<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<item xmlns="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5" itemId="20274" public="1" featured="1" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance" xsi:schemaLocation="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5 http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5/omeka-xml-5-0.xsd" uri="https://hemerotecadigital.uanl.mx/items/show/20274?output=omeka-xml" accessDate="2026-05-17T23:39:08-05:00">
  <fileContainer>
    <file fileId="16643">
      <src>https://hemerotecadigital.uanl.mx/files/original/430/20274/Historia_Magazine_Illustre_Bi-mensuel_1911_Ano_2_No_50_Diciembre_20.pdf</src>
      <authentication>966c07f6d7b047858555ff435430d384</authentication>
      <elementSetContainer>
        <elementSet elementSetId="4">
          <name>PDF Text</name>
          <description/>
          <elementContainer>
            <element elementId="56">
              <name>Text</name>
              <description/>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="564164">
                  <text>r-

1f1STORJA

chcsse de Devonshire! ... Ah! chère duchesse,
&lt;1uelle bonté d'être "e.nue sur u_ne invitation
aussi tardive .... n Pms le mamaque rt'prenait: " - Lord Alvanley!. .. Lady Worces-

ter!. .. J) Et, quand il s'imaginait toute la
nuLlesse d'Anglet"'rre réunie dan_s sa mansarde, le pauvre vieillard annonçall _solennellement, comme avec effroi : - c1 Sir George
-f•

Brummel ! &gt;&gt; Et il retombait sanglotanl1 rrjeté
dans sa honte et dans sa misf're par l'érncation de sa triomphante jeunC!-St', ... Il mourut
à l'hospice des fous le 24 mars 1840.
T. G.

-:,,

""'"
-

~
.

.. ~e
-__ F~--""--···
. . ·.• ..,..:;;·
~-----~-,.~
..

-~

~

VuE DE L,\ BASTILLE DE PA111S, liE LA 1-'0RTE SAJNT·ANTOUŒ ET D'UNE PARTIE /lü FAUBOURG, -

Gravure de

RIGAUD.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

.,,..

L'Affaire du Collier
XXXI
Correspondance secrète'.
Durant qu'il fut au secret, à la Bastille, le
priace de Raban parvint à correspondre avec
ses avocats. Il se disait malade et recevait la
visite du docteur Portal, professeur à !'École
de médecine, lequel imagina bientOt prétexle

à s'adjoindre le chirurgien Traverse, ami
personnel du cardinal 1. Ceux-ci, en cachette,
faisaient la petite poste. D'autres lois, le
prisonnier leur écrivait de courts billets, qui
passaient sous les yeux des officiers de la
Bastille; les médecirn; les remettaient à
Me Target et celui-ci, à Ja chaleur du feu,
faisait apparaitre l'écriture sympathique.
, J'ai parfaitement bien lu, écrit le cardinal
à Traverse, ce que vous m'avez adressé dans
le papier chilîonné ; mais il ne faudrait pas
le tant chiffonner. Je n'ose vous envoyer 1a
suite des confrontations jusqu'à ce que j'aie
votre parole pour ne les montrer qu'à li. Target, car, je vous le répète, si on avait vent
ou soupçon, il n'y a sorte de moyens qu'on
ne prît. » Les billets sont tristes. " J'espère
que je ne serai confronté que lundi, mais le
1. Doss. Target , Bibl. v. de Pa1·is, ms. de la réserve.
2. « Je crois que 11. le cardinal ayant du mal au

plus tôt que vous pourrez m'envoyer sera le
mieux. Vale, vale. Veuille le ciel diminuer
mes peines! " Puis : " Il y a chaque jour
neuf heures de confrontation, je suis très
fatigué. )J - c&lt; Je suis horriblement accoutumé depuis quelque temps, écrit-il une
autre fois, aux cboses qui ne doivent pas être
el certes cette habitude est pénible. Je vous
avoue entre nous que je commence à être
fatigué. !lais je ne ferai qu'en redoubler
d'efforts el surtout je ne veux pas que mes
ennemis puissent s'en douter. Je veux toujours paraître frais en descendant dans l'arène
et étancher le sang de mes plaies. Je leur
ôterai du moins cette satisfaction. Vale, vale. l&gt;
Les confrontations lui ont dévoilé la conduite atroce de celle pour qui il n'avait eu
que des bontés . C( Je suis affronté de~ain
avec la scélérate, mande-t-il à Target. AuJourd'hui elle a eu une scène avec le comte de
Cagliostro. Il l'a appelée cc sacrée raccrocheuse ", parce qu'elle lui disait des choses
désobligeantes sur sa femme et elle lui a jeté
un flambeau qui a frappé le Yentre du comte,
mais elle a été punie sur-le-champ, car elle
s'est porté la bougie dans l'œil. Nous v~rrons
demain. Je réponds qu'elle ne me Jettera
nei el au genoa a besoin rl'uu chirurgien. Ce 13 ma1·s
1786. Signé : Portal. :o Bibl. de l'A,·semil, ms.
Bastille, 12457 , r~ 68.

VII. - HISTORIA. - Fasc, So.
~

49

v.,.

rien et surtout ne me troublera pas : elle me
fait horreur. 1&gt;
!!me de la Motte perd de son assurance.
c1 Le dernier interrogatoire finit par ses
larmes, sa douleur, et pour réponse, qu'elle
se jette dans les bras de la Providence. "
Les déclarations de 11étaux de Villette el
de Nicole d'Oliva ont mis la probité du cardinal hors d'alteinte. (( Nous ne sommes pas
encore au bout des choses ex:traordioaires,
écrit-il; mais je les prévois sans aucun effroi.
Je remercie Dieu d'avoir rendu ma position
si différente .de ce qu'elle était. Ce qui me
renJ aussi plus tranquille, c'est que, l'honneur couvert, tout le reste n'est plus que
mon affaire personnelle. "
Dans ces lettres, sa bonté apparait encore
d'une manière touchante. Il est préoccupé de
Cagliostro et de sa femme, du baron de
Planta, embastillés à son propos. Il se soucie
d'eux autant que de lui-même. Les recommandations reviennent, incessantes. Il faut
mettre, dans le .Mémoire que Target va publier, la déclaration où !!me de la Molle a
fini par proclamer l'innocence du comte de
Cagliostro et de sa femme. Il faut aussi avoir
grand soin de donner toujours à Cagliostro le
t:n cl1irlll'gien _élait officicllef!lent at~ché ~u _scr\'ice des prisonmcrs de la. Dasltlle, mais celu1-c1 fie
pou\·ail faire l'alfairc.
4

�msro~1.J1 __________________________.
titre de comte. Ce serait lui faire peine que
de l'oublier. Rohan veut encore qu'avec sa
grande autorité Target parle à l'avocat de
l'a1cbimiste, stimule son ardeur, lui donne
des conseils.
Enfin, pour son défenseur, Rohan déborde
de gratitude : &lt;c Adieu, je vous répète encore
toute l'expression de cette douce reconnaissance que ma sensibilité pourrait seule vous
peindre. "
Deux fois seulement, dans ces lettres, sous
le mystère de l'encre invisible, se glisse le
souvenir de la reine. &lt;&lt; Avez-vous des nouvelles de la R(eine]? " La seconde lois l'expression trahit la profondeur du sentiment
et la préoccupation constante :
cc ~farquei-moi s'il est vrai que la Reine
continue toujours à être triste. »

XXXII
La défense et les défenseurs.
L'usage du temps était que les Mémoires
et consullations des avocats fussent imprimés.
Il; étaient mis en vente et distribués à profus.ion. Le retentissement du procès fit lire
a,,ee passion ces écrits dans toute la France
et morne hors des frontières. Le talent des
avocats ajouta à l'intérêt de la cause, au
point qu'après plus d'un siècle, ces écrits de
circonstance demeurent d'une leclure attachanle.
Le « conseil » du cardinal é•ait composé
dPs m:u'tr.. s du harrt&gt;au parisien : Target, de
B11nnièr1·s, La!.!'et-llardelin, Tronchet, Collet
t&gt;t Bigot de Pré11neneu. &amp;Je Target, de l'Académi1~ français~, passait alors, réputation
q11'il a i:rardée jusqu'aujourd'hui, pour une
des gloires du barrt!au français. Il était le
seul avocat qui fùt entré à l'AcaJémie depuis
un siècle et demi, c'est-à-dire depuis Palru,
élu en 1640. li est vrai que l'illustre Le
Normand avait songé à se présenter vers le
début du xv111e siècle; mais le Comeil de
l'ordre lui avait fait savoir que s'il descendait
à Faire les visites de candidature il serait r,1yé
du barreau. Et Le Normand y avait renoncé.
Target était l'bomme de son éloquence :
massif el lourd. Il Courrait ses gros doigts
dans les petites tabatières des dames. Aussi
la gracieuse marquise de Villeneuve-Arifat
ne l'aimait-elle pas. « Cc Target était de
l'Ar..adémie, dit-elle, et un de ses membr, s
les moins brillants ; de plus laid et point
aimable. Ce petit œil bleu céleste dont on le
décorait n'était autre chose qu'un vilain œil
lourhe et noir 1 • »
Mme de la Motte eût désiré être défendue
par le jeune Al!Jert Beugnot; mais lleugnof,
nonobstant l'insistance de Tbiroux de Crosne,
lieutenant de police, qui essaya de le déterminer par la persoectirn de la réputation
t. S01wenirs de la marquise de rille11euveArifat, pub!. par M. llenri Courteault, p. 71-i2.
2. M" Blondel qullta dans ln suite le barreau el

devint juge à la Cour d'appel de l'aris.
5. Gazette de Leyde, 1785, 9 déc.
4. Charles-Louis Hû, êpicier.
5. Obae.rvations de P. Tranquille (La Mecque,
!i86), p. 3-5.

qu'un débutant pouYait acquerir en pareille
circonstance, déclina l'honneur. Tbiroux de
Crosne lui donna alors le propre « consdl n
de sa famille, !I' Doillot, avocat âgé de plus
de soixante ans, qui avait renonré depuis un
certain temps à l'exercice actif de sa profession, mais était encore recberché dans rnn
cabinet comme un jurisconsulte éclairé. « Le
vieillard n'approcha pas impunément de
~!me de la !fotte, dit Beugnot : elle lui
tourna la tète. 11
M• Dlondel, arncat de ln baronne d'Oliva,
un jeune slagiairc tout frais émoulu de
l'École, n'approcha pas impunément, lui non
plus, de sa jolie cliente : elle lui tourna la
tête également. A vrai dire, Je résultat fut
différent : lime de la !lotie mil dans lacervelle de M• Doillot !out ce qu'elle voulut, et
lui fit écrire les mémoires les plus extravaJ!ants: (C Il faut que l'avocat soit devenu fon,
disait de lui son frère, le notaire .iu Chàtelt!l,
ou que la dame la Uo•.te l'ait ensorcelé
comme rlle l'a lait du cardinal. " Si bien que
Je jurisconsulte estimé y laissa sa réputation,
tandis que, sur les ailes de l'amour, celle du
jeune stagiaire fut portée du jour au lendemain au delà des nues 1 •
Le mémoire de Doillot pour la comtesse
parut le premier, en nO\'crnbre 178.3. Grâce
aux passions surexcitées, il eut un succès
fou. « L'avocat Ooillot, dit la Gazelle de
Leyde, ne peut suffire aux demandes qui
sont faites tout le jour. On voit as.;iéger sa
porte par une foule rnnlinuelle. Plusieurs
milliers d'exemplaires ont à peine suffi à conten1er l'a,idité des premiers demandcurss. )&gt;
L'auteur de~ Observations de P. Tranquille,. donne une description pittoresque de
la cohue :
« Comme je ne suis pas de ces êtres qui
se font écraser pour a,·oir du nou,·rau, je
passai mon c·hemin. Je n'étais pas à dix pas
de cette maison - la maison de M• Doillot
- qu'un clerc de procureur, tout essoufflé,
tout rn sueur, me demanda d'un ton précipité : « Monsieur, en avez-vous? en avez(( vous? ,, Ayant Jit que je n'en avais pas,
mon robin me quitta. Je tournai le coin de
celte maudite rue; la voiture d'un E,jculape,
qui s'époumonait de crier: &lt;&lt; Cocher, cocher,
« arrête à la porte que voilà! " - celle de
M• Doillot - faillit m'écraser. Je n'étais pas
encore remis de ma frayeur que le cabriolet
de M. D'" me lrotla l'habit. J'envoyai, au
diable l'avocat et son mémoire et croyais
bonnement être débarrassé de cette Ioule
importune, lor3qu'un chirurgien m'accosta
et me dit : " Sandi, monsieur, je ne vous
« demande pas quel est le sujet de votre
C&lt; sortie. En avez-vous enfin? n Ma foi, je
l'avouerai. je crus tn ce moment qu'au lieu
de distribuer un mémoire, on donnait de l'or
à tous les Français qui n'en ont pas &amp;. 1&gt;
6. Bachaumont, XXI, -123.
7. Vie de Jea,me de Saint~Rémy, 1, 4J2-'.&gt;6.
8. Jean-Charles Thilorier, në à La llochellecn li56,
mourut le 20 juin 1~18, 7, rue Neuve-des~Capucines,
avec le titre d'a\'Ocat aux Conseil~ du roi . Il élail fils
d'avocat cl laissait deux fil s dont l'un, Adrien-JeanPierrc, fut lui-même a,·ocat. Ayant eu, en ·l i90, le
courage de présenter la défense du marquis de fanas,

.,. So ...

Il y eut des désordres rue des !laçons, où
Doillot logeait •. On dut faire garder la maison
par des soldats du guet. Dix mille exemplaires furent ainsi distribués de la main à
la main; les libraires en vendirent cinq mille
en une semaine, et en quelques jours Doillot
reçut trois mille lettres de demande 7 •
L'idée d'impliquer Cagliostro dans l'intrigue avait été, comme dit George), d'une
adresse diabolique. Si Jeanne de Valois eùt
jeté de prime abord son accusation sur le
cardinal de Rohan, nul n'y eût ajouté loi.
Par ses allures, Cagliostro était suspect, et
on connaissait l'empire qu'il avait sur l'esprit
du cardinal. L'alchimiste, insinue-t-elle, a
dépecé le collier pour en grossir « le trésor
occulte d'une forlune inouïe ,,. &lt;( Pour voiler
son Yol, écrit Doillot, il a commandé à M. de
Rohan, par l'empire qu'il s'est créé sur lui,
d'en faire nndre et d'en faire monter d~
faibles parcelles à Paris par la comle;se de
la ,roue, d'en faire monter et vendre des
parcelle; plus considérables en Angleterre
par son mari. » Quant à l'idée que le collier
eût pu être acheté par la reine, dans un
beau mouvement d'indignation Mme de la
Molle la traite de blasphéme criminel.
La défense de Cagliostro est une merveille,
étonnante d'éclat, de hauteur et d'ironie. De
ce jour l'attention des lettrés, des écrivains,
des salons et des cafés littéraires, fut attirée
sur un débat où l'on allait voir, comme en
un tournoi du Parnasse, rivaliser les plumes
les plus habiles.
Du factum de Cagliostro, la C01·respondance lillé1'a.ire parle ainsi :
(&lt; Oh I que cela serait beau, si tout était
vrai, s'écriait une femme d'esprit, après avoir
écouté avec attendrissement la lecture de cet
attachant mémoire.
- Je ne m'arme point, répondit un
homme sensible, contre l'éœotion que me
cause un roman hien écrit, jusqu'à ce qu'un
arrèt ait décidé ce que je dois croire de la
vérité des faits qu'il contient. »
&lt;( Et l'homme sensiLleavait raison ,, , ajoute
le nouvelliste.
Huit soldats du guet, devant la porte de
Me Thilorier, au cloitre Notre-Dame, endiguaient le public qui se précipitait sur cet
écrit sensationnel. Caglio.stro l'avait rédigé en
italien, puis &amp;ie Thilorier, avocat de vingtneuf ans rempli d'esprit, lui avait donné une
forme vive et piquante 8 • Cagliostro, de qui
la liberté, la vie mème, étaient en jeu, débute
par raconter )es hbtoires les plus invraisemblables sur sa naissance et son éducation, sur
la science prodigieuse qu'il a acquise, sur les
guérisons miraculeuses qu'il sème autour de
lui. Son odyssée mythologique à travers l'Europe et l'Afrique est eipùSée en termes inimaginables. Après quoi, le plus sérieusement
et le plus heureusement d n monde, il se
il ful emprisonné, puis il se réfugia chez son beaufrère dans le Rlèsois. li était passionné pour les
scienCes mt!caniques et la philosophie. On a de lui
un Système universel (4 vol. 1mbl. en 1818). li culti-rnit la poésie et lit des tragêdies.
Son fils cadet, Nicolas-Charles, mourut à Blois, en
novembre 185.1, laissant une fille unique, aujourd'hu
Mme Slorclli.

"--------défend. La première partie pouvait faire
douter de la véracilé de la seconde. « Mais cbar~ante et son avocat le disait en termes
cette folie, comme dit Beugnot' dont Tbilo- exqms. « ~e !Iémoire de la demoiselle Oliva,
[ier, ho~me de beaucoup d'esprit, riait tout ~cru le P_ere George!, intéressa toutes les
,e ~rem1er, fut_ tenue pour con\'enable et bien "'"?e~ sensibles par Jes aveux ingénus que
a !_ordre du JOUr. " Cagliostro avait il est fai~ait cette belle courtisane. Le style avait la
vra!, un_ argument. sa~s réplique : le c;rdinal fraicheur du coloris que les poètes attribuent
avait traité avec les Joailliers le 29 janvier! 785, 11à la _reine ~•- Gnide et de Paphos. " Et voilà
,n JOh ~pecimen de style jésuite à propos
et !,m,,Caghostro, n'était arrivé à Paris que
le vO, a neuf heures du soir.
d ~ne Jolie femme. M• Blondel écrivait bien
Arec lime de la Motte, il le prenait de trè; ~,eux :. son_ Afém_oire est si simple, si clJir,
h~ut. La comtesse, dans son .\lémoire, l'a e- d u.ne ernot1on s1 nai\'e el si touchante la
Ia,t
Empiri~ue, bas-alchimiste, rêt:ur log,q~e en .~sl si ~nement et si joli~cnt
sur . a pier~e philosophale, faux prophète. " déduite, qu il _est impossible, aujourd'hui
encore, de le hre sans une vive symp11h:e
Cagliostro repond :
Tout Paris ~our Nicole eut les yeux de Bion:
d~l. Vrngt mille exemplaires dé son petit chef, 1!1!ipir!q1te! J'ai souvent enlendu ce mot
,
na, Jami
,
, mais
. ; is pu sam1r au juste ce qu'il signifiait . d œ~vre furent vendus en quelques jours i.
Peut-elre
, M Blondel trouvait le même intérêt que le
. un 1iomme qui,· sans êlre docteur a d •s·
conn11ss_anc~s en médecine, va ,·oir les ,~alad~:o defenseur du cardinal , il• Target , à prouver
et ne fait pou!l pa1er ses visites, guérit les paun·es que, for~ de la scène du Bosquet, dans cetle
comme les riches et ne reçoit u·arrrent de
- O~ls~ur1te profonde, Nicole n'avait rien pu
sonne
. .
0
per
·
- er~ c~ cas Je s'.11s_ empirique.
d1stmguer. Et Manuel de rimer ces vers qu'il
Bas-alcl111mste ! Alchumstc 011 non la
1·1·
cal'
d
b
,
qua 1 1met dans la bouche de la jolie figurante :
1011
C Ci
as » ne convient qu'à
·
demandeut cl qui ram1&gt;cn1 et 1·
. c:~x q~•
Tous deu:r m'o11t démontré que Je n'a,· _
.
t
..
. .
.
,~enput'Oir,
t,
C .
·
on sait s1 Jam:us 'l'
arge 'qu ' 11msazt nuit, Blo11del, quïlfaisttil noir.
ll ~omt~ aghostro a demandé des
graces :1 personne.

i' ".

Ret'~ur sm~ la 11ierre philosopliale; Jamais le public n'a été
Hnportuné par mes rê~cries
~•aux prophète! Je ne l'~i pas
touiours été. Si M. le cardinal de
Hohan n,'eùt cru, il se serait dérié
de la ~omlPS~e de la Molle et nous
ne sermns pas où nous eu somrncs.

• ~a fin du mémoire serait
a cll~r tout entière; en voici Ils
derrnères lignes :

. Fr~nçais, n'ètes-,·,ms &lt;iue cu'':tins
ecrils où la malice et Ja Jé,,êrcté
se sont plu à Vl'rser sur l'A,~i de~liommes l'opprohrc et fo ridicule
1:1r~ix ! rnus pomcz lire ces

Voule~-,ous, au contraire, êtr~

b01~s c~ Justes'! .\''interrogez point:
mais ccoutez cl aimc1. celui qui
rc~pl'da toujours les rnis parce
qu lis sou l dans Jes maimde Dieu
les ~ouverncmenls p:irce qu'il le~
prolt•gc, la rnli_~ion pai·cc qu'elle
est sa loi, Ja loi parce qu'elle en
est, le sup1ilémcnt, les hommrs
enfin parce c1u'ils sont, comme lui,
ses enfants.
N'.intcrrogcz point; mais écoutez
t!I :ume.z celui q~i est venu pal'mÎ
\'OUS fi.usant le bien, qui se laissa
alta~uer a\'cc p,1licncc et se défendit avec modération.

Ua était encore tout abasourdi de celte littérature, inattendue en la circonstance, _
c~r ce plaidoyer s'adressait véritablement à Nos Seigneurs
du Parlement, sié"eant en la
Grand'Cbambre et Ja Tournelle assembl;
- qua_nd parut le délicieux écrit de Al' B~s'.
del plaidant pour Nicole d'Oliva. Nicole &lt;'ta~t
1_. Ga:~lle d'A mste,-dam, 31
mou·c avait paru le 27.
mars 1786. Le mé-

Voilà cc que ;e sau. Et mo11 âme rngt,we
D(m~ _cet /mm/Ac récil se nwntre Loule 1/1/e.
Jl' s1m1 simple, 11a1Ve Et q,ti 8
.
· '
J'lmazs 11uc11.,·
Que I a belle Olwa
,,e dëi-oiler mu yeu.r 1'
2. Çeus-not, 1, 101.
3. Né a Troyes, le 2 déc. ·1770, d,rns la rue /Jei-

,,t , . .

"" Si .,.

L' .llrr.!117(E DU COLZ.1E]t - -...

~ua nd : du fond du Châtelet, où il était
melaucohquement
détenu
d'E't•ienv1e
·11
..
,
_
, B•tte
c
apprit 1e sucees de librairie de ces écrits qui
s~ transformait pour les auteurs en s~ccès
~ ar?ent, car chaque exemplaire se vendait
e vmgt à trente sols, il demanda énergique:~nl ~nà être, ~r ~nfin, lui aussi, il avait
_e me 1e une histoire de diamants. On a
di~fi~e Vergenues et le ministère eussent
pr re..~e pas compliquer l'affaire si compliquée dcJ'i du cardinal, en y ajoutant l'invrai~emblable aventure du bourgeois de Saint. mer ~t d~ son~ ami, le baron de Fages. Mais
tl te_na1t, lm, d'E~ienville, à parler et à écrire,
qu_oi qu on en eut. Et ses !fémoires de pleuvoir .: du .24 février / 786 au !! avr1.1, 1.1 en
pu hl ie troJS coup sur coup Chac f
d
à 1'li'
,
·
un ut ven u
~
l~r~ d ~xemplaires. &lt;I On a beau s'écrier:
mais _d ou vient ce nouveau venu l A ui en
~eut-i_I? d_e quel droit publie-t-il un lléJoire?
e Memo1re
d •. est
• ~ un roman qui •, du mouver~cn 1' ,. e 1 rnteret, du st}le. Tout le monde le
lit et• s mtéresse
pour M· d''"'' t·iem..I 11 e, sans se
. ,
soucier. St c est un personnage réel ou un être
fantastique'. » Ces '"Mémoires étaient signés
de Afe Montigny' avocat mal
famé, observe le Bachaumont
qui n'en. distribuait pas un scui
cxemplaue gratuitement et les
v? nd3 it lui-mème à son domicile, rue, 1e La Harpe, sans pudeur . . D ~,tien ville, qui y exerçait pour la première fois sa
plume, signait : Auctor el
actor.
La belle comtesse deCagliostr_o_cut pour défenseur M' Polve:11,. qui raconta sa vie en un
Memotre phis invraisemblaLle
encore que c, lui de son mari.
"Celte nouvelle fable, dit Beug,~ot, rut aussi son ~uccès. n
Rel_aux de Villette cboisit un
petit avocat bossu, Me JaillantDescharneb ~' f! aussi malin que
le ~om_po~tait sa constitution »,
qui depeignit Villette tel qu'il
étai~ eu effet : caractère faible
el lege1\ dominé 'p:ir ses maîtresses et loujo"urs prêt à leur
rendre les
. services (!u'elles 1Ill.
deman daient sans trop en discerner la portée. Il fut d'ailleurs
de tous les avocats celui qui
remp~rta le plus grand succès
at~ pomt de vue judiciaire. Son
client,. ~oup~ble de faux et de
complicité immédiate dans le
vol :du_ Collier, s'en tira avec
une peme dérisoire.
Puis vinrent les Mémoires du
baron de Fages, de dom Mulot
du. comte de Précourt, l'accu~
satrnn contre d'Étienville et ses
compagnons rédigée au nom des horlogers
Loque et Vaucher. Ce dernier écrit œu
d
!!• D
,
d
,
vre e
uveyr1er, a mirable d'ironie et d'huc/iame1,, mort â Paris Je "lO ·ani·
.
forlunc de 400 000 francs . J 1 . · 1851, laissant uu,
a sa ·1 11 e natale.

?

�ffiSTO'R,.1A

---------------~---------------- ~

lectionneurs, bibliophiles, amateurs de plamour, :rut placé par les critiques à côté des enfin décom·erts et embastillés le 21 mars quettes et d'estampes. On voulait a,-oir tous
1
1786 •
plaidoyers de li' Blondel et de Cagliostro,
/Jlais del'ant la plus grande partie de les mémoires imprimés, brochures, pamParlant de l'un des Mémoires de d'Étienphlets, petits vers et chansons que l'affaire
ville, le libraire Ilardy écrit : « Entre autres ces publications malignes, les etîorls de la faisait naitre au jour le jour. On tira une sétraits lrappanls, on y remarque, à la page 22, police demeuraient impuissants et ses pour- rie de vingt-deux portraits représentant tous
le discours adressé le 16 août 1785 par la suites n'avaient d'autre effet que de piquer la les personnages en jeu. La plupart étaient de
dame de Courville, qui se sauvait de Paris et curiosité publique. Et les nouvellistes de dé- fantaisie. Les premiers qui portèrent le nom
était pour lors à Arras, au sieur d'Étien- ployer leur imagination. Toutes les feuilles de de lime de la Motte n'étaient autres que des
France et d'Europe suffisaient à peine à conville :
portraits de la Présidente de Saint-Vincent,
« M. le cardinal de Rohan a été arrêté tenir leurs inrormations. Que devenait sous tandis que le comte de la Motte était figuré
leur
plume
la
scène
du
Bosquet?
«
En
accorhier à Versailles. Sauvons-nous. L'achat d'un
par le prince de Montbarey. La même image
collier de seize cent mille livres, dont rnus dant ses faveurs au cardinal, la d'Oliva lui servait pour d'ÉtienYille et pour le baron de
avez vu chez moi des parlies, est le nœud de Fai5'ait accroire, les deux tèles sur le mème Fages. C'était la figure d'un sourd-muet
celle affaire. C'est la découverte de cette oreiller, qu'elle était la reine elle-même; de trou\'é en 1775 sur le chemin de réronne, se
intrigue qui causait mes chagrins et mes li, les grandes idées d'ambition du prélat disant comte de Solar. Des colporteurs, cainquiétudes depuis le commencement du qui se flattait de devenir premier ministre'. » melots de ce temps•là, n'en trouvaient pas
mois. Voilà ce qui empêche mon mariage cl Quant au comte de la Moue, on assurait que, moins bon accueil quand ih parcouraient les
forcé par le lord-maire de quitter Londres, il
me perd. »
rues el offraient à la foule, sortant des presses,
Par l'importance que Hardy auache à ce s'élait réfugié à Constantinople, ùÙ il3 s'était encore humides, les plaquettes nouvelles de
fait
circoncire
et
avait
pris
le
turban
• Ajoudétail, on voit combien l'intrigue de la dame
la série du Collier, attirant par leur cri habide Courville, malgré son invraisemblance, tez l'exaltation des esprits en ces années qui tuel : a Voilà du nouveau I Yoilà du nouavait été birn conçue par Jeanne de Valois, et précèdent la Révolution, et vous imaginerez
,·eaui ! »
de quel secours elle lui eût été, si l'arresta- l'agitation qui naquit du procès. Les caricaEnfin, le 16 mai 1786, peu
tion, inattendue pour elle, de
de jours avant le jugement,
Rétaux et de la d'Oliva, n'eût
parut le Mémoire pour le carruiné dans ses mains toute
dinal, par Target. On en avait
possibilité de défense.
dit par avance mille et une
merveilles. L'avocatavaitdonné
lecture de quelques fragments
à ses collègues de l'Académie,
«Voilà du nouveau! Voilà
qui s'en étaient déclarés chardu nouveau! 1)
més. Quand un académicien
lit quelque chose à ses collèL'émotion et l'intérêt progues, ceux.ci s'en déclarent, il
duits par les brochures des avoest vrai, toujours charmés. Des
OtJ,c, ~" ""' ,111 , ,1uv ,:~ j(, J&gt;I ;~ (J);,i, ·1" •;r ""11.L .. ;L,
cats étaient encore sureJ:cités
copies manuscrites en avaient
eAC,,u. Il # ...,,p,.,.
J( ..:',1,.,. .. ,
_ , J (111\1(, 11,tt,,,
, .. -1
·~- ••,
par les libelles et les pamphlets
été tirées, plus ou moins fidèque l'affaire faisait éclore de
&amp;·.-;L ,; ;, ..,_,.,://-.,1, /{~.,.,,"'-.,....vit.,,_,,.;,'
les. Elles se vendirent jusqu'à
toute pari: le Garde du Corps,
trente-six livres chacune par Ch.-Jos. Mayer, les Réau moins soixante-douze francs
flexions de .llolus, le, Obsei·d'aujourd'hui. Et quand l'écrit
vations de l'. T.-anquille par
parut imprimé, ce fut une vraie
Charle,-Louis llù, le Conte
sédition sous les colonnades du
oriental, la Lettre de l'abbé
Palais Soubise où il fut mis en
G... lt la comtesse et la rédistribution. La Ioule, qui se
ponse de la comtesse à l'abbé,
pressait dans la vaste galerie
le Recueil de pièces authenen demi-lune, devint si grande
tiques, la Lettre à l'occasion
11ue le guet ne suffit pas; il
de la détention du cardinal,
fallut la garde à cheval'. Trois
les Mémoires authentiques
éditions parurent le mème
pour Cagliostro, la Dernièl·e
jour, l'une chez le libraire
pièce du Collier; combien
llardouin, au Palais-Royal;
d'autres I Parmi les auteurs de
l'autre chez Claude Simon; la
ces pamphlets, on trouve des
troisième, imprimée chez Lot·
perruquiers, des épiciers, des
lin, était distribuée à l'hôtel
commis de librairies. Toutes
Soubise. Nonobstant cette disles têtes s'en mêlaient. Une
tribution gratuite, le mémoire
imprimerie clande~Line, blottie
fut vendu jusqu'à un écu. On
dans un fond de cour, rue des
en avait dit tant de bien que ce
LETTRE DE CACHET, CONTRESIGNÉE PAR LE BARON DE BRETEUIL,
Fossés-Saint-Bernard, était enfut une désillusion. Sans doute,
1
ORDONNA:-iT L EMBASTILLEYENT DE CAGLIOSTRO.
tièrement occupée à l'impresil était difficile de !aire mieux
sion des plaquettes relatives à
D'après l'original conservd .i la DfNiolhèque de /'Arsenal.
que les mémoires pour Cal'affaire du Collier. Elle était
gliostro el pour la d'Oliva.
dirigée par Louis Dupré, dit
Mais
l'œuYre
de
Target n'est pas sans valeur,
Point, garçon perruquier - Figaro était un tures devinrent si violentes que la police les il s'en faut. De nos jours on a comparé œ
type de l'époque - et Antoine Chambon, com- interdit à leur tour•.
Ces mesures stimulaient l'ardeur des col- morceau d'éloquence judiciaire aux plus belle,
missionnaire en livres. Les deux associés furent
:i. Journal ,le- Hardy, 1786, 1-2 juillet.
3. Journal d&lt;' Hardy, 1786, 20 mars.
t. La /la$lilfe déi•oif,te, Ill, 108.
G. Ibid., 2-l mai; 8acl1aw11ont, XXXI(, f.2.
~- Courrier de l'Ew·ope, l 78!i, 11 a,·ril.
'1. Bachaumo,it, 1785, lü dl'ccmhrc.

...

__________

harangues de Cicéron. C'est lui faire tort. Le
fac_1~~ de Target contient des parties d'une
prcc1s10n et d'une force démonstrati,·e aux-

Marie-Antoi?ett?. à son frère Joseph li', j'ai
bien com~te qu il ne pourrait reparaître à la
cour; mais la procédure, qui durera plu-

1..' ./l'F'FJUR,ë

DU COZ.l.113R, - - ~

plus d'effet que celle de l'assemblée générale
du. dergé, bien qu'elle émanàt d'un seul
rnd1v1du. L'abbé George!, ancien jésuite, était

xxxm

""' 52 .,,..

L'HOTEL llE SOUBISE, PRIS OU CÔTÉ DE LA RUE

qudles n'a jamais atteint l'insupportable ba•~rd _de Tusculum. Peut-être que si Target
n a,?,t pas eu la conviction que, dans une
par~1ll,e cause, il a\'ait le dernir d'écrire un
chef-d œuvre pour la postérité, il en eùl réellement fait un; pour les chefs-d'œuvre il
faut moins de façons.
'
Le peuple chanta :

· - Gravure de RIGAuo.

sieurs mois, pourrait avoir d'autres suites
Elle a commencé par un décret de prise
corps qui le suspend de tous droits, fonctions
de faire aucun acte ci·vi'l JUS.
'à et faculté
.
qu son Jugement. Cagliostro, charlatan,
La Molle, sa femme et une nommée 01·
barb°teuse d_es rues, sont décrétés avec lui;
iva,
11
que e assoc1atio~ pour un grand aumônier
et un Rohan cardrnal ! 1,
Ta,·get, da,is /JM gi-os Alémoire
De ce. jour comwença pour les détenus
A tract la11t bien que mal
'
une captivité rigoureme. Le Parlement rela sotie et fdcheuse /ii,toire
De ce pauvre cardi11al
pous.5a, le 1 7 février 1786, la prétention lorEt sa t:erbeuse éloque,i~e
mulee
par l'assem~lée générale du clergé,
Et &amp;011 froid rai1om1nne11t
sous la prés,dence d Arthur de Dillon, arcbeProuve11t jusqu"à l'évidtllce
l'êque de Narbonne, de faire juger le cardinal
Que c'tlt un grnnd 111noceut.
par_ le, tribunal ecclésiastique. Déjà le roi
Ce lut le mot de la fin, le mot juste sans a_vait repo_ndu précédemment à la letlre que
doute.
'
1assemblee du clergé lui avait adressée le
18 septembre 1785 : " Le cler•é de mon
royaume
doit compter sur ma p;otectioo et
XXXIV
sur ~on_ attention à faire observer les lois
conshtuli\'es des prhilèges que les rois mes
Avant le jugement.
prédécesseurs lui ont accordés. » Et il ne
s'était pas arrêté davantage à ces formalités.
, Le 15 décembre 1785, les simples décrets On ne crut pas devoir tenir plus grand comp le
d &gt;Journement du Parlement pour être ouï
de~ démonstrations du Souverain Pontife,
décernés. con Ire les prisonniers de la Bas~ qui, ~n g~ande colère, avait menacé Rohan
lll!e, avaient été convertis en décrets de prise de lu_1 ret1r.er ~e chapeau, parce que, cardide corps contre le cardinal, la comtesse de la nal, 11 se laissait juger par Je Parlement. On
M,olle et Cagliostro. Ce dernier avait failli, se contenta d'expédier au pape un certain
des ce moment, trouver une majorité en abbé Lemoine, docteur en Sorbonne, qui lui
laveur de son acquittement • Le 19 JanVIer
• .
expliqua cc dont il s'agissait, et le pape se
seu1ement lut prononcé le décret contre déclara sat,slait.
!Ille d'Oliva. Le décret contre Rétaux fut
Une autre manifestation ecclésiastique fit
rendu lors de son entrée à la Bastille. " Dès
du 2f de&lt;'r-mbre l 7M:i, publiée par
le moment où le cardinal a été arrêté, écrit MJ .· e0 larlate
Hochelerw el ,ti&gt; IJcaUl'Ourl, li, 85--86.

cl;

J

..-.- 53.,..

le vicaire gén~ral du cardinal, aussi bien à
Strasbourg qu à la grande aumônerie. li profita de la rédaction d'un mandement " per~elta?t l'u:age des œufs pendant le carème
JU~qu au dimanche des Rameaux », pour y
faire connaître sa manière de voir. Il y compare h_ravement le cardinal à saint Paul
Louis X_VI à ~éron, et se compare lui-mèm;
au disciple _1 imolhée que l'apôtre exhorte à
ne pas rougir de sa captivité :
Je, François George!, docteur en théolo(l'ie etc
env~yé_ vers _voui;, mes très chers frères: c~m~;
le d1sc1pl~ Timothée le. ful a~ peuple, que Paul,
da~s les liens, ne pou,·ait en:-eionrr J·e vou ru~
&lt; '1
t
. d
o ,
s ~ ...
1u J ,·ous es permis e manger du Lcur,·e el des
œufs en ca1·ème.

Mais entendez :
Puisse not~e voi1, aussi éclatante que la fatale
trompett~ q~1 appellera les morts au dernier jugement, umter les accents des envo\'és de 0·
't d" .
•
leUi
quan
: Cl Peuples écoutez
1 ' d• • s isment
·
, c'est o·1eu
m-meme qui ~arle par notre bouche. L'impiété
a rom1m ses digues, elle a inondé la terre t
dans l~s élans de sa fureur, eUe a dit: Je 1
« ter~1 au c~el, j'insullerai au Tout-Puissant!
" mais, ~u sein de la nue sillonnée par les éclairs,
« au ~ru1t de 1~ foudre qui éclatera sur le monde
!( entier, la maJesté de Dieu apt&gt;arailra. d t ,
. .
, u ronr
« 1te 1a,. JU!illce
pour enl ra1•
. d partira la "enueance
c
(t ner 11mp1e
ans l'abime éternel! »

et ~:u:

. Cc qui paraîtra inouï, c'est que cette manière _de permettre l'usage des œuls durant
le carem~ fut affichée par les soins de George}, v1ca1re de la grande aumônerie, aux
portes des chapelles dans tous les chàteaux

�L' Jl1'1'.1111('E

111STO'J{1.Jl
remme, après quelques jours, alla au Palais1Hopl pour y voir, aux étalages des imagistes,
son portrait, autour duquel se groupait la
Ioule. li était aOreux el elle en rit comme
une folle, ce qui la fit reconnaitre. Par des
cris de fèle, ces dames du bel air la saluèrent
respectueusement et les jeunes hommes qui
passaient lui offrirent les fleurs destinées à
leurs amies. Les meilleures maisons se l'arrachèrent. ~fais, tête légère, elle parlait trop.
Elle disait par exemple, à diner, de,ant une
nombreuse assistance, qu'elle s'était toujours
lrès bien portée à la Bastille et n'avait eu qu'à
11
se louer des égards du gouverneur •
Mme de la Tour, sœur du comte de la
Molle, avait éié mise en liberté dès le 7 léuier.
Ces vides lurent en partie comblés, le
12 mai, par la naissance à la Bastille d'un
nouveau petit sujet du roi que mit au monde
la pelile baronne d'Oliva. Baptisé le lendemain
en la paroisse Saint.Paul, il reçut les nom,;
de Jean-Baptiste Toussaint, ,on père, Jeanllaptisle-Eugène Toussai ni de Beausire n'ayant
pas hésité à le reconnaitre.

de l'amuser. Le H lévrier, il fit paraître un
mémoire au sujet de la détention de sa femme,
prisonnière comme lui à la Bastille. • Tant
que le supplianl, dit le mémoire, a pu croire
que les rigueurs d'une longue et cruelle captivité n'avaient point altéré la sanlé de son
épome, il s'est contenté de gémir en silence.
Mais :, présent qu'il n'est plus possible à ceux
&lt;Jui l'cnlourent de lui dissimuler l'élat de
celle malheureuse épouse et le danger qui
menace ses jour~. le suppliant, pénétré de la
plus profonde afOiction, se réfugie dans le
sein des magistrat.; . t' Tout Paris apprend ainsi
que la lie d'un ange était mise en péril par
la Liad1ar·e du pouvoir royal. &lt;1 C'était un
exposé touchanl, dit liard), de l'éiat eriliquc
el dangereux où se trouve aclucllement la
dame de Cag\ioslro, état qui exige le secours
d'un art bienfaisant exercé par son 1uari, qui
avait eu le bonheur d'arracher mille Français
des bras de la mort ; ainsi que du malheur
de celle dame, qui, n"élanl ni décrétée par le
Parlement, ni accusée, était pri,·ée de sa
liberté depuis le 22 ao1'1t. n Au Parlement
l'alarme fut vive. L'auguste lribunal décida
qu'une délégation de magistrats « se retirerait » par devers le roi pour le supplier d'arracher cette délicieuse vidime au sort épouvantable qui la menaçait. Le gouvernement
s'en émut, prit des inlormalions à la Bastille.
Le marquis de Launey répondit que la pri011 sait que le docteur Porto/
sonnière se portait à men·eille et se promenait
Sou• a rrmlu le cardi11al
journellement au haut des tours 4 •
E11 lt bo111Ta11t cle qu111qui11a.
Toul ce bruit eut néanmoins pour résultat
Alleluia!
de hàler la mise en liberté de Mme de CaOlit·a dit qu'il ell di11do11.
gliostro qui sortit de la Bastille le 18 mars.
Lamolle dit qu'il ut fripon,
Elle se rendit à son hôtel, rue Saint-Claude,
f,ui-mtme dü qti'il r.sl btta.
où, durant plus d'une semaine, un registre
Alleluia!
déposé chez le concierge se couvrit de signaI.e Saint-l'ère L"miail rougi,
tures tout le long du jour. « Il n'est pas rare
l,e Roi, la flei11e l'011t noirci,
de
,,oir le soir près de trois cents visites sur
Le Parle111e11t Le bla11chira.
Allduia!
la liste de son portier. » « Il est exactement
de bon ton, disent les nouvellistes, d'amir
.\. !, veille du jour oü le Parlement ,•a
passé à l'hôtel de Caglioslro. n Ceux 1111i
s'assembler, la question, pour l'opinion puavaient l'honneur d'être reçus par la comtesse,
blique, est entre le cardinal el la reine. La
assuraient en sorlanl 11u'elle avait tant pleuré
noblesse de Versailles espère trouYer dans
à la Baslille que ses JOUX en étaient presque
l'acquittement de l'un de ses plus brillanls
usés. lleurcusement, ce ,,ui en restait était
représentants l'humiliation de la someraine.
encore lort présentable et les consolateurs
Parmi le peuple, hrulalement, &lt;c on assurait
lrappèrent en grand nombre à sa porlc, emque Son Éminence persistait à soulcnir que
pressés à lui !aire oublier la douleur que dele lameux collier de diamants avait été bien
,·ait lui causer la captivité de son mari. Les
et dî1menl remis à la reine et demandait
gazetiers assuraient que Cagliostro s'occupait
a,·ec instance à êlre oonfrontée aYec Sa Maà rédiger un place! , encore plus pathélique
jesté'».
que le premier, pour supplier la Cour de
remetlre son épouse en lieu clos. La jeune
XX.XV

du roi, au Lou\'re, aux Tuileries, jusque sur
les portes de la chapelle du palais ,, Versailles 1 .
Une lcltro de cachet signée Breteuil, datée
du 10 mars 1786, enYOja George) passer le
carème plus tranquillemenl à Mortagne, dans
les Vosgrs, non loin de S:iint-lfü'.·. Il} arriva à
l'époque ,,ù le printemps renait, cependant
qu'à la Haslille Rohan commençait de trouver
les murailles nues et tristes, car depuis le
15 décembre où, de prisonnier du roi il était
devenu celui du Parlement, il ne lui était
plus permis de &lt;( tenir ~alon comme à l'hôtel
de Strasbourg Il, de donner des repas de
"ingl couverts, de rédiger ('Il collaboratÎCln
avec l'abbé George) des noies édifianles pour
le Courl'ier de l'Eu,·ope, la Gazette de T,eydr
et le Journal d'Amsterdam. L'arche, èque
de Paris, qui alla \"OÎr Rohan le 5 jamier,
lut lrappé de l'altération de ses traits. «Vous
voiez un homme bien malheureux, lui dit le
cardinal, mais j'espère, avec la grâce de
Dieu, supporlcr paliemmenl les souffrances
jusqu'au boui. » Ses colic1ues néphréliques
l'avaient repris avec plus de violence. Son
esprit s'aigrit alors; il s'imagina qu'on voulait l'empoisonner•. Et le peuple - jusqu'aux
filles joyeuses, assises avec leurs compagnons, les jambes ballantes, au bord des fossés de la Bastille - lui chantait :
1

Madame de Cagliostro en liberté.
Cagliostro continuait d'étonner l'opinion et
l. Journal de Hardy , 1786, 13 mars; /1acha11mont, \\\1 , 20); licorgcl, Il. 192-193.
'l. /Jac/wumo11l, XX\I, 40-il. - Ga~ellt de Uollwulr, 7 fl•vrier l 7~ô. Gazelle de Leyde, 7 février
el 2 i mars 1786.
3. J1JUrna\ de Hardy, tï8ü, 9 mars.
, 4. 1786, 'l.3 fêvr1er. - t Le commissaire Chesnoo, mon-ieur, ,·ieot de mire lllrl nous témoigner
l'inquiélude de nu. du Parlement su r la santé de la
,lame de Ca~IÎO!llro. Yous deve, être pcrsuad1\ mon~ieur, que ~l elle 11·ait eu 11 moindre indisposition
,·ons en auriez été instruit, comme vous a1·ez cou-

turne de l'être de cc qui arrive journellcmf'nl dans le
château. Celle dame n'est point malade. Elle se promt!nc tous les jours et dans ce moment elle est sur
les 1oun. Elle s"esl donnée il y a qni11te jours un
petit elîorl dans le poignet gnuche 1 mais cela ne J'em1)êche eas de s'amuser à travailler. li. Chcsnon a élé
ce matin chercher le médecin du château qu'il u·a p:as
trou~·é. Il lui a Ccrit et dès qu'il sera ,enu je voua
forai pa~r son rapport. , Lcure du marquis de
La'-!ncy, p;ou,·crneur de. la U3~1ill&lt;', au lieutcnonl d~
police. )hnule ~e la m!m 1\e J.auncy, Uibl. de _CAl·•enal, ms. Bashlle, l:fa17, r• 120. Yme rle Cagliostro
était servie i. la Bastille pu sa proprt femme de
chambre, Françoise, qui avait été mise auprès d'elle.
Jlibl. de /'Arsenal, m,. Bastille, 1'li57, t 0 26.
5. La de~11ière tJièce du Collier, p. 'l6, note.
6 .. Les faits de ce .. chapi.tre d'apres une r&lt;'lati11n
offic1elle rn dalf' du JI mai 1786, conse,·vi•e en ma-

XXXVI
L'arrêt' .
Le ~2 mai, le Parlement commença de
siéger pour l'audition des pièces de l'affaire.
La Grand'Chambre et la Tournelle assemblées
comptèrent soixante-quatre juges, ]es coost-illcrs honoraires et les maitres des rrquêles,
qui se trouvaient en droit de siégl'r, s'y étant
rendus. Mais les princes du sang et les pairs
s'étaient récusés.
Le Premier Président du Parlement était
le marquis ~~tienne-Franrois d'Aligre, à ]a
tète de la compagnie depuis 1768. « li était
connu, dit cette maumise langue d'abbé Georgel, par son opulence, son alarice et un talent
tout particulier de faire valoir rapidement
son argent au taux le plus avantageux. 1 1 Il
n'avait aucune des qualités qui fondent les
grands magistrats, dit Bcugnot, il avait plutôt
les déîauls opposés; mais il était d'une singulière dextérité à manier sa compagnie et
s'était jusqu'alors mon Iré lavorable à la Cour;
mais depuis quelque temps celle-ci l'avait indisposé, en sorte que, tout en ne la combattant pas, il laissa l'opposilion se former. •
Le marquis d'Aligre était très lié aYec
Mercy-Argenteau et lui fournit au cours des
débats les notes les plus curieuses sur la disnuscrit aux Àl'clifres nalimuile1, et une autre de
m~me date conservée aux Ardt. dea Aff. étP"a11g.; les • résum~s • et réquisitions contenu:. dans le ms.
Joly de Fleury 2089 rle la Bibl. ,iat.; - les notes
mss du clo~sier Target, llibl. v. de Paria, ré5er\'C; le Compte rendit tle et qui a'elll paué au Pa1·lr-

me11l relatirement à l'aQafre de JI . le cardinal Jr
/lnha11, Paris, 1786, petit in-8 de 15'i el 31 p.; la relalion de Mercier de Saint-Léger, dans Sourwin
el Atémoirts, sept. 1898, p. 1!l3-201; - les noll.'~
cn\·o)·tics au prince de Kaunitz par le comte de MncyArgenteau qua les tenait du Premier President d'Aligre,
dans le recueil Arneth-Flammermont; - les Corre,po11dm1ee, du agc11U diplomatique, ttrangers e//
Fra11ce at•(Ull la Rél'Ol1ttio11, publ. par J. ~~lammrrmonl (Paris. 1800); - les Lettres de Mme de Sabran,
les Jl!moirr, de llmt• Campan. le Journal de Hardy,
la Ga::.elle de Leyde et lè llac/wumo11l.

DU COI.L1'E1( - -..

position des esprits. \'oici quelle étail l'opi- semenl à perpétuité, qui emporte mort civile frauduleusement falsifiée: il réclama contrp
nion générale, ,, la veille du jour où les accu- el ~ntrainerait la ,·acance des bénéfices consis• I~- comte de la Molle, conlumace, et contre
tor1aux dont le cardinal est pourrn 1. u
sés parurent dC\•ant le Pilrlemeot :
V,llelle, la peine des galères à perpétuit,,:
Pour_ comprendre Je jugement qui va être contre la comlesse de la Molle la peine du
c&lt; Dans le cours de l'inslruction et lant
qu'il n'y a eu d'accusés que le cardinal de rendu, 11 faut se rappeler qu'il l' avait en ce ~ouet, la marque au fer brûlant sur les
Rohan et la dame de la Molle, son mari contu- temps une nuance dans l'acquitlemenl. La e~~ules et la détenlion perpétuelle à la Salpèmace, la demoiselle d'Oliva et le sieur Ca- « décharge d'accusalion • proclamait la com- t:1ere; qu~nt au cardinal, l'organe du minisglioslro, on a pu et on a dù croire que li. le plète _innocence de l'accusé, c'élait la pleine ler_e _publw conclut que, dans le délai de
cardinal rnrait condamné :l une peine arnic- réhab1htat1on après les griels qui avaient éi, hutl Jour_s, tl ,e rendit à la Grand'Chambre
tl\·e el infamanle. L'auteur du faux était formulés. Le « hors de Cour 1&gt; au conlrairee pour )' _decla~er ~ haute voix que, téméraireincertain: le marché, revètu d'approu,·és et prorlamait qu'il n·y avait pas eu assèz d; ment, il a,,ait 3JOUlé foi au rendez-vous du
de signatures [aux, est écrit de la main du preu:es pour a~sC'oir une accusation. Cette Bosquel, tJu'il avait contribué à induire en
solution cooser,·ail tjuelt1ue chose de fàcheux erreur les marc::hands en leur laissant croire
cardinal; il l'a rait exhibé aux joailliers el
sur la foi que le marché était revêlu d'ap'. pour l'accusé et faisait considérer que rnn que la reine avait connaissance du marché
prom·és el de signatures vrais, le Collier lui honneur n'élait plus intact.
déclaràl qu'il s'en repenlait el demandai(
avait été livré; enfin le cardinal se trouvait
pardon au roi et à la~reine; qu'il [ùt en ou~re
~
saisi du corps du délit. La déposilion de Basco_ndamné~ à se démettre de ses charges, à
La lecture des pièces ayant été lerminée le [~1re _au.moue aux pam,res, à se tenir toute sa
!-enge établissait que le cardinal arnil toujours parlé et écrit comme apnt une mission ~9 mai, le Parlement s'assembla le 50 pour ,1e elo1g~é d~ résidences royales, enfin à
directe de la reine. On avait au procès un 1aud1t10n des aèCusés. Dans la nuit du 29 ga rder prison JUS/lu'a l'exéculion de l'arril.
billet dicté par le cardinal, duquel il résulte au 50 ceux-ci avaient été lransîérés do la
Le procur~ur disait dans son réqui~itoirc1:
qu'au moment où il n'a pu se dis~imuler la Baslllle à la Conciergerie. Les lonclions de
c1 Le ~rd_mal am•gue ce qui s·e~l passé
fausseté des approuvés et de la signalure, el procureur général étaient remplies par Joly dans _le prd,~ de_ Ver.sailles comme pouvant
que les payemenl_s ne s'elîecluaient pas, il d_e Fleury. li donn1 leclure de ses eonclu- favoriser son 1llus10n. Mais pouvait-il se peravait conçu le proJel de substiluer le sieur de s1ons .
mettre de croire à un rendt·Z•\·ous noc111rue
Sainte-James aux joailliers et de le déterminer
Jol~ de Fle~ry demanda que la pièce signée faux e_l ~upposé sur la terrasse de Versailles,
à se charger du payement du Collier en • lfarie-Anlomelte da France » lùt déclarée pouva1HI s~ permetlre de s'y rendre et, en
se flallant d'obienir la protec-----:-------::------------~ senv~rs
Y rendant, n'a-t-11 pas commis
tion de la reine. Cet écrit et les
la reine une offense la plus
1
conséquences qui en résultent
pumssable?
s'accordent parl'ailcment avec la
« Le cardinal, à l'insu de la
déposilion du sieur Sainle-Jareine el sans s'être assuré par luimème des intenlions du roi et de
mes.
• Tant que le procès est reslé
la reine, a entamé et suivi uue
en cet éiat, la délense de M. le
négociation el a comommJ avpc
cardinal ne pouvait l'excuser. Inull'sdits joaillin:- le marchl:' pour le
tilement alléguait-il l'erreur et la
collier de brillanls.
séduction. On lui répondait : l'er« Or, peul-on ,oir saris unP
reur est invraisemblable, d'ailleurs
ju~te indignation qu'un dPs prt·elle n'est pas prouvée; la dame de
mu•rs officiers dn roi, érral, m nt
la Motte vous dément; la scène de
d,~tingué par sa nais!-anC: comme
1 par ses digni1és, ait osé empruuler
la terrasse (lise: du Bosquel ) e,t
fabuleuse; elle est allcstée par la
un no~ aussi auguste que cdui
demoiselle Oliva, mais son témoidl! ,l_a r:rne et porlé la 1ém~ri1é jns~nage est aussi suspect que Je vôtre.
qu a ,wle_r à la fois le r€$-µect dû
Mais, depuis que le sieur Villelle
a la !l"J•slé rople et aux perest arrêlé, il est const.rnt: t qu'il
sonnes sacrées du roi et de la
reine?
est l'auteur du faux; - 2° que la
scène de la demoiselle d'Oliva est
« Cette témérité d'oser ainsi
vraie; - 3° que, pour séduire le
manquer de re~tect aux personnes
cardinal, il a écril, sous la dictée
sacrées du roi et de la reine n'cstde la dame la Molle, différenles
tlle pa_s un crime qui exige k·s
lettres qu'elle a enrorées au car•
réparal1ons les plus authentiques
et les plus solennelles; mais il faut
dinal comme écrites par la reine.
&lt;&lt; Dès ce moment, la séduction
e_n même temps que ces réparaalléguée par le cardinal peut pations soient diêncs de la majesté
raitre établie. S'il a éié séduit, ,on
roi ale.
délit n'est plus un faux, c'est une
.« Et n·~!!il-ce pas un des preoffense, un manque de respect aux
miers de.vo1r.s du procureur généDE. 101.s.-;.1,J.r-: 1,i,, ,,li,; r r,'ct,
ral du ro, de les requérir pour une
personnes sacrées du roi et de la
offense aussi criminelJe, et surtout
reine, un abus monstrueux du nom
de la reine el d'une signalure fausse
qu_and elle _a été commise par un
'JUÏl a atle,lée véritable.
fiUJel plus clevé par sa naissance
a Ces considérations font penser
et par _sa di?nité et plus encore
qu'il est impossible d'aller jusqu'au
quand tl a I honneur d'èlre allan·aprl!!i un ponr3it publie â. l'occasion de rAffairc du Collier.
blâme, et encore moins au banniscbé au srnice du roi dans une
0

, I ._ On lira p!us loin le , résnmé I du Président
d Aligre,. pub. d apr1•s lrs mss. Joly de Fleury 2080'lll89 {B16l. tial.). Ces mss contiennent d'autres• re-

sumCs •. encore, enlre aulrc&gt;s cem du substitu1 J.aurencel; ils onl l1 l'aleur d"opioion, personnelles. Cc&gt;ux
de Laurence! ne sont pas d'une impartialilè allsolue,

..- 55 ....

il ':use. de eon entier dél-ouement à Marir--Anlointlle
- · B,~l. 1.1ot., ms. Joly de fleur,· HFO f" '8-"'.t

Reproduit c1-de~S-OUS par eilrails. ·'

'

"

.i

•

�111ST01{1.Jl
des premières places près de sa personne 1 n
Joly de Fleury avait rédigé ses conclusions
contrairement à l'avis de l'avocat général
Séguier auqm l l'usage lui avait commandé
de les soumettre. A peine eut-il terminé que
Séguicr se leva. Ce fut une scène dont la
violence fit voir dès l'abord où les passions
étaient montées. Séguier émit l'opinion d'acquitter purement et simplement le cardinal.
Et s'adressant à Joly de Fleury :
« Prêt à descendre au tombeau, vous voulez couvrir vos cendres d'ignominie et la faire
partager aux magistrats 1
- Votre colère, monsieur, ne me surprend point, répond le procureur général. 1..;n
homme mué au libertinage comme vous, devait nécessairement défendre la cause du cardinal.
- Je vois quelques fois des filles, réplique
Séguicr. Je laisse même mon carrosse à leurs
porte.-:. C'est affaire privée. Mais on ne m'a
jamais vu vendre bassement mon opinion à la
fortune. &gt;J Séguier faisait entendre que Fleury
s'était ,·endu à la Cour.
Le procureur général était interloqué el
demeura bouche bée.
Rétaux de Villette ouvrit la série des interrogatoires. Il parut vêtu en habit de soie
noire. Très franchement, il fit l'aveu de la
part qu'il avait prise aux intrigues de Mme de
la llolte. C'est lui qui avait tracé les mots
&lt;&lt; 11/arie-.!ntoinette de France &gt;&gt; au bas du
fameux contral. Mais il argua de sa bonne
foi. En écrivant ces mots, dit-il, il ne croyait
pas conlrefairè la signature de la reine qui,
en effet, ue signait pas ainsi. &lt;&lt; Cet homme,
qui est très vif, prévenait même les questions
a,aul qu'elles fussent a1.:he\'ées, avec l'air et
le ton de la plus grande exactitude. 11
A Rétaux d&lt; \'illette succéda la comtesse
de la Molle. Elle avait un chapeau noir, garni
de « blondes &gt;1 noires et de rubans à nœud;
une robe et un jupon de satin gris bleuâtre,
bordés de velours noir; une ceinture de velours noir garnie de perles d'acier, et, sur
les épaules, un mantelet de mous~eline brodée, chevillée de malines. Elle regarda l'assemblée d'un œil hautain. Ses lèvres avaient
un sourire dur. Quand elle aperçut la sellette,
siège d'ignominie, où les sergents lui dirent
qu'elle devait s'asseoir, elle eut un mouvement de recul et la rougeur lui monta au
front; mais bientôt elle s'y lut arrangée a1ec
tant de ~ràce, ordonnanl les plis de sa robe,
qu'il semblait qu'elle lùt dans un salon, agréa•

blement assise en une bergère. Elle parla
d'une voix nette, sè.;be, précise : les phrases
semblaient découpées au couteau. Elle commença par déclarer qu'elle allait confondre
un grand fripon. Il s'agissait du cardinal.
Elle étonna par sa présence d'esprit. Interrogée par un conseiller clèrc qu'elle avait
appris ne lui être pas favorable, elle déclara :
&lt;( Voilà une demande bien insidieuse. Je vous
connais, monsieur l'abbé. Je m'attendais que
vous me la feriez. Je vais y répondre. u &lt;1 La
femme La Motle, note l'un des assistants, a
paru avec un ton d'assurance et d'intrépidité,
arnc l'œil et la contenance d'une méchante
femme que rien n'étonne; mais elle s'est fait
écouter parce qu'elle parle sans l'air d'embarras. Elle s'attachait plus aux probabilités
qu'aux faits et surtout à l'impossibilité qui
est au procès de montrer drs lettres, des
écrits et toutes les preuves matérielles qu"on
désirerait y voir. Je ne crois pas que cette
femme, qui a de la tournure, des grâces et de
)'élévation, ait pu intéresser personne, parce
que son procès est trop clair. » Subitement
Jeanne changea de manière : à une question
relative à une prétendue lettre de la reine au
cardinal, elle répondit qu'elle garderait le
silence pour ne pas offenser la reine.
" On ne peul offenser Leurs Majestés, objecta le président, et vous devez toute lavérité à la justice. »
Alors elle dit que la lettre en question
commençait par ces mots : &lt;( Je t'envoie )l,
ajoutant que le cardinal lui en avait montré
plus de deux cents à lui écrites par la reine,
où elle le tutoyait, et dont plusieurs donnaient des rendez-vous où, à la plupart des
guets, la reine et Rohan se seraient effecti,,ement rencontrés.
Ce fut, à ces mots, parmi les magistrats,
presque une clameur. Quoique la plupart des
juges lussent « de l'oppo.,ition ", de tels propos révoltaient leur conscience d'hommes et
de citoyens. Et c'est à peine s'ils purent retenir leur indignation quand la comtesse leur
fit en se retirant une succession de révérences, avec des sourires provocants et railleurs.
A peine fut-elle sortie qu'on enleva la sellette. Le cardinal fut introduit. Il était vêtu
d"u11e longue robe violette, le deuil des cardinaux : calotte rouge sur les cheveux gris,
bas et talons rouges, et un petit manteau de
drap violet doublé de satin rouge; la moire
bleue du cordon du Saint-Esprit et la croix

épiscopale à une chaine d'or. Il était très
pàle, très fatigué, très ému; ses paupières
pesaient lourdement sur les yeux d'un bleu
éteint. Ses jambes fléchissaient et des larmes
mouillaient ses joues. Plusieurs conseillers
t! voyant son extérieur souffrant et altéré n
proposèrent : « M. le cardinal parait se trouver mal, il faut le faire asseoir. ll Et le Premier Président le fit asseoir à l'uue des extrémités du banc oit se plaçaient messieurs des
Enquêtes quand ils venaient siéger. Son interrogatoire dura plus de deux heures. " Il
parla, dit Mercier de Saint-Léger, avec beaucoup de gràce et de force. Il li imposait par
sa physionomie et son ton de noblesse, il
intéressait « par son air de candeur » et son
&lt;l COl!,rage modeste 1. En se retirant, il salua
la Cour. Son expression était indéfinissable
de lassitude et de tristesse. Tous les magistrats lui rendirent son salut. «Legrand banc
même se leva, ce qui est une distinction
marquée. Il
Les juges étaient encore tout impressionnés
de cette comparution émouvante, quand lut
appelée Nicole d'Oliva. Mais l'huissier revint
seul : l'accusée donnait le sdn à son nouveau•
né. Elle priait humblement Noi Seigneurs du
Parlement de vouloir bien patienter quelques
minutes, que son fils eût terminé son repas.
&lt;t La loi se tut devant la nature», disent les
procès-verbaux. Les Grand'Chambre et Tournelle s'empressèrent de répondre qu'elles
accordaient à la jeune mère tout le temps
qu'elle jugerait nécessaire. Enfin elle entra.
Le désordre de sa parure toute simple, ses
longs cheveux cbàtains s'échappant d'un petit
bonnet rond, et ses larmes, son trouble, son
abandon, rehaussaient sa grài:e et sa beauté.
M. de Bertignières, qui avait une galerie de
tableaux, pensait à la Cruche cassée, de
Greuze, exposée à l'un des derniers Salons,
et l'abbé Sabatier, son voisin, à qui il en fit
la remarque, fut aussitôt de son avis. Aussi,
à peine la belle enfant sembla-t-elle devoir
se trouver mal, que déjà la plupart des membres de l'austère tribunal étaient debout pour
la recevoir. Il lui fut, d'ailleurs, impossiLle
de prononcer une seule parole en réponse aux
questions qui lui furent posées : les sanglots
s'étouffaient dans sa gorge. Il y en avait là
plus qu'il n'en fallait pour convaincre surabondamment les magistrats de son innocence.
Elle se leva pour se retirer « et fut accompagnée, dit Mercier de Saint-Léger, des marques de l'intérêt le plus vil 11.

(A suivre.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO.

Docteur MAX BILLARD

+

Le bras de Charlemagne
Le 26 aoùt 1804, du rivage de Boulo•ne
où il menaçait l'Angleterre avec ses chaloup~s,
Napoléon s'acheminait vers les départements
du Rhin: il visitait Valenciennes, Mons.Arras,
où le préfet, le baron de la Chaize •, ne
craignait pas de terminer sa har:moue
0
au fondateur de la nouvelle di-nastie par 1
cet élan de lyrisme: Dieu créa Bonaparte
et se reposa 2 •
. L'Empereur arrÎ\'ait le 5 septembre à
Aix la-Chapelle, où il était salué par les
plus unanimes acclamations. Dans cette
antique résidence du premier empereur
des Français, le nouveau souverain allait
s'appliqu&lt;r à réveiller les souvenirs de
Charlemagne.
Le 8 septembre, Napoléon visitait la
splendide cathédrale de la ville, se faisait
montrer l'emplacement de la sépulture du
grand homme du Moyen âge et, avec plus
de curiosité encore, les reliques de son
illustre prédécesseur'.

+
On sait qu'en l'an 1000, en cette année
mystérieuse du Mo1·en âge où tous les
peuples croyaient que le monde allait
finir, Othon Ill, l'ami des arts, l'imitateur de Byzance, fit ouvrir le caveau où
depuis cent quatre-vingt-six ans, dormai;
Charlemagne•.
On défonça l'entrée du souterrain sur
laquelle était gravée cette inscription:
St:u

HOC COXDITORJO SJTUY EST

CORPUS KAROLI MAGXI ATQUE
ÛIITIIODOXI

IMPl:rn.uoms,

QUI

DF:n:~s1T $EPrtAGr..un1rs A:uo

deur véritablement plus saisissante. Le caveau éventr~~ à la_ lue~r des lampes, un spec~a~Ie, dont l 1magrnat1on ne peut se faire une
1dee, frappa les yeux d'Othon. Il aperçut le
Jamais scène n'eut un caractère de "ra no
cadavre des~éché du grand Empereur G assis
~----.,---------------, sur un siège de marbre, rerêtu des ornements et des insigues impériaux, un sceptre entre ses mains couvertes de gants
&lt;( qu: ses on~les avaie n~t percés en poussant '' , le livre de l Evangile ouvert sur
les ~enoux et &lt;c une chaine d'or en forme
de diadème sur le crâne 11.
Olhon, stupéfié, oontempla silencieusement. le sp~ctre, dressé devant lui, du
g~erner pmssant qui avait été maitre de
la F~an"';, de I' ~llemagne, des trois quarts
de. 1ltahe ~t d une partie de l'Espagne, et
~m s_
embla1t encore assis sur le trône de
1Occident. Grâces lui soient rendues il
n'eut pas la coupable pensée de dépo~iller ~e caveau de ses saintes reliques. Après
avoir contemplé quelques instants le corps
desséché du vieux monarque dont le souve?ir inspirait encore tout un peuple de
poetes, les troubadours, les trouvères et
~ous !es vagabonds mélodieux du lfoyen
age, tl le fit couvrir d'un suaire blanc
coupa ses ongles, et laissa tout en ordr;
autour de lui. Rien dans les membres du
m?rl n'annonçait la corruption; l'extrémité seulement du nez s"était un peu
amoindrie. Mais l'empereur fit, à l'instant,
rem_pla~r par de l'or la partie qui man9ua1t; 11 enleva une dent :au cadavre, et
il lit combler la brèche du souterrain,.
An 1'"C\Rx.,no:--;E Dom:-,;1 814, J'iDICTIO'"E SEPrrn, 5° K \L. FEBRIJARu.ss.

0

REG:'iUY

FR.L\COI\Ull SOBILITER AllPLl.\\lT,
Er l'EI\ A:-i.'\OS 47 FELICITER llEXIT.

CHARLEMAGNE.

Statuette en bron::e. (Musée Carnavaltl.)

1. le baro~n de _la Çhaize, né à ~utun en ·I 7,H et
mort en 182.:,, qui mit autant d'cmprcssPmcnl il dépo;;cr ses hommages aux pieds de touis XVIII qu'il
en avait mis à célébrer !'Empereur.
2. Rappelons qu'un plaisant ajouta a Ja phrase si

pompeusement illudali\·e :
.llaia, pou,· Ure plu, à 1011 ais.,
•
_Auparavant /U la chaise.
'
J,. 11 Au::-la-Chapclle, 21 fructidol'. - Un Te Ueum
a !le ch~olé _daus la cathédrale co présence de Sa
l.laJesté, a qu, le clergé a présenté les reliques de
Ch~rlem~gne et les différentes reliques dont cette
égl1re a eté nouvellement mise eo possession. 11 Moni•
leur du jeudi 20 frucLidor an 12 de la République
(13 septembre 1804; ,
. ~- L'empereu~ Othon était accompagné, dans celle
v1!1te, de deu.x f,v~ques el du comte Othon qui a Juimcme raconte l cvcnement.
5., Celte _épitaphe subsistait encore à la fin du dixsepl1ème siècle. • G'est la première épitaphe que
nous tr~uvons de nos rois. 11 )l.uutLOx. Dtscouri sur
les a11c,e1mes sépultiwes de 110s rois.
Au centre ,de J'oct~goue de la cathédrale, l'inscripl\on : Caroli b!agni, placée au comrnencemenl du
1
s, ède, passe pour mar:quer la place de la sépulture de
Charlemagne. ~n réalité, par suite des rrsl:rnraûons
des rccoostruct1005 et des addilions de tous les siècles'

if

'

on ignore où cette S~Jlllllure se trou,·ait exactement.
6. • ~e c~rps: é~r•l un témoiu oculaire, Je chroniqu~ur Nornhs, et:111 placé llans une sorte de cellule
~hde~c!1t b~ti.e en cl.taux el en marbre, que nou~
a,ons_et~ obliges de briser pour pé11étrer jusqu'à lui;
el, c_lcs que nous nou:; sommes approchés, nous n,·ons
senl1 une trCs forte odeur. ,
7• Observation purement légendai1·e. Les ongles,
pas _plus (1ue la barbe et les cl1e,·cux, ne µoussenl
api·es la morl. « li tombe sous le bon ~ens. écrit Je
docteur Le Double qui s'est occupe de la queslion
q~e les élémeuts anatomiques 11e peul'ent guére sur:
vivre, les uns 11ux autres. Pour ma part. 1I m'a été
~onnc _de__ conserver, pendant près d'une année à
1 ampluLhealre de l'Ec..Je de ~l~decine de Paris d~ux
cad~vres d'ho~nmf'~ _adultes rlont l'un s'était m'omifiè
cl I autre. avait élc mjecLC au sublimé et badigeonné
!ou_s l~s .J~Urs _avec u11e solulion phéniquée forte ....
el 1e na ; Jamais ohsené, sur aucun d'eux 1 le moindre
allon~ernent ~c~ JXlÎls et des ongles. » Chro11ique
Jffd1cale,_I ~• JUlliel 1001 , p. 420.
8. _Cc :ec1t de '.'l"o,·alis n'a jamais 4'ê contesté par
l~s lu_storie(IS cl ne µouvail l'être. Voici la description,
d aprcs Eginhard el le moine d'A1woulême de la
I
JXlmµe funèbre de t.:harlemagne. , So~1 corps solennellement lavé et embaumé, fut inhumé le jou; mème
de sa mort dans la basilique qu'il a,·ait fondée à Aix,

En 1165, un prince resté célèbre dans
les légendes germaniques, Frédéric Barberousse, eut, à son tour' la curiosité de
en l'.ho~neur de N_.~S. J.,-C. et de sa sainte mère et
o~ l assit sur un sicge d or, sous la ,·oùte du cav~au
sepulcral, a~ec une éuée à son eôté dont t
•
t I
·
"
·
•
e pomme~cau 7 a, g11rmturc du fourreau élaient d'or un
Evangile d or dans ses mains et sur ses genou~ 1
tête liaute ceinte d'un diadt'&gt;mè d'or dao, leq I é't .•
inse· · d 00 · d 1
•
uc
ait
re u . IS e a Saiute Croix. On remplit son
sépulcre d ar?mat~s, de baume, de musc et d'une
grande_ quan_llté d or; on revêtit son cor de \·ête
menh impériaux, on cou,·rit ~a· race d'un ps ,
•
le diad · m
suaire sous
c e, on posa sur sa chair Je cilice qu'il avait
c?utume de _porter, et par-dessus ses vètements im ér(•ux, o~. lm J.!lSSa la besace dorée (insigne des 6fc
rrns) qu 11 ara1t cou_tume de porter lorsqu'il al!~it
Romf::, On posa aussi dennt lm un sceptre d'or t
bouclier d'or béni par le pape Léon. u·
/ un
et on scella son sépulcre. et 1'011 e',P,g is on dcrma
d d é
'
ea au- essus
Ën7 hr~ e Or e a_ve~ celle inscr iptiou rapJXlrlée par
~grn ar , ~n secret-me: • Smu u tombeau Il ,.
corps de 6.arle, grand el orthot.lnxe Em
g ~
accrut glorieu,ement le t·oyaume d .., npereur, qu,
,
1
...
Francs et le
go1111e111a
,1~ureusemenl pendant 47 1111é
L
mourut le cmq des Kale11des de /éin·e~ 2
J

i

8'·.

1, ;anvier) de L'a11nie RU dans la soixante J
née d
·
E'
-uou'.;1e11ie a11e sa 1:u: J Gt:i"HARD. Yita Karoli N
·
Mo)IACII EsooL1S.VL'\s1s. llistoire de, C
agm.
µ. IM6.
auI es, t. V,

�• - fflSTO'R,.1.Jl

menl de Proserpine\!);

RELIQUAIRF.

il s'empara de son épée
et de son diadème; et
le siège de marbre, sur lequel l'homme des
épopées du Moyen àge était reste assis plus
de trois cPnl cinquante ans, fut remonté dans
l'église oll il ser\'Îl dès lors aux couronnements des empereurs 1 •
C'est en 1215 que Frédéric li, empereur
d'Allemagne et roi de Jérusalem, exhuma de
nouveau les restes disloqués du grand Empereur, pour leur rendre les honneurs dus aux
reliques des saints 1 et les recueillir dans une
châsse d'or et d'argent, chel-d'œuvre d'orfèvrerie, conservée aujourd'hui dans une chapelle de la cathédrale•.
Ce lurent donc seulement ces reliques que
put contempler Napoléon lorsr1u'il vint !aire
rclentir l'anlique basilique du bruit de ses
éperons roluriers; et il est permis de penser
que l'âme de l'empereur n'eut pa, lieu d'ètre

nu

t. On le mit aujourd'\mi dans la galerie su1lé•
rieure de l'êglise llochmunsler:.
li semble n•sullcr de cerlains documt•nl.Ji que rréJ,:_
rie Barberousse dut dct:icher le bras droil dn squr,lelle du \ici! empereur, pour le déposer, comm1~
somernr ile !3. visilc, dons un reliq11:airc fabriqué sur
mn ordre.
'.!. • l,'1 mpereur Fredcric BuberousS(' unit foil
canoni~er t:h,rlem1gnè 1 le 29 décemhre I tlij, par
l'anlipape Pa,chal Ill, et le roi Louis XI avnil urd,mni!, eu Bi 5, ,l'en cl!lé.hrl!r li, r,,ll' I&lt;' 28 janl'Î&lt;'r. •
G,11.L\IIO, Jl111loire ,le Charlemagne, l'aris, li72.
I.Tuive&gt;rsité de Paris le choisit pour son patron,
en 16ül.
;'.;. Celte chàs.e se lrouvr, depuis 187:;, clans la chapelle Saint-Charles, construite au commencemC'nt tlu
t t\" :1it'-dc.'
i. L1 mtlgnifi JUC cl1à:iSC clcs quati·e gran les relic1ues,
du slyle roman tertiaire, date de 1220.
~,. L'espos1lio:1 de cr.s nombreu~e.i reli1ur.~ se foiL
tom lc.i sept ans, rn juillet, et allire un gram! nombre
dè pèlerins.
6. Ce reliquaire qui représcnle le!'i images de, ancêtre~ de t'rêJéric Barberousse; lïm1H!ratrice, s.,
rcmme; lui-même élu empereur en 1 t:d, ain~i que
Fr1!1lèric, duc de SoJabc, fut fabriqué par ordre lfo
ceL empereur après l'ouverture Liu lombeau de Charlemagne. Comme Frédèric y est qualifié 11'rmpcrcur
d&lt;'s llomains, 11 J a lieu de reporter celle f1tbr1c1tio11
entre les années l 1â;) cl 1100. - \"t,ir .\ofice de,
Emaux cl de lOr(èt•rerie clu Minée d" J.ouvve, par
A. O:trcd, Paris, 1891, p. i-61.
7. Il. llou:i:i&amp;îe, 181:&gt;. /.,11 lfeco11de a(Jdic:zfio11.
Pcrrîn. Paris. 1:10:;, p. f&gt;j~.
8. Canova vint lout nprès i Paris prendrt• livraison
dè la T1·a1M/i_guration et de l'Apf1110ll tlu /Jtfoédh-e.
Il se tlonnail comme amb;a~dcur. , Emballeur!
1

bras droit de !'Empereur d'Occident, 11u'il fit
déposer au )!usée du Lou1re.
Les rénérables ossements restèrent là exposés, pendant plus de dix ans, dans le beau
coffret à arcature émaillée, un chef-d'œuvrc
d'orfèvrerie du rn·· siècle•, dans lequel !'Empereur avait rapporté sa
précieuse relique.
En 181 ;), aprè.'i ,·ingtcinq ans de combats, le
Lruit des armes cessait
d'un bout i1 l'autre de
l'Europe, Xapoléon,
quittant le sol où il
avait ,·ersé autant de
fléaux que de gloire, se
livrait à s,s vainqueurs,
et Jcs Alliés entraient
au Louvre.
L'heure des reprét;licht GirauJon.
sailles el des exactions
BRAS DE CUARLE~AGSE. - (Musée du Lmn-re, Galerie d'Apollon.)
élait venue, el, dès le
lendemain de son entrée
1·oyées en présent à Charlemagne par l'impé- à Paris, Blücher, dans l'insolence de la forratrice Irène : la robe de la Vierge, les langes tune, faisait sommation à Denon, directeur
de Jésus-Christ, le lineeul ensanglanté dans des Musées, de liuer tous les objets d'art
lc,Juel lut em'eloppé le corps de saint Jean- ayant appartenu à son pays, sous peine d'être
Baptiste, et le linge qui fut mis autour des arrl!té dans les vingt-quatre heures pour être
conduit dans la forteresse de Graunderitz;
reins de Jèsus-Cbrist sur la croix'.
Enfin, on fit contempler à !'Empereur les el, de fait, &lt;1 une vingtaine de tableaux el de
autres richesses du trésor: un buste de Char- bus!es lurent aussitôt emballés et expédiés
l('m:igne en or et en émai!, la croix dont Lo- en Prusse" ».
His en goùt, les Autrichiens, le roi des
thaire fit présent au fils de Pépin le Bref, et
le cor du vieil empereur, ouvrage en irnire Pays-0as, les petits souverains d'Allemagne
qui prm·iendrait de l'une des défenses de et d'ltali&lt;', le Saint-Siège lui-mème se présenl:iicnl à la curée el faisaient leurs récla~
l'éléphant offert par le rai ile de D,gdad '.
l'n fait certain, c·esl que Napoléon voulut mations 8. En vain, Denon se mit aux pieds du
emporter un sournnir de sa visite aux rcli1p1rs roi, supplia li. dcTalleirand. Et que pouvaient
de son illuslre prédécesseur, et il ne trou,,1 Louis XVlll et le prince de Bénévent contre
rien de mieux que d'enlever un précieux le gom·crneur de Paris, Wdlington, devenn
reliquaire contenant le ~quclellc entier du diclateur au Louvre?« 11 !allait, dit-il, don1wr aux Français une leçon de morale. »
\'OU lez-vous dire D, lui répliqua Tallcyr1rnrl. Le même,
Toujours est-il qu'au mois de seplembx. dt., p. â.39.
bre 181:,, les Alliés, pour nuus apprendre la
9. 11 y a lieu de foire ob&gt;N\'Cl' qu'&lt;'n fniL lt• liras
dt• (.;harlcmagne n'nait pa, élt... i. proprement parlt•r,
morale, nous volèrent la pins grande partie
enlc,~ par '.\apoléuu. mlii'i offert à l'empereur par les
de nos chefs-d'œuue. On amoncela les starhanomrs cle la basilique. F,t pour ce qui concerne les
obJrts d'art, statues el lahlcau,. , un tiers peut-Nre
tues, les toiles des grands maitres, les bijoux,
av.iiL t'Lé réqu_isilîonné: mais le re~tc ~vail ét~ cède
lt's pierres précieuses 9• Il en parlit des charpar de) traites de pai:s: ou transporte i Paris. par
~n&lt;'~ure mlmini~lralive à l'l'poque oû les pays à qui
retées; et pendant qu'on y était, les soldats dt!
ils appartenaient faisaienl partie de l'Empirt~ franDliioher et de Mülning mirent paisiblement
rai,. • I.e même, foc. cil., p. â30, note 1.
au nombre de leurs re,·endications le sque10. Charlemagne ayant élC canonise par l'antipap&lt;'
ra,-chal Ill, C'! ~ dét_l'l'l n'ayant pas éte conlreilil par
lelle
éburné du bras droit du vieil empereur,
16 p,pC's lég1t1me,, 11 y n heu cfo se demander si le
et ils crurent faire acte de délicatesse et de
gra.nd Empereur peut èlre considl't'è comme un
.~allll.
désintéressement en nous laissaol le coffret
11 ~sL hors de doute que l'Église a. lie longue date,
vid(} de son importante et curieuse relique.
autorisé le culte de Charlemagne dans un certain
ll?'!lbre de dioeèsc.:i. Aujourd'hui e11co1·e, lo. fèle du
Et c'est ainsi que ce coffret, dit Reliquaire
nc1l empereur d'Occidenl est célébrée dans maints
du
bras de Cha,-femagne, figure encore aulliocèse~ dè l'Allema.~nr, et, en Belgique, dam le dioci•sc de Tournai.
jourd'hui au Musée du Louvre, dans la galerie
(~n P.vurrait dire qu'il ùgit lit d'un,• tolérance;
d'Apollon.
mais li y a plu~ : celte fèlc II ètl! approuvëe par
Il y a lieu de croire que les vieux ossellomc, comme celle d'un bie11he11rcuJ·, sinon J u11
soi11f. c·e~t cc qui rCsulle d'uu JlassJge du De suvoments allèrent rejoindre alors à Aix-la-Charum Dei beatificatiom: tt bcatorum ca1io11isatio11e
pelle ce qui reste des dépouilles vénérées de
de Benoit \ 1\', qui s'exprime 11in~i sur le cas de Charlema5nc, Li\'. 1, ch. 11: , Quoi c1u'il rn !.'Oit d'une
l'homme &lt;p1i fit trembler le monde, du mo-concession railc par un J1011t1fc 1llo!gitime tanl de
narque que rempzreur Frédéric 8Jrbcrousse
Jlaj&gt;t!S l~ilimcs ont connu celle conce~~îo~ cl l'ont
avait fait canoniser, le 29 dl!cembre H65,
admise par tolérance; elle a élé admise, en outre,
penclanl un û long tem_ps, que rien ne semble manpar l'antipape Pasch,1 Ill, et que l'Église a
quer di.:s conditions nccessJires puur la \'ali(litt~ (lu
mis,
au ciel, au rang des bienheureux 10 •
cull~ Jans les EglÎ,;,'s particulières, el pour une bt'ati-

en proie aux mêmes émotions qu'Uthon III et
Frédéric fer.
Le chapilrc présenta également au sou,·crnin la magnifique châsse, de sL1le roman
tertiaire, contenant ce qu'on appelle les
grandes reliques, les mêmes qui furent en•

contempler les ossements, l'épée et le ,rcptre
de ce génie puissant.
Plus d'un siècle et demi après Othon, il
vit le squelette tout poudreux du grand Charlemagne qui se lcnail toujours là sur rn
chaise curule, :nec la majes1é de son siècle,
enveloppé de la chlamyde en loques, et qui
plraissair encore recevoir les hommages de
ses ministres el dl! ses
che,·.iliers.
Alais Frédéric n'eut
p1s pour ses restes le
même respect qu'Othon. Il les fit déposer
dd.nS un sarcophage antique, en marbre blanc,
avec des bas-reliefs représentant l'enlèi1 e-

ficallon suffisante. ,

DocTEUR ~ln BILLARD,

- 58 .,

�Roquelaure

,

et Fontenay-Coup-d'Epée
Le chevalier de Roquelaure est une espèce
de fou, qui est avec cela Je plus grand blasphémateur du royaume. On dit qu'il s'est un
peu corrigé.
A Malle, il fut mis dans un puits, où on le
laissa quelque temps par punition. A l'armée
navale, le comtP. d'Harcourt fut sur le poiut
de le jeter dans la mer, avec un boulet au
pied. Cela ne le rendit pas plus sage ; ear
quelques années après, ayant trouvé à Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la
messe dans un jeu de paume, communia,
dit-on, baptisa et maria des chiens, et fit et
dit toutes les impiétés imaginables. On en
avertit la jus lice. On y lut; mais ils se défendirent, et il y eut un conseiller battu. Enfin
pourtant il lut pris. Quelques jours après il
corrompit le geôlier moyennant six cents
pistoles : le ge0lier se sauva avec lui, dont
mal lui en prit, car le chevalier lui prit son
argent, et le renvoia comme un coquin. On
les suivit, et le chevalier fut repris. Son frère

ainé ne perdit point de temps, et obtint une
évocation à Paris, ou, pour mieux dire, une
jussion de ne passer point outre. Cela lui
sauva la vie, car c'est un crime capital, et
voilà le chevalier en liberté à Paris, qui, au
lieu de se retirer, ou du moins de vivre modestement, se promenait à la vue de tout le
monde, ne bougeait du cabaret et menait
toujours sa vie ordinaire.
Quelques dévots représentèrent à la Reine
que sa régence ne prospérerait point si elle
laissait ce sacrilège impuni. On donna donc
ordre, à l'insu du cardinal Hazarin, au prévôt
de l'ile de prendre le chevalier; ce qu'il fit,
non !.ans y perdre des archers ; el, du côté
du chevalier, .Biran, un de ses frères, grand
gladiateur, y fut fort blessé. On le mena à la
Bastille, où il fut assez longtemps. Le cardinal assura le marquis de la vie de son frère ;
car, pour la prison, ses parents eussent été
ravis qu'on l'y eùt tenu à perpétuité, A la
cour, on murmurait de cette sévérité, et les
femmes mêmes disaient tout haut a qu'on
C( n'avait jamais vu arrèter un homme de
Cl condition pour des bagatelles comme cela ».
Madame de Longueville était de ce nombre.
Après, il lut mené à la Conciergerie, et on
parla tout de boù de lui faire son procès. En
ce temps-là, comme quelqu'un lui disait qu'il
courait fortune, et qu'il avait Dieu pour
partie, il répondit : « Dieu n'a pas tant

à cause d'un furieux coup d'épée dont il
abattit une épaule à un sergent qni le voulait
mener en prison : il était sur un cheval de
poste et revenait de l'armée; il avait de l'or
sur son habit, et l'or avait été défendu depuis
quelques jours. On dit qu'une fois un antre
gladiateur et lui s'étant renconlrés tête pour
tète au tournant du pont Nolre-Dame chacun
voulut avoir le haut du pavé. Notre ho:nme
dit à l'autre d'un ton de Rodomont, pensant
l'inli:nider : « Je m'appelle Fon/enay-Coupd'Épée. » - « Et moi, répondit l'autre, La
Chapelle-Coup-de-Canon. » Ils mirent
répée à la main, mais on les sépara.
Fontenay était de fort amoureuse manière :
il a cajolé une infinité de personnes; et
quoique ce fût une fille à qui il en contait,
il ne l'appelait ja:nais autrement que belle
dame. La principale belle dame qu'il eajola
ce fut madame de Bragelonne, du Marais; il
fit mille folies pour elle, et enfin n'en étant
pas satisfait, sur quelque jalousie qu'il lui
prit, un beau jour, comme elle entendait la
messe dans les Petits-Capucins, il s'alla mettre
à genoux auprès d'elle, et lui dit, prenant
Dieu à té.noin, s'il n'était pas vrai qu'elle
était la plus ingrate du monde de lui faire
des infidélités co.n:ne elle lui en faisait, et en
pleurant il lui rendit des bracelets et autres
bagatelles qu'elle lui avait donnés. &lt;( Mais il
&lt;&lt; faut, lui dit-il, que vous me rendiez mon
« cœur; je vous donne deux jours pour cela
« el n'y manquez pas. J&gt;
Une fois il aimait une femme dont il jouissait; cette lemme, soit qu'elle lùt lasse de
lui, car il était fort quinteux, ou qu'en effet
elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle voulait changer de vie, et le pria de ne plus
venir chez elle. Lui n'en fit que rire : il y
retourne, mais il trouve, comme on dit,
visage de bois. Que lait-il? Après avoir bien
harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard,
il l'attache à la porte de cette le nme, Elle
qui connaissait le pèlerin, et qui était une
espèce d'aJJ.azone, ouvre une trappe de cave
qui était à l'entrée de l'allée, et se tient au
bout de l'ouverture avec deux pistolets. Je
m'étonne qu'ils ne s'accordaient mieux, car
c'était là une vraie nymphe pour un Coup•
d'Épée. Le pétard lait son elfet, et le capitan
entrait déjà par la brèche, criant : Ville
Fontenay lut surno:nmé Coup-d'.ipée, à gagnée/ qulnd il trouve ce nouveau retraneause de sa bravoure. J'ai appris que ce fut che:nent qui l'obligea à faire retraite.

c&lt; d'amis que moi dans le Parlement. » Quoiqu'il y eût bien des témoins, on ordonna
pourtant qu'il serait plus amplement informé, et cela peut-ètre pour lui donner le
temps de faire évader les témoins; mais le
chevalier trouva que le plus sûr, sans doute,
était de s'évader lui-même . La femme du
geôlier, nommée Dumont, qui était une
grande coquette, à qui saurent les prisonniers donnaient les violons, devint amoureuse
de lui. Il se consolait avec elle tout doucement; il la gagna, et elle fit faire un trou par
lequel il se sauva au bout d'un an de prison.
On dit qu'il jouait au piquet avec le gros La
Taulade, qui était là pour dettes, quand on
lui vint dire à l'oreille que le trou était lait;
il ne se le fit pas dire deux fois, et fit semblant d'aller dire un mot à quelqu'un. Le
chevalier sort; La Taulade, las de l'attendre,
alla voir pourquoi il était si longtemps; il
trouva le trou; l'occasion lui sembla belle,
il voulut en faire autant; mais il n'y put
jamais passer : la mesure n'avait pas été
prise pour lui.
Le lendemain de l'évasion du chevalier, il
arriva douze témoins contre lui; il en avait
eu peut-être avis, et c'est apparemment ce
qui obligea son amante à ne pas différer
davantage : on la prit avec son mari, et on
la mena au Châtelet. Je pense qu'il n'y a pas
eu de preuves contre elle; pour moi, je le
lui aurais pardonné, à cause de sa générosité; car elle avait mieux aimé se priver d'un
homme qu'elle aimait que de le voir prisonnier. Il revint à un an de là, et on ne lui
dit plus rien.
Un jour, Romainville, illustre impie, sou
ami, était à l'extrémité; un Cordelier vint
pour le confesser. Le chevalier prend un
fusil , et couchant le Père en joue, lui dit :
« Retirez-vous, mon Père, ou je vous tue :
« il a vécu chien, il faut qu'il meure chien. »
Cela fit tellement rire Romainville, qu'il en
guérit. Cependant le chevalier se confessa à
quelques années de là, et mourut comme un
autre homme, en disant qu'il ne craignait
que de n'av,,ir pas assez de temps pour se
bien repentir.

TALLEMANT DES RÉAUX.

VUE DE CHAILLOT l PRISE .AU-DEiSUS DU CJIAMP-DE-MARS

· e· et g ravé par
• - Dessin

LEVEAU.

(Musée Carnavalet. )

GEO~GES CAIN

Un ancien logis de Madame de Lamballe
La rue Berton. - Le Passage
des Eaux.
Pendant ~ue l'auto file le long de la Seine,
vers le quai de Passy où nous devons alier
visiter les restes de la maison de campagne
de la princesse de Lamballe, nous songeons
à cette boutade d'un docteur philosophe :
cc La santé est un état précaire, transitoire
et qui ne présage rien de bon.• Malo-ré son al~
Iure parad~xale, l'.ohservalion est pr:sque vraie
et tout à fait de cuconstance aujourd'hui car
l'ancien logis de l'amie de Marie-Antoi~ette
est devenu maison ~e santé P.our maladies
mentales. ?r, combien sont-ils parmi les
malades traités en celte vieille demeure bisExtrait de~ Nou!!el~s Pro!uenades daJJs Paris
(~mvragc orne de fo5 11luslraltons et de 20 plans an'.
c1 c ns et

modernes),

par GEORGES CAIN

Conservateur

du ~usëe Carn_aval et et des Collections' lu storiques de
la Ville de JJam_. - 1 _vol., grand in-16, à 5 francs.
Ernest Flammar,on , èd1tcur.

t?riq~e, qui lurent . fr?ppés en pleine joie de
vJVre .... Ru~n ne faisait présager le coup de
to~nerre q~ les allait foudroyer et puis, soudarn, la nmt, la démence! - cc Pour beauco?p d'~ntre eux, nous avait expliqué la
veille l un de nos plus éminents neurologistes, ce n'est qu'une brève suspension de
l'intelligence, quelque chose comme un courtcircuit en un courant électrique .... D'aucuns
s~nl parfaitement heureux, se croient le bon
Dieu, Rothschild ou Fallières .... lilais d'autres
souffrent cruellement : les mélancoliques les
persécu~és, les furi:ux .... Pauvres gens ~u'il
faut plamdre, améliorer et guérir! J&gt;
. Cette causerie nous revenait en tête, tandis que devant nous défilaient les nouveaux
quartiers co~struits depuis quinze ans à peine
sur les terrains de Chaillot, l'ancienne banlieue de Paris que peignait Raguenet vers
1750 en une suite amusante de tableaux
accrochés dans les salles du musée Carnavalet:
..-.1

61

w-

le chemin de halage et les berges herbeuses
sont devenus des quais; des maisons à six
étages remplacent les guinguettes et les videbouteilles de jadis; mais on retrouve encore
par-ci par-là, des bouquets d'arbres, des ter~
rasses, des jardins déjà vus sur les toiles du
xvme siècle, encadrant alors les petites maison~ ~e cam~agne où, depuis Louis XIV' les
Parisiens, seigneurs ou bourgeois, aimaient
tant à venir villégiaturer pendant les mois
d'été.
Rue Berton, quai de Passy : entre deux
p~rc~, un~ ruelle montante, aux murs gris
P'.ques, de Joubarbe et de coquelicots; à micote s ouvre une grille de fer forgé, et nous
nous engageons sous d'admirables arbres
verts formant dôme, une c1 allée ombreuse »
comme les dessinaient Fragonard tt Hubert
R?bert; n_ou5, descendons devant un élégant
ho_te_l Loms XV, et le parloir franchi , nous
v01c1 sur un balcon dominant l'un des

�..-

._ ___________________ u

fflST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

JI/ JtJIICŒJII LOGTS D'E JffJtDJt.ilŒ D'E ÙJK1JltLL'E

plus inattendus paysages parisiens un immense jardin que ses pelouses étagées prolongent jusqu'à la Seine, des arbres cente•
naires, un pigeonnier, une orangerie, des
charmilles, un reste de labyrinthe, des bancs
de pierre duvetés de mousse .... Au loin, des
femmes se promenant à petits pas, au bras
d'une servante, cueillent des roses et des
jasmins, chercbcnt des trèfles à quatre
feuilles, d!aulrcs lisent, brodent, rPgardenl
les nuages filer, rapides, derrière la tour
Eiffel; des coqs chantent, des moissonneurs

ber! de Luynel en furent les propriétaires
successifs. En 1780, le duc de Luynes vendit
la propriété à Mme de Lamballe qui chérissait cet aimable séjour. Après que la malheureuse princesse eut été fërocement égorgée,
en septembre 92, au coin d'une borne de la
rue des Balais, près de la prison de la Force
où elle était incarcérée, sa maison de Passy,
saisie et vendue comme bien d'émigré, fut,
par accord entre la liépublique el le roi de
Sardaigne, remise le H lévrier 1797 à
Charles-Emmanuel de Savoie-Carignan, neveu

BARRIERE DE PASSY. -

des très ,·ieux jardins, et nous y évoquons
tous ceux qui, depuis plus de dent cents ans,
y ont vécu, aimé, rêvé, souffert! Dans ces
paysages à la ,vaueau, nous revoyons les
Cydalise et les Aram ynthe
Frêles parmi les nœuds énormes de rubans i,

les mignonnes marquises en \'ertugadins
retroussant des traines de satin su.r leurs
mules à hauts talons; nous croyons entendre
le brouhaha joyeux, causé par l'arril'ée de
la reine Marie-Antoinette venant demander à

Dessiné etgravéf'.lr HrnEL\', (.\fusel! Carnav.Jlet.l

fauchent ... Quel calme prufond ! et pourtant nou~ sommes dans une maison de santé
pour maladies nerveuses 1...
Cet hôlel el ce parc admirable onl tout un
passé d'élégance, de grandeur el de faste. La
duchesse ·de Lauzun, la marquise de Saissac,
la comtesse d'Egmonl-Pignalelli et le duc d'Al-

el héritier de Mme de Lamballe,. lequel céda
le domaine au citoyen Baguenault. Depuis
1845, la propriété lut constamment alfeclée
au traitcmenl des aliénés des deux scxes 1 •

1. Le côté i;:aw:hc de celle ancienne rue de Seine
(aujourd'hui rue Berlon ) ëtail occupe par la propriété de llaric-Thérèsc-Louisc de Snoic, princesse
de J.amùall\'.
Cette belle propriétC 3\'IIÎl d'abord appurlenu it
Gcneviê\'e-llarie de Ourforl de Lorges, fille du maréchal de Lorges, bcllc-Sl!ur clu duc ile Saint-Simon, cl
\·eu,·e, depuis 1723, du célèbre duc de Lauzun.
Après elle, le domaine ful arquis, le 9 seplemhre 17:;¼, par la mar!JUise de Saissac, fille de LouisCharles d',\lbcrt, duc de Luynes.
\ïnt cnsuilè la nièce par alliance de la précêdenle
propriétaire, la comtesse d'Egmont-Pibonatclli, bellesœur du maréchal de Richelieu; de son premier ma-

riage, clic llvail eu, en IH8, Louis-Joscpl1-Cl1arlC'~Amal,lc d'Alberl &lt;1ui, de.,•cnu duc de Lu~·ncs et de
Chevreuse&gt;: et µair de Fr,mce, entra en 1)()sscssion de
la propri1ilé Cu 1775, cl la \f'ndit, cinq ans après, it
la princesse de l.aml.mlle, \'eU\'e du fils du duc de
l'cnthiène, a\·cc laquelle il pouvait comrnuuiquer
aiSCment, pui,;qu'il habila.il le chàte.iu seigneurial de
Pa,sr, dont le parc aYait une issue sur la rue Ra\·nouàrJ, à peu de distance de la rue Berton.
'
Aprës la mort de&gt;: la princc~se de Lamballe , la moison, d'11bord saisie cl Ycnduc comme bien d'émigré,
fut, aprCs l'accord sun·enu en mai 1706, entre la
Républi9ue française et le roi de Sardaigne, remise le
12 jarl\'lcr 1791 it Charles-Emmonucl de Suvoie-Cari-

Le parc a conserré le charme pénétrant

nous sourit béatement, tassée en un fauteuil
d'osier, elle ne vit plus que d'une existence
purement végétative;
avec sa figure ronde,
que !end une bouche entr'ouverte, c'est
moralement et physiquement :

goûter à sa &lt;! chère L~mballe »... Ensuite
nous contemplons, tristementémus, lemonde
mystérieux qui s'y promène aujourd'hui!
Cette jeune femme, qui d'un geste joli
lait de gros bouquets de leuilles, esl une
con\'alescente qui dans quelques jours va
quiller la maison; quanl à la vieille dame qui
gnan, nèveu et hêri ticr de la princesse de l.amhalle.
Ne pou\·a.nt pas habit er ce domaine, il le céda au l'Ïloyc11
Daguenau\t, dans la famille 1\uqud il resta jusi1uc
\'CJ'S

1845.

Depuis celle CpotJUC, la pro1iriCI(· ile fa princesse
de Lamballe a elè constamment habitêe 11ar une
maison de s:mtC pour aliénês.
Le D• Es1iril Blanche y lr.msfêra, en 18fü, ltt maison
de santé !1u'il po%i•daiL à )lontmarlrc, el partagea la
direction a,·et: son fils, le célèb1·c D• Antoine-,...mile
Blanche. lequel conserva la direction jusqu'en 1872,
é1??4Jue à laquelle il céda la maison au Il' Meuriot, dêcêde en mai 1901. Le Dr Meuriul fils succéda il son pêre
2. Paul Verlaine: Fêles gala,ites, l'Allé(•. (page 66.

f

Un Jl3u\·rc ~rclol 1·ide vit
manque cc 11ui ~onnc !

et les loques des marchands de bœuls ....
Nous compulsions de \'Îeux dossiers, des

--

.

qui traça ces bêtes apocalyptiques, ces fan
tômes longs et minces à !êtes de grenouilles,
aux gestes convulsés,
aux mains douloureuses, retournées et
crispées. Ce malheureux a crayonné ses
grimaçantes hallucinations, des vagues
roulant des cada\'res
enlacés à des pieuvres, des rondes de
fantômes plus tournoyantes que les toïe
Fuller, des spectres
décharnés aux Jeux
de batraciens.... Et
les fonds de ces dessins terrifiant!&lt;, qui
de loin semblent d,s
hachures, sont faits
tic mots pressés les
uns contre les autres
sans suite, sans orthographe, où reviennent ces expressions :
le sépulcre, la mort,
.\1. LE Q• ME:URIOT,)
lanuitl ...

Une autre pensionnaire confectionne en
un tour de main d'exquises poupées de papi.!r de soie; quclyues
bouls de fils noirs
pour les cheveux €t
les yeux, quelques
Louts de fils rouges
pour les lèncs cl lt'S
dessous du nez, trois
épingles, un peu de
C3rlon, dix centimèlres de moire blanche.... et voilà un
imprérn bibelot parisien; ou bien le ruL e PAVILLON LE MADAllE DE LAMBALLE (ACTUELLEMENT llAISON DE SANTE DE
ban s'arrondit en coFaça&lt;k sur le jardin.
carde sanglante, une
tresse de laine noire
Abandonnant ce
devient une perruque crépclée, l'œil s'ouvre baux, des ades de ,,ente, quand soudain
triste s~jour, nous traversons le parc où le
hagard dans la fa&lt;;e de papier blanc à la Sada passe sous nos yeux une liasse de dessins
soleil pique des rayons d'or dans l'ombre
\'acco el rnici la « tète de saint Jean
.. ,·erlc, n~u.s om'rons une pelite porle,
qu'emb,rasse Salomé », précise au
nous_ v01c1 rue D~rton. E!Je longe et
cra)'cm · l'ingénieuse artiste.
donune
la proprié1é de Mme de LamCes promeneuses rnnl des convab
tlle,
et
c·e~t une stupeur de rmconlescentes ou des ncuraslhéuiqurs,
tre,r_à
~aris
celle veneJlc campagnarJe
mais derrière la porte voisin&lt;', en la
qu
ecla1rent
encore, à la nuit tomcour que nous travcrso·ns rapidement,
l;anl_e,
rantédilu,·iens
quinqui ts à
1a scène change : une douzaine de
1
hu1l.r.
Z1gzaganle
et
étroile,
elle C'st
malades anonymes sont là, qui ne
l,ordce
de
murs
salpêtrés,
mouchelés
causent jamais entre eux; la plupart
d'mscriplions, de sermcnl.~, de rensembl~nt rèver, d'autres fument ou
drz-vous, de menaces; une Yieille bimarchent à grands pas, automatiquecoque en ruine, un atelier de peintre,
ment; l'un compte et recompte les
quel11ues
_masures à jardinier, une
pavés, l'autre, avec de rauques abois,
parle
an~1enne
au ton bleu délavé,
hurle des mots sans suite. Brusqueune adm1rable broussaille de.fer fichée
ment l'un d'eux fonce droit sur nom,
en un angle du mur où poussent lrs
la main tendue d'un geste large, nous
giroflées sauvages, en font une des
souhaite en riant la bienvenue; le plus
sentes
les plus pittoresques de Paris.
poliment du monde, mais en insistant,
Près d'une mairnn en conslruclion
un second nous commente son exlram~nlons un e~calier envabi par Ja li~
ordinaire ascendance, inscrite sur Jes
na1re
cymbalaire, dont les délicates
phalangfs de ses doigts maigres, nous
fleurs
roses rnmhlent de minus( ulrs
offre deux millions, salue et se relire
gueules de loup, et nous tornLons en
en bâte; respectueux, nous passons
pleine &lt;t mer de plantes ». Les rimes
discrètement; à un détour d'allér,
d~s
arbres rnisins s'épanouissent à nos
nous croisons une extraordinaire et
p1eùs,
la grande ciguë, les bardanes
falote silhouelte .... C'est « le Père
l'angélique, l'acanthe sortent de I'her~
Goriot » tel que nous le dépeignit Balépaisse, luisante et grasse, les· Irones
zac; voilà bien cc cette face lunaire et
t.les ~guier~ et des sureau~ rn pleine
naïvement niaise, au larmier pendant,
floraison
emergent des lianes i la
1
gonfié, retourné », ce crâne en pain
Lryone,
aux
f~uilles lancéolées, y ac.i\lADA.ME DE LAllBALLE,
de sucre ... rien n'y manque, pas même
la redingote à gros plis, où noue un ven- J\Jéj,iiflon en 11 "cJgwoo;J ancien.(MusieCarnavalel. Don de M. A. BicaET.) c_roche ses vrilles tenaces, et dans ce
lieu ~auvage, c'est une surprise d'apertre fiasque, el l'inénarrable casquelle
cevoir
en se retournant Ja tour Eiffel
de drap . rappelant le mortier de Louis Xf st upéfiants, œuvre d'un aliéné .... Quelle inpr?filanl sa silhouette ajourée sur les masses
1. Balzac, • J.e Père Goriot. 1
finie tristesse doit étreindre l'frme de celui gmes el mauves de Grenelle!

�1f1ST0'/{1.J!
Avant de rentrer dans Paris, faisons une
dernière halte : quelques pas plus loin, au

c'est tout à fait curieux; mi-pavé, mi-dallé,
il rappelle ces illustrations comiques semées

LE PAVILLON DE 1'1ADAME DE LAMBALLE, -

numéro 26 du quai de Passy. Près de la rue
Albooi et de la station du Métro, s'ouvre un
long escalier reliant le quai à la rue Raynouard, cela se nomme le passage des Eaux;

Fa,•a:Je sur la cour.

par Gustave Doré dans le, Contes drolatiques
de Balzac - ce grand Balzac qui habita la
1. Viclor llugo. (Ltl Mi&amp;lrablta. Ch. c Qui sera.il
impossible a\'CC l'éclairage au gaz . D

rue Berton 1 - où l'on voit de gentes dames,
de gras chanoines et des capitans bardés de
fer dégringoler de fantastiques sentiers de
chèvres.
Il est facile de se représenter celle pente
roide, large de deux mèlres, ombragée de
cimes d'arbres, descendue el regrimpée par
de bons bourgeois parisiens après une jolie
partie de pèche à la ligne sur les berges de
la Seine. lis ont « taquiné le goujon " el
regagnent Paris par ces escaliers di~joints,
chantant, sui\'ant l'époque, Compère Guillery, Femme sensible, le Dieu des Bonnes
Gens ou l'Amant rl'Amandal
Le mur de droite, nom·ellement reb~ti,
conlraste étrangement avec le mur dP gauthe,
moisi. pansu, marbré de tachrs d'humidité,
fleuri de mousses et de graminées .... On }"
retrouve même l'appareil qui jusqu'au 1.iècle
dernier rnpportait la lanterne à quinquets :
Yoici la potence de fer, le croisillon qui ]a
fixait, le tuyau par où passait la corde ....
C'est une lanterne semblable que - dans /es
Miséi'ables - démolissait Jean Valjean pour
échapper aux poursuites du policier Jarert et
pénétrer par effraction dans le couvent du
Petit-Picpus I I
Tous ces souvenirs prouvent qu'il n'e!=l pas
nécessaire de [aire grande dépense d'imagination pour retrouver dans le Paris moderne
- à cent mètres du Métro qui trépide et
gronde - les traces encore vivantes de l'amusant Paris d'autrefois.
GEORGES

Deux souverains
Par un hasard extraordinaire, en i 770,
l'empereur (Joseph Il) put se livrer à l'admiration personnelle qu'il avait conçue pour
le roi de Prusse (Frédéric Il) ; et ces deux
grands souverains furent assez bien ensemble
pour se faire des visites. L'empereur me permit d'y assister, et me présenta au roi :
c'était au camp de Neustadl, en Moravie. Je
ne puis point me souvenir si j'eus ou si je
pris l'air embarrassé; ce que je me rappelle
fort bien, c'est que l'empereur, qui s'en

aperçut, dit au roi, en parlant de moi : « li
a l'air timide, ce que je ne lui ai jamais vu :
il vaudra mieux tantôt. ,, Il mil à dire cela
de la gràce el de la gaieté, el ils sortirent ensemble du quartier général pour aller, je
crois, au spectacle. Le roi, chemin faisant,
quitta l'empereur un instant pour me demander si ma letlre à Jean-Jacques Rousseau
qui avait été imprimée dans les papiers publics était de moi. le lui répondis : « Sire,
je ne suis pas assez célèbre pour que l'on

prenne mon nom. » Il sentit ce que je voulais dire. On sait qu'llorace Walpole prit
celui du roi pour écrire à Jean-Jacques la
fameuse lettre qui contribua le plus à tourner
la tète de cet éloquent et déraisonnable homme
de génie.
En sortant du spectacle, l'empereur dit au
roi de Prusse : a \'oilà NoYerre, ce fameux
compositeur de ballets; il a, je crois, été à
Berlin. Il Noverre fit là-dessus une belle révérenœ de maitre à danser. « Ab! je le connais, dit le roi; nous l'avons vu à Berlin; il
y était bien drôle : il contrefaisait tout le
monde, et nos danseuses surtout, à mourir
de rire. » Noverre, peu content de cette manière de se souvenir &lt;le lui, fit encore une
belle révérence, à la troisième position, et
espéra que le roi lui fournirait de lui-même
l'occasion d'une petite vengeance. « Vos ballets sont beaux, lui dit-il; vos danseuses ont
de la grâce, mais c'est de la grâce engoncée.
Je trouve que vous leur faites trop lever les
épaules et les bras; car, monsieur Noverre,
si vous vous en somenez, notre première danseuse de Berlin n'était pas comme cela. » , C'est pour cela qu'elle était à Berlin, sire, »
répondit Noverre.
J'étais tous les jours prié à souper avec le

CAIN.

roi : la conversation s'adressait trop souvent
à moi. Malgré mon attachement pour l'empereur, de qui j'aime à ètre le général, mais
point le d'Argens ni l'Algarotli, je ne m'y livrais pas plus que de raison. Quand j'étais
trop interpellé, il fallait bien répondre el
continuer. D'ailleurs l'empereur mettait beaucoup du sien dans la conYersation, et était
peut-être plus à son aise avec le roi que le
roi ne l'était avec lui. lis parlaient un jour de
ce qu'on pouvait désirer d'être, el me demandèrent mon avis. Je leur dis que je voudrais être jolie femme jusqu'à trente ans,
puis un général d'armée fort heureux el fort
habile jusqu'à soixante; el, ne sachant plus
que dire pour ajouter cependant quelque
chose encore, n'importe ce que cela de,·înt,
cardinal jusqu'à quatre-vingts. Le roi, qui
aime à plaisanter sur le sacré collège, s'égap
la-dessus. L'empereur lui fit bon marché de
Home el de ses suppôts. Ce souper-là lut un
des plus gais et des plus aimables que j'aie
jamais vus. L'empereur et le roi furent sans
prétention et sans réserve : ce qui n'arriva
pas les autres jours; el l'amabilité de deux
hommes aussi supérieurs, et souvent si éton nés de se trouver ensemble, était tout ce
qu'on peut s'imaginer de plus agréable.
PRINCE DE

LIGNE.

FR.ÉDÉR_IC LOUÉE

et&gt;

Napoléon et Talleyrand
Il

La scène s'est passée, devant témoins, à la
date du 28 jan,ier i 809. Decrès el Cambacérès, entre autres, sont là. Talleyrand s'est
glissé dans la pièce où l'attend celle sorte
d'exécution. Il y a pris place tranquillement.
Napoléon l'a vu. Son œil s'allume aussitôt
sa voix éclate dans une apostrophe ardente e;
prolongée. Il lui reproche, à la fois, les laits
de la veille et de l'avant-veille. La paix de
Presbourg, dont le ministre de France avait
atténué, modéré. les exigences, lui est rejetée
comme une trahison. c1 Traité infâme œuvre
de corruption 1 » Les mots se press~nt avec
une violence redoublée. li en arrive à l'inrootive directe : « Vous êtes un voleur, un
VJI. - H1STORIA. Fasc. Sa,

lâche, un homme sans foi, vous ne croyez
pas PD Dieu ! ,, 1• Lui, Napoléon, qui se van~ai~ d'avoir attiré dans ses filets par une
~ns1gne tromperie les princes auxquels il avait
Juré sa protection el le respect de leurs
droits, s'~ndigne au nom des vertus, de la
bonne fo,, de la loyauté .... L'orage roula
peadanl une demi-heure. Talleyrand le laissa
précipiter son cours et passer, sans dire un
mot, sans trahir aucun signe d'émotion·
mais en se retirant, il emportait au dedan~
de so_i u_n accroi~sement de haine, qu'il se
promit bien de laisser venir à maturité.
La rude partie, qui se jouera dans la pénombre entre le maitre du jour el Talleyraod, est virtuellement ouverte.
t. Dieu, c·étail lui-même, pcut-!lre.
~

65 ....

s..,uvent la plainte d'ingratitude revenait
su'. les lèrres de Bonaparte, à l'•nrontre du
prmce de Bénévent, soit qu'il la lm adressât
à lm-même, soit qu'il la dévoilât à des personnes de son entourage. En l'exprimant avec
amer~ume, il oubliait, selon la juste remarque
de Samte-füuve, que s'il y a des bienfaits qui
?bhg~nt, 11 y a des insultes qui aliènent à
Jamais et qui délient. La même cause n'avaitelle pas produit les mêmes effets du côté de
ses lrères? En accompagnant d'une loi de
contramte et de soumission humiliée les
biens dont il les combla, honneurs ou richesses, il n'avait pas rénéchi qu'il les dispenserait d'avance des retours de la "ralitude. Comme il s'P.n plaignait pourtan1 J Si
chacun d'eux elit imprimé une impulsior.
5

�... _________________________________

1f1STOR,.1A

,

NAPOLÉON ET TllLLEY'J?.lllVD - - ,

commune aux diverses missions qu'il leur
avait confiées, ils eussent cnsemblc, les Bonaparte, marché jusqu'aux pôles! .\h ! Gengis-

le connaissaio.; pas, c'esl Talle1rand qui _me ,ra fai~
connaitre. Je ne ;.a,,iis pas où il était. C est lui
qui m'a rén.Hé l'endi·oil où il était, et après

CHATEAU DE VALENÇAY : VUE o'ENSEllDLE.

Khan, le ravageur des mondes, avait été plus
heureux que lui, Gengis-Khan, ~on~ les quatre
fils ne comprenaient d'autre rivalité. que de
le bien servir! Et ses généraux, ses mm1stres,
et Talleyrand ! Rœderer a raconté comment
il fut pris à témoin par Napoléon de sa
double rancœur, le G mai 1809, au pala1S de
l'Élysée.
.
L'empereur, qui se promenait à grands
pas, à travers la chamb~e, comme à son
habitude, lorsqu'il entamait un long mo?o-

logue, avait tourné d'~bord contre son îrere
ainé Joseph son premier accès de mécontentement. Porté sur le trùne d'Espagne sans
l'avoir demandé, celui-ci n'aflicbait-il pas
l'étrange prétention d'ètre roi, pour so!1
compte? Joseph, après Louis Bon~parte_. posa'.t
osément cette alternative ou qu on lm rendit
les pleins pomoirs ou qu'o~ I_e la~iss~L ret~ur:
ner aux lobirs de la \"Îe prin.-e. Etait-ce ainsi
que devait lui parler un homme de son _sang,
qui lui devait tout et même celle retra~te de
Morlefortaine, si chère à ses vœu1? Lut_ convenait-il de tenir le langage des ennemis de
la France! \'oulait-il faire comme Talleyrand?
Et en prononçant ce dernier ~om, qui prenait tant de place dans sa pensec, ses accents
s'étaient échauffés de nouveau :
Talleiraml ! Je l'ai couvert d'honneurs, d'or~ de
dîamanls! li a employé tout cela contre mo'.: li
m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la prem1ere
occasion qu'il a eue de le faire .... Il a di_t 'l~'il
s'était mis à mes genoUJ pour empècber I amure
d'Espagne, et il me tourmcntai.t de~~is deux :ms,
pour l'entreprendre! Il soutena1~ qu il ne ~e :audrait que vingt milJe hommes; 11 m'a donne n~gt
mémoires jX)Ur le prouver. C'est la_ même ':°~dmte
que dan&amp; l'alfaire du duc d'Engl11en; moi, Je ne

m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes
ses connaissances.
... Je ne lui ferai aucun mal; je lui co_nserre
ms places; j'ai mèmr, pour l~i, l~s ~entii:n:nts
que j'ai eus, autrefois; mais Je lm a, reh~c le
droit d'entrer, à toute heure, dans mon cabme_t.
Jamais il n'aura d'entrelien particulier ave~ moi;
îJ ne pourra plus me dire qu'il a conse1llé ou
déconseillé une chose ou une autre.
Jl n·aura plus jamais d'enl1'elien pai·!iculie1' avec m.oi. La phrase fol prononcee,
mais le serment ne tin! pas. Des conjonctures
gra,·es reparaitront où le seul .à seul du c~nqu!!rant et du diplomate sera Jugé nécessaire
encore, et ce sera Napoléon qui en marquera
le désir, pour n'écouler, d'ailleurs, en fin
de compte, que sa seule inspiration_ et ~e
suivre que son vouloir. Au surplus, _Jusqu à
quel point sont-elles véridiques les imputa. de en fl amme~.
' 1
tions contenues dans ]a lira
Napoléon en avait articulé les termes, à hms
clos et en des conditions d'intimité '!UÎ devaie:11 le montrer sans colère. Toutefois., on
n'est pas sans sarnir qu'il acco~modait à
son gré les faits et les mots, el tOUJOurs _d~ns
un sens qui dégageait ses responsab1htés
envers les hommes, envers les peuples, enYers
l'histoire.
De 1809 à 1814 se reaouvelèrent, assez
fré11uentes, les rencontres tempêt~eus~~Dans l'un de ces ,•erti 0 os, dont il était salSI,
à ,,olonté, non conten~ de s'efforcer. à l'avilir,
il vit le moment de noyer son nce-grandélecteur sous le ridicule. La princesse de
Bénévent s'était compromise, au su de tout
le monde a,·ec le duc de San-Carlos. Et
Napoléon de ramasser cette hi~toi~e, de la
lancer, en pleine soirée des Tuileries, à la
.,, ô6

w

tête de Talleyrand, de lui crier qu'on le traitait en S«anarelle
et qu'il eût à surveiller
O
d'un peu plus près, à ravenir, les agissements de sa femme. Mais de très haut, avec
son air glacé, son Oegme indémontable, ~e
prince avait répondu: « - Sire, je _ne croyais
pas &lt;1u'un détail de la sorte pùt avoir quelque
importance pour b gloir_e de Votre_ MaJesté et
pour la mienne. » La rephque était i:~perbe~
dans un pareil cas. Talle)rand resta-t-11 a~_ss1
indifférent qu'il parut l'ètre à ~e ge?re d infortune qui blesse au plus sensible I honneur
ou l'amour-propre de tout homn:ie? Nous ne
le croyons point. Ce fut un froissement de
plus à porter au tolal des ma~va.is propos
endurés insti 11ateurs de la dérect1on.
Tant ~ue 1•horizon se montra clair_c~ 9u'il
n'en eut pas brouillé l'azur par les deviatwns
de sa politique orageuse, Napoléon avait p~
garder l'assurance que !alleyra~d ne serait
pas un servileur à surve1ller._Ma1s, quand se
furent terriblement assombries les perspectives prochaines, comm~ celu~-ci en_ avait, eu
la prévision trop nette, 11 eut a se dire qu un
homme ,ivait dans son ombre, dont le blâme
intérieur accompagnait tous ses ge_stes, un
ennemi silencieux et respectueux qui, par la
désapprobation muette, à défaut de mots
exprimés, conlestait ses plans, ses desseins,
et qui jouissait en secret, peut-être, de chacun de ses échecs comme d'un acheminement
progressif à quelq~e perfide solution désir~e,
sinon déjà préparee; et le pensant et s e_n
irritant, il le voyait journellement devant 1~1,
avec sa face inanimée, sa contenance froide
et solennelle, presque impudente en lï_naltérabilité d'un fle11me que ne dérangeait au~
cune secousse d~s événements. Les dignités
éminentes dont il l'avait revêtu, cet homme
continuait à en porter les insignes et à en
recueillir les profits, en y conservant une
tranquillité d'âme qui ressemblait à ~u dédain. Il en frémissait de courroux. Et _des
ennemis de Talleyrand a,·ivaient ~mcore l'rn~pression déjà si aiguë chez le_ maitre des Tmleries, que ces façons, haut~rnes et soumis~
à la fois, avaient le don de Jeter hors de Iu_1.
Après la campagne de Ures de, un mall_n
qu'il se sentait plus nerveux et plus sure:xc~table encore que d'ordinaire, Napolé?n l'avait
aperçu, à son lever, et cell~ vue ~va1t redoublé son irritalion el fomenle sa b~le _:, .
&lt;( _
Hestez, lui commanda-Hl, J a1 quelque chose à rnus dire. »
El ses paroles, aussitôt qu'ils furent seuls,
prirent le ton d'une violente a_P?Stropbe.
« - Que venez-vous faire 1c1 ?... ~le ";1on•
trer votre ingralilude? ... Vous affectez d être
d'un parti d'opposition?... Vous croyez pe~tètrc que si je venais à manquer' vou~ ~.eru:z
che[ d'un Conseil de régence?... S1 J étais
malade dangereusement, ~e vous le déclare,
vous seriez morl avant mo1. o . ,
,
Alors, avec la grâce et la qu1etude ~ u~
courtisan, qui reçoit de nouvelles Îa\·et~rs , il
ndità la menace l'échangedececomphment:
re
.
. d'
« _ Je n'avais pas besom, sire, ~n pareil avertissement pour adresser au ciel des
i. La remarque est d'Henri de Latouche.

nEux hil·n ardents pour la con~er\·ation des
jour; de Votre .\lajesté. »
A le considérer ainsi, cravaté de calme el
de mJstère, les fibres de Napoléon .se contractaient d'impatience et de dépit. Il en était
soulevé jusqu'au point de lui vouloir porter,
de colère, le poing sous la figure, pour le
foire sortir enfin de son élégance immobile.
li ne pouvait se contenir; toute oceasion lui
était bonne de lui jeter de la bile au visage.
El si celle occasion ne se présenlait pas, il la
faisait naître.
A mesure que s'aggravairat les rewrs de
sa politique d'agression, et cela mus les )'PUX
obsenateurs d'un témoin, qu'il s'imaginait
attendant la fin av1 c une espèce de satisfaction anticipée, son humeur éclatait de plus
en plus acerbe et les conlre-coups en rejaillissaitnl d'autant plus intenses contre celle
barrière d'insemibililé. La dernière algarade
précéda le départ de Napoléon pour la campagne de 181-i-. A l'issue du Conseil, il avait
haussé la voix, se disant entouré de lrailres,
et, pour préciser le vague de son acrusation,
il s'était tourné contre Talleirand. Le regardant bien en face, pendant plusieurs minutes,
il l'accabla de paroles dures et offensantes.
Le diplomate se teoait debout, au coin du
leu, se préservant de la chaleur à l'aide de
son chapeau, les yeux au loin et l'air parfaitement absent de tout le bruit que faisait là
quelqu'un. Lorsque l'empereur, ayant épuisé
son réquisitoire, quitta la pièce en tirant la
porte a,·ec violence derrière soi, lui aussi
pensa à s'en aller. Paisiblement, il prit le
bras de !f. Alollicn et descendit les escaliers,
sans articuler une syllabe, sans esquisser
même un geste, mais gardant en bonne place,
dans sa mémoire, ce &lt;1u'il avait entendu.
L'ne conviction plus forte l'avait affermi dans
cette idée qu'aucun principe d'honneur rJe le
retenait au senice de celui qui l'accablait
d'outrages.
Aussi bien, Talleyrand et Napoléon ne
furent pas en reste de mauvais compliments
l'un envers l'aulre. Ils ne se redevaient rien,
quant à cela. Si Napoléon le qualifia des pires
noms, l'appelant un prêtre défroqué, un
homme de rél'olution, un scélérat, Talleirand
ne ménagea pas à l'homme de génie les épithètes vires, dont les plus courantes, quand
il cul cessé d'être empereur, étaient celles de
brigand et de bandit.
Après son rem·ersement, Bonaparte, en
1. Sir .Vt!il Ca,11pbell'R Journal, Londres 1869.
2. c. Talle)rand, a,surc le maréchal ]lannout, qu'on
ne cite pas, habituellement, comme un modCle de
désintCre~scment et de lidèliré, réunis~1ut en lui tout
ce 11ue les temps ancic11s et 11"s 11om·eau:i. pcu,·ent
olîrir d't•1.cmples de corruption, ayant dépi!ssc, à cet
Cgord, les limites connues avant lui. • (Jlémoires,

l. \Il,

l'excès de ses colères rélrospectives, ne cessait point de fulminer contre l'homme d'~tat.
Suivant lui, il aurait été le plus vil des Jacobins; à plusie-urs reprises, il lui aurait conseillé de se dt!barrasser des Bourbons en Jes
faisant assassiner ou en les foi:)ant enlever
d'Angleterre par une bande de conl rehandier.:;,
qui naviguaient d'une cùte à l'aulre. li l'affirmait expressément à sir Neil Campbell•, le
commissaire anglais chargé par son gou\'ernement d'accompag-ner de Fontainebleau à
l'ile d'Elbe, le captif de la Sainte-Alliance! Il
ne manireslait, à celle di.\i-tance des éléncments, ni regret, ni émotion de l'exécution du
duc d'EnAhien; mais il tenail, par-dessus
!out, à faire passer celle allégation dans
l'histoire, que le prince de Bénévent en fut
lïnspiraleur. Napoléon en parlait ainsi, dans
l'abaissement exaspéré de sa grandeur, parer
qu'il avait toute raison de penser que Talleyrand fut, après son propre orgueil, le principal instrument de sa chute. A la vérité, en
aucun temps, déformateur de la vfrilé par
principe, il ne prit la précaution d'accorder
ses paroles entre elles et de se demander si,
d'aventure, elles ne se lrouvaient pas déjà
démenties par d'autres prononrées an.térieurement, sous des impressions différentes.
La rancune de Napoléon se fondait sur de
puissants motifs. La lutte entre eux ne s'était
pas arrêtée à l'abdication de Fontainebleau.
Proscrit par Napoléon, au retour de l'ile
d'Elhe, Talleyrand lui avait répondu en le
faisant mettre au ban de l'Europe par le
Congrès de Vienne. Cette rancune fut tenace.
Dans ses dictées de Sainte-Hélène, Bonaparte
reprendra, maintes fois, le texte de ses accu•
salions contre son ancien grand chambellan.
S'il avait été vaincu, si le torrent des armées
alliées s'était précipité sur la France, la faute

unique en était encore à Talleirand. Chaque
détail, choque tr:iit, ']UÎ lui remontait à la
mémoire tendait à la dépréciation de l'homme,
de ses serrices rendus, sinon de ses talents
qu'il ne pouvait révoquer en doute absolument, et de sa vie intime. Car, s'il rerommençait souvent à dire que le prince était 1~
roi des fourbes, en politi4ue, il ne lui déplaisait pas d ajouter, quand s'y prêtait l'occasion. que la princesse élait la plus sotte des
femmes et, naturellement, n'en ayant d'aulre
exemple frappant à citer, il ressuscitait l'anecdote pas très sûre, la terrible anecdote de
lln,e de Talleirand confondant Benon revenu
d'Eg)pte, llumholdt revenu de partout, ou
Thomas Robinson, un diplomale anglais qu'on
lui présenla, avec le héros &lt;le Daniel de Foé,
le légendaire Robinson Cru:;oe. Mais il s'attardait peu sur le fait de Mme de Talleyrand,
non plus que sur la raison véritable pour laquelle il lui arnit inlerdit de se montrer à la
Cour. Il se rejetait ù l'adversaire constant de
sa politique conquérante, aux vices, à la noire
ingralitude, aux félonies, à la Yénalité de
Talleyrand.
0

Cette vénalité dut être bien rérnltante,
cette corruption bien audacieuse, puisqu'il en
fut tant parlé'. Talleyrand aima trop l'argent;
et Bonaparte lui en fit un long srief. C'est un
point sur lequel il l'avait attaqué souvent,
pendant son règne. « Voyons, Talleyrand, lui
demandait-il à brùle-pourpoint, ~oyons, la
main sur la conscience, qu'avez-vous gagné
avec moi?» Une autrefois, c'était à un membre de la Confédération du Rhin qu'il posait
la question, sous une forme dépouillée de
ménagemenls : c&lt; Combien Talleyrand vous
a-t-il coûté'/ » Cette affaire de chiffres lui
tenait trè1; à cœur 3, à lui Napoléon, qui puisa

p. 3.)

3. Pour dérouler un peu celle manie qu'nait Napoil-on di:: lui parler, i tout propos, par taquinerie ou
sous forme de reproche, de la plénitude de son colfrefort, de tous ces ëcus qui regorgeaient dans sa caisse,
de cc Pactole Lrîllont, où il le voyait nageant it pleine
eau, il feignait, quelquefois, d'être au contraire gêné.
• Talleyrand, lui disatt-il un autre matin, on prétend
que je suis anre. • De.9 gens de son entourage l'en
accusaient, a cause de l'esprit 1l'ordre qu'il avait imposé dans les dépenses du palais, sans cesser d'èlre
magnifique el large dan1 Ica grandes occasions. Le
prince de Béné\·ent avail répondu qu'il ne pouvait
différemment agir, qu'il donnait le bon exemple en

Cliché Ncurllcln frère.s.

CHATEAU DE VALENÇAY, COUR INTfRIEURE.

refrénant le gaspillage,

cl

d'autres lieux communs

ejusdem [arfoœ. Alors, voulant donner un sens plus

accentue a ce qu'il rnnail de dire : • Vous êtes riche,

,·ous, Talleyrand; quand j'aurai Lesoio d'argent, c'est
vous que j'aurai recours. 1 Sans se déconcerter,
celui•ci, qui se tenait sur la dcfense, répliqua qu'il
à

�,__ msTO"R.1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ..
si librement et sans en rendre de comptes à
personne, dans les caisses de la France et de
l'Europe. A nai dire, en y insista?t• par dC's
interpellations vives et voulues à l adress~ de
Talleyrand, il ne faisait qu'appuier dune
·manière rude sur des points connus, établis, de corruption diplomatique;. L'usa.ge e_n
était, pour ainsi dire, passé à I etal. d habitude· normale, entre les chancelleries, au
temps du Dirrctoire. Le Gouvernement français se trouvait avoir la meilleure part dans
l'échange des u douceurs » glissées en secr~t
aux meoeurs de négociations, parce qu 11
avait, pour lui, la position ~rivilt&gt;giée que
confère la victoire. Mais il usait de retour, à
l'occasion. Sous le Consulat, pendant les conversations diplomatiques avec l'Autriche, Bonaparte avait recommandé aux bonnes attentions de M. de Talleyrand l'enrnré ~e_l'em~°:
reur d'Allemagne, à Paris, où il etatl .a~r1ve
le 2 thermidor de l'an Vlll, el le mmislre
lui répondait, à ce propos : •
.
« Je n'ai point !ail de presenls _a li. de
Saint-Julien, parce que tous les b1Joux du
Directoire sont tels que l'on ne porte plus
rien de pareil depuis cent ans 1 •
.
Quand Napoléon en\'op son frère LuCien,

entre soi, en famille, il lui d°.nna ce premier
conseil : l'i Revenez riche. l) Et la_ recommandation fut si bien comprise, s1 largement
appliquée, qu'il en revint, en effet, a~c~ beaucoup de diamanls', beaucoup_de m1lhons, et
qu ··1I 1u1 très riche , le plus riche. des ,BonaM
parte. Aussi, quel luxe de r~cE'pllons, a . adrid et à Paris I Quelles magmficences,. au retour, et que de fêtes, à l'hôtel de ~rissac el
au manoir de Plessis-Cham:rnt! Lucien p~rut
sarre à Napoléon. Moins indulgent au prrnce
Béné\·cnt, l'empereur ~rnrmera, dans son
Mémorial, que s'il l'a_va,t remplacé par le
duc de Cadore, c'est qu il était lahgué de_ ses
auiotages et de ses saletés. Il aimera ~1eux
s,0armer de ce grief que de l'autre
. . et véritable
Il
motif : le désaccord de sa poht,que avec ce e
d son ministre désapprobateur du blocus
c:nlinenlal et dr la perpétuité des guer~es.
« Ce qui est bon à prendre est bon a garder ,, Co nseillait Figaro. 'fallel'rand
,
é I ava,l
L.
. ' ses principes à la meme
pmse
. dco e.. . UImême évalua à une soiiantarne e m1 11 io~s
ce qu'il pouvait avoir reçu, au _total, des pmssances, grandes ou petites, qm se rappelèrent
à ses bons orrices. Dans cc genr_e _d~ transactions, qui ne tournaient pas prec1sement à sa

de°

que des intérêts de personnes el se sauvat
par là d'un blâme plus grare. A ses yeux,
el!P.s n'étaient que des éléments accessoires,
quoique productifs, de la discussion géné:-ile;
elles ne faisaient pas dé,·ier les grandes lignes
de la politique extérieure; elles ne lésaie~t
ni la prépondérance de la France sur le continent ni ce qui restait encore mtact_ du bon
droit européen. Si bien que, raisonnant
d'après cela, il s'estimait tr~s fondé _à percevoir un tribut sur les concessrnns part1cuhères
dues à son influence. lin contemporain, non
suspect de partialité à son ~ndroil, le comte
de Senfft, lui rendit ce témoignage que, tout
en profitant de sa position pour augment~r
sa fortune à l'aide de moyens quelquefois
peu délica;s, il ne s'él.ait jamais lai~sé conduire, lût-ce par les motifs d'intérêt personnel les plus puissants, à favoriser. des pla_ns
contraires au sens général de sa ~1pl~mat_1e.
A ces réserves près, il ne négligeait rien
d'utile. Ses complaisances devaient être payées
non en tabatière~, ou dfamants, Sul\'ant la
coutume ancienne, mais en argent comptant.
Lorsqu'il fit agréer les princes de Schwarlzenberg, de Nassau, de Waldeck, de Lip_Pe et de
Reuss · dan, la Confédération du Rhm, 11 en

JVAPOLÉON ET TALLEY~AND - - ,
:\'apoléon n'en lut informé que plus tard, et
trop tard pour rev~nir sur leur admission.
Tall,yrand s'était gardé d'agir en son nom
propre, mais s'était reposé du succès de
l'affaire sur l'entremi~e d'un homme adroit,
sap,ace, intimement mêlé à toutes les intrigues
d'alors, le baron de Gagern, ministre du duc
de Nassau. On a\'ait respecté les convenances,
d'une façon attenlive et soigneuse, dans Ja
teneur de ces négociation~. li n'nait pas été
question de marché, de conditions, ni d'olTres
précises, quoiqu'on cùt aLouti aux mêmes
réalit~, sans en employer les termes. JI. dP
Talleyraud voulait bien ne pas fixer de chiffres; il abandonnait à son intermédiaire habituel de tabler au plus juste, d'après son
appréciation d'ensemble et les estimations
supplémentaires du lieux Sainte-Foix, le prix
des obligeances laissées à la discrétion du
prince 1 • Il fallait financer, chaque fois, mais
en y meltant la manière, d'un geste élégant
et délicat. Napoléon arait connaissance de cet
état de choses et n'en était rien moins que
satisfait. Talleyra11â n'y prenait pas tant de
scrupule. Il se disait que sa haute situation
était comme une mine d'or à exploiter, qu'il
aurait eu grand tort à ne point en user, que
sa fortune, quoique grossie d'énormes dotations annuelles, n'était pas suffisante à la
tenue de sa maison princière, qu'il dépensait
beaucoup, qu'il aidait à ses fr~res, à ses neveux; qu'il avait toujours eu la main libéralement ouverte pour ses anciens amis, et que
c'était affaire aux princes de la Confédération
du llhin de subvenir au surplus, dans la mesure des services qu'il avait été appelé à leur
rendre. Tranquille en son âme, il se payait
de ces bonnes raisons, comme de circonstances atténuantes à des actes de vénalité
indéniables. Car, ce lut bien le côté faible de
sa moralité politique.
Mais les dossiers de l'histoire comportent
uni! autre dénouciation grave, à la charge de
Talleyrand. C'est le fait que, rninis!re, prince
de Hénévenl, archichancelier d'Etat, vice~rand-électeur, grand c:bambellan, comblé
de titres el de millions par l'empereur, il
n'aurait eu rien de plus cher que de conspirC'r, ensuite, contre lui et de ruiner son édifice. Quels arguments plaidèrent pour l'absoudre, en partie, de ce cher d'accusation?
L:i perfidie esl nohlc cmers la Lyrannie.

LE CONGRi::S DE VIENN!s, -

Dtssin dt J.•ll . IS,\BEY, (Mu.~ee dl/ Lo11~rt.j

comme arnU3.ssadeur en Espagne, parlont

louanoe
morale, il n'engageait, du moins,
0

avait été récompensé d'avance, abondamment.

ètaiL loin d'êlre riche_. ';'Om_me on C!l _gr?ssis.qit le
bruit, que ce qu'il po~dail, tl le den1l al empereur,

11uïl n'a,·a it rien, d'ailleurs, qui . ne !'til li~·• di"P,gsil.io.~.
1. Lellre dt Talleyrand a .\apol.rm,, • JUl -

let 1800. (Archives uat., ~'tl~ rlc France, 008, f• .$.
:!. JI lt''I re\·cndil en Holla ndf' .

déclare Emilie, dans la tragédie de Cinna.
Cette maxime cornélienne, si féconde en excu~es, si flexible aux accommodements de
conscience, Talleyrand aurait pu lïnvoquer
pour justifier sa propre conduite, en supposant, du moins, qu'il consentit à nommer
perfidies les artifices de sa politique étrangère.
li est certain que, depuis les entrevues de
Presbourg, Talleyrand commenç.a de prendre
le parti des adversaires de son maitre, emisagé comme le parti du droit et de la justice.
Il est hors de doute que, tout en ser"ant Nat. Alémoirra du barm1de(:ager11, t. \"(. , fi anit
dé l'un des signataires de l'acte de la C:Onfédératio11
rh1·•nanc.

poléon, il se fit le miui,tre de l'Europe contre
son ambition démesurée, ambition qu'il jugeait criminelle par ses suites, par tout le

comme Tallc)-rand, comme Fouché, comme
beaucoup d'autres, sur la nécessité de mettre
un terme à cette frénésie, qui n'aurait sus-

Clithê ;\eurdein frtres.
LA CIIA\IBRE DU ROI D'ESPAGX!s, AU CHATEAU DE VALENÇAY.

sang qu'elle faisait répandre. Voyez-le, au
fort des négociations les plus laborieuses : il
emmêle à dessein tous les fils, souffle Nesselrode, excite Alexandre, conseille et déconseille Napoléon, brouille d'un revers de main
les cartes russes et françaises, renseigne el
rassure Metternich, prépare de loin, avec ses
amis de l'intérieur, le rétablissement de l'ancienne monarchie, inlrigue, complote, el n'entre,·oit, au bout de tout cela, qu'un résultat
inévitable el désirable : la fin d'une domination qui consterne la France et le monde.
Par le !ail du rôle officiel dont on le voiait
revêtu, son attitude s'était enveloppée d'un
caractère forcément équivoque. li s'en défendit en alléguant des motifs d'un ordre supérieur. D'une part se dressaient, ennemies de
tout accord, les prétentions à une suprématie
absolue de l'agitateur en permanence, toujours a~sailJant ou toujours assailli, et qu ïl
fallait éliminer comme un élément pernicieux,
d'une manière ou d'une autre, de la vie générale des peuples. De l'autre était la France,
victime cruellement foulée de cet appétit d'extension sans limites en disproportion avec les
vraies forces du paJs et vouée à de suprèmes
désastres. Il avait séparé nettement, dans les
raisons de ses actes 1 la cause de la nation de
celle de l'empereur. La marche détournée de
ses desseins, il l'al'ail réglée sur l'étal de la
France et l'esprit qui y régnait. On était
fatigué au delà de l'imaginable d'un bouleversement sans fin. Les populations é1aient
écrasées d'impositions. Les plus sages considéraient avec une infinie tristesrn les prélèvements annuels de la conscription sur les
dernières réserves de jeunesse et de force de
la patrie. Pendant la guerre d'Espagne, un
homme simple, un prêtre, avait raisonné

pendu ses ravages d'elle-même qu'après al'oir
écrasé l'Europe totalement, du nord au midi,
de l'est à l'ouest; il avait obéi à la même
conviction que le rêve. el st::s réalités tragiques avaient assez duré, lorsqu'il pressait
ainsi le général Wellington de prendre l'ollensive, après son passage de la Bidassoa :
« Le colosse a des pieds d'argile; attaquez-le
vigoureusement, et vous le verrez s'écrouler
plus facilement que vous ne le croyez. • Tel,
le prince de Bénévent avait stimulé les énergies hésitantes des empereurs Alexandre et
François II, pour les pousser à une œuvre de
libération qui ne devait plus larder.
Napoléon protestera que des jours seraient
venus où il aurait culth'é la paix avec amour;
il aurait répandu le bonheur sur le monde et
les hommes l'auraient béni. Paroles du lendemain .... Il ne se serait jamais arrêté: C( Je
ne suis de\'enu grand que par les armes, disait-il à Bourrienne, illustre que par les conquêtes dont j'ai enrichi la France: la guerre
et d'autres conquêtes pemenl seules défendre
ma situation. »
Si, par la situation inextricable qu'avaient
faite à Bonaparte les guerres de la Révolution
et les suites conquérantes qu'il leur avait imprimées, s'il n'avait d'autres mo!·ens de règne, fatalement, que les prises d'armes con•
tinuelles et la victoire indéfectible, c'est-à-dire,
en des termes moias glorieux, l'extermination
des faibles et le partage de leurs dépouilles
avec les forts, puis, dans les riralités àpres
du butin, la bataille encore conlre ceu1-ci, la
bataille sans fin, n'était-il pas préférable,
pour le repos universel, d'abattre, flll-cc
avec le concours de l'étranger, celui que les
peuples et les rois rejetaient comme l'implacable adversaire de la tranquillité des hom-

�, - - 111ST0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
mes? Ces considérations, TalleFand les jugeait irréfragables, sans aucun doute, pour
la justification devant l'opinion de son temps,
devant l'histoire, de son manquement évident
de rectitude, dans le double jeu qu'il s'exposa à tenir entre Napoléon et l'Europe coalis~e. Deux points sont restés vulnérables en
sa démonstration, deux faits à sa charge. Le
premier, c'est qu'il dévoila aux ennemis des
plans dont le ·secret lui avait été confié. Le
second, c'est qu'il n'avait pas cessé de recevoir les gages de celui dont il conspirait la
perte. Avant d'attirer à soi Metternich, avant
d'indiquer le chemin à l'empereur de Hussie,
n'eût-il pas dù rompre les liens qui l'enchainaient au service de Napoléon? Sur tout cela
trainent des airs de trahison, si défendable
que pût être son intention théorique de libérer la France d'un joug insoutenable. Mais il
avait fait litière des scrupules où s'enlizent
les Fermes résolulions. Par-rfessus l'irrégularité des moyens il avait élevé les raisons méthodi1ues du but à atteindre. Ses vues, telles
qu'il les concevait, répondaient à des fins légitimes. et ses procédés étaient de ceux dont
l'usage était presque passé à l'état d'habitude,
tant la pratique en avait été rendue familière
aux uns comme aux autres. II avait intrigué,
cabalé, faussé sa parole; en cela ressemblaitil à beaucoup de consciences princières en
Europe. Frédéric Il en avait déjà posé la
const:1tation, lorsqu'il écrivait à Voltaire, le
8 ao1'U 1736 : « La foi des princes est un
objet peu respectable, de nos jours'. 1&gt; Talleyrand avait fait défection à Ilonaparte,
comme Ronaparte avait renié sa delle de
reconnais5ance envers Barras, auquel il devait tout, mème sa femme, comme il avait
foulé aux pieds ses serments à la République, comme, à la veille de Brumaire, il avait
trompé tout le monde, Barras encore, Gohier,
Lucien lui-même, en jurant de respecter la
liberté qu'il allait détruire. Certes, Talleyrand
fut loin d'ètre un modèle de franchise, de
constance et de lo)'auté. Mais lui, l'empereur .... C'était un terrible homme en matière
de morale publique et privée, ne croyant pas
à la reconnaissance el le disant; n'ajoutant
aucun prix au désintéressement et l'affirmant
aussi', exprima11t comme un fait de constatation simple que la bonne foi n'e).Îste pas,
qu'il n'y a, dans le monde, que de l'amourpropre et de l'hypocrisie; jugeant que rieu
n'était mal ni bien en politique, mais seule-

ment bon ou mau,·ais, selon le parti dans
lequel on était; estimant que si des lois, des
règles, des convenances de principes étaient
nécessaires ~, la masse des humains:, pour la
police de la société, il n'en avait pas afî:.1ire,
lui, le mortel prédestiné, parce que n'étant
pas un homme comme les autres, il n'avait
point à s'en embarrasser; enfin tenant toujours prèle une loi d'exception en sa faveur,
une maxime d'États pour justifier ses üolences ou ses passions. Quelque chose de cette
morale gouvernait l'esprit de la famille; car,
on ne saurait dire que ses frères, ses sœurs
(comme beaucoup de ses généraux) enrichis
par lui, couverts de dignités par lui, tinssent
à honneur de se montrer ses fidèles soutiens.
La duplicité régnait, partout, en Europe.
La défection était dans toutes les âmes . Le
généreux. empereur de Russie, le noble
Alexandre, venait de recevoir une lettre des
plus touchantes du roi de Prusse; le lendemain, il jngPait parfoitement naturel de proposer à l'ambassadeur d'Anlriche de se partager ensemble les débris du royaume de cet
allié, son ami de cœur et d'âme. Si la mauvaise foi semblait être une condition de vie
du cabinet de Vienne, le rPproche de celte
déloyauté systématique aurait pu s'étendre à
tous les cabinets de l'Europe. Conclure la
paix avec l'un pour mieux écraser l'autre, et,
cet aul re vaincu, revenir au premier et l'écraser à son tour, n'était-ce pas la règle ouvertement suivie par tous les che[s d'État?
A chacun de ceux qui tenaient en main,
maitres ou serviteurs, les fils de la politique
étrangère, l'intrigue apparais~ait comme un
recours légitime et nécessaire ; elle était
considérée comme le seul moyen possible de
sortir des conditions insupportables, qu'avait
imposées sur le continent l'abus de la force.
En précipitant la cbute de l'empire, non sans
avoir essayé, par trois fois, de Ie sauver en
1810, en 1812, en 1815, Talleyrand n'avait
fait qu'accélérer la catastrophe, que rendaient
inévitable les haines conjurées de l'Europe
entière. L'expérience des événements accom•
plis avait ratifié, une à une, les prévisions
qu'il avait établies et c1u'on avait refusé d'admettre . Après viagt-deux ans de lutte presque
sans répit et d'extermination entre les peuples, on en était revenu exactement à ses
vues de 1792, celles ()Ue l'Angleterre obstinément avait représentées comme les seules
conditions d'une paix durable, celles encore

1. Il s"y entendait. Personne ne ful llius ii. !"aise
que le Grand Frédéric sur la valeur élastique d'une
parole donnêc. Et comme il jouait, en artiste supérieur, la comêdic -du senlimerit!
DorgP.l avait perdu sa femme. Frédéric lui écrit
une lettre palhélique el même fort cbrêliennc. illais.
le mème jour, il fait une Cpigrammc ronlre la déf1,1ntc. " Cela ne laisse pas que de dom1er a penser, D
co!Umc_ le nmar9uait Vo!ta_ire, songe~nt il ce qui pouvait 1111 en revenir. {Lettre a }hue Dents, 17 noi·.1750. )
'.!. ,a li n'a jamais eu de haines ou d'atfectiuns que
celles 9ui lui ont été commandées par son iolérêl. n
(Pasqmer, Albn., L 1~•, p. 149.l
3. Des condamnations politiques prononcées des
exécutions commises, dans J'ombre cl sans form'e de
jUStice, comme des assa~sinats. pouvaienl-clles lui être

imputées â crime'! iYélail-il pas absolumenl quitte de
toute explicalion subsidiaire, qoancl il avait articulé
celle formule. : « Les grands hommes ne sont jamais
cruels sans uêces~itC. n
4. Au moment de {IUiller Londres. le I •• mars 1 i04,
il écrivait â )!me rie Staël: o: Faites cc que ,·ous pourrez
pour tirer Dime de Laval de nolre horrible France;
JC vous remercie de tout ce que ,·ous ferez pour cela. 11
;). Œ C'est une réflexion que je fais 3\'Cc peine; mais
tout indique q1:e , dans l'homme, la pu1s,ance de la
haine est plu~ forte que celle de I humanité, en génCral, et même que celle de l"i11tér&lt;'t personnel.
L'idée de grandeur cl de prospérilé sans Jalousie el
sans rh•alite est une 1dëc tro~ haute et donl la pensèe
ordinaire de l'homme n·a pomt !a mesure. li (Talley1·arlll. Mém .. t. 1~•, p. 75. )

que l'Autriche re\'endiquait depuis le 1raité
de Luné,·ille et qui fut la pensée constante,
l'objet de toutes les coalitions.
Qu'on lui ait reproché, à une époque où
la corruption était à peu près générale, ses
11 grandes réquisitions de présents n, ses
(1 continuelles et fructueuses complaisaaces
&lt;1 envers la fortune )&gt;, cen 'est pas sans justice;
il a fourni trop de pièces au procès pour
qu'on puisse l'en absoudre. La cautèle el la
vénalité furent trop souvent les associées de
ses combinaisons. A trarers ses défaillances
raisonaées, quoiqu'il fit ou traitM, il s'était
réservé de ne porter nulle alleinte, nul préjudice réel et durable aux vrais intérêts de la
nalion. Dans les replis de S/Jll âme et malgré
son scepticisme de roué politique, malgré les
passagères imprécations '1u'il prononça contre
la France terroriste', demeurait un fond sincère d'amour pour son pals. Jusqu'à la limite
extrème de ses métamorphose,;:, on le vit
rester fidèle à ses premières conceptions d'un
libéralisme progressif et modéré. Enrin il fot
un ami des hommes, au sens pacifique du
mot. En toute circonstance où il parvint à
faire prédominer, tout au moins, une partie
de ses vues et de ses sentiments, il s'attesta
le défenseur du droit cl du bien d'autrui .
Ministre de deux gouvernements belliqueux,
il n'avait cessé de réprouver, C( en arrière et
en confidence )), parce qu'il les jugeait iniques et périssables, les arrêts de spoliation.
qu'il devait contresigner. De 1808 à 1815,
plus de quatre cent mille Français avaient
payé de Jeur vie les querelles particulières du
souverain (qu'ils s'étaient donné) nec les autres potentats de l'Europe. En aucun temps,
ni sous le Directoire, ni sous le Coasulat et
les dernières années de l'Empire, il n'avait
soutenu, sans y ètrc forcé, une politique de
démembrement et d'annexion dont la réplique était fatalement le retour des collisions
en armes et la perpétuité des rauses de
gut'rre. L'esprit de destruction aflligeait sa
raison i: et, je dirais aussi, son âme. c1 Que
me fait à moi, jetait !"empereur à Metternich,
la vie de deux cen l mille hommes 1 )) Deux
cent mille .... Ce n'é1nit pas assez . Il ajoutait:
Uu homme comme moi ne se soucie pas
d'un million d'lwmmes. Toutes ces exi5.tences vouées à la sou U'rance, à la mort ....
Poun1uoi? Parce que l'Autriche lui refusait
une province de plus, l'lllyrie, placée sur le
rbemin de son rêve, entre Rome et Constan.tinoplc.
Talleyrand aima la paix par goùt el par
doctriae, autant que Napoléon aima la
guerre par instinct et pour l'enivrement
d'une gloire cruelle. S'il passa quelquefois
auprès du bien sans l'accomplir, il n'avait
jamais encouragé le mal. Il respecta chez les
autres les principes de liberté, de propriété
individuelle ou collective, le droit de tous à
la vie. Et le sang d'aucun homme, versé par
sa faute ou pour ses intérêts, n'éclaboussa sa
mémoire.
F'RÉDÉRIC

LOLJF.E .

JOSEPH

TUROUAN
et&gt;

La
CHAPIT~E VII1 (suite).
Aprè3 quelques hésitations et malO'ré
l'amour qu'il pouvait encore avoir au fond l'Jdu
cœur pou~ belle infidèle, le pauvre Tallien
s~ décida a mtenter à sa femme une action en
divorce. Le général Lannes en [ais,ait autant
de son côté, pour la sienne, et le générai
Bonaparte, pour des motifs semblables avait
bien failli faire comme lui. Pendant la ~rocédure et comme pour bien ac•
centuer la nécessité d'un divorce, Mme Tallien mit au
monde
un .nouvel enfant ' Cla.
r1sse-Gabr1elle-Thérésia Cabarrus, qui, plus tard, épousa
M. Brunetière.
DeTant cette profusion de
pièces à conviction, le divorce
lut prononcé le 8 avril 1802.
La justice avait été vite. Elle
n'avait mis qu'un an à étudier
et comprendre l'aOâ.ire 1 •
Que fit Tallien après son divorce? ... On ne le sait trop. ll
vécut un peu d'expédients sans
doute, car la fortune ne lui
avait pas souri en Égypte;
Bonaparte non plus. Après l'avoir choisi pour témoin de son
mariage, en 1796, le général
ne lui avait montré que fort
peu de bienveillance sur la
terre de Sésostris. Sa défaveur
allait même aux gens dont
Tallien {'herchait à s'enlourer.
" Il avait presque frappé d'anathème tous ceux ~ui avaient
des relations avec Tallien,:. "
La disgràce dans laquelle il
tint les deux frères Lanusse
n'eut pas d'autre cause que
leuramilié pour Tallien. &lt;c Lanusse est lié, ainsi que son
frère, dit-il un jour, arnc un
homme tellement immoral
qu'il compromet même les gens
qu'il voit comme connaissances .... Je n'aime pas Tallien,
je n'aime pas cet homme; il esl méchant et
corrupteur;;.)&gt; Et c'est parce qu'il n'aimait
pas Tallien, parce qu'il n'avait évidemment
aucune confiance en lui, qu'il le laissait

fa

·I. Voir la Gazelle des Tribunam:, no,,, 18j5.

Tallien
sans emploi sur le pavé de Paris. Fouché,
qui ne valait pas mieux: que Tallien, mais
qui avait une instruction et une capacité
bien supérieures à la sienne, avait été pris
cependant par le Premier Consul comme ministre de la police. Tous les autres tbermidoriens, parmi lesquels il en était d'aussi
inc~pables et d'aussi igaorants que Tallien,
éta,~nt pourvus et se montraient déjà les plus
serviles adulateurs de César. Tallien seul n'avait

jOSÉPlll:-lE DE BEAUHARNAIS EN 18ol.

D'apres 1w dessin de Gf:RARD.

rien obtenu. Découragé, il alla eafin trouver
Fouché, et, grâce à lui, grâce aussi à Talleyrand, il finit par décrocher, en novembre 1804
.
'
le titre pompeux de « cornmissnire général et
2.

D1:cHESS E D'AnR1:-.rËs,

Mémoires, t. V, p. 28~.

agent des relations commerciales n à Alicante;
en d'autres termes, il fut nommé consul 11
Alicante. C'était bien maigre pour celui qui
avait été l'idole de Paris après le 9 thermidor,
qui avait présidé la Convention à 25 ans! Il
fallut pourtant s'en contenter. La nécessité
était là. Et puis, rester à Paris, le pouvaitil? .. . Voir ceUe qui avait été sa femme se
pavaner dans les équipages d'Ouvrard, lui
aurait mis trop d'amertume au cœur. Car
peut-être l'aimait-il encore,
malgré ses infidélités, malgré
son abandon, malgré son divorce : on les aime toujours,
ces monstres-là, en dépit de
toutes leurs trahisons, et telle
est la làcheté de notre pauvre
cœur que les moins dignes
d'être aimées sont toujours les
femmes que nous aimons le
plus! Pauvres aveugles aussi,
qui ne sommes pas capables
de voir que la femme est faite
pour être aimée - quoique
au fond, elJe s'en soucie médiocrement - et non pour aimer! Pauvres fous, qui ne voulons pas nous persuaderqu 'avec
les femmes il est sage de ne
montrer qu'un doux scepticisme, une aimable galanterie,
el qu'il faut avoir assez d'esprit pour ne pas mellre le
cœur de la partie, si l'on ne
reut la perdre sûrement et
porter bientôt ce cœur en
berne. Un cœur d'homme!
qud joli joujou pour une coquelle ! Elle s'amuse avec cela
comme une jeuae chaltc d'une
boule de papier, oh! bien genttment : elle mus l'écorche
elle vous Ie déchire avec un;
grâce adorable, elle le jette en
!"air, le reprend, le roule, lui
donne des coups de palle, l'oublie, marche dessus sans faire
semblant de le voir, le reprend
encore, le mord .... Comme la
challe, c'est par la griffe qu'elle retient son joujou. Un instinct dit aux femmes, même aux
plus sottes, que ce n'est pas en faisant patte de
,,elours qu'on couche un homme à ses pieds,
3. Ibid., t. Ill, p. 227.

�mSTO'R,_lA

LA

offert une robe de douze mille francs! Au
mois de mai 1812, on le mit paraître dans le
cabinet du duc de flovigo. Barère, qui l'y
rencontra, croit que, comme lui, il avait été
mandé par le ministre de la Police pour le
renseigner, en sa qualité d'ancien rérolutioonaire, sur des bruits de mouvement dans les
faubourgs, à propos de l'enchérissemenl des
subsistances. t
En 1815, il était si changé que, étant allé
voir Carnot, l'ancien Directeur ne le reconnut
pas 3. On le voit, en cette même année, voter
l'Acte additionnel et motiver ainsi son vote
sur les registres de la mairie du I[e arrondissement, rue d'Antin : « Les phrases étant
inutiles lorsque .)es dangers de la patrie sont
imminents, lorsque l"honneur et l'indépendance de la nation commandent le sacrifice de
toute opinion particulière, voulant a\'ant tout
ètre et demeurer Français, e~pérantdu temps,
de l'expérience et du patriotisme des deux
chambres les améliorations désirables, je dis
OUI. '
On essaya, sous la Restauration, de lui

susciter des ennuis pour ce vote. On le dénonça, comme si l'on avait été sous la Ré,,olution; mais la dénonciation n'eut pas de
suites. Tallien, qui avait déjà éprouvé la bienveillance du roi en 1814, - il en avait reçu
une pension de six mille francs, - expliqua
les motifs de son vote à Louis XVII[ dans
une lettre où il implore sa bonté et lui expose
son misérable état de santé. li souffrait, en
effet, beaucoup de la goutte : il lui arrivait
de rester des mois entiers sans pouvoir marcher, sans pouvoir même tenir une plume.
De plus, il avait perdu l'usage d'un œil, et il
dit, dans une lettre, qu'il est atteint de la
maladie de la pierre. Son âme n'était pas
moins ébréchée que sa constitution. Dans sa
détresse morale et physique, c'est au roi
Louis XVIll qu'il s'adresse : " .. . Dans cet
état déplorable où tout être m'abandonne, lui
écrit~il, où je ne tiens à la vie que par la
douleur, où ce qui me reste de moi-même est
le courage de l'âme, souffrez, Sire, que tout
ce que Votre Majesté peut faire pour mni, j'ose
le lui demander avec la conÎlance et l'abandon
que m'inspire mon extrême malheur et voire
inépuisable bonté? ... ,, Louis XVIll se laissa
toucher. Aussi bien avait-il une detle de reconnaissance envers son ancien correspondant,
au temps de son exil. li l'excepta de la cruelle
loi de proscription, dite alors d'amnistie,
qui exilait les régicide!-, sauf ceux qui avaient
trahi leur mandatélectif en intriguant auprès
de lui, c'est-à.dire Barras, et lui Tallien . li
Le traitement dont il jouissait comme ancien consul fut supprimé en 1816. Il implora
la bienveillance de M. Decazes (lettre du -25
janvier 1816) et quitta un appartement qu'il
occupait rue Chabanais, n° 4, pour aller
s'installer au mois d'avril, dans la petite
chaurnifre, allée des Veuves, n° 51. C'était
une modeste maison que son ancienne femme
mettait, obligeamment, à sa disposition, afin
qu'il se soignât, avec un jardin, du grand air et
du soleil, mieux qu'il ne le pouvait faire dans
un appartement.
Tallien avait dépouillé tout amour-propre.
Il accepta l'hospitalité de son ancienne femme
comme il acceptait les bienfaits de Louis XVIII.
comme il a\'ait accepté une place sous l'Empire. Et, dans ses Jeures au roi et à
M. Decazes, il parle de sa conscience. Il
avait dû, évidemment, s'en faire une à son
usage, depuis qu'il était entré dans la vie pu~
blique, et aussi depuis qu'il l'avait quittée,
mais cette conscience était bien indulgente.
Pendant l'hiver de 1816 à 1817, l'état de
santé de Tallien s'aggra\'e. Ses ressources
sont épuisées. C'est un temps de souffrances
générales et la famine est en France. La princesse de Chimay en est réduite à faire des
emprunts. Tallien, lui, en est réduit, pour
pouvoir manger, c, à vendre ses livres et ses
effets pièce à pièce », comme il le dit luimême à M. Decazes dans une lettre désespérée. C'était vrai . U. Pasquier rencontra

un matin M. Tallien sur le quai. L'ancien
conventionnel avait des livres sous le bras.
li lui dit qu'il les portait chez un bouquiniste pour les vendre. M. Pasquier pril
les livres, les examina, et, avec beaucoup
de délicatesse, dit qu'ils manquaient à sa
bibliothèque et que, s'il voulait bien les lui
céder, il lui ferait plaisir. Il ajouta qu'il
aurait l'honneur de l'en aller remercier chez
lui. Ce fut un prétexte pour donner à Tallien
une somme assez ronde. Comme c'est au
coup d'État du 9 thermidor que M. Pasquier
avait dû de ne pas monter, comme son père,
sur l'échafaud, il en garda une profonde reconnaissance à Tallien et il dit dans ::es
Afémoires : &lt;( J'ai pu acquitter envers lui,
peu de te~ps avant sa mort, ma part de
reconnaissance pour les services que j'en
avais reçus comme tant d'autres, et j'y ai
trouvé une réelle jouissance. Le secours qui
lui était accordé se trouva, je ne sais comment,
supprimé. J'en fus informé; j'y suppl•ai et
rendis ainsi ses derniers moment moins pénibles. Il m'en a fait, en mourant, témoigner
sa gratitu&lt;le d'une manière fort touchante.' »
Le prince Eugène de Beauharnais aussi déclare, dans sès Mémoires, avoir fait à Tallien
une petite pension daos ses dernières années.
Le malheureux en arnil bien besoin; on trouve,
dans ses lettres à M. Decazes, un exposé navrant de sa misère. En marge d'une demande
de secours qu'il lui adresse, on trouve la
mention suivante : {&lt; Son Excellence a envoié
un mandat de mille francs de sa main,
18mai18l8. 7 »
Dans un pareil état de santé, dans un pareil
état de misère, Tallien ne pouvait vivre longtemps. li s'éteignit le 16 noYembre f820,
emportant avec lui devant Dieu les chaînes
brisées de quelques milliers de prisonniers.
N'en disons pas davantage. L'histoire doit
être clémonle à celui qui a fait du bien,
même accidentellement, el qui a rendu un
de ces services éclatants qui couvrent et rachètent tout. Il ne faut pas examiner avec
trop de rigueur ni avec un microscope trop
bourgeois les excès auxquels un jeune bomme
aux passions vives, sans principes, né dans
une classe inrérieure, en un temps ou la fièvre
révolutionnaire faisait tourner toutes les cervelles, devait fatalement se laisser entraîner.
Amnistie à lui el à sa femme, mais pas de
statues.

1. Dur.HESS!,; o'AOfl.,l~T~:s , jl lémoins, l. \', p. 285
(éd. Garnier).
2. B,,R~RE, Mémoires, t Ill. p. 165.
'3. Jlémoires sur Can1ol , par son ms, 1. I, p. 528.

\. Ibid, L 11, p. 437.
5. !,es lell1·cs cfe Tnllicn ii Louis '.HIii el à M. Decazes, ministre de la police générale , à cc sujet, sont
am Arcl1ivcs nationales.

Elles onl élé reproduites par M. Cu. NAUR0\' 1 dans L~
Curieux.
6: CnANCBLIER PASQUIER, lllémoirts, l. I, p. 115.
7. C11. NA CROY , Le C1œie11x. Archi,cs nalionales.

mais en lui faisant sentir la grille. &lt;! J'avais
mille fois plus d'esprit qu'elle, a écrit Benjamin Constant de je ne sais laquelle de ses
maîtresses, et elle me foulait aux pieds. J)
Comme si l'esprit avait quelque chose à voir
avec ces femmes!. .. Et quand la boule de
papier, le cœur de l'homme plutôt, est bien
déchiré, bien mis en lambeaux, on le jette
de côté d'un petit air dégagé et dédaigneux
et l'on passe i, un autre.
Tallien partit donc pour son consulat. Ses
chagrjns domestiques, ses déboires de carrière
et de fortune l'avaient vieilli et défiguré. La
femme du général Junot, qui le rencontra à
Madrid, à la table du général Beurnonville,
ambassadeur de France en Espagne, en a
fait ce curieux portrait : « J'avais auprès de
moi un grand homme à la figure hideuse et
sinistre, qui ne disait pas une parole. Cet
homme était grand, brun, d'un a!-pel.'t morose
et atrabilaire, l'œil assez sombre dans son

regard et donnant mème d'abord l'idée qu'il
était borgne. Hais on voyait bientôt qu'il
avait ce qu'on appelle un d..agon dans l'œil.
li était taciturne, parlait peu, et, pour dire
la vérité, on ne lui adressait pas beaucoup la
parole .... Le malheureux! Quelle existence il
trainait alors 1 ! )J
Il la traîna jm:qu'à sa mort. Il resta dans

son consulat d'Alicante, oublié, oribliant luimême autant qu'il pouvait. Après avoir eu,
jadis, le plaisir d'être amoureux, il savourait
maintenant le bonheur bien plus grand de ne
plus l'êlre. La guerre de 1808 , inl briser
1

sa douce tranquillité. [! dut quiller l'Espagne.
Sa maison fut pillée. puis brûlée. On sait par
une lettre de lui à M. Decazes, écrite sous la
Restauration, qu'il y perdit plus de dix mille
francs. une fortune alors pour lui, et
jadis, Thérésia, sa he11e maîtresse, s'était

Revenons à Tbérésia .
Après son second divorce, elle quitta la
Chaumière du Cours-la-Reine et alla habiter
sa maison de la rue de Babylone, n' 685. Elle
tenait cette maison de la libéralité de Barras.
Un grand jardin l'entourait, planté de beaux
arbres, et en faisait une demeure des plus
agréable,;. On )' pouvait vi\'re, en plein cœur
de Paris, isolé comme à la campagne. Mais la
vie isolée n'était pas dans les goûts de Tbérésia qui, pour la troisième fois, avait repris

son nom de Cabarrus. Comme Ouvrard sub- grands yeux ouverts fixés sur la cantatrice
honneurs de chez elle : c'est un mérite, et,
venait à ses dépenses qui dépassaient les ses lèvres frémissantes paraissant répéter
assurément,
il n'est pas commun. On voit
reve~us de sa dot, écornée par son premier mélodie, elle eùt été à peindre 1• ))
aussi
que
les
étrangères forment la &lt;1 grande
mari et par les événemenls de la Révo-:-...,.,=-----:------:--,-:----------=-:=-:---------,-.., lon.
majorité » de son saComment en aulution, Thérésia reœrait-il été autre\'ait et donnait des
ment? .. . Depuis que
fêtes. Les crises de la
le
Premier Consul
vie glissaient sur elle
avait donné, par ses
sans l'atteindre. Mais
exécutions nécesaussi, c'est qu'elle
saires, le Ion sérieux
~vait soin de ne pas
au
monde parisien,
Jeter son cœur dans
Mme Cabarrus, qui
la lutte. De cette fane désespérait pas d'y
çon, elle était touêtre admise, avait
jours heureuse, puisrompu avec la société
que nous ne sommes
directoriale. Le monvraiment malheureux
de des émigrés renque par le cœur. Une
trés ne voulait pas se
bienvei11ance consmontrer chez elle et
tante, par système
le monde fonctionpeut-être plutôt que
naires ne l'osait pas,
par élan naturel, était
de crainte de déplaire.
sa règle de rnnduite.
li ne restait que la
Elles 'en tr,Juvait bien
finance
et les élranet ses amis égalegers; tout cela forment. On ne saurait
mait un noyau, assul'en Olàmcr; rien de
rément fort agréable.
plus sot que de se
LA MAISON DE TALLIEN, DANS L'ALLÉ:E·DES-VEUVES.
au
centre duquel trô•
laisser torturer par un
nait la belle impéLithographie de CttAMPrN, d'après le dessin de Rf:GN!f'.R. (Nusée Carna11alet . .1
de ces cœurs qui tyran.
nitente. Car c'était là
nisen t et gàten l une
.
surtout son ambition.
existence en vous entrainant à &lt;les dévouemenls
Ce bon Allemand, M. Reichardt, se laisse
s~upides, par d'impérieuses et lancinantes pas- prendre, comme tout le monde, au charme de 11 fallait ,àson bonheur ètre reine de que/qu~
s10ns amoureuses, qui n'entraînent jamais la sirène, mais il se trompe étrangement en chose, d un salon comme d'une ville, d'un
après elles que chagrins et désespoirs, et lais- croyant que ce qui la rend éminemment sédui- ?ouper comme d'une révolution. De là, son
sent l'àme dévastée et déssécl1ée comme un sante est (( le naturel et l'abandon des ma- immen_se ~rève-cœur de ne pas être admise
arbre frappé de la foudre. Oh! qu'une douce nières l&gt;. Si jamais femme fut le contraire de aux Tmler1es : quelle douleur de n·y pas trôner, comme Bonaparte!
~t sce~tique bienveillance est plus commode!
natureile, c'était ~ien Thérésia. Acette époque,
Mais écoutons encore M. Reichardt : c&lt; Pour
Elle fait peut-être des ingrats, mais qu 'im- tout, en elle, était affecté, étudié, mesuré; et
porte, puisqu'elle ne ride ni le eœur, ni le pourquoi? Pour avoir l'air naturel. De mème les _hommes, il y avait une quantité de tables
f~ont surtou1? ... Mme de Cabarrus avait trop que Racine, s'il faut en croire Boileau avait de Jeu :-la maîtresse de la mairnn présentait
1horrei::- de toute ride pnur agir autrement. appris à faire difficilement des vers faciles. elle-me~e les cartes. Elle voltigeait au milieu
Un Allemand, qui s'était fait présenter à Thérésia s'étudiait à ètre naturelle; son grand des_ parues engagées, hasardant cinq ou six
l~ms sur. une carte, s'attardant parfois à paMme de Cabarrus par le banquier Tourton
art consistait à dissim11ler cette étude et cet rier, _ma!s tout cela en passant. Quant aux
1·a~né~ ,q.ui _sui;it, son second divorce, et qui art, mais, aux yeux d'un observateur claira\'ait ete mv1té a lune de ses fêtes, nous en a "?yant, son esprit était aussi fardé que son Anglais, ils n'ont pas bougé des tapis verts
sur lesquels l'or s'amoncelait; les jeux de
laissé le récit. li nous fait pénétrer dans l'in- visage.
hasards faisaient fureur.
'
térieur de l'hôtel de la rue de Babylone et
&lt;( Par~i les invités, continue M. fieichardt,
Cl Mme ~abarrus a fini par recruter quatre
trace une esquisse de la belle maîtresse de se trouvait un Espagnol qui a chanté en s'accéans. « C'est, dit-il, une bellr, grande et compagnant de la guitare. Mme Cabarrus couples qm ont dansé une cc française &gt;&gt; au
opul~nte person~e. à qui l'on ne donnerait pas nous dit qu'elle n'aimait rien tant que « ces son d'un unique violon faisant un bien mai ore
son age, plus v01sm de_la quarantaine que de romances de sa chère patrie l&gt;, et elle fit ob- a~co_mpa?nement. Sa fille, g-enlille enfant d •:ne
la trentame . Une pehte tète aux contours server qu'en Espagne, ces chants accom- dizaine d années, ressemblant fort à sa mère
délicats la fait paraitre encore plus grande et pagnent toujours une danse. Et, en ellf!t . a dansé. avec iufiniment de gràce une de~
plus_ forte qu:elte n'est en réalité. Sa physio- pendant que le guitariste préludait, les petit; C( f~aaça1ses l&gt;, à la joie de sa mère, qui en
nomie porte l empreinte de cette bienveillance pwds de Mme Cabarrus s'ar,itaient comme avait les larmes aux yeux, et des assistants
charmés de ses ébats mignons. Les façons de
active dont tan~ de. gens ont eu des preuves dans l'attente du signal d'un h~léro. Du reste
la
mère et de la fille l'une à l'égard de l'autre
pendant les terribles phases de la Révolutioo. elle n'a ni dansé ni même touché à la bell;
md1quent
des natures aimantes.
Ses manières ont un naturel et un abandon harpe posée dans un coin du salon. Elle s'e:-;t
«
Cette
réunion, où dominaient les Ano]ais
q?i
rendent tout à fait sympathique et ex~lusiveme~t consacrée à recevoir, à pla.cer,
sedmsante. Lorsque, dans le courant de la e~ a ent~etem~ les dames, Anglaises en majo- et pendant laquelle lime Cabarrus, alla~t e;
soirée, el!~ s'est mise à genoux, joignant ses rité, qm venaient à son &lt;&lt; assemblée 1,. Elle venant sans cesse, ne pouvait suivre une eonver,!:ation, a fini par me se~Ller un peu longue.
belles mams, devant une petite Française
s'asseyait tantôt auprès de l'une, tantôt auprès
,1c Mme Cabarrus venait de reconduire juspour la supplier de chanter nne romance e~ d'une autre, toujours en mouvement, entraiqu'elle est restée dans la même attitude, 'ses nant à sa suite un groupe de cavaliers em- qu à la porte du salon sa dernière invitée avec
la g~àce animée et naturelle qu'elle avait dépressés . ,&gt;
1. HE1C11A_RDT, Un hiver à Pa1·is sous le Consulal
p_loye~ pendant toute la soirée, quand elle reOn voit que )Jme Cabarrus sait toujours vm; a nous, paraissant ne plus pou\'oir se
p. 200, Par1s,_! 1lon. Ce line mé1·i!c d'ètre beaucouP
plus connu qu 11 ne l'est.
s'occuper de ses invités el faire avec grâce les tramer; elle s'affaissa dans un fauteuil, la

1:

r

'

j

C1TOYENN'E TAL1.1'EN - - ~

fa

�1f1STOR,.1.Jl

L.1t

tète ren\'crsée contre le dossier, s?upira~l
d'une voix presque éteinte : &lt;( .le n en puis
plus, _je :-uis morte! n .Je me trouvais près d'elle
avec Tourton; dans ma simplicité, je lui demandai naïvement si elle s.e senlait indisposée. Elle se redressa comme poussée par un
ressort : &lt;l Ce n'est pas ça, monsieur, » ditelle en souriant. Puis, s'adressant à Tourton
avec le même sourire : H ~Ion assemblée était
bien nombreuse, n'eSt-ce pas? ... l)
Toujours cette préorcupalion de la vanilé·
chez Thérésia ! Elle est heureuse d'a"oir eu
une « assemblée l&gt; très nombreuse, non pas
parce qu'on a pu s'y amuser davantage, mais
parce que la mode était d'entasser dans les
salons plus de monde qu'ils n'en pouvaient
contenir, de presser les gens les uns contre
les autres au point de leur rendre tout mouvement impossible, el de les étouffer pour
leur plaisir. D'ailleurs, l'appariement de
Thérésia n'est pas très grand. Le même témoin le décrit en deux lignes :
&lt;1 ... Il consiRte en un vaste salon et une
grande chambre à coucher suivie d'un boudoir;
il a été suffisant pour les soixante-dix à
quatre-vingt3 personnes qui s'y sont 1rom ées
réunies. &gt;&gt;
Maintenant suivons à pas discrets M. Reichardt dans la chambre de l'idole: « Le magnifique lit en ébène de la chambre à coucher
est d'un style différent et plus sévère que celui de Mme Récamier. Comme celui-ci, il est
décoré de jolis bronzes dorés. Mais le ciel de
lit, très ample et très élevé, a1anl la forme
d'une tente ronde, est soutenu par Je bec
d'un pélican doré, une forme importée
d'Égypte; les rideaux, en satin blanc el cramoisi garnis de franges dorées, retombent en
larges plis jusqu'au parquel. Toute la pièce
est décorée de jolis bas-reliefs. ,
li n'est pas jusqu'à la coiffure de sa charmante hôtesse, jusqu'à sa toilette, que !'Allemand n'ait eu soin de noter exactement.
Comme c·est ce qui intéress~ Je plus les
femmes, il faut encore faire cet emprunt à
son livre : cc Ses magnifiques chereux noirs,
arrangés en larges tresses, étaient enroulés
autour de sa tète jusqu'au front, d'nne part,
jusqu'à la nuque, de l'autre; des cordons de
perles fines s'entremèlaient ·aux tresses. Sa
rul,e était en satin blanc et cou verte de belles
den telles 1 • JJ
Oo voit que son second divorce n'avait pas
affecté la belle jeune lemme plus que le premier : elle y était maintenant habituée. Sa
conscience n'avait pas l'air de lui rPprocber
quoi que te fût, et l'on aurait mauvaise grâce
à se monlrer plus difficile que sa conscience.
D'ailleurs, quel esprit chagrin aurait eu le
mauvais goût, le triste courage de lui faire
de la peine en l'éclairant sur certains cas de
casuistique conjugale qu'dle aimait mieux ne
pas prendre corps à corps, et troul,ler ainsi le
bonheur de cette charmante femme qui, à
tout prendrr, ne vivait que du bonheur des
autres? ...
La belle Thérésia menait donc une rxistence

paisible, se parlageant entre son amant en
titre, ses amis, M. Alexandre de Girardin,
avf'c lequel son amitié semble avoir eu quel-

ques nuances particulières de tendresse, ses
enfants et les plaisirs. Tout semblait indiquer
que cette vie serait la sienne jusqu'à son dernier jour. Peut-être le croyait-elle?... Mais,
si elle en a,·ait déjà fini avec deux maris, elle
n'en avait pas fini avec le mariage. Le 16 thermidor an XIII de la République française
(18 juillet 1805), sous la seconde année du
règne de Napoléon, Empereur des Français,
elle se mariait une troisième fois à la mairie
du xe arrondissement avec le comte Joseph
de Caraman.
Le mariage fut purement civil. Il ne pouvait être religieux; l'Église catholique n'admet
pas le divorce, et, a ses yeux, 'fbérésia était
toujours la lemme légitime de !I. de Fontenay,
quelques liaisons, plus ou moins sanctionnées
par ~a loi civile, qu'elle ait pu avoir depuis ce
mariage.
Le comte Joseph de Caraman, qui n'avait
que trente-trois ans, un an de plus que Thérésia, appartenait à l'illustre famille Riquet.
C'est le père de son grand-père, M. Riquet,
qui avait conçu le plan du canal de Languedoc, et en avait exécuté les travaux. li jouissait d'une grande fortune et la Révolution
n'avait pu toucher que d'une façon passagère
à ses revenus du caaal, dont il était un des
principaux propriétaires. li a\'ait été élevé à
Roissy, à cinq lieues de Paris, dans la saine
atmosphère d'une famille unie. « Roissy,
écrivait Mme du Deffand en 1774, est le
séjour de la paix, de l'ordre et du bonheur.
Un père et une mère, huit enfants qui vivent
ensemble avec une union, une amilié parfaite:
c'est l'àged'o_r. 2 i,
Cette paix, cette union de famille, qui sont

!. Rt:1ŒAIIDT, Un ltü•er à Paris sous Ir C()ltSlllal,
p. :l00-20i.

2. lhte ou DnrHo, Correspo11do11cecomplèle, t. Il,
p. 426 (éd. L&lt;'scurc).

1

PASQl:JER.

D'après une lithograph~ de

MAURIN.

le plus grand bonheur de la vie, celte paix et
cette union que la Révolution n'avait pas
atteintes. étaient maintenant brisées dans la
famille de Caraman. C'était l'œu\'re de Thérésia. Elle avait dtî bien fl'availlel' le jeune
comte Joseph pour le décider à celte chose si
grave : fo révolte contre l'autorité du père de
famille, le mariage contre le gré de toute une
famille. Virtuose d'une beaulé à peu près défunte, e1le en amit joué en artiste. consommée.
Une fois qu'elle eut amené li&gt; jeune comte de
Caraman à l'élat d'amoureux aveuglC', elle lui
avait tenu des propos dans le genre de celuic-i : cc On se marie pour soi et non pour les
autres ... » et les lui avait chantés sur tous les
tons, avec toutes les variantes possibles. Le
pauvre garçon ne vo1ait pas, en sa qualité
d'amoureux, que ce sont là propos à l'usage
des femmes qui "eu]ent arhe\'er de faire
perdre le sens moral aux malheureux à qui
elles ont déjà fait perdre le sens commun;
anssi donnait-il en plein dans le piège, et,
pauvre dupe, il se répétait comme paroles
d'évangiles les piètres arguments de Thérésia. Régie générale, les hommes ne croient,
en fait de désintéressement, qu'à celui des
gens qui ont intérN à les tromper. Et, d'un
autre côté, comment n'a~rail-il pas cru une
femme qui, sur le terrain de l'amour, avait
de si beaux états de services? ...
On croit les hommes bien bêtes : ils sont
encore plus bêtes qu'on ne croit. Les femmes
le savent bien. En tout cas, le manège ne dénote pas chez !'expérimentée Tbérésia une
bien grande délicatesse de sentiment, et l'abnégation ne parait pas être \'enue compléter
le nombre de ses vertus. Quand même elle eût
aimé sincèrement M. de Caraman, - et ce
n'est pas à présumer, car c'eùt été chang('r par trop ses habitudes, - le devoir, pour
elle, était de se retirer, d'engager le jeune
homme à sui"re le vœu de sa famille, à obéir
à son père, à C( immoler son amour sur l'autel
du devoir )J. comme aurait dit Mme de Staël,
une connaisseuse en amour plus qu'en devoir,
mais qui, au moins, quand elle fit la folie de se
remarier, n'épousa pas l'immense fortune de
M. de Caraman. Quanl à celui-ci, il montrait
une fois de plus que c'est dans l'amour que
se constate le mieux la bêtise humaine.
On sait, par l'acte de mariage, que M. Joseph de Caraman dut faire des actes respectueux à son père, c'est-à-dire agir contre sa
volonté expr~se, ce qui n'est pas très respectueux , en épousant la femme que tant d'autres
avaient eue avant lui, c&lt; qui ne lui apportait que
]a rinçure de son verre» , comme aurait ditjadis
Madame, mère du Régent, dans son 1angage
aussi franc que pittoresque. Aussi la cérémonie du mariage se ressentit-elle de cet état de
choses. Le cboix des témoins : deux hommes
de loi du côté du comte Riquet de Caraman,
un commis-principal à l'Administration de la
Loterie et un homme de loi du côté de Thérésia, montre bien que cette union se faisait à
l'encontre de toutes convenances : famille,
amis, société, tout ce qui mérite le respect,
faisait grè\'e ce jour-là, el le rrprésentant
d'une des plus hautes familles de la Belgique

en était ~éduit ;, prendre, pour lémoins de
son m_ariai?e, des gens de Ioi. Du côté de
T!1érés1a, _I'humilité du rang social de ses
tcmorns n e~t pas faite pour étonner i à part
le ~~nde etranger, qui donc l'aurait vue à
Paris ....
. Elle s'en consola en pensant que son man,a_ge avec le comte de Caraman aurait \'Île fait
d epousseter son passé et de Iui ouvrir toutes
grandes les portes des salons de Paris
Les jeunes époux partirent en "o;ane de
noœs. lis allèr~nt en Italie. Aussi b~n y
éta1ent-1ls appeles par de grands intérêts. Le
prmce de Chimay venait de mourir. Comme

patri?te en pays étranger. Ce diplomate parla
a la Jeune reine des mérites de la comtesse
de Caraman; il lui dit, sans entrer dans trop
de d1tails,_ qu'elle_avait été héroïque pendant
la Rc\·olution, quelle avait sauvé un nrand
nombre de vies humaines .... Il n'en fallait
pa_s tant pour que les portes du palais s'ouvrissent devant elle à deux battants. Et
Thérésia, qui n'était pas admise, à Paris, à
la cour des Tuileries, prit sa r('vanche à
Florence, en se pavanant au palais Pitti.
c&lt; Elle y parut avec une robe de velours
brodée à Lyon, et à formes sé\'ères. Son co.s~
lumc fut trouvé si remarquable que les Ita-

VUE DE LA PRŒIENADE-NOUVELLE, PRISE AU TOURNANT DE L'ALLËE-DES-VEUVES ëT DUC

T.Jtl.Ll'E.N

--

le comte de Caraman é1ait son héritier I il
liens . dirent n'a\·oir jamais rien vu de si
alla avec sa fe?1me en Toscane pour le règlemagnifique et que les dessins de la broderie
ment des affaires de la succession. La nou- furent copiés 1 • »
velle comt~~se. cr_ut pournir dérober quelques
Mme de Caraman avait Je bonheur au cœur.
lie~res à 1~ttm 1té conjugale pour St! faire
sa
robe avait été trouvée belle et elle é•al :
prcsenter a 8·. A.1 1a reine dl~lrurie. C'ét:iit,
o e
t 0, ? A I
men
,1 le faut crutre, dans l'intérêt du bonheur f. ·t u.... a cour! li y avait ]à de qUOI·
~1re ourn~r une tête moins solide que la
d~ ~~n mari. Oa s'adressa donc au chargé
stenne. Mais son bonheur fut au comble
d affaires de France,!!. Artaud, qui était trop
quand,_ quelques semaines plus tard, elle fut
galant homme pour ne pas soutenir une comreçue a une autre cour, plus considérable

!

Cha~le~ le lfarcly (1470), et en principauté
(~48[)og?l1
· c C p_rmc1paulé Jla ssa de la maisnn de Cro
dan~ celle de Ligne-Arenberg en t612 l
. Y
1
qu'j;1 1686. A)~rs elle aeparhnl, parhé~ifag~,
:;
rte ~u-su-Pl11hppe-!-,ou1s de llennin , &lt;'l la· maison J
llennm la consen·a Jusqu'en 17{)0 , époquc ou. 1ccomt,ie

~~1:o::i

.

que celle de la reine d'Élrurie, à la cour d'un
Bonaparte!
Oui,. c'. Joseph Bonaparte, alors roi des
Deux-Siciles, instruit de l'accueil fait dans
Florence à Mme de Caraman, la reçut i1 la
cour .de Naples, q~oi, q?'on lui insinuàt que
so? \opge en Italie elalt la suite d'une disgrace )).
Nous n'aJlons pas suivre la comtesse de
C~raman ~an~ .son nou\'cl essai, qui, cette
fo~1s, fut dcfi111ttf, de la vie de femme honnete.
,!l faut cependant dire que, pendant la prem,ere Restauration, la religion catholique se

R
OURS-LA-

.1. • AS"è"' 8\'oir apeartcnu il. la maison de NcsleS.oisson~ ans le xm: s1êele, puis à Jean de llaynoult
~1re ~c ea~monl, P.u1s au.1 ptiastillons, (,'01ules de Diois'.
.', se1gneur1c ~e Clumay, !•lie du Hainaut français, fut
1\Ctlue /car Thibaut de M•~sons, seigneur de ~lorcuil
,t Ca n e Croy; elle fut érigée en comtê par le due d~

C1TOYENN'E.

EINE, -

Gravure de

Pf!WIG!,'.R
•

•

,

d'après "•t ARTISET,

remettanL à ètre à Ja mode, Thérésia souffrit
beaucoup de n'ètre mariée que civilement
av~e ~e comte de Caraman, qui, devenu propriétaire de la principauté de Chimav. avait
le droit de porter le titre rie prince, ~t elle,
celui, de I''.lnces,e de C!timay ! liais quelle
&lt;l,sgrace l Joutes les portes se fermaient
d~vant eilc. La pauvre femme, au lieu d'attribuer _cet ostracisme à son passé trop mouvemente, pensa que son mariage civil en était la
\'iclor-.Mau1·ice Biquet tic Caraman 1; }Oti-Q 1
tique ~u priucc d'!lennin d'Alsace, dcritcr~
1 1
C celte illustre maison. C'est ainsi que la r' •
~
cle Chimay est entrée dans la maison de Cr mcipautc
B;oe,•a
h
·
M'
h
d
S
aramau.
»
l •&gt;;, .P te ~c a~ , upplément, t. til)
.., Bwgmplue M1c!w11d 1 Supplément, L 61.

hé~Jtc

�-

fflSTO~l.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___.

seule cause 1 • Elle fit donc des démarches en chez vous . On en parlera pendant une secour de Rome pour obtenir la consécration maine, et, le lundi suivant, vous serez prince
religieuse de son mariage avec le prince de et princesse de Chimay. 2 1&gt;
C'était là un ami intelligent : il avait comChimay.
Il lui lut répondu que c'était la chose la pris que Thérésia cherchait le moyen de se
plus simple du monde, que l'Église bénirait pavoiser de son titre de princesse, Pt le lui
avec plaisir son union, et qu'elle n'avait qu'à avait indiqué. Il était de l'avis de Balzac qui
a observé&lt;&lt; qu'il n'est pointdesituation qu'on
produire l'acte de décès de M. de Fontenay.
Hélas l comment le produire, cet acte, ne puisse imposer au monde avec de l'audace
puisque M. de Fontenay était vivant? ... La et avec de l'argent &gt;&gt;. Le monde donna un dépauvre femme était en proie au plus vif cha- menti à cette observation, très fine, souvent
grin . Les portes de l'Église restaient fermées juste, mais pas auprès de tous. Dieu merci,
devant elle, ce qui lui était au fond assez il y aura toujours des gens pour avoir le resindiffêrent 1 - celles du monde ne s'ouvraient pect d'eux-mêmes plutôt que le respect de
pas davantage, cc qui lui était infiniment plus l'argent des autres et pour refuser de voir
pénible. Et c'est au moment où elle maudis- certaines parvenues de la finance ou du
sait le Ciel, que le Ciel allait la prendre en mariage.
C'est donc seulement en 1815, après quelpitié. Ces femmes-là ont toutes les chances .
Justement, à l'issue de ses négociations in- ques années d'une lente et habile métamorfructueuses, M. de Fontenay, qui était cause phose, que Thérésia osa arborer son titre
rie tout le mal et de qui elle était loin de de princesse de Chimay. Lorsque Tallien
s'attendre à la moindre attention, lui fit la l'apprit, le Gavroche qui sommeillait au fond
~racieuseté de prendre congé de ce monde. de son esprit se réveilla, et il s'écria : &lt;( Elle
C'élait avoir autant de complaisance que d'à- aura beau se faire appeler la princesse de
propos. Pour la première fois, Thérésia pensa Chimère, elle sera toujours, dans l'histoire,
du bien de ~I. de Fontenay. Pour la première Mme Tallien. "
Tallien avait raison.
fois, elle en dit; elle lui en aurait même souMais il est piquant de remarquer, en pashaité dans sa bonté, si le premier efiet de la
réalisation de ce ,,œu n'eût été de la priver du sant, que c'est en devenant princesse que
plaisir de le pleurer el surtout d'aller prome- Thérésia embourgeoisa définitivement sa vie.
ner partout son titre de princesse. Car, lui
A cause de la fille qu'il avait eue d'elle,
mort, elle se hâta de se munir de son acte de
décès et de faire donner publiquement la bé- Tallien n'avait pas complètement rompu avec
nédiction religieuse à son mariage. L'union celle qui avait été sa femme; il ne la voyait
avec Tallien ayant été purement civile n'exis- pas, et, d'ailleurs, peut-être ne l'eût-il pas
reconnue tant elle était changée, très peu de
tait pas aux )'eux de l'Église.,
temps après son troisième mariage. &lt;( Je reLe roi Louis XVlll étant revenu aux Tuile- trouvai chez Cambacérès, a écrit Mme Cavairies, après la seconde chute de Napoléon, el le gnac en 18!0, Mme de Caraman devenue
gouvernement de la Restauration semblant épaisse, couperosée, méconnaissable enfin,
solidement établi, Mme de Caraman revint à quoiqu'elle n'eût pas quarante ans. La preParis. i! Elle ouvrit sa belle maison de la rue mière punition des remmes galantes et la plus
de Babylone; ses soirées devinrent à la mode: sentie peut-être, c'est leur jeunesse flétrie,
on y donnait des bals, des concerts, on y abrégée par le genre de vie qu'elles mènent,
jouait la comédie. Les étrangers les plus dis- la jeunesse précieuse à toutes, mais indispentingués et leurs femmes affinaient dans les sable pour elles.' Il
Mais lorsqu'il s'agit pour Tallien et la
salons de Mme de Caraman, mais on n'y rencontrait presque aucun représentant du noble princesse de Chimay de marier leur fille
Thermidor, il fallut bien se trouver lace à
faubourg qu'elle habitait.
, Propriétaire de la principauté de Chimay, face, tout au moins à la cérémonie du mariage.
le comte de Caraman n'osait en prendre le Cette rencontre donna lieu à des incidents
titre. La comtesse, depuis 1806, signait ses amusanls que Boucher de Perthes a racontés
lettres Caraman-Chimay sans oser aller plus dans une lettre à son père, que voici :
loin. Elle consulta plusieurs amies, qui, ignoParis, le 24 avril 1815.
rant les usages de la Belgique et le laissercc
Notre
cousin
Félix
de Narbonne de Pelet,
aller des sociétés de France, soutinrent qu 'il
fils
de
la
comtesse
de
Pelet,
vient d'épouser
fallait que les deux époux restassent M. et
Mme de Carâ.man. Un seul de ses amis, qui !Ille Thermidor Tallien, aujourd'hui Joséavait plus d'expérience, ouvrit un autre avis . phine', dont la mère est actuellem1:mt princesse
« Faites, dit-il, graver des cartes de visite au de Chimay par son mariage avec M. de Caranom du prince et de la princesse de Chimay : man.
cc Mme de Chimay est toujours belle " et
faites-les jeter aux portes des ge.ns anciens et
des gens nouveaux que vous voudrez recevoir parfaitement bonne.

c( Je la voyais souvent chez notre cousine
de Pelet, el c'est là que Félix a rencontré sa
fille, qÙ'i est fort belle aussi, sans égaler sa
mère. Félix en était très épris, mais Mme de
Pelet, alliée à toute la fine fleur du faubourg
Saint-Germain, voulait bien faire sa société de
Mlle Tallien, mais non sa belle-fille. Aussi
manqua-t-elle de tomber à la rem•erse au
premier mot qu'on lui en dit.
&lt;( Félix, qui a été officier dans je ne sais
quel régiment, est en disponibilité; avec cela,
pas grand'chose, et Mlle Tallien, rien du tout.
cc Le lait est que l'ex-dictateur de la
Gironde et le vainqueur de Robespierre était
à peu près à l'aumône quand arriva la Restauration, et, chose inexplicable, LouisXVIIT,
aussitôt après sa rentrée, lui fit une pension
de six mille francs sur sa cassette e.
« C'était sur celte pension que M. Tallien
dotait sa fille de mille écus par année; mais,
le roi parti, adieu la pension, et par contrecoup la dot.
(! Le mariage vient d'avoir lieu. La noce a
élé célébrée presque à huis-clos, ce qui n'a
pas empêché qu'il s'y passât une assez drôle
de chose. Il fallait bien que, comme père,
M. Tallien fût présent. Il s'est donc trouvé
face à face avec son ex-femme. La cérémonie
terminée, Mme de Chima'y lui a proposé de le
reconduire chez lui, allée des Vem·es. Il a
accepté et a, près d'elle, pris place dans sa
voiture.
" Arrivée devant l'hôtel de Caraman, Mme
de Chimay, qui ne voulait pas aller jusqu'aux
Champs-Elysées, fit arrêter sa berline et allait
descendre, lorsque la portière s'ouvrit. M. de
Chimay, qui rentrait dans ce moment, s'avança
pour offrir la main à sa femme; ce fut celle
de M. Tallien qu'il rencontra. La situation
était difficile; néanmoins, il fit contre mauvaise fortune bon cœur, et croyant que
M. Tallien voulait accompagner sa fille jusqu'au bout, il l'engagea à entrer.
« Il. Tallien, soit qu'il fût troublé luimême, soit qu'il ne crût pas devoir répondre
par un refus à une politesse, accepta.
(( Une collation était servie, mais vous
jugez si le repas fut gai et si les yeux quittèrent
souvent les assielles. La princesse était la
moins embarrassée et sut encore faire noblement les honneurs de sa table, car elle a non
seulement la beauté, mais le port, l'organe
et les manières d'une reine. &gt;&gt;

dit â cell e pau,rc P:mlinc du Charnbige, une de nos
camarad es d'enfance qui fit la sottise de se lier avec
elle, et qu'il fnllutrcnoncer à voir.
« Elle la blâmait de mellre un corset et en nombrait les inconvénienls, assurant que ce n'est pas quand
une femme est vêtue quïl lui importe d'être belle. »
(blémoiu~ d 'une i11 co111me, p. 114).
2. Uiographie J!icliaud, Supplément , t . 01.

5. Mémoires d'une biconuue, p. 345.
4. On se rappell e que Thcrmülor Tallien avail pour
marraine Mme de Beauharnais, devenue l'lmpératticc
Joséphine.
5. On ,·ienl de voir que cc n'Clait pas l'avis de
Mme Cavaignac, cinq ans plus tôt.
6. Le lecteur a lu , plus hauL, \'explication de celt e
libéralité du roi à un régicide.

1. l,a vCl'ité est qu'elle jouissa it d'une déteslahlc
répulalion. Voici un lrail d'elle qui ne !-C peul dire
flu 'â l'oreille ou s'écrire qu'au bus d'une page. Une
femme pourtant l'a écrit en plein lextc.
« A Jlropos de jolies lemmes, dit-elle, voici uu mot
bi en n~if d'une qni jouait un rùlc alol'S, qui a visé à
la célëbrité, et n en a, comme il arrive le plus ~ou1·ent,
gardé qu'une bien fâ cheuse . 11me Tallien; rc mol fut

M. Boucher de Perthes continue à donner
dans cette lettre des indications sur ce qu'est,
à celle époque, la princesse de Chimay. Ils
sont intéressants et montrent, a,ec beaucoup
de bienveillance, comment on doit se la
figurer en 1815 :
c&lt; Quoiqu'elle soit aujourd'hui un peu
grasse, dit-il, ses beaux cheveux noirs, ses
belles dents, ses belles épaules et ses yeux

" · : - - - - - - - - - - - - - LA

C1TOYENNE TJS.LLTEN

~

~nagnifiques lui donnent encore l'air d'une en entrant, mais on y avait songé pour elle
Jeune fem~e, ~t quand elle s'anime en par- et fos chuch?t:men,ts l'en firent bientôt aper- t7nir sa promcss? au delà de quelques mois,
lant, ce qm _arrive toujours quand on la met cevmr. Aussitot quelle me vit, elle m'appela, c est que sa penswn lui fut retirée.
Nous n'a~ons pas à suivre plus loin la prins.~r le chapit~e de la Révolution, forte de quitta le bras de !!. de Fontenay el elle prit
1rnflu~nce quelle Ya exercée, du mal qu'elle
cesse de Clumay. Depuis son troisième male mien. Nous fîmes un ou deux tours et elle riage, elle n'appartient plus à l'histoire. li est
'. empecbé et du nombre de têtes qu'elle a me pria de Ja reconduire à sa voiture. »
Juste, cep~ndant 1 de constater que le sérieux
!5auvees, elle parle avec une rare éloquence et
Il faudrait arrêter ici la citation mais ce de son existence - où il entrait peut-êtr~
elle est belle à l'adoration 1 •
qui s~it est trop à l'honneur de la'princesse une bonne part d'illusions et de beautés
&lt;( Ce .n'est plus la _même personne quand
de Chimay pour être omis :
défuntes - effaça ce qu'il y avait eu de trop
elle est a la table de Jeu; dès ce moment, on
« Je le répète, poursuit Il. Boucher de fanta1s1s_tc dJns la première partie de sa vie.
ne peut plus lui arracher une parole.
Perthes, c'est une femme bonne, excellente
Alors, bien reve~ue de la jeunesse à laquelle
• &lt;! Sans do~te_ que son mari l'a priée de ne
~ui a fait un bien infini et qui en fait encor/ elle ne pardonnait pas de l'avoir abandonnée
JOuer q~e ~et1t Jeu, car lorsque la somme est Elle ne peut entendre parler d'un malheureux
elle eut, en ces heures amères, le chagrin d;
fo'.te, s_,l s approche d'elle, elle en lait dispasa~s vo,ulo_ir le secourir; et, quoique riche
ra11_re v1~em~nt une p~rtie. Un jour qu'elle auJourd hm, elle aurait bientôt donné tout cons!ater q_ue le_souvenir des péchés de cette
av~1t. execu_te cette petite manœuvre, je me ce qu'elle possède si son mari, qui est aussi mfidele était tOuJours vivant dans la mémoire
de s_es conte'."porains. Elle ne fut pas plus
mis a sourire, elle s'en aperçut et m'a boudé
un e~cellent homme, . n'y veillait. Elie y admise aux 1 mler1es par re vieux libertin de
assez longtemps.
.
supple~ par des loteries, des quêtes, des
" Elle ne paraît jamais en public sans être souscr1ptwns. Il n'y a pas moyen de lui re- L,ouis XVIII q_u'elle ne l'avait élé par Napole but_ de tous les regards, el les Parisiens fuser, elle est irrésistible quand elle prie ... ;; 1&gt; leon. Elle avait eu beau jeter au feu le souvenir de ses fredaines passées, elle avait beau
son_t s1 m~1screts da_ns leur curiosité que j'ai
d,onne_r ?u ,monde l'exemple de l'oubli, on
mamtes fois, quand Je lui donnais Je bras été
On peut cependant observer que ({ riche
obligé de me tenir à quatre pour ne' pas aujourd'hui » n'est pas très exact. La prin- s o~stma1t a ne voir dans la princesse de
malmener ceux qui venaient nous regarder sous cesse de Chimay était fort gênée à cette Ch1:11ay que l'ancienne Thérésia. On ne sonle nez. Dan_s ces oc~sions, peut-être par la époque. La preuve en est qu'elle fut obligée g~1t pas qu'~v~c l'âge, les réflexions, la gravité morale_ eta1ent. venues. On ne voyait pas,
grande haL,tude qu elle en avait, elle conserde faire un emprunt à !!. Laffitte. Les
on ne voulait pas voir qu'elle était maintenant
vait merveilleusement son sano--froid et lors- guerres, deux mauvaises récoltes successives
•
0
'
~
qu au mouvement convulsif de mon bras elle avaie~t ruiné tout le m~nde, et eHe avait d; une autre femme, une femme toute nouvelle, d_igne de tous les respects.
sentait combien cette impolitesse m'indio-nait
O
la peme à donner à sa fille la subvention
Aussi fut-ce pour elle un gros chagrin que
elle me le pressait fortement pour me fair~ qu'eJle lui avait promise en la mariant. filais,
rester tranquille.
de ne pas être admise à Ja cour du roi des
co~me elle tenait, avec juste raison, à main« Cependant, un jour, je l'ai vue véritable- tenu so~ rang,, le public ne s'apercevait pas Pays-Bas dont son mari était chambellan. Elle
ment contrariée. C'était à l'Exposition du de sa gene. C est pour cela qu'elle écrit : ne s:aigr_it ~epeùdant pas de l'ostracisme qui
Louvre 1 • Je traversais les galeries lorsque je « Être et paraitre sont deux choses bien dis- contmua1t a peser sur elle. Avec une humil!té qui avait encore sa coquetterie, elle
la rencontrai donnant le bras à M. de Fonteti_nctes. &gt;:_ Tallien, qui n'était pas moins gêné,
nay, son fils du premier mariage. A l'autre h'.en _qu 11 ne_ fût pas riche; Tallien, qui l accepta comme une expiation et répondit
par un redoublement de charité au manque
bras, elle avait Mlle Tallien, notre cousine
n a,va,t poudr vivre et soigner ses infirmités de charité qu'on avait pour elle.
actuelle, et celle-ci tenait par la main le petit
q~ une mo este pension, voulut aussi, en bon
Da,ns_ le ~ond_de son exil blasonné et capide Caraman . Elle avait donc là les enfants des pere, donner une dot à sa fille : il lui promit
trois maris.
tonne, 11 lm éta~t venu un autre chagrin, plus
une rente de mille écus par an . C'était la
gra nd chaque Jour, celui de se voir vieillir
cc Elle n'y avait probablement pas songé
moitié de sa propre pension. Et s'il ne put Elle était femme, elle en souffrit beaucoup ..

t·

lo~chrr de. Pe~lhes é,tait jeune alors; on voit
q~ li ~bit la fascmatwu 1u exercent les femmes de
ans. quand elles ont Cté bel!cs sur
les lttrl Jeunes gens.
'
t1 ente a ,uarante

2. Le Sillon aunuel de pei11ture.
3. Boucm:R DE PERTnEs, Sous dix rou 1 Ill
p. 168.
' ·
,
Lettre citée par CJ1. l\"auroy, dans Le Curieux.
FIN

Est-ce ce double chagrin qui lui donna la
maladie de foie dont elle mourut le 15 janvier 18551...
JOSEPH

TURQUAN.

�. _______________________________l.11

VUE UE LA VILLE DF. IIA'.liO\'RE. -

•

D'apr~s

11nt

g,·ayurt anc~nnt.
·
(BitlfoJh~qut .Yatio11alt, C:.itîntt dts Estamtts)

QUELQUES FIGURES DE FEMMES AIMANTES OU MALHEUREUSES

La princesse Sophie-Dorothée
et Philippe de Kœnigsmarck
Par TEODO~ DE WYZEW A

Les lettres.
La nuit du l" juillet !6\)1, _un genlilhommc suédois au scrrice de l'Elccteur de

Saxe, Philippe-Christian de . Kœuigsmarc~.
fut as~assioé, dans un corridor du pala~s
ducal de Hanovre, au moment où il sortait
de la chambre de la princesse Sophie-Doroihée dont il élail l'amant. Les circonslances
de c~t assassinat ont élé décrites bien souvent et souvent aussi on nous a raconté l'histoi,; des amours de Sophie-Dorolhée el de
Kœnigsmarck, telle que se sont plu à la
reconstituer dirnrs érudits, allemands et
scandinaves. Mais le malheur est que ces
érudits, ayant en main une foule de piè~s

qui leur eussent perm_is de prése~ler les !ails
sous leur nai JOur l11stor1que, n ont pas pu
résister à la tentation de les accommoder
suivant leur fantaisie, ce qui a eu pour effet
non seulement d 'enle,·er à leurs ouvrages
toute valeur un peu sérieuse, mais de discréditer les sources même oit ils avaient puisé.

El c'est ainsi que s'explique, par exemple,
que, placée depuis 1848 à la disp?siüon du
public, dans la bibliothèque de I univers1te
sut!doise de Lund, la correspondance amoureuse de Sophie-Dorotbéc el de Kœnigsmarck
ail allendu plus d'un demi-siècle que quelqu'un prit la peine d? !~ lire et de la publier.
Voici ce que d1sa1t Jadis de celle correspondance llt:&gt;nri Blaze, dans une étude sur le

gl•re. Au resl~, aucune c~pt•ce de d:!te, nulle indication du mois, du quantll'me, du heu. Il ne faudrait rÎ('n moins que la patience d'un êpluch('ul'
de chartes pour débrouiller ce cluo~ chron.ologique. La chose cependant en \"auùra1l !a pemr,
car une cla:--sification exaclt•, une traduction n('UC
et claire de ces p:lpier~, dont la plupart son~ en
chilTrcs, amènernicnt, je n'en d~ut~ pas, mamie
révébtion intCl'cssanle pour l 'lustmre de cl'ltt'
époque.

Deniier des Kœuigsmarck. :
La correspondance entre Sophie-Dorothée cl
RœniO'~marck, rCcemmcnl découverte par le docteur P.ilrnblad se trouve aujourd'hui dans les
archire~ de fa bibliotht'que de La G;irdie, à Lœ!wrod en SuMe où la deposa vers 1810 une pelllenii.•~e de la p/oprc sœur d&lt;' Philippe de Kœnigsmarck. Celle-ci, en rernellant à ses l'nfants ces
letlres, leur arnit dit que cc c'était là un déJWl
précieux et dt&gt; conséquence, car c~s lettres
avaient coûté la vie à son frère el la l1be1·lé à la
nière d'un ,·oi JJ. Cette curieuse correspondance
formerait à elle seule un gros ,,olumc. Les lettres
de la princesse se dist.inguent ,par l'élégance de
l'écriture et fa correcllon de l orthographe, luxe
assez rare en ce temps, même en France, el dont
on ne saurait trop tenir compte chez une êtran-

Que Blaze n'ait pas eu « la patience d'un
éplucheur de chartes », c'est _de quoi personne ne saurait lui faire uo grief. Mais celle
patience parait avoir également manqué au
docteur Palmblad, l'auteur suédois dont il se
bornait à analiser l'énorme ouv.~age su.r
Am·ore de Kœnigsmank, et qu 11 louait
comme un « écrivam d'une érudi1ion anecdotique abondante, h~bile surtou_t à feuill~ter
les papiers de fam11le D. _Admis à &lt;I femlleter , les lettres de la prmcesse de Hanovre
et de son amant, ce Palmblad a pris avec
elles les libertés les plus étonnantes : san_s
essayer de les classer ni de les déchiffrer, 11
en a extrait, au hasard, quelt1ues phrases

Pl(INCESSE 80PH1E-DOT(OTHÉE - - - .

quïl a réunies bout à bout, en )' JOlgnanl la police de !'Électeur de Hanovre, el sans
commtmtaires dont il l'a entourée, suffit à
mème, parfois, des phrases de son invention.
doute détruites, au lendemain du meurtre
Et bien que ces extraits de la correspondance de Kœnigsmarck : et, en effet, elles man- nous faire connaître, infiniment mieux que
tous les rétits des historiens ou des romantiennent à peine six ou sept pages, il y a
quent, comme manquent aussi beaucoup de ciers, le caractère des deux héros de la traaccumulé tant d'erreurs, tant d'invraisemleltres de Sophie-Oorothée, que les deux Rique aventure de Hanovre, el les sentiments
blances monstrueuses, - et toutes issues,
amants auront jugées lrop compromettantes, divers qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.
seulement, de son &lt;c adaptation ,1 , - que
et brûlées sitôt lues. La correspondance est Si incomplè'e et décousue qu'elle soit, et en
les érudits se sont mis d'accord pour déclarer
incomplète, fragmentaire, sans cesse interque les lettres « découvt:rtes » par lui étaient rompue par de grosses lacunes; on y ren- raison même de son évidente authenticité,
leur correspondance est le plus instructif des
é,•idemment apocryphes. Cinquante ans, encontre des réponses à des questions qu'on ne romans d'amour. Deux cœurs s'y manifestent
suite, elles ont dormi dans un carton de la
connait pas, ou encore des questions dont la à nous tout enliers, avec lant d'abandon, et
bibliothèque de Lund, sans que personne
réponse est perdue : jamais une correspon- une passion si ardente, que Jes paroles les
daignàt jeter les Jeux sur elles.
dance manuscrile n'a porlé à un plus haut
Ces lettres sont, cependant, d'une parfaite degré tous les caractère!) matériels et moraux plus banales nous intéressent et nous touchent, nous apportant l'él'ho des profondes
authenticité. Leur ton seul l'attesterait assez, de l'authenticité.
émotions qui Je.s ont in~pirées. A travers les
à défaut d'autres preuves : car on y trouve à
Et comme cette correspondance est écrite mensonges, les llatteries, les colères de Kœnigschaque ligne un naturel, une absence de
en français, nous ne pourons trop regretter mar1.:k, nous assistom:, presque de jour en
~crupules littéraires, une préoccupalion sind'en être réduits à la lire dan~ la lraduction
cère el profonde de menus faits de la vie anglaise qu'en a publiée \1. W. Il. Wilkins. jour, à la lutte impétueuse de son ambition et
quotidienne, - pour ne point parler de leur Combien il eùl été préférable qu'un écrivain de ses instincts. Et les lcltres de Sophie-Doroaccent de passion, - que jamais ne serait fran{'.ais, suivant le conseil de Blaze de Bury, thée:ontbeau ètre toujours remplies des mêmes
plaintes el dt•s mèmes reproches: quelque chose
parvenu à leur donner un faussaire, même
prît J'initiatile de « débrouiUer » peur 11ous se relrouve, dans le ton de chacune d·elles,
le plus savant el le plus habile. liais, en
le « chaos J&gt; des manuscrits de Lund! Com- qui nous montre la malheureuse jeune femme
outre, leur aulhenlicité est établie d'une façon
bien les lellres de la princesse Sophie-Doro- sans cesse plus tendrement éprise de son séabsolument positive et formelle par un écrithée, en particulier, nous auraient touchés et ducteur, sans cesse plus hardie à la fois et
vain anglais, M. W. Il. Wilkins, qui, le precharmés davanta~e dans la langue même où
plus docile, plus aveuglément conduite par le
mier, a entrepris de « débrouiller leur
elles sont écrites! Car DJaie se !rompe lorschaos» 1 •
progrès de son amour au sacrifice de toute
qu'il nous dit qu'elles sont, pour la plupart,
prudence comme de !out scrupule. Deux
M. Wilkins a d'abord démontré, par la
c1 en chiffres » : les chiffres, ou parfois des
cœurs se révèlent à nous dans leur réalité
comparaison du texte manuscrit et de la verpseudonymes, n'y servent qu'à remplacer
sion de Palmblad, que toutes les erreurs cerlains noms, les plus souvent très faciles à vivante, les deux cœurs les plus dissemblables
rebées par la critique n'élaienl imputables relroU\·er; et, pour le reste, les lettres de la qu'on puisse imaginer : et ce contraste ajoute
encore à l'impression de fatalité que dégage
qu'à la fantaisie du soi-disant éditeur : et il
princesse de llanovre sont vraiment écrites
le long drame qui s.e joue sous nos yeux.
a, après cela, contrôlé un à un tous les détails
dans le franç,is le plus élégant (à en juger
historiques mentionnés dans les lettres madu moins par les quelques passages que cite
nuscrites, en comparant celles-ci avec des
II
li. Wilkins), - ce qui, d'ailleurs, n'est pas
documents anglais dont personne, il y a aussi méritoire cllez une « étrangère n que
trente ans encore, ne pouvait avoir connais- parait le supposer Blaze de Bury, lorsque
Kœnigsmarck.
sance. Il a étudié par exemple, aux Archives
I' «étrangère » se trome ètre, comme SophieVoici d'abord l'amant, le beau Philipped'État de Londres, les rapports envoyés Dorothée, la fille d'une Française, et n'avoir
Christophe de Kœnigsmarck. '.'ié d'une race
chaque semaine à Guillaume d'Orange par
jamai~ reçu qu'une éducation toute franc:aise.
de brillants aventuriers, il a employé sa jeulord Colt, ambassadeur anglais à la cour de
C'est en français qu'aurait dù paraitre,
Hanovre : ces rapports, qui élaient tenus d'abord, cette correspondance. Et je ne puis nesse à parcourir l'Europe en quèle d'aventures; et tout porte à croire quïl n'est pas
soigneusement secrets au moment où Jes m'emptkherd'espérer qu'on nous en offrira,
papiers des comtes de La Gardie sont entrés quelque jour, le texte français, son authenti- resté étranger à un attenlat organisé par son
à l'université de Lund, el que, par suite, au- cité étant désormais prou Yée, et son « chaos » frère ainé, dans une rue de Landre!!, contre
cun faussaire ne saurait avoir utilisés, con- à peu près débrouillé. Alors seulement nous le mari d'une dame dont ce frère comoilait
cordent de tous points avec les lettres de pourrons goûter sa valeur littéraire; alor:s la main el la fortune. Il arrive à llanovrr
Kœnigsmarck et de Sophie-Dorothée; et l'on seulement la critique historique pourra nous en f 688, J installe un grand train de mairetrouve même, dans les leures de Sophie- renseigner sur l'importance des renseigne- son, se lie avec les jeunes ms du duc ErneslDorothée, de nombreuses allusions à des pro- ments di\'ers qui y sont contenus : impor- Auguste, et, dès 1689, on le mit me,wr de
jets de voyages, de fètes, etc., gui n'ont pas tance qui parait Lien être, en elfot, assez front deux intrigues : car en même temps
eu lieu, mais dont Colt, dans ses rapports, considérable, car toutes les lettres des deux qu'il lait la cour ,, la princesse Sophi1'-Donous apprend que la cour de llanorre les a amants sont parsemées de détails curieux sur rothée, il de,·ient l'amant de la comtt::sse Pla,,raiment projetés.
ten, maitresse du duc, et la plus crueJle
l'histoire intérieure et extérieure du Hanovre
Les leures de Sophie-Dorothée et de à la fin du wue siècJe; et une longue série ennemie de la jeune princesse. ~fais ce n'est
Kœnigsmarck sont loul à fait authentiques : de lettres de Kœnigsmarck est presque entiè- qu'au mois de juillet 16!)! que, brouillé avec
aucun doute n'est possible là-dessus, après rement consacrée au récit de la campagne de la Platen, il entreprend sérieusement Ja conles savantes recherches de M. Wilkins. l\'ous Flandre en !692, où l'officier suédois a pris c1uète de Sophie-Dorothée. li lui étril en
savons d'ailleurs, par le récit de la confidente une part des plus actil'es, el dont il ne se secret plusieurs lettres, la supplie, menace
de Sophie-Dorothée, que celle-ci et son amant lasse point de décrire les moindres événe- de se tuer, et reçoit enfin un premier billet.
avaient l'habitude de confier la garde de leurs ments à sa maitresse, peut-être pour la diver- &lt;( Yraimcnt, - répond-il, - c'est moi qui
leltres à Aurore de Kœnigsmarck, n'osant tir, peut-être pour éviter de répondre aux aurais le droit de me plaindre, moi qui suis
point les coosener près d'eux, et n'ayant reproches qu'elle lui fait de ses galanteries. forcé il prendre tant de précautions el à subir
tant d'incerlitudes ! !lais je supporterai dépoint le courage de Jes supprimer. Seules,
sormais mon malheur avec courage, puisqu'il
les dernières lettres ont été confisquées par
Mais, en attendant que nous puissions a pour cause l'être le plus gracieux, le plus
porter
sur ces lettres un jugement d'en- captivant, le plus charmant du monde. » A
1. The love of a,i uncrown~d Quee11, par W. H.
Wilkins, 2 \'OI. iu-8• illustrés; Londres, librairie semble, la traduction anglaise qu'en a publiée
cette lettre, de nouYcau, Ja princesse ne réLongmans.
M. Wilkins, avec les copieux et minutieux
pond pas, el de nouveau Kœnigsmarck, par

�msTO~l.R----------------------la prière el la menace, obtient d'elle quelques mots aimables. &lt;1 Si vous n'aviez rien
eu à vous reprocher, - lui dit-il, - vous
n'auriez pas daigné m'écrire du tout; mais,

en dépit de la manière dont vous m'avez
traité, je ne puis m'empêcher de vous aimer.
Le chagrin el la contrition que vous m'exprimez m'ont décidé à repartir pour Hanovre
dès après-demain. "
C'est sur ce ton que· sont écrites toutes ses
lettres, à la fois impérieux et brutal, grondant la craintive jeune femme pour l'amener
sans cesse à de nouVt•IJes faveurs. Et, en
effet, dès le mois d'août suivant, Kœnigsmarck obtient la promesse d'une correspondance en règle; on convient même d'un chiffre pour remplacer les noms propres; et

•

désormais, au lieu de signer ses lettres :
Votre esclave, ou : Votre obéissant valet,
l'officier suédois écrit à la lemme du prince
héritier de Hanovre : cc Adieu, aimable brune l
la poste part, il faut finir. Je vous embrasse
les genoux. lJ C'est dans la même lettre qu'il
offre ponr la première fois à Sophie-Dorothée
une preuve d'amour quî, depuis lors, va reparaître presque dans toutes ses lettres :
n'ayant point l'imagination poétique, et n'aimant pas à se mettre en frais de compliments,
il raconte à son amie que l'excès de sa passion le rend malade. « Hier, écrit-il, comme
j'étais sorli pour me promener, j'ai eu des
palpitations si violentes que j'ai dû rentrer
chez moi. Sans votre chère lettre, je crois
que je serais mort. » D'autres fois, son amour
lui donne la colique, ou l'empêche de manger
à sa faim. Et toujours il insiste pour obtenir
un rendf'z-vous, tantôt faisant honte à Sophie-Doroth~e de son peu de courage et lui
citant l'exemple d'autres princesses plus entreprenantes, tantôt lui déclarant qu'il se
tuera si elle s'ohstine à ne le point recevoir.
cc J'ai ici, prè:$ de moi, une consolation : ce
n'est point une ,jolie fille, mais un ours, un
ours vivant et que je nourris. Si vous manquez à mon amour, je mettrai à nu ma poitrine el me laisserai déchirer le cœur. J' accoutume mon ours à manger le cœur des
moutons et des ,,eaux, el il s'en tire déjà le
mieux du monde. Si jamais j'ai besoin de lui,
je n'aurai pas longtemps à souffrir 1 "
Sophie-Dorothée, de plus en plus touchée
des soulfraaces qu'il lui fait voir, l'engage à
se marier, et se charge de lui trouver une
Î1!mme. n Je me marierai si vous me l'ordonnez, - répond le galant Kœnigsmarck, mais à la condition que vous me juriez, sur
votre honneur, de garder toujours pour moi
les tendres sentiments que vous m'avez montrés. ,, En réalité, il ne veut rien qu'un rendez-vous: et, pour l'obtenir, toutes les ruses
lui sont bonnes. cc Je vais partir pour la
Morée, - lui écrit-il, - et j'espère bien n'en
jamais revenir. » Et il ajoute: « Quand donc
auras-tu enfin pitié'/ Quand vaincrai-je la
froideur1 Me priveras-tu toujours du ravissement de goûter une joie parlai le? Cette joie
ne saurait exister pour moi que dans tes
bras: si je ne puis l'y trouver, tout le reste
m'est indifférent. )1 La princesse, alarmée,

le conjure de ne point courir à la mort; sur elle. (( J'ai repoussé le riche mariage qu'on
quoi il répond: 11 Puisque vous m'ordonnez m'a proposé. J'ai aussi refusé de rester en
de rester, je le lais avec bonheur. Mon plus Suède, bien que ce fùl le seul moyen de saugrand délice est de vous faire ma cour .... ver ma fortune. On m'a assuré que, si j'étais
Mais vous, de votre côté, ayez du courage: rentré, le roi de Suède m'aurait offert un
consentez à me recevoir, une seule fois, pas régiment, avec le titre de général. Voilà tout
davantage, et pour un demi-quart d'heure! JJ ce que j'ai sacrifié! Et qu'ai-je reçu en
Sophie•Dorothée consent. Kœnigsmarck lui échange? &gt;&gt;
Peut-être n'avait-il pas encore, à ce moécrit, en manière de remerciement : c1 Les.
moments me semblent des siècles. Que les ment, « reçu en échange » la seule fanur
heures sont longues à passer ! Ne manquez qu'il convoitàt; mais il la reçut certainement
pas d'a\'oir sous la main de l'eau de la Reine dès son retour à Hanovre : « La nuit derde Hongrie, par crainte que l'excès de mon nière, - écril-il, le 9 novembre i.692, - a
bonheur me fasse m'évanouir! Quoi! j'étrein- fait de moi l'homme le plus heureux et le
drai, cette nuit, la plus aimable des femmes! plus satisfait du monde. Vos baisers m'ont
Je pourrai baiser sa bouche charmante! Je prouvé votre tendresse, et je ne doute plus de
pourrai entendre de ses lèvres l'aveu de son votre amour pour moi. l&gt; C'est vers le même
amour! J'aurai la joie d'embrasser ses ge- temps qu'il renoue son ancienne liaison avec
noux : mes larmes couleront le long de ses la comtesse Plalen. Sophie-Dorothée le lui
incomparables joues! Je tiendrai dans mes reproche: il avoue quelques entretiens, un
échange de compliments; _et, de nouveau, il
bras le plus beau corps qui soit ! "
Une brute, voilà ce qu'est au juste le beau s'avise de paraître jaloux, accusant sa maiKœnigsmarck, et une brute pleine de ruse tresse de le tromper avec son beau-frère, à
dans sa grossièreté : car la princesse, à ce qui elle n'a pas dit un mol depuis plus d'un
moment, n'est pas encore résignée le moins an. Mais, au reste, il se sent désormais si sùr
du monde à se donner à lui, mais il devine de sa conquête qu'il prend de moim; en
qu'elle l'aime, il la sait triste, timide, inex- moins la peine d~ se disculper. Ce qu'il veut,
périmentée, et évidemment il espère la con- c'est que Sophie-Dorothéè obtienne de ,es
quérir de force. Puis, voyant que la force ne parents, qui sont fort riches, une pension lui
lui réussit pas (car elle ne parait pas lui avoir permettant de vivre avec éclat auprès de
d'abord réussi), il recourt à d'autres arti- quelque cour étrangère : car il sent que ~a
fices. « Hon attitude à l'égard de la duche.sse propre situation à llanovre devient de plus
de Saxe-Eisenach doit vous avoir montré que en plus difficile; il se voit presque entièremon cœur est tout à vous, et que nulle autre ment ruiné par ses dettes de jeu, et il rêve
beauté n'y saurait trouver place, pas même d'émigrer dans un pays où il puisse se faire
celle de cette princesse .... Avez-vous remar- gloire de sa princière conquête, sans risquer
qué comme elle m'a attaqué? ,, Sophie-Doro- pour cela de mourir de faim~
&lt;c Je suis ravi d'apprendre, - écrit-il à
thée lui propose., alors, de s'enfuir avec lui
dans quelque recoin caché, où ils pourront Sophie-Dorothée le 17 juin 169:\, - que
s'aimer librement. Et Kœnigsmarck s'em- votre père commence à vous écouter : avec
presse d'enregistrer cette proposition, mais l'aide de votre mère, peut-être pourrez-veus
en donnant à entendre à son amie que mieux réussir dans votre projet, à la condition que
vaµdrait, pour elle, garder son rang et sa ,•os efforts ne se relâchent point. N'oubliez
fortune, et rester princesse tout en le prenant pas que c'est l'unique moyen, pour nous, de
devenir heureux! . .. Si vos parents vous propour amant.
Il part ensuite, avec l'armée hanovrienne, mettent quelque chose de substantiel, conpour la campagne de Flandre : et nous voyons sentez à écrire tout ce qu'ils voudront; mais
commencer un nouvel acte de la comédie. 'gardez-vous d'être jouée par eux! » Quelques
Durant les loisirs que lui laisse la campagne, jours plus tard: c( Votre mère, me ditesKœnigsmarck s'amuse: il joue, il donne des vous, a promis de vous donner deux mille
fêtes, et avec tant de brui1 que la nouvelle couronnes. Je crains que ce ne soit beaucoup
de ses divertissements ne tarde pas à parvenir trop peu pour ce que nous voulons. Mais
jusqu'à Sophie-Dorothée. Mais Kœnigsmarck 1 peut-être le ciel fera-t-il que votre père, lui
pour calmer la jalousie de sa maîlresse, ima- aussi, consente à vous écouter I lJ Le 2 juillet,
gine de paraître jaloux. Il accable la malheu- Kœnigsmarck perd courage : « Je suis déreuse de reproches au sujet de bals où elle solé d'apprendre que vol.re mère s'est queserait allée, de conversations qu'elle aurait rellée avec votre père au sujet du bâtard. On
eues avec des jeunes gens: et toutes les let- devine sans peine qui des deux esl le plus
tres de Sophie-Dorothée ne sont remplies que faible, et je crains que nous n'ayons rien à
d'explications, de justifications, de réponses espérer. Vous serez forcée de vous consacrer
à des accusations imaginaires qu'elle prend plus étroitement que jamais à votre mari, et
ari sérieux, tandis qu'on devine aussitôt l'uni- moi, j'aurai à chercher quelque autre coin
que motif qui les a inspirées. Quand elle se du monde, où je mendierai pour avoir à
hasarde à lui rappeler doucement qu'il a manger! )J Mais le découragement ne dure
laissé passer trois postes sans lui écrire, il que peu de jours, et, dès le 6 août, Kœnigsse fâche, menace de rompre, et affirme qu'il marck enjoint de nouveau à sa maîtresse de
n'a laissé passer que deux postes, el non poursuivre ses démarches auprès de ses patrois. Ou bien encore il énumère à la jeune rents. « Ne vous laissez pas conduire ainsi
femme tous les sacrifices qu'il a faits pour par le nez I C'est vraiment une honte l lJ J'us-

Lli

PR_1NCESSE SOP111E-DOJ(OT1IÉE

qu'au début de l'année suivanle, l'amant n'a je ne crois pas qu'aucune d'elles nous apIll
pas d'autre pensée que de contraindre sa prenne, avec quelque certilude, s'il aime ou
maît~esseà o_bte~ir, de ses parents, celle grosse n'aime pas la jeune femme pour qui il Ya
Sophie-Dorothée.
pen_s10n, qui puisse les faire vivre tous dem.. mourir. On devine parfois qu'il Ja désire,
(( St votre père est ruiné par les frais de la pour sa beaulé et pour son luxe, surtout
M~is, qu'il ail aimé ou non, peu d'hommes
gue:re, - lui écrit-il en novembre, - toute pour ce titre de princesse qui l'aura sans cerlamement ont été plus aimés. Et si, malesp~rance est perdue pour nous; mais je ne doute, dès le début, alliré vers elle. Mais, gré sa mort héroïque, les lecteurs de ses
crms pas que les demandes des Danois soient d'autres fois, l'expression même de ce désir lellres ne peuv~nt se défendre de le mépriser,
assez exorbitantes pour le meure à sec. J)
sonne faux; el jamais, en tout cas, elle ne p;rso~ne certamement ne pourra se défendre
Ses. lettres continuent, cependant, a être s'accompagne d'un vrai cri de tendresse. d adnnrer et de plaindre, malgré sa faute, la
remplies de protestations d'amour el de fidé- Kœnigsmarck gronde la jeune femme, il la mall_1eureuse jeune femme qui s'est livrée
lité. liais. le lo~ y devient sans cesse plus flatte, il lui commande : jamais on ne sent à lu'. t?ut_ entière. Voici une des lettres qu'elle
dur, plus 1mpat1cnt, et l'on y rencontre sou- qu'il s'unisse lt elle, qu'il essaie de la com- lu~ ecr1va1t, la dernière de ses lettres qui nous
vent des passages tels que œlui-ci : cc La vie prendre, ou simplement qu'il la plaianc. smt parvenue :
que je mène depuis le r13tour de la cour doit Seule, sa mort est bien d'un amant. SopÎiieVous êtes parli depuis six jours, cl je n'ai pas
,[e le ~rains, vous donner plus d'un motif d~ Dorothée a décidé avec lui, dans les dern iers
Jalousie : car je passe toutes les nuits à jouer jours de juin, qu'elle s'enfoirait, le 2 juillet, enc~re re..;u un seul mol de ,·ous. Par quoi ai•jc
avec des dames, et sans vanité, elles ne sont à \\'olfenbiillel, où il doit la rejoindre. Il est mérité. d'~trc ainsi traitée? Est-ce parce que je
pas laides ni d'u_n _rang modeste. J'implore lui-même en toute sûreté à Dresde, il sait ::ou~ ~J :wné j~sc1.~';\ l':1d?ralion, parce que je
ou:s a1 tout sacrifie? Mais a quoi bon vous rappevotre pardon 1 mais Je ne puis pas vivre sans que son retour à Hanovre risquera de le ler tout .cela'? 1ron incertitude est pire que la
un peu de plaisir, et l'une de ces dames vous perdre. Et cependant il revient à Hanovre il mort :.rien ne yeul égaler les tourments qu'elle
ressemble si fort que je ne puis m'empêcher se présente, la nuit, chez sa maitresse, la m? fait soulTnr. Ouellc cruelle destinée est la
de m'attarder en sa compagnie. Vous serez force à le recevoir; et c'est au sorlir de chez mienne, grand Dieu! Quelle honte d'aimer ainsi
curi~us~ de savoir son nom, mais je ne vous elle qu'il meurt, en héros. li l'aimait donc
c~ sans èl_rc aimé:! Ala~s j'étais née pour vou;
le d1ra1 pas, par crainte que vous ne me et plus profondément que n'en témoignen~ aimer, _et JC vous a1mera1 tant que je vi,Tai. S'il
défendiez de lui faire la cour. ,, Il donne des ses lettres! Ou peut-être le danger a-t-il, e~t .vrai qt!e vous a~·ez changé, - et j'ai une infi.
mle de nusons_pour le craindre, _ je ne vous
soupers et des bals, et le dit à sa
sou~a,te. pas d'autre punition que de
maitresse, ajoutant seulement qu'il
JJC pma1s trouver une fidélité el un
s'y ennuie lori. A quoi la malheuamour sembla hies aux miens. Je souhaite
reuse jeune fëmme, qu'il paraît avoir
qu'en dépit du plaisir que vous pourrez
dès lors complètement terrorisée,
prendre_ à d~ nouvelles conquêtes, vous
n'ose plusmème opposer l'ombre d'un
ne cessiez pornt ~e regrcller l'amour et
reproche : « Puisque vom me dites
la tendresse que Je vou:, ai montrés. Je
\'?us. aime plus qu'une femme n'a jamnis
que votre souper était ennuyeux et
,mne un homme. Mais je vous répète
triste, et que l'on s'est séparé très
trop souvent les mêmes choses, ,,ous
tôt, - écrit-elle, - je dois vous
devez en être fatigué. Ne vous en fàchez
croire, bien que Stubenlol m'ait afÏlrpas, _je vous en _supplie, ne m'ôtez pas
mé que vous aviez été le plus gai des
la tnste consolation de pouvoir me pl:iinhôtes, et qu'on n'était parti que longdre de votre dureté ! Je n'ai pas i·eçu
temps après minuit! » Sûr de la
u~ seul mot de vous : tout conspire il
soumission de Sophie-Dorothée, Kœm accalJler. Peut.être, en plus du malni3smarck, évidemment, se croit tout
~lcur de n'êll'C plus aimée de vous suisJC :i la veilJe d'être définitirnmen't perpermis. li n'a d'égard ni pour le
~ue; C'est !rop_pour moi, d'un seul coup:
rang de son amie, ni pour sa siluaJe n Y survivra, pas! Adieu, je vous partion et les dangers où il l'expose sans
d ,~11nc tout ce que \'OUS me failcs soul'...
cesse. Libre, lui-même, de ses actes,
fnr!
il entend l'avoirtoujoursàses ordres.
Voici un billet qu'il lui écrit, au mo. Oui vraiment, elle c&lt; était née pour
ment où déjà leurs amours sont con.11~er
l&gt; cet homme grossier et dur
nues de tous, et où l'on épie Jeurs
qm
cc Ja faisait souffrir ! )J Et
moindres mouvements : « Je ne suis
~I. \Vilkins a bien raison d'évoquer,
pas content de votre conduite. Vous
a propos de son aventure, l'imme fixez un rendez-vous, et puis vous
mortel souvenir de Tristan et d'Jso)me laissez geler à mort &lt;lans le froid,
de. Comme l'héroïne du drame de
altendartt le signal. Vous saviez pourWagner, la princesse de Hanovre
tant que j'étais là, de onze heures à
nous apparait victime d'une nécesu~e heure, faisant les cent pas au
5..ité mauvaise qui, peu à peu, lui
corn de la r.ue ! Je ne saï:&gt; que penote toute force de résister et de se
ser, mais je puis à peine cloudéfendre.
ter de votre jnconstance, après
Mariée à un butor rrui la déteste
L\ PRINCESSE SOPJIIE-DJROTHÉE,
c~ avoir reçu une preuve si _glaentourée
d'ennemis qui s'acharnea~
ciale.... Soyez tranquille, je m'en o·après une peinture ano:1yme longtemps conurvee au cl!Steau :i'.4.hlim .
à l'humilier et à la tourmenter
irai au plus vile 1 .tdieu donc! Delongle~ps el!e n'a de pensée qu;
main matin, je pars pour Hambourg. » dans ces tragi11ucs journées, éveillé soudain
pour son de,·01r : mais, du jour où KœoiasTel est Kœnigs~arck, à le juger d'après el exalté son désir? Peut-être lui a-l•il insmarck lui écrit pour la première fois on s:nt
s~s leUre_s à Soph1e-Dorotbée. Et je regrette piré pour Sophie-Dorothée l'étrange senti•
qu ,e1le ne va plus cesser de lui appartenir
d av01r dit que ces lettres nous ré,·élaient son ment qui devait pousser plus tard un autre
Elle-même le sent, avec un mélange d'épou~
cœur tout entier : car, parmi tant de rensei- aventurier, Lassalle, à courir avec la même vante et de ravissement.
gnemenls qu'elles nous fournissent sur lui
• folie au-devant de la mort?
El de jour en jour elle s'abandonne daraa-

ïi

~
·~ ---....

VII -

lhSTORL\. - Fasc. So.
b

�L'ES NOYJtD'ES D'E NJtNT'ES _ _ "

'fl1ST0~1.ll---------------------~
tage à la passion qui s'est emparée d'elle,
de jour en jour ses lettres nous la font
voir plus tendre, phis humble, plus docile,
plus aveuglément résignée à subir la brutale domination de son infidèle et cruel
ami; jusqu'à cc qu'enfin, comme Isolde, elle

oublie, à force d'amour, tout le resle du
monde, et s'expose, presque volontairement,
aux pires dangers. Avec cela, toujours timide
el douce, restant jusqu'à la fin I l'enfant u que
Kœnirrsmarck
lui reproche d'être.
C
,
Ses lettres, même dans la traduction an-

glaisr, ont un charme, unegràce, un parfum
délicieux.
Puisse-t-on nous en offrir bientôt le texte
français, de façon à nous rendre familière,
dans son relief vivant, l'aimable et tragique
figure de la princesse Sophie-Dorothée!
TEODOR DE

\\"YZE\\".\,

Les noyades de Nantes

Entre l'Jlistoire hâbleuse, telle que la concevaient quelques romantiques, cl la maussade nomenclature des pièces d'archives, il y
a, quoi donc? Disons, en appela~t l~s c~oses
par leur nom, c1u'il reste le droit d avoir du
talent. li n'est pas donné à tout le monde
d'en pouvoir user. Voici quelques années, au
moment de la première Yogue des méthodes
tudesques, l'exercice de ce droit faillit devenir
dan(Tereux; la prétention d'intéresser les lecteu;s fut assimilée à un délit intellectuel.
Vous souvient-il du ton de commisération
avec lequel de tout jeunes rongeurs de paperasses laissaient tomber cette sentence: (( C'est
de la littérature»? Mon Dieu, sans parler de
Tliücydide ni de Salluste, ce sont d'impénitents liltérateurs que les La,•1sse, les Lucbairc,
les Sorel, les Vanda), les Frédéric Masson, les
Jullian, tous nos maitres. Le singulier despotisme qui, sous pré~exte c,ue des aventures
sont arrivées, prétend mterd1re de les raconter
bien! Celle cruelle théorie a passé de mode;
licence est de nouveau donnée à lllistoire de
fiaurer parmi lrs genres littéraires. Provisoir:ment du moins, il n'est plus déFendu aux
historiens de saroir écrire.
Parmi ceux qui croient deYoir profiter de
la permission, un des plus zélés .~t d.es plus
populaires est M. G. Lenotre. S 1I a,me
archives et les vieux cartons, et la poussrnrc
des •relTes et l'odeur fade des études de noo
'
'
.
taires, demandez-le a tous les dragons qui
•ardent du passé. Mais après qu'il a !ail son
butin de trouYailles, à ces témoignages de la
mort ce que Lenotre demande, c'est de la
vie. Ce curieux est poète, ce chercheur est
homme de théâtre. li apporte dans l'intelli"ence des drames anciens une sorte de lyrisme
~crupuleu1; tout son souci d'exactitude ne
rend que plus émomante la vérité. Rien
d'aussi difficile que de rester véridique en se
passionnant; là sont le mérite. de. ce. s~duisant historien, son secret de plaire al éhte el
à la foule, la raison de son heureuse influence.
Son dernier livre, qui a pour titre les Noyades de Nantes, est épouvantable. Et comment

.!es

ne point épouvanlcr alors qu'on raconte la
Terreur nantaise'? Napoléon, qui se plaisait
aux histoires fantastiques, évoquait ce sanglant souvenir pendant une des mornes soirées de Sainte-Hélène. « Laissons cela! s'écria-t-il tout à coup; on n'a rien vu de comparable en horreur. 1&gt; Voilà justement où un
Lamartine, par exemple, regardant dans cet
enfer du haut de sa subjectivité, ne savait
ou ne daignait pas se contenter de .la vér!t~;
il était dans l'essence de ce magnamme geme
d'ajouter du laid à la laideur et d'embellir le
beau.
Irautres conteurs, après Lamartine, plus
hâtifs encore avec moins de magnificence,
onl tenté la légende de cette horrible histoire. Ils ont été iuférieurs au réel, parce
qu'il était impossible d'ajouter du crime à
Carrier ; ici le document dépasse en pathétique les pires cauchemars. L'art de Lenolre,
en ce récit des misères de Nantes, consiste à
écrire docilement, sous la dictée des témoins,
et c'est plus qu'il n'en faut pour faire frissonner.
Les pi!'CS atrocités ont rencontré, sinon des
panégrristes, du moins fingénieux déîenseurs pour leur découvrir des circonstances
atténuantes. On a vu les inquisiteurs de Philippe li, les lomes de Machecoul, les tueurs
des massacres de Septembre bénéficier des
plaidoj'ers de l'esprit de parti. Jamais une
voix, fût-elle du plus sot des sectaires, ne
s'est élevée en foreur de Carrier. Le proconsul de Nantes est le lépreux de l'llistoire. Ce
qu'a fait cet homme, chacun le sait à peu
prè~, mais il est terrifiant de le rapprendre
détails par détails : la tragédie des noyades,
trente fois reprise, des enfants assassinés par
centaines, plus de quatre mille victimes, six
mois de folie homicide, une ville martyrisée
par une sorte de bouffon sanguinaire, et tout
ce qu'on ignore! Un Carrier, quelle absurde
énigme! ~l. Lenolre traîne en pleine lumière
cette hèle de nuit.
Malgré toute la pénétration de l'historien
et sa véracité implacable, ce bourreau de-

meure incompréhensible. Ëtail-ce un fou? A
coup sûr un affolé. Les fantaisies du Comité
de salut public étaient créatrices de démences . &lt;&lt; D'un mince procureur de province, dit
M. Lenolre, confiné dans la chicane et les
roueries professionnelles, la loterie des révolutions et l'impéritie du Comité avaient fait
un autocrate tout-puissant, disposant d'un
pouvoir supérieur à celui qu'ayaient exercé
les rois. » Voici non point l'excuse, mais
l'explication de ces subites métamorphoses
de niais quelconques en scélérats. On vient
dire au premier venu des faméliques, brûlé
de convoitises, rongé de rancunes : &lt;! Désormais, tu seras tout-puissant. l&gt; On costume
ce pauvre hère en saltimbanque guerrier,
aYec un panache, un grand sabre et toute
une rhétorique tapageuse dans sa chétive
cervelle; le voilà làché en pleine omnipotence. Edgar Quinet, en ses loisirs d'exilé,
médilait ainsi sur la Terreur : « Donner à
des individus la puissance de lâcher bride à
toutes leurs fureurs, et attendre qu'ils demeurent dans les limites de la raison. c'est
trop exiger de la nature humaine. Jureriezvous qu'en de semblables conditions votre
raison resterait tout entière? &gt;&gt; Qu'était-ce
que Carrier? Le dernier des bavards de clubs,
un chicanons affamé, moins que rien. Sous le
chapeau à plumes, la faible tête a éclaté.
Cette Nantes de l'an li était une chaudière
de fureurs; toutes les pestilences de la guerre
civile montaient de la Loire. Brigands, fédé•
ralistes, mouchoirs rouges, habits Oleus, jacobins, feuillants, hébertistcs, c'était à qui,
dans celle cité de négriers enrichis el de corsaires, souhaitait l'extermination de son misin. Le raté, improvisé empereur I avait pour
instmctioos : « Purger le corps politique de
toutes les mauvaises humeurs lfUÎ y circulent. 1&gt; !!uni d'un pareil pouvoir, il tombait
au milieu d'exaspérés qui hurlaient la mort.
Peut-être en une autre atmosph~re n'eût-il
été qu'un imbécile; ne respirant que folie,
il devint fou, et assafsin, n'entendant que
des haines.

M. Lenotre explique à merveille que si
odieux qu'ait été Carrier, la Terreur nantaise
ne fut pas le crime d'un seul homme. Quel
chapitre des annales de la peur que cette
abdication de quatre-vingt-dix mille citoiens
devant une poignée de gredins, et lesquels!
Le papelard Bachelier, le créole jouisseur
Goullin, et Robin, le voyou sinistre qui chantait des vaudmilles au lendemain des noyades, cent drôles tout au plus. Avant d'arriver
à Nantes, Carrier, dans ses missions antérieures, ne s'était pas montré inutilement
féroce. C'est à se demander si le secret de sa
scélératesse ne fut pas tout entier dans sa
làcheté; il était bassement pleutre, ayant fui
à Cholet, poursuivi par les huées de Kléber,
Ses acolytes du comité révolutionnaire de
Nantes et ses prétoriens haillonneux l'au~aient égorgé au premier soupçon de tiédeur;
11 se fit loup pour n'être point dévoré. li
finassait, évitait de donner des ordres écrits,
s'abritait sous de misérables équivoques, allait vivre à la campagne, se rendait inacces~ible _à tous. Songeait-il à se réserver des
alibis et des excuses pour le jour où tournerait le vent? Pas même. Il agissait ainsi par
couardise naturelle, non par calcul. li y avait
dans les bas-fonds de cette âme on ne sait
quelle ignoble candeur; peut-être se croyait-il
irréprochable. Le Comité de salut public le
rappela, non certes à cause de ses crimes,
mais pour avoir déplu au jeune Jullien, ambassadeur particulier de Robespierre. Il fut
mandé à Paris le plus courtoisement du
monde : « Tes travaux multiples méritent
que tu te reposes quelques instants, et tes

collègues te reverront avec plaisir dans le
sein de la Convention nationale. " Dans l'Assemblée, où il reprend sa place, son attitude
n'est aucunement celle d'un homme qui regrette quoi que ce soit; il dit son mot au
besoin, il est écouté . Robespierre le haïssait,
mais point du tout pour ce qu'on pourrait
croire : cet bébertiste honteux n'était pas de
la coterie de chez Duplay. A la chute de Maximilien, Carrier applaudit hruJamment. Au
lendemain de thermidor il est encore impuni
et tranquille. Cependant ses complices du
comité nantais sont traînés au tribunal révolutionnaire; il fait encore le rève naïf d'échapper à celle redoutable enquête. Mais Bachelier, Chaux, Goullin, tous les autres, n'ont
que son nom à la bouche : ils le vocifèrent,
la rue fait chorus, la Convention s'émeut,
elle nomme une commission de vingt et un
membres pour étudier la Terreur nantaise.
Carrier, sommé de s'expliquer, persiste toujours à se demander ce que peut bien lui vouloir cette Assemblée qui, naguère, acclamait
ses dépêches. li argumente, avec ses formules
de cuistre : « J'ai conserré Nantes à la République, j'envisage le brasier de Scévola, la
ciguë de Socrate, l'épée de Caton, l'échafaud
de Sydney. , Et puis, dans une minute de
génie, il Iàche ce mot immortel, le résumé
des dix-huit mois de la Terreur : &lt;1 Tout est
coupable ici, jusqu'à la clor.helte du président! 1&gt; Avec cette parole et la réplique de
Malet : « Mes complices? Vous, si j'avais
réussi! &gt;&gt;, quelqu'un a osé prétendre qu'on
tenait toute la philosophie de l'histoire.
Enfin on le vit sur la sellette. La réproba-

lion universelle l'y avait poussé. L'horreur
qu'il inspirait était telle que l'alTreuse bande
de ses complices, non moins criminelle que·
lui, en parut soudain innocentée. On lui joua
la vieille comédie du bouc d'Israël. Le président du tribunal rév-olutionnaire, Dobsent,
un fantoche, après soixante jours d'audience,
apporta un verdict sinistrement comique :
seuls, Carrier et deux brutes, l'égorgeur Pinard el le noyeur Grandmaison, se VO}"aient
condamnés. Toute l'infâme séquelle était acquittée, « convaincus, dit le texte bouffon,
mais ne l'ayant pas fait avec des intentions
criminelles et contre-réYolutionnaires ». Uohsent termina ce carnaval judiciaire par une
petite homélie qui a l'air d'un toast : « Allez
jouir des embrassements de vos familles et
de \'OS amis, el après l'effusion de ces premiers sentiment!I, employez bien cette liberté
qui va vous être restituée après la pénible
épreuve que \'Ous venez de traverser. n Le
premier usa~e que les sympathiques acquittés
firent de leur liberté, ce fut d'aller diner chez
Méot, au Palais-Égalité, à cinquante francs
par tète. Quelques convives, en goguette,
quittèrent la table pour aller voir guillotiner
l'ancien patron. Devant la mort, Carrier eut
une sorlt! de sombre courage, l'attitude négatil'e et méprisante de quelqu'un qui ne
comprend toujours pas. Cette obscure conscience était sur la conscience publique en
retard de dix-huit mois. A-t-il senti, à l'heure
suprême, quelque chose qui ressemblât à
du remords? Il se disait peut-être : , li est
possible que je sois un monstre, mais les
honnêtes gens sont de drôles de corps! 1&gt;
IIENRV

ROUJON,

IU l'Académie française.

Palette royale
Les vertus et les lumières des grands sont
toujours démontrées parleur conduite; quant
à leurs talents, cette partie reste dans l'apanage des flatteurs, de manière à n'avoir jamais
de preuves authentiques sur leur réalité; et
quand on a vécu près d'eux il est très pardonnable de mettre leurs talents en doute.
S'ils dessinent ou peignent, un habile artiste
est toüjours là qui dirige le crayon par le
conseil, quand il ne le fait pas de sa propre
main; qui prépare la :palette, amalgame les
couleurs d'où dépend le coloris. Si une princesse entreprend quelque broderie nuancée,
de la nature de celles qui peuvent prendre
leur place parmi les productions des arts,
une habile brodeuse défait et recommence ce
qui a été manqué, passe des soies sur les
teintes négligées. Si la princesse est musicienne, il n'y '.a pas d'oreilles qui jugent si

elle a chanté faux, ou au moins il n'existe
personne capable de le dire : ce sont de
lége_rs inconvénients que ce manque de perfcctwn dans les talents des g;ands. S'en occuper, quoique médiocrement, est un mérite
qui suffit en eux, puisque leur seul goùt et
la protection qu'ils leur accordent, les font
éclore de toutes parts. Marie Leczinska aimait
la peinture, et croyait savoir dessiner et peindre; elle avait un maitre de dessin qui passait
toutes ses journées dans son cabinet. Elle
entreprit de peindre quatre grands tableaux
chinois, dont elle voulait orner un salon intérieur, enrichi de porcelaines rares et de très
beaux marbres de laque. Ce peintre était
chargé de faire le paysage et le fond des
tableaux; il traçait au crayon les personnages i les figures et les bras étaient aussi
conl1és par la reine à son propre pinceau;
elle ne s'ét_aiL réservé que les draperies el les
petits accessoires. La reine, tous les matins,
sur le trait indiqué, venait placer un peu de
couleur ronge, b!euc ou verte, que le maitre
préparait sur la palette, et dont il garnissait
à chaque fois son pinceau, en répétant sans

cesse: &lt;&lt; Plus haut, plus bas, madame, à
droite, à gauche. :1 .\près une heure de travail, la me.sse à entendre, quelques autres
devoirs de piété ou de famille appelaient Sa
Majesté; et le peintre, mettant des omb;es
aux vêtements peints par elle, enleîant les
couches de peinture où elle en avait trop
placé, terminait les petites figures. L'entreprise finie, le salon intérieur fut décoré de
l'ouvrage de la reine, et l'entière confiance
de cette vertueuse princesse que cet ou vra"e
était celui de ses mains fut telle, que, légua~t
ce cabinet à madame la comtesse de Noailles,
sa dame d'honneur, les tableaux et tous les
meubles dont il était décoré, elle ajouta à
l'article de ce legs : « Les tableaux de mon
cabinet étant mon propre OU\'rage, j'espère
que madame la comtesse de :-loailles les conservera par amour pour moi. )l Madame de
Noailles, depuis maréchale de Mouchy, fit
construire un pavillon de plus â son hôtel du
faubourg Saint-Germ~in, pour y placer dignement le legs de la reine, et fit graler en lettres d'or sur la porte d'entrée l'innocent mensonge de cette bonne princesse.
MADA&gt;IE

CA:\IP AN.

�. _________________________________
Lë BOllŒA'J/.DëJIŒNT - - ,

commandement militaire comme le reste à
l'anarchie, tandis que ce commandement
perdait le peu de prestige qui lui rest.it encore,
Pn se donnant en pâture, a\'ee une longanimité qui n'était que de la faiblesse, aux di\'agations virulentes de la presse et des dubs.
Telle était la situation gouvernementale,
qui, ainsi qu'on le voit, n'arait rien de
rassurant. La suspicion où était tenu maintenant le général Trochu avait grandi à ce
point qu'il était question, dans les conseils
des avocats en possession du pou\'oir, soit de
le mettre en tutelle, soit mème de le remplacer. a -Le moment est venu où le gouvernament dnit lui-mème conduire les opé1'(ltions militaires o, disait Jules Favre, et
M. Arago. qui s'opposait au remplacement du
général Trochu parce qu'il entendait au préalable « réclamer de son successeur une profession dé foi républicaine "• adjurait le
gouverneur de commander désormais l'armée
1 en citoyen résolu à tenter des efforts extraordinaires, en dehors de toutes les l'ègles
militaires I n. C'est à des divagations de ce
genre que le gouvernement occupait ses
séances, pendant lesquelles les p,·opositions les
plus fantaisistes étaient successivement pré-

UNE GARDE AU.\'. RE.\IPARTS (BASTION ~ l), -

Tableau de

sentées par des gens dont les aptitudes au rôle
d'hommes d'Etat se montraient là sous leur
,·rai jour, mais où, somme toute, on ne résolvait rien, sinon qu'on ne confierait jamais la
défense de la République à/' e.r-sénateu,· Vinol'.
Cependant, les souffrances morales el matérielles de la malheureuse population parisienne atteignaient déjà un degr1\ d'acuité terrible. Les premières avaient principalement
pour cause le découragement qui, régulièrement, succédait au déluge de fausses nouvelJcs
que propageait la presse, qu'encourageait le
gouvernement, et que le public colportait de
bouche en bouche, se prJparant ainsi les plus
amères déceptions. Tantôt on avait capturé la
natte prussienne, tanlùt on avait battu l'armée
entière du prince Frédéric-Charles, tantôt on
annonçait l'arri\'ée de l'armt\e de la Loire aux
environs de Fontainebleau. Loin de meure la
population en garde contre ces rumeurs fantaisistes, le Joumal officiel publiait de temps
en temps des communiqués rédigt'•s par une
plume habile et où la gravité de nos échec,
était toujours masquée sous des artifices de
langage qui trouvaient pour le présent des
excuses et pour l'avenir des promesses dont
on ne voyait jamais la réalisation. a Ces espé-

rances chaque jour renaissantes, chaque jour
éteintes, ces joies détruites, ces attentes
anxieuses conduisaient plus ~ùrement au
desespoir que Ja vérité, si triste qu'cl1e pùt
être; les esprits les mieux équilibrés tombaient
dans un état riaient, voisin d'une sorte de
folie que l'on a appelée folie obsidionale•. u
Avec cela, pas de nouvelles des parents, des
amis, d1:;s pères ou des fils prisonniers en
Allemagne ou comhaltant en province, la
claustration absolue, l'isolement complet dans
la plus douloureuse des séparations!
Les tortures causées par le froid et la faim
étaient devenues terribles, surtout pour la
classe moyenne. Les économies une fois
épuisées, il al'ait fallu se contenter de la
ration journalière, qui se composait uniquement de ~00 grammes par jour d'un pain
innomable, fait de résidus et de mauvais son,
a,·ec 50 grammes de ,·iande de cheval i car le
gouvernement, après avoir, dans son imprévoyance coupable, laissé gaspiller les ,·ivres
de toute espèce au début du siège, avait d,i,
malgré des promesses solennelles, en venir
au rationnement. Ceux qui n'a,·aient pas ou
beaucoup d'argent, ou un fusil de garde
national, ou un élat reconnu d'indigence:;,

Reproduction autonsee rar laoup11 et L", t.:diteurs, P.1ris,
et E. LAPORTE.

J. GUIAUD

L'-Colonel ROUSSET

+
LE SIÈGE DE PARIS

Le Bombardement
Situation à Paris
à la fin de décembre 1870
Le piteux échec auquel venaient d'aboutir
les récents efforts de la détense de Paris avait
prornqué partout un découragement profond,
et les derniers jours de l'année 1870 s'écoulèrent dans une morne tristesse, à laquelle
faüait cortège, pour ceux que n'a,·euglait pas
la passion politique, l'angoisse des plus
sombres préoccupations. Les espoirs les mieu1
trempés s'évanouissaient devant la constatation douloureuse d'une impuissance désormais
démontrée, la foi en des jours plus heureux
disparaissait même chez les plus vigoureux
caractères, et des hommes, habituellement
Ellr:iil 1k l'//i,tnire gh1érnle ,fe la Gltl·nr fm11,0~1lle111a111lr. ISi0-1871. par lt• l.1 Co10H1 ltor•~lT.

très énergiques, ressentaient les premières
atteintes de la démoralisation.
D'autre part, la déception était grande de
tant d'illusions détruites au sujet des talents
militaires du gouverneur, à qui on avait fait
au début un crédit si large, pour aboutir
bientôt au plus complet désenchantement. Il
n'était malheureusement que trop certain,
les derniers bénements l'avaient prouvé jusqu'à l'évidence, que le général Trochu ne
possédait aucune des qualités nécessaires pour
sauver la situation compromise, et que sa
direction accusait des résultats de jour en
jour moins brillants. « On lui reprochait de
n'avoir pas su se senir des ressources qu'il
avait dans les mains et d'avoir compromis Ja
défense par une tactique malheureuse qui
1:rlilion tléti11i!i1t'. Deux hl'nux ,·ol11mrs (in--i-" ,le bililiotl1C,11w. Jub T::allandicr, l•(liicur.

consistait à en"a"er
ses troupes et à, les retio O
rer, sans jamais occuper un des porn.ts atta_qués. La popularité immemc dont 11 ava!t
joui au commencement el pendant les trois
premiers mois du siège avait fait place à une
hostilité qui grandissait chaque jour'. u Le
rrou,·ernemeot lui-même, qui s'était imaginé
Ïongtemps que son président, par cela mème
qu'il n'était point person« gmla à la. Cour
des Tuileries, devait posséder tous les mentes,
commençait à s'apercevoir de son erreur e~ à
danuereux « de le laisser désormais,
J·urrer
o guideo et sans contro'l e, d.cc1'd er souve•
san3
rainement des opérations qui pou raient_ en_core
être tentées ». L'autorité du g:énérnliss1me,
~ i peu etlecth'e qu'elle fi'tl, s_ubissa~t dom:
une grave atteinte qui menaçait de huer le
1. ,Jul&lt;'s
11aliom1le,

~•\\'RE

1

f,e Goiu•enwme11l tir Ill D!{t•11Jt

tome Il, 1mgc I08.

l:NE CAY[ H:Œ.ANT LE DO.MU.ARCE.MENT. -

1. Prorl'!Herbaux dr!f ,éw1rrs du Goui•rr11n11r11t
tle li, Difrmse natio11ale St•anccs llt&gt;s 21, 2~, N
26 déc('mbre 1870 .

Tatlt,w de

J.

DIDIER

2. Gl•n!!ral Di:cnor, /,a Défow de Pam, tomr Ill,

pai:te 211.

3. Ceux-&lt;;i au moins trom·aienl dnn,. la chnritC' pu-

"""85 """

tl

J. Gt:!Al'D•
hliqu&lt;', toujours nilmiruhlc, des rf''-~ources que_ l1
cla~e moyenne N la !)&lt;'Ille buurgrol'-'Ïc ne JJOument
pas partager.

�111STOR._1.Jl
classe de la société qu'elles appartinssent, se
sont monlrées admirables. Leur courage résigné dans les privations, leur stoïcisme dnns
les larmes, leurs attentions délicates et raffinées auprès des blessés et des mourants sont
au-dessus
de tout éloge. Les riches, dont les
des ra\·a~es de jour en jour plus terribles, et
voitures
blasonnées
étaient remisées faute de
la variole principalement, du 18 septembre
cheYaux, venaient à pied chaque jour aux
1870 au 24 février 187 l, date' de l'armistice,
baraques des Champs-Elysées ou 11 l'ambufaisait 64,200 victimes, soit 42,000 de plus
lance du Grand-Hôtel, assister aux cliniques
que pendant la période correspondante de
de Nélaton, de Jlicord, de Péan, de tout ce
1869-1870. Quant à la mortalité des enfants
que l'Ecole de médecine complait d'illustre,
en bas âge, elle était eJTroyablc, et elle atteiel faire les pansements les plus répugnants el
~nit pendant une seule semaine, la dernière
parfois les plus dangereux. D'autfes allaient
du siège, le chiffre épouvantable de 2,500 !
jusqu'aux
abords des champs de bataille
Rien de tout cela cependant n'empêchait
accompagner
les ambulances de la Société de
les clubs de fonctionner, les journaux de
secours aux blessés. Les actrices prodiguaient
divaguer, les sophistes de déclamer. &lt;( Les
leurs soins aux soldats soignés dans leurs
attaques les plus violentes, les appels à l'inthéâtres transformés en hôpitaux, et toutes,
surrection, à la guerre civile, au pillage,
les
jeunes, les vieilles, les célèbres, apporDétournons
les
Jeux
de
ce
triste
lahleau;
toutes les infamies, toutes les ignominies,
taient
à ce rôle de sœur de charité la même
la
tache
qu'il
imprime
à
la
défense
honorable
toutes les obscénités ont pu être publiées,
affichées dans Paris ouvertement, au grand de la capitale française doit être ellacée par ardeur qu'elles mettaient naguère :l rempor.
le souvenir du courage que la masse de la ter des 1riomphes 1
JOUr , ..• ))
Et si le dévouement de ces favorisées du
Triste conséquence d'une faiblesse inexcu- population a montré au milieu de ses terribles
sort
fut admirable, combien plus admirable
souffrances,
de
l'abnégation
dont
elle
a
fait
sable et qui avait sa source dans les utopies
dont les membres du gouvernement s'étaient preuve, du dévouement généreux qu'elle a . encore le courage st,oïq1;1e des femmes du
nourris toute leur vie. Or, chose étrange! prodigué à la patrie et au gouvernement peuple, des petites bourgeoises, des ouvrières,
lorsqu'un d'entre eux!, frappé enfin des d'occasion qui la représenlait. En face de obligées d'attendre pendant les heures glacées
désastreuses conséquences d'une licence que quelques brailln.rds, &lt;&lt; écume co.smopolite 5 n, de l'aube, dans la boue gluante et froide,
rien, ni le bon sens, ni le patriotisme, ni qui entendaient décréter la victoire et proclamer sous la pluie qui fouette ou le vent qui
la loi sacrée de Ja discrétion militaire ne la déchéance du roi de Prusse; en face des cingle, une maigre ration de pain de siège et
pouvaient refréner, demandait enûn, au nom exaltés, des démagogues el des sophistes, il un morceau de viande de cheval! Comme
du salut public, la suppression pure et simple faut, pour être juste, évoquer la mémoire de elles ont dù souffrir, ces pauvres créatures,
des journaux, c'était le général 1'ror,hu lui- tous ces hommes de devoir qui ont souffert rangées en file, transies et grelottantes, accamême qui, de concert avec Jules Fa,Te et sans se plainJre, de tous ces braves soldats blées sous le fardeau de leur pauvre ménage,
M. flocheforl, combattait le plus ardemment qui sont morts héroïquement, de toutes cP.s et partagées entre les soucis de la vie matérielle et l'inquiétude mortelle qui les dévorait
à chaque coup de canon! Elles n'ont cependant jamais fait entendre une plainte, jamais
poussé un cri d'impatience : leurs seules paroles étaient des caresses pour l'enfant qu'elles
porla.ient endormi sur leurs bras amaigris ....
Ces femmes qui ont souffert toutes les tortures, enduré trop souvent les tourments de
]a faim,. dont quelques-unes, dit le général
Ambert, onl dù mendier, la nuit, un morceau
de pain, ces femmes ont été de vraies héroïnes, et l'histoire leur gardera un souvenir
attendri.
L'essor de la charité a été merveilleux;
partout des hôpitaux, des ambulances, des
fourneaux économiques, où les blessés trouvaient des soins, lt:s malheureux du pain.
Dans la pitié comme dans le patriotisme,
toutes les classes, toutes les croyances, toutes
les opinions se sont un moment confondues,
et c'est bien là la portée la plus haute du
spectacle que la France a donné au monde
pendant près de cinq mois. Qu'importent
après cela les défaillances des peureux, les
cris
des énergumènes, les folies des anarClichë :\'eurdein frères.
chistes
et des braillards? Ne nous reste-t-il
SIÈGE DE PARIS : CONVOI DE BLESSÉS. - Tablea11 d e É .\IILE BOUT IGNY.
pas assez de nobles exemples pour montrer
l'inépuisable fond d'héroïsme el de vitalité
celle proposition si sage'. Quelle alierration femmes dont le noble dévouement jette sur que ce pays possède, et pour nous laisser le
d'esprit chez ce soldat si complètement égaré ces jours de deuil comme un rayonnement de droit de garder avec fierté la mémoire de
dans la politique! Et cependant, ces journaux divine charité. Les Parisiennes, à quelque ceux qui ont tant souffert'!
ne pouvaient plus ni se chaulîer ni se nour•
rir. La mortalité atteignait, par semaine, le
total énorme de 3,G00 décès; les maladies
épidémiques, qui s'élaient abatlues sur la
ville presque dès le début du siège, exerçaient

et ces clubs ne le ménageaient guère; ces
derniers surtout, où l'anarchie se prêchait à
bureau ouvert. cc Chaque jour on y demandait
la destitution du gom•erneur ou de tel fonctionnaire militaire ou autre, les visites domiciliaires, la levée en masse, la sortie torrentielle,
la Commune. Dans les réunions se formaient
des manifestations armée.i; qui allaient aux
mairies. à l'Uôtel de \ïlle, chez le gouverneur,
conseiller, ordonner ou défendre. Enfin, dans
ces réunions, était donné le mot d'ordre pour
la lentatirn d'insurrection et s'organisaient
les sociétés, telles que le Comilé central de
la garde 1wlionale ou l'ac;sociation des déiég11ës t!es 20 mTondissem,enls, qui avaient la
prétention et l'espérance de remplacer le
µ:ournrnement, espérance que les é\'éncments
de 1871 ont réalisée'.»

HISTORIA

,,

1. Gênél'nl Dc:rnoT, Loc. ('il. , tome III , pn,e-e 226.
2. Erncsl_Pic:ird..,
•

:j, Séancr du goun:1•11eme11l tenue le IO 110tembi·e 1870.

i-. f:11 q11éle Pa1·l emei1lafrf', r:ipport de )1. Clmprr.
5. Génér:il 011CRIIT, for. cil ., tome. Ill , page '217.

MARIE -AMÉLIE .DITCHE SSE DE PARME ,SŒURDE MARIE-l\NTOINETTE
CoU..- cl 1.0n d&lt;" M'° l&lt;" BARON DE SCli.L lC' H TIN O

PL ~O

�1..'E

.\\l[!lï.Al\(T Dl' T11i'.:\TRF.-FRA~ÇAIS. -

BO.MBJt'l{DEMENT - - -

Taékilll ,1',hnRl fiROt.:ILLl:T.

�r - - mSTOR,.1.ll

_________________________________,.

Bombardement de Paris

Cependant la situation preca1rc d~ la capilale n'était plus un mJ~Lère pour les
\llemand,-, 11ui }' rnyaient l'augure d'une
explosion populaire el s'étonnaient même
flu'ellc ne se fùt pas produite déjà .... lis
:1\"aicnt, dPpuis le 17 déccrnbrc, renoncé à
entamer les tra,·aux d'un si,'ge, mais ils cnlcndaient les remplacer par une aclion énergique d'un autre gcnrr, qui, en cxa~pérant
la population parisienne déj:'i singulièrement
surexcitée, la pousserait peut-être aux derniers excès. Or, le moment précis où cette
nrtion serait la plus efficace leur ~cm blait
arrill• maintenant. Tout espoir d'un secours
extérieur semblait évanoui; les Cncrgies lt!s
mieux trempées s'usaient peu à peu dans les
privai ions et les souffrances, et la faim, mauraise conseillère, pouvait au moindre événement faire sorlir de leurs repaires les émeutiers en qui M. de Bismarck ro1ailscs meilleurs
alliés. L'homme de fer qui présidait aux
destinées de l'Allemagne voulut alors profiter
de ce qu'il a appelé le moment 71sycholoyiq11e, el salisfaire à l'impatience de son
1mls, qui s'irrit:iit d'une résb-tance aus,i prodigieuse et aussi peu prérne. Am-sitôt que
tout fut prêt pour cet acte barbare, il ordonna
de rommenct'r le bombardement de Pari~.

On :nait été assrz surpris, dans l;après-midi
du :,, de voir tomber quelques obus dans les
qnarliers sud de la ,,me. Comme ils parais~aicnt
s'éparpiller sans but bien défini, on avail voulu
admettre qu'ils provenaient d'un tir mal réglé
ou de l'erreur de quelque canonnier, c.:ir h
population de Paris se refusait à croire que
les armées alll·mandcs, pal' un acte digne des
\'andales, youlussent sérieusement écraser
sous leurs obus la capitale du monde cirilisé.
Mais bienlol la persistance des coups et leur
régularité progressive ne Jai~sèrenl plus de
place ù l'illusion i il fallut ~e rendre à l't!\'id~nce ; c'était hien contre Paris que les soldats du roi Guillaume braquaient leurs canons!
Aussirôt le gouvernemPnt, &lt;' montrant plus
rlè trou Lie cl d'émoi que la population , ,
lança une proclamalion qui passa pour ainsi
1. GCuéral nrcnoT, (()(. dl., tome IV , page 11 .
:!. Jf,id., tome I\'. page 11.
:ï. Située ,;ur la lisii•re ocridrntale de la fon~l de
Uondv. enlrf' lt• c-anal ,le l'Our1·q et le chem in ,le r~r
,le Scii~~m1~.

dire inaperçue 1 ; car les habitants de '.PJris
supportaient celte suprèmc épreuve, il faut
le dire lr~s haut, a,·ec une fermeté qui doit
les ab!;:oudre de birn des rrreur~. Ils eurrnl
des accents de colère, des explosions de rage,
dè la haine, du mépri~, m~me des éclats de
rire; mais de terrei.tr, point. L'essai d'intimidation tenté par nos implacables ennemi.;
comme leur re~source dernière ne fut qu'une
inutile cruauté. Ils en recueillirent même cc
léger ridicule qui s'nttache toujours aux
grands moyens produis:rnt de petits résultats.
Quant à la chute de Pari!-, elle ne s'en lrourn
pas avancée d'un seul jour.
Cependant, dès le G janiier, tous les monument~ de la rive gauche a\·ai!'nl plu,;; ou
moins à rnuffrir. Les 'luartier..; dcl SJint-Victor, du ;ardin des l'lantc.s, de !'École militairC', du Panthéon, des Invalides, la bibliothèque Saintc-Gene,·ièl'C, le jardin du Luxcmhourg, o~ù étaient dl's haraqncmenls d'ambuhnce, l'Ecole politcchniquc rt le couvent du
Sacré-Cœur é1..1ienl sillonnés d'ohus, qni allumaient parfois des in~rndies &lt;1u'on éteignait
en h,ite. Par un r~Jouh\ement de barbarir,
les étaLfüsemcnt,; hospillliers étaient plus
pnrticulièrement visés, c·t semblaient le centre
de la zone des points de chute. L'asile d'aliénrs de Montrouge reçut, du 5 an '17 janvier,
1~7 projectiles; l'hôpilal du Yal-dc-Gràcc,
7,); laSalp1\trièrr, ;il.
On voit que le bomhardementétait méthodique. li coùln à la population cil'ilc 596
victimes (dont 107 femmes, enfants ou ,icillards::-, tuées sur le con p.
~lais, malgré ces effets trop regretlahlès,
son seul résultat immédiat fut une certaine
émiµ-ration des habilants de la rh·c gaucbc
vers la rive droite. l)'aulres « se portaient en
foule vers les quartiers bomh:trdés, pour contempler curieusement la trajectoire des olJus,
dont les gamins allaient ramasser les éclals,
qu'ils vendaient depuis 5 centimes jusq u'à
5 francs, selon leur grosseur' ». Comme les
Allemands lancèrent en tout environ 10,000
projectiles, il en est dont les recettes ont dù
être fructueuses, très certainement.
Entre tC'mps, les assiégés tentaient quelques petites opCrations conlre IC's b:illrries
ennemies de DOU\'ellc coustructinn. c·c~t
ainsi 'lue, dans la nuit du O au 10 ja1H·icr,
;i00 marins, mus les ordres du lièutenant de
Yaisseau Genai~, allèrent ùoule,·crser les tra4. Celte dcmmde l•tail si,nh~ ,les min_islrrs de
Suisse. de Sul•,le. etc lhn&lt;'mark. ile· Hrlg-1quc, des
1iay:&lt;-PIS, des Etals-l"nis cl tics consul5 générau-ç tics
ontrl's pui5,sa11c('~.

va.ux du Moulin-dc-Picrre·'N ramenèrent une
vingtaine de prisonnier:-, ~·ayant perdu, eux,
que cin'J Llcssé::;. Qnar:mle-lmit h&lt;'urrs aprè..:,
dans la nuit du 11 :m 1~, la compagnie de
rrancs-tircnrs du 122·· attaquait 1a ferme de
Nonnrrille ~. s'en emparait et y m&lt;'llait le
fou. ~lai~, al1andonnéc par deux compagnies
d'éclaireurs Ponlizac &lt;fui, n"r.c de la d~·namite, devaient faire sautrr les b,iliments, efü•
resta seule en présence des avant-posles prnssit&gt;ns qui dirigèrent anssilùl contre elle une
série de salves meurtri1\rc~. Un~ de ses sections 'lui, sous les ordres d·un orncier énergique, le mus-lieutenant Nacra, s'était nrcnturée dans les b,Himenls qui lmilaicnt, ne
put se rcpliC'r que le lendemain, après avoir
perdu 12 homme,.
Ces petites actions irnlécs et en général peu
t.fficaces n'atténuaient en rien la rigueur du
hombardemcnt, et nos hôpitaux continuaient
à soulîrir gravement de se!ii effets. Le 1:i, le
gom·ernemcnl em·oya à li. de Moltle une
protestation contre cette ,·iolation de la convention de Geni•ve, mais ne reçut qu'une réponse ddatoire, où il Nait dit « que les fait,
sirrnalés ne se reproduiraient probablem&lt;'nl
pl~s dès que les b1tterics allemandes seraient
71/m 1·approchées de l'enCPinle de /'aris, tl
qu·un temps clair rendrait le but de leur tir
plus :ipparenl )J. Ce même jour, les représentants du corps diplom3tiquc, présrnts l1
Paris, :tdrcssaienl au comte de Bismarck une
demandè tendant à ce que « des mesures
soient prises (lour permettre à leurs nationam: dè se mellre à l'abri, eux &lt;'l leurs propriétés ' ». Le thancelier leur fil connaitre,
arec une raideur narquoise, que depuis longlèmps il élait d'avis qu'une ville assit'géè ne
constituait pas &lt;c une résidence C?mcna!Jlc
pour les agents diplomatif(llCS des Etats neutres »; que cependant il ne pourait laissl'r
rn ce moment les C::trangers quilln Paris;
mais c1ue, par courloisie, il autorisait les
signataires de l'adresse à en sortir .... LPs
agents diplomatiques n'a,•aient guère qu':\
d~cliner une ofTrc présentée sous celle formf',
tt c'rst ce qu'ils firent, d'ailleurs, unanimC'ment. Telle fut la srule tentali\'e d'interv~r1tion faite par les puissances nentres pour
arrêter Jes horreurs indignes de noire temps.
En de'iors de ceUr timide prolcstation de
lt.!urs rt•présrnlants à Paris, pas une d't•lles
n'élc,·;1 la rnix en faveur de J'humanitt.:, et
toutes lais!-èn~nt foire ce que leur honneur de
na.lions civifü•ét's leu r comru:imlait impérieusement de sligmali~Pr.
L'-COLOSEL ROUSSET.

AU TEMPS DE L'EMPIRE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

DEUXIÈME PARTIE

prétexte qui ne blessât ni n'efneurât même JI. de Riroire, qui passa en captivité loute Ja
pas l'amour-proprr, de q11i q11e f(' soit. » Qui périodr impériale, racontait, sous la RestauCHAPITRE Il
que ce soit figure ici Savoyc-Rollin. Quel se- ration, à la famille de Combray, que tous les
cret Licquel avait-il donc découYerl qu'il prisonniers considéraient Acquet « comme
Madame Acquet (s,iile).
n'ose confier que de ri,·e Yoix rt !-eulement un e~pion, un mouchard, pendant le mois
au chef de la police générale de l'Empire? qu'il séjourna au Temple '». Après huit jours
Cel échec fut d'autant plus sensible à Lic- Nous crO)'Ons bien ne pas nous tromper en
quet qu'il avait espéré, en aUirant Allain, avani:-ant qn 'à peine arrivé à Caen il ,·enait de détention et trois semaines de surveillance
qu'Aché « serait aussi de la partie &gt;&gt;. Sans de mettre la main sur un lémnin si impor- à Paris, il était mis rn liberté et reprenait le
chemin de Donnay a.
celui-ri, 'lui était bien é,·idemment le chef de tant, mais en même temps si délicat à maLe rapprochement de ces faits et de ces
la conspiration, l'accusation, n'atteignant que nier, qu'il était effrayé lui-même de ce coup
dates
n~ permet-il pas d'induire que Licquel
des comparses, serait oLligée de passer "DUS de théâtre inattendu.
a1•a,t
dec1dé,
sans trop de peine oa peut le
silence le r&lt;ile du principal coupable et de
En furetant dans la prison où il avait croire, Acquet à se faire l'accusateur de sa
réduire, par conséquent, l'affaire aux pro- trouvé moyen de pénétrer pour rauser a,·ec
portions d'un vulgaire brigandagl'. Stimulé Lanoë el les Buquet, il avait rencontré Acquet femme? Mais le désir de ne pas se compropar ces motifs et da,antage peut-ètre par une de Férolles, bien oublié là depuis trois mois; mettre el plus encore la peur des représailles
raison d'amour-propre plus puissante encore, soit que lime Placi•ne fùt, comme le soup- fermaient, à Caen, Ja bouche de l'indirrne
Lirquet partit pour Caen. Sa joie de « prati- çonnait Vannier, employée par la police' et mari, très empressé de par1er à Paris, à c~nquer J) lui-même est si vire qu'elle perce dans eoaniît la véritable personnalité de Licquet, dition que personne ne soupçonnât le rôle
ses rapports pleins d'enlrain el de verve comi- soit que celui-ci eût trou,·é un autre intermé- qu'il assumait; d'où ce simulacre d'emprique : il se montre prenant la poste a\'eC De- diaire. il est cerlain qu'il obtint, dès le pre- s~nnem~nt au Temple - idée de Licquet,
laitre, son neveu C! cl deux ou trois sbires bien mier entretien, la confiance d'Acquet de Ft!- lnen _év,?em_mcnl - qui lui laissa Je trmps
alertes ». Il est si sùr du succès qu'il l'es- rolles et qu'il eut le crédit de le faire mettre de faire a Ilcal des révélations.
Quoi qu'il en soit, cet incident avait intercompte d'avance : - c&lt; Je ne sais, écrit-il à en liberté !, C'est après celte entrevue que
rompu
l'expédition de Licquet à Caen. Il la
Réal, si c'est trop se flatter; mais je suis Licquel demanda à Réal de l'appeler à Paris
reprit
au
milieu de novembre et quitta Rouen
tenté d'rspérrr qu'à la fin de la comédie on pour vingt-quatre heures; rnn voyage s'effecle
18,
toujours
accompagné de Delaitrc et
demandera l'auteur. » li est regrettable qu'on tua dans ]es premiers jours de novembre et,
n'ait sur cette expédition aucun détail. Sous le 12, sur un ordre ,·cnu de néal, Acquet d'agents choisis parmi ses plus habiles. Cette
quel costume Licquet se pré.senta-t-il à Caen? élail arrêté de nouveau cl amené en poste de fois il avait pris la qualité d'inspecteur des
Quelle personnalité avait-il usurpée? Com- Donnay à Paris, escorlé par un maréchal des droits réunis en tournée de service et les
ment put-il manœuvrer entre les amis de logis de gendarmerie; le 16, il était écroué hommes qui l'accompagnaient passaient pour
~lme Acquet, son compère llelaitre, le préfet au Tcmple 3 et Réal, accouru pour rjnterro- ses contrôleurs;. Ce titre lui conférait le droit
Caffarelli, sans éveiller un soupçon ni froisser ger, se montrait pour lui plein d'égards et d'e,ntrer dans les maisons et de visiter jusune susceptibilité? Il e~t impossibl~ d'en rien « promettait que sa détention ne serait pas qu aux raves, sous prétexte de rechercher 1a
démêler; il a le talent de troubler l'eau pour de longue durée' JJ. Une note restée au dos- fraude. Son but était d'attirer Allain, Buquet
y pêcher à coup sll r et semble jaloux des sier semble indiquer que cette incarcération et surtout d'Aché; mais aucun d'eux ne se
moyens qu'il emploie au point de n'en dirnl- n'était pas de nature à causer grande alarme montra. ~ous ne pournns enlrer dans le dé~uer à personne le secret. Par une sorte au chàtelain de Donnay : 11 M. Acquet a été tail de ce troisième voyage, Licquet ayant
d'instinct de mJslificateur, il entretient, pen-, conduit à Paris pour qu'il ne nuisit point aux tenu secrètes les ficelles de sa comédie; des
dant son voyage, une correspondance orf1cielle opérations relalircs à sa femme .... On sait demi-coafidences faites à Réal on peut inflrer
avec son préfet, et une autre - particulière qu'il est étranger au délit de son épouse: qu'il acheta le coacours de Laagelley cl de
- avec Réal. li dit à l'un ce qu'il n'avoue ruais H. Réal croit nécessaire de le tenir Cloi- Chauvel; moyennant Ja promesse jormeJle de
pas à l'autre, écrit :. Savoi·c-Rollia qu'il a gné. » Ce n'e,t point là le ton dont les poli- l'impunité, ils consentirent à servir Je policier
hâte de rentrer à Rouen, et à Réal il de- ciers de l'époque parlaien t de leur clientèle et à trahir Allain; ils allaient le lui liner
mande, par le même courrier, rlëll'e appele' ordiaaire et il n'est point hors de propos de quand " une peur du gendarme Mallet fit
tout manquerR ». Licquet se replia avec sa
à Pm·is pendant t1ingt-quatre heu res . le faire remarquer; ajoutons enfin que Jes troupe, ramenant Chauvel, Mallet et Lan« Si vous adoptez ceue idée, monsieur, il fau- royalistes détenus au Temple ne s'y tromdrait que vous eussiez la bonté de choisir un pèrent pas ; un vieil habitué de la prison, gelley que devaient suivre bientôt Lanoi'
Vannier, Placène el les Buquet, sauf Joseph:
1 . Cette accu!'-'atîon contre llmo Plarènc prend assez
de consistance si on rapproche lrs allusiom de Vannier
de cc pa,:,11.gc de Billartl de \"t.'au -ç : c )1. et lime de
Placi•nc avaient élC compromis l'un èl l'autre cl condamnés i une l't:dusiou pcrpi!tuclle; mais, par un
i.M&gt;nhrur altachi• i l't'toilc de l.lme de Placime, elle
fut mi~e en liherh' en 1811 ou 12. Comment a-t-elle
foi~ pour_ exi,ster ~ Roul'll s.an'I l~rtune Ju~u•en 1814
1111 elll' ,1nt a Paris a,·er son mari? Cerln111t•~ personnes

trou,·enl des re~sourccs où d'nutres mourraient ,le
faim. Plus heureuse que beaucoup d'autres honnètes
g_ens, t'lle _• eu _une pcn~ion de 1.000 francs çur la
lislc du ro1. 11 lldlard tic \"eau'&lt;, t. Ill. p. 322.
:!. Acquet SOl'lÎl de la 1,1·il'-Ot1 de Cacu le i IIQ\'Cmbre 18Ui.
~. Ecrous du ÎC'm11lc. Archin~s (fo la préfecture de

pohre.

4. 1.cill'e d'Acqu!'l d~ Fërollt's. Arch. nat. P 8li0.

:i. Lettr~ de Oon nœil à _son fri•re Timoléon de Combra!', Arcllll'cs de la fanulle de SainL-Viclor.
ti. Oonn~il a~,mra1t c1ue Ac(111et nait ~u rinf/
francs p:ir Jour pe1!dant toute la durée de sou sl-jour
au Temple, en p1uement des services qu'il v al'ait
r,~ndus à la police. An:hires de la famille de~ Saint\ 1clor.
7. Lettre de Licqucl à Réal, 22 nowmlire ISOï
8. Archi,·rs nationales, ~,; X172.
•

�r-

111STO']t1Jl

qu'on n'avait pas revu. Mais, avant de re•
prendre le chemin de Rouen, Vcquet voulut
présenter ses devoirs au comte Caffarelli,
préfet du Calvados, sur les terres duquel il
,·enait de chasser. Celui-ci ne cachait pas son
mécontentement et jugeait singulier qu'on
disposât de sa police et de ses gendarmes
pour procéder it des enquêtes et à des arreslalions dont on négligeait même de l'infor~
mer. Licquet assure qu'après cc lui arnir fait
grise mine, Caffarelli Tit aux larmes )&gt; au
récit des histoires du faux patron Delaitre et
a·u faux inspecteur des droits réunis. Il est
possible que l'anecdote fùt bien conlée; m3is
}P. préfet du Calvados n'en estimait pas moins
fe procédé sans façon : il devait le témoigner
un peu plus tard avec quelque crànerie. Du
reste Licquet ne s'y trompa point; lui-même
écrivait, à son retour de Ca.en : c! Me voilà

brouillé avec le préfet du Calvados' n.

Il s'en souciait peu, d'ailleurs; on anit
tacitement arrêté que le vol du Quesna} serait
jugé à Rouen par une cour spéciale, et c'était
là que se concentraient tous les éléments du
procès. Licquet en était de\'enu l'ordonnateur

et le metteur en scène; à la fin de 1807 il
gardait, sous les verrous, trente-huit prévenus', hommes ou femmes, qu'il ne cessait
d'interroger, de tenir en baleine, de confron-

ter .... Mais il ne se déclarait pas satisfait :
l'absence de d'Aché gàtait sa joie; il aYait
bien compris que, sans celui-là, son triomphe
serait incomplet et son œuvre resterait imparfaite, et c'est sans doule à celte torturante
obsession qu'il avait dû l'idée - aussi cruelle
qu'ingénieusc d'une nouvelle comédie

dont la vieille marquise de Combray avait
encore été la victime.

Certain jour de novembre de 1R07, elle
entendit, du fond de son cachot, un tumulte
insolite dans les couloirs de la prison : les
portes s'ouvraient, les gens s'appelaient;
c'étaient des cris de joie, des chuchotements,
des exclamaûons d'étonnement ou de dépit
- puis de longs silences qui laissaient la prisonnière fort perplexe. Le lendemain, comme
Licquet venait lui rendre visite, elle lui trouva
la figure bouleversée; il fut, ce jour-là, très
laconique, parla, en quelques mots, de graves
événements qui se préparaient, et disparut
comme un homme affairé. Tout est aux prisonniers matière t1 espérer et Ume de Combray laissa, cette nuit-là, libre cours à ses
illusions; le jour suivant elle recevait par la

femme Delaitre un court billet de l'honnête
&lt;t

patron

)&gt; -,..-

de cet bomme qui avait sauvé

\lme Acquet, tué le cheval jaune et qu'elle
appelail son ange protecteur. L'ange protecteur n'écrivait que quelques mots : &lt;( Bonaparte est renversé; le noi débarque en France;
les prisons s'ouvrent de toutes parts .... Écri-

vez de suite à Il. d'Aché une lettre qu'il rel. LeUre de Licquel à Réa\. Archives nalionalcs,
F7 8172.
2. Tableau des détenus par mesure de haute police.
Archives nationale~, F7 8172.
5. A )lonsieur Delaitre, 11 no\'embre 1807; )Ion-

sieur, je ne peux trop vous remercier de la lettre
que vous m·avez envoyée par un exprès qui me
cause une grande joie que mes larmes ont coulé et
'fUi' je me suis trouvé mal, je vous fais passer la

T OUJ/}'ŒBUT
mettra à Sa Majesté. Je me chargerai de la
lui faire parvenir. &gt;)
Une chose véritablement tüuchante c'est
que la Yicille marquise, dont aucune fatigue,
aucune torture morale n'avaient abattu l'énergie, s'évanouit de. bonheur en apprenant Ir
retour de son roi.
L'événement répondait si Lien à tom~ ses
espoirs, à toutes ses pensées, depuis 1::111t

d'années elle l'attendait d'un moment à l'autre, sans jamais se décourager, qu'eJle trouva
tout naturel un dénouement auquel elle était
dès longtemps préparée, et tout de suite elle
prit ses arrangements pour la nouvelle vie

qu"elle allait commencer.
D'abord, elle écrivit au

C! brave Delaitre &gt;l
un mot 3 de remerciement: elle lui promettait sa protection et l'assurait qu'il serait bien

récompensé de tout le dévouement dont il
a,·ait fait preuve. - Elle adressa à d'Aché

arrivce et j'aurais bcsùin de faire un "oyage de
Tournebut poul' tout réparer et préparer si je
jouis de cette faveur. Vous m'écrirez et l'allends
avec impatience.
La plus navrante des letlres qu'envoya,

dans sa joie, la vieille royaliste dupée esl
certainement celle destinée au roi lui-même .
Fier de son stratagème, Licquet l'adressa :1
la police générale et elle rsl restée dans les
cartons 4 , écrite sur grand papier, d'une
grosse écriture masculine, soignée dans le
début et quasi solennelle, puis, sous l'affiux
des pensées, se terminant en un griffonnage

presque indéchilfrable. On sert que la pauvre
femme a voulu tout dire, vid !r son cœur, se

purger de dix-huit ans de déboires, de deuils,
d'indignations renlrées. Vo'ci! à peu près

complet, le texte de celle lettre dont nous
conservons l'orthographe :

A Sa Majesté Louii 18

lui-mème une lettre débordante de joie:
Me voilà, disait-elle, au comble du bonheur.
mon cher ,icomte, en fesant celui de toute la
France dans mes fers que nous souffrons tous
pour vous je jouis de votre gloire. M. de Laitre
qui m'a rt!ndu les services les plus rares et est
depuis deux mois pour moi toujours en route,
que son zèle rend infatigahle par le seul intérêt
qu'il prend aux malheureux, et que sa femme,
ma compagne d'infortune par suite de l'injustice,
lui a inspiré pour moi m'a envoié un exprès pour
m'instruire des grands é\·énements qui met un
terme à tous nos maux me donne le conseil d'écrire au roy et de vous l'adresser pour lui présenter. Celle idée est lumineuse et est capable de
nous dédommager de ce que mon fils n'est pas
assez heureux d\litre à sa place, le but de tous
ses désirs el de tous nos projets. Voll'c chère
frère, dans les fers n'est sou!enu que par voire
gloire. Je ne sais pas le style pour parler à un
aussi gr.ind roy par son courage et sa vertu. J'ai
laissé parler mon cœur et j'ai compté sur vous
pour obtenir la faveur de le po~séder à Tournebut.
Les prisons sont partout ouvertes; ... j'ai soutenu
avec courage depuis plus de trois muis mes fers
et me suis trouvé mal au récit des grands événements. Yous m'instruirez à temps si je suis
assei heureuse de posséder chez moi le roy. Je
suis bien hardie de demander si c'est possible
celte faveur dans une maison que je crois dérnslée
a,·ec des commissaires qui ont épuisé leur rage
de ne point ,·ous trouver. Rendez, je vous prie,
à M. de Laitre tout ce que je lui dois el que vous
connaissez étant le parent de noire pauvre Raoul.
JI tst pénétré de ces mêmes sentiments, vous demande du service 1 ne voulant pas rester oisir dans
une si belle cause et aussi beau moment.
Ce papier se ressent de notre privation de
liberté, distinguez, mon cher vicomte, tous mes
sentimènts d'allachement et de Yénération, et
avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble servante,
nE Collnr...1r.
J'irni chez votre mnman pour me trouver nu
passage du roy si j'obtiens ma liberté avant son
letlre pour le roi. et j'ai trouvé votre idée lumineuse, quoique mes. îu~ér~~s enlre, les mains de
M. DachC s01cnt aussi Ires i.Hen places par son alto·
chemcut. Mais trop occupé des gi-ands événements il
n'y aurait peut-êlrc pensé. Je suis charmèe de l'accueil que ma fille éprouve, qu'elle en remercie bien
\a pro\•idence qui la scrl d'une manière LrCs miraculeuse ....
Je p:trle au vicomte pour satisfaire ,·otrc zèle et

Sire,
C'est dans les fers à 66 ans où je suis plongée
ainsi que mon fils depuis plus de 4 mois que
nous rnons le bon heur de yous adresser nos re!ipects el notre félicitation sur ,·olre avènement
hem·eux à ,·otre couronne, tous nos vœux. sont
remplis, Sire .•..
Le peu de ressources qui nous restait encore
était consacré à soutenir et sauver du glaive vos
fidèles serviteurs dans toutes les classes j'ai eu à
regrelter le chevalier de Margadclle, Raoulle, Tamerlan et le jeune Tellier, tous emportés par
leur zèle pour la mmse de V. M. el a fail à Paris
et à Versailles des honorables viclimes. J1avais
loué une mai~on qui leur était consacrée, avec
toutes les caches utiles à leur sùrnté, mon fils :i
eu l'avantage d'ètre sous les ordres de messieurs
de Frollé el lngant de St-Mnur.
J'adresse ma lettre ;l M. le vicomte d'Aché ponr
la présenter il V. M. et solliciter la gdce bi('n
sensible à mon cœur de la préférence '.de votre
séjour sur la roule de Paris. Vous trouverez,
Si,·e, ma maison à jour et dit-on entourée de
barricades, suites des mauvais traitements éprouvés dans leurs recherches que l'on vient encore
de nouveau d'y faire pour y trouver M. le v..
d'Aché ainsi que ma fille, :ivec séjour à différentes reprises par ordre de M. le prérel et interrogatoire de son secrétaire, après avoir éprouvé
onze heures d'interrogatoire à leur Lrihunal appelée de justice pour leur donner connaissance de
ma correspondance avec M. Daché... ainsi que
d'une lettre que j'al"ais reçue de lui le 17 mars
dernier. Les plus grandes menaces ont été emplorées et d'cstre confrontée avec le Chevalier el
de m'en"oyer à Paris pour I estre guillotinée,
rien ile m'a effrayée, je ne leur ai donné aucune
connaissance de mes relations et du pays qu'il
habitait. Je venais sire de le quiller depuis
10 jours ma réponse :, celle persécution ful que
M. d' Aché étoit à Londl'es cl j'a~· terminé par Je3
assurer que je ne craignais point la mort, que je
ferais avec ferveur mon dernier acte de conlrition et ma teste serait tombée sens dévoiller ccl
intéressant mistère.
vous plocer comme vous le méritez : c'est acqnillrr
ma reconnaissauce de YOUS satisfaire dans un pusle
oil votre cœur gênCre~x et ,·otre belle ùrne puissc1:t
élrc connus de son prince et que vous serre,:. d&lt;'pms
si ]ongtcmr,s par ,•os sacrifices,. joui.ssez donc, ~01~sicur, de I heureux moment el Jamais ma Lberlc na
f'u pour moi tant de prix. Ard1i1·f';; nati, nale~. Fi
81i'2.

4. Archi1'es notionales, F7 8172.

Il

---

.

~la. lihe:lé depuis 6 sem.1ines esloit promise, t-il de jouer près d'elle son double rôle? De
sent cachés dans quelque cabane ou dans
m,us a p1·1x de l'or cl que je crois devoir cslt·e quelles invectives lut-il accablé quand il y
quelque fosse abandonnée. »
parlag(~ entre lu préfet et son secrélaire Si(JUel renonça? Comment ![me de Combray appritLe renseignement était trop peu précis
(sic), moitié de la
pour être utilisé, el
somme est déposée
Licquet estima qu "il
d:rns le bureau de cc
dernier sous cleff. J'a~
était préférable de
été longtemps â remtourner sur un autre
plir la somme qui espoint ses batteries 1 •
toit lax~e, a~·ant lrouIl avait, d'ailJeurs,
vés peut de secours
sous la main, une
dans ceux qui se &lt;livictime qu'il n'avait
saient mes amis, ma
pas
encoM torturée
pmpriété m'a mème
et dont il espérail
été refuséc 1J..wec mebeaucoup : c'était
naces et arGgance me
crO)'ant saai6ée sous
!!me Acquet: " Elle
le gl.iive, j' .!SJfrois p,1r
est, écrivait-il, le semes sacrî fice~. el cescond ,·olume de sa
toit mon seul but, s;iumère pour !"hypo"cr la leste le ma fille
crisie; mais elle la
que j'estoi~ instruile
surpasse en malice
arficl1~e h Caen à
et
en méchanceté ....
G.000 fr. La fomillo
Ses eufa.nts paraisde Laitre sans me consent ne l'intéresser
naitre que par l'in!C'que très faiblement;
resl qu'inspire le malheur, m'a prodigue&gt; un
elle n'en parle même
zèle infatiµ:ahle, en
à personne ; son cœur
afrontant au péril de
est fermé à tous les
sa vie toas les dangers
sentiments de la naBARRIÈRE
DE
GRENELLE,
Gravure
de
BARROIS,
d'après
A.
Cl!AZAL.
(Musée
Carnavalet.)
pour l'enlever de Caen,
ture. J&gt;
où les autorités metEt jïmagine que
laient tout en œuvre.
.
•
c'est
pour s'excuser
j de mes &lt;lomestiqlies ont été. deux mois plonelle qu'on avait exploité ses plus nobles ïllugés rlans les prisons, le 4° nommé François Hé- s10ns pour lui faire livrer sa fille et trahir lm-~eme aux yeux de ses chefs que Licquet
traçait de la détenue un si noir tableau. Son
bert recommandable par :n ans de services a défendu nos intérêts et par sa prohit.é est dans les tous ses amis? Ce sont là des choses c1ue Lic- cœur, à lui, ét_ait fermé à toute compassion
fers depuis le mois de juillel ,) F.ilaise. lia qae quet ne ~acontait,_pas; soit qu'il ne fùt pas et on retrouvait en cet homme l'inexorable
n'a t-il pas souffert depuis quinze années par les plus glorieux qu il ne comint des moyens i'."p~ssibililé des La/Ternas et des Fouquierauthorités des lieux, les recevems d'llarcourt de loueh:s qu'il employait; soit plutôt qu'il se 'lmv1ll~~ av~c pe?l-~tre, en plus, un raffinefalaise et ,de Caen et tant tl'aulres qui dc~an- s~u?iat peu de ?e qu'en pouYaient penser ses ment d 1~0Ille qm aJoute encore à la cruauté.
doient sa perte pour a,·olr pris par notre conseille v1ct11nes. Il avait, du reste, d'autres idées en Le supplice moral auquel il allail soumettre
à dessin, la fc1:me de notre habitation, pour I
tête : Mme de Combray avait indiqué à Dc- Mmr Acquet est le produit d'une imaofoation
sauver ros. serviteurs perséculf's il estoiL bien laitre que d'Aché srjournait ordinairement
cmrnu de i\lonsiem' de Frotté, dont il jouissait de aux environs de Bayeux, sans préciser davan- de tortionnaire : - il .A présent, n°otait-il
q~e la matière est à peu près épuisée, je vai;
l'estime et .qu'il a rec:u aycc 24 de ses fidèles; il
tag:, car elle pensait bien qu'on le trouverait m occ~per de brouiller nos gens entre eux.
en fesoil sa maison de confiance pour les d8poser,
lès crO)'ant en sûreté. Tous ces tourments ont factlement aux côtés du roi récemment dé- U? p~t1t choc nous donnera, peut-être, d'utiles
altéré sà santé et celle de son épouse qui estant barqué. Licque~ s'était donc mis en quête el ver1tes. J)
enceinte alors, et l'a perpétuée très mauvaise i1 s~s ,agen!s battaient la région. Placène, de son
_Co petit choc allait briser le cœur de la
son 61s àgé de onze ans. La famille Darlenet (s."c) cote, mecontent de voir qu'Allain manquait à pr1sonillère et lui ravir la seule pensée conet son frère ont hcaucùup contribué lt nos mal- sa parole et ne tentait rien pour délivrer ses solante que tant de malheurs lui avaient
heurs p:ir des dénonciations journalières el renou- ~marad~s déten~s, donna quelques indica- laissée.
velés dans toutes leurs forces en janvier 1806. t10n~; d après llll, pour communiquer avec
C'est par un trait marqué de la providance que AIJa111 et avec d'Acbé, 011 devait s'adresser à
nous avons échapés aux fers ainsy que Monsieur
CHAPITRE III
un cabaretier de Saint-Exupère; cet homme
le vicomte Daché, mon fils s'empressa d'ail!! l'en
prévenir pour ne plus revenir dans notre chau- était en relation avec un individu nommé
Le Chevalier.
mière, accordés par grace pour mon douaire, et nicha rd, qui servait de courrier aux deux
qui ofusquait encore les D,ll'Lenet en convoitant proscrits. (C Entre Bayeux et Saint-Lô existe
. «.Le Cbe~alier est l'amant adoré. &gt;&gt; C'est
encore ce cabaret pour lui faire un tournebride la mine de houille de Litré et la vaste forêt arns1 9ue L1cquet résumait sa première cona son chateau qui est le fruit de J'ini:1uité.
de Serisy
lui
est• presque
con1irruë.
Cette mine
•
.
•
0
Je demmde·ainsi que mon fils à Votre MajC:sté, o~upa1t cmq a six cents ouvriers; comme ver:atwn ~vec Mme Acquet. Depuis lors, il
votre bienveillance et celle des princes de votre Richard y était employé, toul portait à penser avait pu s assurer que &lt;c l'amour effréné »
qu'elle portait à son héros occupait une telle
sang ..••
que les galeries souterraines servaient de replace
dans son àme qu'il y avait étouffé tout
Je !-uis :ivec respect
fuge à Allai~ et à d'Aché, - soit qu'ils y fis- autre sentiment: c'est pour Jui ciu'elle
.t
de Votre fü1jesté
'] h
ava,
sent le méllcr de mmeurs, soit qu'ils se tins- h "b
e
erge
es
ommes
d'Allain;
c'est
pour
lui
Yolrc ll'èS humble et très obéissante servante,
!· On ig~ore où se cachait d'Achê pendanl J'en- ~urait :ëparer ses torts dans celle affaire que
DE Coll BRA. r.
1
qucte tic, L1cc1uel. Il ne parait pas pi·ohable qu'il se ~•v~l~a!aon
de~ véritCs que le gouvernement p:~ 1_a
ha~ar~a a pass~r le détroit. Peul•ètre n'avait-il as mtcret a c1;lll11a1tre
et pen!!ant en même temps que ~ ~
C'élait, on le voit, une confession générale; 3mtte11 0}landc,·1Jle? Pe1;t-ètre aussi s'était-Il réfu~ié md otyen était le seul vropre à lui mériter quelque in
•/
cach~ds mc1,1agëe~ P.our servir de retraite
ugencei&gt;.
qu,illes durent être la douleur et la rage de a ov1 . 11fr~p1 e. Un hmss1cr de Trè,·iêrcs, Ri. Les ~éc\~rati~ns de Guilbert n'apprirent, du resle
chard-lliche_l
Gmlbert,
que
rl'Achë
a\'ait
employé
à
d·la .narquise quand elle comprit qu'elle avait
rien de bien important encore q , 11
.
•
verscs repr)_ses, rê~·éla à 1~ poli~e de Savoye~Rolli~
tout ce 11 ,0'
.
u e es ,·msscnt
été trompée? A quel moment Licquet cessa- tout cc qu 11 savait « apres a,•otr réflérhi qu'il ne confirmer
l'Angleterre et les én1igr~. savail du complot avec

_. ao tr

�T01.fR.NEBUT

msT0~1.ll----------------------~
'\u'elle était allée lanl de fois affronter les
méprisants accueils de Joseph Buquet; c'est

pour lui qu'elle avait si longtemps supporté

de représailles; les lettres qu'elle é?rivait à
Le Chevalier - Licquet encourageait beaucoup la correspondance entre les détenus -

PALAIS DE JUSTICE DE ROUEN: SALLE DES PAS·PER'DUS.

peine. Souvenez-vous donc de cela el ne l'ouhhez
pas 1 •

Ces lettres, est-il besoin de le dire, ne
parvinrent jamais à Le Cbevalier, tenu au
secret dans la tour du Temple en attendant
,1ue Fouché décidêt de son sort. C'était ~n
prisonnier assez embarras~ant, car, pmsqu'on ne pouvait l'accuser d1reclement _du vol
du Quesna)', auquel il n'avait pas .~ss1s~é, et
qu'on redoutait, d'ailleurs, de l 1mphquer
dans l'affaire, ù laquelle son superbe verhia"e son importance de chouan genlll•' son passé aventureux, ses e·1 oquentes
homme,
proîessions de foi risquaient de donner u~e
portée politique semblable à celle du proces
de Geor"CS
Cadoudal, il ne restait qu'à le
0
mettre en liberté ou à le juger isolément
comme agent royaliste. Or, de ro_)'a~is~es, _on
n'en voulait plus parler en 1808; 1I etail bien
entendu que la race en étail éteinlc, et l'ordre
était donné de ne plus en occuper le public
qui devait depuis longtemps avoir oublié que,
dans des temps tl'ès reculés, le:; Ilourbons
avaient rérrné sur la France.
Donc Réal ne sa\'ait trop ce qu'il adviendrait d~ Le Chevalier quand Licquet s'imagina de donner à celui-c~ u? rôl? dans s.a c~médie. Nous avouons, des a present, n _avo~r
pu saisir tous les_ fils de ~ette no~velle 1~tr1gue; soit que ~1~quet a_1t dé t.rm~ cerla1.nes
pièces trop exphc1tes, soll qu 11 ail p~éf:ré,
en matière si délicate, agir sans trop ecrire,
il reste, dans la suite des événements, des
lacunes si considérables qu'il ne nous a pas
été possible d'établir la corrélation des faits
que nous allons simplement exposer.
IJ est certain que l'idée d'exploiter la pa,sion de !!me Acquet el de lni « promellre la
liberté de son amant.en écbange d'une confession générale 1&gt; revient tout entière à Licquel. IJ le déclare neltemenl dans une lettre
adressée à Réal'. On obtint d'elle, par ce
moyen, des aveux com~le~s : le 1~ d~cembre elle fil un récit détaille de sa vie d avenlur;s, depuis son départ de Falaise jusqu'a
son arrestation; &lt;1uelques J0urs plus tard,
elle donna sur la conspiration, dont d'Aché
était le chef, des détails sur lesquels ?.ous
aurons à revenir. Ce qu'il faut, pour l mstant retenir, c'est celle coïncidence au moins
remarquable: le 12, elle parlait,'. sur la pr~messe formelle de Licquet qu il assurerait
l'évasion de Le Chevalier, et, le I'•, celui-ci
s'évadait en efîel de la prison du Temple.
Licquet dans l'intervalle de ces deux dat~s
était-il allé à Paris? Cela 'paraît probable : 1]
parle, dans une l.ettr~, d'un~ ~b!en~~ supposée" qui pourrait bien avoir ete ~erttaLI~.
Quant à la façon dont Le Chevaher sort1l
du Temple, elle est assez _singulièr~ pour être
contée avec quelque détail : en raISon de son
étal d'exallation « qui le jetait dans des transports continuels et qui avait .~aru, au co?ciero-e de la prison, être le dchre de la fievre ~ on l'avait }ooé, non point dans la Tour,
mais 'dans une déflendance « dont l'un des
murs formait pr1foisément la clôture de la
1

l'odieuse existence de la maison Vannier.
Aussi Licquet jugeait-il qu'un sentiment si
violent pouvait, (&lt; bien manié )&gt;, - c'était
son mot - fournir quelque lumière nouvelle.
li aurait fallu voir r.el incomparable comédien dans l'exercice de son jeu cruel. De
quel air écoutait-il les confidences amou-

reuses de sa prisonnière? De quel ton de
compassion attristée répliquait-il aux élogieux portraits qu'elle traçait de son ama~t?
Car elle ne parlait guère que de lui el L,cquet l'écoutait silencieusement, j~~q.u'au. mo:
ment où, dans un élan de sens1b1hté, 11 lm
prit les mains el, comme allendri de l~ mir
dupe, avec des ménagements hypocrites :
c&lt; Ma pauvre enfant!. .. Ne vaut-il pas
mieux tout vous dire? ll il lui fit croire que
Le Chevalier l'avait dénoncée! Elle dut, tout
d'abord, se refuser à l'écouter : pour.quoi
son amant aurait-il commis une telle mfamie? Mais Licquel donnait des raisons: au
Temple, Le Chevalier, très informé par Vannier ou par d_'autres, avait appris ses relations avec Chauvel et, par vengeance, il avait
ruis la police sur la trace de son infidèle ~mie.
Ainsi l'homme pour lequel elle avait sacrifié sa vie ne l'aimait plus. Licquet, pour
bien la torturer, accablait la malheureuse de
ces consolations Yolontairement maladroites
qui avivent la douleur. Elle pleura beaucoup
et n'eut qu'un mot:
- Je voudrais, dit-elle, le sauver malgré
son ingratitude.
Ceci ne faisait point l'affaire du policier:
il avait espéré qu'elle chargerait à son lour
celui qui l'a,•ait livrée; mais sur ce point il ne
put rien obtenir; elle n'éprouvait nul désir
1. Archh'es nalionales., F7 ~11'2.
. ..•
2. t On a s.upposê auprès delle la poss.ihihte de pro-

sont d'une tristesse qui dénoie une rime
brisée mais toujours pleine d'amour .
Cc n'est pas lorsqu'un ami est malheur('UX qu'il
faul lui faire des reproches; aussi je suis loin de
,·ous en foire malgré toute votre conduite à mon
écrard; vous savez que j'ai tout fait pour vous, je
• d.
neo rnus le reproche pas, et vous rn ,avez, aprcs,
e~
noncée ! Je vous le p:wdonne de tout mon cœur SL
cela peul ,•ou~ èlre utile; mais je sais le m~Lif qui
YOUS a engagé d'être aussi injusl~ pou.r moi; :ous
arnz cru que je vous abandonnais cl Je vous JUre
r1ue non! ...

Il n'y avait poin~ là gra?d r~ns~ignemc~t
pour Licquet i aussi, dans l esp01r d en saro1r
plus Joug, excitait-il beaucoup Mme Acquet
contre d'Aché: à l'en croire, c'est d'Aché
qui, le premier, aurait « vendu tout le
monde » ·I c'est lui qui avait fait arrêter Le
Chevalier pour se débarrasser de ce rival
gênant, après l'avoir com~romis; ~·est à lui
seul que les détenus devaient altr1buer tous
leurs malheurs. Et, dans les lettres que
Mtne Acquet adressait à son amant, Licqucl
retrouvait l'écho fidèle de ses insinuations;
mais rien de plus :
Vous savt"'z que lklorière d'Aché est un gueux,
un céll'rat que cet lui qui eSt cause '1~e vous êtes
dans la peine, que lui ~cul rnus a f!lIS ~n avant
que vous ni penssicz pas; que ces lm qui a voulu
faire imprimer un manifeste qu'il n'a pas pu réu~sir; mais que ces lui qui vous a do~rnê de man.vais
conseille; que lui seul mérite la haine a,,ec raison
du trouvernement
: il .est .ahoré el exécré .comme
~
il mérite de l'être et 11 111 a personne qui ne se
ferait un plaisir de le mettre entl'e les mains dt~
gou,,crnemenl ou de le tuer sur le champ; on sc,11
bien que lui seul est cause que ,,ous êtes dans la
curer l'Cva.sion de !lOn amanL; on a fini. par la ~ui promettre si elle vo11lail tout dire. l) Arclures naltooales,
F7 Sli2.

5.

Il.

Mon

abscncc sup~sêe a ache,,é dE: la

con,;ainte

que son but était rempli. » Lel\re de L1cquel a füal.

prison et donnait sur les coul's extérieures 1 &gt;J.
Le Chevalier, souffrant depuis quelque;
jours, était sujet à des sueurs extrêmement
abondantes; il avait demandé à changer trè~
fréquemment de draps de lit el on lui ,n
servait plusieurs paires à la fois. Le 13 décembre, à huit heures du malin, le gardien
Savard, spécialement attaché à sa personne,
était venu vider sa chaise percée, placée dans
le cabinet voisin de la chambre; il était revenu, à une beure 1 servir le dîner et a,·ait
trouvé le prisonnier occupé à lire i à six heures
du soir, le gardien Carabeuf, en apportant la
c:bandelle, l'a,,ait aperçu étendu sur son lit;
le lendemain, 14 décembre, en ;entrant chez
lui le malin, on avait constaté son évasion.
Le Chevalier avait pratiqué dans le mur,
épais de deux mètres, de son cabinet, une
ouverture assez large pour s'y glisser. Un
reconnut qu'il avait mené à bien ce traYail
sans autre outil que sa fourchette: deux morceaux de bûche, coupés en forme de coins,
avaient servi de leviers pour ébranler el retirer les moellons. L'opération avait été conduite avec tant d'habileté que lous les grava.ls avaient été soigneusement retirés à l'intérieur; au dehors ne se voyait aucune trace
de démolition. Le détenu Vaudricourt, logé
immédiatement au-dessous, n'avait perçu aucun bruit insolite, quoiqu'il eûl l'habitude de
ne se coucher qu'à onze heures du soir. Le
Chevalier, dont le cachot se trouvait à une
élévation de seize pieds environ du sol de la
cour, avait dû, en outre, fabriquer une corde
pour effectuer sa descente : il l'avait tressée
de longues bandes découpées dans une cuolte de nankin et dans la toile de son matelas. Sorti, par ce moyefl, dans les cours pendant la nuit, il avait attendu l'heure, très
matinale, où l'on apporlait, du dehors, le
pain des prisonniers. Le concierge du Temple
avait l'habitude de se recoucher après arnir
reçu le boulanger et la porte restait ou,·erte
,1 un quarl d·heure et plus pendant que la
livraison du pain se faisait aux guichets 2 ».
Certes, on s'évadait du Temple, comme de
toute autre prison: l'histoire de la vieille tour
comporte d'illustres exemples de détenus enlevés, par leurs amis, à la barbe des geôliers
el de la garde; mais que de compères ne fallait-il point recruter pour de tels coups de
main! Étant donnée la topographie du Temple, tel qu'il existait en 1807, il paraît impossible que, sans complicité du dehors, un
howmc panînl seul à percer, en quelques
beurr.s de temps, un mur épais de deux mètres et à traverser l'ancien jardin du grandprieur d'où il aurait dù, pour gagner la rue,
soit escalader le mur d'enceinte de l'enclos,
soit passer par le palais et ses cours pour
arriver à la première porte, celle de la rue
du Temple, qui restait - comme le dit le
procès-verbal - ouverte, chaque matin, pe1;,dant vingt minutes, à l'heure du boulanger.
L'invraisemblance du succès nous porte à
penser que, si Le Chevalier réussit à triom1. Bulletin de police des 21-22 dCcembre 1go7,
2. Procès-verhal de l'èvasion de Le Chevalier, de
la prison du Temple.

pher d'une telle série d'obstacles, c'est qu'on
lui facilita la besogne .
Réal mit à ses trousses l'homme qui, depuis dix ans, était le plus intime confident
des secrets de la police, celui qui avait mené
les affaires les plus délicates, telle que l'enrôlement de Querelle ou l'arrestation de Pichegru, l'inspecteur Pasque. Celui-ci s'adjoignit le commissaire Beffara et tous deux
entrèrent en quête.
Licquet, prévenu l'un des premiers de la
disparition de Le Chevalier, en avait immédiatement tiré parti en montrant à Hme Ac•
quet la lettre annonçant l'évasion, qu'il eut
· soin de lui présenter confidentiellement
comme étant son œuvre. Cela lui valut une
copieuse déclaration de la prisonnière reconnaissante; elle vida cette fois tous les tiroirs
de sa mémoire, revenant sur des faits déjà
révélés, [\joutant des détails, racontant toutes
les allées et venues de d'.-\ché, ses fréquents
voyages en Angleterre, la façon dont David
l' Intrépide effectuait le passage du détroit.
Licquet cherchait surtout à éveiller les souvenirs qu'elle pouvait avoir des relations de
Le Chevalier dans la société parisienne : elle
savait bien que cc plusieurs per~onnages en
place étaient du complot n, mais, malheureusement, elle ne se rappelait pas leurs
noms, C! quoiqu'elle les eùt entendu prononcer, notamment par le notaire Lefehne
avec lequel Le Chevalier correspondait h ce
sujet;; J&gt;. Pourtant, comme le policier insistait amicalement, elle prononra textuellement ces paroles, que Licquel nota avidement:
(( - Un de ces personnages est dans le
Sénat; le sieur Lefebvre le connait; un autre
a été en place pendant la Terreur et on peut
le reconnaitre aux: indices suivants : il roit fré-

_ _"

quemmenl Mme Ménard, sœur de Mme veuve
Flahaut, laquelle a épousé Il. de ... , actuellement ambassadeur en Hollande, à ce qu'on
croit. Cette dame vit tantôt à Falaise, tantôt
à Paris où elle doit être en ce moment. Ce
même individu est pelit, brun, un peu bossu;
il a beaucoup d'esprit, de moyens, el pos~ède au plus haut degré le talint de l'intrigue. Les autres personnages sont riches: la
déclarante ne peut en préciser le nombre ....
Le Chevalier lui apprit qu'à Paris les affi,im
allaient bien, qu'on y attendait également la
nouvelle de l'arrivée rlu prince pour s'y prononcer•. l&gt;
Licqnet exigea que !!me Acquet répéiàl
devant le préfet ces déclarations si graves; le
25 décembre, elle les confirmait et les signait
dans le bureau de Savoye-Rollin; le soir même,
Licquet cherchait à mettre des noms sur tous
ces anonymes; l'almanach impérial à la main,
il parcourut, avec la prisonnière, la liste des
sénateurs, des grands dignitaires, des notabilités de l'armée et de l'administration, mais
sans succès. - « Les noms prononcés devant elle, écrÎ\'aÎt-il à Réal, se sont effacés dt.:
sa mémoire. Lefebvre nous fera peut-être
connaître les personnages 5 • ,1
Le notaire, en eJTet, depuis qu·11 voyait les
choses s'assombrir, était dewnu, avec Licquet, d'une loquacité intarissable. JI pleurait
de peur quand il se trouvait en présence du
préfet el promettait de dire loul ce qu'il
savait, en suppliant qu'on prit pitié c&lt; d'un
infortuné père de famille ». Cette fois il
parla, et sî nettement que Licquet lui-même
en demeura abasourdi. Le notaire tenait, en
effet, de Le Chevalier, que le jour où le duc
de Dcrry débarquerait sur les cùtes, l'empereur serait arrêté par deux of!iciers généraux
1( qui se trou"aient sans cesse à ses côtés et

Clicht Neurdein frères

PALAIS DE jU&amp;TICE DE fiOUEN : SALLE OES A~SISES.

::i. Î1'flisième déclaration de lime Acquel, :'.O décembre 1807. Archives du greffe de la Cour d'assises
de Jloucn.

4. Troisiêmc dCc!aration ile Mme Acquet.
5. l.ellrc de Licquct à Réal. Arcl1h·cs nationales,
8171.

!1 7

�1l1STO'J{1Jl

,·asion. Ce qu'on ne peut, par malheur, étamencement d'aoùl, l'enfant avait été amené blir, c'est la part que prirent à celte comédie
qui di~posaient, chacun, d'une armée de à Paris el placé chez la dame Thiboust, belleA0.000 hommes "! El quand, amené devant sœur de Le Chevalier, qui demeurait rue des Fouché et Réal : en lurent-ils les instigateurs
ou les dupes; estimèrent-ils &lt;1u'ils devaient
le pré[et, pour ). répéter celte accusation,
feindre de l'ignorer ou ne fut-eUP, en réalité,
Lefebne eut nommé ces deux généraux, Sa- Martyrs•.
Comment se senit-on du fils pour capturer que l'œuvrc d'agents suba\tP.rncs travaillant
voye-Rollin en resta médusé au point qu'il le père1 C'est un m1slère que nous n'avons
n'osa insérer ces noms au procès-verbal de pu complètement éclaircir. Les récits qu'on à l'insu de leurs ehefs? Personne, en tout
l'interrogatoire: bien plus, il se refusa à les a donnés de ce haut fait policier sont évidem- cas, ne crut un instant « au mur de deux
tracer de Sa main et il exigea que le notaire ment fantaisistP.s; ils restent, tout au moins, mètres percé, en une nuit, à l'aide d'une
lui-même consignât par écrit cc blasphème inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention fourchette », pas plus qu'à , l'échelle de corde
devant lequel reculaient les plumes officielles : de quelque compère trahissant Le Chevalier taillée dans une culotte de nankin ". l\éal, en
revanche, ré\"Oqua le concierge de la prison,
Ll•rehm.i a~urc - écrirail à Réal SalOye-Rolaprès lui avoir donné des preuves non équi- fil mettre aux [ers le geôlier Savard el exigea
lin - que le Che,alier n'a jamais ,·oulu lui nom- ,·oques de dévouement. .\insi on a dit que
un rapport « de toutes les circonstances de
mer tous les con:-piratcur!'i. Lefebne en a ccprn- Réal, t&lt; recourant aux procédés extraordid:mt nommé dtiux, donl l'un ~urtoul c!-l :!&gt;Î consi- naires 1&gt;, aurait fait arrêter « la belle-sœur nature à faire connaître les intelligences que
lll•l'aLle el qu'il esl si i1nrai~cmhlahle de rencontrer et la fille du fugitif pour les jeter aux prisons le détenu devait a\"oir dans l'intérieur de la.
prison pour faciliter sa sortie' ».
là que je ne puis mème m'en figurer le soupçon.
de Caen, avec les galeux et les filles publiQue Licquet - soit directement, soit par
P,u· respect pour l'alliance auguste qu'il a contmctéc,
ques ». Le Chevalier instruit de leur incar- l'intermédiaire d'un agent tel que Perlet, en
je u'ai Point con~igné son nom dans l'interro~atoi1·c; je le joins 11 ma lettre dans une déclarahon cération - par qui1 - aurait offert de se qui Le Che,·alier avait certainement toute
constituer prisonnier si l'on mettait en liberté confiance - ail mis la main à celle évasion,
énite cl --ignée par le pr,hcnu.
les deux lemmes el la police accepta le marEt dans sa lettre se trouve, en effet, un ché:;. .\insi contée, l'histoire ne concorde voilà qui semble bien probable. Dès que le
prisonnier rut dehors, dès que Mme Ac'[uet
billet portant ces lignes:
point avec les documents que nous avons pu eut livré tous ses secrets pour prix de la
recueillir. Le Chevalier n'avait point de fille liberté de son amant, il ne s'agit plus que de
Je déclare il M. le préfot cle la Scinc-lnréricurc
que Je!; deu'( générau'( que je ne lui ai pa~ nom- et l'on ne trome, du reste, nulle trace du le reprendre et les moyens qu'on ! emplop
uu:s dans mon interrogatoire de ce jour el qui
transfèrement à Caen de Mme Thiboust.
durent être bien peu avouables, car dans les
m'onl Hé dCsigné'- par le sieur Le Chevalier sont
L'autre version n'est guère plus admissible. rapports adressés à l'empereur, tenu journelles généraui. : füm:-iWOîTE ET ,h,!-~'.'i\,
A peine hors du Temple, le proscrit n'aurait lement au courant de toute l'affaire, les périLEt'ED\RE 1.
pu, assure-t-on, résister au désir de Yoir son péties en sont manifestement défigurées. \'oici
lils el aurait fait prier - par qui encore? les laits qu'on ne peut mettre en doute: Le
Bernadotte et \!asséna ! .\u ministère de la
!lme Thiboust de le lui amener au passage
police on affecta de rire beaucoup de celle des Panoramas. Naturellement la police suivit Cbe,,alier a,,ait tromé dans Paris « une rebonne folie; mais peut-être bien que ceux la lemme et l'enfant el Le Cheralicr lut cueilli traite impénétrable où il aurait pu braver
impunément les efforts de la police ll; Fou11ui connaissaient les dessous de certai.nes
dans leurs bras. On a peine à s'imaginer ché, spéculant sur les sentiments du fugitiî,
vieilles rivalités, et Fouché tout le premier,
qu'un homme aussi habile se fût à lui-même décerna aussitôt un mandat d'amener contre
jugèrent la chose moins ridicule et moins
dressé un piège aussi enfantin, et son aven- Mme Thiboust. Par qui Le Chevalier fut-il
invraisemblable qu'ils ne l'avaient déclarée
tureuse existence ne l'avait-elle pas, dès informé, dans sa cachette, de l'arrestation de
tout baut. li n'était que temps d'arrêter Liclongtemps, habitué à vivre séparé des siens1 sa belle-sœur? C'est là que se place, évidem,1uet dans son cn'[uêle. Ce diable d'homme,
La vérité est autre, certaineme:nt. Il im- ment, l'intervention d'un tiers. Toujours estavec sa manière de fouiller jusqu'au tréfonds
porterait d'abord de savoir qui avait ouvert il que le proscrit écrivit au ministre, « lui
la conscience de ses prisonniers, était de taille à Le Chevalier la porte de ,a prison : une
offrant de se représenter aussitôt que la liberté
, découuir qu'il n'y a,ait en France que Bo1
de ses parentes, Mme Noël, racontait plus serait rendue à la femme qui servait de mère
naparte qui r,,t partisan de l'empire. C'étaient
tard « qu'on avait fait au détenu, s'il Youlait à wn fils ,. Fouché fit amener en sa prélà, en toul cas, des idées à ne point mettre
dénoncer ses complices, des offres d'emploi » sence Mme Thiboust el lui délivra un saufen circulation et, de ce jour-là, Réal se jura
repoussées par lui avec hauteur : comme il conduit de huit jours pour Le Chevalier,
bien que jamais Le Chc,·alier ne di\'Ulgucrail
devenait embarrassant, on donna ordre aux « avec l'assurance positive et réitérée de dondevant un tribunal d'aussi dangereuses mé~
geôliers « de le laisser sortir sur parole dans ner à. celui-ci un passeport pour l'Angleterre
disanccs, si Pasque et Beffora réussissaient à
l'espoir qu'il ne reviendrait pas » et qu'on
aussitôt qu'il se liuerait 5 ».
le retromer.
pourrait le condamner pour évasion. Le CheLa dame rentra chez elle, rue des !lartirs,
Les deux agents avaient établi une surveilvalier profila de cette faveur, mais il rentra oi Le Che,·alier, pré,·enu, vint la trouver :
lance sur les routes de Normandie, mais sans à l'heure dite : ces tolérances n'avaient rien
r1rand espoir; Le Chevalier qui, depuis huit d'anormal dans cette étrange prison, théàtre c'était le 5 jamier 1808, au soir. li çouvrit
;os, avait dépisté tant d'espions el érnnté tant de tant d'aventures à jamais mystérieuses; de caresses son petit garçon et le fit CtJUcher
de r1uet~apens était considéré comme impre- Desmarets ne raconte-t-il pas que le concierge dans son lil : l'enfant se souvint toujours des
nable : il lut repris pourtant et, de même Boniîace laissait sortir du Temple un Ilrison- baisers qu'il reçut celte nuit-là ....
Mme Thiboust, fort peu rassurée par la
que son évasion parait l'tre le résultat d'une nier d'État d'imporlance, sir Sidnej Smith,
combinaison policière, de même, dans la fa- « pour se promener, prendre des bains, diner promesse de Fouché, suppliait son beau-frère
çon dont il retomba aux mains des agents de en ville, même aller à la chasse ll : le com- de prendre la fuite.
- Non, non, répliquail-il, - et c'est en
Réal, croit-on bien reconnaître le tour de modore ne manquait jamais de revenir cou~
ces
termes mêmes que, plus tard, elle rapmain de Licquet. Celui-ci seul, en effet, était cher dans son cachot et « reprenait en renportait
sa réponse, - « le ministre a tenu sa
assez renseigné pour indiquer le cou~. Dans
~a parole ll.
parole en vous rendant la liberté, je dois
ses longues conversalions avec ~lme Acquet, trant
li fallut donc bien que quelqu'un se charil avait appris que, en quittant Caen au mois geàt de faire sortir du Temple Le Cheralier, tenir la mienne; l'honneur le veut: hé!iter sede mai précédent, Le Chevalier avait conr.é puisque celui-ci ne se décidait pas, quand il rait une faiblesse, y manquer serait un crime».
Le 6 au matin, persuadé - ou feignant
son fils, àgé de cinq ans, à sa servante, Marie
était dehors, à fausser compagnie à ses geôllumon, a,•ec ordre de le conduire chez un liers; cl voilà qui explique le simulacre d'é- de l'être - que Fouché allait faciliter son
passage en Angleterre, il embrassa son ensien ami d'Évreux, le sieur Guilbol. Au cornfant et sa helle-sœur.
3. Il. Fornerou, Jli,toirr gb1érole des i.migrés,
1..\n:hhes nalionales, F' 817 l.
•l O~laraüon de Marie Uumon, scrvanle de I.e
7
Çh~-valier. A.rchi\·cs 11a.tionalcs, F 8171.

t. 111. p. 608.
4. Registres du Temple. Arch. de la préf. de police.

r,. l\enseigoements 1mt1culicrs.

-.---------

.

Al~on~, dit-il, c'est_ aujourd'hui le jour
des Rms' c est un beau JOUr; faites dire une
mes~e pour nous et préparez le déjeuner; je
serai de retour dans deux heures 1.
De~x beu:es plus tard, l'inspecteur Pasque
le ré1?tégrait au Temple et veillait à ce qu'il
fût mis « fers aux pieds et aux mai us, au sec:et le plus rigoureux, sous la surveillance
d_ un agen_l de _police qui ne derail le quitter
m JOur. n~ n~il ». Le soir même, Fouché
adress,1t a I empereur un rapport spècial •
n~lle mention n'i•tait faite de la chevaleresq~~
dcmarche de Le Chevalier : il 1· était dit
,les
l " .
que
agen s s eta1ent saisis de cc brigand chez
une f~mme a~ec laquelle il a,·ait des relations
et ,9u ~ls aYa1ent pu se jeter sur lui avant
&lt;1u
· Il fil usao-e
° de ses armes, ,, • Le 'l, au matin, 1e commandant Durand, de l'état-major
de_ la P,lact•' se présentait au Temple el faisait
le~er I éfr~u du prisonnier\ qui comparaissait à m1d1 devant une commission milit.iirc
a.sse°:1blée daas une salle de l'état-m.ijor, quai
\oltair~, n'. 7. Celte juridiction expéditive pa1~rass~1t s1 sobrement qu'aucun de ses doss1c:s na ~ubsisté : elle jouait dans l"oraanisalton sociale le relie d'une trappe sur laq~elle
on poussait les gens dont on était embarrassé.
li y eut des condamnés dont on ne connait le
so:t. que parce qu·oo retrouve leurs noms
gr1Ho_nné: sur un feuillet à demi déchiré, qui
servait d en~eloppe à des rapports de police.
Le Chevaher lut condamné à mort : à qua('•. h~urcs il quittait l'hôtel de l'état-major et
ctait "';'°~é à_ la prison de !'Abbaye en attendant I e~ccu~1on. ?andis qu'on ,·aquait aux
prép~rat,r~, ,_l écrlVlt à !!me Thiboust, restée
depms l~ms ;ours sans nouvelles, cette lettre
q~• parvrnl le lendemain à la pauvre lemme
desolée :
Ce samedi, 0 jamicr 180:i.
~e lais mo~rir, ma sœur, et je mus lè..,ue mon
fil;- Je ne f:u.s aucun doute ,1ue ,ou.." au;cz jlOur
lut tous le~ ~ms cl toute la tendrc!-.~e d'une mère.
.\~ez au.&lt;:si'. Je ,·ous prie, pour former ~n ârne et
~o? caracler~, la, fermeté et la vigilance c1ue j'aurais eues mo1-meme.
~lal~eurc~scment,. en mus lég-uanl cel rnfant
CJ?• m est ~1 ch:r, JC ne peux y joind1·c le legs
d ?uc. rortur~e cgalc i1 celle que mes parents
· • 1p
tm avaient .laissée en héritarrC'
'o · C'est la, prrncipa
~utc. &lt;JUC_ J~ m~ r;p;ochr dans le cours de ma \'ÎC
d ~vo1!· d1mmue I beritagl' qu'ils m',irnient trarn;m1s. Elevez-le selon sa fortune actuelle et faitc-,-h•
pl~tùt _artisan. s'il Ir faut, que de le confier à de,
~oms ctrangcrs.
. Un de, mes pl~s grnnds regrets en quitt,mt Ja
v1~ est d en sorltr sans noir témoigné ma rccon:1 ,·ous cl il \'Olre lille • ,\d.,e u, JC
· vnTa1
· •
..na,s,ancc
.
J _c~pcre ~ans rnlre sournuir et ,·ou.s me rcrez
\"Jll'C au,'i1 dans celui de mon ms.
Li:: C.11uun,;1;•.

La nuit était venue, une nuit d'hiver froid
et br~meuse ', quand le fiacre qui de1ai~
condmre le condamné au supplice vinl se
ranger devant la porte de !'Abbaye : le trajet
Hense!g11cme11ls_ particulier3.
Bul/~1111 de police du 5 jam·icr 1808.
Heg1s~rcs ùu Temple.
Hensc!gncm~nl particu_licr.
j_ Bulletm de I Observatoire, o janvier 1808 .

1.
~.,_
4.

était long de Saint-Germain-des-Prés à la barr,'ère par les rues du Four el de Grenelle
1avenue de l'Ecole-\lilitairc el le chemin'.
a!ors. tortueux et .sans nom, qui est aujourd hui la rue Dupleix, Il faisait, ce soir-là, un

CIIA.liVEAIJ-LAG,\nDE.

brouillrd humide 4ui épaississait encore la
nmt : es curieux, sans doute, furent rares•
et le spectacle, pourtant, dut être sinistre :
su.r ce t:rrain pelé, contre le mur de l'en~
cernte, s adossait le condamné, descendu du
fiacre arrêté dans l'angle formé par le b.'itiment de la barrière de Grenelle. L'usao-e
pour1 les · fusillades
de nuit • était de pIacer
o '
•
su; a po1trmc_ du supplicié une lanlerne allumee q?1 servait de cible aux hommes.
A six heures, tout était terminé : tandis
q,ue le pel~ton rentrait en ville, les îosso~·curs
s approchaient d~ corps tombé au pied du
mur et l~ po.rt~ient au cimetière de Yaugir~r_d i un Jard1mer du ,•oisina"'e et un rentier
Y~e!llard. de quatre-,·ingts an~, que la curio~
site
h avait
· amenés près du cada,-re d~ ce
c ouan mconnu, ~ervirent de témoins à 1
rédaction de l'acte de décès•....
a
. La mo;l de_ Le Chevalier mit fin à l'instrucllo_n de _I affaire du Quesnay : il était de ces
pr1sonrnr~s dont le grand juge disait &lt;&lt; qu'on
~~ po~vait
metl~e en liberté, mais que
I mtéret de l Etat e11ge~it qu'ils ne comparussent
pas dc,·ant des JU"es
.
.
o », et l' on crai~na,t, en pous~ant plus arant les investir1al1o~s., d'être .entrainé. à quelque vaste pr~ès
poh11que qm mettrait en émoi tout l'ouest
de la France, toujours prêt à l'insurrection
e~ que les rapports montraient comme orgamsé pour_ une nourclle Chouannerie. li est
Lien certam que la capture de d'Aché aurait
6. Extrait d_u rrgi~tre des otles de d· .,_ 1 1

t:~

commune_ de .~augira.rd.
8

ccc~ ( e a

torl)1,/ d~~~~~~/ ffc·éd~td de d~ci:s de :\rmand-~ïcnelle, à ,·augirard 1 :igé de ~·f°,J,osu8r,
pl~menédcù. G,~e1
~
mois,
,ire

TOU1t_NcBUT

_ _ ,,,

sin,guliè~emcnt. gêné Fouché et, en attcndan t
qu _on put le !aire disparaitre comme Le Che\"al1er, il préférait, de beaucoup, le voir échapper aux. poursuites de ses agents i l'absence
de _ces chefs du complot allait permettre de
prescnter l~ vol du 7 juin comtnt' un simple
acte de brti;andage auquel la politique était
tout à fait etra,wère.
Ü? imposa do~c sil~nce aux baYarda"es du
nota1.re L~fc~vre, en proie à une incontÎucnce
Je denonciat10ns qu'il n'interrompait que pour
~e ~a~enter et maudire ceux qui l'avairnt entram: dans cette aventure; on modt-ra le zèle
d~ Ltequet à qui le préfet confia le soin de
"énéral de l'an:aire,
.
0
drcd1gcr
l ,le rapport
.
ce
ont! s acqmtta si bien que son volumineux
t:ava1l par~~ à Fouché assez « lumineux et
c1r~ons.1anc1c pour ètre soumis tel quel à Sa
~!aJestc 7 JJ. Puis on commença, sans hâte à
s occuper
du proces
, .· 1·1 1ali ait. mterro11er
.
' rt
f
con ronter, suiv~nt les formes, les qua;antes,ept pe~sonnes mcarcérées; de ce nombre
1accusat1O~ ne retint que trente-deux prérn~u.s, d?nt vrngt-trois étaient présents. C'étaient
Fl1crle, llarcl, Grand-Charles Fleur d'E- .
et L. c 11·mcey
·
prne
qui,· sous les •ordres d' \lia
avaient attaqué le chariot·, la ma rutsec
q · ,&lt;ln,
Ch
orn ray, sa fille et Je notaire Lcfcbne instigateurs
du crime.' Gousset , 1e vo1tur1cr
.• . ·
.1. 1
JJ.. exa_ndre. Bu&lt;Juet, Placène, Vannier, Lan~
gelleJ'
L
.. qut avaient recélé les fonds.
L' Chau ,e. 1
dante, e&lt;_&gt;mme complices, puis les aubergiste;
e . ouv1gny, d'Aubigny et d'ailleurs u i
avaient nourr.i les brigands. Les accusés ~bsents ou _fugllifs étaient d'.\ché, .\llain, Le
Lorault
fill
D dit la Jeunesse
.
• Joseph Buquet, 1a
t e
upont, pms des amis de Le Chevalier
:u de Lefebvre compromis par les révélations
D
,ae ce dermer : GCourmaceul , Révérend ,us• uss~y, etc.... renthe dit Cœur-de-lloi était
!11°r~ ~ la Conciergerie pendant J'enquête. Le
Jard,mcr
l 'é tait
.
. • 'd' de lime . de Combray , Cb't
ac,s
~uic1 e. que14ucs Jours après son arrestation
Q_uant ~.Placide d'Aché et à Bonnœil, on dé~
c1da ?u ils ne seraient point mis en jugement
et &lt;JU on. les l~a_du_irait plus tard devant une
commission mi_hta1re : on écartait manifestement du p~occs tout ce qui aurait pu lui
donner une importance politique.
,_Mme_ de Combray, édifiée enfin sur le genre
d rntéret
.
dque lm avait_ témoi"ne'
. o L.1cquet, et
menue
u
pays
des
,1/uswns
ou' 1e po 1·1cier
.
l' . . h .
avait s1. ab1le~ent" promenée, avait pu enfin
commumquer directement avec sa f 'Il .
so n filI s 1·imoI'con n' avait jamais approm·é,
am, •on·
se le ra~pelle, ses compromissions politiques
~t depnis la l\érolu_tion, il s'était tenu à l'écar;
e Tournebut.
. Mais,
, . à la première nouvc•Ile
. .
des. arrestallons,
. . ,aisant trê\'e à des r écnm1na
1
wns
trop
tac1les,
il
élait
accouru
s
fi
àp
•
e ner
,ouen po~r etr~ à portée de ,a mère el de
son . frère pmonmers.
. banB
. Les lettres qu•·t1 ec
.
.,gea1l arec
. onnœ,l,
, dès qu'il lui lut permis
11 er les detenus indiquent d 1
ue
conse1
d l'
d ,
•
, e a part
e un et e 1autre, un grand sens de la
tCahados). l.a déclaration à nous r11-1
Nl)CI Langlois, jardinier àn-é de ir,, e padr JactJUCS•
• •" . , o
,,., ans cmcura 11
. ,1
cl_os f euqu1er •. ,aug1r_ari!, cl Louis IJacheÙcr
taire, rue _de Sèn:es, a \augiranl, âgé de -9
1 proprie7. ,\rcluves nat;onalcs, p S\ 71.
aus.

�IDSTO'R,1.Jl

_______________________________________.,

situation, une irréprochable honnêteté et une
récipro11ue et profonde amitié. Cette famille,
que Licquel se plaisait à représenter comme
uniquement composée de gens haineux, libertins ou égarés, nous apparait, dans ces cor-

respondances intimes, sous un jour bien difCérent; les deux frères sont pleins de respect
pour leur mèrej ils témoignent à leur sœur,
malheureuse et coupable, un attachement
attendri; jamais un mot de reproches, jamais
une allusion aux faits connus et pardonnés :
tous sont ligués contre l'ennemi commun,
contre Acquet, qu'un::mimcment ils considèrent comme l'auteur de tous leurs maux 1 •
A son retour du Temple, fort des serdces
louches qu'il uait rendus, celui-ci était renlré triomphant à Donnay; il ne cherchail pas
il dissimuler sa joie des catastrophes qui accablaient les Combray, et il les traitait déjà
en ennemis vaincus.
On tint donc conseil : l'avis de Bonnœil et
de Timoléon, comme aussi celui de la mari .\rchivcs ,le la fami!IC' d&lt;' ~aint-\ïctor.

quise, était de tout sacrifier pour sauver
!lme Acquet; ils n'ignoraient pas que les
dénoocialioos intéresst!es du mari faisaient
d'elle la principale coupable et que !'accusation devait peser presque entièrement sur
elle. Ils résolurent de faire appel à CliaureauLagardc, auquel le périlleux honneur d'assi~ter, devant le tribunal révolutionnaire, la
reine ,Jarie-Antoinette avait valu un renom
illustr1 l.f! grand avocat consentit à se charf!er de défendre )lme Aquet : il enmp à
HrlUcn, pour étudier l'affaire, un jeune secrétaire nommé IJucolomLier, qui halJitait
ordinain:menl arec lui : cf - un intrigant,
se disant médecin i,, écrirait dédaigneusement Licquct. Ducolombier se flia à Rouen
et rornmf nça par examiner la filuation, plus
que trouble, de la fortune des Combray. Depuis 11lu~ieurs année!&lt;, lJ marquise, aux
abois, arait consenti à la vente de quelqucsun~s de ses propriétés; Timoléon dut requérir des inscriptions hypothécaires pour la
1

•

:.! ••hdiirl's dC" la famille de Saint-\ïctor.

cousenation des droits de ses sœurs et de
ses propre:i créances; el, tout autant pour
parer au désastre financier qui menaçait 1&lt;a
famille que dans l'espoir d'ètre utile à sa
mère en atténuant, par acte authentique. sa
responsabilité, il pro,·oqua et obtint, devant
le tribunal de Louviers, la mise en curatelle
de Mme de Combray•.
Un arrêt de la Cour de cassation du 17 moi
1808, dessaisissant de l'affaire la cour de
Caen, en avait attribué la compétence à la
cour de justice criminelle et spéciale de la
Seine-Inférieure. C'est donc à llouen que,
« pour c.,usc de sûreté de l'État», allait se
dérouler le procès 11ui, d'arance, passionnait toute 1a Normandie. La curiosité était
singulièrement excitée par ce crime c!1ra11ge,
commis par des clames de thâteau, et l'on
s'allcndait à des révélations surprenantes,
l'instruction apnt duré plus d'un an cl a)"ant
mobilisé une yJritable armée de témoins,
appelés tant de la région de Falaise que des
alentours de Tournebut.

(A suivre.)

G. LENOTRE.

r
1

r
~

•

�</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
          </elementContainer>
        </elementSet>
      </elementSetContainer>
    </file>
  </fileContainer>
  <collection collectionId="430">
    <elementSetContainer>
      <elementSet elementSetId="1">
        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
        <elementContainer>
          <element elementId="50">
            <name>Title</name>
            <description>A name given to the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560764">
                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="41">
            <name>Description</name>
            <description>An account of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560765">
                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
        </elementContainer>
      </elementSet>
    </elementSetContainer>
  </collection>
  <itemType itemTypeId="1">
    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
    <elementContainer>
      <element elementId="102">
        <name>Título Uniforme</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564089">
            <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="97">
        <name>Año de publicación</name>
        <description>El año cuando se publico</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564091">
            <text>1911</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="53">
        <name>Año</name>
        <description>Año de la revista (Año 1, Año 2) No es es año de publicación.</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564092">
            <text>2</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="54">
        <name>Número</name>
        <description>Número de la revista</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564093">
            <text>50</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="98">
        <name>Mes de publicación</name>
        <description>Mes cuando se publicó</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564094">
            <text>Diciembre</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="101">
        <name>Día</name>
        <description>Día del mes de la publicación</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564095">
            <text>20</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="100">
        <name>Periodicidad</name>
        <description>La periodicidad de la publicación (diaria, semanal, mensual, anual)</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564096">
            <text>Quincenal</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="103">
        <name>Relación OPAC</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="564111">
            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
    </elementContainer>
  </itemType>
  <elementSetContainer>
    <elementSet elementSetId="1">
      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
      <elementContainer>
        <element elementId="50">
          <name>Title</name>
          <description>A name given to the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564090">
              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 50, Diciembre 20</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="39">
          <name>Creator</name>
          <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564097">
              <text>Tallandier, Jules, Creador</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="49">
          <name>Subject</name>
          <description>The topic of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564098">
              <text>Francia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="564099">
              <text>Historia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="564100">
              <text>Memorias</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="564101">
              <text>Crónicas</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="564102">
              <text>Publicaciones periódicas</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="41">
          <name>Description</name>
          <description>An account of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564103">
              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="45">
          <name>Publisher</name>
          <description>An entity responsible for making the resource available</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564104">
              <text>Jules Tallandier Editor</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="40">
          <name>Date</name>
          <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564105">
              <text>20/12/1911</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="51">
          <name>Type</name>
          <description>The nature or genre of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564106">
              <text>Revista</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="42">
          <name>Format</name>
          <description>The file format, physical medium, or dimensions of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564107">
              <text>text/pdf</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="43">
          <name>Identifier</name>
          <description>An unambiguous reference to the resource within a given context</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564108">
              <text>2020584</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="48">
          <name>Source</name>
          <description>A related resource from which the described resource is derived</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564109">
              <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="44">
          <name>Language</name>
          <description>A language of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564110">
              <text>fre</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="86">
          <name>Spatial Coverage</name>
          <description>Spatial characteristics of the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564112">
              <text>París, Francia </text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="68">
          <name>Access Rights</name>
          <description>Information about who can access the resource or an indication of its security status. Access Rights may include information regarding access or restrictions based on privacy, security, or other policies.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564113">
              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="96">
          <name>Rights Holder</name>
          <description>A person or organization owning or managing rights over the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="564114">
              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
      </elementContainer>
    </elementSet>
  </elementSetContainer>
  <tagContainer>
    <tag tagId="36452">
      <name>Docteur Max Billard</name>
    </tag>
    <tag tagId="36467">
      <name>Escritores franceses</name>
    </tag>
    <tag tagId="36476">
      <name>Frantz Funck-Brentano</name>
    </tag>
    <tag tagId="36397">
      <name>Frédéric Loliée</name>
    </tag>
    <tag tagId="36483">
      <name>Georges Cain</name>
    </tag>
  </tagContainer>
</item>
