile,
soit. . . . . . .
225,000
2° La portion de la
classe 1869 incorporée
M. de Freycinet.
dans cette même garde
mobile, soit . - . . . . l '&lt;0,000
... A côté de Gambetta se trouvait un homme
3° La classe de i870
qui, depuis, a joué en France un rôle poli{mise en route au mois
tique considérable. Ingénieur des mines,
chargé au 4 septembre de la préfecture de
d'octobre), soit. . . . IG0,000
4° Les corps francs,
~!onta~b~n, où_il, ~e réussit pas 1, ~• · de Freyles engagés volontaires
cmet eta1t arnve a Tours sans situation dépour la durée de la
finie. Sa grande activité, ses remarquables
guerre, etc., environ . .
50,000
facultés d'assimilation, des relations antérieures aussi, paraît-il i , le désignèrent au
5° Les hommes âgés
de moins de 55 ans, céchoix de Gambetta, qui, trouvant trop lourd
libataires ou veufs sans
pour ses épaules le double fardeau dont elles
enfants, appelés par la
étaient chargées, en imposa une partie à ce
loi du lO aof1t . .
170,000
collaborateur improvisé, et le nomma, sous
A repol'ler .

\JO:-;. 000 hommes.

1. Gén. 1'11oi:.111s, Pm·is, Tom· s, IJ01·deaux,p. l00
2. /&amp;id., page OD.

�1f1STOR,,1A
sa direction , délégué au ministère de la
guerre. C'est lui, par suite, qui, en réalité,
dirigea les opérations militaires, pas toujours
avec bonheur, comme on le verra.
Telle se trouva donc, vers le milieu d'octobre 1870, la constitution du gouvernement
de province. A celte date, deux corps d'armée
étaient à peu près complètement créés ; une
division, formée à Besançon sous. les ordres
du général Cambriels, et des groupements
épars de forces portaient l'effectif des troupes
organisées à 120,000 hommes environ. Le
général Lefort; obligé par le mauvais état de
sa santë d'abandonner la Délégation, avait
émis l'avis que ce chiffre était déjà suffisant
pour sauver l'honneur. Mais un objectif ainsi
limité n'était pas celui que Gambetta entrevoyait dans ses généreuses espérances; pour
lui, il s'agissait d'armer le pays tout entier,
et de refouler les armées ennemies hors du
territoire français ; tàche formidable, que les
circonstances devaient rendre impossible ,
mais qui n'était au-dessus ni de son activité
ni de son ardeur . Il se trouvait à Tours depuis quatre jours à peine, et déjà les premiers
décrets étaient lancés, qui devaient, à son
sens, donner à la résistance toute son opiniâtreté, et à l'organisation militaire son développement maximum.
Le 13 octobre parut un décret qui suspendait les lois ordinaires de l'avancement pendant la durée de la guerre : toutefois, les
grades accordés n'étaient valables après la
paix que s'ils avaient été {( justifiés par quelque action d'éclat ou service extraordinaire
dùment constaté par le gournrnement de la
République lJ. C'était là une mesure qui s'imposait, si l'on Youlait se procurer des cadres
en nombre suffisant. Elle a pu entrainer des
conséquences fâcheuses; mais ce serait commeltre une injustice que d'en rendre responsables ceux qui l'ont adoptée. sous la pression
du besoin. Le 14, nouveau décret, créant une
armée (Wttiliafre, c'est-à-dire autorisant la
collation des grades militaires, à titre temporaire et spécial, à toutes personnes paraissant en état de les exercer. Cc procédé,
dont la première application, faite pendant
la guerre de Sécession, avait permis au gouYernement américain fédéral de sortir riclorieux de sa lutte avec les provinces du Sud,
ne donna pas en France d'aussi briUants
résultats. Il procura beaucoup d'officiers,
dont quelques-uns ont rendu d1.:s ser\'iccs
réels, mais il amena aussi la présence dam;
nos rangs de pas mal d'av~nluricrs ,1u'il 1:ùt
été plus avantageux à tous égards de ne point
distraire de leur existence vagabonde. M. de
Fre)·cinet lui-même n'en disconvient pa s :
« Je n'affirmerai pas, dil-il, que, sur le nomLre, il n'y ait pas eu des choix reprochables.
Mais on s'en étonnera peu, si l'on songe à la
célérité cxtrème avec laquelle il a fallu les

faire. En quelques semaines, nous avons corps de francs-tireurs agissaient tanlôt avec
réuni plusieurs milliers d'officiers; élait-il une pleine indépendance, tantôt élaient placés
possible de scruter les antécédents de chacun? sous les ordres de l'autorité militaire. Au
Un titre antérieur, le patronage d'une per- demeurant, il y avait là plus de confusion que
simne connue, des certir.cats dont nous de profit.
n'avions pas loujours le moyen tle vérifier
Enfin, le 2 OO\'ernbre, fut promulgué un
l'aulhenlicilé, déterminaient notre accepta- décret qui appelait sous les drapeaux tous les
tion. L'ennemi était à nos portes; souvent ' célibataires ,,alides jusqu'à l"âge de quarante
nos soldats n'attendaient qu'un chef pour ans. C'était le ministre de l'intérieur qui avait
partir; une enquête, en ce cas, n'était guère mission de procéder à l'organisation de ces
de mise. Nous nous attachions surtout, je nouvelles levées, de leur fournir leur habillel'avoue, aux qualités militaires, laissant un ment, leur équipement et leur armement, et
peu au second plan les autres conditions r1ui même, par unè étrange anomalie, de pouront leur légitime parl dans les temps calmes, voir à la formation de leurs cadres et au démais qui s'efl'acent sur les champs de ba- veloppement de leur instruction. Comme on
laille 1• » Malheureusement, ces qualités mi- aurait dû s'y attendre, le ministre de l'intélitaires elles-mêmes étaient souvent dou- rieur fut impuissant à suffire à une tàche f:ti
teuses. Existeraient-elles, d'ailleurs, qu'elles nouvelle pour lui; les mobilisés (c'est ainsi
ne suffiraient pas à donner à l'homme revêtu qu'étaient dénommés ces derniers contind'un grade éleré l'ascendant moral nécessaire gents) furent aussi mal habillés que mal
pour imposer aux autres le sacrifice déter- armés et surtout mal instruits. On les réminé de leur vie. En tout cas, le procédé, pandit dans des camps dits d'instruction,
utilisable peut-être pour le recrutement d~s commandés par des généraux auxiliaires; ils
grades très suballernes, ne saurait, sans in- y végétèrent misérablement dans la boue et
convénients graves, servir à créer des officiers sous la neige ; mais on ne réussit pas à [aire
supérieurs; l'expérience de la dernière guerre d1eux des soldats.
l'a surabondamment démontré.
Un troisième décret, paru à cette même
date du 14 octobre, organisait la défense
locale dans les départements. Ce décret avait
pour but it la fois d'utiliser les ressources
Châteaudun.
dérensivcs de chaque région, et de soustraire
... Depuis le 29 septembre, Châteaudun
à l'ennemi, à mesure qu'il progressait, les
appro\'isionnemenls dont il aurait pu s'em- était occupé par un bataillon de francs-tireurs,
parer. « Il était question de créer autour de commandé par un officier du nom de Lil'armée allemande une sorte d'fovestisscmenl pow:$ki, bomme énergique et résolu, qui
comparable dans ses effets à celui qu'elle- avait su discipliner ses 700 hommes, et faire
même avait créé autour de Paris,:. JJ A cet d'eux une troupe digne de cc titre ' . Avec lui
ellet, tout département dont la frontière se se trouvaient 115 francs-tireurs de Nantes
trouvait, par quelque point, ;, moins dt: (capitaine Legalle), 50 francs-tireurs de
100 kilomètres de l'ennemi, était, ipso facto, Cannes, et 55ti gardes nationaux de Cbàteaudéclaré en e'Lat de guerre. Un comité, com- dun (com mandant de Tcstaoières); en tout
posé de cinq à neuf membres, tt présidé par t 200 hommes au maximum, sans artillerie.
le général commandaat le département. avait Les forces allemandes se montaient à une dimission d'organiser la défense, de tout di!'.'.,- vision d'infanterie (6088 hommes environ),
poser pour disputer le passage à l'ennemi, de une division de cavalerie (~000 chevaux) et
réquisitionner personnel et matérjel, enfin 5G pièce::, 5 • On avait aménagé dans Chftleaude faire disparaître lés approvisionnements de &lt;lun 11uclques b:irricades, et crénelé une ou
toutes sortes:;. Ce système, centralisé au mi- deux maisons isolées; mais à cela se bornai l
nistère par un commandant du génie, avait l'organisation défensive de la localité.
Au moment oi1 [le f 8 octobre], vers onze heuson bon et son mauvais côté. Dans certains
cas, il entra mit assez efficacement les progrès res un quart du matin, le régiment de hussards
de l'adversaire, arrêlait ses patrouilles de , qui formait la pointe d'avant-garde apparaisdécouverte et jetait l'inquiétnt.le dans ses :,aît mr la route d'Orléans 6 , en m e de la gare
avant-gardes; mais il avait l'inconvéuitnt de de Chàleaudun, il lut accueilli par une vive fuproduire une dispersion d'efforts qui dimi- sillade p1rtie &lt;l'une ferme en bordure de la
nuait de beaucoup la portée des résultats, et route. Aussitôt une halterie à cheval \'Ïnt caune dissémination de forces qui rendait im- nonner cette ferme et la voie ferrée, (( mais
possible la réalisation de tout plan se ratta- s.ans par\'enir à déloger l'adversaire de ses
chant à l'ensemLle des opérations. Un certain positions' &gt;l. Le général de Wittich fil alors
nombre de bataillons de mobiles, avec la avancer quatre Laiteries montées, une au
garde nationale sédentaire, étai en t mis à la nord de la route d'Orgères, les trois autres
disposition des commandants régionaux; les :iu sud de la route d'Orléang, et déploya snn

1. Cu.
page :..3.

pour chef, à Tours, le eapitainc tfo Li1,owski, a111:il'11
of'fieier tlP. chasscul's à pied, J,,11ucl ne Larda p.is à lui
donner les qualités qui lui manqu.:ticnl. 011 peul le
ci ter comme le modèle des corfs francs. C'est lui qui
surprit à AUiis, le 8 oclobrc, 'l·scadron de hussards
prussiens.
llepuis, il do11na nrnintes pre:u1·cs de sa valeur,
et le général d'Aurellc a pu dire que, « sous un ehd

111:'.

Fni-:Ycm:T.

La Guerre eu prol'l11ce,

;l. Ibid. 1)agc 59.
3. Jûid. pages 5'J cl 60.
4. t'ormê à Paris, araul la lrnlaille de Sc,lan, ce
l,ataillon arait qui1té la ('apilale dans la so inlc du
4 septembre, cl apr~s .de_s débnl~ 11ss.ez fàcheux au
p oinl ile vue lle la d1sc1p!1ue, u ·a1\ fim µa1· ~é d1oisil'

intelligent et d'une l,rnourc in contestée, i! avait
rendu &lt;le réels sen·iccs ».
5. Qwitrc Wlllerié~ divi,,ionnaircs, une ballcl'ic à
ehcval et une batterie bararoisc.
ti. Yennnl de Tournoi~is, oit les troupes ;illcmandes
avaieHL passé la nuil. Ce rêgîmc11t de lms,ards (n° 13 )
l·lait le régimeut di\isionnnire de la 22• dirision.
7. La i:uc/'fe (ra//co~atle111a11de, 2• parlie, p. 242.

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que l'assaillant se voit réduit à conqufrfr
maison par maison, et la lutte se prolonge
ainsi jusqu'à une heure fort avancée de ]a
nuit, déterminant sur son passage des incendies qu.i consumaient nne grande partie
des maisons". 1&gt; Le commandant de Lipowski,
avec 500 hommes environ, s'était replié vers
sept heures dans la direction de Brou; mais
les autres défenseurs tenaient toujours; ce
n'est qu'à neuf heures du soir que l'ennemi
put arriver sur la place Hoyale, étant définitivement maître de toute la partie de la
ville comprise enlrc la gare et ce point. Les
pertes, de part et d'autre, étaient d'une
centaine d'hommes ; mais nous laissions
aux mains des Allemands 1.J0 prisonniers
environ.
Ainsi cette vi1le ouverte, défendue par une
poignée de braves gens, venait, pendanttoute
une journée, de tenir en échec une division
complète'. C'est là, à coup ~ùr, un des plus
glorieux épisodes de la guerre, et la France
entière s'est associée à l'hommage rendu à
la noble cité dunoise par le décret du 25 octobre l870, déclarant qu'elle avait bien
mérité de la patrie s. Quant à la colère des
Allemands, exaspérés par l'inutilité de leurs
procédés d'intimidation habituels ' , elle ne
connut plus de bornes, et se traduisit en des
atrocités sans nom, que leurs auteurs n'ont
pas même eu le courage d'avouer 7 • 197 maisons, sur les 255 qui furent détruites, ont
été incendiées par eux à la main, et la fin
de la lutte n'éteignit par les torches incen-

diaires qu'ils promenaient partout. Par plaisir, après souper, ils brûlaient l'hôtel du
Grand.~fonarque, où ils venaient de prendre
leur repas, et, le lendemain encore, ils met•
taient le feu 3. une auberge, sans qu'on ait
jamais su pourquoi. C'était le pendant de
Bazeilles et d 'Ablis!
Pour excuser une pareille barbarie, les
Allemands ont prétendu que les lois de la
guerre autorisent à traiter aYec la dernière
rigueur les combattants dont ]a qualité de
belligérant n'est pas reèonnue, el que, cette
qualité, ils se refusaient à l'accorder aux
francs-tireurs et aux gardes nationaux. Les
Allemands ont l'argutie facile ou la mémoire
bien courte. Avaient-ils donc oublié, en
1870, l'ordre du eabinet du 17 mars 181â,
dans lequel le père de leur souverain, le roi
Frédéric-Guillaume Ill, recommandait aux
hommes de la levée en masse (landst1mn) de
ne pas revêtir d'uniforme, :et de courir sus
aux Français, partout où iis les rencontreraient? Ces principes de défense à outrance
que le gouvernement prussien avait proclamés le premier, nos partisans ne faisaient,
en prenant les armes, pas autre chose que
les appliquer, et encore avec des tempéraments. Les Allemands étaient donc mal venus
de se plaindre d'une résistance dont ils
avaient eux-mêmes donné l'exemple, et ils
commettaient, en tout cas, un acte indigne
de gens civilisés, en la châtiant par une répression aussi sauvage. Le droit striet d'une
nation envahie est de combattre l'envahisseur
par tous les moyens en son pouvoir, pourvu
seulement que ces moyens ne. soient pas
condamnés par les lois de la guerre admises
entre les peuples civilisés; or, ces lois, nos
francs-tireurs ne les ont point violées. Au surplus, ainsi que l'a écrit le maréchal GouvionSaint-Cyr, &lt;&lt; l'idée de résister à une invasion
puissante au moyen de l'armée permanente
seule, sans y faire participer la population,
serait pour un pays comme le nôtre unefaule
grave et un manque de confiance envers la
ualion )J.
La vérité est que les Allemands se piéoccupaient beaucoup de cette résistance inexorable,
de cette lutte pied à pied qu'il leur fallait
soutenir contre des populations exaspérées,
dont le patriotisme s'exaltait en proportion
des rigueurs d'un ennemi impitoyable. ,Ils
constataient avec dépit que si, aux environs
de Paris principalement, quelques habitants,

1. la guerre fraw;o-alle'maude, 2" parlie,pagc 24;;.
2. Il ne restait que six compagnies en rêscrvc.
5. La G1rnl're frauco-allemamle, 2• parlic, p. 243,
4. li n'y a pas a Le11ir compte de la 4 division de
cavalerie, dont la batterie à cheval fut seule cng:igCe.
La 8" brigade obserr8it les Onnes, ,·ers Cloyes; le
reste ne fut pas empl oyé.
5. Par décret du 3 ·septembre 1877, la ville de
Clidtcaudun a été autorisCe â faire figurer tians ses
armes la croix de la Légion d'honnet11·.
ü. t ·artillerie allemande a lancé sur C!niteautlun
:.!179 projectiles.
7. L~ Nrhtliou allema11dc se borne à dire ceci :

rne foi·te amende élait împosëe uux habitants, en
raison d(' leur 11articipalio11 au combat. » (Page 243.)
8. Cette colonne. empruntée il la division wurtcmbergcoisc, partit de l-'0111,wlt, le· :!L oclolirc tians
l'après-midi, arrira à ~angis, le _ 22, à ~larolles, c.ù
elle passa la Seine 1 le 25, pénétra dallS Monterca_u,
puis se dirigea par Brays sur ~ogcnL. Le 25, elle rhspersait en cc point Jcs francs-tireurs cl quel11ues mobiles de l'.i. suhdi\'Îsion de Troyes, qui lui inlligèrcnt
une perte de 50 homm.::s (dont le lieutenanl-coloncl
qui la comurnndail, lilcss\!). Le 27, elle rent rait it
}lontault, ayant parcouru plus de 200 kilomélrcs en
6 jours.

infanterie de façon à attaquer la ville par le
nord et par le sud. Cependant, au son du
tocsin, tous les défenseurs de Châteaudun
avaient couru à leur poste; ils ne purent empêcher l'ennemi de s'emparer des avancées,
que les obus incendiaient, mais ils l'arrêtèrent net devant les barricades qui intercep-

taient les entrées de là ville. En vain, le général de Wittich met-il en action une sixième
batterie; la lutte se prolonge pendant des
heures sans qu'il soit possible aux Prussiens
de faire le -moindre progrès. Ceux-ci canon-

nent longuement les positions de la défense';
enfin, à la nuit tombante, ils parviennent, en
déployant presque toute leur infanterie', à
pénétrer dans la ville par trois côtés à la
fois. &lt;c Les barricades construites dans le
périmètre extérieur sont emportées; mais les

Français n'en continuent pas moins une résistance désespérée dans l'intérieur de la ville,

8

«

par làcheté, peur ou âpreté au gain, leur
donnaient toute facilité pour se procurer ce
dont ils avaient besoin, dans la plupart des
circonstances, au contraire, les mesures les
plus sévères, les promesses les plus alléchantes ne parvenaient pas à vaincre la gêné•
reuse inertie des populations, et à obtenir
d'elles le concours sans lequel des services
d'intérêt général ne pouvaient plus fonctionner. Partout, les gardes nationaux, les
francs-tireurs, les habitants eu:x-mèmes harcelaient leurs escadrons de découverte, fusillaient Jeurs troupes de réquisition, et i]s
avaient fini par tuer toute hardiesse chez
leurs cavaliers. Le 14, en arrivant devant
Varize, les avant-gardes du général de Witt~ch avaient été refoulées par les gardes naLionaux de Varize et de Civry, et il avait fallu,
pour pouvoir pousser p]us avant, s'emparer
des deux villages, qui fuient d'aillems incendiés, après des scènes de massacre révoltantes~
Les lignes d'étapes de l'armée d'investissement de Paris étaient constamment harcelées
par des groupes francs, qu'il fallait pourchasser, bien que, par suite de la dispersion
de leurs efforts, ils n'obtinssent que des résultats locaux et de peu d'importance. Du
côté de Nogent et de Montereau principalement, leurs perpétuelles escarmouches étaient
devenues inquiétantes, et les troupes d'étapes
ne pouvant suffire à les refouler, le Prince
royal avait dû envoyer contre eux une colonne
volante forte d'un bataillon, d'un demi-Jscadron et de deux pièces 8 • De même dans l'est,
dans le nord, dans l'ouest, la défense locale
se manifestait par de petites actions quotidiennes, et qui montrent ce qu'on aurait pu
faire, avec une organisation plus complète
et mieux centralisée.
Aussi esl•ce avec une colère non dissimulée que, dans un des numéros de son Journal
officiel (novembre 1870), l'état-major allemand insérait les lignes suivantes, tout à
l'honneur du peuple français : " A toutes les
distances et de toutes les maisons dans la
campagne, nos ca,,aliers sont assaillis de
coups de feu; à leur approche, le laboureur
isolé jette sa bêche, empoigne son fusil à
terre à eôié de lui, el fait feu. Chaque maison devient une petite forteresse, chaque
homme en blouse, un franc-tireur. 1&gt; Et il
ajoutait : &lt;&lt; Ce n'est que par une sévérité
draconienne qu'il est possible de mettre fin
à cette manière tralh'esse et infânie de faire
la guerre, et de donner satisfaction à nos
troupes . »
Sévérité draconienne, soit. Mais qualifier
de traitre et d'infâme l'homme qui défend le
sol de ses ancêtres, sa chaumière, sa famille
et son foie.r, c'est abuser étrangement de la
licence permise au vainqueur, ou se méprendre absolument sur les droits que confère aux nations le souci légitime de leur
indépendance et de leur liberté!
!.'-COLONEL

ROUSSET.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
~

L'Affaire du Collier
XVII
Le bosquet
LB lendemain était le
sept et huit heures du
soir, le comte de la
Motte et Rétaux de Villette vont, en voiture de
remise, chercher la nouvelle baronne d'Oliva
au Petit hôtel de Lambesc et partent avec
elle pour Versailles. Ils
arrivent à dix heures
du soir. La voiture s'arrête place d'Armes où
les voyageurs mettent
pied à terre. De son
côté Mme de la Motte,
dans une autre voiture
de remise, était passée
prendre le baron de
Planta et était arrivée
avec lui et avec Rosalie, ]a soubrette au nez
retroussé. Nicole est
conduite au logement
que la comtesse occupe
place Dauphine, chez
les Gobert 1 •
La demoiselle d'Oliva
est coiffée par Rosalie
sous les ordres et au
goûl de !!me de la
Hotte, une coiffure &lt;&lt; en
demi-bonnet 11. C'est I,
dame de la Motte ellemème qui l'habille :
elle lui passe une robe
blanche de linon moucheté, garnie d'un dessous rose, une (( robe
à l'enfant ll, appelée
alors &lt;&lt; ga ullr, 1&gt; ou
&lt;t chemise ». La comtesse s'inspire du portrait de Marie-Antoinette par Mme Yigée-

Avant de sortir, Mme de la !lotte jette sur
les épaules de sa jeune compagne un mantelet
de Vénus
blanc, en laine fine , et lui met sur la tête
une " calèehe blanche" en gaze d'Italie. Elle
J 1 aoùt 178 ! . Entre
revêt elle-même un domino moiré de taffetas
noir. Et l'on se rend
avec le comte de la Motte
ehez le plus fameux
traiteur de la ville pour
y souper et s'y donner
du cœur.
Dans le grand parc,
morne, désert, le silence de la nuit. On
entend seulement au
loin, dans l'ombre, le
bruit de l'eau qui joue
dans les bassins. Le
ciel est sombre, sans
lune ni étoiles. La baronne et ses deux compagnons ont marché
quelc1ues instants sur la
terrasse qui s'étend devant le château, dont
le grand rectangle ne
forme lui-même qu'une
masse noire dans la nuit
noire. Puis ils sont descendus vers le bosquet
de Vénus'. Ils y sont
entrés. Le bosquet, hlot~
li contre l'énorme mur
qui soutient l'escalier
des Cent-Marches, dans
ce bas-fond, est plus
sombre encore . Les
pins et les sapins, les
cèdres, les tilleuls, les
ormes qui le couvrent
de leur feuillage, mêlent leurs branehes.
C'est une voûte dont
les percées rencontrent
le ciel noir. Les charmilles font des rideaux
MARJE·ANTOINETTE, EN « GAULLE ».
épais de mélèzes et de
Tableau cte .l\1ADAME \'IGÎ:E·LE BRUN, (Apfar/ie11/ à Madame la CO~ITESSE DE BIRON,)
tulipiers et de buis
massif. A peine distin~

1. Z'io~rs de Tar·gcl, Biblolhè.que v. de Pttriis, 1fü .
de l.i rcserrc; Secu11d lll é111où·c /IO!ll' ltt ,tOlil'a,

p. l0- 11.
2. L·e,.pressio11 ( gaullc e, 1c11ail tlu 11101 gofe, ~ 1ètcmcnt de unit fait d'une ctoffe légCrc -» . 1Jiclio1111aire
d u patois de la Fla11dre (ra11raise. p.a.1· Vcrmc~sc.
3. C'est par erreur que plusieurs historiens placent
J,1 scè ne sur la terrasse du cliâtrau d 11'~u11·e~ dan~ le
lioStJllCl tics Bains d'Apollon. Elle a i·k r ccomtiluCt'

Le Brun, qui venait de faire sensation au Salon
·de 1785, où l'on avait effectivement vu la
reine vêtue d'une gaulle longue et blanche,
très simple, dont la mousseline et la batiste
faisaient tous les frais'!.

ici J'aprl:s les tlêpfüÎL]ons cl 1ulcrrogaLOircs du canli11al (le ll ul1an, de l\étmix dr, \ï!lellc cl de la d'Oliva,
les ml'nwirns de l'abbé George! cl la dèclaraLion, rlu
i nul". 1785, d'uu juif uommé ~alhan, lirocoutcur et
usurier. a tjlli la peli!e d'Oliva 1 qui était entre s,•s
palles. fit des confidentes quelques jou!'s après l'é1·é11cment. Rétaux, dans ses deux interrogatoires, celui
1p1'il rnliil di·s Sot/ arrrs!a1ion à Genève (Arc hives
drs A/F, l'lra119. 1 i\lém. cl d0t11111. 1 France 14DO.

f,, liû-H} . et celui c1uïl suLit tic.vaut les commissaires du \ 1,1rlcrnent (Campardon, p. 362),indfriuc 11cltcrne11l le bosquet de \'ênus. Une statue de Vénus
devait y être placée, au centre : cl le ne le ful pas,
mais it celle date, en prévision de te projet, le bosquet, aujourd'hui bosquet de la 1·cù1c, portail bi('n
le no~i de bosq1:ct ~e Vénus. Voir Aug. Jchan, le
laby1·111lht. de l_ usailfrs el _Je bo1&gt;quet de la ,·einc,
tkms l'e1·8a1llcs tllustrr, 20 Jan\'. WOI, p. 115-19.

�-

111ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __,

gue-t-on le carré d'une petile clairière, les d'Artois ! » C'est encore l\étaux de Villette.
allées el le rond-point du milieu. Ici le La demoiselle d'Oliva esl emmenée par le
silence est absolu. Seuls les oiseaux de nuit, comte de la )folle el le cardinal se relire
en volant, froissent les feuilles de leurs ailes : suivi de la comtesse.
bruissement qui surprend et fait frissonner.
Telle fut la fameuse scène dite du Losquet.
Nicole a vraiment peur et se serre au comte
Les quatre compères, ll. et Mme de la Molle,
de la Molle. Subitement, comme une ombre, nétaux et la d'Oliva, se retrouvèrent peu
arrive un homme, à qui le comte dit : « Ah l après chez la comtesse, place Dauphine, où la
vous rnilà! l&gt; et l'homme disparait. C'était d'Oliva passa la nuit. Ils étaient d'une gaieté
Rétaux de Villette.
folle. L'aventure avait réussi au delà de tout
On s'est arrêté dans une allée. Mlle d'Oli- espoir. On riait surtout de l'agenouillement
va, craintive, immobile, n'ose se retourner. du Cardinal'.
On prêle l'oreille. Les petites pierres des allées
Le jeune Albert Beugnot était le lendemain
craquent sous un bruit de pas qui se rap- rue Neuve-Saint-Gilles, ol1 il allendait agréaprochent. Trois hommes paraissent. L'un blement la mailresse du logis en compagnie
deux s'avance, grand, mince, serré dans une de la lectrice et dame de compagnie, Mlle
redingote, sous un long manteau, son grand Colson. (( CeIIc-ci ne manquait ni d'esprit ni
chapeau rabattu en clabaud sur le visage. de malice n, écrit-il. (( Je crois, me dit-elle cc
Mlle d'Oliva est poussée par le bras. Le comte ,, jour- là, Leurs Allcsscs occupée~ à do
et la comtesse se sont éloignés. Elle est seule. &lt;&lt; grands projets. On passe la vie à des conElle tremble autant que les feuilles des arbres : « seils secrtts ol1 le premier secrétaire,
la rose qu'elle tient s'échappe de ses doigts. " (!létaux) est seul ad:nis. Sa Hévérence le
Une lettre est dans sa poche, mais elle ne " second secrétaire (le Père Loth) en est
songe pas à l'en tirer. , L'homme au granJ &lt;&lt; réduit à écouter aux portes, et il fait trois
manteau s'incline jusqu'à terrr, baise le bas &lt;1 voyages par jour rue Vieille-du-Temple,
de sa jupe. Nicole murmure, elle ne sait pas, (( sans deviner un traitre mot des messages
elle n'a jamais su quoi. Le cartlinul, qui « qu'on lui confie. Le frocard s'rn désole,
n'est pas moins ému,croit entendre: (( Vous c&lt; car il est curieux comme une vieille dévote. &gt;&gt;
pouvez espérer que le passé sera oublié. J&gt;
« Entre minuit et une heure, poursuit
li s'incline de nouveau avec de~ paroles de IJeugnot, nous entendons enfin Je bruit d'une
reconnaissance et de respect, auxquelles la voiture d'où desrendrnt M. el Mme de 1,
demoiselle d'Oliva, &lt;1ui tremble de plus en Motte, Villette et une femme de vingt-cinq l.U
plus, n'enlend pas un mot. Brusquement un trente ans, blonde, fort belle cl remarquaindividu sunient en coup de vent : « Vite, Llement Lien faite. Les deux femmes élaient

deux hommes en frac; de sorte qu'on a,,ait
l'air de revrnir d'une partie de campagne. On
commença par des plaisanleries obligées sur
mon lêtc-à-têle avec !Ille Colrnn. On déraisonnait, on riait, on fredonnait, on ne se
tenait plus sur ses jambes. L'inconnue parlageail l'allégresse commune, mais elle gardait
de la limidité. ll Beugnot, sentant r1ue sa
présence gênait les joyeux compagnons et les
empêchait de parler librement de ce qui les
mellait en si bonne humeur, prit congé. Sans
le retenir, on Jui demanda de reconduire en
voilure Ia jeune inconnue.
&lt;c Comment donc, mais avec plaisir! &gt;&gt;
« La figure de celte femme, dit Beugnot,
m'avait jelé, dès le premier coup d'œil, dans
celte sorte d'inquiétude qu'on ressent devant
une figure qu'on est bien sûr d'avoir vue
rp1el,~ue part. En voiture, je lui adressai
différentes qucsiions, mais je n'en pus rien
lirer. Je déposai celte belle silencieuse rue
de Cléry. L'inriuiétude que m'avait causée sa
fi~ure était sa parfaite resseml.Jlance avec la
reine'.... l&gt;

XVlil
Premiers effets des bonnes grâces
de la reine.

vite, venez, voici Madame et Mme la corutesse

mises avec élégance mais avec simplicité ; les

nuhan dira lui-mème, par l'intermédiaire
de son avocat, Me Target, en quel état la scène
du Losquet avait mis son esprit : (l Après cc
fatvl ruoment, le cardinal n'est plus seule~
ment confiant et crédule, il est aveugle et se
fait de son arnuglemenl mème un inviolaLlc
dernir. Sa soumission aux ordres qu'il recevra
par la dame de h Motte s·enchaîne aux scnliments du profond respect et de la reconnaissance qui vont disposer de ~a v:e entière;
il attendra avec résignalion le moment où la
lJonlé qui rassure voudra bien se manifester;
mais en attendant il obéira à tout : tri est
l'état de son âme. &gt;&gt;
Mme de la Molle ne larde pas à mettre cel
état d'àmc en exploitation. Quelques jours se
si.ml à peine écoulés depuis l'entrevue du
Losquet, qu cllc fait savoir au cardinal que
1a reine désire un prompt secours de cinquante
milJe livres pour une famille d'infortunés
gen1ibhommes. Jeanne esl anxieuse : le
prince donnera-t-il l'argent ' '/ Rohan est heureux que la reine daigne avoir recours ii ses
humLlcs services. Comme il n'a pas la somme
sous la main, il l'emprunte au juif Cerf•Beer.
« \'os bons offices, lui dit-il, vous donnent la
certitude d'une protection de la plus haute
importance, pour ,·ous et pour Yotre nation "'. Jl
Le 2 l aoùt, il cinq heures du soir, le père
Loth était dans le cabinet de toilelle de la
comtesse - parfaitemenr, dans le cabinet
de toilette. Jeanne s'apprètait pour le souper
et le bon moine lui tenait compagnie. Cependant il lui trouvait l'air inquiet.
(( )jn souci '!...
- J'attends 50 000 livres d'une personne

1. DCclaralion de Rélaut de \'i!letle ii. Genè1·c, .1frclt.
des Aff. élr., )lém. et doc., France 1400. (" 69-74.
2. Sur celle ressemblance tous les conlcmµorai ns
011l d'accord. « li n'esl pas surpremnl , rl 'aprl:s mes

yeux , que M. le cardîual , dans l'obsrnritê, ait Jlll
i,rendrc la fill e d'Oliva pour la reine : même corporcnce, même pcau 1 mêmes cheveu x, une resscmbl:mce
de ph ysionomi e qu i m'o11t frappé. )) ~oies rlu dossier

Targe l, lliblinlf11lqm~ v. de Paris, ms. de la réscn ·e.
j, Mém. de Targcl, &lt;lan s le recueil de Be lle
d'Eti e 111·ill e, IV , 28-"20.
~- Grorgel 1 Il. 43.

1

B OSQU ET DE V É!'. US

(ou

Cliché J. Aubert et Cie, \'crsailles

DE LA REIN E) . -

ENT RÉE DU U.B YRINTIIE. -

n ·apres une estampe a ncie nne.

""' 2.50

w-

,

____________________________ L'

AFF.!11~E DU C01.L1E~ - - ,

qui doit me les apporter à ce moment et ce
délai me fait croire que la chose n'aura pas
lieu, ce qui m'aUligerait beaucoup.
Le lendemain, Loth apprit que les 50 000
livres avaient été réellement versées. La joie
de Jeanne éclatait :
&lt;&lt; A peine flltcs•vous sorti hier, que le
baron de Planta arriva avec la bonne nouvelle! ll
Et comme le Minime réitérait ses compliments :
&lt;&lt; C'est la reine qui a ordonné à M. le
cardinal de me compter cette somme et il a
ordre de Sa Majesté de me compter successivement 50 000 écus'. Il
C'est le chilTre que Jeanne elle-même a fixé.
Cependant elle jugea utile d'éloigner le prince
momentanément. Un petit billet à liséré bleu
vint tout à propos lui conseiller de se retirer
quelque temps en Alsace. Avant de partir,
Rohan recommanda à Planta, qui restait à
Paris pour les besoins de la correspondance
à liséré bleu, de remettre à !!me de la !folle,
pour la reine, tout l'argent qu'elle lui demanderait, ajoutant que, si la somme était d'un
chiffre élevé et le besoin pressant, il devrait
vendre des objets d'art et des meubles de prix.
Une nouvelle demande se produisit en effet,
mais, comme elle n'était pas urgente, le
cardinal attendit norembre pour envoyer de
Saverne à la comtesse une deuxième somme,
de cent mille francs cette fois, ·qui fut également portée par le baron de Planta'.
Nous avons vu dans quelJe gêne affreuse
se trouvait Jeanne de Valois en juin 1784 :
elle avail aliéné à celle date non seulement
sa pension de quinze cents livres, mais celle
de son frère le m.a.rin, dont elle avait le brevet
entre les mains; le père Loth négociait pour
elle un emprunt de trois cents livres afin
qu'elle pût payer son loyer. Or, en ce mois
d'aoùt 1784, ol1 est fait le premier versement
de cinquante mille livres, Jeanne place trenteneuf mille livres chez divers particuliers. En
septembre, elle charge son homme d'affaires,
le Père minime, de convertir en argent vingt
billets noirs de cent livres chacun de la caisse
d'escompte :;. En novembre, après Je deuxième
versement, elle achète d'un ancien contrôleur
de guerre, nommé Charton, au prix de dixhuit mille livres, qu clle paie comptant, une
maison à Bar-sur-Aube : une vaste maison
bourgeoise, avec entrCe rue Saint-llichel au
centre de la ville. On accède dans la cour par
une large grille s'ouvrant à deux battant5,
dont les gonds sont scellés aux murs de petits
pavillons s'élevant à droite et à gauche,
coiffés de toitures haules et pointues. La cour
s'étend en longueur. Dès l'abord, l'œil esl
agréablement charmé par une lerrasse garnie
de fleurs, exhaussée de quelques marches et

a. fait faire, masquent la basse-cour qui est fait faire plusieurs parures de diamants que le
dans le fond. Le corps principal du logis sieur Régnier lui a apportées à différentes
s'étend sur la gauche en entrant: cuisine qui reprises. &gt;&gt; L'argent complant qu'elle verse,
prend jour sur la rue Saint-Michel, vestibule, en prenant certains objets, lui permet d'en
antichambre, salle à manger, salon, deux acheter d'autres pour des sommes beaucoup
chambres, sellerie, et, dans le fond, l'écurie plus considérables. Au payement de cellespour les chevaux, tel est la disposition du ci l'avenir pourvoira. Elle est rencontrée
rez-de--chaussée. Toulcs ces pièces en enfilade, dans les galeries de Versailles fort parée :
se commandant l'une l'aulre, selon la dispo- elle dit que sa fortune s'est améliorée et
sition habituelle des vieilles" demeures, à que c'est par les bienfaits de la famille
l'exception de la sellerie et de l'écurie qui royale 5 •
n'ont entrée que sur la cour. Le corps de
Pllu à peu le ton de la société devient, rue
bâtiment de droite a beaucoup mùins d'éten- Neuve-Saint-Gilles, celui de la bonne compadue en longueur : il se compose, au rez-de-- gnie. Le comte de la Motte y fait valoir son
chaussée, de trois remises en vollte d'arrêt. talent sur la harpe, et l\étaux la heauté dè sa
Des fenètres on découvre la campagne, le voix, devant d'élégants connaisseurs. « Je
cours sinueux de la Dresse et de l'Aube entre rencontrai alors chez la comtesse, dit Beugnot,
les bouquets d'arbres où les saules mèlent le marquis de Saisseval, gros joueur, riche
leurs touffes vert pâle aux massses sombres et faufilé à la Cour; l'abbé de Cabres, condes aulnes sous les longs peupliers : la rivière seiller au Parlement ; Rouillé d'Orfeuille,
divise ses eaux contre les piles moussues des intendant de Champagne; le comte d'Estaing;
vieux ponts, elle miroite parmi la verdure un receveur général nommé d·Orcy et Lecoul•
grasse des prairies, au pied des coteaux de teux de Ja Noraye. l&gt; Ce dernier aspirait à
Sainte-Germaine où mùrit le Yin·mousseux I. supplanter le Père Loth, majordome de la
El à Charonne, près de Paris, Jeanne s'installe comtesse. On cùl laissé au !linime le soin de
une jolie villégiature, dans une coquelteLp,ro-- lui dire la messe.
priété, pour les parties de campagne. &lt;l etat
Nous pouvons reconstituer exactement l'as-

1. ;\'oi es de Targel d'aprës les indications 1lu
P. Loth,Bibl. v. d e Pa1·is ms. de laréscr\"C; déj&gt;osition
du P. Loth, H sept. 178â, A1·clt. uat. X-,? 8 / 1417.
2. !,'envoi des ccnl cînquanle mille livres, f:ait par le
Clll'dinaJ , ful nîê dans la suite par Mme de la Molle :
il est prouvé, non seul cmc11t par IC's déclarations du
cardinal de Bohan, mais par cell es du harnn de Planta
qui porta 13 somm e, par celles du P. Loth, par celles
&lt;l!!: Rélam qui écrivit les prl!Lcndues letLres ~c la
t'Clllc dcnrnndan l l'argent. ~lme de la Motte cl1t au
P. Loth e lil H!!t.mx que les sommes lui a\·ai culété rcmi•
se:,;. l,'cmoi est e ncore prou1·é par les acquisi!ions de

valeurs cl de maisons fuites alors pa r les b Molle et par
le luxe 1lonl ils s'entourent exactement en cc momr nt.
j_ Ceci de l'a1·eu de Mm e de la lloU c : M~moirc
de Mo. Doil!ot. Collection complè te, I, 60 ; CL rnterr.
tie Mme de la Molle puLlié par c~mparllon, p. ~77.
Mme de la llolte place il es l vrai, l'achat des titres
de renlc en juillet ; mai s comme elle J;ll_ace égalemcnL
eu juillet la ~cène du bosquet, le, fatl s Jcrn eurent
concordants.
4. Celle maison fu t achéLec le 10 thermidor an V
{28 juillet li07) au comte de la ~lotte par :Nicolas
Armand. Le corps de bàtimenl a di sparu par le pc r-

1

entourée de berceaux en vollte, aux plantes
grimpantes, qu'encadre une ligne de jeunes
tilleuls. Terrasse et berceaux, que la comtesse

de la maison, dit HosaUc, a été alors augmenté tant en meubles, bijoux, qu 'argenterie.
Dans le mois de novembre Mme de la !lotte a

-~.~-.-;;r:~:-.r~~~
;:.

-· .

"' ~~, -... .,...

'?;;i

.r(V&gt;~ .
t'lid1 ê J.•\ ubc re t C'•, Yersa illcs

\'U E ACTl:ELLE OU B OSQUET DE LA REINE. - LA SALLE DES 'fL'LIPIERS.
D'après le dessin de L ARR UE .

cernent de la rue Annaml. (,'aile gauche forme aujnurtl1111i les uuméros 1, 3, ~ de la ru é Armand , cl 57 de
la rue N"alionalc (ancienn e ru e Suinl-)liehel); l'aile
droil e, les numCros 2, 4. 0 de la ru e Armand et
::iU de la rue 1' ali onale. M. Armand, qui fuL dëputC
de l"M1be de 18~/! â 1848, a dcssiué les pl1rns el la
pcrspecli1·c de lïrnmcuhlc avanl la lransforillali orl.
t:c,; dessins nous ont été communiqués a\'ec la plus
gracieuse oh:igeancc par nolrc d1slînguê co11frêre
.Il. Arlhur Tluh·cnol.
5. Têmoîgnage lin comte d'Ol omie u, dans sou interr.
tlu li nnil 178G. ,11-clt. na l., x~ ll/ 1417.

�..,

fflSTO'J{l.ll
pect du salon de Mme de la Motte 1. [nehaule
pièce en boiseries blanches, éclairée de deux
fenêtres montant jusqu'au plafond et se faisant
face, l'une sur la rue, l'autre sur la cour.
L'énorme poutre qui soutient le second
étage est apparente. La corniche est ornée de
la moulure à petits carrés qui caractérise le
stvle du temps. Les illustrations militaires du
grand siècle, Turenne et Tourville, sont représentées par des bustes en bronze sur socles de
marbre avec ornements de cuivre doré. Devant
la glace de la cheminée - une glace en deux
morceaux, dans un mince cadre en bois doré
dont l'ornementation est de perles et de dentelures, - une pendule marquant les secondes, les heures et le quantième du mois, en
marbre blanc, portant une statuette de la
Sensibilité, entre deux vases de Sèvres sur
pieds d'albàtre blanc. Les murs sont tendus
de hautes lisses à personnages; aux trumeaux,
des tapisseries plus petites à verdures. Le
mobilier comprend un canapé et six fauteuils
en tapisseries représentant les fables de La
Fontaine, et des chaises à dossiers ovales, couvertes de satin rayé à bouquet : le vrai style
Louis XVI. Aux angles, des &lt;! encoignures »
en bois laqué peint en vert d'eau, avec fleurs;
par terre un grand tapis d'Aubusson, et,
pour l'éclairage du soir, deux colonnes de
stuc « sur lesquelles sont des figures de bronze
tenantes chacune une girandole à trois branches de cuivre doré Jl. Mme de la Motte, vive,
alerte, charmante, parmi ses invités, va de
l'un à l'autre vêtue d'une « anglaise ll gorgede-pigeon et d'une jupe de soie rose.
Notre petite baronne d'Oliva continue de
paraitre quelque temps rue Neuve-SaintGilles, mais bientôt on la rebute. Mme de la
Molle ne la trouve plus d'assez bon genre.
Elle lui reproche de ne pas s'être comportée
décemment chez le baron de Lilleroy, officier
aux gardes, où elles furent déjeuner ftnsemble,
et d'avoir dit des indécences chez Mme de la
Fresnaye qui les avait priées à diner. En
outre, sur les quinze mille livres promises à
Nicole, Mme de la Motte n'en a versé que
quatre mille et ne désire pas en donner
davantage.
Jeanne s'occupe de marièr sa sœur MarieAnne, &lt;! bien blonde, bien fade, fort bête &gt;&gt; ,
dit Beugnot, très fière elle aussi d'être petitefille des Valois. Nous l'avons vue se sauver
gaiement avec sa sœur de l'abbaJe de Longchamp; mais, depuis, elle s'est retirée au
couvent de Jarcy, près de Brie-Comte-Robert,
où l'abbesse, Mme de Bracque, l'a 'prise en
affection. Mme de la Molte a trouvé un beau
parti, le comte de Salivet de Fouchécourt, et
en écrit à Mme de Bracque. Mais il faudrait
queMarie-Annevint demeurer quelque temps
auprès d'elle. « Il paraît que ma forluue
apparente, écrit-elle, a fait naître en ma sœur
des soupçons offensants pour moi. li lui serait
1. D'après la piêcc même qui esl encore aujourd'hui
conscl'vée, et l'inventaire du mubiliel' fail les 9, 10,
12 sept. 1785. Arcli. 11at., x~. B/ 1411 .
'2. Doss. Targe!, /Jibl. ,,. dr Paris, ms. de la réseL·,•c.
3. Confronlalion du il mars I i~G. , !rd,. 11al. , X',
B1Ht 7.

facile de connailre la source honorable d'où
elle me vient. JJ
Cependant Jeanne n'en continuait pas moins
de se présenter au cardinal comme réduite à
l'indigence et à obtenir de lui, de temps à
autre, quelques louis, comme auparavant•.
En somme, quel chemin fait par la petite
mendiante que Mme de Boulainvilliers écoutait
sur le marchepied de sa voiture, chemin fait
grâce à son énergie, à sa volonté, à son esprit
d'intrigue! Que n'a-t-elle su employer dès
lors la fortune qu'elle avait su conquérir! Il
est vrai que le bien acquis de la sorte ne peut
profiter. Ce qui vient au son des fifres s'en
va au bruit des tambours. L'argP.nt est jeté
par les fenêtres. Puis l'ambition est sans
bornes : la médiocrité, même dorée, ne saurait convenir au sang des Valois. De nouvelles
ressources sont nécessaires.

XIX
Délicate énigme.
Dejà, sans doute, l'on se sera posé laquestion : quel était le caractère des relations
enlre le cardinal et Mme de la Motte?
Tous les historiens ont été jusqu'à ce jour
d'accord sur ce point et nous allons nous
mettre en contradiction avec eux tous. Pour
établir que le cardinal désirait et obtenait de
)[me de la Motte ses plus précieuses faveurs,
deux témoignages sont invoqués. Le premier
est celui de Mme de la Motte elle-même
devant les conseillers instructeurs du Parlement; le second est la relation deBeugoot, à qui
la comtesse montrera dans la suite un paquet
de lettres que lui aurait adressées le cardinal.
Nous récusons Mme de la Motte. Elle aura
un intérêt 1mpérieux à parler ainsi devant
le Parlement. Ce sera son unique moyen de
défense. L'instruclion lui demandera d'où
était venue la fortune prodigieuse qui, tout
d'un coup, avait surgi sous ses pas : &lt;&lt; J'étais,
répondra-t-elle, la maîtresse du cardinal. »
Ce fut d'ailleurs la manie de Jeanne de
Valois. On n'imagine pas le nombre d'hommes qu'elle accuse d'avoir été ses amants, ou
d'avoir voulu l'être, de gré ou de force.
Quelqu'un la gênait-il, ou lui déplaisait-il, ou
la contrariait-il, le trait ne se faisait pas
attendre : « Vous avez été, ou, vous avez
voulu être mon amant. J&gt;
Le cardinal niera avec tant de âignité, de
mesure, de force, qu'il est impossible d'hésiter entre les deux témoignages. Il y a plus.
Ayant un intérêt si grand à établir le fait,
Jeanne ne pourra apporter le moindre indice.
Les dépositions des domestiques seront contre
elle. Rosalie, confrontée à Rohan, reconnaîtra
que le cardinal n'est venu, en tout el pour
tout, chez Mme de la Motte, que quatre ou
cinq fois à Paris, deux ou trois fois à Veri. Confrontalion de nohnn à Belle d'I'.1ic11\'ille,

Arc!,. nat.,

x.•, Il/1Hi.

5. IJéclaralion 14scpl. li8:i,.lrch. 1111t., X2 , R 141i.
Il. « :"ious ou1•rons un grand coffre de bois de sandal rempli de papiers clc loulrs couleurs et de loules
dimension;. J'èla1s pressé d'en finir : je lui demande
s'il y a clans ces papiers des obligation, au porteur ou

sailles'\ visites faites la plupart devant témoins; aucune le ~oir ni de nuit~.
•
Rosalie ajoutera : &lt;( Pendant que M. le cardinal était chez Madame, la porte n'était pas
du tout fermée. &gt;&gt; Les rendez-vous, dira-t-on,
avaient lieu ailleurs : mais c'est précisement
chez elle que Mme de la Motte déclare avoir
comblé le cardinal de ses faveurs - et très
souvent.
Une autre indication, non moins concluante,
est fournie par ces secours de trois, quatre
ou cinq louis, que Rohan avait coutume de
donner à Mme de la Motte, depuis mai 1782
jusqu'à leur arrestation. Jeanne, qui sent la
force de l'argument, essaie de nier; mais les
témoignages de ses familiers, du Père Loth,
de la demoiselle Colson, sont encore décisifs.
Le Père Loth ajoute que Mme de la )lotte
avait imaginé de raconter à Rohan qu'elle
avait reçu de la reine un don de mille écus,
afin d'obtenir de lui des secours plus grands".
Si Jeanne e.û tété la maitresse du prince, peuton supposer qu'avec sa fortune, son caractère
généreux et prodigue à l'excès, alors qu'il la
considérait comme une femme du meilleur
·monde, amie particulière de la reine, il l'eût
réduite à des aumônes?
Quant à la prétendue correspondance que
Beugnot verra dans les mains de Jeanne de
Valois à Bar-sur-Aube, il en parlera ainsi :
« li est heureux pour la mémoire de M. le
cardinal que ces lettres aient été supprimées.
C'est une perle pour l'histoire des passions
humaines. Mais quel était donc ce siècle où
un prince de l'Église n'hésitait pas d'écrire, de
signer, d'adresser à une femme qu'il connaissait si peu et si mal, des lettres que, de
nos jours, un homme qui ,e respecte le moins
du monde pourrait commencer de lire, mais
n'achèverait pas jusqu'au bout. &gt;l Ce témoignage se détruit par lui-même. Le prince de
Rohan n'était pas homme à écrire de la sorte.
Est-il utile d'insister? Jeanne, avec son
imagination en ébullition perpétuelle et désordonnée, passa sa vie à forger des romans, des
correspondances surtout et à les remplir de
malpropretés. On reconnait son doigté à ce
que dit Beugnot. Pourquoi brù lera-t-elle ces
lettres dans une circonstance où elles auraient
constitué toute sa défense? - parce que les
lettres étaient fausses. Et pourquoi les ferat-elle auparavant lire à Beugnol 6 , qu'elle s'empressera quelques jours après de demander
pour avocat? - afin qu'il en témoigne quand
le contrôle n'en sera plus possible.
On observera encore que si ces lettres eussent été écrites par Rohan, celui-ci n'eût pu
s •exposer à en recevoir le cinglant démenti
devant le Parlement assemblé, au moment où
il niera toute relation intime avec la comtesse.
Car il ne saura pas alors, lui, que les lettres
ont été brùlées. Aussi bien, quand Rohan
répondra à son accusatrice avec autant de
des l,i Ilets de la caisse &lt;l'escomplc, et, sur ,a réponse
négalive, je propose de tout jclcr au feu, en bloc.
Elle insiste au moins pour un examen sommaire ; n~~s
y procédons fort lentemcnl ,le son culé, et 1u·i•c1p1lammcnl du mien. C'est li, qu·en porlaut des regard;
assez fugitifs sm· r1uelqucs-uucs des mille lettre; tl_e
)l. le tardinal de l\oban ... D llcugnol, ,l/é111oi,·cs, 1, !Ili.

1

t

:

___________________________________

L' .ArrAmE DU COLL'Œ'Jt. - - ~

Aye~ un

))l'lt

de déce11ce

El laissez là les catin., !

L'histoire suivra le jugement du
peuple, et nous quitterons nousmême cette matière, convaincu
de notre impuissance à relourner
l'opinion ;_

XX

rivière dépassant en richesse et en éclat tous
les bijoux connus. Ils avaient ainsi composé
Le collier.
un « grand collier en esclavage JJ , qu'ils
avaient espéré faire acheter par Louis X\'
Le joaillier de la couronne et de la reine• pour la Du Barry, mais le roi était venu à
était à cette époque un saxon, Charles- mourir. Alors ils avaient envoyé le dessin de
.Auguste Biihmer 5 • Ses magasins s'ouvraient la parure à la Cour d'Espagne: le prix avait
rue Yendôme. Biihmer avait conduit ses effrayé.
Après l'avènement de Louis XVI, connaisaffaires avec beaucoup de hardiesse, d'activité
et d'intelligence; mais, à l'époque de ce récit, sant la passion de la nouvelle reine pour les
ses facultés s'étaient affaiblies, et il s'effaçait bijoux, escomptant la réputation faite à
devant son associé, son compatriote Paul Marie-Antoinette de coquetterie et de folles
Bassenge, originaire de Leipzig, d'origine dépenses, les joailliers, dès 1774, présenfrançaise cependant, car il appartenait à une tèrent le collier au roi. Louis XVI en parla à
famille de réfugiés chassés par les sui tes de Marie-Antoinette, mais la reine, effrayée elle
la révocation de l'édit de Nantes. Les Bühmer, aussi du prix si élevé, un million six cent
comme on les appelait du nom du principal mille livres - c'était l'estimation des joailassocié, avaient acheté depuis des années, par liers Maillard et d'Oigny - le refusa.
Bühmer revint à la charge : il ferait les
toute l'Europe, les plus beaux diamants qu'ils
conditions les plus avantageuses ;
les payements s'échelonneraient à
diverses échéances, partie en rentes viagères. Il suppliait le roi
de faire l'acquisition. Ses iastances étaient d'autant plus pressantes
que, pour faire cette parure, il
avait emprunté 800 000 livres au
trésorier de la marine, Baudard
de Sainte-James. Les inlérèts, qu'il
se trouvait obligé de payer, devenaient pour lui un poids de plus
en plus lourd et qui devait, avec
le temps, entraîner sa ruine complète, mais la reine refusa encore.
Sa réponse au roi est demeurée
célèbre :
« Nous avons plus besoin d'un
vaisseau que d'un bijou. ll
De ce moment les plaintes de
Bühmer allèrent à tous les échos.
Il les faisait à tout venant. En
1777, s'adressant directement à
Marie-Antoinette, il se jeta à ses
genoux. Sa Majesté était suppliée
d'acheter le collier, sinon il irait
se préci piler dans la rivière. Et il
versait des larmes. &lt;( Levez-vous,
Bühmer, lui dit la reine sévèrement, je n'aime point de pareilles
exclamations : les gens honnêtes
n'ont pas besoin de supplier à genoux. J'ai refusé le collier. Le roi
a voulu me le donner, je l'ai refusé encore. Ne m'en parlez donc
plus jamais. Tàchez de le diviser,
de le vendre et ne vous noyez
pas. ll
Sur de nouvelles instances des
bijoutiers, le roi en reparla à la
reine devant Mme Campan. « Je
MADELEINE BRIFFAULT, DITE ROSALIE, FEMME DE CHAMBRE DE LA cmtTESSE me souviens, écrit celle-ci, que la
DE LA MOTTE. D'aprés une gravure du Catinet des Estampes.
l d
.
l
reine ui it que s1 rée lement
La scène qu·on roit sous le médaillon représente Mme de la lllotte et le marché n'était pas onéreux, le
Rosalie habillant Mlle d'Olirn.
roi pouvait faire celle acquisition
et conserver ce collier pour les
avaient pu se procurer, pour en faire une époques des mariages d~ ses enfants, mais

hauteur que de force, Mme de la Motte, qui
ne recule cependant devant aucun moyen de
défense, n'osera-t-elle rappeler cette correspondance; bien plus, elle n'osera pas invoquer le témoignage de Beugnot.
« J'ai hésité jusqu'ici, dira Rohan, dans sa
ronfrontation à Jeanne de Valois, le 2 i avril
1786, de répondre, par une répugnance bien
naturelle, à tout cc que Mme de la Motte a
tenu de propos à double entente sur ses rapports avec moi. Si elle ne se respecte pas
assez et veut faire croire même ce qui n'est
pas, je repousse comme je dois les soupçons
qu'elle cherche à accréditer . Je ne peux
d'aillC"urs, pour ce que je me dois à moimème, insister davantage. Voilà donc une
nouvelle atrocité, qui, accompagnée de toutes
invraisemblances, ne me laisse que la même
horreur que j'ai exprimée lorsque Mme de la
)lotte, à tant de reprises, a déjà
cherché à jeter des soupçons
odieux. L'invraisemblance rend
impossible ce qu'elle voudrait présenter comme vrai. Je ne peux
que détourner mes regards et ma
pensée de dessus une inculpation
pareille. D'ailleurs, j'observe que
Mme de la Motte a fait attendre
bien longtemps lacalomnie qu'elle
préparait pour excuser son mensonge, quand elle s'est vue contrainte à ne plus pouvoir le soutenir. &gt;&gt;
Autant que pareille chose peut
Nre tenue pour certaine - car,
comme dit l'autre, avecles femmes
on ne peut jamais savoir - , nous
sommes disposé à nous porter
garant des paroles du cardinal.
Mais telle est la force de la calomnie que, dè;; le premier éclat
du procès, se répandront des libelles, qui se passeront sous le manteau et se payeront au poids de
l'or1, où les amours de la comtesse et de Son Eminence seront
contés en termes inouïs, avec les
détails les plus graveleux ; des
recueils d'informations relativement sérieux, comme la Conespondance sec1·ète, affirmeront des
anecdotes qu'une plull_le qui se
respecte ne pourrait reproduire;
les nations protestantes applaudiront à la corruption du clergé
français 1 ; le peuple viendra chanter au prisonnier jusque sous les
murs de la Bastille :

1. Jomnal de Hardy, Bibl. nat., ms. franc. C\685,
p. 406.
2. Jlémofres du comte de la Motte, p. 9i.
5. Le seul conlcmpol'ain qni, à notre connaissance,

ait exposé le Yéritablc caractère des rclalions " toutes

blanches» clu cardinal de ltohan cl de Mme de la 3lolle,
csl l'auleur ile la Lettre à l'occasion de la délt-11/Ù,n
de S. E. JI. le cai·di11al, p, (i.

.... 253 ...

4. Arch. des Aff. ~l1·ang_., France 1309, f• 220 v
5. On prononç,ut a Pans : llocmcr, comme le
11rouve la graphie Bo!témer, Boëltme1·. qui revianl
dans les texlcs.
0

•

�. - - 1t1STO'R_1.Jt

_________________________________.

qu'elle ne s'en parerait jamais, na voulant p:is
qu'on pûl lui reprocher dans le monde
d'avoir désiré un objet &lt;l'un prix aussi
excessiF. » Comme les cnrants étaient encore
très jeunes, Louis XVI ne voulut pas immobiliser pendant de longues aonées une si
grosse somme et refusa définitivement la
proposition.
BOhmer connaissait le procureur grfléral
aux requêtes, Louis-François Achet, de qui
nous avons vu le gendre, Me Laporte, fréquenter ~hez la comtesse de Valois. M0 Laporte parlicipait n:èmc aux (&lt; affaires &gt;&gt; que
Jeanne entreprenait, et comme la comtesse
lui arnit montré, il lui au5-si, des lellres midisant de la reine, il avait une haute idee de
son crédit. Le 20 novemLM 1784, comme
on causait dans le salon de la rue NeuveSaint-Gilles et qu'il était question &lt;le bijoux,
L:iporte dit à Jeanne, sans parailre y atladlt'r
aucune importance, que, puisqu'elle était c11
si grande faveur auprûs de Sa àfajesté, ell..:
devrait bien faciliter aux pauvres bijouliers
BOhmcr el Bassenge la vente de leur collier.
C'était une lourde charge pour ces négrn.:ian1s
que de conserrer si longlemps un objet de
pareille valeur.
11 Ce collier, demanda Mme de la Molll',
l'avez-mus vu?
- Une vraie merveille, répondit Laporte.
Les joailliers de la couronne y ont travaillé
pendant des années, et, ne fùt-ce qu'au
point de vue de la valeur des pierres, c'est
un trésor. u
Et il offrit à la comlesse de lui amener les
Bohmer avec leur bijou. Mme de la Molle
accepta. Dans les premiers jours de dé~embre,
le beau-père, Achet, voyait les joailliers :
t( ~\'ez-vous toujours votre collier? vous
occupez-rous de le pb1cer?
- Oh oui! mais il faudrait quelqu'un qui
eût assez de crédit sur le roi ou sur la reine
pour les déterminer.
- Mon gendre, répondit Achet, a fait connaissance depuis quelque temps de la comtesse de la ~folle, de l'ancienne maison de
Valois. Elle se dit en crédit aupri•s de la
reine : il serait possible de Ja déterminer à
agir . !&gt;
Et les joailliers assuraient qu'ils donneraient I OOU louis à qui leur ferait vendre le
collier. Laporte était criblé de dcucs.
Quelques jours après, Achet revint trouver
les Biihrncr : Mme de la !lotte ne paraissait
pas disposée à intervenir, mais la curiosilé la
porlait à voir le collier'.
Le cardinal de Rohan se trouvait à celle
époque en AJsaee. Achet et Bassenge arrivèrent ainsi rue Neuve-Saint-Gilles, le 29 décembre, avec le précieux écrin. Il fut ouvert
devant Jeanne. Quelle surprise! Un étincellement de paillettes lumineuses se jouant
aux angles des pierres limpides, mille et
mille petites flammes mullicolore:,, ,•ires
eomme des éclairs, qui jaillissaient au
moindre mouvement.
1. Bibl. nat . , ms. Joly de Fleur/', 2088, f"' 529
. 2. C.elle ~latc est importm1te.A,·anl e retour du car~
limai a Paris Mme de la llotte avait dl·jà cngagP la né-

"---------------------------- L' .lfr'FJll]lE DU COLLTE]l

,

Le cardinal ne quitta Saverne que le
1~ janrier J78:5 pour revenir à Paris'· Le
21 janvier, Lt comtesse eut avec les joailliers
une deuxième entrt'.vue, en présence de
M' Arhcl. Elle leur dit que le collier serait
pcut-êrrc vendu dans quelques jours. L'acquisition en sera faite par un lrès grand seigneur. ime ajoute, el insiste sur ce point, notf'z la prudence, - qu'elle leur conseille
très virr.mmt de prendre directement arnc
lui Ioules les précaulions utiles pour les arrangements qn'on pournit songer à leur proposer. Quant h elle, clic ne wut en aucune
façon être mêlée à l'affaire. Son nom n'y doit
pas être prononcé. Les joailliers lui offrent
un bijou en reconnaissance du service rf'ndu.
Elle ne veut pas du cadeau. Elle n'en agit que
pour les obliger. Et elle s'oppose même à ce
qu'on ]a considère comme une intermédiaire.
Le 24 janvier, à sept heures du matin, frannc
retourne chez les joaillkr.:i arrc son mari,
pour leur annoncer la visite du prince cardinal de i1ohan. (( C'csl Lien ave1..: lui, insistet-elle une fois de plus, que VliUS prcndrrz
Lous les arrangements et toutes les précautions nécessaires. Gard, z-rous de lui dire riue
je me suis mêlée à l'affaire. Si j'ai pu vous
être utile, je me déclare surnsamment récompensée. n Et elle s'en va.
Peu après, arrirc le cardinal. Mme de la
~lutle lui a fait croire que la rt'.ine désire
acheter ce bijou, en catbettc du R1,i et à
crédit, se trou\'ant pour le moment démunie
d'argent. La reine paiera à échéances, avait
dit Jeanne de Valois, de trois ,en trois mois :
pour ce marché, elle a besoin d'un intermédiaire, d'un intermédiaire qui, par sa per-

sonne même et la haute considération dont il
est environné, sera une garantie aux yeux des

joailliers, craintifs de faire crédit d'une
sorçme pareille, el c'est au cardinal que ]a
reine a songé. &lt;&lt; Pour me déterminer, écrit
le prince Louis, Mme de la Motte m'apporta
une ldlre supposée de la reine, dans laquelle
S1 Majesté paraissait désirer d'acquérir le
collier et marquait que, n'ayant pas pour
l'instant les fonds nécessaires et ne voulant
pas entrer elle-même dans le détail des arrangements à prendre, il lui serait agréable que
je traitasse celle affaire, prisse toutes les
mesures pour l'acquisition et déterminasse
les époques de payement qui pourraient
convenir:;. » Comment le cardinal put-il
croire à la réalité d'une telle commission'? Un pamphlétaire du temps dit en termes très
justes :
&lt;&lt; On se persuade si facilement cc qu'on
désire t C'était une erreur qui n'eût pas séduit un homme ordinaire, qui ne se mire
que dans une eau tranquille, habitué à ne
calculer que des cho~l's du sens' commun,
donl les idées lentes et mesurées se combinent à chaque p:is ffuÏl fait : mais c'é1ai1
une erreur qu'on dt!vait penser avoir pu
cnlrainer l'esprit vif et agité de M. le CardinJI, en lui fai:;ant adopter, par penchant,
pas~ion même, un arrangement qui fût
propre à nourrir qu elque sentiment, quelque
vue nouvelle, dans les labyrinthes continuels
de son imagination 4• l&gt; Opinion que reprendront les magistrats qui, sous la direction du
procureur général, instruisirent avec beaucoup d'indépendance l'affaire du Collier :
« Le Cardinal n'a été que séduit, diront-ils,
il était dans le délire, entraîné par une ambition qui l'a égaré, c'est un esprit e:xa1té 5 • JJ
Rohan vient donc chez les Bohmer Je
24 janvier 1785. La parure ne lui semble pas
d'un joli dessin : elle est lourde, massh·e.
Celle fantaisie l'étonne de la part d'une
femme d'un goût alerte comme Marie-Antoinette. Mais, puisque c'est la volonté de la
reine, le marché est conclu . Le 29 janvier,
les joailliers sont reçus à l'hôtel de Strasbourg, el Bohan fixe les conditions auxquelles
le collier sera livré : un million six cent
mil1es livres, pa1'ahles en deux ans, par
quartiers, de six mois en six mois; le premier \'ersement de quatre cent mille livres
devant être fait par la reine le 1'' août 1785.
La livraison du bijou aura lieu le :1er février,
parce que, dit Jeanne, la reine veut le collier
pour la Chandeleur. Le cardinal met luimême ces conditions sur papier et les communique à Mme de la !lotte, afin qu'elles
soient soumises à la reine et ratifiées par
elle. Le 50 janvier, Jeanne revient. Sa
Majesté approuve Ie marché, dit-elle, mais
voudrait ne pas donner sa signature. fiohan
insiste, l'affaire est de conséquence et il lui
faut un mot d'écrit. Enfin, le 51 janvier, la
comtmse lui apporte, à l'hôtel de Strasbourµ,
une ratification du lrailé. C'est la feuille
même écrite par le cardinal et signée par les
Ilôhmer. En marge de chaque article, on a

gociati~n avec les bijoutiers .L'initial ive del'acquîsilion
des 61Joux ne peut donc être Yenue du card inal.
S. Ooss. Target, niûl. v. de Pm·is, ms. de la réserrc.

4. Lettre sw· la détenlio,1 d e S. E. il!. le cardinal, p. 14-15.
j, Bibl. mit., ms. Joly de Fleury 2088, f0 {ij , ·0 •

1

l

1

1

-- .J

1

mis le mot &lt;t approuvé J&gt; et au bas, en
- La reine les donnera )l, répond Mme de
manière de signature, c! Marie-Antoinette de la )folle.
France ». Jeanne de Valois ajoute : &lt;t La
Et elle sort, après avoir fixé au cardinal
reine, qui agit à l'insu du
roi toujours contrarié de
son penchant à la dépense, a expressément recommandé de ne pas laisser sortir le billet de vos
mains. Ne le montrez à
qui que ce soit. ))
La veille, Cagliostro
était rernnu de Lyon. Le
prince s'empressa de le
consulter sur l'affaire doJJt
il était chargé. &lt;( Ce Python, écrit l'abbé George!,
monta sur son trépied.
Les invocations égyptiennes furent faites pendant
une nuit éclairée par une
grande quantité de bougies dans le salon même
du cardinal. L'oracle, inspiré par son démon familier, prononç.a que la négociation était digne du
prince, qu'elle aurait un
plein succès, qu'elle mettrait le sceau aux bonlés
de la reine el ferait éclore
le jour heureu, qui découvrirait, pour le bonheur
de la France el de l'humanilé, les rares talents de
M. le cardinal. " Toul à
îait rasssuré, nohan, le
1er février au matin, écril
aux bijoutiers pour les
presser de livrer la parure. Ceux-ci d'accourir. Ils
remettentl' écrin et apprennent alors que le collier est
pour la reine, le cardinal
CoLLIER EN ESCI.AVAGE, DIT • LE COLLIER DE LA REINE
ne croJant pas enfreindre
D'après mie estampe contemporaine.
les volontés de la souveraine en leur montrant,
pour leur tranquillité, la
pièce signée : 1lfarie-Antoinette de France. rendez-vous pour le soir, à Versailles. Avant
Car Rohan était très Lon. Dans ce moment il de monter en voiture le prince Louis écrit
était heureux et voulait, dans sa bonté, faire encore aux IlOhmer pour leur annoncer
partager son bonheur. Le mème jour Mme qu'ils recevront les intérêts à courir jusde la Molle revient impatiente.
qu'aux divers versements; puis, muni du
« Le collier ?
bijou, il part. JI est accompagné de son
- Le voici.
valet de chambre, Schreibcr, chargé du pré- Sa Majesté l'allend aujourd'hui même. cieux fardeau. La brume du soir lombe sur
- Jè le porterai aujourd'hui même. Mais les larges avenues de la ville quand on arrive
les intérèts des sommes jusqu'au jour du au logement de la comtesse, place Dauphine .
payement?
Au pas de la porte, Rohan renvoie son valet
1. QuelquC's jours plus lar,I, Mme de la Motte &lt;l iL
à llohan que cet hom me s'appelait Desdaux. Elli!

empruntait le nom du garçon allaché à la chambrn
de la reine, a1ee lequel elle avait Jtné il r a
quelques années. Desdaux seul, en effel, dail
attaché à la fois it la chambre de la reine cl à la
musique du roi {grande chapelle, symphonie cl Yiu-loë)~st ici un des points du récit où la démons.
!ration peut être faite ..t·une maniCre précise. Mme de
la Houe apparaitra innocente ou coupable, selon que
ce sera Desdaux ou !létaux de Yillctle qui aura reçu
le liijou, Dcsclaux p(lur le do11JJC'r à la reine, l\élrtm

pour le lui remcllre à elle. Or, tous les lCmoignages
concordent pour démonlrer que cc ful Hétaux de
\ïlleUe : celui du cardinal qui reconnut un des 11ersonnages rlc la scène iJu bosquet oll Réla11x avoua
avoir figuré; celui de no~alie. la fémme ile
chambre, qui dCclal'C a\'oir dans ce moment ouverl à
Hétaux la JlOrlc qui èlait condamnée pour tout autre
r1u e pour ui; le témoignage de Desclaux lui-même,
qui affirme n'avoir jamais porté â Mme de la 1'1oUe
une lettre de la reilrn. el que celle-ci ne l'a jamais
chargé de remettre it la reine une boite remplie de
diamants. « La vêrité. dit-il dans son interrogatoire
du 2 dh:C' mlwc 17 85, t'Sl que dt•i1uis trois ans el

.., 255 ....

---.

et, prenant la boile, monte seul au premier.
Mme dr la Molle est chez elle. Elle a loul
ordonné· comme pour une comédie. fiohan
est introduit dans une
chambre qui a uae alcôve
en papier et communique
avec un petit cabinet par
une porte vitrée. Une
&lt;( lumière sombre&gt;&gt; Cclaire
la pièce. li me de la Motte
entremit dans les mains
du prince l'objet de ses
comoitises. Elle se contient.
« La reine, diL-elle,
attend le collier. lJ
Quelques minutes s'écouJent.
On entend les pas d'un
homme ·qui se fait annoncer :
" De la part de la reine! )J
Par discrétion, le cardinal se relire dans l'alcOve; mais il a rn la silhouette du personnage,
un grand jeune homme,
entièremenL habillé de
noir, figure mince, teint
pâle, le ,·isage allongr, les
yeux profonds el les sourcils noirs. A l'allure, il
reconnaît le même homme
qui, au mois d'août, avait
annoncé dans le bosquet
la promenade de Madame
el de la comtesse d'Artois. C'est en effet Rétaux
de Villette, qui s'est grimé. L'homme remet un
Lillel. La comtesse le fait
sortir alors jusque sur le
palier et, se rapprochant
du cardina], lui donne
lecture de la lellre. La
reine ordonne de remettre
le collier au porteur. Le
cardinal donne l'écrin, Mme de la !lotte le
tend au mes~ager &lt;Jtt'elle fait rentrer: Rétaux
le prend el port, la comtesse étant allée lui
ouvrir elle-même la porte.
Jeanne dit au cardinal que cet individu
était attaché à la musique du roi et à la
chambre de la reine 1 • A son tour, le prélat
prend congé.
Le soir, de retour rue Saint-Gilles, Jeanne
de Valois rccevail la parure des mains de
son amant.
demi je n'ai pas parlé à la dame de la Molle. »
Enfin, il sa coufrontation du 25 mars ·I ï86, Mme de
la Motte ful contrainte d'avouer « que la déposition
de "Desclaux contenail. la plus cractc vêrilé », el,
clans celle du 22 avril au cardinal, ~ue Desclaux
u'étail j:1mais ,·cnu chez elle, et qu 'il étiiil faux
qu'on ftil 1·enu chez elle chercher Il! collier de la
part de la reine; - ce qui ne l'empêcliera pas plus
lard, dans H?S MCmoires, de redire c1ue c'est Oesclaui:
qui porta le bijou ii la reinr. {/'te de Jeanne de
~afrit-Rémy, 1, 361.) Toutes les pîctes aux 1l1'cltivcs nationales, parmi
la procédure.

�'HlSTO'R._1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - XXI
Un supplément aux « Mille et une
Nuits».
Combien nous devons regretter qu'aucun
document ne nous révèle ce qui se passa chez
la comtesse de la Afotte, rue Neuve-SaintGilles, en ces premiers jours de février 178:i !
Le merveilleux bijou est grossièrement'dépecé
avec un couteau 1 , sur la table, les fenêtres
closes, les rideaux tirés, entre deux chandelles dont la lumière est rabattue. Le comte,
la comtesse et Rétaux de Yillette sont penchés sur ces richesses qu'ils enfouissent dans
lti fond des tiroirs à l'approche des domestiques.
Le mercredi des Cendres, 9 février, Jeanne
charge Rétaux de Villette de vendre des fragments du collier. Dès le 15 février, il est
arrêté les poches pleines de diamants. Les
historiens n'ont pas suffisamment mis en
lumière ce fait qui, à lui seul, dénonce cependant les voleurs. sans doute possible. Le
12 février, un juif, bijoutier au Petit-Carreau,
nommé Adan, était venu trouver lïnspecteur
de police du r1uartier Montmartre, J .-Fr. de
Bruguières, pour lui dire qu'un nommé
Rétaux de Villette colportait des brillants
chez les marchands et les juifs, les offrant à
si bas prix qu'on ne voulait pas les acheter,
soupçonnant un vol. Cel homme, disait
Adan, « avait l'air très suspect par son encolure )J et il devait partir incessamment pour
la Hollande, avec le brocanteur Abraham
Franc, pour y vendre des diamants. Adan
ajoutait que Rétaux lui avait promis, s'il lui
achetait ses premières pierres, de lui en procurer bien d'autres semblables et parmi lesquelles il y en aurait de très belles.
Bruguières fait une perquisition chez l'ami
de Mme de la Moue dans l'appartement, au
cinquième, qu'il occupe rue Saint-Louis au
Marais 2 • li l'oblige à une déclaration chez le
commissaire du quartier. Confus, hésitant,
[\étaux finit par avouer qu'il tient les dia1. Déclaration des bijoutiers auglais à c1ui les diamants furent vendus.
2. Au numéro 53. La ri;e Saint-Louis au llarais
correspondait à la portion de la rue de Turenne actuelle comprise entre la rue des FranLs-Bourgeois et
la rue Charlot.
:'i. Déposil. de l'insp. de Bruguières, 11 avril 178G.
4. )1 se prèsenla chez le joaillier Jefferys le 2:i avril.
Déposition de Jelferys, 19 di•ccmbrc t 78â, brochure
in-12. p. 51.

mants d'une dame de qualité, parente du
roi, nommée la comtesse de Yalois La Motte.
S'il a fait difficulté de donner son nom, c'est
que la dame l'a prié de ne rien àire. Encorr
s'oppose-t-il à ce que le nom qu'il indique
soit mis par écrit. On a vu plus haut que
Jeanne avait été surveillée par la police. On
savait qu'elle &lt;( faisait des affaires» et comme
on n'avait reçu aucune plainte en vol de
hijoux, on crut qu'il s'agissait encore là
d'une de ces affaires dont, moyennant bénéfice, il lui arrivait de se charger~. Jeanne de
Yalois en fut donc quille pour la peur, mais
l'aventure lui ouvre les yeux sur le danger de
négocier à Paris des diamants en trop grande
quantité. Elle décide que son mari ira se défaire en Angleterre de la majeure partie du
collier, et, d'autre part, elle insiste pour que
Rétaux aille vendre des brillants en Hollande.
Mais celui-ci ne se soucie plus de la commission.
La ~folle partit pour Londres le 10 ou
le 12 avril 4, en compagnie d'un capitaine
irlandais au service de la France, le che\'alier
Jean U'Neil. Celui-ci le mit en rapport avec
un capucin irlandais, Frère Barthélemy Mac
Dermoll, qui avait d'ailleurs séjourné dans la
maison de son ordre à Bar-sur-Aube. Mac
Dermolt avait été aumônier du marquis de
Noailles pendant son ambassade en Angleterre. Il était resté à Londres après le départ
du marquis, demeurant en communication,
à la fois avec le département des Affaires
étrangères et avec celui de la Marine, pensionné par l'une et par l'autre, ce qui donnerait à penser qu'il jouait en Angleterre, pour
le compte du gouvernement français, le role
d' cc informateur &gt;l, pour reprendre l'expression du temps 5 • La Motte· séduisait, dit Mac
Dermot!, par la distinction de ses manières.
Le capucin se lia avec lui et lui rendit de
grands services. Il nous a)aissé une précieuse
relation de ses conversations avec le comte
tandis qu'ils se promenaient au long des pelouses vertes de South-Kensington 6 • La Motte
était couvert de bijoux précieux : montres,
5. Bibl. 11at., ms. Joly de Fleury, 2088. f• 366;
Arcltivc.i des Afl'. élr., Mém. et coc, France 1399,

fo 248.
6. A1·ch. des .If{. éfrang., Mém. et docum., France
1399, f•• 2,ll-256.
7. Confronta lion de Victor Laisus, valet de chambre
ducomtede la)lotte, au cardinal de Rohan, 17 avril 178ti,
,frch. mit., X', o.'f ~17, el interr. du P. MacDermott
,tans le &lt;lo~s. forg~I, Bi!JI. ,,. de f'aris, ms. de la r,•;;;crve.

tabatières, bagues, boucles de brillants : et
il avait clans ses mains des diamants en quantité étonnante. II disait que ces pierres provenaient d'une boucle de ceinture, depuis
longtemps dans sa famille, bijou démodé et
dont il désirait se défaire. Il entra en rapport
avec les principaux bijoutiers de Londres,
Robert et William Gray, associés dans New
Bond Street, et Nathaniel JcfferJs, joaillier
dans Piccadilly, qui enverront dans la suite
leurs déclarations au procès. Le comte se
présentait les mains pleines de Lrillants du
plus grand prix. Quelques-uns, dirent les
bijoutiers, étaient endommagés, comme s'ils
avaient éLé arrachés d'une parure, par une
main hâtive et maladroite, avec un couteau. C'étaient les diamants du collier. Les
joailliers les reconn11rent plus tard aux dessins qui leur furent transmis par les soins de
Bohmer et de Bassenge. La llfotte les offrait
tellement au-dessous de leur valeur que, à
leur tour, les bijoutiers anglais soupçonnèrent
un larcin. lis firent prendre des informations
par l'ambassade de France, mais comme il
n'était toujours question d'aucun vol de diamants, ils consentirent à négocier. Ils achetèrent à La Motte des brillants pour plus de
deux cent quarante miJ!e liYres, payées partie
argent comptant, partie par une lettre de
change sur Perregaux, banquier à Paris;
d'autres, s'élevant à une valeur de soixante
mille livres, furent laissés par le comte entre
leurs mains pour être montés en bijoux de
diverses sortes; d'autres enfin, représentant
une somme de huit mille livres sterling,
furent échangés en hùte contre lès objets les
plus divers dont nous avons la liste: un assortiment de montres avec leurs chaînes, des
boucles de rubis, des tabatières à miniatures,
des colliers de perles, des pendants d'oreille
et une Lague en brillants, « un écran à feu,
un entonnoir et son verre, deux très belles
épées d'acier, quatre rasoirs, deux mille aiguilles, un tire-bouchon, une agrafe de chemise, une paire de pincettes à asperges, un
portefeuille de soie, une bourse, un grand
couteau à découper et sa fourchette, un syphon, des étuis pour cure-dents, etc. », et
toute « une pacotille &gt;J de perles et un lot
d'autres bijoux. Un collier à un rang et une
paire de girandoles remis par le joaillier Gray
sont, à eux seuls, estimés trois mille livres
sterling et la pacotille de perles à une valeur
égale 1 •
FR.\NTZ

(A suivre.)

FUNCK-BRENTAAO.

BARON HECKEDORN

L'opinion à Berlin en 1806
Il peut arriver que les annonces des journaux - je parle des annonces en dernière
page - reflètent l'opinion d'un pays; il suffit, pour s'en convaincre, de consulter la collection de la fameuse gazette berlinoise, de
flaude et Spener, dans la période comprise
entre septembre et décembre 1806. Ces Be1'linische Nachrichten 1Nouvelles de Bel'lin) 1,
dont chaque numéro forme un cahier de six
à huit feuilles, reproduisent des racontars,
des histoires de chiens écrasés aux quatre
coins du monde, des bavardages vaguement
scientifiques, mais ne contiennent pas un
article de fond, pas une discussion, rien qui
soit de nature à trahir les sentiments politiques du pays. En revanche, les petites annonces, dont un grand nombre sont fort amusantes, retracent avec une implacable netteté
la courbe de l'opinion.
Comme on sait, la guerre fut déclarée par
Ja Prusse le 9 août 1806.
A part quelques avis officiels, concernant
la ré,1uisition des chevaux, des voitures, des
fourrages, etc., etc., les journaux ne disent
pas un mot pouvant faire croire à des hostilités prochaines. C'est le 23 septembre seulement que le 1Titiq1œ théâtral de la gazette
de llaude et Spener, parlant du Camp de
Wallenstein, représenté le 19 au Théàtre
National, fait allusion à la guerre.
A partir de celle date, il semble que le
public berlinois s'emballe soudainement. Le
Camp de Wallenstein et la Pucelle d'Ol'léans, deux pièces qui fourmillent d'allusions
patriotiques et guerrières, ne quittent plus
l'affiche. En même temps, les journaux annoncent la mise en vente de brochures tendancieuses et de « portraits artistiques de
LL. MM. le roi et la reine, ainsi que de leurs
enfants royaux, œuvres de M. Dahling, dont
les pinceaux ont été guidés par l'enthousiasme du patriotisme et de l'art n, ainsi que
la prochaine apparition du Telegmpli, journal fondé par le professor Lan,ge.
Le 7 octobre, trois jours avant le combat
de Saalfeld, où devait périr le prince LouisFerdinand de Prusse, la gazette notifie la
mise eu venle d'atlas et de cartes. Le 9, on
l trouve une réclame qui persistera jusqu'à
la fin de l'année. Rédigée en français, elle dit
ce qui suit: « Les Dames Vincent de Genève
ont, à la sollicitation de plusieurs personnes
distinguécs, rétabli leur Pension, déjà si
célèl1re pour le Sexe. On s'adresse chez M. le

prJf esseur Molière, rue Française, n° 4:_; _ JJ Malheureusement, le même jour, l'officieuse
Le 11 octobre, à la drmantle g&lt;inérale, gazelle de llaude et Spener publie que, &lt;( suion joue la Pucelle d'Orléans. - En raison vant des nouvelles provisoires, l'armée du roi
des circonstances, le nommé Dieterici, édi- a perdu une bataille à AuerstœdL. On ne sait
teur, met en vente, au prix de 2 groschen, encore rien de précis, mais il est certain que
,c le numéro 3G du P1·e11ssische I/ausfremul S. M. le roi et ses frères sont en vie )J .
(l'Ami de la maison prussienne), dont voici
Malgré la teneur décourageante de ce comle sommaire intéres~ant: .\ux nobles guer- muniqué, la gazette continue à insérer des
riers prussiens. - Aphorismes. - Le Vau- réclames en faveur de nombreuses publicatour (fable). - Correspondance: Lettre du gé- tions patriotiques.
néral-lieutenant de Rüchel à M. de MalEn revanche, le 2 l octobre, il se produit
Lzahn, au nom de ses camarades. (Cette lettre un changemenl plus marqué. Ce sont des
contient notamment l'opinion de Son Excel- détails sur la mort du prince Louis-Ferdilenre sur... don Quichotte.) »
nand, puis un appel à la population, signé
Le général de Rüchel, auteur de ce pam- des membres du magist1·at:; de Berlin et
phlet coutre ... don Quichotte, est le même engageant les habitants de la ville « à s'absqui arriva trop lard à Iéna pour donner la tenir de toute manifestation hostile et de
mesure de ses talents militaires, mais assez à toute résistance contre les troupes impériales
temps pour se faire prendre 2 • Le même et royales françaises, afin d'éviter les mal11 octobre, Beaumgartner (éditeur à Leipzig) heurs les plus effroyables lJ ; ensuite, un rt'.•cit
fait connaitre qu'il met en vente c, les Ins- très circonstancié des séjours que Napoléon
tructions secrètes de Frédéric Il à ses géné- a faits à Bamberg et à Cronach; enfin, la
raux inspecteurs &gt;&gt;, et Werkmeister, à Ber- .note sui vante : &lt;( Vu mon départ pré•cipi té à
lin, annonce que le public lrouYera chez lui destination de Stellin, j'envoie mes plus cor« Six chants patriotiques n, au prix de six diales salutations i, mes amis cl connaisgroschen. Enfin, c, !'Arrivée de S. M. l'em- sances. Signé : 13reuvel, secrétaire intime au
pereur Alexandre 1°' à Berlin, en noir à un collège supérieur de la guerre. &gt;&gt;
frédéric d'or, en couleurs à deux frédérics
Les jours suivants, il n'est plus question
d'or, se trouve chez Philipson, Iagerstrassc, de gravures , de lithographies, d'ouvrages ou
40, à Berlin )J.
de chansons patriotiques : la cavalerie franLe U octobre, le jour même où se livraient çaise n'est plus loin de Berlin. Les Lhéàlrcs
les batailles d'Jéna cl d'Aucrstmdt, la gazelle ne chôment pas, mais le Camp de Wallenspublie: 1° un appel du roi à la nation prus- tein et la Pucelle d'Orléans ont précipitamsienne, et 2° un appel aux guerriers alle- ment quitté l'arfiche et cédé la place au Coumands. Aux annonces figure une réclame en sin de Lisbonne, à Eulenspiegel, à TphifJénie,
faveur du Preussische Ilcwsfreund, n° 57, à l'Abbé de /'Épée. à Be/monte et ConslancP.;
lequel glorifie le libraire Palm (fusillé par le 27, jour où Napoléon 1°" fait son entrée à
exécution d'un jugement de conseil de guerre Berlin, le programme comporte : /'Abbé de
« pour avoir propagé des livres et des bro- /' Jt11ée et Ale.ris ; le ma:-di 28,c'cst le fü11·iage
chures excitant les Allemands à la révolte n). secret que l'on joue; le 29, c'est l'hèdre.
Le 16 octobre, la l'ucelle d'Orléans tient
A partir du 1er novembre, la gazette et le
toujours l'affiche et la gazette reproduit le Telegraph commencent à publier des anmanifeste du roi de Prusse et l'annonce du nonces et des réclames en français.
Telegraph, journal des opàations de la
Le tribunal crimi ncl de Berlin ouvre le feu
911e1"re de 1806, « dont. le wcmier numéro par une longue lellre de 1·iiquisitio11 contre
paraîtra le 17 de ce mots et donnera Lo~1Le 22 prisonniers qui, profitant des événements,
salisfaction à l'Allemand, au patriote prussien se sont évadés des prisons de la ville. Concl à l'ami de la vérité ».
curremment avec lui, un sellier fait savoir
Mais, le 18, la situation change. Le 1'ele- qu' « on peut avoir toutes sortes de ceintures
graph, né de la veille, rapporte « que le de cuir vernissé pour 1 1/lt à 1 ':i/ 1 thaler,
prince de llohenlohe a battu les maréchaux au quartier du Werder &gt;J .
Soult et Ponte-Corvo (Bernadotte), leur a
Le 4 novembre, il y a déjà une demi-doutué beaucoup de monde et leur a pris zaine d'avis rédigés en français.
15,000 hommes et Loule leur artillerie ».
Le 15, cc un jeune homme, natif de Berlin,

1. Cc journal parai,sait trois fois par semaine les
mardi, jeudi N samedi.
'
2. C'est &lt;le lui qu'il est question dans le 8i• bullelin : " Autant les prisonniers français se louent des
Il nsses, autaul ils se plai~ncut des Prnssiens, surtout
tin général RiiclH'I, officier aussi méchant cl fanfaron
qu'il est inepte ~t ignor~nt sur le 1:liamp de bataille.
!Jcs corps prussiens qui se lrouva1rnt à la journée

ll'lt•na. le sien est c&lt;:lui qui s'est le moins brnl'Cmcnl
comporté .... En entrant à K~•n,gsberg, o~ a tyo~v~
aux galères un caporal franra1s, •1u1 y avait éle Jelc
parce qu'entendant les scdateurs de füich_el earlC\'
mal de l'Emprreur, il s'i•Lait emporté el al'a1L dcclarc
ne pas vouloir le souffrir en _sa présence. Le g~ncrul
Victor, qui fui fait prisonmcr da~s une c\ia1se de
poste, par un guet-apens. a 1,u aussi à se plarndre du

\'l. -

HISTORIA, -

fASC •

.;6.

traitement qu'il a rci:n tlu gi·ni•ral Hiichel, qui i•tail
o-oul'erncur tle Kœui!!Sbcrg. C'est cependant le même
frnchel qui, hlessé à la batai llc ù'jéna,,fut ac~alilé_dc
bons traitements par les l•1ran~a1s; c est IUI qu on
laissa libre, cl â qui, :rn lieu d'envoyer ~es g:ardes,
comme on devait le J'aire, on cnYoya des d11r11rgw11s. »
3. Les qu~trc patriotes qu_! avaient signé ce d~cumcnt s'appela1c11t: Büscl11ng, llullcr, Gerrcshc1m et l..:C,•ls.

�, - - 111STO'ft1.ll
souhaite de récévoir un emplacement pour
valet de chambre à une personne attachée à
l'armée française. Ceux qui en ont besoin

voudront bien remettre leur adresse cacheté,
signr O., au Conloir de la Gazette de flaude
ct Spcncr l&gt;. Un :rntrc fait savoir que (&lt; celui
qui ramenera à l'h0tcl d'Eicbhaum, 22, ]-leiligengeistslrasse, un chien de chasse,· tigré
noir, des oreilles noirs, un Collier sur lequeI
on trouve les Iiellres : A. JI. M., recevra un
Louis d'or pour Becompens J&gt;.
Dès le 25 octobre, messieurs les libraires
de Berlin commencent à Yendre des portraits
de Napoléon Je1•• &lt;! Le portrait très ressemblant de S. M. )'Empereur et Roi, Napoléon Jer, en buste, estampe gravée au trait
et coloriée, se trouve ,1 un écu l'épreuve chez
Lehmann, Probstgasse, Nr. 14 J&gt;.
Pour satisfaire à un besoin direct des soldàts, le &lt;c Véritable Taba~ de France se vend
chez le marcba~d Rodcnbeck, près du pont
du Spandau, Nr. 4 &gt;J .
'
Il serait dommage d'oublier le mécanicien
G. Winckler, rue des Chasseurs, Nr. 59, qui
cc construit toutes sortes d'instruments artificiels, enlr'autrts une plume imbue d'encre
qui écrit toujours; des marques de Whist de
nouvelle invention; des cachets pour cacheter
avec de l'oublie, qui découvrent si on a ouvert les lettres; des dents artificielles, individuellcs ou en gallerie entière; un instrument pour se nettoyer les dents, comme
aussi de l'encre ineffaçable pour marquer le
linge l) .
Un industriel nommé Papengulh fait savoir
que « des boutons pour la garde impériale

peut-on trouver dans la fabrique Spittelmarkt, Nr. 5 n, et Stohwasser et Cie annoncent que

cc

des Tabatières en papier m,kbé

avec le portrait très ressemblant de l'Empercur Napoléon sont à avoir dans notre ~fogazin Stechhahn, Nr. 6, comme aussi dans
notre Fabrique, Wilhelmstrasse, Nr. 98 ,i.
II
de soi que les réclames et avis concernant les « harnois de gueule )J tiennent
une large place dans la nomenclature.
Ainsi : « Mes pains d'épice français se
trouvent chez moi, Mittelstrassc, Nr. G, qu'à
la foire, dans la grande rue, devant la maison Nr. 58, Tackmann », ou : c&lt; Les célèbres
pains d'épice sucrés, français, d'Hambourg
et hollandais, se tr01ncnt de nouveau à la
foire, dans mon magazin, placé devant le
manège Iury lJ, ou encore : cc On vient d'élablir une chambre à vin dans la Krausenstrasse, Nr. 53. Outre de toutes sortes de
vins de bonne qualité, on peut avoir aussi
quelque chose à manger. 11
Le confiturier Lange amor~e lrl client dans
les termes que voici: &lt;( J'ai l'honneur d'annonccr au Public que mon exposition de celte
année représentera une scène intéressante du
quatrième acte du drame : l~s Hussites devant Naumbonrg. Je pourrai aussi fournir
au respectable Public de l'eau de cerises de
Basle et autres raîraîchissements de bonne
qualité. ll Le confiturier Weyde est plus bref;
-voici comment il s'exprime : « Que j'ai ouYert mon exposition annale, j'ai l'honneur
d'en avertir le public. L'entrée à deux gros
sera accepté pour payement. i&gt; Dès le ·15 noYcmbre, une colonne entière de la gazette

,·a

est remplie d'annonces en allemand, concernant des portraits de Napoléon, et même il
se trouve un libraire assez plat valet pour
insérer ce qui suit : rc Le Portrait de S. M.
Napoléon Jer, l'Empereur des Français, Roi
d'Italie, et vainqueu1· d'Allemagne, in-'~".
16 groschen. Ce porl1'ait, r11ti est le pluli
ressemblant de Lous les p01·lm.ils de cet Emperem· si grand et si unique, est copié à
Bel'lin et se vend dans toutes les Librafries. »
Après cela, il n'y aurait plus qu'i1 tirer le
rideau, mais il serait criminel de ne pas
reproduire 1cs quelques vers français insérés
dans la gazette du jeudi ! ! décembre 1806 :
A )JADEl!OISELLE WILLICII

(l'ai·

tt/1

Berlinois)

Vous i·trs jcunf', sage et belle,
Yous chantez comme PhilomNe.
.\.dorablc \\ïllicl1, aux sons de voire voix.
L'Amour quitte Cyl11C1·c et 1'oic sur vos traces.
Il l'OUS prend pour une des Grâces,
Vous les valez bien toutes trois.

Au lieu de rimer d'aussi détestables vers,
ce jeune Berlinois aurait mieux fait, semblet-il, de se joindre à ceux de ses compalriotes
qui s'efforçaient - inutilement, d'ailleurs de disputer aux armées de Napoléon Jer les
derniers lambeaux du royaume de Prusse.
Mais ce garçon pensait différemment.
A lire ses vers ainsi que les offres de service des commerçants berlinois, on gagne
quelque chose : on comprend l'état d'esprit
des Allemands, nos contemporains, qui s'étonnent qu 'au bout de quarante ans les Français n'aient pas encore oublié leurs départements perdus.
BARON

Je ne veux pas ometlre une bagatelle dont
je fus témoin à cette promenade, où le roi
montra ses jardins à ~larly, et dont la curiosité de voir les mines el d'ouïr les propos du
succès du voyage de Clichy m'empêchèrent
d'en rien perdre. Le roi, sur les cinq heures,
sortit à pied et passa devant tous les pavillons
du côté de llarly. Bergheyck sortit de celui
de Chamillart pour se mellre à sa suite. Au
pavillon suivant, le rai s'arrêta. C'était celui
de Desmarets, qui se présenta avec le.fameux
banquier Samuel Bernard, qu 'il avait mandé
pour diner et travailler avec lui. C'était le
plas riche de l'Europe, et qui faisait le plus
gros et le plus assuré commerce d'argent. Il
sentait ses forces, il y voulail des ménagemenls proportionnés, et les contrôleurs généraux, qui avaient bien plus souvent affaire de
lui qu'il n'avait d'eux, le traitaient avec des
égards et des distinctions forL grandes. Le roi

dit à Desmarels qu'il était bien aise de le voir
avec M. Bernard, puis, tout de suite, dit à ce
dernier : c( Vous êtes bien homme b. n'avoir
jamais vu Marly, venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Hes marets. 1&gt;
Bernard suivit, et pendant qu'elle dura, le
roi ne parla qu'à Bergbeyck et à lui, et autant à lui qu'à d'autres, les menant partout
et leur montrant tout également avec les
grâces qu'il savait si bien employer quand il
avait dessein de combler. J'admirais, et je
n'étais pas le seul, celte espèce de prostitution
du roi, si avare de ses paroles, à un hon:ime
de l'espèce de Bernard. Je ne lus pas longtemps sans en apprendre la cause, et j'admirai alors où les plus grands rois se trouvent
quelquefois réduits.
Desmarets ne savait plus de quel bois !aire
flèche. Tout manquait et tout était épuisé. Il
avait été à Paris frapper à toutes les portes.
On a,,ait si souvent et si nettement manqué à
toutes sortes d'engagements pris, et aux paroles les plus précises, qu'il ne trouva partout
que des excuses et des portes fermées. Bernard, comme les autres, ne voulut rien avancer. li lui était beaucoup dù. En vain, Des-

l!ECIŒOOR!i.

marets lui représenta l'excès des besoins les
plus pressants, et l'énormité des gains qu'il
avait faits avec le roi, Bernard demeura inébranlable. Voilà le roi et le ministre cruellement embarrassés. Desmarets dit au roi que,
tout bien examiné, il n'y avait que Bernard
qui pût le lirer d'affaire, parce qu'il n'était
pas douteux qu'il n'eùt les plus gros fonds et
partout; qu'il n'était question que de vaincre
sa volonté, Pt l'opiniâtreté même insolente
qu'il lui a,·ait montrée; que c'était un homme
fou de vanité, et capable d'ouvrir sa bourse
si le roi daignait le Jlatter. Dans la nécessité
si pressante des affaires, le roi y consentit, et
pour tenter ce secours avP.c moins d'indécence et sans risquer de refus, Desmarets
proposa l'expédient que je viens de raconter.
llernard en fut la dupe; il revint de la promenade du roi chez Desmarets tellement enchanté que, d'abordée, il lui dit qu'il aimait
mfoux risquer sa ruine que de laisser dans
l'embarras un prince qui venait de le combler, et dont il se mit à faire des éloges avec
enthousiasme. Desmarets en profita sur-lecharnp et en lira beaucoup plus qu'il ne
s'était proposé.
SAINT-SIMON.

.,,,

BAR.ON DE MARICOURT

UNE SÉQUESTRATION AU XVII' SIÈCLE

.,,,

Catherine Denis
Pendant une soirée d'hiver de l'année 1693, auditoire considérable. Sa « plaidoirie pour
armées du Roi, chef de nom et d'armes de
M. Pierre Gillet', le fameux avocat, s'apprê!.. un gentilhomme accusé de rapt et d'enlèvesa maison, une des pJus considérables du
tait à souper en son austère '.dem~ure de la ment 11 permettait alors au public de connaiPoitou, et Mlle deJussac 2, sa sœur, qui vivait
rue des Noyers, paroisse Saint-Etienne-du- ·tre la déplorable histoire qui suit:
dans la pralique des œuvres. En ,·isilant les
Afont, à Paris, quand un coup de marteau,
Non loin de la maison de II. !"avocat Gillet églises et les prisons, Mlle de Jussac y renfrappé à Ja porte de Ja rue, suivi d'une demeuraient, en 1686, dans la rue de la Cacontrait souvent une dame également charibrusque irruption, vint mettable, laquelle était la femme
tre en émoi Mlle Catherine Godu
sieur Denis, établi docteur
rillon, sa femme, et les dixen
médecine
dans la rue Sainlneuf enfants issus de leur
André--des-Arts, YÎs-à-Yis celle
union, bénie de Dieu, lesquels
de la Contrescarpe. Bien que
s'attablaient dernnt la soupe
M. Denis fût d'humeur atrafumante.
bilaire et quinteuse, ses grandes
Quarante-deux yeux, y comconnaissances médicales le faipris ceux de M. et de Mme Gilsaient honorer de l'estime du
let, se tournèrent vers l'étranduc de Montausier', de Mme la
ger qui troublait leur quiéduchesse d'Hanovre, voire
tude, et demeurèrent admiramême de celle de Madame,
tifs devant un gentilhomme de
belle-sœur du Roi. Le ménage
bonne mine.
Denis possédait une fille faite
M. Gillet," connaissant à sa
à ravir et douée des qualités
vue qu'il avaitafl'aire à un hôte
précieuses du cœur et de l'esd'importance, se leva de table
prit. Elle accompagnait sa mère
en soupirant, prit et moucha
dans ses visites de charité, et
!"une des chandelles et s'en fut
de fréquentes rencontres avec
dans la salle de compagnie où,
Mlle de Jussac amenèrent entre
pendant une heure d'horloge,
elles un commerce d'amitié.
il écouta patiemment les paroQuelques visites s'échangèrent.
les de son visiteur tardif.
Apparemment, la pieuse Mlle de
Celui-ci se nommait messire
Jussac n'était pas fâchée de
Alexis de Jussac, chevalier,
faire connaître à son frère la
marquis de la Morinière, et veparfaite beauté de son amie .
nait l'entretenir d'une curieuse
Catherine était, il e~t vrai,
affaire, dans laquelle il priait
de condition médiocre, mais
Il. Gillet de vouloir bien plaises charmes suffiraient peutder sa cause.
ètre à dégager Jussac des liens
Dès le lendemain, !"avocat
qui l'unissaient à certaine marse me liait à l' œuvre et se plonquise de mœurs dissolues, vigeait dans l'étude de quantités
vant en état de viduité, à lade pièces de procédure que lui
quelle il avait promis mariage.
faisait tenir M. de Jussac. Il
!Ille de Jussac ne se trompait
s'écbaulTait à cette lecture, et
pas. A peine son frère eut-il
bientôt il parlait en faveur de
connu la fille du docteur, qu'il
sa partie, avec le talent et le
s'en éprit éperdument et larezèle qu'on lui connait, par-dechercha en justes noces. li
vanl le Parlement de Paris, en présence d'un lendre, ledit Il. de Jussac, aide des camps el s'ouvrit à la marquise de sa passion, et celleCelle élude est c:ürai le ~u volume ; En mm·ge
,le 110/re llisloire , par le baron de )lariconrl, édilë.
à la Lihrai1·ie Emile-Paul. Pnx : 5 francs.
Soi:ncr.s. - Archives de la famille Gillet de la
flcnommière, Plaidoyers de ~I. Gillet.
i. l.a famille Gillet, connue dans les fastes de ln
magistrature, a donné plusieurs juriscofüultes de
marque au Pa rlemen t de Pdris, un doyen des procureurs dudit Pulemcnl, uuleur du code Gillet: un
prl'sident du Conseil souvera in du Roussillon, uo
èche1'În ,le Pnris, etc. l,'un d'eux, avocat de talent,
Pierre Gillet, seigneur de la Renommière, épousa

Catherine Gorîllon, fille d'un conseiller au Cli:111:let,
&lt;jui lui donn:i ,,ing-t-deux enfants. (n grand nombre
d'entre eux sun•l•curcnt. Une ll·,1dition comervée
dans ln famille veul que Mme Giliel ail un jour
com·iP, à souper une dame de condition qu'elle
n'nvait point vue depuis dC' longues annécB. « \'cncz
dans ln soirée, lui aura il-clic Jit; venez, Madame,
partager noire modeste souper el soyez assurée que
nous demeure1·ons en famille. »
Or, lori&lt;que la dame de condition s'en fut dans la
rue des ~O)ers, elle exprima ses regrets de ne point
êlre parée quand elle fut en face d'un forl nombn·ux cOuYerl. « Je vois, dit-elle à Mme Gille!, que

vous me faites une méchante affaire, car vous avez
c~ soir une société des plus !l considé~ables i. Dans
l'instant qu 'elle se courro~ça.il'. lli:ne Gillet la _rass~ru
en lui rli~a 11 t qu'elle avait ete nngt-d~u~ fois merc
et que bon nomlire de ses enfants cla1ent encore
en l'ic.
On lit une anecdote du même genre concernant
une famille bretonne, compûsCc d_e plu~ de. vin.gt enfants, dans les lUémoùe:s du géncral d Amlig11~ ...
2. llr-nriet te-Suzanne de Jussac de 1~ Mormiere.,
mol'te fille le 2K juin '1689 (carrés d'lloz1er).
3. Le gouverneu1· du Dauphin, époux de Juli~
d'Angenncs.

�~-------------------------

, . _ msTO'R,.1A
ci, bonne personne au demeurant et comprcn:ml qu'elle ne pouvait lutter contre les altrails sensibles de l'innocence, eut la sagesse
de déchirer la promesse de mariage &lt;[U'ellc
avait obtcnucdc son amant.
La famille Deni.;;, d'origine modcslc et peu
favorisée des biens de fortune, se montra tuut
d'abord ilalléc des avances du marquis. Le
docteur ne marqua point d'éloignrmcnt pour
ce projet, sans cependant recevoir dans sa
maison, par sé\'érité de mœurs, celui qu'on
destinait à ·m. fille. Ainsi le voulaient :tlurs
les baLiludes d'une bourgeoisie d'austère apparence. Quant à Mme Denis, clic ne fil pas
mystère qu 'clic aimerait assez avoir pour
gendre un h 1mmc de qualité. C'est la seule
imprrssion, manifestée par elle, que l'on
connaisse dans toute celle affaire où elle demeura tr~s effacée. Elle ne tarda poiat, du
reste, i, décéder.
Bientôt après sa mort, un ami de M. de
Jussac, le comte de Mauléon, grand seigneur
de Gascogne, fit à M. Denis l'honneur de rcnir
chez lui, en grand appareil, pour lui demandel' la main de sa fille au nom de son ami.
M. Denis agréa d'abord la demande el permit
à Jussac de « lui faire une visite en forme »,
,i;ite au cours de laquelle ledit Jussac pul
apercevoir celle qu'il aimait et entendre Denis
lui répondre celle phrase évasive :
- Vous me faites, monsieur, beaucoup
d'honneur, cl je penserai à ce que vous me
demandez ici.
Ces paroles, hélas! ' dissimulaient une défaite . Denis ne rnulait point marier sa fille.
Depuis la mort de sa femme, il \Î\"a.Ît sous le
charme d'une servante qui l"avait captivé, et

osera à peine, dans Ja cha!.leté de rnn langage, parler en srs plaidoiries de celle passion honteuse que Mlle Denis elle-même ne
voulait point révéler. Il est toutefois hors de
doule que c·est dans cette intrigue qu'il faut
rechercher l'origine des procédés iniques dont
le dorteur usa ,,is-à-,is de sa fille Catherine .
En effet, il "ne tarda pas à faire savoir à ~f. de
Jussac qu'il n·arail pas assez de biens pour
prétendre à fa main de sa fille. Le prétexte
était dénué de toute espèce de vraisemLlance,
car Catherine Denis n'élait point un bon
parti. Son père ne lui donnait pas de dol. Sa
mère n'avait laissé aucune espèce de fortune,
et, après avoir fait grand mystère sur la
situatioil pécuniaire de sa fille, Denis dira
plus lard qu'il ne peut rien lni donner de
son vivant et ne pourra lui assnrer que son
héritage après dfcès, afin qu'elle épouse
quelque homme de robe.
&lt;! Rare et merveilleux effort de tendresse
pour une fille unique, s'écriera alors le digne
M. Cillel, de tout lui donner quand on n'aura
plus besoin de rien! )J
D'autre part, au moment où il a fait sa
demande, Jussac élait apanagé d'une estimable fortune. li était riche à 5,000 livres
de rentes du chef de sa tante el de sa tante
feue Mme de !!aillé.
- Il rsl vrai, dit!!. Denis en avril 1G8G,
qnand on lui fait savoir l'état des biens de
Jussac; il est vrai, mais il est à peine gentilhomme, el je ne le puis qualifier &lt;[UC
d'écurer.
A une {poque où les litres nobiliaires possédï.tient aux Ieux de tous une incontestable
importance, la suffüancc de M. Denis porta

rés: comment! !Ille Denis est fille d'un médecin, cl de telles paroles petll'enl échapper
ii son p~re quand ma partie est l'aîné de la
maison de Jussac, qui tire son origine des
anciens comtes de Limoges par la branche de
Rochechouart? Sa généalogie, marquée pour
une des premières. et des plus illustres du
Poitou, remonte à cinq cents ans. Un de srs
ancêtres fut tué à Pavie, son trisaïeul a été
éle\'é auprès de- François Jer en qualité d'un
des enfants d'honneur que nous appelons aujnurd'hui menins. Il est allié aux premièrrs
maisons du roiaumc, entre autres à celles de
La nocbefoucauld, de Souvré, de Lavardin,
de Laval, de Matignon. li y a eu plusieurs
chevaliers de Malte dans cette maison, et
M. de Jussac, qui a été dans le service dès sa
première jeunesse, a mème eu l'honneur de
servir sous Monsieur I Par un malheur as~rz
ordinaire &lt;lans les plus illustres maisons, il
y a eu des detles dans la sienne, mais il lui
reste du Lien. On ne peut rien concevoir aux
prétentions de la partie adverse! )&gt;
füen, en effet, ne p~ut fléchir la rnlonté
de M. Denis. Ce que vopnt, sa malheureuse
fille s'en va, dans le courant du printemps de
168U, faire ses Pâques dans l'église de SainlGcrmain-Ic-Vieux, où elle retrouve Alexis de
Jussac, qui communie aYec elle pour obtenir
de Dieu la bénédiction de leur dessein. Denis,
à celle nouvelle, entre en fureur et accuse sa
fille d'avoir fait une communion sacrilège .
ci Eh! quoi, dit à cet égard U. Gillet, dans
un langage religieux qu'on aimerait voir
tenir à beaucoup de nos modernes avocats,
s'il en faut croire un soupçon odieux et criminel, on se sera présenlé avec un cœur impur à cette sainte table où l'on mange le pain
des anges! On aura profané, par des désirs
déréglés, le plus adorable, le plus sacré de
nos m) Stères ! On aura offert à Dieu, pour un
désir illégitime, un sacrifice auguste et redoutable devant qui tout tremble de crainte
ou de respect! Mais que le sieur Denis nous
regarde, tant qu'il lui plaira, avec des yeux
envenimés qui ont empoisonné ,jusqu'ici toutes
nos actions, on ne trouvera pas dans le public la même disposition à faire un crime de
l'acte de religion le plus respectable, cl celle
seule communion suffira pour justifier les
accusés. ))
Vers le mois de mai de la même année,
Denis, pour arracher du cœur de sa fille le
souvenir de celu~ qu'elle aime, la met au
couvent de Panlbcmont, d'où il la retire
quelque temps après pour l'envoyer aux FH!es
de b Miséricorde, dans l'espoir qu'on lui donnera la vocalion religieuse. A la .Miséricorde,
non plus qu'à Panthemont, elle ne voit personne sans un ordre écrit de son père. Dans
la situation de l'infortuné Jussac, il était difficile qu'il supportât patiemment de ne point
avoir de nournllcs Je Catherine. L'amour on le répète depuis longtemps en une phrase
stéréotypée - est fertile en expédients. Pcmr
tâcher d'entendre parler de celle qu'il aimr,
il prie une fille, nommée Uarie-Anne Masrnn, d'entrer comme pensionnaire à la Miséricorde. Elle y demeure douze à quinze jollrs
1

LE GRAND CHATELET.

qui, jalouse de 11lle Denis, cherchait, par les
moyens les plus perfides, à entraver son bonheur. Comme on le verra plus loin, M. Gillet

à son comble l'irritation des partisans du
marquis. (( Commcnl ! s'écria M. Gillet, quand
il connut, par la suite, ces propos immodé-

·et fait parvenir deux ou trois Jeures de Ju.:sac à sa compagne. J;e père, aux aguets, apprend hientOt cet in~ident et dépose une
plainte contre Jussac le 3 j:rnrier 10~7.
Cependant, comme les lettres (( étaient conformes à l'esprit de décence )), il est débouté
de cette plainte, et, au mois de mars miva11t, il relire sa fille pour la meure aux Ursulines de Sain le-.\ voye où elle est observée
plus exactement que jamais. De sorte qu'Alexis de Jussac, ayant pe:rdu jusqu'à l'espérance de pouroir même lui étrire, en C"st
réduit à chercher accès dans une maison dont
le quatrième étage a vue sur le jardin de
Sainte-A voie,
li y monle de temps à autre. Voilà encore
un de ses crimes aux yeux du père irrilé. Et
que pouvait-il, cependant, y aroir là de cri•
mine!? li voit quelquefois la demoiselle Denis
se promener avec d'autres pensionnaires,
sans pournir en être remarqué à cause de
l'éloignemrnt. li suit des yeux- faible con~olation - tous les tours qu'elle fait dons le
jardin. Il examine ses manières, son air, son
habillement; il écoule sa roix ,1ui parvient à
peine jusqu'à lui. Peut-être verse-t-il les
larmes de l'amour contrarié? llen vient enfin
à lrnsarder quelques bil1ets qui sont intC'rcrpiés. Ou n'y rencontre que la marque Je
l'estime et du respect, el, ct'pendant, M. D~nis contraint sa fille à écrire à Jussac qu'elle
ne l'aime plus. Le stilc forcé de la lellrc fait
assez comprt-ndrl! à celui-ci que cc n'est point
là le langage du cœur. De plus, comme la
demoiselle Uenis possédait un porlrait de lui
qu'on l'oblige à lui renroycr, il s'aperçoit
avec transport qu'elle a c,mscrvé l'original et
expédié la copie exécutée par elle, car elle
peint à ravir.
Que fait alors le médecin Denis? Il relire
sa fille en sa maison et l'enferme chez lui .
On fait rnystl·re aux domestir1ues eux-mêmes
de sa présence, et quand quelqu'un, dans le
quartier, s'informe qui est celle personne
invisible logée chez le sieur Denis, on répond
que c'est une dame de campagne qu'il soigne
d'un mal secret. Qui lui donne-t-il pour surYeillanle de ses acles? La ::enanle indignc)larie Pelil-qu'il dé.!-honorede son amour!
Celle frmmc, d'une réputation fort décriée,
la garde à vue, cl l'on im~gine aisément de
quels opproLres elle accaLlc Catherine Denis.
Marie Pelitjoinl la plus détcstaLle audace
au scandale de ses mœurs. Dans Je temps
qu'elle est dans la maison des Denis, elle
met au wond0 un enfant dont l'extrait b;:iplislairc porte qu"elle est &lt;( r~mmc de Jean de
La Motlrn, bourgeois dt! Tonnerre, le mari
absent J&gt;. Mais, quelques mois plus tôt, elle
prenait la qualilé de veuve de cc même Jeau
de la Mothe! Voilà donc Marie Petit veuve
avant la naissance de son enfant, puis ensuite
femme du même m;:l.I'i. A moins que le prétendu Jea11 Ll0 La Mothe ne soit ressuscité, on
aura peine à conœvoir deux qualités si 011posécs.
Quel éta;t le père de cet enfant? C\st cc
que n'osent affirmer d'abord les pièces de
procédure. Mais il est aisé de lire entre les

UNE S'ÉQU'EST'II.JITTON AU XV1l 0 Sl'ÈCLE -

lignes les soupçons qui se portent sur le sieur
Denis, malgré que, par respect filial, Catherine Denis n'ose accmer son père.
L'existence de l'infortunée devient intolérable entre son père et sa maitresse. Que ne

fcra-l-elle pas pour recouvrer la liberté!
Seule, s;:ins expéri('nce, sans conseils, elle
chcrchl' sans cesse l'occasion qui 1a pourra
servir, et quand celle-ci se présente, elle ne
la laisse point échapper.
11 chambre dans br1uelle on la tenait élait
la dernière d'une enfilade &lt;le plusieurs pièces.
Un jour où son père s'entretenait dans cette
chambre avec 1a Petil, on vint le quérir pour
une visile de malade fort pressante. li sortit
brusquement. Sa fille le suivit dans la salle
qui tenait à la chambre. La Pètil sui\·it aussi.
Comme Catherine, les yeux attachés sur le
portrait de feu sa mère, restait trop longtemps dans celle salle :
- fkntrons, dit Marie Petit avec aigreur.
Il fait froid ici.
Et, n'éiant pas dans la maison sur le pied
d'une servante, elle passa la première. Catherine, au lieu de 1a suirrc, retira la porte à
elle cl la ferma à douLlc tour .... La Petit
cria, hurla, frappa la porte à coups de poings
et à coups de pieds, cependant que Mfle Denis,
heureuse et tremblante, allait quérir l'l1ospitalité chez ~[me la marquise de Congnée.
parente du duc tle Afontausier, laquelle était
une amie et protectrice de sa dJfunLe mère.
Ceci eut lieu le 3 fé\-rier 1689, après une
longue sé{JllCSlration qui menaçait de ne
jamais prendre fin. Ilien qu'à cc moment
Catherine n'ait même pas vu M. de Jussac,
son père chercha à faire croire dans 1e puLlic
à un enlèvement cl déposa une accusation de
rapt contre le malheureux. JI eut même
l'audace, pour donner plus de force à son
accusation, d'avancer en juslicc que Jussai.:,
l'honnête Jussac, 1ui avait dérobé 400 pistoles.
Celui-ci, se reposant sur son innocence, ne
s'alarma p:&gt;int de celle plainte el se mon1ra
fort élonué quand, le 26 fcvrie~, il fut arrèté

~

cl conduit aux prisons du Chàtclel par décret
de prise de corps décerné bien légèrement
contre lui par le lieutenant criminel de Paris.
Denis fot très joyeux de cette victoire, mais
il s'alarmait de ne point voir revenir chez lui
sa fille qui, épouvantée à la pensée de rentrer
au domicile paternel, demeurait chez Mmcde
Congnée.
Jusqu'au 5 mai, les choses restèrent en
l'étal. L'inrortuné Jussac ne quittait pas la
prison, quand son cousin, le comte de Jussac,
gouverneur du duc du Maine, et qui périt
depuis à la bataille de Fleurus', el le marquis
de Congnée vinrent demander à Denis - la
démarche dut leur coûter! - s'il ne pourrait point se désister de sa plainte el faire
rdaxer leur parent.
- J'y consens, répondit le médecin, qu'il
fallait implorer, alors qu"on eùl été fort aise
de l'incarcérer lui-même. J'y comens, mais
rendez-moi ma fille.
M. de Congnéc promit Lien de faire ce qui
lui serait possible el s'adressa au duc de
Montausier, intermédiaire entre les deux
familles qu'il connaissait C:galemrnt. Le duc
obtint, à force 'de prières et de conseils, que
la demoiselle Denis rentrerait, non sans une
Yéritable angoisse, chez son père dénaturé.
C'est alors que celui-ci sa,·oura sa froide
vengeance. Il fit, il est vrai, élargir Alexis
de .Jussac, mais il ne ménagea point sa fille.
Sur-le-champ, il fit enfermer la malheureuse,
dont les appréhensions n'étaient que lrop
justifiées, dans la .Maison de 1a Proridenc\,
&lt;! communau!é établie pour recevoir, à 20 écus
de pension annuelle, de pauvres filles de
service justiu'à ce qu'elles aient lrouré une
condition. ,,
Il est aisé de conceroir la douleur el l'indignation de l'infortunée Mlle Demis quand
elle se vit entourée de personnes au5si grossières. l~lle écrivit à son père des lettres
touchantes, elle ne cessa de le supplier dl!
cha.ng~r son déplorable état, et le caracl~rl'
&lt;lu méJecin se révéla alors dans toute s 1
bir~arie. Jt sembla qu'il cùl pitié de sa fille.
t( Je comprends, lui dit-il en venant la vi~iter,
'luelle est mire angoisse préscntr, et je Yeux,
rna fil!c, vous mettre en meilleur lieu. 1~ A
peine s'était-il t!Xprimé lians ces termes, le
7 scplcm\Jrc 1G8~, qu'il cmmeni Catherine
dans un carrosse de lum::ge, sans lui dire où
il la menait.
La voiture roula pendnnt longtemps ....
Toul à coup, cil~ s'arrête derant une sombre
demeure. Un guichet ~·ouvre. Une femme
d'aspect revèchc fait entrer C11herine, et son
père s'esquive rapidement sans mol dire. On
lra\'erse un long couloir, un second guichet
s'ouvre encore. La voix rude d'une femme
du commun apprend à Catherine qu'il lui
faut changer de vêtements. La pauvre innocente s'imagine qu'on va l'habiller d'une
robe de religieuse, comme cela se pratiquait
alors vis-à-\'Îs des pensionnaires de quelques
couvents. Elle se dévêt en t,·cmLlant . Quelle
n\:sl pas sa stupeur c1uand on lui pr~sentc
1. Claude, comlc Je Ju~sac, ancien capitaine des
gardes du duc d'ûl'léans 1 morl en -1690.

•

�1f1STO'J{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - un déshabillé de cou1'euse, composé d'une
Or, suivant un registre du temps, on appe•
La réfugiée s'empara du taffetas, et sitùt
seule pièce de bure noire, d'une grosse cor- lait ainsi dans la maison « de petits cachots qu'elle eut quillé la Providence, elle s'en
nette plate en manière de coiffure et d'un noirs, fort affreux, oit l'on couche sur une
fut chez la cousine Denis, qui s'émerveilla
long mouchoir de même, descendant jusqu'à planche enclavée dans le mur, d'où pendent
en voyant une repentie dépasser le seuil de
la ceinture!
de courtes chaines, pour le col, les pieds et sa maison. Son indignation fut grande quand
lnterdile à la vue de cet habit, immobile,
elle sut que c'était en pareille compagnie
le cœur saisi, elle tombe de faiblesse sur une
que demeurait Catherine, alors que son père
chaise, ne répondant que par des larmes aux
la disait morte au monde, ensevelie dans un
duretés qu'on lui dit en la dépouillant.
bon couvent à plus de cent lieues de Paris.
Toutefois, elle ignorait encore dans quelle
La nouvelle en fut vite répandue dans la
communauté de Paris on donnait aux pensionfamille. Denis fut considéré comme l'homme
naires un équipage aussi lugubre; mais elle
le plus détestable du monde, et ses parents
le sut bient(Jt, lorsque, entourée d'une troupe
Mposèrrnt une plainte contre lui. M. le Lieude filles vêtues comme elle, qui la traitaient
tenant civil de Paris s'empressa de courir au
de sœur et de compagne, elle apprit que
Refoge et, ayant cnlendu conter les malheurs
c'étaient les excès de la plus inràme proslide Catherine, il l'en tira pour la mener an
tution qui les avaient fait inlernn en ce lieu.
couvent de Port.nopl, sous la prolection de
Mlle Denis était enfermée à la Providenee _.
la supérieurP, la vénérable Mme de Harlay 1 •
dépen~ance du triste reruge de Sainte-PélaLa pauvre fille en pensa, dit-on, mourir de
gie!. .. Je laisse imaginer au lecleur et sentir
contentement.
par lui-même le trouble, le saisissement, la
Preuve du respect de 1a puissance paterdouleur dont elle lut frappée à celle nouvelle.
nelle à celle époque, M. Denis ne lut pas
L'art ne fournit point de traits assn forts ni
même inquiété. Sa fille se contenta de déposer
assez heureux pour peindre une situation si
une plainte pour prolester contre le mémoire
viYe. Quel séjour pour des oreilles chastes et
qu'il lui avait extorqué, et M. Denis 2, sans
un cœur innocent!
plus s'en occuper, ne craig-nit point de dire
La nuit venue, on la conduisit dans la
qu'il était fort irrité du commerce entretenu
cellule qu'on lui avait destinée. Qu'était-ce
par Catherine avec une fille de mauvaise vie,
alors que la chambre d'une fille repentie?
telle que celle qui lui avait ouvert les portes
Les pièces du procès nous permettent de le
du Refuge. C'était dépasser les bornes de
dire : " Les cellules du Dortoir de la Provil'audace, et M. Gillet le lui fit durement
dence sont de petites chambres qui n'ont d'esentendre, en disant qu'il ne fallait poiol
pace que pour une couche fort étroite et une
s'attendre 1&lt; à ce que Mlle Denis rencontrât
chaise de paille.A chaque porte est une petite
des rosières au mauvais lieu où son père
fenestre grillée et un trou par où l'on passe les mains. L'on donne à celles 11u'on enferme l'avait si cruellement recluse 1&gt;.
à manger. Chaque chamhre reçoit par cette plus ou moins de ces chaines, selon que la
Cependant, que &lt;lever.ait M. do Jussac?
fenestre et le trou la lueur d'une lampe qui faute est plus ou moins griève u.
Eut-il connaissance du séjour de ~a bienen éclaire quatre à la fois et. ne reste allumée
Une fille s'effrayerait pour de moindres aimée dans une maison de Elles repenties? Il
qu'autanl de temps qu'il faut pour se mettre menaces. Catherine Denis signa le mémoire
est permis de ne point Je croire, car des
au lit, après quoy l'on ferme toutes les portes sous promesse d'être mise de suite en liberté. pièces du procès il ressort que l'infatigable
en dehors avec de gros verroüils. J)
Cependant, prise d'un remords, elle allait le amoureux ne put lui donner aucun signe de
Ainsi enrermée, Mlle Denis ne put contenir déchirer au moment où son père quiuait la vie depuis un jour où, à la Miséricorde, il
ses gémissements. Le bruit en vint jusqu'aux maison. On le lui arracha des mains et lui avait fait tenir une promesse de mariage
oreilles d'une offi,cière qui monta pour lui M. Denis s'en fut, emportant le mémoire ... signée de son sang. Cette promesse fut enfin
dire que, si elle ne se taisait pas, on la met- et laissant sa fille au Refuge.
suivie d'un simnlacre d'exécution qui donne
trait en un endroit où elle ne troublerait
Deux mois encore elle y demeura. Sa dou- une idée des mœurs du temps.
le repos de personne. li fallait étouffer sur ceur et sa sagesse édifiaient ses indignes
Le 14 novembre 1692, Catherine, alors
l'heure des sanglots el des plaintes. Elle compagnes, et l'une d'elles chercha à la servir pensionnaire de Port-Roya], atteignit sa majos'était jetée toute habillée sur son lit et sa dans la mesure de ses moyens. C'était une rité. Aussitôt, elle adressa des sommations à
nuit tout entière s'écoula dans les larmes et fille qui avait purgé sa peine et qui allait son père et fit dresser, par-devant un notaire
l'insomnie.
quiller le Refuge. Catherine Denis s'ouvrit à convoqué dans l'austère couvent, un contrat
Combien en passa-t-elle par la suite de elle de ses malheurs, el la fille repentie de mariage entre elle et M. de Jussac, qu'elle
semblables! Que d'affronls elle subit! Que promît son concours à « l'honnête prisOJ\· ·n'at10it pas vn depuis bientôt sept ans et
d'amertumes elle dévora sans oser même Jes nière ii. Il s'agissait de prévenir les parents de qui ne comparut point à la cérémonie, n'ayant
adoucir par la trisle consolalion que l'on Catherine Denis de sa détention. Que faire? pas obtenu licence de rencontrer Catherine!
trouve dans la liberté de se plaindre! C'est li n'y avait point d'encre dans la prison. 11 signa l'acte dans l'étude du notaire, après
ce qu'elle conta par la -suite à ses parents Toute correspondance y était interdite!
que cette formalité eut été remplie à Porlémus, quand elle sortit de cet infernal séjour.
Catherine confia à sa compagne l'adresse Rosal par tous les parents de Catherine, son
Vingt mois s'y écoulèrent sans qu'elle en- et le nom d'une de ses parentes. Mais ce père excepté, el par !!me de Harlay.
tendit parler de son père et sans qu'elle pût renseignement verbal ne suffit point à éclaiEn face de cet événement, la colère du
faire connaître, à qui que ce soit, sa 5ituation rer la bonne pécheresse un peu bornée qui sieur Denis ne connut plus de bornes. Depuis
déplorable. Un jour, cependant, son père lui venait en aide. A chaque moment, e!Je longtemps s'échangeaient entre lui et la partie
vient la voir et ,·eut la contraindre à sianer
oubliait l'adresse indiqul,e... . Alors, avec Jussac de nomLreuses pièces de procédure,
0
un mémoire qui contient de calomnieuses lïngéniosité des prisonniers, Catberine s'avisa appels, contre-appels et autres, dont le détail
accusations contre I\1. de Jussac. Elle résiste. qu'un morceau de taffetas noir qu'elle avait
1. füêce de François de llarlay, archevêque de
- C'est bien, ma fille, lui dit M. Denis. dans sa misérable garde•roLe l'erait assez
Pans: elle fut cnsuifo ablics~e de l'Abbayc-au-J;ois, oi,
C'est bien. On va, pour lors, rous mettre au bien son affaire el, patiemment, elle y traça, clic porla les erreurs du jansënisme.
2. Elle appela aussi de la _sentence que son pêre
pain et à l'eau dans les Jacquelles, et vous y par le moyen de la couture, l'adresse et le
avait olllenue du lîeolenant civil, le 7 septembre 1689,
passerez le restant de vos jours.
nom de sa parente.
autorisant son iuterncmcut au fü•fuge.

UN"E S"ÉQUEST"J/,.JtT10N .JtU xv11, Sl"ÉCL"E - - ,

ici serait fastidieux. Disons seulement qu'en
recevant de sa fille trois sommations respectueuses, il fit paraître un mémoire calomnieux - véritable chel-d'œuvre de perfidie
- accusant Jussac de rapt, d'enlèvement et
de subornation. C'est à cette dernière accusation que répondit Gillet dans deux beaux
plaidoyers prononcés à la Tournelle en 169;;.
D'enlèvement et de rapt, il ne pouvait être
question, car, depuis sept ans, Jussac et Catherine vivaient éloignés l'un de l'autre dans
J'égale tristesse qui convient aux amants
contrariés. Gillet, à cet égard, se livre à quelques réflexions qui donneront idée de ce que
ce mot de rapt évoquait dans l'esprit des
juristes en un temps oll les difîérences sociales étaient chose d'importance.
&lt;c Ce qui fait proprement, dit•il, le crime·
de rapt ou ~ubornation, c'est le désavantage
et le déshonneu'r de l'union; et toutes les
ordonnances que nous avons contre le crime
de rapt et les mariages clandestins n'ont é1é
faites que pour empêcher l'inégalité des
alliances dans les mariages, car celle de 16:iU,
qui est la plus célèbre en la matière, dit que
c'est pour arrèler le cours du désordre qui a
troublé le repos de tant de familles et flétri
leur honneur par des alliances inégales et
souvent honteuses et infàmes. &gt;&gt;
Le cas de M. de Jussac est tout à l'encontre
de celui prévu par les lois. Bien plus, c'est
lui qui, peut-être, a élé C( suborné n par Catherine! Et cette hypothèse un peu osée se
développe sous la plume de Gillet, dans une
forme charmante, encore qu'un peu ironique,•
qui mérite d'être tout au long rapportée :
&lt;f Une fille séduire un homme plus âgé
qu'elle? La proposition paraît un paradoxe;
mais la séduction dont nous l'accusons est
une séduction fort innocente el nous ne pensons pas à nous en plaiqdre. Cette séduction,
c'est la seule force de son mérite, et, pour Ja
séduction du cœur, les filles les plus âgées
ne sont pas les plus à craindre. Elle avait
dix-huit ou dix-neur ans quand le sieur de
Jussac l'a recherchée. A cet âge, que les
charmes sont puissants! Peut-on dire qu'à
dix-huit ans et dans un âge plus jeune encore, une fille ignore l'art de plaire, l'art
d'engager, qu'elle est incapable de séduire?
Dans un âge où le premier usage que l'on
fait de sa raison est de se connaitre aimable
ou de se chagriner de ne l'être pas; dans un
ttge où l'on compte pour le plus grand de tous
les maux une maladie, parce qu'elle grossit
le teint, cave la peau et laisse quelques sillons
sur les joues; dans un âge où l'on perd tous
les jours tant de temps à consulter ce qui
sied ou ce qui ne sied pas; à étudier des manières engageantes, à composer son air, à placer une mouche, à rendre un sourire agréable,
à apprendre à ses }'eux le dangereux langage
qui, arec un regard doux et languissant et
des œillades tendres, porte le feu dans l'âme
la plus tiède? A quoi bon tous ces soins?
Pourquoi tant d'inquiétudes? El que veut di rc
tout cela, sinon que, dans la funeste science
de séduire les cœurs, presque toujours la
malice devance l'âge .... J&gt;

Tandis qu'en la chambre de la Tournelle,
M. Gillet prenait la défense du marquis de
Jussac, le &lt;1 Tout-Paris n d'alors s'intéressait
à ce curieux procès, fruit d'une obstination
paternelle que l'on a peine à concevoir.
!I. Denis avait de puissants protecteurs. Chacun s'efforçait vainement de le ramener à des
sentiments plus humains. Lo duc de Montausier lui fit entendre quelques paroles conciliantes. La duchesse d'llanovrc ne dédaigna
pas de lui représenter que li. de Jussac était
un parti de tout point avantageux pour sa fille.
Enfin, on parla de cette aventure en aussi
haut lieu qu'il soit possible, à la Cour! Madame, la célèbre Madame, duchesse d'Orléans, palatine de Bavière, s'en fut, un jour,
visiter Catherine Deni, à Port-Royal cl voulut
bien, après avoir Illandé son père, s'abaisser
jusqu'à faire de fortes instances auprès de lui
pour qu'il consentit à un mariage désiré par
elle, ::.econde princesse du royaume!
Tout fut en vain. Denis demeura dans sa
farouche obstination, que personne ne pouvait concevoir.
« Une conduite si outrée, disait Gillet, e:;t
certainement uae preuve bien convaincante
que le cœur de l'homme est un abime qu'on
ne peut sonder. L'on entreprend en vain
l'anatomie de celui du sieur Denis. L'on
fouille, en vain, dans tous les replis de cc
cœur, pour trouver la passion qui le domine.
C'était, d'abord, disait•il, pure amitié pour
sa fille ... . Met-on une fille au Refuge par
amitié? Est-ce la voie de lui trouver un bon
parti? .. . Aurait-il de la haine pour elle? Mais
quoi! un père haïr son propre sang, ses
entrailles, sa fille unique ... Serait•ce prévention! entètement? Porta-l•on jamais l'opiniâtreté, la bizarrerie si loin? Serait-ce grossièreté? mauvaise humeur?
« Quelle apparence qu'un homme éle,é
à Paris, qui a vieilli dans le centre de la politesse, n'eût pas corrigé ce qu'il y aurait eu
d'inculte dans son éducation ou de sauvage

Qu'est-ce donc enfin, si ce n'est ni amour, ni
haine, ni caprice, ni obstination, ni ,·engeance, ni amour-propre, ni intérèt, ni férocité naturelle? Ce pourrait être tout ensemble.
C'est peut-être un amas confus, un assemblage de diverses passions violentes, qui ont
produit un sentiment monstrueux, qu'on ne
peut ni concevoir, ni définir. 1&gt;
Pe11dànl que M. Gillot parlait ainsi, de
sourds murmures d'indignation se faisaient
entendre dans la salle, et quand Denis sortait
de la Tournelle, les huées de la foule le suivaient aussi dans Paris. Il est vrai que le
docteur portail le comble à son audace, li en
arriva;\ demander que M. de Jussac fùt con•
damné à mort comme suborneur. Ce que
YO)'ant, Gillet, rempli d'une juste Jureur,
se décida à dévoiler à demi au public les
honteuses raisons qui motivaient l'attitude
de Denis envers sa fille. li s'indigna d'abord
do l'obstination de Denis. cc Quel est donc,
s'écria-t-il, cc crime impardonnable, aux
yeux d'un père? Règle-t-on comme on veut,
au gré d'autrui, les mouvements d'une pas•
sion impérieuse qui fait la loi à toutes les
autres passions? Se défait•on ainsi d'un sentiment opiniâtre qui se nourrit de difficultés
et d'espérances?
({ C'est un torrent qui grossit, qui acquiert
de nouvelles forces contre l'obstacle d'une
digue, un brasier que le vent de.s contrariétés enflamme davantage, un l'eu qui n'était
qu'une étincelle dans sa naissance et qui
devient un grand incendie dans ses progrès ....
&lt;c Et maintenant que le sieur Denis porte
la fureur jusqu'à demander le sang de ma
partie, suis-je obligé, sans trahir mon ministère, de garder toujours, avec ]a même
retenue, des ménagements qui n'ont servi
qu'à rendre notre accusateur plus hardi, plus
emporté, plus téméraire? Ce qui a perverti si
indignement le cœur de ce père inhumain,
c'est une brutale passion qui a donné aux
enfants du. crime toute l'affection, toute la

L'ÉGLISE DU COUVENT DE PORT-ROYAL, AU FAUBOURG SAINT-JACQUES,

D'aprês la gravure ae l.

dans son tempérament 1L'imagination s'épuise
en rénexions inutiles, l'esprit se perd à chercher le ressort d'un mouvement si déréglé.

.... 262 --..\1

263 ""

MAROT,

tendresse paternelle, et n'a réservé pour la
fille unique et légitime qu'une aveugle insensibilité, qu'une cruauté inouïe .... l&gt;

�, - filSTORJ.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Ainsi donc, l'enfant de Marie Petit, soidisant femme de Jean de La Molhe, est, à
n'en pas douter, le fruit ou l'un des fruits du
honteux commerce du médecin Denis et de
sa servante! li faut que Gillet soit poussé
jusque dans ses derniers retranchements pour
dévoiler cc crime, que l'honnête Catherine
voulait cacher à tous .. L'agent de toute cette
ttSnélireusc intrigue, c'est la Petit qui non
seulement est jalouse, comme on l'a vu plus
haut, de la fille de son amant, mais qui, par
de sourdes menées, cherche à la faire interner
dans un couvent pour le reste de ses jours.
Son fils illégitime bénéficiera de celle habile
mesure.
Quand les _juges et le public curent la parfaite connaissance des &lt;&lt; dessous ,, de ce scandaleux procès, l'affaire ne traîna plus en longueur. La dernière et brillante plaidoirie de
M. Gillet, en date du 11 avril 16\J:i, soutenue
contrccelle de M. de Betz, en faveur de Denis,
acheva de perdre le mauvais docleur dans l'es-

prit de la foule et des membres du Parlement.
Par un arrêt du 6 juin de la même année,
il fut ordonné &lt;&lt; que l'écrou d'emprisonnement du sieur de Jussac serait rayé et biffé,
la détention de la demoiselle Denis, en la
maison de Sainte-Pélagie, déclarée injurieuse,
tortionnaire et déraisonnable, et que M. Dorijat, doyen des conseillers de la Cour, se
transporterait au monastère de Porl-Hoyal
pour saYoir si elle persistait dans son désir
de mariage ,, .
M. Dorijat se transporta à Port-Royal, cl
comme Mlle Denis lui dit, avec une certaine
véhémence de paroles, qu'elle persistait plus
que jamais dans ses desseins, la Cour ordonna,
le 22 juin 1695 :
(( Qu'il serait procédé à la célébration du
mariage d'entre elle et ledit de Jussac,
nonobstant toutes oppositions ou appellations
failes ou à faire! ll
On imagine aisément que Catherine ne se
fit poinl prier pour quiller Port-Royal, quand,

avec sa bienveillance habituelle, la vénérable
Mme &lt;le Harlay vint lui marquer qu'elle était
libre.
Comme dans les contes de Perrault ou de
Mme d'Aunoy, les tristes arentures qui précèdent se terminèrent par un heureux hymen.
Après sept années de constance et d'amour
contrarié, les deux amants s'épousèrent en
justes noces, et il y a tout lieu d'espérer, bien
que l'histoire demeure muette à cet égard,
qu'ils vécurent longtemps et qu'ils eurent
beaucoup d'enfants.
Quant à l'honnète M. Gillet, qui joua un
peu dans tout ceci le rôle de la l'éc bienl'aisante, il n'eul point à regreller l'ineommodilé
que lui avait causée M. de Jussac, par un
dérangement tardif, au cours d'une soirée
d'hiver, car, ayanl agi en homme de bien
autant qn'en avocat de talent, il grandit
encore dans la considération de ses concitoyens et dans l'estime de Mlle Catherine
Gorillon, sa femme.
BARON DE

,.,-

MARICOCRT.

telle était la spécialité de U. de Jlonlrond, des autres, ,, ce trait fameux qu'Alexandre
quand il s'y reposait de jouer gros jeu, de Dumas fils glissa dans une de. ses comédies,
calculer en secret, d'intriguer au dedans et qu'on pensa restituer à Mme Émile de Girarau dehors, pour lui-même ou pour M. de din, et dont l'ami de Talleyrand fut le véri'l'alleyrand. li les gardait à son compte ou table père. C'est encore lui, l'ancien roué du
les repassait au voisin; et, sauf qu'il oc les ven- Directoire, qui avait lancé la rénexion trop
Un homme d'audace et d'esprit, un intri- dait peul-être pas, il ressemblait à ce Rouge•véridique, ordinairement mise au complc du
gant de haut vol : Sainte-Beuve l'enferma mont, passé maître dans l'art d'improviser
prince de Bénévent et que La Rochefoucauld
tout entier dans une seule ligne. Le beau, des mots, voire des mots historiques réservés eùl signée· «S'il l'OUS a1Ti1•e q11elque clw.~e
l'insatiable Montrond I eut, à son actif, trois aux grandes occasions.
d'heureu.r, ne uwnque::; pas d'alle1· le dire
faits signalés. Il fut le sauveur el l'époux, au
à
1•os amis, afin de leur faire de la peine. »
cfc&gt;
deuxième tour, de « la .Jeune Captive, ,, la
Dans le bon temps de ses rapports familiers
hcllc Aimée de Coigny, duchesse de Fleury.
c1 S'il était possible, remarquailllme S... ,
avec le grand chambellan de Napoléon et
Il mil en échec la vcrlu miraculeuse de J u- de réunir les grains de l'esprit de Montrond, Louis XVIII, il était reçu partout et, si nous
lielle l\écamier. Et Talleyrand, par de longues cc serait, à coup sûr, le chapelet de l'ancienne en croyons Mme de Coigne, fèté, recherché
années de compagnonnage, le porta dans un amabilité franraise, mais cc ne serait le code
par beaucoup de gens haut placés. Cc crédit,
jour si public qu'il ne fut plus possible, dé- de la morale d'aucun temps ni d'aucun l'ondé sur une équivoque, ne dura pas tousormais, d'avoir la vision de l'un sans que peuple. »
jours. Tallcyrand se fatigua d'entendre le
s'y rellétàt, comme une vivante contrcDétachons l'un des grains d,1 ce rosaire. mème refrain, pendant quarante ans. ~lontépreu vc, l'image de l'au lre. Devant Montrond )!me Davidolf, quêtant, lui demandait sa rond, vieilli, malade et pauvre, termina dans
on disait de Talleyrand jeune : « // est si contribution en faveur des filles repenties : une médiocrité relative une existence conduite
ai111able! ,, - cc Jl est si vicieu,r.1 l&gt; ajou- cc .l!rulame, lui objecta-t-il, si elles sont sans méthode et sans but. li trouva, pour
lail-il.
repentie.&lt;, je ne lem· donnerai pas: si elles abriter ses derniers jours, des consolations
Sur le lard, le prince voulanl expliquer ne le sont pas, je ferai mes clw1·ilà moi- auprès de l'ex-merveilleuse Fortunée Hamelin,
les raisons de son attachement pour le per- mrme. l&gt; C'est Montrond qui disait plai- dont il avait été l'amant, au plein de leur
sonnage un peu singulier qu'on voyait partout samment de l'orgueilleux Cambacérès : « Je jeunesse brillante, qu'il avait lassée de son
avec lui: c&lt; Save::;-vous po11rquoi j'aime asse" 1•iens de lra1 el'ser les Tuileries el j'ai eu humeur singulière, de ses injustices, de sa
ce Montrond? C'est }J(ll'Ce qu'il n'a pas
l'honneur de voir /'a1·chicha11ce,lier qui s'ar- déloyauté même, et qui lui fut secourable
beaucoup de pr~ju,qés. » - « Save::;-1•011s chipro111e11ait. ,, C'est lui qui, sur une ques- lorsqu'il Yint s'abattre à ses pieds, mourant,
pourquoi j'aime faut JI. de Talleyrand~ tion d'emprunt particulier, répondait à James
goùter auprès d'elle encore 11ucl11ues heures
répliqua celui-ci. C'esl parce qu'il n'en a pas de Rothschild : &lt;c l,es affaires, c'est l'm·genl de douceur et de paix, enfi a rester dans la
du tout. 1&gt; Faire des mols dans le monde :
2. /,ellrr.ç de Forlw1f,, lfa111eli11. Paris, le 12 dé- mémoire de celle qui lui pardonna, &lt;I comme
1. Tallcwand l'ayail qualifié : /'Eufa11t Jésus de
ccmhrc 181,;ï. P. p. .\. Gayol, Brnilc-Paul, édi- le plus aimable des vieillards, le plus reconl'E11frr. •
leur, 1911.
naissant des amis et le plus noble chrétien 2 • ,i
1

J'ose. 46.

FRÉDÉRIC

Cïicbê Giraudon.

LOUÉE

ÉLISABETH D'AUTRICHE, FEMME DE CHARLES IX , ROI DE FRANCE
Tableau de

F R ANÇOIS

CLOC ET. (Musée &lt;lu Lou\Tc. J

�LA CHOUANNERIE

NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804 -1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE IV
D'Aché

damations it maintes reprises formulées pa1·
Bonnœil, avait continué it ravager la terre de
Dounay, pour en tirer profit immédiat, coupant les bois, débitant en fagots les charmilles, abattant les hêtres centenaires; le
chàteau lui-même, dont la façade s'allongeait
naguère au bout de solennelles avenues, avait
souffert de ses dévastations; ce n'était plus
qu'une masure, aux portes ballantes, au toit
effondré où Acquet s'était réser1•é un logement, abandonnant le reste aux ravages des
saisons et du temps. Rembuché dans cette
ruine comme un fauve dans sa bauge, il ne
supportait aucune atteinte à ce qu'il appelait
ses dl'oil.~. Mme de Combray ayant voulu, en
1803, passer le Lemps des moissons dans ce

Le domaine de Donnay, ~ilué à trois lieues
de Falaise sur la route d'llarcourt, était une
de ces terres dont Acquet de Férolles al'ait
usurpé la possession, sous couleur de les
soustraire au fisc et de prendre en main la
gérance des biens de son beau-frère Bonnœil,
émigré. Or, celui-ci était depuis longtemps
rentré en jouissance de ses droits civils et
Acquet ne lui cédait pas la place : ce terrible
homme, agissant au nom de sa femme
comme créancier de la succession de r~u
M. de Combray 1 , aYait engagé contre ses
beaux-frères toute une série de procès ; il s'était révélé si habile procédurier qu'il était parvenu, bien que
lime Acquet eût depuis longtemps formé
contre lui une demande en séparation,
à vivre sur les biens des Combray où
il se maintenait comme en pays con&lt;1uis, au moyen de tout un arsenal de
text~s, tirés, suirant l'occasion, de
l'anden droit coutumier de Normandie,
des lois révolutionnaires ou du Code
Napoléon. Traiter ces questions, dans
le détail, serait fastidieux. et inutile :
il suffira de saYoir qu'à l'époque où
nous a conduit notre récit Mme Acquet
n'avait, pour toute ressource, qu'une
pension de deux mille francs que lui
aYait allouée, à Litre de provision, un
jugement du l er août 1804. Elle vivait
seule à Falaise, dans l'hôtel de Combray, rue du Tripot, assez vaste immeuble composé de deux corps de logis
dont l'un se trouvait vacant par l'absence de Timoléon, fixé à Paris. Mme de
Combray s'était chargée de subvenir à
l'entretien de ses petites-filles : elles
avaient été reléguées à Rouen, dans
une pension tenue par uue dame Du
LA TOUR DE TOURNEBUT, D.\:'iS SO:'i ÈTAT ACTUEL,
Saussay".
Prévoyant bien que celte situation ne
serait pas éternelle, Acquet, en dépit des l'écbàtcau où s'étaient &lt;!coulées ses années heu1. A la mort ,.le son p~re, en 1784, Donnœif l'ainé
des lits, av:1it hàité d~s terres de Combray, Donnay,
llonuœil el Le~sarl. Le second fils, Timoléon, reçut la
rn.;ison ,le Falaise, d'autres immeubles, des rentes cl
m, capital de v:i.:540 Ji\'rcs. Jlonnœil ayant été in~crit
sur la liste des émigrés, le séquestre fut mis sur ses
hicns; _ses deux sœms, ~lme d'Jloucl e_t )lm~ ~cquet,
réclamcrent alors une deltvrancc du bien hcrpd,taire
pour leur tenir lieu de leur légitime N leur réclamation f'ut admise jusqu·à concurrence &lt;le la moitié de
leurs droits : 1111 arrêté du 13 nin)s~ an IX envoya

lime Ac&lt;1uet en possession des Liens séquestrés ~ur
Bo11nœ1l Jllsqu'a concun·(•ncc d'un capital de
32.114 francs. lime de Combr;iy inlerdnl à ,on lour
pour la liquidation de; droits qu'elle arail i, cxercrr
rnr la succes1ion de s011 mari; les cho~es en étaient
là, quand Donnœil, amnistié, réclama la toi.alité de
ses bien:;. La s1laalion, comme on voit, était un nid ,i.
procès : il semble hien qu·elle ne fut jamais complètement liquidée à la complète satisfaction de tous le;
inlé1·csst~s.
2. Archil'cs dr la famille de Saint-Vi('lor.

reuses, où tous ses enfants avaient été élevés,
il l'en avait fait expulser par huissier, et la
marquise s'était réfugiée au presbytère du
village, vendu comme bien national lors de
la Rél'olution, et qu'elle avait racheté de
compte à demi arec la commune pour le
rendre à son ancienne destination•. Comme
aucun desservant n'avait encore été nommé,
elle put s'installer là, tant Lien que mal, à la
grande colère de son gendre qui considérait
celle intrusion comme une bravade.
Deux ans plus tard, )fme de ComLra)'
n'avait pas à Do1inay d'autre asile et c'est à
ce presbytère, toujou!'s inoccupé, qu'elle
amena d'Aché; ils y arrivèrent le f 7 juillet
au soir. li ne pouvait être question, pour le
proscrit, d'un long séjour dans celle
maisùn très en évidence et sans cesse
exposée a l'espionnage haineux d'Acquet. Il y demeura cependant quinze
jours, nese cachant pas, chassant même 1
et recevant quelques visites, celle de
Mme Acquet, entre autres, qui vint de
Falaise pour voir sa mère et qui rencontra là d'Aché pour la première fuis .
Au commencement d'aoî1t, celui-l:iquittait Donnay et Mme de Combray l'accompagna jusqu'au château d'un voisin
de campagne, M. l)escroisy::, où il passa
une nuit; au petit jour, il s'éloigna à
cheval dans la direction de Bayeux.
Mme de Combray seule était dans la
confidence du lieu où il se relirait.
D'Aché avait, dans la région, le
choix de plusieurs asiles. Il était particulièrement lié avec la famille Duquesnay de Montfiquet, qui habitait
Mandeville près de Trévières. M. de
)fontfiquet, gentilhomme d'une grande
loyauté, mais parfaitement insignifiant,
ayant émigré au début de la Révolution, sa terre de Mandeville avait été
mise sous séquestre, son chàtcau pillé
et en partie démoli. 1\Ime de Montfiljuet,
femme de tête et d'énergie, restée sans
ressources avec ses six tilles, s'était réfugiée chez les d'Aché, à Gournay, où elle

:;_ « Celui qui l'arnit achclé d'abo1·d 1·uulut s'en défaire cl le proposa aux habilanls de la commu11c au,
11uels il le l'Cndit 3600 francs cl ma mère a fourni la
moitié de la somme. » Interrogatoire dt· Bonnœil.
Archi1·es du greffe tle la Cour &lt;l'as,iscs rle Rouen.
4. Interrogatoire de Guillaume, dit Lanoë, 4 janvier 1808. Arch. du greffe de la Cour d'assises tic fluuen.
:;. « - Qui est ce )1. J&gt;escl'Oisy? - c·cst 1111 gentilhomme des cnrirons, fils de li. de )lanoury, ancien
ami de la maison. , Interrogatoire de Lanoë. )1, Dcscroisy habitait à Les lloulicrs-cn-Cinglais.

�, - - 1flSTO'RJA
passa loul le temp, de la Terreur 1. lime d"Acbé
garda mème auprès d"elle, pendant cinq ans,
une des jeunes filles, Henriette, qui l·tail disgraciée el bossue, mais d'une intelligence
remarquable.
M. de Montfiquet, revenu de l'étranger en
l'an Vil', avait tant bien que mal reconstitué
son petit domaine de Mandeville : il y vivait
pamrement avec les siens dans l'espoir du
retour de la monarchie qui rJmènerait dl's
jours meilleurs. Tous ces motifs assuraient
l.i, à d'Aché, non seulement un abri s11r,
mais un concours de tous Ies instants; Je
très pl'Lit nombre de personnes au couraat de
ce 11ui se passait à MandC\'Îlle étaient persuadées que )Ille llenrielle avait sur le proscrit
une rrrande iuOuence et qu'elle (:tait, depuis
]ong~mps, sa nrnitresse:;. Ile Lnü unanime,
elle recevait toutes ses confidcnecs et Je servait en admiratrice passionnée. Ue fait, elle
lui amil ménagé, pour les cas d'alerte,
d'autres retraites aux environs de Trévières :
l'une au moulin de llungy, l'autre cbez M. de
Canlelou à Lingèvres; une troisième enfin,
chez un tanneur tic Ba~eux, nommé la Péraudièrc. Et, pour l'escorter ~ans ses expéditions, elle a\'ait recruté un homme d'une
audace inouïe qui brigandait depuis dix ans
dans la région ; il avait 11 ,·cnger la mort de
ses deux frères, tombés dans un guet-apens
et fusillés i1 Bayeux en 1796; on rappelait
David l'Jntrépide. Dix fois condamné i, mort
et certain d'être immédiatement fusillé s'il
était pris, Ualid n'avait pas de domicile; par
les nuits de tempête, il s'embarquait dans
un canot qu'il conduisait et. sûr de n'être
pas rejoint, il gagnait l'Angleterre où il servait de commissionnaire aux émigrés; on
as:-ure même qu'il n'était pas sans influence
dans l'entourage du comte d'Artois'. Quand
il séjournait en France, il logeait chr.z une
vieille dame, ancienne gouvcrnanle d'un conseiller au Parlement de Normandie', qui habitait seule un ancien hôtel de Bayeux et à
qui \Ille Henriette de \lontfiqucl l'avait
recommandé. David n'y tenait pas grand'place; quand il arrh·ait, il faisait basculer
deux marches de l'escalier machinées i1 son
idée, se glissait dans une caYité que cette
manœuvre découvrait et remettait la chose
en placr; toute la gendarmerie du Calvados
aurait pu monter au premier étage et en
redescendre sans se douter qu·un homme
était caché dans la maison où, d'ailleurs, on
ne le chercha jamais 8.
Tels étaient les moyens et le personnel
dont disposait d'Acbé 7 sur son nouvt&gt;au terrain d'opérations : une pauvre fille bossue
1. .-\rchi,·es natioo:iles. l)o)o,ier Montfiquet. F• 8li 1,
'2. luten·oga.toirc de l\ichard. ~liche! Guilherl,
7 jan\'ier I Rtl8 ..\1·d1iH s du grclfo de la Cour tl'usi~!
de lloul'n.
3. Déclaration du notaire Lcfcl.m·c . Lellr'e du prffct
,le la Seinc--Inlérîeure i Réal. ArdlÏn!s n:tlionalei:.
F' 8171.
i. a: Cel homme serait d'autant plus rsscutiel i
entendre qu'il a aecompa;,'Ill" M. Ale.1.all(/re td i\che;
c.hcz 11. do la Ch11pclle et qu'il pos~l!dc le~ secrets de
son cabinet. • Déclaration de Guilbert, 17 jam·ier 1R08.
.\rchin~~ tlu greffe de 111 Cour d'ao:si•es de HouC'n.
;",. M. Lucour. Al'ch1\'Cs 11alionall'~, p: Xli2.
6. l\enscigncm('nl~ communiqut:~ par Guîlbrrt l'l
1

TOU]tll/EBUT
formait son conseil, et son armée se compo- ment réparateur auquel la France devait le
sait de David l'Jnt,-épide. Du reste, il n'avait Concordai. L"abbé Clérissc, obligé par la dispas un sou vaillant; au commencement de position du local à faire presque ménage
l'automne, Mme de Combray lui envop huit commun avec Mme de Combra,. ne tarda pas
louis par Lanoë, garde-chasse qu'elle avait 11 s'apcrce"oir de l'allure louchè de la maison :
eu à son service et qui occupait maintenant c'étaient des conciliabules à voix basse, dr:une petite ferme à Glatigny, près de Brette- vi!-iteurs admis ]a nuit et disparus au petit
ville-sur-Dives. Lanoë était le type du paysan jour, des allées et "enues mystérieuses, bref,
rapace que l'appât d'un petit écu rend docile; tout le train d'une maison de conspirateurs,
jadis il anit servi de guide au baron de Com- si bien qu'un jour l'bonnèle curé prit à part
marque et à Froué, au temps où Mme de Lanoë et lui prêcba la prudence &lt;c lui prédiCombray leur offrait asile à Donnay; il avait sant de gra,·es ennuis s'il ne quittait au plus
même, pour cc fait, paru devant une com- tôt le service de la marquise "· )fme de
mission militaire et était resté près de drnx Combray, exaspérée, traita l'abbé de conco1·ans en prison; mais la leçon n'avait seni it dataire, injure qui, dans sa bouchl', signirien : pour trois francs il faisait dix lieues; fiait ,·enégat; elle eut lïmprudence d"ajouter
s'il se lamentait sur les dangers aux1quels ces que le règne de &lt;1 l'usurpateur ne durerait
missions l'exposaient, on doublait la somme pas toujours, et l{Ue les princes licndraicnt
et il partait content. Au milieu d"aoùt, il bientôt, à la têle d'une armée anglaise. rc•
alla chercher à Mandeville, pour l'amener à mettre les choses en place ». Et, dans sa
Donnay, d'Aché qui y passa dix jours el qui colère, elle quitta avec éclat le presbytère
y séjourna encore pendant trois semaines à pour aller demander a~ilc à son fermier,
la fin de septembre. Il del"ait y re1·enir en llébcrt 8 , logé dans un tournebl'ide qui serdécembre; mais il vit, it J'beurc où il s'ap- vait de cabaret, à la rencontre des routes
prêtait à s'y rendre, surgir, à Mandeville, d'llarcourt et de Cesny, et qu·on appelait la
Bonnœil en alarmes qui l'avertit de ne pas Bijude. Acquel triomphait; l'abbé, stupéfait,
~e montrer : ~lme de Combray était accusée se tenait coi, quand le malheur voulut qu'il
d'un crime et sous le coup d'une arrestation .... tombât malade. se mit au lit et mourùt
après quelques jours d'indisposition. Le bruit
Acquet n'avait pas vu, sans dépit, sa belle- circula, venaat du chàteau, que MmedeCommère s'installer à sa porte , très à l'affût Je hray l'avait (&lt; tué de chagrin »; puis on se
ce qui pou\·ait êlre désagréable à la marquise, parla, à l'oreille, d'un certain panier de Yin
il se mit à songer que, si un titulaire était blanc dont elle aurait fait cadeau au pauvre
nommé à la cure vacante de Donnay, il fau- prêtre; huit jours plus tard, tous ceux. &lt;1ui
drait bien le loger au presbytère, dont la tenaient pour Acquet étaient persuadés que
commune possédait la moitié, et que cette la marquise avail empoisonné l'abbéClérisse •
cohabitation gênerait considérablement Mme de &lt;&lt; après l'aYoir imprudemment admis dans
Combray. Celle perspectire réjouit Acquet, ses confidences 10 &gt;&gt;. L'émotion fut grande au
et comme il aYait des amis haut placés, \·illage: Acquet jouait la consternation; l'auentre autres le haron Darthenay, son voisin torité pré,·enue par lui, sans nul doute,
de Meslay, récemment désigné comme député commençait une enquête, quand M. de Saintdu CalYados, il obtint. sans grande peine, la Léonard, ne"eu de la marquise, maire de
nomination d'un desserYant. Peu de jours Falaise et très bien en Cour, parvint à étouffer
après, un brave prètre, nommé l"abbé Clé- l'affaire et à imposer silence aux malveillants.
ris!'-e, débarquait à Donnay, très disposé it
Cette première passe du duel engagé entre
remplir saintement les de\·oirs de son minis- Acquet de Férolles el la famille de Combray
tère, et bien éloigné de pré\·oir le sorl tra- avait eu pour résultat d'interdire à d'Acbé la
gique am1uel il était destiné.
maison de sa vieille amie : se sentant aux
Mme de Combray avait pris ses aises au prises avec un ennemi toujours aux agu&lt;•ts,
presbytère qu'elle considérait un peu comme elle n'osait exposer à une dénonciation
sa propriété personnelle, puisqu'elle en avait l"homme sur la tête duquel reposait le sort
pa)'é la moitié; elle se \·it forcée de céder de la monarchie. D'Aché, de lonl l'hiver, ne
une partie de l'immeuble, ce lfUÎ l'aigrit, dès parut pas à la Bijude; Mme de Combray y
l'abord, contre le nomeJ arrivant. Ile .son vivait seule avec son fil s Bonnœil et son fercôté, Ac11uel fit fètc à son protégé, le reçut mier Hébert : elle avait fait repeindre el
chaleureusement, le mil en ga rde contre les approprier la maison; mais elle souffrait d_e
agissements de la marquise, qu'il dépeigait se voir logée si mesq uinement et regrettait
comme une ennemie acbarnée du gouverne- les hautes salles el la quiétude de Tournebut.
Placl'nc sur les retraites de /k!lorièrt1 (d'AchéJ.
i\rcl1ives uatioonlcs, F7 8172.
7. Ou Jour de son arrin'·e à Mandc\illc, d'Achl'
a,·ail ll't.H.Jllé son 110111 de Drllorfrres coutre celui
d'Alexamll'e, précanli1111 (/Ili lui créai! en quelque
~rle dcu,; personnalités dirfèrcnles rt qui dc\·ait, en
ca, de rechel'chc!&lt;, faîn• hifurquer les polici1•rs,
K. François llt·berl. nC au \'C, a1wudi-.scment Je
Falaise, était fermier ,le la Bijudc depuis trente ans :
füuo Je Comùray 11vt1it en lui un e .coati 1nce absolue;
la Uijudc nait étC doanl•e en douaire i lime de Combray; la lermr rnpporlail 6 it 700 1t,,rcs par amwe .
O. Aucu ne prL'uvc. est-il Jwsoi11 de le dire, ne fut
apportC(' i l'appui de et•llc llL'CU!-:tllon; il ~- n doue

tout autant de 1m~somplions contre. Acquet )Ille co,~trc
sa bellc•mi!re; Acqucl pouvait :ivmr comnu_s le cr ime
- s'il v cul rrimc - pom· en accuser ensuile :ilrnc de
Combrà'J. liais il n"étnit pas muLile de 1ueutio11nt•ni:fait, car de semblable~ calomnie_~ se rC'produ1~ircul
plus tard, ri d'autres 11\·entures du même f::~l!rc ool
pu fnil'e croi re que \fmn de Com!iray sacnhu11, ~ns
scrupules, à lïntérèt de sou Jltlrh, les gens .11u'_cllc
cro,,1it trop ÎmL_ruils tic ses sC'rret~. "· de la Su:ot1Crl'
a tô'rl tl(! )&gt;arler 1rouiquement d1•s l'ic l imrs iimorenl~s
payant le _kur rie ... etc .. ,car 1·a~_usation, fondl•e. ou
11o11, rut pr1•c, 11lus tard, trl'!- nu sl'r1cmpnr la Jl~,llce.
10. l\a 11 port du pr,:ret ile b Semc-lnf't·ncurl',
.\n.:hn·es nationales, P Sli2.

1

1

_ _ -.

Au commencement du carême de 180G, elle à toute épreuve. Comme il était propriétaire
envoya une dernière fois Lanoë à Mandelille d'une ferme dans la commune de Saint- conté 1a morl aux premières pages de ce récit,
décida de sa vocation : Le Chera lier se fit
pour con\'enir avec d'Aché d'un moyen de
Arnould, aux environs d'Exmcs, on l'appelait
correspondance et elle repril, avec Bonoœil, le C/1e1•a/iei· dt• Saint-Arnould, ce qui lui C( officier royaliste n, non poinl tant par conla route de Gaillon, déterminée à ne plus donnait l"allure d'un gentilhomme. Il était, viction que par un ~entiment de générosité
qui le portait du ctité des vaincus et des
remettre le pied sur ses
terres de Basse-Normandie
opprimés. Dès les premiers
tant que son gendre y réjours de son enrôlement,
µ,-nerait en maitre, et bien
un coup de feu lui fracas!,;e le bras gauche-'; à
pers11adée que le prochain
retour du roi la \'cngerait
peine guéri de sa blrsdes humiliations qu'elle
sure, il se remet en camvenait d"1 supporter. Elle
pagne, est compromis dans
était, d'ailleurs, brouillée
une arrestation de dili.
avec sa fille qui n'était vegcnce : on empr;,rnnne
nue à Donnay que deux
!rois de ses amis; luilois pendant le séjour de
mème, arrêlé, panient à
prouver que, le jour même
sa mère, où elle n'a\'ait
où l'attaque a,,ail lieu au,
manifesté 11u'une admiraen\'irons d'Évreux, il rention très mitigée pour les
projets de d'Aché el avait
dait "isite, à Paris, à un
sénateur très ami du pouparu se dé:sintéresser comvoir, et les magistrats duplètement des tracas susrent s'incliner devant cet
cités à la marquise et de
indiscutable alibi. Le Cbrson e1ode à la Bij ude.
valier pourtan,t voulut comSi Mme Acquet de Féparaitre devant le triburolles s'en désintéressait,
nal qui jugea ses compaen elfet, c'est qu'un grand
gnons et plaida leur cause
événement s'était passé
daas sa vie.
11 avec l'éloquence de l'aL'EGLISE DU VILLAGE DE COllllRAr.
mitié la plus pure et la
Acquet savait bien que
plus héroïque , ; m~mc
le procès en séparation
quand il entendit prononintenté par sa femme se terminerait inévi- d'ailleurs, bien apparenté et de famille loucer leur condamnation à mort, il demanda,
tablement au profit de la demanderesse : chant à la noblesse.
dans un élan d'émotion qui émerveilla, à
les mam,ais traitements qu'elle avait endurés
Le Che\'alier est resté un des personnages
étaient de notoriété publique; tout le monde, les moins étudiés de l"histoire des troubles de partager leur échafaud. On se contenta de
à Falaise, la plaignàit et prenait son parti. Ce l'Ouesl : ses aventures, pourtant, méritent l'envoyer dans les prisons de Caen d'où il
procès perdu était, pour Acquet, la fin de la mieux que les quelques lig;nes, souvent erro- sortit au bout de quelques mois, pour rester
plantureuse existence qu'il menait à Donnay nées, que lui ont parcimonieusement consa- à Caen même, sous la surveillance de la poet, non seulement il eût rnulu gagner du crées certains chroniqueurs de la Chouannerie. lice, et c'est alors que son existence devint
temps, mais il souhaitait secrètement que sa C'est une figure très spéciale, copieusement une extravagante épopée.
Il se lrom·ait maitre d'une fortune assez
femme mit de son coté quelques torts bien romanesque, un peu éaigmatique comme il
importante
_: sa chevaleresque conduite à
établis et fit ainsi regagner, à lui, défendeur, convient, el qui tranche, par une nuance de
sinon les sympalhies, du moins une chance galanterie et de scepticisme, sur le food uni- l'affaire d'fü,rcux lui avait valu, dans le
de voir repousser la demande en séparation formément héroïque et brutal du tableau•. monde de la Chouannerie, une célébrité telle
que, sans le connaitre autrsmcnt que de
qui causait sa ruine. Pour mener à bien cette
(( Né généreux et amoureu1 de gloire)), renom, Mme de Combray avait traversé la
machiavélique combinaison, il m:inifesta l'in• ainsi qu'il le disait lui-mème, il était le fils
tention d'entrer en arrangemeal avec la d'un conseiller garde.marteau de la maîtrise Normandie pour ,,enir, comme Lien d'autres
famille de Combray et il dépècha à Mme Ac- des eaux et forêts de Vire. Un séjour de plu- dames royalist!!s, visiter le héros dans sa
&lt;Juet un de ses amis chargé de poser les sieur~ aanées à Paris, où il reçut les leçons prison et lui offrir ses services : il eut des
hases d'une transaction. Cet ami, nommé Le « de maîtres de toute sorte, tant pour les admiratrices qui l'adulaient et des flatteurs
Che\'alier, était un beau garçon de vingt-cinq sciences que pour les beaux-arts cl les lau- qui l'exploitèrent; comment celle tête, un
ans•, aux cheveux poirs. au teint mat, aux gues étrangères~ 1&gt;, avait complété son édu- peu chaude, de vingt ans aurait-elle résisté à
dents Uancl1cs. Il avait les yeux tendres, la cation. Il était rentré à Saint-Arnould en de telles griseries en cette étrange époque où
\'oix chaude et, par surcroît, une tournure 1799, fort embarrassé du cboix d'une car- les plus sages déraisonnaient? Ou moins sa
élégante, une bonne humeur inépuisable, rière, lorsqu'une rencontre avec Picot, chef folie fut-elle généreuse.
A peine hors de prison, apitoyé par la
malgré son air mélancolique, el une audace de division du pays d'Auge, dont nous al"ons
misère des chouans amnistiés, véritables
1. • Extrait des regislres di?. la paroisse Xotrc-Oamc
cicmcnts pour l'obligeante êrudition arec laquelle il Jétais en contcmpl~tion dc,·ant cet homm1: don! Jal"ais
de \ire : le 2 mars 1i80 a été baptisê un 1ils, nê di!
m'a guidt•,
ce jour du légitime mariage de Charle,• Frani;-ois•llari11
entendu lanl Je fois ,·a.nier le courage: Je ne pou tais
J,e Sénl•ca l se trompe sur certains points, mais son
Le Chenlil'r, comeiller, ,rardc•marteau de la maitrise
conci lier ce ton simple, modeste, distingm\ avec les
tCmoiguag:_e est précieux cependant et nous y aurons
des Eaux et Forêts de \'1re, et de dame \for1e-A11ne~
actes
de courage 11u'on lui allr1huail : il était nHu
queh1uefo1~ recours.
J1cquel inl'-Suzannr Dumont, son épouse. Xommt!
d'un habit noir, dans un costume correct, é!Cg:mt,
- • Le Che,·alicr ét11il memhre tri•s cl1êri d'une
Armanrl•Viclor por Armoud-1,ouis Oumonl de la' fto.
c1u·1.I était _bien _rare d~ 1·01r à c~lle époque .... li h'ait
famil_fe dont une partie habitait Tinchebray cl l'autre
rhclle, rcpré:.cntl· par dame l/aric-Suzanne•llenée du
en viron cmq pieds, crnq ou six pouces, mince mais
llcr111ères•lc-Patry,
à
un
kilomt!trc
de
ma
famille.
li
parfaitement proJlOrlionn,~. ,
llonthra.r, t•pouse de Philippè Dumo11L 1 conseiller ,
n'était pas de Jù_ur où nous ne \'Îs.sions quelque
ma.rraînê de l'enfanl. ,
3. Dillard de \'eaux, blémoire,, t. lJI , p. 21'.
membre
de
rt:Ue
lnmille
Le
Chc,·alicr.
Pour
aller
Je
2. Un écrirain normand, Charles Le Sénêetil, tlont
4. « A J'arTaire du Gast ,, dit La !)1colièrc. UiU.rd
~Ïn~hchray
chez
son
1
1arcul,
M.
de
la·
Hochcllc,
il
l•toit
de Veaux donne une autre \'Crsion :
nou~ aurous plus lard â citer les trm,·am, se soun••
md1spc11sable que Le t.:he,alicr Jlassàt dans noire pare :
nait d':noir ,u , t'lanl enl'ant, Le Chcn1licr, cl avnil
« En faisant une patrouille dans les em·irons du
r.'est
lâ,
qu'rtant
chez
mon
oncle,
je
l'ai
rencontré.
consigné ses imprc-.sions dan~ des noies mo.nuscritcs
haras du Pin, J,e Che,·alier plaça nonchalamment
J'ai
assisté
penrlant
une
demi.heure
il
une
conversa'!~·a liicn \Oulu me communiquer 31. BCuel, l'arcltison c,piugolc sou,s son liras; le eouj' partil el dixtion soutenue u ·ec le n,cilleur ton, cl fnoue que je
1·1stc ,ln Cah·ados, ii qui j'adrrs~e ici Ions m!'s rrnwr•
neuf balles lui bmt!rcnt l'l'paulc ,. il émoir~,, l. llf,
n'ai ril'll compris ni reLenu de cc 11m s·c~t dit, car p. 215.

�. - - 1l1STORJA
nable; le personnage qui surgi,saiL dans sa
parias dont les bandes affamées vivaient d'ex- d'autres faisaient le guet; on partageait jn~vie
répolldail si bien à l'idée qu'elle se faipédients ou d'aumônes, il prend à sa charge qu'au dernier sou l'argent du gouvernement,
sait d'un héros; il était si beau, si brave, si
en
ayant
soin
de
rèplaccr
dans
les
coffres
« les royalistes sans aveu de tous les partis,
généreux; il p:irlait avec tant de douceur et
les nourrit, les loge, le, entretient )) , tou- celui appartenant au, particuliers; quelques
de
politesse que Mme Acquet, pour qui ces
jours suivi d'une douzaine de ces parasites heures plus tard la bande rentrait à Caen el
qualité,
étaient rle surprenantes 11ouveaulés,
dont la troupe dépenaillée encombrait le c~fé les réunions bruyanl e; du café llervieux
l'aima,
dès
le oremier jour, « d'un amour
llcrvicux, où il tr.oait sa cour el où lraînaicnl, n'étaic1,t mèmc pas interrompues.
effréné:;&gt;&gt;. Elle s'associa à son existence avec
Ce
qui,
en
dépit
de
ces
équipées
que
peren outre, des maitres d'anglais, de mathéune ardeur qui excluait tout autre sentiment ,
matiques el d'escrime qu'il avait 11 sa solde sonne, d'ailleur~, ne jugeait dé,honorantes,
clic voulut être si bien à lui que, perdant
et dont il recevait. les leçons entre deux par- rend particulièrement attachante la figure de
Le Chevalier, c'est la douleur intime et pro- toute retenue, elle adopta son aventureuse
ties de pharaon.
fonde
qui assombrissait sa vie d'aventures. Il façon de vivre, se mêlant aux déclassés qui
Le Chevalier avait le cœur ardent, la bourse
entouraient son amant et fréquentant avec
toujours ouverte; il parlait facilement el a\'ait épousé en 1801 - à ,ingt el un ans,
eux les auberges et les cafés de Caen. Il était
« avec. le ton du barreau &gt;). li apportait à ses alors qu'il était détenu à C1en- une jeune
parvenu à se soustraire à la surveillance de
affections une sorte d'exaltation passionnée : fille un peu plus âgée que lui, Lucile Tliila police de Caen; il entreprenait secrètement
boust,
dont
le
père
avait
été
directeur
des
il apprit, en prison, la ~ort d'un de ses
des voyages à Paris éü il avait, disait-il, des
amis, Gilbert, guillotiné à Evreux, et, comme domaines!. Il lui fallait s'échapper de ~a
amis
dans l'entourage même de l'empereur;
1p1elqu'un le félicitait de sa prochaine mise prison pour passer qut']ques rares heure~
il
courait
les roules de ~ormandie, connu de
en l1berlt\, il répondait : - &lt;&lt; Ah l mon bon auprès de sa femme qu'il chérissait d'auta11t
tous les anciens chouans, causant avec eux
que
le
plus
souvent
son
amour
était
réduit
à
camarade ! Était-ce une lcLlre &lt;le félicitations
du bon temps où l'on faisait h guerre aux
q11'il fJllait m'écrire? Mon c1rur vons c,L-il s'exhaler en lettres brùlantes et non dénuées
131eus et ne cachant pas que, le jour où il
si peu connu et ne sa vrz-vous pas combic:i de littérature. C'est en prison qu'il apprit la
le
rnudrait, il n'aurait qu'à faire un signe
je chérissais Gilbert? Oui, le bonheur de mes naissance d'un fils né de celte intermittente
pour
voir se ranger autour de lui toute une
jours est i1 jamais détruit; rien ne peut union, et, huit jours plus tard, la mort d(• la
armée. li entretenait, au reste, une petite
femme
adoré(•
qui
l'a\'ait
rendu
père.
Son
remplir le vide de mon cœur .... J'ai vécu ....
troupe de gens déterminés qui portaient ses
Oh! bien trop! 0 devoirs divins de l'amitié cliagrin fut immense; il rn mit à aimer son
messages et composaient son état-major.
et de l'honneur, que mon cœur brûle de l'nfant de toutes les forces de son âme exalNombre d'indices ne permettent pas de
vous satisfaire! 0 moment de l'anéantisse- · tée, et, de œ jour, oo peut affirmer qu'il
ùouter que leur grande ressource était l'enn'eut
plus,
à
proprement
parler,
d'autre
ment ou de l'éternité, que vous me semblerez
li!vemcnl des fonds de l'lttal transportés par
doux 11uand je les aurai remplis! &gt;) Telle affection. îl avait vécu si vite qu'à vingt-trois
les voitures publiques, et c'est de ces butins
était la manière de Le Chevalier, et celle ans il était lassé de l'existence; sa seule
que s'alimentait la caisse du parti, le trésoatrectalion détonnai L singulièrement dans le préoccupation était l'asenir de son fil~ qu'il
rier Bureau de Placène étant depuis longavait
r.onfié
aux
soins
d'une
brarc
femme,
monde 011 il vivait; son opulence rclalive, sa
temps blasé sur la provenance des fonàs qu'il
nommée
Marie
Hamon
;
il
traçait,
pour
ce
générosité, un certain mystère qui planait
recevait. Certaines concordances de dates
bambin
au
maillot,
une
règle
de
conduite
sur sa vie lui donnaient, sur les chefs les
sont singulièrement probantes : ainsi, au
plus populaires, une sorte d'avantage : on « qu'il fuie la corruption, la séduction et
commencement de décembre 1805, d'Aché
savait qu'il rêvait de « projets gigantesques » toutes les passions hontruses et violenles;
est à Mandeville, chez Mont fiquel, ~i dénué
qu'il
soit
ami
comme
oo
l'étai!
dans
l'ancienne
et ses partisans le considéraient comme étant
d'argent ![HC ~fme de Combray, on l'a vu, lui
Grèce,
amant
comme
on
fut
dam
l'antique
de taille à accomplir de grandes choses.
envoie,
par Lanoi.!, huit Joui, d'or; cependant
En réalité, Le Chevalier dépensait sans Gaules .... ))
il
songe
à passer en Angleterre pour en rameAu rést1mé, ses exploits, sa captivité, se,
compter son patrimoine qui se trouva bientùt
ner les princes: une somme importante lui est
malheurs
intimes,
sa
faconde,
son
courage
et
singulièrement réduit' : la caisse du parti
nécessaire' pour Lli,poser son voyage el parer
dont un ancien officii.:r de Frotté, Bureau de sa belle prestance faisaient de Le Chevalier
aux
éventualités d'une si audacieuse tentative.
Placèoe, s'intitulait pompeusement le tréso- un héros de roman et voilà l'homme qu'Aclime
Acquet est instruit~ de la situation par
1·ie1· général, la caisse du parti était vide cl, quct de Férolles jugea bon de « décocher l&gt;
sa
mère
qu'elle est venue voir i, Donnay, et,
pour la remplir, des instructions 11 venues de à sa femme. Sam doute l'avait-il connu par
le 22 décembre 1805, la diligence de llouen
l'intermédiaire
de
quelqu'un
de
ses
anciens
haut 1), sans qu'on sîtt nettement de qui elles
à Paris est attaquée à la côte d' Authe\'ernes,
émanaient, recommandaient aux fidèles le compagnons de chouannerie; il le reçut à
distante de trois lieues seulement du chf,teau
pillage des caisses de l'Ùal. Le Chevalier, Donnay, lui prêta, pour se l'attacher. d'assez
de Tournebut. Les voyageurs remarquèrent
dont la manière de virre avait peu à peu fortes sommes que Le Chevalier distribuait
qu'un des brigands, vêtu d'un costume miliaussitôt
à
la
mcu
le
de
parasites
qui
ne
le
di\ten&lt;lu la surveillance de la police, en protaire, et que ses camarades appelaient le
quittait
pas~
:
Acquet
lui
fit
confidence
des
fitait pour faire de rapides absences. Certains
D1·agon, é1ait plus mince et plus actif que
al'aient remarqué que chacune de ses fugues projets &lt;le séparalion dont le menaçait sa
les
autres, si bien qu'on l'~ùt pris « pour
coïncidait ordinairement avec une arrestation femme et le pria d'user auprès d'elle de ~a
une
femme habillée en homme 0 l&gt;. La même
de diligence, chose fréquente en Normandie séduisante éloquence pour parl'enir à un
bande
opérait de nouveau, au même lieu, le
à celle époque el considérée par tout 1e parti arrangement amiable.
1
:-5
février
1806; ainsi que dans l'affaire préOn nun'luc de renseignements sur la
comme jeu de bonne guerre; la plupart
cédente,
elle
disparut, le coup foi t, si rapidu temps, d'ailleurs, l'exploit n'était pas façon dont s'acquitta de sa mission ce condement
qu'on
pensa bien qu'une maison des
de nature à éveiller grands scrupules, le ciliateur que, sans son mari, la pauvre
environs lui senait de retraite; les soupçons
femme
n'aurait
jamais
connu.
Elle
s'était
conducteur de la voiture, et souvent aussi
se portèrent sur le chàlcau de ~lusscgros 7 ,
son escorte, étant de complicité avec les donnée, autant par inexpérience que par
situé à trois lieues d'Autheverncs; uni ne
chouans; on tirait seulement quelques coups surprise, à un homme qui, pendant cinq am,
songea alors à Tournebut, dont les maitres
de fusil ou de pistolet pour simuler un com- l'avait martyrisée; elle vivait à Falaise dans
élaicnl absents depuis sept mois. C'est en
uo
isolement
dont
s'accommodaient
mal
son
bat; les uns ouvraient les caisses, tandis que
besoin de tendresse et sa nature imprcs~ion- Réal, 11 octobre 1807. Arrhives nationales. I" Still.
l. \'oici, eslimé par lui-m~rnc, à quoi se réduisait
sa fortune vers 180~ : une maison i, Caen, érnluéc
.t0.000 francs, ltnc petite ferme et un bois dans les
cnvil'ons dt! \'ire, evalués '.!5.000 francs. l'l'éanccs certaines 50.000 t'rancs . .lrcl11vcs nationales F1 81 i:!.
'l!. Renseignements particuliers.

;;. llcmcigncmcnls particuliers
4. « li. Acquet me prèla 2.400 francs que je lui
3i reudus, il y a quatre à ci1u1 mois. ~ lrllrc tic L,·
Chevalier à Réal. Archives uallonalcs, F' 8171.
5. Lettre du préfet ,le la Seine-inférieure à

ü. Dèclaralion du sieur llurgaull, propriélai1·~, tl,••
meuranl à Paris, rue de la Pa,~, n" 14..\rchi\'CS 11a•
Lionalcs. F 817':l.
7. Hècapilulalion ril's faits qui sr licnl au procès ,les
,lames Combray. Archives nalioualcs, F1 8170.

"-------------mars, seulrmcnt, qu'y revint Mme de Combray, cl c';sl, en a1Ti! qnc .d'Aché, copieusrmcnl leste cl argent, se décidait à franchir Je
détroit pour porter aux princes les ,·œux de
leurs fiJèlet provinces de l'Ouest.

T OU1t,'N'E'BUT

--,

Depuis qu'il hahilait .Mandeville d'Aché
n'avait pas perdu son temps. C'6tait une
entreprise délicate que d'orrraniser dans les
co?di1ions où il se trouvait, un' passsage
oflrant quelques chances de réussite. L'embarquement était relativement aisé et David
~'/i'.t1'ipùle se chargeait d'y pourroir; mais
11 importait suriout d'assurer le retour 1 et
l'abo_rdage cland1:s1in de la. côte frança ise,
garme de patrouilles, sillonnée jour et nuit
par les douaniers et gardée par des sentinc~lcs sur Lous les points où un ba,lcau pouYa1t approcher du rivage, présentait des difficultés presque insurmontables. D'Aché fit
choix d'une petite crique, au pied des rochers de Sainte-Honorine, à deux lieues à
peine de Trévières. David, qui connaissait
lo~s les côtiers de la région, acheta à bon
prix la complicité d'une des virrics chargées
de la surveillance de la mer~. On coo\'int
avec cet h?mme d'~n système de signaux qui
permettraient de n aborder qu'en cas d'absolue sécurité.
C'est par une nuit de tempête à la fin
d'avril 1806, que d'Aché prit la m~r dans un
canot de dix-sept pieds de long que dirirteait
0
seul David l'Jntrépùle. Après cinqu antc
heures de traversée, ils abordèrent en Angleterre cl David regagna aussiLôt le larrre
tandis que d'Aché se meltait en roule p~u;
Londres.
On s'imagine aisément quelles devaient èlre
les impressions de c~s fanatiques de la royauté
lorsqu ils_ approc?a1en~ de ces princes pour
lesquels 11s se del'Oua1cnt depuis tant d'années; traqués sur la terre de France et
poursuivis comme des malfaiteurs ils se fi,,.u.
•
'
0
r?•e~t trournr a Londres l'accueil l[UC mér1~a1t l~u~ héroù!u_e fidélité : ils se prépara1en L a ctre trrutes en fils par le roi en
amis par les princes, en chefs par les ~migrés qui allendaieol impatiemment, a1ant de
rentrer en France, qu'on la leur eût reconquise .... La déception était cruelle: ce monde
&lt;le l'émigration, que ses malheurs et son
incommensurable vanité rendaient si facile à
duper, avait été victime de tant de faux
chouans, d'espions déguisés ou de simples
csc.rocs, tous apportant des plans de reslauralron, se les faisant payer et s'esquivant
pour ne plus reparaitre, que la méfiance à la
lin, avait pris la place de celte assu;ance
can.dide d~s premiers lemps : tout Français,
arrivant a Londres, é1ait considéré comme
un aventurier el, autant qu'on peut lire dans
une histoire ferm~c, - car ceux qui ten-

tr1:e?L l'expérience d'une ,·isile aux princes
rx,lcs ont rcspecluensrmcnt fait silence sur
leur déconvrnuc, - il semble Lien qu'un
rapprochement avec l'émigration réserrnit
aux royafülcs mililanls de terribles déboires.
D'Aché 1ù\chappa point à celle désillusion,
cl, quoiqu'il fùl resté muet sur les incidents
de son séjou r à Londres, on sut qu'il y aYaiL
ét6, &lt;lès !'ab?rd, mis en prison et q~e, &lt;l,·
deux mois, 1l ne put parvenir à approcl1cr
le comte d'Artois et moins encore le roi
exilé.
M. de la Châpelle, qui était alors le personnage inOueot de la petite cour d'llarlwel,
!e fit corn paraitre, le questionna sur ses proJel.s, s'~ppos~ à cc qu'il fùt reçu par les
prmccs , mais le mit en rapport avec les
minis~.rP~ du roi George; tout individu apportant l 1dcc de quelque macbioalion contre le
gournrnemen~ de Napoléon élait toujours,
chez ces dcrmcrs, bien venu et écout1\.
Après trois semaiues de ronférences on
arrêta, pour le printemps de 1807, un' débarquement qu'appuierait une levée générale
des paysans de l'Ouest. L'attaque simulée de
Porl-&lt;;n-Ilessin permellrai l de s'emparer, par
surprise, des îles Tabitou et Saint-Marcouf
ainsi que de Port-Bail, sur la côte occideo~
tale du Cotentin; la destruction de, chaussres
qui défe?dent la partie basse de la péninsule
assurerait le succès de l'entreprise en isolant
Cherbourg, pris à revers el enlevé sans résistance possible. Le corps d'inrnsion, concentré
sous les forts de la ville, ayant là une retrai.e
assurée, descendrait par Carentan sur SainlLô et sur Caen à la rencontre de l'armée de
paysans et de réfractaires dont d'Aché ,,.arantissait le concours; il se faisait fort de ~éuoir
vingt mille hommes; le gouvernement anglais en offrait tout autant en soldats russes
et suédoi~ q11'il se chargeait de transporter
sur les cotes de France; en altendant afin
de parer aux dépenses que ofo:issiteraie~l ces
préparatifs, un « crédit illimité &gt;&gt; était ouvert
11 d'Aché sur le banquier Nourry de Caen•.
~on séjour à Londres dura près de trois
mois; vers la fin de juillet, une fré"ale anglaise le ramenait à la station de l'amiral
Saumarez qui le reçut avec de 0 -rands é"ards
0
et fit appareiller, pour Je cond;irc à la côte
un brick de quatorze canons. Quand oo fut'
la nuit, il quelques portées de fusil du rivarr~
&lt;le Saint-Honorine, d'Aché exécuta lui-mê~c
les signaux convenus auxquels la Yirtie
de
0
terre ne tarda pas à répondre. Une heure
après: le canot_ de David rtnt1'épùle accost:iiL
1~ br,?k. a~gla1s et, avant le lever du jour,
d A.die cla1 l rentré à ,1aodeville cl faisait
1:artager à ses Mies la joie que lui causait
l ~eureux succès de son ,·oyage. EL, tout de
smte, on fit des projets : on décida, sur-lechamp, que le chàteau des Monfiqncl seni-

rai! d'~sil~ au roi durant les premiers jour~
qm smvra1enl le débarquement 1 • Huit mois
devaient s'éconler a\'ant l'entr,:e en campag:ne
tL cc temps suffisail à d'Aché, l'argent ~ne
manquant_ pas. pour préparer ses opérations.
com·1en~ de dire tout de suile que le
cabmet anglais, en spéculant sur le fanatisme
de d'Aché comme jadis sur celui de Gcorrres
0
Cadoudal c~. de ta!1t d'autres, n'était point du
tout &lt;l:i.ns 1111 Len llon de tenir ses promesses;
sa poli~ir1ue h~ineuse contre Napoléon lui
suggérait celle rnfamie de stimuler les naïfs
~oy_alisl.cs de France par des espérances qu'il
cla1t Lien .déterminé à ne pas réaliser; il les
ab~ndonna1l lorsqu '.i1 les voyait engagés au
P?•~l de ne pouvoir reculer, peu soucieux,
&lt;l a11leurs, de les pouss(•r à l'échafaud et désire~x seulement d'entretenir en France des
a~1taleurs et de les acculer à une situation
désespérée, dans le but de susciter parmi
eux quelque assassin qui débarrasserait Je
monde de Bonaparte. Sans doute est-ce là
un.e. d:s caus~s de l'obslinalion des princes
exiles a ne pomt encourarrcr les tentatives de
leurs partisans; connaissai~nt-ils le piè"e tendu
à la loyauté de ces malheureux? ~•~saicnlils les mcllre en garde dans la crainte de
~'aliéner le ?ouvcrnement anglais? Papienl1ls de ce prix le loyer d'llarlwel? Cette histoire des intrigues qui se jouaient autour du
prétendant est pleine de mystères ceux qui
y furent mêlés, tels que Fauch;-Ilorel ou
!lydc de Neuville s'y perdaient eux-mèm13,, et
1I fal_Iut le grand jour de la Restauration pour
ou vr1.r les yeux des principaux intéressés sur
certams dél'Ouemenls qui se trouvèrent
n'avoir été que des trahisons.
En ce qui concerne d'Aché, il semble bien
certain qu} ne reçut des princes aucune prom~sse, qu il ne fut mrmc pas admis en leur
~res~o_ce et ,que les ministres ao3lais, seuls,
l exc1lerent a se lancer dans l'extraordinaire
aventure 011 ils avaient bien l'intention de 1
1a,sser
·
· Ainsi le crédit illimité ouverte
périr.
chez le ba_nquier l\'ourry n'était qu'un leurre:
t?ut en laissant croi~c _aux conspirateur, que
1argent ne leur Îèra1t pmais défaut on lin1 •_
. d'avance ce crédit à ::;0.000 francs
'
i
Lait
l
cet_te duplicité indigna jusqu'aux policic:s
qui, plus Lard, eo eurent la révélation.
li n'est point facile de suivre d'Aché da
' ns
le_ trava,·1 occu.Ile qu'il entreprenait : il appor~ail tant. de so'.~s et de précautions à échapper
a la rI'.c~ q~ 11 ~• du_ mGn~e coup, dépisté la
posterite . c est a peme s1 qudques jalons
pe1:mette~t de . suivre sa trace pendant les
~ro1S annees .cim marquèrent l'apogée de son
etonnante existence.
On le trourc d'ahord, pendant l'automne
de 1806, à ,la Bijude où Mme &lt;le Combray
restée à Tournebut, av:ût charoé llonnœil ~
Mme ,\cquet d'aller le recevoi~. li s'agissa~t

1. ~ lin jour jr. l_ui faisais ous,·n·cr qu'en drsccn
da.nt a lcrn• 11 aurait pu l'ire arrèté; mais il m'appr,~ al_ors quïl ne. courait aucun risque, parce ,1uïl
av~,t . a lu, ses ~,gnaux, cl par là il e11lcudail celui
11_111 signale sm· la_ &lt;'Ôle. Il s'embarquait à cl,rnx petites
lieues de :lande , die : . c'élnil Joui près tf,, là que rn
l~ouva,l ! 1111lmdu r1111 lui faisait des sin-11aux en
rq,ons.. a ceux qur Oeslorii•rcs faisait av~nt tl~ dübarqucr. - D. - M. [kslurières vous a-t-il dit corn-

bicn il lui en. avait co_ùlé pour gagner la vigie? _
Il; - li ne ma p~s ~les1gné la somme. mais il m·a
d1l que cela l 111 coula, l cher. »
l11lcl'rog,_,1oirc clc Guillaume. dit Lanoë, j fdnicr
l8~8. Archl\·es cl!-' grelfedc la Cour d'assises ,le Jloucn.
t .. lnterro,:a101rc oie llme de Combray ~ aoùt 1807
Al'~lll\'es ,lu g-rcfl'c de la Cour d'assises Je llouen. ·
,,. « m!!c Acgucl se rappelle que lorsqu'elle vil
~[. Dcslor,erns, il y a un an, à Donna~, il fui apprit

~u.c .le_ g-ouvcrncmcnt. anglais lui avait donné crécliJ
1ll11mlc sur un banquier de Caen. ,, Déclamt i 011 I
,l!nll' Acquel, 9 octol,rc IR07.
&lt;P
4 . ."· 1.a mai~c,n des )l.onlfiqucl avait éh; tlcsli1111 •
rcce1011· le 1·01, s'il cla1 l débarqué incou•uilo
P. a
qu'elle était le centre des habitudes cf,, Uc-lo' ynrce
on complait aussi sm ll. de Cantclou ~ichc' ricrP;~:
lai~c des environs de llareux. » Dfrlarapropr1&lt;•·
,lf,11e A,·quet, 20 déccmb,·è J807
ion de

l!

�r--

T OUJ?.NEBUT

111ST0'/{1.ll

de Jui procurer un porteur d'ordres rompu
aux habitudes et aux dangers de la Chouannerie. Mme Acquet avait proposé, pour remplir ces îooctions, un AllcmanJ nomméFlierlé 1
que Le Chevalier recommandait. Flicrlé s'était
distingué dans la Chouannerie; spadassin
émérite, il avait éLé mêlé à tous les complots.
Venu à Paris à l'époque du 18 frncridor, il y
avait reparu au moment où Saint-Héjant préparait sa macbin'e infernale; il I sPjourna de
nouveau pendant trois mois lors de la conspiration de Georges. Depuis deux ans il vivait,
en attendant quelque nouvel engagemt'nt,
d'une' petite pension sur la caisse royale el,
quand les fonds manquaient, il se faisait h'!!Jerger par se!:&lt; anciens compagnons plus fortunés, rôdant de Caen à Falaise, de Morlain à
llaveux ou à Saint-Lô, pous5:ant même ses
exèursions jusque dans la Mayenne'. Bien
qu'il ne l'eùt pas avoué, on peut affirmer
qu'il élait un des hommes employés ordinairer:pent aux alla4ues des voitures publiques :
c'était en ce genre un professionnel: on l'appelait le Teisch '.
Convoqué à la Bijude, il s'y présenta un
matin de la fin d'octobre; le soir du mème
jour, tandis qu'on était à table, d'Aché arriva
à son tour; on causa, - assez ,,aguement
du grand projet, - mais beaucoup des anciens camarades de la Chouannerie; malgré
son accent tudesque des plus prononcés,
Flierlé, sur ce sujet, était intarissable. D'Aché
el lui couchèrent dans la même chambre et
cette intimité dura deux jours pleins, au bout
desquels on convint que Flierlé serait employé, en qualité de courrier, aux gages de
cinquante écus par mois. Cette nuit-là, Lanot
conduisit d'Aché jusqu'à deux lieues de la
Bijude et le mil sur la route d'Argentan ·~ .
Ici, nouveau jalon: le 26 novembre, J'inspecleur de police Veyrat informe eu loule
bâte Desmarets que d'Aché, tant cherché
depuis deux ans, a débarqué la veille à Paris,
descendant de la diligence de Rennes avec un
nommé Durand "· Celui-ci, laissant sa malle
au bureau, s'é1ait logé dans un hôtel de la
rue Montmarlre, d'oti il élait parti, lf' matin
mème, pour Boulogne. c&lt; Quant à d'Aché,
écrivait Veyrat, il n'avait ni malle ni paquet
el il a disparu dès qu'il fut descendu de voiture; les recherches que l'on a faites aux
1. FlicrlC Ctait nC à l,eibs\adl, dans le duché de
~eu bourg, en~A!lemagnc. 11 a\·ail_quaranle ans en 1808.
'2. Les rl!vêlations de Flierlê fournissent des indicalîons prècic~ses _sur , I? sort de~ anciens. chouans
pendant la pénodc 1m~er1ale: vo1c1 un extra1l de ces
1 nter;ogaloires: « D. Etiez-vous pay~ _exaclemenl? R. Oui, exactement.. - D. Y ava1t-1l beaucoup de
monde payé comme \·ous? - R. Nous pouvions ètre
une cinquantaine, parce qu'on ne pcnsio1mait que les
chouans qui avaient ètC orficiers. On donnait se ulement des secuur3 aux simples soldat s qui Ctaicnl dans
le besoin, on ,•n logeait même dans les maisons particu lières et on p!lyait leui· nourriture. On en plaçait
aussi comme domestiques chez les Jlarliculicrs riches. ti
Archives du grcll'c de la Cour d'assises de Rouen.
3. Le /Jeutslt (l'Allcmand ).
4. , En le reconduisant suz· la route pour le mcl\rc
dans le chemin de Paris, il me tlil qu'il a\'ail étC eu
Angleterre pour se concerter avec M. de la Chapelle;
que, 5il pom.·3it lui être utile, il le? fera it , mais qu'il
n'y ,·oyait pas encore bien clair. , lnterrogat~ire de
(;uillaume, dit Lanoë, 2 septembre 1808. 1\rclmcs du
~relfe de la Cour d'assises de Rouen.
~1. On s'ap('l'~·ut que cc llu1·nud Ctait un placide

maisons garnies et hôtels du voisinage n'ont
rien produit. l&gt; Desmarets mit en campagne
ses meilleurs agents; mais tout fut inutile :
d'1ché resta introuvable.
Il était à Tournebut 6 où il demeura un
mois. Il est probable que cc passage à Paris
cl ce séjour chez !!me de Combray étaient
motivés par un pressant besoin d'argent: :1
cette date, d'Acbé avait épuisé le crédit ou vert
chez le banquier Nourryi croyant la source
intarissable, il l'avait exploitée largement7;
sa déception fut cruelle quand on l'avisa que
sou compt~ était définitivement clos. li se
trou\'aÎt de ~uveau sans argent, et, par une
coïncidence u'il faut bien signaler, tandis
qu'il séjourn, il à Tournebut, eu ce mois de
novembrf' 1806, la diligence de Paris à Rouen
fut dévalisée au Moulin de ~louflaiues•, à
quelque cent mètres d'Authevernes où avaient
eu lieu les précédentes attaques. Cette fois le
butin lut JDédiocre; quand d'Aché reprit le
chemin de Man4eville, il n'avait que six cents
francs pour toute ressource 9 •
Il dut passer l'hiver dans une oisiveté tor•
turante: nul ipdice de ses agissements jus•
qu'en février 1807 . Le temps des grauds événements était proche, et il était urgent de les
annoncer. Il s'arrêta à l'idée d'un manireste
qui devait être répandu à profusion dans
tau te la province, et ne laissa à personne le
soin de le rédiger; celte proclamation, faite
au nom des princes, stipulait l'amnistie générale, la conservation des autorité~, la modifi- •
cation des impôts et l'abolition de la con•
scription ,q_ Lanoë, mandé à :Mandeville, reçut
dix louis et le manuscrit de ce manifeste avec
ordre de le faire imprimer aussi secrètement
que possible 11 • Le madré :Normand promit,
glissa le papier dans la doublure de son habit et, après une tentative infructueuse - et
probablement assez molle - auprès d'un
apprenti typGgraphe de Falaise, il le remit à
Flierlé, avec toutes les recommandations de
prudence, mais en y joignant cinq louis seulement 11 • Flierlé s'adressa à un libraire de la
Froide-Rue à Caen; celui-ci, .iprès avoîr pris
connaissance du tex te, refusa son concours.
Ici se place un incident dont il est dirücile
de démêler l'importance, qui semble avoir
été considérable, cependant, à en juger par
le mystère dont il resta entouré. Soit qu'il

eût reçu quelque communication urgente
d'Angleterre, soit, plutàt, que, dans son dé- .
nuement, il eût pensé à réclamer l'assistance
de ses amis de Tournebut, d' Aché expédia en
hâle Flierlé il !!me de Combray et lui remit
deux lettres en lui recommandant la plus
extrême discrétion. Flierlé partit de Caen à
cheval, le 15 mars au matin. Le lendemain,
à l'aube, il arrivait à Rouen, et, tout de
suite, il se rendait rue de l'Hôpital, chez une
modiste, la dame Lambert, à laquelle était
adressé un des billets dont il était porteur .
« - Je le lui remis, dit•il, sur son escalier,
sans lui parler, parce qu'on m'en avait donné
l'ordre, et je partis dans la matinée même
pour Tournebut où j'arrivai entre deux et
trois heures. Je donnai l'autre lettre à
lime de Combray qui la jeta au feu après
l'avoir lue 1::. . )J
Flierlé coucha au chàteau; le lendemain,
Bonnœil le conduisit à Louviers et lui confia
là un paquet de lettres à l'adresse de d' Aché.
Tous deux se dirigèrent ensemble sur Rouen,
et !'Allemand prit, rue de !'Hôpital, « la
réponse de la marchande de modes qui la lui
remit elle-mème sans dire un mot 14 ». Puis
il poursuivit aussitôt son voyagP: le 20 mars,
au soir, il était de retour à Mandeville et
déposait le précieux courrier entre les mains
de d'Aché . A peine celui-ci en eut-il pris connaissance qu'il expédia à David l'ordre d'appareiller son canot et, sans perdre un moment, les lettres venues de Rouen furent
portées en mer aux stationnaires anglais pour
être ùe suite envoyées à Londres"'·
On ignora toujours ce que contenaient ces
mystérieuses dépêches et, sur ce point, l'enquète fut réduite aux suppositions. On prétendit que d'Aché avait adressé à Mme de
Comhray le manifeste et qu'une imprimerie
clandestine fonctionnait dans les caves de
Tournebut; on assura, d'autre part, que
Bonnœil était rentré, \·ers le {5 mars, d'un
voyage à Paris et en av!lit rapporté, pour la
faire passer par Mande,,ille, la corre~pondance d'un comité royaliste secret;, l'adresse
du cabinet anglais Hi_ D'Aché. certainement,
attachait une importance extrême à cette
expédition qui devait, selon lui, décider d·uu
emoi immédiat de fonds et hàter les préparatifs de la descente à l'ile Tahitou. Mais les

voyageur qui ignorait le nom et !la personnalité de

me parler. Il me remit un manif~s\e pour le !~ire
imprimer: !l annon\·ail au~ Fran!_;m S qu~ les anc1l'ns
princes allaient rentrer; qu ils co11~ervcra1enl les autorités, que les prop~iét~s ser~i~nt respecté.es et que
cllacun cùt à se lemr L1ei1 pa1s1blc chez soi. 1&gt; Interrogatoire de Guillaume dit Lauoë, 5 février 1808.
..\1·chivcs du grctfc clc la Cour d'as~i~cs de Rouen.
·l'L « Lanui; me dit qu'ayant élll chargé par ~I. Dcslorîèrcs de faire imprimer la proclamation, cl n'aymL
pu trouver dïmpr1meur qui \'uulùl le faire, il m:,
priait de voir si je ierais plus heureux que lui cl qu•i1
me remeLtrail les cinq louis que lui avait donnés
M. Deslorièrcs. - B. M. Oeslorièrc~ lui en an1il
donné di:t: ne vous le dit-il p~s? - R. li ne m'en
parla pas. o Interrogatoire de Flicr\C, 16 janvif'r 1~08.
.\ rchivcs du grell'e de la Cour cl'asmes de lloucn .
15. Archives nationales, ~-; Nlï2.
1i. interrogatoire de Flicrli·, 15 ja11\'Îcr ISO!l.
Archives du greffe de la Cour 1l'assiscs de Rouen.
1:,. Dêclaration de (;uilbcrt, huissier ii TréviCrcs.
11 janvier 1808. Al'cl1i1'CS du Greffe de kl Cour t!'as•
sises cle Rouen.
-l(i. ;füpport du 11rHet de la Seine-I nférieure.
Archi\·es natiom1\es, F7 817~.

d'Ache: il n'ét:tit monté 11u'à Laval dans la diligence

oll d·Aché se trouvait dCjà. Archives I rn1lionalcs,
F7 0397.
6. « Il est tombé comme une bombe .... Il a passé
un mois chez moi, il y a environ ucuf mois; mais cc
u'est pas de Donnay qu'il venait, je ne sais cl'oil. »
lulerrogatoirc de l\lme de t:ombray, 2 aoùt 1801.
Archives du greffe de la Cour ,rassises de Rouen.
1. Une grande partie de cel argent 3\'ait élé
emoyée dans les environs de Roue11. Rappo1'l du
préfet de la Seine-Inférieure. Âl'chives nationales,
F'Ml72.

8. Le 30 novembrn 1806 . Récapilulation des faib
qui se lient au procès des dames Combrav. Al'chi,·es
nalionales, P 8170.
"
!). Mme de Combray affirma lui aroir prêté ccLlr
somme. Archi\·c~ du greffe de la Colll' d'assi~cs &lt;l.:
Rouen.
IO. l)(•daratious de lime Acqurt de Férolles, cl
rapport du préfet de la Seinc-lnrêrieurc, déjâ cité.
11. • Au mois de fo\'l'ier de 1'011 dernier, et \'ers la
moitié, 11. Dcslorières m'ècri,,iL par la poste il Donnai·
et me dit tic me rendre oit il éla il parce qu'i l ,,ou lait

.

•

jours se passèrent et aucune réponse ne par- aux brigandages dont le produit devait lui
en règle; sur quoi, Le Chevalier, prenant
vint. Dans l"angoisse de l'inc.ertitude et de revenir sans danger 3 » ; cette accusation rél'avantage, le traita &lt;l d'agent des Anglais ))
l'attente, il pensa à se rapprocher de Le pond mal à la loyauté chevaleresque de sou
et, posant ses pistolets sur la table, « l'invita
Chevalier qu ïl ne connaissait que par sa caractère : il nous semble plus probable qu'à
à se brûler immédiatement la cervelle 4 n. On
réputation d'homme adroit et résolu; l'entre- l'un de ses voyages à Paris, il était tombé
se calma pourtant de part el d'autre et chavue eut lieu à Trévières vers le milieu
cun exposa ses moyens d'action : Le
d'avril 1807. Le Chevalier avait amené
Chevalier connaissait la plupart des
un de ses aides de camp. D'Aché s'y
ebouans de Normandie, soit pour avoir
présenta seul.
combattu en leur compagnie, soit parce
Le_nom de ces deux hommes est si
qu'il s'était lié avec eux dans les difféignoré, ils tiennent dans l'histoire une
rentes prisons de Caen ou d'Évreux oli
si humble place qu'on a peine à se
il arait sPjourné. Il se chargeait donc
figurer, maintenant qu'on connait le
des enrôlements et de la conduite de
piteux avortement de leurs rêves, coml'armée dont il déléguerait le commanment, sans ridicule, ils pouvaient imadement à deux hommes qui lui étaient
giner que de leur rencontre sortirait
tout dé\'Oués. Le nom de l'un ne fut
un résultat quelconque. !lais l'atmopas publié : c'était, dit-on, un ancien
sphère dans laquelle ils se mouvaient
chef d"état-major de Charette ; l'autre
leur créait à tous deux une puissance :
étail fameux dans toute la Chouanned'Aché était - ou croyait être - le
rie, sous Je pseudonyme du général
porte-parole du roi exilé; quant à Le
Antonio: il s'appelait Allain et, depuis
Chevalier, - soit gloriole, soit créduLrn IX, travaillait a\'eC Le Che\'alÎL'f.
lité, - il se targuait d'une immeme
Celui-ci assurait, d'ailleurs, Je conpopularité dans le monde de la Chouancours de son ami, ~r. de Grimant, dinerie et parlait, avec mystère, du co•
recteur du haras d'Argentan, qui fourmité roialiste qui, fontionnant à Paris,
nirait à l'armée des princes la cavalerie
était parvenu, disait-il, à rallier à la
nécessaire; il offrait, en outre, de se
cause du prétendant des hommes consirendre à Paris ci pour le grand coup 5 n
dérables de l'entourage rllême de l'emet
se faisait fort, à l'aide de certaines
pereur.
L'HÔTEL DE CmmRAY, DANS LA RUE DU TRIPOT, A FALAISE.
complicités Il, de « s'emparer de la
Depuis qu'il était l'amant adoré de
(ÉTAT ACTUEL.)
trésorerie impériale 1&gt;. D'Aché, de son
!lmc Acquet, les stations de Le Chevalier
càté,
irait en Angleterre chercher le
au cal'é llervieux étaient devenues plus
roi, présiderait au débarquement el
rares; ses parasites s'étaient dispersés, et Lien dans le piège _tendu par l'espion Perlet C[Ui,
guiderait, à tra,·ers la Normandie insurgée,
qu'il eùt conservé sa maison de la rue Saint- payé par les prmces comme chef d'une acrence
l'armée suédo•russe jusqu'aux portes de la
J
•
•
Sauveur, à Caen, il passait 1a plus rrrande par- uc renseignements, vendait à Fouché leur
capitale.
. de son temps soit à Falaise, soit• à la Bij ude
lte
correspondance et livrait à la police les royaLa besogne ainsi distribuée, les deux 11001qu'habitait alternativement son ardente mai'- listes qui la lui apportaient. Ce Perlet avait
mes se &lt;Juittèrent alliés, mais non amis :
tresse. La police du comte Caffarelli, préfet ima_giné, comme appât pour son trébuchet,
d'Aché s'était trouvé olfonsé des prétentions
du Calvados, s'était déshabituée de le sur- l'e.ustence d'un comité de puissants personde Le Chevalier; celui-ci, en rentrant chez
1
veiller; mème il avait obtenu un passeport nages qu'il se vanlait d'avoir amenés à la
pour Paris, où il se rendait fréquemmenl. Il cause rOj'ale, et sans doute Le Chevalier fut-il Mme Acquet, ne cacha pas qu'à sou idée
d'Aché n'était &lt;! qu'un vulgaire intrigant et
en revenait toujours plus confiant, et dans le l'une de ses trop nombreuses victimes. Quoi
un agent de l'Angleterre &gt;&gt; 7•
petit groupe où il vivait à Falaise, et qui se qu'il en soit, il tirait vanité de ses hautes
Restait la question d'argent qui, pour le
composait de Dusaussay, son cousin, de compromissions, et c'est en égal, presque en
moment,
primait toutes les autres; on était
Beaurepaire et de Desmontis, deux cama- t!mule, qu'il se présenta chez d'Aché.
bien
tombé
d'acco!d sur la nécessité de piller
rades de la Chouannerie, de Révérend, ancien
La conférence fut, d'abord, plus que les caisses de l'Etat en attendant l'arrivée
chirurgien à l'armée de Frotté, et de Me Le- froide; ces deux hommes, si différents de
lehvre, le notaire de la famille de Combray, façon et de nature, aspiraient tous deux à un des subsides d'Anglelerre i m;iis ni d'Acbé
ni Le Chevalier ne s'étaient ici formellemen~
il ne tarissait pas en confidences sur ce fa- grand ràl~ et se jalousaient instinctivement;
meux comité secret et sur l'imminence de la leurs sentiments personnels même les divi- prononcés : chacun d'eux voulait laisser à
restauration; la révolution qui l'amènerait saient : l'un était l'amant de !!me Acquet de l'autre la responsabilité du vol; ils se la rejedevait, à l'en croire, être Lrès pacifique: Férolles, l'autre était l'ami de Mme de Com- tèrent plus tard obstinément : l'un asmrant
Bonaparte, fait prisonnier par deux de ses bray, et celle-ci blâmait fort l'inconduite de que d'Aché, lui-mème, avait, au nom du roi
généraux, disposant chacun d"uu corps de sa tille à qui elle avait signifié de ne plus donné l'ordre d'arrêter les voitures publiques~
40.000 hommes, serait expédié aux Anglais reparaitre à Tournebut. Le Chevalier, après l'autre reniant Le Chevalier et l'accusant d'a:
et lremplacé C( par une régence dont on choj- les politesses d'usage, se rt!fusa à poursuil're voir compromis la cause en employant de
sirait les membres parmi les sénateurs sur l'entretien avant d'être fixé sur la nature des tels moyens. Le débat est de peu d'intérêt·
lesquels ou pouvait compter' ». On rappel- pouvoirs conférés par le roi à son interlocu- l'argent manquait, et non seulement la caiss~
lerait alors le comte d'Artois - ou sou fils teur et sur l'autorité dont il était investi. Or, royali~te éta_il vide, m1is, ce qui était bien
le duc de Berry - qui prendrait possession de po~voirs écrits, d'Aché n'en al'ait jamais plus immédiatement gra\'e, Le Chevalier et
du royaume en qualité de lieutenant-général. eus ; 11 se retrancha, avec arrogance, sur ce ses amis se trouvaient sans ressources. A
Le Chevalier ajoutait-il foi à ces utopies? que la confiance que les princes lui témoi- force de mener large vie et de se sacrifier
On a dit qu'en les propageant cc il ne cher- gnaient da lait des premiers jours de la Révo- pour le parli, il avait totalement dissipé sa
chait qu'à enivrer les gens pour les exciter lution et qu'il attendait d'eux une commission fortune el il était couvert de ~elles: l'avoué
Vanier, chargé de ses aITaircs d'intérèts, pcr-

1. En auûl 1 806. Archh·es nationales, F 7, 8110.
2. _Interrogatoire de 1,el'eb\·re, 9 janvier 1808.
Arcluvcs du greffe de la Cour d'assises de l\oucn .
. 5. Note épinglée à l'inlcnogatoirr &lt;lu notaire LclPIJrr(' . Archives nationales, F 7 8171.

~- Rapp_ort du prérel de la Scinc•Inféricurc. Arcluves nationales, P l'!l12.
~. Lellre de Héal au préfel clu Calvados. Archires
n3tionalcs, F 7 81 ~O.
6. Entre auli·es celle de l'adjurlaul-gén6ral La11-

tom·:lf~hc~,. co~patriote Je Le &lt;:hcralier cl que
cclu1-c1 d1sa1t cln~ sun ami. Arcltil'Cs national ,5
F 7 817J.
c,
_7. lntcrrogatoi 1·e de Flicrlé, 15 janvier ·18œ. Arcl11res du greffe de la Cour tt'assi~cs df' Bolll'H.

�. - - 1t1STO'R.1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
dait la tête sous l'avalanche de traites, de
protèts, dr billets impayés qui tombait sur
son étude 1• Le notaire LcfoLvre, gros homme
viveur et sensuel, n'était pas mieux en fonds
et mettait sur le compte du gouvernement la
débàcle de ses affaires qui n'avait d'autre
cause que son désordre.
Quant à Le Cbe\'alier luimême, il attribuait, non
sans raisons, sa .ruine à son
désintéressement et à son
dévouement pour la came
royale, cc qui lui était une
excuse pour le passé et aussi
pour l'avenir. Hme Acquet,
qui l'admirait aveuglément,
avait donné jusqu'à son dernier louis poursubrenir aux
coùteuscs libéralités de son
amant. li reste d'elle des
billets touchants qui montrent à quel point elle lui
était attachée :

sion de deux mille francs, sans pouvoir disposer des biens de l'hérilage palrrnel. Et
voilà qu'un soir, seule à Fnlaise avec Lanoë,
à l'bôtcl de Combray, rue du Tripot, dont
l'un des corps de logis avait été loué au rece•
vcur des finances, elle entendit, à travers le

Yoili1 la lcltrc de Mme Blin
(une créancière), &lt;1uc je vous
emoie; loute m.i peine est de

cabriolet, elle revinl à la charge et lui remit,
enveloppr dans du colon, un_morceau de circ
jaune en lui ordonnanL d'aller, dès qu'ils
seraient rue du Tripot, prendre l'empreinte
de la serrure du rece,·eur. Lanoë s'en défendit, alléguant c&lt; que c'était la maison de
Il. Timoléon el qu'il pourrait en arriver it celui-ci du
désag"émcnt ~ D, Mais elle
insista. - &lt;&lt; Je veux l'empreinte, dit-elle; je ne vous
dis pas pourquoi faire; mais
je veux l'avoir. &gt;&gt; Lanoë,
pour se débarrasser d'une
mission qui lui déplaisait,
s'en alla prendre en cachette l'empreinte de laserrure du grenier à foin. Une
clef fut faite sur ce modèle,
et, la nuit venue, la lille de
la marquise de Combray,
retenant son souffle et marchant sans bruit, se glissa
jusqu'au bureau du receveur des finances et tenta
vainement d'en ·ouvrir la
porteu ....

n',noir pas la somme, j'aur:iis
le plai~ir de la ~1:iycr pour· vous
A peu près vers le mêet jamais vous n'en auriez rien
LE PRESBYTERE DU VILLAGE DE D ONNAY. (ÊTAT ACTUEL. )
me temps, Le Chevalier,
su .... Je \'Ous aime de tout
qui revenait d'un voyage à
mon cœur et je suis toute f1
Paris, recevait de l'arnué
vou~ cl · jr- ferai tout pour
1
Yanier, tout aussi cndelté que son clienl,
vous .... Aimez-moi com me je vous aime; JC vous mur, le tintement des louis qu on ensachait.
cmhras~c hicn fort~.

Je ferai tout pour vous, - et la pauHc
l'cmme se désolait de savoir le a héros qu'elle
idolâtrait l&gt; aux prises arec de mesquines
préoccupations d'argent. Elle n'y pouvait
parer, ayant été récemment déboulée de sa
demande en séparation 3 • Acquet triomphait :
elle était réduite à vivre de sa modique pen1. La plupart ile ces réclamalious se ti·ouv c11t aux
An•11ives naliouall's dans le carlon Fj 8171.
2. Archives nalîom1les , J!7 8171.
::;, Le 4 mars 1807. Arclii,·cs de la fomîllc &lt;le ~ainlVidor.

4. « Un soir que ,Ït\lais el1cz elle. )!me Acqucl:
cnlcnJ.aul ,·ésonnc1· J.c l'argcnl chez le 1·ec1'veur q111
dcmcul'ait 1la11s la maison, me dit &lt;p1'il lui follait de
i"al'gcnl; q~1'il lui fall_ait sculem~nl dix ~ille fr~ncs. îJ
ln!c1·ro":ilo1rc &lt;le Gudlnumc, 1ht l,anoe. Arclures du
grrlfo :lr la Cour t1·asûscs d,, Boue11.
fi. l11lerron-ntoil'C ile l,ar10ë, 5 scplcmbl'e 1808.
ü. &lt;! Elle Ïit faire des dcl's sui· cCUi' cmpreinle cl

Ce bruit produisit sur elle une sorte de griserie : elle songea qu'il y a\'ait là de quoi
satisfaire à toutes les fantai$ies de son
amant. ...
-Lanoë, dit-elle tout à coup, il me fout de
l'argent, il me faut seulemenl 10.000 Iranc:- 4 •
Ce soir-là, L:rnoë, terrifié, ne répondit
rien; mais, quelques jours plus tard, comme
il la ramenait de la Bijude à Falaise dans son
me chnrgca ensu ite tl'nller les essayer; comm e jp
~3\·ais bien qu·ellcs ne pout"raient scnir, je lui rlis
qu ellcs u·111laienl pns. Quelque Lemps nprl•s, cllè me
dil: « .1'11i élC lt's essa~cr moi-mênic pc111la11l la nuit.
parce lJUe je w~ m'en l'apporte /)as à mus. » lnlcrroj,Oloirc de Lauoë, ~, seplcmLrc 80~.
7, Archives nationales, Fi 8171.
8. « La eo11lrc-n'.:\'olution était immanquable : ccux&lt;pai la scrviroicul scraicn l bien ri·cornpensès; mais,
s1 011 ne lui êlait pas utile 1la11s le momC'Hl actuel,
tum les a11cirns ~rrvicrs ~erai1 nt oubliés.» illlerrogatoirc de Fliel'h.'•. Arclii1·rs du greffe d(' !:1 Cuur 1L1ssiscs tic l\ourn.
0

1

l'avis que la situation pécuniaire était désespérée. - (( Je crains, écri\·ait Vanier,
l'accomplissement du psaume : Cnde veniet auxilium nobi:; quia perimus ' . l) Ce
à quoi Le Chevalier répondit, comme il le
faisait, invariablement : (( - Dans six semaine~, peut-être avant, le roi sera remonté
sur le tràne; les beaux jours alors reviendront
et nous aurons de bonnes places : seulemenl,
il est temps de montrer du zèle, car ceux
qui n'auront rien fait n'auront, comme de
juste, rien à altendre a. l&gt; Il ajoutait que
l'beurc était propice, c&lt; Bonaparte étant au
fond de l'Allemagne arec toute son armée l&gt;.
li aimait ces allusions qui le posaient,
pour ainsi dire, en rival de Napoléon et grandissaienl son rôle à la hauteur de ses illusions.

G. LENOTRE.

(A suivre.)

HENRY BORDEAUX

Adélaïde de Bellegarde
Dans le salon drs sept cheminées, au musée
du Louvre, juste au-dessus de Mme Réca?1ier
mollement étendue, est un autre portrait de
femme qui eut son heure de réputation, de mauvaise réputation. -A vrai dire, onne
,·oit à celle place que la grande composition
correcte et !roide de David, l'Enlèvement des
Sabines. Entre les guerriers qui se menacent
de la lance sans excès, deux femmes se sont
précipitées au premier plan : une grande
blonde étend ses beaux bras suppliants el
rrénéreux, tandis qu'une brune, à genoux, sa
•
1.
noire che,elure dénouée, les vêtements a1ssant voir, dans un désordre habile, l'épaule
et le sein opulents, montre d'un geste apprêté
des enfants nus qui sourient et qui jouent
sans attacher d'importance à la bagarre. La
brune, c'est AdélaïJe de Bellegarde. A tous
ceux qui seraient curieux d'approcher cette
beauté qui rappelle la Judith d'Allori, cette superbe Judith du Palais Pitti, à Florence, qui tient en main la tête de son amant,
car le peintre qui rt'présenlait sa maitresse
en Judith se peignit lui-même snus les traits
d'llolopherne afin de montrer comment il
avail perdu la tète, - je conseillerais la lecture de l'ouvrage que M. Ernest Daudet lui a
consacré sous le Litre le Roman d·un Conventionnel, el une visite au cbàteau des Marches,
en Savoie.
Ce cbàteau des Marches est une sorte d'ancienne forteresse, bâtie presque à la limite de
la Savoie el du Dauphiné. li s'élève sur un
mamelon d'où ron découvre cette merveiUe
assez rare dans les pays.ages savoisiens : une
belle plaine arrosée par un fleuve et encadrée
par des formes diverses de montagnes ; la
vallée du Grésivaudan entourée par les Alpes
de Maurienne et du Dauphiné, et surtout le
mont Granier semblable à un lion couché qui
lève la tête, - le mont Granier terrible et
sauvage avec sa haute muraille nue que les
sapins ont renoncé à escalader. Aujourd'hui,
si l'on pénètre dans le château, c'est pour
trouver cette grande cage toute pleine de cris
d'enfant. lis chanrent dans les corridors,
dans la salle d'honneur, sur la terrasse qui
domine des jardins en pente. La vieille caserne e&amp;t devenue un orphelinat, un orphelinat au bon air, en pleine campagne, où l'on
semble ignorer la mélancolie. La salle des
fètes est particulièrement bien consenée.
D'une dimension de dix-huit mètres sur quatorze, haute de deux étages, elle n'a été transformée que dans son usage et porte encore
les décorations mythologiques qu'imprima sur
s :s murs, au xv111e siècle, le pinceau des
frères Galliari. Hercule el Mars, Minerve et
Vl.-

H1STOR1A. -

Fasc. ,fJ,

Diane se font vis-à-vis comme lt&gt;s figurPs
d'un quadrille divin. li y a mèmc, sur un
panneau, un exquis médaillon de l'Amour.
Le petit enfant, dévêlu, grassouillet et charmant, tire une 0èche que le Yisiteur croit
dirigée contre sa poitrine; et si rnus tournez
autour de lui pour le mieux observer, la
pointe de la flèche maligne vous suit dans
toute.i vos évolutions. L'enfant qui sourit ne
cesse point de vous viser. Ainsi nul ne peut se
dérober à ses traits. li les dirige de tous les
côtés à la fois.
Aujourd'hui celte salle des fèles est nne
salle de récréations enfantines. l!:n 1792,
Adèle de Bellegarde y dansa : c'était un Lai
donné en l'honneur du général Kdlcrmann.
Adèle de Bellegarde a vingt ans, elle est dans
tout l'éclat de sa beauté. Mariée à un cou~in
deux fois plus âgé qu'elle, mère de deux
enfants, elle est revenue, seule aYec sa jeune
sœur Aurore, du Piémont oll elle avait émigré, afin de sauvegarder par sa présence ses
propriétés de Savoie menacées de la confiscation. Elle n'a pas d~ peine à les sauvegarder,
ear l'un des trois délégués envoyés par la

recevoir le trait du petit Amour. On connait
le caractère de Hérault de Séchelles. Ce terroriste que l'ancienne sodété avait couvé tendrement, qu't·lle avait pourvu de tous ses
Yiœs, soif de luxe, libertinage, scepticisme,
et de toutes ses qualilés, élégance, grâce;
insolence et courage, est une de ces ileurs de
décadence comme on en trouve dans l'histoire
romaine à la veille des barbares. Les femmes
l'appellent le cc délicieux " Séchelles; il ne
sait pas se passer d'elles, el aucune ne peut
se vanter de le détourner une heure de son
travail. La race des roués de la Régence dt~vait aboutir à ce conventionnel. Les blasés
de,iennent vite cruels el dangereux; la domination les aUÎie comme un plaisir plus puissant, ils sont avides de tous les spectacles et
brûlent d'y jouer un rôle; le sang même les
e11ivre. Jeune, beau comme Antinoüs, adoré,
llérault de Séchelles est pris d'un cc désir
effréné de renommée "· Toul d'un coup le
magistrat d'ancien régime se rérèle implacable et violent. Il vote toutes ks spoliations,
toutes les exécutions, jusqu'à celle du roi.
Arriviste, il a laissé une 1'hé01·ie de l'ambi-

Cliché Giraudon.

L'ENLÈVEMENT DES SABINES. -

Table:iu de

Convention pour organiser le département du
Mont-Blanc est Hérault de Séchelles, et il lui
a suffi de venir au château des Marches pour

DAV!D.

(Musee du Louvre. )

tion où l'on trouve des conseils comme celuici : &lt;c Ayez une haute idée de vos facultés et
travaillez, vous les triplerez. &gt;) Plus jouisséur
18

�111STOR._1.ll
encore qu'arriviste, il donne le fin mot du
caractère furieux qu'il cachait sous de froides
apparences dans un billet que cite une de ses
maîlresses : cc Je veux me bàter de vivre.
Lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront
tuer un homme de trente-deux ans, j'en aurai
quatre-vingts, car je veux vivre en un jour
dix années. » Et il tient parole. Il se hâte de
vi1Te; il jouit du pouvoir et des femmes, par
le cerveau et par les sens. Quand il est dénoncé, arrêté, enroyé à l'échafaud, il manifeste sans pose, sans arrogance, une indifférence stupéfiante. Quand tout le monde fait
des phrases ou des ge&amp;tes, accuse ou se défend, -il rfpond sobrement, se sait perdu, ne
s'en afflige point et montre dans la mort
celle altitude des beaux joueurs dont il est
impossiblè de savoir s'ils songent à leurs
perles ou à lem·s amours.
La séduction de cet homme devait être bien
puissante, à en juger par la transformation
de la comtesse de Bellegarde qui est évidemment son œuvre. De celte jeune femme,
élevée dans le devoir, au fond d'une province,
sans grande initiative, accoutumée à la vie
monotone, il fait une coquelte et surtout une
curieuse. David nous la peint le visage désespéré, penchée sur de petits enfants dans un
beau geste de pitié. Elle quille sans un regret ses enfants - de son vieux mari je ne
parle pas - pour suivre Hé, ault de Séchelles.
Après s'être arfichée avec lui aux Marches el
à Chambéry, après avoir changé pour lui son
air et ses toilettes et donné des fêtes en son
honneur, elle l'accompagne à Paris. Elle
n'emmène avec elle que sa jeune sœur Aurore dont elle ne se séparera jamais, par une
affection touchante et réciproque que les dangers ni les plaisirs ne purent interrompre. A
Paris, les deux petites Savoi~iennes se grisent
de la nouveauté et de la diversité des spectâcles. La légère Aimée de Coigny - la cc Jeune
Cap1ive » que poétisa André Chénier - les
représente en quelques mols de femme dans
ses Mémofres: « Leur curiosité pour voir les
personnes célèbres de cette époque n'étant
arrêtée par aucune répugnance, nous dit-elle,
on peut se figurer les gens qui sont entrés
dans leur chambre. »

Cependant le spectacle auquel elles assistent sous la conduite de Hérault devient de
plus en plus dangereux. Plus il est dangereux, plus elles se plaisent, semble-t-il, à le
r

HÉRAULT DE SÉCHELLES.

Gravure de

LEVACHEZ,

d'après

LANEUVILLE.

regarder. Ont-elles pris l'habitude, dans leurs
monlagnes de Savoie, de contempler sans
peur les ahimes, ou veulent-elles rallraper
leurs tranquilles années d'enfance en vivant
double, à la manière que le délicieu:c Hérault
dè Séchelles leur a nouvellement apprise?
Insouciantes et curieuses, elles ne veulent
pas s'en aller. La Terreur sévit; elles restent
dans la fournaise. Elles assistent aux séances
de la Convention, aux audiences du Tribunal
révolutionnaire 1~ jour ot1 Marie-Aaloinelte y
comparaît. « Leur jolie figure et leur jeunesse J&gt; attirent Lous les regards. !&lt;:Iles sont
nobles; le mari d'Adèle sert à l'armée du roi
de Piémont. La guilloline les guette. Par
amour peut-être Adèle demeure, et sa sœur
ne l'abandonne pas. Hérault ne les entretient
pas de ses propres dangers. Il est dénoncé,
il est arrêté, il est condamné : elles sont là.
On raconte que lorsqu'il descendit de lac barrette cc il regardait du côté du Garde-~leuble
une main de femme qui, à travers les volets
entr'ouverls, lui envoyait un dernier adieu ».

Était-ce Adèle de Bellegarde? On n'en sait
rien. Leur vie à Lous les deux était lrop compliquée pour 4u'il soit possible de l'affirmer.
Les deux sœurs furent arrêtées à leur four.
Il ne paraît pas que le désespoir d'Adèle fut
bien profond. Était-elle fa1aliste comme son
amant? Je la crois plutôt un peu pas~ive,
subissant assez volontiers les événements sans
les rechercher ni s'en étonner: de là celle
légèreté qui a toujours étonné ses contemporains. Elle ne courait pas au-devant de3 passions ni des dangers, mais elle ne les écartait
pas. llérault avait plus de violence concentrée
et plus de flamme. En prison, ces dames
nouèrent des relations de société. Elles furent
sauvées par le neuf Thermidor, bien que
Lamartine allribue leur salut à un motif plus
poétique : &lt;! L'échafaud, dit-il, ébloui de
leur beauté, les avait refusées. lJ En re temps,
l'échafaud ne se laissait éblouir ni par la
beauté, ni par la jeunesse, ni par l'infortune.
Adèle, \Ïle consolée, reprit sa '"ie mondaine que partageait Aurore, mais celle-ci
persistait à demeurer au second plan. Elle
préférait le rôle de confidente et d'intendante,
et comprenait fort bien, quoiqu'dle fùt ellemême agrrable, que la figure de sa sœur
l'obligeait à être aimée. Adèle l'entendait
ainsi, et tout marchait à merveille. Elle
accorda ses faveurs à l'acteur Garat dont elle
eut un fils, et découvrit brusquement pour
cet enfant naturel le sentiment maternel
qu'elle avait loujours ignoré pour les légitimes. En 1814, elle s'enlhom,iasma pour la
Restauration, comme elle s'était enthousiasmée en 1792 pour la Révolution. Mais cet
enthousiasme n'était point, celle fois, commandé par un autre senlimenl. Elle avait
oublié le mieux du monde Hérault de Séchell~s. Elle ne mérite point de figurer parmi
ces femmes passionnées qui introduisent dans
l'amour une violence tragique. De son pays
ualal aux lignes heurtées c:t sévères el aux
couleurs délicates elle avait surtout relenu le
g••sle mutin du petit Amour qui, dans la
grande salle du chf1leau des Marrhes, sourit
en tirant ses flèches.
HENRY

""' 274 ""'

BORDEAUX.

Le tombeau de Turenne
Le f 1 octobre -1793, un seul monument
restait debout dans la 13asilique de Saint-D"'nis
silencieuse el dévastée : c'était celui du vainqueUI' de Sinzheim, de Ladenbourg, de Turckheim, dont le retour à Versailles, en 1674,
avait été salué par le canon, les fanfares et
les acclamations de la foule. Turenne mort
ne devait pa~ êlre protégé par sa gloire, et
son tombeau allait crouler, comme tous les
autres, sons le marteau des barbares.
Le monument, qui était adossé à l'un dl's
côtés de la chapelle de Saint-Eustache, t\1ail
le même qui fit1ure aujourd'hui sous le dôme
des Invalides: ~'était la même effigie &lt;lu capitaine avèc sa cuirasse et son manteau. La
statue de l' Immortalité le recevant dans ses
bras n'a pas changé; les figures allégoriques de la Sagesse et de la Valeur, qui ornent le monument, sont les
mêmes personnifiant les vertus cardinales du maréchal :
la Sagesse, avec un vase d'où
s'écoulent des pièces de monnaie rappelant les liLéralilés
du prince; la Valeur, dans
l'altitude d'un guerrier que
la douleur accable.
On sait trop que les sépultures qui remplissent aujourd'hui la Bisilique de SaintDenis n'ont rien gardé de leurs
poussières, et qu'elles ont par
là même perdu tout leur dl'et.
Ici, du m1 ins, nous avons un
tombeau qui ne sert pas seulement à l'histoire de l'Arl,
mais qui dit quelrp1e chose à
l'imagination et au cœur: seul
de tous les sépulcres l'iolés en
1795, le mauwlée de Turenne
a gardé toutes ses cendres.

placé immédiatement au-dessous du tombeau
de marbre que sa famille lui avait îail ériger,
et qu'ils eurent ouvert le cercueil! Turenne
fut trouvé dans un état de conservation lei,
qu'il n'avait pas été déformé et que li&gt;s !raits
de son visage n'étaient point altérés; ks spectateurs, surpris, admirèrent dans ces restes
glacés le vainqueur de Turekheim, el oubliant
le coup mortel dont il fut frappé à Salzbach,
chacun d'eux crut voir son àme s'agiter encore, pour défendre les droits de la France 1 • l&gt;
Ce corps, cc nullement flétri et parfaitement conforme aux portrails et médaillons
r1ue nous possédons de ce grand capitaine,
était en état de momie sèche et de couleur de
bistre clair )J t.

Or, le 12 octobre uu malin,
avant de pénétrer dans le caveau des Bourhons, les ou,-riers, impatients de voir les
restes d'un grand homme,
s'empressèrent d'ouvrir le
tumbCJ u de Turenne. Ce fut
le premier l
« QJel fut leur étonnement, lorsqu'ils
eurent démoli la fermeture du petit caveau

On allait le jeter dans la f11sse préparée
pour les Ilourbons, quand cc sur les obserrn-

tions de plusieurs personnes de marque ,, 3
qui se trouvaient présentes à celle première
opéra tion, il fut remis au nommé Host, gardien du lieu, homme rangé, méthodique,
qui conserva cette momie dans une boite de
chêne, et la déposa dans la petite sacristie de
l'église où il l'exposa pendant plus de huit
mois aux regards des curieux.
Jusqu'au mois de juin 17!H une foule de
,isiteurs vinrent des quatre coins. du pays
dans celle dépendance de l'église. Et ce ne
dut pas être un spectacle banal que celui de
ce gardien de la vieille église, veillant, du
fond de sa lo6e, sur sa relique funèbre_, prcnn nt un air de circonstance rour recevoir son
monde et montrer, (( moyennant une petite
rétribution l&gt;, les restes du
héros. Détail d'ignoble cupidité, qui nous montre que
le cilo1en Host avait également
Ir génie du trafic, cc cet homme
vil se permit d'ôter toutes lt s
dents de Turenne pour les
1•endre à ceux qu'un spectacle
aussi curieux que touchant altirait dans l'église,&gt;•. Le jeune
orateur de la Révolution, si
connu par son exaltation républicaine et rn poétique inspiration du Palais-Royal, était
venu, lui aussi, contempler la
curieuse relique. li voulut posséder un souvenir du grand
capitaine et, à défaut de denls
épuisées, il coupa un doigt
au cadavre desséché 5 •
De la capitale, pendant la
belle saison, des milliers de
curieux vinrent conlempler ce
11ue le bamum de Turenne
faisait voir comme un étrange
Libelot. Un beau jour, en juin
1794, M. De~fontaines 6 , prcfesseu r de Bolaniquc au Jardin
des Plantes, a Lli ré aussi par
tout le tap~ge fait autour du
cadavre exhumé, frappé de
l'étonnante conservation du
corps, réclama l'objet histol'Îque et l'obtint pour le Cabiuet d'Histoire naturelle.
Le vaillant capi1aine dont, en d'autres
temps, on t ùl transféré les restes aux rouk-

1. Alexandre Lc11oi1· . .llusé,, ,/es mo11u111e11ts (,·a11çai~.
2. • Procès-,·erbal cummui,iqué par Ti11ll1011in. ,
Cc paragraphe qu'on r,·lroun; liUé1·alemcnL trai,scriL
dans le Le,11• d'A!cxandrn Lrnuir, ,ans indic,1tio11 ,le la
source, cl &lt;1ue tous les auteui-s citent cumrnc émanant

de lui, est ~xtrait tlu manuscrit en question, donl nous
avons eu l'origi1111I entre les m11ins.
3. Alcxln,lrc Lenoir. /.or. cil.
4. L.e même.
5. Cal,anès cl :Xaas. La .Yëvrose l"évolutio1111ai,e.
ti. Dcsfontaincs l llcué-1.oui; , mcmlirc de l' Aca-

d/,rnie ries ,cicnrC's. profcssc_ur d,: Duta_niquc _au )luséum d'lii,loirc naturelle et a la Facullr ries suencrs
de P~ris né en 1751 à Tremblay. en llrctag11c, mort
à Paris,' en 183:3. On a de lui 'nne !Jore du Moul
.lllas, t i98, tt un .llé111_où:e rnr. les t,gcs des Jl"!UIIO·
cotylétlunécs. Lcbas. Dtclio111ia1re e11cyclopéd1que-

�"·---------------------------------1f1STOR,_1.ll
menls des tambours drapés et aux salves inin-

terrompues du canon, n'eut pas une grande
pompe étalée autour de son cercueil, lors de
cette translation à Paris:i Ce que nous en
savons se résume dans ces deux lignes de

dom Laforcade: " On m'a assuré que ce lut
deux maoœuvricrs ou journaliers qui le transportèrent à bras jusqu'à Paris. n
li fut déposé au Muséum, dans c.e ,·ieux
bâtiment, aux murailles lépreuses et moisies,
qui comprend encore aujourd'hui différentes

Le cadavre du grand capitaine était là,
quand, le 2 août 1706, un député de l'Isère,
Dumolard, monta à la tribune du Conseil des
Cinq-Cenis :
{! Je parcourais dernièrement le Jardin des
Plantes, dit-il; enlré dans l1's diversf-S s:illes
du Lâtiment, quelle a élé mon affliction t·n
vopnt les restes du grand Turenne plaré-s
entre ceux d'un éléphant et d'un rhinocéros!
Ne devait-il échapper à la fureur de ces
modernes vandales, que pour obtenir un tel

je vous propose de faire, en demandant au
Directoire, par un message, les mesures qu'il
a dû prendre pour faire déposer dans un lieu
plus convenable cl plus décent les restes du
grand Turenne!. )l
La proposition fut adoplée, mais elle n'eut
pas de suite immPdiate. Ce fut seulement le
24 germinal an \11, que le Directoire exécutif ordonna ]a fin de ce scandale et arrêta
que lPs restes de Turenne seraient transportés
dans le Musée des Monuments françai~, et

,
f

MORT DE TURENNE A SALl.BACH, LE

galeriCs d'Histoire naturelle 1 • Ce corps, qui
fut debout sur tant de ch,mps de bataille et
qu'atteignit un boulet liréau hasard, demeura
exposé, pendant quatre ans, à la curiosité
publique, arec les bêtes empaillées, les fossiles fanlasliques et les animaux rJres. Pendant des semaines, cc fut la grande attraction, et l'on fit queue, le dimanthe, à la parle
&lt;lu Muséum.
1. Le Cabinet d'llisloire naturelle ne se tomposait,
â celle êpoqur, que de quatre grandes salles. Belin,
7• édition a1111o~Cc p:ir lm de l'l/istoire de Paris par
Dulaurc, 183tl.

27 J 1LLET 1675. -

D'après une a11cie11ne ~ravure allemJnde au Cabind des Est:rn1f'eS.

asile? Il esl d::s faits, citoyens, qui suffisent
seuls pour dépraver un gouvernement el le
rlésbonorer aux yeux de l'étraoger. Tel est
celui que je mus dénonce ....
« Ce n'est pas que je veuille demander que
vous honoriez la mémoire de Tùrenne, je propose seulement de ne pas diminuer quelque
chose de noir~ suprême gloire en l'oubliant.
«Je ne &lt;lemande pas pour cet homme illuflre les honneurs du Panthéon ... ; mais vous
avez le droit d'éveiller l'attention du Directoire
sur un objet d'inlérèt national; c'est ce que

qu'ils seraient déposés dans un sarcophage
placé dans le jardin É'ysée de cet établissement.
Et c'est ainsi que le 24 prairial, à la nuit
tombante, le citoyen Lesieur, dans une carriole que lui avait procurée un nommé Berthier,
officier de l'ar:;enal, se rendait au Jardin des
Plantes « pour retirer les rt-'slcs du guerrier
recommandable par sa valeur el ses vertus
civiques, d'un lieu où il était confondu avec
2. Séance du C,onscil des Cin;i-Cenls, présidence de
Bois~y d"Ang!as, 15 thermidor an Y. - Monilew· du
10 aoùl 11!:16.

LE TO.llfBEJ!U DE TUR.ENNE

&lt;f Ici esl le corps cle seren1ss11ne J)1'ince
des objets de curiosité publique Il 1• Arrivé au
Muséum, à huit heures du soir, il trouvait là llenri de Lrt Tom· d'A11ve1'gne, viconite de
Alexandre Lenoir, admini'itrateur du Musée Turenne, 11Ut1'échal général de la cat•cderie
des Monuments français, les
citoyens Biaart et Par.hez, et
les ·frères Sauvé qui l'altenclaient pour procéder à l'enlèvement du cercueil.
Le lecteur nous saura gré
de citer textuellement un e&gt;,trait du procès-verbal de cette
translation, lui épargnant ainsi
tous les ornements oratoireïl,
susceptibles de lui enlever quelque chose de sa saveur :
c&lt; Nous étant fait donner
connaissance du liru où étaient
déposés les restes de Turenne,
nous fûmes introduits dans
un local servant de laboratoire,
au milieu duquel était posér,
sur une estrade de bois peiut
en granit, une caisse en forme
de cercueil, aussi de bois peint,
vitrée par dessus, de la longueur de 1 mètre 97 milljmètrcs, dans laquelle on nous
a déclaré que le corps de Turenne était enfermé. Nous remarquàmes, en effd, au travers du vitr.ige qui couvrait ce
certueil, un corp5 étendu, enveloppé d"un linceul, lequel
To~IBEAU DE TURENlŒ. - Gravu,·e de S1MO:mEAU, d'après le dusin
avait été déchiré et découvrait
la tête jusqu'à l'estomac: ce
qui nous ayant portés à le considérer plus attentivemenl, il nous parut que llgèl'e de France, go11verneur du haut et du
ce corps a\'ait été embaumé avec soin dans bas Limousin, lequel fut tué ,L'un coup de
toutes ses parties, ce qui en avait conservé canon à Sahbach, le XXVII Juillet, l'an
Ioules l( s forme~. Le crâne avait été coupé et M.DC.LXXV "•.
remplacé ou recouvert d'une calotte de bois
de la même forme, mais excédant dans toute
Cette con~latation terminée, les ouvriers
sa circonférence. Toutes les formes du visage chargèrent dans la carriole ce cercueil dont
ne nous parurent pas tellement altérée~, que le couvercle de verre laissait voir la face monous ne pûmes reconnaître les traits que Je mifiée du béros, les ieux clos el la bouche
marbre nous a laissés de ce grand homme; il ouverte; et très tard dans la nuit, la berline,
re:-tail encore des cJJets du funeste coup qui qui ne rappelait guère le deuil triomphal, ni
l\nleva au milieu de ses tri'1mphes, et qui lui J'enthousiasme funèbre de 1675, entra arnc
causa sans doute une violente convulsion rnn lugubre chargement dans la cour du
dans la flgure, ainsi qu'il nous a paru par Musée des Uonumenls Français. La bière liréc:
l'état de la bouche extrêmement ouverte. Et hors de la voilure fuL déposée dans un coin
continuant à considérer ces respectables restes, de l'immeuble, en atlendant Je mrcophage
nous aperçûmes que les bras étaient étendus commar.dé en son honneurs.
de chaque côté du corps, et que les mains
Pendant deux aus, les restes de Turenne
étaient croisées ~ur la région du ventre; le
reste était enveloppé &lt;lu linceul et offrait les figurèrent dans le nouveau Musée, mais guère
formes ordinaires. Sur le côté du cercueil plus noblement qu'au .Jardin des Plantes, à
était attachée une inscription graYée sur une côlé d'une tombe mérovingienne, des effigies
plaflUe de cui"re, qui paraît êlre ctlle qui d'HéltÏse et d'ALelard et du sarcophage
avait été placPe sur l'ancien cercueil où ce peut-être d'une petite-fille de Sésostris. En
corps avait été renfermé, ~ur laquelle nous 1800 seulement, à peine investi de toutes les
al tribu lions du pournir suprème, le Premier
lùmes cc qui suit :

1. Procè.,-l'el"bal de franslaliou de.s 1·esfes de
Turenne, du 24 prairial a11 Vil. l/ori!!i1111l de cc
doc11menl est cousené dans les archi vcs de }I• Jousse!m, aujourd'hui lilulaire de l'êlude du citoyen
Polier, cheL qui il ful déposë par acte du 20 nmdémiairc an VIIJ.
2. C'esl le. lieu de signaler l'intére~sante page qu'a
consacrêe notre distingué confrère, le Or Cabanès, il
l"odys,éc du cœur du vaillant capitaine, dans son

Cabinet secret de l'Jlistofre, 3• s., p. 310. Cc cœur.
échappé au ,·anùalîsmc r,{yoJutiomrnire, est t-onscr'"ê
aujourd'hui au château de Saint-l'aulel « dans une
en vcloppe de plomb, rc\'èlue d'un sac de velours
cramoisi u, 1&gt;0ur cmeruntrr à notre frudit collègue
des dét.ails toujours s1 précis et si minuticnx.
3. Cc sarcophage fut exCculé sur un dessin de
A. Lenoir. - Procès-vei·Ual cité plu~ haut. Une couronne et des altriùuls de guerre dêcor.:iicnt ce lomèCau
,,M

277 ....

_

~

Consul lrou"a la place qui convenait aux
dépouilles du capitaine du Grand Siècle, qui
avaient eu une si étonnante odyssée : il ordonna
leur lrafülation sous le dôme
des lmalides, dans ce lieu silencieux el sacré oit rnnt se reposer les rnldals de la pa1rir,
et où lui-mème de,ail dormir
un jour, au milieu du temple
consacré par la fleligion au Dieu
drs a1 mées.
Le 22 ,eptemLre IEOO, le
caron des lmalides annonçait
la solennilé. C'é1ait la même
foule, le mèmc enthousiasme
qu'on dnait mir quarante ans
plus lard, lor~que le cuc.ueil
du grand Empereur, longtemps
bercé par les murmures de
l'Océan, entra sous le dôme
digne de lui. A deux heures de
l'après-midi, le corps de Turenne, placé sur un c-har de
triomphe, trainé par quatre
chevaux Llancs, quillait le Musée iles Monumenls Français.
Sur le cercueil était placée l'épée du héros'. Un chc,al pie 5 ,
harnal hé comme au temps du
grand roi t:t conduit par un
nègre, ouvrait la marche. I.e
pompeux cortège traversa Paris
au miliru d'une foule immcu.-c,
de LE BRUN".
saluant de ses acclamai ions le
vaillant capitaine dont le ca1-ra&lt;:tère Pgala le génie. li était
1ruis heures quand le précieux dépOt pénétra sous le dôme où l'attendait le Premier
Consul.
Ce fut Carnot, ministre de la guerre, qui
pada, devant le cercue:t pompeusement paré,
au nom du gouvernement : &lt;&lt; Vos yeux so_nt
fixés sur les restes du grand Turenne; voilà
le corps de ce guerrier si cher à ton I Français-,
à tout ami de la gloire et de l'humanité ....
Demain r:ous cé!E'brons la fondation de la
llépublique. Préparons cette fèle par l'apothéose &lt;le ce que nous laissèrent de louable et
de justement i!Justre les ,siècles antérieurs.
Ce temple n'est pas réservé à ceux que le
hasard fit ou doit faire exister sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps,
montrèrent des vertus dignes d'elle. Désormais, 0 Turenne! tes mânes habileronl cette
enceinte; ils demeureront naturafü;é,.; parmi
les fondateurs de la République; ils embelliront leurs triomphes et participeront à lems
fêtes nationales.
&lt;&lt; Aux braves apparlient la cendre du bra\'e;
ils en sont les gardiens naturels; ils doivent
en êlre les dépositaires jaloux. Un droit reste
après la mort au guel'rier qui fut moissonné
â quatre face:; el de forme antique, a,·ec celte ios-

crijllÎon :
&gt;assant, t•a tlù-e aux enfants de Mars que Tu1·e1111e esl dam ce tombeau.
Des 1.:iuricrs, des chênes et des sapins ombragcaicnl
ce monument.
lt. Elle a,,ait étê cou~cnêc dans la famille Je
Bouillon et prêtée 1iour la cê1·Cmon1c.
5. Comme celui que moulait Turenne.

�filSTO']t1.JI
sur le champ des combats : celui de de-

u:te propriété que la mort n'enlève pas .....

meurer sous la sauvegarde des guerri~rs
qui lui survivent, de partager aVèC &lt;ux
l'asile tonsacré à la -gloire; car la gloire tst

« C'est au nom de la fiépubliqus que
ma main doit déposer ces lauritrs daus sa
tombe.

. 1. « Discours 1•rononc:é par le cilo~·cn Carnot, mi111slrc de la guerre, dans le temple &lt;le llars, à la
c~rémonie de Ju tramlation du corps de Turenne. le

cinquièmr jour complCml'ulairc an \LII ll . - Monilr:111' i1.nii:ersi:t, 1°' el 2 \'('lHiêmi,iire nn IX.
:L Jlouih'W' wiwerscl, 3 vcndémi.iire au IX.

C( Puisse l'ombre du grand Turenne être sensil.ile 11 cet acte de la rt!connaissance nationale,
commandé par un gouvernement qui sail apprécier les vertus 1 ! n
Le ministre de la guerre déposa sur le cercueil une couronne de laurier, et une symphonie militaire termina la cérémonie~.

DOCTECR

Scu1Jenirs
Uon mari, Eugène de Poillow de SaintMars, commença sa carrière par son entrJe
aux pages, et la façon dont il oLtint son brc"et est assez étrange pour être racontée.

Son grand-père était officier supérieur aux
gardes françaises. Il avait eu sous ses ordres
un sergent nommé Lefebvre, dont la femme
était blanchisseuse de la compagnie.

vous eussiez besoin de moi? Vous ne douiez
point de mon empressement à vous satisfaire.
Jt! n'ai pas oublié vos bontés pour moi et
pour ma femme, qui m'a chargé de tous ses
re.{pects pour vous, et nous sommes tous les
d~ux. entièrement à votre serrice.
Il eut même le parfait bon goût de ne pas
demander à préseoler sa ferµme.
Mille de Saint-Mars lui fil part de ce qu'elle
désirait pour son petit-fils; moins de huit
jours après, le brevet était obtenu et le jeune
homme entrait aux pagrs.

..

Le sergent devint le maréchal Lefebvre,
duc de Dantzig.
!la grand'mère était restée chargée de ses
petits-enfants, après la mort de son fils qui
succomba aux suites de la guerre d'Espagne.
Leur mère \'O)'ageait bcJUcoup et songeait à
se remarier. Ils demeurèrent donc aux soins
de leur aïeule; cependant le baron de Courval
prit avec lui, depuis l':'i_:;e de quntre ou cinq
ans, son neveu Eugène de Saint-llars, et le
fll élever avec son fils, ce qui resrnrra cncoriJ
les doubles liens de parenté.
L'état militaire était, à celte éµoqne, le
plus propice à l"avancement et à sati::ifaire
l'amLition d'un homme; on songea à mellre
Eugène aux pages. C'était un excellent délm l,
mais les places étaient fort demandées; il fa 1lait de haules protections pour en obtenir une,
et la marquise ne connaissait personne à la
nouŒlle cour.
- J'ai bien une connaissance, cependant,
dit-elle un jour, mais je n'ose pas l'invoquer.
C'est le maréchal Lefebvre. Lui el sa femme
seraient peu fla.ttés de se rappeler le tem p~
où ils venaient dans mon antichambre, et où
l~ sergent, de planton chez mon ruari, attendait ses ordres.
- Détrompez-vous, ma.d,unc, rt•prit une
des personnes à qui elle s'adressait, le maréchal se souvient toujours d'où il est parti et
ne trouve pas mauvais qu'on le lui rappelle;
adrcssf•z-vous à lui et mus obtiendrez, j'en
suis sùr, tout cc que vous désirez.
La marquise se risqua.
Le lendemain, dès qui! fut l"heure des
visites, oo lui annonça le maréchal Lefebvre.
Il enlra sans aucun embarras el, arec une
bonhomie et une simplicité rares dans une
pareille position, il alla droit au fait:
- Serais-je assez heureux, madame 1a
m.'.lrqnise, dit-il en lui donnant ce titre alors
prohibé, serais-je assrz heureux pour que

Lefobvrc était Alsacien, sa femme aussi.

Ils allaient souvent dans leur pays, toujours
a,·ec ce profond bon sens qui ne craignait pas
de remonter à leur origine.
Pendant un de ces \'O)'ages, M. de Chnert,
président de la cour royale de Culmar, visila
la duchesrn. Ils se connaissaient dès longtèmps, et elle le recevait à merveille.
Après les premiers compliments, il lui demaada des nouvelles de monsieur son fil~,
enfant fort insupportable et qui leur avait
camé beaucoup de chagrins.
- Ab I dit-elle, en prenant son air le plus
bénin, vous ne le reconnaîtriez pas .... Si vous
saviez comme il est poli, bien élevé, charmant! J,Hnais un mot plus haut que l'autre;
il apprend bien maintenanl, j'en suis très
contente. Je vais vous le faire venir, vous en
jug-crrz.
Elle se lè,·e, ouvre une porle dérobée, à
côté de son l1l, rn face du président.
- Coco! Coco! crie-l-elle.
Pas de réponse, elle recommence.
- Coco ! Coco !
- Il va venir, il est dans sa chambr,•.
Elle se rassoit, la conversation reprend; au
bout d'un quart d'heure elle s'iuterrompl.
- li faut pourtant que rnus voyiez Coco.
Il ne m'a donc pas entendue?
Elle recommence le même jeu, sans plus
de résultat.
- Mais, sacrebleu! Yiendras-tu '? s'écriel-elle impatientée .
Un léger mouvement indique qu 'tlle I st
obéie. Satbfaite, elle retourne à sa place.
- Le voilà, ajouta-t-elk
Quelques secondes après, lc:1. porte s 'tntr' ouvre, une têle toute hérissée parait dans
l"entrc-bâillemenl, c'est celle de Coco.
11 lùcbe d'une voix sonore le mol de Camhronae, tire la langue et disparait bru pmmeut.

MAX

Mon mari avait beaucoup de mémoire, il
aimait fort à raconter; j'ai retenu de lui quelques faits assez curieux et qui doiv~nt trouver
place ici.
Étaut page de Napoléon Jer, celui-ci, qui,
de ces enfants, voulait faire des hommes assez
robustes pour pouYoir le suivre dans ses rapides conquêtes, les exerçait de bonne heure
aux fatigues; c'était entre eux une sorte
d'émulation à qui en supporterait le plus.
lis suivaient l'empereur cl l'impératrice
dans leurs VO)'ages, pres4ue toujours à cheval. !l. de Saint-11ars arrivait donc d"Allemagne à la suite de Marie-Louise. Us pa!)sèrent à Vare11nes, et là, pendaot qu'on relayait
les chevau1, les habitants s'altroupèrent autour du cortège ainsi que cda se passe toujours et partout.
Un homme s'avança près de la voiture et
commença un discours verbeux, avec force
révérences. L'impératrice l'écoutait avec ct tlc
patience des malheureux souYerains, obligés
de subir un ennui pcrpéluel; il est vrai qu'on
les y drt'sse Je Lanne heure-.
La duchesse de Montebello était à côté de
Sa Maje'!-té. Un des ofliciers de service lui dit
un mot à l'oreille. La dame d'honneur fit un
geste de surprise el de mécontenlemeut.
- l i faut prévenir Sa Majesté, ajouta+elle.
Marie-Louise l'entendit el s'i1iforwa de ce
que c'élait.
'
- Nous sommes à Varennes, continua la
maréchale, et cet homme qui ose haranguer
Yolre Majesté est ce même Drouet, qui a fait
arrêter la rein~ Marie-Antoinette.
L'impératrice poussa un cri.
Les chevaux élaient attelés, on n'aUcndait
que la fin des compliments pour se remettre
en route.
- Qu'on parle loul de suilr, ordonnat-elle.
Et, sans écùuter la fin, ~lie tourne le dos à
l'orateur, toute rouoe, et courroucée au dernier degré.
- Cet homme est bien hardi, continuat-é1le, il ne sait donc pas que la reine était
ma tante! ...
Drouet resta ~tupéfait. Il n'avait pas volé
1, leçon.

DA.Sil.

(MARQ l: t SE DE PO! LLOW DE S1.rnr -i\lARS.)

TUR.QUAN

+

La citoyenne Tallien

BILLARD.

C'était là sa meilleure éducation, jugez &lt;lu
reste!
Ce fils est mort jeune; il n'aurait proLablement pas fait oublier :,On père.

COMTESSE

JOSEPH

CHAPITR.E V

profit, Je regmie de la Terreur, sans avoir
l'audace entreprenante, le patriotisme, les
talents, les aspirations de Cf'Ux qui avaient
joué les premiers rôles, sans arnir pour excuse
1a situation critique de la France prise entre
la gmrre civile et l'invasion. Et s'ils furent
obligés d'enrayer, au lendemain même de
leurs premières vengeances, ce fut à cause du
mout·ement général et irrésistible de la
France entière, qui fit voir qu'elle ne tolérerait
plus le gouvernement de la guillotine.
Un des premiers soins de Tallien fut de faire
metlre en liberté sa maitresse. Si elle avait eu
des torts à son égard, si elle arnit commis
quelque inconséquence dont son extrême ('O·
quetterie é1ait seule coupable- et, coupable ,
comment l'aurait-elle été puisqu'elle ne lui
avait pas encore juré fidélité- sa longue détention l'en arnit assez cruellement punie. De

Après leur triomph9, les Thermidoriens
eurent un moment d'étonnement. Tallien
n'était pas parmi les moins étonnés. Il se
rnyait 4evenu l'homme du jour pour aYoir osé
attaquer Robespierre en face et avoir entraîné
la masse des indécis. Il entrevoyait vaguement qu'il y avait pour lui une grande situation à prendre dans la Convention après cet
acte gui le mettait tellement en évidence, et
c'est à lui que les flatteurs, qui lui YOJaient
déjà une grande autorité, rapportaient tout
l'honneur de la journée. Croyant aisément ce
qui le Oal!ait, Tallien n'avait garde de les
contredire. En politicien avisé, il chercha à
tirer le plus grand parl.i possible de son succès . L'intérêt personnel l'avait seul poussé à
attaquer Robespierre, l'intérêt personnel seul
continua à dicter sa conduite : il n'y faut
chercher ni un plan, ni une idée politique, ni
l'amour du bien public et du pays; on ne
trouverait rien de tout cela, - mais seulement
le désir de jouir, dans son débraillement moral, des richesses et de la maîl resse qu'il avait
scandaleusement acquises à Bordeaux; il faut
y voir aussi , et avant tout, le dé.\cir de supprimer ou de faire taire les témoins de ses crimes .
Il chrrdrn à faire monter les uns à l'échafaud 1 ; il fait em·oycr les autres en prison 1
dans l'espérance qu'il n'en sortiront pas.
Il semble sètre pénétré de celle détestaLle
maxime de Machiavel : C! li ne fout pas qu~
celui 4ui gouverne soit honnête homme, mais
il faut qu'il ait grand soin de le paraître. J&gt;
Car maintenant son coup d'État lui a ouwrt
des horizons nouveaux : l'ambition le mord
au cœur, il se croit appelé à jouer un grand
ràle, à prendre une grande place, f.t il ne faut
pas pour cela avoir un passé trop gènant
qu'on pourrait à l'occasion lui jeter à la face.
Aussi, les premières mesures prbcs pour
assurer la durée de leur triomphe, leurs vengeanct:s pnsonneilcs assouvies, les Thermidoriens respirent; ils pement se mettre à leurs
petites alla.ires, les seules d'aiHeurs qui préoccupent ces petits hommes. Ah! comme !lallet
du Pan les a bien dépeints en disant : c&lt; Ce
sont des valets qui ont pris le sceptre des
mains de leurs maîtres apiès les aroir assassinés. ll Ils ne voulait:nt, en effet, ces comparses, que continuer, m_ais à leur propre

son côté, Tallien n'était pas blanc comme
neige: n'avait-il pas, on s'en souvient, signé
l'ordre d'incarcérati un de son ami Guéry?
Thérésia ne s'en douta jamais. Afais tous deux
avaient expié leurs torts réciproques, tout grief

1. Dans le premier numCro du journal qu'il fonde
3~rCs le 9 Lhcrmidor, l'Am i de~· Ciloy1m1t, Tallien
denoncc uu agent des ComitCs 1\e Salul public et tic

d' un lémoin gèuant.

FRÉRO~.

Sureté gC.néralé, qui con11ai'l ses mê~ails comme complice de Robespierre. 11 c.~père se débarrasser ainsi

... 279 -

élait oublié, el, le 1~. la belle Thérésia sortait
de prison.
Le petit Jullien, lui, J entrait! « Il aine aux
satellites de Robespierre! avait dit Tallien, le
11 thermidor, à la tribune de la Convention;
on arait mis à la tête de l'instruction publique
un jeune homme de dix-neuf am, un jeune
homme que son âge appelle à la défense de la
patrie aux frontières . On ne s'est pas contenté
de cela; on a envoyé ce jeune homme dans un
département du Midi; là, il a exercé un pouvoir révoltant; il a fait couler le sang I our
s'applaudir ensuite de ~es actes arbitraires
auprès de Hobespierre et lui envoyer la liste
de ses victimes. " C'était habile à Tallien de
parler ainsi, mais c'était canaille; c'était une
manière de rejeter ~ur le petit Jullien les crimes dont il s'était couvert lui-même. Toute sa
conduite, dPpuis ce temps, consista à en
charger ce malheureux qui n'avait cependant
pas besoin d'endosser ceux des autres.
A quoi Thérésia ernploya+elle les premiers
Lemps de sa liberté 1 A mettre tout d'abord un
peu d'ordre dans ses affaires que deux mois
de détention et le malheur des temps a\'aient
passablement dérangées . Elle avait besoin
d'argent : une lettre qu'dle adressa à une de
ses amies de Ilurdeaux nous montre, dans le
menu, ses préoccupations.
Tous ces détails de la vie matérielle réglés:,
elle envoya de l'argent à sondomesliqueJosei h,
resté à Bordeaux avec son fils : c'était pour
paJer leur pt&gt;nsion pas~ablement arriéré!! par
rnite de force majeure. Puis, la direction des
travaux à faire et les soins de son installalion
!1 la chaumière clu Cours-la-Reine, ancienne
habitation de ~Ille Raucourt, lui prirent quelque temps. Après cela elle n'eut plus qu"à
jouir de la popularité immeme qui entourait
Tallien el dont elle avait une bonne part.
« L'homme auquel !"opinion publique allribue le mérite de la réaction dont on sentait le
bienfait, a écrit le chancelier Pasquier, c'est
'l'allien ... la France oublie le proconsul cruel
qui a tyrannisé Bordeaux, l'un des promoteurs des massacres de septembre, le régicide.
Il y a des sentiments qui effacent ou surmontent tous les autres: Lei est celui de la reconnaissance qu'on porte à cet homme. Je l'ai
vu, après le bruit d'un assassinat dont il avait
paru menacé, après une retraite de quelques
jours dont le motif n'était pas bien connu,
On \·oil que l'Ami des Ciloye11s èlait cousin gcrmaio de l'A ·mi du Peuple.
2. Comme llarc-Antoine Jullîen, pnr exemple .

�1f1STO"l{1.ll

jeune, assez beau; il avait l'air calme et serein. Mme Tallien élait à ses côtés, elle partageait son triomphe. Pour elle aussi tout '!tait
effacé, et l'opinion ne savait pas avoir de rigueurs 1 • J&gt; Oui, il faut le répéter après le duc
Pasquier, l'homme qui a fait ouvrir les prisons
à ses semblables opprimés, mérite qu'onlui pardonne beaucoup, quels qu'aient été les mobiles
qui l'ont poussé à agir; il mérite aussi de la
reconnaissance, quelque fortuit qu'ait été le
bien qui découla de son acle.
Les premiers mois qui suivirent le 9 thermidor ne furent pas pour Tallien un temps
de désœuvrement et de seuls plaisirs. La vie
politique n'était pas calme à la Convention et
tandis que la population, pour se consoler des
ruines et des deuils de la Terreur, se jetait à
corps per&lt;lu dans les plaisirs el les débauches,
bien des colères couvaient sous la cendre. [l
fallait avant tout museler les comités. Tallien,
avec Cambon, fit décréter qu'ils ne seraient
plus permanents, mais renouvelés par quart
tous les mois. Le Comité de Salut public,
décimé par la guillotine, lut complété;
l'homme qui avait osé attaquer en face SaintJust et Robe~vierreen fit partie. La puissance
dictatoriale des comités se trouva ainsi détruite. C'est dans l'intérêt de leur conservation
personnelle que les Thermidoriens avaient
pris ces mesures énergiques: la France, elle,
n'y vil que le bien qui en découla; elle l'allrihua à leur sagessP, et c'est pour cela qu'elle
les applaudissait en toute occasion.
'Tallien et les autres Thermidoriens qui ne
pouvaient se méprendre, à la popularité qui
les entourait, que la France ne tolérerait plus
un régime de sang, se rendirent aux prisons
'en personne, en ouvrirent largement les parles
et se firent encore acclamer.
Mais le parti de Robespierre ne les acclamait pas. Une foule de mécontents, entre
autres les quelques milliers de citoyens qui
recevaient quarante sous par jour pour assister
aux assemblées des sections, et à qui ]es Thermidoriens avaient supprimé cette prime à la
fainéantise, se réunissaient à la société des
Jacobins. lis y déclamaient avec fureur contre
la nou.velle orientation de 1a politique conventionnelle et lançaient des menaces contre les
nouveaux maitres de la France. Le 25 fructidor même (9 septembre), Tallien faillit, à
ce qu'on assura, être assassiné. La Convention s'émut de cet attentat. Merlin de Thionville dil que le peuple « voulail que le règne
des assassins finît » et rejeta sur le club des
Jacobins la responsabilité de cette tentalive
criminelle. Hais ce n'est que le 21 brumaire
( l l novembre) que les comités de la Conven-

lion décidèrent la suspension des séances des
Jacobins, la fermeture de leur salle el le dépôl
de la clef de celle salle au secrétariat du comilé de Sûreté générale.
Thérésia, dans une letlret, ::.'attribue le
mérite de la fermeture de ce club. Il est probable qu'elle n'y fut pas étrangère. Après
raLlenlat donl Tallien (qui n'était pas encore
son mari) avait failli être victime, et dont
celui-ci attribua la re~ponsahilité aux rancunes des Jacobins, Thérésia l'engagea sans doute
à provoquer, à la Convention, un décret de
dissolution de celle société. Mais elle s'attribue un rôle actif dans l'a Ifaire: &lt;( Ce fut aus~i
moi, dit-elle, qui lus dans la rue Saint-Honoré, accompagnée de Fréron el de Merlin de
Thionville, enlever les clefs de la porte du club
des Jacobins, ce qui empêcha leur réunion ce
jour-là et donna ainsi le temps au parli contrairede provoquer leur clôture définiti,ve avant
qu'ils ne sef ussent concertés pour l'empècher. )&gt;
La chose a dû se passer ainsi, puisqueMmeTallien le dit. Mais il est curirnx de voir que deux
membres de l'Assemblée, arcompagnés d'une
femme, se donnaient mission d'attenter au
droit de réunion, au moment où la Convention
le faisc1il elle-même par une loi de circonstance.
Ce petit incident e~t une des mille preuves
de l'anarchie qui régna en France après le
9 thermidor et qui se prolongea, sous le Directoire, jusqu'au f8 brumaire. Cette anarchie
n'était pas seulement dans l'administration,
mais aussi dans les esprits. L'atonie des affaires
avait amené une misèregénérale,et les mémorialistes du temps onl tous fait le tableau des
souffrances de la population. Donnons celui-ci,
qui monlre en même temps ce qu'était alors
la vie à Paris : cc La disette était affreuse, dit
l'un d'eux, la misère au comble, et ce souverain déchu (le peuple) osait à peine se plaindre. Ce n'était plus qu'une vile populace sans
énergie, rugissant encore sous Ja main qui la
chàtiait, mais n'ayant plus même la pensée
d'une révolte. Tous les malins, la ville entière
présentait le déplorable spectacle de milliers
de femmes et d'enfants accroupis sur le pavé,
aux. portes des boulangers, pour y recevoir,
en paianl, un morceau de pain! Plus de la
moitié de Paris ne se nourrissait que de pommes de terre. Le papier•monnaie était sans
valeur, l'argent sans circulation; celte situation a duré plus d'une année. Un spectacle
plus élrange frappait encore les yeux de l'observateur : les infortunés qui avaient gémi
dans les prisons étaient rendus à la liberté,
et comme ils avaient échappé au supplice, ils
jouissaient de leur bonheur avec transport;
les dangers auxquels ils avaient été exposés
si longtemps excitaient un grand. intérêt. Hais
la vanité, si ingénieuse en France, en sut
tirer parti; c'était à qui prétendrait avoir le
plus souffert, et comme il était de bon goût
d'avoir été persécuté, une foule de gens qui
s'étaient cachés ou avaient acheté leur tranquillité à force de bassesses, se vantaient
d'avoir gémi dans les prisons. Des milliers
d'innocenls avaient péri sur l'échafaud; mais

si l'on s'en fût rapporté aux récits de la haine
et de la vanité, la moiûé de Paris eût emprisonné ou massacré l'autre moitié. A celle
époque, le désordre de la société était porté à
son comble; ]es rangs avaient disparu, les
richesses avaient changé de mains : comme il
était encore dangereux de se vanter de sa
naissance et de rappeler une ancienne existence, les nouveaux enrichis voulaient donner
le ton et joignaient à tous ks travers d'une
mauvaise éducation lous les ridicules d'un
patronage sans dignité. Une autre classe,
plus recommandable, les artistes, trouva de
la considération dans le besoin que beaucoup
de gens éprou\'aienl de chercher des distractions el mème des ressources dans les arts de
l'imagination. Ce goût des art~, généralement
répandu, acheva de jeter dans les modes el
jusque dans les mœurs de la capitale un dévergondage inconcevahle ; les jeunes gens se
coiffaient en victimes, l~s cheveux relevés sur
le sommet de la lêle, pour rappeler les infortunés qu'on conduisait au supplice; ]Ps femmes, au contraire, imitaient dans lPurs vêtements les usages de l'ancienne Grèce. On ne
croirait pas, sans l'avoir vu, que des femmes
charmantes, bien élevées et d'une naissance
distinguée, portaient des pantalons couleur de
chair, se couvraient les pieds de cothurnes,
étaient à peinè vêtues de robes de gaze transparentes, et, le sein détouvert, les bras nus
jusqu'aux rpaules, se présentaient dans les
lieux publics, et loin de révolter la pudeur,
n'excitaient que l'admiration el les applaudissements. Les anciens palais, ]es jardins particuliers é1aient transformés en asiles de
plab,irs: c'était l1 Él1·sée, c'était P.iphos, Tivoli,
ldalie, etc. ; et partout une cohue, une étourderie turbulente, un débordement de mauvais
ton et un mépris de toutes les bienséances qui
excitaient la honte et le dégoùt 5 • ))
La citoyenne Thérésia n'était pas étrangère
à cette corruption des mœurs ni à ces licences
de la mode. Dans ce renouveau de la Société
parisienne, c'est elle qui, en sa C[Ualité de
femme en vue, de grande coquette et de
beauté hors de pair, donnait le ton aux autres
femmes, comme le fait la reine dans une monart.:hie. Elle n'allait cependant pas tarder,
parmi bien des mauvais exemples, à en donner
un bon : celui du mariage.
Thérésia de,·ait à Tallien de l'avoir arrachée à l'échafaud, à Bordeaux; de cela, elle
l'en a\'ait payé et, de part et d'autre, les
conditions du marché avaient été tenues. Us
étaient quittes. Si elle lui devait aussi un
peu, pui~qu'il en avait signé l'ordre, l'incarcération de son ami Guéry, c'est bien à lui
qu'elle de\'aÎt sa mise en liberté. De son côté,
Tallien, pour lui être agréable, avait la courtoisie de lui dire que, sans son amour, sans
sa lettre, il n'aurait pas eu l'énergie d'allaquer Robespierre. On se devait donc réciproquement beaucoup de reconnaissance. N'y
avait-il pas lieu de faire sanctionner ces sentiments et l'irrégularité de leur situation par
le mariage'? Bien des convenances se trou-

1. Chancelier PMQu111t , Mém oins , t. I, p. 114.
2. A. M. de Pougcns, Bruxell es, 16 novembre 1824.

3. C1&lt; LA\'.ILETlE , Mém ofres et Sout:enù s, t.1 , p.1 M.
4. li y avait aussi une autre raison. Peut- être Thê-

résia était - elle d~jà enceinte de relie de ses fill es qui
de\'Înl la comtesse de Narbonne-Pelet.

reparaitre au 1héâtre de l'Odéon. On ~avait
qu'il devait y venir, ·on l'I attendait. JJmais
salle de spectacle ne ful aussi remplie. L'intérieur n'avait pas suffi; les escaliers mêmes
étaient pleins comme le parterre. Il paraît

enfin : quel accueil! Quelles acclamations!
Les spectateurs des loges, du parterre, les
hommes, les femmes, tous montent rnr les
bancs,. on ne peut assez le regardtr. Il éJait

...., 28o .....

�111ST0'1{1A

----- -----------------------·

veraient réunies - du moins tous deux Je
crurent - dans une union où il en avait
d'abord été si peu question. On ne sait si le
souci de la morale, celui de la dignité de leur

vie privée, entra dans les calculs de chacun.
C'est peu probable : à celle époque, à leur

âge, dans les classes sociales si opposée~ d'où
ils sortaient l'un et l'autre, on ne se preoccupait pas de pareilles niaiseries. Tallie~ ai~ait

'J'hérésia et en était aimé, ou du moms 11 le
croyait, ce qui revient au même. Il n'ignorait
sans doute aucune des légèretés de celte co-

quette. En véritable amoureux, il oubliait
celles qui avaient précédé le moment où il
l'avait connue et ne pensait pas que de nouvelles coquetteries pourraient 5ui, re celles-I_à.
Pour ce qui est de la façon dont elle avait,
pour lui, oublié ks lois de la m?ral~ el_ de
l'honneur, elle était toute ammsl1ee : falhen
oubliait assez volontiers qu'il lui avait imposé
lui-même cette conduite, il s'imaginait peutêtre aussi qu'il avait fait sa conquêle : sa
vanité y trouvait doublement son compte, car
'l'héré~ia était fort jolie, et puis, pensez donc,
elle était marquise I Pour le fils d'un domestique, ce n'élait pas là une mince considération, et, pour tout le monde,que serait l'amour
si la vanité ne venait pas en pimenter un peu
l'éternelle banalité?
Et le pauvre aveugle, qui, sans rappeler ~e
trop près l'enfant au bandeau et au carqu01~,
n'était pas mal de sa personne .e~ comptait
peut-être sur ses avantages ext~r•~~rs ~our
conserver sa conqnêle, ne pourn1t s imaginer
que Thérésia, un beau jour, lassée de lui ou
tout simplement curieuse d'un autre hommr,
pourrait se permettre _avec celui-1~. c~ qu'ell~
s'était permis avec lm. De cela, l 1dee ne lm
vint pas; ou, si elle lui vint, il se dit pl ut-~!re
qu'elle avait une jolie forlune et que,_lorsque
amour et beauté ,,iennent à nous faire banqueroute, c'est toujours u?~ comp~nsat~on.
Mais celte cruelle éventllid1te pom•a1t arriver
à d'aulrcs, à lui jamais! li aimait. il était
aimé et il arait peut-être eu vent de cette p~role de l'Étriture : Fortis esl ut nwt·s diLectio 1 (l'amour est fort comme la mort).
L'avenir devait lui monlrer bien vite que
l'Écriture ne se connaisrnit pa.:; plus que lui à
ces choses chez les femmes. Et c'est en toute
confiance qu'il s'embarl1ua dans l'aventure du
mariage.
.
.
,
De son &lt;Ôlé, Théré~ia ne m:rnqua1t 1,as d y
apporter une bonne ~rm·i~ion dïll_usions .
Mais pas les mêmes. L 'en1 vrement du tr10mphe
de thermidor, les exagérations qu'elle entendait de toutes parts sur les mérites de Tallien,
les ·applaudissements qui, durant plusieurs
mois 2, saluaieut l'entrée de son amant dans
tout lieu public, lui firent croire qu 'die
s'était trompée sur son compte et qu'il élait
réellement un homme de valeur.
Ambilieuse, elle pensa qu'arec les qualités
qu'elle lui prêlail depuis qu'on l'applaudissait
partout, Tallien ne s'arrêterait pas là. Il était·
fort jeune, vingt-cinq ans, pas davant:ige;
avec un peu de savoir-faire on pouvait espérer
pour lui les plus hrntes deslinées. Tout était
1. Gant., Vlll, 6.

créer à la société nouvelle qui s'élevait sur
les ruines de l'anf'ienne. li y avait de grandes
situations à prendre pour Ms hommes Jeunes
et entreprenauts. Tallien avait fait ses preuve~,
il était l'idole du puulic parisien : elle saurait
bien le pou~ser en se poussant el_le-même.
L'avenir, devant lui, s'ouvrait donc 11nmeose.
Elle aima il les nobles et délirates jouissances
du poun•ir; elle adorait le luxe : elle cr~t
que les hantes situations qu~ n~ manqu~ra1~
pas d'orcuper un ~omme s1. hwn_ par~t lUJ
procureraient les r1cbess:s necessa1res a. ~e~
&lt;Toùts dé\oraleurs. Et pm-:, a\ec cette îanltt~
~ue l'on a à prendre ses dé~irs pour des
Jilés, elle se di~ait qu'à !out prendre elle eta1t
haLituée à Tallien. Homme pour homme, autant accepter celui-là. li n'était pas plus la_id
qu'un autre, et, depuis qu'il la fré4ue_nta1t,
il s'était as~ez convenablement forme aux
usarres ex1érieurs de la bonne compag-nie.
~iais l'aimait-elle? Ceci est une autre question, el bien oiseuse, car qu'est-ce que
l'amour a à faire, je vous le demande, dans
le mariage? Elle trouv:iil ou croyait trouver
son avantaoe à épou.~er Tallien, elle l'épousait. Quoi de plus simple! Et y a-t-,il be~oi~
de s'embarrasser d'autre chose? Etc est arns,
qu'elle se trouva avoir pris pour mari JUStement l'homme qui ne pouvait en aucune
façon lui convenir, et Tallien, la femme qu'il
ne lui fallait pa,.
. . . ,
Et le 26 décemure 1~94 la mume1pahte
donmiit la sanction légale à l'union commencée rle ~i cavalière façon à Bordeaux. De
sanction religieuse, il n'eu fut point question.
Pas un parent ne si.!na au mariag~.
Après son mariage, Théréi ia quitta rnn
appariement de la Chaussée, d'Anlin p_our
aller sïnslaller anc son mari a la Chaumiere.
C'était une charmante habit11tion couverte en
chaume, située au coia de l'allée des Veuves
(à présent a,·enue Montaigne) et du CoursLa-Rl'ine.
La citO)'enne 'fallien, qui ai.mail le monde,
ce qui é1ait bien naturel, pmsqu~ sa beauté
lui valait dt!S succès et que sa gracieuse amaLilité lui en prof'urait d'aulres, voulut, une
fois mariée, se mettre à recevoir. Elle eut
pein~, tout d'ab~_rd, à recruter so_n s_alon :
l'émi«ration la !erreur, encore :-1 recente,
les d~uÜs, ia ruine générale en était'nl lrs
causes principales. !lais les dé~u_tés.' l_cs banquiers avec lesq~els son père av~11 ele. en relation, les fourrnsseurs drs armees qm commençaient à étaler un grand luxe, quelques
«ens de lettres et artistes lui formèrent
bientôt un noyrn d'habitués fort agréables.
On jouait, à la Chaumière; on jouait ~ème
très gros jeu; on 1 d!uait, on ,Y sou rait, on
y faisait de la musique ; mais, malgré la
vo«ue extraordinaire qu'avaient alors toutes
les° danses, on n'y dansait pas.
Toujours aimable, toujours charmante, la
belle mailresse de maison faisait on ne p('ul
mieux les honneurs de chez elle. QuelqUts
femmes commençaient à y venir, et, si elle
parlait avec elles plaisirs . et toilett~s, cela
ne l't:rnpêl·hait pas de smvre atten11,,em1:11t

;é~-

2. Chanctlier P.i.~Qun.:n, ./Jlémoh-es, t. 1, p. 114.

la politique de couloirs à laqu~lle é1ail mêlé
son mari et qui venait se contmuer _dans le~
soirées de la Chaumière. Elle prenait part a
toutes les causrries, même à celles d'affaires,
- les politiciens, on le voit, ont de tout
trmps traité les affaires entre les femm_es e_t
le champagne, - et s'évertuai_l à _pla1r~ a
chacun, ce qui ne lui était pas d,rûcile. c.~sl
ainsi qu'elle plantait les jalon.s de la carne~e
qu'elle rê\'ait pour son mari, et elle ~~,•ait
bien que, dans toute carrière, en po!1h~ue
plus encore qu'ailleurs, la femme dmt etre
le collaborateur de son mari. Du reste,
n'rst-ce pas elle qui en recueille les plus
beaux bénéfices! Mais il y en a si peu de capables! Et, par une dé~ision du sort.' ce. ne
sont jamais ctlles-là qui occu~ent la s1tuat10n
où elles pourraient faire briller leurs qualités, leur esprit et leurs talents. . ..
Dans l'anarchie universelle qm smv1l le
9 thermidor, Mme Tallien eut un ml'~ile;. el
hien grand : celui de prêcher la Lonle, I_mduluence et l'oubli des discordts passees.
1m: recevait des pétitions, comme j~dis à
Bordeaux · elle les apost11lait el se fais:a1t une
,
•
t '
clientèle de sollii;iteurs. Les émigr~s ren res,
les anciens royalistes, lui rappelant d'a1~ciennt&gt;s relations, ne craignairnt pas de _venu
s'adresser à elle, pour s'assurer le succes de
leurs demandes. Elle s'emplo)·ait avec une
bienveillance infati«able à obliger tout le
monde, et cette bie;veillance, trait distinctif
de son caractère, ne la quittera jamais.
Malheureusemeul. la r.oquLLterie, uue
extrême léo-èreté ne la quitteront pas darantao-c. Les t~rribles leçons des événements ne
lui apportent pas le moindre_ séricu.x dans le
caraclère ·1 le don de réflexion lm manque
to1alemen t; elle est toute de prime-saut, ne
fait que cc qui lui plait et ~e s'inquiète ~as
des conséquences. On pourrait presque cr01re
que, si elle fait le bien, c'est pour s'ti_mus.eri
si elle oblige les gens, c'est pour se d1str:ure,
pour satisfaire un besoin d'intri~uer, parce
qu'elle trome drôle de ~e mêler d'affaires et
de faire marcher les g(•ns à son commandement, &lt;JUe c'est une cbose délicieuse d'ê~re
une femme politique. Elle est du reste bien
convaincue qu'elle l'esl, depuis qu'elle cherr..:hc
à faire croire que c'est elle qui a ren,·ersé
Robespierre. N'écrivait-elle pas, en 1~2!, e~
faisant, il est vrai, une légère restr1d1on _a
ce qu'elle disait san~ aucune rt'.ticence d~pu1s
sa sortie de prison : « . ... Le 9 thermidor,
le plus beau jour de m~ vie, puisyu~ c't~t un
peu par ma petite mai~ que 1~ gu1Ilotrne a
été renversée. J&gt; Complice obligeant de ce
petit empiètemcnl sur les droits de son. mari,
le public le croyait alors, ou. du_ morns se
plaisait à se le figurer, tant 11 a1rue à personnifier en une idolr, homme ou femme,
ses sentiments, ses préférences, ses afli:clions,
comme aussi ses rancunes et ses haines.
C( On rendait gràces à Mme Tallien, dit un
contemporain, de la salutaire influence e~ercée par elle lors du U Lhermidor, et on aJo.u•
tait presque les hommilges de la reconnaissance puhlique au culte rendu à sa beauté 3 • )&gt;
3. Duc de Il \GtJsE , .llémoires, t. 1, p. 80.

1.JI

ClTO'YEl\lN'E

T ./11..Ll'EN

Mme Tallien rrut un peu trop à la situation meubles les plus recherchés, l'or, les diade sainte, tout au moins d'idole, qu'elle mants, devenus la proie de trois cents bri- charges et emplois extraordinaires, comme il
y eu avait sous la monarchie, demeurait un
s'était faite, et, dans son admiration pour gands dont l'opulC'nce insulie à sa )'lisère. La
simple dépu·é, perdu dans la masse des
elle-même, elle ne songea point, en ces plupart de ces dépulés sont sortis de la caaulrl's; que l'Henir qu'elle lui rroyait était
temps de misère navrante, à mettre un frein naille : à ces vices, ils ont ajouté celui d'une
bien long à se dessiner, qu'il ne justifiait
à son goût excessif pour la toilette. Lrs
pas,
en somme, les espéranc-cs qu'elle avait
gazettes du temps ne dédaignent pas de donner
placées en lui. Elle avait beau le pousser à se
parfois les détails de ces extravagances.
mettre en arnnt cl à devenir l'homme indisMallet du Pan, dans sa Correspondance avec
pensable
de la Conl'ention, Tallien, qui pala Cour de Vienne, parle d'une robe à la
raissait avoir fourni dans la conjuration
~recque que &lt;! Ja femme d'un député nommé
contre floblspierre la somme de ses capaTallien a payée douze mille livres». Si elle aicités, ne réussissait pas à prendre à. la Conmait à obliger ceux qui venaient s'adresser à
vention une place prépondérante. C'est qu'il
elle, il ne semble pas qu'elle ait beaucoup
y avail du subalterne en lui, du ,alet; il rn
songé à aider Jes pauvres, les uais pauvres,
ressentait de son origine : de plus, il n'avait
qui, par miiliers, mouraient de faim et de
pac; assez d'instruction pour s'occuper utilefroid . Sa bonté était plus passive qu'active,
ment des questions de législation ou d'admic'est-à-dire qu'elle ne refusait rien à ses amis,
ni,tration, el ses C( talents l) n'étaient pas de
mais ne pensait pas à aller au-devant des
ceux qu'on peut uliliser souwnt dans une
infortunes pour les soulager. Tout le mondr,
assemblée deliLérante : on ne f.tit pas Lous
d'ailleurs, était alors ainsi. On 1.e songeait
les jours un 9 thermidor. Aus5i le rnpit-on
qu'à s'amuser, qu'à faire la fète à outrance :
errer dans lrs couloirs, se mêl, r à une foule
théàtre, bals, concerts, soupers, se parlageaient
d'intrigurs, s'occuper de spéculations comle temps de ce petit noyau &lt;l'enrichis, de banmerciales rJbaissantes, s'éparpiller rn mille
quiers, de fournisseurs des armfos, de spépetitrs affaires.. Et, romme il n'arait pas dans
culateurs sur les biens nationaux, d'agiosa vîe un but élevé et d'intérèl général, il deteurs sur les subs:istances, de déptJtés, etc .,
meurait un médiocre et ne sorta'.t pas de
qui formaient alors le Tout-Paris de l'époque
M ER LIN" DE TIUONVILLE.
l'ornière
de~ rnlgaircs politiciens. li ue mûet s'étourdissaient, dans une orgie sans fin,
D'apres le dessin de i".IAuRrn.
rissait pas. C'est le défaut des hommes chez
sur les dangers de la patrie et les souffrances
qui les passions rt le sentiment l'emporttnl
des patriotes. Écoutons sur la façon de vivre hypocrisie plus effrontée que leurs mœurs, et sur
le caractère.
de tout ce monde, qui élait celui dont s'c n- ils donnent le premier exemple connu de
IJ
y avait amsi à cela une autre raison,
tourait Mme Tallien, le calvinisle et philo- l'impudence dans le crime el de la profanaoh! bien prosaï4ue, et que, comme lous les
sophe de Berne, Mallet du Pan. Il écriYait, le tion journalière des mots de justice, de vertu,
hommes faibles, il n'osait pas supprimerpnr un
1er février 1795 : « Je craindrais de peindre de désintPressement, de démence 1 • »
coup d'énergie, par un petit 9 Thermidor de
la vie inràme de trois ou quatre cenls de ces
Voilà le milieu dans lequel viYail lime Tal- ménage. Le malheureux a\ ait besoin J"argent
dépulés. lis é1onnent la Yillc la plus corrom- lien, jeune fr•mme de vingt et un am. Après
pour fournir aux dépenses écrasantes de sa
pue du monde entier par leurs débordements. Ie monde corrompu qu'elle avait rn et fréfemme. C'est pour cela qu'il prostitunit son
C'est du sein de la débauche la plus effrénée, quenté sous Louis XVI, après les singuliers
mandat électif dans des affaires commerciales
qu'ils rendent l'ordre drs massacresi c'est com,ivcs parmi lt·squels elle s:oupait l1 Buret qu'il ne rougissait pas d'en faire argent.
en sorlant des bras des plus vill·S prosliluées dèaux, il ne faut pas s'étounrr 4u'elle ne
Mais comment aurait-il pu rougir de quelque
qu'ils vont parler de mœurs el de vertus à s'en étonnât pas el11'•même, qu'elle ne pemàt
chose après Tours et Bordcaux? C'est aussi
la tribune; c'est au milieu d'orgies qui feraient point qu'on pf1t êlre autrement et vivre plus
pour de l'argent qu'il trahit la République,
rougir les plus impudents libertins qu'ils re- honorablement. Les comcrsalions de ces grns
lui , enfant de la République, qui lui devait
çoivent lts clefs des villes conquises et les aux sentiments si peu élcYés n'élaient guère
tout, qui n'avait été quelc1ue chose que par
propo!)itions de paix. Pres11ue tous out fait à faites pour remontn le. niveau de l'honn ur
elle: oui, il travailla, en 1795, à n·tablir la
Paris et dans les départements le commerce et de la dignité, et, dans son salon comme
royauté des BourLons. Incapable de faire ~a
des emprisonneml'nts èt des dêlivrances , des dans ceux qui s'ouH.1Îent peu à peu à Paris,
place au soleil par son travail dans une démomorls et d(s ,·ies; ils ont J1JÎ; à prix les têtes Mme Tallien n'entendait parler que du cours
cratie, a)ant de l'ambition et point de talents,
et les fortunes; mille fois ils ont envoyé à journalier des assignaLs c·t des de11r1:rs de
ce chacal dé la politique complait tirl'r honl'érbafau&lt;l celui dont ils avairnt reçu des s·1m- consommation, d'agiolage, de ~péculatious et
neurs et profits, profils surtoul, de la monarmes énormes pour le sauver. Partout ils ont d'alfoirrs. Ce n'est r1u'après ces conversations
chie. Et c'est ce qui fait tomber l'accusation
forcé des femmes chastes à se prostituer pour qui faisaient du salon une SU( cursale du Perlancée contre lui d'avoir été C! l'empoisonnc.-ur
racheter leurs jours ou ceux de leurs maris;. ron' ou du marchéaui: Llés,que qutlqurs esdu fils de Louis XVI au Temple ». D'abord
Tuul ce que l'impiété peut vomir de Llas- prits moins terre à terre parlaitul del, Consl'eufant n'a pas été emroisonné ; ensuite 1
plièmes, tout ce que l'immoralité peul dicta titulio11, de I.1 guerre, de la pacification des
comment Tallien aurait-il songé à le suppride turpiludes, forme leur habitude et leur esprits, parfois d'art et de littérature, et
mer, puisqu'il voulait au contraire le faire
com-cr~alion. Ils ont acquis l,·s hôtels, les alors une aimaLle pointe de galanterie venait
proclamer roi, afin d'asseoir solidement sa
fermes, le moLilit:r des propriétaires qu'ils égayer la causerie .
propre situation pendant la régrnce?
ont fait assassiner; leur luxe est celui dl's
Ccpendanl, Mme Tallien ne semLlail pas
La mort du jeuoe prince ruina, pour le
satr.ipes de l'ancienne Perse. Ils ne prennent m•oir trouvé dans son mariage, dans son
moment, ses espérances. Et l(s Jacobins n'apas la peine de dissimuler ces fortunes; mais mari plutôt, tout ce qu't,lle avait paru s'en
vairnt pas si tort qu'on pouvait le croire au
le peuple est tellement corrompu 4ue ce prometlre. L'affection de Tallit:" □ ne lui ma11premier abord en trnitant Tallien, Barras et
spectacle le touche peu, et lt·Ilemcnl ser,ile 4uait pas, mais cda ne la touchait que peu,
les autres Tbermidorie11s de royalistes~ puisque
qu'il Yoil aYec iudiflérence les plus belles dc- étant de ces femmes qui aiment mirux ètre
en préparant par des négocii:..tions secrètes le
Dlf:'urcs, les plus magnifiques maisons de préféréts qu'aimées. Ce qui l'ennuyait, c'est
rttour de Ja roputé, ils trahissaient la Répuplai~ance, les taLles les plus exquises, les que son mari, pour qui die avait rêvé des
Lliqur. Il est à remarquer, du reste, que
1

1. Mua.ET

011

PAX, Con·espoJ1da11ce at•cc fo cour

tle lïem1e, t. 1, p. 01.

2. Le Perron était cel f'sealier· aux marches dP
disjointes Cjui élail à l'cxlrt\milC de

pic1-rcs usées cl

ln rue \ïrirnne el sur 1, quel se trnaient tous ceux ~ui
1·i,·aienl Ue la Dom·sc.

�. - - mSTO'R,_1.JI
Tallien et Barras. furent seuls exceptés de la

loi dite d'amnistie qui, en 1815, exila les conventionnels régicides. Est-cc la citoyenne
Tallien ,qui les avait l'un et l'autre engagés à
entrer en pourparlers avec les Bourbons pour
une restauration royaliste? Peut-être. Toujours est-il que, en 1815, ils surent se prévaloir de leur trahison, et c'est bien plutôt à

cela. qu'au souvenir du 9 Thermidor qu'ils

aYeucrlemenl d'amoureux, Tallien commençait
o
.
b
à s'apercevoir qu'il ne ~ompta1t ~as ~~ucoup
chez lui : Lientdl on lm fera sentir qu 1l y est
de trop. Le pauvre homme dut terribleme~t
souffrir en voyant que sa femme ne voulait
pas être belle que pour lui. _Et belle, ~Ile
l'était, ~n ces années, au dela de ce qu on
peut dire. Sa beauté faisait événement "quand

elle entrait dans un salon, dans un théalre ou

FERMETURE DE LA SALLE DES jACOBlXS. -

durent les ménagements que la flestauration
n'ellt point pour les autres régicides.
Le jeuoe couple n'avait encore q~e tr.ès P,~u
de mois de mariage et le ménage n alla1t deJà
plus. Sa lune de miel n'av~it été qu'~n _déjeuner de soleil. Les tira1~lelD:ents cla1ent
fréquents. Tallien pourtant a1ma1t sa femme,
il l'aimait sincèrement. Et c'est pour cela
qu'il ne pouvait voir avecindifférenc,e les légèretés et inconséquences de plus dune sorte
que Thérésia, charmante si on_ veut, ~a~s volage el passablement perfide, mventa1t JOurnellement, comme si elle se fùt juré d'excéder
et de pousser à bout son mari. Malgré son

L;i

jauues collanls. C'ctait la mod~ de se dandiner
ain~i. Avec leur cliqutti;; de breloques, de
grosses chaînes de montre et de cannes torsPs,
avec leurs chapeaux à deux cornes Et leurs
cocardes gigantesques, ces incropbles ~~aient
em,ahi peu à peu le salon de la Chaum1ere et
rien n'était plus curieux que d'entendre, au
lieu de langage, le gazouillis de petite maîlre1:=se, fait d'inepties et de fadaises, que ces

Gravure de l\lALAf'E.~U, d,'aprés DUP LF.SSI-BF.RTF.A UX,

·dans quelque lieu public. Même chez lui,
cette beauté empêchait Tallien d'approcher sa
femme comme il l'aurait désiré. Et, comme
il y avait toujours beaucoup de monde dans sa
maison l'intimitéétaithannie du foyn. Chaque
soir, q~and on nê sortait ras, il voy~it Thérésia
trônant au milieu d'un cercle de Jeunes gens
à la mode. Ces inc oyables, comme on lrs
appelait, coiffés à l'imbrci_le jusque ;ur les
yeux, maniant avec millesmgeries un enorme
lorrnon avant de se le pbcer sur le nez, se
da;dinaient avec leurs habits bleus à basques
traînant jusqu'à terre, leurs gilêls à grands
re,·ers et à grands ramages, leurs pantalons

inr.-oyables Jêlaient avec une gracieuse étourderie à tous les échos du salon.
Tallien n'aurait pas voulu de tous ces
rrens-là
chez lui. Bien qu'il ne pût s'emfècbrr
0
.
d'être flatté , simple enfant du peuple, de rn11·
dans sa mai~on des hommes de l'ancienne
arislocralie venir en solliciteurs , il rn était
aus~i gêné. Mais il n'élait pas le _maîlre .de
signifier une volonté, d'avoir un avis, de fa1.re
une observation, de donner même un conseil,
On ne lui demandait rien de tout cela, et,
s'il aYait un droit, c'était celui de se taire.
Tout amoureux t1ui n'est pas aimé - et
c'est le cas général - en est là : c'est celui

1

des deux qui n'aime pas qui est lout; l'aulre
ne compte pas, ou si peu!. .. IleureusemE'nt
que la Providence nous a donné le don d'illusion et aussi l'espérance : ces deux viatiques
nous permettent d'atteindre, sans trop de désespoir, le moment où il raul dire adieu aux
chimèr~s. Tallien ne vivait donc que d'illusions
et d'espérances. Il cherchait à s'aveugler sur
son triste sort lorsque le voile des illusions
se déchirait lrop brulalement deYanl ses )·eux;
et c'est ce qui l'excuse de s'être plongé alors,
pour s'étourdir, dans toutes les sensualités.
Politicien, il cherchait aussi des disfractions
d,ms ces éternelles intrigues de couloirs, et,
toujours à l'affût des occasions de se mellre
en évidence, il essayait de gravir à nouveau les
li auteurs où l'arnil un instant porté le O Thermidor. filais l'éloffe, rn lui, faisait absolument
défaut, et, après quelque tcnlative, il rrtombait
dans la désolante réalité de son insurflsance.
Thérésia cependant le menait, el il est probable qu'elle fut plusd'unefois son inspiratrice.
On peut atlribuer un peu à son influence
la plaido-rie que fit Tallien, le 5 frimaire,
en faveur des fédéralistes bordelais, tt aussi
l'abrogation du décret du 6 ao ,'it 17!)5 qui
les aYait mis hors la loi i -à moins gue, dans
un simple intérêt particulier, une i11tention
électorale pcut-èlre ou le n1lurd désir de fairè
oublier les rnuvenirs fàcheux de son proconsulat, Tallien n'ait chnché à se concilier ainsi
des sympathies dan; Bordeaux.
Mme Tallien avait une ambi1ion : c'était de
rt!unir dans son salon tous les députés qui
avaient volé con Ire nobespierre le 9 Thermidor,
d'y amener peu à peu les autres, de les
gagner par ses manières gracieuses, et d'opérer
ainsi une concrntration dont son mari serait
le chef et elle l'inspiratrice. Le plan était
bon, et si Tallien avait eu quelque vdleur
personnelle, il aurait pu se réaliser facilement.
])ans les temps agités, un caractère doublé
d'une intelligence et d'une solide instruction
parvient toujours à s'impü:ier. Et il} avait
certainement une place à prendre dans l'Éwt,
car, depuis la chute du Comité de Salut public,
le pournir était de fait vacant.
On ne saurait blàmer Mme Tallien de cette
ambition, bien qu'elle eût trouvé rnn intérêt
à la réaliser. Rien ne saurait donner une idée
du point d'exaspfration auquel ]es esprits
étaient montés à la Convention, et la femme
qui rnulait en amenn la pac:fi~tion avait
assurément une pensée génért!use. S'efforçant
de faire de son rève une réalité, ~ltne Tallien
essayait de faire prendre goùt, par ;on exempt ·,
à un langage poli et à des manières moins
débrailJées que celles qui avairnt eu cours
avant thermidor, et cherchait à nettoyer les
laches de sang et de boue dont beaucoup
étail'nt couvrrls. Elle s'était entourée d'un
petit état-major de femmes plus aimables
que scrupuleuses, qui l'aidaient à attirer et à
retenir chez elle les hommes dont elle voulait former un groupe politique. Parmi ces
femmes SP. trouvaient Mme Ilovère, femme du

!·

nue \'icl?r de BR0G1.TR, Souvc11irs, 1. 1, p. 23.
~ ... L.a Pell[~ l'oste ~~ le Pl'ompt /11/ormatcw·,
.)me551doran ,. -221u1n 1797.

député montag-nard, Mme Je Navailles, Mme
de Chàteaurenault, lemme d'un député de
Saône-et-Loire, Mme de Beauharnais, dont le
mari avait péri sur l'échafaud et qui promenait son deuil dans les hais el les fêtes ....
Mme Tallien avait connu celle-ci pendant sa
détention, etla jeune veuve, trouva11t chci elle
une hospitalité facile qui lui parut devoir être
aussi profitable qu 'agréable, était vite devenue
son intime. Thérésia la présenta à diOërentes
perrnnnes qui l'aidèrent dans la situation
embarrassée ol1 elle se trounit, entre autres
i1 Barras qui, depuis thermidor, fréquentait
beaucoup la maison Tallien.
Mais sa facilité de mœurs, celle des femmes
de sa cour, le mépris qu'elle affichait de
toute pudeur, lui fire:it un grand lort dans
ses ambitions politiques . Le scandale de ses
élégants déshabillés défrayait tout Paris. , Je
voyais comme bien d'autres, a écrit un contemporain, la belle Mme Tallien arrivant au
fianelagh, babillée en Diane, le buste deminu, chaussée de cothurnes et rètue, si l'on
peut rmplo)'er ce mot, d'une lunique qui ne
dépassait pas le genou 1 • u La Lellc ciloyenne,
en effet, pour avoir plus de succès que les
autres femmes, a rait revêtu, comme toujours,
les grâcfü de la jeunesse, mai~ dépouillé à
peu près complètement ce qui aurait pu empêcherle public de les voir. Le mauvais exemple est toujours suivi. Mme Tallien eut le tort
de donner ce mauvais exemple, les autres
femmes de le suirre. « L'effronterie du luxe,
écrivait !lallet du P•n, surtout celui de la parure, surpao;;sc à Paris tout ce que les temps

C1TOYE.NNE T.l!LL1EN _ _ ,.

de la Momrchic offraient en ce genre de plus
immoral. » Et ces ligars, écrites en janvier 1795, seront mcore vraies deux ans
aprè5, car on lit dans un journal de 1 ~97 :
« Dimanebedernier était le jour de la décade.
C'était fête pour toutes les religions et chacun

s'était empressé de prendre l'air par un beau
temps et après quelques jours de pluie. Les
Champs~ElyséP,g regorgeaient d'endimanchés
et de déoadés. Deux femmes descendent d'un
joli cabriolet, l'une mise décemment, l'autre
les bras et la gorge nus, avec une .seule jupe
de gaze, sur un pantalon couleur de chair ... t »
Mme Tallien n'était peut-être pas la femme au
panlalon couleur de chair de œ jour-là, mais
elle était responsable de la licence qui se
voyait partout dans le vêtement des femmes.
Ces excentricités de tenue ne pouvaient plaire
à ceux des conventionnels qui aflicbaient ou
avaient vraiment des princ·Îpt'S d'austérité.
Amenés dans le salon de Tàllien, ils se scandalisaient de la mise plus gue fan1aisiste de
la maîtresse de maison, et, s'ils admiraient
ses petits pieds, ses bras et c&lt; quel4ues accessoires J), ils admiraient moins cette idée de
les montrer aux gens. Ils ne re\enaient plus
et retournaient aux clubs. Li ils ne craignaient pas de dire francheme11t leur avis sur
la belle impudente. Du haut de la tribune des
sociétés populaires, ils tonnaient contre la
Cabarrus et la corruption gu'elle introduisait
dans les mœurs rle la Républi4ue. lis ne ménageaient pas davantage lesaristucrates qu'ils
avaient coudoJés chez elle, Jt,s fournisseurs
et intrigants de toute sorte 4u"elle traînait à
ses !rousses. Et des appla11d1~sements, très
justes, il faut le reconnaitre, a(X;ueillaient
leurs virulentes déclamations.
Levasseur (de la Sarthe) avaitdit à la tribune
des Jacobins: &lt;( Demandous a Ti!llien un compte
exact de ses liaisons; qu'il nous dise où il en
est avec la femme d'un émigré 4ui se trouve
être la fille du trésorier du roi d'E,.pagne. JJ
Tallien avait répondu àce coup droit, /;!fOS de
sous-entendus. filais ses e-x pliC&lt;l lions n'avaient
satisfait personne, et, bien qu'il prole~làt de
sa pureté jacobine, on le chassa du club.
On ne le chassa pas de la Comention,
parce qu'on ne le pouvait pas, mais on l'y
attaqua a\·ec 1a même ,·iolen1..e. L't;t.iit toujours sur le même rnjct, sur la Cabarrus.
li lut obligé, à la séance du 2 jaurier f 7!)5,
d'expliquer à quel point il en éiait aVec elle.
Mais copions le Moniteur :
Du11u1 - ... Et nous qui n'avons pas les
trésors de la C1barrus ... (Grand bruit.)
ÎALI.ŒN réclame avec force la paroi~.
TAI.LIEN, à la tribune. Il en cuû1e à un
représentant du peuple d'entretenir de lui
une grande Assemblée. Depuis lo11gtemps je
me suis imposé silence, soit par mes discours,
soit par mes écrits. J'ai lait à la patrie le
sacrifice de mon amour-propre blessé; mais,
depuis quelques jours, les calomnies les plus
atroces ont retenti dans cette enceinte. Je
mets un terme à mon sil~nce, parce gu'il deviendrait un aveu tacite des horreurs qu'on
déverse sur un représentant du peuple.
« On a parlé dans cette Assemblée d'une
femme .... Je n'aurais jamais cru qu·elle dùt
occuper Je3 délibérations de la Convention
nationale'. On a parlé de la fille de Cabarrus.

3. Tallien oublie qu'elle occupa dejà , l"année llrécêdeule 1 les délibéralions de la Comcnlion. Et la
pélition qu'i! lui lil écrire &lt;le Bordeaux, qui fui lue

en. pleine Assemblée à la séance du 24 avril 1793, cl
qui euL le,; honneurs du reuvoî au Comité de l'instruction publique ?..

BARRAS.

�1

. - - 1f1ST0'/{1.ll
EU bien, je le déclare au milieu de mes collègues, au milieu du peuple qui m'entend,
cette femme est ma femme.

.

.

...

(( ... . Quant à la femme dont on a \'Oulu occuper l'Assemblée, je la connais depuis longtemps. J~ l'ai sauvée à Bordea~1x. Ses 1:1a!heurs et ms ver lus me la firent aimer. Arr1vee
à Paris dans des temps de tyrannie et d'oppr~ssion, elle fut perséculée et jetée dans une
prison.
.
,
&lt;1 Lin émissaire du tyran IU1 fut envoye et
lui dit: &lt;c Écrivez que vous avez connu Tallien
(!

comme un mauvais citoyen; alors on vous

donnera la liberté et un passe-port pour
c! a1ler dans les pays étrangers. l&gt;
« Elle rr.poussa rémissaire av~c indi~nation. Voilà pourquoi elle n'est sortie depr1son
que le 12 thermidor. On a trouv~ dans lts
papiers t.lu 1yran une note pour l en'"oyer à
l'échafaud.
« Voilà, citoyens, voilà celle qui est ma
femme. &gt;&gt;
Sl femme, elle l'était en effet, mais depuis une semaine seulement. .
.
Combien, ce jour-là, la c1loyenne Tall1e_n
dut bénir le représentaut Duhem ! Il avait
parlé d'elle à ]a Convention! Pas av1 c beaucoup de bienveillance, c'est ,T~i,_ ni de ~ourtoisie non plus, mais que lm importait? Il
avait parlé d'elle, c'est tout ce qu'il lui fallait.
Tourmentée du désir d'occuper les conversations de chacun, elle était aux anges de savoir
que la Crmvention l'avait prirn pour objet de
ses délibérations; son cœur faisait la rose en
entendant le récit de ce qui avait été dit à
\'Assemblée; il la faisait le lendemain en le
lisant dans le Moniteur .... Oh! ce Du hem, elle
l'aurait embrassé pour lui avoir fail le plaisir
de l'insulter à la tribune de la Convention!
(i

MaJr,ré les mœurs licencieuses qu'introduisit cel~e "rande prêtresse de la mode, il serait
injuste d~ ne pas reconnaître que Mme Tallien
exerça aussi une heureuse influence : ce fut
sur le retour de la sociabilité en Franct&gt;.
Héunissanl aulour d'elle tous les enrichis du
jour, elle leur donna, par ses prodi~alités, l_e
goùt de la dépense. Cela procura du trav:itl
aux ouvriers et ouvrières qui, depuis si longtemps, mouraient de faim, et fit ainsi renaître la circulation de l'argent dans le commerce, di! l'esprit dans les classes supérieures.
Recevant les plus rustres des conventionnels, elle s'évertuail à leur faire apprécier le
charme d'une réunion où l'on causait décemment, où l'on faisait de la musique et où l'on
laissait pour quelques moments de cô~é
!'odieuse politique. Remplie de grâce, mais
ayant &lt;( plus de jargon que d'esprit )), pour
emplo1er une e1pression d'une de ~es conremporaincs, la princesse Hélène de Ligne, elle
s'amusait à plaire, causant, jouant du piano,
ch:wlaul !t tour de rùle. Elle allait même jusqu'à dire des vers, plus, sans doute, pour
Lriller elle-même que pour faire goûter à son
auditoire les douceur:, de la poésie. &lt;c Un certain soir, - dit un journaliste du temps,
Mme Tallien, après avoir brillé tour à tour

r
auprès d'une harpe et d'un piano, voulant
prouver à ses convives qu'elle n'était étrangère à aucune sorte de talent,, se ~il _à déclamer quelques vers du rôle d Agrippm~ da~s
Britannicus. &lt;c-Mafoi, ma bonne amie, dll
&lt;! Uerlin de Thionville, vous avt&gt;z appris le rôle
&lt;&lt; d'Agrippine comme moi ci-lui de Brutus, par
&lt;1 in!-tinct. n Cette saillie fit rire tout le monde;
Mme Tallien eut le bon esprit de faire comme
tout le monde 1 • l)
Tous les banquiers et fournisseurs se mirent eux-mêmes à recevoir et ouvrirent leurs
salons : une société nouvelle essaya de se
constituer, augm,.,ntée des débris et épaves de
l'ancienne. &lt;&lt; C'était, a é1.;rit Mme de Staël
revenue à Paris au mois tle mai 1795, c'était
vraiment alors un spectacle birn bizarre que
la société de Paris .... L'on ,,oyait, les jours de
décade, car les dimanches n'existaient plus,
tous les éléments de l'ancien et du nouveau
réoime réunis dans les soirées, mais non
o
..
des perréconcilié;;,
Les élégantes mameres
sonnes bien élevées perçaient à travers
l'humble costume qu'elles gardaient encore,
comme au temps de la Terreur. Les hommes
convertis du parti jacobin entraient pour la
première fois dans la société du grand monde,
t'l leur amour-propre était plus ombrageux
encore rnr tout ce qui tient au bon ton, qu'ils
,,oulaiPnt imitf'r, que sur aucun au1re sujet.
Les femmes del' ancien régime les t&gt;nlouraient
pour en obtenir la rentrée de Jeurs frè:e::, de
leurs fils, de leurs époux, et la flatterie graciruse dont elles sav:iienl se servir venait
frapper ces rudes oreilles et disposait les factieux les plus acerbes à r.e que nous arnns ,,u
depuis, c'e11t-à-dire à refaire une Cour, à reprl'ndre tous ses abus, mais en ayant soin de
se les appliquer à eux-mêmes'. »
11 faut remarquer ici que, malgré l'opinion
avantageuse que Mme Tallien aimait assez
&lt;tu'on eût de son esprit, elle ne cherr.ha pai:
~ entrer dans les salons où l'on causait. Peutèlre n'y eùt-elle pas été admise. Mais tbez
Mme de Staël, où se groupaient Lou,; les genres
de supériorités, la chose lui E-ÛL été aisée.
Mme de Staël, 11ui avait un bon cœur et ne se
laissait pas arrèter par les préjugés, lui aurait
ci•rlainementouvert toutes grandt&gt;s les portes
de son salon. Elle ne pouvait avoir oublié que,
le 2 septembre 1792, Tallien était venu lui apporter un passeport, qu'il lui avait donné, pour
f!;a ~ùreté, un gendarme chargé de l'accompa·
gner jusqu'à la frontière, qu'il avait mê~e
poussé la courtoisie jusqu'à dire qu'il oublierait les noms des personnes qu'il avai l trouvées chez elle et qui s'estimaienl fort compromises d"y avoir été vues par un secrétaire de
la Commune. Celle conduite parait bien
naturelle. A ce moment, elle le paraissait
m(lins el était fort r:ire. Il n'y a pas tant de
Ldles actions dans la vie de Tallien pour
qu ·on ne lui tienne pas compte de celle-là.
Mme de S1aël ne l'ouhlia pas et son hienveillant souvenir se manifeste dans srs Conside'ratians sur la Re'volution /1·auçaise. Mais si
Mme Tallien ne fut pas de ses r(.'uuions, c'est

qu'elle ne désirait pas en être. Dans le cercle
d'intelligences d'élite qui gravitaient aulour
de Mme de Staël, elle n'eût pas fait très brillante fioure; à côté de cette reine de l'esprit,
elle eût°été assez effar,ée, elle qui n'était que
reine de la beauté. Elle n'aurait eu là que le
second rang, tout au plus; aussi n'y alla~
t-elle pas. Plustard,sousle Directoire,Mmede
Staël, qui renait souvent chez Barras au
Luxembourg et à Grosbois, la rencontra plus
d'une fois, mais ces deux femmes s'en tiendront toujours à de simples rapports de politesse.
Mme Tallien cherchait avant tout à s'amuser et à jouir de la vie selon ses goûts, plus
matériels qu 'éthérés . Elleconrribua cependant
à établir, sinon le règne de la clémence, tout
au moins celui de l'oubli, sur les ruines du
rè"ne
de la Terreur, et il n'est pas douteux
0
qu 'elle ail sou\'ent aiguillé son mari vers la
modération politique . Nous l'al'ons déjà dit.
Mais Tallien, incapable de suivre plus de quelques semaines un plan de cond~_ite, retomh~it
trop fréquemment dans l ormere de la violence. Enfant de la Terreur, il ne concevait
pas, en polilique, d'aulre syslèm?. de gouvernrment. C'est évidemment sous I rnlluence de
i:-a femme qu'il avait dit : ci La Conventionne
doit pas souffrir que la République soit pl~s
longtemps divisée en deux classes: les persecuteurs et les persécutés, ceux qui font peur
el ceux qui ont peur. » Mais sa conduite démentait bientôt ces sages paroles jusqu'au
jour où, rappelé de nouveau à la modération,
il prononçait encore des phrases sonores sur
la liberté et recevait en récompense quelque
sourire de Thérésia. Cela Je tirait pour un
moment des préoccupations moroses et ch~grines qui étaient maintenant son état o~d1:
nairP. Car, des deux côtés, on commençait a
s'apercevoir quel' on n'était nulleme~t fait l_'u~
pour l'autre. Il en est presque touJours ams1
lorsqu'un entrainement, où certains avantages
physiques plus ou moins contestables, ont eu
plus de part que les froids calculs de. la raison, a déterminé un manage. Le pauue Tallien commençait à s'en rendre compte et
chaque jour lui montrait corn Lien sa femme
était le contraire de ce qu'il avait cru et dece
qu'il aurait souhaüé qu'elle lùt. _Ses gaspillages insensés le fa1sa1ent non moms sou0rir
que ses coquetteries trop accentuées et ses
costumes trop déshabillés. Après a mir dépensé
pour y pourvoir les sommes qu'il avait rapportées de Bordeaux, prévotant le °:1oment
très prochain où il ne pourrait plus faire ~ace
à de telles dépt'nses et sachant que cerlarnes
femmes n'aiment leur mari - c'est-à-dire ne
le supportent - que tant qu'il leur fournit de
l'aroent
le malheureux se voi·a;t au moment
0
'
•
de ne plus être aia:é de sa femme. Il y avait
si peu de temps cependant qu'il5 ét~ient ~ariés ! Et c'r.st cette cruPlle perspecllve qui le
jeta, peut-être pour s'étourdir sur les tri~tesses de son intérieur si brillant, dans le vm
el les courtisanes de Las étage. lis sont plus
nombreux qu'un ne le pense, les hommes qui

1. Tableau de Paris, 18 rc11Lôsc an \'. {8 mars
1 ;06).

lion fra11ça.•se.

1

2. ll11E Dt: STAEL, Co11sidéraliom sw· la Rt:volu-

i

Î

Lli

CITOYENNE TALLIEN - - . . ,

ont recour$ à ces Iris tes déri, atifs pour oublier Sa femme, dont le parti thermidorien cherche
les chagrins que l,mr donnent des femmes li faire l'héroïne et la divinité de la llépuhli- perdre à chacun la saine notion des choses, le
peuple finit par être aussi insensé que ms détrouvées séduisantes et aimables dans le monde.
que, y siège, y trône, plulôt, entourée d'hom- putés : cc Un agiotage effréné, des fortunes
En les voyant se plonger dans les désordrrs
t&gt;t les dissipations, on leur jelle la pierre;
mais si l'on se donnait la. peine de rechercher
les molifs d'une telle conduite, c'est à la
femme qu'on jelterait la pierre, à la femme
qui, par ses indifférences, par ses rebuffades
souvent, par ses exigmces folles et ses dépenses extravaganres, choses dont le public ne
voit que le càté brillant, rend la ,,ie commune
intenable au meilleur des maris. Tout montre
que tel était le sort de Tallien dans son ménage. S'il avait lu Massillon, il aurait pu
reconn:iître, tout en s'en faisant l'application il
lui-même, la justesse de cette réflexion :
« C'est un désordre d'aimer ce qui ne peut
être noire bonheur, ni notre perfection, ni
par conséquent notre repos .... Et, au fond,
nous sentons bien nous-mêmes l'injuslice dt!
cet amour,quelque emporté qu'il puisse être,
nous découvrons bientôl,dans les créatures qui
nous l'inspirent, des défauts et des faiblesses
r1ui les en rendent indignes, nous les trou\'ons
Lienlôl injustes, bizarres, fausses, vaines,
incoaslantes; plus nous les approfondissons,
plus nous nous disons t1 nous-mèmes que
notre cœur s'est trompé et que ce n'est pas
C!icbe A. H!Otk.
là ce qu'il cherchait.. .. Notre raison rougit
LES ECLAIREURS DE HOCHE DANS LE r1N1STÈRE. TaNeau de CotSSIN OE LA FOSSE.
tout bas de la faiblesse de nos penchants;
nous ne portons plus nos liens qu'avec peine,
notre passion devient noire supplice. . .. &gt;) mages et d'amirscomplaisanles. Pour donner
Tallien en était à cette dernière étape de le change sur de œrtains bruils qui ont eu immenses en papier élt&gt;vées en un clin d'œil,
l'amour i mais, en ce moment, c'était laques- cours, il propose de célthr,·rune rète commé- la corruption la plus vile, le brigandage et
tion pécuniaire qui le tourmentait le plus. morative du supplice de Louis XVl; il va à J'pJTronterie des mœurs publiques, un million
Car si sa femme avait une grande qualité, une aulre f'ète dounée par le comte Carletli, de~ familles. plon~/es de l'aisance dans la
l'horreul' de l'avarice et d13 la mesquiMrie, minislre plénipotentiaire d'une petite cour n1i~èrp, le luxe le plus impudent conlrastant
elle avait aus,i, fautede réflexion rt de mesure, italienne, le jour même où l'on apprend la avec lï11digence, et les mots de vertu, de morale, d'humanité, de sagesse dans la bouche
le défaut de cette qualité : c'était un gouflre, mort du malheureux fils de Louis X\"!.
de
tous les fripons et de tous les imbéciles qui
et tous les trésors de l'Inde eusst:nt filé comme Mme Tallien accompagne son mari ou y va de
de l'eau à travers ses jolis doigts aux ongles son côté. Il n'y a pas de fète sans elle . !lais composent. les !rois quarts de Paris, ,·oilà la
roses . Tallien se mit donc à spéculer, tomme à ct&gt;Jlc-1·.i, la hclle ciloyenne eut un su~cès situation de celte capitale. &gt;&gt; C'est le 21 juin
chacun d"ailleurs le faisait à cette époque, inouï. ~lallel du Pan, trJs bien renseigné sur 1795 que Mallet du Pan faisait ce tableau de
Paris.
Après s'être enrichi par lrs exactions à Ror- ce qui se passait à Paris, écrit que « c'était
Tout ce luxP, toutes ces jouissances factices
dt&gt;aux, il cherche à faire une seconde fortune une fête somptueuse où dt!s femmes, aussi
à Paris par l'agiotage. Comme tout le monde viles par l'infamie de leurs mœurs que par se tournaient chez Tallien en amertumes. Et
il se fait marchand de savon, de chandelles, leurs principes, é1alèrent le luxe des voitures, c'esl à cet état d'âme particulier, où le jetaient
de bonnets de colon .... Mais il ne réussilsans des pierreries. d~ la parure la plus recherchée. les extravagances inconcevables de son adodoute pas dans ses spéculations, car on le voit, Un grand nombre de députés ... étaient réunis rable femme, qu'il aimait et qui ne se souciait
'"ers la ûn du règne de la Convention, faire à ces prostiluées, la plupart leurs conculiines. pas de lui, qu'il faut peut-être attribuer les
partie d'une société de fournitures et sub~is- La femme TalliPn rrçut les adorations d'une propositions sanguinaires qu'il fit à la Conlanœs militaires, Ja compagnie Ouen, sise rue rPine. Mme de Staël y prodigua son impu- rention. Le terroriste, le buveur de sang se
Taranne. Fouché en était aussi, Héal égale- dence et son immoralité; la joie la plus retrouvait en lui sous l'apprenti homme du
monde qui avait le plus brillant salon de
ment. Il est probable que Tallien chercha à bruyante di:')tingua r:ette orgie. 1&gt;
Paris. sous Je mari malheureux qui en avait
entrer dans d'autre:: entreprises financières
Et quels temps pour des lètes pareille,!
plt~s ou moins avouables, toujours pour com- C'est au plus fort de la di,ett", alor, que la la plus jolie femme. li monta à la tribune le
bler le gouffre sans cesse béant des dépenses ruinP est générale, que le peuple entier souflre 15 germinal an III pour demander 4ue les
Je sa femme, et ces dépenses n'éraient c rtai- de la faim, que l'avenir est on ne peut plus députés condamnés à la déportation (Barère
nement pas faites pour des fondations d'or- menaçant. ... Quel démoralisant spcctncle pour étai! parmi ceux-là) fussent condamnés à mort
phelinats ou d'asiles de vieillards, dont le les ma«ses ! Mais les massPs, est-ce que les poli- et exécutés sur-le-cbamp. Un murmure de
réprobation s'éleva sur tous les bancs et l'Asbe~oin se faisait alors si terriblement f-'entir.
ticiens s'occuprnt d'elles? La moralisa1io11 du semblée passa à l'ordre rlu jour.
Cela ne l'empêt.:hait pas de chercher aussi. peuplc,est-ce que cela vaut un in~tant de leurs
Moins de deux mois après, le 1er prairfol,
comme politicieu, la fortune dans les inlrigues plaisirs ou de l1•urs intérèts particuliers? IJède couloirs. Pour ne pas se laisser ouLlier, il tises que fout cela! ... li fautjouir, il faut jnnir la Convention c:,t envahie par lè peuple. Une
~c mèle à tout, il se montre partout. 11 fait vite de la fortune malpropre qu'on a amass~e fuis l'émeute apaisée, quinze députés sont
partie d'une sorte de comité dont l'abbé en qul'lques jours : qui satt si demain on le arrètés comme ini;;tigateurs ou complices du
Sie1 ès est le cbf'f et qui se tient le plus souvent pourra eucore ?... Aussi les habitants de Paris mouvement. &lt;&lt; Ce n'est point assez d'arrêter
quelques hommes, ~•écria Tallien; il faut
à la Chaumière, d'autres fois cbezJ ulie Talma. sont-ils en proie à un affolement qui a fait
d'autres rueurtres, car il ne faut pas que le

�_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

,---

1!1STOR,.1.ll

Tallien, qui était à la recherche d'un '.ôle
cul ]ïJéc peu délicate da s'appropri_er ecl
depuis
qu'il en avait joué un, fut enchante~~
écrit. li le demanda à M. Charles, le mil dans
encore. l&gt;
celte
mission.
De son côté, Horhe n'eut qua
Voyant que les lois de sang étaient passées sa poche, et, plus tard, « le lut comme son se louer du concours des deux commissaires.
à la Convention 1. » Mais ce retour à
de mode, Tallien se rejeta du côté de la mo- ouvra"e
0
Habitués aux procédés révolu1i?n~1airt-~, il~
dération. Les principes ne le gênaient guère, la mo dération ne dura pas. Un mois après, n'hésitèr( nt pas, pour procurer a I armee de:s
comme
les
Chouans
avaient
repris
la
campagne
puisqu'il n'en avait _aucun .. Politicien ~e _b~s
et en Normandie, et que la Con- vivres el des chevaux, à employer dt•s moyen.s
étarte 1 il allait là où 11 croyait que son rnleret en Bretacrne
0
&lt;l'é m1.0• res
' de qui répugnaient au général et auxquds il
ét:;i.it d'allcr, sans même penser qu'il était venlion a\'ait appris qu'un corps
n'eût sans doute pas rrcouru.
.
quatre
mille
hommes
venait
d'~tre
débarqué
député pour s'occuper des inlérèls du payscl
Mais ils ne s·en tinrent pas à cefa. Une&lt;·ap1tnsur
nos
côtes
par
la
flotte
angl~1se,
~~s
~emnon des siens. Il versa donc dans la modéralation avaitété.arrêtèe, ,•erbahmt&gt;nl !-e11l1·menl,
tion et cette voile-face fut mème l'occasion bres du Comité de Salut publtc, s msptranl
Parait-il ' entre le 0(rénrfal Hoche et fh·s démigrés
pour lui d'un succès qÙi ne lui fit pa~ grand des traditions de leurs terribles devanciers et débarqués:
.
ceux-ci, moins les c:ht' ~, e,aienl
honneur. Yoici le fait: Rœderer, qm, pour se rappelant l'énerg~e. passée de !allien, ~e être traités comme prisonniers de tfUnrt·. Les
sauver irn têle sous la Terreur, s'était retiré au firent ré\'eiller au m1heu de la nuit et parltr commissaire de la ConvenLion sur,1ennenl el
Pecq, village au pied de la ,ùte de Sainl- pour l'armée de l'Ou~st en qu~lité de_com- acceptent la capitulation. et _Vous_ S.t:'r, z, ~e~Germain, avait écrit pour se distraire, pen- missaire de la Conve.nt10n. On lui donnait des s.ieurs, dit Tallien aux pnsonmer:-, traites
.
.
dant sa réclusion volontaire ou plutôt forcél&gt;, pou,·oirs illimités.
La Convention avait repns ses anciennes avec toute l'humanité due au malheur'. ))
une sorte de discours satirique sur le régime
Puis Tallien se rend à Paris pour faire part
de la Terreur. C'était un morceau tout à fait habitudes : elle croyait la République mena- de ces événements à la Convention.
réactionnaire. li l'envoya à un rédacteur d.u cée elle nommait des commissaires. Le
Il n'avait point à ce moment d~ dis~ositions
journal le Rtipubticain, nommé Charles. Celui- rep~ésentanl Blad fut joint à Tallie~. llsavaienl, sanouinaires à l'égard des pr1sonrners. Le
comme
instruclions
générales,
l
ordre
de
seci en prit connaissance et en rit un~_Ieclure
général llocbe lui avait prêché la clémence _e~
un soir dans le salon de la Cliaum1ere. Cet conder le général Hoche, '3ans toute~ois se mê!er Tallien s'était rendu à ses rai~ons d humanile
article obtint le suffrage de la uelle Théré,ia desopérationsmilitaires et, au besom, de faire et de bonne politique. (! Je serai lcu_r avocat,
et des assislanls. Tallien, devant ce suecès, lever en masse la Normandie et la Ilretagne. écrivait-il au général avant de partir, et au
secrètement avec Tallien et lui prêta sa rédaction, ses
1. fü.11.f.RE, Ménwfres, t._ IV, .P- 105._.-:- S.1.1~n;besoin je prierai pour ces monstre!! 5 - lJ
ide,•s. »
"90
DE0\'E, Cause1'ies du lu11dt, L \111,_p. J;:i0: a Tal2. Comte o'AtLo~nLu:, .llém.twcrels, L Ill. p.v lien n·arait fait qu'y adapter un ~et1t_préamhule;-··
II partit donc avec des idées de cl(rurnce.
j_ 13rnGoc~1o~x, J'ie di, génel'al llocl,e, p. 'l 90-lf.ll.

MADAME CAMPAN

soleil se lève et qne ces scélérats eÀisLcnt

Rœderer, dès ce moment (28 aout 11~4), travailla

JOSEPH

(A suivre. )

TURQUAN.

~

Marie Leczinska, reine de France
Marie Leczinska, femme de Louis XV, par des histoires que dans ce cas elle se faiparlait souvent de la position plus que mé- sait conter comme les enfants en dèmandenl
diocre où elle se trouvait à l'époque où la po- à leurs bonnes. Cette nuit, rien ne pouvait
litique du cabinet de Versailles Îll rompre le ramener son sommeil : sa femme de chambre,
mariage du roi avec la jf'lmc in fan le, et mon- Ja croiant endormie, s'éloignait de son lit sur
ter au rang de reine de France une princesse la pointe des pieds; le moindre Lruit du parpolonaist', fille d'un souverain détrôné. 1hant r1uet réveillait la reine, qui criait ; &lt;( ÜL1 allezqu'un événement aussi peu espéré e1il changé vous? Restez; contez encore. )&gt; Quoiqu'il fût
la destinée de celte Ycrtueuse princesse, il plus de deux heures après minuit, celte
avait été question de la marier au duc d'Es- femme, qui se nomm:iit Iloirot, et qui était
trées, et quand la duchesse de ce nom vint fort naïve, lui disait : &lt;1 Mais qu'a donc Votre
lni faire sa cour à Versailles, C'lle dit aux Majesté celle nuit 1 y a-t-il de la Îlèvre? fautpersonnes qui l'environna.ient : cc Je pourrais il faire éveiller son médecin? - Oh, non,
cependant être à la place de cellç dame, el non, ma bonne Ooirol, je ne suis pas malade;
fai~e la révérence à la reine de France. n Elle mais cette pauvre madame de Châteauro11x 1
racontait que le roi son père lui
avait appris son élévation d'une
manière qui aurait pu lui faire
une trop grande impression; qu'il
avait eu soin, pour ne pas troubler sa tranquillité, de lui laisser
ignorer totalement les premières
négocia1ions entamées pour son
mariage, et quf\ tout étant définitivement arrêté et l'ambassadeur arriré, son père s'était rendu
chez elle, avait avancé un fauteuil, l'y avait fait placer, et lui
avait dit: cc Permettez, madame,
que je jouisse d'un bonheur qui
répare et surpasse tous rues revers : je veux être le premier à
rendre mes hommages à la reine
de France. ►&gt;
Marie Leczinska n'était pas
jolie; mais elle avait de la finesse
dans l'esprit et dans les traits,
et ses manières simples étaient
relevées par les grâces des dames
polonaises. Elle aimait 1~ roi;
ses premières infidélités lui fure1Jt
très pénibles à supporter. Cependaol la mort de madame de Cb,\leauroux, qu'elle avait connue
fort jeune, et qui avait même
été l'oujcl de ses bontés, lui fil
une pénible impression. Celle
bonne reine se ressentait des premières années d'une éducation
superstitieuse : elle avait peur
des revenants. La première nuit
qu'elle passa après avoir appris
celte mort presque subite, elle ne pouvait si elle revenait!. .. - Eh Jésus! madame, lui
s'co&lt;l.ormir, et faisait veiller une de ses répondit cette femme, qui avait perdu toute
femmes, qui cherchait à calmer son insomnie patience, si madame de Cbftteauroux revient,
VI. -

U:Œ CHASSE

sors

LA RESTAURATIO:-i. -

L ' HALLALI DU CERF. -

◄

288

w,

n·après re~tamte de

]AZET.

IhsTORtA. -

f asc . 4(•

bien sùrement cc n'est pas Votre Majesté
qu'elle viendra chercher. ii La reine partît
d'un éclat de rire à celte naïveté; son agitation cessa, et bientôt elle fut endormie.
La nomination de madame Le Normand
d'l~tioles, marquise de Pompadour, à la place
de dame du palais de la reine, offensa la dignité autant que la sensibililé de cette princesse. Cependant les hommages respectueux
de la marquise, l'intérêt qu'avaient les grands
qui briguaient ses faveurs de la faire traiter
avec indulgence par la reine, le respect de
Uarie Leczinska pour les rnlontés du roi,
1out concourut à cc que la marquise fùt assez
Lien vue par celte princesse. Le frère de madame de Pompadour reçut du
roi des lettres de haute naissance, et fut nommé surintendant des bâtiments et jardins.
Soment il faisait offrir à la reine,
par la marquise sa sœur, les
neurs, les ananas, les primeurs
les plus rares, venant des jardins de Trianon et de Choisy.
Un jour que la marquise était
eatrée chez la reine, portant une
grande corbeille de lleurs qu'elle
tenait avec ses deux beaux bras
sans gants, par signe de respect,
la reine admira tout haut la
beauté de la marquise, et par
des éloges déLaillés, qui auraient
convenu autant à une production
des arts qu'à un être animé, elle
semblait vouloir justifier le goùt
du roi. Le teint, les yeux, les
beaux bras de la favorite, tout
avait été le sujet d'éloges faits
avec le ton de supériorité qui les
rend plus offensants que flatteurs, lorsque la reine pria la
marquise de chanter dans l'attitude où elle était, désirant entendre cette voix et ce talent do.nt
Loule la cour du roi avait-~té
charmée au spectacle des petits
appartements, et réunir à la fuis
le plaisir des oreilles à ceux des
yeux. La marquise, tenant toujours son énorme corbeille, sentait parfaitement ce que cette
invitation avait de désobligeant,
et cherchait à s'excuser sur l'invitation de
chanter. La reine fiî1it par le lui ordonner;
alors elle fit entendre sa belle ,,oix, en chai'9

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 46, Octubre20</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Escritores franceses</name>
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