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                  <text>1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - une des roues de la voitur~. On prit (( un
rafraîchissement » l't on laissa rcposrr les
ehcvaux: vers dix heures H•ulemt•ut on se
remit en marche : Lefebvre avait pris place
avec les dames sur la carriole; à la barrière
de la roule de Granville, il descendit, paya
les droits d'octroi sur le; deux bottes de
paille c1ue contenait la voiture et l'on pénétra
dans la ville sans autres incidents 1 •
C'était à l'auberge de Gélin, rue PavJe,
que, ~ur l'avis du· notaire, on avait décidé de
porter les fonds; Gélin était le gendre de ce
Lerougc, dit Bornet, que Le Chevalier employait quelquefois, mais la voiture se trouva
trop large pour pénétrer dans la cour de
l'auberge; un passage de troupes avait eu
lieu, ce jour-1.1, et la maison était remplie
de soldats. Il ne pouvait être question 1e s\
loger; mais, du moins, fallait-il laisser là les
deux sacs d'argent; tandis que Gélin faisait
le guet, la marquise, consternée de se roir
en pareil lieu, ne pouvant sortir de la cour
parce que la voiture barrait la porte, dut

assister au déchargement; deux hommes,
l'un en veste, l'autre en ,c pelande bleue '»,
s'empressaient autour de la charrette; ce dernier tenait une lanterne sourde : Lefebne,
Lerouge, Mme Acquet elle-même tiraient de
la paille les sacs qu'on bissait par la fenêtre
du rez-de-&lt;:haussée dans la maison. li semble
que lime de Combray éprouva là, pour la
première fois, le sentiment de sa déchéance:
elle se trouvait brutalement mêlée à l'une de
ces expéditions qu'elle s'était représentées
jusqu'alors comme de chevaleresques pas
d'armes, et ces coulisses du brigandage lui
faisaient horreur. « - Mais c'est une bande
de coquins! , dit-elle stupéfaite, à Lanoë',
et elle insista pour qu'il la fit sortir; il lui
fallut passer par la salle du cabaret encombré de buveurs. Enfin dans la rue, sans tourner la tête, elle s'en alla à l'hôtel des Trois
Marchandli, en face de Notre-Dame, où elle
descendait habituellement.
Mme Acquet ne connaissait plus ces hésitations; elle dut souper avec les recéleurs;

1. l11lerrog1toires de l.anol'. tic lime tic Combray.
de Guillaume, dil L:rnol', passim. Archi\'CS ,lu greffe
tlt! la l:our d'assises de lloucu.
~- lntrrrogatoire rie Guillaume, dit L1110l'.
5. 11. EtonL avec Lanoi; iJui portait mon paquet , je
lui 1li.i: c C'est une l;ande de coquins, il ne faut pa~
se m1'.-ler d'eux. • JI m'olJscn a qu'il ne ,·oulait pas
liti~srr sa rnilurl! ni ses cl1C\'t1U~; JC l'approuvai cl lui
clis de h·s reprendre et tic les 0011,luire i son auberge
accoutumée. • Interrogatoi re de :lime de Cornbra1.

I,_ • - IL Qu'est-ce que le sieur cl'.\chC ,ous a &lt;lit
lor~(fllt' vou~ lui parlâtes de~ mis de la diligcnce '.1 I\. li m'as,nra qu'il u•~· étoit pour rien et qu'il élail
toujours digne de mon estime. - D. A \'Oire&gt; retour
tic Bayeux a,·cz-vous dit il volrc lillr cl à Lefebvre
(1uc vous a\·icz vu d'.\ché't - 1\. Xon, je m'en suis
hicn gardée : je les ai laissés d111s la persuasion oit
ils Cto.ient qu'il l•to.it en Angleterre. 1 Interrogatoire
de lime de Combray ..\rchh·es du greffe de la Cour
d'as~ise!i de llouen.

on sut que, dans la nuit, elle eut uec Allain
une entrevue mystérieuse derrière les murs
de !'Abbaye-aux-Dames; Bureau de Placène,
le caissier des chouans, a.}'ant eu vent d'un
transport de fonds, les y retrou,·a après arnir
encaissé l'argent; ils se séparèrent après une
heure d'entretien.
On ne sait où coucha, cette nuit-là,
Mme Acquet; elle ne parut à l'hôtel des
1'rois-.llarrlwnds que quatre jours plus tard;
elle l' rencontra Mme de Combray qui revenait de Bayeux. Dans son besoin de réconfort,
la marquise avait voulu voir d'Aché et savoir
de lui s'il était vrai qu'Allain eût agi d'après
ses ordres; mais d'Acbé, comme bien on
pense, avait assuré sa vieille amie qu'il réprouvait d'aussi vils moyens et u qu'il était
toujours digne de son estime • ». Elle était
re\·enue à Caen, très marrie de s'être laissé
jouer par sa fille et par le notaire; elle ne
leur dit rien de son séjour à Baieux, sinon
qu'elle n'y avait pas vu d'Acbé et qu'il était
encore en Angleterre; puis, toute boudeuse.
elle partit pour Falaise par la diligence, ne
voulant pas foire route a\'ec sa fille. Celle-ci,
le même jour - c'était le jeudi 25 juillet prit une voiture faisant le service de Caen à
Harcourt et descendit à la Forge-à-Cambro
où l'attendait, avec sa charrette, Lanoë, rentré à Donnay depuis le lundi.

(A

PARIS AU X XVII

J• S!Ëcu:.

-

LE HO! SORTANT

ou

PALAIS DE jl'SrlCE APRËS li:-.E SÉA:,;'C.E ROH.LE. -

...,,. 336 -

suivre.)

G. LENOTRE.

(D',.1frës 1111 Jtssin J/1 ,\fllsu CJ1·11,naltt.1

BELLES DU VIEUX TEMPS
&lt;'l"

Madame du Barr:y

•

i

Par le Vicomte de REISET.

C'est une mode généreuse pourrait-on dire
&lt;1ue celle &lt;Jui consiste à tenter de réhabiliter
des personnages historiques trop séYèremcnt
jugés par la postérité, mais parfois cette générosité franchit les limites
admises et c'est arec une surprise toujours renaissante que
nous \'oyons successivement
éroquer à nos yeux étonnés
des personnages historiques
que nous avons peine à reconnaître tant ils s'écartent
et ils dilfèrentde l'aspect sous
lequel nous nous les étions
jusqu'ici figurés~
Est-&lt;:e à l'amour du paradoxe ou au souci de la vérité
((u'il faut attribuer celle propension singulière? c'est un
point sur lequel il serait peutêtre délicat de se prononcer,
mais la tendance existe d'une
façon incontestable et c'est
avec un sourire quelque peu
sceptique que nous V0)'Ons
maintenant tresser de::; guirlandes à des hommes que
nous regardions jadis comme
des criminels vulgaires ou de
simples scélérats. M. Henri
d'Almeiras a tenlC de justifier Hobespierrc et, si cette
étonna11le disposition doit
E'accenluer davantage, il ne
faut pas dé;espérer de ,oir
prochainement béatifier Fou!lu ier-Tinvillc, el mèmc canoniser Uarat !
Est-ce à dire qu'on ne saurait se montrer trop rude ou
trop sévère et qu'il ne faille
pas quelquefois témoigner de
l'indulgence pour les compromissions des uns et les défaiJ.
lances des autres? Je suis
loin de prùner un pareil ri~
gorisme, et je me plais à
reconnaitre que certains personnages, mieux connus et
mieux étudiés depuis quelSo1mcEs. - ,1/me Du Barry, par Claude Sailll-Audrû:
~ll1Lt: PHL, féui er l9u.11. - La Du /Jarry, !llr
Ed.mont! C'l Jde., de Goucourt: C1u.RJ&gt;t.HIER 181M
- Anec~olcs sur la comtesse Du ·lllirr!} , pa~
0cta1c l za,m~ : Qu.1.\TI\. 1880. - Pierre de
Nol11~e, .J/arie-A11loÎ1/tlle, daup/ti11e - Capefiguc,
Lows .\ V el la ,oczélé dit Xl'IIJ• sii:clc, 18f:ii.
VI. - HISTORIA. - Fasc. 43.

ques années it la suite de recherches consciencieuses, nous apparaissent aujourd'l1ui
tout autres que nous ne les avions jugés.
Je citerai comme un frappant exemple la

Z.u1oa, LE NÊGRE DE

Tatllau de

VAN

4~

1tbtE

DU BARRY.

Loo. (Musü Carnavalel.

.\/me Cm11p1v1, 1822. - Smwr1~01. - Sout•e1tir1
de WebeJ·, 182t. - Arsêue Hou55AJC, f.ouis .\ V,
188i. - LcscurC', Corrrspouda11ce secrète sur
la cour el. la i·illc, 1866. - llaurice Bouln
falo11r de Alorie~ l11loù1etle, 1006. - )Jax. &lt;le l~
l\veheteric , llisloire de lla1·ù-A11loi11ctte, tOOà.

-: ,llémoires

uu·s de Jlme J rgée-te Br1111,

remarquable étude que M. Funck-Brentano a
consacrée à Mandrin. L'éminent historien,
tout en respectant scrupuleusement la vérité
historique et en ne nous dissimulant aucun
des pillages ou des exactions
dont son héros était coutumier, a su faire ressortir en
maintes cir..:onstances les côtés généreux de son carac•
tère, et a réussi à le rendre
pres'(ue sympathique à nos
ieux.
Mais si, dans certains cas,
la postérité a lait preuve de
sévérité excessive et s'il y a
eu des figures historiques injustement calomniées, il est
peut-être dangereux de tomber dans l'excès contraire,
en voulant à tout prix excuser toutes les erreurs, absoudre toutes les légèretés et
blanchir indistinc:tement toutes les consciences.
Tel est le cas, ce me semble, de Mme du llarry, que
M. Saint-André, dans un fort
heau livre paru récemment,
nous montre sous un aspect
un peu dilférent de celui
sous lequel nous nous la. figurons. La du 0arry qu'il nous
présente est toute de tendresse, &lt;le séduction et de
charme, et ne resscmLleguère
moralemenl,, il faut l'avouer,
aux portraits que nous counaissions d'elle.
La perfection de corps cl
de visage de la favorite de
l.ouis XV ne faisait point de
t.loule, et nul n'm•ait jamais
contesté l'aurait irrésistible
de ses blonds chernux boucl&lt;!s, ni des longs cils bruns
qui ombrageaient ses yeux
bleus, alanguis et remplis de
caresses.
Mais si cette merveilleuse
beauté réunit l'unanimité
- Edmond el Jules de Goncourt, 1/istoire de 1llarit:-A11tometle. - Charles Vatel, 1/istoire de la
comles,e d" Barry, 5 ,·olurnes. - Ar~ène Jlous~ye, la ~omlt88t: _du /Jarry. - Émile Canlrel,
,, o,welles a la mcw1 sur la com/r,;He du Barry
lrouvee, dan, les Jmpiers du comte de"". '
Mémoires du comte d' E,pinchal .

�r--

111STO'/t1.ll

dans l'hommage, personne, toutefois, n'a\'ait

songé jusqu'ici à nous entretenir de ses généreuses qualités, ni de la délicatesse de ses sentiments. Son nouvel historien a pris
à tàche de nous dJmontrcr que ~a
séduisante héroïne avait été calomniée et que le moral chez elle ne
venait pas déparer le physique. JI

lades d'enfant gâté déridaient le vieu\ roi
11ue tous les plaisirs avaient lassé.
Sa naturelle bonté n'avait pas été altérée

nous affirme que c·~st avec une sys-

tématique malveillance que la postérité s'est acharnée sur son nom, et

il s'indigne de ce déchainement de
calomnies que rien, à l'en croire, ne
peul juslirier.
Peut-èlrc M. Sainl-.\ndré s'était-il
laissé émou\'Oir par le charme de
celle qu'il a voulu défendre; mais.
grâce it des documents probants, il
a fait bonne justice de bien des fâcheuses légendes dont elle avait été
victime, et ce qui ressort clairement
de celle nouvelle étude, c'est que,

malgré la l,~gèreté de sa conduite,
Mme du llarry n'eut pas la jeunesse
éhontée que lui allribucnt les pamphlets de l'époque. Lorsqu'elle quilla
sa province pour débarquer à Paris,
elle avait quinze ans à peine, et
son visage était aussi joli que le nom de
Lange lfu'dle portait à ce moment. Tout
conspirait autour d'elle « pour dresser des
embùches sur le chemin de sa beauté », et
sa vertu fragile ne tarda pas à trébucher. La
cbute était inévitable pour celle petite ouvrière en modes; mais, s'il faut en croire :;on
apologiste, elle resta la cc grisette » amoureuse
et coquette, el ne descendit jamais au rang de
courtisane ,·énale, comme nous la dépeignent
les nombreux libelles souffiés par Choiseul.
Une &lt;1 grisette JJ avec toutes ses qualités,
tous ses défauts et tous ses appétits, c'est, en
effet, ce que ~Jme du Barry semble être restée
durant toute son existence, et c'est peut-titre
ce qui peut l'excuser davantage à nos yeux!
Elle en gardera toute sa ,•ie les goùts et les
sentiments, et ne sera pas même troub!Ce par
celle étonnante fortune qu'elle n'avait jamais
rêvée et dont elle eût été incapable, à elle
seule, de préparer les moyens !
A Versailles, entre sa perruche favorite, sa
petile chienne Dorine, ou Zamor son négrillon, comme Drouais nous l'a peinte dans le
grand portrait que j'ai sous les yeux, elle
restera ce qu'elle était, insouciante et rieuse,
sans nul désir de s'immiscer aux affaires dont
s'accommodent mal sa cervelle d'oiseau et sa
tète légère. Une seule fois elle touchera à la
politique, et ce sera entre deux éclats de
rire qu'elle renversera le ministère: « Saule,
Choiseul! saute, Praslin ! &gt;J disait-elle en
jonglant avec deux oranges.
Elle s'occupa bien moins des Jésuites et
des Parlements que des fêtes dont elle était
la reine, des parures dont elle ornait sa
beauté, et des bijoux dont elle aYait la hantise. Vivre à sa fantaisie, satisfaire à tous ses
caprices el plaire à Louis Je flien-Aimé, telles
furent son unique ambition et son occupation
constante. Son irrésistible gaieté, ses hou-

..
":\larli, apparllt'D11at ik .\S•• ~
a&lt;"...,_tc,,r,. du f\ar&lt;r·

;et,'

par la violence des attaques dont elle fut
l'objet. Les chansons qu'on lui prodigua
n'aigrirent pas son caractère el ne lui imposèrent jamais aucun désir de vengeance. Elle
ne sollicita aucune lettre de cachet et c'est à
sa prière que l'on mit en liberté les auteurs
de la Belle Bourbon,wise qu'un couplet trop
hardi avait menés à la Bastille. N'était-elle
pas la première à rire de la chanson et au
besoin à la chanter au roi lui-même 1 c, Je
n'ai jamais fait de mal à personne JJ, dirai-elle à Fouquier-Tinville qui vient de la conJamner, lorsqu'elle comparait, apeurée, devant le tribunal révolutionnaire pour entendre
son arrêt.
Légende encore, nous dira son biographe,
que cette grossièreté de langage qu'on s'est
plu à lui attribuer et dont on a voulu souiller
sa jolie bouche. Che, tous les contemporains

TRAi.'lEAU UE J)l\u; DU BARRY,

(Collection dit

Vrc0}1Tf: DE

REtSET,

au chjteau de

Vic-sur Airne.)

Ce traineau, qui proviciit de LOU\'Ccicnncs, s·ornc

il. t·a\'ant du portrait de Zamor. La teinte de la ti2:urc
est du plus beau noir. Zamor porte une coillure dorec
et un hausse-col, doré egalement. L'interieur du trai neau est garni de damas crème avec crépines et
r..a]on::. d'or. Sa caisse est roug-c amaranthe. Il a la
~orme ct·unc conque. Le petit siège de !'arnl!rc, dcs_tme au wndnclcur. est ,·ccoul'ert de velours roug-c a
crcrincs d'or. Les Q"Uidcs tenue~ p~1r le conducteur
pa.~saicat Jans l'ouverture pratiquée au-dessu;; du
bonnet de Zamor, a1in de ne pas !!èner :\\me ùu
Barry, assise dans le traîneau.

qui nous ont parlé d'elle, on ne trouve pas la
moindre trace de cette injuste imputation!
On nous vante au conlraire son goùt incontestable pour les arts et son amour
drs belles choses. Et à l'appui de ces
dires on nous cite les chefs-d'œnvre
donl elle avait peuplé son pavillon
de Luciennes et qu'elle avait commandés elle-même aux plus célèbres
artisles.
D'Espinchal, dans ses Me'mo1res,
nous apprend même que les lettres
ne lui demeurèrent pas étrangères.
&lt;&lt; Depuis sa retraite, nous dit-il,
sa principale occupation après la
toiletlc devint la lecture. )J Enfin,
en parlant de Mme du Darr), Talleyrand Jui-mème !,:e départit de sa
malignité habituelle; il nous parle
non seulement de sa grâce triompbante mais encore du charme de
ses propos; et Belleval, peu suspect
d'indulgence, s'étonne de la Yoir acquérir si vite le ton et les manières
de la cour.
Tous ces portraits séduisants ,
nous croyons sans peine à leur exactitude, mais ces qualités attirantes
ne pourront jamais cependant surfire à innocenter la favorite du scandale caus6 pendant tant d'années à Versailles par sa seule
présence aux côtés de Marie-Antoinette et
des princesses de la maison de France, et,
malgré tout, le nom de Ume du llarry rappellera toujours de f:icheux souvenirs! Sans
doute, M. Saint-André, à l'aide de documents probants et de preuves convaincantes,
a lavé la chàtelaine de Louveciennes de nombreuses accusations, et l'inconscience de
Mme du Barry a droit à des circonstances
atténuantes, mais son biographe ne s'en est
pas tenu là. En se faisant l'écho d'un récit
purement fantaisiste, il a voulu faire jouer à
la favorite un rôle dont la hauteur n'était pas
à sa taille, et lui a prêté un héroïsme dont la
pauvre femme n'était guère capable. C'est sur
ce terrain-là que nous ne saurions le suirre.
C'était au plus fort de la Terreur, nous dit
celle étrange légende, et quelques jours avant
que Mme du Barr)', détenue i, Sainte-Pélagie,
montât sur la fatale charretle pour y faire
son dernier voyage. On sait comment, en
effot, au mois de mars i W3 (avec u □ e telle
imprudence qu'on peut à peine se l'expliquer), Mme du Barry avait quitté l'Angleterre, où elle vivait paisible à l'abri de tout
danger, pour rentrer en France et revenir
s'exposer aux fureurs populaires qui devaient
lui ètre fatales. Fut-elle attirée à ces dangers
par le désir de retrourer ses trésors enfouis
dans les jardins dé Luciennes, ses vaisselles
cachées, ses diamants et ses objets d'art,
restes de son ancienne splendeur 1 Fut-ce le
désir de rentrer dans ses bijoux en poursuivant les a·uteurs du vol dont deux ans auparavant elle avait été victime1 Ou bien, comme
on l'a prétendu, vint-clic remplir une mission
secrète et servir les intérêts du parti contrerévolutionnaire en allant chercher pour ses

HISTORIA

i
DROUAJS, PINXIT

CLICt&lt;f 1111.AU .. t

ce,

MADAME DU BARRY
PL 48

�,

___________________________________

MllDJUŒ DU_BAR}ft - - - ,

amis de nouveaux sub5ides? c'est ce qu'il
n'est guère possible d'affirmer de façon certaine. Ce qui est sùr, c'est que ses sympatbies
politiques bien connues, le respectueux
dévouement qu'elle avait montré à la
famille royale, le deuil qu'elle avait porté
ostensiblement ù la mort de Louis XVI,
tout, même ses relalions en France, se
réunissait pour la rendre suspecte. Son

plus grand désir, en voyant confisquer
ses biens et les dénonciations s'accumuler sur sa tète, avait été d'obtenir un
nouveau passeport pour retourner en Angleterre. liais il était trop lard et eUc
allait périr victime de sa témérité. Le
21 septembre l 7DS, elle était jetée en
prison; elle ne devait plus en sortir que
pour aller 1l la mort. C'est ici (JUe se
place l'épisode rapporté par son apologiste.
Durant les deux mois où elle resta au
secret, un ami dévoué pénétra auprès
d'elle et lui olTrit le moyen de s'évader
si clic pouvait fournir une somme assez
forte pour acheter la complicité de ses
gardiens: « Pourrez-vous sauver deux
personnes'! &gt;&gt; demanda la prisonnière.
Et comme on lui répondait que le plan
préparé ne permettait d'en saurer qu'une:
«Alors, reprit Mme du Barr}', ce n'est pas
moi qu'il faut faire évader, c'est Mme
de Mortemart 1• Voici un ordre sur mon
kmc1uier qui vous comptera la somme. »
Mme de Mortemart était la fille du
&lt;l11c de Ilrissac, commandant général de
la garde royale, gouverneur de Paris,
massacré devant les grilles de l'orangerie de Versailles, que l'alTection la plus
tendre unissait à la favorite et dont les septembriseurs étaieat venus un soirjcter la tète
sanglante dans son salon de Louveciennes.
La dernière pensée du duc avait été pour celte
maîtresse adorée tl laquelle il avait adressé
les derniers mots qu'il eùt pu tracer, et en
échange de cette lidèlc alTection, Mme du
Barry avait voulu, au prix de sa propre vie,
sauver celle de la fille de son amant.
1. Adlllaï1lc-Pau line-llosalic de Cossé-BriS5.1c, fille tic
Timolüon, duc de Brissar, massacré à Versailles, Cl de
Uclie )laucini de l\"cvcrs. Celte dcrnii&gt;rc élail clicmême fille du duc de fürc,mis cl d'llélêne de Pontd1arlrai11.
A1\élaïdc ùc Brissac êpourn, le 28 déccmLrc
1781, le duc de Mortemart, niuf en prcmiêrcs
noces tic An11c-l,;al1riclle d'Jlarcourl ~ !a11uellc i! s·élait

'

et la déclaration suivante est plus catégorique encore:
" Dès les premiers troubles de la Révolution, m'a dit la marquise d'Havrincourt, propre petite-fille de Mme de
~Iortemart, ma grand'mère avait émigré
avec ses enfants en Angleterre, où elle
habitait un cottage avec la duchesse
d'llarcourt i. Ce n'est donc pas à l'intervention de Mme du Barr) qu'elle dut
d'avoir la vie sauve. De plus, elle ne fut
j:imais détenue en prison, ni !t Sainte-Pélagie ni ailleurs. Ce récit est une pure
légende dénuée de toute espèce de fondement. 1&gt;
Nulle affirmation ne peut ètre plus
probante, pnis11ue la marttnise dïlavrincourt est la fille de Louis-Victorien de
Mortemart et se trouve être, par conséquent, la propre petite-fille de la duchesse
de Mortemart, née Brissac.
La favorite de Louis X\", d'ailleurs,
n'avait rien d'une héroïne de roman. et
nous ne saurions conclure avec 11. Saint_\ndré que !"anecdote rapportée puisse
t!tre, à défaut d'authenticilé, du moins
conforme à son caractère.
Si l'on en voulait douter, ses défaillances, ;l son heure dernière, sont là
pour démentir le généreux sacrifice
qu'elle eût fait dans des circonstances si
1ragiques ! - La petite modiste d'autrefois a pu ùtre bonne fille et même
msceptible de louables sentiments, mais
elle était incapab]e d'une pareille immolation, mèmc pour celle qui lui eùl
Cliché Leroy.
été la plus cltère. Sa pelite âme, un
MoNmŒNT ,\ Fm, LE srn1N DE i\brn ou BARRY.
peu rnlgaire, n'élait faite ni pour les granTerre cuite comma,iiëe à CLonroN
des choses, ni pour les grands sentiments.
par la comtesse en 1~72. ( llusie de Cluny.)
Elle n'appartenait pas à la race des grandts
dames qui montèrent sur l'échafaud, en
martyres résignées et en chrétiennes ; elle
montrer la complète inanité. Les descendants fut, au contraire, la première victime de
de la fille du duc de Brissac, le duc de Mor- cette époque sanglante qui ait eu peur de
temart, la comtesse Guy de la Rochefoucault mourir et tlui ait tremblé devant la guilet tous les autres m'ont donné formellement lotine. Elle aimait trop la vie pour avoir
Ic lémoignage que cc récit élail mensonger, fait ,·olontairemcnl le sacrifice de son existence. La mort lui sembla si alJ'rcuse et si
m;iriC ('U 177'!. Ile cc mnriag,; naquirent qu:tlrc !'nfonls: l°Casimir-Louis•Viclurnicn, 116 lc '10 mars li87;
ellrayante que, jusqu'au pied de l'échafaud,
'2° Emma, née en 1i!)ll , mariée ,111 duc de Bc.1u!ieu;
elle implora sa gdce avec des sanglots cl des
::; .. :\11lonic, nCc en 17!)1, mariée au manpm Je Furhi11-Ja11~on; 4° .\licia, nCt· en !SOO, mariêe au duc de
;,émissements, et, pour sauver du couperet
:\uaillcs; clic mourut en 1818.
sa tète char.mante et légère, sous la main du
'!. c·ctaît la mère de la première femme de sou
m.1ri cl elle l'affcclionuail Luul parliculiCrcmcul.
bourreau, elle se débattait encore!
Si touchante que soit cette tradition, elle
p1\:he malheureusement par l'invraisemblance et tout vient se réunir pour en dé-

VtCO)!TE DE

REISET.

�RETOUR DE L'ILE o'ELBE. -

/../après SrEUBEX.

P. DE PARDIELLAN

/:

Un épisode des Cenl--]ours

1

D'après la légende, la grosse fortune de la
maison Rothschild s'est faite au lendemain de
Waterloo; mais s'il fout ajouter foi aux dires
d'un banquier anglais, anonyme, auteur de
mémoires dont le Berliner Lokal An;;eiger

a publié des extraits, le seul retour de l'ile
d'Elbe aurait déjà valu des gains énormes
aux célèbres financiers. A part une allusion
assez obscure que Napoléon fit à ce sujet, en
présence de ses familiers, à Sainte-Hélène, il
n'existe aucune trace de l'épisode suivant,
mentionné pilr le banquier en question.
Celui-ci, très jeune en 1815, travaillait

comme petit employé dans les hureaux de
M. James de Rothschild, à Paris. Le 5 mars,
entre neuf et dix heures du soir, le personnel
de la maison se préparait à s'en aller, c1uand
la porte s'ouvrit brusquement, livrant passage au baron James, qui, tout elfaré, annonça le débarquement de Napoléon à Fréjus,
et sa marche sur Paris. (&lt; Louis XVIII, continua-t-il, ,,a se sauyer aussi \'Île que sa corpulence le lui permettra. Les ministres rédigent une proclamation emphatique qu'ils
feront afficher demain matin. Cc n'est pas

cela c1ui les sauvera. Une fois de plus, la stupidité des Bourbons va troubler la paix et
entraîner la France à de nouvelles guerres.
Vous n'ignorez pas, messieurs, que nous
avons dans nos caves cent millions en napoléons d'or. Il est évident que 'l'alleyrand et
Fouché ne reculeront devant rien pour se
faire bien venir dç l'empereur. Comme ils
savent le monlant de notre encaisse en or, il
est non moins évident qu'ils l'engageront à
s'emparer de celte somme, à titre d'emprunt
force. Comment nous tirer de là 1 La confiscation o"': cent millions entraînera la perle
de notre maison. Mon frère Nathan seul (qui
était l1 Londres) pourrait nous sauver; mais
comment le prévl!uir? 1)
La chose n'était pas facile, car les barrières éLaient fermées et gardties par ]a
troupe. Cependant, l'auteur de Cû récit ayant
appris qu'un Allemand nommé Schmidt,
courrier de l'ambassade d'Angleterre, était
autorisé à sortir &lt;le Paris pour porter des
dépêches à Londres, offrit à M. de Rothschild
de remplir auprès du baron l'\athan la mission qu'il lui plairait de lui confier. Quoique

très inter1oqué par la proposition que lui faisait cet employé à 1,500 francs par an, le
baron James condescendit à lui exposer que
ce Schmidt avait refusé les dix mille francs
qu'on lui avait offerts s'il wulait se charger
d'emporter une leurc à l'adresse de son frère
Nathan, el que, par conséquent, il était superflu de renouveler une tentative auprès de
lui. ~fais J'auteur ne se laissa pas convaincre
et insista auprès de son patron, déclarant
nettement qu'avec de l'argent et une lettre
d'in'troduclion, il se faisait fort de remplir la
mission.
Gagné par sa &lt;:haleur et se disant, en
somme, qu'il ne fallait dédaigner aucune
chance de salut, le baron James lui fit donner
de l'argent et lui remit un chilTon de papier
avec ces mots griffonnés en hébreu : cc 'l'u
peux te fier entièrement au porteur. l&gt; Avant
de suivre l'auteur dans sa course ,·ertigineuse, il importe de remarquer que cet
homme était un passionné joueur d'échecs.
Dès qu'il avait une minute de loisir, il se
précipitait au café de la Hégence, où il engageait, sans tarder, une partie avec le courrier

I

\

�1f1ST0~1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~chmidt, lequel avait au même degré que
lui Je culte de ce jeu, noble enlre tous ..\
force de s'escrimer l'un contre l'autre, res

deux jeunes gens étaient dcrenus une paire
d'amis, plus que cela, de vrais inséparables.
L'auteur, qui, évidemment, n'était pas Je
premier venu, a\'ait entrevu dès le nom de
Schmidt prononcé le parti qu'il pourrait
tirer de la communjluté de leurs goùts. Au
sortir des bureaux de ~r. de Roth~child, il se
rendit au caré de la Hégence et demanda
qu'on voulût bien lui prê!er un jeu d'échecs .
Oe Jà, il s'en alla trouver son partncr. Celuici, tout n·aturellement, s'empressa de lui conter ses peines, c'est-à-dire l'obligalion oll il
était de faire le vopge de Londres . ~on moins
naturellement, l'autre lni proposa de l'accompagner, histoire de faire d'interminables
parlies en vue de rompre la monotonie de la
roule, et finalement l'entortilla de Ja façon
la plus merveilleuse. Schmidt ne demandait
qu'à se laisser convaincre, et bientôt l'émissaire de M. de r.othschild fut installé en face
de lui, dans une conl'oriahle chaise de poste.
An dernier relais avant Iloulogue, l'auteur
s'a,·rangea pour provoquer un accident &lt;le
voilure (il avait enlevé l'écrou d'une roue).
Tandis que ce pauHc innocent de Schmidt
s'échinait à faire faire les réparations nécessaires, son ami, qui, véritablement, n'était
pas digne de ce titre, enfourchait le premier
cheval venu, partait au galop cl, d'une seule
traite, gagnait la ville, après 3\'0ir parcouru
les dix milles qui la séparaient du lhbilre de
l'accid~nl. C'était, on l'avouera, une chevauchée peu ordinaire pour un homme qui.
peul-être, montait à cheval, ce jour-1~, pour
la premil·re fois de sa vie 1 ou qui, du moin~.

ne devait pas être entraîné 11 cet exercice
violent.
Le rniei donc à Boulogne, 011 de nombreux
obstadcs se dressent devant lui, sous forme
de sentinelles postées de distance en distance.
Des pièces d'or, semées adroitement, lui
frayent un chemin. Il se jctle dans une barf(U~ de contrebandiers qui semble préparée !1
c.on intention - comme dans les Trois MousquelaÏl'es - et. poussé par un vent favorable, s'éloigne de la rire. Quelques heures
plus tard, il débarque à Douvres, se fait donner une voiture allelée de quatre vigoureux
postiers et repart à une allure folle. Enfin, à
cinq heures du malin, trente heures après
arnir quitté Paris, il sonne à la porte de
M. Xalban de Rolhschild, lequel, sur le premier moment, n'esl pas autrement enchanté
d'être ré,·cillé à une h1,ure si matinale.
&lt;&lt; Tiré brusquement d'un profond sommeil
et informé de la catastrophe à laquelle sa
maison était exposée, il garde tout son sangfroid et, après une minute de ré/lexion, me
donna les instructions suivantes : C! Vous allez
retourner en toute hâte auprès de mon frère .
Ne vous laissez pas surmonter par la. fatigue
et arrivez à Paris arnnl J\apoléon. Soyez Lien
persuadé que vous n'obligez pas des ingrats.
Je ne vous en dis pas da\'antage, car Je moment n'est pas aux remerciements. Et maintenant, retenr z mes paroles. Le règne de
Napoléon sera éphémère. L'armée se dédarrra évidemment pour iui, mais la nation,
lasse de si nombreuses guerres, ne la suivra
pas . Le problème consiste pour nous à faire
disparaitre notre or, sans nons brouiller avec
l'empereur. ~ous n'avons rien it payer d'ici
quelque Lemps 1 mais les hillC'ls et valeurs vont

subir une dépréciation; par conséquent, l'or
fera prime. Notre ligne de conduite est donc
tracée : nous n'avons qu'à échanger notre
mélal contre des billets el des valeurs et à
garder le tout dans notre caisse jusqu'au
jour oll le calme aura succédé à la tempête.
Il est bien entendu que mon frère devra
assister à toutes les réceptions des Tuileries,
quitte, si on lui demande de l'argent, à répondre qu'il n'en a plus:. ~t maintenant,
partez, mon garçon, et rentrez ù Paris aussi
vite que possible. »
Lorsque le jeune homme allait sortir, le
baron .\alhan le rappela el lui demanda combien de temps il faudrait à Schmidt pour arri\'er à Londres. Sur la réponse qu'il ne pourrait pas y être avant neuî ou dix heures du
matin, M. de flothi:cbild en,·oya son agent
prévenir lord Castlereagh (alors ministre des
affaires élrangères) des én'•nemcnts qui se passaient en France.
&lt;c Comme mus n'avez pas de passeporl,
ajouta-t-il, et que j'en ai plusieurs signés eu
hlanc, je vais vous en donner un. Passez. par
Calais; ce sera plus prudent, car, à Boulogne,
on vous arrètcrait probaLlement. ))
Tout ceci fut exécuté à la lettre, cl le
8 mars, à une heure de l'après-midi, notre
homme remit au baron James les instructions
de son frère. Elles furent si exactement suh·irs
que Je jour où l'empereur rentrait 11 Paris il
n'y avait plus un centime dans les caisses de
la maison Rothschild.
Les plans de Tallei·rand et de Fouché étaient
d~joués, mais pcndaut la courte durée de son
deuxième règne, Napoléon J~r ne témoigna
ni mécontentement ni ressentiment à M. de
Rothschild.
P.

Preuves et épreUl!es

J'ai ouï faire un conte aux anciens, d'une
dame qui était à la cour, maitresse de feu
M. de Lorge, le bon homme, en ses jeunes
am, l'un des vaillants et renommés c.1pilaines des gens de pied de son temps. Elle,
ayant ouï dire tant de bien de sa Yaillance,
au jour que le roi François premier faisait
combattre des lions en sa cour, voulut faire
preuve s'il était tel· qu'on lui avait fait entendre; et pour cc, lais~a tomber un de ses
gants dans le parc des lions, étant en leur
plus grande furiei et Hi-dessus pria M. de
Lorge de l'aller quérir, s'il l'aimait tant
comme il disait. Lui, sans s'étonner, met sa
cape ~m poing et l'épée à l'autre main, et
s'en va parmi ces lions recouvrer le gant. En

DE

BRANTŒIE.

3.:p -

VUE DU CHATEAU DE VERSAILLES, DU COTE DES JARDINS- -

Gravure de

Ni':E,

a·après le

CHEVALJE:R DE L'ESPINASSJ,:,

FRANTZ FONCK-BRENTANO
~

PARDlELLAN.

quoi la fortune lui fut si favorable, que, fai- et faire preuve de leur valeur, ou les y poussant toujours bonne mine et montrant d'une ser davantage, que non pas faire de ces sotbelle assurance la pointe de son épée aux tises.
lions, ils ne l'osèrent attaquer. Et ayant reJI me souvient que, lorsque nous allàmcs
couvré le gant, il s'en retourna dcvrrs sa assiéger Rouen aux premiers troubles, mamaîtresse et lui rendit; en quoi elle et tous demoiselle de Piennes, l'une des honnêtes
les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais filles de la cour, étant en &lt;loure que feu
on dil que, de heau dépit, ~J. de Lorge la M. de Gergeay ne fùt été assez vaillant pour
quitta pour avoir von lu tirer son passe-temps avoir tué lûi seul, et d'homme à homme, le
de lui et de sa valeur de telle façon . Encore feu Laran dïngrande, qui était un des \'aildit-on qu'il lui jeta par beau dépit son gant lants gentilshommes de la cour, pour éprouau nez, car il eùt mieux voulu qu'elle lui ver sa valeur lui donna une faveur d'unr
eût commandé cent fois d'aller enfoncer un écharpe qu'il mît à son habillement de tète;
bataillon de gens de pied, ol1 il s'était bien et, ainsi qu'on vint pour reconnailrc le forl
appris d'y aller, que non de combattre des de Sainle-Catherine, il donna si courageusebêtes, dont le combat n'en est guère glorieux. ment et vaillamment dans une lroupe de cheJe crois que telles femmes, par tels essais, vaux qui étaient sortis hors de la ville, qu'en
se veuJcnt défaire ainsi gentiment de leur.;; Lien combattant il eut un coup de pistolet
serviteurs, qui, possible, les ennuient. Il vau- dans la tête, dont il mourut roide mort sur
drait mieux qu'elles leur donnassent de belles la place; en quoi ladite demoiselle fut satisfaveurs, et l~s prier, pour l'amour d'elles, faite de sa valeur, et, s'il ne fùt mort sur le
les porter aux lieux honorables de la guerre coup, ayant si bien fait, elle l'eùt épousé.

~

•

L'Affaire du Collier
XXIV

Le coup de foudre (snite),
Mme de la Motte voyait approcher le terme
du 1er août où devait être fait le premier
payement de 400.000 livres. EUe avait vu,
chez le cardinal} Baudard de Sainte-James,
trésorier général de la marine, et savait que
celui-ci était attaché au cardinal, fort entiché,
par surcroit, de Cag]ios~ro, en_ relation enfin
avec les Bühmer. li avait marié sa fille avec
le marquis de Puységur, un adepte fervent
de Cacrlioslro et de Mesmer. « Sainle-James,
dit M~e Vigée-Le Brun, était financier dans
toute l'étendue du terme. C'était un homme
de moyenne grandeur, gros et gras, au visage
très coloré, de cette fraicheur qu'on peut
avoir à cinquante ans passés quand on se
porte bien el qu'on est heureux. 1&gt; Dans son
hôtel de la place Vendôme, dont les salons
immenses étaient entièrement tapisséa de

glaces, il donnait des dîners de cinquante vous à. Sainte-James. Pour lui, cent mille
couverts où la nohlesse et les lettres étaient écus ne sont rien. &gt;&gt; Rohan en parla au finan~
brillamment représentés. Sa magnifique pro- cier. li tombait bien.
priété de Nenilly reçut du peuple le nom de
11 Prêter 400 000 livres pour payer le col&lt;t Folie-Sainte-James )), à cause du 1uxe
lier; mais le collier esl fait de 800 000 livres
inouï. li y organisail des soirées où l'on que j'ai prêtées! J&gt;
jouait la comédie, où l'on tirait des feux d"arEncore Sainte-James consentirait-il à cette
tifice, où tant de personnes étaient invitées nouvelle avance, mais, rendu méfiant par
que l'on se croyail dans une promenade pu- l'aventure du fermier général Béranger, il
Llique. Sainte-James étail très ambitieux, désire qu'une lettre, ol1 la reine demanderait
avide de protections puissantes à la Cour; l'argent, demeure enlre ses mains. li n'y faut
il rêvait, non du ruban, mais du cordon donc plus songer.
rouge. C'est lui qui avait jadis prêté aux
Cependant on arrivait à la fin de juillet.
Bohrner les 800.000 livres avec lesquelles ils Mme de la Motte devient agitée, nerveuse.
avaient acheté les diamants du collier, pri- Comment reculer le terme du paiement.?
mitivement destiné à la Du Barry de qui c&lt; Que signifient, lui dira maître Target, ce
Sainte-James avait escompté la faveur.
trouble de votre maison, ces agitations du
Mme de la Motte dil au cardinal: « Je vois 27 juillet, où vous sorte, précipitamment de
la reine embarrassée pour le rnrsement du chez vous, où vous ne revenez ni dîner, ni
1er aoùt. Elle ne vous l'écrit pas pour ne pas souper, ni coucher; où vous vous réfugiez
vous inquiéter . J'ai imaginé un moyen de lui chez des amis et ne voyagez que la nuit? )J
!!tire votre cour en la tranquillisant. Adressez- Ce jour, 27 juillet, elle fait chez le notaire
- 343 ..,.

�r--

fflSTO'R,.1.ll

Minguet, en déposant des diamants C( d'une
immense valeur l&gt; , un emprunt de trentecinq mille livres. Le 51, elle lait porter chez
le cardinal une lettre signée (1 Marie-Antoinclle 1&gt;, ol1 il est dit que les quatra cent
mille livres promises pour le lendemain ne
pourront être payées que le ter octobre, mais
qu'i1 cette dale il serait fait un paiement dl!
sept cent mille livres en une fois, moitié de
la somme totale. Cette fois, l'inquiétude commence it pénétrer dans l'esprit du prélat.
!lais le lendemain une femme de chambre
vient l'appeler de la part de la comlcsse.
Celle-ci, de ses paroles insinuantes, s'efforce

de calmer ses esprils. Et la conriancc lui
revient quand lime de la Molle lui tend une
somme de trente mille li\ res, intérêt à V&lt;'rser
1

aux joailliers pour les srpt cent mille livres
dont le paiement était reculé en, octobre. Le

cardinal, qui croyait toujours Mme de 1a
Molle dans la misère, ne doute pas que celle
somme ne lui ait été remise par la reine. Le
juillet, il voit Jes joailliers, qui accueillent
très mal la proposition du délai. lis protestent avec vivacité et n'acceptent les trenle
mille livres qu'en acompte sur ft,s quatre
cent mille qui leur sont dues immédiatement 1 •
li est urgent qu'ils soient payés, disent-ils.
Sainte-James, leur créancier, de,,ient pressant
et les intérêls qu'ils ont à lui verser les accablent. Le cardinal craint un éclat. L'attitude
des lli.ihmer rendait en effet la 1-ituation extrêmement critique. L'histoire de Mme de la
Motte fait voir en elle une incroyable inconscience, qui fait d'ailleurs sa hardiesse et sa
force . Elle ne voit le danger que quand il est
immédiat et, alors .seulement, cherche à y
parer. En hâte elle fait revenir son mari de
Bar-sur-Aube, où le comte, dans une insouciance parfaite, menait un train royal; puis,
elle combine un coup si hardi, déno l:rnt une
vue si claire des caraclèr('s et de la situation,
qu'une fois de plus on ne peut retenir un cri
de surprise devant ce génie d'intrigue. Le
5 aoùt, elle envoie le Père Loth chercher Ilassenge et lui dit hardiment : (( Vous êtes
trompé. l'écrit de garantie qne possède le
cardinal porte une signature fausse; mais le
prince est assez riche, il payera. D
Parmi ces manœuvres longues, compliquées, conduites avec tant de suite et d'une
main si sùre, c'est ici le coup de maître. Mis
dans cc moment, brutalement, en face de 1a
réalité, épouvanté par la pcrspectire du scandale d'un procès certain, par l'effroyable
honte qui allait rejaillif sur lui Je la scène
du bosquet, à propos de laquelle le procureur du roi lui dirait qu'il avait été entrainé jusqu 'à la lèse-majesté, le cardinal,
qui avait des ressources très grandes, ne
devait pas hésiter à payer les joailliers et à
étouffer toute l'affaire. Et il n'eût pas hésité,
et Mme de la Motte et son mari eussent joui
tranquillement du fruit de leur larcin! Ceci

;;o

. 1. Ces f~it.s, d'après_ le mémoire des joailliers, les
rnterrogalo1res du carrltnal, le plaidoyer de M~ T:iro-et
et les notes qt!C cel_ui-ei r~unit et &lt;JUI sont consen·~es
dans son does1er.8tbL. 11 • de Paris, ms. de !a rt'~en•e

L' JlFF.!11~E
n'est pas une h} polhèse; on a les déclarations
du prince de Roban : « li entrait dans les
projets de Mme de la !lotte, dit-il, de déclarer elle-même que la signature était fausse.
Elle se flattait de m'avoir réduit par ses
adroites manœuvres à payer le collier sans
oser me plaindre. Et j'aurais certainement
pris le parti de m'arranger arec les joailliers,
('n sacrifiant ma fortune et en employant le
secours de mes parents !. n
Malheureusement pour Raban et pour
Jeanne de Valois, les bijoutiers, par timidité,
n'osent affronter le cardinal. Instruit, par son
collègue Bass('ngc, des paroles de Mme de
la Molle, lJiihmcr, en proie aux plus vi\'es
alarmes, court I,~ même jour à Versailles,
s'efforçant d'obtenir une audience de la reine:;.
Il ne peut voir que la lectrice, ~Jme Campan,
qui lui dit :
\( Yous êtes la ,•ictime d'une escroqu('ric,
jamais la reine n ·a reçu le collier . o
Au moins, à présent, les joailliers iront-ils
hardiment faire au cardinal la déclaration
que lime de la Molle leur a conseillée? Jusqu'au bout leur conduite déjouera ses calculs.
Le même jour, 5 août, Mme de la Moite
mandait Hétaux de l'illellc, le pressait de
fuir, lui remellait 4000 livres pour son
voiage. nétaux fait charger ses malles sur un
cabriolet ffUÏI a loué chez Hinnet, sellirr,
rue Saint-Martin . Le cbeval appartient à La
Motte. Il vient souper rue Saint-Gilles, gaiement, jusqu'à minuit, et comme les meubles
de la maison sont d~jà emballôs, à l'exception du lit des époux La Molle, Rétaux va
s'installer dans son cabriolet qu'il a fait
entrer dans la cour et part à deux heures du
malin. li prend le chemin de l'Italie, en passant par la Suisse.
Enfin, ce mème jour, 5 août, Jeanne envoie Rosalie chez le cardinal pour le presser
de venir la voir. Le cardinal a fait défendre
sa porte, mais la femme de chambre insiste,
le suisse la laisse monter. Le cardinal se
rend ru e Neuve-Saint-Gilles. n J'ai des ennemis, lui dit-elle, je suis accusée d'indiscrétions et de van/crics; d·un momrnt à l'autre
je puis être arrèlée; on m'a fait espérer, si
je quille Paris, que peut-être on cessera de
m'apercevoir oll je suis cachée. Je devrais
êl re partie. Juscru e-là je tremble. l~n attcn•
dant que mes ~lfTaires soient terminées ici et
que tous mes meubles soient enlevés, accordez-moi, de grùce, un asile dans votre
hôtel. )J Rohan, confiant jusqu'à la dernière
minute, lui ~it qu'il est prêt à la recevoir
avec son mari.
Dans la journée, elle avait donné un diner
oil elle avait reçu le comte de Barras, sa sœur
Marie-Anne qu'elle avait décidée à Yenir à
Paris, un neveu, et d'autres personnes. Il ne
fallait pas que son trouble intérieurse trahît.
Mais entre onze heures et minuit, après
qu'elle a fait éteindre toutes les lumières
par le portier, elle ouvre la porte doucement,

sans bruit, et glisse comme une ombre,
suivie de Rosalie.
ci Le tremblement, dira Me Target, se
montre dans tous vos pas . Les ténèbres ne
suffisent pas pour vous rassurer contre les
regards; vous craign('z jusqu'à la chandelle
de rntre portier; vous ne sortirez que lorsque
tout le monde sera sorti de sa loge et quand
la lumière sera éteinte; le capuchon de vos
mantelets vous couvrira le visage à l'une el
à l'autre; et c'est ainsi que vous parcourez
mystérieusement, dans l'ombre, la solitude
de celle parlie du boulevard qui vous conduit
à l"botd de Il. le Cardinal où vous allez
prendre refuge. l) Huc Vieille-du-Temple, elle
trouva son mari : c&lt; Le sieur de Carbonnières
nous conduisit dans une chambre qui avait
élé occupée par le sieur abbé George!. ,,
Par cette dernière rnanœuvre, Ume de la
Motte cro}'ait lier définitivement son .sort à
celui de Rohan, établir sa bonne foi : " Si
elle n'avaif pas agi de bonne foi, serait-elle
Yenne ainsi se livrer au prince1 J)
Le 4 aoùt, lendemain de la double déclaration laite par Mme de la Motte et par !!me Campan, Biibmer est appelé à l'hôtel de Strasbourg C'est Bassenge qui y va. Il désire
s'expliquer avec le cardinal, mais, intimidé,
il n'ose encore dire franchement ce qu'il a
sur le cœur, répéter ce qu'il lui a été déclaré
la veille, parler d"un faux. li demande seulement:
C{ Son Éminence est-elle certaine de l'inLrrmédiaire qui a été placé entre die et la
reine? lJ
Bohan voit la surexcitation du joaillier l't
en est effrayé. li faut le calmer. Il serait
capable d"aller jusqu'au roi lui révéler le
secret. nohan lui propose de remettre entre
ses mains le titre contenant les conditions du
marché, revêtu de la signature C! MarieAntoinette de ~·rance &gt;J . Ce sera sa garantie.
Mais immédiatement Bassenge comprend
qu'en cas de duperie cette seule garantie
qu'il a n'en est une qu'en demeurant dans
les mains du cardinal qui lui sert de.caution.
Le cardinal a Leau insister, il refuse de
prendre le billet.
Bassenge reparle de ses inquiétudes ; ses
créanciers s'impatientent, Sainte-James qui
lui a avancé sur le collier 800 000 livres ....
L·angoisse serre le prince Louis à la gorge;
à tout prix Bassenge doit être rassurl•.
&lt;! Si j e vous disais que j'ai traité directe•
ment avec la rei~, seriez-vous content?
- Cela me donn erait la plus grande tranquillité.
- Hé bien, j e suis aussi sûr que si j'avais
traité directement. »
En eflet Rohan n'a-t-il pas vu Marie-Antoinette à Versailles, le soir, dans le bosquel?
la reine ne vient-elle pas de lui faire remettre
50 000 livres? n'a-t-il pas reçu de nombreuses lettres d'elle?
Bassenge répond qu'il demeure inquiet.

1. lnt crr. de Rohan, publié par }[. Campardon,
p. ':223; confrontation à lïnspecteur Quidor, Ardt.

entrant à la Bastille, fut : « J"ai été trompé, j('
payerai le coll ier. »
3. DJclaration de Ilühmcr cl llssse11gc, Arch. 11al.,
Fi/441-~, 13.

1

,ml., X", B/ 1417; )lémoire de lfe T11rgt!l. Collection
complète, IV 1 177. - I.e premier mot du all'll inal,

c&lt; Je ferai représenter à Ja reine combien
ces délais sont nuisibles à vos intérêts. »
ÜJssengc se défie de l'intermédiaire. Sainte•
James est de plus en plus pressant.
&lt;c Je prendsdoncl'eagagement, dit Rohan,
d'obienir du trésorier de la marine qu'il
patirnle pour les pa)'emenls. )&gt;
Cc sont ces mots qui calment le négociant
et il prend congé.
A la suite de cette entrevue angoissante le
prince Louis dicta à Liégeois, l'un de ses
valets de cbambre, un billet où se peignent
ses tourments et qui a été retrouvé parmi ses
papiers. Le voici avec les indications qui
permettent d'en comprendre les termes.
Ell\"o~-J chercher B[assenge], qui soupçonne que
c'est pour lui parler clu même objet (le collier).
Il m'a demandé commer1t il devail répondre. Je
lui ai dit qu'il se garde bien de
foire aucunè ronfi /cncc, qu'il
del"aÎl di1'e qu'il a\'aÎL env,1\é

Entrée avec son mari dans ce petit appartement de l'hôtel de Rohan dans la nuit du
3 au 4 août, Mme de la !lotte en sortit le 5;
le 6 elle partait pour Bar-sur-Aube.
Elle prenait le chemin de son pays natal,
l'esprit rassuré. L'orage en éclatant tomberait
sur J\ohan, qui n'hésiterait pas à le dissiper
en payant les joailliers. D'ailleurs, la négociation n'avait-elle pas été faite directement
entre les marchands et le cardinal? Il n'y
avait pas raison de s'alarmer.
Quand les commissaires du Parlement objectèrent dans la suite à Rohan, que si la
dame de la Motte eût réellement fait imiter
la signature de la reine et rendre les diamants
à son profit, elle n'ellt pas déménagé au
vu et su de tout le monde pour aller à Barsur-Au be et se fût plutôt retirée en pays

l'objl'l rn question à l'étranèr
el que ji&gt; lui rt·comm:rn1lc ab50lumcnl le gerrct rl de ne f.iire
:rncune confidenci&gt;. Il m'a a firmé et n!pété ;J plusicms l'C'prisL'S
que sa vie n'était plus qu'un
lour1nenl dC'puis qu',I il\'nil p1 i:;
la li!lt'r!é tl'éc1·in:1 ii ... ( a rein,,)
, 1 1111'il lui rivait été dit l'flr' C.

(J/111e Cnmpan) &lt;111e le mailrc

(/tt 1·ei11e) 11e s 1,·:iit ce &lt;pic ci&gt;s
gcns-1~ (les Bühmer) \"Oulaicnt

dire. Que la lète lui lournail.
Cet eusemble des choses pourr:iil
aus~i faire tourner la mienne,
si cr n'était si1r que le mo~en
propo.~t.\ (la démarche aupri:s de
Sainlt-James) :1rrange louL pour
le présent el le futur. D'aillem·s l,t
J)C'rsonnc que je propose (SainfeJctmes ) est in struilc dr !nul

parce que débiteur (Les Bülimer)
n·n pu fc.irc nutremr.nl. Ain~i
cela ne change rieu à l'ordre dt'S
cho~cs et au contr,1irc fera naître le ealrue oil est actuellement
le Lroul,lc et le tlés1·~poir 1.

Le cardinal \'it elfccti,·ement Baudard de Sainte-J,1mcs. Il le rencontra dans le
monde, r □ une soirée. Tous
deux se promenaient sur la
terrasse parmi les invités. Le
cardinal supplia le financin
de ne pJ.s presser les bijoutiers el, pour le rassurer, il
lui confia qu'il venait de voir,
écrit de la main de la reine,
&lt;Ju'ellc avait 700 000 livres
pour Jes llühmer. Ruban faisait allusion à la prétendue
lellre de Marie-Antoinette que
Mme de la Motte lui avait
montrée en lui apportant les
30 000 livres d'intérêt sur la somme à verser
ultérieurement! .
1. Bibl. v. de Paris, doss . Target. C'est celte note,

su r laquelle R_ohan ne voulul pas s'expliquer au cours
du procès, ~n'il appelle la « riote informe ».
2. Les fo11s des 3 el 4 aofit 1785, d'a11rès les inter-

Gral'ure d'llubert, d'après L. M. Van Loo.

étranger, Rohan répondit très justement :
« La conduite de ladite dame de la Motte
rogatoires, confrontation~ et récolements du procês,
A1·ch. 111ll., X'! ll/14li, et d'après les notes des dos~iers Target et 8ül11ner, Bibl. v. de /lmis, ms. dc la

réserve.

DU COUTE~ - - ,

n'est pas si inconséquente qu'il semblerait au
premier abord. Elle croyait m'avoir tellement
enveloppé dans ses artifices que je n'oserais
rien dire, et de fait, les manœuvres sont tellement multipliées que j'aurais préféré payer,
ne rien dire et laisser Mme de la !lotte jouir
du fruit de ses intrigues. J)
« Quelle conduite plus naturelle, plus
habile, plus prudente, pouvait donc tenir
Jeanne de Valois? ohserv8 Me Labori. Fuir,
c'est s'accuser, donner à Rohan peut-ètre le
moyen de se déga~er. Rester, c'est condamner
Rohan à arrêter l'afiàire à tout prix, à payer
Biibmer, à se charger de tout. Que peut-elle
craindre en effet? Rohan n'est-il pas un peu
son complice, par son audace à s'élever jusqu'à la reinr, par cette crédulité naïve de
cette entrevue simulée, par cette correspondance ir1Yentée à plaisir? Encore dupe, Rohan ne peut
vouloir perdre la reine; désabusé, il ne peut affronter
une accusation de lèse-majesté, affronter l'échafaud:;. l)
De fait, noLan hésitait. Son
Hprit élait ballotté enlre des
incerlituJes cruelles. Laquestion qui lui avait été posée
par le joaillier, le hanlail. li
s'était efforcé de rassurer IlObmer; mais lui-même n'était
guère rassuré. Et voici q11e
l'escroquerie va lui apparai/re
dans son plein jour quand,
comparant pour la première
fois l'engagrm'ent signé (C Marie-Antoinette de France ,,
qu'il a entre les mains, avec
des billets de la reine qui lui
sont confiés par quelques-uns
de ses parents, il ne lrome
entre les écritures aucune ressemblance.
Cagliostro, son conseill1'r
habituel, e,t appelé auprès de
lui. L'alchimiste, pour une
fois, laisse de rùté les Jumières du grand Cofle, de l'archange Michaël et du bœuf
.Apis. Très perspicace, il démêle l'intrigue. &lt;r Jamais, dit
Cagliostro à floban, la reine
n'a signé Afarie-Anloinetle de
France. Sùrcment vous êtes
trompé. Vous êtes victime
d'une friponnerie et n'av('z
qu'un parti à prendre : aller
vous jeter sans retard aux
pieds du roi et Iui conter cc
qui s'est passé. »
Cagliostro de,·inait-il l'avenir? Dans le présent il parlait
d'or. Nous venons d'indiquer
le moment critique dans la vie de MaricAntoinette, celui où l'arrivée du Contrôleur
3. Fernand Lahori, Confê.rence des avocals, 20 nor
188~.
Alph. Karr (le Figaro, 11 j&lt;lnl'. 1800) d1h-eloppc
des considtlrotions identiques.

�, . _ 111STOR,_1.ll

L' JlFF .111]tE DU COLZ.1E]t _ _ .,.

général l'empêcba de questionner Bühmer
sur le billet qu'il lui remettait: nous voici
au moment critique dans la vie du cardinal.
Eûl-il suivi le conseil de l'alchimiste, l'effroyable scandale était évité. Il était dans une
perplexilé douloureuse. Et c'est encore sa
bonté qui l'arrêtait. Il hésitait à jeter dans
les fers cette jeune femme, une Valois. Elle
avait été poussée à bout pa'r la misère.
« Eh bien, si je le fais, répond-il à Cagliostro, cette femme est perdue.

- Si vous ne voulez pas le faire, un &lt;le
vos amis le fera pour vous.
- Non 1 non, laissez-moi réfléchir. l)
&lt;&lt; J'étais dans la perplexité sur le parli
qu'il me convenait de prendre, incertain s'il

27 juillet 1785, à l'abbé George!, son vicaire
général à la grande aumônerie, pouvoir de
disposer de tous les bénéfices dépendants de
l'évêché de Strasbourg. de l'abbaye de SaintVaast, de celle de la Chaise-Dieu, du prieuré
de Soucillange et d'accorder toutes lettres de
nomination.

A Ilar-sur-Aube, Jeanne donnait des fèles
éblouissantes. C'était un luxe fou. Avec son
mari elle va aux réceptions organisées par
les seigneurs de la contrée. A Châteauvillain,
le duc de Penthièvre l'accueille avec les plus
grands égards . {! Lê prince, dit Beugnot, la
reconduisit jusqu'à la porte du deuxième

jardins de l'abbaJ"e. Le ciel était rempli de
lumière. Le soleil avait disparu derrière les
hauteurs boisées qui enserrent Clairvaux. Les
arbres que porte la colline se découpaient en
dentelles noires sur un fond pourpre et or,
avec des coulées de cuivre vert, flamboyant ;
mais la vallée était dans l'ombre. Seules les
cimes des peupliers et des sapins émergeaient,
d'un jaune orange, comme trempées dans du
safran. Peu à peu la lumière s'est apaisée, le
ciel est devenu violet. Dans la vallée se tasse
une brume blanche, d'instant en instant plus
opaque, où se mêlent des tons gris de plus
en plus sombres . De gros nuages envahissent
lecoucbanl. Le crépuscule se perd dans la nuit.
Neu[ heures sonnent. C'est le moment du

VUE DE L'ABBAYE DE CLAIRVAUX 1 PRÈS DE BAR-SUR-AUDE.

fallait tout ébruiter en dénonçant la dame La
~Joue, s'il ne serait pas plus sage de payer le
collier et d'assoupir celte affaire 1 • »
En ce moment, l'âme du_cardinal fait pitié.
Enfant gâté de la fortune, élevé dans la richesse, les honneurs, tous les obstacles tombant d'eux-mêmes devant ses pas, il ~tait
devenu l'homme d'esprit, de manières délicates et agréables qui charmaient ses amis :
mais l'agrément même de la vie avait émoussé
en lui le caractère. Devant une décision à
prendre, il recule. Et cependant quel gouffre
s'ouvre devant lui. Un fait montre les craintes
qui l'envahissaient. En prévision d'événements
redoutés, peut-être mème de la privation de
la liberté, le cardinal de Rohan donna le

salon donnant sur le grand escalier, honneur
qu'il ne fait point aux duchesses et qu'il
réserve pour les princesses du sa11g 1), tant il
a de respect pour la petite-fille des rois. Le
comte Beugnot voit les époux La Motte presque
journellement.
Le i 7 août, Beugnot avait accompagné
Mme de la !lotte à l'abbaye de Clairvaux
pour les solennités en l'honneur de saint
Bernard. L'abbé, dom l\ocourt, prodiguait
lui aussi à la comtesse les plus rares distinctions. Il croyait, dit Reugnot, à ses relations
avec le cardinal et la traitait comme une princesse de l'Église. Jeanne était dans une toilette brillante et toute couverte de diamants 1.
On se promena toute la soirée dans les beaux

souper. L'abbé Maury, qui devait arriver le
soir même pour prêcher le panégyrique du
saint, était en retard. On se décide enfin à
neuf heures et demie à se mellre à table sans
lui. Le grand réfectoire, percé de deux: étages
de fenêtres, est en fête. Les murailles d'un
blanc cru renvoient la lumière des Lougies,
et les camaïeux: bistres, dans les voussures,
entre les pilastres élevés - des sujets religieux auxquels le style du temps donne un
air de mythologie à la Van Loo - brillent
d'un joyeux éclat.
f,e roulement d'une voilure. L'abbé Maury
parait, essoufOé, agité.
Des nouvelles?
&lt;( Comment des nouvelles1 Mais où vivez.

1. ~oies ile Bohan pour son 3\'0Cal ~I• Target, Bibl.

1•. de Paris, ms. de la rCserve cl inlNJ'. dC' Cagiiostro.

2. ~ol&lt;'s de T:irgel, Biul . v. de Pal'is, téscrve.

Yous donc? le prince cardinal de Bohan,
grand aumùnier de Franee, arrêté mardi
dernier, jour Je l'Asscmption, en habits pontificaux, au moment où il sortait du cabinet du roi. On parle
d°Lm collier de diamants acheté
au nom de la reine .... &gt;&gt;
.Jeanne était assise entre les
robes noires de deux moines et
sur son sein les diamants resplendissaient.
(&lt; Dès que la nouvelle avait
frappé mes oreilles, dit Beugnot, j'avais jeté les yeux sur
Mme de la Molle, qui avait laissé
tomber sa serviette et dont la
figure, pMe et immobile, restait perpendiculaire à son assiette. Le premier moment
passé, elle fait effort rt s'élance
hors de la salle à manger.
L'un des dignitaires de la maison la suit, et, quelques instants
aprè3, je quitte la table et vais
la retrouver. Déjà elle avait fait
mettre ses chevaux ; nous partons. »
Jeanne de Valois prononce
des paroles incohérentes. Brusquement sa pensée s'arrète sur
le no,TI de Cagliostro :
c1 Je vous dis que c'est du
Cagliostro tout pur.
- Mais vous avez reçu ce
charlatan, et ne vous êtes-vous
pas compromise avec lui?
- En rien, et je suis tout à
fait tranquille, j'ai eu grand
tort de quitter le souper. i&gt;
Ucugnot n'a pas une égale
confiance. Il conseille de fuir
en Angleterre.
C! Monsieur, vous m'ennu}'CZ
à la fin ! Je vous ai laissé aller
jusqu"au bout parce que je pensais à autre chose. Faut-il vous répéter dix
fois de suile que je ne suis pour rien dans
celle affaire? Je suis très fàchée de m'èlre
levée de table. Il
Le temps s'était g:Hé. De lourds nuages
roulaient au ciel. C'é1ait l'orage. Dans la nuit
noire la pluie tombait à Yerse. La Yoiture
était fouellée par les branches mouillées des
arbres, ·des hêtres et des frênes qui forment
les bois de Clairvaux : un clapotement monotone qui énervait. Les roues s'embourbaienl
dans les ornières. Le tonnerre éclatait. Par
moments les chevaux s·ébrouaient, refusant
d'avancer. Enfin on sort du bois. Des deux
cùtés du chemin les champs s'étendent mornes
el dé:;erts . Les lanternes sont éteintes. On ne
voit plus devant soi. La comtesse a peur que
les chevaux ne traversent pas droit les ponts
de l"Aube el la jettent dans la rivière. On
passe aux. Crottières. Enûni on arri\"e rue
8aint-Michel, à la maison de la comtesse.
l:Jeugnot lui conseille de brûler tous les papiers qui concernent ses rapports avec le
cardinal. 1( Nous ouvronsi écrit-il, un grand

colîre en bois de santal rempli de papiers de
toutes couleurs. J'étais pressé d'en finir. ii
Pourqnoi ne pas jeter le tout au feu, ensemble,

Grarnre d'Hubert, d'après Méont.

tience 1 • BOhmer s'y rend le U août. Interrogé, il dit comment il a vendu le collier.
~farie-Antoinctte, étonnée, effrayée, ordonne
au bijoutier de lui rédiger un
mPmoire, qui lui est remis le
12 i. La négociation du Collier,
l'initiative de !!me de la !lotte,
les démarches du cardinal et la
remise du bijou entre ses mains
y sont racontées en détail.
:\farie-Antoinette en parle
aussitôt au roi, émue, irritée.
Elle se senl outragée par l'abus
fait de son nom. L'antipathie
que sa mère lui a communiquée et a entretenue si soigneusement en elle, reparaît dans
toute sa force. cc L'affaire, écrilelle à son frère Joseph ![, a
été concertée entre le roi et moi,
les minislres n'en ont rien su. 1&gt;
Ce fut le malheur. Dans le ministère, étaü alors un homme
de premier ordre, doué d'une
connaissance profonde des hommes et d'une précieuse expérience, le comte de Vergennes.
Il eût empêché la faute irréparable qui Ya être commise.
Le 10 aoùt, Baudard de Sainte-James dinait chez le cardinal.
Celui-ci, au cours de la conversation, se plaignit encore de
Ilühmer, de ce qu'il avait négligé de parler à la reine du
collier, ayant eu occasion de la
voir.
&lt;t Je ferai dire à Ilassenge,
ajouta+il, d"aller à Versailles
vendredi prochain, pour parler
avec Sa Majesté".»
Le 15 août, jour de l'Assomplion, était jour de grande
fêle à la Cour depuis le vœu de
Louis XIII plaçant sa couronne
et le royaume sous la protection de la Vierge.
C'était aussi la fête dtl la reine. Toute la cour,
et la noblesse qui gravitait autour de la cour,
se trouvaient à Versailles, et le peuple arrivait en foule de Paris. Dans la matinée, le
roi, la reine, Breteuil, le garde des sceaux

en bloc? Mais Jeanne tient à ce que le jeune
avocat lise certains documents. C'était la prétendue correspondance amoureuse de Rohan
avec Jeanne de Valois . Il était nécessaire que
Beugnot en pril connaissance afin d'en pouvoir témoigner à l'occasion, mais nécessaire
aussi que les lellres fussent anéanties après
cette lecture, afin que l'authenticité n'en pùt
.1. « lfonsie.~r, M~1lam e de ~fozri ti l s·agil de ~lme de
)lise1")&gt; premier~ f7mme de charge de la reine) nl'a
être contrôlée .
elrnrge de vo~s i•crne de la par de Ln Beine de \'OUS
L'aube blanchissait quand Ileugnol prit lro_uver demin mat1n 1 9 du présent. à Trianon. ~a
MaJeslé veue ,·ous l'aire voit- une boucle de cinlurc
congé. 'fous les papiers étaient détruits.

XXV
De la fange sur la crosse
et sur le sceptre.
Tandis que le cardinal était dans ces perplexités, la reine, mise au courant de la
conversation que Mme éampan avait eue, le
vendredi 5, avec son joaillier, manda celui.ci
à Versailles, le lundi 8 aoùt. Elle le mande
en toute hâte. Le billet, rédigé par Loir, son
valet de chambre, témoigne de son irnpa-

dont les diameJJl ue tienne pas bien, leur (l'heure)
l! pl~s como&lt;le serel entre neuf ou cl ix heur du matin .
.1ai I h_~nnenr cleslre, Monsieur, Yot1·e humble ser\'iteur. Signé : Lorn. F,n poslscriplum : Si monSÎt!llr
llohemer 11etés p:is à Pal'is, je pry monsieur llazauge
denv~yer un cx1Jres it lloisi (l:iuissy•Saint-1,l'ger). Uc
Ve1:s11.1llcs, cc 8 aou~l 171fü. Au 11erso : Service de ]a
~eme trës p~essC. Monsieur, monsieur Bohemer, juuuillicr .du .Rot ~l de la Couronne, rue Vendom'me au
ifüra.1s, a ~:iri s. En apnstille : Au porteur dix-huit
so! ~1 !a presente est remis ..avan lroi~ heur de J'npri:s
rn1.d1, cc g a?ust. » Doss. llohmer, Bi.hl. v de Paris,
m~. de la resctre.
2. Il y a deu" mëmoires du Bôhmcr cl Ilassen&amp;e
c~posant l'a!l~ai~e du _Collier, c~,lui qui fut remis Îe
12 ;oùl 178;i a la rerne _(publie e1~ 1786, s. 1., in-~
de. -4 p.) el u11 autre qu, fuL remis le 23 août au1
m1~1str~s. Arch. trnl., F~ 4445/13.
oJ. Bd.il. ual., ms ..loly de Fleury 2088, f 0 328 v.

�..,
r--

H1STO'l{1.11

Miromesnil se sont réunis à dix heures dans
le cabinet du roi 1, Vergennes n'y est pas; la
riuestion qui va être agitée n'est pas de son

celte acquisition d'un collier de diamants que
vous auriez faite au nom de la reine? &gt;J
Rohan est devenu blême.

CHATEAU DE VERSAILLES, -

département. Breteuil donne lecture à haute
voix du mémoire des joailliers. Les opinions
sont exprimées. Miromesnil recommande la
prudence, la modérat;on : « Il faut, dit-il,
s'informer encore, Rohan n'est-il pas d'un
rang et d'une famille à être entendu avant
que d'ètre arrèté? J) Avec violence, Breteuil
exprime une opinion opposée. Nous avons dit
la haine personnelle qui s'était élevée entre
Rohan et lui.
Uretcuil étr1it un homme très bon et fut
un minislrt! dislingné auquel l'histoire finira
par rendre justice. Avec ses grandes qualilés
de cœur et d'esprit, il avait malheureusement
une nature ardente el brusque. Il crut véritablement que le cardinal, abimé de delles,
avait imaginé une pareille nf'gociation pour
se libérer de ses créanciers. Il exprima l'avis
de l'arrêter sur-le-champ. Marie-Antoinette,
non moins passionnée, ne comprenait pas
qu'on hésitàt : « Le cardinal a pris mon
nom comme un vil et maladroit faux monnayeur. &gt;&gt; Louis XVl inclinait vers l'avis de
Miromesnil. Il demanda à Breteuil d'aller
chercher Rohan. Celui-ci s'était rendu à Versailles pour célébrer, dans la chapelle du
palais, l'office de ]'Assomption. li se trouvait
avec les &lt;&lt; grandes entrées &gt;&gt; dans le cabinet
du roi !, C'étaient les dignitaires de la Cour,
les noms les plus illustres de la noblesse. A
onze heures, il entre dans le Cabinet intérieur,
vêtu en soutane de moire écarlate et en
rochet d'Angleterre.
« Mon cousin, dit le roi, qu'est-ce que
1 . Aujourd'hui, au châl ëau de Versailles, salle 130.

LE CA131NET DU ROI.

&lt;! Sire, je Je vois, j'ai éié trompé, mais je
n'ai pas trompé.
- S'il en est ainsi, mon cousin, vous ne
devez avoir aucune inquiétude. ~Jais expliquez-vous .... J)
La reine était devant lui, la tète haute et
fière. Elle le perçait de son re~ard qu'elle
savait rendre si dur et altier; elle l'écrasait
de sa colère, de son mépris . Quelle chute
brusque, atroce, où d'un coup était brisée la
belle et Iongnc espérance qui s'était peu à
peu élevée en Rohan depuis la scène du soir
au fond du parc. Bohan étouffe, le sang enne
ses tempes, ses jambf's fléchissent. Le roi
voiL sen é~otion et lui dit d'une voix plus
douce : « Ecrivez ce dont vous avez à me
rendre comple. » El le roi passe dans sa
bibliolhèquc5, avec la reine, avec Breteuil el
Miromesnil. TTohan est seul, assis devant une
grande feuille blanche, les yeux hagards, la
cervelle vide. li regarde la feuille blanche
fixement. Sa main tremble. Il écrit quinze
lignes commençant par ces mols : C( Une femme
que j'ai cru ... », finissant par ces mols :
u madame J,amotle de Valois ».
Nous lisons dans le rapport officiel au lieutenant de police de Cros11e : 1&lt; Le roi a lais~f!
le cardinal seul dans le cabinet ari.n qu'il pût
écrire lranquillcment. Quelque temps après
le cardinal a apporté nu roi sa déclaration
qu'une femme nommée de Valois lui avait
persuadé que c' étai I pour la reine qu'il fallait

2. Aujourd'hui snlle 125. Ne pas confondre le Cabinet, appclë amsi cabincl du Conseil, al'cc le Cabiriel
intérieur.

- 348 ""

faire l'acquisilion du collier et que cette
femme l'avait trompé. n
cc Où est celte femme? dit lo roi.
Sire, je ne sais pas.
- Avez-vous le collier?
- H est entre les mains de cette femme. &gt;J
(( Le roi lui a dit de retourner dans le
caLinel et d'y allendre. Quelques instants
après, le roi et la reine ont été dans le cabinet
où le cardinal attendail. lis ont ordonné au
garde des sceaux et à M.' de Breteuil de les
suivre. Alors le roi a ordonné au baron de
.Breteuil de faire lecture du mémoire des
deux marchands. lJ
C( Où sont ces- prétendus billets d'autorisation, écrits et signés par Ja reine, dont il est
question dans le Mémoire? dit le roi.
Sire, je les ai, ils sont faux.
Je crois bien qu'ils sont faux!
.le les apporterai à Votre Majesté.
El cetlc lellre écrite par vous aux marchands joailliers, qni est également d;ms lé
Mémoire?
- Sirr, je ne me rappelais pas l'arnir
é,-rite. mais il foet bien que je l'aie écrite
puisrpt 'ils en donnent copie. Je pa}crai le
colli(•r. l&gt;
Un moment de silence, et le roi rl'prend :
c( Monsieur, je ne puis me dispenser, da11s
une pareille circonstance, de faire mettre les
scellés c:hez vous et de m'assurer de YOtre
personne. Le nom de la reine m'est précieux.
Il est compromis, je ne dois rien négliger. &gt;&gt;
l\ohan supplie de lui éviter l'éclat, surtout
an moment où il va entrer dans la chapelle
pour orficier devant toute la Cour el la foule
de peuple ,enue de Paris. Il invoque les bontés
du roi pour Mme de Marsan qui a eu soin de
son enfonce, pour le prince de SouLisc, pour
le nom de Rohan.
Le roi, reut-êlre, allait céder; mais la
reine, qui s'étaiL contenue a\'eC peine, inter, ient :
&lt;( Comment est-il po,;;sihle, monsieur le
cardinal, que, ne vous ayant pas p·irlé depuis
huil ans, vous ayez pu croire que je voudrais
me servir de rntre entrf'rnise pour conc:lure
le marché du collier? i&gt;
Marie-Antoinette parle d'une voix haule et
nerveuse. Elle pleure. Ce sont trop dt.! r:111cnnes, avec celles de Marie-Thérèse, qu'rlle
ressent en ce moment. Son émotion g-.ignc le
roi. Breteuil l'emporte sur Miromesnil.
&lt;l :Monsieur, je tàcherai de consoler ,·os
parents aula1H que je le pourrai . .le dé:-ire
que vous puissiez vous justilier ..le fai~ cc
que je dois comme roi et comme mari. &gt;&gt;
Cependant la foule brillante qui emplissait
les appartements du roi, l'Œil-de-Br~uf, la
ChamiJre, le Cabinet du Conseil, lcCalii11l'l de
la Pendu le, était devenue nerveuse. L'IH'U re
de la messe était écoulée depuis longtemps.
Tout était devenu sombre. On pressenlait un
orage. Que se passait-il derrière la lourde
porte de glace, dJns le Cabinet intPrieur '! Et
les rumeurs de circuler, des bruits vaguts,
des propos.
Un remous. La porte de glace s'est ouverte.
3. Aujourd'hui salle 155.

_______________________________ L'

Rohan parait, droit, pâle. Breteuil est derrière lui. Celui-ci ne se tient pas de joie. Son
,·isage en est empourpré. D'une voix éclatante
il crie au duc de Villeroi, capitaine des gardes
du corps :
&lt;( Arrètez monsieur le cardinal! &gt;&gt;
Quel hourvari l Les courtisans se bousculent. Ceux du second rang se haussent pour
mieux voir. Il en est sur les banquettes. Et
ils sont tous là, les « entrées de la Chambre &gt;1 ,
les &lt;( entrées du Cabinet i&gt;. Sous les yeux qui
le dévisagent, le front moite, le regard 11xe,
talonné par Breteuil qui se rengorge, le prince
Louis lraver.;e l'enfilade des salles, le cabinet
de la Pendule, le cabinet du Conseil, la
Chambre. l'Œil-de-llmuî : le long calvaire!
Il csl enfin appréhendé au moment où, sortant des &lt;! appartements n, il passe de l'Œilde-Ilœuf dans la grande galerie. Une lumière
éblouissante. Le soleil tombe à plein par les
larges fenêtres, reflété par les glaces. EL ici
c'est la foule, le peuple même qui s'entasse.
Dans sa parure ponti0cale, s'apprètant au
sacrifice divin, le prince cardinal, grand aumônier de la France, est arrèté comme un
voleur 1 •
Au premier moment la confosion avait été
si grande que Villeroi avait dù attendre avant
de mettre l'ordre rrçu à exécution. Il avait
confié le cardinal à M. de JouITroy, lieutenant
des gardes du corps. Et, dans l'émotion générale, le seul qui ait du calme, c'est Rohan,
redevenu maître de lui, Il demande d'une
voix tranquille à M. de Jouffroy un crayon,
et écrit, sans autre façon, quelques mots sur
un billet qu'il a appuyé au fond de son bonnet
cat·ré rouge : c'est l"ordre à son fidl:le :iLbé
Georgel de brûler immédiatement tous les
papiers qui sont dans « le portefeuille rouge ii :
les lettres si thères jusqu'à ce jour - cc
qu'il a,·ait pu conserver des petits billets à
virrnelles bleues. Quand il arriva à l'h(Jlel de
St;asbourg, sous escorte, l'ordre était exécuté.
Le lendemain Rohan partit pour la Ilastille,
rassuré de ce côté.
Mme Campan nous fait connaitre l'~tat
d'esprit de la reine : C&lt; Je la vis après la sortie
du baron de Breteuil. Elle me lit frémir par
son agitation.
&lt;! Il faut, disait-elle, que les rices hi&lt;lcux
C( soient démasqués. Quand la pourpre ro(1 maine et le litre de prince ne cai.;hent
(( qu'un besogneux, un escroc, il faut que la
France entière t·t que l'Europe le sac.lient! J)
Marie-.\ntoinctte complait sans les partis
qui allaicut se mettre avec TTohan . Tout
d'aLord sa famille imrnédiale, les fiohan, les
Soubise, les Marsan, les .Brionne, le prince
de Condé qui a t'·pousé une Bohan et sa maison puissante; et autour d'eux tous les méronltnts de la Crmr; tout le clergé, dont
l\ohan esl le chef, depuis le plus humble
séminariste jusqu'au prince-archevêque de
Cambrai qui est, lui aussi, un Rohan; le
. ~ .. Celle sc~u.e ~ ~lé reeonsliluée d':iprês le rnpporl
olf1c1cl ad'.·esse a 1 \uroux de Crosne, ,l1el~lenanl général de µohce (puhl. par Pcuchct, Memoire11 tirés des
A_l'~hives de t.a poli~e, Ill, 158-61 ), complété par le
r~cat que Mane~Anlomette en a c1woyé à son frëre
Joseph Il (lettre du 22 :1oùl 1785, pu!Jliée par lll\l. de

Parlement rival du trône; la Sorbonne où
Bohan est proviseur E:l où il est aimé; les
ennemis de Breteuil, et ils sont nombreux
puisque Breteuil est un homme de valeur;
les ennemis de la reine, et ils sont nombreux
puisqu'elle est charmante et bonn~; Calonne
et ses créatures; Lenoir el ses partisans; le
Garde des Sceaux lui-même, ami du cardinal;
enfin les gazeliers, les libellislcs, les nouvellistes, les esprits forts d'estaminet, les di-5coureurs de prÔmenadc5 publiques , les orateurs du Palais-Ropl, qui voient dès alors,
dans ce conflit enlre la reine et le premier
dignitaire de l'Église de France, une lutte où
le trône et l'autel, précipité.:5 l'un contre
l'autre, vont, l'un l'autre, se fracasser.
l\ivarol écrit : ,, li. de Oreleuil a pris le
cardinal des mains de Mme de la Molle el l'a
écrasé sur le front de la reine qui en est
restée marquée. l&gt; Cette image, qui compare
nohan dans sa robe rouge aux coqnelicots
qm: les enfants s'écrasent sur les tempes, est
hardie, a~surément; mais elle dit bien cc
qu'elle veut dire.
Au Parlement, l'un des conseillen les plus
écoutés, Fréteau de Saint-Just, s'écria, se
frottant les mains, quand il apprit le scan&lt;lale, : c&lt; Grande el heureuse affaire! Un cardinal escroc. la reine impliquée dans une
affaire de faux!. .. Que de fange sur la crosse
el sur le sceptre! Quel triomphe pour les
idées de liberté! Quelle importance pour le
Parlement 1 »
Le 1• juiu 1 70., , à P,ris, ledit conseiller
Fréteau de Saint-Just f11l décapité, Les lrico-

CHATEAU DE VERSAILLES. -

Beaucourt cl de la Rochelerie, Il. 74-76); par le

récil que Rohan en fiL d~ns la suite lui-même; par l:1

relation de Bescnval (Mémoires, éd. Barrii:irc, Il ,
164-65) qui en tenait les circonstances de la bouche
même de la reine; cl par les letlres que Rivière,
agent diplomalique de Saxe, adressait au priucc Xo"ier

Jl1'1'.1!11(E DU COLI.TE]( - - .

leuscs débraillées 1 les patrioles aux figures
Jie de ,,in se pressaient autour de la guillotine. Fréteau pensa-t-il à ce moment à reprendre sa harangue : (( Grande et heureuse
affaire!. .. de la fange sur la crosse et sur le
sceptre ... triomphe de la liberté!. .. » Un
bruit sec : la tète roule, sanglante, les yeux
ouverts.

XXVI
La Bastille.
Le jour mème de l'arrestation du cardinal,
une lettre de cachet, contresignée Breteuil,
ordonnait l'incarcération de Mme de la Molle
à la Bastille'. Le 18 aoùl, à gualre heures du
matin, sous la direction de l'inspecteur Surbois, quelques hoquetons soutenus par la
maréchaussée du pays se présentaient au
domicile de la comtesse, rue Saint-~fichel, à
Bar-sur-Aube. Les hoquetons mirent plus de
h,He que de soin à exécuter leur mission. l!s
n'avaient pas ordre, il est vrai, d'arrèter le
comte de la Motte, mais ils le laissèrent tranquillement détacher les boucles d'oreilles, ôter
les bagues ornées de brillants qui étaient aux
doigts de sa femme, et faire ainsi disparaître
le corps même du délit qu'elle portait sur
elle. Aussi1ôt aprè; le départ des hoguetons
et de sa femme, La Molle alla rendre compte
de l'événement à Albert .Beugnot c&lt; d'un ton,
dit celui-ci, suffisant et tranquille )l,
Dans ses Mémoires, Beugnot passe sous
silence une réunion des parents et amis de
Jeanne de Valois, où La !lotte était venu le

LA SALLE OU CONSEIL.

de Saie, à Pont-sur-Seine (,frchives de l'Aube), puLI.
par Ars. Thé\'enot.! Corresp?udaJ1ce
pt.iuce Fr.-X.
de Saxe, p. 232-.:,4. - VoJr, pour 11dcnt10ration des
salles où la scène se déroula. Pierre de :Solhac le
Châlea!t de. Yersai!les sous Louis XV, p. 74-75.'
2. Or1g. Btbl. del Arsenal, ms. Ba~tillc 1'2457, f :m.

1u

0

�r--

1l1STO'J{1A

convier et où le jeune avocat s'empressa de se
rendre. Le soir même, ''ers les huit à neuf
heures, le comte de la ~fol te, sa sœur Mme de
la Tour et le mari de celte dernière, le prévüt
Clausse de Surmont et sa femme, oncle et
tante de Jeanne de Valois, le lieutenant en
l'éleclion de Bar-sur-Aube, Filleux, et Bcugnot en personne, s'assemblèrènt dans la
mai,on de la rue Saint-Michel. Que ferait-on
en fal'eur do Mme de la !lotte et par quels
moyens parviendrait-on à sauver les biens qui
étaient alors dans ses mains? Sur le premier
point il fut décidé que le comte de la Molle et
sa sœur, Hme de la Tour, partiraient pour
Paris où ils agiraient au mieux. En ce qui

L' .ll'F'Fltl"Jl.E
dans deux grosses caisses et dans six à sept
boites de moindre dimension'·
Et l'on comprend à présent l'inquiétude
qui ne Larda pas à saisir Ileugnot, étant
donnée la part qu ïl avait prise à ces conciliabules et à ces recels. Ses relations a, ec
!!me de la )lotie étaient connues. On répétait
communément à Bar-sur-Aube que la comtesse lui avait donné un diamant de 3 000 livres. (( On me conjurait, dit-il, de m'éloigner
IJien vite. » )lais il se détermina à rester,
« quelque chose qu'il pùt lui en coûter ». Il
vint mème hardiment à Paris, ayant été
chargé d'un procès que la ville avait au Conseil. &lt;( Je préparais, dit lleugnot dans ses
Mémoires, mon néressaire de Bastille. Je le
composai de petites éditions de nos meilleurs
auteurs, que l'on appelait alors des Ca:;.ins,
du noŒ du libraire qui les publiait. J\
ajoulai un étui de mathématiques, un atlas,
une suffisante provision de papier, de plumes,
d'encre et du linge de corps. Je distribuai le

tout dans une malle que je rangeai au pied
de mon lit, comme un ami placé en sentinelle
pour me suivre à quelque heure qu'il me
fallût déloger. »
Le comte de la Motte montra moins de fermeté. On vient de voir qu'il devait se rendre
à Paris avec sa sœur pour y veiller à la
défense de Jeanne de \'alois : aussi le vit-on
quitter Bar-sur-Auùe en compagnie de Mme de
la Tour: mais arrivé à Meaux, il prit la route
de Boulogne-sur-Mer ol1 il demeura trois
jours au Lion d'(œgenl et d'où il s'embarqua
pour l'Angleterre, les poches garnies de billets de la caisse d'escompte et de diamants' .
Quand les hoquetons reparurent à Bar-surconcernait les biens on arrêta les mesures
Aube, ils trouvèrent maison vide. Dès le
suivantes :
2j août, La Motte eut même l'audace de se
Un acte fut passé sous seing pri ,,é, el daté
présenter à Londres, chez le l1ijoutier Gray,
du 1 juillet précédent, par lequel la maison
pour lui vendre les diamants qu'il avait
dt! la rue Saint-llichel appartenant au comte
encore provenant du collier et ceux qu ïl
de la !lotte élait vendue à !f. de la Tour. Le
Jui avait laissés entre les mains lors de
prix, fixé à 12 OUO livres, é!ait déclaré payé.
son premier voyage~.
Le comte et la comtesse se
Le cardinal coucha chez lui,
réservaient la jouissance de
rue Vieille-du-'l'emple, la nuit
l'immeuble et le droit d'y apdu 15 au 16 août. L'aprèsporter toutes les transformamidi du mardi 16, on le vit
tions riu'ils jugeraient utiles.
aux fenêtres de son salon, qui
Restaient les objels mobidominaient les grands jardins
liers, dont il y avait de deux
par lesquels la maison de
11' 't'""L :ii:t- Ô,· t:,·.',•,•111 4.t11.' "''"' gd,.rn ;\. /4 /4,1;(."(¼·
f"'
sortes :
Strasbourg communiquait
,. ,.,,,_ ,•..._,
,-('
....,, "" ... ...,/ ,;:._
i Les meubles meublanfs,
avec l'hütcl Soubise, jouant
les voitures et les chevaux. l ls
avec rnn singe. Le soir, le
étaient frais, du dernier goût,
marquis de Launey, gouveril i\(,(t)' ttf,~,;,. ju,;,yu·:i 1tPu1·:(
connus de toute la ville. On ne
neur de la Dastil!e, alla le pren,Î•· yti&lt;· (J);,1,, 'J" 'd t•uu.t... ,llL,
pouvait espérer les soustraire
dre
pour le constituer prisonaux revendications de la juse!ICo,u. f.' • /
~
.1,, j,i;,,.,, 4•• ~Jc,,,_.,
nier. C'est à onze heures et
tice. On se résigna à en faire
demie, dans la nuit, que la
l'abandon' ·
,·oiture où fiohan avait pris
2° Les diamants, parmi lesplace aYec Launey et le comte
quels l'écrin d'une valeur de
d'Agoult, commandant les gar100 000 livres qui avait servi
des dJ) corps, franchit les
de gage chez le notaire Minponts-levis de la forteresse
guet el que l.a !lotte avait fait
ro~·ale 5• Il ne fut pas logé
retirer par Villette; auxquels
dans les tours, c'est-à-dire
s'ajoutaient huit livres pesant
dans les locaux réservés aux
de perles. On en fit deux parts,
détenus ordinaires. Deux apdont La !lotte emporte l'une
partements élaient aménagés
avec lui et dont l'autre fut conpour recevoir les prisonniers
fiée à llme Clausse de Surmont
de distinction, d;ins les bàtiqui s'engageait à la placer en
ments qu'occupaient les offilieu caché et sù r. Les scellés
ciers de l'élat-major. Le plus
apposés chez La )lotte furent
vaste d'entre eux fut mis à la
rompus. L'argenterie fut condisposition de Rohan. Trois de
fiée à l?illeux, qui l'enfouit
ses domestiques, Brandner,
sous un hangar, près de sa
Schreiher et Liégeois, furent
maison, au fond &lt;l'un lrou enau1ori~és à le servir. Une
foncé dans le sol à. un mètre
somme de cent ringt francs
el demi. Pour plus de précaupar jour - ce qui parait prestion il fit entasser sur l'emLETTRE DE CACIIE:T, CO~TRE:SIGNEE: PAR LE BAMN" DE 8RETEUIL ORDONNANT
1
que invraisemblable étant donplacement du fumier qu'il ret.'E,\\UASTILLE~IENT DU CARDINAL DE ROHAN.
née la valeur de l'argent à
D'après l'original conser...,e a la Bitliolhèque de fAne11,1/
couvrit encore de paisseaux.
cette époque - fut alfectée à
L'argenterie avait été enfermée
son entrelien 6• Sa table était
1

O

..

... ,?,•,t "•' • ., ..,_

1. lis furent revendiqués et saisis, en \'Cl'lu d'une
ordonnance du lieutenant civil ~? .Chàlelct.. par
Ume ycuve d~ Courdoumer, p1:opriet:1.1re à P:ms &lt;le
la maisun que les La Molle :n·a1enl louée rue SainlGil!es .. Le ~a.il était lie neuf ans, dont il n'y avait que
t1·01s d exp ires.
2. Uapporl 1e l."impeclew: Sm·Uois (16 juin 1785).
A rch. de,-&lt; Af/. 1'fra11g.1 Mem. et clocum .. France
131,J!I, f"' 181-tiü: !etlrc tlu subdèlëg-ue de ·nar-su!'-

(

·~

AuLe i,_ l'iulc11tlanl ,le Champagne (3 juin 1780) .
Arc/1. des Aff. t!trtt11g., Mém. el docum., France
1400, los 223-~21-; lellre signée Guichard, au Procureur gènûral, en t!ale du 18 anùl li86. Bibl. 11at ..
ms. Joly de Fleury 2080, f 225.
·
.-:ï. Bapporl de l'in,;;pecleur Smhois, A1·ch. des Afl.
èlraug., llèm. el tlocum., France 130G, f"' 18l-18li·
rx l. du .llomù1q (,'/mmiclc, ibid. 1400, fo 31 J ,.... nos~
sicr Targd il la ilil.,f. de la v. d1J Pol'is, m~. del,, rJscr\'e.
0

.... .35o ..,

4. IJL!posiliou du joaillier Gray, p. t4; dépo,ition
de Victor Laisusi dornesliqu~ du comte de ln llolle.
Arch. 11at., x_t, 0/1417; et M0 Target, dans la Collection complète, I\', 140-4"1.
5. Journal du major de Losme, collcclion Alf. Régis,
dont une anal)·~e et quelc1ues fragments _ont µaru
dans la .Youvel e Ucwe, 1~, dt!c. J8g0, p. 522-i7, et
Bil.,l. de l'Arsenal, ms. Bostil!e, 12457, fo 65. ,•
ü. LcU rc de La Chapelle, premier cornmis du dé0 •

t

servie princièrement. 11 vopit toutes les personnes qu'il désirait, sa famille, ses secrétaires, ses conseils .... Il lui arriva de donner
dans sa prison un festin de
vingt coumrts où l'on ouvrit
des huitres et fit mousser le
champagne. Hardy note que, à
cause de cette affluence de visiteurs, le grand pont-levis de
la Bastille était abaissé pendant
toute. la journée et les deux
vantaux de la porte principale
toujours OU\Perts, C! ce qu'on ne
se souvenait pas d'arnir jamais
vu 1 &gt;&gt;. De sa prison, Rohan
con Li nua de veiller aux affaires
de son diocèse\ à celles de la
grande aumônerie et des QuinzeVingts. Il tenait salon à peu
près comme à l'hôtel de Strasbourg. Il se promenait lesaprèsdîners sur la plate-forme des
tours. Il était alors en redingote brune, en chapeau rond
et rabattu. Les badauds satlroupaient pour le voir. Il y eu
des manifestations et l'on dut
interdire au prisonnier la promenade des tours. Pour prendre l'air le cardinal avait il est
vrai encore les jardins du gouverneur, en triangle, dans l'ancien bastion de la forteresse.
Tel était, comme on sait, Je régime auquel étaient soumis à
la Dastille les prisonniers du
roi, c'est-à-dire ceux qui 1'
étaient renfermés par lettres de
cachet. Mais quand, à partir
du 15 décembre, le cardinal
eut été régulièrement décrété
de prise de corps par le Parlement as~emhlé, et que, cessant d'être le
prisonnier du roi, il devint celui de la magistrature, il fut soumis au régime ordinaire
des détenus. Et, dans la solitude, son buparlement de la Moison du roi, au gouverneur de la
llastille: 6 Versailles. le 28 oct. 1785. Yous pou,·ês.
Monsieur, employcl' sur les états du quar!il'r le Lraitcmcul de M. le cardinal de Rohan â raison de 120 lb.
par jour. » /Ji/.,/. de l'Arsenal, ms. lla slille 124:,ï ,

r~ G:;.

1. Voici la liste des visites que le cardinal rr!rul a
la füastill e dans la seule journl'c du 20 ao!il 178;):
Prince de Condé, duc de Uourbon, comtesse de
Brionne, princesse de Carignan et comtesse Ch11rl0Ue,
SL~ filles, prince et princesse de Vaudemoncl, prince
Ferdinand de Rohan, prince c&gt;t princesse de Moulbazon, duc et duchesse de Mo11tbazon, prince Camille
de Montbazon, prince Charles de Bohan, comtesse de
Marsan, maréchal de Soubi~e, duchc~se de la Vauguyon, prince de Lambesc, ,·icomle de Ponl cl comte
de la Tour, son écuyer; Carbonniëres; Dubois; les
abl.Jés George!, Odornn, de Villefond. Sinatery et
Bidot ; Louvel et Calès, o charges de depemes D :
Racle, « charge des affairei: Guéméné » ; Ravenot;
Roth, "alcl de chambre: Tra\'crse, chirurgien, et les
«

1

.+
1

1

meur devint plus sombre et sa santé s'altéra.
Louis XV[ arnit désigné, dès le premier
moment, pour interroger Rohan à la Bastille,

Dessiné et grasé par Clément Bcn·ic, en 1780.

Breteuil et Thiroux de Crosne. Le choix é!ait
régulier. C'était, en effet, du ministre de
Paris et du lieutenant de police que relevaient
les prisonniers de la Dastille. liais Rohan les
D\'Ocals Target, Colet, Tronchet et de Bonniercs, Bibl.
de l'Anenal, ms. Bastille 12'l5i, r• 50.
2. Le p·ipe Pie VI, eu con•isloirc particulier , suspe11dil le cardrnal de Rohan, jusqu'à lïssuc de l'affaire,
de ses fonctions épiscopales en sa qualilé c1·évèque
de l'églisf'. germanique f' l de rn vnix dans le Sain lCollègc. Le clioeêse de Strasbourg fut administré en
l'aùscnce de Rohan par l'abbé d'Bymar, que le cardinal avait nommé son grand vicaire, cl piir l'abbé Lautz;
le temporel fut mis par le cardinal entl'e les mains du
s. de lleill. procureur fiscal général étahli à Saverne.
Sur les conflils entre ces officiers el le grand chapitrl',
l'iutervcnlîon du Pape, de !'Empereur et de la OiChi
ile rEmpire, voir uoe lettre de Strasbourg, dalëc du
!1 mars 1786, Arclt. des Aff. élrang., )lém. et
docum., France 1400, fto• 48-4\:1 .
3. Puùlié par Peuchct. Mémoires lù-és des At-ch.
de la police, Ill, 162-65.
4, Simeon.Prosper llardy, né it Paris en 1720.
libraire â Paris, rue Sainl-Jacques, depuis le 15 mai
1755, mort à Paris le 16 avril 1806.

DU COl.1.1:f"Jl. - - ..

récusa l'un et l'autre: le premier, pour cause
d'inimitié personnelle, le second comme
n'étant pas d'un rang à l'interroger. lis
furent remplacés par Vergennes, ministre des Affaires étrangères, et le maréchal de Castries,
ministre de la !farine. Le cardinal leur remit, le 20 août,
un résumé clair, modéré et
d'une rigoureuse exactitude, dP.
· J'hisloire du Collier, telle qu'il
la connais:-ail j.
Cependant dans Paris couraient déjà des récits fantastiques , Dès le premier jour l'opinion se passionna. Et pendant
des mois on trou\Pera, tel un
écho, dans les gazettes de Ilollande, la constatation : &lt;&lt; On
ne s'occupe ,l Paris que de l'affaire du Collier . Il
Pour suivre les contre-coups
de ces événements dans l'opinion populaire nous avons un document d'une valeur inestimable, lejournal du libraire Hardy'. Les boutiques des libraires en vogue peuvent alors se
comparer aux salles de rédaction de nos grands journaux.
Là paraissaient et s'enlevaient
ces pamphlets, libelles, brochures, feuilles volantes, qui
s'imprimaient dans la nuit, paraissaient le matin, et à midi
parfois étaient déjà épuisés, Là
se pressaient les échotiers, les
nouvellistes, les curieux et les
flâneurs. Grouillantes potinières
où se répétaient les bruits de la
rue, des cafés et des promenades, de la cour, du Palais et
des salons. Le libraire llardy, brave homme,
d'esprit modéré, sans parti pris, a écrit au
jour le jour la relation de lout ce qui tenait
de la sorte à sa connaissance.
L'opinion publique lut au début hostile au
cardinal. On parlait de ses débauches, des
sérails qu'il entretenait dans Paris. U n'a pas
paru une femme dans le procès, Mme de la
)lotte, la comtesse Cagliostro, la petite d'Oliva,
sans qu'immédiatement les Parisiens ne se
fussent confié l'un à l'autre: &lt;( Encore uoc
maitresse du cardinal! )J El puis le refrain :
« C'est un besogneux! &gt;&gt; On publia des caricatures. L'une représentait !'Éminence captive
tenant de ehaque main une tirelire, avec ces
mots : &lt;1 Il quête pour payer ses dettes Il.
(lloban élait grand aumônier.) Une autre lui
mettait la corde au cou, avec ces mols : &lt;&lt; Autrefois j'étais bleu Jl, allusion au cordon du
Saint-Esprit. Et les chansons de courir les rues.

(A suivre.)

FRANTZ

FUNéK-BRENTANO.

�...

PAUL DE SAINT-VICTOR

COMTE DE SÉOUR
~

Benvenuto Cellini

Potemkin
De tous les personnages que je vis à

Pe-

lcrsbourg. celui qui me frappa le plus et
qu'il était le plus important pour moi de bien
connaître, c'élait le célèbre prince Potemkin,
tout•puissant alors sur le cœur el l'esprit de

l'impératrice.
En Lraç::rnt son por1rait on est cerlain qu'il
ne ponrra point être confondu avec d'autres,
car jamais peut-être on ne vit dans une cour,
dans un conseil et dans un camp, un courtisan plus fastueux et plus rnuvage, un ministre plus entreprenant et moins laborieux,
un général plus audacieux et plus indécis.
Toute sa personne olfrail l'ensemLle le plus
original par un inconceYablc mélange de grandeur et de petitesse, de paresse et d'activité,
d'audace et de timidité, d'ambition et d'insouciance.
Partout un tel homme eût été remarquable
par sa singularité; mais, hors de la Russie,
et sans les circonstances extraordinaires qui
lui concilièrent la biem•eiJlance d'une grande
souveraine, de Catherine II, non seulement il
n'aurait pu acquérir une grande renommée
et parvenir aux éminentes dignités qui l'illustrèrent, mais il ne serait même peut-être
jamais parvenu à un grade un peu avancé.
Ses bizarreries et les inconséquences de son
esprit l'auraient arrêté dès les prcmîers pas
d'une carrière quelconque, soit militaire, soit
civile.
La fortune des hommes célèbres tient plus
qu'on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un défaut, à certaine époque,
peut réussir mieux que certain mérite, tandis qu'une belle qualité déplacée nuit souvent
autant qu'un défaut et même qu'un vice.
Le prince Potemkin avait dix-huit ans
lorsque Catherine délrona Pierre III. Épris
des charmes de celle princesse, il s·arma l'un
des premiers pour sa défense; mais, comme
il n'était alors que sous-officier, ce zèle pouvait n'Gtre pas disliogué dans la foule.
Un heureux. hasard fixa sur lui l'attention.

Catherine, tenant à ]a main une épée, voulait
avoir une dragonne; Polemkin s'approche et
lui offre la sienne, elle l'accepte. JI veut respectueusement s'éloigner; mais rnn cheval,
accoutumé à l'escadron, s'obstine à rester
près du cheval de l'impératrice.
Cette opiniâtreté la fait sourire; elle examine avec plus d'intérêt le jeune guerrier,
qui, malgré lui, se serre si près d'elle; elle
lui parle. Sa figure, son maintien, son ardeur, son entretien lui plaisent également;
elle s'informe de sa famille, l'élève au grade
d'officier, et bientôt lui donne une place de
gentilhomme de la chambre dans son palais.
Ainsi ce fut l'entêtement d'un cheval rétif
qui le jeta dans la carrière des honneurs, &lt;le
la richesse et du pomoir. Il m'a raconté luimême cette anecdote.
Potemkin joignait le · don d'une heureuse
mémoire à celui d'un esprit naturel, ,,if,
prompt et mobile; mais en même temps le
sort lui avait donné un caractère indolent et
enclin au repos.
Ennemi de toute gêne, et cependant insa•
liable de volupté, de pouvoir et d'opulence,
voulant jouir de tous les genres de gloire, la
fortune le fatiguait en l'entrainant; elle contrariait sa paresse, c.t pourtant jamais elle
n'allait aussi ,·ile et aussi loin que ses vag_ues
et impatients désirs le demandaient. On pouvait rendre un tel homme ricbe et puissant,
mais il était impossible d'en faire un homme
heureux.
Son cœur élait bon, son esprit caustique;
à la fois avare et magnifique, il prodiguait
des bienfaits et pa}·ait rarement ses dettes.
Le monde l'ennuyait; il y semblait déplacé et
se plaisait néanmoins à tenir uoe espèce de
cour.
Caressant dans l'intimité, il se monlrait,
en public, hautain et presque inabordable;
mais, au fond, •il ne gènait les autres que
parce qu'il était gêné lui-mème. Il avait une
sorte de timidité qu'il voulait déguiser ou

vaincre par un ton froid et orgueilleux.
Le vrai secret pour gagner promptement
son amitié était de ne pas le craindre, de
l'aborder familièrement, de lui parler le premier, el de lui éviter tout embarras en se
mettant promptement à l'aise avec lui.
Quoiqu'il eùt· été élevé à l'université, il
avait moins acquis de connaissances par les
livres que par les hommes; sa paresse fuyait
l'étude, et la curiosité lui faisait chercher
partout des lumières.
C'était le plus grand questionneur qu'il y
eût au monde. Comme son autorité mettait à
sa disposition des hommes de tout rang, de
toule classe et de toute profession, il s'était
tellement instruit en causant et en questionnant que son esprit, riche de tout co que sa
mémoire avait retenu, étonnail souvent, quand
on lui parlait, non seulement les politiques C't
les militaires, mais les voyageurs, les sa,,ants,
les littérateurs, les artistes et même les artisans.
Cc qu'il aimait surtout, c'est la théologie;
car, bien qu'il fùt mondain, ambiLieux et
voluptueux, il était non seulement croyant,
mais superstitieux. Je l'ai vu souvent passer
une matinée à examiner des modèles de casques pour des dragons, des bonnets et des
robes pour ses nièces, des milres et des haLits pontificaux pour des prèlres. On étnil
certain de fixer son allention et de le distraire
de toute autre occupation en lui parlant des
querelles de l'Église grecque et de l'Église
latine, des conciles &lt;le Nicée, de Chalcédoine
et de Jllorcnce.
Dans ses rèves pour l'avenir il passa~l tour
à tour du désir d'ètre duc de Courlande 011
roi de Pologne à celui d'ètre fondateur d'un
ordre religieux, ou mèmc simple moine. En•
llll)'é de ca qu'il possédait, envieux de cc
qu'il ne pouvait obtenir, désirant tout et dégoùté de tout, c'était un uai favori de la fortune, mobile, inconstant et capricieux comwe
elle.
ComE DE SEGUR.

_Bcn,rc_nuto Cellini avait cinq ans, lor:;qu'un
smr ~ b1ver, son père, gui jouait de Ja viole
~u corn ,de l'ùtre,_ crut roir un animal pareil
a un ll'zard qm dansait tout vif dans la
llam_mc. Il dit à l'enfant d'approcher, et lui
appl_"1ua sur la face un soufflet qui lui fit
pdhr les lar~es des yeux. Mais le père les
essuya bu::m vite arec ses caresses : u Cher
" petit, lui dit-il, je ne te frappe point pour
« te punir, mais seulement pour que tu te
&lt;&lt; souviennes que œ lfzard que tu aperç0is
{( dans le feu est une s~lamandre. animal
cc que n'a vu aucun homme vh·ant sur la
(( terre. »
Ce phénomène de sou cufance lut le présage et le symbole de .sa ,·ie : lui aussi fut
un animal vivant dans la flamme, un homme
de feu, de fiel et de Lile, qui s·agita, pendant
soixante ans, au milieu de passions dont le
premier jet aurait dévoré une organisation
moins robusle. Ses Mémoires, écrits dans ms
dernières années, sont ceux d'un Orlando
/iirioso de la vie réelle. La main du
,·ieillard tremble en retraçant son histoire, non de vieillesse, mais d'orgueil
postbume, de haine inaEsouvie ou de
vengeance i-alisfail!e. C'est le cheval de
!lazeppa rentrant à l'étable : il saigne, il fume, il écume encore. Là on
peul \·oir ce que fut l'Art au xne siècle, non pas comme dans les époques
reposées, un luxe-, un goû f, un dilettantisme; mais une passion violente el
terriLle, un fanatisme à outrance, quelque chose comme un mahométisme
remersé, propageant, prêchant, imposant ses idoles a,,cc la même ardeur
que l'autre mcllait à les démolir, La
vie de Cellini ne fnt qu'un long accès
de colère entrecoupé d'inspirations ravissantes. Bandit aux mains de fée, il
semait les bijoux dans le sang des
assassinats cl des emLuscades, comme
Atalante jetait Ees pommes d'or dans
la poussière de l'arène. La Renaissance n'eut pas d'enfant plus excentrique que ce gladiateur maniant le
hur;n, :1ue ce cyclope tisclanl des bagues. Contraste bizarre d~ .l'imagination la plus délicate unie au caractère
le plus intrailaLle !
Cc qui le caractérise, c'csL la rage
passée à l'étal chronique. li est exaspéré de naissance, il est né l'écume à
la bouche. Toul esl instinct dans celle faure
nature, élan primesautier, exercice soudain
et passionné de la force. li rugit et il se
hérisse contre ses émules, c0mme le lion
contre les concurrents dl! son antre ou de
VJ. -

HISTORIA- -

fASC. 48.

sa citerne. A vingt ans, on le voit donner
tête baissée dans une boutique d'orfèvres
rivaux. « Traitres! m'écriai.je, rnici le jour
oll je vais tous vous tuer! • Plus tard, il
poignarda, en pleine rue de Rome, Pompeo,
le joaillier du pape, dont il avait,, se plaindre. (( Je ne Youlais que Je saigner, dit-il,
mais, comme on dit, on ne mesure pas ses
coups . ll A Paris, il entra, armé jusqu'aux
dents, dans l'atelier du Primatice qui lui disputait une statue, et il le fit renoncer à sa
commande, l'épée sur la gorge. C( Messer
c( Francesco, sache que si jamais j'apprends
" que lu reparles de façon ou d'autre de
&lt;&lt; cette commande qui m'appartient, je le
&lt;( tuerai comme un chien! n A Florence, il
s~ rencontre avec ce sombre et haineux Baccio
Ilandinelli, qui usait ses dents sur le ciseau
de Michel-Ange, plus dur encore que la lime
mordue par le serpent de la fable. Type de
l'artiste envieux, que Dante aurait plJcé dans
son Pm·gatoire, parmi ces âmes qui ram·

penl, dans des postures de cadatides, courbées sous d'énormes pierns. - Mais sa
charge, à lui, aurait été un h:1s-relief de Buonarotti, pour qu'il fùl écrasé deux fui s, sous
le poids du marbre cl sous la beauté du ,bcf,\1

353 .-..

d'œuvre. - La lutle fut terrible entre Baccio
et Bcrmnulo. Ici l'allaquc et la défense
s'équiliLrent : même hauteur d'orrrucil
t,
!
meme noirceur de tempérament, mêmes facultés d'acrimonie et de haine. Il faut les
voir se disputer chaque bloc de marl,re qui
arnve au duc de Carrare ou de Grèce : on
dira:t qu'ils vont le briser pou.r se lapider
avec ses fragments. D'autres fois, ils se renc?ntrent deva_nt un ouvrage que l'un d'eux
vient de termrner. Alors, au pied de la statue
ou du groupe, s'engage une rixe qui rappelle
ces seul pturrs des socles antiques repré~entant deux béliers furieux s'rntre•heurtant de
la corne. ~fais Cellini a I'nantao-e dans ces
invectives homériques : il_ sonne° de l'injure
comme de la trompette. Ecoutez-le éreinter
l'JJerc,LLe de son rira]; sa parole vaut le couteau d'Apollon disséquant llarsyas : elle entre
dans le marbre comme dans la chair vive :
" On prétend que si l'on coupait les cheveux
&lt;! de ton Hercule, il ne lui resterait pas assez
cc de crâne p011r contenir sa cervelle ;
C! on ne sait si son visarre est celui
C( d'un homme, d'un li~n ou d'un
r( bœuf; on dit que sa tête n'est pas à
&lt;&lt; l'action et ne tient pas it son cou·
c&lt; que ses deux épaules ressemblenl
&lt;( aux paniers d'un àne; que les mollets ne son l pas copiés sur un mo•
dèle humain, mais sur un mauvais
c: sa~ rempli de melons que l'on au" rart appuyé tout droit le Ion•0 d'un
mur; que le dos produit l'eITet d'un
({ sac d? courges longues; on cherche
(( en vam de quelle manière les deux
&lt;( jambes sont attachées à ce torse
(( hideux qui ne s'appuie ni sur l'une
« ni sur l'autre. Cette paune statue
c, tombe en avant de plus d'une brasse
(( ce qui est la plus grande et la plu;
« affreuse erreur que puissent commettre les ~rtistes à la douzaine que
11 nous connaissons; on trouve que les
bras pendent si disgracieusement
C( que l,'on ~st tenté de croire que 1~
&lt;( 11 as Jamais vu de gens nus et vi" vanls; que la jambe droite d'llercule el celle de Cacus n'ont pas
(1 même un mollet à elles deux. on
dit encore, qu'un des pieds d 'lle;cule
(1 est en terre et 'JUC J'aulre semble
(( posé sur du feu ... : »
Et il poursuit ainsi, raillant outrageant, rnciférant à perdre haleine. 11 'n'y eut
pas un instant de repos, pas une trê\·e de Dieu
dans celle existence agressh·e. Déaainer tirer
son poignard était le plus nJturel ~ le pl~s fréquent de ses gestes. Tous les griefs semblaient
A

•

23

�BENVENUTO CELL1N1 - - -.

11lSTO'f{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
égaux devant sa rancune. Il taxai~ de mort
l'irrévérence et l'outrage, l'offense futile aussi
bien que l'aO'ront sanglant. Comme il s'était
sacré lui-même et couronné monarque absolu
de son art, chaque délit à son égarJ dcrenait
crime de lèse-majesté. -

Son f1 ère est tué

dans une rixe de corps de garde; il &lt;l lorgne
comme une maîtresse i&gt; l'arquebusier qui a
fait le coup, jusqu'à cc que 1 le rencontrant à
la parle d'un cabaret, il l'égorge, par derrière, d'un coup de stylet entre l'os du cou
et la nuque. - Un hôtelier de Ferrare, chez
lcquei il entra, ,,oulut être paié d'avance
avant de le recevoir: même fureur, même
ressentiment. Il passa. la nuit à forger dès
projets de vengeance. " Je pensai d'abord à
cc mettre le feu à la mlison, puis à égorger
C! quatre chevaux que l'hôtelier avait dans
(t son écurie. n Mais le temps lui ayant manqué, il déchargea sa colère, avant de partir,·
sur les lits de l'auberge, dont il tailla les
draps à grands coups de couteau. (&lt; Je hachai
" si bien qualrc !ils, que j'y fis pour plus de
(( cinquante écus de dégât. &gt;&gt; - Ses querelles avec ses maîtresses tournaient à la rixe
et à la tuerie. Ayant à se venger d'une jeune
fille qui lui serrait de modèle, et qui l'avait
trompé arec un de ses apprentis, il la forçait
de po:;er, durant des heures, dans les altiLudes Je; plus fatiganles . Quand elle l'Oulul
se plaindre, il la battit jusqu'à l'assommer.
Enflammé de fureur, je la saisis par les
&lt;1 cheveux et je la trainai dans la chambre,
en la rouant de coups de pied et
t( de coups de poing, jusqu'à ce que la
(( fatigue m'obligdl.t de m'arrêter.)):
Cette violence fiévreuse était d'ailleurs
l~ tempérament de son siècle. Rien de
plus curieux que les rapporls de Cellini
a,·ec ses patrons; il y règne je ne sais
quelle cordialité bourrue et acerbe. Un évêque espagnol lui fait attendre le
salaire d'un vase, il le reprend sous prétexte de le finir, cl montre aux valets qui
,·icnncnt le réclamer des dents de dragon
garJant son trésor. L'é\"êquc envoie une
Lande de coupe-jarrets l'assaillir dans
son atelier; il les reçoit l'escopette au
poing, puis il endosrn sa cotte de maille,
et, le vase d'une main, le poignard de
l'aulre, pénètre fièrement dans le palais du prélat. Il traverse une antichambre jonchée de sbires assis sur leurs
armes. (( Je crus passer au milieu du
« Zodiaque; l'un avait la mine du Lion,
(\ l'autre du Scorpion, celui-là du Can(( cer. J&gt; A sa vue l'évêque édate en
imprécations : il veut son calice, Cellini
réclame son argent. L'affaire se termine
par un troc à l'amiable mêlé de louanges
et d'injures .
Les papes eux-mème:; ne l'intimidaient
pas: il 1int lèie à Clément VII, à Paul Ill,
ces 1erriblcs pontifes qui tenaient le bàton
pastoral de façon à faire trembler leurs troupeaux. Il les ajournait, il les faisait attendre,
il traraillait pour eux li sa fantaisie, à ses
P,eures. Voici comment se passaient d'ordinaire ces altercations. - Le pape compte sur

sortes de gens sont des ignorants qui ne
connais_sent que leur métier. ii Mais le
pape, furieux, se redressant à demi, frappa
de sa canne le porte-mitre imbécile : C( Igno« rant toi-même! Tu l'outrages quand nous
et ne lui disons pas d'injures, nous! lgno(( ranle sei tu che gli di villania, che non
&lt;t gliene diciam noi. &gt;&gt; Cellini eut, avec ses
papes, des scènes toute:; pareilles. Il avait
üeau remplir nome de meurtres et d' algarades, il lui surnsait de montrer une bagur,
un joyau, un camée pour rentrer en grâcr .
- Ainsi, lorsqu'il vient d'expédier le meurtrier de son frère, Clément VII se fàche
d'abord, le mande au Quirinal et le regarde
avec des yeux menaçants. Celli11i tire de son
escarcelle un bouton de chape, au milieu Juquel il a gravé, en demi-rclicî, un mencillcux Dieu le Père, assis sur un gros diam:mt
supporté par de petits anges. A l'instant, la
colère du pape se dissipe; son vis.1ge s'illumine, comme frappé par le rdlet du di,in
joyau. Cc n't'st plus un juge irrité, un sou\·erain prèt à punir, c'est un amateur idohHre tournant et relournant un Lijou unique
enLrc ses mains lremLlantes d\!lllhousiasme.
(( Benvenuto mio, tu aurais été là, dans ma
{( tète, que tu ne l'aurais pas fait autre" menl. " - Le premier acle de Paul Ill
fut de l'absoudre du meurtre de Pompeo,
commis pendant l'interrègne; et comme un
Monsignor objcèlait la loi à cet excès de clémence : « Apprends, lui dit le pape, que des
i! hommes uniques dans leur profession,
C&lt; comme Benvenuto, ne doivent pas êlre
n soumis aux lois, et lui moins qu'un
&lt;( nutre . ll
Ainsi la raison d'art était mise audessus de la raison d'État dans celte
nome de la Renaissance qui fètait comme
des Sainls les dieux de !'Olympe et qui
promenait par srs rues le groupe e&gt;.bumé
du Laocoon, ainsi qu'elle aurait fait
d'un corps de rnartp· retrouvé dans les
Catacombes. L'art élait la seconde religion de ces pontifes patriciens; ils voulaient que le catholicisme l'emporlàt,
même par la formP, sur le paganisme,
et que le crucifix fùt anssi l1ien modelé
que le Jupiter. li élait la première affaire cl la dernière rnllicitudc de leur
règne. - Clément Vif a\"ait commandé
des méJaillcs à Benvenuto~ la maladie
le prend, il se les fait apro;lcr à son lit
de mort. Le vieux pape mori Lond se
soulèrn sur ses oreillers, on allume des
c.-icrgcs, il mel ses luncltes : mais la
taie de l'agouie voile déj/i ses ICUX; il
ne peut plus rien discerner. Alors il
palpe, en !âtonnanl, de ses mains séniles,
les faibles reliefs de ces Lelles médailles
PAVLVS·ll ·PONT·OPT·l\1AX· 1
renonce à Yoir; puis il pousse un
... - = - - . - ·- ..
-,J qu'il
grand soupir et relombe, en bénissant
pour la dernière fois son Benvenuto.
Jamais siècle n'eut une admiration si naïve
irrité : c&lt; Enfin, au lieu de venir nous trouver
,, à nome, tu as attendu que nous ayons été et si profonde pour les chefs-d'oeuvre de la
« nous-même le chcrch,,r à Bologne! JJ Sur main humaine. On sortait du chaos des époquoi, un dt!s évêque:; de sa suite se prit à ques barbares, la sculpture antique surgisdire : (1 Que Yotre Sainteté lui pardonne, ces sait du sépulcre; des lypcs inconnus de gran-

le calice ou la tiHe qu'il a commandés; l'artiste n'est pas prèt et envoie au diable ses
messagers. On le mande au Vatican, il comparait tète luulc; Sa Sainteté est en colère,
die gronde, elle menace. &lt;( En véritéd~ Dieu,
C( je te déclar~, à toi qui fais profoss10n de
&lt;( ne tenir compte ùc personne, que ~i ce
c&lt; n'était p1r respect humain, je te ferais
&lt;! jeter par les fenêtres arec to:1 ouvrage! n
Cellini répli11ue, il élève le ton au diapason
de cette voix qui bénit le monùe et qui excommunie les empires; le Vatican tremùle,
les carJinaux inquiets se regarJ~nt. ... Cda
finit par un baisement de pied et par un sourire paternel.
Car les grands artistes étaient les enfants
g:Hés de celle papauté athénienne de la Renaissance. Elle leur passait toutes leurs exeentricilés et tous leurs caprices; elle les
comblait de ses absolutions et de ses largesses : ils se brouillaient et se raccommodaient
impunément avec elle.
Ce violent Jules li, qui faisait tout lrcmbler, ne se déridait que pour Micbel-An3c .
C'était un cas d'anathème qnc de lui enlcvtr
son sculpteur. lorsque l'artiste, rudo)é par
lui, s'enfuit à Florence, il lanp à la Seigneurie des brefs fulminants pour la sommer de
le rendre. Michel-Ange vint le rctrom'er à Bologne; il entra, avec une moue de lion privé
battu par son maître, dans la salle où le pape
soupait, entouré du Sacré Collége. Jules,
fronçant son sourcil blanchi, le toisa d'un œil

Ci

&lt;(

deur et de beauté apparaissaient au soleil.
Sous leur divine influence, le génie humain,
si longtemps slérile, recouvr,ii·t ses forces
plastiques : il concevait, il engendrait
des formes exquises et grand:oses. Le
monde vivant contemplait, ébloui et ravi,
cc monde immobile. C'était comme une
seconde Création aussi féconde, amsi
srontanée que l'autre. L'homme se retrouvait dans l'altitude étonnée d'Adam
s'éveillant au milieu du peuple infini des
êtrrs éclairés par la première aurore.
On comprend, ,dors, le prix que le
xnc siède atlachait à ses grands arlistes, dt'puis l'arcl1i1ectc qui bâtissait
ses palais, jusqu'à l'orfèvre qui ciselait
ses annraux. On comprend surtout l'accueil que les Barbares fuisaient à ces
Jtaliens, qui h-11r arrirail'Dt, comme les
Magrs de Ja nenaissancc, les mains
pleines de raretés et de mcl'\'eilles exotiques. - füpn n'est touchant comme la
conJ11i!c de François Jcr envers. Bcnrenuto Cellini, lorsque, sur son appel, il
vint install~r rn France sa forge de Polyphème . Il le curnbla de l:trgcsscs, il
lui donna un cli:Heau Four atelier, il
l'appelait u so1 ami. )) &lt;( Je te noierai
« dans l'or 1&gt;, lui dit-il un jour. A char1ue aiguière, _à chaque coupe, à chaque
stalue nouvelle, c'étaient des flatterirs
ro)'alrs et dfs louanges magnifiques :
&lt;t \'oil/i un h 1mme qui mérite vériu tablemenl d'être aimé! ll Ou Lirn
encore : (t En ,,érilé, je ne crois pas
&lt;! que les Anciens aient jamais rien produit
&lt;( d'aussi beau! l&gt; Ce roi, gaulois et batailleur, mais sensuel jusqu'au bout des ongles,
tombe en adoration devant les délicates figurines que lui pétrit cette main d'enchanteur.
li s'émerveille de boire dans une aiguière sur
laquelle une Nymphe recourbée en anse mire
dans le vin sa tête élégante. li se plaît à
prendre son sel dans la conque d'Amphitrite
enlaçant Cybèle de srs longues jamb.es florentines. Il ne se lasse pas d'admirer les gràces
el les fiertés du style toscan, pour lui si nouvelles. C'était la' surprise du guerrier du 11asse
transporté du camp farouche des Croisés,
dans ce jardin d'une fée d'Orient, où les fleurs
pleuvent, où les oiseaux parlent, où l'Amour
plane dans l'air lumineux.
Un jour que le roi ployail sous les anxiétés
d'une guerre désastreuse, le cardinal de Fer-:.
rare le mena voir une porte &lt;lont Cellini venait d'achever le modèle. li se laissa conduire,
soucieux et morose encore. Mais à peine eut-il
vu la Nymphe de Fontainebleau, accoudée sur
le flanc d'un cerf, et voluptueusement allongée
dans la courbe de l'hémicycle, que sa physionomie s'éclaircit : ses yeux reprirent leur
joyeux regard, son sourire de faune amou~
reux revinl à ses lèvres. li ne pensait plus à
l'Empereur ni au Milanais : il était tout à ces
joies de l'admiration artistique, qui correspondaient en lui aux sensations de l'amour.
« Mon ami, - dit-il à Benvenuto en lui frap(( pant sur l'épaule, - je ne sais quel est le
C\ plus hcUl'l'll\", du prince qui trom·e un

homme selon son cœur, ou de l'artiste qui
rencontre un prince qui sache le compren« dre . )J
C(

c&lt;

Comment s'étonner, après ces récits, de
l'orgueil d'un homme devenu le compère des
papes et l'ami des rois! - Un trésorier de
François {cr veut le faire voyager en poste.
&lt;( Ainsi voyagent les fils de duc l&gt;, lui dit-il
pour le décider. " N'ayant jamais été fils de
duc, - répond Cellini, - je ne sais comment ces pcr.sonnages voyagent, mais les
" fils de mon art voyagent à petites jour" nées. IJ - Un majordome du duc de Florence, qu'il rudoie selon sa coutume, s'étonne
cc qu'il l'ait jugé digne de parler à une per" sonne telle que lui. - Les hommes tels
que moi sont digues de parler et aux papes
et aux empereurs et aux grands rois. On
(( n'en trouverait pas deux de ma taille dans
&lt;( le monde entier; mais les gens comme vous,
&lt;( on les rencontre par dizaines à chaque
« porte. » Jamais vanité ne fut plus féroce :
qu'on se figure un paon armé du bec et des
serres de l'oiseau de proie . li faut que tout
cède et que tout ploie devant lui. Seul il a le
génie, la gloire et la science infuse. Il ne conteste pas le talent de ses rivaux, même les
plus illustres; non, il le nie radic:alement et
de haut en bas. L'Antiquité même n'est
bonne qu'à faire repoussoir à ses œuvres.
- Primalice vient de rapporter de Rome des
statues de bronze reproduisant les plus beaux
marbres du Vatican et du Capitole; mais on
les expose dans la galerie où trône le Jupiter
de Cellini, et les pauvres figures antiques ne
peuvent soutenir la présence de ce dieu tonnant. La comparaison les écrase; encore un

·" 355 ...

peu, il les ferait choir en terre devant son
chcf-d'œu~re, comme ·des idoles devant le
vrai Dieu . - L'aplomb dans l'outrecuidance
ne saurait aller au delà. Ce n'est pas
assez des apothéoses perpétuelles où il
se pavane; un jour, il empanache d'une
auréole sa toque florentine, et se cnnonise lui-même tout vivant. &lt;( Je ne veux
c&lt; point passer sous silence la chose la
et plus étonnante qui soit jamais arri\"ée
1&lt; it un homme. Qu'on sache qu'après
u la vision qur j'ai racontée, il me· resta
C( sur la tète une lncur miraculeuse
ci qui a été parfaitement vue par le petit
(( 11omLre d':1111is li r1ui je l'ai montrée.
(' On l'~pcrçoit sur mon ombre, le matin, penda11t deux Lcurcs, à comptrr
" du lerer du soleil, surloul quand le
(( gazon est couvert de rosée, et le soir,
&lt;f au crépuscule. Je la remarquai en
&lt;! Franct', à Paris, uù on la rnyait beau(( coup mieux qu'en Irnlie, parce qur 1
(( dans cc pays, l'uir est plus souvent
c( chargJ de Yapeur.s . Je puis cepenJant
&lt;&lt; la voir et la monlrcr aux autres en
c1 tous lieux, mais toutefois moins disci tinctemcntqu'enFrance. »
Tel quïl esl, id qu'il s'est peint de
couleurs bilicn~rs c·t sanglantes, on
l'aime rt on l'admirr, ce bravo de génie. Ses e.xeès sont ceux &lt;le la force, ses
passions celles de la vie exaltée à son paroxysme. Le zèle de l'art le dévore; il
se bat pour une statue co~me pour une
maltrc5-se, il approurn les élèves de
fiap!1aël qui voulaient tuer le Rosso parce
qu'il avait dénigré leur maître. La &lt;( force
superbe de la forme n, Vis superba {o1'ntœ,
comme dit un poète latin de son temps, le
transporte d'admiration. li faut l'entendre,
dans son Discours sw· les principes de /'art
du Dessin, pal'lcr en idolàtre de la beauté du
corps humain, de ses ossements, de ses membres, des ressorts internes qui le font mou mir
et agir. t( Tu feras copier à ton élève un de
&lt;t ces magnifiques os des hanches qui ont la
&lt;( forme d'un bassin, et r1ui s'articulent si
&lt;( admiraLlèment avec l'os de la cuisse ....
&lt;( Quand tu auras dessiné et bien gravé daus
C( ta mémoire ces os, tu commenceras à dest&lt; siner celui qui est placé entre les deux
« hanches; il est très beau et se nomme
&lt;1 sac1·um .... Tu étudieras ensuite la mer&lt;( veilleuse épine du dos que l'on nomme
11 colonne \'ertébrale. Elle s'appuie sur le sa(r crum, et elle est composée de vingt-quatre
&lt;( os qui s'appellent vertèbres .... 'l'u devras
&lt;{ avoir plaisir à dessiner ces os, car ils sont
(' magnifiques. Le crâne doit ètre dessiné
&lt;( sous tous les sens imagi11ables, afin qu'il
&lt;' ne puisse sortir du souvenir. Car sois bien
certain que l'artiste qui n'a pas les os du
(t crâne bien gravés dans la mémoire, ne
({ saura jamais faire une tète qui ait la moindre gràce .... Je veux aussi que tu te mettes
dans la tête toutes les mesures de l'ossa&lt;I Lure humaine, afin que lu puis5-es ensuite
(( la revêtir plus sûrement de sa chair, de ses
« mll5clcs c:L Je ses nrrf~, dont la divine

�_

111STOR..1.ll

c1 nature se sert pour assembler et lier celte
&lt;( incomparaLlc machine. 1)
Cet enthousiasme e~t plrtagé par toute son
époque. On sait avec quelle ferveur MichelAnge anatomisait les cadavres, plantant une
chandelle dans leur nombril, pour les éludier
jus1uc dans Ia nuit. Le sq.uclette n'est plus,
comme au moyen âge,· la LiJeusc guenille
d'une chair méprisable, mais l'admirable
armature de ]a vigueur d de la beauté.
L'homme se penche sur la tète de mort avec
r.1.Vissemcnl; il n'y cherche plus le dégoût,
mais le secret cle la vie : il mesure sur les
trous du crànc l'orLite des yeux d'Apollou,
de son rictus grimaçant il tire le radieux sourire de Yénus . Les Dieux, les N)'mphes, les
Héros, les Anges, lûs DJesses qui peuplent de
leurs beaux corps les palais et les temples,
sortent du charnier fécondé, comme des fleurs
dl! la pourrilure. Le xne siècle inaugure le
lriomphe plastique de la llorl.
Tonies les choses du burin el de l'ébau-

choir sonL sacrée~ pour Benvenuto. Son art le
possède si bien lout enlier qu'il le poursuit
jusque dans ses rêves. Il sculple l'impalpable,
il ci~èle le songP,. Emprisonné par Paul Ill,
au cbàLeau S:iinl-.\nJe, une \·ision lui apparait oll il \'Oit le soleil comme un disque
énorm·e, représentant tour à tour le Christ et
la Vierge. c&lt; Le soleil, ~ans rayons, rcssem" lilail à un bain d'or fondu. Pendant que je
(t considérais ce phénomène, le centre de
C( l'astre se gonfla et il en sortit un Christ
1( sur la croix, formé de la même matière
lumineuse. Il respirait une grâce et une
(' mansuétude telles, que l'esprit humain ne
H pourrait en imaginer la millième parlie ...
(1 puis le centre de l'astre rn gonfla comme
(1 la première fois, et prit la forme d'une
({ rariss1nte Madone assise cl tenant mr son
&lt;( bras l'Enfant divin qui semble sourire. Elle
était JJlacée entre deux Anges d'une incroya&lt;! Lie Leau lé. )&gt; L'orfèvre, pcrsi~tant dans l'halluciné, rrappc le soleit à l'effigie des médailles.

Par ses qualités comme par ses défauts,
par son talent comme par sa folie, Dcnrenutu
Cellini est la plus originale personnification
d1~ cette Italie artistique du xv1e siècle, qui
produisit des êtres à part dans les séries de
l'histoire. Élran;-cs créatures organisées pour
le mal et pour le génie, pour les violences du
crime et pour les œuvres de l'inspiration.
L'Italie, à celle rpor1ue, offre l'étonnant spectacle d'un pandémonium ennobli et décoré
par lc3 arl.~. Elle a des monstres lettrés et
des bandits dilettantes, des Périclès empoisonneurs el des Phidias meurtriers. Des tigre:liondissent et s'emLusqucnt dans les jardins
d'Armide. Les haines sont arrocrs, les rcsscnlimenls implarables, les coneurrences se
dénouent à coups de stylrt; mais un soufll,J
di,in plane rnr toute cetle tempête humainci
la sè&gt;rc dJborde et fermente; et l'Art grandit
au fort de ces passions déi.:haînées, comme ·1c
bronze prend une forme sublime au milieu
des Oammes cl des scories de la fonte.
PAUL DE

SAINT-\'ICTOR.

Frédéric II et d'Alembert

Le 2U janvier 1770, d'Alembert, écrirant cl ses enfants c:it un Lien plus grani.l crim~
11 Frédéric, se demande comment il serait que de dérober à 11uclqu'un de son superflu:
pos!-iblc de persuader à ceux qui n'ont rien 3° parce que l'intention du vol esl vertueuse
et ·qui souffrent dans la société &lt;&lt; que leur et r1ue l'action en est d'une nécessité indis\·érilaLle intérêt est d'être vertueux, dans le pemable; je suis même persuadé qu'il n'est
cas où ils pourraient impunémrnt ne l'être aucun tribunal, qui, arant Lien constaté la
pas n. La morale utilitaire n'est-elle point Yérité du fait, n'opinât à absoudre un tel Yo. impuissante à les mainlenir dans l'obéis.rnnce? lcur. J) Les biens de la société s.ont fondés
A cela Frédéric rl:pond, le 17 fl!uier, qll'il') sur des senices récip;oqnes; les engageauront recour.:; à lJ charité, plutôt tptc d'user ments sont rompus et l'on rentre dans l'âlat
de moyens criminels, qni scrairnt dangereux de nature dès que les clauses du pacte ne
pour eux : leur intérêt Lien entendu le leur sonl pas observées. Dans sa lettre du 50avril,
commande. Mais d'Alembert insislc : &lt;&lt; Je d'Alembert approuYe cette doctrine: dans ce
suppose, cc qui est possiUle, que l'indigent cas le Toi est permis et même est une action
soit, d'une part, sans espérance d'être secouru juste. li ajoute qu'à son avis, cc cas de néet que, de l'autre, il soit assuré de pournir cessité absolue n'est pas purement métaen cachclle dérober au riche une partie d8 physique el qu'il peul se produire dans la
~on superflu. J) Que fera-t-il dans cc cas? réalité assC'z facilement. Malheureusement
l\!ut-il oa mème doit-il se laisser mourir de celle doclrinr, toute raisonnaLle qu'elle est,
faim anc ~a famille? A nia Frédéric répond es t dangereuse ù répandre, c&lt; par l'abus que
que le cas n'est p:is naisemLiaLlc. a Toute- la eupidilé ou la paresse pourrait en faire».
fois, si, par impossiblr, il se trouvait une Les tribunaux: seraient pcul-èlre obligés de
famille dépourvue de toute assistance et dans chàth-r le voleur innccent, pour cmpèchcr
l'état alîrcux où mus la dépeignez, je ne que tt·aulres, moins malheureux, ne suhisscnt
balancerais point à décider que le vol lui de- son rxcmple. &lt;( Le mot de l'énigme est, ce
vient légitime: 1° parce qu'elle a épromé me semLlc, que la distrilmtion des fortunes
des rcîus au lieu de rcc(voir des secours ; dans la société est d'une inégalité mons2° parce que se laisser périr soi, sa femme trueuse; qu'il est aussi atroce qu'absurde de

Yoir les uns regorger de superflu el les autre&lt;.
manr1ucr de nécessaire. Mais, dans les grands
États surtout, cc mal est irréparaLle, et on
peut être fore-! de sacrifier qucl11uefois des
victim·es, même innocentes, pour empêcher
que les membres pauues de la société ne
s'arment contre les riches, comme ils seraient
tentés et peut-être en droit de le faire. J&gt;
Voilà de singullèrrs Lhéuries et de violentes
paroles. Il faut leur adjoindre les correctirs
nécessaire5. Il n'y a pas loin à aller pour voir
d'Alembert railler la chimère de l'égalité el
déclarer que la philosophie digne de ce nom
ll'a d'autre Lub que (&lt; d'éclairer les souverains
sur leurs nais intérêts, rendre Jcur autorité
plus douce, el plus fidèle l'obéissance qui
1eur est due ». Quant à Frédéric, il ne se
prive pas de persifler les beaux théoriciens et
les législateurs encJcloprdistes qui, n'aianl
jamais gouverné, s'amusent à édifier &lt;les
Étals où ils mettent des hommes de fantaisie.
En réaliLé, la discussion que nous venons
d'analyser n'est qu'un de ces jeux d'esprit
auxquels pemcnl se complaire un philosophe
r1ui vil dans les li\'res et un monarque libre
de prt\jugé5, qui cherche à se distraire des
soucis de la réalité.
A,oRÉ LICHTENBERGER.

MES SOUVENIRS

""'
Les salons el la cour sous la Restauration
Par DANIEL STERN (Madame d'Agoult).

')t

'

Ill
Présentée à la cour, il foll,tit l'èlre ensuite
aux vieilles dames douair:ères du faubo11rg
Saint-Germain. C'était leur droit; elles le
maintenaient el ne se Iai'5saienl poin l ou l1licr.
Les plus .1gées n'allaient plus di.lns le monde
depuis long1r,rnps. Pc1ralJsérs de tout, hormis
de hi langue, elles ne quitLaienl pas leur
paravent, lenrs chenet~, leur bergeJ'e antique,
leur chat familier, leur tabatière et leur Lonbonnière. Elles ne rccevaienl, en dehor.5 de
four descendance, que de rares visites rn de
rares occasions. On allait là une fois en sa
vie, en visile de noces; 11r, y
restait dix minutes, au plus,
puis on n'y retournait pas. C'élait
assez; rurngc était fatisfail.
Les vieilles dames ,·ous avaient
vue; elles avaient salué de l'évenlnil les nouveaux époux. Sôurdes
tl criardes, elles avaient prononcé, haut el dru, de leur voix
rauque, sur les )'Cux, les dents,
la gorge, la main, le pit:d, sur
loul l'air de la mariée. Elll'S
avaient dit: die est {01·t bie11,
ou: elle n·est pas bien, el prévenu ainsi, de leur arrêt, l'opinion du monde.
Les plus jeunes en Ire ces dernières, celles qui n'élaienl point
infirmes et ne s'éear!aient pas
trop de la soixantaiur, ~renaieut
encore leur part du momemcnt
des plaisir.5 mondains. Elles
avaient un salon et généralement un châtra11, où elles
rnyaiL•nl &lt;lu monde, hin:r et été.
li fallait l,·s lréqucnlcr pour se
meure en Lon renom. Quand
on quillail leslcntures éraillées,
les boiseries rnfumét·s, les vieux
cadres poudreux de la douairière de Lu}"ne~, de la douairière
d'Uzès, de la duuai,ière de Duras 1, pour entrer cher. la prince!se de 1a. Trémoïlle, chez la
comtesse Je Afatignon, chez 'la
princesse de Puix 1 d1ez ]a duc11essc d' Escars, chez 1a duchC'ssc
de ~arbonnc, chez la duchesse
J._~ Céreste, on se :sentait rajeuni d'un demi~1,•cl··.
1. Ilelle-mèreilc 1'.1ul cnr d'Ourika.

..,., 356

1-Y,

,

'

•

,

•

Le s:ilon de la princesse de la Trémoïllc,
outre son grand air d'ancien régime, a\'ait
un caractère poliliqtle très prononcé. Ce salon
élait une cour. La princesse, mademoiselle
de La119eron, extrçait de longue date, sur
tout ce r1ui l'approclnit, une domination
entière. Elle n'avait pourtant jamais dl, être
belle, dn moins ne voyait-on pas dans sa
m1nièrc d'ètrc cl de d;re, co:um: il arrive
aux fommcs qui ont eu le don de plaire aux
yeux, aucuns restes de vanilé ou de coquetterie fJminine. Toute sa co~uetterie était
d'03prit : virile, et visant à la souveraineté.
Avec ses petits yeux gris, bordés de rouge,

D.\ME A SA PSYCIJÉ. -

D'après U:o~ Noù...

avec so n tour i.lt! d1eYcux LlonJs, rnn grus
ventre et la dt1ublc mafodie qui décomposait
SOI! sang - le dialète et rh)&lt;lfOJ·ÎÛe - la

1

princesse de la TrémoïllC', grande dame jusqu'à la moelle des o~, a.s~ervissait à ses YOJonlé~, r,ar la force de son intelligence et par
la hauteur de son caraclèrr, toute une masse
de clients, de familiers, de flatteurs et de
parasites. Elle savait aussi, bien que dédaigneuse, s'insinuer là oi1 elle ne pourait s'imposer; caresser les amours-propres, quani.l
elle ne les subjuguait pas tout d'un coup.
Aucunement dévote, instruite sérieusement, elle avait pour elle-même une belle
biblio1hèr1ue: pour les autres, une laLle donl
on parlait, abondante et recherchée. La poJitique était srrn goût, son occupation cons
tante. Elle en avait, sinon le
génie, do moins 1a sagacité et ]a
,ive pratique. la campagne, le
tète-à-tète arec son mari l'ennuyaient à mourir; elle ne s'E.&gt;n
cachait pas. Jamais elle n'avait
pu s'haLilucr ni à la belle terre
de Pezea.u que le prince de Il
'frémoïlle possédait héréJitaircrr.cnt en llerr\', ni même au
cl1à!cau de C~oiss9, bâti par
Colbert, non Join des bords de
la Marnr, au milieu des riches
campagnes de la Brie, récemment acheté par elle, en me
du rnisinagc &lt;le la , ille. La
princesse ne quittait plus guère
Paris, son hôtel de: la rue de
Bourbon!, son jardin en terrasse
sur le quai. Danssa bibliolhèque
en bois de cilronnilr, qu'on
célébrait comme une merveille
d'élPgance et où elle rece\·ait
Li cour etla ,,iJle, de son fauteuil
l'n damas ve1 t, d'où elle ne bougeait qu'à grand'peinc, tlle animait de sa Vtrre inlaris.saLI&lt;',
de ses pi,1uantes sorties, de
ses sarcasmes:, un cercle perpétuellement renouvelé des prrrnnncs les plus marquantes de
~on parli. On y rnpit tous les
hommes de qmlque \'aleur ou
de quelque renom dans l'l~glise
ou dans lî'.1al, r1ui faisaient opposition au liLl'falisme: le &lt;ardinal de La Fare, M. de fionald,
!!. l'ahhé de Genoude, M. de
2. A relie lwure, rue ile Lille. l.'b\Jtcl de la princesse de la 1'rémoïllc, très rapprod1é du palais légis-

latif, n disparu dans les nouH'~Ux aligncmr11l!!.

�LES SA.LONS ET LA. COUR_ SOUS LA. °J{ESTJIUR_A.TTON - - ,

, , _ 111STO'}t1.ll
Maistre, Malhien de Montmorency, ou tout
simplement Mathieu; le chancelier Dambras;
les Polignac; les députés LaLourdonnaye, Delalot, de Castelbajac, de Neuville, de Marcellus, toute la droite passionnée;
quelques hommes de moindre
condition, mais utiles : l'avocat
Piel, M. Ferrand, M. de Lourdoueix, etc.
Dédaigneuse des choses nouvelles, elle qui possédait des
anciennes toute la fleur, ]a princesse raillait sans pitié la politique de transaction entre le.
passé et l'avenir 1• La moindre
concession l'offensait.
Les Villèle, les Corbière,
ne trournient pas toujours gr:îce devant ses
yeux ; les princes,
bien moins encore.
FÊTES DE STAINS,
Elle n'allait pas chez
E:-i 1830.
eux, se sentantreincj
jamais je ne l'ai
vue avec personne sur un pied d'éga- .,. :.' ·
lité. Son infirmité la serrait en cela; /~~
la lourdeur de son corps lui donnait
comme le droit de rester assise; elle
en usait arµplement pour accueillir du
regard, du geste et du sourire, avec
mille nuances de grande dame,
les gens de sa cour.
Le salon de la marquise de
Montcalm, politique comme celui
de 1a princesse de La Trémoïlle,
avait une physionomie différente.
Il avait pris son importance au mo~
ment où le· duc de füchelicu, frère
de la marquise, était entré aux affaires.
«· Le jour oll mon frère a été ministre,
disait-elle, non sans amertume, tout le
monde s'est avisé que j'étais une femme
d'esprit. Il Elle l'était, cela ne pouvait se
nier; et de plus, cultivée par le plus grand
monde européen. D'un caractère noble, désintéressé, modeste au fond, comme son
frère, et, comme lui, d'une admirable droiture; de grande naissance et de grand nom,
comme madame de la Trémoïlle, toujours
souffrante aussi; s'il se peut, moins dérnte
encore; moins exclusivement française, moins
altière en ses opinions, plus curieuse de nouveautés, madame de Montcalm avait un cercle
beaucoup plus étendu par les idées que ne
l'était celui de la princesse. Couchée sur sa
chaise longue, où la retenaient les infirmités
d'un petit corps contrefait et grêle, écoulant
beaucoup, interrogeant de son &lt;Trand œil noir
plein de rayons et de sa parole ;leine de bienveillance, madame de Montcalm n'exerçait
pas une domination visible comme celle de
madame de la 'l'rémoïlle, mais rnn ascendant

À~

•

I_. ~l_lc s~ rn_oq1.iait l.1t:i.ucoup des moulons de la
qui ?U.l\'a1enL docile!nent, en tous pâturages,
la vou du m11mlre. (J. Eh bien monsieur de Villèle
quelle ~èli~e allons-nous.faire ~ujourd'huiJ » di.,;ail~
elle un JO~r. ri! c?nlrl'fo1sant un d1~ ces minîsléricls.
dont elle s1mula1l I cntrêc dans le cabinet du ministre
2. On prMait C'11lre aulre3 î1 la cumlc!'.Sc d~ M~li:
maJ0~1tc.

pénétrait bien plus avant. On sentait en elle plus qu'au château de C01crta[ain, il n'était
la femme qui avait aimé, souffert, rèvé peut- presque jamais question de politique. Les
ètre même une tout autre destinée. Elle ne hommes que l'on recevait là étaient du
commandait pas à la conversation; elle n'y meilleur monde, mais on s'y occupait peu
lançait pas le trait; elle y maintenait sans des choses de l'esprit. Le ton de la maison
effort l'élévation, le tour délicat, la nuance était gai; les façons étaient simples et sans
exacte et aim,ble. Les hommes qu'elle voyait aucune morgue. Malgré la présence d'une
journellement étaient les anciens collègues, jeune fille, la piété de la jeune baronne de
les amis eolitiriues du duc de Richelieu; beau- )fontmorency et la vertu conjugale fort célécoup de aiplomates étrangers: M)L Pasquier, brée de la princesse de Bauffremont, la conMolé, de Barante, Mounier, Rubé.\tarbois, versation avait, à la manière d'autrefois, des
Pozzo di Borgo, Capo-d'Istria, le duc de allures très lestes; vide d'idées, pnm re de
Raguse, le général de Lagarde, \1. Lainé, etc. sentiments, elle se nourrissait d'historiettes
Dans ce salon modeste et tranquille, point el de nouvelles du jour, de modes et d'ajusde discussions trop vÎ\·es; des entretiens où t~~ents; on ! mPdisait du prochain; on }'
la politique n'avait pas d'acrimonie et se riait des maris trompés; on s'y moquait à
mêlait avec souplesse aux intérêts du l'envi de tout le monde. La vieille comtesse
beau monde, des beaux-arts et des de Matignon n'avait jamais été ni prude ni
belles-lettres. Autour de cette femme dévote; ce n'était pas la mode en émigration,
couchée, souffrante, il régnait une . malgré le malheur des temps. Les abbés
sorte de clair-obscur, une dou- galants, les évêques mondains avaient été
ceur sérieuse. Madame de Montcalm très en faveur, db·ait-on, auprès de 1a dame.
ne voulait jamais ni briller, ni éton- On en faisait mille récits, les plus drôles du
ner, ni éclipser, ni intimider per- monde'.
sonne. Elle rechrrchait le mérilr,
Oms cé salon venaient habituellement le
devil'.îait et faisait valoir les moin- duc de Castries, les Brancas, les Luxembourg,
dres talents. Auprès d'elle, les jeu- les Sal,ran, les Rosambo, les Sainle-Alde,,.
nes femmes s'essayaient à la con- gonde, les Clermont-Tonnerre, les Béthune,
~
versation. Elle m'y encourageait les Castellane, les Talaru, les La Guiche
les Vérac, elc. Là se prenaient le~
plus que d'autres. Elle avait
degl'és dans la considération et la mode .
pour moi des indulgences
.' . •
extrêmes, Confidente des
On disait bien quelquefois, tout bas,
1
." , ~ ; ~
sentiments que m'avait
que· madame la Dauphine ne rayait pas
il '"&lt;&lt;.t," •. . .,
voués l'un de ses plus chers
d'un bon œil la duchesse de Montmo1
~
-.i.&lt;
amis, elle me portait
rency, mais celle-ci ne voul~it pas
•.
,p._
un intérèt maternel et
s'en apercevoir. Elle tenait un si
qui ne se démentit jahaut raog à la cour, la maison de
mais. Je me plais1is
Montmorency était d'ailleurs si
chez elle infinimcnl.
pu~ssanle, que la critique avait beau
mordre, la gloire du nom bravait
Quand je veux me rappeler une
tout.
douce image de ma vie du monde
En dehors ds ces maisons brild'autrefois, c'est à elle que je pense,
lantes de la noblesse de cour, où
à son entourage aimable, à son
fréquenlaient aussi les ambassaintimité noble et charmante.
drices, lady Stuart, la
Dans la maison de Montmocomtesse ApP.onyi,
rency-Matignon où j'allais aussi
qui avait introduit
beaucoup, ce n'était pas un salon
en France la grande
proprement dit; c'était chaque
nouveauté des désoir un cercle nombreux de pajeuners
danumts,
rents et d'habitués. La vieille
la baronne de
comtesse de Matignon le présiWerther , le
dait. La duchesse de Montmorency, son fils Raoul, et sa bru, la baronne faubourg Saint - Germain
de Uontmorency, ses deux filles, la princesse comptait un nombre de
de Bau!Tremont et la jeune Alice, mariée plus familles moins illustres,
lard au duc de Valençay, y paraissaient en- moi as titrées:., moins dûsemble ou tour à tour. Assises à une grande daigneuses, plus mèlées à
table ronde, qu'éclairait une grande lampe la noblesse de province, et
suspendue, chargée de corbeilles à ouvrage, dont les salons, moins
les dames, renommées dans cette famille retentis~ants, avaient
pour leurs doigts de fées, travaillaient ~l des un caractère de bontapisseries, à des broderies délicates. Dans homie tout à fait ail'hotel de la · rue Saint-Dominique, non mable.
Le fond de la soj{non, três j(lune -~ncore, un mol piquant. Une jeune
ciété de ma mère,
SORTIE DE BAL
f~mme de sa soc1clé pleurrrnl un e disgràce de l'opiavant mon mariage, DE MADAME, EN 1828.
nion : 4 Consolez-vous, ma chère, lui av:til dit ln
comtesse, chez les grandes- darnes comme nous l'honse composait plus parneur l'cpoussc comme les cheveux. »
ticulièrement de celles-là.• EUe voyait habi- 3. Les till'és étaient les ducs, dout Ir~ femmes
tuellement les anciens amis de mon père,
avaient droit, en cour, au labmtrel.
1

~

•~li•i

~

358 .,,,.

émigrés ou vendéens, les - Suzanne!, les
d'Andigné, les d'Autichamp, les Bourmont;
les députés de h droite, ultra-royalistes :
les Villèle, les Castelbajac, les Delnlol, les
Labourdonna)·e, les Kergorlay, etc. Depuis
que mon frère était entré dans 1a diplomatie, ma mère invitait sc.s chefs ft ses
collègues, tout ce qui, gentilhomme ou
bourgeois, tenait au déparlenienl, à la:
carrière, c'est ainsi que les diplomates
désignaient entre eux le ministère des ::dfaires étrangères et les ambassades, où se
prenait, selon l'opinion des salons, une
sorte rle noblesse. Les Pasr1uier, Hyde de
Neuville, llonnay, MM. de Caux, de Gal,riar,
de Bois-le-Comle, de Vi,•'castd, de !larcdlus,
L:1grenée, de Lagrange, de La1our-~laul.10urg,

de Laroebefoucrnld, de Vaudreuil, de Bourgoing, venaiept chez nous très rnuvent. Les
réunions, les soirées dansantes ou musicales
qui se donnaient thcz ma mère et chez ses
amies, pour les jeunes filles, étaient sans
opprèt.
On n'y cherchait ni luxe ni étalage. Les
pauvres pouvaient imiter les riches, on
n'y regardait pas. Un piano, accompagné
d'un violon, quelttudois d'un instrument à
\·ent, d'un fifre quelconque, pour .. marquer
le rvthmc et la mesurr, tenait lieu J'orcheslrc.
En fait de souper ou de hulîel, un
bouillon, un riz au lait, un lait d'aman&lt;les :
c'était là tout. Les danseuses se paraient Je
leur printemps. l'ne Lland,e robe de mous-

scliuc, un ruban Lieu, rose ou lilas, noltant
à la ceinture, une Oeur dans les cheveux,
elles ne connaiss.aicnt pas d'autres alours.
Entr(' elles et les jeunes gens dont l'llge se
r:1pportait au leur, aucune con:raintr, aucune
pru.leric, mais une bicnsé:rnrc eXl1uise; il
rfgnait dans ces rapports u·ie coquetterie
uahe, une gaieté franche que tempéraient
les discrètes h1Li1ud,•s de la vie de famille,
la réserve nalurelle à la première jeunesse
et celte solidarité de l'honneur qui imprimait à la bonne compagni1i d'autrefois un
caractère totalement différent de celui de
nos sociétés bourgeoises, telles que les îail,
à cette heure, sans lien, sans traJilion, pour
quelques jours à peine, le ha5arJ Jes affaires
ou dL'S rencontres.
D.IKIEL

STERN

(MAP.\ \JE o'AGOUL T ).

regardé, de faire bonne contenance. Un marin;
il fume insouciamment sa pipe; on sent qu'il
montera dans la nacelle du même cœur indifférent et résolu dont il saute à l'abordagci
c'est aIfaire de senice. Ua employé des postes;
il est très occupé; le fourgon des imprimés
Le gouvernement ét,Llil une grande fa- vient d'entrer; c'est lui qui transporte les
brique de ballons, de façon à en avoir tou- précieux sacs et les dispose autour de la
jours un prêt à partir, aussitôt que le vent nacelle. Cinq petites cages arrivent, conteserait favorable. C'était de jour aux premiers n:rnt trente-six pigeons; des pigeons adotemps du siège que ces ballons prenaient leur rables, des noirs, des blancs, des dorés, des
vol, mais on ne tarda pas à s'aperc,.;voir que pigeons qui ont des noms de victoire : Glales Prussiens, avertis de l'heure du départ, diateur, Vermouth, Fille-de-l'Air. C'est le
en guettaient le passage et lanç:iient sur propriétaire lui-même qui les apporte et
l'aérostat ou des fusées încendiaires ou des veille à leur installation. Au moment de
balles de fusils à longue portée, dits fusils partir, on s'aperçoit qu'aucun des voyageurs
de rempart. On se résolut d1Jnc à ne plus n'a ·songé aux provisions; on court; on se
partir que de nuit. C'était presque toujours fouille, on finit par réunir trois petits pains,
dans une gare que les aérostats étaient gonflés deux tablettes de chocolat et une bouteille
et s'envolaient : gare du Nord ou d'Orléans. de vin.
Ce retard a eu son bon côté. Un aide de
Jamais ceux qui ont assisté à ce spectacle ne
l'oublieront de la vie. Au milieu d'une vaste camp entre !out essoufflé: Une dépêche du.
cour, le ballon, à dèmi gonflé, se démène Cou ve,·neur! L'aéronaute la prend; la nacelle
furieusement sous l'effort de la rafale; il est est fixée; on entend le sacramentel : cc Làchez
en taffetas jaune, et les lanternes à réflecteur tout! 1&gt; Le ballon s'élance d'un bond, il
des locomotives jetlent sur la route des lueurs p~rn:hc sous l'effort du vent, qui le courbe
fantastiques. Tout autour s'agitent, dans avèc violence. C'est une seconde d'émotion
l'ombre, des hommes que l'on prenJrait inexprimable; nous sommes tous là, retenant
pour des démons, s'acharnant à quclr1uc notre sourne, les veux fixés sur cette masse
œune infernale. Dans un coin, le directeur noire, qui se r;bat dam une convulsion
des Postes, M. namponl, tire sa montre, d'un e!TroyaLle. Sera-t-elle brisée? non, elle s'éair soucieux, interroge le vent, ·et semble lève, et à peine le ballon a-t-il dépassé le toit
demander conseil à l'aéronaute, M. Godard, vitré de la gar.::, que déjà la nuit s'est referavec qui il cause à voix basse. Il est évident mée sur lui; il se fond en quelque sorte dans
qu'il y a danger, trois hommes doivent partir. l'obscur Lrouillard. c: Adieu! adieu! &gt;J nous
Un voyageur, dont le nom est un mystère. crient les voyageurs, et nous leur répondons
li est enveloppé de fourrures; il se promène par des souhaits de bon voyage, en agitant
inquiet et pâle, el tâche, quand il se sent nos chapeaux: &lt;1 Vhe la France! lJ·

Pendant le Siège

Les pigeons qu'il:i emmènent avec eux
nous reviendront bientôt, à moins que le
froid, la brume, l'épervier ou la balle d'un
Prussien ne les arrête en route. Chacun
d'eux apportera, lié par trois fils à une des
plumes de sa queue, un léger tube, où se
trourera roulé un petit carré de papier de
40 millimètres sur 50 millimètres.
C'est la réduction microscopique, par la
photographie, d'une composition typographique ordinairè.
Cette petite planche, à peine lisible arec
un rnrre de loupe très puissant, ressemble
assez à un journal sur quatre colonnes. Celle
de gauche contient uni11uement celte mention :
SF,RVICE DES DÉPÊCHES PAU PIGEO.\"S VOYAGEURS,

Steenackers à ilfercarlier, 103, rue
de Grenelle.
Les trois autres colonnes conliennent, au
verso comme au recto, la transcription de
dépêches, les unes à la suite des autres, sans
blancs ni interlignes. Quelques-unes de ces
dépêches sont officielles. D'autres viennent
de source privée. Ah! qu'elles nous ont apporté de consolaLion et de joie! Que de pièces
de cent sous et de louis d'or sont lombés
dans la main des facteurs q11i nous remettaient la dépêche si attendue I Et ces pigeons,
de quel tendre respect on les entourait 1
Quand, par hasard, un d'eux, à bout de
l'orces, ruisselant de pluie, s'aliattait au bord
de quelque corniche, de quel œil avide la
foule hientOt amassée suivait ses mouvements! Comme Ioule; les mains se tendaient
vers lui pour lui offrir le pain ou le millet
qui devait l'altirer ! et quel cri de joie quand
il reprenait soh vol droit vers son colombier!
FRANCISQUE

O·

SARCEY.

�'-------------------------------------LA CHOUANNERIE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE V

darmes à Donnay. Lanoë, elTrayé, obéit;
mais Lcft·bvre ne put le suivre que dans
L'afiaire du Quesnay (suilf ).
l'aprèS•!lliJi; ên arrivant à Noron, ils trouvèrent Mme Acquet à l'auberge où elle s'élait
Dès que Mme Acquet eut pris place dans trainée; Ja pauvre femme aYait 1a fièvre;
sa carriole, La.noë s'assit à côlé d'elle et lui presque en fo·aguant, elle informa Lefel,vre
apprit que, la veille, les gendarmes élaienl &lt;! qu'elle n'avait pas d'argent à lui donner;
venus à Donnay et a,·aicnt pnquisitionné dans que Jes gcndarlllcs étaient venus 3 Donnay;
la m~ison des Ouquel; ils étaient partis, tou- que l'homme qui ]es conduisait était peultefois, sans arrêter personne ; c&lt; un homme être un des compagnons d'Allain, amen&lt;) là,
en houppelande noire semblait les conduire)). sans dout(', pour rcconnailre les lieux ; mais
!!me Acquet posa quelques questions hâtives, elle ne craignait rien; el!e allail y retourner
puis elle.dit à Lanoë de fouetter les chevaux · et rapporterait l'argent n.
et garda le silence jusqu'à la Dijude; il l'obLelebrre essaya de la calmer; dès qu'il se
servait du coin de l'œil et vil qu'elle était fut éloigné, après une demi•heure d'entretrès pâle. En arrirant le so:r au viilage, elle tien, elle en lreprit Lanoë, le suppliant de la
voulut allrr de suite à la maison des Buquet, reporter à Donnay; il s'en défendit énergiresta pendant un quart d'heure enfermée que men!, ne voulant plus rien entendre;
avec Josrph; sans doute fit-elle près de lui enfin, dt.:mnt son désespoir, il se laissa attenune suprêm':! tcntati\'e pour obtenir de l'ar- drir, mais jura bien (( que, cette fois, il rn
gent; clic n·parut le teint animé, très fié- avait assC'z et qu'il la laisserait à la Bijude n.
vreuse : - « l'ile, à Falaise "• dit-clic. Mais Elle consentit à tout, se hissa sur le cheval,
Lanoü lui rcpré.,enla &lt;c qu'il avait à faire chez et, de noureau, tenant Lanoë à bras-le-corps,
lui et que son cheral ne pourrait rûsister à les ,,füements trempés d'eau, plaqués sur ses
êlre loujours en roule ii. Pourtant, elle le membres grêles, elle rC'prit le chemin de
" harcela » de telle fa çon qu'à la fin il con- Donnay. En passant à Villeneuve, ferme apparsentit.
tenant à son frère Ilonnœil, elle aperçut un
'l'ahdis que le cheval mangeait l'aroine, groupe de femmes qui l'interpellèrent; le
Mme Acquet _s'en alla à la Bijude et se jeta fermier TrulTault s'approcha et, commr,
tout habillée sur son lit : le temps, très anxieuse, elle l'interrogeait, il répondit:
lourJ pendant toute la journée, s'était chargé.
- Un malheur est arrivé; les gendarmes
,·ers le soir cl de grands éclairs déchiraient sont revenus tout à l'heure chez les Buquet;
le ciel. Vers deux heures du matin 1 Lànoë ils ont pris le père, Ja mère, le fils ainé.
vint fr.ipper au carreau et Mme Acquet parut, Jùscph, qui s'était cach~, est seul, bien dé•
prête à parlir; elle mania en croup.c derrière soM, C't ne sait fJue de\'enir.
lui; ils se mirent en route par la forêt de
Le fermier ajoula qu'il ,·enait d'expéJier à
Saint-Clair et llJnnœil; comme ils péné- Falaise son gars p:iur instruire Mme de Comtraient dans le bois, l'orage éclata tout à Lrar dé cet é\'énemcnt.
coup d'une extraordinaire violence; d'énor!!me Acquet descendit de chernl. Elle tira
mes rafales courbaient les arbres, brisant h•s Trulfault à l'écart cl Je questionna à rnix
branches; la pluie tombait à fluts, transfor- bas~e. Quand elle rnint prl's de Lancë, elle
mant 1..:: chemin en torrent; le cheval avan- était cc aussi blanche qu'une cire ».
çait pourlanl; mais, rnrs le jour, alors qu'on
- Je suis perJuc, lui dit-elle; J0srph
approchait du village de Noron, Mme Acquet Buquet veut me 'Cl.énoncer.
se sentit suLitement indisposée au point
Puis, le regard fixe, parlant pour diequ'elle se lai5sa glisser à terre, prc!lque éva- même :
nouie. Lanoë l'étendit sur les Lruyères, au
- Je pourrais bien, à mon tour, &lt;lé,wnbord de la roule, dans la bouc; quand elle cer Allain, puisqu'il est proscrit; mais où
eut repris ses sens, elle le supplia de la dirais-je que je l'ai connut?
laisser là, de pour&amp;uivrc jusqu'à Falaise et
« Elle paraissait Lien inquiète, ne sachant
d'en ramener le notaire Lefebvre ; elle pa- que faire. » Enfin elle insinua « qu'il fallait
raissait hantée dn souvenir de cc l'homme en la reconduire à Falaise J&gt; . Mais Lanùë fut
houppelande noire ll qui arnit guidé les gcn• intraitable: il jura qu'il n'irait pas plus loin ,
·t. i\"ous con~en ons ll's termes mêmes du rêcit de

l.:1J1oi} . lnl crrogatoircs.

2. lulerrog11tuircsde )Jmc deCo mLra v, 2t :ioùt 180ï ,
11 avril 1808 ; de Guillaum e, dit l.a1,n?, 2 H' Jllcm-

"" 36o -

&lt;! qu'elle pouvait s'adresser au fermier si clic
voulait &gt;&gt;. Et, rendant la bride à rnn cheval,
il s'éloigna au trot, la laissant là, au milieu
d'un CC'rclc de paysans r1ui, silencieusement,
contemplaient, avec une consternation ébahie,
la fille de leur dame, couverte de boue, les
yeux égarés, les Lras ballants, l'air si éperdu
et si désolé que les plus durs la prenaient en
pitié! ,

En rentrant chez lui, cc soir-là, le nolaire
Lefebvre apprit que, pendant son absence,
Mme de Combray lui arnit dépêché son jardinier pour l'inviter à venir, au plus lût, la
rejoindre à I'hô'tel de,la rue du Tripot. Pourtant, harassé, il s'élait jeté sur son lit el dormait à poings fermés quand, vers une heure
du matin, ou frappa à sa porte : c'était encore le jardinier;· il fut si pressant que, malgré sa fatigue, Lefebvre se décida à le suivre.
Il trouva la marquise presque folle d'angoisse; elle avait appris par le gars de Truf.
fault l'arrestation des Buquet; elle ne s'étail
pas couchée, s'altmdant à toute miaule à
recevoir la visite dts gendarmes; elle n'avait
qu'une pensée : fuir, retourner en hâte :1
Tournebut el s'y cacher avec sa fille; elle
pressait le notaire de l'accompagner et, tout
en parlant ûévreusement, elle nouait sur sa
tète un fichu de laine. Lefebvre, plus calme,
lui représenta quïl avait laissé tt Noron
!!me Acquet épuisée de fatigue; il fallait
attendre, 1Jour quiller Falairn, qu'e11e fùt en
état de se mettre en roule; que, d'ailleurs, à
cette heufe de nuit 1 on était dans l'impossibilité de se procurer une rnilure; mais
Mme de Combray, avec l'ubstination d'une ·
femme égarée, ne voulait rien enttndre; elle
e&gt;.péJia à Noron, en lui donnant un écu de
trois liues, son."jardinier, chargé de prévenir.
lime Acquet qu'elle eùt à prendre, sur-lcthamp, le drnmin de Tourne Lut, par SaintSylvain et Lisieux; puis, cnlrainant à lrawrs
les rue5 désertes LefeLue fJUÎ moula thez lui
pour y chercher les trois n,ille francs provc•
nant du vol du 7 juin, die gagna le Vald'Antc et s'engagea sur la route de Caen.
La nuit était lrès sombre; la tempête avait
cessé, mais la pluie tombait sans discontinuer.
Sur le chemin défoncé, la vieille marquise
a\·ai1çait , s'obstinant contre la fatigue, s'arrèlant parfois pour s'assurer qu'elle . n'était
pas dépistéf'. Left!Lvre, pris dt! peur à son
lire- 1808 ; ùu nolairc Lcfelwrc, 7 jan\'icr et 4 ao1il 1808.
A1·c hil''CS 1lu greffe Je ln Cour d 'assise,; ile l\ 011cn.

TOUR_N'EBU1 - - ,

tour, hâtait le pas à côlé d'ellc 1 pli:rnt sous surveillance de la police. Il était neuf heures
le poids de son porlc-mmlcau rempli d'écus: du soir quand, après une heure de marche,
tous deux allaient sans parler; c'était cette die parvint à la hauteur de l'Ermitage; elle
interminable route qu'avait sui rie, le jour du crut prudent d'expédier Lefebvre en éclaivol, le chariot portant la recette d',\len&lt;;,on et reur; elle l'accompa~na jusqu'à la grille rl le
rc sou\'enir devait rendre plus tragique rn• Jai.!- s1 s'a\'cnturer seul rers le cbàteau. Tout
core celte marche effarée dans la nuit.
parais.sait y être au calme: le notaire pénéL'aube pointait à peine quand les fugitifs tra dans la cuisine ol1 il trouva une fJlle d'outraversèrent le bois du Quc5nay; au hameau vrage qui prévint aussitôt Soyer, l'homme
dr, Langannerie, ils quillèrent la route et de conOani.:e; et Mme de Combray ne se
1•rirenl la traverse de Ilrelleville-le-R,hN. li monlra tout r, fait ras.surée que quand celuifaisait maintenant t,rand jour; les granges ci ,·int, m personrH\ lui 011\TÎr uoe porte du
s'ouvraient, les gens s'Jtonnaicnt du passage jardin: clic put ainsi se gli~sC'r 1 sans être
matinal de ce couplé étrangd qui semblait vue, jmqu'à sa chambre 1 .
avoir marché toute la nuit; la marquise sur&lt;a\'&gt;
tout 'intriguait avec ses c·he\·eux col~és aux
tempes, sa jupe trempée d'eau et ses broDEUXIÈME PAR,TIE
dcr1uins couverts dè boue. On n'osa pourtant
les questionner.
CHAPITRE PREMIER
A six heures du mltin, Mme de Combray
et son compagnon atldgnircnt le bourg de
Licquet.
Saint-Sylvain, à cinq grosses lieues de Falaise. Si Mme Acquet était parvenue à quilL'homme cc en houppelandè noire n qui
ler :'\oron, c'était là qu'on devait la rencon- arnit guidé les gendarmes dans leur Yisite à
trer. A l'aul&gt;erge où Lefebvre s'informa, per- Donnay n'était autre que le Gl'and-Cha,·/es,
sonne n'avait paru. 011 attendit pendant deux l'un des compagnons d'Allain, Arrè:é le
heures, que le noLaire employa à s'assurer 1 '~ juillet au village de Le Chalange, il cond'une charrellc pour continuer la route vers sentit, sans difficultés, à désigner l'endroit
Lisieux. Un paysan conscnlil à conduire les où avait été enfoui le trésor et c'est ainsi
voyageurs moJcnnant t5 francs payés d'a- qu'il dirigea la perquisition opérée le 22 chez
,·ance, et, ver3 huit heures, Mme Acquet les Buquet. li reconnut 1, disposition de la
n'arrivant pas, ils se décidèrent à partir. Un maison et du jardin, la s:i.lle oll Allain et ms
peu plus loin, à Croissanville, on fit halte, et compagnons avaient été rrçus dans la nuit du
LefchHe, tout en déjeunant, écri\·it une let- vo1, le verre même dans lequel l t mère Ilutre à l'adresse de Lanoë pour lui recommander instamment de se mettre à la recherche
de Mme Acquet et de l'exhorter à rejoindre
au plus tùt sa mère à TouraeLut.
Le resle du voyage se passa sans incident.
On arriva à Lisieux pour l'heure du souper
et on y passa la nuit. Le lendemlin matin,
Mme de Combray prit, 5-0U_s un faux nom 1,
deux places dans une ,·oiluM publique qui
partait pour Éuèux où l'on débarqua le soir.
Les fugitifs avaient fü un asile, rue de l'Union,
près le gr,rnd séminaire, chot un ancicu
chouan, .nommé Vergne, qui avait été dans
les orJrcs avant la Hévoluliun et qui s'était
établi médecin depuis la pacification. Le jour
suivant, Mme de Combr,y el Lefebvre se
procurèrent une carriole dans ln~tudle ils
firent les cinq lieues qui séparent Evreux de
Lauriers. Ils mirent pied à terre arnnt d'en•
trer d.rns la ville, car Lt marquise voulait
é\ Îter l'hùtel du l\[outo1i où elle était connue.
Ils gagnèrent donc, pat· des rues détournées,
le pont de l'Eure et trou\èrc;it à louC'r, dans
une auber Je du faubourg, un CJbriulet qui
les dépos::i, i1 la nuit tomb11Jle, au hameau
du Val-Tesson,
Us étaient là à une lteue de T0uMehut
qu'ils p::mvaient atteindre en passant par les
VU E DE L'AEIB.HE-AUX- DA~IES, A C.u~. bois; mais n'allait•on pas y lr,.mver les gcn•
&lt;larmes? L1 îu3ue dd Mme de Combray à
Falaise, à Dai·eux. et à Caen, pouvait avoir quel lui avait ,·ersé t.lu c:dre. Au bout du
éveillé l~s sou pço:1.s et atliré sur sa maison la jardin on retrouva les traces de l'excavation

g1·m/fls p eNonnages

1.,: - ~lmc de Comlway me dit , d:in s la roiture,
qu'ell(~ :wait pri s un ,rntre riom qu'elle me tlé:;i911a
pour 111\ •11 scn ·i1· ~i je lu i p:1rlais, OlJis je 11c 111 en

2. lnl error;alo ircs de ~l11w de Cumlmiy et du nolnirc
l.e rcbnc. Archin,s du greffe ,le la Cou r trassis,!s ile
ll u11 cn

où le tré.:;or avait séjourné; le grenier couicnait du linge et des effets npparlenànt à
Jfme .\cquel; son portrait peint en miniature était accroclié au mur dans la chambre
de Joseph. Celui•cÎ, !-cul, a~·ait pris la fuite:
son père, sa mère et son frhe Alexandre
furent conduils, le soir mèmc, aux prisons
de Caen,
Grmul•Clwrles, en hc,mme r1ui rnudrait
IJien ne pas être compromis tout srnl, montrait le plus grand zèle à rccherchC'r ses
complices . Ainsi que jadis l'avait fait Querelle, il parcouraiL le pays, conduisant le cnpilainc Manginot cscortl• de trente gendarmes,
et celle petilc troupe, marchant dr nuit,
poussa SC's recherches jusqu'au ,·illage de la
Mancellière qui passait pour être le plus
fam eux rrp:iirc de réfractaires à ,·ingt lieues
à la ronde; comn:c au plus beau temps de la
Chouannerie il y eut entre gendarmes et dé·
serteurs des cornbals sanglants. A ln suite
d'un de ces engagements, oq arrêta, dans Ja
mais.on d'un sieur LeLougrC', Pierre-François
llarel qui était entré là pour y demander de
l'can-dc-vie et du sel afin de panser une
blessure qu'il venait de rrceYoir; il avait
passé, depuis le vol, la majeure partie de
son lemps caché dans un tonneau enfoui en
terre au fond d'un jarJin . Dans cette expédition Manginot fit une prise plus importante, celle de Flierlé, découvert à Amaié•
sur~Orne, où il villégiaturait paisiblement
chez un de ses anciens c·hefs, Rouault dés
Vaux. Dès son premier- interrogatoire, Flierlé

1

1':ippcllc point ; je ne sais p:is trop, ccprndu11l. ~i cc
n'l•tail pas Mina . , Int errogatoire de Lcfobwe.
Al'd1in,:s du grr ffe de la Colll' d'assises de Rouen.
~

36 1

w,.

Dessin d~ C ONSTANT BOURG EOIS (1819) .

raconla toute soî1 hi~tuire: li savait que de
étaient du complot et

�1f1STO'J{1.ll
pensait bien qu'on y regarderait à deux fois
avant de pousser l'enquètejusqu'au bout.
Si Manginot se dépensait aimi avec une
aJ'deur digne d'éloges, i1 n'en recevait aucun
de Calfarelli, désolé de la tournure que prenait l'affaire, et qui dcsirait, par intérêt d'abord, et aussi par amour de ~a tranquillité,
voir l'altentat du Quesnay réduit aux proportions d'un simple incidenL. Il interrogeait les
prévenus avec la réserve el les précautions
d'un homme qui se mê!e de ce qui ne le r~garde pas; aussi, s'il apprit de Flierlé des
choses qu'il aurait bien voulu ne pas savoir.
touchant l'organirntion, toujours pcrsislanlc,
de la Chouannerie dans le département du
Call·ados, n'en put-il rien tirer sur le fait
même qui motivait son arrestation. L'Aiiemand ne cachait pas sa crainte de périr s'il
parlait, Allain a)'ant promis, le 8 juin, à ses
compagnons, avant de les c1uitter au pont de
la Landelle, « du poison ou un coup de fusil
au premier qui révélerait quelque chose, et
un secours dr deux cents hommes déterminés pour soustraire ceux qui seraieni discrets
à la vengeance de Bonaparte 1 1&gt;.
A Paris, il en était autrement : fa police
n')' travaillait pas de main-morte et Fouché
était tenu journellement au courant des
Il1oindres incidents présentant un rapport
quelconque avec les faits qui se passaient en
Basse-~ormandie. Depuis plusieurs semaines
déjà, un jeune homme, débarqué à Paris
dans la seconde quinzaine de mai, avait attiré
l'attention des agents de la police secrète; on
le yoyait souvent au Palais-Ropl; il se disait
sans mystère général des chouans et &lt;1 se
donnait beaucoup d1importance 1, . Un second
rapport fil connaitre qu'il se nommait Le
Chevalier et qu'il arrivait de Caen, ce qui
permit de demander à Cafiarelli des renseignements. Le préfet du Calva~os répondit
que le signalement communique correspo~dait de tout point à celui d'un homme qui,
plusieurs foi~, lui .a~ait été ?énoncé comm~
un royaliste 111corr1g1ble, facile, du reste, a
reconnaître, car il ne pouvait se servir du
bras gauche'.
Les a~ents reçurent l'orJre de ne pas perdre de v:e le personnage; il habitait rue des
Vieux-Augustins, l'hôtel de Beauvais, maison
connue, depuis la Révolution, comme un allri
toujours ouvert. aux ro~alistes de passage à
Paris. Le Chevalier sortall Leaucoup; presque
chaque soir, il.dinait en vill~ cl frCquentait
chez quelques personnes Lien posées . On le
la

•L Interrogatoire de Flicrlé. Archirn:,; du greffe dç

d'assises de Rouen.
9 Archi\·es nationales, F; 8171.
i On ne trouva chez lui que « 56 sols et un ~s-:scporl délivrti il Caen le 21 mars pour Bordeaux, vise
\e 'l mai à Cacii pour Cherbourg et nou ,,isé à
Paris»4. Archives natio11ales, }' i 3171.
. _
5. 4 Le Chevalier sera sûre~cn,l acqu1tLc _pour le
vol. » Le prCfet du Calvados a Real, '10 aout 1807.
Arcl1îves nationales, F18171.
.
6 Cafforelli craignait que Le Chernher ne fût enleni au cours du Y11Jage de. .Paris à .Caen., et ses
craintes n'étaient pas sans mol1fs. Le prmmmer, dont
on arait annoncé le départ de Paris le 25 juillet.
11 'étail pas encore arri"é à sa deslinatio1! le 7 aoû.L.
a Si nous n'étions à l'approche de la foire de GmCour

'-----------------------------fila pendant une quinzaine de jours; enûn Chevalier était le chef du complot; Lien qu'on
l'ordre fut donné de l'arrêter, et, le 15 juil- eût perquisitionné avec soin - sans trouver
lel, il était conduit, les fers aux mains, à la pourtant autre chose que des papiers partipréfecture de police, sous l'inculpation d'avoir culiers - dans sa maison de la rue Saintparliripé à l'attentat du Quesnay'.
Sauveur; Lien que Flierlé, mis en sa préLe Chevalier n'était pas homme à se lai~- .. sence, l'eût reconnu pour être l'homme à
ser prendre sans vrrr. Ses belles façons, son qui il senait de courrier et de secrétairf', adresse et son éloquence l'avaient déjà tiré ce à quoi l'autre répondit avec mépris que
de si mauvais pas qu'il ne doutait pas qu'elles u l'Allemand n'était pas d'espèce à être son
ne dussent, celle fois encore, lui sauver la domestique et qu'il n'y avait entre eux que
vie. La lettre que, du dépôt de la préfecture. les rapports ordinaires entre le bienfaiteur et
il écrivit à füfril, lC' jour même de son arres- l'obligé )), il n'était pas douteux qu'il ne se
tation, est si bien dans sa manière, à la fois renconlrerait jamais un lrihmwl pour confamilièœ et hautaine, qu'il serait regrettable damner un homme qui se trouvait, le jour
du crime, à soixante lieues de l'endroit où
de ne point la citer :
il avait été commis 5 • Quant à le pOursuine
Arrête sur le soupçon d'un brigandage dont il comme royaliste approuvant le vol des fonds
m'esl aussi important &lt;le me justifier que pénible puLlics, autant valait mettre en jugement la
d'avoir à le faire, mais plein de confiance'en mon
honneur qui ne s'csl jamais démenti el dans Normandie tout entière. D'ailleurs, pour Cafl'équité bien connue de votre caracfère, je ,·ous farelli, qui ne se leurrait pas sur les sentiprie de m'accorder une audience de quelques mi• ments de ses administrés et qui redoutait
nutes prndant lesquelles, dispos.é à répondre à toujours l'explosion imminente d'une nouchacune de vos questions, à les prëvcnir même, velle ChouflnneriP, la présence de Le Chevaje me flatte de vous co11v.1incre que la situation lier dans 1rs prisons de Caen était un perpé,le mes affaires cl surtout ma conduite de toute tuel cauchemar 6 : Allain pouvait surgir tout
la vie doivent me meure au-dessus de la suspicion
à coup avec une armée et renom·elcr, au prod'un brigandage particulier.
fit de son chef, une tentative d'enlèvement 7
J'espère aussi, monsiem·, que rel entrrticn
srmLlable
à celles qui, sous le Directoire,
dont voire justice me garantit la faveur ,,ous conarnient
sauré
la vie au vicomte de Chambray
vaincl'a que je ne suis point frappé de folie au
point de me livrer à un brigandage politique et ou au chevalier Destouches et dont toute la
de songer à lutter contre un gouvernement au- prorince s'était amusée et émue. Et voilà
quel ont dù céder les plus fiers souverains ....
pourquoi, très peu soucieux de s'encombrer
d'un détenu si compromettant, le prudent
A. LE Cnt:vAurn'.
préfet avait, au bout de quatre jours, obtenu
Et pour Lien étaLlir qu'il n'avait pu pren- de Réal l'autorisation de renvoyer à Paris Le
dre part au vol du 7 juin, il joignait à sa Chevalier qui fut définitivement écroué au
lettre vingt allestations de personnes hono- Temple'. Ah! la belle lettre qu'il écrivit, à
rables et connues· qui l'avaient rn à Paris ou peine rentré, au ministre de la police, et
qui y avaient diné avec lui à chacun des jours comme il s'y posait en rival malchanceux de
du mois depuis le 1er jusqu'au 20; au nom- Napoléon !Celle profession de foi est trop longue
bre de ces témoins étaient son compatriole le pour figurer ici dans son intégrité, mais elle
poète Chênedollé et le D•· Dupuytren qu'il projette une si vive lumière sur le caractère
avait consulté sur« l'urgence de se faire am• de celui qui l'a écrite et plus encore sur les
puter les doigts de la main gauche malade illusions que se forgeaient obstinément les
depuis longtemps &gt;&gt;. II avait même eu le soin royalistes à la plus brillante période du réde se montrer au 1'e Deum chanté à Notre- gime impérial, qu'il est indispensable d'en
Dame pour la prise de Dantzig.
produire quelques extraits :
Ses précautions, on le voit, étaient bien
Vous avez désiré savoir la vérité concernant les
prises et cette fois · encore son -aplomb allait
triompher de la mauvaise forlune quand déclarafions de Flierlé sur mon compte et sur les
Réal, très embarrassé de cc prisonnier beau projets q11'il dévoile dans ses déclarations; je vais
parleur,'imagina de l'expédier à Caen, dans vous la dire: la dénégation convient à un crimi . ne) qui redoute l'œil ùc la justice; mais ce sysl'espoir qu'une confrontation avec Flierlé,
fème est étranger à mon caractère qui ne redoute
Grand-Charles et les Buquet déjà arrêtés, rien que le mépris et pour lequel le premier sucamènerait quelque résultat. Mais, bien que cès de ses entreprises est l'estime de ses ennemis
Cafîarelli îùt intimement convaincu que Le mêmes.
hrny, il ctil été facile

de

mcllre Le Che,·alicr entre

deux. gendarmes dans ln première dilig-enèe et de

l'amener de suil\" ici. )Jais dans cc temps-ci les ,·ui•
!ures étant encombrées de ,·oyageurs, je me suis délerminti à rcquilrir M. Manginot qu'il fit partir, sur•
le--champ, deux gendarmei&lt; en poste pour aller aude,,ant de Le Chevalier, l'enlever s'il est possible l.'.1
nuit, et arril"cr de même afin que ses partisans ne
puissent sa\'Oir cc qu'il est dcv~nu .... Alloin. a pro:
mis un coup de fusil ou du poison au /Jri'm1er qw
ré,·êlerait quel&lt;1ue chose et un secours le 200 hommes déterminés poul' enle,•cr ceux qui seraient arrêtés. }'licrlC conlirme ces détails eu térnoiguant la
plus grande crainte d"ètre découvert comme dénonciatcn11', il redoute surtout le poison. »
l.cllre du préfetJu Calvados à Réal, 7 uollt 1807.
Archi\"CS nutionales, F7 8171.

7. Il fut étalili que Le Chorpentier f'i!s, notaire aux
e1nîrons (l'Argentao, a\·ail rt'·uni quelques hommes
pour enle1·er Le Chevalier, lors de son transf'Cremcnt
à Caen. Arcliivcs nalioualcs, Fj 8171
8. Écrous du Temple, 16 :.ioùt 1807. Le concierge
du Temple recevra, en se conformant à fa loi, le
nomme\ Le Chevalier qui sera détenu au secret. Signalement:« 27 ans, pror,riélaireà Caen,taille, •tm,76,
cheveux cl sourcils c 1.ilain foncé, front élevé et
bombé, yeux liruns, nez court, pincé du haut cl un
Jeu large du bas, .houche moyenne, menton un peu
ong el relevé, \'Ïsngc ovale et colore, portant de~
nageoires chàtains, estropié de la main gauche. n
Le prMet du Calvados s'était, en mème temps quç
de Le Chevalier, débarrassé de J&lt;'licrlé qui fut, lm
aussi, amené à Puris et écroué au Temple. Archi,·cs
de la préfecture de police.

!

1

Yotrc Eiccllencc voudra bien ne mu· en moi
ui un homme tremblant devant la morl, ni une
,\me sé;iuilc par l'espoir des récompenses; je uc
demande rien pour dire cc que je pense, car en
le disant je me saLisfais.
J'ai pl'ojeté une insurrection conh·e le gouvcr·
nement de Napoléon; j'ai désiré sa ruine, et, si
je n'ai pu la tenter, c'est parce que j'ai toujours
éh1 mal secondé et trompé somcnt.
... Quels élaienl donc mes moyens pour concevoir au moins l'espérance du succès? Ne voulant p:is paraître tout 11 foil insrnsë à ros 1eux, je
v:ils les fairr connaitre; ne \'Oulant p:is trahir la
ronfl::mcc de ceux qui m'aurnient serri, je vons
rn tairai l&lt;'s détails.
... Je slLis né généreux cl amoureux de gloir('.
Apri&gt;s l'amnistie de l'an YIII, j'étais le plus riche
de mes camarades; mon argent, habilement
donné, me J&gt;1·ocura des partisans. PJusicurs années, j'épiai le moment farnrab\e à une insurt'&lt;'Ction : la dernière campagne d'Autriche m'offrait celte occasion; chacun, dans l'Ouest, croyait
;'1 la défection &lt;les armées frauçaises i je u'y cro?ais
pas, mais j'allais profiter de celte opinion : la
victoire fut trop rapide, j'eus à peine le Lemps
rle projeter.
Après avoir étahli quelques correspondances
dans divers départements, je pal'lis pour Paris;
là, tout concourait à fortifier mes espérances. Des
républicains partageaient mes désirs; je lraitai
a\·ec eux de la réunion des parlis pour une action
plus sùre cl pour une réaction moins forte. Le
mouvement devait s'opérer dans la capitale, un
gouvernement pro\'isoire devait être établi ... toute
la France eùt passé sous un nouveau régime avant
que !'Empereur eût été de retour.
... Mais je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que ces républicains n'avaient pas tous les
moyens qu'ils vantaient. .. je me retournai vers
les roplistes de la capitale; ils étaient désunis,
sans plans .... Je n'avais à moi, dans Paris, qu'un
très petit nombre d'hommes : j':i.bandonnal mes
desseins sur Paris, je retournai vers la province.
Là 1 je pouvais réunir deux à trois mille hommes.
J'aurais, aussitOt après-leur rëunion, clépulé vers
les princes Bourbon pour les engager il se rendre
à la tête de mes troupes ....
Mais, à l'ouverture de la seconde campagne,
mes desseins furcnl définitirement ajournés. Ce•
pendant les mesures qu'il m'avait fallu prendre ne
purent partout rester secrètes: quel{1ucs conscrits
réfractaires, quelques déserteurs p:irurent armés
sur différents points; il fallut les soutenir et,
sans ordre ad hoc, mais en vertu d'instructions
générales, un de mes officiers s'empara des fonds
publics pour y parvenir ....
Les coupables sont... moi-même, pour lequel
je ne demande rien, 1101qiar orgueil, puisque la
fierlé la plus altière ne saurait ètrc humiliée de
recevoir des gr;ices de celui qui en fait aux rois,
mais par honneur. Yolrc Excellence voudra sans
doute connaître le motil qui a pu me déterminer
à concevoir, à nourrir de pareils projets; ce motif, le voici : j'ai m le rn:tlheur des amnistiés et
ma propre infortune, peuple proscrit dans l'Etnt,
classé en scnage, exclu non seulement de Lous
les emplois, m:lis encore tyrannisé par ceux mêmes
auxquels n'a jadis manqué que le courage pour
faire cause commune avec eux ....
Quel que soit le sort qui m'est 1·éserré, je YOUS
prie d(' considercr que je n'ai point cessé d'ètre

On s'imagine quelle devait être, à la lecture d'une semblable missive, la stupeur de
Fouché, de Réal, de Desmarets, de Veyrat, de
tous ceux à qui incombait la mission de montrer au Maître ses peuples enthousiastes et
satisfaits, ou tout au moins soumis et silencieux. Ils sentaient bien que, dans cette lettre,
tout n'était pas •hâbleriej on y retrouvait,
amplifié, le plan de Georges : même menace
d'une descente des Bourbons sur lt:s côtes,
même assuraqce de renverser, en frappant
Bonaparte, l'immem:e édifice qu'il avait é!è\'é.
De fait, la croyance que l'Empire, alors que
toute l'Europe paraissait définitivement subjuguée, restait à la merci d'une bataille perdue, était si bien ancrée dans resprit des
populations qu'un homme comme Fouché,
par exemple, très instruit des dessous· de
l'opinion, ne dut jamais croire à la solidité
du régime qu'il servait. Toute l'histoire de la
Restauration n'était~clle pas en germe dans
la profession de foi de Le Chevalier1 Ne devait-elle pas se retromer, cinq ans plus tard,
dans l'étonnante conception de Malet1 Les
choses, en J814·, se passèrent-elles dilTéremment? L'empereur ,•aincu, la défection des

1. ,\rcbi1·es mitionales. Fi 8171.
t. lbid.
5. Jacques-Fortunat Savoye-Rollin, nC â Grenoble
le 18 1\êcembre 1751. Il avait épousë, en '1788 un~
sœm· ile Casimir Perier : c'tSta1t une femme' d'un

grand mérite; .aprC~ qu'ell~ fut _m?rle: Savoye•rlollin
publia une notice b1~ru.pl119,ue ml!tulce 1'111&lt;/.ame. de
Jlollin. Grenoble, l'.\. ct. rn-8 de 1::i p:igcs, s1gur a la
fin : G. Héal.
4. Res prénoms étaienl Picrrc•A!cxandrc.

Français, que j'ai JlU su_ccombcr dans une noble
folie, mais non chercher un ltiche succès, et par
ces motifs j'espère que Yotr1! Exrcllrncc voudra
bien m'accorder la seule faveur que je réclame

L'ANCIENNE

PRÉFECTURE

DE POLICE

FAÇADE

SUR LA RUE DE ]ÉRUSALrn.

Dessin de

CHARLES

TOUVENOT.

pour moi : que mon jugemenf. si j'en dois subir
un, soil mililaire, ainsi que son exécution ....
A. LE

. . .,_ 363 .....

CuEVALrf:R 1 •

TOU](NEBUT - - ~

généraux, le débarquement des princes, l'in
tervention d'un gouvernement pro,·isoire, le
rétablissement de la monarchie, telle lut,
dans la réalité, la suite des événements
c'élait celle qu'avait pré,,ue Georges, celle
que d'.\ché escomptait également, celle que
Le Chevalier augurait avec une clairvoJance
si nette, et qui, pour miraculeuse qu'elle
parût à bien des gens, fut simplement le ·ré•
sultat Jocrique
d'un effort continu, la réussite
0
.
d'une conspiration dont les acteurs avaient
chanrré bien des fois, mais qui n'avait point
subi de trêve, depuis le coup d'État de Ilrumaire jusqu'à l'abdication de Fontainebleau.
Les chefs de la police impériale se voyaient
donc en présence &lt;&lt; d'une nouvelle affaire de
GeorO'es'
)l ,· des révélations partielles de
0
Flierlé, du peu qu'avaient raconté les Buquet, on inférait que d'Acbé pom-ait en être
le chef et l'on recommandait à toutes les autorités {( de bien chercher sans rien ébruiter JJ. En dépit de ces exhortations, Caffarelli
semblait se désintéresser du complot, qu'il
avait déclaré en dernière analyse C( vaste
mais fou )&gt; et qui ne lui semblait pas devûir
mériter davantage son attention.
Le préfet de la Seine-Inférieure, SavoyeI\ollin, avait montré, chaque fois que Réal
s'était adressé à lui au sujet d'incidents se
rattachant à l'affaire du Quesnay, Une ardeur
et un zèle qui contrastaient singulièrement
avec l'in&lt;lolence de son collègue du Calvados, Savoye-Rollin appartenait à une ancienne
famille parlementaire~; avocat général au
parlement de Grenoble avant 1790, il s'était
rallié aux idées modérées de la Révolution et
avait été nommé, au 18 Brumaire, membre
du Tribunat. A cinquante-deux ans, en 1806,
il remplaçait Beugnol à la préfecture de
Houen. C'était un fonctionnaire distingué,
tr.n ailleur, très digne et possesseur d'une
Lelie fort une,
Réal s'en remit à Savoye-Rollin du soin de
découvrir la retraite de d'Aché qui arnit habité, on se le rappelle, avant le débarquement de Georges, la ferme de Saint-Clair,
près de Gournay, el qui possédait quelques
terres dans l'arrondissement de Neufchàtel.
La police de Rouen n'était ni mieux organisée ni ph;s nombreuse que celle de Caen,
mais elle avait pour chef un personnage singulier dont l'activité suppléait aux qualités
qui manquaient à ses agents. C'était un petit
homme instruit, remuant, malin, plein d'imagination et d'esprit, ayant son franc parler
avec tout le monde et ne craignant, comme
il le disait lui.même, (! ni femme, ni Dieu,
ni diable n. Il s'appelait Licquet• el avait,
en 1807, cinquante-trois ans; la Révolution
l'avait trouré procureur du roi de la mai- _
trise des eaux et forêts de· Caudebec, fonctions qu'il avait résignées en 17\JO pour venir
occuper à Rouen un emploi dans l'administration municipale. En l'an lV, il était chef
_du bureau de l'instruction publique~; mais,
en réalité, il faisait, lui seul, toute la besogne
de la mairie et un peu aussi celle du dépar1

5. Archi,·cs adminisli·atives de l'llùlcl de Ville de
l\oucn.

�IDST0'/{1.Jl

__________________________________

.,

C'était la seconde fois que l'allention de
lcment, si Lien qu'il se lrouva tout nalurellcmenl amené, en 1802, au poslc de secré- Licquet était allirée sur le nom de Mme de
taire ('Il cht:f de la municipalité; il délivrait Combray. li l'avait déjà lu, cilé incidemmrnt,
et visa.il en celle quali1û lrs pa~scports. De- dans le procès-verbal de l'interrogatoire ·de
puis cinq ans, personne 11 ·avaiL pu rnpger Flicrlé, et, tout de suite, avec l'instinct du
daos la Seinc-Inréricurc sans passer par son policirr pour qui un mot suffit à la reconsl iLureau; comme il a,ail de la mémoire et que tution de toute une i11lriguc, il eut l'intuition
ses fonctions cc l'amusaient lJ, il gardait un suLile r1ue là était 1~ nœud de l'alfairè. Cette
souvenir très net de tous Jes gens qu'il y impruLlt'nle conridl'ncc &lt;.:tbappée à To11l'lom·
avait toisés et signalés; il se r;1ppclait fort Ût!\ait ~1llirer sur b tête de Mme de Comlmiy
hicn :noir sigor, en déccml1re l80j, le pas- &lt;l\;pou ran lahles cala3l1\1phcs et Licquet lenai t
seport qui.avait servi i1 d',\ché pour se rendre Cn main le Lont de fil qui allait lui servir clt.!
&lt;le Cournay à Saint-Germain-rn-1.:iyr, cl il guide dans le dédale où Caffarclli ;nait refusé
conservaitla,ision très précise de cet homme de s'engager.
Près d'nn mois auparavant, en arrivant,
robuste, grand, au front élevé; aux cheveux
noirs 1 ; Lirquet connaissait d'ailleurs d'.\ché la nuit, à Tùnrnebut avec le notaire Lefebvre,
as~cz particulièrement pour être ioslruit de lime de ComLray avait exprt•s3émcnt recomce détail inlimc (( qu'il arait les ongles de ma11Jé à Soyer de ne po:nt ébruiter son
pieds tellement rrcourliés dans la cl1air qu'il retour. Elle s'é!ait enrt&gt;rmée dafJs son apparmarchait dessus 1&gt;.
tement a\·ec ~a femme de chamLre, Catherine
Depuis celle rencontre avec d.Ad1é, les Querey; le notaire avait partagé la chamLrc
attriliutions de Licquet avaient encore grandi: de Bonnœil. La nuit fui tr;inquille. Le lcnd&lt;'tout en con.servant sa place de secrétaire main - c'était le mardi '::!8 juillet - la margénéral, il avait mis Ja main sur la direction quise fit voir à Lefebvre Jcs a.ppartemenls
de la police et il s'acquillail de ces functions 2 préparés pour reccrnir le roi et les cachelles
avec tant de verve, d'aulorité el de mali~c du grand chàlt•au ~; Tionnœil lui montra les
r1ue nul ne soogeait à criliquer se5 empiète- copies du Jh:1uireste diJ d'Acl1é cl l'urilison
ments. On le craignait, d'ailleurs. car il avait fun~bre du duc d'Engliien, dont oi1flt, après
la langue acérée ; mais il plaisait au préfet le diner, IJ lecture respectueusement. \'ers
qui aimait son esprit et appréciait son habi- le soir, Su)·er annnonça la Yisile du recc,·eur
leté.
de la poste de Gaillon; c'était un ami qui
Découvrir l'introuvable conspirateur et avait, à plusieur3 reprisc3, rendu aux hal.iimontrer par là son savoir-faire à la police de iants de Tourm•hut de signalés ~ervices.
Paris, rnilà. qui, dès l'abord, séduisit grande- Il venait d'apprendre &lt;rue le commandant
ruent Licquet. - Aussi sa satisfâ.ction fut- de la gendarmerie avait reçu, de Paris,
clic sans bornes ciuand, le 17 am\l ·1807, l'ordre de faire à Tournebut unC perquhitrois jours après qu'il eut donné ses inslruc- Lion qui aurait lieu incessamment. Mme de
Lions à ses agents et drt:'Ssé leur plan de cam- C11nbra.y ne se lroubla point; depuis long-p.1gnc, on vint lui apprendre que « ~I. d' Aché temps , elle était préparJc à cette éve11tualitt! :
était écroué à la Conciergerie du Palais de elle ordonna à Soyer de porter quelrptes projustice l&gt;. li )' courul et se fit amener le pri- visions au petit château et, quand la nuit fut
sonnier : - c'élait 1'nurlour, le frère de vcnur, elle s'y rendit avec Left!Lvre. li y a\ttil
d·Aché, l'inoff,nsif Placide, arrèlé à Sainl- là deux cachettes confortables dont elle lui
Denis-du-llosguérard, où il 6tail allé, de expliqua le mécanisme : l'une dt!. ces ouf\ouen qu'il habitait ordinairement, passer bliettes était assez vaste pour qu'on pùt y
une quinzaine chez sa vieille mère :; . La dé- installer côte à tôle deux matela; '; : elle y fit
ceplio:1 de Li c11uct était cruelle, car il n'y entrer le notaire, s'y glissa après lui el rea rait rien à lirèr de Tourlour; il l'inter- ferma sur eux les cloisons.
rogea cependant, pour dissimuler sa déconBonnœil reslait seul à Tournebut; l'exisvenue, sur so.1 rrère, que Placide déclara
tence paisible r1u'il } menait depuis deux
n'avoir pas vu depuis quatre ans, et sur l'em- ans le mettail à l'aLri de tout soupçon el il
ploi de son temp3 qu'il partageait, lorsqu'il s'apprêta à recevoir les gendarmes qui se
n'occupait pa) son logement de la rue Saint- présentèrent le venJrc&lt;li, dès l'aube. te comPatricc, entre Sainl-Denis-du-llosguérard tt mandant du dê 1acbemenl exhiba son mandat
le château de sa parente, Mme de Combray, de pcrquisilion; Iloanœil, fort rassuré sur
aux emirons de Gaillon. D'ailleurs il protesta l'is5ue de l'iuciJ1•nl et, par suite, plein de
&lt;( qu'il n'avait en rue que sa lrarn1uillité et
sang-froid, ouvrit toutes les portCfl, livra
les soins à donner à sa mère impotente et toutes les clefs. Les soldais parcoururent le
fort àgée ll.
•
château des caves aut combles; rien ne

paraissait moins suspect que cette grande
maison dont la plupa.rt des appartements semblaient ill'1ccupés depuis Longtemps, el Ilunnœil afnrma que sa mère était partie depuis
une quinzaine de jours pour la Ila5se-Normandie où elle allait, chaque année, à pa·
reillc époi1uc, recueillir ses fermages et visiter
ses terres dt!s emirons de Falaise; les domestiques, sommairement interrogés, furent
d'autant plus unanimes dans leur dl·claration
quit rcxceplion de Snycr el de Mlle Querry
qui, sC'uls, étaient &lt;liins le secret, ils avaient
Lous vu la m:lrrJuisc partir pour Falaise et
r1u'1l.s ignoraient son retour.
L'orncier reprit aYcc ses hommes le chemin
de Gaillon, sans se douter que la femme qü'il
cherchait était tranquillemrnt occupée, tandis qu'on perquisilionnait dans rn maison, à
jouer aux cartes à cent pas de là, avec un de
ses complices. C'est à cet innocent passetemps que Mme de Combray employait, en
effet, les longues heures que la politique
l'obligeait à vivre dans les réduits herméliquemcnt dus du petit château.
Elie sPjrmrna, avec son hôte, pendant huit
jours dans celte maison à do.ni.le fond, ne se
montrant point au dehors, occupant la journée à parcourir les deux élages de pièces démeublées et rentrant dans la cachelte dès
r1uc lombait !a nuit 0 • Tous deux ne reparur~nl à Tournebut que le mardi 4 août. Ce
jour-là, S01er reçut de Mrne Acquet une
lettre sur l'enveloppe de laquelle la jeune
femme arait écrit : 7iom· maman : c'élait
la réponse au billet envoyé de Crui~sanvillc
pu Lcfebvrr. Mme Ac11uel mandait que &lt;&lt; le
départ t.1.è sa mère lui faisait licaucoup de
tort »; elle assurait pourtant qnc tout daU:gcr semblait écarté €l q1Jc le not:iirc pouYait
rernnir à Falaise sans inqui éludc. Pour ~a
part elle avail trouvé asile 1( cbtz une personne sûre »; l'abbé Morand, vicaire d1•
GuiLray, se cbar5eait, ajoutait-elle, de lui
faire tenir sa correspondance. De la proposition qui lui a,·ait été faite de ,,cnir 5,e rt: fugicr à 'l\mrneliut, pas un mol. Évidemment
Mme Acquet préférait la retraite quelle
s'était choisie et qu 'elle ne désignait pa s.
Mme de Combray, de son càié, s6it quelle
fùt peinée de cette défiance injm,tifiéc, mit
qu'elle craignil de se poser en complice du
vol si elle ne st\p:i.rait pa~ complètement sa
cause de ccllè de lime Acq uet, fit répondre
pnr sa femme de chambre« qu'il n'r!ait plus
temps de rrnir, qu't'llo se portait fort mal rt
ne pouvait reeernir personne; l&gt;. Aimi sr
trouva nellcmcnt accusé le disscn !i 111rnt q1:1i
div:sait ces d !.!UX fommes,
Ce fu l Lefebvre qui se chJ.rgea de remetrre

1. Cc pas;;cporL sign6 de d·Ach~ et tic Licr1uel est
aux Arcl1i\·cs nalimalcs, F7 8 170.

i. « [)i'\ à 1lom.c jo11r.l apri:s son arl'in'•eit Tournclm !, 11ml' .dr C:.un!J1·ay voulul 1111e j'éeri1·issc ponr clic
u11 e lcll1·e il un ahl,é de FalaiFî' &lt;1ur je rruis être
l'nl1bë ]Jorand. Jc fis ohsrl'vcr à lladame que j'éc1·i\'3Îi for! mal; mais Mad ame insista e t j'f!l:ril"Ïs. Ccuc
lcllrc ne di,;ail rien null'l.l dw-e, si cc n'est &lt;Jue )ladamc se porlait l"ol'l mal, qu'elle ne pourait recnoir

2. Les 111Jnuait'èS ,lu dl'parlcmcnt de la Scine-lnl'l•·
1·ie11re. Je 1806 i1 1~11, mentionnent Lic1iuct au
,louble Litre Jè s1•crêlaire gênéral tli! fa rnaine et d1•
clid df' la police.
J. Mme d',\d1éavait11uillé Saint-Clair en mars 1801
et PlaC'îdc tJ'..\c\1é l'arail inslalléc i1 telle épm1ue ù
Sa inl-Dcnis-du- l111S;uérn 1·d.
4. « On m·a monti·é un grand et vaste apparl~m~nl ~lu cùlé du Nord. ler1uc~ était d~sliné, à cc 1p1 c
m n 1\1L ~lmr ile Comhra.)·, a ~cc~rn•r Ir pre!enrlant
cl IL'" pcrsonnr'- 1lt: ~.1 sullc . ~1 on a\·:iil Il' !1onlwur

r1uïl vinL rn Fl'ance, el elle nt(' mor11ra u:1 pelil escal1e1· (\LÙ contluis~il i• ptmicurs appariement.:. au-dessus
ile et&gt; ui-ci, qu'elle me dit être assez nslcs et que dan,;
celle pa1·lic du château on poU\'aiL bien ~· logl'r &lt;JU~ran tc â. cinc111 an lc pcrsoune~. 11 lnlcrroj:t"aloire de L1'fehvre, 22 :mût 1808. ,\rchivcs tin greffe de la Com·
d'assises fie Houen.
5. • C'était un awart~menl de hnil pieds de
]un~ .... o Interrogatoire cle l,cfrhvm, 22 août 1808.
Arc11i1·cs du greffe de la Cour d'as~iscs de Rouen.
ü. Interrogatoires de )lmc de Combray, du notaire
T.efch1rc, ,le Soyer, tic )1111• Què1•1•~·· Passim. Arcliiw•s ùu grelfo dr la Cour d'a!;siscs ile llonen.

personne. Comme Jlmc de Cmnhray ara.il dit fJUC
)lmc Acquet pourrait 11rri1·cr, j'ai lieu de présunicr
c{uc celle lcll rc n'élail é~ritc. que 1lans l'iotcntion de
1en dêlourner. • DCclaralron dc. Mlle Quercy, 5 septrmhrc 1807. Archiws du g1·c.lfo de 1~ Cour d'n~si~c&gt;s
,k llouc11.

Tou~NEBUT - - ,
la lettre lt l'ab!Jé Morand; le notaire avait
hâte de rentrer à Falaise où il se sentait, par
sa situation, plus en sécurité que dans les
caches de Tournebut. li partit le jour même
après arnir foit choix, dans les écuries du
château, &lt;( d'un cheval jaune' J&gt;; il chaussa
une paire de bottes et endossa une redingote
appartenant à llonnœil, puis gagna le I ois
par une pelite porlc percée dans le mur du
parc. Soyer Je conduisit jusqu'à la grande
roule, près '&lt;lu moulin des Quatre-Vents.
Lefebvre prit, pour éviter JtHeux et Louviers,
la roule &lt;lu Neubourg. Le surlendemain,
0 aoùt, il déjeunait à Glatigny, chez Lanol:,
l laissail la redingote, les bottes et le cheval
jaune; et, le même jour, il se dirigeait gaillardement sur Falaise, oll il arrivait le soir.
Dès le 7, il voyait !!me Aquel et la trouvait
comp~ètemcnt rassurée.
Après que Laooë, douze jours auparavant,
l'eût abandonnée, désespéréf't devant la ferme
de Villeneuve, Mme Acquet avait tant supplié
une femme qui se trouYait là que relie-ci
consentit i1 aller chercher Colin, l'un des
domestiques de la BijuJc : c'est avec lui que
la fille de la marquise de Combray revint à
Falaise sur l'un des chevaux du fermirr.
Elle n·osa se présenter à l'hôtel de la rue du
Tripot et s'arrêta chrz 1a mère Cbaurel, une
Urave femme qui blanchissait le linge de la
maison de Combray; ce qui l'allirait là, c'est
que le fils , Victor Chaurel, était gendarme;
il avait fait partie du détachement envoyé la
veille à Donnay et elle voulait savoir de lui
si les Buquet l'avaient dénoncée.
Elle enlra donc chez les C~auvel mus le
prétexte de demander l'adresse du capitaine
Manginot. Le gendarme était à souprr: c'était
un beau garçon de trente-six ans, ancien hussard, lion sujet, mais, quoiqu'il fût marié et
père de trois enfants, noté comme &lt;&lt; courC'ur
cl aimant le sexe 1 J&gt;. - &lt;&lt; Quand Chauvel
est auprè3 des femme~, dirnient ses camarades, il oublie loul "· " li voyait là Mme Acquet pour la première fois. Aux questions
lJU'clle lui posa, il répondit que son nom
avait, en ('(îet, été prononcé, d Manginot,
logé au Gl'and-Turc, était à sa rechenhe.
La jeune femme se mil à pleurer : elle supplia la mère Chauvel de la garder, promettant de payer pension, laisanl appel à sa
pitié, et la blanchisseuse se laissn toucher :
elle disposait d'une mansarde au troisième
étage de la maison; elle y fit porter des couchages qu'on jeta sur le rarreau et c'est de
là que Mme Acquet écrivit à sa mère r1u'elle
s'était procuré une retraite sûre.
Très sûre, en effet, et l'on comprend qu'elle
n·ail pas cru devoir détailler d'une façon plus
précise les conditions de l'hospitalité qui lui
était olfertë. Est-il en effet l.iesoin d'insister
sur le genre de relations é!aLlies, dès la première heure de son installalion dans la maison Chauvel, entre celle pauyre femme chez
1. Déclar:ilLon de Mlle Quèrcy.
:!. Archives du greffe de la Cour d'assises Je Rouen.
:i. Ibid.
4. « LorS11uc je rèvins de Tournebut, Mmè .\ c1Juet

qui la peur d'êlrc prise étouffuit tout aulre
sentiment et le soldat dont son sort dépendait'! Cbaurel n'avait qu'un mol à dire pour
la faire arrêter; elle se donna à lui, il se tut
et l'existence qui, dès lors, commença pour
tous deux, fut ··si miEérablc et si tragique
quelle inspire plus de commisération que de
révolte. Mme Acquet n'avait qu'une pensée,
échapper à l'échafaud; Chauvel n'eut plus
qu'un désir, ne point perdre celle maitresse
inespérée et d'autant plus chère r1u'il lui
faisait le sacrifice de sa carrière, &lt;le son honneur, dé sa "ie peut-être. Les choses, d'abord, se passèrent de foç::in assez calme :
aucun mandat d'amener n'avait été lancé
contre la fugitive et, dans les premiers jours
qui suivirent sa retraite chC'z Chall\'el, elle
sorlait avec lui, le soir, sous un déguiscmenP : bientôt même clic s'rnbardit et osa,
en plein jour, se montrer dans lès rues de
Falaise. Le 15 aoùt, comme le nolairc Lefebvre recevait chez lui Lanoë à déjeuner,
elle y fut également invitée : on causa,
Mme Acquet ne cacha point qu·ellc avait
trouvé dans la maison de la mère Chauvel un
abri, et qu'elle serait tenue au Courant par
le fils des ordres que recevrait de Caen ou de
Paris la brigade de gendarmerie. Lefebvre
amena la conwrsation sur &lt;&lt; le trésor lJ.
L'argent dépos_é chez les Buquet extilait Lien
des comoitises : Bureau de Placène, en sa.
qualité de banquier des chouans, avail, lè
premier, fait valoir les droit,s de la caisse
royale ; Allain el le boulanger Lerougc -

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'

C

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-,.t-

', l

L 'AKCIENNE PREFECTURE DE POLICE :
L'ARC EN PIERRE DE LA RC~ DE NAZARETH.

Dessi11 de

CHARLES TOUVENOT,

llla_i~ !ogl!e c\1~z Cha!--lvc\. Ccl_ui-eiA lui p~·ocnrail \a
facilile de s')r!ir le soir; Je crois mcmc quelle se degu!sait. Jïrrnorc quels moyens clic avnil employl!s
pour ~voir fa prolcdio11 J e ChauYe\; mais je présume
~

365

v.--

&lt;JHÏ montrèrent un désintéresscmenl absolu
- avaient entrepris le voiage de Donnay cl
soutiré, non sans peine, aux recéleurs douze
cents francs : à cinq reprises, Lerouge, avec
une petite cbarrclle, était rc\"C'nu·scul, à des
jours comcnus, jus11u'à la forêt d'llarcour:;
il allenda;t (1 sous un grand arùre, au Lord
d'une roule de traverse n, ot Buquet lui
apportait là de l'argent. Placènc rrçut ainsi
une douzaine de mille francs &lt;! en écus, si
maculés de- terre que sa femme Fut obligée
de les laver" "· Mais Joseph Buquet, disparu
drpuis l'arrestation de ses parents, savait seul,
juraient ceux-ci, oll le trésor arait été enfoui
cl l'on n'y pouvait plus puiser.
Tout en drjeu111nt avec le notaire et Lanoë
Mme Acquet supplia ce dt:rnier de se mettre
en quète : elle croyait l'argent enterré dans
le chJ.mp de sarra-.in silué entre la maison
desllu·1uet cl les murs du château; elle invi•
tait Lanoë à aller &lt;&lt; pi1p1rr la terre 1&gt; pour
drcouvrir la cacbettr, ce à quoi il se refusa.
Elle semblait aroir « la tête perdueG l); clic
projetait d·aner sc jeter aux pieds de rempcrcur pour Implorer de lui son pardon; elle
parlait de recouvrer l'ar;;ent volé pour le
rendre au Gouvernement, d'y ajouter, s'il le
fallait, le montant de sa dot el de quiller la
France pour toujours. Le soir, en rcnlranl ,
très fiévreuse, chrz IJ Llancbissrnsc, elle lui
fit part des mêmes projets; pendant trois
jours elle se complut à celle idée qu'elle rcssassail continuellcmrnt : la pauue Îtmme se
figurait qu'il lui suffirait, pour se soustraire
au châtiment. de restituer la somme enlc\'ér.
Chauvel était rn tournéè; quand il rHi11t,
le 10, il rapporta une nouvelle : le préfet
Calfarelli devait arriver le lendemain à Falaise
pour y procéder à l'ioterrogatoire de Mme Acqull. Cc fuL une nuit d'angoisse et de larmes;
peul-être est-ce à celle date qu'il fout reporter une tenta.lire de suicide de la malheureuse, l1 qui Cbaunl dut arrac:ber le poison
qu'elle allait absorber. On touche ici, d'ailleurs, à un point très obscur; s'il est permis,
en effet, de croire à la molles:sc, à lïm:ouciance même de CafTardli, il 1nraît assez dif•
ficile de l'accuser de complicité actiYe; il est
cependant bien surprenant que, prévenue
de son arrivée à Falaise, Mme AC'quet n'ait
pas aussitùt pris la fuite et qu'elle consentit
à se présenler devant lui comme ü die cùt
éié assurée de trouver là rncours et protection; l'enlrcrne eut lieu chez le maire,
M. de Saint-Léonard, parent de Mme de Combray, et ressembla plulôt à un conseil de
famille qu'à un interrogatoire. CafTarC'lli s'y
montra beaucoup plus paternel que ne le
comportait son rôle de juge; la tradition subsista longtemps, dans la famille, qu'on a"ail
mis en jeu, pour attendrir le sensible préfet, la parenté - fort éloignée et dont on
avait jusrp1e-fa soigneusement négligé de se
targuer - de Mrne de Combray avec les
Tascher de la Pagnie dont était issue l'imque c'était ccus: de la s&amp;luctiun. :o lnlcrrog,1loirc de
Lefebvre, 23 aollL 1807.
5. Dêclaratio11 tic l,crougc, &lt;lil Uornet, 0 ~otil 1808.
ü. Intcrrug[l_loirc 1k Lano(•. j Sè()lcmbrc l80~.

�IDSTO~}.Jl

---------------------------------·

pératrice. Quoi qu'il en soit, Mme Acquet
sortit de chez li. de Saint-Léonard très rassurée, annonça à la mère Chauvel qu'elle allait
voyager et se chargea même des compliments
de la brave femme pour la marquise de Cumbray près de laquelle elle arnit, disait-ellr,
l'inJ.ention de passer quelques jours, à Tournebut. Dans la journée du 22, elle fil un paquel de ses hardes, et, le soir, déguisée en
pa~'san, clic quilla, au bras du gendarme, la

•

maison de la blanchisseuse 1 •
Après le départ du notaire Lt·febvre, la vie
avait repris à Tournebut son cours haLituel.
Mme de CombrJJ', persuadée que sa fille se
trournit en sùrcté et que le préfet du Cakado~, - soup~·onnàt-il sa complicité, -- ne
se hasarderait jamais à ordonner rnn arrcstalion, se montrait sans défiance et voisinait,
comme d'habitudri avec quelques châtelains
des cmirons. Elle ignorait que l'instruction
c'.tait pas~éc des mains de Caffarelli à cclle&amp;du
préfet de Rouen et qu'il y avait là, pour la
diriger, un homme dont la malice et l'opiniàtrcté ne se décourageraient pas facilement.
Licquct avait employé quinze jours à étudier l'affaire; il n'ayail, pour point dè départ, que les réponse&amp; ambiguës _de Flierlé
et les déclarations pleines de réticences des
Buquet; mais, depuis des années qu'en amateur passionné il s'adonnait à la poHce, il
avait emmagasiné bien des soupçons; l'insuccès de la visite des gendarmes à Tournebut
l'avait confirmé dans la certitude que ce
vieux manoir, de si paisible allure, devait
recéler de terribles secrets et que ceux qui
l'babitaient s'y étaient ménagé d'inaccessibles
retraites. Aussi cbangea-t-il de tactique : le
19 août, Mme de Combray et Bonnoeil, très
rassurés sur l'avenir, étaient allés passer
l'après-midi à Gaillon; comme ils revenaient,
le soir, vers Tournebut, ils se trouvèrent
tout à coup en présence d'un détachement de
gendarmerie posté en travers de la route; la
marquise et son fils durent décliner leurs
noms i l'orficier exhiba un mandat d·amener
et tous ensemble revinrent au château qui
était occupé militairement. La marquise protesta aYec indignation contre l'envahissement
de son domicile; elle n'en dut pas moins
assister à une perquisition sommaire qui se
prolongea pendant toute la soirée. Vers minuit on la mettait, avec son fils et deux gendarmes, dans une voiture qui prit, sous
escorte, le chemin de Rouen, et, à l'aube,
tous deux étaient écroués à la Conciergerie
du Palais de justice.
Licquet n'était d'ailleurs qu'à moitié salisfait du résultat de l'expédition; il avait espéré
surprendre d'Aché qu'il croyait caché à Tournebut 1 ; les agents avaient également arrêlé
la femme Levasseur et Jean-Baptiste Caqucray, marié récemment à Louise d'Acbé mais,
du conspirateur lui-même, aucune trace; del. Yoic! en ~ucl s tC'rn(CS Calî11rclli apprenait à Réal,

le 29 aoul 1807, ln fu1lc de ~lmc Acquet : « J'ai
rnlendu )!me A... i1 Falaise, il y a huit jours: je
n'av11is pas cru dC'\'oi1· la foire arrêlcl'; mais j'avais
charge le magistral de ~flrclè de !.'l Sll\'reiller. JI
nùppre!uJ qu'~llt; a dispar~ l~ 25. " La négligence de
Caffarcll1 fut sen:iremcnl Jugcc pai· Foucl1é. A partit·
de cl'l i11ci1lcnl on lui 1·ctira, de fait, la co11dmle de

puis trois ans cet bomme ex1raordinairc déjouait les recherches de la police : fallait-il
donc croire que, depuis ce temps, il vivait
enfoui dans quelque oubliette de Tournebut
et devait-on attendre que Mme de Combray
révélât le secret si bien gardé de sa retraite?
Dè., l'arrivée de la marquise à la Conciergerie, Licquet, sans se montrer, étail alié
(( étudier l&gt; sa prisonnière : semblable à une
vieille lionne mise en cage, celle femme de
soixante-srpl ans se démenait arec une énergie surprenante : chez elle, nul indice d'abattf1nent ou Oc confusion; clic prenait ses
aises dans la prison, rn plaignait dn régime,
maugréait tout le long du jour, s'emportait
contre les geôliers; il n'}' avait pas à espérer
'(Ue son caractère .rn démcnlil ni à escompter,
pour lui arracher quel1p1c conûdencf', une;
émotion qu'elle ne ressl'nt.iit p:i.s. Le préfet
la fil amenrr en rnilure à son hôtd, par le
concierge de la prison, le 2;; aoùt : l'interrogatoire dua deux jours entiers . Arec l'cxpér~ence et l'astuce d'un repris de justice, la
marquise simula la plus enlière franchise
mais « elle comint srnkment des choses
qu'tlle ne pourait 11ier awc succès:; &gt;&gt;. Licquet posait lc.s questions; elle n'y répondait
qu'après les arnir fait répét,~r plusieurs fois,
sous prétexte qu'elle ne les comprenait pas .
Elle luttait avec acharnement, discutant, ergotant, bataillant pied à pied : si elle avoua
connaître d'Acbé et lui avoir souvent offert
asile, elle nia formell~ment être instruite de
son domicile actuel. Bref, quand SavoJcHollin et Licquet la renvoyèrent à la Conciergerie, ils gardaient l'impression qu'ils avaient
&lt;c eu le dessous et que l'enquête n'avait pas
fait un pas&gt;&gt;. Bonnœil, i~terrogé h son tour,
n'apprit « rien que ce qu'on savait 1&gt;. Placide d'Aché, remis sur la sellette, nia tout et
s'emporta.
Le préfet el son acolyte restaient assez penauds de leur déconvenue quand le concierge
de la prison qui avait reconduit au Palais
Mme de Combray, demanda à leur parler;
introduit aussitôt, il conta que, landis qu'il
s'en retournait seul dans 1a voiture avec la
prisonnière, celle-ci cc lui avait proposé une
forte récompense s'il voulait se charger de
transmettre ses lettres à quelques-uns des
détenus n. Le concierge, accoutumé à ces
sortes de propositions, C! n'avait répondu ni
oui ni non, mais en promettant cependant !1
la femme Combray de la revoir pendant la
nuit, à l'beure de la ronde », et il venait demander au préfet ses ordres au sujet de cette
correspondance; Licquet insista vivement
pour qu'il fût autorisé à la recevoir; il espérait, en interceptant les billets, tirer grand
profit des confidences et des conseils que la
marquise ne manquerait pas d'adresser à ses
coaccusés ile moyen, tout d'abord, répugnait
fort 1t Savoye-Rollin, mais la proposition
l'arfaire poUt' en charge!' le préfet de la Scine-/11féricure. On s'abstinl même de tenir Calfal'clli au cournnt des divers incidents de renquêtc etl1icn sourcnt,
tomme on !c vcna, il n·en app1·il les rêsullal s que
par la roix publique.
'l. « Rouen. 20 aoùt 1807, Mme de Combray cl
Bonnœil sont arrêlés, ils ont été trom·és li Gaillon et
amcuès ici cc malin : r1uant à d'.\ché. ruiué, on a

même de la détenue établissait si bien sa
culpabilité qu'il ne se crut pas obligé à la
discrétion et céda, non sans laisser à son
secrélairc général -- c'était là un des titres
de Licquct - la responsabilité du procédé.
Muni de cc Liane-seing, celui-ci prit en
main la direction de l'enquête; il trouvait là
un merveilleux emploi de ses aptitudes;
jam:iis duel ne fut plus impitoyal1le; jamais
policier ne fit preuve de plus dïnrcntion et
de duplidté; par c&lt; amour de l'art n, par
plaisir - car il n'ambitionnait ni honneurs,
ni argent - Licquet s'acharna contre H's
prisonniers arec une passion qui serait
inexplica!Jle si ses lettres ne révélaient les
joies profondes que cette lutte lui procurait:
il n'éprouvait contre se.s victimes ni rancune,
ni haine; on ne prrç1,it en lui d'autre senliment que la sati.::,faction féroce de les voir
trébi.:cher dans ks pièges qu'il leur !end et
de percer les mystères d'un complot dont la
portée politique seml1le même le laisser tout
à lait indifférent.
A,·cc une jouissance de dilettante il attenait
l'heure où devait lui ètre remis le billet que
Mme de Combray, sans défiance, adressait à
Ilonnœil et à To11r/011r. Il dut patienter jusqu'au lendemain H celle première lettre ne
lui apprit rien : la marr1uise do-nnait à ses
complices un aperçu de ses interrogatoires;
elle le faisait avec tant d'art que Licquel se
demanda si la prisonnière n'avait pas été
avisée que le papier devait passer par ses
main:;. Le même jour le concierge lui remit
un second billet de Mme de ComLray à son
fils, billet tout aussi insignifiant que le premier, mais qui se terminait par celte phrase
énigmatique dont la lecture causa à Licquet
&lt;( un éblouissement )J :
Est-cc que vous ne savez pas que le frère de
Tourlour a brûlé le fichu de mousseline'?

Le frère de Toui-loll1" ... c'était d'Acbé.
!~tait-il donc venu récemment à Tournebut?
Ne s'y trouvait-il pas encore? Une nouvelle
lettre confiée par Bormœil au geôlier et remise
par celui-ci à Licquet semblait répondre
affirmativement à ces questions. Adressée .à
un homme d'affaires de la rue Caucboise,
nommé Legrand, elle était ainsi conçue :
... Je vous en prie, partez de sui le pour Tournebut sans dire à p&lt;'rsonne l'objet rle ,·otre Yopge;
allez à Grm:mesnil (le petit chàteau), ,,oyez la
femme Bachelet et brùlez toutes les pièces suspcclcs qu'elle peut arnir; vous nous rcndrf'Z un
senice inappréciable. Renvoyez-moi cc hil!ct.
Dites à Soxcr que, si on demande si M. d'Acbé
est venu, il y a environ deux ans qu'on ne l'a
pas vu à ToUfnebu t.
Le soir même, l'ordre parlait pour Gaillon
de s'assurer de la personne de Soyer, et,
douze heures plus tard, il étai!, à son tour,
écroué à la Conciergerie de Tiouen, ce qui
inutilement cherché. li parait constant que, dcpui,;
plusieurs annCcs, il ne s'est montré ni dans la commune de Se11ncvillc, ni chez ~!me Dourches. • Letlre
du prefcL de la Seine-Inférieure à Réal.
3. Lcllre du pretet de la Seinc-lnféricm·c à nt:al.
4. Tous ces billets en originaux ou en copies faites
de la main de l,ic11uct, se trouvent dans les cartons
des Archi1·cs nationales, Fi 81 i'l.

T OUR_NEBUT
n'empêchait pas Ilonnœil d'écrire, le lendemain, à ce même Soyer dont Licquet, comme
bien on pense, ne lui avait pas appris l'arrestation :
Je te prie, mon cher Soyer, de regarder dans
les deux ou lrois secrétaires dans la chambre de
ma mère si lu n'y trouverais pas quelc1ucs pièces
qui pourraient la compromettre, surtout de l'écrilurc de M. Dclorièrc (d'Aché). Enlève tout cc qui
esl de ~on écrilurc .... Si on te dem:mde s'il v a
longtemps que )1. Dclorière est venu à Tournch~l,
lu diras c1u'il n'est pas venu depuis environ deux
ans. Dis-le i1 Colas, à Catin et à la fille de la
basse-cour ...

par plus de vingt endroits différents sans être
vu n ; il fit éloigner les domestiques, posta
un gendarme à chacune des parles et, sous
la conduite de Soyer, il entra dans les appartements.
C'était d'abord, au baut du perrOn, sur la

Licquet prenait soigneusement copie de ces
billets; puis il les laissait aller à deslinalion,
dans l'espoir que la réponse, également con•
fisquéc au passage, lui apporterait quelque
lumière ... . O'aillcurs, il ne pouvait, dans ses
fréquentes ,·isitcs aux dr1rnus, hasarder 1a
moindre allusion aux coIJfidcnces qu'ils échaÎlgeaienl, de crainte qu'ils ne vins~cnt à suspe::ter la fidélité dt! leur me::sagcr et à renoncer à son intermédiaire. Dien des points restaient dqnc pour le policier trè~ obscurs. Le
Lil!et suiranl de IJonnccil à So)'Cr contenait
cette phrase :
Mets les petits rideaux SUI' la f'enèlrc de l'endroit oi1 je t',1i dit d'rnfonccr le clou ....
Et on se représente Licquct, le front dans
ses mains, cherchant à déchiffrer cc rébus;
jACQlJES-FORTUN.AT SAV(lYE-ROLLIN.
ce ficbu de momseline, ces petits rideaux, ce
D'après le dessin de BELLLIRD.
clou... était-ce donc là un langage figuré
convenu d'a,·ance entre les prisonniers? El
toutes ces précautions semblaient prises pour cour, dans l'aile de briques construite par le
sauver cc mystérieux d'Aché, dont le salut sire de Marillac, une vaste pièce senant de
était l'unique préoccupation des prérenus; un · chamLrc à Bonnoeil et par laquelle on accémol écrit par Mme de Combray à Bonnœil ne dait !t la grande salle, étonnamment haute et
permettaiL plus aucun doute sur le récent solennelle malgré son délabrement, avec son
carreau de briques, son plafond à poutrelles,
séjour du conspirateur à Tournebut :
ses immenses fenêtres ouvrant sur la terrasse
Je désire que Mme K... aille chez moi et voie du coté de la Stine. Par une double porte à
avec So 1 .•• si Oelor'! ... n'aurait pas laissé dans la ferrures monumentales, percée dans un mur
petite chambre près la ch:imhrc où couchaient épais comme celui d'une bastille, on pénéles cuisiniùr, s du papier dans la doublure de toile
cirée; enfin qu'il regarde J)ill'!oul et hrùle tout. trait dans l'apparterncnt de Mme de Combrn}' : une pren1ière chambre lambrissée de
L'indication, celle fois, était si précise que boi-5l'ries; un boudoir; un cabinet qu'un
Licquct n'y tint plus; il partit pour Tour• escalier dérohé meUait en communication
nehut que la grndarmerie occupait dl'puis ayec un dédale de petits entresols. Un grand
quinze jour.s; il emmenait avec lui Soyer qui couloir, éclairé par trois fenêtres ounant
dcYail lui senir de guide, et le commissaire sur la terrasse, menait, laissant à droite la
de police Lrgcndrc pour dresser le procès- chambre à coucher de la marquise, à la partie la plus ancienne du chàteau, rl'llc dont la
verbal des pcrqui~itions.
façade avait été récemment réédiûée; après
011 arriva à Tournebut le 5 septembre au
matin i Licquct, que cette chasse aux conspi- avuir trayersé le palier du rlC'gré conduisant
rateurs exallait, dut éprourcr une singulière au jardin on se trourait dans le salon, puis
émolion en approchant de cc mp,té, ieux do- dans la salle à manger d'où s'élevait, dans
mainC) objet de tonies ses pensées; d'un coup une tour carrée formant avant-corps sur la
d'œil il en prit en quelque sorle possession : fa çade postérieure, un e:;calier de pierre qui
il fut frappé de lïsolcmcnt du cb,Heau, si dessenait le premier étage . Là, un très long
bien placé à l'écart de la route, au pied des couloir, trois cbambres, prenant vue sur la
bois; il conslala rc qu'on pouvait y pénétrer vallée Je la Seine, et nombre de débarras el
1. Soyer.
2. Est-il utile de rappeler que c·csl sous le pseudonyme etc DeslaUl'ières que l'llme de Combra_\' dési-

gnait toujours d'Acl1é.?
:ï. Les pians a11cicns du chàlcnu cl du domaine de
Tournebut nous ont Clé lrès obligeamment commu11i,1ués par :Ume I.e Yillaiu , pro1wiélairc actuelle.

Nous lui adressons ici l11ommagc di! nolre recounais- ·
sance ainsi qu 'a Mmes de B... cl de 1\ .. , arriërcpetitds-fillcs de Mme de Combray, qui, nées à Tour11cbut, nous ont fourni sur les disposilion~ du château, aujourd'hui démoli, de . lrès précîèuscs iadication.9.
i-. C'était un cal1icr grossier de papier bleuâtre

---.

de petites pièces sans destination. Toul le
reste était en greniers où s'entre-croisaient
les charpentes du fairage: lors«iu'on en poussait la porte, des chouettes dfaroue:hées s'envolaient avec un grand bruit d'ailes dans les
profondeurs de cette forêt d·énormes poutres
,·ermou]urs;;. En somme, rien que de Kès
ordinaire, nul indice de cache que1conque :
on ouvrit tous les meubles, on sonda tous
les murs, on ausculta tous les lambris sans
découvrir aucun double fond .
C'était ~u tour de Soyer d'entrer en scène.
Soit qu'il craignît d'aggranr sa situation,
soit que Licquet lui eùt fait comprendre que
toute dénégation était inutile, l'homme dè
confiance de Mme de Combray consentit à
guider les policiers : il rrit un trousseau dê
clefs et, suivi de Liequet et de Legendrr,
monta, par un escalier de service, dans une
pelile chambre située rnus le toit d'un é1roit
bà1iment acco!é au pa,illon de briques de
Marillac. Cette pièce u'arait qu'une lenètrr,
pcrrée au nord et garniP, en manière de rideau, d'un lambrau d'étoffe verte;. pour tout
mcublr, un mauYais bois ·de lit, tiré au milieu de la chambre. Licquet et le commissaire
de rolicc examinèrent les cloisons et les
firent rnnder sous leurs ieux. SoJer ln1r
laissa le temps de fureter dans tous les coins,
puis, quand ils eurrnt renoncé à décomrir
d'eux-mêmes l'entrée de la cacheue, il s'approcha du lit, mit la main sous le sommier
et en retira un clou . On entendit aussi lût la
chute d'un contrepoids derrière la muraille
qui s'ouvrit, laissant apercevoir une chambre
assez vaste pourant conlenir une quinzaine
de personnes : il s'y trouvait un banc de bois,
un grand réchaud, des chandeliers d'ar(Tent
0
'
une malle remplie de papier à lellres, deux
paquets de che,·eux de diverses couleurs et
quelques traités des jeux. On y saisit, en
outre, l'oraison funèbre du duc d'Enghieu'
copiée par Placide, el le passeport que d'Acbé
avait levé à Rouen, en 1805, et qui portait
la signature de Licquet.
Quar.d on eut mis le tout dahs un sac et
refermé la cloirnn, ciuand on se fut bien
extasié sur la perfection du mécanisme qui
ne lahsait apparenles ni fente ni ouverture
d'aucune sorte, Soyer, toujours suivi de
deux agents, traversa tout le château, monta
au grenier el s'arrêta. enfin dans une petite
pièce siluéc à l'cxtrémilé du bâtiment; elle
était encombrée de linge sale étendu sur des
cord:s; une grosse poutre était fixée presque
a~ mreau du sol, le long de la muraille garme de tablettes supportées par des tasseaux.
Soyer " mit la main dans une petite cavité
de la poutre remplie de bois vermoulu· il en
rf:tira un morceau de for, le porn sur ia tête
d'un clou qui paraisrnit fixé !t demeure dans
l'un des tasseaux et, sur-le-champ, les tablettes se replièrent, une porte s'ouvrit dans
P?rlant tomme lÎl\'r. : Notice hisloriqur wr tassassmat de ]Jo11sc1g11ew· ic Dur De. Ce cahier se
lrou,·c, au~ Archi,·es na!iona!cs, F1 8170. 1t conlicnl,
out!·c I Orl1s.011 fun ébrc, un 11récis assez exact de l'execl!t1~n ~u ,Jeune prince _où l'on reuco11trc quelques
dctail~ 111lercssanls et qui ne me semblent pos a,·oir
lrou\'c pince dans d'.iulrcs r()cits.

�r-

111STO'l{1A

le mur el l'on pénétra dans une salle assez
grande pour que cinquante pcr::=onnes pussent
s'y tenir à l'aise )) ; une fcnêlrc ouvrant sur
le toit de la chapelle et qu'il élait impossible
d'aperccrnir du dehors donnait ;, celle pièce
le jour et l'air; elle ne conlrnait qu'une
grande armoire renfermant un plat de terre
et une pierre d'autel 1 •
Ainsi ce vieux manoir d'aspect si vénérable
et si familial était machiné comme un rf'pairc
de brigands et tfüposé pour senir d'arsenal
et di.! retraite à !oule une armée de conspirateurs; car Soyer révéla également le H'crcl
des ouLlieues du petit c/1âle"11 dont les
ch:u11brcs démeublées pouvaient aüriler au
bl'soin uec garui-rnn consiJéraLle; on n'y
lrouva que trois malles pleines d'argenterie
marquée d'écussons si variés qnc Licquet
i.:rul Lica pouvoir aftlrmcr que cc lrésor provenait des nombreux: mis opérés depuis
quinze ans sur loulrs les routes de la contrée;
après examen, il fut reconnu quïl n'en élait
rien et que la lotaliLé des fièces de ce scnil'e
portait les armes des di1îért'ntcs branches des
familles de Brunelles et de Combra) t; mais,
s'il fut contraint d'en rabltlrc sur cc point,
Licquct ne s'_entèla pas moins à attribuer aux
bûtes de Tournebut tous lt&gt;s méfails commis
dans la région depuis l'époque du Directoire:
ces caehettes si parfaitement dissimulées, cc
château poslé au bord du fleuve, dans les
bois, à portée de deux routes, comme ces nids
de piare où s'embusquaient les chevaliers
pillards du mo-ycn âge, ces choses expliquaient
si bien les atlaqucs de diligences restées impunies, les lundes de brigands subitement
disparues cl à tout jamais intrournLles, que
l'imagination du policier ~e dvnna liLre cours;
il sc persuada que d'Acbé élait là, enfoui ·
Jans queh1uc murail'.c crcu::ic dont So)·cr luimême n'arait peut-être pas le secret, et,
comme il ne rc~tait, dans ce ca~. que l'espoir
Je prc.o&lt;lre k proscrit par la faim, Lic,1ul'l
fit sorlir de TourneLut tous les serviteurs de
Mme de Combray et lais~a en permanence un
pi«111ct de gend.irme1 il! au chàkau dont il
rrmit les clefs, ainsi que l'adminislration du
d0mai11e, au mnire d'Auùevuic. •
1, b procl·s-\'Crhal de celle surprcnanlc perquisition csl aux Archi,cs nationales, P 8172.
2. Dans les Arclii\'CS de la famille ile Saint-\ïclor,
nous tl\'Olls retrouvé l'inventaire &lt;le cc riche rni~sclicr : il mentionne une très nomlJl"cusc \·aisselle
plate, êcucllcs, CU\°Cllcs anciennes, goliclcts, rédiauds,
Jc.lons, cui!ll·rs à ragollls, - ~ix rluuznincs d'assieUcs
au.c armclf de M:nc d'Eslci:illc. la mère de
)lm ~ Je Comhrav arait C'pousê 1111 d'(,:stcville eu secomics noces, _: q119lon~ :usicUcs aux a,·mcs de
.lime d' ,-lssas ("! ) etc., etc.
;;. « Des bruits de verrou~ cl de portes 011l fait
croire a Mme de Combray que le notaire est arrivi!

DJs qu'il fut rentré à Hout"n, sa première été renrn~é d par 11m, Si on m'en parl;1Îl, que
pensée fut pour ses prisonniers : kur carres• dir:iîs-jc?
pond anec avait continué en son absence t t on
Le nwlwais sujet, c'était Licquet luilui rcruil fid,·lement copie de Lous les i,illels rnèmc et il ne s'y trompa po'.nt; mais pour
qu'ils avaient échangés, mnis il!-i srmLlaicnl celle fu:s, il fallait répondre; quoi'! Licqucl,
s'èlre communiqué tout ce qu'ih avaiml d'in- espérant qu'un hasarJ lui scr\'iraiL le mot de
téressant à se dire cl leurs confidcnrrs mrna- l'énigme, usJ d'un e1pédient pour gagner
çairnt de iourncr à la monotonie. L'ima3ina- quelques heures : il fil apprendre à Mme de
1ion du policier trouva le mo1cn d'en Combray que le notaire s'était évanoui au
rc1.oun}!er l'intérèl. L1n soir, à l'heure 011 la cours d'un inlcrrogatoire et qu'il n'était pas
prb on s l'ndormai t, Licquct drnr.a l'ordre aux en état d'écrire•; elle n'en ralentil point sa
gnrdi.·ns d'oun ir Lrusqurmcnt quelques corrrspondanrc; plusieurs fois par jour clic
portes, &lt;le pousser drs verrous, de mnrrhrr adrl}ssait à Lefebvre de courts billets qui ajouavrc bruit d,ms les couloirs et, comme, le laicnt nux perplexités de Licquet :
lcndrm:iin m:itin, Mme de Combray ne
DitCS•moi cc qu·csl dc,·cnn mon cheval j;muc.
man11ua p:1s dl! s'informer des cames de cc
lirank-!Jas, il fut facile de lui foire croire l.c5 commiss::iires sonl toujours à Tournebut : or,
que le notaire Lefebvre avait été arrêté à s'ils étaient instruits du chcrnL. ,ous dcrincz le
l'Cs(µ, ! So~·cz ::isscz !lpiriturl pnur dire cp1c vous
Falaise rt wnait d'èlre écroué pendant la l':ivtz vendu 1t [huen, aux foires. Le petit Licc1uct
nuit:.. Ui-e heure plus lard le concierge est fin rl a beaucoup d'esprit; mais il em11loie le
r,2mcllait, en grand mystère, à la marquise, mensonge soul'cnt.
u11 petit Lillet tracé par Licquel et dans leMon seul embarras csl le c1cr:il : ils auraient
quel &lt;&lt; le notaire l&gt; anoorn;ait lui-rnèmc son bien l'ile la clef. L:i m:iin me lrc1nble, rouvezarrivée à la marquise, rn l'arcrtissant qu'il vous füd Si j'apprends des nouvelles du rhen.1\ je
contrefaisait, par prudencr., son écrilurc. Ce l'OUS les ferai passer de sui le; mais jusqu'ici ib
stratagf'me eut son plein effet : Mme de Com- n'en ~an•nt rien. N'a~cz aucune inquiétude sur la
Lray répondit el sa lrllre fut aussitôt trans- sP-lle et la l,ride : elles sont rcl"Cnucs dans les
m1i;1s de De~lorièrcs qui m'a dil les avoir reprises.
mise à Licquetqui,s'attendantà quelque réYéCc cheval jaune prennit, dans l'imagination
lation décisivc, l'ut consterné de se trouver en
présence d'un nouveau mystère : c&lt; Afandez- de Licquet, des proporlions fantastiques : il
moi, disait la marquise, commenl le cheval hantait jour et nuit sa pensée rt galopJÎt
e:;l revenu; que pasonne ne /'ail vu nulle dans ses cauchemars. Une noU\·ellc perquisition à Tournebut arait permis de constater
part. »
Quel cheval? Que répondre? Si l'on avait que les écuries du château ne contenaient
eu en réalité Lefebvre sous la main, s'il cût qu·u1 petit âne et quatre c.:hi.::,ttux, an lieu de
été possible, en lui repassant le Lillel, d'ob- cinq qui s'y trouvaic:H haLiluellement, et les
tenir une réplique qui eût le sens commun; gens du pays, interrogé.:;, avaient déposé qnc
mais comment, sans son concours., ne pas la Lèle absente élnit, en rll'c::!, &lt;&lt; d'une couéveiller les rnupçons de la marquise sur la leur rougeâtrcl tirnnt s111· le jaune lJ. Comme
pcrsonnalilé de son correspondant? Licquet, le po!icicr expédiait à fiéal, dans son courcontinuant à jouer le rôle du notaire, s1: rier quotidien. les Lillcts érrits par Mme de
borna à tracer quelques lignes, se g;irdant de Combray, on se montrait, à Pnris, tout au~si
parler d'aucun che1·al et demandant des dé- inquiet du service rp1'avait pu rendre l'animal
tails sur la façon dont se passaient les inlcr- mrstéricux dont la d~courcrte dt•v,üt, au
rogatoire~, ce à quoi la marquise répondit : dire de la m1rquise 1 donner la clef de loulè
l'affaire. Qui donc cc cheval avait-il conduit
C'esl le rréfcl el un maurai't sujl'l qui i11terro- ou porté? Un de~ princes de UourLon, peulgent. )lais 1•ous ne me mandez pas si le choral a ètrc? D'Aehé? lime Acquel , qu'on cherchait
vainement dans Ioule la NormJnJie? Licquct
Elle en est comaincuc. Le notaire l'en prê1·icnl lui- était obligé d'avouer à ses chds qu'il ignorait
même cl lui annonce que, pour qu'en aucun cas son
11 à qudle circon::;lance raUatber l'liistoire du
êcriturc uc soit reconnue, il l'a alisolumcnl rcm'crsée. » Note de Licquet â HC'aL .\rcliil'Cs nationales-.
cheval
u. 11 sentait que « l'imporlanrc fjUl!
1-' 7 81ï2.
.
4. Vuici en quels termes Licqucl informai! l"léal lie )fme de Combray mettait à son retour augcelte nou1·clle ru~c : u I.e notaire a dù 1li1·e li Mme de mentüt ce!le qu'on devait apporter à conCornbray qu'il s'élnit lroUYé mal !or~ lie i;on interrog-aloirc cl tJtÙ)ll a\'ait Clé oblige dè le su~pcndrc. li naitre 1c YO)ï\JC qu'on lui nvait fail faire !l.
fallail bien le ,lîspeuscr tic" cun11mmiquer it Mme Je - c! Le point scn5ible est là, ajoutait-il, c'est
ComUray, qui le demande, les qucslioJ1s &lt;Ju'ou lui a le cheval, c'e5t la scll~, c'est la bride qu'il
raites. » Archives nutioualcs, 1-"; ~&lt;tn.
faut retrouver:;. l)
5. Lettre â Héal. Archircs nationale:&gt;, Fi 8li2.

ANATOLE Fl{ANCE, de l'Académie française.

""'

Madame de Lafayette

1

(A suivre.)

....1

368

la\-'-

G. LENOTRE.

M. d'Haussonville a lait, dans le trésor de
M. de La Trémoïlle, des découvertes fort
intéressantes et tout à fait inattendues sur la
vie domestique de Mme de La Fayette. On
savait que Marie-Madeleine de La Vergne
épousa, à l'àge de vingt-trois ans, en 1655,
Jean-François !lotier de La Fayette, qui descendait d'une très ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire
que ce gentilhomme n'avait pas été beaucoup
aimé et qu'aussi il n'était pas très aimable.
S'il faut en croire une chanson du temps, à
la première entrêvue avec ~llle de La Vergne,
il ne souffla mot et fut agréé tout de même:
Ln belle, consultée
Sur·son futur époux,
Dit, dans celle assemblée,
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-Nre bête,
Mais qu'après toul, pour elle, un lei mari
Était un bon parti.

Mlle de La Vergne, avec beaucoup d'esprit
el tout le latin que lui avait enseigné Ménage,
n'était pas d'un établissement facile. Son
bien était petit. Elle avait perdu son père.
Sa mère, fort écervelée et quelque peu intrigante, n'avait pai- une très bonne réputation. Elle n'avait pas su garder sa fille il
l'abri de la médisance. D'ailleurs, elle venait
de se remarier. _Marie-Madeleine, qui était
raisonnable, fit un mariage de raison et s'en
alla tranquill1:;ment en Auvergne.
Dans une leUre qui date des premières
années du mariage, elle fait part à i::on maître,
Gilles Ménage, du genre de vie qu'elle mène
en province et du paisible contentement
qu'elle y goùte. Cette lettre a été publiée
pour la première fois par ~I. d'Haussonville.
JI faut la citer tout entière :
cc Depuis que je vous ai él"rit, j'ai loujours
été hors de chei moi /1 faire des visites.
M. de Ba}'ard en a été u11e et, quand je Yous
dirais fos autres, vous n'en striez pas plus
savant. Ce sonl gens que vous avez le bonheur
de ne pas connaitre et que j'ai le malheur
d'avoir pour voisins. Cependant, je dois
avouer, à la honte de ma délicatesse, que je
ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je
ne m'î divertisse guère; mais j'ai pris un
certain chemin de leur parler des choses
qu'ils savent, qui m'empèche de m'ennuyer.
Il est vrai aussi que nous avons des hommes,
dans ce voîsina~e, qui ont bien de l'esprit
pour des gens de proyince. Les lemmes n'y
sont pas, à beaucoup prè:.:,, si raisonnables,
mais aussi elles ne font guère de visites; par
conséquent, on n'en e:;t pas incommoJé .
-

H1STORIA. -

Fasc.. 48 .

Pour moi, j'aime bien mieux ne voir guère
de gens que d'en voir de fàcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable
qu'emm1•euse. Le soin que je prends de ma
maison m'occupe et me di~·ertit fort : et
comme, &lt;l'a.meurs, je n'ai point de chagrins,
que mon époux m'adore, que je l'aime fort,
que je suis maitresse absolue, je vous assure
que la vie que je mène est fort heureuse et
que je ne demande à Dieu que la conlinuation. Quand on croit être heureuse, vous savez
que cela suf'fit pour l'être; et, comme je suis
persuadée que je le suis, je vis plus contente
que ne le ·sont peut-être toutes les reines de
l'Europe. t&gt;
La jeune femme laisrn assez entendre que
le bonheur si pâle qu'elle goûle est le pur
effet de sa raison. Elle s'en félicite comme
de son ouvrage. On sent bien que ce mari
qui cc l'adore , n'y est pour rien et que, c&lt; si
elle l'aime fort n, c'est avec résignation et
parce qu'elle est une personne tout à fait
raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses
terres de Naddeset d'Espinasse.

retrouvons la comtesse de La Fayette à la
Cour de Madame et dans ce petit hôtel de la
rue de Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, où il y avait un jardin avec un jet
d'eau et un petit cabinet couvert.

. « C'était, dit Mme de Sévigné, le plus joli
heu du monde pour respirer à Paris. »
. M. de La Rochefoucauld y venait tous les
JOUrS.
De M. de La Fayette, point de nouvelles.
!!me de Sévigné n'en dit mot. Tous les biographes en ont conclu qu'il était mort et
c'élait l'opinion unanime que Mme de' La
Fayette était devenue veuve après quelques
années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de
La Fayette élait vivant et vivait sur ses terres:.
li survécut de trois ans à M. de La Rochefoucauld, mort en 1680. !f. d'Haussonville (qui
de nous n'enviera son bonheur?) a lrouvé,
dans les archives du comte de La Trémoïlle
un acte établissant que François Motier,coml;
de La Fayette, décéda le 26 juin 1685.
Mme de La Fayette fut, en réalîté, mariée
pendant vingt-huit ans, et elle n·était pas
veuve quand elle souffrait les assiduités du
duc. Mme de Sévigné ne s'en scandalisait
nullement. Al. d'Bau.:;sonville se montrerait
plus sévère. li ne cache point que Mme de
La Fayette lui plairait moins, si elle avait
trahi la fui jadis promise à l'excellent gent,lbomme yu, chassait dans les lorêls d'Auvergne pendant qu'elle écrivait des romans à
Paris, dans le petit cabinet couvert. Il la veut
toute pure. Heureusement qu'il est sûr que
sa liaison avec M. de La Iloehefoucauld fut
innocente. Elle aima le duc· elle en fut
aimée; mais elle lui résista. le veut ainsi.
Au fond, il n'e~ _sait rien. Je n'en sais pas
davautag~, et, s~ Je le contredisais, j'aurais
pour ~01 la vraisemblance. ~fais la politesse
resterait de son côté et ce serait, pour moi,
un gr~nd désavantage. Aussi, je veux tout
ce qu'il veut Mais je confesse qu'il me faut,
pour ceJa, faire un grand effort sur ma raison. !lwe de La Farelle avait alors vingt-cinq
ans, le duc en avait quarante-six. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était
elle put l'atlacher platoniquement. li ne vivai(
que pour elle, el près d'elle. JI ne la quittait
pas. Cela donne à penser, quoi qu'on veuille.
M. d'Haussonville ne croit pas lui-mème à la
continence volontaire de M. de La Iloehefoucauld, et je doute, malgré moi, de la piété
de Mme de La Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau
m'appliquer à la comprendre : elle reste
pour moi, tout à fait obscure.
'

u'

MADAME DE LAFAYETTE.

D'a.pres un tatleau du temps.

&lt;! Il paraît avoir été assez processif, dit
M. d'llaussonville, à en juger par d'assez
nombreuses difficultés qu'il eut avec ses
raisins. 11

Après quelques années de mariage, nous

�H1STOR1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - A mon sens, cette personne C( vraie n élait
impénétrable. Prude, dévote et bien en cour,
je la soupçonnerais presque d'avoir douté de
la vertu, et, ce qui est plus étonnant pour
l'époque, haï le roi. Ses plus intimes amis
ne l'ont point baignée de paresse, et elle
menait les affaires avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche i
mais je ne crois pas que jamais femme fùt
plus secrète.
Le livre de M. d'Haussonville est précieux
pour la biographie de Mme de La Fayette. Ce
n'est pas sçn seul mérite. On y trouve une
étude judicieuse des œuvres de celle illustre
dame. M. d'llaussonville estime à sa valeur
la délicate histoire d'Henriette . Il ne goûte
qu'à demi Zaïde, histoire espagnole où l'on
rencontre des enlèrements, dl·S pirates, des
solitudes affreuses, et où de parfaits amants
soupirent dans des palais ornés de peintures

allé~oriques. Et il garde très justement le
meilleur de son admiration pour la Princesse
de Clèves.
Avec la Princesse de Clèves, qui parut en
1678, Mme de La Fayette entrait harmonieusement dans le concert des classiques, à la
suite de Molière el de La Fontaine, de Boileau et de Racine .
Mais il faut bien prendre garde que, si la
/',-incesse de Clèves atteste, par l'élégant
naturel du style et de la pensée, que Racine
est venu, Mme de La Fayette n'en appartient
pas moins, par l'esprit même de son œune,
à la génération de la Fronde et à cette jeunesse nourrie de Corneille. Elle demeure hé-

roïque dans sa simplicité et garde de la vie
un idéal superbe. Par le fond même de son
caracLère, son héroïne est, comme Émilie, une
&lt;c adorable furie n, furie de la pudeur, sans
doute; mais je distingue, dans sa chevelure
blonde, quelques tètes de serpent.
Mme de Clèves, la plus belle prrsonne de
la Cour, est aimée de M. de Nemours,
l'homme le« mieux fait il de tout le ro1 aumP.
M. de Nemours, qui avait, jusque-là, montré dans de nombreuses galanteries une audace heureuse, devient timide dès qu'il e~l
amoureux . li cache sa passion; mais Mme de
Clèves la devine Pl, b!en involontairement, la
partage. Pour se fortifier contre le péril où
son cœur l'entraîae, elle ne craint pas d'avouer à son mari qu'elle aime M. de Nemours,
qu'elle le craint el se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord. Mais, par l'effet ·
d'une imprudence et d'une indiscrétion du
duc de Nemours, il se croit trahi et meurt
de chagrin.
Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de Mme de Clèves, c'est, sans doute,
cet aveu qu'elle fait à son mari d'un amour
qui n'est pas pour lui. Sa vertu s'y montre;
mais, à considérer la simple humanité, elle
n'a pas lieu, il faut bien le reconnaitre, de
s'~n féliciter beaucoup. Cet aveu e~t la première cause de la mort de M. de Clèves. Si
ell~ n'avait point parlé, M. de Clèves ne serait
pas mort; il aurait vécu tranquille, heureux
dans une douce illusion . Mais il fallait être
vraie à tout prix.
Ce fut aussi l'avis d"une dame célèbre qui
renouvela, cent ans plus tard, cette scène
1

d'aveux. Mme Rolaild éprouva, sur les quarante ans, ce qu'elle appelle, en fille de
Rousseau et de la nature, « les vives affections d'une âme forte commandant à un
corps robuste )J. L'homme qu'e1le aimait
avait, comme elle, un sentiment exalté du
devoir. C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent
sans être l'un à l'autre. Mme noland avait un
mari plus âgé qu'elle de vingt ans, bonnète
homme, mais caduc et décrépit. Elle crut
dc\'Oir, à l'exemple de ~Jme de Clève!-, avouer
à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour
pour un autre que lui. L'aveu fait à un mari
si amorti ne pouvait tourner au tragique, et,
à cet égard, Mme Roland semblera peut-être
moins imprudente que Mme de Clèves. Pourtant, les effets en furent lamentables.

« Mon mari, dit-elle dans ses Mémoires,
exces~ivement ~ensible et d'aJTection el d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la
moindre altération dans son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irritée;
le bonheur a fui loin de nous. li m'adorait,
je m'immolais à lui, et nous étions malheureux. »
Mme de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle
franchise, que je sache, d'autre imitatrice
que Mme Roland. Êncore faut-il considérer
qu'en agissant comme Ume de Clèves, Hme Roland n'avait pas de si bonnes raisons. Mme de
Clèves, en se confiant à son mari, lui demandait secours dans sa détresse. Elle implorait
un appui. Mme Roland ne voulait qu'étaler
sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.
ANATOLE FRANCE,
de l'Acadtmie française .

Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de
son exil, j'allai le relancer dans son grenier,
rue Plâtrière. Je ne savais pas encore en montant l'escalier comment je m'y prendrais pour
l'aborder; mais, accoutumé à me laisser aller
à mon instinct, qui m'a toujours mieux sen•i
que la réfiexion 1 j'entrai, et parus me tromper.
cc Qu'est-ce que c'est? lJ me dit JeanJacques. Je lui répondis : « Monsieur, pardonnez. Je cherchais M. Rousseau de Toulouse. - Je ne suis, me·dit-il, que Rousseau
de Genève. - Ah, oui, lui dis-je, ce grand
herboriseur ! Je le vois bien. Ah, mon Dieu!
que d'herbes el de gros livres! ils valent
mieux que tous ceux qu'on écrit. l&gt; nousseau
sourit presque, et me fit voir peut-être sa
pervenche, que je n'ai pas l'honneur de connaître, et tout ce qu'il J arait enlre chaque
feuillet de ses in-folio. Je fis semblant d'admirer ce recueil, très peu intéressant et le
plus commun du monde; il se remit à son

travail, sur lequel il avait le nez el les lunettes, et Je continua sans me regarder. Je lui
demandai pardon de mon étourderie, et je le
priai de me dire la demeure de M. Rousseau
de Toulouse; mais, de peur qu'il ne me l'apprit et que tout fût dit, ,j'ajoutai : « Est-il
vrai que vous soyez si habile pour copier la
musique? » li alla me chercher des petits
livres en long, et me dit : cc Voyez comme
cela est propre! , Et il se mit à parler de la
difûculté de ce travail, et de son talent en ce
genre, comme Sganarelle de celui de faire
des fagots. Le respect que m'inspirait un
homme comme celui-là m'avait fait sentir
une sorte de tremblement en ouvrant sa
porte, et m'empêcha de me livrer davantage
à une conversation qui aurait eu l'air d'une
mystification si elle avait duré plus longtemps.
Je n'en voulais que ce qu'il me fallait
pour une espèce de passe-port ou billet d'entrée, et je lui dis que je croyais pourtant
qu'il n'avait pris ces deux genres d'occupations serviles que pour éteindre le feu d~ sa
brùlante imagination . &lt;&lt; Uélas ! me dit-il, les
autres occupations que je me donnais pour
m'instruire el instruire les autres ne m'ont
fait que trop de mal. » Je lui dis après la

..,.

seule chose sur laquelle j'étais de son avis
dans tous ses ouvrages, c'est que je croyais
comme lui au danger de certaines connaissances historiques el littéraires si l'on n'a
pas un esprit sain pour les juger. Il quitta
dans l'ins1anl sa musique, sa pervenche et
ses lunettes, entra#dans des détails supérieurs
peut-être à tout ce qu'il avait écrit, el parcourut toutes les nuances de ses idées avec
une justesse qu'il perdait quelquefois dans la
solitude, à force de méditer et d'écrire.
Sa vilaine femme ou servante nous interrompait quelquefois par quelques questions
saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou
sur la soupe. Il Jui répondait avec douceur,
et aurait ennobli un morceau de fromage.
s'il en avait parlé. Je ne m'aperçus pas qu'il
se méfiât de moi le moins du monde. A la
vérité, je l'avais tenu bien en haleine depuis
que j'entrai chez lui, pour ne pas lui donner
lti temps de réfléchir sur ma visile . J'y mis
fin malgré moi; et après un silence de vénération, en regardant encore entre les deux
yeux l'auteur de la Nouvelle lléloise, je
quittai le galetas, séjour de$ rats, mais sanctuaire du génie. li se leva, me reconduisit
avPc une sorte d'intérèt, et ne me demanda
pas mon nom.
PRINCE DF. LlGIŒ.

ÉDOUARD ûACHOT

""'

Marie~Louise intime
Dans lt volume qu'il vient dt consacrer à Mari~Louiu inlime 1, M. Édouard Gachot, grâce à la dicouverte heureuse dt. documt.nts nouveaux, nombreux d
très sivèrtmtnt contrOlis, a traci dt. ctltt impiratrict.1
t.n réa.lité asse, mal connut jusqu ici, une image qu'on
ptut tenir pour définitive. Dt et. très curit.ux, très intirtssant, très captivant ouvragt., nous ditachons lt
chapitre qut voici, qui prtnd Marie-Louist. à Braunau, cinq jours après lt mariage par procuration cilibri à Vit.nnt., et la conduit jusqu'à Compiègnt., où
l'attend l'tmptrtur.

De Braunau à Compiègne.
Le vendredi 16 mars 1810, les cloches de
Braunau~sur-Inn sonnaient pour l'allégresse,
annonçant au peuple un grand événement.
A ces voix de bronze, celles du canon répondirent!. Une ville, que le .soleil illuminait,
allait servir de quartier à l'archiduchesse
!larie-Louise, plutôt à l'impératrice des Français. Car un prince autrichien, Trauttmansdorf, mandataire de François I, avait remis,
près du village de Saint-Pierre, au maréchal
Berthier, mandataire de Napoléon, la prin~
cesse qui devait, publiait-on en Allemagne,
sceller définitivement la paix de Vienne.
Cette princesse, portée en
carrosse de gala, était dans la
compagnie de Caroline Ilonaparle. Elle semblait résignée à
su.bir sa destinée. Durant un
trajet de quatre kilomètres,
le trot des chevaux des hussards &lt;l'escorte ajoutait aux
bruits d'une marche bien réglée
des chevaux d'attelage. Ceux-ci,
à l'entrée de Braunau, ralentirent. !farie-Louise voyait inscrits
sur les bandes d'un arc de triomphe: &lt;l L'amour nous assul'e
cont1·e de fuwrs dangers, lJ
et: 11 Qu'il nous /"asse aussi
heureux que nous pouvons
l'être. l&gt;
Devant une haute maison,
les généraux Friant et Pajol :s,
qui avaient chevauché près des
portières, durent s'écarter, et
l'écuyer prince Aldobrandini
s'empressa, l'archiduchesse descendant, de lui prêter aide.
Lentement, M. de Seyssel d'Aix,
chambellan, la précéda dans
l'auberge de Michel Fink où put
se loger en partie le service d"honneur,
1. Marie-Lo1use intimf}; sa vie à c6té de Napoléou (1800-1814i, par .Eoou.1.no G,1,c110T. Un Ueau

rolumc illuslrê, prix : 6 fro.ncs.

service français, que Berthier avait instruit
de ses devoirs.
Un ordre du prince de Neuchàtel, qui suivait les instructions de Napoléon, allait renVOJer à Vienne la comtesse de Bukowa,
Grande ~lailresse, soupçonnée d'être l'agent
de Metternich. llemplocée par la duchesse de
!lontebello, Marie-Louise s'éprit, tout de
suite, d'admiration pour une femme qui serait désormais son guide sûr et avisé. Elle
l'eut présente à son goûler; elle l'eut dans
sa chambre dans le temps que prit !Ille Lehœuf " pour ôter à Sa Majesté le costume
autrichien de cérémonie pris le matin à
Altheim ,,.
M. de Traultmansdorf, pressé de rentrer a
Vienne, envoyait demander les derniers
ordres. Marie-Louise écrivait à son père cette
lettre que le mandataire remettrait incessamment:

« Mon cher papa,
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir
encore écrit hier, comme cela aurait été mon
devoir; mais le voyage, qui était un peu long
&lt;&lt;

BAISE-~1,1.IN A BRAU:-.'AU.

Traullmansdorf, je trouve une occaûon de
pouvoir encore une fois vous écrire sincèrement, et je la saisis avec plaisir pour vous
assurer que je pense sans cesse à vous . Dieu
m'a donné la force de supporter aussi la dernière et pénible secousse, la séparalion de
tous mes parents; ce n'est qu'en lui que je
mets toute ma confiance; il m'aidera el ce
sera lui qui me donnera du courage; et je
trouverai le calme et la consolation pour·
avoir rempli mon d~voir envers vous, en
ayant fait ce sacrifice.
&lt;&lt; Je suis arrivée hier bien tard à Ried,
préoccupée de l'idée que je serais peul-être
pour toujours séparée de vous. Aujourd'hui,
j'arrivai à deux heures ~ l'après-midi au
camp français, dans la baraque de Braunau'".
Après m'être arrêtée quelque temps dans la
baraque autrichienne, je me suis rendue sur
un trône placé dans la pièce de neutralité.
Après qu'on eut lu les actes (d'échange),
tous mes compalriotes me baisèrent encore
la main. Dans ce moment, je ne savais pas
ce que je faisais; j ·eus des frissons et je perdis tellement contenance que le prince de

(Collectio11 PR. o'Ess1.1:-.G.)

et fatigant, m'en empêcha. Par le prince
2. Une partie des renscignemeuts contenus dans la
premiêre parL!c de cc chapitre, piêces inCdites, nous
ont él ê fourms par )Ille AmC!ie Rosenberg. de Linz.

Neuchâtel commençait à pleurer. Le prince
5. l}u corps de Darnul.

4. t'ion, la baraque élevée par les sapeurs du ma-

rêchal Davout Hait prês de Saint•Pierre.

�ll1STOR._1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Trautlmansdorr me remit et on me présenta
Loute ma cour. DieJ ! quelle différence enlrè
les dames françaises el viennoises!
(( La reine de Naples venait à ma

B&lt;rthier son désir de garder Mme Lazansky
au moins ju-;qu'à ~funich.

nid d'aigle qui, d'une plate-forme rocheuse,
domine le large Inn - son premier arrêt.

Mlt'l(1E-LOU1SE 1NT1JIŒ - - ...

peuple, dans les villes traversées. Un persoonel très disci•pliné obéira toujours, dùt-il

époux; et elle veut bien lui reconnaitre du
style.

rencontre dans l'autre chambre; je
l'embrassai et me montrai aimable,

d'une manière élonnante; mais je ne
me fie pas à elle tout à lait, car je
crois que ce n'était pas seulement le
zèle du service qui était la cause de

son voyage.
« Elle partit avec moi pour Braunau. Arrivée là, il me fallut faire
une toilette qui dura deux heures; je
vous assure que je suis déjà aussi

parfumée que toutes les autres
françaises. L'empereur Napoléon m'a
envoyé une magnifique toilette en or,
mais il ne m'a pas encore écrit. Puisqu'il me faut vous quitter, j'aime-

rais mieux être chez lui que de
voyager avec toutes ces dames. Alon
Dieu, que je regrl'tte de ne plus
pouvoir passer d'heureux jours auprès
de vous i ce n'est que maintenant que
j'apprends à les connaitre. Je vous
assure, bien cher papa, que je suis
très triste et que je ne peux pas
eucore me consoler.
&lt;&lt; J'espère que
votre rhume de
cerveau va déjà mieux. Tous les jours, je prie
pour vous. Pardonnez mon griffonnage, mais
j'ai si peu de moments à moi. Je vous baise
encore mille fois les mains et j'ai l'honneur
d'ètre, bien cher papa,
Yo!re très humLle el obéissante fille. "
Ilr,1unou 1 le 16 mars 1810.

MARIAGE CIVIL1 A VŒNNE. (Collectîon

PR.

n'EssusG.)
.MARIAGE CIYIJ., A

L1 réponse ne pouvait èlre que favorable.
Une fète militaire et nocturne remplissait
Braunau de tels bruits que l'impératrice ne
put goûter un repos qui lui était nécessaire.
Et elle s'inquiéta à la vue du mauvais trmps
qui assombrissait la matinée du 17, Néanmoins, ·1e départ eut lieu de bonne heure. Le

MARIAGE RELIGIEUX, A VIENNE. (Collect-io11 PR.

n'ESSLJNG.

Dix heures sonnées, l'archiduchesse pria le
comte de Beauharnais de porter au maréchal

convoi s'avança en terre ba,·aroise. Ce cortège,
important et brillant, fil, dans Alt•Otling -

1. Perrusse, payeur du Trésor de la Couronne,
dcntit \:crscr aux caisses de secours des µau1Tes

5000 francs à Braunau; 12000 à Stra~bourg; 3000 à
Lunéville; 5000 à t\uncy; 1500 à Dar; 6000 à Ch:i-

On y déjeunait. Ensuite, Marie-Louise
allait visiter celte chapelle d'une vierge réputée miraculeuse; et elle daignait informer
!!me de Montebello : " J'ai bien prié pour la
santé et pour la salisfaction de l'empereur
Napoléon. » Dans l'après-midi et sans incident, le cortège gagnait le gros bourg d'Haag.
Attendait là, le prince héritier,
Louis de Bavière, qui devait conduire l'archiduchesse dans la
capitale des Willelshacb.
Maximilien-Joseph avait décidé,
le 1 0 mars, d'accompagner MarieLouise à StrasLourg où, déjà, des
appartements lui avaient été retenus. Le t8, son écuyer écrivait
à un fonctionnaire : a Sa Majesté,
le Roi, a daigné de changer de
résolution et Elle ne partira pas
pour Augsbourg. » Étrange revirement, ou concept politique. Ce
souyerain, devenu tiède envers
l'homme qui, en 1806, l'avait lait
roi, Uarie-Louise le quittait à six
heures du matin, le 19 mars. Elle
ne dit que ces paroles à la comtesse Lazausky : « Adieu, llla
bonne amie ; ,·ous direz à mon
cber papa que je prends tous
les jours du courage. »
Berthier, ordonnateur d'une
marche qu'il fallait pousser à fond,
va donner les itinéraires, décider
quant aux arrêts indispensables
el aux réceptions protocolaires. Des
acclamalions? Le Major général peut les
obtenir en faisant distribuer de l'argent I au
Jons; 4000 a Reims; 1500
sons (Q::! H)).

.a

\'i1ry, et autant à Sois-

s UNT-CLOuo.

êlre surmené. Alais aux instructions précises
du prince de Wagram, Marie-Louise se dérobera parfois. C'est que des r.aprices, innocents, lui commandent : d'embrasser les
petites filles, d'acheter tous les bouquets
présentés, d'interroger les ,·ieillards, et aussi
de demander à deux des dames qui l'accompagnaient, la duchesse de Bassano et
la comtesse de Montmorency, quels
goùts et quelles habitudes dislinguaient Napoléon du commun des
mort~ls.
Si l'archiduchesse sait mettre à
l'aise, très vite, dames du palais et
chambrières, ses façons vont contristt·r le chambellan et les écuyers,
gens gourmés. Devant le roi de Wurtemberg, Frédéric, la jeune MarieLouise se plait a relire, tout haut, un
billet que lui a lait parvenir son
1. ~larie•Louise a élé reçue par le conseil municipal. Lrs rues, sur son passag-&lt;',
étaient tendues de draps blancs, de nœuds,
de guirlandes, tic fleurs et des chiffres de
Napoléon et de lllarie-Louisc. Sa Majesté,
entrée au petit pas des clievaux, a répondu
avec bonié aux Ct'ÏS de: Vive l'impératrice 1
et a salué plutiÎeurs fois le pcuµle accouru
sur son pass.:tge. Elle était très f'aligu(,r,
mais mali:-ré cela elles'csl montrée plusieul's
fois aux fenêtres de son palais (liaison de
M. Joseph Garnaud, actuellement habitée
par M. l'abbê Truchon et qui porte le n°
12 de la rue Dornini de Yrrget). La garde
d·honneur de Sa ~rajesl6. était composée
d'un détachement du 7• régiment de chasseurs à cheval et de !!O gardes nationaux.
l,a '\'il[c a été illuminée. Le 27 mars, il
six heures du matin, Marie-Louise a reçu
le corps municipal qui l'a complimentée.
Au cours de la réception, Sa Majesté a Jit au maire,
li. teblanc-Dubois ; « Je n'oublierai jamais J'ac,·ucil
gracieux des habitants de Vitl'y. ll Des jeunes filles
ollrent a Sa Majesté une corbeille de fleurs, des
dragées el des confitures sèches. Ce fut Mlle Lel'ebvre de Norrois qui complimenla Sa llajesté. Marie-

{Collection PR. n'EsSLDIG.)

Les équipages ont maintenu une vive
allure. Notons, des villes traversées : Ulm,
Stutlgart, Carlsruhe et Rastalt. Dans Kiel,
l'archiduchesse reçut un billet de Metternicb.
Son _correspondant fut qualifié de « Bon
homme». A l'instant de passer le Rhin, sur
un pont de bateaux, l'impératrice refuse de

•!

~

Î t

nanl le bras de llme Lannes, elle quittait la
rive au cri de : n Adieu, Deulschland! )J Le
Lruit du canon, la sonnerie prolongée des cloches, les vivats dans
Strasbourg, hommages rendus à sa
dignité, tout cela l'enchantait. Elle
allait dom, nder au préfet, M. LezayMarnésia, en quel immeuble MarieAnloinelte avait logé en 1770. On
lai imposait des réceptions.:
Après avoir vu l'Alsace en fêtes,
Marie-Louise I'Ppartil le 24 mars, à
huit heures du matin. Son itinéraire était marqué: Saverne, Phalsbourg, Lunéville, Nancy, Toul,
Ligny, Bar-le-Duc, Châlons, Reims.
Hors de cette ville, Je chef des
piqueurs s'engage sur la roule
d'Amiens. Le 26, les voyageurs
vont déjeuner à Sillery, chez le
comte de Valence. L'Impérotrice
hoit du champagne et Je trouve
« vin délectable ». Le soir, à cinq
heures et demie, elle touche à
Vitry-sur-Marne', prend logement
chez M. Garnaud, rue de l'Hôtelde-Ville, et repart le 27, à six heures et demie du malin, sous l'escorte d'un détachement du 7• régiment de chasseurs.
Caroline prévient : &lt;( Que la rencontre très
solennelle des deux époux aura lieu le 28,
dans l'après-midi, non loin de Soissons, sous
la tente élevée près de la ferme de Ponlarcbé. )&gt; L'archiduchesse s'émeut et s'informe:
&lt;&lt; Va-t-on nous faire recommencer tout Je
« cérémonial de Braunau1 ,i Ilerthier peut

1

.4 .\'

MARIAGE RELIGIEUX A PARIS (Collection Pa.

o'EsSLtNG.)

céder aux instances de Caroline lui demandant de rester en voiture. Descendue, et prc-

rassurer l'impératrice: C( L'Empereur ,,ou' dra éviter à Votre Majesté les émotions et

Louise remit au maire et au commandanl de la garcle
d'honneur, à chacun une boîte en or; à )Ille de

Norrois, un collier et des boucles d'oreilles. (BibUolhèque de Vitry.)

�ms T O-R..1.11
" la fatigue. " La jeune fille passe spontanément aux aveux : « Je m'ennuie bien de voir
" !'Empereur. »
Encore, la volonté de celui- ri faisait loi.
On éviterait au moins le séjour à Soissons.
Sorti de Compiègne, avec Murat, porté dans
une calèche sans armoiries, Napoléon pou-

vait, vers cinq ·heures du soir, joindre le
grand cortège au village de Courcelles. Il
pieu vait.. Non, l'Empereur ne surprenait pas
Marie-Louise dans son carrosse. M. de Seyssel ouvrait la portière et l'annonçait. Le mo-

narque ôta son chapeau avant de gravir un
haut marchepied. Très pâle, Marie-Louise
tendit la main droite que César baisa, avant
de dire: C( Madame, j'éprouve à vous voir un
grand plaisir. » Une fois Caroline embrassée,
il s'assit en face des deux princesses. Le
prince Aldobrandini, venu aux ordres, reçut
celui de faire courir sur Compiègne, au galop.
Les chevaux de poste, fati~ués, ne s'avancèrent que difficilement au long d'une route
qui était en mauvais état. Arrêt à Soissons'.
Murat va présenter ses hommages à MarieLouise. , A la petite fille de Caroline des
Deux-Siciles, dont il occupe le trône. » En
quelque sorte, Murat arrache du carrosse sa
femme, qui est tiers peut-être gênant. Donc,
le Corse et l'Autrichienne restèrent seuls.
La pluie continuant, une obscurité très
dense rendit plus difficile la marche des ,·oitures. A Jaulsy, le premier piqueur prit un
guide.
On allait quiller la grande route devant
une grille récemment placée au bord d'une
forêt. Le carrosse impérial était engagé, cette
fois, dans l'avenue des Beaux-Monts, nouvellement ouverte. Les roues criaient sur le
sable ou y creusaient des ornière!&lt;. Enfin,
d'un tertre, les feux du château de Compiègne apparurent. Le quartier-maitre Erlaut
et l'huissier Gallot portèrent des lanternes
devant le perron; éCU}'ers et chambellans
1. Où fut hissf'e 1111e partie du service, dans les
\og-cments préfrés. SerYice qui paya, en dépenses,

2!00 fr. 65 (0 18).
2. l.es Français continuaient à désigner amsi le

prince rêgnant de Lorroinc-llabsbt urg. L'empereur

s'empressèrent à aider !'Empereur et l'impératrice à descendre de voiture.
Marie-Louise, qui portait sur une toilette
blanche un long manteau de velours et que
coiffait mal une toque ornée, devant, de
plumes d'ara, gravit, mais sans avoir quitté
l'appui du bras de Napoléon, les marches du
perron. Dans le premier salon, carré, qui recevait sa lumière d'un grand lustre, deux
petites filles présentèrent assez gauchement
des fleurs à l'archiduchesse qui entendit,
mal, un compliment balbutié plutôt que lu .
. Il est vrai qu'à ce momtnt c&lt; un besoin de ~e
mettre à l'aise la commandait ». Mmes de
Montebello et de Luçay la guidèrent vers son
appartement. L"bui,sier qui les précédait eut
la charge de deux flambeaux. Napoléon allait
s'arrêter dans sa chambre où Marchand lui
changerait son uniforme.
Marie•Louise traversait, dans l'aile droite
du palais, le cabinet de travail de !"Empereur, le salon des Dames, pour arriver à sa
chambre. Par un couloir reliant celle chambre
aux petits appartements, les femmes de service étaient venues; avant qu'elles ne fassent
leur entrée, la princesse avait exprimé à ses
deux assistantes : « L'Empereur est bien
charmant et bien doux pour un homme de
guerre si redoutable; il me semble maintenant que je l'aimerai bien. l&gt;
A dix heures et demie, le souper impérial
était servi. Pendant, Marie-Louise sut pbserver l'étiquette française. A onze heures, Napoléon commanda au grand écuyer, d'un
g~ste, d'éloigner sa chaise. Debout, il offrit
la main droite à l'impératrice qui allait rentrer dans le salon carré. Caroline ayant fait
former le cercle autour de sa belle-sœur, les
dames déjà présentées répondirent à ses
questions, tandis que !'Empereur, Murat et
Berthier, causaient devant une fenêtr~.
Plus tard, la duchesse de Bassano écrivit :
cc En celle soirée, la fille de l'empereur
romain-allemand. François li, nail, en 1804, abandonne Ct' lilre; il anit pri~. en 1805, cclni d'empereur d'Autriche, sous le nom de François I, non
11 François premier ,, sui,·ant ses instructions t\U
prince Collorcdo.

François li• se laissa aller à dire des choses
fort communes. Elle interrogeait bien librement les gens; ce qui lui plaisait à entendre,
elle l'approuvait d'un signe de tête ou d'un
gros rire qui partait sans que ses dents se
soient même desserrées. Que lui importait
tant de connaitre l'histoire de l'ancien pritannée de Compiègne, et ses festes et ses
chasses aux temps de la reine Marie-Antoinette, la ma1beureuse guillotinée. )l
Voulant assurer le repos de la vol"ageuse,
!'Empereur ordonnait à M. de Seyssel. Le
chambellan prévint aussitôt l"lmpératrice que
le cercle allait se rompre. Marie-Louise se
leva pour embrasser familièrement Caroline,
et donner au roi de Naples une main qu'il
baisa; puis, appuyée au bras de Napoléo_n,
l'archiduchesse parcourut un chemin déjà
fait avant le dîner. Les souverains s'arrêtèrent un moment au milieu du cabinet de
travail.
Aldobrandini renseigne : « Les époux se
parlaient à mi-voix, se communiquant quelques projets. Bientôt, leur marche reprise,
ils riaient, comme ces fiancés qui, étant parvenus à la veille des épousailles, ont la pleine
certitude de saisir ·le bonheur. »
Dans le salon des Dames, les dames du
palais formaient la baie. Elles s'inclinaient au
passage de Leurs Majestés qui étaient précédées d"un écuyer et de deux pages portant
des flambeaux.
Mme de Montebello avait devancé l'impératrice dans sa chambre. Deux femme5- de service : Balan et Boisbrûlé, lenues à dislance,
la dutbefse attendait la souveraine au seuil
de l'appartement.
Napoléon s'arrête. Marie-Louise le quitte,
fait trois pas, ~e retourne et s'incline, sans
dire un mot. L'Empereur s'est imposé une
retraite ou plulôt une "discrélion néce~saire
avant que fût accompli le mariage français.
César va suivre l'écuyer et reloufner au salon. Donc « cette prise de possession imposée
à Marie-Louise, dans la nuit du 27 au
28 mars, ll n'a été qu'une assertion maligne
des mémorialistes.
ÈDOUARD

GACIIOT.

JOURNÉE DU 18 FRUCTIDOR, AN V. -

JOSEPH

Gravure de BERTHAULT, d"après GIRARDET.

TURQUAN
et&gt;

La
CHAPITRE VI (suite).

Malgré la Îatilité des mœurs, la corruption générale plutôt, quelques personnes
remontaient aur causes de ce déplorable état
de choses et en renda.ient un peu responsable
la belle citoyenne Tallien. La conduite plus
qu'évaporée de cette grande maîtresse de la
mode, ses allures, ses toilettes plus que fantaisist~s justifia_irnt pleinement les reproches
que lm adressait la partie restée honnête de
la population. Elle reçut même, par suite de
sa fàchcuse célébrité, plus d"un alTront dans
les réunions et les lieux publics. Comme les
salons ne s'ouvraient encore qu'en petit
nombre et que la masse du public, sevrée de

ciloJ)enne

Tallien

toute distraction pendant la réclusion forcée
de la Tem ur, était prise depuis le 9 thermidor d'un goût immodéré pour les plaisirs,
on avait ouvert partout des bals publics et
l'on y dansait tous les jours. li y avait des
hais pour toutes les bourses. On y prenait
de:; abonnemenls et chaque soir une société
étrange, bigarrée, singulièrement mêlée s'y
rencontrait et s'y amusait en commu;. À
l'une de ces réunions, une émigrée rentrée,
!!me de Damas, s'adressant à M. d"Haut,fort,
qui.l'avait conduite au bal de Thélusson, lui
demaada quelle était celle belle personne qui
venait d'entrer dans le salon et vers laquelle
les jeunes gens et les regards des femme::i
s'étaient portés. aussitôt.

« Cette lemme, a écrit un témoin oculaire
de cc petit épisode, était d"une taille audessus de la moyenne. Mais une harmonie
parfaite dans toute sa personne empêchait de
s'apercevoir de l'inconvénient des trop hautes
statures. C'était la Vénus du Capitole, mais
plus belle encore que l"œuvre de Phidias,
car on y retrouvait la même pureté de traits,
la même perfection dans les bras les mains
l~s pie~s, et_ tout cela animé par ~ne expres~
swn h1enve11lanle, une réflexion du miroir
ina~ique de l'àme, qui disait tout ce qu'il y
avait dans cette âme, et c'était de la bonté.
Sa parure ne conlrîbuait pas à ajouter à sa
beauté, car elle avait une simple robe de
mousseline des Indes, d,apée à l'antique c•

�LJt

mSTOR._1.Jf

•

rattachée sur les épaules avec deux camées.
Une ceinture d'or serrait sa taille et était
égalemP.nt fermée par un camée; un large
bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort
au-dessus du coude. Ses cheveux, d'un noir
dP Yelours, étaieot courts et frisés tout autour de la têle; celle coiffure s'appelait alors
à la 1'itus; sur ses Llanc·hes et belles épaules
était un superbe chàle de cachemire rouge,
parure à cette époque fort rare encore et fort
recherchée. Elle le drapait autour d'elle
d'une manière toujours gracieuse et piltoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau 1• l)
A la demandedeMmedeDamas, M. d'/laut,fort répondit :
- Mais c'est Mme Tallien!
- !lme Tallien! s'écria Mme de Damas :
;,h! mon Dieu, comment m'avez-vous amenée
ici!
Et elle s'éloigna avec une affectation marquée du voisinage de la belle Thérésia.
Après l'hôtel Thélusson, le Cercle des
Ét1'ange1'S était le lieu où la société parisienne aimait le plus à se réunir. On y donnait des bals masqués qui faisaient fureur.
Mme Hamelin, Mme llainguerlot, lfme Rovère, Mme Tallien n'y manquaient jam:iis et
portaient dJns ces réunions l'entrain, la
gaieté el le charme qui les caractérisaient.
Leur présence suffisait pour en assurer le
succès. On y rencontrait aussi une ft'mme,
plus jeune que celles-là, dont la célébrité, qui
commençait alors, devait se prolonger, ainsi
que sa jeunesse, pendant près d'un demisiècle : Mme Récamier. Femme d'un riche
banquier de la Chaussée-&lt;l'Antin, belle de
jeunesse el d'une carnation idéalement nacrée, celle-ci alfectait, pour trancher sur Ja
masse des autres femm~s à la mode dont le
luxe sentait un peu trop le parvenu, de ne
se montrer qu'a\'ec une mise des plus simples : une robe blanche, un fichu de linon
sur la tète, et c'était tout. El partout elle
était la plus charmante. Souvent, on quittait
la triomphante beauté de Mme Tallien pour
venir courtiser les ~râces plus discrètes de
l'aérienne Mme Récamier; ce qui étaLlit entre
ces deux femmes à la mode une sorte de
rivalité.
A Tivoli, au Pavillon de Hanovre, Mme Tallien aimait aussi à ~e montrer. Elle y allait
souvent prendre des glaces, le soir. On la
voyait, imposante et le ~ourire aux lèvres,
tra\'erser la foule qui s'y donnait rendezvous. Celle foule était en grande partie composée d'émigrés reiitrês . Par goùt, par politique prévoyante, peut-être, Mme Tallien seml,lait prendre à tâche de plaire à ces éparns
d'un monde où e1le avait débuté et qui, après
l'expérience qu'elle venait de !aire du monde
nouveau, avait srs préférences. Mais on ne la
voyait pas d'un bon œil, •t seuls les gens qui
3\'3Îent quelque grâce ou faveur à demander
lui faisaient bonne mine. Ceux-là] 'accueiUaien t
1. _D&amp;cui,; s~E o'Au11ANTÈS, Afémofres, l. J, p. 367 (êd,

Garnier).

2. « Son vèritable motif était de pénélrer dans ma
société où elle savait Mme Tallien admise en pre-

parce qu'ils savaient qu'elle était toute puissante, qu'ils pensaient recourir à son appui
pour leurs sollicitations, et personne n'ignorait qu'elle ne demandait pas mieux que de
rendre service aux gens, surtout aux royalistes. Elle aurait voulu reparaitre dans cette
société, non pas seulement pardonnée, pour le moment, elle ne songeait point à
s'amender, - mais en souveraine triomphante, comme au Luxembourg.
Car maintenant, la belle pécheresse, à qui
1a société royali~t~ reprochait bien plus ses
fréquentations jacobines que certaines libertés
d'allures, devenait de plus en plus intime de
Barras, à la grande mortification de 'J'alliPn,
qui était bien obligé de s'apercevoir des
coup de canif que sa charmante femme don11ait publi4uement au contrat. Car on n'était
pas re~té bien longtemps dans les régions
éthérées du sentiment. Ce n'était dans les
goflts ni de l'un ni de l'autre, et c'e!it très
rapidement que l'intimité s'était faite.
Il était assez naturel que le Directeur plùt
à Thérésia. Ses manières à la fois distinguées et soldatesques tranchaient sur les
façons vulgaires et bourgeoises de la plupart
des hommes qu'elle voyait, et, dans ce milieu
de parvenus, Barras était un prodige de
di~tinction.
Le Directeur, qui était marié, mais dont
la femme n,~ voulc1it pas, et pour plus d'un
motif, rnnir tenir la maison à Paris, faisait
lui-même à ses invités les honneurs du
Lu,.embourg, comme il les avait faits, un
peu avant, dans son petit hôtel de la rue de
Chaillot. li était cependant aidé en cela par
Mme Tallien. Mme de fü•aubarnais ne vint
que plus tard partager cet empire'. Ces
deux femmes, quel1p1e singulière que 1a
chose puisse paraitre, faisaient bon ménage
entre ellrs .... Ume de Ileauharnais, qu'on
appehit Rom dans le cercle intime du Directeur, n'était ~ortie de prisnn que gràce aux
démarches de 'l'bérésia : Tallien lui-même
avait signé l'ordre de son élargisseweut. Elle
était dans une situation trop précaire pour
négliger une amitié aussi utile que_le pouvait être cell! de la m:iîtœsse de Tal lien et~
à la faveur de la reconnais~ance. elle était
vite devenue une intime des 'l'allit&gt;n. Elle
n'avait fait qu'un pas de la Chaumière au
Luxembourg, s'était attachée à plaire au
Directeur, et c'est ai □ si qu'elle jeta les fondemen!s de sa prodigieuse fortune . La haute
fa\'eur dont elle joui!"-sait auprès du pacha du
Directoire ne porta aucune atteintè aux sentiments d'amitié qui existaient entre ces deux
femmes, ce r1ui montre bien c1ue le cœur
n'avait aucune part dans le commerce de
galanterie que l'une et l'aulre entretenaient
avec IlJrras. L'utilité prati,1ue immédiate
chez l'une, rambition chez l'autre, le désœuvrement et le manque absolu de sens moral
chez toutes le;; deux, expliquent suffisamment cette amitié persistant dans ce singumiè:e ligne depuis le 9 thermidor. , (Brnnu, illemou·cs, t. .1, p. 358).
5. G Mon mari m y r.ouduisit une foi s ou deux seulement el a\"CC rC'pugnance ; ce n'était pas la place

lier ménage à trois . Tout cela est as,urément
bien dénué de poésie; mais en avez-vous
souvent trouvé dans la rJalité des choses et
des gens? ...
Une apparence de bon ton, mais un peu
cavalier, régnait dans les salons du Directeur.
La citoyenne Tallien, qui trouvait a,ec jmte
raison que la grossièreté des façons n'est pas
la conséquence forcée d'un gou\"ernement
répuLlicain- et qu'on peut être poli tout en
ayant la plus grande liberté, même dans les
mœurs, cherchait à donner le ton et les
usages de la bonne compagnie au monde
très mélangé qui fréquentait les salons de
Barras. Pour les décl.1ssées de l'ancien régime, c'était fort bien, et leur t~nue était parfaite. Pour les hommes, cela pouvail encore
aller; il y avait bien quelques notes discordantes dans ce rama'isis de financiers véreux
qui venaient continuer leurs sales spéculations
jusque dans les goguettes du Directeur; mais
leurs femmes! C'é,tait pitié que de les YOir
avPc leurs grosses mains rouges et leurs
vh,ages communs; leur vulgarilé r.n tant soulignée par une richesse criarde, d'entendre
leurs voix plus criardes encore et leurs propos
qui rappelaient à merveille ceux que le spirituel Aude lait tenir à Mme Angot. Et si le
non moins spirituel Bussy ét:tit revenu sur
terre, il aurait pu dire de toutes ces femmes
cr. qu'il écrivit de celles qu'il avait connues :
C( Elles :iimaient, de mon 1emps déjà, l'argent et les pierreries plus que l'esprit, la
jeunesse et la beauté. »
Le Directeur, avec ses manières presque
parfaites, recevait de Slln mieux son peuple
d'invités 3 • Ce Lauzun de la canaille écoutait
chacun d'un petit air protecteur, Il allait de
groupe en groupe, donnait à tous une parole,
un signe de tête, ne vous quittait que sur un
mot aimable ou spirituel, et, content de luimême, allait enfin s'asseoir à une table de
jeu où les cartes étaient républicanisées, les
rois avec des chapeaux à trois cornes et ]es
reines en déesses de la liberté avec le bonnet
rouge sur la tête.
Telles étaient les soirées du Luxembourg,
et elles étaient les plus brillantes de Paris.
Si Mme Tallien venait presque tous les
jours chez Barras, Tallien y venait quelquefois &lt;( et toujours avec le ton et l'extérieur
de l'amitié; mais son esprit était pénétré
d'amertume-'. ll Certes, il y avait de quoi.
L'affection d~ sa femme. qui aurait dll êlre sa
consolation dans ses déboires politiques, lui
faisait absolument banqueroute. La fortune
ne lui souriait plus, Tbérésia pas davantage.
Parmi les habitués des salons de Barras,
on commençait à remarquer le géaéral Bonaparte. On disait même tout bas qu'il était
question de lui pour le commandement de
l'armée d'Italie. Comme on le savait en fort
bons termes avrc la citoyenne Tallien, on
commençait à croire à cette invraisemblable
d"une femme, jeune surloul, et celles qu'on y trouvaient n'étaient bonnes ni à voir ni it reocoolrer. &amp; (Mé~
m oires cl'u11e /11comiue, p. 112 ).
4 Mn: oi,: CnASTENAY, !tlémoires, t. I, p. 562.

ClTOYENNE T1tH1EN _ _ ,.

« Tiens, c'est sa femme!. .. C'est rnn aide
chose. Car IïntimitJ était grande entre la portaient d(:s vicloires. qui demandaient
reine de Thermidor et le petit général corse. presque une ovation pour recevoir les dé- &lt;le camp! Comme il est jeune!. .. Et elle,
li l'invitait à des dPjr-nncrs sompLUt'UX où se pouilles opimes. Quoi qu'il en fût, Marmont donc, comme elle est jr1lie 1
trouvaient d'autres femmt&gt;s de la cour du 'el Junot avaient été magnifiqm•ment reçus
- Vive le général Bonaparte! s'écriait le
'
Luxembourg, entre aulrt"S la gracitu!-e !orsqu'ils furent envoyés en France par le peuple.
créole, veuve du gPuéral Beauharnais, dont il général en cbef. Le jour de la récepti"n de
- Vive la citoyenne Bonaparte! Elle est
commrnçait à s·occuper 1 • ~l:lis il paraît qu'a- Junot au Directoire, Mme Bunaparle. qui bonne pour le pauvre monde!
vant de la courliser, ou plulôt de se lais..;er n'était pas encore partie pour rejomdre Napo- Oui, dbait une grosse femme de l9
courtiser par el!t•, Bonaparte avait élevé ses léoa, voulut êtr.~ témoin de cette réception. Ilalle, c'est bitn Notre-Dame des Victoires,
vues amhitien~es jusqu'à l'autre maîtresse Elle s'y rendit avec Mme Tallien, avec la- celle-là.
- Oui, dit une autre, tu as raison . Mais
du Directeur. Non pas pour l'épouser, puis- quelle elle était intimement liée à celte époque,
r1u'elle avait déjà deux maris vivants, sans et qui, elle-mêmr, était une fraction dt: la rrgarde, à l'autre bras de l'officier, c'est
compter les suppléant~. A moins, cependant, royauté directoriale, dont Joséphinr, comme Nuire-Dame-de-Septembre.
« Le mot était affreux et il Ptait injuste, 1&gt;
que le général, qui aimait assez les premiers Mroe de Beauharnais et peut-être bit&gt;n un peu
rôle~, ne se contentàt, en amour, d'un effà- Mme Bonaparte, avait été égaleme11t revêtue, a ajouté la duchesse d'Arantès'- C'est cercement de comparse. A en croire Ilirras, il si l'on peut parler ainsi. M1ue Bonaparte ét:iit tain. Mais il est curieux d'observer que le
osa, comme on di.;ait alors, lui déclarer sa encore cbarmarite .... Quant à Mme 'fallit'n, peuple, dans sa pensée, fai..;ait partager ]a
Damme ! ; il fnt repoussé sans pitié. Il n.e elle était alors dans la fleur de sou admirable re~ponsabilité du passé de Tallien à sa ft'mme;
il savait le rôle qu'il avait joué dans les mastint pas rancune à la cruelle, pui:--qu'il l'in- beauté.
'foutes deux étaient mises avec cette re- sacres de septembre, il en rejetait une partie
vi1ait, comme le dit Bourrienne, à des drjeu-.
ners somptueux; la grande familiarité qui · cherche antique qui constituait l'élégance de l'odieux sur Tbérésia. Et ce n'est pas le
exishit entre elle et lui ne s'en ressentit du temps et avec toute la richesse que pou- luxe insolent qu'elle déploia:t alors qui
même au.cunemenf. Lorsqu'il alla prendre le vait comporter une toilette du milieu de la était fait pour rayer ce fâcheux passé de la
commant.lement de l'armée d'Italie, il ter- journée. On peut penser que Junot nt fut mémoire d'un peuple qui, mourant de faim,
minait une lellre à Barras, qui décidément pas médiocrement fier de donner le bras à était moins disposé à l'indulgence. On en a
n'était pas plus jaloux que Tallien, par ces ces deux charmantes femme~, lorsque, la tant, cependant, pour Je succès, pour l'inmots : « Adiru, mon ami, sous peu de jours récrption terminée, ils quittèrent le Direc- conduite! surtout quand la l&lt;mme est belle!
je t'écrirai d'Alhenga. Donne-moi des nou- toire .... En sortant, il offrit son bras à Et, en fait de b"auté, on sait que Thérésia
velles de P•ris. Un petit baiser à Mmes Tal- Mme Bonapartè qui, étant femme de son en avait à revendre. ~formant, qui l'a vue à
cette époque, fait chorus avec Ja duchesse
lien et Châ1eaurenault, à la première sur Ia général, avait droit au premier p1s, surtout
bouche, à la seconde sur la jouer;. u Les dans cette solennelle journée. li donna l'autre d'Abrantès sur cette beauté : « Tout ce que
mœurs du temps, comme les maris et les à Mme Tallien et descendit ainsi avec elles l'imagination peut concevoir, dit-il, fera à
amants, autori~aient peut-être ces petites l'escalier du Lux_emhourg. La foule était peine approcher de la réalité; jeune, belle à
fa manière antique, mise ayec un
familiarités; tt ~lme Tallien, qui
goùt admirable, elle avait tout à
permettait à Lacretelle et à d'aula fois de la gràce et de la dignité;
tres de lui baiser les bras, ne desans ètre douée d'un esprit supévait pas s'efiaroutberd'êlre haisée
rieur, elle possédait l'art d'en tirer
sur les lèvres par le général Bonaparti, et séduisait par une extrème
parte.
bienveillance 5 • »
Tout allait donc comme de couLe règne du Directoire est le
tume à la petite cour du Luxemrègne de la citoyenne Tallien. C'est
bourg, avec Bonaparte en moins,
sa graude époque, l'époque de sa
puisque, à peine marié, il 1a\'ait
gloire. Tout Paris s'occupe d'elle,
dù partir pour l'llalie. 11allien,
tout Paris ne parle que d'elle. On
bravé tout d'abord par sa femme,
parle bien ùD peu des victoires de
avait fini . comme tant d'autres,
l'armée d'Italie, mais c'est ~i peu
par ne plus rien dire et tolérait
cette intolérable chose de ]a voir
important, ces choses-là, que les
Parisiens en reviermcut aussitôt à
maîlresse en pied de son ami Bardoùa Thérésia, à son carrosse sangras. On recevait souvent des noude-bœu[6 et à ses perruqurs, à ses
velles d'Italie, et chaque nouYelle
amants et à ses toilettes. Ah! ses
était une victoire. C'était pour
tuildtes ! . . . Quel succès t-Hes ont
Mme Tallien un regain &lt;le lètes et
auprè~ de chacun I Hommes el
de triomphes . La duchesse d'Abrantès nous a laissé le récit d'une
femmes, tout le monde accourt
pour voir la belle citoyenne dès
de ces fêtes, celle donnée à l'ocqn'on signale son arrivée; tout le
casion de l'arrivée à Paris des dramonde veut la voir, et du plus
peaux conquis par Bonaparte et
près possible. Mais aussi, quelle
apportés par ses aides de camp
excentrici1é! Quel déshabillé! Et
Junot et Marmont.
comme on l'apprécie! Voyez tous
&lt;( Junot, dit-elle, fut reçu en
ces incroyables qui jouent des cougrande pompr, et les directeurs
C O:'\"SEIL 01:.S CINQ-C ENTS.- D'après une estampe du temps.
des et du lorgnon, en se pressant
wirent même à cette réception un
apparat qui était sans doute desà qui mieux mieux pour jouir de cc
tiné à. donner au peuple français une grande immense. On se pressait, on se heurtait pour spectacle alléchant! Jeunes et Yieux s'en
idée du gouvernement .sous lequel se rem- mieux voir.
pourlèchrnt d'avance les lèvres, et iis n'auraient certes pas pareil empressement pour
1. floo11RJE:l"N tc: . A/t!mo fres. t. 1, p. 82.
2. Voir noll·~ ouvrage Na11oléon amoureux.
3. 8011aparle à Bat l'a 1, ,,uartier gènéral de füce, le

10 grrminal an IV. Leltre inédite, d,ljit citée par nou s
dans Napoléo11 am11urcu.x.
4. Ducnt:sse: o'.\oR1NrÈS, Mémoi r es, t. H, p. 52.

5. 0cc

nE

R \GUsE , Mr'moù es, t. 1. p. 87.

6. /,e Thé, juin 1797.

�r·-

LJi

H1STO'l{1A

voir passer Cornélie ou Lucrèce, si, d'aventure, ces illustres Homaines revenaient au

monde pour se promener au PtiLiL Coblentz.
Enfin, la voilà! Elle descend de son carrosse. Chacun aussitôt de s'arrêter, de lorgner,
de lui faire cortège ... Il y a de quoi. Belle,
elle l'est chaque jour plus que la veille. Avec
cette assurance et cet air de supériorité que
donne la fortune, · surtout quand elle est

rabaltent sur les oreilles, retenues par des
rubans roses artistement chiffonnés? ... Ce
chapeau cache un peu trop la tète par derrière,
mais pas assez cependant pour empêcher de
voir sa superbe perruque blonde-celle d'hier
était noire, celle d'avant-hier rousse ... 1 , dont
les boucles d'or frémissent tremblotantes, de
même que sa croupe puissante, chaque fuis
qu'elle pose le pied sur le sol. Mais ce n'est

à l'antique el retombant en légers plis jusqu'à
terre! Sur les côtés, pour ne point gêner la
marche, une large échancrure montant, comme
le sommet d'un triangle isocèle, jusqu'à la
hanche : et le public, les yeux dilatés, la
bouche ouverte jusqu'au gosier, paraît avaler
les divines et 1roublantes beautés que la commodité de la déesse lui laisse voir à découvert.
Pas tout à fait à découvert pourtant, car un

1

'

FETE DE LA FONDATION DE LA REPUBLIQ UE: J ervENoEMIAIRE, AN V. -

Gravure de BERTHA ULT, d'après GIRMIDET

jointe à la beauté et à un bonheur qui se met
au-de5-sus des scrupules de conscience et des
lois de l'honneur, bons pour de simples
mortels, la citoyenne Tallien s'annce .... Elle
domine les autres (emmes de toute la tète,
elle les domine aussi par une aisance et une
distinction d'allures qui s'accordent rarement
avec une taille si élevJe. &lt;&lt; Jncessu paluit dea 1&gt;,
dit quelque royaliste, à cc pa-ole ,numé-ai-e &gt;&gt;,
à qui la vue de celle belle femme ne fait pas
perdre son latin. El, en effet, Mme Tallien
semble une de ces déesses qui, au dire des
poètes, daignaient jadis descendre de !'Olympe
pour visiter la terre. La voyez-vous, avec ce
chapeau à forme haute, dont les ailes se

ni pour les rubans roses de son chapeau, ni
pour les grâces blond naissant de sa perruque,
que la foule s'étouffe sur les pas de la déesse.
Ses bras sont nus, ses épaules sont nues, sa
gorge nue, ou, pour mieux dire, un léger
voile de crêpe noir, négligemment drapé,
mais sans plis, en fait valoir avec délices les
voluptueuses rondeurs, sans nuire en rien aux
lis et aux roses de ces divins appas. Est-ce là
tout? ... Dieu merci, non. Le~ déesses, autrefois ne s'embarrassaient point de jupons :
aujourd'hui pas davantage. La belle citoyenne,
plus rigoureuse sur l'exactitude du costume
que sur bien d'autres choses, a une robe ....
Oh! la charmante robe de gaze noire drapée

maillot de so:e couleur de chair protège une
peau trop délicate pour affronter les rayons
d'un soleil ardent et les œillades non moins
ardentes de ce fouillis d'imbéciles en babils
jaunes ou en habits verts qui sont à ses
trousses. Passe le citoyen Talleyrand. Il salue
avec sa gràce la plus charmante et dit à un
jeune mu::.cadin qui l'aborde : &lt;&lt; On ne peut
être plus richement déshabillée. "
Oui, la citoyenne Tallien est la grande
prêtresse des sans-chemise; de complicité
avec la citoyenne Hamelin, eUe a juré de faire
tomber cet absurde 8ac, linceul de leurs
beautés, dans lequel les femmes ont eu, jusqu'à présent,la manie de s'enfouir. Les hommes

1. • Au nombre des folies du temps, les perruques
jouaienl un rôle important. Rien ne peut êlre comparé a l'absurdilé de celle mode. Unn femme brune

denil aroir une perruque blonde, une femme blonde
une brune. Enfin une perruque devenait partie nêcessairc d'un trousseau. J'en ai vu qui coùtaient jus-

qu'à 8 et 10.000 fr.,mais en assignats, cc qui rc\'e11ait
à 150 ou 200 fran cs en argcnl. • \Duchesse d'AuRA:XTÈS,
Mémoires, L l. p, 238 , êd. Garnier).

ont fait leur révolution dans la politique, les
femmes la font dàns la mode. On veut qu'elle
soit grecque et romaine .... Les femmes le
seront aussi. Et c'est pour prêcher d'exemple
que la belle Thérésia, qui trouve la chose
convenable puisqu'elle lui convient, se montre
ainsi &lt;&lt; nue dans un fourreau de gaze ». Elle
est cependant un peu plus babillée que de sa
pudeur et d'un rayon de soleil, comme veulent
le faire croire des malveillants. Voyez ses
jambes : des cercles d'or garnis de rubis, de
saphirs, de diamants, enserrent la finesse de
ses chevilles, des bracelets relèvent la gracieuse rondeur des poignets et font valoir
celle des bras . Le scintillement de cet or et
de ces pierreries se mêle à l'entrelacement régulier des rubans qui retiennent les sandales.
et aux bouffettes surmontées de camées antiques qui reliennent ~es rubans . Mais le
comble de l'audace, ce n'est pas cette mythologie dans le costume, ce nu dans le vê.tement;
le comble de l'audace, c'est d'avoir mis des
bagues à ses orteils! Cela, on ne sait pourquoi,
on ne le lui pardonne pas, et un de ces hommes
à I habits quarrés J&gt;, dans une affreuse brochure, où le mauvais goût le dispute à la
brutalité, mais qui, cependant, n'a pas tort,
reproche à cette merveilleuse « ses diamants
aux pattes de devant et aux palles de derrière Il.
Et la même brochure ose dire en toutes
lellres : « Non, la prostituée de la rue du
Pélican ou de la rue Jean-Saint-Denis, celle de
la Grève, celle du quartier Saint-Martin, ne
sont pas plus coupables que toi ! " Des grincheux, qui n'aiment pas la liberté, prennent
pourtant celle de corner ces vilaines paroles
aux oreilles de la belle citoyenne. ~I ,is celleci n'en a cure. N'a-t-elle pas déjà répété mille
fois que, si elle portait des bagues aux doigts
de pieds, c'est pour dissimuler les cica1rices
des morsures que lui ont faites les rats, dans
les prisons de Bordeaux? ... Mais personne ne
la croit : si cela était, pourquoi ne les dissimulerait-elle pas dans des souliers, comme
tout le monde? Ahl voilà : c'est qu'elle ne
veut pas faire comme tout le monde I Et
devant les sourires moqueurs, elle se contente
de se draper dans sa dignité; dans son chàle
rouge aussi, ce fameux châle qui a coûté une
fortune, mais qui lui vaut tant de regards
envieux, .par conséquent tant de jouissances,
et qu'elle sait porter, avec sa grande taille,
plus pittoresquement que pas une. Elle
n'ignore pas que les femmes jeunes la
jalousent, que les vieilles la critiquent, que
certains esprits mal faits ne la supportent
pas el déblatèrent toute la journée contre elle;
elle en est ravie et aime mieux qu'on dise des
horreurs sur elle plutôt que de n'en pas parler
du tout.
Et, certes, le public ne se prive pas de
jaser; à sa vue, les langues se délient, les
caquets se font à perte d'haleine : « Vous ne
sawz pas, dit l'une, ce n'est pas vrai ce
qu'on disait hier. - Quoi donc? ... - Qu'un
échappé de Coblenlz avait attaché au dos de
la citoyenne Tallien une pancarte avec ces
mots : Respect aux propriétés nationales.
\. Bapsodies, ti~ trimestre.

Ce n'est pas vrai. Les Rapsodie.s l'ont démenti
ce matin. - V-aiment? dit un lncropble.
C'est dommaze, le mol est zoli . Mais ze vais
vous en di-e un aut-e qui vaut son pesant
d'o-. Ze -ega-dais l'aut-e zou- celte meYeilleuse, qui po-tail su- elle toute une
moisson de diamants. Ze ne sais pas pou-quoi
elle 5-e -etou-ne et me dit: - « Qu'avezvous, monsieur, à me considé-er? ... - Ze ne
vous considè-e pas, madame, z'examine les
diamants de la cou-onne. Il Ma pa-ole d·bonneu- la plus pa-fumée, z'ai été si content de
mon mot que ze l'ai po-té tout de suite au
di-ecteu- de la Petite Poste qui l'a insé-é le
lendemain. - Et sait-on, dit une grosse
commère, ce qu'est devenu son premier
mari? ... - Blondinet? ... - Mais non, je ne
parle pas de Saint-Fargeau; si l"on parlait de
ses amants, l'on n'en finirait pas, et je n'ai
pas de temps à perdre; je parle de !I. de Fontenay. - Mais vous le saYez bien; il a
émigré. - On dit pourtant qu'il est rentré à
Paris et qu'elle va se remettre avec lui. Elle a eu à ce sujet une scène violente de
Tallien qui s'est avisé de faire le jaloux j et,
c'est positif, elle l'a menacé de le quiller
pour reprendre M. de Fontenay; celui-ci,
moins jaloux que jamais, lui donnerait pleine
el entière liberté. - Ah I c'est pour cela ....
[l savait bien que sa femme lui reviendrait,
ce mari idéal, quand, au moment du divorce,
ne -voulant pas lui rendre une parure à laquelle
elle tenait, elle lui en demanda la raison :
&lt;( C'est, madame, pour vous l'offrir quand
\"Ous serez ma mal1resse! 1 ... n - Ab!
cha -manl, cba-mant ! Mais vous savez, la
Tallien est fac-ée avec Ba-as, positivement.Oui, répond_un ,·ieux monsieur, l'autre mir,
j'étais au Luxembourg, chei Barras, et je vous
donne ma parole qu'en vopnt l'ancienne mar~uise - il é•ait fort occupé à parler avec
Mme de Staël - il s'est tourné vers moi et
m'a demandé : 11 Quelle est donc celte
femme?' ... " -Allons donc! li n"y a pas de
danger qu'ils se brouillent; ils sont trop
faits l'un pour l'autre .... l&gt;
C'était vrai : r1uelle autre femme était plus
enviable comme maîtresse que celle-là? ...
C'était même sa vocation d'être toujours maitresse de quelqu'un puisqu'elle ne savait pas
l'être d'elle-même. Le mariage, dans sa vie,
n'a été qu'un accident, trois fois répélé il est
vrai, mais qui n'a eu chance de durer avec
elle que lorsque l'àge, nétrissant ses attraits
plus qu'il n'éteignait ses éternellement jeunes
ardeurs, la condamna à une réserve qui était
plus selon les convenances de son rang social
que selon lessiennm, .A.ussi Barras s'accommode~
t-il au mieux de l'étourderie vaniteuse et prodigue de Thérésia. Il se laisse aller avec une
facilité charmante à tous les enlrainements
des sens quet chez lui, il appelle cœur. li se
fait gloire de ce &lt;( morceau de roi l&gt; Ah! ce
n'est pas avec lui que se disputera Thérésia;
les grooneries, les rebuffades, les scènes,
0
•
'
comme toujours, c'est pour le mari; c est
bien décidément le lot de ce pauvre Tallien qui,
à la façon de Georges Dandin, peut se dire, si
2:. Le Tlté, juillet 1791..

ClTOYEN'/'Œ TALHEN

-- ...

cela est une consolation : &lt;( Vous l'avez voulu, vous l'avez ,,oulu, cela vous sied fort biPn,
cl mus voilà ajusté comme il faut. n S'il ne
prenait pas son infortune gait"ment, il ne la
prenait pas non plus au tragique, imitant en
cela les gentilshommes d'avant la Révolution,
dans l'existence desquels cette sorte d'accident
était prévue et escomptée par avance. Et,
comme eux, les filles le consolaient de ]a
femme, et le vin de la triste réalité.
li fallait à la citoyenne Tallien un inconcevable entraînement dans les mauvaises voies
pour se jouer comme elle le faisait des plus
élémentaires convenances, même à cette
époque. On ne doit pas trop cependant s'en
étonner, ni lui jeter la pierre. La nature,
chez elle, n'était nullement mauvaise, mais
dévoj'ée seulement. Les usages de la ,-ieille
société monarchique avaientcommencé l' œu vre
de corruption. Son mari, M. de Fontenay,
l'avait continuée en y apportant sa bonne part
de collaboration. Ses amis s'étaient chargés
du reste. Plus tard, à Bordeaux, Tallien survint, ciui cueillit ce fruit encore vert d'une
civilisation pourrie; et, au lieu de songtr à
réformer chez sa maitresse les défauts et
lacunes morales qu'il pouvait remarquer en
elle, - aussi bien ne prend-on pas une maîtresse pour lui prêcher la morale, - ce sont
ces défauts et lacunes qui précis.ément le
séduisirent, et à tel point qu'il s'imagina
qu'eux seuls pouvaient raire .rnn bonheur .
Peut-être, une rois marié, ,·it-il les choses
sous un jour moins léger et essaya-t-il des
_représentations? ... On peut le croire puisque la
brouille suivit de peu le mariage. Mai.; aussi
n'était-il pas un peu tard pour faire de la
morale à une femme qui avait été choisie
précisément parce qu'elle en man~uait? ....
C'est avant le mariage qu'il aurait fallu le
faire. Mais pour cela il aurait fallu réflé('hir.
Et si Tallien avait réfléchi, jamais il n'aurait
épousé la Cabarrus. Le pli était pris : Thérésia
devait fatalement être légère et inconséquente
usqu'au jour ou de graves événemenls, son
mariage avec un prince, la fuite de lajeunesse,
le sévère o~tracisme dont la frappa le monde,
la firent rentrer en elle-même . Alors seulement elle s'apercevra, chose dont elle ne
s'était jamais doutée jusque-là, que la femme
n'a pas élé créée et mise au monde uniquement pour/amuser et porter dts belles robes,
prendre el quitter des amants, mais qu'elle a
sur terre une mission infiniment plus baule.
En attendant, elle ne cherchait qu'à jouir
de sa jeunesse, mais elle n'en faisait pas un
très bel emploi. li fallait qu'elle ne fùl pas
difficile sur le choix de ses relations - ttdans
sa situation, elle ne pouvait pas l'être, pour
se plaire dans le monde interlope qui fréquentait cht"Z Barras, et vivre dans ce réceptacle de toutes les corru plions. Ecoutez ce
qu'en dit un collègue du Directeur : « Au
Luxembourg, Barras n'élait entouré que des
chefs de l'anarchie la plus crapuleuse, des
aristocrates les plus corrompus, de femmes
perdues, d'hommes ruinés, de faiseurs d'affaires, d'agioteurs, de maîtresses et de mignons.
La débauche la plus infâme se pratiquait, de

�LA

mSTO'Jt1.ll
rnn aveu, dans sa maison 1 u Et voilà le milieu ou tràn:IÎt Thfrésia, le monde dont elle
était la reine! Au fait,c'était bien là sa place,
c'était bien là son monde, el le pamphlet avait
raison : la prostituée de la rue du Pélican
n'était pas plus coupable qu'elle! Elle l'était
même beaucoup moins.
La citoyenne Tallien sent la réprohation
qui perce sous la curiosité dont elle est
l'objet; mais elle dédaigne les sarcasmes dont
plus d'un la cravache lorsqu'elle passe dans
son triomphant déshabillé, elle dédaigne les
outrages dont l'aceahlent les homme!. et h·s
femmes du peuple; elle ne s'émeut point de
l'ostracisme dont la frappent les gens hon.nêtes; elle brave lazzis, pamphlets et carica-

tures, comme elle brave son mari, comme
elle brave la morale et les convenances. Elle
E&lt;St riche, elle a une cour et elle fait parler

d'elle : que faut-il de plus à son bonheur? ...
Sa cour? ... Peu de reines l'eurent plus nom-

breuse, plus brillante .... Jamais il n'y eut,
c'est vrai, plus de déclassées qu'après la Révolution, et cette classe peu intéressante se
presse dans ses salons et anlichambrPs. C'est
Ill qu'elle a choisi ses dames pom· accompagner, et, comme u~e souveraine, elle nomme
celles qui auront l honneur de prendre place
à sa table, de s'asseoir à côté d'elle dans son
carrosse. Elle n'a qu'à choisir dans le troupeau, écume de l'ancien régime, Toutes tarées
plus ou moins, ces femmes sont à ses ordres,
avec des raffinements de servilité à faire honte
aux gens de Cour d'autrefois. On en connaît
léjà quel11ues-unes: Hmes de Cbâteaurenault,
de Navailles, B011aparle, Clotilde de Forbin,
une gaillarde, qui partagèrent avec elle, plus
ou moins, les faveurs de Barras; inais voici
llme de Fleurieu, fille adultérine du mari de
!!me de Pompadour el d'une comédienne;
Ume de Conta&lt;les, qui a toute l'assurance et
la taille d'un caporal prus!'&lt;ien; lime de Noailles,
11ui sort de la finance comme la Cabarrus;
Mme de Chauvelin, ronde comme une boule;
Mmes de Puységur, de Grandmaison, de Beaumont, dJ Listenay, de Brancas, de Wassy,
de Villette, de Gtrvasio, de Croiseuil, de Vigny,
dellorlaix .... Ces femmes, modèles de la plus
basse et de la plus élégante dépravation, entourent sans cesse la ciloyenne Tallien, qui ne
se plait que dans le cliquetis de toutes ces
servililés à titres et à particules, très bonor~es
de tenir compagnie à Ja maîtresse de Barras,
de ce drôle r1ue le hasard des révolutions a
mis à la tète du lJirectoire exécutif de la
République française ..
La famille llarras, en apprenant la haute
dignité de cet indigne, est vite venue s'abattre,
comme un vol de corbeaux, sur le Luxembourg.
Mme Barras seule, que la majesté du malheur
préserve de ces majestés de p:icotilles, et qui
a jadis été vilainement abandonnée par son
mari parce qu'elle était honnête femme,
Mme Barras seule ne vient pas à la curée &lt;les
dépouilles de la France et de l'Italie. Mais le
ban et l'arrière-han de la famille Barras se
sont empressés de venir partager la royauté
1.

L.1. REVELL1ÈRE-LKPt:A.Ox,

illémoires, t. I, p. 330.

de papier doré du vicomte. Quelques femmes
on L mème oublié de retourner dans leur
Provence et prennent racine au Luxembourg.
Voici Mme de ~lootpezat avec ses trois filles
et s:i. ni,'&gt;ce, Mme Janson . Ce sont les com:ines
du Directeur. Quand on a un parent arrivé,
on a toujours beaucoup d'esprit, du moins
ces dames en sont convaincues et veulent le
persuader à tout le Luxembourg. Aussi n'entend-on que leurs voix d'un bout du palais à
l'autre. Mlle Clémentine de Montpezat, qui
cherche un mari, fait des cbaUeries à tous
les jeunes gens à collet vert ou à collet noir,
qui, eux, font des singeries et se dandinent
5Ur leurs jambes et leurs cannes torses dans
les salons de son oncle. Elle chante assez bien,
dit-on, mais n'enchante pas; elle a trop l'accent de la terre natale. Quand elle ne chante
pas elle parle et ne déparle pas pendant des
heures. Comme elie est fort ennuyeuse et
qu'on est trop poli pour en convenir, on dit
qu'elle a beaucoup d'esprit. Ses deux sœurs
sont mariées . .le ne sais si leurs maris sont
ridicule", mais elles le sont, elles, terriblement.
Pas sottes, ridicules seulement. C'e~t ainsi
que la plus jeune, Mme de Malijac, sans dianter comme sa sœur Clémentine, parce qu'elle
sent vaguement que l'accent de Marseille n'est
pas apprécié comme il le mérite par ces routiniers de Parisiens, se contente de faire drs
vers. Si encore elle se contentait de cela! Mais
c'est qu'elle les lit à !out le monde, la malheureuse!. .. Et elle trouve sa ~œur r;dicule
parce qu'elle roucoule des romances .... Oh!
l'éternelle parabole de la paille et de la poutre
dans l'œil, comme elle rst vraie! Mais ce n•e~t
pas tout. !!me de Rougeville, l'aînée des lrois
sœurs, complète la colleclion. Ah! la jolie
pièce que celle-là I Avre elle, il ne s'agit ni
de vers ni de chansons; elle ne fait que des
cancans. Et pas des cancans de Paris; non,
ceux-là ne sont pas intéressant!:, surlout en
ce temps ridiculement prosaïquP, où il ne rn
passe rien et où il n'y a ni roi, ni reine, ni
cour, ni Paris, ni Vnsailles . !fais des Cftncans
de Pro\'f'DCe, cancans à l'ail et à l'huile, panachés de bergamote et de benjoin, propres à
faire fuir tout le monde, d'autant que la
bra"e femme se répète tout le long du jour.
A vrai dire, elle n'a qu'un sujet : l'histoire
de la famille de La3uiche. C'est ,on dada. On
ne raconte pas une anecdote, on ne dit pas
une nouvelle sans qu'elle vous mette immédiatement ses Laguiche sur le tapis; c'est
Mme de Laguit:he qui ... c'est M. de Laguiche
dont... c'est le petit Lag:uiche, vous savez
Lien, le vicomte .... Et puis, c'est le cocher,
les valets de chambre des Laguiche, leurs
chevaux, leurs poules, leurs oies, leurs dindons ... . En Yérité, on dirait une échappée de
leur basse-cour.
Chacun supporte cependant ces insupportables provinciales qui détonnent dans ce mé~
lange de grâce, de nonchalance etde corruption
parisiennes. Barras, qu'elles excèdent, les a
recommandées à son ami Laurenceot. li a
thargé celui-ci de les distraire, de les initier
à la vie de Paris et de les piloter dans le
2.

LA REVELLIÈRE-L1:Pi,;,ur1 1

"" 38o

Mémoires, t. 1, p. 561.
~

monde étrange du Luxembourg. Mais Laurenceofse décharge au plus vite de ce soin, qui
ne l'amuse pas plus que cela, sur ce mauvais
sujet de Louis, - espèce de secrétaire à tout
faire du Directeur et qui, en effet, fait un peu
de tout, jusqu'à voler les bouts de bougie
dans les lustres, après la fète, - pour l'aider,
avec d'autres menus profits non moins honnêtes, à faire la fêle à son tour•. li ne faut
pas lui en vouloir : il prend modèle sur son
patron, qui c&lt; fait de l'argent de toutes mains
pour subvenir à ses dépenses, à ses prodigalités 3 » et à ses maîtresses.
Il est assez curieux de remarquer que
B1rras aimait de préférence à s'entourer de
gens de l'ancien régime. Mais, comme toute
personne h1mnète de sa caste lui aurait tourné
le dos, il ne voyait que les déclassés, le r'2bul,
ceux à qui les autres n'auraient pas rendu un
salut. Peul-être mème que, malgré sa beauté,
Ume Tallien n'aurait pas fait sa conquête si
elle n'a\·ait été quelque peu marquise - ob !
bien peu - avaut de s'affubler de la livrée
révolutionnaire, tant Jes préjugés de naissance
étaient puissants chez ce satrape de la République.
Ce cercle de déclassés était son cercle
familier. Il en avait un autre, moins intime,
composé de flibustiers de toute sorte, vautours
qui dévoraient la substance du peuple et du
soldat, mais que le Directeur était heureux
de recevoir, parce que ces rapaces lui abandonnaient, sous forme de pots-de-vin de cinquante et de cent mille francs, des bribes de
leurs brigandages.
Mme Tallien n'était pas tout à fait étrangère à ces belles choses. Si c'est un peu pour
alimenter ses fantaisies ruineuses que B.1.rras
s'était lancé dans ses sales spéculations, il
est ,·rai de dire que sa belle maitresse rabattait sur lui le gibier qu'il plumait ensuite
de main de maître. C'est elle qui lui présenta
le fameux fournisseur Ouvrard - avec qui
tous deux devaient faire plus tard un bien
singulier marché - et qui, en ce moment ;
sollicitait une fourniture pour la marine.
Gràce à Tbérésia, il l'obtint.
C'est Thérésia aussi peut-être qui imagina
celle jolie combinaison qui consistait à faire
nommer son père, M. de Cabarrus, ambassadeur d'Espagne à Paris . La chose se passa
peut-être en dehors de Barras, mais non
sans l'assentiment de M. Cabarrus, qui ne
rougit point de se voir mêler à une négociation pareille. A moins encore que l'initiative
ne vint de lui, ce qui, au fait, est aussi fort
possible. Toujours est-il qu'il y eut une intrigue, que le général Pérignon, ambassadeur de France à Madrid, fut circonvenu on
ne sait comment ni par qui, et qu'il fit auprès du gouvernement espagnol une démarche &lt;1 en l'assurant que le Directoire
verrait avec plaisir le père de Mme Tallien représentant de l'Espagne à Paris'.» L'Espagne
ne souscrivit pas à cette jolie comédie. C'est
dommage; il eùt été piquant de voir réussir
une intrigue où, chez le père comme chez la
3.
4.

ÎHT6AUDF.Au, Jllmoires
B .11\RAS, Mémoires, t.

sur le Co11sulat.
Il, p. 468.

C1TOYENN'E TAL'LTEN - - . , ,

FÊTE DONNÉE A BON.APARTE AU PALAIS NATIONAL DU DIRECTOIRF- 1 APRÊ:S LE TRAITE DE CAMPO-FORMIO, LE 20 FRIMAIRE, AN

Gra1•ure de

bile, le patriotisme tenait assurément moins
de place que d'inavouables spéculations.
La cralanterie, les toilettes, le nu, n'étaient
pas, ~n le voit, les seules occupations de
Thérésia. Les affaires financières, les combinaisons politiques marchaient de pair avec
tout cela; politique Yéreuse et de boudoir,
politique mesquine d'intérêts privés, de spé-

BERTHAULT,

d'après

Gu~ARDET.

culations malpropres, de préférences particulière5, de rancunes personnelles, polilique à la
Barras. Mais, est-ce l'amant ou la maitresse
qui en prenait l'initiative? ... C'est sans doute
d'un commun accord que tout cela se faisait.
L'accord ne sera pas moins complet quand
Barras, voulant du même coup assouvir sa
haine contre Carnot, assurer sa suprématie
... 381 -

Vf.

sur les Conseils et aussi le succès de plus
d'une compromission particulière, tentera un
véritable coup n~tat.
Dans ce coup d'État, qu'il fera le 18 fructidor, la main des femmes, celle de Thérésia,
notamment, se laisse aisément apercevoir.
La belle citoyenne était plus que jamais ambitieuse. Aimant à dominer, ayant, par con-

�,__ ffiSTO'/t1A

____________________________.

L.11

CITOYENNE

T .IILLIEN

---.

1

séquent une certaine supériorité d'esprit et
de caractère sur ceux qui se laissent domi
ner, elle s'était mis en tète d'occuper en
Fraoce la place de la reine. Croyant la monarchie légitime à tout jamais bannie du
pays, n'était-ce pas à elle, à sa beauté, à sa
supériorité en tout, que rernnait de droit ce
rang suprême? ... Les attaques quolidiennes
des journaux n'étaient-elles pas la constatation de son pouvoir, le seul vraiment établi
sur des bases solides dans une nation aussi
versatile que la nôtre? ...
Aussi lui répugnait-il de voir que son
amant n'était pas tout à fait le premier personnage du pays et qu'il y avait quatre
autres hommes à partager avec lui, sous Îe
mème titre de Directeur, le pouvoir exécutif.
Elle eût voulu qu'il fùt le seul, par la double
raison qu'elle le trouvait, réellement, à cause
de ses manières distinguées, supérieur aux
autres hommes, communs et vulgaires, qui
étaient au pouvoir; ensuite, parce que c'était
elle qui le menait et qu'elle eût éLé, en
mème temps que sa maîLrrsse, la maitresse de
la f'rance. Peut-être même rêvait-elle déjà
d'un divorce avec Tallien pour épouser Barras,
qu'elle eût bien forcé, de son côté, à divorcer.
Ce ne sont pas là propos en l'air. M. Carnot-Feulins, frère du Directeur, a raconté à
son neveu llippolyle Carnot que, &lt;t dinant
chez Barras, assez peu de temps a~ant la
journée de fructidor, et les convives s'étant
dispersés dans le jardin avec leurs tasses de
café, Mme Tallien, fort connue par son attachement pour l'amphitryon, se mit à dire :
" C'est une belle position que celle de Directeur, mais, 3. mon avis, il ne devrait y en
avoir qu'un'. &gt;&gt; Mme Tallien était femme;
elle eut ce jour-là la langue trop longue et
laissa voir son ambition du moment, qui
était probablement aussi celle de Barras.
On sait que la lutte entre le Directoire et
les Conseils était très vive; on sait aussi que
l'union n'existait pas entre les membres du
Directoire, et que Barras, Rewbell et La Revellière songeaient à se débarrasser de Carnot
el de B.trthélemy qui les gênaient. Barras
était l'âme de toutes ces intrigues. C'étaient
là de vilaines affaires; aussi était-ce son
affaire. Mais il fallait une épée pour trancher
les dirticuhés. Mme 1'allien, qui éLait son
inspiratrice, son Égérie, comme on disait
alors, le pouisa fort à emplorer celle du
général Hoche. Barras envoya donc l'ordre à
Hoche de délacher une division de douze
mille hommes de son armée sur la Sambre
et de la metLre en ·route pour Brest, sous le
prétexte d'une nouvelle expédition en lrlandP.
Les douze mille hommes devaient passer par
Paris, y faire les affaires de Barras et se
retirer après la vilaine besogne à laquelle
celui-ci complait les employer.
Le général lloche, que les lauriers de Bonaparle empêchaient de dormir, ne demandait
pas mieux que de jouer uu rôle politique. Il
ne cacha pas à Barras les difficultés de son
projet, mais se mit à sa disposition pour les
vaincre.

Barras venait d'échouer dans des négociations secrètes avec le comle de Lille
(Louis XVIII). Comme ce prioce venait de
lui supprimer toute subvention, il se lança à
corps perdu dans un coup d'État qui consistail à expulser la majorité des Conseils des
Anciens et des Cinq-cents, et la minorité du
Directoire. li le fit à son seul bénéfice et dupa
tous ceux qui avaient fait quelque fonds sur
lui.
Si Mme Tallien l'avait décidé à choisir
Hoche pour l'exécution du coup d'Etat, c'est
une autre femme - tant il est vrai que c'est
la femme qu'on trouve au fond de toutes les
combinaisons des hommes, - Mme de SLaël,
qui fit concevoir des craintes sur l'intervention de ce général, en le représentant comme
ambitieux, donc dangereux. Elle le fit écarter . Hoche, berné, repartit furieux pour son
quartier général, où il mourut quelques jours
après, épuisé par ses excès, et non empoisonné, comme on l'a dit.
Tallien avait son rôle dans celle affaire
qui tendait, avant tout, à élever au pouvoir
l'amant de sa femme. Mais, comme il n'était
pas sûr de la réussite, il ne s'engagea pas à
fond. li se borna à faire au Conseil des CinqCents un discours où il démontrait, à grand
renfort de phrases creuses et sonores, qu'il
était désirable de voir régner la paix et la
confiance entre le Directoire exécutif et le
Corps législatif. Avec ce discours, que !!. de
La Palisse n'eût pas désavoué, il ne se compromettait pas et retombait sur ses pieds,
quel que fût le résultat des machinations en
cours .
Le général Bonaparte, qui, du fond de
l'Italie, surveillait les événements, envoy.a le
général Augereau à Paris wus prétexte de
remettre au Directoire les adresses de l'armée
d'Italie. Ce général se troma honoré de la
honteuse proposition qu'on lui fit d'envahir
les Conseils et de violer la représentation
nationale. Il accepta, et remplit sa mission à
la satisfaction de Barras. Pas à celle de Carnot qui, proscrit, poursuivi, traqué, eut mille
peines à échapper aux assassins et à gagner
la Suisse. C'est lui qui a écrit : c&lt; Cetle
journée du 18 frudidor sera certainement
immortelle dans les fastes du crime 2• 1&gt;

1. .llémot/"es ,'&lt;Ill' Car.1ot, par con fils, 1.11, p. 118.

2. Jlé1111,ires sur Carnot, par son fils, t. Il; 11. 176.

4

CHAPITRE VII
Le coup J"Élat du t 8 fructidor avait dooc
réussi. Pas tout à fait cependant, puisque
Barras était toujours obligé de partager le
pouv1,ir avec quatre collègues. Dans Paris
régnait comme une nou,·elle Terreur. Presque
toutes les familles pleuraient un parent, un
ami proscrit; on os:ait à peine s'informer des
personne~ auxquelles on portait intérèt et l'on
savait qu'une foule de députés, de journalistes
et d'honnêtes gens étaient dirigés sur les ports
de !'Océan pour èire déportés aux plages
meurtrières de la Guyane. Et cela, en somme,
pourquoi? ... A peu près uniquement parce
qu'une courtisane avait eu l'ambition de ,,oir
son amant devenir seul maitre de la F'rance !

Celui-ci avait profité de l'occasion pour se
débarrasser de quelques hommes qui le
gênaient, el ce coquin de llovère ne dut sa
proscription qu'aux plaisanteries qu'il avait
faites sur certains goûts crapuleux du directeur.
Cependant, au bout de peu de temps, quelques salons se rouvrirent, l'horizon s'éclaircit,
et, si l'on entendait parfois comme le grondement de coups de tonnerre lointains après
l'orage, c'était l'écho de quelque exécution
dans la plaioe de Grenelle, celui des protestations indignées et des cris de rage des malheureux déportés .... Puis, tout s'apaisa, et,
avec leur légèreté habituelle, les Parisiens se
reprirent à s'amuser. Les bals de chez Véry,
de Richelieu, de Tivoli, de Marbeuf. le pavillon
de Hanovre, Frascati furent plus animés que
jamais. La citoyenne Tallien y paraissait avec
ses excentricités de costume et faisait son
possible pour faire oublier les événements de
Fructidor. Barras donnait des fêtes au Luxembourg; elle en faisait les honneurs, s'y montrait on ne peut plus accueillaole et jouait de
plus en plus à la souveraine. C'est là qu'elle
se faisait des partisans en causant dans les
coins, à voix uo peu basse, avec les journa. listes, les généraux .. ,. Ces entretiens un peu
mystérieux - qui suffisent à faire l'enchantement des naïfs - se terminaient toujours
par le grand moyen de séduction qu'on
connaît : à la faveur t.Ies tentures baissées,
elle permeltait à son interlocuteur de lui
baiser le bras, qu'elle avait fort beau, el
recrutait ainsi des amis nouveaux pour célébrer ses vertus.
Une femme qui connut Mme Tallien, et
dont nous avons déjà cité des lignes sur elle,
a laissé d'elle la petite esquisse que voici, à
cette époque : &lt;t Elle n'avait pour criiffure
llue ses beaux cheveux noirs bouclés autour
de sa lête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière antique, comme
les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure
allait admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme; elle encadrait comme d'une bordure d'ébène son col
rond et poli comme de l'ivoire, ::,on beau
visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'a,'aÎl
pour parure qu'une robe de mousseline très
ample, tombant à longs et larges plis autour
d'elle el faite sur le modèle d'une tunique de
statue grecqur. Seulement, la robe faite en
France en 1798 était d'une belle mousseline
des Indes et faiLe plus élégamment sans doute
que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée.
Elle drapait sur la poitrine, et les rnam:hcs
étaient ratLachées sur le bras par des boutons
en camées antiques. Sur les épaules, à la ceinture, étaientdemêaiedes camées. Cette femme
n'avait pas de gants . A l'un de ses bras, qui
auraient pu servir de modèle pour la plus
belle des statues de Cano\·a, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la tête. était
fai1e d'une superbe émeraude taillée comme
la tète du rt·ptile; elle portait un magnifique
châle de cachemire, luxe encore très rare en
France à celte époque, et faisait tourner ce

1

j

châle autour d'elle avec une gràce inimitable,
à laquelle elle mettait une grande coquetterie,
car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait
ressortir l'ét:latante blantheur de ses épaules
et de ses bras. Quand elle souriait, ce qu'elle
faisait gracieusement pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle
montrait deux rangs de perles brillaûles
qui devaient faire bien des jalouses. 1 J&gt;
De son côté, le Directoire, pour forcer
l'opinion publique à passer J'épono-e sur
les événements de Fructidor, multi;lia les
fètes nationales et civiques. (&lt; J'ai vu, écrivait plus tard le comte Lavalette, j'ai vu
les cinq rois vêtus du manteau de François Jer, avec son chapeau, ses pantalons
et ses dentelles ; la figure de La Revellière, établie comme un bouchon sur deux
épingles, avec les gras et noirs cheveux de
Clodion; M. de Talleyrand &lt;·n pantalon de
soie lie de vin, assis sur un pliant aux
pieds du directeur Barras, dans la cour du
Petit-Luxembourg, présentant gravement à
ses souverains un ambassadeur du grandduc de Toscane, tandis que les Français
mangeaient le diner de son maitre, depuis
la soupe jusqu'au fromage; à droite, cinquante musiciens et chanteurs de l'Opéra,
Lainé, Laïs, Regnault, et lPs actrices, aujourd'hui tous morts de vieillesse, beuglant
une cantate patriotique sur la musique de
![ébul; en face, sur une autre estrade, deux
cents femmes, belles de jeunesse, de frait.:heur et de nudité, décolletées, dépouillées,
s'extasiant sur la majesté de la pentarchie et
sur le bonheur de la République; elles portaient aussi des pantalons de couleur chair
et avaient des bagues aux orteils. C'est un
spectacle qu'on ne reverra plus ... 2 1,
Les fètes n'empèchaient pas !!me Tallien de
se montrer bonne et obligeante. Elle trouvait
le temps de !"être. On venait beaucoup la
solhc1ter en faveur des personnes arrêtées et
elle se prêtait volontiers à faire les démarches
qu'on lui demandait. Elle avait fait de la
bonté une carrière. « Je l'ai vue, a écrit une
femme d'esprit, rendre avec autant de grâce
q.ue de bonté, et, dans l'occasion, avec persistance et courage, les services les plus importants; ~I. de la Millière, enlre autres, lui
dut la vie dans un momentoù seule peut-être
elle pouvait atteindre jusqu'à Barras et obtenir l'ordre exprès d'un sursis 3. &gt;&gt;
Parmi les quarante journalistes qui avaient
été arrêtés par suite du coup de force du
·18 fructidor, se trouvaient deux jeunes gens,
li. de Lacretelle et M. de Norvins. Mme de
Staël, que les frères de ces deux hommes de
lettres avaient intéressée à leur élargisscmen t,
1, Durhesse d'A1111 ,):.:TÈS, Safo11s de Paris

t. Il

p. 'lî9 , {êd. Garnier).
'
'
'l. lettre du co111te Lavalette à Cuvilfiu-fleury
18'19.
'
3 lime de CnAsrE~,H, .llb11011·es, L 1, p. 364.
, 4. Ce pomrail être encore le n° :! I d"aujourcl"hui.
Cu. ;'\unoY, Le Curieux ).
5. J, De 1\"ourns, ilfémorial, t. li , p. 1:10. LicnhT,.LJ.E, Di.c années d'épreuves, p. 3'!7-M'2.
15. foici I e que dit rie lui une l"C!mmc d"1mlanl de
~ns q~c 1l"espril, dont il frêl1uenlai1 le salon. qu:ind
il a1·a1l hesorn d'elle : 11 l1ersuadê ~aus doute l]UC la

el qui, si elle avait poussé au coup d'Etat,

n'approuvait pas les excès qui en furent la
suite, se prêta avec empressement à ce qu'on

LE COXSEJL DES ANCJENS.

en malière politique, tout juste la fixité d'une
girouette 6 •
Cependant, les événements politiques sui-

-D'après une estampe àu ti:mps.

lui demand.ait. Elle n'hésita pas à aller, en
pleine nuit, frapper ala porte de !!me Tallien,
qui habitait alors rue de la Chaussée d'Antin
n° 21, en face de la maison où est mort
Mirabeau•. F,lle la fit lever et la conduisit
dans sa ,,oiture au Luxembourg, afin qu'elle
arrach&lt;lt à Barras les moyens de sauver les
deux jeunes journalistes. Barras céda devant
les instances de ces femmes et leur accorda
leur deJDande 5 • Devant d~ pareils dévouements, devant de pareils services, on ne peut
lrouver que des louanges, et une telle conduite, chez l'une et chez l'autre, efface bien
des choses. Aussi ne faut-il pas s'étonner de
t"ut le bien que M. de Nor vins el !I. de Lacretelle, dans une reconnaissance qui s'était vite
changée en adoration, di,ent de !lme Tallien.
Mais l'on se tromperait étrangement si l'on prenait pour vérité historique les pages écrites
sur celle aimable femme par ~I. de Lacretelle,
au tome XI de son llistofre de Fmn,:e; on
ne se tromperait pas moins en accordant la
même confiance à presque tout le reste, car
cet écrivain, estimable d·ailleurs, mais également dénué de caractère et de dignité, avait,

vaient leur cours. Le général Bonaparte,
après avoir signé la paix de Campo-Formio,
après être allé à Rastadt, était rentré en
France et préparait l'expédition d'Égypte. li
se montrait pru, sachant combien il était
dans la suspicion du Directoire qui venait
pourtant de lui offrir, au Luxembourg, une
bien belle fête. Il faisait le réservé et, en effet,
il se réservait. Cela oe l'empêchait pas de
recevoir un peu dans son petit hôtel de la rue
Cbantereine.
Ume Tallien n'avait pas été des dernières
à venir le féliciter des succès prodigieux de Sjl.
campagne d'Italie. Elle vint aussi lui faire
son compliment quand il fut élu à l'Institut.
Un témoin oculaire a le\'é un petit coin du
rideau du salon pendant celle visite, ce qui
nous permet d'y assister. &lt;c Après le dîner,
dit-il, c'est-à-dire à neuf heures du soir, le
général reçut quelques visites, entre autres,
celle de Mme Tallien qui s'empressait de le
féliciter de son nouveau lriomphe. L'opinion
universelle ne pouvait pas s'exprimer par un
plus gracieux interpr~te. La conversation,
bien qu'elle fùt engagée avec des dames,

justice est du cùté de la fo1·ce, il s'est toujours !)lacé
µrP:s du vainq11eu1·. CL _si vile qu·o11 ne ~avait cQmment
il était lâ: p11urlan1, il avait encore eu le lcmps de
passer à l'irnprimcrie pour quelques variantes qui,
suivant revé11cmei1l du jour1 mrllaicnl dans le récit
du p:issé les torts du côlé du peuple ou les crimes tl11
cùté des rois. /,e3 différentes modific:itions que le
pouvoir a ~u l&gt;ies de notte temps se rel1'0ureraient,
faute d'autres preurc dan s les variantes des l.!Jitions
successives des ouvrages de J,acretclle sur l 'histoire
du p:i~sé.
« Mais cria ne lui coùtai t ni efforl ni calcul : c·etail
in~linclif; il s'approchail du µo,Hoir cumme 011 s'.1p-

pt'och~ rn:ic\1i11alemeut du . feu_ quand on a froid; sa
comc,enc&lt;! ne lui l"CJJl'Oclta1L r10n el ron n'a,,ait pas.
aupr~s de lui, l_e ~ou_rag~ d'êt.re plu~ exigeant que sa
comcienc&lt;! 1 car 11 chu t s1 heureux Je la moindre faveur r1uïl ol1!c11ait, 11_ ai~ail Lant c_e l!x qui faisaient
quc!11ue chose pour IUJ el 11 les oul&gt;lm1l s1 rrnïvemeùl
r1u:rnd il• ne pouxaienl plus lui être utile~. qu·on était
plus étonni!- q11ïnitC ... » (.llme AxcnoT, Ùn salo1t dt
l'aris, p. .i,! ).
. On _,·uit qu'il ne faut pas fairr, µlus de cas des ~crils
l11~Lor1ques de Lacretelle que de J'3uteur lui-mèm('.
Mais, ,;oit dit en pass~;:il. Lacretelle n'a-t-il pas fait

0

,

école? ...

�fflSTO']tl.11
tomba sur les armes, sur les sabres, sur les
lames, sur la qualiié que la lrempe pouvait
leur donner et qui les rend propres même à
couper le fer; je citai comme preuve du fait

un yalagan que j'avais rapporté de Corfou.
cc Qu'en avez-vous fait1.. me dit le général.
- Je l'ai donné à Talma. - Cela est bien
LAnr-:.1.c,.T, Sour:enirsd'un s~xagé11aire, 1. IV, p. ii.
-?-

d'un poèle. CPs messieurs font leur cour,
même aux rois de théâlre. - Je ne la fais
même pas aux héros, général i je ne la fais
qu'aux dames : madame est là pour le dire 1 )).

(A suivre.)

JosEPH TURQUAN.

1'APOLÉON REÇOIT A 8AINT·CLOUD LE Slb\ATUS-CONSULTE QUI LE PROCLAllE EMPEREUR DES FRA.~ÇAIS.

Gravure de PJGEOT. d'atrès k laéfeau de Roue.ET, - (Mttsie de Versailles.)

FR_ÉDÉR_lC LOLIÉE

"""

Napoléon et Talleyrand
Dans l'un de ses fréqu cnls accès de dépit ra)·onnement, elle n'a pas éclipsé l'autre.
contre une inte1ligence . qu'il ne put jamais Napoléon étendit sa gloire beaucoup plus haut
&amp;ubjuguer entièrement ni conduire à sa guise, et beaucoup plus loin : il fut déraciné par la
Napoléon croJait enfnmer en ce peu de mots lempête. TalleFand plia et dura. Nul ne fut
tout ce que Talleyrand, wn œuvre entière et d'aussi près associé que Tc1ll1::yrand aux vastC's
M réputation pou nient attendre du jugement
et tumuilueux desseins do !'Alexandre mcde l'avenir:
derne; nul ne connut, commelui,le caractère
, La poslérilé ne lui donnera d'autre place et la portée de la peméc impériale : son étenque celle qu'il faut pour dire qu'il a éié mi- due, ses irrégulariLés, ses excès. De même
nistre sous tous les gomernements, qu'il qu'il avait tendu l'échelle (tt d'une manière
a prêté ,,ingt ~ermcnts 1 , et que j'ai été assez combien dili~ente, combien opportune! ) à
sot pour m'y laisser prendre. 1)
l'ascension de Bonaparte, quand il le vit porL'hisloire, plus généreuse, ne devait point ter, en quelque sorte, par les événements; de
ratifier une opinion aus~i sommaire, mais, au même se rctourna-t-il contre lui, quand il le
contraire, élargir Je rôle et l'irnporlance du sentit irrémédiablemeut condamné. Napoléon
personnage qui fut l'adn-rrnire poli, perfidf', n'eut pas de plus préci, ux allié, ni de plus
quelquefois, en ses rno}ens, des dernières dangereux adversaire, - ce qu'il savait très
fautes de Napoléon. Les deux figures sont bien 1 . Oui, quant à cela, son opinion était
restées en présence dans la juste lumière de double-ment faite; et, cependant, jusquts après
leurs proportions ,éritaLles; et toute supé- la terrible leçon de 1814, ju,que pendant les
rieure qu'ait été l'une par l'immensité de sùn Cent-Jours, cherchant de dernières clartés

sur les bords de l'abîme où trébuchait ,a
puissance, il en reviendra au ministre qui l'a
trompé, d réclamera encore 'falleJrand.
Ces deux énergies se complétaient l'une par
l'autre, quand elles étaient unies. La première
incarnait le génie de l'action, la seconde exprimait cette force calme, lumineuse, du conseil, qui prépare les voies aux grandes résolutions ou permet d'en atténuer les retenlissements dangereux. Napoléon, comme l'exprime l'historien Mignet, projetait ce qu'il y
a,·ait de grand, de glorieux, de lointain;
Talleyrand parlait .ses soins à en écarter les
périls; et 1a fougue créatrice de celui qui détenait la puissance pom·ait être tempérée par
la lenteur drconspccte du ministre armé de
prudence, - aulant, du moins, que l'un
permettait à l'autre de s'interposer entre
l'obstacle et sa volonté.
Dans les rencontres difficiles où quelque
ingénieux euvhémisme, une déœarche de

Extrait de l'ounagc: Tollcyra11d el- La Société
fran çaise: Du p1·ince de Bénéi•eiil au duc de il lorny.
1-'11ü1]Rlf. l,111.1ü: . Un ,·o lumc in-8°. prix:
i fr. 50, tmilc-Paul, Cditcur.

noL1•c n1aison, à JJré~enL que la forlune l'abandonne,
depuis quelque lemps. , (Curre$]J01tdanee de IYapofëon 1~ t. XXVII, p. l:ïl , piCce 21 1 210. Au roi
Jo•epl1, .\"og-ent. 8 fénicr rnt L 1

ru·

VIL - lhSTORtA, - Fasc. 49.
LES AMATEURS DE PEINTURE, -

Tableau ,je ME(SSONIE:R. -

(Collection CIIAUCJIARO, Musé.! du Louvre.)

1. Exnclt'menl ll'ci1,c.
2. « Méficz-w,us de Tal!e~·r:uHI. Jo le pr.'llîl1ue
drpuis seize annCcs; j'ai mt'me eu ile ln fi11'cur )lO\ll'
. lui; mnis c'est sûrcmcnl le plus grand ennemi de

0

,

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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