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                  <text>REVUE
REVUE MENSUELLE
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE
(Sme ANNÉE)

Par.ut le Jtr de chaque mois

-

Le 11uméro j_ fr. 50

Liste complète des sommaires
de

La Nouvell

Rev e Fra çaise

depuis sa fondation jusqu'à la fin de la quatrième année

1\JA ~R TION T

MPORI..IRE 20

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RÉDACTION ET ADMINISTRATION
35 et 37, RUE MADAME

Ce/au:iculf' (Ot'iobre
13) .sera complt!i~ _ ·chaque annte par llf¼ tmpplément.

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de nembnalis """ r:rlrifr,n _. Ill f11n.ut1;-,~né
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LA CHRONIQUE DE CAl,RDAL
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..._ ptait da mltikel en eoa11 de pablicatioe l la date de 1eat allo:Jw

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LES ÉDITIONS
DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
publient la œmea de:

. . . . . 14Au.Dld, ümr, PAUL CI.AODJL, Aod Sv.uiï, , , _
,lln.w&gt;,._....,.IAIII,_ ABd Gœa, CH.-L. PB1L1P1'1, EIIILB VDHAIUII, ~
lhuDml, VmiJ;..Gamnl, Pmau HAilP, VàLDY ~
JLUI Sao.v,maGD, G.-IL Cldl'l'DTOM, etc,

lille cem,Mte da ütiw '6 Ill N..wJ/1 Rlt1U Fw,,,pi,,at . . . .
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CUISINONS
REVUE MENSUELLE DE LA MAISON
DE LA CUISINE ET DES ARTS MÉNAGERS
LE I°' DE CHAQUE MOIS

CUIIINO■S

Ce1le u,.te (a"l'rll t9J.C fait suite au rasçh::ule contenant s somm~~ ~ ~i':msiletsi
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Nou elle Re"l'ue Fran l&amp;e dept s aa fondat. n jusqu 1
c
de la cruatrtème année.

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LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE MENSUELLE
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

(6me ANNÉE)
LE NUMÉRO :

t fr. 50

SOMMAIRES
DE

La Nouvelle Revue Française

•

(Année 1913)
En publiant cette revue qui va paraitre mensuellement, nous nous
proposons d'aider dans leur tâche si importante de maîtresse de maison,
routes celles qui nous feront Je plaisir de la lire. Pour les lectrices
jeunes et inexpérimtntées, no·re revue sera une sorte de cours de cuisine avec lequel elles apprendront à faire de la cuisine simple, saine,
variée, à l'aide de recettes claires et nettes et dont le résultat encouragera leur d&lt; but dans l'art culinaire.
Elles y trouveront aussi des cooieilssur l'organisation et le nettoyage
de la maison, ainsi que des idées sur l'ornementation de la 1able, de
la salle à manger, de la cuisine.
Aux maîtresses de maiwn expérimentées, notre revue offrira un•
choix de recettes nouvelles d'excellente cuisine, qui enrichiront leur
scienc•.! culinaire, des menus de régime, de pique-nique, de goûters,
de grands repas, ainsi que des conseils sur l'alimentation des béoés et
des enfants.

MAJO R A TION T:S:MPO:lAIRE 2 0 °{.

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RÉDACTION ET ADMINISTRATION
35 &amp; 37, RUE MADAME

LE No: 3 FR: -

ABONNEMENT:

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FR. PAR AN

LES ÉDITIONS A. M. T., 80, RUE BONAPARTE, PARIS
N. Jl, F.

7:éUphone: FLEURUS 12.27

�Liste complète des Sommaires
de La Nouvelle Revue Française

Muait111e, - Twdfth Nigbt, au Sno, Theatre. - L'Enfcr de Dante, traductian de
M- Jhpinuae-Moagcnet, nec une préface de M. Ch. Maunu. - Lettra Ancw- : Qgj
a .ecrit Vathelt 1 - Edgard Pol, par Emile LauYritre. - La Corre1pondaoce de Carlyle et
d'Emenon. - Lettrea Allemandea : Lettres choi•iea de Gœthe, traduite, par Mio A. Faita.

(ANNtlt 1913)

N° 53 -

l" Jlai 1913

Jean Schlumberger : En lisant Thucydide. -

N° 49 -

1 • Janvier 1918

Albert

Thibaudet : L'Esthétique des trois tradition,. - Jacques Dyssord : La Symphonie Nocturne. - Henri Ghéon : L'Epreuve de Florence (6n). V. M. Lion :
la pounuite de la" Dancing Girl" (1).

1• Pévrier 1913

Valery Larbaud : A. O. Barnabootb : Journal d'un milliardaire (I). -

Emile Ver- V. M. Llona : La poursuite de la "Dancing Girl" (fin).
CHomQua : Chronique de Ca,rdal, par André Suarès (VilJon et 10n peintre). - La Poéaie_
par Henri Gh,Eon (Les P~ies de Mallarm,E. - La Poaie de Stiph2ne Malliirm,E, par Albert
Thibaudet. - Le Puita d' ~ur, par Jean Dominique, etc;.). - Le Théitre, par Jean Schlmnberger (Fauat l 1'0~. - L'Annonce faite l Marie 1u Tbéitre de l'Œuvre). - Notea par
Jacque, Copeau, Henri Gh.Eon, Jacques RiYi~re, Jean Schlumberger, Albert Thibaudet,
Valay Larbaud, C.mille Vettard: René Bichet. - Jean-Chri,tophc: La Nounlle JOUTilœ_
par Romain Rolland. - D~couvertea, par Charlea V"udrac. - Dea Hommee. par Bernard
Combette. - Portrait:1 and Skctchee, par Edmund C.-.,. - Jean-Artur Rimbaud, le pœte,
par Paterne Berricho11. - La Penaée d'Hcnry Bergaoo, par Joacph Deuymard. - La
apectaclea de mulique du Théltre 'dea Arta.- Lettres AnJlaiaea: Marnage, by H. G. WdlL
- Les Revuea.

haeren : Poèmes.

N° 51 -

C■ ao,noua : Chronique de Ca!rdal, par André Suarèa (Ker-Enor). - Le Roman, par
Jacquet Copeau (Le Crime de Biodos, par Pierre Lauêrre). - Le Théltre, par Jean SchiwnLcrger (On 110 peut jamaia dire, par Bernard Shaw. - Lea Eclairewea, par Maurice DOllDay).
- Notea par Henri Ghéon, Valery Larbaud, Edmond Pilon, GHton Saunboia, Jean
Schlumberger, Camille Vettard: - Sddi : Le Jardin des Roaea, traduit par Fram Tollll&amp;Îllt.
- Honoré de Balaaç, c;ritique littuaire, prHace de M. Louia Lwnet. - Les Mœun du Tempa.
par Alfred Capua. - De l'Amour Phyaique, par Camille Mauclair. - Cheû-d'œu.-re lyriquea
du Nord, traduiu par O. W. Milou. - Clarté, Latenua, par Fnru: HellmL - L'Ann&amp;
Dramatique, par Henri Bidou. - La Salle Barye au Louvre. - Lettres Anglaiaea : The
Charwoman'• daughter et The Crock of Gold, par James Stephen,. - Lea RCYua.

N° 52 -

N° 54 -

La Poésie, par Henri Ghfon (Une Cantate de Paul Claudel. - Ode, et Prihes, par Julea
Romain•. - Chant Provincial, par Julea Delacre. - Le, PMerin, d'Emmao., p:ar Dominique
Combette). - Le Roman, par Jacque, Copeau (L'Homme Enchaloé, par Marcel Berger).Notea par Henri Ghéon, Edmond Pilou, Jacques Rivihe, Guton Sa.uYeboia, Jean Sc;blumberger. - E11ai1 de critique, par Abel Hcrmant. - La LitUrature belge d'expreaaion
&amp;anfaiae, par G. Heumann. - Lea Heur« de I' Acropole, par Albc-rt Thibaudet. - Pékin
qui s'en •-. par Loui, Carpeaux. - Poème, de Bohême, par Tristan Klingsor. - Le, Dieu
ches noua, par George, Pioch. - La Péallope de Gabriel Fauré et la Pauion aclon
St, Mathieu, de J. S. Bach. - Sur lea Indépendants. - Culture phy1iquc, helléniame et
aculpture. - A propo1 de notre édition dea Poê,iea de Stéphane Mallarmé. - Lettre,
Ailglaiaea : Le douit:r Vathek. (André Gide - Lucien Lavault - Lcwi• Melville - Valery
Larbaud). - Lea Revues.

N° 55 -

La Littérature, par Albc,rt Thibaudet (La Préface de Stéphanie, par Paul Adam). - Le
Théltre, par Jean Schlumbcrgcr (La Pisanclle, par Gabriele d' Annuuio). - Nota par
Henri Bachehn, Félix Bertaur, Jac;ques Copeau, Edouard Dollbna, Henri Ghwn, Jean
Scblumberger, Albert Thibaudet r Dingo, par Octne Mirbeau. - A propro• de Pénélope et
de Boris Godounoy. - Julien dCYant un public" averti". - Marie-Magdeleine, par Maurice
Maeterlinck.. - Riquet à la Houppe au théâtre Français. - La Gloire Ambulancière, par
Tri1t2n Bernard. - Marthe et Marie, par Edouard Dnjardin. - Philémon, vieux de la
vieille, par Lucien Deacave,. - Lea Copain•, par Jules Romains. - L'Enveu du Music-han
et Prrou, Poucette et quelque, autru, par Colette Willy. - Exposition Théo van Ry-1bertf,e_ - Lettres Allemandes : Freitagi,kind, par Otto Fiake. - Les Revues.

ter Avril 1918

-

milliardaire (III).

Caaowron:a : Chronique de Ca&amp;d.al, par Ancbi Suarb (Ker-Enor, fin). - La Littératare,
par Albert Thibaudet (La Colline Inspirée, par Maurice Banù). - La Pœ1ie, par Henri
Ghéoa (NouYCIJa Uitions de Rimbaud et de Verhaeren. - Le Buiuon Ardent, par FnoçoiaPaul Alibert. - Pagea politiques des ~tes franfais, etc.). - Notes par Félix Bertau.
Hari Ghioo, Valery Larbaud, Lucien Lnault, Jean Schlumbagcr, Albert Thiliaudet,
Emile Verliaeren : La Mort, par Maurice Macterlinclt. - La Trag.edie de R.anillac, par
Jir&amp;me et Jean Tharaud. - L'Art Social, par Roger Mane. - M. Vincent d'lnq et la

1 or Juillet 1918

Jules Renard : Lettres à l'amie. - François-Paul Alibert : Le Puits et le Laurier. Louis Lefebvre : Le Mur. - Jacques Rivière : Le Roman d'Aventure (lin). - AlaioFoumier : Le Grand Meaulnes (I).

André Gide : Les dix romans français que ... -

Gabriel Mourey : PsycM (fragment).
Léon-Paul Fargue : Charles Blanchard. - Charles-Louis Philippe : Charles Blanchard qu~te aux enterremeon. - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth: Journal d'an

1"' Juin 1913

André Suar~ : Roses de la Passion. Rachel Annand Taylor : Une mère ... (trad.
MM. Bonnet.) - Jacques-Emile Blanche : Apiù une visite à Louis David. - Jacques
Rivière : Le Roman d'Aventure (II). - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth : Journal
d" un milliardaire (6n).

1• llitars 1913

Franci1-Vielé Griflin : Le Geste de Saal. - Albert Thibaudet : L'Esthérique da trois
traditions (fin). Paul Claudel : Cantique de la Pologne. Valery Larbaud :
A. O. Barnabooth : Journal d'un milliardaire (II).

Pierre

Ca-rQua : Chronique de Ca!rdat, par André Suarès (Temple d' Amour). - Le Roman,
par Jac;qucs Copeau (Tendra Canailles, par André Salmon). - Le TM!trc, par Jeua
Scblumhcrgcr (Le Secret, par Henri Bernatein). - Note par Jacques Copeau, Henri Gliéon,
Valery Larbaud, Jacques Rivihe, Jean Schlumberger, Albert Thibaudet, Camille Vettarcl,
Michel Ycll : Ezp01ition1 de Dnid et de sea éltves. - La Mai1on di•ilic, par Andtt
Fernct. - La Statue Enchantée, par Henry Marx. - Molitre i Bobino. - Francesca da
Rimini, par Gabriele d'Annunzio - Au ThHtre dea Champs-Ely1écs. - Denx ouvrage, de
M. Albert Rouuel. - La Brebis .Egarêc, par Francis Janimea. - Lea Dîac;iplinea et Charlea
Maurru et la c;ritique des lettrea, par Henri Clouard. - Lei Jdéalistea Panionn.Es, par le
l)r Maurice Dide_ Lettre, Anglai1e1 : Qui a écrit Vathck? réporue i M. Lucien
Lnault. - Hermi1tou, le juge-pendeur, par Robert-Louia Stevenaon. - Lei ReYUe1.

C.aomQua: Chroruque de Cal!nW, par André Suarès (Frsn5oi1 Villon). - Le Roman, par
Jacquea Copeau (Francis de Miomandre). - Le Thé!ttt, par Jean Schlumberger (MarieMadeleine de Hebbc,J). - Notea par Henri Bac:helin, Feu Bmau%, Henri Ghéoa, Albert
Thibaadet, Valery Larbaud, Camille Vettard: Le, Epi1ode1 de Vathek, par William Beclr.ford. - La Rafalea, par J. H. Roany ahif. - L'Ordination, par Julien BendL - Fillea de
la Pluie, par Andr~ Snignon. - Promenade, Littéraires, par Remy de GourmonL - Eftlyne
Moncœur et la littérature féminine. - La Di•ine Renci;,ntre, par Ili Collin. - Quelqpeintrea et quelquea peintures. - Lettre, Allemandea : 01lur Walzel, Albert Soergel, G. YOn
Lukac-. Otto Flalte. - Lea Re•ues.

N° 60 -

Léopold Chauveau : Prœes. -

de Lanux: En Serbie (Octobre-Novembre 1912). - Georges Chenneviêre: Poèmee.
- Jacques Rivi~re : Le Roman d'uenture (I). - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth :
Journal d'un milliardaire (IV).

N° 56 Paul

1.,. Aodt 1913

Claudd: Poèmes. - Jules Renard : Lettres à l'amie (fin). fruit plein de cendres. - Albert Thibaudct : Un livre sur Ronsard. Le grand Meaulnes (II).

Henri Aliés: .I.:e
Alain-Fournier :

C■ IOIOQUU : Chronique de Ca!rdal, par Andrê Suarèa (Contraires). - La Poérie, par Henri
Ghéon (La Tapi11erie de Notre-Dame, par Charles P~guy. - Alcool-, par GuilJaume Apollinaire. - Le Page de la Vie, par Maurice Rostand. - De Théophile Gautier, p«te, etc.).
- Notes par Félix Bertaux, Jacques Copeau, Louis Dumont-Wilden, Henri Ghéon, Valery
Larbaud, Jacques RiYièTe, Gaston Sauvebou, Je.tn Sthlumberger : Camille Lemonn.ier. Starùala1 Wyapianslti et le thé!tre polonai,. - La Kbnnnchtchina, pu Mou1sorgaky. -

�Sur quelques ballets de tran, ition. - Le Sacre du Printernp11, ballet par Igor Stra?inski,
Nicolao Roerich et Vlaslav Nijinski . - La Marchande de petits pains pour les canards, par
René Boylèsve. - ManusCTit trouvé dans une ile, par Luc Durtain. - La Culture française
en Belgique, par Maurice Wilmotte. L'Art Chrétien, par Georges Dcsvallière1. - A
pr11pos de Catulle Mendèa. - Lettres Anglaise• : Œuvrcs cumplètes, de Francis Thompson,
- Frands Thompson, par S. Rooker. - Pocms, par Alice Meynell. - Lettres Allemandes :
France et Allemagne : Littératures comparées, par Auguste Dupouy. - Les Revue..

N° 67 -

La Nouvelle Revue Française
35 et 37, rue Madame, Paris VI•

1 Septembre 1913

Jacques Copeau : Un essai de rénovation dramatique : le Théâtre du Vieux• Colombier.
- René Bichet : Poèmes. - Alain.Fournier , Le Grand Meaulnes (III).
CaRoN101!1!s : Chronique de Caërdal, par André Suarès (Pèlerins de Sion). - Notes par
Henri Ghéon, Jean Schlumberger, Jérôme et Jean Tharaud, Albert Thibaudet : La Llttéra•
ture : La Djsgrâce de Nicolas Machiavel, par Lucas Dubreton. - Essaie de critique littéraire
et philosophique, par Renê Gillouin. - Le Roman, par Jean M O!ler. - La Poésie: Les
Vivants et les Morts, par la Comtesse de Noailles. - Le Roman : Nouvelles Asi atiques, par
le Comte de Gobineau. - Laure, par Emile Clermont. - Le Théfttre : Petits Dialogues our
le théatre et l'art dramatique, par Edmo11d Sée. - Le Thél trc d•Hellerau. - La Peinture:
A propos des Degas de la Galerie Manzi. - Au Musée du Louvre. - Diver11: Le Tbéatre
du Vieux Colombier. - L'Edition monumentale d'Une Saispn en enfer. - Lea Revues.

N° 68 -

1 Novembre 1913

André Gide : Souvenirs de la Cour d'Assises (I). - André Baine : Poèmes. - Jacques
Rivière : Le Sacre du Printemps. - Alain.Fournier : Le Grand Meaulnes (fin).
CHitONtQUES: Chronique d" Caërdal, par André Suarès (Mort d'amour). - Notes par Michel
Arnauld, Henri Ghéon, Darius Milhaud, Gaston Sauvebois, Jean Schlumbergcr, Albert
Thibaudet : La Littérature : François Villon, sa vie et son temps, par Pierre Champion. A propos de deux livres de )\,1. Anàré Suarès : Idées et Visions et Trois Hommes. - Etude,
de Psychologie Littéraire, par Louis Cazamian. - Romain Rolland : l'homme et l' œuvre,
par Paul Seippel. - Portraits et Souvenirs, par Henri de Régnier. - La Poésie : Psyché,
par Ga!iriel Mourey. - Le Roman: L'Appel des Armes, pat Ernest Psichari. - Le Théitre:
Su~1mne Desprès dans H amlet. - Les "Fcstspiele " d'Octobre à Hellerau. - Les Revues :
Sur le Théatre du Vieux.Colombier.

N° 60 -

Veuillez m'envoyer franco: /t,~
• la collection complète des ~ premières années de la N cuvelle Revue
·Ho(
Française

1 Oct.obre 1913

François Porché : Pire que la mort. - Michel Arnauld : Deu:x:• liv;res sm: Proudhon.
- Rogef Martin do Gard: Jean Barois (fragment). - Alain• Foumier: Le Grand
Meaulnes (IV).
CaRONtQOl'.S : Chronique de Caërdal, par André. Suarès (Shakspeare à Pari, ), - Note• par
Henri Bachelin, F élix Bertaux, Henri Ghëon, Valery Larbaud, Jean Schlumberger, Albert
Thibaudet, Camjlle Vettard : La Littérature : Le Génie de Flaubert, par Jules de Gaultier.
- La bataille à Scutari d'Albanie, par Jérame et Jean Tharaud. - La Poésie : Heures et
Rêves, par Gérard Mallet. - Le Roman : Charles Blanchard, par Charles• Louis Philippe.
- Dam les rues, par J. H. Rosny alné et Sépulcres blanchis, par J. H. Rosny jeune. I,' Appel de• armes, par Ernest Psichari. Vic de Samuel Bclet, par Ramuz. - Lettres
Anglaises: William.Ernest Henley, par L. Cope Comford. - La Saison 1913. - Le
Napoléon de Notting•Hill, par G. K. Chesterton, traduction de Jean Florence. - Charlet
Dickens, par Algernon.Çharles Swinhucne. - Lettres Allemandes : Influence du th.éatre
français sur le théâtre allemand de 1870 .\ 1900, par Paul Fritsch. - Divers , Le Chartisme,
par Edouard Dollcans. - ThHtre du Vieux.Colombier : programme des matinées poétiques.
- Les Revues.

N° 59 -

BULLETIN DE COMMANDE

1 Décembre 1913

Rabindranath Tagore : L'offrande lyrique (fragments). (Traduction André Gide). André de Hevesy : Sur le Comte. de Gobineau. Comte de Gobineau : Adelatdc
(Nouvelle inédite) . - André Gide : Souvenirs de la Cour d'Assises (fin) .
Cuaomouu : Chronique de Cal!rdal, par André Suarès (Le plus beau temps). - Notco par
Mkhel Arnauld, Félix Bertaux, Henri Ghéon, Albert Thibaudet : La Littérature : Etudes de
psychologie littfaaire, par Louis Cazamian. - Lee Livres du Temps, par Paul Soùday. - La
Poésie : Introduction aux matinées de poésie du Thê!tre du Yieux•Colombiel', - Le Roman :
L' Aventure de Thérèse Beauchamps, par Francis de Miomandre. - Le ThHtrc : Les
premiers apectacles du Théatre du Vieux-Colombier. - Le Phalène, par Henry Bataille. Les Deux Forces, par P. J. Jouve. - Lettres Alletnandes: Wo tteiben wir i par Juliu,
Mder-Gtaefo - Diver~: Nice, capitale d'hiver, par Robert de Souza. - Li11te dei souscripteurs à l'édition nouvelle de Une Saison .,;,_ Enfer. -Souscdption Emmanuel Signoret. Les matin&lt;'=•• littéraîna du Salon d'Automne. - Lés Revues.

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ordinaires) de la Nouvelle Revue Française
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en Ewope Occidentale, lom de son ancienne patrie. Le hasard d'un pari le
• remet sur les routes slaves; il arrive, en Roumanie, au1 portes de l'U. R. S. S.
11 U, il pr~te l'oreille it il s'émeut aux bruits nouveaux du marteau et de la
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." Saas re~rets pour son passé, pour ses richesses, pour sa tamille, pour )'Oc« cideot qu'ai abaodoooe, le prince Dimitri s'enfonce daos la Russie soviétique
" parce qu'elle coorinue l'c:i:pansioo des graods tzars de Moscou et parce qu'iÎ
« ne peut plus vivre loio de la terre de ses aocétres. »
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MARCEL ARLAND
Prix Goncourt 19'29

MARCEL ARLAND

CARNETS DE GILBERT

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Illustrés par GEORGES ROUAULT •

RÉCIT

Les C1naets J, GilJierl so11t le compll!lneut de L'Ordrs (Prix Goncourt L«p9).
Le Jivte qllC ttj)US pr!.sentoo:s est l'liDttJOl,l ORIGiliAI.E el UNIQUE des Carnns de
Gilbert.
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Le grand ROUAULT l'a admirablem~nt illustré~ par une 1li oiirap 1e ongma e,
cinq gouaches pastellisées tirées en couleurs, et trois gouaches tirées en brun, toutes composées spécialement pour ce livre.

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par l'imprimerie Darantière 'à Dijon, et pour les illustrations par Paul

Haasen à Puis.

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L'édition sera limitée
3 exemplaires sur papier japon, supern_acré, sign_és par l'auteur et, par

BULLETIN DE SOUSCRIPTION
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Un village, un enfant, une vieille fille, deux amants qui veulent
mourir parce que, trop heureux~ ils redoutent !e lendemain, un
drnetière où la \'Ïe la plus naïve mène son jeu, Antarès enfin, mais
est-ce Antarès ? - ces images, à mi-chemin entre le rêve et la
vie, sont, si l'on veut, celles d'une enfance . Pourtant il en est peu
où l'auteur se sente engagé davantage.

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l'illustrateur accompagnés dune suite en n01r des gravures, dune
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JEAN SCHLUMBERGER

JOSETTE CLOTIS

SAINT-SATURNIN

LE TEMPS VERT
ROMAN

ROMAN

Préface d'HENRI POURRAT
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UN VOLUME IN-16 DOUBLE COURONNE ••

EXTRAITS DE PRESSE (IV)
A l'heure où des critiques mettaient en doute la vitali~é du roman franç~is, ~e
livre leur apporte un démenti et uo exemple. Il faut adm1re,r sans réserve, 1tq:11libre et la maturité auxquels a atteint dans cet ouvrage 1auteur de L Inqr.,ète

PaterniU.
MAURICE BETz,

Frani:e de l'Est, 17-n-31.

Malgré ses « reins ca.ssés » le roman se pone bien. M. Jean Schlum~erge.r
nous donne une. œuvre capitale Une des quelques œuvres, très rare~, qui, à la
fois, par leurs hautes vertus littéraires et par .leur hummisme ne souffrent pas de
la marque artificielle d'un temps, sont enuèr~ment dégagées de toute mode, et
perpétuent la glorieuse lignée du roman français.
·
RoGEII. BRrELLE, Cahiers du Sud. déc. 3 l.
L'atmosphère paysanne et terrienne du livre a été ex;&gt;rimée d'une façon très
remarquable par M. Je~n Sc~lu~berge~ qui rejoint ici le grand s'.rle d'uo Bab;:ac
ou d'un. Georie Eliot. li a fait vivre Sit0t-S,1turmn de ~ette existence sourde,
tenace et perceptible, des viefües maisons, des terres qm ont été l~bourées pendant longtemps par des hommes du même nom, et avec la magistrale adresse
d'un Balzac encore ...
MARCEL BRION, Oran Matin, 10--1-32.
... Cette ,rens - et ce qui l'entoure, domesùqu~s, voisins,_p~ysans, habitants
de petite ville, vit d'une existen~e compacte e,t pmssante. W1lham Colombe est
aus~i inoubliable que le Père Gono~, ou Eugénie Grandet..
.
. .
Dans les romans de l'année il n en est pas un seul qu1 puisse nvahser avec
Saint-Saturnin. Mais c'est peu à son propos que de_ parler d'une a?née..
•
M. J. D., LeD1van,Janv1er 32,
Ce long roman a obtenu deux voix p?ur le prix Go?court ;_ il aurait aussi
bien mérité de les obtenir toutes, car c est un des meilleurs livres par:is d~ns
l'année. Il a de la puissance, de la poésie et on y admire une grande pénetranon
psychologique .

Bulletin del' Allia1zu Française, fév. 32J

De ce roi Lear de Saint-Saturnin, M. Jean Schlumberger a_ tait une figure que
l'on n'oublie plus, qui a une sorte de grandeur tragique et nu~érable, un.e tJgure
balzacienne ... M. Jeau Schlumberger a rencontré dans son Saint- Saturmn un de
ces beaux sujets auxquels je faisais allusion _tout à l'heure, et il l'a t_raité d'une
manière très magistralement originale sao~ y lien atrenuer et sans y rien forcer,
avec un détail sans longueur.
HEN~I DE RÉGNŒR, Figaro, 3-1-32.

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EXTRAITS DE LA PREFACE
... Apres tout, il suffirait que ce roman fût bien frais, bien vert, qu'il apportât ce que les
enfants de la montagne apportent a Adrienne institutrice : • leurs longs cils, leur peau fraiche
lenr miracle qu'ils ne savent pas. » On n'oserait rien loi demander d'autre.
'
Il apporte cela. 11 apporte aussi autre chose.
D'abord. on pouvait préférer la première partie, les vi.-es enfances c.impagnardes. Celle
allure désordonnée, cette gratuité, cette ,i.bondaace, c'est bien l'enfance où tout vous arrive
dessus pêle-mêle : oti un ri rame n'a rien à vous dire, et où un hasard - une visite à une
vieille femme, un mot d"une petite camarade, un rayon j,une dans un grenier - peut cb-anger
la _pente d'un caractère, Mais le .tout ira. se resserrant : l'lnie universelle, qu.i hésitait tiitre
nulle figares, adopte peu à peu une ressemblance. Un être se forme, une vie se dessine ... Et
l'être prend corps; les d1sposi1;ons se révèlent, contrariées ou accusées pu les circonstances,
le caractère trace son coJJtOur, sortant lentemem de la terre et de la nuit. La deuxième partie
retoucltéc, vaut sans doute mieu~ que la première; et la ~roisième gagne sar les autres e;
intérêt profond. Car arrive l'heure où la personne atteint sa liberté, et ou il lt1i faut choisir,
Quel est le roman qui a fait aussi bien sentir cela? Le, T~mps Vert donne le prpfil même
de la jeuoess• .••
Le Temps Vut: cc titre, qui a remplacé Adrie,tiJe,J.farit, repond, je ~rois, à une double idée.
En montagne on dit que le temps est vert pour dire qu'il est âpre, èomme en ces matins
d'o_ctobre où les feuilles roulent le long du chemin et où l'on va, les joues rougies de
fro,d et serrant les épaules, vers des cboses qui se silhooèttent mal dans le gris du brouillard. Et Le 7emps Vert, cela parle aussi des jeunes années vertes, vierges, furieuses ..•
L'authenticité du J emps Vert ne tient pas il une r~gio11 ai â un ttaiu d'existence. II faut aller la
chercher plus profond, - dans la lragédie de la jeunesse. Inquiétude et confiance. orgueil et
doute sur $OÎ, fa hâte, l'impatience, le mordant. Toujours !'.idée de la jeunesse qui p1lSse,
alors qu'elle do,t tout donner., .
... livre naïf. si! 'ou veut, naïf et perspicace comme l'enfance, mais qui du moins pousse
droit devant. Et pour Ja raretê du fait, il n'y a rien là qui ne fasse plaisir. C'est ainsi que
L, Temps Vert nous donne ce qu'Adrienne reçoit des simples gens et qui est • ce que nous
attendons des êtres ... •
On pourrait se demander ce que Josette Clotis ait de la vie d'une institutrice nee vers
1880. Son roman l'a.rait loin d'~lle, telle qu'on la rP.ncoutre dans le siècle. Mais, po.ir :tvoir
c~t•c~~ot, il faut bien _qu'il appartien~.e à qui l'a écrit. E~ s'il pose trop nettement les _questroas, ~ la f.çon de la Jeunesse, ce qu 11 apporte c est moins une réponse qu'un cri clair, qui
sonne Juste.
HENRI PooRM.T.

.!l'ai.ce biograpl1lque :
J'{ée à ,~011tpellicr_ /, 8 ovril T?I2 de parents caia/a,,s; ékve au lyde d'Orlia.ns, mwite ,',; Mrmt,p,liier
et a Ve~sa,Jle.,. Depuu for,, pnru,nou[t des tns1i;s camp";[ue.s beil~ceromus, on poun·aif se Jrn,auder,
com111; ec~,t Het1-n; Pou'.ral, ce q"e Jose/le Clutis c01ma,t de l'Ll.mlfrgne, des enfa,!Cts pauvres, du petit
Jo11ct,anar,sm, pb,1ble, sinon qu_el911•.~".Jfet_ d, yacanc,s, qmlque.rencar,tre, rl ce. q11'01, fave,rl; au/or,r,
Le Temps Vert ,s/ un rec,t d tmagmal,on un peu jai,tmmte. Jos,tte Clot,s peme danner plusieurs
romans où l!o,i tro,wcra d'antres jeu,iesses différct1fes.

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PRIX FÉMINA 1931

RADCLYFFE HALL

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ANTOINE DE SAINT-EXUPERY

LE PUITS
DE ,, SOLITUDE

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VOL DE NUIT

(The "\\'ell of Louellness)

ANDRÉ GIDE

PRÉFACE PAR

ROlv/.AN

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UN VOL. IN·I6 DOUBLE-COURONNE.

EXTll.UTS DIE PRESSE (iV)

UN FORT VOLUME IN-t6 DOUBLE-COURONNE, DE 600 PAGES.

Cette courte et puissante nOU\1elle a pour mérite de décrire des choses et des
gens que l'aut.eur connait bien et aussi de nous montrer qu'il y a un épique
m6dcroe. Saiat-Ei;cpéry a, comme oc dit, de la poigne.
Al,,'DR'Ê TR.êa1V"E, Le Temps, 11-12-3 1.
Ce récit, de ton uoi et d'une simplicité. de dessin admirable~ est d'apparence
trompeuse, il unit des éléments exactement opposés. C'est un chant de la
prouesse humaioe, si l'on veut, mais sous la parure des exploits quel abime 1
Peu de livres montrent autant d'.\pre Jucjdité, autant de puissa.oce à d~celer
la vanité universell~ et l1iosignifiance profonde ·&lt;Je la bête humaine.
ROBERT DE SA!NT- J'l!.AN, La RevueHcl;domadairt,

1:2-12-31 .

On ne peut plus n.ier, après la lecture de Vo1 de Nuit, que l'a&gt;1enture de demain
soit contenue ici tout e.n1ière .•. Mettons, si l'on peut risquer ce para11ële, qu'il
est aujourd'hui le Stendh2.l des hommes de l'air.
ALAIN LAUBREAUX, Dépkhe àe Toulouse, 12-J2-3i.

Vol de N1ût a une pure beauté, dans tous les sens d'un mot qu'-0n a si pe u
l'occasion d'employer dans notre littérature contemporaine; une œnvre qui
comporte à la fois tant de pathétique et tant d'éléments de ré.Bexion domine de
haut toute -une production intellectuelle.
·

L'Avniir,

14•12- 3 1.

BrnotJ, Rroue tk Paris,

15-12-31.

PŒit.RE E&gt;ESCAVES,

.•• pJges saisis5aotes de vérité et de vigueur.
HENRY

Ce livre est à notre. avis la meilleure et la plus vraie des œuvres littéraires
1,ui aient jamais été inspirées par l'aYiation A torce de vérité, par une rigoureuse
correspondance entre la chose ...... longuemen t obser\'ée, vécue, ressenti~ aimée
par l'auteu r - et les mots qui l'expriment, VoJ de Nuit, parvient, e.o nombre d e
ses peu nombreuses pages, à faire éprouver au lecteur la cerûrude d'une beauté.
HENRI Hooce.t. Eur~pt 1 15-12-p.

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111.

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66 -

Traduction de l'anglais par LÉO LACK
Revue par RADCLYFFE HALL et UNA LADY TROUBRJDGE
~.j

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1

C'est L'histoire sobre, attentive- et douloureuse d une jetlne femme attirt.\e par
son propre sexe, et il o'}• a rieo de scandaleux dans cette histoire. L'auteur a voulu
souligner le caractère naturel et fatal des élans amoureux de soo héroïne. en
même temp,; qu'il nous la montre toujours rejttée dans 1a solitude, soit par la
coquetterie des personnes qu'elle aim'e, soit par , l'influence toute-puissante du
conformisme social. L'étude des caractères est mioutieuse et probe : rien n'est
laissé dans rombre1 et pourtant l'éclairage est distribal!: nec beaucoup de discrétion. Les revendications touchaoles de ceux que ropioion rou1înière voudrait
rejeter hors la nature sont présentées a,·ec une fierté simple et tendre que ne
vient g:1.ter aucun souci de réclame tapageuse. A prés Sodome f.l Gomor,-he, où la
caricature domine, ce livre est un de ceux que l'on devait souhaiter de. lire.
Interdit en Anp;lcter:re, nous osons croire que le lecteur fraoçais en saura corn•
prenJre l'esprit.
1l'oli ('!e blo-bibl-fographlqtc e :
Raddydt Hall tsl ni, au bord di l4 mrr ti Bournttr.oulh (Hampshirt, .At1f!ltürr1) de
pèrt _an~lais tt de min:. nmén'caine rt a }ait ses itutl,s ou King's Coll,ge â l ondru,

termtnies à Dresde.
Radrlyje Hall a ccmnw,té à écrire dtS l'enfance (son premier nt11eil foilique ut publiJ
aiut1t ses 20 am). Ct wlume tl lts quatre 1/lii suit irml fu,mt /rien acc11e1Uis par l,i (Jresse
tl le pt1Nit: 1 li nombre de us poim,s 01,1 tlt' 1nü m ,,msique par des r-en1pasiJnffS
céltbres.
So,t premier roman publü esl Th e fo r ge mais u Joni ses trois gra,,ds ron,a,u
The unlit lam p 1 Adam's breed tJ The Weil of LoneUness qui o,rt itabli
sa dputatfrm de romancier .
Adant's breed fut_œuro1111é far le Prix Fémina Vie heureuse am1111e le meilleur
roman ang1ais fttblii en t926~ tf t:Otlronmi la même annit p.r,· le J.imes Tait Black
Memorial Prize comme le tt1ûlleur ozwrage de fiction.
Le Puits d e s olitud e a lié acwei.Jli par l'Europ, mtiére tt r Amiriq11e pwr sn
grandes qualilis lirtêraires. Ce liv,·e fut mime cho;si par lts pr.oftsseu-rs dt Plus;.n,rs rmiî.'trsités t1miricaines pour l'élude t!u style dans la lillirature 011glai.1e. Ce lit:ra a d'ailù1trs ;.ù
traduit en- nlle-r,uwd, en hoJlanJ,1is, w ilalim, en 1tor1.1fgi,-,,, ffl polonais1 m tchtq,u. En
dêpit dt l'oNJosition d des ptrskutions du g011.1,·1r,mr,ent hritanntque, plt,s dt 2,r.000 ,x. de
lanfut anrlai!e ont iJé nnduJ, hs 1t·adurlio111 ronnaijsltlt /(s Jo,·fs tirares et m Amirique
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LA VIE DE

GOETHE
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LA. VIE DE

GOETHE

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JEAN-MARIE CARRE

UN VOLUME [N-I6 DOUBLE-CO"qRONNE ••

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- Gœtbe après Rimbaud ? l'histoire du génie qui s'é;,anouit harmonieusement après la pathétique
aventure du genic q:il se dcvore ? Pourquoi pas ? Si Rimbaud peut être comparé l,. un
météore tragique qui traverse comme un èclair le ciel des idées, Gœthe est l'astre au rayonnement dura.bic qui illumine tout un siècle. Jean-Marie Carré pouvait ètre tentè par le contraste.
Au reste nnl ne paraît plus qualifié pour écrire la vie du grand Allemand. Le domaine des
littératures étrangères lui est aussi familier que celui de la littérature française . N'a-t-il pas
consacré naguère à Gœthe de savantes et minutieuses études? Mais aujourd'hui il met toute sa
'°quettede a composer un livre qui ne soit que vivant.
Lais!&gt;ant délibérément de côté l'interprétati,:m philosophique et !"analyse esthétique des
œuvres, il s'est simplement proposé de • faire défiler, sous les yeux du lecteur français, les
étapes, les tableaux les plus caractéristiques » de cette longue existence. L'enfance émerveillée
dans le décor médiéval de Francfort, les folles années d'etndiant à Leipzig, le séjour à Strasbourg·
et l'idylle alsacienne, les « Souffrances du jeune Wertber », les fiançailles êphéméres et orageuses, la vie à la cour de Weimar, la fuite libératrice en Italie, la liaison avec Christiane l'ouvriere, la Campagne de France et Valmy, l'amitié de Schiller, la bataille d'Jèua et l'entrevue
d'Erfurt avec Napoléon, enfin les dernieres amours, les années de renoncement, la vieillesse
glorieuse, autant de chapitres jaillis d'une plume alerte et évocatrice. Cette vie se déroule comme
un panorama.
An centre le bhos s'eclaire d'un jour nouveau. Fut-il un Olympien et un Sage dont la nature
profonde n'était qn'hannonie ? Ou un homme démoniaque tiraillé entre des forces hostiles et
jamais apaise ? un Jupner ou un Faust ? Peut-être les deux. Le lecteur décidera.
L'auteur n'a redouté ni la description, ni l'J&lt;uecdote. D'auues ont dit et diront encore la
signincatiou philosophique et morale, le génie poétique, l:i. valeur « surhumaine • de Gœthe.
Jean-Marie Carré n'a pas d'autre ambition que de le « regarder vivre - homme parmi les
hommes"·

UN VOLUME lN-8° COURONNE ••

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EXTRAITS DE PRESSE
... J.-M. Carré, dans son ouvrage, trace un portrait vraiment émouvant
parce que sobre - de la mort de cet homme extraordinaire ...
LÉON DAUDET, La Nation Belge, 20-r-28.
.. , Très attachante également La Vie àe Gœthe que son auteur, M. JeanMarie Carré, traite trop modestement de petit livre ...
• ALBÉJUC CAHUP.T,

L'Illustration, r4-r-28.

... Livre composé avec une rare habileté et écrit avec un rare talent, ...
extrêmement vivant, sans être aucunement (&lt;romancé&gt;&gt; ... Le livre de M. JeanMarie Carré est non seulement hautement instructif, mais encore fort amusant •..
HENRI DE REGNIER, Le Figaro, q-12-27.
Livre si attrayant et si facilement accessible qu'il ne peut manquer de
toucher beaucoup de lecteurs ...
J. B. SÉVÉRAC, ù 2opulaire, 23-12-27.
cc

Nollce blt&gt;-bl6liographiqve

,

JEAN-MARIE CARRE

La biographie de Gœthe, par Jean-Marie Carré, celle-ci n'est pas
romancée », se lit avec un intérêt puissant et toujours 5outenu ...
Louis PÊRIÉ, Le Courrier du Centre, 5-r-28.

·-a:m,

Né ei11887 da,is las Àrdmt,es. Àgrége de l'Ut1iversité (1909). Pensio,maire de la Fo11datio11 Thiers à
Paris (1912-r914) . Officier interprilt ,z la 4• divisio11, au I" Corp, et au G. Q. G. (l9r4-r918)
(croix de guerre, 2 citatiot1s). DO()teur-ès-kttres (T920). Chargé de coim à l'Univers,tc tk Lyon (r92C1).
ProftJsmr à l'Ut1iversité Colu-n,ia à New-York (1922-19:,J) ,t à l'Université Stanford (Californi,)
(r926). Professeur de littératures ""'d"""" comparëes à l'UnÎ'Versité de Lyon (1925). VQJages 1rombreur ~ Europe cmtrale, en Italie, en Angleterre, en Bels[ique .t Hollat.de. 1oun,its de umfére11ces
dam les Unjversités et les groupçs d'Alliance Franraise des .EtaJs-Unis e,1 19:,3 et en r926. lmJité à
ensei~tier dà11s les Universités anglaises m octobre 19:37.
Histoire d'une Division de Couverture. Paris, La Re11aissa11ee du Livre, r920. Gœtbe en Angleterre. Etude de littér.iturc comparêe. Paris, Pwn, 1920. - Gœthe en
Angleterre. Bibliographie critique et aaalyti~ue. Paris, Plott. 1920. - Denyse Carré. ln
memOiiam. Paris, Fiscbbacber, 1919 (ipuisé). - Les Ardennes et leurs écrivains. Cbarù•
'IJÎ/ù, Rube11, 192:J {épuisé.). - La vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud. Paris,
Pkm, 1926. - Michelet et son temps, Paris, Perriti, r926, (ouvrage couronné par l'Acad;mie
française). - Images d'Amérique, Lyan, Lard,111cbet, 1927. - En collaboration: LES CouPAGNONS. L'Université Nouvelle, 2 vol. Paris, Fischbacber, 1918 et 19r9.

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68 -

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69 -

�VIENT DE PARAITRE

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RENE BERTHELOT

L'A~lANT DE LADY CHATTERLE)'

LA SAGESSE
DE SHAKESPEARE
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Né en 1~71 d Sèt-rc!S (Seille-et-Oise). MisJiom m Allm1agne ,t en. Anglet.ure de 189./
d 18~15. Pro/nw,-r d~ fûlru.1phi11 à rUniwrsitJ de Bru:cdles d~ 1897 t.i 1907. Cows de
philaiofftit à la S;;,rboJL,u de I907 11 19q.. o.. 1916 d 1919, duf dtt S"v;u d'étudu ,fe
r foformitiOll diplom.1liqt.e ,iu Mi1t ·stCre du Afferi ·es Elrat1gir~s. MisJior, au Japo,i m 1927.
A pu/'rlii: Evolutionnisme et Platonisme (AlcanJ; Un Romantisme utilitaire (Ak10) tn J w!llmes : TOME I Nietzsche et Poincaré, TOME n Bergson,

III Le Pragmatisme religieux chez William James et les catho-

liques modernistes; Poèmes Imités ou traduits de Shelley (Edit. Crès).

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70 -

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CORNAZ - Préface d'ANDRÈ MALRAUX

UN VOLUME IN- f 6 DOUBLE-COURONNE ••

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L'édition cr'igi:::iale d&lt;! cet ouvrage a été tirée, dans la collection du Monde Enlier, à
8oo ex, sur papier d'alfa Lafuma-Navarre, numérotés de 1 à 800 .. 3'!: fr. (épuisés)

EXTRAITS DE Pll.ESSE
11 n'y a aucune nuaoce de perversité et pas le moindre libertinage dans
L'.A111anl de lady Challerley, m:tisi au contraire, de la c:oçleur, uoe manière tout
à fait nalve de considérer l'amour... Le désir de D. H. Lawrence a été visiblement de renoncer à toutes ces formes intellectuelles de la vie, dont on a abusé
depuis le xvu• siècle, et de retremper !'humanité- daos uo pag1;nisa1e poétique ...
C'est un magnifique es!ai pour attemdre à la sérénité à ttavers les seas. C'est une
grande a:uv_re Httéraite... EDMOND JALOUX, Les Nouvelles LiJléraires, 16-1-p.
Dans ce livre amer et terrible, scandaleux etanarchi,re: jamais de rhétorique.
Une terrible ironie, des situations daogertuses, et qui se ~noduis&lt;..nt t:t s'Qpposrnt
naturellemeo1. Un art discret de présenter les héros quis oppose a.u réalisme des
détails...
ERNEST GAUBEBT, Le Quotiditn, 19-1-32.
Lawrence est grand par la prodigieuse qualité du détafl psychologique. A
chaque pas, quelque chose de si pénétraat et de si vivace qu'on en est ébloui. ..
Un tel pouvoir de &lt;&lt;créer» à. l'image de la vie que vous croyez avoir rencontré les
Anglais qu'il représente ou imagine. Un tel approfondissement des pensées, des
sentiments, de.$ SeJJsations que \'OUS en fréalissez de bonheurt sûr à la fois de mieux
connaître désormais les êtres humains et de oe jamais oublier ceux-là : ni lady
Chattcrley, ni soo mari, oi son amant, ni la femme de cet amant ...

ll'ifr.

A côté de la sagesse traditionoetle de 1a Grèce, et de celle de i~Asie, l'Rurope
moderne a su créer d~s formes nouvelles de la sage,seJ qùi se rattachent pu certains
traits à cet id~at aotîque et t0ujours jeuae, mais qui possèdent aussi leur caractère
propre. C'est chez des écrivains, c'est notamment dans l'œuvre d'un Shakespeare
et d\m Gœthe Q'UC ces formes de la vie spiritueUe out trouve leur expression la
plus complète. Une poésie fêe.rique et tragique chez: le premier, la poésie et fa.
science uoies ch!.!z. le second devienne.nt l'instrument d"une sagesse plus riche et
plus variée que celle de la Grèce èt de l'Asie, plus proche de nos sentiments et de
nos besoins. On s'est efforcé dans cet ouvuge de L1. dégager. Ce n'est ni une simple
biographie ni une ~tude purement litté-raire des deux artistes. C'est uoc tentative
pout mettre en lumitre le progrès intim!, l'ascensioa spiritueUe qui donne une
signification supérieure au développement de l~r vie comme à la snile de leurs
é.:rits,"en absotb:int duos une s1g~sse renouvelée le r~ve poétique et pastoral de la.
RenaissJoce franco-itJlienne dh z Shakespeare, l'élan roman•ique et le classicisme
bowgec:,is chez Gœtb.e. Pour faire res.s:&gt;rtir la valeur générale et durable de cette
sagesse, ainsi que sa liairon avec les problémes mora.ux qui s'imposent à l'Europe
moderne, on a donné comme fond de tal:ilea1.t à ces deux portraits spir:tuels uoe
large esquisse de la civilisatioa europ~ooe des derniers siècles, dont l~s lignes
vieonent converger d.lllS les deux figur;::s principales.

TOME

Traduit de l'anglais par

EuGÈfriE MAP.SA~, Comœdia, 4-2-32.

1

Le roman est descriptif, il n'est ni provocant, ni obscène ; Lawrence étudie
en analy:!:.te et il chante en Jynque la sexualité. Il oe l'éveille ni ne la Batte comme
les romans gal:mts de notre xvmc siècle. Il ne s'applique pas non plus avec la
lourdeur épaisse de nos romanciers naturalistes, qu'on a défiais des cochons
tristes. Lawrence n'es.t ni triste ni l'autre chose : c'est un animal vivant.
ALBERT Te1BAUDIIT, Candide, 28-1-;z.
... Est-il là, d'ailleurs, un précurseur ?•..
Comment ne pas rappeler, daos cet ordre d'idtes, le beau roman de
M. Julien Benda : ùs Amorandts, où l'écr!Vain frauçais parle si éloquemment de
&lt;( l'ignorance où vivent les humains oû il faut ptut-être qu'ils vivent - des
profondes lois de 1-a cl1air o? On n'a jamais entendu dire que l'œuvre de M. Julien
Benda ait choqué ses nombreux lecteurs. M. Paul Valéry, lui-même, n'a-t-iJ pas,
lui aussi, évoqué « ces nom, ridicu!es qu'échangent les amants »? « Quelles
apptllations de chiens et de perruches, expose-t-il, sont les fruits naturels des
intimitb chamûles. Les paroles du cœu-r sont enfantines. Les voix de la chair sont
é~émentaires ... L'amour consiste à pouvoir « être bêtes II ensemble... » Ainsi,
MM. Julien Benda et Paul Valéry ont-ils pressenti et, par avaoce, justifié par
leurs considérations une œuvre dans le genre de celle de D.-H Lawrence, où la
brutalité et la. crudité des mots ne doivent pas faire illusion, ni masquer le vrai
thème de l'ouvrage ...
La véritable noblesse des sentiments exprimés fait que, malgré l'apport de
scèoes et de mots peut-êt=e outrés parfois, ce livre est dénué de tout vulgaire
libertinage, de toute malencontrèuse perversité.
PrnRRE D!!SCAVES,

L'Avenir,

9-2-p.

'!r, A f':HETF:Z f':HEZ VOTRE TJR'f? A IRF'
-

71 -

�LA

NO VELLE

REVUE FRANÇAISE
19°

REVUE MENSUELLE DE LITTËRATQ'lŒ..:ET DE CRITIQUE DIRECTEUR (1919-192

Directeur : GASTON GALLIMARD

:

JACQUES RIVIÈRE

Rédacteur en cbe1: JEAN PAULHAN

MOJS

PARAIT LE
sur 1

Publiera très pi-uchainement :

Le ni:m · ro d' Hommage à Gœlhe de La Nouvelle Re-&lt;111~ Française, malgré son importancP. exceptionnelle (plus di: 300 pages), est maiottnu au prix h:.bituel En outre,
l'étudt que P.1ul Valéry consacrera à Gœthe dans le ·numéro de La Nouvelle Re, ue
Fra11çaise du 1er juin sera adre,sée contre rembomsement dos Irais de port (o, 3ocent.)
en feuillet5 séparés , à tout abonné, ancien ou nouveau, qui nous en ,era la demande
avant le r•r mai. Cette étude pourra être ainsi joia eau numéro d'Hommage.

CORDILL.f;RE DES ANDES~ récit, par SAINT-EXUPÉRY
SYBILLA., ronran, par JEAN-RICHARD BLOCH
LA CONDITION HUMAINE, roman, par ANDRÉ MALRAUX

Le rédacteur en chd re ;oit le mercredi de 3 heures à 7 heures

CARNETS, par PAUL VALÉRY
L'A.HOUR HU PROCHAIN, par

ANNÉE

Les auteurs non avisés dans le délai de trois mois de l'acceptation de leurs
ouvrages perwent les reprendre au bureau de la Revue où ils restent à leur
disposition pendant un an. Les manuscrits ne sont pas retournés.

JACQUES CHARDONNE

LA BELLE AU BOIS, pièu en trois actes, par JULES SUPERVIELLE

1oute demande de changement d'adresse doit 1. ous parvenir avant te r5Elle doit être r,ccompagnée de la dernière bande et de la somme de I fr 50

HISTOIRES SANGLANTES, par .PIERRE JEAN JOUVE

BULLETIN D'ABONNEMENT
Vcni\lez m'inscrire pour un abonnement de• un""• ,ix mois, à 1'6dition • Of'dinaitt - de lwce
&lt;ie La No-.1,':!Ûle ~ F...,ticaise, à partir du I°' ...
... _.... ....... .... .... 19a - •

ADA:ll ET l.VE, par C. F. RAMCZ

BUFl&lt;'O.S. par JEAN STROHL

' Ci-Joint mandat, - cbiqu,i de
voas envoie par courrier de \
ce joar chèque postal de
•: :nille% faire recouvrer à mon
domicile la somme de
\ fflaforée dt J fr. 2 J pour frais

Je:

S, K.lER.K.EGAAllD, par JEAN WAHL

LES ILES FOR l'UNÉES, par

JEAN GRENIER

recouwetnenl à ,I,,micile).

A PROPOS DE KAFKA., par

LE GALET, par FRANCIS PONGE

UN CHAPITRE DE LA VIE DE MAX J.1.COB, pa ROBERT GUIETTE
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LE CH.1UFF.EUR, par FRANZ KAFKA

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72 -

A.ire"•

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"iétaoPller te

•anett ■

et~•..,.,•a• ... , l•atlre••er • .-. ,,. DJr.,e&amp;ear .,.. la

!WelJ'lrtEJI,E aEY'1E P-..!W~418E. $, aue Mébadlen-Bottln,' aneleaaemeal
o, aoe de Beaune, Parla-YU', f&gt;emplf' l{l•e1111~ .-•••o,.l «89,SS. Télèplt. ,
LIUré t11-:at, e.a-at . .a.•r• 1'-lëa, , 11:a .. rete■ f' Pari ■ , - JIil. v. lil,..l,.,. 85•8••
•

C

e

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73 -

�NOUVEAUTÉS

NOUVEAUTÉS
MATJLA C. GHYKA

'' LES ESSAIS"

LE NOMBRE D'OR

JULIEN BENDA

Rites et ltfthmcs pytbagoridcns_ dnns 1&lt;' clévelo1lpemcnt
de la pen19éc occidentale

ESSAI

TOME

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LES Il Y'f H~IES

D'UN r)ISCOURS COfll~RENT

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Illustré de 48 planches hors texte
Précèdê d'une lettre de M. PAUL VALERY, de l'Académie fraoçaise

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30 ex. sur pur fil..

SOfr.

EXTnAlTS DE PRESSE:
Aux mathématiciens, aux esthéticiens et même au&gt;. artistes, on n:commandera
Le Nombre d'Or, de Matila C. Ghyka, étude sur les rites et ks rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occideotalc.
P. F., Journal des D!bals, 8 juio 1931.
C'est un énorme travail que M. Gbyka a réussi à mener à bien :. li s'agit,
somme toute, dans ces deux volumes, d'une ~ynthèse très large, parfaitement
documemée en maints domaine;,, très lyrique co même temps et animée d'une
sorte de lorce or.noire qui ne nuit pas au sérieux de l'ouvrage.
LES TREIZE, lntransigeaut, 29 juillet 1931.
La beauté est-elle un chiffre? j'a\'oue que b question est troublante. Cependant Matila Ghyka publie la photogr:iphie d'un admirable visage de femme, où
l'exactitude des proportions donne, par uu autre mystère, la plus belle impression de calme et de douceur ... C'est h vérilicatioo paT les chiffres de ce que Paul
Valéry fait dire à l'architec1e antique ...
HENRY Bioou, Le Temps, 13 mai 1931.
Les coquilles dans le sab!t , ces gracieuses graminées ol:êissant :i un ordre
mystéri.:ux, n'arrivent à tant de délicJte beauté qu'en ~e conform1nt aux lois
immulbles que le livre de M. Ghyka énumère et commenlt: magistralement. Cela
peut taire réfléchir.
ANDRÉ LttoTI!, Nouvelle Re,•ue Française, J'• octobre 19p.
Eu fait, on peut dire que M. Gh} ka est un u ingénieur dans le domaine des
formes rnprasensib!es » . A. none époque éprise de précision où le rêve se glace
au contact d~ la réalité, il est précieux de voir un penseur jeter le pout entre
deu.x mondes séparés en app:m:nce de la maoiére la plus irré.ductible·
PAOL LE Cool\, Atlantis, .2.1 juin-21 juilh:t 193 t.
Q ·ioi qu'il en soit, je vou; liwc: lâ . . uu arcane redoutable, dont la di\'\Jlga-.
tîon va bouleverser tout le connu; ses dounees en sont développées d'une façon
à la fois claire et hermétique dans l'ouvrage de Ghyka.
D' I. C. :\lAanaos, A Paris, r4 août 19p.
Une idée générale, développée par l'auteur, c'est que l'application de la Loi
du Nombre à l'esthétique est un caractère essentiel de la dvifüat:on médi:erranéeone, éprise de proportion et d'harmonie, non seulement dans l'architecture et la
pla~tiqce, mais dans les domaines de la métaphysique et de la sensibilité ... M. Ghyka
n'a négligé, dans sa poursuite des harmooies cachées, ni la poésie ... ni la religion,
ni même les modalités changeanr.:s de l'amour.
SALOMON REINACB, &amp;vue Arcbéalogique, janvier-avril 193 r.
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DE PJlESSE

J'e:1 ai assez dit, je c,rois, _pour bic:n faire s:ntir tout ce que les esprb philosophiques_ trouvcroot d attrait à pren~n: conna1s~ance de ce système aud.lt.ieui., a
en pressem1r les sources et à en prévoir les abouussants logiques.
ERNE.ST SE11.1.I Î::RE, ]011,n,2/ d,s Débats, 9 septemb!e 1931.
Le paothéisme de M. Julien Bend1 revft une forme trés particulière, ou le
goût de la rigueur in1ellec1uelle s'allie avec la vivacité de l'esprit poléruic1ue, ou
l'_on conda~ne cl~~z l'.i~divid~ tollt_appéût d~ do~ination, m:iis d'un con si impérieux que c est I md1v1du qui semole vouloir momphc:r encore dans la manii:rc
même dont il nous demande d'abdiquer.
Louis LAVELU:, Le Temps, 1er novembre 193T.
Selon l:i plus parfaite mêtholc c:mésienne, sans jamais renoncer au plus
pur rationalisme, l'auteur a construit uu discours d'une parfaite cohérence pour
nous exposer ses idées sur la nature du concept de Dieu.
LES TREIZE, lnlransigtant, 5 novembre 1931.
. J'adm~re la force et le courage ave.c lesquels JuHen Benda a construit un
discours s1 cohérent C'est un extmplc de pure logique. Biea que je doive dire
que, pour moi, un Dieu indéterminé et infini soit inconcevable-.
ANoRR M.-.011.ots, El Universal, 16 novembre 1931.
J'ai n:trouvé, _~Il lis:i-nt c~ livre. tout d'un trait, une fascination que je n'avais
pl~ connue de,1_m1s les Jours JDoubltables où je fis la rencontre de Bouddha, de
Sptnozz.a, .de N1eu.sche, de Schopenhauer ... Julien Benda est le selù aujourd'hui
qui humilie le social et la divinisation qu'en font les hommes.
13. OF. CASSORF.S, The Thinke,-, juillet 19, 1.
Une co1séquen~e du système de M. Julien Benda est que toutes les prieres
qll:e les hommes formulent pou~ ob:cnir quelque chose (c'est-à-dire toutes les
prières tout court) s'adrcs~ent directement au Démon, alors qu'elles croient
s'adresser il Dieu.
GmsEPl'R RE?'&lt;SI, Il Pnsiero, Gêne~, 1&lt;r d&lt;!ctmhre 1931.
Je oe cache p:is CJ.Ue je sui~ trè, sensible à r.e souci de maintenir l'esprit
au~dessus des impur&lt;!t~s temporelles, la vérité au -dessus •1es accomn1odements du
~iècle, _Dieu au-dessus des visions trop humaines Ce n'e~t pas par hasard que
M. Julien Benda rencontre les maitres de la spirirnalité la plus raffin~e : il\' a
cenainement entre eux p1us qu'un accord superficiel.
·
HENRI Goo1:1rn11., Nouvdles Litteraires, 20 février 1932.

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VIENT DE PARAITRE

NOUVEAUTÉS

"LES CAHIERS MARCEL PROUST" - N" 6

PIERRE ABRAHAM

publiés sous la direction de R•MoN

FERNANDEZ

MARCEL PROUST

CRÉA.TURES

LETTRES A LA N.R.F.

Chez Balzac

BIBLIOGRAPHIE PROUSTJENNE
par G. DA SIL VA RAMOS

UN VOLUME IN-16 DOUBLE-COURONNE •• '

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EXTRAITS DE PR.ESSE

UN

M. Pierre Abraham vient une fois de plus de renouveler la critique.
AUGUSTIN FRANQUE, 1-a Re1111e F1·,1.nçaise, 19-7-31.

Le livre de Pierre Abraham s'Ji&gt;plique à discerner dans l'œuvre de Balzac ce
qui est singularité et ce qui est ressemblance. Il s'applique à sonder l'anatomie et
la psychologie du texte. Une telle attitude de critique e~t très nouvelle.
FRÉDÉRIC LEFÈVRE, La Rétmblique, 18-8-3 I.

• Créatures est un essai dans une voie qui mérite d'être suivie; et chemin
faisant, avec M. Pierre Abraham on apprend mille choses sur Balzac, qu'il
connaît si bien.
J. ]. PoPINOT, Journal de l'Ouest, 30-8-31,
Créatures offre donc une riche moisson d'observations ingénieusement groupées
pour !'anthropologiste et le psychologue ... Guidé p.1r Abraham, on suit avec un
mtérét passionné les rapports de l'imaginaire et du réel chez Balzac, la lutte
entre l'automatisme et la création révolutionnaire.
RENÉ LALOU,

La Quinzaine Critique,

PROUST A LA MAZARINE

2~-9-3 1.

Il faut souligner l'împonance d'un effort comme celui de Pierre Abraham qui
introduit les méthodes de la psychologie appliquée rlaos le domaine de la critique
littéraire... Ces méthodes sont capables de renouveler les sujets les plus bat 1 us ...
GEOR.GES FRHDMANN, Monde, 7-r 1-31.

On a parfois la bonne fortune, quand on fait métier de lire ses contemporains,
de tomber sur un ouvrage excitant. Tel est : Créatures chez. Balz.a.,. M. Abraham a
découvert un à un, wus les fils de la trame balzacienne. Il nous a rendu le grand
service d'y voir plus clair dans an des problèmes les plus magnifiques de l'esprit
humain. Quand nous donnera-t-il sur Racine, Shakespeare et Gœthe l'équivalent
de son Balzac ?
PIERRE CHARDON, L'Action Française, I 7-12-3 I.

EXTRAIT DE L'AVANT-PROPOS
Les Gabiers Marcel Prorist se devaient de publier une bibliographie complète de ses œuvres.
Plusieurs esquisses de bibliographies ont déjâ. été publiées, de-&lt;:i de.là, depu:s la mort de
Marcel Proust. 1'lus récemment l'érudit proust:en bien connu, M. Léon PJerre-QJiint, a abordé
la question plus amplement dans son ouvrage Commmt lravai/la.it Marcel Pr&lt;Just, mais il s'est
surtout attaché à faire ressortir l'importance prise par son œuvre dans les littératures française
et étrangères, consacra ut la plus grande partie de son travail aux articles parus dans les journaux
du monde entier.
Tout en rendant hommage à nos devanciers, nons sommes forcé de constater qu'ils out tous
traitè la question d'une façon plutôt générale sous le point de vue bibliographique proprement
dit, se contentant uniquement de meotionner les titres des ouvrages sans les décrire.
La bibliographie que nous publions aujourd'hui est la premiére qui donne une description
compléte de chaque ouvrage de Marcel Proust avec sou histoire et ses particularités, afin
d'éclairer les bibliophiles dans leurs recherches.
Nous avons divisé l'ensemble de notre bibliographie en trois parties :
La premiére comprend l'historique du talent de Marcel Proust, depuis sa plus tendre enfance
jusqu'à son apogée : Je Prix Goncourt.
La deuxième partie se subdivise en quatre chapitres :
a) les a:nvres de Marcel Proust parues en volumes;
b) les plaquettes;
c) les préfaces ;
à) les articles et les fragments parus dans les périodiques.
La troisième partie comprend les lettres inédites et les principales études sur Marcel Proust et
son œuvre ayant paru en volumes.
Nous avons complètement laissé de côté les articles consacrés à Proust dans les jouraan" et
les revues, aussi bien en !'rance qu'à l'étranger, n'ayant rien à ajourer à l'ouvrage déjà cité de
M. Lcon Pierre-Quint.

11 a été tiré JO ex. sur japon impérial
30 ex. sur hollande Va:i Gelder ..

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ex. sur pur fil Lafuma-Navarre..

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HOMMAGE A MARCEL PROUST .. ..
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Ri!.PERTOIRE D'A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU par
DAUDET

Créatures... Le li ·1re si intdligent et si curieux de Pierre Abraham.
ANDRÉ MAUROIS, Les Nau.1;e/les Littfraires,

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VOLUME IN-8° CARRÉ

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M()RCEAUX CHOISIS .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... ..
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AUTOUR DE SOIXANTE LETTRES DE MARCEL PROUST par LucœN
DAUDBT .• •• •• .. •• •• •• .. •. •• .. .. ••
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77

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Pour comprendre les événements de

VIENT DE PARAITRE

Chine

"LES CONTEMPORAINS VUS DE PRÈS"

"LES CONTEMPORAINS VUS DE PRÈS"
I

G. SOULIE DE MORANT

RUDOLF QLDEN

SOUN IAT-SÈNN

STRES~MA.NN

UN VOLUME IN-I6 DOUBLE-COURONNE ••

Voilà le livre qu'il faut lire si l'on veut voir se dessiner dans les remous du marc
de café actuel, le visage d; la Chine proch,Tine ;• l'exacte et complète traduction de la
biographie de Soua-Iat-Sénn pir lui-même, augmentée des commentaires indispensables a 1a compréhension européenne.

"LES DOCUMENTS BLEUS"

GEORGES R. MANUE

SOUS LE SIGN~ DU DUAGON
ÜN YOLUME lN· I

6 DOUBLE-Cm:.H-ONNE

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Traduit de l'aUemand par JEAN GUiGNEBERT

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Qu'on ne cherche pas dans ce livre des rép0ns~s a~x questions que l'Occident se
pose. Georges Manue n'a ,·oulu_écrire qu'un r(ci:eil d'images de la guene de Chine.

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li est ,i peine besoin à l'heure act~ell@ de pultr dll Stresema.n n ·qui &lt;lirigea la politique
ètrang&lt;':,e allemande vers la loyale exècution des traités et 9ui reçut le 1&gt;rix Nobel de l;1
paix en décembre 1926 en même temps que M. Brian.d. M,is ce qu'il est néces~aire &lt;le
connaitre, c'est Li route qu'il a suivie Je la brasserie de son pére où il est oé en 1878, de
sa jeunesse où il défendait u.n « impèri.ilisme du meilleur teint », au traite de Loc:a.rno,,
Pendant la guerre le portrait de Lud.endorf ne quitte p:a.s son bureau de d-èp1uè nationalJ;béral. Il prmeste contre l'évenrualite d'une _p:ùx srns :a.nnexious. En 1918 il repood .au
député socialiste Scheidemal1Jl : • Le fou qui croit encore à la victoire aura aussi r.aison à
l'ouest. Si Dieu le veut, Et alors, régénérés, libérés, nous d,vrons nous demander coromeut
nous assurerons notre sécurite contre ceux qui daus cetti; gueue mondiale se sont montres
les ennemis morte1s de l'Allem~gne •· Ceux qu'il condamne ainsi ce ne sont pas les alliés
mai~ l_es partis protestataires qui ont soutenu les grèves.
/\prés l'armistice il collabore à h fondation du p.uti pop11listc dont il devient r,_pidement
le chef. Le n ao6t 1923 il coustime le mmistère, prend le portefenil)e des .-\ffaires
Etrangères, qu'il conserve ju~u'il sa mort. li conduit la politique allemande œ,mne. ,;
l'Allemagne n'était ni vaincue ni àésarmée.. Il veut ignorer les difficultés. Il conch1t la
paix de Locarno com1111: si l'accord régnait sw: toutes les qt1es1ions. li ~t désormais
républicain parce que la République ~llemande est sa république, celle qu'il a s:a.u,•èe de la
faillite et qu'il maintient forte dilns le con1crt euwpéen. ApTès Locarno il répond il
1l. Briau:l: , Si nous sombrons, nous sombrerons ensemble. Nous n'avons pas le droit de
vivre ennemis "'·
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l1 fallait un Allemand, et ayant connu Stresemann, pour expliquer $OU asi:ension ou
pouvoir et sa faculté d'adaptation presque gl,niale aux uéc:essitésde chaque époque. Il fallait
un Allemand pour èvoquet 10 ans de l'Allemagne moderne. du Congrès de Berlin â
l'evacuation de la Rhénanie, &gt;o années où l'Allemagne a connu la plus rumte et.la plus
basse fortllDe, et pendant lesquelles s'est developpêe l'activité .de Str-esemanu.
Di.jâ pMaf dam /a. Cullectio" " les Ccmtemporaius "'"' de prts "

LA CHINE ET LES .NATIONS
Traduction française de C. HEYWOOD

D'après la version anglaise de 1-SEN TENG et JOHN NIND SMITH
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Ecrit pa_r _une persocnalité &lt;:hinoise hautement compétente, ctt ouvrage cou: décrit
avec pté~1s1on les ~auses premières de la ré\olution chinoite, des inuigues de la
monarchie et de la d1ctat1;1re militaire, 1a siLuatÏOI\ aoo,male de 400 millions d'hommes
dont l~s revendications sont cléfoi mées par nos préj1.,gés co'.ooiaux.

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c_hercher dans l' -'."'ntdcbe d'apr~s-guerre ~ la fols !°'venture romantique et la cure ~sv:~s~;~fn~
tique. Il trouve a Vienne uu aimable p1ulologue le Professeur Fraukel q · 1•·
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am1y1st. ra,u tise eJr .P 1 ant ro_pde dynamïfcue et hôtesse spirituelle; Je Doct.eur Ber&lt;rer
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s e promo eur es cures rap, es enlia esska et son frère Max elle
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ure, se _s mus1CJenue, 1m, ar ent, idéaliste et marxiste fatiatique, Ulric confis: Sà
névrose .aux soms du Doct~ur Berger qui le psychanalyse /,. toute vitesse Ent
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tombe amoureux de Jesska, la poursuit de ses assiduités et comple te~ent dr~ émpds
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1ver q? 11 l'avau entrainée chez lui pour µr.endre le thé
La cu~e &lt;I Olne k lan~ant a bndt: abattue a la recherche du rativunel e 1 iiu réel d F d·
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':n am~)Ur, il J. la c)la~~e de r~trouver u11e vraie girl américaine, Nauska. su ·erbe ?011 ;;./,ss~,e
emanc1pée de tout pr~1ugé,. nche ~•une absence complète d'imagtnation et ~e seJsihilitè a':;
bras de laquelle 1! quntc bientôt Vienne paur parcourir l'Europe L
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f
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ans, puis
er ~n. ais au uret a ~es ure qu Ulnc v1s1te notre vieux continent, il Je com rend
de 0101ns CIJ roo1~~· Il obt1e.m le, d,vorce a.iquel sa femme a fini par c;onsentîr â. ri/d'or
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)) L
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su1·et d u roman, ces
' t Ie dê, so.rro1. mora 1 et intellectnel d'Olric Smltb passant
I er
deJoyeuse.
la
1. e lvr~1
au~ voyages, des ".oyages a la noce. et de la noce a la httenture sans pouvoir rie~s;~i~~~!~:
qui se passe en 1u, et autour de tu,.
Symbol7 d_u d~sordte de l'âme moderne cacli,!e sous Je rationalisme o timiste
b l d 1
fausse cunosnê et (je l'arrogance qui se croit réaliste errant en aveugle ,.P,,exor bl•o sy1u o el. c_ a
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t d'
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• ~ment so ttaire
and: ~ 1versit es c oses, es senttmeuts e~ de~ trad.itious ; symbole du C')nfüt èle l'Améri ue
et - l Europ,:, symbole, enfin. du mal du siècle Tour cela au cours d'un fil u
· ,· q
1 qui uerou1e
l'ess•im
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l es et •internatio11ales des grandes
·
~, ba
. r1'0Je' d es d 1v..rses
soc,'é\t:s
nattona
capitales
A l amère-pl_au: le ~aysage pur et calme d'un lac des Alpes de Styrie, le décor de d~uceur et
d~ n?blesse qm ."- in • p1rè M~~•rt et Schubert; Mu Klein, dans un petit vilh ·c dont la sim licité immuable evo.,ue les elements permanents de la nature hum •, e d. g
P .
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a n , 1scute ~vec un .am,
un ari_s -,crate r?mantique, es problemcs essentiels qui agitellt J, mond~ moderne.
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11tau,; angl~,s 1/.i ante'.·uanz;," Budapest, a Vr.c1111ut à. Be,·/i11. il publia des essais bf d&lt;s hr.is,e, dm, I.e
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Shi.pwr:eck Jry. Europe (1, pr,senl ro,,,an) parut Jim11lla11iml!fll eu A11ilefrrre et ,n 4mh·i u '
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/a,r,. p~ra//re vn ,imn•eau r oman ~Ife a1tnée. E11 ouJ.,·e Bord a fondé en H)
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per,od,que ltlierarre cl arlisli17u,, publie à Londrn.
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C'est Madame à la cuisine, - qui aime manger et veut tout voir et savoir ...
Quelle audace de franchir la porte si jalousement condamnée à la maitresse de
maison ! Du grand chef mitré de blanc à la moindre cuisinière en 1abBer l&gt;leu, on
n'aime pas beaucoup ça. que les maitres descendent à1'office... Pourtant, il y a la
manière ... Et il se trouve de bons serviteurs pour comprendre, assez intelligents
pour vouloir se perfectionner, dans une collaboration profitable.. D'autant plus
que sont trop peu nombreuses le.s hôtes~es curie1;1ses de se passio?~er a~ jeu.des
fourneaux et des casseroles ou la gourmandise adorable re101nt l hygtène
prudente : les b~aux mangeurs ont les meilleurs estomacs, n'y faisant passer que
des mets choisis, sains et bien préparés.
Eo bref, Marie-Cl:rnde Finebouche, mieux que des recettes délectables, voudrait donner la curiosité de la cuisine aux dames soucieusts de ne pas abandonner
le gouvernement de la table à la domesticité indifférente et routinière ... Certes, les
débuts ne sont pas facile~ Mais peu à peu, quelles joies à ordonner le menu, à
surviiller la confection d'un plat, à présider au repas où s'épanouit la belle humeur
des amis - connaisseurs en bonne chère ... Ce qui n'empêche pas de vivre sa vie,
et d'être avertit dt: toutes choses du cœur, de l'esprit et de l'art, des enfants, au
livre, au tableau, à la musique - et d'avoir les ongles étincelants.
Madame, à la cuisine, peut. mettre la main à la pâte. peser le beurre, et mesurer
les herbes parfumées, - sans allumer le feu, récurer la poêle et peler les pommes
de terre. La cuisine proposée id n'exige pas, pour Madame, de vider le poisson
ou de plumer la volaille, ma-is de combiner la sauce et de diriger la cuisson,
selon des recettes éprouvées. qu'il ~uffit de suivre scrupuleusement, pour
réussir .à !out coup, eo attendant de les modifier, d'en inventer, au goùt et au
caprice de la matinée ...
Mais qui donc est Marie-Claude Finebouche ?

(It.,Ue, Autriclu tl _1Jlema:g11e) el ,uivd a,,a1'l /, gu,;r-re au ,:._lZèue d, ""ra,,' · /!$[' : " • vers fia1&gt;''{ B"rape
t d; l
B hl Tl lia
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....., ,..
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&lt;-&lt;, , .. ,e,g11emen , • errsm
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.cvv-. ru • c_o h/Jl'nil a.l?nnofa,,.meJLI au JournoJ du Droit Hongrois ,t publia 1'-Utséri'nlmaù

,,,,. La Ph1losopi:ue du ~r~1t de A. Pulszki - 1916. - Théorje et pratique du droit
- r9 r7.-: D,'-1 ci:1 ~ ~ P'!htique-: 19.18). R.près la grwrrei/ drofot le corrH/&gt;(!•u/a"t tle dit-ers 'our-

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la crise de l'esprit
se trahit par uo.e révision des vJ.leurs héritées du siècle dernier. Voici en quels termes
Paul Valéry, dans Variét,, la dénonce : "La crise ko,u:miique est visi~le dans Ioule sa
force; mais la crise intellecJutlle, plus subt:le, tf qui, par sa natu,-e mfme, pn11d les
apparmu.s les plus trom/)$Uses (pllisqu'elle se passe d11ns le roynume mime de ln dissimulation), utt8 crise laisse dijjicile,nucl saisir sori virifablt point, sa phase ». C'est cette
délicate mise au point qu'ont tenté de faire les Editions de la N. R. F. en publiant
les ouvrages suh•ants :

il ne suffit pas de consulter les p&amp;iodiques et les livres qui p1raissent actuellemem.
Cette crise se préparait depuis plu~ieurs années, certains économistes ont même pu
la prévoir. Les ouvrages que les Editions de la N. R. F. ont réunis depuis la fin de
la guerre sur les évéaemeots politiques et économiques essentiels de cette époque
vous apportent la documentation nécessaire pour suivre les lignes directrices de
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da-os les collections d'Ispaban et de Téhéran, seront réunies ici poar la
premièi-e fois en Europe. Les recherches de ce maître, commencées entre
1890 et 1900, et qui n'a jamais va de peinture e~opée°?e, s'apparen•
tent à travers la tradiùon persane de la dynastie séfévt, à celles de
cert;ins artistes de l'école de Paris. Mais les difficultés que dut résoudre
le rénovateur du paysage persan font surtout songer, malgré toute la
distance qui sépare leurs arts, à Breughel le Vieux.

Cette exposmon est d'un caractère purement artistique : aucune des
toiles réunies n'est à vendre.

"'·Il.."·

�LA ..~ NOUVELLE.

REVUE FRANÇAISE

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

Imité, comme critique allemand, à parler de Gœthe à des
Français, ·je ne pais l'epou8lllllr la tentation de me placer en
cMbatant sous le signe de Sainte-Beuve, DOt1ll maitre à tous.
Car non seulement je saisis avec joie la moindre occasion qui
me permet de parler de ~Beuve, mais encore nous lui
IOJDDleS reooonaissanta, nous, J\JJernands, et nous critiques,
d'a'9'0ir nommé Gœthe • le plus grand de tous les critiques • ;
nous pourrions évoquer ici quels ont été les traits communs
à Gœtbe et à Sainte-Beuve (et pour n'en citer qu'un : tous
les deu aiment à s'en rapporter au mot de la Bible : • D
y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. •)
lfaia DOU8 devoos aussi nous demander, il est vrai, à Gœthe
trouft plaœ dans le :Parnasse de Sainte-Beuve. Jetons un
lfllld sur la pographie et sur les contOlll'I de cette montagne aacrie. Elle fait partie de ce vaste système où s'orclolmeiat les lieux rêws de notre tradition, de cette longue
cbatQe qUi àne du JlOflle of FIIMd de Chaucer au P"""""
de RaphaS, à l'.Apotl,lou tl'Hoù, d'lngres, au Bous,
,__,_, de Walter Pater, et sur laquelle les Français
ùœent à CODltroire soit un Panthéon, soit un Temple du

Goet.

• Le Temple du Go6t, je lë crois, écrit Sainte-Beuve en
il s'agit simpte;.

1Sso, est à refaire ; mais en le rebâtissant,

21

�322

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment de l'agrandir, et qn'il dêvienne le Panthéon de tous les
nobles humains ,. Sainte-Beuve se montrait généreux. Il
accueillait Valmiki, Vyasa « et pourquoi pas Confucius
lui-même ? ,, Addison et Pellisson s'entretiennent avec
Xénophon, Lucrèce avec Milton. Mais Gœthe ne trouve
pas place dans ce temple, bien que « tous les nobles humains 11
puissent s'y rencontrer, « du plus grand des classiques sans
le savoir, Shakespeare, jusqu'au tout dernier des classiques
en diminutif, Andrieux. » Dans ce temple de la gloire qu'il
élève en 1850, Sainte-Beuve nous montre bien Milton,
mais Gœthe n'apparaît pas. Il ajoute bien quelque part :
v en général, les nations diverses y auraient chacune un coin
réservé », - mais de représentant de la • natio germanica »
(j'emprunte ce terme.au vocabulaire de la Sorbonne médiévale) il n'en cite pas un seul. Il est vrai qu'il a Andrieux.
Huit ans plus tard - en 1858 - Sainte-Beuve tente de
s'expliquer à nouveau et pour la derni~e fois sur le rôle
de 1a. tradition dans la vie spirituelle. Il s'agit de sa fameuse
leçon d'ouverture à l'Ecole Normale, qu'il intitula ; « De la
tradition en littérature, et dans quel sens il faut l'entendre. 11
Cette fois Gœthe joue un rôle important. Il est « ~~ui de q~
( l'on peut dire qu'il n'est pas seulement la tradition, mais
qu'il BSI routes /.es traditions réunies. 11 Et Sainte-Beuve
poursuit : • laquelle donc en lui, littérairement, domine ?
l'élément classique. J'aperçois chœ lui le temple de la Grèce
jusque sur le rivage de la Tauride. » Par cette tournure prudente, il veut sans nul doute indiquer que Gœthe a élevé en
plein territoire barbare une succursale du Temple du Goût.
Autrement dit : ~ Gœthe agrandit le Parnasse, il l'étage, il
le peuple à chaque station, à chaque sommet, à chaque
angle de rocher ; il le fait pareil, trop pareil peut-être, au
Mont-Serrat de Catalogne (ce mont plus dentelé qu'arrondi} ;
il ne le détruit pas. Gœthe, dan.:. son goût pour la Gr~ce qui
rorrige et fixe son indifférence, ou, si l'on aime mieux, sa
curiosité intellectuelle, pouvait se perdre dans l'infuù, dans
l'indéterminé; de tant de oommets qui lui sont familiers,
si l'Olympe n'était pas encore son sommet de prédilection,
où irait-il, où n'irait-il pas, lui, le plus ouvert des hommes
{
et le plus avancé du côté de l'Orient ? »

I

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

323

F. Baldensperger a montré dans ce beau livre qu'est son
Gœthe en France, que c Sainte-Beuve a subi, à un degré
que ses biographes ont insuffisamment marqué, le prestige
du Gœthe découvert par la France des années soixante, de
œ vieillard s'intéressant aux formes diverses de la pensée... 11
Devons-nous ajouter que, ainsi qu'il ressort de ce débat sur
le Parnasse dentelé et le Parnasse arroncli, Sainte-Beuve s'est
senti contraint par Gœthe de réviser sa conception du classi.
}
ClSDle
. .
Il le fait avec précaution. « Où n'irait-il pas ? » Son flair
politique le mène instinctivement à occuper d'avance les
positions de la c Défense de l'Occident •· L'hellénisme de l
Gœthe est pour lui nne garantie, un bastion contre l'Orient.
De même qu'il voit en Shakespeare un « classique sans le
savoir», de même il voit en Gœthe un cas limite du classique.
Mais de ce cas, il n'a pas poursuivi l'analyse. Au fond de
son cœur, il a toujoun: gardé la position qu'il a fixée une
fois dans ses CahiMs : • Je ne me figure pas qu'on dise: les
classiques allemands l&gt;. Le dernier des classiques était pour
lui Fontane. C'est du moins ce qu'il disait au public. En son
for intérieur, il se serait fort bien décerné à lui-même ce titre
d'honneur. Et il ne se serait pas trompé.
Mais la signification historique de Gœthe dans notre
culture occidentale vient justement de là : c'est qu'avec lui,
l'Allemagne entre dans le temple classique. La France a
reconnu sans nul doute le fait. Je crois que, sur ce point,
Léon Daudet et André Gide sont d'accord. Cei. deux parrains
suffisent. Peut-être suffisent-ils même à mettre en balance
les insultes d'un Claudel (« cet âne solennel de Gœthe li) et
l'incompréhension d'un Stendhal (« le plat Gœthe 11). L'esprit
français s'est prononcé en un vote clair : il opte pour Gœthe.
Mais comme il arrive si souvent, nous attendons encore la
ratification officielle. Elle n'arrive jamais sans retard. Je
veux dire par là que la version officielle fournie par l'Université française, lorsqu'elle nous présente l'histoire de la civilisation et de la littérature européennes, réserve d'habitude le
nom de classicisme au xvne siècle, et garde pour le XIXe siècle
l'étiquette de romantisme. Mais alors, et le xvme siècle?
On était visiblement embarrassé. Peu avant la guerre, et

f

�324

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grflce en particulier aux recherches de Mornet, on trouva
une solution : ce fut le pré-romantisme.
Cette loi des trois états, appliquée à l'histoire littéraire,
a l'avantage de nous donner un tableau clair et commode.
Mais elle ne vaut justement que pour la France. Dès qu'on
essaie - comme l'ont fait les comparatistes français - de
l'appliquer à l'Europe, on commet - involontairement
d'ailleurs et sans s'en douter - une usurpation et une méprise. Car il faut alors rabaisser Gœthe au rang d'un préromantique. Or Gœthe mérite bien, je pense, qu'on renonce
- ne serait-ce que pour lui - à toute cette systématisation. Mais il n'est pas seul. Il y a aussi Mozart. Ce
duumvirat suffi.rait déjà à prouver que jamais depuis le
xvue siècle, l'esprit classique n'a trouvé un sol plus favorable et ne s'est plus magnifiquement développé qu'en
Allemagne, sur les ruines du Saint-Empire romain, et
par l'intermédiaire de la langue et de la musique allemandes. Ce n'est qu'après s'être rendu compte de ce phénomène qu'il devient possible de donner aussi à Winckelmann,
à Hfüderlin, à tous les autres représentants du classicisme
jusques et y compris les « diminutifs» comme Andrieux, le
rang qui leur convient. Alors on comprendra aussi que
l'esprit allemand et le peuple allemand, en tant que phénomènes nationaux, échapperont toujours par quelque côté
à toute définition, et que c'est toujours avec et dans le cadre
du« Reich» qu'il faut les penser.
De nos jours, Hofmannsthal, tout comme Stefan George,
font partie de ce Reich de l'esprit allemand. Il s'étend du
Rhin au Danube, à ce Danube dont les bords, du temps de
La Fontaine déjà, n'étaient plus habités seulement par des
paysans.
Il est un signe qui distmgue peut-être tous les vrais c}assiques: c'est que tous sont des politiques « sans le savoir».
Et ils le sont parce qu'ils sont à l'origine d'influences politiques. Cela vaut aussi - et précisément - pour les petites
J
nations, qui, pour faire valoir leurs prétentions nationales,
s'appuient sur leurs grands hommes. Gœthe lui-même comme
tout Allemand, n'aimait pas la politique. Mais les circons~
tances le contraignirent pourtant à s'y mêler et à y jouer

GŒTlŒ OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

des rôleE fort variés. Sa rencontre. avec Napoléon oacbe un
sens profond. Mais c'est après sa mort seulement que
commença sa véritable influence politique. Et en quoi
consiste cette influenœ? En rien d'autre - mais aussi en
rien de moins - qu'en la valeur universelle que Gœthe a
conférée à l'esprit allemand. Nos nationalistes ont malheureusement la vue trop courte pour s'en rendre compte. Ils
reprochent à Gœthe son peu d'enthousiasme pour les guerres
de libération; fü en veulent à son cosmopolitisme. Ils ne
peuvent pa:.s comprendre qu.:: c'est justement cette attitude
supra-nationale qui a valu à l'Allemagne l'attention et
l'intérêt du monde cultivé, et que Gœthe a conqui. pour son
pays des trésors de sympathie, étourdiment gaspillés par le
nationalisme. C'est dans les pays anglo-saxons que oette
influence s'est fait tout d'abord sentir. Son premier témoin,
c'est Carlyle,-dont Gœthe put encore lire l'Essai écrit en 1828.
Puis elle gagne l'Amérique, en 1847. Emerson accueille
Gœthe dans le cercle étroit_ des ~ Representative Men •
et l'associe à Platon, à Montaigne, à Shakespeare, à Napoléon ; c'est de nouveau en Angleterre que s'accomplit
par la suite le pas le plus important, avéc Lewes, qui
écrit en 1855 la première biographie de Gœthe - wie
œuvre dont la lecture devait être décisive encore pour un
André Gide.
Carlyle-1828, Emerson-1.847, Lewes-i:855, à considérer
ces noms et ces dates, on ne peut qu'admirer davantage
encore l'admiration si distante et si prudente de SainteBeuve, et l'on comprend mieux maintenant pourquoi André
Gide s'était trouvé contraint de recourir à un livre anglais,
pour entrer en contact plus intime avec la vie de Gœthe.
La France du xrxe siècle n'a pas produit un seul ouvrage
central sur Gœthe. En revanche, des âmes que bien des affinités unissaient à Gœthe, comme Nerval, cet Orphique, et
Gautier, cet amant de la forme, en ont saisi des aspects
essentiels. De son côté, Pierre Louys semble avoir senti et
fait sentir avec beaucoup de bonheur la beauté musicale du
vers gœthéen. Enfin - nous ne devons pas l'oublier ici c'est Taine qui, dans son Essai de: 1868, a rendu le plus bel
hommage que Gœthe ait jamais reçu de la France. Ce qui

�326

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

suffirait-déjà à donner à ces pages une valeur toute particulière, c'est qu'elles ont leur source dans l'exaltation que
Taine avait retirée d'une expérience toute concrète : l'ivresse
vitale d'une longue course en f01:êt; et cette forêt se trouve
en pays aisa.cien. Voici encore qui est caractéristique: c'est
sur la terre alsacienne que Taine a spontanément rencontré
Gœthe, c'est sur cette terre dont Michelet a dit : u Je m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germ.anique est dangereux pour n1oi. Il y a là ttn tout-puissant lotos qui fait oublier la patrie». 1aine a eu le courage,
lui, de monter à Sainte-Odile, et il n'a pas pour cela oublié
sa patrie. Michelet se laissait-il donc plus facilement séduire ?
Ces rappe1s, ces souvenirs ne sont nullement du passé
mort. Ils vivent jusque dans le présent. Le nom de Maurice
Barrès en est le témoignage. Dans son dialogue avec Gœthe,
Barrès poursuit et approfondit le dialogue ébauché par
Taine. Et même il aurait pu le couronner si le nationalisme
- et cette fois le nationalisme français - n'avait à son tour
exigé et obten.u que Gœthe fût sacrifié. Dès l' Ennemi des
Lois, Gœthe apparait dans l'univers intellectuel du jeune
Barrès, et il y joue un rôle décisif. Dès lors, il sera pour lui,
durant de longues années, un guide et un maître ; il sera
celui auquel Barrès revient toujours, après avoir parcouru
le cycle des aventures. Une relation vivante, un drame avec
Gœthe, c'est sous cette espèce que Barrès participe à l'esprit
allemand, lorsque s'éloigne de lui l'ivresse spéculative
cl musicale de la sensibilité allemande. Gœthe personnifie
alors l'unité la plus haute qui ait jamais été réalisée entre la
poésie et la pensée - « celui qui est le plus poète est aussi la
source de toute pensée n - et par là, il est le modèle de toute
attitude créatrice envers la vie : sans cesse, il travaille à
élargir sa vision de l'Univers et à s'ouvrir à toutes les formes
nouv€11es d'activité - comme en cette journée mémorable
de Valmy: la Campagne de Francs est, selon Sture!,« un des
livres les plus honorables pour notre nation... Gœthe comprend les fièvres françaises qu'assurément il n'était pas né
pour partager». C'est encore le-jeune Sturel qui, s'imaginant
une belle peintme où lui-même figure comme personnage
principal, voit se dessiner le tableau de Tischbein : un Gœthe

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND « de vigoureuse beaut~. étendu dans une forte et joyeuse
campagne » et prenant « conscience de ce qui git d'~ernel
dans les formes diverses de la vie ».
Barrès aime à illustrer et éclairer œrtaines vicissitudes
typiques de la vie de ses héros par des formules qu'il emprunte à Gœthe et à sa Phénoménologie de la vie humaine.
Astiné ATavian, c'est « Yêternelle Hélène», « tant admirée,
tant décriée ». La déchéance morale de Racadot trouve son
-commentaire dans œtte autre formule : (&lt; L'homme &lt;l'action
est toujoms saos conscience. 11 Ainsi Gœthe apparaît chargé
d'interpréter les types &lt;le l'existence humaine. Mais son rôle
est plus vaste encore~ car dans la mesure où Barr~ cherche
à donner à ses instincts et à ses élans un système et une
armature - Gœthe devient le maître de vie, que Barrès
invoque pour que lui soient confirmées les grandes lignes
directrices de sa vision du monde. S'agit-il du déterminisme,
qui nous conduit à accepter cc ,qui est donn~ &lt;lans la nature
-et dans la société? Gœthe, en contemplant la forme -0rganique, entrevoit les lois naturelles et enseigne qu'on doit
s'y soumettre. S'agit-il de l'empirisme en politique ? Gœthe
a écrit : « Que 1'on crucifie cha.que enthousiaste â sa trentième
année! S'il connatt le monde une fois, de dupe il deviendra
fripon. » S'agit-il du traditionalisme ? Barres en appelle à
Iphigénie. Enfin, le plus beau témoignage d'un ,équilibrn
parfait entre la tradition et la libre audace de la création,
c'est le Faust : « conception solide, enracinée dans la réalité,
libre jusqu'à t'audaœ, disciplinée jusqu'au traditiooalisme,
et qui restera dans la construction humaine comme llD
témoin de la conscience allemande Il.
Mais pl.us Barrès s'attarde parmi les marécages et les
vapems méphitiques du natiooal.isme, moins il devient
capable de retr-OUYer le ehemin qui le ramènerait vers lei;
hautes altitudes on séjourne Gœthe. Détail caract-éristîque:
il s'.éloigne de Gœthe dans le mtme temps qu'il s'éloigne de
1a G1:-oce, -et en. vertu de la même nécessité : c'est 1e même
phénomène de rétrécissement &amp; d'appauvrissement. Dans
le récit qu•u nous a donné de son voyage en Grèce, il fait
un détour à travers les bois de Sainte-Odile, où Taine avait
mené l'Ipbigénie de Gœthe. Lui, il la renvoie de l'autre c6té

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du Rhin : la prière que dit Sainte-Odile « invoque ..• les
héroînes de Corneille et de .Racine... plutôt que la noble
jeune dame un peu lourde de la cour de Weimar». Et pourtant, quelques phrases plus loin, on trouve cet aveu:« Jaime
la Grecque germanisée ». Iphigénie est « une pièce civilisatrice», et« un très petit nombre de personnes sont à un
degré suffisant de culture pour ressentir, repenser l'esprit
profond de cette tragédie». Iphigénie représente les droits
de la société contre l'orgueil intellectuel.
• Le pédantisme et l'aplomb d'un Gœthe pourraient
• déconcerter. Gardons-nous de méconnaître sa magistrac ture. Il nous ouvre mieux qu'aucun maître la voie du grand
u art, en nous montrant que, pour produire une plus belle
« beauté, le secret, c'est de perfectionner notre âme ... Il
• nous est utile par l'exemple de sa vie, mieux encore que
c par son œuvre. La société d'un Gœthe apprend à tirer
c parti sans vergogne des moindres éléments, à ne pas nous
« intimider, ni enfiévrer, ni désespérer. Ce grand homme
c est calmant. Ses points de vue ne sont ni rares, ni extra• ordinairement puissants... Mais c'est un homme très
« solidement campé dans ses idées. Ce citoyen libre de Franc• fort, ce bourgeois haussé d'une classe, ce parfait produit
• d'une vigoureuse famille, bien adapté à la vie allemande,
, avec quelle heureuse audace il s'appuie sur ses erreurs 1 &gt;&gt;
Ces lignes sont empruntées au chapitre que Barrès, dans son
Voyage de Sparte a consacré à Gœthe ; chapitre tendu ; le
jeune Barrès y lutte avec le Barrès de la maturité ; on y sent
la volonté de tenir Gœthe à distance, et pourtant un désir de
plaire. Mais c'est là le dernier témoignage que Barrès nous
ait laissé, non seulement de sa volonté de rendre hommage
à Gœthe, mais encore du seul effort de le comprendre. Dans
les années qui suivent, Gœthe disparaît presque entièrement
des livres-de Barrès, ou, s'il apparaît, c'est sous la forme d'une
caricature où se montrent à plein les préjugés de l'esthétique
nationaliste : dans .Colette Baudoche, par exemple, Barrès,
comme s'il se citait lui-même, parle encore du Gœthe
portraituré par Tischbein·, mai.- cette fois, c'est pour
dire : « ce mémorable portrait, à la fois ridicule et beau, du
jeune Gœthe étendu dans la campagne romaine et pareil à

GŒT:FIE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

un jeune éléphant ~. Barrès a voulu se rectifier, mais ce faisant, il laisse assez voir jusqu'où la haine l'a conduit à
s'humilier.
Si la France veut vraiment s'assimiler Gœthe tout entier
et non pas le filtrer, il faut qu'elle choisisse de considérer
l'Allemagne sous un angle nouveau. En ce sens encore on
peut dire que cette commémoration de Gœthe a une portée
politique. Hâtons-nous d'ailleurs de reconnaître que la
germanistique française a su réaliser d'imposants travaux
d'approche, qui annoncent une image neuve de Gœthe. Je
n'en veux pour témoins que les noms de Fernand Baldensperger et de Henri Lichtenberger.
Que dire aujourd'hui de Gœthe? Mais peut-être faut-il
nous demander d'abord : que ne pouvons--nous pas encore
dire de lui? C'est bien simple: nous ne pouvons pas encore
dire sur lui le dernier mot. Depuis Gœthe, il n'a surgi aucun
artiste, aucun penseur aussi universel. Il est jusqu'ici le
dernier représentant de cette lignée qui va de Platon à
Dante et à Léonard de Vinci. Il est le dernier représentant
de cet « uomo universale » ,de cet idéal que la Renaissance
italienne a contemplé et dont on retrouve au xvne siècle
les tronçons épars, avec « l'honnête homme » et le « gentleman ». C'est dans cet uni'V'ersalistne qu'il faut chercher les
affinités qui rapprochent le génie italien et le génie allemand,
et dont Gœthe est à la fois le témoin et le modèle. Mais de
cet universalisme de Gœthe, il suit aussi qu'il est impossible
d'être aujourd'hui un esprit vraiment européen, tant que
l'on n'a pas accueilli et recueilli en soi cet élément de culture
que représente Gœthe. Aussi n'est-ce pas assez dire que '
Gœthe nous tient; il nous contient. C'est pourquoi nous n'en
avons pas encore fini avec lui; c'est pourquoi nous ne pouvons le découvrir et le pénétrer qu'à force d'approximations
toujours nouvelles. Nous ne pouvons pas encore regarder
par-de&amp;Sus son épaule. Et cela jusqu'à ce qu'ait surgi un
nouveau classique, universel comme Gœthe, mais tout
aussi différent de lui que Gœthe le fut de Shakespeare, ou
Shakespeare de Dante. Je sais qu'il entre dans la définition
de tout classique, ~d'être inépuisable. Mais ici, il convient f
de distinguer : un Platon, un Racine offrent sans cesse au

�330

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chercheur de nouveaux aspects : mais leur image même ne
change pas. L ' ~_de Gœthe reste encore c!!aJ,gea.nte. Le
siècle qui vient de s'écouler depuis sa mort n'a ni arrêté ni
fixé les contow-s de ce visage. Nous retournons à Dante,
à Milton. Nous vivons avec Gœthe. Il est notre compagnon
de route, il chemine avec nous dans notre vie, et si cette
constatation vaut à coup sûr pour nous autres Allemands,
elle ne vaut pas pour nous seals. Les limites de son univers
spirituel sont aussi les nôtre. en admettant que nous soyons
capables de coïncider avec elles en tous points. Et là où il
s'est tu, éludant tel ou tel problème de notre existence dans
un geste sibyllin, nous demeurons nous-mêmes irrésolus,
hésitants. Mais son amitié et sa proche présence nous accompagnent jusque dans les régions où les certitudes doivent
le céder aux pr~ntiments, et où le démon faustien de la
connaissance doit renoncer à s'assouvir.
Nous nous trouvons donc, par rapport à Gœthe, dans tme
situation coocrète donnée, laquelle aura disparu dans cent
ans, au deuxième centenaire de sa mort. Mais d'ici là nous
cél.èbrerons encore en 1949 le bicentenaire de sa naissance.
Entre ces deux dates, 1932 et 1949, quelques Européens
auront peut-être su maintenir vivantes en eux l'image et
l'action de Gœtbe : fidélité qui serait lourde de sens pour notre
proche avenir.
En se demandant de quels traits nouveaux Gœthe a
enrichi le type classique, on le pénétrera plus intimement
' que si l'on s'évertuait à l'enfermer dans une formule. L'un de
ces traits, je l'ai déjà nommé, en disant que Gœthe est le
r premier classique allemand. Un autre trait souvent remarqué
a été tout réœmment défini d'une façon très suggestive par
f .\ndré Gide : Gœtbe est le premier clasmque, chez qui la vie
et l'œuvre se pénètrent complètement. Il est donc le premier
classique dont la vie ait été elle-même une doctrine explicite.
D'Homùe et de son existence terrestre, nous ne savons
rien. Sur Dante et sur Shakespeare, nous ne possédons que
des -données tout extérieures, quelques pauvres dates. Sur
la vie intérieure de Racine, nous ne saurons jamais :rien.
Pour tous ces clusiques, l'œuvre seule comptait, et non pas
ce que l'homme, en eux, devenait. Mais de Gœthe nous a vous
0

,

•GŒTBE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

33I ..,

et nous savons presque tout. Nous connaissons sa vie extérieure et sa vie intérieure : que ce soit à Francfort, à Weimar,
à Strasbourg ou à Heidelberg, nous savons où il a demeuré.
Une véritable géographie gœthéenne s'étend sur la carte de
l'Allemagne. Les traces de sa vie restent encore présentes
sur notre sol. Moi qui écris à Bonn, je puis apprendre de
Gœtbe lui-même, à qui il a rendu visite ,ici, ce qu'il a vu, ce
qu'il a pensé de la fondation de notre Université, en 18:r9.
Mais si je vivais à Darmstadt, si je vivais à Wetzlar, on à
Dusseldorf, ou à Iéna, la même chose m'adviendrait. Les
stations de sa vie coïncident avec les centres, petits et

\

grands, de nos provinces allemandes. Ainsi nous sentor.s
réellement la présence de Gœthe. Il en est beaucoup pamù
nous, qui connaissent des descendants de ses amis. Etant à
Weimar, il y a vingt-cinq ans, l'hôte de l'archidiacre protestant, lequel demeurait - soit dit en passant - dans la
maison qu'occupait Herder lorsqu'il était en fonctions, je
fus présenté à une vieille dame, qui avait respiré, étant enfant,
l'atmosphère de la maison de Gœthe et qui en avait gardé un
souvenir très vivace. Ce qui nous unit à Gœthe, ce n'est pas
- ou œ n'était pas - seulement le livre, la lettre; c'est une
présence qui monte jusqu'à nous et nous adjure, à travers
une foule d'hommes, de villes, de lettres, de souvenirs de
toute sorte. Ma génération a été encore à même de grandir
dans l'émanation diffuse rayonnée par l'existence de Gœthe.
Lui-même a bien senti que son existence était exemplaire.
Il écrivit l'histoire de sa vie, il rédigea ses annales, il publia
sa correspondance avec Schiller. A trente ans déjà, il était
mené par cette idée que sa vie était tout aussi importante,
\ sinon plus, que son œuvre. Il écrit en 1780 : «le désir de dresser
la pyramide de mon existence aussi haut que possible dans
les airs l'emporte sur tout le reste; c'est à peine si je l'oublie
un seul instant ». Et deux ans plus tard, nous lisons dans ses
lettres cette constatation, dont le choc nous remplit d 'émo- _,
tion : « Décidément, je suis né pour être écrivain..• Gœthe
avait alors trente-trois ans. Et c'est alors seulement que se
fait en lui cette lumière, qui, seule, permet à l'homme de
génie de découvrir le secret de sa destinée. C'est alors sans
doute que • yjvre » et • écrire , neJont plus qu'un pour 1ui

�332

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et qu'il en opère consciemment la fusion. Ebauché par
l'adolescent, achevé par le patriarche, le Faust, l'œuvre
maitresse, avance comme sa vie, l'autre œuvre maîtresse.
Cinquante années de vie vécue, cinquante années de durée
réelle, séparent le plan et les derniers vers du Faust.
Balzac, lui aussi, a eu par deux fois en sa vie dans wie
extase visionnaire la révélation de sa vocation. Mais le grand
exemple de Balzac ne fait que mettre encore plus en évidenoe
la singularité de Gœthe. La vie de Balzac n'a pas été belle.
Il fut la triste victime de son activité dévorante. La vie de
Flaubert n'a pas été belle. Elle s'est écoulée dans les tortures
qu'il s'imposait à rompre en visière avec tout ce qui l'entourait, avec la société, avec Dieu. L'œuvre, ce Moloch, l'a
dévoré. Baudelaire avait tout ce qui est nécessaire à une
belle vie: il aimait la volupté, le luxe, la modernité. Il aimait
m~me ce qu'il y a de plus ancien et de plus éternel : la prière.
Mais ni les puissances de ce monde, ni son démon intérieur
ne lui permirent de réaliser la belle \ic qu'il avait rêvée. Et
qu'on ne parle pas d'exceptions ou de hasards. Les grands
artistes du xixe siècle - qu'on pense à Dostoiewski 1- ont
presque tous été des ci outsider» de la vie, ou bien, incapables
de donner une forme à leur vie, ils l'ont fuie. Destin bien
connu de l'homme de lettres I La tour d'ivoire de l'esthète
est devenue la prison de livres du critique - témoin SainteBeuve - ou le grenier à curiositPs du collectionneur, comme
chez les Goncourt.
Gœthe, lui aussi, a beaucoup souffert, beaucoup travaillé,
beaucoup lu et beaucoup collectionné. Mais il a encore aimé
et voyagé ; il a botanisé comme Rousseau ; il a entendu,
comme Dante, le • Chorus mysticus » et la musique des
sphères ; il a eu pour amis des rois et des enfants ; une telle
vie n'est plus simplement belle, elle est riche et vaste; elle
est profonde ; elle est grande. .
Les amis de Gœthe et aussi ses biographes, se divisent en
deux groupes : les uns considèrent que la vie de Gœthe est
plus importante ou plus belle que son œuvre; à Iphigénie,
ils préfèrent les Enlretiens avec Eckermann. Les autres affirment le primat de la valeur esthétique sur la valeur biographique. Ils s'opposent à ce qu'on réduise Gœtbe en une pous-

G&lt;ETlŒ OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

333

sière psychologique. Avec Gundolf, qui est leur plus grand
représentant, ils déclarent qne la véritable vie de Gœthe,
c'est son œuvre.
Ces deux façons de voir me semblent l'une et l'autre
partielles. En tout cas, je crois qu'il est une troisième possibilité. Elle consisterait à se:demander : comment Gœthe
a-t-il considéré sa propre vie, et toute vie en général? Comment sa conception de la vie se reflète-t-elle dans son œuvre ?
Je m'explique plus clairement : dans toutes ses considérations snr la vie, Gœthe a été guidé par deux idées fondamentalcs : celle de phénomène, et celle de morphologie.
Vers 1829, il écrit : • Pour me tirer d'affaire, je considère
tous les phénomènes (Erscheinungr-n) comme indépendants
les uns des autres, et je cherche à les isoler de force ; puis
je les considère comme corrélatüs, alors ils se groupent et
tout repart et se remet à vivre •· Gœthe emploie les mots
c Erscheinung • et • Phanomcn , dans le même sens. Son
attitude, comme penseur, est nettement phénoménolcgi.que;
la vie de la nature et la vie de l'esprit se présentent à lui sous
le même aspect. Dans l'un comme dans l'autre domaine, les
éléments derniers du réel ne sont ni des atomes, ni des c~mcepts, ni des • faits ,, ce sont des entités, mais des entité.s
qui échappent aussi bien à toute définition qu'à toute description ou qu'à toute analyse mathématique, et qui ne sont
saisissables qu'à l'intuition. C'est là ce que Gœthe appelle
pliénombus. li pense en empiri:.ic - non en positiviste - et
en visuel.
Parmi ces phénomènes, il en est auxquels Gœthe a donné
le nom de : • Urphânomene • : ce sont des phénomènes de
la nature ou de la vie spirituelle, auxquels se laissent ramener
tous les autres phénomènes appartenant au même groupe.
La pensée de l'homme doit, bon gré mal gré, se contenter de
suivr-:: "ies phénomènes jusqu'à cette source première. Parvcn;; à ce point, il lui arrive la chose la plut prodigieuse qui
puisse arriver à un homme qui pense : il s'étom,e. Ainsi
plongé dans l'étonnement par ce• Urphânomen 11, il lui est
loisible de se résigner à en rester là et de croire que la divinité
se trouve immédiatement denièrc. Un de ces phénomènes
fondament&amp;.ux, qui semblait à Gœthe particulièrement

1

f

�334

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE':

important, c'était par exemple la fonnation des couleurs,
l'action réciproque du clair et do sombre. Le« Urphànomen •
a deux faces ; il regarde non seulement du côté de la nature,
mais aussi dn côté de l'esprit.
Nous découvrons ainsi un autre aspect de la phénoménologie gœthéenne: c'est qu'elle conduit à une symbolique.
Si nous revenons de la physique et de la métaphysique au.
monde organique, la nature nous apparait comme le règn6
des fMmss. A celui qui sait voir ces fonnes ·mcombe aussi la
tâche de développer une théorie des formes. Cette théorie,
Gœtbe l'a appelé la morpho"logie, et c'est lui qui a créé ce mot.
La morphologie, selon sa définition, est ([ la théorie de la
forme, de la fonnation et de la transformation des corps
organiques. » Pareille conception impliquait qu'il était
convaincu de l'unité de la nature, de l'unité de composition
des êtres organiques, et enfin de la possibilité de la métamorphose - non pas ·entendue en un sens historique et
concret comme le fait la phylogénie, avec la théorie de la.
desœodanœ, mais entendue en nn sens aristotélicien, en
tant qu'elle suppose dans la nature organique un ordre idéal
de types. On sait que Gœthe a consacré à la métamorphose
des plantes une étude en prose, et qu'il écrivit également uneétwle de même nature et aussi toute une pièce de vers sur la
métamorphœe des animaux. Il existe aussi, de toute cette
vision gœthéenne de la nature, un tableau largement brossé ;
c'est un poème, un chant mystique et dionysiaque à 1a fois
qui a pour titre &lt;&lt; Ame du monde» (Weltseele) et qui retentit
à la fin d'tm « festin sacré 1). Comme dans le Banquet de
Platon, c'est Eros qui est ici glorifié, mais 1m Eros cosmogoniEJ_ tte ; les adeptes viennent de célébrer leurs mystères.
L'idée de métamorphose gouverne manifestement tout le
poème; les mystes sont invités à se précipiter dans le Tout,
à se métamorphoser en astres, puis, dans l'extase même de
leur élan créateur, à venir sur des terres nouvelles, à les
animer, à rytllnier leur atmosphère, à organiser le monde
minerai, à faire surgir le monde végétal et le monde animal.
et enfin, à se retrouver sous la forme humaine. En parcourant ce grand cycle, la vie se parachève dans l'amour.

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

335

Verteilet euch nach aUen Regionen 1
Von diese,n heilgen Schmaus !
Begeistert reisst euch dwch die nâchsten Zonen
[ns AU und fillU es a,us !
Sckon schwebet ihr in ungemessnen Fernen
Den selgen Gottertra1'm,
Und leuchtet neu, gesellig, unter Sternen

lm lichtbesiiten Ra11n~.

Dam, treibt ihr euch, gewaltige Komden,
Ins W eit unà W eitr hinan ;
Das LalJ,yrinth àer Sonnen und Planeten
Dt1rchschneidet eure Bahn.
1hr greifei ras ch nach ungeformten Erden
Unà wirket schôpfrisch fung,
Dass sie belebt unà stets bet-ebter werden
lm abgemessnen Schwung:
Unà kreisend f ührt ihr in bewegten Lilften
Den wandelbaren Flor
1.

Dispe,ses•vou.s dans toutes les directi,;ms,
Quitte:, ce banquet sacré I
Portés par l'enthousiasme, traversez /.es JDMS üs plus pr~ines.,
A /.lei vers l' Um'.vers, emplissez-Je!
Déjà, vous plane11 dans un itnin~nM lointain,
Réva,it l'heureux réve des Diet,x,

Et, renauvelts, soeiables, 1101'$ bril/.e: par,m /.es QSJrcs.
Dans l'espace se1t&lt;é de lumibes,

Lots, p,iissantes comètes, vous prem;s votre e1at1
V - monte•, eh cercles toujours plus larges
coupant dan,s JJotre course
Le labyrinthe des soleils el des plat1ètes.
Rapides, vous vo1,s emparez de limons informes,
Dociles à votre jeunesse créatrice, 41,lils s'animent, et s'animent touf1mrs de plus belù,
dans un élan mesuré.
Dans l'atmosphère agitte vous entraînez tùm, vos ç;iclu
L, je,, fugace des nuages,

�•SIM• .a.,._ GrilllMt

Utul sdwlilJI
Di, ,,.,. p.,,,,.,,. """·

N• .,,- sici _, rilllltwM ErA&amp;wlM

z.. • ,,,,,,,,,,_ ,ty,ld :

OU LB CLASS10UK AI1BMAMD

337
()ite coaceptiob acc:aeille à )a fois les hMes philoaopldqws
pfill dha&amp;6i ; on y retlouve l'hylozofsme ionien, rtme
6 IDClllde de PlatoD, l'enta-:Me d'Aristote, la natura natu~et: la natura natmata de Spinoza, Je.doctrine les1viidmne
dt la monade, la philoeophie de la nature œ Scbe11ing.
Iola ces S4ments si disparatea acmt ici œll'5et maintenus par
fidl5e de Jmtamorphœe. C'est elle qui est vraimeat l'idée
_ _ . de Gœthe, et c'est elle qtii Je fait participer à la
C&amp;diu-' de la Philoaophia perennis, comme aUISi, d'ailfnn. à œ1Je des mystàles antiques et de la ~ n
dat4dmme. Cette demiàe affirmation s'avèrera exacte pour
pea qa'on aonge aux demien vers da Ftiusl, qui cWpeignent
là IMtamorpbose d'une lme •f&gt;rbs üa MOrl.

Mais!

Du W.,,,,. will, IMI _,.._,,,,_,,, ,,.,._,
UN ;"'4s Stae,W. 1'bl.
Uu ,o wrdrtlflp _, liablœllM Sll'lilM
D• I""""'- Q,_,,,. NM/d:
N• gUIIIM ICAott ,,_ P•atlùus WlitM
lt1 111,erbt#,u, Prt1cld.
Wia r,gt ski INIU, li# ho'ltùs Lidd • scia.,,.,
G,slaU,,.,,w,, Scl,ar,
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Dam ces vers, Gœtbe cMcrit la double m~hose

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DM, , . . . . . . , . . - - - '"""'"·

wblo par Faust : c'est à la fois un rajtmnissement et une

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r"'"'- _,,,# -""
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..,, •

_,.fign.ratiud. On a fait remarquer qu'il y avait dans
-..œ de Gœthe un pusage para)We ; il se trouw dans Je
~ d'1111e cantate pour la RMormation, qae Gœthe aftit
~ d'cScme à 1'oœasion des fêtes de Luther en 181; . , . d-.uleun n n'a p u ~ : • Tout ce qui est terrestre
~ la spirituel s'Bm et ae baU11e jaaqu"à l'ascension

. -·;

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E,.-.W6-•w~
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22

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

et j~qu'à l'imtnortalité. » Ainsi, la vie humaine tout entière,
sur la terre comme au ciel, est transformation et transfiguration, et c'est pourquoi, du reste, la vie. prise à ehacun de ses
échelons, n'a qu'une réalité symbolique :
·
Alles Vergiintliche
I st nu, eiH Gleiekms , .

Dès lo{s, OOQS pouvons nous retoumer et regarder maintenant en arrière. Nous savons ce que G~the entenda.it par
phénoménologie. et par mwphologie. Il a. donc considéré
toutes les forme&amp; de la. vie comme des métamorphoses et
comme des symboles. Il n'a pas considéré sa propre vfo autrement. C'est pourquoi cette vie a. pu, a dû nécessairement
devenir pour lui matière à forme artistique. Et c'est pourquoi nous, de notre côté, loin de nous permettre de considérer
Gœthe !:'oit en purs biographes, soit en purs esthètes, nous
devons absolument nous élever à un plan supérieur en
essayant de réaliser une compénétration réciproque de
l'élément biographique et de l'élément esthétique. En
d'autres termes : l'œuvre poétique de Gœthe ne révèle
entièrement son secret qne si on voit en elle une contribution à la phénoménologie de la vie hmnaine. Gœthe nous a
appris lui-même, par des centaines et des centaines de confessions, que sa sensibilité réagissa.it très vivement et très
d.uuloureus~ment à tous les C?llflits, qirels qu'ils soient, qui
meUent les hommes aux prises. De ces conflits son œuvre
nous. p:résente un ca.tal~ d'une richesse incroyable, d'unericb.ess~ qui, en tout. cas, la.is.5e loin derrière elle le nQlllbre
as~z restreint des conflits typiques. aualysés par la tragédie
attique. ou par la. tra,gédie b:a.nçaise. Mais cet écart nCll.lS
amène à c~nsta.ter une différence ~ucot1p plus profonde
encore. Selon le système classique, les conflits sont insolubles et c'est pourquoi ils se dénouent tragiquement, par
la mort et par des catastrophes.. Cette conception domine
presque toute la littérature française, de Corneille à Julien.
Green. C'est une conception de psychologues.
r.

Toutes choses périssa'614,s
N11 sont qu'•m SY1JA/mJe.

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

339
Gœthe, très consciemment, écarte le tragique. En I197,
il écrit à Schiller : « Je ne me connais pas assez bien moimême, il est vrai, pour savoir si-je serais capable d'écrire'
une véritable tragédie; mais rien que de penser à l'entreprise me fait peur et je suis presque convaincu que, rien qu'à
m'y essayer, je risquerais d'être brisé&gt;&gt;. Passage révélateur,
car on sent très bien que Gœthe s'applique toujours à trouver
aux conflits une solution, et une solution qui soit due à la
médiation. On se rappelle ce personnage que Gœthe introduit
dans les Affinités électives et qui a pour nom « le médiateur ». Dans Wt'llielm Meister, il nous montre comment ]es
membres d'un cercle domestique se réunissent tous les
dimanches pour résoudre par voie de médiation certains
conflits moraux. On peut définir cette méthode en l'appelant
la méthode résolutive. On peut aussi l'appeler la méthode
anagogique, car, au lieu de mener à la mort et à une série
de catastrophes, elle permet de vivre et de monter toujours.
Autre exemple significatif : alors que la tragédie s'achève
souvent sur un suicide, le drame de Faust s'ouvre sur une
tentation de suicide, tentation réprimée après un recueillement et un acte de foi. Je n'ai choisi ici que quelques exemples qui sautent aux yeux. Mais si l'on fouille l'œuvre de
Gœthe en partant de cette idée, on ·1a trouvera partout
confirmée. On ne rend donc pas pleine justice à Gœthe,
lorsqu'on fait de lui un psychologue ou lorsqu'on l'aborde
en psychologue. On peut sans aucun doute le lire en
psychologue, mais on devrait le lire aussi en pensant à cette
méthode anagogique que je viens d'évoquer. Il ne serait pas
inutile de faire revivre pour nous autres modernes, la vieille
théorie médiévale de la quadruple signification et de la
quadruple interprétation.
Un des points particulièrement importants de la Phénoménologie de la vie humaine~ c'~t la théorie des quatre âges
de la vie. Gœthe l'a formulée d'une manière très intéressante. Le passage étant peu connu, je me permets de le citer
ici : « A tout âge répond une certaine philosophie. L'enfant
est réaliste; car il se trouve tout aussi convaincu de l'existence des pommes et des poires que de la sienne propre.
L'adolescent, assiégé de passions intérieures, est néœs..'WJ'e-

l
1

�340

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment porté à tourner toute son attention sur lui-même et à
ne rencontrer tout d'abord que soi : le voilà métamorphosé
en idéaliste. Par contre l'homme mûr, a, lui, tout lieu de
devenir un sceptique ; il fait bien de mettre en doute si le
moyen qu'il a choisi pour atteindre son but, est vraiment le
bon. Il va agir, il agit; il a tout lieu de vouloir garder son
intelligence toujours en éveil, pour n'avoir pas ensuite à se
plaindre d'avoir mal choisi. Mais le vieillard, de son côté,
sera toujours un tenant du mysticisme. n voit combien de
choses dépendent du hasard ; il voit le fou réussir, le sage
rater son coup; sans qu'on s'y attende, le bonheur et le malheur s'égalent ; il en est ainsi, il en fut toujours ainsi, et le
vieillard se repose sur celui qui est, qui a été, et qui sera
toujours là. » A travers ces lignes, c'est la conscience du
vieillard, donc la conscience mystique qui, en Gœthe, a
parlé. On se trompe, lorsqu'on ne voit dans la mystique de
Gœthe qu'un hors-d'œuvre, ou une velléité, ou un masque.
Or, c'est là une erreur qu'on commet presque toujours r, Elle
s'explique, si l'on songe que nous devons les meilleures biographies de Gœthe à des libres-penseurs, à des agnostiques
ou à des juifs. On est par là-même conduit à considérer le
dernier acte du second Faust comme un compromis embarrassé ou comme une allégorie, alors qu'il représente l'œuvre,
en son plus magnifique et lumineux déploiement, s'achevant
par le Chœur Mystique.
~
La religion de Gœthe n'a pas été, elle non plus, à l'abri des
malentendus. Nul doute qu'il ne les ait lui-même en partie
provoqués, car il aimait à voiler sa pensée. Mais pour une
bonne part aussi, il faut en accuser l'aveuglement des interprètes. S'il est vrai, comme je l'ai expliqué, que Gœthe soit
le premier classique allemand, on peut ajouter maintenant
qu'il est le premier classique protestant. On m'objectera :
Milton. J'ai ma réponse prête, mais elle dépasserait les
limites de cette étude. Pour en revenir à Gœthe il est hors
de doute que toutes ses origines, et ses opinions font de lui
un protestant. Il a en outre participé d'une façon active et
x. Notons ici, pourtant, une glorieuse exception, à savo;r les récents tra•
vaux que H. Lichtenberger a con.sacrés à Gœthe.

34:r
vivante à toutes les forces actives et vivantes du protestantisme : c'est le piétisme de sa jeunesse; c'est, dans sa vieillesse, cette idée de la Réformation, où s'affirme avant tout
la nécessité de renouveler sans cesse la norme du combat
spirituel qu'elle représente. Le jubilé de la Réformation, en
1817, a fréquemment donné à Gœthe l'occasion de s'exprimer en ce sens. Mais Gœthe - cela va de soi - a dépassé le
protestantisme. Il s'est assimilé le panthéisme de Spinoza,
mais il a aussi témoigné au catholicisme beaucoup de compréhension et de la sympathie. Si pourtant je me risque à
affirmer que Gœthe est un classique protestant, c'est que
j'entends par là que seul, un protestant et peut-être, seul,
un protestant allemand peut s'élever à une vue aussi ample.
Je suis bien loin de vouloir contester qu'il y ait chez Gœthe
des éléments antichrétiens. Chez tout chrétien on trouve,
je crois, de pareils éléments. La seule différence, c'est que
Gœthe les a manüestés. De plus, on doit prendre garde à
ceci, que certaines u sorties » antichrétiennes de Gœthe
reflètent des agacements et des impatiences momentanées. l
Ses relations avec Lavater et avec Herder nous fournissent
là-dessus de lumineux témoignages. Mais le Gœthe paien
et rien que païen est une légende, et une légende d'origine
juive, car elle remonte à Heine. Elle est un mythe, au moyen
duquel on peut faire de l'agitation et de la propagande antireligieuse. Tout cela dit, il n'en reste pas moins chez Gœthe
des éléments antichrétiens qui ne se laissent pas réduire.
Ils apparaissent surtout lorsqu'il est en présence de la nature
et de l'amo~. Gœthe a su transfigurer toute cette région de
sa conscience en recourant aux formes antiques de la piété ;
là aussi, il s'est peut-être montré exemplaire. Non pas que son
exemple soit isolé. Il continue la grande tradition qui, sous
forme d'associations secrètes, a cherché depuis l'avènement
du christianisme, à concilier et à marier avec la foi chrétienne
la piété qui jaillit des mystères antiques. En Allemagne, cette
très vieille tradition a revécu au xvne siècle, avec les RoseCroix. On ignore trop que, parmi ce que Gœthe nous a laissé
de plus beau, il se trouve une épopée, inachevée, à la gloire
des Rose-Croix, qui a pour titre : Die Geheimnisse (Les mystères). Il n'est donc pas très aisé, d'après tout cela, de
GŒTHE OU LE CLASSIQvE ALLEMAND

�342

\

LA :NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

trouver une formule satisfaisante pour définir la religion de
Gœthe. En disant : pluralisme, nous tenons peut-être la
formule la plus approximative. Là où l'idée monothéiste
apparaît avec le plus de force dans l'œuvre de Gœthe, c'est
à l'époque du Dit•an. Mais le courant pluraliste n'a jamais
ces.5é de couler. Qui dit pluralisme ne dit en aucune façon
polythéisme. Gœthe n'a jamais cru à l'existence d'un nombre
plus ou moins grand de dieux, mais il a cru à l'existence
d'un monde des esprits, monde que nous ne saurions préciser.
Les esprits ne sont pas des dieux, mais ils sont des me.§agers
de Dieu ou des reflets de Dieu. Dans le prologue du Faust,
Gœthe introduit les trois archanges. Ils disent au Seigneur :
Der Anblick gibt den Engeln Stiirke,
Da keiner dich "'grünkn mag,
Und alle deine hohen W erke
Sind Jierrlich wie am ersten Tag'.

Mais il est bien d'autres p~es où Gœthe fait mystérieusement allusion à un monde des esprits. Dans les Maximes
et Réfiexions, on peut lire notamment:« Le bien le plus cher
que nous ayons reçu de Dieu et de la nature, c'est la vie,
c'est ce mouvement rotatoire de la monade autour d'ellemême, qui ne connaît point de i-epos ; chaque être, obéissant
à un instinct indestructible, entoure la vie de soins; mais ce
qui fait le caractère spécifique de la vie reste pour nous,
comme pour les antres, un mystère. - La deuxième faveur
que nous octroient les &amp;res qui agissent à'en haut, c'est cette
accumulation d'expériences, de perceptions, d'incursions
vécues que la monade vivante et mobile peut faire panni tout
ce qui appartient au monde extérieur ; alors, et alors seulement, elle se connaît elle-même, en même temps comme un
être intérieurement illimité, et comme un être extérieurement limité. Bien que, pour amasser tout ce vécu, il faille des
prédispositions, une attention en éveil, et de la chance,
nous pouvons toujours en prendre clairement conscience
r.

Te voir doona aiu anges la /orce,
Nul pourlam ,u le pénètre,
et

us hauus œuw~s

sont splendides co,nnre au prn11ier four.

-GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

343

mais pour les autres, cela aussi reste toujours un ntystè"e.
La troisième faveur, c'est rnaintenant tout cet ensemble
d'actes et d'actions, de paroles dites et écrites, par quoi nous
répondons au monde extérieur ; tout œla appartient, à vrai
dire, plus au monde extérieur qu'à nous-mêmes, tout comme
ce même monde extérieur peut s'expliquer là-dessus mieu_x
que nous ne pouvons le faire nous-mêmes ; et paarta.nt, il
sent que, pour en avoir de son côté clairement conscience, il
doit chercher à savoir tout ce qu'il est possible de savoir de
notre vécu à nous. C'est pourquoi on est si friand de «primes
jetmesses "• de « degrés de culture"• de détails bioéTaphittues
b
'i
•
d ,anecdotes et autres données de ce genre ». Gœthe
tonfiaît
donc des ltres qui agissmt d'en haut.
Dans ce dernier passage, o:n voyait se grouper w1e multiplicité d'esprits. Mais il y a aussi, visiblement, pour Gœthe
plusieurs mondes d'esprits. Dans Faust. l'esprit de la tette
n'est pas le seul à apparaître; il y a aussi des esprits de

l'air :

.

0, ~s gibt Geister in der Luft,
Die zwischen Erd und Himmd, Mrrschend webe-K.
So sfeiget nieder aus dem goltinen Duft
Und führt mich weg, zu noueni bunten Leben J l

Avec de pareils esprits un courant de sympathie peut
s'établir. Mais dans l'histoire elle--tnê'rne, ctthe d-écôuvte
un monde d'esprits :
Das W ahre war sclwn lângst g~funkn,
Hat edle Geisterschaft ve.rbunden,
Das aUe W ahre fass es an J ~

En se représentant ainsi tous ces mondes d'esprits, Gœthe
-aboutit à une con~éqnence toute pratique, d&gt;otdte socioI.

l l t!t dt!!J esp,itS de l' at,
t,&gt;la1'11.fd dMl6 le t~aUIM tltlfll# rieJ et ùfft,

DesCfflde:i à moi, quittez vos nuages dOt"és,
emporte:i-mc-i bie11 loin, vers la vie, vers la coule-,.r.
2.

Depuis longtemps on i'a trouvét, ta vlt'ité.
Elle unü la noble com1ffUMll1é lks MP,lls.

L ' a ~ vé'f'ttt, saisis-t-m hardiment /

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

logique. Elle se résume dans cette maxime: n'agir que dans
un cercle étroitement ésotérique :

Du P,üfst àas allgemeine Walten,
Es wird nach seiner Weise schalten,
Geselle dich zur kleinsten Schar '·
Que la foi en le mystère du monde et de la vie -

comme

Urphanomen - soit contrainte de se réfugier et de s'exprimer en des sociétés secrètes, ce n'est sans doute pas un
mal. Et d'ailleurs, ces sociétés peuvent être de nature
très diverse. Gœthe a appartenu à la franc-maçonnerie.
f Mais on trouve dans sa vie d'autres traces encore qui tt'.;moignent d'une attitude ou d'une relation secrète. En
r782, il écrit déjà dans une lettre : « Je garde le silence et
je tais ce que Dieu et la nature m'ont révélé ». Dans une
autre lettre, adressée en r796 à Schiller, il rappelle son
« tic réaliste », ce tic « qui me fait trouver commode de
cacher aux yeux des hommes mon existence, mes actes,
mes écrits ». Son existence, ses actes, ses écrits. Nous comprenons maintenant pourquoi les hommes arrivent si difficilement à se mettre d'accord sur Gœthe, et pourquoi il
subsiste encore tant d'incertitudes sur des points essentiels
de son activité, sur ses recherches scientifiques par exemple,
ou encore sur ses idées religieuses. Force nous est d'admettre
qu'il a voulu cette incertitude. Mais qu'on n'aille pas surtout retomber maintenant dans la vieille erreur : qu'on
ne vienne pas parler de Fégoïsme de Gœthe l Le procédé
suivi ici par Gœthe est bien plutôt un procédé pédagogique.
Il est parti de cette considération que, si l'on veut attacher
les hommes d'une façon durable à une idée, il faut en partie manifester cette idée, mais aussi la voiler en partie.
Le procédé ésotérique de Gœthe est donc un artifice tout
à fait conscient et voulu. Gœthe n'est pas le seul, parmi
les grandes figures de l'Occident, à avoir pratiqué ce très
grand art en matière d'éducation. On pourrait en suivre
1.

TM ,u vu le trllin dotll oa le monde ;
il n'agira qu'à sa guise,
lof, s11is tc.1t&gt;11rs le petit twmbre.

(Ira.à,

l'IltRRE BERTAUX)

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

345

la tradition jusqu'à Héraclite, en passant par Léonard
de Vinci et Giorgione. Et cette tradition va revivre très
vraisemblablement au cours du xxe siècle, car, devant
l'humanité faite masse, il va falloir mettre en sûreté et
plonger dans le secret les biens les plus précieux du savoir
et de la sagesse. C'est l'unique moyen de les transmettre.
Le procédé de l'ésotérisme sert donc en même temps la
société, tout de même que Faust mène une vie double,
à la fois ésotérique et politique, en restant au milieu de
son peuple.
u Auf freiem Grund mit freiem Volke stehn » - debout
sur un sol libre avec un peuple libre, c'est là le dernier but
terrestre de la vie publique de Faust, c'est encore aujourd'hui un des buts de l'humanité. Mais comment se comportent, chez Gœthe, peuple et humanité ? Il nous faut
encore considérer cette question et revenir, à ce propos,
à ce que nous avons dit de Gœthe classique allemand.
Lorsque des Français cultivés se livrent à des méditations sur Gœthe, ils constâtent le plus souvent que Gœthe
est plus humain qu' Allemand. Ce sentiment n'a par lui
même rien qui puisse nous choquer : il traduit très justement la conscience que l'on a de l'universalité de Gœthe.
Si je préfère dire « universalité » et non pas « humanité "•
c'est que ce dernier mot est vraiment par trop chargé de
malentendus et de confusions. Il n'est pas un Allemand qui ne se réjouisse d'apprendre qu'on reconnaît en
France l'universalité de Gœthe. Mais il n'en est pas un qui
consente à ce qu'on arrache pour cela à Gœthe ses titres
d'Allemand. Il y a là tout un complexe qui n'a pas été
encore éclairci et qui, à mon avis, est de la plus grande
importance pour l'avenir des relations politiques entre
nos deux pays. Dans un livre récemment paru en France
et consacré à Gœthe I je trouve cette conclusion : 1.1 Et
n'est-il pas flatteur pour nous de pouvoir nous dire
que si, tout en étant très Allemand de pensée et de sentiment, Gœthe, pris dans sa totalité, apparaît supérieur
aux Allemands de son temps, pour ne pas dire aux Alle1. Hippolyte Loiseau: Grzthe el la France (1930).

�346

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mands de touj011l'S, s'il appartient plus encore à l'hum.a•
llité qu'à son pays, il le doit, pour une bonne part, à l'action
qu'ont exercée sur lui la France du :xvne siècle et celle du
~ sîècle ». Voilà une affirmation un peu hasardée.
Doit-on réellement se risquer à dire qne Gœthe est univer•
sel, bien qu'il soit Allemand ? Faut-il, pour être universel,
se mettTe à l'école de la France et y laisser ses fonds de
culotte - la culotte apport-ée d'Allemagne ? Je sais bien
~ue l'opinion de l\L Loiseau n'est pas partagée par tous
les germanistes français . Mais elle n'est pas entièrement
isolée; elle n•est pas une exception. Elle a des racines profondes dans le passé de la France, si pleinement consciente
de son rôle civilisateur et dont la primauté politique, indiscutable sous Louis XIV déjà, s'exerça aux dépens de
\ l'Espagne et du Saint-Empire romain gennanjque. Partant, la question se pose d'elle-même : Comment peut~on
~tre Allemand ? Déjà Montesquieu, tendant à ses corn•
patriotes le miroir de l'ironie, demandait malicieusement,
en bon pédagogue ~ GQnunent peut-on être Persan? Et
c'est encore chez lui, que tant d'affinités :rapprochent de
Gœthe, qu'on peut trouver cette belle et juste appréciation de l'idée :nationale :
« Les divers caractères des nations sont mêlés de vertus
et de vices, de bonnes cl de mauvaises qualités. Les heu•
remr mélanges sont ceux dont il résulte de grands biens;
et soovent on ne les soupçonnerait pas : il y en a dont il
résulte de grands maux, et qu'on ne soupçonnerait pas
non plus. »
Cette phrase de Montesquieu vaut pour toutes les nations, la nation française y compris. S'adressant à m1e
a:utre génération, HcJfinarmsthal disait de son côté : « Les
Allemands, en particulier, doivent toujours se rappeler
qu'ils ne représentent pas plus l'esprit de l'antiquité classique, qu'ils ne :représentent l'humanité par excelle ce,
mais qu'ils sont tout simplement une nation- comme les
autres. :r. Faut-il donc rappeler la même chose à. la .Franre ?
Je
me puis m'empêcher de le croire, lorsque je lis d~s
déclarations comme celle-ci : « Le Français ne cherche
jamais à se penser efi tant que Français .et ne peut com-

ne

"GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

347

prendre qu'on se veuille penser comme Ang~ais. ou Allemand ; et s'il considère que les valeurs d:mt il Vlt ~nt ~
sens universel, c'est parce qu'il ne saurait concevoir qu il
y ait des vérités ethniques ou nationales et qu'il ne .peut
appliquer son esprit qu'à une idée de l'homme en sm. ~n
un mot, il ne poursuit que l'éternel. Tel est, dans la pl~e
acception du mot, son profond, son irréductible catholicisme

11 •.

•

Je crois assez bien connaitre la ~rance pour pouvoir
être convaincu que seule, une partie, et peut-êtr:, un~
très petite partie de la nation pense de la serte._ Je saJS aussi
que, chez nous, de_puis longtemps, des exces de même
ordre sont en vogue, avec leur cortège d'immoral:3 et
dangereuses vantardises. Je n'a~ jam~ laissé le momdre
doute sur mon attitude à ce su1et et Je ne me cache pas
pour désapprouver nettement de J:are~ excès. respère
qu'en France on fera de même. _Car il n y a ~ seulemen:
un pangermanisme, il y a , aUSSI un « panfranc1s~e ~. qui
"Consiste à proclamer que l'idée nationale françru~ représente l'humanité à l'état absolu, à l'état pur. C'est pour
toutes ces raisons qu'il serait v:raiment regrettable que
la France en rendant hommage à Gœthe, ne s'adressàt
qu'à l'ho~e, et non pas en même temps à l'A~ema~d.
Tous ces problèmes de politique et_ de ~ychologie nat~onale que nous venons d'évoquer, étaient bien &lt;:°nn~ déJà,
en France du siècle classique. Dans les Entretiens d Aristi,
et d'Eugè~e (r671) du P. Bouhours, on peut lire cette
bien curieuse discussion :
« Il faut au moins que vous confessiez, dit Ariste, que
le bel esprit est de tous les pays et de toutes les nati~s,
c'est-à-dire qne, comme il y a eu autrefois de ~a~- e~nts
grecs et romains il y en a maintenant dé français, d 1ta]j:11s,
d'espagnols, d'anglais, d'allemands même et de _moscoV1tes.
_ C'est une chose singulière qu'nn bel espnt allemand
ou 'moscovite, reprit Eugène, et, s'il y en ~ que~q~-uns
au monde, ils sont de la nature de ces espnts qm n a~raissent jamais sans causer de l'étonnement. Le Cardinal
x. Gilbert Charléf:, Fi garo du 4 décembre r93r.

�GŒTJIE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

348

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Du Perron disait un jour, en parlant du Jésuite Gretzcr :
• Il a bien de l'esprit pour un Allemand •• comme si ç'eût
été un prodige qu'un Allemand fort spirituel. - J'avoue,
interrompit Ariste, que les beaux esprits sont un peu plus
rares dans les pays froids, parce que la nature y est plus
languissante et plus morne, p(!nr parler ainsi. - Avouez
plutôt, dit Eugène, que le bel esprit, tel que vous l'avez
défini, ne s'accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord.
- Ce n'est pas que je veuille dire, ajouta-t-il, que tous
les Septentrionaux soient bêtes. Il y a de l'esprit et de la
science en Allemagne, comme ailleurs, mais enfin on n'y
connaît point notre bel esprit, ni cette belle science qui ne
s'apprend point au collège et dont la politesse fait la principale partie ; on, si cette belle science et ce bel esprit y
sont connus, ce n'est ~eulemeut que comme des étrangers
dont on n'entend point la langue et avec qui on ne fait
point d'habitude. Je ne sais même si les beaux esprits
espagnols et italiens sont de la nature des nôtres •.
Ici, j'aimerais à me mêler à l'entretien, si ces beaux
esprits français le permettaient à un Allemand, et je les
prierais d'inviter aussi un Italien à donner son avis.
S'ils y consentaient, je leur proposerais alors le critique
romain Eugenio Giovannetti et je lui demanderais de répéter
ce qu'il écrivait en janvier 1932 : 1, Allemands et Italiens,
cent ans après la mort de Gœthe, se retrouvent, sans s'y
attendre, unis dans l'idée de Rome ; pour les peuples latins
comme pour les peuples germains, la magnifique maturité
du poète et de l'homme a le même sens que le soleil romain.
L'amour que Gœthe a porté à Rome était différent du
nôtre et il ne pouvait en être autrement ; la Rome qu'il
voyait, née de l'idéalisme de Winckelmann, ne pouvait
pas être autre chose qu'une rayonnante aœtraction. Mais
ce que nous aimons voir en Gœthe, ce n'est plus le demidieu de la littérature, c'est l'homme traversant tous :es
âges avec une étonnante vitalité; aussi n'avons-nous nul
besoin de mettre le Gœthe de l'époque romaine plus haut
que le jeune homme de vingt-deux ans qui, vivant à Strasbourg, redécouvrit dans la cathédrale le génie de l'Alle-

349

magne. Car c'est pour nous un des sign~ les pl us agréab_les
du réveil allemand que de voir les espnts se tourner bien
plutôt vers l'école romantique .de Hei~elberg _que _vers
le classicisme sec et pédant de 1 académISme philologique.
Aujourd'hui nous ne voulons plus voir Gœtbc comme le
voyait Tischbein, panni les ruines antiq_ucs de la. Campagne romaine déserte ; les étrangers do~ve~t sent': que
Rome est la patrie d'une race dont la v1talité. est mdes~
tructible. Et les Allemands ont été les prenuers pamu
les modernes à réagir contre la conception que le classicisme s'était faite de Rome; ils ont le mérite d'avoir vu
les premiers que Rome n'est p_as un~ ma~fique ville mort~,
mais une ville toujours pleme d une vie ardente. Mais
c'est Gœthe qui les y a conduits I Gœthe représente quelque chose de bien plus profond que ce q~'E:merson _a ~oulu
faire de lui; il n'est pas seulement l'écnvam parfait, il est
le souriant porteur de la joie. Dans cette fuite à Rome, l'_intcllectuel peut voir, s'il y tient, une aventure esthétique;
mais qu'en resterait-jJ sans la grâce du génie! Avec toutes
ses couleurs, la Rome de Chateaubriand n'en reste pas
moins une simple aventure personnelle ; la Rome de Gœtbe,
elle - aujourd'hui plus que jamais - est une aventure
uni~erselle, d'une clarté également pri.ntani~re pour le
Latin et pour le Germain. Ce n'est pas l'idéaliste,
c'est le réaliste Gœthe qui est aujourd'hui le plus proche
de nous, et qui réconcilie les Allemands avec la réalité. de
Rome ! - Nos pères lui ont élevé un monument (solution
qui n'est pas des plus heureuses) dans la plus pompe~se
des villas romaines : la Villa Borghese. Notre généra.bon
préférerait lui faire une place parmi les b~ns de la~rier du Palatin, tant la poésie de ce Germa.in nous parait
maintenant proche parente de la beauté de la Rome impériale ! •
Dans Poésie et V bilé, Gœthe nous parle de ce joyeux
cercle d'amis qu'il avait à Francfort pendant sa jeunesse,
et où l'on avait l'habitude de porter sur la scène tout ce
qui se passait d'important dans la vie. • Tout ce qui pe~t
arriver dans une vie bruyante et aventureuse, tout était
représenté sous forme de dialogue, de catéchisation, d'action

�3So
LA NOtmr.U.a DVUB •41'ÇUSS
animée. ,te çectacle ~ Gœthe ~ avait lai-mame QaucM œ roman. dans lequel les enfants d'une aeaJe et - .
famille devaient ae nconter leurs a.ventures dans da lettrea.
écrites en aJJemand, en anglais, en français, en italien., ea
t.tin. en yiddisch.
Aujourd'hui s'ouvre un grand débat entre les diffmmi$
membres de la famille humaine. Le sujet de cet entretien..
c'est Gœthe. Ce débat pourrait dewnir un concile œcommique des esprits. D pounait a.usm devenir un romaa
des nations. Amis de Gœthe, amis de tous les pL:,S. uniasons-noos, et vivons, sous le signe du maftte. Je ramaa
d'éducation de la. grande famille des peuples.
'ERNST ROBERT CURUOS

{T~HW

4,

l'""""""" ~ IIEKRI JOURJ&gt;AJf).

LA VIE DE GŒTHE

« La conscience des mourants calomnie leur vie•• dit
Vauvenargues. Mais comment domier tort aux lDQUrmts? La vie est toute en surface, la mort en profondeur.
L'une c'est le temps. et l'autre l'éterniU. « L'Ame
qui ae voit placée en face de la mort, faisant une justecomparaison du temps et de l'éternité, voit clairement
4\10 toutes les idées qu'elle en avait eues jusqu'alors.
6taieot infiniment éloignéés de la vérité ; que son imagination avait donné au temps et aux choses temporelles
une longueur et une grandeur fantutiques... L'Ame
condamne donc toutes ces pensées; elle s'étonne de son
aveuglement et eDe chaDge entièrement de vues et de
jugements.•
Ainsi parle le mourant. et que lui répliquera. le vivant ?
dira peuMtre : n'est-œ donc rien que d'avoir Yb,
et ne vous suflit-il pas d'avoir été là? n lui parlera. de
la cbaleur dn soleil. et combien c'était beau de se sentir
mre. n exaltera 1a vie et cette poussée vitale qui tnwne taus les êtres et dont vou avez bénéficié à voue
tour. Mais est-ce bien ainsi qu'il Eétablira les perapecthes de la• que l'autre a tait abandonnées 2
D ne me le semble pu. Avoh' vécu signifiait pour Je
moarant toutes sœ:tes de chœes. des choses temporelles
p6daément, D voulait vous pads d'un voyage cm
d'une l'eDalltre. d'un lieu oà il 1tait drfneiUlê et d'1111e
maism qui l'avait abdt.6, et que sais-je eacœ:e 1 ~

n

�353

L.A. VIE DE GŒTHE

352

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devant l'éternité il s'est tu. Et comment le vivant, qui
lui parle de poussée vitale, lui rendrait-il la parole ?
Lui aussi, il a changé de perspectives, il a fait d'un récit
une donnée biologique. Il a rendu cette vie anonyme.
Le mourant s'y perd. Où retrouvera-t-il encore ce qui
était à lui et dont on ne parlait qu'entre amis ?
Mais peut-être le mourant a-t-il des choses très importantes à relater. Cela pourrait changer les données du
problème. Il a fait de «l'histoire», ou peut-être était-illà
quand d'autres en ont fait. Il écrit des Mémoires. Et
pourquoi ne les continuerai~-il pas sur son lit de mort
puisque ce qu'il écrit intéresse tout le monde? - Vanité
des vanités. Et qui vous dit qu'il ne voudrait pas parler
d'autre chose, de lui-même, par exemple, et de ce que
l'histoire précisément ignore. L'histoire a son « éternité 11; elle n'est pas moins terrible que l'autre. Que ne
peut-on garder à une vie ses proportions et parler simplement de ce qui s'y est passé, sans devoir au dernier
moment la renier en changeant de point de vue ?
Le biologiste et rhistorien s'en sont allés. Où donc est
celui qui resterait fidèle à la vie et qui permettrait au
mourant d'en faire le récit sans y changer quelque
chose?
Il y a la vie de Gœthe, le mythe de Gœthe, le mythe
profane de la vie. Quoi de plus étonnant qu'une vie qui
se dilate ainsi et abrite le monde ? Il y avait bien avant
lui Paracelse, qui avait découvert dans toute vie un
univers avec un firmament et des étoiles qui y sont
.fixées, et qui avait cherché à expliquer comment le sort
de cet univers se rattache à une vie et inversement,
de manière à ce que les deux ne forment plus
qu'un. Il y avait Leibniz, qui expliquait que la vie
d'un chacun est l'histoire d'un monde et que toutes les
rencontres se font selon une loi qui est la loi de cette vie.
Mais encore fallait-il le faire voir, car à l'entendre, on
pouvait se demander si ce n'était pas là des mots ou

si à la fin du compte la vie simple avec ce qu'elle a de
quotidien, était bien celle des philosophes.
Quand ils eurent lu Gœthe, ils ne doutère~t plu~.
C'était la vie, toute la vie, qui leur semblait avorr
trouvé sa justification. C'était la vie retrouvée qui semblait plus belle pour avoir été perdue pendant longtemps.
Il y avait la vie de Gœthe, et que fallait-il de plus ?
Dans cette vie, qui semblait les abriter toutes, chacun revoyait sa propre vie, car elle paraissait ne pas
connaître de limites. Elle était la vie de toute vie, tant
elle était vaste. Ils en étaient tous, les morts qu'il
était allé réveiller aussi bien que les vivants qu'il avait
rencontrés. Tous y avaient leur place, et chacun Y
retrouvait sa vie à lui.
Et puis tout disparaissait. Il n'y avait plus qu'une
vie repliée sur elle-même. Et l'on voyait comment
tout s'y rattachait, comment l'un ne pouvait être sa~s
l'autre et que le tout formait une suite réglée. Et puis
de nouveau cette vie était toute vie. L'enfance de cette
vie c'était toute l'enfance, et 1'qII1our tout l'amour.
Cl: ~que biographie est une histoire universelle. N'étaitce pas là l'enseignement de cette vie ? Le monde
semble se confondre avec la suite d'une vie. Il y est de
passage. Tenons-nous donc prêts à l'accueiÎlir. Et comment pourrions-nous le saisir autrement que dans ~e
passage et dans le spectacle qu'il s'est donné à lmmême en traversant une vie ? Que le vivant parle donc
de ce qu'il a vu, qu'il nous parle de sa vie !

*
LE POÈTE ET LES PHILOSOPHES

LE PHILOSOPHE. - Voyageur, où vas--tu? Arrêtetoi. Car que pourrais-tu donc savoir de plus que moi
qui suis demeuré dans ce lieu pour interroger le monde
23

�LA

354

NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

et rentrer en moi-même ? Que vas-tu donc chercher i&gt;
Que peux-tu être d'autre que ce que tu es? Et n'es~tu
pas le même en tous lieux ?
GcETHE. - Je change.
LE PHILOSOPHE. - Mais n'étant jamais le même,
comment te retrouveras-tu et pourras-tu dire : Moi ?
GŒTHE. - Je suis celui qui change.
LE P:ffILOSOPHE. - Mais ayan~ changé toujours,
qu'auras-tu trouvé à la :fin ?
GCETHE. - Ma vie.
LE PmLOSOPHE. - Et cela te suffira-t-il ?
GŒTHE. - J'aurai connu le monde, le monde d'une
vie, le seul qu'il nous soit donné de connaître. Il ~st
dans une vie, comme toute vie est en lui. Que pourraistu savoir de plus?

n

y a donc la vie, qui n'est qu'une rencontre du
monde et du Moi; c'est le monde et ma vie en un. Il
n'y a que les morts qui les séparent. Ils s~~t quel::i-ue
part au dehors; ils ne sont nulle part, et n etant d aucun lieu ni d'aucun temps, puisqu'ils ne sont d'aucune
vie, ils se disent, parlant entre eux: Voici comment est
le monde; je sais maintenant ce que c'est. Aupara~ant
je ne pouvais pas le savoir yu~s~1:1e j'étais au d:danset que je voyais mal.· Aussi n a1:re pu ~percevoir les
choses que successivement : un 3our ceci et un autre
jour cela. Mais maintenant que j'ai cessé d'en ~tre,
je te tiens, oh monde trompeur aux _multiples
aspects; tu ne m'échapperas plus. Je connais ta formule: X= A.
Ainsi parlent les morts. Ne pouvant déj~ plus ~e
rappeler avoir vécu, ils ne 'voi~nt que 1~ M01 abs:rait
et la chose en soi. La philosophie ne serait donc qu une
mort anticipée. Je suis encore, mais je ne vis plus. Je

LA VIE DE

GŒTHE

355

n'existe plus dans le temps. Ce que je dis sera donc
vrai pour toujours. Mourons pour connaître.
Vivons pour voir, dirait Gœthe. Restons au dedans
de la vie. Ce n'est qu'ainsi que le monde se donnera à
nous. J'ai vécu, j'en étais. Que pouvons-nous &lt;lire de
plus?

•
SAINT-AUGUSTIN ET GŒTHE
SAINT-AUGUSTIN. - Nous sommes d'accord. Vivo,
je vis et je veux vivre. Que peut-il y avoir de plus certain ? Mais tout passe et tout meurt, et qui donc peut
supporter la vue de ce qui n'est plus ? Qui donc peut
vivre dans le temps ?
GœTHE. - Mais n'est-ce pas ma vie, la vie qui
entre toutes les vies fut mienne, et n'ai-je pas vécu
dans le temps ce qui est de tous temps ?
SAINT-AUGUSTIN. - Tout te fut donné, sauf Dieu,
qui ne se donne qu'à ceux que rien n'arrête.
GŒTHE. - Mais qu'y a-t-il donc qui ait jamais pu
m'arrêter ? N'ai-je pas dit aux choses, comme tu leur
disais toi-même: &lt;c Ce n'est pas vous, que je cherche. Vous
ne m'arrêterez pas. Laissez-moi poursuivre ma route.»
SAINT-AUGUSTIN. - Pour aller où? ... Vers Dieu?
GœTHE. - Vers tout ce qui se dérobait à ma vue
et que je savais être là pour être vu, vers les mondes
nouveaux et vers ceux qui ne sont plus.
SAINT-AUGUSTIN. - Ainsi tu ne rencontreras jamais
Dieu. Il faut que tu t'abandonnes, il faut que tu te
sunnontes toi-même : Transcende te ipsum.
GŒTHE. - Toujours, je me retrouverai moi-même.
Je serai qui je suis. Il n'y a que cette vie-ci, la vie de
Gœthe. Rien n'est au dehors. Tout est au dedans. Et
partout tu -te rencontres. Tu ne t'échappes pas à toimême; tu n'échappes pas à ta vie.

�356

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SAINT-AUGUSTIN. - Tu appelles vie ce que j'appelle mort. Tu veux te saisir, et déjà tu n'es plus. Où
donc es-tu, toi qui meurs tous les jours, pour ne plus
être celui que tu étais hier. Dis-moi donc, si tu le peux,
-0ù est celui que tu étais autrefois? Où l'as-tu caché,
pour que je ne le voie plus ?
GœTHE. - Je suis celui qui était hier, et celui qui
sera demain. Regardant en arrière, je me vois et je
parle à celui que j'étais. N'étions-nous pas tous les
deux et d'innombrables autres que je fus autrefois,
unis dans la même vie ? Cette vie fut à l'enfant, et
cette vie fut au vieillard. Les deux se tendent la main.
Le vieillard n'a pas tué l'enfant. Regarde, il est là qui
joue.
SAINT-AUGUSTIN. - Mais comment peux-tu être
heureux si rien ne dure, et si toi, qui veux être heureux,
tu changes?
GŒTHE. Mais demeurant ce que je suis, comment
serais-je moi-même ? Vivrais-je si rien en dehors de
moi et en moi ne se transforme? Qu'est-ce qu'une vie
qui ne change pas ?
SAINT-AUGUSTIN. - La vie éternelle.
GœTHE. La mort.

LA VIE DE GŒTHE

357

ne comprennent plus très bien, tant est déjà loin le
t~mps ~e leur vie. Ils ne savent plus ce que c'était que
vi~e ; ils tuent les vivants pour pouvoir les juger et
faire leur autopsie.
J'ai vécu. Tout est bien. Je ne renie rien de ce qu'il
m'a ~té do~é de vivre. Et comment ferais-je le partage • L_a vie est une. Il n'y a pas à marchander. Tous
ceux qm sont venus du dehors ont séjourné chez moi
Les_ port~ étaien~ largement ouvertes. Je les voyai;
vemr de lom. ~a VIe fu~ hospitalière à tous. Ils y étaient
chez eux ; car ils devaient y être. A tous je leur étais
fidèle, étant fidèle à moi-même. Et je fis accueil au
monde tout entier. Rien ne resta au dehors, tant était
grand~ mon hospitalité. Et qu'y a-t-il encore à redire
à la vie, et qu'y a-t-il encore à redire au monde, quand
les deux se sont confondus ? Où est donc celui·
·
·
· 1 •
,
.
.
qui
Jugerait a :71e, ou est donc celU1 qui jugerait le monde ?
Et à _ce qm est, que pouvons-nous dire, sinon : « Sois.
à mol » ? Et attendre en silence.
BERNARD GROETHUYSEN

*
LA PIÉTÉ

:PE

GŒTHE

Tout était donc bien. Tout était dans cette vie, et
la vie était bonne. Laissez les morts juger les morts,
les absents condamner les absents. Ils disent : « Quand
tu fus, toi qui n'es plus, tu as fait ceci ou cela. Que
donnerais-tu pour ne pas l'avoir fait?» Mais que saventils, eux qui ne se souviennent plus de la vie ? Et que
tout s'est passé, et comment cela s'est passé ? Ils sont
.dans l'éternité et quand on leur parle du temps, ils

"

�359
au mot de Schiller sur ct les éternels aveugles )) auxquels
on ne devrait point confier le flambeau de la lumière
céleste : elle a trait au contraire· à l'aristocratisme de
l'esprit, que Gœthe à ce moment-là comparait à son
propre aristocratisme, à cette sorte de noblesse qui
vient de la Nature, et c'est la noblesse selon l'esprit,
selon Schiller qu'il plaçait le plus haut. « Rien ne
gênait Schiller, dit-il avec admiration, rien ne lui
rognait les ailes, rien n'arrêtait le vol de ses pensées.
Il avait autant de grandeur à table, au thé, qu'il en
aurait eu dans les conseils de l'État. J&gt; Cette admiration, cet émerveillement, viennent des profondeurs
de Gœthe, de sa nature d'Antée, qui n'avait nullement
conscience de disposer d'une telle liberté, d'une telle
indépendance, d'un tel absolu, mais qui bien plutôt,
en tout temps, se savait conditionnée, liée, influencée
par mille circonstances, et qui acquiesçait à ces liens,
à ces influences, avec la fierté d'être noble, tout 'en
étant fixé à la terre. Le sentiment fondamental ·de
son existence fut l'otéissance à une nécessité panthéistique. C'est trop peu de dire qu'il ne croyait pas au
libre arbitre, il le niait, il n'admettait pas que l'on
pût concevoir quelque chose de semblable. &lt;( On obéit
aux lois de la Nature, disait-il, là même où on leur
résiste ; on agit avec elles, là même où l'on veut
agir contre elles. » La iaçon démonique dont son être
était déterminé a souvent frappé ses contemporains.
On le disait un possédé, à qui il n'était pas permis
d'agir avec arbitraire. Sa dépendance tellurienne se
manifestait par une telle sensibilité aux varîations du
temps qu'il disait de lui-même : « Je suis déeidément
un baromètre », et il n'y a pas lieu de croire que d'être
ainsi lié - ce qui implique qu'il était aussi rdié- lui ait jamais paru comme une servitude d~a&lt;àante
pour sa personne, qu'il ait jamais mis sa volonté à lui
faire résistance. La volonté est chose de l'esprit; la

LIBER.TÉ ET NOBLESSE

I

LIBERTÉ ET NOBLESSE

La gloire de Schiller est d'avoir été le :téraut de la
liberté suprême. Gœthe, par contre, a. de tout _temps
ardé devant l'idée de liberté une attitude pleine de
!rudence, non seulement en politique, mai~ dan~ tous
les domaine.&lt;:, par princLpe et sans se demen~rr. De
tout
SChiller il disait : ct Dans sa :maturité, où il avait
d . ' l
u'il
faut
de
liberté
physique,
il
préten
ait
a
·a
e q
C
+ "dé l'
liberté de l'âme. On pourrait dire que cet.e 1 e a
tué. Car elle l'a conduit à des exigences et à des coups
de volonté qui dépassaient ses forces. Je yrof~se ~e
plus grand respect pour l'impératü c~t~gonque, Je sais
tout le bien qui peut en résulter, mais il faut se ~arde:
de le pousser trop loin, sans quoi cette idée de la libert_e
de l'âme ne conduit à rien de bon. » - Une telle sollicitude m'a, je l'avoue, toujours fait sourire - d: ce
même sourire que provoque le contraste entr: ce qm est
naïf et ce qui est moral. Mais Gœthe, fils des dieux, a tenu
sur le héros, sur le saint, des propos d'une autre nature et
d'un autre ton, qui rendent un cordial, un m~gniftqu~
témoignage à la noblesse qui vient de l'espnt. Car s1
Gœthe, un jour, déclara que certe_s il pass~it ~our
aristocrate, mais qu'au fond Schiller ava1t eté bien
plus aristocrate que
cette remarque, se rattachant
directement au problème de la noblesse d'âme, ne
vise certainement pas la politique, ne se rapporte pas

:un

yu,

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

36o
Nature a plus de nonchalance et de douceur. Mais de
même que celui dont la noblesse consent à des servitudes met un orgueil aristocratique à saluer l'obscur
pouvoir dont il relève et par lequel il se sait justement
conduit, de même - le cas de Gœthe du moins nous
l'enseigne - il sait à son heure faire le noble geste de
s'incliner devant cette autre noblesse qui réclame la
liberté, car derrière Schiller, dit Gœthe dans son épilogue au poème de la Cloche
Derrière lui dans le némit des apparences
Il laissait ce qui tous nous retient: le commun.

Voilà qui vraiment témoigne du plus profond oubli
de soi. Car qu'est-ce que le commun ? Considéré du
point de vue de l'esprit et de la liberté, rien d'autre que
le naturel. Qui dit liberté dit esprit, détachement de
la Nature, résistance à la Nature; la liberté, c'est une
humanité conçue comme une émancipation du naturel
et de ses servitudes, une émancipation qui serait la
chose proprement humaine, la dignité de l'homme. On
voit ici comment le problème aristocratique rejoint
celui de la dignité humaine. Qu'est-ce qui est plus
noble, qu'est-ce qui est plus digne, être libre ou être
lié, vouloir ou obéir, être moral ou être naïvement
· spontané ? Si nous refusons d'en décider, c'est par
conviction que jamais la question n'aura de réponsé
définitive.
Cependant, le moraliste sentimental ne serait précisément point un sentimental s'il ne se montrait prêt à
rendre hommage à la noblesse qui vient de la Nature,
avec plus de profondeur, plus de vivacité, que la partie
adverse ne le ferait pour la noblesse qui vient de l'esprit.
Nul doute qu'il n'y ait certaine soumission pleine
d'amour, certaine tendresse à servir, souvent méconnue,
dans la relation de l'esprit à la Nature, - soumission, ,tendresse, qui comptent parmi les plus grandioses,

LIBERTÉ ET NOBLESSE

36r

les plus touchants phénomènes de la vie supérieure.
Dostoiewsk:i lut en Sibérie une des premières œuvres
de Tolstoï, Enfance et ado!esccncc, apportée là-bas
par la revue c le Compagnon 11 , et il en eut un tel ravissement qu'il chercha partout le nom de l'auteur anonyme. « Tranquille, profonde, claire, et pourtant incompréhensible comme la Nature, telle est, dit-il, l'action
de cette œuvre, et jusque dans ses moindres parts
s'y découvre la belle sérénité du cœur d'où découle
l'ensemble 11. - Dostoïewski? eh bien non, ce n'est
pas lui qui a écrit ces mots, bien qu'il eût pu' le faire .
C'est Schiller, qui juge ainsi Wilhelm Me iscer dans
la lettre où pour la première fois il appelle Gœthe :
« cher ami», chaude appellation à laquelle Gœthe, que
je sache, n'a jamais réwndu. Dostoïewski a écrit la
plus profonde, la plus aimante de toutes les critiques
sur l'Anna K arénine de Tolstoï, un chef-d'œuvre d'exégèse enthousiaste, alors que Tolstoï n'a peut-être jamais
lu cet article (il ne lisait jamais les critiques), et
s'est encore bien moins cru obligé de faire l'éloge
d'une œuvre de Dostoïewski. Lorsque Fédor Michaïlovitch mourut, il paraît que Tolstoï aurait dit :
• J'ai beaucoup aimé cet homme ». Mais cette manifestation venait un peu tard ; tant que Dostoiewski
vécut, Tolstoï ne se soucia pas de lui, et plus tard,
dans une lettre au biographe de Dostoiewski, Strachof,
il le compara à un cheval superbe et qui paraît
valoir mille roubles, jusqu'à ce que soudain on lui
découvre quelque défaut dans l'allure, quelque boiterie,
et que le beau, le puissant cheval se trouve ne plus
valoir deux kopeks. « Plus je vis, ajoute-t-il, plus
j'estime les hommes qui n'ont pas de défaut d'allure. »
Mais cette philosophie chevaline me paraît, pour ne
rien dire de plus, peu convenir à l'auteur des Frtres

Karamazov.
Nous savons, et nous nous en réjouissons, que dans

�362

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le cas de Gœthe et de Schiller, la Nature s'est montrée
à l'égard de l'esprit plus digne, p1us noble, plus fraternelle. Toutefois si dans ce rapport Gœthe fut
u Hatem n - c'est-à-dire celui qui donne et qui prend
abondamment - n'a-t-il pas pris à l'ami aimant
plus qu'il ne lui donnait, compte tenu d'ailleurs de
ce qu'il offrait aussi par sa seule existence, donc
inconsciemment, involontairement ? Dans les rapports
qu'ils eurent, Schiller n'était-il pas 'à _proprement parler
~elui qui sert ? Pour ma part je le crois, simplement
parce que c'est dans 1a natme des choses, parce que
Schiller n'avait pas besoin de toute la louange, de tout
l'amour, de toute l'excitation qu'il apportait à Gœthe
pour l'encourager à produire, et je constate que pour
sa part jamais il ne reçut l~ttre pareille à cette lettre
célèbre, la première qui noua entre eux le lien d'amitié,
et où, d'une main attentive, il dressait le bilan de
l'existence de Gœthe.
Un propos tenu par Schiller à Gœthe m'a toujours
ravi et me paraît caractériser à merveille leurs rapports:
c'est ce passage où Schiller met Gœthe en garde contre
Kant, son propre maitre, son idole. Il dit à Gœthe qu'il
ne pouvait être que spinoziste ; que sa belle naïveté
naturelle serait détruite par l'adhésion à une philosophie de la liberté. Ce n'est ni plus ni moins que le
problème de l'ironie que nous voyons ici posé - un
problème qui est, sans comparaison possible, le plus
profond, le plus excitant du monde. L'esprit est bien
loin de vouloir convertir la Nature à soi. Il la met
en garde contre l'esprit même. Au moraliste épris de
sentiment, la naïveté apparaît belle et digne de tout
ménagement. Ce qui est connaissance éprouve ce qui
est "\7Ïe, ce qui est moral éprouve ce qui est candide, ce
qui est saint éprouve ce qui est divin, l'esprit éprouve
la Nature comme chose belle, et dans ce jugement
nous sentons passer le dieu de l'ironie, nous sentons

LIBERTÉ ET NOBLESSE

la présence d'Eros. Par là l'esprit noue avec la
Nature une relation que l'on pourrait qualifier d'érotique, engage des. rapports déterminés dans une certaine
rnesure par la polarité des sexes,. rapports grâce auxquels il peqt s'incliner très bas., jusqu'au reniement
de soi, sans être en reste vis-à-vis de sa propre
noblesse et sans jamais se départir d'un certain et
tout léger dédain. Holdetlin a fixé à jamais cette
ironie dans ces vers :
Qui a pensé la pensée la pl,us profonde
Aime les clwses les plus vivantes.
Il comprend la plus haute vertu, celui qui a contemplé le. rnonde,
Il n'est point rare q'II à lei fin le sage
incline vers le beau.

Par ailleurs la Nature naïve pratique une attitude
ironique qui est de même essence que son objectivité,
et qui coïncide avec la poésie, car son libre jeu l'élève
au-dessus des choses, au-dessus du bonheur et du
malheur, du bien et du mal, de la mort et de la vie.
C'est d'elle que parle ainsi Gcethe dans Poésie et
Vérité, à propos de Herder.
Il est évident que ce qui a si longtemps éloigné
Gœthe de Schiller, c'était d'abord l'emphase avec
laquell~ celui-ci parlait de la liberté; c'était la conception schillérienne de la dignité humaine, qui reposait sur la dictature de l'esprit, c'est-à-dire sur
une conception de l'humanité, de la noblesse, de la
dignité de l'homme, qui se voulait émancipatrice, et
devait déplaire à un Gcethe, lui sembler une offense
à la Nature. Nous pouvons être sûrs a ,prior·i que Gœthe
a été gravement choqué, irrité par le célèbre essai de
Schiller intitulé « De la grâce et de la dignité 11. On y lit
entre autres : « Les mouvements qui n'o~t d'autre
source que la sensualité, quel que soit le libre
arbitre qui s'y mêle, n'appartiennent qu'à la Nature,

�304

LIBERTÉ ET NOBLESSE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

laquelle ne s'élève jamais d'elle-même jusqu'à la
grâce. Si le désir pouvait s'exprimer avec élégance sr
l'instinct pouvait s'exprimer avec grâce, la grâce• ,e t
l'élégance ne seraient plus capables ni dignes de servir
d'expression à l'humanité." On peut lire dans ces lignes
~t c'est œrtainement ce qu'y a vu Gœthe, la
mtellectuelle d'un idéaliste pour la Nature : car ce
texte affirme avec présomption que la grâce ne peut pas
naître de la sensualité, et que la Nature ne peut pas
s'élever jusqu'à Ja grâce. La grâce n'est donc pas un
~ode ~•eXP,ression digne de l'homme ; car le désir peut
bien s expnmer avec élégance, et l'instinct avec grâce.
c~mme nous l'apprend une expérience elle-même • grac1euse ».
Et Schiller poursuit : « Le gracieux est une sorte de
beauté qui n'est pas donnée par la Nature, qui tient
au contraire au sujet lui-même. C'est la beauté que
prend la forme humaine sous l'influence de la liberté
la beauté de certaines apparences dont la personne
seule à décider. La beauté architectonique fait honneur
au créateur ; le naturel, le charme, la grâce font honneur à leur possesseur. La première est un Went, les
autres sont des mérites personnels. » Cette distinction
moralisatrice entre le talent et le mérite personnel est
un affront total au sens que Gœthe avait de la vie
et à son aristocratisme. u La façon dont s'enchaînent
mérite et fortune échappera toujours aux sots», dit
Gœthe. Et par fortune il faut entendre ici ce que Schiller..
sous !e nom de N atui'e ou de talent, distinguait du mérite
acquis par un homme dans le libre exercice de sa volonté.
Par une espèce de bravade, et de façon presque paradoxale, pour ôter au mot mérite le sens dont l'ont
imprégné les moralisateurs, Gœthe parle volontiers de
«.mérites_înn~_&gt;'· ll_n'est défendu à personne de quafüier
1 expression d illogique, d'absurde. Mais il est des cas
où à la logique s'oppose une certitude métaphysique

hain;

est

-qui est supérieure à elle. Et Gœthe, qui en général
n'était certes rien moins qu'un métaphysicien, sentait
sans aucun doute qu'avec le problème de la liberté
se pose un problème de métaphysique. En dehors de

tout concept, une intuition lui disait que la liberté, et
par conséquent la culpabilité et le mérite, ne relèvent
pas de l'ordre empirique, mais de l'ordre intelligible, et
que, pour reprendre le mot de Schopenhauer, l'essence
de la liberté ne réside pas dans « operari » mais dans
c esse )l. Voilà qui fait l'humilité de sa noblesse, la
aoblesse de son humilité - humilité, noblesse, qui
toutes deux s'opposent si strictement à l'idéaliste
dignité de Schiller, à la fierté personnelle et morale
qu'il tire de sa liberté. Gœthe, lorsqu'il veut désigner
le principe essentiel de son être, parle avec reconnaissance
et humilité d'une « grâce du destin ». l\I;is la notion de
.grâce, de grâce reçue, ~t plus aristocratique qu'on ne
le croit communén:i,ent ; elle implique en fait un inextricable enchaînement des notions de fortune et de
mérite, une synthèse des idées de liberté et de nécessité; elle signifie « mérite inné )\; et la reconnaissance,
l'humilité, impliquent en même temps la conscience
métaphysique d'être en toutes circonstances et de façon
.absolue assuré que le destin vous accordera la grâce.
Pour ce qui est de Gœthe, une anecdote que je m'en
-voudrais de ne pas rapporter illustre avec assez d'humour sa conception du mérite inné. Parlant de l'économiste et utilitariste anglais Bentham, il dit : « A son
.âge, c'est le comble de la folie d'être si nettement
iévolutionnaire ». A quoi quelqu'un rétorque : « Si
...otre Excellence était née en Anglet erre, elle eût
difficilement échappé au radicalisme révolutionnaire,
et au rôle de dénonciateur des abus. ,, Et Gœthe de
répliquer, en prenant la mine de Méphistophélès ;
• Pour qui me prenez-vous ? Moi, j'aurais dù dépister
les abus, les dénoncer, les mettre au pilori ? Moi qui

�366

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en Angleterre aurais vécu des abus? Venu au monde
en Angleterre, j'aurais été riche, duc, mieux encore :
évêque, avec chaque année 30.000 livres sterling de
revenus. - Très joli, et si par hasard vous n'aviez
pas eu le gros lot, mais tiré un mauvais numéro? Il
y a tellement de mauvais numéros à la loterie.&gt;&gt; Là-dessus Gœthe de conclure : « Mon très cher, tout le
monde n'est pas fait pour le gros lot. Croyez-vous que
j'aurais eu la sottise de tomber sur un mauvais numéro?,.
Plaisanterie, sans doute. Mais est-ce plaisanterie
seulement? Ne percevons-nous pas ici l'accent d'une
certitude profonde, la certitude métaphysique d'un
homme pour qui il va de soi que jamais, dans aucune
circonstance, il n'aurait pu naître autrement que privilégié, avantagé, être autre chose qu'un homme bien
né, et dans cette certitude n'y a-t-il pas pourtant quelque chose comme la conscience d'une volonté libre
'
encore que cette liberté joue par delà les apparences ?
Naître meurt~de-faim, révolutionnaire, idéaliste sentimental, il appelle cela &lt;tune sottise ». Voilà qui n'est
pas mal, n'est-ce pas ? Est-ce là l'ironie avec laquelle
les fils des Dieux traitent l'esprit ? S'il y a un mérite
naturel, il y a aussi une faute' naturelle, et si c'est une
balourdise de venir au monde pauvre diable, sans
argent, ou malade, ou bête, alors le coupable est répréhensible, sinon dans l'ordre empirique, du moins dans
l'ordre métaphysique. Car les concepts de mérite et derécompense, de faute et de châtiment, sont liés l'un à
l'autre. Et il y a au moins un châtiment qui atteint
tous ceux qui commirent la sottise de tirer un mauvais
numéro : c'est celui de la destruction éternelle, tandis
que, finalement, aux élus c'est encore la vie éternelle qui
échoit. « Celui qui ne s'est pas fait un nom et n'a rien
voulu de noble, appartient aux éléments; ainsi donc,
qu'il y retourne. Il Mais comme la possibilité de se faire
un nom et de vouloir quelque chose de noble ne dépend

LIBERTÉ ET NOBLESSE

pas pratiquement du libre arbitre, il y a dans ce mot :
« Qu'il retourne aux éléments» quelque chose de très
impitoyable; et si l'idée de « grâce des élus», à laquelle
correspond le concept de damnation métaphysique des
réprouvés, est une idée chrétienne, il faut convenir
que le christianisme montre ici un visage assez aristoeratique ...
THOMAS MANN

�.

I

GŒTHE

Depuis longtemps je souhaite de m'acquitter un peu
envers Gœthe. Je ne pourrais trouver meilleure occasion que cet anniversaire. Souvent le nom de Gœthe
est venu sous ma plume; mais jamais encore je n'ai
parlé directement de ce génie auquel, sans doute, je
dois plus qu'à aucun autre, peut-être même qu'à tous
les autres réunis. Oui vraiment, en parlant de lui, il me
semble aujourd'hui que je m'acquitte d'une dette.
j'eus le bonheur de rencontrer Gœthe au début de
ma vie. Je sentis aussitôt se tisser, comme malgré moi,
les liens d'une fraternité profonde ; et, si loin de lui
qu'aient pu m'emporter parfois des embardées mystiques, c'est toujours avec un intime contentement de
tout mon être que je me suis laissé lui revenir.
Ce ne sont pas des aperçus nouveaux sur son œuvre
ou sur sa personne que je me propose d'apporter ici.
Je n'ai pas cette outrecuidance, et pense lui rendre
meilleur hommage en exposant simplement le rôle qu'il
a joué dans mon développement intellectuel et moral,
dans ma vie. ·ce rôle a été considérable. Plus important
sans doute que celui qu'il a pu jouer dans la vie de bien
des Allemands; plus important que si j'avais été Allemand moi-même. Car, venu de plus loin, G~the pouvait m'apporter davantage. S'il nous apparaît, à nous
Français, moins Allemand que les autres auteurs
d'Outre-Rhin, c'est aussi qu'il est plus généralement et

GŒTHE
d'après un dessin de G.-~.

KRA US ( 1775).

�GCBTBB

mûvenellement humain, et c'est par lui que se rattache
à l'humanité le plus largement toute sa race. Pourtant,
si, par lui, je communiais avec l'humanite, c'était bien
à travers l'Allemagne. C'est une grave erreur de prétendre que le bienfait d'un grand auteur s'arrête aux

frontières de son pays. Sans doute n'est-il parfaitement
ses compatriotes; mais tout ce que
ceux-ci n'ont pas besoin d'apprendre parce qu'ils l'ont
déjà dans le sang, peut devenir, pour un étranger, d'un
enrichissement inestimable. L'Allemagne qui, après
Lessing, Winckelmann et Herder achevait de s'épanouir en Gœthe, avait moins à s'étonner et, partant,
peut~tre moins à profiter de lui que la France. Sans
doute la France avait eu Voltaire pour l'aider à lutter
contre un asservissement religieux; mais c'était avec
un ricanement qui emportait dans une même ironie
la musique et la vraie poésie. Celles-ci se ressaisissaient
bientôt de leurs droits avec Chateaubriand et nos premiers Romantiques. L'action de Gœthe é •ait plus durable, qui dressait en face du Calvaire un Olympe hant6
des Muses et résonnant des chants les plus beaux. Je
comprenais, en le lisant, que l'homme peut se désen•
gager de ses langes sans prendre froid, peut rejeter la
aédulité de son enfance sans en être trop appauvri,
et que le scepticisme (j'entends : l'esprit de recherche)
pouvait et devait devenir créateur. L'on m'excusera
donc, je l'espère, si j'apporte ici mes souvenirs personnels de lectures qui comptèrent parmi les événements les
plus importants de ma vie. Et, comme je ne pense point
que mon cas ait ici rien d'exceptionnel, il permettra
de mesurer le retentissement que peut éveiller Gœthe
dans un cerveau français.
C'est par le Second Faust qne le contact commença
de s'établir. j'étais en rhétorique encore lorsque
Pierre Louys me fit lire (et comment ne pas lui en garder reconnaissance ?) pour la première fois le Dialogue

compris que

w

24

�•

370

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec le Centaure 1 • Chaque fois que je l'ai relu plus tard,
j'entendais la voix de Louys, mouillée de larmes d'admiration et de tendresse, se mêler à celle de Faust parlant
d'Hélène :

Sie ist mein ein.iiges Begehren ! •
Ce cri splendide, où devait se résumer son esthétique
(j'entends: celle de Pierre Louys) pour admirable qu'il me
parût, je ne consentais pas à n'y voir qu'une restriction.
G-œthe non plus, me semblait-il; car il savait bien que
Chiroh n'aurait pu s'occuper de botanique, de médecine,
ni de l'éducation d'Achille, s'il avait eu toujours Helène
sur son dos. Gœthe aussi savait secouer les épaules. Sa
biographie, que je lus peu après dans une traduction
allemande du livre de Lewes, me renseignait à ce sujet;
je la lus avec un intérêt si vif que je ne puis précisément
dire si, depuis, lorsque je songe à Gœthe, c'est de
l'œuvre ou de l'homme même qu'il s'agit. Il n'est point
d'exemple, dans toute la littérature, d'une confusion
plus parfaite et c'est aussi par là que son enseignement
est si pressant. Si dévouée que soit la vie de certains
artistes, elle reste distincte de leur production. Chez
Gœthe il y a pénétration constante. Chacun de ses
poèmes est un acte ; et, réciproquement, sa vie entière
nous paraît comme une œuvre d'art, une de ses œuvres
les plus belles. Quelles que soient les pages de Gœthe que
je lis, je ne puis l'oublier lui-même, comme il m'advient
d'oublier Shakespeare lorsque je lis Macbeth ou Othello_
Ce n'est point la fleur seule, ici, que j'admire; mais,
avec elle, la plante entière qui la porte et qui l'alimente,
et dont je ne la puis détacher. Et si je cède ici à un besoin
de naturaliste, ce besoin, je leretrouveencoreen Gœthe.
Si intellectuel qu'il pût être, Gœthe ne perd jamais de
vue le monde phénoménal. Un sûr instant le guide et
r. Voir la traduction ci-après.
Elle est mon unique exigence.

GŒTHE

ne lui permet de penser, anti-mystique, que d'accord
avec les lois de l'univers sensible. Cet instinct de naturaliste manque à la plupart de nos « intellectuels» d'aujourd'hui; et c'est bien par là, je crois, que Gœthe
pourrait le mieux nous instruire, mais qu'il est le moins
compris, le moins écouté. Et c'est aussi par là, sans
doute, que je me sens de plus près l'approcher.
Je ne lus pas, à cette première époque de ma vie,
tout le Second F ai~t, mais bien encore le monologue
de Faust à son réveil parmi la nature exultante, ces
vers où la participation du monde extérieur paraît si
active, que je compris tout aussitôt, pour en prendre
honte, qu~ jusqu'alors (j'avais dix-huit ans), je n'avais
ouvert à Dieu que mon âme; je compris qu'à travers
mes sens il pouvait aussi me parler, si ne s'interposait
p~, entre_ la nature et moi, l'écran des livres, si je laissais un direct et permanent contact, une communion
physique de mon être avec tout l'environ, s'établir.
Je lus aussi le .Monologue d'Hélène :

BF:Wundert viel itnd viel gescholten ..• ,
pue de fois, par la suite, me suis-je répété ces mots,
m exaltant dans cette persuasion que l'admiration
d'a~trui va de pair avec le blâme, que l'on ne peut
mé~ter 1~ louanges~ provoquer aussi l'insulte, et que
celui-là ~ a pas le ventable amour du laurier qui n'aime
pas aussi son amertume.
L~ souvenir de la première lecture du Torqi,ato Tasso-.
que Je :fis peu après, reste inséparable de Schopenhauer.
Le Monde comme Représentation et comme Volonté
creu~it une profondeur métaphysique sous les répliques
du dialo~~ entre le_ poète et l'homme d'action. Que
Gœthe n ru.t pas touJours eu lui-même conscience decette signification profonde, peu importe. N'est-ce pas.

2.

.I.

Ad.mirée beaucoup et beaucoup insultée.

�372

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le propre d'une œuvre d'art parfaite, de permettre d'y
voir plus encore que l'artiste n'avait dessein d'y mettre?
Dans ce dialogue, deux univers s'affrontaient; l'action
s'opposait au rêve et à la pure contemplation... Et
j'aimais à retrouver dans la vie entière de Gœthe cet
antagonisme qu'il maintenait en lui savamment, qui
'invitait à ne trouver satisfaction que dans la lutte
même, à né point aspirer au repos, à n'en admettre
point d'autre que celui même de la mort. Et c'est aussi
parce qu'il savait que :
Sur tous les sommets, le repos

et parce qu'il ne voulait pas le reP.os mais. la lutte,
qu'il préférait aux sommets surhumains du sublime,
aussi bien dans l'art que dans la vie, les mi-hauteurs
ensoleillées où croissent le froment et la vigne, ce qui
doit nourrir l'homme et ce qui peut l'enivrer.
Car rien ne fausse plus perfidement la figure de
Gœthe que l'image sereine que l'on s'en fait communément (en France du moins). Cette sorte de félicité supérieure, où se maintenir impassible et souriant dans une
région inaccessible aux orages, n'est point la sienne.
Son spinozisme ne va pas jusqu'à chercher à se soustraire aux passions que l' Ethique lui aidait à mieux
comprendre. Au contraire il s'abandonne d'abord à
chacune, sachant s'en instruire, et ne cherche à s'en
délivrer que lorsqu'elle a cessé de pouvoir encore lui
apprendre. Son but, s'il en eut un autre que celui de
simplement vivre le plus possible, c'est la culture, non
le bonheur. C'est ce que montrait excellemment Michel
Arnauld, à qui une étroite amitié me liait dès cette
époque, dans les pages qu'il faisait paraître en I900
et I9or à l'Ermitage sous ce titre : La Sagesse de Gœthe.
Je viens de relire ces pages; il ne me parait pas qu'on
ait depuis écrit sur Gœthe rien de plus sensé, de meilleur.
Sans doute les conversations que j'avais alors avec

373
Michel Arnauld m'aidèrent-elles à pénétrer mieu.x encore
dans l'intimité de celui vers qui m'inclinaient tant de
natives affinités. Mais sied-il de parler ici d'influence ?
Si je me laissais instruire par Gœthe si volontiers, c'est
qu'il m'informait de moi-même. Et, jouant sur le mot,
si je parle de Recomiaissance, c'est bien qu'en lui je me
reconnaissais sans cesse ; chaque pensée que je pouvais
avoir, sinon née de lui, du moins prenait en lui de
l'assurance. Il ne me détournait point de ma route et,
pour le rencontrer, je ne m'écartais pas de moi-même.
Les lectures que je fis de lui jalonnèrent mon existence.
Je retrouve un exemplaire de Dichumg tm.d Warheit
où, en marge des considérations sur l'histoire du peuple
hébreu (Livre IV) j'ai inscrit au crayon : « Tout ce
passage admirable je l'ai lu au Casino de Biskra, le
27 Février 1895) ... Et j'avoue que, le relisant aujourd'hui, si beau que me paraisse encore ce passage, je ne
comprends plus bien ce qui pouvait alors tant m'y
sourire. Il est certain que, ce jour que j'éprouvais le
besoin de préciser, j'eus une sorte de révélation. Peutêtre avais-je simplement su puiser une confiance nouvelle dans cette pensée si simple et si simplement exprimée : &lt;&lt; Der Mensch mag sich wenden, · wohin er will~
er mag untemehmen, was es auch sei, stets wird er
auf jenen Weg wieder zurückkehren, den ihm die Natur
einmal vorgezeichnet hat •. ,, Oui ; c'est surtout cela que
Gœthe m'apportait : la confiance. Et, dans le journal
que je tenais alors, je lis à peu près à la même date :
•Rienne m'aura plus rassuré dans la vie que la contemplation de la grande figure de Gœthe. » C'est aussi que
j'avais à me délivrer des entraves d'une morale puritaine qui, pour un temps, avait bien pu me raidir et
m'enseigner la résistance, mais dont je ne sentais plus
GŒTIIE

I. De quelque côté que l'homme se dirige et quoi que ce soit
qu'il entreprenne, toujours il en reviendra au chemin que
d'avance a tracé pour lui la Nature.

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à présent que la restriction et la gêne, de sorte que, cette
force de résistance qu'elle m'avait donnée, c'est contre
cette morale même, à présent, que j'étais résolu de
l'appliquer. Rien n'était mieux fait pour m'y aider que
1a lecture des Elégies Romaines. J'étais ravi de les si
bien comprendre. J'apprenais par cœur ces amples vers
et me les récitais le long du jour; ils scandaient les
battements pressés de mon cœur avide. J'y admirais
sans fin la légitimité du plaisir avec l'étonnement de
quelqu'un qui, jusqu'à ce jour, s'achoppait partout à
des prohibitions, des défenses. Quelle impunité ! Quelle
aisa.Ilce ! Je devais faire mien ce tranquille et harmonieux épanouissement dans la joie. Et, que rien ne
s'opposât plt;is puissamment à l'idéal chrétien, c'est ce
dont ne laissaient pas de s'apercevoir les zélés défenseurs de l'Église. Je m'amusais de les voir dénier à
Gœthe tout talent, tout don de persuasion, d'éloquence,
alors que déjà suffisait l'exemple glorieux de sa vie
pour me convaincre qu'il n'avait pas fait fausse route
et que ceux-là seuls, en France, pouvaient nier la splendeur de ses écrits, qui ne les lisaient pas dans sa langue,
mais seulement dans une traduction désenchantée.
Toutefois, le déni qu'il ne m'étonnait pas de les voir
marquer à l'égard de Gœthe, il me plaisait de n'en point
trouver chez Gœthe la réciproque envers eux. Il était
naturel qu'ils ne pussent admettre l'éthique de Gœthe.
Il était naturel que Gœthe, soucieux de tout admettre,
de tout comprendre, écrivît en parlant d'eux : « Il se
découvre le plus souvent que les au.tres ont aussi bien
le droit d'exister dans leur manière d'être, que moi dans
la mienne 1 ». Ainsi la culture accepte le catholicisme
t. Campagnes de France (Munst.er; Décembre 1792). Et
plus loin : u Cette formule d'adieu de pieux et bienveillants
1:atholiques ne m'était ni étrangère ni désagréable-; elle m'avait
êté souvent adressée par des connaissances passagères et souvent aussi par des prêtres, mes amis, et je ne sais pourquoi je

-CŒTHE

375

-comme un stade fécond de l'humanisme, de cet humanisme auquel la religion se doit de s'opposer.
Pourtant j'avoue que cette longanimité de Gœthe me
paraît aujourd'hui quelque peu compromettante. Tant
qu'il ouvre son intelligence et son cœur par grand besoin
de t?ut compren~~, tout va bien ; m~~• si _c'est par J
souci de tranquillité, de confort, vo1e1 q_m grandit ~
d'autant, à mes yeux, l'attitude incisive de Nietzsche.
Il n'est pas indifférent que la seule Allemagne ait
produit ces deux grands représentants de l'humanité.
Il fallait Gœthe pour permettre à Nietzsche de s'élever,
non point contre lui, mais sur lui. Lorsque je relis
Gœthe, j'y vois déjà Nietzsche en puissance. Il ne faut
pas presser beaucoup son Faust pour en faire jaillir le
Surhomme; dans Les Dieu-X, les Héros et Wieland, je
pressens la Naissance de la Tragédie.; enfin, dans son
Prométhée (et je ne parle pas seulement de l'Ode qui
:figure également dans le volume de ses Poésies, mais
du petit drame auquel il a, quelque peu facticement,
rattaché plus tard ce monologue 1 ) j'apprenais déjà que
rien de grand ne fut tenté par l'homme, qu'en révolte
contre les dieux. Aucune œuvre de Gœthe ne laboura
plus profondément ma pensée, c'est aussi que sa hardiesse est extrême~ et c'-est ce qui explique que Gœthe
ne se décidât que si difficilement à publier, et seulement
vers la fin de sa vie, cet écrit de sa jeunesse. L'Ode
même qu'il y rattacha fut livrée au public sans son
assentiment. Ici, comme malgré lui, Gœthe rejoint
saurais mauvais gré à toute personne qui souhaite de m'attirer
dans sa ~phère, 1~ seule où, selon sa conviction, on puisse vivre
et mourir tranquille, dans l'espérance d'une éternelle félicité. ~
(Ibid. ; fin du paragraphe).
I. A ma grande surprise, j'ai rencontré en Allemagne des
littérateurs éminents et fort cultivés, qui n'avaient pas connaissance ou souvenance de cett.e œuvre et même .nièrent qu'elle
existât; c'est bien aussi poUiquoi j'en fais une citation un peu
longue. C'est à ce Prometheus et non à la Pandora bien connue,
que Gœthe fait allusion au XVe livre de Dichtung"Und W ahrheit.

�376

LA NOUVELLE REVUE FRA.~ÇAlSE

Nietzsche, ou plutôt le précède. Mais l'état d'insubordination qu'il peint dans son Praméthée, Gœthe ne peut
et ne veut s'y maintenir ; il lui faut retrouver, quittant
la région de la foudre, un climat où sa pensée puisse
plus commodément s'épanouir. Celui qui devait tenter
dans le Second Faust une réconciliation de Faust avec
Dieu à travers une hasardeuse symbolique chrétienne,
souhaitait, dans son esprit pacifique, réconcilier de même
avec les divinités de l'Olympe le Titan d'abord révolté.
La phrase qu'il ajoute au monologue : « Minerva tritt
auf, nochmals eine Vermittelung einleitend » (:\linerve
arrive pour un nouvel essai de médiation) le laisse suffisamment entendre. Et qu'il n'ait pu arriver à trouver
une satisfaisante formule de conciliation ou qu'il en
soit venu à estimer cette conciliation impossible ou
vaine, c'est ce qui explique l'interruption de cette
œuvre à laquelle pourtant Gœthe n'avait guère cessé
de penser, car elle symbolisait et résumait admirablement le toum1ent de sa propre pensée. Je dirai plus :
cette paix à laquelle il parvint dans sa vie, sans doute
n'avait-il pu l'obtenir qu'en trichant un peu; il ne pouvait consentir à tricher dans l'œuvre d'art : celle-ci
resta donc inachevée.
Si la dure chasteté de Nietzsche pousse plus loin une
audace plus constante et non moins altière, j'admire et
j'aime chez Gœthe, compagne de sa force, cette tendresse
amoureuse qui le fait pencher Prométhée sur Pandore:
Et toi Pandore,
Saint réceptacle de tous les dons
Qui dispensent la ioie,
S01is le ciel lointain,
S1,r la terre immense ,·
Tout ce qui fait q•ue mon être jubile,
Ce q1ii, dans la /Yatclzeur de l'ombre,
M'abreuve de réconfort,

GŒTIIE

377
Et du soleil ami la félicité printanière
Et de l'océa1i le ff.ot tiède,
Si lew· tendresse a jamais caressé mon sei1t
Et tcmt ce dont le pur éclat céleste
A délecté mon dme de repos ...

Tout cela, tout... lvfiemie Pandore! '
L'universalité même de Gœthe et l'équilibre où il
maintient ses facultés, ne vont pas sans une sorte de
modération, de tempérance. Ou plutôt : seule la modération permet cet équilibre heureux, auquel bientôt
Nietzsche se refuse. Dyonisos ici triomphe. Gœthe
se méfie un peu de l'ivresse et préfère laisser dominer
Apollon. Son œuvre, imprégnée de rayons, n'a pas de
ces replis mystérieux où s'abrite l'angoisse suprême et ]
ses ténèbres. Il peut verser de douces larmes ; on ne
l'entend jamais sangloter. Nietzsche exigera de l'homme
davantage, il est vrai ; mais l'exemple de ce Titan foudroyé, de ce Prométhée sans Pandore, c'est aussi bien
notre fragilité qu'il remémore. A son anxieuse question:
u Que peut un homme? &gt;&gt; nul mieux que Gœthe n'a
répondu.
ANDRÉ GIDE.

I.

Und du, Pa11d0Ya
Heiliges Gefass dsr Gaben aile,
Die ergôtzlich sinà
Unter dem weiten Himmel .
.A.uf der unendlichen Erd8,
Alles, was mich je erquickt von Wonnegefülù,
W as in des SchaUens K ühle
Mir Labsal ergossen,
Der Sonne Liebe femals Friihlingswonne,
Des M eeres laue Welle
,
Jemals Zàrtlichkeit an 111eine1i Buse·n angeschmugt,
Und was ich ;e für reinen Himmelsglam
Unà Seelenruhgenuss geschmeckt...
Das all ail... 1\1eine Pandora I

�&lt;.ŒTHE, L'UNIVERSEL

GŒTHE, L'UNIVERSEL

1
GŒTHE OU LE COURAGE DE VIVRE

Un grand. homme, on ne l'enferme pas dans un
mot : si l'homme est assez grand, le mot est faux.
Cependant, on peut chercher le trait essentiel d'une
puissante figure, celui qui. frappe d'abord et ensuite;
qui se révèle dès la jeunesse, que le gran~ âge n'ait~~
pas, et même qui se marque davantage a mesure qu il
persiste. Ce trait n'est pas tout l'homme, il s'en faut
bien; mais il définit, il cerne le caractère. Si je le
cherche dans Gœthe,je trouve le courage de vivre.
Gœthe veut la vie en toutes ses formes, ou à peu
près ; il s'y élance, il l' étrei.nt, il l'accepte à . to~
risques ; il ne se lasse pas de s'y mesurer ; plus il s y
confronte, plus il entend s'y augmenter lui-même et
s'enrichir ; il y fait servir jusqu'à ses échecs et ses
plus fortes pertes, s'il en subit. Sans jeu d'antithèse,
Gœthe s'élève sur ses propres ruines : toute pierre
qui se détache de lui, toute poussière mhne, tombe
droit sous ses pieds et lui fait socle. Son commerce
avec la vie est parfois une lutte ; mais cette lutte est
pareille à l' arrwur qui ne refuse rien pour dur-er et
qui accepte tout pour être. Qui plus aime,, est le plus.

37~

Un certain goût bourgeois, une certaine timidite
à l'endroit de la mOTale bourgeoise, une certaine peur
du q,,len dira-t-on et du scandale dans tous les sens,
même' dans l'ordre de l'invention et de l'esprit, voilà
peut-itre la setde limite de Gœthe. Mais à cet égard,
il est le plus libre et le seul entre les Allemands de
son temps : Schiller est un pharisien près &lt;!,e lui.
Toute poésie doit être un poème de drconstance.
On ne fait rien, on ne doit rien faire en art qui ne
vienne de la vie. Le poème accomplit la vie et les
passions, ou nous en délivre. Mais il est vide, s'il
n'en sort pas aussi naturellement que le fruit de la
plante féconde.
Il suit de là que le poète, s'il n'est d'abord ardemment engagé dans les passions de la vie, ne peut
donner que des œuvres vaines.
Dans l'homme de lettres, qui n'est rien de plus,
tout est pris par la lettre à la fin, et l'homme est
anéanti.
Gœthe est de tous les poètes celui qui ressemble
le moins à l'lwnzme de cabinet, qui fait profession de
poésie et d'écrire. Au fond, il déteste et méprise ce:te
espèce, qui est la plus générale de tout.es : au pamt
qu'un artiste à la façon de Gœthe est ce qu'il y a
de plus rare aujourd'hui, et de plus méconnu. Flaubert est l'anti-Gœthe.
Schiller l'était déjà. Il faitle brigand à vingt ans,
mais toute sa vie est celle du plus moral et du plus
conformiste des hommes : le pasteur laïque, __bref l~
professeur ; qui pis est, idéaliste. Dans ses livres, il
est libre, il est hardi, il est tout ce qu'on voudra;
mais on sent fort bien que toute cette force n'est que
du papier. èe héros de la liberté n'ose même pas

�38o

GŒTIIE, L'UNIVERSEL
LA NOUVELLE REVUX FRANÇAISE

saluer, une seule fois, dans ses lettres, la femme de
Gœthe, parce qu'ils ne sont pas unis par un lien
légitime. Et tout le reste à l'avenant.
Gœthe si misuré en politique, en opinion et en
tout, est l'lwmme libre. Sch;//er est le Philistin.
En Gœthe, le courage de vivre est éclatant. Ses
amours en sont la preui•e, et toutes ses relations avec
la f ami/le . Il cède sur les mœurs et les apparences
sociales; il ne cède rien sur le fond. A soixantedix ans, il n'a pas honte d'avoir un grand amour
pour tme jeune fille de dix-neuf. li n'a pas honte,
etitre Austerlitz el Iéna, d'aimer les Français,
d'admirer Napoléon, et pour ie moins de lui rendre
justice. Ce qui ne I'empêche pas d'être pro/ondé- .
ment Allemand, de génie allemand, et filialement
attaché aux gra11deurs de I' Allemagne.

II
Gœthe a peut-être de l'orgueil; mais je ne foi vois
pas de vanité. Si on le compare à Chateaubriand,
il est sans vanité aucune, comme il est satis artifice.
Sa simplicité est le miroir de son génie. Dans Chateaubriand, tout est concerté jusqu'à I'imposture.
Gœthe ne di~pose les plis que de la draperie la plus
si.mple.

III
Faust est le témoin admirable de Gœthe. Cette
amvre immense est sans aucune unité, si ce n'est
l'âme de Gœthe. C'est bien pourquni elle dure autant
qtte la vie de Gœthe lui-mhne. Elle est sa confidence.

Il l'écrit tout autant qu'il vit. Il y met tout ce qu'il
éprouve de plus fort et tout ce qu'il pense de plus
haut. La seconde partie finit par être la contradiction
de la première. Lui, le grand païen, il s'y fait chrétien, par amour de Part ; il fait entrer Jésus et le
sentiment catlwlique dans le panthéon de tottS les
dieux. Je veux bien d'ailleur-s que ce soit la façon la
plus cruelle de détruire une religion que d'en faire
un moyen de fœuvre d'art.
Reste cette loyauté si noble de Gœthe envers luimême. Une œ11,vre comme le Faust est la seule façon
qu'un grand poète puisse admettre d'écrire ses
Mémoires. Ici encore, Chateaubriand lui fait i-is-àvis. Les Mémoires d'Outre-Tombe sont la seule
partie bien vivante et toujours admirable de Chateaubriand . .Mais quel abîme entre l'homme de ces
Mémoires et celui de Faust. Tout est affecté dans
Chateaubriand, mhne la ca11deur, même l' aflectation. Il n'est vrai que dans la vanité et la haine.
Gœthe et Napoléon. - Napoléon ( comme tous
les conquérants) ne serait rien sans les autres : ü
leur faut un pyuple, des armées, une foule : ils sont
les grands artistes de la foule et du hasard. Un
Gœthe se passe totalement des a11tres : il se doit
tout. Car Gœthe vit immensément dans le cadre le
plus modeste.

IV
OSE tfRB

Que l'homme est rare en ce monde plein d'ombres.
Ils sont à peine quelques-uns, qui vivent parmi des
morts. De ceux que j'ai connus, qui. 'Divaient un peu

�382

LA NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

entre uûzgt et trente ans, à peine si deux étaient
encore vivants à quarante. Ils étaient ensevelis dans
les tombeaux de la famille, de l'argent et de la réussite, bons pères, momies à revenus, membres d'unettcadémie, que sais-je? Une tête dans trois ou quatre
troupeaux : un seul. ne saurait leur suffire.
Gœthe ne vit que pour la grandeur. Et la grandeur
pour lui consiste à se créer soi-mhne, à s'élroer toujours plus haut sur un plan supérieur. Telle est sa
1'f0rale.
Non pas la grandeur du rang, de la fortune, Oil
de quel ordre que ce soit dans la matière : la grandeur
intérieure, celle par où 1m homme s'accomplit en
accomplissant so11 Destin de créateur, par delà les
accidents mùérahles du succès, de la famill.e, du rôl.e
social ou de la vie prospère. Tous les Pharisiens
attendent Gœtlre à ce ca"efour. Ils le guettent po11r
le faire trébucher sur l'une ou l'autre de leurs maximes. Ils lui reprochent son orgueil et sa cruauté
égoïste. A leurs yeu.-c il n'est ni bon citoyen, ni bon
père de famille, ni digne académicien . Il ne leur rit
pas a:: nez. Et même Gœthe souffre un peu de leur
défiance. Mais il rit d'eux intérieurement, avec ,
moins de mépris que de colère, parfois, et d'ennui.
Ils ne savent certes pas ce que cette fidélité à
soi-même coûte. Combien de luttef, combien de sacrifices, et cette lassitude infinie qui prend le •z:ai12queur
après le combat.
Au bout du compte, ce que cet égoïste doit se
reprocher le plus n'est pas d'avoir abusé des autres,
et de les avoir immolés à sa plénitude; mais, au
œntraire, de ne l'avoir pas fait, quand il aurai.t pu
ou dû le faire, d'avoir cédé plus d'une fois aux

G&lt;BTBE, L'UNIVERSEL

lâches conseils de la sympathie, d'QfJOir trahi son
propre désir et sa mission propre par égard et pour
venir en aide aux autres.
Le crime est d'être infidèle à sa grande,u et à
l'action dure qu'elle exige. La grandeur est la vertu,
et il faut la servir.

V
Cet heureux Gœthe a eu ses accès de néo.nt. Il a
maudit la joie. Le pacte de Faust av~c I.e Malin ~st
le traité du disespoi.r avec la iie. Se lwrer au destin,
mais non sans en œvoir du moins tiré tout ce qu'on
peut. A vendre son âme, on s'engage à jouir de
l'heure présente : le présent est ce plat de letitilles
qu'Esaü le goulu, le membru, troque en écl~ange d't'!'e
nourrittae idéale. Vhn et se perdre ; mais du moins
se perdre en vivant.
Pas plus qlle Fa11st, Gœthe ne s'en tient là._ ~l
consent à passer de douleur en douleur, et de Joie
en joie, pourvu que I'une des spirales mène à l'autre.
La volonté d'être heureux se réduit à la ool01zté
de se donner, soi-même à soi, tme sorte de bonheur.
Cette création est un art propre à l'homme.
Comme I'appétit du néant est le terme du désespoi:,
/' asjrz.'ration au grand calme, à I' honneur de la paix
qui contemple est le terme de tout ce que nous pouvons
1lommer notre bonheur. &lt;&lt; Tai aménagé un port à
l'abri de tous les vents, dam une sûre rade : tiennent
toutes les templtes au large, je ne m'y dérobe pas .. 11
De toute manière, nous te11d01,s à nous accomplir,
autrement dit à nous quitter. Celui-là reste dam le

�384

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus drer et plus âpre désert, qui lui-mhne ne se
déserte.
Allons, quelle que soit la vie, elle est bonne : et
pourquoi? - Parce que je vis.

VI
POÈTE

La, grandeur de la poésie, dans Gœthe, est du

!

mime ordre.
Entre tous les grands Allemands, avec Heine,
Gœthe est le moins professeur. Il est en poésie comme
il est en amour : la même loi le régit dans l'une et
l'autre action.
La, force intacte de la vie et la puissance de la
culture s'y accordent et s'y confondent. Il faut toute
la culture de son peuple et des siècles pour produire
un de ces petits Lieds, où le sentiment touche à la
perfection. Mais il faut qu'elle s'oublie, tandis
qu'elle est en train de le produire.
A prendre une comparaison trop rnatérielle pour
n'être pas un peu grossière, tous les soins des vignerons
pendant deux mille ans, le choix des ceps, le travail
du vinage, l'aménagement de la terre, toutes les
formes de la culture sont nécessaires pour donner à
ce verre de Romanée le rubis, le feu doux, le corps,
la violette qui mettent une telle coulée de soleil
liquide si fort au-dessus d'un vin ordinaire, qu'on
ne les dirait pas également un jus de raisins, issus
l'un et l'autre d'une vigne. Mais quoi? il en est
ainsi, pourtant :
Un fruit miraculeux n'est pas moins fruit qu'un autre.

GŒTHE
d'après un dessin de Ferdin and

}AG EMAN N

( 1817).

�GŒTHE, L'UNIVERSEL

Par là, Gœthe est l'exemple et le modèle de "tout
grand poèie dans le temps à venir, s'il peut y en avoir
encore. Désormat"s, la culture estinséparable de la poésie.
Baudelaire lui-même n'accorde pas si pleinement
la pensée et l'instinct. Ce ·n'est pas que la culture de
Baudelaire soit trop étendue : au contraire, elle n'est
pas assez profonde. Quand il chante, il n'a pas tant
à oublier. Son chant est parfois sublime ; mais il
est plus conscient, étant plus borné. Il va plus loin
dans un sens, mais un sens seulement. Les autres lui
manquent. La pensée de Gœthe et sa culture sont
bien plus étendues. La religion ne vaut pas, pour
l'espace qu'elle couvre, la communion avec l'immense
nature. De là; que Baudelaire s'est porté vers l'artifice : sa gloire est de toujours l'excéder. En lui, la
mystique a corrigé les torts d'une foi, d'ailleurs
presque en tout hérétique. La doctrine de l'artifice
est une espèce de la théologie : presque partout, le
génie de Baudelaire y est infidèle. Et le bonheur de
Baudelaire, en poésie, est d'être un peu damné.
Gœthe chante, comme s'il· ignorait -toutes les ressources de l'art et tous les contrepoints de la pensée.
Il a plus que personne la vertu d'oubli, qui est au
fond du véritable poète et, sans doute, de toute
création artistique.
Quel beau miracle : le vrai poète oublie en créant
la culture qui le nourrit et le porte à créer. Son \
potentiel de vie lui permet cette action contradictoire : \
il laisse aller son instinct, il se donne à son émotion ;
et sans le savoir, sans le vouloi,r, la culture prnfonde
enveloppe l'instinct libéré; et si cachée qu'elle soit,
ou si muette, elle le guide. Ce prodige si rare est le
miracle de Gœthe . .
25

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vu
PAIEN DE L'ORDRE A VENIR

De l'id&amp;e chrétien,ie) Gœthe 1W retie11t que le
salitl- L'amour J'assure.
Que la fern:»œ ai.me l'homme : J&gt;ar amour, qu'elle
fasse tottt pour lui. Que l'homme aimi! la vie, et qu'il
soi.t prêt à tout, paJ' anwur pour elle. Cet équilib,:e
est juste.
L'amour de Marguerite sauve Faust. 111ais Faust
mérite d'être sauvé /JO'" ron anzour de la vi.e. Il fl'a
pas d' GMl.re droit au salut.
Toujours, Faust affirme. Il n'est pas d'affinna.ti&lt;»l
plu$ pleine et plus dense que l'avzour : elk porte
toute la vi.e et la -renouvell.e.
En ce sens, ai.mer le cède à étre aimé, peut-itre.
De là, que la femme est .u, grande médiatrice. Je 1~
suü pas sûr que pour Gœtht! la Vierge des Sept
Douleurs ne soit pas une simple image de 1\tfarguerite.
La Reine des Cieux est /l1111guerite délivrée de la
mort et. des remords, que nourrit la commu.Jle douleur.
Mort et douleur, il n'y a j&gt;as d'auP,e péché ni
d'autre crime : mz charge cette double besace en
naissant. La-vertu est de s'en libérer.
Dans l'ordre chrétietz, Gœthe détest.e le spectacle de
l'humi/lation et du suppüce, l'étalage de la souffrance,
la vanité d'une faiblesse même héroïque, et la croix
qui en est le symbole. Les bras de misère qui enferment
tout l'espace menacent tous les horizons de la petJ.Sée.

387

GŒTHE, L'UNIVERSEL

Gœthe a l'horreur et le mépris de ce gibet qui attache
même le ciel et le -soleil au supplice tks plus vils
esclaves. Un païen de la 1wble espèce 1,e peut pas
sentir autrement.
C'est en quai il a l' ai.r de nier que Jésus ait jamais
existé. Les dieux sont en nous. Ils so-nt ce que nous
sommes et nous les f aiso-ns à notre image. Le dieu de
Gœthe ne peut ,pas être .un malheureux qui. meurt
entre deux bandits cloué sur une croix d'esclave.
Prométhée, à la bonne lzet1re. Prométhée, l.tti, est
immortel. Lié mr la plus Izaute cime, signe suprbne
par-dessus les 111ontagnes, il souffre moins qu'il ne
menace. Il est sûr de vai11cre; il verra la fin des
dieux ennemis. Son seul tort est son génie : il est
venu trop tôt.
Enfin, pour Gœthe, il )' a bien des di.eux. La
plus belle ambition de l'homme est de les Jaire naître
et de les embellir.
L'ine.°'piable péché de Méphistophélès est de les
nier, de les avilir, de chercher à les détruire. Par là,
tout l'esprit de 'Jl,léphistophélès tze sert à rien. Car
il est aussi intelligent, sinon plus, que Faust luimême. Mais il 11e croit pas à ce qu'il pense ni à ce
qu'il fait. Sa révolte contre Dieu est une révolte
contre la 'lJie. Il est lacé. Bref, il n'aime pas.
Gœthe est le contraire de l'athée.
Le but de la 'lJie est la vie 111~ne.
0

VIII
NOTRE GŒTHB

Gœthe est le plus grand des Européens ; il est aussi.
le premier, depuis Montaigne ; et peut-être le seul

�388

L:\ NOUVELLE HEVUE FRANÇAISE

avec Ste11dhal. Voltaire ri'est qu'un faible L'ssai de
Gœthe : car t"l a tout de Gœtlie moins la puissa11te_
poésie. Dans Gœthe, au-dessus des di:-c hommes_ qu~
vivent en lui, le poète est le plus grand, et cel": qu_1
lie toute la gerbe. Gœthe sm,ait bien ce que Je dts
là : il a rendu justice à Voltaire mieux que persom!e.
C'est que le magnifique poète est un h01,~me
I?,1.xHuitième Siècle, tout en annonçant le D_ix-Aeuu':'ne
et les suivants· : il rend présente la raz.son classique
et la vertu de l'antiquité à l'âge se,.sible qui vient
de naître, à l'ère romantique. Gœthe est le grand
médiateur. Il n'y a de salut pour l' EuroP_e que dans
l'esprit de Gœthe. Mais il n'est pas 1&gt;,ossiblc que cet
esprit s'éteigne, puisqu'il est c~lui de l E~rope même_,
et que l'Europe ne serait qu un mot ·mde sans .lm..
Dans l'ancien rn01ule, quelques docteurs chrétiens,
porteurs de l'1111ité catholiq~e, 011~ ~té des eurorms.
Mais ils le furent dans l' espece reltgie~e : leur E:1rope
était ,m. Islam : il y avait une foi : tl n'y m,-azt pas
d'Europe. La foi est un sentiment? fondé sur le_ mystère. Non moins qu'tme fo11,clt01i du s~ntzment,
l'Europe est u11e forme générale de la raison. En
chaque esprit capable de s'é~•er à cette fo1'me rare,
/'Europe est une •volonté. Elle semble 1~lme ,une
.. olonté nécessaire. Ce qui ne veut pas dire qu elle
doive s'accomplir fatalement.
Le communiste est mi essai d'Euro-péen, sous le
siglle du nombre e.t de la matière. 1~ n'e~t pas plus
un européen que le chrétien des premiers siècles, dans
les câtacombes. D'ailleurs, c'est le même homme. Les
catacombes ne sont plu.ç dans le sous-sol de Rome.
Ces termitières de la cité fut ure vont en ~uwzels d~
Glas,,ow
à Cantvn et de Séville à Toki.o. La f m
b

GŒTHE, L'Ul\TJVERSEL

mène les religi.ons, et celle de Lé!li11e comme celle de
Jésus-Christ.
La foi tend à l'uniforme ; elle I' exige ; elle hait
la di7.:ersité sous le nom d'hérésie; elle se fonde sur
l'égalité générale et sur le nombre.

ftt

IX
Gœtlze ne connaît que l'indi1.:idu; il en a la passion; en lui, l'indii·idu blessé semble indifférent à la
nation et à la race. Il est trop sage et trop artiste
pour faire fi de la qualité et des pnissances inégales.
« Que chacun balaie devant sa porte et la rue sera
propre. » La véritable Europe est un accord et non
l'unisson. Gœthe tient pour toutes les variétés et
toutes les différences : l'esprit qui interprète la nature
1ze peut pas se donner une autre règle ni un autre
jugement. Il n'est d'Europe que dans une harmonie
assez riche pour contenir et résoudre les dissonances.
Mais l'accord d'un seul son, fût-ce à des octaves
en nombre infini, n'a auczm sens harmom'que. Pour
faire Utle Europe, il faut wie France, u11e Allemagne
1me Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse,
une Italie et le reste. Il faudra même 1me Asie, deu.x
Amériques, une Afrique, des noirs, des rouges et des
jaunes pour faire,
jour, un monde. Voulez-vous
un genre humain ou une termitière à fourmis humaines? Les temps sont venus de clwisir. Car nous
avons le choix, et cette liberté est le propre de l'homme.
Gœtlze a choisi.

un

�LA NO'OVEl,.I.Z ~ ~

f'~il y • •

X

c, w.,g,riJitJw Gœt1œ n, Mit rien ditnlin et œld
tout acœrtler. Voilà 6iffl 'le sem tls son orin• .A utû
échel'le, fordre est la sup,bne justice. L'ordre ed
lajigu,e de l'art en politique. Gœthe dit : u La critique
est aisée et r art est difficile. » Lu esprits sans pr,,tée
ne sont pas capables 1k transposer ce précepk à
pu,,, du liore au plan de la ,ociété. Si l'EUTop« est
am grœul œrps m,ant, dont ln nations sont •
· tliwr1 .,,,J,res, k cri1M ut igal. œntTe les flUlfll1,m
et œntre 'le corf.J$, qu'on ~ le corp, OIS
p'on _,,,. w fllffltb,u. Le critM Oil" la sottùe.
L'Europe est conç,u : tout fatteste. Peut-lue-'este-l'le • · Trmts ans après Val.my, Gœthe affin#6
l'tlfJOir w ,udtre, k soir à cetu batailk, la plu,
glorieuse et la JIIOÏnl ~ qui jut jQIIIOÜ. L'E•
..ope est Jetoant nous; mais elle est .almk. Oetü
œmb'le fièure à t(Jlff)UÙiOnS est sans doute r âge •
la p,,1,erli. n faut la soigner. A tout p,etllbe, ,__
..,i l'Et,,ope ""'1IMe 'J.I" l'Eur• 11UJ1Ü. La
m'/Dt,U ,ü m,n kal-te la ,nort. Le, prophètes à
flltlll,nr ont . . gram œiz et r Ô1M tlllftliot:ff..
GœtM ut ,. ""1,,iralile midecin : il n'ut pa, opti.
mte paru qu'il ut IJWflf'le, 1IUIÎI parce qu'il. ed
toujours jrit à tlotm6 ù sa force et da ,omr •
potient. Et jQ1fl/M ,1 ne 'le co,ula,nt,e.
XI

L'Europe de Montaigne est la pensée d'un uul
homme. R y a une Europe dans les F.asais, pa,œ

··•·ah

&amp;,f111M fllÎ m

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.a-. ~ , ,_,,_, .A.. . . ., ,.1__ /If# ,..
1~-,a&amp;m..•rtitwlrihana•laCW.,
J, IMJÎIIW. l'Pw qw rEll1'0J» IIIIÎt fJIYliant .,_,
....._, il fat que f .Allnu,gu ltlÏt k llus .U. r ••·
41 ~ FNIKe le_~ faaçois• q,,e fan 11 , - , , . :
1IIOffll I.e mal, ici et là, moins 'le mépris, la viokna
et la haine. L'homme n'est fhomtne que si on tw
la bite en lui, ou tlu - - , qu'on l'y nuèl.e. La
'IHlriité est la loi, le charme et fhonneur de l'art 1a
,J- .t la ~ • 111 ,,..,,. Ct0, li -,. et li
I"' Ill rtlÎSm,, bd IIIIIOnt 1# la _,,,,,, p'il ,_,
Ga,- enle1Ni tm,jou,s '°"'llcr ns - - ~ •

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GCZTIIE UNJVDSEL BT POUlt QU()I

Un petit marteau à la main, or, , , . Wu à ,-..
iorim- seas u b,111; • iaa, w - . all..,.,
... 1.m,p, n,r 14 toillJ. 0ft
flatllnl f'IÎ
Jail ,. polagwl ,, IJoUIIIW, r ~ sas . . . .,
$'111$ tllJlll,M$, _,,; ~ t 1Jf1« loul le rMr,
. . . . . . If rp,i ,. ~ . IJlli ,.~- el qr,i ,-..
D, W • M autrl, "1 SIM# 4i/f..._ ~d qu'il ,v.1,._ 0 ,_ n p'il • 14 ,.,._ u tolllJtft . . . la

"""GœtJ,a •

�392

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nature. Les pierres, les terrains, les cou.leurs, les
plantes il cherche la sublime unité au fond de tous
les aspects et de toutes les dijférences. C'est l'acte
religieux par excellence de découvrir l' Un Divin
dans le mouvement perpétuel des divines variétés. Et
tantôt il se livre à la ravissante séduction des apparences ; tantôt il s'absorbe dans la contemplation du
plan où elles s'ordonnent toutes, où elles rentrent
après sTen être séparées. Mais ni les vapeurs changeantes ne lui font oublier l'océan I ni le Père Océan
les vagues de la vie et les innombrables nuées.

GŒT;HE, L'UNIVERSEL

393

minable et un peu puérile qu'il a faite pendant
quarante ans à Newton. L'optique de ce prince entre
les savants lui est un scandale. A la théorie des ondes
et des différentes longueurs d'ondes, il oppose sa
théorie des couleurs, comme s'il n'avait pas compris
ce que le fameux Anglais a voulu dire. Il s'intéresse
fortement avec une clairvoyance admirable aux travaux de Geoffroy Saint-Hilaire; et on se demande
s'il a seulement connu le nom de Fresnel.

XIV

XIII
Tous les mérites de Gœthe, en science, et toutes
ses erreurs partent de la même source. Il est aussi
peu géomètre que possible. Il ne peut rien penser,
dans l'ordre de la nature, qu'en fonction de la forme.
D'ailleurs les formes abstraites lu:i répugnent au
point qu'il préfère une erreur fondée sur une apparence plausible, à une vérité un peu abstraite. Avec
tout le crédit qu'il prête aux formes, il ne s'élève pas
à la figure géométri-que et moins encore au symbole;
car il ne croit pas qu'on puisse s'élever à la vérité
vivante par ce chemin.
Il a l'instinct du physicien, mais il n'en a pas la
culture. Il semble étranger aux travaux de son siècle ;
il n'a pas la moindre idée de la physique moderne et
de la part capitale qu'y doit avoir le nombre. Il a
horreur du calcul ; la notion même de l'analyse lui
manque. La mathématique est son ennemie, sans
doute parce qu'il l'ignore. De là, cette guerre inter-

Les formes sont tout à ses yeux. C'est la considératz'on des formes qui le mène à ses deux belles découvertes : la métamorphose des plantes et le crâne,
dernière et quadruple vertèbre. Là, en sa qualité
de poète, il est régi par la métaphore. L'analogie
implique autant de fausses vues que d'intuitions
réelles.
S'il n'a pas du tout le génie de la mathématique,
Gœthe, presque seul entre les écrivains de son temps,
a le sens le plus aigu de l'évolution. Combien, par là,
il domine au-dessus de tous les autres ; même des
hommes comme Chateaubriand, Byron, Benjamin
Constant, et d'autres, s'il en est, 1wn moins illustres,
on ne saurait dire d'eux qu'ils sont ses rivaux ;
ils lui sont trop inférieurs, en trop de manières.

XV
Pour Gœthe, pas de déduction qui vaille en dehors
du concret. C'est ce qu'il faut entendre en esprit,

�:394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et non pas à la lettrs ; cum grano salis, et même

.deux.
Il va de soi que ce grand Goethe sait mieux que
wus qu'on ne pense pas sans abstraire. Mais il
s'agit de savoir jusqu'où l'on va dans l'abstraction
-et si elle ne se confond pas dans la connaissanc~.
L'esprit de Gœthe a toujours besoin d'un objet
précis. En tout, il lui faut l'individu. Quelle lefon
pour la fièvre des troupeaux. Si la pensée de Gœthe
' est condamnée, nous le sommes avec lui.

GŒTHE, L'UNIVERSEL

395

plus beau ni plus précieux. Pour un moment, voilà
bien Dieu fait Homme .
Or l'esprit de la science est celui de l'Europe.
C'est par là que I' Europe est universelle, et ne l'est
même que trop, depuis trente ou cinquante ans. Et
parce qu'il a porté presque en tout l'esprit de la
science, tout en restant poète, Gœthe, le Grand
Européen, a l'universalité.

XVIII

XVI
R:ftvE ET VIE

Il est bien clair que la science est du général.
Mais dans la science même, il importe de distraire
l'esprit qui sait et de le tirer de la masse. La physique
ne I'exige-t-elle pas? Le démon de Maxwell est plus
qu'un symbole.
Faust est le savant qui veut vivre et sortir de
l'abstrait. L'action est la chose concrète par excellence. Faust entend conquéri"r la vie en agissant.
Quelle vie ? une formule ? non, la sienne.
Toutes les préférences de Gœthe le mènent donc
aux sciences de la nature. L'anatomie, la botanique
ne sont pas abstraites. Et il voudrait que la physique
ne le fût jamais. Son inclination serait de forcer
toute la science â être concrète. En quoi il est toujours
l'antidote de la scolastique et le contraire du MoyenAge.

XVII
Magnifique Gœthe. L'esprit d'universalité qui
trouve la forme la plus personnelle : rien ne me semble

VIE ET DÉLIVRANCE

L'idée que notre Gœthe se fait de l'art tient à
l'une des vues les plus jusies et plus profondes que
l'artiste se puisse faire de lui-même et de la création.
Elle va même plus loin que l'homme, et une métaphysique y est incluse.
La poésie est délivrance.
L'homme se libère du fardeau, en créant.
Peut-être doit-on se délivrer du bonheur comme
de la peine. Le bonheur asservit, et la peine trouble,
enchaîne ou corrompt. En tout cas, il faut se rendre
libre de la douleur et de tous les excès que le désir
.déçu, la souffrance et les passions non satisfaites
condensent en orages au ciel de notre vie.
La délivrance de Gœthe est du même ordre que
la purgation d'Aristote.
Le Dieu lui-même n'a peut-être créé le monde
que pour se libérer de l'excès de sa pwssance. Le
powoir crée l'action ; l'œuvre suit. Cette sorte de

�'596

flildtl

t;A

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nt • fon4 tk l'4tne

illkmanàes.

ét

48 Ill

4'4dJHif•

Dam Gœth4 lè sem ile la tJie p,échu le ldli' tlt:
ràrl et lè porte. L'.i n'est rim 1a,u la•· L'tlrtUte

peu tù drole sans flto,nme.
Une f1ie médiocre ne peut pas :Jilw tlotme, f#fe
'gran,le œuure tfart (JU'une terre stlrik fi!" 6,#le
l'kolte.
Ct&gt;lntM notte powoir est la seule limite tù notre
droi.t, no'tre énergie ut la mesure et la ca,ue Je notre
action.
Gœthe est plus ancré Jam la 'Oie réelle, il y a tÜ
pùu fortes racine, que Shakapeare.
C'est tla,u Shakapeare et Wagner q,u je ITouw
une idie plus pure encore de la poésie ; elle en e11m1,t

tièlliment créatrice. Le musicien coml,le lè 1U!Jm.
ü poète amte,nple OfJec un SOff'ÏTe tovtu les fMiota
lontilk~.
• l~ poète ne dili-ore pas seuhmmt sa fJÏ8 prOftn ;
il accomplit toute 'Oie. Il lui p,lte la 1eule réalitl
'l"8 rillusion unifJerselle puûre eul,nmr1. :
Il élè'lfe une fJÏ8 plus libre et pl,u belle au-dema
D fNlÎ1f fllffllOnle de celle-ci, que tout corrompt,
iJ118 tout enehat,,e. Il fonde snjin la md8 tJie (Jlli •
ltlit pa, contla,nnâ dh f origi,,e : la f1k drt râ,e.
Et t:ettn, puisque tout tst fait œ fétojfe tf•
lfiflgè, le rlw de l'art est bien pltu wai q,u tdiii
de la oie.
XIX
WAGB ES, GLUCKLICH ZU SEIN

Ose ltre heurewe, tlit Gœtlte. Et pl,u tari, , • to,,ps tlfJant a ffllilb'ir, il ·a p,, liN (Jllil n't.t I"'
'

. . . . . t."DJIW~

a,-•
Itou UIIUlina
wai
• • Mai, quoi, annme le but 4e la

39f

~ en ~

t1,

tU at la w.
,.,,,,,, i. 1Joaheur mime est tÙ wore. A,u,i ai-:ie "'
ftMMll,ee 4e substituel' « Ose fliwe » à « Ose ltn

,..,,.....

•ernent
à ceux qw troublettt
règle, ov qui l'en font douter,
qui dérang~t

1ililïths en

Pl#I

.

œ,,t

or,

,_titre qu'il a mis dan, sa -oie pour f.accomp/ir.
JI IOÛ«lffte-àiz ans, quand il aÎllle une jeune jilk
e 6--f'U!U/, il est profondément blessé tle 'Pffilr6
#1,ù partis $UJ,Tbne. n feût gagnée, sans lei parent,,
,.,,, k monde, san.s tous ces témoins harg,zauc de la
iÎlllaétmce et des vsoges. Mademoüelle 4e LevefuoM
~ fait une folie, Gœtlul ne l'et2tfl"U faite;
il a,,rait bu UM àen,ière iwesse aux sources ks plm
dtattdes de la poésie. Ha, le poète a tant besoin
-tl, jeunesu, il en garde tpnt pour son tourment,
~ au filet des rides, mhne sous la neige des chew,,;o
6lana. La 'Die du wai poète est une fJie d'amour,
ou secrète ou mihle ; il n'est ja,nai, épowc, il est \
~ , amant. Et maihewr à lui, s'il se force à
• pas l'ltr~.
.
Pou, la .mhne raison, Gœthe rompt brt.uquetnffll
,._ Bee'thown, et {J'l)ec Bettl"ne. Beeùwven ne peut
ltr:; ,on ami • il remet tout en questior, ; il ne 1e plie
()' ritm qu'à' ses propres fJioknt:a ; et il f ~ait
a tJiïr à ses éruptûms untimntales : CllT il fait le
~ plutôt IJl''il ne fest; trois foi, IU1' quatre
il u f&gt;lalt à le faire. Or, Gœthe est son ainé en tQJd
#. 'DÎllfl am. Batl,o,vm porte dam le train quœitlÏn
• ta ae une rhétorique insupportable : il est par
~ plibtfien. n ne doute jamais de !'en, ne ~
_,,,_son~. Il se fait un droit de sa brutali.tl,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sous le nom de franchi.se. Il se ferait une vertu de
sa grossièreté, s'il y était sensible. S'il crie, il faut
hurler; il faut gbnir s'il pleur(!. Il est naturellement
dans l'e:-ccès; et plus il vit solitaire, plus son œuvre .
l'étale.
Mademoiselle de Levetzovn'est pas Bettine. Gœthe
a mis tout d'un coup le fossé entre Bettine et lui,
dès qu'il a saisi l'amour-propre immodéré qui est
trop visible sous l'amour et l'exaltation de cette jeune
fille. Il s'en sépare, parce qu'elle prétend trop sur
lui. Bettine est dangereuse dans son intempérance
de Muse romantique. Elle est trop semblable aux
jeunes Allemandes du temps présent : celles-là, si.
réab'.stes en tout, si directes aux sens, qu'elles puissent
être, font à l'homme, si grand soit-il, une guerre
sans merci. Elles veulent le conquérir et ne veulent
pas être conquises. _Elles entendent l'asservir et ne
pas être asservies.
Gœthe est un homme de l'ancien temps, dans le
train des mœurs démocratiques. Gœthe veut être
servi. On le lui reproche, tant on a peu le sens de
la grandeur et des rangs. Une Bettine est à fouetter
qui se jette sur les genoux de Gœthe, qui lui passe
les bras au.tour du cou, qui lui fait respirer la fleur
de ses vingt ans, et qui refuse d'être cueillie sans
conditions. Qu'elle ne soit pas tentée par l'homme
qui pourrait être son grand-père, soit. Mais de quel
droit le tente-t-elle ? Pour quoi vient-elle troubler
le vieux grand homme et lui fait-elle perdre son
temps? Qu'elle reste chez elle, entre son vertueux
père et sa sainte mère; ou du. moins qu'elle se tienne
sur sa chaise à bonne distance. Quand elle se colle
.à Gœthe, qu'elle fait la chatte sur son ventre, les

GŒTHE, L'UNIVERSEL

399

bras nu.s, la gorge nue, en robe légère, elle est à
prendre. Et le vieux Gœthe est bien honnite homme,
de ne l'avoir pas prise. Mais plutôt, il est amoureux:
et tout chargé d'ans et de génie soit-il, ce corps ne
s'offre pas assez, si le reste se refuse; cette vie se
refuse, si le corps se marchande et calcule le marché.
Qu'elle donne tout, cette Bettine, elle n'a 1-ien de
1nieux à faire dans la vie, que de la ·perdre ainsi.
Ou qu'elle s'en aille. Si Gœthe la veut, c'est qu'elle
a tout fait pour qu'il la voulût. Son œuvre n'est
pas achevée. Il a mieux à faire dans la vie que d'écrire . 1
ses livres, désormai.s, sous la dictée de cette Egérie,
ou de corriger et de nourrir ceux qu'elle brûle d'écrire.

XX
VERTU HUMAINE DE GOETHE

Quand on pénètre plus avant dans la vie de
Gœthe, et qu'on va un peu au delà des apparences,
on trouve toujours l'homme : il est égal à son œuvre.
On le dépouille sans peine de sa légende : on écarte
l'inutile apparat dont on l'entoure, Il est bien plus
vrai que ces portraits gu.indés au front couronné
de lauriers, à l'air inspiré de grand bourgeois prophète. Cette roideur de statue, cette majesté sotte,
cette fausse grandeur à l'antique, Gœthe n'est pas là,
même s'il s'y pr0te : le ridicul.e n'est pas pour lui,
mais pour le faux art de Thorwaldsen et de Canova.

�400

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXI
Goethe est fort simple, et comme on ne l'est plus
à présent. Le moindre grimaud à la mode vit œl)ec
plus de faste et plus de luxe que ce grand homme.
Ces petits talents font mille fois plus de bruit que
ce puissant génie. Ils ne voudraient-pas de sa mai.son,
de son ai.sance bourgeoise, de son train modéré. Ils
feraient fi de sa bibliothèque et de ses collections.
Le premier venu de ces imbéciles le traiterait de
bourgeois, avec tout le dédain qu'il faut attendre
de polissons qui se traînent aux genoti..'C de Corydon,
et de Staline. Ou mieux encore, ils croient entrer
dans un temple, quand ils ont une place dans un
Journal et une revue, où une douzaine de jeunes
pédants et de professeurs grimés en philosophes prétend
faire la loi à l'esprit humain.
Gœthe n'a rien de ce génie mercantile, ni de cette
impudence, ni de leur perfide habileté. Il ne triomphe
pas, comme eux, de la douleur et des tourments
d'autrui, non pas même de ceux qui pcurraient être
ses rivaux, s'il était possible qu'i'l en eût. Encore
moins en jouit-il. C'est là que Schiller, si infhieur
à Gœthe de toutes manières, s'est montré le moins
digne de lui.

XXII
Simple, mais de bon ton, et toujours réservé.
Gœthe déteste la familiarité. Il n'est pas bon garçon,
pas plus qu'il n'est hautain ni héros de parade.

GŒTHE, L'UNIVERSEL

4or
Il ne distribue pas des prix et on ne lui en décerne
pas. On ne -l'appelle pas Maître ; on ne lui envoie
pas du sublime poète dans le nez, à tout propos.
Ces mœurs de tréteau 'ne sont pas les siennes. Il fait
pe_u de gestes. Il ne harangue pas en public, il ne crie
ni ne tempête. Jamais il n'a cru nécessaire d'être
mal élevé. A qua,tre-vingts ans, il est exact à tout
rendez-vous. Prié à dîner pour huit heures on ne
l' ad":ir?"ait pas d'arriver à table après mi~uit ; il
rougirait des stupides esclaves qui prendraient cette
stupide indécence pour un signe de génie. Il ne plante
pas le drapeau de la hardiesse dans les excréments
et dans la grossièreté celui· de l'âme libre. En retour
~ui qui s~it parler au peuple et aux petites gens:
il ne tutoie personne. Par tous les traits cet homme
admirable est le contraire de nos chie,; de talents,

XXIII
POUR LE DOLICHOCÉPHALE BLOND.

Que!ques jours après la bataille de Valmy, échappan.t a la déroute, sur les chemins défoncés par la
pluie, encombrés de fuyards et de malades Gœthe
,
'
~e séP_are de cette armée que la défaite pourrit;
il arrive dans une ville riante, aux bords du Rhin ;
et des~endu à l'auberge, l'hôtesse heureuse lui fait
complunent de sa bonne mine. Il répond gaillardement ·
aux louanges de la gaillarde ; et il se félicite d'avoir
une apparence à faire moins pitié qu'envie. Même
s'il doi_t d!sespérer de l'univers, Gœthe est optimiste
sur luz-meme, comme un Juif; et ~me sceptique
26

�'402

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jusqu'à la négation, il croit inébranlablement à sa
propre
Il n'a pas l'air sombre ; il sait rire, quoiqu'il
ait le rire discret. Il ne porte pas l,e monde en terre
a&lt;oec le diable ; mais il cherche le soleil.
n'est pas maigre; il n'a rien et ne 'Veut rien
avofr du poète famélique. Il ne se vante pas d'être
bien en chair : il, en est content. Comme il fête afJec
beaucoup de soin et de pfuisi"r le jour de sa naissance,
même à quatre-vingts ans, il est bien aise d'avoir
tous les dehors de /,a, santé.
Tout ce qui. l'aide à vivre, et peut en rendre la
certitude plus forte, lui est une volupté. Un plaisir
modéré lui semble très proche de la vertu. Et il sait
faire admirablement d'un plaisir ordinaire une volupM
spirituelle.
Sans être ni gourmand, ni gros mangeur, iZ- a
bon appétit et l'a régulier. Il ne s'arrête pourtant
pas dans la rue à cueillir des saucisses.
La Charlotte lui plaît ; mais ce n'est pas seulement
la, tarte aux pommes. On ne le voit jamais à la
brasserie. Il fait faux bond à l'idéal héroïque des
estafilades sur la, joue et des litres sur la table, à la
tœmmie. Il ne mesure pas l'honneur du sang aux
coups de rapière et aux âcatrices. Pour rien au
monde, il n'en voudrait à travers son nez, et il
préfère d'autres morsures sur ses lèvres. Il étudie
toujours et n'a jamais rien eu d'un étudiant.
li ne se gorge pas de fJiere ; mais il aime l,e vin~
Et le plus beau, il n'en abuse pas.
Gœthe n'est pas blond : il a les dieveux noirs,
et les yeux plm noirs encore. Il n'est pas rose, comme
· !'ne sainte et noble tranche de jambon : il a le teint

me.

'

n

• 1

GŒTHE, L'UNIVERSEL

brun au contraire, la peau chaude et foncée. On ne
lui voit ni la figure rouge ni le teint pâle, ni docteur
ni guerrier. 0 misère des misères, mauvais air de
Francfort : et s'il y avait du Latin, ou, horreur,
du Sémite là-dessous? A cette seule pensée, l'esprit
recule et la, raison s'effondre. Il va falfuir envoyer
Houston Stewart Chamberfuin dans une maison
de santé. Hélas, tous /,es malheurs sont possibles.
Et même toutes ks hontes.
ne porte pas un canan sous le bras, ni un fusil,
ni seulement une serviette bourrée de livres. Il. est
pacifique. Il avoue ne pas savoir se servir d'une arme.
Rien n'annonce en lui qu'il ait un métier, fût-ce celui.
if avaleur de sabres. Il ne menace personne, pas même
ks trois tiers et demi de l'Europe.
Gœthe a passé par la maladie, et il n'y parqit
pas. Il a horreur d'être malade. Dans la vie, il n'est
pas romantique pour un sou.
Comme il n'est pas blond, il n'est décidément pas
moral. Ni d'ailleurs le contraire. Il porte en tout
/,a, présomption de la raison, la, mesure et l'étalon
de la beauté. Il n'est pas piétiste, ni pour plmre à
Odin, ni pour servir Jésus-Christ. Toutes les sortes
de barbarie le dégoûtent. Il exècre le tabac et la,
croix. Il est ·vrai qu'il déteste aussi l'ail et les punaises.
Il n'entend pas brûler les infidèles ni massacrer ks
peuples de l'Ouest et du Midi. Il adore ks Grecs.
En vérité, il n'a jamais rien fait pour le pauvre
Gobineau, qui a voulu tant faire pour lui. Il ne
prétend même pas à la suprême qualité de Lapon.
Et voilà pour le divin dolichocéphak blond, fleur
de la nature, seul digne du règne, seul digne de vivre.

n

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXIV
Dans sa grande force et son immense étendue,
toute sa dynamique n'empêche pas Gœthe d' itre
modéré où il faut. Son courant est puissant, mais
il n'est pas vite. Son flot est parfms irrésistible,
sans jamais tourner au torrent. fl est pacifique. Il ne
perd pas la mesure : il s'arrête dans l'excès; ou plutôt
il se suspend. S'il déborde ses rives à la fin, il irrigue
la campagne, il ne l'inonde pas. J'aime ce grand
fleuve qui se rend lui-même navigable de bout en
bout.
Si allemand qu'il puisse être, il s'est plié à un
ordre; il s'est donné une disdpline. Sa règle est
prudente; elle est ferme jusque dans l'éclat de la
passion : il calme ses orages, il les retient en vue
de la récolte.
Ce grand fleuve Rhin de Gœthe n'est plus une
barrière, mais un passage, un pont toujours vivant
entre les deux rives.
Gœthe est le grand conciliateur du monde germa-r
nique et de l'Occident.

XXV
SCEPTIQUE ET VRAI

Gœthe est un peu solennel, et le fut dès l'enfance,
parce qu'il est bien en chair, sérieux et fort, et aussi
parce qu'il est un peu lourd. Mais l'ironie le porte

GŒTHE, L'UNIVERSEL

405

et le sauve de la pesanteur : il n'est pas léger : il
est désencombré de dogmes ; ses pieds ne traînent
pas les boulets de la théorie. Gœthe est sceptique.
En quoi on l'a pe'll; compris ; et si on le comprend,
on se méfie de lui. Par là, il a révolté bien des gens
dans l'ancienne Allemagne : sans l'oser dire, dans
les priches et les spéculations de Schiller, il y a \
une pointe contre le sceptique. En vérité, de tous
les Allemands Goethe est le moins docteur. S'il y a
leçon dans ce qu'il dit, c'est à lui-même qu'il la
fait plutôt qu'aux autres. A quatre-vingts ans, il
prend conseil du brave Eckermann : ce jeune écolier
lui enseigne les oiseaux ; et le magnifique vieillard
l'écoute en disciple attent(f, tout à lajoie de s'instruire.
Il ne répète pas, comme Victor Hugo, cent foù par an&gt;
au premier rimeur venu : c&lt; Vous faites les vers mieux
que moi », mais il prête l'oreille à quiconque a fait
une étude ou une expérience personnelle. Il est toujours
prêt à voir plus loin, à étendre son horizon, à savoir
davantage. Son siège n'est pas fait et ne doit jamais
l'être. Il n'a réellement pas de système. En poésie,
en morale, il s'en tient à quelques idées dont 11 a
fait l'épreuve, et qu1: ont pour lui la certitude féconde,
puisqu'il les a mises en œuvre. 0 le noble esprit !
Comme il est vrai r Qu'il est peu fanatique. Quel
juste et calme dédain, quelle ironie il a pour le clerc
qui le prend de haut avec l'action, et pour l'homme
d'action qui ne tient pas compte de la pensée. Ces
deux fats, à tout coup, le font rire; et le pontife de
calnnet bien plus que l'homme de guerre. Rien ne
sépare jamais Gœthe de la vie. Et, mourant, s'il
appelle la lumière, c'est qu'il est toujours dans la
vie et qu'il veut y être plus encore.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXVI
CURIOSITÉ DE GOETHE

Tout le long de sa longue -iie, Gœthe est à l'étude.
Pour lui, l'étude est le plaisir même ; et le plaisir
est encore une étude. Gœthe est curieux de tout,
de la nature comme de l'homme, de la science et
de l'art, de l'hi.stoire et des mœurs. Il ne répugne
qu'à la théologie et au système. Sa curiosité universelle est la plus farte vertu de son esprit ; et 'le besoin
qu'il a d'accomplir le cznieux en poète, est le plus
beau titre ae son génie. Car le poème finit toujours
par. être la fleur de son étude.
« Poésie est délimance », dit-il : ce mot est un
des plus fameux qu'on lui doive. Mais la poésie
ne le délivre pas moins du savoir et de l'étude que
des passüms et des douleurs qu'elles engendrent. Il faut
se délivrer même de ce qu'on sait pour être libre.
Il est une délivrance parfaite : quand on se défait
du soi, qu'on répudie ks 11Windres parties de sai-méme
pour tout donner aux plus profondes et aux plus
belles; enfin, quand on choisit de faire le sacrifice
de ce qu'on est à ce qu'on doit être : on ne se sacrifie
pas en: vain. Il n'est -pas question d'un sacrifice aveugle
et servile ; mais de se passer toujours soi-même.
L' « En avant par àelà les tombeaux » est d'abord
mie marche au delà des-es propres mort:r ; des ccmàamnatiom successives que l'on porte cantre son ignmance
et son i'mperfection personnell,es, au-dessus des cadavres
qu'on a faits de sui, où l'on refuse d'ltre lié, et qu'on

GŒTHE, L'UNIVEaSEL

rejette : marche admirable où l'homme s'allège et
se purifie ; qu'on aille par bonds ou péniblement
pas à pas sur les genoux, qu'on se traine ou qu'01t
vole. Le renoncement est au terme de tous les chemins
de Gœthe. Le renoncement de Gœthe est une ascension : il quitte les branches mortes et les moissons
coupées. Il renonce au repos des ornières trop connues
dans la plaine.
La curiosité de Gœthe est la passion de son lspn·t.
Par là, l'étude a pour fin le poème, et la science la
beauté.
XXVII

Gœthe est l'éternel étudi.ant. Telle est sa façon
d'être le plus grand des maîtres, Lui seul, peut-être,
fut ainsi avec Montaigne; mais l'homme des Essais
cultive un champ clos, à peine deux ou trois provinces
dans /,e vaste royaume où Gœthe règne.
Gœthe étudie beaucoup plus à quarante ans qu'à
dix-neuf; et bien plus à soixante qu'à frente. Le
monde est son maître; et sa Sorbonne, la vie. Ce
merveilleux étudiant est le contraire du scholar et
même de l'homme de lettres. Surtout en Allemagne,
jamais, encore un coup, on ne fut si peu professeur,
ni docteur, ni pontife en dépit de l'attitude olympienne. Il fa-ut croire que ['Olympe est ce qui diffère
le plus de la Sorbonne.
Hegel, cette caricature de Gœtlte, et qui est à
la pensée de Gœthe ce qu'une galerie du Muséum
est à la nature, fait saisir ce que la curiosité du poète
a d'original, et de quel gbae elle est le moyen. Hegel
aboutit à la plus lourde, la plus m,:m,e, la plus morte"

�408

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

des théologies · quand la machine serait parfaite,
elle tourne à vide. Et Gœthe au plus puissant des
poèmes. Voilà Faust, et d'autre part la perpétuelle
tT'iade de la logique universelle. Le sublime Lyncée
peut chanter et même rire sur sa tour, en contemplant
l'univers, les yeux fermés : dans un coin du marais,
il entend cette grenouille intarissable, Hegel, le professeur : son coassement explique tout. Goethe est
la v-ie de la pensée; Hegel, la manie, la machine
idéologique.

XXVIII
En quoi la curiosité de Goethe diffère de toutes
les autres, celle de Montaigne exceptée : Aristote
est le très clair Hegel de l'antiquité, put de toute
pédanterie, mais non de système; et dljà dans
Aristote la métaphysique annonce une espèce de
théologie rationnelle. Mais il est trop grec pour
n'être pas libre d'esprt"t; et il ne perd pas le conta.et
avec la nature, avec la forme concrète. Moins deux,
les livres d'Aristote sont assez comparables à ceu.,"I:
d'Auguste Comte : livres d'ensei.gnement, qui veulent
des disciples pour les instruire de tout ce que la science
peut connaître. Tandis qu'Auguste Comte rédige et
codifie, Aristote exphque : ses meilleurs ouvrages
sont les recueils de ses notes.
Pour Léonard de Vinci, sa curiosité est celle de
l'homme qui ne laisse rien perdre, qui recuei,lle toute
sorte de notions ; et les recettes n'y ont pas moins
de part que les découvertes. Ce qu'on appelle ses
inventions ne sont, la plupart, que des. on-dit. li

GŒTHE, L'UNIVERSEL

entend savoir tout ce qu'on sait ; mais il est tout
empirique. S,il a des perles, elles viennent peut-~tre,
comme son écriture, des Indes et de l'Orient ; elles sont ·
mAlées à toute sorte de coquilles et de fatras. Léonard
est toujours l'ingénieur offrant ses services à Ludovic
le More, et qui lui énumère tout ce qu'il sait fafre
depuis les ponts jusqu'aux girandoles de fête, et des
canons aux bibelots.
Gœthe n'étudie pas sans cesse pour apprendre \
seulement ni pour tout savoir. Gœthe étudie p-Our \
ETRE. Mmze la connaissance n'est pas son véritable J
objet : son tout, c'est la vie.
Grâces lui soient rendues, et gloire à lui : Gœthe
seul n'a pas été de ru.étier. Pour qui le comprend,
Gœthe met fin, une fois pour toutes, au professeur \
et à l'homme de lettres. Si les gens de Sorbonne·, en
tous pays, entraient vraiment dans Gœthe, n'étant
pas poètes, ou ils iraient se jeter dans la Seine, ou
ils se tairaient. Ils feraient d'ailleurs mieux de se
taire que de se noyer.
Il est si bien m:ec les Dieux, qu,il leur fait la guerre
pour s'en délivrer; et il les ressuscite s'ils mccombent.
Gathe peut voir le divin dans la plus misérahle des
formes vivantes, et il lui reconnait, comme à lui-même.
le droit d'être ce qu'elle est.

XXIX
LYNCÉE

Par nature et par choix, les jeunes sont presque
wujours dans l'action. Ils vont dans la vie comme le

�~O

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chasseur égaré dans la f orh profonde : ils errent, iJ.s
cassent les branches, ils sautent par-dessus les haies;
il.s tze 'lJoient mime pas ce qu'ils fvulent aux pieds;
ils cherchent leur voie : il leu:r faut la trOU'lJer, coûte
que coûte, à force d'essais et de violences, sans
s'interdi.Te les CTis hideux, les gestes inutiles et les
efforts désordonnés. S'ils passent sur le corps de- leur
père, ils ne mesurent que l'espace franchi : iJ.s ne

vaient pas le cadavre étalé.
On ne peut pas être en même temps l'acteur du
drame et le spectateur tranquille. La calme lucidité du
témoin n'est pas davantage le calme souverain du
poète: car même s'il apaise les passums dans l'œuvre,
le poète est passionné. On faù l'œuvre quand on
renonce à la vie. Vivre d'abord et, s'il se peut, le
chef-d'œ:uvre ensui.te.
Le spectateur désintéressé de la tragédie, le poète
tTagique, a sans doute été l'acteur de son drame, le
plus souvent en esprit, mais aussi dans l' actûm :
imaginer d'une certaine manière n'est pas si loin
d'agir. H.amlet est un tTès grand poète : au bard de
l'action, que ne fait-il le poème, comme il l'a CüTlfU,
au lieu de prendre les armes? Il ,se trompe, non pas
sur sa nature, mais mr ses moyens. Son erreur est
là. Il la paie en mourant. Car il faut toujours payer
de la vie. Remarque, en guise d'oraison : La vie
d'Hamlet est le drame ; et le poème de Shakespeare
la tragédie. Quand le génie s'en mêle, la tragédie est
plus réelle que le drame.
Cette puissance d'être au spectacle des autres et
de soi, tout en en faisant un poème, voilà où les
hommes d'âge parviennent seuls, après m;oir vécu.
Les quarante premières années de Gœthe, plus ou

GŒTBE, L'UN:IVEXSEI.

moins stériles, ont nourri le fécond demi-siècle qui
s'en est suivi.
Ceux de vingt ans ont traité Gœthe. à soixante de
vieux poète. Gœthe est taujours jeune, avec 1WUS.
Et ces jeunes gens n,' ont mbne plus mille ans : ils
sont morts afJant de nmtre. Mais que de bruit dans
ces tombeatœ. En vérité, la discriti.on ici serait bien
nécessaire. C'est le cas de le dire, on ne soit pas vivre
dans les sépulcres. L'immeme su:périorit:i des vieux
grands poètes sur les jeunes est de n'avoir pas d'âge :
ils portent la vie qui dure.
Quel que soit Raphaël, ou Mozart, ou si haut qu'on
les place, leurs chefs-d'œuvre ne sont que des œuv-res
de jeune homme. Elles sont vides près des gra1Jdes
œuvres de la. vieillesse et de la maturité. Leur ltfgèreti
ne vient pas de leurs ailes, mais de ce qu'elles flottent:
elles n'ont pas assez de substance. Elles sont stériks
avec perfection. Le génie tragique de la
en est
absent. En général, ce génie ne se manifeste précisément ni par l'excès des événements, ni par le crime.
A cet égard, le drame est bien la loi des jeunes ; et la
tragédi.e, le lot des hommes d'âge. Il faut avoir vécu,
il faut avoir traversé le feu et en être sorti pour
donner aux passions une trempe éternelle.
Nous ne connaissons que les œuvres ; mais da.n.s
les œuvres, il n'y a rien de grand, de neuf, de profond, d'unique enfin que l'homme mbne. Lui. seul
fait l'accent propre et le tour singulier de la pai-ole
commune. Comme ü est l'âme du modèle dans le
portrait, il est le sens et fait tout le prix de l' événement.

me

�4,I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXX
Le sithlime Lyncée ne naviguera plus; il n'est plus
sur la mer. Du plus haut de la tour., il contemple.
Quel détachement cette grandeur suppose. Que de
sacrifices elle implf:que. Celui-là s'est rendu maître
. de wut en se rendant maître de soi : partout Gœthe
l'exige. Mais il faut encore qu'il reste capable de se
perdre : _la vis-ion souveraine n'est pas sans passion :
elle en est au contraire le dernier et plus bel usage.
T~utes les haines, et même nationales, tous les partis
pris ne sont que jeux d'insectes; et soi-même, on
n'est qu'une fourmi si l'on s'y engage. Les fourmis
sont aveugles. A ce point que chacune se multiplie
de toute la founnilière. Que l'homme, du moins,
s'élève assez pour s'oublier et se jeter tout entier
dans k feu de l'esprit. Il faut enfin avoir tant vécu
qu'on dépasse sa propre vie et qu'on la renonce. Tous
les dieux de Gœthe sont des renonçants.
A défaut d'une poésie sublime, le renonçant donne
l'~xemple diune clarté solaire et d'une paix magnanime. Lyncée lui-même n'est pas toujours sur la
Tour. On le trouve aussi dans son jardin et dans sa
chambre. On admire alors ou on lui reproche son
calme olympien. Que n'est-on également sensible à
son indulgente bonté et à son ironie familière ?
Il y a sans doute que/,que froideur dans cette indulgence, et dans cette ironie quelque infin-i mépris des
choses fortuites? Soit. Gœthe garde tout son feu
pour la pensée et les objets de l'âme. Au mois d'août
1830, quand on lui annonce la Révolution à Paris
il bondit de son s-iège, et les yeux brillants, il s'écrie .:

GŒTHE, L'UNIVERSEL

« Enfin, ils sont dans la bonne voie. » Pour lui, la
Révolution, c'est la défaite de Cuvier à l'Académie

des Sciences et la victoire de Geoffroy Saint-Hilaire.
Plût au ciel qu'on vécût quatre-vingts et cent ans ou
mille,pour toujours comprendre l'espritcommecegrand
homme-là. Et quel reproche oserait-on lui faire, à lui
qui, couvre presque tous ses dédains d'une complaisance
et d'une politesse égales à son génie? Toutefois, il
vient une heure où on se prête et ne se donne plus.
Cette réserve n'est pas de l'avarice. Elle est la mesure
dans l'excès même, que les dieux l}xigent de leurs fils.
Qu'on ne parle plus du cœur ni du sentiment : les dieux
ont été trop avilis dans la servitude publique.

XXXI
Chacun de nous crée son avenir mystique, son
enfer et son paradis, son éternité ou son néant. Les
uns ont une âme, les autres, non; et il dépend d'eux
seuls, en quelque sorte. Ainsi, les uns sont immortels,
et les autres meurent. Une telle inigalité est la plus
terrible des justices; et comme toute justice, elk est
la parfaite et fatale iniquité. Tout me prouve que
Gœthe la considère en, face et l'accepte. Ce tenne
est digne de lui. Par là, son esprit consomme son
accomplissement, et s'élève encore dans la grandeur.
Il se couronne d'une majestipaisible.
Ni le plus beau, ni le plus profond, ni même, si
l'on 'Veut, le plus poète, Gœthe, parce qu'il est le
plus complet et qu'il pense le plus, dans tous les
ordres, avec beauté, est le plus gr.and homme des
temps modernes.
Gœthe seul est notre maître.
ANDRÉ SUARÈS

�LE SAGE

LE SAGE

Dans la matin.Je qui suivit la tMrl de Gœthe, fe fus
pris d'un désir secret de voir encore sa tù!-pouille terrestre.,.
Etendu sitr Je dos, il reposait comme un liomme. endormi...
L~ /~ont puissant avaü encore l'air àe penser... Le corps
gisait nu, enveloppé dans un .drap blanc. A c6té on avait
mis de gros blocs de glace pour foi conserver sa fralcheur
le Plus longtemps possible... Je restai stupéfait de la
divine magnificence de ses membres ... La poitrine très
bombû et très large; les bras et ks ouïsses bien en ckait
et do,u:.e1nent musclés ; les pieds dt/,icats, d~ la /orme la
plus j&gt;u,re ; - sur wut le corps pas une trace de graisu,
de maigreur, de caduci-té. Un homme a&amp;e0mpti reposait
devant moi dans sa grande beauté... Je posai la main
sur le cœur, - une im11Wbilité profonde s'était faite
partout, - et ie me détournai pour laisser libre cours 4i
mes larmes 1 ...

Pour le dire en passant, je crois bien que le pauvre
~clœnna.nn a été un peu calomnié. Il n'est pas touJours, heureusement. le famulus grandiloquent et servilement bénisseur dont le ton solennel gâte, il faut
bien le dire, et prive de tou.te efficacité. tant de passages
des Conversations. Si 1a plupart des discussions esthétiques ou métaphysiques qu'il nous rapporte le dépassent
manifestement et sont par là même suspectes, il lui
arrive aussi parfois, quand il s'agit de choses simples
1.

Ecltermann.

et de choses qu'il connaît bien, comme les mœms des
oiseaux des bois ou la fabrication des arcs, de nous
intéresser vivement et même de nous faire oublier son
redoutable interlocuteur (qui d'ailleurs se tait alors,
le plus souvent, et le laisse parler). Car Eckermann est
aussi un brave homme et même un homme -qui sait
voir. Il est extrêmement regrettable que l'illustration
du personnage qu'il met en scène et sans doute le désir
de se « montrer à la hauteur » l'aient fait se guinder
trop souvent hors de lui-même et peut-être hors de son
sujet. Gœthe en souffre et le pauvre Eckermann également. Comme nous aimerions trouver dans ces deux
gros volumes un peu plus d'humaine famniarité ! Et
jusque dans le portrait de Gœthe mort qu'on vient de
lire, il y aurait sans doute encore bien des épithètes à
effacer : Divine magnificence... un homme accompli.••
grande beauté... Mais certains termes semblent justes
et les blocs de glace nous rassurent sur l'authenticité
des autres détails : poitrine bombée, bras et cuisses doucement musclés, ,Pieàs délicats ; - alors le mot vous
vient de lui-même à l'esprit: un sage. Le portrait d'un
sage. Le portrait du sage.
Car il y a probablement deux pôles dans la nature
humaine : l'un qui est la sagesse, l'autre la sainteté,
la sainteté et la sagesse étant nettement antipodiques.
Il y a une sainteté religieuse et, par exemple, plus
particulièrement une samteté catholique : on entend
bien que ce n'est pas à elle que je fais ici allusion. Elle
se définit strictement; elle suppose un dogme, une foi;
elle a ses manifestations à elle, elle a ses preuves. Mais.
du saint catholique au saint musulman ou bouddhiste,
qui ne voit qn' en dehors des dogmes il y a tout de même
une parenté. Et en dehors de toute religion, car le
peuple n'a pas tort qui dit d'un incroyant même :
1. C'est_un saint.» On n'envisage ici la sainteté que sous

��.l.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

Gœthe, fait 'SOll salut en se débattant et parce qu'il se
débat. En somme, il lui suffit, pour être sauvé, d'être
pleinement. D'être tel qu'il est, le plus possible, et en
tout sens. De sorte que le salut, pour Gœthe, finit par
se confondre avec la délectation même. Rien de plus
opposé â Paseal.
Le saint -est d'abord un homme qui a peur; c'est
parce qu'il a peur, que cet homme devient un saint.
Il n'échappe à la peur que dans une. certitude qu'il
situe hors de lui-m-ême. Il a peur de son humanité
même qu'il lui faut transcender pour qu'elle redevienne
acceptable. C'est an contraire dans son humanité, teUe
qu'elle est, que Gœthe s'installe, et confortablement.
Je ne suis pas très sûr qu'il n'ait jamais eu peur : il
était bien trop imaginatif pour cela et l'imagimttion
est la reine des épouvantes. Mais enfin il juge indigne
de sa qualité et de sa dignité d'homme d'avoir peur.
Il ne se réfugie pas dans une certitude dogmatique ou
extra-terrestre romme le saint; il n'oppose pas au
monde et à la vie qui ne sont que des apparences une
réalité métaphysique qui les débocde infiniment : c'est
dans ce monde même et dans cette vie même qu'il
situe sa Cl)nfia-nce, qui est précisément ce qui lui permet
de ne pas avoir pew. Ah l que tout ne soit pas perdu!
à quoi l'instinct profond de Gœthe lui permet de
répondre : « Rien n'est perdu. ,) Je dis instinct, car
cette confiance chez Gœthe est assez mal définie ; il
est difficile d'ailleurs qu'il en soit autrement, sans quoi
elle ne serait plus .de la confia:nœ. Confiance da,ns la
vie, oonfiance en soi-même en tant que participant à
la vie ~ confiance en up,e vie~Dieµ où so:i,.même on
est un mon:;e'a u de Dieu ; retour ici également à son
ceatre raisonnahle et aux donnée$ inconscientes ou
sub&lt;;onscientes de la raison ; pacte du poète avec le
~e : car elles sont aussi un fait, ces données, j'ai

LE SAGE

conscience qu'elles existent, elles sont donc naturelles
et c'est la même confiance que Gœthe port-e à toute la
nature qui l'empêche de croire qu'elles puissent le
tromper. Le sage (et Gœthe en l'espèce) n'admet pas
que les besoins qui sont en lui (besoin d'ordre, besoin
d'harmonie, besoin d'immortalité) puissent être sans
causes réelles. Le sage, qui a du bon sens, n'accepte
pas facilement que l'univers soit un non-sens.
Gœthe est le parfait humaniste, car i1 est à lui seul
beaucoup d'hommes réeonciliés. Beaucoup d'hommes \
qui âuraient toutes les raisons d'être brouillés et de ne
pas vivre ensemble; et qui cependa,nt vivent ensemble
et non seulement vivent ensemble, mais font bon ménage \
grâce à un père abbé qui est encore Gœthe.
Gœthe est un « bourgeois i), c'est même un grand
bourgeois. Le sage s'apparente toujours au bourgeois.
Gœthe est aussi, à tous les sens du mot, un propriétaire.
D'abord, le propriétaire de lui-même. Puis encore,
symboliquement et réellement, le propriétaire d'une
maison. Une grande mai'lon confortable et claire (qui
existe toujours et qu'on peut visiter) : avec de vastes
corridors, un ou deux grands salons de réception, une
bibliothèque, des salles pour les collections (Gœthe à
mon goût est un peu trop collectionneur), une petite
chambre de travail. Gœthe reçoit, Gœthe collectionne,
Gœthe disserte, Gœthe travaille; - Gœthe s'évade
même quelquefois, il s'évade de sa maison, mais il y
revient toujours. Il y a un point sur la terre qui est à
lui, dont trop de mesquineries, trop de visites, trop
de discours, et qui sait peut-être aussi trop d'honneurs
et une vie trop large et trop bien réglée peuvent lui
rendre parfois le séjour insupportable; - alors il le
quitte, il le quitte en réalité ou imaginativement (même
le Gœthe &lt;&lt;classique» de l'âge mûr se permet des fugues
en plein romantisme; le rationaliste de la fin est aussi

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�422

ClŒATUR:ES CHEZ GŒT.HE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le même flot qui les traverse pour former à la longue
ces canaux praticables qu'il baptise Werther, Ph.iline.
Wilhelm ou Ottilie.
Si l'espèce de la création gœthéenne n'est pas romanesque, si elle ne rejoint les lois de la création romanesque qu'en fin de course et non point dès son origine,
on pourrait se résoudre à considérer le double flot en
aval du confluent, c'est-à-dire à étudier le procédé
suivant lequel le poète se façonne en conteur. Besogne
humble - qui ne messiérait d'ailleurs à quiconque en
face de Gœthe.
Cela même, un autre obstacle paraît nous l'interdire.
Le Laocoon de Lessing, dissertation esthétique publiée
en 1766, va emmailloter l'expression de l'art allemand
jusqu'au plein mitan du XIX8 siècle, et c'est à peine si
aujo1!Id'hui quelques tempéraments vigoureux en ont
brisé les bandelettes. Gœthe, jeune étudiant à Leipzig
au moment où le livre paraît, en subit et en subira les
règles précises. Parmi elles, la mise en œuvre du personnage dans l'affabulation est une des plus strictement
délimitées. Tout le Laowon roule sur une vaste comparaison de moyens entre les, arts plastiques et les arts
du verbe ; il réserve expressément à la peinture et à la
sculpture le soin de décr_ire, pour confier à la poésie
le double soin d'évoquer et d'animer :
La sttccession du temps est le domaine dit poète, commlJ
f espace est celui dH peintre.
Combien on a tort de transporter dans la poésie l'idéal de la
,peinture: celle-ci doit icléaUser les corps, et celle-là les actions.
La poésie rèprésenfo des mouvements, et indicativement par
k moyen des mouvements elle peint aussi des corps.
Le poète q-ui nt peut nous montrer les éléments de la beauté
quel' un après l'attire, s'abstiendra donc entièrement de peindre
'fa beauté corporelle considérée comme beauté. Il sentira que ses
éléments successivement dénombrés ne püUrront fumais produire le même ef/et que l&lt;Wsqu'ils coexistenl à notre vue; qu'en

42J
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Il' œil en t11rim pour lies «percewi4 à la. fois, el qw,' il. n'm- Pt1IJJ
~ résulte, ~ filJut

harWJniqw,.

L'interdiction, sévère quant à la poésie, se tempère
il est vrai de quelques autorisations quant à ta prose ;

Je.. ne.. re/U!ie point au discou:rs en gén.éral la Jaculté de dkrï,c
un t-Out matériel en suivant toute.s ses ,parties_, Mais je 1,111
refuse cette facuUé quand fe le considère comme l'instrument
de la poésie, parce que l'objet principal de la poésie est de faire
illusion et qU8 ce pouvoir manque toufours nécessairement à
toute de-Sc1'iption verbale. Et ce pouvoir lui manque nécessairement pl%1'r:e q'll,e E~ coexistence a~ parties ,lu eorps s •y t,,o;u,i,e en
emetr11tiictiofit avec le succession iks si gnss lit. discoms .. . A ùes;;,
loutes les fais qu'il ',i.e s' agirr, p.oi1# d:illusi01~ tinaes les: fois
p' CM ne fi' wessua qt.ùl r imtelligen&lt;e rir• licteur pf!ur It,,;
donner des notions d1iirt1s et a-wssi Cf)ftltj&gt;l,èU,s fU&amp; fl(1Ssibf.8, c~
~riptio-M des. c0'1,Ps, interdites à la ,PoJsi~ 84 trQ~&lt;mf à
leiir place et seront à' une grtlnde u.itlitié,. EU~ pour'Y()nt sen,{.,
alDrs. non. se-i.ûement a1t prosateur, mais au poète, didactique,
car celui-ci cesse d'&amp;re poète dès quil se mlle d'enseigner.
•

En vérité, si nous nous préoccupions de rédiger un
devoir d'hîstoire littéraire, le plan nous en serait donné
par œs demiers mots. de Lessing. 11 suffirait de constater leur application rigomeuse à travers les œuvres
de Gœthe : poésies sans description, proses à descriptions modérées, œnvres didactiques enfin, si nombreuses
comme l'on sait à. la fin. de sa vie et nomries de descriptions précises. Sans même attribuer à Lessing l'hon~
neur d'avoir à jamais marqué l'esprit du garçon de
dix-sept ans qui le lisait, disons simplement que Gœ.tbe
de son côté a pu retrouver et appliquer un ensemble de
principes assez. an_ciens. assez généraux, assez évidents
et assel'! constants pour avoir été formulés dans. le

Laoroo"".
Mais notre ambition ne va pas à établir un classement - si jurucieux soit-il - entre les divers types

�424

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'œuvres littéraires de Gœthe. Elle tend à suivre la
démarche même de Gœthe lorsqu'au long de sa vie
il se trouve dans l'obligation de nous présenter ses
personnages. Démarche qui, bien que souveraine, n'en
est pas moins tâtonnante comme toute démarche vitale
et qui révèle l'hésitation dans le choix des moyens propres à nous communiquer, à nous autres hommes, les
foudroyantes révélations du génie.

***
Gœthe, poète et se connaissant pour tel lors même
qu'il narre en prose, illusionniste dans le sens où Lessing l'entend, et forcé à devenir d'autant plus illusionniste que sa narration sera privée de la magie du vers,
voici la première donnée du problème.
Gœthe, naturaliste, observateur inlassable du scarabée, du caillou, du maxillaire, du prisme ou de la
graminée, ami de Lavater et rédacteur secret des plus
riches chapitres de la Physiognomonie, voici la seconde
donnée.
Ici encore, évitons le facile et brillant développement :
ne commettons pas l'erreur de mêler dans l'éprouvette
le blanc avec le rouge pour en exhiber triomphalement
le rose. Car le blanc, le rouge, sont de Gœthe, et le rose
ne serait que de nous. La conjonction du poète et du
naturaliste n'a donné lieu à aucun de ces hybrides
affreux qu'un critique, opérant sur textes à l'écart de
la vie, est seul à imaginer. Le poète, le naturaliste, ont
leur discipline propre, leur développement distinct, leur
biographie séparée, au sein de l'existence de Gœthe :
si les expériences de l'un servent à l'autre, c'est non
dans leur application mais dans leur principe, non dans
leur résultat mais dans leur essence. Et la double leçon
que le poète a cherchée auprès du naturaliste est celle
de l'humanité et celle de la vérité.

CRÉATURES CHEZ GŒTBE

L'homme, dernier chaînon d'un cosmos sans discontinuité, auquel le rattachent les mailles serrées des
existences animales et végétales. La vérité humaine
partie intégrante de. la réalité universelle. De telle
sorte que pour être humain et pour être vrai, le langage
dont use le poète dans les mises en scène lyriques, dramatiques ou romanesques, doit demeurer lié au fait
cosmique, y trouver ses répondants et ses cautions.
Nous voici loin du simple transfert grâce auquel
l'observation du naturaliste serait appliquée sur-lechamp par le poète. Il faut nous résoudre à ne pas
chercher une exploitation utilitariste de l'un des Gœthe
par l'autre. Par voie de conséquence, il faut également
nous résoudre à ne pas chercher, dans la mise en œuvre
des personnages, l'application des principes qu'au même
instant l'observateur du monde animé pouvait vérifier
sur la figure humaine. Si Gœthe naturaliste décrit,
Gœthe poète - et incidemment romancier - suggère.
Les procédés didactiques ne valent plus, même quant
à leurs résultats, dès lors qu'il s'agit de« faire illusion ».
Tâchons de suivre ces « procédés illusoires ».

***
Dans W erther, la moisson est pauvre, mais instrucdve par sa pauvreté même. Chaque figure apparaît
dès l'abord comme teintée par la sympathie ou par
l'antipatrue qu'elle inspire à l'auteur et à son porteparole. Attraction ou répulsion agissent et s'expriment
sans ambages, avertissant le lecteur d'avoir à se confier
ou à se méfier :
Un feum homme ouvert et franc et à'ttne très heureitse
,Ph'ysionomie... La fi,lle du pasteur salua Charlotte avec
une vive cordialité et fe dois dire qu'elle nll me déplut
point. C'est une bru.nette vive et bien tournée avec qui on
passerait tort bien quelque temps à la campagne... La

fi

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

pkyswnomie de lfZ vieilk me ,léplut... Unt personne sèche,
màladive, qui /ait bien de m ;,-rendre au monde a,uun intér&amp;,
lliiendu que personne n'en prend à elle ...

Lors même qu'une variation de la sympathie se produit, eJle s'accompagne de commentaires bien vagues:
M. Schmidt était un hom~ de bon ton, mais taciturne, qui
ne voitlait pas S6 mtler à notre conversation ... Ce qui me fdcha
le plus, c'est que je crus remarquer à sa physionomie que s'il
refu.sait de se comnwm·quer c'était caprice et mattivlise humeur
plu.t6f que défa,d d'1'ntelligt,m,,, .. La figure de M. Schmidt,
d'ailleurs -un peu brune, P,,it une teinte plu.s sombre.

La rencontre de Werther et de Charlotte a été abondamment vulgarisée par la peinture :
Dans la salle d'entrée, six enfants de deux à onze am sautillaient aidour d'u,u belle feune fiUe de moyen1te taille, qui
portait tme simple robe blanche avec des 1tœuds roses aiex bra
d au sein ... Elle obse1-vait chacun avec l'air le plus gracieux ..•
Comme fe me 1·epaùsais de ses yettx noirs 1 Comme ses lèvres
animées, ses ioues fraîches et riantes, attirairmt mon âme to,a
entière! ... Quel charme, quelle légèreté dans ses tnouvements I

Les premières atteintes du sentiment s'expriment ici
par l'admiration, et l'admiration à son tour se formule
par l'exclamation. Toute considération d'époque mise
à part, c'est là le procédé le plus direct et le plus simpliste. L'effet produit sur le lecteur dépend alors de
la plus ou moins grande puissance motrice de l'auteur,
de ce qu'il est permis d'appeler sa chaleur communicative. Dans le cas de W erther, elle a fait ses preuves...
Bientôt l'aspect de Charlotte se réduit à son regard :
le reste s'efface et disparaît comme un contexte inutile:
Pendam notre promenade 1·e crus voir dans ses yeux nciYs
un vbitable intérêt pour ma persmine et po," mon so-rt. .. Que
fe vou seulement ses yeux noirs, et J°e suis lte1'1'eux ... Elle m'a
,-egardé. Et i e ne voyais pltis en elle la beauté cha.rma~,

CRÉATURES CREZ GŒTHE

;e ne voyais plus la lumière de la noble int~ligence; tou~ cela
s'est évanoui devant mes yeux: un regard bien plus t'ldmirabu
encore agissait sur moi; il était plein de l'intérêt le plus tenàrt.,
de la plus douce ,Piété..

Et, précédant le dénouement, voici la dernière évocation:
Ici, tptand fe ferme les yeux, ic-i, dans mon fron_t où ~e
concentre la uision intérieure, sont toujours ses yeux noirs. Ici I
Je ne puis t' exprime.f cela. Si fe ferme mes pa1,piè1es, ils s~t
là; ils sont devant moi, dans moi, comme 1m aln1ne : ils
possèdent to1,s mes sens.
De W erther, sautons aux Affenités Electives. Quittons
l'homme de vingt-quatre ans pour l'homme de soi.""{ante.
Surprise. TI n'existe plus de physionomies déplaisantes.
Si certains personnages se trouvent assumer des rôles
blâmables aux yeux du lecteur, ils ne sont plus marqués
d'emblée par une antipathie de l'auteur. Plus d'antipathie, plus de répulsion, mais une sorte de bienveillance générale qui découvre en chaque visage des motifs
de l'admirer.
L'architecte était, dans toute la force du terme, un beau
feune Jwmme, d'une taille élancée, peut-être un pe1, trop
grande; il était modeste sans timidîté, commi,~icatif sa~is itr~
importwn ... Il avait, sous ses longs clwveux noirs,_ un air ~e si
par/aite candeur; il se tenait à l'écart, si simple et si tranquille ...
Debout, avec la grâce et la viguer'1 de la ieunesse. ..
.
Le capitaine... de l' dge où l' homm.e devient vraiment aimable
et digti.e d'amour ... Il ôte son habit; tous les regards se portet&amp;t
'Vers lui; sa taille souple et nerveuse inspire à chatitn la confiance ...
[Luciane]. Sa taille élancée, ses belles formes, sa figure
régulière et pourtant expressive, ses tresses brunes, son col
élégant ... Ses che1Je11,x tressés, la /arme _de sa tête, son cou et ~es
épaules étaient d'1me beauté inexprimable, et ... cette t~ille
élégante, svelte et légère se dessinait da1is les costu,nes du tieux
temps de la matiière la plus avan-tageuse.

�428

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CRÉATURES CHEZ G&lt;ETHE

429

Le comte et la baronne étaient de ces figures nobles et belles
qui plaisent plus dans l' dge moyen que dans la jeun~sse : car,
si elles ont perdu quelque chose de leur premier éclat, elles
éveillent par leur bienveillance une confiance entière.
Pour figurer le roi, ... on avait placé sur le trône d'or l'homme
le plus fort et le plus beau de la société.
Elle amena tout à ccwp la pdle et belle feu-ne fille ..•
Le vieillard endormi ... avait conservé sa physionomie gracieuse et prévenante.
[(?ttilie]. Elle est folie; elle a surtout de beaux yeux ... La
beauté est partout la bienvenue. Lorsqu'il se retournait vers
la hauteur et qu'il voyait Ottilie qui, d'une marche légère, sans
crainte et sans embarras, l-e suivait de pierre en pierre en gardant l~ p!,us gracieux équilibre, il croyait voir planer sur lui
une créature céleste. Et quelquefois si, dans les endroits difficiles,
elle saisissait la main qu'il fai tendait ou même s'appuyait sur
son épaule, alors il ne poiwait se dissimuler que c'était bien
une femme, une femme délicieuse, qui le touchait ... La taille,
k geste, la figure et le regard d'Ottilie surpassaient tor~t ce
qu'un peintre a fa,mais exprimé... La morle était touiottrs belle
et semblait dormir...
·

cèdent quelques silhouettes de Vérité et Poésie, tracé.es
environ à la même époque :

Il n'est pas jusqu'à l'enfant de Charlotte et d'Edouard
qui ne soit « un enfant admirable, un prodige » et dont
on n' « observe avec ravissement la taille, les belles
proportions, la force et la santé... »
Cette décision de ne· plus nous montrer l'humanité
que par ses échantillons les plus accomplis physiquement, nous avons beau savoir qu'elle se réfère à l'amour
de Gœthe pour la plastique grecque, nous n'en sommes
pas moins enclins à y voir le parti-pris d'une discipline
volontaire plutôt que la réaction libre d'un romancier
en face de ses personnages. Et nous savons des lecteurs
qui, si le respect ne leur enchaînait la langue, traiteraient volontiers, à dater de ce moment, Gœthe de
bénisseur.
Pour souligner l'erreur d'un jugement trop prompt,
il suffit de rapprocher des aimables figurines qui pré-

Et qu'on ne suppose pas dans Vérité et Poésie la
moindre intention polémique ou même sarcastique. Ces
m~moires, écrits soua la domination française, sont
destinés à faire revivre les temps d'autrefois et leur
atmosphère chaleureuse. Œuvre d'évasion au premier
chef, ils peuplent les cercles visités naguère de témoins
sympathiques et cordiaux. Les jugements y sont encore
plus modérés que dans les pages d'imagination. Cependant les visages sont autrement fouillés ... Si dans les
Affinités Electives l'auteur se meut avec complaisance
au sein d'une société de figures dont la grâce ne s'exprime pa'&gt; sans quelque mièvrerie, la plume de Gœthe
n'en est point responsable, mais bien ses intentions
profondes, sa conception actuelle du personnage imaginaire, son esthétique.
Partie avec W erther des réactions instinctives -

Merck était granà et maigre, remarquabl6 par son nez
pointu; ses yeux bleu clair, peut-être gris, donnaient à son
reoa-rd nwbile quelque chose du tigre ... Son caractère of/rait une
si:gitlière discordance: naturellement loyal, noble et sûr, il
s'était aigri contre le nwnàe, et il se laissait tellement dominer
par son humeur morose qu'il éprouvait tfn penchant irrésistible à se nwntrer, de propos délibéré, rusé et même narquois ...
Tandis que la figure de Lavater s'ouvrait librement à l'obse,vatem, celle de Basedow était concentrée et c-omme repliée sur
elle-mtme. Les yeux àe Lavater étaient brillants et doux, sous d-e
très larges paupières ,· ce11x de Basedow, enfoncés, pdits, noirs,
perçants, lançaient des éclairs par-dessus des sourcils hérissés,
tandis qtte le front de Lavater était encadré de gracieu,ses boucles
de chevem:; brnns. La voix de Basedow, impétueuse et rude,
ses assertions sowlaims et tranchantes, un certain air sardoniq1te, ses brusques changements de co-nversation ... étaient
l'opposé des qualités et des manières avec lesquelles Lavater
noi,s avait séduits.

�430

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sympathie, antipathie - elle aboutit avec les Affenités
en une sympathie généralisée, volontairement expurgée
de toute impulsion contraire. Le personnage de W erther
est une projection des sensations immédiates de l'auteur, le personnage des Affinités une projection de ses
disciplines morales. Egocentrisme dans les deux cas.
Qu'il s'agisse d'un égocentrisme physiologique ou
affectü d'abord, d'un égocentrisme intellectuel ou culturel en.suite, l'emprise est rude, sur la créature, d'un
créateur qui ne laisse pas oublier sa présence.

Entre ces deux points extrêmes, arrêtons-nous à la
région médiane. Médiane dans le temps, puisque
Les Années d'Apprentissage de Wilhelm Meister sont
l'œuvre d'un homme de quarante-six ans, nous allons
devoir reconnaitre qu'elle est médiane aussi entre les
deux égocentrismes et que par là elle leur échappe.
L'étude des visages y est d'autant plus féconde que
nous disposons de La Vocation Thé&amp;rale de Wilhelm
M eister, cette esquisse arrêtée à trente-sept ans, comme
d'un brouillon, d'un cahier de notes où Gœthe aurait
puisé les matériaux du roman.
Non seulement les visages sont nombreux, mais la
description de chacun est ardemment poussée. Nous ne
pouvons reproduire ici la centaine de « portraits i&gt; qui
s'appliquent à une trentaine de personnages; bornonsnous à quelques exemples.
Wilhelm, d'abord, c'est naturellement Wolfgang.
Bien qu'on ne trouve aucun c&lt; portrait» en pied de Wilhelm, les notations sont assez fréquentes pour qu'il soit
possible de reconstituer une stature précise. Notations
toujours fonrnies par ricochet, c'est-à-dire par la bouche
d'autres personnages - et jamais directement par
l'auteur

CRÉATURES CHEZ GŒTHE

431

Vous étiez un petit garçon forl éveilU... Il se trouve encore
là-haut un fort beau fi,wne homme, qui sans doute foue,ait
bientôt parfaitement les premie:,s amout'eux (c'est Philine
qui •parle) ... Un si noble visage, des manières si franches et
une pareille perfidie! (Cette fois, c'est Lydie qui parle) ...
(Voici encore Philine). C'est le danseur qui nous intéresse,
ce n'est pas le violon: il est pour cela trop agréable à deux yeux
bleus de s' arrtter sur deux beaux yeux noirs... (Wilhelm
refusant le rôle d'Hamlet). Peut-on se le -fi,gur~ aut'l'ement
qtee blond et cOYpulent? Et sa mélancolie rêveuse, sa moUe
tristesse, son inquiète résolution, ne conviennent-eUes pas
mieux à ce tempérament qil'à un f ciUne hot,1,me au corps
sveUe, aux cheveux bruns, duquel on attend plus àe Promptitude et de résolution?

La longue description que le commerçant Werner
fait du maintien et du costume de Wilhelm Meister
est bien celle qu'un honnête franc:fortois, légèrement
scandalisé, pouvait faire des allures du jeune Wolfgang Gœthe. Signalons que la notation si caractéristique dans la Vocation Théâtrale: « Wilhelm, l'incurable
optimiste... » parait a voir disparu dans les Années
d'Apprentissage. L'optimisme n'y est plus nommé, il y
est mis en action.
Plus généralement, en passant du brouillon au roman,
nous observons ici un transfert au persônnage des
discours ou des opinions de l'auteur. Gœthe nous présente lui-même la charmante Philine dans la V üco.tion
Théâtrale sous cet avertissement : &lt;( Les femmes la
détestaient. avec raison d'ailleurs ... » L'avertissement
a disparu dans les Années d'Apprentissage, mais voici
les mots d'Aurélie :
Que cette Pkiline m'est odieuse iusqite dans les ~plus petites
choses! Ces cils bruns avec ces ch::veux blonds ... fe ne puis les
souffrir ; et cette cicatrice au front est à mes yenx un objet leUement igno-ble et repoussant, qu'il me ferait reculer rle dix pas.
EUe racontait t'autre four, fxu forme tle ,plawnterie, (JIU, dans

..,.

�432

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son en/ance, son père lui avait feté une assiette à la tête et
qu'elle en portait la marque. Oui, elle est bien. marqu,ée am:
yeu~ et sur le front afin t['.t'on ait à se méfier d'elle ...
L'auteur s'est _effacé au profit d'un personnage, et
son· observation, mise dans la bouche de ce personnage, se trouve par là-même passer de l'immobilité au
mouvement. La pensée de Gœthe le quitte pour être
agie par ses porte-paroles. L'égocentrisme de l'auteur
s'est dissous, s'est réparti en une trentaine de protagonistes actüs. C'est une des grandes marques - une
des définitions - du roman.
La blonde Philine aux yeux bleus est abondamment
décrite, dans son maintien candide et dans ses gestes
mutins. Elle fait pendant à cette belle enfant grave,
la brune Mignon aux yeux noirs, à peu près de la façon
dont pour un Allemand du Sud, écartelé comme le
fut Gœthe sa vie durant entre Strasbourg et le SaintGothard, la France et l'Italie se font pendant. A peu
près de la façon aussi dont, pour Gœthe et sa vie
durant, se balancent le caprice et la passion.
Parmi les figures que sa plume a tracées, il s'est
complu à celle de l\fignon. A la décrire, elle, ses traits,
son costume, son chant, ses danses, sa parole et jusqu'à
son écriture, plus de pages sont dévolues qu'aux personnages réunis de W erther et des Affinités. Ce n'est
pas seulement pour cela que de toutes les apparitions
romanesques de Gœthe, Mignon demeure la plus vivante
et la plus évocatrice. Mais si à l'insistance des descriptions on ajoute cette espèce de violence, d'acharnement
singulier qui frémit sous la prose dès que l'enfant entre
en scène, on commence à deviner les motifs de l'étrange
hantise sous laquelle ont vécu cinq générations d'Europe. Fait à noter: Gœthe n'a pour ainsi dire rien changé
au personnage, de la Vocation Théâtrale aux Années
d'Apprentissage; -corrections de style, avec des additions à dater seulement de l'instant où le premiermanus-

433
crit s'arrête. Mignon est la seule créature romanesque
qui ait traversé sans modifications deux lustres de
l'existence de Gœthe. Et si elle nous parvient encore
avec cette impétuosité de projectile, c'est que la tension
de sa trajectoire initiale a été respectée par celui
même qui l'a redessinée après dix ans de méditation.
Dans le peuple bigarré qui s'agite autour de Wilhelm et où les femmes - actrices, nobles dames jouent un si grand rôle, non seulement les ressemblances sont fréquentes, mais il arrive que ces ressemblances fassent hésiter un cœur épris sur le véritable
objet de sa passion. En constatant ces quiproquos et les
troubles qui s'ensuivent, on peut penser qu'il s'agit ici
d'un ressort habituel à l'intrigue romanesque du
XVIII 8 siècle, comme d'ailleurs, et dep-ais plus longtemps
encore, à l'intrigue dramatique (La Nuit des Rais est
tout entière construite sur ce thème). Mais le procédé
technique n'est pas seul en cause chez Gœthe, et, si
Wilhelm découvre chez la Comtesse les traits de la belle
amazone Nathalie, si Marguerite et sa cousine peuvent
être prises l'une pour l'autre par leur amant, la raison n'en
est pas uniquement dans les parentés que la démarche
du roman finira par mettre au jour. Il s'agit d'un goût,
d'un goût profond et quelque peu pervers, qui à la
chose aimée mêle subrepticement des épices nouvelles
pour composer, au moyen d'une essence connue, un
corps tout à la fois étranger et familier - bref, doublement attirant.
Revenant à ce qu'il faut bien appeler « l'objectivité J&gt;
de l'auteur dans la description de ses personnages,
nous remarquerons que de la Vocation Théâtrale aux
Années d'Apprentissage les figures par trop grotesques
ont disparu. Par exemple ce Bendel, cet
Etre épais, lourdaud, sans trace de noblesse ni de sensibilité...
De f&gt;1'tits yeux, de grosses lèvres, des bras trop courts, une large
poitrine et un large dos ... Son gras et sot visage, ridiculemtmt
CRÉATURES CHEZ GŒTHE

28

�434
~ ,-, 1a fTDUH.

LA NOUYZLUt R E V U E ~

1a-.,,,.," z. iou.:.. lait blri1tlwàlli •

seni., • f,osmi:l'e- us ,,__ lm swllriMU • t. fête,, .ai f:,,t,i' " - ~. . . ic ût èù ([lf1 Ü

all:aii #lllW.

,

De telles apparitions. Gœthe les a 'SanS doute jugées
trop la.ides pour le$ maintenir sans nécessité. Ph! contre,
il ne se fait pas faute dans le roman dHmitii d:e préciser
les variations pbysi4ues des personnages dès lors 41tils
participent à l'action et servent de repoussom. Amsj_
Werner, le raisonnable beau-frète de Wihehn :

u ~ m s :s~it A8ir ,;lttit6J ~ - {]114 gllgtt,é. l l ~
i#eli~ plMs Maig.re q,i a#lre,/Qi$: sen visage 11nguh1U
umbia.ü ;,lu.s $gi}4 $.On nez aait plus long: son front et son
wne chauve$. sa voix grJk, Jure it -criaràe ; enfin -sa poitri1ae
enfoncée, son dos voaté, ses ioues décclorées annonfaient
bJi.dem'IJ4ent le lr.avail'ltw- soucieux.
l&amp; A 11nt!§ ,l,' .4,(&gt;n'Jlllissag,, fournissent nne -palette

de types physiqnes dont il n'y a p.tt.s . d"autre
exemple dans les roimms, les -pièœs de ttléi.tre on les

poèmes dè Gœthe. Ni oomrnt: ~tité, m. eoa::nr:t:1'e pré-t:islon, n i ~ ~n.œ mùniq11e, :nous ne renOOlltroos ~em-s l " é ~ t . Une J&gt;remièt'e e:xpliœtiolt
s•en J)ropooe: le« sujet 1même du.roman oti., corz:mœc:œi
Rabelais, Ger-nntès oo Le Sage, 1lll béros se von pr-omenê -au. C':!Oll.tact d~s événem.erits et des ~
les plus di'VŒ'S. Mn.lis !4irxplic3.titm se trou:vie démentie·
aussitôt que. n:on"S jetêns les yeim sur ks ~nn.ées b
Voyage de Wilhelm Meister. Même «sujet~. œ:pm~ant.,
et tni.it~ d¾.in.e mmiêre -plus -v.aste encore; le nombre
des ~agies l ~ doublé. Qn'y trouvons~

œtAmKEs CHBZ cœnm

435

i,s jfJUI••• U11 feWM là~ robuste et 11ÎgOfO'eÛX, k HUJyemse
taille, au teint brun, aux cheveux noirs ... Une fewse femme
à'un, jipre aÜNlbk et -dow:e. .• Je 'Clis derxmt nsesy.m~ la jlus
bel.le et la plus aitntilû.8- personne_, Il ,(avaü q1lun sMll /iJ$
qui était d'Wfe be/lu.té rt11f4rquabk. •. Deu% fi,una '{il.k:; belle,,
aimables, mais très àifjéremes l'une de l'autre•.. Une /effl11Je
feune et charmante ..• Toutes étaient joli.es ou àu moins agriA,bZes... Un hom1ne à6 bBlle taille, targe ir épaul,es, agil.e... U#

woMi: a-,,Ptrrmce qui, mal,gré le-s années,
USSS'Z fern-~... Deu:-c dames, l'une â.g~. a
l'air itnposant, l'autre jeune encore et d'une grâce Rtd,nacl-fJf.e.-

h ~ Ile bille
ffttuchmt K"IOJ

,et

J&gt;a.s

bref le souci de s•entourer, en évitant les détails qui
amoindrissent, d'une humanité de perfections physiques. Comme chez Homère, l'arrivée d'un personnage
s'accompagne obligatoirement d'adjectifs stéréotypés :
de même qu'Athéna est toujours glaucopis et Acbiile
poàokus, le jeune bomme, la jeune fille, l'homme et
la femme âgés ,appellent cbacun l'épithète embellissante ou anoblissante qui leur est une f9is _pour toutes ,..
dêvolue. Le Gœthe de soixante-douze ans qui _publie 1 1
la première _partie des Années de Voyage pousse au
degré maximum la tenda.nce plastique et culturelle, 1
et renchérit encore sur le Gœthe de soixante ans des
Affeniiês Electives.
Il ne s'agit point d'une question de « sujet i&gt; ou de
« matière », mais exclusivement d'une question de chro~
nologie. Et cette brève application de critique expérimentale à la description physique des personnages
gœthéens nous conduit à des réflexions dont les unes
touchent au créateur, les autres à la chose créée.·

MllS?

Un jeune howmte de befle taille ... Vini feu»~ fil1,e bitn faite ...
Ma compagne éiaii Mo~dl', tàitice ~ fnlt~ ... C' étff.i't ,i~-e bt!l1/,e
~ t'de : I ~ ~ ; .tilt • i l ~ rae.c tl!JIJJtS les
Q/%Mtl~ m tss tparati/es.._ Um f - â.gie_,, i'"u w:r,E,lt
et "ffflt~S~ p~t..,. Deu~ jtunés g ~ 6.taax à)"'1fflt

Peut-être arrivons-nous à éc1aicer, dans l'existenœ
de Gœt.he, œ qu'on peut appeler r l'à~ du roma.n •·
L'orbe de cette vie de penseur et de chanteur s'est, pat

�436

LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

intervalles d'une longue période. identifié avec celui
du conteur.
Et si l'on réfléchit à ceci que la Vocation Thé4trale,
commencée après l'arrivée à Weimar et terminée avant
le départ en Italie, englobe dix années d'expériences
politiques, que les Années d'Apprentissage, reprises à
Weimar. ont germé dix autres années plus tard grâce
à la fraternité chaleureuse de Schiller, on estimera à
sa valeur le prix que le poète a dû payer pour sa mue
passagère.
Que les A nnks à' Apprentissage soient le roman de
Gœthe. ne se déduit pas seulement de ses descriptions. Ïl suffit, assez; platement, de constater que c'est
la seule prose imaginaire de lui que nous relisions
aujourd'hui avec l'avidité propre au lecteur de romans.
Mais qnP les Années d' A pprentissaffe étant le roman
de Gœthe, soient précisément les pages où nous rencontrons cette acuité maxima dans la mise en scène
des personnages, voilà qui est confirmation et enseignement.
Car cela signifie que nous sommes en présence de la
seule fiction en prose où Gœthe se soit donné à ses
personnages avec assez d'abandon pour les faire vivre
à nos yeux dans leur détail et dans leur gratuité.
Dans les limites que nous e:-rp 1nrons, traduison~ ce
qu'e tendait Gœthe par le clésintéressement. Échange
de l'intérêt personnel et ünm&amp;liat, né des conditions
pbysioln;.{iques ou des conditions sociales, pour un intC~
rêt mPdin. Pt impersonnel , tourné vers la conquêtt: de
la n:itun· ,·t la souveraineté de la vie. Substitution
d'objet. L'intérêt de l'individn disparaissant, l'intérêt
de l'homm v ~•instaura.nt. Dl· ce dl'.:pouillement sangl.iat,
de ce lf"nt accès au nouvel hér01sme. le poète. le penseur, ont l'nn et l'autre en Gœthe marqué les pha~cs ;
dans la souffrance ils croissent, élargissant jusqu'au
finale leur verbe et leur action.

CRÉATURES CHEZ GŒTHE

437
H n'en est,.pas ainsi pour cet être singulier qui en

Gœthe aussi se nomme le conteur. Courbé d'abord sous
les lois de l'individu, il fi.nit par se courber sous les lois
de l'humanité. Il souffre également de la première discipline et de la seconde. Le déterminisme du système
nerveux engorge sa vigueur dans un système étroit
d'attirances et de répulsions : le déterminisme de l'harmonie universelle émiette sa diversité dans un éparpillement unüorme. Mais, entre les deux déterminismes,
s'ouvre un hiatus : le premier impératif a cédé, la
seconde discipline n'est pas encore instaurée. Souffle
de libération, avant le joug du vœu. C'est alors que le
conteur se dresse.
Le roman naît dans la double vacance de l'instinct
souverain et de la moralité souveraine. D'où il appert
que le roman a pour essence d'être doublement désintéressé : désintéressé quant aux réactions de son créateur, désintéressé quant à ses fins morales.
On a souvent remarqué qu'une matière ne s'identifie
avec exactitude que là où elle est rare. C'est parce que
tous les hommes respirent qu'il a fallu attendre l'aube
du XIX8 siècle pour identifier certaines propriétés évidentes de l'air. C'est pourquoi précisément un poète
nous permet d'identifier certaines conditions évidentes
du roman.
'
PIERRE ABRAHAM

�GŒIBE Er 1:BSPJtIT ll1t LA. &amp;mJSSANCE

-439

ce divorce de l'idhl et du réd, dont elle est morte.
. Le terme de « roman.tique ll dans son oppœition à

GŒTIIE ET L'ESPRIT DE LA RENAISSANCE

Gœtbe paraît au moment du xvme siècle oùl'opposition
entre l'intelligence et la sensibilité est la plus complète
et où la sen-.ibilité individuelle élève sa protei=tation
non seulement contre l'intelligence abstraite, maie, aussi
contre l'ordre social. C'est déjà le romantisme, bien que
l'emploi du mot ne soit pas encore courant et qu'il
ne désigne pas encore une école : Wenher, le Tasse,
les premières scènes de Faust lui ont prêté une expression jusqu'alors incomparable.
On arrivait là à la dis.sociation complète de l'esprit
dr la Renaissance, qui se poursuivait depuis deux
siècles. Les écrivains et lec; artistes de la Renais.sance
avaient voulu remettre en honneur cette union harmoaieuse de la nature et de la raison qu'ils pensaient
trouver dans l'antiquité gréco-latine, ce développement
puissant et équilibré de l'être humain dans la diveTSité
de ~ directions. Mais la Renaissance n'avait réalisé
cet idéal que dans l'ordre de la conscience esthétique
et de la création artistique. Dans l'ordre de la vie
pratique, politique, morale, elle avait fait faillite ; elle
avait entraîné la ruine de l'indépendance de l'Italie
et n'avait pas moins échoué en France sous les Valois;
la Renaissance anglaise était restée avant tout poétique
et dramatique. La Renaissance, dans l'lnstoire de l'humanité, c'est le moment où l'art s'affirme pour lui-même,
dût le monde en périr.
A l'époque où meurt la Renaissance, la poésie traduit

u classique a est employé dès œ moment poar désigner
le poème du Tasse, dont le sujet n'tt.ait pas emprunté
à l'antiquité grecque ou rnmaine; et si Gœthe a repr~
senté sous. ies traits du Tasse. le poète romantique et bien
des traits de sa pfopre jeun~. ce n'est pos par accide&amp;1t.

Certaines a.u moms des tendances romantiques s'an• noncent dans rœuvre et' dans la vie du poète italien :
la vague des passions. le « je ne sais quoi, (le iD. 1to1' so
_. cire.) auquel si souvent le Tasse fait appel. la m~que
verbale mise ao,dessus du sens et servant à évoquer
la vie inconsciente de l'âme. le déséquilibre intérieur.
l'incapacité. à s.'adapter à tordre social qui l'entoure.
1a tendance à la mélancolie et jusqu'à la folie. Et
Shal.-espea.re même, qui a agi bien plus ptofondément
SUT Gœthe, Shakespean, bien plœ; puissant que le
Tasse et dont l'œuvre dégage \lllC si haute sag~.
sa sagesse demeure toute poétique : elle échappe à
la tragédie de la vie réelle ou par lQ rêve pastoral et
magique dn Sotigo ~ tale t1.rnt à' dlé et de ÙI T mtpête ou par
la sympathie compréhensive pow- la passion. pour la douleur, pour la faiblesse et la. grandeur humaines qui petmet à Ja fois au poète de se rnettre à la place de ses
personnages. de prendre conscience de li néc"ssiti- de
leur destin et d'étendre un.e compassion mêlée d'admiration sur le héros malheureux et égaré. sur Hamlet
et sur Othello, sur Antoine et sur Brutus, dans l'iru:timt
même où il succombe par ses propres fautes autant
que par la perv&amp;Sité du monde. Le rève pastoral n'est
qu'un rêve; les châteaux. de la magie sont faits avec
des nu~es ; la musique ne suffit pa, pour Qrdonner
les pierres ; 1a ttagédie de Shakespeare. c'est la uagédie
même de la Rena.issance; et le plus grand poète peut~e qu'il y ait eu n'êtait qu'llil poète.
La Renaissance. en disparœant. a laissé en Mrlta«&amp;

\

�440

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à l'Europe, au début du xvne siècle, avec Galilée et

Monteverde, la science mathématique de la nature
et la musique orchestrale, c'est-à-dire qu'en cherchant
à manifester dans lei.r plénitude les tendances diverses
de l'esprit humain, elle a dû renoncer à maintenir
leur uruté : elle a dissocié la raison intellectuelle et le
langage d'une émotion étrangère à toute intellectualité
abstraite ; ce que pouvait faire pressentir déjà une
œuvre comme celle du Tasse. A travers le XVII 8 et
le XTITI 8 siècles, la science
la musique orchestrale
se sont développées de plus en plus chacune de leur
côté : et les compromis ou les équilibres précaires du
xvue siècle ont fait place, dans la seconde moitié du
xvme, à l'opposition décidée de la raison et de l'intelligence avec la sensibilité, l'intuition ou la vie, de l'art
avec la science. Dan~ l'atmosphère nouvelle créée par
la musique pure, le lyrisme s'est affirmé dans toute
sa liberté ; il s'est allié avec ces tendances de la Renaissance, refoulées, mais incompressibles, dont les progrès
de l'intelligence raisonnante entravaient le déploiement,
mais qui avaient recommencé à se faire jour, sous des
apparences multiples, dans l't&gt;sthétique intuitive de
Shaftesbury, dan::. le roman de Fielding, hostile à toute
moralité abstraite, dans le roman ~ sentimental " de
Sterne. Ce lyrisme d'essence musicale, ces voies nouvelles qu'ouvrait le roman anglais, le jeune Gœthe s'y
est jeté à corps perdu; et c'est à cet enthousiasme que
nous devons Werther, le Proniéthée, le premier Faust,
le Tasse.
Mais son intelligence l'attirait ardemment vers la
science; son sens de l'équilibre l'a ramené à vouloir
faire à son tour cette union de la nature et de la raison,
de l'intelligence et de la sensibilité qu'avait rêvée la
Renaissanœ. Ft par là l'histoire de sa vie a ét~ toute
différente de celle de son grand contemporain, de
Beethoven : tandis que celui-ci, parti des formes équi-

et

GŒTBE ET L'ESPRIT DE LA RENAISSANCE

44:c

Jibrées de la musique de Haydn, libérait avec une audace
croissante, dans la symphonie, dans la sonate, les puissances déchaînées de la musique• pure, Gœthe au contraire s'efforçait de faire rentrer le mouvement nouveau
dans un équilibre humain plus vaste, d'endiguer le
torrent. L'auteur de Werther et de Prométhée devenait
celui d'Iphigé-n.ie, de la Métamorphose des Plant-es, de
Wilhelm .Meisler et du Second Faust. Ce lyrique qui n'a
pa$ eté surpassé tentait d'unir romantisme et classicisme ; il réalisait une poésie où le sens et ~ musique
du langage se fondent et qui ne se résout ni en une
prose rythmée ni en une méthode d'incantation spirituelle. Il unis~ait en lui la poesie et la science, il contribuait à créer l'évolutionnisme moderne par l'étude
méthodique de la nature vivante dans la transformation
de ses formes, manifestations multiples d;un équilibre
qui se renouvelle sans se détruire ; et il voyait dans
ces équilibres toujours mobiles de la vie le prélude des
harmonies perpétuellement différentes et perpétuellement neuves que crée l'imagination de l'artiste. Il
jo;guait à l'observation des feuilles et des fleurs la
méditation historique sur la fl.L1ra.ison des cultures
humaines et il en mesurait la valeur avec un sens également profond des forces originelles et des formes
achevées, par qui s'engendrent et en qui s'achèvent
les civilisations. Il admirait dans l'esprit qui 1ës crée la
même activité infinie qui produit l'évolution de la
nature et le même effort pour s'incorporer dans les
contours d'une beauté harmonieuse et dans les formes
arrêtées d'une action définie, d'un travail ordonné.
Ainsi que l'avait tenté Léonard de Vinci, indivisiblement artiste et savant comme lui, mais avec les ressources inédites que lui founùssaient trois siècles
écoulés, il cherchait à restituer dans son ampleur
l'image de l'homme. S'inspirant à la fois de Shakespeare
et de Spinoza, il orientait ve.rs une sagesse commune la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conscience. oœc.ure ou h.1ntineuse, que déjà l'un tendait
à prendre de la nature de la poésie et l'autre de
celle de la science. Et il n'aurait pas voulu que ce
rêve de culture humaine restât un rêve ; il aurait voulu
le faire mordre sur la réalité, agir sur les choses, et que
Meister devint chirurgien, comme Faust ingénieur.
La Renaissance avait essayé de ressusciter l'esprit
de l'antiquité gréco-latine, en conciliant avec lui les
valeurs originales que la sensibilité chrétienne avait
introduites dans le monde. Gœthe à son tour s'est
efforcé de faire renaître l'esprit de la. Renaissance, en
conciliant avec lui et en conciliant ensemble les valeurs
intellectuelles originales qu 'avait fait surgir la science
moderne et ces manières nouvelles de sentir qu'évoquait du fond de l'âme, au delà du wai et du faux,
du bien et du mal, la musique pure, la mm:ique enfin
autonome de l'âge moderne.
Cette conception de la culture, la valeur humaine en
est toujours aussi grande. l\Ia.is Gœthe n'ei;t pas parvenu
à imprégner son propre pays de ses conceptions. L' Allemagne, depuis cent ans, a pu glorifier son plus grand
krivain ; en fait. elle l' a de plus en plus complètement
reni · . Et ce divorce croissant entre la réalité allemande
et le rêve de culture humaine de Gœthe, c'est au fond
la tragédie de l'Allemagne depuis un siècle,
Dans l'ordre specialement littéraire, Gœthe a réalisé
1Jlle pénétration de l'es,prit du lyrisme et de celui du
roman, dont le Faust, qm n'a que l'apparence extérieure
d'un dr~e. a été le chef-d'œuvre et dont l'influence,
après s'être fait sentir, à travers tout le XIX 8 siècle,
sur toute la littérature européenne, est encore loin
d'être épuisée. Le lyrisme et le roman sont les deux
manifestations les plus caractéristiques de la littérature
des cent derruères années et non seulement Gœthe,
.après Cervantès. a. été le premit'l' grand écrivain qtù
fût à la fois poète et romancier, mais il a été le premier

GŒTBE ET L'ESPRIT DE LA lŒNAISSANCE

443

à fondre intimement ces deux genres ; combien d'autres,
depuis Novalis, l'ont suivi, ou dans des poèmes en
forme de romans on dans des romans qu•anime et que
soulève un souffle poétique. en Fr"'&lt;:LUce et en Angleterre,
en Ru~ie et en Norvège, de Lamartine et de Hugo
aux Browning et à Hardy, du Tarass Boulba de Gogol
au Pur Gynt d'Ibsen, aux œ;vres de Tourguénief et
de l\Ieredit~ au Lorrl Jim de Conrad, au Serpen.1. emplumé de Lawrence I Et je les cite pêle-mêle pour mieux
montrer le champ de son rayonnement. Cette intime
union de la poésie avec le récit d'une suite d'événements
échelonnés dans le temps et qui ne se laissent pas contracter en un conflit de volontés, l'épo~e ionienne
l'avait réalisée autrefois, d'une manière objective et
pla~tique; Gœthe a été le premier à la refaire, mais
d'une manière plus psychologique, plus intérieure. Id,
comme dans son effort pour rcss!.lsciter l'esprit de la
Renaissance, il a donc rajeuni une antique tradition
humaine ; il a été de ceux qui lient entre eu..x non seulement les peuples, mais les âges de l'humanité.
Gœthe a toujours su avoir son âge et tirer de chaque
âge de la vie ce qu'il est le seul à pouvoir entièrement
donner. Comme dans sa vie individuelle, ainsi dans
son art et dans sa pensée, comparés à cerne des âges
antérieurs, on sent le rajeunissement d'un passé puissant
par une création non pas continue, mais bmsquernent
renouvelée, la renaissance, au sens plein du mot, des
forces productrices, la remontét- de la sève d'août,
symbole de son génie, où s'asrncie jusqu'au bout un
élan printanier avec un équilibre lucide.
La sève d' aoat.
Voici l'heure de la ,Pleine maturité.
Les voiliers dispersés mont.ent à l'horiZ&lt;m,
Le soir desc.-nd, la mer s'apaise, la saison
Finissante a déjà les odeurs, les clartés

�f44

c,,_,,.,,,,._

LA NOUYJD.LB UVtJl! DAJ1ÇA1S8

'41 ___, /ktmtl, dl I'...,_..
0 _ , ,._._,. d ~ tù l'IUI
Beur, pui,u tù f14u d tle sol,,mill /
ùs flot$ &amp;'OIIIÙfd tmœr àa1IS le creu% da rochers,
Jl•ù rie,, tU
f&gt;ÙIS it ùw vois'"""""""
Le nîenu emplil seul la plaine iUi,nilk
El les f,k1,es sans br11il tombent dans les t1ergm.
La slioe l°fll&gt;t1t rffllOfde atu brtnda ùs tillefll,
Et ,w les sombres, buis pi semblent rafeu,sir
Go,afk tl'• 'Oeri '/&gt;'"8 frai6 les botlrgeons el les flflilln,
Cotnlll6 l'espoir ,mati ilu /&lt;&gt;M o SOUW1'ir.
L'oia6ft "4111 k buissOfl cluml, q,,dques inslluds,
Une tlmtür, foi6, . . - tù ,.;ose,,
El r Ill 'I"' (mil. "' ""f1U-5 apawes
E• CMIS1M un auh'e avril ,Plus beau que le f&gt;,ÎffÛfllf,s.

'"'°""

:RENÉ BEltTIŒLOT

L"AM:ORALISME DE GŒTHE

Je ne pense pas qu'un homme puisse réussir jamais
l saisir, en un jugement sur lui-même, sa véridique

sœne,

image. La conscience qui, ici, entre en
s'y révèle
un principe d'altération de la réalité aux dépens de
laquelle elle se forme; car il faut qu'elle prélève une
part de l'activité où cette réalité s'exprime pour en
animer le miroir: où elle ne va la refléter qu'après l'avoir
mutilée. Cette première mésaventure en entraine

d'autres.
A mesure que la conscience se développe aux. dépens
des forces d'impulsion qui déterminent nos actes, qu'elle
leur emprunte leur violence pour f".n composer sa lumière,
elle nous écarte de la part agissante de nous-mêmes et
dans l'intervalle où elle interpose son miroir, viennent
se réfléchir, mêlés aux souvenirs de nos actes, tous les
jugements de valeur où s'exprime l'idéal collectif des
hommes d'une époque. Notre amour-propre séduit en
vient à interpréter nos souvenirs incertains en faveur
d'une représentation de nous-mêmes conforme à cet
idéal. Nous nous renions et nous masquons pour nous
ressembler.
Si après cela
ne pouvons nous connaitre tels
que nous sommes, l'image que les a\ltres composent de
nous,-mêmes n'est pas moins sujette à caution. Chacun
ne dispose pour juger autrui que de la conception
bltarde qu'il se forme de lui-même et du monde et, à
travers ce · prisme déformateur, il ne perçoit qu'une

nous

�446

447
Pour tous ceux: qui se passionnent à identifier le

'L'AMORALISME DK GœTHE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réalité elle-même apprêtée. La concordance unanime
des jugements pourrait tenir lieu d'Wl mètre objectif,
mais il s'en faut qu'on la rencontre. Il y a autant de
visages de Napoléon qu'il y a eu de penseurs, de poètes
ou d'historiens qui se soient mêlés d'en évoquer l'énigme.
Et parmi cette galerie d'images, il en est 'Une que Napoléon a gravée lui-même au Mémorial de Sainte-Hélène
quand, privé d'agir, il n'eut d'autre ressource que d'appliquer son génie au spectacle de lui-même. Faut-il
penser que cette image n'est, elle aussi, qu'une contrefaçon parmi les autres du véritable modèle ? Ainsi
l'exigerait, selon un bovarysme a"bsolu, la nécessité
psychologique qui contraint l'homme de se concevoir
autre qu'il n'est, et Gœthe lui-même n'a-t-il pas confumé
ce verdict quand son Faust, s'identifiant avec l'Esprit
de la Terre qu'il a conjuré, s'écrie : « 0 toi qui flottes
autour du vaste monde, combien je sens que je t'approche, infatigable Esprit l » et quand sa présomption
se brise à la réponse inexorable : • Tu ressembles à
l'esprit que tu conçois, pas à moi 1 • »
Mais si j'estime que nous sommes contraints d'accepter comme infranchissable le petit abîme qu'ouvre
entre nous-même et toute représentation de nous-même
l'apparition de la con'5Cience qui rend seule possible
cette représentation, c'est aussi pour conclure que c'est
pourtant cette évocation du soi par le soi qui permet de
rapprocher le plus les deux bords de l'abîme. Il est vrai
que nous ne pouvons restituer intégralement notre
passé dans nos souvenirs et le joindre à l'instant immédiat pour lequel nous n'avons que des regards aveugles.
Nos souvenirs sont pourtant lourds des parcelles de
notre moi comme. ces fleuves dont les eau.y roulf'nt
invisibles des parcelles d'or. Et ces souvenirs ne s'écoulent qu'en nous-mêmes.
t. Le Faust de Gœthe. Traduction Blaze de Bury. Charpentier, p. 168.

fantôme insaisi.c;sa hle du réel avec le mètre imparfait
de la connaissance, je tiens pour une bonne fortune les
cas où de grands esprits nous ont laissé, en des notes
autobiographiques, de ces portraits d'eux-mêmes, gravés
par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Chez ces esprits doués
de facultés aiguês de critique et d'analyse, la joie
du spectacle l'emporte sur l'amour-propre qui les
pourrait incliner à se surfaire ou à se contrefaire. La
conscience qu'ils ont de leur force, emp&amp;he qu'ils aient
la tentation de se grimer et de se méconnaitre pour se
rendre conformes à des jugements et à des idéals qui sont
le fait de l'opinion. J'ai éprouvé récemment la valeur
qu'ont œs notes autopsychologiques pour la révélation
d'un caractère, d'une pensée et de l'essentiel d'un être.
Ce fut en lisant les pages publiées dans cette revue où
Frédéric Paulhan s'est analysé lui-même avec un
détachement si profond, avec une telle avidité de pure
connaissance de soi qu'elles me sont appaxues comme
la plus sûre initiation à la signification profonde de son
œuvre philosophique.

*

...,.

Or Gœthe nous a laissé de lui-même, et presque
involontairement, un document de cette nature. C'est,
nous dit M. Emile Ludwig, un billet sans introduction
ni titre. Et ce billet est rédigé à la troisième personne.
comme si l'auteur eût voulu plus expressément se
détacher de lui-même afin de s' objectiver davantage,
ou se dérober aux regards dans une solitude plus invi~
Jable. J'en extrais ces quelques notations dont il me
semble qu'elles expriment de la façon la moins ambiguë
ce qu'il y a dans la pensée de Gœthe de profondément
novateur pour son époque et qni l'est demeuré
encore pour la plus grande généralité de la nôtre.
u Il sait admettre, dit-il de lui-même, tout ce qtù arrive

�448

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et tout ce que produisent fo besoin, l'art, le travail;
il ne se voit contraint de fermer les yeux au monde que
quand les hommes, mus par l'instinct, se figurent
vaniteusement agir suivant leurs propres plans », et il
ajoute dans le même sens : « Il n'a régularisé et chéri
davantage que ce qui n'était autrefois en lui qu'une
tendance fortuite, un effort indéterminé. &gt;&gt; Enfin, dit-il
encore, &lt;1 sa nature ne peut agir que tardivement avec
conscience quand le moment est passé du ma:lcimum
d'énergie 1 ». Certes nous savions déjà que le génie
poétique de Gœthe, enrichissant l'œuvre de.la Renaissance, qui, deux siècles auparavant retrou._vait la Grèce,
avait su restituer par l'exemple le culte plastique de
la perfection du contour et le sens morphologique du
Divers, qui sont vertus grecques. Mais ce qu'il nous
révèle en cette analyse de lui-même où il a, cherché à
saisir les tendances les plus fortes de sa sensibilité et de
sa pensée, c'est, innovation plus profonde, cette vision
panthéiste du monde à laquelle Spinoza avait ouvert
ses regards et qui, en une lente infiltration de la pensée
hindoue, à travers Schopenhauer, Fichte et Schelling,
à travers les travaux d'exégèse et de philologie des
orientalistes, allait bientôt s'opposer à la conception
judéo-chrétienne, transcendante et dualiste, du monde.
Gœthe ne reconnaît dans l'univers qu'une seule activité
de laquelle émane tou,t· ce qui arrive, dont tout ce qui se
produit dans le monde n'est que la manifestation et le
reflet. C'est pourquoi il préfère en lui-même, il chérit
davantage, l'identifiant ave~ la manifestation de œtte
activité unique, ce qui s'y est développé fortuitement,
au sens où Nietzsche dit qu'une pensée u naît quand elle
veut et non quand nous voulons». Il sait que cela seul
est improvisation et création, est riche de quelque
nouveauté dans le domaine de l'action ou de la pensée.
1.

Émùe Ludwig : Gœthe, T. II, Victoc Attinger, p.

206.

L'AMORALISME DE . GŒTHE

449
Il sait aussi que la conscience n'intervient que tardivement, « quand le nwment est passé du maximum d'énergie».
Il évalue exactementl].'écart qu'il y a entre cette énergie
diminuée et comme refroidie dont il dispose alors et
l'énergie plénière dont le comblent les apparitions
soudaines jaillies des sources mêmes de l'action où ce
grand pragmatiste voyait la substance authentique
· de la réalité. La seconde est de l'ordre de la nature
naturante; l'autre, cette activité diminuée que la
conscience appauvrit du prélèvement qu'elle opère
pour s'exercer, est de l'ordre de la nature naturée.
C'est celle-ci toutefois dont il dispose le plus souvent.
Elle s'exerce sur des données dont il ne s'attribue pas
le mérite et si, par cette vue critique, il évite de tomber
dans le travers de ceux qui croient agir suivant leurs
propres plans, il fonde sur elle 11 un besoin de perfectionnement poétique qui l(presse, dit-il, dans son esprit
et ses actions, constitue le centre et la base de son
existence 1 . &gt;&gt; C'est ainsi que le grand artiste qu'est
Gœthe a voué son existence à enrichir la technique de
son art, à perfectionner sans relâche son métier. Mais
cette culture incessante de l'esprit, de l'appareil récepteur sur lequel viendront fulgurer, quand les circonstances le voudront, les illuminations qui rayonnent de
ce foyer unique de l'activité du monde, elle témoigne
encore de la foi gœthéenne en cette unicité. Qu'est-ce
que la science ? Qu'est-ce que le génie ? Qu'est-ce que
l'action ? Les manifestations dans l'homme, par le
moyen de l'homme, de cette unique force. C'est
pourquoi, selon la remarque de M. Ludwig, il reste
toujours « à l'affût &gt;&gt; et ne peut jamais comme Schiller
dîre d'avance ce qu'il va faire. Il sait trop la valeur
de cette activité plus haute qui parfois se développe
en lui. Il en guette les apparitions et se garde de
I.

Loc. cit.

�450

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

limiter par des interprétations anticipées la grandeur
de la révélation qu'il attend. ·E st-ce la divination de
ce point de vue commun à Napoléon et à Gœthe, qui
fit prononcer au César le mot fameux ; , Voilà un
homme », lors de sa première rencontre avec Gœthe, et
inspira aux deux hommes une admiration réciproque ?
« N'ira pas loin, disait Napoléon, celui qui sait
d'avance où il veut aller. » Paradoxe peut-être dans le
domaine quotidien des activités limitées par des buts
définis. Vue juste dans le domaine de l'activité plus
générale de l'action ou de la pensée, où le but qui n'est
pas encore s'engendre en fonction des virtualités du
possible. Qu'est-ce que cette intuition anticipée du
monde par laquelle Gœthe définissait son génie,
sinon l'apparition au plein jour de la_ conscience
et la métamorphose en phénomène, comme celle de·
la larve en papillon, de l'rme de ces virtualités du
possible ? Triomphatrice dans la lutte souterraine
des forces vives sur lesquelles la conscience n'a pas
encore prélevé sa part, elle veut jouer sa chance et
fait irruption dans le domaine où les phénomèness'accomplissent. Napoléon et Gœthe, chacun dans son
ordre, se sont offerts à jouer cette chance. C'est leur
grandeur d'avoir compris qu'il eût été mesquin d'opposer
à ces grandes anticipations ce que Nietzsche eût nommé
les desseins de leur petite raison.
Fidèle à cette idée maîtresse, Gœthe disait qu'il avait
toujours tenu K le monde pour plus génial que son
génie » 1 , et son œuvre « pour œlle d'un être collectif,.
Rien de l'humilité théologique ou chrétienne dans ces
déclarations, - Gœthe a toujours été aux antipodes.du christianisme. La nouveauté qu'il apporta fut
d'avoir réalisé dans une sensibilité la conception d'ordre
logique exposée more geometrico par Spinoza. Conception.
1.

Émile Ludwig,

op. cit.,

p.

21.

L'AMORALISME DE GŒTHE

panthéiste, et plus exactement moniste, d'une activité
unique agissant dans le monde sans intention et sans
but. Pas plus que le Deus sive natu.ra du maître de
l'Etliique l'esprit du monde, cette nature des choses,
dont Gœthe épie les mouvements spontanés, n'agit
en vertu d'une fin intentionnelle. Loin qu'aucun but
lui impose ses commandements et se tienne au devant
d'elle, c'est elle qui transforme en buts, les démarches
qu'elle improvise. Et si cette nature des choses est
douée de conscience, il semble permis d'interpréter
que pour Gœthe c'est dans l'esprit des hommes qu'elle
réalise cet état de connaissance d'elle-même. Ces intuitions anticipées qui illuminent l'esprit de Gœthe et
fécondent son œuvre, émanent de cette activité dont
il reconnaît le jeu unique dans le monde. Il est luimême partie de cette activité unique. Il lui est nécessaire comme elle lui est indispensable. Relation des
divers fragments étroitement solidaires d'un immense
organisme.
Pragmatisme de Gœtp.e: « L'action, dit-il, est supérieure à ses "résultats». Indifférence du but. Et l'action
qui, dans cette conception dynamique, est le tout
du monde, a le pouvoir de transformer éternellement
tout le passé en une création nouvelle. Evanescence
et reviviscence. Il répudie le souvenir qui n'est qu'un
souvenir figé dans l'identité de sa forme ancienne,
et qui ne suscite qu'un regret. Rien de plus essentiel
à la nature de Gœthe et d'un plus pathftique héroïsme
que œ refus de consentir à ce qui est stérile. « Il n'est
pas d'événement passé qu'on ait le droit de rappeler .••
La vraie nostalgie doit toujours être productrice et
créer une nouvelle chose qui soit meilleure 1 ».
Amoralisme de Gœthe. A cette reconnaissance d'une
activité unique seule pourvue du pouvoir de causalité,
I.

Émile Ludwig. Gœthe, t. III, p.

310.

�452

LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

principe unique de tout le mouvement qui se développe dans le monde, répond, en une attitude de la
sensibilité conforme à la logique de l'idée, l'immoralisme gœthéen dont la notion répudie la morale et
aussi bien l'immoralisme, laissant place, comme à une
caractéristique des hautes phases du réel, à la moralité, - à supposer que la moralité ne soit autre chose
selon la définition que j'en ai donnée, que l'ensembl;
des manières d'être qui conditionnent la vie d'une
espèce. La morale commence quand les hommes u se
figurent vaniteusement agir selon leurs propres plans »
c'est-à-dire s'opposent comme une force indépendante à l'activité unique qui est au cœur des choses.
Vaniteusement, tout est là. La morale se fonde sur
la présomption de la liberté qui n'a pas plus de sens
dans l'univers de Gœthe que dans celui de Spinoza.
Bovarysme essentiel de la morale : une province un
peu plate de l'imagination où les hommes, qui sont
ce qu'ils sont, se conçoivent autres qu'ils ne sont,
pourV1is d'un pouvoir qu'ils n'ont pas et dont peutêtre ils ne sauraient que faire.
A ce pouvoir incertain, Gœthe en a substitué deux
autres que la nature a développés dans l'homme et
qu'il a recueillis dans son expérience comme ses moyens
propres de se libérer de la souffrance et du mal. Le
premier de ces pouvoirs, le sens esthétique nous le
confère. « Que l'on se garde, dit Gœthe, de chercher
derrière les phénomènes, ils sont eux-mêmes l'enseignement 1 )), Et il déclare : « Le plus haut état que puisse
atteindre l'homme est l'étonnement. » Réaction naturelle de l'homme devant le mystère; et le mystère limite
le rapport de l'homme avec l'activité uruque où il est
compris et peut-être la relation de cette activité avec

1.

Cité pa.r J;;mile Ludwig,

op. cit., p.

4 09.

L'AMORALISME DE GŒTHE

453

elle-même. Il n'appartient pas à l'homme de dissiper
le mystère, mais d'atteindre à son contact sa plus
haute attitude, celle de l'étonnement. Le sens esthétique convertit l'étonnement en admiration. Il l'objective en l'œuvre d'art où il transpose en beauté les
sensations joyeuses ou douloureuses, que provoque
en nous l'événement du monde.
Le second de ces pouvoirs est donné dans l'action
qui tisse dans sa continuiM la substance des choses
et à laquelle échoit le don, « par delà les tombes »
et les formes décomposées du passé, de perpétuer tout
ce qui fut en un éternel renouvellement.
Conciliation par ce génie aux multiples faces de la
tradition et du devenir.
JULES DE GAULTIER

�455

1.E DÉMON DE GŒTHE

I
LE DÉMON DE GŒTHE

Pour comprendre l'évolution de la pensée de Gœthe
et pour porter un jugement sur elle, il faut toujours
revenir à son séjour en Alsace. C'est là qu'il sortit des
livres, des études abstraites, qu'il prit conscience de
sa personnalité et des conditions de son développement.
Quand il arriva à Strasbourg, le 2 avril IJ70, il venait
de traverser à Francfort une crise mystique pleine
d'enseignements pour l'avenir. Mais elle n'avait pas
encore fait disparaître en lui le bel esprit qui à Leipzig
avait reçu un vernis de culture française et qui considérait son séjour en Alsace comme une étape sur la
route de Paris. Ses maîtres alsaciens, Oberlin et Koch,
le futur député à l'Assemblée législative, croyaient le
décider facilement à faire sa carrière en France.
« Je n'avais fait aucun secret, écrit-il, de mon goût pour
la vie universitaire ; ils pensaient donc me gagner à
l'étude de l'histoire du droit public et de l'éloquence•..
La perspective d'arriver à la chancellerie allemande
de Versailles, l'exemple de Schœpflin, dont les services
me semblaient inégalables, devaient me pousser à marcher sur ses traces. » Or dix-huit mois plus tard il
retournait à Francfort brûlant d'enthousiasme pour
Shakespeare et impatient de produire les deux grandes
œuvres : Goetz de Berlichingen et Faust, qu'il venait
de concevoir. Son génie lyrique s'était éveillé tout à
coup par une sorte de brusque mutation dont les critiques s'efforceront toujours d'approfondir les causes.

Cette transformation si remarquable avait été préparée par une profonde réaction contre le milieu fran~ais dans lequel il vivait. Le moi s'était révélé au contact
du non-moi. Gœthe décrit ainsi, dans ses mémoires,
l'état d'esprit de ses condisciples allemands : « A la
frontière de la France nous étions affranchis de tout
esprit français. Nous trouvions son genre de vie trop
bien réglé et trop distingué, sa poésie froide, sa critique
destructive, sa philosophie abstruse et pourtant insuf~
fisante. &gt;&gt; Cette réaction contre le rationalisme et le
classicisme français commençait avec sa génération
qui, arrivant à la vie littéraire, répudiait les théories
de I'Aufkliirung et inaugurait ce qu'elle appelait
elle-même l'époque du génie, la Geniezeit. Mais elle
n'aurait pas exercé sur Gœthe une influence décisive
si elle n'avait pas eu pour interprète Herder, le génie
le plus apte à lui faire sentir la théorie du Génie.
Ce fut une grande date que celle où eut lieu leur
rencontre. Herder, précepteur du jeune prince de Holstein-Eutin, venait d'arriver avec lui à Strasbourg. Il
était descendu sur les bords de l'Ill à l'auberge de !'Esprit où quatre ans plus tôt Jean Jacques, chassé de
Bienne, avait cherché refuge. Gœthe raconte comment
il le rencontra, au pied du solide escalier bordé d'une
grosse rampe de chêne, qu'on voit encore. Il aurait pu
le prendre pour un ecclésiastique, à en juger par le
long manteau de soie noire dont Herder avait retroussé
le bas pour le mettre dans sa poche. Mais il ne douta
pas qu'il ne fût en présence du maitre qu'il cherchait.
Ils montèrent ensemble l'escalier et, séduit par la grâce
et · la déférence du jeune Gœthe, Herder se trouva

�456

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

« aussitôt prêt à un entretien animé... Le mouvement

qu'il y avait dans un tel esprit, la fermentation qui se
produisait dans une telle nature, il est impossible de
les comprendre ou de les représenter. Mais l'effort
intérieur était certainement grand, on en conviendra
aisément, si l'on se rappelle tout ce qu'il a mis en mouvement et pendant combien d'années son action s'est
fait sentir. ,,
Herder avait alors vingt-six ans. Originaire de la
Livonie et professeur à l'université de Riga, il s'était
embarqué l'année précédente pour Nantes. Il avait
traversé la France et fait un séjour à Paris. TI écrivait
dans sôn journal:&lt;&lt; La France: sa grande époque littéraire est achevée : le siècle de Louis XIV est passé ;
les Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Rousseau, eux
aussi sont passés : on vit sur des ruines ... Le goût pour
les encyclopédies, pour les dictionnaires, pour les extraits,
pour r&lt; l'esprit des œuvres i, prouve le manque d'idées
originales. Le goût pour les œuvres étrangères, les éloges
décernés par le Journal étranger etc. prouvent le manque
d'esprits originaux ... Puisque les Allemands s'éloignent
tant des tournures de langage et des manières préférées des Français, et que ceux-ci pourtant lisent ces
AUemands si méprisés - c'est un grand signe de l'appauvrissement, du déclin humiliant du pays. &gt;l
En effet 1'originalité est le caractère essentiel du
Génie. Depuis Shaftesbury toute l'esthétique anglaise
est basée sur cet axiome. Young, le poète des Nuits.
lui a consacré en I759 ses Coniectures on original Composition, aussitôt traduites et dont l'influence a été
profonde en Allemagne. Or, quelle est l'originalité de
la France ? Le Siècle de Louis XIV lui-même n'a-t-il
pas beaucoup emprunté ? Il doit à l'Espagne le théâtre
de Corneille, à l'Italie le goût de la musique et l'opéra.
Quelle est donc la part de la France ? Elle n'est pas
l'invention, mais le goût. Grâce à sa langue philoso-

. LE DÉMON DE GŒTHE

457

phique, si unüonne et si abstraite, elle peut épurer,
décanter les produits de la brûlante imagination des
Espagnols et des Italiens. Mais
où est le génie? la vérité ? la force ? la vertu ? La
philosophie âe's Français, inhérente à leu,r lang'l.-te, leur
richesse m abstractions, tout cela est appris, donc imprécis, ambigit, ce n'est donc plus une philosophie. On
n'écrit donc touiours que d' itne manière approximativement vraie. On df;IJt'ait faire attention à chaque expression,
à chaque idée, à chaque indication, la trouver soi-mtme,
et elle est déi à trouvée; on l'a apprise : on la connaît
praeter propter : on l'emploie comme d'autres la comprennent et à p,eu près comme ils l'emploient : on n'écrit
donc lamais d'une manière serrée, précise, entièrenu:nt
vraie. La philosophie de la langue française empêche
la philosophie de la pensée.

Puisque le règne du classicisme français est passé,
où donc trouver l'idéal esthétique . de la nouvelle
génération ? En quittant Paris Herder s'est rendu, par
la Belgique et la Hollande, à Hambourg. Dans ce grand
port de la mer du Nord on se sent tout près de l'Angleterre. C'est par là que les idées et la littérature
anglaise pénètrent en Allemagne. C'est là qu'habite
leur principal interprète Lessing, puissant polémiste,
qui s'applique à ruiner la domination littéraire de la
France. Attaché comme critique dramatique au théâtre
nouvellement fondé à Hambourg, il veut à tout prix
renverser la barrière que lui oppose la tragédie française et ouvrir la voie au génie national. Celui-ci est
à ses yeux représenté par Shakespeare, que les critiques
allemands revendiquent comme la plus belle incarnation de l'esprit gennanique. Chercher en Angleterre
les modèles et les doctrines d'après lesquelles on régénèrera la littérature allemande, c'est précisément ce
que veut Herder, qui comme Lessing a pensé à traduire

�458

LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

l'ouvrage de Burke sur le sublime et le beau. et qni se
prépare à écrire une êtude sur Shakespeare. Il passe
donc « quinze heureuses journées auprès de Lessing, à
s'enthousiasmer pour de bon avec lui sur toute sorte
de sujets. )&gt; Au sortir de l'atmosphère desséchante de
Paris, quelle impression de fraîcheur, de rajeunissement
il éprouve à se plonger dans la littérature anglaise, où
vient de se développer la notion de l'originalité et du
Génie!
Herder a vraiment le culte du Génie dans le sens du
Genius latin, d'une sorte d'ange tutélaire qui nous
entratne à notre insu et parfois contre notre gré .:

Je crois, u,,i,t-il le 22 septembre r770, que chaque
homme a un Génie, c'est-à-dire au plus profond de son
dm,e, un certain don divin de prophétie qui le guide, une
lumière qui, si nous ne l'assourdissons et ne l'éteignons
pas entièrement par les raisonnements, par l'esprit de
société et par le sage entendement bourgeois, projette
1tn rayon, une lueur subite sur le point le plus sombre
du carre!our. C'était le démon de Socrate; il ne l'a pas
trompé; il ne trompe jamais, seulement ... i1 ne peut ttre
remarqué que par les âmes attentives, qui ne sont pas
formées de la boue commune, et qui ont une certaine
innocence intérieure.

Ailleurs cette belle invocation :

0 Génie ! te reconnallrai-fe ? Les années de ma
passent : tnon printemps glisse sans que f en
aie joui : mes fruits ont dé prématurés ... Je n'ai 1·amais
été ce que je devais devtmir, ce à quoi /,a nécessité et les
circonstances me -poussaimt, mais t01,tf()'J,l,rs queltpu chose

feunesse

d'autre. Ainsi comme ilèue, ainsi .comme ma!tre, ainsi
à Koenigsberg, ainsi à Riga, ainsi ffl voyage... Cénù,
par quel chemin S'l!l,ÏS-fe conduit et fe:U de-ci· de-là 1

Comment le génie individuel peut-il se développer?

459
Est-il soumis à un rapport avec le génie national ?

LE DÉMON DE GŒTHE

Voilà une question importante pour le jeune Gœthe, qui
va avoir à choisir entre deux cultures. A Leipzig il a
commencé une tragédie française, il a traduit une comédie de Corneille, et dans ses premières pièces, Le caprice
de l'amant et Les complices, il a adopté l'alexandrin
et le type classique de la comédie française. Ses maîtres
alsaciens veulent l'entraîner à faire sa carrière en France.
Mais à ce moment Herder exerce sur lui une influence
décisive. Or Herder enseigne que l'histoire n'est pas
une simple collection de faits. Elle nous fait apparaître
la croissance de ces grands organismes nationaux qui,
comme l'esprit du monde dans Faust, &lt;c sur le bruyant
métier du temps tissent le manteau vivant de la divinité. » Il faut donc s'insérer dans ces organismes. Le
développement de l'art est intimement lié à celui de
l'âme populaire, dont le poète doit se faire l'interprète.
Sur ses conseils Gœthe se met à rechercher les Volksliéder alsaciens. A la culture française Herder oppose
la culture « germanique » dans son sens le plus large,
en y comprenant la culture anglaise. « Si quelqu'un,
écrit Gœthe dans Poésie et Vérité, veut éprouver directement ce qui était alors pensé et discuté dans notre
société si vivante, qu'il lise l'essai de Herder sur Shakespeare dans le cahier Von deutscher Art und Kunst. "
Toutes les remarques que Herder avait faites à Paris
sur la décadence du génie français, Gœtbe les avait
faites de son côté à propos de Voltaire. Il lui reprochait
de représenter une tradition aristocratique vieillie,
de plus en plus éloignée de la réalité. « Un public qui
n'entend jamais que les jugements des vieillards ne
devient que trop aisément sage à leur manière. » La
rupture avec le rationalisme français est la première
condition de la formation du génie.
Désormais Gœthe conçoit le génie comme le résultat
d'une action patiente, réfléchie, intérieure, -tendant à

�LE DÉMON DE GŒTHE

460

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

discipliner, à unifier tous les éléments disparates qui
constituent une Personnalité :
L'homme peut obtenir maint résultat par l'usage
approprié de telle /aculté isolée; il parvient à l'extraordinaire par l'association de plusieurs facultés. Mais
l'unique, l'entièrenient inattendu, il ne pe,iet s'y hausser
que quand toutes ses énergies s'unissent harmonieusement en u1i tout.

Il faut d'abord qu'il prenne conscience des aspirations de sa nation, puis que toutes ses énergies soient
concentrées, et enfin qu'il reçoive l'impulsion créatrice
de ce Daïmôn qui, dans la pensée de Gœthe, semble
jouer le rôle du Destin.

II
Après avoir vu comment s'est formée en Gœthe la
notion du Génie, voyons comment s'est formée celle
du Daïmôn. Là-dessus nous ne manquons pas de
témoignages. En I820 Gœthe publiait dans sa Morphologie le poëme : Urworte dont la première strophe est
intitulée Daïm6n. D'après le commentaire, qui parut
bientôt après dans Kunst und Altertu1n: « Le Daïmôn
signifie ici la nécessaire ittdividualité de la personne, qui
à sa naissance est immédiatement définie et limitée, l'élément caractéristique par lequel chaque personne se distingue de toute autre, quelque grande que puisse être sa
ressemblantt ... L'individu peut être détruit, mais tant que
son noyau tient ensemble, il ne peut éclater ni &amp;re morcelé
pendant des générations. Cet être fort, opiniâtre, qui ne
peut se développer que d~ lui-méme, arrive à beaucoup de
situations où sen caractère original est gêné dans ses
actions, retenu dans ses inclinations.»
Alors intervient ce que nous appelons le hasard, non

dans l'hérédité - car les nations et les familles sont
comme des individus, ac;sujetties à leur propre démon mais dans la qualité de nos éducateurs et des différents
milieux auxquels nous sommes soumis. Cependant à
travers toutes ces influences le démon originel subsiste,
comme le vieil Adam, la vraie nature qu'on chasse
mais qui reparaît aussitôt.
Gœthe a pris soin de nous décrire lui-même, dans
le vingtième livre de Poésie et Vérité, la manière
dont cette notion s'éveilla en lui. Après avoir vainement cherché une religion positive, puis une croyance
universelle,
il crut reconnaître que le mieux était de détourner sa
pensée de l'infini, de l'inaccessible. Il crut reconnaitre
dans la nature vivante et sans vie, animée et inanimée,
quelque chose qui ne se manifestait que par des contradictions et par suite ne pouvait être compris dans aucune
idée, bien moins encore dans 1m mot. Ce quelque chose
n'était pas divin, car il était irraisonnable; ni humain
car il n'avait pas d'intelligence, ni diabolique, car il était
bien/aisant, ni angélique car il laissait souvent paraitre
la foie de nuire. Il ressemblait au hasard, car il ne montrait aucune suite; il avait un peu l'air de la l?rovidence,
car il indiquait un enchaînement. Tout ce qui nous limite
semblait pour lui pénétrable; il semblait agir à son gré
s147 les éléments nécessaires de notre existence; il resserrait le temps et il étendait l'espace. Il semblait ne se plaire
que dans l'impossible et écarter le possible avec mépris.
Cet être qui semblait pénétrer parmi tous les a1ttres,
les séparer, les combiner, je l'appelai démoniaque, à
l'exemple des anciens et de ceux qui avaient observé
quelque chose de pareil. Je cherchai à me sauver devant
cet &amp;re effrayant en me réfugiant, suivant mon habitude,
derrière ime figure.

Gœthe montre ici comment son attention fut attirée

�462

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur la figure d'Egmont, dont il fit l'objet de son drame.
Il le décrivit plein de courage~ mais enserré dans les
filets de~Ja politique, plus difficiles à rompre que les
rangs des ennemis.
L'élénu,nt démoniaque qui est en jeu des deux parts,
ce con-fl,it dans lequel ce qui est aimable succombe et ce
fUÎ est haïssable triomphe... voilà ce qui a valu à la pièce
la faveur dont elle fouit encore... Quoique cet élémenl
àémoniaque puisse se manifester dans tout ce qui est corporel. et inwrporel, et fflÀme qu'il s'exprime chez les animaux de la manière la plus remarquable, c'est d,e préférence avec l'homme qii'il se trouve dans la liaison la plus
étrange, et qu'il forme une puissa1ice, sinon opposée à
l'ordre moral du nwnde, du moins entrelacée avec lui
de telle -manière qu'on ,Pourrait prendre l'un pour la
chaine et l'autre pour la trame. Poitr les phénomènes qui
sont ainsi produits il y a d'innombrables noms, car dans
toutes les philosophies et dans toutes les religions, la
prose et les vers ont cherché à résoiulre cette énigme et à
en finir avec cette difficulté, ce qit' elles sont toujours libres
d'entreprendre.
Mais là où cet élément démoniaque apparaît le plus
effrayant, c'est quand il se montre prépondérant chez tel
ou, tel homme. Au cours de ma vie f'ai pu en observer plu-sieurs, soit de près soit de loin. Ce ne sont pas toujours
les gens les plus remarquables par l'esprit et par les
talents, et ils se recommandent rarement par la bonté de
leur cœur; 1na,fs d'eux sort une force prodigieuse, et i1s
exercent une puissance incroyable sur toutes les créatures, même sur les él.éments, et qtti peut dire fitsqu'où
s'étendra une pareille inf,uence? Toutes les forces morales
réitnies ne peuvmit rien contre eux; c'est en vain que la
partie la plus édairée de l' humq.nité veut les rendre suspects comme t.rompés ou trompeurs, la masse est attirée
par eux. Jamais ou rarement des individus de cette

LE DÉMON DE GœTHE

espèu se rencontrent,

et ils ne peuvent être suYmontâs

~.,. rie11, tpte par l'univers J.ui-mlme, avec leq-uel ils
ont engagé la

vutte.

Ce sont

peut-être des observations

p,ueiUes qui ont dtmni lieu à la maxime singulièreffi&lt;lÎS d'une portée immense : N emt) contra deum nisi
ieHs ipse.

TI est intéressant de lire dans les Conversations
i'Eckermann les réflexions que ce passage lui inspira
le 28 février r83r, quand Gœthe lui en communiqua
le manuscrit, en l'accompagnant sans doute &lt;le quel~ues explications.
C'était le lieu, éc,rit Eckermann, de parler de cette force
mystérieuse et problématique que tous ressentent, qu'aucun phiwsophe n'explique, et qui avec un mot de consolation s' él,è:ve au-dessits àe l'élément religieux. Cette i1iex-primable énigme àu 1nonde et de la vie, Gœthe l'appelle
l'élément démoniaque.

Et le 2 mars I83r :
Ati,fO'Urd'.hui chez Gœthe, à table, la conversation revint
lli.e-nt6t sitr l'élément démoniaque, et pour le désigner plus
exactement il dit encore : « L' &amp;ment démonia:qzte est ce
tu' on ne peut expliquer pa, l'entendement et la raison.
Il ne se trouve pas dans ma nature, niais fe lifi suis sou,nis.
- N apoléo-n-, dis-1·e, semble avoir été d'une- nature
àémoniaque. - Ill' était entièrement, dit Gœthe&gt; au sup,éme
iegré, de sorte qu'à peine u11, autre peut lui être- com,paré.
Le feu Grand-Duc, lui aussi, était d'une nature dénwniaque, plein d'une activité sans limites et d'inquiétude,
de sorte que son profrre Etat lui était trop petit et qit'il
en eût été de même si cet Etat avait été plus grand. Des
êtres démoniaques de ceUe espèce étaient comptés par ks
Grecs au nombre des demi-dieux.
- L.,él,éfflent d6mtmiaque, dis-fe, n'appa't'aît-il pas aussi
ll&amp;ns les faits? - Tout particulièreme.nt, dit Gœthe, dans _

�464

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ceux qui ne peuvent pas être expliqués par l'entendement
et la raison. Il se manifeste surtout de la manière la plus
différente dans toute la 1iature, la visible comme l'invisible. Beauwup de créatures sont de nature entièrement
dé-m,oniaque, dans bea1tcoup d'autres cet élément agit
d'une manière partielle.
- Le litéphistophélès, dis-je, n'a-t-il pas aussi des
tra·its dé111011,iaques? - Non, dit Gœthe, le Méphistophélès
est un être beaucoup trop négatif; l'élément démoniaque
au contraire s'exprime dans une énergie entièrement
positive.
Le 8 mars suivant il continuait sur ce sujet :

Dans la poésie il y a absolument quelque chose de
démoniaque, et surtout dans celle qui est inconsciente, où
tout l'entendement et toute la raison sont trop courts et
qui p01.tr cela agit sur toutes les notions. Il en est de même,
et au plus haut degré, dans la musique, car elle plane si
haut qu'aucun entendement ne peut la rejoindre, et d'elle
émane une action qui domine tout, et dont personne n'est
en état de se rendre un compte exact. C'est pourquoi
le culte religieux ne peut pas s'en passer; elle est tm
des principaux moyens pour agir merveilleusement sur
les hommés. Le démoniaque se jette aussi volontiers dans
des individus remarquables, surtout quand ils ont une
haute situation, comme Frédéric et Pierre le Grand.
Chez le feit Grand Duc c'était au point que personne
ne pouvait lui résister. Pour exercer une attraction sur
les hommes, il n'avait qu'à être tranquillement présent
sans qu'il eût besoin de se montrer bon et aimable. Tout
ce que f' entrepris s1'1 son conseil me réussit, de sorte que
dans les cas où mon entendement et ma raison étaient
insuffisants, fe n'avais qil à lui demander ce qit' il fallait
fai1'e; il exprimait instinctivement son opinion, et ie
pouvais toujours d'avance être assuré du succès. Il aurait
fallu souhaiter pour lui qu'il pat se re1ulre mattre de mes

465

LE DÉMON DE GŒTHE

idées et de mes aspirations les plus élevées: car lorsque
l'esprit démoniaque l'abandonnait et qu'il ne restait que
l'élément humain, il était incapable de rien commencer,
et il en était mal à l'aise (übel). De même chez Byron
l'élément démoniaque peut avoir agi à un haut degré;
c'est pourquoi sa puissance attractive était si grande,
de sorte qu'en particulier les femmes ne pouvaient lui
résister.
- Dans l'idée du divin, essayai-je, ne semble pas
apparaitre la force active que noi,s appelons démoniaque.
- Cher enfant, dit Gœthe, que savons-nous de l'idée
dH divin, et que valent nos notions étroites pour l' Etre
suprême? Si f e voulais comme les Turcs lui donner cent
noms, ils seraient encore insuffisants et fe n'aurais rien
dit en comparaison de ses qualités illimitées.
A propos du travail scientifique, il disait le r8 mars
183r, en parlant de son livre sur la métamorphose des
plantes : &lt;&lt; il me donne pl11,5 de mal que fe ne pensais;
a1,ssi i' ai été au début entratné dans cette entreprise
presque contre mon gré, mais là régnait un élément démoniaque auquel on ne pouvait pas résister.
- Vous avez bien fait, dis-je, de céder à des actions
de ce genre, car l'élément démoniaque semble être d'une
nature si puissante qit' à la fin il l'emporte (recht behalt).
- Mais l'homme, réplique Gœthe, doit chercher lui
aussi à l'emporter sur l'élément démoniaque, et dans le
cas présent j-e. dois tendre par toute mon application et
ma peine à rendre mon travail aussi bon que mes forces
et les cfrconstances le perniettent. Il en est de ces choses
comme du feu que les Français nomment codiUe, où à
la vérit,é les dés qu'on jette décident beaucoup, mais où
on laisse le joueur montrer son intelligence dans la ma-ni,ère
de placer adroitement les pierres sur la planche.
Le 30 mars r83r, au cours d'une conversation avec
Eckermann sur l'élément démoniaque, Gœthe remarque;
JO

�466

LA NOUVEll.E REVUE FRANÇAISE

LE DÉMON DE GŒTHE

467

- Il se jette vowntiers sur àes -figures importrmtes
et clwisit volontiers des époq,,tes vn peu obscures. Dans
une ville claire et prosaïque comme Berlin, il trouverait
à peine l'occasion de se manifester.

a fait si peu de poèmes que ce n'est pas la peine de parle,
ie leur nombre. Mais il faut le dédarer un poète absolument productif parce que le peu qu'il a écrit a une vie
intérieure qui sait se maintenir. ))

Comme, le z avril I829, Eckermann lui disait qu'il
fallait examiner si une influence était avantageuse ou
contraire à notre nature, Gœthe répondit :
- C'est en effet de cela qu'il s'agit; mais la difficulté
est d'arriver à ce que notre meilleure nature se maintienne
fortement et n'accorde pas aiix dém-0.ns plus de puissance
qu'il n'est nécessaire.
Pour Gœthe le démoniaque est l'élément créateur;
mais il est trouble, irrationnel, et peut causer autant
de mal que de bien. Ce n'est donc pas de lui qu'il faut
attenêlrn la fécondité.

Gœthe reconnaît que dans la fécondité le corps a la
plus grande influence. Il y eut un temps où en Allemagne on se représentait un génie comme petit et faible.
« Mais fe loue le génie dont le corps est en rapport avec
l'esprit. Quand on dit de Napoléon qu'il est un homme
de granit, cela s'applique surtout à son corps ... Pe,u de
sommeil, peu àe nourriture, et avec cela la plus haute
4divité intellectuelle... Mais vous avez to,ut à fait raison,
sa période la plus éclatante est celle de sa feunesse... Oui,
oui, mon ami, il faut ttre jeune pour faire de grandes
choses. Et Napoléon n'est pas le seul! ... Si j'étais prince,
continua-t-il vivement, je ne prendrais fa mais dans mes
premières places des hommes qui sont arrivés peu il peu,
exchtsivement par la naissance et l'ancienneté, et qui à
leur Jge suivent lentement et confortablement la voie
habituelle... Je voudrais avoir des jeunes gens! Mais
ce devraient être des capacités, ayant l'esprit clair et
énergique, la meilleure volonté et le plus noble caractère.
Alors ce serait un plaisir de commander et de faire progresser son peuple!... « La voie libre au talent &gt;&gt; ! telle
était la maxime bien connue de Napoléon qui, à vrai dire ,
avait un tact tout particulier pour choisir ses hommes,
qui savait m-ettre chaque activité importante à la place
où elle semblait dans sa véritable sphère, et qui au cours
de sa vie a été servi dans toutes ses grandes entreprises
comme presque personne ne l'a été. )&gt;

III
La seule chose qui importe, pour Gœthe, c'est la
fécondité.
&lt;( Qu'est le Génie, demande-t-il le II mars I828 à
Eckermann, sinon cette force féconde dont naisstmt des
adions qui, peuvent pu:rat-tre devant Dieu et la nature, et
tJUi ainsi durent et se propagent? Touks les œuvres de
Mozart sont de cetl,e espèce; il y a .en elles itne force créatrice qui agit de gé1iération en génération. 1) De même
Phidias, Raphaël, Dûrer, Holbein, Luther, Lessing, etc.
11 Je dois a7"outer, dü-il, qu'un hümme productif ne se
juge pas par l.a. masse de ses actes et de ses créations.
Nous 4VOnS e,n littérature des poèies qui sont tenus pour
très-productifs parce qu'ils ont fait paraitre un volunie
de poésies après l'autre. Mais selon moi ces gens doivent
etre appelés absoùt1nient improductifs, car ce qu'ils faisaient n'a pas de vie ni de durée. Golàsmith au contraire

Eckermann remarque qu'en disant ces mots Gœthe
a tant de force dans la voix et de flamme dans les yeux
qu'il semble embrasé d'un renouveau de jeunesse.
N'était-il pas remarquable qu'occupant à un âge
avancé un poste important il voulût voir attribuer les

�,468

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

premières places de l'État à des hommes d'âge jeune?
Eckermann ne put s'empêcher d'indiquer quelques
Allemands haut placês auxquels, malgré leur gr-and âge,
ne semblaient nullement manquer l'énergie et la juvénile rapidité de mouvements qui sont nécessaires pour
diriger les affaires les plus importantes et les plus
variées.
- De tels hommes et leurs semblables, dit Gœthe,
sont des natures géniales ... celles-ci éprouvent une puberté
renouvelée, tandis que d'autres gens ne sont jeunes qu'une
seule fois. En ef/et chaque entéléchie est un nwrceau d' éternité, et elle ne vieillit pas pendant les quelques années
où elle est unie à son corps terrestre. Si cette entéléchie
est d'espèce médiocre, elle exercera peu de domination
pendant qu'elle sera unie à un corps, ce sera p!,ut6t le
corps qui dominera, et elle ne le retiendra pas sur la pente
de la vieillesse. Mais si l'entéléchie est d'une espèce
puissante, comme c'est le cas dans toutes les natures
géniales, alors, tandis qu'elle pénétrera le corps en l'animant, elle ne fera pas que fortifier et ennoblir son organisation ; profitant de sa suptriorité intellectuelle, elle cherchera à faire valoir son privilège d'une jeunesse éternelle.
De là vient que chez des hommes exceptionnellement doués
nous observons encore, même pendant leur vieillesse, de
fratches époques ' particulièrement productives; chez eux
semble tmijours de nouveau se produire un rajeunissement temporaire et c'est ce que j'appellerais une puberté
renmwelée.

Il rappela que dans sa jeunesse il avait écrit les
Geschwister en trois jours et Clavigo en huit, mais que
désormais, dans le SeconJ Fa,u st, il arrivait tout au

plus à écrire une page par jour. Comme Eckermann
lui demandait s'il n'y avait aucun moyen de provoquer
ou d'accroître un état favorable à la production, Gœthe
répondit :

LE DtMON DE GŒTHE

- Toute productivité de l'espèce la plus /levée, tout
aperçu important, toute invention, toute grande idée
féconde et riche de ronséquences, n'est dans la puissance
de personne et est au-dessus de tout pouvoir terrestre.
L'homme doit les considérer comme des présents inespérés
àu ciel; comme de purs enfants de Dieu qu'il doit honorer
et recevoir avec une f oyeuse grat#ude. Ce genre d'êtres est
apparenté au démoniaque qui agit avec l,ui d'une manière
toiite puissante, comme il l,ui convient, et auquel il se
donne inconsciemment, tout en croyant agir par sa propre
imp1,lsion. Dans ces cas l'homme doit souv.ent être considéré comme l'instrument d'un gouvernement supérieur
du monde, comme le 'Vase d'élection jugé digne de recevoir
une influence divine. Je dis cela en pensant combien
sm,vent une seule pensée a donné une autre forme à des
siècles entiers, et comment certains individus par le fi,uide
qui émanait d'eux ont marqué le,ur époque d'une empreinte
qui est restée reconnaissable et qui a exercé une action
bien/aisante encore sur les générations suivantes.
Mais il y a une productivité d'une autre espèce, qui
est déjà pluttJt soumise aux infiuences terrestres, et que
l'homme tient davantage dans son pouvoir, quoiqu'ici
il ait toute raison de s'incliner devant quelque chose de
divin. Je place dans cette région tout ce qui appartient
à l'exécution d'un plan, tous les intermédiaires d'une
chatne de pensées dont les extrémités seules sont déjà
éclairées; fy compte tout ce qui fait le corps visible d'une
œuvre d'art. Ainsi vint à Shakespeare la première idée.
de son « Hamlet 11 où l'esprit de l'ensemble (der Geist
des Ganzen) apparut devant son âme comme une vision
inattendue, et où dans son exaltation il embrassa du regard
chaque situation, les caractères et la concl,usion, romme un
pur présent du ciel, sur lequel il n'avait aucune infiuence
immédiate, quoique la possibilité de former un tel aperçu
suppose toujours un esprit comme le sien. Il tenait entièrement dans son pouvoir l'exécution ultérieure des scènes

�470

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et les dialogues, de sorte qu'il ,pouvait y travailler pendant
tÙ$ semaines, chaque jour et chaque heure, comme a u,i
ronvenait. Et à vrai dire dans tout ce qilil exécutait n&lt;&gt;ilS
i,oyom wujours la même force de production, et dans toutes
us ,pièces nous n'arrivons jamais à une scène dont on
puisse dire qf.!,'elle n'a pas été écrite dans l'état d'esprit
tJOnvenable et avec la ·plus grande puissance. Ta1ulis
'Jf'e nous le lisons, nous recevons de lui l'impressi()'lt, d'un
homme toujours et entièrement sain et vigoureux, aussi
oien moralement que physiquement.

Gœthe en déduit qu'un auteur de faible santé voit
souvent se ralentir la productivité nécessaire à l' exécution des scènes qu'il a conçues. Elle disparaîtra même
pendant des journées entières. Inutile d'essayer de la
forcer, par exemple par des spiritueux, car le résultat
serait mauvais. Gœthe conseille donc de ne rien forcer
et de consacrer au divertissement ou au sommeil les
journées improductives, plutôt que d'essayer d'en
tirer quelque chose qui, plus tard, ne donnerait aucUll
plaisir.
Eckermann ayant fait remarquer que des hommes
favorisés dans leur jeunesse par la fortune voyaient
parfois dans leur âge mûr se succéder les malheurs et
les insuccès, Gœthe déclara :

Savez-vous comment je me représente cela? - L'homme
i&lt;Jit être r'ltiné ! - Chaque homme exceptionnel a une certaine mission qu'il est appelé à remplir. S'il l'a accomplie
on n'a plus besoin de lui en ce monde sous cette forme,
et la Providence l'emploie à quelque chose d'autre.
Personne n'était plus éloigné que Gœthe d'exalter
la valeur individuelle. A propos des Mémoires de Mirabeau, et des nombreuses sources auxquelles il a puisé,
Gœthe disait à Eckermann le 17 février 1832, un mois
avant sa mort :

LE DÉMON DE GŒTHE

471

Au fond nous sommes tous des ttres collectifs. CompMt de ce que nous possédons et de ce
(Jft,e nous sommes; que nous puissions appeler notre profr,iéié au sens le plus exact du mot! Nous devons recevoir
et apprendre tout, aussi bien de nos P,éàécesseurs qi~ 1k
nos contemporains. Mt-me le pl,us grand génie n'irait
pas loin, s'il voulait tout devoir à son frr&lt;&gt;frre moi... Qu'y
a--t--il donc de bon en nous, sinon la force et le désir d' a't#ire1 à nous les moyens du monde extérieur et de les utiliser
pou, tws buts les plus élevés. ]' ai bi-eti le droit de parler
tle moi et de dire en 'iaute modestie ce que fe sens. Il est
vrai qu'au co-urs de ma longue vie f' ai fait bien des choses
dom ;e pourrais tirer vanité. Mais pour parler en toute
kJyauté qu' ai-fe possédé qui fût vtaiment à nwi, sauf l' aptitude et le goût de voir et d'entendre, de distinguer et de
choisir, de f(i.ire revivre avec un peu d'esprit ce que i' avais
vu et entendu et de le représenter avec quelque habileté.
Je ne dois nullement mon œuvre à ma seule sagesse,
mais à des milliers de choses et de personnes en dehors
de moi q,u,i m'en fournftent les matériaux ... Au fond c• est
une grande folie de chercher si u11 homme tient quel.que
chase de lui--mbiie O'U d'autrui, s'il agit par l,ui-même OH
par des tiers,· l'essentiel est d'avoir une forte volonté,
avec l'liabileté et l'opiniâtreté nécessaires pour l'exécute,-;
tout le reste est indiffére1it. Mirabeau avait donc entièrement raison de se servir du monde extérieur et de ses
énergies comme il le pouvait. Il possédait le don de distingiter le talent, et le talent se sentait attiré par le démon
de sa puissante nature, de sorte qu'il s'abandonnait
volontiers à sa direction.

lnen petite est la

Mais pour arriver à cette domination il faut se limiter,
et nous touchons là au sens le plus profond de la philosophie de Gœthe. Comme il l'a dit dans un vers célèbre:

In der Beschrankung zeigt sich erst der Meister.

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oui, c'est dans l'art de se limiter qu'apparait le Maître.
Mais cette maxime est souvent mal comprise. Elle ne
s'adresse pas aux spécialistes incapables de s'élever
au-dessus de leur besogne de philistins; ils pourront
rouler indéfiniment dans leur ornière sans jamais en
sortir. Elle s'adresse au contraire aux esprits capables
de réfléchir toutes les lumières, puis de les faire converger sur un seul objet. Une immense aspiration doit
alterner avec l'énergique mouvement de concentration
comme la diastole alterne avec la systole dans le travail
du cœur humain. Personne ne comprit plus que Gœthe
l'importance de se donner une culture générale, car
personne ne fut plus convaincu que lui de la nécessité
d'avoir le pressentiment du ,, Tout » pour arriver à
découvrir et à créer quelque chose. Dans la dernière
lettre qu'il écrivit, le 17 mars 1832, il disait à Guillaume
de Humboldt : « Le génie le plus favorisé est çelui qui
absorbe tout, qui s'assimile tout en se renouvelant et
en développant toutes ses aptitudes. »
Mais lui qui dès sa prime jeunesse a créé le mot
d' Uebermensch et qui l'emploie déjà dans la première
rédaction de Faust, a toujours été aussi éloigné que
possible de l'égocentrisme. Houston Stewart Chamberlain a raison de trbuver une grandeur tragique dans
cette confession de Gœthe :
. Je peux vo1ts assurer qu'au milieH du bonheur f e
v·is dans un renoncement continuel et que chaque foi,r,
avec toute ma peine et mon travail, fe vois que ce n•est
pas ma volonté qui est faite, mais la volonté d'une plus
haute Puissance, dont les pensées ne sont pas mes pensées.
JEAN DE PANGE

L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

Esprit très ouvert, cœur trop ouvert : il faut que
Gœthe lutte sans cesse en soi contre l'appétit de l'inconnu et contre certain esprit de préférence. C'est là
sa part de l'Uebermut, de l'orgueil des Titans dont il
s'est senti sauvé. Dans cette imagination forte et attachée aux désirs, la ruse (forme la plus jeune de la sagesse)
réussit d'abord à obtenir que la passion ne se r-etournera
plus en arrière, acceptera ce qui est accompli ; le mot
le plus antigœthéen, c'est celui de Beaumarchais :
« Pourquoi ces choses et non d'autres ? » a Inévitable"
au contraire ; « mieux ainsi » ; le premier ordre dans
l'esprit à l'époque des premières amours, c'est un ordre
que l'esprit établit, contre regrets et douleurs, dans un
passé irrévocable. A chaque instant, la sagesse ambitieuse essaiera de créer dans l'avenir un ordre de même
espèce; mais elle y échouera, jusqu'à l'Elégie de Marienbad : ce sont exactement les limites de la sagesse
humaine, quand elle n'est point aidée par la frigidité.
« Sa nature ... n'a malheureusement été que trop rompue
aux difficultés et aux obstacles, et ne peut agir que
tardivement avëc conscience, quand le moment est
passé du maximum d'énergie 1 • »
Apprentissage, ensuite, de l'ordre politique; nous
1.

ManusCf'it -f&gt;osthume, cité par Ludwig.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
474
avons mis, en France, au premier rang de nos adages
gœthéens, le « j'aime mieux une injustice qu'un
désordre » ; grâce à Paul Bourget et Maurice Barrès,
nous l'avons interprété exactement à contre-sens; à
contre-sens aussi la boutade contre Bentham : « Etre
radical quand on est vieux, c'est la pire des folies. »
:Non, il ne s'agit pas d'un ministre ou d'un courtisa•
bon organisateur et hautain; il s'agit d'un homme qui
a limité l'idéal parce que l'idéal est une ambition molle,
parce qu'il n'est pas assez désintéressé, et parce qu'il
nous détourne de nos plus urgents devoirs. « Si j'avais
le malheur de devoir être dans l'opposition, je préférerais provoquer l'émeute et la révolution plutôt que
de tourner dans le cercle obscur du blâme éternel jeté
sur tout ce qui existe. » (Entretiens avec de Muller,
3 (février I823.) Et: 11 Si l'individu veut se mêler aux
rouages et aux mouvements de la marche universelle, s'il
croit, en tant que partie de ce tout, devoir agir, créer
ou enrayer à sa guise, selon des idées personnelles, il va
d'autant plus sûrement à sa perte ... Il faut seulement
se replier sur soi-même, faire silencieusement le bien
dans le cercle qui nous est assigné ... » Ainsi l'idéalisme
politique est. repoussé, non comme une atteinte à u•
ordre extérieur, mais comme une atteinte à l'harmonie
intérieure de l'individu.
Cette prudence restrictive, on en trouverait des
traces dès les premières années du séjour à Weimar,
les années les plus actives et les plus ambitieuses en
apparence. Mais cette sagesse ne pouvait prendre toute
son ampleur, arriver à tenir dans l'être la place complète
de la foi, qu'en s'accompagnant d'une méthode, e•
s'appliquant à la totalité des êtres. Si l'on veut, cette
méthode lui vient de Linné ; en tous cas des sciences
naturelles : classification.
L'idéalisme, lui aussi, est formé selon une classification de l'ensemble des êtres, sur une hiérarchie qui va

L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

475

du .supérieur à l'inférieur, dont les métempsychoses
nous offrent l'imagerie grossière, dont l'animisme universel de Hugo et Lamartine, passant par transitions
de l'âme obscure du minéral et du végétal à l'âme
illuminée du poète, nous offre un autre aspect. Tout
peut se dégrader en passant dans un règne inférieur,
mais tout peut s'élever, le minéral en s'animant, la.
bête en s'approchant de l'homme. Classement des êtres
selon la hiérarchie subjective et morale de la dignité,
mais comparaison toujours possible entre tous. Humiliation ou exaltation sur l'échelle des êtres, tel serait
le sens de la vie.
Le naturaliste voit autrement les choses ; même
4'_uand, comme Gœthe, il contribue à former la théorie
de l'évolution, il voit les êtres se plier chacun aux cireonstances, prouver leurs forces en s'adaptant diversement ; la perfection de chacim est jitStement ce qui le
èistingue de tous les autres et le diversifie. Il n'y a pas
à'échelle à gravir ou à descendre entre le lion et l'aigle,
le cheval et le rossignol, l'éléphant et le termite; il n'y
a d'imparfait dans chaque être que ce qui diminue eu.
lui sa puissance particulière, ou ce qui tend à le rendre
èifférent de soi-même.
Cette idée théorique revient dans la sagesse commune,
oomme l'idéalisme y revient de son côté. Il est beau,
pour l'idéaliste, de tendre à l'irréalisable : c'est même
la plus grande preuve de noblesse qu'un être puisse
donner. Pour l'esprit formé selon la contemplation de
le. nature, le mieux est que l'être humain, d'abord
embryon rempli de vague, se laisse modeler par la vie,
&amp;t conquière son caractère par adaptations successives.
On avait reproché au Wilhelm Meister de Gœthe de
manquer de caractère ; l'auteur s'en expliqua, le 22 janvier I82I, avec le Chancelier de Muller : « Wilhelm est
assurément un pauvre chien, mais ce n'est que sur un
tel être que l'on peut montrer bien clairement les phases

�476

LA NOUVJILLE UV11E ftANÇAISlt

s u ~ de la vie et ses mille devoirs dmn, non
pomt sur des caractères déjà formés et fermes. ,
Inutile d'insister ici sur le devoir d'être soi-même
et le_ plus individuellement possible; c'est là Je ~
le mieux connu, et on a recueilli bien des mots comme
~ui qu'il prononça, le 24 février r823, au coun d'une
cnse ~u~ tout le monde croyait mortelle : • Si je dois
mounr, Je veux que ce soit à ma manière propre. , On
a seulement oublié d'y rattacher sa lutte contre les
fonnes vagues de l'imagination ; justement, dans la
mêm~ crise et à travers un peu de délire, apparait cette
magnifique formule, complément naturel de la précédente : • Les imaginations ne sont que pillage de
l'esprit et de l'intellect. Des masses de cette matière
maladive pèsent sur moi depuis trois mille ans. On
aperçoit très bien comment le conventionnel le chimérique s'y glissent... •
'
. A ce genre de précautions contre l'imagination appartiennent certains traits de Gœthe qu'on pourrait considérer comme des manies : ainsi son goOt de la possession
des œuvres d'art, et l'opinion que les œuvres que l'on
possède sont seules reposantes et instructives : • Notre
imagination n'est même pas capable de nous rendre
fidèlement l'image d'un bel objet que nous avons vu
dans la réalité ; sa représentation aura toujours quelque
chose de nébuleux, de fugace. ,
La poésie s'accorderait donc mieux avec une vue
d'ensemble du monde, avec ses diversités et le goOt de
chaque particularité, qu'avec les imaginations, toujours
~es et généralisantes. Elle aussi, comme la science,
doit !enter de_ connaitre les choses par les rapports
exténeurs, mais elle a ce privilège d'arriver ""'4, ,t
n'f&gt;ri,,_ l e ~ Connaître par l'extérieur, c'est la seule manière de
penser selon l'ordre, non selon les préférences du désir
ou selon l'idéal. On ne peut même pas tenter de faire

n'mt.u.
477
exception pour la connaissance de soi-même. C'est
parce qu'il pense selon l'ordre que Gœthe se montre
l'ennemi irréductible de l'introspection : • J'affirme que
l'homme ne parvient jamais à se connaître lui-même,
à se considérer comme un pur objet. D'autres me connaissent mieux que je ne me connais moi-même. Je ne
pms apprendre à connaitre et à apprécier justement
que mes rapports avec le monde extérieur ; on devrait
s'en tenir là. Avec tous ces efforts pour la connaissance
de soi que nous prêchent les prêtres et la morale, nous ne
sommes pas plus avancés dans la vie ; nous n'arrivons
ni à un résultat ni à un véritable progrès intérieur...
Que sont nos travers ? De fausses positions prises par
rapport au monde extérieur. •
Il est aisé de voir comment l'ordre peut tenir la place
religieuse de l'idéal dans les rites de la vie courante,
comment ce qui ne parait de loin que précaution,
pédantisme ou manie peut avoir son sens symbolique
et remplacer le culte dans un grand esprit. Pour la
place que l'idée d'ordre doit tenir dans la vie contemplative, on •' en fait habituellement une idée fausse
(que résume le mot panthéiste) parce qu'on l'imagine
au lieu de la penser.
Ami de l'astronomie, Gœthe ne croyait pourtant pas
que le ciel fOt tout soumis à la Géométrie; il l'a dit à
propos de Cuvier ; la découverte des rapports et des
connexions le satisfaisait par elle-même ; il ne tenait pas
(comme certains de ses disciples croiront le faire) à imaginer et admirer un Tout, parce qu'il aime mieux se faire
1D1e idée complète d'un certain nombre de choses qu'une
idée confuse de leurs au-delà. Il a expliqué cela à de
Huiler, le u avril 1827, sous forme d'avertissement
IJOlennel : c Je veux vous dire quelque chose à quoi
vous pourrez tenir dans la vie. Il y a dans la nature
1D1e part accessible et une part inaccessible. Il faut
faire cette diff&amp;-ence, y réfléchir et la respecter. C'est

L'OIIJ)RB ]tif PLACB

�418

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

déjà un grand point acquis, lorsque nous savons simple~ent l'existence de ces limites, si difficile qu'il soit
toujours de voir où cesse l'un et où commence l'autre.
Quiconque l'ignore peut se tourmenter, sa vie durant,
devant l'inaccessible sans jamais approcher de la vérité.
Mais celui qui sait et qui a du bon sens s'en tiendra à.
l'accessible; en parcourant de tous côtés cette région,
en s'y établissant fermement, il pourra même par cette
voie gagner quelque chose sur l'inaccessible... » Garder
une réserve toujours dans l'inconnu, une espérance
restreinte et indestructible, ne pas croire que ce qui
est inconnaissable par sa distance le soit par nature ou
dessein providentiel, c'est se résigner, dans la contemplation de l'ordre, à ne point inclure une contemplation
de l'infini; mais cette possession de l'infini n'est rien
de plus pour lui qu'une illusion de nos imaginations.
Afosi nous arriverons à définir ce qu'on a nommé le
spinozisme de Gœthe. Gœthe ne s'est jamais donné
pour un spinoziste orthodoxe ; si les analogies sont
fortes entre les deux pensées, peut-être y a-t-il plus
d'intérêt encore à signaler les différences. Apaisement
des passions, affranchissement absolu de tout sentiment
intéressé, vaste et libre perspective sur le monde sensible et le monde mora1, voilà ce qu'il reconnaît devoir
à. Spinoza au dixième livre de Poésie et V bité. Pour
que cette leçon pût fructifier, il fallait que le phllosophe
et le poète eussent en commun le goût du concret, de
la nécessité des choses, la curiosité et l'acceptation des
enchaînements (ordo et concatenatio) ; que tous deux
traitassent le mal comme néant et négation. l\fa.is
Gœthe n'était pas venu là par une critique .interne des
notions abstraites, par..une réflexion repliée; il ne cherchait pas de joit\ en une sorte de contemplation mathématique immédiate et supérieure ; si lui aussi savait
reconnaître !'Eternité dans l'instant, il ne tentait pas
de concevoir un Infini qu'il.ne pouvait imaginer. Instruit

479
par l'expérience, maîtresse de précision _et de div~rsité,
les choses particulières avaient pour lm ce prestige de
plus, de pouvoir être exprimées. Spinoza av~t ad~r~blement nié l'ascétisme, il enseignait le devorr de Jouir,
selon notre nature, de tout ce dont on peut jouir sans
dommage pour autrui. C'est cette joie qui a paru à
Gœthe assez riche, assez vaste, et sacrée, pour qu'il
-f\\t inutile de la dépasser.
L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

JEAN PRÉVOST

�LB SWlNCB D:S GŒTJŒ

LE SILENCE DE GŒTHE

• L'homme, dit Gœthe, ne reconnaît et n'apprécie
que ce qu'il est lui-même en état de faire. • Telle est
la cause du malentendu que soulèvera toujours à
nouveau l'exemple de cette vie. Ceux qui traitent
Gœtbe de bourgeois ne prouvent rien de plus que leur
propre rationalisme, sans tension ni grandeur : ils
ne sa.vent pas voir dans la sagesse faustienne qu'elle
est surtout une défense contre le Démon révolté et
la Magie latente; et s'ils ne le voient pas, c'est que
précisément cette défense a réussi. Par contre ils veulent
bien voir la révolte chez ceux-là qui la crient, et la
magie chez ceux qui vaticinent, ayant été moins loin
qùe Gœtbe dans la domination des mystères. Ainsi
se réclament-ils de Rimbaud.
PeuMtre la confrontation du Sage et du Fou d'un fou qui reste notre intime tentation - permettrat-elle, par la vivacité même du paradoxe, une prise
de conscience plus juste et plus efficace des puissances
gœthéennes.

•••
Rimbaud enfant écrit des poèmes • magiques • puis renonce à la magie, et se tait. Gœthe, initié dans
sa jeunesse, commence d'écrire vers ce temps, mais,
la :fièvre tombée, poursuivra durant toute sa vie une
• activité litt~raire •· Ces deux expériences seraient
antithétiques si elles étaient superposables, ce qui

n'est pas m~e le cas. De ce ~ t de vue_ littë~.
)a confrontation serait absurde, J en conviens. Mais
notre optique n'est-elle point faussée par un état
d'esprit qui voudrait que l'on considère ces deux honunei
avant tout comme des écrivains? C'est par la cbœe
êcrite, par la letke justement qu:ils s'op~t 1«: plus.
Pourtant Rimbaud ne fut jam&amp;JS un écrivain, m ne se
soucia de l'être. Et Gœthe ne fut qu'entr'autres choses
un écrivain, et se soucia de l'être dans la mesure~~
ment où il portait en tous les domaines de son activité
une application volontaire et soutenue. Ce n'est donc
pas l'aspect littéraire de leur e~enc,«:
doit conditionner notre vision. Non pomt qu il soit un seul
instant négligeable, s'agissant de deux êtres que l'~
connatt par leurs écrits d'abord. Mais, pour en tenir
un juste compte, il s'agit de le subordonn~ au, P~
blème personnel de oes vies, à leur équation d eXlStence, pourrait-on dire. Or c'est, chez
~mme chez
l'autre. une révolution profonde de 1 espnt dont_ proœclent à la fois le refus de la magie et le goftt passionné
de l'effort immédiat.
.
Qu'un fait de cet ordre puisse être tenu pour ~cial, je veux croire qu'on ne le contestera _pas. MaJS
ce qu'on voudrait dire maintenant, ce qw ne cesse
de provoquer dans notre esprit l'étonnement du ~
mier regard, c'est la similitude de forme, c'~-à-dire
la similitude essentielle, hors du temps, qw ~
dans ces deux expériences, à mesure qu'on les abstrait
de toute la littérature dont elles en':eloppè~t le~
manifestations, - à quoi l'on ne s est pomt pnvé
d'ajouter quelques tomes depuis, ~ ~nv_ïent de mareOt exasquet toutefois qu'une pareille ass1rndation
.
pêrê Gœthe autant que Rimbaud, mais, croyons-nous,
dans leur ~h-,. .individuel. bien plus que dans 1~
commune grand~'f· Seule la croyance en :ine analogie
universelle des· réactions profondes de 1 âme devant
JI

qlli:

run

�LB SILENCE DE G&lt;BTB.E
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son destin m'autorise à oette confrontation et me
persuade de son intérêt humain. Et si tout cela reste
absurde anx yeu.~ de œu.x pour qui seule compte
certaine « originalité n dans l'ordre - au mieux esthétique, je ne m'en étonnerai point. Il s'agit simplement, ici, de rendre plus concrète, grâce au recoupement de dèu."'!: vies qui l'ont réalisée selon des voies
totalement divergentes, unf' attitude humaine qui
me parait commune.

•*•
Que Gœthe ait pratiqué c le &lt;levis des choses grandes

et secrètes » comme parle Jérôme Cardan, l'on en
trouve dans toutes ses œuvres assez de signes irrévocables pour n'avoir plus besoin de solliciter les biographes. On a souvent rappelé l'amitié- du jeune bourgeois de Francfort et de la sage et très fervente
Mlle de Klettenberg. Mais bien plus que dan une spintualité facilement épurée, le mysticisme de celui qui,
tout enfant, édifiait un autel à la Nature, trouvait
son aliment daus une méditation, renouvelée des RoseCroix, et qui le porta même à quelques essais d'alchimie. Coquetteries, a-t-on dit, - mais il n'est point
de sentiments intennédfaires qui ne conduisent réellement vers une plénitude, pour un esprit comme celui
de Gœthc. 11 On a peur que son feu ne le consume ,
écrit un de ses amis, vers ce temps. « Gœthe vit s•1r
un perpétuel pied de guerre et de réyo!te psychique 11.
Et lui-même gémit, avec une sombre joie : a Sort misérable, qui ne me permet rien que d'extrême 11.
Jacob Bœhme, Paracelse, Swedenborg, lectures de
son adolescence, figurent bel et bien dans son évolution une de ces crises où l'être spirituel découvre sa
forme v11ritable. Et si, comme chez Gœthe, c'est une
forme mystique, celle du terrible II Meurs et deviens 1 ••
et s'il l'assume en connaissance de cause, - c'est un

événement qui ne peut normalement se traduire que
per une qualité nouvelle de silence. Encore faut-il
que le destin favorise concrètement cette assomption
intérieure. Par quel I! hasard • l'a-t-il provoquée chez
Gœthe?
Il est un fait de sa jeunesse dont on ne saurait exagérer l'importance à la fois historique et symbolique :
les premiers contacts de Gœthe avec le mysticisme
précédèrent de très peu une grave maladie, dont il
ne fut sauvé que par l'intervention d'un médecin
« alchimiste •· Retenons ceci : au seuil de l'initiation,
chez Gœthe, il n'y a pas une révolte, il y a. un péril
ccnjuré. C'est contre ce qu'il nommera désormais
son Dai.mon, contre « l'oppression d spotique des
éléments inquiétants qui gouvernent trop pnic;samment .,,
dans son âme » qu'il appelle les arts d'une magie maîtrisée, c'ert-à-dire incarnée. La question se pose pour
lui, dès l'abord, en termes matériels, urgents et contraignants. De là le sérieu.."'{ avec lequel il accepte les
conditions de l'initiation : et d'abord la plus difficile,
le silence. Ainsi, les premières séductions du dépaysement c;pirituel, de la connaissance ésotérique dans œ
qu'elle peut avoir de purement , étrange n ont à peine
enfiévré le jeune Gœthc, que déjà la faiblesse du corps
le ramène à l'aspect concret de notre condition. Et
c'est seulement en pas~t par une :ipplication matérielle que la magie, se reniant en tant que spéculation
extra-terrestre, peut s'intégrer dans l'équilibre humain.
Incident décisif qui figme en raccourci tout le drame
dialectique de sa vie.
Mais cette maladie, et la convalescence, ont éveillé
dans son esprit les premières tentations créatrices.
A l'origine de son œuvre, voici donc le fait de la magie
domptée; conçue sous de tels auspices, c'est tout
naturellement que la littérature prendra plus tard
chez Gœthe l'allure d'une discipline de l'âme. Un
0

�484

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exercice, une-activité organique à objectifs limités
et concrètement conditionnée, nullement spéculative.
Un instrument et un style.
Dès ce moment le choix de Gœthe a trouvé sa form,e.
Il lui faudra maintenant le renouveler perpétuellement
durant toute sa vie. Et comprendre, éprouver jusqu'à
la souffrance - qui est la « substance ll - à quel point
le renoncement à la magie spéculative n'est, en fait,
qu'un accomplissement, le plus difficile et le seul humainement fécond. Car un tel silence n'est pas absence
de mots. C'est encore chez Gœthe une activité réelle,
et même à double effet. Qu'y a-t-il de plus agis.sant,
dans une œuvre marquée du signe de la maturité, que
cette présence rayonnante dont on devine chaque
phrase sous-tendue. Mais rien ne la trahirait mieux
que la retenue même de l'expression. C'est pourquoi
je l'éprouve plus vivement dans certains passages
des Affinités Electives, d'une apparente platitude,
mais translucide, que dans le Conte du Serpent Vert,
trop visiblement ésotérique. Équilibre si périlleux que
la longue patience géniale ne parviendrait pas seule à
le sauvegarder. Tl y faudra le dressage de la souffrance.
L'excès verbal de Werther couvre d'abord la voix intérieure, la renie même bruyamment. C'est là le fait
d'une âme qui se refuse encore à la souffrance et la
crie sur la place. Un peu plus de souffrance, plus intimement ancrée, et voici l'autre danger : la délectation
ascétique, l'obscurité glaciale des Mystères. Un peu
plus d'humilité, c'est-à-drre le réel désir d'être « utile »,
et c'est le juste point : les Affinités. D'ailleurs, l'alternance des trois états, visible tout au long de l'œuvre
prouve que la question se pose sans cesse à nouveau
et que sous l'apparence de plus en plus sereine, la
tentation revient, l'agonie se poursuit. Seulement
l'effort d'équilibre crée des énergies nouvelles. Le
silence mûrit à la faveur du secret, et dans la profon-

485 •
deur, des conceptions· s'opèrent. C'est ams1 que la
magie reniée extérieurement au profit d'une expression « utile », renaît comme libérée intérieurement
au « jour nouveau ». L'âme parvient à cette I connaissance », à cet acte de fécondation spirituelle par où
l'homme pénètre dans la réalité mystique. Et cet acte
ne peut se produire que dans le plus profond silence
de l'esprit, dans la région où seul accède celui qui sait '
préserver sa passion au sein d'une interminable patience. N'est-ce point ce tréfonds dont parle Jacob
Bœhme, et qui « contient l'élément pur, mais aussi
l'être sombre dans le mystère de la fureur ».
Cette complexe dialectique de la magie, Gœthe
lui-m~me l'a stylisée en symboles concrets dans le
Faust, œuvre longue comme sa vie de créateur exactement, et à tel point autobiographique qu'il put songer
à incorporer le plan de certains actes à Vérité et Poésie.
Le drame s'ouvre sur un réveil : l'exercice sans frein
des arts occultes _laisse l'esprit de Faust béant sur le
vide : « Moi qui me suis cru plus grand que le Chérubin ... qui pensais en créant pouvoir jouir de la vie des
dieux et m'y égaler... combien je dois expier tout
cela ! » Faust se reprend au seuil de la mort. Mais la
vie ne lui sera plus qu'un profond renoncement ; même
si la passion l'occupe un temps, c'est l'action, la Tiitigkeit - le grand mot gœthéen - qui triomphera désormais. Mais une action qui par avance désespère du
seul succès qui pour Faust serait réel : la possession
bienheureuse de l'instant. Et lorsque, épuisé mais
pacifié, il va quitter son corps aveugle pour d'autres
fo1mes d'existence que la Nature se voit pour ainsi
dire contrainte d'assigner à l'homme actif 1 , l'on découvre que c'est la magie encore qui n'a cessé de l'entraver :

LE SILENCE DE GŒTHE

1 Conversations avec Eckermann, 4 février 1829.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Kllnnt W. Mag~ vo• nozin.,,, Pfllli, &lt;Xt/e,n•
Dù z,,;;t,,rsprlid,e glltlZ .,,.,. gar llm'WtlMI,
St;;,,d ich, N.t..r I vor '1i, ein M""" alleifl,

Dr, wii,-s d.:r M ühe wul, ein Mensch .,. uin •.

C'est tout Je drame secret de l'œuvre qui s'avoue
dans ce cri : chaque fois que Gœthe invoque la catégorie
sacrée de l'humain, comprenons qu'il y va de tout. ,
Mais les Anges enfin élèvent Faust au-dessus de
cette agonie symbolique de toute son existence, et
c'est leur chœur qui chante une dernière fois la loi.
au moment où il reçoit la grâce de lui échapper : « Wer
immer strebend sich b1..müht, - Den kêinnen wir
erlèisen ». Les grandes entités symboliqu~s l'accueillent
dans leur harmonie : c'est la« grande Magie » que Faust
enfin rejoint dans la pleine possession de ses forces et
l'assurance du regard. L'âme, p urifiée de sa • vieille
dépouille » par l'effort aveuglant de la vie, pénètre
dans le Nouveau Jour et contemple !'Indescriptible.
Si Faust est le drame d'une formidable patience
sans cesse remise en question, la Saison en enfer est
le drame d'une pureté avide, et son destin Sè joue d'un
coup. La grandeur de Gœthe est d'avoir su vieillir,
celle de llimbaud de s'y être refusé.
Transportez la dialectique faustienne dans la vie
d'un Hre jeune et libre encore de toute contrainte
sociale, culturelle, voire physiologique ; le dessin se
simplifiera jusqu'au schème unique, le rythme se
précipitera jusqu'à l'explosion, l'histoire se purifiera
jusqu'au mythe. La donnée initiale est bien la même :
c'est l'attrait d'une vision qui transcende la vie médiocre, Rimbaud s'y lance avec l'emportement d'une
0

1.

Si je pouvais éca1·ter la magie de ,non chemin
Oublier t".?Ut à fait les formnles d'enchaînement
Si ;'étais devant toi, d nature tin ho,nme solitai-re,
Sa1JS dout. vaudrait-ü al&lt;ws la pei,u d' em "" Jw,nm4.

LB SILENCE DE GŒTJ!E

révolte qui traduit d'abord uu excès féroce de vitalité
plntôt qu'une souffrance matérielle, - et va d'un
mouvement rigoureusement logique jusqu'au système de sa folie, Mais l'irruption de cette , magie •
est si violente qu'elle a certainement angoissé l'enfant : n'est-ce point pour se défendre qu'il parle si
fort, qu'il vante ses pouvoirs avec une étrange exagé•
ration ? Et voici que l'hallucination le gagne et le submerge. • Je devins un opéra fabuleux "· Il a brûlé les
étapes de l'initiation. Mais on ne déchaîne pas de
telles puissances impunément. " Ma santé fut mena•
cée. La terreur venait ... J'étais mûr pour le trépas ... •·
Alors paraît le doute, entraînant la conscience. « Je
vois que mes malaises viennent de ne m'être pas figuré
assez tôt que nous sommes à l'Occident ». L'Occident,
c'est !'Esprit incarné. L'incarnation entraîne des • conditions •· C'est la vision du travail humain, inexorable
et dégoûtant, mais comment échapper I L'hallucination est tombée, fai,ant place à une stupeur désolée.
, Je ne sais plus parler •· Le renoncement dès lors est
fatal • Moi? m~i qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je snis rendu au sol, avec un
devoir à chercher et la réalité mgueuse à étreindre •·
C'e!!t le cri même de Faust. « Il faut être absolument
moderne •· Travailler. Se donner à l'instant, à cette
heure • an moins très sévère ». Gagner 40.000 francs.
Mourir obsédé par ce travail.
Ainsi cette vie est bien d'un se.ul tenant ; une seule
et unique expérience la remplit : l'envahissement de
la magie aboutissant au renoncement et à l'action.
Le second Rimbaud est vraiment le même que le premier, dans une phase plus « réalisée ». L'homme moderne est peu fait pour comprendre cela, de méme
qu'il est peu fait pour la grandeur et la pureté, et
pour des paroles comme « Si t01l œil te fait tomber
dans Je péehé, arrache-le et jette-le loill de toi •· Mais

�488

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Rimbaud est d'une autre trempe: il a déjà prouvé en
écrivant les Ill1,minations qu'il peut renoncer violemment à tout un monde faux pour en créer un autre. Sa
vie en Afrique est un second renoncement. Nous aurions
combiné tout cela avec de la littérature. Car il n'est pas
donné à beaucoup d'hommes de devenir un mythe à
force de pureté dans la réalisation de leur destin.
Rimbaud est notre mythe occidental : mythe faustien. Il a vécu tragiquement la tentation orientale,
l'a condamnée, l'a dépassée, acceptant comme Gœtbe
les conditions réelles et données de son effort particulier. Ce renoncement à un Orient de mythe, c'est
cela même qui constitue l'Occident spirituel. C'est
le refus de la magie qui fonde notre étlùque, et ce
dilemme est peut-être le plus important qui se pose
à l'esprit Occidental, dès qu'il atteint Jes régions de
haute tension où la seule « orientation » qu'il adopte
suffit à déterminer une suite d'actes. Dilemme, en son
fond, religieux. C'est une forme dialectique, « agonique », de la vie de l'âme, une forme cruciale, c'està-dire une de ces contradictions essentielles, en signe
de croix, qui sont la marque même de la réalité dans
une conscience occidentale. Supprimez l'un des termes,
et la vie se détend, le tragique s'évanouit. Que ce
mythe dialectique soit profondément constitutif de
notre être, l'extension et la diversité de ses aspects
le prouvent. C'est l'opposition du savoir et du pouvoir, de la connaissance et de la souffrance, de la spéculation et de l'existence, de l'au-delà mystique et de
l'immédiat éthique. Et quels sont les plus grands
Occidentaux. ? Ceux qui ont incarné le choix le plus
audacieux.
Pascal choisit une fois pour toutes, dan'&gt; une crise
lucide, au sein d'un vertige total. Rimbaud choisit
dans une crise instinctive qui ressemble à la chute
soudaine de l'ivresse devant le mortel danger qui se

LE SILENCE DE GŒTHE

lève à un pas. Tous deux réalisent le renoncement,
le deuxième temps de cette dialectique, dans un mouvement que sa violence rend unique : c'est qu'ils reviennent tous deux de loin, d'un long abandon à
l'erreur. Gœthe n'a pas connu de tels déchirements.
Et c'est lui qui méritera la phrase de la Saison : « Pas
de partis de salut violents ». Dès les premiers instants
de son accession au monde spirituel, il s'est mis en état
de défense et de lenteur. Il avance ainsi pas à pas,
l'âme tendue dans une puissante circonspection, pendant soixante ans, sans jamais s'abandonner aux
bienheureuses violences de l'orage, au repos de la démesure. On rit de ses allures compassées, des solennelles
banalités dont il gratifie le pauvre Eckermann. Je
ne puis vofr dans ces façons que la distraction souveraine d'une âme toute occupée à dompter ses dieux.
Une haute menace, invisible à tout autre, l'accompagne
sans trêve, et c'est d'elle qu'il tire ses forces, toujours
renouvelées. Mais il y faut une prudence peu commune,
et même tellement soutenue qu'elle informe peu à peu
une sorte d'instinct, libérant l'attention consciente.
C'est ainsi que le voyant audacieux qui écrivit les
chœurs mystiques du Second Faust peut aussi faire
figure de sage officiel parmi les philistins. Le somnambule est désormais protégé par une cotte d'invisible silence. Vous pouvez lui parler sans le troubler :
les mots n'atteignent plus son rêve profond. Et le
cérémonieux silence du ministre renouvelle le vieux
mythe germanique de la ij Tarnkappe ;&gt;, du manteau
qui rend invisible.

Cette similitude de forme dans le cours de la magie
chez Gœthe et chez Rimbaud, et d'autre part le conti::aste absolu des rythmes, vont se traduire dans la

�490

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

similitude des conclusions éthiques et dans la diver~
gence des réalisations littéraires.
« Bon esprit, prends garde l Pas de partis de salut
violents. Exerce~toi ». Objurgation que l'on croirait
tirfo de quelque journal intime du Gœthe des années
ascétiques, à Weimar avant l'Italie. Et le passage
fameux de la Saiscn : « moi qui me suis dit mage ·ou
ange ... » rappelle étrangement ces vers du Premier
Faust que l'on citait plus haut : (( l\Ioi qui me suis
cm plus grand que le Chérubin.,, n
t&lt; Point de cantiques : tenir le pas gagné ... la réalité
rugueuse à étreindre )&gt;. Certes, les sentences du vieil_
Olympien de .la légende ont peu de consonnance avec
un tel pathétique, mais quel écho n'eût-il pas éveillé
dan.sJ'âme dn jeune ministre de trente-deux a11s, adonné
vers ce temps au plus dur effort d'organisation de son
silence intérieur. Période de repliement et de refus, si
douloureuse que le signe en de-vient visible sur ses
traîts. Je ne me lasse pas de méditer ce visage dottt
Klautr modela l'effigie passionnément triste et dominatrice. Large bouche aux lèvres serrées, l'inférieure
creusée coltllile d'un sanglot retenu, et relâchée anx
comrnis.5ures, - tristesse et volupté. Mais le front
d'une plénitude royale s'avance fortement contre la
lumière, et les yeux, entre cette bouche et ce front,
dise.nt d'un sobre et méditant regard le mot suprême
de la St.tison, ce cri sourd du plus lucide héroïsme :
« Et allons ! ))
Gœthe seul est allé jmqu 'à la délivrance consciente.
Il y a dans tout désespoir à la fois l'angoisse de la
catastrophe et la secrète, l'inavouable joie de la libération. Impossible d'isoler ces deux composantes
dans l'aventure rimbaldienne. Mais chez Gœthe, c'est
la longuem du temps qui les dénoncera. Et cette
iameuse sérénité de sa vieillesse, ce n'est rién ,rautre,
J&gt;eui-~e,. que 1t triomphe de l'élémellt libératetrr du

LE SILENCE DE GŒTHE

désespoir. La longue peine de celui (( qui toujourss'est efforcé » a purifié le corps, et l'âme est prête à
recevoir « I'amour ~d'en haut 1,. Car telle est la yoga
occidentale, dont le Second Faust restera comme le
livre sacré.
Que cette discipline libératrice comporte pour Ritnbaud le silence, alors qu'elle propose à Gœthe, comme
un exercice de choix, l'écriture, - ctla n'a rien que
de logique, et résulte de la définition même d'une
telle yoga. Tout savoir doit être confirmé par un fain:,
qui le tait et l'exprime à la fois. Le « faire» de Rimbaud
ne peut être la littérature, puisque écrire signifie pou~
lui révéler, parler, crier, miraculer le réel. Au contraire l'on peut considérer sans paradoxe que la littérature de Gœthe est un des moyens de silence dont
il dispose. Ni plus ni moins que l'étude des sciences
naturelles, la régie d'un théâtre ou l'administration
du Grand-Duché. « J'ai toujours considéré mon activité extérieure et ma production comme purement
symboliques, et, au fond, il m'est assez indifférent
d'avoir fait des pots ou des assiettes • &gt;,. Si tout de
même il a peiné sur la composition d'Iphigénie ou des
Ballades, c'est que rart est pour lui la tentation Ia
plus aiguë de jouer avec les mystères, et par là-même
roccasion de réaliser sans cesse à nouveau l'exigence
denl.Îère de la magie : son reniement au profit de
l'action. Insistons sur ce terme de ,P1'ofit, qu'on ne
saurait ici taxer de vulgarité, puisqu'il concerne les
fins les plus hantes de l'existence terrestFe. &lt;c Un fait
de notre vie ne vaut pas en tant qu'il est vrai, mais
en tant qu'il signifie quelque chose" ... Il est bien rare
que l'on soit apte à s'agréger ce qui est supérieur.
C'est pourquoi l'on fait bien, dans la vie ordinaire,
r. Conversations avec Eckermann, 2 mai 18:24.
Ibid. 30 mars 1831-.

2.

�492

LA NOUVELLE llBV1JE FBAMÇAISB

de garder ces choses-là pour soi et de n'en découvrir
que juste ce qu'il faut pour qu'elles puis9ent eue de
quelque avantage aux autres 1 ••• L'homme n'est pas

né pour résoudre le problàme de l'univers, mais bien
pour rechercher où tend ce problème, et ensuite

se maintenir entre les limites de l'intelligible a •· L'on
découvre ici la source de l'étrange refus de Gœthe,
dès qu'il s'agit de faire état des causes premières,
des fins dernières, en tant que telles. De là ce rationalisme agressif qu'il oppose aux dévots: S'occuper
d'idées relatives à l'immortalité, poursuivit Gœthe,
cela convient aux gens du monde et surtout aux belles
dames qui n'ont rien à faire. Mais un homme supérieur, qui a déjà conscience d'être quelque chose icibas, et qui par conséquent doit tous les jours travailler,
combattre, agir, laisse en paix le monde futur et se
contente d'être actif et utile en celui-ci' •· A quoi
nous saurons opposer cette confession mémorable :
• Nous ne devons proférer les plus hautes rnnimes
qu'autant qu'elles sont utiles pour le bien du monde.
Les autres, nous devons les garder pour nous; elles
seront toujours là pour diffuser leur éclat sur tout ce
que nous ferons, comme la douce lumière d'un soleil
1(

caché

4

1).

Écrire, tout en se taisant. Et ceux-là seuls entendront ce silence. qui auront su percevoir l'accent dominateur et tendu des pages les plus égales et sereines
du Faust.
Mais, qu'à ce tempérament démoniaque l'on enlève
la fOf'ce plus grande encore du caractère, et voici la
confession éruptive : les IU.•inaJions naissent d'une
1. Convnsatio,,s awe Eek#"81Jna, 18 mars 1831.
Ibid. 15 octobre 1825.
3. Ibid. 15 février 1824.
4. Ibid. 15 octobre 1825.
2.

LB SIU1'Clt DB G&lt;BTIŒ

493

telle rupture. Elles sont le champ même • où Rimbaud
ae liVR à l'expérience -spirituelle, où il se livre tout
eatier. Et c'est là sa pureté, mais c'est aussi ce qui
l'accule en fin de compte à l'évasion, La rage avec
laquelle il se ~bat sur le travail • à mains D, rage. de
revanche, par son excès même est encore une évasion
hors du ~- En cela il est romantique, comme tous
ceux que leur violence et leur faiblesse précipitent
ven des portes de sortie souvent illusoires, vers un
• au-delà • des conditions de vivre. Mais notre époque
voudra-t-elle encore de ces évasions ? Elle les reproche
au christianisme, avec moins de raiso.i d'ailleurs
(puisque le christiamsme affirme que l'éternité est
dans l'instant : Aeumitas non ISl lempt,s sine fi.na, setl
fftHIC sttms). Elle ~ut celte vie-ci. Et tout le reste,
- qu'elle soit marxiste ou nietzschéenne, - elle
l'appelle • l'arrière-monde • et le rejette, en ceci plus
chrétienne, plus tragique que l'époque romantique
- (Nietzsche plus chrétien que son idée du christianisme). Plus gœthéenne au.'!Si.
Mais gardons-nous de tirer de ceci je ne sais quel
critère de • jugement • qui permettrait de placer Gœthe
au-dessus de Rimbaud. C'est la pureté démesurée de
Rimbaud qui nous juge, et la grandeur humaine de
Gœthe. Et qui wudrait les oppc&gt;'ler ? Que signifierait
un choix dont l'opération resterait purement imaginaire et vaniteuse pour nous, tant que cette pureté
et cette grandeur ne tenteront pas nos âmes jusqu'à
)a mort. L'homme ne peut juger que plus bas que lui.
C'est-à-dire qu'il n'en a pas le droit. Certes. il est d'autres
recours, d'autre points de vision qu'humains, La révélation chrétienne déborde notre condition, si elle la
comble pu ailleurs. Ce critère du salut, cette tran&amp;œndance, en bonne dialectique autoriserait à des
1.

Et non plus symbolique.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
494
jugements de valeurs humaines. Mais il faudrait mettre
en balance une iongue fülélité peut-être orgueilleuse,
puisque Gœthe tenait ses faiblesses pour des erreurs,
non pour le péché, ~t d'autre part un orgueil assumé,
puis renié a.vec la m!\me viole!lce, - celle dont il est
écrit qu'elle force les portes du Royaume des Cieux ...
Il reste que les temps nous pressent de tontes parts
au choix, jusque da11s nos admirations, nous pi-cssent
d'affecter toute chose, même spirituelle, d'une sorte
.de coefficient d'utilité. En ce jour de février I93:l,
dans oe Francfort en proie au Carnaval et à l'angoisse,
ce n'est pas moi qui pose la question : elle m'assiège.
Ul dernier carnaval, peut-être, pour œtte bourgeoisie
d-ont je viens• d'admirer les trésors patinés dans la
haute demeure familiale des Gœthe. A 14ourd' hsti...
Un immense glissement de la réalité hors des cadres
d'ürte logique statique et cartésienne nous porte en
des régions nouvelles de l'esprjt où l'action redevient
notre seul critère de cohérence. C'est dire que nous
demandons aux œuvres que nqus aimons de témoigner d'une certaine force de révolte. Notre premier
mouvement nous porterait vers Rimbaud, nous détournant de Gœthe. Mais prenons garde de tomber
dans un conformisme à rebours, victimes de valeurs
sentimentales héritées des temps révolus, prenons
garde de nous laisser convaincre par les seuls éclats
d'un fanatisme à vrai dire splendide. (Qui me gué1ira
de la honte de n'être pas Rimbaud ?) Plus que jamais,
il faudrait s'appliquer à distinguer dans çe vertige
la réelle puissance d'une voix volontairement assourdie. Le silence de Gœthe n'est pa.s moins dangereux,
poar qm sait l'entendre, que nmprécation de Rimbaud: et tous deux nous contraignent aux tâches immédiates, c'est-à-dire : à l'actualisation de notre réalité.
« Il faut être absolument moderne ,1.

DENIS DE ROUGEMONT

GŒTHE, SAVA.NT NATURALISTE

« Si Gœthe n'avait déjà réuni assez de titres pour
être proclamé le plus beau génie de son siècle, disait
de lui Etienne Geoffroy Saint-Hilaire en 1831, il
devrait encore ajouter à sa couronne de grand poète
et de profond moraliste, le renom de savant naturaliste. » Mais n'est.ce point du fait même qu'il était
grand poète et puissamment intéressé à l'ordonnance
spirituelle des choses que lui vint la force d'être aussi
un savant délicat ? Il s'en rendait sans doute compte
lui-même, puisqu'il écrivait, en r8o6 : « Si nous nous
« occupons de savoir et de science, c'est a1t fond unique« ment p01ir retoimier à la vie mieux éq1tiftés. )&gt;
La recherche des vérités scientifiques réclame un
profond sens de la responsabilité en matière spirituelle.
Car il s'agit, pour le vrai savant, de faire preuve d'une
probité absolue devant les marchandages qu'à chaque
pas lui proposent ses sens ou son érudition, et d'autre
part de disposer d'un courage continuellement en éveil
vis-à-vis des distractions et des habitudes qui le guettent,
cachées sous les opinions courantes. Il y a bien des moyens
faciles· pour éluder les réactions que produit sur nous
l'inconnu; et nous savons ou bien adroitement le masquer de mille &lt;&lt; déjà connu ii ou le tenir élégamment
éloigné de nous en l'appelant miracle. Mais il est infiniment plus difficile de saisir et de bien juger les obfection.s
qui nous sont faites par la grande Nahtre qui parle bas
( die grosse, leise sprechende N aturJ dans ce colloque

�GŒTHE, SAVANT NATURALISTE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mystérieux et serré entre l' obfet et nous-mêmes, que
nous appelons : l'observation.
Les grands docteurs du Moyen-Age le savaient
fort bien, mais ils étaient, eux, beaucoup trop méfiants à l'égard de leurs sens et par contre beaucoup
trop confiants dans leur érudition et dans les artifices
de la dialectique. Gœthe a été, lui aussi, conscient
de ce problème, ainsi qu'en témoigne son étude de
1793, De l'expérience considérée comme médiatrice entre
l'objet et le sujet, où il dit :
On ne peut assez se garder de tirer des conclitsions trop
rapides de l'expérience : car au moment où l'on passe
de l'expérience at~ iitgement et de la connaissance à l' application, comme sur un col, toi{s les ennemis intérieurs de
l'homme font le guet: l'imagination, l'impatience, l'étourderie,
la suffisance, la raideur, la forme des pensées, les idées préconçues, la commodité, l'insouciance, la versatilité et tant
d'autres c;ompagnons; tous sont là en embuscade et terrassent
aussi bien l'Jumime du montÙ actif q1'e l'observateur paisible,
qui semble à l'abri de toute passion.

Il est naturel que Gœthe qui connaissait de près
l'éternel débat entre l'ange et le démon en nous zwei Seelen wohnen, ach ! in meiner Brust - ait pris la
Science pour guide afin de pénétrer un peu plus avant
dans les mystères de la Nature. Et assurément la Science
comme la Poésie a contribué à le libérer vis-à-vis de
lui-même, car en parfait tisserand il allait de l'une à
l'autre, et c'est sans doute cette alternance qui contribua
à maintenir intacte sa sensibilité jusqu'à un âge fort
avancé. Il y eut des phases, surtout dans son jeune âge,
où c'était essentiellement par la poésie qU:il se délivrait
de ses tensions émotives; -mais la poésie pure, en affinant
la sensibilité, épuise le poète, et c'est à ces moments
qu'inconsciemment sans doute, Gœthe, par un instinct
sûr, allait vers la Science comme Schiller vers l'Histoire.
Il connut ainsi, après son retour d'Italie, de longues

497

périodes pendant lesquelles il était plus savant que
poète, à tel point qu'il pouvait choquer son entourage.
Schiller lui-même, avant de connaître Gœthe de plus
près, n'avait-il pas, dans une lettre à Koemer, dénoncé
autour de Gœthe un attachement exagéré à la Nature
allant jusqu'à l'affectation. Mais il reconnut _facileme~t
plus tard que, chez Gœthe lui-même, ce sentiment était
loin d'être affecté. Et ce furent précisément des préoccupations au sujet de la Nature qui, un soir de r794, au
sortir d'une réunion de la Société d 'Histoire Naturelle à
Iéna, poussèrent l'un vers l'autre les deux grands poètes.
Gœthe s'adonnait avec passion aux recherches de
botanique, d'anatomie, de minéralogie, de géologi:,
de physique, et parfois s'y perdait presque, ou n'arrivait que difficilement à s'en dégager. Heureusement
l'amour ou l'amitié l'ont arraché de temps en temps
à ses travau.."&lt; scientifiques - quelquefois stériles et lui ont fait dire, comme à l'époque de sa jeunesse,
ce qui se passait en lui ( gab mir ein Gott, z1~ sagen, was
ich leide). La sublime Trilogie de la Passion de 1823
en est une des grandes preuves.
L'étonnant miracle est qu'il revenait de ses préoccupations scientifiques toujours pl':-s frais et en:ichi.
Combien significatives sont à ce pomt de vue ces lignes
détachées de la brève étude sur le Granit (1784) qui
dans son ensemble est d'une grande beauté poétique
et d'où émane un profond bonheur ~
Je ne crains point l'objection, qui _p~urrait _m'ê;'e !aite~
que ce doit être l'esprit de contr~d1~t10n qtt: m a detache
de la contemplation et de la descriptwn us états dit cœur
hu,main, c'est-à-dire dit plus récent, du plus mitUi/orme, du
pl1ts mobile, dt, plus changeant, du plus _ébranlable pro~mt
de la création, et m'a dirigé vers l'observation dit plus ancien,
du plu,s stable, du plitS profond, dtt plus inébranlable fils ~e
la Nature. Car on me concédera volontiers que tous les produits
de la Natitre sont intimement liés et qtte l'esprit chercheur ne
32

�LA NOUVELLE REVUE 1'RANÇAJSE

seul ordre tù r,cl,,erehôs. Q#'on #1acœ,tù
done, ià moi pi en ffl()i-tn/me el m ri: aat,u, ai huflœfff,
IIOW//m "6 ùi verSlllilité des Sfflliments iuMains. ü, •bli•
sbéniU que procure le voisinage solüaire et muet de la g,•wù
Natu,e qui f&gt;arle bu. ,,
""""" ll,1 exclt, 4'•

La Science l'affermissait, k virilisait et c'est en partie
pour cela, sans doute, qu'il aimait à être entouré de ses
collections, témoins suggestifs et discrets de ce p['()cessus
régénérateur. Niet7.sche, dans les belles pages qu'il consacre à Gœthe dans le Cript,sctlle des Fau Dieu, a
fortement insisté sur la discipline que le contact avec
la Science et avec la Vie active a conféré à l'esprit
de Gœthe, l'éloignant ainsi de ce que fut l'Europe
« sensible » à la suite de Jean-Jacques Rousseau.

Avec Shakespeare et Spinoza, c'est Linné qui a le
plus influencé, du propre avis de Gœthe, la formation
de son esprit. En effet, de toutes ses préoccupations
d'Histoire naturelle, celles qui avaien(trait aux plantes
ont été les plus heureuses. Entraîné par son besoin de
relier entre elles les diversités observées, et convaincu de
l'existence de principes simples, uniformes, il fut assez
vite amené, au cours de ses recherches de botanique, à
l'idée que les diverses parties d'une plante: pistils, étamines, feuilles, pétales, éléments du fruit, ne devaient être
que les modifications d'un même organe primitif qu'il
appela fe11ille-type (Urblatt) et qu'en botanique scientifique on désigna plus tard du nom de « phyllome 11.
Car ce principe entrevu par Gœthe s'est maintenu jusqu'à nos jours et a été le fondement naturel de l'organologie des végétaux. Ce principe a fourni aussi une
idée directrice pour la compréhension des anomalies
végétales.
Selon Gœthe, la métamorphose commande à la fois

499
Jes phéllommes réguliers et les irréguliers. Les organes
peuvent varier et être modifiés de la façon la plus extraordinaire sans échapper pourtant à son action. Gœthe
eo amve ainsi à cette cœstatation d'une haute valeur
eamŒ, SAVANT NATURALISTB

...-.ie:
Co,n,ne le Régulier a l' Irrégtdier apparaissent tribtdair,s
tl'tm Mime principe tfflimaleur, il se /ail fflSe f l ~
,,.,,, ü N01'tflllll a r Anormal, car /of"mllti&lt;m et l1'4Mfor:
1"'mDtf se succèàent iruléfonimnl &lt;le ulle sorle qw ce qtn
#1 lffltW'm4l s11mbl6 tùMHr fl01'Nl et ce 'l"Ï ni """"'"
aot'fNl... ], soullailmiis qu'"" s'i-Jwép4t bietl ü u#e
wnU: q,l'ü " ' ~ intl&gt;œsibu ,lamo,r" l a ~
~ intégrale si on ne ronsülb, p..s le Normal et l Anormal, comme agissattt wnlinuellefllUIIM l'u• su, l'IIUtre•..

L'idée de pouvoir comprendre les êtres en p~ant ~e
leur structure intime enchantait Gœthe et hu. paraissait rapprocher cette préoccupation des tendances et
du but de l'ai:t imitatif ou plastique.
Ln p1rén1Jmffles ù la forwdio1f et tk la trtms/or~~
lt$ 11,,s Ol'ftanisés m•IW&lt;IÙNI ~ /ra'l&gt;f"; CM r-,.watiOff a la nature SMJabuiient lutw à qui l4s tÜfl% sertlit

t,lu,11 "4rtlie

d

plus COffS«Jfl8"le dmJs

S8S

ué.atio1'S.

Il reconnut d'autre part l'importance de l'embryologie
pour la compréhension des processus morphologiques
en général ; il fit un joyeux accueil à cette pensée du
botaniste normand Turpin : 11 Voir venir les choses est le
meilleur moyen de les expliquer ,. Pour la même ra~n,
il eut grand plaisir à découvrir les termes françaJS :
acheminement, s'acheminer, auxquels il reconnut même
une valeur morale et s,,ggestive ( sittlich-lebendig) en
ce que, grâce à eux, on arrive à comprendre que toute
avance dans la bonne direction suppose une conception toujours plus parfaite du but à atteindre.
\
Combien tout se tient dans l' œuvre de Gœthe 1

�500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Comme on reconnaît bien dans cette joie, dans cette
passion pour les phénomènes du développement (non
encore défraîchis, alors, par les discussions sur la théorie
du transformisme) l'auteur des Années d'apprent-issage
de Wilhelm M eister, de Fiction et Réa/,ité, des A ffenités
Electives. Et l'on comprend toute l'attraction que pouvait
exercer sur le poète ce principe du développement, de la
transformation, qui contient en soi à la fois la capacité
multiple, la puissance de l'état naissant et un peu déjà
la réalisation spécifique et tangible, qui sera suivie
d'autres affirmations toujours nouvelles. C'est au fond
comme un symbole de la Science elle-même : tout but
atteint est abandonné pour un nouveau but. Seule
la poursuite est continue et durable.

Il fallait toutefois à la curiosité scientifique de Gœthe
un contact immédiat entre l'objet et le sens visuel.
C'est alors seulement que sa pensée concrète ( gegenstii.ndliches Denekn) se trouvait avivée. Son manque de
sens mathématique et le malaise qu'il éprouvait en
faisant intervenir, entre l'observateur et l'objet, des
instruments étrangers à ces rapports directs, lui rendaient beaucoup moins familiers les problèmes de
physique pure. On connaît son dédain pour la méthode
de Newton qui n'aurait réussi, selon Gœthe, à extorquer
à de pauvres rayons de lumière isolés, de soi-disants
aveux de leur constitution colorée que par l'emploi
stupide de la torture par le prisme. Lui-même n'admettait pas que la lumière blanche fût faite d'un mélange de rayons colorés. Les couleurs, selon lui,
naissaient des interactions diverses de la lumière et
de l'obscurité. C'est de la même façon qu'il a expliqué la couleur bleue du ciel, qui serait due, pour lui,
à un effet de transparence du fond noir de l'Univers

GŒTBE, SAVANT NATURALISTE

50I

vu à travers les zones opaques que forment autour
de la Terre les condensations d'eau atmosphérique; Sa
théorie des couleurs est surtout intéressante là où il
entrevoit et interprète les rapports physiologiques
qui existent entre les couleurs et le:1r perception par
l'homme. Son autorité, la sûreté de son Jugement souvent
intuitif, s'affirment partout où intervient le principe
biologique de la Vie active.
Tout comme il fallait à Gœthe un objet concret pour
fixer sa curiosité scientifique, de même avait-il besoin,
pour s'y intéresser de plus près, ~e ~uv_oir relier_ les
objets par ,quelque principe abstrait. Ams1 les ob1e:s
de ses' collections ne semblaient bien lui apparlemr,
- dit-il, •que lorsqu'ils pouvaient être rangés par catégories dans un certain ordre ( iti Reih' und Glied)
soi-disant dicté par leur propre nature. De même il ne
réussit à s'intéresser scientifiquement aux diveISes
formes des nuages qu'à partir du moment où, vers r822,
il eut connnaissance de leur classification en cirrus,
stratus, cumulus, telle que l'avait proposée, en 1802, le
quaker anglais Luke Howard. Auparavant ces formes
lui étaient indifférentes parce qu'il les supposait fortuites. Mais la relation une fois entrevue, Gœthe y prit
tant d'intérêt et en eut une telle joie que la libération
qui en résultait pour lui éclatait au dehors, gagnant les
uns et paraissant enfantine aux autres. Quelle grande
affaire ne fut pas pour lui la découverte, chez l'homme,
de l'os intermaxillaire qui constituait, à son avis, la
confirmation réelle d'une relation idéale entre le type
de l' « homme &gt;&gt; et ceux des « mammifères ». Ou bien
encore cet autre événement qui lui fit entrevoir la constitution vertébrale du crâne, grâce à quoi il pouvait
espérer étendre aux animaux le principe de la métamorphose.

* **

�502

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si Linné et Cuvier avaient surtout été intéressés pax
ce qui distinguait les espèces animal.es ou végétales,
Gœthe était avant tout attiré par oe qui les reUai.t.
Aussi son intérêt pour les transformations devait
nécessairement le mettre en rapport avec ce mouvement plus ou moins romantique de Philosophie de la
Nature qui posa, au début du XIXe siècle, l'un des
problèmes intellectuels les plus graves. On sait l'im•
portance particulière que Gœthe attacha au débat
académique de 1830, à Paris, entre Cuvier et Geoffroy
Saint-Hilaire, débat où son propre nom fut prononcé
à l'appui de la thèse de l'Unité de composition dans
le règne animal.
TI y a dans cette orientation philosophique de la
pensée de Gœthe qui par ailleurs était si nettement
contrafre à toute métaphysique, à la fois un reflet de
la mentalité spéculative de l'époque et de la nation
auxquelles il appartenait, et un trait de sa structure
intellectuelle propre. Un Léonard de Vinci, en Italie
et au xve siècle, n'avait certes pas besoin, pour s'y
intéresser, qu'une anomalie organique lui apparût
comme une transformation d'un type donné. Les contours, les lignes extraordinaires seules suffisaient à le
fasciner. Mais, chez Gœthe, la sensibilité appelait
l'expression verbale. Et par là son intérêt scientifique
apparaît beaucoup plus près de la Vie. Il réclamait une
relation entre l'idée et le réel, et la mettait sous le contrôle continuel et précis de la parole adéquate. Aussi
trouvait-il tumultueuse et vague la façon de procéder
d'un Oken, l'un des chefs de l'École des Philosophes de
la Nature en Allemagne, chez qui l'idéologie primait la
réalité. Ce fut bien plus cette répulsion que certaine
quèstion de priorité au sujet de la nature du crâne qui
sépara ces deux esprits généralisateurs.
Mais il est bien plus significatif encore que, même à
l'égard de Geoffroy Saint-Hilaire qui représentait les

GŒTIŒ, SAVANT NATURALISTE

503

Philosophes de la Nature en France, Gœthe ait eu des
scrupules et que ces scrupules aient eu. trait aux
termes employés dans le débat avec Cuvier. En pleine
discussion l'.on voit ici apparaître, chez Gœthe, le sens
du réel et le besoin de précision. Jamais, en présence
de la Nature, il n'admettait de principe finaliste; il
allait même jusqu'à rejeter le principe de symétrie que
De Candolle avait cm devoir réclamer pour les végétaux.
Dans le débat entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier,
Gœthe constate donc que les tennes ~matériaux».,&lt; embranchement », &lt;&lt; composition », &lt;&lt; unité de plan 1&gt; etc. ont
des sens transposés datant évidemment d'une époque
où l'on considérait l'organisme comme une machine.
comme un mécanisme déterminé, et il lui parait regrettable que cet usage conventionnel, qui peut n'avoir
point d'inconvénient dans une conversation de tous les
jours, soit maintenu dans une discussion intûlectuelt~
entre savants soucieux d'arriver à des conceptions nouvelles. On risque, pensait-il, de ne pas s'entendre parce
qu'on discute avec des mots qui ont à la fois un sens
général ordinaire et wi sens déterminé spécial présup•
posant des relations qui sont elles-mêmes &lt;lisGutables
ou même franchement absurdes.
Son attitude sur ce point rappelle un _peu celle qui,
soixante ans plus tôt. l'avait retenu, à Strasbourg, de
suivre la suggestion qui lui était faite par ses amis J.-J.
Oberlin et Chr. G. Koch, d'entrer à la suite de Schoepflin au service de la France et plus particulièrement
peut-être à la Chancellerie allemande de Versailles, ou
de se fixer à l'Unive:œité de Strasbourg. Mais un manque
de fraîcheur, de concordance entre le fond et la forrM,
qne Gœthe avait ressenti dans la plupart des manifestations spirituelles de la société française d'alors, contri•
hua beaucoup à lui rendœ peu attrayante Ulle pareille
perspective.

�504

LA NOUVELLE REVUE FBANÇAISE

Dans le cas de ses préoccupations scientifi.ques, son
attitude offre un intérêt plus général et nous ramène en
quelque sorte au point de départ de la présente étude,
en nous rappelant qu'il y a, en matière scientifique, un

problème de ,esponsabiUlé morale dans la façon de formuler, d'exprimer en paroles les constatations faites sur
l'objet. Ce problème devait particulièrement attirer un
esprit aussi sensible au jeu de l'expression verbale que
l'était Gœthe. En cela il se rencontrait, d'ailleurs, et
tout juste dans le domaine de l'histoire naturelle, avec
un génie essentiellement français et pour lequel, dès son
jeune âge, Gœthe avait eu une admiration particulière:
Buffon. La sensibilité poétique est, en effet, un pré) cieux moyen pour mettre d'accord les constatations
scientifiques et leur expression verbale.
On comprendra mieux aussi, après cela, qu'un Gœthe
ne fut pas, comme on l'a parfois supposé, attiré vers les ·
sciences naturelles parce que cette idée de l'unité du
plan de composition chez les êtres vivants, qui lui était
chère, mettait une note poétique dans des préoccupations généralement réputées arides. Il y était, bien au
contraire, de tout temps gagné par son intérêt fondamental pour ce monde de relations entre les diverses
réalités, dont un des reflets est précisément ce princii:,e
de la totalité qu'a exalté Nietzsche à propos de Gœthe
et qui plus récemment a préoccupé le philosophe danois
HISffding. Or c'est là un monde qui parfois se révèle
moins à la logique qu'à la sensibilité, ainsi qu'en ferait
preuve une histoire attentive des Sciences Biologiques
comparée à celle des Sciences Mathématiques et Physiques. Et c'est aussi pour cette raison, sans doute, que
Gœthe fut, dans le domaine scientifique, plutôt naturaliste et biologiste que mathématicien ou physicien.
Car si les Sciences Mathématiqu~ et Physiques
cherchent essentiellement à définir leurs objets par un
enchaînement de caractères logiques, les Sciences Natu•

G&lt;BDŒ, SAVANT NATURALISTE

relles et Biologiques tendent, elles, plutôt, à caracté•
riser les leurs à l'aide de combinaisons particulières de
qualités établies par les diverses voies sensorielles.
C'est là un procédé qui, tout en risquant de faire
apparattre plus nalfs ceux qui le pratiquent, les rapproche davantage de l' « éternel enchantement, et les
empkhe d'oublier qu'ils sont eux-mêmes immergés
dans Je courant des joies et des douleurs de la vie •·
Frewlig war vor vielen ] ahren
Eif,ig so der Geist bestrebl,
Zu erforschen, zu erjahren,
Wie Natur im Schaffen lebt.
Urul es ist das ewig EiM,
Das sien vielfaclf oflenbarl :
Klein tlas Grosse, g,oss tlas KleiM,
Alles nacls àer eignm Arl;
lmmer wechselrul, /es# sich /taltend,
Nah urul fern urul fem urul Mis,
So gmaltend, umges"""1ul Zum Erstaunen bin icli la. l

.

1.

JEAN STROHL

Voici bien des années que, joyeux,
que, studieux, mon esprit s'efforçait
D'approfondir, d'apprendre
comment vit la Nature tlans sa création.
Or c'est l'unique et éternel principe
qui se manifeste en la multiplicité.
Petit ce qui est grand. grand ce qui est petit,
chaque chose selon son mode personnel,
Toujours changeants, toujonrs fermement conjugués
le lointain et le proche, le proche et le lointain.
Donnant certaine forme, et puis changeant de forme ...
Je suis ici pour admirer.
(trac!. PIERRE BERTA'OX)

�FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

J'ai deux mille ans de retard sur mon idée de Gœthe.
Elle, ne retenant presque plus rien de la carrière, rend
Faust aussi incontestable que si son auteur n'avait pas
existé. A peine sait-elle que Gœthe eut trois cent
soixante-cinq femmes, comme tous les mythes solaires;
qu'un capitaine anciennement fameux, et qui, d'ailleurs, rangeait les passants, selon qu'on le servait ou
contrecarrait, en imbéciles et en coquins, lui décerna un
brevet d'humanité; et, comme l'attestent ses Pensées
de sens commun, que ce fut une manière de sage.
Heureuses gens de 3932, qui ne connaissent plus que
les auteurs fous du Faitst. :Maintenant l'homme-du-livre
a nµingé l'homme-de-la-vie, et le livre a pris cet aspect
intangible des écrits retirés par le temps à leur auteur,
devenus assez anonymes enfin pour que, au lieu d'y
quereller un de nos semblables, nous admettions, une
bonne fois, dans le moindre de leurs mots, un mystère
avec lequel nous serons toujours en reste.
Il fut une conscience, hélas, au sens le plus fort et
le plus haut du terme, - une conscience du monde de
son temps. Quelle chance pour les âges futurs, que
néanmoins, entre ses œuvres consciencieuses, il en ait
risqué une où il n'a pas tout-à-fait voulu savoir ce qu'il
disait ! Il y a même oublié la discutable honnêteté
réclamée par Dante, je crois, aux poètes du symbole
de ne pas donner plus de choses à deviner qu'on n'en
a dans l'esprit, de ne cacher que ce qu'ils voient. Ce

qu'on appelait sa curiosité et sa science n'est plus qu'un
antre trait décoratif de sa légende: comme c'est déjà
comique, au bout de cent ans, cette prétention d'un
crâne vermoulu, d'avoir tout connu ! Ce qu'il y aura eu
de plus incroyable pour le lecteur de Faust, c'est, comme
pour celui d'Ezéchiel ou d'Homère, que l'auteur ait été
un vivant.
Mais quel mort a jamais vécu ? petite question, peutêtre séante à propos d'un exigeant ingénu qui, durant
plus de soixante-dix années, avait pris le v~u pour
quelque chose.
Heureusement travaillent, en vingt siècles, assez
de souris, de théoriciens et d'incendiaires de bibliothèques ; on ne voit plus bien quelle peau il y eut derrière la sainte image. Même d'autres œuvres passées
sous son nom ressemblent maintenant à des supercheries de scholiastes, à des vengeances d'héritiers, à
des faiblesses d'admirateurs. Gœthe a-t-il existé? est-œ
lui, l'auteur du Faust? Oui - voilà la question-, en
admettant la fable de son existence, dans quelle mesure
encore fut-il le même que l'auteur de son œuvre?
Gœthe? Appellation désormais générique, comme
Véda-Vyâsa, dans une nomenclature cruelle où l'humanité sacrifie, rarement mais impitoyablement, chez
quelques-uns de ceux qui rêvèrent pour elle, leur
besoin d'exister à son besoin de croire•. La tradition
ne rapporte-t-elle pas, d'ailleurs, que Gœthe lui-même
sacrifiait les créatures de chair aux héros de ses livres?
C'est toujours le plus hardi qui commence par substituer l'être de mythe à l'être de réalité~ et jamais
.1. Rapidement, le nom de l'auteur ne sera plus qu'un second
titre, collectif, de ses œuvres et l'on sait quels surprenants
divorces se font aussi entre mainte œuvre et son titre : combien
de lecteurs se demandent ce que 1rignifie Divina Comwedia ou
~àucatton Sentimentale, ou même la Joconde et la Traviata?
images liées uniquement aux. sonoritès de noms qui ont perdu
lem idéologie.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

5rr

Un oracle des Sirènes fait suite aux sibyllines déclarations de Manto en faveur des chercheurs d'impossible :
Ohne Wasser ist kein Heil.

la vit, non de beaucoup elle est connue, et où vous l'empoignez, là elle est intéressante ». Avec ce qui fut
vivant, il s'agit de faire ce qui sera valable. Puis vient
le vers-clôture, dont Gœthe tirera, après coup, le pro-gramme de l'œuvre : votn Hirnmel di,rch die Welt zur
HiiUe, abimer le ciel des possibles 1 à travers le monde
du créé jusqu'à cette fournaise infernale où toute
substance, devenant symbole (ainsi le chœur final
chante l'accomplissement de l'annonce liminaire),
s'évapore en de nouvelles significations : ce que dut
faire, exemplairement, la vie même du poète.
Dès le deuxième Faust, celui de I797 à I8o8, il a donc
compris, - mais non point sans l'appréhension sacrée
que traduit la Dédicace, d'avoir à se séparer des habitants de sa vie pour aller parmi des populations inexplorées dont le suffrage même terrifie son cœur, et
déjà retentit le motif central du Crépuscule des Réalités : « Ce que je possède, je le vois comme dans le
lointain, et ce qui disparut devient pour moi réalités ii .
Il n'a pas encore sondé lui-même tout le sens de ces
paroles qu'il met en avant de son propre drame, ni ne
sait tout ce que signifie, aussitôt après elles, la vie, la singulière « autre vie », que promet la perte de l'être
dans l'océan des générations chimériques : il est seulement a vide de la façon dont la foule des vivants fait
vivre, die Menge... besonders weil sie lebt und le ben
lasst !
Dans le troisième Faust enfin, celui de 1827 à I832,
il perd pied : il se décide enfin, le Gœthe des idées claires,
à perdre pied ! il a senti que se perdre est le but suprême
de la vie, et non pas se connaître ; il flaire le conseil,
caché jusqu'ici dans le sabbat de la première Walpurgis, dont l'environne la foisonnante Nuit magique.

Elles veulent qu'on se jette à l'eau : là est le salut,
dans ce qui coule et engloutit ; tel est le thème • qui
contredit ou complète l'Invitation au Sommeil, toutà-l'heure formulée par les Nymphes. Que cet exode
au pays des monstres soit effrayant pour la conscience
individuelle, elles ne le dissimulent pas : personne, à
qui le prodige rende service ! (Niemand., dem. das Wunder
/rommt). Et maintenant se dresse le personnage décisif
du Cataclysme, Seïsmos : cc Si je n'avais pas tout secoué
et ébranlé, comment ce monde serait-il si beau? » Nous
entendons quelqu'un dire cela aussi en Gœthe devant
son Fa11,st pour le consoler d'avoir fait sauter ses assises.
Dans une conversation, qui a la puissante familiarité
caractéristique de son génie, Gœthe dit, à propos de
ses rapports avec ce Faust dévorateur : « Un père de
six enfants est perdu )&gt;, car cc nous finissons toujours
par dépendre des créatures que nous faisons. » Et
Faust est une postérité bien autrement possessive que
six enfants. Détruire l'homme en œuvre l ce n'est plus
ici l'égoïste désespoir de l'élégie qui pourtant n'est pas
si ancienne. cc Mir ist dass All, ich bin mir selbst verloren ! J'ai perdu l'univers et moi-'même ». Bien venue,
l' œuvre-gouffre : Gœthe renonce au Moi décevant ;
après avoir tant fait pour rassembler en soi toutes les
miettes d'un homme, maintenant produire en fiction
l'homme indivisible que nul ne peut être pour soimême.
Il a mesuré l'abîme, sous lui, qui sépare du fragment

r. Sur le Faust de Delacrou : « Faust est une œuvre qui va.
du ciel à la terre, du possible à l'impossible».

r. On admettra ici un vocabulaire wagnérien, Richard
Wagner étant le disciple de Gœthe comme son Erda la fille de
Manto.

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�IMAGE DE GŒTHE

5r7

:;'il s'éveillait après un cauchemar, en étudiait Ja valeur

IMAGE DE GŒTHE

(Certainement le même jour de Pâques. A l'horizon,
où la ville est mangée de clairières et de couchant, un
barbet noir accourt en grandissant, les yeux plus forts
que le couchant, traçant derrière lui des rues inconciliables. Les fenêtres s'effaceront à son passage. Des
parchemins drroulent un ciel pâle de religfon laborieuse,
La partition d'un chant de cloches. Puis le souffle bref
et enflammé du barbet fait briller les vases de science.
Plus tard les mêmes vases et la fenêtre où se dépose
· lentement le sel vivant et lumineux de la mer en esprit.
Et peu à peu, sous la chaleur magique des mains lentes,
les ampoules s'emplissent de cortèges et de mythes de
chair. Sur le mur de fond, on constate les mêmes défroques toujours, robes théologiques, adolescences, un
costume douteux de dieu-mage, un autre de princechevalier ; quelques masques tragiques, habituels ; un
manteau rouge et la patte de bouc ; le tout pendu aux
mêmes clous imagînaires).
'
·
Peu de veHleurs ont échappé au frisson de la légende,
en dépit des ténors joyeux et des trappes d'où jaillit
la basse noble; comme il y eut sans doute le temps où
Vénus naissait, à chaque éveil, de la coque des yeux.
Deux frissons aux deux heures les plus religieuses, les
plus peuplées de l'homme : l'un de demande ardente
et peureuse, quand le corps va bientôt se confondre
dans l'ombre; l'autre de joie transie, chair d'aurore,
~ù chaque muscle a droit à sa part d'espace. Le grec,

prévoyante, avec ses yeux de jour, pour avoir toute
prête au matin la raison de son corps. Puis il y eut les
hommes de l'occident: la nuit se faisait lentement dans
leurs yeux, dispersant à mesure la géométrie de l'espace
et du plein jour, conduisant doucement les regards
jusqu'aux marais où la lune se débattait parmi des
formes, jusqu'au moment où les choses tressail1ent
drôlement à chaque clin d'ceil prises dans un filet de
cils, de branches, de fils de la Vierge et de rayons
d'étoiles. Alors Gœthe ...
Il était une fois un homme de mémoire ...
On connaît peu de drames où il soit donné d'assister
à une telle mise en pièces de l'unité d'espace, au profit
de la durée et de la dispersion du temps, au profit de
l'homme. Il fallait seulement découvrir que la chair et
le sang de l'homme sont de gagner le temps sur l'espace,
de ne pas contraindre l'esprit à l'espace par la recherche
d'une abstraction dernière qui réduirait le passé et le
futur aux seules fins d'un présent immuable. Il fallait
cesser d'appliquer au monde une mythologie de dieux
et d'idées, et faire de l'homme sa propre mythologie;
au lieu de l'accabler d'une fatalité étrangère à luimême et puisée dans le présent immuable, lui montrer
qu'il participait à la destinée universelle et que l'histoire de cette destinée est sans fin. A la minuit où le
célèbre docteur Faust s'est brfilé l'esprit aux étoiles
dans son désir de dépasser les vitres de son cabinet,
des milliers de papillons achevaient de consumer leurs
ailes autour d'un phare quelque part. Alors Gœthe
voit que pour comprendre les étoiles, il suffirait de
vivre avec elles en prenant son parti de la Nature
vivante, c'est-à-dire de les aimer belles, quand elles
pénètrent les yeux, et ainsi d'aimer tout ce qui est beau
et désirable : la jeunesse, la richesse qui habille bien et
permet les désirs, le pouvoir pour gagner la richesse,

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LA lfOUVBI.U ll&amp;'l'm "IIM'\IIZP

la magie polll' Paner le poütuis, I&amp; femme polo&amp; . . . .
l ' - r . Ainsi Faust va--t-i, 6pàaDt - illltillde,
IF is&amp;n~ la natbn, viwaute, -yant tour à tour IIS
pelllibiliUn œ bien t:t de -1 que Platon &amp;vait peine .s;;ac6r amc deus pOles de am œrps. llt
qlli umintsant jeil)inenl de œ même corp8 dans tamulte de sang. au contact de la nait .et da ulAI
nz càewux de so~res, au contact de Margaedla
oa d'• clair de hme grec où les pares de la pWae
art des corps - de J!11 es, 'la. parfum d'une mer
phosphorescente oi\ la même chair de lune traBsfigare
les récifs et les eh-Pins de vagues. Et quand il s'est
blti amsi sa propre catMdrale (il ea prit à Gœthe
pnnque auai long temps qu'à Faust : quatr&amp;-vagttrois ans), arcbontaot le bien contre le -1, il ne lui
reste plus qa.'à mourir. Il y a bien ce pacte qu'il a .
CODdu avec cet au:tre malin lui•même. Ibis on ne put
111Ï en vouloir d'avoir suivi la voie do sang à tra._. la
nature et la ~ . puisque de l'œe il a gap l'Actiœ,
le go(lt de Ja communauté libre awc le" hommes ; de
la seconde il a extrait la cnnoaissmce de l' c éternel
fimiDio •• qui est la Beauté ; et de toutes dem: l'Amour :
riN/ftibù

-

ici lwi4III lldl;
l'lûrnd ,.,._,.

"""........ """'·

. Et parce que Faust a laissé sa vie à un devenir cœtimœl
panui le devenir uni-1, il est satn6, n nom tle la
IIIÛ1IR viwnte, malgré ses désobéissaoœs à. la momie
commone. Bien entendu, le tribuna1 est surlmmain.
Il puae ct&gt;nc à a vie éternelle, mais sam. quitter la
Vie, car amsit6t les uges, qui sont sau doute œ qm
Viac:i appeUe le.s • limes des choses ,., s'empaaent ck
!Dl &amp;!ment immortel. D Œ meurt pas ~ 1Jft
hbœ de la vie ~ po1IIIR IUivant la ligne droite

' q:r- "JII GlnD
5li
" - - fatalit6 mome jusqu'à la brisue de cette liglMI,
- • c'est la mort. J&gt;DÎII - o e la vie étemllle
et l'eatrée dam le mythe où on n'est plus qa'ua dlll
dmllflloh111 de œtta bialit6, au ser\'Ïœ de cette fatalitA
(comme cette reine atlantide vient de temps en WIii'
wrifillr les corps aur66és de ses ameuta daœ Jeun
nidles). Mais Faust ne peut rester inactil dans la nai1are
vivante, après la ruine de sa forme humaine: DOUS le
•wns par cette phrue de Gœthe qui ouvre à l'imar
pmtiou un Troisième Faost : , La métamorphœe .t
la di de l'alphabet entier de la nature•... Le rid8a8
- lèverait sur un PAYSA.GB. TÙ$ CILUKANT, pendent
qs'un Chorus Mysticus chanterait le retour du moude
mineur FIWSt au aaiats 6Uments du corps terresue.
.AlOls s'éveille un Femt immeue, encore lourd de somaeil immortel, et dont la chair bienheureUSt-, - la

peau du- ciel, -

empnmta.nt sa focœ aux rocliers et

tranquillités aux plaines, repose dans un sang de
les regarda oot la tiédeur favorable de

_sel léger doot

la terre...
Alon Gœthe s'éveille des images, un matin de prilltemps. Il est allégé de Faust. Il a quatre-vingt-trois
111L D est allé ouvrir lui-même la fenêtre à la lumière
et aux âmes des choses : elles entrent par millions, ava:
fombre joyeuse des feuilles et les ronds de soleil .•.
• encore plus de lumière •··· Les tempes sonner,+ OOPIJPe
• encore plus de lumière... • La main passe.

1111 cristal ...

•••
Il suffisait qu'il fût questlœ de mots, pour disséquer
&amp;Ullitôt l'œuvre de chair et eo montrer triomphalement
du bout des plumes Ir • idées pures • et les symboles
pllll9i's. • Ce second Faust que nous ne reprodujsoos pu,
A'at intéressant qo'aa point de vue de l'érudition. •
S- voir qc'il fallait non pas une mémoire de livra
.t de religiœs, mais être un oo,pr qui se souvient ;

�520

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

IMAGE DE GŒTHE

qu'il ne s'agissait pas d'une cosmogonie, mais d'une

theologia mystica analogue à celle de Dante, d'une
quête de la Beauté sous toutes ses figures les plus
proprement sensuelles, en remontant les cercles du
monde et des formes.
Quand Gœthe disait de son drame achevé qu'il était
, incommensurable », il pensait que lui seul avait la
mesure des deux Faust : son corps. 11 aimait la musique ;
il avait failli adopter la peinture ; et voici que les mots
pouvaient être à la fois des idées colorées et des idées
bruyantes ; voici qu'il lui était donné de connaître et
d'aimer la beauté de la nature vivante comme Vinci
savait« se reposer», ou bien d'y forcener à corps perdu
comme Beethoven. Aussitôt, les cosmogonies du Premier Faust se résolvent en une succession d'imaginations colorées ou sonores. Depuis les paysages tranquilles de collines et de prairies où les paysans St livrent
à un scherzo pastoral, pendant que deux graves docteurs à la robe et à la barbe très renaissance se promènent en tenant des discours indulgents, jusqu'à la
frénésie symphonique de Faust rajeuni et traversé de
nature vivante, irrité de ces mêmes voluptés et contacts mystérieux qui font les désespoirs. musicaux de
Beethoven et les silences soudains où l'on peut croire
un instant qu'on va saisir le pouls de l'univers (mais
Faust aussi n'est-il pas réduit par le rire cmvré de
l'esprit de la Terre : « Voilà sans doute un plaisir surhumain, d'autant plus doux qu'enfin cette contemplation sublime se termine ... (il fait un geste) ... je n'ose
dire comment ... n) ; jusqu'aux portraits de Marguerite
où le sourire se repose sur un fond calme de nature
maîtrisée ; jusqu'aux magies de la taverne, aux chansons obscènes des sorcières du Walpurgis, où résonnent
les cuivres grotesques et grossiers et les chevauchées
sensuelles de certains scherzos et finales de Beethoven.
Que cette vision colorée du Premier Faust soit pleine

l'

521

de diables et de sorcières chrétien,nes, d'impudeur vêtue,
de jour sombre, de cachots, de tavernes, face à l'image
claire et désolée d'une fille pure même séduite, Gœthe
l'a laissé vouloir par son corps et non par sa raison.
~ drame est encore trop près de sa jeunesse dans les
vieilles villes et les ghettos hantés de portes basses où
de vieilles et de jeunes sorcières faisaient signe au jeune
bourgeois aventureux; trop près des tables de taverne
où l'on avait vendu son ombre au diable en hâte (d'ailleurs le vin faisait un bon manteau de diable); trop
, près des marionnettes qui peuplaient les ruelles de
peurs, le soir; trop près du corps chargé d'expériences
amoureuses très pures, et de mal, que ramenait de
Leipzig Gœthe à vingt ans. De là, les coups de soleil
et de sourire qui frappent la pièce ; de là l'amour de
l'obscénité derni~vêtue et des extases l:unaires, les jets
de vin magique. De là, la vie.
Le spectateur devra se faire un corps de Faust,
entendre en lui le sang bruyant, désirer la Beauté à
travers une fille d'auberge, ne pas redouter les cauchemars de chair. .. Le spectateur devra se faire Poète ...
Et alors peu importe que Faust s01t momentanément
damné et Marguerite sauvée, qu'tl y aille de la morale
et du problème du Bien et du Mal, qu'il doive être
impossible de ne pas voir un symbole pensé dans un
personnage aussi peu fréquent que le Diable. On prend
son parti de vivre quelques heures avec le diable, dans
un monde vivant et coloré., rouge vif, blond allemand,
vineux, fumeux, vert de sapin, couleur de lèvres et de
dents~ coupé de silhouettes violentes : chevauchées de
sorcières et bois de potence.
Je recevais dans mon âme des impressions m-ul.tiples, physiques, vivantes, séd11,isantes, variées, de mille espèces, que
m'offrait t,ne imagination toi4ours en tnoiwement; fe n'avais
,Plus ... qu'à les faire apparaître en peintures vivantes pour
que d'autres... pussent recevoir ces mtmes impressions.

�522

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et peu importe l'intention humaine qu'on s'est
efforcé d'imposer au Second Faust, que Gœthe a
reconnue lui-même avec l'aide de ses amis, - mais
pour la satisfaction du plus grand nombre et par l'effet
de cette politesse légendaire: « La nature n'a pas de
système. Elle est en vie, elle est vie et succession à
· partir d'un centre inconnu jusqu'à une borne inconnue. ;,
A soixante-quinze ans.,. les tempes étaient plus arides
et les veines plus dures ; la tentation était facile, de
raisonner un Second Faust à partir du Premier, d'écrire
l'équation d'une rédemption en chiffrant les forces
bonnes et les mauvaises, en dénombrant la nature
vivante, au lieu de traduire l'acte perpétuel par l'acte
mortel.
l\Iais on a vu le miracle génial.
Un homme riche et respecte pour son rang, sa gloire
et sa sagesse, ferme les yeux au monde et à son temps.
Une fois de plus, il fait appel à son corps ; il recneille
!-lOn corps; il va revivre en corps la naissance de l'esprit
Homunculus, vivre la mer innombrable, revivre les
siècles barbares de l'Empire, revivre surtout la beauté
de la Grèce. Avec l'imagination orgueilleuse d'un enfant,
il s'arroge le droit de vivre pour un temps parmi les
formes du monde et de frôler les éléments. Là où de
purs esprits se sont attachés à voir de grandes parades
biologiques, avec çà et là une ironique adresse à la ·
science contemporaine, on a connu un étonnant déluge
de lumière bleutée, lourde et hwnide et peu à peu plus
verte, et l'eau était sur tout et des algues naissaient
et se formaient en chevelures, tandis que des yeux de
lumière révélaient lentement les pâles visages des
vagues; bientôt ces visages s'interpellent par leurs
noms en jouant; et c'est ainsi qu'il les reconnaissait
pour avoir lu quelque l)arl déjà le vieux Nérée et ses
filles, et Protée, et la non moins insaisissable Galatée.
Les tempes de cristal sonnaient, et la lueur Homunculus

IMAGE DE GŒTHE

523

s'épandait en dec;.à des paupières, dans un spasme de
lumière.
Toujours plus au fond de son corps, Gœthe va puiser
la force enfantine de vaincre le temps et de trouver la
forme, digne d'être aimée d'Hélène; orgueilleux à
l'exemple d'Achille à qui fut accordé de posséder
Hélène en rêve. Quand le moment de s'éveiller viendra,
à peine ses yeux ont-ils vu fuir de leurs paupières un
long dernier manteau ; et déjà plus de chair... Les yeux
de l'âge ...
L'âge. où l'on sent la pesanteur humaine, où il est
temps de marcher panni les hommes et d'appuyer des
regards durs sur les choses. L'Action! j'en ai le temps
encore ... Un dernier rêv~ de corps... Maitre enfin ... Je
meurs. ..
La tragédie est passée. Il traîne dans les yeux les
restes luxueux de cortèges impériaux et barbares, le
souvenir cruel de nudités divines dans la lumière mythologique aveuglante qu'atténuait le rêve. Déjà la mer a
ressaisi ses droits et la plage que Faust avait sauvée
des eaux. Il reste un ciel immense d'harmonie.., très
bleu malgré la blancheur folle des voix d'anges. On
pense à l autre ciel final de la IXe Symphonie, et on
oublie, par l'effort surhumain des voix, l'éclat des
cuivres et l'épouvante des premières visions infemales.
~ Le frisson sacré est la meilleure part de l'humanité;
si cher que le monde lui fasse p?.yer le sentiment,
l'homme une fois ému sent profondément l'immensité.»
1

GEORGES PELORSON

�GŒTHE ET LE TOURMENT DE L'INFINI

GŒTHE ET LE TOURMENT DE L'INFINI

L'homme éprouve de la peine à concevoir qu'il n'a
pas toujours vécu et que sa mort est certaine. La Nuit
ronge sa vie aux points extrêmes, et s'insinue dans
son cœur. Pour la vaincre il veut la connaître. TI est
amené à s'interroger sur ses propres forces, et sur la
valeur de son existence. La pensée spéculathre nait
ainsi de la peur de la mort. Elle en conserve un accent
sublime et crépusculaire.
Aussi loin de son objet véritable qu'elle affecte de
se placer, la réflexion de l'homme retourne invinciblement à cet abîme qui le précède et qui le suit. Qu'il en
vienne à se nier lui-même, à désespérer de même concevoir l'énigm~ qu'il se pose, à refuser d'en rechercher
la clef, et à se satisfaire d'en enregistrer les lois, qu'il
se raidisse contre sa peur au point de paraître l'oublier
et de mépriser ceux que la majesté du vide envahi~
d'horreur, sans répit et à chaque heure, le silencieux
orage de l'au-delà menace de couvrir à ses oreilles le
bruit du monde.
La permanence de cette obsession explique sans
doute la gloire que l'humanité prodigue aux être'&gt; qui
s'efforcent de l'en délivrer. Elle permet de concevoir
du même coup l'apparente injus~ice de toute postérité
vis-à-vis des hommes qui s'appliquent à perfectionner
les conditions de l'existence humaine, plutôt que de
. reporter leurs dons spéculatifs rnr son envers : nul

doute que l'individu moyen ne soit susceptible de
récapinùer les noms des principaux philosophes et
des plus brillants poètes de la terre, alors que le paJmarès des inventeurs lui échappe.
Et cependant ces inventeurs lui fournissent des
machines incroyables et parfaites, alors que ces philosophes et ces poètes ne lui présentent la plupart du
temps que des llans vers la vérité, des révélations
tronquées... Toutefois leurs intentions les sauvent.
La défaillance de ces chercheurs vient de ce que la
Vérité ne peut apparaître aux hommes qui s'avisent
d'exercer un choix parmi les facultés de leur esprit.
Seuls certains êtres éveillés sur tous les plans, des
chercheurs capables de manifester une activité qui
tiendrait à la fois de la philosophie, de la science, et
de la poésie, se trouveraient naturellement placés devant
!'Evidence. C'est que leur conscience ne souffrirait pas
plus de linùtes que la Vérité même.
Ces premières réflexions nous permettent de fortifier
et de comprendre le pressentiment que nous éprouvons
d'être dirigés vers une réalité étrangère à notre entendement mais pressentie par notre angoisse, lorsque nous
entrons en contact avec l'œuvre de Gœthe. El!es nous
donnent les raisons d'une gloire au-dessus de toutes
les réputations humaines.
L'Orient, qui répugne à la division du labeur et au
morcellement de l'esprit, a su dresser au cours de
périodes millénaires des types d'humanité totalement
conscients. La révélation proclamée par ces penseurs
se retrouve chez les quelques hommes d'Occident qui,
malgré les contraintes de leur civilisation, surent sauvegarder l'intégrité de leur pensée. Cet accord émouvant
peut donner à croire qu'il existe un mot d'ordre jeté
d'une race à l'autre, et de siècle en siècle, et qui serait
celui de la révélation. Je demande que l'on y découvre
plutôt l'inéluctable aboutissement de la conscience

�,526

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GCBTlIE ET LE TOURMENT DE L'INFINI
~

humaine parvenue à son complet développement. La
rencontre - maintes fois signalée - de la pensée de
Gœthe et de la pensée orientale, en perdra son caractère
de singularité, pour revêtir celui d'une nécessité logique.

Philosophe, homme de science, et poète, Gœthe fut
amené à découvrir la Clef symbolique qu'il place dans
la main de Faust, et qui permet de remonter vers les
Mères. Je m'abstiendrai de m'appesantir sur la circonstance historique del'initiation de Gœthe aux sciences
secrètes. Maintes biographies mentionnent que guéri,
dans sa jeunesse, d'une maladie grave par les soins
d'un alchimiste, Gœthe lut J.es livres de Paracelse et
de Van Helmont, et poursuivit un temps. à Francfort,
la recherche de la Te1're Vierge. Egalement au passage,
je rappelle la lettre qu'il écrivit à Fraulein Von Klettenberg pour lui confier que ses études mystiques constituaient le ressort intime de sa pensée. Je désire que
l'on ne voie dans ces détails que la confirmation extérieure 5l'une évolution spirituelle dont l'accomplissement ne dépendait en rien du pittoresque des faits,
mais les déterminait.
Bien plutôt l'illurrûnation qui envahit une conscience
et détruit ses limites personnelles, me paraît expliquer
la conjonction des enseignements de Gœthe et de ceux
de la tradition qui se propage de l'Orient jusqu'à nous,
à travers la philosophie platonicienne, la kabbale, et
les admirables hérésies chrétiennes.
Faust et les versions du Second Faust naquirent de
cette ambition, poursuivie pendant soL'\'.ante années,
de réaliser un drame suffisamment vaste pour situer le
tourment de l'homme et le résoudre,
Le souci passionné de -dépasser toute mesure, de

,-

remettre en question la totalité de nos acquisitions
morales, et de revêtir de chair pour nos yeu.'\'. de chair
les démarches d'une dialectique qui part du monde
sensible pour s'élever aux Idées pures, et nous contraint, en conséquence, à considérer la matière et
l'esprit comme les deux faces d'rme réalité unique,
éclate convulsivement dans cette construction monstrueuse et toute portée vers l'invisible.
L'intelligence est la faculté qui nous permet d'accomplir une séle~tion parmi les choses, et de reconnaître
entre elles un rapport. Elle suppose un sujet et un
objet, et par là même ne peut s'exercer que d~s la
multiplicité qu'elle tend à. réduire abstraitement. L'intelligence disparait devant l'intégration du sujet et de
l'objet. Incompatible par sa nature avec la réalisation
de l'unité, elle s'arrête aux approches de la soi-conscience. L'homme qui refuse de vivre, et de réaliser par
de.,; actes d'amour successifs la reconnaissance de son
1
identité avec tout ce qui semble exister en dehors de
lui, pour tenter la pénétration des mystères par la seule
analyse intellectuelle, s"amène à :finalement admettre
qu'il ne peut rim savoir. C'est ainsi que le drame de
Faust s'ouvre sur la faillite de l'intelligence :

Philosophie hélas! furisprudence, médecine, et toi aussi,
triste théologie! ... fe vous ai àonc étudiées à fond avec ardeur
et patience : et maintenant me voici là, pauvre f01,, toi1,t aussi
sage que detJant ... je vois bien q·ue nous ne pouvons rien connaftre ! ... Voilà ce qui m-e brûle le sang 1 /
Magnifiquement, Gœthe nous fait assister au désespoir de l'homme de génie qui se sent devenu une sorte
de monstre, pour avoir hypertrophié ses facultés spéculatives au détriment de ses autres puissances, et qui
ne pourra retrouver la voie moyenne qu'en se livrant à
1.

Traduction de Gérard de N-erval.

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la violence des instincts qu'il a niés, au lieu d'étendre
sa conscience jusqu'à eux. La première partie du drame
est consacrée à cette précipitation dans la matière que
Faust doit subir. Il livre sa force vitale aux suggestions
trop longtemps comprimées d~ son inconscient. Un
paraphe de sang scelle le pacte avec Méphistophélès.
La signification du sang et le symbole du démon ne
cessent de s'éclairer au cours de l' œuvre
:MÉPHl"STOPHliLÈS.

Il no vous est assigné aucune limite, au,cun but. S'il vot4-S
plaît de goûter un peu de tout, d'attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vm'5 l'entendrez. Allons, attachez-vous
à moi, et ne faites pas le timide !
FAUST.

Tu sens bien qu'il ne s'agit pas là d'am-useriunts. Je me
consacre au -tumulte, aux fouissa·nces douloureuses, à l'amour
qui sent la haine, à la paix qf+i sent le désespoir. Mon setn
guéri de l'ardeur de la science ne sera désormais fermé à
au.cune doyle,,r : et ce qvi est k partage de l'humanité tout
entière, je vei,x le concentrer dans le ,Ptus pro/ond àe mon
etre ; ie veu-x, par mon esprit, atteindre à ce qu'elle a de plus
élevé et de plus se01'd ,· ie veux entasser sur mon cœur tout le
bien et tout le mal qu'elle contient, et, en me ganfia,nt comme
elte, me lrtiser a11,5si de même.

Ce désir immense d'identification avec l'univers
amorce la. remontée de Faust vers l'Idée qui se trouve
à l'origine du monde créé. Un rayon issu de la Beaute
é.ternelk frappe le miroir que lui tend Méphistophélès.
L'interprétation que nous avons faite de ce dernier
personnage nous permet de traduire que l'intuition de
la Beauté se reflète dans l'inconscient du chercheur.
Et comme la Vénus céleste ne peut être atteinte qu'à
travers la Vénus terrestre, Faust verra tout d'abord
la Beauté dans µne de ses émanations sensibles :

GŒTHE ET LE TOU:RMENT DE L'INFINI

5z9

FAUST.

Que vois-fe ? quelle céleste image se montre dam c-e miroir
magique 1 0 amour ! pr&amp;e-moi la plus rapiàe de tes ailes, et
transporte-moi dans la région qu'elle ha bite... La plus belle
fortM de la femme! Est-il possible q·u'une femme ait tant de
beauté 1 Dois-je, dans ce corps étendu à ma vue, trouver
l'abrégé des merveilles de tous li;s cieux ? quelque clwse de
pareil existe-t-il sur la terre ?

La place me fait défaut pour suivre de façon détaillée
l'év_olution d~ Faust à travers les innombrables péripéties du drame. Le personnage de Marguerite, en
opprn~ition àvec celui de Faust, incarne sans aucun
doute l'être qui vit dans la simplicité de son cœur et
parvient à la vérité, en acceptant de sacrifier ~on
existence à la domination de l'amour. Mais en tant que
première émanation de _la Beauté pure vers laquelle
s'achemine le héros, nous avons le devoir de la dépasser
avec lui.
L'épisode du miroir magique forme entre le premier
et le second Faust une sorte de charnière. Nous en
retrouvons en effet le rappel au point culminant du
second ouvrage, lorsque Faust, parvenu à l'aide de la
clef magique au domaine des archétypes (les Mères)
en ramène le fantôme d'Hélène, reflet spirituel de l'Idée
qu'il poursuit.
Voici les paroles de Faust devant ce fantôme
A i-fe encore mes -yeux ? Il semble qu'à travers mon âme
s'échappe à '(lots la source de la beauté pure/ Ma course de
terreur aura-t-elle cette heitreuse récompense ? Combien le
monde m'était nul et fermé I qu'il me semble changé depuis
mon sacerdoce? Le voilà désirable enfin J solide, durable/ ...
Meun le souffle de mon étre si fe vais famais habiter loin de
toi! L'image adorée qui me charma fadis dans le miroir
magique n'était que le ,eff,et vague d'utte telle beauté I Tu
deviens désormais le mobile de t.oi,te ma force, l'aliment de ma
passi-On ! A toi désir, amour, ad(Jration, délire!

�539

LA NôUVBLt:&amp; lŒVUJt DA1CÇUIB

La Vénus céleste, second œflet de la Beauté que
Faust tend à rejoindre, lui arrache del exdamatûmJ
d'étœuement identiques à cellea que nous l'eotendimea
pousser en faveur de la Vénus terrestre. Mais tadisqu'en p ~ de Marguerite, le héros exaltait 1a W.
/ortlt6 du corps, nous l'entendons devant Hélène c,86..
brer des biens moins saisissables : JI m, semblt qt1•A
nvers mo,s 4,ru s'lclsapp, d flots la source 4e la b,aNII

,,,.,. ,

Et de même que Marguerite suit son enfant dans Ja
mort, Hélène ne peut survivre à Euphorion. Le processus dialectique se poursuit ainsi d'un drame à l'autre
avec une telle rigueur que les événements du secoù

Fat4St ne sont que la transposition des accidents du

premier.
L'effort de Faust pour faire passer tout l'mconscient
daDS le con.c;cient est encore figuré à la fin du drame
par le royaume qu'il tente de conquérir sur l'océan. La.
Mer, située à l'origine de J'buman~. est le symbole
utique de la matrice universelle. L'a.cher partiel•
lemeat pour établir une humanité neuve s'apparente
à l'effort de la conscience humaine pour empiéter sur
le domaine de l'inconscient. Cette interprétation me
pat'8lt confirmée par le fait que l'assécbemP.nt de la
mer en faveur d'une race meilleure survient paraiw.
ment à la défaite de Mèpbisto~lès.
Projeté en dehors des limites de sa personnalité par
l'amour, Faust a donc poutsuivi une intégration de plus
en plus violente de son esprit et de l'objet qui le limitait.
La Troisième phase dialectique s'accomplit. Après avoir
successivement c:lépassê l'aspect physique et l'aapeet
spirituel de l'éternelle Beaut6, le héros s'identifie avec
90II suprême aspect, auquel nulle parole humaine ne
oorrespond. Les si pures exclamations du chœur mystique accompagnent à la fia du drame cette apGtWole
qui est le fait de l'amour, et nous avertissent que le

53X
9'ritable Faust ne se râlifJe que dam Je silence sur
i.quet elles nous laissent :
La T•(Hwll, Il Plriaabla
N'ed fUd sy,,J'boù, ,a'• pa faiu.
L'~
ff,,qN'iœ.
L'l,,.,,,_,,,, I d ~ .
l 'lwltumable /
ü FIM_,. am,e1,
Noua dit, n cifl.

""*

A. :aoIIAWD DE U!ŒVJLLB

�533

SECOND FAUST

TEXTES

Où dois-je aller? Toi. qui te tiens ainsi sur la rive.
Veux-tu passer le fleuve? que je t'emporte par delà.
FAUST

SECOND FAUST
(Extrait)

FAUST

ET

Un cavalier s'avance au trot;
Son cœur et son esprit rayonnent ;
La blancheur de son cheval éhlouü ...
Je te reconnais .•. me trompé-je,
Fils illustre de Philyra !
Halte, Chiron/ halte! }'ai à te dire ...
CHIRON

Qt/est-cè ? Que me veut-on ?
FAUST

Mieux vaut n'en point parler.
Même Pallas, en tant qu'éducatrice, ne fut pas
beaucoup écoutée.
·
En fin de compte, chacun n'agit qu'à sa guise,
Oublieux de toute éducation.
· FAUST

Le médecin, qui sait le nom de chaque plante,

Qui connait les racines les plus profondes,
Qui procure au ma.lade la guérison et le soulagement
au blessé

j embrasse ici toute la force de son esprit et de son
CHIRON

CHIRON

ni' arrête

CHIRON

corps.

Modere ta course l

Je ne

Où tu veux. Merci pour toujours ...
0 grand homme, noble pédagogue,
Qui, pour sa gloi.re, instruisit un peuple de héros,
La belle phalange des nobles Argonautes.
Et tous ceux qui édifièrent le monde de la poésie.

CHIRON

FAUST

(enfourchant le Centaure)

pas.
FAUST

Alors, de grâce, emporte-moi!
CHIRON

Viens sur mon dos! Qu'il en soit selon ton désir.

Si, près de moi, quelque héros tombait navréj
Je savais lui porter secours et conseil;
Pourtant ces remèdes j'en suis venu à les laisser
Aux cornettes et aux soutanes.
FAUST

Vrai grand homme, te voi.là bien
Qui te Jais sourd à la louange,

�5J4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et t'effaces tl'Oec modestie
Comme si. l'on pouvait trotrou ton pareil.
CHIRON

Tu me parais habile à feindre
A flatter le peuple et les rois.
FAUST

Tu ne me nieras pas pourtant
Que tu connus les sommités de ton époque
Que par tes actes tu voulus toujours égakr le plus
noble,
Vivant la vie avec la gravité d'rm demi-dieu.
Mais dis : parmi ces héroïques figures
Qui tenais-tu pour le meilleur?
CHIRON

Da1lS la phalange auguste des Argonautes
Chacun était vaillant à sa manière
Et, selon la vertu qui l'animait,
Suffisait où l'autre eût failli.
Les Dioscures ont toujours triomphé
Où l'emportait la beauté, la plénitude de la jeunesse.
Résolution et promptitude au secours d'autmi
Telle était la belle part des Boréades.
Par sa réflexion, sa force, sa prudence et par son
aimable conseil
Dominait Jaso11, agrlable awc femmes.
Puis Orphée, tendre et toujours silencieusement
attentif,
Régnait sur tout, dès qu'il s'emparait de sa lyre.
Le clairvoyant Lyncée, jour et nuit,
Guidait à travers les récifs le nœmre.

535

SECO~ï&gt; FAUST

C'est en commun qu'o11 se mesure au danger
Un seul agit ; les autres louent.
FAUST

D'Hercule n'auras-lit rien à me dire?
CHIRON

0 douleur! Ne réveille pas ma tristessel ...
Je n'avais jamais vu Phœlms,
lfon plus qu'Arès, ou qu'Hermès, ainsi qu'otz les
no111me;
Lorsque devant moi se dresse
Cc qui paraît divin aux yeux des lwmmes ·
Un adolesce,zt radieux
Né pour être roi
Soumis à son frère aîné,
Soumis aux très aimables femmes.
De comparable à lui
Géa n'en e11fantera jamais plus,
Ni jamais plus Hébé n'en introduira dans l'Olympe;
En vain s'efforce la poésie,
En vain se tourmente la statuaire.
Le marbre a beau se prévalofr de ltti
Rien d'aussi ravissant ne peut itre offert à la vue•.
FAUST

Tu m'as parlé du plus beau d'entre les hommes,
Maintenant parle aussi de la plm belle des femmes.

r. Le texte allemand met ces deux derniers vers dans la
bouche de Faust,

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISII:

CHIRON

Eh (JIIOil ... La beauti des femmes m signife rien.
Ce n'est trop souvmt qu'UM image figée;
Je m puis Jaire cas d',m ltre
Que si l'aise et le bonheur de vwre en rayonne
La beauté n'en appelle qu'à elle-mhne;
La grâce seule faisait irrésistible
Hélène quand je la portai...

SIICOND PAUST

FAUST

Tu l'as portée1

&amp;pt am à pei&amp;!. ..
CHIRON

Oui, svr mon dos.

537

La /uiü rapide des Dioscures
S'anlta ,Jam les ,na,-ais d'Eleusis.
lù s'emlxna-baùnt. Pattaugeatrl et nageant, je
gagnai f autre bord;
HIUnt alors, sautant à bas,
Caressa ma chevelure humide, me flatta,
Me remercia, plew de cAannante astuce et de consciente grâce.
.
Rmlissante! Jeune, délices dv vieillard! ..
FAUST
CHIRON

~ fXlis

FAUST

Pour qu'augmenre meure mon diüre 'I
Alsise où je suis moi-mhne à présent! ••.
CHIRON

Elle .empoignait, comme tu fais, ma crinière.
FAUST

Mon esprit est tout égaTé. Raconte I

Elle est mon unique e%igence.
D'où venait-elle I' Tu remportais vers où l'
CHIRON

Il est aisé de te répondre.
Ses frères, les Dioscures, venaient de diliVTer fenfllllt
D'entre les mains des ravisseurs.
Mais ceiu-ci, pet, dispos à céder,
S'enhardirent à la poursuivre.

que les philologues
Tont trompé COPlflM ils se sont trompés euz-mhnes.
C'est là ce qu'il y a de bi:iane ,Jam la femme mytho/ogifue :
Le polte, ainsi qu'il ha convient, l'imagim;
Jœ,,aü elle n'atuint la mat,lrité, la vieillesse ;
Toujours d'aspect appétissant,
Enlevée toute je,me, toute vieille encqre courtisée ,·
Bref : Le poète n'est pas lii par le temps.
FAUST

Qu'elle non plus à aucun temps m soit /ile I
C'est hors du temps qu'Ad,ille la rencontrait il
Phbe.

Miraculeuse aubaine::
Amour conquis en dipit du destin !
Ne puis-je ainsi, par la force de mon disir,

ramener à la

vie, furme exquise,
Crlature étermlk, égale awc dieu#,
A la Jais altibe et tendre, majestueuse autant qu'aimable ,

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�54°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M altresse / ah 11' aie point regret de m'avoir cédi si vite.
Crois-moi, ie n'ai pour toi ni bl4me ni mépris.
Les flèches de l'Amour ne se ressemblent : l'une blesse
A peine, et son pois"'!, longtemps, ronge le _cœur.
Mais de frais empennée, une autre, de sa po,nJe neuve,
S' enfonu et tout soudain embrase notre sang. . .
Autrefois, quand les dieux s'aimaient, un regard fa,s&lt;Jll 1111Un
Le désir, - du désir naissait la volupté.
Crois-tu que la déesse ait attendu de longues heures
Dans l' Ida, lorsque Anchise apparut et ses yeux ?
Si Diane d baiser le beau dorme11r n' ellt ilé prompte,
L'Aurore, plus hardie, e(;t bien s11 l'éveiller.
Héro, parmi la ftle, aperçoit Léandre et, rapide,
L' ama,it de s'élancer dans les nocturnes flots .
Rhia Silvia, la vierge et la prinusse, d l'ea1, d1, _Tibre,
Tranquille, allait puiser, lorsque le dieu la pr,t. .
Ainsi Mars engendra ses fils/ - Or, 1111e louve allaite
Les deux jumeaux, et Rome est la reine d11 mo,uie.

•••

SEPT itLfGJES ROKAINES

541
Que leurs initiés se gardent de trahir.
Ah ! plut.il susciter sur nos traces les Erynnies
Par un crime, pl,,Mt mime, de Jupiter
Endurer le verdict, sur le rocher ou sur la roue,
Que refuser nos cœurs d ce culte charmant I
L'Occasion se nomme, apprenez-le, notre déesse I
Souvent, iamais la mime, elle vous apparut.
Protée, il se pourrait, l'engendra de Thétis changeante,
Dom la ruse " trompé jadis plus d'un héros.
Ainsi la fi/le, d présent, trompe la soue innocence,
Taquine les dormeurs, fait rlver ceux qui veillenl,
N'aime ,t s'abandonner qu' d l' IUJmme dom le prompt c-0urage
La découvre docile et de tendre gaité.
Un four, elle m'apparut aussi, brune, avec des mlches
A bontlantes, mettant leur ombre sur son front ;
De courts frisons couraient alentour de sa nuq14e exquise,
De ses tempes un flot chevelu s'élançait.
Je la reconnus, la saisis a1, vol, et l'adorable
Et savante, bient~t. me rendait mes baisers.
Oh I doux ravissement I Mais taisons-nous, ce temps 11' est plus,
Et je reste enlacé par vo14s, tresses romaines I

•
••
Qu'heurfJUSe est ma ferveur, désormais, en terre classiq11e J

De nous a,dres amants, point de démons qui.,. aie,it l' hommiig,,
De déesse, de dieu que nous ne suppliions.
.
Car not4s vot1s ressemblons, vainqueurs romains! aux duux des f,eu
De l'm1ivers offra,u des d.emeures chez vous,
Soit que, raides et noirs, l'Égypte, à même le basalte.
011 blancs et p,,rs, la Grl ce un iour les eat formés .
Pot4rlant les im111ortelsnous voient consacrer, sans ombrage,
A l'tme de leurs sœurs un encens pù,s choisi.
Oui, nous le confessons, nos prÜres el notre culte
N'honorent, chaque iour, qtt 'ulle divfoité.
i\falicieux, tlOUS cilébrons, et graves, des tn)·st&lt;'res

Du passé, du prése1ù, j'entends parler les voix.
Fidèle aux bons conseils, ie feuillette, assid11, les œuvres
Des anciens, toujours avec un plaisir neuf,
Mais Amour, au long des 11uits, à d'autres lravau,e m'occupe.
N'apprendre qu'd moitié fait ,non do1,ble bonheur.
Et n'est-ce pas apprendre aussi que d'épier les formes
D'un sein pur, de glisser iusqu'aux hanches la main?
Le marbre alors me devient clair, et je rêve, ie compare;
L' œil touche en regardant, la main qui touche voit,
Si ma bien-aimée encor du fom dérobe q11elq14es heures,
Les heures de ses nuits me récompensent bien.

�542

LA NOUVELLE REVUE FllA!IÇAISB

Les boi5"s ne s01lt -f,as totcl; l',,. conwru, l'M , . . _ .
Qu' elk '°'"me, élendt1 i• Mldile à loisir.
Bie1t S01'1Jent, ÙllS SIS bra, fai C(Jfflpou pa/M,
Et cherc/ui,u la •ut111 as sik,,a, ,,., doiit'
Su, son dos comf,U l'hexa1tlètr•. Ai,,,.bù, elk _,,.,;/k
Sa ,e.sj,i,alwff 111'embr,au /otl.t Mlilll';
Et ,aninuml la lampe, A - , ufJe1ul,ifll, se rapp,lk
A wi, pareilletM"' sdr!Ji s,s tritllfflMS.

Sclai,e "'1nc, gami• I • Il /ail Ï""' IJlfDIW. C' 4St "'-aga
Que de br(ller wt,e Mile d
les flOUls.
r.. soleil n'est pas encor atl-tlelà tù la "'°""'pa.
Lu cloches de la .,_ ,.. rn&amp;t mê#N pas St&gt;fflllJ I •
Obéis I /• l'attends I Et '°;, petite Z-.,,., .a-

f•-

Totl /eu COflSOlaku,, llleSSllf:8 de la ft#Ïl.

• Pourquoi donc, l,;.en,.o;ml, ne vins-ttl p.s 411flS Min flÏ,:,N 1
Seule, je t'attendais ; je te l'avais promis.
- Globe, j'entrais déjtl, qtiand par bonheur, j'aperçus l'OfllU
Occupé, près du ceps, t1 tourner en tous sens.
Tout dou, i• P,is le lage I - Oh ! -Diev I ((Wllu _ _, ftilaü I
Ce qwi l'a f,ut parlir •'at 'l"•- ~ 0. cAiflons, de
en aioras W. la 1-.
Moi la la.Je pr..üre, 4éùul pow- .,.,,._.,.
Aitssi le 1IÛlfl% lrioMphe : • p~. l10iU 'l"'il •ffrau
L'oisetl# 110levr q,,i lui p;Jlc ,mce • ;.,...

,os~. _,

Tout au /o,ul tlu illl'flffl, ilernier tl.es • ~• . , . ,..
Et fr..-, f'esSMy,rjs las ir,ju,a llu '-f,s.
La courte, à Irone tMillâ, gri111f&gt;&lt;rit d P'N'IN mMnbre

SEPT tltG!ES ROMAINES

543

Déftl cr~it. cédait sous la charge du fruits.
Pris de moi, du bois morl, offrantù d'hit•er, saison triste
Que i• hais d'envoyer l'inconve..ant corbeau
En{ienle, ma the, et l'ité, les manants, sans gtne,
Montrant leur vilain cul, venaient se soulager.
De l'ordure de bas en haut I i' en avais fini pa, craindre
De devenir fnQi-mlme ordure et de po ..rrir.
Or, pa, tes soins p.e.,e, /J P,obe artiste, je retrowoe
Le rang gu' ...tre les dieu:,,: f ai le droü à'occuper.
Qt,i donc a soutenu, de Zeus usu,pateiir. le tr/Jne,
Sif10IJ le marbre, l'or, et le bronze et les vers?
A P,é$efll les connaissevn avec plaisir me contemplent,
Et ile """ rtsumblance Il leur gré IXHlt '~"'La vierge, de me voir, plus ne s'indigne, ou la maJ,,one,
Car je ne s"is plus laid, je ne suis que IJiril.
De plus d'un demi-pied, qu'en récompe,.se, aussi, la tienne
Se dresse, long,u et belle, a1, gré de tes aMOurs.
Qw lots membre inlassable excelle au douzai,. des f,gu,,s
Qu'avec art, dam ses chants, in1Jen(a Philanis.
(Traductiotl I. P. SAMSON)
Cette demitre Elégi,, dont le texte n•a paru qu'en 1914, dans
le c i n q u a n ~ volume de r6dition de Weimar, eat ici
ta.laite e11 français pour la première fois.

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�tA NOUVELLE REVUE FRANÇA!SE

aussi d'herbe sèche et de mousse et de champignons poussés
pendant la nuit, tout œ que j'ai réuni en me promenant
è. travers des pays insignifiants, botanisant froidement pour
passe!' mon temps, et que je te consacre maintenant pour
honorer la. décomposition (à laquelle je voue ce passé].

11 C'est d'un pauvre goût», dit l'Italien, et il passe.« Enfantillages », murmure à son tour le Français, et il donne une
chiquenaude d'un air triomphant sur sa tabatière à la grecque. Qu'avez-vous fait qui vous permette d'être si méprisants?
Est-ce qu'en sortant de son tombeau le génie de l'antiquité n'a. pas enchainé le tien, Welche? Tu rampas vers les
restes puissants pour mendier des proportions, avec ces
débris sacrés tu bâtis des maisons de plaisir, et tu crois
garder les secrets de l'art parce que de point en point tu
peux rendre compte de constructions de géants 1 • Si tu avais
plus senti que mesuré, si l'esprit des masses que tu regardais
avec étonnement était venu sur toi, tu n'aurais pas seulement imité parce que cette œuvre vient d'eux et qu'elle
est belle; tu aurais fait tes plans d'une manière nécessaire
et vraie, et il en aurait jailli une beauté vivante et créatrice.
Ainsi sur tes besoins tu as passé un badigeon de vérité
et de beauté. Tu as été frappé par la magnifique impression
que font les colonnes, tu voulus t'en servir et tu les engageas
dans les murs, tu voulus aussi avoir des colonnades détachées, et tu entouras la première cour de Saint-Pierre
d'alléés de marbre qui ne conduisent nulle part; aussi mère
Nature, qui méprise ce qui est inconvenant et inutile, a
poussé ta populace à prostituer sa magniftcence pour en
faire des cloaques publics, de sorte que vous détournez les
yeux et que vous vous bouchez le nez devant la merveille
du monde.

Ces repco11hes, quI visent particulièrement l'attitude des Italiem
vis-à-vis des monuments de l'antiquité, sont très exagérés. Palladio
lui-même, malgré son érudition, s'est inspicé de l'antiquité~ la copier,
et Gœtbe, quand il vit ses œuvres en Italie, n'a pu lui refuser son admiration.
1.

t&gt;E L' ARCffiTECTURE ALLEMANDE

541

Tout continue ainsi à suivre son cours : la fantaisie de
l'artiste sert aux caprices du riche, l'éerivain voyageur
reste bouche bée, et nos beaux esprits, appelés philosophes,
fabriquent avec soin, d'après des fables antédiluviennes, des
principes et une histoire des arts jusqu'à. nos jours, et ce
méchant génie qui veut tout expliquer massacre de v~ri•
tables artistes dans l'avant-cour du mystère 1 •
Pour le Génie les principes sont plus funestes que les
exemples. Avant lui des hommes isolés peuvent avoir travaillé
des parties isolées. Il est le premier de l'âme duquel les
parties jaillissent organisées en un tout éternel. Mais l'école
et les principes enchaînent toute force de la connaissance
et toute activité. Que nous importe ce que tu racontes,
connaisseur de la nouvelle philosophie française ? Tu prétends que le premier homme qui créa le besoin de l'habitation enfonça quatre pieux,. fixa sur eux quatre perches
et les recouvrit de branches et de mousse ? Par là tu
établis une distinction entre ce qui est nééessa.ire et nos
besoins actuels, comme si tu voulais régir ta nouvelle Babya
lone avec le simple esprit patriarcal.
Et il est encore faux que ta hutte soit la première qtti soit
née au monde. Deux perches se croisant à leur sommet,
deux par derrière et une perche posée en travers pour former
le faîte, voilà ce qui est et ce qui reste une invention bien plus
précoce, comme tu petLx le reconnaître tous les jours chez
les gardiens des champs et des vignobles, et tn ne pourrai~
même pas en tirer un principe qui s'applique à tôn étable à
cochons.
Ainsi aucune de tes conclusions ne peut s'élever à la région
de la vérité, elles planent toutes dans l'atmosphère de ton
système. Tu veux nous enseigner ce dont nous àé'Cons a voir
besoin, parce que ce dont nous avons réellement besoin ne
peut pas se justifier d'après tes axiomes.
La colonne te tient à cœur, et dans une autre région
1., Allusi?n auX; principes est,hétiques tirés d 'une fausse interprétation
del antiq1J,Ité, qm p,-rd lei; artl.tes avant que ceux-ci aie.nt pu sentir l'art
par eu."C-mêll'le~. Gcethe pense sans doute aux • ConMdératl.011$ sur la peinture .• de Hai;edorn, dont il avait pu lui-même, à !'école d'Oeser, reconnaitre
la nefaste influence.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du monde tu serais un prophète. Tu dis ; la colonne est
l'élément premier, essentiel, du bâtiment, et le plus beau.
Quelle éminente élégance de la forme, quelle grandeur pure
et multiple, quand les colonnes sont là en rangs ! Mais gardezvous de les employer indûment; leur nature est d'être
libres. Malheur aux misérables qui ont appliqué leur
forme svelte contre des murs massifs !
Et pourtant il me semble, cher abbé 1 , que la fréquente
répétition de cette inconvenance qu'il y a à emmurer les
colonnes - au point que les modernes en sont arrivés à
rembourrer de maçonnerie même les intervalles des colonnes
dans les temples antiques - aurait pu provoquer en toi
quelques réflexions. Si ton oreille n'était pas sourde à la
vérité, ces pierres te l'auraient prêchée.
La colonne n'est nullement un élément de nos habitations;
bien au contraire elle contredit le caractère essentiel de
tous nos bâtiments. Nos maisons ne sont pas faites de quatre
colonnes aux quatre coins ; elles sont faites de quatre murs
sur quatre côtés, qui bien loin d'être des colonnes excluent
les colonnes; là où vous les ajoutez elles sont un pesant
superflu. Il en est de même pour nos palais et nos églises.
A peu d'exceptions près, dont je n'ai pas à tenir compte.
Ainsi les surfaces de vos édifices, plus elles s'étendent et
montent hardiment vers le ciel, plus elles devraient opprimer l'âme de leur insupportable uniformité! Soit! Mais
le Génie nous vient ici en aide, celui qui, inspira Erwin
de Steinbach : mets de la variété dans l'énorme mur
que tu dois élever vers le ciel, afin qu'il monte comme
un sublime arbre de Dieu largement étalé, avec des milliers de branches, des millions de rameaux et des feuilles
aussi nombreuses que le sable au bord de la mer ; tout
autour de lui annonce à la contrée la magnificence du
Seigneur son maître.

I. L'abbé l\Iarc-Antoi.ne Laugier, qw dans son • Essai sur l'architecture• (Paris 1;53), répète l'ancienM hypothèse d'après laquelle la première ·
hutte a consisté en un toit posé sur des piquets sans qu'il fflt question tles

murs.

DE L1 ARCHITECTURE ALLEMANDE

549

Quand j'allai pour la première fois à la cathédrale, j'avais
la tête pleine d'une connaissance générale du bon goût.
Docile à l'enseignement que j'avais reçu, je respectais
l'harmonie des masses, la pureté des formes, j'étais un ennemi
déclaré de l'arbitraire confus de l'ornementation gothique.
Sous la rubrique Gothique 1 , comme dans l'article d'un
dictionnaire, j'ent~sais tous les malentendus des synonymes qui m'avaient traversé la tête concernant ce qui est
indéfini, confus, peu naturel, raccommodé et surchargé.
Sans plus de raison qu'un peuple qui nomme barbare tout
le monde étranger, j'appelais gothique ce qui ne s'accordait
pas avec mon système, depuis l'ouvrage bien façonné et
bariolé des figurines et des images avec lesquelles nos gentilshommes bourgeois décorent leurs maisons, jusqu'au.,'{
restes sévères de l'ancienne architecture allemande, sur
lesquels, à propos de quelques volutes aventureuses, je
m'associais au cri universel : &lt;&lt; Entièrement écrasé par
l'ornementation », et ainsi, le long du chemin, je tremblais
de me trouver en présence d'un monstre difforme et rébarbatif.
Mais quand j'arrivai, quelle sensation imprévue me surprit
à la vue du monument ! Mon âme était emplie d'une impression grande et totale, que je pouvais goûter et dont je
pouvais jouir, parce qu'elle· tenait à l'hannonie de mille
détails, mais que je ne pouvais nullement reconnaître et
e:..--pliquer. On dit qu'il en est de même avec les joies célestes,
et combien de fois je suis retourné pour jouir de cette joie
céleste, pour saisir dans leurs œuvres l'esprit gigantesque
de nos frères aînés! Combien de fois je suis retourné pour
contempler sa dignité et sa magnificence de tous les côtés,
à toutes les distances, à chaque éclairage du jour. L'attitude
de l'esprit humain est difficile, quand l'œuvre de son frère
est si sublime qu'il ne peut que s'incliner et l'adorer. Que de
fois le crépuscule a rafraîchi mes yeux fatigués par l'attention du regard, et leur a donné un aimable repos, quand les
t. Le terme de stilo gotico avait été appliqué en Italie, à l'époque de la
Renaissance, à l'architecture ogivale qu'on jugeait barbare. Gqithe enseignera à ses compatriotes à le relever comme un titre d'honneur, emprunté
à l'une des races germaniques.
.

�550

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

innombrables parties se fondaient pour former des masses
entières, que celles-ci dans leur simplicité et leur grandeur
awaz:a.ïssaient à mon âmè, et que ma force se déployait
avec ivresse, avide à la fois de jouir et de connaître. Alors,
par de doux pressentiments, se révéla à moi le génie du grand
mrutre d'œu\tre. « De quoi t'étonnes-tu ? me murmurait-il.
Toutes œs masses étaient nécessaires, et ne les aperçois-tu
pas dans toutes les anciefines églises de ma ville ? Mon rôle se
boi:1e ~ établir un rapport convenable entre leurs grandèw'S
ar~itrwr&lt;:5, De même qu'au dessus de l'entrée principale,
qw domine les deux petites entrées latérales, s'ouvre le
larg:e cercle de la fenêtre, qui répond à la nef de l'église- et
ne ~erait autrement qu'une brutale ouverture laissant passer
le JOur- de même plus haut l'em.plaœm.ent des cloches e:x.i~
g~ait de petites fenêtres I Tout cela était nécessaire et je lui
a1 do~~ de belles formes. Mais hélas I qu.e dire quand je
plane 10 à _travers les sombrèS et hautes ouverlures, qui
semblent vides et inutiles ! Dans leur forme hardiment
élancée j'avai caché les forces secrètes, qui devaients élever
haut dans les airs ces deux tours, dont une seule hélas ! se
tient là tristement, sans la tête ornée du quintuple diadème
que je lui destinais, afu:I. que les provinces d'alentour rendissent hommage à elle et à sa royale sœur 11
Ainsi Erwin se Sépara de moi, et je- m'abîmai dans une
trist~e qui ne cessait pas de s'attacher à ce qui m'entourait.
JUS'J.U'à l'ihi»tant où les oiseaux du matin, qui hll.bitent dans
Bés mille fenêtres, jubilètent en voyant le soleil et m'éveil•
lèrent de mon sommeil. Comme il brillait fraichemtmt devant
~oi dans l'écla~ de la buée matinalè ! Comme je pouvais
JoyéUsement lm tendre les bras; contempler les grattdes
masses hannonie'Uses, anùnées jusque dans leurs innombrables particules, ~ telles les œuvres de la nature éter~
nelle ~ jusqu'à la moindre petite fibre, et toutes ces formes
tendant vers 16 Tout ! Comme l'immense bA.timent, appuyé
sur de fortes fon~tians, s'élève avec légèr&amp;té druis lei; airs,
comme tout est a3ouré et cependant construit pour l'éte.rJé dois à ton enseignement, Géni~j dè n'avoir plus le
vérlig'ê dè'vàtlt tes profondeurs, de sentir tomber dans mon
âme une goutte du repos délicieux de !'Esprit, qui peut

:nté'

DE L'ARCHITECTURE ALLEMANDE

contempler de haut une telle création et dire comme Dieu:
1.1 C'est bien! D

Et maintenant ma colère ne doit-elle pas éclater, saint
Erwin, quand l'historien de l'art allemand, se fia.nt à ce que
disent des voisins envieux, méconnaît son privilège et rape~
tisse ton œuvre en lui appliquant le mot mal compris de
Gothique? Alors qu'il devrait rendre gràce à Dieu, et pn;iclamer hautement : « Voici l'architecture allemande, notre
architecture, puisque !'Italien ne peut se vanter d'en. avoir
aucune, et encore moins le Français 1 ,,. Et si tu ne veux pas
t'avouer à. toi-même ce privilège, alors prouve-nous donc que
les Goths ont réellement bâ.ti de cette manière; tu y trouveras
quelques difficultés. Et tout à la fin, si tu ne démontres pas
qu'avant Homère il y a déjà eu un autre Homère, alors nous
te laissons volontiers le récit de petits essais heureux ou
malheureux. Pour nous, dans l'attitude de l'adoration 1 nous
avançons vers l'œuvre du maitre qui le premier sut téwrir
les éléments dispersés pour en former un tout vivant. Et toi,
mon cher frère, qui partages en esprit ma quête de la vérité
et de la beauté, ferme ton oreille à tout ce cliquetis de mots
sur les arts plastiques, viens, jouis et côntemple I Garde-toi
de profaner le nom de ton plus noble artiste, et hâte-toi do
venir contempler son magnifique ouvrage. S'il te répugne
ou te laisse indifférent, fais àtteler ta voiture et continue t-a
route sur Paris.
Mais je m'associe à toi, èhèr jeune homnie, qui restés Il
tout ému et ne pet1X aplanir lés contradictions qui se croisent
dans ton âme, toi qui tantôt sens la force irrésistible du
grand Tout, et tàntôt me grondes d'être un rêveur parce
que je vois de la beauté là où tu ne vois que force et que bru..
talité. Ne nous laisse pas séparér par un malentendu, I'le
laisse pas la. fa.de doctrine des plus rocentes théories esthé..
tiques t'amollir et t'enlever le sens de la rudesse qui seule
importe, afin que ta sensibilité maladiV'e ne finisses pas par
1. En réalité - les arcl\éologu~s allemands le r11oonn&amp;issent m1tintenant - c'est dans l'Ile-de-France, dès la seconda moitié du:&lt;m• siècle,

que l'a.rchltecture gothique a œmmencê son magnifique dêveJ-opp.m~nt,
bient-ot Côlitmùé de l'•uttè e6t6 du Rlain.

�552

LA NOl'VELLE REVUE FRANÇAISE

ne pouvoir supporter qu'un état tout uni et insignifiant.
Ils veulent vous faire croire que les beaux-arts sont nés du
penchant, qlÛ nous porte à embellir les choses autour de
nous. Ce n'est pas vrai I car si c'était vrai, la parole devrait
être ici laissée au bourgeois et à l'artisan. non au philosophe.
Les arts sont longtemps plastiques avant d'être beaux,
et pourtant ce sont des arts vrais et grands, oui, souvent
plus vrais et plus grands que les beaux-arts eu."\':-mêrnes. Car
dans l'homme il y a une nature plastique, qui manifeste
son activité dès que son existence est assurée. Dès qu'il n'a
plus de sujet de préoccupation ou de crainte, le demi-dieu,
actif dans son repos, saisit autour de lui de la matière pour
lui insuffler son esprit. Ainsi le sauvage modèle ses cocotiers, ses plumes et son corps avec des traits excentriques,
des fonnes monstrueuses et des couleurs vives. Et si vous
laissez cette formation plastiq uc se faire à partir des formes
les plus arbitraires, elle arrivera i\. un accord sans qu'il
soit besoin d'aucune proportion entre les parties ; car la
sensation initiale a suffi pow- en faire un tout caractéristique.
Cet art caractéristique est le seul vrai. Quand il agit autour
de lui en partant d'une sensation intérieure, unanime, personnelle et indépendante, insonciante et même ignorante
de tout ce qui est étranger, alor&lt;., qu'il soit né de l'âpre
sauvagerie ou de la sensibilité cultivée, il est entier et
vivant. Chez les nations et chez les individus vous en voyez
des degrés infinis. Plus l'âme s'élève au sentiment des proportions qui seules sont belles et éternelles, dont on peut prouver les accords essentiels, mais dont on ne peut que sentir
les mystères, et dans lesquelles seule se répand en mélodies
infinies la vie du Génie semblable à Dieu ; plus cette beauté
pénètre dans l'essence d'un esprit, en sorte qu'elle lui
semble innée, qu'elle seule le satisfait. qu'elle seule émane
de lui, plus l'artiste est heurew.., plus il est magnifique, et
plus nous nous courbons profondément pour adorer en lui
l'oint du Seigneur.
Et des hauteurs qu'a atteintes Erwin personne ne le
précipitera. C'est ici qu'est son œuvre; avancez et reconnaissez le plus profond sentiment de la vérité et de la beauté

DE L' ARCllITECTURE ALLEMANDE

553

des proportions qui ait jailli d'une âme allemande, forte et
rude, sur l'Hroite et sombre scène des prêtres du :Moyen Age.
Et notre siècle? Il a renoncé à son Génie, il a envoyé

ses fils de tous côtés, pour réwùr des produits étrangers qui
devaient leur nuire. Le Français léger, qui glane d'une manière
encore pire, a du moins une sorte d'esprit qui lui permet
de transformer ses conquêtes pour en faire un tout ; il construit maintenant pour sa Sainte :.\fadeltine un temple merveilleux a\'ec des colônnes grecques et des voûtes alJemandes 1
De l'un de nos artistes, a qui l'on demandait d'inventer un
portail pour une vieille église allemande, j'ai vu un modèle
achevé de magnifiques colonnades antiques.
Je ne puis dire assez haut combien je hais nos peintres
de marionnettes fardées. Ils ont capté les regards des femmes
par des situations dramatiques, des teints mensongers et des
habits bariolés. Plus viril est Albert Dürer dont les nouveau.....-:
venus se moquent; je préfère ta forme sculptée sur bois 2 •
Et vous-mêmes, hommes exccllents, , auxquels il a été
donné de jouir de la plus haute beauté, et qui à présent
descendez sur terre pour proclamer votre félicité, malgré
ses mérites votre 'érudition fait tort au Génie. Il ne veut
pas être enlevé et emporté sur des ailes étrangères, même
si c'étaient celles de l'aurore. C'est sa propre énergie qui
se déploie dans les rêves de l'enfant, dans la vie du jeune
homme, jusqu'à ce que, fort et agile comme le lion des
montagnes, il coure chercher une proie. Voilà comment l'éducation de cette énergie est génilralement faite par la nature,
car vous autres pédagogues ne pourrez jamais lui procurer
par vos artifices le théâtre varié de la vie, dont il a
besoin pour agir et jouir toujours dans la mesure de ses
forces.
Salut à toi, jeune garçon l toi qui es né avec une vue claire
1. L'Ë'.glise de la Maqcleine à Pari , commencéo en 1764 par Coutant
d'Ivry, devait à cette époque être surmont~ de hautes coupoles visibles

l'extérieur. On les remplaça au x1x• si.ècl~, !OIS de l'achèvement de l'édi•
tke, par des coupoles surbaissées de style byzanti11.
2. Avec Erwin et Hans Sachs, Dürer fut toujolll!ô considéré par Gœth':l
comme llll reprtsentant caractéristique de l'esprit allemand.
3. Gœthe s'adresse aux connaisseurs de l'antiquité.
d,,

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des proportions, et avec le don de façonner facilement toutes
les images. Quand peu à peu la joie de vivre s'éveillera
autour de toi et que tu ressentiras l'allégresse qui vient à
l'homme du travail, de la crainte et de l'espérance; quand
tu entendras le cri courageux du vigneron, lorsque l'abondance de l'automne bouillonne dans ses tonneaux, la danse
animée du moissonneur lorsque il a E&gt;uspendu la faucille
oisive dans le haut des solives; quand, atteignant l'âge
d'homme, tu sentiras dans ta plume la force nerveuse des
désirs et des doukntrs, que tu auras assez lutté, souffert,
et joui, que tu seras rassasié de la beauté terrestre, et que tu
seras digne de reposer dans les bras de la déesse, digne
d'éprouver sur son Sein les sentiments qui accordèrent à
!'Hercule divinisé une nouvelle naissance, - accueille-le,
beauté du ciel, toi qui sers d'iRtermédiaire entre les dieux et
les hommes, et que mieux que Prométhée il fasse descendre
la félicité des dieu..x sur la tette.

(trad,wtion

JEA?( DE PANGE)

CHRONIQUES

PROPOS D'ALAIN
J'imagine Gœthe armé de son marteau de géologue, et
frappant sur la montagne. Les morceaux de montagne, tous
différents et singuliers, qu'il rangeait sur sa table, il ne se
lassait pas de les regarder ; Il observait; c'est une fonction
de l'esprit que l'enragée technique nous fait oublier. Il
observait, il ne pensait jamais à changer la chose. Je ne
vois pas que l'idée d'une machine se soit jamais formée
dans son esprit. Dans son Meister, il circonscrit les métiers
éternels, comme de mineur, de forgeron, de tisserand; et
toujours frappant sur les montagnes. C'est l'homme des
solides ; je dirais presque que les fluides sont ses ennemis
propres. La partie fluide de lui-même, ses passions, sa jeu•
nesse, il la secoue de lui, il s'en délivre. Il attend et il espère
le moment du cristal et la lumière fixée. Les beautés de
l'I,Phigéns, sont en quelque façon minérales; ce sont des
moments éternels. Ceux qui peuvent saisir ses poèmes
comme matiètê sonore y discernent, à ce qu'ils disent, le
pas sut le sol et l'écho rebondissant, ce qui fait une musique
ferme et disciplinée. Il se plai!iait à régler jusqu'au détail la
déclamation poétique, mesurant le ~ou:ffle et les pauses. Et
je conjecture que le théâtre était à ses yeux, à ses yeux
fixe; et perçants, un objet plus solide encore que le monde,
et sértànt le!S passions de plui. près, changeant en objets ces
mouvements redoutables, concentrant et fixant les feux.
comme font les diamants. Le Faust se trouve sur les limite.;
de ce jeu ·hardi. Mais, aussi dans le Meister, on remarquera.
la tnêrt1e proportion entre la catastrophe, lllle des plus
émôu'Va.ntM qui i.oient, et les degrés du souvenir et du salut,
qui sont de tnatbre. Il faut dire que ce majestueux edifi.ce
tremble de passions enchainées; non pas tant apaisées;
un noir et immobile regard en dit plus que les poignards et
les convulsions. Qu'est-ce qu'un poème, sinon l'insoutenable

soutenu?

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La structure du Mei"ster, si longtemps interrogée, m'a
fait comprendre à la fui, ou à peu près comprendre, l'énigme
du Werther. Car on peut remarquer premièrement que le
désespoir ne se propose pas dans le moment du mariage,
où tout est fini, mais bien quand, après un assez long temps,
l'espoir revient, et même, si on lit bien, la certitude que
l'amour sera le plus fort. Ainsi la contradiction n'est pas
entre la passion et l'événement e:,..i:érieur, mais dans la
passion même, qui veut et ne veut pas, et qui craint ce
qu'elle cherche. Il s'y joint des déceptions d'ambitieux :
car Werther, dans l'intervalle, s'est mêlé au monde des
hommes et aux grande; affaires. Ce mélange n'a pas échappé
à Napoléon, ce contraire de Gœthe, cet homme qui accomplissait par la violence, et qui ne dura guère. Cette discussion de littérature, entre l'empereur et le poète, nous est
conservée par F. de Muller. (( Pour Werther, l'empereur
assura l'avoir lu sept fois, et en donna la preuve en faisant
une analyse approfondie de ce roman, non sans trouver
qu'à certains passages les motifs de l'ambition meurtrie
venaient se mélanger à ceux de l'amour passionné. Cela,
dit l'empereur, n'est pas conforme à la nature humaine,
et cela affaiblit dans l'esprit du lecteur, l'idée qu'il s'était
faite de la puissance irrésistible de l'amour sur Werther.
Pourquoi avez-vous fait cela? ,, Gœtbe convint de tout.
Que pouvait-il dire d'autre. Il avait sa manière de vaincre
le fluide. Savoir. Faire. Mais l'art est long, et l'œuvre ne
répond jamais aux questionneurs. Comment aurait-il
expliqué à ce Corse en mouvement la nécessité de mourir
au commencement afin de revivre ? l\:Ieister est revenu du
sombre royaume ; Faust en est revenu ; Gœthe en est revenu.
Il n'est pas bon d'être un ambitieux déçu; mais un ambitieux mort, c'est un homme. Conduire un grand duc, ce
n'est pas difficile alots, et on peut même l'aimer. C'est ainsi
qu'à des traits royaux on peut comprendre que Gœthe
aurait su, en un quart d'heure par jour, gouverner l'empire
et l'empereur même. Car les passions ne font rien, mais le
souvenir des passions a toute puissance, par la seule idée
que le plus difficile est loin derrière soi. Napoléon ne pouvait
le comprendre, mais il l'a senti comme on s.e nt l'impénétrable contraire. Aussi est-ce à la fin de cet entretien qu'il
dit de Gœthe: &lt;t Voilà un homme.&gt;&gt;
ALAIN

LETTRE

Paris, II février 1932.
MOKSIEUR,

Votre invitation m'honore et me touche. Mais des circonstances indépendantes de ma volonté m'interdisant tout
travail de quelque importance, je regrette vivement de ne
pouvoir vous répondre que par ces quelques lignes.
Comment un prêtre qui ne sait pas un mot d'allemand
a-t-il pu s'intéresser à Gœthe au point de courir passionnément sur toutes ses traces, en Allemagne, en France et en
Italie jusqu'au fond de la Sicile ?
A ceux qui s'en étonneraient, je me permettrai de rappeler
que Marguerite, le personnage le plus populaire de sa tragédie e&lt;:t d'origine catholique, et jl est fort possible qu'il en
soit de même pour }.lfignon. Elles ne sont pas des saintes,
je l'avoue, mais elles révèlent dans leurs faiblesses mêmes
un charme attendrissant qui ne saurait nuire d'aucune
sorte à tu..e religion « désirable et aimable » selon le mot de
Pascal. Et quand Faust, Msabusé de tout, s'apprête à boire
à la coupe fatale, c'est le son joyeux des cloches de
Pâques qui le retient et lui rend la force de vivre. On sait
aussi que la seconde partie du poème s'achève par des
chants presque dignes du mois de Marie.
L'homme dépasse encore son œuvre. Qùel esprit ouvert
à toutes les sciences et à tous les arts, d'où qu'ils viennent!
k)uel ami noble et sûr pour Schiller, pour un rival plus jeune
que beaucoup de ses contemporains lui préfèrent! Quel
souci d'une discipline intérieure qui le hante et le poursuit,
d'une expérience à l'autre, comme un idéal et comme un
remords 1
S'il a commis des fautes, n'est-il pas juste de le faire

��LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'Arc de Triomphe (sur le seuil duquel préside aujourd'hui le
Soldat inconnu, dont il n'est pas sûr qu'il ait voulu cela),
c'est éminemment Napoléon et Hugo. - Et eux, ils l'ont
voulu, bien voulu! Ajouterons-nous que si le roi Voltaire
est le grand héritier de notre littérature, et l'acte même du
génie classique en tant que possession d'héritage, Hugo est le
conquérant qui suit une révolution et qui l'utilise en empj.re ?
Comme le romantisme sans Hugo ressemblerait à la Révolution sans Napoléon ! Termj.nons en remarquant que ni
Napoléon ni Hugo n'ont eu d'héritier vrai, que tous deux
ont fulminé en météores, terriblement dangereux pour leurs
successeurs, et que, devant les vieux romantiques d'avantguerre que nous avons encore connus, la critique eût volontiers repris sur ces Hugo III le thème de l'Expiation. - Et
le roi Voltaire? direz-vous, les tragédies de M. de Voltaire ? Ont-elles eu des héritiers ? Où est son institution,
où est sa dynastie ? - Sur nous, messieurs, autour de
nous, et c'est la dynastie régnante, puisque la monarchie
de Ferney a duré encore plus longtemps que celle de Versailles, que Voltaire gouverne la littérature la plus universelle et la plus vivante, celle du journal, et que ses héritiers journalistes, de droite ou de gauche, le continuent
honorablement et brillamment, sinon depuis sa mort, tout
an moins depuis la Révolution. Évidemment il y a eu une
redistribution de l'Etat. Le roi Voltaire a perdu des titres
et il en a pris d'autres ; il est aujourd'hui, officiellement,
prince des journalistes, cela nous suffit. - Hugo ne reste-t-il
pas l'empereur des poètes lyriques ? - Ce n'est pas la même
chose. On admire Hugo, on ne le suit plus, tandis' que même
le journaliste qui n'admire pas son prince est obligé de le
suivre, de faire comme lui, sous peine de n'être point lu du
pnblic. Le journaliste qui voltairianise reçoit des fleurs du
public et de fortes mensualités de ses directeurs ; le poète
qui hugolise reçoit d..:s pommes, et n'est plus rien, pas même
académicien.
Si en France la République des Lettres a eu son roi et
eon empereur, il est remarquable qu'elle n'ait jamais eu de
Président. Une grande nature présidentielle, ce serait une
grande nature critique, lllle puissante intelligence objective.

RÉFLEXIONS

familière avec tous les partis de l'esprit, habile dans l'art de
les comprendre, d1; les consulter et de les utiliser, un arbitre
honoré, armé des balances généralement et du glaive

exceptionnellement, ayant d'ailleurs milité dans les partis
et créé dans plusieurs genres, sinon dans tous, non assez
retiré dans l'intelligence pour ne pas sentir avec des sens
d'artiste et pour ne pas créer avec l'originalité du génie,
mais enfin, comme un temple grec, étalant d'abord et de
loin au regard un fronton compréhensif et puissant. SainteBeuve, direz-vous ? A la réflexion on rejettera cette candidature. Sainte-Beuve n'est pas une nature présidentielle, c'est
une nature ministérielle. S'il a débuté dans le cabinet
romantique comme sous-secrétaire d'Etat à la propagande,
il n'a pas tardé à devenir le ministre permanent et irremplaçable d'un vaste département, celui de la critique classique
et de la psychologie littéraire. Un esprit jaloux et des
échecs dans l'ordre de la création ont contribué à le maintenir dans l'état que lui-même appelle une nature seconde.
Renan ? Trop clérical. Un clerc ne fait pas un chef d'Etat,
et le diocèse de la libre-pensée, dont il reçut la crosse et
l'anneau aprè:. Sainte-Beuve, n'est pas la République des
Lettres. Non plus que la France, la République des Lettres
ne veut du gouvernement des· curés. Taine ? Dans le beau
tens du mot, un grand commis. Nous sommes décidément
obligés de nous passer de Président.

Cette nature présidentielle, qui nous manque est-œ
qu'avec Gœthe, l'Allemagne la fournirait à l'Europe. Notez
que c'était déjà sous une figure de ce genre que s'était
levé d'Allemagne le génie le plus européen du x.vue siècle,
Leibnitz. Ses formules : " Il ne faut pas être un mécontent dans la République de l'Univers ». &lt;L Je ne méprise
presque rien», « Tous les systèmes sont vrais par ce qu'ils
affirment et faux par ce qu'ils nient », sont de magnifiques
maximes présidentielles : en remplaçant systèmes par partis, la seconde devrait être inscrite en lettres d'or sur les
lambris de l'Elysée. Sa correspondance est d'un président

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la science et de la pensée. Il est même bien remarquable
que, tandis que Descartes, extrêmement jaloux de la liberté
de Dieu, n'a jamais souffert qu'on le vît S?us une autre
figure que celle d'un pouvoir absolu, d'une · volo~té sans
obstacles, même logiques, et avec un autre attribut que
la plénitude de la royauté, Leib~tz le conçoit ~o~e un
président de République, le gardien _de la consti~ut~on et
de l'ordre de l'univers, qui ne dévie pas du pnnc1pe du
meilleur, et appelle nécessairement le meilleur m~nde possible à l'être, comme le Président confie le pouvoir au chef
éventuel de la plus forte majorité.
Mais personne n'est moins artiste que Leibnitz, et son
génie n'a pas visé dans un style et dans des créati~ns le prestige de la gloire littéraire, nécessaire aux ~and~ mfluences.
L'homme qui a réalisé dans le monde de 1 espnt une nature
présidentielle, comme Voltaire a obtenu une destinée royale
et comme Hugo a trouvé sur sa colonne une stature napoléonienne, on le verra donc en Gœthe. Pour faire un roi il
faut une tradition. Le miracle fulminant de !'Empereur est
celui du gérue. A la différence de Voltaire, Gœthe paraît dans
un pays d'une langue sans tradition littéraire. A la différence
de Hugo autant que de Byron (celui-ci, c'est le roi Vikin?, le
Guiscard en Sicile) il reste assez étranger aux fulgurations
et aux tonnerres du génie. Pour devenir le grand Président,
le délégué à la clairvoyance, à l'équilibre et à la ~ompensation il lui suffit de porter le titre que Napoléon lm a donné :
un homme. Et, par le même procès de généralisation qui
fournissait aux Grecs leurs dieux et leurs statues, l'Homme.
Que préside Gœthe ? La nature humaine.
A qui verrait un jeu d'esprit et un simple amusement dans
la motion de Francfort et dans cette nature présidentielle de
Gœthe, je répondrai simplement par cette page de l'~ des
candidats que nous avons évincés, Sainte-Beuve, qm, en
employant d'autres mots, ne caractérise guère autreme~t la
figure de Gœthe, et lui donne bien une figure de président
de la République des idées et des formes : « Le propre de
Gœthe était l'étendue, l'universalité même. Grand naturaliste et poète, il étudie chaque objet et le voit,~ ~ f_ois dan_s
la réalité et dans l'idéal; il l'étudie en tant qu mdividu, et il

RÉFLEXIONS

l'élève, il le place à son rang dans l'ordre général de la nature ;
et cependant il en respire le parfum de poésie que toute
chose recèle en soi. Gœthe tirait de la poésie de tout ; il était
curieux de tout. Il n'était pas un homme, pas une branche
d'étude, dont il ne s'enquît avec une curiosité, une précision qui voulait tout en savoir, tout en saisir, jusqu'au
moindre repli. On aurait dit d'une passion exclusive ; puis,
quand c'était fini et connu, il tournait la tête et passait à
un autre objet. Dans sa noble maison, dans ce cabinet qui
avait au frontispice ce mot : Salve, il exerçait l'hospitalité
envers les étrangers, les recevant indistinctement, causant
avec eux dans leur langue, faisant servir chacun de sujet à
son étude, à sa connaissance, n'ayant d'autre but en toute
chose que l'agrandissement de son goût; serein, calme, sans
fiel, sans envie. Quand une chose ou un homme lui déplaisait,
ou ne valait pas la peine qu'il s'y arrêtât plus longtemps, il
se détournait et portait son regard ailleurs, dans ce vaste
univers où il n'avait qu'à choisir; non pas indifférent, mais
non pas attaché, curieux avec insistance, avec sollkitude,
mais sans se prendre au fond ; bienveillant comme on se
figure que le serait un dieu ; véritablement olympien : ce
mot, de l'autre côté du Rhin, ne fait pas sourire. Paraissaitil un poète nouveau, un talent marqué d'originalité, un
Byron, un Manzoni, Gœthe l'étudiait aussitôt avec un intérêt
extrême et sans y apporter aucun sentiment personnel
étranger : il avait l'amour du génie. »
Ici une objection se présente. Un Président doit être élevé
au-dessus des partis pour les comprendre, avoir l'amour de
leurs génies. Or, dira-t-on, il y a un génie auquel Gœthe
reste étranger et même hostile : le Génie du Christianisme.
Sainte-Beuve fait cette restriction. « Gœthe comprenait tout
dans l'univers, - tout, excepté deux choses peut-être, le
chrétien et le héros. • Plus tard Sainte-Beuve s'est rétracté
en ce qui concerne le héros, non en ce qui regarde le chrétien.
L'auteur de Port-Royal, bien qu'évêque de la libre-pensée,
étendait davantage, de ce côté, son génie présidentiel. Entre
Jupiter et le Christ, Gœthe a opté pour Jupiter. Mais notons
qu'une nature présidentielle chimiquement pure est aussi
inconcevable que la nature royale ou impériale également

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pure. Il y a des moments où l'on a plus envie de comparer
Voltaire au singe de Fagotin qu'à Louis XIV. Et Veuillot
ne voyait pas dans Hugo à Guernesey Napoléon à SainteHelène, mais bien Jocru.se à Patmos. L'opposition garde ses
droits. Paul Claudel, qui est catholique intégral, appelle le
Président Gœthe un âne sulenneJ, du même fonds dont son
camarade Léon Daudet, qui a coutume de designer les chefs
de l'Etat républicain par une onomastique de bestiaire, nommait l'honorable président Fallières le bœuf. Le rôle présidentiel comporte certains dehors vacants, certaine solennité
compassée, qui prêtent au..-.: brocards, et les chrétiens comme
les royalistes sont ici dans leur droit : est-ce qu'à gauche on
s'est privé de chansonner le confesseur de M. de Chateaubriand et le Sacre de Cluzrles le Simple ? (Un plâtre qu'on
prend pour du marbre, dit Barbey de Gœthe.) Cette licence
étant donnée à l'opposition, et à défaut d'une nature présidentielle encore plus émint:nte que la sienne {mais voilà 1
elle ferait aspirer son titulaire à la tyrannie, et il césariserait,
comme Victor Hugo 1) Gœthe reste le Président. On ne lui
tiendra même pas trop rigueur de ses boutades anti-chrétiennes. N'oublions pas que le Faust non seulement est bâti
sur un thème chrétien, mais que Gœthe y incorpore au sens
de l'œuvre les directions de l'humanité chrétienne. Cet
homme qui a dit qu'il haïssait les cloches est aussi le premier
qui ait fait entrer avec Faust les cloches de Pâques dans la
poésie. On a écrit que dans Iphigénie il avait transformé en
diaconesse l'héroïne d'Euripide : ce n'est pas inexact.
L' œuvre de Gœthe reste une grande mine pour un lettré.
Mais de cette œuvre il semble que trois livres surtout donnent
couramment à l'humanité un système de références usuel,
soient classés comme marques universellement connues de
nourritures spirituelles : le Faust, Wilhelm Meister et les
Conversaticms avec Eckermann. Ce sont trois livres éminemment présidentiels.
Faust est la première œuvre où un grand poète se soit
proposé un tableau cyclique de la destinée humaine sous sa
forme spirituelle, et dont le héros soit l'homme en tant qu'il
aspire, entre autres aspirations humaines, à la connaissance.
A vrai dire il y avait Platon, mais entre le Socrate de

RÉFLEXIONS

Platon et le Faust de Gœthe une chaîne avait été rompue.
Le tableau cyclique faustien se développe d'ailleurs au-dessna
de:; partis-pris de Platon, et il embrasse quelque chose de
l'infini du monde moderne. Le poète s'établit devant la
destinée humaine avec une forte impartialité, une puissante
sympathie, un oui donné à tout, même à l'esprit de négation,
qui est le diable, et qui porte pierre.
Wilhelm Meister témoigne de la même nature. On s'est
étonné parfois de l'illogisme apparent de ce livre, qui est
le roman de ce développement individuel, éminemment
gœthéen, mais qui s'achève, dans la mesme où il s'achève, en
consacrant de son activité le génie allemand du Verein. Il n'y
a pas là 4e .contradiction. Gœthe écrit dans Meister le roman
de la découverte dela vie et de l'éducation par la vie. II s'agit
moins de sa vie que de la vie, moins de Gœthe que de l'homme.
On y trouve non seulement le passage du théâtre à la vie
mais l~ passage d'un Gœthe homtne libre à un Gœthe jug;
et arbitre, une nature présidentielle qui se révèle et s'explicite, une pensée qui met chacun à sa place, qui l'utilise pour
des fins supérieures, pour le bien d'un tout, de sorte que le
roman, commencé dans les coulisses d'un théâtre de marionnettes (et où les marionnettes ne manquent pas) s'achève
dans la présence et l'imitation du Dieu présidentiel de
Leibnitz: le conseiller de Weimar rejoint l'bbtoriographe de
Brunswick.
Quant aux: Entretiens avec Eckermann, ce n'est point par
tous leurs détails qu'ils méritent d'être retenus. Des pages
mêmes s'y trouveraient, à l'appui du jugement qui coûta
à Claudel l'ambassade de Berlin I Mais, d'abord, ils sont
d'Eckermann et non de Gœthe. Ensuite leur éternel intérêt
est de nous introduire exactement à l'intérieur d'un cerveau
présidentiel, dans les appartements privés d'un Président
des idées. Le style, le son, le poids, l'équilibre, Iïmpartialité
lumineuse des jugements de Gœthe, leur forme ~ouveraine,
apportent à l'esprit du lecteur un bienfait plus grai1d que
le°: ~on:enu. _Les Entretiens sont un quartier général de
luc~dité littru:a1re, artistique, philosophique. Gœthe y parait
moms un arbitre entre les partis que, dans sa robe de chambre
blanche, un aïeul comp1éhensif et respecté au milieu des

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

familles d'esprit. Il est possible, il est probable que le vieux
Président radote parfois; ce radotage ressemble à telle couleur
ternie d'un tableau de maitre, qui évidemment ne vibre
et ne chante plus, mais qui, par la société profonde qu'elle
continue à former avec les autres tons, par l'autorité de cette
surface peinte, où tout se tient comme dans un discours
cohérent, reste chargée de signification et concourt toujours
au poids d'une beauté. Les Entretiens font de Gcethe le
Nestor du x1xe siècle. Et ce n'est pas le roi Voltaire, ni
l'empereur Hugo, bien que la vieillesse des bois chefs
ait atteint le même âge, quatre-vingt-trois ans, que l'on
comparerait au vieillard de Pylos! D'ailleurs, comme tout
est dans Homère, si le père des poètes a compris Agamemnon
comme une nature royale que Racine, en la copiant sur
l'antique, trouve déjà lotrisquatorzienne, si Achille, fils de la
déesse, ressemble à un jeune Bonaparte, l'Iliade a fait assez
naturellement assumer à Nestor, doyen des chefs grecs, une
nature présidentielle : le roi, le héros, le président, trois
têtt:s de l'armée humaine.
Est-ce en mémoire de Gœthe que l'Homéride Lamartine,
dans la Marseillaise de la Paix, en même temps qu'une
strophe donne à la France une figure achilléenne
Et vivent ces essaims de la ruck~ de France ...

assigne à ]'Allemagne, dans l'Europe de 1840, huit ans
après la mort du Président, une figure nestorienne ?
Vivent tes nobles fils de la grave Allemagne I

le sang /raid de le"'r Iront cowure un foyer ardent.
Chevaliers tombés ,ois des maim; de Charlemagne,
ùurs chefs sont tes Nestors des conseils d'Occident,

Lem cœur st1r est pareil au puits de la sirène,
Et tout ce qz"''on y 1ette, amour, bienfait ou haine,
Ne remonte famais du /otid.
On dirait un buste de Gœthe avec une couronne de roi,
comme le Napoléon de la Colonne est costumé en empereur romain. Dans cette ain1able illusion, les derniers vers

RÉFLEXIONS

569

formuleraient magnifiquement une des raisons qui obligent
les bons électeurs présidentiels à voter pour Gœthe contre
Sainte-Beuve, dont la candidature aurait des partisans.
Cette année du centenaire de Gœthe, nous n'effacerons
rien de la strophe de Lamartine. Elle répond à une Allemagne nouménale, qui depuis est tombée, comme le Cédar
de la Chut.e d'un Ange, mais qui, dans l'ordre de la paix et
de la raison, peut remonter par les neuf degrés de feu dont
chacun brûle le pied qu'il soutient. Pour une Fédération
Européenne, serait-il invraisemblable que l'Allemagne
retrouvât cette place de Nestor que Lamartine, les yeux
peut-être fixés sur Weimar, lui a assignée ? Il y a une grande
part de vérité dans ce mot de Maurras, dont il fait d'ailleurs
la clef de voûte et la raison de son anti-européanisme :
a L'Europe c'est l'Allemagne ! &gt;1 Entende;,; que, pour Maurras, ce qui est donné comme nourriture à l'idée européenne
profite à l'Allemagne, comme la nourriture de l'homme
affligé d'un ténia profite à son habitant. L'année même
où l'Allemagne entra dans la société des Nations, un Allemand considérable, fort intelligent, vint parler à Genève,
et, dans des conférences à l'École des Hautes Études Internationales, expliqua que l'Allemagne pénétrait dans la
Société par la grande porte, et comme dans un monde
où elle pouvait faire valoir un de ses privilèges principaux,
qui était, par sa place centrale, entre les Latins et les
Slaves, de constituer comme l'estomac de l'Europe, autour
duquel se répartissaient les membres : aucun pays, par
conséquent, n'étai'" plus intéressé à la paix européenne.
Peut-être on montrerait avec la même facilité que, pour la
même raison, aucun pays ne peut être plus tenté par la
guerre. Mais là n'est pas la question. Que ce soit pour le
bien ou pour le mal, cet Allemand exposait les titres de
l'Allemagne à une fonction présidentielle, à la place la plus
en vue dans le cartel d'intérêts européens qui devait alors
se former demain, et il eût pu, s'il n'eût été retenu dans son
role et son langage d'économiste, réclamer pour son pays la
place gcethéenne dans la coopération des idées. Assumant
moi-même ici une petite fonction présidentielle, au fauteuil
et à la sonnette dans une coquille de noix, je m'attache

�570

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

simplement à arrêter une idée que je laisse le lecteur libre
d'infléchir dans le sens de Maurras ou dans le sens de notre
Allemand d'accord sur le fond. Puisse alors I932, à l'ombre
de Gœth:, et au bénéfice de ces considérations, con~ertir les
vieux ferments impériaux et royau,x, abolis à Weimar, en
fen:nènts présidentiels! Quand nous essayons d'ap?liquer à
l'Allemagne d'aujourd'hui la strophe de Lamartine, nous
voyons bien quelque chose, mais nous distinguons m~,
comme les animawr à la lanterne magique. Il faudrait
âlors qu'au deuxième centenaire de la naissance de G~the,
dan::- dix-sept ans, on vît avec clarté, et que, dans cet mtervalle, le pays du Président eût gagné pacifiquement, sagement, gœthéennement, la figure présidentielle qui se trouve,
paraît-il, impliquée chns sa géographie.
pl~ce ~e Nestor
des conseils d'Occident, à Genève, est auJoUid hu1 vacante,
Oh! absolument vacante ! Dans cette cru:ence, renouvelons
la décision de Francfort, et plaçons, à défaut des Nestors
de chair et d'os l'année r932 s.ous la présidence de Gœthe.
Il eût été beau ~ue cette déclaration eût inauguré, au lieu
d'un prêche, le 3 février, les grandes assises pacificatrices
de Genève.

I:a

ALBERT THIBAUDET

GŒTHE AUJOURD'HUI

Le calme dans le mécontentement de soi. C'est sans doute
la grande leçon que nous donne, que donnera à jamais,
Gœthe. Dans la célèbre anecdote où Beethoven se conduit
si rudement avec les autorités, Gœthe lève son chapeau,
préserve les apparences du respect, et laisse passer, même
lorsque l'ami admiré, Beethoven, se révolte. Et Beethoven
a notre sympathie, mais c'est Gœthe qui nous donne wie
leçon. Car Gœthe, au fond, estimait les autorités moins
que Beethoven même ; et, de plus, mieux que Beethoven
même, il reconnaissait que les autorités sont ce qu'elles
sont parce que nous sommes ce que nous sommes. Il comprenait, alors que Beethoven ne comprenait pas, que nous,
et les Gœthe et les Beethoven aussi, que nous tous, sommes
responsables des autorités. On n'est mécontent que de soimême.

W arte nur - Balde - Ruhest du auck ...
Attends seulement - Bient6t - Toi aussi tu seras en repos ... .

Œuyre immense, et à aucun moment de laquelle il ne
s'est arrêté avec satisfaction. Il a renié Werther. Il n'était
pas content de I'Ur Faust, ni sans doute du Fa1tst, ni encore
du second Faust, qu'il a retouché si longtemps et laissé
pour après sa mort. Croyez-vous qu'il fût content del' Herman et Dorothée ? Il connaissait le danger final de la satisfaction de soi. C'est probablement de son Iphigénie qu'il
a tiré le plus de contentement, ,'parce qu'il y avait si .
bien suivi les Grecs et les Français, ·tout en restant Gœthe
et Allemand. Il sentait qu'il avait ajouté un geste à une
grande tradition. Ce n'était pas tant de lui-même qu'il
était content, que de la tradition, et de la sentir encore
vivante en lui.

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��LA NOUVELLE lŒVUB 11:URÇ,USS

I• erreun de 1CD optique, tmioîgnent au cootnn d'm
artiste qui veut d&amp;ndre, devant une ICÎence qui se quantifie
afin de se constituer, le point de vue poétique de la qualit6
llenSl'ble. D'autres encore, plus exaltés. faisant de lui une
sorte d'humanist,e surhumain, le dressent devant Dieu dans
ane attitude de Prom~hée, alors que le xvm• siècle imposait à l'humanisme une épreuve 80Cia1e à laquelle Gœtbe
s'est obstinffllellt d«obé. )fajs les plus égarants soot ceux
qui prétendent que Gœtbe est in~finissahle parce qu'il est
une.manière d'infini humain.
Je n'ai l'impression de l'entendre à peu près - je prends
toutes mes responsabilit~. que lorsque, quittant
!'Olympe, je le dépouille des foudres de Prométhée, lorsque
je me persuade, luttant contre l'instinct de vénération, que
Gœthe est d'abord un grand écrivain, plutôt qu!un grand
artiste, un homme merveilleusement doué pour traduire
en mots n'importe quoi. Au vrai, il faut prendre le terme
dans sa pleine acception : Gœtbe est le plus magnifique, le
plus constant, le plus coulant des traducteurs. Mais la
langue dans laquelle il traduit ce n'importe quoi, aassi bien
le système de Spinoza, que les visions de Herder, que les
données de l'optique. est soumise à des lois qui le transforment
et Je déforment entièrement. Que l'unité des parties de la
plante - idée esthétique s'il en fut - ne nous égare pas:
ce n'est plus Spinoza, ni même Herder, que nous retrouvons
cbez Gœtbe, mais toujours une écriture, ou mieux an
chant peu soucieux des replis de l'idée créatrice. Un homme
qui chante et qui jette les pensées dès autres au foyer de

a chanson.
Le voisinage de la conception et de la parole, chez Gœthe,
fllt immMiat. De tous les grands écrivains, c'est lui qui
crée le plus pns de son entendement. De là ce chant oœtinu
de l'intelligence qui perce et domine la sympbome dea aenations. Chant souverain, en effet, mais trompeur, car l'intelligence est id l'esclave de l'artiste, et les termes qu'elle
empunte à la philosophie, à la science, sœt Jllétamorpboais,
soas l"identit4§ verbale, en objets de jouissance pure pour les
ams. Quand Diderot et Voltaire font de la physique, bien
ou mal, il n'y a pas moyen de s'y tromper. Gœthe tnnapoae

tofilec:n. tomme fait 1e m-.,

r.,,._'°"

57'1
de SOD mteJ.

~ c•est~-ctire en fait lè contœite d e l ' ~ intel-

leetœlle.

Saaf en 1lll domaine daimitt§, où cette activitf est extra:ardinairement f6concle. L'inœlligenœ de Gœthe est surtout

dt nature mécimiclenne : l'ajustement des pièces lui importe

beaucoup plus que leur contenu, leur subStance. U, il
est incomparable, pnds et superbement indiffhent, bon. . , et dBi1m§ de tout fardeau moral, espêce d'artisan:
gigantesque. Gœthe a fond~ ce qu'on pourrait appeler la
critique manuelle, qui consiste à dmiotiter puis à remonter
l'œuvre, 1itthairè ou plastique, en mettant les join~. en
~ t les articulations ob il faut. Et ses œavres penonnelles elles-mêmes, si l'on excepte Wm.ü,, Willk-lM Mdst#
et le S"oll4 FIIUSI, font penser à de splendides • remonia.- • dont les ~ viennent d'ailleurs. Oui, même l'admirable Difltm, où la ~ de la sagesse et le bonheur de sa
nme en scène sont dans un rapport extraordinahement
subtil.
Que Gœtbe soit en effet le roi des metteurs en sœrle,
j'entends d e s ~ de leur œuvre et de leur vie, cela
n~ contest~ pâr personne. N'a-t-il pas ~ftnitiveinent
mil au J)oint ce commentaire perpétuel qui accompagne JË-$
questions de l'œuvre d'adroites réponses, quelquefois avant,
toujours après, et que nous voyons aujourd'hui d'un usage
comant dans le commerce littérafrè ? Mais il faut pousser
un peu plus foin. Gœthe a su établir une relation si souple
entre sa vie ét son œuvn, qu'il nous est impossible de savoir
quand notas touchons l'homme, et quand le poète. Son
œùvte est une seconde vie, sa vie une seconde œuvre. D'ou
un ~ant alibi qui lui permet de répondre aux questions
lés phis exigeantes. Ob est-il ? Nous n'en savons rien. Nous
a"fODS qu'il est, c'ëst teut, et c'est immense. Nul mieux
qœ, lui ne nous a rendu sensible une 'f&gt;,lsMCs. S'il a voulu
sauver son être, il y a réussi.
Mais ~ t ? Voilà donc le triomphe de l'humanisme? Je
ne le crois pas, à moins qu'on apPelle humaniste tout homme
qui tàche de se délivrer de Dieu, ou qui s'en passe naturellement. Mais c'est qualifier trop vite. Le sauvetage chez
37

�578

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Gœthe est trop individuel. Il n•arrache pas les autres avec
lui de l'ornière, il ne communique avec eux que par le
détour des conseils. On se dit trop souvent, quand on le
fréquente: 11. Quelle chance qu'il ait vécu dans le temps et
dans le lieu où il a vécu. » On ne pourrait dire cela à propos
d•un Montaigne ou d'un Herder. Dur lutteur. héroïque si
l'on veut, mais pour soi, ce qui facilite un peu les- choses.
Il me fait songer, par contraste, à la chèvre de M. Séguin:
il a lutté toute la nuit, certes, mais au matin il n'a pas été
mangé. Quoique on en ait, cela gêne un peu.
J'ai tort sans doute d'alourdir de tant de réserves un
panégyrique. Ce n'est pas à Gœthe que j'en ai, mais à ses
sectaires, qui le mettent à toutes les sauces, qui le veulent
utiliser à toutes fuis alors que de tous les génies il me paraît
le moins utilisable. Gœthe s'est développé, s'est trouvé,
s'est conquis dans des conditions et des circonstances qui
n'ont aucune commune mesure avec les conditions et les
circonstances de notre temps. Son européanisme était fondé
sur une communauté historique et intellectuelle aussi radicalement révolue que la catholicité du Moyen-Age. Son idéal
de culture est aujourd'hui déraciné. Sa conception de la
sagesse, comme une image renversée, est la transposition,
dans un état de passivité esthétique, d'une activité qui pr~d
conscience d'elle-même sous un jour tout no1;Lveau. Sa sérénité est le fruit de sacrifices incompatibles avec nos sentiments éthiques. Gœthe est le survivant du cadre historique
et moral qui l'a soutenu, et cela même est déjà grand.
Mais il y a plus. Inutilisable doctrinalement, et dans une
certaine mesure intellectuellement, il a laissé des trésors
d'expérience qui ne se peuvent comparer qu'à ceux de
Napoléon. Et il y a plus encore : malgré le sentiment que
nous avons de 1'archaisme de son message, malgré toutes
les raisons que nous avons de nous distraire de lui, son
chant est toujours là. A la première sollicitation il retentit,
inutile et presque sacré.
RAMON FERNANDEZ

BINCHE-ANA
AGNÈS

1

V
RELIGION D'AGNÈS

Agnès, parlant d'un Prêtre :
« S'il ne salue pas la personne, qu'il salue l'âme. ~
V:oilà une distinction toute chrétienne qui ne s'improVISe pas.

***
Agnès : « Pour quelques-uns le vrai moyen de
trouver Dieu, c'est de l'oublier. Plus ils cherchent Dieu
plus ils le perdent. Plus ils cherchent Dieu, plus ~
trouvent le Diable. Serait-ce parce que Dieu met plus
de hâte à les fuir qu'eux à l'atteindre ou parce qu'ils
corrompent tout ce qu'ils touchent ? »
Agnès: Quand j'ai dit « non ll, ni Dieu ni le Diable
ne me feraient revenir au (j oui ,1.

Agnès : « Hypocrite avec Dieu, tout n'est pas
perdu, mais avec soi-même, il n'y a plus de remède,
aucun retour possible à la vérité.
I.

Voir la N ouvelJe Revue Française du

Ier Février.

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Encore : « Hypocrite avec Dieu, on ne l'est pas
forcément avec soi-même. »

Agnès : u Je suis sûre que Dieu préfère le cœur
de Mme Banizier qui est une « Catherine » à celui de
Sœur Armande qui est une sainte.
Et une autre fois : &lt;&lt; J'aimerais mieux avoir à
répondre de l'âme de la mère Pioche (qui tient une
maison borgne) que de celle de Mlle Mélanie (la sœur
de l' Archiprêtre). &gt;i

***
Parlant de la Supérieure des Religieuses des Malades :
c&lt; Si Dieu l'a bien observée, il ne l'aime guère. Quand
Juste était malade, elle ne se faisait pas prier pour venir
le veiller, bien sûr. Elle posait sa cornette, dès qu'on
soufflait la bougie, et elle avait l'air de soigner, bien
carrée dans un bon fauteuil qu'elle-même avait choisi
et la main parfumée de Juste dans sa rnain, elle s'endormait. Mais, quand c'était moi qui avais le malheur
d'être malade trois fois plus que lui, elle me jetait
dans un lit, m'y couvrait de vésicatoires et ne revenait
que trois jours après. »
Agnès : a Les petites Sœurs des Malades, quand
Mère Euphrosime, leur Supérieure, les brutalisait, se
réfugiaient dans le Bois des Normaux où toute la sainte
journée elles se cachaient derrière un buisson. n
Agnès: u Mère Euphrosine s'est crue bien· maligne,
en demandant qu'on la rappelât, sous prétexte qu'on
ne lui obéissait plus, pour faire gronder une de ses
filles qu'elle n'aimait pas, La Mère Générale lui a obéi.
On l'a rappelée, mars personne ne lui obéira plus, simple
cornette. »

BINCHE-ANA

58:r

**•
Agnès : « M. l'Archipr~tre, Dieu sait si je J'aime,
mais jusqu'à porter le Cierge dans vos processions ?
non. Si j'apercevàis mon ombre à cette lumière, je
poufferais. i&gt;
Agnès : c&lt; Retourne à l'église une fois tous les ans,
tu y retrouveras toujours les mêmes visages, à la même
place. ii Aussi, disait-elle, conséquente avec elle-même,
quand elle apprenait la mort d'une dévote : « L'église
se démeuble &gt;&gt; pour c&lt; se dépeuple». Pour elle les dévotes
n'étaient pas « gens n, mais &lt;&lt; choses ,i.

* **
Agnès : cc Quand on voit ce qui communie, on
serait tenté de mépriser la communion. n
* **

Agnès, parlant des Prêtres: « Ils remettraient bien
leur Jésus-Christ en croix pour trente deniers. ,1
*

* *
Agnès appelle le malheur

&lt;&lt;

un tour de Croix. »

***
Agnès: cc Plutôt ne pas réussir sut la terre, si c'est
réussir dans le Ciel. »
Ou encore : &lt;&lt; Si ne pas réussir sur la terre, Juste,
c'est réussir dans le Ciel, nous sommes les Bienheureux. &gt;i

***
Agnès : &lt;&lt; J'entrais dans ma cu1.sme et ce n'était
plus ma cuisine. Je regardais ma cheminée et ce n'était
plus ma cheminée. Sans Lui, chez moi je n'étais plus

�582

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez moi et je n'étais plus moi-même. Quand j'ai compris que je ne pouvais pas plus longtemps me passer
de Lui, qu'il me fallait de ma place Le voir à la Sienne,
j'ai acheté de la colle forte, je me suis procuré de la
ganse, j'ai assemblé et collé les débris du Bon Dieu et
je l'ai lié de bandelettes, mais si la ganse qui était blanche ne se voyait pas sur la porcelaine qui est blanche,
elle se voyait sur le bois de la croix qui est noir. J'ai
donc acheté de l'encre de Chine et j'en ai enduit ma
ganse, où elle couvre le bois. Ainsi regarde, Juste, si
d'un peu loin l'illusion n'est pas parfaite?&gt;&gt; Juste remarquait surtout que les clous des mains et des pieds de
Jésus avaient été remplacés par des épingles et n~étaitce que l'effet de ces épingles ou celui de l'étoffe et des
traces de colle et d'encre? sous la cruauté fragile de
l'appareil, on eût pris le Crucifix d'Agnès pour un objet
de sorcellerie, comme si sur la cheminée de sa cuisine,
Agnès eût envoûté Dieu lui-même.

VI

BINCHE-ANA

Pour endormir Juste, quand il était petit, Agnès
chantait :

Picati Picota
Il y a une poule blanche
Qui est sur la planche
Pique-ci, Pique-là,
Lève la queue et puis s'en va.
&lt;&gt;u encore;

Fais dodo, Colas, mon ,Petit frère,
Fais dodo, tu auras du lolo,
Du lolo de la laitière,
Du lolo de son petit pot.
Le prestige de ces chansons sur l'âme de Juste est
si grand qu'encore aujourd'hui elles ont le pouvoir,
sinon de l'endormir, de l'apaiser.

***
Agnès a toujours cru qu'elle n'avait pas de voix.
Qnelqu.'un lui dit : « Quand tu parles, ta voix enchante,
que serait-ce si tu chantais? .ll

AGNÈS ET JUSTE

Agnès : « Pour '.ton petit frère Louis mes couches
furent sèches. Il était né pâle. Il n'est pas mort très
rouge. Le médecin a dit à ton père : Ne vous pressez
pas tant: deux en onze mois I ou je ne sais ce que sera
le troisième ? Le troisième, le premier viable, ce fut

toi »

***
Agnès
bliait. &gt;&gt;

« Juste était si sage enfant qu'on l'ou-

** *

Agnès chante : « Quand je souffre, dit-elle à Juste,
je chante, c'est ma prière. Je n'ai jamais chanté que
· pour prier ou pour t'endormir.»

Nul ne se dérobe à l'accent d'Agnès, quand elle appelle
quelqu'un la nuit. Belle histoire d'une voix qui a été
assez douce pour endormir Juste et assez perçante
pour le réveiller jusqu'au bout du monde.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La Messe de la Peur :
Pour guérir l'enfant qui en peur se réveillait, autrefois la mère s'en allait mendier, si riche qu'elle fût.
Elle devait réunir, un à un, quarante petits sous. Cela
supposait quarante amitiés et avec le produit de sa
quête elle faisait dire une Messe dans l'église d'un petit
village pittoresque où régnait un bon Saint-Blaise.
Agnès avait mendié et fait dire pour Juste, quand il
il était petit, cette cc Messe de la Peur ». Il se réveillait
toutes les nuits, en criant.

* **
Quand Juste enfant pleurait, Agnès disait : « n ·enfl.e
son bourdon. »

***

BINCHE-ANA

585
L'optimisme d'A~ès était de la plus touchante
mauvaise foi.
Si elle n'avait pas d'un plat pour tout le monde, elle
imaginait que deux ou trois de ses convives n'aimaient
pas ce qu'elle servait. Passant devant eux alors elle
affirmait, sur le ton le plus péremptoire : « Vous
n'aimez pas la crême fouettée. &gt;&gt; Et peut-être elle le
croyait ? Cependant, il arrivait qu'pn en raffolait, mais
par politesse ou par déférence on acquiesçait toujours
et l'on commençait par croire qu'on ne l'aimait pas,
avant de prendre décidément la crême fouettée en
dégoût.
Dans ces occasions Agnès ne regardait jamais Juste,
parce qu'elle sentait au coin de sa lèvre, un sourire qui
gênait ses affirmations.

Pédagogie d'Agnès : n Mieux vaut les faire pleurer
petits que de pleurer avec eux, quand ils sont grands. »

***

*

y faisait froid l'hiver, Agnès ne manquait pas de s'exclamer et Juste s'y attendait : u Quelle chaleur douce l 11

Quand elle entrait dans la chambre de Juste et qu'il

* *
Un cent de clous. Quand il était petit et que sa mère
Agnès le déshabillait, en lui disant : t&lt; Tu es maigre
comme un cent de clous }&gt;, Juste entendait : « Comme
un sang de clous &gt;1 et il y avait pour lui quelque chose
de « la Passion &gt;i dans ces paroles qui le vouaient déjà
à il ne savait quel destin mystique.

* **
Juste au milieu de sa famille, excepté avec sa mère,
est un peu trop léger, transparent, trop vêtu de noir,
le visage blanc, l' œil lumineux.
Les gens disent :
« Qu'est-ce que c'est que cette Ombre attardée
ici? Pauvre famille qui la promène. &gt;i

pour lui faire croire qu'il faisait chaud et qu'il souffrît
moins du froid, en attendant qu'elle allumât le feu
et pendant qu'elle allumait le feu, si la fumée l'empêchait
de respirer, elle disait : « Tu vois, Juste qu'on peut
faire du feu sans fumée ,, dans l'espoir que la fumée
passerait inaperçue et si la fumée était si flagrante
qu'elle faisait pleurer les yeux de l'un et suffoquer
l'autre : « On dit que rien n'assainit mieux qu'un
peu de fumée».

Agnès ne réussissait-elle qu'à éteindre le feu, quand
elle voulait l'allumer ou à l'allumer, quand elle eût
voulu l'éteindre ? Jamais Juste ne l'aimait davantage.
Souvent elle se montrait devant lui ainsi, aussi mala-

�586

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

BINCHE-ANA

droite qu'empressée, toute petite fille et confuse de
l'être.
Pour comble un soir elle avait renversé de la braise
sur le tapis, cramé le fauteuil et taché de cendre le
lambrequin blanc de la cheminée, n'ajoutant qu'au
déplaisir, en ne voulant que faire plaisir. Alors, Juste
se jeta avec un tel enthousiasme à son cou pour l'embrasser qu'elle ne put que s'enfermer chez elle en larmes.

C'était le luxe de Juste l'hiver de s'installer pour
tout le jour dans une fenêtre de la cuisine de sa mère,
à deux pas du fourneau qui pâlissait et rougissait devant
lui.
Telle une petite souris, Agnès allait et venait, discrète,
autour de l'écritoire.

•*•

***

Petite vieille touchante qui a sa coquetterie, fleure
la fleur d'orange et qui est votre mère.

Comme on ne pouvait plus aborder le jardin à cause
de la pluie, on en avait cueilli toutes les fleurs, des
roses, des :c hrysanthèmes, des dahlias dont les pétales
opulents étaient aussi grands que les pages d'un livre.
La chambre de Juste en était remplie et chaque fois
qu'on en ouvrait la porte, Agnès apercevait le bouquet
doré, comme une gloire dont la maison s'enivrait.

* **
En embrassant sa mère Agnès, Juste lui demanda,
le matin de l'anniversaire de sa naissance, s'il y avait
lieu de se réjouir ou de s'attrister de l'événement. Alors
Agnès avec transport lui répondit : &lt;&lt; C'est le plus
beau jour de ma vie. Toute consolation et toute joie me
~nt venues de toi. »

***
Agnès : « A la veillée, j'ai.me de m'asseoir sur la
petite chaise que Tante Alexandrine m'avait donnée
pour « nourrir » Juste et il me semble que je suis toujours sa nourrice, comme je suis toujours sa mère. »

•••
Juste : &lt;&lt; Il me semble, je ne sais pourquoi, que je
suis bien plus près' des parents de ma mère que de ceux
de mon père. »

• **
Juste : « Il existe une sorte de so]eil avec lequel je
suis en confidence et à qui je recommande sans cesse
ma mère.»

**•

Lettre d'Agnès à Juste :
, Je suis bienheureuse. Ma vie est si simple. Je
n'aime qu'une seule personne. Alors qu'est-ce qui
existe d'autre que toi? Tout le temps que je dois
m'occuper des autres, je pense que je me mettrai de
bonne heure dans mon lit le soir pour penser à toi. Je
ne pense jamais qu'on me fait de la peine. Toi seul peux
m'en faire et tu ne m'en as jamais fait. Je pense au
plaisir de penser à toi. Ce m'est bien assez. »

Agnès, après une nouvelle qui bouleverse la vie de
Juste:
« On n'a pas le même monde dans la tête. » Ce
n'était pas un mystère pour Juste que cette joie qui
était donnée à sa mère n'avait de rapport qu'avec le

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

589

BINCHE-ANA

c~agr~ qu:il éprouvait lui-même, mais il remerçiait
Dieu d avorr épargné sa mère plutôt que lui.
·

***

* **

Juste: c( Mère, si tu me promets de ne pas t'ennuyer
loin de moi, je me résignerai à être heureux loin de
toi. 1&gt;

La couleur de nos sentiments n'a pas de rapport
avec nos actes. Ainsi Juste a beau mener la vie régulière d'un moine auprès de sa mère, les tempêtes qui lui
traversent l'âme sont de l'ordre de l'Enfer et il ne sait
pas lui-même s'il est davantage avec le ciel de ses
gestes ou avec l'enfer de ses rêves.

***
Quand la lumière éclata au-dessus du paysage triste :
« Crois--tu, dit sa mère à Juste, que ce que tu vois

n'est pas aussi beau que Venise et Rome ?

***
Une grande barre lumineuse entr'ouvrait le cœur du
bois pour montrer à Agnès et à Juste un joyeux petit
coin d'herbe où une source chantait, mais ce n'était
qu'une émeraude que Juste voyait au doigt de son rêve.

***
Quand Juste était distrait, Agnès: (&lt; Pour combien
de temps seras-tu perdu ? 1&gt; Quelquefois elle disait
« perdu pour moi ? &gt;)

Une grande tristesse poignait Juste. Il sentait. sa
mère crispée, malheureuse auprès de lui : « Je crois
se disait-il, que ma mère est surtout sensible à &lt;( un
secret » dont elle devine entre nous l'existence et, du
moment que je lui cache quelque chose, elle ne peut
plus me parler de rien et, du moment qu'elle ne peut
plus me parler, elle est « Seule » au monde. »

Des dix mille arbres qu'ils avaient sous les yeux un
seul présentait son poitrail blanc de jeune bouleau pleureur à la lumière. Les autres s'empêchaient mutuellement de voir le soleil, mais parfois la forêt en un seul
endroit se déchirait pour livrer à Agnès et à Juste son
cœur d'or.
- Chaque arbre, pensait Juste, est une attention
divine, une marque particulière de la familiarité de Dieu
avec nous, si nous savons nous reposer, comme il convient, dans son ombre.
Agnès alors regardait Juste regarder les arbres et
leur conversation (la conversation de Juste avec les
arbres) était si intime, si poignante, quand ils étaient
dix mille devant lui qui lui répondaient de Dieu que sa
mère se détournait discrètement de peur de surprendre
l'expression exaltée de son visage.

***
Ce soir, comme tous les soirs de départ (départ pour
lui signifiait mort), surtout quand il s'agissait de s'éloigner de sa mère Agnès, Juste était désincarné. Tous ses
souvenirs en une couronne de fête douloureuse autour
de son front se resserraient, son cœur vibrait comme une
aile secrète prisonnière et toute sa chair peu à peu s'allégeait, se spiritualisait autour de son propre squelette
resplenclissant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

• 59r

BINCHE-ANA

Quelle 101e, quand ils étaient loin l'un de l'autre.
pouvait donner à Juste une écharpe de laine blanche et
les bas blancs comme la neige que sa mère avait tricotée
pour lui avec amour comme on prépare un talisman 1

« Bonheur, dit Juste, de se débarrasser de l'amitié
hypocrite de sa famille ! Je ne parle pas de ma mère
Agnès. Elle n'est pas de ma famille. Nous étions nés.
tous les deux, avant le déluge. »

Juste n'aime aussi qu'un seul être. Il peut s'attacher
à d'autres, mais leur bonheur ou leur malheur ne l'intéressent pas. S'il les fait souffrir lui-même, il n'en éprouve
aucun remords et, s'ils souffrent d'ailleurs, que peine
légère. Cela, il ne le veut pas ... C'est ainsi, c'est plus
fort que lui. Ils sont malheureux, c'est leur affaire ou
c'est son affaire, mais pas pour qu'il en souffre. Peutêtre pour les faire souffrir ? Peut-être même, si c'est lui
qui les fait souffrir, y trouve-t-il une espèce de volupté ?
Mais sa mère, s'il la savait malheureuse, il ne poun·ait
plus supporter la vie, surtout s'il était cause de son malheur. Sans doute l'a-t-il fait souffrir quelquefois, mais
jamais pertinemment; c'est sa seule gloire, sa seule
pureté. La seule chose dont il ne puisse douter en dehors
de lui, c'est de l'amour de sa mère Agnès pour lui et la
seule chose dont il ne puisse douter en lui, c'est de son
amour pour sa mère Agnès. Son amour filial et l'amour
maternel d'Agnès pour lui, voilà le chef-d' œuvre de sa
vie. Aucun retard du cœur de l'un sur le cœur de l'autre.
Aucune tache. Aucune imperfection.

Juste: 1 Ce n'est que lorsque mon père est devenu
un vieillard que j'ai dû me rendre à cette évidence
que la jeunesse m'échappait, mais ma mère par miracle
demeure auprès de moi légère, gaie, active, comme
pour me laisser dans une sorte d'illusion sur son âge
et sur le mien et il n'est pas jusqu'à son vêtement
immuable qui ne m'aide à me garder da.ru; une sorte
d'ignorance du temps. Grâce à ma mère, du moment
que nous sommes seuls, elle et moi, ensemble, je suis
comme au cœur d'un jardin, dans une adolescence
perpétuelle. »

Comme Juste avait parlé étrangement de sa mère,
en montrant des photographies : « Ici, disait-il, elle
dormait encore, elle n'était pas enéore sortie de sa gaine.
Depuis, elle a tant souffert, tous ses traits se sont réveillés sur le bûcher. 11

* **
Dans son testament spirituel Juste demandait qu'après sa mort on réunit ses cendres à celles de sa mère,
pour qu'ils ne fissent qu'un tous les deux après comme
avant la vie qui ne les avait pas séparés.
**•
Juste disait : « Ma mère est assise à ma droite éternellement, comme la Mère de Jésus-Christ est assise à
sa droite et nulle Duchesse ne prendra sa place. »

VII
LA MORT

De sa fenêtre Héliodore Binche ; « On dit que le
père Bonafon est mort. »

�5911

•

LA NOUVELLE REVUE PRAN'ÇAISE

Pardoux : • Je n'en sais rien, mais ça ne vaut pas
mieux. 1
Amsi toute la ville tout le jour surveille l'agonie de
quelqu'un.
J ame&gt;t, un moment plus tard, passe et dit : • Vous
savez, Monsieur Binche, que La!oze est mort. • Et puis:
• C'est demain à deux heures et demie qu'on enterre

Garga.sse. •
Chacun pense:• A quand mon tour? Quel est mon
numéro de départ ? la mobilisation générale ne m'exceptera pas. Il n'est pas d'exemple que personne soit resté. •
Dans une petite ville plus qu'ailleurs, la Mort est une
obsession. A partir de soixante ans on ne fait plus que
l'attendre. Rien ne permet de l'oublier. Tout la rappelle
et le charron, dès qu'il n'est plus jeune, refuse de faire
un cercueil, parce qu'il aurait l'air de travailler pour
lui.

•••
Agnès : « Quand je vois les gens actifs si fiers, si
alertes et que je pense: demain ils seront là tout raides,
inertes, j'ai envie de rire et je sens mes larmes couler. •

•••
Agnès : « Tu sais, moi, je ne peux pas admettre la
mort. » Elle se reprend : « celle des autres •· Elle se
reprend, une seconde fois : , la mort de ceux que j'aime. •

Dans une petite ville, on connaît tous les morts et
toutes les circonstances de la mort. On entend sonner le
gw et une société de femmes est chargée de prévenir
chacun à domicile de l'heure des enterrements.
La Fille du Nègre est morte hier matin pendant que
son père lui disait, tout grondant : • Il ne faut pss man-

593

BINCHE-ANA

quer sa classe. Je te dis que tu n'es pas malade. On doit
croire son père. • Du Nègre ? il n'y a qu'un nègre à Chaminadour.
Mlle Alice aussi est morte. Les traits de son visage,
comme si quelqu'un en eût manœnvré le ressort toutes
les deux secondes, grimaçaient et chacun de ses membres
gesticulait, obéissant à une ficelle secrète sur laquelle
devait tirer le Diable. Enfin tout cela repose pour l'éternité, mais personne ne va la reconnaître immobile sur
son lit.

•••

Mme Giraudon aussi est morte, comme le soleil se
couchait, d'une piqûre au sein. D'aucuns disent que
c'est une guêpe qui a fait le mal, d'autres une aignille
à tricoter que dirigeait la main de son mari et que son
mari ne lui a permis de voir le Prêtre, avant de mourir,
que si elle promettait de mentir au médecin.

Mm• Reviron vient de rendre l'âme.
Sur un ton de prophète, Agnès :
, Il y a toujours « trois corps , qui se suivent. Cette
pauvre madame Granger va entrer en agonie et puis ce
sera au tour de Vincent de tomber malade. •

Agnès : , Je ne suis pas contente que Prudence
soit morte, mais je suis contente qu'elle soit morte avant
moi, parce que je n'aurais pas voulu qu'elle regardât
passer mon enterrement de sa fenêtre. •

Agnès : • On vit plus avec les morts qu'avec les
vivants. Chaque jour quelqu'un est a quia et toute la
journée il vous hante. Aux vivants on ne songe pas à
38

�594

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISX

prendre garde. A chaque jour suffit_son fantôme. Sou-•
vent il y en a deux et même trois. »

Agnès entre et dit : a On lni apportait son ,.café
au lait et on trouve la Mère Laclasse pendue à l' espa.
gnolette de la fenêtre par ses cheveux qu'elle avait
coupés pour en faire une corde. »

Le surlendemain, tout le monde s'enquiert de l'en•
terrement de la Mère Laclasse, quand il a eu lieu
la veille.
Agnès dit : « On l'a escamotée. »

Agnès:« On voit des générations et des générations.
de visages se perdre dans la nuit. On se dit: a Agnès,
bientôt toi. »
Quelqu'un
à aller voir
Agnès : «
mon âge, il
Mort.»

: « Et vous ne songez pas, :ri,rme Binche,
!'Exposition ? »
Oh I pour moi' voyez-vous, Monsieur, à
n'y a plus guère que l'Exposition de la

595

BINCHE-ANA

On voulait vendre un lit en cerisier qui ne servait
plus.
Agnès dit :
« Non. C'est là le bois où je suis nee et où mon père
et ma mère sont morts. On ne le paierait jamais son
prix. J'en ferai plutôt faire mon cercueil. »

Agnès avait toujours une paire de bas fins et tout
neufs dans sa commode, pour qu'on les mît à ses pieds
morte et toute sa vie elle porte des bas grossiers et raccommodés.
Agnès a ses idées à elle sur la résurrectjon des morts.
Elle dit: « Je ne crois pas qu'on« se retrouve i&gt;; alors
la mort est plus grave pour moi que pour Mme Mirguet
ou pour Mme Ferneix. Je crois qu'il y a &lt;( quelque chose »
de nous qui demeure, mais, quoi qu'on dise, nul ne sait
ce que c'est, nul ne sait ce que c'est que Dieu fait de
nous après nous. ,,

c Quand un enfant meurt en bas âge, dît Agnès, malheur à qui le pleure. L'Église s'habille de blanc. »

r5'Agnès : « J'ai

bien défendu à Héliodore d'acheter
cette maison où l'escalier est si étroit qu'on est obligé
de descendre les corps dans un drap pour les mettre
en bière chez le voisin. »
Héliodore. u Mince inconvénient, et que tu peux
toujours tourner, en recommandant par exemple par
testament qu'on t'ensevelisse d'abord et qu'on te fasse
descendre par la fenêtre avec des câ.bles, une fois bien
calée et sœllée. li

Agnès, parlant de son filleul Joseph : • Celui-ci
aussi, il n'est pas mort heureux, mais enfin il est mort.
Ma mère a souffert et elle est morte. Je ne peux pas
demander mieux pour moi. ,,

Agnès : c Pour moi, je crois qu'il n'y a jamais eu
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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il les entendait aller, venir, fouiller dans des tiroirs.
Cela lui rappela les dimanches d'autrefois, quand il
fallait s'habiller pour la promenade, et que le père ne
trouvait pas son bouton de col, et que la mère avajt
égaré ses gants.
On heurta encore à la porte, et M. Lacroix demanda:
&lt;&lt; Es-tu prêt ? »
Maurice ouvrit. Le père était en jaquette et souliers vernis. Debout près de la fenêtre, il essuyait du
revers de rn manche, les bords luis~ts de son chapeau
haut de forme. La mère, toute en noir, avec de~ dentelles
aux: manches et au cou, resserrait en se dépêchant une
bouclette au poignet de son corsage.
- Je vais avoir fini, dit-elle.
Comme ils avaient l'air « drôle &gt;&gt; en grande toilette,
au milieu de ce désordre I Ils avaient laissé sur la table,
Je pain, le beurre, les bols de leur déjeuner. La cafetière
chantonnait sur le gaz. Maurice se versa un grand bol
de café noir, qu'il avala presque d'un trait. Et la mère,
cassant son fil entre ses dents, se leva et dit :
- Voyons ton habit ?
Il lui fallut marcher, tourner, lever les bras l'un après
l'autre, pour bien montrer qu'il n'était pas gêné aux
entournures. Il se prêta complaisamment au jeu, brusquement interrompu par un roulement de voiture dans
la rue.
M. Lacroix se pencha :
- C'est bien pour nous.
Dans la voiture, ils échangèrent à peine quelques
mots. Le père était grave. Mme Lacroix examinait
craintivement sa toilette. Serait-elle assez belle ? On
allait la regarder, des gens plus riches qu'elle. Elle ne
voulait pas faire honte à son fils.
Maurice. son chapeau sur ses genoux, souriait.« C'est
cela q_ue je craignais ? Comme c'est facile I Les gens ne
se retournent même pas pour nous voir. »

599
D'autres voitures attendaient déjà devant la maison
de Berthe. Les cochers, la mèche de leurs fouets ornés
de rubans de couleur, se tenaient raides sur leur siège.
Les Lacroix descendirent. Une vieille dame en bandeaux
blancs s'avança à leur rencontre. C'était la sœur de
Mme Garel. Elle embrassa Maurice. Tous entrèrent dans
la maison.
Au salon. de nombreux invités se trouvaient déjà
réunis. On entoura les arrivants. M. Garel, en queue
de pie, quitta le collègue avec lequel il s'entretenait et
s'empressa auprès des Lacroix. Mme Garel, toute en
-satin ndîr, fit les présentations.
Maurice s'était attendu à trouver Berthe déjà prête.
Elle était encore aux mains de l'habilleuse. Antoinette
entra, très affairée. Élise retenue en Angleterre, Antoinette était la demoiselle d'honneur de Berthe. Elle
portait une élégante robe en taffetas mauve, très décolletée. Elle vint chuchoter à l'oreille de Maurice :
- On lui attache son voile, cher Monsieur. Un peu
de patience.
Il s'inclina cérémonieusement.
L'entrée de Berthe, dans son voile de tulle blanc
rendit à Maurice son angoisse des jour$ passés. Il devin~
en elle, mêlé au sentiment de son bonheur, celui d'une
victoire. Cela était si visible, qu'il s'étonna que les
autres n'en fissent pas tout haut la remarque. 11. Je
vais partir. Il est temps encore», se dit-il. Il se vit dévalant les escaliers, courant à la gare, sautant dans un
train, fuyant cette vfotoire de Berthe. Il ne fit paS un
geste.
Tout lui redevint spectacle dès qu'on se mit en route
pour la mairie. Même facilité que tout à l'heure dans la
voiture. Il s'amusa des gens qui sortaient sur le pas de
leurs portes pour regarder passer la noce. I1 ne pouvait
çro_rre qu'H s'agissait de lui, et chacun fut frappé de sa
grueté au cours de la cérémonie civile. Même quand les

�6oo

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cloches s'ébranlèrent, à l'approche de l'église, il ne
cessa pas de sourire. II vit Berthe descendre de voiture,
et prendre le bras de son père. Lui-même prit le bras
de Mm• Lacroix et le cortège se forma.
M. Garel. conduisant sa fille à l'autel, avait la figure
épouvantée d'un homme qui marche au canon. En
franchissant le seuil de l'église, il avait fixé les yeux
sur l'autel comme sur un but qu'il n'était pas sûr d'atteindre. Jl!ais nul ne vit son trouble, sauf peut-être le
suisse, blasé d'ailleun, sur la drôle de mine que faisaient
souvent les pères quand ils venaient marier leurs filles.
Les cloches ne sonnaient plus, mais l'orgue retentissait sous les voûtes, les Garel ayant tenu à bien faire
les choses. Agenouillé auprès de Berthe, pendant que
le prêtre céltbrait l'office, Jlfaurice écoutait cette
musique mystérieuse où revenait de temps en temps,
avec des échappées de lumière, comme la promesse que
sa douleur finirait un jour. Elle pouvait même finir
dès à présent. II regarda Berthe. La tête baissée sous
son voile, elle priait sans doute. Il se dit : • C·est pour
toujours. Elle sera ma femme ... • Il se répéta : • Pour
toujours. • Mais les mots n'avaient plus de sens. li fit
un grand effort pour l'aimer.
La veille, il s'était confessé. Quand il avait compris
qu'avant de se marier il lui faudrait aller trouver
le prêtre, une lueur s'était faite en lui. II avait bien
souvent entendu dire à sa mère qu'un prêtre ne pouvait donner de mauvais conseils. Il s'était demandé
s'il n'irait pas tout de suite en trouver un, sans
attendre. Il lui dirait tout. Ce serait en tout cas un
grand soulagement. Il avait tourné et retourné longtemps dans sa tête ce projet, avant d'y renoncer. li
était bien trop clair que le prêtre ne pourrait que l'engager à se marier, qu'il lui parlerait de devoir. Et
quant aux paroles de consolation, Maurice n'en avait
pas besoin. Mais à la veille de son l)lariage, obligé de

HYMÉNÉE

6o1

se confesser, il avait voulu le faire honnêtement, par
un souci de pureté, par un désir d'aborder une vie
nouvelle avec un cœur nouveau.
Il était arrivé tard à la sacristie. li était décidé à
tout dire, mais comment faire. 1 Agenouillé sur un priedieu, il récita le Confi,tecr, puis il dit ;
- Mon père, il y a longtemps que je ne suis pas venu
à l'église.
- Mon pauvre enfant ...
- Longtemps que je n'ai pas communié.
- Hélas ...
- J'ai beaucoup péché ...
- Avez-vous la foi 1
- Mon père, je...
- Je vois ce que c'est, interrompit le prêtre. Vous
avez la foi naturelle. Prions Notre-Seigneur JesusChrist ..•
Le prêtre s'était mis à réciter des prières et l'instant
d'après ll!aurice avait reçu l'absolution.
A présent, le même prêtre, ayant béni les anneau...:,
les lui présentait. Berthe offrit sa main. Maurice lui passa
l'anneau au doigt, mais dans son ignorance des rites,
il crut que Berthe devait agir de même à son égard.
Le prêtre, voyant qu'il hésitait, devina son erreur, et
se penchant à son oreille :
- Vous-même, mon enfant.
Maurice prit l'anneau et se le passa au doigt.
Alors, le spectacle recommença. A la sacristie, il
plaisanta avec les copains, venus pour le féliciter. Tout
redevint facile. On courut chez le photographe, et de
là, à l'hôtel. Le repas fut magnifique. Au dessert, Maurice chanta. Ou applaudit. Il avait bu quelques coupes
de champagne, et la tête lui tournait. Tout se déroula,
pour lui, avec la rapidité des songes. II vit Antoinette
danser aux bras de Gustave, son père danser avec
Mm• Garel, M. Garel danser avec sa fille ... Et quand

�002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Berthe vint lui dire qu'il était cinq heures, et qu'il était
temps pour eux de « s'éclipser », il crut qu'il venait à
peine de quitter la table.
Il monta allègrement dans la voiture qui devait les
ramener chez les parents, où Berthe se déshabillerait,
et d'où ils partiraient pour la. Villa .

.

CHAPITRE XVI
Elle s'était révélée si audacieuse, si exigeante,
qu'une nouvelle crainte dominait Maurice - celle
d'avoir épousé une &lt;t putain ». Tout ce qui, alors qu'elle
était sa maîtresse, eût augmenté son amour, en diminuait à présent les chances. « Mais pourquoi ne puis-je
l'aimer, épouse, puisque je la désirais, maîtresse? &gt;&gt;
Ils se forçaient, l'un et l'autre, pour avoir l'air naturel.
Ils se disaient souvent qu'ils s'aimaient. Et lui, craignant par-dessus tout de laisser paraître la vérité,
exagérait ses protestations.
Berthe avait renoncé à son rôle de jeune femme exubérante de bonheur. Fiancée, ce rôle la servait. Il eût
été trop dangereux désormais, et peut-être même n'eûtelle pas su le tenir. Elle voyait que la meilleure de
ses armes était provisoirement l'effacement, jusqu'au
jour où - peut-être - il lui faudrait faire un second
aveu, cent fois plus terrible que le premier. Comme
elle s'empressait à le servir! K Elle fait tout pour "me
rendre heureux », se disait-il. Cela même ajoutait à
son malheur. Elle soignait la cuisine ; malgré la saison
tardive, elle trouvait le moyen d'orner la table de
fleurs aux repas. Chaque attention de Berthe le faisait
souffrir comme d'un remords. Il y voyait la preuve
d'un amour auquel il ne pouvait répondre. « On dirait,
pensait-il, qu'elle soigne un malade. »
Ils passèrent leurs premiers huit jours à installer

HYMÉNÉE

603

leur « nid », selon le mot de Berthe. Ces objets qu'il
maniait, qu'il disposait dans les pièces, l'entouraient,
lui semblait-il, de sollicitude. Il y avait fort à faire.
Non seulement il fallait arranger les pièces, mais des
portes étaient à repeindre, tout à retapisser. Ils voulaient s'en charger eux-mêmes, parce que c'était plus
amusant, plus « bohème 1&gt;, disait-elle.
Parfois, les craintes de Berthe s'envolaient comme
par magie, quand elle espérait devenir bientôt enceinte,
pour de bon. Cela ne la dispenserait pas de l'aveu, mais
elle garderait Maurice. Alors elle rentrait naturellement
dans son rôle primitü, elle chantait, faisait la folle,
obligeait Maurice à quitter le travail qu'il venait d'entreprendre, et à danser avec elle, parmi les caisses
ouvertes, les outils, et tout le déballage 1
Courts moments. Elle avait beau se surveiller, il lui
arrivait bien plus souvent de tomber dans des silences
si longs, de s'absorber tellement dans sa pensée, qu'elle
ne s'apercevait même pas qu'il était là, et la regardait
avec stupeur.
- Quoi ? Tu rêves ?
Elle éclatait en sanglots.
La première fois qu'il la vit pleurer, il eut honte de
n'être pas touché. Quand elle recommença, ces larmes
l'exaspérèrent. Il détestait les larmes; celles de sa
femme lui furent vite odieuses.
- As-tu quelque chose à me reprocher?
Elle répondait par des protestations d'amour. Non,
bien sûr, elle n'avait rien à lui reprocher. Il était doux,
bon, caressant ...
- Alors?
- Des idées, Maurice.
Elle rêvait toujours à la même chose, et ce n'était
pas l'aveu qui l'effrayait, mais cette pensée : il me
quittera ...
Il s'étonna de la facilité de Berthe à passer des larmes

�604

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au rire. Un jour, elle pleurait encore. On frappa. C'étaient
les beaux-parents qui venaient leur faire visite. Aussitôt
les yeux de Berthe se séchèrent. Elle redevint calme,
naturelle, enjouée. Pour la première fois depuis qu'ils
étaient mariés, revécut visiblement en elle ce sentiment
de victoire qui avait tant fait souffrir Maurice le jour
de leurs noces.
Tant que dura la visite, Berthe n'eut qu'une pensée:
persuader à ses parents qu'elle était parfaitement heureuse, et peut-être même leur laisser entendre qu'elle
dominait son mari. Il crut le sentir, à certaines façon
qu'elle eut de dire que« Maurice était si gentil 1l, et qu'« il
faisait tout pour lui plaire }), aux mots tendres, aux
petits noms amoureux qu'elle lui donna, et qu'elle
inventait dans le moment. Il rougit, ce qui amusa les
Garel. La belle-mère s'émerveillait des transformations
accomplies, et de l'adresse de son gendre. Elle ne reconnaissait plus son appartement. Elle voulut tout visiter,
tout voir, dire son mot sur tout. Le beau-père opinait,
suivant sa femme de pièce en pièce, l'air profondément
distrait. Maurice écoutait, regardait ces étrangers, et
cherchait à comprendre quels liens les unissaient à lui.
Il n'en trouvait aucun. Et pourtant, il y avait un lien,
celui par exemple, des ressemblances qu'ils présentaient
avec sa femme, ressemblances de traits, de gestes,
d'intonations. (( Si mon enfant allait ressembler à ce
bonhomme, se dit-il soudain ? ,,
Le bonhomme lui paraissait grotesque. Il portait un
béret basque, un pardessus très ample, et une cravate
lavallière, ce qu'il n'eût jamais osé se permettre au
temps où il était encore en fonctions. Oui, mais la
cravate Lavallière n'était pas tout. Quelle tête ferait-il,
le père Garel, si on venait lui annoncer un jour que sa
fille était abandonnée de son mari, et quelle tête feraitelle, la mère, malgré ses airs durs et pédants ? Et
Berthe qui continuait à lui donner des noms doux!

HYMÉNÉE

6o5

Quand ils furent partis :
- Écoute, dit Maurice, en prenant Berthe par le
bras, j'ai quelque chose à te dire, quelque chose qui ne
te fera pas plaisir, mais tu comprendras ... Je voudrais
que... lotsq_ue nous ne sommes pas seuls, tu ne me donnes
pas des noms, tu sais...
- Non, Maurice, je ne te comprends pas.
- Si ... Écoute-moi bien. Je voudrais, par exemple,
que tu ne me dises pas : « Mon chéri 1,, devant les autres.
- Ah I Et pourquoi ?
- Cela me gêne ... Tu comprends ?
- Bon... si tu veux ... mais je t'assure, je ne vois
pas pourquoi ça te gêne .. .
- C'est ... par pudeur, si tu veux ...
- Eh bien, c'est entendu. Je te dirai : Monsieur.
- Mais tu ne me comprends pas ...
Ils en restèrent là, Maurice comprenant du reste que
sa pudeur n'était pas la même que celle de sa femme.
Il s'en était déjà douté, à voir l'aisance avec laquelle
Berthe se montrait à lui dans des tenues négligées, ce
qui pouvait la faire paraître si laide. Mais il ne pouvait
lui dire ces choses, bien que de temps en temps, sur ce
chapitre comme sur tout le reste, il éprouvât un violent
besoin de s'expliquer une fois pour toutes, besoin qu'il
refoulait sans cesse, sachant déjà que toute explication
était impossible, et que d'ailleurs, elle ne mènerait
à rien.
CHAPITRE XVII
Le retour au bureau lui fut une délivrance. On l'accueillit par des plaisanteries. Il vit qu'il lui faudrait,
ici encore, jouer un rôle.
- Qu'est-ce que je te disais? fit M. Gautier. T'en
fais pas, va, il n'y a que les dix premières années qui
sont dures.

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La première fois qu'il se retrouva sur le quai, une
peur lui vint : celle de céder à la tentation de partir.
Autrefois, il avait imaginé ce geste facile : ouvrir,
fermer une portière. La vie changeait. Trop tard. Il
n'oserait jamais. Autrefois, partir était aisé : il n'avait
rien à fuir. A présent la difficulté était insurmontable,
mais la tentation redoublée.
Des gens riaient aux portières. Certains couraient le
long du quai, entraient au buffet, achetaient un journal.
Tous avaient l'air heureux. Maurice retrouvait cette
vie excitante de la gare, le spectacle toujours changeant
des trains, des foules. Il le découvrait plus beau que
jamais, depuis qu'il était une allusion à une chose
interdite.
Comment, d'un seul coup, briser tant de liens, oser
détromper tant de gens? Ses parents, qu'il avait à
peine revus depuis son mariage, le croyaient heureux.
De leur côté, les parents de Berthe étaient certains du
bonheur de leur fille. Comment, d'un geste-ouvrir,
fermer une portière - détruire ces assurances? Comment
abandonner son enfant qu'il aimait ? Il voyait que les
liens du mariage ne l'attachaient pas seulement à
Berthe, mais qu'au delà de Berthe, de leurs deux familles
et de l'enfant, des liens s'étendaient à une foule d'inconnus dont la vie et la mort lui étaient sans doute
indifférentes mais avec qui il devait compter. Il y avait
le frère Gustave, la sœur Élise, qu'il ne connaissait pas.
les amis, les siens et ceux de sa femme, Antoinette,
Dédé, puis les amis des amis, toute une foule de gens
qui tous croyaient la même chose et qu'il trompait.
Non, non, partir était impossible. "
Afin de ne point passer pour un mari obéissanti mais
aussi pour se réserver des occasions d'échapper quelquefois à Berthe, il déclara aux copains qu'~ ne ch~gerait rien à sa manière de vivre. On lui avait cent f.01s
dit qu'un homme qui se marie est perdu pour ses amis:

HYMÉNÉE

007

il prouverait le contra.ire. Il garderait sa place dans la
première équipe, il reviendrait au Bar des Sports, un
peu plus tard. Pour l'instant, il se laissa remplacer
dans un match-revanche, et s'il revint au Bar, il ne s-'y
arrêta que fort peu.
- Pourquoi n'amènes-tu pas ta femme? lui dirent
les copains.
Il promit de l'amener.
Elle battit des mains, quand il parla d'aller ensemble
au Bar.
- Je n'aurais jamais osé te le demander, tu sais,
, , Maurice. Je croyais, figure-toi, que c'était un endroit
pas convenable pour moi. Mais à présent, nous pouvons
aller partout, dis ?
- Bien sûr.
- Et puis... Je suis bien contente de connaître tes
amis. Ils sont gentils ?
- Mais oui. Tu verras. Ils sont quelquefois un peu
sans gêne, mais quoi...
Elle voulut les connaitre le plus tôt possible, et ils
convinrent d'aller au bar le vendredi suivant. On
prendrai± le digestif, et de là on irait au cinéma.
Le jour venu, le plaisir de Berthe déplut à Maurice.
Il regretta de s'être engagé. Il craignait que sa mauvaise humeur ne le trahît. Sans cesse occupé d'une même
chose secrète, il se croyait observé. Mais les copains ne
s'occupèrent pas beaucoup de lui. A peine installés, ils
entourèrent Berthe de politesses maladroites, de lourdes
prévenances. Elle rit comme il ne l'avait jamais entendue
rire et ce rire le stupéfia. Il lui était étranger. Mais
Maurice savait déjà dissimuler. A son tour il plaisanta.
Berthe avait les joues en feu. Les copains se permirent
des gaillardises. Elle rit plus fort, et plus faux. « Que
cache-t-elle donc ? » pensait :M:anrice. Il fut soulagé
quand on partit pour le cinéma. Mais là, les plaisanteries recommencèrent. Par bonheur il faisait nuit.

�6o8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle se blottit contre lui, lui prit les mains, mêla ses
jambes aux siennes. Il la sentait toute frémissante.
« Pourquoi, se disait-il, pourquoi suis-je le mari d'une
femme que d'autres désirent, et que moi je ne désire
pas, bien qu'elle soit jeune, jolie ? Comment cela s'est-il
fait? Il
Il repoussa le baiser qu'elle voulut lui donner, comparant tristement ce rêve d'autrefois :,. av~ir à. soi.
chez soi, pour toujours, une femme qu il aunerait, à
cette lourde présence à son côté.

CHAPITRE XVIII
Au grand chagrin de Berthe, il avait fallu renoncer
au voyage de noce. Elle qui en rêvait depuis si longtemps t Mais l'argent manquait. Les quatre mille francs
de Maurice ne pouvaient suffire à tout, et il fallait penser
à l'avenir.
Elle aurait tant voulu connaître Paris !
Tous dans sa famille pouvafont en parler. Son frère
y vivait. Son père, sa mère y étaient allés deux fois ?°ur
des congrès. Sa sœur Élise s'y était arrêtée plusieurs
jours avant de partir pour l'Angleterre. Elle seule
n'avait pas quitté son trou.
- Oh Maurice, je voudrais tant voir Paris 1
Il fit la moue. Son désir de Paris était mal éteint.
Hypocritement, il répondit :·
- Paris, Berthe, ce n'est pas toujours ce qu'on
croit.
- Je~-ne parle que d'aller y passer quelques jours
tous les deux, fit-elle. Tu m'y emmèneras, dis ?.
- Plus tard. Quand nous aurons de l'argent. Et
puis, Berthe, tu sais bien que, dans ton état, on ne doit
pas voyager.
Elle ne parla plus de Paris. Elle ne paraissait plus

HYMÉNÉE

6o9
avoir souci que d'aménager son intérieur. Chaque jour,
elle y faisait quelque nouvelle transformation, soit
qu'elle changeât une gravure de place, soit qu'elle
bâtît à la ,h âte un nouveau coussin pour le divan.
Berthe n'avait pas voulu de lit. C'était encombrant
et démodé. Au-dessus du divan elle avait fait poser
une étagère pour y mettre des livres et des bibelots,
copiant un dessin trouvé. dans une revue chez son père.
Ainsi, la pièce était plus coquette, plus intime, surtout
lorsque Berthe faisait glisser sur sa tringle . le grand
rideau de cretonne qui masquait alors toute la fenêtre,
et qu'elle allumait le feu dans la cheminée. Plus aucun
bruit ne venait du dehors. Le soir, pendant que son
dîner mijotait à petit feu sur la cuisinière elle entrait
dans la« chambre», tournait le commutateur et restait •
là, à regarder. Elle ouvrait son armoire toute grande
pour admirer les belles piles de linge que sa mère lui
avait données, s'asseyait sur le divan ou dans le fauteuil et ne bougeait plus. Elle rêvait. Que dirait-il,
quand il saurait ?
Un soir, elle était si. absorbée, qu'elle n'entendit pas
Maurice rentrer, et sursauta en le voyant.
- Je t'ai fait peur, Berthe ? demanda-t-il, en ôtant
son pardessus.
- Je ne sais pas. Je rêvais.
- A quoi?
- A toi, dit-elle.
Elle lui jeta les bras autour du cou. Il l'embrassa,
puis doucement, la repoussa, se prétendit fatigué et
vint s'asseoir dans le fauteuil.
Toute la journée il s'était trouvé mal portant, de
mauvaise humeur, prêt à se fâcher pour un rien. A son
bureau, il s'était trompé dans un compte, et comme
M. Gautier lui en faisait la remarque, quoique sans
reproche, Maurice avait répondu vertement et ils
avaient failli se dire des choses déplaisantes. Il était
39

�6:tO

LA NOUVELLE BEVUE FRAJIÇAI. .

sorti. Le train de Brest anivait à ce moment. Partir 1
Toujours la même pensée, le même rêve impossi"ble.
Et voilà qu'en rentrant chez lui, sa journée faite. il
avait rencontré Dédé1 qui lui avait proposé une partie
de billard japonais au bar des Sports. Il avait refusé.
Sa femme l'attendait. Et il trouvait une femme rêveuse,
bizarre, pleine de pensées qu'il ne eonuaissait pas. Elle
vint s'asseoir sur ses genoux et lui baisa. les cheveux.
- M'aimes-tu?
- Oui, Berthe.
- Tu m'aimeras toujours, dis, Maurice ?
- Mais oui, Berthe.
- Laisse-moi lire dans tes yeux.
11 se prêta au jeu, docile, offrit son regard en souriant.
Mais bientôt incapable de supporter l'interrogation de
Berthe, il l'étreignit et lui donna un baiser. Elle s'alourdit, s'abandonna, prête à l'amour. Sa main cherchait
la poitrine du jeune homme dans la chemise entr'ouverte. Il n'osait pas la repousser, et une grande tristesse
lui vint.
- Oh, Maurice, murmura-t-elle, dis-moi que tu ne
me quitteras pas. Jure-le.
Ce n'était pas la première fois qu'elle exigeait de lui
cette promesse. Il avait répondu selon le désir de
Berthe, et juré qu'il ne la quitterait pas. Pourquoi
recommencer ? S'il ava~t dQ l'abandonner, elle et le
~tit, il ne l'aurait pas épousée.
- Voyons, Berthe.
- Jure-le.
- Mais qu'as-tu ? s'écria-t-il, perdant patience.
Elle cachait son visage dans l'épaule de Maurice.
- Mais pourquoi, Berthe ?
- J'ai peur.
- Peur de quoi ?
- Que tu ne m'aimes pas.
n fut touché et &amp;e fit des reproches. • Ce n'est pas

BYJIÉKD

6n:
sa faute, après tout. Elle est aimi bien punie que moi.
Peut-être ne m'aime-t-elle pas? Dans ce cas elle souffre
autant que moi Je ne SÛis pas assez boo pour elle. ,
Mais sa vanité ne s'arrêta pas longtemps à la pensée
que Berthe pouvait ne pas l'aimer. c Si, elle m'aime,
se dit-il, et c'est pire à cause de cela. Il faut être bon,
penser un peu à elle. &gt; Il lui caressa les cheveux et lui
parla avec douceur.
- Allons, Berthe, calme-toi. Tu es trop nerveuse.
Mais oui, je t'aime.
- Vrai?
- Bien sOr. N'aie donc pas peur. C'est ton état qui
te rend ainsi.
Elle se leva, et-".Mauriœ poussant un soupir, se passa
la main sur le front. Il éprouvait un violent mal de
tête.
- Tu as raison, Maurice. Je suis bête, hein?
- Mais non, mon petit, que veux-tu...
Elle lui tournait le dos, occupée à se recoiffer devant
la glace.
- Maurice, reprit-elle, dis-moi la vérité, m'aurais-tu
épousée quand même?
Avant qu'il eO.t rien pu répondre, elle vit son regard
dans la glace, et, lâchant son peigne, elle s'écria :
- Tu vois... Tu vois bien. Ah, tu vois 1
Elle sanglotait, les mains jointes sur son visage. Il
s'approcha, voulut lui écarter les mains : elle résista :
- Laisse-moi.
- Mais Berthe..•
- Laisse-moi, Maurice.
Elle se jeta sur le divan et gémit. Comme ces gémissements exaspéraient Maurice et le rendaient malheureux I c Elle joue la comédie », pensait-il. Il savait bien
que si, à ce moment-là, comme l'autre jour ses beauxparents, quelqu'un était entré, Berthe eût aussitôt
cessé de gémir. Elle aurait pris une attitude naturelle,

�612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enjouée. Personne n'aurait pu se douter qu'un instant
plus tôt elle semblait être au désespoir. Fallait-il donc
que non seulement il eOt épousé une femme qu'il _n'aimait pas, mais que cette femme fOt une créature nerveuse, une sorte de demi-folle peut~tre, en tout cas,
il le croyait, pas une femme comme les autres ? Il eut
beau se dire qu'il la connaissait mal encore, qu'après
tout il n'était marié que depuis trois semaines, il en
savait trop déjà pour espérer qu'elle pot jamais changer.
Ce n'est pas ainsi qu'il s'était figuré le mariage. TI avait
cru que le mariage serait comme une aventure qui
durerait toute la vie, dans la gaieté, dans la bonne
humeur. Mais il ne connaissait encore que les scènes,
les larmes, les explosions de tendresse, et le soir les
possessions furieuses qui le brisaient et l'~p~ent
d'une sorte de peur. D'affrellSl.'S pensées lm venaient
qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même. TI se surprenait
à désirer que l'enfant naquit mort. Aifili il reprendrait
sa liberté. Et de cette pensée qui lui faisait horreur,
c'est Berthe qu'il rendait responsable. Si encore elle
n'avait pas fait de scènes! Si elle avait ét~ simple,
gaie, c alors, se disait-il, j'aurais peut-être pu l'aimer•·
Mais parce qu'il n'aimait pas sa femme, il lui reprochait
de ne pas savoir se faire aimer. TI la trouvait sotte,
maladroite.
- :Écoute, Berthe, si je te dis la vérité, cesseras-tu
de pleurer?
- Oui, promit-elle.
- Eh bien, voici la vérité, Berthe, je t'aurais épousée
quand même.
Elle courut à lui, le serra dans ses bras :
- 0 mon chéri 1
Il détourna son regard.

HYIŒNÉE

CHAPITRE XIX
Les Lacroix sentirent leur vieillesse. La maison leur
parut grande, vide, comme au temps où Maurice était
soldat. Mais alors, ils vivaient avec l'espoir de le voir
revenir un jour, de le garder longtemps encore auprès
d'eux. La chambre était toujours prête, le lit fait.
Aujourd'hui ils disaient bien encore : • la chambre
de Maurice, la chambre du gars •· Mais ce n'était plus
la même chose. Il était parti pour toujours. Ils n'auraient même plus la consolation de le voir revenir, pour
une nuit, et de l'entendre dormir auprès d'eux. li avait
emporté ses affaires : tout son linge, ses vêtements, ses
habits de sport, ses livres. Il ne restait plus qu'à louer
la chambre, à moins d'en faire un débarras.
]\{me Lacroix n'osait plus y entrer. Le petit lit de
fer, qui avait toujours été celui de Maurice depuis qu'il
avait quitté le berceau, montrait son sommier tendu,
rebondi, nu. L'armoire était vide, les quelques rayons,
au-dessus de la cheminée, vides. C'était comme après
•une mort. Et Mm• Lacroix avait beau lutter, se dire
que la vie est ainsi, {ju'elle-même avait causé à sa mère
une douleur semblable en se mariant, rien ne la consolait. Elle regrettait les temps encore proches, où elle
se levait, la nuit, pour venir s'accouder à la fenêtre.
et attendre Maurice. Sûre désormais que ces souffrances
lui seraient épargnées, que n'eût-elle donné pour pouvoir
les éprouver 1
Mais elle eût voulu être sûre qu'il ne regrettait rien.
Sans doute Berthe était gentille, prévenante, bonne
pour son mari, amoureuse. Mais quelque chose dans
l'air de l\Iaurice inquiétait Mm• Lacroix. Depuis son
mariage il était si renfermé, parfois si brusque. Elle
n'osait pas l'interroger. Et ses visites étaient si brèves.
.M. Lacroix cachait mieux ses pensées. Il feignait de

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne pas entendre les soupirs de sa femme, quand celle-ci,
au moment de mettre le couvert, s'apercevajt qu'elle
s'était encore trompée, qu'elle avait pris dans le buffet
trois assiettes au lieu de deUL Mais le soir, assis au
coin de leur feu, lui fumant sa pipe, elle tricotant ou
reprisant, il leur arrivait à tous deux de ne plus oser
se regarder en face. Alors, M. Lacroix parlait de choses
indifférentes, pour donner le change à sa femme.
Il cra;gnait que le garçon ne füt pas aussi heureux
qu'il s'efforçait de le paraitre. Mais le vieux Lacroix
était un homme de bon sens qui ne se laissait pas mener
par son imagination. Quand ses craintes devenaient
trop vives, quand il se surprenait à penser que le fils
était « mal parti ,, il se redisait ce que lui avait enseigné
l'expérience de toute une vie : que les débuts d'un
ménage sont toujours difficiles. Paris ne s'est pas fait
en un jour. lis étaient jeunes l'un et l'autre. lis se connaissaient mal encore, ils n'avaient pas eu le temps de
ee faire l'un à l'autre. Cela viendrait sans qu'ils s'en
aperçoivent. Est-ce qu'il n'avait pas eu lui aussi, dans
les premiers mois de son ménage, des moments d'ennui,
des colères? 11 eût été bien en peine, aujourd'hui, de
dire pourquoi. Tout cela avait passé si vite I Il en serait
de même pour eux. les jelllles, et d'autant plus qu'ils
connaîtraient bientôt le bonheur d'avoir un enfant. Ils
ne se doutaient pas de ce que c'était.
- A quoi que tu rêves, mon pauvre vieux ?
Il sursautait, et, se frottant les yeux :
- Eh bien, si tu veux que je te le dise, je rêvais à
mon petit-fils..•
Le visage de Mme Lacroix s'illuminait. Elle souriait
et laissant retomber son ouvrage.
- Oui bien 1 C'est donc un garçon que tu veux ?
- Oui, pour que la race continue ...
- Tn as raison. Et puis, il vaut mieux. Les mères
ne sont pas heureuses.

JIYDNn

61:5

- Bah, Bah, de qu&lt;&gt;i t~ plaim-tu ? N'as-tu pas
tout œ que tu dœirais ? Tu craignais de voir Maurice
s'en aller au loin. Le voici maintenant près de nous
poar toujours. Tu le vois 10Uvent•.•
- Est-ce que tu l'as vu, toi, aujourd'hui ?
- Non ... J'étais en vérification, ma femme, et 1'il
est venu à mon bureau pour me voir, on aura dft le
lui dire.
Elle consentait bien à ne voir son fils que deux ou
trois fois par semaine, mais à la condition d'avoir toua
les jours de ses nouvelles. S'il arrivait que les nouvelles
vinssent à manquer, elle se • faisait des idées II et ne
.
'
c vivait plus ».

CHAPITRE XX

Il écouta. Berthe bavardait avec une femme dont il
ne connaissait pas la voix.

• Qui est-ce ? Une amie ? Antoinette ? , Il entendit
un long rire, fin, gai, auquel répondit le rire nerveux de

Berthe.
Maurice examina son vêtement et se passa la main

sur le visage. Il constata, avec ennui, qu'il n'était pas
rasé de frais. Le matin, il s'était levé en retard. ll

poussa la porte, avec cette émotion qui le saisissait
toujours à l'idée de se rencontrer pour une première
fois avec une jenne femme. Serait~lle jolie ? Il s'arrêta
sur le seuil, joua la surprise.
A sa vue, les rires cessèrent.
- Ah! s'écria Berthe, en se jetant à son cou, comme
ta as été long à venir I Il est plus de midi et demie.
Embrasse-moi encore, encore ...
Elle l'accablait de caresses. Gêné, il la repoussa, en

aouria.nt.
-

Mais voyons... Tu m'étouffes 1

�616

HYMÉNÉE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il n'avait pas oublié les façons de Berthe, lors de la
première visite de ses beaux-parents. Elle lui avait
promis alors de ne plus jamais recommencer. Et dès la
première occasion, elle manquait à sa promesse! La
jeune visiteuse s'était levée. A peine avait-il eu le
temps de s'apercevoir qu'elle était blonde, que Berthe
le prenant par la main, l'amena devant la jeune fille,
et dit :
- Embrasse-la ...
- Quoi?
- Je te dis de l'embrasser, répéta Berthe ... Et
voyant qu'il ne se décidait pas : eh bien toi, embrasse-le,
s'écria-t-elle, en riant aux éclats.
E11e les poussa dans les bras l'un de l'autre. Ils s'embrassèrent maladro!tement.
- Eh bien vrai, s'écria la jeune fille, il faut croire
que je ne ressemble pas beaucoup à ma sœur ...
- Ah I C'est donc ça ...
- Tu comprends, reprit Berthe, Élise est arrivée
ce matin. Elle est venue tout droit ici. Ils ne saven:. pas
à Étables qu'elle est rentrée. Quelle surprise pour eux 1
- Mais comment... interrompit le jeune homme.
- Oh I Elle n'écrit jamais... ou si rarement ... Mais
nous devrions bien nous mettre à table, mes petits
enfants ...
- Oui, j'ai terriblement faim, dit Élise ...
Avant de se mettre à table il voulut se donner un
coup de peigne, et traversa la chambre, pour se rendre
au cabinet de toilette.
Sur le divan, le manteau, les gants et le chapeau
d'Élise étaient soigneusement posés. Il ne résista pas
à la tenta•ion de toucher ce manteau, et d'en respirer
le parfum. Puis il entra dans le cabinet de toilette, et
se recoiffa en fredonnant : &lt;&lt; Elle est jolie... »
Berthe s'était mise en frais. D'ordinaire, elle prenait
bien soin d'orner sa ta.ble de quelques fleurs. mais

.

6r7
aujourd'hui il y en avait une profusion. Sur une belle
nappe en damassé, elle avait rassemblé ce que sa mère
lui avait offert de plus joli en fait de vaisselle. Élise
avait déjà pris place, et Maurice vint s'asseoir à côté
d'elle, tandis que Berthe apportait les hors-d'œuvre.
- Pour une surprise, dit-il ...
- Hein ! Croyez-vous, répliqua Élise. Vous étiez
loin de vous y attendre !
- Pense donc, expliqua Berthe, que j'étais tranquillement en train de faire mon ménage, quand j'entends sonner à la porte. J'étais en peignoir. Tu penses
si ça m'amusait d'aller ouvrir I D'autant plus que ce n'est pas pour dire - mais nous ne recevons pas
beaucoup de visites. D'ailleurs ça ne nous manque pas,
tu sais. Nous préférons rester tous les deux chez nous,
pas vrai, mon chéri? Et sans attendre la réponse de
Maurice, elle poursuivit : enfin, je me décide, je vais
ouvrir, et qui est-ce que je vois ? Élise 1
- Oui 1 J'ai couché à Saint-Malo hier soir, j'ai pris
le train de bonne heure ce matin, et je suis arrivée ici
à dix heures.
Sa voix était claire, fraîche, avec une petite pointe
d'accent étranger.
- Mais, poursuivit Berthe, je n'ai pas fi.ni de te
raconter. Voilà donc que j'ouvre la porte, et que je •
vois celle-ci, avec une valise à la mai.ri. Et sais-tu ce
qu'elle me dit? Non? Eh bien, elle me dit:« Ma pauvre
Berthe, fais-moi chauffer un peu de café, je crève de
faim.» Elle n'avait pas déjeuné l Alors je lui fais chauffer
son café; je m'habille, et je m'en vais chercher de quoi
faire le dîner. A propos, qui va découper la pintade?
- Qu.elle pintade? fit Maurice.
- Mais ... ma pintade, répondit Berthe. Je vais la
chercher... Verse à boire, toi, pendant ce temps-là.
Resté seul avec Élise, il perdit sa belle assurance. Que
lui dire ? Il n'osait pas la regarder. Elle était jolie, oui,

�61:8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAtSB

mais encore? Il savait qu'elle était blonde, mais les
~ux? bleus, pensait-il ... Et ..• et... les jambes ? En
tout cas, elle était grande. Aussi grande que Berthe?
Hum I Pas sûr...
- Voilà la bête 1 annonça Berthe, en posant le
plat sur la table. Travaille, Élise ...
Élise se mit à découper la pintade. Berthe, très
excitée reprit :
- Tiens, regarde donc là près de ton verre ...
- Cette petite boîte ?
- Mais oui .. . Ouvre-la 1
-Qu"'est-ce que c'est que cette histoire, une attrape?
Il dénoua les faveurs dont la boîte était enveloppée
et ouvrit. Sur un petit lit de coton blanc était posée
une paire de boutons de manchettes en or.
- C'est pour moi,
- Ah ça, demande à ta voisine... Et si elle te dit
oui, peut-être cette fois-là.. tu n'hésiteras pas à l'em!!
brasser.
Maurice comprit qu'il s'agissait de son cadeau de
mariage.
.
.
- C'est trop beau, dit-il ... Non, cette fois-là. Je
n'hésite pas...
Il était ravi. Et il embrassa Elise à trois reprises.
Comme elle était douce à embrasser 1
Là-dessus, on trinqua.
La pintade était délicieuse, arrangée aux champignons, le vin parfait. La première bouteille vidée, il
en déboucha aussitôt une seconde.
- C'est dommage que nous n'ayons pas été prévenus.
Je me serais arrangé pour avoir mon après-midi. Gautier
est très gentil pour ça. Au lieu &lt;iu'il va me falloir rentrer
pour deux heures.
- Mais nous nous reverrons, répliqua Elise. Pensezvous t Je ne fais que d'arriver. Bien sûr, j'aurais dû
-prévenir, .mais je ne le pouvais pas, Je suis partie

•

tout à fait d'un coup. Il n'y avait pas le temps matériel
d'envoyer même une dépêche. .Mais je vais rester à
Etables quelque temps .
- Ahl boni
- Maintenant, Maurice, dit Berthe, ça ne va pas
ie fâcher au moins ? Je voudrais bien accompagner
Elise à Etables, si tu le permets, dit-elle, de l'air soumis
d'une femme habituée à ne rien faire sans le consentement de son mari...
Cet air soumis, ces paroles qui devaient cacher un
mensonge, - lequel ? - rappelèrent à Maurice la
réalité. Depuis le début du repas, il s'était senti pénétré
de sentiments bienveillants à l'égard de sa femme,
par une sorte de compensation au plaisir trop vif qu'il
prenait à la présence d'Elise. Il crut d'autant plus
volontiers que la tristesse d'une séparation, même courte,
était feinte, que lui-même acceptait cette nouvelle
comme un bonheur. Seulement, il eût voulu que la
séparation durât toujours. A son tour, il rusa, et fit le
dépité :
- Tu vas me quitter ?
- Mais pas pour longtemps, dit Berthe... Et si tu
le veux, je resterai.
- Mais non, va, si ce n'est que pour quelques jours.
Or, le terme d'une nouvelle échéance était arrivé,
et Berthe cherchait en vain un moyen de rester séparée
de son mari pendant le temps qu'il faudrait. De cette
manière, si elle n'était pas enceinte, elle gagnerait
du moins un mois pour courir une nouvelle chance,
en tous cas pour reculer l'aveu. Elise était apparue ·pour
la sauver. Quoi de plus naturel, même à une jeune
épouse, que le désir d'accompagner sa sœur chez ses
parents ? Maurice, elle le savait, ne pourrait venir la
rejoindre pendant ce temps. Et peut-être se doutaitelle qu'il n'en aurait pas le désir. Mais l'eût-il voulu,
qu'on ne lui eût pas accordé de nouvelles vacances,

�620

•LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

après celles qu'il venait de prendre pour son mariage.
La chance lui souriait. On était au début de la semaine.
Si Elise était arrivée un samedi, Berthe n'eût rien
pu cacher : Maurice l'eût rejointe le dimanche. Or,
on était au lundi. Et en disant qu'elle ne resterait que
trois ou quatre jours à Etables, Berthe savait fort bien
qu'elle y resterait jusqu'à la fin de la semaine. C'est
tout cela qu'elle avait vu d'un coup en ouvrant la porte
à Elise. C'est cela qui lui avait donné tant de joie,
et qui avait fait qu'au lieu d'acheter un poulet, elle
avait acheté une pintade, trois bouteilles de Bordeaux
vieux, préparé une fête. C'est pour cela qu'ils avaient
pour dessert de magnifiques pêches, délicieuses, fondantes, fraîches comme de la glace.
.
- Alors, c'est oui, dit-elle ... Tu ne m'en veux pas?
Ce sera notre première séparation... Tu iras chez tes
parents pendant ce temps-là ?
- Mais oui ...
- Comme il est gentil, dit Elise à qui le vin faisait
un peu tourner la tête, et qui voulut qu'on ouvrit la
fenêtre parce qu'il faisait trop chaud ...
- C'est un amour.
L'heure avançait. Ils passèrent au salon, pour prendre
le café.
Il but le sien d'un trait.
- Au revoir. Il faut que je parte. Alors, Berthe,
dans quatre ou cinq jours ?
- Oui.
- Tu m'écriras ?
- Bien sûr l
Et comme il s'avançait vers Elise, Berthe, obéissant
au même sentiment qui, tout à l'heure, l'avait fait
pousser Maurice dans les bras d'Elise, s'écria :
- Savez-vous ce qui serait gentil ? C'est que vous
ne vous disiez plus vous. Voyons! Vous êtes frère et
sœur. Vous pouvez bien vous tutoyer.

HYMÉNÉE

CHAPITRE XXI
- Je t'amène un invité 1
C'était Maurice.
- Un invité, s'écria la mère! Ah! c'est mon gars 1
Et où donc est ta femme ?
- Eh! dit le père, il est déjà veuf!
Maurice sentit quelque chose se crisper en lui. Veuf ?
Il n'avait jamais osé regarder cette idée en face, s'avouer
son désir secret. Est-ce que, vraiment ...
- Berthe est à Etables, mère, dit-il, avec sa sœur.
Il expliqua comment Elise était arrivée le matin,
sans qu'on l'attendît, et comment Berthe avait voulu
l'accompagner chez ses parents.
- C'est bien naturel, n'est-ce pas, mère ?
- Comment donc, dit la mère, bien sûr ! Elle est
pour longtemps à Etables ?
- La semaine, je pense.
- Et tu vas rester avec nous, pendant tout ce
temps-là?
- Où voudrais-tu que j'aille, mère?
- Oh, mais c'est le bonheur, s'écria-t-elle...
Le bonheur! « Pauvre mère », se dit Maurice, elle
ne sait rien cacher. Comme elle est heureuse de me revoir
ici I Elle voudrait bien, elle aussi, revenir en arrière ... ».
Le père s'était mis à l'aise. Comme toujours, dès
qu'il rentrait, il avait revêtu ses vieux habits, et bourré
sa pipe.
- Eh bien, Maurice, dit-il, si nous prenions un peht
coup d'apéritif ?
Sans attendre, il ouvrit le buffet, y prit la bouteille
de bynh et trois verres qu'il posa sur la table. en disant :
- On aurait pu le prendre en route, pas vrai, Maurice ? Ma foi, la mère, je me suis dit que ce serait pas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien de boire sans toi. A la tienne, ma pauvre bonne
femme. A ta prospérité, et à celle de ta femme, Maurice,
sans oublier mon petit-fils, ajouta-t-il ...
La mère posa sur une chaise les couvertures qu'elle
venait déjà de tirer de son armoire, pour préparer le
lit de Maurice, et, levant son verre :
- A vos santés, répondit-elle. A ton bonheur, mon
petit gars ...
- A vos santés, fit Maurice ...
Il semblait à Maurice qu'il revenait d'un long voyage,
qu'il arrivait en permission. Autrefois, c'était toujours
ainsi qu'on l'accueillait. On buvait un petit coup d'apéritif, en signe de joie, et pour rendre un peu de cœur
au voyageur. On aurait dit que les vieux voulaient
se donner l'illusion d'être encore à ce temps-là. Et lui,
dans ce décor si familier, cherchait ses habitudes
anciennes.
- Mais, dit le père, du diable si je m'attendais à
te revoir ici, ce soir !
- C'est bien un hasard, dit Maurice.
- J'étais à mon bureau, bien tranquillement, quand
il est venu me dire ... M'entends-tu, la mère?
Elle faisait le lit, la porte de la chambre ouverte,
retournait le matelas, tapait les oreillers à grands
coups :
- Oui, continue...
- ... quand il est venu me dire:« Me 'voilà en billet
de logement, père.11 Tu m'entends, bonne femme?
- Oui donc 1
- En billet de logement l Sacré farceur. Il y aura
bien toujours un lit pour toi, ici.
Maurice eût voulu que sort père parlât d'autre chose.
Comme c'était triste cette joie des vieux, ce petit coup
d'apéritif. tout ce bonheur, parce qu'il allait passer
quelques jours avec eux! Depuis qu'il était marié,
il avait souvent pensé à eux, mais il n'avait jamais

, HYMÉNÉE

compris combien ils étaient malhew::eux, dans. leur
solitude. q Comme les journées doivent leur sembler
longues J l&gt; Et s'ils avaient su la vérité I S'ils avaient
su, que de son côté ... Tout cela lui fit détester Berthe
davantage. Elle était la cause de tout. Les parents,.
eux aussi, devaient la haïr. Ils se donnaient garde de
le montrer, mais est-ce que leur bonheur ne parlait
pas clairement pour eux ?
- Et parle-nous donc un peu de ta belle-sœur,
Maurice. Nous la verrons, peut-être ?
- Sans doute, père...
Il ne le souhaitait pa.-.. Bien que tout, jusqu'ici,
se fut passé « au mieux &gt;&gt; entre les deux familles, il
ne souhaitait pas de les voir se rencontrer.
- Ce sont de bonnes gen.s, reprit le père. Allons l
•Tu es bien tombé...
- Je ne me plains pas, père.
- Parbleu I Tu aurais grand tort. Eh bien, la mère,
auras-tu bientôt fini, avec ce lit? Viens donc boire
ton verre I Par ma foi, j'ai envie d'en reprendre une
goutte.
- Oh ! bonhomme.
- Il n'est pas mauvais. Et une petite goutte de byrrh
n'a jamais fait de mal à personne ...
II se versa une nouvelle rasade. C'était la troisième.
Et M. Lacroix, qui n'avait pas l'habitude de boire,
se sentait déjà un peu chaud. Les pommettes rouges,
il tirait sur sa pipe, et devenait loquace. Maurice l'écoutait distraitement, répondait par oui et par non à
ses questions. « Veuf ?.. • Si j'étais veuf... Épouser
Elise ? Non, rester libre. Est-ce bête, tout cela l Des
idées ... &gt;&gt;
Quelque chose bouillait sur le fourneau. Comme il
faisait bon ! « Tout de même, la vie pourrait être facile ... &gt;&gt;
Il laissait les idées, les images dériver dans sa tête,
comme s'il avait somnolé. Que faisait Berthe, en ce

��Qu'on ne s'y trompe pas, la Bourse est mainter,ant alertée. Il y aura
peut-être encore des faiblesses passagères sur tel ou tel titre, mais les
grandes entreprises des baissiers sont désormais vouées à l'échec.
L'atmosphère boursière vient, en effet, de manifester éloquemment sa
volontè de rester optimiste et cet élément d'ordre psychologique peut
el doit avoir, s'il per~iste encore quelque temps, un effet de contagion
certain sur la clientèle.
Ce jour-là, on reverra apparaitre les grands courants d'achats et une
longue période de hausse s'ouvrira pour le marché des valeurs mobilière:5. li est bien évident que la foi en des jours meilleurs ne suffira
pas à elle seule à entrainer les acheteurs et qu'il faudra que, parallèlement, une reprise de l'activité économique générale se manifeste dans
le monde entier. Mais, à ce point de vue, il n'y a pas d'inquiétude à
avoir. Nous avons atteint la dernière étape de la période criûquc, et
des indices éloquents ne vont pas tarder à nous apprendre que toute
crise, quelle qu'en soit l'ampleur ou la durée, fi.nit toufours par être
maîtrisée.
Ceu11: donc, qui ont suivi mes derniers conseils et ont osé a.:heter
en pleine période de marasme, doivent se féliciter, à l'hei,re actuelle,
de leur esprit de décision. Ils sont maintenant admirablement placés
pour emegistrer la suite des événements qui ne vont pas manquer de
se produire dans un sens favorable à leurs intérêts.
Mais que les retardataires ne considèrent pas qu'ils ont définitivement
raté le coche et que mieux vaut se désintéresser de la partie. Le mouvement, en effet, n'en est encore qu'à ses timides débuts et ce serait
agir bien légèrement que de négliger 1-i superbe occasion qui vous esr
offerte de réaliser de très substantiels bénéfices. Rien n'est perdu
encore pour tous ceux. qui sauront faire un emploi judicieux de leurs
disponibilités, mais le temps presse et chaque jour qui passe grignote
une partie des plus-values que vous réserve l'avenir.
André PLY,
de la Banqu• de l'Union ind1«lrieJI, fra,u:ais,.

PETIT COURRIER
S. B. Ora11. - Les résultats du dernier exercice qui fut si défectueux à tant d'entreprises, auraient été, pour la Société, très satisfaisants.
Le marché sur cette valeur n'a cessé de s'animer depuis quelque
temps. La moyenne journalière des échanges est passée de 400 titres
â I .ooo environ.

Liste complète des sommaires de la
Nouvelle Revue Française
depuis sa fondation jusqu'à la fin de la quatrième année.

N° l - l Février 1909
Jean Schlumberger : Considérations. - Lucien Jean : L'Enfant Prodigue. - Jean
Croué : Rivages. - Michel Arnauld : L'Image de la Grèce. - André Gide : La
Porte Etroite (première partie).
TuTES, - NoTu : L'Exposition Georges Seurat (Emile Verhaeren). - Aquarelles et dessins
de Bonnard, Cézanne, Cross etc. - Les Pastorales; par Mm• Marie Dauguet. - Contre
Mallarmé. - Francis Jammes et le sentiment de la Nature, par Edmond Pilon. - La vie
unanime, par Jules Romains. - Poèmes par un riche Amateur. - Le cinquième acte du
Foyer. - Le Poulailler, par M. Tristan Bernard. - NoTuu:s.

N° 2 -

l Mars 1909

François-Paul Alibert: Sur la Terrasse de Lectoure. - François-Paul Alibert : Le
Berger d'Ap0llon (poème). - Jean Giraudoux: A l'Amour et à l'Amitié. - Jacques
Copeau : M. de Faramond théoricien. - André Gide : La Porte Etroite (suite).
Tuns. - NOTES : Expositions Bonnard, Sérusier, Brangwyn. - Rouveyre et Remy de
Gourmont: Le Gynécée. - Ragotte, par Jules Renard.. - Pierre Hamp. - Les Veillées
d'un chauffeur, par T. Bernard.-Ecritsur de l'Eau, par F. de Miomandre. -André Lafon,
Jean Dominique, etc. - Miss Isadora Duncan. - L'interprétation de La Pariaienne. La Dette, par G. Trarieux. - Antoine contre Bouhélier. - Brisson contre Becque; etc.

N° 8 - 1 Avril 1909
André Gide : Mœurs Littéraires : Autour du tombeau de Catulle Mendès. - Paul
C~a?del: Hym~e du Saint_ Sacrement. - André Ruyters: Colette Baudoche. - Jacques
Rivière : Bouclier du Zodiaque par Suarès. - André Gide : La Porte Etroite (lin).
TuTu. -:--- Nons : E~ositions Falier, P.-A. Laurens; Va!tat. - La Vie Secrète, par
E. Estaun1é. - Les Doigts de Fée, par M. Boulenger. - Le Reste est Silence, par E. Jaloux.
- R. Boylesve et le roman d'amour. - G. Lavaud et la confidence sentimentale. - Lettres
de Jcune10e d'Eugène Fromentin. - La Mort de Philae, par P. Loti. -L'homme divin,
par E. Vernon. - Lea Représentations du Schauspielhaua de Dusseldorf; etc.

N° 4 -

1 Mai 1909

Jacques ~opeau: Le Métier au Théâtre. - Jean Schlumberger: Epigrammes Romaines.
- Henn Ghéon : A la gloire du mot" Patrie". - Edmond Pilon : Suite au récit du
Chevalier des Grieux.

TuT-i:.s. - NOTES: Rayons de Miel, par Francis Jammes. - Le Symbolisme et J. Ochaé. Couleur du Temps, par H. de Régnier. - Chroni4ue du Cadet de Coutras, par A. Hennant,
- L~ défaut de !'armure, par A. Erlande. - Douze histoires et un rêve, par H.G. Wells. Le 1:•vre ~e Désir, par Ch. Demange. - Connais-Toi, par P. Hervieu. - Les réfractaires de
J. R1chep1n. - Sur Bernard Shaw, etc. - La Société Nouvelle. - A propos des Indépendants. - Louis Süe. - A. Lhote, etc,

N° 5 -

l Juin 1909

Francis Vielé-Griffin : Swinburne. - Edmond Jaloux: Poèmes en Prose. - André
L,af~n : ?oirs. - .René Bichet : l' Attente, Fête, Histoire de l'Epi. - André Gide :
Nat1onahsme et Littérature. - André Ruyters : La Captive des Borromées (I).
Tans. -_Nons: Chardin, par Edmond Pilon. -Exposition dea Cent Portraits, Expositions
Luce et El_ie Nadelmann. - Provinciales, par Jean Giraudoux. - Attitudes et Poèmes, par
S. Bonmanage. - La P!4ue des Roses, par Touny-Léris. - Muai4uc Italienne. - Nouvelles
Revues. - Matinées classiques. - L'École du Style.

N° 6 -

1 Juillet 1909

André Ruyters: George Meredith. - Francis Jammes: Lettre à P. C., consul. - Paul
Fargue : Fragments d'un poème. - Henri Ghéon : Le Classicisme et M. Moréas. André Ruyters: La Captive des Borromées (fin.)
III

�TUTU: Lettre de Leopardi. - NoTu par Henri Ghéon, André Gide, Edmond Jalour, Jean
Schlumberger: Les" Paysar;cs d'eau" de Claude Monet. - Les Heures Claires, par E. Verhaeren. - Nouvelles Conversations de Goethe avec Eckermann, par Léon Blum. - M. Anatole
France et la pensée contemporaine, par Rapha!l Cor. - Dana le jardin de Sainte-Beuve, par
George Grappe. - Louis Le Cardonncl, par A. de Bersaucourt. - Les Repréaentatiom
Ru11es au Chitclet, - Pastiches Gothiques, etc.

N° 7 -

1 Aoftt 1909

Louis Laloy : Chansons des Royaumes (Préface et Traduction). Emile Verhaeren:
Michel Ange. - Saintléger Léger: Images à Crusoé. - Jules Romains: La Génération
Nouvelle et son Unité. - J. Iehl: Cauet (I et Il).
Tan : Lettre de Linné à Rudbcck. - Nons par Mjchel Arnauld, Jacques Copeau, Henri
Ghéon, André Gide, Louis Laloy, André Ruyters, Jean Schlumberger : Expositions Forajn,
Gozé, Charlot. - Une " question " de M. Barrès. - Taine et Renan, romanciers. - Les
derniers exercices de M. France. - Promenades Littéraires, par Remy de Gourmont. - La
Chanson de Naples, par Eugène Montfort. - Les affirmations de M. Mauclair. - A propo1
de la FHlte Enchantée. - Le quintette de Florent Schmitt. - Prix de Littérature. - Lea
Revues. - Poesia et le Futurisme. - Une lettre de M. Clouard.

N° 8 -

1 Septembre 1909

Michel Arnauld: Le Lyrisme de Gœthe. - François-Paul Alibert: A André Chénier.
- François Porché : Tombée du jour dans une capitale. - Jean Talva : La Culture
du Souvenir. Louis Laloy: Chansons des Royaumes (Suite). Jules lehl:
Cauet (III et IV).
TuTEs. - NoTES par Edmond Jaloux, André Ruytera, Jean Schlumbcrger: A la mémoire
d'Emmanuel Dclbousquet. - Jouets de Paris, par Paul Leclercq. - Le Roman de Six Petites
Filles, par M.,. Lucie Delarue-Mardrus. - Le Bar de la Fourche, par Gilbert de Voisins.

N° 9 -

1 Octobre 1909

Henri Ghéon : Ecce Homo ou le" Cas Nietzsche "'. - Guy Lavaud : Marthe, le paysage ...
- Valery Larbaud: Dolly. - Gaston Furst: Poèmes. - André Gide: Nationalisme et
littérature (2m• article). - Louis Laloy: Chansons des Royaumes (fin). - Jules Iehl :
Canet (fin).
Tun: Fénelon (Discours de Réception). - Nons par Michel Arnauld et Jean Schlumberger : Nouveaux Essais choisis de biographie et de morale, par Thomas Carlyle, trad.
Barthélemy. - La Jeune Fille bien élevée, par René Boylesve. - Au ThéAtre, réflexions
critiques, par Léon Blum. - Discours sur les préjugés ennemis de l'histoire de France, par
Fagus. - Trois Annêcs, par Francis Eon, - Décors et Chants, par Elsa Koeberlé, - PoètesMusicicns. - Les Jugements de Champfleury.

N° 10 -

1 Novembre 1909

André Gide: Nationalisme et Littérature (3'"" article). - André Baine : Poèmes. Jacques Rivière: Introduction à une Métaphysique du Rêve. - Michel Arnauld : Les
" Cahiers" de Charles Péguy, - Edouard Ducoté: Une Belle Vue (1).
Txxns. - NoT1:s par Jacques Copeau, · Henri Ghéon, André Ruyters : A travers le Salon
d'Automne. - Hans von Marees. - Un Roman de M. Pierre Lasserre. - Les Marginalia
de Stendhal. - La Poésie et M. Brieux. - M. Faguet et la Jeune Littérature. - Encore le
Futurisme. - Le, Biblioprulea Fantaisistes. - Revues. - A propos du Vers Français.

N° 11 -

1 Décembre 1909

Paul Claudel: Trois Hymnes. Henri de Régnier: La Rupture. - Paul Valéry:
Etudes. - Francis Carco: Poèmes. - André Ruyters: "Les Villes à Pignons". Edouard Ducoté: Une Belle Vue (suite).
Tuns. - Journal tans dates, par André Gide. - NoTq par Victor Gastilleur, André Gide,
Edmond Jaloux, Jean Schlumberger : Sur le tombeau de Charles Bordes. - Charles Guérin.
- La Vie de Frédfric Nietzsche, par Daniel Halévy. - Auteurs, Acteurs et Spectateurs, par
Tristan .8emard. - La Bigote, par J,dea Renard. - Revues. - Une lettre de M. Henri
Clouard.

N° 12 -

1 Janvier 1910

Michel Arnauld: Du Vers Français. Francis Jammes: La Vie. - Charles-Louis
Philippe : Charles Blanchard (1). - Jacques Cop.au: Le Cahier noir (1). - Edouard
Ducoté: Une Belle Vue (suite).
IV

Tuns. - Journal sans dates, par André Gide. - No.-xs par. ~ichel Arnauld, Jacquet
Copeau, Henri Franck, Henri Ghéon, Pierre d~ Lanur, Jacques Rivtèr~ J~an Schlumbcrger :
Les papien d'Ibsen. - Deux Drames, par Emile Verhaeren- - Le S0!1ta1re de la Lune, par
Fran9ois de Curel. - Tragi-Comédie de l'Amour, par George Meredith. - Les Amours et
Nouveaux Eschanges de Pierres Précieuses, par Remy Belleau et Les plus belles pages de
Tristan l'Hermite. - La mère de Nietzsche. - Au loin, peut-hre, par François Porché. L'homme en proie aux enfants, par A. Thierry. - L'Art et le Geste, par Je~ d'Udine. Quelques panneaux décoratifs de Maurice Denis. - Les Aquarelles d'Italie de Piene Laprade.
Dardanus à la Schola Cantorum. - Concert Claude Debussy. - Revues.

N° 18 -

1 Février 1910

Charles-Louis Philipp.:: Charles Blanchard (suite). - Emile Verhaere~: Les _Heures du
Soir. - Georges Valois: Lucien Jean. Jacques Copeau: Le Cahier Noir (fin). Claude Lorrey: Chansons. - Jean Scblumberger: Le Règne de !'Artiste. -Edouard
Ducoté, Une Belle Vue (fin).
Journal sana dates, par André Gide. - NOTES par Jac~ues Copeau, L~"!s Dumont-Wilden,
Henri Ghéo11, Edmond Jaloui, Louis Laloy, Edmon~ Pilon, Jacques _R1v1ère, André Ruyters,
Jean Schlumberger : L'Oiseau bleu, par M. Maeterlinck. - La Barncad7 par Paul Bourget.
- Comme les feuilles, par Giacosa, - La Bien-Aimée, par Jean-Louis Vaudoyer. - Le
Roman d'un mois d'été par Tristan Bernard, - La Carte au Liseré vert, par Georges
Delahache. - M. Paul Fort, poète lyrique. - Deux Poèmes et Poésies, par Claude Lorrey.
- BM.le-Gryne, par Jean de Bosschère. - Les Sagesse~, pa_r Francis Caillard. - Le Port~ait
en France par L. Dumont-Wildcn. - Après l'ImpresS1onn1sme, par J. C. Roll. - Festival
Franck a.:.X Concerts Colonne. - Claude Debussy, par Louis Laloy. - Le Cœur du Moulin,
par Déodat de Séverac. - La Rhapsodie Espagnole de Ravel. - Sur la mort de l'aviateur
Delagrange, - Revues.

N° 14 -

16 Février 1910

Portrait de Charles-Louis Philippe, par Ch. Guérin. - Paul Claudel : XXX. - Michel
Arnauld : L'œuvre de Charles-Louis Philippe. Comtesse de Noaill~ : L~ !-1ère et
!'Enfant. Marcel Ray : L'Enfance et la Jeunesse de Charles-Lows Ph1hppe. Marguerite Audaux: Souvenirs. - Régis Gignoux : Dans l'ile Saint-Louis. Emile
Guillaumin : Philippe en Bourbonnais. Charles-Louis Philippe: Journal de la
Vingtième Année. Lettres. Les " Charles Blanchard ".
Journal sans dates, par André Gide. - Nons par Maurice Beaubourg, Elie Faure,. Hi:nri
Ghéon Edmond Pilon, André Ruyters Jean Schlumberger, Léon Werth: Quatre histoires
de pau~re amour. - La bonne Madcleine et la pauvre Marie. - La Mère et !'Enfant. Bubu de Montparnasse. - Le père Perdrix. - Marie Donadieu. - Croquignole. - Les
Contes du " Matin ".

No 16 -

1 Mars 1910

Jean Schlumberger: Le Règne de l'Artiste. François-Paul Alibert: La Fo~taine
Mortelle. - Paul Wenz : Le Charretier. - Elsa Kœberlé : Des Vers ... - René Bicbet:
Le Livre d'Orphée (fragment). - Jacques Rivière: Cézanne. - Valery Larbaud: Fermina Marquez (1).
Journal sans dates par André Gide. - NoTJts par Alain-Fournier, Pierre de Lanui, C. Lucas
de Peslouan, And:é Ruyters, Jean Schlumberger : Les Poètes du Passé, à l'intention de ç~rtains du présent. - Demjers Contes, par Villiers de l'Isle-Adam. - A propos de Cymbcl1ne
(ThéAtre Shakespeare). - Les Dow:e Livres pour Lily, par Louis Thomas. -;-- Malaria, par
W. Jones. - Exposition Félix Valloton. - Quelques Aquarelles de René Piot. - Revues.

N° 16 -

1 Avril 1910

André Gide: L"amateur de M . Remy de Gourmont. Saintléger Léger: Eloges. Henri Ghéon : Une dicipline du vers libre. - Tristan Klingsor: Hiver. Tancrède
de Visan: Soir de Rentrée. - Jacques Rivière: Les Poèmes d'Orchestre de Claude
Debussy. Valery Larbaud: Fermina Marque:i (suite). Charles-Loui:1 Philippe:
Deux lettres.
Nons par Alam-Foumier, Henri Franck, Henri Ghéon, André Gide, Jaçques llivière, André
Ruyters, Jean Schlumberger : La V:ierge folle, par Henri Bataille. - Sur la Vic, par Scantr~
{Suarès), - Les Marches de l'Occident, par Adrien Mithouard. - Un livre de M. Lows
Dumur. - Israel Zangwill, par André Spire. - Un article de M. Paul Adam. - Le " Tombeur " de M. Rostand. - Expo~itions Pissarro, Matisse, Guérin, Flandrin, Rouault. - La
Passion selon S' Jean, de J. S. Bach. - Deux Poèmes de Florent Scbmjtt. - Revue,,

V

�N° 17 -

Jean Schlumberger, Jean Moréas. - Comtesse de Noailles: Poème. - Paul Claudel:
Magnificat. - Michel Arnauld: G. Deherme et la Crise Sociale. - Henri Bacheün :
Pas-comme-les-autres. - Henri Franck: Sur la Morale et la Pédagogie de Maurice
Barrès. - Valery Larbaud: Fermina. Marquez (suite).
Journal sans dates, par André Gide. - Nons par Michel Arnauld, Louis Dumont-Wilàen,
Alain-Fournier, Henri Ghéon, Edmond Jaloux, Jacques Rivière, Jean Schlumberger : La Vague
Rouge, par J. H. Rosny. - La Flambée, par Henri de Régnjer. - Les Rythmes Souverain$,
par Emile Verhaeren. - Le Trust, par Paul Adam. - Derniers Refuges, par Jeanne Termier.
- L'Ecole des Ménages, par H. de Balzac (Odéon). - Exposition de la Libre Esthétique à
· Ilruxelles. - A propos des Indépendants. - Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas. L'Action Française et le cas Moréas. - Trois traductions de Keats. - Revues.

N° 18 -

1 Juin 1910

André Gide: En marge du " Fénelon " de Jules Lemaître. - Charles Vildrac : Les
Conquérants. - André Ruyters: M. Paul Adam, penseur. - Jean Croué: Poèmes
d'un voyage. - Raymond Schwab: Le Poème Impossible. -Ambroise Raynal: L'huile
de la lampe. - Jacques Rivière: Paul Gauguin. - Walt Whitman: Propos recueillis
par M. Horace Traubel (trad. de Léon Bazalgette). - Valery Larbaud: Fermina
Marquez (fin).
Nans par Jacques Copeau, Alain-Fourruer, Henri Ghéon, Jean Schlumberger : Apologie
pour notre passé, par Daniel Halévy. - Un l!tte en marche, par Jules Romains. - La mise
en scène de Coriolan. - La Bête, par Ed. Fleg. - Un poème dramatique de M. Henry
Bataille. - La Dame qui a perdu son peintre, par M. Paul Bourget. - M. Baring et
Dostolevsky. - Au Temps de la Comète, par H.-G. Wells. - Les Paysages de M. Albert
Marquet. - Quelques Concerts de Musique nouvelle. - Le Président Roosevelt àla Sorbonne.

N° 19 -

1 Juillet 1910

Michel Arnauld : L'œuvre de Jules Renard. - Henri Bachelin : Jules Renard (Souvenirs). - Henri Ghéon: Foi en la France. - Emile Verhaeren: Henri-Edmond Cross.
- Albert Eclande: Emotions chantées. - Eugène Montfort: Gibraltar. - Jean
Schlumberger: L'Inquiète Paternité.
Journal sans dates, par André Gide. - NoT&gt;:s par Michel Arnauld, Henri Ghéon, Pierre de
Lanu.x, André Ruyters, Jean Schlumberger: A propos d'un article de M. Montfort. - Dans
la Petite Ville, par Charles-Louis Philippe. Parmi les hommes, par Lucien Jean. Ma Fille Bernadette, par Francis Jamme~. - Chroniques du Chaperon et de la Braguette,
par Tristan Klingsor. - Sous le vocable du Chêne, par Paul Drouot. - Poésies complètes
d'Edgar Pol!, traduites par Gabriel Mourey. - Au Grand Vent, par Alexandre Arnoux. - A
propos des deux Salomé. - Le Carnaval de Schumann dansé.

N° 20 -

1 Ao-0.t 1910

G. K. Chesterton (trad. P.C.) : Les Paradoxes du Christianisme. - Jean-Louis Vaudoyer:
Allégories.- Jacques Rivière: Voyage à Reims. - Jean Giraudoux, Jacques )'Egoïste (I).
- Henri Aliès : Poèmes. Henri Ghéon : Propos divers sur les Ballets Russes. Théodore Lascaris : Une Rencontre.
Journal sans dates, par André Gide. - NoTES par Henri Ghéon,Jean Schlumbergcr: Adieu
à Moréas, par Maurice Barrès. Portraits tendres et pathétiques, par Edmond Pilon. Le chemin, l'air qui glisse, par George Périn. - La très véridique histoire de deux gredins,
par Jean Variot, - Trois pièces de Tristan Bernard. - La Flore et la Pomone de Maillol.

N° 21 -

No 22 -

1 Mai 1910

1 Septembre 1910

Legrand-Chabrier: Sur Maurice de Guérin. - George Meredith: L"Amour dans la
Vallée (trad. André Fontaiaas). - Jean Giraudoux, Jacques l'Egolste (fin). - Lucien
Marié: Poèmes. -Guy Lavaud: Univers, Univers ... - Henri Bacheün: La Bancale (I).
Journal sans dates, par André Gide. - NoTES par Michel Arnauld, Henri Franck, Edmond
Pilon, Jean Schlumberger: Notre jeunesse, par Ch. Péguy.-Anna Veronica, par H.-G. Wells.
- Regarde de tous tes y-eux, par Raymond Schwab. Le Calumet, par André Salmon. Petits poèmes, par Tristan Dcréme. - Les Branches Lourdes, par Léon Bocquet. - Une
Soirée au Français. - Autour de Meredith.

VI

1 Octobre 1910

Jean !alva: Le Sacrifice des Apparences (A propos des écrits d'Eugène Carrière). _
Gabriel Mourey '. La Beauté d'Assise. - Henri Bachelin: La Bancale (fin). - Michel
Arnauld : En relisant " Colette Baudoche ". - André Ruyters: L'Ombrageuse (I).
Journal sans dates, par And:é Gide. - Nans par Michel Arnauld, Saint-Hubert, Jean
Sch!umberger : Marcel ~habrter: - Chastelard, Jpar Swinburne (trad. H. du Pasquier)._ MCJ
cahiers rouges, par Maiume Vuillaume. - Revues.

N° 23 -

1 Novembre 1910

An~ré Gide : Baudelaire et M. Faguet. - Comtesse de Noailles : Poème. - Jacques
R1~1~re : Les Beaux Jours. - André Spire: Le Voyageur et la Forêt. - Charles-Louis
Philippe: Lettres de Jeunesse. - André Ruyters: L'Ombrageuse (suite).
Nons par Michel A~auld, ~ain-Fournier, Henri Ghéon, André Gide, Piene de Lanux,
Je~ Schl umberfer : L Académie Goncourt. - M. de Gounnont et la jeunesse._ L'Art Décoratif au Salon d A_utomne. - Forse che si, forse che no, par Gabriele d'Annunzio. _ La
Guerre dans les :t;rs, p~r H. G. Wells. - Comme tout le monde, par Mme Lucie DelarueMardrus. - Mane-Claire, par Marguerite Audaux. - Sous le ciel vide par Johan B ·
- Autour de Meredith. - César Birotteau au Thé$.tre Antoine._ Un ;vis du Comitt'.oJer,

N° 24 -

1 Décembre 1910

Pa~~ C. : L'Otage (1" acte). - Emile Verhaeren: Heures du Soir. - Charles-Louis
Philippe: Lettres de Jeunesse (deuxième série). - Julien Ochsé. Poèmes
J
. "ère: Bau de1aire.
· - An d ré Ruyters: L'Ombrageuse (suite). ·
• acques
R1v1
Jo_urnal sans da~•~• par An~ré _Gide, - Nons par Jacques Copeau, Henri Ghéon, André
Gide, Jacques R1v1ère : Tr01s livres parents : Puissances de Paris, par Joies Romains; Selon
ma LOJ, par Georges Duhamel; Livre d'Amour, par Charles Vildrac. - Victor-Marie comte
Hugo, !'a_r Ch. Péguy.-. L' Art Théatral moderne, - Les matinées du Samedi à l'Odé.on. _
Les Ong1nes de la Mélodie, à l'Op_éra Comique. - Expoaition H. E. Cross. _ E1&lt;position
André Lh~t~. - Revues : Le Suisse entre deux langues. Comment on cuisine la loire
- SouscnptJon pour le buste de Charles-Louis Philippe.
g
•

N° 25 -

1 Janvier 1911

Jacques Copeau: Sur la Critique au Théâtre et sur un Critique. - Jean Domini
Poèmes. - Jacques Rivière: Sur le Tristan et Isolde de Wagner. - André
Isabelle (I). - Paul C.: L'Otage (2• acte). - André Rnyters: L'Ombrae-euse (fin).

o1~::.·

~~T~ ~ar Jacques Copeau, Henri Ghéon, Jacques Rivière, Jean Schlumberger: Les AJfran,.

~

IS à 1 Odéon. Le C~rnaval des Enfants, au Thé!tre des Arts. Le Mauvais Grain et
1 A~our _de Késa, au _Thdtre de l'Œuvrc. - George Meredith, par Constantin Photiadès. _

Feuilles eparses des Littératures Etranges, par Lafcadio Hearn, traduites par Marc Logé._
Stances, So~e_ts et Ch_ansons, par Claude Lorrey. - Des Fleurs, pourquoi par Guy Lavaud
- Pages chomes de ~•etzsche. - "!)istribution de prix. _ Le Concert de
Jane Rauna :
- Les Scènes Polovts1ennes du Pnnce Igor aux Concerts Colonne. _ C M ·
Comité. - Initiatives théhrales.
es eSSieurs u

M•,.

N° 26 -

J

1 Février 1911

He1nri Ghéon : L'E;temple de Racine. - François-Paul Alibert : L'H6tesse Inconnue.
A
Fontéüe. - Paul C • L'Otage (3• acte)
,., ·
p oèmes. - '
Valea Source
La b
. .
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· - André .uame:
. ry r aud : ~1lliam Ernest Henley, critique littéraire et critique d'art. Gide: Isabelle (suite).

André

:aTEs par :douard Ducoté, Henri Ghéon, André Grde, Jacques Rivière, Jean Schlumberger.
Le 1u acte de Guercœu;
( oussorgs 1 (à propos des Concerts de Mm• Marie Oléuine). Conc~•-ts Colon:ie). Hedda Gabler à l'Œuvre. Peintures Chinoises anciennes, _
Expos1tJon H. S1mmen. - Lectures. - Revues.

N° 27 -

1 Mal'1il 1911

Ch~~s-Louis ~hilippe '. Lettres d~ Jeunesse (troisième série). - Henri Allès: Poèmes
R . ~ond Pilon : D après trois Estampes. - Albert Tbibaudet . Taormine
( eo\ Bichet: Le Li~re de l'Amour. - Kurt Singer : Défense de la La~gue Allem~nde
en r ponse à un article de A. G.). - André Gide: Isabelle (fin).

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par Colette Willy. '-Claallrier. - s- .. Cnia .. S., par Pui
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et 11. Piene Lalo. - ~ cc Cartone cle M. Paul Sifaac. -Tapiaria de M. Mllillel.

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P'lucia de Miomandre I Petiu Dialopa Gra110ia (Première Saie). - CJaadc l'..onef :
Prim1 Rondel&amp;. - Head Bacbelia, A mon pàe. - Uoa-Paal Fugae: Sonpa. ReM Clwapt t l'amml. - Piene de Lanaz: L•Art cl. M. Hmryllermleia.-aum...
Loma Pbilippe, Letaa de JeuDCNe (quatri6me me).
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Ncnw par aam- Apallinalre, Hmri Bachelia, Lom o-t-Wildea, Jacpa Rimni,
J- Sc:tahunlierpr, Valay Larbaud, Emile Verfu1erau L'Kafimt de l'Amour, par Hmri
llataille. - L'.Annw dma la Ville, par Jales Romaim. - La Maitoa Paime, par Allti
Ldaa. - La M..- de Fer,,- Mbaûea-Oaarla a.-te. -· Noe.. craa 'fOPP• 0-,
par Cbar1a 0 - . - D at ~ 1par CbarlaMeriœ.-NOIIYelles Btuclea ~

a.emuoa. -

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L'Ame da Aaflaï-. pu Fœmim. - Poàaes de TMo Varlet.Repri,e de Pellae et Maiunde. - Le Guipol L,aami1, - lzpolitiOG 'IMo YU R,-elbape. - Kapo1itiOG l'AcaMmie I l - . - Lectma. - Tnducti- (F6liz 8ertam.

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Comtae de Noailles 1 En Elpagae. - Gabriel Moany: La Deax Men. - Chula1.oaia Philippe: Lettra de Jeaneae (c:iaqaiàae et denüàe laie). -Albert Tlu1,aadet,
La NOGYCIJë Sorbomic. - Frucia de Miomaadre I Petit1 DiaJoguea Graaaia (fin).
Nara par Michel Aniaul4 Hari Bachelin, Henri 0Woa, Ja"iaa lliYim, Jeara Sclil-

berser I Le Greco, par Maurice Banà et Paal Lafood. - Le Miroir 11a Hnra, par Haari
de Mpier. - La Fnres KaramuoT, par Jacqaa Copea11 et Jean CrouL - L'Blprit de la
NOUftlle Sorboaae, par Apdaoa. - L'Ecole da ~ par Jean Giralldou. - Hamu
et POIIIIÜff., par Fruçoi, Porcbi. - Le Priatemp-. par G. Chmoni«e. - La Lamike,
par Georp Dalmnel, - L•Oi1ea11 bleu, pu Maurice Maetediack. - Le Cillqaiànc • ~
par Haa R,-r. - Les V'11ap1 de l'Jm,te, par )-,laBilliet.-Bapoütiom Jt.-X. lloaatèl.

ff1p1pat, M. Detbomaa. -

Lectura; Tradaction-. Rn-.

1'0 80 -

1 .Tlllla 1911

Jeu Schlumberger I Le ~ e de !'Artiste (3• anicle). - Jean-~arc Bernard : _Sab
Tegmüae Fa,i. - Charlea V ~ : DkoUYerta. - l.cgrud-Cha~. • Chateaubriand
et rAcadanie ea I h 1. Saintlqer Uger : Eloge.. - Jacqaea Rinae t Ingres. Walter Saqge Landor : Hauta et S.- Cia.a en Italie (tract. Valery Larbaud).
Nona par Heari Bacllclm, J.-B. Blaacbe, Heari GWoa, Jeaa Scblam&amp;erger: Ven la roates
Ûlanel, par Andri Spire. - Le Li'rre de la MHitcrraa-, ,ar _Louit Bertnmd. - Ea
81aut de Mllliae l Cadu, par Eucàae Moalort. - AiJM Pacbc, peintre •aadoia, par
C. P. llama.·-La ~ da Coange, par Stephen Crane
MM. Fr. Vael'-Gri&amp;ia
et H. Danay). - Vlupt d'hier et d'aajounl'hal, par Andri
•er. - Yigara litt&amp;alra,
par Lacis Ma1117. - Poàna_ par Pol Simoaaet. - La Voloat6 de M ~ par

t::;.~

J~Banm.-llpoeiticmlagres.-llc-,aa.

No 81 -

1 .Jumet 1911

Henri GWoa I M. d'Aanamio et l'Art. - Georges Dahamel I Compagaom. - SaintHubert : Rainer Maria lli1b et 10D dernier line. - R.-M. Rilke I La Calüen de Malte
Laarida Brigp (Fragmenta). Tnd.1 Andr6 Gide. - Jean Ridwd 1 lby.
Nora par Heari Bachelia, Fftiz lertawr, Heari 0Woa, Pierre cle Lanwr, Fnacia cle
Miommdre, J..- Rmàre, Jeu Sdilambcrpr : Le Tlla u Si1mœ, par Haa B.,-r. CaiUoa et Tili, pu Pierre Mille. - Le Rom.. d'1111 Malade, par Loaia de ~ - La
Lampe et le Miroir, pu Keû Cbalapt, - Pohies de Marcel Millet et de Maance BriUant.
- Hebbel,• Yie et 1a aawea, par A. Tibal. - 0 - rcprita aa 'l'Wltre-Fnmçaia. - Uae
pike ldltori,ae de Maurice de Fanmoad. - Le Claapia daa le Pmia de Hu, par Loaia
La1oJ et llmi Piot. - U11 ùaterp,ète d'IINea I Emil PoalHa. - L'Hearr ap p:J., par
Mnriœ llaftl. - .....itiom Mnrice Deaia et Pierre Boaaard.- Les
Fnac:ie
J_.__ - Lectarw 1 - pap cle Oaada Pica,. - Traoiactita: Pnl a..del 1 11r au

p.,..._ ..

tnilacdoa de Tacite.-~ - C.,eep dmw lt ..,._

VIII

. . . - 1 Aoat 1911
jCla Schlamberpr I La Criae de l'Art dnmarique. - Aadœ Baine I Poan-. - Jeu
C... 1 Pœm. en proae. - Geoqe Meredith I L'Ode A la France (trad. Maurice
Pieaoect). - Marœl Ray 1 "La M&amp;c et l'.En&amp;at ". - Reni Bicbet : Le Une de
rs,u..
N - par Hmri Bacbe1ia, Jaai- c.pe.11, Hmri GWoa, Jeaa Schlambcrpr , Mort de
Qaelcia'aa, pu Julea Romailll, - Taiu:riû, par Uoa-Paal )a,gae. - De Delacroi&amp; q
N-.1mpre.mailme. par Paal Sipac. - L'Ecole da l)imaadie, par Loai, Damar. - La
m-n, mal iermie, par G. l&gt;Dc:rocct, - Martin Scboapuer, par AIMlft Girodle. - L•
_fardia 11a TllllpÎCJaa, par Daaiel Tlial1. - Les llbneab. par O. W. Milou. - Nloa, par
baip D,mo( (adaptatioa de Serge Penky et H. R. Leaormaad). - La Saiaœ • " ••
aaAtelet.
- lapoeitiGa Cllarles Cottet, - Lecturn. - Tndactioaa I Chita, par Lafcadio
Heana.-Rnaa.

11'0 88 - 1 Septem.bJ'e 1911
Valay Larbaud , Co.entry Patmore (1). - Conatry Patmore I Pœma {tnd. Peul Ciaodel),- Alaia Fournier, PortraiL - Henri Franck : La Dame dennt l'Arche (&amp;acmeot).
- Alain Desponet : Payaga de la Trentiëme Annie.
Nona
Copeau, Loai, Dwnoat-W'ildea, Henri GWoa, J ~ Rmm,
Scbmm
, C. Vettard , La Mattre.e Sernate, par Jff6me et Jeu Tharaud.- Le Vi
daa la PillMe, par Galiricl Moure,. - L'Enntail de Crfpe, par Edmond Jalou. - L'atdtade da l,rume coatemporaui, par TaacrMe de ViAD. - L'Ordia.atioa, parJulien Beada. -

c.i~a

,i;

na.

l'a)ocernmploa, par Andrft et Jeaa Viollil. - En Wallonie; par Loaia Pimnl. rutûfaes et marina, par Loaia Eftll. - Petroachlt', par Igor Strrrilllki, Michel Fokhie et
A1eunclre Beaoia. - Uae can4die da dac de Laasaa. - Rebou contre Claadel.- .Renee.

5° M - 1 Octobre 1911
Pœma (tracf. Paul 'Claudel). Valery Larbaud I Co.eatry
Patmon: (fin). - Georga CheDDevike , Moments. - Andri Rayten I Addia-Abeba.
- Jean Richard : Comment on fait ane aectioa d•in&amp;nterie.
Nona par Henri Alia, F. Bertau, Jacqan Copeau, Henri Oh-,, JIQjae■ RMae, Jeu
Sddamberpr: 'IWtre de Paal Claalei , ntecr0r; La Ville (pmnim et ~ ftl'IÎOlla}.
Coteatry Pat.more

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- Simpla nota poar aa pnip-amme d'aaioa et d'actioa, par Jales l.apeaa. - Ua Cahier
Wdit da Joarml d'Bagâùe de Gu&amp;ia. - Molim ldoa M. Miurice
BaUadee
cle Fl'IDÇOII Villon, manque de M. Claude Debatq. - Le Pn,sramme I A11toiae. - Ti.

Donna,. -

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11'0 88 -

1 Novembre 1911

Bari GMon : Sur le " Thiitre Popalaire ". - Comteue de Noailla I Hymne. Valery Larbaud : ROM Lourdin. - Henri Ali~ , Pomies. - Th~ore Lucaria : Lord
Cbatcrfield. - Lord Chesterfield : Comeila i mon fil, (Tracf. Th. Lucaria). V. M. Lloaa , L'Eacale i Tripoli.
Nara par Heari Fraack, Heari ~ Jeaa Scblwnberger, Camille Vettard I Hmri R--,,e. - Vie cle llou.ea11, par Emile Faguet. - DÙlglq, l'ill111tre fflinia, par Jfr6tM et
J- Tharad. - La V'ie de Chartes cl"Orlaaa. par Pierre Champioa. - La Guerre de Frmœ
et le premier -ie de Pari1. - F ~ Coppie. pu Albert de Benaucowt. - Coutre
Tboaiaa Hardy. - L'imdeati-. fraoçal,. - Les Cabiate■ coatre le Salou crA ~ Tndactiam I Le Cadane Yinat, cle U- Tobtor. - Autobiocnphi. de Henri M. Stulq.

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l(Ptalope).
lllOD fib (Trad. Th. Lucaria, fin). Paul Claudel : L'Auonce faite A Marie
Nona par J•Qj- Copeau, o.toa OallÎmlrd, Heari Oh'°°, Pierre de Laa.. B'-acl Pilon,

J- Sdilambesger I Sar la tombe de ~m. -

L'Aalocia c1e Lacieu Mahl&amp;ld. - Les
cat 1111 propoa d'Alaill (J• laie). - M. da Loardiaea, par Alph- de Chatenbriallt. La Science et lm Hamaaitâ, par Heari Poiacari. - VariatiCIIII da C-.. Jlt!llli4_fll' c.i1c
Ptda. - Le Ju-dia da Ca--, traclactioa de Praos
- Le Paia n TMlt,e c1ea
..._ - M. dit Ma
'l)plaaa. - Od6oa. - Leccves. - Tnducii.a. 1 T-,.._
flr Il. Firmin._ - La Ville eadimtN, de 11n. OliJIUIIL- Rif- l M. Vuiot.

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1784977&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, Sommaires, 1913, Año 6, No 1-50</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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