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PR()POS DES TIIÉORTES

Le Dirrction retuil chaquic matin de 111 a J ~ iJ la Revue, 29, Hue d'..\st.1rg.

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Les ouvrages envoyfs pour compte-rendu doivrn l etre adressés impersonnellemeol
exem plaire.

D'EINSTEIN

a la Revue, en do u Lle

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Reprodud_ion_ et tradu•~tion d•.)S ceuvres et illu~trali_ons pu_bliées p;u • l'Esprit Xouveau, in terdites pour
tous pays, citat1011s du pré:,ent numh-o autor1sfrs uvec u1dicat1011 de souree.

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Les: manuscrits ne sont pas rt?tournés, Jt,s aut.eurs non avisés daos le délai de deux mois de l'acceptation
de leurs ou,·rages ;&gt;euven t lt&gt;s reprendre lU bure:i.u Je la Re,·ue oU ils resten ta leur disposilion penclanl
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LES üRAVURES ORIGINALES sur GRANOS PAPIERS DE FIL, V1::LJ:NS OU VERG:t.s.
Ces 1CO exemplairea sont numérotés de 1 A 100 et portent
IMPRIMÉ, LE NOM DU SOUSCRIPTEUR
Le priviltge du mime numero de série est garanti au sou■criptear pendant toute la du.rée de so,a
a bolUle:rnrn t.
Cette édition com~orte de plus:
DOUBLE SUITE DES GRAVURES ORIGINALES
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11
11
BOIS ORIGINAUX
)&gt;
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u
POCHOIRS, ÉTATS
QUADRUPLE SUITE DES ETATS DES TIRAGES EN COULEUR

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E'n rours de ¡,uUiratic,n. 1nua oara.nt~Mna d'appúrllr&amp; cetttédilion tou.senrichisaem1mts et parf~tionnvnerua dési •
rabies, tenant a t,onnrnrd'en.fa1ret.1ne magnifí1juecon6"tion:•une naleur bibliophiliqu.e l~s importante, unobjel uni,¡ue.

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a 100.

Par exception, en raison de leur particuliére ,;aleur hibliopbilique, la souscription aux numéros de rérfe 1 et 2, tirés sur iJeur de fotme, est de 1.000 francs pour l'année.

de curiosité gé_nérale, exploi~ées pa'. l_es spéciahstes et les vulgar1sateurs, les theories d Emstem entrainent une conception générale du monde. S'il appartient au savant de développer les équations mathématiques
qui en offrent un symboleclair pour laminorité des esprits.ilapparticnt a la critique de discerner l'attitude mentale alaquelle
ell e c·orrespond, le processus psycholcgique qu'elle suppose.
Deuxsystémes dumondeprécedentcelui d'Einstein: le systéme de ropernic, fondé sur un ensemble de calculs a partir de
données astronomiques, et qui oppose d'une maniere définitive
l'ordre d'un univers au macrocosme du Moyen Age chrétien.
Le systéme de i\'ewton, fondé sur la découverte d'une loi
purem;nt physique, la loi de gravitation universelle. Ce sys-

O

BJET

'º

�720

L'ESPRIT NOUVEAU

teme porte les esprits a donner une va]eur moindre aux observations astronomiques et a l'établissement de lois mathématiques des mouvements célestes, qu'a la recherche de lois
physiques a partir d'observations et d'expériences faites,
depuis Galilée, a la surface de la terre.
Or, a nouveau, délaissant les concepts concrets du physicien.
le systeme d'Einstein tend a faire de la pensée mathématique
le pivot de la science_ En cela, il suppose une attitude intellectuelle assez proche de celle de Copernic. Mais en meme temps,
l'état actuel des sciences oblige Einstein a prendre la physique
newtonienne pour terme de comparaison. Tant il est vrai que
l' activité scientifique est trop complexe pour permettre d' établir des liaisons simples ou des filiations, ou meme une filiation
entre les systemes du monde. Cette implication des sciences fait
d' ailleurs l' originalité des propositions fondées sur le j eu réci pro.
que de données mathématiques et de données expérimentales

En effet, le systeme d'Einstein suppose la convergence et
comme la concentration en un cerveau mathématique, des différentes discipl"nes scientifiques au cours du x1x0 siecle. 11
serait sans doute difficile d'en suivre et d'en décrire les phases,
les détours, car, aux yeux du savant, la science n'offre guere
d'aspects primordiaux imposant une direction aux recherches,
et, d' autre part, les aspects épisodiques qui échappent au
critique ont parfois une puissance de suggestion qui les rend
essentiels.
Mais on peut du moins insister sur ce fait que les démarches
mises exclusivement en lumiere dans les expositions d'Einstein (1), ont été fécondées par l'électromagnétisme et la physique moléculaire.
(1) « Ubcr die spcziclle und die allgemeinc relativitats theoric •· Gcrncinvcrstanclig
von A. Einstein. (Fried. Vierveg et Sobn, Braunschweig, 1920.)

A PROPOS DES THÉORIES D'EU.STEIN

72.l

La physique prend, au :xrxe siécle, en f aisant, a l'exemple
de la chimie et de la biologie, un usage a peu pres exclusif des
laboratoires, un caractere expérimental qui permet, au moment de la découYerte de l'électrornagnétisme, de faire entrer
le probléme d~ la lumiere dans une'phase nouvelle. Aux hypotheses de DESCARTES, HuYGHE~s, XEwToN et EuLER (1),
sur les conditions du mouYement de la lumiere, aux observations de RoE~IER et de F1zEAU sur les vitesses de la lumier&lt;',
s'adjoignent les éclaircissements apportés par la découverte de
1L.\XWELL qui permettait d'identifier la nature de la lumiere,
et celle eles phénoménes électro-magnétiques. Ils demeuraient
insuffisants toutefois a rendre compte de la valeur de l'hypotbése physique d'un éther qui restait nécessairement associée a la solution du probleme de la lumiére.
II fallut l'hypothése de LORENTZ, sur l'existence d'un temps
local (2), qui donnait une interprétation des résultats contradictoires obtenus par l'observation expérimentale des vitesses
de la Iumiére, pour permettre a Einstein de développer un
ensemble d'intuitions mathématiques qui devaient etre le
point de départ de sa nouvelle conception du mouvement universel. D'ailleurs, l'hypothése de LoRENTZ, replacée dans
l'orientation conceptuelle de l'époque, équivalait a une application particuliere de la notion d'un temps scientifique que les
géométries a quatre dimensions avaient introduite. Elle restait
le témoignage d'une grande tradition physico-mathématique
qui ne provoque pas les expériences, mais se confíe en toute
sécurité aux rlémarches mathématiques et demande aux seules
observations astronomiques une vérification.
D'autre part, il importe de retenir qu'Einstein fut, pendant
un temps, préoccupé de rendre compte, au moyen de vues
théoriques, des mouvements bro·wniens (3), et qu'ainsi la
(1) C'f. E1,1.En: Lettres el une pri11cesse cl'Allemagne (1760). 1-64, etc.
(2) Cf. L. FAam; : Les Théories d'Einstein (Payot).
(:3) Cj. J. P1mR1:s; : Les .1tomes, p. J;;&lt;;.

�722

L'ESPRIT lliOl. VEAC

notion de macrocosme inséparable encore chez Copernic des
préoccupations astronomiques fait place, dans l'explication
d u mouvement universel, a des préoccupations expérimentalEs,
inséparables de la notion récente de microcosme.
** *

L'élaboration d'éléments apportés par des courants se
dépla&lt;;ant simultanément dans des directions différentes, mais
retenus et fixés par le symbolisme mathématique, aboutit chez
Einstein a la constitution d'une nouYelle physique du mouvement universel. Cette physique du mouYement demeure encare
organisée autour de la notton fondamentale de gravitation,
qui devient pourtant plus complcxe et, disent les einsteiniens,
plus complete.
Mais dire qu'une nouvelle physique du rnouYement est
constituée, reYient a dire d'une maniere beaucoup plus précise qu'une nouvelle mécanique uniYerselle est constituée.
:i\'.os habitudes de pensée nous portent a remarquer en premier lieu que to~t probleme du mouYGment peut se ramener
a la considération de deux termes fondamentaux: l'Espace et
le Temps.
C' est une conception logique, qui s' aecorde tres bien avec le
point de vue de la mécanique classique, mais qui est impropre
rendre compte de la mécanique einsteinienne.
En effet, dans la mécanique classique, toute l' attention est
portée sur le terme espace. On prend successivement des portions d' espace. et le facteur temps intervient pour exprimer
les déplacements de mobiles, observés dans chacune de ces
portions. Le tem'ps est mesuré en fonction del' espace parcouru.
Les rapports de temps et d' espace sont exprimés par les vitesses. On peut observer toutes les yariations possibles d'un
rapport espace-temps, a partir d'un mobile doué successivement de vitesses différentes ; on peut ensuite, au lieu de

a

A PROPOS DES THÉORIES D.EllliSTEIN

723

considérer un seul rapport espace-temps, considérer plusieurs
rapports espace-temps, variant simultanément ou indépendamment les uns des autres, et, dans tous les cas, établir un
certain nombre de comparaisons entre les états de ces divers
rapports espace-temps, a divers moments. Pour prendre un
exemple concret, nous supposerons avoir trois montres a considérer, une premiére que nous dirons convenablement réglée,
une deuxiéme qui devra promptement marquer un retard, et
une troisiéme qui prendra sur la premiére une avance considérable. Si nous suivons la marche de ces montres, qui ne sont
chacune autre ehose que l' expression d'unrapport espac e-tcm ps,
nous établissons une série de termes de comparaison entre les
rapports successifs espace-temps des trois montres. De l'établissement de ces termes de comparaison, nous ne pouvons rien
conclure d'autre que la possibilité de les établir; de comparer-,
autrement dit, avec la précision que permettent les mesures
physiques, la marche de trois montres différemment réglées.
Nous avons supposé que l'une des montres était convenablement réglée, c'est-a-dire mesurait avec une régularité suffisante
notre tem ps social. Supposons un instant que cette montre soit
aussi mal réglée que les autres : nous serons amenés, pour
avoir une mesure approximative du temps social, a établir une
moyenne des données des rapports espace-temps pour les trois
montres, ce qui revienta établir un seul rapport espace-tem ps.
Le point de vue d' Einstein met en lumiére que l' attitude du
physicien classique se raméne a ceci : lorsqu'il expérimente,
d'une partil est préoccupé de l'espace sans tenircompte de son
propre mouvement, et il en résulte que la notion commune de
l'espace est dominante pour lui; d'autre part, il emploie pour
temps un temps social, qui lui parait étre un facteur accessoire
en quelque sorte, destiné seulement a.lui permettre des mesures.
Nous avons vu comment les rapports espace-temps, établis
dans ces conditions, équivalent a autant de petits systémEs
clos, dont les termes sont seulement comparables les uns aux

�724

L'ESPRIT ::.-ot· YEA.l:

A PROPOS DES THÉORIES D'EINSTEH\

autres. De semhlahles constatations ne pouvaient done permettre de pousser assez avant l'interprétation des phénomenes. Le systeme newtonien du monde, qui n'était qu'une
image agrandie de cette mécanique terrestre, ne rendait pas
suffisamment compte des prohlemes du mouvement universel,
dans la mesure meme ou la mécanique classique ne rendait
compte du mouvement de la lumiere qu'avec le secours d'hypotheses. Et, malgré ces hypotheses qui pouvaient apporter
en apparence une solution au prohleme delalumiere, la notion
ele vitesses, telle que pouvaient la donner les rapports simples
espace-temps, demeurait impuissante a éclairer les expériences
contradictoires sur les vitesses de la lumiere.
Le développement de la spéculation mathématique avait
déj a permis aux physiciens, dans le cours du x1x0 siecle, de
renoncer a admettre une trop grande rigueur des propositions
newtoniennes et les avait incités a porter leur attention, en premier lieu, sur la vitesse de la lumiere, facteur du mouvement
universel.
Les réflexions d'Einstein ont confirmé cette tendanee, et
obligent d' admettre d'une maniere définitiYe que ce sont les
expériences rnr la vitesse de la lumiere elles-memes, qui doivent
nous renseigner sur la valeur des notions anciennes d'espace et
de temps jusqu'alors a !'origine des considérations sur les
vitesses.

matiques d'Einstein, maintenant vérifiées, permettent de
dégager cette conclusion : La lumiere a une masse. Elle obéit
clone a la loi universelle de gravitation.
Mais si Einstein a ainsi trouvé le moyen d'intégrer les phénomenes lumineux dans la physique newtonienne du monde,
sans qu'il soit hesoin• d'hypothese, il importe de comprendre
que la loi fondamentale de 1'EWTON sur l'état de gravitation
universelle a perdu de ce fait sa rigueur apparente. Un déplacement du systeme s'est opéré.
En second lieu, un renouvellement s'effectue dans les
príncipes directeurs de la pensée physico-mathématique. Nous
pouvons dire, des que nous prenons un moment du mouvement
universel pour donnée primordiale, sans préjuger de notre
situation dans l'univers a ce moment, au li€U de poser a partir
des deux termes fondamentaux espace et temps avec la valeur
que leur donne le sens commun, un probleme de mouvement,
que nous sommes en train de passer des conceptions de la
mécanique classique a la mécanique einsteinienne. Nous renongons aux concepts sociaux de temps et d'espace dont s'était
accommodée la mécanique classique : la spéculation mathématique nouvelle appuyée sur les observations expérimentales,
est orientée de telle sorte que la distinction d'un concept
d'espace et d'un concept de temps a en réalité disparu : c'est
ce que l'on paut exprimer, d'une maniere nécessairement imparfaite puisqu'elle reste en dehors du symbolisme mathématique, en disant que le temps a la valeur d'une dimension.
C'est ce qu'indique encore, dans l'exposé d'Einstein, la suhstitution de systemes chrono-spatiaux aux rapports simples
espace-temps de la mécanique classique. Au lieu du temps
social, considéré jusqu'alors comme temps universel, nous
sommes amenés a reconnaitre l'existence de temps innombrables, fonctions des mouvements eux-memes innombrables
d'un univers que les lois trop simples de la physique newtonienne permettaient de calculer seulement avec une approxi-

*
*.*

Ce bouleversement réalisé par Einstein dans les données
d' une mécanique universelle ne peut manquer d'avoir des
répercussions considérables dans la science, et dans la réflexion
philosophique.
En premier lieu, le probleme de la lumiere se trouve résolu
en meme temps que disparaissent les discussions sur l'exis:tence ou la non-existence d'un éther. Les inductions mathé-

725

�72G

L'ESPRIT NOUVEA.U

A PROPOS DES THÉORiES D' El).STEI:X

mation insuffisante, et, pour ainsi dire, dans la limite des
besoins de l'humanité. La synthese conceptuelle qu'Einstein a
tentée, met en valeur I'insuffisance de notre notion et de notre
mesure sociale du temps pour développer une conception
physique du monde qui soit conforme a de nouvelles données
expérimentales de Ja science. 11 fallait atteindre a une notion
nouvelle du temps qui devait bouJeverser un ordre de concepts
plus anciens.
Il y avait la une nécessité, pressentie longtemps avant
Einstein, explicable par l'état général des sciences del'époque,
nécessité dont témoignent les tentatives de géométries a
quatre dimensions, l'inquiétude des physiciens qui cherchaient a ramener les forces révéJées par l'éJectro-magnétisme
au principe d' action et de réaction, les intuitions de Lorentz.
la possibilité que pouvaient pressentir les physico-chimistes
et les biologistes dans leurs laboratoires, d'un entier renouvellement conceptuel de la science en dehors de l'influence des
concepts quotidiens de la vie sociale, les réflexions critiques
d'HENRI PorncARÉ, qui posaient un probleme de la re1ativité
générale de notre monde physique, et qui sont d' autant plus
curieuses qu'elles nous montrent comment, avant les audaces
mathématiques d'Einstein, la clairvoyance ne pouvait etre
complete par la seule raison qu'une compréhension nouvelle
du temps ne parvenait pas a se fonder (1).

dantes de l'homme, possédant un caractere d'absolu (1). Elle:entrainent peut-etre alors la dissociation croissante de l'activité scientifique et de !'ensemble d~s autres modes de l'activité humaine, y compris la spéculation métaphysique contemporaine. Car, si la critique interne de la science effectuée par
H. PoINCARÉ rendait hésitant sur la valeur qu'un savant doit
attribuer a la découverte du temps psychologique par BERGsol\', il semble que l'admission du temps comme dimension
de l'espace, mette fin a ces hésitations et interdise tout rapprochement conceptuel - qui ne serait pas simplement verbal
et dia1ectique - entre l'reuvre de BERGSON et la physique
contem poraine.
En présence d'une révélation conceptuelle aussi considérable que celle d'Einstein - encare qu'Einstein nous mette
en garde contre une extension systématique de ses idées - il
est humain d'incliner a juger moins de la valeur des idées
que de leur opportunité.
Nous ne devrons pas oublier toutefois, quelles que soient les
répercussions immédiates des nouvelles théories, que ce sont
les observations positives de MAXWELL, une hypothese particuliere faite par LoRENTZ, la découverte des électrons qui
servirent de fondement, dans l'histoire de la science moderne,
a l'élaboration de nouveaux symboles mathématiques. Nous
ne devrons pas oublier que les raisonnements mathématiques,
sans correspondre exactement a l'élaboration discontinue des
connaissances expérimentales, les rejoignent sans cesse, composent avec elles et combinent leurs méthodes avec les méthodes instrumentales.
L' reuvre d'Einstein en effet rappelle que seul l'équilib1 e
entre les méthodes mathématiques et les m~thodes instrumentales est la garantie de la science.
PAUL LE BECQ.

*

* *
Si la science, avec Einstein, se constitue bien autour d'um
notion nouvelle du ~emps, en dehors des notions communes
créées par les milieux humains pour satisfaire a des exigences
sociales, elle cesse d' etre relative. Les notions qu' elle met
en reuvre demeurent autant de notions physiques, indépen(I)

Cf. H. Po1~CARÉ: in

Valeur de la Science, la mesure du temps.

r

(1) Cf. ~lIND, vol. XXIX, u 0 llO: Co111111tmicationau111eeti11gáOaford, 5sepl. l!ll 9,
du professeur Eddington.

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LA LlJMIERE
LACOULEUR

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(Suite) (1)

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vous présente une des courbes les plus intéressantes de la
physiologie des sensations (fig.10, n° 2); c'estlacourbe,
f
d' Uhthoff, de la sensibilité aux changements de teinte ou
auxchangements de dur¿e de vibration, sensibilité mesurée par

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les rapports ~ \ !::i). représentant la plus petite différence per-

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ceptible de teintes pour les A marqués sur l'horizontale. Vous
voyez que cette sensibilité a des durées instantanées est
minima aux confins du vert et du jaune, maxima aux confins
du bleu et du vert, maxima encore, mais moindre que lors du
premier maximum, aux confins du jaune et de l'orangé.
Cette sensibilité aux durées instantanées doit etre distinguée
de la sensibilité aux temps notables dont je vous ai entretenus
jusqu'ici ; elle nous explique la petitesse singuliere de la puissance mécanique qui déclenche le mínimum perceptible du
vert. Vous voyez que les valeurs de la sensibilité ..!:._ sont
/:1).

'

1

beaucoup plus petites pour le violet (A= O, 4) et le rouge (A= O, 65)
que pour le vert 0,55; la durée de déclenchement du vert doit
..!.!!:!..._ , dont le numéradone etre plus grande; la puissance seconde
teur est plus petit pour le vert en raison de sa plus grande sensi(1) Voir le précédeot numéro de la Revue.

Fig. JO. -

I. Caurbe de la sensntion au changwient de teinte. 11, 111, IV. Sensibilités
Jr•, 2•, 3• au changement de teinte.

�730

L'ESPRIT NOUVEAU
LA LUMIERE, LA COULEUR ET LA FORME

bilité a l'énergie, doit done diminuersensiblement, puisque le
dénominateur qui marque la durée augmente beaucoup.
De cette courbe de sensibilité on peut déduire lacourbe des
sensations en fonction des durées instanstanées: c'est le n° I de
la fig. 10 et les courbes des sensibilités seconde et troisieme; re
sont les courbes III et IV.
La sensation un peu intense de toute couleur, sauf le vert,
est suivie de la sensation subjective d'une couleur, &lt;lite complémentaire, car la somme_ de ces deu.'C sensation~ équiva~t a
une sensation de blanc. Si deux couleurs sont JUxtaposees,
chacune se teint apparemment de la complémentaire de
l'autre. Ce contraste des couleurs a été illustré brillamment
par les maitres impressionnistes: c'est le phéno~ene dont
vous avez a tenir compte le plus souvent dans la pemture.
Voici, enµ, les 11. des couleurs complémentaires:
Rouge ...... 0,6562
Orangé rouge 0,626
Orangé ..... 0,6823
Orangé ..... 0,5995
Orangé j aune 0,5876
Jaune ...... 0,5777
Jaune .. . ... 0,5728
Jaune ...... 0,5707
Jaune ...... 0,569
Jaune ...... 0,5681
Jaune ... . .. 0,5663

Bleu vert .....
Bleu vert .....
Bleu vert .....
Bleu vert .....
Bleuvert .....
Bleu .........
Bleu .........
Bieu .........
Bleu violatre ..
Bleu violatre..
Bleu violatre ..

0,4852
0,4846
0,4836
0,4818
0,4789
0,4739
0,4693
0,4648
0,4604
0,4521
0,4404

La courbe nº IV nous apprend ce que sont les complémentaires · en recherchant ces 11. sur la figure, vous constatez que
ce sont des sensations de fréquences, dont les sensibilités troisiemes sont designecontraire; par exemple, les or~ngés-jaunes
ont des sensibilités négatives, au-dessous del'hor1_z~1:t~le, tai:dis que les bleus verts e~ les bleus ont des s?ns1b~1tes pos1tives, au dessus de l'hor1zontale ; ces sensat10ns s annulent,
parce que proporti_oi:melles a des s~nsibil~tés inv:erses..
Vous retrouvez ic1 la grande 101 de 1 auto~regulat10n.. La
sensation de blanc est, dans cecas, une sensat1on proport10nnelle a deux sensibilités inv:erses ; et telle est sans doute la

7:11

définition générale du blanc, qui nous faisait défaut. Comme
vous le voyez, le vert jaune n'a pas de complémentaire. Sa
sensibilité seconde (courbe n° III) est successivement négative
et positive ; sa sensation doit done avoir les memes propriétés
que le sensation de blanc ; e' est bien ce que nous savons ; elle
se complémente elle-meme; c'est pourquoi elle n'a pas de
complémentaire.
Les sensibilités

A11.

U/,

sont = 681, pour 11. = 490 µµ, et = 659

pour 11. = 580 µµ: ce sont les maxima; e~les sont tres i~férieures
a celles des réseaux et des prismes, qm peuvent at\emdre respectivement 1 million et 100.000.
, . ,
... ,
Chacune des six couleurs est caracter1see par sa sens1b1hte
troisieme; le rapport 1,085 de leurs "A extremes représente
une période analogue a }'octave de la musique. La théorie physiologique des couleur.3 n'est qu'un chapitle d'une théorie
aénérale des vibrations, dont font partie les odeurs et les
saveurs ; il est possible de calculer ces sensat10ns en partant
des "A infra-rouges, émis par nos récepteurs et absorbés par les
corps sapides et odorants. Les champs olfactif et sapide commencent au "- = 687, précisément ou finit le champ coloré
efficace.
!")

•

***
Je ne vous ai parlé jusqu'ici que de lumieres colorées. Voici
des papiers irisés qui les produisent par interférence, grace a
des lames extremement minces, déposées a leur surface : ces
épaisseurs provoquent, entre le rayon réfléchi a la surface de
la lame et le rayon qui en émerge, des différences de marche
del' ordre de grandeur des "-: d' ou des couleurs.
.
II y a trois autres especes de couleur.s : 1° des couleurs p1gmentaires; 2° des couleurs pigmentaires, cornpliquées d'interférences et de diffraction ; 3° des couleurs purement physio.
, . ,
,
.
logiques.
Les couleurs pigmenta1res sont caracterisees par la ~eflex10n
ou la transmission de lumieres colorées, apres absorption de la
portion complémentaire de la lumiere blanche incidente. _Un
corps est jaune, parre qu'il absorbe toutes les complémenta1res

�732

L'ESPRIT NOUVEAU

LA LU)lIERE, LA COULEl:R ET LA FOR:llE

des jaunes, c'est-a-dire les bleus et qu'il ne laisse passer et ne
réfléchit principalement que du j aune. Pour caractériser un piO'ment, il faut mesurer les intensités i des " qu'il transmet ~t
on rapporte ces intensités a celles I, que ces " ont dans la
lumiere blanche. Une courbe, comme le n° 1 de la fig. 11, représente un pigment pur, caractérisé par un maximum, tres
précis pour un seul ": les courbes 2 et 3, avec plusieurs rnaxima
ou un rnaximum tres flou, représentent des pigments impur3,
c' est-a-dire les pigments usuels. On figure d' ordinaire les
bandes d'absorption; ces spectres dépendent de la température, de la concentration, de la composition chimique : c'est
tout un monde.

rée : autrement dit, une meme apparence colorée résulte de
deux ~pparences coloré~~' identiques avec elles-memes, quelles
que s01ent leurs compos1t10ns. Maxwell admet qu'il y a trois sensations élémentaires correspondant aux
O¡.,.630; Oµ. 528,
O¡.,. 467 qui, mélangées dans des proportions convenables, donnent du blanc. Ces,. se confondent sensiblement avec ceux que
nous avo ns été conduits a considérer comme les" frontieres communes ~º de l'orangé et du rouge; 2° du vert et du jaune;
3° du v10let et du bleu, cl'apres les courbes de sensibilités aux
durées instantanées ,ibratoires. Maxwell aclmettait encare
que toute radiation simple produit simultanément les 3 sensations en proportions différentes : ce qui est certain, si l'on
observe que ces sensations sont des sensations frontieres et si
l'on in_troduit les complémentaires. Ceci posé, on assimile les
sensat10ns fondamentales, avec des coefficients cl'intensités,
a des masses placées aux sommets d'un triangle équilatéral
et l'on place les couleurs résultantes aux centres de gravité
des masses considérées. L'expérience confirme ces calculs tres
complexes.
. On n'obtient pas naturellement la meme approximat10n pour les ªJ?~arences colorées d'un pigment quelconque
par la superpos1t10n sur la rétine des couleurs de trois pigments : rouge-orangé, vert, violet. Ce défaut est sensible encare
da_ns les d~rni_ers essais de photographie pigmentaire. II y a des
ra1sons theoriques de penser que la solution de ces difficultés
serait dans l'addition d'un 4° pigment élémentaire convenable.
Il viei:t d'ailleurs se greffer des complications d'ordre photo~rapluque. La photographie ne peut etre une reproduction
r1goureu~e des mtensités lumineuses incidentes: en principe,
la quan~1té d' argent réduit par centimetre carré de plaque est
proport10nnelle a l'absorption du gélatino-bromure; celle-ci
est pr_oporti?1;nelle, non a. l'intensité, mais au logarithme de
cette mten~1~e, ce défau~ pouvant d'ailleurs etre atténué par
tous les art1fices de la cmsine photographique.
Le~ couleurs de la vie sont, en général, compliquées de diffract10n, dues a des milieux troubles: la coloration bleue de
l'iris est due aux impuretés de l'humeur aqueuse qui le baigne
dans _la chambre anté~ieure de l'ceil; comme le ciel, qui est
bleu a cause des pouss1eres atmosphériques, la peau, avec ses

"(

f

1.

11--.....-----

f

i,

f
ti-------

J.

Fig. 11. -

Courbes de trans111issio11 de couleurs pi!{mentaires.

En s'ajoutant, les lumieres colorées tendent vers le blanc,
tandis que les couleurs pigmentaires tendent vers le noir. Si
vous broyez l'un avec l'autre du bleu de ·cobalt et du jaune de
chrome, vous obtenez un vert : e' est la couleur des radiations,
communes aux deux corps: des lurnieres jaunes et bleues relativernent pures donnent du blanc, comme nous l' avons vu ; ce
sont des complémentaires. Sur les secteurs d'un disque rotatif
juxtaposez alternativement du jaunc de chromo et du bleu
de cobalt; a la rotation, vous obtenez un gris : il y a la mélange
de lumiere et aussi mélange de sensations, en raison de la persistance des impressions (le vert ne persiste pas). C'est le
grand mérite technique du pointillisrne d'avoir substitué, au
« cambouis » des mélanges pigmentaires sur la palette, des
teintes claires, provenant du mélange, sur un meme point de
la rétine, de deux lumieres colorées, réfléchies par deux surfaces contigues.
L'reil ne distingue pas la composition d'une apparence colo-

"=

733

�73'1

L'ESPRIT :\'OPVEAU

•
LA LUl\lIERE, LA COULEUR ET LA FOR:\IE

1

,
1

1
1

' 1

1

granules pigmentaires, réfléchit les tres petites longueurs
d"onde et ne laisse passer que les grandes. En somme, les
peintres sont bien malheureux ; ils emploient des tubes que
leur fournissent des industriels, que nous supposons consciencieux, et avec cela ils doivent reproduire le bleu du ciel, les
verts et les bleus des eaux, les tons de chair, etc. Un papier
hlanc ne réfléchit guere que 60 fois plus de lumiere qu'un
papier noir, tandis qu'ils peuvent avoir affaire a des éclairements variant de l a 1 million. Vous voyez la part de l'artifiee en peinture et combien serait illusoire la prétention de
vouloir reproduire la 'i\' ature. La peinture ne peut etre qu'une
interprétation de la nature par un systeme nerveux.
J'ai fait des efforts persévérants pour obtenir des pigments
&lt;'Ompliqués de diffraction. Je vous présente des échantillons
de ces colorations a cóté des teintes primitives {l). Voici des
teintes obtenues par addition a la teinture de traces de décolorants ; elles sont notab]ement avivées. Ici virage et luminosité plus grande, par addition plus sensible de décolorants :
la décoloration ajoute du blanc et augmente relativement
davantage les intensités des radiations les plus faibles dans
la couleur primitive, comme on le constate au spectrophotometre; d'ou virage. En diluant une solution colorée, on ajoute
du gris. Enfin, voici de nouveaux virages de teintes, par addition de milieux troubles et de décolorants. Les couleura virent
légerement avec l'incidence, ne sont pas les memes par transparence et par réflexion, ont un pouvoir spéculaire et présentent une plus grande intensité des bleus et des violets aux incidences rasantes. Ces colorants sont applicables a la peinture.
11 y a enfin des coulems purement physiologiques : pour les
montrer a un auditoire, il faudrait étudier une installation.
qui peut-etre ne donnerait rien. Ceci est un toton, avec lequel
je fis connaissance, il y a longtemps, a Londres, dans la boutique d'un marchand de savons célebre ; il avait été inventé
par un j ournaliste de Colchester, Ch. Benham. Les disques pré1'.ientent une moitié noire et une moitié blanche: sur celle-ci,
4 groupes dé trois ares de cercle concentriques de 45°, dont les
rayons décroissent de la périphérie au centre, a partir du haut,
111 \ºoil' Rern1e des _¡lJatih-es coloranles, tome XI, 1\1117.

735

. 1 voit asa gauche (fig. 12, nº 4). Si
pour un observateur qm es
des aiguilles d'une mon1'on fait tourner le toton dans le ste~sques présentent pour une
1 4
es d' ares concen r1
' .
tre, ~s .group l'
t d cercles colorés de teintes mtenses
certame v1tesse, , 3:sphe~ . e centre . rouge J. aune, vert, bleu.
t d 1 per1p erie au
·
'
•
·
·
qml'son
, etourner
a
Si
on fait
le toton dans le sens inverse ' la s1tuat10n

Fig. 12__ Le toton chromogene.

des couleurs se renverse et les teintes, toujoui·s de la ptt1,:;
rie au centre, sont l_e bleu, ~~ :e~!' ~!Jt:~n~~;;:~~~~diquent
fait tourner en sens mverse u . 1
~ ramme 12 deme
les fleches extérieures de la f1g. 2 du td1ag 't t a cóté l'une
1
oitiés noires de chaque to on e an
d
!:ti:~tre~::Voit rouge ala périphé~1
á
a part~r d?_haut les totons tourn:nd ~ls tournent du noir au
la pér1pte!1~, ro~~:;~:~tr~~xilication de ces phénomenes.
en ou / oeCJa, qm. est au centre de la rétinP et
blanc.
La
tacheo~ci
Jaune
u le

º\~~,:•~";.:\~• ~~';;'

�,.
736

L'ESPRIT NOUVEA"G

lieu de fixation des objets dans la vision directe, n'est sensible
qu' au rouge et la périphérie de la rétine n' est sensible qu' au
bleu. Or, il y a tropisme pour l' c;eil del' ombre vers la lumiere,
du noir au blanc ; ce sens des mouvements del' reil est conforme
ou non au sens de rotation du toton ; il est conforme pour les
totons inférieurs de la fig. 2, contraire pour les totons supérieurs. Dans le premier cas, l' reil suivra les mouvements du
toton et finalement la f ovea se fixera au centre, ou la vitesse
est nulle; elle ne pourra voir que rouge, puisqu'elle n'est sensible qu' au rouge ; on verra bleu a la périphérie. Dans le
deuxieme cas, pour les totons supérieurs, le tropisme de l'reil
étant de sens contraire a la rotation du toton, l' reil est sollicité
par deux forces de direction contraire ; il se fixera done a la
périphérie, ou il est immobilisé; les ares périphériques seront
rouges et les ares centraux, bleus. 11 est possible de fonder sur
ces apparences des indicateurs de vitesse (fig. 3) : elles interviennent encare dans d' autres conditions et nous renseignent
sur les tropismes de la fo vea.
(a

suivre.)

CHARLES HEXRY
Directeur du Laboratoire de Physiologie
des Sensations, de la Sorbo1111e.

LES TENDANCES :NOUVELLES
DE LA

LITTÉRATURE TCHEQUE
y a cent ans que l'esprit tcheque, grace aux écrivains éminents,
patriotes convaincus, tantot Tcheques tantot Slovaques, s'affranchissait lentement du joug allemand qui fut une des plus tristes
eonséquences de la malheureuse bataille de la Montagne Blanche en 1621.
Les premiers poetes dignes de ce nom appartenant a eette renaissance
nationale, unique peut-etre dans l'histoire de l'humanité, Tchelakovsky
et Makha, virent leurs oouvres publiées seulement _apres 1830. Comment
ne pourrait-on pas admirer alors cette force vitale de la nation qui, dans
les ehaumieres de la campagne, asu survivre aux poursuites de tout genre
pour éclore surtout vers la fin du xrxe siecle, dans les oouvres littéraires
qui ne le cedent enrien aux chefs-d'reuvre des littératures européennes.
Les lettres tcheques ont répondu en effet a tous les mouvements littéraires ayant eu leur école Romantique, Naturaliste, Symboliste, Décadente et Moderne. Toutes ces écoles se recommandaient volontiers de
l'influence franc;aise qui a su leur donner toute autre orientation que celle
qui s'imposait jusqu'ici. Ainsi les écrivains tcheques, affranchis par }'esprit latín de l'influence germanique trop exclusive, se "trouvaient beaucoup plus a meme de suivre leur propre voie qui était le chemin des
manifestations de l'esprit tcheque pur.
La guerre venue, les relations des écrivains tcheques avec le monde occidental de lettres furent naturellementinterrompues, mais l'évolutionlittéraire en Boheme s'est montrée assez forte au point de se passer de l'irnpulsion qu'elle recevait de la-has; les poetes Toman, Dyk, Theer, pour
ne parler que de ceux-ci, l'ont admirablement démontré.
Toutefois il sera intéressant de démontrer plus exactement au nom
de quels príncipes philosophiques se fait l'évolution des jeuncs autrurs

I

L

�738

L'ESPRIT )iQCYEA.C
TE~DANCES ~OUVELLES DE LA LITTÉRATURE TCHEQUE

tcheques et quels en sont les príncípaux leaders. Cela nous améne a parler
avec mon ami Hartl de Míroslav Routté et de Stanislav K. NeumannP
qui, dans leurs lívres récemment parus, ont caractérisé de fa~ons dífférentes se complétant toutefois jusqu'a un certain poínt, l'atmosphere
esthétique des lettres tcheques contemporaines.
Miroslav Routté, íssu de l'école symboliste, est un esprit essentiellement réceptif. I1 est d'avís que toutes les reuvres littéraíres, poésie ,,t
prose, parues dans les derniers temps, expriment, malgré la diversité des
tempéraments et la vigueur des indivídualítés, une meme conception du
monde. Il analyse l'évolution philosophíque qui s'est produite dans 'J¡,s
idées européennes. Il note les mécomptes de l'idéalisme et les effo~•ts
a accomplír pour créer une foí nouvelle, enríchíe de toutes les expérience~,
de toutes les déceptíons, comme de toutes les joíes et de toutes les acquisitíons. Il voít dans le pragmatisme la base et le point de départ de l'art
moderne et il le con~oit comme la lutte pour la confiance dans l'existence. Dans la littérature, cette ídée se traduit par l'optimisme, enseignant
que la douleur et la souffrance sont des éléments positifs de la vie.
Cet humanitarisme pragmatique est done )'une des tendances de l'arL
moderne.
L'art moderne est démocratique. Cela ne veut pas dire toutefoís qu'il
soít fait pour une certaíne classe; cela signifíe simplement qu'il implique
une conception philosophique et esthétique de la vie, de ses rapports
éthiques avec le monde extérieur. La poésie moderne renonce au préjugé
de l'idée abstraite de la beauté ; elle devient une poésíe de la réalité banale
et du fait quotidien, mais en transfigurant les ídées du savoir exact en
une légende éternelle de la vie. A la conception statíque de la réalité, l'art
moderne oppose la véríté de la réalíté, conceptíon dynamíque et hístorique.
Telles sont dans leurs grandes lignes le nouvel art et la nouvelle beaut.-•
que Rutte voit réalisée dans l'oouvre littéraire de Walt Whitmann
'
d'Emile Verhaeren, de Charles-Louis Philippe. ::\lais le développement
de ses propres idées et sa conceptíon essentíellement hístorique, qui luí
permet de comprendre que les nouvelles tendances viYent des conquetes
de celles qui l'ont précédées, l'amenent a la conciliation critique : 11
aper9oít les caracteres de l'art nouveau la meme ou l'reuvre littéraire,
par son style, se rattache ailleurs.
Stanislav K. Neumann est un esprit individue], fort différent dt&gt;
Routté, par le tempérament. C'est un _novateur par príncipe, favorable
a toute hardíesse. 11 se met délibérément a la tete de tout mouvemrnl
audacieux.

739

Plus poéte que critique, íl ne s'attarde pasa philosopher ni a raisonner.
Il n'analyse, ni ne co_mbat l'art a l'ancienne mode: il l'ignore simplement. Son íntuition ne connait que le nouveau. Il sent perpétuellement
le besoin de se laisser ravír par ce qui est neuf, de répondre et de faire
partager son ravissement. 11 y a quelque chose de don Quíchotte dans
son humeur combative. I1 n'est pas cependant de ces polémístes vaniteux
qu'avaient produits les luttes littéraír,es de la génération précédente; il est
trop sincere et trop ardent pour etre méchant.
St. K. Neumann est un rhéteur pathétique. II preche en substance
la meme doctrine que Routté, mais avcc quel éclat, quel tapage et
quelle turbulence. C'est sa maniere. Les commentaires placides ne sont
pas son faít ; mais clamer a tous vents quelque mot d'ordre audacieux,
mettre en rage le bourgeoís en lui agitant au nez le drapeau rouge, lancer
des énormités, voila ce qu'il aime. Si Routté est l'interpréte fin et tolérant des larges possíbilités théoriques et des tendances les plus diverses
de rart nouveau, St. K. Neumann est le charnpion, le propagateur
enflammé de la profession de foí artistíque et sociale d'un groupe beaucoup plus étroit sous le rapport des idées. Routté sait comprendre la
filiation des tendances et l'évolution des idées : il est essentiellement un
historien. Neumann preche la révolution, la guerre a la tradition : il
est avant tout un artiste, et ensuite seulcment un critique. Tandis que
la méthode de Routté est susceptible de luí faire pénétrer l'ame de Partiste, N eumann se perd a suívre les mouvements du drapeau flottant
de l'individu, néglige de soumettre l'reuvre a une analyse profonde,
se limítant souvent a !'examen de l'étiquette et a la discussion de l'élément social de l'oouvre d'art. Les articles de propagande écrits par Neumann en 1913 et 1914, n'ont ríen, au reste, de tres révolutionnaire. Son
esthétique ne différe guére de celle qu'avaíent formulée en Boheme les
principaux critiques d'art, notamment F.-X. Chalda, qui y avaít travaillé avec tout son enthousiasme et de toute sa belle ame. Comme luí,
Neumann saít que pour la création de l'c:euvre d'art l'ivresse dyonisíaque ne suffit point, qu'il faut encore et surtout le travail de la forme ·
(.'0mme lui, il méprise la foule. Maís sa critique se distingue de celle e~
honneur a cette époque par l'aversion qu'il montre pour son caractere
négatif. On condamnait l'reuvre d'art et l'on attaquait l'auteur dans des
critiques oú l'esprit créateur faísait trop défaut. Par la, l'icumann, se
révele moins combatíf que les hommes de la vieille école. II ne soumet
pas l'art moderne a des analyses destructives ; il lutte saos réserve pour
cet art et pour ses représentants. ::\fais il condamne l'art de la vieille école

�740

L'ESPRIT NOUVEAU

avec une égale vigueur ; il distribue la louange et le blame, la bénédiction
et l'anatheme avec les farouches préventions d'un défonseur de la foi.
Son credo est ne vieillir jamais en art, etre toujours jeune et toujours
moderne. Etre moderne ne signifie nullement etre a la mode. L'art
nouveau, dit Neumann, date des premieres tentatives pour passer de
l'état d'hypocondrie de scepticisme et d'analyse a la synthese claire et
calme, au dedans de laquelle le poete peut aimer toute la réalité en restant libre, dans le sens le plus élevé du mot.
L'art moderne européen se manifeste a certain &lt;legré de perfection
chez les Flamands (Lemonnier, Maeterlinck, Verhaeren), et surtout
chez Walt Whitman, le Magnius Parens de la poésie lyrique moderne.
Le modernisme, pour Neumann, c'est l'aveu de l'unité intime du
monde et de la vie. Cet aveu est caractéristique de notre a.ge philosophique. Tandis que le monisme a:llemand est le produit reveche de l'intellectualisme - outré en littérature jusqu'au naturalisme - le bergsonisrne est un effort de synthese par l'intuition, lequel exprime en philosophie, par son sens du flux de la vie, ce que l'art moderne traduit d'une
fa9on plus précise encore. Les actions et les choses simples en apparence
sont, pour un poete moderne, aussi admirables que les actions et les
choses rares et choisies. 11 voit leur connexion avec la vie courante d'une
toute autre fa9on que le naturaliste qui les a isolées. Ses yeux ont été
ouverts et il peut adrnirer les liens infiniment multiples de la vie.
C'est ainsi qu'un nouvel élément de pathétique est entré dans l'art
moderne. 11 peut exister dans une affiche, dans une machine moderne, dans
un aéroplane qui vole, dans une usine au travail, dans le bruit quotidien de
la ville; il prend d'assaut les trones et les autels de l'art ; il met le
poete citoyen a coté de l'ingénieur citoyen, il ne s'oppose nullement a la culture et son caractere n'est point de détruire. La poésie
nouvelle est done sociale. Elle a un sens profond des relations positives
de l'homme avec la vie contemporaine, c'est-a-dire des acquisitions de
la civilisation et· de la culture technique. Elle marque son aversion pour
l'exclusivisme aristocratique, mais elle aime les choses qui sont banales
aux yeux du commun ; elle use d'un pathétique nouveau, :susceptible
d'étayer son idéalisme ; elle recherche l'expression crue, qui rajeunira
le vocabulaire et la forme poétiques.
Tout art nouveau se crée contre la tradition ; dans les petites nations
il ne porte jamais l'empreinte de la nationalité. Toutes les générations
de poetes qui se sont succédées depuis le xrxe siecle ont résolu catégoriquement la question du nationalisme dans l'art et celle de la tradition

TENDAXCES ?\OUVELLES DE LA LITTÉRATURE TCHEQUE

741

léguée par les générations antéricures. Neumann, peu avant la guerre,
ne se distinguait nullement par des exces antitraditionnels et antinationalistes ; il résolvait la question de la tradition et de la nationalité de la
meme fa9on que nos peres en littérature le faisaient il y a plus d'un dernisiecle. :.\'eumann ne preche pas le dogme antinational; au contraire, il
serait heureux de voir des reuvres d'art modernes vigoureusement et
purement tcheques a coté des reuvres d'art des nations occidentales.
:.\Iais il professe que la tache d'un poete lyrique n'cst pas de chercher
l'ame nationale; c'est le fait des psychologues des nationalités. La tache
d'un poete lyrique est de donner une expression originale asa propre ame,
qui peut etre tcheque ou ne l'etre pas. Si elle est tcheque, elle le restera
malgré les influences qu'elle peut recevoir de la poésie de Whitmann ou
de Ver haeren ; si elle ne l'est pas elle aura beau s'inspirer des auteurs,
des artistes considérés depuis longtemps comme Tcheques purs-sang, elle
demeurera étrangere. Au reste, ces auteurs, ces artistes ne peuvent rien
nous dire de l'art tcheque moderne; Verhaeren et Whitmann le pourraient plus facilement. Tandis que le capital tcheque des sociétés anonymes devient international, l'écrivain tcheque ne saurait continuer a vivre
dans une atmosphere d'idylle nationale : or, c'en est fait pour toujours
de l'idylle tcheque. Nous sommes aussi le monde occidental.
L'analyse des opinions philosophiques de deux leaders de la jeune
littérature tcheque montre suffisamment d'une part les idées dont elle
s'est nourrie et de l' autre elle fait preuve d'une grande confiance en soimeme, ne craignant point pour son avenir qui lui semble désormais assuré. Et cette confiance est pleinement justifiée par les reuvres littéraires
poétiques et prosal:ques ainsi que scientifiques qui sont faites pour intéresser le public intellectuel du monde entier. En les étudiant les étrangers
y découvriront l'ame neuve d'une nation presque inconnue jusqu'alors.
Emmanucl S1BLJK.

�I"'E MOUVEMENT THÉATRAL
EN

ALLEMAGNE
LE DRAME MODERNE
« Drame » (les Anciens appelaient ainsi toute piece de théatre
- mort d'homme n'étant pas le moins du monde le seul type du
tragique),-le drame est l'reuvre d'art la plus agissante qui soit, a
l'instar de cet autre chef-d'reuvre qu'est la vie.
II s'y déchaine des passions, des geneses et des morts qui prennent le
masque humain, parce que nous sommes des hommes et que nous réduisons nécessairement tout a notre formule de nains. l\1ais le grand poete
dramatique obéit a des regles, qui sont au-dessus de la vie, parce que
l'c:euvre d'art a précisément pour but de rectifier la vie, de la construire
(comme disait le cubiste), de réduire les gestes de tous les jours a un impitoyable absolu » nécessaire.
Voici done qui nous éloigne vite du réalisme niais, tel qu'un demi-siecle
qui a mal compris sa vocatio_n, a voulu nous le faire accepter. Ce triste
résultat apparait encore journellement dans tous les théa.tres de nos boulevards.
II y a aussi une majorité qui se figure que des directeurs de théatre
dits &lt;1 couragcux », comme Copcau ou Gémier, renouvellent la scene. ~n
quoi, dcmandons-nous ? L'(Edipe du cirque ou un Shakcspeare sty~sé,
adapté aux arts appliqués d'une scene archi simple, sont des trouvailles
de Reinhardt d'il' y a dix et quinze ans.
Et les poetes : les trois colombes du Vieux Colombier, Ro~ains, Vildrac, Duhamel, sont trois lyriques trop doux, pour pouvo1r créer le
drame de sang et d'action que l'époque exige.
.
J\Iéré est un excellent architecte, mais il batit sur d'anc1ens plans.
Lenormand comprend ce qu'il faudrait, mais la force de réaliser luí manque.

L

E

(&lt;

IIANSBLA,YH.If: Projet de décor pour « Tlmmortel " a·1va11 Goll.

II y a Crommelynck, un créateur de tres nouYelles valeurs. « Le
Cocu magnifique &gt;&gt; est une révélation. II annonce enfin une génération
qui se réveille, qui fouille son propre cc:eur, au lieu de fouiller le linge sale
d u (( grand monde », voire du « petit monde &gt;&gt;.
Et l'on ne sait, au premier abord, a qui se montrer plus reconnaissant,
au poete, ou a celui qui l'a découvert et qui l'a Yéritablement rendu au
théatre: Lugné-Poé. Luí seul garde dans son creur les braises rouges
d'un vieil enthousiasme, luí seul, avec ses cheveux gris, est jeune a Paris,
luí seul a le courage (mon Dieu, et il faut du courage ! ) de jouer lhsen,
ee vieux lion édenté, et Strindberg, ce cocu moins magnifique pourtant,
et d'autres noms scandinaYes, anglais et meme médiévaux, et meme
allemands.
Et si l'on regarde autour de soi : La ville la plus proche de París,
c'est Berlín. On y joue du théatre moderne, expressionniste, mouvementé, presque cinématographique, et l'on est fou de l'ignorer. La scene
allemande devanee le théatre frangais d'au moins 15 ans, a tous les points
de vue.
Technique: 1º La scene tournante du (( Deutsches Theater» et de quelques autres a Berlin est déja classique, presque (( vieux jeu ». Elle permet
de monter des pieces a scenes tres courtes et variantes, comme notamment dans Shakespeare et Gc:ethe. On est presque tenté de dire que ce
i:-ont ces poétes qui ont suggéré l'idée d'inventer un moyen qui remplagat

�744

L'ESPRIT NOUVEAU

l'éternel changement de coulisses. La « scéne tournante » a deux ou trois
compartiments, qui permettent de préparer les décors dans l'un, pendant que l'autre fait face au public. Quand elle' tourne, entre deux
scénes, a peine faut-il trente secondes d'obscurité pour introduire le nouy;:au paysage.20 Les décors sont complétement modernisés. Les plus jeunes peintres,
expressionnistes, extrémistes, sont appelés a fournir les cadres appropriés
aux piéces révolutionnaires de leurs contemporains. Ainsi, l'art le plus
avancé trouve un précieux- débouché et la foule s'habitue a voir les « déformations de l'éternellement folle jeunesse ». De sorte que l'Expressionnisme, qui correspond au Cubisme fran~s, a déja. droit de cité partout, tandis que le fait que Picasso collabore a un ballet russe, est encore
considéré comme un événement.
3° L'acteur est intellectuel, tres individualiste et un laborieux mineur
de nouvelles valeurs également. Le grand acteur allemand est une personnalité d'esprit, et non seulement, ce qu'on appelle un « ténor )). Il est
le plus précieux ami du poéte dramatique.
(Euvres dramatiques. - L'Allemagne moderne posséde trois grands
poétes dramatiques: Wedekind, Kaiser, Sternheim. Nous nepouvonsici
les approfondir. Ils sont, tous les trois, de grands novateurs. Hauptmann
et son époque sont éteints. Le Réalisme-Naturalisme n'a plus de valeur
marchande. L'Européen, depuis 1910, est devenu de plus en plus cérébral.
Il ne se contente plus de regarder la vie, il la critique. Voila ce qui nous
sépare de nos grands-parents. Les trois poetes sus-nommés sont des
chirurgiens du creur humain : et en tant que chirurgiens, ils nous montrent les tares et les maladies, sans aucune sentimentalité et sans pudeur,
comme il convient pour des gens du métier. Souvent le public, plus souvent encore la censure se sont effarouchés de voir des ames mises a nu,
comme dans les hopitaux des cancéreux. C'était au commencement. Il
y a dix ans Frank lJ' edekind était trainé devant tous les tribunaux de
l'Empire. Aujourd'hui (il est mort depuis 2 ans) ses reuvres sont toutes
jouées dans les théatres de toutes les grandes villes. Citons parmi ses
piéces principales :: « Le Réveil du Printemps l&gt;, « Loulou », «La boite de
Pandore », « Erdgeist », « Le marquis de Keith l&gt;, etc., etc. vVedekind a un
humour terrible, qui fait rire et qui vous ébranle des pieds a la tete. Ses
personnages sont cyniquemcnt spirítuels, gracieusement noirs, senti(1) Gémier a son tour a donné, par la suite, a la Comédie :\lontaígne les • Amants
puér-ils », reuvre de tout aussí belle importance.

J

Mise en scene de Paul Legband (Th.éátre libre populaire ele Be:rlin).

mentalement profonds. Ils ont tous un je ne sais quoi de méphistophélique, comme d'ailleurs vVedekind lui-meme. Ses hommes sont des
aventuriers. Ses femmes sont des cocottes. l\Iais l'action est toujours
haute et généreuse. On y rit comme dans les catacombes, pour entendre
l'écho des dieux.
Carl Sternheim se nomme lui-meme le :.\!oliere allemand. On verra, si le
siecle lui donne raison. Toujours est-il vrai qu'aujourd'hui il ne se trouYe
pas en Allemagne cl'ironiste plus rosse, de contempteur plus foudroyant
du bourgeois que luí. 11 connait a fond les vices, les défauts, les petitesses,
les niaiseries, toute la betise de ses contemporains, et i1 en brosse dans
ses pieces de théatre des caricatures magistrales. II crée le type et l'exécutc rondement. A ces qualités vient s'ajouter un style ardent, sec, cassant, tuant comme des pistolets. Lui aussi a eu de formidables luttes
avec la censure, lors des représentations de « Snob &gt;i, « Citoycn Schippel n,
« La culotte », «Tabula rasa », etc., etc.
Quant a Georg l{aiser, c'est !'outsider favori du théatre contemporain.
Cet homme a été connu a quarante ans seulement et apres avoir écrit une
douzaine de pieces, qui n'avaient jamais vu le jour. En ce moment, il
détient le record de tous les auteurs joués. Il est le véritable créateur du
drame « expressionniste l&gt;, ou la hardiesse de l'action rivalise avec celle
des paroles. Plus de phrases entiéres. Des mots ga et la. L'action est tout.
Le geste. Puis soudain, une cascade, un monologue, débité nerveusement,
éruptif. D'ailleurs tout personnage de Kaiser est, a }'instar de l'homme

�/

746

L' ESPRIT NOCVEA {;

rooderne, nerveux, sans rcpos. Tout bouge toujoÜrs. Le dialogue sursaute
comroe entrecoupé par des bruits de rue, d'autohus. On tait beaucoup
plus qu'on ne dit. Et le tout est irréel, est baigné dans une lumiere de
lampes a are, c'est grossi, c'est surnaturel : expressionniste. La situation toujours haletante. On se comprend ademi-mot. Des chiffres regnent.
Des machines qui explosent régissent les actions humaines. Toutc la
vie hallucinée. Le probleme social agite ses drapeaux rouges, ses bras de
famine, ses ordres durs et impitoyables. Kaiser est un maitre de la « situation ». Nul comme lui ne sait faire hattre les cceurs, tendre les nerfs
a grincer des dents, cnchevetrcr l'action et la dénouer commc un prestidigitateur, en prétendant que ce n'était rien. Ceux qui ne l'aiment pas
disent qu'ils manie un art céréhral et trop peu humain. l\Iais les autres
comprennent ce grand artiste, qui a trouvé une forme et une languealui,
pour transposer au théatre, en art, les manifestations sociales, esthétiques et cosmiques, de notre ere électrique et rapide. Bien souvent,Kaiser
frole le film. Et ses pieces s'adaptent admirahlement a ce nouvel art.
Nul doute que hientéit il y viendra directement.
Parmi ses omvres citons : &lt;e De l'aube a minuit », &lt;e Les bourgeois de
Calais », &lt;e Gas» Jre et ne partie, &lt;e Le Centaure», «L'incendiedel'Opéra ».
etc., etc.
Pour nettoyer le théatre européen, il estindispensahle de connaitre ces
Allemands. U y en a encore d'autres certes, qui, eux aussi, ont trouvé de
nouvelles fayons d'exprimer la vie au théatre : et parmi ceux-ci, pour la
plupart tres jeunes et dans le vif de leurs recherches, il y a des hommes
qui fraieront de nouvelles routes bien plus larges et bien plus pres de
l'avenir que ces trois, qui sont cotés et arrivés.
Il faut nommer August Stramm, Kokoschka, Hcrwarth ,vaiden,
super-expressionnistes dans la forme. D'autres, qui ont approfondj l'idée
et les problemes modernes : Paul Kornfeld (La Séduction), Walter
Hasenclever (Le Fils), et Reinhard Sorge (Le Mendiant).

Encore quelques méditations sur le dramc classique, le grand drame
des Sophocle, Shakespearc et Moliere :
11 contient deux éléments : e, parole » et &lt;e action ». Question primordiale a toute création (celle de Faust): qu'y avait-il au début ? La Parole? L'Action ?
La parole est la chair, oil s'incarne l'ame de l'action. Elle est done

• ,lfarquis de Keith » de Wedekind. ¡er acle (Staals" Theater Berlín)
. décor d'Emile Pirclwn, mise en scene de Léopold J essner.

secondairc, en principo. Mais éminomment essentielle pour le puhlic, qui
est avant tout ce auditeur ».
Dans le drame, la parole ost génératrice d'action - tandis que dans
la réalité l'espece meme de e&lt; drame », de ce vie » consiste en action pure.
Le ma1wais théátre sacrifie l'un a l'autre : Les mots ne sont pas générateurs d'action: ils dégénerent au contraire en conversation, en échange
d'idées, ils tombent dans la grande phrase, le heau vers, le discours, le
potin. Le mauvais théatre parle &lt;e autour des actions ».
Le grand drame agit a travers les mots. l\fais il pourrait aussi bien agir
par lo silence. 11 le fait meme souvent.
ll ne copie pas la vie (voir Peinture et Photographie), il crée des cctypes
humains » : CEdipe, IIamlet, Tartufe: les individus les plus irréels, les
plus rares, les plus imparfaits, les moins a envier - ceux qui échappent
a cette douce médiocrité d'un public béat. Aussi le poete dramatique
n'est-il pas la pour faire passer le temps et pour faire plaisir, mais pour
secouer les esprits las, fainéants et endorm.is, pour effrayer les hommrs
dans leur fauteuil d'orchestre. Tel était le grand drame chez les anciem
Grecs, tcl il sera, espérons-le, de nouveau un jour.
!van Gou.

�PARLO NS PEINTURE ...

glorifient l' reuvre des grands morts auxquels ils désirent etre
apparentés. Rabile fa!;lon de se glorifier eux-memes, ou encore
de vouloir faire légaliser leur signature.

l'&gt;ABLO:RS
l'&gt;Bl:R'rUBB~~~

***
Seuls les hommes vaillants et sérieux peuvent s' engager
dans le Cubisme ; ils sauront y trouver le chemin qui mene
a la Connaissance.

( Suite)

Gardez-vous des animaux malades de la peste apollinarienne. Ils sont non seulement incurables, mais aussi dangereusement contagieux. Regardez-les cependant et contemplez
en eux la fin d'un monde.
*

***

Quand il s'agit de la marche, d'étape en étape, de l'homme
vers la connaissance, ér;oluer n' est pas changer, mais s' améliorer.

•

•

***
S' améliorer, ou prendre de la qualité, e' est passer graduellement des valeurs inférieures aux valeurs supérieures.

* *
L'acces du Cubisme est aussi dangereux aux etres pus~lanimes et ignorants que l' était autrefois celui des ~:3-nctua_ues
égyptiens. C' est la mort qui les attend, alors qu ils cro1ent
trouver le salut dans une fuite honteuse.
** *

Le Cubisme ne craint pas ses pires ennemis, ceux qui retournent a un monde agonisant.

** *
On ne sauve pas un moribond avec les vieilles dr~gues aux:
quelles il est depuis longtemps habitué. ~e malade importune
repousse le charlatan dont il n' a nul besom.

** *

*

* *
Beaucoup de personnes disent d'une reuvre qu'elle est belle
parce qu' elle est d'une exécution soignée : e' est confondre la
qualité du trar;ail avec la qualité de l'intention; ou encore
parce qu'elle est d'apparence plaisante : c'est confondre la
qualité du sujet avec la qualité de l'objet, ou enfin, parce
qu'elle est de proportions imposantes : c'est confondre laqualité de l' effort avec la qualité de l' esprit.
*

**
La preuve de la décadence de l' art avant Cézanne . : En
remontant, dans un Musée, le cours des siecles, il apparait
lumineusement au spectateur, qu' au fur et a mesure qu'il
s'éloigne de son temps, la qualité des reuvres s'améliore et
l'esprit des choses s'éleYe.

Pour justifier leur défection, les transfuges du Cubisme
Voir n° 5.

749

*

Tell e époque, tel art.

*

*

�750

L'ESPRIT KOUVEAU

** *
Il ne s'agit pas de reconstituer une grande époque, mais
d'en constituer une autre équivalente.

** *
Tout art qm n'a pas ~ne portée universelle, n'est qu'un
amusement.
*

* *
Les analystes auront beau représenter l' art égyptien comme
un art primaire et les empiriques l'ignorer, l'Egypte qui a su
déja initier les esprits les plus élevés de l'humanité : Moise,
Pythagore, Platon, Jésus, saura bien encore éclairer les prophetes del' avenir.
***
En art comme ala guerre, le salut est encore et toujours dans
l'esprit de victoire.
Qui ne sait pas in()enter ne mérite pas le nom d'artiste.

P01::ss1-.:

* **
Au temps des Seigneurs, les peintres, modestes artisans, du
réveil au coucher penchés sur leur travail, n' avaient d' autres
préoccupations que celle de matérialiser l'Esprit. Aujourd'hui,
certains, se prétendant demi-dieux, en raison d'avantages
dont notre bourgeoisie paysanne et boutiquiere est incapable
de contróler la valeur et surtout d' en faire la part de mérite,
n'acceptent d'autre préoccupation que celle de tirer du sentimentalisme d'une société inculte, les moyens de matérialiser
leur gloriole.
*

* *
Les demi-dieux aussi ont soif.

(aszúvre)

Léonce RosENBERG.

par lui-meme.

NIGOLAS P0OSSIN
Sa fa mil/e esf originaire rlu í"e,l 'in Sor111a11rl (Les Anrlelys) et de Picardie. 1l naquit le
jui11 1.393 ou 1594 dans w1e cluwmiere de Y-illers, aune heure du Grand Andely.
On ne sait oü il ful inslmit et cependant il ful tres instruit, ce fut probablernent un autodidacte comme presque tous les grands hommes. On ne co1maU de lui aucun dessin,aunme esquisse. aucun tableau de jeunesse ; il ne now1 apJ&gt;araít qu'en J&gt;0Ssession de tous
ses 1110!1e11s et ele son esthétique.
A 16 ott 17 ans, il rencontre Qwmti11 T'arin, 11etif pei11tre de Beauvais, qui est son premier waítre aux A.11delys.
1616. - 11 l'ie11t cmec luid Paris.
Il est éleve de J'an Elle, 11einlre de 1,Jalines.
JI est protégé par le 111alhématieien Courtois, amateur de gravures de ~Iarc Antoim
( Raphai'l - Jules Homain), il réve tfJtalie, nwisil esf pauvre.
No11vea1t protecteur; un gentillwnnne 11oitevin qtti ltti cmmnande ñorner son cháteau;
mais la femme du gentilhomme enfait s011 domestique.
1l1alcule il retourne chez son vere et resle1111 an souffrant.
11 étudie [optigue, laperspective, l'anatmnie.
l 020. - 1l tente de gagner llame, mais Jau/e de ressources, U s'arr8te a Florence et
1·evient en France.
.
On le re11c011tre á Lyon 011 il tornbe nllllacle de misi:re ; t:&gt;a a Dijon.
42
];3

�1623. - A Pal'is les Jésuites lui conimandent 6 panneau:JJ en détrempe a Jaire en
si:JJ jours. ll est logé au college de Laon ; il y rencontre Philippe de Cham¡}(Íigne et s' y
attache.
lú24. - Le chei:alier .Uarino le protege et l'emmene enfín a Rome; il a plus de 30 ans
lorsqu· il y arrive enfin.
On ne connaít ríen d'authentique de POUSSIN avanl son séjour a Rome, ni 'dessins,
ni peintures.
Rome, le París d'.alor.~, &lt;mirait le monde entier; L'académie des Carrache maintenait
l'académisme: le Guide, l' Albane, oi'¡, en est-on ? Le Dominiquin seuf res/e Jwnnéte; il
est le seul de son temps qui ait une influence sur POUSSIN, influence purement mora/e;
c'est Le Dominiquin qui clisait : « ll ne doit sortir de la main d'un peintre auc11ne
ligne q_ui n'ait été formée auparavant dans son esprit.• Les Carrache rmnantiques
furent aPoussin ce que Delacroix esta lngres.
·
Qu'est ce que les artistes de son temps purent bien apprendre a POUSSLV?

DEU:-JIERE Lk:'ITRE 'ÉCUITE PAR

LE P .\RADI.3 TERRESTRE

Détail

.11ais Ronieest Rome, laville etsa campagne sont une leron'constante de raison, d'austérité, de grandeur obtenue par les moyens les plus saín.~; et, pour qui sait voir, Rome est
la pelite-fílle á' Athenes. La le¡-on des ruines, c'est la lefoll de ce qui dure, de [essentief.
Et Rome est la ville de Raphai!l et de .l,Jichel-Ange.
Rome r¡ui a fait POUSSJN [era plus tard lugres. POUSSLN qui a fait Coro/, par
Corot {era Cézanne (voir les paysages de La Terre Promise et de Huth et Booz).
POUSSIN se passionne pour les écrits de Léo11lml de Vinei.
En 1 (i;Jl il épouse ,l,farie Dughet; il n'eut pas tl'enfant íl ful heurmx et laborieu;JJ.
ll achete u,ie pelite maison au Pincio. Il n'eut jamais de domestique.
La gloire vint. Ami de Cltantelou, aua:iliaire de Richelieu, 011 l"attire e); París. Peinll'e
ordinaire du Roi, il s'i11stalle au Louvre tlans le Pavillon de la Cloche, aux Tuileries.
Ricltelieu l'embrasse. Quasi surinteudant des Beaux-Arts, il est en butte aux cabales.
16-1-2. - Apres deu;JJ ans il s'échappe et retourne a Rome. Sa santé ~·altere, il t:it en
P8USSIN écrivit : Des ol&gt;servations sur le fait de la Peinture qui sont perdues. 1f ne
nous reste de ses pensées sur l' art que de breves allusions dans ses le/tres.
Sa palette était toujours parfailement propre et nette : il trai:aíllait de mémoire.
l 665. - ll meurt le 16 not·embre. Son corps n'a pas été consert:é. Cháteaubrümt luí fil
C-011struire un nwnument a San Lorem::o a Rome.

Pouss1::-.

A CHAN'l'ELOU

:NOTES SUR POUSSI~
·

p

·

Bonaventure d'Ar1Yone écrivait: ,, Je l"ai reneontré

{!:'¡J~J:11etnJ~~~~Í{ome, et qu&lt;;lquefoi;
d_a~s la ca~npagnp e~ sur les l~or&lt;l~
1

1

~~~1~~

d11 Ti~\~~in~~5;~n~iiu~t;};~•~c~c;,:¡j¡:q~~ ~~~l:::~t!s:~1fsºo!~fseet ~!a~~~r~~:~1~~
rappot ,u ' ..
.
, dre exacte,nent d'apres nature... Je hu demandat un
semblables
~or:ul!~~¡f~;rivé a·ce haut point d'élévation qui lui donnait un rang
{f~~tis~~1lr~~t1e entre les plus grands peintrcs d'Italie; iJ me répondit modestement :
Je n'ai rien négligé. »
,
. ,
D · d'
ti apres sa mort
Son élevc Gaspard l)uohet le peintre, - CCl'lt ·'1· esJar_ ms, - qt .
la
,.
se 1Jara de son nom et".5e fit appeler « Je Guas_pre Poussm », ~arquait .P.ª: .qu 11
a1J réciait nionneur d'une telle alliance; mais cet adro,~ arbst~ ne Stma1t pas l~s
' _P ·imes de son maitre . iJ se fiait a sa nature prompte, s en a lla1t petndre en plem
011 etit ba a&lt;&gt;e su; un ane et rapportait ses impressions telles quel~es, sans
~~tire /son tra~ail cette intensité de réflexion qui faisait, au gré de Poussm, toutc
la «randeur de l'art.
.
..
No~,s n 'avons pns a parler ici de l'influence &lt;le Pouss1_n sur ses co'.1tempor~1 ou
sur ses successeurs et nous n'examinerons pas son mflt~ence sur Ingres , . 1 est
plus eurieux de reU:arquer que les peintres modernes adnurateurs du Poussm out
plutéit imité le Guasprc.

i~

n~ª\

~r

�Parce que Poussin se servit de la nature commc d'un dictionnaire daos lequel iJ
choisissait les termes éternels, on alla a la nature, mais l'on ne choisit plus.
Parce que Poussin passait de longues beures dans la campagne rornaine et parce
qu'il rapportait des petits cailloux dans son mouchoil', on crut faire mieux encore,
comrne son neveu lu1-méme, en transportant son chevalet et ses couleurs au milieu
d'un site fort agréab)e, qu'on copiait mais dont on ne pouvait donner forcérnent
qu'une • vue » fragmentaire. Or, un tablean de Poussin est un petit monde entier.
Ce qu·il y a de grand en Poussin, c'est que les themes constitutifs de son tableau
sont en soi de véritables éléments, presque des types, qui cntrent dans l'agencement
atitre d'éléments et quis11bissentladisciplined'uneo1·gaiúsation rigoureuse; éléments
d'intensité maJdma, employés en symphonie avec une rigueur austere et forte.
Sans en mesurer peut-étre bien clairement les raisons, les peintrcs d'aujonrd'hui
ne s'arréte1.1t plus a la Grande Galerie du Louvre ou est accroché l'art italien théatral
et pompeux, un peu creux, hableur et tres décoratif, mais ils passent directement
aux salles fran~aises et, apres Fouquet et Le Nain, ils s'arrétent devant Poussin :
pierres dures, taillées, bien autrc chose que la gangue du minéral, toute la géométrie derriere le lapidaire.
L'art aetuel fatigué du décoratif et du déploiement facile des eharmcs de la couleur,
recherche des mots pour exprimer fortement des éléments qui aicnt une valeur intrinseque permanente, de signification probe, d'universalité.
Poussin a su se créer des mots ; ces mots sont formés d'éléments pris au spectaclc
de la vie, mais ils sont choisis avec mesure et science parrni les éléments de grande
géométrie, de ferme orgamsation. Il y a loin des arbres de Poussin, de ses maisons,
de ses architectures, de ses mouvements de terrain en assises fermement construites,
de ses nuages architecturés, aux falottes interprétations d'arbres, de ciels et de terrains que vient de nous laissel' l'impressionnisme égaré dans la recherche des petites
harmo1úes de couleurs hors des conditions plastiques du tableau, hors des fatalités
de l'élément.
Poussin a toujours aimé les ~randes compositions complexes et multiples, r,arce
qu'il possédait des éléments s1 sélectionnés, si formellement plastiques, que c était
délectation pom ltú de les assembler dans l'économie de son ordonnance.
La peinture moderne s'étiolait faute d'éléments éprouvés, conduite par un esprit
procédant de l'ex-térieur des choses, avec ses accidents et son arbitraire. Nous
recherchons aujourd'hui des points fixes, des rnots qui si~nifient quelque chose, des
élémcnts qui soient organisés, sains et viables, expressifs a'une vie intense. Done des
éléments vivants en soi et d'une signification transmissible.
Avec de tels mots, la pensée peut s'exprimer et une esthétiqne peut se formulcr,
maitresse de ses moyens et susceptible ainsi de sonner avec !'esprit de notre époquc.
Ces éléments se casent daos des an"les bien définis et la force de Poussin a été de
n'uti!iser, apres étude minutieuse ~e la nature, que quelques grands éléments qui
réapparaissent constamment dans ses tableaux et qtú résonnent en nous profondément; : Les mots les plus forts ont toujours été les plus simples et ces mots sont permanents a travers les ages.
C'est la la grande raison de l'irnportance de Poussin.
On peut s·extasier sur sa composition magistrale, mais il ne faut pas oublier que
cette composition qui est en somme la nécessité de tout tableau, n'a élé grande que
parce qu'elle a été faite avec des éléments épurés.
Avec ses éléments si admirablement et si J)rofondémcnt organisés, Poussin put
alors faire jouer les charmes et les richesses de la lumiere et du clair-obscur qui encanaillaient la peinture d'alors. Quand chez les autres tout était fadeur et décoration
facile, chez lui, tout était cristallisation. Ses éléments étaient si forts, et si formellement plastiques, qu·ils purent survivre a la mode de l'époque de raconter des histoires et d'illustrer des légendes. Il esta peu pres inutile de signaler que ces histoires
et ces légendes sont dans l'ceuvre de Poussin, juste un prétextc.
Les Caravage, les Albane, les Guide, les Le Sueur qui, a son époquc, passaient
pour plus grands que Poussin, ne nous ont transmis que des histoires qui ne valent
pas une page de littérature, qui salissent et cornpromettent les murs des musées et
e~poisonnent la jeunesse _qui s'y égare. Voila bien des choses qu"iJ conviendrait de
bruler au Louvre..... et ailleurs.
llabitant Home comme Poussin, sur la meme colline, ignorant totalement Poussin
le peintre, les Directeurs de J"Ecole des Beaux-Arts (section villa lllédicis), ~nimés
du plus ardent esprit de tradition, mettent leurs éleves en loge et pour en fatre des
Poussin ils leur commandent des Bergers á' Acadie, des Ruth et Booz et des Terre
Promise. Jolis poussins !
DEFAYET.

Nous ne reproduisons pas iti, choisies parmi les reuvres nombreuses de Poussin,
celles qtt'il est coutume ; ce qu'on aúne gé11éralement en foussin, c'est e~ qit'on y rel.rouve
du ~l'itie11, des Jtaliens (reuures qui précédtre11t la matunté de s011 esthéttque).
Poussin f&lt;nme avec Fouquet, lngres, Corot, Cézanne, S!fUr&lt;tl, la grande lignée des
J}eintres franfais : clarté de conception, de la langue, économie des moyens.

�Elii:zer et Rebecca.

Pouss1x

(Lourrel PIioto Dru.el.

�La lerre prornise íOétail)

Photo Druct

�Eliezel' et lteliecca I I.11U\"l'C)

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PoUSSIN

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Pltoto Druet

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LA CRÉATION

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PROPOS D' ESTJIÉTIQUE

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L'enthonsiasme artistique de notre époque et la lutte entre
les di[férentes conceptions individuelles ou collectives résultant de cet enthousiasme ont re.mis a la mode les problemes
esthétiques comme au temps de Hegel et de Schleiermacher.
Il faut cependant exiger maintenant plus grande clarté
et plus grande précision qu' a cette époque car le langage
métaphysique employé par tous les professeurs d'esthétique du
xvm 0 siecle et du commencement du x1x0 n'a pour nous
aucun sens.
Aussi devons-nous nous éloigner le plus possible de la rriétaphysique et nous approcher de plus en plus de la philosophie
srientifique.
Commengons par étudier les différentes phases, les différents aspects sous lesqucls l'art s'est présenté ou peut se présenter.
Ces phases peuvent se réduire au nombre de trois et pour les
désigner plus clairement, voici le schéma que j' ai imaginé :

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(Art reproductif).
A.VEC LE MILIEU (Art d'adaptation).
MILIEU (Art de création).

ART INFÉRIEUR AU MILIEU
ART EN ÉQUILIBRE
ART SUPÉRIEUR AU

�770

L'ESPRIT l'\OUVEAU

LA CRÉATJO:', Pl'RE

Chacune des trois parties composant ce schéma et qui
marque une époque dans l'histoire del' art renferme un second
schéma composé aussi de trois membres et qui résumel'évolution de chacune desditPs époques :

titué et qui sont son essence meme, en ne voyant que le cóté
externe et superficie!, en un mot son apparence. Ils exécutent
les reu vres par pure sensibilité, on peut dire machinalement,
car l'habitude fait passer du conscient a l'inconscient. Ici commence la troisieme époque, c'est-a-dire la décadence.
. Je dois dire qa'a chacune de ces étapes prennent part plusieu1·s écolei- ; ainsi, a l'étape de l'art reproductif, nous avons
1'art égyptien, chinois, grec, les primitifs, la renaissance, le
classique, le romantique, etc., toute l'histoire de l' Art est
pleine d' exemples qui témoignent de ce qui a été &lt;lit.
Il est évident. que, dans ces différentes étapes, il y a des artistes chez lesquels une faculté prédomine sur l' autre, mais la
ligne générale suit fatalement le cours ici tracé.
Toute école sérieuse qui marque une époque commence forcément par une période de recherches dans laquelle l'lntelligence dirige les efforts de l' artiste. Cette premiere périodr
peut avoir comme origine la sensibilité et l'intuition, c'est-adire une série d' a equis inconscients. Etant donné que tout passe
d'abord par les sens. Mais ce n'est qu'au moment de la gestation qui est un travail antérieur ala production meme et comme
sa premiére impulsion. C'est le travail dans les ténebres, mais
en _sortant a la lumiere, en s'extériorisant, c'est l'InteHigence
qm commence.
C' est une erreur tres répandue de croire que l'intuition appartient a la sensibilité. Pour Kant, il ne peut pas y avoir une
intuition intellectuelle. Par contre, Scheling dit que seulement
l'intuition intellectuelle peut surprendre la relation de l'unité
fondamentale entre le réel et l"idéal.
L' lntuition est la connaissance a priori et rentre dans
1' reuvre uniquement en qualité d'impulsion, est antérieure a la
réalisation et prend rarement place dans le cours de cette réalisation.
En tout cas, l'int,uition n'est pas plus pres de la sensihilité,
mais rlle jaillit d'un accord rapide qui s'établit entre le crour

PRÉDOl\IINANCE DE L'INTELLIGENCE SUR LA SEKSIBILITÉ.
EQUILIBRE DE LA SE:.'.\SlBILITÉ ET DE L'INTELLIGENCE.
PRÉDOl\1lNANCE DE LA SENSIBILITÉ SUR L'IXTELLIGEXCE.

En analysant comme exemple le premier membre du prcmier schéma, c'est-a-dire l' Art reproductif, nous dirons que
les premiers pas vers son extériorisation sont effectués par
l'Intelligence qui cherche et qui tatonne. Jl s' agit de reproduire la nature et pour cela la Raison cherche les moyens
d'arriver a cette reproduction avec la plus grande éconornie
et la plus grande simplicité a portée de l' artiste.
On laissera de cóté tout le superflu. A cette époque, il se
présente chaque jour un nouveau probléme a résoudre et
l' Intelligence doit travailler avec une telle ardeur que la sensibilité reste reléguée au second plan et comme réduite par
la Raison.
*

Mais bientót apparait la seconde époque ; les problémes
principaux sont déja résolus, tout le superflu qui n'avait
pas de raison d' etre pour l' élaboration de l' reuvre a été soigneusement écarté. La sensibilité prend alors sa place aupres
de l'Intelligence et vernit l'reuvre d'une certaine chaleur
qui la rend moins séche et plus vivante que dans sa prerniere
période. Cette seconde époque marque l' apogée d'un art.
*

Les générations d' artistes qui viennent ensuite ont appris cet
art par des recettes, se sont habitués a lui et savent le réaliser
par camr et pourtant ils oublient les lois initiales quil' ont cons-

771

�772

L'ESPRIT NOUVEAU

et le cerveau comme une étincelle électrique qui surgirait tout
a coup en illuminant le fond le plus obscur d'un récept,acle.
Dans une conférence que j' ai donnée en juillet 19'16 al' Athénée hispanique de Buenos-Ayres, je disais que toute l' Histoirc
de l'Art n'est autre chose que l'histoire de l'évolution de
l'Homme-Miroir vers l'Homme-Dieu et qu'en étudiant cette
évolution on voyait dairement la tendance naturelle de l' Art
a se détacher de plus en plus de la réalité préexistante pour
chercher sa propre vérité, en laissant en route tout le superflu
et tout ce qui peut nuire asa réalisation parfaite. J'ai ajouté
que tout cela cst aussi visible al' observateur que peut l' etre en
géologie l'évolution de Paloplothérium en passant par l' Anchitérium pour arriver au cheval.
Cette idée de l'artiste créateur absolu, del' Artiste-Dieu me
fut suggérée par un vieux poete indien de l' Arnérique du Sud
(Aimara) qui dit : « Le poéte est un Dieu, ne chante pas la
pluie, poétc, fais pleuvoir n. Bien quel'auteur de ces vers tombat dans l' erreur de confondre le poete avec le magicien et de
croire que l' artiste pour se montrer créateur doit troubler les
lois du monde, alors que ce qu'il doit faire e' est créerson monde
propre et indépendant parallélement a la nature.
L'idée de la séparation de la vérité de l'art et de la vérité de
la vie, de la vérité scientifique et intellectuelle vient sans doute
de tres loin mais personne ne l' avait précisée et démontrée si
clairement que Schleiermacher au commencement du siécle
passé quand il disait que &lt;&lt; la poésie ne cherche pas la vérité, ou
plutót elle cherche une vérité qui n' a ríen de commun avcc la
vérité objecti ve ».
&lt;&lt; L' art et la poésie expriment uniquement la ,·érité dr la
conscience singuliere » ( 1).
Il faut bien faire rcssortir cette différence entre la vérité de
la vie et la vérité de l' Art; l'une qui existe antérieurement a
(I) .'Esthétik, pages 55-6 l.

LA CRÉATION PURE

773

l' artiste et l' autre qui luí est postérieure, qui est produite par lui.
La confusion de ces deux vérités est la principale cau.&lt;;e d'erreur dans le jugement esthétique.
Nous devons porter notre attention sur ce point, car
1'&lt;5poque qui commence sera éminemment créative. L'Homme
secoue son esclavage, se révolte contre la Nature comme jadis Lucifer se révolta contre Dieu, bien que cette rébellion ne
soit qu' apparente, car jamais l' lwmme n' a été plus pres de la
N ature que maintenant qu' il ne cherche plus a l' imiter dans ses
apparences, mais a faire comme elle en l' imitant dans le fond
de ses lois constructie,,es, dans la réalisation d'un tout, dans
le mécanisme de la produrtion de formes nouvelles.
Nous verrons ensuite comment l'homme, produit de la Nature, suit dans ses produits indépendants le meme ordre et les
memes lois de la )l'ature.
Il ne s' agit pas d'imiter la N ature, mais de faire comme elle,
de ne pas imiter ses extériorisations mais son pouvoir extériorisateur.
Puisque l'homme appartient a la Nature et ne peut s'en
évader, il doit prendre en elle l'essence de ses rréations. Nous
devons pourtant considérer les rrlations du monde objectif
avec le Moi, monde suhjectif qu'est l'artiste.
L' artiste prend ses motifs et ses éléments dans le monde
object-if, les transforme et les combine, les rend au monde
objectif sous forme de faits nouveaux, et ce phénomene esthétique est aussi libre et indépendant que n'importe quel autre
phénomene du monde extérieur, tel qu'une plante, un oiseau,
un astre ou un fruit et il a comme ceux-ci sa raison d'etre en
lui-meme et autant de droits et d'indépendance.
L'étude des divers éléments qui offrent a l'artiste les phénoménes du monde ohjectif, la sélection de quelques-uns et
l'élimination des autres, apres ce qui convient al'reuvre qu'on
poursuit est ce qui forme le Systeme.
.'\..insi le systéme de l' art d' adaptation est différent de celui

�774

de l' art reproductif, car l' artiste du premier tire de la Nature
el' autres éléments que l' artiste imitatif, il en est de meme pour
l'artiste de l'époque de création.
En conséquence le systeme est le pont par lequel les éléments du monde objectif passent au Moi ou monde subjectif.
L'étude des moyens d'expression de ces é1éments déja choisis pour les faire revenir au monde objectif est la Technique.
Par conséquent, la technique est le pont établi entre le
monde subjectif et le monde objectif créé par l'artiste.
Monde objectif
qui offre
Systeme
a J'artiste
____
les
1
divers éléments

l
L

J

7
MondeSubjectif

775

LA CRÉATIO:N PURE

L'ESPRIT l'íOl:VEAl'

Retonr an Monde

ohjectif
Tcchnique
sous forme ele
_ _ _ _ rait nouveau créé
1
par l'artiste

Ce fait nouveau créé par l' artiste, voila ce qui nous importe,
et son étude jointe a]' étude de son origine forme l'E sthétique ou
théorie de l'A rt.
L'équilibre parfait entre le systeme et la technique, c'est ce
qui fait le Style et la prédominance de l'un de ces deux f acteurs
sur l'autre donne comme résultat la Maniere.
Nous dirons que l'artiste a un style quand les moyens qu'il
emploie pour la réalisation de son muvre sont en parfait accord
avec les éléments qu'il choisit dans le monde objectif.
Quand un artiste a une honne technique, mais ne sait pas
choisir parfaitement ses éléments ou quand au contraire les
éléments qu'il emploie sont ceux qui conviennent le mieux a
son reuvre, mais que la technique laisse a désirer, cet artiste
n' att.eindra pas le style, il aura seulement une maniere.
N ous ne nous occuperons pas de ceux dont le systeme est
en désaccord ahsolu avec la teclmique. Ceux-la ne peuvent
entrer dans une étude sérieuse de l' art, bien qu'ils soient la
grande majorité et qu'ils fassent la joie des j ournalistes et la
gloire des salons de faux amateU1'5.

•

Je veux avant de t9rminer cet arUcle, en éclair0ir un point :
presque tous les savants modernes veulent nier chez l' artiste
le droit de création et on dirait que les artist3s eux-memes ont
peur de ce mot.
Je lD;tte depuis longt9mps pour l' art de création pura et
cela a été u_ne véritable obsession dans toute mon reuvre. Déja
?ªn~ mon hvre ce Pasando y Pasando », publié en janvier 1914,
Je d1s que ce qui doit intéresser le poete, c'est «l'acte de création et non celui de cristallisation» (1).
. Ce sont prácisément ces hommes de science qui nient a l' arti~tE: le droit de création qui devraient plus que tout autre le
lm accorder.
. Est-ce que l'art de la mécanique n'est pas aussi l'humanisat10n de la Nature et n' arrive pas ala création ?
. Et _si on concede au mécanicien le droit de créer, pourquoi le
merait-on a l' artiste ?
Quand on dit qu'un automobile a une force de 20 chevaux,
nous ne voyons pas les 20 chevaux, l'homme a créé -q.n équivalent a ceux-ci, mais ils ne nous apparaissent pas. II afait comme
la Natura.
L'Homme, dans cecas, a créé et non pasen imitant la ~ature dans ses apparences, mais en obéissant a ses lois intérieures, et il est curieux de constater comment l'homme a suivi dans
ses créations le meme ordre que la Nature non seulement dans
le mécanisme constructif, mais aussi chronologique.
L'Homme commence par voir, ensuite il entend, puis il
parle et enfin il pense. Dans ses créations, l'homme a suivi le
meme o~dre ~ui lui a été imposé. D'abord, il a inventé la photographie qm est le nerf optique mécanisé. Ensuite, le téléphone qu,i est_ le ~erf auditif mécanisé. Puis le gramophone qui
est la mecan1sat10n des cordes vocales et enfin le cinématographe qui est la mécanisation de la pensée.

t
(1) Page 270.

�776

L'ESPRIT NOUVEAU

Et non seulement cela, mais en cutre dans chacune des créations de l'homme, il s' est produit une sélection artificielle
exactement parallele a la sélection naturelle et obéissant aux
memes lois d' adaptation au milieu.
Cela se rencontre dans l' reuvre d' art autant que dans la mécanique et toutes les prcductions de l'homme.
Pour cette raison, je disais dans ma conférence sur l'Esthétique en 1916, qu'une reuvre d' art « est une nouvelle réalité
cosroique que l'artiste ajoute a la Nature et qui doit avoir
comme les astres une atmosphere a elle et une force centripete
et une autre centrifuge. Forces qui lui donnent un parfait équilibre et la rejettent hors du centre producteur&gt;i.
C'est le mcmrnt d'appelEr l'aLtrnticn des artistes sur la
création ¡;ure, dcnt on parle déja beaucoup sans en faire.
Vincent HurnoBRo.

ÉCONOMIOUE -- SOCIOLOGIOUE

LES POTASSES D'ALSACE
I
RÉGDIE ET YE~TE
En marge des espérances démernrées 6t des illusions imaginatives, que l' opinion publique fran9aise nourrit lors du retour
a la France du bassin potassique mulhousien, d' autres espérances plus fermes, issues d' ambitions calculées, se fondaient
silencieusement, pretes a s' affirmer au moment opportun. Et,
si au lendemain du rachat par l'Etat des mines de potasse,
cette heure opportune semble a voir sonné pour les groupes et
les consortiums qui, dans un silence propice, et sous le couvert
factice des agitations politiques se préparent a accaparer cette
richesse d'intéret nat.ional, ce ne sera pas tout au moins sans
qu'une voix se fasse entendre en faveur de cet intérét que
d' aucuns prétendent absorber et pour lequel les hommes s' entretuent. T andis que le peuple, conscient de son éloignement du pouvoir et ignorant des spéculations financieres, ne
voit dans les richesses minieres ou industrielles de la France
qu'une source de prospfrité et de profits C!)mmuns, d' autres
calculent des dividendes, supputent des bénéfices, tt mesurent
des fortunes. Si bien qu'en fin de compte. l'émancipation démocratique et la c¡_rriére ouverte au talent aboutissent a ce
résultat contradictoire : le servage du pEuple au profit d'une
ploutocratie anonyme et internationale.

�778

L'ESPRIT NOUYEAU
LES POTASSES D'ALSACE

*

**
Le rachat par l' Etat des « biens, droits et intérets afférents
aux roncessions et exploitations des mines de potasse du
Haut-Rhin », voté par le Sénat, le 3 février 1921 et par la
Chambre, le 11 mars 1921 prévoit une loi ultérieure statuant
sur les conditions del' amodiation. Ce vote n' engage point l' avenir, et sa portée se réduit a abroger le rr.gime de liquidation
judiciaire en vigueur depuis 1'armistice. La question demeura
par conséquent entiere et la porte ouverte atoutes les ambitions.
A qui l'Etat amodiera-t-il les mines de potasse? Trois projets sont en présence, que succinctement nous allons examiner
tour a. tour. Le premier, celui du Gouvernement, prévoit l'amodiation a quatre sociétés distinctes, a l'une desquelles l'Etat
accordert1 sa participation financiére pour la constitution de
son capital. Le second proj1:t, émanant de MM. Rendu, Louchem-, conserve la structure du précédent, mais prévoit le controle des quatre sociétés par une société centrale. Le dernier
projet, d'origine alsacienne, réclame l'amodiation a une scciété unique. Cette combinaison recueille l' adhésion du monde
alsacien industriel et agricole par l'esprit régionaliste qu'elle
manifeste. Disons de suite qu'il convient d'écarter la conception Rendu-Loucheur, dont le seul mérite est celui tout ré'latif
d'une tentative de conciliation probablement intérPssée, qui
aboutirait &lt;&gt;n dernier lieu a réaliser la formule du Gouvcrnement, avec tous les inconvénients - pour l'intéret national du projet alsacien.
Une erreur initiale réside a. la base des deux theses restant
en présence, avec cependant une pointe de gravité supplémentaire pour la derniere. En effet, la vente des potasses a
l' étranger se trouve subordonnée dans son exécution a. celle
effectuée dans les limites du marché natio•al. :Mais tandis que
l'Etat ne concédera de licences d'exportation aux socir:tés
exploitantes qu'au prorata des ventes effectuées par elles aux

779

agriculteur3 fran9ais, la gestion alsacienne distraira des bénéfices réalisés, une ristourne au profit de ces memes agriculteura,
ristourne destinée a ramener le prix de vente a l'intérieur au
prix de revient réel, controlé par les ingénieurs de l'Etat. Remarquons tout d'abord que la prévision des licences d'exportation dément le programme de liberté commerciale de M. Dior.
De plus, la question des exportations apparait en fait comrne
secondaire dans les projets en vigueur. L'un comme l' autre,
sous la pression d'influences rJgionales ou électorales, font
bon marché des débouchés extérieurs. A titre égal, ils méconnaissent l'importance de cette source de profits qu'est le marché international, et s'ils divergent ce n'est que sur le mécaniscanisme des concessions a accorder au.x agriculteur3 fran9ais.
Cette ingérence indirecte des associations agricoles franpises dans une exploitation quiintéresse peut-etre ces associations est logique en príncipe. Mais d'un príncipe estimé a une
utilité reconnue, il y a loin. Surtout si l'on escompte le jeu des
intérets qui ne peut manquer de se produire, et de résorber en
lui-meme tous les bénéfices attendus de la conception initiale.
Le GouYernement, dont la préoccupation majeure est de tenir
la balance égale entre tous les groupes parlementaires, sacrifiait dans son projet au groupe de défense paysanne.
Parmi les quatre sociétés susceptibles de hénéficier de l'amodiation prochaine, il en imposait une d'essence mi-agricole,
mi-étatiste. Et ce faisant, il s' attach~_it la reconnaissance d'un
groupe ; or tout le monde sait qu'une reconnaissance parlementaire s' exprime par des voix et des votes. Semblable place
ne pouvait etre réservée aux agriculteurs dans le projet alsacien, puisque les mines de potasse ne seraient adjugées qu' a
une société unique. Pour obvier a cet inconvénient, grave en
l'espece étant donné que tout projet futur d'amodiation fera
l'objet d'une loi, les repr¿sentants alsaciens ont imaginé le
príncipe de la ristourne au détriment des exportations. Le
cercle est vicieux: d'une part, l'intérét national dont la France

�780

L'E!:PRIT NOUVEAU

est la mandataire, mais sans voix ni mandat ; de l' autre, l'intérét régional alsacien, et celui gouvernemental lié a une majorité. Entre les deux derniers, un Parlement indécis en l'occurence, incompétent par définition et flottant par intérét.
Mais, si apres avoir statué sur les reglements possibles demandés respectivement par les deux adversaires, on envisage
la question sous son aspect le plus général et le plus attachant
pour un citoyen quelconque, on ne peut manquer de manifester quelque surprise du role négatif joué par le GouYernement
en matiere de politique économique générale. On considere généralement que par définition, l' Etat est a la fois le détenteur
et l'administrateur de la fortune nationale. Parfois, une
démence d'orgueil l'incite a l'administration directe et c'est
un désastra. En d' au tres cas, il dél egue ses pouvoirs, et les intérets nationaux s'ils ne sont pas gérés a la perfection, accusent
tout de meme une plus-value, inconnue sous la gestion directc.
Or, pour ce qui nous occupe, l'Etat renonce a son role d'administrateur et se déclare prét a déléguer ses pouvoirs et ses
charges. Mais a qui, et dans quelles conditions ? A qui, il n'en
i:;ait rien lui-meme. Sinon au plus offrant ou au plus rnéritant,
tout au rnoins a celui dont la gestion ne luí procurera jamais
de désagréments. Les conditions ? Subordonnées a son intéret
de Gouvernement, comrne nous l' avons vu précédernment.
Ici, il convient de faire une discrimination et de séparer
l'Etat, gardien de l'intéret national, du Gouvernemnet, coalition d'hommes intéressés au pouvoir personnel. En príncipe,
l'un n' est que l' expression de l' autre, son conseil d' adrninistration en quelque sorte. En réalité, les assemblées générales
ne se réunissant que tous les quatre ans pour élfre des mandataires de controle, et quatre ans étant l' éternité pour un Gouvernement, ce dernier a tout le tcmps pour mener son jeu d'intrigues, d'inaction publique et d' action personnelle. Si les vieillards sont deux fois enfants, les parlementairas le sont au
rnoins. quatra fois, et les électcurs beaucoup plus, surtout sur

LES POTASSES D'ALSACE

781

le rapport de la mémoira. C'est pourquoi le Gouvernement ne
s'apeure pas, et nie impunément l'Etat qu'il raprésente.
Or, s'il est de l'intérét du Gouvernement de réserver une
place privilégiée aux agriculteura dans la vente des potasses,
il est de l'intéret de l'E tat d'avoir une politique uniforme et
réglée des engrais chimiques. Le projet d' arnodiation, avec les
restrictions agricoles qu'il comporte, est la négation de cette
politique. Entre le bassin minier lorrain, les gisements potassiques de Mulhouse, et les phosphates tunisiens, le Gouvernement estime qu'il n'y a aucune connexion d' application possible, ou alors qu'une telle connoxion lui serait nuisible. Le
machiavélisme n' est pas mort, et s'il a émigré de la politique
e' est pour se réfugier dans la finance; et de l'une al' autre, il y
a un si petit pas ! Bref, ou est la politique gouvernementale des
engrais chimiques ? Pourquoi le Gouvernement ne profite-t-il
pas de l' amodiation des mines de potasse, pour coaliser les
ef forts des producteurs de phosphates ou de scories de déphosphoration, avec ceux des producteurs futurs de potasse ? S'il le
f aisait, point ne serait alors nécessaire de subordonner abusément la vente des potasses aux besoins agricoles nationaux.
Car une entente entre les exploitants ou producteurs des trois
engrais, déchargerait l'un pour charger équitablement les
autres, et permettrait d' affronter calmement, et tous atouts
en main, la concurrence f arouche de l' Allemagne sur le
marché mondial. La France est-elle done assez riche pour
se désintéresser des ventes internationales, et le franc feraitil par hasard prime sur les bourses étrangeres ? Que le proj ct alsacien se d.ésintéresse, lui, quelque peu de la vente extérieure, rien de plus naturel: il est éminernment régional, et
le Gouvernement le contraint a semblahle calcul par les concessions de son propre projet. A la séance du 11 mars dernier,
les députés ont voté a main levée et sans coup férir le rachat
des mines par l'Etat, estimant peut-etre qu'il était trop tot pour
exiger des précisions, ou plus vraisemhlablement n'estimant

�i82

L' ESPRIT ~OCVEAU

ríen du tout. Et cette loi n'a pris que le temps d'une lectur~
que nul n'entend et dont nul ne se soucie. Ou sont les bienfaits
des premieres et secondes lectures des bills aux Communes ?
Dans de semblables conditions, révélant l'inanité de toute
lutte internationale entre les engrais chirniques frani;ais et
allemands, on en est a se demander si une entente entre les
producteurs des deux pays ne serait pas plus profitable a la
France, qu'une action isolée et vouée des ses origines al'échec.
*

*

*

Que M. Helmer, liquidateur séquestre des mines de potasse,
ait dénoncé avec vigueur l'impossibilité de cette solution,
ríen de plus naturel. Sa protestation figurait dans un maníleste électoral au college du Haut-Rhin. l\Iais, n'en déplaise a M. IIelmer, ce un monopole mondial » a. deux vaut
mieux qu'une part réduite a un. De plus, un tel monopole ne
régenterait jamais les cours, les réduirait au contraire, et
pour qui connait la mentalité anglaise, il est probable que les
commer~ants britanniques f eraient un bien rncilleur accueil
a des potasses franco-allemandes de prix réduit, qu' a des J)Otasses frani;aises de prix élevé: M. Helmer nous permettra
enfin de considérer avec quelque scepticisme son affirmation,
toujours électorale, « que la Grande-Bretagne pose comme
condition formelle que nous ne fassions pas contre elle un
acord avec nos ennemis » (1). Si la chose est vraie, et nous le
demandons a M. Helmer, nous espérons que le Gom·ernement
tiendra a honneur de s'expliquer sur cette condition draconienne, inadmissible, et qui accuse au plus haut chef unP. mainmise anglaise sur la politique intérieure frani;aise. L'ere de
Clémenceau serait done semblable a l'hégyre de Mahomet.
Elle se pour.mivrait. L'ere de M. Helmer se pour.mit également, et cela au plus grand préjudice des mines de potasse.
(1) Rei'lle des Produits rhimiquts du 15 jam·icr 1021, pngc 16.

LES POTASSES D'ALSACE

783

Apres tout., moins il y a de potasses extrait8s ou vendues,
plus il en r~ste pour les générations a venir. Gest un oo.lcul
de ce genre qu'a du faire 1\.1. Helmer en prcnant la direction
de la Société commerciale des potasses d' Alsace-Lorraine, et
en dirigeant le bureau des Yentes en compagnie de l\lM. Mecier et Yogt. Or ce bureau, profitant de sa situation privilégiée,
a imposé des conditions de vente plus que séveres, et des
reglements de cours a l'étranger, dont le moins qu'on puisse
dire, est qu'ils répondent peut-etre aux besoins financiers des
sociétés de potasse, mais pas du tout aux conditions d'une
lutte monrliale. Le systeme des agents de vente a l'étranger
est fort bien inventé. Le K.alisyndic:1te l' avait déja utilisé
avec succcs. l\1ais le Kalisyndicate était l'organe repr.?sentatif
de 164 mines allemandes, et le marché mondial lui appartenait sans conteste. Ce n'est pas le cas pour la France d'aujourd'hui qui avec ses 13 mines de potasse ne peut etre en
mesure de lutter contre les 1SO mines environ restant a
l' Allemagne. Ses agents de vente a. l'étranger seront annihilés
par leur.5 concurrents du Kalisyndicate, et les prix franvais
atteinclront par comparaison des taux prohibitifs. C'est alors
sans doute que la Grande-Brctagne manifestcra son indéfectible attachement aux potasses frangaises, en passant commande au Kafü,yndicate ! De plus, le systeme d' agents de
vente déja. employé l'année derniere, s'il n'a pas donné d'excellents résultats a l'étranger, a soulevé en France un mécontentement général auprcs des négociants de produits chimiques, acheteurs des sels de potasse. Une condition impitoyable serait imposée aux acheteurs frangais des sels, celle
de ne pas réexporter. Que signifie cela ? On comprend le monopole. C'est une théorie a faire valoir quand on en a les moyens,
mais nous l' avons déja. &lt;lit, en potasses seules, la France ne
peut prétendre concurrencer l' Allemagne. D' autre part, le
jeu de la libre concurrence, c'cst-a.-dire le droit aux négociants
frangais d'exporter les sels qu'ils achctent aux exploitants

�784

L'ESPRIT NOUVEAU

des mines, permettrait d'escompter des fluctuatíons de prix,
plus profitables certainement aux acheteur.s que les cour.;
artificiels pratiqués par la Société commerciale de Mulhouse.
Alors a qui profite !'affaire ? A un groupe, uniquement. L'intéret national mis de coté, inexistant du reste pour les gens
d' argent, il ne reste plus que les intérets particuliers. d'un
petit consortium. Et le plus curieux, est que ces intéréts ráussissent a s'exprimer sous une gestion d'Etat telle que celle
de la liquidation judiciaire. Le passé et le présent permettent
de bien augurar de l'avenir. La production des potasses,
comme la sidérurgie, sera aux mains d'un consortium, anonyme, selon la loi, plus.ou moins international, et dont les intérets résideront tout autant a.Londresou New-York qu'a.Paris.
Cette conception de consortiums et de sociétés anonymes
est anti-démocratique et anti-humaine. Rien n'est plus contraire a l'idéal des peuples que cette régence avouée dans son
príncipe, secrete dans son exécution, des affaires du mond&lt;'.
Si le boss est un tres grand homme, la Belgique est a ce compte
la plus grande nation &lt;lu monde, puisque le b3.ron Empain
dirige de sa main toute puissante tous les tramways de l'univers en passant par Riga, Salonique et Buenos-Ayres. Cct
idéal n'est pas celui du peuple frangais, quoi qu'en pensent
certains parlementaires pour qui l'intéret général est un superhe paravent destiné a celer les petites opérations de coulisse.
Mais le pis est que meme ce bureau commercial de l\1ulhouse géré par un représentant de l'Etat, n'arrive pas adonner
satisfaction a ses acheteurs quels qu'ils soient, et par conséquent ne fait pas ses affaires. La question des transports est
intervenue, restreignant ainsi les envois de sels tant a l'intérieur du pays qu'a l'extérieur. Une question écrite de M. de
Rodez-Bénavent, député, au ministre du Commerce, tendant
ríen moins qu'a réserver la totalité de la production des potasses aux agriculteurs frangais, a provoqué une réponse
avouant accidentellement la crise des transports. Une amé-

LES POTASSES D'ALSACE

785

lioration était en projet, qui devait porter les expéditions a
7. 000 tonnes par mois a. l'intérieur du pays, soit 84. 000 tonnes
par an, ce qui serait relativement peu. Mais en admettant
que ce chiffre puisse etre triplé ou quadruplé, il n'approche
pas encore de la vente intérieure del' Allemagne qui en 1908,
alors que les mines d'Alsace ne produisaient qu'en quantité négligeable, consommait 1. 965. 900 tonnes de KCI, soit
328. 000 tonnes de K 2 0.
En somme, sous quelque aspect que l' on envisage le probleme des potasses, on arrive a cette conclusion tres nette
que rien de sérieux, de définitif, n' a été réalisé, ni meme tenté.
Les mesures envisagées sont temporaires et les décisions définitives reculent dans l'attente du moment opportun. L'Etat
et le groupc alsacien s'opposent mutuéllement leurs projets,
s' affrontent, laissant ainsi la voie libre a toutes les ambitions
des consortiums d'affaires. Ceux-ci ne choment pas, et un
jour quelconque, le pays apprendra avec stupéfaction que les
mines de potasse sont échues en partage a un groupe dont le
président du conseil d' administration est un de ces hommes
qui dirigent les affaires les plus diverses. Que l' amodiation se
fasse a quatre sociétés distinctes ou a. une société unique, le
résultat sera le meme en définitive, ayee une teinte d'hypocrisie en plus d'une part. La loi qui regle les conditions des
sociétés d'exploitation est singulierement retor.se, et rien n'cst
parfois plus illégal que le droit lui-meme. A coté de cela, les
opérations de surenchere se précipitent au dam des ventes
a l' extérieur. Celles-ci du reste sont sacrifiées dans leur exécution depuis l'armistice, et l'homme qui les dirige, parlementaire et avocat, n' aurait peut-etre pas la confiance du
pays, si on lui en référait directement.

* **
Il n' entrait pas dans nos intentions de discuter a la lettra
et en détail les différents projets des mines de potasse. Bien

�786

L;ESPRIT NOUVEAU

des questions, telles que celles des Kuxes (actions) n'ont
meme pas été abordées, et bien d' autras restent qui dernanderaient a etre tranchées définitivement. Nous avons voulu
simplement avertir la nation, et faire comprendre au peuple
qu'il est temps pour lui de gérar directement ses affaires.
Nous n'agissons ici pour aucun intéret, pour aucun groupe,
pour aucune force occulte. ~otre seule force est la volonté
nationale. L'opinion publique est une grande voix dont les
grondements sont parfois salutaires. Qu'elle se fasse entendre.
11 y a aujourd'hui assez de sociétés, assez de groupes, assez
de rartels qui brisent la joie du travail humain et la quiétude
des travailleurs. Ces puissances anonyrnes exploitent a leur
profit des richesses qui sont atous. L'reuvre de dépouillement
se pour.3uit a la faveur du silence propice et voulu danslequel
on la maintient. La lutte entre le peuple et ces puissances sera
dure et sera longue. Un homme qui a compris le danger et qui
n' a pas hésité a mener le bon combat en faveur du peuple
contre les Magnats de la finance, a été brisé par eux. Cet
homme était le Président Wilson. En 1912, lors de sa campagne électorale, il formulait ce jugement qui est aussi le nótre,
et que nous proposons aux méditations de tous ceux qui croient
en la France et en la dignité des hommes : « Le danger dominant pour.le pays, ce n'est pas l'existence de grands syndicats
d'individus, c'est déja. assez dangereux, en toute conscience
- mais c' est le syndicat des' syndicats, - des chemins de fer,
des entreprises d'usines, des études des grandes mines, des
grandes entreprises pour le développement des forces hydrauliques naturelles du pays, le tout enfilé les uns dans les autres,
avec toute une série,de personnel et de conseils de directeurs,
pour aboutir a une communauté d'intérets plus formidable
que tout ce qu' on peut concevoir d' un syndicat isolé qui se
peut montrer au grand jour » (1).
R. CHENEVIER.
{l) La nouvelle Liberté. -

Woodrow Wilson, page 168.

THÉATRE
·

ESTHÉTIQUE DU THÉATRE CONTEMPORAIN

*
LE TEMPS D~S TÉNEBRES
ET LE TEMPS DES IDEVERTISSEME~TS
au théatre Moncey, de La puissance des ténebres de 1:olstoi:. Un éloge d' abord, a M. Darzens, qui
veut acc_hmater en France les abeilles blandes de Ligurie
et dans le qu~rtier de l'avenue da Clichy un théatre d'art
.Car La puissance des ténebres est une piece d'art. Le Théatra
Libre_nous l' a léguée. Et le Théatre Libre était un théatre d' art.
Mais le d~ame de Tolstoi: est une piece de ténebres. Et nous
ne nous p1aisons plus a l'art des t énebres.
L'intention de Toltor est morale. La puissance des ténebres
dans son texte imprimé, porte un sous-titre : « Une fois s;
patte engluée, l'oiseau est bientót pris. » Le r·aisonnement
cst celui des bonnes femmes : un enfant menteur est un enfant
voleur ; u~ ~nfant voleur devient un assassin ; done, si tu
me~s, _tu fm~ras su: l'échafaud. Le héros de Tolstoi, Nikita,
a sedmt une Jeune fille; done il deviendra l' amant de la femme
~e son patron, i1 f~ra_ ~ fa:1-x serment, il sera le complice de
1 as~assmat du mar1; 11 sedmra la fille du mort, il tuera l'enfant
qu'1l aura de ladite fille, et il finira sur l'échafaud s'il y a un
échafaud en Russie.
'
Tolstoi aurait pu nous montrer cela par l'évolution d'une
~me capable _d'apporter au germe d'une pensée ou d'une pass1on un terram fertile.
, 1:'' homme qui a écrit la Sonate aKreutzcr aurait peut-etre pu
ecr1re cela.

R

EPRISE,

(

�786

L;ESPRIT NOUVEAU

des questions, telles que celles des Kuxes (actions) n'ont
meme pas été abordées, et bien d' autras restent qui dernanderaient a etre tranchées définitivement. Nous avons voulu
simplement avertir la nation, et faire comprendre au peuple
qu'il est temps pour lui de gérar directement ses affaires.
Nous n'agissons ici pour aucun intéret, pour aucun groupe,
pour aucune force occulte. ~otre seule force est la volonté
nationale. L'opinion publique est une grande voix dont les
grondements sont parfois salutaires. Qu'elle se fasse entendre.
11 y a aujourd'hui assez de sociétés, assez de groupes, assez
de rartels qui brisent la joie du travail humain et la quiétude
des travailleurs. Ces puissances anonyrnes exploitent a leur
profit des richesses qui sont atous. L'reuvre de dépouillement
se pour.3uit a la faveur du silence propice et voulu danslequel
on la maintient. La lutte entre le peuple et ces puissances sera
dure et sera longue. Un homme qui a compris le danger et qui
n' a pas hésité a mener le bon combat en faveur du peuple
contre les Magnats de la finance, a été brisé par eux. Cet
homme était le Président Wilson. En 1912, lors de sa campagne électorale, il formulait ce jugement qui est aussi le nótre,
et que nous proposons aux méditations de tous ceux qui croient
en la France et en la dignité des hommes : « Le danger dominant pour.le pays, ce n'est pas l'existence de grands syndicats
d'individus, c'est déja. assez dangereux, en toute conscience
- mais c' est le syndicat des' syndicats, - des chemins de fer,
des entreprises d'usines, des études des grandes mines, des
grandes entreprises pour le développement des forces hydrauliques naturelles du pays, le tout enfilé les uns dans les autres,
avec toute une série,de personnel et de conseils de directeurs,
pour aboutir a une communauté d'intérets plus formidable
que tout ce qu' on peut concevoir d' un syndicat isolé qui se
peut montrer au grand jour » (1).
R. CHENEVIER.
{l) La nouvelle Liberté. -

Woodrow Wilson, page 168.

THÉATRE
·

ESTHÉTIQUE DU THÉATRE CONTEMPORAIN

*
LE TEMPS D~S TÉNEBRES
ET LE TEMPS DES IDEVERTISSEME~TS
au théatre Moncey, de La puissance des ténebres de 1:olstoi:. Un éloge d' abord, a M. Darzens, qui
veut acc_hmater en France les abeilles blandes de Ligurie
et dans le qu~rtier de l'avenue da Clichy un théatre d'art
.Car La puissance des ténebres est une piece d'art. Le Théatra
Libre_nous l' a léguée. Et le Théatre Libre était un théatre d' art.
Mais le d~ame de Tolstoi: est une piece de ténebres. Et nous
ne nous p1aisons plus a l'art des t énebres.
L'intention de Toltor est morale. La puissance des ténebres
dans son texte imprimé, porte un sous-titre : « Une fois s;
patte engluée, l'oiseau est bientót pris. » Le r·aisonnement
cst celui des bonnes femmes : un enfant menteur est un enfant
voleur ; u~ ~nfant voleur devient un assassin ; done, si tu
me~s, _tu fm~ras su: l'échafaud. Le héros de Tolstoi, Nikita,
a sedmt une Jeune fille; done il deviendra l' amant de la femme
~e son patron, i1 f~ra_ ~ fa:1-x serment, il sera le complice de
1 as~assmat du mar1; 11 sedmra la fille du mort, il tuera l'enfant
qu'1l aura de ladite fille, et il finira sur l'échafaud s'il y a un
échafaud en Russie.
'
Tolstoi aurait pu nous montrer cela par l'évolution d'une
~me capable _d'apporter au germe d'une pensée ou d'une pass1on un terram fertile.
, 1:'' homme qui a écrit la Sonate aKreutzcr aurait peut-etre pu
ecr1re cela.

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EPRISE,

(

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789

L'ESPRIT NOUVEAU

LE TE.MPS DES TÉNEBRES

Mais Tolstoi était russe et vivait au temps du théatre
réalíste (La puissance des ténebres eEt de 1886).
PurssANCE DES TÉNEBRES = idée morale + théátre réaliste
+ folie russe.
Part du théatre réaliste : les personnages sont d'une psychologie épaisse et basse de pores en has age. Le crimen' a aucun
mérite a s'emparer d'eux (affaiblissement de la démonstration
morale poursui/Jie). Les effets sont les effets puissants du réalisme, peres de eeux dugrand-guignolisme (l'assassinat du nouveau-né : ce il piaule, il piaule... ses os craquaient »).
Part de la folie russe : effets de mysticisme : le pere du
jeune Nikita, Akim, nettoyeur de réalistes fosses d'aisances,
invoque les sanctions divines et s'extasie d'une eonfession
qui a des allures de flagellation; Nikita le joli-eccur paysan
qui rit et aime les femmes comme du sucre, se sent pris subitement du besoin de cette eonfession publique qui le rachéte
aux yeux de Dieu. Psychologie uniquement russe. Done,
démonstration morale 'diminuée aux yeux de ce qui n' est pas
russe; inapplicable a ce qui n'est pas russe.
La formule du drame serait done plus exactement :
Pu1ssANCE DES TÉNEBRES = idée morale théatre réalisle
- particularisme russe.

colorés et fant~sístes. Je vois la la principale legon de ce spectacle. e&lt; La Pet1te Scene &gt;&gt; se &lt;lit « théatre de cour &gt;&gt; et se co _
sa~re aux c~efs-d'ceuvre '.anciens, parfois aux chefs-d'ceu;e
mmeurs. Ma1s ne montre aucune routine. Sa mise en scene est
~o~erne ; done le moderne s'infiltre partout et il n'y a qu'une
differei:ce de &lt;legré entr~ les plumes vertes, roses, rouges, vio~ttes, Jaune~ de la :e~1te Se ene Et les spectacles bariolés que
onne au theatre Femma la Chauve-souris de Moscou.

Le théatre que l'on voit aujourd'hui nous fait passer du
temps des ténébres au temps des divertissements.
Exemple : &lt;&lt; La Petite Scene ll, ayant un spectacle a donner
a choisi une piece ou il y eut du chant, de la danse, de la comédie, de la musique et de la fantaisíe. Cela peut se chercher dans
le théátre franQais, hors des seenes du boulevard. « La petite
scene » a trouvé La Princesse d' Elide, comédie-ballet de
Moliere, musique de Lulli - que la Comédie-Frarn,aise, paraitil, trouvait trop diffieile aj ouer.
Les acteurs de la ce PE-tite Scene" prenaient a leurs roles un
plaisir évident. Le public se divertissait autant qu'eux a écouter leur chant supérirnr scuvent .a lcur jeu, a regarder sur
les casques et les chapeaux, les plumes j aunes, violettes,
rouges, vertes.
Je dis plumes jaunes, violE.ttes, vertes, rouges et costumes

A

** *
Cette _Cha~/Je-s~uris est comme une sorte de chat noir russe
avec .i:rioms d esprit dans les textes mais plus de fantaisie dans
les P1~es d'ombres, plus de gaieté, plus de belles chansons
popula1res, plus de bariolages surtout.
La for~ule du théatre d'_art moderne e'est, jusqu'a présent,
le perf~ct10nnement ~u bar10l~ge. ~e voila partí pour rejoindre
le musw-hall, perf-ect10n du d1vert1ssement.

Le_ simpl~ divertissement, on croit bien que M. Henry
Bataille Y e;happe ~uan~, on voit le titre de sa píeee : La
Tendr~se. C est un t1tre d etude psychologique. Son sujet est
assez snnp~e pour ~omporter de la grandeur : un homme et une
femme s aiment, ils se quittent, ils se retrouvent avec tendress?. 11 Y a la une tragédie a la taille de Bérénice. M. Henri
Bataille ne l'a pas faite, a cause:
1~ De sa _propre maladie qui est de confondre psychologie
et teratologie.
2° De l~~aladi? gén_érale du théatre contemporain, qui est de
trop ~acr1her au divertissementetal'accessoire, ala sauce corsée.
, R~sultats. ~ Pour _la tératologie : il lui faut abaisser son
h~:ome, au r1s~ue_ d'mtroduire dans sa piéce une deuxiéme
p1ece, con:t,rad1cto1re avee la premiere : le drame de « la
femme_ qm a des sens JJ; et cette femme qui a des sens aura
un petit ~ant, acteur de cinéma E-t donnera rendez-vous a un
potache. Nous retombons a la piece de boulevard.
, ~our l' acc?ssoire : on voit défiler des bonshommes : un
eveque cand1d2.t al' Aca&lt;lÉmie, un ccmpositcur, drnx auteurs,

�790

L' ESPRIT );0l'VEAU

un comte revendeur de meubles, etc .. . Le « nO'ud de \' intrigue» repose sur une histoire analogue a celle de la cuisiniére
qui a acheté quelque chose dont le nom commence panm Z, des
z'haricots. L'homme sait qu'il est trompé pour un homme dont
le nom commence par un J : Sergyll. Mais il a laissé la femme
triompher des audaces des deux seuls hommes de sa connaissance dont le nom commence par un J. Et quand toute la salle
a cru a l'innocence de la dame et a bien« marché », une nouvelle ficelle est tirée, un fil téléphonique qui nous apprend que
le J existe mais s'appelle Sergyll.
Tout cela, c'est expérience du théatre, expérience de la vie
de certaines gens, si l'on veut, mais ce n'est pas psychologic.
Que M. Henry Bataille ait beaucoup ou « énormément » de
talent, peu importe, je ne cherche pas ici a jouer le juge et a
attribuer de bonnes notes ou de mauvaises notes, mais aessayer
peu a peu de trouver et de réunirles ressorts du théatre contemporain, en disant quelques mots des spectacles les plus divers.

1

l

Et ensuite, nous pourrons parkr peut-etre d'une esthétique
du théatre contemporain. Nous verrons alors si nous devons
approuver la sentence de Georges Polti : « Notre pauvre art
dramatique est grossier et mou comme un vieillard exhibitionniste. »
Ce jugement, il le portait au cours d'une présentation du
Théatre de chanwre d' « Art et Action ».
Ce théatre de chambre veut étre le contraire du théatre
de cour que veut étre la «Petite Scene » et du théatre de divertissement a quoi tendent tous nos jongleurs de mots (Le Bamf
sur le toit), de couleurs et de costumes (ChauYe-Souris, Ballets
russes) , de lumiéres (Lo"ie Fuller), de bruit (jazz-band, opérettes,
chansons).
Pour cet essai, on avait choisi le Philoctele d' André Gide.
Les trois personnages étaient peints par Dor Klein sur un grand
panneau et !'un d'eux devenait luminelL""&lt; par transparence des
que l'un des trois acteurs invisibles parlait. Ainsi l' attention
était avertie mais point distraite et pozivait se donner au texte.
Acheminement vers une séparation des acteurs et des récitants.
Essai heureux.
Fernand D1vornE.

�PAR

BLAISE

CENDRARS

CHAPITAE

Y

DU MIEL

Dans la riviere du Temps qui coule dans l'Espace, on
voit des truites paresseuses sous les herbes grasses. Les
eaux sont claires; le courant limpide. Au fond, parmi les
rayons ultra-violtt et inlra-rouge de la lurniere décomposée, on voit écumer les gemmes odo-magnétiques qui composent les aérolithes. Les métaux, les pi erres et les racines,
les herbes 6t toutes les feuilles sont riches de leur propre
vie. La végétation est audacieuse. Dans ce vallan, en en
survolant la source, j'ai chassé aujourd'hui a coups de
EXTRAITS D'UN LIVRE A PARAITRE PROCHAINEl\lENT AUX
ÉDJTIONS DE L'ESPRl7' NOUVEAU. La typographie de ces extraits n'esl
plls celh de l'ouurage, qui comporte une c~m¡ios'il'ion originale et de grand luxe.
~'1.

�canon_l'i~mense papillon hybride de la Crete-des-Heurcs,
au_x ailes 1sochrones €t dont l'une est le matin, l' autre le
so1r.
. Nos _petits obus ~ harpon n' avaient pas de prise sur ses
ª!les _diap~an~s et 11 ne f allut pas moins de 28 obus avant
d arriver a lm en loger un dans le ventre. La bete touchée a mort, fit une chute, se releva, fit une emb~rdée
pu_is s'enfuit a grand coups d'ailes, nous entrainant as;
smte car le harpon tenait bon.
L'in~ecte géant montait, descendait, se cabrai t, se retourna1t sens-dessus-dessous, virevoltait, nous remorguant, nous emportant, nous secouant. Nous nous trouvjons tant?t sur lui, dans le rayonnement de sa tete, tantot sous lm, dans la nuit de son ventre.
. A c?-:3-que co_u ~ nous risquions de chavirer, et craignant,
s1 ~e film venai~ a rom¡ire, de perdre notre prise, j' ordonna1 _au canonnHsr_ de t1rer un obus explosif en visant le
pap1~lon d~s l'oo~l. L'explo_si?n fit des ravages terribles.
~e _vis la bete ghsser prod1gieusement et choir les ailes
rig1des. Nous chümes derriere elle en tire-bouchon.
NGtre ?itu'.3-ti?n _était _crftique. L'esquif piquait du nez,
La machinerie eta1t arretee. Les homrnes étaient tombés
pele-méle a la renverse. Je resta.is seul debout cramponné au hublot avant, avec une douleur aigue dans la
tet~. Et c'eEt a cEt instant précis que j'eus la vision de la
fohe de notre entraprise. l\fon esprit fut accablé par l'erreur de nos rachtrches 6t l'inanité de nos efforts scientifiques.
Nous tombions en vrille, périsciens, entre le soir et le
matin, depuis to~jours. Non, il n'y a pas de lois ; il n'y a
pas de mesures ; 11 n' y a pas de centres. Pas d'unité, pas
de temps, pas d'espa~e. Notre raisonnement scientifique
est _un pauYre pf:t1t mstrument d'analyse, un filet aux:
!fla1lles de plus en plus serrées qui capte etligoteles termes
mertES de notre 1ialectique, :un filtra qui dépouille les
m?ts de tout esprit, _de toute 1mage, de toute force créatr1ce, de toute connaissance (co-naissance), qui les isole,
les décortique, les lave, les purifie, les dépouille de toute
attache, de tou~ granule, de toute scorie qu'ils apportaient
avec eux en n_aissant, pour arriver a circonscrire, préciser
un~ chose umque, done métaphysique, c'est-a-dire rien,
pmsqu? ~o_ut se ti~nt, se li~ Et rebondit, « et que l' on ne
peut def1mr un brm de paille sans démonter l'univera &gt;i.
Et commer.t démontuait-il l'univers ou définirait-il un
brin de_ paille, C(. t épanchement séreux au cerveau qui a
nom ra1sonnement scientifique, puisque la science ionora
les processus les plus primaires de l'univers et ne iait a
quoi attribuer, a la composition du sol, a l'exposition
climatérique, a la dégénérescence de la graine, au procédé
1

/_,_--- - _El~!!---- ---{&lt;z.

,/

,
1

a.,

''

- .. ________ _---

de culture, la teneur d' amidon plus ou moins élevée de
tel brin de paille.
Non, le point n'existe pas, sa définition peut etre celle
de l'espace (ni longueur, ni largeur, ni épaisseur) et tout
ce qu'il génere est fatigue de notre cerveau, convention.
lettre morte, rhó and phi. Sans superstition aucune,
l'instinctif balbutiement d'un enfant fait accourir l'uniYers, le range autour de son berceau et luí fait gracieusement don de sa réalité. Nos sens parlent et affirment. Physiquement, tout est caprice, folie, habitude, vice. Tout
est profondeur. L'univers est isomere, ce qui veut dira
qu'il est composé en tout et partout des memes éléments
qui ont pourtant (en tout et partout) despropriétésdifférentes selon que ces éléments sont différemment exposés.
Comment avais-je pu confier ma vie etcelle demescompagnons acette machine fragile, construite, je me l' avouais
maintenant, pour ainsi dire al' aveuglette, en tátonnant ?
N'avais-je pas travaillé au milieu d'incertitudes et de
doutes continuels ? Oui, moi, le savant consciencieux et
probe par excellence, l'inventeur de cet engin prodigieux:
qui nous avait transportéenpleincieletdontj'étaisjustement fier, moi, le dompteur de la spirale universelle comme
mes concitoyens m' avaie11t appelé apres mes travaux définitifs sur la vie des nombres, n'étais-je pas un imposteur
apres tout ? J' avais fait table rase de la géométrie, de la
trigonométrie, de la mécanique appliquée et céleste, des
lois et des théories scientifiquesles plus sures, les plus avérées, les plus stables pour professer les hypotheses les
plus chimériques, les plus folles, les plus obscures, comme

�un prophete inspiré, ccmme un poEte qui dit l u qui fait

semblant de dire des betises !Comment aYais-je pu convaincre mes compagnons a
m' acc0mpagnu ; oui, pcurquoi aYaient-ils rn foi en moi
alors que moi-méme je ne croyais plus a rien Et que je
m'effori;ais a me cae herma folie ? Ma pre~tance, mon rcgard de chef lt ce que drgage de reve millénaire un front
intellcc tuel.
Et alors q~e je croyais tout pudu, interYint obscurément cr besom de controle c-t de direction qui m' a toujour.;
fait agir. Je jetai un rrgard par le hublot. Le monstre
qu~ nous train~it v~nait de s'éc~ouer. Kous n'étions plw,
qu a une dem1-encablure de lu1 et nous allions nous fracasser. « Tout le monde a son poste ! » criai-je d'une Yoix:
de tonner_re. Je fis. sauter les amarres qui nous liaient a
notr~ pro_ie. De pmssantes décharges éleltriques mirent
rn nbrat1on les plaques de répulsite qui reYHaient notre
coque. L'énorme turbine arriere entra en action. D'un
coup de barre, je parvins a redresser l'appareil, et c'est
dans une embardée terrible que notre en gin vint s' arreter
e?_Pl~né a deux metres a peine de la carcasse géante. Ríen
n_ etait perdu. :Mes hommes me regardaient hagards ; un
t1~ i:ierveux: me faisait sourire. :\Iais les quartiers-mai~es
cr~a1ent &lt;' Au travail ! &gt;i. Déja des grues silencieuses sortaient des flanes de :11otre vaisseau Et se mirent a dépecer
le cadavre. :\fa pass1on me reprenais, je cataloguais fiéYreusement ce que nous emmagasinions de notre hutin.
Voici ce que nous trouvames dans le papillon mort :
1. Le Bélier écumant, qui martelait la tete mutilée.
2. Le Taureau furieux qui jaillit de la nuque.
3. Le Cancer chaud qui couvait dans le sein.
-'1. Le Lion rugissant qui siégeait dans le plexus solaire.
5. Les Gémeaux a. califourchon sur les antennes.
6. La Balance dans l' axe des ailes (nous ne pu.mes embarquer ces ailes immenses).
7. La l'ierge humainement endormie dans les flanes.
8. Le Seor pion qui rongeait le ventre (c'est lui qui aYait
été harponné).
9. Le Sagittaire qui défendait la bouche.
10. Le Capricorne au nreud du corselet.
11 et 12. Le Verseau ondoyant, les Poissonsquinageaient
dans les yeux.
Les pattes crispées étreignaient l'espace, blanc comme
un nénuphar.
_En explorant la trompe, je fis couler une goutte de
miel.
La vie est efficaccment, manifestement, formellement
de l'espace et du temps sublimisés, fondus, aromatisés.
Du miel.

vz
:DB ~ 11 BHDBOZT @V GJtSJIHT
~~•

vz•~~~~• ~va;ga ;.

:D'U Bz.;g JIT D~ ~rcg~~
Nous venions de repartir et de regagner un peu d'alt.itude, quand on vint m' avertir qu'une chaine de montagnes était signalée dans notre ouaiche. Je me rendís immédiatement au poste de cartographie, dans la tourelle
arriere. En effet, des cretes géométriques émergeaient
tres has a l'horizon. Je fis virer de bord et nous nous dirigeames apetite allure dans la direction ~.-X.-0.

Xous entrames biC'ntot dans ww zone essentiellement
lumineuse. Nous naviguions au milieu d'étincelles, de
reflets, de micassures. Les radiations semblaient prendre
1·orps, se granulrr, deYenir sonares. Cela faisait comme
un frissoulis continu contrc notre coque. Un rayon plus
puissant nous heurtait de plein fouet comme un obus,
faisait résonner notre navire et parfois une vague semblait
le soulever. Les émissions de lumiere se succédaient de
plus en plus rapides, densei::, violentes et pruwnaient

�toutes des montagnes qui barraient notre route. L'analyse spertralc détermina l'osmium et fen conclus que les
montagnes que n0us avions deYant nous étaient des montagnes de platine en pleine activité et qu'en nous en
approeh~nt_ la coque ~~térieure, en cristal, de notrc engin,
en polar1sa1t la lum1ere comme de la tourmaline. Ceci
rxpliq_uait aussi notre aYance de plus en plus pénible et
ralent1e.
Nous arrivámes ainsi difficultuwsement deYant un
ri:iur uni, lis:::e, poli, brillant, rouleur ardoise. Ses aret&lt;'s
t1rées au cordeau ne présentaient aucune anfractuosité.
Ayant franchi ce mur, nous découvrimes plus loin une
autre fa~ade inclinée, tout aussi unie, lisse, polie, brillante. ~ous fimes le tour de la montagne. Ce n'était
~u'un seul bloc _de pl~tine, énorme. icosaedre régulier.
29 blocs de pare1lle tru1le et de pare1lle structure,abouehés h~ut_a bout, composaient cetle chaine demontagnes
et la fa1::;ment ressembler a une chenille géante del' espe1·e
d~s. proC"~ssionnaires. Le dernier bloc était fendu par le
miheu. _~ous nous engageames dans ce canon ótroit, profond, smueux.
L'entrée était tapissée d'un métal blanc, cassant. qui
s'émiettait d dont les dissolutions sur le sol présentaient
lrR couleurs atténuées de l'arc-en-eiel.
_Plus ª?rnt, d~s concrüions éncrmes saillaient drs par01::; et s eboulaient a notre passage en souleYant drs
ra~agcs de poussieres bruJ1es, rougeatres, safran. Plus
lorn, au fond d'un puits, une souree jaillissait par interrnittences, épaisse, lourde, sanguine, charriant une espeee
de tourbe chaude, fragments &lt;le végétations, cristallisations ramollies, astres en caoutchouc, pierres banuses,
sirop animal, huile agglomérée. Au bout, le couloir aboutissait a un eirque immense, ou dans un clair-obscm·
d'aquarium nageaient des formes confuses. Les ombres
des choses se chevauchaient en désordre, a peine opaques,
H' compénétraient. Etrange tohu-hohu ! La d&lt;'rniére lune
moisi5sait dans une cuvette poreuse et, tout autour, les
lunes anciennes éparpillées, gisaient, salies, navrnntes,
troublrs, sans tain, le ventre en l'air parmi les objets lrs
plus hétéroclites qui Yoisinent habitueJlement et ehampignonnent dans les coulisses d'un théütre comme dans
une ce1Telle a l'envers. 1'ous fimes demi-tour dans eette
ent'einte, et avant de nous engagH dansl'étroit corridor
qui nous avait amenés, je fis allumer tous nos phares.
Les Yieilles lunes se ranirnerent, blafardes, iYoirine:,;,
et j'eus la vision rapide et infiniment tragique du cimeticre des éléphant,; que déerit Sindbad le Marin dans
les 11ille et une 1'11its, les grandes carcass&lt;'S blanchei:;,
les monceaux d'os délaYés !

Maintenant, nous approehions de la sortie. Yues de
l'intérieur de la montagne, les irradiations tremblaient
sur le seuil lumineux eomme les cils d'une paupiere.
Devant nous tout le champ Yisuel palpitait, moutonnait
a l'infini, moisrnn dcrL'&lt;', fragrance des plus beaux blrs
de la lumiére. En passant je fauehai les épis lPs pluslourds.
Jr les nouai en gerbe et YOil'i ce que j'emporte pourensemrncer éterncllenH'nt la tC'rre des hommes :
POI.AIRE, &lt;lit Bh: de S::,arawka ou dePolognc: grain jaunr
tres caractéristique et bien particulier, paillc blanche, &lt;l&lt;'
hauteur moyenne et rési~tante a la Yer:;e. Tres rJsistant
a la g¡,Jée.
ALGOL, clit_ Rouge dr la Valutte: grain rougr, plcin, gras
e!, _lourcl. ~"&gt;aille rousse, _de hauteur moyenne, mi-pleine,
rPs1stante al~ Yersr. H at1f, talle peu, se plait dans presqu&lt;'
tous Jc,s terr~ms. P&lt;'ut etre semé jusqu·a fin février.
~LTAI~,. d1t Japhet ou_ Blé de Dim: beau grain roux.
pl&lt;'m, mun~sant bien. Prullr blanche de hautwr moyennr
assez furte. S' accommode de tous les trrrains. Se i::éme á
l'automne et au p1:internps. Tres hatif. :\'e talle pas.
~~;ELGUEVSE, cht f!on J:r:mier: gr°:in jaune,_ laurel, apprl'Cie de la meuner1r, resiste hwn a la romlle. Paill&lt;'
jaune-elair, coul't!.' Pt raide. liatif, talle peu, se plait dans
prrsque tous les terrains.
L'EPr, dit Goldrnrop rouge d'Ecosse: c,rain rnoyen, général_rm&lt;'nt glacé, mi-pnrtie jaune et ;ouge. Tres befü,
paille ruugr, haute c:t forte, souwnt colurJe de violct audessous de l'épi. Tres rustique, résiste a la gelée Et aux
maladies. Talle trei; biPn. Tardif.
.ALDEBARA~, dit des /&gt;rés: magnifiqucgrainjau1)(', dair,
gros et lourd. Bellc paillc hlanehe, ass&lt;'z haut1:&gt; mais tre~
résistante. i\'e rouille pas, n'échaude pas. Talle bien.
Réussit en tous terrains.
. HrcEr:, dit Cartcr: gr,1in gri:-, jaunútr2, tres gro:-, un peu
mié. Pmlle hlanche, haute mais gro~s&lt;' et tres 1&lt;,sistante
alawr:-;e. Tallagp moyen.Hatif. DPmande de bons tr-rrains.
ARCIIEMAR~, di~ J aune á l~arbes: grain rouge-brun,noir
au germe. Pa1lle Jaune. Epi brun, wlouté, énorme. Le&gt;
plui; produetif de touks les variétés. Tres rw,tique. Talle
bien. Hésü,i.e a la grlée et aux maladies. A le défaut d'etrl'
tal'dif 1-t de se battrc difficilrrnent.
La CROIX nu Suo. dit Roseau : grain blane, a:,;~ezgro~.
Paille bland1e, assez gross&lt;', tres résbtante. Fe{"iilles
lal'ges. Le plus hátif des épis canés. ;\Jürit bien. A semer
en bonnes t, rre!-.
., Je ~rois ~)i:-n que nous avions voyagé dans un a'il et quC'
J ava1s l'ue1lh de~ regard~. Blés du cerYeau.
Blaisr CEXDR.\HS.

�L'ANTICIPATION CHEZ G. D'ANNUNZIO

CIIEZ

G. D'~!lNNUNZIO
Malgré des formes d'activité multiples et ordonnées, d une
apparence de logique, dircctriec dans l'élaboration des principes et harmonique • dans l'établissement des conditions de
vie, les sociétés modernes souffrent d'un mal profond, vital,
qui chaque jour davantage entame leur structure et menaee
leur équilibrc organique. De toutes parts, et avec une abondance inusitée due au bouleversement mondial, des forces
nouvelles se font jour, et peu a peu pénetrent l'ossature &lt;lu
corps social mena~-nnt d'aecomplir un de ces renouvellements
qui atteignent toute::; les formes de la vie et ébranlent les civilisations. Mais, si intime et dissimulée que soit l' ~uvre de &lt;'e
transformisme silenrieux, l'inquiétudc cependant a saisi les
esprits et le trouble gagné les creurs. Un sens nouveau, sens
social, suscité en quelque sorte par l'effroi de la menace latente
s'est créé, avide de fonctionnement et soucieux de canaliser
ou · d' endiguer les forces immenses dont le déploiement marquerait la fin d'un ordre connu et l'inauguration d'une er?
nouvelle. Des hommes se sont trouvés qui, sous des latitudes
différentes et selon des modes d'expression divers, ont tenté

799

d'attJnutr la crise toute proche, et anticipant sur le devenir
historique, se sont donné a tache de pr¿voir la structurc des
sociétés futures et de dé finir le caractere de ses éventuels composants. Ils ont compris que les valeurs d'apres lesquelles
l'homme construisait depuis dix-neuf sierles étaient viciées,
et que la science avait porté un coup mortel aux mythes et
aux dogmes dont se nourrissait l'ame humaine. Un ordre nouveau appelle des valeurs nouvelle~, et toute l' muvre de Nietzsche
tend a r¿aliser la transmutation. De leur cóté, Taine et Renan
demandaient aux civilisations de restituer non seulement lE-Ur
passé, mais ene ore de prédirt' quelques-unes de leurs étapes futures, et de l'étude des origines concluaient a des possibilités
changeantes et hypothétiques. Plus pres de nous, \Vells Et
Rabindranath TagorJ antieipaient parcillemcnt, satisfaisant
dans la mesure des právisions humaines la euriosité et l'aviditJ
des esprits.
A tant de curiosité Et d'aviditL•, un flot de prophéties constamment alimenté est nécessaire. 11 y a vingt ans que O,abriel
d' Annunzio alimente ee flot. Chaque pensée qu'il extériorisait,
chaque parole qu'il pronon9ait, étaient marquées au coin de
ret esprit nouveau que le monde avait fait sien. Toute son
hérédité latine était luurde des inquiétudes qui accablaient les
esprits, toute sa foi l'appar?ntait a la lignée des Tainc, Renan,
~i€tzsche, Et cependant seule, sa qualitt• poétique conquérait,
l'univeraelle admiration ignorait le visionnaire. C'est que
l'objet de sa vision n'est pas une vie colleetiw, une civilisation
déchue, ou un mom('nt de la pensée humaine. Lui-meme est
son propre objet, son uniquc fin. Toute la richesse d'un monde,
toutes ses possibilités d' agencemcnt sont concentrées dans
eette nature compliquée, ou le jeu des facultés s'accomplit
suivant les mo&lt;les les plus diYers, les plus précis et les plus
eomplets, sous l'empire d'une imagination au rythme harmonieux et dominateur. Des lora, et par cela meme, les anticipations ehez G. d'Annunzio portent uniquement sur la vie

�800

L"ESPRIT ::';OUVEAC
L'Al'iTICIPATIO:'í CHEZ G. D'Al'il'il:_:liZIO

individuelle, sa vie. A la fois, il est l'expression complete et
raffinée de sa civ:ilisation, et la synthese de l' etre nouveau et
possible. A la fois, il vit, dans son temps et hors de son temps.
Sa nature féconde et sa volonté forte ne s'accommodent pas
des limites étroites dont l'ordre social l'enserre comme d'autant de rets. Il les dépasse, ou il les brise. Nulle place n'est la
sienne a demeure. C'est une magnifique force naturelle, échappée dans la nature. «La vie de mille hommes est-ce done toute
la vie (1) 11 s'écrie-t-il tragiquement. Et, sa Yolonté se tend,
sa sensibilité se concentre, sa faculté crfatrice se déchaine, et il
vit une multitude de vies, chacune sans durée, mais atteignant
dans chacune la plénitude de l'intensité, et l'épuisement des
sensations. Toutes les possibilités, tous les aspects de la vie,
G. d' Annunzio les explore tour a tour et les réalise. Son irnagination toujours en éveil crée a tout moment un personnagc
nouveau qui le devanee, l'attire et auquel il s'assimile, tantót
Stelio crfatcur dans la joie, tantót Alexandre, monstr,, tragique de plénitude individuelle, t:mtót Ruggero Flamrna.
ambitieux clievalier d'une gloire qui le consume et le tue. Et, si
int~nse est cette imagination, qu'elle impose ala fiction qu'elle
cr2e ou a la vie qu'elle découvre une forme lyrique et passionnée, transposant dans un monde éblouissant les pauvratés,
magnifiant les laideur:;, ennoblissant les infarnies, et par l"emploi d"une langue sonore aux périodes musicales et colorJe:-,
conférant a toute chose un pouvoir sublime et magique d"attir.mce et de per:;uation.
Une telle richesse porte en elle-meme se::; éléments cl'impui~~ance. Si l'abondance imaginativ~ et le eoloris du langage
serYent le poete, c'est au p1'&lt;~judice de l'indiYidu, et G. cl"Annunzio est vou-• a cet étr.1nge destin de ne pénétrer dans la
pensée et dans la foi des hommes, que mutilé et clédoublé. La
disparité des jugements que le róle rJcent du Commandentc
(1 ) G. o'A:--Xl' :,,;z10, La Gloirc.

..,.

801

suscita, attestc pleincmcnt l' ar bitraire de CC'tte mutilation et
disjonction. Comme bien d" autres pllurtant, ce róle était écrit
et prévu; au meme titre que bien d'autres, G. d'Annunzio
s' était promis de le tenir. En regard des volontés fléchissantes
qui sont la comrnune mesure des hommes, il a dressé l' irréductihle de sa force. A toutes les solutions de l'ccuvre future que la
spéculation avait élaborées, auxquelles l'histoire avait contribué, que la poé::;ie avait embellies ou la chimere déformées, G.
d'Annunzio a joint l'expérience douloureuse, laseule qui créela
vie, en enfantant dans la souffrance et dans le sang.
De toutes les étapes sociales possibles qui att~ndent les
óvilisations dans leur vie future, G. d' Annunzio vient peutétre de r.?Yélcr la plus proche. Latín et Italicn, il n·ignore rien
de l'histoirc de sa raee. 11 prolonge daos le présent, la lignée
de ces rudes génies de la Renaissance. a la fois artistes et
guerriers, débordants de fiewe crJatrice et de passion, animateurs des idées, des choses ou des hommes. A la plénitude,
a l' épuisement total des formes de la vie, nul riel n·est plus
propice, nul climat plus faYorable que le ciel et le climat de
ritalie. Sur eette terre heureuse, dépositaire de la plus noble
des eivilisations, une avidité de jouissances, unie a un scntirnent tres vif de la valeur du t~mps étr1:int le::; hommes, multiplie lcur..:; Yies et le::; jet t e parfois hor.- de leur époquc ou de
lrur sueiété. Les plus grands paraissent alor.5, sur un plan que
l"ccil n·a point coutume de par,·ourir, et leur g~nie dépassantla
norme du temps, anticipant sur le devenir, en fait des visionnair{'S ou des prophctes. Souvent, lcur antit:ipation sC' loealisl'
dans l'idéal et l' abstrait, varfois elle atteint 1' action, mais
rarement l'action complete et affirme ce que la pensée a con&lt;;u
ou prJdit. G. d' Annunzio a cu CC'pcndant cette fortunC' si rare.
Ce que le Commandant vient de rJaliser, vingt ans auparavant
sa tragé&lt;lie « la Gloire » l' aYait annoncé, et ríen ne manque
ú cette rcprésentation vJcue, pus meme le tragique du sang.
JHlS memela chute fatalC' et le hniser mortel de la Comnena.

�802

L'ESPRIT NOUVEAU

Si les mysteres ont une clef, e' est au recueil des « Victoires
mutilées » qu'il faut demander la clef de celui de Fiume. L'anticipation est la, plus claire et plus compréhensible qu'ailleur3,
a cause peut-étre de sa forme dramatique, et del' action qu' elle
s'est choisie. Tout d'Annunzio, au moins celui des derniercs
année:-:, y transparait, et s'entoure de cette auréole prestigieuse
que les grandes actions conferent aux grandes pensées. Si
l' ambition est la maitresse des hommes, et la gloire, leur hantise, chez G. d'Annunzio, l'une esta demeure l'aliment de la
vie, l'autre la vie elle-méme. Xulle force ne l'éleve davantage,
nulle ne lui parait plus digne de l'activité humaine, et quel que
soit son appétit et parfois sa monstruosité, elle l'attire, l'enchaine, et le condamne a un perpétuel dynamisme, a une cráation infinie et illimitée. Force naturelle lui-meme, il ne songe
pasa se dérober a elle, pas plus qu'on ne se dérobe aux lois qui
régissent la nature. A la gloire pure, idéale, a celle que ne
souillent nu11e compromission et nul amoindrissement, il a revé
plus que tout autre. Plus que tout autre, il s'est donné a tache
de la conquérir, de la faire sicnne, uniquement vivante en lui,
et lui vivant en elle. Pas d'exigences qu'ils ne satisfasse, d'efforts qu'il n'entreprenne, de néation qu'il ne tente, si pénibles
et si douloureux soient-ils. Car, il sait que la doulcur est le
complément naturel de tout enfantement. « Nullc reuvre de,
viene peut s' accom1Jlir sans :effusion de sang sur un peuplc »
(1). A la pure ambition de jadis, celle d'un Stelio, s'l'panouissant dans la création joyeuse et la magnification de son propr&lt;'
reve de beauté dominatrice, a succédé celle d'un Ruggero
Flamma, messie ardent, attiré par la renaissance sociale, détourné de son orbe naturel, et livrá aux fluctuations et aux
imprávus qu'une telle renaissance comporte. ffiune grandiose,
et propre a capter un esprit de cette force, a l'accaparer et a. le
t~ndre jusqu'a. la limite, ver., la rJalisation et la conquete. Tuut
(1) G. u'Asxusz10, La Gloire.

L' ANTICIPATION CHEZ G. D' ANNUNZIO

803

pénétré de sa mi~sion quasi-divine, il s'abstrait alcrs de luimeme, dédaigne les aspirations communes c,t moyennes, et
d'un seul élan atteint le sublime du renoncement. « J'aspire
non au bien-etre de mes jcurs, mais a l'accomplissement de
mon reuvre » (1). Et, il s'incorpore si pleinement a l'humanité
souffrante, que les préoccupations sociales, le déséquilibre
des esprits, et l'incertitude des lendemains s'expriment avec
l'acuité et la profondeur propres au sociologue. « Ce n'est pas
la faim, ce n'est pas la faim seulement qui partout hurle et
tend les mains; mais e'est la révolte contre l'intolérable fausseté, qui enrnhit tous les organes de notre existence, et les
déforme, et les empoisonne et les menace de mort &gt;&gt; ( 1).
Comme son héros Flamma, G. d' Annunzio a tenté de magnétiser une société apathique, et de forcer la gloire, et comme lui
il a succombé. C'est que les éléments humains lents a féconder,
sont encore plus lents a prendre conscience d'eux-memes et de
leurs aspirations. De-ci, de la, quelques grandes forces natur2lles échappées a la fermentation commune, et précocement
vivifiées se Ievent pour indiquer la route encore incertaine.
Mais la multitude des pousses s'agglomere, se concentre et
du faisceau ainsi formé, étouf fe les audacieux et dément leur.;
anticipations. Le róle récent du Commandente ~- d'An~u~zio
n'a pas d'autre histoire. Comme il l'avait préd1t et écr1t, JUS·
qu' au bout, il l' a vécu.
R.
{!) G. n'ANsusz10, La Gloirr.

CHENEVIER.

�LES LIVRES

LES LIYRES

805

**•
Le viril ouwage de Dufrpsny: Amusements sérieux et comiques, paralt

a l'intfrcssante Collection des cl1efs-á'amvre méconnus. S'agit-il bien ici d'un
6UlllAUIE APPOLLINAIRE
CHARLES YILo•ac

cA:sE). BOSSARD }.

ALC0OLS

(XOL'YEJ.LE REVUE FRAl'i&lt;;:AISE). -

LES cs,m DU 08s11s,2ae (xouvELI.E nEvuE FRANour1mr AIUS1l4.MTS COIUQOES ET S!RIEUX (tnrT10Ns
PAUL IORAIID TUDRES STOCKS {NOUVELI.E RE\'UE

FRAN&lt;;:AISE).

-ANDRt 61DE

PALUDES (NOGVELI.E REVliE FRAX9AISE).

La surprisc a été grande de voir Alcools édité par la N. R. P. Qui l'eut
cru en l!Jl 3 ? Apollinaire confiait volonticrs alors que la Xouvelle lievue
Franraise était une i;orle de manrPnillier, cet arbrc dont Fon sait quu
l'ombrage cst mortel. En tout cas, il est &lt;'XCPllrnt que son livre ait Hé une
fois de plus largement vulgarisé. L('s jcunes extrémistt•s de ce jour affcctcnt de m6priser, Apollinairc. Du fund de nos souvenirs ou il est encore
tout vivant, Apollinaire constate que pour etre wnu dans le pays de!l
Lettrr.s en sabots et y avoir fait la plus bellc fortunc, il t'tait inévitablc qui'
ccux de ses fils qui n·ont cu que le mal de recucillir sa suce&lt;'ssion et la dilapidcr rougisscnt un pcu de 88 gloirc de pan-enu. Ct.Ja est aprcs tout si
normal qu'il ne s'en fache ccrtain('ment pas. 11 &lt;'n sourit meme parce
qu'il sait que lorsqu'ils seront obligés de pay?r un jour de IPur proprc
poclw, ils pstimPront a sa valcur le g-)ste amusant qui consiste a jetcr l'or
d'autrui par l&lt;'s fcnetrcs.

• •*
Dans ses Chants d·i désespéré, titre qui date un p::-u, comme l'on dirai.t
aujourd'hui, Charles \'ildrac nuus &lt;&gt;nscignc que si d'auruns n'onl, jamais
senli le hPsoin de commcnlrr Jps cinq p(' nihles annres de la d ~rnierc gucrrc
pour se contenter de s'en souv0nir aux h ~urcs ou l&lt;'s blrssures re9ucs la
lPur rappPIIcnt, d 'autrt'S qui ont la mém oire plus complaisante ne résistent
pas a la satisfaclion de les conter toujours et en vcrs. La gu)rrc est-clle
un objcl a accommodcr a la sauce dl's rythm~s et eles rim ,s ? :\ious n'avons
pas le coour assez pur que de cruirc la poésie capa ble de dégotit~r I' huma11ité de la guerrP, car apres toul, les hommc5 n'ont que ce qu'ils méritcnt.
)lais ne rnudrait-il pas miPux laisspr aux polilicipns 1P snin ele r(;gler une
nécessité awc laquelle l'art n'a riPn d e commun? Et la sensibilité humaine n'a-t-Plle pas de molif, suífisanls pour p ~rmettrc au poóte de joucr
d'elle sans faire inlPrvcnir des 0lémcnl s si hétfrogenrs et si ~péeiaux que
l'l'UX d'une gucrrc ? L'on demande aujou1•d'hui au poótc de n'etre pas si
poete mais plus poele que crla cncore.

'

chef-cl'ccu\Te ? 11 cst pnmis d'en douter. Dufresny, certcs, fut l'un des
annonciateurs de l'esprit du xvme siecle, et voila quelque l'hosc.Toutefois,
pour possédPr un tcmpérament intransigeant, libre et toujours anormal,
les précurseurs ne réussiss!'nt pas souvent a exploiter IPurs découwrtes;
partant ils nP font pas dt&gt; clwfs-d'reuvre. II pst possible aussi que l'obstruction ha.biturlle des conlPmporains y soit pour quelque chost'. Hil'n done
de surprenant a ce que Dufresny se laissat chiper St's idét'S par Hegnard.
Xfanmoins, il ne faudrait pas Pxag(;r!'r da.ns ce St&gt;ns, et en effet, les idét•11
cmprunt(;Ps par fü·gnard auraient pu luí etrP pretrPs par d'aulrcs ('crivains moins réputés, car, en réalit1\ si Dufresny fut le précurseur &lt;l'une
certaine maniere d't&gt;xprimt•r dl's pctites pcnst&gt;es courtes et spirituPlles,
maniere que nous rPtrouverons chPz ks Encydopédistes et surtout chcz
Rivarol, ou Champfort, il faut rcconnaitre que &lt;·es pens,;es PllPs-mcmes
n'accusai('nt pas urn' profondc originalilé. I&gt;ufresny ful en effet plulót un
l10mme spirituel qn'un homme d'(•spril. Les Am11seme11ts attestent un
esprit d'assez mince envergure; cntains tic ses jugt:menls apparaissent
comme asspz rococos ; il s'étonne soun•nt pour peu de chosp~; son irritation donnc hi,m souv1•nl dl's coups d\,p,;e dans l'ean.
Voltaire disait ele Dufresny qu 'il avait 1óté un pr(•curseur,mais pas Jp sien
hiPn rntcndu, cclui d(~ )fonlesquieu. 11 reste wóanmuins que si Jps • Leltres
Persancs •se lisent cncorP, lt•s «Amusements ,, n 'amusenl plus 0normémcnt.
Srrait•ce la ran~on du temps, mais riPn ne vicillit commc l'ccuvr1! des
prt'curseurs, les systémPs S('Í(•nl ifiq11ps et philosophiques meurPnl lf's uns
apres IPs aulrPS: )ps sytilemps littfrairl'l- n't;chappPnl pasa la regir. Tout
cela d'abord parcp que l'Psprit humain, si ék•Y(' qu'il soit, esl d'e ,st•nce
routiniere. Et puis aussi parce que chez le prt'.•cursPur, l'homme est la
plnpart du temps supérieur a J'q,uvr1.•. Tout en pensée, il.regimb~ d rvant
l\•x,~cution et c'rst de cela que mPurt souvl'nl l't'ffort qu'il a fait. Dufresny n'a pas manqué a la regle. Esprit Msinvoll(• et « pht'nomen(' », comml!
nous clirions aujourd'hui, il r&lt;•ste l'homme qui plutot quP payer dt&gt;s dl'ltes
asa blanchissPusP, préfere l'épousrr. Ur voila d •s chos~s fort drólPs a dire
mais bt&gt;atwoup moins a fairP, Dufrl'sny semble avoir l'lé victime de ses
farces, pt la dernit;rc preuve qu'il en donna ful de se réconcilicr sur le tard
avrc l'Eglise et de lmilcr ses manuscrits.

Avant &lt;le chanler des « ,\Iarseillaises » ou dPs « lntprnationalcs » littérairPs, il cst hon quP la j♦'UIIP~sp ruucnule simplPment des romances.
.M. Paul .\Iorand a d'aLord le mfrilc de laiss1·r parler sa wnsibilit(•. C:Prtes,
il le fait av,•c une science qui l'h1.z un j1•1111e hornm(• est un peu dét-onct'rtantc, mais il faul en prPndr1· notrf' partí. Que ne fail•on, que ne frra-t-on
pas encore au siecfo d(• la rdativité ? ll n'y a plus de temps et si d .! nos

�806

L'ESPRIT l\Ol'VEU;

jours chacun des Ja vingtiémc année a íait fortunc et sait lout sans '2'n
avoir l'air 1 c'est un(' illusion de plus que l'art nous aura donnée et non l'unc
des moins agréables,
C'est ainsi qu'rn trois gouach("s Iumineuf-les

)I.

Paul )Iorand fait un

petit r!-sai de clissC'ction sur trois de ses Umrs succcssiYí'S. Il cxf'cutc ce

lravail awc la plus habilr súret(• el ce parmi des images de la plus grande
fralcheur qui ne lui font pas toujours perdr(' le fil de sa pensée. Entre la
désinvoltc et inconsistante Clarissc, la troubtantc Dclphine et la fantai~

siste Aurorc, il ne cache pas que c'est a celle derniérc que Yont ses pr(•férrnrrs. La liberté d'Aurore nous semble crpendant un peu factice ,
Aurorc nous apparait un pcu commc une sauvagrsse de Chatraubriand

OZENFANT &amp;JEANNERET

ou des gra,·ures coloriées de 18',Q, Je regrette pour rna part que )l. Pau l
1

.:\Iorand n ait

a oífrir a la douloureuse DC'lphinc qu' « un creur plein d'au•

m6ne ,. Ce!Je-la vit et sent; e!Je mérilait mieu.\:. :\[ais c'est que:\!. Paul
.\Iorand parle encore de mauvais gollt; par conséquenl il ne saurait longtemps se laisser prPndre aux injonclions de son ti.me Delphine, car iI rcdoute avec précaution Jef: ravages d'une scnsualité qui c01He toujours e her
aenlrclenir et qu'il esl souvcnt difíicile d'arrCler a temps.
Mais i] cst cerlain qu'A la íavcur des qualités précieuses qu'il possC&lt;le
)f.

Morand se méfirra &lt;.le plus en plus du dilettantisme d'Aurore. 11 se dé-7

couvrira une quatriéme él.me, plus subjectivc ceUe-13., et qui n'cn R&lt;'ra
peut Ctre pas moins celle d'unc quatriC'me « gosse de riche », si J1on
peut s'exprimer ainsi . Elle sera présentéc sous l'aspect d'une eau-

forte, elle abandonnera tout prénom élégant, pour s'appeler Paul :\Iorand
tout court, et comme eHe aura su s'arrCter A tflmps sur les dangPreuse~
penles oll Delphine !'aura cette Iois entralnée, elle accumulera un stock de
riches et substantiels objets qu'il n'éprouvera jamais Je besoin de liquider.

1\1. André Gidc réédite Paludes, paru il y aura tantilt vingt ans. Comme
nous vieillissons. 11 s'agit d'une devinettc physio-psychologique qui fut
jadis goU:tóe. Dans Ja préface, J'auteur écrit A propos de son Jivre : « Et
ce qui surtout m'y intéresse c'est ce que j'y ai mis sans le savoir, cette part

d'inconscient que je YOudrais appeler la part de Dieu ... Atlendons de partout la révélation des choses, du public la révélation de nos ccuvres. »
C'est nous dire aimablement : uOn ne paye qu'en sortant. » Toutefois,
et puisque }a part d'inconscicnt que l\t . Gide a misedans son livre est ausü

la part de Dieu, comment de simples mortels parviendronl-ils a sonder les
insondables desscins de la Providence ? Si M. André Gide n'avait pas lant
de talents, nous passerions au compte de notre oubli de la piété le fait
ele n'avoir plus rctrouvé dans son livre qui semble tellement avoir été fait
exprés ce qu'il pense y avoir mis involontaircment. ::\Iais il faut dire que si
i\I. Gide a voulu nous inquiéter, il n 1 a que lrop bien réussi, car cctte inquiétude devient parfois de la gene . L'on a pcur do toucher a ces jolis
bonbons fondants un peu Iondus déj3. dans cette bonbonniére retrouvée.
l\Iaurice

RAYI'iAL .

des ceuvres de Ozenfant etde Jeanrrnret(l)
éclate comme une sorte d'avertissement du_ c1_el. Les
~ deux artistes ont entrepris do donner la d1sc1plme aux
successeurs des I mpressionnistes, aux successeurs des Cub1stes,
Pn un· mot a tous les successeurs futurs de tout mouvement
artistique généreux.
·
L'envahissement périodique d'un art par tout ce qui
n'est ie sa caricature suit généralement l~s efforts des
rands)ondateurs. A cólé de leurs discipl_es qm comment_ent
~t dépassent leurs ceuvres, les créateurs vment surg1rles imita:
teurs qui les déforment et les compromettent. Les apports,
no peuvent
personne
• etre
·
As
appor l s 1·1 Y a , fa1·ts par ceux-ci
sans oi leurs auteurs seraient les prem1~rs. mventeurs. u
. lqu e mme l'ceuvre du créateur est generalement toute
surp
, a. g1aner derriere
· · . elle . Les
el' us . •oce elle ne laisse guere
;ont done tenus d'emprunter des ,é~éments étran:
ern JOur donner un semblant de personna_hte a leur_s efforts ,
Tis s'~ngagent dans la voie des superflmtes, des pleonas~e,:
drs superfétations, des surcharges et des. redondances d ou
!' essence la plus pure de l' art est a peu pres ~anme. Au contraire de la mode l'art cloit donner 11a1ssance a _des ,~anzfestations constantes sur lesr¡uelles le tnnps ne peut nen. C est done

I

'EXPOSITIOK

t

¡~;:t:~:s

{l) F(·vricr, Galeric Drud.

�806

L'ESPRIT l\Ol'VEU;

jours chacun des Ja vingtiémc année a íait fortunc et sait lout sans '2'n
avoir l'air 1 c'est un(' illusion de plus que l'art nous aura donnée et non l'unc
des moins agréables,
C'est ainsi qu'rn trois gouach("s Iumineuf-les

)I.

Paul )Iorand fait un

petit r!-sai de clissC'ction sur trois de ses Umrs succcssiYí'S. Il cxf'cutc ce

lravail awc la plus habilr súret(• el ce parmi des images de la plus grande
fralcheur qui ne lui font pas toujours perdr(' le fil de sa pensée. Entre la
désinvoltc et inconsistante Clarissc, la troubtantc Dclphine et la fantai~

siste Aurorc, il ne cache pas que c'est a celle derniérc que Yont ses pr(•férrnrrs. La liberté d'Aurore nous semble crpendant un peu factice ,
Aurorc nous apparait un pcu commc une sauvagrsse de Chatraubriand

OZENFANT &amp;JEANNERET

ou des gra,·ures coloriées de 18',Q, Je regrette pour rna part que )l. Pau l
1

.:\Iorand n ait

a oífrir a la douloureuse DC'lphinc qu' « un creur plein d'au•

m6ne ,. Ce!Je-la vit et sent; e!Je mérilait mieu.\:. :\[ais c'est que:\!. Paul
.\Iorand parle encore de mauvais gollt; par conséquenl il ne saurait longtemps se laisser prPndre aux injonclions de son ti.me Delphine, car iI rcdoute avec précaution Jef: ravages d'une scnsualité qui c01He toujours e her
aenlrclenir et qu'il esl souvcnt difíicile d'arrCler a temps.
Mais i] cst cerlain qu'A la íavcur des qualités précieuses qu'il possC&lt;le
)f.

Morand se méfirra &lt;.le plus en plus du dilettantisme d'Aurore. 11 se dé-7

couvrira une quatriéme él.me, plus subjectivc ceUe-13., et qui n'cn R&lt;'ra
peut Ctre pas moins celle d'unc quatriC'me « gosse de riche », si J1on
peut s'exprimer ainsi . Elle sera présentéc sous l'aspect d'une eau-

forte, elle abandonnera tout prénom élégant, pour s'appeler Paul :\Iorand
tout court, et comme eHe aura su s'arrCter A tflmps sur les dangPreuse~
penles oll Delphine !'aura cette Iois entralnée, elle accumulera un stock de
riches et substantiels objets qu'il n'éprouvera jamais Je besoin de liquider.

1\1. André Gidc réédite Paludes, paru il y aura tantilt vingt ans. Comme
nous vieillissons. 11 s'agit d'une devinettc physio-psychologique qui fut
jadis goU:tóe. Dans Ja préface, J'auteur écrit A propos de son Jivre : « Et
ce qui surtout m'y intéresse c'est ce que j'y ai mis sans le savoir, cette part

d'inconscient que je YOudrais appeler la part de Dieu ... Atlendons de partout la révélation des choses, du public la révélation de nos ccuvres. »
C'est nous dire aimablement : uOn ne paye qu'en sortant. » Toutefois,
et puisque }a part d'inconscicnt que l\t . Gide a misedans son livre est ausü

la part de Dieu, comment de simples mortels parviendronl-ils a sonder les
insondables desscins de la Providence ? Si M. André Gide n'avait pas lant
de talents, nous passerions au compte de notre oubli de la piété le fait
ele n'avoir plus rctrouvé dans son livre qui semble tellement avoir été fait
exprés ce qu'il pense y avoir mis involontaircment. ::\Iais il faut dire que si
i\I. Gide a voulu nous inquiéter, il n 1 a que lrop bien réussi, car cctte inquiétude devient parfois de la gene . L'on a pcur do toucher a ces jolis
bonbons fondants un peu Iondus déj3. dans cette bonbonniére retrouvée.
l\Iaurice

RAYI'iAL .

des ceuvres de Ozenfant etde Jeanrrnret(l)
éclate comme une sorte d'avertissement du_ c1_el. Les
~ deux artistes ont entrepris do donner la d1sc1plme aux
successeurs des I mpressionnistes, aux successeurs des Cub1stes,
Pn un· mot a tous les successeurs futurs de tout mouvement
artistique généreux.
·
L'envahissement périodique d'un art par tout ce qui
n'est ie sa caricature suit généralement l~s efforts des
rands)ondateurs. A cólé de leurs discipl_es qm comment_ent
~t dépassent leurs ceuvres, les créateurs vment surg1rles imita:
teurs qui les déforment et les compromettent. Les apports,
no peuvent
personne
• etre
·
As
appor l s 1·1 Y a , fa1·ts par ceux-ci
sans oi leurs auteurs seraient les prem1~rs. mventeurs. u
. lqu e mme l'ceuvre du créateur est generalement toute
surp
, a. g1aner derriere
· · . elle . Les
el' us . •oce elle ne laisse guere
;ont done tenus d'emprunter des ,é~éments étran:
ern JOur donner un semblant de personna_hte a leur_s efforts ,
Tis s'~ngagent dans la voie des superflmtes, des pleonas~e,:
drs superfétations, des surcharges et des. redondances d ou
!' essence la plus pure de l' art est a peu pres ~anme. Au contraire de la mode l'art cloit donner 11a1ssance a _des ,~anzfestations constantes sur lesr¡uelles le tnnps ne peut nen. C est done

I

'EXPOSITIOK

t

¡~;:t:~:s

{l) F(·vricr, Galeric Drud.

�OZE~FANT ET JEANNERET

809

L'ESPRIT NOt:-VEAU

avec une véritable joie de !'esprit que nous goütons en les
reuvres de Ozenfant et celles de J eanneret l' avenement total
d'une réaction contre l'emprise sur l'art del'habiletémanuelle,
de la recherche de la séduction, du culte ducharme, tous éléments dont les effets sont certes irrésistibles, mais aussi passagers, aussi fugitifs que ceux des drogues aphrodisiaques.
Tout effort nouveau porte en soi les germes de sa décadence.
J'admire done l'héroisme de Ozenfant et de Jeanneret qui les
pousse a opposer une barriere a toutes les déliquescences
dont l' art est menacé, et a toutes les ten dances qui l' incitent
a échapper a sa destinée la plus haute. D' autre part, en ce
qui touche aux efforts contemporains, il faut féliciter Ozenfant et J eanneret d' avo ir contraint le plus élevé d' entre eu.x,
a savoir le Cubisme, a respecter les directives les plus saines
de l'art en sapant les rejetons épuisants et inutiles dont son
existence propre était menacée. 11 apparait, enfin, que l'rnuvre
de Ozenfant et J eanneret peut etre considérée comme un
rappel au respect et au culte absolu des éléments vitaux et
primordiaux de la plastique, sans quoi la peinture ne pourrait
vivre que de la vie la plus artificiellc et la plus arti[icieuse qui
soit.
Des critiquesd'art considérés: Louis Yau.xcelles, J.-E. Blanche, André Salman, ont souvent taxé Ozenfant, Jeanneret,
et moi-meme a l'occasion, de ratiocination. 11 y a évidemment
chez les écrivains, comme chez les peintres, les exégetes et les
chroniqueurs. Mais qui niera que les uns comme les autres ne
soient souvent capables d'ergoter. ll s'agirait de savoir seulement si l'ergoterie porte sur des sujets qui en valent l'm·enture. Il est certain qu'a ne pas parler comme tout le monde
l'on passe souvent pour ratiociner. Ce qui nous rassure. e'est
que ce reproche est toujours proféré en faveur d'une généralisation qu'il faut trouver excessive parce que rendue surtout
nécessaire par les exigences d'une clientele tres nombreuse,
tres bigarrée et dont la mesure d' incapacité, si je puis dire,
est nécessairement multiple. En tous cas, et puisque l'on juge
toujours au nom d'une formule et que la critique d'artnepeut
manquer a cette précaution élémentaire, ce reproche de ratiocination est sans doute basé sur quelque principe. Le malheur
est que ce príncipe est surtout den'enavoiraucun.Orsil'em-

pirisme a son charme, son charme dangereux toutefois, sauf
en certaines occasions ou il est bon de meler quelques grains de
[olie a toute sagesse, il n'est pas normal d'en faire comme une
regle générale au nom de quoi tout ce qui est plus droitement
humain puisse etre critiqué, disons meme blagué. Je veux
bien que Ozenfant comme Jeanneret ne se laissent pas souvent
aller iJ. cette tentation. Mais on l' a tellement fait pour eux et
si mal qu'il faut se féliciter de voir des artistes regimber contre
un tel envahissement de la facilité.
Ainsi l'audace de Ozen[ant et de Jeanneret, car de nos jours
ceci est une audace, aura été d'abord de rappeler que l'art est
l' ensemble des méthodes et des moyens gril.ce auxquels l' on
peut réaliser un objet. Et leur mérite particulier sera d'avoir
souligné dans les rnuvres pleines de pureté que nous avons
admirées, que ces méthodes devaient etre avant tout des méthodes uniPersellement humaines, basées non pas sur ces [aiblesses de l'homme que l' on nomme sensiblerie, affectation,
afféterie, et encore sensualité, licence, déréglement des sens,
mais sur sa force la plus pure, c'est-a-dire cette sensibilité
profonde qui est la source de ce que l'homme peut faire de
mieux, cette sensibilité qui ne s' embarras se pas du culte de nos
imperfections et qui partant est mere de l'imagination la plus
haute que tout artiste puisse exprimer.
Les hommes sont généralement d' arcord pour admettre que
l' art a pour but de les élever. Reste iJ. savoir quelle hauteur
ils ont assignée iJ. cette élévation. Nous sommes des hommes,
certes, mais il est des cas ou nous ne retirerons aucune gloire
a le crier sur les toits. En tout cas l'élévation la plus parfaite
commande avant tout le désintéressement le plus complet,
et c'est pourquoi, nous l'allons voir, les rnuvres de Ozenfant
et celles de Jeanneret, qui sont par ailleurs la lec,on de bien
&lt;l'autres choses, attestent en premier lieu celle du plus pur
renoncement á. ce culte des buts secondaires en quoi la peinture trouve des canau.x par ou s'écoule et se perd souvent le
meilleur d'elle-meme.
Qu'il s'agisse des natures mortes de Ozenfant ou de celles
de Jeanneret, il apparait qu'elles sont tributaires de cette
méthode déductive, qui est bien la plus féconde servante de
l'imagination. Chez Ozenfant la déduction semble plus ration-

•

�810

.

L'ESPRlT NOUVEAU

OZENFANT ET JEANNERET

nelle, chez Jeanneret elle parait plus sensible. Bien qu'unis par
les memes directives, leurs tempéraments particuliers se font
jour; !'esprit déductif du premier complete la sensibilité déductive du second. Jeanneret semble plus peintre, Ozenfant
plus artiste ; le premier sent et pressent, le second com.prend
et dePine. Aussi les deux tempéraments sont fonction !'un de
l'autre au point que l'on aimerait voir ces deux artistes collaborer plus intimement, sur la meme toile, á l'exemple de cer:
tains Maitres anciens. La caractéristique la plus nette qm
jaillit de leurs efforts conjugués est:certainement ~ amour de_ la
perfection. L'amour de la perfection n'est pas le des1r de plaire
et le courage de Ozenfant et de Jeanneret est justement de
sacrifier la popularité fragile du second aux émot10ns profondes et durables que procure le premier. Il suit de la que
pour reconstruire leur monde, Ozenfant et J eanneret, au cours
d'un libre examen de leur sensibilité, font table rase de tout
ce que l' éducation et les contingences de la vie o~t p~ dé_poser
d' accidents mémorables en leur entendement, c est-a-d1re de
tout ce que leur propre sensibilité ne semble pas avoir puremcnt créé pour leurs besoins. Dans leur foi ardente il~ n'.a~cordent de confiance qu' en ce que l' áme de leur sens1b1hte,
si l'on peut dire, leur indique comme les éléments premiers et
derniers de la plastique. C' est ainsi que, découvrant Art
comme une nouvelle Amérique et gráce á l'ardeur qm les
anime, ]'examen de leur conscience plastique leur enjoint
cette pu.rification de la nature que déjá Hegel exigeait del'art.
Il s' agit de cette purification nécessafre . dont Foubh souvent répété au cours des périodes art1st1ques determme le
retour nécessaire d' efforts détersifs tels que ceux de Ozenfant
et de J eanneret. Parce que la perfection ne s' obtient qu' a
force de sacrifices, les oouvres de Ozenfant et &lt;le J eanneret
nous apparaissent résolument dépouillées de tous accidents
parasites. Tout ce qui touche exclusiv~~ent. a la réal!té sel~lement visuelle est rigoureusement pnve de toute preponderance et situé impitoyablement á la place secondaire á laquelle
le cu]te spécifique des sens a simplement droit. L' ceu vre de
Ozenfant et celle de Jeanneret nous avertit que la réalité
ne peut offrir que les éléments d'un beau nécessairem~nt im:
parfait, insuffisant, qui suggfre contmuellement la necess1te

!'

811

d'un beau plus parfait encore. Ce n'est pas qu'ils aient la
notion exacte d'un beau métaphysique auquel on puisse
atteindre, mais ils sa vent que le beau comme la vérité est susceptible de perfectionnement a condition que l' on ne perde
pas de vuele sens premier que l' émotion humaine lui a donné.
Hegel signale que dans ]' animal l' áme du beau reste cachée
sous la multiplicité des organes et sous les formes purement
matérielles. Pareillement, mais plus plastiqucment encore,
Ozenfant et J eanneret nous diront que si la forme de tel animal n'est que le dérivé d'une constante plastique, un ceuf, pnr
contre, est un ceuf, comme une sphere est une sphere, c'est-áclire une représentation clairc d'un concept purifié par une
sorte de sélection mécaoique qui travaille toujours dans le sens
d'une perfection moulée par l' entendement. lndépendamment done de son caractere d'cnseignement, caractere que
nous examinerons plus loin, le « Purisme ,, de Ozenfant et
de Jeanneret touche au domaine de l'émotion la plus intime
dont l'homme soit susceptible parce qu'il repose essentiellement sur la perception sensible des grandes bases plastiques
dont nous avons « flatté ,, la nature, comme disait encore
Hegel. « Flatter ,, est aimable, « purifier " était mieux. En
effet, gráce au désintéressement absolu dont les toiles qu'ils
exposent sont la preuve, Ozenfant et Jeanneret rappellent que
l' art n' est pas précisément l' art d' agrément. Pour eux, la
recherche de l'harmonie du Beau provient surtout de l'imperfection de ces réalités que les arts secondaires se complaisent
trop á cultiver. Nous ne retrouvons done dans leur oouvre ni
souci décoratif, ni soin psychologique, ni pieges trop aimables
tendus a la sensualité. L' on n'y voit que des spéculations picturales peintes sur des surfaces sensibles par des hommes pour
qui les données des sens et celles de la raison n' agissent que
sous le large contróle du coour.
Cependant, pour contenir délibérément tous ces ac,cidents
hétérogenes qui, la plupart du temps, laussent les données traditionnelles de l'art, Ozenfant et Jeanneret ne vont pas jusqu' á nier la valeur du ch arme, de la séduction et de la gráce.
Ce qu'ils exigent essentiellement c'est que l'on ne produise pas
au nom de l' art, du charmant, du séduisant ou du gracieux sur
commande. lis veulent que ces agréments viennent de l'ins-

�812

L'ESPRIT NOUVEAU

tinct propre de leur auteur, et se dégagent naturellement de
l' oouvrc sans provocation artificielle, sans affeetation et sans
recherche de la surprise. Au contraire de ce que faisait le valet
de Moliere, les impromptus ne se composent pas a l'avance.
Il faut bien dire que la confusion du beau et del' aimable est
en partie due a une erreur de l'esthétique. Kant disait: «le Beau
est ce qui plait "· M. Víctor Basch, dans l'étude que publia
l'Esprit Nouveau (1), énumerealasuite les qualificatifs beau,
sublime, joli, gracieux et charmant, en leur assignant la meme
valeur. Il semble cependant ici qu'une distinction importante
soit a faire et l' art de Ozenfant et de J eanneret vient la confirmer. Le joli, le gracieux, le charmant, sont plutót des succédanés du beau, je dirais meme d'aimables corruptions du beau.
Il faut admettre que le beau est essentiellement durable, alors
que le charmant est absolument fugitif et peu codifiable. Le
charme n'est qu'un qualificatif, et, encore que cela se soit vu,
il est bien périlleux de n' écrire qu' avec des qualificatifs.
Meme l'on pourrait aller plus loin et je suis persuadé que
Ozenfant et J eanneret seront de mon avis. Ces éléments secondaires que sont le charmant, le j oli, le gracieux, ne ressortissentils pas plus spécialement aux arts qui ont pour moyen les sons
plus que les formes, la musique, le chant, l' art dramatique
par exemple ? Les arts plastiques se développent incontestablement dans l'cspace. Comment les soutenir ou les
nourrir exclusivement de nourritures qui sont préférablement
assimilées par des arts qui se déroulent dans le temps. C' est
done par un manque de logique que la !latterie de la sensualité
n'excuse pas, que l'on tend a fixer éternellement des éléments
qui ont toute leur valeur dans leur fugacité. Peut etre le culte
de ces éléments serait-il légitirne dans les arts mineurs de la
gravure, du pastel, de l' aquarelle, etc. Mais en peinture proprement dite, expression la plus haute del' art visuel, leur mise
a contribution exclusive est une gageure trop périlleuse.
C'est ce désir de perfection substitué au goüt de plaire qui
constitue l'élément le plus important de la purification sévere
que Ozenfant et J eanneret ont tenté de réaliser dans les ceuvres
exposées a la Galerie Druet. Dans ce but, Ozenfant et J eanne{1) L'Esprit Nouveau, octobre 1920, janyier 1921.

OZENFANT ET JEANNERET

813

ret, limitant it dessein les données de leur art, excluent tous les
su¡~ts de. satisfaction q~i ne sont plus universels. Le goüt, le
go~t va;iable et trop d1scutable n'est plus qu'une des petites
precaut10.ns du charme. « Le Beau est ce qui plait universellement » d1t Kant. Encore qu'il faille faire toutes réserves sur
leverbe plaire, Ozenfant et Jeanneret attirent notre atttention
sur le terme universcllemcnt qu' ils font leur et dans une mesure
plus étendue que celle que Kant lui attribuait. En príncipe, ils
sont d'abord plus précis que Lamennais qui faisait sortir
tous les arts de l'architecture et notamment du temple.Pour
eux, e.n effet, ces premiers éléments que sont la sphere, le cube,
le cylmdre, le polygone desservis par la ligne droite, le point,
le triangle ou la circonférence forment justement les données
sensibles et universelles qui, pour l'homme le plus civilisé
comme pour le dernier des negres, sont les bases de la plastique
sensible .et les éléments premiers de la beauté humaine.
Ce.s éléments grace auxquels la nature a re~u les lois nécess,a1res sufhsent a la c?nception d'un art qui est un rappel a
1 ordre pour ceux qm seraient tentés de lui laisser reprendre plus que sa liberté, c'est-a-dire une anarchie contraire a cet
amour d' ordre qui est également l'une des bases denotre entende~ent s_ensible. Il suit de la que les obj ets qui retiennent la
predilect10n de ?zenfant e~ de J eanneret sont ceux qui attest~nt les apph~at10ns humames de ces premiers éléments plast1ques. Pour c1ter un exemple, le choix de la bouteille provient
de ?e que l'objet bouteille est un concept clair qui ressortit au
cylmd~e et a la sphére. Il n'est done pas nécessaire de choisir
des ~b¡ets, peut-~tre plus plaisants, mais moins purs par suite
d' ad¡onct10ns qm dénaturent leurs bases légitimes cachées ou
oubliées sous des accidents de forme.
Construite uniquement sur la charpente meme de la sensii&gt;ilité plastique, la peinture purifiée d' Ozenfant et de J eanneret
offre, non plus le spectacle de tableaux destinés al' ornement
d'.un m'?-f, mais de véritables objets plastiques batis sous trois
dunens~ons. Ce sont. des objets que l'on serait tenté de prendre
ala mam. 11 ne s' agit done plus d'une esquisse, ni d'un schéma,
Ill d'un fragment de réalité mais d'un tout unique et complet.
L~urs .oo?vres sont comme des mots, des mots un peu crus
depomlles de tous les charmes de l'adjectif, des mots dont les

�81/J,

L'ESPRIT NOl.:-VEA.U

éléments sont unís entre eux grace a leurs relations mutuelles,
relations qui sont des rappels nécessaires, relations qui sont
des lois.
Créer un objet quelconque est toujours transfigurer la nature. Ozenfant et J eanneret ne 1' oublient pas et e' est dans
un aceord intuitif avec Hegel qu'ils sentent que, si pur qu"il
soit, l'art n'en doit pas moins ce transfigurer » la nature. N'estce pas la d'ailleurs une conséquence qui résulte de toute purification? Cependant l' art de Ozenfant et de J eanneret a surtout
ceci de précieux qu'il n' est pas une tentative de purification brutal e telle que eelle que pourrait cnvisager dans sa. partie un
trop sévére Pere de l'Eglise. Ce qu'ils veulentsurtout, c'est que
l' art ne perde pas de vuc les éléments plastiques dont le respect exclusif est la sauvcgarde d'un art élevé. Que la sensibilité intervienne largement, a l'occasion de leur emploi, ils le
veulent essentiellement. Mais ce a quoi ils tiennent aussi, c'est
que cette sensibilité ne dépasse pas ses propres moyens,
que l'imagination puise bien en elle memc toutes ses ressources,
mais qu'elle ne fasse jamais appel, en cas de détresse, au secours d'une imagination cérébrale qui eonduirait l'~uvre a
des exees correspondants a ceux de toute sensualité excessive,
e' est-a-dire a ceux d'une fantaisie provenant del' exces meme de
la raison. Les théories de Ozenfant et de Jeanneret, non plus que
leurs reuvres, ne peuvent done etre taxées de ratiocination ;
tout au plus pourrait-on leur reprocher quelque rigorisme.
Hélas la discipline ne s'enseigne pas par la doueeur. Mais
malgré cela, et je reviendrai plus loin sur ce suj et, je verrais tres
bien le &lt;e Purisme &gt;&gt; de Ozenfant et de Jeanneret susciter des
reuvres en lesquelles la pensée et la forme s'uniraient en une
harmonie parfaite telle que eelle d'Ozenfant et d' autres en quoi
une imagination plus sensible pourrait conduire al'impression
plus romantique de l'illimité, telles que eelles de Jeanneret~
L' austérité apparente avec laquelle sont peintes les oouvres
des deux artistes pourrait faire eroire qu'ils ont résolument
saerifié l'emploi de la couleur; or, il n'en est rien. La eouleur
pour eux est un accident rigoureusement matériel ayant son
existence propre. Mieux encore, elle est un qualificatif. Elle
ne peut etre un but, mais seulement un moyen. L'idée de « purification &gt;&gt; de Ozenfant et Jeanneret s'étend done a tout art

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a tendances sensuelles. Tres spirituellement,

0zenfant dit en
effet que la couleur n'est que l'esclave de la forme, mais qu'il
faut se méfier des esclaves. L'exemple de quelques grands
artistes lui donne raison. C'est pourquoi l'on constate chez
Ozenfant, et surtout chez Jeanneret, quelacouleur etledessin
sont considérés comme deux entiers d'essence ahsolument
différente. La couleur posée sur un dessin nous montre le
spectacle d'une matiere confondue avec un concept et un
concept d'ordre imposé a la nature. Tres logiquement done,
Ozenfant et Jeanneret entendent que les deux valeurs
possedent nécessairement deux roles distincts dont les prérogatives ne doivent pas s' annihiler entre elles. 11s ne
peuvent se résoudre a meler la variabilité de la valeur couleur
a la valeur constante de ces élérnents premiers dont la raison

�828

OZEl"FAJ\'1' ET JEANNERET

L' ESPRIT l"OUVEA U

a doté la matiere et qui sont l' ame du dessin. Il s' agit done, et
d'une maniere absolue, de conserver entre la peinture et la
musique une disparité que l'on tend de nos jours a oublier. La
peinture ne doit pas laisser la faculté de sentir qui préside aux
destinées de la musique submerger la faculté de jugement qui
la gouverne, elle ne gagnerait rien a trouver dans l'imprévu
ce qu' elle y perdrait en pu reté.
Te! est !'un des enseignements les plus précieux qui se dégagent des oouvres et des théories de Ozenfant et J eanneret, que
ce soit al' exposition de la Galerie Druet, dans leur livre substantiel et fécond « Apres le Cubisme » ( 1) ou dans leurs articles
de ]' Esprit N ouveau.
Il reste a préciser dans que! sens les théoremes brillants qui
sont leurs oouvres pourront influer sur l'art actuel comme sur
celui de demain.
- La recherche de « l'invariant ", qui est pour Ozenfant et
J eanneret le but de l' art grave, les pousse a !aire de leurs
oouvres des démonstrations toujours plus completes et plus
brillantes de vérités conn.ues. C'est la le pro pre de la géométrie,
ce peut etre celui d'une méthode d' art. Aussi les oouvres
des deux artistes sont-elles des théoremes qui se proposent
d'éclairer ele plus en plus lucidement les évolutions possibles
de cette invariabilité plastique qui commande aux destinées
de la nature. Il faut en général reprocher a l'Esthétique de ne
donner comme exemple a ses définitions que des oouvres définitives. Les manuels citent en effet, et volontiers, Shakespeare,
Beethoven ou Raphael sans pousser beaucoup plus avant la
recherche des origines spécifiques des arts dont il est question
a propos de ces grands noms. Je tiens done que ]'Esthétique
devrait se souvenir d' abord que son nom vient de
qui veut dire sentir, ce qu' on oublie ou ne sait pas, et qu' avant
de développer des conclusions sur ce qu'elle nomme la science
du Beau, elle a pour but de poser exactement les données fondamentales de notre sensibilité plastique. Alors que les manuels de psychologie ne manquent pas de faire d' abord appel
a la structure du corps humain et a la fonction de nos organes,

"'ªº""ªª"

(1) Apres le Cubisme, par Ozenfant et Jeannerct. Edition des Commentaires,
1918.

829

n'est-il pas curieux de voir que l'esthétique scientifique n'ait
pas plus profondément recherché les causes physiques de notre
sensibilité plastique ? L'honneur reviendra done a Ozenfant
et a Jeanneret d'avoir su, de par leurs connaissances techniques, déterminer scientifiquement dans quelles mesures l'Esthétique devait a l' avenir tenir compte des réactions sensibles,
de ces réactions en lesquelles la sensibilité et ]' entendement
posent la plus vraie mesure humaine qui soit, des réactions,
dis-je, que peuvent faire naitre en nous les bases plastiques
du cylindre, de la sphere, du cube, et de toutes les valeurs
géométriques qui sont le canevas de]' art.
C'est de cet apport que découle a mon sens la conséquence
la plus précieuse des théories et des oouvres de Ozenfant et de
Jeanneret.
Il ne faut pas se lasser de répéter le mot de Guyau : « Recommencer a vivre, idéal de tout artiste ». L' expression a
peut-etre sous sa forme poétique le sens de vivre sa vie propre.
Orvivre sa vie propre, peut-il autrement se faire qu'en suivant
les injonctions de la sensibilité pure ? Pourtant les méthodes
d'enseignement artistiques et actuelles semblent se croire
tenues de brúler les étapes. Nous ne pouvons pas cependant
ne pas dire que travailler sous les Maitres est plutót puiser
dans un vase qu' a la so urce meme de la sensibilité. Comment
done exiger qu'une fraicheur naturelle se dégage d'oouvres
convues dans ce sens dérivé, ou mieux, dénaturé. La fraicheur
ne transparait qu'au travers d'une enfance ou d'une adolescence pures que n' a pu réussir a encombrer le poids souvent
trop laurel de la connaissance. Sinon, nous assistons aux laborieux ébats d'une fraicheur frelatée et artificielle qui si brillantes que soient les illusions qu'elle donne, n'est plus qu'une
sorte de bouture entée sur quelque plante magnifique pour
former comme une exception et susceptible seulement de vivre
en marge de la véritable nature.
En donnant le conseil de « recommencer a vivre » Guyau
n'indique pas le secret qui peut permettre de le suivre. Avec
hardiesse, Ozenfant et J eanneret le dévoilent.
A la lecture de l'enquete ouverte par !'Esprit Noureau sur
la question de savoir s'il fallait ou non brfiler le Louvre, je
pensais qu'il vaudrait mieux le fermer a taus entre la dixieme

'

�830

L' ESPRIT NOUVEAU

OZENFANT ET JEANNERET

et la trentiéme années. Jusqu'a clix ans, l'enfantle considérerait comme une sorte d'album d'images; aprés trente ans il y
pourrait cueillir, avec la joie qu'on devine, des conseils qui ne
prendraient plus d' emprise trop exclusive sur sa nature pleinement formée. C' est entre dix et trente ans qu'il faudrait
done que l' on suivit les conseils proposés par Ozenfant et
J eanneret. La fraicheur ne peut pas j ouer sur des valeurs
connues et reconnues, elle nait avec les élémcnts memes de la
création. 11 faudra done et avant tout, développer chez lajeunesse la perception des bases plastiques, de fa&lt;,Jon a ce que non
seulement sa sensibilité en soit largement imprégnée, ce qui
sera facile, mais que sa consciencc saisisse en toute connaissance exactement leur valeur rationnelle. Le Beau est ce
qu'on aime, mais ce qu'on aime profondément, c'est-a-dire ce
dont on ne peut se passer, ce dont on a un besoin indispensable,
ce sans quoi il n'y aurait guére de vie possible. II n' est pas le
superflu, le congestif, la prodigalité, le remplissage, memc si
les exigences de l'insatiabilité ont fait de ces superfétations
des nécessités. Aussi est-ce parrni ces sources naturelles de la
plastique et que nous avons nommées plus haut que s'établira
et se formera cette fraicheur créatrice que nous demandons a
l'art. Le« surtout pas de livres ", de Rousseau, quinous revient
a la pensée, nous délivrera de l'enfancetrop studieuse qui confectionne des artistes défraichis dés leur naissance, de l'enfance
prodige, de cette vieille femme qui joue les petites filles.
L'esthétique de Ozenfant et Jeanneret invite done a ne pas
oublier que la fraicheur ne peut émaner ·que de valeurs nouvelles et qu'elle ne peut sourdre que d'inventions non perfectionnées. La fraicheur qui nait avec une invention est épuisée
a sa maturité pour la raison qu' elle ne peut pas se répéter ; a
plus forte raison manque-t-elle absolument a toutes les tentatives qui tendent a la perfectionner.
C' est ainsi que prenant position « aprés le cubisme ,,, Ozenfant et Jeanneret se sont élevés contre toutes les tendances
capables de dénaturer l'effort de ceux qui sont a la tete de ce
magnifique développement. Les deux artistes estiment en
effet qu' a vouloir le perfectionner, le réaliser comme dirait un
profiteur, on ne peut pas ne pasl' altérer. A.u culte des bases plastiques qui entre autres données, fut a la base du cubisme, ils

craignent qu'on ne substitue le culte d'une formule, avatar qui
arrive d' ailleurs a la suite de toute invention. Leur audace est
done de rapp_eler a l'ordre de la fraicheur d'imagination les succédanés nécessairement dégénérés qui proviennent de cettc
erreur. lis craignent justement c¡u'une fantaisie, une fantaisie
débridée, ne vienne se greffer sur I' effort le plus désintéressé
quisoit; ils craignent de voir !' apparitiondes fauves du Cubismc
comme il y eut ceux de l'Impressionnisme. Nous parlions d'un
rappel a l'ordre de la fraicheur d'imagination, mais mieux
encore, c'estun rappel al'ordre pur et simple de la nature humaine
que représente l'effort que Ozenfant et Jeanneret ont tenté
et dont l' on peut voir les applications pratiques a la Galerie
Druet. Je pense done que leurs o:mvres sont des beautés
froides qui ne se livrent pas au premier abord et qui ne déterrninent pas le coup de foudreviolent et passager de la séduction,
mais que l'on finirait par aimer et dont l'on prendrait tellernent les habitudes hurnainement disciplinées qu'il deviendrait
difficile de se passer de leur présence aprés les avoir attentivement considérées.
C'est que leur art est d'essence bien frarn;aise, c'est qu'il
porte la marque de cette clarté qui certes comporte aussi bien
les défauts de sa qualité, mais de cette pure clarté fran&lt;,Jaise
en quoi il n' cst pas exagéré de dire qu' actuellement se traduit
toute peinture étrangere. Si la peinture fran&lt;,Jaise, et en particulier celle de Ozenfant et de Jeanneret, posséde cette qualité,
c'est qu'elle semble prendre son point de départ dans une sorte
d' absolu. Les amvres de ces derniers sont done construites suivant des regles naturelles, et non exclusivement artistiques.
Mieux encare, elles ne partent pas du point de vue artistic¡ue
pour parvenir a un naturel nécessairement artificiel. lis ne sont
pas tentés de dire: « Vos beaux yeux, belle marquise, me font
d'amour mourir », et encare moins: « D'amour, marquise, me
font », etc., mais simplement: « Belle marquise, vos beaux
yeux me font mourir d' amour. » Ainsi leur syntaxe ne connalt pas ces inversions dont les arts du Nord ou du Sud
montrent partout des exemples. Elle présente généralement
le meme schéma, elle groupe toujaurs des éléments qui tirent
uniquement leur origine des nécessités posées par la sensibilité. Du fait meme de cette simplicité, la langue fran&lt;,Jaise,

831

�832

L'ESPRIT NOUVEAU

qu' elle soit picturale ou littéraire, n' est sans doute pas aussi
poétique que d' autres. En revanche l' on peut assurer qu' elle
est la plus humaine qui soit et les ceuvres de Ü?enfant et de
Jeanneret le montrent largement.
11 n' en faudra done pas davantage pour que l' on accuse
Ozenfant et Jeanneret d' étre plus royalistes que le roi. Pourtant voila qui est naturel et par suite tres légitime. Parmi les
intentions que je préte a Ozenfant et a Jeanneret, il en est une
sur laquelle je reviendrai un jour, car elle estd'uneimportance
telle qu'elle semble susceptible de soulever des discussions
pleines d' intéret. Ozen[ant et J eanneret, dans leurs théories
comme dans leurs ceuvres, semblent avoir formé le dessein, que
nul n' avait entrepris avant eux, a savoir de nous enseigner a
sentir. L' on pourrait peut-étre mieux dire qu'ils ont voulu
canaliser, orienter vers la voie la plus purement humaine les
injonctions de la sensibilité. Or voila une tache sans doute difficile et telle que s'en imposent seulement ceux qui ont pris
le goüt de purifier, de perfectionner les manifestations des
hommes. 11 est quelquefois nécessaire que certains sujets
soient plus royalistes que leurs rois qui généralement ne le sont
j amais trop. C' est pourquoi, au cours d'une époque qui exige
que l' artiste ne se contente plus d' étre l'instrument aveugle
et désintéressé de sa sensibilité, a une époque ou un besom
d' apurement de tou tes les valeurs fragiles ou périmées se lait
quotidiennement sentir, l'effort de Ozen[ant et de Jeanneret,
par son audace soutenue, marquera et se. développera comme
l'un des plus nécessaires qui ait jamais vu le jour.
Nous vivions trop pendant et apres la lettre ; Ozenfant et
J eanneret nous auront réappris a vivre un peu aDant.
i\Iaurice

RAYNAL.

Celui qui n'aime pas Wagner n'aime pas la France..... Ne
savez-vous pas que Wagner était Fran9ais? - de Leipsick.
..... Mais oui .....
Oublieriez-vous? ..... Déja? ... Vous?... un patriote? ...

..
Les Critiques sont beaucoup plus intelligents qu'on ne le
croit généralement ..... Aussi, veux-je devenir critique un petit critique - tout petit, bien entendu ...

•
Si je suis Fran9ais ? .....
Bien sur ...... Pourquoi voulez-vous qu'un homme de moµ
a.ge ne soit pas Fran9ais? .....
Vous me surprenez .....

..
C'est entendu :..... a la prochaine guerre, Ravel sera encore
aviateur - sur carnion automobile .....

�SCIENCES
·t·
?
Cet homme ne peut
Ne pas respecter les cr1 iques . ·····
etre qu'un PAS GRAND'CHOSE .... .
Surtout, ne le fréquentez pas .... .

TENSIONS ET PRESSIONS

.
'est pas Allemand ..... Il est seulement
Non: Samt-Saens n
rend toutdetravers,
un peu « DUR » de cerveau ..... I1 comp

"

sans plus.....
A son a.ge, on dit ce
:Mais il est de bonne foi, parbleu ·····
q u'on veut .....
. ?
Qu'est-ce que liª peut f aire .

..
.
.
plus un critique est bete, plus il est inChose curieuse . telligent .....
C'est a n'y rien comprendre ...
Evidemment ...

..
'Artn'a pas de Patrie, ... le pauvre ... Sa
Nous savons que l
fortune ne le lui. permet _pas ... Richard Strauss et Scham- ·
Alors pourquoi ne pas ¡ouer
· savez tout ...
Di
tes
e
her
monsieur
Laloy'
vous
qui
,
b erg ? .....

CI. -Compresseur ordinaire a 100 atin.
C2. - Hypercompresseur portant la pression exercée sur le mélange AzH' a 300 atm.
Ca. -Hypercompresseur portant la pression a 1000 atm.
P. - Puits de réaction enfoui dans le sol pour éviter les accidcnts dus a l'c:xplosion
fortuite d'une conduite.
p. - Purificateur.
Tl. - Premier tube catalyseur.
LI. - Liquéfacteur a courant d'eau, l'ammoniaque se condense en A et este:,,.-trait
en R; les gaz non combinés s'échauffent dans un second tube catalyseur T!•
L2. - Deuxi~mc liquéfacteur avec robinet d'extraction et conduite de retour pow
les gaz non combinés,

•••
De récentes recherches faites par M. Holveck, _préparateur de Mme Curie
du Radium, ont abouti a l'identiflcation de rayons « X » a

a l'Institut

grandes longueurs d'ondes avec certains rayons lumineux du spectre
solaire.

Ce résultat a été obtenu en partant des observations suivantes : les

Est-ce que Marnold ne ferait plus de critique? ... Ce serait
bien facheux .....
erte séminale •·· !
Que11e P
.
. . . UN PEU LA» le cher homme ...
Cornme comique' il eta1t «
'
ErikSATIE.

rayons « X » constituent une série d'ondes a longueurs diverses, selon
que ces ondes sont relativement grandes ou petites, on obtient des rayo ns
u mous &gt;&gt; ou des rayons « durs u. Jusqu'alors, les rayons &lt;( X » les plus
« mous u étaient loin de voisiner sur l'échelle spectrale, avec les rayons
lumineux les plus &lt;&lt; durs ))' 8. savoir, les ultra-violets.
Pour amollir au maximum les rayons (&lt; X &gt;l, M. Holveck a réduit au
minimum l'intensité du. champ magnétique qui projette, sur une petite

plaque métallique d'ou se réfléchissent les rayons «X», les éleetrons s'échafpant d'un filament incandescent.

I a constaté que plus le voltage était has plus la longueur d'une onde

�836

837

L' ESPRIT NOUVEAU

TENSIONS ET PRESSIONS

était grande, ll cette fin, il a ramené la tension, peu a peu, de 50.000 volti
a 25 volts.
Ayant, grAce ll ce procédé, obtenu des rayons de deux especes mais ll
peu pres de meme longueur d'onde, il a constaté leur absorpt10n analogue

et + 80°; son point de lusion est de+ 80° lorsque la pression atteint enviren 20 .000 kilos. M. Bridgmann a done pu lormer de la glace a une
température ou d'habitude l'eau est presque a l'éhullition.
On a constaté, d'autre part, des phénomenes é)ectriques consécutils

par un gaz déterminé, ces rayons sont done identiques.

Cette constatation a plutOt un intéret spéculatil que pratique. En ellet,

les rayons ultra-mous, obtenus a des tensions trés basses, sont des &lt;( har~
moniques » de la série des rayons ({ X l&gt;, mais leurs propriétés sont vrai~
semblablement incomparables a celles des rayons « X » engendrés par
de hautes tensions. Néanmoins, la continuité, ou plutót la liaison obtenue
ainsi entre deux gammes spectrales, offre une nouvelle preuve du métamorphisme universel. La vulgaire insolation est done, a la limite, une
radiographie que le soleil rious olfre gratuitement.
· En faisant varier la tension ou le volta.ge, au cours d'expériences sur
des phénoménes électriques, on agit comme lorsqu'on modifie la press,on
dans la plupart des expériences de physique.
A ce propos, nous signaJons les expériences d'un savant des EtatsUnis, le Dr Bridgmann, intéressant les hautes pressions, dont les
effets sont aussi curieux, pour le moins que ceux des·basses tensions.
M. Bridgmann a réussi A construire un tube assez robuste et assezétanche, pour supporter des pressions de 40 .000 atmospheres; mais il n'a
ellectué des mesures précises que jusqu'a 20 .000 atmospheres.
On constate a ces hautes pressions, Paugmentation extraordinaire de
rigidité des matieres usuellement plastiques ou molles. Sous 20.COO atmosphéres,la paraffinedevientplusrigide quel'acierdoux. (&lt; Le caoutchouc
mou, 8. ces pressions dovient dur et cassant, et se fissure comme du verre;
de l1acier doux en contact avec le caoutchouc pénétre 8. l intérieur des fissures de ce dernier, comme le ferait dans les circonstances ordinaires, une
substance plastique refoulée dans les fissures d'un corps dur. ,,
, L'étude la plus intéressante exécutée par len, Bridgmann, est celle de
l'eau. Tamman avait déja ohtenu en opérant jusqu'a 3 .000 atmosphéres
des résultats remarquables ; il constata, en dehors de la gJace ordinaire,
J'existence de deux especes de glaces di!férentes qu'il baptisa glaces 1\08 ll
et 111 ; la glace ordinaire ou glace N° I est plus légere que l'cau et son
point de fusion s abaisse réguliérement quand la pression augmente. A la
pression de 2 .200 kilos, le point do fu~ion est - 22°. Alors se forme,
quand la pression augmente, la glace N° III qui cst plus lourde que l'eau
et dont le point de fusion s'éléve quand la pression augmente. », .
« Au-dessous de cette te-mpérature, on observe également l ex1stence
d'une autre espece de glace, la glace N° 11, la distinction entre la glace
II et 111 s'établit de la lacon suivante: a la températurc de - 55°,_on
observe la translormation de la glace N° I en glace N° II sous la press1on
de 2.100 kilos; le phénomene s'accuse par un changement de volume;
roais la m8me glace N° I peut encare se transformer sous la press10n de
2 .250 kilos et l'on ohtient la- glace N° 111 dont le volume, a ces
memes température et pression, est dillérente du volume de la glace
N° J ou II. ,
1 M. Bridgmann a repris ces expériences, mais sur un plus v~ste domaine de P.ression 1 et il a constaté l'existence de deux autres variétés de
glaces qu'1l désigne sous Je terme de glace N° V et VI. Toutes deux sont
plus lourdes que l'eau. •
La ¡¡lace V a été observée entre - 10° et 0°; la glace VI entre -10°

a des

pressions exercées sur certains cristaux, tels que le quartz ou la

tourmaline. En 1883, Curie a découvert que la tension et la compression
provoquent l'électrisation de cristaux dont il est parlé ci-dessus. Curie a
trouvé que la quantité d'élcctricité produite est proportionnelle a la
pression. On a utilisé cette propriété, par exemple, pour mesurer les

pressions développées par les explosions dans les armes a leu et dans les
moteurs.
Si l1on soumet un sel de Seignette

a une tension convenable, on cons-

tate une dillérence de potentiel de 500 volts entre les plaques aboutissant
A l'appareil enregistreur, réciproqm-ment, si l'on applique au meme cristal une tension parei1le, iJ se tord lui-m8me ; soumis a un courant alternatif, il entre en vibrations et produ.it un son plus ou moins fort selon la

tension appliquée. Cette propriété a pu etre utilisée en téléphonie et a
donné a H. Me. Jean Nicolson, d'excellmts résultats. (1)

1

1

1

:Ir.A S"SfN'Ji."Bi:iSB

»B

:lo• A mi: M@ H :E A Q V B

Une des applications industrielles les plus récentes des prcssions élevées, est celle de la synthése industrielle de l'ammoniaque par le procédé

Geor~es Claude. La dillérencc qui existe entre ce procédé et celui imaginé
prim1tivement par Charles Tellier, le Pere du Froid, et perlectionné par
Haber, provient précisément, de la pression de 1 .OCO atmosphéres qu'on
a pu obtenir en vue de cette synthése. Celle-ci s'ellcctue par le mélange
de deux gaz azote et hydrogéne en proportions voulues, en présence d'un
catalyseur approprié et sou~s A une ~r~s forte pression. .

Le procédé allcmand de Lmde n'ut1hsant que des pressrnns de 150 ou
200 atmosphéres, Georges Claude s'arreta a l'idée d'employer des sur-

pressions, qu'on obtient tré~ économiquem~nt a l'aide d'un si_mple piston plongeur. Plus la press1on s'éléve, moms son augmentat10n coüte
d'énergie. Ainsi on peut dire que ce qui _coüte 2 pour comprim?r a 2CO at-

mosphéres, ne coüte que 3 pour compr1mer

a 1 .éCO atmospheres.

M. Georges Claude a déternuné la re)at10n exacte qm ex1ste entre la
preirnion et la température Alaquelle doit ~tre soumis le ca!alyseur .. .

A la pression de 2(0 atmosphéres utihsées par la Bad1sche Anilin, le
rendement en ammoniaque était de 13 p. 100 du mélange gazcux
soumis au catalyseur · a la pression de !000 atmospheres, le rendement est de 40 p. 100. 'La dépense supplémentaire d'énergie exigée est
extremement faible ¡ la température est d'envuon 60C0 •
Les deux gaz élémentaircs,. azote et ~y~og~ne, ut~s~s dans cett~ ~ynthese sont extraits : le prrm1er de la d1shllahon de I a1r atmospher1que
liquéfié dont les 80 p. 100 sont de l'azote;
(1) Ce mot est pris ici dans son acception mécaniquc,

�838

L'ESPRIT NOUVEAU

Le second de l'électrolyse de l'eau, ou encore des gaz résiduels des lours

a coke qui contiennent 50 p. 100 d'hydro~ene.

Nous donnons ci-dessous, le schéma au processus de la synthése de

MUSIQUE

l'ammoniaque (voir figure en tete de la rubrique science).
C'est la tension élevée des vapeurs qui permet de les condenser au sortir des tubes catalyseurs par simple refr01dissement.
Nous insisterons, une autre fois, sur le róle particulier des catalyseurs.

L'INTELLIGENCE
M. Auguste Lumiere a pu vérifier l'hypothese émise par lui et d'apres
laquelle n des produits toxiques secrétés par les racines des plantes ou résultant de la transfonnation des débris végétaux apres la chute des feuilles et la
mort des plantes annuelles » (1) pouvait jouer un rOle dans Je fait que la
végétation est ralentie pendant l'hiver et ne se réveille qu'au prin-

DANS L'&lt;EUVRE MUSICALE

temps. 11 suppose que le temps qui sépare l'automne du printemps est
m atériellement nécessaire

a la nature pour la

destruction par fermenta-

tion, oxydation ou dilution et l'entra!nement, par les pluirn, des produits

toxiques antérieurement .secrétés.

Cette idée s'est trouvée vériliée par l'expérience. M. Lumiere a utilisé
un échantiJlon de terrean qu'il a partagé ; apres avoir soumis un des lots
a des lavages répétés A l'eau distiJlée et avoir simplement arrasé l'autre
lot avcc le meme liquide, il a constaté qu'A la tcmpérature du laboratoire,
Je premier lot se recouvrait de petites herbes au bout de quelques jours,
tandis que le second lot restait stérile.
IJ en déduisit que Je lavage avait éliminé les produits s'opposant /J. la
germination des graines.

M. Lumiere a pu extraire, par épuisement, les produits solides stérilisants qui, dissous dans un litre d'eau, utilisés comme arrosage, se sont
opposés en toutes saisons a la germination.

Si I'on parvient a déterminer les procédés de saturation ou de destruction de ces substances, on aura frut réaliser /J. la culture un progres au
moins équivalent /J. celui que suscita la synthese etl'utilisation des engrais

nitrés.

Peut-etre le rOle de ces derrriers sera-t-il completement changé une fois
l'étude chimique des substances stérilisantes plus avancée.
II faut toutefois noter que les phénomenes de symbiose consistan\ en la
nitrification du sol par des micro-organismes, présente un maximum d'activité Ala fin de la saison hivernale. D'ou il résulte que cette rritrification
ne s'eflectue également qu'apres l'élimination des substances en question. II y aurait done Iieu de déterminer si nitrification et germination
restent solidaires ou deviennent indépendantes.
Paul RECHT,
(I} Promenoir.

M. Charles Kcechlin, dans un article « La Musiqu.e, plaisir
d,e l' esprit, ou jouissance sensuelle », oppose intellectualisme a
sensualité, intelligcnce a sensation, et cherche a dégager la
part de chacun d' eux dans l' ceuvre musicale.
Tout en admettant « la sensibilité qu'une belle intelligence
équilibre », l' ceuvre musicale est avant tout, pour M. Kcechlin,
« le passé de l' artiste, ses amours, ses haines, sans oublier
son intelligence ». «L'intelligence n' exige qu'une sorte d' ordre
apparent ». « C'est u.ne logique intime qui s'ignore elle-meme.
Cette ignorance est précieuse ».
M. Kcechlin ne veut pas de la science « qui philosophe sur
les raisons des choses, explique les pourquoi et les comment »
- de la Raison qui détermine. Il leur préfere « le mystere » de
la création, et « un art si divers, si riche d'inconnu non encore
exprimé, qu' on ne voudrait point dire de fa&lt;,on certaine ce
qui arrivera ou ce qui n' arrivera pas ».
.
Enfin, « pour la vraie ,logique musicale, elle est d' ailleurs
imprévisible, diverse extremement et ses lois restent cachées
dans un profond mystere "·
Nous regrettons que M. Kcechlin ne s'exprime pas en
Revue Musicale de mars 1921.

��842

L'abondance des matieres nous oblige a remettre
au prochain numéro la RUBRIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
ainsi que la suite des féponses A NO'rRE ENQUiTE :
DOIT-ON BRULER LE LOUVRE.

L'ESPRIT NOUVEAU

superflue. L' auteur a parfait son reuvre au dehors de 1ui,
comme une belle cho se, pour la délectation d' autrui. 11 est des
reuvres trop longues ou trop courtes qui ne satisfont pleinement ni l'intellect, ni les sens: absence de plan, ou planinsuffisamment con,;iu, ou modifié en cours de route pour telle raison
secondaire.
11 est des musiques coÍnme l'imprassionnisme, qui ne correspondent plus aux ten dances de notre époque. 11 est des musiques
d'autres époques qui ne nous satisfont plus pleinement : Beethoven, le preiniei des romantiques, auquel- nous préférons
Mozart et Bach. Pourquoi ? Parce que nous nous lassons de la
prédoininance exagérée d'une personnalité. Bach et Mozart
nous offrent des architectures s'équilibrant presque d'ellesmemes, par la force des choses (musicales) ; de temps a
autre apparait lurtivement la main du créateur, comme pour
ordonner Inieux encare un équilibre stable déja par soi-meme.
Il est une généralité qui nous touche plus profondément
qu'un fait isolé.
Beethoven, c'est le drame d'une ame et notre subjectivismc
s'y laisse prendre. \Vagner, c'est la fusion entre la musique et
l'art scénique, forme d'art inférieure puisque la musique y
partago sa force entre le Ver be et le Geste.
L'art de Beethoven et de \Vagner se perpétue en Allemagne,
ou il est né, parce que l' Allemand n' est pas encore une race
arrivée asa maturité artistique. La musique d'un Schcenberg,
d'un Bartok en sont un exemple. L' Allemagne en est encare
au romantisme individualiste.
L' art des Cubistes, d'un Picasso, d'un Gris, des Puristes,
déclanche des réactions collectives, objectives, parce qu'il
n' est pas l' expression primaire des sensations et des passions,
mais leur transposition dans un ordre supérieur ou l'intelligence agit et trouve de hautes satisfactions.
Albert

JEANNERET

LECTEURS,

Vous nous donnerez une preuve de votre sympathie en nous indiquant ci-dessous les noms et adrult
de, personnes que vous croyez susccplibles de s'intéresser d: notre Revue. Nous enverrons a chacune un
spét:ina~n illustré pour leur Jaire connaUre notre programme.
NOMS

ADRESSES

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Internationale mais non internationaliste, intersociale, mais non socialiste, la

Re•U$ de Geni•e est une revue de liaison inteJJectuelle et de .documentation ori-

SOMMAIRES DES NUMÉROS PARUS A CE JOUR
· SOMMAIRE DU N° 5. - La Section d'Or, par Florent Fels. - L' Art nouveau, par Wale
démar George. - Musique nouvelle, par Paul Collaer. - Les lithos de Marie Laurencio, par
André de Ridder. - Les Arts A Paris (III) par André Salman. - Notes, remarques et nouvelles.
muvres de L. Survage, Férat, Archipenko, Lambert, Marcoussis, Duehamp-,Villon, Laurens,
G. Buehet, Angiboult, Tour Donas, Jacques Villon, Fernand Léger, Georges Braque, Albert
Gleizes, Marie Laurencin, - Couverture de Géo Navez.

SOMl\.lAIRE DU N° 6. - André Foy, par René Bizet. - Foujita, par R. Rey. - Valentine
Prax, par Marcelo Fabri. - Fernallde Barrey, par L. Aressy. - F:rans Masereel, par Paul
Colín. -JuJes Vermeire, par André de Ridder, -Les Arts a Paris (IV) par André Salmon. Les écrits d'Ensor, par Paul Fierens. - Notes, remarques et nouvelles.
CEuvres de A. Foy, Foujita, V. Prax, F. Barrey, F. Masereel, J. Vermeire, James Ensor. Couverture de Joseph Cantré.
SOMMAIRE DU N° 7. - L'art de ne pas savoir peindre, par P. G. van Hecke. - Albyn
van den Abeele, par André de Ridder. - Gustave van de Wrestyne, par .Fmnz Hellens. Prosper de Troyer, par P. C. van lleche, -Creten Georges, par Paul Fierens, -Léon de Sm_et,
par Francis Careo, - Les Arts a Paris (V) par André Salmon. - L'exposition de Gen~ve, par
Fr&lt;mfOÍS Gos. - Notes, remarques et nouvelles.
CEuvres de A. van den Abeele, Gustave van de Wrestyne, P. de Troyer, Léon de Smet,
Georges Creten, Marie Laurencin. - Couverture de Georges Creten.
SO:MMAIRE DU No 8. - La jeune peinture fran9aise, par André Salmon. - Art anclen,
Art nouveau, par André Lhot,e. - La nouvelle peinture, par André de Ridder. - Interview
devant le roiroir, par P. G. van Hecke. -Liberté et Tradition, par Paul Fierens, - Paris, Paris.,.
par Franz Hellens,
CEuvres de A. Deratn, A. Lhote, B. de Warocquier, M. Gaillard, Ch. Dufresne, A. Favoy,
O. Friesz, M. Laurencin, R. Durey, BissiCre, Bischoff, Dunoyer de Segonzac,Corneau.-Cou.
verture d'André Derain.
PBIX DU NUMÉRO. , •••••• , •• , •••••• , , .. , • , , • , , • , , , • •

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retrouver les lignes directrices ; elle contribue a préserver nQtre civilisation soumise a tant de menaces.
Chacun de ses numéros se divise en trois rubriques. Une premiare partie contient
des reuvres d'imagination, des études de caractére général, des es~ais politiquea,
historiques, critiques. La seconde partie donne des 1&lt; Chroniques nationales ». Iesquelles sont rédigées par des ressortissants des pays dont elles traitent. Tirant la
philosophie des événements, ces chroniques fournissent des vues d'ensemble et
. donnent un tablean comparé, une image synthétique du monde moderna.
A ces « chroniques nationales » succéde une 1&lt; chronique internationale » consacrée A retracer les efforts des peuples non plus pour s'affirmer, mais JtOur s'entendre les uns les autres. On y trouve l'analyse des grands problemes q:m se posent
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Suares, J.-J. Tharaud, Albert Tbibaudet, Jean-Louis Vaudoyer, Benedetto Croee,
G. Ferrero, Piero Jahier, G. Papini, Vilfredo Pareto, G. Prezzolini, Joseph Conrad,
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. Nous y reprendrons sur de nouwllcs bases esthétiques et critiques l'étude d'artistes
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qu'inconnus encore, apportent néanmoins une contribution a la connaissance mtégrale
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                <text>La revista “L’Esprit Nouveau”, cuyo título es un homenaje a Apollinaire, y subtitulada Revue Internationale d’Esthétique. (en español, El Espíritu Nuevo) fue una importante revista de arte francesa, publicada entre 1920 y 1925. Alcanzó los 28 ejemplares.  Con un promedio de 100 páginas y con imágenes en color, fue la revista del movimiento purista. Su ámbito fue internacional, llegando a alcanzar bastante difusión en países como México. Su eslogan era: “Hay un espíritu nuevo; es un espíritu de construcción y de síntesis guiado por una concepción clara”. fue dirigida en sus tres primeros números por uno de sus tres fundadores, el  poeta dadaísta Paul Dermée, (fue importante colaborador inicial, pero sólo participó durante los primeros siete números), Amédée Ozenfant y Charles-Edouard Jeanneret (Le Corbusier). Colaboraron poetas, artistas y músicos como Aragon, Bissière, Breton, Carrà, Cendrars, Cocteau, Éluard, Max Jacob, Lalo, Milhaud, Raynal, Satie, Tzara.</text>
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              <text>La revista “L’Esprit Nouveau”, cuyo título es un homenaje a Apollinaire, y subtitulada Revue Internationale d’Esthétique. (en español, El Espíritu Nuevo) fue una importante revista de arte francesa, publicada entre 1920 y 1925. Alcanzó los 28 ejemplares.  Con un promedio de 100 páginas y con imágenes en color, fue la revista del movimiento purista. Su ámbito fue internacional, llegando a alcanzar bastante difusión en países como México. Su eslogan era: “Hay un espíritu nuevo; es un espíritu de construcción y de síntesis guiado por una concepción clara”. fue dirigida en sus tres primeros números por uno de sus tres fundadores, el  poeta dadaísta Paul Dermée, (fue importante colaborador inicial, pero sólo participó durante los primeros siete números), Amédée Ozenfant y Charles-Edouard Jeanneret (Le Corbusier). Colaboraron poetas, artistas y músicos como Aragon, Bissière, Breton, Carrà, Cendrars, Cocteau, Éluard, Max Jacob, Lalo, Milhaud, Raynal, Satie, Tzara.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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