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                  <text>_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

,---

1!1STOR,.1.ll

Tallien, qui était à la recherche d'un '.ôle
cul ]ïJéc peu délicate da s'appropri_er ecl
depuis
qu'il en avait joué un, fut enchante~~
écrit. li le demanda à M. Charles, le mil dans
encore. l&gt;
celte
mission.
De son côté, Horhe n'eut qua
Voyant que les lois de sang étaient passées sa poche, et, plus tard, « le lut comme son se louer du concours des deux commissaires.
à la Convention 1. » Mais ce retour à
de mode, Tallien se rejeta du côté de la mo- ouvra"e
0
Habitués aux procédés révolu1i?n~1airt-~, il~
dération. Les principes ne le gênaient guère, la mo dération ne dura pas. Un mois après, n'hésitèr( nt pas, pour procurer a I armee de:s
comme
les
Chouans
avaient
repris
la
campagne
puisqu'il n'en avait _aucun .. Politicien ~e _b~s
et en Normandie, et que la Con- vivres el des chevaux, à employer dt•s moyen.s
étarte 1 il allait là où 11 croyait que son rnleret en Bretacrne
0
&lt;l'é m1.0• res
' de qui répugnaient au général et auxquds il
ét:;i.it d'allcr, sans même penser qu'il était venlion a\'ait appris qu'un corps
n'eût sans doute pas rrcouru.
.
quatre
mille
hommes
venait
d'~tre
débarqué
député pour s'occuper des inlérèls du payscl
Mais ils ne s·en tinrent pas à cefa. Une&lt;·ap1tnsur
nos
côtes
par
la
flotte
angl~1se,
~~s
~emnon des siens. Il versa donc dans la modéralation avaitété.arrêtèe, ,•erbahmt&gt;nl !-e11l1·menl,
tion et cette voile-face fut mème l'occasion bres du Comité de Salut publtc, s msptranl
Parait-il ' entre le 0(rénrfal Hoche et fh·s démigrés
pour lui d'un succès qÙi ne lui fit pa~ grand des traditions de leurs terribles devanciers et débarqués:
.
ceux-ci, moins les c:ht' ~, e,aienl
honneur. Yoici le fait: Rœderer, qm, pour se rappelant l'énerg~e. passée de !allien, ~e être traités comme prisonniers de tfUnrt·. Les
sauver irn têle sous la Terreur, s'était retiré au firent ré\'eiller au m1heu de la nuit et parltr commissaire de la ConvenLion sur,1ennenl el
Pecq, village au pied de la ,ùte de Sainl- pour l'armée de l'Ou~st en qu~lité de_com- acceptent la capitulation. et _Vous_ S.t:'r, z, ~e~Germain, avait écrit pour se distraire, pen- missaire de la Conve.nt10n. On lui donnait des s.ieurs, dit Tallien aux pnsonmer:-, traites
.
.
dant sa réclusion volontaire ou plutôt forcél&gt;, pou,·oirs illimités.
La Convention avait repns ses anciennes avec toute l'humanité due au malheur'. ))
une sorte de discours satirique sur le régime
Puis Tallien se rend à Paris pour faire part
de la Terreur. C'était un morceau tout à fait habitudes : elle croyait la République mena- de ces événements à la Convention.
réactionnaire. li l'envoya à un rédacteur d.u cée elle nommait des commissaires. Le
Il n'avait point à ce moment d~ dis~ositions
journal le Rtipubticain, nommé Charles. Celui- rep~ésentanl Blad fut joint à Tallie~. llsavaienl, sanouinaires à l'égard des pr1sonrners. Le
comme
instruclions
générales,
l
ordre
de
seci en prit connaissance et en rit un~_Ieclure
général llocbe lui avait prêché la clémence _e~
un soir dans le salon de la Cliaum1ere. Cet conder le général Hoche, '3ans toute~ois se mê!er Tallien s'était rendu à ses rai~ons d humanile
article obtint le suffrage de la uelle Théré,ia desopérationsmilitaires et, au besom, de faire et de bonne politique. (! Je serai lcu_r avocat,
et des assislanls. Tallien, devant ce suecès, lever en masse la Normandie et la Ilretagne. écrivait-il au général avant de partir, et au
secrètement avec Tallien et lui prêta sa rédaction, ses
1. fü.11.f.RE, Ménwfres, t._ IV, .P- 105._.-:- S.1.1~n;besoin je prierai pour ces monstre!! 5 - lJ
ide,•s. »
"90
DE0\'E, Cause1'ies du lu11dt, L \111,_p. J;:i0: a Tal2. Comte o'AtLo~nLu:, .llém.twcrels, L Ill. p.v lien n·arait fait qu'y adapter un ~et1t_préamhule;-··
II partit donc avec des idées de cl(rurnce.
j_ 13rnGoc~1o~x, J'ie di, génel'al llocl,e, p. 'l 90-lf.ll.

MADAME CAMPAN

soleil se lève et qne ces scélérats eÀisLcnt

Rœderer, dès ce moment (28 aout 11~4), travailla

JOSEPH

(A suivre. )

TURQUAN.

~

Marie Leczinska, reine de France
Marie Leczinska, femme de Louis XV, par des histoires que dans ce cas elle se faiparlait souvent de la position plus que mé- sait conter comme les enfants en dèmandenl
diocre où elle se trouvait à l'époque où la po- à leurs bonnes. Cette nuit, rien ne pouvait
litique du cabinet de Versailles Îll rompre le ramener son sommeil : sa femme de chambre,
mariage du roi avec la jf'lmc in fan le, et mon- Ja croiant endormie, s'éloignait de son lit sur
ter au rang de reine de France une princesse la pointe des pieds; le moindre Lruit du parpolonaist', fille d'un souverain détrôné. 1hant r1uet réveillait la reine, qui criait ; &lt;( ÜL1 allezqu'un événement aussi peu espéré e1il changé vous? Restez; contez encore. )&gt; Quoiqu'il fût
la destinée de celte Ycrtueuse princesse, il plus de deux heures après minuit, celte
avait été question de la marier au duc d'Es- femme, qui se nomm:iit Iloirot, et qui était
trées, et quand la duchesse de ce nom vint fort naïve, lui disait : &lt;1 Mais qu'a donc Votre
lni faire sa cour à Versailles, C'lle dit aux Majesté celle nuit 1 y a-t-il de la Îlèvre? fautpersonnes qui l'environna.ient : cc Je pourrais il faire éveiller son médecin? - Oh, non,
cependant être à la place de cellç dame, el non, ma bonne Ooirol, je ne suis pas malade;
fai~e la révérence à la reine de France. n Elle mais cette pauvre madame de Châteauro11x 1
racontait que le roi son père lui
avait appris son élévation d'une
manière qui aurait pu lui faire
une trop grande impression; qu'il
avait eu soin, pour ne pas troubler sa tranquillité, de lui laisser
ignorer totalement les premières
négocia1ions entamées pour son
mariage, et quf\ tout étant définitivement arrêté et l'ambassadeur arriré, son père s'était rendu
chez elle, avait avancé un fauteuil, l'y avait fait placer, et lui
avait dit: cc Permettez, madame,
que je jouisse d'un bonheur qui
répare et surpasse tous rues revers : je veux être le premier à
rendre mes hommages à la reine
de France. ►&gt;
Marie Leczinska n'était pas
jolie; mais elle avait de la finesse
dans l'esprit et dans les traits,
et ses manières simples étaient
relevées par les grâces des dames
polonaises. Elle aimait 1~ roi;
ses premières infidélités lui fure1Jt
très pénibles à supporter. Cependaol la mort de madame de Cb,\leauroux, qu'elle avait connue
fort jeune, et qui avait même
été l'oujcl de ses bontés, lui fil
une pénible impression. Celle
bonne reine se ressentait des premières années d'une éducation
superstitieuse : elle avait peur
des revenants. La première nuit
qu'elle passa après avoir appris
celte mort presque subite, elle ne pouvait si elle revenait!. .. - Eh Jésus! madame, lui
s'co&lt;l.ormir, et faisait veiller une de ses répondit cette femme, qui avait perdu toute
femmes, qui cherchait à calmer son insomnie patience, si madame de Cbftteauroux revient,
VI. -

U:Œ CHASSE

sors

LA RESTAURATIO:-i. -

L ' HALLALI DU CERF. -

◄

288

w,

n·après re~tamte de

]AZET.

IhsTORtA. -

f asc . 4(•

bien sùrement cc n'est pas Votre Majesté
qu'elle viendra chercher. ii La reine partît
d'un éclat de rire à celte naïveté; son agitation cessa, et bientôt elle fut endormie.
La nomination de madame Le Normand
d'l~tioles, marquise de Pompadour, à la place
de dame du palais de la reine, offensa la dignité autant que la sensibililé de cette princesse. Cependant les hommages respectueux
de la marquise, l'intérêt qu'avaient les grands
qui briguaient ses faveurs de la faire traiter
avec indulgence par la reine, le respect de
Uarie Leczinska pour les rnlontés du roi,
1out concourut à cc que la marquise fùt assez
Lien vue par celte princesse. Le frère de madame de Pompadour reçut du
roi des lettres de haute naissance, et fut nommé surintendant des bâtiments et jardins.
Soment il faisait offrir à la reine,
par la marquise sa sœur, les
neurs, les ananas, les primeurs
les plus rares, venant des jardins de Trianon et de Choisy.
Un jour que la marquise était
eatrée chez la reine, portant une
grande corbeille de lleurs qu'elle
tenait avec ses deux beaux bras
sans gants, par signe de respect,
la reine admira tout haut la
beauté de la marquise, et par
des éloges déLaillés, qui auraient
convenu autant à une production
des arts qu'à un être animé, elle
semblait vouloir justifier le goùt
du roi. Le teint, les yeux, les
beaux bras de la favorite, tout
avait été le sujet d'éloges faits
avec le ton de supériorité qui les
rend plus offensants que flatteurs, lorsque la reine pria la
marquise de chanter dans l'attitude où elle était, désirant entendre cette voix et ce talent do.nt
Loule la cour du roi avait-~té
charmée au spectacle des petits
appartements, et réunir à la fuis
le plaisir des oreilles à ceux des
yeux. La marquise, tenant toujours son énorme corbeille, sentait parfaitement ce que cette
invitation avait de désobligeant,
et cherchait à s'excuser sur l'invitation de
chanter. La reine fiî1it par le lui ordonner;
alors elle fit entendre sa belle ,,oix, en chai'9

�.r--

1f1STORJ.ll

sissanl le monologue d'Armide : Enfin il est
en ma puissance. Toutes les dames présentes
à cette scène eurent à composer leur visage
en remarquant l'altération de celui de la reine.
La reine recevait avec beaucoup de grâce
el de dignité; mais il arrive très som:ent aux

rrrands de répéter les mêmes questrnns, la
~térilité des idées étant bien pardonnable
dans des réceptions publiques où on a si peu
·de choses à dire. Une ambassadrice fit sentir
à celle princesse qu'elle Tie se prêtai_! pas à
ses distractions sur ce qui la concernait. Cette
dame était grosse, et, malgré son état, elle
se présentait ass\dûment ch~z la _reine, qu~,
toutes les fois qu eUe la voyait, lm demandait
si elle était grosse, et, après la réponse affirmative, s'informait du nombre de mois où
en était sa grossesse. Fatiguée de la récidi'"~
de ces questions, et· désobligée de l'oubh
total qui avait toujours suiv~ celte fo~sse

marque d'intérêt, l'ambassadrice répondit à
la question : Etes-i·ous grosse? Non, madame.
Dans l'instant celle réponse rappela à la mémoire de la reine celles qui lui m·aient élé
faites précédemment. &lt;c Comment, madame!
lui dit•elle; il me semble que vous m'avez
répondu plusieurs fois que vous étiez grosse:
seriez-vous accouchée~ - Non, madame;
mais en répétant toujours la même chose à
\'olre Majesté j'ai craint de l'ennuyrr. 11 Cette
ambassadrice fut depuis ce jour reçue très
froidement à la cour de Marie Leczinska; et
si êlle avait eu plus d'influence, l'ambassadeur eût bien pu se ressentir de l'indiscrétion de sa femme. La reine était gracieuse et
modeste; mais plus, dans l'intérieur de son
âme, elle remerciait Dieu de l'avoir placée
sur le premier trOne de l'Europe, moins elle
,,oulait qu'on se rappelàt son élévation. Ce
sentiment la portait à faire observer toutes
les formes de respect, comme la haute idée
du rang dans lequel les princes ~on~ nés, et
qui les conduit trop souren t à dedaigner les
formes d'étiquetle el à rechercher les habitudes les plus simples . Le c~ntraste. sur ce
point était frappant e~tr~ Mane Leczm~k~ et
Marie-Antoinette. On l a Justement et generalement pemé : celte reine infortuné~ por~a
trop loin son insouciance pour cc qui te_na1t
aux formes sévères de l'étiquette. Un Jour
que la maréchale de Mouchy la fatiguait de
questions sur l'étend~e qu'elle rnulait accorder aux dames pour oler ou garder leur manteau, pour aYoir les barbes de ~curs ~oi~ures
retroussP.es ou pendantes, la reme lm repondit en ma présence : &lt;{ Madame, arr~ngez
tout cela comme vous l'entendrez; mais ne
· croyez pas qu'une reine née arthiduche?se
d'Autriche J' apporte l'intérêt cl_ l'attention
qu'y donnait une princesse polonaise de\'enue
reine de France. ll
La princesse polonaise, à la véritP,, ne pardonnait pas le moindre écart sur le pro~on,d
respect dû à sa personne et à tout ce qm dependait d'elle. La duchesse_ de ·:•, dame de
son palais, d'un caractère impérieux et aca-

riàtre, s'attirait de ces petits dégoûts que l~s
serviteurs des princes ne manquent 1ama1s
de donner aux personnes hautaines et désobligeantes quand ils peu_vent les appuier, :~r
leurs de,·oirs ou sur de simples usages. L ell&lt;1uetle on pourrait dire les seules convenances' du respect, interdisaient de rien p~ser
à soi sur les sièges de la thambre de la rernc.
On traversait à Versailles celle chambre poOr
se rendre au salon de jeu. La duchesse de***
posa son manteau sur un. des, pli~n~s rangés
devant la balustrade du hl; 1hmsS1er de la
chambre, chargé de suneiller tout ce qui se
passait dans cette pièce pendant la durée du
jeu, vit ce manteau, le pnt et.le porta d~ns
l'antichambre des valets de pied. La reme
avait un gros chat favori, qui ne cesrnit de
parcourir les appartements. Ce manteau de
satin, doublé de fourrure, se trouve à sa
conrenance, il s'y établit. Malheurrnsement
les traces de son séjour se firent remarquer
de la manière la plus désagréa~le sur !e sat~n
Liane de la pelisse, quelque som que Ion eut
pris pour les faire disparaître avant de I_a lm
donner. La duchesse s'en ;iperçut, prit le
manteau à sa main, et rentra furieuse dans
la chambre de la reine, qui était encore environnée de presque toule sa c?ur : C( Yoyez,
madame, lui dit-elle, l'impertmence de l'Os
gens, qui ont jeté ma pelisse sur une banquette de l'antichambre, où le chat de V~lrc
Majesté vient de l'arranger com~e la v01l,a. &gt;l
La reine mécontente de ses plamtes et d une
semblabie familiarité, lui dit de l'air le plus
froid : c( Sachez, madame, que vous avez _des
gens, el que je n'en ai pas; j'ai des officiers
de ma chambre. qui ont acheté l'honneur de
me ser,ir : cc sont des hommes bien élevés
et instruits; ils savent quelle est la dignité
qui doit accompagner une de mes _d~me.s d~
palais; ils n'ignorent pas que, cho,~ie parmi
les plus grandes dames du royaume, vous
devriez ètre accompagnée d'un écuyer, ou
au moins d'un valet de chambre, qui ]e
remplacerait et recevrait de vous votre pelisse, et qu'en observant ces form:s con~enables à votre rang vous ne seriez pomt
exposée à mir Yos effets jetés sur des banquettes d'antichambre. ))
Marie Leczinska ne put voir sans prérention la princesse de Saxe, q~i épou.sa le dauphin en secondes noces; mais l~s rga~ds, les
respects, les soins de la daupb~ne, lm. firent
oublier qu'elle était fille du prrnce qm portait la couronne de son père. Cepend:int quelques preuves des profonds rerncntimen~s ne
peuvent échapper aux yeux des gens qui_ environnent sans cesse les grands; et s1 la
reine ne voyait plus dans la princesse de
Saxe qu'une épouse chérie par son fil ~, et ln
mère dn prince desliné à la succession du
trône elle n'avait pas oublié qu'Auguste por•
tait l~ couronne de Stanislas. Un jour, un
officier de sa lharnbre s'étant chargé rle lui
demander une audience particn li ère pour le

ministre de Saxe, et la reine n'étant point
disposée à l'acc?~der, cet ~.om:°e _insista en
se permctlant d aJouter qu 1! n avait osé demander cette faveur à ]a reine que parce que
ce ministre é1ait un ambassadeur de famille.
u Dites anti-famille, reprit la reine avec
vivacité, et faites-le entrer. &gt;J
La reine aimait beaucoup madame la duchesse de Tallard, gouvernante des enfants
de France. Cette dame, apnt atteint un âge
avancé ,·int prendre concré de Sa Uajesté et
'
0
.
lui faire
part de la résolution
qu'e 1le avait
prise de quitter le monde et de mctlre e°;6n
un interYalle entre la vie et la mort. La reme
lui t(moigna tous ses regrets, essa)a de la
détournE&gt;r de ce projet, et, tout attendrie par
l'idée du sacrifice auquel la princesse se déterminail, lui demanda où elle comptait se
retirer : C&lt; Dans les entresols de mon bôlel,
madame, 11 lui répondit madame de Tallard
Le comte de Tessé, père du dernier comte
de cc nom, qui n'a point laissé d'enFants,
était premier écuJer de ]a reine Marie Leczimka. Elle eslimait ses wr!us, mais s'amusait quelquefois de la simplicité de son esprit. Un jour qu'il avait été question des
hauts fails militaires qui prouvaient Ja noblesse française, la reine dit au comte : c&lt; Et
vous 1 monsieur de Tessé, toute votre maison
s'est aussi bien dislinguée dans. la carrière
des armes? - Ah! madame, nous avons tous
été tués au service de nos maîtres! - Que je
suis heureuse, reprit la reine, que vou,; soye-z
resté pour me le dire. 11 Ce bon M. de Tessé
avait marié son fils à l'aimable, à la spirituelle fille du duc d'Aycn, depuis maréchal
de Noailles; il aimait éperdument sa be l'e~
fille, et n'en parlait jamais qu'avec attendrissement. La reine, qui cherchait à l'obliger,
l'entretenait souvent de la jeune comtesse, et
lui demanda un jour quelle qualité il remarquait essentiellement en elle. cc Sa bonté,
madame, sa bonté, répondit~il les yeux pleins
de larmrs ; cUe est douce... douce comme
une Lonne berline. - Voilà bien, dit la
reine, une comparaison de premier écuyer. &gt;&gt;
Le père de la reine était mort consumé
auprès de sa cheminée. Comme presque tous
les vieillards, il répugrniit à des soins qui dénotent l'affaiblissement des facultés, et avait
ordonné à un valet de chambre, qui voulait
rester près de lui, de se retirer dans la pièce
voisine. Une étincelle mit le feu à une douillette de taffetas ouaté de coton, que la reine
sa fille lui avait emoyée. Ce pauvre prince,
qui espérait encore sortir de l'état affreux ol1
l'avait mis ce terrible accident, voulut en
faire part lui-même à la reine, et, mêlant la
oaieté douce de son caractère au courage de
~on :îme, il lui manda: &lt;( Ce qui me console,
ma fille, c'est que je brûle pour ,,ous. ))
Cette Jeure ne quitta pas Marie Leczinska jusqu'à sa dernière hc?re, et ses _femm;s la
surprirent souvent ba~sant ~n papier qu_ elles
ont jugé être le dernier adieu de Slamslas .
ill,DAME

CAMPA:\.

JOSEPH

TURQUAN

"""

La cilo])enne Tallien
CHAPITRE V (suite).

1

(

qu'il réclamait d'elle, et pour solde el pour
acompte. Ala séance du 9 thermidor de l'an Il,
il avait exhibé el brandi théàlralemenl un
poignard en disant : « J'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé
d'un poignard pour lui percer le sein si la
Convention nationale n'a\'ait pas le courage de
le décréter d'accusation. 11 Le coup du poignard lui avait trop bien réussi pour n'en pas.
faire, le 9 thermidor de l'an III, une seconde

Arrivé ;) Paris le 8 thermidor, Thérésia,
qui menait de front les plaisirs de l'intrigue,
ceux de l'ambition et les autres, avertit Tallien, dès sa descente de voiture, qu'il y avait du
nouveau: le Comité de Salut public avait des
preuves de ses relations secrètes avec les royalistes. C'était Sieyès, cette taupe de La Révolution, comme l'avait appelé Robespierre,
qui avait éventé la mèche, surpris des pièces
probantes en Hollande et remis le tout au
Comité.
A cette nouvelle, le traitre se sentit perdu.
Comment se justifier devant le Comité de Salut public? .. . Il n'y avait pas de temps à
perdre pour prendre une détermination, car
le lendemain même il fallait se présenter à la
Convention. Aussi, peut-êlre d'un commun
accord avec sa femme, Tallien décida-t-i[ de
nier tout ce dont on pourrait l'accuser. L'audace tire presque toujours d'affaire. De plus,
il fallait afficher un républicanisme plus
intransigeant que jamais, se montrer farouche
et requérir contre les royalistes de Quiberon
les plus terribles châtiments. Mais la capitulation,? il fallait la nier. Mais les paroles échangées 1 il fallait nier !oui cela. !lais les letlres,
les papiers? ... il fallait les détruire.
Ainsi fut-il fait. Des centaines de prisonniers devaient être sacrifiés pour sauver un
traitre du chà1iment que méritait sa trahison!
Le lendemain, 9 thermidor, la Convenlion
tenait une séance solennelle. Tous les députés
siégeaient en costume. Des guirlandes de
fleurs décoraient les murs, un orchestre faisait entendre des airs patriotiques, et des
choeurs de jeunes fi Iles habillées de blanc
chantaient des hymnes de !larie--Joseph Chénier. La séance commença par la lecture, que
fit Courtois , d'un rapport sur la journée du
!) thermidor de l'année précédente. Ensuite
Tallien monta à la tribune. li lut, lui aussi,
un rapport, mais sur l'affaire de Quiberon.
Toujours à l'affùt d'un rôle, d'une situation
à prendre, il était visible que Tallien cherchait à rajeunir sa popularité, vieille déjà
d'un an, et à se faire décerner de nouvelles
couronnes ci\'iques ....
Un jour de fête, on est indulgent. Le 9 thermidor, pour qui l'aurait-on été si ce n'est
pour Tallien? La Convention ne marchanda
pas à ce représentant] les applaudissements

édilion. Mais, cette fois , il ajouta des fioritures et manqua son effet pour l'avoir voulu
trop complet. Parlant des vaincus de Quiberon , il tira de sa ceinture un poignard et le
brandit aux yeux des représentants étonnés,
en disant :
{( Ce poignard est un de ceux dont ces
chevali'crs étaient armés, qu'ils destinaient
à percer le sein des patriotes, et dont ils n'ont
pas fait usage pour eux-mêmes, parce qu'ils
connaissaient le venin que cette arme recélait.
li faut apprendre à toutes les nations qu'un
animal en ayant été frappé, il a été vérifié que
la blessure était empoisonnée. J&gt;
Voilà legalimatias que le goût de Ja phrase,
plus que le goût de la vérité, faisait faire à cc
cabotin de la politique. !lais Tallien , " qui
avait fort peu de traits dans l'esprit, a écrit

1. On a vu un peu plus haul qu 'i l ne se bornait
pas â s'approprier leurs mots, mais qu 'i l n'a.nit pas

hêsitê un jour
Hœderer.

Cliché Giraudo n.
i'IÎADA)I E T A LLIEN.

Gra vure de

a lire

Q UENEPE Y,

comme siens les travam rie

son ami Barras qui n'en avait guère plus, ne
faisait point de bons mots par lui-même; il
répétait ceux des autres 1 , il les répandait et
les multipliait dans sa causerie peu vive, mais
inextinguible, qui l'a fait appeler Robinet
d'eau tiède. JJ
Ce jour-là, pourtant, ce n'était pas de l'eau
tiède qui coulait du robinet; c'étaient bel et
bien des paroles calomniatrices, empoisonnées
comme les poignards dont il parlait et auxquels personne ne crut dans l'Assemblée. !lais
la Convention. que le débarquement des émigrés avait passablement alarmée, n'était pas
disposée à Ia clémence : Tallien se mit à
l'unisson. Aussi bien arait-il pour cela ses raisons. Les memhresdu Comité de Salut public,
lhermidoriens comme lui, consmtirent à garder pour eux ce qu'ils avaient appris de ses
menées avec les royalistes et se contentèrent
de le tenir à !'oeil. Il le sentit el dès lors le
terroriste se montra plus d'une fois sous le
thermidorien afin d'assoupir les légitimes déflances des républicains sincères.
L'on n'a pas de pièces sur cc point de l'histoire de nos discordes civiles. Tallien avait
trop d'intérêt à les faire disparaitre pour qu'on
ne le soupçonne pas de les avoir détruites
lui-même ou fait détruire par ses amis. ll
n'avait pas fait autrement après le 9 thermidor de l'an Il. De même pour celle gênante
affaire de ses négociations avec les royalistes.
cc Ce fourbe avait intrigué avec l'Espagne dans
l'intérêt du dauphin, et, après sa mort, il
intriguait encore pour mettre sur le trône de
France un infant d'Espagne, et pour masquer
ses diverses machinations, il proposait les
mesures les plus terroristes i. )J
Et pourquoi Tallien qui, par ses origines,
aurait dû , moins qu'un autre, être soupçonné
de jouer au républicain , cherchait-il à se
vendre aux rnnernis de la République, à
traillr le régime auquel il dm•ait, faute de
pouvoir être quelqu'un, d'avoir été quelque
chose? Eh! mon Dieu, pour une femme,
comme toujours! C'était peut-être pour obéir
à la direction de Thérésin, mais bien plutol
pour avoir de quoi suffire à ses gaspillages
insensés : car ce n'est pas avec son indemnité
de vingt-huit livres par jour :1uïl le pourait
faire.
Mais revenons à la fète du 9 thermidor.
Une fois la soleÎlaité terminée à la Convention, Tallien rejoignit sa femme. Eux au~si 1
ce jour-là, donnaient leur petite fète. Du
'l. Lunom:: Scmr:T, I.e Direc(o ire, t. 1, p. 2'18.

�_

111STO'J{1.Jl

------------------------------------~

9 thermidor ils aYaient fait leur chose, et
cette chose les anil faits : c'était leur piédestal à tous les deux. Il y avait donc grand
diner de gala it la Chaumière pour célébrer
cette fêle de famille. lime Tallien avait-elle
choisi ses con,ives?C'csl probable; d'ailleurs
elle le dit, " J'avais réuni tous les députés
marquants et exagérés de tous les partis. ))
li l avait surtout les principaux girondins et
]es thermidoriens , Louvet, Lanjuinais, Boissy
d'Anglas, Fréron, Barras, no\'ère, etc., cl l'on
mit par les mots : c1 J'arais réuni. ... » la
suprématie qu'elle avait dans son ménage.
lime Tallien aimait assez que le public
s'occup,it d'elle cl de ce qu'elle !aisa1l. Elle
trouva, d'accord a"ec son mari, que l'occasion
était bonne pour se rappeler à son souvenir.
Aussi firent-ils insérer au 1foniteur la note
suivante :
« Tallien, pour qui celle époque est aujrmrd'hui glorieuse à des titres nournaux,
avait invité plusieu!'~ de ses colll'gues à un
banquet frugal.
« Voici les toasts qui ont été portés dans
cette assemLlée d'amis, qui sentaient également le besoin de se rapprocher et de s'unir.
a Lanjuinais a proposé le premier.
(C 1. Au 9 Thermidor,auxreprésentantsamis
de la liberté, qui, dans ce jour mémorable,
ont abattu le tiran, et depuis ont renversé la
L}'rannie. Puissent l'attachement de leurs
collègnes el l'amour des Français être la récompense de leur patriotisme cl de leur
dé\'ouemenl !
« Tallien a porté le second.
« 2. Aux députés mis hors la loi sous la
tyranniedel'anciengou,·ernement ,aux soixantetreize, aux autres ,·ictimes de la Terreur et à
tous ceux qui, dans ce temps dé5astreux, sont
restés fidèles aux lois de l'amonr et de la
librrlé !
a J'ajoute, a dit Louvet : EL à leur union
intime avec les hommes du 9 thermidor 1
« Voici les aulres toasts:
,, ~- Aux armées de la Ilépublique: puissent-elles trouver dans la paix glorieuse
qu'elles préparent la n'compeme de leur
dévouement !
« 4. Les mânes des Français morts en combattant contre la royauté.
« :, Les amis de l'égalité et de la liberté,
quelque pays qu'ils habitent.
, (i, Les puissances amies de la République
frail(:.aise.
, 7. La conslilulion de la République :
puissent la sagesse et la réOeiion de ses représentants corriger les défauts qui auraient pu
s'y être glissés, avant de la soumettre à l'acceplalion .
a 8. Le général Kosciusko, et tous ceux qui
comme lui sont dans les fers pour la cause de
la liberté.
a 9, La clémence : puisse le peuple français, victorieux, donner l'exemple de cette
vertu !
« 10. La concorde entre Lous les représen1. Comte

d'ALLOS\lLLE,

J/im, secret,, l. Ill, p. 398.

'2. Mme Talli en , ou M. de Lecretelle, ignore que
Je,; \HÎ50llnicrs n'on t pas étë exl'cutés en une fois. mais

tants, amis de la justice el de l'humanité.
« Le dernier toast a été porté au milieu
d'acclam,tions nouvelles :
,, 11. Tallien, Hoche el les vainqueurs de
Quiberon. »
I.e .lfonileill' appelle modestement ce diner
un banquet {r11gal. Il était si peu spartiate,
cc banquet, 11u'il y eut au moins onze toasts
cl que l'échaulTcmenl des convives élail lei
que, vingt-neuf ans plus tard, Mme Tallien
s'en sournnail encore et écrivait « ..• le diner
anniversaire du ll, dans lequel j'avais réuni
tous les députés marquants et exagérés de
tous les partis. \'oyanlque par les toasts portés
on allait finir par se jeter les assiclles à la
tète, je me levai el, avec un s.ang-froid qui
imposa à la bruyante assemblée, je portai le
toast qui fit tout rentrer dans le calme le plus
parfait: A l'oubli des erreurs! au pardon des
injures ! à la réconciliation de tous ks Franç,is ! »
C'est dans ce banquet frugal que Tallien,
en s'associant au toast porté à la clémence,
oublia le mensonge qu'il avait fait à la Convention et s'élourdil sur les hécatombes humaines qui en allaient être la conséquence.
En effet, la Com·cntion, à qui Tallien n'avait
pas parlé des engag('menls, verbaux tout au
moins, é1.:hangés entre les combattants, pour
faire cesser une lutte fralricide ; la Convention, auprès de qui Tallien calomnia les prirnnniers, la Convention se crut ohligér, devant
les craintes des répuLlicains cl les pré~omrtuern~e~ audaces des royalistes, d'appliquer
les lois dans toute leur rigueur. Une commis•
sion, réunie à Vannrs, rut chargée de distinguer dl·s ,•fr:tablrs émigrés les prisonniers
enrôlés comme gens de service. C'élait une
soupape om·ertc par laquelle un crrtain nombre d'hommes put être sauvé. ll01•hf', de son
cOté, arait eu soin de faire gardl'r les prirnnniers aussi mal r1uc possible pour f.n·oriser
kur évasion ; mais, conriants dans la capitulation, la plupart restèrent au camp. Les soldats, 'IUÎ n':miienl pas la mêmeconriance que
ccu:x qu'ils garJaienl, en firent échapper le
plus qu'ils purenl. \lalgré tout, le nombre des
victimes ful encore énorme, et, pendanl cinq
mois, on fusilla chaque jour des prisonniers.
L'effet de ce massacre ne fut pas, à en croire
un contemporain, aussi grand à Paris qu'on
aurait pu se l'imaginer. « Je le dis à regret,
et pour l'avoir remarqué, a écrit un combattant de l'armée de Condé, les atroces résultats
de celle catastrophe de Quiberon furent loin
d'exciter le sentimentd'borreur,1u ' ils auraient
dû inspirer .... Puis, pourquoi le !aire? Quelques femmes divorcées, quelques hommes
qui avaient arrangé leurs affaires aux dé1lens
drs absents, craignaient le retour de leurs
parents ou de leurs époux : c'était le petit
nombre, sans doute, de ce qui fut nommé
jadis la bonne compagnie; mais leurs ,·oix
s'unissaient à celles des acquéreurs de biens
nationaux qui déblatéraient sur ce qu'ils qualifiaient l'esprit de Coblentz'. u

Cependant, il semble que lime Tallien ail été
assez affectée des exécutions de Quiberon, bien
qu'elle ait eu, à ce moment, la contrariété de
voir la Convention préférer La ne,·ellièrc à
son m,ri pour le fauteuil de la présidence.
Nous allons laisser M. de Lacretelle raconter
une enlrcvue qu'il eut aYec elle Yers cc temps
là ; mais, comme ~llne Tallien était toujours
du même avis que la personne avec qui elle
parlait, Lanl elle aimait peu à contrarier les
gens, - on m le rnir par les lignes suivantes, - ne faudrait-il pas se méfier un peu
de ces éclats de douleur chez une femme aussi
indifférente et aussi honne tout à la fois '!
Et puis n\ a-t-il pas à se méfier aussi un
peu du récit d'un homme à qui lime Tallirn
permellait si aimaLlement de Laiser ses beaux
bras? ... Quoi qu'il en soit, ,·oilà ce que dit
!I. de Lacrelcllc : " .ravais eu le bonheur de
mir souvent Mme Tallien chez elle el dans ks
cercles où elle éLail alors fêlée par la reconnaissance. Ses rapports arec moi avaient une
jolie nuance d'amitié ; j'en re5tai près d'elle
à l'éblouissement et ne m'a\'enturai point jusqu'à l'amour. Souvent, il nous était arri\'é,
lorsqu ·elle revenait de ses soirées triomphantes
au spectacle, de jouer, soit chez elle, soit chez
d'aulres dames, parmi lesquelles figurait la
jolie vicomtesse de Beauharnais, de jouer à
des jeux innocents, dans un lieu, dans une
société qui ne rappelaient 1•as une innocence
complète, et Ir sort m'a\'ait falorisé d'un
baiser innocent. File fut un jour si conlcn!L'
d'un de mes articles qu'elle me permit de
baiser un bras digne de la Vénus du Capitole:
mai~ , peu dr temps après, je ,,js la même
raveur accordée à un député tnl)Jllagnard conrcrti, ce qui me fit reven:r à moi•mème. »
C'est pour cela qu'on peul douter de la
sincérité des sentiments dont !I. de Lacrl'lellc
va nous faire le tableau : mais cela montre
par quels moyens lime Tallien ,al'ail élal,lir
son pouvoir : chacun s'y laissait prendre et
chantait partout les litauies de la nourellc
s:iinte qui savait si bien prendrr les gens p:i.r
le bras.
a Maintenant, poursuit M. de Lacretelle,
je me présentais à clic a,·ec un "irngc consterné, el la pâleur inaccoutumée du sien me
ré\'élait toutes ses souffrances et ses cruelles
insomnies; je ne sus l'aLorder qu'aYec les
lieux communs de la con\'crsalion : « E!:!t-ce
là, me dit-elle, ce que nous avons à nous dire
après un si cruel éYénemrnt ?. . . Ah ! sans
doute, vous me compremz aussi bien que je
YOUS comprends ,·ous-même. D Puis, en ,·ersant un torrent de larmes : &lt;( Ah ! que
n'étais-je là !.. . me dit-elle. - Eh! mon
Dieu, repris-je avec feu, e.::i t-il une de ces vieLimes des guerresciviles qui n'aitditcent fois:
" Ah! que lime Tallien n'est-elle ici ! • Oui, rnns doute, je serais parvenue, je crois,
à faire différer le supplice', nous aurions
gagné du temps, et, reYenue à Paris, j'aurais
été à la lêle des mères, des filles cl des rnaurs
de ces malheureux émigrés, ou plutotàlasuitc

que I• Commi~s.ion militaire de \'anncs cr: jugeail cle
dix à trente cha9uejour et que les maJl1curcux condam•
nés Claicnt fus11\é, le lendelll8in. La Commissio11.

présitlëe par l'odieux génCral Lcmoine, foncltonn1
pendnnl cinq mois. )lme Tallien aurait C'u tout le
Lemps dïnterrenir ~i &lt;'Ile y :ll'11il so1,l{ê,

�111STOR.1.ll
de Mlle de Sombreuil auprès de laquelle je ne
suis rien 1 ; oui, j'aurais été frapper à la porte
de tous nos thermidoriens, j'aurais été a\'ec elle
à la barre de la Convention. Tout ce que Paris
a de plus distingué par l'âme aurait peuplé
les tribunes, et un grand acte de clémence,
bien avoué par la politique, aurait été une
nouvelle victoire des femmes et le plus grand
honneur de la Convention. Voilà le plan que
je méditais lorsque j'appris la délaite des
émigrés qui m'avait toujours paru inévitable.

J'allais partir lorsque j'ai xu revenir mon mari
effaré el me perçant l'âme p~r ces mols: Toul
est fini! Et voilà que je me dis maintenant:
Tout est fini pour moi et pour une inOuenr.e
que les malheureux ont souvent bénie. Le

cruel événement de Quiberon va servir de prétexte à l'ingratitude pour se dispenser de
reconnaissance envers l'auteur du 9 thermidor; mais, moi, je ne me dispenserai pas de
mes devoirs, je ne gémirai qu'en secret. Je

n'accuserai point celui qui a donné quelque
gloire à mon nom : il faut dire adieu à cette
gloire dont j'étais trop enivrée. Attendez-vous,
mon ami, à voir tomber sur moi autant de
calomnies que naguère il pleuvait de bénédic•
tions, et ceux qui croiront me devoir encore
quelque reconnaissance se contenteront de
dire : « Pauvre madame TaJlien ! _!! ».
Pauvre madame Tallien, en eifet ! mais nullement pour les causes qÙ'elle veut bien dire :
elle a ici plus de jargon que de C&lt;J!!\t,v~ilable
et pense plutôt à l'inUuence des événements
de Quiberon sur son nom, qu'à aviser, avec son
mari, à en empêcher les conséquences sanglantes. Mais peut-être, au contraire, n'y
songe-t-elle que trop, car elle n'ignore pas les
motifs pour lesquels Tallien, disposé &lt;l'abord
à invoquer la clémence de la Convention, a
changé subitement de dispositions. Et eUc
est obligée de ne se mêler en rien de cette
déplorable afiaire, afin de ne pas raviver les
soupçons qui pèsent sur son mari. Ob ! oui,
pauvre madame Tallien !. .. Et si elle a vraiment dit les mots que Lacretelle lui met dans
la bouche : «mais, moi, je ne me dispenserai
pas de mes devoirs! ~, c'est à se demander
jusqu'à quel point peul aller l'aYeuglement
de certaines femmes sur elles-mêmes, car il
parait bien que c'est au moment où elle dit
qu'ellene se dispensera pas de ses devoirs qu'elle
rêve au divorce, c'est-à-dire à manquer à ses
devoirs. Mme Tallien avait pris une (( attilude»
après le 9 thermidor, et l'indulgente complicité du public pour la légende qu'elle voulait
créer autour de son nom lui conservait cette
attitude auréolée. Le peuple a besoin d'idoles
pour ses engouements périodiques. Mme Tallien remplit ce rôle d'idole pendant une année.
C'est beaucoup à Paris. C'était assez pour
qu'elle prît goût au rôle et ne consenlît jamais
à descendre de son piédestal de convention.
C'est pour cela aussi qu'elle n~ s'abaissait pas
à descendre jusqu'aux plus simples devoirs de
son sexe : elle se dispensait de ses devoirs de
l. On vqit que la Jégen&lt;le de lllle de ~ombrewl el
de ~on verre de sang êlait déjil. monnaie courante,
comme celle Je la Jeure de Thêt·ésia à Tallien , le i
thermidor,

LA
mère,- il est vrai que ce n'était pas alors la
mode d'être bonne mère, mais il faut qu'une
femme soit bien mal inspirée pour se priver
du bonheur de l'être, - avec la même charmante désinvolture que de ses devoirs d'épouse.
N'avait-elle pas laissé à Bordeaux, avec un
domestique, son petit garçon âgé de quatre
ans, lorsqu'elle vint à Paris pour rejoindre
son amant 1... S'en était-elle inquiétée depuis?... Oh ! pas beaucoup. S'en occùpàitelle ?.. . Pas du tout. Elle ne s'occupait que
d'elle, de faire de la dépense, de faire des
toilettes et de faire la coquette. Le reste, et Tallien était compris dans ce &lt;&lt;reste)&gt;, - elle
ne s'en souciait pas plus que de son premier
mari.
C'est à la suite de son entretien avec Mme
Tallien, dont on vient de lire le compte rendu,
que M. de Lacretelle ajoute : « Ne reconnaissez-vous pas, d'après de telles paroles, que
c'était là une belle àme que le ciel s'était plu
à orner des formes les plus ravissantes ? Ce
fut un grand tort au public que de la désenchanter sur la gloire et sur la reconnaissance .... Je partageais trop tous ces pressentiments pour pouvoir les combattre. c&lt; Pour
moi, repris-je, il y a un culte auquel je serai
toujours fidèle, c'est celui de Notre-Dame de
Bon-Secours. &gt;&gt; C'est le nom que nous nous
plaisions à lui donner. Son mari entra. Je ne
pus lui dire que des paroles glacées et je
me bâtai de :sortir. &gt;)
C'est une- chose à remarquer que ce nom
de Notre-Dame donné, avec plusieurs variantes
dans ses épilbètes, à une femme qui ne rappelait la mère du Christ-en aucune façon, si
ce n'est par une bonté qui était plutôt attachée au rùle qu'elle al'ait p~is qu'à sa douce
indifiërence native. C'est Notre-Dame de BonSecours, c'est Notre-Dame de Thermidor ... li
est vrai que, dans ces temps d'incrédulité générale, on ne prenait guère plus au sérieux cette
Notre-Dame que les autres. Le peuple, lui,
injuste souvent dans ses aversions comme dans
ses engouements, lui donna aussi le sobriquet
de ?foire-Dame de Septembre. li semblait
qu'on YOulùt à toute force faire d'elle une
Madone et la canoniser, fùt-ceau prix du plus
exécrable souvenir. Mais c'était l'usage, à
celte époque, où le temps se passait presque
entièrement en causeries, de donner un surnom à chaque personne en Yue : n'allait-on
pas avoir bientàt le général Vendémiaire?

les royalistes, pour sa honte. La Convention ne
termina pas sa longue session sans qu'il
elltendit encore porter des accusations sur
l'ambiguïté de sa conduite. A la séance du
1" brumaire (25 octobre) le représentant
Thibaudeau ' dit au milieu d'un silence
attentif : cc Les agents du gouvernement à
Gènes et à Venise ont écrit, il y a quelque
temps, que les émigrés comptaient beaucoup
sur Tallien pour rétablir le royalisme. Une
leltre du prétendant Alonsie11,r, signée de lui,
annonce qu'il a de grandes espérances sur
Tallien. Les pièces existent aux Comités. ))
Mme Tallien n'aurait donc pu, comme le
fit Mme Roland, s'appeler orgueilleusement
la femme de Caton: elle n'en eut pas plus la
pensée qu'elle n'avait eu, à Bordeaux, celle
d'être une seconde Lucrèce ; dans ce temps
de classique à outrance, elle aurait pu dire,
de chacun de ces exemples de l'antiquité :
Souffrez que je l'admire el ne l'imite point.

Ce qu'elle n'admirait plus, c'était son mari.
Elle voyait nettement qu'il était complètement
démonétisé et qu'il serait à tout jamais condamné à demeurer dans sa brouillonne inca~
pacité. Ses espérances étaient donc déçues de
ce côté-là. Illui fallait bien en prendre son parti.
C'est à peu près à ce moment, mais avant
le t5 vendémiaire, que le général Bonaparte
fut introduit chez Mme Tallien. C'est Barras
qui l'avait présenté 4 • Malgré sa pauvreté,
qui perçait sous son uniforme usé, la bienveillance de la maîtresse de maison l'engagea à
revenir. Le jeune Corse n'eut garde de négliger une maison qui pouvait lui être utile. Il
commençait à voir, depuis qu'il était à Paris,
la grande influence que les femmes avaient
dans les aifaires. Il écrivait à son frère Joseph :
1&lt; Les femmes sont partout: aux spectacles,
aux promenades, aux bibliothèques. Dans le
cabinet du savant, vous voyez de très jolies
personnes. Ici seulement, de tous les lieux de
la terre, elles méritent de tenir le gouvernail;
aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles et ne vivent-ils que par &lt;I
pour elles.
&lt;! Une femme a besoin de six. mois de Paris
pour connaître ce qui lui est dû et qud est
son empire u. u
Mme Tallien, qui pensait que tout lui était
dù et que le monde avait été fait spécialement
à son usage, était donc courtisée par celui c1ui
allait bientôt avoir la même manière de voir
Cependant le règne de la Convention tou- pour son propre compte. Le petit général, qui
chait à son terme. 11 avait failli être écourté savait par intuition que les femmes cotent le
par le mourement royaliste du 15 vendé- mérite des hommes selon le plus ou moins
miaire. Heureusement pour l'Assemblée que d'attentions qu'ils ont pour elles, faisait mille
le général Bonaparte, choisi par Barras pour eiforls pour se concilier la faveur de la soucommander sous ses ordres, la tira d'affaire! veraine de la Chaumière etde Paris. Le financier
l'attaque avait été, du reste, comme toutes les Ouvrard nous a laissé le joli tableau d'une des
autres tentatives royalistes, menée en dépit du soirées de La Chaumière, o_ù Bonaparte, prebon sens ; et,siTallienavait quelque intérêt dans nant c&lt; le ton et les manières d'un diseur de ,
l'affaire, il en l'ut pour ses espérances. Il en bonne aventure, s'empara de la main de Mme
fut aussi, toujours à propos d'intrigues avec Tallien et débita mille folies'· » S'étant
:!. LACllElt.J.u, Dix amuies dëpremeb', p. 24!&gt;.
3. Thib,mdcau sunêcul à tous ses collègues de la
ConvCntiorî el de,,int, sous le seêond Empire, sénalcm·
d~ Napoléo11 lll.

f-. ÜAH1tAS , .llémofres, 1. 1, }J,
~- CmtTE DE S&amp;R\'ILL1Bl\S (roi
!Cltl.'e

u.

:.!Sâ.
Joseph, A/émoll'es,

de Napoléon à. son frère, le 18 juillet 1795,
ÛUVllARD, .Mimofres, l. 1, p. 20.

ainsi ~~uis la bienveillance de la jeune femme,
le general voulut employer son crédit pour
obtenu· une faveur. On sait combien il était
b~so~neu_x à celle. époque : chef de brigade
d aruller1e à la smte, sans solde, il prenait
ses repas chez ~fmePermon, amie de sa mère,
el promenait ses hottes éculées et son uniforme râpé dans toutes les rues de ])aris. Un
soir, il pria Mme Tallien de s'intéresser à lui.
C'est elle, il le savait, qui était la grande
dispensatrice des faveurs et des Ocrrâces ·,
devant elle, tout s'aplanissait · sa volonté
était plus forte que la loi. Un arrêté du Comité
de Salut puLlic an Ill accordait aux officiers
e~i activité du drap pour habit, redingote,
~il~t ~t culo_tte ~·un~forme. Bonaparte, qui
eta_1t a la smle, n avait aucun droit à ces prestations. 11 le savait bien. Mais il savait aussi
que si Mme Tallien le demandait pour lui,
on ne refuserait rien à Mme Tallien. li la
pria donc de lui donner une lettre pour
!I. Lefeuve, ordonnateur de la 1 7, division. La
lettre opéra, comme par magie, et Bonaparte
eut son uniforme neuf. C'est pour cela qu'on
a dit depuis qu'il &lt;( devait ses culottes &gt;J à
Mme Tallien.
Cette petite lJisloirea été contée autrement,
et avec des fiorilures de roman, par M. Alissan de Chazet, à qui Mme Tallien l'avait contée
en l'embellissant, et amsi par Mme Sophie
Gay, qui, la tenant de la même source, la raconta de la même façon. M. Lairtulier, dans
ses Femmes célèb1·es, la répète d'après cette
\'e~sion, mais celle d·ouvrard est la seule qui
soit exacte.
Le salon de Tallien était très suivi à celle
époque, moins, on peut le croire, pour le
maître que pour la maîtresse de maison. Là,
se combiaaient les intrigues des politiciens;
là, se traitaient les afîaires de fournitures
pour les armées, les spéculations sur les biens
nationaux: politique véreuse, aifaires véreuses,
qui attiraient dans les salons de la Chaumière
tout ce qui était mêlé à la vie enfiévrée de
celle époque. C'est là aussi que se distribuèrent les roles pour la journée du 15 vendémiaire qui sam·a la représentation naliona]e
et fit surgir l'homme qui devait plus tard la
briser et se subsliluer à elle.
Mis en évidence par sa victoire, ce &lt;c général de rue)&gt; fut récompensé largement et reçut
même de grosses indemnités pécuniaires.
Nommé commandant en chef de l'armée de
l'intérieur, logé dans l'hôtel de la rue des
Capucines, Bonaparte fréquenta de plus en
plus la Chaumière. Et, pendant qu'il était
auprès de sa femme, 1'allien, tourmenté du
hcsoin de faire parler de lui, - peut-être
1~our faire oublier ses intrigues arec les royalistes, peut-être pour assurer sa réélection, monta un jour à la tribune pour accuser un
certai~ nombre de ses collègues d'arnir été
complices de la faction royaliste au 1;; vendémiaire. L'accusation était ridicule, absurde ;
cepe_ndant, pas une voix ne l'appuya. Elle ne
serv1t_qu'à raviver les ferments de haine qui
co_uva1ent sous la cendre et à faire adopter Ja
101 de vengeance et d'exception du 5 brumaire. Cc fut le dernier acte législatif de Ja

Convention. Le lendemain, 4 brumaire an III,
l'Assemblée se séparait au milieu des haines
politiques bouillonnantes, et, pour cela sans
doute, pour des souvenirs plus anciens peut-

ClTOYENNE T1tLLTEN _ _ ,.

~o~gue crise, des mauvaises passions et des
1dees fausses qui l'aYaient désorienté : il était
dù aussi aux pernicieux exemples donnés
par les hommes corrompus qui détenaient le

-~-

- -=:-;~-""'-

LA PRO,\IENAOE DE LO~GCHA!ilP, SOUS LE DIRECTOIRE,

être, donnait le nom de C! place de la Concorde " à la place sur laquelle al'ait été élel'é
le premier échafaud.
CHAPITRE VI

pouvoir à tous les degrés de la hiérarchie,
dans toutes les hranches des administrations.
. Les nouveaux chefs de la France, les cinq
Directeurs, par la diversité de leur c1ractère,
celle de leurs "Vues, de leurs tendances ne
semblaient pas capables de marcher ~vec
l'union indispensable pour donner une impulsion uniforme au pays, pour panser les
plaies saignan_tes-:, ramener peu à peu la paix.
dans les esprits et dans les provinces, faire
renaîtrr le travail et donner du pain à tout
le monde. Le gouvernement allait à hue et à
dia : les csprils suivaient le mourernent.
Une apparence de vie et de splendeur en•
l'eloppait pourtant le palais du Luxembour«
siège du Directoire exécutif. Des soldats, s~~
perbcs de prestance et de tenue, montaient
la garde à toutes les portes'. Des , oiturcs
élégantes, garnies des plus coquettes merveille_uses, des tilburys élevés, conduils par
de br1llanls muscadius, entraient au palais,
en sortaient à toute heure de jour el de
nuit, au risque de rouer sous les voûtes les
malheureux qui n'allaient qu'à pied. Mais
c'est surtout chez B1rras, l'un des cinq Di~
recteurs, que se rend toute cette foule. Des
femmes d'une élégance recherchée, Mme de
Forbin, Mme de Chàteaurenault, Mme de
Beauharnais, sont les plus assidues. Mme Tallien l'est davantage. Elle va au Luxembourg
tous les matins el déjeune presque chaque
jour avec le jeune Directeur .
Le vicomte de Barras, à la fin Je l'année
1795, n'a pas plus de 40 .ans. li est «rand
bien fait, vigoureux, poseur. Il a ceU~ mû~
diocrité présomptueuse qui en impose aux
hommes, celle fatuité insolente qui séduit
les ft?mmes, ces vices distingués qui font
qu'elles l'adorent. füis ce n'est qu'un drille.
A sa corruption accomplie, ce drôle joint

Le Directoire fut bien le pire de tous les
gouvernements ~ur la Ji'rance eut à subir. Ce fut
le règne des thermidoriens, des c1 pourris l&gt;, et
leur pourrilure s'étendit de proche en proche
jusqu'aux masses honnêtes de la popul.1tion.
C'est celle corruption, le plus redoutable de
tous les dissohants, pour une nation, surtout pour une démocratie, qui prépara l'asservissement de la France. Sans les exr,ès de
corruption, sans les excès de pomoir du Directoire, ja1:1ais Bonaparte n'aurait pu faire
son coup d'Etat de Brumaire.
On se figure généralement l'époque du
Directoire comme un temps de fêtes et de divertissements sans .fin. li y en eut, à la véril6,
mais dans une porlion infime de la France
ou plutôt de Paris. Le bruyant troupeau des
fournisseurs des armées, des agioteurs, drs
banquiers, des enrichis de tout acabit, aurait
pu faire croire par son luxe et ses prodigalités à la prospérité de la France, si, autour
de lui, ne s'était trouvé grouillant l'immense
troupeau des malheureux mourant de Faim.
Le scandale des fortunes récentes, de gens
qu'on savait enrichis par la spoliation, par le
vol, par le lraGc de la vie et de la liberté des
citoyens, s'affichait sans pudeur au milieu
des m_isères de la rue; et le gros du peuple
en était arrivé à un tel aflJiblissement physique
et moral) par suite de ses privations, qu'il
voyait cc révoltant spectacle avec un hébétement passif et résigné, sans même avoir la
force de s'indigner. Cette décomposition des
caractères était le résultat du provisoire qui
régnait drpuis cinq ou six ans, des convul1. Il y arnit ~me_ garde du Directoire, composée
sions qui avaicnl ébranlé le pass durant celle de 140 hommes a p1cJ et Je I iO hommes it chcral.
1

�111STOR.1A

'------------------------------- LA C1TOY'ENNE TAH1EN - - . , .

pourtant une qualité : comme Thérésia, il _a
l1orreur de la mesquinerie. Comme d~e, 1I
est aimable dans i-es propos; de plu s, il e~l
accommodant pour placer dans les empl01s
de la Répuhli&lt;1ue Lous les fripons qu'en lui
recommande, pour faire adopter toutes les
affaires vérrusrs qu'on lui propose, car tout
rela lui rapp"Jrle : il fait argent de son crédit,
YCnd le:; radiations de la liste des émigrrs et
empoche dl'S rots-Jc•vin. Mais il ~ si Lanne
grâce à le faire! El puis, il_ a un s1 bra~ costume! Qui donc parle nueux que lm cet
ha!Jîl-Inantcnu nacarat brodé d'or, celte veste
· IJ/anche brodée, celle écharpe bl1 uc fr:rngfo

cilc d'honnêh.1 homme, n'a-t-il pas honlt:!.
d'avoir cherd1é noise su r ce sujet ~1 un aussi
bel homme? ...
Comme les aulres Oirectcurs1 Barras est
lorré au Luxembourg, CL la plupart de~ gens
qt~i y ,·ienncnt ne viennent qu~ pour lu.i. ll ·a
loujours mille affaires en tra,.~, 1:rç01t u1 c
foule dï11trir,anls
et surtout d mlr1pa11tr:-. Il
0
a plus d'une liaison à la foi~. Mais il _a_ trop
d'esprit cc saltimb:mque de la politique,
pour m'rure le cœur de la prtic. :-:a p~se
farorite, auprès de chacun: est de se faire
passer pour fo véritable 111a1lre de_ la France.
Il pari~ de ses collègues cl les trallc aHC un

·
JOURNÉE Dt, l3 VE~DE~IIAIRE,

d'or, œ col de mous~dine ga rni du dentelles? ... On le prendrait presque pour une
femme, de loin, tant il a bonne mine avec
::;un chapeat.i n .nd, panaché de grandes
plumes tricolores, son visa.ge r~ sé, ses bas
de soie blanche et ses souliers a boulfdtes,
_ s'i l n'avait à ses côtés ce glaive de form e
antique comme un glah•e de la !~~. Ah I ce
n'est pas ce bossu_ d,e Lr~ Reve~herc, ccll~
espèce de singe ltab11le, qui representc au_ss1
dignement le Gournrnemcnt! On dit bien
toul bas que Barras a fait des atrocités dans
le !li&lt;li, qu'il a mitraillé Toulon, qu'il a pillé
les églises de Marseille avec son ami Fréron,
que tous deux sont cm~ptablcs _envers le
Trésor d'une somme de hmt cent m1l1efranc s:
mais le O thermidor n'a-t-il pas donné quittance de tout cela? .. . EL Cambon, cet imbé-

.,,.· !\'. -

que l'élection de ce ~entillàtrc déclassé sera
désa gréable aux royalistes.
Avant qu'il n'a11àt trôner au Luxembourg,
Barras lrônail déjà dan, le salon .~e son ro~lèlJ"ue Tallien. Ces deux homml:s s ela1ent lt_t's
ra;idement, par suite de l'intérêL qu'ils
avaient 11 se soutenir mumellemenl comme
thermidoriens et !l s'oider à faire disparaître
les traces d'un passé fâcheux qui po.u~'airnt
subsister dans les cartons des Com1le~ d~
~a\ut public et de Sllreté génér~le . Leur _rnrele
particulière ainsi con'luisr 1 a 1~ smte de
l'envoi à la guillotine de Rubcsp1crre et de
tous ceux qui auraient pu leur drmandt:'r

Gravure J'll1::L1tA~, cl'.iprès le ..te~si11 Je )lo~:-ET,

pclil air de mépris mèlé de pili_é. On le
rem(.-t !Jien parfois i1 sa place, mais cc!a lui
est égal; la dignité n' est pas plus so_n fait q.ue
la probité. Il tient seulemen_t à fo1r_e cro~re
au public que rien ne se fait au D1recto1 re
que par lui; il licnl surloul au, 150.000 francs
que lui vant sa place. et oux bcndires rn~Iproprcs qu'il sail en l1rer. Uo.mme de IJru11,
de v;inité, de succi•s, .il&lt;rnt a la boud1e le
propos gaillard, polisso11 mên~e, rele,é, à la
provençale, d'une po.intc. d'ail, pa~e~scux:
hf,bleur, menteur, hLcrlm el touJours a
vendre : au demeurant , Je meilleur fils du
monde. 'fel est Barras: Mais pourquoi avoir
élu un l'lre pareil à la plus haute magistrature de la République? ... A cause de so_n
ràle actif àu f5 vendémiaire, au 9 tJ10rm1dor, et puis, rnrtout, parce qu·on s'i magine

comple de lt·urs vols et de leurs atroces
excès, Tallien put, grâce à l'amitié de Barras,
plus délié cl plus débrouillé r1ue lui, enlrer
dans quelques affaires et spéculallons productives.
Ç'a,·ail été un crève-rœur pour T~llie?.que
de ne pas être élu Dir~ctru_r. Il ?vatl dl•Ja eu
une déception, lors de l anniversaire du 9 l_~ermidor, en se w1)·ant préférer La l\evelh~re~
Lf&gt;peaux pour la présidence de la Come_nt10~.
Mais il lui était dur, alors que son am, ava1l
cent cintptante mille francs par ,a~ comme
Direclcur sans compter les bencfices de
contreba~de, de n'avoir, lui, que vingthuit francs par jour comme membr~ d~
Conseil des Cinq-Cenis. Sa lemme, qm lrn
avait prodit1ué de l'humeur et non des conw·
•
1•
lations à ses différents échecs, ne lll mar~

quait pas des sentiments plus Lirnveillant:, braves armées, ne se comptèrent bientàt
depuis qu'elle lui royail marquer le pas dans plus. Le peuple était blasé sur lanl de fêtes. habit vert, et son énorme crarate verte, à la
la carrière poli1ique. Et, si loul le monde la Les familles pannes, c'est-à-dire presque façon de celles des ch•)uans, el qui le salue,
disait aimable el cLarmante, le pauvre Tal- toutes, étaient peu disposées à se réjouir, à son entrée, en inclinant la tête par un petit
lien commençait à èlre d'un aulre a\is . quand, au lieu de souper le mir, elles étaient mouvement brusque, comme si elle tomhail
L'amliition déçue, la modicité rclati-m drs . obligées de se contenter d'un maigre morceau sous le couperet. ... Et Tallien, JJlus étrangtr
chez lui quel'émigré qui y vient pour la première
revenus élaient, chrz 'l'hérésia, les princi- de pain noir acquis avec peine.
fQis, entend tout cc monde parler moins du
pa1rs causes de sa désaffection. Et puis, ô
Mais on oublie vite ces misères - on les
logique des femmes ! quelle considérai:on oublie d'autant plus facilement que cc sont passé que de l'avenir; iI sai~it les c~pérances
pourra-t-elle avoir désormais pour son mari ... cc·lles des autres - quand on arrive dans sa de chacun. On ne se gêne pas dcrnnt lui; on
un mari trompé? .. . Car, c'est non moins posi- loge, au bal Tht'.•lu~son, am: réunions du Pa- dit : Quand le roi reviend1'a .. .. Cu on sait
lif, le pauvre Tallien est supplanlé dans le villon de Hanovre, à une soirée du Directeur qu'il n'est pas un répuLlieain Lien sé\ère Sur
cœur de la volage Thérésia par ce poseur de Barras .... Mais c'est à la Chaumièn~, c'est les principes; on se di!, dans les groupes,
que c'est lui, Tallien, qui a été le principal
Barras. Cela, tout le monde le mit, et Tallien
quand elle reçoit chez elle, que !!me 'l'allirn ortisan de la paix avec l'Espagne; on se racomme les autres, sans doute.
sait fan'e passer les heures agréablement. conte que, grâce à sa charmante frrnme, il
C'est un trÜ,le jour que celui où le voile
Elle a un tri laient pour Lien grouper son est hès bien vu en cc pays, .qu' « il a une
des illusions se déchire complètement et où
monde! Ses amies sont des femmes si char- correspondance acthc et rrgulière avec le
l'homme pénètre taule la bassesse d'âme
mantes! Voici la citoyenne llainguerlot, duc d'Alcudia; que, par suite de celle liabon,
d'ur.e femme aimée. Tallien, quelque peu
grande, jolie, élégante, vire dans ses rcpar- il est parvenu à foire rendre à son beau. père
difficile qu'il puisse être sur le chapitre de
tiei&lt;, piquante dans tout ce qu'elle dit, cour- tous ses honneurF, sa place, sa fortune et
la moralité, passe par toutes les tortures de
tisée par les hommes de lettres cl les artisles mème des indemnilés; qu'il a fail écarler et
l'amant, du mari trahi. Ses préoccupations
qui lui prêtent de leur esprit, jalousée par exilèr les principaux ennemis de Cabarrus;
se lisent sur son visage. Peut-être cssaie-t-il
tontes les femmes qui lui refusent jusqu'à que le duc d'Alcudia !ni a annoncé cette noude quelr1ues scènes, peut-être menace-l-il
celui qu'elle a. Vuici la citoyenne Hamelin, velle dans une leUre qu'il a rrçue au milieu
d'un éclat .... Mais on le prend de haut a1·cc
créole ou plutOl mulâtresse, l'air vaporeux de janvier, Icure remplie de flagorneries et
lui, on sait les moyens de lui fermer la
et canaille à la fois, le propos polisson, le de proleslalions d'amitié les plus humbles,
bouthe et de lui prouver qu'il a tous les
geste libre, la mise encore plus : lanccus:e lellre que Tallien a communiquée à plus de
torts. Ses emLarras d'argent, hélas! ne le lui
des C( nudités gazées &gt;&gt; , la voici, à peine deux cents pcrrnnnes 1• &gt;&gt; ci-Ali! uaimcnt,
montrent que trop.
arrivée, entourée de toute une cour de jeunes 'l'allien est si bien que cela a1·ec la Cour d'EsSon beau costume de député aux Cinqgens détaillant, l'œil allumé sous leur énorme pagne!. .. Et pourquoi?•.. -D'où venez-vous
Cenis ne le console pas de ses tristesses. Ce
lorgnon, les beautés plasti11ues de cette im- donc que vous ne savez pas que Tallien est
costume n'est a~surJmeut pas si beau que
pertinente de salon. Et puis, voici la ci- le meilleur royaliste de la l\épubliquc francelui de Barras, mais il a Lien aussi son métoyenne Mailly de Cbâtcaurenaull, la peau çaise, que sa femme Œt au mieux avec le
rile. Ceci a son importance, car les femmes
blanche et rose, l'œil candid&lt;', causant Leau• marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne,
jugent souvent des talents d'un homme
coup, souriant loujrmrs, la citoyenne de et quf', depuis qu'il a fait rendre à son beaud'après la coupe ou la couleur de ses ,èteKrüdner, blonde Livonicnne donl le mysli- père les bieus r1ui lui avairnt été confisc1ués,
mcnls. Une robe longue el blanrhe comme
eisme futur ne paraissait pas près alors de (r il a proposé ou duc d'Akudia la couronne
celle du Pape, un manteau écarlate comme
foire éclosion; cl Mme de Navailles, et la de France 2 JJ . I&lt; Cabarrus va travailler de
celui de Richelieu, une toque de velours bleu
citoyenne Saint-Fargeau, la fille de la nation, toutes ses forces à la réussite de cc projel. lJ
comme celle de Cbéruhin, une écharpe en
el la citorenne Beauharnais, et la citoyenne - Mais s'il ne r~ussit pas? ... - Eh bien!
ccirllurc comme celle de Vénus : voilà le
de ForLin ... . Du ràlé des hommes, Lenoir, Tallien soutiendra Louis .\l'JI!. - !lais il
costume du législateur Tallien. Mais Tbérésia
Digeon, Hoffmann, Méhul, Arnauld, ~I. de 11'est pas populairr .... - Cc sera alors le duc
le troure plus ridicule quïmposaut dans cet
Cbàleaurenault causant morale dans ce sin- d'Orléans; n'a-t-il pas eu, en :1702, des
accoutrement. et lui préfère Barras. li est si
?ulier pêle-mèle de toutes les immoralilés a\'ec accointances avrc Je père de ce prince, pour
charm~nt, Juil Carnot n'a-t-il pas dil, l'autre
Mme de Cl1astcnay, U. Récamier r1ui promet l'organisation des.... Chut! le voit.:i, il
jour, qtt' {1 il ayait tous ks vices du Régent
d'amener sa jeune femme à Ja prothainc pourrait nous entendre. &gt;&gt;
sans avoir une seule de ses qualités'!. .. n EL
fète, M. Séguin, M. Pcrregaux, M. llottinTallirn passe. Derrière lui marche un petit
quel plus bel éloge peut-on faire d'un homme
guer, Ilarras, FrPron, Tallien enljn, le maître officier, maigre, la peau jaune collée sur les
auprès de ccrlaincs femmes? ... Aussi les
de la maison. Mais que sont ces vulgaires tempes, les cheveux p)ats collés sur la peau.
avantages moraux et physiques du Directeur
politiciens à rôté des arlisles et des gens de C'est le général Bonaparte, qui a maintenant
l'ont-ils dJfinilivement rmporlé, chez la peu
lellres qu'ils coudoient? Que sont-ils à cùté un uniforme neuf. Les hommes à collets rerts
sé\·ère Thérésia, sur ceux &lt;le son mari.
de ces ~migrés rentrés qui, arec leur habi- regardent arec un certain mépris cc grinQuoi qu'il rn soit, la citorennc Tallien metude du monJe, parlent tl circull'ut d1rz l,1 galet r1ui les a si bien mitraillés sur les marnait une ,·ie de µlu s en plus l'Il l'air.
citoyenne Tallien, arec la même aisance que ches Je Sainl-rloch, lrnusc&gt;cnl les épaules et
Le Directoire aurait bien rnulu dunrwr au
jadis dans les salons d s \'ersailles? ... S'il y ront causer arec la veure ncauharnais, qu·ou
peuple, comme les Empereurs de l'aui.:ieune
a qudtiu'un 11ui ne parait pas èlre chC"z lui, sait ètre du dernier bien arec lui, comrue
llome, 1w1ie111 el circenses, du pain et dl's
dans ce salon, c'est Lil'II Je moîtrc de la avec Barras; mais c'est auprès de la cilo)ennc
fètes. Ne pouvaut lui donner du pain, il se
mai~on , cv u·loyt' par lïnt:ro~·al,lc aY('C ~on Tallien que lJ foule est le plus compadt&gt;,
rabattait ~ur lc.s fè1es : fètc du 21 jauvier,
habit Llt:u, les maius dans lès pod,cs de son c'est autour d'elle que papillonnent tous les
lète du 2(j messidor (14 juiLieL), fètc du
pantalon jaune montant jusqu'a ux aissdlcs; hommagrs : {{ Qul'lle frmmf! cha-m:mlc !
!} thermidor, fète du I er vendémiaire (1cr jour
par l'émigré, arec sa perru11ue poudrée, son Elle est à fai-e mou-i 1famou ! 1&gt; 'l'e.ls sonl
de l'année répuLlicaine ) ; puis, fète.s à
1. .llAI.J.r.T DU p"~, t. 11 , p. 10.
les propos qu'on saisit au \'o) cl.trz les jeunes
chac1uc victoire, et ces fètes, grâce à nus
2. lbid.
grns qui s't·n vonl.
( A suivre,)

joSEJU

TURQUAN.

�LES FEMMES DU SECOND

Julie de Lespinasse

L' AM1JASSAD~1CE

Par Henry l{0UJ0N 1 de l'Académie française.

"'"'

AUX

EMPIRE

CHEVEUX

~

D'O~

La comtesse Le Hon
Messieurs Georges et Jean Monval ont découvert, dans un volume provenant de 1a bibliothèque du marquis de La RochefoucauldLiancourt, un manuscritde huilfeuillels dont
l'écriture est, sans nul doute, celle de Julie de
Lespinasse. Le manuscrit porte ce titre :
Porl.-ail de Madame .... Une femme qu'on ne
nomme point s'y trouve analysée a,,ec la plus
élé•anle
cl la plus perspicace férocité. Il• a
0
été facile d'identifier le modèle du porlra,t :
à chaque ligne, à chaque mot, l'on reconnaît
la comlesse de Bourflers, l'idole de la société
du Temple. !lais fallait-il attribuer à la dolente
Lespinasse ce chef-d'œuvre de littérature féminine? Le style n'est pas dans sa manière douceâtre; il est fait de menues phrases sifflantes
qui crachent leur venin par petites gouUes.
MM. Monval n'bésilent point à attribuer à la
marquise du Deffand ce portrait de Mme de
Boufflers. Julie de Lespinasse aurait simplement tenu la plume sous la dictée de la vieille
aveugle. On voit la scène d'ici. Il y a eu
bureau d'esprit dans le salon de Saint-Joseph;
tous les papillons ont tournoyé autour de la
rayonnante BouFllers. La petite mère du
lJeffand, c&lt; murée dans le cachot de sa cécité J&gt;,
a entendu toute la soirée la musique des
madrigaux monter vers &lt;1 l'Idole l&gt;. Et, par
surcroit, la comtesse de Boufllers ne s'est pas
contentée d'être belle; elle a eu de l'esprit,
elle s'est prononcée sur la politique el la
morale, elle a philosophé. Les sentences ont
coulé à flots de celle bouche éclatante . ll a
fallu que Mme du Defünd fit rouler son fauteuil vers le cercle où la Boufners pontifiait
parmi les désirs. Enfin elle est partie, l'accapareuse! Derrière elle, le salon s'est vidé.
L'aveugle et sa demoiselle de compagnie
restent seules. « Uettez-vous là, mon cœur,
et écrivez ! l&gt; Alors la voix cassée a dicté rageusement les rancunes du vieux cœur flétri.
Et Lespinasse, sans trop de déplaisir, a obéi.
&lt;! Mme de ... , sans être ni belle, ni fraiche,
ni même jolie, ni bien faite, a beaucoup de
grâces dans tout l'ensemble de son visage et
de sa personne ... »
Ici Mme du DuITand s'est interrompue :
« Uites-moi, ·mignonne, est-ce que vous lui
trouvez tant de gr,1ces, à cette Bouffler~? Vous
qui par bonheur avez vos Ieux, comprenezvous ce qu'ils ont tous à s'échauffer pour cette

pédante? " Julie de !'Espinasse répond avec
une petite toux équivoque : (( On ne saurait
nier qu'elle est faite passablement. »
Et un long silence rend encore plus désert
et plus maussade le salon où ces deux femmes,
la galante retraitée et la jeune fille laide,
communienl 1 sans se l'avouer, dans la haine
de la beauté triomphante. &lt;! Moi aussi, se dit
la vieille marquise, j'ai été charmante. Boufflers trône au Temple, dans la salle des
Quatre-Glaces, et le prince de Conti est à ses
pieds. Il y a quarante ans, j'ai soupé avec le
régent. Pourquoi ne m'a-t-il gardé que quinze
jours? Je mourrai sans comprendre les raisons
qui ont détaché de moi ce polisson délicieux.
J'aurais fait une fav,orite accomplie. Ma vie
fut manquée. Ma part d'amour, c'est avec ce
pauvre président Uénault que je l'ai mangée,
en maigres tartines. Je méritais mieux. n
Cependant Mlle de Lespinasse rêve de son
côté : « C'est un froid chevalier que d'Alembert. J'ai de l'esprit, de la seosibilité, du
charme. A quoi cela m'avance-t-il? Voici
bientôt dix ans que je végète dans la domesticité de cette vieille despotique qui me couvre
de caresses, qui me déteste et que j'exècre.
Si elle savait que tous les jours, avant d'aller
chez elle, ses amis montent dans ma chamLrelte et y tiennent séance, elle me chasserait
c.:,mme une servante! J'espère bien ne pas
mourir sans avoir aussi un salon à moi. Un
jour où l'autre, j'aurai de l'influence sur les
scrutins de l'Académie. Mais que ce sera donc
peu de chose encore! Je donnerais tout pour
èlre comme cette effrontée de comtesse de
Boufflers, avec des lèvres rouges, de gros bras
et des épaules blanches. lis me disent tous que
je suis aimable. C'est aimée que je \'oudrais
être. Jusqu'ici aucun d'eux ne m'a troublée.
Je sens en moi pourtant des trésors de passion inutilisés. Tandü: que je parle littérature,
à qui pensé-je? A un milirairc dont je serais
amoureuse éperdument. li Yiendra tôt ou tard,
ce militaire, et ce sera mon bourreau. Ah! si
j'élais belle! "
Du coin obscur où grogne l'aveugle, la
tremblotante voix recommence :
c&lt; Julie, ma chérie, écriYez :
cc Le cœur de Mme de ... , ou plutôt son
àme, car, de cœur, je ne lui en connais point,
est factice comme son esprit. On ne peut pas

dire qu'elle n'ait ni vices, ni vertus, ni même
des défauts et des travers; mais pour peu
qu'on l'étudie, on ne lui trouve ni sentiments,
ni passions, ni affections, ni goûts, ni haine. J&gt;
Ainsi de suite pendant huit feuillets. Celle
exécution de !!me de Boufllers fut, d'après la
&lt;laie probable, le dernier bon.moment que la
marquise du Deffand et Mlle de Lespinasse
aient passé ensemble. Elles se brouillèrent
aussilol après. Julie fonda son salon. Et le
militaire de ses rêves s'incarna dans le comte
de Guibert. Il lui apparut à la fête du lloulinJoli; elle connut alors la cruauté de l'amour
cl devint une virtuose incomparable de la
douleur. Guibert était volage. li faisait figure
de grand homme et les dames se disputaient
ses sourires. La pauvre Lespinasse eut à
lutter, entre cent rivales, contre cette maudite comtesse de Boufflers, toujours insolemment séduisanle à quaranlc-huil ans. Elle
écrivait à l'infidèle : « L'abbé !lorellet disait,
ces jours passés, et dans l'innocence de son
âme, que vous étiez fort amoureux de la comtesse de Boufflers. Si cela n'est pas tout à
fait vrai, cela est si vraisemblable qu'il me
semble que je n'aurais qu'à me plaindre de
ce que vous ne m'ayez pas mise dans la confidence. Je ne mus demande, pour vous acr1uilter envers moi, qu'une chosr, c'est de
me dire la vérité. l&gt;
Après avoir expédié celle làche supplique
douloureuse, Julie de Lespinasse songea sans
doute à cette soirée de jadis où Mme du
Deffand lui avait dicté le portrait de l'Idolc.
Elle a dù penser : ,, C'était une méchante
femme, mais qui ne manquait point de clairvoyance. Et qu'elle avait donc raison de délesler Mme de Boufflers. »
Deux croquis de Carmontelle, au musée
Condé, nous montrent l'idole el Julie. Devant
une table à thé toute .servie, la comtesse de
Boufflers, en déshabillé de mousseline, semble
sortir des nuées; une heureuse tète rose
émero-e des blancheurs. Puis voici Lespinasse,
o
.
en robe
noire, tenue d'institutrice, profi I maigrelet, charme chétif; elle l'ait de la frivolité
et regarde dans le vague. Carmontelle, en
dépit de sa gaucherie, était psychologue. Il a
deviné ce que se disait la triste Julie :
« Pounruoi ne suis-je point belle? Quelle
iniquité! Jl

Par Frédéric LOUÉE.

C'était aux environs de septembre 1856 . mières lignes d'une leltre adressée à la comEn de certains milieux, Youés à l'indiscrétion tesse Le Hon :
professionnelle, - politiques, diplomatiques
ou policiers, - circulaient de singuliers ra« Saint-Pétersbourg, 1856.
contars, au sujet d'un événement d'ordre
(( Je me marie .... L'empereur le veut et
privé rendu public par la qualité des per- la France le désire. Pendant que j'étais au
sonnes .
pouvoir, les rapports de police me disaient
On y mettait en cause vn homme d'État toujours : (( Mariez-vom .... Mariez-vous. »
du plus brillant relief, qu'un miraculeux J'espère, et le désire, que ma femme n'aura
concours de circonstances avait poussé à édi- pas de meilleure amie que vous, et que vous
fier, de ses propres mains, une fortune non ne perdrez pas l'habitude du chemin de
moins extraordinaire. Et l'on y mêlait le nom Bade ....
d'une femme du monde, célèbre par sa
&lt;&lt; Mon:'lr. &gt;&gt;
beauté, par l'éclat de ses réceptions, par ms
qualités rares d'esprit et de cœur, et que la ,
M. de Morny se maria donc, pour le bonchronique quotidienne n'oubliait jamais de heur de la France, comme_il Je croyait, et
porter en première ligne, parmi celles qui pour le sien. li épousa une ,jeune el blonde
gouvernaient l'esprit de Paris. Un incident de princesse moscovite, aux yeux noirs, aux
lettres échangées, grossi de toutes les cir- traits fins, à la tournure élégante, Sophie
constances qu'il plaisait aux imaginations d'y 'l'r~mbctzkoï, demoiselle d'honneur de la t.rnajouter, avait donné le vol à ces propos et
commentaires.
I1 s'agissait, quant au fond de l'histoire,
du mariage, bruyamment annoncé, de !f. de
Morny, alors ambassadeur extraordinaire de
France près la Cour de Russie, et qui s'y était
rendu avec une suite pompeuse, à l'occasion
du couronnement du tsar Alexandre II ....
Des difficultés s'étaient produites, issues de
causes tout intimes . Des réclamations avaient
été formulées. li avait fallu, disait-on, par
ordre supérieur, prendre des mesures, intervenir.
On savait bien, en parlant d'épousailles,
qu'avec ses goûts voyageurs le duc de Morny
entama plus d'une fois de telles négociations,
sans les conclure.
li faillit serrer les liens d'hyménée à Florence. Avant son départ, il était fortement
parlé de son union avec une Américaine,
plus lard devenue l'une des comtesses de
Moltke; puis encore avec une charmante
jeune fille du faubourg Saint-Germain, ~Ille
de Bondeville. On le crut, un moment,
engagé du côté de l'Angleterre. Les bans
allaient même être publiés, à Londres, lorsLE DUC DE l\IOR~Y EN 1852
qu'on apprit qu'il venait de se fiancer a, cc
D'après le dessin de A. FAR CY ,
une beau té russe.
liais, cette fois, la chose était formelle.
Lui-même,_ haussant Ie ton au langage rine, qu'il avait fascinée dans un bal d'amd'un chef d'Etat, qui croit indispensable au
i . li le faut dire aussi : elle n'a\·ail aucune forbonheur de ses peuples la réalisation de s•s tune.
Celte descendante d'un des compagnons de
personnelles joie:-:, lui-même l'avait annoncé flurik , le liéros national et fondateur· de la monarchie
d'une façon presque solennelle, dans ces pre- russe , èlait L_oule prêle, quand survint llorn y, à épou1

..

IIENRY

ROUJON ,

de l'Academie française.

ser le premi er grand seigneut', qui lui demanderait

bassade, a\'eC son charme habituel, bien quïl
eût le double de son âge 1 •
La nouvelle, aussitôt que connue, avait fait
naître, dans l'àme de quelques grandes dames
parisiennes, comme une vague impression de
délaissement. Elle aYait provoqué des revendications plus fondées, de la part de celle qui
fut la providence des ambitions de Morny, à
ses débuts, de celle qui put dire :
•
« - Je le pris sous-lieutenant,je le laisse
ambassadeur. )J
En l'associant à de larges combinaisons industrielles et financières, dont les siens et
son mari assurèrent le dé\'eloppement et le
succès, la comtesse Le Hon av,1it mis entre
ses mains les éléments de puissance et d'autorîté, qui furent les premiers facteurs de sa
haute fortune polilique. Elle y avait engagé,
dis-je, plus que sa confiance, - ses biens
aussi. Quelques millions étaient restés en
route. Une _mise au point s'imposait.
La protestation que n'avait pu retenir la
comtesse Le Hon était rerenue de Saint-PélPrsbourg à Paris, par voies extra-diplomatiques. M. de Morny avait fait pr:ir un de ses
courriers pour en remettre le texte direclement à l'empereur.
De suite on en exagéra, outre mesure·, le
sens et la portée. Des serviteurs trOIJ11Jzê1és
prirent l'alarme. A les entendre, de. ·graves
révélations allaient surgir de cet inddcnt.
Des divulgations fàcheuses, à l'encontre des
fauteurs du coup d'État, étaient imminentes,
~i l'on ne se mellait en garde aussitôt. Déjà,
prétendait-on, des papiers dangereux étaient
entre les mains des princes d'Orléans; et
d'autres allaient partir, qui menaçaient d'a rnir
un retentissement déplorable. Toutes ces suppositions bizarres avaient trouve créance, aux
Tuileries. L'empereur avait jeté ces paroles à
l'un de ses agents secrets :
&lt;! Allez, agissez vite, et énergi[Juement. )J
Francesco Piétri, qui régentait alors le domaine où gouverne, en 1011, M. Lépine, était
entré dans une violente agitation, comme si
l'on e[Lt eu vent d'un complot contre la sùreté
de l'Etat. Des imaginations ridicules avaient
inspiré des décisions non moins extravagantes. Quelques hommes de police avaient
sa main. Tout alla, d'ailleurs, au mieux Jcs inlêrèls
comme du bonheur de )loruy. L'e mpereur de Russie
attribua une dotation importante, en faveur de son
mariage avec l'ambassad eur de France, à la princesse
Sophie T'roubclzkoï.

�l
1f1ST0~1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
lait irruption dans l'hôtel el pénétré dans les Litre de la paix ou de la guerre. Récnnm(nt, veau , pour éclairer l'horizon maussatle. La
apparlemenls de la comtesse Le Hon. o·une son ambassade, à Paris, avait apporlé, a\'ec comtesse Le Hon fut celle étoile. JI ne lui falvoix sombre, l'un d'eux, le spadassin corse elle, un présent roial. Cette couronne, offerte lut, exprime Arsène Iloussa)'C, qu'un regard
Griscelli, avait exigé qu'on lui livrât, sans i, un prince de la famille de France, le duc et un sourire pour entrainer le') eœurs, et il
attendre, la mystérieuse casselle renfermant de Nemours l'avait refusée. A 1a possession ajoute, en son langage de poète :
et Elle enchaîna, dans ses cheveux blonds,
les pièces secrètes et rcdoulées. Elle a\!ail de ce ro~ aume il avait préféré l'assurance
les
dieux et les hommes du jour. o
remis à ces gens la fameuse boîte, qui ne palriolique de ne point troubler, en l'acccpElle
était, en effet, très blonde el fort jolie,
tanl,
la
paix
de
ses
concitoyens.
conlenail que des leures et qu'on alla déposer,
la
sédui.:ante
femme que l'une de ses chères
La
jeune
comlesse
Le
Hon
n'eut
pas
à
recomme un précieux butin, dans le cabinet de
Napoléon Ill. Griscc\li, qui avait conduit celle prendre, avec son mari, le chemin de Brux.elles. amies, Mme Janvier de la Molte, et l'académcrveilleme expédilion, rrçut six mille francs Un autre prétendant, agréé des puissances, micien Valout appelaient, à tour de rôle et
de récompense. Tout rentra dans le calme. le prince de Saxe-Cobourg, avait ceint le dia- sans s'être concertés, en leurs lettres: C! Mon
Tant de hruit s'était fait uniquement autour dème dont n'avait pas voulu le duc de Ne- Iris aux ~eux bleus. 1&gt;
JI m'a été permis de l'entrevoir, mieux
d'une question de comptabilité délicate et mours , et confirmé le comte Le llon dans son
embrouillél', - llÙ le ministre nouher devait poste de ministre plt!nipotcntiaire. Elle a,,ait que d'imagination pure, en contemplant lonramener l'ordre et 1a lumière, à la légitime son sort il\-:é, pour longtemps, dans la capi- guement, chez la princesse Poniatowska, sa
fille, un tableau superbe de Dubufe ainé, qui
tale française.
satis[action di:: la comtesse Le lion 1 •
la
représente en pied. C'est une rencontre
C!
Que
nous
importe
celle
couronne
L'empressement, le zèle qu'y déploya Ilouher
furent même si prononcés qu'il en résulta étrangère, lui dit un prince, si vous nous 3.ssez rare qu'un portrait de femme, avec la
fixitl! de son expression, avec ce sourire infaune rupture complète de l ..ancien a,·ocat &lt;le restez! Jl
tigable, qui ne s'adresse à personne, ces yeux
Elle
était
arrivée
fort
à
propos.
Un
roi
sans
Hiom et futur« ,•ice-empereur J&gt; avec Morny;
toujours ouverts, qui YOUS suivent partout
prestige,
une
Cour
sans
courtisans,
des
salons
et l'on sail 11uel grave préjudice causèr~nt les
conséquences de celle brouille à la stabilité sans éclat, sau[ un ou deux, dans tout Paris .... sans vous voir; il est assez rare, dis-je,
On therchait, quand elle vint, si, de quelqu e qu'une telle et passagère figure, immobilisée
de l'Empire ' ·
U en fol encore parlé quelque temps, en pari, ne se lèverait pas bientôt un astre nou- sur la toile, contenle pleinement la pensée.
Mais, quand le fluide lumin('ux
vertu de ce privilège qu'aH1il le
s'y
est répandu, pour en illuminer
duc de Morny de pass'onncr !"opilous les traits, que l'impression est
nion sur tout ce qui concernait sa
autre! En l'admirant là, si vraie,
personne ou ses actes.
si
rapprochée de nous, celle reine
Maisqueful, rllc-mêmr, lacomdrs
soiré1:s cl des bals d'autrefois,
tesse Le lion? Quel avait été rnn
je rendais grf1ce à l'art divin, r1ui
role défini, quelle ,a part de prespeut ainsi mainlenir dans la vie
tige dans l'espace de temps si brel
ks
êtres de beauté que nous a
que rrprésente la duréi d'une exisravis
la mort. Son image traduit
tence humaine?
adorablement l'idéai féminin du
Elle n'avait pas écrit et n'était
jour, lorsque Dubufe préludait aux
point sortie des limites de la vie
grâces un peu convenues de Win~
prÎ\'ée. Un moment, elle y pensa ;
tcrhalter; et, cependant, rien ne
elle arail comm{ ncé à rédiger drs
date:
ni le cm,tume, ni la pose, ni
notes, rappelant ce qu'elle avait
l'air du ,•isage. Elle est debout,
observé ou ressenti, au plus haut
cambrée avec une grâce attirante.
étage de la fortune et de la consiSes cheveux, tordus sur sa lêle,
dération mondaines; puis, elle s'élaissent
écbapper des boucles létai\ interrompue, par un sentiment
gères ondulant sur les épaules.
de modt'stie el de crainte en soi,
Toute la physionomie est animée
qui lui donnait à douter de l'étend'une
expression juvénile et caresdue de son esprit. A défaut de
sante.
Le sourire se joue dans ses
confidences intime~ , contresignées
prunelles,
comme sur sa bouche,
de sa main, vont nous répondre,
avivant les fossettes creusées dans
pour elle, des documents précis et
la Llancbeur rose de ses joues et
rares.
de son menton.
Fille d'un riche banquier de
C'est le charm{', en un mot,
Bruxelles, Mosselman, elle avait
dalls la per[ection du naturel.
épousé, très jeune, le comLe Charles-Aime-Joseph Le lion, l'un des
Étant ainsi, on la regarda heaufondateurs de la monarchie Leige,
roup.
Lorsque Mme Le Hon en Irait
et qui fut, . pendant onze années,
à
!'Opéra,
c'était, dans la salle,
le représentant du roi Léopold l"
un grand remuement de têtes vers
auprès du gomcrnement frân çais 3 •
cette loge de lace, qu'elle avait
Les circonstances élaient critiques.
arrêtée,
dès 1832, puis rnrs cette
Dans celle période mémoraùh•, où
L\ R EIN E; H ORTENSE ET SON F'ILS AI NÉ1 N APO LÉON-LOUIS-CHARLES.
baignoire
légendaire, où se pressètous les intérêts de l'Europe se
Ta bleau du BA RON G ÉRARD ( 18o7).
rent, autour d'elle, tant de persontrournient en lulle, la Belgique
nages illustres. Au fo~'er, ceux qui
élait au premier pfon, comme ar1

1. Cdtc salisl'adiun ruL-dl .i romplêlc ? La douce
:11uba$sadrice prétcudait le conlrairc. On lui avait
enlevé le ~roduit de SC3 capitaux :
« On m accorde trois millions , quand on m'en devrait si'l: 1 » disail-rllc à Estanceli11 1 qui m'a rêpété le
mot.

:2. llcm:m1uo11s-lc , CIJ pas$aul, l\ uulil'r f...1 l rcdcr:1.~le
de sa fortun e politique au frl•re de N3poléon 111. qui
l'avait &lt;fülingué, lorsqu'il n'étail qu'un jeune a\·ocat
de province, et l'avait puussC auprès du prince pl'Csidcnt.
Des médisants a,·ançaicnt que l'.CIIC chaleur mani-

""" 300"""

lc~lée dans la ùéf,wsc des i11Lérèls de la tomlessc I.e
li on a\'ail éveillé un vogue scnlimcnl de dépit tians
l'â me de Mme l\ouhcr.
i). t e Hon élail le prcmir.r ambassadem: de .Bclgiriuc, accrédite a_uprè.~ d'une cour élrangere, a la
suite de la formation du royaume.

1

1

1

paradaient dans le cortège du duc d'Orléans :
le comte de !lorny, le duc Decazes, le marquis de la Valette, le baron Thiers, - car il
élail baron, - Camille et Nestor
Iloqueplan, Saint-Marc Girardin
et les jeunes doctrinaires en appélit d'avantages sociaux moins
spéculatifs, erraient, empressés
et Oatteurs, sur sa trace.
Dès son apparition, elle anit
arrêté le regard et touché le cœur
du duc d·Orléans, le plus aimable et le plus aimé des princes
de la maison régnante. C'était un
rare esprit, une âme d'élite. S'il
avait su conquérir une inOuence
énorme sur l'armfie, s'il jouissait,
dans le pays, d'une extrême popularité, s'il était le -Mécène et
l'ami des artistes, il était bien
aussi le favori des reines de salons. Des autographes, adressés
de sa main à la belle ambassadrice, el qu'une heureuse fortune a portés sous nos )'CUX, vont
nous permettre de suivre, en
même temps que l'affection grandissante du prince, l'étatd'estime
olt l'on tenait, en ces milieux
arislocra1iques, la comtesse Le
lion et l'allraclion qu'elle exerçait.
Aussitôt qu 'il se lut porté à sa
rencontre, le duc d'Orléans, avec
une courtoisie cxtrême et des
égards parfaits, mil sa sollicitudé
lt rechercher les suffrages de la
gracieuse étrangère. Il ne manquait aucune occasion de lui marquer le prix qu'il allarbait à son
jugement, le désir qu'il avait de
connaître, préférabll'ment à celle
d~s autres, son opinion en toutes
choses . Cbacun et chacune, dans
l'entourage familial du roi, qui,
lui-même, s'était avisé de littérature el composa un opéra, cultivait une inclination, un goût artistique. D'Aumale devait mêler
la plume à l'épée. Joinville cl
Nemours dessinaient. La princesse Uarie
sculptait dans le marbre des œuvres dignes
de durée. L'héritier présomptif, " Mgr d'Orléans », s'adonnait à la peinture. Sans prétendre à aucune supériorité, dans ce genre,
il ne lui était pas indîflërcnt de recueillir,
de bonne part, une approbation aimable,
une louange spirituelle, u:i à-propos flatteur sur le point de ses tentatives d'art,
de ses ébauches. Il ne s'en faisait pas accroire, quant au degré du talent; il lui était
sensible, toutefois, qu'on ne l'en jugeât pas
dénué.
Avec une modestie non ·feinte , mais
qui ne demandait qu'à êlre encouragée, et
avec une délicatesse respectueuse dans les
termes, dont il ne se départit jamais, il incitait doucement la comtesse Le Hon à lui en
donner l'assurance, certain jour qu'il lui en-

voyait une œuvrette de sa compos1t10n, enguirlandée de ce madrigal :
t( Je m'Pmpresse de profiter, madame, de

A COJHTESSE l.E 1fON

---

nement du boulevard du Temple. J'ai reconnu ce cœur, bon et généreux, dans les
accents d'indignation et de sympathie, qu'il
a su rendre si bien. J'y réponds,
eomme toujours, par un attacheIf
ment trop sincère pour que vous
n'y comptiez pas entièrement el
trop respectueux pour qu'il ne
soit pas toujours agréé par vous.
" Philippe d'OnLÉA"· »

L'allachemenl, donl parle le
prince, n'en resta pas toujour.l à
ce ton de cérémonie révérencieuse, à ce pur zèle un peu froid ;
mais, en s'approfondissant davantage, il se nuança d'une expression plus directe, plus personnelle el je dirai plus tendre,
comme dans ces lignes charmantes, qui ont, pour nous, l'int~rêt
de compléter le porlr;il de celle
11 qui elles furent adressées :
Tuileries, dimand1e matin.
&lt;c On a beaucoup parlé de vous,
hier soir, au salon, et d'une manière qui a été Lien douce à mon
cœur; car, parmi les nombreux
iuterlocuteurs, il ne s'en est pas
trouvé un seul ni une seule qui
ait laissé échapper un blàme ni
une parole amère envers vous. Je
ne puis vous dire combien je
jouissais de ce triomphe, que
vous remportiez sur Ja médisance
el sur l'esprit de critique de notre salon; j'ai été vraiml'nt heureux de voir que l'on vous ait
rt1ndu justice el que tout ce qu'il
l' a de bon, de noble, d.élcl'é en
,ous ne rf'ste pas inaprrçu. Les
sensations les plus vives sont en
ceux que l'on aime; cc wnt leur3
peines qu'on ressent encore plus
profondément que les siennes
propres; ce sont aussi leurs plai:sirs aux11uels on prend une part
plus grande qu'elles- mêmes.
Aussi vous n~ sauriez croire combien j'ai d'amour-propre pour vous.
(&lt; Ferdinand-Philippe d'0•1.iA,s . »
&lt;c

LA CO ~I TE:SSE LE ll o N, AMB .~SSA ORI CE DE 8F:LGI QU E:.

JJ'o tri:s I'! laNeau de DunuFE,

votre gracieuse permission pour vous prier
d'accepter ce croquis à l'aquarelle. Je rédame,
en faveur de ma palette, toute l'indulgence
dont nous avons, elle et moi, grand besoin;
néanmoins, je me consolerai même de la critique d'un juge aussi sûr que vous, madame,
si j'ai pu vous occuper, un instant, de celui
qui saisit cette occasion de vous renouveler
ses hommages.
(1 Ferdinand-Philippe d'On,ÉANS. Il
D'autres lettres du duc d'Orléans avaient
pris le même chemin, avant celle-ci, qu'ir:spirèrent des circonslances moins frivoles.
C'était au lendemain de l'attentat de Fieschi:
c&lt; Je suis très reconnaissant à voire cœur,
madame, des sentiments qu'il nous a témoignés , lorsque vous avez appris l'horrible évé-

Toute critique rendait les armes à la douceur de~ attraits qui tempéraient de gfilce
ses airs de reine. Les femmes, sans trop de
jalousie, lui résignaient l'empire de la hraut~,
parce qu'elle étaH souverainement bonne et
qu'il semblait naturel qu'une âme si tendre
eùl un charmant visage pour l'exprimer. Elle
avait une grande raison d'être aimée et le secret le plus sûr pour endormir le.l passions
envieuses : c'était son ardeur à seconder les
désirs de ses amis. J'en vois les signes dan s
une foule de lettres la remerciant d'un service rendu ou 1a priant d'un serYice à rendre.
Elle joignait à tout ce qui plaît tout ce qui
attire et tout ce qui touche. Dans l'intime,
elle séduisait par la mutinerie du geste, la

�"------------------------------------

1f1ST0'/{1.JI
jolie ioffoxion de la voix, l'espièglerie ùe ses
yeux rieurs. Car, visiblement, le rire de ses
lèvres se réflétait dans le bleu de son regard
caressant et animé. On ne résistait
point à ce rayonnement s1mpat.hique; et c'était un besoin, en sa
présence, de le lui dire, sans qu'elle
pùt s'en défendre. Devisait-elle à
table, voulait-elle conter quelque
histoire? On l'interrompait, à chaque minute,· pour revenir sur une
attention dont elle était l'objet,
pour insinuer à son adresse un
compliment. Elle devait répéter
plus d'une fois, avec une expression
d'aimable impatience, ce : &lt;( Laissez-moi donc parler », qu'on connai ~sait si bien autour d'elle.
Té'moin ce passage d'une lettre débordante d'atfeclion, que lui écrivait, sous une impression de souvenance heureuse et de regret,
l'une de ses amies retirée, pendant
les vacances d'été, dans une modeste campagne de Maine-et-Loire :
(( Chère comtesse,
Si j'étais là, près de vous, si
je vous écoutais, un soir, comme
je me sentirais réveillée! On ne
sait ce que vaut un plaisir et son
vrai prix que lorsqu'on en est privé.
Je vois votre sourire, vos yflux de
gaieté, et j'entends vos : Dfais, laissez-moi donc parle/'! Je voudrais
bien vous interrompre et vous embrasser. Vous êtes trop aimable:
le savez-vous? On ne rnus le dit
pas assez. C'est avoir le charme
suprême que de posséder, réunis, comme
vous, l'esprit, le goût, le naturel.

avec le cœur. Encore s'intéressail-elle à ces
choses al'ec assez d'intelligence et de raison
pour en soutenir l'entretien.

politiques, elle avait su réserver, dans son
salon, le coin des arlistes, et aussi le coin
des femmes, où Mmes Duchâtel, de Liadières,
toutes les Laffitte, se repassaient
le dé de la causerie assez joliment
pour attirer, par là, les pas d'un
Walewski ou d'un Morny. On y
pouvait deviser aimablement, galamment. Elle s'y prêtait toute la
première. N'avait-ellepas ses beaux
esprits? L'académicien Vatout, l'inévitable &lt;( Vatout», quand il ne madrigalisait pas chez Mme Dosne,
courtisanail avec succès sur le tabouret de la comtesse Le Hon. Ses
mots, sinon sa personne, qui n'avait rien de séduisant, l'avaient
mis en situation de faveur dans la
maison; il y tranchait en amicale
liberté, comme on peut en juger
par ce hou t de conversation épistolaire. La comtesse prenait les eaux
à \ïchy, dans la belle saison, et
\'atout devait lui faire tenir des
nouvelles :
&lt;(

&lt;(

(( Adèle PERROT (Mme JA~v1ER

DE LA

MorTE).

)&gt;

S'il est vrai que la beauté d'une femme
s'épanouit sous les compliments des autres
femmes, il est visible aussi qu'on ne lui en
méuageait point les effets doux et rares.
Il fallait qu'on lui reconnût, en outre, du
jugement, de la sagacité, puisque des hommes du plus sérieux mérite se complaisaient
à lui faire part, soit en causant, soit en écrivant, de leurs idées, de leurs préoccupations.
J'ai, sous les yeux, une liasse de missives
développées, que lui envoyèrent des ministres
de la Belgique, Van Praët, entre autres, el
où ils ne craigoaient point d'aborder, aYec
elle, ambassadrice, les questions épioeuses
du moment..
Plus tard, de 1855 à i 856, c'est un diplomate, un futur ministre des Alfaires rtrangères, Thouvcnel, qui, de Constantinople, la
tient au courant des négociations engagées
sur les affaires d'Orient. Et j'en laisse.
Je ne dirais point qu'elle ne préférât, en
soi, des conversations moins austères, par
exemple des lettres de femmes, comme celles
de son amie, Mme Janvier, où l'esprit se joue
1. Yaloul avait ses grandes entrées aux Tuileries cl
au ch;iteau &lt;l'Eu sous le gouvernement de Juillet.

Paris, ce jeudi 3 août 18 '13,
à bord de mon li l de clou leur.

Si elle invitait un peu beaucoup d'hommes

Aimable et chère,
&lt;( Que vous êtes bonne d'arnir
songé à moi, que vous êtes gentille de m'avoir écrit quatre jolies
pages! En uaic sœur de la charité, ou plutôt en ange que vous
êtes, vous avez pitié du pauvre malade. Le ciel vous bénira!
&lt;( Je nis mieux, beaucoup
mieux .... Mais mon docteur n'est
pas assez imprudent pour m'envoyer à Vichy.
Il sait qu'il y a là certaine Naïade aux blonds
chereux, dont les yeux bleus, par leur douce
flamme, détruiraient toute espèce de vertu et
même la vertu des eaux. Je fais donc de la
sagesse dans mon alcô1:c et_ ~e ciel m:est témoin (le ciel de mon ht) s1 Je pense a autre
chose qu'à mériter ma liberté._ Qu'en fera!-j~?
Je devais faire un voyage en Egypte; mais J y
renonce et, si Dieu et le roi le permettent,
j'irai achever ma conva~es~ence ~u _chàtea_u
d' Eu 1 • Le départ est fixe, Je crois, a lundi.
Je n'ai pas été à Neuilly depuis quin_ze ,jours,
et je ne sais rien que par des on-d1l.
&lt;&lt; On dit que la princesse de Joimille est
très jolie et que, pour les traits, elle rappelle,
à la fois, la princesse llarie, et aussi un peu
la marquise de Loulé. On dit qu'il est question d'une haute proposition de mariage ....
Mais ... et puis mais .... On dit que la duchesse de Nemours et sa beauté ont grand
air en voyage .... Vous voyez que je suis hie~
maio-re en nouvelles. C'est l'imprévu qm
m'e~graisse sous ce rapporl, et je suis clo~é
dans mon tonneau, où je n'ai ni la philosophie
de Dioo-ène, ni le courage de Régulus. Cependant, ai quelque chose de romain, c'est de
manger couché, c'est de lire couché, c'est

'.'i"était-il pas de la famille? Un détail qui n'est pas
connu de tout le momie : \'alout était un fils de Phi-

lippe-Egalité et, par conscqucnl, un frère de Lo11isPl11lippe.

&lt;(

LOl,;IS-:N'APOLÉON BOXAPARTE.

rrravure d'E,11LE PrcHARO, d'après Se:BASTrEN ConNu.

De nature, elle avait le caractère facile,
l'humeur enjouée. Et l'impression s'en rendait communicative, aux alentours. La gravité de Guizot daignait sourire chez elle.
'fbiers, au sortir des Assemblées, retrouvait,
en sa compagnie, sa vivacilé méridionale.
Armand Bertin, le puissant directeur des Débals, qui forçait la volonté roplc et faisait
plier les minislèrés, se rendait, à sa voix, le
phis amène d(s causeurs.
Il ne dépendit pas d'elle qu'elle ne fit
danser Victor de Broglie, sur le tard de la
carrière du ministre, pair de France el
membre de l'Académie. Ne lui écrivait-il
pas, pour en décliner l'invitation, ces lignes
où passe une légère inquiétude :
&lt;c Vous êtes trop bonne de n'avoir pas tout
à fait oublié un pauvre solitaire, étranger,
désormais, au monde, à ses plaisirs, et je
voudrais qu'il me fût permis d'ajouter à ses
affaires. Je serais, dans un bal, un meuble
déplacé el ridicule ; mais, si vous le permettez, j'irai vous remercier, dans un moment
plus opportun, de votre obligeant souvenir.
(( V. OE BROGLIE. ))

f

J{

d'écrire couché. En vérité, le peuple-roi avait
de singulières manies; comme si le lit était
fait pour autre chose que pour ... dormir!. ..
Vatry m'a raconté vos succès. Où n'en auriezvous pas? Un flatteur lisait, hier, à côté de
moi, un volume de Cellamare, et j'ai souri au
portrait de Mme d'Avernes, l'ange de la volupté ....
'&lt; Adieu, charmante buveuse. Quanù sortirez-vous des eaux, comme Yénus?
(( V. VATOUT, ))
Le ton de la lettre est badin. Mais Vatout,
ne l'oublions pas, était un peu le Voilure du
salon de Mme Le lion .
Ses compliments et ses pointes la changeaient des conversations rmpesées des diplomates.
J'aurais idée que U. de Montrond, dont les
beaux jours en étaient à leur dernier quartier, dut faire acte de présence, lui aussi,
chez la comtesse Le Hon. Depuis le temps
qu'il promenait de par le monde son humeur
caustique et jouait au Chamfort, ayant prêté
de l'esprit à Talleyrand lui-même, on recherchait en lui le diseur de bons mots, le conteur
d'anecdotes, le voltairien acerbe, qui amusait
les présenls aux frais des absents. C'est lui
qui, rnyanl des gens de la meilleure compagnie se quereller au point de se jeter des
flambeaux à la tête, leur détachait gaiement :
« Comme j'avais raison de dire que vous
étiez bien ensemble! )&gt; Cc M. de ~lontrond,
dont la quiétude égoïste eût rendu jaloux un
Fontenelle, attendait ~t diner l'un de ses
amis, M. de Sampaye, et celui-ci ne venait
point, parce qu'il avait eu la malechance de
mourir en chemin. On annonce à Monlrond
la fatale nouvelle. li découpait un perdreau
truffé. Aussitôt, il se lève de table, comme
pour se livrer à un violent accès de désespoir,
puis, se rassied : il mange à lui seul le délicat
volatile. &lt;( C'est étrange, remarque-t-il, je
croyais que cela m'aurait coupé l'appétit! l&gt;
Et l'on racontait, du personnage, bien des
traits de la sorte, qui faisaient plus d'honneur à son esprit qu'à sa bonté d'àme,
Mme Le llon eut autour d'elle des gens
d'aussi belle humeur, el d'un cœur moins
sec.

1foN --.,.

térêt d'autrui, à produire des talents 1, elle désirât davantage d'être introduit. Tout
en al'ait elle-même réglé chaque détail, sug- homme un peu marquant s'interrogeait avec
géré les motifs de décoration et disposé tout une espèce d'anxiété sur le néant de sa gloire
l'aménagement intérieur. Rien dans son s'il n'avait pas acquis droit d'entrée dans
ameublement n'était en place, qu'elle ne l'eût l'hôtel du C( rond-point )&gt;. Tout ce que Paris
dessiné, modelé ou remanié. &lt;( Je veux, di- comptait de poitrines décorées rnulait y pasait-elle, que ce soit de telle façon ,, , et elle raitre, y jeter sa lueur ou son reflet.
précisait la chose ou fournissait le dessin.
Elle élail vraiment alors dans l'apogée de
Cet art féminin, cc don qu'elle possédait de cette faveur mondainf', dont les retours sont
mu mettre et de transformer, à son gré, les inévitables.
hasards de la richesse, d'animer d'une ,·ision
de gràce personnelle la froideur des marbres
li
el la lumière inerte de l'or, l'un de ses hùtcs,
Arsène Houssaye, les célébra, en ces vers _inLe salon de la comtesse Le Hon était netteconnus :
ment orléaniste. Il avait le caractère officieux, qui répondait à la situa'ion officielle
Voire palais, madame, est un ricl1e poème,
du mari et aux personnelles sympathies royaParadis idèal, que le Tasse lui-même
listes de tous deux. Les princes et les gouverEût choisi pour .lrmidc en ses rêl'es de feu.
nants de la monarchie de Juillet en avaient
Ainsi qu'une autre grande dame de beau- consacré la couleur par l'habitude, qu'ils
coup d'esprit, la comtesse de Castellane, elle avaient prise, d'y fréquenter assidûment.
transformait, quand il lui plaisait, ses salons Néanmoins, la comtesse étant femme et faien théâtre. On y donnait la comédie del'anl sant prévaloir, en cette qualité, les raisons
un public, dont chaque unité représentait du sentiment sur celles de la politique, elle
une aristocratie de race, de Laient, ou de entretint des relations et serra des attaches,
beauté.
((Ui eussent pu rendre suspect un esprit
Les diners 11u'elle donnait, à jour fixe, le moins sûr que le sien. Elle ne les afficbait
samedi, jouissaient d'une réputation notoire. pas; elle s'enl'eloppait, en les cultivant, des
lis étaient fameux beaucoup plus par le luxe YOiles de la prudence et de la discrétion,
et l'élégance qui présidaient à leur distribu- mais ne s'en laissait point détourner. Dès les
tion, que par le nombre de convives; car il se premiers temps où son alîection s'éreilla sur
limitait à quatorze et l'on n'excéda presque l'al'enir du jeune Morny, elle était en corresjamais ce chiffre d'invités!. Mais chacun en pondance suivie avec la reine Hortense.
parlait, au dehors. Il n'était guère de deLes originaux de ces lettres de la reine
meure aussi en vue que celle-là cl où l'on Hortense, nous les avons en main. Ce n'est

Dans les réunions à petit nombre excellent
les qualités d'une maitresse de maison. ~lais
la comtesse se fùt sentie trop privé!! de s'en
tenir aux lumières discrètes de la demi-intimité. C'était une grande metteuse en scène,
ayant l'amour i□génieux du faste et du décor.
En 1846, s'éleva, au rond-point des ChampsÉlysées, le majestueux. hôtel où s'écoulèrent
ses années les plus radieuses. Artiste par
août
- car elle peignait, .sculptait,. ou grao
.
vait des eaux-fortes - curieuse et rnvenlivc,
pour son plaisir autant que portée,.pour l'in1. Elle protégea beaucoup Tcnnyrc, le prédéce~scur de Darbedienne. - Elle eut une belle galerte
rie tableaux. Cne vente en fui faile, en 185!1, dont
quelques morceaux de choix, comme la S01·tie de
l'lcole, de Decamps, ou des peintures de Meissonier,
r1u'elle seconda beaucoup à ses dêhuls.
2. On y ,·oyait, d'ha~ilude, ~lorny, l'ambassadeur
rnssc l(isseicf, Estancehn, M. rie )lonl~uyon, cl'llober-

LA COMTESSE LE

LOUIS-NAPOLÉON DANS S.\ PRISON DE 11AM.
Dessiné d'af&gt;rés na/u,·e pa1· te Do~nrn CONNEAt'.

Arrnanil Bcrl111, Tl11crs, John Lemoinne, Yaloul
el le comte Léon de Laborde - le père de toute
une lignêe de femmes charmantes. Je trourc, par
hasard, de ce dernier personnage de l'Empire, membre de l'lnslitul, dircclCUI' tin )[usée des antiques au
Loune, plus tard direcleur général des Archives, ce
court billrt, où il s'efforce de répondre ~pirituellcmcol à une invitalioo de la comtesse :
SHI,

« Du pam sec, cl ,·ous me comblerez de bonheur.
Jus-~z. un peu a'.cc du melon el du dessert. Qurnl au
cu1s1 11er fu tur, Je ne me permels aucuue ohservation;
j'ai trop d'inlêrèl à être bien avec celle haute puis•
sance.
« ,\ demain, cht're madame.
« \'otre dévoué scrrilcur,
(( OE LA&amp;ORJlP.. »

�r---

_______________

,.

111STOR._1.Jl

pas sans un émoi d'irriaginalion facile à concevoir que je palpe· ces _feuillets jaunis où se
laissa parler, sentir, vivre·, ·une fille d'impératrice, mèlée, très jell.[1e, à des splendeurs
incomparables, puis rejetée dans les tristesses
de l'exil et les soucis d'une existence pre~que

précaire, intcrrogc:mt, d'un œ.il anxieux, des
lever$ d'aube &lt;1u'elle ne verra pas luire, pres~cnlant peut-être, à travers les brouillards
opalines mu,rant l'horizon, des retours de
fortune inouïs, de merveilleux lendemains
cnsoléillés . Sur le fon&lt;l du tableau, IJU'évoqucnt ses confidences plaintives ou inquiètes,
:ie déc'lnvre la figure tragique de l'homme
qni connaîtra les plus brillantes et les plus
sombres extrémités de la dcslinée humaine.
Dans le secret des phrases alambiquées, par
les détours des allusions vagues et, cependant,
pressantes, une autre ph)'sionomie s'annonce,
non moins étonnante, celle de Morny, fils
caché d'une reine et frère inavoué d'un empereur, q11'unP suit~ dccirconstanccsexlraordinaires pou,.s:era !1 reprrndrc s:a place au
premiC'r rang, ainsi qnc par un droit héréditaire.
A première vue, les lcUres d'llortense à
Mme Le Hon n"ont rien qui frappe cl se distingue de l'ordinaire. Les caractères graphiques ont un aspect de banalité. Le p,picr
sur lcqûel a couru cette écriture abondante
et négligé eSt mince, sans élégance, dénué
de tout signe capable d'en trahir l'origine.
Mais c'est au fond des choses qu'on s'attache,
c'est p1r 111 i1u'on est retenu, car on y rt'çoit
l'impression directe des é,·énemcnts, tracée
d'une main que faisaient trembler, ltmr à
tour, les t'·motions &lt;lela tcndr~S!:.C, de l'am.iélé
ou de la c,Jlère.
Pour la plnpart, ell, s se rapportent aux
annél'S qui s'écoulèrent entre 1855 et 1838.
C'élait la pé,iodè trouble, a"enlun•usc, de la
carrièr~ de prétendant de l.ouis-'.'fapoléon; le
temps, en particulier, de la bizarro échauffourée de Strasbourg.
Peu de temps avant, accomplissant un
vopgc en Suisse, la blonde comlesse ~Yail
rendu \"i:ûtc à la reine Hortense et fait la
connaissance de Louis-Napoléon : « Qui sait
si nous nous reverrons? l&gt; s'était-on dit en se
quiuant. Quelques jours plus tard, elle rn
1rouvail à Berne, avec sa dame de compagnie.
Dans l'bôtd où elle ayait pris appartement,
on eut le dJsagrémeut de s'apercevoir, au
milieu de la nuit, q11c des voi~ins brupnts
s'étaient installés, en la chambre voisine,
allant, marchant, disculaut, parlant fort.
~)étaient-ils annoncés mus leurs véritaLlrs
noms? On pou Yail en concevoir le doute. Elle
n'en eut la certitude que plusieurs années
ensuite. Fialin de Persign~', causant avec
Min&lt;! Le 1-lnn, l'amenait sur le chemin des
suurcnirs. 1, Vous rappelez-vous, lui disait-il,
ces vui~ins incommodes, à Berne, qui, certaine nuit, troublèrent volre sommein Eh
bien, c'était le prince Louis et moi-même.
Nous nous rendions à Slrasbourg. l&gt;
De cette dernière équipée nous n'avons pas
à refaire le récit. Tandis qu'elle allait à ses

fins provisoires : la prison, l'exil, avant le'
trône, pour Je fataliste agissant qui s'y était
lancé, sa mère écrivait d'abondance à la
comtesse Le Hon. Outre qu'elle lui portait
une confiance sans bornes et un sincère attachement, elle n'ignorait point sa situation
influente à la cour i elle al tendait beaucoup
de son inter"ention auprès des ministres et
du roi. Elle lui livrait toutes ses impressions
du moment, comme elles se produisaient et
se succédaient, de jour C'n jour : soucis personnels de sa propre vie, inquiétudes sur sa
santé chancelante, anxiétés vives sur les agissements de son fils .
Cette correspondance, en ses façons extérieures, était enveloppée de beaucoup de précaulions et de mystères. On l'adressait poste
restante, sous des noms supposés, très bourgrois : une Aime Adèle Michrwl ou une
:llme Callit&gt;ri11e Loisel. Encore avait-on
trouvé q11elque péril à la première forme de
suscription; car je vois, sur l'une de ces
pages, en post-scriptum, une recommandation dilférrnte :
« Donnez-moi votre adresse à Paris, oll je
vous écrirai toujours comme pour une dame
C'ltherine; mais ce ne serait plus poste restante, ce qui paraît toujours louche ... . ,,
On y chercherait vainement le cachet de la
châtelaine d'Arenembrrg, el elle avait recommandé ~ la comtesse d'imiter son abstenlion.
- Votre petit cachet, lui dit-elle, est très
bien ainsi, puisque rien n'est gravé dessus.
Elle signe d'une manil•re quelconque :
Adèle Il ..•. , ou d'un parafe illisiLle, ou d'un
point, el c'est tout. Les perrnnncs y sont
désignées, de manière à ne pas s'y méprendre, par des détails qui parlent clair;
toutefois, on se garde dt! les qua'ifier nommément. Il est bon de se sentir instruit d'avance
ou de posséder la clé de ces allusions, pour
comprrndre entièrement de qui et de quoi il
retourne. Les titres d'alliance et de parenté
répondent à d1•s arrangements particuliers,
convenus enlrè la reine Hortense et l'ambassadrice, qu'dle n'appelle jamais : ma chè,·e
comtesse ni ma chère amie, mais bien : ma
chère n-ièce, lt la mode de Ilrclagne ou de
Belgique. Expressément lui recommandet-elle d'user de retour :
&lt;( Certainement, je suis votre amie sincère; appelez-moi donc de cc nom. Ct'pendan1, je pe111:.e qu'il serait préférable, dans
vos lettres, de mellrc ma tante el de prévrni r
volre sœur' qu'elle ait à en écrire de mèmC'.
C'est afin d'èlre !i même de les consen•cr, les
unes el les aulres, el que, si jamais les vôtres
passent sous des Jeux: étrangers, dies semblent émaner d'une nièce &lt;1ue j'aime tendrement. l&gt;

Sa préoccupation est si ,·ive de ne point
nuire à la tran_quill~té morale d'une si générruse et si dé\'ouée jeune amie!
·

Tant de circonspection, dans les formes,
ne l'empêche pas de s'exprimer fort libremeut sur le comple de ceux et de celles qu'elle
dénonce sans les nommer; elle ne se sent
que plus à son aise de dire, sous le voile, cc
qu'elle a sur le cœur, au sujet des oncles de
Louis-Napoléon, par exemple, voire même de
son mari à elle, le roi détrôné de llo\landc :
(C Croiriez-vous que les oncles, de peur,
ont été indignes? Aussi le mariage" eH-il
rompu. Des imbéciles, pour lesquels on aurait eu la sotLise de se sacrifier! Voilà quelle
récompense on en recueille; car c'étaient eux,
en somme, qui auraient prolité de la réussite
de celui qu'ils blàment aujourJ"hui. lJ

De temps en temps, la royale épisto\ii•re
laisse tomber ·quelques ré0exions atlri5tées
sur l'ingratitude du monde, sur ses illusions
cruellem~nl déçues par l'expérience :

« Je sens le besoin de fuir, aussi loin qu'il
me serait possible, cc monde oi1 je n'ai
trouvé que des douleurs, tandis que je n'avais
éprouvé que de doux sentiments pour lui.
Car j'ai eu la faiblesse d'aimer jusqu'à mes
ennemis, el ceux-là m'en onl bien punie.
&lt;t Là où je trouverai du calme et l'absence
de calomnie, là, seulement, je me dirai
contente. »
Mais le fond de sa correspondance est toujours la question irritanle de la famille napoléonienne : les affcclions ne furent jamais
lrès chaudes entre les Ileaubarnais et ]es
Bonaparte. 'l'iraillrmeots financiers, difficultés de règlements, arrérages tardifs, elle
se plaint aussi de ces choses, et pour en
faire retomber sur qui de droit, sur son
mari surtout, le pauvre roi de llollande, les
responsabilités :
« 4 février 1857.
&lt;t Je ne sais encore l'arrivée (de LouisNapoléon) que par les journaux, etje crains
que ce soit un faux bruit. Son père ne donne
signe de YÎC', mais c'est presque agir Lien
que de ne pas faire de mal. Comme on n'avait
pas voulu me prévenir d'avance, on avait
pris rargenl nécessaire chez le banquier,
c'est-à-dire une somme sur laquelle on avait
réellement des droits, puisqu'elle élait le produit d'un Lien ,·endu. Or, la première déclaration du père a été qu'il n'acquitterait
jamais cette delle, cl vous devinez qui a dû
la paier à sa place. Ah! les enfants qui
n'ont pas de famille doi,·cnt, parfois, se lélicitcr. Je deviendrais saint-simonienne! &gt;&gt;

" 51 décembre 1856.
Pendant ces trois jours d'angoiss~, j'ai

Entrainée par le Lesoin de répandre son
âme, elle ne déguise aucune des préoccupa-

1. Nous \·cr1·ons, plus loin, quelle êtait ccttu sœur
prHendue.

2. J,'u111on proJelée de la prini.:essu Matliiltle nvcc
son coùsin le prince l.oui,;-~apoléon.

&lt;c

L11 COMTESSE LE 1ION

pensé à vous, ma chère enfallt·; je me suis
dit :
« - Elle a senti comme moi \a-t-elle pu
le cacher? N'aura-t-elle pas montre trop dïntérêt en laissant voir son inquiétude? )&gt;

Cliché Braun et C"

LA COUR IMPÉRIALE A fONTAINEBLE~U (2 1 JUIN 186o).

ti?~s. qui la traversent : personnels soucis,
d1v1s1ons de famille, jalousies, rivalités intestines entre les Bonaparte, perplexités profondes sur le sort réservé à celui de ses fils
qui s'est imposé d'être le continuateur et le
seul dép~sitaire d~ la tradition napoléonienne,
retours mvolontmres de sa pensée vers un
· au~~e fils, qu'on ne nomme point, parre
qu 11 fut désavoué dès sa naissanee mais qui
réclame, pourtant, une place dans' les fibres
de son cœur. De celui qui s'appela tout simp!emen~, d'abord, Demorny, puis, gràce à la
separation des syllabes, et avec l'aide propice
de la particule : de Morni, en attendant l'adjonct~on, quand il aura richesse et puissance,
des t1lres de comte, de duc: de celui-là elle
ne parle pas en propres termes; mais elle ne
cesse d'y songer, et des allusions se répètent,
dans ces pages, qui le visent d'une manière
transparente.
·
Il ! a un terrible papier, renfermant le
secret, qui lui tient à cœur, et dont la divulgation possible est l'objet continuel de sa
crainte. Ce papier intéresse fort une autre
personne, la sœur encore, la sœur inconnue,
d?nt on parle toujours à mots couverts et qui
n est pas une parente, qui n'est pas une
VI. - H!STORJA, - Fasc. 47·

femme, mais un ami de la comtesse Le Hon,
Morny lui-même :
J'étais bien sûre que le papiet n'avait
été d~vulgué; mais il n'en a pas moins
ete trouve dans un portefeuille. Je ne l'avais
don~é- que pour le cas où il y aurait eu danger 1c1, et on m'avait garanti la promesse de ne
c(

~a~

s'en _servir que dans cette conjoncture. J'ai la
ce~tilu~e, comme on est loyal, qu'on ne
m aurait pas trompée. Je sais en outre
qu'on a cherché toutes les lettr~s de moi à
votre sœur. Les lui a-t-on rendues? Il me
semLle qu'on a dû voir la vérité .... Si l'on
avait été près du succès, on n'aurait pas eu
à s'en plaindre.

INDEX DES PERSOXNAGES

figurant
DANS LA PHOTOGRAPHIE CI-DES2US

...., 3oj w.

20

�. - - msTOR..1.ll

LI

(( Je compte aller en Angleterre, au printemps, je vous écrirai de là. Et, là seulement, je pourrai voir votre sœur Augustine!
et lui dire adieu. &gt;&gt;
On a prétendu que Louis-Napoléon et
Morny ne se rencontrèrent, pour la première
fois, qu'après la proclamation de la République, lorsque le futur empereur vint poser
sa candidature électorale à Paris. En réalité,
depuis Strasbourg et Boulogne, l'homme qui
était appelé à devenir l'esprit dirigeant du
second'Empire, Morny, n'avail pas perdu de
vue Napoléon, son frère. li se trouva avec lui
en Écosse. Et, sans se le dire peut-être,
mais ne l'ignorant point, tous deux ne furent
pas loin de se voir en même temps chez leur
mère, dans la dernière année de la vie de ]a
reine Hortense.
Les portions de correspondance concernant
Morny ne s'arrêtent pas aux di&gt;tails que nous
venons de lire. On y efOeure d'autres points
infiniment délicats de légitimation, sur lesquels nous préférons glisser, mais qui prendraient une singulière clarté, si l'on en
rapprochait les termes ambigus d'une déclaration autrement précise qu'on trOU\'a dans

les papiers de l'ancien ministre d'État~. et ,'était développé dans le salop de la comÉmile Ollivier affirme que Morny n'avait tesse Le Hon, lorsque Morny n'était encore
jamais eu le dessein de revendiquer un rang qu'un dPmi-personnage politique, incertain
dans la famille impériale, en le dévoilant. Il de la route à prendre, ayant un pied dans
n'usa pas de son droit; il en eut l'idée, ce- l'orléanisme, et l'autre pied dans le bonaparpendant, et des allusions, qui ne nous ont tisme. Là, son ambition et ses appPtits
pas échappé, dans une des Jeures de la reine s'étaient senti grandir. Là, s'étaient agités en
Hortense à la comtesse Le Hon, indiquaient son CPrveau des espoirs audacieux et téméassez qu'il y fut encouragé par elle-même, raires.
Qui s'en doutait, dans ce beau cercle
d'une mallère secrète et prudente.
Tel est, en effet, l'intérêt des lettres que orléaniste?
Un épais baodeau recouvrait les yeux des
nous venons de révéler; elles jettent des
politiques réputés les plus sagaces. La dictalueurs inattendues sur des côtés de la vie,
restés dans le vague, de ces personnages ture! qui songeait à cela, vraiment 1 Si, par
hasard, quelque augure importun en pronoshistoriques.
Tant que Louis Bonaparte était demeuré tiquait le noir présage, on se récriait, puis
silencieux à A1"enemberg et au secret dans la on riait de cette vaine menace.
&lt;c C'est dans ce milieu, précisément, me
prison de Ham, Morny n'avait pas laissé
soupçonner qu'il pût ètre, quelque jour, un racontait le général Estancelin (à un demirestaurateur d'empire. Il était au mieux avec siècle de distance), qu'ai-ant porté là-dessus
les princes d'Orléans, et l'infiuence de la la conversation et laissant voir ma crainte
comtesse Le lion en était, pour ainsi dire, le d'un terrible réveil pour le lendemain, je
trait d'union. Car il sut toujours, dans le jeu m'entendis répondre par Mme Dosne, la bellede ses ambitions comme dans la recherche mère de Tbiers :
&lt;f Monsieur Estancelin, il ne faut pas dire
de ses intérêts, de ses plaisirs, habilement
mettre les femmes de son cûté. Tout en rPs- de ces choses : personne ne veut de diclatant attaché d'àme et de cœur à la famille ture, pas même de celle de mon gend1·e ! 1&gt;
d'Orléans, qu'elle ne cessa jamais d'affecL'un des soirs qui précédèrent la fameuse
tionner, dans l'exil comme sur le trône, la
comtesse Le Hon, poussée par une inclination journée, Morny était resté, jusqu'à deux
plus forte, suivait, d'un regard complaisant, heures du matin, dans le petit salon au preles vues, les desseins de Morny, l'encoura- mier étage, songeant, ironique, au momen~
geait à les remplir et l'y aidait des moyens de faire jeter par les fenêtres des gens qm
que procure la fortune. Ou, plutôt, ses sym- étaient entrés par les portes ouvertes à deux
pathies s'entremêlaient, comme à soQ insu, battants.
dans la même et unique intention d'être
La reine Hortense ... , Morny .. . , Fleury ... ,
utile. De même qu"elle avait voulu atténuer,
sous la monarchie de Juillet, les rigueurs du Persigny, ces nom-:, ces influences, ces sympouvoir contre le prétendant bonapartiste, pathies, ne pouvaient qu'imprimer une sende même, sous la présidence et dans les pre- sible évoluûon aux sentiments politiques de
mières années de l'Empire, devait-elle user la comtesse Le Hon. Son salon se teinta
de son ascendant pour suspendre des mesures d'impérialisme, c'est-à-dire qu'il prit la couleur d'une préférence individuelle. L'aspect
de réaction contre les princes dépossédés.
Tout contre le somptueux hôtel de Mme Le fondamental n'en changea pas beaucoup,
Hon, aux Cbamps-Élysées ", se blottissait un toutefois, tant 11u'il continua d'occuper une
pavillon non moins célèbre et qu'on avait plaee dans les cercles de la haute société. On
surnommé, par comparaison de ses propor- continua d'y recevoir les amis poliliques d'un
tioas plus modestes avec celles du palais autre bord . Des affections anciennes, restées
voisin, et par une intention facile à com- au cœur de la coIDtes~e Le lion, ne s'en laisprendre, de ce sobriquet trop connu : la sèrent pas arracher par les alternatives du
Niche à Fidèle. C'est là que demeurait succès . Durant les dix-huit années de la restauration bonapartiste, et longtemps après la
Morny.
Il ne reste plus rien à connaitre du disparition de ce régime, elle se fit un devoir
coup d'État, tel qu'il l'avait prémédité, de d'entretenir des rapports fidèles avec la faconcert avec Saint-Arnaud, Maupas et Fleury. mille royale, dont le souverain se ralliait
On sait moins que le projet avait pris corps de façon si étroite à ceux de ses débuts

1. Ce détai"I, seul, suflirail à édairn tout le mvslérede la s1lua1ion. Comment eût-il pu être question
d'une Mos~elman. - la famille de Mme Le Hon étant
une des plus fortunées de la Belgique.
2. Morny était prênommé Aug11sle.
3. li y traça nettement, de sa main, ces lignes définitives : « Je suis le dernier fils de la reine, pendant le mariage du roi Louis de Hollande, par consèquenl, suiv.inl la loi, très rCgulîèrcmcnl prince
Bonaparte. frére légitime de \'em/&gt;ereur actuel, et
victime cl'un crime. c'est-il-dire 1 'une suppression
d'êtal. J'ai, pour établir mes droits - si j'étais homme
à le faire - plus de preuves qu'il n'en faudrait: la
notoriété, la ressemblance, des lettres de ma mère;
enfin, une leltre de mon frt'Jre, fjui le reconnait.
Bien que je sois, par principe, três peu disµosé it
m'en pré\'aloir, ce n'est pas une raison .... 1&gt; Et la

plume s'était arrêtée su.~ ces p_oints de s~spension.
Mais voici une autre piecc captl~le,. ~elevee av.cc la
plus scrupuleuse e1actitude sur 1. or1gmal (Reg1str~s
de l'élal civil de Paris 3" arromhs!'-emenl) : l'extrait
de naissance du rutur 'grand personnage d'Etat, duc
de Momy :
« L'an mil huit cent onze, le vingt-deux octobre,
à midi sonné, pa~-devant. no.us, f!laire du 1.11• a~·ro1_1dissemcnt de Paris, souss1gne, fa1saut fonction d ofhcier de l'élal civil :
« Est comparu 1t~sieur Claudc-;\fartin Gar~ien , d?Cteur
en méde1·ine et accoucheur, demeurant a Paris, rue
~lontm:u-tre, n° ·137, &lt;livision du Mail. lcqnel n~us _a
déclaré que l~jour d'liier, a deux heure~ du °!~lm, 11
est né chez lm un enfant du sexe masculm, qu 11 nous
prés.-ntc et auquel il donue les prërm~s Char!esAuguste-Louis-Joseph, lequel enfant est ne de Lomse-

Sa sollicitude, sur cc sujet, n'est pas en
repos. On a besoin de la rassurer à tout
moment:

c1 Je vous ai écrit, il y a deux jours. Vous
aurez mon opinion pour votre sœur. Je veux
qu'elle se sente heureuse et, si son amourpropre a été souvent froissé, qu'elle s'élève
au-dessus des opinions et en impose par là.
Je sais bien qu'il faut, pour cela, de la for.
tune, parce qu'elle assure l'indépendance 1 :
c'est à quoi il faut travailler .... Je vous dirai,
ma chère nièce, qu'une lettre reçue ici affirme
. que le père de votre cousin /Louis-Napoléon)
tient à cc qu'on termine mes affaires à ma
satisfaction i mais je n'ose pas y croire .... )&gt;
Et encore :
{! Je ne veux pas que votre sœur dérange
sa vie .... Qu'elle se soigne, voilà tout .... Que
jela sache heureuse, autant qu'il est possible,
,;oilà ce qu'il me faut. J&gt;
Puis, en post-scriptum :
&lt;1 Cette lettre est pour vous deux . »
Est-ce assez d'en écrire? Les sentiments
qu'elle est obligée de comprimer dans les
termes d'une correspondance indirecte n'auront pas à se contraindre, quand ils pourront s'exprimer de vive voix :
cc

6 décembre 1856.

~ 3o6 -

Emilie-Coralie Fleury, épouse &lt;lu sieur Au~uste-Jeanllyacinthe Demorny, propriétaire à Saint-Domingue,
demeurant à Villetaneuse, département de la Seine.
Lesdites J)l'ésenlalion et déclarnlion faites en présence des sieurs Ale-:us-Charlemagne Lamy, cordonnier,
âgé de 42 aos, demeuranl à P_aris, ru~ Bu!faut! n~ 2:&gt;,
ami, et de JoSf'ph ?t\anch, tailleur d habits, age dP.
40 _ans, demeurant a Paris, rue des Deux- ,eus, n" 3,
ami.
11 Lequel déclaranli et les témoins ont signé avec
nous, après lecture faite.
(Signé) : « Gardien, L1my, Ma~~h.
Cretté, ad;oml •·
4. Il devint la propriété de lime. Sabatier d'Espe~ra11. Le dépulè Archdeaeon occupa1l encore, en HlOti,
le pavillon ,·oisin.

triomphants dans le grand monde parisien .
Cependant, à travers res vicissitudes de
temps et de gou\'ernements, une grande
brèche avait été faile dans sa fortune. On ne
l'avait pas reconstituée sans brisures, après
le relevé de comptes sensationnel dont nous
parlions tout à l'heure. Les minC's de la
Vieille-Montagne avaient vu tarir leurs \"Cines
prodigues. Entre les doigts de la belle comtesse les brillants dividendes s'étaient écoulés
comme une onde.
li fallut, d'accord avec le comte Le Hon,
- qui ne se sépara jamais d'elle, contrairement à ce qu'on a prétendu, en alléguant des
inlervalles d'absence plus ou moins prolono-és
du diplomate à Bruxelles', - il fallut vendre
le palais qui avait été l'Olympe de sa souveraineté mondaine. Elle adopta de vivre les
trois quarts de 1'année en son château de
Condé'. Par échappées, elle reprenait possession de ce Paris, dont les fascinations, si
vaines r1u'on le dise, sont toujours prêtes à
ressaisir ceux et celles qui I.çs goûtèrent. Il
lui était resté, au fond de l'âme, quelque
amère souvenance de l'autrefois. Des regrets
passaient au travers de ses lettres; elle s'y
montrait, par instants, triste et désemparée,
et, bien qu'elle se flattât d'avoir mis son
cœur à la raison, ellP ne pom·ait s'empêcher
d'en exprimer la. plainte. C'est à l'u11e de
celles-ci que répondait, sans doute, une jolie
page épistolaire de Mme Janvier de La !lotte
1Adèle Perrol ), trop sincère, trop réellement
féminine, pour n'être pas tirée de l'ombre où
nous l'avons découverte :

Entre deux déplacements, elle retrouvait
des visages connus. Elle se reprenait à savourer les hommagf's qu'on lui avait tant prodigués. Puis:, on Iui promeuajt d'aller saluer
le soleil couchant sur ses terres.
&lt;c Je connais ces promess:es-là, répondait-elle, un soir; ce ne sont que des cartes
de visites; on ne vient jamais. Mais je suis
très beurt'use dans ma solitude; rar ce n'est
que là, vraimenl, que je me suis trouvée en
face d'une femme que j'aime, et que je ne
connaissais pas .
« - Oui, repartait son interlocuteur,
homme d'esprit et poète; et cette femme
charmante, c'est vous!
&lt;&lt; Je n'avais jamais eu le temps, je ne
dirai pas de regarder ma figure, mais de
descendre en moi-même. l&gt;
Le temps des grandes réceptions dans le
cadre somptueux des Champs-Élysées était
bien fini. Pt'u après le mariage de sa fille,
devenue la princesse Louise Poniatow~ka, et
qui s'était acquis, par ses qualités de personne et d'esprit, une brillante place à la
Cour impériale, elle cessa d'aller dans le
monde.
Le crépuscule avait continué de s'assombrir
au-dessus de sa tète. Elle avait dû vendre
aussi le château, où elle s'était fait une seconde existence plus calme, plus intime, et
revenir à Paris, pour s'y confiner dans
l'amour des siens. En 1879, elle perdait son
fils très chéri le comte Léopold Le lion. Ce
lui fut, à elle-mème, le coup de mort. L'année suivante, sa douleur cessait avec sa vie.
Beaucoup de ceux qu'avaient séparés les
désaccords de la politique ou le simple émiettement des destinées humaines, se retrouvèrent, fidèles, à ses obsèques. On l'avait ensevelie dans les violetles, en cette saison
voilée de brumes, où de premières éclaircies
font croire au réveil prochain de la nature.
Et, en effet, le soleil, perçant à travers les
nues, vint jeter un rayon consolateur sur ce
cercueil, qui renfermait, dit un témoin,
« tant de lumière évanouie ».

c( Quand je pense que vous bénissez Dieu
de votre indifférence! Ne maudissez pas
l'amour, mais les amoureux! Je me figure,
parfois, être jeune, et seule comme je suis
dans cette vilaine chaumière. Crovez-vous
que je conna1'trais l'ennui, si j'avai; l'espérance d'y voir arriver le Préféré? Combien je
me moquerais que tout fùt laid autour de
moi! J'aurais un cher visage qui réjouirait
mes yeux. Et le charme serait là! JI vaut
mieux avoir aimé, alors même que c'est fini,
y:u'ignorer l'unique vrai bonheur de ce
monde. L'isolement fait seul la vieillesse. Je
m'y résigne, mais sans renier le dieu que j'ai
adoré!
« Adèle PERROr (M•E lüv1eo DE LA MoTTE). "

Tout à l'heure parlaient à notre mémmre
les révélations les plus précises - tirées des
entrailles maternelles en quelque sorte, sur

1. Lorsque mourut le comte Le lion, des témoignages de l!onsidération sympathique affluèrent chez
elle.
L'un des ministres de Belgique, Van Praët, ~crivait à la comtesse, le 5 mai 1868: 11 Bien souvenl,
en passant en revue les temps (JUe uous avons connus,

le roi disait : « Mon pêre m'a toujours répété que
le comte Le Uon lui avait rendu les plus granrls
11 ~ervices, â l'époque la plus difficile de son rëgne. 11
Et il ajout.ait : « Vous avei mille fois raison de le
« dire : C'était le bon el beau temps. »
2. Dcveuu la propl'Îétè du comte de Jarnac.

Un Post-Scriptum.

, M.

COMTESSE LE 1foN - - - .

la nais~anre du duc de Morny, qui n'avait
point, :lans de bonnes raisons, adopté pour
son écusson une füur d'hortensia barrée.
Un autre fait et d'une terrible signification,
celui-là, concernant les origines également
troubles de son frère couronné : Louis-Napoléon. Je le reçus d'Alfred Mézières, qui l'entendit conter à la duchesse de Plaisance, en
la ,•il~e d'Athènes, lorsque, fraichement sorti
de !"Ecole normale, il accomplissait le pèlerinage classique dans ces lieux privilégiés.
Belle-fille de l'ancien deuxième Consul, elle
était de celui-ci grandement appréciée pour
son intelligence vive, dont les affinilés étaient
plus rares avec le caractère abrupt de son
mari, le général Lebrun, un soldat, rien
qu'un soldat. Il lui disait finement : 11 Vous
et moi, nous nous rejoignons ... à travers
CharlPs! Il Or, dans une de leurs fréquentes
causeries, il lui confiait ce souvenir d'un
rnyage en Hollande.
Un après-midi, Lebrun, duc de Plaisance
et la duchesse se rendaient ensemble au château du roi Louis-Bonaparte. En arrivant au
palais, ils considérèrent sous Je péristyle une
jeune femme pressant contre son sein un
Laby enveloppé de langes précieux. C'était le
prince Louis, dans les bras de ~a nourrice.
Les visiteurs s'approchent, donnent à l'enfantelet une caresse, puis montent l'escalier.
Au premier étage ils se séparent, le duc
allant chez le souverain, la duchesse allant
présenter ses devoirs à la souveraine.
Les premiers mots de Lebrun aussitôt
qu'admis en la présence du roi sont pour le
féliciter du gentil enfant qu'il venait de voir,
et pour Oatter aimablement l'amour-propre
paternel : 11 Que dites-vous là? répondit
Louis d'un ton brusque. Mais ce n'est pas le
mien. Il n'a jamais été à moi. Je sais très
bien qu'il n'a pas une goutte du sang des
Bonaparte dans les veines, mais comme il est
le troisième, comme il n'a aucune chance de
me succéder et parce qu'il ne régnera nulle
part, je n'ai pas voulu faire de bruit, de
scandale. Soyez seulement certain que celuilà n'est pas mon fils. "
Quel étrange imbroglio dans les origines
de la restauration impérialiste! Louis-Napoléon arrivant au faîte de la puissance humaine,
par la grâce d'une naissance plus que douteuse; Morny, son frère inavoué, l'aidant à
gravir les marches du trône et le suivant de
près, tandis que bientôt, dans l'orbe de leur
étonnante fortune, graviteront d'autres destinées exceptionnelles : celles du comte Walewski, - le véritable fils du grand homme,
par droit de nature.
FRÉDÉRIC LOUÉE.

�LES SALONS E1 LA COU}! SOUS L'I 'R,.ESTJI.U}!JI.T1ON

MES SOUVENIRS
&lt;t&gt;

Les salons et la cour sous la Restauration
Par DANIEL STERN (Madame d'Agoult).
'

.,

Au moment où j'entrai dans le monde,

la bonne compagnie parisienne se divisait en
trois parties principales, dont chacune prenait son nom du quartier qu'elle habitait de
préférence : le faubourg Saint-Germain, le
faubourg Saint-llonoré, la Chaussée-d'Antin.
Ce rapprochement, dans un même quartier,

des personnes qui se fréquentaient, ce voisinage de fait, qui devenait aisément voisinage
d'esprit, était extrêmement favorable à la
sociabilité; on s'en aperçoit aujourd'hui qu'il
a cessé d'exister. Avec l'éloignement des demeures, on a vu se produire la froideur des
rdations; ce n'en est pas la seule cause, il
s'en faut bien, mais ce n'en est pas non plus
une des causes moindres.
Les deux premières sociétés, le faubourg
Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré,
séparées seulement par des nuances d'opinions ou par des situations plus ou moins
variables, se rencontraient, se mêlaient aisément.
Elles ne voyaient la troisième, formée
de gens nouveaux, enrichis dans les affaires,
qu'aux rares occasions des fètes officielles 1 •
J'appartenais, par mon père, à la partie la
plus exclusive, la plus pure, en ses opinions
comme en ses traditions, du faubourg SaintGermain. L'émigration, la Vendée, le pavillon Mai·san, la Congrégatfon, le Bord de
l'eau, tous les défenseurs de l'autel et du
trône, tous les fervents du Vive le roi quand
même, toutes les coteries de l'ultra-royalisme
s'y donnaient la main'.
La vieille aristocratie de la cour, de la
ville, de la province, qui faisait le fond de
cette noble compagnie, admellait bien dans
ses salons, par haute faveur, quelques
hommes récents, mais seulement ceux qu'un
grand :zèle, de grands talenl s ou des circonstances heureuses, avaient mis à même de
1. Une anecdole de ma ,·îc mondaine montrera
commenl ropinion sCparait alors ces drux sociétés.
Dons un bal qui se donnait à Francfort, ebez mon
oncle Bethmann, en 1815, quelques dames allemandes. comparant, à la contredanse, une jeune
Françai~e, mademoiselle Lambert, et_ moi, demandèrent à un secrétaire de noire ambassad ~ laquelle,
selou lui, dansait avec le plus d~ gràc~. « Elles da~senl lo11tes deux à merveille, rcpondtt le galanl d1pl,,mate (M. Denys Benoist, aujourd'hui M. 1~ comte
Benoist d'Azy), l'une, comme au faubourg Saml-Gf'rmain l'autre, comme à Ill. Cllaussêe-d'Antin. ~ Le
mot fut lrou,·é joli, répél~, bientôt altéré. Lorsqu'il
revint a son auteur, on l~i foisait dire que made-

'

I

•

I

servir efficacement la cause des Bourbons, et
toujours avec une nuance d'accueil. Les habitudes de ce monde par excellence, qui ne
voulait connaître et compter que lui seul
dans la nation, étaient d'une régularité parfaite : six mois dans les châteaux, six mois
à Paris; le bal en carnaval, le concert et le
sermon en carême, les mariages après Pâques;
le théâtre fort peu, le voyage jamais 3 , les
cartes à jouer en tout temps, tel était l'ordre
invariable des occupations et des plaisirs.
Tout le monde, comme on disait alors, en
parlant de soi et des siens, faisait comme
tout le monde. Mais tout le monde, il faut le
dire s'accordait dans une manière d'être
aussi simple qu'elle était noble. Tout avait
grand air et bonne ' façon dans ces chàteaux
antiques, dans ces vieux h0tels, où 1~ présence des ancêtres, le culte des souvenirs, le
maintien des habitudes solennelles ou familières, entretenaient de génération en génération je ne sais quelle gravité, doue~, je ~e
sais quelle naturelle fierté qu on n abordait

ExPOSITJON DU CORPS DE

Louis

,

pas sans respect. Dans cette sociélé, la plus
illustre du monde, comme on se connaissait
avant même de s'être vu, dès le berceau, on
pourrait dire dès avant la naissance, par
alliances, par récits nourriciers, par tout un
cousinage historique qu'il n'était pas permis
d'ignorer ou de négliger; comme on recevait
même nourriture d'esprit, aux pages, aux
écoles militaires, au régimenl, dans les
ambassades et même dans l'Église: égalité
entre soi, fière obéissance aux princes, largesses aux pauvres, confiance en Dieu et en
la fortune de la France, on apportait. dans
le commerce du monde, une aisance parfaite,
une sécurité, une ouverture de physionomie,
une cordialité d'accueil et d'accent que je n'ai
plus jamais rencontrées ailleurs. Il régnait
dans les demeures de ces grands seigneurs
d'autrefois une certaine magnificence, mais
tempérée par un air de vétusté et d'habitude
qui lui ôtait toute apparence de faste. Les
repas étaient longs, nombreux, substantiels,
mais sans grands apprêts. Le maître de la

XVIII. DANS LA SALLE DU TRÔNE, AUX TUILERIES,

DU 18 AU 22 SEPTEMBRE 1824.

maison servait lui-mème; il tranchait, il découpait avec coquetterie et bonhomie. On
offrait à ses convives le poisson de ses étangs,
le gibier de ses forêls; on leur Yer~ait abondamment les vins vieux des ancêtres. Au
dessert, la chanson gaillarde; ni gêne, ni
piaffe; rien jamais de gourmé, de crêté, d'infatué, dans ces réunions de gentilshommes
où personne n'avait ni vouloir ni pouvoir,
comme il arrive en nos assemblées de parvenus, de se donner pour autre qu'il n'était,
de paraître ce que ne l'aYait pas fait sa naissance. Là aussi, contrairement à la vanité
bourgeoise, les titres, les charges, les emplois, tous les accidents de la fortune ne
comptaient guère, et l'on ne s'y réglait aucunement pour accroître ou diminuer l'honneur de l'accueil. Les femmes, on ne l'ignore
pas, recevaient dans cette société d'origine
chevaleresque des hommages fervents et constants. Jeunes, elles y régnaient par la beauté;
vieilles, elles commandaient au nom de l'expérience; elles gardaient la préséance au
foyer, le privilège de tout dire, le d1·oil
d'asile et de grâce; elles décidaient sauve.
rainement de J'opinion dans les délicatesi:es
de la bienséance et dans les délicatesses de
l'honneur. De leur accueil dépendait le
plus souvent la faveur d3ns le monde et
l'avancement à la cour des jeunes gentilshommes.
La coquetterie et la galanterie ne cessaient
à aucun âge dans les relations des deux
sexes. En amour comme en amitié, les liens
étaient souples, légers: ils rompaient rarement; la vieillesse Yenue, on les trouvait
d'ordinaire resserrés plutôt que relàchés par
l'action du temps et de . l'habitude, Le temps
et l'habitude donnaient à la bonne compagnie, que j'ai vue si brillante encore dans ma
jeunesse, une perfection d'intimité et aussi
une puissance d'opinion que les sociétés nouvelles et mobiles ne sauraient atteindre. Il s'y
produisait, dans une fréquentation à la fois
libre el discrète, des nuances d'expression
&lt;l'une délicatesse infinie. Il y régnait, en1re
personnes de condition et d'éducation entièrement semblables, un sous-enlendu gracieux,
une convention facile. obserYée de tous sans
effort, qui prévenait la dispute, écartait l'importunité, détournait ou palliait les fàcheux
discours. Il en résultait, sans doute, quelque
chose de peu accentué et de trop semblable
qui tournait aisément à la monolonie 1 mais
pourtant les salons, les châteaux, les familles
avaient chacun sa physionomie propre et sa
manière d'être distincte. Je choisirai dans les
différents groupes du faubourg Saint-Germain
les personnes que j'ai le mieux tonnues, ou
cellf's qui, lout en ne faisant que passer deva,H mes Ieux, m'ont laissé l'impression la
plus vive, afin de donner l'aspect général de
ce monde évanoui.

Il
moiselle de Flavigny dansait comme au faubo!1rg
Sai11t-A11toine. Les bons Allemands n'y entendaient
fJ8S malice; mais, pour nous autres Français, quelle
é.normitê l
'2. Les lecteurs qui ne se rappelleraient pas le sens
de ces dénorninations en trou,·eront l'impression très

vive dans le volume de Polthmque des OEuvrea

complètes de Chateaubriand.

. .

5. On avait encore un peu l'op1mon de madame
de Sévigné, lorsqu'elle êcrit il sa fille =. u. Une fe~nme

ne doil paa -remuer sea oa, à moms que d étre
ambatsadi·ice. ,

A tout seigneur, tout honneur! Je parlerai
en premier lieu du roi et des princes, gui,
sans dominer l'opinion, avaient néanmoins

dans les prépccupations du grand monde une
part considérable,
On se gênait fort peu, dans la société du

ENTRÊE DE CHARLES

X

DANS PARIS, LE 27 SEPTEMBRE 1824.

faubourg Saint-Germain, pour critiquer les
princes. Quand on avait fait son dewir de
gentilhomme, en leur offrant ses biens et son
épée, on se tenait pour quille envf'rs eux; on
ne se faisait pas scrupule de dire tout haut
ce qu'on avait à reprendre dans leurs personnes .
La noblesse émigrée, ruinée, décimée par
la révolution, trouvait ses princes ingrats.
Le milliard d'indemnité qu'on lui faisait
espérer sous le rè~ne de Louis XVlll, qu'on
lui donna sous le règne suivant, les grandes
cbargeS rétablies pour elle, n'apaisaient que
le plus gros des colères. Il restait mille
pointes d'aigreur, un vif déplaisir de la
Charte, avec le plus railleur dédain de la politique nouvelle qui accueillait les parvenus,
oubliait le passé, cherchait les compromis,
prétendait enfin réconcilier des gens irréconciliables. Vainement le roi Louis XVlll avaitil essayé, par de nombremes faiblesses, de
désarmer les rO)'alistes. Un prince philosophe,
un prince lellré, assis, quelque peu anglais,
non hostile aux parlements, comprenant
tout, se faisant expliquer tout, se faisant à
tout, n'était guère le fait d'une noblesse
orgueilleuse, qui ne voulait connaitre que le
cheval et l'épée, les droits de la race et les
privilèges du sang. On ne pouvait contester à
Louis XVlll les dons de l'esprit; on ne pouvait méconnailre dans son caractère une certaine grandeur royale; on s'attaqua aux prétendus vices de son cœur; on railla ses fa''oris , et ses favorites. Les caricatures, les
anecdotes, les persiflages, les sarcasmes
contre le roi infirme et libéral, couraient les
...., 309

i,....

salons. On n'y cachait pas du tout l'impatience d'un nouveau règne. Cependant les
profonds respects dynastiques dont la famille

royale entourait son chef, l'étiquette rétablie
au chàteau, plus que tout cela, la dignité
tranquille qui se lisait au front de Louis XVlll,
ôtaient, dès qu'il paraissait en public, malgré sa fàcheuse impotence et la bizarrerie de
son accoutrement, toute possibilité, toute
envie de le trouver ridicule.
Je vis Louis XVIII deux fois, en deux occasions solennelles. Une première fois d'assez
loin, à son balcon, où il assistait, le 2 décembre t823, entouré des princes et des
princesses, à l'entrée triomphale dans le jardin des Tuileries de monseigneur le duc
d'Angoulème et des régiments de la garde,
4ui revenaient victorieux de la campagne
d'Espagne; une autre fois le 25 mars de
l'année suiYante, à l'ouverture de la session
qui devait êlre la dernière de son règne.
La cérémonie se faisait en grand appareil,
au Louvre, dans la salle des gardes, Pn présence de toute la cour. li y avait des places
réservées aux dames prés~ntées; d'autres,
plus en arrière, où étaient admises les personnes non reçuei: au chàteau. Le spectacle
était pour moi tout nouveau. Il fut très grave.
Le vieux roi - il avait altJrs près de soixantedix ans, - vètu selon sa coutume du frac en
drap bleu orné de deux épaulettes d'or, couvert des plaques de ses ordres, la chevelure
poudrée, reniermée derrière la nuque dans
un ruban de soie noire, le chapeau relevé, à
trois cornes, l'épée au côté, ses jambes entlées enveloppées de larges guêtres en velours
cramoisi, entra, roulé par ses pages, dans
son fauteuil, entouré des princes et des grands
de sa maison. L'œil d'un Holbein aurait vu,

�LES SALONS ET LA COU]! SOUS LA "J{ESTAUfl.AT1ON - - - - ,

111STOR._1.Jl
appuyées sur le dossier de pourpre du siège
royal, les mains pâles de la Mort, officieus1:s
el perfides. Louis X\'111 n'avait plus que peu
de mois à vivre. li le savait. Alleint de celle
somnolence sénile qui annonçait aux mPde•
cins. sa fin procbainP, observateur impassible

hàos du Trocadéro célébraient les grâces

piquantes sous la noire mantille, des bouquets
de roses sur le crêpe et la gaze de nos robes
de deuil et de bal; et cet aspect inaccoutumé
des quadrilles, ce mélange de deux couleurs
emblématiques de la plus grande tristesse el
des progrès de la gangrène qui rongeait ses de la plus grande joie en parut un agrément.
Ce fut à son entrée dans Paris, au retour
os ramollis et ses chairs paralysées, le roi,
lorsqu'il se montrait enr.ore en public, n'avait du sacre - 6 juin 1825 - dans sa vaste
plus qu'ull souci : maintenir dans sa per- voiture d'or et de cristal, traînée de huit
sonne affaissée la majesté ro~'ale. Par un chevaux blancs empanachés, que je vis
effort inouï de sa YOlonté, Louis xvrn, rele- Charles X pour la première fois . L'année suivant sa belle tête Lourbonnienne que la pr- vante, je le vis encore dans une procession
. santeur du sommeil faisait malgré lui retom- du grand jubilé - 5 mai 1826. - Il était
ber, prononça le discours solennel, dont les cette fois vêtu de violet, en signe de deuil,
phrases, commencées d'une voix vibrante
encore, s'achevaient inarticulées dans un pé-

nible et confus murmure.
Le comte d'Artois, debout près de son
frère, jetait de loin à loin sur l'assemblée un
regard vague; il souriait, comme par habitude de courtoisie, d'un sourire plus vague
encore. A ses côtés, le duc d'Angoulême, le
héros J,u Tl'ocadéro, selon le langage des
gazettes, embarrassé de sa gloire et de sa
contenance. La duchesse d'Angoulême, en
costume de cour, droite et raide. La duchesse de Berry, gracieuse dans sa gaucherie enfantine, tout affairée à ses dentelles,
tt ses plumes, à ses colliers; occupée,
sans y parvenir, à se composer un maintien. Les ministres derrière le roi. Tout
en avant, le président du conseil, M. de
Villèle, chétif, timide et de peu de mine;
le vicomte de Chateaubriand, ennuyé là
comme ailleurs, et promenant, sur la foule
comme sur le désert, son grand œil superbe.
Les ofliciP.rs de la couronne remplissaient le
fond de la scène; tout autour, une rangée de
gardes du corps, dans leurs brillants uniformes, en formaient la perspective.
Le discours de Louis XVIll annonçait des
changements à la- Charte, qui devaient, faisait-on dire à son auteur, en consolider l'établissement. Le roi fiignifîait aux députés
qu'un projet de loi leur serait présenté pour
substituer au renouvellement annuel, par
cinquième, de la chambre, le renouvellement
intégral, ou ce qu'on appelait dans le langage
parlementaire du temps la septennalité. Je
ne savais guèr~ alors ce qu'on pouvait vouloir
dire par là, mais je n'entendis pas sans émotion ce vieillard royal, dont la voix mourante
commandait à uoe si grande el si noble
assemblée un suprême silence.
L'année suivante, 1824, je portais le deuil
de Louis XVIII, deuil de père, disait-on, el
qu'on de,,ait garder pendant une année entière. Mais après les obsèques, quand le cercueil du feu roi fut descendu au caveau de
ses ancêtres, et que, au bruit du canon, le
roi d'armes eut proclamé, dans la basilique
de Saint-Denis, Charles, dixième du nom, par
la gràce de Dieu, très chrétien, très auguste,
très puissant roi de France et de Navarre, on
tempéra les signes trop lugubres du regret
public. Les fêtes de la saison n'en furent point
attristées. On jeta, à l'espagnole, par imitation peut-être des dames andalouses dont nos

ÜUCUES!àE DE BERRY.

D'après un dessin àll

BARON GiRARO.

non plus pour la mort de Louis XVlll, mais
en commémoration de la mort de Louis XVI.
li se rendait à la place 1e la Concorde pour y
poser la première pierre d'un monument
expiatoire, rnté par la chambre introuvable,
_d'après le vœu exprimé par le maréchal
Soult, à la mémoire du roi martyr, sur le
lieu même de son exécution.
Dans l'année 1828, après mon mariage, je
fus présentée à la cour. A partir de ce moment jusqu'à la révolution de juillet, je vis
assez souvent le roi, soit aux réceptions, soit
aux bals ou aux spectacles du château, soit
dans les soirées intimes de la Dauphine . Les
habitudes et l'étiquclle de la maison de
Bourbon apnt aujourd'hui une sorte d'intérêt historique, je dirai ce que j'en ai vu.
L'usage voulait alors que les nouvelles mariées fussent, à leur entrée dans le monde,
présentées en cérémonie au roi et aux princes.
On était pour celle présentation assistée de
deux 1nan·a1.nes, choisies parmi les parentes
les plus proches ou les plus considérables.
Comme le cérémonial était compliqué, on prenait, pour s'y préparer, des leçons spéciales

du maître à danser de 1a cour, M. Abraham.
C'était lui qu'on avait appelé aux Tuileries,
dans les premiers jours de la Reslauration,
quand la duchesse d'Angoulême s'occupa de
rechercher l'ancienne étiquette; c'était lui
encore qui avait été chargé d'enseigner à la
vive Napolilaine, qui venait épouser le duc de
Berry, les len1eurs de la ré\'érence, l'art de
tenir les pi·eds en dehors, et les autres éléments des grâces françaises . Seul, après plus
d'un quart de siècle d'émigrations, de prisons, de Msastres, M. Abraham les avait
retrouvées intactes dans sa mémoire. Seul,
il pouvait professer le beau main1ien traditionnel. Selo11 la coutume, M. Abraham, en
jabot de dentelle el en manehelles, me donna
trois répétitions de la révérence au roi. li
n'en fallait pas moins pour s'accoutumer à
manœuvrer le long manteau de cour, dans
des marches Pl contre-marches où jamais on
ne devait tourner le dos à Sa Majesté. li fallait apprendre à donner lestemeot, sans qu'il
y parût, de petits coups de pied, à lancer de
petites ruades à la lourde queue traînante,
à désentortiller ses plis confus, à l'étaler
largement et bellement aux yeux, sur les
lapis . Il fallait aussi se mettre bien· en
mémoire les trois inclinations pr11fondes,
à espace égal, qui se devaient faire avant
d'arriver au roi; la première, tout à l'entrée de la galerie à !"extrémité de laquelle
il se tenait, entouré de ses gentilshommes; la seconde, au tiers du chPmin que
l'on faisait vers lui, après une dizaine de
pas, graves et mesurés; la troisième, après
dix autres pas encore, en présence de Sa
Majesté, qui, de son côté, s'était avancée de
quelques pas à la renc~mtre des dames. Enfin,
congédiée d'un signe gracieux, on avait à
opérer une retraite extrêmement difficile,
un mouvement en diagonale, au moyen duquel, en présentant toujours le front au
roi, on devait gagn~r la porte de sortie,
qui se trouvait un peu de côté, dans le
fond, à l'extrémité opposée à celle par oü
l'on était entrée. Il y avait là, avec les préoècupations et l'émotion inséparablas d'un
tel début, si l'on manquait de présence
d'esprit, des occasions d'accidents, ou tout
au moins de gancheries, les plus fâcheux
du monde. Les histoires de ces accidents ornaient la mémoire des gens de cour; on
ne manquait pas de les raconter à la future
présentée, ce qui achevait, comme on peut
croire, de porter le trouble dans son àme el
dans son maintien.
La journée qui précédait la présentation elle se faisait le soir - appartenait aux faiseuses et aux habilleuses, au conseil en permanence des man·aines expérimentées. Mes
deux marraines étaient la vicomtesse d'Agoult, tante de mon mari, dame d'atours de
madame la Dauphine, el la duchesse de !lonlmorcncy-Matignon. Mon habit de cour était
entièrement blanc. Il se composait d'une
robe en tulle lamé, tout enguirlandée de
fleurs en haut relief d'argent, et d'un manteau en velours épinglé, d'un ton plus mat,
également brodé d'argent : le tout, couleur

r

CORTÈGE ROYAL ( 27 SEPTE~IBRE 1824). -

de la lune, comme ]a robe de Peau d'âne,
à ce que je prétendais . Ma coiffure haute et
roide, selon la mode du temps et !~ goùl de
la Dauphine, était formée de plusieurs boucles ou coques de cheveux énormes très
avancéPs sur le devant de la tête, et d'~ù retombaient en arrière de riches barbes en
blondes. Ces coques étaient surmontées d'un
panache de plumes d'a_ulruche. Sur le Iront,
q~e cachaumt en partie deux touffes symétriques de cheYeux frisés, reposaient Jourdement, en manière de diadème, des fleurs et
des épis en diamants. Je portais à muu cou
un collier d'rmeraudes d'üù prndaient d'immenses poires entourées de brillants, dont
on disait qu'ellt::s surpassaient en «rosseur et
en éclat la parure, très vantée à
cour, de
madame la duchesse d'Orléans. Un éventail
taillé à jour dans la nacre et l'or, un mouchoir garni de vieilles dentelles très précieuses que le Yi.comte d'Agoull avait détachées pour moi de son grand costume de
l'ordre du Saint-Esprit, une couche de fard
sur les joues complétaient mon ajustement et
le_ laisai;?l tel qu'il devait être pour satisfaire à l ellquelle de la cour du roi Charles X.
Par une spéciale faveur, pour les amis
dévoués de son long exil - le vicomte et la
vicomtesse d'Agoult n'avaient jamais quitté
mada~e Roy~I~ - la D~uphine avait exprimé
l~ grac1eu1: des1r de voir, dans son particuher et avant qu'elle parùt devant le roi la
nouvelle présentée. En conséquence, ~ous
nous rendîmes dans les petits appartements
de la fille de Louis XVI quelques minutes
avant l'heure indiguée pour la réception
royale. A peine étions-nous dans Je salon
affecté à la dame d'atours, que la porte s'ouvre. Venant droit à moi, la Dauphine me regarde des pieds à la tète, puis, son examen

1;

l

CARROSSE DE LA DAUPHIXE
· ·-

D'a••,·s
r•

1m

dessn,. •conlemporain.
.

fait, se tournant brusquement vers la vicom- re. fa.meux. Français de plus, inventé pour le
tesse d'Agoult: &lt;1 Elle n'a pas assez de roua-e 11 ilfoniteur par le prince de Talleyrand ou
dit-elle d'un ton tranchant; et, sans un° ~ot M. Ileugnot. Quoi qu'il en soit, quand je fus
de plus, elle regagne la porte comme elle en sa présence, le roi voulut être, il fut en
était venue, avec une rapidité foudroyante. réa1ité très aimable. S'adressant à mes deux
cc Comment n'avais-je pas vu ce]a? &gt;&gt; dit Ja
marr~iu_es_, ?a~s l'_inlention vi~ible d'épargner
vicomtesse en me regardant à son tour, sans m~ t1m1d1te, il tmt sur mm, devant moi,
montrer le moindre étonnement du sincrulier mille propos flatteurs, et nous retint beauacc?eil ~e la prince:-se. Mais que faire? n'y coup plus longtemps qu'il n'avait coutume
avait pomt de remède; on venait nous aver- ~e le f?ire d~ns ces fati~antes r~eptions où
lir que les apparlemen1s du roi s'ouvraient. 11 ne s asse_ya1t pas. Uepms lors, Je retournai
A cinq minutes de là, la vicomtesse, la régulièrement au château, et toujours Charles X
duchesse de Montmorency et moi, toutes !rois se rappela, avec cetle mémoire des petites
en ligne, nous faisions notre triple, profonde choses qui sied si bien aux personnes que
et lente révérence à la Majesté du roi l'.on suppose occupées des grandes, mon
Charles X.
visage, mon nom, mes circonstances . Aux
~e spectacle devait être pompeux, de ces petit_es soirées de la Dauphine, il semLlait
trms grandes dames en gala, s'avançant à pas aussi vouloir me distinguer; mais, sans qu'il
comptés dans celle galerie resplendissante, y eùt de sa part ni raideur, ni hauteur auvers un groupe de g-rands seigneurs tout cha- cune, la stérili1 é de son esprit suftisait à
marrés d'or,
qui faisaient cortè«e
au plus rendr~ très insignifiants les rapports qu'il
.
0
gran d seigneur entre tous, à Charles de Bour- e~~ay_a1t d'étahl!r: Ces soirées de la Dauphine
bon, par ]a grâce de Dieu et de ses ancêtres
n eta1ent _pas d ailleurs un lieu propice aux
très auguste et très puissant roi de France
conversatwns agréablei-. Il y régnait une froide Navarre.
de~~ gla.ci_ale, malgré leur apparente mtiCharles X, bien qu'il eût alors soixante-dix m1t~. Vmc1 comment les '-'hoses se passaient.
ans, gardait encore un certain air de jeu- Ass!se au haut bout d'un cercle qui s'allonnE&gt;sse, avec ce je ne sais quoi indéfinissable geait en amande des deux rôtés de son faudu gentilhomme français, lorsqu'il a été très teuil, madame la Dauphine travaillait à un
aimé des femmes . Sa taille était mince, sou- ouvrage en tapisserie. Dans ce cercl~ où
ple, élancée. Ni dans l'ovale maiare et allonaé chacun é~ait placé selon son rang, il ft"était
.
. d
,
o
de son vISage, m ans son front fuyant, ni pas de mise qu'on parlàt à sa voisine autredans son regard indécis, ni même dans ses ment qu'à voix basse, et comme à ia déroehe,·enx blancs, il n'y avait de beauté ou bée. La princesse tirait ses points d'une main
d'autorité véritables; mais l'ensemble de tout sa~cadée_1. Sans s'interrompre, elle jetait de
cela paraissait noble et gracieux.
1010 à Iom, ~vec_ u~e certaine spontanéité apOn vantait beaucoup aux Tuileries l'affabi- parente, ma~~ reglee en effet par l'éliquette,
lité de la parole royale. On répétait des mots
J. Dans la ,·1s1te que fit M. &lt;le Chnteaubriand à madu roi. Les aYait-il jamais dits? li se pour- clame la Dauphine, '-"n. 18Zij, à Carlsh11d, il rcmarqu~
~ c~ m?uvc~enl rapide, 11iachi11al et co11vuk1f 11 .
rait bien qu'il en ait été de tous romme de (Memoires d outre-tombe. )

i1

e;

�- - msTOR,.T.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - du tout à lui rendre justice. En le voyant, il
à l'une ou à l'autre des dames qui siégeaient avec son cousin germain, Louis-Antoine, duc
était difficile de ne pas se dire: que l'union
d'Angoulême,
avait
une
noblesse
de
traits,
autour d'elle, une question brusque. La réd'un tel homme avec la fille de Louis XVI
ponse, au milieu du silence général, était, un éclat de carnation et de chevelure qui
comme on peut croire, aus- rappelaient, disait-on, l'éblouissante beauté de n'avait dû être, pour celte princesse malheureuse, qu'une occasion de plus d'étouffer en
si brève, aussi banale que sa mère. J'ai porté longtemps en bague une
elle
tout ce qui n'était pas le devoir,
petite
miniature
qu'elle
avait
donnée
à
Hartpossible. En dehors de ce
Tout autre était le souvenir que laissait
well
à
la
vicomtesse
d'Agoult;
on
l'y
voit
cercle féminin, le Dauphin
et d'ordinaire la , icom- blonde el blanche, arec des yeux bleus très dans les imaginations le duc de Berry. Très
enfant que j'étais encore lorsqu'il fut tué par
tesse d'Agoult, sa vieille doux. Mais, peu à peu, en prenant de l'âge,
amie de Millau, jouaient ce qu'elle tenait de son père s'était accentué: Louvel, je n'appris ce qu'avait été sa vie que
dans les récits de sa mort. Mais ces récits paensemble aux échecs, si- la tai1le épaisse, le nez busqué, la voix rauthétiques., celui de Chateaubriand surtout,
que,
la
parole
brève,
l'abord
malgracieux.
lencieusement , cela va
qu'on dévorait, le peignaient sous des cousans dire, absolument Dans les adversités d'un destin toujours conleurs si touchantes à sa dernière heure, qu'on
comme auraient pu le traire, sous la perpétuelle menace d'un avese persuadait l'avoir connu, et qu'on lui donnir
toujours
sombre,
dans
la
prison,
dans
la
faire deux automanait des larmes.
proscription,
madame
l\oiale
s'était
cuirassée
tes.
La popularité du duc de Berry, depuis .son
ç,: ·
Dans le fond du d'airain. Sa volontP, toujours debout, refoumariage
- i8i6 - avec Alarie-f.aroline
salon, Charles X, lait incessamment, comme une faiblesse
princesse des Deux-Siciles, était grande. La
indigne
de
la
fille
des
rois,
la
sensibilité
nasilencieusement ausvie animée, communicative, que les jeunes
CosTUME DE COUR,
si, faisait ~a par- turelle à son âme profonde. Simple el droite,
époux
menaient ensemble dans le joli palais
VER$ 1825.
tie de whist avec courageuse el généreuse, comme il a été
de
l'Éljsée,
disposait favorablement l'opinion.
trois des gentils- donné de l'être à peu de lemmes; intrépide
L'absence
de
toute étiquette autour du duc
hommes de sa mairnn ou de celle de sa dans les résolutions les plus hardies; ne cherde Berri, l'ordre et la simplicité qu'il voulait
r,hant,
ne
voulant,
ne
connaissant
ici-bas
que
nièce, le duc de Duras, MM. de Vihraie,
dans sa maison, son goût pour les arts dont
de Périgord, de Damas, ete. De temps en le devoir; fidèle en amitié, capable des plus les aulMs princes n'avaient aucune idée, l'ai•
temps, à la fin d'un rubber, il s'élevait une grands sacrifices, charitable sans mesure et
!ure vive et franche de qualités, de délauts
voix ; c'était celle du roi, qui se fâchait sans fin; malgré tant de vertus, Marie-Théqu'il ne cherchait point à cacher, les fairèse
ne
sut
pas
se
rendre
aimable;
elle
ne
quand il avait perdu; son partner s'excublesses de l'amour, cc ces faiblesses de Franfut
point
aimée
des
Français,
comme
elle
eûl
sait, et le silence recommençait jusqu'au
çois
[" ei-de Bayard, de Henri IV et de Crilprochain rubbe1'. La partie terminée, le roi mérité de l'être. La France, qu'elle chéris- lon, de Louis XIV et de Turenne, que la
se levait en repoussant son siège; aussitôt, sait avec une tendresse douloureuse, ne lui
France, écrivait Chateaubriand, ne saurait
et comme par un re~sort, la Dauphine, qni pardonna jamais d'être triste. Ni son mari,
condamner sans se condamner elle-même 1&gt;,
qui
se
pliait
à
sa
supériorité,
ni
le
roi
son
n'avait pas perdu de vue le jeu roial, se
faisaient au duc de BPrry une physionomie
levait aussi. Elle jetait sa tapisserie; et, d'un oncle, ni le roi son beau-père qui lui ren- dislincte. Il attirait à lui une curiosité indulregard, commandait à son cercle la dhper- daient hommage, ni les serviteurs dévoués
gente cl les simpathies de la Ioule; il retesion . Dans le même temps, à quelque péri- qui l'admiraient, ne pénétrèrent, je le crois, nait après l'offense,à son amitié, brusque mais
le
secret
passionné
de
cette
âme
héroïcrue.
La
pétie qu'on fùt de la marche des échecs, le
sincère, des hommes de cœur et d'honneur.
Dauphin, qui liant tout, se rapprochait du roi maternité lui manqua. Elle vécut et mourut
Ce lut six années après la mort du duc, à
respectueusement. On échangeait alors deux connue de Dieu seul.
Dieppe,
pendant la saison des bains, que
Lorsque, à l'issue de la réception chez le
ou trois paroles; puis le roi, s'acheminant
j'eus
l'occasion
de voir madame la duchesse
vers la porte qui conduisait à ses apparte- roi, je fus présentée au Dauphin, que je de Berry et de lui parler quelquefois. Elle me
n'avais
jamais
vu
que
de
loin,
mon
étonnements, nous adressaît, à chacune en particuplut tout d'abord, el toujours davantage, à
lier, quelques mots; après quoi, il se reti- ment fut extrême. Le contraste était brusmesure que je la connus
rait, en faisant une inclination de tête géné- que. En passant de la solennité, des grandes
mieux. Elle n'.était pas
rale à toute l'assemblée. A prine le roi atlitudes d'une cour nombreuse el brillante,
jolie régulièrement; ses
~,/.,
,_
on
se
trouvait,
tout
d'un
coup,
de
biais,
au
disparu, le Dauphin el la Dauphine dispatraits n'offraient rien de
•
détour
d'une
porte,
en
présence
d'un
P"tit
raissaient également. Les invités rentraient,
remarquable; son regard
. . •,
chacun chez soi, très flattés assurément, très homme presque seul, chétif, grêle el laid,
était
incertain,
sa
lèHe
--.:~
enviés, car celle faveur des petites soirées embarrassé, contracté, agité d'un tic nèr•
de la Dauphine passait pour la plus grande veux, qui clignotait, grimaçait des lèvres et trop .grosse et presque
toujours ouverte; elle se . ._
du monde, mais fort peu avancés en réalité des doigts, faisait elîort pour parler, pQur
tenait fort mal, et les
., _
dans l'intimité d'esprit des augustes per- resler en place. Ce petit homme était le hlros
mieux
disposés
ne
pou'
~.
sonnes qui les admeltaient de la sorte au du T1'ocarléro, Son Altesse f\O)'ale monseivaieot
lui
trouver
grand
~
silfnce et au vide imposant du cercle de gneur le Dauphin, fils ainé du roi Charles X,
grand amiral de France. Il avait alors qua- air. !fais celte. blond~
··
famille.
Napol1ta10e avait
~; ~:} ~
Madame l\ople, duchesse d'Angoulème, rante-neuf ans, mais on n'aurait su quel ~ge
" ~-~ ,,
qui portait, malgré sa maturité - elle avait lui donner, tant, par sa ph)•siooomie ingrate; son charme : une
alors quarante-six ans - depuis l'avènement par le trouble de son maintien , par le ma- splendeur de teint .11:, .. ·. '· './...~
merveilleuse , de "Wl '/, ,:A .· .
de son beau-père, le titre juvénile de Dau- laise de tout sein être, il échappait à l'idée
soJeux cheveux
'4-.~-- J)
qu'on
peut
se
faire
de
la
jeunesse
ou
de
la
phine, n'était pas douée des agréments d'esblonds,
le
plus
joli
prit et de manières qui avaient rendu si maturit é. On a loué, et, je crois, très équibras du monde, des
attrayants l'entretien et la familiarité de tablement, la droiture et la loyauté du duc
COSTUME DE BAL
pieds qui, bien
Marie-Antoinette. Elle n'y prétendait pas, d'Angoulème.
1829.
qu'en dedans, faiOn
a
dit
qu'il
était
de
bon
conseil;
il
a
loin de là. Quelque chose en elle protestait
saient
plaisir
à
voir,
contre ces grâces imprudenles auxquelles promé qu'il était capable de fermeté, de tant ils étaient mignons et bien faits. Et
certaines gens, parmi les rO)'alistes, impu- bonté parfai1e. Mais, au point de vue fémi- puis : « hanté, douceur, esprit, gaieté 1, 1 ,
nin où je me place pour parler des cours el
taient les malheurs de la révolution.
1. Chaleauùriancl. Lettre du due de Berry à llarie•
Marie-Thérèse de France, au moment de des salons, il paraissait disgracié et il proCaroline .
duisait
une
impression
qui
n'inclinait
pas
son mariage- à Millau, le 10 juin 1799 -

lllSTORlA

1

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ClîcM Giraudoo.

MADAME VICTOIRE DE FRANCE, FILLE DE LOUIS XV
Tableau ' de NATTIER. tillusée de Versailles. )

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L'ES SJU.ONS 'ET LJt COU7( SOUS .LA 'JtëSTAlffl.ATlON

elle portait tout cela sur son visage c:mdide. la Morle, parut sous ses auspices. Elle fit velure, un pantalon et un sarrau de laine
Malgré la timidité qui la faisait rougir et dans les provinces de nombreuses excursions. noire, sans aucun ornement, d'épais chausbalbutier à propos de rien, on sentait qu'elle Enfin elle prit goût à la plage de Dieppe. Elle sons de lisière. Lorsqu'elle sortait du bain,
désirait plaire, et on désirait de lui plaire.
Je viens de dire qu'elle était timide. On
peut se figurer par quelles épreuves la pauvre
princesse avait dû passer en venant seule, à
dix-sept ans, trouver un mari inconnu qui
approchait de la quarantaine t ; un vieil oncle
toujours assi~, toujours auguste, surtout en
famille; une belle-sœur et un beau-frère qui,
n'ayant connu ni les joies de l'enfance ni les
joies de la m1ternité, ne pouvaient, quoi
qu'ils fissent, ni deviner, ni excuser, encore
moins chérir les ignorances, les inadvertances, les inconséquences sans nombre d'une
enfant qui ne se connaissait pas elle-même.
Ses familiarités italiennes aux prises avec
l'étiquette française et l'austérité de la duchesse d'Angoulême amenaient les conflits les
plus drôles. On contait en ce temps-là mille
traits d'ingénuité de la pauvre Caroline, mille
espiègleries de son mari, mille malices du
roi qui la jetaient toute en confusion et divertissaient la cour. On savait que les dames
de la Dauphine s'offusquaient de ses corsages trop peu épinglés, de ses bas de fil trop.
à jour, de ses yeux trop distraits pendant
vêpres, de son cierge trop agité dans sa
main, à la procession, et d'où la cire découCHATEAU DE ROSNY, D'après l'aquarelle de la DUCl!ESSE DE BERRY.
lait sur sa jupe, beaucoup trop courte; mais,
puisque son mari s'arrangeait de tout cela,
il n'y avait trop rien à dire, et lorsqu'on les y vint chaque année pour la saison des bains. dans sa gaine collante et gluante, la plus jolie
vit heureux ensemble, à leur façon, bien- Elle y attira beaucoup de monde. Loin des femme du monde semblait une monstruosité.
veillants et bienfaisants envers tous, en yeux de la Dauphine, elle osa s'émanciper On se baignait néanmoins en vue de la protoutes circonstances, lorsqu'ils donnèrent, davantage, être elle-même, c'est-à-dire en- menade et l'on permettait que les hommes,
dans les frais jardins de l'Élysée, des bals de jouée, un peu frivole, mais bonne et char- du haut de la terrasse, armés de lorgnettes
printemps où tout respirait la joie, on cessa mante. On vil à Sils côtés, el cela plaisait d'opéra, assistassent à l'aller et au retour,
de parler des inconséquences de la princesse. beaucoup, car le peuple aime presque égale- parfois très long, de la tente à la mer et de
Néanmoins, tout en se taisant, on ne la consi- ment les faiblesses du cœur et ses généro- la mer à la tente, où l'on quittait et repredérait pas comme une personne sérieuse. li sités, les deux jeunes filles que son mari nait les vêlements de ville. C'était aussi malfallut la nuit tragique où le poignard d'un mourant lui avait léguées : les filles de l'An- séant que possible. La princesse napolitaine
assassin fit jaillir sur sa robe de fête le sang glaise, comme on disait dédaigneusement à ou bien n'y avait pas songé, ou bien n'avait
de son mari frappé au cœur, pour la mon- la cour. Elle ordonna des promenades en osé risquer sa popularité en touchant à la
trer à tous ce qu'elle était : grande et simple mer, des fêtes dans les ruines du château coutume; toujours est-il qu'elle n'échappait
en son courage, en son amour, en ses dou- d'Arques; elle porta des bijoux sculptés dans pas au sort commun, bien au contraire. Les
leurs, inspirée dans les élans d'une âme vrai- l'i\'Oire et donna ainsi un élan d'émulation lorgnettes croissaient et multipliaient de jour
ment bonne, et telle que personne, jusque-là, à l'industrie dieppoise. Bref, elle se fit aimer, en jour aux endroits où elle s'ébattait dans
ne l'avait su ni comprendre ni deviner.
chérir; elle eut là sa petite royauté, joyeuse les flots. Mais elle n'y prenait pas garde, et
se divertissait avec ses dames, devant ce
La naissance du duc de Bordeaux, célébrée et familière.
par l'Église de France comme un miracle,
Une particularité de la plage de Dieppe, public curieux, à maintes espiègleries d'endonna à la duchesse de Berry, mère de l'hé- c'est la manière dont on y prenait le bain. fant.
Le jour de l'ouverture de la saison, au
ritier du trône, et rentrée au palais des Tui- Point de petites voitures trainées dans la mer,
leries, une situation plus haute qu'elle ne comme à Ostende, mais des baigneurs atti- premier bain, l'étiquette voulait - qui l'avait
l'avait eue auparavant. A l'avènement de trés, attachés au service de l'étalJlissement, établie? je l'ignore - que l'on tirât le canon
Charles X, prenant le titre de Madame, elle qui emportaient dans leurs bras les bai- au moment où la princesse entrait dans la
eut aux faveurs royales une part qui lui per- gneuses, et, s'avançant dans l'eau jusqu'à mer, et que le médecin inspecteur y accommit d'obliger beaucoup de gens. Elle conti- une cerlaine distance, variable selon la marée, pagnàt !'Altesse Royale. Le docteur ~fourgué
nua, comme elle l'avait fait avec le duc de par delà les rudes galets, les plongeaient, - il se nommait ainsi, si j'ai bonne mémoire
Berry, à s'occuper des arts, à protéger les tête première, et les remettaient debout, en - gardait, pour cette grande occasion, son
artistes. Peu à peu, elle reparut en public; équilibre, sur un sable fin, très doux aux plus bel habit de ville, avec un pantalon
on la revit au spectacle, elle se reprit aux pieds. Nous faisions de laides grimaces pen- neuf ; il offrait à la princesse sa main droite
amusements de son âge. Avec l'agrément du dant et après l'opération du plongeon, qui gantée de blanc, comme pour le bal; c'était
roi, elle patronna le théâtre du Gymnase, qui nous laissait les yeux, les oreilles, le nez, à mourir de rire. Ce premier jour passé, la
porta son nom. Une revue du monde élégant, quelquefois la bouche, quand la peur nous princesse reprenait sa liberté; elle se baignait
avait fait crier, tout remplis d'eau salée. Le à sa mode et comme une simple mortelle,
1. e Je suis toujours elfrayé de mes lrenlc-huil
ans, lui écrirnil le duc de llcrry; je sais qu"à dixcostume que nous portions était aussi fort accostant ses voisines, les mettant de la parscpl ans, je trouvais ceux qui approchaient de la
laid : une coiffe, ou serre-tête de taffetas tie. Cette partie consistait principalement en
•1uarantaine bien rieux. » 51 mai 181li.
ciré, qui enveloppait et cachait toute la che- aspersions, en douches de toute espèce, que
Chateaubriand, Mémoire sur le duc de Berry.

�ms T0-1{1.11
la petite main folàtre de l' AILesse inCTigeait
de droite et de gauche, par surprise, à tout
re qui passait à sa portée. Elle exigeait
,qu'on le lui rendit. Attaques et ripostes; cela

faisait tout un petit tapage maritime et de
pensionnaires en vacances qui lui donnait du
plaisir. Le baigneur de la princesse étant
aussi le mien, j'avais plus souvent que d'au-

tres l'honneur du bain royal. Jeune, blonde
et blanche comme Marie-Caroline, comme elle
hardie au jeu des lames et timide à l'entre.tien, point mariée, point présentée, je lui
Ius une compagnie à souhait avec laquelle
elle se sentait tout à l'aise. Elle complimenta
ma mère sur mes beaux cheveux, sur mes
beaux yeux, et me mit ainsi à la mode pour
toute la saison.
Du vivant de son mari, la duchesse de
Berry voyai.l beaucoup avec lui la famille
d'Orléans. Le cercle intime du Palais-Royal
et de Neuilly, plus nombreux, plus jeune,
moins grave que celui des Tuileries, leur
!()laisait à tou;; deux beaucoup. Ils témoignaient au duc de Chartres surlout tant
d'amitié que le public supposait déjà un
projet d'union &lt;fulre le petit prince et la
,petiLe Jlademoiselleencore au berceau . Après
la catastrophe de !'Opéra, la duchesse de
Berry continua de fréquenter les d'Orléans.
Le duc de Cba.rtres grandissant, devenu un
beau jeune homme, lorsqu'on les vit ensemble ouvrir les bals à la cour et dans les
..ambassades, personne ne douta plus du lien
nouveau qui resserrerait un jour leur parenté 1 .
Au château des Tuileries, on en jugeait
autrement. L'entourage du roi et surtout
celui de la Dauphine ne voyaiPUt pas d'un
J,on œil les relations de la mère du dnc
de Bordeaux avec le fils el les petits-fils de
Philippe-~galité. Le duc d'Orléans restait suspect aux ultras. L'émigration, fermée long·tcmps au soldat de Jemmapes el de Valmy,
ne s'était rapprochée de lui que pour La
forme. O □ n'aimait pas son attitude à la
Chambre des pairs, moins encore ses liaisons
avec Talleyrand et Fouché; on mettait à son
comple la conspiration de Didier; on lui
faisait un crime d"oun·ir ses salons aux buonapartistes et aux libéraux. Lorsque parut,
en 1827, la f,elt,·e au duc d'Orléans', les
1. Comme je visitais un jour le cliàteau de Randan,
- c'était en 1853, - j'y "is, au milieu des souvenirs
-Oc famille, une aquarelle représentant le chàlrau de
Rosny, avec celle signature et celle date : Marie
-l'aroline, fecil 1823.

soupçons qui se murmuraient éclatèrent.
On parla tout haut d'un complot organisé
pour substituer aux Bourbons de la branche
aînée les Bourbons de la branche eadelte. Les
choses en étaient à ce point que, dans cette
même année 1827, entrée, comme je l'ai dit,
par mon mariage, dans l'entourage le plus
proche de la Dauphine, je n'osai point, sans
l'agrément de la vicomtesse d' Agoult, accepter
une invitation qui m'était adressée pour un
prochain concert au Palais-Hoyal. Et celle
personne, si réservée d'ordinaire, était si
agitée de soupçons à l'endroit des d'Orléans,
qu'elle se trahit. &lt;&lt; Je n'aime pas ces genslà, 1J s'écria-t-elle avec un accent singulier;
puis, se reprenant aussitôt et se calmant,
€-lie prononça qu'il n'y avait pas à balancer;
qu'on ne refusait pas de se rendre, quand on
était prié, chez les cousins du roi; que cette
invitation, qui me prévenait gracieusement,
devait être tenue, nonobstant certaines compagnies qui se rencontraient au Palais-flo)·al,
à très grand honneur; et qu'enfin Madame la
duchesse d'Orléans était une personne fort
pieuse.
Les réunions du Palais-Royal étaient, en
effet, comme l'insinuait ma tan le, fort mêlées
et déparées de bourgeois que l'on ne voiait
pas aux Tuileries. Le faubourg Saint-Germain
se plaignait dece mélange. J'entendis un jour
la vieille duchesse de Damas dire, en revenant
&lt;l'une de ces soirées : (&lt; On n'y f'Onnaissait
personne )&gt;. Ce personne se composait d'une
infinité de gens illustres déjà, ou qui devaient
sous peu s'illustrer, et que la révolution prochaine allait porter au pouvoir.
Je me rencontrai au Palais-Royal avec
toute cette haute bourgeoisie que Ic journalisme, le barreau, ]a tribune el les lettres
signalaient et saluaient déjà comme l'élite de
la nation. Je vis là, sans aucun doute, MM. Laffitte, Royer-Collard, Casimir Perier, Thiers,
Guizot, Odilon-Barrot, les frères Bertin, etc.
Je dis sans doute parce que la société à laquelle j'appartenais, faisant toujours partout
bande à part, affichant l'insolence suprême
de la non-c11riositê envers les gens nouveaux, je ne SU5 point mettre les noms sur
les visages inconnus que je voyais passer, et
n'osai les demander, de peur d'inconvenance.
Le duc d'Orléans et sa sœur, Madame Adélaïde. causaient beaucoup, longuement, sérieu2. Le duc d'Or!Cans rlésavoua relte lettre; rauleur.
)1. Cauchois-Lcmaire, fut poursuivi dernnl les tribunaux et condamnê à deux mille francs d·amcndc.

sement, à ce qu'on pouvait croire, avec les
hommes, dans ces grandes réunions dansantes ou musicales; Madame la duchesse
d'Orléans, entourée de son beau cortège d"enfants, faisait le tour des salon5 et disait à chacun un mot aimable.
Le duc de Chartres, avec ses dix-huit ans,
s'essayait à (aire la cour aux dames. On
disait qu'il s'y prenait bien. On vantait sa
bonne éducation, Lien que faite en partie
dans les collèges, ce qui semblait déplorable.
Son abord prévenait en sa fa'"eur. Grand,
svelte, élégant, simple dans sa mise, réservé
dans ses manières, le duc de Chartres, avec
ses che\"eux blonds, ses yeux bleus, son teint
pâle, avait l'air d'un jeune gentleman plutôt
que d'un prince français. JI causait déjà très
bien, d'un ton très doux. Cette année même,
il commençait d'aller dans le monde, chez
les ambassadeurs, chez les ministres et dans
quelques salons des deux faubourgs . li y fut
vite à la mode, comme on pf'ut croire. Les
femmes qu'il distinguait s'en firent honneur.
On lui supposa des bonnes fortunes, et rien
ne parut plus naturel.
Par un singulier hasard, il se rencontra
que l'année même où le duc de Chartres paraissait pour la première fois dans le fauhourg Saint-Germain, on y vit en même
temps un autre jeune homme très beau, très
élégant, bienvenu des femmes, lui aussi, d'un
sang glorieux, d'une naissance romanesque,
qui attirait à la fois la curiosité et la sympathie: c'était le fils de la belle comtesse Walewska, le jeune comte Walewski . De même
àge, à quelques mois près, que le duc de
Chartres - ils élaient nés tous deux dans
l'année 1810 - il était un peu moins grand,
mais, comme lui, mince et svelte. Il dansait
à merveille. JI valsait comme un étranger,
comme un Sldve, avec une grâce innée, une
verve que n'acquièrent jamais nos Pa.ri~iens .
Cette qualité d'étranger le servait, sa naissance encore plus, ses beaux )'eux bruns, son
sourire rêveur et jusqu'à son léger accent
quand il « DISAIT n'A\IOUR ». Pendant plusieurs
hivers, il partagea avec le duc de Chartres plus tard duc d'Orléans - les bonnes grâces
des femmes et l'empressement des salons. La
mode hésitait entre ces deux jeunes rivaux,
entre ces deux charmants cavaliers, à peine
hors de page. La mort n'hésita pas. A quinze
ans de là, elle fit son choix, sûr et rapide.
En emportant le duc d'Orléans, elle emportait
tout un règne.

( A suivre. )

DANIEL

Napoléon vendu aux Anglais

1
1

STERN

Le baron Denon avait, parait-il, coutume
de répéter à ses collaborateurs que le premier
devoir d'un conservateur de musée est de
considérer « comme son propre bien l&gt; les
collections confiées à sa garde.
Celte profession de foi d'un honnête homme
s.'est depuis lors piemement transmise, et
sans contresens, chez les fonctionnaires chargés d'augmenter notre patrimoine artistique;
aujourd'hui seulement, on s'aperçoit que le
mot prêtait à l'amphibologie et que du meilleur conseil suivi à la lettre résultent des
effets désastreux. L'exception est unique sans
doute; maintes fois no;, conservateurs de
musées ont poussé jusqu'à l'héroï-5me le zèle
administratif et bon nombre d'eux ont passé
par de rudes épreuves. Je sais un dossier
d'archives plein d'éloquence; il date de la
Restauration. Dès la rentrée des Bourbons,
les commissaires des puissances étrangères
s'avisèrent que notre Louvre s'enrichissait
indiscrètement depuis vingt ans du fruit de
nos conquêtes et qu'il se faisait temps de
réintégrer à Vienne, à Brunswick ou à Munich les chefs-d'œuvre que les armées victorieuses de la République et de l' Empereur
a\'aient apportés à Paris dans leurs bagages.
Ces commissaires, choisis avec intelligence,
étaient connaisseurs et s'étaient munis d'avance de la liste des tablf'aux, bronzes, marbres et objets d'art qu'ils étaient chargés de
réclamer. Le comte de Pradel, directeur général du ministère de la maison du roi, et le
comte de Forbin, directeur général des musées
royaux, tentèrent bien une timide résistance;
ils prétendirent ignorer la provenance des
objets d'art confiés à leur responsabilité; ils
alléguèrent l'excuse de leur nouveauté dans
le service et l'obligation de remf'tlre à leurs
successeurs les collections dans l'étal où ils
les avaient reçues; mais les alliés n'étaient
pas gens à se contenter de ces fadaises; en
leur qualité d'alliés, ils agissaient comme
chez eux; ils avaient conquis Paris et ne se
souciaient pas de reconduire vides ces fameux
fourgons qui leur avaient servi « à ramener
les Bourbons ll.

( MADAME o'AGOULTJ.

•
JI semble que le pillage commenç, à Compiègne. Le 18 juillet 1815, Pradel fut avisé
par un gardien accouru en émoi que les officiers supérieurs saxons logés au château em~
ballaient cinq tableaux qu'ils croyaient bien
reconnaitre pour apparlenir à leur souverain.
Il fil atteler sa chaise et partit aussitôt pour
Compiègne. Il n'y était pas depuis une heure
qu'une estafeue lui apportait la nouvelle que
des Prussiens casernés à Saint-Cloud décro-

chaient un Rembrandt el faisaient main basse
sur les portraits de Napoléon et des membres
de la famille impériale. De ceux-ci, il n'y
a\'ait rien à dire : c'était. vu l'époque, un
débarras; mais le Rembrandt! Vite Pradel se
fit conduire à Saint-Cloud. Le château était
la proie des étrangers; les serviteurs avaient
été licenciés; pas un gardien, pas un surveillant. Il réclama le secours des gendarmes : il
n'y avait plus de gendarmes. Comme on suspectait leur opinion politique, on les avait
tous expédiés sur la Loire, à la suite de
l'armée impériale. Le malheureux directeur
de la maison du roi fut réduit à armer les
gardes forestiers du parc, qu'il installa dans
le château en leur commandant d'y soutenir
au besoin un siège, si les prétentions des
vainqueurs se manifestaient de nouveau. Un
peu tranquillisé, il rentra à Paris.
Mais là, ]es commissaires l'attendaient; il
fallut bien leur ouvrir la porte du musée, et
tout de suite, ils firent leur choix. La cour
du Louvre était encombrée de fourgons où
venaient s'entasser les toiles des maitres et
les marbres antiques. On procédait à l'aveuglette; on proposait des échanges . c&lt; Passezmoi ce Murillo, je vous cède ce Tilien. - Je
laisse ce Van Ostade et j'emporte ces deux
Lancret. ... )&gt; D'un bout à l'autre de la galerie, on marchandait, on clonait des caisses;
les consenateurs affolés perdaient la tète;
quelques-uns pleuraient; d'autres s'indignèrent. Le 50 septembre, M. L. Casta, commissaire de S. 1\1. le roi de Sardaigne, est surpris arrondissant sa pacotille de deux tableaux
jadis régulièrement achetés et payés par le
musée. Les gardiens s'opposent à la sortie
des colis, exigent un ordre, préviennent leurs
chefs. Casta se retire en maugréant; une
heure plus tard il reparaît, accompagué d'un
aide de camp du gouverneur prussien de
Paris, le général Muflling. L'Aiiemand tempête, menace, parle d'enfoncer les portes el
d'appeler une compagnie de ses soldais : « JI
fera arrêter et conduire à la grand'garde
tous les administrateurs .... &gt;&gt; Il fallut céder.
On oblint à grand'peine de remettre au lendemain l'examen des tableaux en litige.
En apprenant que C( leurs amis les ennemis » ne se gênaient pas, les émigrés rentrés
suivirent l'exemple : à tous le séquestre ou
la conÛ:ication révolutionnaire avaient pris
quelque chose, et les revendications affluèrent. L'un réclamait les portraits de ses ancêtres, ou à défaut, des tapisseries pour
garnir les murs de son hôtel; l'autre se plaignait de la disparition d'un service de porcelaine de Chine; à celui-ci on avait volé un
lustre; celui-là retrouvait sa maison vide et

sollicitait un mobilier d'art; on devait à ces
quéma~deurs montrer mine aimable et visage
compahssant, car tous étaient chaudement
appuyés et se recommandaient des plus influents personnages. Le duc d'Orléans fut
discret : il se contenta d'abord de réclamer
un tableau de l'ancienne galerie de son père,
le !tlarty1·e de sainte Félicité, par Giroust,
« dont les figures étaient des portraits des
ducs de Chartres et de Montpensier, du comte
de Beaujolais et de Mlle d'Orléans ,,.
Aux TuilC'ries rnèmes, les prétention~
étaient d'un autrP. ordre : il fallait, au plus
vite, nettoyer le château des effigies de l'usurpateur qui le profanaient. Dès 1814, on avait
déménagé en hàte tous les portraits de Buonaparte et tous les tableaux rappelant ses ·
victoires; on les avait remplacés par des toiles
ou des tapisseries apportées de Versailles, ou
plus rapidement encore par du papier uni ou
du velours tendu sur châssis; même on avait
descendu, à grands_ frais, le plafond de la
salle du Conseil d'E1at, dont les allégories
choquaient les yeux royalistes . Ce labeur était
terminé dans les derniers jours deférrier 1815.
L'empereur revint; vite, il fallut raccrocher
les tableaux el remettre les batailles en place.
Waterloo interrompit Ja besogne, et tout de
suite on relégua au galetas les effigies impériales .... Les tapissiers ne chômaient pas en
1815 et les emballeurs faisaient fortune.

Pourtant il existait au Louvre, dans une
salle voisine des antiques, un buste de Napoléon difficile à escamoter; c'était un marbre
colossal, de Canova, haut de deux mètres et
demi et pesant sept mille kilogrammes. On
avait bien eu l'idée de le vendre, mais à qui?
Le grand empereur élait en bais~e, même
chez les brocanteurs; d'ailleurs la ~ièce était
d'un tel volume, et si connue, qu'on ne pouvait s'en défaire discrètement. M. de Forbin
eut un trait de génie : puisque les Anglais
s'étaient chargés de débarrasser le monde de
l'original, ils n'hésiteraient pas, sans doute,
à débarrasser aussi le Louvre de son effigie.
On tâta l'ambassadeur de S. M. Britannique,
lequel consulta son gouvernement, et l'on
tomba d'accord assez rapidement. L'Angleterre consentait à acheter, moyennant 66.000
francs, Je marbre encombrant ; la France se
chargeait de tous les frais d'emballage et de
transport, moins la prime d'assurance que
les Anglais consentaient à payer ; il était
stipulé. en outre, que l'énorme buste serait
adressé au marquis d'Osmond, ambassadeur
de Louis XV Ill à Londres, et débarqué comme

�•

- - - fflST0'1(1JJ

marchandise française sur les quais de la On employa un jour à traîner ce coffre giganTamise, où, dès la livraison, on échangerait tesque, sur des rouleaux, à force de cabesdécharge et quittance.
tans, jusqu'aux guichets du Carrousel; il
L'affaire, ainsi conclue, ne fut pas ébruitée. resta là durant toute une nuit; le lendemain
On convoqua au Louvre un emballeur auquel on entreprit de le tirer jusqu'au port Sainton recommanda le secret; il prit ses mesures, Nicolas. Les Parisiens qui s'amassaient pour
établit un échafaudage et commença la cons- voir les ouvriers manœuvrer cette boite imtruction de la caisse; une caisse immense, en mense et si lourde, ne se doutaient guère
cœur de chêne, qui devait peser, à elle seule, qu'elle contenait l'empereur, livré pour la
presque autant que le malencontreux bibelot. seconde fois aux Anglais. Le soir du deuxième
Ce fut une rude besogne : les travaux de jour, la caisse était arrimée à bord d'un bacharpente durèrent plus d'un mois; il ne teau appartenant au marinier Deriberpray,
fallut pas moins d'une semaine pour y intro- avec lequel on avait passé un traité moyennant
duire l'usurpateur de marbre, qui s'y trouva 480 francs. Le colis devait être transbordé à
enfin installé, calé, encastré, inébranlable. Rouen et gagner de là le Havre, où on l'emOn rabattit sur lui le couvercle, dûment cloué barquerait pour l'Angleterre. Tous les détails
et vissé, et ce jour.là les conservateurs, bons de l'opération sont consignés en de nombreux
royalistes, respirèrent : il leur semblait avoir rapports contenus dans le carton 0' 1450 des
scellé pour jamais au cercueil l'insolente Archives nationales.
effigie, et l'homme néfaste, et sa légende.
Mais à Rouen, nouvel embarras : la grue
Depuis ce moment le nom &lt;lu personnage du port n'était pas assez forte pour soulever
ne lut plus une fois prononcé : la chose de- un pareil poids; il fallut recourir à l'industrie
vint le « colis n, la &lt;( caisse lJ, le &lt;1 fardeau &gt;&gt;, privée et le transbordement s'effectua non
l' &lt;&lt; appareil n.... Le contenu resta anonyme. sans peine. Tous les débardeurs qui y prirent

+

part, tous les badauds qui y assistèrent s'informaient de ce que pouvait contenir ce colis
de dimensions et de poids insolites; à tous il
lut répondu qu'on l'ignorait; et de lait, il
paraît bien que seuls les conservateurs du
musée, les emballeurs, le maire du Havre,
et l'ambassadeur de France à Londres furent
mis dans la confidence.
Le voyage dura quatre mois; parti du
Louvre le 1" avril, le fardeau lut déposé le
50 juillet sur les quais de la Tamise. On ouvrit la caisse; le marbre était intact; il apparut dans sa blancheur de spectre, avec sa
lèvre dédaigneuse, son front limpide, ses
yeux de marbre sans prunelles .... Tout bien
considéré, ça valait l'argent; lord Hamilton,
sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères,
signa la traite de soixante-six mille francs,
ainsi qu'on était convenu, et la somme, versée
dans la caisse du musée, lut employée à
l'aménagement de la salle des antiques el à
réparer les dégâts occasionnés dans la galerie
des tableaux par les opérations des commissaires étrangers.
T. G.

•
La marqutse
de Rambouillet

Madame de Rambouillet pouvait avoir
lrente-cinq ans ou environ, quand elle s'aperçut que le feu lui échauffait étrangement le
sang, et lui causait des faiblesses. Elle qui
aimait fort à se chauffer ne s'en abstint pas
pour cela absolument; au contraire, dès que
le froid fut re,·enu, el1e voulut voir si son
incommodité continuerait; elle trouva que
c'était encore pis. Elle essaya encore l'hiver
suivant, mais elle ne pouvait plus s'approcher du feu. Quelques années après, le soleil
lui causa la même incommodité: elle ne se
voulait pourtant point rendre, car personne
n'a jamais tant aimé à se promener et à considérer les beaux endroits du paysage de
Paris. Cependant il fallut y renoncer, au
moins tandis qu'il faisait soleil, car, une fois
qu'elle voulut aller à Saint-Cloud, elle n'était
pas encore à l'entrée du Cours qu'elle s'évanouit, et on lui voyait visiblement bouillir le
!-ang dans_ les veines, car elle a la peau fort
délicate. Avec l'àge son incommodité s'augmenta; je lui ai vu un érysipèle pour une
poèle de feu qu'on avait oubliée par mégarde
sous son lit. La voilà donc réduite à demeurer
presque toujours chez elle, et à ne se chauffer
jamais. La nécessilé lui fit emprunter des
Espagnols l'invention des alcôves, qui sont
aujourd'hui si fort en vogue à Paris. La compagnie se va chauffer dans l'antichambre.
Quand il gèle, elle se tient sur son lit, les
jambes dans un sac de peau d'ours, et elle

dit plaisamment, à cause de la grande quantité de coilîes qu'elle met l'hiver, qu'elle devient sourde à la Saint-Martin, et qu'elle
recouvre l'ouïe à Pàques. Pendant les grands
et longs froids de l'hiver passé, elle se hasarda de faire un peu de feu dans une petite
cheminée qu'on a pratiquée dans sa petite
chambre à alcôve. On mettait un grand écran
du côté du lit, qui, étant plus éloigné qu'autrefois, n'en rece\'ait qu'une chaleur fort
tempérée. Cependant cela ne dura pas longtemps, car elle en reçut à la fin de l'incommodité; et cet été qu'il a fait un furieux
chaud, elle en a pensé mourir, quoique sa
maison soit fort fraiche.
Personne ne fut plus aimé de ses gens, ni
des gens de ses amis, que madame de Rambouillet. Il y a deux ans ou environ, que
M. Patru m'en rapporta un exemple illustre.
li soupait à l'hôtel de Nemours avec l'abbé
de Saint-Spire, qui est à M. de Nemours,
alors M. de Reims. Cet abbé va souvent à
l'hôtel de fiamhouillet; ils parlèrent fort de
la marquise. Un sommelier, nommé Audry,
qui était là, voyant que M. Patru était aussi
des amis de madame de Rambouillet, se vient
jeter à ses pieds, en lui disant: cc Monsieur,
« que je vous adore! j'ai été douze ans à
Cf M. de Montausier; puisque vous êtes des
Cf amis de la grande marquise, personne deC( vant le soir ne vous donnera à boire que
« moi. ll

Madame de Rambouillet est un peu trop
complimenteuse pour certaines gens qui n'en
valent pas trop la peiine; mais c'est un défaut_ que peu de personnes ont aujourd'hui,
car il n'y a plus guère de civilité. Elle est un
peu trop délicate, et le mot de teigneux dans
une satire, ou dans une épigramme, lui
donne, dit-elle, une vilaine idée. Cela va dans
l'excès, surtout quand on est en liberté. Son
mari el elle vivaient un peu trop en cérémonie.
llors qu'elle branle un peu la tête, el cela
lui vient d'avoir mangé trop d'ambre autrefois, elle ne choque point encore, quoiqu'elle
ait près de soixante-dix ans. Elle a le teint
beau, et les soues gens ont dit que c'était
pour cela qu'elle ne voulait point voir le feu,
comme s'il n'y avait point d'écrans au monde.
Elle dit que ce qu'elle souhaiterait le plus
pour sa personne, ce serait de se pouvoir
chau/Ter tout son saoul. Elle alla à la campagne l'automne passé, qu'il ne faisait ni
froid ni chaud; mais cela lui arrh·e rarement,
et ce n'était qu'à une demi-lieue de Paris.
Une maladie lui rendit les lèvres d'une vilaine couleur; depuis elle y a toujours mis
du rouge. J'aimerais mieux qu'elle n'y mit
rien, Au reste, elle a l'esprit aussi net et la
mémoire aussi présente que si elle n'avait
que trente ans. Elle lit toute une journée
sans la moindre incommodité, et c'est ce
qui la divertit le plus.
TALLEMANT DES RÉAUX.

...- 3r6 ....

FÊTE DE NUIT DANS LES JARDINS DE TRIANON,

sous

LOUIS

XVI. -

Tableau de E.-L. C!IATELET. (Musée Carna,alet.

-

Don de M. JACQUES

DuocET.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
dj,,

L 'Affaire du Collier
CHAPITRE XXI

Un supplément
aux , Mille et une Nuits » (suite).
Si l'on songe à la dépréciation que les diainants avaient subie du fait d'avoir été enlevés de la parure, du fait d'avoir ' été endommagés ~ar celui qui les avait dessertis et par
le rabais que La Motte consentait, dans sa
hâte à. s'en défaire, on voit que la majeure
parti~ du collier fut par lui vendue, échangée
ou laissée entre les mains des bijoutiers Gray
et Je/Terys. De son côté, Mme de la !lotte
vend des diamants à Paris, en mars 1785,
t. Note de la main de Mme de la ·Motte au verso de
l'état du linge donne par elle â sa blanchisseuse le

pour 56 000 livres au joaillier Paris. En avril, parures. l!;t comme Régnier s'étonne de cette
elle profite de la présence chez elle de Fi lieux, quantité de diamants :
avocat et liculenant en l'élection de BarC( _C'e5t un ~deau qu'on m'a fait pour un
sur-Aube, qui était son homme de confiance, service essentiel et une place que j'ai fait
pour lui faire vendre à un bijoutier de ses avoir dans l'Amérique. »
cousins pour 50000 livres de diamants•.
Au mois de juin, elle lui en porte encore
D'autres sont Yendus à des juifs par son pour 16 000 livres, lui disant celle fois qu'elle
neveu de La Tour, fils de l'ancien contrôleur est chargée de les vendre pour une Je ses
. au vingtième, jeune officier de dragons, âgé amies. Elle se libère en diamanls d'une dette
de dix-sept ans. Elle avait une dette de contractée chez &lt;&lt; le sieur Mardoché, rue aux
f2 650 livres chez Régnier, son joaillier, dont Ours )). Dès le mois de février encore, c'estelle s'acquitte dès le mois de février, non en à-dire aussitôt après la livraison du collier,
espèces, mais en diamants. De plus, ~lit: lui en elle achète, payant toujour~ en diamants, des
vend pour 27 540 livres et lui en confie pour chevaux, des voitures, des livrées, deux pen50 000 livres afin qu'il en compose diverses dules, dont l'horloger Furet reçoit 5 700 livres
15 aoùt 1785) Àl'c/i. nat., X1 , B/ 1417 et Bibl. uat.,
en_ deux hrill~nls, « deu~ pots à oille ll, qui
ms. Joly de Fleury 2088, fo -301 v• .
lm sont fournis par un Juif. Et, malgré tous

�~---------------------------------

111STO'J{1.ll
ces diamants répandus de Loule part, 11égnier
voit encore chl'z elle un écrin de brillants
qu'il estime à 100 000 livres pour le moins,
et le comte de la Motte en conserve de son
côté par devers lui pour 50 000 li ires 1 • C'est
donc le collier tout entier que nous pouvons
suivre dans sa dii::persion par Jeanne de Valois el son mari entre les mains des marchands de Paris et de Londres et dont nous
trouvons les restes dans leurs propres écrins .
On ne s'étonnera pas que Mme de la Motte
ait ju~é qu'une nourelle absence du cardinal
de fiohan fût nécessaire à cc moment. On vit
donc arrÏ\'er une nouvelle petite lettre bordée
d'un liséré bleu. « Ces billets, dit George!,
étaient entre les mains de Mme de la Motte
la ba~:uelle enchantée de Circé. l&gt; &lt;! Votre
absence, disait la reine, de,·ient nécessaire
aux: mesures que je crois devoir prendre pour
vous placer où vous dernz être. 1&gt; Jeanne préparait d'autre part l'opinio:1 à son brusque
changement de fortune, en annonçant à tous
que son mari re,enait d'Angletnre après
avoir fait aux courses des gains importants.
Le mari revient de LondreS" dans la nuit
du 2 au 5 juin, et, comme sorlant de terre,
ce sont des chevaux, des li\'rées, des carrosses, des meubles, des bronzt&gt;s, des marbres,
des cristaux, un luxe éblouissant. Les visiteurs
s'amusaient rue Saint-Gilles d'un oiseau automate qui chantait en battant des ailes. La
comtesse l'avait é,·hangé contre un diamant de
1500 livres. Un mobilier immense estimé à
plus de 80 000 livres, est envoyé à Bar-surAube : quarante-deux voitures de rouliers y
arrivent à la file. C'est le Père Loth qui a surveillé l'emballage, dirigé le départ. Tessier,
tapissier de la rue Saint-Louis, a fourni des
étoffes, tentures, tapis pour 50 000 francs;
Gervais, Fournier et Héricourt, du faubourg
Saint-Antoine, ont vendu les meubles meublants; Chevalier les stators de bronze; Adam
les marbres; Sikes les cristaux. On admirait
un lit de velours cramoisi, garni de crépines ·
et de galons d'or, semé de paillettes et de perles. La valeur de l'argenterie al teint 50 000 livres, et celle d,s bijoux 15 000. Les époux
La Motte eurent à llar-sur-Aubl:! six voitures
et douze chevaux. Jeanne aimait surtout son
&lt;t cabriolet léger, fait en forme de ballon et
élevé do plus de dix pieds ".
Et la comtesse a placé 120 000 livres chez
un notaire à Paris, M• La Fresnaye, 80 000 sur
le clergé de France, 60 000 en billets de la
caisse d'escompte'.
Elle avait fait son entrée dans la petite
ville, précét.lée de plusieurs courriers, assise
à la droite de son mari dans sa berline anglaise peinte en gris perle avec armoiries,
doublée de drap blanc, les coussins et tabliers
en taffetas blanc : les armoiries étaient aux
1. Confronlation du P. Lolh au ca rdinal de Rohan
16 mars 1186. Arch iwl.. xi, 13/1411.
'
'2. RenseignemenLs donnês par fillem:, l'homme
d'alfaires dé lime de la Molle, il l'inspecteur Surbois.
Arclt. des Afl'. élra11g., Mem. et docum., France 1309,
rOI 181·186.
3. Arch. nal., X', B/1417.
4. Inventaire des objets laissés dans leur maison de
Bar-sur-Aube par le C'°lmte el la comtesse de la llolle,
fait les 9, to et 12 septembre, Arclt, nat., ~1, 8/1417.

armes des Valois avec la devise: Rege ab avo
sanguinem., nomen et Lilia - du roi l'ancêtre, je tiens le sang, le nom rl les lis. L'attelage se composait de quatre juments anglaises
à courtes queues. Des laquais par derrière,
et, sur le marchepied, pour ouvrir la porte,
&lt;t un nègre couvert d'argent de la Lêle aux
pieds "· Plus étonnants encore étaient la bijouterie et le trousseau de Madame, la rivière de
diamants, la parure de topazes. les robes en
pièces brodées de Lyon. Voici la description
de l'une d'elles d'après un inventaire d'huissier qui ne se répand pas en exagérations poéliques : « Satin blanc, brodé or et argent et
soie de différentes couleurs, avec guirlandes
et épis, lesdites guirlandes entourées d'ùn
velours noir el de plumes et bordées de blondes (dentelles) chevillées avec bouquets détachPs de différentes soies 3 • »
Quant au comte, il avait à tous les doigts
des bagues ornées de rubis et d'émeraudes,
et se promenait avec trois ou quatre chaînes
de montre sur l'estomac. Voici sa garde-robe:
un habit de satin, veste et cu]otte, mouchetés
blanc el noir; un autre des quatre saisons en
velours; un autre de printemps et d'automne
en velours, les boutons en diamants; habit et
culotte de velours cramoisi en broderie de
Lyon, pailletés d'or, boutons en or ciselé,
veste de satin brodée pareillement en or; un
habit frac de talfelas flambé de différentes
couleurs ; un habit de drap couleur de crapaud, boui.Ons dorés a la turque; un frac de
soie cannelée boutons d'argent, à soleils, avec
des diamants autour; un frac de taffetas ce-

en drap de soie, brandebourgs de soie et boutons pareils, veste et culotte pareilles; un
babil de mousseline en soie r,1Jée et flambée,
boutons pareils; un habit de soie camelot à
brandebourgs, boutons pareils; un habit de
drap vert galonné or et argent, parement et
collet de velours cramoisi, boulons en corne
de cerf; un habit couleur vert de mer, boutons de cuivre jaune; un frac de drap flambé
en brun, doublé en soie, boutons de cuivre
doré; un habit couleur chair, brodé, en soie,
avec sa veste et sa culotte; un frac en soie
rayée cannelé bleu; un habit &lt;le drap de coton
chamarré ; - ceci sans compter les vêlements
que le comte de la llotte emporta en Angleterre et qui ne se trouvent pas dans cette liste,
sans compter les mouthoirs en baliste garnis
de malines, les manchettes et jabots en point
d'Angleterre, les chemises en toile fine, tous
Jes accessoires de la toilette et tous les vêtements ordinaires, vêtements de mairnn, robes
de chambre, etc.•.
Et Rétaux de Y,llette, de son coté, apparait
subitement dans un grand état d'opulence•.
Le comte et la comtesse donnaient fêtes sur
fêles, réceptions sur réceptions. lis tenaient
table ouverte. On dinait chez eux lors même
qu'ils n'y étaient pas. Le luxe dans la maison,
en vaisselle plate ~t en valetaille, était Lei que
les gens du pays n'avaient jamais rien vu de
pareil; mais ils avaient tous connu la misère
de Nicolas de la Motte et celle de Jeanne de
Valois. Aussi, comme l'observe Beugnot, qui
était à ce moment à Bar-sur-Aube, on ne
s'abordait plus dans la rue qu'en se demandant quel était ce supplément aux Afi/le et

une Nuits 6.

rise; un frac de drap pistache; un habit noir

Encore leur maison de la rue Saint-Michel
ne leur suffisait plus. La comtesse de la Motte
hésitait dans ce moment à acheter une terre
dans le Bar-sur-Aubois d'une valeur de trois à
quatre cent mille livres. « Je sais, écrira
l'inspecteur Surbois, que, dans ces dispositions,
le comte de la Motte s'est rendu à Servigny,
proche Essoyes, pour a,,oir cette terre; mais
qu'elle lui a paru d'une valeur trop peu
importante. 1&gt;
Ces faits contribuent à faire comprendre
Jeanne de Valois. Si grande qu'ait pu être la
somme d'argent qu'elle venait Je se procurer,
ses dépenses étaient sans mesure aucune.
Songeait•elle à la vie courante, au lendemain'?
Un collier d'un million de livres lui tomberait-il entre les mains chaque mois? Nous
retrouvons ici la mendiante qui passe de la
misère à un luxe disproportionné. De proportion, d'ordre et de mesure, elle n'en pouvait
avoir; nulle éducation, nulle habitude dans la
vie de famille ne lui en avaient donné.
A son tour elle est donc assise parmi les
coussins de satin bleu turquin, dans un car-

Cet inventaire est précieu1, non seulement par les détails qu'il contient, mais parce qu'il permet de contrôler, en en montrant l'exactitude, les descriptions que
Beugnot fait dans ses Mémoires. racontant à celle
dalc la ,,ie des époux La Motle à Bar-sur-Aube.
5. Bibl. nal.. ms. Joly de Fleury 2088, f0 178 v0 •
6. Cès faits, d'après un rapport de l'inspccteur Surbois. rédigé à Bar-sur-Aube en date du 16 septembre
1785 (Arck des Aff. élrm1g .. llêm. et docum.,
~~rance 1309, r"" 181-186), tl'après Dcugnot et d'aprCs

l'auteur de, \'lltslo_ire a1!tl1entique (ces derniers se
trouvèrent I un el l autre a cette date l Bar-sur-Aube),
el d'!tprès les informations recueillies pour son plaidoyer
par M• Target {IJibl. v. de Parit, ms. de la réser,·e),
le tout contrôlé par l'imentaire des 0-1'.! dëc. (Arch.
11al. X2 , B/1417) . Encore cet inventaire n'est-il pas
eomPlet, une grande partie des effets, et les plus précieux. a,·anl été, les uns mis à l'abri par les La Molle
chez Jeù'l'5 parents de Surmont, les autres emportés
par le comte en Angleterre.

""' 318 ....

~os~e à six chevaux. la petite mendiante qui,
Jadis, ~relouant de froid, suivait de ses grands
yeux effarés les dames portées, comme en des
nids de soie et de dentelles, dans leurs voitures brillantes, bruyantes, roulant sur le pavé
du roi.

biens ». Un jour elle refusa de laisser vendre
le peu qui lui en restait. Et Bette de la mettre
sur-le-champ au couvent de Sainte-Catherine
à Saint-Omer, pour aller chercher meilleure

Bette d'Étienville,
bourgeois de Saint-Omer 1 •
Mme de la Molle était en possession du
collier depuis le l" février 1785.
Quelques jours après, le 8 ou le 9 du
même mois, un certain Bette d'Étienville,
venu de Saint.Omer pour soUiciler le privilège
des almanachs chantants et qui fréquentait,
dans les clubs naiSsants, les gazetiers et les
nouvellistes, fut abordé au café de Valois, sur
les jardins du Palais.Royal, par un particulier
qui dit s'appeler Augeard et ètre l'intendant
d'une _dame de qualité. « Ses cheveux blonds,
dit d'Etienville, commençaient à blanchir. Il
était peu chargé d'embonpoint. li avait !'oeil
ouvnt et bleu et la taille un peu au-dessus
de l'ordinaire•. "C'était Rétaux de Villette'.
Connaissance fut bientOt faite. Ap.rès avoir
obtenu la promesse d'une confiance illirnilée,
d'une docilité sans borne et d'une discrétion
à toute épreuve, l'intendant Augeard déclara
à son compagnon qu'il allait faire rn fortune.
Le compagnon en avait besoin.
Jean-CharlE:_s-VincPnt Ilette, qui signait :
« de Bette d'Elicnville, bourgeois, vivant noblement de ses biens en la ville de SaintOmrr &gt;&gt;, était un jeune homme de vingt-sept
ans, au regard doux, fils d'un ouvrier tireur
de pierres b)anches, qui n'a,·ait jamais eu
denier vaillant. Après des études en chirurgie
à Lille, - on sait à quel point ces études
étaient alors rudimentaires, - il avait obtenu
le brevet de sous-aide-major dans les hôpitaux de l'armée. On contait l'histoire de ses
noces avec une vieille demoiselle. Le jour
était fixé, quand Bette, allant à la comédie,
vit jouer Nanine. Le rôle de la baronne
d'Olban le frappa. Si j'allais épouser une baronne d'Olban ! idée qui l'elfraie. Il se cache
chez un ami el part le lendemain pour Li He;
mais la future, instruile de ses démarches,
s'était placée dans la diligence, si bien qu'au
point du jour Bette trouve sa &lt;( promise &gt;&gt; à
ses côtés. L'affaire s'arrangea : l'un n'était
effrayé que du mariage, l'autre décidée à s'en
passer. lis arrivent l'hez la mère de Bette, se
disent mariés, vivent ensemble. Or la demoiselle était réellement un peu baronne d'Olban.
Elle tracasse, la mère se plaint et Bette, pour
se débarrasser, dévoile le mystère;· mais la
mère était scrupuleuse et les fit se marier.
Le galant demeura auprès de sa lemme
dix-huit mois, « vivant noblement de ses
, '-. Voi.r le!l numbreux mémoires rédigés par Belle
d Ehcnv1lle, le baron de Fages, le comte de Précourl
l'abbé ~lulot1 et e~ntre eux,. Pn faveur de Loque cl
Vaucher; pms les rn!errogatmrcs rt confront.ntions des
tP.moifü.et accusés, au~ 1rch. nat., X1 , D/1411, les
déclarations de Dette d Et1ennlle qui se lrou,•cnt dans
le dossier Target, Bibl. v. dP Pari,, ms. dP. la rêserve; les lellres relatives à l'affaire Bette d'Etien-

V Arr.1u1re vu Co1.1.œ~ - - ~

s'il est militaire, la plaœ qu'il demandera,
celle-ci serait-elle occupée. n Une seule condition était exigée en retour,. que le f!Cntilhomme en question fùt de noblesse authentique et qu'il produisît ses titres afin qu'on
les pùt examiner avant d'aller plus a,,ant.
« J'acceptai, dit Bette, ces propositions
avec transport. n Le jour mème il se met en
campagne, s'adre~sant en premier lieu au
comte Xavier de Vînezac, capitaine d'infanterie attaché au maréchal de füilly, mais qut
ne fournit par les titres dt-'mandés. 11 n'est
pas plus heureux auprès de M. de LaurioVissec, avocat au Parlement. Celui-ci, à na~
dirP, âgé de soixanle ans, eût peut-être semblé
un peu mùr pour les noces. L'histoire étonnante n'avait pas tardé à se répandre. Louis
Cardinal de Beaurepaire, ancien gentilhomme
servant de la reine, avait fait connaitre les
conditions du mariage à l'abbé de SaintAndré, aumônier du prince de Condé. qui en
avait informé 1 par une leltre du 22 mai,
Roger-Guillaume, baron de Fages-Chaulnes,
garde du corps de Momil ur. Le baron de
Fages, cadet de Gascogne, hàbleur et criblé
de dettes, semblait l'homme de la situation.
Cc fut d'ailleurs aussilOl son avis, car il
courut chez l'abbé Mulot, chanoine prieur de
Saint-Victor, qui s'était intéressé à Ilette
quand celui-ci était en prison. L'abbé Mulot
mit le baron en rapport avec le bourgeois de
Saint-Omer. Les deux hommes s'entendirent
à merveille et Bette, dans les jardins du Palais-Royal, put annoncer à Augeard que le
gentilhomme était trouvé.
Le gentilhomme est trouvé. " Il est pauvre
mais sensible »; c'est le baron de Fages luimême qui parle. Ce n'est pas l'intérêt qui le
décide; c'est le portrait de la prétendue :
« dons de la nature, talents agréables, qualités de l'esprit et du cœur, naissance illustre
et bien prouvée, alliances importantes, une
fortune acquise de 25 000 livres de rente et
qui devait au moins quintupler. &gt;&gt; On voit
donc très bien que, parmi tant de raisons
d'épouser, la fortune n'était pas la raison
déterminanle.
&lt;&lt; Une faute, il est vrai, ternit cet éloge. »
La future &lt;! est victime d'une faiblesse que
cerlaines personnes ne pardonnent jamais )l.
C'est toujours le baron de Fages qui parle.
La belle a un enfant de quinze ans que lui a
fait jadis le grand seigneur. On aura l'enfant
en sus de la mère. Notre gentilhomme a le
cœur généreux. a ll ne croit pas qu'une
faute, qu'ont pu effacer les larmes du repentir, soit un crime irrémissible. Si le portrait
est ressemblant - et pourquoi en douter si
les sommes sont exactement versées cbez le
notaire? - il n'hésitera pas d'unir soa sort
à celui d'une femme qu'il croit aussi respeclable que malheureuse. " Noble mépris des
vieux préjugés.

fortune a Paris. li y demeurait rue du PetitLion, chez le sieur Lefèvre, vinaigrier, au
moment où Rétaux de Villette, sous le personnage du sieur Augeard, intendant d'une
dame de qualité, le rencontra. La charité publique venait de le faire sortir de l'llôlel de
la Force, où des dettes criardes l'avaient fait
emprisonner. Oo ne l'en voyait pas moins se
promener, assez élégant, au Palais-Royal, sa
taille élancée serrée dans un bahit cannelle
ou prune-monsieur; la jambe prise dans une
culotte de soie noire el des bas blancs; les
cheveux relevés en bourrelet sur les oreilles et
noués à la nuque par un ruban de faiUe noire.
Augeard déclare donc à d'Étienville qu'il
va faire sa fortune. &lt;! Ce projet, répond
d'Étienville, me convient à ravir. »Il ne s'agit,
dit Augeard, que de trouver un gentilhomme
titré qui veuille épouser une dame encore
jeune et jolie, d'une figure très aimable et
d'un caractère très doux, jouissant de vingtcinq mille livres de rente, el au sort de laquelle un prince, l'un des plu!-i grands seigneurs
du royaume, prend un intérêt particulier.
&lt;( Vous préviendrez ce gentilhomme, poursuit
Augeard, qu'il ne pourra voir sa future que
le jour du mariage et vous l' exriterez à la
confiance. Vous lui annoncerez encore que si,
par le contrat de mariage, on stipule la séparation des biens, il sera dédommagé par une
pension de 6 000 livres et qu'il recevra un
gros présent le jour de ses noce~; qu'on lui
payera ses deltes et qu'on lui fera obtenir,
ville et les • éclai rcissements • du comle de Prérourt ni gros ni maigre, les cl1e,·eux blonds el même un

dans les recueils iles Arch. des Aff. t!lra11.g., llêm. et
docurn., F'rauec 1399-1400.
2. Udle d'Eti cnville, Répome au bar",i de Fayes,
dans la Collection complète, Ill, 14.
:;, La femme de clldlnbrc dè lime de la Yotte, Rosalie, rtans sa conrrontat ion au cardinal do Rohan,
trace le portrait !le Vilh:tlc : « d·une taille ITIO) enne,

peu gris, quoiqu'il n'ait que lrente1uatre â trentecinq ans, a~·ant beaucoup de couleurs, es yeux bleus».
Le signalement est idrntiquc.
Dans la suite, quanri Etienvillf' vil combien r111Taire
de Mme de la llotte devenait mauvaise, il nia l'idenlill' entre Hétaux et Augeard, afin de se dêgiigcr de
toute complicité.

�1.'Ar1'.Jl1~E DU COLZ.IB~ - -..

1l1STORJA
Le 5 avril Augeard informe le bourgeois
de Saint-Omer que l'on est très content de
ses bons offices, qu'il peul considérer sa fortune comme faite et que, dès le lendemain,
il sera présenté à la dame en question. En
effet, le 4 avril, à dix heures du soir, dans
un fiacre dont les panneaux ont été rele,·és,
Augeard mène notre homme en une maison
dont il lui est interdit, sous les plus grandes
menaceS, de s'enquérir. c&lt; Si vous cherchez à
connailre l'endroit où je ,·ous conduis, vous
êtes un homme perdu. )) On entre par une
porte cochère basse, dont les battants sont
immédiatement refermés. Au premier, un
salon où d'Étienville est présenté à une
femme charmante qui était seule et lui fit le
plus gracieux accueil. Elle avait trente-quatre
ans environ, de l'embonpoint, une belle figure
et des yeux noirs. Elle causa avec autant d'esprit que de confiance et d'abandon, s'informant avec intérêt du baron de Fages. Tout
ce que d'~lienville lui en dit .eut son approhation. On se sépara assez avant dans la nuit,
et un fiacre, aux panneaux toujours relevés,
ramena le bourgeois de Saint-Omer .au Palais-Royal. Il avait été convenu qu'on se reverrait le lendemain.
Des recherches ultérieures firent· retrouver
à d'Étienville le domicile mystérieux où on
le conduisait ainsi la nuit : c'était le numéro 15 de la rue Neuve-Saint-Gilles, la maison mème de Mme de la Motte. Quant à la
charmante femme qu'il.y rencontrait, il nous
est possible de l'identifier; c'était cette autre
Mme de la !lotte, de son nom de jeune fille
Marie-Josèphe-Françoise de Waldburg-Frohberg, qui avait été mise à la Bastille pour
des escroqueries où elle avait compromis les
noms de la reine, de la comtesse de Polignac
et de la princesse de Lamballe, puis transférée de la Bastille chez le nommé !lacé, qui
tenait à la Villette une pension pour prisonniers par lettres de cachet, d'où elle s'était
évadée presque aussitôt. Elle s'était sauvée en
Allemagne, d'où elle était revenue en France 1 •
Étienville avait dû faire bonne impression
car, dès le 5 avril, à la deuxième entrevue
nocturne, ce furent des confidences sans réserve. Le grand seigneur en question, protecteur de la dame qu'il s'agissait d'épouser,
n'était autre, assurait-on, que le grand aumônier de France, le prince Louis, cardinalévêque de Strasbourg. La belle inconnue était
appelée comtesse Melia de Courville, mais ce
nom, dit-elle de son' propre mouvement,
était d'emprunt. Elle confia dans la suite à
d'Étienville qu'elle se nommait en réalité baronne de Salzburg, jadis chanoinesse du couvenl de Colmar en Alsace, où, élant jeune
fille, Rohan l'avait séduite, puis amenée avec
lui à Vienne, à Paris, à Slrasbourg. C'est à
l'enfant dont il l'avait rendue mère qu'il
s'agissait de faire un sort.

Auprès de !!me de Courville, Étienville
trouva cette fois un troisième personnage qui
dit s'appeler de Marcilly, et qu'on nommait
familièrement u le magistrat)&gt; ou « le conseiller u : un homme d'une quarantaine
d'années, pâle el maigre, portant perruque
nouée aux deux bouts et habit noir. Le signalement trahit le comte de la Motte. Ce magistrat, qui paraissait fort avant dans la confiance de la dame, recommanda la plus grande
prudence et un sPcret absolu. Au cours de
cette deuxième entrevue, Marcilly s'étant retiré, Mme de Courville montra à notre chirurgien aide-major une partie de brillants
non montés, dans une vulgaire petite caisse
de layeterie. Elle disait qu'ils avaient été
estimés 452 000 livres. " Je n'ai jamais rien
vu de si magnifique, écrit Étienville, tant
pour l'éclat que pour la grosseur, et comme
mon étonnement était extraordinaire elle me
dit que ces diamants provenaient d'une rivière
dont Il. le Cardinal lui avait fait présent;
mais que cette sorte de parure n'étant plus à
la mode, elle était décidée à les réaliser avant
son mariage. Elle me fit entendre, à cette
occasion, que je lui paraissais mériter une
telle confiance qu'elle serait charmée que je
voulusse accepter la commission de les aller
vendre en Hollande; mais je lui répondis que
je ne pouvais m'en charger parce que je
n'étais nullement connaisseur. Elle n'insista
pas. » Si !!me de la !lotte n'avait, dans la
suite, fait elle-même l'aveu de la part prise
par elle dans l'intrigue de Mme de Courville 1,
- ces lignes de Bette d'Étienville suffiraient à
en témoigner.
L'histoire mystérieuse des fiançailles du
baron de Fages avec· Mme de Courville esl
intéressante à suivre parce que le genre d'intrigue dè .Jeanne de Valois s'y éclaire vivem~nt. Rétaux découvre au Palais-1\oyal Bette
d'~tienville; comme La ~lotte y avait trouvé
la baronne d'Oliva. Ce sont les mêmes scènes
nocturnes, ordonnées comme des comédies
dont Mme de la !lotte lai l mouvoir les per·
sonnages selon le rôle qu'elle leur a distribué. Ce sont également des comtes et des
conseillers, de nobles dames au:xquelles ~a
pensée prète une réalité fugitive, mais &lt;lans
laquelle, pour fictive qu·ene soit, Jeanne parait se complaire. L'intérêt que Mme de la
Motte avait à nouer celle nouvelle intrigue
fut défini dans la suite par le baron de Fages
lui-même : c( La quantité de diamants renfermés dans une seule main, ne pouvait disparaitre que difficilement et il aurait été trop
facile d'en suivre la trace; il fallait des gens
intermédiaires, ou plutôt des êtres fantastiques qui, ne pouvant être connus, rendraient
impossible la découverte de la vérité et c'est
ce qu'on a imaginé. Une femme à marier,
une femme d'un rang el d'un état faits pour
nécessiter les sacrifices d'un homme juste et

genereu:x, en proportion de sa fortune et de
ses dignités : voilà le fantôme qu'il fallait
créer. D'Étie'1ville, d'autant moins suspect
qu'il est plus inconnu, plus isolé; devait être
chargé de prôner ce fantôme. » Mme de la
Motte y trouvait en outre, pour le jour où le
vol du collier serait connu et où la culpa•
bilité retomberait sur le cardinal, le fait nécessaire à expliquer l'urgent besoin où celuici se serait trouvé de s'approprier le collier
pour. en faire ?rgent sans retard. Aussi dira•
t-elle dans ses interrogatoires : « J'ai vu cette
dame de Courville, chargée de diamants,
chez M. le_cardinal de Rohan pendant la semaine sainte O ; » et ailleurs : C( M. le Cardinal voulait la marier et lui donner 500000 livres: il m'a pressée dans le mois d'avril
d'écrire à mon mari, pour l'engager à revenir
de Londres, pour avoir les ' fonds nécessaires&gt;&gt;. Enfin elle espérait trouver en d'Étien"ille un auxiliaire utile pour la vente des
brillants.
A la fin de cette première semaine d'avril,
Étienville vint annoncer à son nouvel ami, le
baron de Fages, que le mariage aurait lieu le
jour même dans la chapelle du palais Soubise, rue des Francs-Bourgeois, à onze heures
de la nuit, chaque partie n'amenant que ses
témoins. Fages revêt donc ses plus beau
atours et attend, inébranlable, qu'on vienne
le chercher. Tandis qu'il attendait de la sorte
en son appartement, 157, rue du Bac, Étienville était rue Neuve-Saint-Gilles, en compagnie de la future, de !I. de Marcilly et d'un
personnage vêtu d'une lévite petit-gris, portant un chapeau rond où jl y avait un cordon
et des glands d'or, et à qui chacun parlait
avec le plus profond respect. C'était d'Étienvillc n'en douta pas un instant - le
prince Louis, cardinal de Rohan.
Ce cardinal se montrait affable, aimable,
remerciait le bourgeois de Saint-Omer de ce
qu'il faisait pour lui el assurait qu'il ne l'oublierait pas. « Hais, disait-il, pour des raisons
importantes, le mariage ne pourra pas avoir
lieu avant le 15 juillet. » D'litienville de se
récrier : (( Et le baron de Fages 1 &gt;&gt; On va,
dit le cardinal, lui écrire une lettre. Mais
d'Étienville répond que ce délai est de nature
à inspirer de l'inquiétude. Un dédit de
50 000 livres pour le cas où le mariage ne se
ferait pas est rédigé et signé sur l'heure. On
le date du 26 avril, le jour où le dédit sera
remis.
Le lendemain d'Étiem,ille trouve son ami
de Fages dans la plus grande colère; mais en
apprenant l'histoire du dédit il se calme, et,
effectivement, le ':.'.6 avril, Delle lui montre
une enveloppe cachetée de cinc1 cachets de
cire rose, où est contenu, dit-il, le précieux
papier.
Il est si précieux, ce papier, que nos deux
amis prennent la précaution de l'aller déposer

1.. Rapport en date du 28 janvier 17R6 au licul en:mt de police. Arch. nat. , 0 1/4-24, et Bastille devoilée , fasc. VIII, p. 155-54. Comparer avec les lellrcs
du ms. 1590, l\lèm. el docum. , France, des Arch .
des Aff. étrn11g. A cause du nom, La )toile, on prit
la personne qui jouail le rôle de lime de Counille
pour la sœur de Jeanne de Valois ; on \'OÎt d 'autre

µarl qne Mme de Cour\·ille prenait la nom de com~
!esse de Faubert (lisez Frolwrgl, ou de baronne de
Salzbur~ {lise; Waldburp) . O,n conserve il. la Bibl.
nat. (Nouv. acq. fr. tio78}, un recueil de leltres
autographes de Mme de la Motle. née de Waldl.mi-gFroiberg; mai s il y a. une lacune dans la correspondance pour l'époque qui nous inLCresse.

'l. Confront. au cardinal de Rohm , , ,,. mai 1786.
Arch. 1iat. , X't, B/ 1417. - « Mme de la l\lolle, écrit
le comte de Précourt il. Vergenn~, parle de ~!me )lella
de Courville, du mariage cl des diamants de la même
manière que d"Eticmille 11. Le llreendate du 8 fèv.1786.
A rch. des Aff. éh·ang., 1400, f 0 27 v•.
J. 20-25 mars 1785.

1

l

entre les mains de l'abbé François llulot,
chanoine régulier et. prieur de Saint-Victor.
Celui-ci reçoit le pli cacheté et ne doute pas
qu'il ne contienne un dédit de 50000 livres,
puisqu'un gentilhomme et un bourgeois de
Saint.Omer. qui n'ont vu le contenu de l'enveloppe ni l'un ni l'autre, le lui affirment,
l'un el l'autre, très sérieusement. Il promet
d'en avoir grand soin : on verra le parti que
nos compagnons vont tirer de la circonstance.
Nous arrivons au moment le plus invraisemblable de cet invraisemblable mais véritable récit et qui soulèvera dans tout Paris,
quand il y sera connu, la plus hilarante incrédulité. A la fin de mai, !!me de Courville
annonça à notre chirurgien aide-major qu'elle
allait partir pour une terre qu'elle possédait
et dont elle ne lui dit pas le nom, lui proposant, quand elle y serait installée, de l'envoyer chercher pour faire un séjour de
quelques jours qui lui serait un repos el une
partie de plaisir. D'Étienville accepta. Les
mêmes conditions mystérieuses étaient toujours imposées : voJage de nuit en voiture
close et rigoureuse interdiction de s'informer
du lieu ol1 l'on se trouverait. C'est entendu,
répondit d'Étienville. Et les choses se passèrent effectivement ainsi. Augeard, qui vint le
prendre, n'abandonna pas notre homme un
instant durant tout le vo1•age, le séjour et le
retour. On roula en voiture, la nuit, pendant
trois ou quatre heures. Le château était très
beau . Un parc immense communiquait
avec une rivière qued'.Étienville, pour
préciser, déclarera être la Seine, à
moins que ce ne fût la Marne. C'était
assurément dans les environs de Melun. La gracieuse châtelaine lui aurait
dit qu'il avait appartenu jadis à ParisDuverney'. Ce qui le frappa le plus
fut le boudoir 1 tout en glaces et en
dorures. li y vit la belle Mme de Courville, Marcilly le magistrat, l'intendant Augeard, puis un monsieur qu'on
nommait le baron, une dame qui était
veuved'un consejller, un jeune homme
de quinze ans avec son précepteur. Ce
jeune homme, que chacun nommait
(( le petit chevalier», était précisément
le fils de Mme de Courville el du cardinal.
D'Étienville passa en cette société
quelques journées charmantes et revînt, le 5 ou le 4 juin, absolument
enchanté. On eut beau, dans la suite,
lui objecter que tout celaétail absurde
et incroyable : il tint bon. Dans ses
interrogatoires, confrontations, récolements, dans les mémoires et consul.cc
tations de ses avocats, d'Étîenville ne
~démord pas de son château de féerie
où, auprès de la jolie Melia de Courville, il avait passé des jours enchanteurs.
Qu'en faut-il croire? Étant donnée
!!me de la !lotte, la chose est possible; d'autre part, Bette fut un romancier

ne veut pas contracter le mariage avant que
la somme soit versée. ))
• Je ne dissimulais pas à Mme de Courville, dit Bette d'litienville, que si elle était
propriétaire des gros diamants qu'elle m'avait
montrés en me disant qu'ils provenaient d'une
rivière dont elle ne se souciait plus, elle était
assez riche pour se marier sans attendrr, la
somme considérable pour la réalisation de
laquelle je croyais m·être aperçu qu'elle
pressait !I. le Cardinal; mais elle me répondit
que la vente en était très difficile à faire pour
des raisons qu'elle ne pouvait me confier. »
Le mariage fut donc fixé au 12 aoùt. Pour
calmer son ami de Fages, d'Étienville lui
conte que le cardinal lui destinait un cadeau
superbe, une voiture admirable avec deux
chevaux d'un poil cendré. L'abbé de SaintAndré aurait une belle abbaye, celle de SaintVaast sans doute, dont le cardinal était commendataire. Quant au cadeau que lime de
Courville se propose de faire à son futur,
c'est un superbe nécessaire en vermeil et, en
outre, une montre avec sa chaîne, l'une et
l'autre enrichies de diamants, deux bagues
ornées de pierres précieuses, et une tabatière
avec son portrait à elle, baronne de Courville, une merveille de richesse et d'art.
D'Éticnville a vu tout cela. Il a vu encore une
argenterie princière, estimée soixante mille
livres, dont le cardinal a fait présent à la dame,
et le portefeuille contenant les t 00 000 livres,
en billets noirs de la caisse d'escompte,
que Mme de Courville donnna à son
mari le jour des noces. Fages écoute,
trouve tout cela très beau, de plus en
plus beau, mais il trouve aussi que
c'est de plus en plus long à venir.
Ce qui rend les intrigues de !!me
de la Motte intéressantes, ce n'est pas
seulement la hardiesse de ses conceptions, c'est l'inimaginable complica1ion des fictions qu'elle réalise, le nombre des personnages qu'elle met en
scène, forgeant à chacun d'entre eux
un rôle dont elle voit d'un coup d'œil
tout le développement, et les faisant
tous manœuvrer de manière à les
amener chacun au but, au moment
voulu, avec une précision étonnante,
avec une connaisrnnce des caractèrts
que les meilleurs dramaturges n'ont
pas surpassée.
!lais tandis qu'en la petite Nicole
Leguay, qui joua si gentiment le rôle
de la baronne d'Oliva, Jeanne avait
1
trouvé une enfant confiante, timide,
tranquille, elle avait en la personne de
Bette d'Étienville, mis en mouvement
BETTE D ETlllNVILL'W
--s•
un gaillard qui n'a pas tardé à s'en•
lourer de quatre ou cinq compères de
son espèce, lesquels, a, ec une spontanéité que Mme de la !lotte ne leur demandait sans doute pas, vont mener les
cboses à leur façon, hardiment, vive(; rnn1rc de la collection Frnnt1. h1nd- Breu tano .
ment, à la diable, et faire de la belle
dinai répond qu 'il ne faut s'en prendre qu' i, !I medeCourville, qu'elle fùt fantôme_ou réalité
- et là vraiment était le cadet de leurs soucis 1
Mme de Courville :
" Je lui ai promis 500 000 livres et elle - une fée habile à remplir les escarcelles.

:!1onrm1mn :~~-~~Lm~~\Î:

I. « !Mair&lt;'issemcnts n par le comte cle Prt!coUl't.
A i-clt. des Aff. é frang.1500, f"' 126-12ï.
VL -

•

d'une imagination féconde, qui publia un certain nombre de romans d'amour, chacun de
plusieurs volumes. Au lecteur d'en décider.
Dès son retour à Paris, le 4 juin, d'Étienville écrivit au baron de Fages pour lui narrer
son voyage. Il ajoutait que la dame aurait
100 000 écus de rente, qui lui rentreraient
dès après les noces, et qu'elle comptait même
faire à ce sujet avec son mari un voyage en
Allemagne.
D'Étienville et son ami le baron étaient de
la sorte tenus en haleine. Tantôt c'étaient des
bijoux que le bourgeois de Saint-Omer avait
vus entre les mains de la dame, qui les destinait à son futur époux, tantôt l'assurance
que la cérémonie aurait lieu mi-juillet sans
délai nouveau. Le 1" juillet, le baron de
Fages sollicita et obtint de son capitaine,
!!. de Chahrian, l'autorisation pour le
mariage. Le cardinal de Rohan , assurait
Il. de Marcilly. ne restait à Paris que pour la
cérémonie nuptiale, refusant de partir pour
Saverne, où il aurait cependant dû se rendre
pour y recevoir le prince de Condé qui devait
aller tenir une revue des troupes à Strasbourg.
Mais le 15 juillet passe et les noces ne se
font pas. Le 18 juillet, nouvelle entrevue, rue
Neuve-Saint-Gilles, entre d'Étienville, !!me de
Courville et le cardinal. Celui-ci est vêtu celte
fois d'une lévite violet foncé. Le bourgeois de
Saint-Omer marque son impatience. Le car-

HISTORIA. -

Fasc. 47·

1

01

�, . _ 111STO'}t1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
L' JlFF JtmE

XXIII

permettez que je vous demande des nouDans le même mois, séduit par les mêmes
velles de ma boëte pour mon frère l'abbé. » procédés, Vaucher, horloger dans la Cité,
Les fiançailles du- baron de Pages'
Un premier terme avait été payé. Le se- li\'rait au baron douze montres enrichies de
cond ne le fut pas. li était plus important. pierreries et treize chaînes en or. D'Étienville
Le baron de Fages n'était pas homme à C'est, disait le baron, que le mariage éprouservit encore d'intermédiaire dans cette noulaisser traîner fos choses. A peine Bette lui vait un retard imprévu. Et, pour rassurer le
velle affaire. Et le bourgeois de Saint-Omer
eut-il parlé, le 5 avril, de projrt de mariage, négociant, il l'envoie chez dom Mulot, prieur
venait par-dessus le marché manger la soupe
qu'il allait, en compagnie de l'abbé de Saint- de Saint-Victor, qui, gravement, lui montre
de l'horloger « amicalement )&gt;; très amicaleAndré et de Colavier d'Albissy, ancien direc- le pli, fermé de cinq cachets de cire rose, où
ment même, observeront les ~vocats, puisteur de la compagnie de la Guyane française, doit être contenu un dédit de é0.000 francs.
qu'il emmenait ses amis. D'Etienville concommander des bijoux chez Loque, joaillier En outre le bourgeois de Saint-Omer - qui
duisit l'horloger à l'hôtel des Indes où
_au Punt Notre-Dame 2 • Le baron n'a pas un n'a pas de quoi payer son loyer - propose
logeait le baron son ami. Ils le trouvèrent au
sol, mais il va faire un mariage, et quel ma- de transformer les billets du baron de Fages
premier dans son appartement vaste et richeriage! - 10.000 livres argent comptant, en acte notarié dont il s'offre généreusement
ment meublé, donnant des ordres à plusieurs
. une charge de 50.000 livres, et 100.000 en caution. Loque est rassuré.
domestiques à la fois, qui se pressaient aulivres de rente. L'abbé et l'ancien directeur
Tandis que ces choses se passaient sur le tour de lui. " La comédie était parfaitement
de la compagnie de la Guyane française con- Pont-Notre-Dame, elles se répétaient dans
jouée. Après avoir présenté au sieur Vaucher
firment. A cette première visite on n'emporte l'enclos Saint-Germain. Fages y était le débiun état des objets qu'ils voulaient acheter,
aucun bijou.
teur, depuis treize ou quatorze ans, d'un né- le baron de Fages parut ne s'occuper de lui
Du moment qu'il devait faire un pareil gociant, nommé Bernard, pour une somme
et de la négociation que très superficiellemariage, le baron ne pouvait demeurer peti- de cinquante écus qu'il n'avait jamais pu
ment. A toutes les questions de l'h~rloger il
tement logé dans sa garçonnière de la rue du payer. Il en profite pour lui faire une comne faisait qu·une réponse : (C D'Etienville
Bac.
mande énorme en étoffes, toiles et bijoux. vous l'expliquera, d'Étienville a dù vous le
Le rnici rue du !lai!, hôtel des Indes, Comme Bern3.rd avait des doutes, on l'envoie,
dire. " C'était affecter en même temps cette
au premier, où il occupe un appartement lui aussi, à l'abbé Mulot. « Il le trouva dans
· indifférence aisée qui décèle Ja certitude des
somptueux. Des amis colportent les splen- la sacristie, prèt à dire la messe. L'instant
moyens, et cette noble insouciance qui dédeurs de son prochain établissement. Le et le lieu sont remarquables. L'abbé Mulot
daigne l'attention des petits détails . Vaucher
baron s'environne de plusieurs domestiques. l'assura qu'il avait entre ses mains un dédit
fit une fourniture d'objets admirables : une
li a un valet de pied et un chasseur. C'est en de 50.000 livres, que le baron de Fages
montre à répétition enrichie de diamants
équipage qu'il va courir les marchands de la allait faire un mariage de la plus grande
fond bleu, étoiles de brillants, avec sa chaine
ville. emmenant avec lui Bette d'Étienville, à importance et qu'il n'avait rien à craindre
d'or émaillée de bleu à un rang de perles :
qui il a donné des chemises et des habits el pour les fournitures . ll Et Bernard fournit
c'était un oLjet de près de quatre mille francs;
li ui atteste solennellement la véracité de ses des marchandise; pour 15.000 francs, qui
une montre à répétition, boîte à l'anglaise,
déclarations. Le 12 avril, accompagné de rejoignirent celles du sieur Loque au Montavec sa chaîne d'or; une montre enrichie de
l'abbé de Saint-André el de l'ancien gouver- de-Piété.
deux rangs de perles fines, fond bleu, étoiles
neur de la Guyane, Fages revient chez le
Au sieur Thiébault, son tailleur de la rue d'or, avec sa chaîne d'or; une montre unie
bijoutier pour prendre les bijoux commandés: Saint-Nicaise, le baron de Fages et le bourgeois
avec les aiguilles garnies de diamants, avec
il y en a pour 10.000 francs. Le jour mème, de Saint-Omer parlent d'un mariage qui donsa chaine d'or; une montre à fecret à double
afin qu'ils ne s'égarent, le baron a soin de nera 500.000 livres de rente, el déclarent
rang de perles; une montre à chiffres arabes
les porter - et recevoir de l'argent en re- que le dédit entre les mains _de dom Mulot
avec sa chaîne d'or; une montre émaillée de
tour - au Mont-de-Piété, Le 15, les trois est de plus de 50.000 écus. Etant allé à Vibleu, bordure fond blanc, à roue de renamis reviennent ~hez Loque et prennent une neuil il lui ét:rit : &lt;&lt; Bonjour, monsieur et
contre, avec sa chaîne émaillée de bleu et
nouvelle fourniture qui se monte à 12.000 madame Thiébault, je désire bien sincèreperles fines; une montre gorge-de-pigeon
francs. &lt;c Les premiers bijoux avaient !!té ment que ma lettre ,•ous trouve en bonne
avec deux rangs de perles; puis une boîte
donnés aux parents de l'épouse, ceux-ci santé car elle m'intéress~ singulièrement, à
d'or, d'homme, ovale, à portrait; une autre,
étaient pour les parents de l'époux, et la raison de tous les sentiments que vous m'avez
ronde; trois boîtes semblables, pour femme;
famille était nombreuse. 11 Ils reçurent une inspirés en votre faveur cl qui ne se démenun étui d'or émaillé, fond bleu de roi; un
destination identique : le !!ont-de-Piété. Ces tiront jamais .... Comptez sur le vif i~térêt
autre émaillé d'azur, un autre d'or plein,
fournitures étaient faites sur simples recon• que je prends à votre santé, el sur la reconenfin une soupière couwrte, avec son plat,
naissances de l'épouseur. Un premier billet naissance la plus étendue pour toutes les l'une et l'autre en argentJ.
de 2700 livres était payable à très court dé- bontés que rnus a\'ez eues jusqu'à présent
Les deux amis firent de la sorte en quellai, et il fut payé. Étant parti dans les der- pour moi et 4ue je saurai reconnaître quand
ques semaines un butin de 60,000 francs.
niers jours de mai, pour Vineuil, parc de il en sera temps : en attendant je me dis auOr voici que, le 7 août, comme i1 revenait
Chantilly, où il demeurait, le baron écrit au tant votre serviteur que votre débiteur. i&gt;
de Chantilly, où il avait été reçu par le baron
bijoutier pour presser l'envoi de nouveaux
" Les sentiments du baron de Fages, di- de Fages, d'Étienville vit arriver Augeard qui
bijoux dont la livraison se fait attendre. Il ront plus tard les avocats des malheureux
lui demanda de venir d'urgence voir !!me de
ajoute : c&lt; Et vous, monsieur, commeut vous négociants, pour son tailleur et les bontés du
Courville . Il la trouva dans la plus grande
portez-vous 1 Et la cuisse de Mme Loque est- tailleur pour le baron de Fages, rappellent la
agitation. Elle le suppliait de lui rendre le
elle entièrem·eot rétablie? Je le souhaite, car scène de Molière : Don Juan dit aussi Hl. Difameux dédit de 50.000 livres qui était déil est impossible de ne pas prendre intérêt à manche : « !!. Dimanche! le meilleur de vos
posé entre les mains de l'abbé ~lulot.
sa personne, quand on a l'avantage de la con- amis! Je sais ce que je vous dois. Vous avez
« Cette malheureuse pièce perd tout Je
naitre. Elle inspire des sentiments bien dignes un fond de santé admirable. Je veux qu'on monde. J&gt;
d'elle et au-dessus de l'estime. Voilà l'eflet vous escorte. Je suis votre serviteur et de
Bette d'Étienvi!le hésite.
que j'ai éprouvé et vous félicite de plus en plus votre débiteur. " C'est en pareille mu« Vous doutez donc de moi, vous doutez
plus d'un choix aussi heureux. A présent siq_ue que le baron de Fages et son ami Bette du cardiml '? »
d'Etienville se firent forer dans le conrant
Lui, d'Étienvi!le, douter de Mme de Cour1. !!(&gt;mes sources que pour le cltapitre précédent.
&lt;le mai, e'est-à-dire dans le plus court délai
~. 11. li. d'Albissy a été dans l'entreprise des dili:i .•ilbnoil'es pour les •sieurs 1'auclter, lw1·logrr,
gences, a eu des procês à ce sujet, a tait faillite et a
possible, quinze habits, dont la facture déet Loque, bijoutier, contre Belle d'Elienville el le
Clé longtemps au Temple. » Note du doss. Targel.
passa deux mille écus.
batoll de Pages, éd. orig., p. 65.00.
..... 322 ....

ville, douter du cardinal! JI va reprendre
sur-le-champ l'enveloppe chez dom !lulot.
« Les parties intéressées, lui dit-il, sont
chez le notaire pour ratifier l'acte
dont le dédit fait sûreté'. J&gt;
Et il rapporte l'enveloppe précieuse à Mme de Courville; mais
à peine celle-ci l'a-t-elle entre les
mains qu'elle déchire le papier en
mille morceaux et les jette au feu.
D'Étienville dit qu'il renonce à
peindre lui-même sa stupéfaction.
N'essayons pas.
Cette enveloppe, qui était œnsée
contenir une pièce que personne au
monde n'avait jamais vue, avait
été la seule garantie des marchands. Elle n'existait plus,
Mais que s'était-il donc passé qui
pùt mettre Mme de Gourville en un
pa.re:il état? Nous sommes ramenés
à son inspiratrice, la comtesse de
la Motte'.

XXIV
Le coup de foudre
Le cardinal avait remis le collier entre les mains de Mme de la
Molle, le I" lévrier 1785. Le lendemain, jour de la Chandeleur dont
avait parlé Jeanne de Valois, il
chargea son valet de chambre d'accompagner Gherardi, officier au
régiment d'Alsace, pour observer
au diner du roi comment la reine
!lerait mise. On sait que le roi el
la reine avaient le devoir de dîner
en public. Le même jour, Bassenge avait été à Versailles dans
l'espérance d'apercernir la reine ornée de
son bijou. Celle-ci ne le portait pas. Le
jour suivant, 5 février, les Bfihmer, un pe~
tourmentés, vinrent trouver le cardinal, llll
exprimant leur surprise de ce qu'ils n'avaient
pas vu à la Chandeleur la reine parée du collier. Rohan n'y attacha pas d'importance,
mais il ajouta :
« Avez-vous fait vos très humbles remerciements à la reine de ce qu'elle a acheté
votre collier? Il faut les faire'. »
Comme les joailliers ont plus d'une fois
importuné la reine de ce bijou et que, la dernière fois, elle a répondu avec impatience, ils
attendent une occasion pour lui faire leurs
remerciements. L'occasion ne se présente pas.
Les mois passent. lis ont d'ailleurs l'esprit
en repos et le prince Louis de mêm_e•. Les
avocats du cardinal ont eu raison d'insister
1. Leure du comte de Prt!(.-ourl

a Ycrgcnnes,

Atrh.

des Aff. élrm1g., 1399, fQ 124.
2. Les lignes suivantes, Ccrit~s ~al' llar~y dans su.n
journal. à 1•e110que où loul Paris_ s occupait_ tlu prores
du Collier, montrent quelle action pômaient ~lors
avoir sui' 1"opinio11 publique les manœunes dune
ioiguéc 1l'c~croc9, et, f~•a~tre part, que Mme_ d~ ln
,lotte n'ava1l pas donne a sa nom·cl.le. combma1so11
une portée imraisemb_labl~ : « _On d1sail que M. le
cardinal de Bohan a,·a1t fait reltrcr de chez son notaire (songer â dom Jlulot) une somme de 200.000

!

DU CoiL1E](_ - - , .

derant le Parlement sur cette démarche et
cette conversation des 2 et 5 février : elles
mettent la bonne foi de Rohan hors conteste.

traignit le cardinal à acquitter en son lieu et
place le billet de 5000 livres qu'elle avait
souscrit, en 1785, envers Isaac Beer, juif de
Lorraine. Le cardinal l'avait alors
cautionnée. A présent il était pris.
li dut payer'. Le trait est évidemmelll très drôle.
Le 12 mai une petite lettre à
vignette bleue renvoya le prince
Louis à Saverne.
Comme l'avocat Laporte, qui
avait été mêlé à la négociation du
collier, s'étonnait de ce que la reine
ne le portait pas : « Sa füjesté
ne le mettra que pour venir ~1
Paris &gt;&gt;, dit Jeanne; et, une autre
lois : « Quand il sera payé ".
Elle se rendit d'ailleurs ellemême à Bar-sur-Aube où elle fit
l'entrt!e sensationnelle que nous
avons dite et déploya un luxe éclatant. Elle s'y occupa à meubler el
décorer sa maison de la paroisse
Saint-Macloux. De la cour au grenier, tout fut transformé, embelli,
remis à neuf. Nous avons des détails sur la bibliothèque, et ils sont
curieux. C'était un meuble en bois
de rose, grillé, les rayons protégés
de rideaux en taffetas vert; sur le
haut, les bustes de Voltaire et de
Rousseau. Le regard y était dès
l'abord attiré par la grande « Jlistoire généalogique et chronologique
de la maison royale de France 1), du
Père Anselme, neuf volumes infolio; la première acquisition éviLA SU~ATE.
demment que devait faire une fl Ile
Gravure ,t'après Cuonow1E&lt;.:1(1.
des Valois. Puis vingt-sept volumes
des &lt;&lt; Hommes illustres de France JJ
el douze des" Hommes 11luslres de
Dès le ~ fé\TÎer, en revanche, les B0hmer Plutarque lJ ; une histoire de France en trois vo-avaient offert un diner à la comtesse de la lumes, les voyages de Cook, les Voyages auMotte. Le lendemain 4, ils étaient retournés lom· clii !Jlonde, six volumes sur l'hémisphère
chez elle pour ]a remercier encore. Ils dé- austral, un atlas; en fait de littérature :
bordaient de reconnaissance. Le 6, c'étaient Rousseau en trente volumes, Mme Ricoboni,
les Bôbmer qui dinaient rue Ncuve-Sainl- Crébillon, Racine et Boileau; des livres de
Gilles.
piété : Çommentaires 1·éfléchis de l'amour
Auprès du cardinal, Jeanne continuait ce- de Dieu, un volume sur le Miserere, une Sependant de pleurer misère, demandant et maine sainte, un ouvrage sur la Dignité de
recevant les mêmes secours de trois ou l'âme; puis deux livres pratiques : un dicquatre louis qui lui étaient portés, soit par lionnairc français-anglais et anglais-français
Brandner, valet de chambre, soit par Fri- qui sera utile lors d'un prochain ,·oyage
bourg, le suisse de la maison de Strasbourg, outre-Manche, et l'almanach royal de l'année
soit par un commissionnaire nommé Phili- 1781, l'année des premières grandes inbert. Les deux ou !rois fois que Rohan vint trigues et des vastes espoirs de Jeanne de
chez elle, il fut reçu &lt;! dans une chambre en Valois.
haut )J, pauuement meublée .
Vers la fin de mai, !!me de la !lotte fit un
Jeanne fit mieux. Les mains pleines d'or voyage de Bar•sur-Aube à Saverne, travestie
provenant de la vente des diamants, elle con- en homme. Nous trouvons son costume dans
livres (le dt!dit de ;:.o 000 li1,rcs) pour procurer l'éla•
blisstment d'une de ses filles naturelles (le fils d_e
~lme de Counillc) , qu'un garde ùu corps Je Monse_1gneur le comte d'Artois (le baron de Fnges) _s'ét:ut
engagé formellement d'épouser il. la s01J1cital1on d.e
Sou Eminence, en Ye1·tu dudit dépôt qu'il réclamait
aujourd'hui, mena~anl de faire un procCs au notaiz-e
qui s'en !!tait dessaisi inducmeul. » Bibl. 1wl. , ms,
franç. üb85, p. 203.
, ..
::i. Ce fait esl mis hors de doute par Je,:; dcpo,1L1ons
conconl.inles de Ruha11, de Biiln11e1· cl de llas,cugc.

Si 1'011 consitli·rc qu'au mdme momcnl le cumlc cl la
comtesse de la Motte el Hëtaux de \ïHcUe répa11&lt;laicnt de Loute p~rt les tliamanls tlo11t ils avaient les
mains pleine:,, 011 se demande comment il a pu sr.
trou,·er des esprits rétléch:s pour prenJre au sérieuJC
des dissertations ol1 ll1rn~ de la lrotte élail innocenle
et où le cardinal élail rendu coupahl(' du \'()/ 1111
collier.
4. )lém. tlesjoai!lie1·s pour llarie-,\ntoi11elle, Colin:-.
mmplèle, 1, 18 : - l\lêm. de M• Targcl, ibid., l\', 5:..
5. Dos~. Targel, !Ji/JI. v. de Pari,, ms. de la rés,

�1f1STO'J{1.J!
sa garde-robe : lévite en drap bleu foncé,
gilet et culotte de nankin. C'était pour annoncer au prince qu'elle avait obtenu pour lui
une audience de la reine à son retour. Elle
jugea, el ne se trompa point, qu'une routr.
de deux cent vingt lieues, faite exprès pour
porter elle-même cette heureuse nouvelle,

lui donnerait tout le poids possible, el que si
la tranquillité d'esprit du cardinal chancelait,
rien ne Pouvait mieux la raffermir 1 •
Le cardinal revint de Saverne à Paris le
7 juin , Nous entrons en juillet : l'échéance
fatale du 1er aoùt est imminente, échéance
où les bijoutiers doivent recevoir 400.000
livres, premier versement sur les 1.600.000
livres, prix du bijou. Jeanne voit le cardinal
dans les premiers jours du mois. Celui-ci lui

fait parl de l'étonnement qu'il éprouve de ce
que la reine ne porte pas sa parure. La défiance commençait-elle à se glisser dans son
esprit? Mais Jeanne, ingénieuse, a réponse
sur-le-champ. La reine, dit-elle, trouve le
collier d'un prix trop élevé et demande une ·
réduction de 200.000 livres, - sinon elle
rendra le bijou. Et les premières défiances
du cardinal s'évanouissent. La reine ne considère pas le bijou comme dérinitivemenl
ac4uis. Le lO juillet, Rohan voit les joailliers
pour leur parler de la réduction, Ceux-ci,
1. )Jaur. Méjan, Aff. cfo Collier, p. 51:i.
'.l. Il esl intêressanl de reproduire la rédaction de
Hassen,C"e pour apprécier la concision, en même temps
que l'éclat el l'él~ancc que Rohan lui avait dom_1Cs.
\'oîci ce qu'ava.1ent loul d'abord êcrit les hiJOUlicrs :
« La crainte où nous sommes de 11c pouvoir pas
èlre :tsscz heureux pour trouver le moment de têmoigner de ri\·c voix il Volre Majesté notre respectueuse
rcmunaissam.;e nous oblige de le faire par cet écrit.

comme on pense, font la grimace. Ils allèguent leurs engagements, les intérêts qui se
sont accumulés; mais, grimace faite, ils
consentent au rabais. Et le cardinal, avant
de les quiller, les presse une fois de plus
d'aller à Versailles remercier la souveraine.
Bassenge écrit alors sous ses yeux un billet
que Rohan corrige en lui donnant la forme
définitive qui suit :
Jladamc,
:\ous sommes au comble du IJ011heur d'oser
penser &lt;1ue les derniers arrangcmenls qui nou~
ont élé proposés, et auxqucl~ .nous nous sommes
soumis a1cc zèle et respect, sont une nouvelle
preuve de notre soumis~ion el dévouement aux
ordres de \'ot1·e Mflje~té, et nous avons une Haie
satisfaction de penser que la plus belle parure de
diamants qui existe servira à la plus gt·ande et à
la meilleure des reines 2:.

Le 12 juillet, Bühmer, ayanl à paraitre
devant Marie-Antoinette, pour lui remettre
une épaulette et des boucles en diamants
dont le roi lui faisait cadeau à l'occasion du
baptème du duc d'Angoulème, fils du comte
d'Artois, présenta lui-mème le billet. La fatalité fit qu'à ce moment entra le Contrôleur
général, en sorle que le joaillier s'éloigna
avant d'avoir reçu une réponse. Dès que le
Contrôleur fut sorti, la reine lut le billet,
« Votre )lajesté n1et aujourd'hui le comU!e ii nos
1·œux en acquéraut la \'ai'ure de diamants que nous
arons eu l'honneur de ui prfu;enter.
« Nous 8\'0llS accepté avec empressement les der• nicrs arrangements qui nous ont été pro_posés au nom
de Voll'C Majesté. Ces arrani::-cmcnls lui éla11l agréables, nous nous sommes est1mês heureux de saisir
l'occasion de prou\·er à Votre Majesté notre zèle et
110s respects. 11 Doss. Bôhmcr, Bibl. v. de Pai·is, ms.
tic la réserve.

n'y comprit rien. Elle donna ordre de chercher llohmer pour lui demander le mot de
l'énigme, mais déjà il était parti. Bühmer
l'avait obséMe avec son bijou. Elle gardait le
souvenir pénible de la dernière scène où il
s'était précipilé à ses genoux en menaçanl
d'al1er se jeter dans la rivière. &lt;t La reine,
dit Mme Campan, me lut ce papier en me
disant, qu'ayant deviné le matin les énigmes
du ,ifercu,·e, j'allais sans doute trouver le
mot de celle de ce fou de llübmer. Puis elle
brûla sans plus d'attention le billet à un
bougeoir qui restait allumé dans la bibliothèque pour cacheter ses lettres. n La reine
ajouta : &lt;&lt; Cet homme existe pour mon supplice, il a toujours quelque folie en tête.
Songez bien, la première fois que vous le verrez, à lui dire que je n'aime plus les diamants
et que je n'en achèterai plus de ma vie. i&gt;
Ce moment est, dans sa banalité, pour
ceux qui savent la sui le du récit, le plus poignant du drame. Que raffairc fùt alors éclaircie - et c'est par un enchaînement de circonstances des plus médiocres qu'elle ne le
fut pas, - et Marie-Antoinette devait être
tenue à jamais en dehors de l'intrigue. Son
altitude - bien simple cependant et toute
naturelle - en ce seul moment où elle ail
été en contact avec l'intrigue du Collier, a
prêté matière au seul reproche que ses détracteurs aient pu lui adresser, et l'on sait
quelles terribles conséquences les événements
se sont chargés d·en tirer contre elle.
Son silence eut pour résultat de confirmer
les joailliers, non moins que le cardinal,
dans la pensée que le collier était bien entre
ses mains.

(A suivre.)

FRANTZ

FUNCK-BRENTANO.

La rage de mettre tout en nigte en a formé
du ramonage deii cheminties : les rPgis-

pour prix de son danger et de ses peines.
C'est ainsi que se ramonent taule,; les chemiseurs ont chassé ces petits Savoprd.s, et l'on nées de Paris, et des régisseurs n'ont enrégia vu dans des maisons neuves et blanches menté ces petits malheureux que pour gagner
tous ses visages basanés et noircis qui étaient encore sur leur médioC'rc salaire.
aux fenêtres en attendant de l'ouvrage.
Ces Allobroges de tout sexe et de tout âge
L'établissement de la petite poste a fait ne se bornent pas à être commissionnaires ou
tort aux Savoyards. lis sont moins nombreux ramoneurs. Les uns portent une vielle entre
aujourd'hui, et l'on dit que leur fidélité, leurs bras, et l'accompagnent d'une voix nasi longtemps éprouvée, commence à n'être s:de. D'autres ont une boîte à marmotte pour
plus la même; mais ils se distinguent tou- tout trésor. Ceux-ci promènent la lanterne
jours par l'am•ur de leur pays et de leurs magique sur leur dos, et l'annoncent le soir au
moyen d'un orgue nocturne, dont les sons
1Jare11ts.
Il est bien cruel de voir un pauvre cnfarit deviennent plus agréables et plus touchants
de huit ans, les veux bandes et la tête cou- parmi Ie silence et les ténèbres. Les femmes,
verte d'un sac, dtonler des genoux et du dos étalant leur étonnante fécondité, sous le
dans une cheminée étroite et haute de cin- masque de la laideur, vous montrent des enquante pieds; ne pouvoir respirer qu'au fants, et dans leur hol!r, et pendus à leurs
sommet périlleux; redescendre comme il est mamelles, et sous leur.s bras, sans compmonté, au risque de se rompre le cou, pour ter ceux qu'elles chassent devant elles, le
peu que la vétusté du plâtre forme un vide tout pour. attirer . des aumônes ; déo-oûtansous son frêle point d'appui; et la bouche les, maigres,_ nmres, cl paraissant âgées,
remplie de suie, étouffant presque, les pau- elles sont touJours grosses, et à pleine ceinpières chargées, vous demandr,r cinq sols, ture.
une

Paris au XV/Il' siècle
Savoyards

lis sont ramoneurs, commissionnaires, et
forment dans Paris une espèce de confédération qui a ses lois. Les plus âgés ont droit
d'inspection sur les plus jeunes; il )' a des
punition~ contre ceux qui se dérangent; on
les a vus faire justice d'un d'entre eux qui
avait volé; ils lui firent son procès et le pendirent.
Ils épargnent sur le simple nécessaire, pour
envoyer chaque année à leurs pauvres parents.
Ils parcourent les rues depuis le matin
jusqu'au soir, le visage barbouillé de suie,
les dents blanches, l'air naïf et gai; leur cri
est long, plaintif et lugubre.

.

.\lERCIER.

La 1Jie d'une grande comédienne
Une grande artiste, Madame Judith, de la Comédie-Française, qui fut rnêlic, pendanl plus d'un demisiide, à la vie artistique, ]ittirairc et mi:mc politique
du pays, a voulu retracer avec précision 1out cc qu'dlc
avait pu voir et observer au cours de cette carritfe
·aussi longue que brillantc, et reproduire fidilemcnt
tous ln propos qu'elle: avait retenus et notés. C'tst â
cc désir de revivre dans lc passe'. que nous dnons les
tr1h curieux .Mémofre, 1 qui viennent de paraitre, cl
dans lesquds on retrouve nombre de personnages qui,
depuis lerè:gne de Louis-Philippe: jusqu'â ces dcrnil".tS
ttmps, ont 11.".llU dans le monde une place importante ou
joui un grand rôle. Par le trop court utrait que nous
reproduisons id, ln lecteurs d'1listoria jugeront du ton
alcrlt cl infiniment captivant de cc volume,

Guizot déplaisaient à Girardin, celui-ci pourrait
les rejeter lui-même; et je consentis à transmettre au directeur de la Presse la communication de Buloz.
Girardin accepta le rendez-vous.
Buloz revint chez moi pour connaitre cette
réponse. Il revint encore pour fixer d'après
les indications de Guizot la date el l'heure de
l'entrevue.
Cette conversation entre le ministre ployant
sous le poids de son impopularité el le journaliste, maître de l'esprit public, eut donc
lieu che7; moi. Je les vis arriver l'un après
l'autre, Emile de Girardin très vif, tout frétillant, le visage rond et la physionomie
expansive, Guizot sec, anguleux, roide comme
une barre de fer, engoncé jusqu'au nez dans
une cravate qui paraissait l'empêcher de
remuer la tête.
Leur entretien dut être fort curieux. A
vrai dire, la démarche de ce rigide ministre
cherchant à corrompre celui même qui dénonçait arec le plus de furie l'achat des ,
consciences était d'une ironie gigantesque. Jt
n'entendis rien: j'avais laissé, comme bien
on pense, mes deux hôtes seul à seul.
Deux jours après, je reçus de la part de
C:uizol un merveilleux bracelet de diamants.

Au commencement de février 18A8, ,1e
reçus chez moi, inopinément, la visite de
Buloz, l'administrateur de la Comédie-Française.
Comme c'était l'homme le moins courtois
Je la terre, je fus trè!:: étonnée de son apparition. Je m'empressai autour dr, lui, je le
remerciai de l'honneur qu'il me faisait. Il me
laissait dire et ne me répondait que par quelques mots brefs. Je voyais bien qu'il était
préoccupé.
- Judith, me demanda-t-il brusquement,
vous connaissez beaucoup tmile de Girardin?
J'étais, en effet, en excellentes relations
d'amitié avec le célèbre directeur de la Presse.
li venait souvent me voir et ne manquait
jamais de faire publier mes louanges dans
son journal quand l'occasion s'en présentait
A celle époque, il était plus en vue qu'à
aucun autre moment de sa carrière. Longtemps partisan de la monarchie de Juillet, il
avait fini par se tourner contre elle. 11 lui
-reprochait la corruption qu'elle entretenait
dans le pays, la vénalité des honneurs et des
fonctions, l'autoritarisme cassant de M. Guizot, le premier ministre.
Les petits bourgeois qui lisaient la Presse
devenaient insensiblement les farouches adversaires d'un régime qu'ils avaient idolâtré.
Êmile de Girardin tenait, en somme, le sort
de la royauté entre ses mains.
Buloz, ayant entendu ma réponse affirmative, reprit :
- Est-ce un homme accessible à l'argent?
- llund hum 1. .. Demandez-le-lui vousmême .... Je ne me charge pas de lui· poser
la question.
- Pouvez-vous lui dire que Guizot voudrait lui parler chez vous?
MADA:\IE JUDITH,
Je réfléchis un instant. Je sentais bien qu'il
s'agissait d'un marchandage politique; mais
je pensai qu'après tout, si les propositions de J'eus donc tout 1ieu de croire que sa tentative avait réussi.
1. !.a 1.&gt;ie d'une graude coml!die1me : ll/é11w,:C'est d'ailleurs ce que mP. confüma Buloz .
Tl'I! de Madame Judith. de la ComMie-1-'nrnçaù,•.
D'après ce qu'il m'apprit, le ministre avait
ri-digés p:ir Paul Gsell. llluslrnlions ile Laurent
Gsell. Un volume: in-UL Pdx : 3 fr. JO.
obtenu de Girardin, non point que celui-ci

1

·eloumât sa reste - c'eût été Lrop demander et, s:m~ doute, le public n'ellt pas été
du~.e-:-- mais quïl s'éloignât de li"rance.
l~m,1le de_ Girardin, pourtant, ne partit pas.
La Rev?l~t10n de 1848 éclata juste au moment ou ,l bouclait sa valise et lui évila ainsi
nne lâcheté.
Avait-il touché l'aro-ent?
C'est
.,.
0
ce que J ignore.
~n avait Yu si souvent en une seule semarne l'administrateur de la Comédie-Française mo?ter chez moi que je passai dès lors
pour_ avoir été sa maîtresse. Le bracelet que
Je mis à mon poignet ne cOntribua pas peu à
confirmer cette opinion. J'eus beau nier avec
la ,derni_ère _énergie, .des sourires impertinents
m averlissa1ent que Je ne pourrais rien contre
la conviction générale. Buloz me disait-on
avait. pris des précautions p~ur cacher se~
fredarnes, mais des indiscrets avaient dépisté
to~!es ~es ~uses et avaient compté les visites
qu il m avait rendues. Je ünis par laisser les
langues aller leur train ....
Parmi les dramatiques journées qui sionalèrent cette année 1848, c'est celle du 25juin
qui esl restée le plus profondément gravée
dans ma mémoire.
On sait que la terrible insurrection de juin
fut provoquée par le licenciement des ateliers nationaux, institution humanitaire créée
pour parer au chômage des ouvriers mais
qui avait fin~ par devenir une charg~ écrasante pour l'Etat.
Les malheureux qui avaient été recueillis
da_ns ces ateliers,. se trouvant brusquement
reJetés dans leur détresse, se soulevèrent avec
furie contre le gouvernement.
L'insurrection commença le 23 juin.
Ce fut le 25 &lt;JUe les convulsions de la lutte
furent le plus atroces.
. Po~r moi, dans mon logis de la rue Richeheu, Je me demandais avec une anxiété mortelle ce que devenait ma vieille mère qui habitait faubourg du Temple.
Depuis deux jours déjà, j'entendais la canonnade et la fusillade que la nuit même
n'interrompait
pas. C'était un 0"rondement
•
• •
contrnu, sm1stre, effro:yahle. Les ,·olets fermés s~r Ia rue, les clameurs incessantes qui
montaient du dehors, la claustration hermétique où je vivais, tout contribuait à exalter
mon imagination affolée .... Je savais, d'ailleurs, _que le faubourg du Temple était un
des pornts les plus exposés de la ville.
Je_ n'y tin~ plus.
voulus à tout prix
revmr ma mere. Je n écoutai aucun conseil.
Je me serais fait hacher plutôt que de rester
claquemurée
chez moi. Dans la matinée du 9~
.
'
~-&gt;,
Je sorhs ....

!e

�..-- 1f1STO']t1.ll

---------------------·------------~

J'allai devant moi à pas rapides el automatiques, poussée par mon idée fixe .... Mais,
presque aussitôt, je m'entendis appeler:
- Mademoiselle Judith! Mademoiselle Judith !
Il -y avait là, sur un trottoir, un détachement de jeunes gardes mobiles qui, assis sur
leurs sacs derrière des faisceaux de fusils,
mangeaient dans leurs gamelles. Une boutique ouverte leur servait de campement.
C'était l'un d'eux qui m'interpellait:
- ~fademoiselle Judith, où courez-vous
donc r Vous allez vous faire tuer !
Je ne le connaissai~ pas. C'était presque un
enfant : il devait avoir de quinze à seize an~.
Fort joli garçon du reste. Était-ce le contraste
de son extrème jeunesse avec son équipement martial qui donnait encore plus de
gràce à ses traits? Il me dit qu'il m'ayait
souvent applaudie du haut des dernières galeries des Français, qu'il allait au lhéâlre
exprès pour me voir et qu'il rêvait de moi.
li me répéta qu'il était effrayé des dangers
auxquels je m'exposais en sortant seule dans
Paris bouleversé.... li s'était battu la veille
el le matin même. Il me représenta les maisons brûlant de toutes parts et le sang coulant de tous cotés ....
Je lui répondis qu'aucune considération ne
m'arrêterait. Alors, il me proposa de m\1 ccompagner pour me prêter aide au besoin.
J'acceptai, et, quand il en eut obtenu l'autorisation de son lieutenant, il vint avec moi.
Vous peindre toutes les horreurs que
j'aperçus dans cette course ... je ne saurais le
faire.
Mon guide avait choisi, cela va sans dire,
l'itinéraire le moins périlleux. Cela ne m'empêcha pas de voir dans presque toutes les
rues des tronçons de barricades qui avaient
Jté emportées d'assaut , mais qu'on n'avait

11u'à moitié démolies et sur lesquelles gisaient
encore pêle-mêle des cadaHes d'ouvriers et
de soldats. Ah! quel spectacle épouvantable!
Des vieillards en blouse avec des brassards
tricolores étaient culbutés sur des tas de
pavés à tôtés d'enfants Yêtus de l'uniforme
des mobiles. Les cheveux blancs et les cheveux blonds se mèlaient agglutinés par le
sang de plaies hideuses. Des corps de femmes
l1 demi nus, el d'ailleurs noirs de poussière,
de poudre, de meurtrissures:, avaient roul é
lète en bas dans le ruisseau .... C'était 1111
cauchemar inrernal. Je rue mettais les mainc;
sur les yeux pour passer.
Quand nous approchâmes du faubourg du
Temple, le décor devint plus tragique encore.
Force nous fut d'entrer au cœur mème de
1'insurrection.
Là, j'entendis plus d'une balle sifner ,, mes
oreilles. Je crois même que j'aurais rebroussé
chemin si mon amour-propre ne m'avait
interdit de paraitre làche aux Jeux Je mon
compagnon. La maison de ma mère se trouvait au delà d'une barricade que la troupe
n'avait pas encore attaq_uée. C'était un étrange
amoncellement de poutres, de pavés, de voitures renversées, de tables, de fauteuils, de
matelas . La rue en était barrée jusqu'à la
hauteur d'un premier étage.
Mon petit mobile leva la crosse de son fu sil
en l'air pour indiquer le caractère pacifique
de notre expédition et pour demander qu'on
nous laissât passer. On l'apostropha. On vint
à nous . Il expliqua mon dé~ir. A vrai dire,
j'avais à ce moment perdu tout espoir d'arriver à mon but. Contre mon attente, notre
témérité fléchit les défenseurs de la barricade.
L'un d'eux, un grand diable hirsute eu
blouse noire de typo, et coiffé d'une chéchia
rouge de zouave, m'aida même à franchir
l'entassement des pavés.

Citoyenne, mets ton petit pied ici ... , lit
mainten:mt ... el puis là ... , disait-il en m'indiquant les gradins les moins branlants.
Nous pass.',mes. Je vis ma mère. Elle s'était
réfugiée au rez-de-chaussée d'une arrièrccour. Elle était en sûreté. Je l'embrassai :
mon affreuse inquiétude était, enfin, dissipée;
j'étais folle de joie.
Je ne restai, d'ailleurs, que peu de temps,
Mon compagnon devait regagner son poste de
la rue Richelieu.
Désormais rassurée, je résolus de repartir
avec lui. J'avais le diable au corps.
Nous reprîmes le même chemin et nous
eùmes le bonheur extrême d'éviter une seconde fois toute aventure malencontreuse.
Quand j'évoque dans ma mémoire cette incroyable équipée, je me dis que je fus prise
cc jour-là' d'un accès de démence ....
Au moment où je quittai mon compagnon
devant l'espèce de corps de garde ol1 campaient ses camarades, je lui remis vingt francs.
JI rougit jusqu'aux oreilles. Je vis bien
que je venais de le blesser. li voulut me
rendre ma pièce. Puis, soudain, se ravisanl,
i1 s'adressa aux autres mobiles qui se trouvaient Hl :
- Tenez! 1eur dit-il, voilà un louis que
vous donne Mlle Judith de la Comédie-Française pour boire à sa sanLé. Je vous propose
de crier : Vive !Ille Judith!
Us s'empressèrent de pousser cette acclamation et ils la renouvelèrent même plusieurs
lois.
- :&amp;fais, qu'est-ee qui rnus reste, à vous?
demandai-je à mon petit amoureux.
- Laissez-moi vous embrasser I supplia-t-il.
Je lui tendis mes deux joues, après quoi
je l'embrassai !1 mon tour et vite je remonlai
chez moi.
MADAAIE

JUDITH,

de la Comédie-Française.

A Alger
184:i .

Les deux premiers Français quJ mirent le
pied dans Alger en 1850 ont été Eblé, autrefois mon camarade à Louis-le-Grand en mathématiques spéciales, et Daru, aujourd'hui
mon collf'gue à la Chambre des pairs.
f:blé (fils du général) ctait premier lieutenant et Daru second lieutenant de la batterie
qui ouvrit le feu contre la place. li est d'usage
que lorsqu'une armée entre dans une ville
prise d'assaut, la batterie qui a ouvert la
brèche et tiré le premier coup de canon passe
en tête et marche avant tout le monde. C'est
ainsi qu'Éblé et Daru entrèrent les premiers
dans Alger.
li y arnit encore sur la porte par où ils

passèrent des têtes de Français fraichement
coupées et reconnaissables à leurs favoris
blonds ou roux et à leurs cheveux longs. Les
Turcs et les Arabes sont tondus. Le sang de
ces têtes ruisselait le long du mur. Les assiégés n'avaient pas eu le temps ou n'avaient pas
pris la p•ine de les enlever. Dernière bravade
peut-être.
Les troupes allèr_ent se ranger sur la place
devant la Casbah. Eblé et Daru l arrivèrent
les premiers. Comme ils trouvaient le temps
long, ils obtinrent de leur capitaine, vieux
troupier et bonhomme, la permission d'entrer
dans la Casbah en attendant. - Je n'y vois
pas d'inconvénient, dit le vieux soldat, lequel
sortait des armées d'un homme qui n'avait
paS vu d'inconvénient à entrer dans Potsdam,
dans Scbœnhrunn, dans l'Escurial et dans le
Kremlin . Éblé et Daru profitèrent bien vite
de la permission.
La Casbah était déserte. li n'y avait pas deux

heures que les dernières femmes du Dey l'avaien
quittée. C'était un déménagement qui ressemblait à un pillage. Les meubles, les divans,
les boîtes, les écrins ouverts et vides étaient
jetés pêle-mêle au milieu des chambres. Le
palais entier était une collection de niches el
de petits compartiments. Il n'y avait pas trois
salles grandes comme une de nos salles à
manger ~rdinaires. Une chose qui frappa
Daru et Eblé, c'était la quantité d'étoiles de
Lyon en pièces empilées dans les appartements
secrets du Dey. Cela par moments avait l'air
d'un magasin, soit que le Dey en eût la manie,
soit qu'il en fît le commerce. Il y en avait tant
que, le soir, les officiers logés à la Casbah les
arrangèrent sur le carreau de façon à s'en
faire des matelas et des oreillers.
Les soldats du reste regorgent de toutes
sortes de choses prises dans la déroute du
camp de Hussein-Dey. Daru acheta un chameau
cinq francs,
VICTOR

HUGO.

LA

AU TEMPS DE L'EMPIRE

Tournebut
-

CHAPIT~E y
L"affaire du Quesnay.

Le notaire Lefebvre 1 n'en perdait rien de
sa bonne bu_meur: de haute taille, les épaules
larges, le temt fleuri, il aimait à diner fort
et à pérorer dans les cafés, en alternant les
parties de billard avec les " tournées " de
calvados. C'était là, jusqu'alors, sa part dans
la conspiration, et il n'en espérait pas moins à
1~ rentrée des Bourbons, obtenir quelque gra;se
smécure en récompense de son dévouement.
Dans les premiers jours d'avril 1807, Lefebvre et Le Chevalier dinaient ensemble à
Argentan, à l'hôtel du Point-de-France. Ils
avaient :etro_uv~ là les amis Beaurepaire et
Desmontis, ams1 que le cousin Dusaussay; on
alla au ca[é et on y resta plusieurs heures.
Survint Al_laia dit le général Antonio', que
~e Chevah~r ~vait, _on l'a vu, désigné pour
etre son prmc1pal lieutenant; il le présenta
~ux a?tres. Allain dépassait la quarantaine;
11 avait le nez long, les yeux clairs, la face
co_lorée, était marqué de petite vérole et portait une forte barbe noire; l'air, d'ailleurs
d'un bourgeois des plus calmes et des plu;
rangés. Le Chevalier prit sur la table une
carte à jouer, en déchira la moitié, y traça
quelques caractères et la remit à Allain, disant: «-Ceci
vous servira pour entrer. » Ils
causèrent ensuite à mi-voix
dans l'embrasure d'une fenêtre et le notaire surprit encore cette phrase : c&lt; - Une
fois dans l'église, vous sorlirez
par la porte de gauche et vous
trouverez une ruelle; c'est

1804-1809 -

gendarmes. Comme la rniture portant la recette d'Alençon relayait ordinairement à l'hôlel du Point-de-France, à Arrrentan il suffisait
d'être prévenu de l'heure d~ son ~rrivée dans
celle ville pour en déduire tout !"horaire du
reste de son rnyagc. Or, Le Chevalier s'était
assuré le concours d'un palefrenier nommé
Gauthier, dit Boismâle, qui se chargeait,
~oiennant payement, d'avertir Dusaussay
des que_ le_ chargement serait signalé. Dus:aussay hab1ta1t Argentan; en montant aussitôt à
c~eval, il pouvait facilement arriver, plusieurs heures avant la voiture, à l'endroit de
la route où les gens seraient postés . C'était
ce Borsmâle qu'Allain était allé trouver.
Quand il rentra dans le calé, il rendit
c~~pte de sa mission : le palefrenier était
dec1dé, en efl'et, à servir Le Chevalier· mais
l'~~a,ire n'aurait pas lieu, selon taules ~robahil,tes, avant six semaines ou deux mois·
c'était plus d~ temps qu'il n'en fallait pou;
r~~mr la petite troupe nécessaire à l'expéd1t10n. Les rôles furent distribués : Allain .rn
fit fort de recruter des hommes; le notaire
se procurerait des fusils pour les armer· il
mettait, en outre, à Ja disposition d'All~in
une maison située au faubourll' Saint-Laurent
de Falaise, et qu'il était chargé de vendre·
on pourrait établir là " un dépôt d'armes

_I. Jean-Charles Le~cbvrc , !rente-six ans (en 1808),
ne au _Fresne , ~rrond1ssemenl de Caen. Il était notaire
à Falaise depuis 1804. Auparavant, il avait été clerc

s;

de prol'isions », car _la difficulté était de loger
et de nourrir les enrôlés pendant un temps

C'est une chose presque incroyable que ce
recrutement d'une troupe de réfractaires armé~, logés, défrayés de tout pendant deux
mois, parc~urant les routes, s'embusquant
dans les bois, menant aux environs de Caen
el de Falaise une existence de Mohicans sans
qu'aucun gendarme s'en étonne et sans
qu'eux-mêmes, satisfaits d'être nourris et de
boire à leur soif, sonrrent à
s'informer de ce qu'on ~!tend
d'~ux. Et l'on est à la plus
brillante année du régime impérial, à l'apogée de cette administration si vantée qui, en
réalité, n'était que façade : la
Chouannerie avait semé, dans
les populations de l'Ouest, de
tels ferments de désorganisation que les autorités de tous
rangs se sentaient impuissantes
à lutter contre relie épidémie
sansccsserenaissante. Lecomte
Caffarelli, préfet du Calvados,
dans son grand désir de conser•
ver sa pJace, apportait à la
surveillance des réfractairrs
une indolence voisine de la
complicité et ne ce~sait d'a..
. d'.esser à Fouché les rapports
les plus o~t,mis!es sur l'excellent esprit
de ses ':l.dmm1stres et sur leur inviolable

diez_M~ Po!gnant, a Caen, et chez li• Belencontrc. à
Falaise ; pu_,s notaire à Argences, Arch. nat. F' 8171.
2. Hyacmthe-Françoia Allain , quarante-deux ans

(en 1_807). 11. était nê â Appeville, dans la Manche
Arclmes national es, f' 8! 70.
·
3. Interrogatoire du notaire Lefehne, 4 août 1808.

ei

]à:;_'))

Quand Allain se fut éloigné,
Le Chevalier exposa à ses amis
l'affaire qu 'il était en train d'étudier : à l'approche de chaque
trimestre, un mouvement de
fonds s'opérait entre les différents chefs-lieux de la région.
Les receveurs d'Alençon, de
Saint-Lô, d'Évreux expédiaient
del 'argent à Caen; mais ces envois avaient lieu à des dates irrégulières et
étaient, la plupart du temps, escortés par des

qui pouvait être assez long. Le CheYalier répondait de l'assistance de Mme Acquet de
Férolles, qu 'il déciderait aisément à héheraer
!es ho~mes au moins pendant quelq~es
Jours : 1I offrait, e-n outre, comme lieu de
rassemblement, sa maison de la rue SaintSauveur, à Caf'n.
Les grandes lignes du projet ainsi arrêtées
on_ se sépara et, dès le lendemain, Allain
mit en campagne, portant sur lui, comme à
rnn ordinaire, un matériel complet d'arpentage, et muni d'une sorte de diplôme ci d'ingénieur particulier &gt;&gt;, qui lui servait de référence et justifiait ses perpétuels déplacements . C'élait, au reste, le chouan type, le
gar~ déter~iné ~t prêt à tous les coups de
mam, aussi habile à commander une bande
qu·~ dépister _les. gendarmes : intrépide et
ruse, 11 conna1ssa1t tous les réfractaires du
pays et savait s'en faire obéir.

LA BrJUDE, DANS SON ÉT AT ACTUEL.

�fflSTOR._1.ll

--------------------------------~

attachement aux constitutions impériales.
On 'était au milieu d'avril 1807; Allain
passa par Caen où il s'adjoignit Flierlé, et
tous deux, se cachant le jour, marchant de
nuit, gagnèrent les confins de la Bretague.
Allain savait où trouver des hommes : à
vingt-cinq lieues environ de Caen, dans le
département de la Manche, est situé, à l'écart
des grandes routes, le village de la Mancellière dont tous les gars étaient réfractaires.
Le général Antonio qui, dans tous les centres
d'insoumis, était très populaire, s'y fit indiquer la maison d'une femme Harel dont le
mari, incorporé en l'an VIII, à la 65e demihrigade, avait dé.5:erté au hout de six mois,
(! affolé du besoin de revoir sa remme et ses
enfants ll. Son histoire était commune à
bien d'autres : la conscription répugnait à
ces paysans de l'ancienne France qui ne pouvaient se résigner à perdre de vue leur clocher : ils ne manquaient pas de courage et ne
demandaient qu'à se battre; mais, pour eux,
l'ennemi immédiat, c'étaient les genda rm es,
les Bleus, qu'on voyait dans les villages faisant rafle des hommes valides, et ils n'éprouvaient aucune ;inimosité contre les Prussiens
et les Autrichiens qui, eux, ne cherchaient
noise qu'à Bonaparte.
Comme il apportait une olTre de travail
lar~ement rétribué, Allain fut bien reçu chez
la femme Harel, réduite avec ses enfants à
l'extrême misère. Il s'agissait, disait-il,
« d'une opération d'arpentage autorisée par le
&lt;rouvernement l). Harel, lui-même, sorti le
~oir de sa cachette, accepta avec joie la proposition de son ancien chef et, comme celui-ci
avait besoin de &lt;( solides porteurs de perches"• Harel fit profiler de la bonne fortune
deux de ses amis qu'il présenta au géniral
sous le nom de G1·ancl-Charles 1 et de Cœurde-Roi '. Allain compléta sa troupe par l'enrôlement de trois autres recrues : Le lléricey, dit la Sagesse'; Lebrée, dit Flem· d'É11ine~; et Le Lorault, dit la Jeunesse 5 • On
Lut ensemble un coup de cidre et on partit le
soir même, Allain et Flierlé guidant la marche.
En six étapes ils gagnèrent Caen et Allain
conduisit aussitôt ses hommes à la maison
de Le Chevalier, rue Saint-Sauveur. Ils &lt;lev.aient y rester près de trois semaines. On les
mit au grenier, sur du foin 8 ; Chalange, le
domestique de Le Chevalier, qui leur portait
à manger, les trouvait dormant ou jouant
aux cartes 7 • Afin de ne pas éveiller les soupçons des fo1,1rnisseurs habituels de la maison,
un nommé Lerouge, dit Bornet, ancien boulanger, se chargeait de cuire le pain et d'en
approvisionner la maison de la rue SaintSauveur•. Un jour, il apporta, dans sa charrette à pain, quatre fusils procurés par le
notaire Lefebvre'; llarel, qui avait été sol1. Charles-François Michel, ,·ingt-six ans, charpentier, dit le Grand Charles.
2. Son ,·êritable nom etail Grenthe.
7,. Le lléricey, rlit la Sagesse, dîl Gros Pierre,
vingt-huil nns, charpentier.
4. Gabrid Lcbrée, dit la Cheùiaye, dit Fleur d'Epine, vingt--qualr? ans, charpentier. .
5. Jacques-Lu_ms-Mari~ Le Lorault, d1~ la Jeunesse:
6. Allain, qm coud1a11 a,·ec eux, était le seul qui

Elle ne restait pas 01s1vc, d'ailleurs, prédat, les netto)"a, les démonta et les dissimula
dans une botte de paille. Ainsi empaquetées, parant elle-même la nourriture des sept
on chargea les armes sur un cheval que Le- hommes logés sous les combles du château;
rouge 1H sortir, la nuit, par la porte de la des bottes de foin et de paille leur servaient
cave, ouvrant sur la rue Quimcampoix der- de lits : il leur était recommandé de ne point
rière la maison 10 • Les hommes suivirent; sortir, même pour satisfaire aux besoins les
sous la conduite d'Allain, ils traversèrent plus impérieux, et ils restèrent là pendant dix
toute la ville; arrivés à l'extrémité du fau- jours. Chaque soir, Mme Acquet se glissait
bourg de Vaucelles, à la croisée du chemin dans cette tanière empuantie : elle para_isde Cormelles, ils firent halte et se distribuè- sait, tenant son ombrelle de ses mains gan~
rent les armes; Lerouge regagna la ville tées, vêtue d'une robe de mousseline claire,
avec le cheval et la petite troupe s'éloigna le front couvert d'un grand chapeau de
pailleit; elle était ordinairement accompagnée
sur la grande route.
A cinq lieues environ de Caen, après a,·oir de sa servante, Rosalie Dupont, grande et
passé le relais de Langannerie où était alors forte fille, et de Joseph Buquet, cordonnier à
casernée une brigade de gendarmerie, Je Donnay, portant de larges plats de terrr,
chemin de Falaise traverse un fourré assez (( ressemblant à des gamelles », contenant du
épais, mais de peu d'étendue, appelé le bois veau cuit au four, avec des pommes de terre.
du Quesnay. C'est là que les hommes s'arrê- C'était l'heure de la bombance et des gauloitèrent; ils se tapirent dans le taillis et y pas- series; la jolie châtelaine ne dédaignait pas
sèrent toute une journée. La nuit suivante, de présider au repas allant et venant parmi
Allain les conduisit, en trois heures de mar- ces hommes vautrés, s'informant si &lt;( ces
che, à une vaste maison abandonnée dont les braves gens n ne manquaient de rien et se
portes étaient ouvertes et où il les installa trouvaient satisfaits du régime.
Elle était, de tous, la plus impatiente :
dans un grenier, sur le foin : c'était le châsoit
qu'elle prît au sérieux les illusions politeau de Donnay.
Le Chevalier ne s'était pas trompé; tiques de ceux qui l'entraînaient dans cette
Mme Acquet avait accepté, avec une sorte aventure, et qu'elle eût hâte de s'exposer
d'enthousiasme, de servir ses projets; la pen- pour &lt;&lt; la bonne cause &gt;&gt;, soit que son funeste
sée qu'elle se rendait utile à son héros, amour pour Le Chevalier l'eût complètement
qu'elle s'associait à ses dangers, l'aveuglait dévoyée, elle faisait sa chose de l'attentat qui
sur toute autre considération. Elle eût offert se préparait et qui lui semblait devoir mettre
à Allain et à ses compagnons l'hospitalité de fin à ses malheurs. C'était déjà de sa part un
la Bijude, sans la crainte de compromettre acte de témérité folle que d'héberger el d'enson amant qui y faisait d'assez longs sé- tretenir les recrues d'Allain dans une maison
jours, et ·elle s·était arrêtée à l'audacieuse occupée par son mari et d'oser y pénétrer
idée de les loger chez son mari qui, confiné elle-même pour les y visiter; elle se comprodans une dépendance du château de Donnay, mettait ainsi, comme à plaisir, sous les yeux
laissait à l'abandon le corps principal de l'ha- de son ennemi le plus acharné, et, sans
bitation oit l'on pouvait pénétrer par les der- doute, Acquet, tenu au courant, par ses gens
rières sans être vu. Peut-être espérait-elle dressés à l'espionnage, se gardait-il d'interrejeter sur Acquet la complicité du crime au venir, de crainte d'interrompre une aventure
cas où la retraite eût été découverte. Quant où sa femme devait se perdre irrémédiableà Le Chevalier, apprenant que d'Aché venait ment.
Mme Acquet agissait, d'ailleurs, comme si
de quitter Mandeville et de passer en Angleterre &lt;( après avoir annoncé comme très pro- elle eût été assurée de la complicité de tout
chain son retour avec le prince, avec des mu- le pays; elle combina les moindres détails de
nitions, avec de l'argent, etc. 11 ll, il partit l'expédition avec une étonnante fortilité d'espour Paris, aJant à concerter certaines dis- prit; elle cousit, de $es mains, de grands
positions, disait-il, avec le Comité sec1'el. bissacs de grosse toile qui devaient senir à
Avant de quitter la Bijude, il recommanda porter les provisions de la petite troupe et à
bien à sa maîtresse, si le coup se faisait en contenir l'argent retiré des caisses; elle couson absence, de remettre immédiatement l'ar- rut à Falaise pour inYiter Lefebvre à receYoir
gent enlevé à Dusaussay, qui se chargerait de · Allain et Flierlé, en attendant l'heure de
le lui apporter à Paris où le Comité l'atten- l'action. Lefebvre, qui déjà avait fixé son
dait; elle lui donna une boucle de ses admi- prix et s'était fait promettre douze mille
rables che,•eux noirs pour qu'il en composât francs à prendre sur les fonds attendus, ne
un médaillon, et lui fit promettre " qu'il roulait, cependant, s'engager qu'/i. demi; il
n'oublierait pas de lui rapporter de bonne eau consentit néanmoins à loger Allain et Flierlé
de Cologne"· Puis ils s'embrassèrent; il par- dans l'immeuble vacant du faubourg Sainttit : on était au 17 mai 1807; c'était la der- Laurent. Rassurée sur ce point, Mme Acquet
revint à Donnay; dans la nuit du jeudi 28 mai,
nière lois qu'elle le voyait.
eùl un malelas : pendant le jour, il tenait avec Le
Che\'aiicr de longues conférences. D'Aché même
serait ,·enu 5'y joindre quelquefois. l~terroga~oire de
Cœur de Rot . :! octobre 1807. Arclmes nalionales,
F7 ~liO.
7. Déposition de Jean-~·rançois Chalange. Archi,·es
nationales, P 8171.
8, u Bornet venait quelquefois à notre chambre et
nous rlisail : 11 Eh bien, 1we.;-vous bie1t prié le B011

11 Interrogatoire de P.-F. Harel. Archives nationales, F1 817'l.
9. Lefebvre avait acheté ces fusils d'un nommé
Dusaillant, à Falaise. Archi,·es nationales, F'1 8170.
10. Archives nalionalcs, F7 8171.
11. Déclaration de )!me Acquet, 20 décembre 1807
Archives du irretfe de la Cour d'assises de Rouen.
12. Déposition de P.-F. Harel. Archives nationales,
F7 8171.

Dieuf

'---------------------------------les hommes sortirent du cbttlcau, sans em- c:hons de cidre cl partirent, par le derrière
porter leurs armes, et furent conduits tl une de la maison, un peu avant neuf heures.
grange oit on les laissa seuls toute la journée,
Le vendredi, Allain reparut seul à l'auen présence d'un tonnelet de cidre qu'ils mi- berge d'Aubigny; il commanda à la servante
rent à sec'; Mme Acquet, pendant ce temps, de parler des vivres sur la route de Caen
leur préparait une nouvelle retraite;
à peu de distance de l'église de Donnay se trouvait une maison isolée appartenant aux frères Buquet, très dévoués à la famille de Combray; l'un
d'eux, Joseph, le cordonnier, passait
dans le village, pour être, depuis le
départ de Le Chevalier, l'amant de
Mme Acquet, et s'il est possible, grâce
à l'absence de tout témoignage décisif, de sauYer 1a mémoire de la pauvre
femme de cette nouvelle accusation,
il n'en faut pas moins reconnailre
qu'elle exerçait sur cet homme une
influence inexplicable; elle l'avait,
pour ainsi dire, asservi et il lui élait
aveuglément soumis &lt;&lt; par les droits
même qu'elle lui avait accordés~ )),
affirme un rapport adressé à l'empereur. Quoi qu'il en soit, elle n'eut
qu'un mot à dire pour que Joseph
Buquet lui livrât sa maison et, le vendredi, les i;ix hommes en prirent possession 8 • La mère Buquet se chargea
de les nourrir pendant quatre jours;
ils la quittèrent enfin le mardi 2 juin,
à la nuit tombante : Joseph leur inL'AUBERGE DU ~ CHEVAL :--;"OIR " , A FALAJSE,
diqua la route qu'ils devaient suivre
et leur fit même un bout de conduite.
Les pauvres gens traînèrent leurs
guètres jusqu'au matin, s'égarant dans les jusqu',1 l'embranchement du chemin d'llarterres, n'osant ni demander leur chemin, ni court; deux des hommes attendaient là; ils
suivre les routes battues. A l'aube, ils rencon- prirent les provisions et s'esquivèrent rapitraient, à une lieue de Falaise, Allain qui les dement. Allain, vers deux heures du matin,
attendait à la lisière d'un bois, près du ha- se coucha; le samedi, à midi, comme il se
meau de la Jalousie : il les conduisit, en tra- mettait à table, une carriole s'arrêta devant
versant AuLigny, jusqu'à une auberge isolée la porte de l'auberge; Lefebvre et Mme Acà l'extrémité du village.
quet en descendirent; ils apportaient sept
Le notaire Lefebvre avait pris lui-même la fusils 6 qui furent aussitôt montés au grenier.
peine de venir l'avant-veille en personne pré- On causa : Mme Acquet tira d'un petit pasenter Allain à l'aubergiste et demander à nier quelques citrons qu'elle coupa dans un
celui-ci s'il voudrait recevoir pour quelques saladier rempli de vin blanc et d'eau-de-vie 1 ;
jours &lt;1 six braves garçons de déserteurs que tout en tenant conseil, Lefebvre et la jeune
la gendarmerie tourmentait l&gt;, ce à quoi femme buvaient; de la salle basse on percel'homme avait répliqué qu'il les logerait vait leurs grands édats de rire; la chaleur
avec plaisir.
était accablante, tous trois s'enivrèrent 8 • Il
fallut aider Mme Acquet à se remellre en
En arrivant à l'auberge, Allain et ses hom- voiture, et Lefebvre se chargea de la reconmes, harassés de fatigue, demandèrent à :dé- duire à Falaise. Allain, resté seul à Aubijeuner et montèrent tout de suite à la chaµi- gny, fit disposer un souper « pour six à sept
bre qui leur avait été préparée'. JI était personnes li; il en surveillait les préparatifs,
quatre heures et demie du matin 5 • Ils se quand survint un cavalier qui demanda à lui
couchèrent sur la paille et, de tout Je jour, parler : c'était Dusaussay apportant des noune bougèrent qu'à l'heure des repas. La nuit velles; il vmait d'une traite d'Argentan où il
et toute la journée du lendemain se passèrent avait vu la voiture, chargée de caisses d'arégalement à dormir, à manger et à boire. Le gent, entrer dans la cour de l'auberge du
jeudi 4 juin, au soir, ils engouffrèrent dans Point-de-France : il décrivit le chariot,
leurs bissacs du pain, du lard et des cru- l'attelage, le conducteur : puis il 'remonta
1. Déposition de P.-F. Uarel. Archi\'Cs nationales,

F7811'I.
2. Happort du préfet de la Seine-Inférieure, 26 l'ênier 1808, F1 81 i2.
S. Interrogatoire de Grenthe, dit Cœùr de /toi,
2 octobre 1807. Archives nalionalcs, t' 7 8170.
4. Déposition de Chevalier, aubergiste à Auhig11 )"•

5. Acte d'accusation. Archives du greffe de la Cour
d'assises de Rouen.
6.. Outre les. quatre fusils apportés de Donnay, le
notaire en avait acheté d'autres à un ancien chouan
d~ _t'alais; nommé Cour~aceul. On assur~ qu'il les
nait payer; 11 douze louis chacun D, Archi,·cs nationales, F1 8170.

T OUH_NlfBUT

--~

aussitôt à cheval et s'éloigna rapideme11t.
.\ ce moment, la bande tout enlièra reparait, conduite par Flierlé. On distribue les
armes; les hommes se rangent au tour de la
table et mangent debout, hàliveruent. IL,
remtJlissent leurs bissacs de pain et de
viandes froides et, à la nuit pleine,
ils parlent : Allain et Flierlé les accompagnent et rentrent à l'auberge
après deux heures d'absence 9 • lis ne
dormirent pas : on les entendit, jus'lu·au juur, aller et venir lourdemenl
dans le grenier. Le dimanche 7 juin,
.\llain paya la dépense, acheta à l'aubergiste une hache courte et un vieux
fusil, ce qui portait it huit le nombre
des armes à feu dont la bande pouvait disposer. A srpt heures du matin
il s'éloignait définitivenieut, sur la
route de Caen, avec Flierlé, et gagnait,
i, trois lieues de là, le bois du QuesnaJ, où ses hommes avaient passé la
nuit.
Le chariot destiné au transport des
fonds avait été, le J au soir, chargé
à Alençon, dans la cour de la maison
de M. Decrès, receveur général de
l'Orne, de cinq Jourdes cai!-ses contenant en écus et en monnaie de billon
55.489 fr. 02 centimes. Le 6, il cinq
heures du matin, le roulier Jean Gousset, voiturier aux gages du sieur Hubert, directeur des Messageries à Alençon, aYait attelé au camion trois chevaux et, escorté wir deux gendarmes, avait
pris la route d'Argentan où il était arrivé à
cinq heures du soir. Il s'arrêta au Point-deFrar.ce où il devait charger une sixième caisse
renfermant en or et en écus 55.000 francs,
qui lui fut livrée dans la soirée par les agents
de M. Larroc, receveur des finances. La voiture, soigneusement bâchée, resta pendant la
nuit dans la cour de l'auberge. Gousset, qui
avait bu, allait et venait, « parlant à tout
,,enant de son chargement )) ; même il interpella un voyageur, M. Lapeyrière, géomètre
du département de l'Orne, et lui dit en clignant de l'œil sur la caisse que les commis
du roulage hissaient dans le chariot :
- Si nous en avions chacun dix fois autant, notre fortune serait faite 10 •
Le dimanche 7, il attela à quatre heures
d_u matin ; en raison du supplément de
charge, on lui avait imposé un quatrième
cheval; trois gendarmes étaient commandés
pour l'accompagner. On fit assez lentement
les cinq lieues qui séparent Argentan de Falaise où l'on arriva vers dix heures et demie.
Gousset s'arrêta chez Bertami, au (( Cheval
noir 11 », où les gendarmes le quitlèrent ; il y
dina et, comme la chaleur était forte, il s'y
reposa jusqu'à trois heures de l'après-midi;
7. Acle d'accusalion et déposition de Chevalier
aube11iste à Aubigny.
'
8. Idem, et rapµort du pi-Cfet de la Seine-Intérieure. Archives nationales, ~'1 8172.
O. DéJ;WSÎ~i~n de Clicvalier. au~l.ergistc il Aubigny
10. Depos1t1ou du sieur Lapcyncre. Archi\'es .natiO~
nnles, l-'' 8172.
l ·f. 1nlrrrogatoirc de Jean Gousset.

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fflST01(1JI

_____________________________________

le chariot, pendant l'étape, resta clevanl la
porte de l'auberge, sans sur\'eillance. On r('marqua que les che\'aux demeurèrent allelés
trois hèures d'avance et J'on en conclut que
Gousset désirait n'arriver qu'à la nuit à Langannerie, lieu de la couchée.
De lait, il prit son temps. A lrois heures
un quart seulement, il se mil en chemin,
sans escorte cette fois, tous les hommes de la
brigade de Falaise étant employés aux opérations du recrutement qui avaient lieu ce jourlil. Par hasard, à la sortie de la ville, il rencontra \'inchon, gendarme de la brigade de
Langannerie, qui, accompagné de son ncreu,
jeune garçon de di1-sept ans, nommé Antoine Morin, regagnait à pied sa résid1:nce.
Ils engagèrent la conversation avec le roulier,
'1UÎ marchait à la gauche de sa voilure, l'l
firent la route avec Jui. Ces compagnons Je
rencontre n'étaient pas pressés; Gousset nci
paraissait pas, lui non plus, avoir hàte d':irrher. Aux dernières maisons du faubourg, il
offrit une tournée de cidre; après quelqu , s
cents mètres, le gendarme rendit la polittssc
et on s'arrêta devant le cabaret du a Sauvage ». Une lieue plus Join, nouvelle halte à
la « Vieille cave' •· Là, Gousset proposa ~ne
partie de quilles que le gendarme et Morin
acceptèrent. Il était près de sept heures du
soir lorsqu'on passa à Potigni. La journée
était magnifique et le soleil encore haut sur
l'horizon; comme on savait ne plus rencontrer d'auberge avant l'étape, on fil là une
qualrième stalion. Enfin Gousset el ses compagnons se remirent en marche : en une
heure ils pouvaient maintenant atteindre LaDgannerie, où le chariot devait s'arrêter pour
la nuit.

n'avoua-t-cllc pas plus tard, la pauvre fomme,
que, dans le désarroi de son esprit, elle
,i'arnit pas craint d'implorer de Dieu la réussite de « son entreprise »?
Quand, vers cinq heures, la procession fut
terminée, par les rues jonchées de roses,
Jlme Acquet s'en lint trouver Rosalie Dupont, sa confidente. Son impatience était telle
que, n·y pouvant résister, elle partit a\'ec
cette fille, invinciblement attirée vers cette
route où se jouait son sort et celui de son
amant. Lanoi' qui, les offices chantés et les
reposoirs défaits, regagnait, à la fraiche, sur
son bidet, sa ferme de Glatigny, fut lrès ~urpris de rencontrer, au crépuscule, la cb,Helainc de la Bijudc, dans un petit bois près de
Clair-Tizon•. Elle était là, à une lieue à peine
de l'endroit où sa bande éla1l embusqué,. Hu
lieu désert oll elle se trouvait, t-lle put, le
cœur Lattant, immobile et mueue d'angoisse,
entendre les coups de fusil lointains qui résonnaient clair dans le silencedu soir d'été; il
étai! rx.actement huit heures moins un quart.

La veille au soir, Mme Acquet de Férolles,
en rentrant à Falaise avec le notaire Lefebvre,
s'était couchée plus malade de fatigue que
d'ivresse; pourtant, dès l'aube, elle avait regagné Donnay, dans la crainte que son abs~nce
n'y éveillât des soupçons; ce dimanche 7 JUID
était, en effet, le jour de la Fête-Dieu, et elle
devait s'occuper, comme elle le faisait chaque
année, de l'ornementation des reposoirs.
Lanoë, arrivé la veille au soir de sa ferme
de Glatigny, travailla toute la matinée à tendre
des nappes et à tapisser les murs de branches
vertes 2. Mme Acquet dirigeait avec une e1altation fébrile l'arrangement de la procession,
remplissant des corbeilles de roses elTeuillées,
groupant les enfants, posant des guirlandes;
sans doute sa pensée échappait au charme de
cette fête lleurie pour se tourner vers ce bois,
là-bas, où, à cette même heure, les hommes
qu'elle avait embauchés attendaient, tapis
sous les feuilles, le fusil en main. Peul-être
trouvait-elle une jouissance perverse au contraste des cantiques chantés le long des haies
avec l'anxiété criminelle qui l'étreignait;

La voiture avait, en effel, quitté Potig11y à
sept heures. Un peu après le village, la route,
désormais en droite ligne pendant six lieues,
descend une pente au bas de laquelle se rencontre le pclil bois du Quesnay, taillis fourré
et bas de coupe qui n'était guère peuplé que
de noisetiers dominés par quelques pieds de
cbène. Allain avait posté ses hommes sous
les branches, le long de la route : à la lisière
du bois, du côté de Falaise, se trouvaient
Flierlé, le lléricey et Fleur d'Épine. Il s'était
embusqué lui-même .avec llarel et Cœur-defioi à l'extrémité du taillis la plus voisine de
Langannerie. Grand-Charles et Le Loraull
étaient placés à distance égale de ces deux
pelotons, au milieu du bois.
Les huil hommes allendaient depuis midi
le passage du trésor : ils commençaient à
perdre patience et parlaient de retourner
souper à Aubigny quand ils perçurent le
bruit du lourd chariot dévalant la côle: il
avançait assez rapidement, Gousset n'ayant
point pris la précaution d'enrayer. On entendait ses hue et ses dia lancés à pleine voh.
Marchant à gauche de la voiture•, il dirigeait
ses chevaux au moyen d'un long cordeau, son
petit chien trollinail à colé de lui. Le gendarme Yinchon et Morin se trouvaient, pour
l'instant, distancés par l'allure accélérée de
la voiture. Les hommes du premier et du second poste Ja laissèrent passer sans se montrer; elle roulait, maintenant, entre les deux
taillis que coupait la route; en quelques minutes elle atteignit la lisirrc du fourré du
côté de Langannerie quand Gousset aperçut
tout à coup un homme portant une longue
houppelande grise et des bottes à retroussis,
debout au milieu de la chaussée, un fusil à
la main : c'était .\llain.

1. Près du hameau de Saint-Loup.
2. • lléhcrl me dit : c Te voilà bieu arrin! pour
m'aider û. faire le reposoir .... » J,e lendemain,toute la
journée, on m'a \ 'li it Donnay, soil à lraniller au re11osoir soil à roffice. • Jnterrogaloire de Lanoé,
:ï. Lan()tl, qui déposa du fait, assure que Mme Acquet éta.it, i ce moment, accompagnée de troi, per-

ao,wrs. Une chose assez remarquable, c'est qu e Lanoi:,
qui passa, pour retourner â. Glatigny, à moins d'un
QU3rt de lieue du bois du Quesnay el précisément au
momenl où avail lieu le combat, s'est dcJendu d'en
avoir rien entendu.
4. Allain, uançant la tête hors du fourre, aperçut
le ctmioo et eut un instant d'hésitation, Dusaussay ne

,.

- llalte-là, coquin I cria-l-il au charretier.
Beux de ses compagnons, n·ayant qu'un
pantalon et une chemise, un mouchoir de
couleur noué autour du front, sortent aussitût
du bois, apprêtent leurs armes et le mettent
en joue. D'un vigoureux effort, Gousset, pris
de peur, fait tourner tout l'attelage à gauche
el le lance, à grand renfort de jurons et de
coups de fouet, dans qn chemin de tra,·erse
qui vient, en oblique, croiser la route un peu
avant la sortie du bois; mais en un instant
les trois hommes sont sur lui, Je renversent,
lui mettent le canon du fusil sur la tempe,
tandis que deux autres, surgis du taillis,
saut,,nt à la tète des chevaux. La lutle fut
courte : on arrache à Gousset sa cravate, on
la lui noue en bandeau sur les yeux; une
main le fouille et lui prend son couteau, il
est « bourradé "• poussé dans le bois et
menacé d'une balle s'il fait un mouvement.
Cependant Vinchon et Morin, restés en
arrière, onl vu de loin la voiture disparaître
dans le bois. Morin, peu soucieux de se mêler
à la bagarre, se lance à travers champs,
tourne le tailJis très peu étendu, et court vers
Langannerie afin de prévenir les gendarmes.
\'incbon, au contraire, tire son sabre et
s'avance courageusement sur la route; mais à
peine a-t-il fait quelques pas qu'il reçoit, du
premier poste, une triple décharge. Il roule,
frappé d'une balle à l'épaule et .-a s'abattre,
perdant son sang, dans le fossé. Les hommes,
alors, se h:ilent autour de la voiture; à l'aide
du couteau de Gousset, ils coupent les cordes
de la bàcbe, découvrent les coffres, les attaquent à grands coups de hache. Tandis que
deux des brigands détellent les chevaux ,
d'autres jettent pêle-mèlc, à pleines poignée8,
l'or et les écus dans les bissacs dont ils sont
munis. Le premier sac, gonflé d'argent, était
si lourd qu'il fallut l'elforl de trois hommes
pour le hisser sur le dos d'un cheval; Gousset
lui-même, malgré le bandeau qui l'aveugle,
est invité brutalement à donner un coup de
main el obéit :, tâtons. On défonçait la seconde caisse quand le cri : « Aux armes! »
vint interrompre la besogne. Allain rallie ses
hommes et les forme en ligne au bord de la
route.
Morin, en arrinnt à Langannerie, y avait
trouvé seulcmen l deux gendarmes, le brigadier et un homme, qui, aussitôt avertis,
étaient montés à cheval et avaient couru, à
toute bride, jusqu'au bois du Quesnay. li
faisait presque nuit lorsqu'ils parvinrent à la
lisière du fourré. Une décharge les accueille;
une balle frappe le brigadier à la jambe et
son cheval s'abat, morlellemenl blessé; son
unique compagnon, complètement sourd, ne
sait où donner de la tête; voyant rouler son
chef, il prend le parti de baltre en retraite et
court jusqu'au hameau du Quesnay chercher
du renfort. Le bruit de la rusillade a déjà
lui avait an.11oncC que !roi~ chenux et. J'attclag-e q111
se présentait en com1•ren01t quatre. Ma,s 11 reconnut
au signalement. qu'il ui en nait donné, le petit chie~
de Gousset et 11 se renfonç:i dans le bois en criant iJ
ses compagnons : « C'est bien cela. • Interrogatoire de P1erre .. fr1nçoiJ llareJ. Arcliivcs nalionafes

F' 8171.

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jl'lé l'alarme aux alenlours, le tocsin so,rnc li
Potigny, à Ouill} -le-Tcsson, à Sousmont; des

vaux lourdement chargés que les hommes
t•xcitent de la rnix 1 •
Ils prirent a, ec leur butin le chemin
d'Ussy, rntrillnant le charretier Gousset, auquel ou avilit lais:-é son bandeau et que
Grand-Charles tenait par le bras. Ils m&gt;rchaient vite, dans la nuit, pour se garer d'une
poursuite possible. A moins d'une demi-lieue
du Quesnay, la tra"er.se qu'ils suivaient passe
au hameau d'Aisy, écart dn village de Sousmont et où le maire de cette commune avait
un chàteau : il s'appelait li. Dupont d'Aisy
et avait reçu, ce soir-là, à sa table, le capitaine Pinteville, commandant la gendarmerie
de l'arrondissement. Le repas avait été interrompu par le bruit lointain de la fusillade.
M. Dupont envoya aussitôt ses domestiques
donner l'alarme à Sousmont; en moins d'une
heure il avait réuni une trentaine de villageois; il se mit à leur tête avec le capitaine
Pinteville et marcha vers le Quesnay. La petite troupe n'avait pas fait cent pas quand
elle se heurta à la bande d' Allain; un combat
s'engage; )es brigands exécutent un feu
nourri qui, par un hasard bien étonnant, ne
produit d'autre elTet que de disperser les
paysans. Dupont d'Aisy et le capitaine Pinteville lui-même jugent dangereux d'engager
la lutte contre des adversaires si déterminés :
ils replient leurs hommes, et, tournant résolument le dos à l'ennemi, ils battent en retraite du côté du Quesnay•.
Lorsqu'ils arrivèrent ~ dans le bois, une
sorte de foule l'occupait déjà ; des villages
environnants, où le tocsin continuait de sonner, des gens accouraient, attirés uniquement, d'ailleurs, par la curiosité. On riait du
bon tour joue au gouvernement. On estimait
l'affaire bien conduite et nul ne se gênait
pour applaudir à son succès 3 • On entourait
le chariot à demi versé dans l'orni~re du
chemin et on battait en tout sens le petit

l,oi.s pour ~- rde\'l'r le~ traces du comh:il.
Dupont d'.\isi et le capitaine Pinteville, rn
arrivant avec leurs hommes, mirent un peu
d'ordre dans les premières constatations : ils
s'étaient munis de lanternes; en présence des
gendarmes, enfin arrivés en nombre, qui con•
templaienl piteusement la scène, les paysans
recueillaient les débris des colTres et y replaçaient, en la comptant d'un ton gouai11eur,
la monnaie de billon que les voleurs avaient
dédaignée et jetée dans l'herbe. On trouva
dans le taillis le portefonille de cuir du voilurier renfermant les deux bordereaux du
chargement; on sut ainsi que le gouvernement perdait un peu plus de 60.000 francs,
el, devant ce chiffre respectable', l'estime
grandit pour les gens babiles qui avaient fait
le coup. Dans l'endroit le plus épais du bois
on découvrit une sorte de hutte de branchage
où restaient des os, des bouteilles vides et
des verres, et, tout de suite, la légende s'étahlit que les brigands logeaient là , depuis
des semaines n atlendant une occasion lucrative. Ceux qui avaient assisté, de loin , au
combat, décrivaient n ces messieurs )1 qui
étaient, disaient-ils, au nombre tir tlour.e;
trois portaient des redingotes de drap gris,
ceux--ci étaient chaussés de bottes; un autre
avait été frappé « par la très petite taille de
deux des hrigands i; . »
Enfin, la monnaie recueillie et les coffres
rechargés, on attela deux chevaux au camion
qu'on traina chez Dupont d'.\isy; celui-ci
s"était prodigué; il ne quitta pas le chariot
qu'il fit déposer dans sa cour et mit sons
clef les caisses brisées et le billon dont le
total s'élevait à :;401 francs. Et quand, dès
l'aube, M. le comte CalTarelli, préfet du Calvados, prévenu par exprès dès minuit, arriva
sur le1- Heux dans sa chaise de poste, c'est
encore chez Dupont d'Aisy qu'il fut reçu;
mème, apr1'&gt;s avoir recueilli les témoignages
el considéré les pièces à conviction, il adressa
au ministre de la police un de ces rapports
optimistes qu 'il troussait avec tant d'aplomb.
Par celui-ci, il annonçait à Son Excellence
&lt;c qu'ap1·è.s 11éi'ificalinn faite le chargement
avaü été reconnu intact ... sauf les caisses
contenant l'argent du gouvernement&gt;&gt;. M. Caffarelli possédait à fond l'art délicat de la correspondance administrative et savait faire
glisser, à grand renfort d'eau claire, la pilule
dorée des Yérités désagréables.
Ce fonctionnaire modèle passa la journée à
Aisy, attendant des nouvelles; les paysans et
les gendarmes battaient le pays avec précaution, car, depuis la veille, la légende avait
grossi et on parlait, non sans terreur, du

Après l'escarmouche d'Aisy, Allain et ses
compagnons avaient marché µrand train dans
la direction de Donnay: ils allaient à l'aventure et s'égarèrent. En traversant le ,·illage
de Saint-Germain-le-Vasson, ils entrainèrent
de force un garçon meunier qui prenait le
frais sur le seuil de sa porte et qui, bien que
tr/·s effrayé à la vue de cette bande d'hommes
armés et de chevaux chargés de lourds bissacs, consentit à leur servir de guide. 11 les
conduisit jusqu"à Acqueville. Allain le renvo~'a en lui donnant dix écus 6 •
Il était environ minuit quand ils arrht'•rent
à Donnay; ils passèrent derrière le chàteau.
Joseph Buquet les attendait lit et les mena
jusqu'à sa maiscn. Son frère et lui font entrer les huit hommes, leur recommandent le
silence, l~s aident à décharger les sacs dont
le contenu est vidé dans un lrou, creusé
d'avance, au bout du jardin'; puis, on c&lt; tire
à boire JJ. On prend une heure de repos et,
comme le jour allait paraitre, Allain donna
le signal du départ. Il avait bùte de conduire
ses gens hors du département du Calvados et
de les mettre ainsi à l'abri des premières
poursuites de la police de CalTarelli. Au jour
naiss.ant, ils pa,saient l'Orne au pont de La
Larnlelle, jetaient leurs fusils dans une pièce
de blé et se séparaient après avoir reçu chacun 200 francs '.
Cette journée du 8 juin s'écoula pour les
habitants de Donnay dans le calme le plus
parlait. !!me Acquet ne sortit pas de la Bi-

1. Iutcrro11:atoire de P.-F. Harel. Archives nationales, F' 8171. Déclaraliun do Jean Gousset. Archive-,
nationales, P 8172. Rapport du préfet du Calndos il.
nal. Archives nationales. F' ,817:l. ~apport du prél't•t
cle ta Seine-torérieure. Archives naltonales, F1 8172.
Procès : acte d'accusation; interrogatoire de Flierle.
2. Rapport dn préret du Calvados, 9 juin 1801. Lettre du général _M~ncey-, insµ~cleur _g~néra\ _de la
gendarmerie au m1mstre li ouche, U Jmn 1801.
j, Archi1·cs 111tlion11lcs. F' 8172.
1-. Exactement 63.0ïli fr. 85. !\apport Ju préreL du
Calvados.
a. 0-aprês Ir prrmirr r~pporl du prêfct 1h1 Çnh-~dos ;1 Réal, c11 date du !) JUio. la troupe iles hr1gand,

aurait été, 011 effet, composée de dou:,e perso1111es,
dont deux de trè, petite taille a~ant mviron ci./lq
pieds. ~fous &amp;avons, cependant, à n en pou\'oir douter,
qu'Allain et FJierlé n'avaient enrôlé que si1 compagnons, Quatre complices se.raient-ils donc venus, e11
amateurs, prendre part à l'action? Et cette question
nous reporte à la déposition de Lanoë qui, ,·ers huit
heures du iioir, renconlra , le 7 juin, Mme Acgutl et
trois autre, perso1111es aux cm•irons du hois du
Quesnav. L"une de ces fcrsonnes était la fille J)upont:
mais lès deux autres. llé\crl l'l Joseph Buquet,
peul-être. Si Mme Acquet a111ena, au d~rmer mommt,
l'e renfort â .\ lloin , cl qu'elle ,·ou lut assister au pilla-'tC de la ,·oiture. sa pre~ence et rrlle de la fille lluponl expliqueraient la très petite l(tille que If' rnp-

porl rle Calîorelli attribue à deux des compagnons
d'Allain. riotons, en ou1re, que, le 16 septembre sui,·ant, RCal écrirait à ,ll. le prlftl du Calvadoa, à
lui ,eul, qu'il était d,émontrê que Mme Acquet de
Férolles avait participé au \"OI au 7 juin. Archi,es
nationales, F1 81 iO.
6. lnterrogatoire de Flicr!ê. Archives du greffe de
la Cour d·asmcs de Rouen.
7. Rapp:irl du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, P 8·172 et. Acte d'accusation.
IL a All~in distribua à ses compagnons et je pris
moi-mi'·mc '200 francs Jans un mouchoir. » Interrogatoire de Flierlé. Ln rapport du préfet de la SeinPlnl'érieure à Iléal assure que chacun des bandil'i ne
rc1;ul que 50 rrrncs, Archives nationales, f7 8172.

1

paysans s'attroupent aux deux extrémités du
bois mais ils sont sans armes et n'osent avancer; Allain a placé en grand'gardes cinq de
ses hommes qui, au jugé, font feu dans les
taillis et ceci tient à distance les curieux les
plus résolus. Derrière ce rideau de tirailleurs
résonnent Jes coups de hache éventrant les

caisses, le fraca:s des planches arrachées, les
urons des trnvailleurs se h.'ttant au pillage;
cette scène extraordinaire se prolonge pen-

dant près d'une heure. Enfin, sur un cri
d'appel, la fusillad e cesse: les brigands s'enfoncent dans le fourré ion entend s'éloigner,
par le chemin de traverse, les pas des che-

1

romL:1l courageu'-i'mc11t liH1: par M. Uupoul
d'Aisy à toute une armée do Lrigand.s. Ycrs
midi, les éclaireurs rentrèrent ne ramenant
qne les quatre chevaux du chariot qu'ils
avaient trouvés attachés à une haie près du
village de Placy, et le pauvre Gousset qui
s'était tranquillement assis à l'ombre d'un
arbre, sur un sillon, près d'une pièce de blé.
Il raconta que la bande !"avait abandonné là,
de très grand ma.tin, après l'avoir fait marcher, pendant toute la nuit. les l'enx bandés.
.\11 bout d'une heure et demit1, n'entendant
plus rien, il avait osé détacher son handrau,
et, ne connaissant pas le pays, il attendait
qu'on vint le cbt,rclll'r; il ne put fournir,
louchant les ,·oleur~, aucunr intlicalion, si ce
n'est qu'ils marchaient très vite et qu'il a,·ait
reçu d'eux de terriLlts roups. li. Calfarelli
plaignit beaucoup cc pauvre homme, le chargea de conduire à Cat!n le chariot et fos
caisses brisées, puis, après arnir h:wlcment
félicité M. Dupont d'Aisy de sa Lelle conduite,
il rèprit, le mèmc jour, le chemin de sa
résidence.

r.

4

Tou~NcBUT - - ,

jude. Dans l'apr~s-midi, un tanneur de des os encore frais, des débris de pain el de allait grossir la liste, si longue depuis dix
Placi, nommé Brazard, en passant devant la viande 1 des ordure~ témoignaient que la bande~ ans, des vols de fonds publics dont les aumaison, héla Hébert qu'il aperçut dans le avait sPjourné i des feuilles de papier, prove~ teurs resteraient à tout jamais impunis. lléal,
,jardin. JI lui apprit que, le matin, à son nant d'un mémoire imprimé par le sieur llairant d'instinct que d'Aché était daus l'afréveil, il avait trouvé quatre chevaux attachés Hely de Bonnœil, frère de Mme Acquet, faire, se souvinl à propos du capitaine Manù sa haie; les gendarmes de Langannerie étaient roulées en cartouches et cachées dans ginot qui, au temps du complot de Georges
étaient venus les réc1amer, disant que un roin sous les tuiles. On découvrit même Cadoudal, avait réussi ;'1 reconstituer Je:-&lt;1 c'étaient ceux de la diligence de Falaise à
les bissacs qu'après le vol les Buquet avaieut étapes des conjurés entre Oiville et Paris el
Caen allalJuêe par les chouans pentlant la cachés là; dans le sol d'une cave, un trou .auquel on devait précisément la révélation
nuit n . Hébert s\:tonna beaucoup 1 ; Mme Ac- &lt;c de deux pieds et demi en carré, profond dn rôle joué par d'Aché dans la conspiration'.
quet fit l'incrédule; mais le bruit de !"atten- de même, avait été creusé pour recevoir l'arJfan ginot' reçut donc l'ordre de se rendre
tat se répandit : le soir, la nouvelle était gent 1&gt;: on avait eu la précaution d'ouvrir, en toute h,lte dans le Calvados. Le 2:; juin il
connue de tout le village.
au-dessus, le plancher, afin que, de l'étage arrivait chez Caffarelli, porteur de ce mot de
Acquet, depuis un mois, restait invisible : supérieur, il fût possible de snneiller le présentation : « L'adresse, le zèle, le bonheur
rnn instinct haineux, et sans doute aussi des dépôt •. Le projet d'enfouir en cet endroit le de cet officier dans ces sortes de recherches
indices sournoisement recueillis, l'avertis- produit du vol avait été, on le sait, abandonné sont connus: ils ont t1té assez prouvés par
saient (JUe sa femme machinait sa propre an profit des Buquet; mais l'indice était d'im- son succès dans une affaire du même genre,
perte, et il se gardait de l'arrêter en si bon portance et Pinteville en fit son rapport.
je Y0us invite à l'accueillir comme il méchemin. Quelques jours auparavant, son jarLa chose, d'ailleurs, n'alla pas plus loin. rile de l'ètre. " Le préfet fit donc fète à l'ofdinier Aumont avait remarqué un matin que Quel soupçon pouvait atteindre les chàtelains ficier; il connaissait trop bien Ia manière des
la rosée « sur la pelouse était abattue » et de Donnay1 Les brigands avaient, à la vérité, chouans et leur habileté à disparaitre pour
rele,·t' des traces de pas conduisant à la ca,·e choisi leur maison pour asile: mais il n'y cont:-crvcr personnellement aucune illusion
Liu cMleau~; mais Acquet sembla n'attacher avait rien ]à qui pùt serdr de base à une sur le ré:sultat final de l'aventure ; mais il
à cc,; J'ai1s aucune importance.
accusation de complicité : ni Pinte,·ille, ni n'en montra rien et manil"e~ ta, au contraire,
C'est par sa sef\'anle qu'il apprit l'enlèrn- Calfarelli, qui transmit au ministre le procès- la plus grande confiance tians le savoir-faire
ment de la receue d'Alençon; le lendemain, verbal, ne songèrent même à pous~er plus d'un homme qui paraissait :-;i Lien en cour.
le boud1er nedel , de Meslay, raconta que, avant sur ce point leur enquête.
Celui-d débuta par u11e nou\'elle perquisihuit à d1\ jours auparavant, comme il pasFouchP. n'en savait pas davantage ; mais il tion au thâteau de Donna} : mais, comme sa
sait en charrette, vers trois heures du matin, trouvait l'alTaire mollement conduite. Il pa- grande réputation l'obligeait au succès et
près des ruines de l'abbaye du Val, « sa ju- raissait évident que l'attentat du Quesna~ &lt;1u'il n'était pas fàcbé d'étonner lei:i autorités
ment avait fait un écart, effra~·éeparJa
du Calvados par la sûreté de son coup
vue de sept ou huit hommes qui sortirent
d"œil, il fit arrèter tout d'abord .lequel
subitement de derrière une haie »; il s
de Férolles; c'était lui qui, le premier,
lui demandèrent le chemin de Rouen.
avait ~révenu la gendarmerie du séjour
Hedet, sans répondre, s'était enfui, et
des brigandsà Donnay, et ceci semblait
comme il parlait à tout venant de celle
à Manginot prodigieusement Jonche. Le
rencontre, Hébert, l'homme-lige de
mème jour, il donnait l'ordre de s'asMme de Combray, l'avait instamment
surer d'llébert; quelques personnes du
prié de ne point ébruiter l'incident. Si
village essayèrent bien d'insinuer qu 'HéAcquet eût gardé un doute, cette rebert et Acquet étaient irréconciliaLlecommandation l'eût dissipé. Il par1it
ment ennemis et que Manginot faisait
aussitôt pour )leslay prendre conseil de
fausse route; mais celui-ci, très "Onflé
.
•
0
l'ami Darthenay, et, le jour suivant,
de son 1mportance, n en voulut pas
il écrivit au commandant de la gendardémordre. Poursuivant ses e1trava•ranmerie l pour l'inviter à perquisitionner
t~s déduclions, _il flaira que la coi:pliau chùleau de Donna 1.
c1té du cbarreller Gousset, convaincu
La visite eut lieu le vendredi 12 juin,
d'avoir bu et joué aux quilles tout Je
et c'est le capitaine Pinteville qui la
long du cLemin, ne pouvait faire doute
dirigea . .\cqut::l s'offrit à guider les reet le pauvre homme fut arrêté dans so~
cherches; la perquisition amena des
village, où il était retourné, près de sa
constatations singulières : certaines
femme el de ses enfants, pour se reportes de cette grande maison, abanmettre de ses émotions. Enfin ManO'idonnée depuis longtemps, furent trounot, él idemment en ,erve de hévu~s
vées munies de fortes serrures récemi:i'imagina que Dupont d'Aisy lui-mèm;
ment posées; d'autres étaient clouées
avait bien pu retenir Pinteville à diner
et on dut les enfoncer; « dans un greet ameuter ses paysans dans le but
nier retiré et obscur auquel on ne pard'assurer la retraite des bri•"ands
· en
O
•
·1 décerna contre
Yenait qu'avec peine » - Acquet conconsequenee,
1
lui' un
duisait les gendarmes - &lt;c un tas de
LE CHATE AU VE .M. Ül,;PO~T D',;\ISY 1 llANS SON ÉTAT .\CTUl:.L.
mandat d'amener7, à la grande stufoin conservait encore l'empreinte des
peur de Caffarelli t1ui myait ainsi emsh hommes qui s'y étaient couchés n:
prisonner tous ceux dont il avait loué
1

1. lnlcrrogaloîrc de Fram,:ois-Jean ll éhcrl.
'-1. Ib id.

J u J'eu~sc. l•criL sur-le-champ :.iuï gcutlarme~
pour les i1witer à faire la ,isilr ... mais jï·crhîs seulement le lendemain qui l:lait le 11, et fJlauique ma
lettre fùl remise dès cc mt•me jour. la v1silc ne se
lit que le llimanchc 1 i. , DCclaratiou d'Acquct de
FCrolles. Archives du i.rrell"e de la Cour •l'assiscs lie
llouen ..\cqu~t commC'I ici unu crrt•u1· : c'est le ,·eu111'(.'di 1'l qu'eu t lieu la perqui,~ ilion : la leltrc de
Ca1forelh qui en fl'IHI compte â l\éal est datée de

Caen. l:i juin.1807. Ou peul encore citer Ct'\ aveu.
fait !lai· lui-même, Je l'odieuse délation rlont Ae&lt;rucL
se rendait hypocritement coupable : (1 C'csl i1 moi
1111'011 doit la d~com·crte tlu rrpo1re ile,- ,·olcurs dan-.
le château de Donnay : c'est moi tJui :ii écrit an brigaJier de la gendarmc,,ic pour Jll"OVOfjUCI' la visite. »
El ciuaud Acquet (o('rin1il celle leltre ,'.Ill ministre dt&gt;
la polie~• (U déccmbn· ·1807 sa remme !!lait depuis
tleux mois ar1':lèc, et il sanit, par consl•11ncnt, 1.1n'il
l'accusait ain si personnellement.
4. Lcllrt' dn pr1ff('t du Calvmlüs a Hé.il.

, 5. « J'cnv~ie sur les_ lie111_ ~1.-.nginol : personne
n est plu~ en cl~~ 11ue lm de rcusSLJ', à raiso11 c.m•tout
des rcla!JOns qu il p~ut !' tiYoir en tre cea bandits cl
tf&gt;u1 qui ou! co111m1s. 1lans l'Eurr, des délits semblables. » :,iote de Réal i1 Foucl1ë.
ü. J,'rançois Man~in~l, né le ~O ma.rs I n1, à Dieulouard {*'ml he), elail en 1807 capitaine de ••cudarmerie à E"reux . Ses _nolcsétail'nl ainsi eonruet: , des
n~oyens. ~le la ~ondml~,de la ll'nuc, très actir. serra i,!
l11i.:_11 t' l riuiia~t ~•en scrnr; assez. adr-oil pour les e~pt ures&gt;).
L Le 11 Jll lllcl 1807 . Artl111·(•S 11.itionalC'~. F7 ~17'1

�'H1STO'l{1.Jl
1a belle conduite el donné en exemple le dé-

,ouement.
Ainsi dans une région olt il n'avp.it, pour
ainsi dire, qu'à frapper au hasard pour
atteindre un coupable, le capitaine Manginol
était asse1 malchanceux pour n'incarcérer

que des irmoceots, et, par surcroit d'ironie,
le hasard voulail que ces innocents fissent,
dO\·ant l'enquête, une si pileuse figure que
les soupçons s'en trouvaient justifiés. Acquet
désirait grandement dénoncer sa femme,

mais il ne \'Ou lait parler qu'à coup sùr, et le
magistrat de sûreté de Falaise, devant lequel
il comparut, note qu'au cours de ses interro(Tatoires c il tombe dans des contradictions;
s~ réponsei,; sont loin d'être !-alisfaisante:-,
quoh1u'il les combine avec le plus grand soin
el réfléchisse longtemps avant de parler ».
\u premier mot qu'il insinua contre Mme de
Combrav et sa fille, le juge, indigné, le fil
taire et ~l'expédia, sous bonne garde, à Caen
où on le mil au secret•. Quant à lléberl, ne
,oulanl pas compromettre les dames de la
Bijude auxquelles il était tout dévoué, il répondit à peine aux questions qui lui étaient
posées; il n·i eut pas jusqu'à llupontd'\isi
qui ne prêlàt au soupçon; on découvrit chez
lui soixante fusils, ce qui parut excessif,
mème pour, un grand chasseur tel qu'il se
piquait de l' ètre, et là encore tous les indices
concouraient à convaincre Manginot qu'il était
dans la bonne voie.
Mme Acquet, cependant, affectait la plus
grande st.'.-curité. Voyant l'enquête s'égarer,
clic p9uvait, en effet, se figurer que tout
tlaoger était pour elle écarté : elle avait bien,
d'ailleurs, d'autres soucis. Depuis le 7 juin,
I.e Chernlier attendait à Paris les fonds dont
il avait le plus pressant besoin, el, comme il
ne receYait rien, malgré ses réclamations
réitérées, il :nait pri~ Je parli de Yenir luimême ('hercher l'argent; il n'osait, cependant, se montrer dans la région de Falaise,
et fixa au notaire Lefebvre un rendez-,,ous à
Laigle en l'i11\·ila11t avec instance à lui
apporter là tout ce dont il pourrait se charger.
Ur, les Buquet, chez qui les 60.000 francs
avaieul été déposés pendant la nuit du 7 juin,
s'obstinaient, malgrli les supplications de
Mme Acquet, à ne pas s'rn dessaisir: ils les
avaient retirés de l~ur jardin et cachés en
di\·ers endroits dont ils gardairntjalousem(lnt
le secret. Ct'pendant, en usant de son inOuence
i:;ur Joseph, Mme .\cquet parrint ;, lui soutirer ;i,;;oo francs qu'elle remit au notaire
pour les porter à Le Chevalier; mais Lefebue,
dès qu'il Lint l'argent, al!Pgua. i1 son tour,
l. « Caen, le 1•r juillcl 1807. Celle uuil, cuire
onte heures el minuit , le !'ieur Acquel de fëroll es a
dé déposé :1 la maison d'arrêt de celle ,·ille. • Lettre
tle Calfarelli i Réal. Archi,·es nationales, F 7 81 :O.

2. L't.'lllrcvue arnit ru lieu le . 2~ _rniu. lut('rrogaluirc de LcM1,·re . .\n:l1i,·es du greffe de la Cour d'assi -:es de Boucn.
:i. c ~Oll :i 11'cnlril11ws point 1land 't1ul.it•rg1•; nous
nom :i~~imcs sur 1'11t•1ht• cl ma lilll' me dit : - Saun•1,-moi, marnau, ,.aun•z-moi. - lit' doutant bien dt•
11uui clil• !'.•lait eoupabl1• il t'DU&lt;;c lie ~&lt;'s rl'l:itions 1,·cc
l.t• U1eulicr,je lui di~ : -(..!u'u·ez-,ous fait, ma filll' '!
- Elle 1111• 1·{,pontlil· - c·e~l pur l'ordrt• dt· li. tl 'Ad,é .
J1· l'CJ}llrtis ~ur l1•-d1mnp : ~ Cel/\ rw !-1.' peul pa~. il
t'n -~~t i,!caJ?oUlc . C'e~l '!n hornm,• d'honn,.u;.. Elle
fH'1-s1.:ta a dire c1ue c était par "OIi ordre. 1, in-tant

qu'on lui avait promis, pour prix de son concours, nne somme de 12.000 francs el qu'il
gardait celle-ci comme acompte. Il poussa
cependant jusqu'à Laigle, à la rencontre de
Le Chevalier• et, pour calmer l'impatience de
celui-ci, il l'assura que Dusaussay allait,
incessamment, prendre la route de P:tris
avec 50.000 francs, qu'il lui remellrail inlL'-

des B1:1quet; r.eux-ci prétextaient, pour-garder
l'argent, qu'il appartenait à la caisse royale
et qu'ils en étaient les dépositaires responsables, et la malheureuse se trouvait avoir
commis un crime que rendait vain l'obstination de ces paisans rapaces. Elle était là,
prête à tout abandonner pour rejoindre
Le CheYalier, prèle à s'expatrier mème avec
lui, lorsqu'on apprit que Mme de Combray,
informée par la rumeur publique des laits
qui se passaient en Basse-Normandie, s'était
décidée à se rendre à Falaise pour plaider
auprès des magistrats la cause de son fermier Hébert. Elle arail quillé Tournebut le
13 juillet et pris à Évreux la diligence de
Caen.
Mme Acquet, venue au-devant de sa mère
jusqu'au relais de Langannerie, attendit là
le passage de la voiture publique et, quand
en descendit llme de Combrai, la jeune
femme, tout en larmes, se jeta dans ses bras.
Comme la marquise s'étonnait un peu de ces
manifestations au,quelles elle n'était plus
accoutumée, sa fille, à voi1 basse, lui dit en
sanglotant :
- Sauvez•moi, maman, sauvez-mail!
Ce fut, de part et d'autre, un retour momentané à l'affectueuse confiance d'autrefois.
Tandis qu'on changeait 1cs chevaux et que
les postillons buvaient à l'auberge, les deux
ft:mmes am•renl s'asseoir à l'ombre d'un
arbre, sur l'herbe du talus, au bord de la
route. l.a confession de Aime Acquet fut sans
réticence : elle dit comment son amour pour
Le Chevalier l'a,,ait entrainée à combiner
l'affaire du 7 juin, à héberger les hommes
d'Allain el à recéler chez les Buquet l'argent
enlevé. Si on le trouvait là, elle était perdue
sans ressources, et il était urgent de soustraire les fonds aux Buquet pour les remeure
au, chefs du parti auxquels ils étaient destinés. Elle n'osa, cette fois, nommer Le Chevalier; mais elle argua que, redoutant
l'espionnage des gens de son mari, elle ne
pouvait ni transporter l'arrrent chez elle, ni
opérer le change des espèces chez quelque

banquier de Falaise ou de Caen; tout le pays
la savait réduite aux expédients. Mme de
Combray n'avait pas à redouter les mèmes
dangers, et elle convint, en elTet, que « personne ne s'étonnerait de ,,oir à sa disposition
,,O ou 60.000 francs, plus ou moins "·
!lais, sur les autres points, son jugemenl
lut moins approbatif: non point qu'elle s'étonnât de voir sa fille compromise en pareille
aventure; combien d'attentats similaires
avaient été préparés, en sa présence, à son
château de Tournebut? N'al'ait-elle pas ellemême inoculé à sa fille le fanatisme politique
en lui présentant comme des martyrs des
hommes tels qu'flinganl de Saint-Maur, Raoul
Gaillard ou Saint-Réjanl 7 Et de quel droit
l'eùt-ellc jugée sé,·èrement, elle qui, fille de
l'intègre président de la Cour des comptes de
Normandie, se montrait prête à se faire la
complice d'un vol à main armCe, que &lt;1 la
sainteté de la cause » rendait, à son a,·is,
méritoire. La marquise de Combray professait, sans Je sa\·oir, Je jacobinisme à rebours; .
elle acceptait le brigandage, comme outrefois
les h::rroristes avaient admis la guillotine; le
but rêvé justifiait les moyens d'action.
Aussi ne s'épuisa•t•elle point en reproches;
elle s'emporta, il est vrai, au nom de Le Chel'alier qu'elle haïssait; mais Mme Acquet
l'apaisa en l'assurant que son amant n'avait
agi que sur l'ordre exprès de d'Acbé el que
tout avait été combiné entre ces deux hommes.
Dès lors que rnn héros était de l'a!Taire, la
marquise de Combray était heureuse d'y jouer
un rOle. Le soir même, elle arrÎ\'ait à Falaise
et, laissant sa fille à l'bôtel de la rue du Tripot,
elle alla demander l'hospitalité à l'une de ses
parentes, Mme de Tréprel. Dès le lendemain
matin, elle manda le notaire Lefebvre-'.
Mme Acquet, avant d'introduire celui-ci che,
sa mère, lui fit la leçon : a Parler le moins
possible de Le Chevalier el affirmer que
d'Aché avait tout ordonné. » Sur ce terrain,
Lefebvre trouva Mme de Combray três oonciliantej il n'eut be.min d'employer« ni prières
ni instances » pour l'engager à se charger de
soustraire les GO 000 francs aux Buquet; celle
}' consentit sans aucune difficulté ni observation contraire : elle parut lrès satisfaite de la
tournure que prenaient les choses et elle
s'offrit à transporter elle-même l'argent à
Caen chez Nourry le banquier de d'Aché "·
lei lime Acquet obser\'a qu'elle n'était point
maitresse de disposer ainsi des fonds; c'était
par amour que la pauvre femme s'était associée à l'attentat dn 7 juin et elle se souciait
fort peu de lïntérèt de la caisse royaliste :

du ùêpiu-t ile la ,oiturc arrira l'l uou~ 1·ep.irlimcs ... .\
Falaise jo couchai che:t un(• de mes parentes, Mm&lt;! Trt•·
prl' (sic) qui C111it absente. •
Interrogatoire de M!'le de f.omlu·,1!. _.\rchi,·cs du
greffe de la Cour d'assises de Huuen.
i. • l.cfobne Toulul se jmtilicr en ,lisant &lt;111e
('·,:1ail par J"ordre de )[. OC'slorièrcs. Je lui rcp;irtis
11ue c.::la u'l'lait pas; que je connaissais trop bien M!S
principes. JI m1.: r~pliqua - l\ladamc, je puis ,·ous
11~surer que c'est par son ordre : depuis que ,·ous
l'avt•z ,·u dianger de faron tic p('mcr , les circonstances ne sont plm les mt'mcs, lia lille tenait 1,,
même lanrrage el je ne !ô81ais 11uc 1•épo11drc, &lt;1uoique
j e w•ncha:~è loujours ~ 1'roire 11ue cela n'l•bil 11as.
l.cfcli1·re cl ma llllr, pendant mon i;éjour à Falaise,
me sollicitfrcnl , ,:,1 puliculiéremcnt l.cfeh'1·e, â leur

nider à tran~porter l'nrgenl provenant du 10I.. .. Je
leur fis voir le dauger auquel je m'exposais; mai.)
l·tant seule nec ma fille, elle se jeta dans mes bras
en fondant eu larmes; je ue pus rt'·sister â se~ sollicitalioos. -.
- lnterrogaloire tle ~lme de Cornbrav. Arcl1i,·es
tlu greffe de l:1 Cour d'assi~ s de llouen. •
Ile son t'1ilê Lcft•lnre dCpo,.ri : - « l,a décfor.1tio11
clt~ llm(' de Comhra1· esl im.' \1tcl1•. Je n'eus bcsoiu
11 ·1•mplorcr aucunes 1iriêr1•s ni instances ris-i-ris d'&lt;'lle
pour r cnga,ll'L'r ile transporter des fonds â c~cn. t~llt•
co1ht.'nlil !&gt;OIIS auruue rtifficulli• 11i obSt'rn1li1ms conlraires cl parut mt'me tri·~ satisfailt&gt; clc la tournure
1111e prenaient les cho"l'S. ,
lnlcrroi:ratoire d1• l.delJ1rc ..\rd1iq•-, 1lu greffe de
la Cour d'as,ises d&lt;' lloucu.

gralement.
Mme Acquet ,e désespérait; la prudence
l'empèchait d'essaier de vainue l'entètement

T OU7t.NEBUT - ,
elle ne souhaitait rien, sinon que son dévouetirent pour la Dijude; Leleb1Te les accomment profitàt à l'homme qu'elle adorait et,
bumeur, ne manque pas de pittoresque :
pagna jusqu'au faubourg; il leur donna rensi l'argent était remis à d'.\ehé, toutes ses
dez-vous à Caen pour le surlendemain el leur
peines devenaient inutiles; elle essaya d'inJe revins, dit-il, de la foire vers u11e heure de
remit,
tracé de sa main, un itinéraire qui
sister, alléguant que Dul'après-midi ; lorsque je fus pour attelcr,je \'is dans
saussay se chargeait de porla ,·oiture unt• --rali~ en cuir
ter l'argent au caissier royacl un sac de nuit. Colin, le domc~lique de la Bijucle, jcla
liste de Paris; que Le Che1li--u1 houes dr p.ulle dans la
valier l'attendait pour se
rnilure pour as.seoir ces darendre en Poitou où sa prémes, et Mme t.le Combray 111e
sence était indispensable;
donna un portemanteau, Lin
mais sur ce point, Mme de
ptHfUCl qui mt• sembla êlre du
Combray lut inflexible : la
linge ri LIii parapluie pour
somme entière serait remeure dans la roiture. Quand
mise au banquier de d'Anous flimes en route, je fis
ché ou elle refusait son
lrottrr mes che\'aux: m.iis
Mme .Acquet mr dil de ne
concours 1• Mme Acquet dut
pas aller !;Ï ,ite parce c1u'elles
s'incliner, le cœur bien gros,
ne voulaient arrh·er que le
et tout de suite on tint consoirà C.icn, rn qu't'lles arnicul
seil sur la façon dont s'efdans la ,·oiture d1• l'argent du
fectuerait le transport.
l'OI. Je la fixai et je ne lui dis
La marquise expédia
rien; mais je rnP dis à moiJouanne, le fils de son anmème : - « Voilà encore un
cien cuisinier, à GlatignJ,
de ses !ours; :-.i je !':nais su
pour prévenir Lanot'
:1vanl de parlir je les aurais
laissées là; elle a usé de suh« &lt;1u'elle voulait sur-leli'rfuge pour me compromelchamp lui parler». Jouanne
lre, ne J'ay:rnt pu ouverlrfit d'une traite ]es six lieues
ment. J) Quand je lui en fis
de Falaise à Glatigny el redt•s reproches, queJr1urs jou1-s
Yint, sans prendre haleine,
plus lard, elle ml' dit : _
en compagnie de Lanoë qui
l( Je me doulais bien, si je
le mit en croupe sur son
,·?us ~n eusse parlt•, que ,ous
cheval. A peine lurent-il;
n aur1('z pas voulu. » Pendant
arrivés que Mme de Comla route, ces dames p.irlèrent
bray ordonna à Lanoë d'alensernhle; mais le bruit de la
,,oiture m'empècha d'entendre
ler à Donnay chercher une
cc qu'elles disaient. Ccpe11Yoiture et de se préparer
d?nt j'cnll•ndis lime .\cquct
à un voyage de plusieurs
chrc que cet argent ser,·irait
jours. Lanoë se fit un peu
:1 payc1· des dettes ou à donner
prier, représenta qu'on était
à des malheurcu.:t. Je l'entenau temps des moissons et
ËGLISE 8AINT•GERlL\l~ lJ'ARGENTAN,
dis àirc aussi que Le Chem.
qu'il avait des travau1 urD'après lt ,dtssîn d'fauu: SACOT,
lier ~l\aiL de l'esprit et Mme
gents à terminer; mais ceci
de- C.Om!Jra! di..ait que M. d'Aimportait peu à la marquise
ché alait l'rsprit plus mûr;
qui parlait ferme et tenait à être obéie;
Le Chevalier aurait llCutleur permettrait d'éviter la grande route trop être pl us de l.111guc que
que lui' .... »
Mme Acquet d'ailleurs insista, disant : « fréquentée.
Yous savez bien que maman n'a confi.ancc
Mme de Combray et sa fille couchèrent ce
qu'en vous pour la conduire et qu'on vous
L'itinéraire indiqué par Lelevre se détoursoir-là à la Uijude; la journée du lendemain
paJe toujours bien ,·os courses'. » Cet argunait de la grand'route à Saint-André-de-Fonlut employée en pourparlers arec les Buquet
ment décida Lanoë qui, le soir même, se mit
tenay,_ vers le_ hameau de Basse-Allemagne;
qui, celte fois, n'osèrent résister à l'ordre
en route pour la Ilijude où il coucha. )lme
la nUJt tomba,t quand la voiture de Lanoë
formel de Mme de Combray el, la nuit renue,
de C.Ombray, on le \'Oit, ne ménageait guère
ils livrèrent, bien à contre-cœur, deux sacs passa rorne au bac d'Athis. On gagna, de là,
les pas de ses serviteurs; la dk,tance, du
Breltenlle-sur-Odon, afin d'entrer en ville
contenant neuf mille francs en écus que la
reste, ne semble pas avoir été, pour ces gens
comme
si. ('on venait_ de Vire ou de BaJeux.
marciuise fit placer, en sa présence:., dans la
accoutumés à la marche el au cheral, un
De son cote, le notaire était arrivé dans la
charrette remisée sous la grange. On ne pouempéchement aussi grand qu'elle le serait de
journée à Caen: après avoir mis son cheval lt
vait charger davantage pour un premier
nos jours.
l'auberge dans le faubourg de Vaucelles, il
voyage et ~lme Acquet sen réjouit, espérant
La r,marque n'est pas sans utilité, el elle
tra,·ersa, en promeneur, toute la ville et alla
encore que le surplus de la somme resterait
aidera à l'intelligence de quelques-uns des à sa disposition.
à 1a rencontre « du trésor » sur la route de
incidents qui vont suivre.
Vire. li atteignait, c.ommc huit heures sonLa marquise avait cru prudent d'éloigner
Le jeudi 16 juillet, Lanoë revint à Falaise
naient, les premières maisons de Bretteville
Lanoë; elle l'eoroya à la foire de Saint-Clair
avtc une petite charrette que lui avait prêtée
qui se tenait en pleine campagne à une lieue et se dispo~ait _à re\'enir sur ses pas, très
un paysan de Donnay; il l'a1·ait allelée de son
étonné de n aro1r pas rencontré 1a charrette,
de là cl on ne le revit que le samedi, au mocheral cl d'un autre, emprunté à Desjardins, ment fixé pour le départ.
l~rsque Mme Acquet l'appela par la fenètre
fermier de Mme de Combray. Les deux
La relation qui] laissa de son vopge, d """:'.haret. Ile~tra; Mme de Combray etsa
femmes prirent place dans la carriole et parfiUe _s eta1en1_ arretées là, tandis que Lanoë
quoique notée avec une é,·idente mauraisr
fa1sa1t consolider, par le charron du vi!Ja"e
t. tntcrro$"11Luirc- Ll1• Lefeb\'l'c. Archive~ du gl'effc
0 '
:i. c Celte son111u• fut apportée le soir cl Mme de
de la Cour d assises ,le Rouen.
Féroll~, ~ ocLoLre 1807. \rd1i1·es tlu "relfc 1/e lu
Combray la lit charger sur une pl'lile voiture et aida
2. Intcrrugdoire de Guillaume, dit Lauoë.
0
Cour ri a ~~ l~('s ile /loucu.
lll l\me il la placer. • Oêclaration de lime .kquc-1 dè
i-. Interrogatoire de l,1110C, i scplcmLrc ISO~.

"" 335 ..,.

�1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - une des roues de la voitur~. On prit (( un
rafraîchissement » l't on laissa rcposrr les
ehcvaux: vers dix heures H•ulemt•ut on se
remit en marche : Lefebvre avait pris place
avec les dames sur la carriole; à la barrière
de la roule de Granville, il descendit, paya
les droits d'octroi sur le; deux bottes de
paille c1ue contenait la voiture et l'on pénétra
dans la ville sans autres incidents 1 •
C'était à l'auberge de Gélin, rue PavJe,
que, ~ur l'avis du· notaire, on avait décidé de
porter les fonds; Gélin était le gendre de ce
Lerougc, dit Bornet, que Le Chevalier employait quelquefois, mais la voiture se trouva
trop large pour pénétrer dans la cour de
l'auberge; un passage de troupes avait eu
lieu, ce jour-1.1, et la maison était remplie
de soldats. Il ne pouvait être question 1e s\
loger; mais, du moins, fallait-il laisser là les
deux sacs d'argent; tandis que Gélin faisait
le guet, la marquise, consternée de se roir
en pareil lieu, ne pouvant sortir de la cour
parce que la voiture barrait la porte, dut

assister au déchargement; deux hommes,
l'un en veste, l'autre en ,c pelande bleue '»,
s'empressaient autour de la charrette; ce dernier tenait une lanterne sourde : Lefebne,
Lerouge, Mme Acquet elle-même tiraient de
la paille les sacs qu'on bissait par la fenêtre
du rez-de-&lt;:haussée dans la maison. li semble
que lime de Combray éprouva là, pour la
première fois, le sentiment de sa déchéance:
elle se trouvait brutalement mêlée à l'une de
ces expéditions qu'elle s'était représentées
jusqu'alors comme de chevaleresques pas
d'armes, et ces coulisses du brigandage lui
faisaient horreur. « - Mais c'est une bande
de coquins! , dit-elle stupéfaite, à Lanoë',
et elle insista pour qu'il la fit sortir; il lui
fallut passer par la salle du cabaret encombré de buveurs. Enfin dans la rue, sans tourner la tête, elle s'en alla à l'hôtel des Trois
Marchandli, en face de Notre-Dame, où elle
descendait habituellement.
Mme Acquet ne connaissait plus ces hésitations; elle dut souper avec les recéleurs;

1. l11lerrog1toires de l.anol'. tic lime tic Combray.
de Guillaume, dil L:rnol', passim. Archi\'CS ,lu greffe
tlt! la l:our d'assises de lloucu.
~- lntrrrogatoire rie Guillaume, dit L1110l'.
5. 11. EtonL avec Lanoi; iJui portait mon paquet , je
lui 1li.i: c C'est une l;ande de coquins, il ne faut pa~
se m1'.-ler d'eux. • JI m'olJscn a qu'il ne ,·oulait pas
liti~srr sa rnilurl! ni ses cl1C\'t1U~; JC l'approuvai cl lui
clis de h·s reprendre et tic les 0011,luire i son auberge
accoutumée. • Interrogatoi re de :lime de Cornbra1.

I,_ • - IL Qu'est-ce que le sieur cl'.\chC ,ous a &lt;lit
lor~(fllt' vou~ lui parlâtes de~ mis de la diligcnce '.1 I\. li m'as,nra qu'il u•~· étoit pour rien et qu'il élail
toujours digne de mon estime. - D. A \'Oire&gt; retour
tic Bayeux a,·cz-vous dit il volrc lillr cl à Lefebvre
(1uc vous a\·icz vu d'.\ché't - 1\. Xon, je m'en suis
hicn gardée : je les ai laissés d111s la persuasion oit
ils Cto.ient qu'il l•to.it en Angleterre. 1 Interrogatoire
de lime de Combray ..\rchh·es du greffe de la Cour
d'as~ise!i de llouen.

on sut que, dans la nuit, elle eut uec Allain
une entrevue mystérieuse derrière les murs
de !'Abbaye-aux-Dames; Bureau de Placène,
le caissier des chouans, a.}'ant eu vent d'un
transport de fonds, les y retrou,·a après arnir
encaissé l'argent; ils se séparèrent après une
heure d'entretien.
On ne sait où coucha, cette nuit-là,
Mme Acquet; elle ne parut à l'hôtel des
1'rois-.llarrlwnds que quatre jours plus tard;
elle l' rencontra Mme de Combray qui revenait de Bayeux. Dans son besoin de réconfort,
la marquise avait voulu voir d'Aché et savoir
de lui s'il était vrai qu'Allain eût agi d'après
ses ordres; mais d'Acbé, comme bien on
pense, avait assuré sa vieille amie qu'il réprouvait d'aussi vils moyens et u qu'il était
toujours digne de son estime • ». Elle était
re\·enue à Caen, très marrie de s'être laissé
jouer par sa fille et par le notaire; elle ne
leur dit rien de son séjour à Baieux, sinon
qu'elle n'y avait pas vu d'Acbé et qu'il était
encore en Angleterre; puis, toute boudeuse.
elle partit pour Falaise par la diligence, ne
voulant pas foire route a\'ec sa fille. Celle-ci,
le même jour - c'était le jeudi 25 juillet prit une voiture faisant le service de Caen à
Harcourt et descendit à la Forge-à-Cambro
où l'attendait, avec sa charrette, Lanoë, rentré à Donnay depuis le lundi.

(A

PARIS AU X XVII

J• S!Ëcu:.

-

LE HO! SORTANT

ou

PALAIS DE jl'SrlCE APRËS li:-.E SÉA:,;'C.E ROH.LE. -

...,,. 336 -

suivre.)

G. LENOTRE.

(D',.1frës 1111 Jtssin J/1 ,\fllsu CJ1·11,naltt.1

BELLES DU VIEUX TEMPS
&lt;'l"

Madame du Barr:y

•

i

Par le Vicomte de REISET.

C'est une mode généreuse pourrait-on dire
&lt;1ue celle &lt;Jui consiste à tenter de réhabiliter
des personnages historiques trop séYèremcnt
jugés par la postérité, mais parfois cette générosité franchit les limites
admises et c'est arec une surprise toujours renaissante que
nous \'oyons successivement
éroquer à nos yeux étonnés
des personnages historiques
que nous avons peine à reconnaître tant ils s'écartent
et ils dilfèrentde l'aspect sous
lequel nous nous les étions
jusqu'ici figurés~
Est-&lt;:e à l'amour du paradoxe ou au souci de la vérité
((u'il faut attribuer celle propension singulière? c'est un
point sur lequel il serait peutêtre délicat de se prononcer,
mais la tendance existe d'une
façon incontestable et c'est
avec un sourire quelque peu
sceptique que nous V0)'Ons
maintenant tresser de::; guirlandes à des hommes que
nous regardions jadis comme
des criminels vulgaires ou de
simples scélérats. M. Henri
d'Almeiras a tenlC de justifier Hobespierrc et, si cette
étonna11le disposition doit
E'accenluer davantage, il ne
faut pas dé;espérer de ,oir
prochainement béatifier Fou!lu ier-Tinvillc, el mèmc canoniser Uarat !
Est-ce à dire qu'on ne saurait se montrer trop rude ou
trop sévère et qu'il ne faille
pas quelquefois témoigner de
l'indulgence pour les compromissions des uns et les défaiJ.
lances des autres? Je suis
loin de prùner un pareil ri~
gorisme, et je me plais à
reconnaitre que certains personnages, mieux connus et
mieux étudiés depuis quelSo1mcEs. - ,1/me Du Barry, par Claude Sailll-Audrû:
~ll1Lt: PHL, féui er l9u.11. - La Du /Jarry, !llr
Ed.mont! C'l Jde., de Goucourt: C1u.RJ&gt;t.HIER 181M
- Anec~olcs sur la comtesse Du ·lllirr!} , pa~
0cta1c l za,m~ : Qu.1.\TI\. 1880. - Pierre de
Nol11~e, .J/arie-A11loÎ1/tlle, daup/ti11e - Capefiguc,
Lows .\ V el la ,oczélé dit Xl'IIJ• sii:clc, 18f:ii.
VI. - HISTORIA. - Fasc. 43.

ques années it la suite de recherches consciencieuses, nous apparaissent aujourd'l1ui
tout autres que nous ne les avions jugés.
Je citerai comme un frappant exemple la

Z.u1oa, LE NÊGRE DE

Tatllau de

VAN

4~

1tbtE

DU BARRY.

Loo. (Musü Carnavalel.

.\/me Cm11p1v1, 1822. - Smwr1~01. - Sout•e1tir1
de WebeJ·, 182t. - Arsêue Hou55AJC, f.ouis .\ V,
188i. - LcscurC', Corrrspouda11ce secrète sur
la cour el. la i·illc, 1866. - llaurice Bouln
falo11r de Alorie~ l11loù1etle, 1006. - )Jax. &lt;le l~
l\veheteric , llisloire de lla1·ù-A11loi11ctte, tOOà.

-: ,llémoires

uu·s de Jlme J rgée-te Br1111,

remarquable étude que M. Funck-Brentano a
consacrée à Mandrin. L'éminent historien,
tout en respectant scrupuleusement la vérité
historique et en ne nous dissimulant aucun
des pillages ou des exactions
dont son héros était coutumier, a su faire ressortir en
maintes cir..:onstances les côtés généreux de son carac•
tère, et a réussi à le rendre
pres'(ue sympathique à nos
ieux.
Mais si, dans certains cas,
la postérité a lait preuve de
sévérité excessive et s'il y a
eu des figures historiques injustement calomniées, il est
peut-être dangereux de tomber dans l'excès contraire,
en voulant à tout prix excuser toutes les erreurs, absoudre toutes les légèretés et
blanchir indistinc:tement toutes les consciences.
Tel est le cas, ce me semble, de Mme du llarry, que
M. Saint-André, dans un fort
heau livre paru récemment,
nous montre sous un aspect
un peu dilférent de celui
sous lequel nous nous la. figurons. La du 0arry qu'il nous
présente est toute de tendresse, &lt;le séduction et de
charme, et ne resscmLleguère
moralemenl,, il faut l'avouer,
aux portraits que nous counaissions d'elle.
La perfection de corps cl
de visage de la favorite de
l.ouis XV ne faisait point de
t.loule, et nul n'm•ait jamais
contesté l'aurait irrésistible
de ses blonds chernux boucl&lt;!s, ni des longs cils bruns
qui ombrageaient ses yeux
bleus, alanguis et remplis de
caresses.
Mais si cette merveilleuse
beauté réunit l'unanimité
- Edmond el Jules de Goncourt, 1/istoire de 1llarit:-A11tometle. - Charles Vatel, 1/istoire de la
comles,e d" Barry, 5 ,·olurnes. - Ar~ène Jlous~ye, la ~omlt88t: _du /Jarry. - Émile Canlrel,
,, o,welles a la mcw1 sur la com/r,;He du Barry
lrouvee, dan, les Jmpiers du comte de"". '
Mémoires du comte d' E,pinchal .

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Historia</text>
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              <text>Crónicas</text>
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              <text>Publicaciones periódicas</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Jules Tallandier Editor</text>
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              <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
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              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Escritores franceses</name>
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      <name>Frédéric Loliée</name>
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      <name>Henry Roujon</name>
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      <name>Joseph Turquan</name>
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      <name>Madame Campan</name>
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