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B IBL1

6T E C A

ç f! NT~ ~1t§?

U. A. N. J...

PIRE QUE LA MORT 1
I
Bégonias serrés, mosatque écarlate, giroflées
mielleuses en touffes qui bourdonnent, chrysanthèmes invraisemblables, et la rose dont le nom
suffit, comme on dit : la beauté.
Toutes les fleurs appelées à l'aide, le ban, l'arrière-ban, selon la saison.
Toute l'armée des fleurs immobile, comme une
garde qui veille à l'entour d'un palais.
Sous les traits du soleil, sous les lances des
pluies, les vides aussitôt comblés.
Après celles-ci, d'autres encore et, après la disparition des dernières, le rempart des verdures et
des branches d'hiver.
Une défense de vieux arbres contre la curiosité
des passants.
Une barrière enchantée entre la vie et quelque
chose qui est pire que la mort.
Un rideau de couleurs vives devant la plus
noire des nuits.
D'un livre de po~mes Le Dtmus du Masqut, à paraître prochainement aux éditions d la Nou-wllt Rr-vut franraiu.
1

1
_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Une conspiration de parfums, de clartés dans
les feuilles et de chants d'oiseaux, pour détourner
l'esprit d'une unique pensée.
Toute la grke du végétal, sa frakhe vue, sa
pure haleine, comme la seule consolation qui
demeure, comme une suprême pitié du monde au
seuil d'un asile interdit.

II
La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc faitelle honneur ?
Elle est carrée, et, rectiligne, se ramasse l'ombre,
à midi.
L'ombre, en juillet, d'un bleu épais, tout empâtée d'odeurs trop douces comme une confiserie
d'Orient.
0 beau bleu de l'ombre chaude, surabondant,
chargé de vie, pourquoi ici nous accables-tu ?
Pourquoi faut-il que notre cœur s'écrie : " Eté
splendide, épargne-nous ? ,,
Sous un portique se dressent, dans l'intervalle
des piliers, des v~ses pleins de fleurs encore.
Des fleurs dans un vase, ce sont des fleurs
offertes, choisies, élevées au dessus de la terre,
comme avec les bras, dans le creux des mains. Mais
pour qui cette offrande?

PIRE QUE LA MORT

499
Dans une paix conventuelle les heures tournent
si lentement 1
Comme, à la promenade, des nonnes l'une der'
è
' pas.
ri re l'a~tre, voilées, pareilles et du même
Ou bien, plutôt, des recluses contraintes à quelque obédience, rêvant toujours d'évasion.
Si ce n'est point là un cloître, il n'est cloître en
nul couvent qui ait clôture plus forte.
Si ce n'est point une prison, nulle geôle n'a tant
de portes ni semblables froissements de clés.
La règle, c'est la bienveillance - rigoureuse de
tous les instants.
'
Ecoutez le son de la cloche qui tinte pour le
re~as I Oh l sentez tout ce qu'il y a, dans cette
clall'e sonnerie, de sollicitude inflexible l
La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc faitelle honneur ?
A qui la pierre rend hommage les fleurs aussi
sont dédiées.
Le malheur ... il faut me comprendre, c'est ici le
&lt;:hâteau du plus grand des malheurs.

III
S1 vous croisez sous les arbres un serviteur
&lt;le ce château, il vous saluera d'un bonjour en
vérité singulier.

�PIRE QUE LA MORT

500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans le geste nul faux empressement.
Dans la voix nulle note obséquieuse.
C'est une nuance imperceptible d'un respect qui
n'a point égard à la mise du visiteur.
Politesse de l'âme qui, usant du mot banal, le
relève le renforce d'un rapide regard vivant :
,
.
.
r.•
I"
"Frère je t'ai reconnu, Je te salue, mon 1rere .
Mai; en même temps, ce salut - à moins qu'il
ne vou~ dépasse - vous grandit, vous confère
un privilège écrasant.
Comme sur le passage d'un convoi funèbre, on
se découv~e dans les rues, devant la majesté de
la mort, qu; représentez-vous donc de triste et
d'éternel devant quoi l'on s'incline ?

IV
Le malheur - il faut me comprendre - c'est
le respect de ce malheur qui s'étend_jusqu'à vous,
jusqu'à moi, qui s'allonge sur mm comme une
ombre.
N'est-ce pas ainsi que la mort est présente dans
.
les larmes de ceux qm restent .
En leur personne vêtue de noir n'est-ce pas la
mort qu'on salue, mêlée à la douleur, comme
deux images superposées sur la même plaque
sensible, et tantôt c'est l'une et tantôt c'est l'autre
qui émerge du fond o~scur.

501

Mais ne dirait-on pas que cette mort en deuil,
qui regarde sans voir de ses pauvres yeux rouges,
est plus proche de nous, plus humaine que la mort
véritable, incompréhensible et déjà si distante avec
son étrange pâleur, ou légendaire et fantastique
avec ses orbites creuses ?
Mais la mort est la mort, on l'appelle par son
nom, car elle est commune, publique, affreusement
ouverte à tous : elle est le grand hall populaire, et
l'on voit de partout les ténèbres du porche où
s'engouffrent tous les chemins.
Ce malheur, non : il faut comprendre. Un couloir secret y conduit.
Et moi aussi je pleure un ami disparu, mais
avant le tombeau.
Vous qui révèrez dans la mort une pensée
éteinte, si faiblement .qu'elle ait brillé, dans quel
esprit d'humilité devez-vous approcher avec moi
d'une mort-vivante qui · est le vacillement même
de cette flamme sous un souffle inconnu 1

V

~

Le masque pâle, aigu, rasé,
Le balancement d'un funambule,
Je ne sais quel air d'être posé
Comme un oiseau sur une tuile,

�502

LA NOUVELLE REVUI FRANÇAIS.!

Toujours gonflant comme une bulle
Quelque espoir d'avenir tranquille;
Bons yeux de myope, bruns et doux,
Fourrés de malice par dessous;
Une lèvre qui s'offre et veut dire :
Cœur d'enfant, cœur étonné;
L'autre, moqueuse, qui retire
Ce que la première a donné ;
Tant6t un doigt levé, tranchant,
Fier d'un mot qu'il croit méchant,
Tantdt grave, lisant un livre
Comme un écolier sa leçon;
Chaque matin, enivré de vivre,
Ravi de siffler sa chanson.
Encore de toi n'ai-je tracé,
Mon ami, qu'un plat portrait
Au simple trait.
Ce qui fit ton charme a passé
Entre ces lignes.
Que reste-t-il ? un amas de signes
Eteints, du noir sur du blanc,
Au lieu du feu
Tremblant
Et bleu.
Mais, par delà le sens des mots,
J'aurais voulu que leur cadence

503

PIRE QUE LA MORT

Menàt comme ta vie une danse
Supérieure à tous tes maux.

J'aurais voulu, loin de décrire
La finesse de ton sourire,
Que mon vers léger sourît
Du même pli fin que ton esprit.

Mais seul, peut-être, un chant de flüte
Eüt pu, déchirant le voile noir
Derrière lequel ton âme lutte,
Tel que tu fus te faire voir.

VI
Il faut comprendre: songez aux passants solitaires que charrient les grandes villes.
Songez à vous-mêmes, à nous tous, ouvriers
que nous sommes, quel que soit notre emploi,
ouvriers de Paris, quand, à la débauchée, nous
aspirons l'air frais de la rue comme un souffle de
liberté.
Court répit entre deux batailles, étroit loisir
resserré entre la fatigue du jour et les tracas du
lendemain.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'âme qu1 étouffe se précipite à cette fente, à
cet interstice azuré.
Chacun de nos pas sur le pavé humide est une
reprise de possession, une conquête nouvelle de la
terre, pour une durée brève et précieuse.
Tous les espoirs tournoient avec les lumières.
Le vacarme assourdissant isole le marcheur
dans son rêve.
Peu à peu les contours des choses ont perdu leurs
arêtes ; rien n'oppose plus aux écarts de la pensée
de barrières précises; une cité fantastique étincelle
dans la brume; le monde de l'imagination s'installe,
profond et bleuâtre, en même temps que la nuit.
C'est bien alors qu'une cervelle humaine est
comme un bol de punch enflammé.
Où courent ces milliers d'ombres sous la pluie
qui les fouette ?
Que d'aiguillons divers emploie la nature, combien d'autres, empoisonnés, la civilisation invente,
pour exciter à vivre ces malheureux!
Des mirages, des mirages dans les glaces ruisselantes, dans les satins gris de la boue !
Le pauvre est riche et se dit: "Je ferai tant de
parts de ma fortune", car il s'accorde aussi le luxe
de se montrer généreux !
L'artiste obscur voit son nom qui flamboie; il
méprisait la gloire, il la dédaigne encore, mais cette
fois sans amertume, avec un fier sourire, comme
un royaume à lui.

PIRE QUE LA MORT

Le barbon galant renifle sans risque l'odeur du
fruit vert.
Le timide regarde en face, le lâche est un héros.
Que de belles actions en un clin d'œil accomplies ! Que de crimes surtout commis danS- le
secret des consciences par les plus honnêtes gens !
Tous les gêneurs décapités!
Et vous, bons vieux parents, assis là-bas, dans
vos provinces, au coin d'un feu économe, un petit
calcul de votre cher fils vous a, dans l'instant,
supprimés.
Mais, par dessus nos souhaits mesquins, Paris,
c'est ton noble vœu qui monte le plus haut dans
le ciel, car ta lueur est autre chose que le reflet
d'une ville quelconque dans les nuages errants !
Quel bureau de statistique fera le compte des
chimères que, depuis des siècles, à toute heure, tu
consommes sans calmer ta faim ?
Loin de te ralentir, le poids du passé te pousse
en avant la tête la première : ah ! tu vas tom ber 1
non, tu te relèves, la course est la loi de ton équilibre, et tes enjambées donnent le vertige.
La route s'allonge, mais derrière toi: tu n'en
suis aucune, mais tu traces la tienne de l'avancée
de ton front dans l'avenir inconnu.
La clarté de ma lampe autour de ce poème,
est-elle un atome de la nébuleuse ? quel sera mon
sort dans le tourbillon ? étincelle qui monte ou
cendre q uî glisse ?

�506

LA NOUVJ!LLE RBVUE PRANÇAISE

Capitale des enchantements, l'ami dont je parle
était dans ton rire une note acide: pourquoi l'as-tu
rejeté?
Nuls yeux plus que les siens ne brillaient de
plaisir au spectacle de tes féeries: pourquoi l'as-tu
égaré?
Nul ne sut mieux que cette àme railleuse· discerner dans les lignes de tes modes changeantes le
dessin éternel, pourquoi l'as-tu puni de t'avoir
tant aimée?

VII
Si la mort germe dans la vie, si la maladie est
dans la santé, chacun de nous peut se perdre
ainsi, comme on dit, dans les vieux contes, qu'un
enfant se perd dans les bois.
D'ordinaire à la 6n d'un songe, un choc nous
révèle que notre âme atterrit ; nous retrouvons,
deçus et pourtant rassurés, les Jabours plats de
l'existence, et notre avare lopin et l'antique char.rue : notre progéniture bruyante et le terme à
payer,
Car ceux qui ignorent ces réalités ne connaissent point la valeur du r!ve : la poésie vraie, qui
comprend tout l'homme, part de la prose, s'élève
au dessus d'elle, et puis y revient comme l'alouette
au sillon.

PIRE QUI LA MORT

L'oiseau lui-même tient du cerf-volant : l'instinct, comme un fil invisible, des hauteurs de l'air
le rattache à son nid.
L'esprit qui vagabonde tire sur la 6celle; la
raison en bas attend son retour; la mémoire cachee
se prépare dans l'ombre à le ressaisir : "Rappelletoi ton nom, ton âge, ton histoire, prends ma
main, voici ta maison. "
Mais il peut arriver, un soir, qu'on s'aventure
trop loin.
On était sorti comme de coutume : "Je reviens
tout à l'heure. "
Comme de coutume, sur le trottoir, nos rêveries
familières nous avaient aussitôt rejoints.
Comment aurions-nous remarqué le changement
de leurs visages, ces paupières baissées qui méditent un mauvais coup ?
Elles nous tenaient au cœur, eJJes nous étaient
si chères, si connues dans tous leurs recoins, dans
leurs sautes d'humeur et dans leurs bizarreries !
Nous les aimions, parbleu, autant que nousmêmes, avec une pudeur jalouse, une délicieuse
honte, comme un vice inavoué .
D'autres que nous se seraient moqué d'elles,
disant: " C'est absurde ! quelles billevesées ! "
Elles étaient cette intimité qu'on ne partage
avec personne, qu'à l'approche de son semblable
chacun renferme sous cent clés, les pensées fantasques de la solitude, celles qu'aux minutes les

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.X

plus imprudentes, dans le délire même de l'amour,
on laisse à peine entendre.
Oui, vraiment, je vous le demande, comment
nous serions-nous défiés !
Cependant, voyez la traîtrise, au lieu de nous
accompagner à la distance convenable, distraites,
amicales, parlant de temps à autre et parfois se
taisant J ce soir-là elles nous encadraient comme un
prisonnier.
Ainsi le condamné s'avance, livide, entre les
valets du bourreau.
.
Encore le condamné sait-il, dans le dur trajet,
que ceux-là qui le soutiennent l'ont renié comme
un de leurs frères.
Mais nos rêves ! Ah 1 nos idées, c'est entendu
qu'elles nous trompent I nous les trahissons bien
nous-mêmes selon le vent !
On forme avec elles de ces faux-ménages où
chacun triche à qui mieux mieux.
Végétations de surface, lentilles d'eau sur l'étang.
Et quand, par hasard, quand, par impossible,
ce qu'on nomme une idée est une chose à nous,
elle change de nature, croyez-moi, et devient un
rêve.
Mais nos rêves, nos rêves fidèles, eux, la flore
des profondeurs, eux qui plongent leurs racines
dans l'épaisseur du tissu, dans la moëlle et dans le
sang 1
Nos rêves dont les tiges frêles, ce frisson dans

PIRE QUE LA MORT

5o9

la brise, sont l'extrême aboutisse~ent, le tout
dernier foisonnement d'une plante disparue!
Nos rêves multipliés par boutures à travers
les siècles, de père en fils l
Quoi! les voilà qui, par sombre magie, prennent
un corps, un corps opaque, et font écran sur le
monde, et se substituent au monde 1
.
Les voilà tous qui nous cernent, nous empoignent nous entraînent!
Hélas ! c'en est fait de nous : on est un homme
escamoté.
A quel moment le sortilège a-t-il commencé ?
A quel moment encore, d'un brusque recul, et
des pieds et des poi'ngs, d'une révolte de tout
l'être, aurait-on pu se défendre, s'arracher de cette
étreinte, revenir sur ses pas ?
Trop tard. La frontière est franchie, Paris est
loin déjà ...
Ce ne sont plus les bonnes r~es où l,'on nav'.guait sans carte, c'est un labynn~e ou, de~uis
l'entrée, le sol descend, descend toujours ; mais la
pente d'abord est presque insensible.
Cela s'est très bien passé, pas de scènes, pas de
cris.

�510

LA NOUVELLE RJ!VUB FRANÇAISE

VIII
Pourquoi souris-tu ainsi de ce sourire délivré ?
D'habitude, notre sourire laisse voir par transparence comme des ombres sur le rideau d'une
fenêtre éclairée : silhouettes de pensées plus ou
moins definies, allant et venant dans le fond de la
chambre.
Les préoccupations ne manquent pas, dont les
contours sont nets, ni les doutes non plus b'urinés
dans l'esprit ou gravés à l'eau-forte, précis et
profonds, et d'un noir magnifique.
Mais ce peuvent être aussi les souvenirs flous
d'anciens plaisirs gàtés, d'anciens soirs de défaites :
ce qu'on appelle l'expérience, et dont la plus heureuse est une désillusion.
Ou, plus vague encore, cette humeur inquiète
qui va de l'impatience à l'angoisse, et qui, inséparable de notre destinée, n'est que la conscience
diffuse de la vie, le sentiment d'une question
posée à chaque sursaut du cœur, éternellement la
même, éternellement suspendue.
Mon ami, pourquoi souris-tu de ce sourire
sans ombres, oublieux, ravi en extase ?
Du présent difficile, et de toute mémoire, et du
triste sort commun ton sourire est si détaché!
Pourquoi, mon ami, ce sourire qui derrière lui

PIRE QUI LA MORT

SII

n'a plus rien, rien que la flamme d'une bougie
dans la chambre vide?
Tu n'es donc plus un des nôtres ! tu n'es
donc plus un de l'équipage sur la vieille coque
pourrie ?
Vois, à la barre du gouvernail, la grappe de
l'humanité, nos fronts soucieux, nos muscles tendus, et les jours et les nuits déferlant sur le pont?
Ton désintéressement est épouvantable.

IX
Mais ta gravité l'est-elle moins?
Un si grand sérieux est-il de ce monde ?
Quel brusque vieillissement I quel affaissement,
tout à coup, de ce qui, dans un visage, se redresse
avec quelque confiance, aspire tant soit peu au
bonheur, comme la feuille se hausse du côté du
soleil !
Tous les traits tirés vers le bas comme des
fils-à-plomb, le masque entier coulant à pic, absorbé, .englouti dans une méditation funèbre.
On croirait que tu viens d'apprendre, chuchotée
à ton oreille rapidement, en trois mots, une nouvelle si accablante que l'avenir par elle est soudain
barré.
Ou de découvrir un secret qui ruine ta dernière
espérance.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PIRE QUE LA MORT

Une telle expression de tristesse condamne
toute la vie : s'il est vrai que la face de l'homme,
quand ce ne serait qu'une seule fois, peut réfléter
ce fond lugubre, quel optimisme de l'école prévaudra contre ce miroir ?

X
Mots à tout aller, mots de chaque jour,
Habits ripés jusqu'à la corde,
Pièces d'argent passant tour à tour
Des sacs des peines aux doigts de l'amour,
Les seuls mots pleins de miséricorde,
L'unique instrument qui s'accorde
Avec Je ton des camrs émus,
Encore une fois soyez promus
A la dignité la plus haute :
Celle d'accueillir comme un bon hôte
La douleur qui tremble et bégaie.
Vos douces figures sont fatiguées,
Depuis le temps que sur le pas de votre porte
Vous la relevez à moitié morte,
Et lui rendez chaleur et voix.
Ouvrez, bonnes gens, encore une fois
Elle a buté au seuil ce soir !
Que demande-t-elle ? un banc où s'asseoir,
Un coin dans la rougeur de l'âtre :
Or, c'est vous l'âtre et l'escabeau.

51 3

Va, mot cherché, va, mot trop beau
Va-t-en faire fortune au théàtre ! '
Prends, avec la complicité
D' un acteur qu ,on dit très moderne
Cet air contenu, brutal et terne
'
Qui joue à la simplicité !
'
Et toi, mot fat, sot comme une rime
Mot sonore, étincelant sublime
'
Poing au côté, chapea: de trave~s
Va, pousse ta note au bout d'un ;ers
Et toi, joli mot, mot d'esprit,
Reste au salon ! et retourne au livre ,
Mot bien écrit !

V~us seuls s~vez ce que c'est que de vivre,
Vieux mots limés du vieux langage,
Deven~s tran_sparents avec l'àge,
Mots d un cristal qui tient enclos
Le souvenir d'avoir pressé des fleurs.
Incolores ? eh ! quoi comme les pleurs.
Etouffés ? oui, comme les sang.lots.

V~~s, usés, chers vieux mots, que dis-je?
A,1-Je _oublié par quel prodige
.
L antique souffrance ne vieillit point ?
Ah l D"
.
ieu, l'ancienne, comme elle nous point 1
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

C'est vous, le premier cri qu'elle arrache,
Vous, le premier sang qu'un blessé crache.

Défrakhis, vous, routiers du sort,
Vous à qui chaque misère ajoute
Un sens de plus, un trait plus fort ?
Non, mais poudreux d'une très longue route.
Vous qui, sachant comme il en coMe
Au cœur fier d'avouer son deuil,
Rompez les sceaux, violez l'orgueil,
Vous, pâlis, effacés ? non, pâles
D'une mortelle pâleur, ah I peut-être.
On hésite, et c'est comme un râle,
On parle enfin, on va connattre,
Palper comme un corps évanoui,
Comme un cadavre percé d''-!ne lance,
Tout son mal jusqu'alors enfoui
Dans les caveaux sourds du silence.

Ce sont des mots comme on en dit,
Tout plats, sans rien d'abord qui frappe,
Mais où brusquement s'ouvre une trappe :
Des mots plats qu'on approfondit.

Ce sont de cornrnw1s mots terre-à-terre,
Qui ne font pas de bruit, marchant pieds-nus,

PIRE QUE LA MORT

515

Clairs pour tous et voilés de mystère,
Familiers et gros d'inconnu.

Drus, brefs, triés, passés au crible
Des grands chagrins,
Ce sont des mots pareils aux grains
D'un blé terrible ;

Durs grains de l'angoisse et du soupçon,
Faits d'une pensée
Où la douleur comme une moisson
Est condensée ;

La douleur de demain, toute une mer
D'affreux épis,
Des jours et des ans de pain amer,
De mal en pis.

Des mots espacés comme ces gouttes
Qui pleuvent des cieux noirs largement,
Quand, les nerfs tendus, on écoute,
Comme un lourd tombereau sous une voüteJ
Rouler l'orage dans l'éloignement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB.

Ce sont des mots comme en voici :
" Qu'est-ce qu'il y a ? qu'as-tu ? réponds nous I "
Où toute la vie est comme à genoux,
Où toute l'àme se rend à merci.

Xl
Menus objets, pinceaux, crayons ...
Celui-ci vous range avec minutie, celui-là préfère
à l'ordre évident l'arrangement plus intime d'Ûn
désordre connu, combinaïson brouillée de chiffres
dont il possède seul les nombres.
Aquarelles dans les cartons, livres sur les
rayons ...
Ce qu'on sait caché à portée de la main, et ce
qui compose le léger décor indispensable à nos
aises : entourage choisi, cercle magnétique où l'âme
cesse de feindre et, le soir, se détend, installée
dans son propre reflet comme, au centre de son
halo, la lumière.
L'encre de Chine et le godet à leur place
assignée, et la gomme qui va et vient et qu'on
cherche toujours.
Petites choses soumises, esclaves de nos manies,
de nos méthodes puériles, de notre attachement à
des riens, ces riens eux-mêmes.
Douces choses muettes, humbles formes visibles
que prend le s"ence de la maison.

PJR.E QUE LA MORT

Le chevalet plein d'attente, plein de promesses
plein de reproches...
'
Et la guitare pendue au mur, comme un romanesque sentiment, qu'on cultive et dont on sourit.
Démons du foyer, dieux lares, amis, confidents,
témoins.
Témoins des discussions interminables dans les
fumées de l'esthétique et du tabac.
Témoin du travail, de ce profil à contre-jour
tant de fois penché, près de la fenêtre, sur la table
à dessin.
Témoin d'un bonheur disputé par la vie, nullement pareil à quelque paix armée, semblable plutôt
à un terrain piétiné, jamais perdu, conquis sans
cesse, un bonheur comme une suite de victoires
dans une guerre de montagnes où les forces
s'épuisent.
. Témoins de ce qu'à Paris il est dépensé chaque
Jour de trésors spirituels, de ce qu'il peut y avoir
d~ tenue, de crànerie, d'aristocratie vraie au purgatoire de la bohème.
Témoins, soyez-le aujourd'hui de ce drame
atroce : . votre maître qui s'en va, qu'on emmène
par trahison ; car nous l'avons trahi : tout à l'heure
il chantait !
Et maintenant, vous gisez là comme un bric-àbrac misérable, inanimés.

�518

LA NOUVELLE REVUE FRA, ÇAISE

XII
Amateurs cultivés, connaisseurs délicats,
Emportez. vos certificats
D'élégante et fine industrie,
Etlaissez-nous,mes chers messieurs,on vous en prie 1

Pour rendre à notre ami les respects qui sont dtîs
A l'artiste, à ses maux, à ses efforts perdus,
Quelques uns suffiront, ceux dont la vie étrange
Apparatt du dehors comme un désordre vain,
Mais dont l'œuvre est reliée à leurs jours, comme
[un vin
Aux soleils de l'année où môrit la vendange.
Ceux-là mes vers iront les chercher un par un,
Car, n'étant point des vers qui crient pour qu'on
[s'attroupe,
N'étant point marchands de drogue aux carrefours
[du commun,
Certes ils auront du mal à rassembler leur groupe.
Ils devront quelquefois entreprendre un voyage,
Passer les mers, pour joindre, à un sixième étage
Ou dans la paix des champs, un ou deux inconnus,
Pour tenir, comme on tient un oiseau qui palpite,

PJllE QUE LA

IORT

Et sentir battre un peu plus fort, un peu plus vite,
Un cœur ou deux serrés dans leurs doigts purs et
[nus.
Mais surtout ils viendront, visiteurs familiers,
Rêver, les jours d'automne, en ce coins d'ateliers
Où, quand la pluie et le vent font assaut sur le
[ verre,
La clarté des ciels gris est plus qu'ailleurs sévère.
A tous ceux dont l'orgueil est de sculpter ou pein[dre
Ils diront, mon ami, tes yeux qui n'ont su feindre
Que la gaité, parfois, quand ta verve était lasse,
Et ton martyre enfin, en pleurant, à voix basse.

XIII
Quand je songe à la lourde porte qui s'est
refermée sur toi, ce n'est pas une métaphore, une
vieille figure de langage que mon esprit fatigué
utilise encore une fois pour fixer ses tristes idées.
Je revois une odieuse porte épaisse et matelas~
sée, qui baille et où tu disparais, et qui paresseusement, comme une mâchoire, retombe sur ses
bourrelets.
Rien ensuite qu une surface unie, un hideux
rectangle de toile cirée, noir et lisse comme une
eau dormante affleurant les bords d'une fosse
profonde.

�520

LA NOUVELLE Rl!VU.E FRANÇAISE

Le silence et l'immobilité.
Ce qui s'est passé derrière cette porte, quand
soudain tu t'.es trouvé seul, cela, non, ne m'en
parlez pas, il ne faut pas en parler.
Mais j'ai beau secouer la tête en me bouchant
les oreilles, le démon est dans ma tête, comme un
souffleur dans sa botte.
A peine ai-je dit: "Je ne veux pas, je ne veux
pas y penser 1" qu'aussitôt il me chuchote:" Muré,
enterré vivant ! "
Nous étions là trois camarades qui, l'horrible
chose accomplie, avons regagné, tremblants, uqe
automobile au bord d'un trottoir.
L'heure était tardive, et l'endroit, désert; et ce
groupe hésitant, cette voiture arrêtée, tout cela
ressemblait à une louche aventure.
Comme si, mon ami, t'amusant d'un prétexte
trompeur, nous avions comploté de te conduire là,
pour, de nos mains, par derrière, te pousser à l'abime.
C'était aux approches du printemps : je sens
encore, appuyé sur ma bouche, le baiser mou de
cette inBme nuit.

XIV
Et voici bientôt toute une longue année que
je refais chaque semaine ce chemin où l'angoisse
augmente depuis le départ jusqu'au but.

PIRE QUE LA MORT

p.r

Voici déjà presque un an que je salue chaque
semaine le pont, la berge et le moulin.
Le moulin au bord du canal fait un tic-tac de
grosse horloge qui calculerait les saisons.
Un matin, sort de la terre comme une fine buée
qui enveloppe les arbres d'un nuage verdissant.
Quelques jours plus tard, c'est une vraie dissonance, une vivacité de tons excessive: toute feuille
a sa pointe d'ivresse, tout brin d'herbe hausse
la voix.
D'une multitude de petits cris se compose une
clameur douce qui remplit le ciel lavé.
Quelle naive explosion ! quel entrainement à la
légère 1 quel oubli incompréhensible des leçons
du passé l
Puis, toute cette allègre enfance mürit, prend
du corps, atteint son poids de beauté ; les frondaisons trouvent leurs lignes, ordonnent leurs
masses contre l'azur tendu ; la vie des feuilles,
comme la nôtre, projette une ombre sur le sol.
Puis vient la raideur, et puis la cassure et la
chute en tourbillons.
Et le moulin, pendant des mois, tourne sa roue
dans la brume.
Et, de nouveau, un jour, c'est la même poussée,
la même crise de joie, la même fugue soudaine, la
même absence de mémoire.
Chemin de printemps, d'été, d'autom11e, chemin
d'hiver, chemin de printemps....

�5'22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XV
Est-ce une consolation ou une dernière tristesse, que ce qui d'abord nous semblait la plus
insupportable horreur puisse à la longue prendre
à nos yeux une physionomie familière ?
Faut-il croire que c'est la surprise, l'émotion
d'une attaque imprévue qui rend la douleur
déchirante ?
Sans ce coup de fouet qui Ja redresse comme
une bête endormie, l'âme ne connaîtrait-elle qu'une
douleur résignée ?
Un brutal réveil l'oblige à se défendre ou, du
moins, la force à gémir, mais, l'étonnement passé,
comme elle accepte vite le deuil et l'injustice !
Dans le pire des sorts elle tro11:ve un coin où
camper.
Il n'est peine si profonde, infirmité si cruelle
qui ne finisse, avec le temps, par être une compagnie.
L'homme, au cours des âges, a-t-il tellement
souffert que notre cœur en conserve comme un
morne pli, et que notre œil, dès l'enfance, n'ait
déjà plus que des regards atones pour le malheur
d'autrui ?
Ou bien, au contraire, la pression de la vie estelle en nous si haute que son jet emporte tout ?

523

PIRE QUE LA MORT

Vivre, vivre, encore vivre, cela seul peut-être
est un tel bienfait qu'on prend tôt ou tard son
parti du reste !
Hé! sans doute on réclame, chaque fois qu'on
est frappé, mais bientôt c'est par raison, par besoin
entêté de logique, par un absurde souci d'universelle légalité : simple réserve de style au bas d'un
acte enregistré, qui s'en va rejoindre dans la poussière tous les vieux contrats iniques.
Je me suis, par exemple, demandé souvent :
" Qu'est-ce que les pauvres attendent, pour crier
qu'ils en ont assez ? " Cependant, la révolte est
rare, ils s'accommodent de leurs taudis.
Assurément il y a dans la lumière du soleil un
principe de réparation, de renaissance indéfinie,
une panacée éternelle.
La vie assimile nos maux à sa forte matière
comme le feu antique, sur l'autel des sacrifices, se
nourrissait chaque jour du sang répandu.

XVI
Ainsi, certains jours encore, quand je cause avec
toi, tous deux paisibles, renversés dans de profonds
fauteuils de cuir, il m'arrive par moments d'oublier
où nous sommes.
Ton esprit, revenu des am1ées en arrière, joue

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
524
distraitement dans un monde enfantin ; mais tes
récréations futiles, j'y prends goôt moi-même.
Ces idées sautillantes, ces lectures émerveillées,
ces étourderies et ces découvertes s'accordent en
moi à des choses anciennes, à toute une vie puérile
qui se continue dans mon cœur.
Rien d'extraordinaire et, surtout, rien d'effrayant; l'apparence, plutôt, d'une grande douceur:
deux amis qui se retrouvent de plain-pied, face
à face, dans une clarté innocente.
L'atmosphère est si limpide que les feuilles
d'un arbre voisin de ta fenêtre sont comme ciselées
dans l'or vert, et la substance du ciel sans tach~
ressemble à de l'émail appliqué sur la vitre.
Le regard d'un Créateur attendri baigne les
murs de sa lumière : satisfait de son œuvre, le
Seigneur la contemple et paternellement la bénit.
On aperçoit au loin, par delà les clôtures, aux
bords d'un vaste horizon, quelques cheminées
d'usine : ont-elles une autre réalité· que d'être un
détail minuscule dans uri tableau qui lui-même
ne parait exister que pour le délassement des
yeux?
Le calme, la pureté de l'air, cette délicieuse
sensation d'allègement et presque d'irnpondérabilité que procurent les lieux élevés, s'associent
aux souvenirs de mes longues stations dans des ·
monastères de Russie qui dominent de haut l'immense plaine étalée, et où l'on n'entend aucun

525

PIRE QUE LA MORT

bruit, sauf les continuels murmures de l'espace
et, parfois, des sons de cloches en querelle avec
le vent.
Et ici comme là, dupe d'une illusion, aspirant
,
le silence
comme une vapeur d'.
opmm : "N e
voilà-t-il pas, me dis-je, la retraite que j'ai si
souvent rêvée ?"

XVII
Une autre fois, c'était au jardin, tu mis sous
mes yeux des dessins terribles, rehaussés ,de rou~es
violent~ : les postures, les enlacements d une priapée maladive.
Hélas ! mon ami, de nous deux n'était-ce pas
moi le plus troublé ?
Quelle douloureuse obsession couve au fond
de notre cœur, toujours prête à se renflammer ?
Ainsi, pendant les chaleurs de la canicule, l'incendie dans les bois de pins, avant même qu'il
n'éclate, est déjà là qui semble attendre, dissimulé
dans les aiguilles sèches, dans l'écorce résineuse.
Pauvre décence, pauvres convenances, pauvre
enveloppe de paille !
Qui dira, qui enfin osera dire, comme on fait
l'aveu d'une chose grave, d'un mal secret qui
ravage la vie, jusqu'où va chez certains la hantise
de. la femme, dans quels tourments les jette l'idée

�526

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se_ule de son corps, et comment ses approches
alimentent leur fièvre au lieu de l'apaiser ?
Là encore les voies de la raison croisent les chemins du délire : le banc où nous étions assis était
à l'un des carrefours.
Cependant, mon ami, ayant communié avec
toi dans le même égarement, je me levai, je partis :
devant moi les portes étaient grandes ouvertes,
nul ne songea à m'arrêter.
FRANÇOIS

PoRcHÉ.

DEUX LIVRES SUR
P. J. PROUDHON

1

Le théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, les
radicaux soucieux de réformes sociales, les " morcellistes"
partisans du " bien de famille " inaliénable, et même les
doctrinaires de la Contre-Révolution, se réclament de
Proudhon, le citent à l'envi, s'efforçant moins à tirer au
clair sa pensée qu'à couvrir leurs opinions de son autorité
morale. Si l'on songe combien ces luttes de parti risquent
de déformer une illustre figure, on accueillera d'autant
mieux toute étude ne tendant qu'à nous présenter
Proudhon, tel qu'il fut, à faire revivre devant nous sa
personne, ses idées, son esprit.

I
Proudhon mérite bien une ample biographie à la
manière anglaise. Sainte-Beuve l'avait senti ; il n'a laissé
qu'un livre inachevé, mais c'est une des entreprises qui
font le plus d'honneur au grand critique : pour ce rude
combattant, alors honni ou méconnu, il a su retrouver en
sa vieillesse cette ouverture d'intelligence et de sympathie
La Sociologie de Proudhon, par C. Bouglé. (Armand Colin).
La Jru11esse de Proudhon, par D. Halévy. (Cahiers du Centre,
Figuière éditeur).
1

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui Jui manqua trop souvent à l'égard de ses contemporains. Avec les mêmes dispositions, M. Daniel Halévy
aborde la même tâche. Je ne m'étonne point qu'elle l'ait
attiré, sa Vie de Frédéric Nietzche l'ayant montré fort
sensible à certaine sorte de grandeur et de pathétique
intellectuel. Certes, le développement de Nietzsche ne
res emble guère à celui de Proudhon: Nietzsche,scholar surchargé de culture, doit remanier cette culture acquise et
renier ses premiers jugements pour creuser peu à peu jusqu'à ce qu'il croit être sa plus profonde sincérité; ses affirmations passionnées, il les dégage à force de critique et de conflits intérieurs ; et c'est ainsi qu'il crée sa tragédie. Rien
de tragique, dans la vie de Proudhon, que la résistance
des hommes et des choses ; nul besoin de conquérir sa
vraie personnalité.
le début assuré de sa force et de ses
convictions fondamentales, sans nul retour sur lui-même,
il marche droit en avant, avec la ferveur spontanée d'un
plébéien autodidacte. Il ne traverse aucun doute ; il se
complète, il se corrige, il ne se dément pas. D'après son
expérience intime, il s'est formé de la nature humaine
une notion simple, et qui semblera pauvre à quiconque
se plaît aux analyses d'Aurore et d' Humain, trop Humain :
fllt-il capable de les voir, il négligerait les motifs individuels dont la sommation ne se traduit pas en de puissants
facteurs sociaux.D'ailleurs son esthétique est simple autant
que sa psychologie. Mais comparée à celle de Nietzsche- et
pour parler comme Nietzsche lui-même - sa volonté
est, sans nul doute, d'un plus grand style, droite, inflexible,
toute appliquée à son objet. Ce style, qui vraiment " est
l'homme", fait, sans nulle invention d'art, tout le prix de
son éloquence. Les versets !.es plus lyriques de Zarathustrr,

Des

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

restent l'exaltation d'un rêve sans prise sur le réel, et
l'exaltation du moi qui se glorifie d'avoir formé ce rêve.
Même quand Proudhon déclame et vaticine, ce qui nous
occupe avec lui, ce n'est pas lui, ce n'est pas la rareté de
ses goOts ou la hardiesse de ses idées, c'est vraiment le
destin des hommes, c'est le travail, la dignité et la justice.
En se détournant de Nietzsche, M. Halévy trouve donc
en Proudhon une âme non moins noble, mais plus forte
et plus saine, hantée par des problèmes plus urgents et
plus voisins de l'action efficace ; il la comprendra d'autant
mieux que ces problèmes l'intéressent lui-même depuis
longtemps (témoin son Histoire dt quatre am et ses études
sur le mouvement ouvrier). Oserai-je ajouter encore que
d'avoir été compagnon de Péguy, est une bonne condition pour comprendre Proudhon ?
" Mes ancêtres de père et de mère furent tous laboureurs francs, exempts de corvées et de main-mortes
.
'
depu1s
un temps immémorial. 0 Proudhon aime à rappeler
l'audace de son grand-père à contre-carrer les prétentions
des seigneurs, la probité naîve de son père vendant sa
bière presque au prix de revient : " Tant pour mes frais,
plus tant pour mon travail, voilà mon prix " ; les vertus
et les idées républicaines de sa mère : " Ce que c'est que
la noblesse de race ! Je suis noble, moi l" Il ne sort pas
du prolétariat des villes ; sa petite patrie, à Besançon, est
un faubourg sans usines, une sorte de liaison entre la
ville
. et la campagne ; sa famille, selon les travaux, les
saisons, est urbaine ou paysanne ; elle sait garder sa fierté
en face des cousins devenus bourgeois. Catholique par
tradition, tout en raillant les curés, elle ne se dérobe pas

3

�53°

LA NOUVELLE REVU! FRANÇAISE

aux obligations du culte (c'était au temps de la Restauration). Mais était-ce une race vraiment pieuse, assez
pieuse pour que la religion enseignée à Proudhon dès_ son
enfance ait marqué son !me à jamais ? De tout le livre,
voilà les pages qui prêtent le plus à discussion. Il semble
qu'involontairement l'auteur force le sens des textes.
Faute d'avoir éprouvé par lui-même ce qu'était naguère
encore, dans ces campagnes de l'Est, l'état d'esprit du
peuple catholique, il ne se doute pas à qu:1 point des
pratiques régulières pouvaient aller avec la tiédeur de la
foi. Certes, les propos narquois qu'il rapporte ne sont pas
signes d'impiété; mais d'autr~ part nul fait_ ne montre,
chez aucun membre de la fam1lle, une dévotion exaltée :
" Chez nous, déclare Proudhon, on avait la foi du charbonnier. On aimait mieux s'en rapporter à M. le Curé
que d'y aller voir. " Et le biographe aussit6t de traduire :
"Tout ce peuple dans sa masse et dans sa profondeur,
avait gardé la fidélité des vieux jours." - Il avait gardé
les vieilles coutumes; et, comme en bien d'autres cas, cette
préparation a uffi pour que Pierre-Joseph, vers sa
vingtième années après un temps d'indifférence, se portàt
d'un élan tout personnel vers une piété sincère et fervente .. ,
Sans parti-pris, la question vaut qu'on s'y arrête : Que la
raison de Proudhon ait travaillé sur un fonds indestructible de sentiment religieux ; que sa foi révolutionnaire soit
comme un détournement de son premier enthousiasme
chrétien -cette hypothèse intéressante n'est pas in vraisemblable en soi ; nous pourrions l'admettre sans rien préjuger
sur la valeur de l'une et de l'autre croyance. Mais Proudhon
lui-même est d'un autre avis. Son ouvrage principal, La
Justice dam la Rivolution et dans l'Eglise, affirme éner-

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

53 1

giquement que la notion de justice est immanente à la
conscience humaine, se passe de toute révélation, et ne
peut être qu'obscurcie et faussée par la croyance en un
Dieu transcendant. Pour user d'un argument ad hominem,
pour retourner contre Proudhon sa propre expérience
intime (qu'il aurait donc singulièrement méconnue), il
faudrait des preuves décisives, que M. Halévy n'apporte
aucunement.
" Jusqu'à douze ans, ma vie s'est passée presque
toute aux champs, occupée tantôt à de petits travaux
rustiques, tant6t à garder les vaches... Quel plaisir
autrefois de me rouler dans les hautes herbes, que j'aurais
voulu brouter, comme mes vaches ; de courir pieds-nus
sur les sentiers unis, le long des haies; d'enfoncer mes
jambes dans la terre profonde et fraîche ! Plus d'une fois,
par les chaudes matinées de juin, il m'est arrivé de quitter
mes habits et de prendre sur la pelouse un bain de rosée...
Que d'ondées j'ai essuyées I que de fois, trempé jusqu'aux
os, j'ai séché mes habits sur mon corps, à la bise ou au
soleil ! Que de bains pris à toute heure, l'été dans la
rivière, l'hiver dans les sources l Je grimpais dans les
arbres ; je me fourrais dans les cavernes ; j'attrapais les
grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous ;
puis je faisais sans désemparer griller ma chasse sur les
charbons. Il y a, de l'homme à la bête, à tout ce qui
existe, des sympathies et des haines secrètes dont la
civilisation ate le sentiment. J'aimais mes vaches - mais
d'une affection inégale ; j'avais des préférences pour une
poule, pour un arbre, pour un rocher ... Quel exil pour
moi, quand il fallut suivre les classes du collège !. .. "
Il les suit pourtant en bon travailleur; mal doué pour les

�53 2

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAIS.E

mathématiques, il prend ses revanches avec le latin " ... A
quatorze ans, je lus (c'était un de ses prix) le Trait/ dt
l'txisttnu dt Dieu, de Fénelon ; depuis lors, je suis
métaphysicien. " Mieux vaudrait dire théoricien, philosophe, idéologue, car précisément la métaphysique
cartésienne le déroute et le déçoit : " Il me sembla, dès
lor , qu'il fallait suivre une autre route pour constituer
la philosophie en science." C'est vers ce temps-là qu'à la
Fête-Dieu, ayant assumé de bon cœur dans la
procession le r61c le plus humble et dont nul ne voulait
(porter la braise et les pincettes), il est payé de raillerie, et
frémit de rencontrer l'injustice dans la maison du Seigneur.
Vers ce temps encore, au bibliothécaire lui demandant :
" Mon petit ami, qu'est-ce que vous voulez faire de tous
ces livres? " il répond rudement : " Qu'est-cc que ça
vous fait ?" Les souvenirs de sa seizième année seront plus
tard traduits en une note qu'on pourrait croire de
Stendhal : '' 1 82 5. Mission de Besançon, grand
fracas, grande dévotion. Derniers soupirs de la religion en
Franche-Comté. A partir de cc moment, cc n'est plus
religion, c'est hypocrisie ou bêtise. " C'est alors que pour
des mois il s'éloigne de l'église. " Je poursuivis mes
humanités à travers les misères de ma famille, et tous les
dégodts dont peut ~tre abreuvé un jeune homme sensible
et du plus irritable amour-propre. Outre les maladies et
le mauvais état de sa santé, mon père poursuivait un
procès dont la perte devait compléter sa ruine. " Dans la
dernière année, il s'acharne, il s'épuise, pour échouer
cnnn au baccalauréat. Il faut que bien vite il gagne sa vie;
sa destinée est en suspens. L'instinct de préserver sa pensée
lui fait choisir cc métier d'imprimeur qui, du moins,
n'éloigne pas des livres.

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

533

"Je me souviens encore avec délices de ce gr:and jour
où mon compostn1r devint pour moi le symbole et l'instrument de ma liberté. Non, vous n'avez pas l'idée de cette
volupté immense où nage le cœur d'un homme de vingt
ans, qui se dit lui-meme : J'ai un ltat ; jt peux alltr
partout. Jt n'ai httoin de ptrsonnt." Devenu vite correcteur, il lit,
l'imprimerie, les Pères de l'Eglise. Il vit
comblé d'une joie alaquelle contribuent ensemble le travail, la pensée, un chaste amour, la ferveur religieuse
conquise ou retrouvée. Il écrivait vingt ans plus tard :

a

a

" Je sais aujourd'hui ce qui rendait à vingt ans mon
Ame si pleine, si aimante, si ravie ; cc qui rendait pour
moi la femme si angélique, si divine; ce qui, dans mes
r~ves d'amour, me rendait si précieuse ma religion en
m'y intéressant d'une façon si douce, en me la faisant
aimer d'amour... J'étais chrétien parce qu'amoureux ;
amoureux parce que chrétien, je veux dire parce que religieux. La religion, en effet, c'est la foi à l'absolu, dans
tous les ordres de la connaissance et de la sensibilité. "

Se croyant appelé à devenir un apologiste du christianisme, il se mit à lire les livres de ses ennemis et de ses
défenseurs. A l'égard de Chateaubriand, sa réaction fut
nette autant que vive : " Ce n'est pas sans une colère
concentrée que j'ai lu, à vingt ans, les ouvrages de ce
phraseur sans conscience, sans philosophie, et dont toute
la dignité fut dans la faconde. Voilà donc, me disais-je,
avec quoi l'on mène les nations ! "Il estime au contraire,
il respecte Bonald ; mais, comme ce grand chrfoen est
moins préoccupé du salut personnel que de l'équilibre
social, comme il cherche en sa religion ce que les gens
de 89 croyaient trouver en leur Déclaration des Droits :

�534

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la loi même des sociétés, les éternels priJ1cipes d'un
ordre juste et stable, par lui Proudhon est ramené à
la recherche d'une justice humaine qu'il oppose bientôt
à la religion :
" Mais quoi ! me disais-je tous les jours en poussant mes
lignes, si par quelque moyen les producteurs pouvaient
s'accorder à vendre leurs produits et services à peu près
ce qu'ils cofttent, et par conséquent ce qu'ils valent, il y
aurait moins d'enrichis sans aucun doute, mais il y aurait
aussi moins de faillis ; et, tout étant à bon marché, on
verrait beaucoup moins d'indigence.
" Déception I me criait aussitôt l'Eglise •.. L'Evangile
nous enseigne que le paupérisme est indéfectible comme
le crime ..•
" Rien ne prouve, répondais-je, que le vice et le crime,
dont on fait le principe de la misère et de l'antagonisme,
n'aient pas préc~ment leur cause dans cette misère et
cet antagonisme, que la doctrine catholique représente
comme en étant le ch!t1ment. Toute la question est de
trouver un principe d'harmonie, de pondération, d'équilibre,
'' Or si, par hypothesc, un tel principe existait, si ... le
bien~tre devenait général, le vice et le crime diminuant
en méme proportion que le paupérisme, le christianisme
ne serait donc plus vrai ! Pour que le christianisme soit
vrai, H faut que la bascule, par suite la misère et le crime,
soient éternels... "
Lisant le Dictionnaire des Hlrlsies de l'abbé Pluquet,
Proudhon s'arrête, de lassitude, à la dernière de ces
doctrines, à celle des Sociniens qui, n'interprétant l'écriture que Pilt les lumières de la raison, rttrancMrmt du
christianisme tous les mysares. Il connaît ce qu'il appellera

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

535

plus tard : " les déchirements de la conscience, lorsqu'elle
passe de l'état &lt;le foi à celui de justice philosophique."
Déchirements plus cruels, si Proudhon ne s'était alors
fait un ami : l'étudiant Gustave Fallot. Tous deux se
complétaient à merveille : " l'un tout bourgeois, délicat,
souple, douteur ; l'autre tout peuple, robuste et fonçant
droit, inapte au doute; l'un observateur lent et sô.r; l'autre
qui se fie à son instinct rapide. " Fallot enseigne à son
ami que le glnie, c'est l'attention. Fallot étudiait la linguistique ; Proudhon l'étudie à sa suite (Bonald l'y disposant
d'avance) ; et la lecture de la Bible en hébreu va devenir
un aliment de sa pensée.
Surviennent les journées de juillet ; d'abord il semble
que par elles bien peu de choses soient changées. Doit-on
dire que 1830 est la date d'une révolution bourgeoise, et
1848 la date d'une révolution socialiste?" Cette opinion
est fausse, dit fort justement M. Halévy. 1848 est la date
d'une crise douloureuse et vaine, d'une liquidation sanglante d~ espoirs. 1848 n'inventa rien. l830, au contraire, et les trois années qui suivirent, marque la vraie crise,
l'invention des idées, l'initiative des mouvements. Alors
le saint-simonisme, le fouriérisme et le blanquisme se
forment à Paris dans les cénacles et les clubs ; et le syndicalisme plante son drapeau noir sur la colline de la
Croix-Rousse ... Jamais la croyance révolutionnaire ne fut
si puissante qu'alors.". Or c'est dans l'atelier où travaille
Proudhon que Fourier fait imprimer sous ses yeux le
Nouveau Monde Industriel. Et Proudhon est fouriériste
pendant quelques jours ou quelques semaines. Ce qui
bient6t le détourne de ce système séduisant et nal'f, ce
sont ses répugnances morales plus encore que sa raison.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
536
La crise produite par la Révolution a contraint

Proudhon au cb6mage. Fallot, installé dans Paris, rêve de
l'y attirer : et sa confiance clairvoyante va jusqu'à la plus
audacieuse prophétie :
" Conservez cette lettre, relisez-la d'ici quinze ou
vingt ans, vingt-cinq peut-être, et si alors la prédiction
que je vais vous faire ne s'est pas accomplie, bn1lez-la
comme d'un fou, par charité et par respect pour ma
mémoire.
" Voici ma prédiction : vous serez, Proudhon, malgré
vous, inévitablement, par le fait de votre destinée, un
écrivain, un auteur ; vous serez un philosophe, vous
serez. une des lumières du siècle, et votre nom tiendra sa
place dans les fastes du XIXe Siècle, comme ceux de
Gassendi, de Descartes, de Malebranche, de Bacon dans
le XVIIe, comme ceux de Diderot, de Montesquieu,
d'Helvétius, de Locke, de Hume, de d'Holbach dans le
XVIIIe. Tel sera votre sort ! Maintenant, agissez à
votre guise, composez des caractères, élevez des bambins,
~ngraissez-vous dans une retraite profonde, recherchez
des villages obscurs et écartés, tous cela m'est égal ; vous
n'échapperez pas à votre destinée. "
.Puis, dans la lettre suivante, il l'exhorte à ne pas se
perdre en vaines hésil:::ltions : " La volonté, la volonté,
Proudhon ! c'est un levier dont vous ne connaissez pas la
puissance ... Tranchez, finissez-en ; si vous voulez quitter
l'imprimerie, si vous pouvez quitter Besançon, si vous
voulez arriver à ce but par la voie la plus courte, la
voici : venez à Paris, j'ai un lit
vous donner, j'ai un
revenu de 1500 li~res à partager avec vous ... " Cette
insistance laisse deviner les sentiments de Proudhon : ses

a

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

537

forces inemployées le tourmentent, non le besoin de
quitter l'atelier, où il se sent dans son emploi et dans
son ordre; mais vivant alors au jour le jour, comment ne
serait-il pas tenté par une chance à courir ? Dans ce
Paris qui ne le séduit point, qu'il regarde avec méfiance,
il travaille fort, s'exalte et s'irrite, méprise avec son ami
les vaines déclamations. Mais ce mépris commun ne les
rapproche point ~ Fallot ne croyait pas au salut des
sociétés humaines, Proudhon y croyait naïvement et douloureusement, allait jusqu'à ce rêve de coaliser contre le
vice et le crime mille ou cent zélateurs du droit faisant
office de francs-juges ! Tous deux souffraient de leurs
disputes, de leur misere. Le choléra sévissait
Paris ·
.
'
Fallot fut atteint, et Proudhon le veillant, attendant
l'agonie, le vit se redresser, tendre les mains, lui dire :
" Si je meurs, jurez-moi que vous m'immortaliserez ! "

a

Fallot survécut. Mais la présence de Proudhon devenait une charge ; il partit chercher du travail en province:
"Lyon, Marseille, Draguignan, petit tour de France " ;
en juin 1832, pendant qu'on se bat
Paris, visite au
maire de Toulon, qu'il somme de lui fournir du travail.
De retour à Besançon, il poJ.1rrait devenir directeur de
journal. On l'a,ertit : " Naturellement vous ne direz
pas toutes vos pensées... - Et pourquoi non ? " par
exemple "pourquoi ne professerait-on pas publiquement
un pyrrhonisme absolu sur tous les ministères présents,
passés et futurs ? Pourquoi n'inviterait-on pas les populations
se rendre elles-mêmes capables de gérer leurs
affaires ... ? " On devine le succès d'un tel programme.
Proudhon sera-t-il du moins journaliste ? Son premier
article est écrit ; avisé qu'il y faut le mandat du préfet, il
jette au feu les pages toutes fraîches. Bientôt il rentre

a

a

�538

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez ses anciens patroI}s et vit là trois années heureuses.
Même travail qu'à ses débuts, même pureté dans ]'amour,
mais non plus mêmes croyances; deux grands ouvrages dont
il surveille l'édition : le Dictionnaire théologique de Bergier,
puis une Bible latine, nourrissent son esprit et toujours y
renforcent l'exigence d'une règle absolue des mœurs,
d'une loi qui s'impose aux hommes.
En I 836, il s'établit imprimeur à son compte, avec
deux associés. Fallot meurt ; et cette perte, provoquant
chez son ami une sorte d' "horreur divine", ravive le
souvenir de la promesse faite dans 1a veillée funèbre.
Fallot ne laissait après lui qu'un livre de linguistique ;
c'est aussi Sllr le langage que Proudhon, à vingt-six ans,
écrit son premier mémoire : une polémique contre les
grammairiens qui soutiennent que le mot premier est le
verbe être. Non, ce verbe tout abstrait n'est ni le plus
essentiel, ni le premier des mots. "Des que l'homme a
ouvert la bouche pour parler, il nous semble qu'il a dCt
dire : moi. " Ce qui est premier, absolu, c'est non pas
l'individu, mais la personne, sujet des mœurs. Ainsi ce
solitaire ardent s'inventer ~ne croyance prétend, par la
science des mots, surprendre le secret de l'univers : " Que
dirait-on, si je soutenais qu'un jour l'étude du langage et
de la philologie nous rapprochera tellement de Dieu,
que nous croirons le voir et le toucher ?...'-'
Cependant l'imprimerie périclite faute d'argent. Pour
élargir sa clientèle, Proudhon retourne à Paris, qui lui
répugne comme autrefois : "Mille causes me font
abhorrer le séjour de la capitale et m'inspirent pour sa
population désespérée une véritable pitié. Tout chante,
tout rit, tout s'agite autour de moi ; il semble que pour

a

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

539

jouir on veuille entrer en convulsion. Les riches s'en
donnent jusqu'à épuisement; les pauvres travaillent et
épargnent pendant quatre semaines pour être heurrox
une nuit. " Aussi, postulant cette bourse d'étude qu'on
appelait la pension Suard, voudrait-il en profiter sans
sortir de son métier ni de sa province. "La Franche-Comté
peut devenir l'arche du genre humain." C'est en mai
1838 qu'il écrit sa lettre de candidature; il y résume
sa vie passée, et ses projets d'avenir : « Né et élévé au
sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le
cœur et les affèctions, et surtout par la communauté des
souffrances et des vœux, ma plus grande joie, si je
réunissais vos suffi-ages, serait, n'en doutez pas, Messieurs,
de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la science
et la philosophie, avec toute l'énergie de ma volonté et
toutes les puissances de mon esprit, à l'amélioration
morale et intellectuelle (Proudhon avait écrit d'abord :
à l'affranchissement complet) de ceux que je me plais à
nommer mes frères et mes compagnons."
A certa,ins des juges, cette déclaration parut dénoncer
une tête chaude, un fort mauvais coucheur. Mals l' Académie de Besançon ne se montra pas moins libérale que
ne l'avait été jadis celle de Dijon à l'égard de Rousseau.
Au scrutin du 23 aoCtt, Proudhon emporta sa pension.
Nulle fumée d'ambition ne lui monte alors à la tête ; il ne
songe qu'à sa mission : "Je suis opprimé des honteuses
exhortations de tous ceux qui m'environnent. Quelle
fureur du bien-être je vois partout l... Prouvons que nous
sommes sincères, que notre foi est ardente, et notre
exemple changera la face du monde. La foi est contagieuse ; or, on n'attend plus aujourd'hui qu'un symbole,
avec un homme qui le prêche et le croie, .,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

Le biographe abandonne Proudhon au cours de sa
trentième année. Vraiment, il n'a rien négligé pour
montrer quelle concentration de forces obscures et quelle
accumulation de pens«s ont déterminé pour toujours le
sens de cette grande vie.

Il
M. Bouglé s'est proposé d'écrire non pas un récit biographique, mais un exposé de doctrines. Toutefois, par le
fait même qu'il ne retient de Proudhon que ses œuvres
destinées au public, il se trouve que cc livre commence à
peu près où l'autre finit. C'est comme la suite d'une
même histoire. Sans doute nous n'y voyons point toutes
les épreuves de Proudhon, les événements de sa vie personnelle et familiale, ses relations avec ses contemporains,
tout cc que nous révélera plus tard la confrontation des
lettres, des journaux intimes, des témoignages confidentiels. Mais attendre tout cela n'est pas ignorer l'essentiel
d'une période où l'existence de !'écrivain tend à se renfermer dans sa production.
Tout lecteur peut s'intéresser à la formation d'un
puissant caractère ; tout lecteur gagne à vérifier sur un
exemple que la vocation du réformateur social n'est pas
moins naturelle ni moins impérieuse que celle du poète
ou de l'artiste. Cet enseignement ne serait pas accru
par une esquisse trop brève, et nécessairement infidèle,
des théories de Proudhon. Pour rassembler en trois cents
pages la substance de -tant de volumes, depuis la Clllbration du Dimanche jusqu'à la Capacitl politique des classes

541

ou'IJrièm, M. Bouglé lui-même a dtl consentir maints
sacrifices. Je ne puis que renvoyer à son essai, mais non
sans prévenir une méprise qui empêcherait de l'apprécier
à sa valeur.

La Sociologie de Proudhon : tel est le titre de l'ouvrage,
Toutes thèses sociologiques impliquent, selon l'auteur,
ce postulat commun : La réunion des unitls individuelles
engendre une rlalitl tJriginale, qutlfjut chose de plus et quelque
chose d'autre que leur simple somme. La " métaphysique du
groupe " va-t-ellc donc nous être donnée pour le seul
fil conducteur qui relie les conceptions proudhoniennes ?
M. Bouglé s'est bien gardé de cette erreur. Son dessein
se borne à nous faire connaître et comprendre Proudhon.
Or il est trop aisé de le comprendre mal : maintes
contradictions apparentes surgissent, quand on oppose
directement des affirmations provisoires ou partielles, auxquelles on attribue à tort une signification absolue ; ces
contradictions se dissipent, dès qu'on rétablit les idées
intermédiaires. Si le point de vue sociologique doit être
enfin mis en pleine lumière, ce n'est pas qu'il absorbe
ou domine les autres; mais, bien qu'il soit partout présent,
la plupart des commentateurs l'ont négligé; et cette
omission est cause des plus graves malentendus.
" Pour le véritable économiste, la société est un être
vivant, doué d'une intelligence et d'une activité propres,
régi par des lois spéciales que l'observation seule découvre...
Et de là vient que le gouvernement des sociétés est
science, - c'est-à-dire étude de rapports naturels - et
non point art, c'est-à-dire bon plaisir et arbitraire, " " La morale, c'est une révélation que la société, le
collectif fait à l'homme, à l'individu ... " Des expressions

�54 2

LA NOUVELLE REVU.E l'RANÇAISE

aussi fortes dépassent le solidarisme, vont jusqu'à ce qu'on
peut appeler le " réalisme social. " Pourtant elles
n'effacent pas, - M. Bouglé le sait et le proclame, cet individualisme intransigeant qui nous frappe d'abord
chez Proudhon. Exigeant que chaque ftme humaine
puisse devenir " un rep,;:ésentant de l'humanité tout
entière" défendant avec énergie la personnalité " libre,
active, raisonneuse, insoumise, " toujours Proudhon
s'est proposé d' "insurger la raison des individus contre la
raison des autorités. ,,
Mais alors pourquoi ne rejoint-il pas l'anarchisme
de Stirner ? Au lieu de s'en tenir .à l' "égorsme
rationnel" et d'im;iter l'individu, l'Unique, à se prendre
pour centre et pour fin, pourquoi le convie-t-il, au
contraire, à s'unir à ses semblables dans l'égalité des
droits. Ce n'est pas inconséquence, timidité de pensée,
acceptation passive d'un préjugé moral, mais reconnaissance d'un fait ; " Ce que les uns nomment conscience,
les autres raison pratique, etc., est pour moi l' Essence
sociale, l'être collectif qui nous contient et nous pénètre,
et qui par son influence, sa révélation, achève la constitution de notre ime. '' - Non point que la masse
humaine porte en elle dès l'origine une claire intuition
de la Justice, 9u bien y soit acheminée par un progrès
rectiligne et fatal ; l'histoire économique et politique
prouve qu'il lui faut traverser toutes les formes d'injustice et d'erreur. Mais cette histoire est une dialectique
en action : au cours de ses expériences, l'être collectif,
peu à peu, dégage la notion de ces lois d'équilibre auxquelles l'individu, une fois averti, ne peut échapper sans
.déchoir. - Seulement, que faut-il entendre par cet "être

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

543

collectif? " lei la distinction précise entre sociftf et communautf aide à fixer la pensée de Proudhon : Eglise, état,
famille, eorporation, ces diverses sortes de communauté
comportent toutes un haut degré de pre~sion ou de
contrainte. Or l'invention juridique et morale naît
justement dans les cas ou la transaction d'intérêts n'est
pas imposée par la force ou l'opinion, mais résulte, après
discussion, d'un contrat mutuel librement consenti :
" L'impersonnalité de la raison publique suppose pour
principe la plus grande contradiction, pour organe, la
~lus grande multiplicité possible, .• Lorsque deux: ou plusieurs hommes sont appelés à se prononcer contradictoirement sur une question, ... il résulte de l'élimination qu'ils
sont conduits, à faire réciproquement et respectivement
de leur subjectivité, c'est-à-dire de l'absolu que le moi
affirme et qu'il représente, une manière de voir commune
.
'
qui ne ressemble plus du tout, ni pour le fond, ni pour la
forme, à ce qu'aurait été, sans ce débat, leur façon de
penser individuelle. Cette manière de voir dans laquelle
il n'entre que des rapports purs, sans mél~ge d'élément
métaphysique ou absolutiste, constitue la raison collective
ou rl;!ison publique. " Cette raison, - et avec elle la
société dont elle est !'Ame, - cesserait de progresser, si
les co~tumes, les croyances, l'organisation du groupe
ét?uffa1ent la discussion. Proudhon le sociologue est donc
lotn de conclure au conformisme social.
Dans le détail, les difficultés d'interprétation sont trop
non_ihreuses pour que M. Bouglé les laisse toutes résolues.
Mais'. reportant chaque livre à sa date, l'expliquant par
les circonstances, et marquant ses rapports avec d'autres
doctrines du même temps, il nous fournit l'introduction

�544

LA NOtJVELLE REVUE FRANÇAISE

indispensable à toute lecture de Proudhon. Plus d'un
motif suscite le besoin d'un tel guide: Non seulement
Proudhon ne se relit jamais, trop fougueusement pressé
de mettre au jour des vérités nouvelles pour se retourner
vers la dche accomplie, et mettre ses découvertes en
accord avec ses jugements passés. Non seulement les faits
extérieurs _ transformations industrielles et financières,
projets de loi, campagnes de presse, révolution, coup d'état
_ le somment de se prononcer vite pour ne pas manquer
l'heure de l'action efficace. Mais en un même livre sa
pensée est toujours, comme le constate M. Bouglé, " une
pensée à feux tournants ou à facettes nombreuses, qu'elle
ne montre que l'une après l'autre. ., Il invente par contradiction; l'invention n'est ample et compréhensive que parce
qu'elle contredit tout ensemble à plusieurs erreurs différentes. Ainsi porté naturellement vers la méthode hégelienne,
Proudhon a longtemps cru qu'en chaque antinomie les
termes opposés peuvent être conciliés en une synthé e qui
les dépasse. Mais plus il vieillit, plus il marche vers " une
philosophie plus large, admettant œns un ~ystém_c . la
pluralité des principes, la lutte des éléments, 1oppos1t1on
des contraires. " - " L'antinomie ne se résoud pas.•.
Les deux termes dont elle se compose se balancent. • .
C'est de l'opposition de ces éléments que jaillit le mouvement politique, la vie sociale. '' Donc, "a.fin d'assurer la
paix ttnir les lntrgies sociales tn lutte perpltuelle. ., Cette
solu:ion paradoxale autant que sage, cet idéalisme viril
qui repousse la chimère d'un équilibre sans tension et sans
combat , n'est-cc point là ce qui, par dessus tout, assure
l'influence de Proudhon sur les hommes d'aujourd'hui ?
Faut-il donc ne lui demander que l'exemple d'une

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

545

attitude énergique, ou, si l'on consulte son œuvre, n'y
chercher que des suggestions éparses? Mais l'empirisme,
le pragmati me, l'intuitionnisme, sont loin de l'esprit de
Proudhon : rationaliste convaincu, il n'a jamais cessé
d'admettre que toutes les vérités se tiennent, que les principes contraires et les forces hostiles ont leur place
marquée dans un ordre vivant. Ce n'est donc pas le trahir
que de compléter comme on peut les lignes d'un système
par lui-même ébauché.
Pourtant, la tentation est grande d'utiliser autrement ses
écrit . Aux partis mêmes dont il fut l'adversaire, aux fils
de ses ennemis, il tend des armes toutes prêtes : Voici des
invectives contre Rousseau, qui s'allient bien sur une
affiche à celles de Lemaître et de Maurras; voici, contre
la Réforme, un réquisitoire sévére et lucide; ailleurs, une
apologie de la guerre; une condamnation en règle de la
démocratie politique et du suffrage universel. S'équiper
dans cet arsenal est un acte de bonne guerre. La mauvaise
foi commence quand telle boutade de Proudhon, telle pièce
détachée de sa démonstration totale, est présentée simplement comme le dernier mot de sa réflexion, ou comme
l'arrêt sans appel de sa conscience révoltée.
MICHEL ARNAULD.

4

�JEAN BAR.OIS

547
MARC-ELIE LUCE:

JEAN BAROIS
(FRAGMENT) 1

•

JEAN BAROJS:

Soixante ans passés.
Des épaules larges, mais voûtées.
Une tête vigoureuse. Un front ca"é, dégarni.
Des cheveux gris, drus et durs. Entre les paupières courbes, plissées, un regard éteint, ou passent encore de brèves lueurs. Aux coins de la
moustache blanchie, qui voile r amertume des
lèvres, deux entailles profondes, par où les joues
semblent s'être vidées de leur chair.

De quelques années plus dgé que Darois.
Une tdte farte, mal proportionnée au corps.
Deux yeux clairs, étrangement enfoncés entre
un front immense et une barbe en éventail. Les
yeux sont d'un gris fin, caressants etjeunes. Le
front, bombé, nu, accapare le cr4ne. La barbe
est toute blanche•
li est l'auteur d'un ouvrage en dix volumes,
Le passé et l'avenir de la croyance, qui lui
a fait attribuer une chaire d'histoire religieuse
à la Sorbonne puis au Collège de France.

. . . . . .

.

. . . . .

UN APPARTEMENT MODESTE,
RUE DE PASSY
Luce, à sa table de travail.

Il a créé, puis dirigé pendant vingt ans de
lutte quotidienne, le Semeur, ancien organe du
dreyfusisme militant, transformé, depuis/' Affaire,
en une revue bi-mensuelle.
Cc chapitre est détaché d'un l'oman de Roger Martin du Gard,
Jean Barois, qui doit paraître ce mois-ci aux éditions de la Nou&lt;velle
Rl'Vut Française. L'épisode auquel nous empruntons ces pages est
intitulé: L'Age Critique.
1

Il retire Mtivement ses lunettes en voyant entrer
Barois, et va vers lui.
LUCE, -

s'est-il passé

Je suis bouleversé, mon cher ami ... Que

r

Barois, essoufflé par les trois étages, s'assied lourdement, le poing sur le cœur ; son sourire demande quelque répit,
LUCE (apr~s un instant). mot aucun motif plausible...

Je n'ai trouvé dans votre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

BAROIS. - Je vous en prie, mon vieil ami, ne cherchez
pas à me convaincre. Ma décision est prise.
Luce fait un geste d'incompréhension, et va s'asseoir
à son bureau.

JEAN BAROIS

549

comme un vaincu, vous comprenez ? Un dernier numéro,
tout entier pour moi seul. Apres, je me tairai.
LUCE. -

Vous ne pourrez pas !

BAR0rs. - J'y pensais depuis longtemps, ce n'est pas un
coup de tête.

BAR0IS. - Pourquoi donc? Justement, les médecins me
prescrivent le repos ; ils veulent que je quitte Paris, que
je m'installe en banlieue, au grand air...

LUCE (attentif). Remettez-vous à un nouveau travail, Barois, et vous verrez, vous retrouverez vite l'équilibre !

Un homme comme vous ne se condamne pas
volontairement au silence !
LUCE. -

Oh si !... Il y a des stations, dans la vie, où
il faut savoir s'arrêter, se tour!}er sur soi-même et prendre
une détermination.
BAROis. -

BA.ROIS. - Je suis incapable de faire un projet. (Soucieux)
D'aÙleurs je vais avoir à m'absenter bient&amp;t ... Vous savez,
cette cérémonie en Belgique ... Ma fille prend le voile dans
quinze jours ...

(vivement). -

Ah ..• Eh bien, attendez, croyezmoi, ne prenez aucun parti avant votre retour.
LUCE

(penché). -

Supposez un instant que les r&amp;les
soient renversés; que je sois venu vous dire : "Je quitte
tout, je renonce vivre ... "
LUCE

a

Ah, vous, vous n'en auriez pas le droit!
Mais ce n'est pas la même chose.
BAROis. -

Barois devine sa pensée; il sourit péniblement.

BAROis. - Non, ce n'est pas ça ... Je ne suis plus, m
physiquement ni moralement, le chef qu'il faut au Semeur.
L'entrain n'y est plus. Le public s'en aperçoit bien. Et les
collaborateurs! En fait, la direction m'échappe de jour
en jour : ce sont les jeunes venus qui donnent le ton,
maintenant. (Sourire amer) Moi je suis le vieux, débordé
et suspect .••
Il tire de sa poche un manuscrit plié qu'il pose
sur le bureau.

BAR0is. - Tenez. J'ai voulu vous soumettre ça: une
sorte de confession, de testament... J'ai l'intention d'y
consacrer un numéro du Semeur. Pour ne pas m'en aller

LUCE. -

Je n'ai rien que vous n'ayez vous-même ...

BAROis. - Vous avez une sagesse qui accepte tout ce ;
qui arrive ... C'est la différence qu'il y a entre le bonheur
et le malheur.
LUCE (souriant). Il est si facile de ne chercher son
bonheur que dans les satisfactions de la raison !

BAR0IS {farouche). -

Elles ne me suffisent plus

!

Une pause.

.BA.ROIS. - J'en ai assez de me débattre dans une vie
dont le sens m'échappe...
Luce est assis, les bras croisés, les yeux à terre. Aux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

55°

derniers mots de Baroia, il lève son regard pensif et
reste un instant avant de répondre.
Voila le point malade•. , Mais pourquoi vouloir
à tout prix porter un jugement définitif sur la vie ? Pourquoi toujours poser ces problemes insolubles ?
LUCE. -

Pourquoi i Mais parce que
si je disparais, moi, avant d'en avoir la clef, mon effort
n'aura abouti à rien ! Qu'est-ce que vous voulez que ça
me fasse, à moi, Barois, de penser que dans deux mille
ans, on en saura peut--être un peu plus que: nous ? Cette
énigme, c'est moi seul qu'elle oppresse l
BAROIS

(violtnu soudaine). -

LUCE. I1 faut se rappeler que Moîse n'est pas entré
en Terre promise...
BAROIS (avec une animositl involontaire). Ah, je ne
sais vraiment pas comment vous êtes fait ! On dirait que
vous ne vous êtes jamais trouvé en tête à têtë avec la
mort ! Vous avez eu des chagrins, pourtant, des deuils.
Après la mort de votre femme •..

Oui, à ce moment-là, j'ai désespéré de tout... Pendant plusieurs
semaines. (Relevant le front) Et puis, un matin, dans le
jardin, - nous habitions encore Auteuil, - je me souviens, j'ai. vu à nouveau les arbres, le soleil, les petits ...
Peu à peu, j'ai remonté la pente.
LUCR

(d'un, voix Jubitement voi/le). -

551

JEAN BAROIS

mordu là, qui m'attire par ce lambeau de chair malade,
qui m'attire, moi, mon œuvre, la joie que j'aurais à vivre...
Ab, je ne peux pas me résigner à ce néant !
Un silence.
LUCE. - Nous ne voyons pas les choses de même. Pour
moi, la vie et la mort se sont toujours confondues, C'est
la suite du même mystère. Et j'envisage ainsi le problème
depuis tant d'années, que je n'ai plus la moindre velléité
de révolte.
BAROIS. -

Votre consentement est au-dessus de mes

forces!

Je ne consens pas! Mais je ne m'insurge
pas non plus, Je me sens si peu de chose dans l'agencement
des lois universelles•.. Je me suis habitué à n'étrc: qu'une
parcelle d'univers qui accomplit sa destinée ; je me relie
au passé et à l'avenir; je me devine, par avance, prolongé
par ceux qui feront, après moi, la même œuvre que moi.
(Souriant) Je vous répète que les satisfactions de la raison
ont pour moi une extrême importance: ce que la mort
a de rationnel, quand on l'envisage ainsi, me la fait
accepter aussi naturellement que la naissance.
LUCE. -

BAR0IS. LUCE. -

Je vous envie.
Mais ce calme est à la portée de chacun !
Barois secoue la tête.

BAR0is. - Moi, voyez-vous, je n'ai plus une heure de
paix, depuis que je sens mon tour approcher ! Autrefois
je me disais : " Oui, elle viendra, elle me prendra, comme
les autres" ... (La main au cœur) Mais maintenant je sais
par o?J, et to1,1t est changé ! Je sens son crampon qui a

LUCE (ton de reproche). Je vous assure que si j'étais,
comme vous, paralysé par la mort, je me contraindrais
à réagir. Nous sommes un fragment de vie universelle,
- peut être le seul qui ait conscience de lui-même:

�55 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cette conscience nous fait un devoir de tJivrt Je plus
po sible.
Vous, Barois, vous qui aimiez tant la vie !

(avec dJuspoir). -

Mais je l'aime plus que
jamais, mon ami, et c'est bien ce qui m'empêche d'accepter qu'elle puisse finir! Plus j'aime la vie, et moins je
me résigne aux condition dan lesquelles il faut vivre.
Pourquoi la conscience, si c'est pour contempler le néant?
BAROIS

Luce le regarde sans répondre.

Le néant... J'ai beau me raisonner, je ne peux plus
sortir de là l
LUCE. Vous vous lai ez dominer par votre moi.
C'est fréquent, lorsqu'on vieillit : la personnalité devient
plus précise, plus pesante ; on est moins sollicité par l'extérieur, on concentre ses facultés sur soi ... Il faut lutter
contre cette ankylose !

(s'abandonnant). -Ah, mon pauvre Luce, comment ne pas désespérer de tout ? V oyons! A quoi ont
abouti nos efforts ? Récapitulez nos déceptions, depuis

JEAN BAROIS

LUCJ! (très formt). - Non, je ne peux pas vous suivre,
je ne peux pas voir le monde si mauvai que vous le
faites ... Non ... Au contraire, je vois qu'en somme, malgré des écarts, qui me désespèrent autant que vous, c'est
tout de même l'ordre et le progrès qui finissent par
gagner, peu à peu ... Vue d'ensemble, l'humanité avance.
C'est incontestable. Aucun esprit de bonne foi ne pourra
le nier.

Barois se met à rire.

BAROIS

l' Affuire l Partout le mensonge, l'intérêt, l'injustice sociale,
comme avant I Où est-il le progrès ? Y a-t-il une seule
de nos certitudes qui se soit imposée, grâce à nous? Au
contraire, je constate plut6t un recul, puisque les jeunes
nous renient, et qu'ils ont pris le contrepied de tout
ce qui nous avait paru définitif l Quelle pitié! Voilà que
beaucoup d'entre eux se soumettent intégralement au
catholicisme ! Est-cc qu'ils ignorent nos attaques ? Non,
mais ils y ont trouvé des répon es en accord avec les
besoins de leurs tempéraments, et ils sont assurés, autant

553

que nous l'étions nous-mêmes! Ils ont même découvert
de subtils détours pour réhabiliter le libre arbitre, et pour
s'en faire une rai on d'agir! Ce sont des faits, mon cher ...
Nous aurons beau travailler à améliorer le sort des
autres, à les affranchir, toute la nature travaille contre
nous : toutes les injustices, toutes les erreurs renaissent
avec chaque couvée neuve, et c'est toujours la même
lutte, et toujours la même victoire du fort sur le faible,
du jeune sur le vieux, éternellement !

BAR01s. Avouez donc que la croyance au progrès
est un postulat optimiste qui est nécessaire à votre équilibre
personnel!

Le progrès ? L'outillage, les méthodes, oui, tout cc qui
dépend de l'observation et de l'exercice, a progre é .••
Mais dans le fond qu'y a-t-il de nouveau depuis les
philosophes grecs? Sur la vie, sur la mort, nous n'en
savons pas plus qu'eux ... Conjectures ! Impossible d'affirmer ni de nier avec certitude l'existence de l'âme, la
liberté...
C'est déja beaucoup d'avoir bien prouvé que
tout se passe comme si l'à.me et la liberté n'existaient pas.
LUCE. -

�554

LA NOUVELL.B REVUE FRANÇAIS!

BARors.
Ces acquisitions négatives et provisoires
ne me contentent plus !
Vous aussi, Barois,
atteint par la contagion? Ah, je reconnais que
à une époque bouleversée... Mais comment
vous pas que c'est l'avenir qui germe sous
rancc ! Tu enfanteras dans la douleur...
LUCE (tristtmmt). -

vous voilà
nous vivons
ne sentez..
cette souf-

Vous n'avez pas prononcé le cri du ralliement actuel,
mais il était déjà sur vos lèvres : lo faillite dt la scienu...
Formule commode ! Une classe ignorante la répète depuis
dix ans, et la jeune génération s'en est emparée, sans
révision ; car c'est plus facile à affirmer qu'à vérifier ...
(Avtc orgu,il) Pendant ce temps-là, clic travaille, la science
en faillite, et son apport s'accroît peu à peu : les théories
qu'elle avait provisoirement ébauchées, elle les retouche
quotidiennement, elle les consolide par de nouvelles découvertes ... Elle avance sans répondre, - et c'est elle qui
aura le dernier mot !
Il se lève et fait quelques pas, les mains derrière le
dos.
C'est w1e réaction inévitable .•. Stupidement,
on a voulu exiger de la science beaucoup plus qu'elle ne
pouvait donner à ses débuts, peut-être même plus
qu'elle n'est susceptible de donner jamais. On a cru tout
possible d'elle. Et maintenant il y a des esprits scientifiques,
comme vous, qui se laissent aveugler par leur point de
vue individuel : ils se disent naJvement, quand sonne leur
soixantaine : " Voilà trente ans que je travaille. En ces
trente années, mon existence à moi s'est chargée d'événements ... Eh bien, pendant ce temps, la science, qu'a.-t-elle
LUCE. -

JEAN BAROIS

555

fait? Je ne vois guère qu'elle ait progressé." (Elt'Vant la
voix) La faillit, de la uienu, mon ami, rlsultt tout simplemmt dt la disproportion 9ui existe tntrt la brièvetl d1 notre
flÎe a' hommts, et la lente lvolution dts connaissanm. Vous et
les autres, vous êtes le jouet d'une apparence : vous êtes
comme nos ancêtres qui ont affirmé pendant des siècles
l'inertie du monde minéral, parce qu'au cours de leur
rapide existence ils n'arrivaient pas à observer de modi_fication sensible dans la composition d'un caillou!
Barois l'écoute avec une incurable indifférence.
Oui ... autrefois ce genre de raisonnement
me satisfaisait. Maintenant non. J'y vois un agencement
logique : mais rien de tout ça ne m'atteint à l'endroit où
je souffre ...
BAltOIS. -

Un silence.
BARDIS

(les larmes aux ytux). -

Ah, c'est affreux de

vieillir...
LUCE

(vfotmmt). -

Mais vous êtes plus jeune que moi?

(grave). - Je me sens très vieux, mon cher.
suis une machine usée : les leviers n'obéissent plus. Le
cœur bat la breloque. J'ai là (il touche sa poitriru) comme
un soufflet percé.•. Le moindre refroidi ement me met
au lit, avec la fièvre ... Je suis fini, je me sens incapable
de fournir une étape nouvelle ...
BAROIS

Je

LUCE

(sans conviction). -

Vous traversez une période

de dépression qui passera ...
(avu rancune). - Mais vous ne sentez donc pas
la années, vous ! Le cerveau qui fléchit, les habitudes
BAROIS

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui se figent ... L'isolement, le vide sentimental, l'impossibilité de prendre quelque chose à cœur... Ah, sapristi,
je les sens bien, moi ! Ma vie est bloquée ; c'est une
impression atroce. Je suis incapable d'activité, je n'ai plus
qu'une mortelle envie d'avoir envie d'agir !
Et quand je me retourne vers le passé, qu'est-ce que
j'y trouve ? Qu'est-ce que j'ai fait?
Mouvement de Luce.
BARQIS (l'interrompant). - Evidemment, j'ai écrit, j'ai
aligné des mots, j'ai échafaudé des argumentations... Je
laisse des livres, des articles qui ont eu leur actualité ...
Mais croyez-vous que je sois dupe? que je m'illusionne
sur la pauvreté de tout ça ?

Vous méconnaissez votre vie, Barois, ce n'est
pas digne. Vous avez cherché ; vous avez trouvé des
parcelles de vérité ; vous les avez divulguées généreusement ; vous avez contribué à extirper quelques erreurs,
et à préserver quelques certitudes qui vacillaient ; vous
avez défendu la justice, avec une ferveur communicative,
qui a fait de vous, pendant quinze ans, l'Ame vivante d'un
parti ... (Simplement) Je trouve votre vie très belle.
LUCE. -

Une fierté dans les yeux de Barois. Il sourit et tend

la main.
Merci, mon ami ..• Autrefois, ces paroles-là
m'auraient fait plaisir.•. Je ne rêvais pas d'autre oraison
funèbre ... Mais maintenant ...
BAROIS. -

JEAN BAROIS

BAROIS (sombre). Mais je ne suis pas_ si sô.r que vous
d'avoir semé le bon grain ...

Luce le considère avec un découragement infini.

J'ai totalement changé d'attitude devant
l'univers. Je ne sais plus où j'en suis, voilà 1a vérité...
Certains jours, comme aujourd'hui, je ne peux plus accepter comme vrai ce que j'ai défendu jusqu'ici. Je sens bien
que je n'arriverais pas à me prouver logiquement l'inanité
de mes convictions passées ; mais, - je ne sais comment
dire, - c'est presque physiquement que je les repousse :
je les repousse parce qu'elles ne m'ont apporté que des
déceptions.
,,.
DAROIS. -

LUCE. -

Un silence.

LUCE. -

A quoi pensez-vous ?
Je viens d'avoir, en vous regard~nt, cette idée

Vous ne raisonnez plus ..•

Ah, on peut raisonner quand on a trente
ans, quand on a la vie devant soi pour changer d'opinion,
une sève qui bouillonne, du bonheur plein les veines !
BAROIS. -

BAROis. -

557

que beaucoup de ceux qui nous ont précédés ont dît
éprouver cette angoisse... Ces hommes, - à qui nous
sommes redevables de tout ce que nous avons pu faire
- ont dît avoir ce même désespoir, ont dei s'imaginer que
leur effort était inutile ... (Un temps) Allez, allez, Barois,
la vérité, c'est qu'il n'y a pas une bonne graine qui se
perde, pas une idée qui ne germe un jour, pas une
parcelle de conscience acquise, qui disparaisse. Savons-nous
si l'une des pensées que nous avons émises, vous ou moi,
ne sera pas le point de départ d'une découverte qui libèrera
davantage l'avenir ? Il suffit, pour avoir fait du bon ouvrage,
de s'être donné, humainement, toute sa vie. Quand on a
semé le mieux et le plus possible, on peut s'en . aller
en paix, et céder la place à d'autres....

�559

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais quand on se sent près du terme, on est tout petit
devant l'infini •••
(Tr~s lmtmunt, lts yeuJt perdu1) On a, par dessus tout,
un désir vague ... le désir d'on ne sait quoi •.. qui serait le
remede à toutes les transes... Un peu de paix, un peu
de confiance••• quelque chose sur quoi s'appuyer..• pour
n'être pas trop malheureux, pendant le temps qui reste
encore ..•

LE GRAND MEAULNES
TROISIEME PARTIE

Il redresse fa tête. Luce, qui souriait m~ancoliquement, rencontre son regard : son sourire s'évanouit.

CHAPITRE III
UNE APPARITION

Long silence.
Après un instant, Barois semble se ressaisir. Il tend
son manuscrit à Luce.
BAROIS, -

Tenez, lisez ça, voulez-vous ?
Vingt minutes passent.

Le jour décroît.
Luce s'est levé, pour s'approcher de la fenêtre. Une
symphonie de blancheurs : la vitre blême, le rideau de
mousseline, son front pale, sa barbe, les feu.illets...
Les coins de la chambre s'emplissent de grisaille.
Barois, les yeux fixes, attend.
Luce tourne la dernière page. Il la lit jusqu'au bout,
attentivement; la main qui tient le manuscrit s'abaisse;
il retire ses lunettes; ses paupières se plissent à chercher
Barois dans la pénombre.
LUCE. Mon pauvre ami, que voulez-vous que je vous
dise? Je ne peux plus rien pour vous, maintenant...
(Après une pause) Non ••. je ne peux plus rien pour
Yous, moj.,.

Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette.
Celle-ci était la première. Mais, depuis longtemps, malgré
mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m'avait appris
à monter. Si déjà, pour un jeune homme ordinaire, la
bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devaitelle pas sembler à un pauvre garçon comme moi qui
naguère encore traînais misérablement la jambe, trempé
de sueur, dès le quatrième kilomètre !. .. Du haut des
c&amp;tes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages ;
d&amp;:ouvrir comme à coups d'ailes les lointains de la route
qui s'écartent et fleurissent à votre approche; traverser un
village dans l'espace d'un instant, et l'emporter tout entier
d'un coup d'œil... En rêve seulement j'avais connu jusquelà course aussi charmante, aussi légère. Les c6tes même
me trouvaient plein d'entrain. Car c'était, il faut le dire, le
chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi ...
"Un peu avant l'entrée du bourg, me disait Meaulnes,
1

ROGER MARTlN DU GARD.

1

du

Voir la Nouvell, Rzvur Fra11çaise du
Septembre.

1•

1"

Juillet, du

1 ..

AoClt et

�LA NOUVELLE REVUR FRANÇAISE .

lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande
roue à palettes que le vent fait tourner... " Il ne savait pas
à quoi elle servait ou peut-être feignait-il de n'en rien
savoir pour piquer ma curiosité davantage.
C'est seulement au déclin de cette journée de fin
d'aoô.t que j'aperçus, tournant au vent dans une immense
prairie, la grande roue, qui devait monter l'eau pour une
métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se découvraient déja les premiers faubourgs. A mesure que je
suivais Je grand détour que faisait la route pour contourner
le ruisseau, le paysage s'épanouissait et s'ouvrait ... Arrivé
sur le pont, je découvris enfin la grand'rue du village.
Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la
prairie et j'entendais leurs doches, tandis qu_e, de~cendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon, Je
regardais le pays où j'allais por~er une si grave nouvelle.
Les maisons, où l'on entrait en passant sur un petit pont
de bois, étaient toutes alignées au bord d'un fossé qui
descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir. C'était l'heure où
dans chaque cuisine on allume un feu.
Alors la crainte et je ne sais quel -obscur regret de
venir troubler tant de paix commencèrent à m'enlever
tout courage. A point pour aggraver ma soudaine faiblesse,
je me rappelai que la tante Moinel habitait là, sur une
petite place de la Ferté d' Angillon.
C'était une de mes grand'tantes. Tous ses enfants
étaient morts et j'avais bien connu Ernest, le dernier de
tous, un grand garçon qui allait être instituteur. Mon
grand oncle Moine!, le vieux greffier, l'avait s~i~i de pr~s.
Et ma tante était restée toute seule dans sa bizarre petite

LE GRAND MEAULNES

maison, où les tapis étaient taits d'échantillons cousus, les
tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier,
~ mais où les murs étaient tapissés de vieux dipl6mes, de
portraits de défunts, de médaillons en boucles de cheveux
morts.
Avec tant de regrets et de deuil, elle était la bizarrerie
et la bonne humeur même. Lorsque j'eus découvèrt la
petite place où se tenait sa maison, je l'appelai bien fort
par la porte entr'ouverte, et je l'entendis tout au bout des
trois pièces en enfilade pousser un petit cri suraigu :
- Eh là ! Mon Dieu !
Elle renversa son café dans le feu - à cette heure-là
comment pouvait-elle faire du café ? - et elJe apparut ...
Très cambrée en arrière, elle portait une sorte de chapeaucapote-capeline sur le faîte de la tête, tout en haut de
son front immense et cabossé, où il y avait de la femme
mongole et de la hottentote ; et elle riait à petits coups,
montrant le reste de ses dents très fines. Mais tandis que
je l'embrassais, elle me prit maladroitement, h!tivement,
une main que j'avais derrière le dos. Avec un mystère
parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux
seuls, elle me glissa une petite pièce que je n'osai pas
regarder et qui devait être de un franc •.• Puis comme je
faisais mine de demander des explications ou de 1a remercier, elle me donna une bourrade en criant :
- Va donc! Ah ! je ~is bien ce que c'est!
Elle avait toujours été pauvre, toujours empruntant,
toujours dépensant.
- J'ai toujours été bête et toujours malheureuse,
disait-elle sans amertume, mais de sa voix de fausset.
Persuadée que les sous me préoccupaient comme -elle,

s

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la brave femme n'attendait pas que j'eusse soufflé, pour
me cacher dans la main ses très minces économies de la
journée. Et par la suite c'est toujours ainsi qu'elle
m'accueillit.
Le dîner fut aussi étrange - à la fois triste et bizarre
_ que l'avait été la réception. Toujours une bou?ie à
' de la main , tantôt elle l'enlevait,
me
portee
,
_ . laissant
dans l'ombre, et tantôt la posait sur là petite table
couverte de plats et de vases ébréchés ou fendus.
_ Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont cassé les
anses, en 70, Parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter.
Je me rappelai, seulement alors, en ~evoya~t ce
grand vase a la tragique histoire, que nous avions dmé et
couché là jadis. Mon père m'emmenait dans l'Yonne,
chez un spécialiste, qui devait guérir mon genou. Il
fallait prendre un grand express gui passait av;mt le jour...
Je me souvins du triste dîner de jadis, de toutes les
histoires du vieux greffier accoudé devant sa bouteille de
boisson rose.
Et je me souvenais aussi de mes terreurs.:. A~rès le
dîner assise devant le feu, ma grand'tante avait pns mon
:
è à' part pour lui raconter une histoire . de revenants
pre
'
" Je me retourne ... Ah ! mon pauvre Louis, qu es~-ce que
je vois : une petite femme grise ... "_ Elle passait pour
voir la tête farcie de ces sornettes ternfiantes .••
a Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par
la bicyclette je fus couché dans la grande chambre, avec
une chemîs; de nuit à carreaux de l'oncle Moine!, elle
vint s'asseoir mon chevet et commença de sa voix la plus

a

mystérieuse et la plus pointue :
.
.
- Mon pauvre François, il faut que Je te raconte à toi
ce que je n'ai jamais dit à personne...

LE GRAND MEAULNES

Je pensai :
- Mon affaire est bonne, me voila terrorisé pour
toute la nuit, comme il y a dix ans !...
Et j'écoutai. Elle hochait la tête, regardant droit devant
soi, comme si elle se fftt racontée l'histoire a elle-même :
- Je revenais d'une fête avec Moine!. C'était le
premier mariage ou nous allions tous les deux, depuis la
mort de mon pauvre Ernest. Un vieil ami de Moine!, très
riche, l'avait invité à la noce de son fils, au domaine des
Sablonnières. Nous avions loué une voiture. Cela nous
avait coüté bien cher. Nous revenions sur la route vers
sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil venait de
~ le~er. Il
avait absolument personne. Qu'est:..ce que
Je vois tout d un coup, devant nous, sur la route : un petit
homme, un petit jeüne homme arrêté, beau comme le
jour, qui ne bougeait pas, qui regardait vers nous. A
mesure que nous approchions, nous distinguions sa jolie
figure, si blanche, si jolie que cela faisait peur !...
"Je prends le bras de Moine! ; je tremblais comme la
feuille ; je croyais que c'était le Bon Dieu! Je lui dis :
" - Regarde ! C'est une apparition !
" Il me répond tout bas, furieux :
" - Je l'ai bien vu ! tais-toi donc, vieille bavarde ...
" Il ne savait que faire ; lorsque le cheval s'est arrêté ...
De près cela avait une figure pile, le front en sueur,
un béret sale, et un pantalon long. Nous entendîmes
sa voix douce, qui disait :
" - Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille.
Je me suis sauvée et je n'en puis plus. Voulez-vous bien
me prendre dans votre voiture, Monsieur et Madame ?
'' Auss1tut
. ~ nous l'avons fait monter. A peine assise, ellç

n'!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISi

564

a perdu connaissance. Et devines-tu

à qui nous avions af-

. , C'était la fiancée du jeune homme des Sablonf:aue
1
•
"ès
nières, Frantz de Galais, chez qui nous étions mv1t

noces!

-

. .

aux

.

Mais alors, il n'y a pas eu de noces, dis-Je, puisque

la fiancée s'est sauvée ?
- Eh bien non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu de noces. Puisque cett! pauvre folle
s'était mis dans la tête mille folies quelle . nous a
. ées. C'était une des filles d'un pauvre
expl1qu
. . tisserand.
•l
tlle était persuadée que tant de bonheur était 1mposs1b e;
·eune homme était trop jeune pour elle; que toutes
qu e le J
.
. .
les merveilles qu'il lui décrivait étaient imagt~a1res ~t
lorsqu'enfin Frantz est venu la chercher, Valentine a p~IS
peur. Il se promenait avec elle et sa sœur_dans le Jardm
de l' Archevêché à Bourges, malgré le froid ~t le grand
.
homme , par délicatesse
et
vent. Le Jeune
. certainement,
,
.
pour.
parce qu•·t
I ai.mait la cadette, était plem d attentions
.
l'atnéc. Alors ma folle s'est imaginé je ne sais ~uoi,
Ile a dit qu'elle allait chercher un fichu à la maison,
:t là, pour être plus sCtre de n'être pas s~ivie, elle a revêtu
des habits d'homme et s'est enfuie à pied sur la route de
Paris.
" Son fiancé a reçu d'elle une lettre où elle lui
déclarait qu'elle allait rejoindre un jeune homme qu'elle

aimait. Et ce n'était pas vrai...
" -

.
. .
Je suis plus heureuse de mon sacnfice, me d1sa1t-

~lle que si j'étais sa femme.
. , .
" Oui mon imbécile, mais en attendant, il n avait pas
du tout l!idée d'épouser sa sœur; il s'est tiré une, ~lie d_e
pistolet, on a vu du sang dans le bois, mais on n a Jamais
retrouvé son corps.

Li GR.AND MEAULNIS

- Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille ?
- Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis
nous lui avons donné à manger et clic a dormi auprès du
feu quand nous avons été de retour. Elle est restée chez
nous une bonne partie de l'hiver. Tout le jour, tant qu'il
faisait clair, elle taillait, cousait des robes, arrangeait des
chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle
qui a recollé toute la tapisserie que tu vois là. Et depuis
son passage les hirondelles nichent dehors. Mais le soir, à
la tombée de la nuit, son ouvrage fini, elle trouvait
toujours un prétexte pour aller dans la cour, dans le
jardin, ou sur le devant de la porte, même quand il gelait
à pierre fendre. Et on la découvrait là, debout, pleurant
de tout son cœur...
" - Eh bien qu'avez-vous encore? Voyons 1
" - Rien, madame Moine! l
" et elle rentrait.
" Les voisins disaient :
" -

Vous avez bien trouvé une jolie petite bonne,

M'" Moine)!

" Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son
chemin sur Paris, au mois de mars. Je lui ai donné des
robes qu'elle a retaillées ; Moinel lui a pris son billet à la
gare et donné un peu d'argent.
" Elle ne nous a pas oubliés; elle est couturicre à Paris
auprès de Notre-Dame ; elle nous écrit encore pour nous
demander si nous ne savons rien des Sablonnicrcs. Une
bonne fois, pour la délivrer de cette idée, je lui ai répondu
que le domaine était vendu, abattu, le jeune homme
disparu pour toujours, et la jeune fille mariée. Tout cela
doit être vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine
écrit bien moins souvent...

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce n•était pas une histoire de revenants que racontait
la tante Moine! de sa petite voix stridente si bien faite
pour les raconter. J'étais cependant au comble èlu malaise.
C'est que nous avions juré à Frantz le bohémien de le
servir comme des freres et voici que l'occasion m'en était
donnée ...
Or, était-ce le moment de giter la joie que j'allais
porter à Meaulnes le lendemain matin, et de lui raconter ce
que je venais d'apprendre? A quoi bon le lancer dans une
entreprise mille fois impossible ? Nous avions en effet
l'adresse de la jeune fille ; mais où chercher le bohémien
qui courait le monde ?... Laissons les fous avec les fous,
pensai-je. Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que
de mal nous a fait ce Frantz romanesque! Et je résolus
de ne rien dire tant que je n'aurais pas vu mariés
Augustin Meaulnes et Mademoiselle de Galais.
Cette résolution prise, il me restait encore l'impression
pénible d'un mauvais présage, - impression absurde que
je chassai bien vite.
La chandelle était presque au bout ; un moustique
vibrait ; mais ma tante Moine!, la tête penchée sous sa
capote de velours qu'elle ne quittait que pour dormir, les
coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son histoire ..•
Par moments, elle relevait brusquement la tête et me
regardait pour connaître mes impressions, ou peut-être
pour voir si je ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement,
la tête sur l'oreiller, je fermai les yeux, faisant semblant de
m'assoupir.
- Allons ! tu dors ... fit-elle d'un ton plus sourd et un
peu déçu.
J'eus pitié d'elle et je protestai :

LE GRAND MEAULNES

- Mais non, ma tante, je vous assure ..
- Mais si ! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que
tou\cela ne t'intéresse guere. Je te parle là de gens que;
tu n as pas connus .•.
Et lâchement, cette fois, je ne répondis pas.

CHAPITRE IV
LA GRANDE NOUVELLE

Il :aisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la
grand rue, un si beau temps de vacances, un si grand
calme~ et s~~ tout le bourg passaient des bruits si paisibles, s1 familiers, que j'avais retrouvé toute la joyeuse
assurance d'un porteur de bonne nouvelle ...
, Augustin et sa mère habitaient l'ancienne maison
d écol~. A la '.11ort de s~n pere, retraité depuis longtemps,
et' qu un héritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu
qu on ache:it l'école ou le vieil instituteur avait enseigné
pendant vmt années, où lui-même avait appris à lire.
Non pas quelle fut d'aspect fort aimable : c'était une
grosse maison carrée comme une mairie qu'elle avait été
les .fenêt:es du rez-de-chaussée qui donnaient sur la ru;
étaient s1 hautes que personne n'y regardait 1·amais . et la
cou d d ·1
,
·
,
'
r e ernc::re, ou il n y avait pas un arbre et dont un
haut préau barrait la vue sur la campagne, était bien la
~l~ ~eche et la plus désolée cour d'école abandonnée que
J aie Jamais vue ...
. Dans le couloir compliqué ou s'ouvraient quatre portes
Je trouvai la mère de Meaulnes rapportant du jardin u~
gros paquet de linge, qu'elle avait dô mettre sécher dès la

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

première heure de cette longue matinée de vacances. Ses
cheveux gris étaient à demi défaits ; des mèches lui
battaient la figure ; son visage régulier sous sa coiffure
ancienne était bouffi et fatigué, comme par une nuit de
veille ; et elle baissait tristement la tête d'un air songeur.
Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et
sourit :
- Vous arrivez à temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge
que j'ai fait sécher pour le départ d'Augustin. J'ai passé la
nuit à régler ses comptes et à préparer ses affaires. Le train
part à cinq heures, mais nous arriverons à tout apprêter ...
On edt dit, tant elle montrait d'assurance, qu'ellemême avait pris cette décision. Or sans doute ignoraitelle même où Meaulnes devait aller.
- Montez, dit-elle. Vous le trouverez dans la Mairie
en train d'écrire.
En Mte je grimpai, ouvris la porte de droite où l'on
avait laissé l'écriteau Mairie, et me trouvai dans une
grande salle à quatre fcn~trcs, deux sur le bourg, deux
sur la campagne, ornée aux murs des portraits jaunis des
présidents Grévy et Carnot. Sur une longue estrade qùi
tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant
une table à tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis sur un vieux fauteuil qui était
celui du maire Meaulnes écrivait, trempant sa plume au
fond d'un encrier de faïence démodé, en forme de cœur.
Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de
village, Meaulnes se retirait, quand il ne_ battait pas la
contrée, durant les longues vacances...
Il se leva, dès qu'il m'eüt reconnu, mais non pas avec
la précipitation que j'avais imaginée :

LE GRAND MEAULNES

- Seurel ! dit-il seulement, d'un air de profond
étonnement.
C'était le même grand gars au visage osseux, à la tête
rasée. Une moustache inculte commençait à lui traîner
sur les lèvres. Toujours ce même regard loyal. .. Mais sur
l'ardeur des années passées on croyait voir comme un
voile de brume, que par instant sa grande passion de
jadis dissipait ...
Il paraissait très troublé de me voir. D'un bond j'étais
monté sur l'estrade. Mais, chose étrange à dire, il ne
songea pas même à me tendre la main. II s'était tourné
vers. moi,. les mains derrière le dos, appuyé contre la table,
renversé en arrière, et l'air profondément gêné. Déjà, me
regardant sans me voir, il était absorbé par ce qu'il allait
me dire. Comme autrefois et comme toujours, homme
lent à commencer de parler ainsi que sont les solitaires,
les chasseurs et les hommes d'aventures, il avait pris unedécision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour l'expliquer. Et maintenant que j'étais devant lui, il commençait seulement à ruminer péniblement les paroles néces-

saires.
Cependant je lui racontais avec gaieté comment j'étais
venu, où j'avais passé la. nuit, et que j'avais été bien
surpris de voir Mme Meaulnes préparer le départ de son

fils .••
- Ah ! elle t'a dit ?••• demanda-t-il.
- Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?
- Si. Un très long voyage.
Un instant décontenancé, sentant que j'allais tout à
l'heure, d'un mot, réduire néant cette décision que je
ne comprenais pas, je n'osais plus rien dire et ne savais
par où commencer ma mission.

a

�57°

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

Mais lui-même parla enfin comme quelqu'un qui veut se
justifier :
- Seure!, dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon
étrange aventure de Sainte-Agathe. C'était ma raison de
vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-là perdu, que
pourrais-je devenir ?... Comment vivre à la façon de tout
le monde?
" Eh [ bien, j'ai essayé de vivre, là-bas, à Paris, quand
j'ai vu que tout était fini et qu'il ne valait plus même la
peine de chercher le Domaine perdu ... Mais un homme
qui à fait une fois un bond dans le Paradis, comment
pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le
monde ? Ce gui fait le bonheur des autres m'a paru dérision. Et lorsque sincèrement, délibérément, j'ai décidé un
jour de faire comme les autres, ce jour-là j'ai amassé du
remords pour longtemps...
Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, l'écoutant
sans le regarder, je ne savais que penser de ces explications
obscures:
- Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage? AHu quelque faute à réparer ? une
promesse à tenir ?
- Eh I bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette
promesse que j'avais faite à Frantz
- Ah ! lis-je, soulagé, îl ne s'agit que de cela?...
- De cela. Et peut-être aussi d'une faute à réparer.
Les deux en même temps...
Suivit un silence, pendant ~equel je décidai de commencer à parler et préparai mes mots...
- Il n'y a •q u'une explication à laquelle je croie, dit-il
encore. Certes, j'aurais voulu revoir une fois Mu• de

r...

57 1

LE GRAND MEAULNES

Galais, seulement la revoir ... Mais, j'en suis persuadé
maintenant, lorsque j'avais découvert le Domaine sans
nom, j'étais à une hauteur, à un degré de perfection et de
pureté que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort
seulement, comme je te l'écrivais un jour, je retrouverai
peut-être la beauté de ce temps-là...
Il changea de ton pour reprendre avec une animation
étrange, en se rapprochant de moi :
- Mais, écoute, Seure! ! Cette intrigue nouvelle et
ce grand voyage, cette faute que j'ai commise et qu'il faut
réparer, c'est en un sens mon ancienne aventure qui se
poursuit ...
Un temps, pendant lequel, péniblement, il essaya de
ressaisir ses souvenirs. J'avais mapqué l'autre occasion. Je
ne voulais pour rien au monde laisser passer celle-ci ; et,
cette fois, je parlai - trop vite, car je regrettai amèrement,
plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux. Je prononçai
donc ma.phrase, qui était préparée pour l'instant précédent
mais qui n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste,
à peine en soulevant un peu la tête :
- Et si je venais te dire que tout espoir n'est pas

perdu?...
Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux,
rougit comme je n'ai jamais vu quelqu'un rougir : une·
montée de sang qui devait lui cogner grands coups dans
les tempes ...
- Que veux-tu dire r demanda-t-il enfin, à peine
distinctement.
Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que
favais fait, et comment, la face des choses ayant tourné,
il semblait presque que ce f(lt Yvonne -de Galais qui
m'cnvoy!t vers lui.

a

�572

LE GRAND MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il était maintenant affreusement pile.
Durant tout ce récit, qu'il écoutait en silence, la tête
un peu rentrée, dans l'attitude de quelqu'un qu'on a
surpris et qui ne sait comment se défendre, se cacher ou
s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, qu'une seule
fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d'autrefois
n'existait plus :
- Ah ! dit-il, tu vois..• (comme s'il e1lt guetté une
occasion de justifier sa conduite et le désespoir où il avait
sombré) tu vois : il n'y a plus rien•..
Pour terminer, persuadé qu'enfin l'assurance de tant de
facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontai
qu' une partie de campagne était organisée par mon oncle
Florentin, que M 11• de Galais devait y venir à cheval et
que lui-même était invité... Mais il paraissait complétement désemparé et continuait à ne rien répondre...
- Il faut tout de suite décommander ton voyage,
dis-je avec impatience. Allons avertir ta mère.•.
Et comme nous descendions tous les deux :
- Cette partie de campagne ?••• me demanda-t-il avec
hésitation. Alors, vraiment, il faut que j'y aille ?•••
- Mais, voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas.
Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les épaules.
,_En b~, Augustin avertit Mme Meaulnes que je
deJei1nerats avec eux, dînerais, coucherais là et que le
lendemain, lui-même louerait une bicyclette et 'me
~uivrait au Vieux-Nançay.
. - Ah ! très bien, fit-elle en hochant la tête, comme
s1 ces nouvelles eussent confirmé toutes ses prévisions.
Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les

573

calendriers illustrés, les poignards ornementés et les o~tres
soudanaises qu'un frère de M. Meaulnes, ancien soldat
d'infanterie de marine, avait rapportés de ses lointains
voyages.
Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans
la chambre voisine, où sa mère ava~t préparé ses bagages,
je l'entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de
ne pas défaire sa malle, car son voyage pouvait être
seulement retardé...
CHAPITRE V
LA PARTIE Dl PLAISIR

J'eus peine à suivre Augustin sur la route du VieuxNançay. Il allait comme un coureur. Il ne descendait
pas aux cates. A son inexplicable hésitation de la veille,
avait succédé une fièvre, une nervosité, un désir d'arriver
au plus vite, qui ne laissaient pas de m'effiayer un peu.
Chez mon oncle, il montra la même impatience, il parut
incapable de s'intéresser à rien jusqu'au moment où nous
fdmes tous installés en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prêts à partir pour les bords de la rivière.
On était à la fin du mois d'aot\t, au déclin de l'été.
Déjà les fourreaux vides des châtaigniers jaunis commençaient à joncher les routes blanches. Le trajet n'était pas
long ; la ferme des Aubiers, près du Cher, où nous allions,
ne se trouvait guère qu'à deux kilomètres au-delà des
Sablonnières. De loin en loin, nous rencontrions d'autres
invités, en voiture, et même des jeunes gens à cheval,
que Florentin avait conviés audacieusement au nom de

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. de Galais... On s'était efforcé comme jadis de mêler
riches et pauvres, châtelains et paysans. C'est ainsi que
nous vîmes arriver à bicyclette Jasmin Delouche, qui
grâce au garde Baladier avait fait naguère la connaissance
de mon oncle.
- Et voilà, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui
tenait la clef de tout, pendant que nous cherchions
jusqu'à Paris. C'est à désespérer !
Chaque fois qu'il le regardait, sa rancune en était
augmentée. L'autre, qui s'imaginait au contraire avoir
droit à toute notre reconnaissance, escorta notre voiture
très près, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait fait, misérablement, sans grand résultat, des frais de toilette, et les
pans de sa jaquette limée battaient le garde-crotte de son
vélocipède...
Malgré la contrainte qu'il s'imposait pour être aimable,
sa figure vieillotte ne parvenait pas à plaire. Il m'inspirait
plut6t à moi une vague pitié. Mais de qui n'aurais-je pas
eu pitié durant cette journée-là ?...
Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un
obscur regret, comme une sorte d'étouffement. Je m'étais
fait de ce jour tant de joie à l'avance. Tout paraissait si
parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et
nous l'avons été si peu !...
Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant ! Sur
la rive où l'on s'arrêta, le coteau venait finir en pente
douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies
séparées par des cl6tures, comme autant de jardins minuscules. De l'autre c6té de la rivière, les bords étaient
formés de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur

LE GRAND MEAULNES

575

les plus lointaines on découvrait, parmi les sapins, de
petits châteaux romantiques avec une tourelle. Au loin,
par instants, on entendait aboyer la meute du château de
Préveranges.
Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits
chemins, tant6t hérissés de cailloux blancs, tant6t remplis
de sable - chemins qu'aux abords de la rivière les sources
vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches
des groseillers sauvages nous agrippaient par la manche.
Et tant6t nous étions plongés dans la fraîche obscurité
des fonds de ravins, tant6t au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la claire lumière de toute
la vallée. Au loin, sur l'autre rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux rocs, d'un geste lent,
tendait des cordes à poissons. Qu'il faisait beau mon
Dieu!
'
Nous nous installâmes sur une pelouse, dans le retrait
que formait un taillis de bouleaux. C'était une grande
pelouse rase, ou il semblait qu'il y et1t place pour des
jeux sans fin.

Les voitures furent dételées ; les chevaux conduits à la
ferme des Aubiers. On commença à déballer les provisions
dans le bois, et à dresser sur la pelouse de petites tables
pliantes que mon oncle avait apportées.

Il fallut à ce moment des gens de bonne volonté, pour
aller
l'entrée du grand chemin voisin, guetter les
derniers arrivants et leur indiquer ou nous étions. Je
m'offris aussit6t; Meaulnes me suivit, et nous allâmes nous
poster près du pont suspendu, au carrefour de plusieurs
sentiers et du chemin qui venait des Sablonnières. Marchant de long en large, parlant du passé, tâchant tant

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE GRAND MEAULNES

bien que mal de nous distraire, nous attendions. Il arriva
encore une voiture du Vieux-Nançay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannée. Puis plus rien. Si,
trois enfants dans une voiture à Ane, les enfants de
l'ancien jardinier des Sablonnières.
- Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce
sont eux, je crois bien, qui m'ont pris par la main, jadis,
le premier soir de la fête, et m'ont conduit au dîner...
Mais à ce moment, l'âne ne voulant plus marcher, les
enfants descendirent pour le piquer, le tirer, taper sur
lui tant qu'ils purent ; Meaulnes alors, déçu, prétendit
s'être trompé..•
Je leur demandai s'ils avaient rencontré sur la route
M. et M 11• de Galais. L'un d'eux répondit qu'il ne savait
pas; l'autre : Je pense que oui, Monsieur. Et nous ne
fl1mes pas plus avancés.
Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant
l'ànon par la bride, les autres poussant derrière la voiture.
Nous reprîmes notre attente. Meaulnes regardait fixement
le détour du chemin des Sablonnières, guettant avec une
sorte d'effi-oi la venue de la jeune fille qu'il avait tant
cherchée jadis.Un énervement bizarre et presque comique,
qu'il passait sur Jasmin, s'était emparé de lui. Du petit
talus où nous étions grimpés pour voir au loin sur le
chemin, nous apercevions, sur la pelouse en contre-bas,
un groupe d'invités où Delouche essayait de faire bonne
figure :
- Regarde-le pérorer,cet imbécile,me disait Meaulnes.
Et je lui répondais :
- Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre
garçon.

577

Augustin ne désarmait pas, Là-bas un .
écureuil avait dll déboucher d'
r , é lrèvr~ ou un
un 1ourr . Jasmm po
assurer sa contenance fit . d 1
.
, ur
'
mme e e poursuivre ·
- Allons, bon .I Il court, mamtenant
•
·
•
.
... fit M eau1nes,
comme s1 vraiment cette audace-là dé
.
autres :
passait toutes les
Et cette fois je ne pus m'empê h
·
•
c er de rire. Meaulnes
aussi ; mais ce ne fut qu'un éclair.
Après un nouveau quart d'heure :
- Si elle ne venait pas ?... dit-il.
Je répondis :
;

Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient 1
su recommença de guetter. Mais, la fin, incapable d~
pporter plus longtemps cette attente intolérable .
- Ecoute
· d' ·1
•
.
:m01, IH . Je redescends avec les autres Je
ne sais ce qu'1J y a maintenant
•
contre moi . m . .• .

a

~este 1~, je sens qu'elle ne viendra J·amais ~ qau1~·1s1 Jet
impossible •
b
I es
.
qu au out de ce chemin tout à l'h
Il
apparaisse.
,
eure, e e

Et il s'en alla vers J
J
•
l
a pe ouse, me la1SSant tout seul Je
que que cent mètres sur la petite route
.
E
, pour passer
1e te
~ps. t au premier détour j'aperçus Yvonne d
Galais, montée en amazo
.
e
. fi .
ne sur son vieux cheval blanc
;~n:ngant ce, matin-là qu'elle était obligée de tirer sur le;
pénibl:our I emp~cher de trotter. A la tête du cheval,
ment, en silence, marchait M de G 1 . S
doute ·1
·
d
·
a ais. ans
de rôl i s avaient 1Î se relayer sur la route, chacun à tour
e se servant de la vieille monture.

fis

pr~::!:a

jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta
..
terre, et confiant les rênes à
l
·
.
son pcre se
dingea ver
s moi qui accourais :

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul.
Car je ne veux montrer à personne qu'à vous le vieux
Bélisaire, ni le mettre avec les autres chevaux. Il est trop
laid et trop vieux d'abord ; puis je crains toujours qu'il
ne soit blessé par un autre. Or je n'ose monter que lui,
et quand il sera mort, je n'irai plus à cheval. ..
Chez MU• de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais
sous cette animation charmante, sous cette grâce en
apparence si paisible, de l'impatience et presque de
l'anxiété. Elle parlait plus vite qu'à l'ordinaire. Malgré
ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses
yeux, à son front, par endroits, une pileur violente où se
lisait tout son trouble.
Nous convînmes d'attacher Bélisaire à un arbre dans
un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de Galais,
sans mot dire, comme toujours, sortit le licol des fontes et
attacha la bête - un peu bas à ce qu'il me sembla. De
la ferme je promis d'envoyer tout à l'heure du foin, de
l'avoine, de la paille...
Et Mu• de Galais arriva sur la pelouse, comme jadis, je
l'imagine, elle descendait vers la berge du lac, lorsque
Meaulnes l'aperçut pour la première fois.
Donnant le bras à son père, écartant de sa main
gauche le pan du grand manteau léger qui l'enveloppait,
elle s'avançait vers les invités, de son air à la fois si sérieux
et si enfantin. Je marchais auprès d'elle. Tous les invités,
éparpillés, assis, ou jouant au loin, s'étaient dressés et
rassemblés pour l'accueillir ; il y eut un bref instant de
silence p~ndant lequel chacun la regarda s'approcher.
Meau~nes s'était mêlé au groupe des jeunes hommes et
rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons sinon sa

L! GRAND MEAULNES

haute
S79
. taille .• encore y avait-il là d .
aussi grands que lui Il
L:
• es Jeunes gens presque
l'
·
·
ne lit nen · A
attention, pas un geste .
qui put le désigner à
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.
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n avant. Je le voyais
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' gar ant fi
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. , un mouvement inco .
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ses compagnons aux cheveux b. ca~ er, au milieu de
rasée de paysan.
ien peignés, sa rude tête
Puis
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e ala1s. On lui présenta
unes gens q ' Il
pas... L e tour allait ven. d
u e e ne connaissait
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.
ir e mon camp
n is aussi anxieux qu'il
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·
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,
cette prése t .
. e m apprêtais à

.
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' Mais avant que J.,eusse pu rie. d'
s avançait vers l .
n ire, la 1·eune L:11
u1 avec une dé . .
u e
prenantes :
c1s10n et une gravité sur- Je reconnais Augustin Mea
.
Et elle lui tendit l
.
ulnes, dit-elle.
a main.
CHAPITRE VI
LA PARTIE DE PLAISIR

(/in)

sa! De nouveaux-venus s ,approchère
uer Yvonne de Gala.
1
nt presque aussit!St pour

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IS et es deux .
s parés. Un m lh
Jeunes gens se troua eureux hasard
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. nt point réunis pour le dé'eune '
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•
e.
plusieurs reprises
n: con ance et couentre D elouche et M. de , Ga
comme
. isolé
. .Je me trouvais
lais, Je vis de lom
. mon

fusse

�LE GRAND MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

580
compagnon qui me faisait de la main un signe d'amitié.
C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les jeux,
la baignade, les conversations, les promenades en bateau
dans l'étang voisin se furent un peu partout organisés,
que Meaulnes de nouveau se trouva en présence de la
jeune fille. Nous étions à causer avec Delouche, assis sur
des chaises de jardin que nous avions apportées, lorsque,
quittant délibérément un groupe de jeunes gens où elle
_paraissait s'ennuyer, M 110 Yvonne de Galais s'approcha
de nous. Elle nous demanda, je me rappelle, pourquoi nous
ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.
Nous avons fait quelques tours cet après-midi,
répondis-je. Mais cela est bien monotone et nous avons
été vite fatigué$.
- Eh bien ! pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivière?
dit-elle.

-

Le courant est trop fort, nous risquerions d'être

emportés.
- Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à pétrole,
ou un bateau à vapeur comme celui d'autrefois.
- Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix basse,
nous l'avons vendu.
Et il se fit un silence gêné.
Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre
M. de Galais.
- Je saurai bien, dit-il, où le retrouver.
Bizarrerie du hasard ! Ces deux êtres si parfaitement
dissemblables s'étaient plu et depuis le matin ne se quittaient guère. M. de!Galais m'avait pris à part, un instant,
au début de la soirée, pour me dire que j'avais là un ami
plein de tact, de déférence et de qualités. Peut-être même

581

avait-il
. . été jusqu'à lui confier le secret d J' ·
Bélisaire et le lieu de s
h
e existence de
a cac ette
Je pensai moi aussi à m'éloi. ner
..
deux jeunes gens si gê és . g . , mais Je sentais les
'
n , SI anxieux J'
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un en 1ace de
l autre, que J·e ;·ugeai prudem de ne pas 1, f;'
Tant d d' é .
e aire..•
e iscr t1on de la art de
.
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. p
Jasmin, tant de préne servirent à peu d h
sèrent. Mais invar1·abl
e c ose. Ils cauement avec
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ne se rendait certain
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un ent temcnt dont il
ement pas corn t M
revenait touJ·ours à toutes Ies mcrve·u
P e, d eaulnes
. . en
chaque fois, la jeune fille
1· 1 es c Jadis. Et
que 'tout était d'
. 1 , ~u- supp ice, devait lui répéter
isparu . a VIe1lle dem
.é
compliquée, abattue . 1
d L
cure s1 trange et si
.
, e gran 1;tang assé hé
et dispersés les enfants
c , comblé ;
aux c harmants costumes
- Ah ! faisait simplement M
...
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comme si chacune d
d' ca~ _nes avec désespoir et
.
e ces 1spant10 l · .11.
raison contre la J·eune fill
ns_ u1 eut donné
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e ou contre mm
ous marchions c6te à c6te V . ...
.
de faire diversion à la t ns. t esse qui
··: amcment J'essayais
.
trois. D'une question b
nous gagnait tous les
a rupte Meaul
d
cédait à son idée fixe Il d ,
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sur tout cc qu'il
.
renseignements
avait vu autrefois . I
.
conducteur de la vi ·u b I.
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e1 e er me, les poneys de la
- Les poneys sont vendus aussi ?Il n'y
I cdoursc.••
vaux au Domaine ?
a p us e cheElle répondit u'il n'
.
de Bélisaire.
q
y en avait
plus. Elle ne parla pas
Alors il évo
I b'
brcs ; la grand~ug~a:: ·ol Jet~ de sla chambre: les candéla, e vieux uth b . é Il '
e tout cela
ns ... s enquérait
d
, avec une pas ·
•
.
voulu se persuad
. s10n mso1ite, comme s'il eôt
er que nen ne subsistait de sa belle

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une
épave, capable de prouver qu'ils n'avaient pas rhé tout
les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau
un caillou et des algues.••
M 11• de Galais et moi, nous ne pilmes nous emp!cher
de sourire tristement : elle se décida à lui expliquer :
- Vous ne reverrez pas le beau chiteau que nous
avions arrangé, M. de Galais et moi, pour le pauvre
Frantz.
" Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait.
C'était un être si étrange, si charmant ! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles manquées.
" Déjà M. de Galais était ruiné sans que nous le
sachions. Frantz avait fait des dettes et ses anciens
camarades - apprenant sa disparition - ont aussit6t
réclamé près de nous. Nous sommes devenus pauvres et
nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
" Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il
retrouve ses amis et sa fiancée ; que la noce interrompue
se fasse et peut-être tout reviendra-t-il comme c'était
autrefois. Mais le passé peut-il renaître ?
- Qui sait ! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda
plus rien.
Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous
marchions tous les trois sans bruit. Augustin avait à sa
droite, près de lui, la jeune fille qu'il avait crue perdue
pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures questions,
elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son
charmant visage inquiet ; et une fois, en lui parlant, elle
avaît posé doucement sa main sur son bras, d'un geste
plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand

LE GRAND MEAULN.ES

Meaulnes était-il là comme un étranger, comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et que rien
d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là, trois ans plus
t6t, il n'etît pu le supporter sans effroi, sans folie, peutetre. D'où venait donc ce vide, cet éloignement, cette
impuissance à être heureux qu'il y avait en lui, à cette
heure ?
Nous approchions du petit bois où, le matin, M. de
Galais avait attaché Bélisaire ; le soleil vers son déclin
allongeait nos ombres sur l'herbe ; à l'autre bout de la.
pelouse, nous entendions, assourdis par l'éloignement,
comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs
et des fillettes - et nous restions silencieux dans ce
calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de
l'autre c6té du bois, dans la direction des Aubiers, la
ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune et lointaine
de quelqu'un qui mène ses bêtes à l'abreuvoir, un air
rythmé comme un air de danse, mais que l'homme étirait
et alanguissait comme une vieille ballade triste :

Mes souliers sont rouges...
ddieu, mes amours!
Mes souliers sont rouges•••
Adieu, sans retour!

Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était rien
qu'un de ces airs que chantaient les paysans attardés, au
Domaine sans nom, le dernier soir de la fête, quand
déjà tout s'était écroulé ... Rien qu'un souvenir - le
plus misérable - de ces beaux jours qui ne reviendraient
plus.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix.

Oh ! Je vais aller voir qui c'est.
Et tout de suite, il s'engagea dans le petit bois. Presque
aussit6t la voix se tut ; on entendit encore une seconde
l'homme siffier ses bêtes en i'éloignant ; puis plus rien ..•
Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait
les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle devait regarder ainsi,
pensivement, le passage par où s'en irait à jamais le grand
Meaulnes !
Elle se retourna vers moi :
- Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement.
Elle ajouta :
- Et peut-être que je ne puis rien faire pour lui ?•••
J'hésitais à répondre, craignant que Meaulnes, qui
devait d'un saut avoir gagné la ferme et qui maintenant
revenait par le bois, ne surprit notre conversation. Mais
j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne pas craindre
de brusquer le grand gars ; qu'un secret sans doute le
désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait
à elle ni à personne - lorsque soudain de l'autre c6té du
bois partit un cri, puis nous entendîmes un piétinement
comme d'un cheval qui pétarade et le bruit d'une dispute
à voix entrecoupées... Je compris tout de suite qu'il
était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus
vers l'endroit d'où venait tout le tapage. Mu• de Galais me
suivit de loin. Du fond de la pelouse on avait dt'.l remarquer notre mouvement, car j'entendis, au moment où
j'entrais dans le taillis, les cris des gens qui accouraient.
Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s'était pris une
patte de devant dans sa longe ; il n'avait pas bougé

LE GRAND MBAULNES

jusqu'au moment où M. de Galais et Delouche, au cours
de _leur promenade, s'étaient approchés de lui ; effrayé,
excité par l'avoine insolite qu'on lui avait donnée, il
s'était débattu furieusement ; les deux hommes avaient
essayé de le délivrer, mais si maladroitement qu'ils avaient
réussi à l'empêtrer davantage, tout en risquant d'essuyer de
dangereux coups de sabots. C'est à ce moment que par
hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le
groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé les
deux hommes au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en un tour de main il avait délivré
Bélisaire. Trop tard, car le mal était déjà fait ; le cheval
devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé peutêtre, car il se tenait piteusement, la tête basse, sa selle à
demi dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son
ventre et toute tremblante. Meaulnes penché, le tll.tait et
l'examinait sans rien dire.
Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde était là
rassemblé, mais il ne vit personne. Il était fkhé rouge.
- Je me demande, cria-t-il, qui a bien
de la sorte ! Et lui laisser sa selle sur le
journée l Et qui a eu l'audace de seller ce
bon tout au plus pour une carriole.
Delouche voulut dire quelque chose, sur lui.

pu l'attacher
dos toute la
vieux cheval,
tout prendre

- Tais-toi donc! c'est ta faute, encore. Je t'ai vu
tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.
Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret
du cheval avec le plat de sa main.
M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort
de vouloir sortir de sa réserve. II bégaya :

�586

LA . NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Les officiers de marine ont l'habitude... Mon
cheval...
- Ah il est à vous?... dit Meaulnes un peu calmé,
très rouge, en tournant la tête de côté, vers le vieillard.
Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il
souffla un instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir
amer et désespéré à aggraver la situation, à tout briser à
jamais, en disant avec insolence :
- Eh ! bien, je ne vous fais pas mon compliment.
Quelqu'un suggéra :
- Peut-être que de l'eau fraîche... En le baignant
dans le gué ...
- Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout
de suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut encore marcher - et il n'y a pas de temps à perdre ! - le mettre à
l'écurie et ne jamais plus l'en sortir.
Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais M 11• de
Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prête
à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le monde,
et même à Meaulnes, décontenancé, qui n'osa pas la
regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on
donne quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle
davantage que pour la conduire... Le vent de cette fin
d'été était si tiede sur le chemin des Sablonnières qu'on
se serait cru au mois de Mai, et les feuilles des haies
tremblaient
la brise du Sud ... Nous la vîmes partir
ainsi sur le chemin, son bras à demi sorti du manteau,
tenant dans sa main étroite la grosse rêne de cuir. Son
pere marchait péniblement à côté d'elle ...
Triste fin de soirée ! Peu à peu, chacun ramassa ses
paquets, ses couverts ; on plia les chaises, on démonta les

a

a

LE GRAND MEAULNE$

587

tables ; u~e à une, les voitures chargées de bagages et de
gens, partirent, avec des chapeaux levés et des mouchoirs
agités. Les derniers, nous restimes sur le terrain avec mon
oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans nen
· d'1re,
ses regrets et sa grosse déception.
Nous aussi nous partîmes, emportés vivement dans
.
.
'
notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval
alezan. La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt
Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siege de derrière'
A
d'isparattre, sur la petite route, l'entrée du'
nous _v1mes
che:'11m d~ traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres
avaient pns ...
Mais alors mon compagnon - l'être que je &amp;ache au
monde le plus incapable de pleurer - tourna soudain vers
moi son visage bouleversé par une irrésistible montée
de larmes.
-:- Arrêtez, voulez-vous ? dit-il en mettant la main
sur_! épa~le de Florentin. Ne vous occupez pas de moi. Je
rev1endra1 tout seul à pied.
Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture il
~uta par terre. A notre stupéfaction, rebroussant chem~n
il se prit _à courir --: et courut jusqu'au petit chemin qu;
no~s venions de passer, le chemin des Sablonnières. Il dut
ai:1~er_ a~ Domaine par cette allée de sapins qu'il avait
SUIV!e Jadis ; où il avait entendu, vagabond caché dans les
basses branches, la conversation mystérieuse des beaux
enfants inconnus...
~t c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il demanda en
manage M 11e de Galais.

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHAPITRE VII
LE. JOUR DES NOCES

C'est un jeudi, au début de février, un beau jeudi soir
glacé, où le grand vent souffle. li est trois heures et demie,
quatre heures... Sur les haies, aupres des bourgs, les
lessives sont étendues depuis midi et sèchent à la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle à manger
fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigué de
jouer, l'enfam: s'est assis aupres de sa mère et il lui fait
raconter la journée de son mariage.
Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n'a qu'à
monter dans son grenier et il entendra, jusqu'au soir,
siffier et gémir les naufrages; il n'a qu'à s'en aller dehors,
sur la route, et le vent lui rabattra son foulard sur la
bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera
pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au
bord d'un chemin boueux, la maison des Sablonnières, où
mon ami Mcaulnes est rentré avec Yvonne de Galais,
qui est sa femme depuis midi.
Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été
paisibles, aussi paisibles que la première entrevue avait été
mouvementée. Meaulnes est venu tres souvent aux
Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de deux fois
par semaine, cousant ou lisant pres de la grande fenêtre
qui donne sur la lande et les sapins, M 11e de Galais a vu
tout d'un coup sa haute silhouette rapide passer derrière
le rideau. Car il vient toujours par l'allée détournée qu'il
a prise autrefois. Mais c'est la seule allusion - tacite -

LE GRAND MEAULNBS

qu'il fasse au passé. Le bonheur semble avoir endormi son
étrange tourment.
De petits événements ont fait date pendant ces cinq
calmes mois. On m'a nommé instituteur au hameau de
Saint-Benoist des Champs. Saint-Benoist n'est pas un
village. Ce sont des fermes disséminées à travers la campagne, et la maison d'école est complétement isolée sur
une côte au bord de la route. Je mène une vie bien
solitaire ; mais en passant par les champs, il ne faut que
trois quarts d'heure de marche pour gagner les Sablonrueres ...
Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de maçonnerie au Vieux-Nançay. Cc sera bientôt
lui le patron. Il vient souvent me voir. Meaulnes, sur la
prière de Mlle de Galais, est maintenant tres aimable avec
lui.
Et ceci explique comment nous sommes là, tous deux, à
r6der, vers quatre heures de l'après-midi, alors que les
gens de la noce sont déjà tous repartis.
Le mariage s'est fait à midi, avec le plus de silence possible, dans l'ancienne chapelle des Sablonnières, qu'on n'a
pas abattue et que les sapins cachent à moitié sur le versant de la c6te prochaine. Apres un déjetîner rapide, la
mère de Meaulnes, M. Seure! et Millie, Florentin et les
autres sont remontés en voiture. Il n'est resté que Jasmin
et moi.
Nous errons à la lisière des bois qui sont derrière la
maison des Sablonnières, au bord du grand terrain en
friche - emplacement ancien du Domaine aujourd'hui
abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir pourquoi,
nous sommes remplis d'inquiétude. En vain nous essayons

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de distraire nos pensées et de tromper notre angoisse en
nous montrant, au cours de notre promenade errante, les
bauges des lievres et les petits sillons de sable où les lapins
ont gratté fraîchement •.. un collet tendu... la trace d'un
braconnier ... Mais sans cesse nous revenons à ce bord du
taillis, où l'on découvre la maison silencieuse et fermée ..•
Au bas de la grande croisée qui donne sur les sapins, il
y a un balcon de bois, envahi par les herbes folles que
couche le vent. Une lueur comme d'un feu allumé se
reflete sur les carreaux de la fenêtre. De temps à autre,
une ombre passe. Tout autour, dans les champs environnants, dans le potager, dans la seule ferme qui reste des
anciennes dépendances, silence et solitude. Les métayers
sont partis au bourg pour fêter le bonheur de leurs maîtres.
De temps à autre, le vent chargé d'une buée qui est
presque de la pluie nous mouille la figure et nous apporte
la parole perdue d'un piano. Là-bas, dans la maison fermée,
quelqu'un joue. Je m'arrête un instant pour écouter en
silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de
tres loin, ose à peine chanter sa joie... C'est comme le
rire d'une petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher
tous ses jouets et les répand devant son ami. Je pense
aussi à la joie, craintive encore, d'une femme qui a été
mettre une belle robe et qui vient la montrer et qui ne
sait pas si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est
aussi une priere, une supplication au bonheur de ne pas
être trop cruel, un salut et comme un agenouillement
devant le bonheur ...
Je pense : " Ils sont heureux enfin. Enfin le bonheur
s'est laissé conquérir. Il est là-bas près d'elle .... "
Et savoir cela, en être sfu-, suffit au contentement
parfait du brave enfant que je suis,

LE GRAND MEAULNES

59 1

A ce moment, tout absorbé, le visage mouillé par le
vent de la plaine comme par l'embrun de Ja mer, je sens
qu'on me touche l'épaule :
- Ecoute ! dit Jasmin tout bas.
Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger ; et
lui-même, la tête inclinée, le sourcil froncé, il écoute ...

CHAPITRE VIII
L'APPEL DE FRANTZ

- Hou-ou!
Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur
deux notes, haute et basse, que j'ai déjà entendu jadis...
Ah ! je me souviens: c'est le cri du grand comédien lorsqu'il hélait son jeune compagnon à la grille de l'école.
C'est l'appel à ·quoi Frantz nous avait fait jurer de nous
rendre, n'importe où et n'importe quand. Mais que
demande-t-il ici, aujourd'hui, celui-là ?
, ~ C_ela ~ient de la grande sapinière à gauche, dis-je
a m1-v01x. C est un braconnier, sans doute.

Jasmin secoue la tête :
- Tu sais bien que non.
Puis plus bas :
- Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce
matin. J'ai urpris Ganache, à onze heures, en train de
guetter dans un champ aupres de la chapelle. Il a détalé
c~ m'apercevant. Ils sont venus de loin, peut-être à
bicyclette, car il était couvert de boue jusqu'au milieu du
dos...
-

Mais que cherchent-ils ?

�LJ! GRAND MEAULNES

59 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je n'en sais rien. Mais à coup sCir, il faut que nous
les chassions. Il ne faut pas les laisser r6der aux alentours.
Ou bien toutes les folies vont recommencer ...
Je suis de cet avis, sans l'a.vouer.
. .
- Le mieux, dis-je, serait de les Joindre, de voir ce
qu'ils veulent et de leur faire entendre raison ...
Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc
en nous baissant, à uavers le taillis, jusqu'à ~a grande
sapinière, d'où part à intervalles réguliers ce crt prolongé
u.i n'est pas en soi plus triste qu'autre chose, mais qui
q
d . .
e
nous semble à tous les deux e sinistre augur •
.
Il est difficile dans cette partie du bois de sapins,
où le regard s';nfonce entre les troncs régulièrement
L.
de surprendre quelqu'un et de s'avancer sans
l t i.::s,
pan
, l'
1
être vu. Nous n'essayons même pas. Je me poste a ange
de la sapinière. Jasmin va se placer à l'ang~e op~sé,
de f:açon à commander comme moi, de 1 extérieur,
• l'
deux des côtés du rectangle et à ne pas laisser fu,_r °,"
des bohémiens sans le héler. Ce dispositions ~nses, JC
commence à jouer mon raie d'éclaireur pacifique et
j'appelle :
- Frantz !...
" Frantz ! Ne craignez rien. C'est moi, Seure!; je
voudrais vous parler,..
.
,
.
Un instant de silence. Je vais me décider a crier
encore lorsque, du cœur même de la sapinière, où mon
regard, n'atteint pas tout à fait, une voix commande :
- Restez où vous êtes : il va venir vous trou,er.
Peu à peu, entre les grands sapins que l'éloigne~ent
fait paraîue serrés, je distingue la silhouette du Jeune
homme qui s'approche. Il paraît couvert de boue et mal

593

vetu ; des épingle de bicyclette serrent le bas de son
pantalon ; une vieille casquette à ancre est plaquée sur es
cheveux trop longs; je voi maintenant sa figure amaigrie ...
Il semble avoir pleuré.
S'approchant de moi, résolument:
- Que voulez-vous ? demande-t-il d'un air très
insolent.
- Et vous même, Frantz, que faites-vous ici ? Pourquoi venez-vous troubler ceux qui sont heureux ?
Qu'avez-vous à demander? Dites-le.
Ainsi interrogé directement, il rougit un peu, balbutie,
répond seulement :
-

Je suis malheureux, moi, je suis malheureux.

. Puis, la tete dans le bras, appuyé à w1 tronc d'arbre,
11 se prend à sangloter amèrement. Nous avons fait
quelques pas dans la sapinière. L'endroit est parfaitement
silencieux. Pas même la voix du vent que les grands
sapins de la li ière arrêtent. Entre les troncs réguliers se
riptte et s'éteint le bruit des sanglots étouffés du jeune
homme. J'attends que cette crise s'apai e et je dis, en lui
mettant la main sur l'épaule :
- Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai
auprès d'eux. Ils vous accueilleront comme un enfant
perdu qu'on a retrouvé et tout sera fini.
Mai~ il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie
par les larmes, malheureux, entêté, colère, il reprenait :
-

Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi
? Pourquoi ne tient-il
pas sa promesse ?
ne répond-il pas quand je l'appelle

- Voyons, Frantz, répondis-je, le temps des fantasmagories et des enfantillages est passé. Ne troublez pas

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

594

avec des folies le bonheur de ceux que vous aimez -

de

votre sceur et d'Augustin Meaulnes.
- Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien.
Lui seul est capable de retrouver la trace que je cherche.
Voilà bientôt trois ans que Ganache et moi nous battons
toute la France sans résultat. Je n'avais plus confiance
qu'en votre ami. Et voici qu'il ne répond plus. Il a
retrouvé son amour, lui. Pourquoi, maintenant, ne penset-il pas à moi. Il faut qu'il se mette en route. Yvonne le
laissera bien partir ... Elle ne m'a jamais rien refusé.
Il me montrait un visage où, dans la poussière et la
boue, les larmes avaient tracé des sillons sales - un
visage de vieux gamin épuisé et battu. Ses yeux étaient
cernés de tkhes de rousseur ; son menton, mal rasé ; ses
cheveux trop longs traînaient sur son col sale. Les mains
dans les poches, il grelottait. Ce n'était plus ce royal
enfant en guenilles des années passées. De cceur, sans
doute, il était plus enfant que jamais: impérieux, fantasque
et tout de suite désespéré. Mais que cet enfantillage était
pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement
vieilli ! Naguère, il y avait en lui tant d'orgueilleuse
jeunesse que toute folie au monde lui paraissait permise,
A, présent, on était d'abord tenté de le plaindre pour
n'avoir pas réussi sa vie ; puis de lui reprocher ce rôle
absurde de jeune héros romantique où je le voyais
s'entêter ... Et enfin je pensais malgré moi que notre beau
Frantz aux belles amours avait dô. se mettre à voler pour
vivre, tout comme son compagnon Ganache .•• 'fant
d'orgueil avait abouti à cela.
- Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir réfléchi,
que dans quelques jours Meaulnes se mettra en campagne
pour vous, rien que pour vous ?...

LI GRAND MEAULNES

- Il réussi· ra, n •est-ce as ?
595
demanda-t-il en cl aquant desp dents
. Vous en êtes st1r .? me
- Je le pense. Tout dev1ent
.
· . 'bl
- Et comment le
. . poss1 e avec lui !
saurai-Je ? Q •
- Vous
·
· m me le dira?
reviendrez ici d
.
même heure . v
ans un an exactement à
.
· ous trouverez l .
, cette
aimez.
a Jeune fille que vous
Et, en disant ceci ' Je
. pensais
. n
no uveaux
époux, mais
. m ' enquér'
on pas troubl er Ies
et faire diligence m .
A
ir auprès de tante M . 1
01-mcme pour t
ome
L e bohémien m
rouver la jeune fille

'°''.nt! de confian,:

v:ra::::'.:•~s

les yeux avec ~ne

.avait encore et tout de A
m1rable. Quinze ans 1·1
.
mcme qu·
,
nous avions à Samte-Agathe
.
l mze . ans ! _ l'!ge que
1
,casses'.
quand nous fîmes to , l e s~1r du balayage des
-enfantin ·
us es trois ce terribl e serment

Le désespoir le re · 1
- Eh bien, nou/::to::squ'i_l fut obligé de dire :
Il regarda
..
partir.
, certamement avec un grand serrement d
.cœur
, tous ces bois d' l
qui•·1 allait de nouveaue
~uitter.
a entour
' - Nous serons dans tr . .
N
ois Jours, dit-il sur les
d .
. ous avons laissé
. '
routes
cpu1s trente heures
nos voitures au loin Et
pen .
' nous marchio
.
sions arriver à temps p
ns sans arrêt. Nous
1e mari
' our emmener M
l
h
age et chercher avec 1 .
eau nes avant
c erché les Sablonniè
u1 ma fiancée comme il
p .
res...
a
u1s,
repris
pa
- A
r sa terrible puérilité .
. ppelez votre Delou h
. . .
,que s1 je le rencontrais ce c e,_d1t-1l en s'en allant, parce
Peu a
' serait affreux 1
peu, entre les sapins' je vis isparaître sa sil,d Allemagne

d.

�l.A NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

houette grise. Je rappelai Jasmin et nous allàmes reprendre
notre faction. Mais presque aussitat, nous aperçClmes,
là-bas, Augustin qui fermait les volets de la maison, et
nous fümes frappés par l'étrangeté de son allure.

CHAPITRE IX
LES GENS HEUREUX

J'ai su, plus tard, par le menu détail, tout ce qui s'était
passé là-bas. Dans le salon des Sablonnières, Meaulnes et
Mil• de Galais, dès le début le l'après-midi, sont restés
complétement seuls. Tous les invités partis, le vieux
M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le grand
vent pénétrer dans la maison et gémir; puis il s'est dirigé
vers le Vieux- ançay et ne reviendra qu'à l'heure du diner
pour mettre tout à clef et donner des ordres à la ferme.
Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant jusqu'aux
jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
feuilles qui cogne la vitre, du c6té de la grande lande.
Comme deux passagers dans un bateau à la dérive, ils
sont, dans le grand vent d'hiver, deux amants enfenn~
avec le bonheur.
- Le feu menace de s'éteindre, dit Mil• de Galais, et
elle voulut prendre une bCtche dans le coffre. Mais
Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le
feu.
Puis il prit la main tendue de la jeune femme et ils
restèrent là, debout, l'un devant l'autre, étouffés comme
par une grande nouvelle qui ne pouvait pas se dire.
Le vent roulait avec le bruit d'une rivière débordée,

LI GRAND MEAULNES

De temps à autre une goutte d' eau diagonal
.

597

sur la portière d'un t •

. ,
ement, comme
.
ram, rayait la vitre.
Alors la Jeune fille s' écha a
.
couloir et disparut ave
pp.' Elle ouvnt la porte du
c un sourire mysté .
U
dans la demi-obscurité A
.
neux. n instant
doute: " Voici do
u~stin resta seul. Il songea sans
.
ne a maison tant che hé 1
jadis plein de chuchoteme t
d
rc e, e couloir
Le tic-tac d'une
.
n s et e passages étranges ... "
petite pendule fa' .
à manger de Sainte-Agathe...
1sa1t penser à la salle

I

. C'est alors qu'il dut entendre
"•
dit plus tard l'avoir ent d· , -: et M de Galais me
'
en u aussi
1
•
Fraatz, tout près de 1
.
- e premier cri de
La .
a maison.
Jeune femme &gt; alors, eut beau lui m
1es c hoses merveilleuses d
Il
ontrer toutes
de petite fille toutes onthe e était chargée : ses jouets
'
ses P otograph · d' r,
en cantinière elle et F
ies en,ants : elle
.
'
rantz sur les g
d
qui était si J'olie
.
enoux e leur mère
... PUIS tout ce q ·
•
'
petites robes d . d"
.
u1 restait de ses sages
e Ja IS : "Jusqu'à cell .
.
voyez, vers le temps où vou ail" b' e-c1 que Je portais,
oà vous arriviez J·e c .
s iez ient6t me connaître
u
,
rois, au cours d S .
,
.,eaulnes ne vo ai 1
•
e amte-Agathe... "
.
y t p us nen et n'entendait 1
.
Un instant pourtant .1
..
P us nen.
, parut ressa1s1 p la
son extraordinaire, in"imagina
. bl
ar
pensée de
e bonheur.
V
ous êtes là - d'it-1.1 sourdem ·t,
d' ire seulement donnait 1
.
en comme si le
de la table et votre mai e :ert1ge. - Vous passez auprès
Et encore •
n s y pose un instant ...
. -:- Ma mère lorsqu'elle était .
légèrement son bust
Je~ne femme, penchait
Et
d
e sur sa taille pour me
1
quan elle se mettait
.
par cr••.
Alors M11e
. au piano ...
de Gala1s proposa de JOUer
.
avant que la

aJllSI

�LA NOUV.ELLE. REVUE FRANÇAISE

nuit vînt. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon et
l'on fut obligé d'allumer une bougie. L'abat-jour rose sur
le visage de la jeune fille augmentait ce rouge dont elle
était marquée aux pommettes et qui était le signe d'une
grande anxiété.
La-bas, à la lisiere du bois, je commençai d'entendre
cette chanson tremblante que nous apportait le vent,
coupée bientôt par le seeond cri des deux fous, qui
s'étaient rapprochés de nous dans 1es sapins.
Longtemps Meaulnes écouta le piano en regardant
silencieusement par une fenêtre. Plusieurs fois, il se
tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, tres légerement,
mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser
aupres de son cou cette caresse a laquelle il aurait fallu
savQir répondre,
_ Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets.
Mais ne cessez pas de jouer...
Que se passa-t-il alors dans ce cœur obscur et sauvage?
Je me le suis souvent demandé et je ne l'ai _su q~e
lbrsqu'il fut trop tard. Remords ignorés ? Regrets m~phcables? Peur de voir s'évanouir bienttit entre ses mams ce
bonheur inoui qu'il tenait si serré r Et alon; tentation
terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite,
cette merveille qu'il avait conquise? •..
Il sortit lentement, silencieusement, apres avoir regardé
la jeune femme une fois encore. Nous le vîmes, de la
lisière du bois, fermer d'abord avec hésitation un volet ;
puis regarder vaguement vers nous ; en fermer u_n au_tre,
et soudain s'enfuir à toutes jambes dans notre d1rect1on.
Il arriva prts de nous avant que nous eussions pu songer

LE GRAND M.EAUL~ ES

599

à nous dissimuler davantage. Il nous aperçut comme il
allait franchir une petite haie récemment pla~tée et ui
formait la limite d'un pré. Il fit un écart. Je me rapp~le
son allure hagarde, son air de bête traquée. Il fit mine de
revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit
ruisseau.
Je l'appelai :
- Meaulnes !... Augustin !...

Mais il ne tournait pas meme la tête, Alors, persuadé
que cela seulement pourrait le retenir ;
- Frantz est là, criai-je. Arrête !
Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps
de préparer ce que je pourrais dire :
- Il est là! dit-il. Que réclame-t-il ?
- Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander
de l'aide, pour retrouver ce qu'il a perdu.
, -. Ah ! fit-il baissant la tête. Je m'en doutais bien.
J avais beau essayer d'endormir cette pensée-la ... Mais
où est-il ? Raconte vite.
Je dis que Frantz venait de pa~tir et que certainement on ne le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour
M~aulnes une grande déception. Il hésita ; _fü deux ou
trois pas ; s'arrêta. Il paraissait au comble de l'indécision
et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné
rendez-vous dans un an à la même place.
Augiistin, si calme en général, était ma~ntenant dans
un état de -nervosité et d'impatience extraordinaire :
- Ah! Pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans
do~te, je puis le sauver. Mais il faut que -ce soit tout de
suite. Il faut que je le voie, que je lui parle, qu'il me

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pardonne et que je répare tout ... Autrement je ne peux
plus me présenter, là-bas ...
Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.
- Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu
lui as faite, tu es en train de saccager ton bonheur.
- Ah ! si cc n'était que cette promesse, fit-il.
Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes
hommes, mais sans pouvoir deviner quoi.
- En tous cas, dis-je, il n'est plus temps de courir.
Ils sont maintenant en route pour l'Allemagne.
Il allait répondre lorsqu'une figure échevelée, déchirée,
hagarde, se dressa entre nous. C'était Yvonne de Galais.
Elle avait dO. courir, car elle avait le visage baigné de
sueur. Elle avait dO. tomber et se blesser, car elle avait le
front écorché au-dessus de l'ccil droit et du sang figé dans
les cheveux.
Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de
voir soudain, descendu dans la rue, séparé par des agents
intervenus dans la bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a éclaté tout d'un coup,
n'importe quand, au moment de se mettre à table, le
dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête
du petit garçon ... - et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la femme, au milieu du tumulte, ne
sont plus que deux démons pitoyables, et les enfants en
larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement,
les supplient de se taire et de ne plus se battre.
Mue de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit
penser à un de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants
affolés. Je crois que tous se amis, tout un village, tout un
monde l'cO.t regardée, qu'elle f&lt;lt accourue tout de même,

LE GRAND MEAULNES

601

qu'elle ftlt tombée de la ê
rante, salie.
m me façon, échevelée, pieuMais quand elle eO.t compris u M
. .
q e
eaulnes était bien
mo1ns I1 ne l'abando
.
die pa~ son bras sous 1 .
.
nnera1t pas, alors
e sien, puis elle ne
,
de rire au milieu de se l
put s empêcher
.
s
armes
comme
une
r.
Il
duent rien ni l'
. l'
eniant. s ne
un m autre Mai
1
son mouchoir Meaul
l 1· . . , comme el e avait tiré
,
nes e u1 pnt douce
d
Avec précaution et
l' .
.
ment es mains.
tachai
app icat1on, il essuya le san
.
t la chevelure de la jeune fille.
g qui

U, que cette fois du

- Il faut rentrer, maintenant d1"t-"l
Et Je
· les laissai retourner tous' les 1d•
grand vent du soir d'h.
.
eux, dans le beau
Iu4 l'aidant d I
tv~r qui leur fouettait le visage
e a main aux passa
d 'tn ·1
souriant et se Mtant ges I c1 es ; elle,
vers leur demeure pour
.
aband onnée.
un instant
(à suitm)

•

ALAIN-FOURNIER.

�CHRONIQUE DE CAERDAL

602

CHRONIQUE DE CAËRDAL
XXIIl

.
603
passer outre, tant la fiction d 1
.
blesse souvent l'esp 't Ell e la tragédie française
.
n .
e e fore ' ' b
Jamais que le drame est
.
e a n ou lier
à la fin ce ne sont pl undJeu. Cet ét~rnel corridor,
us es êtres viva t
. ,
rencontrent mais des b
.
n s qu1 s y
courants d':ir qu·
ahstract10ns. 11 règne là des
i enr ument l'é
·
refroidissent tout.
motion, et qui

SHAKSPEAIŒ A PARLS

§
La représentation de Shakspeare en français
est une pierre de touche, et le grand piège de
l'art dramatique. Elle révèle l'or de l'interprétation
ou le titre misérable de l'esprit qui l'anime. Sauf
deux ou trois drames, Othe/l'o, Macbeth; peut être
Hamlet, peut être la Tempête, je ne crois plus
possible de donner Shakspeare tel quel, en respectant totalement le texte. Avant d'avoir vu Coriolan
et César, le Roi Lear et Roméo, je ne pensais pas
de la sorte. Au contraire, Britannicus n'a pas une
ride.
J'ai toujours senti ce que les changements
brusques, dans l'espace et dans le temps, ont
d'imparfait et même de très pénible. Ils rompent
l'intérêt. Ils substituent fatalement le spectacle au
drame. Je n'ai pas aimé l'œuvre ·de Shakspeare à
cause de ces changements, mais malgré ces changements. Ou le drame doit disparaitre, ou la part du
spectacle sera de plus en plus petite.
Pourtant, j'ai eu peut être l'illusion qu'on ptît

•

·
.Les unités· sont ad mirables
soient dans le sujet. Ou du
'. pourvu qu'elles
puisse n'y pas pe
L'
moins, pourvu qu'on
nser. e dram I
comme les actions d 1 . e a ors se déroule
·•
e a vie mêm
.
critique à l'heu
.
e, au point
'
re capitale O
t , l'
le temps qu'on y est L
.. n es ou on est, et
• es un1tés so t d
conventions la plus réelle.
n e toutes les
Les unités de Corneille n
.
sont forcées . au .
1 e sont pas vraies : elles
.
ss1, on es rem
,
quoi elles nous choq
N
arque : c est pour
.
uent. ous
ce qui le gêne.
sommes gênés de

Il faut suivre So h l
.
moins d'un suiet Pt_ oc es, si l'on peut. Mais à
Chez les An · ;; an 1que' on ne pourra guère
ciens tout e t · 1
·
cité du fait im /
s simp e; et cette simplibonh
p ique toutes les autres. C'est 1
eur, et peut êt re 1eur va 'té L
eur
grecque est linéaire
1 111 • a tragédie
avons pris d
l comme e Parthénon. Nous
u vo urne Le
d
celui du volume. C'es Ï•l
m~n e moderne est
t me qui le veut ainsi: Ja

�604

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut plaire : il est divertissement ; parfois même
volupté, m,ais toujour_s inco~plète. (La musique a
passé par la ; et depuis, on 1 appelle sans cesse au
secours.) Le spectacle n'émeut jamais: il n'est point
de la passion : loin de là, fastueuse ou puérile, il
est la borne où elle achoppe. Enfin, où sont au
théâtre les grands spectacles de l'âme ? Dans le
dialogue, uniquement : le drame n'est fait que
pour ces moments suprêmes et les suprêmes aveux
des héros: Hamlet avec sa mère• Hamlet au
cimetière ; la seconde conversation d'Othello avec
lago; la dernière scène de Rodrigue et Chimène :
Si jamais je t'aimai ... le débat d'Antigone et de
Créo~ ; la fin de Rosmersholm, agonie de trois
consc1 ences.
Jeux de lumière, pompes, cortèges, meubles,
défroq_u:s de toute sorte et chinoises même, paysages, decors, que nous veulent tous ces prestiges,
quand ~e grands cœurs nous parlent ? La plus
accom_phe des apparences, qui réclame ie plus notre
attention, est alors la plus grossière.

vie interieure, qui est la troisième dimension. Le
temple grec est un visage : avant tout, la cathédrale
est un vaisseau.
La vérité des règles est dans Molière: là, on
s'y range sans presque s'en douter. On admire le
même heureux miracle dans Britannicus et dans
Bérénice. Ibsen est unique pour l'exemple qu'il
donne des unités au théitre moderne. Elles lui
sont aussi naturelles qu'aux Grecs, et il n'y sacrifie

nen.

Si la grande poésie pouvait s'enfermer dans le
1 cadre des unités, ce serai_t le chef d'œuvre. Les
' unités seules procurent cette harmonie parfaite et
la beauté des lignes qui font l'œuvre d'art achevée.
Je ne fais plus crédit de ma propre illusion à
Shakspeare, depuis que j'ai vu Roméo et 'jules César.
Je ne dis pas qu'un drame est fait pour être ~u;
mais enfin c'est le destin d'un drame qu'on pmsse
le voir. Les œuvres dramatiques vieillissent et
meurent par la scène : ce qui est du spectacle en
elles , est leur mottalité. Il est incroyable comme
j'aime le drame et combien je hais le spect~cle. J_e
voudrais savoir s'il y a eu d'autres poètes a sentir
cette contrariété, et au même degré. Tous les
spectacles du monde,je les donne pour trois lignes
d'un divin dialogue, comme j'en sais. Le spectacle

605

§
'

A la scène, rien ne me satisfait plus de
Shakspeare que ces hauts moments du drame
pleine eau après la marée, où les caractères étan;
donnés, et les passions aux prises, ils s'affrontent
enfi n e t s ' exp1·1quent. Partout ailleurs, on passe, on

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

\ se rencontre, on se tue même : on se ne s'explique
pas. Les changements de scène conduisent, plus ou
l11

moins, à la pantomime.
Plus la scène est longue, dans Shakspeare, ou,
si l'on préfère, plus l'acte dure, plus en un mot
l'on est où l'on est, et plus le drame est admirable.
On finit par détester ce qui l'interrompt. Les longueurs sont de l'action, comme on appe~~ c~ttc
part du drame, qui en est l'anecdote ou l h1sto1re.
Tout ce qui n'est pas ce fond où je m'émeus,
m'irrite et m'ennuie, au lieu de me distraire. Je
ne veux pas être distrait. Je veux être possédé, et
enseveli dans la beauté qui me possède. Bon pour
les enfants qu'on les promène de distraction en
distraction. Et il est vrai que la plupart des
hommes sont des enfants mal doués : Au théâtre,
ils cherchent toujours le cirque. Ils ne peuvent
pas être fixés dans la profondeur de l'émotion.
~•on les effraie, qu'on les fasse rire, qu'on les
secoue : émus, ils ne veulent pas l'être. Après le
diner, ils ont peur pour leur digestion. Poètes et
public, il faut convenir qu'ils ont un pauvre
estomac. Mais quoi ? Bambins, ils n'ont été
nourris que de petit lait, de pâtes et de bouillie :
ils sont au biberon toute leur vie, et aux
marionnettes : trois petits tours et puis s'en 'Uont.

CHRONIQUE DE CAERDAL

§
, L'épreuve de la scène française est infaillible.
C ~st encore une vertu de la langue reine: car je
~raite de _la scène où l'on parle le français. Peu
importe s1 Shakspeare sans coupures fait bon effet
en allemand.
La langue parlée mesure toutes les convenances
de l'action. Rien n'est soustrait à cette lumière:
allumée au dedans, elle éclaire le monde de l'événement, toute la mimique et toute l'anecdote des
caractères. En français, l'expression juge les sentiments: tout ce qui est superflu, outré sans vérité
ou sans utilité à l'essence du drame, écÎate, à l'insu
du potte, ave~ une grossière indécence. Ici, il faut
montrer ses titres au sublime. Ce qui passe pour
pr~f~nd en allemand est confus en français, et ce
qui 5 Y donne po~ le fin du fin n'est plus qu'un
bavardage outrecuidant. Ce qui semble net et droit
en anglais para1t en français un jeu de mains sans
art, et moins un langage qu'un sec entretien de
~t~es. Certaine verve qui se croit éloquente en
italien est bouffonne en français. La langue parlée
sur la scène française, a une évidence sublime e~
cruelle.

. Yoilà ce qui rend le théâtre des romantiques si

~dieu.le. Tout Y est d'une absurde inconvenance.
es héros sont leurs propres bouffons sans le

�608

L.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

savoir. Ils sont bafoués par ce qu'ils disent. 11
ne reste déjà plus une ligne du père Dumas,
cet éléphant de l'emphase et de la ~iaiserie. L:s
bouffons de Victor Hugo sont, du moms, splendidement parés et curieusement sonores. Tou~,
d'ailleurs, pantins et poupées. De tel papegais
au plumage éclatant, qui jacassent, nous n'en
pouvons plus souffrir le grelo_t de marotte. l~s
seraient vrais à demi, ou pourraient quelques fms
le paraitre, s'ils étaient traduits en espagnol ou en
bavarois. Par un juste retour, les drames espa~nols
et les drames allemands n'ont point en français de
vérité vivante : la langue française ne les trahit
pas : elles les révèle à eux mêmes. En exprimant
les caractères, elle les efface du même coup par ~e
doute qu'elle en inspire, ou I'ironiq~e mépns
qu'elle nous invite à en faire. Le français révèle la
vérité des caractères, comme les acides font passer
du bleu ,au rouge la teinture de tournesol
§

L'unité de lieu n'est pas si essentielle que les
autres. Il suffit, dans le moindre temps possible,
qu'on ne se déplace pas au ~ours d'un acte. En
sorte que si le drame en c_mq acte~ se passe en
cinq endroits différents, l'umté ~e s01t pas ~om~ue
au cours d'une situation. Le heu est la situation

CHRONIQUE DE CAERDAL

609

de l'acte. Et par acte,j'entends un pas considérable
de l'action. Le point, c'est de laisser toute sa
plénitude à chaque moment capital de l'action. Un
tel souci commande le choix des moments.
, 0~ est dans l'émotion : il faut qu'on y reste.
L artiste seul en a les moyens. Shakspeare lui
même n'y réussit pas toujours. C'est, en son art,
la règle unique de Dostolevski : à quoi jamais il ne
manque. Sortir de l'émotion, quan_d on y est,
av~nt ~~ l'avoir ép~isée ou presque, voilà ce qui
rwne 1 intérêt de 1 œuvre, et qui nuit à toute
l'harmonie. Grand poète, celui qui renouvelle
l'émotion à mesure qu'il l'épuise. Dans Roméo à.
peine si l'on voit les deux amants ensemble: 1:ur
amour est perdu au milieu de Vérone et noyé
dans le spectacle des factions. Mais, quand Vérone
et les factions seraient très nécessaires au drame il
est clair
que le drame est des deux amants,
.
toute chose._Et même ne le fi.ît il pas, il faut qu'il
le soit : car il est seul tragique et seul émouvant
su~ la scène. Au théâtre, la foule n'est qu'un
épisode. Ce qui prend le spectateur par la nuque
l'arrache à lui même, ce qui le tire de la vie
commune et médiocre, pour le plonger dans la
passion héroYque, c'est le drame des individus • et
l ,
,
1 n y en a pas d'autre. Le héros est un individu.
~ar définition. Et sur le théâtre plus que partout:
il le serait contre la volonté du poète, supposé que
le poète pô.t penser autrement.
8

:ur

�6 IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

Moins le lieu change, plus le drame est fort et
l'émotion présente.
Changer de lieu mène nécessairement ~ chan~er
de temps. On s'espace en tous sens. On s/parpille
dans la durée, comme on se disperse dan~ 1étendue.
La même facilité entraine les mêmes faiblesses. Et
l'harmonie est vaincue.
La force tragique d'Ibsen se voit d'~b~r~ aux
unités qu'il respecte, et comme il y es~ a 1aise: 1~
ne se fait pas violence pour en user :. il les plie a
soi , il en est maitre.
§

Nous n'avons pas un auteur tragique. sans
a1· s notre théâtre nous a permis de
repro Che • M
.
.
'bl
concevoi·r la tragédie parfaite. Si elle est poss1
,
de,
c'est la forme française avec les gr~ndes sc~nes e
Shakspeare. Je voudrais dire mieux : . 1entendement français, avec la musique intérieure de
Shakspeare.
·
·
Quoi qu'en pensent nos Tnssotms,_
si im pertinents aujourd'hui, la tragédie de Racme es~ une
analyse du sentiment, bien plus qu'une musi_que.
Elle donne la vue et l'intelligence des émotions,
plus que les émotions mêmes. Moins l'être que le
signe.
d
Etant sans musique elle est sans profon e_ur.
Seule, l'émotion est profonde. La grande passion

CHRONIQUE DB CAl!RDAL

6II

aspire à l'émotion, sans relâche ; l'émotion d'un
sentiment en est la musique. Trissotin qui, pour
mieux juger de la musique, n'en daigne pas savoir
un seul mot, ignore ce que je veux dire, et le juge.
Qu'il s'y évertue. Il me lit. Et, c'en est fait, je
ne perds plus mon temps à le lire. Passons.
Dans Hermione, Roxane, ou Mithridate, on ne
trouve pas la pr?fonde résonnance de la jalousie,
qui rend le désespoir d'Othello si tragique. Il n'est
pas un héros de Shakspeare, Hamlet, Prospero,
Macbeth et dix autres, qui n'ait de ces cris ou de
ces murmures, de ces rêveries passionnées, où il
semble que dans un caractère résonne le destin
de toute l'espèce. Il n'y a jamais un seul de ces
traits dans Racine. L'univers est vraiment absent
de son œuvre. Mais, dans Shakspeare, ce ne sont
que des moments. Ils sont perdus dans le désordre
du spectacle. Tout spectacle est naturellement
épars. La loi de -Racine est toute contraire : il tend
à l'épure de géométrie sentimentale. Son ordre est
merveilleux : mais on le touche ; il est admirable :
mais il se fait admirer. Les héros de Shakspeare
ne se possèdent pas, enfin : d'autant plus,
~hakspeare les possède. Un héros qui se possède,
Je vois le poète et la peinture des passions, mais
non pas les créatures passionnées. Gœthe et
Stendhal n'en jugent pas autrement, il me semble.
Je prends donc mon parti de penser là dessus
comme eux.

�CHRONIQUE DE CAERDAL

612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

§

1

1

L'art et l'ordonnance grecque sont l'ordonnance et l'art français depuis près de trois cents
ans. Mais les émotions de l'âme moderne ne sont
pas épuisées par la tragédie de Racine ni de
Sophocles. Il s'en faut de tout.
11 y a une puissance, une émotion et même une
tendresse dont ces beaux Athéniens ne se doutent
seulement pas. Doux Racine, mais non pas tendre.
La musique nous les a révélées: l'univers n'est
jamais absent de la grande ~usique. Pour moi,
j'ai toujours rêvé du poète qw les fera passer dans
le drame.
Là aussi, il faut réconcilier l'antique et le
moderne, la forme française et la musique.. C'est
la musique intérieure qui fait les moments incomparables de Shakspeare. Mais dix moments
passionnés, dix regards sublimes ne font pas un
drame.
§
11 semble odieux de couper dans le texte de
Shakspeare. Mais il est bien plus o~ieux ~e le
trahir. Certaine fidélité aveugle est la pire trahison.
Garder à l'objet de son amour les raisons qu'on a
de l'aimer, c'est lui rester très fidèle. Et l'infidelité
consiste à l'en depouiller.

613

Shakspeare est aujourd'hui de l'ordre suprême
des grands tragiques faits pour être lus. Ceux là
se~s comptent, sans doute ; et il faut toujours en
finir par là. Cependant il est terrible, il est insupportable que la représentation ne donne pas tort
con~e Shaks~~are à la clique des critiques et au
public. Or, J en conviens : trop souvent à la
scène, ~hak~peare est diffus ; il est morcelé ; il est
~s swtc; il e~nuie. Où l'on voudrait demeurer,
il abrège le séjour; et il revient, il s'installe où
l'on aurait souhaité de ne plus être. La loi de son
•~tacle I~ force à ne jamais se fixer. Il est long,
?ù il nous impo~te moins ; où il nous importe plus,
al est court. C est que notre plaisir mesure la
durée._ Pour brève qu'elle soit, une scène qui ne
no~s mtéresse pas, est toujours trop longue. Les
actions de Shakspeare sont concentriques. Le
monde entoure les héros et les passions du drame
comme les cercles décrits autour d'une pierr;
tombée dans la profondeur de l'eau. Mais si
nombreux ils sont, qu'à la scène le centre s'effac
~n ne distingue plus le point d'impact des pa:~
s1_ons, ~u même les héros, que de loin en loin. Ils
~•spara1ssent dans l'immense ébranlement des
Circonstances qui les entourent, et des ondes qu'ils
répandent.
, !e ne voulais pas le croire, tout en le craignant.
Jai vu, et je ne doute plus. La représentation
fidèle de Roméo est une trahison.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

§
Les planches et ces animaux de c?médiens
portent en eux, vices et vertus, une réalité matérielle qu'on ne peut ni prévoir, ni méconnaitre. 11
faut compter avec la réalité, car ses vengeances
sont cruelles.
La matière du théâtre s'impose à l'esprit de
l' œuvre : elle y incarne les forces et les faiblesses
de la réalité vivante. La scène n'est pas idéale
seulement : quand le rideau se lève, ce sont d~
hommes et des femmes qui s'avancent, en chair
et en os, si peu qu'ils le soient, d'ailleurs, à la
ville. Il y a là toute une part qui échappe au
poète tragique, et qui s'incorpore à ~on œuvre :
elle va vivre sans lui, et contre lui peut être.
Tantôt le drame en est augmenté; tantôt il en est
avili. Ce hasard est glorieux: il tente les poètes.
Ce que les moyens et la vie d'une_ ép?que
impliquent ou supportent, voilà ce qui fa~t la
matière du théàtre : ils renouvellent parfois le
dram,e ; mais souvent il périt avec eux. Plus les
œuvrcs prêtent au comédien et au spectacl:, plus
elles sont périssables. Le livre est la scène 1deale,
qui conserve les chefs d' œuvre.
Il y a du périssable dans Shakspeare, . et
beaucoup. L'·épreuve de la scène le montre, même
quand il s'agit d'œuvres immortelles. Le texte de

CHRONIQUE DE CAERDAL

615
Shakspeare, qui voudrait y porter la main ? Mais
le spectacle de Shakspeare, il faut qu'on y touche,
si l'on veut que l'admiration y reste fidèle, et que
le spectateur continue d'en garder l'émotion et le
respect.
Point de musiques. Point de cortèges. La plus
sobre décoration ; et moins pour voir où l'on est,
que pour inviter que l'on y rêve. Que les fresques
de Véronèse et les costumes de Sardanapale restent
dans les musées. Et les paysages, plus encore,
qu'on leur laisse la paix: qu'ils demeurent honnêtement où ils sont, dans la nature.
Je ne demande qu'une toile de fond, quelques
plans de pierre, d'eaux ou d'arbres, pour permettre
à la pensée de quitter la vie ordinaire, sans que le
sol lui manque. De la lumière ou de l'ombre, plus
ou moins, pour envelopper la tragédie dans la
trame du temps. Un cadre enfin. Et rien de plus.
C'est à la poésie d'habiller le texte. C'est aux
passions profondes d'effacer le misérable jeu de la
mode et des apparences. C'est au puissant amour,
et non au seul geste des corps; c'est à la musique
des idées, et non à un orchestre, quel qu'il soit,
d'ouvrir à l'émotion du spectateur les merveilleuses avenues d'un monde racheté de la vie
par la beauté.
Il n'est point d'autre liberté que celle de la vie
supérieure, que la beauté révèle; et même, il n'est
pas d'autre réalité.
ANDRÉ SUARÈS.

�NOTIS

NOTES
LA LITTÉRATURELE GÉNIE DE FLAUBERT, par Jules dt Gaultier (Mercure de France, 3 fr. 50).
On sait ce que M. Jules de Gaultier a nommé le Bovarysme;
c'est la faculté qu'a l'homme d.e se voir différent de ce qu'il est;
il en fait le principe de presque toutes nos actions, le dynamisme de notre vie morale. L'exemple-type de cette erreur
vitale il l'a trouvé dans le cas de Mme Bovary et, poussant plus
'
.
d
loin sa recherche, dans l'œuvre réaliste et romantique e
Flaubert il s'est aperçu que ce grand artiste avait, en toute
occasion: consciemment ou inconsciemment, peu importe, ob.éi
à la même loi. Bouvard et Pécuchet, Frédéric Moreau, Harnais,
Saint-Antoine ét même Salammbô, autant de cas particuliers,
réductibles à ce seul cas. Ainsi l'objectivisme de Flaubert et son
détachement d'artiste cacheraient une philosophie, qui, s;10s consentir à se formuler, l'art n'ayant cure de formules abstraites,
serait partout présente, partout latente, grande voix_ secrète et
irrésistible, qui, plus que la beauté des mots, ferait la force
de l'œuvre, son unité, sa génialité. Il ne nous déplait pas de
trouver ici les raisons, pour lesquelles Flaubert, comme Baude•
laire , nous semble dominer de si haut son époque. " Quelle
force intime, écrit M. Jules de Gaultier, détermina ce pur amoureux de la forme à composer des livres tels que Madame Bo'flary,
l'Education Sentimentale et Bouf!ard et Pécuclzet, tout pleins, tout
débordants de vérité humaine ? Nulle autre que la passion

même de son métier, le besoin d'écrire, le prurit du style.
Mais cette passion c:st combinée chez lui avc:c le don de vision
des réalités ambiantes, don auquel il ne pc:ut se soustraire .et
qu'il utilise à alimenter ses besoins littéraires. Or, il n'est pas,
comme Gautier, un homme pour qui le monde visible seul
existe ; il est un homme pour qui le monde visible, et aussi le
monde moral et psychologique existent. " Il possédait, dit
Maupassant, la faculté de pénétrer dans la pensée des autres. "
Et cette pensée des autres agit sur sa sensibilité d'écrivain à la
&amp;çon dont les objets visibles agissent sur la' rétine d'un peintre,
Ainsi, physiques ou morales, les images "se dressent devant son
esprit halluciné, implacables comme des fantômes, tenaces
comme des mendiantes, jusqu'à ce qu'elles soient chassées par
le style, jusqu'à ce qu'elles s'évanouissent, masquées par · la
justesse du mot, confondues dans l'identité de l'expression,
abeorbées tout entières dans la substance du terme et de la
phrase. " II ne s'agit donc pas ici d'un labeur volontaire,
entêté, héroi'.que, mais proprement d'une fatalité à laquelle on
n'échappe pas. -Qui pouvait en douter rce n'est n'est pas à froid
qu'un Flaubert choisit ses sujets et ses personnages ; il ne connait pas le jeu gratuit. Il ne sait pas ce que c'est que d'avoir
l'esprit libre , il pense et juge malgré lui ; et cependant il
croit être un jongleur, un tourneur de mots, un virtuose !... Allons plus loin. Le type du bovarysme, c'est moins encore
Emma Bovary que Flaubert lui-même, hypnotisé sur l'art et la
beauté, et pourtant " collé à la terre, comme par des semelles
de plomb". Son rêve insatisfait - ou satisfait à peine et à quel
• 1
pnx
· - 1·1 le transporte sur tous ses personnages, non comme
Wle philosQphie ou simplement une méthode mais comme
l'"unagc même des puissances
.
'
obscures qui bataillent
au fond
de 1u1.· Createur,
·
11· crée à sa ressemblance, et se mire en ses
~ures. Ce n'est pas la vie, mais sa vie qui leur prête quelque
unité· A d'1re vrai,· 1·1 1es tient
·
dans sa dépendance ; il ne sait
pas les laisser vivre comme font un Balzac, un Stendhal, un

�618

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Dostolevsky. Aussi est-il moins né romancier que poète et

1

s'il eut " la faculté de pénétrer dans la pensée des autres ",
je crois qu'il n'éprouvait de joie, qu'à y retrouver sa propre
pensée ou la justification de celle-ci. On pourra objecter que
tous ses personnages font faillite ; s'il s'en sauve, lui, c'est par
l'art. Chez lui, "l'erreur sur $0Ï" est salutaire, elle est m~me

1

tout ,on wut.

H.G.

•••

' I•

LA BATAILLE A SCUTARI D'ALBANIE, par
et Jt411 T"4rauJ (Emile-Paul).

1

1

Jtm11

Quelque part, dans sa Yie ,k Tolsto1, M. Romain Rolland cite
la prcmiùc des admirables &amp;bus du Siège de Séo{I.J/Opol comme
l'un des chcfs-d'œuvre du grand reportage de guerre. Depuis le
génial Russe, d'autres écrivains., Kipling notamment, et let
frères Tharaud cUI-mémes, dan&amp; Dingky l'i!/111/rt étriv_ain (rappelez-vous la chevauchée dans le Veld, à la suite des hussards
de Garland), nous ont donné des modèles achevés de cette
esthétique du correspondant de guerre, qui consiste essentiellement dans la notation simple, précise, brusque, sans littérature,
de faits minuscules, inattendus, insoupçonnables, qui ne peuvent
etre imaginés et qui demandent un témoin aus sens aiguiiés et
au subtil esprit critique, - cc délicat esprit de choix et d'omission, ce tact infaillible et affiné dont parle, daIJs l11tatiQ111, OSCM
Wilde. Ouvrant la Bat4illt i¼ S,11t;zri d' ..!JIJ1111i1 (un beau titre),
j'imaginais conçu et réalisé suivant cette technique cc dernier
livre des Tharaud consacré à une relation des événements de la
guerre des Balkans, d'abord dans le Monténégro, puis au mont
Athos. Et, sans doute, l'est-il en de nombreux passages : "Et
plus forte que la rumeur des torrents et que la lumière brillante,
one odeur plane, éteint tout: l'odeur des immondices partout
au hasard répandues, car le Turc ignore la feuillée : " " Tara-

NOTIS

bosch !... A la lorgnette, je ne distingue rien sur un grand
champ de neige que des zigzags noirs, comme un deS$in sur du
papiu... Autour de moi, quelques canons sont enterrés sous des
abris de terre et de feuillage; un peu en avant, à. deux cents
mètre,, des cadavres d'animau.x marquent la frontière de la
z6ne qu'on ne peut dépasser sans mourir. A la moindre chose
qui bouge le long déchirement d'un schrapnell... J'erre indéfiniment aoos l'averse allant de batterie en batterie, sous les
huttes de feuillage où s'abritent les canonniers et d'où s'exhale
ane terrible odeur de cuir et de laine mouillée, de poudre, de
fromage et d'oignons. Je me sèche un moment près d'un feu
pour repartir ensuite vers un autre refuge." " Sur le quai,
toute la colonne fait halte au pied du grand escalier. Alignés
111 bord de la route comme une longue file de miséreui devant
un uile de nuit, ils se reposent ... Leur premier geste à tous est
de chercher dans la doublure de Jeun poches quelques débris
de ce tabac qo'ils ripaient l'autre jour... " Je pourrais multiplier
let citations. Imaginez un livre tout entier tissé de notations
analogues à celles qu'on vient de lire, et vous aurez une idée de
que j'escomptais.

rœlm'e

Mais, à côté da reporter, il y a chez les Tharaud, le poète,
le penseur, l'historien et !'écrivain. A chaque page, les faits
lel'Yent de point de départ aux émotions du poète, aux nobles
méditations de philosophie naturelle et de philosophie historique. Un soir, on apprend que le plus jeune des treize prêtres
catholiques de la Primatie de Serbie vient de tomber frappé d'une
balle. Un Franciscain prononce avec un soupir: "Le pauvre !
mais il fallait cda. L'autre jour, lh ont eu un de leurs popes
bl*, Il fallait bien que nous ayons un mort..."" Que de sens,
que de passion dans cc mot ! s'écrient les Tharaud. Qu'il
aprime de riîalité, de concurrence, de haine sourde entre
Wres chrétiens ennemis! lh ce sont les Orthodoxes, - les
Onhodoxes qui vont rendre le Bal Iran à la chrétienté et rejeter
l'In6dèlc à l'Asie. Dans cette guerre de délivrance, les Catho-

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

liques ne jouent qu'un rôle effacé, misérable : ils sont si peu
nombreux! Et que deviendront-ils lorsque les Orthodoxes feront
partout la loi l N'auront-ils pas souvent à regretter les Turcs!
Les nations hérétiques montreront-elles à leur égard la large
tolérance dont ils bénéficiaient sous la domination du Sultan!
Tout l'Orient catholique assiste avec angoisse à la débàcle
turque. Cet effroi de l'avenir, cette horreur de l'Orthodoxie,
cette immense inquiétude, c'est tout cela que révélait confu~
ment la réfiexion courageuse et natve du Frate Sicilien." Un
autre jour, au crépuscule, le muezzin de Dukigno dit la prière
du soir. Et les Tharaud écrivent cette page où vibre un écho
de leur Fêtt Arabe, de cette sympathie pour l'Orient et l'Islam
qu'ils partagent avec Loti : "Qu'elle est émouvante à cette
heure cette mince prière qui sort de la barbe argentée (du
muezzin) et se mêle à tous ces bruits de la nature! Dana ce
jour qui finit, elle exprime si bien la plainte de l'Islam, hautaine et résignée ! Elle dit : " Je suis le repos, le rêve, la
contemplation, l'humilité, la sagesse ; je suis les grandes éten•
dues, les roses de la Perse, les jardins dans les sables, les cyprà
dans les cours : je suis la vie dans la mort. Inventez, pour me
détruire, des machines meurtrières ! Vaincu sur votre petit coin
du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine innombrable, le,
Indes embrasées et dans la sombre Afrique. Vos religions à vous
ne s'épanouissent que dans les brumes. Mon domaine à moi es~
celui du soleil, et vous ne détruirez ni l'eau, ni les palmîen, n1
la fleur du rosier, ni l'ombre du cyprès ... " On voit comment
la pure observation des faits s'ép;rnouit chez les Tharaud en
émotions lyriques et en pensées graves. Perspicaces aussi : car,
écoutant à la veille de leur départ du mont Athos, un jeune
moine grec, dans une auberge, ils ne laissent pas de prévoir
cette mésentente des alliés Balkaniques qui est la triste vérité
d'aujourd'hui ... Quant au style, on a remarqué avec raison que
les Tharaud sont très sobres d'épithètes et qu'ils se contentent
le plus souvent de nommer les objets ; très sobres de mots

lfOTIS

621

également, mais sachant par la place qu'ils leur assignent et le
judicieux emploi qu'ils en font, leur donner leur maximum de
,aleur, de signification, de nuance.
En terminant, je ne puis me tenir de citer cette admirable
page où se trouvent condensées presque toutes les qualités
q,arses dans le livre. Le Mont Athos vient d'être délivré par les
Grecs de la tutelle ottomane :
" ... A toutes les églises, à toutes les chapelles, les cloches
IODnaÎent, des cloches argentines, grêles et d'un son trop aigu
qui, dans c~ jour finissant, faisaient songer à un troupeau qui
mitre. Mais dans la cloche en ~te, dans le plus gai carillon,
dm, le troupeau qui rentre, il y a toujours un accent de
tristesse, qu'à cette heure, sur cette montagne, j'étais bien s01d
à ~tir. Mélancolie de _la victoire! Ces grêles tintements, qui
all,1ent se mêler au bruit sourd de la vague, sonnaient l'enter~ent du passé, de quelque chose qui valait ce qu'il valait,
man qui enfin avait duré des siècles et qui était en ce moment
malheureux. Pauvre Kaîmakam ! 1 Que cda t'a mal réussi de
rouloir devenir un homme d'Occident ! Ta race est faite pour
Je dve, pour l'action rapide et violente, pour le loisir et la
paresse, pour toutes ces choses divines que, nous autres, gens
d'Europe, nous célébrons encore dans la prose et dans les vers
IID~ jamais bien les comprendre. Va, renonce à nous pour
toaJours ; tu es fait pour d'autres âges et pour d'autres climats.
Là-bas, dans les jardins d'Asie, va continuer ta vie indolente et
~ile. Et cela encore durera autant que cela pourra. Puis un
Jour, de nouveau, on interrompra ton rêve, on viendra troubler
ta paresse, nous te rejetterons plus loin, et cette fois je ne sais
plus où ... "
Nul doute que, ce jour, les Tharaud ne le souhaitent lointain!

C.V.
1

C'est le sous-prtfct ottoman, emmené pri1onnicr par les Grecs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

LE ROMAN

LA POÉSIE

CH~RLES BLANCHARD, par Charles-Louis Philippe, avec
ae preface de Lion-Paul Fargue (Nouvelle Revue Françai,e,

HEURES ET R°tVES par Gérard Mallet.

1

1

Ce volume reflète bien les préoccupations et les go(1ts des
jeunes gens qui entre 1895 et 1905 n'avaient pas subi l'influence du Symbolisme. La manière rude et tendue de Leconte
de Lisle n'y est plus sensible. La concision de H&amp;édia n'y est
rappelée que par quelques sonnets. C'est le prestige d'Henri de
Régnier qui triomphe ici, non pas celui de ses premières
œuvres, mais celui des Jell)t ruslÎ9ues et divins et des Mldailln
à'Argile. Nos néo-classiques ne peuvent se rendre compte
aujourd'hui de quel enthousiasme nous soulevait la poésie, im
de miel et de vin, de cc nouveau Ronsard. On ne songeait
point alors à Malherbe...
La plus grande part des poèmes de M. Guard Mallet est
historique: Egypte, Grèce, Rome; mais l'on y sent moins ce goflt
du bibelot, commun aujourd'hui, qu'une ferme connaissance de
l'histoire humaine. D'autres pièces sont familières et élégiaques,
d'une distinction un peu froide mais pourtant aisée:

De r argent tiède filtre aux souks retomôants.
Les femmes, dan, k1 paru, respirmt 1ur les bancs,
En tressaillant UJt peu, les senteurs reoenues.
SoJJJ k linon /Iger leurs poitrines sont nues,
Et la molk lueur rend tQut profil plus fin.
C'est JJ1I chudwument, un m11tère san1 fin.
Un vent plei11 dl soupiri erre dt poru ni porte,
Et le pas à regret se ditaurnt et oous porte
Ym l'ombre moins épaùse et om kt rue où luit
Jupiter, lpm,ier splmdidt de la nuit.

J.

S.

3 &amp;. 5o).
Un des poèmes du cycle épique que projetait Lamartine
cleYait s'appeler les Our,riers, et il voulait y mettre, écrit-il à un
ami, "le pathétique élémentaire par le pain et le sel." Probablement c'est le canevas en pro e de ce poème qu'il a publié
clam le Tailltur dt pierres tk Saint-Point. Les fragments ici réunis,
qae Charles-Louis Philippe laissait sur chantier pour le Charle1
Blatluzrd qu'il rêvait, me font penser à ces Ouorien, à ce pain
et à ce sel du pathétique élémentaire. Charks Blanchard allait
kre l'histoire d'un sabotier qui aurait eu une dizaine d'années
CD 18+9, le père meme de Philippe. Et, de très haut, le roman
du 9:1botier eftt ressemblé, dans son idée poétique et son essence
lllllllWC, au poème du tailleur de pierre. Il y a dans le roman
de Lamartine une admirable page, sentie et écrite, comme
r~lllmrn,t, de la colline où montent les bruits tranquillisés du
IDlr, u~e page sur tous les sons, toute l'harmonie en poudre et
Cil pluie que rendent les pierres quand le marteau du travailleur
la frappe. Lisez maintenant dans Charles Blanchard le fragment
lllr la MaisOII du Sabotier. "Le résultat d'un effort bien dirigé
àlccouronnc~cnt d e m ill e soins délicats, la récompense accordée'
_une consc~cnces aupuleusc étaient que deux sabots parfaits,
faisant la pall'e, entre ses mains venaient d'etre achevés. Il les
examinait sur leurs deux faces, il les cognait l'un contre l'autre
~ ren daient
. un son clair et plein, comparable au son que rend,
1111~ belle pièce d'argent ... Les sabots ont une première odeur
'illl _est celle de leur bois. La boutique avait cette odeur amère
et '1Yaec encore du bois fraîchement coupé que lui donnaient

�LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAIS!

les sabots nouvellement fabriqués, mais elle avait aussi cette odeur
plus sage et comme résignée des sabots bien secs qui vous fait
penser que les arbres après leur mort gardent ce que l'on pourrait appeler une odeur de sainteté." Et toute une page encore
sut les odeurs de sabots neufs, qui se confondent avec cette
vérité dont la boutique était pleine, cette vérité qu' "oa y
pratiquait un métier parce qu'il faut pratiquer un métier. D
s'agissait ici d'un cas particulier : celui du métier de sabotier,
mais il sortait de la boutique un enseignement plus large... "
J'ai indiqué ce rapprochement, d'abord parce qu'un artiste
comme Charles-Louis Philippe mérite qu'à l'occasion de 11111
nom soit évoqué celui de• plus grands, puis parce qu'il Cil u
poète plus qu'un romancier, et enfin parce que dans Cwlts
BkZ11(/uJrd il voulait réaliser cc poème élémentaire et pathétiqac
du travailleur et du Travail, qui manque encore à notre littérature, et par lequel la génération qui l'eftt écrit et\t vraiment
présenté :1. la génération suivante ce pain et ce sel dont parle
Lamutine. Sur cette réussite suprême de l'épopée" humaine",
il semble qu'ait pesé la même fatalité poétique que sur le sujet
éminent de notre épopée nationale, Jeanne d'Arc. Sans doute
Philippe avait en, après avoir écrit ces fragments, une conscience
plus claire de la grandeur de sa matière et du développement
que pouvaient prendre encore ses forces d'écrivain. Il laissait
reposer ces fragments, les réservant à des années de mataritc
plus avancée, à cette gloire qui lui était promise, et dont
il escomptait tous les bénéfices, y compri, ceux de C(Olluigu/t,
Alors il eftt ouvert à nouveau, comme le Berger de la fable,
le coffre où il ent fait reconnattre les éléments de son meilleur
trésor.
Cette histoire du père de Philippe s'arrête à l'enfance de
Charles Blanchard, aux années oà il fait l'apprentissage de b
misère, et où il passe de la misère à la joie de l'apprentissage.
Comme l'indique Léon-Paul Fargue dans sa pénétrante préface,
ces fragments d'une histoire inachevée ne pouvaient s'incorpoNf

NOTES

625

cosemble à la même œuvre.' ce sont Ies amorces de v · d'
gentes, égaiement possibles entre 1
ell
..
oies iverNéa
· ·1
'
esqu es Philippe eOt h · ·
nm01ns
i
subsiste
de
Chd
k
B'c om.
.
.
,: 1 mndJard de ses di
1rad1cto1res états, une image é é .
'
vers et con..
.
g n rique dont Farg d
,i,aon vivante. Il voulait fai ,,
h
ue onne une
re une c ose pauvre
h
plus en plus pauvre le L1'vre d P
'
'
u auvre Il
d'une• c .ose de
ment qui l'habitait de faire quel ue cho~ ' me. 1sa1t le touret désertique
Ph'J"
q
d horriblement aride
• ippe veut qu ' on y touche le fond de la
Misère... " ...
C'est bien ici le procédé inverse de L

.

i, form, et, plus généralement de amart1ne dans 1~ Tailkur

ch4telain de Saint-Point voit son ~ill to:t ]~ romantisme. Le
mienne et line où lui se
è eur e pierres de la colline
.
prom ne et rêve . a
IUISlcal, avec cette m·1-•-e d
.
.
• vec son marteau
&gt;ce
e sa VIC qui •
· à
le dcit qu'il en fait dans la piété 1· . s apaue la fois dans
.iu.J....
'
re 1g1eusedont elle
~~,., ainsi que d'ailes et dans l'att .
_est encadrée,
nni l'éc
.
'
entive compassion d
è
~- oute, qui le transcrit, qui l'idéali 1 .
u po te
la pauvreté et la douleur font
. ~ e tailleur de pierres,
pa
•
partie intégrante d'
,sage poétique, et c'est au poét
.
un grand
pourrait dire, lui aussi :
e assis sur sa colline qu'il
Dans flos ,ùux, au delà de la l"htrt d.
fi t/ _,
-r
li nues
ut
p u 1'"
fi cet
. abime immobile fi dorma111,
1
e~ -etre a1tt1-flo11s dts choses i11ton11ues
Ou la douleur de l'homme nitre CQfllme lllmmt.

;f

Bouuet
a disco uru sur l' Eminente
.
.
Ji itl d.
ftgliJt. Le romantisme à chanté d
ê'fll
et paurJrts dans
lll!mc creux de poitrine l'é . u m n_ie fonds oratoire, du
dans la société, dans la poé's,· mE1nentde dignité des Mirlral,/er
da
e. t pcn an t q Bo
cérémonies de la p 'd
ue ssuet, maître
JL
rov1 ence assignait au p
UCQ&gt;Utive dans l'h
.
. '.
auvre sa place
. . .
armonieu:r édifice de J'é r
1
ecnviat les dix lignes où ·1
l d
g JSC, a Bruyêre
plus volontaire et la plus :
u paysan, du pauvre, avec la
débordement du romantis;r:ure /:~uvreté.rC'est_ aussi en plein
urope 1ttéraue, que Gogol

P~~t

9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

écrit ce Manteau, d'où tout le roman russe est sorti, et qui ~t
bien à Lamartine, à Hugo, à George Sand, ce que les dLI
' lignes de la Bruyère sont au sermon de Bo:suet.
Le procédé de Charlu Blanchard est rnve1~se du pr~:édé
romantique, mais il en diffère moins en tant qu mverse, qu il ne
lui ressemble en tant que procédé. L'accent est_ sur la ~o~'.11unauté du genre plus que sur la différence spéc1_fique. Ph1hppe
veut faire une chose pauvre, la chose 'pauvre, le livre du Pa_uvre,
parler du pauvre pauvrement. Et il est bien natur~l, il est
nécessaire que le livre d'un tel écrivain soit le contraire _d'un
pauvre livre, il en est le contraire trop évidem~ent, tr~p richement, j'allais dire ttop ~nsolemment. Il est a~tl-r~manuque trop
·
t (Et au•ourd'hui l'est-on pmais autrement 1)
romantiquemen .
~
.
.
. .
Je prends ici Philippe tel qu'il est, JC ne lui reproche ne~, JC
ne lui fais pas surtout ce reproche absurde d'être trop artiste.
Seulement voici: j'ai nommé le Manteau. Souvenez-:ous du
Manteau, et aussi d'Un c~ur Simple (où Flaube~t a cer~amement
pensé au Manteau) ce sont aussi des œuvres d art_ puissantes et
parfaites. Eh bien, faites lire _le Manteau à u~ vieux, h~m~le,
petit employé, qui ne connaisse que le Pettt_ ?ournal, fait~
l .ue uft,. Cœur Sim1ofe
r à une vieille servante sacrifice, à .un dem1. ,
siècle de servitude, qui n'ait jamais ch.er~hé la ~ettre un\rnnee
en dehors de son paroissien. Plus ou moins lucidement, l ~net
l'autre éprouveront devant l'œuvre qui les transpose à la vie de
l'art le sentiment d'une révélation, de la révélation d'e~x-mê~_es
à eux-mêmes, l'obscure idée qu'ils existent pour quelqu un, qu ils
possèdent dans un monde supérieur un double_ analo~ue à euxmêmes spiritualisé ; ai.nsi le jeune animal qui se v01t ~ourla
premi{re fois dans uri miroir, l'enfant qui s'aperçoit pns d~ns
une foule cinematographie, ainsi tous les échelons élémentaires
de la vie esthétique. Supposez maintenant que Charks Blanc~rJ
ait été achevé, que le père de Charles-Louis Philippe, 1~ ~1e~
sabotier de Cérilly, ait vécu assez pour le lire. Qu'aur~1t il p
'tr de lui· ? R'1en Pas même chez lui l'attendrissement
reconna1 e
•
·

NOTES

du bon Pétrarque,qui ne savait pas le grec,devant un texte d'Homère. Peut-être le sentiment obscur, d'ailleurs très" philippien"
d'une vaste mystification autour de lui, et de ceci, que la littérature n'est pas faite pour les pauvres, que l'histoire d'un sabotier
n'est pas plus faite pour un sabotier que les sabots ne sont faits
pour ceux qui ne les peuvent payer. Ou tout au plus quelque chose
d'analogue à ce qu'éprouve Charles Blanchard devant le salon de
madame Léon Bonnet, aperçu par la fenêtre : " Il en avait reçu
un coup. li avait été vraiment frappé à la face par des rideaux
de soie, par des tapis, par des sophas, par des vases à fleurs, par
des lampes à colonnes de cuivre qui semblaient être au nombre
d'au moins cinquante. Quand il voulait se vanter il disait : j'ai
vu le salon de madame Bonnet." Fargue nous apprend que le père
de Philippe ne voulait pas que son fils fît un livre sur lui. Peutêtre pressentait-il qu'il serait dépaysé dans cette richesse verbale, dans cette luxuriance symbolique. En tout cas CharltJ
Blanchard lui fût demeuré fermé. Et pourtant Charles Blanchard
achevé n'eût peut-être pas été inférieur à Un Cœur Simple et
au Manteau ; - Flaubert et Gogol n'avaient pas mis à leur
auje~ le q~art_ de l'a~our et de la piété qu'employait Philippe;
- ils n étaient pomt placés comme lui par leur naissance
et l~ur instinct au cœur de la pauvreté. Pourquoi et de quoi
ce livre du Pauvre nous paraît-il si riche r
Madame de l\faintenon, dans une b11truction aux demoiselles
~e Sa!~t-Cyr, leur prescrit, en termes très délicats, une parfaite
simplicité. Puis, dans une ln1tr(Kti011 suivante elles les gronde
d' exagérer, avec un dessein plut~t ironique ' cette simplicité
d' en mettre partout, de dire : Je vais jouer avec
' simplicité. - '
Je vais manger ces croquettes avec simplicité. - Cette dame
paraît très piquée que ses élèves traitent , ses instructions .à
pe~ près comme son premier époux avait traité Virgile. Mais
étaient~elles si coupables ? Il est trop facile d'être simple, il est
trop difficile de le devenir. Ceux qui sont devenus simples
l'Eglise les a canonisés comme des , miraculés de la grke. E~

�NOTES

d . .
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quancl un artiste, qu'il s'appelle Titien, Racine ou Flaubert, a
réalisé la simplicité, l'humanité a vu dans cette simplicité
l'effort suprême de l'art et le miracle du génie. Dans Charles
Blanchard, la simplicité est répandue comme elle l'était dans la
classe de Saint-Cyr à laquelle la patronne adressait ses remontrances. Il semble que Philippe éteigne autour de Charles
Blanchard tous les feux extérieurs, tout ce qui projette une
destinée, tout ce qui fait une vie, tout ce qui noue des
points d'attache avec le monde, avec l'amour, qu'il éteigne
tous ces feux peur les rallumer un à un dans l'intérieur, pour
éclairer seulement le néant, la faim et le froid de cette petite
~me, qu'il nous émerveille, qu'il veuille nous émerveiller, avec
une coquetterie d'artiste consommé, de toutes ces valeun
négatives, de toutes ces absences dont la somme constitue le
trésor de la Pauvreté. Il y a là une invention analogue à celle
qu'avait réalisée Charles Blanchard lui-même : " Il mettait à
part de sa tranche de pain un tout petit morceau. Il se disait :
Voilà, ce sera ma pitance, ce sera ce que je mangerai avec mon
pain. Il donnait à pleines dents dans la tranche et prenait de
sa pitance une miette qu'il ajoutait à sa bouchée de pain. Tantôt il s'imaginait que c'était du saucisson, tantôt une moitié de
poire, tantôt de la confiture." Mais chez l'auteur de Crofuignole, c'est l'artifice poétique inverse, c'est-à-dire pareil : cc
sont tous ces trésors délicats, c'est cette pitance qu'il transforme
en pain de pauvre. Et la poésie est la même, car l'essentiel est
dans la transformation, dans le mouvement d'imagination
enfantine et géniale qui convertit soit la pauvreté en richesse,
soit la richesse en pauvreté.
Richesse, richesse débordante, indéfinie, c'est bien l'impression que laisse ce livre du Pauvre. Il est fait de quatre épisodes,
le Froia, le Pain, les Chevaux de Bois, la Maison du Sabotier.
Et l'on a la sensation que sans s'épuiser, sans épuiser son sujet,
Philippe aurait pu étendre ces quatre épisodes en quatre livres
pareils à celui-ci. Cette richesse est différente de la richesse

629

escnpuve qu'on trouve chez Balzac d l .
et pit~oresque qui frappe chez Di:ke e a richesse épisodique
contraire ; elle consiste d
ns, elle en est mêtne le
r .
ans une accumulai"
· é•
,01sonnement
de signifieat'wns, un d égagemention
un
.
. dmt
'fi .neure,
d
s1on et de vie. Mieux que de t
. m e m 'expresde Claudel et de Jammes S lout au~e artiste elle est proche
.
· eu ement 11 manque à
.
cc qui manque aussi à cell es d e la descr"pt"
cette richesse
h
1. 10n c ez Balzac, de
l'épisode
et du tic chez D'tc ken.s .• une raison
•
d , ê
ratSon d'avoir pour limite cette li ne
e s arr ter, une
ou en delà. C'est la r
d
g et non telle autre en deçà
ançon e son abondanc E .d
serait injuste de reprocher à Phili
:· _v1 emment il
n'est pas celui de Tourg
. ff dppe ce qm fait que son art
ueme et e Flaub t M .
tout cela, son roman devi t d
cr · ais enfin, de
un roman.
en avantage une poésie et moins
Certainement l'auteur de Bulm de
.
.
Cr~uignofe aurait, dans l'état d
·r !am Donadieu et de
discipliné cette matiè
d"tr. e mtl e Charles Blanchard,

'fi .

re muse condensé
b
poétique, donné à son rom
,
cette a ondance
fi
an, autant que cel l . ' .
gure, vie et puissance de roman L'" é
a u1 eta1t possible,
est précisément de
. mt rêt de Charles Blanchard
nous montrer à l'état le 1 1 .
plus spontané la sensibilité d Phil.
p us ynque et le
son mouvement d
e
ippe, de nous la révéler dans
, ans son passage à
é
Fargue, Philippe n'a eu b . d
un tat : " Jamais, dit
esom e tout d( d
pour me servir d'une expression mil' ~re, ,: tout sortir, et,
dans Charles Blanchard Il
r .
1ta1re, d mstaller comme
•,
• Y a 1a1m plus que J'
• d .
ntè totale et d'exactitud
e smcé.
e abso1ue' " C'e t ama1s,
. M .
dire est un besoin d'auteur h . . .
s vrai. ais si tout
Et comme le lecteur
'. c OlS!r es~ ~ne nécessité de lecteur.
. .
ne sait pas chomr comm l l
pnnc1pe ne sait rien c'est à l'
d , . e e ecteur en
·1·
'
auteur e choisir
l ·
c1 1er avec cette sincérité t Otal e ce choix
.
pour
'
·
, u1. Concharles Blanc/zard. plus d "ffi ·1
necessa1re, etait, pour
..
, d i . c1 e que pour 1es au t rcs œuvres de
Ph ihppe. C'est
une es raisons pour les Il il
.
un autre temps l'e , . d
que es avait remis à
xecution éfin"t' M ,
Charles Blanchard ' .
l ive.
ais tel que nous l'avons
n en occupe pa
· d
place qui est peut-être la
. 'è s moms ans son œuvre une
prem1 re.
A.T.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

** *

DANS LES RUES, par J. H. Rosny atné (Fasquelle,
3 fr. 50). - SÉPULCRES BLANCHIS, par J.H. Rosny jeune
(Calmann Lévy, 3 fr. 50).
.
Enfin, M. J. H. Rosny aîné conquiert la place que depms
longtemps il mérite. Tandis que s'usent et s'écroulent tant de
réputations usurpées, la sienne grandit chaque jour. On consent
à s'apercevoir de la force de caractère qu'il lui fallut pour
sauvegarder ses idées, sa conscience et ses meilleurs dons, parmi
les risques graves d'une surproduction constante. Peut-~tre les
nécessités du journalisme lui ont-elles fait perdre le souci d'une
condensation dont on put le croire capable et dont Daniel
J'algraive demeure le témoin? Mais c'est là tout. Condam~é.à
écrire vite, il a dft apprendre à écrire large et quant à moi, Je
ne regrette pas les minuties de style et d'observa~ion_ d~ ~a
première manière, ni cette contraction volontaire qm lui fa1sa1t
une langue trop rocailleuse et quelquefois même barbare. J_'ai
dit mon admiration pour Nell Horn ou ces défauts sont moms
sensibles. Je n'admire point tout à fait autant Dans les Ruts,
mais seulement dans ce sens, que ce n'est encore que la seconde
partie d'un tout, un grand roman bourgeois et populaire - et
qu'il serait prématuré de juger, d'après un morceau, de sa
portée, de son ampleur et de ses proportions. M. J.
Rosn! aîné
est peut-être le seul romancier de son époque qui ait _vraun~n~
de l'imagination. Je songe bien à M. Paul Adam, mais cel:11-~1

:I,.

l'a si confuse qu'il faut trop d'efforts pour le suivre ; au fa1~, il
n'a pas une imagination de romancier, mais d~ poète_-philosophe; elle s'empêtre de verbalisme et de vague 1déolog1e: elle
combine à la rigueu:r quelques péripéties, mais néglige les
sentiments; elle n'est pas directe, elle n'est pas émue; je me
demande encore à quel endroit secret, elle peut atteindre le
lecteur moyen. Chez M. J. H. Rosny aîné, je trouve bien_ les
mêmes soucis, le go1Ît des images vives et des généralisations

NOTES

631

philosophiques; comme M. Adam évoque " les élites", lui
dépeint l'animal humain et il rattache volontiers les glaci.s de
Montrouge aux forêts de la préhistoire. Mais il n'imagine pas
dans le vide, il n'édifie pas sur l'abstraction ; il ne se croit pas
quitte avec son temps, quand il a décrit l'aspect d'un faubourg
ou célébré l'aéroplane. Il ne fait appel à l'idée que pour
uniner la matière humaine de ses ouvrages ; à la rigueur ils
pourraient s'en passer ; ils sont pétris en pleine vie. Pesez-moi
le sujet de ce roman d'aventures et de mœurs. - Jacques, enfant
de bourgeois ruinés, fréquente trop la rue ; ses instincts antisociaux s'y réveillent; graine d'apache, il lève, il pousse - et
5CS parents, les réguliers, le voient avec effi-oi grandir. M. J.H.
Rosny ne poursuit pas le pittoresque ; il analyse avec une
précision singulière les sentiments du jeune garçon ; chaque
aventure - et l'enfant ne· vit que des aventures - est en lui
une occasion de conflit, entre la tradition familiale dont il reste
marqué quand même, son orgueil individuel, ses besoins et sa
fantaisie. Il a volé, tué, la police le guette, il se cache chez ses
~nts qui soupçonnent la vérité. Son frère, son honnête frère
l'~dcra à s'enfuir. Or, à ce moment précis où il rentre, - Dieu
~1t à quel point taré et peu chargé de repentir!- que dit-il à sa
Jeune sœur, dont il souçponne l'inconduite ? "Toi, faudra
prendre garde de marcher comme il faut. Tu me connais. "
Déshonoré, brouillé avec la notion d'honneur, il place encore
~e espèce de point d'honneur sur la petite et il lui refuse une
liberté qu'il veut tout entière pour lui. Un seul trait de ce
genre montre le caractère véridique de l'imagination de
M.J.H. Rosny aîné et la subtilité de sa psychologie. Ce trait n'est
pas unique, il importe encore de citer les dernières lignes du
roman. C'est lorsque Jacques est pris: son frère aîné et sa mère
i'étr_eignent; la mère dit : "Qu'avons-nous fait ? Oh ! pourquoi est-ce si injuste? Ce n'était pas la peine d'être honnêtes!"
Et le frère répond gravement : " Nous ne pouvions pas être
nwhonnêtes ! " L'auteur ajoute : "Il sentit là que se trouvait

�632

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

leur vérité profonde. Ils ne pouvaient pas ! C'était la vérité qui
dépasse tout - pour cette raison suprême, éblouissante ~t sans
réplique, 9,1elle est. Il ajouta encore :
nous aurait tués
de ne pas être honnêtes. " Par le ton_ de c~c1, on p~ut ~esurer
la distance qui sépare un semblable livre, s1 natu'.ah~te d aspect,
des meilleures œuvres du naturalisme et aussi bien de ces
épopées idéologiques avec lesque,lles il n:est pas sans ressemblance, mais qui ne répudient 1 observation terre à terre des
mœurs, que pour négliger par surcroît, derrière les mœurs, let

Ç:

caractères et les Ames.

•••
Je ne me hasarderai pas à rechercher quelle put être: dans
la collaboration passée des frères Rosny, la part respective de
l'un et de l'autre. Certes, le livre dont je viens de parler pourrait être signé de leurs deux noms. Mais est-~e ~ dir~ que le
cadet n'a rien apporté d'effectif dans une assoc1at1on si durable
et qu'on s'étonne de voir rompue si tardive~e~t 1 Je m: gar•
derai bien de l'insinuer. Tout au plus ai-Je le droit de
supposer que deux auteurs qui acceptent ainsi d'unir_lidèlement
leurs noms leurs efforts, leur fortune, ne sauraient guère
,
'
revêtir la succession de leurs ouvrages d une apparence
d'unité et d'harmonie - sans que l'un d'eux consente à le
céder à l'autre, sinon dans le détail, du moins dans les !randes
lignes de leur commune production. Une œuvre d art ne
souffre qu'un seul maître, comme une armée ne souffre qu'un
seul chef. - Que les œuvres des frères Rosny ~ortent su~tout
la marque de l'aîné, on le dit, j'incline à le croire ; que 1ainé
puisse se passer du cadet, nous le voyons. Mais celui-ci, dans_sa
seconde carrière, ne va-t-il pas nous révéler sa pers_onn_ahté
secrète 1 ou bien aura-t-il fait en vain ce geste d'émancipatt~n 1
_ Or, tandis que les nouveaux livres de l'aîné semblent naitre
des précédents, les continuent naturellement, les confirment,

NOTES

ceux du jeune s'en distinguent de plus en plus et le tout
dernier, Slpulcres Blanchis, n'a presque plus rien de commun
avec eux : c'est bien l'ouvrage d'un autre homme. Notez que
nous Y retrouvons le même souci idéologique et social la
curiosité des mêmes problèmes et une manière analogue de' les
aborder ou de les poser : on peut changer son art, mais non
pas aussi aisément sa pensée, quand si longtemps on a pensé a
deux. L'art change ici et la mise en œuvre et l'accent ; une
même pensée, y prend un autre timbre. II apparaît que M. J.H.
Rosny le jeune est moins poéte que son frère ; il est aussi moins
~ivain. Il ne recherche pas ce large balancement des images,
qw est un trait épique familier à l'aîné; quand il généralise,
c'est plutôt en savant et sur le mode abstrait. Ce que son récit
perd ainsi en atmosphère, en enveloppe, en musique, il le
regagne en fermeté ... - Pour nous sembler tout à fait magistral,
que manque-t-il donc à ce livre l Un peu plus de soin dans le
styl~, une pl~s exacte proportion entre les parties et la justification esthétique de certains développements. Mais c'est un
idéal auquel le romancier est bien capable un jour d'atteindre.
Quelle distance déjà entre l' Affaire Derive et les Slpulcm B/a11c/m ! J. H. Rosny aîné n'a jamais séparé, dans ses peintures, les
caractères des mœurs, les idées des milieux et des paysages. Je
~is que chez le jeune la psychologie primera ; elle gagnera à
pnmer ; chez lui, l'individu se dégagera de la foule et sans
doote, se suffira. L'Affeire Derive, roman de mœurs, s'embarrassait
de trop d'observations inutiles, de trop d'oiseuses descriptions;
le drame étouffait sous le document ; ni le document ni la
ICllsation ne sont l'affaire de M. Rosny jeune. II se trouve
mieux d'un certain degré de dénudement, voire même d'abstracti~n : l'abstraction a chez lui une sorte d'intrépidité
~tetzschéenne. Autant qu'il nous est permis de prévoir l'évolution_,a'un romancier arrivé à la maturité de son âge, j'imagine
et J espère qu'il évoluera dans ce sens. Du moins aura-t-il
peint dans les Sépulcre, Blanchi, trois figures vivantes, complètes,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

robustes et nul n'a-t-il encore traité avec autant d'ingéniosité
et de hardiesse l'éternel drame de la dépossession du faible
par le fort. Devrons-nous donc à ce divorce, que nous
déplorions tout d'abord, deux bons romanciers au lieu d'un ?
Le fait serait sans précédent.

H. G.

•••
VIE DE SAMUEL BELET, par C. F. Ramuz (Ollendorff,

3 fr. 50).
" Je suis né à Genève en I 74:z., dit Jean-Jacques au début
de ses Confissions, d'Isaac Rousseau, citoyen, et de Susanne
Bernard, citoyenne." "Je m'appelle Jean-Louis-Samuel Belet,
écrit celui-ci par la plume de Ramuz, né à Praz-Dessus, le
:z.4 Juillet 1840, d'Urbain Belet, agriculteur, et de Jenny
Gottret, sa femme. " Sont-ce des confessions ? Est-cc un
roman ? C'est - puisqu'il me faut employer une formule de
ce genre, - un "roman-confession. " Aveu non dissimulé,
moins du héros que de l'auteur. Ne cherchons pas à le nier:
ce qui nous intéresse aujourd'hui surtout, c'est la personnalité
de !'écrivain vue à travers ses personnages. Nous admettons que
leur activité humaine ne soit que fonction de l'activité intellectuelle de celui qui les crée. Il n'est plus question de les
emprunter à la réalité quotidienne à coups de notes prises sur
le vif, mais de leur donner droit de cité par d'authentiques
certificats de " bonne vie ", au bas desquels leur créateur ait la
force d'apposer lui-m~me son cachet. Ramuz est un de ceux-ci,
Samuel Belet un. de ceux-là. Comme Philippe passa du lyrisme
verbal du Père Perdrix au lyrisme d'atmosphère, en apparence plus dépouillé, de Charlts Blanchard, Ramuz est arrivé de
Jtan-Luc Persécuté à la Vie de Samuel Belet. Mais Samuel Belet
n'est ni un paysan, ni un ouvrier, ni un bourgeois, ni un
noble : c'est tout simplement un homme. Ramuz nous aide à

NOTES

nous défaire de cette conception rudimentaire du roman d
mœurs
rurales, de mœurs bourgeo1ses,
• etc. Les différents métierse
,
qu_ exer:e au gré des circonstances son héros ne le dé,.1
pomt ·• Jeune, I·1 quitte
· son pays pour y revenir hom orment
Courbe admirable dont les deux .
A
,
•
me m!l.r .
. . d
pomt extremes fimssent par s
reJom re_ pour former un cercle parfait. Belet est h
_el
souffre • il a de d
d
eureux et 1
Q d' R
s ~utes et es certitudes ; il déteste et il aime
uan
amuz
lUI
dan I li
· fait dire : "Il s'agit que 1es événements .
s es vres, s01ent comme des h .
.
,
endroit donné
.
c emms qui se coupent à un
' et il y a des carrefours où tout le m d
retrouve . .. M o1· Je
· , •
on e. se
. Les choses venaient
comme ell
l . n a1 pas su où J·•ail ais.
. voulu qu'elles
-rien
,,es vou aient' non pas comme J., aurais
. nent 'nous ne sommes pas dupes del' ffi
N
bien que c'est Ram
.
ar 1 ce. ous savons
. . à uz qui parle. Et nous nous rappelons ce que
Gœth d
e 1sa1t
Eckerm an n 1e I 8 avril. 1 8 z 7 . " L' ·
avec la nature dan
d bl
;
artiste est
eacl
s un ou e rapport : il est son maître et son
ave en même temps. ,, Rousseau fut a la fois da
Cnflssions 50
,
ns ses
,_ .
' n propre esc1ave et son propre mahre Ram
d
li Yu de Samuel B 1,
,
•
uz, ans
1
e,et, n est 'esclave de son héros qu'en tant
qa'il le c é . ·1
r e , 1 ne s attache à s
'a I
..
indiquer 1 h . à
es pas qu a cond1t1on de lui
e
c
emm
prendre
'
l'
d
.
hésit Il
1 .
, a en rott où Belet pourrait
lui crO. nle ~ suit que pour continuellement bondir devant
di · . u, p utot et en un mot, pour en revenir à ce que ·e
sais tout-à-l'heure, Samuel Belet c'est Ramuz lui-même. J

H. B.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

Puis il fut question des candidatures. Pour la seconde fois on

parla d'Alice Meyne!!; mais sa nomination aurait eu l'apparence d'une concession faite aux suffragettes. Thomas Hardy

LETTRES AN GLAISES

qui est sans doute, depuis la mort de Tolstoï, le plus grand
nom de la littérature européenne, est justement trop européen
pour n'être que le poète-lauréat de l'Angleterre. Il y avait

WILLIAM ERNEST HENLEY, by L. Cope Cornfard
(London Constable). - LA SAISON 19i3.
.
W E Henley trop courte. Et le titre
Une courte étu de sur • ·
••
.,
de la collection dans laquelle elle est pu~he: ~ Mo~trtl
Biographies augmente notre déception. La partie b1ograph1quc
n'apprend rien ou presque rien de nouveau sur l'homme. ~t
.
..
é · ue trop gros pour valoir
la partie cnuque est un pan gynq
beaucoup. Mais tout ce qui touche à W. E .. ~enley no~s
intéresse et nous écouterons toujours avec pla1S1r c~ux qui,
'
Il
arlent de lui. Il fut
l'ayant connu personne ement, nous P
surtout une grande influence, un grand démol~sseur et _un
réformateur. Nul mieux que lui n'a contribué à briser
gran d
,
l
·n ent
\ les préjugés du public victorien, nul n a p us va1 amm
combattu l'influence détestable de la Jeune Personne et toute
la "Podsnappery" artistique de la fin du XIX• siècl_e. ~t nous
ne pouvons pas oublier que toute une partie de sa vie mtellcc-

~

tuelle était française.

•••
Il y a eu cette année, à côté de la Saison mondaine et
hippique, une sorte de Saison artistique (enfin!) d~nt 1~
. .
x événements ont été . le succès du Sacre du Prmttmp,
prmc1pau
·
. .
d'
eau
le succès de La Grande Ar1enture, la nommat1on un nouv
poète-lauréat, et la découverte de Francis Thompson par les
d
gens du monde.
'Alfred Austin, on parla e
Au lendemain de la mort d
supprimer la charge (bien inutile en effet) de poète-lauréat.

l{.ipling. Or la nomination du poète-lauréat a été faite, par le
gouvernement actuel, contre Kipling, c'est-à-dire contre
l'impérialisme. Le public anglais n'a pas manifesté beaucoup de
surprise ou d'indignation. L'impérialisme est depuis longtemps
mort. Peut-être même quelques personnes ont-elles été contentes
de voir l'impérialisme officiellement condamné. C'est qu'en effet
Pimpérialisme est le grand défaut de l'œuvre de Kipling. Le
patriotisme de Walt Whitman nous émeut, ses tambours et ses
clairons nous ébranlent de la tête aux pieds, et la vue de son
drapeau nous soulève d'enthousiasme. Au contraire, le patrioüsme de Kipling a quelque chose de brutal et de bas, dont tout
homme bien né s'écarte, et que la foule des grandes villes,
involontairement, par la seule for.ce de son mouvement, repousse
et rejette. La différence peut s'exprimer en disant que le
pati:iotisme de Whitman est guerrier, tandis que le patriotisme
de Kipling est militaire. Mais c'est la partie morte de son
œavre. Dans ses romans Kipling est un grand poète.
Une habitude veut, pour quelques années encore, qu'on
appelle particulièrement poète l'artiste qui écrit en vers. Le
gouvernement a profité de cette habitude pour avoir une fois
de plus raison contre Kipling romancier, et pour élire le plus
remarquable des poètes lyriques de la génération qui a succédé
a Tennyson et à Browning. C'est un grand aristocrate, de
naissance, de gotît et de talent; un ouv,ier consciencieux
tomme l'étaient nos Parnassiens; et un admirable musicien du
,ers. Et si la question suivante était posée : quels sont les trois
pins grands poètes anacréontiques qu'a produits l'Angleterre r on
pourrait répondre : Herrick, Lander et Robert Bridges.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI!

Il fut réjouissant d'assister à la découverte de Francis
Thompson par les gens da monde. Il était beau d'entendre le
snob parler de Francis Thompson (qu'il connaissait de la
veille) comme de son poète favori. Mais le snob avait-il
compris Daisy, The Poppy et les poèmes sur les enfants r Oui,
Eh bien ! le snob était absous de son snobisme.
Il y avait une bêtise à dire : " Francis Thompson était
catholique; donc il n'était pas bien-pensant. " Il a fallu que
cc soit la Rerme .Anglaise qui la dise. L'article de M . Austin
Harrison est pénible à lire. Aveuglé par son joug politique, le
critique se trompe presque constamment. Il commet des erreun
énormes, comme celle qui consiste à dire que F. Thompson est
un poète anti-scxuel; alors que toute son œavre est inspirée
par ce qui est au fond le sentiment sexuel pur, et alors que ses
comparaisons, ses allusions, son vocabulaire, sont presque
impudiquement sexuels. Pour lui, les mystères de sa religion ne
sont que d'autres formes d'un même amour. Il est pénible aussi
de voir citer en opposition avec le poème de Thompson :
"Cherchez-moi dans les chambres d'enfants du ciel ", une
Berceuse de Richard Middleton, sans doute pleine de bonnes intentions, mais qui ne fait pas grand honneur à l'auteur
du Yai11eau Fant8me.
Les autres sottises prévues : " anti-moderne, à l'écart de son
temps, sans contact avec la vie" ont été entendues à leur tour
au milieu du triomphe du poète. Mais justement le hasard a
fait que Francis Thompson est le seul poète moderne qui ait
connu et vécu la vie du peuple, et du peuple le plus déshérité.
Il a fait un stage de plusieurs années dans les dernières classes
dl! prolétariat ; il a été un sans-travail. C'est peut-être ponr
cela qu'il est si éloigné du socialisme des millionnaires de la
Revue Anglaise. C'est peut-être pour cela qu'on sent chez lui
cette résistance latente à ce qu'on nomme "l'ordre étatiste";
et la résolution de l'individu moderne à chercher sa justice et
son dieu sans tolérer d'intervention morale ; et la même poussée

NOTES

lente, grave, sans cris, mais insondablement révolutionnaire,

qui rejette l'impérialisme de Kipling. Il est fou de prétendre
que le mysticisme de Francis Thompson est un mensonge, ce
qu'on appellerait "un essai de conservation ou de reconstruction

sociale ". Il est trop évident qu'il était déclassé, et projeté
au-delà de toutes considérations économiques, politiques ou
morales. Et c'est par cette espèce d'anonymat- un homme de
la foule, avec son mystère, est toujours différent de ce qu'on
pensait - et cette façon d'être libre, et méfiant, et fermé, et
secret, d'être avant tout un homme intérieur, chercheur entêté
de son bien suprême et de sa réalisation complète, de sa
s4inteté, c'est par là qu'il est si moderne et si près de nous.
V.L.

*

* *
LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL, par G. K.
Clilsterton, traduction de Jean Florence (Edition de la Nouvelle
Revue Française, 3 fr. 50).
Il sera curieux de voir si le succès en France de G. K. Chesterton répond décidément à la réussite chez nous de Kipling
il n'en était pas ainsi, voici peut-être
i quoi il faudrait réfléchir. Wells rencontrait de plain pied
un public français façonné par la lecture de Jules Verne. On
,rait intéressé de retrouver, transposées sur un plan littéraire
plus élevé, des émotions vieilles et jeunes. Rudyard Kipling
présentait au public étranger la figure de l'Angleterre qui
l'inquiétait, qui vivait le plus intensément pour nous : celle de
force, d'énergie, de conquête ; il nous rendait vivant ce que
nous avions intérêt à connaître de l' Anglais. Le cas de Chesterton est assez différent. Celui qui demande surtout à une œuvre
la composition plastique, la solidité, l'enchainement harmonieux:
dont est fait un tout organique, partout bien en chair, sans
parties molles ni mortes, celui-là mettra Chesterton bien
et de Wells. Si par hasard

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

au-dessus de Wells et de Kipling. Par l'art de disposer l'intérêt,
de tenir le lecteur en haleine, ses romans égalent certei
Walter Sc.ott, Dickens et Stevenson. Et voilà, direz-vous, la
qualité qui doit, mieux que toute autre, le faire réus_sir. Attendez. Si Chesterton est aussi fort que Walter Scott, si le Nommi
Jeudi vaut, au point de vue que nous disons, ~ue11ti11. DurwarJ,
c'est-au sens où Sarcey disait que Sophocle était au.ssr fort que
1 d'Ennery, et qu'Œdipt Roi valait bion les Dtux Orpht_line'.,
Sophocle a tout de même quelque chose de plus, ~u1 fait
'il plaît moins aux admirateurs des Deux Orphdtnu, Et
qu
.
. d.
Chesterton, pour triompher près du pubhc franç_a1s, 01~
tourner ou franchir deux obstacles, qu'il porte en lui, et qut
sont lui : le premier d'être un maître de l'humour, et le second
d'être un maître de la plus subtile pensée. L'humour de Chesterton se montre, plus encore que celui de Dickens, entièrement,
strictement anglais. Et sa philosophie, bien qu'il répudie ailleurs
le pragmatisme se place au cœur de ce pragmatisme, si inhérent
aujourd'hui à ia pensée anglo-saxonne, et ~evant lequel l'intel, ligence française ou allemande (malgré Nietzsche et Bergson)
manque vraiment de surfaces de contact.
,.
.
Je parle ici d'humour et de philosophie comme sils pouvaient
chez Chesterton se séparer; mais l'essence de son humour est
de se manifester par une philosophie, et, dans le Napo!éon dt
Notting-Hill, l'humour se prend lui-même pour suJet . de
réflex.ion philosophique. Le livre est la réflex.ion .d'u~ humoriste
sur l'humour sur sa nécessité dans la nature humame, sur ses
limites et se: complémentaires : '' Nous sommes ici, déclare
celui de ses deux héros qui personnifie l'humour, nous sm~mes
ici en un lieu élevé, sous le ciel libre, c'est ici comme le p1c_de
la libre fantaisie le Sinaî de l'humour." Et la merveille
profonde du rom.a~, c'est que ce Sinal de l'humout e~t un Sina'i.
Des lois éternelles la loi éternelle, le Décalogue lu1-mêw.e en
'
.
'
.é ,
tant qu'il est gravé sur la pierre angulatre de 1~u'.11anit .' 5 Y
dromulguent. Le roman peut se paraphraser ainsi : Faisons

cette supposition, qui et\t ravi Renan dans une belle extase,

que le SinaI biblique ait été en réalité un SinaJ de l'humour
- que l'Eternel ce jour-là ait voulu se désennuyer et s'offrir'
un spectacle avec ses comédiens ordinaires d'alors, les Juifs, à
peu près comme le public parisien auquel ces messieurs fournissent aujourd'hui son thé~tre. Supposez qu'à la question du
chœur racinien ;

Sina1, Sina1, 9uelk nuit sur ta face !
Dis-nous pour911oi m flux et ces le/airs ••.

la montagne interpellée réponde '; " Pour le plaisir d'un artiste
b'allscendant. Il y a un humoriste Li-haut. Ces feux sont ceux
de la rampe et ces éclairs sont un divertissement de cinquième
acte. Moïse amuse l'Eternel. L'Eternel, qui a lu le Para"4xt 11tr
I, ComiJinz, s'étonne même que Moïse se prenne au sérieu.x,
qu'il ne voie pas l'envers du théltre, qu'il soit moins raisonnable
que ce peuple autour du veau d'or. L'Eternel qui, pour être
humoriste, n'en est pas moins un bon diable, a même pitié de
cet Hébreu, et lui laisse entendre qu'au fond tout cela
c'est pour rire. Mais Moîse, lui, ne rit pas, et le voici qui
répond à l'Eternel. " (Maintenant c'est Chesterton que je vais
citer) - qui, a cet avertissement : " Supposez que je suis
Dieu et qu'après avoir tout fait j'en ris ! " répond : "Supposez
que je suis un homme. Et supposez encore que je donne
une réponse qui brise jusqu'à votre rire. Supposez que je
ne ris pas de vous, que je ne blasphème ni ne maudis.
Mais supposez au contraire que, dressé sur le sol, de toutes les
.klrccs de mon être, je vous bénis pour le paradis des simple1
que vous avez fait. Supposez que je vous loue, avec toute la
do~eur de l'extase, pour la plaisanterie qui m'a procuré la joie
terrible que j'ai eue. Si en jouant ce jeu d'enfant nous lui avons
donné le sérieux d'une croisade, si nous avons arrosé votre ridicule jardinet du sang des martyrs, d'une nursery nous avons fait
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un temple. Et je vous demande, àu no~ du Ciel, qui y a

gagné 1"
Dieu dans le roman de Chesterton, c'est l'humoriste Auberon
Ouin, devenu roi, et le Moïse de Notting _Hill, qui est aussi le
Napoléon de Notting Hill, c'est le candide, le. narf, le héJ01
Adam Wayne. Ce n'est d'ai.lleurs pas un hasard s1 Wayne.po~e
ce prénom. Dans Adam Wayne Ches~erton . ~ personnifié
l'homme, l'homme qui est toujours neuf, 1mprévis'.ble, absolu à
chacun de ses instants vrais, à chaque heure où 11 est soul~é
par l'enthousi:tsme, la foi, 'Pane qui paraît proprement ~umain.
Mais Adam Wayne est, comme Adam sans Eve, l homme
incomplet. Savoir se détacher de soi, savoir jouer librement de
so.i-même, posséder cette mobil)té, ce rire des flots, cette couronne de roses riantes qu'est l'humour (souvenez-vous de
Zarathoustra}, cela aussi fait l'homme véritable, s'incorpore à
son métal sonore de Corinthe. Le génie de Chesterton, ~
dont il constitue, par une projection naturelle et nécessaire,
l'homme vrai c'est l'ironie et c'est la foi qui chacune à leur
' l'une l'autre et s'élèvent plus ha~t, c,est
'
1a fi~1.
tour se portent
dans l'humour alternant avec l'humour de la foi ; c est la ~1e
qui crève en riant comme des cerceaux de ,p_apier les c_atégones
logiques, les fausses et rectilignes prophettes, et qui par cc
mouvement même l'rouve qu'elle est la vie ; et le roman
s'achève par la conscience claire de cette vérité. Auber~n et
Wayne font les deux moitiés nécessaires du cerv~u humatn, les
dernier mots du livre fournissent à la fois la parodie et le ret~ur
de ce qui termine le Paradis perdu de Milton: "Dans la lumière
crue du matin, Auberon hésita un moment. Pnis il fit de sa hallebarde le salut réglementaire, et ils partirent tous deux vers le
monde inconnu."
Le Napo!lon de Notting Hill a, mieux encore que le Nqmllfi
Jeudi ce caractère des œuvres géniales, par lequel elles sont
placé:s à un carrefour de vérités en apparence divergentes et
sans contact, font toucher intuitivement dans ces vérités des

NOTES

formes, des traductions d'une m~me vérité, des attributs d'une
~me substance, qui est la découverte même, ou l'acte propre
du livre. De là on comprend parfaitement comment Chesterton, de même que Claudel, a été amené à s'installer dans
le catholicisme ainsi que dans la vérité centrale vivante
d'où tout le reste rayonne, pareil aux avenues de' .l'Arc de'
Triomphe, en branches d'étoile. Et le meilleur commentaire à
donner d'une telle œuvre, ce serait de la voir, comme entre
deu1 glaces, multipliée par les traductions qu'elle autorise et
qu'elle évoque.

Le philosophe qu'est Chesterton se trouve bien curieusement
ttansposer sur le plan du roman humoristique une des démarches
la plus abstraites et les plus audacieuses de la philosophie cartésienne. C'est l'hypothèse du Dieu trompeur que je veux dire.
Parmi toutes les raisons de douter qu'accumule· le doute hype.rbolique de Descartes, ·figwe celle-ci : Et si ce que je tiens pour
le plus assuré et le plus ferme m'était persuadé par un Dieu
trompeur qui aurait ses raisons pour m'abuser, ou plutôt qui
m'abuserait sans raisons, puisqu'étant Dieu ses raisons c'est son
action et rien d'autre 1Sit pro ratione voluntas. - Et l'on ~ait comment Descartes sort de là. Dieu peut me tromper, tnais en me
trompant, s'il me kompe il fait encore que c'est moi qui suis
tro mé, que je pense par le fait même que je suis trompé, que
je suis moi, que je suis. Le pouvoir d'un Dieu trompeur, quelles
qne soient les ressources infinies et la subtilité de sa tromperie,
n'a pas de prise sur le Cogito,
Et ce

fUÎ

brife un m011dt txpirt aux pied1 d'un komme /

C.C Dieu trompeur c'est le Roi Auberon Quin: "La mascarade
incongrue que sa malice railleuse avait enfantée le dépassait, le
~minait pour embrasser l'univers. Là était Je normal, là était le
lllD, là était la nature ; et lui-même avec toute sa raison, avec
to11t son détachement, avec sa redingote noire, il était l'exception à la règle, il était la contingence méprisable, il n'était
qu'un point noir perdu dans cet univers d'écarlate et d'or."

�644

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi il est de l'essence du Dieu trompeur de ne pas ezister,
(comme, dans la preuve ontologique, il sera de l'essenc~ du
Dieu véridique d'exister). Il est de son essence de ne pas ex1st~,
puisqu'il ne peut pas tromper jusqu'au bout sa créature, \u11que, dans le moment même où il la trompe ~n tant qu elle
pense telle ou telle chose, il ne la trompe plus, il ne peut a~
lument la tromper en tant qu'elle sait, qu'ell~ p~nse. Et s'_1l y
a quelque chose qu'il ne peut absolument pas, il n _est pas Dieu,
C. Q, F. D. Et pourtant c'est l'hypothèse de ce Dieu trompeur
qui a déclenché la vérité, l'autorité du Cogito. C'est ~'elle que
naît ce Cogito d'où vont naîtr~ à leur tour par la p~tssan~~ de
la déduction toute la métaphysique et toute la physique, cet
univers d'écarlate et d'or". Le Dieu trompeur n'est pl~s c~mme
Auberon Quin qu'un point noir perdu dans un coi~ daal~tique de cet univers, le Dieu trompeur n'est !lus qu un Dieu
de la Triste Figure, isolé comme don Quichotte, dans 11D
monde qui n'est plus le sien. Il est exclu, semble-t-11, par les
nécessités mêmes de l'être. Et pourtant il n'est jamais exclu
complétement ; ayant été, il ne cesse pas d'être, de d~m~urer
malgré tout présent dans la- pensée, incorporé non à vrai dJrC à
l'être mais au mouvement de cette pensée.
C':st cela que déclare le . dernier chapitre du Naj&gt;Olion dt

Notting Hill. Sans cette hypothèse possible d~ Dieu .tr~mpeur,
le cartésien ne cesserait pas de penser, mais saura1t-1I, J:'°ur
l'avoir éprour1I, qu'il pense ? Quel exercice, quelle gym~ast1q~
autre que le doute, avec le Dieu trompeu,r du do~te, lUJ aurait
donné la conscience de la vérité dans 1acte qui la découvre,
d'une vérité non déposée automatiquement, mais trouvée, iu. et t en du e 1 "Où
ventée, acquise par toute la personne active
est-il, le jean-f... qui n'a jamais eu peur 1" disait Turenne.
Où est-il, l'ignorant qui n'a jamais douté 1 Où est-elle la ~rutc
qui n'a jamais ri 1 Que serait le courage sans la peur, la sc1eac:c
sans le doute, le sérieux de l'homme sans son rire 1 Rire est le
propre de l'homme, et ne pas rire aussi.

NOTES

Dans les Objections aux Méditations il est reproché à Descartes
d'avoir installé l'hypothèse de son Dieu trompeur avec une telle
force, que malgré tout il ne peut plus s'en débarrasser, et que
toute sa philosophie b~tie sur un sol meuble reste menacée d'un
scepticisme latent. Descartes se défend comme il peut, et tâche
de montrer que le Cogito, puis les preuves de l'existence de
Dieu, éliminent irrévocablement son hypothèse provisoire. Estce bien st1r 1 Et le Dieu des preuves logiques, plus clairvoyant
que son philosophe, ne l'entendons-nous pas qui, dans la
dernière page de Chesterton, parle a son collègue du doute
provisoire, au trompeur et à l'humoriste: Excusez-moi, lui a dit

celui-ci.

Exc111tz-moi, dit-il m lui parlant tout bas.
Je 1011pçonne entre nous ljUt flO/ls n'exùtez pas.

Et c'est le Dieu de la quatrième Méditation qui lui répond,
ce nom, qu'il a pris ici, d'Adam Wayne : "Dans les jours
10mbres et tristes, vous et moi, le pur fanatique, le pur satirique,
sommes nécessaires ... Nous avons élevé les cités modernes à la
hauteur de cette poésie que l'on sait, pour peu qu'on connaisse
l'homme, infiniment plus commune que même le lieu commun ...
Le rire et l'amour sont partout. Les cathédrales, bAties en un
temps où l'on aimait Dieu, sont pleines de blasphèmes grotesques. La mère ne cesse de rire de son enfant, l'amante ne cesse
de rire de l'amant, la femme du mari, et l'ami de l'ami.
Auberon Ouin, trop longtemps nous sommes restés séparés :
ffllcz, partons ensemble. Vous avez une hallebarde et moi une
épée, Partons pour nos voyages à travers le monde, puisque nous
CD sommes les éléments essentiels. "
IOUS

L'esthétique allemande de l'ironie, celle de Schlegel, Solger,

Ticck, à laquelle manquèrent seulement des œuvres géniales

.

avait reconnu un peu laborieusement dans le rire l'humour

p·

.

,

'

'

ironie, le doute, la négation, un ressort nécessaire de la
aéation et de la vie. Elle avait adopté et divinisé à l'excès Je
Méphisto de Fau1t. Chesterton reprend ces voies, en philosophe

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus réfléchi, plus discipliné, en artiste plus nerveiu, plw
conscient, plus original. Ainsi les Allemands ont dans Jeun
traditions (et je n'ai rien dit de Heine) de quoi goOter un des
deux plus grands écrivains anglais vivants. En France cela est
peut-être pour la plupart un peu plus difficile. S'il en est
po.urtant qui ont coutume de choyer, comme un faisceau
d'œuvres rares, offertes (c'est la dédicace de l' Eve Future) .Aux
,-Jveurs, mix railleurs, ces quatre livres que sont l' Eve Future de
\ Villiers, Paludes (et joignez-y le Promùhée mal enchaîne) de Gide,
les Moralités Légendaim de Laforgue, le Jardin de Bérénice de
Barrès • s'ils considèrent comme les harmoniques égales d,une
'
.
même note délicate et pro(onde certaine rêverie et certaine
raillerie, je crois que ceux là ne dénieront pas à Chesterton,
dans un tel chœur, la place la plus cordiale etla plus fraternelle.

A.T.

• ••
CHARLES DICKENS, by Algernon Charles Swinhunu
(Chatto et Windus, London, I 91 3).
M. Henry Davray, dans un des derniers Mercure, a écri'.
sur ce Dickens posthume de Swinburne quelques lignes qui
me paraissent d'une excessive sévérité. De ces pages consa•
crées à la louange du grand romancier anglais, il ne veut
retenir que cette phrase : " Par le côté littéraire et sentimenul
de son œuvre, Dickens était un type de sa génération et de sa
classe ; par le côté comique et pathétique, tragique et créateur,
il n'était pas un homme de son époque, mais de tous 1~
temps." Je sais bien que cette phrase est à peu près la seule
où Swinburne, en authentique représentant du génie concret
d'une race a exprimé un jugement général ... Mais, précisémen~
'
..
j'aime que son Charlu Dickens soit, plus qu'une étude_ cnuqu~
un poème. Petit livre ésotérique, qui n'apprendra ne~ ~ ~ui,
déjà, n'aime Dickens "comme un enfant" - ce mot déhcieUJ

est de M. Abel Hermant - mais qu'à mes heures dickensiennes il me plaira d'ouvrir comme un bréviaire. De quelle
ardente et pathétique voix Swinburne élève son action de gdces
au dieu de la fiction anglaise. Il faudrait tout citer, - en anglais:
telle page sur Cruikshank, l'illustrateur, rival de Phiz, des
Sketches by Boz et d'Oliver Twist; telle autre sur Our Mutual
Friend et surtout sur l'un des principaux personnages de ce
livre, Rogue Riderhood, " cette nauséabonde et malsaine épave
des rebuts les plus pourris de la Tamise ; " telle autre encore
ou le génial poète accable de retentissantes invectives Matthew
Arnold, ce " Triton de goujons, " coupable de n'admirer pas
sans réserve Dickens, etc., etc... Pages animées d'une sorte de
ferveur violente ou de furie sacrée, d'un "dynamisme" extraordinaire, et dédaigneuses, certes, de toute abstraction, de tout
intellectualisme, mais riches de sens concret, et d'un style
~datant.
~lus équitable que M. Davray me paraît être M. de Wyzewa
qui, au cours d'un bel article, écrit : " On chercherait vainement, d'un bout à l'autre de la très intéressante étude de
Swinburne sur Charles Diclmu, le moindre essai d'une définit10n
totale du génie du romancier, ou même la moindre trace d'un
jugement d'ensemble sur son œuvre. Après nous avoir répété
. , de préambule, que Dickens sera toujours proclamé'
par mamere
premier Anglais de sa génération", - à quoi il ajoute
mamtenant son regret de ne pouvoir découvrir, dans cette
gé_nération, aucun génie de la trempe de Shakespeare ni de
Victor Hugo, - le critique improvisé se met aussitôt à exami~er tou~. à tour, suivant l'ordre de leurs dates, les principaux
l'~ctts de 1 illustre conteur. Encore les stations qu'il fait succesSIVement devant chacun de ces récits ne sont-elles jamais pour
les considérer d'un point de vue "objectif", ou, si l'on veut
" critique '' : Swinburne se contente de nous dire quels sont,
dans telle ou telle œuvre, les personnages qu'il préfère, et puis de
nous esquisser à sa façon les figures de ces personnages, avec une

"1:

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

justesse de trait, une force de modelé, et, pa~ dessou_s tout cela,
une chaleur continue de tendresse ou de haine, qui suffisent à
racheter, - sinon peut-être à nous faire oublier, - les limites
trop étroites de son horizon."
.
Ce n'est pas un article que j'écris ici sur le Dickens de Swmburne. Je n'ai pas d'autre objet que de signaler ce livre à
l'attention des Dickensiens et d'inviter à le lire. On me permettra donc de me borner à traduire, pour terminer, quelques
pages qui donneront le ton de l'ouvra~e:
. , , .
.
"Dickens avait indubitablement raison, qm prefera1t DarJ1d
Copperjield à tous ses autres chefs-d'œuvr~. !l n'y a_ qùe les
imbéciles pour croire qu'un grand écrivain est mcapable
d'apprécier la supériorité de l'un de ses ouvrages sur les autres
et de discerner et préférer le plus beau et le plus riche produit
de son activité créatrice ; mais, quand nous avons prêté l'oreille
aux revendications de Martin Clzuzzlewit et procédé à leur
examen, il reste que, dans cet inégal et irrégulier chef-d'œ_uvre,
le génie comique et tragique de Dickens s'élève parfois au
dessus de tout. Ni fils d'Adam ni .fille d'Eve, sur cette terre de
de Dieu, pour parler comme M. Carlyle,_ n'aurait
~upposer
qu'il fut possible, oui, humainement possible, de rivaliser _avec
l'indicible perfection que présente l'éloquence de Mn Qu1ckly
dans ce qu'elle a de meilleur ... Cependan~, aucun lecteur dont
l'intelligence dépasse le niveau de ceux qui préfèrent à Shakespeare le Parisien Ibsen et le Norvégien Sardou ne peut _contester
cette inimaginable et triomphale
que M rs Gamp s'est élevée
.
suprématie.
"A la première entrevue qu'il nous est do~né d'avoir avec
l'adorable Sarah, sa nature si divinement altruiste et que nous
n'aurions su exprimer, s'épanche tout entière dans_ ces mo~
d'une simplicité savoureuse et sublime : "Si je pouvais ense~elu
t s mes chers semblables sans qu'il leur en cotith un sou, Jele
w
·y
ferais, tellement je les aime.,, Et nous pensons a~ petit ommy
Harris et au petit soulier de laine rouge qui l'étranglait; à cette

fU

a

circonstance où Mr Harris, son père, chercha silence et abri
dans une niche de chien vide ; à la réflexion mortellement
blessante que ce même M• Harris laissa échapper a la naissance
de son neuvième ; aux sentiments religieux, qui sont le tout de
la vie ; à M• Gamp et à sa jambe de bois, et au précieux petit
Gamp : aux calculs et aux constatations de Mrs Garnp touchant
la proportion des naissances et des décès; à ses vues sur l'urgence
des voyages en bateau, qui anticipent sur celles de Ruskin et
des derniers dissidents de l'évangile de la vitesse et de la religion
du mécanisme; à l'inventaire de la poche de M•s Harris; à
l'incroyable incrédulité de l'infidèle M 0 Prig ; nous pensons à
toutes ces choses et à beaucoup d'autres encore, et c'est avec un
rire inextinguible et une admiration débordante que nous
élevons une infinie action de grkes au plus grand poète ou
créateur comique qui ait jamais vécu pour illuminer la vie des
autres hommes et la rendre par sa féconde intervention plus
joyeuse et plus belle qu'il n'aurait été possible de la rêver...
" ... Quand à Dar;id Copperjield, nous ne pouvons pas ne pas
accueillir avec des applaudissements empreints de la plus ardente
gratitude le don le plus précieux: peut-être qui nous ait été
conféré par la splendide et inoubliable libéralité de Dickens.
Ce livre, du premier chapitre au dernier, est indubitablement,
aux yeux de tous ceux dont la perception dépasse celle d'une
taupe, l'un de ces chefs-d'œuvre à quoi le temps ne peut
qu'ajouter un nouveau charm&lt;; et un inestimable prix. La
composition en est aussi solide et harmonieuse que celle de Tom
J1J11t1, le modèle le plus parfait et certainement le plus inacce&amp;sible que l'on puisse trouver. J'avouerai même que le célèbre
chef-d'œuvre du rayonnant et tonique génie de Fielding, s'il
est supérieur sur certains points, ne l'emporte pas sur tous.
Tom est un type d'enfance brave et de généreuse et virile
jeunesse beaucoup plus complet et plus vivant que David. Mais
meme le lustre de Partridge est plle et lunaire au regard de la
gloire de plein midi de Micawber. Blifil est un venimeux

�NOTES
LA NOUVELLE REVU.E FRA "ÇAJSE

coquin plus vraisemblable que ne l'est Uriah; et Sophie Western
n'a d'égale qu' A.mélia, cette autre hérolne du même père littéraire... Mais, quelque vaste et fécond qu'il soit, le génie de
Fielding n'aurait jamais conçu ni une figure comparable à miss
Trotwood, ni un groupe tel que celui des Peggotty. Et aurait-il
aussi aisément imaginé et évoqué à nos yeux le magnifique décor
de David Copperjidd avec son premier plan de rues et de bords
de routes et son fond de mer tragique ?...
" L'histoire des Grandes Esplranm a droit à une place éminente à c6té de celle de Dat•id Cqpper}itbl. Ce sont les deux grands
chefs-d'œuvre jumeaux du maitre... Des deux petits garçons qui
se racontent, David Coppcrfield est le meilleur petit bout
d'homme, quoiqu'il ne soit pas le plus réel. Mais, de tous les
premiers chapitres, il n'y en a aucun qui puisse être mis en
balance par son mélange d'humour, de terreur, de pitié, de
fantaisie et de vérité avec celui qui confronte l'enfant et le
forçat dans les marais au crépuscule. Sans compter que l'histoire
est incomparablement la plus belle des deux ; il ne peut rien y
avoir de supérieur, s'il y a quelque chose d'égal, dans toute la
série de la fiction anglaise. Et, excepté dans la Foire aux Yanitis
et les Nttt1cqme, si même ces deux livres peuvent prétendre à
faire exception, il ne saurait être assurément montré un nombre
égal de figures vivantes et immortelles. La tragédie et la comédie,
le réalisme de la vie et sa rêverie se trouvent fondus avec une
vigueur et une habileté de main quasi-shakespeariennes. Avoir
créé Abel Magwitch, c'est être, en vérité, un dieu parmi les
créateurs de figures impérissables. Pumblechook est mieux réus,i
et plus drôle et plus vrai que Pecksniff. Joë Gargery est digne
de l'admiration et de l'amour et d'un Fielding et d'un Sterne.
M. Jaggers et ses clients, M. Wemmick et son père et sa fiancée
sont des figures telles qu'aurait pu les créer Shakespeare, si la
destinée l'avait fait vivre de notre temps. De quel autre homme
ou dieu les créatures peuvent-elles mériter un pareil êloge 1 "
C.V.

LETTRES ALLEMANDES
INFLUENCE DU THÉATRE FRA ÇAIS SUR LE
THÉATRE ALLEMAND DE 1870 A 1900, par Paul

FritJth (Paris, Jouve).
Il ~aut distinguer dans l'apport français en Allemagne entre
ce qui est de la culture et ce qui est de l'exportation. Paris a
toujours été le foW11isseur des plaisirs des capitales allemande,.
De sorte quel' "influence" du th~tre français sur le thé1tre
allemand se réduit pour une bonne part à une exploitation
adroite des pièces à succès du boulevard.
Dans la liste des pièces françaises jouées en Allemagne en
1878 - on n'en compte pas moins de 132 - Augier About
Balzac, Coppée, Dumas, Hugo, Meilhac et Halévy, Molière:
Murger, Sand, Sardou, Scribe, Sue, Verne, voisinent sur
l'atlicbe. A Be~lin en particulier le public avait jusqu'en I s4 8
~tendu régul1~ement d_eux fois par semaine une troupe
d acteurs français subventionnés. Puis vinrent jusqu'à la veille
de 1870 des tournées, subventionnées ellesaussi. La guerre jeta
an froid et ce n'est guère que vers 1876 que la consommation
allemande reprit, on saie dans quelles proportions. Brieux,
Donnay, Capus, Hervieu, Mirbeau, Prévost, Maeterlinck,
Rostand ont remplacé les anciens noms. Le public est demeuré
le m~me : il veut être amusé. Quelle que soit la véhémence des
attaques qui reviennent régulièrement dans la presse allemande
co~tre "la tyrannie française sur la scène allemande", quel que
IOI~ l'effort des écrivains nationaux épris de leur art, la "piquantenc" fr ança1se
· I' emporte et, à de certaines années le quart
des droits d'auteur versés en Allemagne a passé en F;ance. Le
malheur est que nous n'y gagnons rien. Les philistins qui se sont
ébaudis à la représentation retournent chez eux en se frottant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

les mains : "So sind wir nicht ! Nous ne sommes pas comme
ça ! " Même les meilleun des critiques, les plus intelligents, un
Kerr par exemple, nous en jugent mal en tant que nation et
cherchent chez Donnay de quoi illustrer leur thèse d'une
France décadente, où les "Sp1itlateiner" sont représentés
comme des gens qui flageollent sur leurs jambes, sans force pour
le bien ni pour le mal, affaiblis et souriants, déplumés, byzantins, "enveloppés de l'insaisissable odeur que répandent les
fleurs ~tiolées des cultures mourantes... Mais il faut être capable
de goôter le pile charme de ces ligures, leur sublimation ; il
faut des organes qui sentent, gofttent, apprécient cet impondérable et fuyant parfum de cadavre - avant de les pouvoir
repousser." (Alfred Kerr, Das ntue Drama.)
Si quelques Français forcent leur estime - on ne saurait nier
sa dette tout entière -c'est qu'ils ont en eux ''den Willen zum
Germanischen ", la volonté d'être germaniques, "la force des
races neuves, non usées".
C'est là tout un .ispect de la question de l'influence française,
qu'il faut soigneusement d6nélcr de l'autre. C'est à ce renre
d'apport que M. Fritsch a consacré son étude. D'une part _il
relève les pièces à succès de 1870 à 1900. Nous ne le suivrons pas dans cette longue énumération. - D'autre part il
dresse la liste des habiles, des courtiers d'influences qui ont tout
à la fois entretenu Je "gollt '' allemand par leurs critiques et
leurs traductions, et exploité l'appétit de leu.rs compatriotes,
leur soif de mousseux.
Les années 1876 a 1884 furent leur belle époque. Le
parvenu allemand se ruait au plaisir. Après tout l'effort du
XJXe siècle une détente se produisait. Un peuple grisé de
l'ivresse grossière des triomphes politiques et économique,
clamait sa volonté de jouir. Il n'éuit momentanément plus de
place pour l'austère recherche, pour les artistes, pour les
écrivains de race. Paul Lindau, Oskar Blumenthal occupaient
la presse et la scène. Sous couleur d'art, avec la prétention

NOTl!S

d'introduire en Allemagne la comédie de mœurs, Paul Lindau
&amp;is.iit acclamer les Limmts P11wre1 d'Augicr au ResidenzTheatcr (où sur 336 représentations en 1877-78, 227 étaient
consacrées des pièces françaises). Puis lui-même fabriquait du
Dumn, du Sardou, du Scribe. Tout en se faisant le chevalier
de la mor.ilité française, il combattait l'Anommoir au meme
titre que des fuces ordurières, telle Nmid1e. Zola traduit et
accommodé à l'allemande était dénoncé au Reichstag comme
mettant en danger la moralité publique. Comme autrefois
lonqu'ils "débarhoui]laient ce polisson de Béranger, qui aimait
1e tralner dans l'ordure, alin de pouvoir le présenter au vertueux
public allemand : der gesitteten deutschen Lesewelt ", les
DOUYeaux Allemands ne toléraient le vice parisien que passé i
l'eau de Cologne, musqué et gazé.

a

Ajoutez quelques recettes de la cuisine dramatique, la chasse

à l'efiët, les calemholll'S équivoques, il n'en fallait pas plus pour
&amp;ire salle comble.

La réaction ne commença que vers 1884 avec les frères

Hart

qui dan, leurs Âuautr criti911t1 dénoncèrent moins
ils étaient acquis A la cause naturaliste
- que la désolante nullité des amuseurs publics, qu'ils fussent
allem.inds ou français. Ils prêchèrent le retour " au grand
lérieux ", se firent les apôtres d'un art moderne, social, qui
s'attaquerait aux graves problèmes que suscit.iit le nouvel état
politique et reflétant la vie contemporaine allemande aiderait à
b formation d'une culture nationale. Plus peut-être que leur
dort et celui de Bleibtren, de Conradi, de M. G. Conrad
qui tout en prônant les Français débitait sur eux de monumentales Aneries, la tournée du Théâtre-Libre d'Antoine à Berlin
CD 1887 favorisa les tentatives de Hauptmann. En 1890 grlce

PinBucnce française -

! Hardcn et à Otto Brah.rn le Théâtre-Libre de Berlin était
fondé. /T/Jf' Son,,maefg1111g lança Hauptmann qui jusqu'aux
'll'tk,- 6t triompher le naturalisme en Allemagne. A sa suite
Sudermann, le profiteur, avec un mélange d'eH"ets à la Dumas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

655

NOTES

qu 'il avait pillé et de hardiesses naturalistes, monnayait les
nouvelles doctrines : Die Ehre, Sodoms Endè éblouissaient les
Allemands ; Magda revenait en France sans q~'on reconnüt
les modèles parisiens.
Mais vers 1893 déjà l'influence de Zola, des Goncourt, de
Becque commençait à baisser. La revue Freie Biilzne (plus
tard Neue Deuts,ke Rundschan, maintenant Neue Rundschau)
s'était dès sa fondation en 1890, déclarée" bien disposée pour
'
.
1 . ,,
le naturalisme, prête à faire un bout de chemin a~ec ~1 .'
sans cependant vouloir lier cause commune." De Pans arrivait
Herman Bahr. Il en rapportait le symbolisme. Hauptmann
devait bientôt faire jouer Hanntles Himmelfahrt, Die flmunkene
Glocke. Schlaf qui, en collaboration avec Holz, avait écrit Pa~
Ham/et le manifeste du "naturalisme conséquent", dénonçait
à son :our l'abus de réalisme. Nietzsche depuis I 890 avait fait
son chemin. L'impressionnisme allemand de physiologique
devenait psychologique. Les uns réagissaient av~c Za_rathustra
contre le " petit faitalisme " et la décadente 1mpu1ssance à
résister à une suggestion. Les autres s'abandonnaient à leun
sensations, cultivaient avec cette effrayante et na'ive
. ,conse.
quence qu'on ne trouve que dans le Nord, leur 1mpres~1onnabilité morbide. La place était prête pour Maeterlinck.
Hartleben qui avait oscillé entre Zola, Albert Giraud et
Murger, traduisit l'intruse en 1898. Un snobisme nouveau
était né. Hofmannsthal lui doit son snccès.
Ceux qui tiennent la scène maintenant ? Des éclectiques,
comme Schnitzler, auxquels nous prenons plaisir pour cc qu~
·
é
' d ·
e sats
nous retrouvons en eux de français agr mente e Je n
quel parfum exotique; munichois ou viennois.
Le véritable théhre allemand n'est pas là et n~us ne somm~
pas éloigné de partager l'opinion de_ M. Fntsch lor~~ il
conclut : " Au total l'influence française après 1870 na cté
d'auc\ln profit pour la comédie allemande ... " Mais il faut la
chercher

·n

ai

eurs.

F. B.

DIVERS
LE CHARTISME, par Edouard Do/léans (Floury

2

vol.).

Cet ouvrage est l'histoire du mouvement social qui, de r83o
à 18~8 travailla l' A~gleterre. Il nous intéresse parce que le
chartisme fut en partie la mise en œuvre de quelques idées nées
de notre Révolution, et parce que nous vivons aujourd'hui sur
des principes sociaux pour lesquels il a, pour la première fois
combattu. Par sa longueur et par le détail où s'attarde la documentation, ce livre intéresse surtout les économistes. Mais
quiconque est curieux de la psychologie d'un grand mouvement
populaire peut trouver ici une abondante source de renseignements. Les portraits des chefs, un Lovett, un Feargus O'Connor
un Bronterre O'Brien, sont bien dessinés, et· l'on discerne, dan:
ce mouvement général, l'apport de chacun parmi la grande
poussée populaire. Il appartient à d'autres d'examiner la valeur
technique de ce livre. D'un point de vue tout littéraire il nous
intéresse parce que c'est un ouvrage qui a si l'on p;ut dire
di
gué sa documentation. Aucune note au , bas des pages, pas'
d'a~eil critique à la fin du volume. Tout a passé dans le
récit. Un homme qui n'est pas spécialiste peut lire ces deux
,olumes. _C'est là, de la part de l'auteur, un effort de bon goût
et de politesse qui mérite qu'on le signale.
J. S.
THÉÂTRE DU

**
*
VIEUX COLOMBIER.

Depuis que nous avons exposé ici nos projets, des résultats
ont ét~ obtenus, dont il faut que tous nos amis soient instruits.

La VOIX qui s'élevait pour la défense et la rénovation de l'art
!reamatique françai~ à évcillé de nombreux échos. Nous pouvons
que, sur ce pomt, nos espérances ont été dépassées. Non

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11

1

,,i
1

seulement la grande presse, sans qu'il ait été besoin de la solliciter, nous a marqué son approbation et sa sympathie, mais
encore plusieurs de ses représentants se sont mis spontanément
à notre disposition pour soutenir nos efforts durant la campagne
qui va s'ouvrir. Avant qu'aucune publicité proprement dite n'ait
été entreprise, nous avons eu la preuve que nous ne nous étions
pas illusionnés en faisant fonds sur ce premier contingent
d'amitiés qui devait appuyer notre marche en avant. Cliaqu
jour le courrier nous a apporté et nous apporte encore de, lettres
enthousiastes, des offres de coopération désintéressée, des renseignements propres à faciliter la diffusion de l'entreprise, des
demandes d'abonnements et de cartes permanentes. Ces lettres
ne viennent pas seulement de Paris. Elles arrivent de tous les
points de la France, et même de l'étranger. Quelques unes sont
signées de grands noms. La plupart - il en est qui nous ont
profondément émus - proviennent d'artistes obscurs, d'étudiants, de travailleurs pauvres qui parfois glissent sous l'enveloppe,
en s'excusant de ne pouvoir mieux témoigner leur zele, un
mandat de quelques francs ! Les noms de ces amis-là ne s'effaceront pas de notre souvenir. Que chacun deux trouve autour
de lui quelques partisans nouveaux, que ceux-ci en persuadent
d'autres à leur tour, et voilà le signal donné, la bonne nouvelle
proclamée ; voilà la force réveillée, qui, grandissant, se multipliant, nous assurera la victoire.
C'est le 15 octobre que le Thé~tre du Vieux Colombier
ouvrira ses portes. Le premier spectacle se composera d'Ure
femme tuée par la douceur de Thomas Heywood, contemporain
de Shakespeare, et de l'Amour Médecin de Molière.
Nos matinées :poétiques commenceront en novembre ; donnons-en dès maintenant le programme :
PREMÙR.I SfRlE
1°

XII• siècle : La Chanr1111 de Roland, le Roman de R.Mul dt
Cambrai, le Roman de Tri!tan, le Rr»nan de Lancelot, Cha,uo11t
pour la Croitadt; UN FRAGMENT DU MlSThE D'ADAM.

NOTES

XIII• siècle : Le Sacre de LouiJ le Débom,.aire ; Lais de Marie de
France ; Chansons de Thibaut ; Rutebœuf ; UNE SCÈNE DU Jiu
Dl ROBIN ET MARION.
3° XIV•siècle : Le Roman dt/a Rou ; le Roman du Renard; Fabliaux ;
ballades de Froissard ; Guillaume de Machault etc. ; UNE FARCE.
♦' XV• siècle : Eustache Deschamps ; Alain Chartier ; Charles
d'Orléans ; Villon ; LE FRANC ARCHER DE BAGNOLET.
f Lemaire de Belges, Marot, Ronsard et la Pléiade; UNE sctNE
D'UN! TRAGÉDIE Dl! JODELLE.
6' D'Aubigné, Mathurin Régnier, Malherbe ; les tragiques précoméliens env1sagés comme lyriques.
71 Théophile, Tristan, Racan, Corneille, les burlesques.
I' Racine, Boileau, La Fontaine, Molière ; UN! SCÈNE DB QurllAULT.
91 J. B. Rousseau, Voltaire, les poètes galants, André Chénier.
101 Lamartine, Vigny, Musset et les poet~ minores ; DesbordesValmore, Sainte-Beuve etc. ; UNE sdNit DE LA COUPE BT LES
2•

ÙVRES.

11• Victor Hugo.
n' Leconte de Lisle, Gautier, Banville Hérédia, Baudelaire.
DJ!UXIÈMI SfaIE
Mallarmé et Verlaine.
2° Rimbaud, Laforgue, Corbière, G. Kahn, Elskamp.
31 Verhaeren: UNE SCÈNE ou CLOÎTRE.
♦• Moréas, Tailhade, Samain, H. de Régnier, Van Lerberghe.
s' Vielé-Griffin : PHOCAS LI! JARDrNIER.
6' Claudel : LA CANTATE.
71 Jammes : LE PokTE ET SA FEMME j Péguy : UNE SCÈNE Dl!
JIANNE D'ARC,
a• Gide : BETHSABt.
91 Signoret, Valéry, Ch. Guérin, Mm• de Noailles, etc.
10•, 11°, 12° trois matinées consacrées aux œuvres poétiques les
plus récentes.
11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

•• •
Nous redonnons ici une dernière fois la liste des pièces que
nous projetons de mettre à la sdne pendant la saison 1913-1914.

PROGRAMME
THEATRE ANTIQUE:
,Jlgammemnon

Eschyle.
Euripide

Le, 'l::' ro.)lenne.s

THEATRE FRANÇAIS
JO Répertoire Classique:
Molière .
Don Juan
Molière .
L',Jl oare
Sganarelle
ou le Cocu lma1inaire
Molière .
L',Jlmour
:NC&amp;lecin
Molière.

Racine .

THEATRE ÉTRANGER (ancien et moderne)
William Shakespeare. • La :J,(_uit des 'R,o{s
traduction nonvdle de Théodore Lascaris
Thomu Heywood , · . Une femme (yée par la douceur
traduction inédite
Henrik Ibsen . . . , 'R,oamushalm
traduction nouvelle d'Agnès Thomsen
Stanislas Wyspianski. . Lea Jugea
traduction inédite d'Adam de Lada et Lucien M&amp;ury
G. Bernard Sb..w. . • Une Com&amp;lie
traduction d'Henriette et Augustin Hamon

Ces pièces alterneront sur l'affiche à raï.on d'an mom• trois par
-.ÎDcl.

:l3ritann(cu1

2° Pl~ces Moderne, - ,Jl. 'R,eprise,:

Alfred de

MD.1Set • , a:Jarber/ne

Prosper Mêrinée , • •
(Théâtre de Clara Gazai)
Henri Becque. . . .
Jules Renard , . . .
Georges de Porto-Riche
Tristan Bernard . . ,
Georges Courteline • .

L'Occas/on

La [1,{_arJelle
Le Pain Je .:Ménage

La Chance de Françoise
'Dais.li
La Peur des Coups

B. 'Premières Représentations :

Francis Vidé-Griffin,
Paul Claudel .
André Suarès .
Henri Ghéon ,
Jean Schlumberger
Alexandre Arnou:x
Jacques Copeau .

'Phoca3 le Jardinier
L'Echange
La 'l: rag&amp;lie d' Electre et Oreste
L'Eau de 'Vie
Les Fils Louoerné
Le Lien
la Maison Natale

MATINÉES POÉTIQUES :
A côté de cet apecllldes qui occuperont toutes les soirées et la
du Dimanche, le THEATRE DU VIEUX COLOMBIER
claim«a le jeudi après-midi. des matinées poétiques où une conférence
précêdcra des lecture,, des récitation• et, ai le sujet le comporte. dea
reprâenllltions d'œnvres lyriques. Le programme comprendra vingt-quatre
llalinéea, do1Ue C011sacrée1 an puaé, du XII• au XIX• 1iède, de la
Chanson Je Roland à Baudelaire ; et douze antres, alternant de semaine
• semaine avec les précédentes, consacrées â 111 poésie contemporaine,
de Mallarmé et Verlaine aux productions les pliu récentes.
llltÎllée

�661

LIS REVUES

660

œtte 11&gt;rte d'impuissance qui le condamnait à ne s'attacher à rien, à

LES REVUES
RJsVUES FRANÇAISES.

Nous lisons dans l'ÜPINION du 16 Juillet sous le titre suivant :
M. Anatole France et k prohlème de la culture des pages remarquables, encore qu'un peu tendancieuses, de M. Henri Massis.
Nous citons quelques lignes de sa conclusion :
Impuissant à embrasser tout l'homme dans son infinité, il en a
regardé et noté telle partie, puis telle autre, soulignant de son ironie
leurs différences et leurs oppositions, nourrissant son scepticisme de
leurs contradictions, pour en Jin de compte les tourner en ridicule.
Il y trouve à vrai dire " un copieux triomphe de briseur d'idoles,
mais il empoche peu de richesses réelles". Et c'est pour l'invention
un triste emploi que de simplifier, d'appauvrir les motifs des action•
humaines, au lieu de nous en rendre a variété et la conplication
plus intelligibles.
Ainsi cette intelligence même est-elle courte et n'embrassc-t-elle
que ce qui est visible au premier coup d'œil. Elle donne le change
par un air de pénétration pbjlosophique dont on retire tout de suite
de la satisfaction. Mais ne prenant point les choses à plein, elle ne
perçoit qu'une simple nomenclature d'occurences. Bientôt elle se
· trouve désolée et se fait fuyante et oblique. M. France a bien vu
dans quel cercle de solitude tombait l'homme qu'aucune pa 9sion,
qu'aucune vérité n'oriente. "On se lasse, dit-il, on ne se donne
plus. On se retire, on est trahi et ce qui est le plus cruel encore, on
trahit. C'est alors qu'on se sent envahi par un grand dégoôt de soi
et des autres. Mais l'intelligence reste debout sur la ruine des
passions. On ne s'attache plus qu'à comprendre et à expliquer. On
ne prend plus la parole que pour raconter en curieux, sans flamme
et sans trouble. ·•
D'aucuns se désespéreraient devant ce terme du scepticisme.
M. Anatole France en fait une distinction, une qualité très fine. A
propos d'Adolplze il écrit : " On a beaucoup reproché à notre héros

ac renvoyer ainsi qu'un miroir brisé, que des images mutilées; on
a fait peser sur lui, comme une disgrâce et une malédiction, cette
fatalité de son caractère. Mais est-on bien sôr qu'il n'y ait pas dans
cette disgrAce même, la preuve d'une distinction rare de l'esprit, qui
pmid en dégoôt les vulgarités, les sottisea, les misères triviales qui
t6t ou tard se trahissent ou éclatent en toute chose ... "
Ainsi cette intelligence trouve son dernier mot dans le déni. Loin
de voir là je ne $3ÎS quelle "excroissance démesurée de la faculté
compréhensive ", nous sommes bien plutôt disposés à n'y voir qu'une
sorte de rétrécissemment. C'est faire de l'intelligence un emploi
contre nature que d'en user seulement pour détruire et pour nier.
D'elle-même elle aspire à affirmer, c'est-à-dire à être. Elle nous est
donnée pour agir, pour éclairer nos sentiments et non point pour
let obscurcir et nous éloigner de la vie.
Pu plus que nous ne donnons le beau nom de culture à ce qui
tc11d à diuocier les liens humains, nous n'appelons intelligence, ce
jeu pervers qui se fait un plaisir de bouleverser et s'achève dans le
mépria. "Rien de ce qui est plaisir, disait Renan, le Renan de 1 840,
rien de ce qui C$t plaisir, n'est intc1lectuel ; il faut entièrement et
a'beolument bannir ce mot du domaine de l'intelligence. " C'est une
quation a111Si de savoir si l'art même peut s'en accommoder. Nul ne
aongera à contester le go1Ît de M. Anatole France et sa phrase
nmra toujours_le grammairien, l'ami de la rhétorique qui est au
fond de tout Français lettré. Ce n'est pas, certes, le moindre de
DOi étonnements éle voir son style si harmonieux et si joli, quand sa
pemée est ai contradictoire et si incertaine. Mais seules sont fortC$
et originales dans leur forme les œuvres qu'une conviction profonde

• impirées.
C'est peut-~tre là une des principales raisons pour lesquelles

M. France n'a jamais fait, à proprement parler, "œuvre d'art".
Mais Montaigne non plus et aussi bien Voltaire. Le scepticisme
est malgré tout la moitié du génie fran~ais.

• ••
Dans la

même revue, au numéro du 6 septembre, vo1c1

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comment M. Jean de Pierrefeu parle du nouveau livre de
M. Paul Adam:
Stéphanie, puisqu'il faut enfin parler d'elle, est un bloc nouveau
jeté par cet infatigable lanceur de blocs dans le marais des lettra.
Depuis qu'il écrit, c'est-à-dire depuis qu'il est né, si j'en juge par le
nombre de ses ouvrages, ce robuste écrivain a accumulé plus de
blocs qu'il n'en faut pour bâtir une ville. Or, par un sortilège étrange,
tant de matériaux accumulés ne forment qu'un vaste chantier. Pour
lier toutes ces pierres, les grouper en édifices, les aligner en avenues,
les disposer en places spacieuses, il lui e(h fallu la lyre harmonieuse
d' Amphion, le plus économe des architectes. Spectacle un peu décevant que ce paysage de chaos, vision d'une Exposition internationale
de tous les goftts modernes, destinée à n'être jamais achevée. Ici, un
amas de grosses pierres marque la place où devait s'élever un temple
de la richesse ; là le Palais des Colonies érige ses murs en terre
battue où gisent en vrac des collections exotiques ; plus loin, un
temple ; çà et là, au hasard, un temple byzantin, une chapelle
nietzschéenne, le pavillon de l'Empire, la maison du Peuple, le
Palais de !'Industrie, un vélodrome, un stade etc. etc.

Et selon M. de Pierrefeu, Paul Adam serait notre Balzac "1
l'image de notre époque brouillonne ".
Notre Balzac incohérent, scientiste et social, colonial, exotique
et cosmopolite, à la fois secondaire et primaire, et maintenant traditionnel, moraliste et bibeloteur.

•••

LIS JllVUES

et morte sous le rayon qui la colore, un iroupe de Camille Claudel
at toujours creux et rempli du souffle qui l'a "inspiré;" l'un

repouae la lumière ; l'autre dans le milieu de la pièce claire obscure
l'accueille comme un beau bouquet. Tant6t, avec la fantaisie la plus
amusante, la figure ajourée la découpe et la divise comme un vitrail.
Tantôt concave, par le concert profond des jours et des ombres encbea, elle acquiert une espèce de résonnance et de chant.

Critique littéraire :

•••

Spl,inx llpidopûm au vol variant
Tnr à tour ,oultur dt l'Ornéade
Des Panthals, dts Jrulcains tt dt /'Atropos
D• Morpho-Mènflas, dt la Dana1dt,
Dt /'Amaryllis et de la saturnie
Du Polyommate Dtspar ou du Papillon Flambl
'lo11t à ,oup il devient quelque immt#lriel Argus
()ki poudroie et mnble nimbtr d'idfal
Sts ailts d'un bltu 'Violet
Flammlts de '7,lert
Oal/fes d' otre
Et cernéts d'or.

Et voilà qu'au milieu des Elus, ses précurseurs,
Il tDurbi/lonne aimi qu'une immense fleur de punch
Dont s'fclairtrait la dernièrt et 'Verdâtre
Bombance d'un gargantuesque festin de rive
Au pays des BurgrQ!f.JeS.
Apollinaire tst un fastueux danuur.

Il faut feuilleter les nombreuses pages d'iconographie que le
numéro de juillet de l' ART DfrcoMTIF consacre à l'œuvre de
Camille Claudel. La vie, la nervosité, la souplesse qui caractérisent
la moindre de ses maquettes, assurent acet artiste une place de
premier rang dans la sculpture de ce t-emps. Son frère, Paul
Claudel, donne une nouvelle rédaction de l'article paru voici
une dizaine d'années dans la revue l'Oaidtnt. Il oppose l'art de
Camille Claudel à celui de Rodin.

C'est ainsi que M. Paul Napoléon Roinard rend compte des
poèmes de Guillaume Apollinaire dans la PHALANGE d'aot'it.
hi~umé~e numéro un artide-de Jean Florence,qui rapproche la
P 060p~1e de Bergson de celle de Renouvier, duquel M. Julien
Benda vient de s'avouer le disciple. De J'huile sur le feu. ..

Tandis qu'une ligure de celui que j'ai dit, demeure compacte

Pohn ET DRAME, atlas internatùmal des arts 111Qdernu, résume en

• ••

�665
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

qudques traits la physionomie des revues littéraires d'aujourd'hui.
A la Nouvtllt &amp;vue Française, écrit M. Banun, Claudel et
Mallarmé règnent non moins despotiquement. La loi de la mailoa
ne peut être transgressée, à mi-chemin d'une tradition néo-classique
mortelle et d'un néo-symbolisme chrétien que nous croyons iatoUrable à la majorité de notre génération.

La Ph4/ange, le Mercure de Frante ne sont pas mieux traita.
Comme on nous connaît mal !

•••

MEMENTO:

-

La Reflue Bleu (2 3 aot1t) : " Erik Gustav Geijer ", par

Lucien Maury.

- L'Oliflier: " Eugène Fromentin", par Bernard Barbery.
- La Rer1ue Critique des Idées et dei Liores : " 1'Actualité de
Descartes", par M. Gilbert Maire.
- La Renaiuance Contemporaine: "Les sources de l'expression
française", par Maurice Privat.
- Le Rer1ue de Paris : " Sophie et quelques autres", par
Jacques Boulenger. - " Galatée," par F. Vielé-Griffin.
- Le Dir1an: "Le Miroir de la Mer", par Joseph Conrad.
- L'Ocâdent (juillet) : "Histoire de la Vieille Maison
Moisie", par M. Léopold Chauveau.
REVUES ALLEMANDES :

•••

Le premier Salon d' Automne allemand, organisé par la revue
DER STURM, dont le directeur est Herwarth Walden, s'est
ouvert à Berlin le 20 Septembre et durera jusqu'au premier
Novembre. Soixante artistes, peintres et sculpteurs, y prennent
part. Ils représentent les pays les plus différents : Amérique,
Bohême, Allemagne, France, Hollande, Inde, Italie, Autriche,
Roumanie, Russie, Suisse, Espagne. Mais tous se rattachent
aux tendances artistiques les plus modernes.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

lmp.

SAINTE CATHERINE,

Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique)

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES
à

Jacques Rivière.

De tout temps les tribunaux ont exercé sur moi une
fascination irrésistible. En voyage, quatre choses surtout
m'attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le
cimetiere et le Palais de Justice.
Mais à présent je sais par expérie»ce que c'est une
tout autre chose d'écouter rendre la justice, ou d'aider
à la rendre soi-même. Quand on est parmi le public on
peut y croire encore. Assis sur le banc des jurés, on se
redit la parole du Christ : Ne jugez point.
Et certes je ne me persuade point qu'une société puisse
se passer de tribunaux et de juges; mais à quel point la
justice humaine est chose douteuse et précaire, c'est ce
que, durant douze jours, j'ai pu sentir jusqu'à l'angoisse.
C'est ce qu··11 apparaitra
• peut-t:tre
A
encore un peu dans
ces notes.
Pourtant je tiens à dire ici, d'abord, pour temp~rer
quelque peu les critiques qui transparaissent dans mes
récits, que ce qui m'a peut-être le plus frappé au cours
de ces séances, c'est la conscience avec laquelle chacun 1
tant juges qu'avocats et jurés, s'acquittait de ses fonctions.
J'ai vraiment admiré, à plus d'une reprise, la présence
du Président et sa connaissance de chaque affaire•
rd'esprit
,
urgence de ses interrogatoires; la fermeté et la modération
I

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de l'accusation ; la densité des plaidoiries, et l'absence de
vaine éloquence; enfin l'attention des jurés. Tout cela
passait mon espérance, je l'avoue; mais rendait d'autant
plus affreux certains grince~ents de la machine.
Sans doute quelques réformes, peu à peu, pourront être
introduites, tant du c6té du juge et de l'interrogatoire,
que de celui des jurés•.. 1 Il ne m'appartient pas ici d'en
proposer.

I
Lundi.
On procède à l'appel des jurés. Un notaire, un
architecte, un instituteur retraité; tous les autres sont
recrutés parmi les commerçants, les boutiquiers, les
ouvriers, les cultivateurs, et les petits propriétaires; l'un
d'eux sait à peine écrire et sur ses bulletins de vote il sera
malaisé de distinguer le oui du non; mais à part deux
je-m'en-foutistes, qui du reste se feront constamment
récuser, chacun semble bien décidé à apporter là toute
sa conscience et toute son attention.
Les cultivateurs, de beaucoup les plus nombreux, sont
décidés à se montrer très sévères ; les exploits des bandits
tragiques, Bonnot, etc. viennent d'occuper l'opinion:
"Surtout pas d'indulgence", c'est le mot d'ordre, soufllé
par les journaux; ces Messieurs les jurés représentent la
Socilté et sont bien décidés à la défendre.
L'un des jurés manque à l'appel. On n'a reçu de lui
1 Voir à ce sujet l'enqu~te du Temps, N°' du 13 Octobre dernier,
du 14 et sqq. et !'Opinion, N " du 18 et du :t5 Octobre.

,

SOUVENIRS DE LA COUR D ASSISES

aucune lettre d'excuses; rien ne motive son absence.
Condamné l'amende réglementaire: trois cents francs,
si je ne me trompe. Déja l'on tire au sort les noms de
ceux qui sont désignés siéger dans la première affaire,
quand s'amène tout suant le juré défaillant; c'est un
pauvre vieux paysan sorti de la Cagnotte de Labiche. Il
soulève un grand rire général en expliquant qu'il tourne
depuis une demi-heure autour du Palais de Justice sans
pa"enir à trouver l'entrée. On leve l'amende.

a

a

Par absurde crainte de me faire remarquer, je n'ai pas
pris de notes sur la première affaire ; un attentat la
pudeur (nous aurons à en juger cinq). L'accusé est
acquitté; non qu'il reste sur sa culpabilité quelque doute,
mais bien parce que les jurés estiment qu'il n'y a pas
lieu de condamner pour si peu. Je ne suis pas du jury
pour cette affaire, mais dans la suspension de séance
j'entends parler ceux qui en furent ; certains s'indignent
qu'on occupe la Cour de vétilles comme il s'en commet,
disent-ils, chaque jour de tous les côtés.
Je ne sais comment ils s'y sont pris pour obtenir
l'acquittement tout en reconnaissant l'individu coupable
des actes reprochés. La majorité a donc dl1, contre toute
véritE, écrire "Non " sur la feuille de vote, en réponse à
la question": X ... est il coupable de ... etc." Nous retrouverons le cas plus d'une fois et j'attends pour m'y attarder,
telle autre affaire pour laquelle j'aurai fait partie du jury
et assisté à la gêne, l'angoisse même de certains jurés,
devant un questionnaire ainsi fait qu'il les force de voter
contre la vérité, pour obtenir ce qu'ils estiment la

a

a

justice.

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

•••
La seconde affaire de cette même journée m'amène sur
le banc des jurés, et place en face de moi les accusa
Alphonse et Arthur.
Arthur est un jeune aigrefin à fines moustaches, au
front découvert, au regard un peu ahuri, l'air d'un Daumier. Il se dit garçon de magasin d'un sieur X... ; mais
l'information découvre que M. X ... n'a pas de magasin.
Alphonse est "représentant de commerce " ; vêtu d'un
pardessus noisette à larges revers de soie plus sombre;
cheveux plaqués, cMtain sombre ; teint rouge ; œil
liquoreux, grosses moustaches ; air fourbe et arrogant;
trente ans. Il vit au Havre avec la sœur d'Arthur; les
deux beaux-fn~res sont intimement liés depuis longtemps,
l'accusation pèse sur eux également.
L'affaire est assez embrouillée : il s'agit d'abord d'un
vol assez important de fourrures, puis d'un cambriolage
sans autre résultat, en plus du saccage, que la distraction
d'une blague à tabac de 3 francs, et d'un carnet de
chèques inutilisables. On ne parvient pas à recomposer le
premier vol et fes charges restent si vagues que l'acc~tioq se reporte plut~t sur le second ; mais .ici encore nen
de précis ; on rapproche de menus faits, on suppose, on
induit...
Dans le doute, l'accusation solidarise les deux accusés i
mais leur système de défense est différent. Alphonse porte
beau, a souci de son attitude, rit spirituellement à ccr•
taines remarques du président :
- - Vous fumiez de gros cigares.

SOUVENIRS DE LA COUR D' ASSISES

_ Oh ! fait-il dédaigneusement, des londrès à 25
centimes!
- Vous ne disiez pas tout à fait cela à l'instruction,
dit un peu plus tard le président. Pourquoi n'avez-vous
pas persisté dans vos négations ?
_ Parce que j'ai vu que ça allait m'attirer des ennuis,
rq,ond-il en riant.
D est parfaitement maître de lui et dose très habile.
Ses occupations
.
d
'"
ment Ses protestations.
e "p l
acter
restent des plus douteuses. On le dit " l'amant" d'une
vieille fille de 60 ans. Il proteste : " Pour moi, c'est ma

mere".
L'impression sur le jury est déplorable. S'en rend-il
compte ? Son front, peu à peu, devient luisant..•
Arthur n'est guère plus sympathique. L'opinion du
jury est que, après tout, s'il n'est pas bien certain qu'ils
aient commis ces vols-ci, ils ont d1l en commettre d'autres ;
ou qu'ils en commettront ; que, donc, ils sont bons à

coftrer.
Cependant c'est pour ce vol uniquement que nous

pouvons les condamner.
- Comment aurais-je pu le commettre ? dit Arthur,

je n'~tais pas au Havre ce jour-là.

Mais on a recueilli, dans la chambre de sa maîtresse
les morceaux d'une carte postale de son écriture, qui
porte le timbre du Havre du 30 octobre, jour où le vol
a~~ commis.
Or voici comment se défend Arthur :
- J'ai, dit-il en substance, envoyé ce jour-là à ma
maitresse non pas une carte, mais deux ; et comme les
photographies qu'elles portaient étaient "un peu lestes,,

�670

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

(elles représentaient en fait l'Adam et l'Ève de la cathédrale de Rouen), je les avais glissées, image contre image,
dans une seule enveloppe transparente, après y avoir mis
double adresse, les avoir affranchies toutes les deux et avoir
percé l'enveloppe aux endroits des timbres, pour en
permettre la double oblitération. Au départ, un seul des
timbres aura sans doute été oblitéré. A l'arrivée au
Havre l'employé de la poste a oblitéré l'autre ; c'est ainsi
qu'il porte la marque du Havre.
C'est du moins ce que j'arrivais à démêler au travers
de ses protestations confuses, bousculées par un Président
dont l'opinion est formée et qui paraît bien décidé à ne
rien écouter de neuf. J'ai le plus grand mal à comprendre,
à entendre même ce que dit Arthur, sans cesse interrompu et qui finit par bredouiller ; le jury, qu'il ne parvient pas intéresser, renonce à l'écouter.
Son système pourtant se tient d'autant mieux qu'il est
peu vraisemblable qu'un aigrefin aussi habile que semble être
Arthur, ait laissé derrière lui - que dis-je ? créé, le .
soir d'un crime, une telle pièce à conviction ? De plus, s'il
était au Havre lui-même, quel besoin avait-il d'écrire sa
maîtresse, au Havre, quand il pouvait aussi bien aller la
trouver?

a

a

Je sais que les jurés ont droit, sans précisément intervenir dans les débats, de s'adresser au Président pour le
prier de poser aux accusés ou aux témoins telle question
qu'ils jugent propre
éclairer les débats ou leur conviction personnelle, que toutefois ils ne doivent point lai~r
paraître... Vais-je oser user de ce droit ?.•• On n'imagine
pas ce que c'est troublant, de se lever et de prendre la
parole devant la Cour... S'il me faut jamais " déposer",

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

certainement je perdrai contenance ; et que serait-ce sur
le banc des prévenus ! Les débats vont être clos ; il ne
reste plus qu'un instant. Je fais appel à tout mon courage, sentant bien que, si je ne triomphe pas de ma
timidité cette fois-ci, c'en sera fait pour toute la durée de
)a session - et d'une voix trébuchante :
_ Monsieur le Président pourrait-il demander à l'employé de la poste qui était tout à l'heure à la barre, .si le
timbrage du départ est toujours différent de celui de
l'arrivée?
Car enfin, s'il é~ait possible de reconnaître que le timbre
~ bien été oblitéré à l'arrivée comme le prétend Arthur
et non au départ, comme le prétend l'accusation, que
resterait-il de celle-ci ?
Le Président, n'ayant pas suivi l'argumentation
embrouillée d'Arthur, ne comprend visiblement pas à
quoi rime ma question ; pourtant il rappelle obligeamment le témoin :
- Vous avez entendu la question de Monsieur le juré.
Veuillez y répondre.
L'employé se lance alors dans une profuse explication
qui tend à prouver que les heures des départs n'étant pas
les mêmes que les heures d'arrivée, il n'y a pas de confusion
possible; que du reste les lettres arrivantes et les lettres
partantes ne se timbrent même pas dans le même local, etc.
Cependant il ne répond pas à cela seul qui m'importe,
et nous ne savons pas plus qu ' auparavant s1. l'on· a pu
reconnaître sur le fragment de carte si le timbre est
elfectivement et sarement un timbre de départ et non
d'arrivée. Le témoin cependant a achevé son explication.
• l'. • ?
- Monsieur le juré, êtes-vous sat1S1a1t ....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

SOUV.!NIRS DE LA COUR D'ASSISES

Je tkhe de formuler une question nouvelle plus
pressante que la première; puis-je dire pourtant que non,
que je ne suis pas satisfait ; que le témoin n'a pas du tout
répondu à ma question ; du reste, cette question, je sens
bien que, non plus que le président, aucun des jurés ne l'a
comprise; du moins aucun des jurés n'a compris pourquoi
je la posais. Aucun n'a pu suivre l'argumentation
d'Arthur, que moi-même je n'ai suivie qu'avec beaucoup de
peine. Il a une sale tête, un physique ingrat, une voix
déplaisante; il n'a pas su se faire écouter. L'opinion est
faite, et quand bien même on viendrait à découvrir à
présent que la carte n'est pas de lui ..•
- Les débats sont clos.

eu un mètre de large et deux de haut ! - Il s'agit ici du
premier vol, celui des fourrures.
Enfin, pour aigrefins qu'ils fussent, ce n'étaient tout de \
m!me pas des bandits ; je veux dire qu'ils profitaient de la
société, mais n'étaient pas insurgés contre elle. Ils cherchaient à se faire du bien, non à faire du mal à
autrui... etc. Voici ce que se disaient les jurés, désireux d'une
sévérité pondérée. Bref, ils se mirent d'accord pour condamner, mais sans excès ; pour reconnaître la culpabilité,
sans circonstances atténuantes, mais dépouillée également
des circonstances aggravantes. Celles-ci pendaient au bout
de ces questions : Le vol a-t-il été commis la nuit? ... à
p"'1ieurs ?... dam un Edifice habité ?... avec fausses-clefs ou

Un peu plus tard, dans la salle de délibération.
Les jurés sont unanimes ; résolument tournés contre
les deux accusés sans nuancer ni consentir à distinguer
l'un de l'autre : aigrefins à n'en pas douter èt malandrins
en espérance, qui 11'attendent qu'une occasion pour jouer
du révolver ou du casse-tête (trop distingués pour user du
couteau, peut-être). Néanmoins, pour les deux vols,
desquels ils avaient répondre, on n'était point parvenu
à prouver leur culpabilité mieux que par quelques rapprochements - qu'eux traitaient de coïncidences; et dans
le réquisitoire, rien d'absolument décisif n'emportait la
conviction des jurés. Coupables à n'en pas douter, mais
peut-être pas précisément de ces crimes. Était-il vraisemblable, admissible même, qu'Alphonse, à Trouville ou il
était fort connu, dans la rue de Paris si fréquentée, et à
une heure point tardive, ait pu, sans être remarqué de
personne, trimballer un ballot énorme qu'on estime avoir

,fraction ?
Et comme il était de toute évidence que le vol avait
été commis, et ne l'avait pu être autrement, les jurés,
tout naturellement, et malgré ce qu'ils s'ltaient promis, se
trouvèrent entraînés à répondre: oui à toutes les questions.
- Mais, Messieurs, disait un des jurés (le plus jeune
et qui paraissait seul avoir quelques rudiments de culture),
répondre non à ces questions ne veut point dire que vous'
croyez qu'il n'y a pas eu d'effraction, que cela ne se passait pas la nuit, etc. ; cela veut dire simplement que vous
ne voulez pas retenir ce chef d'accusation.
Le raisonnement les dépassait.
- Nous n'avons pas à entrer là-dedans, ripostait l'un.
Nous devons simplement répondre à la question. Monsieur
le chef du jury, veuillez la relire.
- "Le vol a-t-il été commis la nuit?"
- }'pouvons tout de même pas répondre
non,
disaient les autres.

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et malgré que quelques : non furent trouvés dans l'urne,
l'affirmative l'emporta de beauconp.
De sorte que tous ceux qui s'étaient promis de voter
simplement : coupable, mais sans circonstances non plus
atténuantes qu'aggravantes, se trouverent entraînés
voter les ·" atténuantes " pour compenser l'excès des
" aggravantes ", que les questions les avaient contraints

a

d'accepter.
Et sitéit après, en chœur :
- Ah l nous avons fait de la jolie besogne ! C'est
honteux I On ne va pas les punir assez ! Circonstances
-atténuantes l S'il est possible ! Si seulement on nous avait
laissés voter coupables tout simplement l...
Au grand soulagement de chacun, le tribunal décida la
peine assez forte (6 ans de prison et rn ans d'interdiction
de séjour) en tenant le moins de compte possible de la

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES ,

67S

d'Arthur, ou du moins, suivant ses dires, que si les deux
cartes accouplées portaient affranchissement des deux
catés de l'enveloppe, il suffisait que chacun des timbres
ft\t de cinq centimes ; et que, réciproquement, si le
timb~e sur le morceau de carte retrouvé était un timbre
de cmq centimes, il fallait qu'il ne fôt pas seul. Le
timbre de dix centimes ne prouverait peut~tre pas
qu'Arthur etît tort; car peut-être n'a-t-il mis sous même
en~eloppe les deux cartes qu'après les avoir affranchies ..•
mai~ le timbre de cinq centimes prouverait stîrement qu'il
a raison. Je me promets de demander demain au procureur géné1ral, q~e j'ai le bonheur de connaJtre, la permission d exammer dans le dossier d'Arthur le petit
morceau de papier.

***

décision des jurés.

Mardi.
J'ai noté avec quelque détail la perplexité, la gêne qui
règnent dans la salle du jury ; je les retrouverai bien a
peu pres les mêmes chaque délibération. Les questions
sont ainsi posées qu'elles laissent rarement le juré voter
comme il l'ellt VO\llu, et selon ce qu'il estimait juste. Je

a

reviendrai là-dessus.
Je sors peu ·satisfait de cette première séance. J'en suis
presque à me réjouir qu'Arthur me reste si peu sympa·
thique, sinon je ne pourrais m'endormir là-dessus,
N'importe ! il me paraît monstrueux qu'on n'ait pas prête
l'oreille à sa défense. Et plus j'y réfléchis, plus elle me
par;aît plausible ... C'est alors que me vint l'idée (comment
ne m'était-elle pas venue plut6t ?) que si la carte pastale

,Comme je passe devant la loge du concierge, celui-ci
~.arrête et me remet une lettre. Elle est datée de la
pnson. Elle est d'Arthur. Comment a-t-il eu mon nom?
Par son avocat sans doute.

_Cet~e q~estion. que j'ai posée au cours de l'interroga~
toire, la laissé croire sans doute que je m'intéressais à lui
que je doutais s'il était coupable que peut-être ·'

I'ai'dera1s. .••

)

JC

_Il me supplie d'user de mon droit, de demander à l'aller
VOlr dans sa cellule : il a d'importantes explications à me
donner, etc.

Je

regarderai d'abord son dossier; si le ·morceau de

�SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

carte postale est insuffisamment affranchi, je ferai part de
mon doute au Procureur. 1

II
La seconde journée ouvre elle aussi par une " affaire
de mœurs ". Le président ordonne le huis clos ; et pour
la première fois, appliquant une récente circulaire du
Garde des Sceaux, on fait sortir, à leur flagrant mécontentement, les soldats de service. Leur présence, dit cette
sage circulaire, ne semble point d'ailleurs le plus souvmt
indispensable (sic), car la salle est vide, et les gendarmes, en et

qui concerne l'accusé, font une garde suffisante.
Ah ! qu~ ne peut-on faire sortir aussi les enfants !
Hélas ! il faut bien qu'ils déposent : la fillette violée,
d'abord ; puis le frère de dix ans, quelques années de plus
que la petite. Par pitié, Monsieur le Président, abrégez un
peu les interrogatoires! Qu'avons-nous besoin d'insister 1
puisque les faits sont reconnus déjà, que le médecin a fait
les constatations nécessaires, et que _l'accusé a tout avoué.
Le malheureux I Il est là, vêtu de guenilles, laid, chétif,
la tête rasée, l'air déjà d'un galérien; il a vingt ans, mais
si malingre, à peîne s'il paraît pubère -; il tient un papier
à la main Ue croyais que c'était défendu), un papier cou-

J'ai pu voir, après la séance,

le dossier : la carte postale porte un
timbre de dix centimes. Je renonce.
Et pourtant je me dis aujourd'hui que, si chaque timbre avait
été de cinq centi~es, l'employé de la poste, au départ, les alll'lit
oblitérés tous les deux ; et que c'est, au contraire, dans le cas où
l'affranchissement d'un des côtés aurait été déjà par lui-même
suffisant, que ["autre timbre aurait pu lui échapper et n'être oblitéré
1

qu'à l'arrivée, ••

vert d'écritures, qu'il lit et relit avec angoisse; sans doute
il dche d'apprendre par cœur les · réponses que lui
suggéra l'avocat.
On a sur lui de déplorables renseignements; il fréquente
des repris de justice et hante les cabarets mal fimés. Son
casier : huit jours pour abus de confiance, et, peu après,
un mois pour vol. Il est accusé maintenant d'avoir "complètement violé'' la petite Y. D. ~géc de sept ans.

Le Président reprend, sans emphase, sur un ton de
réprimande presque douce, très apprécié des jurés :
- Eh bien! mon garçon, c'est pas bien ce que vous
avez fait la.
- Je !'vois bien moi-même.
-Avez-vous quelque chose à ajouter? Exprimez-vous
des regrets ?
- Non, M'sieur le Président.
Il est évident pour moi que l'accusé n'a pas compris
la seconde question, ou qu'il répond seulement à la
première. N'empêche qu'une rumeur d'indignation parcourt le banc des jurés et déborde jusqu'au banc des
avocats.
L'avocat de la défense fait demander à ce moment si
l'accusé n'a pas été interné à l'hospice général, il y a
onze ans ? Reconnu exact.
On appelle les témoins : la mère de la fillette d'abord;
mais elle n'a rien vu et tout ce qu'elle peut dire, c'est que,
lorsque rentrant du travail, elle a trouvé dans la rue sa
petite en train de pleurer, elle a commencé par lui allonger
deux taloches.

�67 8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A présent c'est le tour de l'enfant. 1 Elle est propre et
gentille; mais on voit que l'appareil de la justice, ces
bancs, cette solennité, l'espèce de tdme où sont assis
ces trois vieux messieurs bizarrement vêtus, que tout cela
la terrifie.
- Voyons, n'ayez pas peur, mon enfant; approchez,
Et, comme hier déjà, on fait monter la petite sur une
chaise, afin qu'elle soit à la hauteur où la Cour est juchée,
et que le président puisse entendre ses réponses. Il les
répète aussit6t après à voix haute, pour l'édification des
jurés. Nous voyons de dos la petite; elle tremble; et
cette fois ce n'est plus le rire mais le sanglot qui la
secoue. Elle sort un mouchoir de la poche de son tablier.
Cet interrogatoire est atroce; moi aussi je sors mon
mouchoir; je n'en peux plus ... Et quelle inutile insistance
pour savoir ce que l'autre lui a fait; puisqu'on le sait
1 Hier déjà nous avions vu comparaitre une enfant; une fillette
.à peu près du même âge que celle-ci, et flanquée de sa mère également. Mais, certes, leur aspect plaidait en faveur de l'accusé et a
beaucoup contribué, je suppose, à son acquittement. La mère aYait
un air de maquerelle, et tandis que le coupable sanglotait de honte
:Sur le banc des accusés, la "victime" avançait très résolument vers la
Cour. Comme elle tournait le dos au public, je ne pouvais voir son
visage, mais les premiers mots que lui dit le Président, aprèt que,
pour l'avoir plus près de son oreille, il eOt fait monter la petite sur
une chaise : " Voyo_ns ! ne riez pas, mon enfant, " éclairèrent sufli:samment le jury.
Et encore :
- Vous avez crié?
- Non, Monsieur.
- Pourquoi, à l'instruction, avez-vous dit que vous aviez criél
- Parc' que j'm'étais trompée.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

dl!ja, par le menu. La petite du reste ne peut pas répondre,
ou que par monosyllabes :
La voix de l'enfant est si faible que le Président, pour
l'entendre, se penche et met contre son oreille sa main en
cornet. Puis se redresse et tourné vers le jury :
L'avocat de cette triste cause a négligé de convoquer

à temps les témoins à décharge. En vertu du pouvoir
discrétionnaire

du Président

on

entend

néanmoins

Madame X. une pauvre marchande-des-quatre-saisons
qui a comme adopté ce malheureux être, parce que, ditelle, "sa sœur a eu un enfant de mon fils ".
Madame X. a le teint violacé, le cou large comme une
cuisse ; un chapeau cabriolet
brides sur des cheveux
tirés et lustrés ; le tour des oreilles est dégarni ; une barre
noire en travers du front ; sa main gauche en écharpe est
enroulée de chiffons. Elle pleure. D'une voix pathétique
elle supplie qu'on soit indulgent pour ce pauvre garçon
"qui n'a jamais connu le bonheur ". Elle le peint, fils
d'alcooliques, toujours battu chez lui ; " on le faisait
coucher dans les cabinets " ; il suffit de le regarder pour
voir qu'il est resté enfant ; il s'amuse avec des images,
joue aux billes, la toupie. Mais, déjà précédemment il
a tenté de "se coucher sur la petite", qui alors l'avait
mordu à l'oreille. De la prison il écrit à la marchande de
lqumes, des lettres incohérentes. La brave femme sort
de sa poche une liasse de papiers et sanglote.

a

a

L'interrogatoire est achevé. Le malheureux fait de
grands efforts pour suivre le réquisitoire de l'avocat géné-

�680

LA NOUVELLE REVUE {RANÇAIS!
SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

ral, dont on voit qu'il ne comprend de· ci de là que quelques phrases. Mais ce qu'il comprendra bien tout à l'heure,
c'est qu'il est condamné à huit ans de prison.
Entre temps le Président nous a appris que, de l'aveu
de l'accusé à l'instruction, '' c'est la première fois qu'il
avait des rapports sexuels". Voici donc tout ce qu'il aUrl
connu de " Pamour u !

***
La seconde affaire de cette seconde journée amène sur
le banc des accusés un garçon de vingt ans à I'air doux,
un peu morose et sans malice. Marceau a perdu sa m~rc
a, l'Aage de quatre ans, n ' a pas connu son père, a été élevé
à l'hospice. Dès avant seize ans il avait fait deux places
de mécanicien ; poursuivi -pour vol, le tribunal d'Yvctot
l'avait condamné à six mois de prison avec bénéfice de la
loi Béranger.
A la _suite de cette condamnation le mécanicien qui
l'employait le renvoie : depuis, il travaille encore, mais au
hasard et changeant souvent de patron, tour à tour valet
de ferme, débardeur, mécanicien, Ceux qui l'emploient
n'ont pas à se plaindre de lui ; simplement on lui trouve
" le caractère un peu sombre ''. Enhardi par ma question
de la veille, je . me hasarde à demander au Président ce
que le témoin entend par là.
Le témoin. - Je veux dire qu'il se tenait à l'écart
et n'allait jamais boire ou s'amuser avec les autres.
A cette époque de sa vie Marceau se trouve
devoir:

681

45 francs à un marchand de bicyclettes,
70 francs au blanchisseur,
7 francs au cordonnier.
Avec le peu qu'il gagne, comment pourrait-il s'en tirer,

sans voltrr ..
Son premier vol avait déja été commis "atec préméditation "; le dimanche précédent, apprend-on, il avait
acheté une bougie, puis, la veille du vol, emprunté à son
patron un tournevis, qui lui servit a ouvrir le tiroir où se
trouvaient les 35 francs qu'il avait pris.
Le crime qui nous occupe aujourd'hai demandait une
préparation plus savante. Ou du moins, une première
tentative, qui échoua, servit en quelque sorte de répétition
générale.
La nuit du 26 mars, Marceau pénétrait donc une
premiere fois dans la petite maison isolée qu'occupaient
à
la vieille Madame Prune, restauratrice, et sa
bonne. Il brisait, au rez-de-chaussée, un carreau de la
salle à manger, ouvrait la fenêtre et entrait dans la pièce.
Il espérait, a-t-il avoué, trouver de l'argent dans un
tiroir de la cuisine ; mais la porte de la cuisine était
fermée à clef; après quelques vains efforts pour Pouvrir,
il repartait en se promettant de revenir mieux outillé, le
lendemain.
Le 27 mars après-midi, doutant si le carreau brisé n'a:
pas jeté l'alarme, Marceau enfourchait sa bicyclette et
retournait à ***, lorsqu'il avisa un morceau de fer-àcheval sur la route ; il le ramassa, pensant qu'il pourrait
s'en servir. J'oubliais de dire que, la veille, il s'était muni
d'une bougie, qu'il avait été acheter à Grainville. Donc

***

2

�682

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Marceau s'en fut rbder autour de la maison, s'assura que
tout y était tranquille et, je ne sais trop comment, se
persuada qu'on n'avait rien suspecté - ce qui était vrai.
L'interrogatoire de l'accusé suffit à reconstituer le
crime. Marceau ne cherche pas à se défendre, pas même
à s'excuser ; il accepte d'avoir fait ce qu'il a fait, comme
s'il ne pouvait pas ne pas le faire. On dirait qu'il s'est
résigné d'avance à devenir ce criminel.
Le voici donc, dans la nuit du 2 7, à pareille heure,
qui se retrouve
La fenêtre est restée ouverte,
qu'il avait escaladée la veille, pa~ o~ il ~entre_ dans la
salle à manger. Mais comme ce sém-la ses mtenttons sont
sérieuses il prend soin de refermer derrière lui les volets.
.
'
n tient à, la main la lanterne de sa bicyclette
; c est une
lanterne sans pied, qu'il ne peut poser, qui le gêne et que
tout à l'heure, dans la cuisine, il va changer contre un
bougeoir. Avec son fer-a-cheval il a forcé la porte. Le
voici qui fouille les tiroirs : Onze sous ! Ça ne vaut pas
la peine qu'on s'arrête. Il les prendra tout à l'heure en
repassant. Il monte au premier.
Madame Prune et sa bonne occupent au premier les
deux chambres à droite; dans les deux chambres de
gauche, parfois on reçoit des voyageurs. Douce'.11ent
Marceau s'assure que ces dernières chambres sont vides:
il tient à la main un couteau à courte lame pointue,
qu'il a trouvé dans un tiroir de la cuisine.
Le Président. - Pourquoi aviez-vous pris ce couteau 1
Marceau. - Pour en ficher un coup à la bonne.
Cependant la porte de celle-ci est fermée au v~rrou i
Marceau s'efforce de l'ouvrir; mais entendant du bruit dans

a ***.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

683

la chambre de la vieille, il court se cacher dans une
des chambres inoccupées. Il souffle la bougie, et comme il
se baisse pour poser le bougeoir à terre, le couteau, qu'il
a\lait glissé dans sa veste, par chance, tombe ; et dans le
noir, il ne peut plus le retrouver. Quand il ressort sur le
couloir, c'est désarmé qu'il se rencontre avec la vieille ;
heureusement pour elle, et pour lui.
Madame Prune vient déposer à son tour. C'est une
digne et frêle petite vieille de quatre-vingt-un ans ; elle
se tient à peine et demande une chaise, qu'on apporte
et où elle s'assied, près de la barre.
- J'entends donc craquer chez moi. Je me dis: Mon
Dieu! qu'est-ce que c'est : j'entends craquer. C'est-y la
grêle? Je me lève. J'ouvre la fenêtre sur le jardin ; je
ne vois rien. Je me recouche. V oil.à les craquements qui
reprennent. Je me relève encore. Plus rien. Je me
recouche ; il était minuit à ma pendule. Voila que je
vois de la lumière qui passe sous ma porte : Oh ! que je
me dis, c'est-il pas le feu? J'appelle ma bonne ; elle ne
vient pas. Tout de même, que je me dis, j'ftais plus
courageuse autrefois - et je suis sortie sur le couloir.
Je vais a la porte de la bonne : Y a des voleurs chez
moi, ma pauvre fille, ah ! mon Dieu ! Y a des voleurs
chez moi I Elle ne répondait rien ; sa porte était

fermée.
C'est alors que Marceau, revenant sur le couloir, s'est
jeté sur la vieille, qui ne fut pas difficile à tomber.
- Pourquoi avez-vous saisi Madame Pruné à la gorge?
- Poùr l'étrangler.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Il dit cela sans forfanterie ni gêne, aussi naîvement que
le Président avait posé la question.
Un rire bruy.ant s'élève dans l'auditoire.
L'avocat général. - La tenue du public est inexplicable
et indécente.

Le Président. - Vous avez tout à fait raison. Songez,
Messieurs, que l'affaire que nous jugeons ici est des plus
graves et de nature à entraîner pour l'accusé la peine
capitale s'il n'y a pas reconnaissance de circonstances
atténuantes.
La bonne cependant appelait au secours, par la fenêtre.
Un voisin répondit : " On arrive ! on arrive ! " En entendant venir, le gars prit peur et se sauva, laissant
inachevé son crime.
La cour condamne Marceau à huit ans de travaux
forcés.

A plusieurs reprises j'ai remarqué chez Marceau un
singulier malaise lorsqu'il sentait que la recomposition de
son crime n'était pas parfaiteme'nt exacte - mais qu'il
ne pouvait ni remettre les choses au point, ni proftttr dt
l'inexactitude. C'est ce que cette affaire présenta pour moi
de plus curieux.

685

SOUVINIRS DE LA COUR D 0ASSISES

cacher le col qui est très sale. Il tient à la main une
casquette usée. Bernard n'a pas d'antécédents judiciaires.
Les renseignements fournis sur son compte ne sont pas
mauvais ; tout ce qu'on trouve à dire c'est que son
caractère est "sournois". On ne le voit jamais au
cabaret ; mais certains prétendent qu'il "boit chez lui " ;
néanmoins il jouit de ses facultés. Son père, gardechampêtre estimé, s'est, dit-on, " adonné à la boisson " ;
il a deux frères, " alcooliques fieffés. "
On reproche à Bernard quatre incendies. Le feu est
d'abord mis au pressoir de sa belle-sœur, veuve Bernard,
le 30 décembre 191 I.
Le Président. - Qui a mis le feu ?
L'accusé. - C'est moi, Monsieur le Président
Le Président. - Comment l'avez-vous mis ?
L'accusé. - Avec une allumette.
Le Président. - Pourquoi l'avez-vous mis ?
L'accusé. - J'avais pas de motifs.
Le Président. - Vous aviez bu ce soir-là ?
L'accusé. - Non, Monsieur le Président.
Le Président. - Est-ce que vous aviez eu des difficultés avec votre belle-sœur ?
L'accusé. - Jamais, mon Président. On s'entendait

bien.

1/2

Ce même jour nous avons à juger un incendiaire.
Bernard est un journalier de quarante ans, à l'air
gaillard, à la tête ronde : il est chauve, mais se rattrape
sur les moustaches. Il porte une chemise molle, a
rayures.; une cravate formant nœud droit cherche a

Le Président. - Rentré à 7 h.
de chez votre
patron, qu'est-ce que vous avez fait jusqu'à 9 h.
?
L'accusé. - J'ai lu le journal.

1/2

la Le_ premier janvier, c'-est=~dire deux jours plus tard,
IIlalson de la belle-sœur y passe.

Le Président veut que Bernard ai~ été ivre ce soir-là ;

�686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et insiste pour le lui faire avouer. Bernard proteste qu'il
était à jeun.
Le soir de ce premier janvier, jour de fête, les parents
se trouvent réunis, cousins, neveux, etc. Bernard refuse
de souper avec eux et repaTt à 6 h. 1/2. Au cours de la
conversation générale, comtne on parlait de l'incendie
de l'avant-veille, on se souvient de lui avoir entendu dire
qu'on en verrait d'autres bientbt.
Et quand cette même nuit le feu se déclare chez la
veuve Bernard et que les voisins l'appellent et crient:
"Au feu ! Au secours ! " lui, le plus proche voisin et
le plus proche parent, s'enferme et ne reparaît qu'un quart
d'heure après ... Du reste il ne nie rien. Le second incendie,
c'est lui qui en est l'auteur, ainsi que du premier et des
deux autres qui suivirent.
Le Président. - Alors vous ne voulez pas dire pourquoi
vous vous les avez allumés ?
L'accusé. - Mon Président, je vous dis que j'avais
aucun motif.
- C'est vraiment fkheux qu'il avait ce goô.t-la, dit la
veuve. Autrement on n'avait pas à se plaindre de son

travail.
Appelé à témoigner~ le médecin assermenté nous parle
de l'étrange soulagement, de la détente que Bernard lui a
dit avoir éprouvés après avoir bouté le .feu.
Il lui a avoué, du reste, n'avoir plus éprouvé la même
détente après les incendies suivants, "de sorte qu'il avait
regretté. "
·
J'eusse été curieux de savoir si cette étrange satisfac~on
du boute-feu et · cette détente n'avaient aucune relation

SOUVENIRS DE LA COUR D 1ASSISES

avec la jouissance sexuelle; mais malgré que je sois du
jury,je n'ose poser la question, craignant qu'elle ne paraisse
saugrenue.

III
Mercredi.
Encore un attentat à la pudeur ; commis sur la personne de sa fille par un journalier de Barentin, père de
cinq enfants dont l'aîné a douze ans. On demande le huis

clos.
Lorsque le public fut de nouveau admis dans la salle,
une rumeur d'indignation accueillit la décision du jury
et son désir de reconna1tre des circonstances atténuantes.
Je fus assez surpris pour ma part (et déjà je l'avais été
dans les précédentes affaires de cette nature) de voir la
modération qu'apportaient ici la plupart des jurés. L'on
fit valoir, dans la salle de délibération, que l'attentat avait
été commis sans violences ; enfin et surtout le grand
déiir que manifestait inconsciemment la femme de l'accusé
de se débarrasser de son mari, la passion qu'elle ne put
s'empêcher d'apporter dans sa dépasition, affaiblit grandement la portée de son témoignage; l'accusé bénéficia également du peu de sympathie que nous pouvions
accorder la victime. Mais c'est ce que le public, par
suite du huis clos, ne pouvait savoir. Même, à certains
jurés la condamnation à cinq ans de prison parut excessive. Par contre, tous approuvèrent la déchéance de puissance paternelle.
· L'accusé écouta sans sourciller la condamnation à cinq

a

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ans; mais, en entendant sa déchéance, il poussa une sorte
de grognement étrange, comme une protestation d'animal,
un cri fait de révolte, de honte et de douleur.

***
L'étrange affaire dont nous nous occupimes ensuite
amena devant nous un commis principal au bureau de
recettes des postes (bureau principal de Rouen).
C'est un gros homme rouge, épais, carré d'épaules, et
sans cou. Ses mains sont gourdes. Il porte un col bas,
une petite cravate grise ; les cheveux demi-ras sur un
front bas. Il a quarante-sept ans, a fait la campagne de
Madagascar où il a pris les fièvres paludéennes ; il boit
par accès et a été sujet à quelques hallucinations ; l'examen médical reconnaît sa responsabilité atténuée. Mais
depuis qu'il est au service des postes sa conduite est irrbprochable - et il était à jeun lorsque, le matin du 2 Avril,
il a soustrait du bureau une enveloppe contenant treize
mille francs. Il reconnaît les faits, s'en excuse et ne
cherche même pas à les expliquer. Tous les jours il était
appelé à manier des sommes considérables ; ce matin
même, à côté de l'enveloppe aux treize mille francs, u111

autre enveloppe en contenant quinze mille !tait là, fgalt111t1tt
à sa portfe, qu'il avait vue, qu'il n'a point p1·ise.

Mais cette enveloppe de treize mille francs, tout à coup,
il la met dans sa poche; il quitte la cabine de·s chargements en disant à son collègue qu'il va aux cabinets;
prend tranquillement son paletot et son chapeau, et comme
il est midi et demie, personne ne s'étonne de le voir sortir.
Dehors il ne se sauve pas, il ne se cache de personne; il

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

va dans un bordel voisin ; dépense 246 francs à régaler la
maisonnée ; puis se réveille tout penaud, pour rapporter
à la direction le reste de la somme et s'engager à rembourser la différence.
Le jury rapporte un verdict négatif; la cour acquitte.

IV
Jeudi.
La fille Rachel est accusée d'infanticide.
Elle s'avance craintivement jusqu'à la barre; elle porte
sur son corsage noir un chile de laine blanche. De la place
ou je suis, je distingue mal son visage ; sa voix est douce.
Elle est domestique à Saint Martin de B., dans la même
maison depuis l'ige de treize ans; elle en a dix-sept
aujourd'hui.
Elle était parvenue à dissimuler sa grossesse ; les
premieres douleurs la saisirent comme elle était en train
de traire les vaches. Elle rentra, coula le lait dans la
laiterie, nt le ménage ; mais les douleurs devinrent si fortes
qu'elle dut s'asseoir; elle était affreusement pile.
- Si tu es malade, monte te reposer dans ta chambrt',
dit sa maîtresse.
La chambre de Bertha Rachel était au premier, cêité
de celle des maîtres. Sitôt étendue sur sa paillasse, elle
accoucha d'une petite fille.
Elle avait" peur d'être grondée", et comme la petite
criait, par crainte que les patrons n'entendissent, Bertha
mit la main sur la bouche de la petite et l'y maintint jusqu'à ce que les cris aient cessé. Quand Bertha vit que
l'enfant ne respirait plus, elle prit une paire de ciseaux dans
sa jupe et en porta un petit coup à la gorge de l'enfant.

a

�690

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Il ressort de l'instruction qu'elle n'a donné le coup de
ciseaux qu'après que la petite était déjà morte étouffée.
Le ministère public cherchera à établir que c'est pour
constater que le sang avait cessé de couler. Je crois à plus
d'inconscience. Le Président presse Bertha de questions,
mais le r6le des ciseaux reste aussi peu clair.
Quand Bertha Rachel se fut assurée que son enfant avait
cessé de vivre, elle cacha le petit cadavre provisoirement
dans son seau de toilette, jeta le placenta par sa fenêtre
qui donnait précisément sur la fumière, puis tout aussit&amp;t
redescendit pour reprendre son travail.
Le lendemain, avec un louchet elle creusa un trou
derrière la grange, au bord du fossé; un petit trou, car
elle était sans forces; où elle enterra l'enfant.
La gendarmerie fut avertie peu de jours après par une
lettre anonyme ; et le cadavre de l'enfant fut retrouvé.
Le Président ne croit pas devoir insister sur cette lettre
anonyme, sur laquelle aucun renseignement n'est donné;
et comme je ne suis pas du jury pour cette affaire,
aucune question n'est posée à ce sujet; et l'on passe outre.
Le Président. - Votre patronne, durant le temps de
votre grossesse, ne se doutait de rien ?
L'accusée. - On voyait bien que je grossissais, mais
ma patronne ne voulait pas le dire. Elle ne m'en a pas
parlé du tout.
Puis, à voix plus basse et un peu confusément, tout à
coup:
- C'est !'fils du patron qui me l'a fait.
Le Président. - Vous n'avez pas dit cela d'abord. Puis se tournant vers le jury: -A l'instruction elle s'est
obstinément refusée à dire qui était le père de l'enfant.

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

691

La fille Rachel continuant sans écouter le Président :
- Il m'a conseillé de !'faire disparaître pour qu'on ne
sache pas que c'était de lui.
Le Président. - Le faire disparattre comment ?
- En !'mettant dans la terre.
Cela est dit sans intonation aucune ; la pauvre fille
paraît à peu près stupide.
Le Président. - Comme l'accusée n'a rien dit de tout
cela à l'instruction, on n'a pu appeler en témoignage celui
dont elle parle à présent. - A l'accusée : Vous pouvez

vous asseoir.
A ce moment l'avocat défenseur se lève:
- II est fkheux que l'accusée ne nous ait pas parlé ici,
ainsi qu'elle l'avait fait à l'instruction, des lectures du soir
qu'on faisait, dans la ferme, en famille. On lisait les
faits divers des journaux et les vieux parents qui faisaient
la lecture s'appesantissaient de préférence, disait-elle, sur
les infanticides.
Le Président. - Maître X, je ne vois pas trop l'intérêt
que ça peut avoir.
Tant pis ! Heureusemen_t les jurés, eux, le voient bien ;
et tout le drame s'éclaire quand s'avance à la barre la
patronne. C'est une vieille de plus de soixante ans, sèche
et solide, comme momifiée, aux traits durs, aux yeux
froids, aux lèvres serrées. Le visage est cerné par un
bonnet de dentelle noire, et le ruban qui l'attache
retombe sur un petit mantelet noir.
Le Président. - Vous aviez la fille Rachel à votre
service ? Etiez-vous contente d'elle?
La patronne, - Oh ! oui, j'étais bien contente. Pour
s11r je n'ai jamais eu à me plaindre d'elle.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Le Président. - Vous ne vous êtes jamais aperçue de
sa grossesse ?
La patronne. - Non, jamais. Si j'avais su son état, je
ne l'aurais pas gardée, c'est sür.
Le Président. - A l'instruction vous avez dit que vous
voyiez bien qu'elle devenait fameuse, mais que vous
croyiez que ça venait de l'estomac. La veille du jour de
l'accouchement vous avez vu du sang et de l'eau dans la
cuisine, à l'endroit où la fille s'était assise.
La patronne. - J'ai cru que c'était d'un poulet qu'on
venait de vider,
•
Et l'on sent encore dans la voix nette et sèche de la
vieille cette volonté de ne rien savoir, de ne rien avoir
vu, de ne rien voir,
L'instruction a établi que, dans cette ferme isolée, ne
venait jamais aucun homme et que la fille n'a pu voir
que le mari de la patronne, !gé de 7 5 ans, ou que le fils,
!gé de trente-deux ans, à l'une de ses rares et rapides
apparitions. La vieille nous apprend également qu'il
fallait passer par sa chambre pour entrer dans celle de la
servante, - ceci dit comme pour bien montrer que ça ne
peut pas être son fils qui ... etc ...
Et le Président visiblement désireux de ne pas laisser
dévier l'affaire et de limiter l'accusation, passe outre.
La déposition du docteur ne nous apprend rien de
nouveau; il explique tres longuement que l'enfant a
vécu, de sorte qu'on se trouve en présence d'un cas, non
d'avortement, mais d'infanticide ; pourtant le coup de
ciseaux, légèrement donné et comme avec précaution,
était plutiJt pour s'assurer que l'enfant était mort; mais il

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

a respiré car, dans la cuvette d'eau où il l'a mise, la

masse pulmonaire flottait,
Tandis que le jury délibère, une rumeur circule dans
)a salle : le fils de la patronne est dans la salle; on se le
montre, assis à c6té d'elle. Gêné par les regards hostiles,
il tient la tête basse, appuyée contre le pommeau de sa
canne et je ne parviens pas à le voir.
La fille Rachel, reconnue coupable mais comme ayant

agi sans discernement, est acquittée et rendue à ses parents.

•• •
On amène devant nous Prosper, surnommé Bouboule,
tailleur d'habits ; né à X ... en 86.
Extraordinaire tête de plumitif (il ressemble à s'y
méprendre, à Z ... ) vaste front bombé, longs cheveux
plats partagés sur le milieu de la tête ; épaisseur générale
du torse et des membres, petites mains larges et courtes ;
doigts auxquels semble manquer une phalange ; le vêtement de prison qu'il a gardé l'engonce et le grossit encore.
Le juré, mon voisin de droite, se penchant vers moi :
- Il n'a pas l'air intelligent !
Mon voisin de gauche, à demi-voix :
- II n'a pas l'air bête !
De dix à quatorze ans, il s'était fait condamner quatre
fois pour vol ; trois fois remis à ses parents, on l'envoyait
enfin à la maison de correction où il resta jusqu'à sa
majorité, soumis à une surveillance spéciale.
Depuis sa première libération il a été poursuivi cinq

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.!!

fois. De vingt à vingt-quatre ans il travaille à D. ou il
retrouve Bègue, un ancien camarade de la colonie pénitentiaire ; c'est ensemble, toujours ensemble qu'ils vont
opérer. A chaque fois qu'ils cambriolent, on retrouve
dans la cuisine les restes d'un festin impromptu ; sur la
table, des bouteilles vides et deux verres ; et des étrons
sur le tapis du salon. A chaque fois, ils ne se contentent
pas de voler, mais font toujours le plus de dégâts possible ;
dans telle villa où ils n'ont pu trouver d'argent, ils laissent
en évidence un couvercle de boîte d'amidon, où ces mots,
de l'écriture du Bègue : " Bande de cochons, fallait
laisser de l'argent. "
Ce Bègue, six mois précisément avant le jour où nous
sommes, a été condamné aux travaux forcés à perpétuité,
pour avoir dévalisé plusieurs villas à N. et à P. "avec
des circonstances de violence donnant à l'affaire une
tournure particulierement grave ", dirent les journaux.
A ce moment un des accusés faisait défaut : c'est Prosper
qu'on arrêta trois mois apres à Y. où il s'était refugié
après de nombreuses pérégrinations en Espagne.
Begue avouait tout, paraît-il. Prosper nie tout, au contraire ; il se prétend victime d'une méprise, victime de sa
ressemblance avec Bouboule; car Bouboule, dit-il, ce n'est
pas lui. Cette déclaration soulève un grand rire dans la
salle.
Encore qu'elle ne me persuade pas, je voudrais pouvoir
suivre un peu mieux sa défense ; mais le Président la
bouscule et ne laisse pas Bouboule ou Prosper s'expliquer,
A quel point il appartient au Président de gêner ou de
faciliter une déposition (fut-ce inconsciemment), c'est ce
que je sens de nouveau, non sans angoisse, et combien il

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

est malaisé pour le juré de se faire une opinion propre, de
ne pas épouser celle du Président.

1

Prosper parle d'une voix sourde, qu'on a quelque mal

à entendre, et il semble avoir grande peine à s'exprimer.
Au cours de son interrogatoire, sentant les mailles du
filet, autour de lui, qui se resserrent, il dit que la fatalité
s'acharne contre lui, parle de "coalition ... " ; il devient
livide et de grosses gouttes de sueur commencent de
rouler de son front-.
Le gardien d'une des villas cambriolées, M. X., appelé
¼témoigner, fait une déposition très émouvante et très
belle. Son sang-froid, son courage, semblent avoir été admirables; admirable aussi la modestie de son attitude, de son
récit, que les journaux ont reproduit. Inutile d'y revenir.

Je note ce curieux trait, au cours de l'interrogatoire :
Immédiatement après le cambriolage à N., Bouboule
s'en revenant vers D., à minuit, rencontre sur la route
un ouvrier qu'il connaissait. Quel étrange besoin eut-il de
l'arrêter, quand il était si simple de passer outre ; de lui
demander une cigarette (a-t-il cru peut-être que cela
paraîtrait à l'autre plus naturel) et, après quelques minutes
de conversation, peut-être subitement pris de peur, de
dire à l'autre :
- Surtout ne dis pas tu m'as rencontré cette nuit.

Les jurés furent d'accord pour répondre affirmativement
à toutes les questions posées, et la Cour condamna
Prosper aux travaux forcés à perpétuité.
1
•

Je

crois volontiers que cette dernière remarque ne s'appliqueà celui de la Seine en
particulier.

l'llt

pas ~gaiement à tous les jurys -

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

n'obtient d'elle pas le moindre mot. On dirait qu'elle a

V
Encore un attentat à la pudeur ; le quatrième. Cette
fois la victime n'a pas six ans; c'est la fille de l'accusé...
Pour ce cas comme pour les autres, je voudrais savoir
quelle est la part de l'occasion ; le crime eilt-il été
commis si l'accusé avait eu le choix ... ? et faut-il y voir
préférence, ou simplement facilité plus grande, trompe119e
promesse d'impunité ?
Germain R. a souillé son enfant pendant que sa femme
était l'Mpital pour de nouvelles couches.
Il est petit, laid, de triste aspect ; sa tête est bestiale.
Il porte, sur une vareuse de cotonnade noir-jaunitre, un
épais cache-nez bleu-violet. TI nie obstinément, avec un
air buté, stupide. Les témoignages recueil1is sur lui sont
mauvais. " Il pense à lui plutlit qu'à sa famille."
La Président. - Il était souvent ivre ?
Le témoin. - En grande partie tous les jours.
Et un autre témoin : - l's'saoil.le et laisse ses enfants
crever d'faim.
Ils couchent tous, le père, la mère et les deux petits
de six et trois ans, dans la même p_ièce sans lit, sur la
paille. On prétend que déja précédemment il avait voulu
toucher la petite. Une fois il la fit _entrer avec lui dans
un sac; mais il avait coutume de coucher dans un sac,
et comme on était en hiver, il peut dire que c'était paur
se réchauffer. On ne sait. La petite ne veut ou ne peut
rien dire. Sur la chaise où on la fait monter, pour être
plus près de l'oreille du président, elle pleure silencieuse·
ment et par instant un gros sanglot la secoue. On

a

•

peur d'être punie elle aussi. (Elle est à l' Assistance Publique.Un homme en livrée, à gros boutons de cuivre, l'avait
amenée, qui reste assis sur un des bancs des témoins.)
Puis vient la femme R. épouse de l'accusé. Elle ne
serait point trop laide si sa face n'était si terriblement
boucanée. Elle a l'aspect d'une" femme de journée". Ses
cheveux sont tirés en arrière et lustrés ; un petit cMle de
laine noire tombe sur un tablier bleu.
Le Président. - Qu'est ce que vous avez fait pour
obvier à cet inconvénient ?
Le témoin. Il arrive plus d'une fois que le Président pose une
question en des termes complétement inintelligibles pour
le témoin ou le prévenu. C'est le cas.
On procède à l'interrogatoire de l'unique témoin: la
voisine:
Le Président. - Enfin vous n'avez rien vu !
Le témoin. - C'est que je suis entrée ou trop tat,
ou trop tard.
Et, comme apres tout, l'on ne sait à quoi s'en tenir,
si nous condamnons R., ce sera sur des présomptions
(comme bien souvent) et non point tant pour l'acte reproché, si douteux, mais bien pour sa conduite générale ; et
aussi pour en débarrasser sa famille.

m

Je

suis de nouveau chef du jury pour la dernière
affaire de ce jour.
Joseph Galmier, ~gé de vingt ans, fils d'Anaïse Alber-

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tine (quels noms on rencontre l Samedi dernier, la pauvre
femme X., dans l'affaire Z., où je n'ai trouvé rien de
curieux à relever, répondait aux noms d' Adélaîde-Hélorse !
Est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux
à baptiser si étrangement leurs enfants ?) est accusé
d'avoir commis deux vols, avec les circonstances aggravantes : de nuit ; dans une maison habitée ; avec effraction ; avec complices.
Galmier est journalier au Havre ; tête point laide,
banale, rougeoyante; nez un peu trop pointu ; cheveux
ramenés sur le front ; moustache naissante ; l'air d'un
guerrier normand de Cormon. Bien bâti et de formes assez
élégantes; porte un jersey sous une veste déteinte.
Condamné précédemment à six mois.
Arrêté la nuit, porteur d'un pince-monseigneur, en
compagnie de rôdeurs munis de fausses clefs.
Dans une lettre au Procureur, il a fait des aveux
complets ; mais il dit à présent que, cette lettre, un repris
de justice l'a forcé à l'écrire. Et il nie tout.
Le Président. - Quel repris de justice ?
L',accusé. - Je n'ose pas le nommer. Il m'a menacé
d'un mauvais coup en sortant, si je parlais.
Le président reste sceptique.

Je transcris mes notes telles quelles. Toutes ne
s'appliquent peut-être pas à cette cause en particulier :
••. L'accusé qui parle le plus vite possible, par grande
peur que le Président ne lui coupe la parole (ce qu'il fait
du reste constamment) et qui cesse d'être clair - et qui
le sent ... le ~!heureux qui défend sa vie.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

L'innocent sera-t-il plus éloquent, moins troublé que
le coupable? Allons donc! Des qu'il sent qu'on ne le croit
pas, il pourra se troubler d'autant plus qu'il est moins
coupable. Il outrera ses affirmations ; ses protestations
paraîtront de plus en plus déplaisantes ; il perdra pied.

Le caté chien du commissaire de police, dans ses
dépositions ; son ton rogue. Et l'air gibier que prend
aussitat le prévenu, L'art de lui donner l'air coupable.
Le malheureux qui se rend compte, mais seulement
au moment où il l'entreprend, que sa défense est insuffisante. Son effort maladroit pour la corser.

L'imprudence du malfaiteur et cette sorte de vertige
qui l'amène à dépenser aussitet la somme qu'il vient
de voler. Galmier achète un pardessus, un complet, des
chemises, bretelles, mouchoirs, cravates, etc. ; il donne
un franc de pourboire au commis qui lui apporte le
paquet (il loge à côté du magasin).

La joie des malfaiteurs professionnels, lorsqu'ils rencontrent un bleu, flottant et un peu niais, qui consentira
i prendre le crime à sa charge. (On lui a promis de lui
payer un avocat.)
La version la plus simple est celle qui toujours

a le

plus de chance de prévaloir ; c'est aussi celle qui a le

moins de chance d'être exacte.

�700

701

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSI

*

*

*

L'affaire suivante en amene cinq devant nous. Elle
devrait en amener six, mais l'un a pris la fuite. L'aîné
n'a que vingt-deux ans. C'est une bande de chapardeurs.
Huit vols sont relevés à leur charge. Ils avouent tout.
C'est Janvier qu'on a pincé d'abord; le plus jeune; il
refusait de nommer ses complices. Sans domicile depuis
huit jours, il couchait avec un autre de la même bande;
le 12 février dernier, il chipait une saucisse a un étalage;
coôt : •quinze jours, avec sursis.
Janvter sourit facilement, joliment ; il a du mal ne
pas sourire ; il est de belle humeur. Il ne plaisante
pas, mais on sent encore frémir dans ses réponses un
souvenir de l'amusement du vol, des parties de vol ou
l'on s'aventurait ensemble. On jouait à voler, à chaparder ... Cette joie va recevoir tout l'heure un fameux
coup de trique sur la tête.
Peut-on jamais se relever d'une condamnation ? Peuton s'en relever tout seµl ?...
" He can be saved now. Imprison him as a criminal,
and I a.ffirm to you that be will be lost. " 1

POÈMES 1
AMOUR

I

a

Dieu que j'aime à choisir dans l'aurore !
Haute montagne réveillée
Encore toute embrumée
Que le soleil levant adore ...

a

{A suivre.)

Piedsnus j'ai couru sur la mousse etj'ai bu à la source...
- Cette eau fraîche au parfum clair! Je tiens
Dieu dans le creux de mes mains ...

II

ANDRÉ GIDE.

Dieux inférieurs de mes douleurs.
Dieu supr!me de mon plaisir, de mon désir I
Mon Dieu Voluptueux ! ...
1

Ce sont les paroles que John Galsworthy prête à l'avocat d6fen·

seur dans son drame : Justice.

1

Extraits de Ditu /'Obscur.

�702

LA NOUVELLE R.EVUE}FRANÇAISE

POÈMES

III
Dieu que j'aime à sentir dans l'amour...
Dieu que j'ai cherché sur les terrasses !
- Ma divine amante... Elle attendait,
Dieu nocturne m'attendait
Situé dans l'espace
Où je passerais I
Elle était grande et souple et belle de contours.
Elle troublait les nuits comme une proie d'amour...
0 Dieu gu' avant d'étreindre je frissonne autour/
Son fard lui fait un masque orangé, affolant son regard...
Son corps étendu recommence un rythmique remous
De ses épaules aux genoux. Et la caresse
De ses lèvres me laisse un go-ût de rose et d'aloès ...
Je t'oublie~ Dieu si doux,
Dieu !'Obscur, quand je te savoure! ..

TÉNÈBRES

0 toi qui dans la nuit n'étais qu'une ombre
Venue par le hasard à ma rencontre,
De quels secrets accords nous frissonndmes
Pour l'amour de l'amour sous d'invisibles palmes...

J'ai touché tes longs yeux, j'ai rêvé leur regard
Selon ma caresse dans le noir
Guidée par le silence, entraînée par l'espoir ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

OASIS

POÈMES

ORGIE A LA POMPADOUR

A lady Rowna.

Non loin de la séghia
- Emotion d'eau vive - il y a
Une jonchée de chairs tranquilles
Aux morceaux de crépuscule splendide ...
je choisis la plus jeune nubile.
Douze printemps chauds
L'ont faite femme et l'on faite belle,
Je sens en elle
Le dégota fort de l'homme bMme !
- Ben Haouah ! je t'appelle...
Que ne t'ai-je appelé plus th ..
J'eusse aimé te l'offrir, 'tu l'aurais dévoré ce fruit
De ton pays,
Et sous ~es lèvres le fruit lui-même
Aurait joui...
Adieu, front malade
Entouré d'un linge sale,
Vieille femelle sauvage,
J'ai remis l'anneau noir, porte-plaisir usé,
A ta maigre main tatouée.

Elle avait réuni dans l'odorant boudoir
Cinq négrillons jaloux, du plus beau noir.
Ah 1 la plus jolie des Pompadour J
Pas de dentelle, aucun bijou. - Son adoré velours ...
Toute poudrée, et sur le ventre, et sous les bras,
Selon le gotu du jour" comme le Roy- voudra''.
Un négrillon au turban rose
Tua Benjamin au turban vert
Et les trois autres ricanèrent.
Pompadour provoquant l'amour
Déclarait la guerre ...
Armistice ! Armistice!
Chacun l' enfouillageait de pampre et de volubilis...
Et chacun à son tour
La houpette à la main pomponnait Pompadour...
Son petit singe, Pondichéry,
Haletait dans sa cage, étranglé par ses cris.
ANDRÉ BAINE.

�LI SACRE DU PRINTEMPS

Une telle musique ne peut rien exprimer que par allusion ;
elle n'atteint pas les choses ; elles les indique seulement ; elle

LE SACRE DU PRINTEMPS 1

La grande nouveauté du Sacre du Printemp1, c'est le renoncement à la " sauce". Voici une œuvre absolument pure. Aigre
et dure, si vous voulez ; mais dont aucun jus ne ternit l'éclat,
dont aucune cuisine n'arrange ni ne salit les contours. Ce n'est
pas une "œuvre d'art", avec tous les petits tripotages habituels.
Rien d'cstompé, rien de diminué par les ombres ; point de
voiles ni d'adoucissements poétiques; aucune trace d'atmosphère.
L'œuvre est entière et brute, les morceaux en restent tout crus;
ils nous sont livrés, sans rien qui en prépare la digestion ; tout
ici est franc, intact, limpide et grossier.
Le Sacre du Printemp, est le premier chef-d'œuvre que nous
puissions opposer à ceux de l'impressionnisme.

I
Considérons d'abord la musique. Elle est dépouillée de toute
vibration, elle a perdu cette auréole dont nous avons pris l'habitude de voir la musique d'orchestre environnée.
La symphonie de Debussy, c'est un foyer d'où s'échappent
de tremblants rayons ; il y a un noyau et tout autour un
frémissement vaporeux:, le flottement de mille incertaines harmoniques ; nous sommes au milieu de la fuite des sons ; ils nous
quittent et se dissipent dans tous les sens, formant aut~ur de
nous une buée délicate, sans cesse en train de s'évanouir. · 1 Ballet par Igor Stravinsky, Nicolas Rœrich et Ylasltl'fl Niji,uli.
Voir!&amp; Nouvelle Revue Fran;aiu du 1" Aol'.lt 1913, p. 139.

nous envoie vaguement vers elles ; elle les émeut sans les saisir.
Tout ce qu'elle exprime reste en dehors d'elle, n'est que retenu
dans ses environs ; elle n'enferme rien, mais il y a mille
présences indistinctes qu'elle s'annexe doucement et qu'elle
persuade de demeurer auprès d'elle. Le plaisir que nous goûtons à l'entendre, c'est justement celui de nous sentir adressés
vers nous ne savons pas bien quoi de tout proche, qui palpite
et se dérobe à moitié.
Sans violence, sans ingratitude, mais très nettement, StraYinsky se dégage du debussysme. Il a compris que ce halo
cU!icieux, au milieu duquel la musique de son maître apparaît
toujours noyée, chez un disciple, risquait de ne plus être que
de la sauce. Il enlève délibérément à sa symphonie toute
indécision, tout tremblement. Dans un article sur le Sacre du
Priltmp1 qu'il a publié dans Montjoie 1, parmi plusieurs naïvetés
qui ne font qu'encourager ma confiance, car elles sont d'un
ftritable créateur, je relève la phrase suivante : "J'ai exclu de
cette mélodie (celle du Prélude) les cordes trop évocatrices et
représentatives de la voix humaine, avec leurs crescendo et leurs
diminuendo - et j'ai mis au premier plan les boù, plus secs,
plus nets, moins riches d'expressions faciles, et par cela même
plus émouvants mon gré. " Dès le début, pour qui prêtait
bien l'oreille et savait entendre les différences, la musique de
Stravinsky rendait un son mat et défini qui lui appartenait en
propre. Elle ne se répandait pas, elle ne s'abandonnait
pas à son retentissement. Dans ses feux d'artifice, dans ses
bouquets, il y avait quelque chose de fixe, de fermé, d'entièrement déterminé. Ses plus éblouissants passages n'avaient
Dl~e pas l'humidité du scintillement. Elle semblait inspirée
par la sécheresse comme par une source ; elle jaillissait, s'ép2-

a

1 Numéro VIII, 29 mai 1913.

�i
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

nouissait et retombait avec une abondance à la fois éclatante et
éteinte. Mais où cette brièveté et cette contraction des soas
deviennent surtout frappantes, c'est dans le Sacre du Printemps:
dès les premières mesures, on les ressent ; aucun rayonnement,
aucune fuite ; la mélodie chemine étroitement ; elle se développe, elle dure sans la moindre effusion ; nous sommes saisis
d'un étouffement tout-puissant ; les sons meurent sans avoir
débordé l'espace qu'ils emplissaient en naissant ; rien ne
s'échappe, rien ne s'envole ; tout nous ramène et nous accable.
Jamais on n'entendit musique aussi magnifiquement bornée.
Ce n'est pas là simplement une nouveauté négative. Stravinsky
ne s'est pas simplement amusé à prendre le contre-pied de
Debussy. S'il a choisi des instruments qui ne frémissent pas, qui
ne disent rien de plus que ce qu'ils disent, dont le timbre est
sans expansion et qui sont comme des mots abstraits, c'est
parce qu'il veut tout énoncer directement, expressément,
nommément. Là est sa préoccupation principale. Là est son
innovation personnelle dans la musique contemporaine. Plus
d'écho, parce que plus rien ne doit être exprimé par simple
allusion. Dans le sujet qu'il se propose, il veut qu'il n'y ait
aucun détail qui soit atteint par la seule diffusion des ondes
sonores, qui soit seulement touché par les franges de l'orchestre.
Il s'interdit d'utiliser l'ébranlement. Il ne veut pas compter sar
ce que la-symphonie entraîne en passant, par une adhérence
fortuite et momenta_née. Mais il se tourne vers chaque chose et
la dit ; il va partout ; il parle partout où il faut, et de la façon
la plus exacte, la plus étroite, la plus textuelle. Sa voix se fait
.,Pareille à l'objet, elle le consomme, elle le remplace ; au lieu de
l'évoquer, dle le prononce. Il ne laisse rien en dehors; au
contraire il revient sur les choses : il les trouve, il les saisit, il
les ramène. Son mouvement n'est point d'appeler, ni de faire
un signe vers les régions extérieures, mais de prendre, et de
tenir, et de fixer. Par là Stravinsky opère en musique, avec un
éclat et une perfection inégalables, la même révolution qui est

1.1 SACRE DU PRINTEMPS

en train de s'accomplir, plus humblement et plus péniblement,
en littérature : il passe du chanté au parlé, de l'invocation au
discours, de la poésie au récit.
Tous les caractères de sa musique découlent de cette volonté
d'expression directe et textuelle.
Et d'abord ce qu'elle a de spacieux. Il y a en elle une sorte

de hauteur et d'aération ; elle est pleine de lacunes hardies,
de simplincations, de larges coupes. - Comme le musicien
a toujours plusieurs choses à dire à la fois et qu'il veut les dire

toutes là où elles sont, dans leur dispersion même, sa symphonie

cesse d'être une masse, un foyer compact, distribuant alentour
1t1

rayons. Il n'est plus au centre comme le poète, qui, sans

bonger, se répand en allusions ; mais comme un général, qui
presse vivement l'ennemi à la fois dans ses trois ou quatre positions les plus fortes, il attaque le sujet en tous ses points essentiels. Si diverses soient les directions qu'il faut prendre, il les
enfile toutes en même temps sans le moindre embarras ; il a
1IDC sorte d'ubiquité active qui lui permet de marcher en
même temps dans plusieurs sens opposés. Aussi perçoit-on nettement entre les différentes parties de sa symphonie je ne sais
qadle distance et quel jeu. On circule entre elles; elles ont
cliacune leur orientation; elles vont et viennent; elles se
aoisent, se rencontrent, s'accrochent ; il y a entre elles de
formidables collisions, mais de mélanges ni de fusions jamais.
Elles demeurent toujours bien détachées, bien largement
liégagécs. Cette grosse caisse, la voici laissée toute seule; d'aucun
~ois côtoiement sa rustique gaieté n'est pimentée. Même
a d'autres instruments parlent dans le même moment, ils
ciiaent autre chose, ils sont ailleurs et je me délecte, autant
,,•,à les entendre, à sentir les clairs et aucfacieux intervalles de
!car discours simultané. Tout vient sur moi en même temps,
lllaÎs non pas à l'état de bouffée, non pas comme une touffe

�710

LA NOUVELU: REVUE FRANÇAIS!

complexe et floue de parfums. C'est un système de mouve.
ments, ce sont des voix distinctes et décidées.
Non pas seulement l'harmonie, la mélodie elle-même reprend
diez Stravinsky une ampleur, une aisance et, si j'ose dire, une
. altitude à quoi nous n'étions plus accoutumés. En effet, chez
Debussy, comme elle ne servait qu'à suggérer les sentiments, elle
bougeait à peine ; elle semblait écrasée sous le poids de l'infini
où elle baignait ; elle rampait aplatie et, sans presque changer de
niveau, par de petites inflexions exquises, en se relevant ou en
s'abaissant d'un demi-ton, elle indiquait les choses. Mais Stravinsky veu,t les dire, les énoncer en toutes lettres ; aussi sa
phrase monte-t-elle jusqu'à les égaler ; elle se développe hardiment, elle s'élève, elle s'étage. La mélodie, dans son œuvre, a
comme une force intime d'ascension ; elle mord sur la hauteur
avec une facilité admirable ; elle la prend en elle à grosses
bouchées. On dirait qu'elle laisse entrer en elle J'espace qui
jusque-là pesait sur son dos. Rien de plus émouvant pour moi
que ses enjambées. Elle a perdu cette timidité et cette retenue
trop aristocratiques qui commençaient m'induire en impatience ; elle ne se tient plus à mi-côte, elle ne manœuvre plus,
avec une délicatesse infaillible, mais à la fin lassante, entre les
formes trop naturelles, trop carrées, trop justes où elle pourrait
tomber. Elle y tombe du premier coup, délibérément, avec
confiance. Dites, si vous voulez, qu'elle est grossière; mais pour
s'abandonner à une grossièreté aussi pure, il faut une miette de
plus de génie que pour s'en garder. Où je reconnais le mieux
la puissance de Stravinsky, c'est à la façon dont il se conduit en
face de la banalité. Il he cherche pas à la fuir ; mais quand il
la rencontre, il l'accepte, il parle avec sa voix, il se sert de tous
ses avantages, il va avec elle aussi loin qu'elle veut l'entraîner et,
sans y presque rien toucher, par l'aisance même qu'il garde en
sa compagnie, il la transfigure, il l'élève jusqu'au sublime. C'est 1
~ette_ fa~ulté de se ~ompr~mettre, de s'enga~er sans crainte_ ~s 1
1ord1narre et le facile, qui donne à sa mélodie cette tranquilhté, 1

LI SACRE DU PRINTEMPS

711

\ cette largeur, cet espace. Ah ! que j'aime son va-et-vient net et
&amp;milier, sa façon de poser les pieds partout où il le faut pour
que le sentiment soit exactement parcouru, la chose bien exprimée comme elle doit l'être ! Je songe à l'air de trompette de ....,
la Ballerine dans Petrouchka et à cette phr.i,se - si limpide, si
droite, si peu inquiète dans sa traversée aller et retour de tout
l'orchestre - qui souligne, au premier tableau du Sacre, les
glüsements latéraux des Adolescentes en rouge.

Le désir d'exprimer toute chose à la lettre explique un
1CCOnd caractère de la musique de Stravinsky : son caractère
acrobatique, que l'on a feint de prendre pour un elfet de
la simple virtuosité du musicien. - Il y aurait quelque
a!ectation à vouloir ignorer ce que cette musique a d'insolite
et PfCSqUe d'extravagant. Elle éclate sans cesse à des endroits
invraisemblables, théoriquement inaccessibles. Ainsi que
PctrouchL:a, tué par le Nègre, tout à coup reparaît au som~ de la baraque de toile, de même elle surgit à chaque
1mtmt là ou vraiment elle n'a pas le droit sans miracle de se
ber. Rien ne l'arrête; elle a une espèce de facilité formidable; tout obstacle lui cède du premier coup ;. elle ne cherchi.;
pas à le tourner, mais elle s'avance et tout s'arrange sous ses
pas; avant qu'on ait eu le temps de comprendre, elle a passé.
Elle se meut continuellement dans l'extraordinaire ; et c'est là
teulcment qu'elle se trouve à l'aise ; elle s'avance sans cesse sur
IIDe corniche; mais c'est une grand'route pour elle. Certes il
at naturel qu'avant tout autre suJet, Stravinsky ait choisi
d'~ un conte de fée. Sa musique est un tissu de tours et de
•tes magiques. Lui-même, je le vois au millieu de son
œuvre comme un enchanteur tout-puissant parmi sa cour
~e. Il lui suffit d'avoir une idée : si étrange, si capricieuse
llllt~e, comme les féroces séïdes de KostcheX domptés par
l'Oùeau de Feu, les sons se bo~culent, se culbutent, s'écrasent,

�712

LA NOUVELLE 1'.EVUE FRANÇAISI

mais ]a suivent. Il faut que ça marche ; il y a sans cesse dam
cette musique du malgré tout ; comme des enfants qu'on tÏJt
par la main, les instruments se présentent tout de guingois et
haletants ; ils ne s'acquittent de leur partie qu'en se défornunt
et en se dépassant ; ils sont happés par l'attraction souvcraiœ
de l'idée et ils s'avancent dans l'attitude où elle les a surprit,
sans avoir eu le temps de prendre leur équilibre normal. Tout
se passe comme dans un monde surnaturel, où_ le ~ouvoir_ de
l'esprit s·ur la matière deviendrait brusquement mfim. Quoi de
plus hétéroclite, de plus incompréhensible et. de plus pamlt
qu'à la fin du premier tableau du Sacre du Prt~temp1, ~ t
la course circulaire des Adolescentes, cette musique où 11 n y 1
plus ni mélodie, ni harmonie, ni jeu de timbres, mais seulement
une sorte de bourdonnement du rythme, d'animation tourt
pure, de tourbillon abstrait, entretenu et prolongé par la monotonie même de la terreur ?
De semblables prodiges toute la musique de Stravinsky est
tissée. Mais il faut en bien voir le sens. Ce ne sont pas des~
baties ordinaires, de simples réussites de métier. Au contram,
elles ne sont possibles que parce que leur a~teur n'est P~.P~
cupé premièrement du métier. Il ne v~1t &lt;iue ce_ qu1l ~
dire; il s'y met tout entier, il s'y perd, il s'y oubh~; e~~est
de ce dévouement 1 la chose que nait sa puissance 1rrésistiblc
·
et comme enchanteresse ; on est tOUJours
récornpensé d'1111
mouv.emen t de con:fi.ance; l'objet, lorsque nous ne voyons pl115 que
lui si difficile qu'il paraisse, finit toujours par inventer en nOIII
ce ~u'il faut pour l'exprimer et le manifester a-ux y~ux de to111.
- Je dis donc que les bizarreri_es dont use contmuellem.~
Stravinsky ne sont pas là pour qu'on les admire, ni pour quon
' mais
. au contraire
• pour nous mettre en contaet
s'en étonne,
.
direct en communication immédiate avec des choses ~dmirablcs
'
r. · re'B.éch_1r s111' uno.
et étonnantes.
Elles ne veulent pas nous ~aire
.
•
b
qm
difficulté vaincue, ma1.s elles viennent a o1·1r un e d111icolté
éet d2JIS
se trouvait sur notre rou.te. Elles ne cherchent pas à cr

LE SAC.RE DU PRINTEMPS

notre pensée une distance à parcourir, mais à en supprimer une,
! rapprocher de nous ce que nous n'eussions atteint qu'avec
d!"ort. Au lieu de solliciter notre émerveillement, elles tkhent
de nollS introduire de plain-pied au merveilleux et de nous
mettre à l'aise avec lui. Leur étrangeté vient de ce qu'elles assument tout ce qu'il y a d'impossible, d'inaccessible, de révoltant

dms les choses qu'elles veulent exprimer ; elles en absorbent
tout le mystère, afin de les en dépouiller pour nous. Presque
d'un bout à l'autre du Sacre du Printemps, les indications de
mesure changent à chaque mesure : cette anomalie, en apparence si gratuite, n'est que pour que nous soyons toujours en
accord avec le sentiment énoncé, pour que son rythme soit le
n6tre, pour que nous nous trouvions spontanément marcher à
IOD pas. Nous reconnaissons ici de nouveau le principe essentiel
de Stravinsky, celui de tout exprimer textuellement, Pour lui,
il n'y a rien qui ne doive être pris de front : l'objet a beau être
fantastique et éloigné de nous de mille lieues, il faut aller Ie
trouver, il faut en découvrir l'entrée et y pénétrer selon son
axe ; il sc charge de tout le voyage et, co~me le cheval volant,
en un instant il nous dépose au seuil. C'est une musique
acentrique, a-t-on dit. Oui, mais il faut prendre le mot à.. la
lettre : c'est une musique qui a abandonné le centre, pour se
présenter toujours normalement en face des chemins les plus
«anés, et qui a des sautes extravagantes, mais pour souffler
toujours droit. Aussi, quand elle s'élève, ce q u~ elle a de pl us
amprenant en définitive, ce qui nous saisit en elle du premier
coup, c'est sa facilité, c'est de sentir combien tout ce qu'elle
raconte sc pr~te aisément à l'intelligence,

Car il faut y revenir en finissant: sa plus grande beauté, c'est
qu'elle est toujours directe. Elle parle; on n'a qu'à l'écouter;

elle •icnt, elle sourd, elle jaillit et elle ne nous laisse rien à faire
que d'être la. Elle dévide son récit comme une grand'mère:
4

�714

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Une araignée,
M'avait attadd par le poignet avec un fil et j'avafr de r IJer6t
ju,q,/au cou;
Et du milieu de sa toile, elle me racontait des histoires telle p'llllt
femme auise. 1
Parole qu'aucune étrangeté ne fatigue d'être naîve. Ce fais.
ceau de timbres bizarres, nous croyons qu'il va se contenter de
nous divertir par sa fantaisie ; mais le voici qui se fond en un
chant unique. Cette grosse chose complexe et embarrassée, dont
on ne sait comment elle pourra bien se mouvoir, voici qu'cllc
s'ébranle d'un seul mouvement; elle s'avance, elle s'approche,
elle se découvre une espèce de voix et elle s'adresse à nom,
nous explique son affaire, nous verse sa confidence ; elle IC
fabrique une éloquence une éloquence aussitôt toute
prochaine et intime, toute pressante, tout attachée à nous.
Déjà nous avons oublié sa composition hétéroclite: nous nous
taisons, nous attendons la suite; nous sommes suspendus à ce
langage prodigieux dont chaque mot est forgé à neuf et ~u~t
se fait entendre du premier coup. Joie de comprendre, JOIC de
recevoir des nouvelles, joie d'être mis au fait. L'extraordinaire
histoire nous est transmise ; nous la prenons par gros morcea.llI
faciles• comme à des sauvages assis en rond le plus ancien de la
tri bu débite avec évidence les aventures surnaturelles des diCIII,
ainsi nous écoutons entrer ~out droit dans nos oreilles_ tan~
d'énormes imaginations. Stravinsky, c'est avant tout celui ~w
parle, c'est le conteur. Par là, malgré la différence de, métier,
il est le seul de tous les musiciens russes qui ressemble a Moussorgsky. On n'a pas assez remarqué combien il était peu
persan. 2
1 Paul Claudel: L' Echange, dans L' Arbre, p. 170.
' Par la faute de Rimsky et de Balakirew, et aussi de ballets com~e
Schlhérazade et Thamar, nous avons fini par confondre la R~
avec la Perse. Je pense qu'il y a tout de même quelques peblCI

U SACRE DU PRINTEMPS

Rien d'exotique chez lui; point d'almées dans sa musique;
aucune espèce de pittoresque, Même dans l'Oiseau de F~u, dont
le sujet pourtant invitait au grand spectacle, pas une mesure de
simple description ; rien qui fasse décor, qui soit là simplement
poar l'effet; rien qui ne veuille d'abord être vrai. La musique
de Stravinsky c'est avant tout une voix: celle de la niania, que
presse une abondance intarissable, qui tantôt se dépêche et
tantôt s'attarde, qui s'interrompt et qui reprend, et qui renoue
us cesse le fil toujours brisé de son récit, ne sachant pas le
faire valoir autrement qu'en y ajoutant des péripéties nouvelles.
M~me égarée dans l'histoire des temps monstrueux, c'est encore
llOtre mère la Russie qui nous parle et dépense pour nous les
trésors de son innocence immémoriale.
II
Si nouvelle soit la musique du Sacre du Printemp1, cependant

Je rapprochement que nous en avons pu faire avec celle de
Moussorgsky, montre qu'elle garde avec nos habitudes certaines
ainités et que nous pouvons retrouver approximativement sa
filiation. Il n'en est pas de même de la chorégraphie. Elle n'a
plllS aucune espèce d'attaches avec la danse classique. Tout y est .
ffCOmmencé, tout y est repris à pied d'œuvre, tout y est réinventé. La nouveauté en est si brutale et si crue qu'il ne faut
point dénier au public le droit -dont il usa d'ailleurs trop conjcÎcncieuscment - de se cabrer devant elle. Tkhons, avec le

dilmnces entre ces deux pays. Le commun des Russes, s'il voyait
quelque habitant de Téhéran se promener en Russie, se demanderait
}ICllt-!tre avec la même stupéfaction que les Français de Montesquieu: "Comment peut-on faire pour être persan? " - Allons plus
loin: j'imagine que Schéhlrazade et Thamar ne doivent pas ressembler beaucoup pl us à la Perse véritable que Carmen à la véritable '

&amp;pagne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

timide espoir de l'y acclimater, de définir un peu précuémeat
cette nouveauté.
C'est encore, selon moi, le renoncement à la "sauce ".

11 y a, dans la danse en général, si l'on peut dire, deux degré
de la sauce. - D'abord la Lote Fuller : jeux de lumière, floue.
ment de draperies, enveloppement du corps dans des voiles qui
l'illimitent, effacement de tons les contours : la danseuse chesdlt
avant tout à se perdre dans le milieu, à noyer ses mouvemeno
dans des mouvements plus vastes et moins définis, à cacher tom
forme précise dans une sorte d'effusion multicolore, dont die n'at
plus que le centre indistinct et mystérieux. C'est tout naturàlement qu'elle a été conduite à illustrer les Nuages de Dcbuy.
Contre cette première espèce de sauce, les Russes, des lt
début, se sont ouvertement déclarés. Ds ont fait reparaluc
le corps sous les voiles, ils l'ont retiré de cette atmospbàt
ondoyante où il baignait et n'ont plus voulu nous toucher
que par son mouvement propre et par la figure bien visiblt,
bien évidente que dessine le danseur avec ses bras et sa
jambes. Ils ont ramené dans la danse la netteté. Je me SOIIYÏcm
des premiers soirs ! C'était pour moi la révélation d'un nouvaa
monde. Ainsi Pon pouvait sortir de l'ombre, on pouvait Jaig
voir tous ses gestes, les écrire tout au long sur un fond Sdl
mystère, et cependant être profond et pathétique, et tenir apès
soi les spectateurs suspendus comme ils l'eussent été par les jcas
les plus confus et les plus énigmatiques. Je faisais dans l'art mie
découverte analogue à celle de la géométrie dans les sciences Cl
la joie que je sentais était pareille au contentement que domie
une démonstration parfaite. A chaque tourbillon de Nijimlit
au moment où il venait clore, en s'agenouillant et en croisant
les mains, la boucle qu'il avait ouverte en s'élançant c1JIII
l'espace, tout mon plaisir était de revoir par la pensée la 6gurc
entière de son mouvement, vive, pure, stricte, enlevée, etC()llldlt
arrachée d'un bloc et par un coup de force à fa masse indécile

LI SACRE DU PRINTEMPS

da poaiblc. Aucun doute, aucune bavure, rien qui ftt appel en
moi à l'hésitation ; mais j'étais fort et content comme un
homme qui embrasse d'un senl regard un système de proposiliom scrupuleusement isolé de l'erreur en tous ses points.
Pourtant, dans cette danse, qui nous pan.issait si rigoureuse,
N'tjinski, bien avant que nous ne nous en aperçussions nousmemcs,a su découvrir qu'il y avait encore une espèce de ''sauce"

de cette sauce il a entrepris de purger complétcment la choré~
pphie. A un certain malaise qu'il sentait en les exécutant, il a

d

nmnna que les créaùons de Fokine comportaient encore un
ja, an flottement, une sorte de vague intérieur, qu'il fallait
ialnire à tout prix. Cette netteté pouvait etre raffinée, cette

mctitude admetuit d'!tre portée plus loin ... Dès lors il n'a

pus cade repos

qu'il n'cüt lui-même donné ce tour de vis,

~

cc r_esserrement d'écrous dont la machine chorégraphique
mat baom pour atteindre à son fonctionnement le plus strict.

Ceu-là le comprendront que rien au monde n'incommode

dmntage ~ue la sensation du

Uche et de l'à peu pr~.
™tcmunons d'abord en quoi consiste cette deuxième espèce
de sauce. Qu'y a-t-il ici dont Je danseur, même après s'être
clébamssé de ses accessoires, soit encore envdoppé? - Son essor
meme, son passage, son vol à travers le temps l'arabesque
na'il
'
,
.décri t en se mouvant : "Il voyage sur un chemin
qu'il
~ l t à. mes~e. qu? y p.we ; il va le long d'un fil mysténem, qu, se fan inv1S1ble derrière lui ; avec ce geste d'écarter

nec ces mains
· q_u 'il p'.o~~ne en l,air,
.
doiaccm

avec ce corps qui tourne'
ent et mille fois, il a l'air d'un magicien occupé à effiicer
11 •trace ,• nous ne 1e samrons
··
pas ; nous n'arriverons pas à le
lcDIJ',
à
lui
appuy
J
b
cr es ras contre Ies h anches pour le regarder
1 loisi.
• r de haut en bas. " 1 Q uel que chose s'mterposc
.
entre lui

. 'Ce ~ge est pris d'une note que j'écrivais ici-meme, l'an de:rd' .a:Juillet
___ . 1 9 12 ), sur Fok.ine et dans laquelle j'avançais plus
Ille -ll~IIOD
• auJou:rd'hui
•
1JIDS.1c·1 me contratnt
Hait
à renier ~ue N...
non pas tout
lller (1•

1

dq,qé F-~'~ à dt!passer - comme lui-même, sana le renier,
""-WC.

�718

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et nous ; et c'est son mouvement même; nous le voyons passct
dans un monde parallèle au nôtre, mais différent de lui ; il est
perdu dans son propre voyage et nous ne l'apercevons qu'a
travers une brume formée de tous ses gestes et de son inapaisa~~e v~-et-vient. -Précisons davantage: par les dix premien pas
qu d fait, le danseur ébauche une ligne, qui tout aussitôt tend
à le quitter, à s'échapper, à filer toute seule comme une
mélodie, lorsqu'on en a trouvé les premières not:s, se contim1e
d'elle-même, s'improvise à vide et 1init par s'imposer à la voir
qui lui ~ donné naissance. Il y a un ressort en elle qui l'écarte
de son siège. Une fois les premiers mouvements inventés par le
c~~s, c'est comme si, prenant conscience d'eux-mêmes, ils
d1sa1ent à leur auteur : " Assez maintenant ! Laisse-nous faire!''
Et les voilà qui se déchaînent ; par répétition, par redoublement, par variation, ils s' engendrent les uns les autre11 ils font
. d' eux-mêmes une abondance indéfinie. Le corps,
'
sortU"
qui
d'abord les dictait, n'est plus que leur soutien ; on ne lui
demande plus que de les recevoir et de les exécuter. Aussi
perd-il entre leurs mains sa forme et son articulation propres.
Ils l'arrangent, ils le corrigent, ils le retouchent ; ils
mettent des passages en lui là où il y avait des hiatus • ils
réunissent ses membres d'un trait _svelte et continu ; ils elf'a~nt
les angles, bouchent les trous, jettent des ponts. De la tête aim
pieds le corps prend je ne sais quoi de fluide et d'arrondi. Une
élégance supplémentaire, adventice descend sur lui et se pose.
Comme un acteur bien grimé, il n'est plus reconnaissable. Le
Spectre dt la Rost offre lemeilleurexemple de cette transfiguration.
Le corps de Nijinski y disparaît littéralement dans sa propre
danse.• De cet être musclé, aux traits si forts , si maMués,
on
""l
ne voit plus que des contours exquisement fuyants, que des
formes sans cesse évanescentes. Au lieu qu'il soit plongé dans
une_ at~osphère colorée, c'est dans une atmosphère dynamique.
Ma,~ il en reçoit presque autant d'imprécision que la Lok
Fuller de ses voiles lumineux. Si délicieux en soit le spectacle,

1.1 SACRE DU PRINTEMPS

il y a dans le Spectre de la Ro1t un certain manque intérieur de
,&amp;ité, dont je ne parviens plus à n'être pas gêné.
· La nouveauté du Sacre du Printemps, c'est le renoncement à
cette sauce dynamique, le retour au corps, l'effort pour serrer
do plus près ses démarches naturelles, pour n'écouter que ses
iudications les plus immédiates, les -plus radicales, les plus
étymologiques. Le mouvement y est réduit à l'obéissance; il est
sans cesse ramené au corps, rattaché à lui, rattrapé, tiré pa1 lui
en arrière, comme quelqu'un dont on a saisi les coudes et qu'on
cm~che ainsi de fuir. C'est du mouvement qui ne part pas,
aqui l'on interdit de chanter sa petite romance, du mouvement
qui revient prendre les ordres à chaque minute. Dans le corps
au repos, il y a mille directions latentes, tout un système de
lignes par lesquelles il penche vers la danse. Fokine les faisait
aboutir à un seul mouvement qui les rejoignait et les drainait
toutes; plut6t que chacune, c'est leur ensemble qu'il écoutait;
il les exprimait par substitution, en remplaçant leur multitude
divergente par une arabesque simple et continue. Dans le Sacre
a Pri1111mp1, au contraire, autant le corps offre de tendances et
d;occasions, autant de fois le mouvement s'interrompt et recommence; autant il sent en loi de points de départ possibles,
autant de fois le danseur reprend son essor. Il se ressaisit luimême à chaque instant, comme une source dont il faut épuiser
succesaivement tous les surgeons; il remonte en lui-même, et sa
danae est l'analyse, le dénombrement de toutes les inclinations
à bouger qu'il y découvre. - Nous surprenons ici chez Nijinski
la meme préoccupation que chez Stravinsky: aborder toute
chose selon son orientation propre. Quelque écart qu'il y ait
entre elles, il veut enfiler bien droit toutes les pentes pu corps
et ne descendre qu'avec elles au mouvement. Mais, comme
il ne peut les accompagner toutes à la fois, dès qu'il a
nùvi l'une d'elles un instant, il la quitte brusquement, il
rompt avec elle et retourne en chercher une autre. Danse

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

à la fois fidèle et tronquée! Elle est pareille à notre corps;
tous les mouvements dont elle se compose, demeurent dam
une parfaite identité avec les membres qui les exécutent; ils
en ont le sens et en gardent la brièveté; ils leur restent join11
et comme organiquement liés. Et le danseur, lorsqu'on le revoit
par le souvenir, au lieu de s'dfacer derrière ses gestes, apparait
bien distinctement au milieu de leur foule, à la façon d'un
dieu hindou hérissé de ses mille bras.
Dans la manière dont Nijinski a traité les évolutions des
groupes, on retrouve le même effort pour épouser le détail,
pour découvrir et dégager les injonctions singulières. - Dam
les ballets de Fokine les groupes de danseurs se répondaient
exactement de chaque c6té de la scène ; ce n'était pas la
ridicule symétrie de )'Opéra ; mais il y avait une distribution
régulière des masses, un équilibre entre elles que l'œil n'avait
à chercher que juste le temps nécessaire pour avoir le plaisir de
le découvrir. Equilibre non pas seulement statique : il se poursuivait dans la danse, si enchevêtrée fO.t-elle ; une sorte de
balancement subsistait jusqu'au cœur du tumulte. Toute figure
était conçue sur le modèle d'un échange ou d'un va-et-vient :
les danseurs s'étant emparés d'un geste, se le jetaient les uns
aux autres, se le renvoyaient sans fin comme une balle.
Chaque groupe ne faisait jamais de mouvement qu'en réponse
au mouvement du groupe opposé ; ses avancées ou ses
reculades, ses fuites ou ses retours ne lui étaient dictés qae
par les démarches de son partenaire et ne tendaient qu'à leur
compensation. Aussi l'attention se détournait-die bien vite de
lui ; il disparaissait dans son dialogue avec les autres et l'on ne
voyait plus que le motif chorégraphique où il était pris ; sur la
scène il n'y avait plus qu'une certaine forme d'agitation, qu'1111
mode tout pur de mouvement, Et comme une telle .figure était
trop abstraite ponr pouvoir être renouvelée indéfiniment daiu
son essence, Fokine bientôt ne sut plus montrer son invention
qu'en en modifiant le prétexte et les accessoires. Mais aDI

LI SACRE DU PRINTEMPS

fruits d'or que se lançaient les tsarines de l'Oùtau Je Ft11, il
eut beau substituer des poignards dans Tl,amar, des piques dans
Dapluris 11 C/J/QI : c'était lutter contre l'impossible ; pour retrouver la source de la variété, il eOt fallu d'abord redescendre au
détail, reprendre contact avec l'individuel.
C'est ce qu'a bien compris Nijinski. Il s'est rapproché de
chaque groupe particulier; il a consulté ses indications et ses tendances ; il l'a observé comme un savant; il l'a vu se lever, frémir,
onduler, être déporté brusquement sous le coup de sa force
intime ; il a suivi sa formation moléculaire, il a surpris ses
instincts au moment qu'ils se déclaraient, il s'est fait le spectateur
ctl'historicn de ses moindres initiatives. La danse de chaque
groope, cc sont les mouvements qu'il couvait dans sa séparation
d'avec tous les autres, pareils aux éclats spontanés qui naissent
dans les meules de foin. - Il y a dans toute la chorégraphie du
S«rt une asymétrie profonde qui fait partie de l'essence de
l'œuvrc. Chaque groupe commence par soi; il ne fait aucun
geste qui soit suscité par le besoin de répondre, de compenser,
de r&amp;blir l'équilibre; il s'émeut et s'ébranle à l'écart, il glisse
de son côté et tire notre attention à sa suite. Nous finissons bien
par b lui reprendre, mais c'est parce qu'un autre s'en est
emparé et l'emporte avec lui. Non pas manque de composition ;
il y en a une au contraire, et des plus subtiles, dans les
rencontres, les affronts, les mélanges, les combats de ces étranges
bataillons. Mais elle ne précède pas le détail ; elle ne le
commande pas; elle s'arrange comme elle peut de sa diversité.
L'impression d'unité que nous ne cessons pas un instant de
ressentir, c'est celle qu'on éprouve à voir circuler, se croiser,
s'aborder et se séparer, selon leurs intentions particulières, à
la fois familiers et oublieux les uns des autres, les habitants d'un
lllblc monde.
Nous venons d'examiner dans quel sens Nijinski a réagi
contre Fo~nc, ce qu'il a rejeté, ce qu'il a détruit. Il nous faut

•

�722

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

maintenant comprendre l'aspect positif de son innovation. Quel
bénéfice a-t-il trouvé dant ce renoncement à la sauce l Pour
quelle fin a-t-il ainsi brisé le mouvement et rompu les ensembla
chorégraphiques l Quelle sorte de beauté se cache dans cette
danse réduite et étriquée! Sans tenir compte encore de Il
merveilleuse appropriation au sujet du Sacrt du Pri11ttmps, il me
semble facile d'apercevoir par où elle prend l'avantage sur la
danse de Fokine.
Celle-ci est foncièrement impropre à l'expression des sentiments ; on n'y peut lire autre chose qu'une joie vague, toute
physique et sans visage. En effet dans le mouvement liquide et
continu dont elle est faite, comme dans les grandes arabesques
des peintres renaissants, le pouvoir expressif du geste, son secret,
sa force intérieure se dissolvent et se délayent. Sur cette route
indéfinie où le danseur s'élance, ils trouvent une issue trop facile
et se répandent vainement. Au lieu que le sentiment soit l'objet
que le mouvement tftche à peindre et à rendre visible, il n'est
plus que le prétexte qui le déclenche et il est bien vite oublié
dans l'abondance dont il est la source; il se perd bientôt clans
les redoublements qu'il engendre. Le corps entraîne tout; u
liberté remonte jusqu'à l'ftme et en défait les replis, les ressources,
les réserves.
En brisant le mouvement, en le ramenant vers le simple
geste, Nijinski a fait rentrer l'expression dans la danse. Tous les
angles, toutes les cassures de sa chorégraphie empêchent le
sentiment de fuir. Le mouvement se referme sur lui, l'~te,
. 1c contient ; par son perpétuel changement de direction, il lui
enlève tout débouché ; il l'emprisonne par sa brièveté m!mc.
Le corps n'est plus pour l'ftme une voie d'évasion ; au contraile
il se rassemble, il se ramasse autour d'elle ; il réprime G
poussée, et, par l'effort même qu'il exerce contre die, il_ est
tout imprégné d'elle, il la trahit au dehors. De la contramt:
qu'il lui fait subir, il reçoit je ne sais quoi de spirituel qui
paraît dans toutes ses façons. Il y a quelque chose de profond

LI SACRE DU PRINTEMPS

et

72 3

de serré dans cette danse enchainée. Tout cc qu'dle perd

ea entrain, en allant, en caprice, elle le gagne en signification.

La danse de Fokine était si peu expressive que, pour faire
entendre aux spectateurs les changements de leur Ame, les
acœan avaient .besoin de recourir à une mimique du visage:

IOIIICils froncés ou bien sourire. Cda s'ajoutait à leurs gestes,
iy 111perposait et par là-même en dénotait l'impuissance. C'était
an renfort qu'on allait chercher, une ressource d'un autre ordre

qui subvenait à l'indigence du langage proprement choré-

graphique.
Mais, dans la danse de Nijinski, le visage ne joue plus un
r6le indépendant; il prolonge le corps; il n'en est que la fleur.
C'at le corps lui-même d'abord qui parle. Il ne bouge que
tout entier, il fait bloc, et sa parole est de bondir ltout à coup
aa btant bras et jambes, ou de s'en aller de côté, les genoux
Mchis, la tête tombée sur l'épaule. A première vue il para1t
moins adroit, moins divers, moins intelligent. Pourtant avec ses
déplacements compacts, ses brusque volte-faces, ses façons de
tomber en arrêt, puis de se secouer frénétiquement sur place,
il dit mille fois plus de choses que le causeur disert, rapide et
éWgant, animé par Fokine. Le langage de Nijinski est d'un
ditail perpétuel ; il ne laisse rien passer ; il rentre dans les
coins. Nul tour de phrase, nulle pirouette, nulle prétérition.
Le danseur n'est plus emporté par une inspiration légère et
indiférentc. Au lieu de les effleurer dans son vol, il retombe
aar la choses de tout son poids, il marque chacune de sa chute
barde et totale. Sur chaque sentiment qu'il rencontre et veut
aprimer, il saute à pieds joints ; d'un brusque bond il se tourne
Yen lui et le couvre et demeure un instant à l'imiter. Il oublie
loat pour se faire pareil à lui quelque temps ; il l'étouffe
q,ielque temps avec sa forme, il l'aveugle avec lui-même tout
eatier. Comme il n'est plus obligé de mettre du liant entre
• gestes successifs ni de penser sans cesse à la suite, il ne
\
ftleffc rien de lui-même pour la transition. Il cède complétc-

�LA l'lOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ment à l'invitation de l'objet intérieur, il se rend unique
comme lui, il le nomme avec l'inertie momentanée de tout son
corps. Rappelons-nous Nijinski. danseur. Avec quelle éloquence
il s'arrondissait, ainsi qu'un chat, autour des sentiments !
Comme il les couvait étroitement ! Comme Ü savait bien disposer tous ses membres à leur image et trouver en lui-même
leur fidele effigie ! Inventeur, il est le même qu'interprète.
Tout ce qu'il brise, tout ce dont il dépouille la danse, c'est
pour arriver à une imitation matérielle, et pleine, et comme
opaque des émotions. Il prend ses danseurs, il leur arrange les
bras, il les leur tourne, il les leur casserait, s'il osait ; il tra•
vaille ces corps avec une brutalité impitoyable, comme des
choses ; il leur impose des mouvements impossibles, des attitudes
qui semblent contrefaites. Mais c'est pour leur arracher tout ce
qu'ils peuvent donner d'expression: Et en effet ils parlent à la
fin. De toutes ces formes bizarres et violentées s'élève je ne sais
quelle évidence ; elles figurent distinctement mille objets diffi.
ciles et secrets qu'il µ'y a plus qu'à regarder.
Oui, cela est clair et facile ; cela a pris les contours mêmes
de ce qui doit être compris. Voici le sentiment devant nous
désigné, fixé, représenté. Il est là comme une grande poupée
que le danseur laisse derrière lui; tandis qu'il continue. Rien
de plus émouvant que cette image physique des passions de
.l'âme. C'est bien autre chose que leur expression par le langage
articulé. Non pas profondeur plus grande, notation de détails
en elle.s et de finess~ que la parole ne pourrait atteindre. Mais
par cette figure sensible nous sommes conduits plus près d'elles,
nous sommes mis en leur présence d'une façon plus immédiate,
nous les contemplons avant l'atrivée du langage, avant que ne
s'empresse autour d'elles la foule innombrable et nuanc~
mais bavarde, des mots. Pas besoin de traduire ; ce n'est pomt
un signe d'où il faille passer à la chose. M-ais dans la nuit de
l'intelligence, nous assistons ; nous sommes là avec notre corps,

LI SACRE DU PRINTEMPS

72 5

...

et c'est lui qui comprend. Une certaine disposition, une
certaine reconnaissance par l'intérieur ... Chaque geste du
danseur est comme un mot qui me ressemblerait. Si quelquefois
il me paraît étrange, ce n'est qu'aux yeux de ma pensée;
car d'emblée il se rencontre avec mes membres, avec le fonds
de mon organisme dans une harmonie basse, pleine et parfaite.
De méme que la musique faisait entrer en nous son récit "par
gros morceaux faciles ", c'est ainsi que nous considérons cette
danse extravagante avec je ne sais quelle crédulité grossière et
dans une intimité qui "passe toute parole". Nous sommes
devant elle comme les enfants à Guignol : ils n'ont pas besoin
qu' "on leur explique " ; mais ils rient, ils tremb!ent, ils comprennent à mesure.

Nijinski a donné à la danse un pouvoir de signification, dont
elle était dépourvue. Mais son application à la rapprocher
dn corps, à la confondre avec ljétroite solidité de nos
membres, ne risquait-elle pas d'aboutir à la priver de sa fleur
et de sa grâce ? Et en effet où est la grke de ces gestes mesquins et maladroits, toujours captifs, toujours' brutalement
interrompus dès qu'ils sont sur le point·de s'élancer l Il semble
qu'il y ait dans la chorégraphie du Sacre du Printemp1 quelque
chose de cacophonique.
Pourtant la grke n'est pas la rondeur ; elle n'est pas incompatible avec un dessin anguleux. Il y a une grke ici - je le
prétends - et qui est plus profonde que celle du Spectre de la
R.oit, étant plus attachée. La grke n'est rien d'indépendant ;
elle ne vient pas se poser d'en haut sur les choses comme un
oiseau ; elle n'est que l'émanation au dehors d'une exacte nécessité, que l'effet d'un impeccable ajustage intérieur. Or, dans
la chorégraphie du Sacre du Printemp1, tout est mis au point
avec la dernière rigueur ; pour obtenir tels que nous les voyons,
les gestes dont elle se compose, Nijinski les a longtemps culti-

,.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

vés et développés ; il les a choisis au milieu du branchage
confus et divers de nos mouvements instinctifs, il les a présems
l contre les autres, il les a poussés légèrement et menés un peu
plus loin du corps qu'ils n'allaient d'eux-mêmes. En un mot,
il les a patiemment rendus à leur perfection singulière. Et de
cet achèvement natt une harmonie inédite. Si l'on veut biCR
cesser de confondre la gdce avec la symétrie et avec l'arabesque,
on la retrouvera à chaque page du Sacre du Printemps, dans œs
visages de profil sur les épaules de face, dans ces coudes attaches
à la taille, dans ces avant-bras horizontaux, dans ces maim
ouvertes et rigides, dans ce tremblement qui descend comme
une onde de la tête aux pieds des danseurs, dans la promenade
-obscure, éparse, préoccupée, des Adolescentes au Deuxième
Tableau. On la retrouvera même dans la danse de la Jeune
Fille Élue, dans les sursauts brefs et manqués qui l'agitent, dans
ses embarras, dans ses affreuses attentes, dans sa démarche
prisonnière et faussée et dans ce . bras levé au ciel qu'elle
promène tout droit au dessus de sa tête en signe d'appel, dt
menace et de protection.

III
Tout au long de l'analyse que je viens d'esquisser du s«rt
du Printemps, j'ai considéré les moyens employés par Stravinsiy
et par Nijinski comme s'ils avaient une valeur en eux-mêmes,
indépendamment du sujet auquel ils s'appliquent. Cette _sepa·
ration peut sembler artificielle et l'on a le droit de m'ohJedC'.
que je cherche à voir toute une technique nouvelle dans ce qlll
n'a été inventé et n'a de sens que pour une œuvre bien déter·
minée. Cette chorégraphie si anguleuse, me dira-t-on, n'est q~e
pour représenter la gesticulation encore informe et mal~roite
d'êtres primitifs. Cette musique si étouffée n'est que pour pcin~
l'épaisse angoisse du printemps. L'une et l'autre servent étroite-

LI SACRE DU PRINTEMPS

ment le thème choisi ; elles ne le dépassent pas, elles ne s'en

laissent pas distinguer.

Je répondrai que

le propre des chefs-d'œuvre est justement
de créer à leur usage une expression si complète, si habile et si
aeuve qu'elle devient tout naturellement une technique générale.
On n'invente rien de bon à part. Pour avoir des idées nouvelles
eta"une portée~ peu lointaine, il faut travailler à quelque
objtt très précis, il faut vouloir exprimer quelque chose de façon
à ce qu'on ne puisse le confondre avec rien d'autre. C'est tandis
qu'on fait effort vers le particulier, tandis qu'on ramène toutes
les facultés de l'esprit vers un même petit point, qu'éclatent \
IOlldain, comme sous une pression trop forte, les inventions
réellement expansives. C'est de l'extrême urgence que naît la
,muble fécondité. Stravinsky et Nijinski, parce qu'ils n'ont 1
voulu résoudre qu'un problème particulier, se trouvent avoir
découvert une solution générale. Et si, dans une tentative fort (
parente de la leur, les cubistes ont J.·usqu'ici échoué,. cela vient
de ce qu'ils ont élaboré d'abord dans l'abstrait une solution,
qu'ils n'ont cherché qu'ensuite à placer, intacte et absurde
'
'
dans des œuvres.
A ces considérations il faut ajouter que déjà Petrorlthka
contenait en germe la chorégraphie du Sacre du Printemps. Il
est certain que Nijinski, bien que son nom n'ait paru qu'une
fois sur l'affiche, a collaboré à la première comme à la seconde
de ces œuvres. Nous retrouvons sa manière dans la danse sur
place des trois pantins et dans la scène si pathétique de
Petrouchka emprisonné. C'est la même façon d'attacher les
gestes au corps, le même emploi de la saccade, le même souci
de conserver sans cesse au mouvement toute sa force expressive.
Et déjà ce parti~pris nous semblait d'une justesse, d'une
convenance, d'une appropriation merveilleuses. Déjà nous
n'imaguuons
"
pas qu'il pftt valoir pour quelque autre sujet.
Pourtant quel écart entre le thème de PetrotJChka et celui du
S4m ·' Les moyens qu1· l es ont s1· pertinemment
·
. l' un et
serns

f

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'autre, comment leur dénier une portée générale et pourquoi
serait-il interdit de les considérer en dehors de leur emploi 1
Cependant le moment est venu de ne plus nous occuper que
du · Sacre du Printempr, de nous placer bien en face de cette
œuvre terrible, de nous enfermer avec elle, afin de recevoir la
commotion particulière qu'elle est faite pour nous donner.
Demandons-nous ce qu'elle représente. Qu'avons-nous ici
devant les yeux? Que se passe-t-il ici? - L'œuvre est si riche
qu'on peut lui découvrir deux étages de signification, Elle a
d'abord un sens évident, officiel, avoué. Le Sacre du Pri111tmp1,
c'est un ballet sociologique. Extraordinaire vision d'un Age
qu'il nous fallait jusqu'ici reconstruire péniblement a l'aide de
documents scientifiques et que voici rendu sensible à notre
imagination.

Certer l'humanité antique était fltnut au def!ant de sa saur,
Et comme jadis au jour de la réparation, nous nous conridérions u
plain pied. 1
Nous assistons aux mouvements de l'homme au temps où il
n'existait pas encore comme individu. Les êtres se tiennent
encore ; ils vont par groupes, par colonies, par bancs; ils sont
pris dans l'affi-euse indifférence de la société; ils sont dévoués
au dieu qu'ils forment ensemble et dont ils n'ont pas su encore
se démêler. Rien d'individuel ne se peint sur leur visage. A
aucun instant de sa danse, la jeune fille élue ne trahit la terreur
personnelle dont son ame ·devrait être pleine. Elle accomplit
un rite, elle est absorbée par une fonction sociale et, sans donner
aucun signe de compréhension ni d'interprétation, elle s'agite
suivant les volontés et les secousses d'un être plus vaste qu'elle,
d'un monstre plein d'ignorance et d'appétits, de cruauté et de
ténèbres. Voici Moloch ramené vivant du fond des plus vieilles
époques. Il tressaille, il ouvre la gueule devant nous. Dieu bas
1

Paul Claudel, Tête d'Or d11ns l'.Arbre p. r31.

LI SACRE DU PRINTEMPS
et sans esprit ! Ses autels sont a son image : ce sont ces pierres
debout aux carrefours de la plaine informe, ces crânes d'animaux
mr des piquets. Dieu qui pèse au même niveau que les têtes,
comme le ciel de cuivre ! Dieu qui règne à quatre pattes et qui
cUvore ses enfants comme une vache pature ! L'homme est
dominé par ce qu'il y a de plus inerte en lui, de plus opaque,
de plus borné, sa société avec les autres.
Mais il y a dans !;-Sacre du Printemps quelque chose de plus
grave encore, un second sens, plus secret, plus hideux. Ce ballet
est un ballet biologique. Non pas seulement la da;;-de l'homme
le plus primitif; c'est e.12core la danse avant l'homme. Dans son
article de Monyoie, Stravinsky nous indique qu'il a voulu
peindre la montée du printemps. Mais il ne s'agit pas du
printemps auquel nous ont habitués les poètes, avec ses frémissements, ses musiques, son ciel tendre et ses verdures pales. Non,
rien que l'aigreur de la poussée, rien que la terreur "panique "
qui accompagne l'ascension de la sève, rien que le travail
horrible des cellules. Le printemps vu de l'intérieur, le printemps
dans son effort, dans son spasme, dans son partage. On croirait
assister a un drame du microscope; c'est l'histoire de la karyolinèse ; profonde besogne du noyau par quoi il se sépare de
!ni-même et se reproduit ; division de la naissance ; scissions et
retours de la matière inquiète jusque dans sa substance; larges
~ tournants de protoplasme; plaques germinatives; zônes,
ccr&amp;, placentas. Nous sommes plongé dans les royaumes inférieurs; nous assistons aux mouvements obtus, aux va-et-vient
stupides, tous les tourbillons fortuits par quoi la matière se
hausse peu à peu à la vie. Jamais plus belle illustration des
théories mécanistes. Il y a quelque chose de profondément aveugle dans cette danse. Il y a une énorme question~ portée
~ tous ces êtres qui se meuvent sous nos yeux. Elle n'est pas
différente d'eux-mêmes. Ils la promènent avec eux sans la comPl:11dre, comme un animal qui tourne dans sa cage et ne se
f.tttgue pas de venir toucher du front les barreaux. Ils n'ont pas

a

5

�730

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

d'a.utre organe que leur organisme tout entier et c'est avec lai
qu'ils cherchent. Ils vont de-ci de-là et s'arrêtent; ils se lancent
en avant comme un paquet, et attendent ... Rien qui les précède
et qu'ils soient obligés de rejoindre. Aucun idéal à regagner. On
est toujours au plus loin en restant avec eux. Comme le sang,
de l'intérieur, sans autre motif que sa poussée, frappe contre les
parois du crâne, c'est ainsi qu'ils demandent issue et avènement
Et peu à peu, par la patience et l'obstination brutes de lear
interrogation, une sorte de solution se forme, qui, elle non plw,
n'est pas différente d'eux-mêmes, qui, elle aussi, se confond avec
la masse de leur corps et qui est la vie.
Le soir de la première du Sacre du Printemps, il y avait,
comme de la lie, au fond de mon immense admiration, je 11e
sais quelle tristesse et quel accablement. J'avais sur le cœur la
lourdeur des choses physiquesJ une inertie minérale. Pour la
première fois je sentais aux doctrines évolutionnistes une sorte
de possibilité désespérante. Je retrouvais en moi les traces d'an
état misérable et gisant ; j'étais repris par l'étroitesse originelle;
il me semblait être né un jour de cette angoim dont je venais
d'avoir le prodigieux spectacle. Ah ! comme j'étais loin de
l'humanité ! Comme sa voix se faisait faible et lointaine à mes
oreilles ! - Il y a des œuvres toutes gonflées de plaintes, d'espoirs, d'encouragements. On y trouve à souffrir, à regretter, à
prendre conliance ; elles contiennent toutes les belles agitations
de l'âme ; on se livre à elles comme on écoute le conseil d'un
ami ; elles ont quelque chose de moral et participent toujoun
de la pitié. - Mais le Sacre du Printempr, c'est un morceau du
globe primitif, qui s'est conservé sans vieillir et qui continueà
respirer mystérieusement sous nos yeux, avec ses habitants et sa
il.ore. C'est une épave du passé, toute grouillante, toute rongée
d'une vie familière et monstrueuse. C'est une pierre pleine de
trous, d'où sortent des bêtes inconnues, occupées à des travaaJ
indéchiffiables et depuis longtemps dépassés.

73 I

LE GRAND MEAULNES 1
TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE X
LA " MAISON DE FRANTZ "

Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que
l'heureux dénouement du tumulte de la veille n'avait pas
suffi à dissiper, il me fallut rester enfermé dans l'école
pendant toute la journée du lendemain. Sltôt après
l'heure d' "étude " qui suit la classe du soir, je pris le
chemin des Sablonnières. La nuit fombait quand
j'arrivai dans l'allée de sapins qui menait à 1~ maison.
Tous les volets étaient déjà clos. Je craignis d'être
importun, en me présentant à cette heure tardive,
le lendemain d'un mariage. Je restai fort tard à rader
sur la lisière du jardin et dans les terres avoisinantes,
e5(&gt;irant toujours voir sortir quelqu'un de la maison
fermée... Mais mon espoir fut déçu. Dans la métairie
voisine elle-même, rien ne bougeait. Et je dus rentrer

chez moi, hanté par les imaginations les plus sombres.

Le lendemain, samedi, mêmes incertitudes. Le soir 1·e
.
'
pns en Mte ma pèlerine, mon bâton, un morceau de
pain, pour manger en route, et j'arrivai, quand la nuit
1

JACQUES

Rmiu

Voir la Nouvtlle Revue Franfaiu du

1••

juillet au

1"

octobre.

�73 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tombait déjà, pour trouver tout fermé aux Sablonnicres,
comme la veille ... Un peu de lumière au premier étage;
mais aucun bruit ; pas un mouvemènt... Pourtant, de la
cour de la métairie, je vis cette fois la porte de la ferme
ouverte, le feu allumé dans la grande cuisine et j'entendis
le bruit habituel des voix et des pas à l'heure de la
soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne pouvais
rien dire ni rien demander à ces gens. Et je retournai
guetter encore, attendre en vain, pensant toujours voir la
porte s'ouvrir et surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.
C'est le dimanche seulement, dans l'apres-midi, que je
résolus de sonner à la porte des Sablonnières. Tandis que
je grimpais les coteaux dénudés, j'entendais sonner au loin
les vêpres du dimanche d'hiver. Je me sentais solitaire et
désolé. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait.
Et je ne fus qu'à demi surpris lorsqu'à mon coup de
sonnette je vis M. de Galais tout seul paraître et me
parler presque à voix basse : M 11e de Galais était alitée,
avec une fièvre violente; Meaulnes avait dt1 partir des
vendredi matin pour un long voyage ; on ne savait quand

il reviendrait...
Et comme le vieillard, très embarrassé, très triste, ne
m'offrait pas d'entrer, je piis aussitêt congé de lui. La
porte refermée, je restai un instant sur le perron, le cœur
serré, dans un désarroi absolu, à regarder sans savoir Pour•
quoi une branche de glycine desséchée que le vent balançait tristement dans un rayon de soleil.
Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis
son séjour à Paris av.ait fini par être le plus fort. Il avait
fallu que mon grand compagnon échapp!t à la fin ason
bonheur tenace ...

LI GRAND MBAULNES

733

Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander

des nouvelles d'Yvonne de Galais; jusqu'au soir où, convalescente enfin, elle me fit prier d'entrer. Je la trouvai,
assise auprès du feu, dans le salon dont la grande fenêtre

basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'était point
p!le comme je l'avais imaginé, mais tout enfièvrée au
contraire, avec de vives taches rouges sous les yeux, et
dans un état d'agitation extrême. Bien qu'elle parô.t tres
faible encore, elle s'était habillée comme pour sortir.
Elle parlait-peu, mais elle disait chaque phrase avec une
animation extraordinaire, comme si elle eftt voulu se
persuader à elle-même que le bonheur n'était pas évanoui
encore... Je n'ai pas gardé le souvenir de ce que nous
avons dit. Je me rappelle seulement que j'en vins à
demander avec hésitation quand Meaulnes serait de retour:
- Je ne sais pas quand il reviendra, répondit-elle
vivement.
Il Y avait une supplication dans ses yeux et J·e me
gardai d'en demander davantao-e
,·
t&gt; •
Souvent je revins la voir. Souvent je causai avec elle
a~rès du feu, dans ce salon bas où la nuit venait plus
Vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait d'el1emême ni de sa peine cachée. Mais elle ne se làSSait pas de
me faire conter par le détail notre existence d'écoliers de
Sainte-Agathe.
Elle
. écoutait gravement, tendrement, avec un intérêt
quast maternel, le récit de nos misères de grands enfants.
Elle ne paraissait jamais surprise, pas même de nos
enfantillages les plus audacieux, les plus dangereux. Cette
tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les
aventures déplorables de son frère ne l'avaient point

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

lassée. Le seul regret que lui inspiràt le passé, c'était, je
pense, de n'avoir point encore été pour son frère une
confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande
débâcle, il n'avait rien osé lui dire, non plus qu'a personne, et s'était jugé perdu sans recours. Et c'était là,
quand j'y songe, une lourde tAche qu'avait assumée la
jeune femme, - tkhe périlleuse, de seconder un esprit
follement chimériqt1e, comme son frère; dche écrasante,
quand il s'agissait de lier partie avec ce cœur aventur~
qu'était mon ami le grand Meaulnes.
De cette foi qu'elle gardait dans les rêves enfantins de
son frère, de ce soin qu'elle apportait à lui conserver au
moins des bribes de ce rêve dans lequel il avait v&amp;:u
jusqu'à vingt ans, elJe me donna un jour la preuve la plus
~ucbante et je dirai presque la plus mystérieuse,
Ce fut par une soirée d'avril désolée comme une fin
d'automne. Depuis près d'un mois nous vivions dans un
doux printemps prématuré, et la jeune femme avait repris
en compagnie de M. de Galais les longues promenades
qu'elle aimait. Mais ce jour-là, le vieillard se trouvant
fatigué et moi-même libre, elle me demanda de l'accompagner malgré le temps menaçant. A plus d'une demilieue des Sablonnières, en longeant l'étang, l'orage, la
pluie, la grêle nous surprirent. Sous le hangar où nous
nous étions abrités contre l'averse interminable, le vent
nous glaçait, debout l'un près de l'autre, pensifs, devant le
paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe sévère,
toute p!lie, toute tourmentée,
- Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis
depuis si longtemps. Qu'a-t-il pu se passer ?

LI GRAND MEAULNES

735

Mais, à mon étonnement, lori.qu'il nous fut possible
enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de
revenir vers les Sablonnières, continua son chemin et me
demanda de la suivre. Nous arrivimes, après avoir longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais
pas, isolée au bord d'un chemin défoncé qui devait aller
vers Préveranges. C'était une petite maison bourgeoise,
couverte en ardoises, et que rien ne distinguait du type
US11el dans ce pays, sinon son éloignement et son isolement.
A voir Yvonne de Galais on et\t dit que cette maison
nous appartenait et que nous l'avions abandonnée durant
un long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite
grille, et se hàta d'inspecter avec inquiétude le lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants avaient dü
Ytnir jouer pendant les longues et lentes soirées de la fin
de l'hiver, était ravinée par l'orage. Un cerceau trempait
dam une flaque d'eau. Dans les jardinets, 011 les enfants
anient semé des fleurs et des pois, la grande pluie n'avait
laiS5é que des traînées de gravier blanc. Et enfin nous
cUcouvrtmes, blottie contre le seuil d'une des portes
mouillées, toute une couvée de poussins transpercée par
l'averse. Presque tous étaient morts sous les ailes raidies et
la plumes fripées de la mère.
A ce spectacle pitoyable, la jeune femme eut un cri
«ouffé, Elle se pencha et, sans souci de l'eau ni de la
boue, triant les pous ins vivants d'entre les morts, elle les
mit dans un pan de son manteau. Puis nous entrâmes
dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes
ouvraient sur un étroit couloir où le vent s'engouffra en
sifflant. Yvonne de Galais ouvrit la première à notre
droite et me fit pénétrer dans une chambre sombre, où je

�736

1

L

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

distinguai, après un moment d'hésitation, une grande glace
et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d'un
édredon de soie rouge. Quant à elle, après avoir cherché
un instant dans le reste de l'appartement, elle revint,
portant la couvée malade dans une corbeille garnie de
duvet, qu'elle glissa précieusement sous l'édredon. Et,
tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et le
dernier de la journée, faisait plus piles nos visages et plus
obscure la tombée de la nuit, nous étions là, debout,
glacés et tourmentés, dans la maison étrange !
D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid
fiévreux, enlever un nouveau poussin mort pour l'emp~cher de faire mourir les autres. Et chaque fois il nous
semblait que quelque chose, comme un grand vent par
les carreaux cassés du grenier, comme un chagrin mystérieux d'enfants inconnus, se lamentait silencieusement.
- C'était ici, me dit enfin ma compagne, la maison
de Frantz quand il était petit. Il avait voulu une maison
pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle
il ptlt aller jouer, s'amuser et vivre quand cela lui plairait.
Mon pere avait trouvé cette fantaisi~ si extraordinaire, si
drélle, qu'il ne lui avait pas refusé. Et quand cela lui plaisait,
un jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait
pour habiter dans sa maison, comme un homme. Les enfants
des fermes d'alentour venaient jouer avec lui, l'aider à faire
son ménage, travailler dans le jardin. C'était un jeu
merveilleux ! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout seul. Quant à nous, nous l'admirions tellement,
que nous ne songions pas même à être inquiets.
" Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec
un soupir, la maison est vide. M. de Galais frappé par

LE GRAND MEAULNE$

737

!'Age et le chagrin n'a jamais rien fait pour retrouver ni
rappeler mon frère. Et que pourrait-il tenter ?
" Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans
des environs viennent jouer dans la cour comme autrefois.
Et je me plais à imaginer que ce sont les anciens amis de
Frantz; que lui-m~me est encore un enfant et qu'il va
revenir bientôt avec la fiancée qu'il s'était choisie.
" Ces enfants-là me connaissent bien.Je joue avec eux.
Cette couvée de ,petits poulets était à nous... "
Tout ce grand c:hagrin dont elle n'avait jamais rien dit,
ce grand regret d'avoir perdu son frère si fou, si charmant
et si admiré, il avait fallu cette averse et cette débkle
enfantine pour qu'elle me les confiit. Et je l'écoutais sans
rien répondre, le cœur tout gonflé de sanglots...
Les portes et la grille refermées, les poussins remis dans
la cabane en planches qu'il y avait derrière la maison, elle
reprit tristement mon bras et je la reconduisis ...
Des semaines, des mois passèrent. Epoque passée
Bonheur perdu l De celle qui avait été la fée, la princesse
et l'amour mystérieux de toute notre adolescence, c'est à
moi qu'il était échu de prendre le bras et de dire ce qu'il
fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette époque, de ces conversations,
le soir, après la classe que je faisais sur la côte de
' Saint-Benoist des Champs, de ces promenades où la seule
chose dont il eôt fallu parler était la seul~ sur laquelle
nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à
présent ? Je n'ai pas gardé d'autre souvenir que celui, à
demi effacé déjà, d'un beau visage amaigri, de deux yeux
dont les paupieres s'abaissent lentement tandis qu'ils me

�738

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

regardent, comme pour déjà ne plus voir qu'un monde
intérieur ...
Et je suis demeuré son compagnon fidèle - compagnon d'uhe attente dont nous ne parlions pas - durant
tout un printemps et tout un été comme il n'y en aura
jamais plus. Plusieurs fois, nous retournimes, l'après-midi,
à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner
de l'air, pour que rien ne ftît moisi quand le jeune ménage
reviendrait. Elle s'occupait de la volaille à demi sauvage
qui gîtait dans la basse-cour. Et, le jeudi ou le dimanche,
nous encouragions les jeux des petits campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site solitaire,
faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite
maison abandonnée,
CHAPITRE XI
CONVERSATION SOUS LA PLUIE

Le mois d'ao-ilt, époque des vacances, m'éloigna des
Sablonnières et de la jeune femme. Je dus aller passer
Sainte-Agathe mes deux mois de congé. Je revis la
grande cour sèche, le préau, la classe vide ... Tout parlait
du grand Meaulnes. Tout était rempli des souvenirs de
notre adolescence déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m'enfermais comme jadis, avant la venue
de Meaulnes, dans le Cabinet des Archives, dans les
classes désertes, Je lisais, j'écrivais, je me souvenais... Mon
père était à la pêche au loin. Millie, dans le salon,
cousait ou jouait du piano comme jadis... Et dans le
silence absolu de la classe, où les couronnes de papier vert

a

LE GRAND MEAULNES

739

déchirées, les enveloppes des livres de prix, les tableaux
q,ongés, tout disait que l'année était finie, les récompenses distribuées, tout attendait l'automne, la rentrée
d'octobre et le nouvel effort - je pensais de même que
notre jeunesse était finie et le bonheur manqué ; moi
aussi j'attendais la rentrée aux Sablonnières et le retour
d'Augustin qui peut-être ne reviendrait jamais...
Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonçai à Millie, lorsqu'elle se décida à m'interroger sur
la nouvelle mariée. Je redoutais ses questions, sa façon à
la fois très innocente et très maligne de vous plonger
soudain dans l'embarras en mettant le doigt sur votre
pensée la plus secrète.Je coupai court à tout, en annonçant
que la jeune femme de mon ami Meaulnes serait mère
au mois d'octobre.
A part moi, je me rappelai le jour où Y von ne de Galais
m'avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait
eu un silence; de ma part, un léger embarras, de jeune
homme. Et j'avais dit tout de suite, inconsidérément,
pour le dissiper - songeant trop tard à tout le drame
que je remuais ainsi :
- Vous devez être bien heureuse ?
Mais elle, sans arriere-pensée, sans regret, ni remords,
lli rancune, elle avait répondu avec un beau sourire de

bonheur :
-

Oui, bien heureuse.

Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en
général la plus belle et la plus romantique, semaine de
grandes pluies, semaine où l'on commence à allumer les
feux, et que je passais d'ordinaire à chasser dans les sapins

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

noirs et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes préparatifs
pour rentrer directement à Saint-Benoist des Champs.
Firmin, ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nançay,
m'eussent posé trop de questions auxquelles je ne voulais
pas répondre, Je renonçai pour cette fois à mener durant
huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard et je
regagnai ma maison d'école quatre jours avant la rentrée
des classes.
J'arrivai avant la nuit dans la cour déjà tapissée de
feuilles jaunies. Le voiturier parti, je déballai tristement
dans la salle à manger sonore et " renfermée ", le paquet
de provisions Gue m'avait fait maman ... Après un léger
repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma
pelerine et partis pour une fiévreuse promenade qui me
mena tout droit aux abords des Sablonnières.
Je ne voulus pas m'y introduire en intrus dès le
premier soir de mon arrivée. Cependant, plus hardi
qu'en février, après avoir tourné tout autour du Domaine
où brillait seule la fenêtre de la jeu.ne femme, je franchis,
derrière la ma,ison, la clôture du jardin et m'3$iS sur un
banc contre la haie, dans l'ombre commençante, heureux
simplement d'être là, tout près de ce qui me passionnait
et m'inquiétait le plus au monde.
La nuit venait. Une pluie fine commençait à tomber.
La tête basse, je regardais, sans y songer, mes souliers
se mouiller peu à peu et luire d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraîcheur me gagnait sans troubler ma rêverie. Tendrement, tristement je rêvais aux
chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce même soir
de fin septembre ; j'imaginais la place pleine de brume,
le garçon boucher qui siffle en allant à 1a pompe,

LE GRAND MEAULNES

74 1

le café illuminé, la joyeuse voiturée avec sa carapace
de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des
vacances, chez l'oncle Florentin •.• Et je me disais tristement : Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes,
mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune
femme ...
C'est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de
moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que
j'avais confondu avec celui des gouttes d'eau de la haie.
Elle avait sur la tête et les épaules un grand fichu de
laine noire, et la pluie fine poudrait sur son front ses
cheveux, Sans doute de sa chambre m'avait-elle aperçu
par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers
moi. Ainsi ma mère, autrefois, s'inquiétait et me cherchait
pour me dire : "Il faut rentrer ... ,,, mais ayant pris gmlt à
cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait
seulement avec douceur : " Tu vas prendre froid l " et
restait en ma compagnie à causer longuement...
Yvonne de Galais me tendit une main bnllante, et,
renonçant à me faire entrer aux Sablonnières, elle s'assit
sur le banc moussu et vert-de-grisé, du côté le moins
mouillé, tandis que, debout, appuyé du genou à ce même
banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.
Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi
écourté mes vacances.
- Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt
pour vous tenir compagnie.
- II est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir,
je suis seule encore, Augustin n'est pas revenu ...
Prenant ce soupir pour un regret, un reproche étouffé,
je commençais à dire lentement :

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

- Tant de folies dans une si noble tête I Peut-être le
gotît des aventures, plus fort que tout ...
Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce
lieu, ce soir-là, que pour la première et la dernière fois
elle me parla de Meaulnes.
- Ne parlez pas ains4 dit-elle doucement, François
Seure!, mon ami. Il n'y a que nous - il n'y a que moi
de coupable. Songez à ce que nous avons fait. .•
" Nous lui avons dit : voici le bonheur, voici ce que
tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune
fille qui était à la fin de tous tes rêves !
" Comment celui que nous poussions ainsi par les
épaules n'aurait-il pas été saisi d'hésitation, puis de crainte,
puis d'épouvante, et n'aurait-il pas cédé à la tentation de
s'enfuir!
- Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous
étiez ce bonheur-là, cette jeune fille-là ..•
- Ah l soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant
avoir cette pensée orgueilleuse ! C'est cette pensée-là qui
est cause de tout.
'' Je vous disais : " Peut-être que je ne puis rien faire
pour lui. " Et au fond de moi je pensais : " Puisqu'il m'a
tant cherchée et puisque je l'aime, il faudra bien que je
fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu près de moi, avec
toute sa fièvre, son inquiétude, son remords mystérieux,
j'ai compris que je n'étais qu'une pauvre femme comme
les autres...
" - Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand
ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces.
" Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne
calmait son angoisse. Alors j'ai dit :

U

GRAND MEAULNES

743

'' - S'il faut que vous partiez ; si je suis venue vers
vous au moment où rien ne pouvait vous rend re heureux,
s'il faut que vous m'abandonniez un temps pour ensuite
revenir apaisé pres de moi, c'est moi qui vous demande
de partir ...
Dans l'ombre je vis qu'elle avait levé les yeux sur moi.
C'était comme une confession qu'elle m'avait faite, et
elle attendait de moi, anxieusement, que je l'approu ve ou
la condamne. Mais que pouvais-je dire ? Certes, au fond
de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et
sauvage, qui se faisait toujours punir plut6t que de
s'excuser ou de demander une permission qu'on lui eltt
certainement accordée. Sans doute aurait-il fallu
qu'Yvonne de Galais lui fît violence, et lui prenant la
tête entre ses mains, lui dit: " Qu'importe ce que vous
avez fait ; je vous aime ; tous les hommes ne sont-ils pas
des pécheurs?" Sans doute avait-elle eu grand tort, par
gEnérosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur
la route des aventures.•• Mais comment aurais-je pu
d&amp;approuver tant de bonté, tant d'amour !..
Il y eut un long moment de silence, pendant lequel,
troublés jusqu'au fond du cœur, nous entendions la
pluie froide dégoutter dans les haies et sous les branches

des arbres.
- Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien
ne nous séparait désormais. Et il m'a embrassée simplement comme un mari qui laisse sa jeune femme, avant
un long voyage ...
Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fiévreuse
puis son bras et nous remontAmes l'allée dans l'obscurité
profonde.

�744

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

- Pourtant il ne vous a jamais écrit ? demandai-je.
- Jamais, répondit-elle.
Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie
aventureuse qu'il menait à cette heure, sur les routes de
France ou d'Allemagne, nous commençimes à parler de
lui comme nous ne l'avions jamais fait. Détails oubliés,
impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que lentement nous regagnions la maison, faisant à
chaque pas de longues stations pour mieux échanger nos
souvenirs ... Longtemps - jusqu'aux barrieres du jardin
- dans l'ombre, j'entendis la précieuse voix basse de la
jeune femme ; et moi, repris par mon vieil enthousiasme,
je lui parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de
celui qui nous avait abandonnés...

CHAPITRE XII
LE FARDEAU

La classe devait recommencer le lundi. Le samedi soir,
vers cinq heures, une femme du Domaine entra dans la
cour de l'école ou j'étais occupé à scier du boi; pour
l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite füle était
née aux Sablonnieres. L'accouchement avait été difficile.
A neuf heures du soir il avait fallu demander la sagefemme de Préveranges. A minuit, on avait attelé de
nouveau pour aller chercher le médecin de Vierzon. Il
avait d(1 appl iquer les fers. La petite fille avait la tete
blessée et criait beaucoup, mais elle paraissait bien en 1•it.
Yvon ne de Galais était maintenant tres affaissée, mais elle
avait souffert et résisté avec une ,,ailJance extraordinaire.

L1! GRAND MEAULNES

745

Je laissai là mon travail, courus revêtir un autre paletot,
et co11tent, en somme, de ces nouvelles, je suivis la
bonne femme jusqu'aux Sablonnieres. Avec précaution,
de crainte que quelqu'un des deux blessés ne fôt endormi, je montai par l'étroit escalier de bois qui menait au
premier étage. Et là, M. de Galais, le visage fatigué
mais heureux, me fit entrer dans la chambre où l'on avait
provisoirement installé le berceau entouré de rideaux.
Je n'étais jamais entré dans une maison où f(lt né le
jour même un petit enfant. Que cela me paraissait bizarre
et mystérieux et bon ! Il faisait un soir si beau un
v6-itable soir d'été - que M. de Galais n'avait pas
craint d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Accoudé près de moi sur l'appui de la croisée, il me racontait,
avec épuisement et bonheur, le drame de la nuit ; et moi
qui l'écoutais, je sentais obscurément que quelqu'un
d'étranger était maintenant avec nous dans la chambre...
Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri aigre
et prolongé ... Alors M. de Galais me dit à demi-voix :
- C'est cettt blessure à la tête qui la fait crier.
Machinalement - on sentait qu'il faisait cela depuis
le matin et que déjà il en avait pris l'habitude - il se
mit à bercer le petit paquet de rideaux.
- Elle a ri déjà, dit-il, et elle prend le doigt. Mais
vous ne l'avez pas vue ?
Il ou1•rit les rideaux et je vis une rouge petite figure
bouffie, un petit crfoe allongé et déformé par les fers :
- Ce n'est rien, dit M. de Galais. Le médecin a dit
que tout cela s'arrangerait de soi-même... Donnez-lui
votre doigt, elle va le serrer.
Je découvrais là comme un monde ignoré. Je me sen6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LI GRAND MEAULNES

tais le cœur gonflé d'une joie étrange que je ne connaissais pas auparavant...
_
M. de Galais entr'ouvrit avec précaqt1on la porte de la
chambre de la jeune femme. Elle ne dormait pas.
_ Vous pouvez entrer, dit-il.
..
Elle était étendue, le visage enfiévré, au milieu de_ ses
cheveux blonds épars. Elle me tendit la main e~ souna~t
d'un air las. Je lui fis compliment de sa fille. Dune voix
un peu rauque, et avec une rudesse inaccoutumée - la
rudesse de quelqu'un qui revient du combat :
.
- Oui, mais on me l'a abîmée, dit-elle_ en souriant.
Il fallut bient6t partir, pour ne pas la fatiguer.

Le lendemain dimanche, dans l'après-midi, je me ren,
1 ., Afa
dis avec une hâte presque joyeuse aux Sab onmeres.
porte, un écriteau fixé avec des épingles arrêta le geste
que je faisais déjà :
Prière de ne pas sonner.

Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. J'entendis a
.
des pas étouffés qui accouraient. Quelqu'un
1,.mt éneur
• d
que je ne connaissais pas - et qui était le médecin e
Vierzon - m' ouvrit :
_ Eh bien ! qu'y a-t-il ? fis-je vivement.
,.
_ Chut ! chut ! _ me répondit-il tout ~as, 1a~
Îkhé. - La petite fille a failli mourir cette nuit. Et
mère est très mal.
.
d
Complétement déconcerté je le suivis sur la pointe ~
. étage. L a petite
. fille endormie
pieds jusqu'au premier
dans son berceau était toute pile, toute blanche, comme
un petit enfant mort. Le médecin pensait la sauver,

a

747

Quant la mère, il n'affirmait rien ... Il me donna de
longues explications comme au seul ami de la famille. Il
parla de congestion pulmonaire, d'embolie. Il hésitait; il
n'était pas sür... M. de Galais entra, affieusement vieilli
en deux jours, hagard et tremblant.

Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir cc
qu'il faisait :
-

TI faut, me dit-il tout bas, qu'elle ne soit pas
effi-ayée. Il faut, a ordonné le médecin, lui persuader que
cela va bien,
Tout le sang à la figure, Yvonne de Galais était
étendue, la tête renversée comme la veille. Les joues et
le front rouge sombre, les yeux par instants révulsés,
comme quelqu'un qui étouffe, elle se défendait contre la
mort avec un courage et une douceur indicibles.
Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en
feu, avec tant d'amitié, que je faillis éclater en sanglots.
- Eh bien ! eh bien ! dit M. de Galais très fort, avec
un enjouement affi-eux, qui semblait de folie, vous voyez;
que pour une malade elle n'a pas trop mauvaise mine l
Et je ne savais que répondre, mais je gardais dans la
mienne la main horriblement chaude de la jeune femme
mourante ...
Elle voulut-faire un effort pour me dire quelque chose,

me demander je ne sais quoi ; elle tourna les yeux vers
moi, puis vers la fenêtre, comme pour me faire signe
d'aller dehors chercher quelqu'un... Mais alors une
afti-euse crise d'étouffement la saisit ; ses beaux yeux bleus
qui, un instant, m'avaient appelé si tragiquement, se
révulsèrent ; ses joues et son front noircirent, et elle se
débattit doucement, cherchant à contenir jusqu'a la fin

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son épouvante et son désespoir. On se précipita - les
médecins et les femmes - avec un ballon d'oxygenc,
des serviettes, des flacons ; tandis que le vieillard penché
sur elle criait - criait comme si déja elle eüt été bien
loin de lui, de sa voix rude et tremblante :
- N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as
pas besoin d'avoir peur !
Puis la crise s'apaisa. Elle put souffier un peu, mais
elle continua à suffoquer à demi, les yeux blancs, la tête
renversée, luttant toujours, mais incapable, fM-ce un
instant, pour me regarder et me parler, de sortir du
gouffre où elle était déjà plongée.
... Et comme je n'étais utile à rien, je dus me
décider à partir. Sans doute, j'aurais pu rester un instant
encore ; et à cette pensée je me sens étreint :Par un
affieux regret. Mais quoi ? J'espérais encore. Je me per-

LE GRAND MEAULNES

749

heures, il y avait déjà. deux ou trois gamins dans la cour.
fhésitai longuement descendre, à me montrer. Et lorsque

a

je _parus e nfin, t~urnant la clef de la classe moisie, qui
1

était fermee depuis deux mois, ce que je redoutais le plus
au monde arriva : je vis le plus grand des écoliers se
détacher du groupe qui jouait sous le préau et s'approcher
de moi. Il venait me dire " gue la jeune dame des Sablonnieres était morte depuis hier à la tombée de la nuit".
Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette
d~ule~r. Il me semble maintenant gue jamais plus je
n aurai le courage de recommencer la classe. Rien que
traver~er la cour aride de l'école, c'est une fatigue qui va
me briser les genoux. Tout est pénible tout est amer
. '
,
'
pu1sgu elle est morte. Le monde est vide, les vacances
sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture .
6:1ie,_ la fête mystérieuse •.. Tout redevient la peine qu:
C était.

suadais que tout n'était pas si proche.
En arrivant à la lisière des sapins, derrière la maison,
songeant au regard de la jeune femme tourné vers la
fenêtre, j'examinai avec l'attention d'une sentinelle ou
d'un chasseur d'hommes la profondeur de ce bois par ou
Augustin était venu jadis et par où il avait fui l'hiver

ce matin. Ils s'en vont, par petits groupes, porter cette
~ouvelle aux autres à travers la campagne. Quant à moi,
Je ~ren~s mo~ ch~peau noir, une jaquette bordée que j'ai,
et Je m en vais misérablement vers les Sablonnières.,.

précédent. Hélas ! Rien ne bougea. Pas une ombre suspecte ; pas w1e branche qui remue. Mais, a la lon~e,
là-bas, vers l'allée qui venait de Préveranges, j'entendis le
son tres fin d'une clochette ; bient&amp;t parut au détour du
sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse
d'écolier que suivait un prêtre .•. Et je partis, dévorant

· · • Me voici devant la maison que nous avions tant
cherchée il y a trois ans ! C'est dans cette maison
qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin Meaulnes,
est morte hier soir. Un étranger la prendrait pour
une chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans
ce lieu désolé.

mes larmes.
Le lendemain-étaitle jour de la rentrée des classes. A sept

J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe

Voici donc ce que nous réservait ce beau matin de

rentrée, ce perfide soleil d'automne qui glisse sous les
branches. Comment lutterais-je contre cette affreuse

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

révolte, cette suffocante montée de larmes! Nous avions
retrouv~ la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle
était la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de
cette amitié profonde et secrète qui ne se dit jamais. Je
la regardais et j'étais content, comme un petit enfant.
J'aurais un jour peut-être épousé une autre jeune fille,
et c'est à elle la première que j'aurais confié la grande
nouvelle secrète ...
Près de la sonnette, au coin de la porte, on a lai~
l'écriteau d'hier. On a déjà apporté le cercueil dans le
vestibule, en bas. Dans la chambre du premier, c'est la
nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me raconte la fin
et qui entr'ouvre doucement la porte ... La voici. Plus de
fièvre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente ... Rien
que le silence, et, entouré d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un front mort d'où sortent les cheveux
drus et durs.
M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le
dos, est en chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une
terrible obstination dans des tiroirs èn désordre, arrachés
d'une armoire. Il en sort de temps à autre, avec une crise
de sanglots qui lui secoue les épaules comme une crise de
rire une photographie ancienne, déjà jaunie, de sa fille.
'
. la
L'enterrement
est pour midi. Le médecin craint
décomposition rapide, qui suit parfois les embolies. C'est
pourquoi le visage, comme tous le corps d'ailleurs, est
entouré d'ouate imbibée de phénol.
L'habillage terminé - on lui a mis son admirable
robe de velours bleu sombre, semée par endroits de
petites étoiles d'argent, mais il a fallu aplatir et friper les
belles manches à gigot maintenant démodées - au

LE GRAND MEAULNES

75 1

moment de faire monter le cercueil, on s'est aperçu
qu'il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop étroit.
Il faudrait avec une corde le hisser du dehors par la
fenêtre et de la même façon le faire descendre ensuite ...
Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles
choses parmi lesquelles il cherche on ne sait quels
souvenirs perdus, intervient alors avec une véhémence
terrible.
- Plutôt, dit-il d'une voix coupée par les larmes et la
colère, plutôt que de laisser faire une chose aussi affreuse,
c'est moi qui la prendrai et la descendrai dans mes bras ...
Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, à
mi-chemin, et de s'écrouler avec elle l
Mais alors je m'avance; je prends le seul parti possible:
avec l'aide du médecin et d'une femme, passant un bras
sous le dos de la morte étendue, l'autre sous ses jambes,
je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras
gauche, les épaules appuyées contre mon bras droit, sa tête
retombante retournée sous mon menton, elle pese terriblement sur mon cœur. Je descends lentement, marche par
marche, le long escalier raide, tandis qu'en bas on apprête
tout.

J'ai bientôt les deux bras cassés par la fatigue. A
chaque marche, avec ce poids sur la poitrine, je suis un
peu plus essouffié. Agrippé au corps inerte et pesant, je
baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je respire
fortement, et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la
bouche - des cheveux morts qui ont un g01h de terre.
Ce got1t de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c'est
tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de
vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée tant aimée...

�75 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHAPITRE XII
LE CAHIER DE DEVOIRS MENSUELS,

Dans la maison pleine de tristes souvenirs, oil. des
femmes, tout le jour, berçaient et consolaient un tout
petit enfant malade, le vieux M. de Galais ne tarda pas
à s'aliter. Aux premiers grand froids de l'hiver il s'éteignit
paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes
au chevet de ce vieux homme charmant, dont la pensée
indulgente et la fantaisie alliée à celle de son fils avaient
été la cause de toute notre aventure. Il mourut, fort
heureusement, dans une incompréhension complète de
tout ce qui s'était passé et, d'ailleurs, dans un silence
presque absolu. Cornme il n'avait plus depuis longtemps
ni parents ni amis dans cette région de la France, il
m'institua par testament son légataire universel jusqu'au
retour de Meaulnes, qui je devais rendre compte de
tout, s'il revenait jamais... Et c'est aux Sablonnieres
désormais que j'habitai. Je n'allais plus à Saint-Benoist
que pour y faire la classe, partant le matin de bonne
heure, déjeunant à m idi d'un repas préparé au Domaine,
que je faisais chauffer sur le poêle, et rentrant le soi~
aussitôt après l'étude. Ainsi je pus garder près de moi
l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout
j'augmentais mes chances de rencontrer Augustin, s'il

a

rentrait un jour aux Sablonnières.
Je ne désespérais pas, d'ailleurs, de découvrir à la
longue dans les meubles, dans les tiroirs de la maison,
quelque papier, quelque indice qui me permît de connaitre

LE GRAND MEAULNES

753

l'emploi de son temps, durant le long silence des année5
précédentes - et peut-être ainsi de saisir les raisons de sa
fuite ou tout au moins de retrouver sa trace ... J'avais
déja vainement inspecté je ne sais combien de placards
et d'armoires, ouvert, dans les cabinets de débarras, une
quantité d'anciens cartons de toutes formes, qui se
trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et de
photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt
bondés de fleurs artificielles, de plumes, d'aigrettes et
d'oiseaux démodés. Il s'échappait de ces boîtes je ne sais
quelle odeur fanée, quel parfum éteint, qui, soudain,
réveillaient en moi pour tout un jour les souvenirs, les
regrets, et arrêtaient mes recherches ...
Un jour de congé, enfin, j'avisai au grenier une vieille
petite malle longue et basse, couverte de poils de porc à
demi rongés, et que je reconnus pour être la malle d'écolier
d'Augustin. Je me reprochai de n'avoir point commencé
par là mes recherches. J'en fis sauter facilement la serrure
rouillée. La malle était pleine jusqu'au bord des cahiers
et des livres de Sainte-Agathe. Arithmétiques, littératures,
cahiers de problèmes, que sais-je ?... Avec attendrissement
plutôt que par curiosité, je me mis à fouiller dans tollt cela,
relisant les dictées que je savais encore par cœur, ta.nt de
fois nous les avions recopiées!" L' Aqueduc" de Rousseau,
"Une aventure en Calabre" de P.-L. Courier, "Lettre
de George Sand à son fils " ...
Il y avait aussi un "Cahier de De voirs Mensuels".
J'en fus surpris, car ces cahiers restaient au Cours et les
élèves ne les emportaient jamais au dehors. C'était un
cahier vert tout j&lt;\uni sur les bords. Le nom de l'élève,
Augustin Meaulner, était écrit sur la couverture en ronde

�754

I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril x89 ... ,
je reconnus gue Meaulnes l'avait commencé peu de jours
avant de quitter Sainte-Agathe. Les premières pages
étaient tenues avec le soin religieux qui était de règle
lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions, Mais il
n'y avait pas plus de trois pages écrites, le reste était blanc
et voila pourquoi Meaulnes l'avait emporté,
Tout en réfléchissant, agenouillé par terre, a ces coutumes, a ces règles puériles qui avaient tenu tant de place
dans notre adolescence, je faisais tourner sous mon pouce
le bord des pages du cahier inachevé. Et c'est ainsi que
je découvris de l'écriture sur d'autres feuillets. Après quatre
pages laissées en blanc on avait recommencé à écrire.
C'était encore l'écriture de Meaulnes, mais rapide, mal
tormée, à peine lisible ; de petits paragraphes de largeurs
inégales, séparés par des lignes blanches. Parfois ce n'était
qu'une phrase inachevée. Quelquefois une date. Dès la
première 11gne, je jugeai qu'il pouvait y avoir la des
renseignements sur la vie passée de Meaulnes à Paris, des
indices sur la piste que je cherchais, et je descendis dans
la salle à manger, pour parcourir à loisir, à la lumière du
jour, l'étrange document. Il faisait un jour d'hiver clair et
agité, Tant6t le soleil vif dessinait les croix des carreaux
sur les rideaux blancs de la fenêtre ; tantM un vent brusque
jetait aux vitres une averse glacée. Et c'est devant cette
fenêtre, auprès du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquèrent tant de choses et dont voici la copie tres
exacte ...

LE GRAND MEAULNES

755

CHAPITRE XIV
LE SECRET

" Je suis passé une fois encore sous sa fenêtre. La vitre
est toujours poussiéreuse et blanchie par le double rideau
qui est derrière. Yvonne de Galais l'ouvrirait-elle que je
n'aurais rien à lui dire puisqu'elle est mariée ... Que faire,
maintenant ? Comment vivre ?...
Samedi I 3 février. - J'ai rencontré, sur le quai, cette
jeune fille qui m'avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la maison fermée ... Je lui ai parlé.
Tandis qu'elle marchait, je regardais de caté. les légers
défauts de son visage : une petite ride au coin des lèvres,
un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux ailes du nez. Elle s'est retournée tout d'un coup
et me regardant bien en face, peut-être parce qu'elle es
plus belle de face que de profil, elle m'a dit d'une voix
brève :
- Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un
jeune homme qui me faisait la cour, autrefois, à Bourges.
Il était même mon fiancé ...
Cependant, à la nuit pleine, sur le trottoir désert et
mouillé qui reflète la lueur d'un bec de gaz, elle s'est
approchée de moi tout d'un coup, pour me demander de
l'emmener ce soir au théitre avec sa sœur. Je remarque
pour la première fois qu'elle est habillée de deuil, avec un
chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

haut parapluie fin pareil a une canne. Et comme je suis
tout près d'elle, quand je fais un geste mes ongles griffent
le crêpe de son corsage ... Je fais des difficultés pour accorder ce qu'elle demande. Fkhée, elle veut partir tout de
suite. Et c'est moi, maintenant, qui la retiens et la prie,
Alors un ouvrier qui passe dans l'obscurité plaisante à
ml-VOIX:

N'y va pas, ma petite, il te ferait mal !
Et nous sommes restés, tous les deux, interdits.

LE GRAND MEAULNES

757

boulevard. Mais à son tour, elle m'a posé des questions
si gênantes que je n'ai su rien répondre. Je sens que
désormais nous serons, tous les deux, muets sur ce sujet.
Et pourtant je sais aussi que je la reverr-ai. A quoi bon ?
Et pourquoi ?... Suis-je condamné maintenant à suivre à
la trace tout être qui portera en soi le plus vague, le plus
lointain relent de mon aventure manquée? ...

-

Au théitre. - Les deux jeunes filles, mon amie qui
s'appelle Valentine Blondeau et sa sœur, sont arrivées avec
de pauvres écharpes.
Valentine est placée devant moi. A chaque instant elle
se retourne, inquiète, comme se demandant ce que je lui
veux. Et moi, je me sens, près d'elle, presque heureux;
je lui réponds chaque fois par un sourire.
Tout autour de nous, il y avait des femmes trop décolletées. Et nous plaisantions. Elle souriait d'abord, puis
elle a dit : " Il ne faut pas que je rie. Moi aussi je suis
trop décolletée. " Et elle s'est enveloppée dans son
écharpe. En effet, sous le carré de dentelle noire, on
voyait que, dans sa hAte à changer de toilette, elle avait
refoulé le haut de sa simple chemise montante.

A minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce
que me veut cette nouvelle et bizarre histoire ? Je marche
le long des maisons pareilles a des boîtes en carton alignées
dans lesquelles tout un peuple dort. Et je me sou viens
tout à coup d'une décision que j'avais prise l'autre mois :
j'avais résolu d'aller la-bas en pleine nuit, vers une heure
du matin, de contourner l'h6tel, d'ouvrir la porte du jardin,
d'entrer comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de retrouver le Domaine perdu,
pour la revoir, seulement la revoir ... Mais je suis fatigué.
fai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de costume, avant le théitre, et je n'ai pas dîné... Agité, inquiet
pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit,
avant de me coucher, en proie à un vague remords.
Pourquoi?

Je
Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril;
il y a dans son regard je ne sais quel air souffrant et
hasardeux qui m'attire. Pres d'elle, le seul être au
monde qui ait pu me renseigner r.ur les gens du Domaine,
je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis...
J'ai voulu l'interroger de nouveau sur le petit h6tel du

note encore ceci : Elles n'ont pas voulu ni que je

les reconduise, ni me dire où elles demeuraient. Mais je
les ai suivies aussi longtemps que j'ai pu. Je sais qu'elles
habitent une petite rue qui tourne aux environs de NotreDame. Mais à quel numéro ?... J'ai deviné qu'elles
Etaient couturieres ou modistes.
En se cachant de sa sœur, Valentine m'a donné

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a

rendez-vous pour jeudi, quatre heures, devant le même
thé1tre où nous sommes allés.
- Si je n'étais pas là demain, a-t-elle dit, revenez
vendredi à la même heure, pu:is samedi, et ainsi de suite,
tous les jours.
Jeudi 18 février. - Je suis parti pour l'attendre dans
le grand vent qui charrie de la pluie. On se disait
chaque instant : Il va finir par pleuvoir...
_
Je marche dans la demi-obscurité des rues, un pol&lt;ls
sur le cœur. Il tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il
ne pleuve : une averse peut l'empêcher de venir. Mais le
vent se reprend à souffler et la pluie ne tombe pas cetfe
fois encore. Là-haut, dans la grise apres-midi du ciel tant6t grise et tant6t éclatante - un grand nuage a dd
céder au vent. Et je suis ici terré dans w1e attente
misérable ...

a

Deva11t le théAtre. - Au bout d'un quart d'heure je
suis certain qu'elle ne viendra pas. Du quai où je suis, je
surveille au loin, sur le pont par l~quel elle aurait dd
venir le défilé des gens qui passent. J'accompagne du
'
. .
regard toutes les jeunes femmes en deuil que je v01s ven'.r
et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui,
le plus longtemps, le plus pres de moi, lui ont ressemblé
et m'ont fait espérer ...
Une heure d'attente, - Je suis las. A la tombée de la
nuit, un gardien de la pabc traîne au poste vo~si~ un
voyou qui lui jette d'une voix étouffé toutes .les m1ures,
toutes les ordures qu'il sait, L'agent est furieux, pile,

LE GRAND MEAULNES

759

muet... Dès le couloir il commence à cogner, puis il
referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à
l'aise... Il me vient cette pensée affreuse que j'ai renoncé
au paradis et que je suis en train de piétiner aux portes
de l'enfer.
De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette
rue étroite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je
connais à peu près la place de leur maison. Tout seul, je
vais et viens. De temps à autre une bonne ou une ménagere sort sous la petite pluie pour faire avant Ja nuit
ses emplettes ... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en
vais... Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit,
sur la place où nous devions nous attendre. Il y a plus de
monde que tout à l'heure - une foule noire ...
Suppositions - Désespoir - Fatigue - Je me raccroche à cette pensée : demain. Demain, à la même
heure, en ce même endroit, je reviendrai l'attendre. Et
j'ai grand'bate que demain soit arrivé. Avec ennui
j'imagine la soirée d'aujourd'hui, puis la matinée du
lendemain, que je vais passer dans le désœuvrement.. ,
Mais déjà cette journée n'est-elle pas presque finie ?...
Rentré chez moi, pres du feu, f entends crier les journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque
part dans la ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend

aussi. ·
Elle... je veux dire : Valentine.
Cette soirée que j'avais voulu escamoter me pese
étrangement. Tandis que l'heure avance, que ce jour-là
va bientôt finir et que déjà je le voudrais fini, il y a des
hommes qui lui ont confié tout leur espoir, tout leur

�LI GRA~D MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

· amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes
mourants, d'autres qui attendent une échéance, et qui
voudraient que ce ne soit jamais demain. Il y en a
d'autres pour qui demain pointera comme un remords.
D'autres qui sont fatigués, et cette nuit n·e sera jamais
assez longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait.
Et moi, moi qui ai perdu ma journée, de quel droit est-ce
que j'ose appeler demain ?

1

1

Vendredi soir. - J'avais pensé écrire à la suite : "Je
ne l'ai pas rev-ue. " Et tout aurait été fini.
Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du
théâtre : la voici. Fine et grave, vêtue de noir, mais avec
de la poudre au visage et une collerette qui lui donne
l'.air d'un pierrot coupable. Un air à la fois douloureux et
malicieux.
C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de
suite, qu'elle ne viendra plus.
Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore
tous les deux, marchant lentement, l'un près de l'autre,
sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son histoire
mais d'une façon si enveloppée que Je comprends mal.
Elle dit "mon amant " en parlant de ce fiancé qu'elle
n'a pas épousé. Elle le fait exprès, je pense, pour me
choquer et pour que je ne m'attache point à elle.

Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise
grâce :
" N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai
jamais fait que des folies.

" J'ai couru les chemins, toute seule.
"J'ai désespéré mon fiancé. Je l'ai abandonné parce
qu'il m'admirait trop; il ne me voyait qu'en imagination
et non point telle que j'étais. Or je suis pleine de défauts.
Nous aurions été très malheureux. "
A chaque instant, je la surprends en train de se faire
plus mauvaise qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se
prouver ~ elle-même qu'elle a eu raison jadis de faire la
sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien à regretter et n'était
pas digne du bonheur qui s'offiait à elle.
Une autre fois :
- Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit, en me regardant longuement, ce qui me plaît en vous, je ne puis

'
savoir pourquoi, ce sont mes souvenirs
...
Une autre fois:
- Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne
pensez.
Et puis soudain,. brusquement, brutalement, tristement:
- Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous
m'aimez, vous aussi? Vous aussi, vous allez demander ma
main?..
J'ai balbutié. Je ne sais pas ce que j'ai répondu. Peut-

être ai-je dit: " oui. "
Cette espèce de journal s'interrompait là. Commençaient alors des brouillons de lettres, illisibles, informes,
raturés. Précaires fiançailles !.. La jeune fille, sur la
prière de Meaulnes, avait abandonné son métier. Lui,
s'était occupé des préparatifs du mariage. Mais sans

7

�LA NOUVELLE REVU.E FRANÇAISE

L..E GRAND MEAULNES

cesse repris par le désir de chercher encore, de partir
encore sur la trace de son amour perdu, il avait dt1, sans
doute, plusieurs fois dispara1tre; et, dans ces lettres, avec
un embarras tragique, il cherchait à se justifier devant
Valentine.
CHAPITRE XV
LE SECRET

(suite)

Puis le journal reprenait.
Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils avaient
fait tous deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose
étrange, à partir de cet instant, peut-être par un sentiment
de pudeur secrete, le journal était rédigé de façon si
hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi, que j'ai
dô. reprendre moi-même et reconstituer toute cette partie
de son histoire.
14 juin. - Lorsqu'il s'éveilla de grand matin dans la
chambre de l'auberge, le soleil avait allumé les dessins
rouges du rideau noir. Des ouvriers agricoles, dans~ sal_Ie
du bas, parlaient fort en prenant le café du matm: ils
s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre un de
leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes
entendait, dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y
prit point garde d'abord. Ce rideau semé de grappes
rougies par le soleil, ces voix matinales mo~tant
la
chambre silencieuse, tout cela se confondait dans l impression uniq-ue d'un réveil à la campagne au début de
délicieuses grandes vacances.

d.U:~

1

!

Il se leva, frappa doucement à la porte vo1Sme, sans
obtenir de réponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperçut
alors Valentine et comprit d'où lui venait tant de paisible
bonheur. Elle dormait, absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendît respirer, comme un oiseau
doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux
yeux fermés, ce visage si quiet qu'on eô.t souhaité ne
l'éveiller et ne le troubler jamais.
Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle
ne dormait plus que d'ouvrir les. yeux et de regarder.

Des qu'elle fut habillée, Meaulnes revint près de la
ieune fille.
- Nous sommes en retard, dit-elle.
Et ce fut aussitM comme une ménagère dans sa
demeure.
Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits
que Meaulncs avait portés la veille et quand elle en vint
au pantalon se désola. Le bas des jambes était couven
d'une boue épaisse. Elle hésita, puis, soigneusement, avec
précaution, avant de le brosser, elle commença par dper
la première épaisseur de terre avec un couteau.
-

C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins

de Sainte-Agathe quand ils s'étaient flanqués dans la
boue.
- Moi; c'est ma mère qui m'a enseigné cela, dit
Valentine.
... Et telle était bien la compagne que devait souhaiter,
son aventure mystérieuse, le chasseur et le paysan
qu'Etait le grand Meaulnes.
&amp;Yant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SI!
LE GRAND MEAULNES

I 5 JUm. - A ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs
amis qui les avaient présentés comme mari et femme, ils
furent conviés, à leur grand ennui, elle se montra timide
comme une nouvelle mariée.
On avait allumé les bougies de deux candélabres, à
chaque bout de la table couverte de toile bla~che, comme
à une paisible noce de campagne. Les visages, des qu'ils
se penchaient, sous cette faible clarté, baignaient dans
ttombre.
R y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier)
Valentine puis Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au
bout, bien qu'on s'adressit presque toujours a lui, Depuis
qu'il avait résolu, dans cc village perdu, afin d'éviter les
commentaires, de faire passer Valentine pour sa femme,
un même regret, un même remords le désolaient. Et tandis que Patrice, à la façon d'un gentilhomme campagnard,
dirigeait le dîner :
" C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir,
dans une sape basse comme celle-ci, une belle salle que
je connais bien, présider le repas de mes noces. "
Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce
qu'on lui offiait, On etlt dit une jeune paysanne. A
chaque tentative nouvelle, elle regardait son ami et semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps,
Patrice insistait vainement pour qu'elle vidit son verrei
lorsque ennn Meaulnes se pencha vers elle et lui dit
doucement:
- Il faut boire, ma petite Valentine.
Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en
souriant le jeune homme d'avoir une femme aussi obéissante.

Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient
silencieux et pensifs. Ils étaient fatigués, d'·abord, leurs
pieds trempés par la boue de la promenade étaient glacés
sur les carreaux lavés de la cuisine. Et puis, de temps à
2utre, le jeune homme était obligé de dire :
- Ma femme, Valentine, ma femme ...
Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot,
devant ces paysans inconnus, dans cette salle obscure, il
avait l'impression de commettre une faute.
I 7 juin.

-

Uapres-midi de cc dernier jour commença

mal.
Patrice et sa femme les accompagnèrent à la promenade.
Peu à peu, sur la pente inégale couverte de bruyères, les
deux couples se trouvèrent séparés, Meaulnes et Valentine
s'assirent entre les genévriers, dans un petit taillis.
Le vent portait de9 gouttes de pluie et le temps était
bas. La soirée avait un g0t1t amer, semblait-il le goltt
d' un tel ennui que l'amour même ne le pouvait ,distraire.
Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, abrités
sous les branches, parlant peu, Puis le tetnps se leva. Il fit
beau. Ils crurent que, maintenant, tout irait bien.
. Et ils commencèrent parler d'amour. Valentine parlait, parlait. ..
- Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé,
comme un enfant qu'il était : tout de suite nous allrions
eu une maison, comme une chaumière perdue dans · la
ca~pagne. Elle était toute prête, disait-il. Nous y serions
arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de
no~c mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la
nuit. Et par les chemins, dans la cour, cachés dans les

a

�LA NOUVELLE R!VU! .FRANÇAIS!

bosquets, des enfants inconnus nous auraient fait f~te,
criant : " Vive la mariée ! " ... Quelles folies ! n'est-ce
pas?
Meaulnes, interdit, soucieux, l'écoutait. Il retrouvait,
dans tout cela, comme l'écho d'une voix déjà entendue.
Et il y avait aussi, dans le ton de la jeune füle, lorsqu'elle
contait cette histoire, un vague regret.
Mais elle eut peur de l'avoir blessé. Elle se tourna
vers lui, avec élan, avec douceur.
- A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai ;
quelque chose qui ait été pour moi plus précieux que
tout ..• et vous le brillerez !
Alors, en Je regardant fucement, d'un air anxieux, elle
sortit de sa poche un petit paquet de lettres qu'elle lui
tendit, les lettres de son fiancé.
Ah ! tout de suite, il reconnut la fine écriture. Comment n'y avait-il jamais pensé plus t6t I C'était l'écriture
de Frantz Je bohémien qu'il avait vue jadis sur le billet
désespéré laissé dans la chambre du Domaine...
Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite
entre les p!qucrettes et les foins éclairés obliquement par
le soleil de cinq heures. Si grande était sa stupeur que
Mcaulnes ne comprenait pas encore quelle déroute pour
lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle lui avait
demandé de lire. Des phrases enfantines, sentimen12les,
pathétiques ... Celle-ci, dans la dernière lettre :

" •.• Ah ! uous avez perdu le petit cœur, impardo1111abl1
petite Yalmtine. Que va-t~I nous arriver r E11ft11 jt nt s11is
pas superstitieux .•• "
Meaulnes lisait, à demi aveuglé de regret et de col~re,
le visage immobile, mais tout pile, avec des frémissements

U

GRAND MEAULNES

IOUS

les yeux, Valentine inquiète de le voir ainsi, regarda

où il en était, et cc qui le fàchait tant.
- C'est, cxpliqua-t-elle très vite, un bijou qu'il
m'avait donné en me faisant jurer de Je garder toujours.
C'é12ient la de ses idées folles.
Mais elle ne nt qu'exaspérer Meaulnes.
- Folles I dit-il en mettant les lettres dans sa poche.
Pourquoi répéter cc mot ? Pourquoi n'avoir jamais voulu
aoirc en lui ? Je l'ai connu, c'était le garçon le plus
merveilleux du monde 1

- Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'émoi,
,ous avez connu Frantz de Galais?
- C'était mon ami le meilleur, c'était mon frère
d'aventures, et voilà que je lui ai pris sa Jiancéc !
"Ah l poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez
&amp;it, vous qui n'avez voulu croire à rien. Vous êtes cause
de tout. C'est vous qui avez tout perdu ! tout perdu !... "
Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la
repoussa brutalement.
- Allez-vous-en. Laissez-moi.
- Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu,
Wgayant et pleurant à demi, je partirai en effet. Je rentrerai à Bourges, chez nous, avec ma sœur. Et si vous
ne revenez pas me chercher, vous savez, n'est-ce pas? que
IIIOD pere est trop pauvre pour me garder ; eh bien, je
repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai
dqà fait une fois, je deviendrai certainement une nile
perdue, moi qui n'ai plus de métier...
Et elle s'en alJa chercher ses paquets pour prendre le
train, tandis que Meaulnes, sans même la regarder partir,
continuait à marcher au hasard.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le journal s'interrompait de nouveau.
Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un
homme indécis, égaré. Rentré à la Ferté-d'Angillon,
Meaulnes écrivait à Valentine en apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui en donner
des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu'elle
lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait cc
que, dans son désarroi, il n'avait pas même songé d'abord
à lui demander : Savait-elle où se trouvait le Domaine
tant cherché?... Dans une autre, il ~a suppliait de se
réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait
de le retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les
brouillons, n'avaient pas dft être envoyées. Mais il avait
dt1 écrire deux ou trois fois, sans jamais obtenir de
réponse. Ç'avait été pour lui une période de combats
affreux et misérables dans un isolement absolu.
L'espoir de revoir jamais Yvonne de Galais s'étant
complètement évanoui, il avait peu à peu senti sa grande
résolution faiblir. Et d'après les pages qui vont suivre
- les dernières de son journal, - j'imagine qu'il dut, un
beau matin de vacances, louer une bicyclette pour aller à
Bourges, visiter la cathédrale... Il était parti à la premiere
heure, par la belle route droite entre les bois, inventant
en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans
demander une réconciliation, devant celle qu'il avait
chassée.
Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer,
racontaient ce voyage et cette dernière faute .••

LE GRAND MEAULNES

CHAPITRE XVI
LE SECRET

(fin)

25 amk - De l'autre c8té de Bourges, à l'extrémité
des nouveaux faubourgs, il découvrit, après avoir longtemps cherché, la maison de Valentine Blandeau. Une
femme - la mère de Valentine - sur le pas de la porte,
semblait l'attendre. C'était une bonne figure de ménagère, lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardait
venir avec curiosité et lorsqu'il lui demanda " si
M11" Blandeau étaient ici ", elle lui expliqua doucemen~
avec bienveillance, qu'elles étaient rentrées à Paris depuis
le 15 aoôt. " Elles m'ont défendu de dire où eUes
allaient, ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne
adresse on fera suivre leurs lettres. "
En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à
travers le jardinet, il pensait :
- Elle est partie ... Tout est fini comme je l'ai voulu .••
C'est moi qui l'ai forcée à cela. " Je deviendrai certainement une fille perdue, " disait-elle. Et c'est moi qui l'ai
jetée là! C'est moi qui ai perdu la fiancée de Frantz !
Et tout bas il se répétait avec folie : "Tant mieux l
Tant mieux ! " avec la certitude que c'était bien " tant
pis " au contraire et que, sous les yeux de cette femme,
avant d'arriver à la grille, il allait buter des deux pieds et
tomber sur les genoux.
Il ne pensa pas à déjeuner et s'arrêta dans un café où
il écrivit longuement à Valentine, rien que pour crier,

�770

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour se délivrer du cri désespéré qui l'étouffait. Sa lettre
répétait indéfiniment : " Vous avez pu !... Vous avez
pu !... Vous avez pu vous résigner à cela !... Vous avez pu
vous perdre ainsi !"

/

Près de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait
bruyamment une histoire de femme qu'on entendait par
bribes: " ... Je lui ai dit .•. Vous devez bien me connaître••. Je fais la partie avec votre mari tous les soirs ! "
Les autres riaient et, détournant la tête, crachaient
derrière les banquettes, Hbe et poussiéreux, Meaulnes les
regardait comme un mendiant. Il les imagina tenant
Valentine sur leurs genoux.
Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la cathédrale
en se disant obscurément: "En somme, c'est pour la
cathédrale que j'étais venu." Au bout de toutes les rues,
sur la place déserte, on la voyait monter énorme et
indifférente. Ces rues étaient étroites et souillées comme
les ruelles qui entourent les égÙses de village. Il y avait
çà et là l'enseigne d'une maison louche, une lanterne
rouge ... Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce
quartier malpropre, vicieux, réfugié comme aux anciens
Ages, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait
une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de
la ville, où tous les vices sont sculptés dans des cachettes,
qui est bâtie entre les mauvais lieux et qui n'a pas de
remede pour les plus pures douleurs d'amour.
Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le
regardant effrontément. Par dégollt ou par jeu, pour se
venger de son amour ou pour l'abîmer, Meaulnes les
suivit lentement à bicyclette et l'une d'elles, une misérable

L! GRAND MEA ULNES

771

fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en arrière
par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six
heures au Jardin de l'Archevêché, le jardin où Frantz
dans une de ses lettres donnait rendez-vous à la pauvre
Valentine.
Il ne dit pas non, sachant qu'à cette heure il aurait
depuis longtemps quitté la ville. Et de sa fenêtre basse,
dans la rue en pente, elle resta longtemps à lui faire des
signes vagues.
Il avait hàte de reprendre son chemin.
Avant de partir, il ne put résister au morne désir de
passer une dernière fois devant la maison de Valentine.
Il regarda de tous ses yeux et put faire provision de
tristesse. C'était une des dernières maisons du faubourg et
la rue devenait une route à partir de cet endroit ... En
face, une sorte de terrain vague formait comme une petite
place. Il n'y avait personne aux fenêtres, ni dans la cour,
nulle part. Seule, le long d'un mur, traînant deux gamins
en guenilles, une sale fille poudrée passa.
C'est là que l'enfance de Valentine s'était écoulée, là
qu'elle avait commencé à regarder le monde, de ses yeux
confiants et sages. Elle avait travaillé, cousu, derrière ces
fenêtres. Et Frantz était passé pour la voir, lui sourire,
dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y avait
plus rien, rien ... La triste soirée durait et Meaulnes savait
seulement que quelque part, perdue, durant ce même
apres-midi, Valentine regardait passer dans son souvenir
cette place morne où jamais elle ne viendrait plus.

Le long voyage qui lui restait à faire pour rentrer

�L! GRAND MEAULNES

772

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devait être son dernier recours contre sa peine, sa derniere
distraction forcée avant de s'y enfoncer tout entier.
Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de
délicieuses maisons-fermieres, entre les arbres, au bord de
l'eau, montraient leurs pignons pointus garnis de treillis
verts. Sans doute, là-bas, sur les pelouses, des jeunes filles
attentives parlaient de l'amour. On imaginait, là-bas, des
!mes, de belles imes ...
Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus
qu'un seul amour, cet amour mal satisfait qu'on venait de
souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu'il
eôt d0 protéger, sauvegarder, était justement celle-là qu'il
venait d'envoyer à sa perte.
Quelques lignes Mtives du journal m'apprenaient encore
qu'il avait formé le projet de retrouver Valentine cotlte
que coôte avant qu'il fat trop tard. Une date, dans un
coin de page, me faisait croire que c'était là ce long voyage
pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs, lorsque
j'étais venu à la Ferté-d'Angillon pour tout déranger.
Dans la mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs
et ses projets par un beau matin de la fin du mois d'aotlt
- lorsque j'avais poussé la porte et lui avais apporté la
grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait été repris,
immobilisé, par son ancienne aventure, sans oser rien faire
ni rien avouer. Alors avaient commencé le remerds, le
regret et la peine, tant8t étouffés, tant6t triomphants,
jusqu'au jour des noces où le cri du bohémien dans les
sapins lui avait théitralement rappelé son premier serment
de jeune homme.

773

Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore
griffonné quelques mots en Mte, à l'aube, avant de quitter
avec sa permission, - mais pour toujours - Yvonne de
Galais, son épouse depuis la veille :
" Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des
deux bohémiens qui sont venus hier dans la sapiniere et
qui sont partis vers l'Est à bicyclette. Je ne reviendrai
pres d'Yvonne que si je puis ramener avec moi et installer
dans la " maison de Frantz " Frantz et Valentine

mariés.
" Ce manuscrit, que j'avais commencé comme un
journal secret et qui est devenu ma confession, sera, si je
ne reviens pas, la propriété de mon ami François Seurel."
Il avait dtl glisser le cahier en hite sous les autre~,
renfermer à clef son ancienne petite malle d'étudiant, et
disparaître.
ÉPILOGUE

Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais
mon compagnon, et de mornes jours s'écoulaient dans
l'&amp;:ole paysanne, de tristes jours dans la maison déserte.
Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui avais fixé,
et d'ailleurs ma tante Moine! ne savait plus depuis longtemps où habitait Valentine.
La seule joie des Sablonnieres, ce fut bientê&gt;t la petite
fille qu'on avait pu sauver. A la fin de septembre, elle
s'annonçait même comme une solide et jolie petite fille.
Elle allait avoir un an. Cramponnée aux barreaux des

�774

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

chaises, elles les poussait toute seule, s'essayant à marcher
sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre
qui réveillait longuement les échos sourds de la demeure
abandonnée. Lorsque je la tenais dans mes bras, elle ne
souffrait jamais que je lui donne un baiser. Elle avait une
façon sauvage et charmante en même temps de frétiller
et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte,
en riant aux éclats. De toute sa gaieté, de toute sa
violence enfantine, on e1lt dit qu'elle allait chasser le
chagrin qui pesait sur la maison depuis sa naissance. Je
me disais parfois : "Sans doute malgré cette sauvagerie,
sera-t-elle un peu mon enfant. " Mais une fois encore la
Providence en décida autrement.
Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'étais
levé de fort bonne heure, avant même la paysanne qui
avait la garde de la petite fille. Je devais aller pêcher au
Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi pour de grandes parties de braconnage:
pêches à la main, la nuit, pêches aux éperviers prohibés. ..
Tout le temps de l'été, nous partions, les jours de con~
des l'aube, et nous ne rentrions qu'à midi. C'était le
gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant à mo4
c'était mon seul passe-temps, les seules aventures qui me
rappelassent les équipées de jadis. Et j'avais fini par
prendre go11t à ces randonnées, à ces longues pêches le
long de la rivière ou dans les roseaux de l'étang.
Ce matin-là, j'étais donc debout, à cinq heures et demie,
devant la maison, sous un petit hangar adossé au mur qui
séparait le jardin anglais des Sablonnières du jardin potager

LI GRAND MEAULNES

775

de la ferme. J'étais occupé à démêler mes filets que j'avais
jetés en tas, le jeudi d'avant.
Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le crépuscule
d'un ~eau matin de septembre; et le hangar où je
démêlais à la hàte mes engins se trouvait à demi plongé
dans la nuit.
J'étais là silencieux et affairé lorsque soudain j'entendis
la grille s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
- Oh ! Oh ! me dis-je, voici mes gens plus t6t que
je n'aurais cru. Et moi qui ne suis pas prêt!. ..
Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu.
C'était, autant que je pus distinguer, un grand gaillard
barbu habillé comme un chasseur ou un braconnier. Au
lieu de venir me trouver là où les autres savaient que
j'&amp;ais toujours, à l'heure de nos rendez-vous, il gagna
directement la porte d'entrée,
.. ; c' est que1qu ' un de leurs amis qu'ils
- Bon .1 pensai-Je
auront convié sans me le dire et ils l'auront envoyé en
itlaireur.

L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de
la porte. Mais je l'avais refermée, aussittt sorti. Il fit de
~me à l'entrée de la cuisine. Puis, hésitant un instant,
~ to1_1rna vers moi, éclairée par le demi-jour, sa figure
tnqwète. Et c'est alors seulement que je reconnus le
grand Meaulnes.

U~ long moment, je restai là, effrayé, désespéré, repris
IOUdam par toute la douleur qu'avait réveillée son retour.

Il avait disparu derriere la maison, en avait fait le tour,
il revenait, hésitant.
Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire je l'embrassai en sanglotant. Tout de suite, il comprit ;

et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Ah ! dit-il, d'une voix brève, elle est morte, n'estce pas?
Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je
le pris par le bras et doucement je l'entraînai vers la maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le
plus dur ftlt accompli, je lui fis monter l'escalier qui
menait vers la chambre de la morte. Sit6t entré, il tomba
à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tête
enfouie dans ses deux bras.
Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant
où il était. Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la
porte qui faisait communiquer cette chambre avec celle
de la petite fille. Elle s'était éveillée toute seule - pendant
que sa nourrice était en bas - et, délibérément, s'était
assise dans son berceau. On voyait tout juste sa tête
étonnée, tournée vers nous.
- Voici ta fille, dis-je.
Il eut un sursaut et me regarda.
Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas
bien la voir d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour
détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de
larmes tout en la tenant très serrée contre lui, assise sur
' droit, il tourna vers moi sa tête baissée et me dit:
.
son bras
- Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir
dans leur maison.
Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m'en
allai, tout pensif et presque heureux, vers la maison de
Frantz qu'Yvonne de Galais m'avait jadis mont~ée
déserte j'aperçus de loin une manière de jeune ménagere
en colierette, qui balayait le pas de sa porte, objet de

LE GRAND MEAULNES

777

curiosité et d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers
encümanchés qui s'en allaient à la messe...
Cependant la petite fille commençait à s'ennuyer d'être
serrée ainsi et, comme Augustin, la tête penchée de côté
pour cacher et arrêter ses larmes, continuait à ne pas
la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite
main sur sa bouche barbue et mouillée.
Cette fois le père leva bien haut sa fille la fit sauter
'
au bout de ses bras et la regarda avec une espèce de rire.
Satisfaite, elle battit des mains ...

.

Je m'étais légèrement reculé pour mieux les voir.
Un peu déçu et pourtant émerveillé je comprenais que la
petite fille avait enfin trouvé là Je compagnon qu'elle
attendait obscurément .. La seule joie que m'ellt lai~ée
le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il était revenu pour
me la prendre. Et déjà je l'imaginais, la nuit, enveloppant
• fille dans un manteau, et partant avec elle pour de
nouvelles aventures.
ALAIN-FOURNIER.

FIN

�CHRONIQUE DE CAERDAL

779

En vérité, c'était une princesse.

CHRONIQUE DE CAERDAL

XXIV
MORT D'AMOUR
l
LA PRINCESSE ADIEU

En vérité, c'était une princesse. Elle ne croyait
pas au bonheur ; mais elle le voulait. Elle aimait
assez la vie, pour la quitter déserte. Elle avait
assez de cœur pour ne pas l'abaisser.
Elle était fière et libre ; non pas pour servir
les idoles peintes que les chambellans barbouillent
chaque jour de préjugés et de mensonges, à fin
d'en rafraichir les couleurs ; mais pour ne pas
renier le dieu qu'elle s'était donné. Et certes, son
dieu était l'amour. Sa religion n'était point un
manteau de cour, ni une singerie paîenne : c'était
bien l'amour qui jamais ne pardonne, et jamais
ne marchande, même s'il partage. Et ne f0t elle
point née dans un palais, sous la couronne, c~e
jeune fille avait la majesté des femmes : elle était
reine, puisqu'elle savait royalement aimer.

Ils ont parlé de sa folie, comme si toute grandeur n'était pas insensée au regard des médiocres.
Sur la hauteur, quelle beauté n'a point paru du
délire à l'horrible foule d'en bas? Les mouches
de la vallée bourdonnent contre Prométhée, •même
quand e1les vont loger leur vermine dans sa blessure. Vénus aussi délire, et Orphée. Et les sacristains de la morale ont oublié la folie de la croix.
La belle princesse était donc folle. Elle a porté
si haut sa chère vie, qu'elle n'a pas balancé à la
précipiter, le jour où on l'a contrainte de descendre.
Sans doute, l'incorruptible troupeau des valets,
hochant la tête et soupirant sous la livrée des
mœurs louables, bllme dans une si jeune princesse
le scandale de la mort volontaire ; et ils s'indignent
de la làcheté. Car ils ont, eux, tous les courages ;
et celui de vivre n'est encore rien près de celui
que je leur trouve de respirer ensemble, ou de cet
autre courage, encore plus héroYque, étant ce
qu'ils sont, chacun, de soi même se supporter.
Pour elle, la fiancée de Heidelberg, elle était si
bien née qu'elle n'a pas voulu vieillir avec eux,
ses sujets.
Que cette princesse morte me plait I Elle est
bien sage d'avoir été si folle. Son nom d'ailleurs
était Sagesse ; et je l'appelle aussi la P;incesse
Adieu.

�780

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle tourne le dos à tous ces menteurs, et à
l'ennui sans bornes qu'ils exhalent. Qui ne mène,
à présent, dans la sottise du mensonge universel,
une vie d'accablant ennui ? Toutes les créatures
sont désormais soumises au même sort, réglé une
fois pour toutes. Les plus grandes et les plus
belles figures sont inscrites, dès la naissance, dans
le cercle rigoureux de la convention. Une grâce
radieuse, une forme souveraine en vain naîtrait
au monde : il lui faut passer par l'ignominie du
journal et du critique à un sou.
La princesse Adieu en a par dessus les yeux
d'une vie si mal faite, où le premier faquin venu
fait la loi au cœur d'une femme, pourvu qu'il ait
un titre de ministre ou une clef de chambellan.
En frac et en surplis, les voici qui la menacent
du ciel, comme s'ils en tenaient les foudres par
acte passé devant notaire, et qu'ils en fuss~nt }es
porte glaives, eux qui, même au fond de 1enter,
se retrouveront éternels porte-vases, porte-bourdes
et porte-queues comme devant. Plutôt que disputer avec ces docteurs vêtus en chiens savants, elle
choisit de mourir, la petite princesse.

781

de si grotesque ou de si risiblement lugubre que
cette plébaille de princes, tous lieutenants de la
Providence dans l'armée allemande, et tous en
uniforme ? Celui-ci, Guillaume des LancÎers ou.
Ruprecht de la Garde, ne s'indigne pas que la
pauvre petite reine soit morte par la faute des sots
de son espèce. Non. Soyez. en stîr, son indignation
est plus généreuse: elle vient de la vanité blessée.
Il est furieux que sa cousine n'ait pas pris son
avis pour aimer un homme de son choix. Et
qu'elle osât rêver de l'épouser contre le gré de
toute la maison ! Une fille de ce rang déchoir
jusqu'à chérir le fils d'une autre race, et quelle
race! Un tel affront aux mille Hohenschwein et
aux dix mille Gaensebourg ! à '' tous nos morts ",
et à tant de vivants qui n'en valent guère mieux!
Car cette race est assez. bonne pour leur donner
un Dieu, mais non pas un cousin ou un beau frère.
Tous les menteurs sont généalogistes, il me
semble. Et il n'est bon mensonge que de généalogie.

II
OPHÉLIE D:ÉSESPÈRll

C'est alors qu'un prince de la famille, certain
Guillaume de Hohenschwein xxxvt ou Ruprecht
xuv de Gaenseburg a cru bon d'entrer en_ scène
avec sa couronne fermée et son sabre de bois. Les
buses ont aussi la couronne fermée. Y a-t-il rien

Dans l'amour contrarié, une jeune femme prend
une vue désespérée du monde: elle s'y voit, enfin.
Tout lui manque à la fois, et elle même. Elle perd
sa raison de vivre. Comme une marée de la vase,

�782

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

elle regarde, elle sent monter autour d'elle la foule
des intérêts sordides qu'on lui oppose. Ils sont
tous soulevés avec cette puanteur irrésistible des
bas fonds que l'on cache, à l'ordinaire, sous toute
sorte de corbeilles, de guirlandes et de parterres en
fleurs ; mais l'orage les découvre, et la vieille
ordure des lois, des préjugés et de toutes ces
morales crevées depuis des siècles fume en scandale : c'est l'encens de l'utilité sociale, encens d'une
suffocante odeur.
La jeune femme s'épouvante ; elle se révolte,
elle essaie de fuir. Un seul intérêt faisait pour elle
le droit de tous les autres et la beauté du monde.
Elle veut le sauver, et se sauver avec lui. Elle
prend sa course à travers la fumée, la punaisie des
chambellans et les clameurs des douairières ces
chaises percées du bon usage. Mais elle ne 'peut
~ller assez loin. On la poursuit et on l'arrête.
Epuisée, on la lie par son honneur, et on l'entrave
dans sa fierté même. On lui fait honte de sa chère
ivresse. Elle rentre dans la maison natale, qui est
la citadelle du marais, et toujours une prison, bâtie
sur les pilotis de la vanité et maçonnée de mensonges. Tous les ais sont pourris; et chacun le sait
bien dans la confrérie des ingénieurs politiques,
lesquels passent leur temps à tâter les fondations
de la baraque, et à les cimenter de leur grasse
salive. Mais ils tiennent encore par la force de la
coutume ; et la grande affaire est de ne pas les

ébranler d'un coup trop soudain ou trop rude. Le
corps d'une jeune princesse, qu'il serve du moins
à caler un pan de mur.
Elle pourtant, la jeune fille, le deuil de son
amour est le deuil de la vie. Un dégoô.t sans
limites enveloppe pour elle tout l'univers. Elle n'a
plus d'espérance. Une même vue lui révèle sa
propre misère et toutes les bassesses du monde.
Princesse, étiez vous déjà si femme de ne pas
vous sentir la force de régner là dessus par le
dédain? Vous étiez trop délicate. Et c'est dans le
bonheur seulement qu'une vraie femme est dédaigneuse.
Vous vous êtes laissée étrangler par la théorie et
les sermons des menteurs, de qui chaque imposture
se glorifie d'être une racine. lis ne vous ont pas.
fait peur : ils vous ont écœurée de leur rage et
de leurs mépris. Ils vous ont menacée de leur
conscience, cette pistole de Saint-Lazare. Et couvent pour couvent, vous avez choisi, entre les
deux fleuves du jour et de la nuit, la tranquille
abbaye de sous terre.

III
MORT D'AMOUR

r

La mort d'amour est certes la plus belle. Comment
mourrait on mieux que si l'on meurt d'amour?

�784

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIS!

Le jour vient où il faut créer son univers, sous
peine de tout perdre. Et même alors la vue que
l'on a prise du néant emplit à ce point les yeux,
qu'ils se ferment. En cette agonie, la douleur
même parait sans raison.
Que rien, rien n'ait de prix, que rien n'ait ombre
d'importance, c'est bien le pis. Si du moins l'on
pouvait se promettre quelque féconde torture 1 Il
vaudrait la peine de souffrir. Mais que rien ne
serve à rien, qu'il ne vaille pas la peine de s'immoler, que rien de nous n'importe plus que son
contraire, pas même un divin sacrifiçe, c'est alors
qu'une ombre infinie se couche sur notre Ame; et
le mouvement même de notre suprême espérance
tourne en infinie nausée.
Cependant, l'amour qui nous perd est aussi
l'amour qui nous sauve. Dans cette profondeur de
dégoôt, rien d'ailé ne nous visite que cette sanglante palpitation de l'amour. Et c'est de ce souffle
qu'on ressuscite.
Mais le sauveur attendu ne sauve que les cœurs
capables d'être sauvés. Il faut être digne de son
amour. Il faut être digne de sa douleur.
Les Saints meurent d'amour, pour s'élever enfin
dans un paradis d'amour éternelle. Bienheureux
sont ils dits, et non à contre sens. Mais qu'on
n'abuse pas de leur bonheur contre nous. Et je
leur dirai un peu, comme le prince Muichkine au

CHRONIQUE DE CAERDAL

mourant qui le brave : "Passez le premier, et
pardonnez nous notre malheur. "
Dans la mort d'amour, quelle foi vive!
Cette mort, qui est partout et qui de toutes
parts nous assiège, la mort d'amour passionnément
la nie. Elle dit que sans amour c'est la vie qui est
la mort. Elle le dit, et elle le prouve.
L'amour a pris toute la créature. Elle n'est plus
elle même : elle est par delà son être, étant
uniquement ce qu'elle aime. Avec douleur, avec
désespoir sans doute. La mort est en fuite, pourtant : elle ne prend de cette femme qui se tue, que
ce qu'elle lui laisse ; mais le rêve de ce camr, la
foi le lui dérobe.
En vérité, ou vivre en Dieu, ou mourir d'amour.
Ceux qui sont morts d'amour valent mieux que
les autres. Rien n'est plus grand, si ce n'est de
subir, dans la vie, l'extrême douleur d'aimer; et
sans se plaindre. Mais il y faut, peut être, trop de
force.
Ils vont dire que j'invite les jeunes filles à se
tuer, et les jeunes femmes à sauter dans la rivière.
Je les retiens sur le bord, au contraire. Tant de
beauté doit faire horreur au plus grand nombre,
et donner du soupçon aux âmes vulgaires. Je ne
pousse que ceux qui sont déjà tombés. Je ne vante

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas la faiblesse de ceux qui meurent par amour ;
mais j'entends la plaindre et la caresser.
Cependant, la puissance d'un homme se mesure
à sa force pour la douleur, et pour vivre.

IV
SE TUER, ET NON

Se tuer, c'est avouer son néant. Or, on n'est
homme et on ne vit en homme, que pour ne
jamais faire cet horrible aveu.
,
..
Il peut être admirable de se tuer, a la cond1t1on
qu'on soit un être doux et faible, qui ne ré~i_ste
plus à un seul sentiment trop fort pour sa frag1hté,
et qui confesse sa douceur avec sa faiblesse. Il y a
là une sorte de sacrifice à une beauté trop forte.
Cette faiblesse s'immole à une grandeur inaccessible. Mais comme elle la connait ! Ha, chères
créatures capables de vous immoler.
Ainsi je ne vois point de plus belle mort que
de mourir d'amour, si en effet on ne peut pas
vivre. Mort très pure, pure de tout reproche, pure
de toute vengeance : pure de cette haine qui tient
si souvent toute la place de l'amour, et qui fait le
fond des jaloux: l'amour des jaloux est une haine:
car ils s'aiment eux mêmes avant tout et par dessus
tout. Et combien d'amants farouches ne se sont
tués que pour attacher leur furie vengeresse au

CHRONIQUE DE CAERDAL

cœur de ceux qu'ils laissent, et qu'ils aiment bien
moins, les aimant de la sorte, qu'ils ne les détestent
à perpétuité.
N'a-t-on pas la force de supporter le mal d'être
et la peine de vivre dans une passion malheureuse,
je consens qu'on se tue. Et mort pour mort, encore
un coup, il n'en est pas de plus belle. L'amour est
une patrie. Il est beau de n'y pas survivre.
Mais il est bien plus beau de souffrir pour elle,
et d'autant plus que plus profonde est la douleur.
Il est beau de porter sa passion : il est divin de
l'embrasser dans le supplice.
Je ne dis pas de la vaincre. Je ne crois pas à
cette sorte de . triomphes, sinon quand la passion
est trop émoussée ou trop faible pour n'être pas
déjà vaincue. Assis dans son rond de cuir, (c'est
son auréole), le docteur de Sorbonne abonde en
ces victoires, pour le compte de Corneille.
Non; il n'est pas question de vaincre sa douleur:
mais d'en être digne, de la charger tout entière, de
la nourrir, de vivre avec elle, d'en avoir au fond
de soi la force, le génie toujours vivace et l'aliment.
Enfin, celui qui connait la passion d'homme, sait
aussi ce qu'elle exige. Il lui faut être le Prométhée
qui ne demande pas grâce au milieu de ses plus
terribles cris. Plus il crie, plus il souffre, et plus il
est immortel. Il ne demeure pas immobile: le mal
lui tord les bras et lui fait bouillir le flanc. Or,
plus il se sent vivre dans la torture, plus il ouvre

,

�788

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son foie au bec qui le déchire. Et toujours malgré
lui. Car il hait la douleur autant qu'il l'accueille ;
et il ne s'y dérobe pas plus qu'il ne ~•y résign~ .•
Que la beauté soit avec nous I C est la pnere
de la douleur.
V
n'uNE MORT VOLONTAIRE

Tombé sur les o-enoux, celui qui se laisse choir
contre terre ne v~ut pas mourir : il s'offre au
maître de la poussière et se fait égorger. La mort
volontaire est hideuse, si elle n'est en effet un
acte de volonté.
Pour la plupart, se tuer c'est succomber à la
tentation d'en bas. On se met à son rang. On se
juge. On se biffe du texte/ un _pauvre mot qui n'a
pas de sens. Ce delea.ur m effraie.
. .
Je vois une grandeur dans la mort volon~re •
mais c'est la grandeur des faibles. Ils veulent vme,
et ne peuvent pas être.

1

1

11 ne faut pas fermer soi même la route où Dieu
peut venir. Entre lui et nous, il ne f~ut p~s cre11ser cet abime de vide. S'il vole un JOUr a notre
rencontre faut il avoir eu l'affreuse faiblesse d'e~
•
cer nous ' mêmes nos traces sur le chemin
ou1 11
nous cherche, de sorte qu'il ne nous trouve plus?

CHRONIQUE DE CAERDAL

789

Dans la faiblesse, il est une séduisante tentation :
dépouiller enfin l'armure ; et se coucher tout de
son long sous le poids. Glisser au fleuve, et que
ces armes ne soient plus, enfin, que la plus lourde
pierre au cou.
Ah, parfois, on aimerait de se laisser aller. C'est
assez, c'est trop être soi même. C'est assez lutter
contre tout ce qui nous offense, et contre la femme
pleurante que nous tenons enchainée au fond de
nous. On est si tendre dans l'abandon de soi,
quand on est recru de ces ardeurs violentes, ou
brüle une bien plus haute, mais terrible tendresse!
Tomber à la rivière ! Que la cruelle coule avec
son babil au soleil ! Et que le courant nous porte
où il voudra, loin de vous, les hommes, et loin
de nous.
Mais c'est trop fléchir. La pensée que je cède
me brtlle au point que je ne puis plus goilter la
morne joie de céder,
Nous ne sommes tentés que pour ne pas succomber à la tentation.

VI
CŒUR INSATIABLE

Plus grand est l'amour de la vie, plus profonde

la connaissance de la mort.
C'est parce que j'aime infiniment la vie, que Je
suis à l'infini dans la mort.

�790

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Connaître, c'est être. Et tout être à ce que l'on
connaît, y naitre sans cesse et y renaitre. Quel
courage ne faut il pas, pour aller à la vie par ces
voies toutes mortelles ? Quelle vertu pour ne pas
se soustraire au supplice et à l'effroi de ces morts
successives ? Mais ce qui réclame le plus de courage est ce qui me tente le plus.

CHRONIQUE DE CAERDAL

791
mort: c'est force alors de se tuer ; c'est vouloir
libre ; c'est charité. Je veux me restituer entier à
mon dieu, tel ~n enfant grandi, mais qui semble
toujours naitre : comme une feuille de mai, non
comme une branche pourrie.
Mais être las de sa peine, las de vivre, las de
souffrance et lassé de soi? Non. Que toutes occasions de combat nous soient occasions de victoire:
il s'agit de vaincre. Pour soi, non pour le monde.
Pour vous, mon àme, pour vous.

PART DU DESTIN

ANDRÉ SUARÈS.

Cependant Némésis est jalouse. Elle ne veut
pas qu'on se vante, même d'être docile aux dieux;
même de subir sans révolte leur . inconstance.
Némésis prétend être injuste contre les hommes,
et folle s'il lui plait. C est la part du destin, et je
la lui fais dans mon courage. Je réserve donc le
cas de la maladie, qui nous ampute de notre àme;
et du tyran, cette autre maladie, la plus vile de
toutes, quand il prétend nous asservir et nous
dégrader. Car s'il veut seulement me faire taire,
j'y souscris. Les tyrans m'ont rendu le silence plus
cher que toute parole. J'en ai fait dès longtemps
l'essai dans le mépris de cçux qui me diffament
et me méjugent.
L'abjecte maladie qui nous 6te à notre belle
guerre, et qui ne nous permet plus d'être maîtres
de nous mêmes, il faut lui échapper, füt ce par la

�NOTES

79 2

793

en y ~ettant surtout les entours et l'époque de Villon. Ce qui

NOTES
LA LITTÉRATURE
FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS, par
Pierre Champion (Honoré Champion).
M. Pierre Champion a donné dans les deux beaux volumes
de ce François Villon, un pendant a sa Yie de Charles d'Or/14111.
Le voici avec l'honneur d'avoir écrit sur les deux grands poètes
du XV• siècle les monographies copieuses, complètes, qui
manquaient, et que, d'ici longtemps, on ne refera pas. A un
biograph.e, a un érudit, les deux carrières où puiser ses deux
livres ont d-ti paraître bien singulièrement inégales, mais d'une
inégalité symétrique et compensée. Un des premiers princes
du sang, Charles d'Orléans, laisse dans l'histoire de son
temps, dans les archives de toutes sorte,, une trace assez large
pour que son historien ait aujourd'hui ses coudées franches,
pour qu'il puisse s'attabler devant une table bien servie,
une matière abondante, et que de tout cela ressorte un
portrait en pied, bien réel et bien vivant. C'est avec la vie
même de Charles d'Orléans que M. Champion avait pli
remplir son premier ouvrage. Il n'en est point de même pour
Villon : les pièces d'archives qui le concernent tiendraient
aujourd'hui dans une chemise aussi mince que celle où devait
grelotter l'hiver son maigre corps, et ne concernent que ses
dém~lés avec la justice, part, il est vrai, capitale de son existence.
C'est pourquoi M. Champion a dtî remplir les deux volumes
de son œuvre avec beaucoup de digressions pittoresques, l'étoffer

est curieux, c'est qu'au lendemain de la mort de Villon et de
Charles,
la destinée
des deux poètes, des deux œuvres, soit
·
.
.
précisément mverse de celle qui échut, tant dans le bruit de
le~r temps que dans nos armoires a documents, à Jeurs deux
existences. Charles d'Orléans reste ignoré jusqu'au XVIII• siècle,
~poque où son œuvre est révélée très obscuréme_nt et très
tncornpléternent
:. aujourd'hui encore, il n'y en a pas d'éd'1t1011
·
, ..
de~mtt~e (M. Pierre Champion nous l'a promise et nous la
don) ; 11 n'y en a aucune édition dans le commerce : et il ne
~e semble pas q_~e. le commerce doive la réclamer bien impéneusement, car J a1 eu, ces dernières années, à couper moimême, ~a~s deux bibliothèques d'Université française, les
pages relig1eusement intactes et empoussiérées de l'éd"t •
d'Hé ·
.
,
1100
ricault, mcorrecte sans doute, mais qui loge si bien dans
1
a poche, et pèse si peu, pour une promenade d'été, à un
veston léger. Au contraire, Villon fut de bonne heure tenu
pour un grand. poète (une foii mort, bien entendu), publié de
no~breuses fois, et par Clément Marot lui-même, cité par
Boileau, pour des raisons et en des termes d'ailleurs bizarres à,
l'ordre du jour de l'Art Poltù111e.
'

•
Villon sut le premier, en de1 siècles grossitn. ..
En:endez qu'il en fait une sorte de Malherbe spontané et
M. Pierre Champion aurait pu joindre cela, dans son cha;itre
sor la Lé~ende de Yi/km, aux Frandm Repue1 et aux anecdotes
de ;1ùbela1s ! Aujourd'hui Villon demeure sinon le plus lu, du
moms le plus édité actuellement, de nos poètes antérieurs au
XVII•
siècle. Lorsque le duc Charles et Villon , l'un prem1er
·
•
pnnc~ du sang, ~•autre criminel en rupture de ban, l'un
à ~a paternité d'un roi de France, l'autre aux prisons et
quest10n par l'eau du Châtelet, se rencontrèren~ à Blois si
une bohé mienne
·
· de clairvoyance
.
'
pleme
avait aux deux poètes

r~mu

9

�794

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

annoncé tout cet avenir, lequel des deux aurait cru à sa male
aventure, lequel des deux a sa bonne aventure ?_ •
•
J'ai dit que les documents dont il disposait unposatent à
M. Champion une rédaction différente de ses deux grands
ouvrages. Mais il y a une autre raison. Dans son Charlts
d'Orléans et dans son Villon, il s'est préoccupé du lecteur de ses
deux poètes plutôt que de son propre lecte~. Il_ a vou~u lui
mettre dans les mains un guide abondant et bien informe. Il a
écrit un commentaire biographique des poésies. Or ce commentaire biographique est, pour l'un et l'autre, nécessairement
différent. Les poésies du duc Charles, issues du Roman de 14
Rose, ont pour matière des abstractions, celles_ de Vill~n des
\
réalités hommes et choses. L'exégète n'éclairera pomt le
lecteur' sur Dangier et Merencolie comme il l'éclaire sur la
Belle Heaulmière et Thibault d' Aussigny. Pour que nous comprenions bien les Laiz et le Te1ta~ent, po~r que notre i~t~igence de Villon sorte un peu des cmq ou six balla~es t_rad1t1onnelles qu'il a pour Yaus bri1és, il faut qu'un historien_ nous
prenne par la main, nous conduise par ce ~édale adm1r~ble,
pittoresque, parfois malodorant ainsi que celu~ même ~u vieux
Paris quattrocentiste évoqué par M. Champ10n. Il n Y a pas
·
·
· ·
de la
d'autre commentaire possible
que celm-là.
A l' ongme
poésie française moderne, il semble alors que le duc Charles et
Villon marquent, comme deux ~atières un peu grêles, la plac:
qu'occupe en Italie le seul génie de Dante, que les Balladts e
les Rondeaux de !'Orléanais soient un peu notre Paradm, les
deux Testaments de Villon notre lnfirrro (étant bien ma'.nte_nue,
comme disait Paul-Louis, la distance qui sépare Tivoli de
Pontoise et Gonesse d' Albano). Eh bien ! il faut que le commentaire de Charles soit, co=e celui du Paradis, un comm~ntaire allégorique, le commentaire de Villon un com1:1enta1re
historique ainsi que celui de l' Enfer: Et j'imagme que
M. Pierre Champion a dO. hésiter, pour la rédaction_d\son
Villon, entre deux partis : celui qu'il a pris, et celui dune

NOTES

795

édition infiniment annotée et commentée, une édition analogue a celle que la même et bonne librairie nous donne, un
peu lentement, de Rabelais, et au fronton de laquelle le nom
de M. Pierre Champion eût faé encadré par ceux d' Auguste
Longuon et de Marcel Schwob. Même Rabelais et Stendhal
eussent-ils été, dans la maison, aussi royalement servis r
On ne saurait trop attirer l'attention sur le renouvellement
complet que depuis une vingtaine d'années des œuvres d'érudition comme celle-là ont apporté à la vertu suggestive et
esthétique de textes qui paraissaient avoir atteint leur point de
d'immobilité. Là est le travail véritable et durable, la vertu
propre de la critique contemporaine. Il y a une ou deux semaines
je parcourais, à peine en plus de temps que n'en avait mis
l'auteur à le penser et à l'écrire, un article de M. Faguet sur
Brunetière ; M. Faguet annonçant qu'il donnerait bientôt une
étude ample et approfondie sur son auteur, concluait mélancoliquement que tout cela, peut-être, n'empêcherait pas que
l'oubli ne vînt tôt recouvrir Brunetière, comme d'ailleurs,
ajoutait M. Faguet, moi-même et nous tous, les critiques,
excepté Sainte-Beuve. Or, si dans les coupes sombres d'un
avenir prochain sont comprises l'œuvre de Brunetière et celle
de M. Faguet, en est-il de même pour des travaux d'érudition
en apparence modestes, ingrats, de rayonnement faible, mais
qu'il devient désormais à peu près impossible d'écarter ? Ce
que M. Victor Bérard a fait pour le voyage d'Ulysse, ce que
M. Lefranc et ses compagnons de travail ont fait pour la
guerre picrocholine et pour les navigations de Pantagruel, ce
que M. Pierre Champion, héritier et disciple de Marcel
Schwob, fait aujourd'hui pour les Te1taments, cela n'est-il pas
incorporé pour bien longtemps aux noms d'Homère,de Rabelais,
de Villon r Celui qui apporte des faits historiques est toujours
le bienvenu. Quant aux jugements, il semble que nous en
ayons été fournis une bonne fois par Sainte-Beuve, qui, là où
il ne pouvait savoir, a presque toujours deviné juste. De sorte

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

qu'aujourd'hui l'on dirait que pour un érudit intelligent ~:rire
soit mettre une pierre sur des pierres, et que pour un critique
intelligent ce soit remettre de l'eau claire dans du vin déjà
mouillé.
Et la critique aurait bien tort de dédaigner comme lourdes
au nez et laides à voir les lunettes que lui polissent patiemment
des chercheurs comme M. Champion. En voici un exemple
amusant. U y a dans les LaÎi ces vers :

Por1res orphelins impourueus,
Tow deschalilsiez, tout despouroew,
Et denuez comme le r1er;
J'ordonne 'i,/ il; soient pouffltus,
,,1u moini pour pa11er ut yr1er:
Premièremmt, Colin Lauren;,
Girard Gossouyn et Je/Jan Marceau,
Dt1poUNJeUJ de biens, de parens,
Qui n'ont r1ail/ani l'anu d'un seau,
C!ta;tun de 11111 hitns ungfimau,
Ou fjUIZlre hlans, /ils l'ayment mieulx.
li mengeront maint bon morceau,
Lu enfans, 9uant je seray r1ieulx !
Théophile Gautier écrit sur ces vers: "Certainement Villon
n'était pas né pour être un coupe-bourse ; il avait un~ bell_c
âme, accessible à tous les bons sentiments ... Il soutenait trois
jeunes orphelins... Il leur recommande de travailler. " Or le
bon Théo répand ce jour-là des larmes sur le pauvre Holopherne. Car M. Pierre Champion nous prouve que_ ce .legs,
comme la plupart de ceux des deux Testaments, est u-omque,
doit être compris en antiphrase, et que Colin Laurens, Girart
Gossouyn et Jean Marceau; " ces trois petits enfançons
ditoyables sont trois riches et vieux usuriers, entre les plus

NOTES

797

riches de France ! " De sorte que les vers de Villon sortent de
la même veine que ceux de Banville :

l'autre jour, attendant r1ainement de l'argent
Qui me r1ient de Hanor1re,
Je pleuraii depltil dam la rue, en songeant
Combien Rotsd,ild est paur1rt !
Et je ne fais pas ce rapprochement pour le vain plaisir de
juxtaposer deux stances, mais je le trouve significatif, consolant
et beau; pour un poète du xve siècle ce n'est que par antiphrase
simple et par jeu que l'on peut parler de la pauvreté d'un usurier;
pour un poète du XIX&amp; siècle, cette pauvreté n'est pas ironie,
mais vérité, quand elle se compare a la riche~e de ce qui vaut
vraiment, l'exaltation et la liberté intérieures. De l'un à l'autre
texte, la ligne est la même, mais ascendante vers les sommets et
vers l'air pur.
Dans ces deux gros volumes, M. Pierre Champion n'a
prétendu qu'a un travail d'historien, et, tout en appréciant
sobrement le génie de Villon, il a laissé de côté la technique
et la place de sa poésie. C'était son droit ; il est bien de servir
non seulement de guide au lecteur actuel, mais de base nécessaire à un auteur futur, à un analyste que le Villon de Gaston
P1ris n'a nullement lieu de décourager. Cependant j'aimerais
que M. Champion ait été un peu plus loin dans la psychologie
de son poète. Je ne suis pas insensible an charme ni à la vérité
de la page qui ouvre le tome II, mais M. Champion se contente
d'y reconstituer son Villon sur le type général du jeune homme
que chacun peut retrouver en soi, et non sur le type particulier
du Poète. Il y avait pourtant un terme de comparaison intéresl saut. Je suis étonné que pas une seule fois M. Champion n'ait
prononcé le nom de Verlaine. Et cependant, de Villon à
Verlaine, l'analogie de la vie, l'analogie de la poésie, frappent
à première vue. Tous deux tirant, à une époque de poésie
artificielle, la poésie de l'âme la plus intérieure et de fonds

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

musicaux, bdilants, qu'avant eux on ne soupçonnait pas. Tous
deux débiles de volonté, épris de l'Amour, et le sentant mêlé
aux vibrations de leur génie, mais, par laideur physique ou par
timidité, voués à la Vénus des carrefours. Tous deux sans
défense contre leur temps, écrasés sous l'ordre et sous la loi.
Tous deux trouvant dans leur prison les sources de l'inspiration
chrétienne et la voix qui les rappelle à Dieu : à ce sujet
M. Champion écrit sur Villon une page que l'on peut transporter sans y rien changer à la prison de Mons et aux origines
de Sage,se. Et entre les hasards des événements, quelle concordance frappante 1 "Il y a parfois dans la vie, dit M. Champion,
un instant rapide dont les conséquences se feront sentir sur tout
le reste de notre existence ; une minute mystérieuse la domine,
un accident en modifie toute la suite. Il est un destin qui nous
ferme une route et en inaique irrévocablemeut une autre:
ainsi l'éprouva Villon quand il rencontra un prêtre amoureux
et colérique. " Suit l'aventure du 5 juin 145 5, la rixe de
Villon et du prêtre Philippe Sermoise, Villon blessé, tirant sa
dague, et frappant mortellement son adversaire. De là tous ses
malheurs. Lisez dans le Paul Fer/aine de Lepelletier le récit de
cette dispute armée avec Rimbaud qui valut au poète sa condamnation, puis une vie hors la loi. L'instant rapide, la minute
mystérieuse, le destin, sont les mêmes. 11 semble qu'à deux
moments de notre poésie le même ange soit passé, pour lui
marquer, d'un coup rude, et sans souci de la chair qu'il blessait,
sa route.
A.T.

A PROPOS DE DEUX LIVRES DE M. ANDRÉ
SUARÈS : IDÉES ET VISIONS (Emile Paul, 3 fr. 50). TROIS HOMMES (Nouvelle Revue française 3 fr. 50).
Quelque importance que nous nous plaisions à reconnaître
à ces deux ouvrages, ils ne nous donnent pas l'homme tout

NOTES

799

entier. Aussi bien ne seront-ils pas pour nous le prétexte d'une
étude d'ensemble, mais le sujet de quelques réflexions. Ils rassemblent les plus frappantes qualités de !'écrivain, du penseur, du
critique. Nous n'envisagerons ici l'œuvre complexe de M. Suarès
que sous ce triple rapport.
En un temps ou l'on n' "écrit" plus - ou plus guère - la
moindre page de M. Suarès, la moins bonne comme la meilleure,
étonne en ceci dès l'abord, qu'elle est "écrite''. M. Suarès dit
quelque part que tout auteur vraiment grand a un style et se
reconnaît à cela. Lui aussi veut avoir un style - il en a un. Il
ne joue pas avec le mot; le mot n'est pas pour lui chose légère ;
il ne peut pas souffrir qu'il s'émancipe dans la phnse; il tient
sur lui sa griffe; le sens qu'il veut qu'il ait, il le lui donne; il
le pres~e, le choque, l'éprouve et quand il le sait assez dur, sans
alliage, irréductible à aucun autre, alors il le rive :1 sa place,
forçant, au besoin, la syntaxe, pour l'y mi;ux river. Quand
M. Suarès dit style, il veut dire grand style et il ne conçoit pas
qu'on se puisse soucier d'un autre. Le grand style français !
il n'est pas tant pour lui dans Bossuet que dans Pascal; pas
tant un style d'apparat, qu'un style de passion et de souffrance,
qu'un style intérieur, et même quand il crie. li ne s'arrondit
pas, il épouse tous les àngles de la pensée ; sans la pensée "il
ne serait de rien". Appelons-le le style de l'homme solitaire.
C'est le vertige de -Ja solitude qui met en branle la pensée de
M. André Suarès.
Le solitaire pense en profondeur ; il n'a que faire des
constatations superficielles de nos sens, des déductions dont la
raison de tout homme est capable. La on commence le gouffre,
c'est là qu'il aime à se tenir. Plus il s'écarte du vulgaire - plus
il attache de prix à son originalité, plus il s'écoute, et plus il
parle. Plus il se sépare de l'homme social - plus il sent s'aiguiser
son appétit de l'absolu. Penser n'est plus pour lui la découverte de rapports nouveaux entre les faits et les idées, mais,
par delà l'expérience, par delà' la géométrie, c'est ausculter le

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cœur souterrain de la vie, poursuivre le secret qu'on n'atteint
point et le poursuivre d'autant plus furieusement qu'on sait
qu'aucun homme ne peut l'atteindre. Pour le penseur solitaire
il n'y a pas d'autre problème que celui de notre destin : art,
science, morale, politique, tout s'y rapporte. - Ainsi, M. André
Suarès recommence la tragédie de Pascal. Mais il ne semble
pas que la révélation pacifiante lui soit venue. Ou bien c'est
qu'il l'a repoussée. Il la repousserait encore, je le crois. Il craint
qu'elle ne fasse obstacle à cette vertu entêtée de recoignement,
de réaction, de rétraction sur soi-même qu'il cultive douloureusement. Autre part que dans cette lutte, ses facultés mal
activées ne rendraient pas leur effort maximum.
On me dirz que le solitaire d'autrefois ne se donnait pas en
spectacle au monde, que les cris de Pascal devaient s'éteindre
dans l'œuvre qu'il avait rêvée et qu'il n'eftt pas le loisir de
parfaire. Depuis Pascal, nous avons eu Rousseau, nous avoni eu le
romantisme l Les mœurs littéraires ont changé. Chacun se confesse tout haut, et même qui n'a pas à confesser grand' chose.
Voudrait-on que M. Suarès, si riche d'intimes méditations, fût
seul à garder Je silence 1 S'il nie le monde, il faut bien que le
monde apprenne de lui qu'il est nié] Soit qu'il prenne le masque
du condottière, soit qu'il anime le personnage de Lord Spleen,
c'est donc M. Suarès qui parle et on sait qu'il parle en son nom.
Lorsque je lis dans ldéu et Visions ces extraordinaires Rljltxil/1/S
.Jur la Décadence, ou le chapitre Art-style de Lord Spleen ttl
Cornouaille1, j'entends une voix de prophete sortir de la
caverne; elle me hait, elle me juge, elle me blesse; elle veut
pourtant me convaincre. Elle est si péremptoire et d'une
âpreté si singuliere que je voudrais qu'elle eût toujours
raison. Mais ce n'est pas impunément qu'on se grise sans cesse
de sa propre pensée, et ici - le plus grave obstacle à une
victoire totale sur le lecteur, la raison qui fait que M. Suarès
n'a pas encore la situation qu'il mérite, c'est qu'ayant
choisi le ton du sublime, il lui arrive parfois de rester en

NOTES

801

dessous. On lui saura moins de gré qu'on ne le devrait, de
ses plus hautes et de ses plus justes pensées, pour une pensée
moins haute ou moins juste, qu'il aura laissé passer dans l'élan
de la production. M. Suarès écrit dans son Portrait d' Ibsen " On
est rhéteur d'idées, comme on est rhéteur de phrases; comme
on bâtit sur de grands mots vides, on fait sur de hautes pensées ;
mais la fabrique, ici et là, n'est pas moins vaine." A ce moment,
sans en avoir une conscience claire, je sais qu'il songe à lui ; il
flaire le danger vers quoi l'abus de la pensée l'incline, lui comme
un autre, et comme les plus grands. Son lecteur le plus attaché,
tremble sans cesse qu'il n' "abuse".
Au fond, M. Suares est trop libre de sa pensée, de penser
ce qu'il veut et à ce qu'il veut. Il lui est devenu tout de suite
trop aisé de remplir une page ou un paragraphe de quelques
formules frappantes, durement nouées et qui vont loin. A mon
avis il ne donne toute sa mesure que quand son sujet se particularise, quand ce n'est plus l' "homme" mais "tel homme",
quand la figure d'un Ibsen, d'un Pascal rassemble à soi ses
idées erratiques, le force à les grouper, à les lier et à les
ordonner logiquement dans la continuité d'un ensemble. Nulle
part M. Suares n'est davantage lui-même et ne parle plus
éloquemment de lui-même, que là où il confronte involontairement leur solitude à la sienne. Alors les paragraphes s'enchaînent, se commandent, se poussent ; l'amas de cellules
vivantes consent à un échange et forme un organisme, un être...
Pour caractériser ces grands hommes qui lui ressemblent,
M. Suarès trouve des traits qu'il ne trouverait pas pour lui ; il
lit dans une œuvre et sur un visage tout ce que l'œuvre et le
visage ont tu, comme ferait le plus grand portraitiste. " Ces
yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été tres beaux : bien
logés, ils regardent avec courage ; ils vont, au-devant de
l'attaque ; ils sont fermes ; ils ne vacillent point ; ils avaient
une certitude qu'ils ont perdue, depuis ... La face n'a jamais
été creusée, ni maigre, ni maladive, elle est d'une honnêteté

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

admirable. Un grand air de braver tranquillement l'opinion
d'autrui, la foi en sa valeur propre et en son droit ; un :irtiste
dont les puissances sont encore plus voisines de l'instinct que
des livres et qui n'ont pas encore usé leur passion, sous la lime
des mots." Pour que M. Suarès nous découvre toute sa valeur,
il fautqt1'il se retrouve hors de lui-même. C'est miracle de voir
comment ces yeux, qui nous semblaient tournés vers le dedans,
saisissent et fixent la vie. Il semble que dans son semblable il
trouve l'équilibre et le repos. Il n'y abdique rien de son
inquiétude ni de sa passion, mais la vie des autres les a filtrées.
On sait combien M. Suarès se montre injuste pour les Grecs;
son monde est celui de Pascal, de Beethoven et de Shakespeare;
il conçoit la sérénité comme un manque. J'espère, contre lui,
qu'il la rencontrera. Après ces pages fougueuses et amères, on
souhaite ardemment le spectacle d'un esprit délivré, "détaché",
espoir de Nietzsche, - détaché par le scepticisme ou b fo~
dans l'acceptation sans réticence de la vie, que ce soit un
paîen comme Sophocle, un pyrrhonien comme Montaigne ou
an catholique comme Paul Claudel. Et on lit avec joie les
pages descriptives que M. Suarès a consacrées
la Provence;
là il a consenti à regarder le monde, sans le juger; à n'y considérer que des couleurs et que des formes ; son style lui-même,
sans dessous, tout appliqué à copier, s'aère, s'éclaircit, sans rien
perdre de son beau suc. " Il a fait très chaud, Le ciel dur et
cru se lave d'ombre, il monte peu à peu comme une coupole
aérienne, dans une ascension insensible : et parce qu'il n'est
plus d'an seul bloc il se colore de nuances délicieuses, où l'or
rouge du feu domine, etc ... " Je cite dessein les plus simples
phrases.
H. G.

a

a

•
ETUDES DE PSYCHOLOGIE LITTÉRAIRE, par
Cazamian.

LQUÏ1

Puisque ce livre est extrait d'un des enseignements les plus

NOTES

substantiels qui soient donnés à la Nouvelle Sorbonne, cherchons d'abord dans le sixième essai : Histoire littéraire tt hiJtoire
sociale, le plan de travail proposé par l'auteur à ses étudiants en
lettres anglaises. Au programme de l'examen étaient inscrits ces
deux textes : le prologue des Ca"terbury Tak, et la Visio" de
Pierre le Laboureur ; et ce sujet général : la Vie sociale et la
Religion de l'Angleterre au XIV6 siècle. Le maître pouvait
partir des textes, les éclairer par l'histoire. Il préfère "se placer
delibérément sur le terrain historique, envisager successivement
les principaux aspects de la vie anglaise au XIV" siècle, et
illustrer chacun d'eux à l'aide des textes choisis. " Il v:iut la
peine de peser ses raisons.
D'abord "l'étude des langues et des littératures apparaît
désormais comme liée a celle des milieux sociaux, où se sont
élaborés les esprits nationaux ; où se sont développées les
institutions, les mœurs.,. et toutes les forces en un mot dont les
langues, d'une part, les œuvres littéraires, de l'autre, sont des
expressions. " S'agit-il, en particulier, des langues et littératures
modernes 1 Ici, "l'humanisme purement formel n'a pas jeté de
profondes racines " et ne gêne donc point un élargissement de
la méthode ; le rapport des littératures avec les milieux sociaux
est plus facilement et plus complétement saisissable. Et surtout
"les civilisations de l'antiquité sont mortes, et il n'y a plus
guère à les connaître qu'un intérêt scientilique et philosophique
(esthitirp1e a1111i, sans doute?). Au lieu que les civilisations
modernes - française, allemande, anglaise, italienne, américaine - s'imposent a nous comme les facteurs essentiels de la
destinée même du monde et de l'avenir humain. "
D'autre part, quel sera, dans les lrcées, le rôle des professeurs
d'anglais que l'Université prépare? "Ce n'est pas l'anglais
qu'ils enseignent, c'est l'Angleterre, l'Angleterre des choses et
des hommes, des hommes surtout." Ils doivent donner aux
élnes "le sens d'une de ces grandes énigmes historiques que
IOnt les nations modernes vis-a-vis de leurs voisines" et doivent

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

t

connaître le passé pour comprendre et faire comprendre le
présent.
L'autet1r ne se dissimule point que la notion même des
"lettres" se trouve ainsi modifiée : " Pour le progrès scientifique des intelligences, un sacrifice est nécessaire, et il se fera
probablement du côté de la sensibilité littéraire ; quelque chose
sera perdu sans doute, dans la moyenne, de l'affinement
aristocratique ou triomphait la vieille culture. - Quelque
chose, mais le moins possible .. . " D'aillews, comment l'éviterl
'' D~ux groupes d'études tendent à se constituer; l'un, qui
répond aux " lettres " embrasse à la fois l'homme moral et la
société ; et je n'ai pas besoin de vous montrer que dans ces
lettres nouvelles l'histoire fournit la méthode et la philosophie
de l'esprit; et quele vrai nom de ce groupe serait les "sciences
morales " ou plutôt les " sciences sociales", dans lesquelles
l'histoire littéraire n'est plus qu'une branche de l'histoire
totale, et la culture du gofit littéraire n'est plus qu'une branche
de la pédagogie; et d'autre part l'étude de la nature dans
laquelle rentre l'homme physique; et voilà ce qu'on appelait
proprement "les sciences. " - Et si l'un et l'autre groupe
doivent fournir à l'enseignement sa matiere, le premier restera
la meilleure discipline des intelligences, car !;étude de l'homme
moral est éducative en elle-même, et nul n'est complet s'il n'en
a éprouvé la vertu. Mais la culture de la sensibilité littéraire
n'y gardera sa place et son rôle qu'à condition de se subordonner à un ensemble dont elle est solidaire ... Car de plus en
plus nettement la lin véritable et suprême est : la connaissance
et l'intelligence de l'humanité. "
La méthode esquissée par M. Cazamian ne doit nullement
être confondue avec cette manie d'érudition, cet amour des
petits faits et cette horreur des idées où certains maîtres furent
conduits par une imitation étroite et fausse de la vraie science
germanique. Les plus dangereuses atteintes aux vieilles humanités ont été l'œuvre des philologues. Quand Renan, dans

NOTES

805

l'enthousiasme de sa jeunesse, vantait l'étude historique des
langues jusqu'à n'admettre, en dehors d'elle, nulle esthétique
valable et nulle psychologie, il se trompait assurément ; mais
l'erreur s'est aggravée en se traduisant dans le choix des procédés d'éducation. Notre auteur a sur ce point une ferme
opinion, que j'accueille avec joie : A.ses yeux "la philologie
n'est plus que l'auxiliaire, indispensable il est vrai, d'une étude
générale qui n'est pas celle des mots, mais celle des choses ...
Ce n'est pas assez de rattacher l'histoire des littératures à celle
des langues, si toutes deux n'entrent à leur tour dans l'histoire
des milieux humains ... La philologie n'a plus aucun droit a
dominer les sciences morales ;.. . son objet n'y forme plus
qu'une province dans un empire ... La philologie est la plus
abstraite de toutes les sciences de l'homme, .. Si elle plie
l'esprit admirablement au r\:spect scrupuleux des faits, elle
offre aux facultés de synthèse un champ moins vaste, sans cesse
rétréci par la bizarrerie, l'absurdité, l'exception ... Son étudé
~elève plutôt, dans son ensemble, de la mémoire que du
Jugement." Cette dernière phrase paraît d'abord passer le but.
Nul ne conteste l'acuité de jugement ni la puissance de
synthese qui distinguent un Bopp, un Burnouf, un Bréal, ou,
de nos jours, un Meillet. Mais c'est de nos étudiants qu'il
s'agit, de ceux qu'une vocation spéciale n'attire pas vers la
philologie
: Existe-t-il une autre science ou la compétence soit t
.
aussi tardive ; ou tant d'acquisitions doivent précéder le
moindre effort inventif; où l'activité de l'élève soit aussi
longtemps bornée à de timides et fragmentaires applications?
La philologie, pour l'étudiant moyen, devient simpl~ment... la
grammaire. Quoi qu'on ait dit, la mise en ordre de remarques
morphologiques et syntaxiques sur une page de vers ou de
prose n'est pas un des exercices qui permettent le plus sÎirement, soit de former, soit d'apprécier, les plus solides qualités
d'un esprit.
L'histoire mal entendue n'est pas non plus sans vertus

�806

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dispersives. Mais M. Cazamian, si je le comprends bien,
n'accable pas ses élèYes sous de longues tkhes d'érudition. Leur
travail de première main ne porte que sur des textes restreints.
Et si, pour éclairer ces textes, ils doivent de toutes parts
étendre leur enquête, rarement ils vérifieront, à partir des
documents bruts, les assertions des historiens ; plus souvent,
sur des résultats partiellement élaborés, ils feront œuvre de
choix et de synthèse. Ils ne peuvent saisir la vie d'une époque,
sans la rassembler sous une idée; la Vie et l'Idée ensemble
suscitent la forme, et l'exigent. Tout défaut de composition ou
d'expression serait ici sanctionné par un sentiment pénible
d'embarras intellectuel.
Dès lors, pourquoi regretter qu'un tel enseignement ne soit
plus dominé par un souci de culture esthétique? Ceux qui reprochent aux maitres actuels de négliger la formation du godt
savent bien que, sous un autre régime, le goÎlt des jeunes gens
se réglait fort peu sur le goÎlt déclaré des maîtres, En cette
matière, un maître peut beaucoup; mais ce n'est point par ses
leçons, c'est par la liberté qu'il laisse et par les encouragements
qu'il sait à propos dispenser; c'est par sa façon de corriger un
travail, ou de noter les épreuves d'un examen. Il importe que
la science - histoire ou philologie - n'accapare point le
temps de l'élève -au point de tuer en lui l'amour des libres
lectures; il importe que les qualités de finesse, le sens du beau,
le soin du style, lui soient comptés autant que le savoir, et
n'influent pas moins sur ses chances d'avenir. Pour cette seule
raison, ne souhaitons pas un triomphe trop complet de l'école
scientifique. M. Cazamian use de Chaucer et de Langland Pout
"illustrer", chapitre après chapitre, l'histoire du XIVe siècle;
c'est fort bien, et cela vaut mieux que d'illustrer, au contraire,
chaque vers d'un beau poème par un commentaire de linguistique et d'histoire. Encore faut-il que dans une autre chaire
un autre maître puisse n'.employer l'histoire qu'à faire mieux
sentir les beautés de Chaucer ou de Shakespeare. La Sorbonne

NOT.ES

n'a .pas à rivaliser avec l'esthéticisme d'Oxford; mais que
surgisse chez nous un émule de Walter Pater, il serait fâcheux
que sa délicatesse et son attachement à l'ancien humanisme
pussent l'écarter du haut enseignement français.

A l'ombre de l'histoire sociale, M. Cazamian réserve une
place au talent, à la personnalité originale de !'écrivain. Peutêtre en trouverons-nous la preuve dans son Carlyle. Dans le
présent volume, le seul essai qui traite d'un homme et d'une
œuvre individuelle est le court chapitre sur La Cité de /4 Nnit
Tragirpte, de James Thomson. Tout y concourt à définir l'âme
du poete et l'atmosphère du poème. Mais le cas ne prête guere
à l'analyse psychologique : Autant que les citations permettent
d'en juger, jamais âme plus fortement concentrée sous une
émotion dominante ne fit plus sÎlrement converger vers cette
émo~ion unique toutes les ressources de son art, tout le pouvoir
des images, et des rythmes, et des mots. Cette Nuit épaissie de
brume, qui pèse sur la Cité, est moins tragique que sinistre
moins sinistre encore que morne; des éclairs de pathétique d;
Pfil es rayons de grâce funèbre, ne semblent la traverser 'que
pour réveiller nos yeux à son horreur grandîosement monotone.
Dans l'enfer du Dante à chaque cercle changent la nature des
tourments et l'attitude des damnés; dans l'enfer de Thomson
,
'
c est partout, semble-t-il, un même accablement sous un même
supplice, partout !'Angoisse aggravée par !'Ennui,
~es autres études portent sur des sujets plus généraux ; et
tro1~ d'entre elles offrent trop d'intérêt pour que nous quittions
ce hvre sans nous promettre d'y revenir bientôt.
M.A.

ROMAIN ROLLAND : L'HOMME ET L'ŒUVRE,
par Paul Seippel (Ollendorff).
La première étude d'ensemble consacrée à Romain Rolland

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous vient de Suisse. Elle est de M. Paul Seippel, dont le nom
était connu des lecteurs français, jusqu'ici, par les Deux Fra11m.
M. Seippcl rappelle d'ailleurs, et il parait en concevoir une
belle fierté, qu'il fut le tout premier, dans un article du Journal dt Genève paru le z juillet 1905, à parler de Jean-Christop!tt.
C'est donc à lui qu'il appartenait d'écrire ce livre. Et, quand
on l'a lu, on voit qu'aucun des "Amis de Jean-Christophe",
auxquels le livre , est dédié, n'était, pour nous l'adresser, en
meilleur état de grâce ; on Je voit, à cette idée seule, qui nous
paraît si naturelle maintenant qu'elle est trouvée, de leur avoir
précisément olfert son œuvre, comme le Pantagrutl aux buveurs,
pour l'esbattement des bons Christophistes et non aultres.
C'est en effet un groupe non compact, mais bien vivant,
que celui des "Amis de Jean Christophe" et voyez quelle
différence entre ce mot, qui nous vient si naturellement à la
pensée, et celui de " disciples de Romain Rolland" qu'il serait
impossible de prononcer de bonne foi. Je1111-Chris10plu a créé
une "amitié" dont je parle d'autant plus librement que, franchement, je crois bien rôder avec quelque timidité sur ses confins.
Pour se donner entièrement à elle, pour "en être", sans plus,
il faut, à ce qu'il me semble, et d'après ce qui ressort du livre
de M. Seippel, trois conditions.
" La première condition, en effet, dit M. Seippel, pour être
un digne membre de notre grande famille, est d'aimer par
dessus tout, la musique. " Je ne reviendrai pas sur ce qui est
aujourd'hui un Jieu commun, que Jean-Chris/Qjhe se dé6nit
comme le roman d'un musicien, écrit par un musicien, selon le
fil et les vertus de la musique. Mais il y a de bons esprits
.
" _et
qui se refusent à aimer " par dessus tout, 1a musique
qui bien plutôt l'aimeraient par dessous tout. Je veux dire
comme une chose élémentaire, comme un mouvement par
lequel tout doit commencer à vivre, mais aussi d'où tout ~oit
s'évader pour monter vers un monde de stabilité, de p~asuque
et de formes. Par la musique, les profondeurs deviennent

NOTES

sensibles, les racines de la vie bruissent et se dévoilent, mais
ces profondeurs sont un piédestal pour quelque chœe, idées
et formes, et ces racines alimentent le dôme de branches
-étendues ou retombantes. La musique c'est ce qui nous fait
vivre pour autre chose, aimer autre chose, penser à autre chose.
Comme Jean-Christophe lui-même elle est un instant de la vie,
elle est sacrifiée, elle meurt pour que d'elle s'exalte, pour que
d'elle subsiste, ce qui ne serait pis sans elle et ce qui vaut
mieux qu'elle, son œuvre. Elle est l'll,rnpov, matrice du voiii;,
et qui sait (Christophe le démentirait-il ?) si on ne lui reste pas
plus fidele en l'aimant par dessous tout, comme le terreau de
tout, qu'en l'aimant par dessus tout, comme la fleur de tout r
Dans le poème le plus "musical" de notre littérature, dans le
StuJrt de Victor Hugo, le faune, parmi l'explosion dernière du
lyrique et du vra.i, rejette la fltîte de Mercure et la lyre
d'Apollon, à cette heure brisée et dédaignée. Et à la musique
elle-même n'ai-je pas souvent entendu dire ce que Zarathoustra
enseigne à ses disciples : "C'est quand vous m'aurez renié que
YOus serez le plus près de moi." Mais aussi bien n'est-ce pas,
peut~tre, à ce moment où je crois m'éloigner le plus de l'auteur
de Jea11-CliriJ/Qphe et de l'auteur de ROt11ain Rolland, que je
reviens près d'eux et que nous pensons ensemble?
Une seconde condition - et je puis employer ici des
concepts plus précis - pour appartenir aux vrais amis de JeanChristophe, c'est, je crois bien, d'être anti-catholique? Certes
M. Seippel ne le dit pas formellement. Mais le génie de JeanCiristopht, et la fortune de Je11tt-Christophe, sont liés, en France
et en Europe, ·à 1:t vie profonde de 1'3me protestante. Je vais
m'expliquer. Même si Romain Rolland me le confirmait lui~me, j'hé.iterais à partager l'opinion de M. Seippel touchant
l'inftuence possible d'Empédocle sur Jean-Christophe. " Dans
son l}thme général, on discernerait l'alternance de ces deux
principes eternels de l'Amour et de la Haine qui tantôt se
~parent, et, par Jeurs luttes, engendsent la vie, tantôt se
10

�810

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAIS!

réunissent dans l'harmonie de la bienheureuse sphhc." Je voia
bien que Romain Rolland déclare s'!trc enivré des présocratiques, et que le p~emier dra~e qu'il écrf~it avait E~péd~
pour sujct,je ne crois pas à une mfluence d idées, de ph1losoph1e,
mai, à ceci : les fragments des premiers philorophes, dans leur
obscurité et leur incertitude, sont pour un penseur d'aujourd'hui
d'incomparables thèmes mu,icaw:, ils ont de la musique le
prestige mystérieux, les grands partis fluides, et, musique pure,
ils sont à l'ensemble des systèmes, à cette tragédie de la pensée
qui va de Socrate à Bergson, ce que l'ouverture du drame
musical est au drame, une graine avec un emboîtement de
germes. Le système d'Empédocle en particulier, avec ses COD•
traircs alternés, est pour nous le type même de cette œum
musicale. C'est cette musique retrouvée que Romain Rolland a
dti aimer dans Empédocle et dans les présocratiques. Le thème
de )' Amour et de la Haine, dans Jta11-Chrùtoplu, e~t un dép6t
direct de la musique ; je crois que techniquement il a peu i
voir avec le philosophe d' Agrigente. Tout ceci pour dire qae
Ja &lt;&lt;philosophie" de Jean-Christophe ne d~it pas se ch~~
dans des analogies :ivec les présocratiques, mm dans le prmape
vivant du protestantisme. Cette philosophie c'est la justification
par la foi, poussée à sa. ~imi_tc de"!i~e, purifi_ée de bibli..smc,
justification non par une JUstJce cxteneure, mai par la fo1 ea
)a justice, par la foi en soi, la foi en sa vie, la foi en sa mort.
Il est naturel que Romain Rolland se soit reconnu. dan1 la
philosophie typique du . protcst~n~isi:ne, cont~m.poram, ~
William James, et qu'il ait été, ccrit-il, 'stupéfait quelqucfots
par l'étroite parenté entre certaines idées du Bws0111 ~rdal et
celles de James." Et c'est quelques lignes plus bas qu 1_! formule
le Crtdo le plus absolument anti-catholiqu:' le plus log'.quemea;
protestant, le plus inacceptable_ pour qu1c~n~ue attri.bu~ ~
existence, un poids, à la Tradition : "Je n a1, pour a10 '. d~
plus ouvert un livre de philoso~hie~ depui~ le temps lo1ntain
où, à J' Ecole Torrnale, je m'en1vrau de Spinoza et des préso-

NOTES

8rr

cntiqucs. J'estime qu'un homme vigoureux et sain doit refaire
sa philosophie soi-même, comme il refait sa vie, son art, comme
il se décide dans l'action, et comme il aime .... " Je comprends
mal : en quoi est-on moins vigoureux et moins sain en faisant
appel, pour vivre, à Platon et à Descartes, qu'en s'alimentant à
Michel Ange et à Beethoven ? Romain Rolland maintiendra-til cet individualisme l aura-t-il, lui aussi, sa courbe barrésienne l
om verrons bien.
Troisième condition enfin : être de ceux-là que Niewche

appclJe les bons Européens, appartenir à cette Europe idéale
dont un Michelet du XX0 siècle, monté sur les Alpes comme

le nôtre sur le Jura, fera le tableau, ainsi que le nôtre a fait Je
Tdk4M de la France. Entre la France, l'Allemagne et l'Italie,
J11111-Chrotoplu étend la marche commune où les trois cnltures
se connaissent, s'affrontent, communient. Il était naturel que la
Suisse vît en lui son image, s'y reconnO.t et s'aimk Comme

Amie! l'cO.t goO.té ! Mais que d'inquiétudes et d'hé.sitations nous
~tent lorsque nous rêvons à cette" bonne Europe" de demain,
à cette patrie de Jean-Christophe! Ici j'aurais trop à en dire pour
les limites de cette note : je m'expliquerai a un antre moment.
Aussi ne m'inscrirai-je pas expressément parmi ces amis de
Jean-Christophe auxquels M. Seippel dédie son livre. Je me
tiens sur la réserve, je demeure un ami du dehors, comme il y
a pour l'Eglise des apologistes du dehors. Mais, à dffaut de
Jean-Christophe, quel génie appelle mieux aujourd'hui l'amitié
pleine et sans réserve que celui de Romain Rolland ? Et
Y.raimcnt il méritait un livre comme celui que nous donne
M. Seippcl,. un livre d'analyse saine, loyale, qui laisse l'itnpre.ion d'une étreinte entre deux mains honnêtes de bons
OUTricn : "C'est par la valeur de sa personnalité morale que
Romain Rolland est hors de pair, " dit en commençant
M. Seippel. C'est aussi dans une valeur morale, fleur et sant~
de sa valeur littéuire, que le livre de M. Seippcl trouve son
accent le meilleur et le plus franc.
A. T.

�812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

légendes, d'histoire, d'aventures et de beauté. Et sa voix sonne
toujours le regret et la mélancolie.
PORTRAITS ET SOUVENIRS, par M. Henri de Rlg,titr
(Mercure de France, 3 fr. 50).
M. Henri de Régnier s'excuse, dans sa préface, de réunir en
volume-des articles écrits pour le journal. Besogne Mtive et
improvisée, qui mérite bien peu souvent, en effet, d'être sauvée
de l'oubli. Mais parce qu'ils ne doivent à l'actualité que leur
point de départ, les articles de M. Henri de Régnier soutiennent
l'intérêt longtemps après leur première publication et valent
d'être conservés. Ils ne sont, en eifet, que des prétextes à des
souvenirs de lectures ou de voyages, à des récits de la vie littéraire, Un événement quelconque, un anniversaire remet-il eu
vedette le nom d'un écrivain mort qu'il a connu particulièrement, M. Henri de Régnier en profite pour nous conter cc
qu'il sait de lui, comment il l'a vu, et quelles paroles il lui
entendit prononcer. Les îréquentations de M. Henri de Régnier
étant toujours choisies, ses souvenirs sont de qualité.
S'il s'excuse d'une besogne hhive, c'est, apparemment, par
moqestie. Car depuis longtemps, les pages qu'il écrit en peu
d'instants, sont composées dans sa pensée et elles ont pris ainsi
ce caractère de perfection, qui donne la valeur et la durée.
M. Henri de Régnier nous trompe avec bonne grke. Ses
articles ne sont point tant du journalisme que, déjà, des
mémoires.
Il est vtai aussi que le bon écrivain le demeure en tout ce
qu'il écrit.
Toutes les œuvres en prose de M. Henri de Régnier ont,
d'ailleurs, cette allure de mémoires, moins peut-être par leurs
sujets que par la prédilection de l'auteur pour le passé.
M. Henri d-e Régnier est venu au monde trop tard, presque
de deux siècles. Il n'est pas de nos contemporains. Il ne vit pas
avec nous de la vie d'aujourd'hui, mais dans tln autrefois de

Si Théophile Gautier, nous dit-il, aima spontanément José-

Maria de Hérédia parce qu'il faisait des vers "qui se recourbent
comme des lambrequins héraldiques ", nous aimons, nous,
M. Henri de Régnier parce que son style déploie de belles
manières et observe une parfaite convenance - quoique un peu
hautaine. Ce petit-fils d'émigré - c'est lui qui nous l'avoue_
ne semble pas ·accepter que Victor Hugo ait mis un "bonnet
rouge au vieux dictionnaire" et "fait une tempête au fond de
l'encrier." Il croit encore à l'ancien régime et il écrit en grand
seigneur qui sait son rang et entend ne se montrer jamais en
désordre. Si, toutefois, M. Henri de Régnier emploie tous les
mots - ce dont je ne suis pas sftr - les mots nobles comme
les mots roturiers, il leur confère une égale distinction. Je ne
sais par quel pouvoir mystérieux - sam doute par son pouvoir
de poète.

M. Henri de Régnier fait partie de ces écrivains heureux
:nuquels une situation privilégiée permet de parcourir le monde.
Remercions-les tous qu'ils satisfassent par leurs ouvrages à notre
désir de connaître la grandeur de la terre. Mais il est bon de
remarquer qu'ils ne vont pas sur les même~ chemins.Tandis qu'un
André Gide, par exemple, n'explore les différentes contrées que
pour découvrir la pure et essentielle nature, la création dans
l'acte qui la crée - ce qui nous vaut l'admirable livre des
Nourritures terrntres - M. Henri. de Régnier s'enfonce dans
les pays où fut !'Histoire et ne s'arr~te que devant les images
célèbres la~ssées par l'homme. Les paysages qu'il aime sont ceux
oà des personnages illustres ont vécu, ont passé, sont mor~s. Et
c'est leur âme qu'il y respire.
D'où les sujets de son nouveau livre : Portraits et S011'1111ir1,

G. S.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

'
LA POESIE
PSYCHÉ, poème dramatique par Gahritl MourlJ (Mercure de France, 3 fr. 50).

M. Gabriel Mourey qui a su se montrer naguère moderne
et même moderniste dans les poèmes du Miroir, court aujourd'hui le double risque d'être raillé par les jeunes poètes
d'cxtreme-gauche et loué à l'excès par ceux d'extrême-droite
pour avoir mis en œuvre Je mythe de Psyché. On est moderne (
en tous les temps et dans tous les sujets quand on a l'étotle
d'un homme. Au reste, si on veut bien y prendre garde, il n'y
a pas de matiùe plus riche, plus neuve et si peu exploitée et pas même celle-là que nous propose le monde présent- que
la mythologie des Grecs. On s'étonne qu'après un siècle de
lyrisme elle demeure encore aussi vierge pour nolls et qu'un
Hugo qui a fait de tout sa pSture, ait quasiment dédaigné
celle-ci. Sans Francis Vielé-Griffin, le symbolisme l'c(\t presque
aussi complétement méconnue. Qu'on oppose à cela l'obsession
de l'hellénisme qui règne chez. Keats, Swinburne ou Shelley !
On ne peut dire, n'est-cep~ qu'elle ait desséché leur génie et cc
n'est pas l'abstraction classique que la source antique leur a versée.
Nul n'épuisera les trésors vivants du mythe de Thésée, d'Héraclès, d'Atalante ou de Perséphone ! - Sans doute, Moliùe et
Corneille ont déjà touché à Psyché. Mais c'est une raison de
plus de Jouer M. Gabriel Mourcy de son audace. A vrai d~e,
il reprend le mythe au point où ceux-ci l'ont laissé et la cun~
sité de Psyché n'est pas le thème principal de son poème. Si
Psyché ouvre la pyxide magique qu'elle rapporte des Enf~
c'est qu'elle veut reparaître belJe devant Eros et qu'elle croit
que la boîte recèle un talisman souverain de beauté ; c'est
l'amour qui la guide, non le désir de toucher le fond de

I

NOTES

815

l'amour, dl'.\t cela ruiner Pa.mou même. Le personnage du
Tieux Pan qui mourra de désir, élargit la signification de la
légende ; son règne prendra fin et voici le règne de l'ime.
Mais que l'on ne pense pas que ces symboles viennent au
premier plan et ~tent par une ennuyeuse idéologie la qualité
humaine de l'action. De ces héros fictifs, M. Mourey dche de
&amp;ire des êtres ; il leur prête des émotions délicates et nuancées;
même il les amollit un peu trop à mon gré, mais c'est au bénéfice de la poésie. Au fait, il s'agit d'un poème, non point d'un
drame et la ligne du chant, même aux détours les plus tragiques,
domine les soubresauts de l'action. Je vois à la rigueur Psyd,I
S1l1 une scène, mais enveloppée de musique. Le vers est souple,
peu chargé d'images, parfois classique, plus souvent varié de
rejets hardis ; entre Je vers libre de La Fontaine et notre
Tm libre il garde une sage distance.

- Elle n'entnulra plus les s1111terel/es
Baôiller ..•
- Elle ne r,,n-ra plus briller
La mtr ôleu4 à traflm la grappe des tmmtlles.
- Hl/as, nlltu, dafund de sa prisqn
Elle n'tntmdra plw à la ltme 1tlJllfltllt
Ro~oultr dans /es hauts cyprh lts tourltrtlles
- P,ur tllt il "'Y aura plUJ dt sais0111.
Aucune recherche de mots, mais de ces chutes délicates qui
ducnt ju~tc. C'est l'ouvrage d'un homme de goth qui ne force
pas son talent.
H.G.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE ROMAN
L'APPEL DES ARMES, par Erntit Psichari (Oudin,

3 fr. 50).
Tout en écrivant un livre où. semblent abonder les éléments
autobiographiques, M. Ernest Psichari s'est donné l'air d'é&lt;:rirc
le roman théorique de sa génération. Son jeune héros, cc fils
d'instituteur élevé dans un débile rationalisme et qui par réaction contre tous les principes qui lui furent inculqués, s'éprend
du métier militaire et revient a la foi de ses anc!tres, cette
figure de jeune homme pourrait avoir été tracée en rapprochant
des traits épars fournis par les fameuses enquêtes sur les tendances de la jeunesse contemporaine. On nous les a tant
énumérées, ces tendances, on en a fait si grand tapage, que les
voici, quoi qu'on en ait, fixées et consacrées. Il ferait beau voir
qu'un garçon ne füt pas belliqueux ou qu'il eût encore du go0t
pour les livres ! Ceux qµi sont de ce vieux ,modèle n'ont qu'à
se tenir cois. Ils n'ont plus la parole; ils n'ont plus existence
légale.
Il est bien regrettable que parlant d'un état d'esprit qu'il ne
peint pas en littérateur, mais qui est chez lui conviction forte
et agissante, M. Ernest Psichari paraisse à ce point faire de la
littérature. Il n'est pas permis de donner à un sujet aussi
personnel apparence aussi convenue. Que tout cela paraît concerté ! Le jeune Vincent ne pouvait grandir que parmi ces
idéologies de primaires, responsables de tous les maux dont
nous souffrons ; mais il fallait aussi qu'il naquit en vieille terre
mérovingienne, de la souche la plus authentique - et non
pas ~ Meaux mais à Jouarre, car il convient que dans ce lieu où
une trop fameuse abbesse nous montra la fragilité de la morale,
prenne naissance un réveil d'énergie nationale.

NOTES

Les deux personnages qui interviennent dans la vie de
Vincent ne sont guère moins théoriques. La jeune fille qui
cherche à le retenir est une si pale figure que l'on regrette de
la voir encombrer ce livre de tant de médiocres épisodes.
Quant au capitaine Nangès qui par son courage et sa prestance
enthousiasme le fils de l'instituteur, c'est un type de militaire,
assurément vrai, mais qui manque terriblement d'accent et de
nouveauté. C'est l'officier aristocrate, élégant- riche, ça va sans
dire - peu philosophe, peu communicatif, droit, dévoué à son
métier auquel il se consacre avec une sorte de fatalisme un peu
triste, plus préoccupé de chasse et de chevaux que de la belle
maîtresse qu'il entretient et surtout passionné pour cette chasse
par excellence qu'est la vie militaire coloniale. C'est le seul
trait par lequel il touche .i notre époque, car, pour tout le
reste, il semble sorti d'un roman d'il y a trente ou quarante
ans, et il est, avec une naïveté un peu irritante, le contemporain
de ces hommes d11 monde, plus racés qu'intelligents, qu'on
rencontre dans les pièces d'Alexandre Dumas fils.
M. Ernest Psichari manque de ce don de romancier sans lequel
on ne saurait donner consistance et vie à une figure. S'il s'était
mieux connu lui-même, il aurait renoncé à la faible a/fabulation
de son livre pour nous apporter un simple carnet de notes,
intéressantes et meme émouvantes. Car il y a dans l'Appel
tks Armer quelques passages d'un récit de campagne au
Maroc qui sont d'une aqtre veine que le reste, et quelques
pages à la gloire de la guerre et du métier des armes qui
ne sont pas sans vigueur. " Heureux les jeunes gens qui de
nos jours ont mené la vie frugale, simple et chaste des guerriers." Et en conclusion : "La guerre est divine." C'est une
apologie du métier militaire opposé à l'esprit de l'armée
n~tionale : " On parlait un moment dè mélange avec la nation,
dit le capitaine Nangès. Nous restons moralement au-dessus
d'elle. La nation ne nous ressemble pas : elle roule dam le
progrès. Nous, notre rôle c'est de conserver un certain fonds

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moral, tel que nous l'avons reçu ... Vous aurez beau me prêcher,
la nation n'est pas l'armée. Les principes qui valent pour l'une
ne valent pas pour l'autre. L'armée comporte en elle-même sa
morale, sa loi et sa mystique. Et ce n'est ni la morale ni la
mystique de la nation ..• Nous n'avons pas de conversions à
désirer ni de propagande à tenter. Au contraire. Comme,
pareillement, il serait hors de sens de vouloir que tous les
Français adoptassent la mystique du savant, ou bien encore
celle du prêtre. Le jour où nous perdrons nos belles folies, nous
ne vaudrons plus grand'chose et tout cc peuple souffrira de
notre déchéance particulière. " Ce qu'il peut y avoir de juste,
ou du moins de convaincu, dans de telles affirmations, pourquoi
le mettre dans la bouche d'un personnage de roman ?

,

J.

S.

NOTES

1

LE THEATRE
MADAME SUZANNE DESPRÈS DANS LE RÔLE
D'HAMLET (Théâtre Antoine).

J'ai vu Hamkt avec M. Mounet Sully dans la médiocre
traduction en vers qu'a adoptée la Comédie Française. J'ai vu
Ham/et avec Mme Sarah-Bernhardt dans l'admirable et fidèle
,ersion de Marcel Schwob. Je n'ai pas vu Ham/et avec M. de
Max - et le regrette; mais c'est une chose que j'imagine assez
bien : ces trois comédiens sont de la même race. J'avouerai
aujourd'hui qu' Ham/et ne m'a jamais semblé si haut, si pur et
si profond, jamais si vivant sur aucun théâtre, que sur la scène
du théâtre Antoine où Mme Suzanne Desprès vient d'incarner
le héros danois. Jamais il ne m'a tant ému. - Je consens que
la mise en scène y était bien pour quelque chose, et ce n'est pas
au moment où le théAtre que fondent nos amis, se prépare à
appliquer les mêmes principes dans la présentation des chefsd'œuvre, que je dénierai l'importance d'une absolue sirnplüication du décor. L'œuvre devra gagner en unité, en continuité
et en force quand l'attention du public se concentrera tout
entière sur la parole et l'action. Mais il convient de rendre à
Mme Suzanne Desprès ce qui lui revient et à quoi etît-il servi
que le praticable peint s'effaçât discrètement derrière elle, si
ellc-méme eilt détruit le recueillement de la salle, par des
gestes outrés forçant le sens de l'œuvre et désaxant l'orbe du
drame 1 On conçoit quelle tentation mortelle saisit le grand
acteur qui assume le rôle d'Hamlet. Dans Ham/et, Hamlet est le
centre, le tout du drame, bien plus que Macbeth dans Macbeth,
plus qu'Othello dans Othello. Il ne partage la respomabilité de
ses actes avec qui que ce soit. Macbeth a sa femme ; Othello,
Jago. Hamlet n'a avec lui qu'un spectre. Tout, autour de lui,

�820

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

vit par lui et le tissu de son indécise, fantaisiste et ,douloure~
pensée ramasse et traîne, comme ferait un filet, 1 âme du roi.
l'âme de la reine, l'âme d'Ophélie, l'âme du moindre courtisan.
Ah ! comme il a beau jeu pour se soulever sur ses pointes, pour
parader au premier plan, pour opposer aux masq~es s~ns ~omplexité des comparses, son œil ennuagé, son sourire ironique,
toute la philosophie du monde qui charge son front ! Quelle
occasion de romantisme et de triompher sur les autres ? Au
moment d'entrer dans un pareil rôle quel artiste ne sentirait se
déchainer tout son génie et refuserait à cc rôle tous ses moyens?
Aucun rôle, semble-t-il, n'en requiert davantage. Mais aucun
n'exige davantage de l'artiste qu'il ait une complète maîtrise
sur eux. Si le prince Hamlet s'émancipe, s'il crève l'étroite
sphère où il est condamné à vivre, le drame n'a plus li~u - ~e
héros entre dans le pur lyrisme ou dans le ciel des mctaphystciens; même quand il s'oppose, il faut qu'il garde le contact.
S'il ne demeure pas de plain-pied avec les autres personnages,
son jeu ne nous prend plus au cœur.Oui plus un rôle a de portée,
plus il dépasse la littéralité du texte, plus je saurai gré à l'acteur
de rester proche de moi. On peut jouer " romantiquement"
une pièce brillante et vide, de !'Hugo, du. Ros~nd. Du
Shakespeare, non point. Et aucune œuvre ou respirent des
êtres. - Voilà ce qu'à compris sans doute Mme Dcsprès, quand,
à l'étonnement du plus grand nombre, elle a songé à jouer
Ham/et. Elle a rêvé de lui restituer sa réalité humaine. On a
crié bien haut : "Ce n'est pas son emploi ! " Mais elle n'en a
pas ! elle est seule aujourd'hui, entre tant d'artistes célèbres, i
n'avoir pas d' "emploi". Il y a les Guitry, les Huguenet et
les Simone - emplois précis, une fois pour toutes fixés. Cet11·
U n'abdiquent rien de leur tempérament, et quelque cll'ort
qu'ils fassent pour diversifier leur personnage, ils sont etll·
mêmes et rien qu'eux-mêmes ; ils im~sent à leurs auteurs de
modeler d'avance le héros à leur ressemblance. L'emploi des
Suzanne Dcsprès n'existe pas encore et ne peut exister. Non que

821

NOTES

celle-ci ait moins d'originalité que les autres, mais son talent,
comme celui de Mme Bartet est fait de pudeur, de mesure, d'oubli
de soi et de respect du texte ; il ne se permet pas de passer la
limite que lui assigne le rôle donné. Certes M. Guitry ne compose pas avec un soin moins savant et moins appliqué; mais sa
,olonté personnelle de composition est trop visible; on sent que sa
sobriété même vient moins du rôle que de lui. Mme Suzanne
Desprès arrive souvent à cc miracle qu'on l'oublie, pour n'entendre, quand elle parle, que la voix de son personnage, que cc
soit pqiJ de Carollt ou Ham/et. Son Hamlet, dira-t-on, manque
d'envolée, il manque de langueur. Je l'aime mieux ainsi. C'est
an jeune homme qui lit trop, un étudiant curieux et soucieux,
sans dandysme, mais bien en vie. Or pour moi ses paroles n'ont
d'importance que s'il vit. - Il se peut que Mme Suzanne Dcsprès
n'emplisse pas complétcment cette grande figure! Je prMère le
moins au plus ! Je me résigne à rester, lorsque je l'entends, un
peu en deçà de Shakespeare, plutôt que d'être entraîné par delà
dans un cercle de fantaisie que le génie n'a point prévu.
A,cc elle j'entre dans le chef-d'œuvre - et les autres m'en
font sortir. Il faut de tels artistes pour les bonnes pièces. Mais
les mauvaises n'y résisteraient pa~.

H. G.

• ••
LES" FESTSPIELE" D'OCTOBRE, A HELLERAU.
Les" Fcstspicle" d'octobre, à Hellcrau, ont offert les 5, 1 1 et
19 Octobre, à un public nombreux venu de toute Allemagne et
de l'Autriche, l'Amwnce faite à Marit de Paul Claudel. On sait
combien sont appréciées en Allemagne les œuvres de Claudel: cet
hi,er l'Annonce faite à Marit sera jouée au "Deutsches Theater"
à Berlin ; au théâtre de Hellerau on se dispose à donner
chaque année, des représentations des drames de Claudel, sous
la forme de "festspicle ". On a d'ailleurs traduit en grande partie

�822

LA NOUVELLE REVU!! FRANÇAIS!

l'œuvrc de Claudel: M. J. Hegner, dont on a pu apprécier
l'excellente traduction de l'Â11111J1Ue faite à Marit, travaille
à Têtt d'qr et à Comtaiua11u dt l'Est; M. H. Alberti, qui a
donné dans le " Claudel-programmbuch ", édité au moment
de ces représentations, une traduction du Magnifitat, travaille
actuellement à la Gantait; on trouve, à la librairie de HeUerau
(ville de trois ans dont toutes les maisons sont l'œuvrc du meme
architecte) tous les ouvrages de Claudel.
Nos lecteurs connaissent déjà, par une note descriptive que
nons avons publiée tout récemment, les particularités de construction et d'éclairage qui distinguent le théatre de Hellcrau.
La lumière transforme avec l'action dramatique, enveloppe le jeu
des acteurs qui peut se déployer librement sur cette scène
qu'aucun objet réel n'encombre. L'absence de tous décors permet
de n'apercevoir que la ligne de la pièce, qui se déroule comme
une vaste mélodie dont on pourrait tracer la courbe.. On a
vraiment l'impression que l'on " voit" le rythme intérieur
de l'œuvre, que cette scène ne laisse paraître que la constrUction de la pièce, ses thèmes et leur cnchatnement.
L'insuUation matérielle de cette scène sur troi$ plans superposés permet au public de voir simultanément plusieur motifs
du drame : ainsi au quatrième acte, on voit en bas une cavité
sombre où se trouve le tombeau de Violaine ; au-dessus, sur
un second plan, sont Jacques Rury, Mara, Anne Vercors et
Pierre de Craon ; et au-dessus encore, sur un troisième plan,
on voit, à la fin, apparaître Violaine, vêtue d'or et voilée,
encadrée par une sorte d'ogive lumineuse.
La mise en scène a été réglée avec le plus grand soin par
Paul Claudel lui-même, aidé du D• Wolf Dohrn, qui est
si dévoué à toutes les manifestations artistiques de Hellerau.
L'interprétation a été excellente: on a particulièrement admiré
MU. Mary Dietrich, du "Dcutsches Thcater" de Berlin, qui a
joué Je rôle de Mara avec beaucoup de jeunesse et de spontanéité.
DARIUS MILHAUD.

NOTES

823

•••
No,u flflon1 rtfM du tftXttllf' B01r11ilJ1, gtlldrt dt Stlplumt M a1'4Nlll,
14 tltrt suit1ante :
Paris,

2

Octobre 19 I 3.

Cher Monsieur,
Retour de vacances, je vois aujourd'hui seulement la reproduction, dans le numéro d' Et! des Marges, d'un entrefilet de l 'lntertnltiiaire dis Chercheurs tl tfts Ct1rieux touchant les éditions de
Stéphane Mallarmé.
Je m'excuse de demander une fois encore l'hospitalité de la
Nowtllt &amp;t1ut Franraiu ; mais, en présence du singulier
concours où ks Margts, tel correspondant de f lnt.ermldiairt,
d'autres encore semblent, sous le couvert de protestations
d'amiration pour l'œuvre du Maître, s'efforcer de lancer le
discrédit, j'ignore dans quel but, sur la récente édition des
Poésies de Mallarmé à laquelle vous avez donné tant de soins,
je désire apporter de nouvelles précisions, afin d'éviter que
certains de ses admirateurs puissent être troublés par ces
querelles si faussement byzantines.
Mallarmé préparait au moment de sa mort une UitiQ11 cqurnte de ses poésies, et c'est d'apres des indications laisstcs par
lui, et des prlcldmts établis par lai également (ce dernier mot
pour ceux qui n'ont pas su voir), que nous avons pu mener à
bien l'édition que vous avez s1 heureuscment réalisée.
Quant à la phrase concernant les inldits, je ne :;ais cc qui
l'emporte, ¾ ce propos, du ridicule ou du déplacé : car, que
n'a-t-on songé au terrible et douloureux mystère que vient
jeter la Mort au travers de toute existence humaine, spéciale-ment de celle du Poëte l
J'ajoaterai que Slll' ce point encore, Mallarmé a lai$Sé des
indications, hfüs l in extremis.
A vous cordialement

D1 E. Bonniot.

�LES REVUES

LES REVUES
REVUES FRANÇAISES.

Les revues, les journaux sans distinction d'opinion ont salué
la naissance du Théhre du Vieux Colombier d'encouragements
unanimes.
M. Régis Gignoux, ayant fait un des premiers le voyage de la
Ferté-sous-Jouarre, décrit ainsi dans le FIGARO du 24 aodt
cette Chartreuu de Comédiem:
Aux premiers jours du mois de juillet, uoc troupe de comédiens
descendit à la gare de la Ferté-sous-Jouarre et ne s'inquiêta pas de
savoir où étaient le théâtre et son café. Elle ne daigna pas da,-antage entrer dans le bourg, mais prit délibérément un chemin très
montant et s'en fut jusqu'au hameau du Limon, d'où elle n'est pat
encore descendue. Comme aucune affiche ni le tambour de ,·illt
n'avaient annoncé une tournée extraordinaire, les voituriers et les
badauds ne regrettèrent pas d'être privés du "dernier grand succc!s
de l'année" et ils réservèrent toute leur attention aux pêcheurs à la
ligne, si merveilleusement armés de cannes, de paniers et de
harpons. Ainsi en arrive-t-il dans toutes les villes, petites et grande,,
o_ù il se passe quelque chose.
Car cette troupe de comédiens, installée au Limon, y donne uo
spectacle qu'on n'a jamais vu à Paris et qu'on a encore moins
imaginé. Sous la direction d'un écrivain, elle a fondé la première
chartreuse tb~trale, une école en plein air, à trente lcilomètra de
la retraite de Pont-aux-Dames, l'avenir si près du passé, - suifant
les paroles éloquentes que prononcera dans quelques années le so.uspréfet de Meaux, au nom de M. le Ministre de l'lnstrucuon
Publique et des Beawc-Ans.
Pas de frère portier à la Chartreuse. Au sommet du coteau, en

&amp;ce d'un paysage large et mesuré qui de la vallée étroite de la
~arne ~onte ~ar des champs fortifiés de grands arbres jusqu'au
ciel tOUJours animé de l'Ile-de-France, il y a un jardin qui se divise
CD deux parties : à gauche, une allée tracée par des capucines
conduit à la maison de M. Jacques Copeau ; à droite, cette allée
descend i une pièce d'eau sur les bords de laquelle une grange en
largement ouverte à travers des arbres. Une grange l Non, cc n'est
plus une grange. Avec les murs clairs, la table au fond et d
chai,a, les portes supprimées et toute la lumi~ qui y pénètres
comme reflétée par l'eau toute proche, c'est déjà une acl!ne d~
théAtre. D'ailleurs, un avis est épinglé dans un angle du m .
"ADJOUr
. d'h w,· 9 hcures, travai1: répétition pour mémoire; heures,
ur ·
3
lectlll'CI; 4 heures, culture physique; 5 heures, U11tfimm, mft par
ltz do"uur (au souffleur).

M. Georges Duhamel dans le Mucuu

Dl!

FRANC!

du

1• octobre, complète ainsi le tableau :

Il sera toujours temps de se retrouver dans la pénombre poussiéde la scène, awc heures des répétitions. Aujourd'hui on
tnn.ille en pleine clarté. Pas d'indiscret,, pas de témoin,.' On
attend derrière des portants d'un feuillage authentique ; on arpente
IID.e. allée e.n pesant une réplique; on discute, dans le petit bois
YOWn, de l opportunité d'un i:-este ou d'un sourire ; on entre en
lœlle pour y travailler sans hâte et sans ennui ... A certaines heures,
la troupe se divise : deux écoles se forment sous les arbres et de part
et _d'autre on _s'adonne à cette lecture à haute voix que Copeau
atune avec raison être une parfaite gymnastique de la bouche et
de l'esprit. Une légère émulation est le meilleur garant de l'efficacité
de telles épreuves : et c'est avec étonnement que l'on voit a'appliqaer à cette besogne des comédiens dont plusieurs ont acquis du
renom et la faveur du public parisien.
ffllle

~ue les sceptiques nient librement de semblables pratiques. C'est
tooJoun une attitude aisée que de prendre en pitié les essais les plus
tolarageux et les plus nobles.

11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
LIS REVUES

•••
M. Louis Nazzi a consacré déjà deui de ses feuilletons dans
CoMŒDIA à la nouvelle tentative et il en annonce un troisième.
Il écrit :
L'étude de M. Jacques Copeau, qui doit servir de thème à noe
réBexions, loin de donner dans le travers que je signale, est l'une
des plus pleines et des plus solides qu'on ait écrites, en ces dernicn
temps, sur le marasme du théâtre contemporain et sur les conditions
nécessaires d'une réforme dramatique. M. Jacques Copeau, qui at
un esprit réaliste, ne se plait guère aux développements oratoires. U
lui faut, avant tout, des raisons et des preuves : il se les sert à IOÏméme avant de nous les n:tourner sous une forme alerte et rigoureuse. Ce qu'il nous livre dans les quelques pages concia et
ramassées de La Nouvelle Revue Fra11faiu, est le fruit d'une curiosité jamais ralentie, qui embrasse les arts et les lettres, et qui a 111
s'assimiler le meilleur de quinu années d'essai• et de recherches
dramatiques.

Et plus haut :
Ce qu'André Antoine a fait pour sa génération, un écriYIÏJI
jeune, décidé, fort d'une culture étendue et profonde, impatient
d'affronter l'adversité pour une cause qui vaille qu'on endure pour
elle, se propose de l'entreprendre, pour le grand bien et la déli,ranœ
de la n6tre. Il réalise enfin un rêve longuement portt,
caressé, discuté, attendu. Il arrive à son heure, il le sait. Il ne doute
pas que le combat sera périlleux qu'il lui faudra livrer contn
l'indifférence et la paresse du public ; mais il a prévu toutes la
épreuves et toutes les menaces ; elles ne l'ébranleront point : tlles le
trouveront souriant, et prêt. Ce jeune artiste, qui n'h~ite pu à
tenter l'aventure, s'appelle M. Jacques Copeau, et le théâtre, qu'il
Yient de monter, d'équiper, et qui, dèi le mois prochain, mettra à la
voile, a pour titre : Tlzllltre du Yitux Colombier. Il se pourrait bien
que ce titre, de tradition à la fois moliéresque et shakespeariCDDt,
laissât une trace ineffaçable dan1 l'art dramatique de notre temps.

Il faut se réjouir que M. Jacques Copeau ait réussi à imposer ses
ici~ et sa volonté ; mais, plus encore, il est heureux que la bataille
mm par la jeunesse contre la production dramatique contemporaine, soit dirigée par cet homme-là. Il serait malséant, sans
doute, de chanter, dès maintenant, victoire. Il y a toujours quelque
choee de puéril et de maladroit à prétendre connattre ce qui sera,
alon que, le plus sou,·ent, nous sommes aveugles aux faits qui
s'encbaincnt et se délient devant nos yeux. Tout de même, on a le
droit, à défaut d'un bulletin de victoire dicté à l'nancc, de prévoir
que "l'affaire sera chaude".

M. Nazzi annonce quelques restrictions - nous ne manquerons pas de les relever - et de les discuter en bonne place.
Dans les DfJIATS M. Henry Bidou en formule aussi qÜel-

q11es-unes:
U y a, dit-i~ une opposition permanente entre les intérêts
d'une entreprise et la beauté du spectacle. C'est désolant, c'est

ab.urde, mai, il en a toujoun été ainsi. Quand Corneille eut donné
pi~es, honneur éternel de la scène, les comédiens furent désespérés. Une actrice exprimait l'avis commun : "Autrefois, on nous

1a1

fiiait des pièces en une nuit, que nous payions trois écus, et qui
rapportaient beaucoup d'argent. Les pièces de Corneille nous
co6tent fort cher et nous rapportent peu de chose. "
IIOIII

Mais

il ajoute :

Les organisateurs du nouveau théâtre savent tout cela, et n'en
sont pu découragés. Ils ont organisé leur entreprise avec beaucoup

de prudence et d'habileté ; ils la mèneront avec énergie. On
murmure le nom de quelques ouvrages qu'ils comptent donner, et

qui sont parmi ceux qu'on désire Ir plus voir à la scène. Remercio111-lca d'avance des belles soirées que nous leur devrons. Et
IDllbaitons un succèi qui, les aidant à tenir leurs promesses, serait
au nénement heureux pour les spectateurs, pour les dramaturges
lt pour l'an lui-même.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

•••
Dans le G1L Bus, M. Georges Pioch croit "réver ". LA

LIBERT! s'étonne que le reve se réalise :
On ac souvient d'avoir lu, ici même, la proclamation que
M. Copeau lançait sur Paris, en lui annonçant se, projets directoriaux.
On se aouvicnt, notamment, du passage où il était question du
"comédien-roi", où M. Copeau diaait son mépris pour ces interprètes qui tirent à eux toute l'affiche et s'imaginent que les oeuvra
commencent et finissent où commencent et finissent leun r6les.
" Pas de ces gens-là chez nous, disait en tubstance M. Copeau ;
rien que des artistes s'oubliant eux-mêmes pour ne songer qu'aux
beautés des oeuvres interprétées, faisant disparaître leur personnali!i
derrière celle de l'auteur ••• "
Nous avions cru que M. Copeau ne trouverait jamais ces
comédiens-là ; il faut croire que nous avions mal cru, puisque,
ainsi que nous le disons plu., haut, la jeune troupe déjà ré~tc ...
Mais attendons ...

•• •

LES REVUES

Mais ce n"est pas tout et ce qui a si bien commencé ne saurait
que finir très bien. M. Jacques Copeau prend sa meilleure plume de
directeur et d'auteur et il écrit une lettre aux journaux. Il déclare
tout net qu'Antoine a développé en lui ce grand amour du drame
qui commandera toute sa vie, que t•enseignement d•Antoine a été la
base sur laquelle se sont élevée, ses premières aspirations et ses
prelDÎères certitudes (sic). Il atteste noblement sa solidarité morale
avec Antoine. Certes, il ,•applique à une tentative esthétique diff"érmte de celle d'Antoine - est-elle si différente que cela t nous le
venons au jour le jour - mais s'il réussit, il a conscience qu'il
nllllÎra aculement puce qu'il aura montré des vertus pareilles à
ccUea qui tirent et qui font la force d'Antoine. Bref, il salue en lui
le maitre et le chef.
Si tons ceux A qui Antoine prodigua des en~gnements et des
exemples avaient la vaillante &amp;anchi,e de M. Jacques Copeau, on
pou.rra.it être lier d•étre Français, et de connaftre les gens de théitre
et de les fréquenter peu ou prou. Mais il ne faut pas trop réclamer
de la nature humaine. L'incident que je vous raconte est déjà
lllllisarnment joli et a.nez significatif. Bravo 1
Signalons aussi !'aimable article qu'il nous consacre dans
L'()plNION •

J.

M. Ernest Charles dans l'HoMME Lieu rappelle l'incident
Antoine. Pour lui, le ThéAtre du Vieux Colombier sera une sorte
de petit Odéon, non loin du grand Odéon. Pourtant :
Antoine ne s'attarde pa, à une coruidération de cette nature. Il
croit que M. Copeau et ses amis ont un beau programme, de
magnifiques intentions, un merveilleux entbouaiasme. Alon dans la
spirituelle et hardie conférence qu'il fait avant la représentation ~e
la pièce de Diderot : Est-il bo,r? Est-il mlclzant? il présente au public
le thMtre de ses jeunes concurrents. Je ne crois pas, dit-il, que ces
jeunes gens m'aiment beaucoup; mais ils sont inté:~"· ~e
manquez pas de suivre Jeun essais avec toute la cunosué qu ila
méritent. .. C'est généreux et c'est charmant. Et ai jamais on voua
demande de M. Antoine : Est-il bon ? Est-il méchant? vous pouves
répondre qu'en dépit des apparences, il est bon et meme très bon ..•

• ••
M. Claude Roger Marx dans CoMœorA lLLOSTltÉ répond par
arance à certaines critiques qu'on ne manquera pas de nous
adresser :
Qu'on n'ai!le pas imaginer le théAtre du Vieux Colombier

comme une tentative austère : ne dites point qu'on y jouera des
œuvra inaccessibles et dont la vie s'est retirée. Les joies profondes ne
IC go(ltent pas dans la paresse : l'œuvre d'art exige un effort qui
troo,e en soi sa récompense...
DURaNDAL, revue catholique, "applaudit de tout cœur à la
belle et noble initiative de ses confrères de Paris. "
Tout ce qui a pour but de régénérer l'art, de le purifier, de le

�830

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rdever, ne peut que nous plaire, à nous qui n'avons jamais eu d'autre
but nous-mêmes, dans l'apostolat artistique que nous exerçons depuis
vingt ans, que de ramener l'art contemporain à l'idéal.
LA REvuE CRITIQUE DEs loÉEs ET DES LivRES, par la plume de
M. André Du Fresnois nous approuve :
Tout ce que nous connaissions de M. Jacques Copeau no111
assurait, du reste, qu'il avait profondément réfléchi sur les conditions
de l'art dramatique et que l'on n'avait point à redouter chez lui cette
erreur de tant de directeurs de théâtre qui, dans le besoin dont il,
sont saisis par moments de "faire quelque chose pour la littérature",
"choisissent des œuvres informes, provoquent l'ennui ou la risée du
public, l'entretiennent dans sa routine et arrivent ainsi par un détour,
à consolider la vogue des auteurs les plus médiocres.
De toutes les entreprises auxquelles nous avons pu assister, celle
de M. Jacques Copeau est donc celle qui se présente avec les plus
grandes chances de réussite.

• ••
M. Albert Flament dans ExcELSIOR expose
justes idées :

a ce

propos

de

Le théâtre, n'est guère une école des mœurs, mais il réflète 10n
temps avec scrupule ; il subit les impulsions des idées et de la mode.
Nous devions donc voir s'établir pour un théâtre ce régime qui
prend depuis quelques années tant d'essor dans toutes les branches
de l'activité, de la pensée et de l'art et qui viendra certainement
aider un autre mouvement nouveau, celui de la décentralisation.
Les équipes de boy-scouts, commes les petits salons, comme les
revues, comme les groupements de toutes les nuances d'art, ne nous
ramènent-ils pas à ces unions primitives, ces confréries, ces communautés, ces collectivités, franches ou secrètes, que la religion qui sut
toujours comprendre les hommes s'adapta si bien, ces corporations
qui ont fait, à ses origines, l'un des moyens de la grandeur et de la
force du pays.

M. Maurice Verne de l'lNTRANSIGEANT a assisté a une répétition.

LES REVUES

831

Les acteurs de M. Copeau, écrit-il, sont étonnants d'humanité
spirituelle ou vulgaire ... Ce ne sont plus des acteurs, ils méritentle
baiser de dévotion. Ils nous préparent des joies pures et de bons
délires. Et plus tard ils iront prouver à l'étranger que le théâtre
n'est pas mort.

•••
M. Lucien Mary, M. Francis de Miomandre, M. DumontWilden soutiennent courageusement l'entreprise. Et je ne parle

pas des longs articles du THÉATRE, de la Vix, de la REVUE BLEUE,
du CouRRIER EuRoPÉEN etc.
Enfin M. Léon W erth dans le GIL BLAs du

12

Octobre,

oppose "le Monstre" au " Héros ". Le monstre c'est " le
théAtre ", le -héros " son directeur". Il rend hommage au
talent de Francis Jourdain quj a rajeuni la salle et la scène avec
un gotît siÎr et choisi et qui inventa les décors. Et il termine
sur cette boutade généreuse :
Ceux d'entre nous qui à vingt ans croyaient au théâtre voient
avec émotion le départ de Jacques Copeau. Nous nous souvenons
des contes de notre enfance. Nous aimions celui qui s'en allait,
armé de sa seule épée combattre la bête sanguinaire. Nous ne voulons pas que Jacques Copeau soit dévoré.
Nous n'avons pas cru pouvoir mieux reconnaître tant de
marques désintéressées de sympathie, qu'en en recueillant ici
quelques-unes.

• ••
I.EVIJE ALLEMANDES.

Dit Weiuen Blaetter.
Une nouvelle revue allemande qu'il nous plah de signaler

entre les autres. Au premier numéro (septembre) ont collaboré
Rudolf Borchardt, Franz Blei, Kurt Hi!ler, Carl Sternheim,
Herbert Eulenberg. Ces noms sont une garantie. Le manifeste

�832

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la rédaction s'élève - modérément, avec une retenue
hautaine - contre la période précédente, contre le matérialisme bourgeois ou socialiste, contre le pathétique du néo'1" qui. n 'é.
'!",
romantisme, contre I' homme soc1a
tait que soc,a
pour qui les hauts-fourneaux et les aéroplanes a~aient _re~placé
les burgs en ruines et le lierre, contre la prétention sc1ent11iquc
qui avait tué la philosophie, contre la nouveauté des sujets, qui
faisait oublier la forme. "Du renoncement à la forme, par une
sorte de ressentiment de barbare, on s'était fait une sorte de
théorie qui annonçait l'amorphe comme "la forme spécifique"
de l'avenir"... Après trente années, beaucoup de livres, pas
une œuvre ! Bahr, Hauptmann, Wedekind, Dehmel, George
même ne peuvent dans l'esprit des nouveaux-venus tenir toute
la place. " Cette place, s'il faut nommer des noms, Flaubert,
Dostoi'evski Whitman ne la tiendraient-ils pas mieux r" Ils y
'
.
:ijoutent Hôlderlin, accusant ainsi leur désir d'une rénovatJOD
morale, religieuse ", en même temps que littéraire. Au fon~
c'est l'individualisme aristocratique de Stefan George qui
renatt avec moins de froideur ; l'ambition du cœur est plus
grand:, si celle de l'esprit est moindre : "la littérature à venir
sera plus modeste que celle d'hier, mais elle cherchera à se
subordonner à un ensemble plus vaste ; une débutante, sans
éloquence; elle ne sera pas sociale, mais chaudement humaine;
pas de rédemption : de la piété, au sens traditionnel ; elle ne
découvrira pas de nouveaux sujets qu'elle annonce avec
fanfares • elle sera nette et simple et ne s'agenouillera point
devant {es jmes compliquées ; elle adorera les merveilles de
}'!me simple ; la colère y sera la colère, sans nuances'. e~ la
haine, la haine ; et pourtant elle aura sa joie, celle qui vient
d'avoir la terre et le ciel par dessus ... Un monde nouveau se
dégage, du point de vue moral et religieux; c'est là que nous
cherchons notre place. "

?°

833

L'OFFRANDE LYRIQUE
(GITANJALI)
" Tagon 1st lt premier dt nos saints
qui nt u soit pas refùsl à la vit, mt dit
ut hindou, mais hitn ait attendu son
inspiration dt la vit mblu; tl c'est pour
ula prlcitlment qut nous l'aimons. "

W.B.

(Introduction au
Gitanjali).

YEATS

Il n'est sans doute }'lus besoin de présenter Rabindranath
Tagore. Ceux de nos lecteurs qui ne le connaissent pas encore,
peuvent se reporter à l'étude de M. Henry Davray (Mercure
il Frlln(t, n° du 19 aollt 1913), au cours de laquelle ont
6té cités, dans une traduction provisoire, nombre de poèmes
du Gitllnjali. La traduction complète, et seule autorisée, de
l'ouvrage par M. André Gide paraîtra très prochainement aux
éditions de la Nouvelle Rtfl114 Française. Cette traduction a été
&amp;ite d'après la version anglaise que l'auteur a donnée lui-meme
de ses poèmes hindous, originairement écrits en bengali.
1 l

La langueur pèse sur ton cœur, encore, et
l'assoupissement sur tes yeux.
1

Le poèmes que nous publions ici portent en anglais les num~ros

lllivaats : LV, LVI, LVII, LVIII, LIX, LXVII, LXVIII, LXIX.

LE GÉRANT :

ANDRÉ

RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique).

LXX, LXXI, LXXII, LXXIII, LXXX, LXXXIV, LXXXVI,
XCI, XCII, XCIII, XCIV, XCV, XCVI, XCVII, IC, C.
I

�834

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

N'as-tu donc pas entendu dire que la fleur
règne en splendeur dans les êpines? Eveille!
Eveille-toi ! Et que l'heure ne passe pas
vaine ! A l'extrémité du sentier caillouteux,
au pays de l'intacte solitude, mon ami repose
solitaire. Ne déçois pas son attente ! Eveille!
Eveille-toi l Et si palpite et vibre l'azur par
l'ardeur du rayon de midi... Si le sable
brûlant étale son manteau de soif... Mais
ne sens-tu pas de joie dans le fond de ton
cœur ? A chaque pas que tu vas faire, la
harpe du sentier, d'une suave musique de
peine, ne saura-t-elle pas retentir ?
2

C'est arns1 que la joie que tu prends en
moi est si pleine. C'est ainsi que tu es descendu jusqu'à moi. 0 Seigneur, maître de
tous les cieux, si je n'existais pas où serait
ton amour?
Tu m'as pris comme associé de ton opulence. Dans mon cœur se joue le jeu sans fin
de tes délices. Par ma vie prend forme incessamment ton vouloir.

L10FFRANDE LYRIQUE

835
Et c'est pourquoi, toi, Roi des rois, tu t'es
revêtu de beauté afin de captiver mon cœur.
Et c'est pourquoi ton amour se résout luimême dans cet amour de ton amant ; et l'on
tt voit ici où l'union de deux est parfaite.

3
Lumière ! ma lumière ! lumière emplissant le monde, lumière baiser des yeux, douceur du cœur, lumière !
Ah ! la lumière danse au centre de ma
vie ! Bien-aimé, mon amour retentit sous la
- frappe de la lumière. Les cieux s'ouvrent ,•
le vent bondit ; un rire a parcouru la terre.
Sur l'océan de la lumière, mon bien-aimé,
le papillon ouvre son aile. La crête des vagues
de lumière brille de lys et de jasmins.
La lumière, ô mon bien-aimé, brésille l'or
sur les nuées ; elle éparpille profusion les
pierreries.
Une jubilation s'étend de feuille en feuille,
ô mon amour ! une aise sans mesure. Le
fleuve du ciel a noyé ses rives ; tout le flot
de joie est dehors.

a

�LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

4
Que tous les accents de la joie se mêlent
dans mon chant suprême - la joie qui fait
la terre s'épancher dans l'intempérante profusion de l'herbe ; la joie qui sur le large
monde fait danser mort et vie jumelles; la
joie qui précipite la tempête - et alors un
rire éveille et secoue toute vie ; la joie éplorée qui repose quiète parmi les larmes dans
le rouge calice du lotus douleur ; et la joie
enfin qui jette dans la poussière tout ce
qu'elle a et ne sait rien.

5
Oui, je sais bien, ce n'est là rien que ton
amour, ô aimé de mon cœur - cette lumière
d'or qui danse sur les feuilles ; ces indolents
nuages qui voguent par le ciel, et cette brise
passagère qui laisse sa fraîcheur à mon front.
Mes yeux se sont lavés dans la lumière
matinale - et c'est ton --nessage à mon
cœur. Ta face, de très haut s'incline ; tes

L 10FFRANDE LYRIQUE

837

yeux ont plongé dans mes yeux et contre
tes pieds bat mon cœur.

6
Tu es le ciel et tu es le nid aussi bien.
0 toi plein de beauté ! ici, dans le nid
des couleurs, des sons et des parfums, c'est
ton amour qui enclôt l'âme.
Voici venir le Matin, avec une corbeille
d'or à la main droite, que charge la guirlande
de beauté dont il va sans ·bruit parer la
terre.

Et voici venir, par de vierges sentiers, le
Soir sur les pacages solitaires et qu'ont
désertés les troupeaux ; il apporte dans sa
cruche d'or le frais breuvage de la paix,
flot de l'océan du repos, pris à la rive occidentale.
~ais là, là où s'éploie le ciel infiniment
afin que l'âme s'y essore,
règne intacte
et blanche la splendeur. Il n'est plus là ni
nµit ni jour, ni formes ni couleurs, et ni
paroles, ni paroles.

la

�839

L'OJFRANDE LYRIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

7
Sur cette terre que j'habite ton rayon
descend bras ouverts et se tient' devant ma
porte tout le long du jour de ma vie pour
cueillir et ramener à tes pieds les nuées
faites de mes larmes, de mes soupirs et de
mes chants.
Avec un tendre délice, cet humide manteau de nuées tu en revêts ta poitrine étoilée,
l'enroulant, le plissant en formes sans nombre,
le diaprant de tons inconstants.
Il est si léger, si fluide, et mol et plein
de larmes, et noir, que c'est pourquoi tu
l'aimes, ô toi sans tâche, ô limpide ! Et c'est
pourquoi dessous son ombre pathétique tu
couvres ton auguste et blanche splendeur.

8
Le même fleuve de vie qm pousse à
travers mes veines nuit et Jour court a
travers le monde et danse en pulsations
rythmées.
•

1

C'est cette même vie qui pousse à travers
la poudre de la terre en innombrables brins
d'herbe, et éclate en fougueuses vagues de
feuilles et de fleurs.
C'est cette même vie que balance flux
et reflux dans l'océan-berceau de la naissance
et de la mort.
Je sens mes membres glorifiés au toucher
de cette vie universelle. Et je m'enorgueillis,
car le grand battement de la vie des âges,
c'est dans mon sang qu'il danse en ce moment.

9
T'appartient-il, Seigneur, de participer a
la félicité de ce rythme? d'être lancé, perdu,
brisé dans le tourbillon de cette formidable
joie?
Toute chose se précipite, sans arrêt, sans
regard en arrière, sans qu'aucun pouvoir
puisse rien retenir, toutes les choses se
, ..
prec1p1tent.
Emboîtant le pas au rythme de cette
musique inlassée, chaque saison accourt en
dansant, puis passe outre - couleurs, tons et

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISI

parfums déversent djinfinies cascades dans
cette surabondante joie qui s'éparpille et se
renonce et meurt à tout moment.
IO

Que f aie dû foisonner beaucoup et me
retourner en tous sens, projetant ainsi des
ombres bigarrées sur ta splendeur - telle est
ta maya.
Tu poses une barrière à même ton propre
être et, en myriades d'accents, disjoint de toi,
tu réponds à ton propre appel. C'est ainsi
qu'en moi ta départition a pris corps.
Ton chant poignant se reflète à travers les
cieux en larmes irisées et en sourires, en
frayeurs et en espérances ; des vagues se
dressent et s'écroulent, des songes se déchirent
et se reforment. En moi tu te mets toi-même
en déroute.
Cet écran que tu as dressé est diapré
d'innombrables images qu'y peignent le jour
et la nuit; derrière quoi ton siège est tissu
d 1 un prodigieux mystère de courbes, toute
brutale ligne droite exclue.
Cette grande parade de toi et de moi se

L'OFFRANDE LYRIQUE

déploie à travers Je ciel. De l'accord d_e toi
et de moi tout l'air vibre et la partie de
cache-cache engagée entre toi et moi se
poursuit à travers les âges.
I I

C'est lui ce très intime qui éveille mon
être à son profond toucher mystérieux.
C'est lui qui pose son enchantement sur
mes yeux et qui plein de gaîté joue sur la
h:irpe de mon cœur les changeantes cadences
de la plaisance et du chagrin.
C'est lui qui tisse cette maya aux teintes
évanescentes d'or et d'argent, de bleu, de
vert, et laisse apercevoir à travers les plis
du tissu son pied au toucher duquel je

défaille.
Viennent les jours, passent les âges; c'est
lui toujours qui mon cœur émeut à maint
nom et à mainte guise, à maint transport de
joie et de chagrin.
12

Délivrance n'est pas pour mo1 dans le

�8+2

LA NOUVELLE JlEVU:E FRANÇAISE

renoncement. Je sens l'étreinte de la liberté
dans un million de liens de délices.
Emplissant à rexcès ce calice d'argile, toi,
toujours tu verses pour moi le flot frais de
ton vin aux multiples couleurs et parfums.
Mon univers allumera ses cent diverses
lampes à ta flamme et devant l'autel de ton
temple les placera.
Non ! je ne vous fermerai jamais, portes
de mes sens! Les délices du voir, de l'ouïr et
du toucher comporteront ton délice.
Oui, mes illusions brûleront toutes en une
illumination de joie et mes désirs mûriront
tous en fruits d'amour.

13
Je me compare au lambeau de nuage qui
dans le ciel d'automne erre inutilement. 0
mon soleil éternellement glorieux ! A ton
toucher ne s'est pas encore dissous ma
brume de sorte que je ne fasse plus qu'un
avec ta lumière ; ainsi je vais, comptant les
mois et les années où je suis séparé de toi.
Si tel est ton désir et si tel est ton jeu,

L'OFFRANDE LYRIQUE

empare toi de mon inconsistance fugitive,
orne-la de couleurs, que l'or la dore, que sur
le vent lascif elle navigue, et s'épande en
miracles changeants.
Puis de nouveau, si tel est ton désir de
cesser ce jeu à la nuit, je fondrai, disparaîtrai
dans l'ombre ; ou peut-être dans un sourire
du matin blanc, dans la fraîcheur de cette
pureté transparente.

C'est l'angoisse de la séparation qui s'étend
par tout le monde et donne naissance à des
formes sans nombre dans le ciel infini.
C'est ce chagrin de la séparation qui
contemple en silence toute la nuit d'étoile en
étoile et qui éveille une lyre parmi les chuchotantes feuilles dans la pluvieuse obscurité
de juillet.
C'est cette envahissante peine qui s'épaissit
en amours et désirs, en souffrances et en joies
dans les demeures humaines, et, de mon
cœur de poète, c'est toujours elle, qui fond
et ruisselle en chansons.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

L'OFFRANDE LYRIQUE

Jour après jour j'ai veillé pour l'attendre;
pour toi j'ai supporté les joies et les angoisses
de la vie.
Mort, ta servante, est à ma porte. Elle a
franchi la mer inconnue ; elle m'apporte ton
appel.
La nuit est sombre et mon cœur est
peureux - pourtant je saisirai la lampe ;
j'ouvrirai les vantaux et j'inclinerai mon
accueil. Car c'est ta messagère qui se tient
devant ma porte.
Mains jointes, je l'honorerai de mes larmes.
Je répandrai le trésor de mon cœur à ses
pieds.
Et elle s'en retournera, son message accompli, laissant sur mon matin son ombre
sombre ; et dans la maison désolée, rien ne
restera plus, mon Seigneur, que moi-même
à t'offrir en suprême don.

16
0 toi, suprême accomplissement de la vie,
Mort, ô ma mort, accours et parle-moi tout
bas!

Tout ce que je suis, tout ce que j'ai, et
mon espoir et mon amour, tout a toujours
coulé vers toi dans le mystère. Un dernier
éclair de tes yeux et ma vie sera tienne à
Jamais.

On a tressé les fleurs et la couronne est
prête pour l'époux. Après les épousailles
l'épousée quittera sa demeure et, seule, ira
dans la nuit solitaire, à la rencontre de son
seigneur.

Je sais qu'un jour viendra où je perdrai
de vue cette terre ; la vie prendra congé
de moi en silence, après avoir tiré le suprême
rideau sur mes yeux.
Cependant les étoiles veilleront dans la
nuit, l'aurore surgira comme la veille et les
heures encore s'enfleront pareilles à des
vagues marines apportant plaisirs et chagrins.
Quand je pense à cet arrêt de mes instants&gt;

�846

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

-la digue des instants se brise ; soudain pour
moi s'éclaire à la lumière de la mort ton
univers avec ses trésors nonchalants. Exquise
en est la plus humble demeure; exquise y
est la vie la moins prisée.
Les biens que j'ai souhaités en vain et les
biens que j'ai possédés, qu'ils s'en aillent! Et
qu'à ces biens seuls en vérité je m'attache,
que j'ai toujours méprisés ou que je n'avais
pas voulu voir.

18
J'ai mon congé ! Souhaitez-moi bon
voyage, mes frères !Je vous tire ma révérence.
Voici, je mets mes clefs sur la porte ; je
résigne tous droits sur ma maison. Accordezmoi seulement au départ quelques bonnes
paroles.
Durant longtemps nous aurons été voisins,
et j'ai reçu de vous plus que je ne pouvais
vous donner. A présent le jour point ; la
lampe est consumée qui a éclairé mon coin
sombre. Un appel est venu et je suis prêt
pour le voyage.

L'OFFRANDI LYRIQUE

A cette heure du départ, souhaitez-moi
bonne chance, mes amis ! Le ciel est rougissant d'aurore ; le sentier s'ouvre merveilleux.
Ne me demandez pas ce que j'emporte.
Je pars en voyage les main vides et le cœur
plein d'attente.
Je mettrai ma couronne nuptiale. Je n'ai
pas revêtu la robe brune des pèlerins ; sans
crainte est mon esprit bien qu'il y ait des
dangers en route.
Au terme de mon voyage paraîtra l'étoile
du soir, et les plaintifs accents des chants de
la vesprée s'échapperont soudain de dessous
l'arche royale.
20

Je n'ai pas eu conscience du moment où&gt;
d'abord, j'ai franchi le seuil de cette vie.
Quel fut le pouvoir qui m'a fait éclore
1
'
a ce vaste mystere,
comme une fl eur s•ouvre
minuit dans la forêt ?
Lorsqu'au matin mes yeux se sont ouverts

a

�L'OFFRANDE LYRIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

à la lumière, f ai aussitôt senti que je n'étais
pas un étranger sur cette terre et que, sous
la forme de ma mère, l'inconnaissable sans
forme et sans nom m'embrassait.
Ainsi de même, dans la mort, le même
inconnu m'apparaîtra comme si je l'avais
connu toujours. Et parce que j'aime cette vie,
je sais que j'aimerai la mort aussi bien.
L'enfant gémit lorsque la mère le retire
de son sein droit, pour, un instant après,
trouver consolation dans le sein gauche.
21

Lorsque je m'en irai d'ici, que ceci soit
mon mot de partance : que ce que j'ai vu est
insurpassable.
J'ai goûté au miel secret de ce lotus qui
s'étale sur l'océan de lumière, et ainsi j'ai été
beni - que ce soit mon mot de partance.
J'ai joué dans ce palais des formes infinies
et là j'ai aperçu celui qui est sans formes.
Mes membres et mon corps entier ont tressailli au toucher de celui qui n'est pas tangible. Ah ! ·si la fin vient ici, qu'elle vienne!
- ceci soit mon mot de partance.

22

Quand nous jouions ensemble, jamais je
n'ai demandé qui tu étais. Je ne connaissais
ni timidité, ni frayeur ; ma vie était impétueuse.
Au petit matin, comme un franc camarade
tu m'appelais de mon sommeil et de clairière
en clairière tu m'entraînais en courant.
En ce temps-là je ne m'inquiétais pas de
connaître la signification des chansons que tu
me chantais. Ma voix simplement reprenait
les mélodies; mon cœur dansait a leur cadence.
Mais à présent que l'heure des jeux est
passée, quelle est cette vision soudaine ? L'univers et toutes les silencieuses étoiles se
tiennent, pleines de révérence, les regards
baissés vers tes pieds.

23
Je te couvrirai des t_rophées, des guirlandes
de ma défaite. Il n'est jamais en mon pou·voir de m'échapper de toi non vaincu.
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
L1OFFRANDE LYRIQUE

Certes je pressens la déroute de mon
orgueil; je sais que dans l'excès de la p~ine
ma vie crèvera ses limites ; mon cœur vide,
semblable au roseau creux exhalera de mélodieux sanglots et les cailloux fondront en
larmes.
Certes je sais que ne resteront pas clos à
jamais les cent pétales du lotus, mais _qu'ils
découvriront le trésor secret de leur miel.
Du haut du ciel un œil surveille qui va
me convoquer en silen~e. Ri~n ne ~e se:a
laissé, rien que ce s01t, et a tes pieds Je
recevrai la mort complète.

Quand je lâcherai le gouvernail, je connaîtrai que le temps est venu que tu le
prennes. Ce qu'il y aura à faire, aussitôt sera
fait. V aine est ma peine.
.
Alors résigne-toi, mon cœur ! sans brmt
consens à ta défaite, et tiens pour bonne
fortune de reposer et tout tranquille, là où
1 1
,
tu as ete
p1ace.
Ces lampes sans cesse s'éteignent au plus
petit souffie du vent ; dans l'effort de les

rallumer, sans cesse j'oublie tout le reste.
Mais cette fois je serai sage ; j'attendrai
dans le noir, étalant mon tapis sur le sol, et
quand il te plaira, mon Seigneur, approche
toi sans bruit, voici ta place !

25
Je plonge aux profondeurs de l'océan des
formes, dans l'espoir d'atteindre la perle
parfaite et sans forme.
Je ne navigue plus de havre en havre dans
cette barque battue par la tempête. Les jours
sont loin où je faisais mon jeu d'être secoué
par les flots.
Et maintenant j'aspire à mourir dans ce
qui est sans mort.
Dans la salle d'audience, près de l'abîme
sans fond d'où émane une musique sans notes,
je saisirai la harpe de ma vie.
Je t'accorderai selon le mode de l'éternel,
harpe ! et quand aura vibré ton suprême
sanglot, aux pieds du Silencieux, je te reposerai silencieuse.
RABINDRANATH TAGORE.

(Traduction André Gide.)

�SUR LE COMTE DE GOBINEAU

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

C'est toujours une chose délicate que de· se prononcer
sur la valeur de ses contemporains. Beaucoup s'y trompent, et des plus ingénieux. On ne saurait donc en
vouloir aux Parisiens de la monarchie de Juillet d'avoir
considéré le Comte Arthur de Gobineau comme un homme
quasi insignifiant, et de lui reconnaître tout au plus de la
naissance et une grande culture.
Messieurs Chlendowski, Souverain et Tarride apprirent
à leurs dépens cet arrêt de l'opinion. Ces éditeurs s'étaient
avisés d'imprimer les premiers essais de Gobineau. Chlendowski publia le Pris1Jnnier Chanceux1, et Souverain
les Aventures de Nicolas Be/avoir '. Cc sont des romans
historiques dans le genre alors en vogue, dont raffolait
la clientèle des cabinets de lecture. Ces ouvrages sans
grande originalité témoignaient pourtant des connaissances
étendues de leur auteur, de son goCtt très vif pour le
passé, et surtout d'une verve et d'une spontanéité de vrai
conteur.
L'insuccès de ces publications fut complet. Les libraires
les mirent au pilon. Le même sort attendait Ttrnovt,
Paris, 1847, trois volumes in-8•.
s5 2, quatre volumes in-8°. Ce roman parut sous le pseudonyme
d'Ariel Dts Feux.
1

'

1

853

roman étrange et profond, le premier des écrits de Gobineau, dans lequel se révèle sa personnalité entière1.
Dans ce roman, les souvenirs de Louis de Gobineau,
officier de la garde royale, qui pendant les Centjours suivit les Bourbons à Gand, furent largement
utilisés par son fils. Mais Arthur de Gobineau y mit
beaucoup de son ime. On retrouve plus d'un trait de son
caractère dans cet Octave de Ternove, pauvre, fier et
sensible, plein de mépris pour le monde qui l'entoure, et
pourtant animé du désir de le dominer. Un profond sens
psychologique, une sorte d'avidité à montrer la nature
sans fard, voilà ce qui distingue ces pages et qui apparente
leur auteur à Stendhal. Octave de Ternove, ce paladin de
l'ancien régime, c'est en quelque façon un Lucien Leuwen
gentilhomme. Je ne sais si Gobineau a jamais connu
Stendhal. Mais le certain, c'est qu'il existe une réelle
affinité entre ces deux esprits. L'un comme l'autre, ils
plongent leurs racines dans le dix-huitième siècle. Et leur
existence même présente des ressemblances frappantes.
Tous deux, ils eurent une enfance triste, une adolescence

amère.
Les parents de Gobineau vivaient séparés. Le jeune
Arthur grandit sans connaître la douceur du foyer familial.
D vint à Paris en 1835, à l'igc de dix-neuf ans. Et
1 TmzO'IJt vit le jour dans le feuilleton du Journal des Débats.
Il fut édité en 1848. C'est un livre excessivement rare, bien qu'il
aemble qu'il ait eu deux éditions différente5, toutes les deux à
Bruxelles. On trouve cet ouvrage à la Bibliothèque Nationale avec
le titre : Artltur dt Gobineau. La Nouveautl Littlrairt. TernO'IJt.
Librairie dt Tarride, rue dt L'Ecuyer, 8. Trois volumes in-12°. Mon exemplaire est en deux volumes in-u 0, avec une vignette au
titre, imprimé par Meline, Cans et C1•.

�854

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pendant plus de dix ans, continuellement frustré dans son
espoir d'obtenir son indépendance par la littérature, il mena
l'existence pénible d'héritier sans fortune dans la maison
d'un vieil oncle bizarre.
Enfin, la vie finit par lui sourire. Il rencontra une
compagne et un ami. En I 846, il épousait Mademoiselle Clémence Monnerot. Quelques années auparavant,
il avait fait la connaissance d'Alexis de Tocqueville. Cet
homme éminent s'intéressa à lui, l'honora de son amitié,
et parvenu au ministère des Affaires Etrangères, en I 849,
il le choisit pour son chef de cabinet. Avant de quitter
le ministère, M. de Tocqueville ouvrit à son ami les
portes de la carrière. Gobineau débuta à Berne, il alla
ensuite en Hanovre et à Francfort, puis il représenta
la France à Téhéran, à Athènes, à Terre-Neuve, à Rio de
Janeiro, à Stockholm. Pendant sa jeunesse studieuse, il
avait acquis une érudition extraordinairement variée et
presque encyclopédique. Depuis, il avait parcouru une
grande partie de l'univers. Il avait vu de près, au hasard
de ses voyages, la haute société aussi bien que les mœurs
populaires des pays qu'il traversait. Il observait en artiste
et en philosophe toutes les manifestations de la vie depuis
les intrigues des cours jusqu'aux querelles des rues,. Peu
d'hommes éprouvèrent une curiosité égale à la sienne, et
bien peu eurent l'occasion, comme lui, de contempler le
monde sous tant de faces. Ajoutez à cela, que ce
grand curieux possédait au plus haut degré l'art d'exprimer ses impressions par la plume ou la parole.
Pourtant, il faut se garder de considérer Gobineau
comme un amateur, un gentilhomme lettré, qui se serait
contenté de répandre sa pensée en brillantes impro-

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

855

visations. Il apportait au contraire à tout ce qui touchait ses
travaux la gravité d'un érudit. Et même on doit avouer
qu'il n'échappa point au défaut qu'ont souvent les grands
remueurs d'idées, à savoir de créer des systèmes et d'en
devenir esclaves. Esprit éminemment synthétique, Gobineau s'acharnait à trouver une formule pour expliquer les
phénomènes de la vie des peuples ; il prétendait mettre à
découvert, selon son expression, "la base encore inaperçue
de l'histoire".
Cette base, il crut la trouver dans la race. C'est la
race, selon lui, la raison suprême et fatale qui dirige
le sort des nations. Les Arians forment l'élite des races.
Tout le reste est négligeable. Ce sont les Arians qui ont
créé et maintenu la civilisation occidentale. Les mélanges
de races ont corrompu la pureté du sang de ces dominateurs. De là provient l'abaissement complet de notre
espèce, l'inévitable décadence de l'humanité.
L' Essai sur l' lnégalitl des Races Humaines\ dont la théorie
semble bien discutable, n'en est pas moins un livre admirable dans ses détails. La conviction la plus sincère l'anime.
Ce penseur, pour lequel les siècles les plus lointains
n'avaient plus de secret, qui avait fait le tour de toutes les
illusions humaines, s'attacha aux siennes avec passion. Il
leur assujettit toutes les expériences de son intelligence,
toutes les réalités de sa vie. C'est toujours cette même
idée qui se dégage de tous les ouvrages qu'il écrivit par la
suite. Il s'adonne à de longues et patientes recherches afin
de prouver sa descendance d'Ottar Jarl, pirate norvégien.
Il faisait peu de cas du vénérable hôtel de Bordeaux, où
1

Les cieux premiers volumes de cet ouvrage parurent en 18 53,

les deux derniers en x8 55.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1

1.

des générations de Gobineau avaient vécu entourées d'une
estime Wliverselle. Mais un jour, en face d'un aride
rocher scandinave, il fut ébloui par la vision du cMteau
de ses aîeux.
L' Esrai sur /'Inégalité des Races n'eut qu'un médiocre
succès. Cette œuvre était trop élevée pour atteindre la foule.
Les intelligences faites pour la comprendre l'accueillirent
avec réserve. Mérimée, tout en rendant justice aux
grandes qualités de son ouvrage, écrivait à Gobineau, qu'à
son gré, quelques individus bien choisis suffisaient pour
relever une race entière, et l'invitait à s'en rendre compte
dans les villes où il y avait des cuirassiers en garnison.
M. de Tocqueville même, qui témoignait l'estime la plus
affectueuse pour l'auteur, ne manqua pas d'élever des
objections lucides et profondes contre l'œuvre 1• Cet échec
fut amer pour Gobineau. D'autres revers allaient l'accabler
encore. Sa hauteur de gentilhomme, son indifférence de
philosophe à l'égard des puissants du jour n'étaient pas de
nature a lui gagner les bonnes grkes des chancelleries.
Il éprouva des injustices dans sa carrière. Son insouciance
des affaires compromit la fortune qu'il avait héritée de son
oncle. La catastrophe de 1870 le bouleversa profondément. Enfin, à force d'étudier, d'observer, de méditer, de
creuser sa pensée, il avait fini par créer autour de lui une
véritable solitude,
Vers 1875, nous le voyons dans un modeste appartement d'une maison bourgeoise a Stockholm, isolé et
misanthrope. Pourtant, il honorait de son amitié son
valet de chambre syrien; il couvait de tendresse ses
Correspondance entre Alexis de Tocqutville et Arthur de Gobineau,
publiée par L. Schemann, Paris, 1909, p. 19 3.
1

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

perruches. Juché sur un siège incommode, il laissait son
vieux chien Otthtllon sommeiller à l'aise dans son fauteuil
et interrompait de temps en temps son travail pour lui
jeter un regard bienveillant - peut-être au moment
même où il venait d'écrire: "Les hommes sont tous,
toujours et dans tous les temps d'assez méchantes bêtes,
et ce que l'Wl reproche à l'autre il l'a fait, ou le fera, ou
n'a pu 1. "
Cette année-la, le tendre misanthrope fit une rencontte
qui devait être décisive pour ses dernières années et pm-1r
sa gloire posthume. Il connut Wagner à Rome. Mais ce
n'est qu'en 1880, à Venise, que les deux hommes se lièrent
d'amitié. Gobineau, sur l'invitation de Wagner, alla lui
rendre visite à Bayreuth aux printemps de 1881 et 1882.
Les deux. vieillards étaient bien faits pour se comprendre. Tous les deux, ils avaient passé leur vie en lutte
avec leur temps. Tous les deux, il partagaient le goîtt
des grandes synthèses, L'un et l'autre s'étaient presque
entièrement détachés de la réalité et étaient arrivé au
plus haut degré d'une généreuse exaltation.
Certes, ils s'entendaient à merveille, Wagner et ce
Français familier de la Walhalla, qui, lui même, s'était
plu à élever un autel aux divinités germaniques. Mais le
Comte de Gobineau avait beau s'enorgueillir de son sang
arian, rechercher le château imaginaire de ses aYeux sur
un rocher scandinave, affirmer bien haut la supériorité de
la race germanique, il n'en restait pas moins profondément français. Et sans doute cette dernière qualité-là ne
contribua-t-elle pas peu à l'amitié des deux grands hommes.
1

Histoire d'Ottar Jarl, Pirate Nr,r,vlgien, et de sa Descendance,

Paris, Perrin, 1879, p.

22 .

�858

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Pour Wagner, Paris représentait la France, et "cette
Babel impure " apparaissait à ses yeux comme un cauchemar, qui lui rappelait les moments les plus pénibles de
sa vie.-En automne 1839, il quittait Riga et débarquait en
France, à Paris, dans un t&amp;tel garni de la rue de la Tonnellerie, près des Halles, apres avoir traversé les mers du Nord
sur un voilier russe. Les dangers du voyage, les rafales des
mers du Nord lui semblèrent bien peu de chose en comparais0n des misères qui l'attendaient dans cette ville. Il
essuya tous les revers, subit toutes les humiliations, endura
le plus terrible dénô.ment. Il en vint jusqu'a s'offrir a
entrer comme choriste dans un thé~tre du Boulevard. On
le refusa. Il se tint pour heureux, quand des travaux de
réduction pour piano lui assurèrent le pain quotidien.
Vingt ans apres, en 1859, nous retrouvons Wagner dans
un petit hôtel de la rue Newton. Cette fois, ce n'est plus
l'indigence qui le fait soufrrir, mais l'hostilité de l'opinion
contre son œuvre, les sifilets de chasse de ces messieurs
du parterre pendant la première de Tannha:user, Le lendemain de cette soirée, Janin conseillait à ces messieurs
d~adopter les armes suivantes: Un sifilet sur champ de
gueules hurlantes, et poiir exergue : Asinus ad Lyram.
Quant à Wagner, il retirait sa partition et quittait Paris.
Lors de son séjour en France, il n'avait connu que
l'atmosphère du monde théitral, de petites et de méchantes
gens, à peine quelques hommes de bien, rencontrés au
hasard, tel le douanier poète Edmond Roche, qui, lors de
l'arrivée de Wagner à Paris, le traita avec bonhomie à
l'occasion d'une visite de douane, et auquel le musicien
confia par la suite la traduction de plusieurs de ses livrets.
Quand Wagner vint pour la seconde fois -à Paris, les

SVR LE COMTE DE GOBINEAU

859

amis de Liszt et d'Emile Ollivier l'accueillirent à bras
ouverts. Il connut par eux et reçut rue Newton de nombreuses personnalités intéressantes, entre autres Baudelaire
et Champfleury. Cependant il se trouvait en ce momentdans une période de lutte, d'inquiétude constante.
Il n'était pas d'humeur à s'occuper du monde extérieur.
Il demeura indifférent aux gens qui l'entouraient.
Gobineau fut, en somme, le premier Français pour
lequel Wagner éprouva un réel intérêt. Etait-ce la
compréhension qu'avait Gobineau de sa musique, ou les
théories de race si flatteuses pour l'orgueil germanique
que professait son htite, qui gagnèrent le cœur de
. Wagner? Ou plutêît, quand ce petit homme frénétique,
qui vivait dans l'état d'ime que Nietzsche appelle
"la poitrine gonflée" cheminait pres de cet ami, grand,
mince et pâle, écoutait ses propos si fins, glissant
légèrement sur les choses et pourtant si pénétrants, ne
subissait-il pas l'attrait d'une intelligence toute française ?
Wagner n'était-il pas la dupe de son Mte? En croyant
aimer le descendant du guerrier scandinave, n'était-ce pas
le Français qui l'avait ensorcelé ?
Gobineau, dupe lui aussi, aurait été le premier à se
défendre d'une telle interprétation. Ce Germain imaginaire
méprisait à tel point les Tartufes du patriotisme, qu'il
éprouvait un réel plaisir à braver l'opinion. Mais cette
attitude factice n'a pas trompé ceux qui l'ont bien connu.
Voici le portrait qu'a laissé de lui Albert Sorel, qui fut de
ses amis dans les dernières annêes de sa vie :
" Sa conversation est certainement la plus éblouissante
que j'aie connue, en facettes, en étincelles, avec un je ne
sais quoi de caché, de mélancolique, de tendre que l'on

la

�860

LA NOUVELLE REVU.! FRANÇAISE

devinait sous la surface ; quelque chose comme les feux
d'artifice, dans les soirs d'été, sur le miroir des eaux de
V ~rsailles, Très moderne pour l'information, assez lointam pour le go(lt littéraire, un ton une délicatesse une
fierté mtellectuelle
.
'
'
d•homme du monde,
peu fréquents
chez les gens d'autant de lecture ; une ouverture d'esprit
plus étendue, avec plus de sorties, sur des frontières plus
larges, que "l'honnête homme " d'autrefois. De l'ironie
de la contradiction, du paradoxe, de la sensibilité tr~
aiguë et perçant tout à coup : un rien un mot un geste
'
q_u1. le touchaient, et ses beaux yeux bleus,
tout' à l'heure
SI x:ioqueurs, se tintaient d'un brouillard léger, et cette
mam nerveuse et blanche, toute moite, serrait la vôtre
d'une étreinte fugitive ; enfin un tempérament délicieux
d'aristocrate français 1 ".

a

Spectacle curieux et touchant
la fois cette amitié
de Gobineau et de Wagner. Voila que le ~énie français,
aupres duquel Wagner avait passé pendant des années en
France, sans l'aimer, sans même le reconnaître vient lui
faire _la révérence à W ahnfried et le conqui;rt dès le
premier abord.
D'ailleurs, cet attachement des deux hommes devait
être de courte durée. En octobre 1882 Gobineau de
l
•
•
'
'
passage a Turin, perdait connaissance dans l'omnibus
d'hôtel qui le conduisait à la gare, et mourait quelques
heures après.
~'ento~rage de Wagner, et, plus tard, l'Allemagne
~ntiere lui vouèrent un véritable culte. En France aussi,
il eut ses admirateurs et ses dévots. Mais ce ne sont pas
1

Albert Sorel, Le Comte de Gobineau. (Le Temps,

22

mars

19 0 4).

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

861

les mêmes qualités que l'on gollte chez lui de l'un et de
l'autre c6té du Rhin.
Les Allemands apprécient avant tout son esprit systématique, sa persévérance dans son œuvre. Ils admirent
cette sorte de passsion d'alchimiste, avec laquelle il
s'acharnait à saisir l'essence même des peuples. Et cette
qualité de Gobineau rend particulièrement précieux à
leurs yeux l'engouement qu'il manifesta de tout temps
pour les choses de leur pays.
S.es compatriotes, au contraire, sont disposés à considérer
ses édifices théoriques comme des châteaux en Espagne.
Mais ceux qui l'ont approché font grand cas du courage
de ses opinions, du côté sobre, clair, aigu de son esprit,
de sa liberté et de sa fantaisie. Et ils ne restent pas insensibles au charme qui émane de cette haute figure de gentilhomme philosophe.
Mais les hommes que nous honorons ne sont-ils pas
comme des miroirs dans lesquels nous nous cherchons
nous mêmes? Il n'est que justice de retrouver les visages
les plus divers penchés sur la mémoire de ce penseur, qui
tenta de pénétrer d'un ferme regard le génie de toutes les
nations.

** *
Le Comte de Gobineau avait un go(lt vif pour les
histoires. Dans sa jeunesse, il s'amusait à inventer des
contes merveilleux pour sa sœur et pour ses amis. Ce
petit monde l'entourait, assis a l'orientale et revêtu de
costumes des Mille et Une Nuits.
Au cours de sa carrière mouvementée, il continuait

a

�SUR LE COMTE DE GOBINEAU

862

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

observer, à imaginer les vies d'autrui, et il se plaisait à
traduire ses impressions en des traits précis et vivants.
Quelques uns de ses contes, les Nouvelles Asiatiques, les
Souvenirs de 'Uoyages atteignent presqU:e la perfection.
D'autres ne sont que les rapides visions d'un artiste au
tempérament de grand seigneur. La laborieuse mise au
point n'était pas son affaire. Mais justement l'absence de
tout apprêt littéraire dans ces improvisations ne manque
pas de charme.
Tant6t, Gobineau crayonnait rapidement ces jolis
mélanges de fantaisie et de réalité. Tant6t, il se contentait d'en éblouir son auditoire.
Adossé à la cheminée, mince, élancé, les yeux bleus,
les paupières un peu tombantes, la bouche petite, tres en
avant, le menton court, les moustaches grisonnantes, il
contait. C'était un bonheur pour lui et pour les autres. Il
accompagnait son récit des gestes de sa belle main, faite
pour les manchettes de dentelle.
Ce n'était d'ailleurs que dans un cercle intime qu'il
laissait libre cours à sa verve de conteur. Les rares
personnes qui avaient le plaisir de l'écouter, conservent
aujourd'hui encore un souvenir délicieux de ces entretiens.
Un soir, le Comte de Gobineau faisait dans un salon
ami le récit d'une anecdote qui s'était passée, disait-il,
dans une cour allemande. Ses auditrices lui demandèrent
de rédiger cette histoire. Il se rendit à leurs vœux. Il
écrivit l'anecdote qu'il leur avait racontée, et leur remit
le manuscrit, tout en le recommandant leur discrétion,
car plusieurs des personnages qui figuraient dans son
récit, prétendait-il, étaient encore vivants.

a

C'était l'histoire d' Adllai'de, une rapide et hautaine
analyse des pires défaillances du cœur humain. Elle
dormait depuis longtemps parmi des reliques d'amit"é,
' été donné d'en avoir communication.
i
quan d J·1 ma
Monsieur le professeur Schemann président de 1
"S oc1'é té Gobineau ", auquel je fis part
' de cette bonnea
for~une, eut d'abord des scrupules à consentir à la publication de ce manuscrit1. Monsieur Schemann est un d
1
•
es
p us anciens disciples de Gobineau, un de ceux qui lui
ont. vo~é le culte le plus touchant et le plus efficace. Il
~ra1gna1t, selon sa propre expression, que ce conte " n'aJOUtit pas un nouveau fleuron à la couronne de Gobineau., " p_ourtant la renommée de œt esprit altier n'est
~lus a faire. Et il m'a semblé qu'il ne serait pas sans
intérêt
. . épour ses admirateurs de lire Adélaïde à tit re de
cunos1t littéraire. Monsieur Scheman a bien voulu se
rendre à ces raisons. Qu'il agrée, ici, mes remerciements
les plus sincères.
ANDRÉ DE HEVESY.

d 1 ~ · de Gobineau avait légué ses œuvres à l'amie dévouée de ses
ern1èr~s années, Madame la Comtesse de La Tour. Celle-ci céda
aes droits à la " Société Gobineau ., à Fn'bo urg-en- Bnsgau.
.

�ADÉLAÏDE

ADÉLAÏDE
(NOUVELLE INÉDITE)

Madame de Hautcastcl arrangea commodément sa jolie
tête sur le dossier de son fauteuil ; chacun fit silence et
le baron parla en ces termes :
L'année même où Frédéric Rothbanner sortit de
l'académie militaire pour entrer aux chevau-légers, Elisabeth Hermansburg le distingua. Ce fut une sorte de coup
de théitre. Rien n'avait préparé la société à une chose si
singulière, et, dans le premier moment, les clameurs
furent infinies. Le gros Maëlstrom, soupirant déclaré de
la comtesse depuis des années, et surtout Bernstein dont
les folies pour elle étaient si connues, folies qu'incontestablement elle avait encouragées, jetèrent feu et flammes,
et ne manquèrent pas de partisans. Le grand duc, luimême, se laissa toucher par l'indignation générale et
adressa à la coupable une épigramme si aiguë qu'elle
aurait d(l en être transpercée ; mais elle répondit vertement à Son Altesse Royale, et sous une couverture tellement respectueuse, que les rieurs passèrent de son c6té.
Bref, ce qui était fut et resta tel sans qu'on y pi1t rien
changer. Au bout de six mois tout le monde sauf les
deux transis évincés, en avait pris l'habitude, et il n'en
était plus question.

Cependant, en apparence du moins, rien de plus
absurde. Elisabeth avait trente-cinq ans et était dans
l'éclat parfait de sa beauté, avec une réputation d'esprit
grandissant tous les jours et qu'il était impossible de surfaire. De son côté Roth banner, pour faire admettre son
bonheur, n'exhibait que ses vingt-deux ans, une jolie
tournure et rien encore de cette valeur intrinsèque qu'on
lui a reconnue depuis. Ce joyau était alors caché dans sa
coquille. Pour déterminer ce qui était arrivé il avait fallu
cette profondeur de réflexion et cette sagacité d'égoïsme,
dons précieux de la comtesse, la plus accomplie des créatures en toutes choses et surtout cette sagesse des enfants
du siècle qui mène ceux qui la possèdent à n'avoir pas
volé la damnation éternelle. Elisabeth Hermansburg avait
pensé qu'au comble de sa gloire elle était bien voisine de
la pente qui allait la conduire à en descendre. Elle avait
monté dans les fleurs; il allait falloir bientôt revenir dans
les ronces. Pour savoir ce qu'une femme adorée devient
d'ordinaire, elle n'avait eu besoin que de jeter les yeux
autour d'elle, et les jardins d'Armide où elle régnait
lui avaient montré en foule leurs gazons verdoyants peuplés de vieilles cigales dont les voix prophétiques n'étaient
comprises de personne hormis d'elle-même. Elle examina
l'une après l'autre les destinées de ces tristes métamorphosées et elle crut pouvoir admettre que la cause de leur
malheur était à trouver dans l'insouciance avec laquelle
chac~ne avait lié son bonheur à un homme qui la dominait,
et qui, partant, la pouvait fuir aussitôt que son coeur à lui
conseillerait la désertion.
.
Elle se dit: Je ferai un heureux. J'aurai un esclave qui
me devra tout, et le premier succès, et le premier bonheur

3

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et la premiere gloire et la première expérience. Il
m'adorera ; et, si je l'adore, je ne le lui dirai pas comme
je le sens, et je règnerai sur lui. Je l'entrainerai où il me
plaira qu'il aille et je le connaîtrai à fond : tête et coeur,
bien et mal, vices et vertus. Des premiers je flatterai ceux
qui me serviront ; des secondes j'étouiferai celles qui
pourraient se dresser contre moi. Je l'aurai tout à moi ;
d'abord parce qu'il sera très jeune et se donnera sans
réserve, et je profiterai de ce moment pour le pétrir et le
repétrir de telle sorte que s'il songe jamais à se révolter, il
n'aura plus ni nerfs ni muscles pour servir son intention.
De cette façon-là je réaliserai une des plus belles fictions
des romans, j'aurai créé un de ces amours hypothétiques
qui durent toujours, et jusqu'à mon dernier soupir si cela
me plaît je serai servie, je serai aimée; du moins le monde,
et c'est l'essentiel, me croira telle. Enfin, en admettant que
ce soit là une chaîne propre à devenir pesante, moi et
non pas lui, ma volonté, non la sienne, décidera de la
rupture.
Quand elle vit Rothbanner pour la première fois, il lui
plut assez pour qu'elle le marquit dans sa pensée du signe
de sa possession. Elle prit juste le temps dé se convaincre
qu'il avait du cœur et tout fut fait ainsi qu'elle l'avait
décidé. 11 va sans dire que Rothbanner se trouva d'autant
plus heureux qu'il ne douta pas de l'avoir perdue.
Les choses marchèrent ainsi très bien pendant cinq ans
et chacun peut porter témoignage comme je le fais moimême, que pas une distraction, pas une marque d'ennui
ne fu,t surprise chez l'amant. Madame d'I-fermansburg
avait alors quarante années échues et les choses allaient
à merveille, quand, aussi sottement et mal à propos que

ADELAÎDE

tout ce qu'il avait fait dans sa vie, son man s'avisa de
mourir, ce qui fut le signal de la catastrophe, car il se
découvrit alors des mystères que personne n'aurait jamais
été soupçonner.
Au bout d'un an de deuil, la comtesse qui depuis dixhuit mois environ paraissait souvent préoccupée et d'une
gaieté un peu extrême, pressa Rothbanner de reconnaître
ce qu'elle avait fait pour lui, en mettant fin par un
mariage à l'irrégularité notoire de leur position. Rothbanner fut surpris, et, ce qui n'était pas adroitt il faut en
convenir, montrant plus de bonne foi que d'amour, il le
laissa voir. Du reste il y avait de quoi s'étonner : la
comtesse, de sa nature esprit fort, ne s'était jamais
beaucoup préoccupée des questions au-dessous d'elle. Son
rang dans le monde, son sang-froid, et, pour tout dire, son
audace, avaient toujours commandé et obtenu le respect, et
il était convenu qu'on lui pouvait et devait passer beaucoup
de choses. Rothbanner objecta à la fantaisie de la dame
que sa délicatesse s'opposait absolument à satisfaire le désir
exprimé ; il était pauvre et paraîtrait avoir abusé de son
influence pour des motifs peu honorables ; on le croirait
d'autant mieux qu'en définitive une fort grande diiférence
d'~ge existait entre lui et la comtesse, et les unions contractées malgré de pareils empêchements donnent toujours
à gloser. Ensuite, il était catholique, la comtesse protestante et, sa famille à lui, qui fermait aisément les yeux
sous le manteau de la cheminée, trouverait certainement
à redire, et tres fort, à une sorte de renonciation publique
à des principes héréditaires. Enfin, et c'était là son
suprême argument, il répéta à satiété qu'il ne voyait pas
pourquoi un bonheur si long, si soutenu, si exempt de

•

�868

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nuages serait troublé, évidemment troublé, par la manie
de changer le bien en mieux.
Tout cela fut bien dit, bien exposé ; cependant la comtesse demeura ferme dans sa proposition, et ne daignant
prendre au sérieux qu'une seule des objections, elle s'en
alla un matin , sans rien dire à Fréderic,. trouver l'Evêque
.
de B. Elle fit part au prélat de son désir de se convertir.
Le prélat qui n'y entendait pas malice, fut naturellement
touché et enchanté. La néophyte avait justement le genre
d'esprit qu'elle voulait avoir. Elle alla au devant de toutes
les instructions, étourdit les abbés qu'on lui donna pour
maîtres par la variété et l'orthodoxie de ses connaissances
théologiques, et, ma foi, par un beau dimanche, le troisième après Pâques, je crois, elle fit tranquillement son
abjuration dans la cathédrale de B. à la satisfaction profonde du public. Le lendemain elle revint à la charge
auprès de Rothbanner et le somma de l'épouser.
La conversation entre les deux contendants fut d'abord
affectueuse et parfaitement tendre ; puis elle devint un
peu seche, et quand la comtesse se fut bien conv~incue
que la victoire ne viendrait pas toute seule, elle pnt son
parti et mit le fer sur la gorge de l'antagoniste.
- Ainsi,\bien définitivement, lui dit-elle, en le regardant avec: des yeux dont il n'avait pas encore vu l'expression âpre ·etfdécidée, ainsi vous ne consentez pas?
- Je ne peux pas.
- Vous ne pouvez pas ?
- Je vous l'ai expliqué.
- Eh bien ! Donnez moi encore toutes vos raisons !
Il énuméra de nouveau, et non sans une nuance de
colere, ce qu'il avait déjà répété vingt fois.

ADÉLAIDE

- Ce sont là vos motifs?
- Vous le savez bien.
- Pourquoi ne me donnez-vous pas le seul véritable ?
- Qu'entendez-vous par là ?
- Je vous demande pourquoi vous ne me dites pas
franchement la raison sérieuse qui vous empêche de me
céder ?
- Je ne sais ce que vous entendez par là !
- J'entends votre liaison avec ma fille !
- Madame!
- Avec ma fille ! vous dis-je; nous voilà enfin en
pleine bonne foi, et, c'est arns1 que nous allons nous
expliquer.
On peut s'imaginer l'attitude des deux lutteurs, car
d'amants il n'en était pas question dans ce moment-là.
Elisabeth pâle de cette pâleur de l'homme de guerre
causée uniquement par la rage de vaincre ; Frédéric agité
du trouble de l'animal pris dans une piege dont il voit
peu de chances de se tirer.
- Monsieur, dit la comtesse, je ne vous ferai pas de
reproches ; calmez-vous, rassurez-vous. Ce n'est pas moi
qui puis être votre juge, j'en ai perdu le droit du moment
où j'ai abdiqué toute dignité. C'est moi qui vous ai introduit dans cette maison, qui vous y ai fait régner, qui en
vous accablant de tout pouvoir, vous ai donné toute
licence. Il est naturel que vous en ayez abusé jusqu'au
crime. Oh ! ne vous révoltez pas! au point où en sont les
choses, si je puis et dois vous épargner les reproches, il est
au moins naturel que vous consentiez à envisager la vérité
en face. Si elle n'est pas belle, convenez que sur ce point
du moins, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre. Vous

�870

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avez trouvé une enfant toute jeune, incapable de rien
comprendre, de rien savoir, de rien prévoir. Mais laissons
le passé et songeons à l'avenir. Vous et moi avons donné
tant de scandales au monde que je vous avoue mon impuissance à en ajouter un nouveau. Peut-être auriez-vous
la condescendance d'épouser Mademoiselle d'Hermansburg si je vous en pressais ; mais notre relation a été si
publique que la pensée seule d'une pareille monstruosité
me fait horreur. Ce sont des arrangements, dit-on, assez
ordinaires, je ne l'ignore pas ; mais ils ne vont pas à mon
tempérament, et je ne vois qu'une chose à faire : régulariser notre position mutuelle d'abord ; éloigner Mademoiselle d'Hermansburg pour quelque temps et la marier.
De cette façon tout peut se réparer et je ne saurais
imaginer qu'il puisse vous entrer dans l'esprit de refuser
la seule réparation en votre pouvoir.
Dans ce que venait de dire Elisabeth, et qui ne coordonnait pas trop mal, il y avait du vrai, du douteux et du
faux; c'est ce que l'entrée subite d'Adélaïde Hermansburg
dans le boudoir de sa mère mit sous le jour le plus lumineux. Adélaïde venait d'atteindre ses dix-huit ans. Elle
était blonde extrêmement, blanche à éblouir; une taille
de reine, des bras admirables, rien d'une jeune fille, beaucoup d'une impératrice au grand, moins l'esprit de sa mere,
son audace et sa hauteur implacables, et en plus, ce qui
n'était pas à dédaigner, le sentiment parfaitement défini
qu'elle tenait le pas comme femme aimée vis-à-vis de
celle qui ne l'était plus et comme beauté dans sa fleur visà-vis de la rose plus qu'à demi effeuillée. Quant à une
notion quelconque des rapports de fille à mere, pas
l'ombre.

ADÉLAÎDE

Il faut avouer qu'entre ces deux olympiennes le pauvre
Frédéric Rothbanner, si doux, si poli, si affectueux toujours, si spirituel quand rien ne presse, ne faisait pas
grande mine et je me l'imagine assez, accoudé sur le
marbre de la cheminée, dans son attitude toujours élégante
et correcte, mais ne trouvant pas le plus petit mot à dire.
Elisabeth fut un peu surprise de l'apparition de sa fille,
et par son hésitation elle perdit l'avantage de l'attaque.
D'ailleurs elle ne savait pas ce que la jeune demoiselle
avait dans l'esprit.
- Madame, dit mademoiselle d'Hermansburg d'un
ton froid et léger, je vous demande pardon d'entrer ainsi
chez vous ; mais comme je suppose que monsieur vous a
déjà parlé, vous comprenez si la question m'intéresse et si
j'ai quelque sujet de me mêler de mes propres affaires.
Depuis quinze jours dejà M. de Rothbanner m'annonce
son intention de vous demander ma main; j'y ai consenti,
mais chaque matin et chaque soir il m'allegue quelque
raison pour n'avoir rien fait encore. Je désire la fin de
cette situation, etje tiens à savoir si monsieur vous a fait
connaître nos intentions. S'il n'a rien dit, il faut qu'enfin
il s'explique.
- Mademoiselle, répondit la comtesse, vous n'épouserez pas monsieur de Rorhbanner.
- Pourquoi, Madame ?
- Parce que M. de Rothbanner m'appartient et
m'épouse.
- Répondez, Frédéric ! dit Adélaïde en se tournant
d'un air hautain vers le jeune homme. Celui-ci se trouva
en face de deux paires d'yeux qui le tenaient en joue et
on ne peut assurer qu'il füt à son aise. Il cherchait à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

condenser quelque chose de conciliant dans une phrase
qui ne déterminAt pas une explosion, quand la comtesse
prit la parole.
- Mon Dieu! je ne comprends pas tres bien ce débat;
il seraft ridicule, il faut en convenir, si votre inexpérience
ne l'excusait un peu. Rentrez chez vous et pensez à autre
chose.
- Madame, reprit violemment Adélaîde, en croisant
les bras sur sa poitrine et en portant alternativement sur
sa mere et sur Frédéric des regards où la tempête éclatait,
comme je n'ai rien à ménager, je réclame ce qui m'appartient; et vous, parlez ! dit-elle en frappant du pied ; vous
savez ce qu'il vous appartient de déclarer !
- Et moi encore mieux ! s'écria Elisabeth, Tenez
finissons-en et pas de mélodrame ! J'ai l'horreur des scenes
et du mauvais ton. Vous pouvez être assurés tous deux
que je ne me laisserai écraser ni par l'un ni par l'autre;
mais que je vous écraserai l'un et l'autre peut-être. Vous,
mademoiselle d'Hermansburg, vous n'êtes pas majeure et
je vous mettrai dans un couvent, en disant pourquoi ;
vous, M. de Rothbanner, vous vous débattrez avec l'opinion publique qui, peut-être, comprendra mal que dans
une maison, la mienne, vous vous soyez permis tant de
libertés, Je ne vous donne pas une heure pour choisir, je
vous donne wie minute. Ou moi, ou ce que j'ai dit !
Répondez!
Adélaïde prononça les mots suivants en serrant les dents,
mais d'une maniere fort distincte, et en même temps elle .
regardait le jeune homme en face :
- Le couvent, le déshonneur le plus complet, l'abandon
de votre part., tout, mais ne lui donnez pas le triomphe!

ADÉLAÎDE

La comtesse revint la minute achevée :
- Eh bien ? murmura-t-elle ?
Je ne dis pas que Frédéric joua ici un beau r&amp;lc ; mais
le sort ne donne pas toujours ce qu'on voudrait parmi les
personnages de la comédie de la vie. Choisir ! C'était là
fort mal aisé et je le donnerais en cent aux plus habiles :
il était clair qu'en obéissant à Adélaïde Frédéric n'avait
ni la personne de la jeune fille ni aucun des avantages de
l'amour; mais en désobéissant à la comtesse, il était déshonoré à tout jamais, perdu pour le monde, chassé
certainement de l'armée, obligé de s'expatrier et il
n'avait pas le sou, ce qui aggravait singulièrement la
situation, ne perdez pas ce point-là de vue. Aussi sa perplexité peut-elle n'être pas héroïque, elle n'en est pas
moins assez concevable.
Naturellement, ne sachant au monde quel parti
prendre, il prit celui de perdre contenance et son nez
rougit légèrement, ses yeux devinrent humides et il tira
son mouchoir de sa poche pour se moucher. Ces différents
sympttimes produisirent sur les deux femmes des effets
très contraires ; AMlarde sourit avec dédain et sortit de la
chambre ; la comtesse se plaça en face de Frédéric et lui
saisit les mains.
- En retour, lui dit-elle, je vous pardonne tout,
j'oublie tout, je ne vous retire rien du dévouement
aveugle que depuis tant d'années je vous porte et que vous
connaissez si bien ! Je ne suis ni une sotte ni une bourgeoise. Eh ! mon Dieu, Frédéric, à mon âge on ne se
sauve que par la bonté et l'indulgence. Vous êtes jeune...
vous avez été entraîné autant qu'entrainant... tout
s'oubliera.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle parla ainsi pendant une demi-heure sur le ton de
l'affection la plus maternelle. Tout autre genre de
tendresse n'ei1t pas été de mise a ce moment, et elle le
comprenait comme elle comprenait tout. N'admirez-vous
pas aussi avec quel art consommé elle avait supposé
d'abord partie gagnée et ville conquise? Frédéric eut bien
l'idée de le contester ; mais il perdit du temps a réfléchir
à la meilleure manière d'essayer son opposition, et il se
trouva au bout d'un quart d'heure si bien enguirlandé,
paqueté, emballé, cloué dans sa caisse, que ... ce n'est pas
qu'il n'ei1t par moments des spasmes et des soubresauts;
mais rien de plus inutile ! Cet ange d'Elisabeth comprenait tout, excusait tout, ce n'était plus une amante
irritée, ce n'était pas même une future épouse peu exigeante
sur la théorie de ses droits, ce n'était pas une Ariane
raccommodée avec Thésée par L'entremise de Bacchus,
c'était une sœur de charité! Enfin il n'y a qu'un mot qui
serve : Mademoiselle d'Hermansburg qui, notoirement
avait adoré son père, s'en alla passer trois mois chez une
de ses tantes à l'époque du mariage de sa mère avec
Rothbanner, mais comme il n'était pas moins notoire
qu'elle adorait sa mere autant que son pere, les trois mois
n'étaient pas écoulés qu'elle remuait ciel et terre pour
retourner auprès d'elle, ce qui, vu la résistance opposée à
son désir, détermina l'ouverture d'une campagne stratégique aupres de laquelle les plus savantes manœuvres des
généraux anciens et modernes ne sauraient que pâlir.
La comtesse disait à toutes ses bonnes amies ;
- Ma fille est un prodige de dévouement et d'abnégation ! Qu'elle n'ait pas de goltt pour son beau-père, je ne
saurais le trouver mauvais, et je lui en veux d'autant moins

ADÉLAIDE

que dans toutes les lettres qu'elle m'écrit elle est parfaite à
cet égard de convenance et de mesure ; mais il ne m'est
pas difficile de démêler sa pensée. Adélaïde est trop pure et
trop naîve pour savoir dissimuler. Si elle insiste tant pour
revenir aupres de moi, savez-vous la pensée qui la dirige ?
Elle s'imagine que mon jeune mari ne me rendra pas
heureuse ; et elle veut être là pour me consoler et me
soutenir. Elle a conçu ce roman dans sa petite tête et n'en
veut pas démordre jusqu'à présent ; mais cette fantaisie
passera et je tiens à ce qu'Adélaïde reste chez sa tante
Thérese jusqu'a l'époque de son mariage. Elle y est
parfaitement heureuse; et vous comprenez que même ce
qu'il y a de passion dans sa tendresse pour moi m'oblige à
un sacrifice, le plus grand que je puisse faire assurément !
celui de me séparer pour un temps d'une enfant si chère
et qui jusqu'à présent ne m'avait jamais quittée !
De son côté Adélaïde disait à qui voulait l'entendre : Ma mère sera certainement malheureuse avec M. Rothbanner; elle n'eô.t pas di1 se remarier ; mais ce n'est pas
à moi, sa fille, qu'il appartient de la blimer ; je ne pu.is
voir et je ne vois que ses périls ! C'est la meilleure des
meres : quoi qu'elle fasse, par un sentiment exagéré de
son affection, je sais que je lui suis indispensable. Je lui
sacrifierai mes goûts, ma vie ! Je ne veux qu'elle, je
n'aime qu'elle ! Je retournerai aupres d'elle et je ne me
marierai jamais !
Elle se mit en devoir de tenir parole. On lui présenta,
vous vous en souvenez peut-être, Philippe de Rubeck;
soixante-mille thalers de revenu en biens-fonds, beau nom,
trente-cinq ans, jolie figure, elle le refusa ! A la suite
comparurent deux ou trois autres prétendants qui n'étaient

�AD!LAÎDE

876

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se décida à un changement de front, écrivit à Adélaïde

guère moins convenables. Ils furent évincés de même. La
grande duchesse s'en mêla et fit venir Adélaïde pour la
sermonner. Celle-ci pleura excessivement, demanda sa
mère, voulut sa mère, eut une attaque de nerfs, si bien
que notre excellente souveraine, n'y voyant que du feu,
se tourna tout entière au parti d'Adélaïde et dit à deux
o~ trois reprises que Madame Rothbanner n'avait pas
raison.
Celle-ci commença à se trouver dans un certain embarras; mais elle tomba bientêt dans une perplexité pire. Elle
avait l'habitude assez judicieuse d'aimer à se rendre
compte de tout. Les principes sont choses admirables;
malheureusement, dans l'état d'imperfection où s'agite la
nature humaine, ils nécessitent des applications rarement
irréprochables. II arrivait à Elisabeth d'exécuter des
visites domiciliaires chez son mari pendant que celui-ci
était dehors. Un beau jour elle tomba sur un billet
d'Adélaïde, et ·bien que le texte fut insignifiant, ou pour
mieux dire incompréhensible, il en résultait que ce billet
avait eu des frères aînés, et aurait certainement des cadets
en quantité inappréciable. Cette découverte conduisit
Madame Rothbanner à éclaircir de plus en plus près la
conduite de Frédéric ; elle ne fut pas tout à fait certaine
que, sous prétexte d'affaires de service, il s'absentait de la
ville, mais elle eut tout lieu de le soupçonner. Le fait est
que les chevaux du mari étaient surmenés. De sorte que
pressée de toutes parts, blimée par la grande duchesse,
tenant avant tout à conserver sa position de mère incomparable, clé de la manœuvre qu'elle suivait, se voyant
tournée par l'ennemi, que dis-je ! devinant cet ennemi
possesseur des plus belles intelligences dans la place, elle

que ses supplications l'avaient vaincue, l'alla chercher

elle-même chez la tante Thérese et la ramena en
triomphe. II n'en est pas moins vrai qu'ayant gagné la
première manche, elle venait de perdre la seconde, et elle
avait trop de sens pour chercher à se le dissimuler. Aussi
ne montra-t-elle aucune humeur ni en public, ni en particulier.
Mais je m'aperçois que, me laissant trop entrainer par
le courant des faits, je ne vous ai pas arrêtés assez longtemps sur la personne même d'Adélaïde. Il est cependant
essentiel de vous faire bien connaître cette rem~rquable
créature, et pour la juste appréciation que vous pouvez
désirer faire de ce que je viens d'avoir l'honneur de vous
exposer, et pour celle de ce qui va advenir. Très belle,
très intellig~nte, d'une intelligence aventureuse et sans
scrupule aucun, outrageusement gitée par son imbécile
de père, pour qui elle avait le plus souverain mépris,
absolument abandonnée, même ignorée par sa mere, que
des occupations de toute nature absorbaient, Adélaïde
avait eu pour unique guide dans la vie sa gouvernante
anglaise miss Dickson, tres sentimentale, très a.donnée
la philosophie nuageuse, aimant le sherry, ne détestant
pas le grog et se saturant en secret de romans français
capables de faire rougir des gendarmes, et qu'elle avait
grand soin de passer sa pupille.
Des 1'1ge de quatorze ans, Adélaïde avait su ce que
M. Rothbanner faisait dans la maison et comme miss
Dickson ne lui ménageait pas les commentaires sur ce
point, ce que sa jeune tête n'eat pu encore concevoir lui
était facilement élaboré et transmis dans sa réalité la plus

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

authentique par les connaissances supérieures de la demoiselle anglaise. Supposons un instant que le docteur Gall dit
pu interroger la tête charmante de mademoiselle d'Hermansburg, je ne fais pas de doute qu'il y e&lt;it reconnu à
un degré suprême l'organe de la combativité, et, en effet,
l'amour de la lutte dominait tous les autres penchants
d'Adélaïde, et pendant la vie entière de cette hérorne, ces
penchants étant, grke à Dieu, devenus des passions, avec
le temps l'amour de la bataille a chez elle prédominé sur
tous les autres genres d'amour. Elle s'imagina vers sa
seiz,ième année que ce serait la plus belle chose du monde
que de se jeter à la traverse des sentiments de sa mère,
et de détourner de son propre cêité, à son profit exclusif,
ce qui devait avoir tant de valeur puisqu'on paraissait y
tenir si fort. Outre ce qu'une conquête avait en ellemême de désirable et de glorieux, outre qu'il était à
regretter qu'à seize ans on n'ei1t pas encore pris garde à
elle, outre que le bien d'autrui est nécessairement plus
enviable que celui qui n'appartient à personne, comme sa
mère était en définitive l'être le plus puissant dont elle
etît la notion, elle ne conçut rien de si chevaleresque, de
si vaillant, de si hardi, de si digne d'admiration que
d'affronter sa mère et, si elle pouvait, de la battre et de la
dépouiller. Remplie d'un projet si généreux, elle ne perdit
pas une minute en poursuivre la réalisation, et, subitement, sans transition aucune, Fréderic Rothbanner se vit
l'objet des attentions passionnées et bient6t des déclarations bn11antes de ce petit monstre, la plus jolie, la plus
spirituelle; la plus séduisante des filles de la Résidence.
Il en éprouva d'abord l'étonnement le plus prodigieux.
Il refusa d'y croire. Il chercha à fuir l'enchanteresse, mais

a

ADÉLAÎDE

879
1a chose était difficile puisqu'il lui fallait passer sa vie dans
la ~a_ison. _Il ~urait dô. peut-être prévenir la comtesse;
mais tl ét~1t s1 d~ux, si poli, si éloigné de tout ce qui
ressemble a des v10lences, qu'il lui etlt été dans tous les
cas fort difficile d'aborder une pareille démarche dont les
conséquences l'épouvantaient. Epouvanté! II le fut bient8t plus encore I quand, aux attendrissements, aux regards
profonds succéderent des scènes pathétiques et des menaces
véhémentes de se tuer. Un soir, la comtesse qui avait dtl
rester tres tard à la cour à cause d'une réception de prince
voyageur, rentra sans défiance, et toutes les infortunes du
mond~ étaient consommées. Frédéric s'était indignement
conduit, son désespoir était sans bornes; il se condamnait
sans ,mé~agements ; il comprenait tres bien, trop bien que
ce n était pas une excuse que de mettre au défi tous les
patriar~hes de l'Ancien Testament, et notamment le plus
convenable de ~ous, d'avoir pu affronter une pareille
avent~re ; le fait est qu'il avait tort, impossible d'en
revenir, et la faute commise, le remords au lieu d'éto··œe
r
'
wur
amour, donna des forces à ce qui n'aurait presque pas
méme été un~ fantaisie~ et si bien qu'il devint passionnément épris de l'ange des ténebres dont la griffe tenait
son cœur.
Et e1le aussi, Adélaïde, devint éprise de lui à la rage.
Vous pensez que je n'ai nulle intention de vous faire
l'apologie de ce petit satan ; mais il ne faudrait pas être
111JUste non plus. Détestablement élevée, complétement
abandonnée dès sa petite enfance, n'ayant jamais trouvé
en sa mere que l'indifférence la plus glacée, et commen~t à sentir_que, ~ans la mesure o* sa beauté se développait, elle allait y faire naître la haine, douée, comme je l'ai

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dit, de la fureur des combats, fureur en soi admirable et,
qui n'est pas l'indice d'une âme vulgaire, elle n'avait rien
fait jusqu'alors qui ne fOt coupable sans doute, mais rien
non plus qui ftît de bas-lieu. Si on avait pu lui donner
Frédéric comme elle le voulait, certainement elle se serait
mise à l'aimer tout de bon, et je ne vois aucune raison
pour penser qu'elle n'eôt pu devenir une excellente et
digne femme, si peu qu'elle e1h été éloignée du milieu
déplorable où elle avait vécu jusqu'alors. J'ajouterai,
cependant, que la direction d'une main sage, ferme et
d'une Ame grande n'eOt pas été de trop pour ramener une
nature aussi véhémente, et je ne connais personne qui
j'eusse conseillé d'entreprendre une telle éducation. Cette
observation nécessaire pourrait bien, je le sens trop, réduire
à néant toute une théorie. Rothbanner, nous le connaissons, est assurément un homme distingué ; les gens spéciaux, les militaires, vous diront qu'il a introduit une
amélioration notable dans la construction de la culasse des
obusiers; il passe à bon droit pour bon administrateur; on
l'aime fort dans le monde où il ne porte que les meilleures
façons et le ton d'une bienveillance universelle. Mais avec
tout cela, il me fait exactement l'effet d'un chapeau de
Paris : c'est ravissant, bien chiffonné, d'un air exquis, ça
cotîte très cher, et quand on analyse le fait, ça ne vaut pas
quatre sous de bon argent. Les gens comme Rothbanner
sont comme les vélocipi:des: ils ne roulent que sur les trottoirs. Hors des trottoirs ça tombe. Moi, j'aime mieux les
gens qui sont gênés sur les trottoirs, mais qui peuvent
très bien marcher dans les bois.
Quoiqu'il en soit de ma digression, voilà Adélarde
revenue où elle voulait aller et installée au cœur de sa

a

ADELAIDE

881

conquete. Elisabeth n'eut pas même une heure devant
elle pour organiser les barricades. Aussitat qu'aux yeux
de toute la maison attendrie les deux femmes se furent
embrassées, AdélaJde suivit sa mère dans sa chambre,
poussa le loquet, s'assit et fit le discours suivant :
- Madame, puisqu'il vous a plu de faire le malheur
de ma vie, vous ne trouverez pas mauvais que j'use de
~me envers vous. Vous devez bien sentir que la partie
o'est pas égale entre nous !
- Vous etes la plus forte 1
-

Assurément, et je ne compte pas vous nen

c61er.
- Je m'y attendais et c'est pourquoi je vous cède
tout. M. Rothbanner est ici et je vais le faire appeler.
Le verrou ouvert, Elisabeth sonna, fit demander son
mari ; celui-ci se présenta. Elle sortit et le laissa seul avec
Adélarde. M. Rotbbanner prenant un air digne et froid
rendit à la jeune demoiselle les lettres qu'il en avait reçues
depuis le séjour chez la tante Thérèse et se jeta dans les
considérations les plus vraies, les plus incontestables sur
le présent et sur l'avenir. Il prouva sans peine que sa
conscience d'honnête homme était engagée à mettre
fin à une situation injustifiable à tous les égards; qu'il se
considérerait comme le dernier des misérables s'il avait la
&amp;iblesse de dévier de son devoir si clair, si naturel, si
néces.saire ; il peignit vi,,ement et avec sensibilité la reconnaissance dont lui, le cadet sans ressources, était et devait
~e pénétré pour une femme qui avait fait sa fortune ; il
se condamna pour ce qui avait eu lieu et supplia Adélaïde
de se marier. Il parla très bien, oh ! très bien ! et quand
il eut fini, il se leva et voyant qu'Adélaide ~cgardait

4

�ADÉLAÎDE

882

LA NOUV.ELLE REVUE FRANÇAISE

fixement devant elle et ne répondait pas un mot, il sortit.
Elle avait perdu la troisième manche.
Ma foi 1 huit jours n'étaient pas passés que Christian
Grünewald lui faisait la cour. Vous savez bien, ce petit
Christian, mon cousin, qui avait un si joli cheval provenant des haras du feu roi de Wurtemberg ? Vous ne vous
en souvenez pas ?... Enfin, cela importe peu ; ce qui est
certain, c'est qu'il se mit, comme je vous le disais, à lui faire
la cour, et il fut très bien accueilli par elle. On commença
à en parler partout. Chez Madame de Stein on dit même
que la corbeille avait été commandée à Paris. Madame
Rothbanner, discrètement interrogée, ne répondit pas
précisément, mais laissa entendre qu'on ne lui parlait pas
de choses impossibles. Ce que le monde voyait de la
façon la plus positive, c'est que la santé d'Elisabeth assez
chancelante depuis quelque temps se rétablissait à vue
d'œil, et l'air de félicité parfaite établi sur son visage était
de nature à pousser toutes les femmes d'un certain âge à
épouser des jouvenceaux. On était au plus fort de cette
affaire qui intéressait la société entière quand le ministre
de la guerre donna son grand bal annuel.
Quelques personnes remarquèrent de bonne heure que
Roth banner dans sa grande tenue d'aide de camp, qui, par
parenthèse, lui allait à merveille, ne sortait pas de
l'embrasure d'une porte où il était à moitié caché par un
rideau. Il était pile comme un mort. Vers une heure du
marin, Adélaïde, belle à tourner la tête à l'univers, d'une
gaieté étourdissante, ayant semé à droite et à gauche mille
mots charmants qu'on répétait, n'avait pas quitté une
minute le bras de Christian fou, ivre, délirant de bonheur
(le bonheur lui sortait par tous les porcs, au brave garçon,

883

à la boutonnière semblait le
respirer). Comme on venait de finir une valse, le couple
heureux . se pro~nant en tous sens, recueillant partout
des sounre:s, arnva à la porte où se tenait Rothbanner
adossé contre la boiserie. AdélaYde s'arr~ta devant cet
homme, qui de pile de\'Înt livide. Elle le considéra un
instant sans parler, puis d'une voix pénétrante, elle lui dit
e_~ le regardant dans le fond des yeux d'une façon singu-

et le camélia qu'il avait

here:
- V eux-tu que je le chasse ?
- Oui, répondit Frédéric.
l Mon, Dieu ! ce . n'est pas grand'chose qu'un Ou1,. pas
p us qu .un non, et il ne faut guère de temps pour énoncer
1
d
e paret s monosyllabes • Mais si vous voul-~" un peu vous
représenter
la
nature
moUe
et
pliante
de
Frédéne,
. et ce
,. .
qu il lut
avait
évidemment
fallu
de
tortures
pour
Ie har•
,, ,
.
.
rasser 1usqu a I expression st nette et si absolue d'un dés'
d'
•~
vous serez . avis que jamais parole humaine n'a contenu
plus de passion que ce oui-là.
Il était à peine prononcé que se tournant vers son
~rtner, et dégageant son bras du sien, mademoiselle
d Hermansburg s'écria :
- _Mon ch_er Christian ! comme vous me fatiguez!
Depuis un mois t~ut à l'heure, si je calcule bien, vous me
répétez, c~aque ~01r que Dieu fait, la meme chose ? Savezvous ce qui en resulte ? C'est, et je l'ai appris ce soir par
h~rd, qu'on prétend que je vous épouse ! Allons donc!
~a1tcs-moi l'amitié de me lai cr désormais tranquille et
Jusqu'à ce que ces bruits ineptes aient cessé tout à fait .
vous défends de me parler. Monsieur Rothban~eJre
donnez.-moi votre bras s'il vous plaît.
'

�LA NOUVELLE REVUE 1RANÇAISI

Georges de Zévort se trouvait là; il entendit ces propos
aussi distinctement que je vous les dis; il n'eut que le
temps tout juste d'étendre les bras pour~y recevoir le pauvre
Christian qui tomba comme foudroyé. On lui fit prendre un
verre d'eau, on l'emporta chez lui; il en fit une maladie, je
ne sais laquelle et on prétend même qu'il en a contracté un
tic nerveux incurable. Quand madame Rothbanner apprit
les nouvelles, elle demanda ensuite ce qu'était devenue sa
fille ; personne n'en savait rien. Seulement on l'avait vu
prendre le bras de Frédéric. Ils n'étaient plus au bal ni
l'un ni l'autre. Le temps de s'en assurer, le temps
d'appeler la voiture, de la faire avancer à travers une queue
interminable, tout cela dura, et il se passa bien deux heures
avant qu'Elisabeth exaspérée pôt rentrer chez elle. Il lui
fut impossible de savoir où était son mari, où était sa fille;
toutes les portes étaient fermées à dé excepté la sienne et
elle n'était pas femme à prendre ses domestiques pour
confidents. Maintenant je vous laisse vous la figurer, seule
dans sa chambre pendant cette nuit-là. Imaginez un peu
l'état de cette âme toute domination, toute puissance,
toute orgueil.., que de haine, n'est-ce pas?
Le lendemain s'ouvrit, pour les deux coupables, un
paradis d'enchantement. Toutes leurs passions satisfaites à
la fois ! Victoire, vengeance, amour, bien joué, tout cela
formait la part d'Adélaïde ; celle de Frédéric se composait
d'une jalousie détruite, d'une atroce souffrance aoolic,
d'une passion arrivée par la résistance au dernier degré
d'insanité et qui n'avait plus rien à souhaiter ! Nous ne
pouvons guère nous représenter, nous autres gens paisibles,
ce que peuvent être, ce que doivent être, ce que sont
nécessairement les transports de fous pareils. Pour peu que

ADÉLAIDE

885

les lois physiques s'appliquent à l'amour comme au reste
des choses de ce monde, il est clair que la force d'expansion est en raison des obstacles qu'elle fait sauter et que
la fille la plus aimante du roman bénin d'Augustc Lafontaine, le jour où eUe épouse par devant notaire le plus
candide, le plus adoré des commis de chancellerie, ne
saurait l'aimer comme une AdélaYde ! Reste à savoir si
l'amour d'une Adélaîde ne nous ferait pas nous-mêmes
éclater comme une machine à vapeur mal construite. Du
matin au soir, Frédéric et Adélarde ne se quittaient plus;
on les rencontrait dans les bois, pendus au bras l'un de
l'autre. Cette fille singulière avait du go{tt pour tout, du
talent pour tout. Elle lisait les vers comme personne,
chantait comme autrefois la Sontag, donnait à la musique
des sens que personne n'avait été chercher. De tout cela
après bien autre chose, elle grisait Frédéric et ils cueillaient
ensemble des pervenches et des germandrées l On rentrait
tard pour dîner, on ne s'imposait aucune contrainte devant
Elisabeth, et chacun sut par la ville que, décidément,
cette chère Adélaïde s'était habituée à son beau-père et lui
montrait beaucoup d'amitié. On félicita l'heureuse
madame Rothbanner, qui, fière comme le cacique indien
attaché par l'ennemi au poteau de torture, accueillait ces
compliments avec le plus doux sourire.
Au bout d'un mois, la scène changea; Frédéric se dit
à lui-même : je suis indigne de vivre !
Entre nous, je crois qu'il était la machine à vapeur
mal construite, pas trop capable de porter l'amour d'une
Adélatde. Il commença à devenir sombre. Peut-être avaitil dit à madame sa femme quelques mots offensants dans
les jours de sa félicité; il devint doux comme une fiUe.

�ADÉLAÎDE

886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il trouva sa victime angélique et fut remercié avec larmes.
Adélaïde prit la chose de très haut et maltraita vivement
l'un et l'autre. Ce n' était pas une nature à concessions.
Ce que voyant, Frédéric formula quelques vérités morales
d'une grande portée, d'ou résulta une explication violente
dans la chambre d' Adélaîde. De paroles en paroles on
s'échauffa et ce matin-là Frédéric déje{l.na en tête à tête
avec Elisabeth. Il voulut, cependant, dans la journée monter chez mademoiselle d'Hermansburg pour lui faire apprécier un plan de conduite entièrement nouveau dont l'idée
lui était venue; mais il apprit que sa belle-fille était allée
passer la journée chez une de ses amies. Ce jeu-là continua
pendant quatre ou cinq jours. Frédéric devint troublé et
inquiet ; Elisabeth toujours résistant, toujours espérant,
toujours luttant du moins, mais se sentant cruellement
maltraitée par le sort qu'elle s'était fait, continua en y usant
les ressorts de sa volonté, à garder la couverture de mansuétude dans laquelle elle avait jugé indispensable de s'envelopper.
Le cinquième . jour, la mère de l'amie d'AdélaJde,
demanda à madame Rothbanner si elle agréerait la recherche que le Comte de Potz se proposait de faire de sa
chère fille. Depuis cinq jours les jeunes gens se voyaient
chez elle et paraissaient sympathiser. Elisabeth ne se trompa
pas une minq.te sur le sens de ce nouvel intermède et elle
eut le double courage et la prudence admirables, d'abord
de témoigner des doutes quant à l'acquiescement de sa
fille à un mariage, secondement de ne pas dire un mot à
son mari. De cette façon elle s'innocentait d'avance aux
yeux du monde des extravagances qu'Adélaïde pouvait
méditer et elle n'éveillait pas elle-même chez Frédéric

.

.

887

cett~ 3alous1e qu'elle avait appris à connattre et dont elle
savait
.
.
d les. conséquences. Il est c uneux
que 1es passions
de
ce ermer ordre-là, ont d'autant lus d'én
.
cruauté
.
P
erg1e et de
que ceux qm les éprouvent sont plus faibles.
Le
exact d e ce qui• s'é tait
. produit avec
. . pendant
.
C
M • de p 0 tz, c ,eSt à drre
. qu'Adélaïde
, hnst1an arnva avec
.
s attacha par les attentions les plus délicates à I .
absolument I tê
.)ourner
. a te et y r éuss1t. parfaitement. OnUI parla
de
I
eur
union
comme
d'
h
l'
.
une c ose assurée. Rothbanner
apprit et , pendant quelques jours sembl d'
é à
·
I
a ispos
y
Prêterd)es mams.
1 en plaisanta avec Adél aïd e eli e-mc:me
A
.
cepen ant les deux femmes intéressées à suivre les m '
vements
de son cœur le virent bientôt devenir sombre
ou.
.
mqwet, absorbé
.'. l' une et l' autre avec des sentiments à'
cou
.
p ~(Îrà bien d_1fférents, prévirent que sa maladie allait
bo
a utir une crise.
En effet, il entr-a un matin chez Adélaîde s'ass·1t ' ô é
d' lI
l · •
,
ac t
r. e_de et u1 pnt la main. Elle se laissa faire et le regarda
iro1 ement.

- Me comprends-tu ? dit-il avec une douceur doul

reuse.

"

ou-

d - Parfai~em~nt, répondit-elle; vous n'avez la force ni
e me vouloir m de renoncer à moi ?
- Puis-je te vouloir ?
- Assurément non.
- Puis-je renoncer à toi ?
- Je puis renoncer à vous et je l'ai fait.
- Tu l'as fait ?
- Je me marie.
- Et c'est à moi que tu oses ...
- D'abord vous savez qu'il ne m ' est pas si difficile

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'oser ; vous ne savez pas vouloir, mais j'ai cette science.
là. Je me marie, vous dis-je un homme que j'estime,
un homme que j'aime ; et, tenez, au point où en sont les
choses, je ne sais pourquoi je ne serais pas sincere, à un
homme qui m'est plus cher que vous ne le fütes jamais.
Le mot est dit : je ne le retirerai pas.
En parlant ainsi, elle regarda -fixement Frédéric, car, le
connaissant comme elle faisait, elle savait quel poignard
elle lui enfonçait dans le plus profond du cœur. Ce couplà le rétablit soudain en parfait équilibre avec lui-même.
Jaloux, sa passion dominante excitée le fit nager en pleine
eau dans la volonté qu'elle suggérait et qu'il ne tirait
jamais d'ailleurs. Furieux, il saisit Adélaïde par le bras:
- Aime-le, ne l'aime pas ; si tu le revois, si tu le
regardes, je le soufflette et je le tue !
- S'il se laisse tuer; mais de toutes manieres il vaut
mieux que vous. Pas de ces façons-là, M. Rothbanner !
Que voulez-vous? Avez-vous la prétention de me faire
passer mon existence entière dans la position odieuse que
nous nous sommes créée, vous et moi r L'amour que j'ai
eu pour vous, vous accorde-t-il cette prérogative inouie
de me condamner au malheur et à l'isolement éternel ?
C'est là ce que vous appelez votre amour?
- Je n'ai rien a expliquer, rien a justifier ... Tiens,
Adélaïde, j'ai eu tort ; je n'aime, je n'aime que toi, je ne
peux pas, je ne veux pas te perdre. Impose-moi telle condition que tu voudras : j'y souscris et je te jure que je la
tiendrai!...
- Tu ne tiendras rien, je ne veux pas te tromper, je
t'ai menti ! je n'aime pas cet homme. Je n'aime que toi,
je n'aimerai que toi! Tant que je vivrai, tant que je respi-

a

a

ADÉLAIDE

rerai, il n'y aura que toi au monde pour moi l Mais je te
méprise, entends-tu bien, autant que je t'aime ! Tu me
trahiras, tu m'abandonneras, tu me vendras comme tu l'as
déjà fait et cela non pas pour un bien, non pas pour une
vertu, tu n'en as pas ! mais pour la peur honteuse de
quelques phrases dont tu ne crois pas le premier mot ! Il
te faut pourtant le savoir, j'aurai la triste et poignante joie
de te le dire une fois dans ma vie : tu m'as perdue et tu
as fait de moi ce que j'ai bien l'intelligence de connaître
que je suis; non pas pour m'avoir prise puisque c'est moi
qui t'ai pris, mais pour n'avoir pas su me garder. Tu vas
me reprendre et tu me rejetteras encore et tu me reprendras toujours et tu tne rejetteras sans cesse, tout cela pour
être honnête à tes propres yeux et lorsque tu n'es pas
assez aveugle pour croire jamais l'être devenu !
- Je te jure!
- Ne jure rien ou tout ce que tu voudras, tu n'es
qu'un liche, mais liche comme tu es, je t'aime ! je me
rends et me rendrai toujours !
Vous le devinez bien : la pauvre fille ne voyait que trop
juste, ne disait que trop vrai. Cette scène-là, ce raccommodement fut suivi de dix scènes en sens contraire qui en
amenèrent dix autres· contrastantes. La maison était un
enfer, bien que les apparences furent gardées toujours. On
se douta bien au dehors de quelque chose et je n'aurais pas
conseillé à des bourgeois de mener cette petite vie ; mais
comme il n'y eut pas d'éclat bien clair, la bonne compagnie protégea les siens et le grand Duc qui avait assez
aimé le feu comte de 11Hermansburg ne voulut jamais souffrir le moindre propos contre sa fille. Madame Rothbanner
fut sublime dans son genre : die céda ne pouvant mieux

�890

LA NOUVILLE REVUE FRANÇAISE

faire, et ne se découragea jamais. Il en résulta quelque
chose d'assez bizarre et qui aurait pu surprendre également
les deux femmes ; à force de lutter ensemble et de se
trouver également inépuisables en ressources, en haine, en
courage, elles prirent l'une pour l'autre cette estime secrète
que l'énergie inspire aux gens énergiques, meme le plus
ennemis et, en outre, un beau matin, elles se trouvèrent
absolument unies dans l'intensité du même mépris pour
cc pauvre Rothbanner. Je les ai tous connus dans un
temps où le malheureux n'osait plus venir à table, encore
bien moins paraître devant ses femmes à aucune heure du
jour, et, quand il n'était pas de service, par conséquent
forcé de passer le temps hor de chez lui, il s'arrangeait
de façon à dormir toute la sainte journée et à n'être sur
pieds que pendant que ces dames allaient dans le monde
ou reposaient dans leurs lits. Il devint comme une espèce
de spectre et c'est ainsi que les années de la jeunesse se
passèrent pour lui et pour Adélalde, absolument dégoût~
de son idole.
Si je vous détaillais un roman, je ferais tranquillement
ici mourir l'un et l'autre d'épuisement, de confu ion, de
douleur. Il y aurait de quoi. Mais pas du tout. Les choses
n'ont guère de ces conclusions dans la vie réelle. Quand
ce diable de Rothbanner eut attrapé quarante ans et un
ventre assez respectable, et que surtout il eut inventé sa
fameuse culasse à mortier, sa jalousie à l'endroit d' Adélaide était devenue fort traitable. Quant à l'amour, depuis
longtemps ce sentiment avait disparu pour lui comme
pour elle. En somme, madame Jtothbanner pouvait être
considérée comme victorieuse sur toute la ligne. Elle
possédait, sans nul partage, un époux qui, désormais, ne

ADÉLAIDE

valait ni plus ni moins qu'un autre. Je ne peux pas deviner par quelle fantaisie de vieille fille AdélaYde voulut
alors se marier. On lui fit épouser un chambellan ; mais
avant la fin de l'année elle planta là son mari et revint
vivre chez sa mère. Ces femmes avaient une telle habitude
de se détester et d'employer l'esprit que le ciel leur a
donné à aiguiser des mots sanglants l'une contre l'autre
et à torturer Rothbanner, dernière et comique marque
d'attention qu'elles ne lui ont pas retirée, qu'on les voit
décidément inséparables, et telles gens qui disent s'aimer
ne se tiennent pas de cette force.
J'ai dîné l'autre jour avec le colont:l Roth banner; la
raison en est qu'il désire passionnément la croix de Louis
le Pieux; je pense pouvoir la lui faire atteindre. C'est ce
' remis. toute cette histoire en mémoire ; n'ayant
qui. ma
rien de mieux à vous offrir, je vous l'ai racontée.

Pendant ce récit du baron, la ravissante madame de
Hautcastel avait, dans le fond de son fauteuil, pris une
ou deux fois, un air assez scandalisé ; elle poussa alors un
profond soupir et en mana:uvrant son écran dans sa
main divine, elle posa son petit pied sur le chenet, sans
dire un mot. Georges de Hamann, regardant la pendule,
s'aperçut qu'il était temps d'aller faire un tour chez la
princessse Ulrique-Maric, et après avoir donné un coup
d'a:il à sa cravate, il sortit discrètement.
Quant à Monsieur de Hautcastel, il avait dormi pendant presque tout le temps ; il se leva avec un effort

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marqué et tira d'un trait la conclusion morale de ce
qu'on vient de lire :
.
- Ce satané baron est bien la plus mauvaise langue
que je connaisse ! Toutes ces balivernes n'empêchent pas
madame Rothbannêr d'être une personne charmante, et
elle joue au whist comme jamais femme n'y a joué !
CoMTl! DE GoBINEAU.

SOUVENIRS DE LACOUR D'ASSISES 1
VI
Nombre de jurés se font récuser ; aussi mon nom sorti! souvent de l'urne ; pour la neuvième fois, je fais donc
partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j'accepte 1a présidence que M. X. me
prie de prendre à si place ; il paraît qu'il en a le droit.
Seul intellectuel, ou presque, parmi eux, je redoutais l'hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage
de considération. Il est vrai de dire qu'a quelques-unes
des affaires précédentes le chef des jurés s'était montré
bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses
incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses,
1a délibération et les votes avaient été d'une lenteur
exaspérante.
L'affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même.
Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la cour s'est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du
matin, rue du Barbot, à Roue.FI, par un malandrin qui lui
a pris les deux pièces de cent sous qu'il avait en poche. La
victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur;
mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre
1

Voir la Nouvelle &amp;&lt;vue Fran;aist du

1""

Novembre 1913.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marqué et tira d'un trait la conclusion morale de ce
qu'on vient de lire :
.
- Ce satané baron est bien la plus mauvaise langue
que je connaisse ! Toutes ces balivernes n'empêchent pas
madame Rothbannêr d'être une personne charmante, et
elle joue au whist comme jamais femme n'y a joué !
CoMTl! DE GoBINEAU.

SOUVENIRS DE LACOUR D'ASSISES 1
VI
Nombre de jurés se font récuser ; aussi mon nom sorti! souvent de l'urne ; pour la neuvième fois, je fais donc
partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j'accepte 1a présidence que M. X. me
prie de prendre à si place ; il paraît qu'il en a le droit.
Seul intellectuel, ou presque, parmi eux, je redoutais l'hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage
de considération. Il est vrai de dire qu'a quelques-unes
des affaires précédentes le chef des jurés s'était montré
bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses
incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses,
1a délibération et les votes avaient été d'une lenteur
exaspérante.
L'affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même.
Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la cour s'est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du
matin, rue du Barbot, à Roue.FI, par un malandrin qui lui
a pris les deux pièces de cent sous qu'il avait en poche. La
victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur;
mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre
1

Voir la Nouvelle &amp;&lt;vue Fran;aist du

1""

Novembre 1913.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENJRS DE LA COUR D'ASSISES

et prétend avoir pu reconnaître en lui le sieur Valentin,
journalier, qui comparaît à présent devant nous.
Valentin nie éperdument et prétend être resté couché
chez lui toute la nuit. Et d'abord : comment Mm• Ride!
aurait-elle pu le reconnaître ? la nuit était sans lune et
la rue très mal éclairée.
Là-dessus proteste Mmo Ridcl: l'agression a eu lieu tout
près d'un bec de gaz.
.
.
.
On interroge le gendarme qui a aidé à instruire
l'affaire., on interroge d'autres témoins : L'un place
le
.
bec de gaz à cinq mètres; l'autre à 2 5. Un der mer va
jusqu'à soutenir qu'il n'y a pas de bec de gaz du tout à cet
endroit de la rue.
Mais Valentin a un méchant passé, une réputation
déplorable, et i le substitut du procureur, qui soutie~t
l'accusation, ne parvient pas à nous prouver que Valentin
est le coupable, l'avocat défenseur ne parvient pas à nous
persuader qu'il est innocent. Dan le doute, que fera le
juré ? Il votera la culpabilité - et du même coup. ~es
circonstances atténuantes, pour atténuer la responsabilité
du jury. Combien de fois (et dans l'affaire Dreyfus même)
ces "circon tances atténuantes., n'indiquent-elles que
l'immense perplexité du jury I Et dès qu'il y a indécision,
fdt-elle légère, le juré est enclin à les voter, _et d'au~t
plus que le crime est plus grave. Cela veut dire =. oui, le
crime est très grave, mais ~ous ne sommes pa~ bic~ certains que ce soit celui-ci qui l'ait commis. Po~rt~nt il_ faut
un châtiment : à tout hasard châtions celu1-c1, puisq~e
c'est lui que vous nous offrez comme victime ; mais,
dans le doute, ne le châtions tout de même pas par trop.

Dans plusieurs affaires que j'ai ~té appelé à juger, j'ai été
gêné, et tous les jurés qui jugeaient avec moi parleraient
de même, par la grande difficulté de se représenter le
théâtre du crime, le lieu de la scène, sur les simples dépositions des témoins et l'interrogatoire de l'accusé. Dans
certains cas, cela est de Ja plus haute importance. Il s'agit
par exemple ici de savoir à quelle distance d'w1 bec de
gaz une agression a été commise. Tel témoin, placé à tel
endroit précis, a-t-il pu reconnaître l'agresseur? Celui-ci
était-il suffisamment éclairé? - On sait la place exacte de
l'agression. Sur la distance où l'agresseur se trouvait du
bec de gaz, tolij les témoignages diffèrent : l'un dit cinq
mètres, l'autre vingt-cinq ... Il était pourtant bien facile de
faire relever par la gendarmerie un plan des lieux, dont
au début de la éance on eôt remis copie à chaque juré.
Je crois que dans de nombreux cas ce plan lui serait d'une
aide sérieuse.

•••
Ce même jour, une troisième affaire : Conrad, au cours
d'une dispute avec X. lui a flanqué des coups qui ont
entraîné la mort.
Je note, au cours de cette fin de séance, qui du reste
n'offre pas grand intérêt :
Combien il est rare qu'une affaire se présente par la
tht et simplement.
Combien il arrive que soit artilicielle la simplification
dans la représentation des faits du réquisitoire.
Combien il arrive facilement que l'accusé s'enferre sur

�SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une déclaration de par à c6té, dont la gravité d'abord lui
échappe.
_ " Alors, fau de colère ... " dit Conrad au cours de son
récit (il s'agit du coup de couteau donné à sa maîtres.se
au moment que celle~ci voulait le tuer).
Et le Président tout aussit6t l'interrompant :
- Vous entendez, messieurs les jurés : fou de colère.
Et le ministère public s'emparera triomphalement de
cette phrase malencontreuse que le prévenu ne pourra plus
rétracter - tandis qu'il appert que ce n'est là qu'une
formule oratoire où Conrad, très soucieux du beau-parler,
s'est laissé entraîner pour faire phrase.

Ill

VII
Mardi.

1

•

Encore un attentat à la pudeur ; le dernier de ceux que
nous sommes appelés à juger. Celui-ci est particulièrement
pénible, car l'accusé, un jeune journalier de Maromme
était atteint de blennorrhagie et a contaminé la victime.
On a sur lui les plus mauvais renseignements: insolent,
ivrogne impatient au travail; déjà précédemment il a
'
.
vpulu entraîner dans un bois une fillette de dix ans à qui
il offrait des sous et des bonbons.
La petite qui comparaît devant nous, n'a que six ans et
demi. Il l'a attirée dans sa chambre en lui offrant "une
petite tabatière."
On la force à répéter devant nous, par le menu, ce
qu'elle a déjà dit à l'instruction, et que le coupable a
avoué, et que le médecin a constaté. Il semble qu'on
prenne à clche que cette petite se souvienne. Au reste elle

n'a pas été violée; il semble que l'accusé ait pris à son
égard certaines précautions, gr:ke auxquelles il espérait
peut-être ne pas la contaminer; gr:ke auxquelles il
bénéficie des circonstances atténuantes.

* **

j

L'affaire Charles que nous jugeons ensuite avait fait
quelque bruit dans les journaux. La salle est comble; c'est
une affaire "sensationnelle". L'assistance est très excitée.
On se redit de banc en banc le nombre des coups de
couteau dont a été frappée la victime: le médecin n'en a
pas compté moins de cent-dix !
La victime était la maîtresse de Charles. Juliette R.
n'avait que dix sept ans lorsqu'il la rencontra pour la
première fois, il y a de cela trois ans. Elle vivait avec un
amant dont Charles aussitôt prit la place, abandonnant
pour elle femme et enfants, après onze ans de mariage.
Charles a trente-quatre ans; il est cocher, a fait déjà
plusieurs places; mais les renseignements recueillis sur lui
par ses divers patrons sont bons. Sa femme non plus n'avait
pas à se plaindre de lui, malgré qu'il lui faisait parfois
"des scènes". Après qu'il se fut installé avec cette fille,
Madame Charles, à plusieurs reprises, tâcha de le ramener,
de le reprendre; mais rien n'y fit, et l'instruction dit qu'il
avait la fille "dans la peau, suiv:mt l'expression". Il
habite alors avec Juliette R., place de M., chez Madame
Gilet. Celle-ci parfois les entendait se disputer.
- C'est vrai. Juliette me reprochait d'envoyer à mes
enfants une partie de mes gages. Mais jamais je ne l'ai
menacée.

5

�LA NOUV.BLLE REVUE FRANÇAISE
SOUVENIRS DE LA COUR. D'ASSISES

Et Madame Gilet reconnait que les querelles n'étaient
ni fréquentes, ni prolong~.
La voix de Charles est grave; son aspect n'est pas
déplaisant; il est grand, fort, bien fait de sa personne, sans
pourtant rien de bellàtre ou de fat; il me semble que ,rien
qu'à le voir on eôt deviné qu'il était cocher; et non pas
cocher de fiacre : cocher de maison.
Il ne se défend pas, ne s'excuse pas même: on le sent
soucieux de présenter les faits tels qu'ils se sont passés et
sans chercher à influencer le jury en sa faveur. Pourquoi
le Président essaye-t-il de le faire se couper, se contredire?
Sans doute, en ancien juge d'instruction, par habitude
professionnelle.
- Vous avez quelque peu varié, lui dit-il, dans la
reconnaissance des mobiles du crime.
C'est aussi que Charte ne s'explique pas trop b'en à
Jui-m~me comment ni pourquoi il a tué. Il aimait éperdument cette femme; il avait besoin d'elle. Le soir du
12 mars, veille du crime, ils souperent ensemble.
_ Apres souper je me suis couché avec elle, comme
de coutume; mais elle s'est refusée. C'est comme ça que
ça a commencé.
_ Vous vous êtes alors disputé avec elle?
- A cause de cela, oui.
_ Voici le motif que vous donnez du crime. Vous
aviez d'abord donné une autre explication.
L'accusé ne proteste pas; son geste semble dire: c'est
possible.
- La nuit ensuite a été tranquille?
- Oui, Monsieur.
- Vous avez dit aussi que vous étiez jaloux; c'est

mbne là l'explication que vous aviez donnée d'abord.
Est-cc que vous lui connaissiez un amant?
- Elle n'en avait pas.
- Cependant elle était triste; au magasin des Abeilles
où elle travaillait, on a dit qu'elle était anxieuse; elle avait
peur de vous. Un jour elle a confisqué votre rasoir.
Craignait-elle de vous voir vous en servir contre elle?
- A ce moment j'étais malade. On lui avait dit de
me l'enlever pour que je ne m'en serve pas contre moi.
- Arrivons au treize mars.
- Nous nous sommes dit bonjour au matin; je suis
descendu chercher le journal.
- Vous n'avez pas bu?
- La veille, avant le souper, j'avais pris deux tasses
de café à B.; mais ce matin j'étais à jeun. En remontant
près d'elle, je lui ai de nouveau demandé ..• Elle a encore
refusé. Alors, comme elle ne voulait toujours pas, j'ai
perdu la tête. J'ai pris un couteau sur la table, près de
moi; je l'ai frappée au cou. Le couteau me collait da,u la
main.
- Elle était encore couchée ?
- Au premier coup, oui.
- A ce moment elle a cherché a se sauver; elle a
sauté du lit. Vous vous êtes jeté sur elle; elle est tombée.
- A la fin en effet je l'ai retrouvée à terre.
- A la fin? N'allons pas si vite! Nous ne sommes
encore qu'au commencement. Elle est tombée à terre,
disons-nous; et alors vous avez continué à la frapper, à la
frapper comme un forcené, criblant de coups de couteau
son cou, son \'isage et ses poignets.
- Je ne me souviens que du premier coup.

�900

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- C'est trop facile. Vous lui avez donné plus de
cent coups; d'après la déclaration d'un témoin, vous la
mainteniez à terre d'une main, et de l'autre vous frappiez
partout.
- Quand je me suis réveillé, Juliette était morte;
j'étais penché sur elle; il y avait du sang partout ... Je
n'avais pas vu venir Madame Gilet.
- Entendant les cris de la malheureuse, elle était venue
à son secours. Elle vous a vu la frapper avec une telle
violence et une telle rapidité que cela ressemblait, a-t-elle
dit, usant d'une image frappante, au timbrage des lettres
dans les bureaux de poste. Vous entendez, Messieurs les
jurés, au timbrage des lettres dans les bureaux de poste !
Et, là-dessus, le Président, joignant la mimique à la
parole, donne quelques grands coups de poing sur son
pupitre creux, éveillant un tel tonnerre qu'un rire peu
décent secoue l'auditoire. Certainement ça ne devait pas
faire ce bruit-là.
- Votre ma!tresse s'est écriée: "Ah ! Madame,
sauvez-moi I Il a un couteau!" Alors vous avez repo~
Madame Gilet, que votre contact a ensanglant&amp;.
"Retirez..vous; ça ne vous regarde pas", lui avez..vous
dit; puis, vous remettant à frapper la malheureuse, d'~
dernier coup vous lui avez tranché la cariatide (su~
(Madame Gilet dira tout à l'heure que le dernier coup
était " porté au front "). Qu'avez-vous à dire?
- Je ne me souviens pas de tout cela.
- Pourtant quand les agents, qu'avait été prévenir
Madame Gilet, sont arrivés, ils ont été étonnés par votre
sang-froid. Vous n'aviez même pas l'air ému, paraît-il. Le
couteau était sur la table. Vous vous êtes laissé saisir.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

901

- J'étais abruti d'horreur.
- Non pas! Vous avez tranquillement dit: "Avertissez
ma femme", et comme les agents allaient vous emmener,
vous avez demandé la permission de vous laver les mains
avant de descendre dans la rue.
- Je me rappelle en effet avoir donné l'adresse de ma
femme, pour qu'on la prévienne.
- Ensuite, n'avez...vous pas voulu vous pendre?
-Jamais.
- On avait cru cela. On avait trouvé dans la chambre
un piton, de force à supporter un gros poids; on a retrouvé
~ement une lani~re. N'avez-vous pas parlé alors d'une
volonté de suicide?
- Je n'ai jamais parlé de ça.
- N'importe. En définitive vous reconnaissez tous les
faits; et vous donnez de votre crime cette explication :
que Juliette vous refusait ses avantages.
- J'ai vu passer devant moi quelque chose de terrible,
ce matin-là.
- Enfin ... elle est morte, la pauvre fille ! Si elle ne
voulait plus de vous, vous n'aviez qu'à retourner auprès
de votre femme et de vos enfants. Pourquoi la tuer?
- Je ne cherchais pas à la tuer. (Rumeur d'indignation
dans l'auditoire.)
- Allons donc ! Avec cent coups de couteau !
La majorité des jurés pense avec le Président qu'on
cherche plus à tuer quand on donne cent coup de couteau
que lorsqu'on en donne un seul. Pourtant l'examen
médical de la victime nous apprend que ces cent-dix
blessures dont on a pu relever la trace sur la face, sur le
cou, à la région supérieure du thorax, sur les mains, (sur

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

le cou les plus nombreuses), étaient régulières pour la
plupart, et, toutes, petites et peu pénétrantes. (En R~ie
on e~t vu là sans doute un "crime rituel".) Une seule
blessure avait atteint la carotide et déterminé une
hémorragie foudroyante.
N'étant pas du jury, je ne puis demander si, peut-être,
il dépendait de la forme et de la dimension de l'arme
qu'aucune des blessures ne fôt profonde. Mais il ne paraît
pas ; et le docteur dira tout à l'heure que Charles avait
frappé " d'une façon tremblante, ne faisant pas entrer son
arme et comme s'il voulait seulement mutiler".
Les doigts étaient tailladés; la victime avait dt\ essayer
de se protéger.
Madame Augustine, veuve Gilet, logeuse, appelée à
témoigner, dépose d'une voix monotone:
- Charles et la fille Juliette demeuraient chez moi.
Je n'avais pas à me plaindre d'eux. Le 13 mars au matin,
j'entendis des cris; j'entrai chez eux; elle était à terre et
je le vis qui la frappait. Je lui saisis le bras pour le retenir.
Il se retourna et me dit: "Retirez-vous." Juliette n'était
pas morte; quand elle me vit chercher à le retenir, elle
me dit : " Ah ! faites attention, il a un couteau! "
Alors il la frappa encore une fois; il retourna le couteau
dans la plaie; ça a fait : crrac ! (Mouvement d'horreur et
rumeurs dans la foule ; les jurés eux m~mes sont très
impressionnés par le récit de Madame Gilet, et particulièrement par ce dernier détail. Pourtant, sur une
demande de l'avocat défenseur, le docteur X. nous
dira tout à l'heure: "Aucune des blessures n'indique
que le couteau ait jamais été retourné dans la plaie ").

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

C'est comme si le couteau avait du mal à pénétrer,
J'étais stupéfiée. Il frappait vite, comme on timbre les
lettres. Il a peut-être porté vingt-cinq coups devant moi.
Quand j'ai voulu l'arrêter et qu'il s'est retourné, il m'a
ensanglantée; j'étais en peignoir; j'ai retrouvé du sang
par tout mon linge. J'avais si peur, que je ne remarquai
pas l'état de la chambre; ce n'est qu'ensuite que j'ai vu
que le lit était plein de sang. La veille au soir je n'avais
pas entendu de bruit. Il ne venait personne chez eux.
Juliette était tranquille et travaillait régulièrement. On
n'avait rien à lui reprocher. A lui non plus. Il se conduisait bien. Je ne l'ai jamais vu ivre.
- Est-ce tout ce que vous pouvez dire sur lui ?
- L'été dernier, à la suite d'une chute, il avait été
longtemps malade. Ma première idée, quand je l'ru vu
frapper Juliette, c'est qu'il était devenu fou. Il paraissait
l'aimer beaucoup. Ce n'est que quand Juliette m'a dit:
"Il a un couteau " que j'ai compris qu'il avait une arme.
Jusqu'à ce moment j'avais cru qu'il frappait avec le poing.
Charles. - Je n'ai pas vu Mm' Gilet. J'ai idée d'elle;
c'est tout.
Mme Gilet. - Après une pareille boucherie, je comprends qu'on perde la tête. Le dernier coup a di1 être
porté au front. Mais il ne faisait pas clair ; il était six
heures moins un quart; et je n'y voyais guère. Rien,
avant, dans la conduite de Charles, ne faisait pressentir ce
drame ; s'il y avait des discussions, ils se raccommodaient
à peine fichés.
Mademoiselle Gilet, appelée à son tour, dira :
- Ils chicanaient parfois, sauf à s'embrasser cinq
minutes après.

�904

LA

OUVILLE REVU! FRANÇAIS!

Après la déposition de la logeuse et de sa fille, nous
entendons celle des gardiens de la paix :
Le chef de poste M. :
- Quand nous avons voulu conduire au poste l'accusé,
il nous a dit : - "Donnez-moi au moins le temps de me
laver les mains. " Il ne paraissait ni solll, ni fou. Il était
plutôt calme.
Et M. V., commissaire de police :
- Au bureau central, j'ai vu Charles. Il était un peu
énervé ; mais pas ivre. Il m'a dit, apres quelques h~itations : "Je l'ai tuée parce qu'elle me faisait dépenser de
l'argent. Du reste j'allais me jeter à l'eau quand on m'a
arr~té. "
Le Pr~ident. - Eb bien ! vous voyez, Charles, vous
donniez d'abord du mobile du crime une explication qui
n'est pas celle d'aujourd'hui. Voyons, parlez.
L'accusé. - Que voulez-vous que je réponde? Je vous
ai dit la vérité.
M. V. - J'avais l'impression qu'il ne la disait pas
alors, et qu'il dissimulait le mobile du crime. En effet, il
donne d'autres raison aujourd'hui ... Tout cela me semblait si bizarre : je lui ai pris les mains, je lui ai relevé les
paupicres : il était ni ivre, ni fou.

Mme Charles vient à la barre, témoigner que, pendant
dix ans, c'est-à-dire ju qu'au moment où il rencontra la
fille Juliette, elle n'a ait rien eu à reprocher à son mari.
M. le Docteur X ... est appelé à parler de Charles;
il nous le présente d'abord comme un garçon sain et bien
portant ; aucune tare dan son atavisme. Mais il a six
doigts à une main ; il est sujet à des vertiges, à des pertes

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

de mémoire; il a de la difficulté à s'orienter, des défauts '
de prononciation G'avoue que je ne les ai pas remarqués),
l'appréhension de faire une chute dans la rue. Le Docteur
parle encore d'instabilité de jugement, d'indécision et
d'absence de volonté (et n'est-cc pas là ce qui permit
cette brusque transformation du désir insatisfait en
énergie?), puis conclut enfin en disant que, sans etre dans
un état de démence, dans le sens où l'entend l'article 64
du code pénal," l'examen psychi~trique et biologique, ainsi
que la nature d'impulsivité spéciale de son crime, indiquent
une anomalie mentale qui atténue sa responsabilité ".
"Son acte, avait-il dit quelques instants auparavant,
a été accompli sans que l'idée de tuer ait été bien précisée
dans son cerveau. On en trouve la preuve dans la distribution des coups de couteau que j'ai décrite".
Comment l'avocat défenseur lui-même n'ira-t-il pas
plus loin et ne dira-t-il pas que, non seulement Charles
ne wu/ait pas tuer, mais même qu'il tkhait obscurément,
tout en mutilant sa victime, de n, pas la tuer ; que, sans
doute, précisément pour ne pas la tuer, il a'//ait empoignl
lt ctJUttau à mbnt la lame, et que c'est seulement ainsi que
l'on peut expliquer que les coups fussent à la fois forts et
causant de blessures si peu profondes, et que Charles ei1t
des coupures aux doigts (rapport du médecin). Et n'est-ce
pas aussi pour cela que Mme Gilet ne voyait pas le couteau
et croyait qu'il frappait avec son poing?
Rien de tout cela n'e t dit par Me R., l'avocat
défenseur de la victime. Il s'appuie sur le rapport des
médecins pour demander aux jur~ de ne pas aller plus
loin que les experts et de reconnaître à l'accusé une
responsabilité atténuée.

�LA NOUVELLE R:IVOE FRANÇAISE

J'ai longuement insisté sur cc cas, car il lit éclater la
lamentable incompétence des jurés. Il ressortait avec
évidence de l'instruction, des témoignages, du rapport
des médecins, que l'idée de tuer n'était pas nettement
établie dans le cen1eau de Charles; qu'en tout cas l'on
n'avait pas affaire à un profe ionnel du crime, et plus
peut-être à un sadique qu'à un assassin, que si jamais, enfin,
crime pouvait être dit passionnel ...
Après une demi-heure de délibération, on le voit rentrer
dans la salle, congestionnés, les yeux hagards, comme
ébouillanté , furieux les uns contre les autres et chacun
contre soi-même. Ils rapportent un verdict affirmatif sur
la seule question de meurtre posée par la cour; quant aux
circonstances atténuantes qut dtmandait l' accusatim tlltm!mt, peu disposée pourtant à la clémence - ils les ont
refusées.
En conséquence de quoi Charles est condamné aux
travaux forcl-s à perpétuité.

De hideux applaudissements éclatent dans la salle; on
crie: "bravo! bravo!. ", c'est un délire. La femme de
Charles, restée dans la salle, se lève cependant, en proie à
l'angoi e la plus vive; elle crie: "C'est trop l ah! c'est
trop! " et s'évanouit. On l'emmène.
Mais, sit~t après la séance, les jurés, consternés du
résultat de leur vote (n'avaient-ils pas compris que de ne
pas voter l'affirmative pour la demande des circonstances
atténuantes, équivaut à voter la négative?) s'a emblaient
à nouveau et, précipités dans l'autre excès, signaient un
recours en grke à l'unanimité.
Sans doute auraient-ils voté tout bonnement d'abord

SOUVENIRS DE LA COUJl D'ASSISES

les circonstances atténuantes, si Madame Gilet n'avait pas
dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait
fait : " Crrac ! "
Expliquerai-je un peu l'affolement des jurés si je dis
que, l'avant-veille, avait paru dans le Journal dt Rouen, en
tête, un article sur "Les jurés et la loi de sursis " ( 0 du
17 Mai 1912) que j'avais vu passer de main en main, de
.
Iu .~
sorte que tous mes collègues, ou presque, l ' avaient
Prenant prétexte d'une affaire qui venait de se juger à
Paris, où les réponses du jury avaient forcé la cour
d'acquitter trois précoces malandrins, cet article s'élevait
contre l'indulgence. On y lisait :
"Jamais lts jur{s pariiiens n'avaient donnl une tellt
prturut dt faiblmt qut dans I'ajfoirt flÙ, à la stuptjaction
ctnérale, ils viennent d'acquitter trois }tunes caml,rioltUrs con'Uaincus d' ®oir trntl dt pilltr un pavillon ...
Ctttt indu/gtnu outrét ,t absurdt s'txpliqu, f&gt;rut-hrt dans
/, cas particulitr par f attitudt txtraordinairt dt la plaignantt, qui avait demandl I' acquitttmmt de us agrtssturs tt
aurait mimt, paratt-il, manifistl l'intmtion d'adopter fun
d'nu . .. 1 Mais tst-il !JtSoin d, fairt remarqutr que les jurls
qui tUX doivmt atJoir la têtt solidt tl p1méd,r f t.'(ptrÎtnet dt
, ,
..
.
dt la vit, ne pouvaient suhir le mmu acûs dt maru Stnttmmtalitl (ce «niais" n'est pas très chrétien, Monsieur le
chroniqueur) tl qu'ils ont, par conrlqumt, manqué à ltur
dtVoir en refusant dt condamner dts coupahln avlrlr, tl que
rim nt ltur signalait comme partùulib-tment intlrtmrnts ?
1

Combien ne serait-il pu intfressant de connaitre le r~ultat

de cette rare exf)l'rience !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet étrange verdict, que la presse a condamné de fafOII
unanime, etc.
En ce temps, où les crimes se multiplient, où l'audace et la
férocité des malfaiteurs dépassent toutes les bornes connues
(ô Flaubert !), où les jeunes gms même entrent si hardiment
dans la mauvaise voie, etc••. "
Qui dira la puissance de persuasion - ou d'intimidation - d'une feuille imprimée sur des cerveaux pas bien
armés pour la critique, et si consciencieux pour la plupart,
si désireux de bien faire !...
- Le Président m'a dit que jusqu'à présent nous avions
très bien jugé, répétait, il y a quelques jours, un des
jurés ; et ce satisfecit du Président courait de bouche en
bouche, et chacun des jurés s'épanouissait à le redire. Ils
en rabattirent bientôt.

VIII
Considérée d'abord comme un simple délit, l'affaire que
nous el1mes juger ce jour-là, avait déja passé devant
le tribunal correctionnel du Havre; l'un des accusés,
protestant contre sa condamnation à deux ans, fit appel.
C'est Yves Cordier, cordonnier; il comparaît en compagnie de C. Lepic et de Henri Goret, ses complices; des
deux filles Mélanie et Gabrielle. Ils sont accusés tous les
cinq d'avoir entraîné le marin Braz, après l'avoir soülé,
de l'avoir "passé tabac" et dépouillé de l'argent qu'il
portait sur lui. Ce marin, reparti en voyage, n'a pu
répondre a la citation, non plus qu'il n'avait pu comparaître,
lorsque l'affaire était passée en correctionnelle. Il avait
déposé sa plainte sitôt apres l'agression; puis, ayant recouvré

a

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

son argent, l'avait retirée peu de jours après, avant de se
rembarquer à nouveau. Si l'affaire suivait son cours c'était,
à proprement parler, malgré lui.
Cordier est un grand gars de dix-huit ans un peu
.
'
épais, blond, aux yeux bleus, au visage ouvert et qu'on
imagine volontiers souriant; on dirait un marin ; il a
gardé la grosse vareuse cachou de la prison ; il pleure
continfunent ; par moments, il se tamponne le visage avec
un mouchoir a carreaux qu'il roule en boule dans sa
main droite; la main gauche est enveloppée d'un linge.
Lepic est un journalier du Havre; son état-civil lui
donne vingt-cinq ans; il a ce qu'on appelle: une sale tête;
pommettes saillantes; énorme moustache, nez pointu ; on
n'est pas étonné d'apprendre qu'il a déjà été condamné
sept fois pour vol. Il tient une petite casquette entre ses
mains; d'affreuses mains, noueuses et, l'on dirait, mal
dessinées. Il n'a pas de linge; ou, s'il en a, ne le montre
pas. Pres de lui, Henri Goret paraît fourvoyé. Cette
espece de fils de famille, ne semble pas de la même cla~e
sociale que les autres ; il a du linge, lui, et même un
protège-col; une petite cravate à nœud droit; son
visage aux moustaches naissantes serait presque joli s'il
n'était avili, abruti; sa voix est frêle, fausse et Yoilée; il
ne sait que faire de ses grosses mains gourdes. Le pere de
Goret tient un débit de boissons et une sorte d'Mtel borgne
pres du grand bassin. Henri Gor~t n'a pas vingt ans; il a
épousé une putain qui s'est fait flanquer en prison peu de
temps après le mariage. - N'importe! Henri se présente
assez bien; certainement la décence, et j'allais dire la
distinction de sa tenue, prédispose en sa faveur les jurés;
die accuse la roture et Je dénuement des deux autres.

�910

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Passons au récit de " la scène de violences dont sont
impliqués ces individus", comme dit le Journal tk RMJt'lf

(16 Mai):
C'est le 4 octobre 1911, au soir, que Cordier fit la
connaissance de Lcpic. Ce dernier, sans doute, eut vite
fait•de comprendre à quel complaisant débonnaire il avait
affaire. Ensemble ils s'en vont aux Folies. La représentation finie, ils commencent à vadrouiller par les rues. lis
croisent deux marins, Braz et Crochu. Crochu est ivremort, difficile à traîner; Braz interpelle les deux autres et
leur demande s'ils ne connaissent pas un logement où l'on
puisse coucher le soô.lard. Tous trois emmènent Crochu
rue de la Girafe, chez Lcstocard. On le laisse là, et Braz,
reconnaissant de l'aide que lui ont prêtée Lepic et Cordier,
offre à ceux-ci une consommation.
lis ressortent, bras dessus, bras dessous de chez
Lestocard, et ne se quitteront pas de sitt.t. Place du Vieux
Marché, ils rencontrent deux femmes, les filles Gabrielle
et Mélanie; les emmènent. Il e:;t deux heures du matin.
Place Gambetta, c""est Cordier qui offre une consommation.
Puis ils retournent place du Vieux Marché; au café Fortin
Braz paye une nouvelle tournée. A cc moment se
joint à eux le jeune Goret. Il était là, dans le café, près
du comptoir; lui n'est pas ivre. Quand les autres sortent,
il sort aussi. J'admets que Braz, déja très ivre, ne l'ait pas
beaucoup remarqué.
Il est alors près de quatre heures du matin. Braz
voudrait bien aller se coucher, mais les autres l'entratnent.
lis errent au hasard tous les six et atteignent la rue Casimir
Delavigne. Braz n'en peut plus; il voudrait qu'on le

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

911

laissAt. "Il est temps de s'aller coucher maintenant" M .
.
l'
. ffi
Le pic
ne entend pas ainsi . il prétend l'ent •
h
la ville.
,
ramer ors
- "Viens-t'en _donc! J'ai un jardin là-haut, auprès
du fort de Tournev1lle. Nous cueillerons des roses. J'te vas
donner_ un bouquet que t'en garderas longtemps le
souvenir.~• {déposi_tion de la fille Gabrielle.)
En vam Gabrielle tire le marin par la manche. 11
d . 1
' e e
vou rait e retenir; mai il n'e t plus en état de rien
entendre, ou du moins d'entendre raison • Tous repartent
et commencent à monter la longue et.te.
Une fille se pen~e vers l'autre: - Ça ne va-t'y pas se
giter?... Pour st1r 11s vont lui faire son affaire.
- Non, répond l'autre; il y a toujours des soldats près
du fort.
Braz est entre Lepic et "celui qui a la main en éch
.,
··
arpe
(dé pos1t1on
de Braz). - Cette " main en écharpe ,, l'a
~ucoup frappé. - Les filles suivent, puis Goret à quelque
distance en arrière.
C'est à cinq heures, c'est-à-dire immédiatement avant
l'aube (5 octobre), qu'ils descendent dans le fossé du fort.
sous quel prétexte? je ne sais. Les deux filles resten:
en haut.
~ue ,se passc-t-il alors? Il est malai é de l'c:tablir. Le
mann n est plus là pour le raconter; de plus au moment
de,. l'a~r~ion, il était ivre et il est ~raisemblable
qu il_ n ait pu se rendre que V3t:&gt;O-Uement compte de la
mamère dont on l'attaquait et du r6le particulier de chacun
de ses agre~eurs. Nous n'aurons donc, pour nous éclairer,
que le témoignage des intéressés. Or, chacun des accusés
proteste de son innocence; du moin cherche-t-il à

�912

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

restreindre le plus possible sa part de responsabilité. (Lepic,
plus catégorique, niera même avoir été de la partie : on
s'est trompé; ça n'est pas lui.)
On procède à l'interrogatoire de Cordier:
C'est sans doute un bien méchant gars: il a déjà subi
trois condamnations pour vol; il n'avait que quatorze ans
Ja première fois; il est rendu à ses parents; il recommence;
de nouveau on le renvoie à sa famille; à la troisième fois
on le confie à une colonie disciplinaire. Mais il prend en
telle horreur ce régime, qu'il s'enfuit et retourne près de
sa mère. Madame Cordier est la veuve d'un marin; elle
tient une maison de blanchissage et emploie plusieurs
ouvrières, Yves Cordier est le dernier de cinq enfants, Le
puiné est au régiment; les autres sont placés, mariés, font
une honnête carrière ; toute la famille est honorablement
notée. Le cadet, celui qui nous occupe, semble particulièrement aimé; et non seulement de sa mère et de ses
frères, mais également par les voisins. Ses patrons donnent
de lui de bons témoignages; on nous Jit une lettre d'un
de ceux-ci, qui parle avec éloge de "sa conduite et sa
probité " et demande à le reprendre à son service. C'est
chez lui que Cordier reprenait déjà du travail deux jours
après sa première libération 1•
Il est à remarquer que la déposition de Cordier et celles
des dewc: filles concordent point par point. D'après leur
récit, Goret aurait brusquement sauté au cou du mar~
par derrière et aurait roulé à terre avec lui. Puis, tandis
que Lepic le baillonnait, Goret l'aurait fouillé et aurait
1 Je ne donne ici que le, renseignements qui nous furent fournis
par la Cour, et non ceux que je pus, de mon c6té, recueillir ensuite.

SOUVENIRS DE LA COUR D1ASSISES

passé à Cordier l'argent qu'il trouvait dans les poche .
Cet argent, Cordier le repassait presque aussitat après à
Lepic. Goret donnait encore au marin deux derniers coups
de pied sur la nuque, et l'on repartait,
Chacun allait de son c6té; mais rendez-vous était pris
pour se retrouver un peu plus tard, dans une charnbre, rue
du Petit Croissant, chez Goret même, et se partager
l'argent.
C'est là que la police, aussit6t prévenue par le marin,
les arrêta.

Le Président bouscule l'interrogatoire des deux 61les.

Il appert que les témoins" de moralité douteuse" ne jouissent pas d'un grand crédit dans son esprit; et cela est tout
naturel. Malheureusement, ici nous n'avons que ceux-ci
pour nous instruire. Gabrielle, pressée de questions, qui se
succèdent sans qu'elle ait le temps d'achever ses réponses, et
qui sent que le Président ne lui kit point crédit, se trouble.
Elle ne peut guère placer que des monosyllabes, répondre
que par oui ou par non. Elle veut dire (c'est du moins ce
qu'il me semble) que Cordier n'a pas participé à l'agression,
et n'a fait que recevoir l'argent que les autres lui passaient.
Si vous croyez que c'est facile!... Evidemment tout cela
a été déjà élucidé à l'instruction: cet interrogatoire, pour
le juge qui a étudié l'affaire, ne peut et ne Jqit apporter
rien de nouveau ; mais pour le juré, tout est neuf: il
cherche à se faire une opinion ; il s'inquiète et doute si
peut-être l'affaire n'a pas été bouclée trop vite, et l'opinion
que s'en est faite le Président.
Le Président. -Est-ce Cordier qui lui mettait 1a main
sur la bouche ?

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La fille Gabrielle. - Non, mon Président.
Le Président. - Alors c'est lui qui a porté les coups.
La fille Gabrielle. - Non, mon Président.
Le Président. -Enfin, l'un frappait, l'autre baillonnait,
le troisième fouillait. Braz dit que c'est Cordier qui l'a
frappé; vous dites que c'est Cordier qui l'a fouillé. Il y a
eu sans doute quelque confusion dans la lutte et par
conséquent dans les témoignages aussi. Il ressort de tout
cela que la responsabilité des trois accusés a été engagée
au même degré, et c'est ce qui paraît évident. Fille
Gabrielle, vous pouvez vous rasseoir.
La fille Gabrielle est la derniere interrogée; on va
passer aux plaidoiries. Alors le Président, selon l'usage, se
tournant vers " celui qui a la main en écharpe " :
- Vous n'avez rien à ajouter au rapport du témoin ?
Cordier, qui sent que tout va finir, en sanglotant :
- Monsieur le Président, j'dis la vérité, j'l'ai pas
touché. - Puis dans un élan pathétique, du plus fâcheux
effet : - Je l'jure sur la tombe de mon pere ...
Le Président. - Mon enfant, laissez donc votre père
tranquille.
Cordier, éontinuant. - ... pas même du bout du doigt ...
Pour Cordier, non plus que pour les autres, aucun
témoin à décharge n 1a été cité. On a bien donné lecture
de la lettre d'un des patrons de Cordier; mais pourquoi
n'entendons-nous pas sa mere? -Parce que Yves Cordier
n'a pas voulu qu'elle fiît appelée; il s'est même refusé
donner son adresse.
Le Président.-Pourquoi n'avez-vous pas voulu donner
l'adresse de votre mère ?

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Cordier ne répond pas.
Le Président. -Alors vous refusez de nous dire pourquoi vous n'avez pas voulu donner l'adresse de votre mère?
Hélas ! mon président, est-ce donc si difficile à comprendre ? ou n'admettez-vau~ pas que Cordier ait pu
vouloir épargner une honte à sa mère ? Si vous pouviez
voir la pauvre femme, comme j'ai fait ensuite, 1 sans
doute vous ne vous étonneriez plus.
Je suis consterné, épouvanté, de sentir que l'interrogatoire va se clore et que le cas particulier de Cordier va
demeurer si peu, si mal éclairé. Car je ne sais presque
rien de lui, mais il m'apparaît déjà que ce garçon n'a rien
de féroce, rien d'un bandit. Il ne me semble même pas
impossible qu'il ait accompagné le marin, poussé par une
sorte de sympathie vague ... Ne saurais-je inventer nulle
question, puisque, juré, j'ai le droit d'en poser, qui puisse
jeter ici quelque lueur, et m'éclairer moi-même - car
peut-être que je m'abuse et qu'Yves Cordier, après tout,
ne mérite point la pitié. Cette question, je n'aurai plus le
droit de la poser, des que les plaidoiries auront commencé.
Je n'ai plus qu'un instant, et déjà l'avocat de Cordier se
l~ve ... Alors, d'une voix étranglée, le cœur battant, je
lis ceci, que je viens d'écrire, craignant sinon de ne pouvoir trouver mes mots et achever ma phrase :
- Monsieur le Président, pouvons-nous savoir quelle
somme a été prise à la victime et dans quelle proportion
le partage s'est fait ensuite entre les accusés ?
1

"Je ne me refuse aucunement à vous donner l'adresse de ma
mère, m'écrivit peu de temps après Cordier, de la prison - car si
je ne l'ai donnée au juge, c'était pour ne pas qu'elle se présent/au
Palais."

�LA NOUVJ!LLE REVUE FRANÇAISE

Le Président procède à un court interrogatoire et nous
apprenons: que 92 francs ont été soustraits à Braz; - que,
sur cette somme, 5 francs ont été donnés à chacune des
deux femmes pour acheter leur silence ; - que Cordier
a reçu 10 francs, qu'il remettait aussitllt après aux agresseurs; et que, du reste de la somme, soit 72 francs, Lepic
et Goret ont gardé chacun la moitié.
Ah I s'il m'était permis de tirer des conclusions et,
d'après ces chiffi.-es précis, de chiff'rer précisément la part
de responsabilité de chacun!. .. L'avocat de Cordier, du
moins, le fera-t-il? - Non. Sa plaidoirie du reste est
solide, habile ; mais il ne peut faire que Cordier n'ait un
casier judiciaire déjà charg~. Il ne peut faire non plus que
Cordier, peu de temps après son arrestation, ou plus précisément, je crois : après la première instruction - n'ait
ttrit au Procureur la lettre la plus absurde, la plus folle :
"Je ne connais ni Lepic, ni Goret, y disait-il. Ils
n'étaient pas là. C'est moi seul qui ai fait le coup, avec
un de mes amis du port. Je ne regrette qu'une chose :
c'est de ne pas avoir achevé le marin. "
Lettre manifestement écrite sous la pression de Lepic,
dira l'avocat défenseur, et sans doute sous ses menaces.
(Lepic chercha également à intimider les deux femmes
en les menaçant de son couteau "catalan".) N'a-t-on
pas persuadé à Cordier que, en tant que mineur, il ne
risquait guère et ne pourrait être condamné sévèrement?
Cette lettre, du reste, l'accusation, tout en la relevant,
n'en tient pas grand compte. Il arrive parfois, souvent
même, que 'le Procureur reçoive de la prison semblables
" aveux ,, destinés parfois à éclairer la justice, parfois à
l'égarer ; lettres écrites, parfois même, sans but et sans

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

raison, dans le désccuvrement de la ge6le. N'importe !
cette lettre, dans l'esprit des jurés, est du plus déplorable
effet. J'ai moi-même le plus grand mal à me l'expliquer
par le peu que l'instruction m'a révél.é du caractère (et
de l'absence de caractère) de Cordier.
Après la première plaidoirie de la défense, le tribunal
demande une suspension de séance et nous allons dîner.
Quand, deux heures après, nous rentrons au Palais,
l'avocat de Cordier n'est plus là. Certes, je n'irai pas
jusqu'à dire que les avocats des deux autres accusés ont
f)rofitl de cette absence, mais pourtant, comme ce n'est
qu'en chargeant Cordier qu'ils pouvaient décharger leur
client, la présence du défenseur de Cordier n'aurait pas
été inutile. Cordier restait tout abandonné à la discrétion
des deux autres.
Et ce n'est pas seulement par là que Cordier eut à
p!tir de passer en jugement le premier. Sans doute, si elle
s'était d'abord déchargée sur Lepic, la sévérité des jurés
se serait montrée moins intransigeante. Ce fut Goret qui,
passant troisième, profita de la réaction ; du reste, son
linge, sa tenue, son air fourbe, avaient favorablement
impressionné le jury.
Nous ne fiimes pas plutôt dans la salle de délibération
qu'un long, maigre " primaire ,, à cheveux blancs, sortit
de sa poche un papier où il avait consigné toutes les
charges contre Cordier, et principalement ses condamnations précédentes. En vérité ce furent celles-ci qui
l'emporterent et dictèrent le nouveau jugement. Tant il
est difficile pour le juré de ne pas considérer une première
condamnation comme une charge et de juger le prévenu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en dehors Je l'ombre que cette première condamnation
porte sur lui.
En vain, un autre juré donna lecture de la lettre d'un
des autres patrons de Cordier, extrêmement favorable à
celui-ci - lettre qui n'avait pas été versée au dossier et que
je ne sais qui venait, je ne sais comment, de lui remettre
tandis que nous passions dans la salle de délibération ce que je croyais formellement interdit ...
- Tout ça, c'est des bandits, reprenait un autre juré.
Faut en débarrasser la société.
C'est ce qu'on fit dans la mesure du possible. Cordier
fut condamné à cinq ans de réclusion et dix ans d'interdiction de séjour. Goret, à l'heure où j'écris ces lignes, est
relilché depuis trois mois.
Cette nuit je ne puis pas dormir ; l'angoisse m'a pris
au cœur, et ne desserre pas son étreinte un instant. Je
resonge au récit que me fit jadis au Havre un rescapé de
la Bourgogne : Il était, lui, dans une barque avec je ne
sais plus combien d'autres ; certains d'entre ceux-ci
ramaient ; d'autres étaient très occupés tout autour de la
barque à Banquer de grands coups d'aviron sur la tete et
les mains de ceux, à demi noyés déjà, qui cherchaient à
s'ac~rocher à la barque et imploraient qu'on les reprît ;
ou bien, avec une petite hache, leur coupaient les poignets.
On les renfonçait dans l'eau, car en cherchant à les sauver
on eât fait chavirer la barque pleine .••
Oui ! le mieux c'est de ne pas tomber à l'eau. Après,
si le ciel ne vous aide, c'est le diable pour s'en tirer! Ce soir je prends en honte la barque, et de m'y sentir à
l'abri.

SOUVENIRS DE LA COUR D,ASSISES

Avant de rentrer me coucher, j'avais longtemps erré
dans ce triste quartier près du port, peuplé de tristes gens,
pour qui la prison semble une habitation naturelle noirs de charbon, ivres de mauvais vrn, ivres sans joie,
hideux. Et dans ces rues sordides, rôdaient de petits
enfants, M.ves et sans sourires, mal vêtus, mal nourris,
mal aimés .•..
Mais Cordier, lui, est fils d'une honnête famille ; il a eu
de bons exemples sous les yeux. Si on lui tend la perche,
peut-être qu'on pourrait le sauver.
Le lendemain matin, je m'en vais trouver son avocat
et lui soumets le projet de requête que voici (il s'agit, du
reste, d'une demande non de recours en grke, mais
simplement de diminution de peine) :
Attendu

Qut lt seul témoignagt contre f accusl Cordier est celui de
la victime, M. Braz, ivrt au moment où elle a ltl attaquée;
Que du reste M. Braz, marin, reparti en voyage, n'a pu
êirt atttint par la citation ti par comlquent être entendu à
faudimce;
Qu'il rmort néanmoins de sa première dlposition qu'il a
ltl attaqul par derrière et qu'il n'a pu voir I'agrmeu1·. ·D'autre part,
Attendu
Qut la dlposition de Cordier concorde entièrement av,c
telles des filles Gabrielle et M lianie, seuls tlmoim de I' agression, et qu'il ressort de leurs dires que Cordier n'a point pris
part à l'attaque, mais s'est content[ de recrooir l'argent de la
victime, que Goret et Lepic, les deux agresseurs ) lui tend .
aunt;

�920

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Qu'il ressort de us dépositions que Gor,t, beaucoup moins
ivre que les autres, n'ayant participé à aucune des prlcfdmtes
"tournéts ", suivait le groupe par derrière, à l'insu de Braz,
j'usqu' au moment où il a bondi sur lui ; que L,pic entratnait
le marin O'Utc une intention pr!cise; et qu'il semble qTM
Cordier, faible de caradèrt, presque incapa6/e de rlsister à
f entraÎru11Unt et de plus complltement ivre, n'ait fait que
ru,vre.
Que ceci troU"Pe, du reste, confirmation dans le fait que,
lors du partage, Goret et Lepic se r!renant la farte somm1,
,nt jugé slljfisant dt lui danntr l o .francs, comme ils Q)aient
remis 5 .francs à chacune du deux filles, pou,· prix du siltnu,
Attendu
Que la dldaration de Corditr renuillie au C4urs de
l'instruction, dont se sont unis ln a)ocats dlfmseurs des
autrtS accusls, et le ministère public : " C'est moi sml qui ai
fait /;! coup a)ec un autre camarade ; ni Ltpic, ni Goret
n'étaient l?J ;je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas l'a')oir
achné ", 1st manifestement inspirfe par la crainte de Ltpic,
dangereux repris dt justiu - qui, de mlmt, a cherché à
intimider les deux femmes - et qu'il n'y a pas litu par conséquent de tenir compte de cette dlclaration.
Âttendu
Que si Cordier !tait coupablt (du moins dans la mesure
qu'on l'a dit) il est hors dt "Vraisemblance qu'il dt clurchl à
rtporter son affeire drpant une autre juridictim, conmu il a
fait lorsque la Corrt.ctionnelle du Ha)re lui a injiigl un,
p,ine de deux ans.

L'avocat, obligeamment, m'indique telle modification de
forme qu'il croit devoir y apporter, insiste sur le rapport

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

921

du médecin légiste qui estime que Cordier est « d'une
intelligence au-dessous de la moyenne, qu'il s'exprime avec
une certaine difficulté, que sa mémoire lui fait parfois
défaut " et conclut à une responsabilité atténuée. Puis il
m'indique la marche à suivre pour la faire signer, approuver du Procureur général et envoyer à qui de droit.
Une sorte de timidité, la crainte aussi de ne rien obtenir en demandant trop, le sentiment de la justice - car
malgré tout je ne puis considérer Cordier comme innocent - me détournent de demander le recours en grkc
tout simple. Je me rends compte peu après que je ne
l'eusse pas plus malaisément obtenu. Plusieurs jurés en
effet ont médité sur cette affaire ; la nuit leur a porté
conseil ; ils sont prêts à approuver ma requête, et je n'ai
point de peine à recueil!ir les signatures de huit d'entre
eux. Un des autres, un énorme fermier rougeoyant, plein
de santé, de joie et d'ignorance, comme on parle devant
lui de la maladie d'un prisonnier et de l'absence de soins
par quoi sa maladie aurait empiré :
- S'il crève c'est autant de gagné pour la société. A
quoi bon les soigner? s'écrie-t-il. Faut leur dire ce que
répondait le médecin, à l'autre qui voulait se faire couper
son doigt pourri : - cc Pas la peine, mon garçon! tombera
bien tout seul. "
Je dois ajouter que cette boutade n'amène les rires que
de quelques-uns.
Les deux autres qui se refusèrent à signer donnèrent
cette raison : qu'ils avaient voté suivant leur conscience
et qu'on aurait par trop à faire s'il fallait revenir sur
chaque aftàire jugée.
Evidemment : mais j'eusse été tout de même curieux

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de connaître le do ier des deux précédentes condamnations de Cordier. S'il fut jugé alors comme nous l'avons
jugé hier ... 1
1 Awsit6t que j'eus un jour libre, j'allai au Havre et rendis visite
à la mère du condamné. J'eus quelque mal à la retrouver, car la
pauvre femme avait dû changer d'adresse pour fuir les propos et les
regards injurieux des voisins. Dès qu'elle comprit pourquoi je
venai,, elle m'entraina dans une petite pièce écartée où les ouvrières
qu'elle emploie ne pussent pas nous entendre.
Elle sanglote et peut à peine parler ; une de ses filles l'accompagne, qui complète les rècits de la mère :
- Ah ! Monsieur, me dit celle-ci, ça a été une grande misère
pour nous quand mon autre fils (le puîné) a été pris par le service.
Il était de bon conseil et Yves l'écoutait toujours. Quand il s'est
échappé de la colonie, il n'a plps osé habiter à la maison, par crainte
qu'on ne le reprenne. C'est alors que, sans domicile, il a commencé
de fréquenter les pires gens qui l'ont entraîné et perdu.
Tous les renseignements que je recueille ensuite sur Yves Cordier
- de sa mère, de sa sœur, de son dernier patron, de son frère que
je vais voir à la caserne - confirment entièrement l'opinion qui

commençait à se former en moi :
Yves Cordier est sans jugement ; de tête faible et déplorablement
facile à entralner. Bon à l'exces, disent-ils tous : c'est dire aussi :
tans résistance. Son désir d'obliger autrui va jusqu'à la manie,
jusqu'à la sottise. C'est pour un camarade "qui en avait besoin"
qu'Yves Cordier aurait volé une vieille paire de chaussures, son
premier vol.
Quand, à la colonie pénitentiaire, sa mère, utant de la permission,
lui apportait des friandises : "Si c'est pour lui que vous apportez ça,
Madame, lui disait le gardien, c'cat pas la peine; il donne tout aux
autres et ne gardera rien pour lui. "
A la colonie, sur les conseils d"un camarade, il se fit tatouer le
dos de la main gauche. Un autre camarade lui persuada, ausstt6t
après, qoe ce tatouage apparent pourrait le gêner dans la vie, et
Yves, docile a ce nouveau conaeil, appliqua sur le tatouage un

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

92 3

L Qu~lque temps _après j'obtins satisfaction de ma requête:
a pe1_ne de Cordier est réduite à trois ans de prison.
Mats hélas ! après la prison ce sera le bataillon d'Afi .
Et
· d
.
nque,
au sortir e ces six ans, qui sera-t-il?... que sera-t-il?...

IX
C On a ~dé pour la tin l'affaire la plus "conséquente,,

si

l elle qui ,nous occupe ce dernier jour menace d'être
ongue qu on nous convoque dès 9 heures du
t· L .
séa
d
.
ma in. a
nce
urera
Jusqu'à
plus
de
IO
heures
d
.
d
.
u soir, coupée ai_
eux reprises aux heures des repas Il 'aoit d
1
· •l
•
t:,·
es vo s
~~mm1s a a gare de dépôt de Sotteville sur les marchan1ses co~fiées à la Compagnie de l'Etat.
Depm_s le nouveau régime de cette compagnie, les
réclamations
surabondent et l'on se P1amt
• de toutes partS
d

I

e vos sans nombre, certains extremement importants
Un grand soupir
· de sou 1agement se nt entendre dans· la
presse et dan le public lorsqu'on apprit qu'une nombreuse
bande de voleurs et de recéleurs avait été pincée. On ne
nous en offre pas moins d
• , .
dès l déb
e seize a Juger ; le bruit court
ut de la séance que nous aurons à répondre à
1 e
P us de I oo questions.
La lecture de l'acte d'accusation ne va pas sans no

causer
quel que étonnement. On s'attendait à pl
.

usà

mieux; devant l'importance de certains détournem:ts

'

e:nplitre de ~I et _de vitriol qui lui mangea la chair jusqu'à l'os (et
c est pourquoi, le Jour du délit, il avait sa main en écharpe)
- Ce garçon avait seulement besoin d'etre dirigé
;,
6
son patro
d
.
.
, me wt en n
n cor onDJer, qui me parle de lui
demande qu'à le reprendre à son service...
en termes émus et ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que les jurés se rappelaient l'un à l'autre avant l'ouverture
de la séance, les chaparderies reprochées aux prévenus
nous paraissent des peccadilles, et l'étonnement cède vite à
l'ennui, à la fatigue, et même, pour quelques-uns des jurés,
à l'agacement, à l'exaspération, au cours de l'interrogatoire.
Une interminable discussion s'engage pour savoir si
trois bouteilles et demi de Cointreau ont été volées par la
femme X., ou achetées par elle, ainsi qu'elle le soutient, à
la femme B. qui, elle, soutient que la femme X. ne lui a
jamais acheté de liqueurs. La femme X. porte un petit
poupon dans ses bras qui pleure et voudrait déposer lui
aussi.
X., époux de la prévenue, reconnaît s'être approprié
"un restant de bouteille de kirsch" ; mais il n'a jamais
donné cette paire de chaussettes à Y.; au contraire, il les
a reçues de ce dernier. Quant au service à découper,
c'est Z. qui, etc ...
X. est bon ouvrier; il gagne cent sous par jour, plus
une indemnité ; il est père de quatre enfants. Sa déposition
concorde avec celle de B. qui dit avoir reçu de N. de la
moutarde et de M. du café et du thé, du reste en quantités
dérisoires: par contre il n'a rien reçu de D. ni de E. Il
reconnaît avoir accompagné N. quand il a chipé le pot de
moutarde, mais lui-même il n'a rien pris. N. ne fait point
difficulté de reconnaître le vol du pot de moutarde.
M. est père de quatre enfants lui aussi; il avoue le
détournement de 5 kilos de riz et de quelques morceaux
de charbon ; c'est bien lui qui a donné à B. deux kilos de
café et de thé; mais il les avait lui-même reçus de R.
La femme M. n'a jamais voulu garder chez elle quoi
que ce soit de provenance douteuse.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Par contre, la femme W. mère de six enfants est
convaincue d'avoir recélé de la chicorée, du riz et un' pot
de peinture. Elle soutient que ces denrées lui étaient
fournies par M. seul.
T. nettoyeur au dép6t de Sotteville, père de trois
enfants, et dont la femme est mourante à l'h6pital, nous
persuade qu'il n'a jamais rien volé; sa déposition concorde
entièrement avec celle de M. Mais il ne parvient pas à se
laver de l'accusation de recel.
La femme Y. avoue le recel d'une paire de chaussettes
celle qu'Y. a donnée par la suite à X.
'
Un ipre dialogue se poursuit quelque temps entre la
femme O., une hideuse pouffiasse au teint de géranium, et la
femme P. qui sanglote et fait de grands efforts pour montrer
qu'elle est de rang supérieur; chacune des deux reproche à
l'autre de lui avoir apporté de l'huile et des harengs.
P., le mari de la dernière, n'est pas employé à la
compagnie. C'est un homme de cinquante ans, d'aspect
énergique, grisonnant et à fortes moustaches, pere de
famille; précédemment condamné pour coups et blessures;
il vit de ce que lui rapporte son jardin. Ce jardin ouvre
sur la voie, a quelques pas d'un viaduc. En passant sous
le viaduc on gagnait l'autre c6té de 1a voie. (Un plan, ici
encore, nous rendrait service.) Nul lieu ne pouvait être
mieux choisi pour les recels. P. reconnaît avoir recélé les
denrées apportées par O. et par X. Il reconnaît même
avoir fait le guet, une fois, " plut6t pour ma sécurité
personnelle ", ajoute-t-il.
O. fils, âgé de quinze ans, reconnaît avoir reçu de la
femme P. un paquet d'étoffe, mais soutient qu'il en
ignorait la provenance; etc. etc•••

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Durant la seconde suspension de la séance, les jurés en
allant dîner échangent leurs impressions. Pour la première
fois ils se tournent contre le ministère public; c'est un
revirement d'opinion tres net et des plus curieux à observer.

Ils se redisent, ce qui ressort des rapports, que ces
vieux employés étaient demeurés fidèles tout le temps
qu'ils avaient travaillé sous la direction de l'ancienne
compagnie ; si maintenant ils prêtaient la main à la gabegie générale, la nouvelle direction n'en était-elle pas
responsable ? " Quand tout à coup, dira l'un de leurs
avocats, ces hommes ont vu sur leur casquette, inscrit à
la place du mot Ouest, le mot Etat, chacun d'eux a pensé:
l'Etat c'est moi ! Quoi d'étonnant s'ils se sont donné
quelque licence ? " Sans doute on compte sur la condamnation de ceux-ci pour calmer l'opinion publique !
Désespérant de saisir les vrais coupables, ou, qui sait?
peut-être craignant de les saisir, on veut faire payer à leur
place les fauteurs de ces peccadilles ! Non ! non, les jurés
ne seront pas si naîfs et ne se prêteront pas à ce jeu ; ils
ne briseront pas la carriere de ces pères de famille, pour les
beaux yeux de l'accusation et de la noble Compagnie de
l'Etat. Certains déjà se réjouissent à penser à la tête que
fera tantôt le Président quand, sur les réponses des jurés,
qui, sur toute la ligne, se préparent à voter" non coupable",
force sera d'acquitter tous les prévenus. Quelle belle fin
de session ce sera. Les journaux vont en parler pour silr 1
Le Président sans doute a eu vent de ces dispositions ;
son front lorsqu'il réapparaît devant nous à la reprise de
séance, nous semble un tantinet rembruni. Nous écoutons
le réquisitoire ; nous écoutons les plaidoiries. Dans la

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

crainte que quelqu'un de nous ne défaille, on a pris soin
de nommer deux jurés supplémentaires qui se tiennent
prêts à relayer. Et nous prenons grand'pitié d'eux durant
la délibération. Malgré que nous soyons d'accord et tous
décidés par avance, cette délibération durera plus d'une
heure et demie, le chef du jury se refusant obstinément
à sérier les questions et nous forçant à voter pour presque
chacune. Enfermés dans une petite salle à part, les jurés
supplémentaires doivent s'amuser ! Ont-ils au moins des
journaux et des cigarettes ? On prie le garde de service
d'aller s'en informer.
Un point reste assez délicat : nous ne voulons pas
condamner ces chapardeurs, c'est entendu ; mais, sur
le bout du banc, se tenait une vieille sorcière de recéleuse à la tignasse déteinte et à la voix éraillée, qui ne
mérite pas d'échapper. Comme disait l'avocat général,
citant un mot célèbre : le recéleur fait le voleur. Montrons que nous avons compris, et laissons retomber le
cMtiment sur le premier. Nous rentrons dans la grand'salle
tout amusés déjà, avec des sourires de sympathie pour les
pauvres jurés supplémentaires.
A son tour la Cour se retire. Elle revient au bout d'un
instant. Le Président en effet fait grise mine.
- Messieurs, dit-il, je suis désolé d'avoir à relever, sur
la feuille que vous m'avez remise, un illogisme qui rend
votre vote non valable, - une distraction évidemment et qui va me forcer, à mon grand regret, de vous prier de
retourner dans la salle de délibération pour mettre d'accord
vos réponses. Vous votez : oui pour le recel ; non, pour le
vol. Pour qu'il y ait recel, il faut qu'il y ait eu vol. On

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne peut pas recéler le produit d'un vol qui n'a pas été
commis.
Evidemment; mais c'est cet illogisme apparent qui
précisément nous plaisait, Nous pensions être libres de
condamner qui nous voulions ; et, condamner le recéleur
en acquittant le voleur, n'était-ce pas sous-entendre que
nous estimions qu'il y avait eu recel de plus de marchandises
que les vols en question n'en avaient apportées, recel
d'autres denrées, du produit d'autres vols, dont le ministère
public n'avait pas saisi les auteurs. Décidément nous nous
surfaisions notre importance. Nous sommes rappelés au
sentiment de la limite de nos pouvoirs.
Nous rentrons en file dans la petite salle de délibération,
si penauds et la tête si basse que j'ai peine à retenir mon
rire. Les jurés supplémentaires eux aussi sont de nouveau
coffrés.
Nous modifions nos réponses dans la mesure de l'indispensable et aboutissons a je ne sais ph.is quel compromis.
ÉPILOGUE

Trois mois après.
La scène se passe en wagon, entre Narbonne où j'ai
laissé Alibert, et Nîmes.
Dans un compartiment de troisième classe: un petit
gars, de seize ans environ, point laid, l'air sans malice,
sourit à qui veut lui parler ; mais il comprend mal le
français, et je parle mal le languedocien. Une femme d'une
quarantaine d'années, en grand deuil, aux traits inexpressifs, au regard niais, aux pensées irrémédiablement
enfantines, coupe sur du pain une saucisse plate dont elle

SOUVENIRS DE LA COUR D 1 ASSISES

avale d'énormes bouchées. Elle se fait l'interprète du
jouvenceau et la conversation s'engage avec mon voisin
de droite, une épaisse citrouille qui sourit du haut de son
ventre aux choses, aux gens, à la vie.
En projetant beaucoup de nourriture autour d'elle la
'
femme explique que cet adolescent est appelé des environs
de Perpignan à Montpellier où il doit comparaître ce
même jour devant le tribunal; non point en accusé, mais
en victime : il y a quelques jours, des apaches de la campagne l'ont attaqué sur une route à minuit et laissé pour
mort dans un champ, après lui avoir pris le peu d'argent
qu'il avait sur lui.
On commence à parler des criminels:
- Ces gens-là, il faudrait les tuer, dit la femme.
- Vous leur donnez des vingt, des trente condamnations, explique mon voisin ; vous les entretenez aux frais
de l'Etat ; tout ça ne donne rien de bon. Qu'est-ce que
cela rapporte à la société ? je vous le demande un peu,
Monsieur, qu'est-ce que cela lui rapporte?
Un autre voyageur, qui semblait dormir dans un coin
du wagon:
. - D'abord ces gens-là, quand ils reviennent de la-bas,
ils ne peuvent plus trouver à se placer.
Le gros Monsieur. - Mais, Monsieur, vous comprenez
bien que personne n'en veut. On a raison; ces gens-là, au
bout de quelque temps, recommencent.
Et comme l'autre voyageur hasarde qu'il en est qui,
soutenus, aidés, feraient de passables et quelquefois de bons
travailleurs, le gros Monsieur, qui n'a pas écouté :
- Le meilleur moyen pour les forcer atravailler, c'est
de les mettre à pomper au fond d'une fosse qui s'emplit

7

�93°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'eau; l'eau monte quand ils s'arrêtent de pomper; comme
ça ils sont bien forcés.
La Dame en deuil. - Quelle horreur !
- J'aimerais mieux les tuer tout de suite, gémit une
autre dame.
Mais, comme la Dame en deuil l'approuve, celle qui
d'abord avait émis cette opinion, sans doute de cette sorte
de gens qui trouvent un cheveu à leur propre opinion des
qu'elle n'est plus exprimée par eux-mêmes :
_ Mon père, lui, qui Etait du jury, il avait coutume de
ne les condamner qu'à perpétuité. Il disait qu'on devait
leur laisser le temps de se repentir.
Le gros Monsieur hausse les épaules. Pour lui un
criminel, c'est un criminel; qu'on ne cherche pas à le
sortir de là.
La Dame qui n'a presque rien dit, émet timidement
cette pensée que la mauvaise éducation est souvent pour
beaucoup dans la formation du criminel, de sorte que
souvent les parents sont les premiers responsables.
Le gros Monsieur, lui, croit qu'après tout l'éducation
n'est pas toute-puissante et qu'il est des natures qui sont
vouées au mal comme d'autres sont vouées au bien.
Le Monsieur du coin se rapproche et parle d'hérédité:
_ La meilleure éducation ne triomphera jamais des
mauvaises dispositions d'un fils d'alcoolique, Les trois
quarts des assassins sont des enfants d'alcooliques.
L'alcoolisme ...
La Dame en deuil l'interrompt:
- Et puis aussi l'habitude des femmes, à Narbonne,
de porter un foulard noir sur la tête; un médecin a
découvert que ça leur chauffait le cerveau .•.

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

93 1

Mais elle croit pourtant qu'il y aurait moins de crimes
si les parents n'étaient pas si faibles.
- On en a jugé un, à Perpignan, continue-t-elle; il
avait commencé comme cela: tout petit enfant, un jour,
il a pris une petite pelote de fil dans le panier à ouvrage
de sa mère; sa mère l'a vu et ne l'a pas grondé; alors,
quand Penfant a vu qu'on ne le punissait pas, il a
continué: il a volé d'autres personnes et puis, vous
comprenez, il a fini par assassiner. On l'a condamné
à mort et voici ce qu'il a dit au pied de l'échafaud. Elle gonfle sa voix, et mon manteau se couvre de débris
de Ill'1ngeaille. Pèrres et mèrres de famille, j'ai
commencé par voler un peloton de fil, et si cette première
fois ma mère m'avait puni, vous ne me verriez pas sur
l'échafaud aujourd'hui! Voila ce qu'il a dit; et qu'il ne se
repentait de rien, sauf d'avoir étranglé dans un bercea1:1un petit ·enfant qui lui souriait.
· Le gros Monsieur, qui n'écoute pas plus la Dame que
celle-ci ne l'écoute, revient à son idée: On ne traite pas
assez sévèrement ces gens-là :
- On n'en fera jamais rien de bon; et du moment
qu'on les laisse vivre, il ne faut pourtant pas que ce soit
pour leur plaisir, n'est-ce pas ? Naturellement, ces criminels, ils se plaignent-toujours ; rien n'est assez bon pour
eux ... Je connais l'histoire d'un qui avait été condamné
par erreur ; au bout de vingt-sept ans, on l'a fait revenir,
parce que le vrai coupable, au moment de mourir, a fait
des aveux complets; alors le fils de celui qu'on avait
condamné par erreur a fait le voyage, il a ramené de
là-bas son père, et savez-vous ce que celui-ci a dit à son
retour ? - qu'il n'était pas trop mal la-bas. C'est-à--dire,

�93 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Monsieur, qu'il y a ,bien des honnêtes gens en France, qui
sont moins heureux qu'eux.
- Dieu i'aura puni, dit la grosse Dame en deuil apres
un silence méditatif.
- Qui ça?
- Eh ! le vrai criminel, pardine ! Dieu est bon, mais
il est juste, vous savez.
- Ça m'étonne tout de meme que le prêtre ait
raconté la confession, dit l'autre dame ; ils n'ont pas le
droit. Le secret de la confession, c'est sacré.
- Mais, Madame, ils éta_ient plusieurs qui ont entendu
cette confession; quand il s'est vu mourir, qu'est-ce qu'il
risquait? Il a demandé au contraire qu'on le répète. Il -y a
sept ans de cela. Vingt-sept ans après le crime. Vingt-sept
ans! pensez. Et personne ne s'en doutait; il avait continué
à vivre, considéré dans le pays.
- Quel crime avait-il donc commis, demande le
Monsieur du coin.
- Il avait assassiné une femme.
Moi. · - Il me semble, Monsieur, que cet exemple
contredit un peu ce que vous avanciez tout a l'heure.
Le gros Monsieur devient tout rouge:
- Alors vous ne croyez pas ce que je vous raconte ?!
- Mais si! mais si! vous ne me comprenez pas. Je dis
simplement que cet exemple prouve que quelquefois un
homme peut commettre un crime isolé et ne pas
s'enfoncer ensuite dans de nouveaux crimes. Voyez
celui-ci : après ce crime il a mené, dites-vous, vingt-sept
ans de vie honnête. Si vous l'aviez condamné, il y a
de grandes chances pour que vous l'ayez amené récidiver.

a

933

- Mais, Monsieur, la loi Béranger précisément ... commence l'autre dame. Cdle en deuil l'interrompt:
. - Alors vous n'appelez pas ça un crime, de laisser
vmgt-sept ans un innocent faire de la prison à sa place ?
Le second Monsieur hausse les épaules et se renfonce
dans son coin. La citrouille s'endort.
A Montpellier, le petit gars descend ; et sitM qu'il est
parti, la Dame en deuil, qui cependant a achevé son repas
et remet dans son panier le reste du saucisson et du pain :
- A voyager comme ça depuis le matin, il doit avoir
faim, cet enfant !
ANDRÉ GrnE.

�935

CHRONIQUE DE CAERDAL

934

CHRONIQUE DE CAËRDAL

XXV
LE PLUS BEAU TEMPS

I
ME, ME ADSUM

La beauté du temps où l'on vit, est celle de la
jeunesse. 0 le plus beau des temps, celui où il
m'est encore donné de vivre.
Vivre, c'est avoir le temps. Et mourir, c'est le
perdre. "En moi, la vie n'est toujours que
jeunesse". Je plains celui qµi ne peut pas se
rendte ce témoignage.
Les Dieux, qui semblent n'avoir jamais été
enfants, sont toujours jeunes. Les Muses se
meuvent dans le plein de la jeunesse immortelle.
Les enfants des hommes font pitié: On ne peut
les voir sans être s-ôrs qu'ils vieillissent. Tous, ils
précèdent leur âge, les pauvres petits. Comme ils
envient l'heure proche qui les menace ! Ils ne
veulent jamais être du temps où l'on vit, mais de

celui où l'on vivra. Quand il dort peu, qu'un
enfant s'ennuie! La plupart des hommes ont six
ans et demi, et presque toutes les femmes.
L'art et l'intelligence font cette vie ardente qui
possède le temps. En dépit de toute horreur, et de
la vie qui nous est faite, le plus beau temps est
celui où nous sommes, où je suis.
Il n'est qu'une douleur: Ja mort. Il n'est qu'un
mal : de vieillir. Mais qui meurt ? et qui vieillit?
Je suis mort, déjà, dans ce que j'aime et qui n'est
plus ; et je n'ai pas vieilli. Voilà que je ressuscite
encore; et mon amour doit vivre quelque part,
dans un temps que j'ignore et qui est fait de lui.
Une âme vivante ne peut pas se rendre. La vie est
la victoire : un triomphe de tous les instants.

§
Cette grande, cette immense, cette terrible
époque.
Tout est confondu, et tout est en question. Le
désordre est partout, et plus profond dans les
faiseurs d'ordre qu'en tous autres : car leur ordre
est mort, et ils offrent un cadavre à l'embrassement
des vivants. Ils ne l'ignorent pas toujours. La
parole aux plus indignes, et le silence à toutes les
grandes voix. Le règne des affranchis et des femmes criardes : comme si l'affranchi n'était pas un
esclave, qui montre encore le bracelet aux armes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
936
de son mahre, et les marques du fouet jusques

sur le cou. Et les femmes portent les bracelets de
la nature, ces blessures qu'elle leur fait, que rien
ne saurait coudre. Enfin, l'anarchie de toutes les
valeurs, au milieu d'un trouble universel. Et
jamais époque ne fut plus belle, pourtant. Ici,
l'anarchie n'est pas le chaos. La confusion est le
bouillonnement d'un ordre inconnu. Les valeurs
ne sont mêlées qu'à la surface. La haine, la bassesse, la médiocrité générales n'empêchent pas
l'amour, la grandeur et la beauté d'être où il faut.
Plus on les méconnaît, et plus ces puissances
secrètes prennent de force et s'imposent au petit
nombre qui mène le monde, et qui en est la seule
raison d'être. Jamais l'art ni la science n'ont tendu
plus haut ; et que la foule en soit écartée une fois
pour toutes, c'en est la preuve. Le globe est conquis. L'énergie de l'homme s'est emparée de tous
les éléments ; la pensée entoure la planète d'un
réseau où elle est prise, et la pénètre. De plus en
plus, la matière est vaincue par l'esprit, lequel la
livre domptée à la multitude, qui est la matière
du genre humain. Et telle est la charité de l'esprit:
il fait fi de ce qu'il invente ; il ne garde rien pour
lui même, que le privilège de concevoir ce qu'il
dédaigne, peut être, aussitôt qu'il l'a créé.
Ainsi, la vilenie des politiques, les misères de
l'action, la haine et la méchanceté des partis, la
bassesse des idoles et l'ignominie des maitres, tant

CHRONIQUE DE CAERDAL

937

ceux qui le sont que ceux qui veulent l'être ; tout
ce qui nous indigne et nous fait tort ; tout ce qui
nous donne la nausée ou nous soulève de colère;
le poison et l'écume, toute la laideur enfin est
nécessaire : elle nous aide à connaître la magnifique
beauté de ce temps : elle nous aide à la sentir, et
à la tirer de nous. Sans doute, c'est au prix de
notre bonheur. Mais quoi, pense-t-on que la beauté
soit facile, et la grandeur commode ? Ce temps ne
serait pas le plus beau, s'il n'était pas celui qui
nous coô.te le plus ; et notre vie serait moins belle,
si elle n'était pas un si dur et si continuel exercice.
La grande, la misérable, la sublime époque.
Elle ferait croire à l'homme, en ceux qui sont
hommes.
Quand s'est on se~1ti vivre davantage, avec plus
d'espace, ou plus humainement ?Au second siècle?
au sixième ou au quinzième? On y est toujours
en danger. Il ne s'agit plus, comme en d'autres
temps plus brutes et plus anciens, de sauver sa
peau et de la dérober aux factions en armes. Il y
va de beaucoup plus. Le danger est de l'â.me. Les
plus cruelles discordes sont de la conscience. Je ne
voudrais pas de ces temps où l'homme est sans
partage au peu qu'il est. Je me croirais trop pauvre.
Je ne veux pas abdiquer une seule de mes cent
âmes, la grecque et la chrétienne, la russe et la
chinoise, l'italienne et la bretonne, la gothique et
l'hindoue. Il faut faire la paix entre toutes. Qu'on

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
938
me parle de cette unité ! Il est fatal que je l'accomplisse, ou que j'y succombe ; mais je n'envie pas
l'unité d'une pierre, ou de ces hommes d'un seul
tenant, menus cailloux dans la carrière d'une race.
Mon harmonie n'est pas dans l'unisson. Ma guerre
est plus vaste, et soumise à des hasards plus
redoutables. Assurément, nous ne courons plus le
risque des dissensions civiles et des meurtres,
porte à porte, sous le couteau d'un partisan. Quoi
qu'ils fassent à cet égard, le docteur de Sorbonne
et le critique de journal ne valent pas le sicaire ni
le sbire ; et en dépit du poison, la langue le cède
à la dague.
C'est notre cœur, chaque jour, qui lutte contre
les offenses du monde, et qu'elles ramènent à son
propre secret ; c'est lui qui est rendu sans relâche
aux combats plus cruels du fort intérieur. Il a ses
agonies, chaque jour, et ses immolations, d'où il
ressuscite. Jamais temps ne fut donc plus tragique,
en ceux qui ont la force de viv~e, ni plus beau que
celui-ci.

II
VOLONTÉ n'tTRE

Nous avons pris conscience de la nuit. Nous
veillons. Et nous voulons que la lumière soit. Nous
ne vivons que pour la faire naitre. Et voilà tout.

939

CHRONIQUE DE CAERDAL

Le devoir n'est pas de vivre. Ce n'est pas assez
d'une nécessité. Pour nous, le premier doute est là,
. d . ?
et la première agonie: vaut il donc 1a peme e vivre.
Car la peine est capitale. Elle est de fiel, elle est
terrible. Elle est une plongée continuelle dans la
mort, puisque nous avons pris conscience du né~nt.
Or, tel est présisément notre plus beau destm :
plus nous prenons connaissan~e d~ ce n~~t, plus
nous avons compassion de 11llus10n d1vme. Et
plus aussi nous avons l'amour de la vie, ce doux
visage changeant trempé d'innombrables larmes.
Comme Vesper au crépuscule, le sourire est la
plus longue des larmes, je vous ~e dis.
.
La plus belle aussi, parce quelle est sanctifiée
de pardon et d'exquise grâce.
Notre cœur a charge de ressusciter tout ce que
notre pensée anéantit.
Sans fin et sans répit, notre devoir est de nous
créer nous mêmes. Si elle n'est une œuvre de
beauté notre œuvre n'est pourtant rien. Rien ne
'
.
Ce
nous importe
si peu que de vivre pour v1v:e.
n'est pas la mort brute qui s'oppose à_ la vie : la
vie elle même n'est qu'une fleur souriante de la
mort. Mais à la mort l'œuvre belle s'oppose, qui
seule est la vie.

§
Si grand mal que soit la vie, elle est le bien
suprême. Dans les profondeurs de la peine, je

�940

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

t'app~lai toujours, et je t'appelle, vie, espoir, lieu
de triomphe, je dis lieu de souffrance cause de
bien, je veux dire occasion d'amour.' Et toute
l'amertume salutaire des larmes, à seule fin que,
retombant à la source du pardon elles tournent
en incorruptible douceur.
Rien ne m'attache plus à toute la vie que ma
compassion. De là, que la compassion m'est si
essentielle.
Jadis, dans ce vide universel, je m'indignais
que la loi de l'ascension me parlÎt plus certaine
que la vie même. Je l'éprouve, aujourd'hui.
Rien n'est : mais je suis. Il n'y a rien : mais je
m'élève. lllusion ou non, il faut être-soi, et
gagner de vivre, et gagner d'être-soi.
Le soleil est là haut, tout feu et toute flamme &gt;
ce soleil qui n'est jamais le même deux fois.

CHRONIQUE DE CAERDAL

94 1

Convulsion diabolique, si l'on veut. Mais qui croit
au diable, croit à Dieu. Et sans Dieu, le démon
n'a ni réalité ni empire. La Révolution est un
délire chrétien, mené par la raison. La raison
raisonnante, la logique dans l'ordre de la société et
du sentiment, est le diable en personne. Le démon
est ma1tre logicien.
Jamais hommes, nés pour l'art et pour l'action,
n'ont souffert comme nous, ceux de nous qui avions
droit à parler et à faire entendre notre voix, et qui
avons vécu dans le silence et toutes les persécutions
du siècle. Ainsi, nous avons payé rançon pour tout
ce que nous voulions accomplir, et qui s'accomplira
sans doute, si nous ne l'accomplissons : mais comme
ce sera de nous, on aura beau faire, ce n'aura pas
été sans nous.

lll
PAROLES DE PHOS

Le temps de douleur et de confusion, où nous
avons grandi, était l'épreuve de nos forces. Il est
vrai que la France aurait pu y succomber. Le
sentiment d'un péril extrême excuse la haine et les
injures en ceux qui n'ont trouvé ici que motifs
d'invectiver et raisons de haîr. Les plus ennemis
de la Révolution ne se doutent guère qu'elle est
la convulsion du moyen âge, se précipitant dans
l'ordre monarchique pour le renouveler ou le tuer.

Le divin vieillard, qui ne- doit pas mourir, Phos
m'appelle ce matin, près de la source où l'aurore
est d'émeraude ; et il m'enseigne. Il me lave les
yeux dans la fontaine; il me trempe la tête et les
cheveux. Je ruisselle de frakheur ; et si j'ai pleuré
cette nuit, je ne le sais plus.
. Le vieillard Phos, aux doux yeux de _tigre ascète,
me parle dans la clarté matinale ; et sur ses lèvres

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'entends le chant de ses regards, qui font la
lumière.
La magie de la jeunesse est le grand art de
la vie.
La vie se reconnait au pouvoir d'être jeune,
comme l'année au printemps. Chaque avril, la
nature est plus féconde et plus belle. Quel espoir
en son sourire ! Elle se renouvelle ; elle va donner
sa fleur et ses fruits.
I.

La vieillesse n'est si affreuse que d'être la fin
de vivre. Elle ne croit plus au renouveau. Elle ne
sent plus percer la feuille. Elle frissonne en avril.
Elle a froid dans le tronc et les racines. ·
0 jeunes gens, ne soyez pas jeunes en vain.
2.

3. (Quand on pense aux pauvres morts). Ils
ont vécu ! et l'on s'attendrit.
L'ancienne vie est belle à la mesure qu'on la vit
et qu'on l'orne soi-même. L'imagination fait l'ornement.
La goutte d'eau trouvée à Pompéi, au nombril
d'une coupe. Le morceau de pain, à Thèbes, dans
un lit de momie. Ils ont mangé de ce pain ; ils ont
bu de cette eau ! Ils ont aimé. Ils ont souri.
4. Le temps où nous sommes : il a la beauté

que nous lui donnons. Plus je me plains de mon

CHRONIQUE DE CAERDAL

943
temps avec justice, plus je l'exalte: je lui réclame
une beauté que je porte.
Et le temps passé nous doit tout aussi, pour la
même raison : mais c'est, ici, un art d'imitation,
et là un art qui invente.

5. Le temps de vivre est le seul qui comporte
à la fois l'indifférence et la passion.
Passion et indifférence, celle ci comme bouclier
de celle là. Une indifférence violente, active, une
épée blanche et nue dans une main calme, qui ne
tremble pas.
La vie est si belle qu'on peut passer sur les
vivants.
6. AUGURES. - Stoique : c'est la réponse du
courage au désespoir.
Les stolques ont de la noblesse ; mais ils veulent
trop échapper au temps. Ils sont plus nobles que
généreux:.
Quand les Anciens ont ouvert les yeux, et que
le cœur a commencé de leur révéler la véritable
connaissance, ils n'ont plus eu que deux partis à
suivre, sur la route unique du désespoir : le parti
stoîque, de la solitude à la mort volontaire ; ou le
parti sceptique, de la raillerie universelle à la folie
du plaisir. Mais l'extrême parti du plaisir mène
aussi à la mort volontaire, pour peu que le cœur
parle. Et d'ailleurs, il est trop vulnérable aux

�94f

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

atteintes de l'âge. Le suicide est le dernier mot
des g:andes ~.mes à l'antique, quand elles ont
compris.
L'admirable Montaigne, plus on le croit dans
le temps passé, plus il est dans le présent. Il a le
sens de la vie à ce point, qu'il fait venir à lui tout
ce qu'il admire et tout ce qu'il aime. S'il est
stoique, c'est dans les jardins d'Épicure, comme il
n'est guère épicurien qu'à l'ombre du Portique.
Voilà par où Montaigne, qui est l'un des plus
grands entre les Anciens, l'est plus amplement que
jamais ils ne le furent.
Montaigne est un homme dans la force de son
âge. Les Anciens, pour héros qu'ils soient, ou
graves même, ne sont presque tous que des
adolescents. J'excepte ces profonds devins, qui
trempent dans l'Asie, et qui ont un air d'initiés et
de prêtres : Héraclite ou Platon.
7. Les femmes de notre temps sont toujours
celles que notre cœur préfère. Et même, nous les
aimons toujours plus jeunes que nous.
Elles sont la fleur du temps ; et leur grâce est
l'invitation à vivre.
La mode a le même prestige. Celle d'hier nous
choque. Nous sommes toujours pour celle qui
vient. C'est qu'elle porte la jeunesse, comme elle
l'orne. Et comme elle crée souvent le charme
nouveau de la beauté, elle en fait la promesse qui

945
presque seule nous importe. La mode est un art
de désir. Elle a charge de nos changeantes voluptés.
CHRONIQUE DE CAERDAL

8. Tristesse d'Achille, que tu m'es présente etbien chère. Dans la fumée du sang et des actes
magiques, tu passes, grande ombre vaine ; et tu
regrettes le temps où chaque jour voit une aurore
au sortir de la nuit.
Hélas, les ombres n'ont plus d'âge. Leur crépuscule sans pourpre est sans orage. Elles ne se
lèvent plus dans le temps, ni ne se couchent. Elles
ne souffrent plus, selon les heures, diversement.
Elles n'aiment plus.
Elles ne vieillissent même pas : elles sont vieillies, une fois pour toutes. Outre tombe, c'est
l'éternel novembre. Au Tartare ou aux Champs
Elysées, les ombres sont les feuilles de la forêt
transie, aux branches de brumaire.
9. L'homme qui vit avec force peut médire de
son siècle. Tout l'y peut blesser et méconnaître.
Mais c'est de goôter sa mort trop t6t, qu'il en
veut à son temps. Plus il s'en plaint, plus il en
est. Pour tant souffrir de la vie, combien ne faut il
pas l'aimer 1
Terrible amour de vivre, que tout déçoit présentement, que le présent seul peut contenter.
L'amour est insatiable de présence : il la crée.
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ro. Jouis au moins du mal que tu te donnes.
Sache goüter l'ivresse de ton ascension.
La beauté facile est une laideur qui nous fait
des avances. Elle nous abaisse, si elle se fait aimer.
Laisse-la à ces pauvres gens.
1 r. CANDEUR DES ANÉMONES. Tant la vraie
jeunesse possède le temps, que jamais elle ne le
compte. Et plus souvent, elle l'oublie. Les jeunes
gens sont inquiets, et volontiers mélancoliques :
ils cherchent où ils sont, les fous I Beaucoup de
jeunes hommes ne veulent pas croire que la plus
belle saison ne soit pas celle où ils courent, plutôt
que celle où ils sont.
Les jeunes filles sont plus sages, dans leur folie.
Balancées par l'espérance, sur la prairie, elles sourient à la brise.
Les jeunes filles savent bien qu'il n'y eut jamais
de femmes plus belles qu'elles.
Et le bonheur des jeunes femmes, c'est de le
croire aussi. Que leur fait Flora, la belle Romaine,
Archipiada ne Thaîs? Ni même la royne Blanche
comme lis, qui filt belle en l'an soixante-dix ?
Elles furent aimées l'autre semaine.

12. Il est bon de ne point se perdre dans cette
illusion, qu'un temps où nous ne fümes pas peut
avoir été plus beau que celui où nous sommes.
Quant à moi, je pense que mon siècle a la

CHRONIQUE DE CAERDAL

947
beauté que je lui donne Et sans doute, il est
dur qu'il n'en ait pas d'autre. (Je ne puis être
satisfait).
Un artiste prête à son temps la beauté propre
de sa vie et de sa force. Au fond, celle là seule
nous émeut. On ne l'éprouve jamais mieux qu'en
musique : on est du même temps que la musique
qu'on aime ; et l'on n'aime tout à fait que celle
,
,rt
qu on prerere.
Il vaut mieux vivre dans la plénitude d'une
beauté secrète, que de se perdre dans une beauté
moindre et publique. Mais surtout, il est affreux
de mentir à la vie, et d'aller si loin dans le mensonge qu'on préfère la mort du passé à sa propre
vie. Car à quelques miracles près le passé est mort.
Le passé nous doit tout, à l'heure présente où
nous sommes. Et quand nous ne serions que du
passé, ce passé n'est rien sans nous.
1•

13. Je ne dis pas qu'il faut aimer son temps
contre les temps révolus; Une telle prévention est
trop grossière. Mais je dis qu'il faut tenir son
temps pour seul aimable, parce qu'il est le seul
où l'on puisse mettre son amour, en dépit de tout:
le seul à qui l'on soit capable de se donner, en lui
trouvant, au fond de soi même, quelque~ raisons
vivantes d'être aimé. (Enfin, l'on souffre du, pré1

C'est un divin vieillard qui parle.

�LA NOUVELLE REVUE-,, FRANÇAISE

sent : et qui pourrait souffrir du passé, sans délire?)
Le reste n'est qu'illusion.

14. J'aime un vieillard qui croit à la vie.
Il est aussi beau qu'un jeune homme qui en
doute. Par tendresse, l'un et l'autre.

15.

à

Non,
Cléopâtre ne te vaut pas, jeune fille que je tremble
de toucher et de tenir sur mes genoux. Car je ne
la connaitrais pas sans toi. Ni Y seult, ni Hélène.
Et je n'envie pas une d'elles.
C'est toi qui es aimée: c'est toi qui aimes. Ni
Cléopâtre, la Grecque d'Egypte, ni la plus pure
ni la plus belle entre les belles même de France,
ni celles d'hier, ni celles de la veille, ni ces inconnues qui écloront demain, n'ont ta beauté présente.
La fleur est le moment unique. La passion n'est
jamais que la fleur du moment.
Le temps où l'on est, amour, est le seul temps
où l'on règne, dans son .propre sang. 0 palpitation
de la vie! Rouge gorge qu'on tient dans la main,
et qui chante !
CHAQUE FAUST

SA MARGUERITE. -

16. Je m'arrête à l'harmonie, comme à la seule
sagesse. Calomnierai-je la douleur ? Celui qui
chante son mal, l'enchante.
Je veux oublier que je souffre, et ne croire
qu'au chant.

CHRONIQUE ' DE ' CAERDAL

q.

ÉCHO PATHÉTIQUE. -

949
Il n'est qu'une dou-

leur : la mort.
- Aime pour ne point mourir.
- Il n'est qu'un mal : de vieillir.
- Cherche la beauté, pour ne jamais prendre
d'âge.
ANDRÉ SUARÈS.

�NOTES

95°

NOTES
LA LITTÉRATURE
ETUDES DE PSYCHOLOGIE LITTÉRAIRE, par Loufr

Cazamian.

I. "Il semble que, parmi les facteurs les plus généraux de
l'évolution littéraire, on n'ait point fait assez de place aux
conditions intérieures à l'esprit lui-même ... La psychologie
esthétique retrouve, sous les superficielles catégories littéraires,
des rapports souverains, dérivant de la constitution invariable
de la pensée; et ainsi ramenée a son plan véritable, l'histoire
de la littérature participe à celle des sociétés sans s'y fondre,
car dans le développement général des ~mes collectives, elle
représente une ligne particulière d'oscillation morale, obéissant
.èn même temps à l'impulsion de l'ensemble et à s.es possibilités
déterminées. On pourrait appeler cette ligne l'évol~tion intérieure du golÎt ... "
Voilà bien, à mon humble avis, comment on ne doit pas
écrire ; de telles lignes ont failli m'armer d'injustice contre
leur auteur et la Sorbonne entière. Pourtant cette premiere
Etude sur l'Efloluti011 intérieure du goftt, trop chargée d'abstractions, trop dépouillée d'exemples, mérite d'être résumée toute:
même les thèses les moins neuves y contribuent à préparer
d'intéressantes conclusions.
"L'alternance entre le plaisir de comprendre et celui de
sentir est probablement la loi 1a plus générale de l'évolution
littéraire••. "

95 1

'' Le fait qui domine toute interprétation génétique de
l'histoire littéraire, c'est l'usure progressive des effets, liée ellememe à la fatigu·e des activités spirituelles mises en jeu ... Tout
se passe, ajoute M. Cazamian, comme si une quantité limitée
d'énergie, épuisée par l'exercice de la sensibilité littéraire,
s'épuisait à la longue." - Non, tout ne se passe pas ainsi ;
l'usure des effets se remarque même quand l'énergie nerveuse
a tout le temps de se réparer dans l'intervalle de leur répétition.
La satiété du goüt dépend de la fatigue bien moins que de
l'accoutumance, qui précisément exclut la fatigue; ce n'est pas
l'effort qui augmente, mais la conscience qui diminue. Le
même art qui tout d'abord, déconcertant nos habitudes, exigeait
de nous un appel à de nouvelles activités, une collaboration
avec l'artiste, une transformation de notre être, rencontre plus
-tard en nous une attention tout adaptée; alors sa plus vive
secousse dérange à peine notre équilibre; vraiment il ne nous
imeut plus. Si l'effort apparaît ensuite c'est que l'habitude nous
porte à rechercher obstinément ces mêmes joies qu'elle no.us
empêche de golÎter. 1
1 M. Cazamian n'avait pas à nous dire de quelle sorte sont les
œuvres dont les effets s'usent le moins, ni comment persiste une
élite capable de les apprécier quand elles ne sont plus de mode : Le
mouvement collectif ne s'arrête pas pour si peu 1
D'ailleurs l'appétit du nouveau précède la satiété : Pour étendre
aes plaisirs, on attend, on réclame de~ œuvres différentes de celles
qu'on n'est pas encore las d'admirer.
Impatience des producteurs. Impatience des jeunes gens: Excédé
par l'art contemporain, l'homme mClr se retourne et va faire son
choix dans l'art de tous les temps; le jeune homme pousse en avant,
vers l'art futur.
Comte et Cournot l'ont bien vu, en tout changement social il
faut considérer ce fait, qu'une société humaine réunit trois générations. A la dernière génération, chacune des deux précédentes
transmet des traditions que l'autre a me.connues. La jeunesse en mal

�952

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

De là résulte "la loi de l'intensification progressive des
moyens à l'intérieur des écoles et des formules d'art. .... , le
mouvement qui entraîne les formes littéraires v·ers l'accentuation
et l'exagération de leurs principes.... Un secret vertige paraît
précipiter vers le suicide d'un excès insupportable les écoles
approchant de leur lin. La révolte du go(h n'est point, en
pareil cas, l'expression du jugement critique; ... c'est avant tout
la réaction naturelle d'une faculté de sentir incapable de se
prêter plus longtemps à la violence que !'écrivain lui demande,
et hors de laquelle il ne lui laisse comme alternative que
l'atonie de la sensation."
Qu'une même littérature passe d'une énergie toute neuve
" à une énergie moindre, consciente et savamment exploitée",
la loi d'intensification n'est pas pour cela démentie : car elle
comporte un progrès en raffinement plut6t qu'en vigueur.
Mais quelles sont les conditions qui permettent une restauration d'énergie, une véritable Renaissance? A se poser cette
question, l'auteur nous eftt mieux préparés à concevoir le r6le
important qu'il reconnaît à l'individualité nationale.
Cette nouvelle notion corrige l'hypothèse trop abstraite
d'une oscillation uniforme: Même si partout l'on constate une
sorte d'alternance, il convient, pour chaque peuple, de définir
diff'éremment les phases primaires et secondaires: "L'achèvement de l'unité nationale, par exemple, tend à fortifier, à
prolonger la période littéraire alors en cours, à lui prêter le
prestige durable d'une formule de vie collective qui s'affirme
par elle•.• On peut dire que le groupe de tendances auquel va
d'abord l'instinct de la nation qui se forme, autour duquel
s'élabore la premiére période nettement marquée de sa littérature, définit par avance l'élément le plus essentiel de son
d'invention prend, de cette doubl~ richesse, moins qu'on ne voudrait,
plus qu'elle ne croit, rien qu'elle ne transforme aussitôt avec la plus
heureuse ingratitude.

NOTES

953

tempérament moral; et que les réactions qui le ramèneront
à ce type auront l'enthousiasme particulier d'un retour à soimême.... Il n'est pas indifférent que l'unité française se soit
cristallisée définitivement sous Louis XIV, à une époque de vie
littéraire rationnelle, objective, hiérarchisée; que l'Angleterre
ait atteint sa pleine vigueur nationale et son épanouissement
imaginatif sous Elisabeth; ni quel' Allemagne ait pris conscience
d'elle-même en réaction à la fois contre l'esprit d'ordre logique
et contre les armes françaises. " - Voilà qui réduit le rôle des
influences étrangéres; car "le grain semé ne germe que lorsque
le terrain est préparé ... "
Le goftt évolue ; mais, comme toute réalité spirituelle, " il
est une mémoire, et, dans le présent, conserve le passé. "
Donc "le timbre d'une période est constitué par des résonnances
de plus en plus complexes, où l'oreille perçoit les harmoniques
des périodes précédentes... L'idée même de recommencement
est inadmissible dans cc domaine ... "
Mais alors, " si chaque moment contient quelque chose des
moments antérieurs, les sources de plaisir auxquelles il a recours
ne sont point pures... Le souvenir des moments analogues vient
subtilement paralyser l'impression de la nouveauté, en lui
donnant un arrière-fond de reconnaissance... La fécondité des
rajeunissements successifs va ainsi diminuant ; et il devient
nécessaire que ces oscillations se produisent à des intervalles
de plus en plus rapprochés ... Ainsi s'explique la prodigieuse
rapidité du rythme dans les littératures récentes de la France, de
l'Angleterre et de l'Allemagne, et l'état d'anarchie vers lequel
le goftt paraît tendre en ces trois pays."
Enfin, sans s'aventurer à prédire, soit l'épuisement prochain
de l'invention, soit le renouvellement de ses sources profondes,
M. Cazamian conclut par une réflexion dont la portée, je crois,
s'étend au delà de la littérature et même de l'art tout entier :
" Un fait, de toute façon, domine le présent, et détruit
l'autorité des exemples empruntés au passé : pour la première

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fois qu'il y a des hommes, et qui écrivent, la conscience claire
des réactions psychologiques par lesquel1es se traduit l'impression littéraire est aujourd'hui largement diffusée. Cause de
stérilité en un sens, la conscience et la possession de l'~me par
elle-même pourraient ouvrir d'autre part à l'avenir de l'esprit
des perspectives insoupçonnées ..• "
Oui, la conscience, la culture poussée à fond - ou bien, au
contraire " la volonté de barbarie" qu'affirmait un jour
Charles-Lou.is Philippe. Mais cette volonté même, à présent,
est-elle autre chose qu'une exaspération de la culture, une convulsion de l'esprit critique L
Il. Chacun a ses petites idées sur l'humour ; j'avais les
miennes aussi, qui ne s'étaient point formées d'après les sarcasmes de Swift ou les farces de Mark Twain. Voici, pensais-je,
des Allemands qui cherchent partout notre humour, et n'en
trouvent de faibles traces que chez Xavier- de Maistre, chez
Claude Tillier, ou dans Le Crime de SylveJtre Bonnard. Notre
comique les inquiète, notre ironie les offense ; ils se complaisent
plutôt dans une douce moquerie, dans un comique innocent,
qui ne fait pas de victimes. Il est bien vrai que notre rire, le
plus souvent, manque de tendresse, et même de pitié. Soit que
le groupe social affirme sa santé par un éclat de joie devant
toute raideur, toute manie, et toute grandeur méconnue, soit
que l'esprit, dédaigneux, s'amuse de la sottise, toute communion
d'~me est rompue entre le rteur et l'être qu'il raille : celui-ci
n'est plus notre frère, ni même notre cousin. Mais pour un
Sterne, pour un Jean-Paul Richter, l'attention attachée aux
dehors ridicules sait lire en eux les signes d'une bonté native et
d'une faiblesse humaine dont nou.s avons tous notre part ; alors
le rire ou le sourire stimule notre sympathie en la rendant plus
intime et plus chaudement familière ... Ainsi j'allais, égaré par
une mauvaise méthode, et confondant toujours plus l'essence
d'une forme littéraire avec son contenu partiel, avec une seule

955

NOTES

des conceptions de vie que cette forme, à l'occasion, met en
valeur. Connaissant mieux les écueils du sujet, M. Cazamian
s'avance avec prudence, avec patience, avec lenteur ; il n'entend
se satisfaire que d'une définition rigoureuse, et qui convienne
- selon le précepte scolastique - " à tout le défini, et rien
qu'au défini". Ce scrupule est récompensé; j'ose dire que
jamais conclusions ne me parurent mieux fondées, mieux
soustraites à toutes corrections futuies. Toute leur complexité se
rassemble (p. 150) dans une formule que je ne veux point
transcrire, car elle a l'air traduite d'un mauvais allemand. Au
risque de sacrifier une part de la pensée, mieux vaut citer des
phrases nettes qui portent en elles-mêmes tout leur sens.
"L'essence de l'humour, du point de vue scientifique, n'est
pas qu'il est de la plaisanterie, ni de la satire, ni de la morale,
ni du pathétique, ni de la philosophie ; mais qu'il est une
façon originale de faire naitre la plaisanterie, la satire, la morale,
Je pathétique, la philosophie. Même la recherche du comique
ne lui est pas essentielle ; sa forme est toujours comique, mais
la suggestion propre de la matière peut neutraliser celle de la
forme et toute trace de comique ainsi disparaître.
Les diverses espéces du comique, de la satire, du pathétique,
et tous les sentiments de !'~me prennent une valeur d'humour,
s'ils sont accompagnés chez !'écrivain qui les exprime d'une
sorte de retenue paradoxale, qui détruit dans leur expre$sÏon
les concordances et l'harmonie naturelles à chacun d'eux. On
peut dire que "ce rui rend un sentiment lzumoriJtique, c'est le refus
apparent, tout en l'éprouvant et en le Jaisant nattre, de le reconnattre

pour ce qu'il eit. "
Tel est du moins le mécanisme général, qui seul relève d'une
théorie psychologique. Mais "en fait, nul n'est humoriste s'il
n'est, à quelque degré, un inventeur de comique, ou de satire,
ou de pathétique, ou de philosophie, ou de tout cela ensemble."
La création de l'humour dépend donc, en chaque cas, d'une
originalité personnelle que la critique littéraire est seule appelée
à définir.

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III. Pour éclairer le paNthéirme der romantùpm anglais, on
en pourrait retracer la préparation idéologique : " Il faudrait
voir ce qui revient à Spinoza, à Shaftesbury, à Swedenborg;
au déisme du XVIIIe siècle, aux formules de la théologie
anglicane, à ce qui reste de néoplatonisme dans la métaphysique
chrétienne ; à l'idéalisme de Berkeley, à l'idéalisme allemand,
au matérialisme de d'Ho1bach . " Mais toutes ces doctrines
ensemble n'expliqueraient pas l'intuition panthéiste. Si Wordsworth, Coleridge, Byron et Shelley sentent une Présence infuse
en l'univers, s'ils affirment l'existence d' "une puissance bienheureuse qui roule autour de nous, au dessus, au dessous de
.
nous " , cette perception
et cette croyance expriment, dans le
langage des sens et de l'entendement, une intense émotion de
ravissement et d'extase; les circonstances où naît cette émotion
montrent assez ce qu'elle doit à l'action· profonde des forces
naturelles sur l'organisme physique; cette action même, enfin,
est composée de mille influences subtiles dont le psychologue
tente l'analyse, en consultant à propos physiologistes et médecins.
Avec nos poètes, désertons les villes: plus de gênes sociales
ni d'effort imposé. Libre expansion de tout l'être; "maternel
accueil de l'espace, amitié des grandes forces"; prédominance
des impressions tranquilles, "dont le flot baigne l'~me et la
berce en silence" ; excitation joyeuse de l'esprit réveillé par
tous les sens à la fois; puis (plus sourdement perçues, mais non
pour cela moins puissantes) ivresse de marche et d'air pur,
influences du frais et du chaud, de la moiteur et de la sécheresse,
du vent marin, des hautes altitudes; toutes ces actions qui
souvent nous pénètrent de façon lente et continue, parfois
soulèvent en nous une brusque poussée d'énergie, d'enthousiasme et d'ineffable délice. Désormais, "réagissant sur l'ensemble
de notre expérience, parce qu'ils tranchent sur elle, ces rares
moments dilfusent à travers toutes nos sensations le souvenir
ou le pressentiment de l'extase mystique." Par leur intensité,
par leur soudaineté, de tels transports échappent à la terre:

NOTES

957

"visites du Saint Esprit" (Amie!), "suggestions d'immortalité" (Wordsworth), en eux l'homme croit sentir Dieu.
Illusion, ou vérité? - Un rêve peut rencontrer le vrai;
mais nulle vérité n'est prouvée par l'intensité d'un rêve. Quand
Wordsworth croit sentir la vie des choses, il ne sent que sa
propre vie à l'occasion des choses; et, mtme si les choses vivent,
not.re intuition de leur vie demeure encore illusoire. Coleridge
en fait le tardif aveu : "Oh ! William, tout ce que nous
recevons, nous l'avons donné, et dans notre vie seulement la
nature est vivante". - Telle est à peu près la conclusion de
M. Cazamian. Il ne se donne point pour mystique; mais sa
culture idéaliste le préserve du "matérialisme médical". Il
peut bien parler de céntrthérie, d'euphorie, et de ton vital, se plaire
à compter des globules, signaler les névroses des romantiques; ,
on trouverait beaucoup plus de physiologie et de pathologie chez
William James, qui pourtant affirme la valeur de l'expérience
religieuse. L'explication par des causes physiques semble exclure
la croyance en un Dieu immanent. "Mais elle n'en a pas le
droit, et, à vrai dire, elle ne le fait point. Elle pose seulement
un intermédiaire "matériel" et connaissable entre l'action de
l'univers infini et notre conscience où il se répercute. Elle ne
préjuge en rien de cet univers, ni de ses énergies".
C'est fort sagement parler. Enumérez au croyant les influences naturelles dont il soupçonne au moins une partie,
l'empêcherez-vous de les tenir toutes pour des moyens ou des
symboles, et de rapporter, malgré tout, son merveilleqx état de
grke à l'action d'un Esprit sur son esprit? Même il faut aller
plus loin : cette interprétation ajoutée à l'extase paraît en
augme_nter la force, la durée, les chances de retour, les vertus
bienfaisantes. On dirait que les impressions de la nature sur nos
sens ne convergent plus en un centre intérieur, ne se fondent
plus en une seule harmonie, quand notre pensée, s'arretant à la
diversité de leurs causes prochaines, cesse de croire qu'elles
émanent, hors de nous, d'un centre vivant. L'extase alors est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

remplacée par une allégresse imparfaite, par le bien-être de la
santé, - à moins que l'âme, partagée entre des sensations trop
fortes, ne se disperse en l'univers et ne sach.e plus revenir de
son égarement. On connaît le désespoir de Byron, le déséquilibre final de Coleridge et de Shelley ; Wordsworth, seul, guéri
de sa "crise d'âme", a conservé jusqu'au bout ce qu'il nomme
« une humeur sereine et bénie". Certes, de ces quatre poètes,
Wordsworth dès le début était le moins malade; mais n'est-ce
pas chez lui seul aussi que le panthéisme, tempéré d'aspirations
morales, n'efface pas la croyance en un Dieu personnel? Lorsque des lyriques épris de la terre, oublieux du ciel, ne se
lassent pas d'appeler " Dieu " tout ce qui les enfièvn: et les
exalte, peut-être n'est-ce pas vaine rhétorique, mais obscur
besoin d'unité.
L'essai de M. Cazamian suggère l'idée d'une étude plus
complète. En y comprenant. nos romantiques français, il faudrait
tenir compte de ce déisme qui persiste chez Lamartine et chez
Hugo. Les cas les plus instructifs seraient sans doute ceux de
Gœthe et de Whitman. Le premier, au lieu de raviver à tout
prix les ravissements de sa jeunesse, en affermit, en élargit le
sens par le travail d'une calme pensée ; le second, si voisin du
pur naturalisme, si près de se perdre dans les choses, sans cesse
ressaisit son être et le simplifie par l'action. Goethe s'attache
à la culture humaine ; Whitman admire et les combats des
hommes, et leur grande Amitié. Chez l'un et l'autre, la puissance des émotions cosmiques a pour contrepoids la vigueur du
sentiment social. Le culte du Grand-Etre - dirais-je volontiers,
dans le jargon d' Auguste Comte - les sauve d'être écrasés par
le grand Fétiche, ou de se dissoudre dans le Grand Milieu.
M.A.

NOTES

959

LES LIVRES DU TEMPS, par Paul Souday (Perrin, 3 fr. 50).
M. Paul Souday est en train de faire oublier l'incompréhensible disgrâce, dont souffrit longtemps la littérature dans un
journal considérable, qui, sans marcher à l'avant-garde des
idées - ce n'est pas là son rôle - tient du moins à honneur
de présenter, d'examiner, de discuter les efforts les plus consciencieux de l'époque, dans tous les ordres de production. Qui dit
" feuilleton du Temp1" ne dit pas nécessairement audace,
mais certainement bonne foi, culture, compétence et réflexion.
On a pu plaisanter Sarcey ; mais en dépit de ses travers,
il représentait au total, de façon quasi symbolique, un état
d'esprit de son temps, celui de "l'o1,mateur de théitre" ; il
parlait de ce qu'il connaissait à fond et l'irritation qu'il nous
causait souvent, ne venait pas tant de ses admirations, que
du naîf refus d'admirer "autre chose " ; du moins convenait-il
de ses faiblesses et avant de juger, étudiait-il les pièces du
procès. M. Brisson qui a recueilli sa succession, 1a gere avec une
compréhension un peu plus large. La critique d'art est tenue
par M. Thiébauld-Sisson. Enfin, M. Pierre Lalo, dont je suis
pourtant loin de partager tous les enthousiasmes et toutes les
colères, nous donne chaque semaine la preuve d'une culture,
d'une autorité, d'une intelligence, d'un style, que peut lui
envier à juste titre le plus grand nombre des littérateurs. Seule
la critique littéraire est restée longtemps en des mains peu
dignes et si M. Remy de Gourmont n'eô.t apporté dans des
articles de "variétés", le goth, l'érudition et le talent qu'on
lui connaît, les belles lettres fussent demeurées sans défense. M. Paul Souday, ayant repris le feuilleton littéraire du Temps
s'est affirmé, comme leur ami compétent, sans préjugés, sans
parti-pris d'aucune sorte. Il nous suffit de feuilletet le volume
où il réunit ses articles, ou d'en parcourir seulement la table,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour nous rendre compte que sérieusement, il y a quelque chose
de changé ici. Que M. Souday étudie Fréderic Masson, Loti,
Bourget, Barrès et France, voilà qui n'a rien d'étonnant ni de
mérîtoire. Mais qu'à côté du portrait de M. Lavisse, il trace
celui de Paul Claudel; que dans son livre, Huysmans coudoie
Jammes; que l'attention qu'il prête à Flaubert, à Mistral, même
à M. de Pomairols, ne le détourne pas de Bourges, de VieléGriffin, de Fort ou de Péguy; qu'il parle de J. &amp;hlumberger,
d'H. Franck, de C. Demange; qu'en fait, la part la plus grande
de sa recherche se porte sur les œuvres des nouvelles générations
littéraires, voilà plus qu'il n'en faut pour signaler son attitude
à la sympathie des lettrés. M. Souday ose parler à peu près de
tout ce qui vaut et jamais au nom d'une école. Il se tient
vraiment hors du jeu; il ne veut être qu'un "critique". Quand
un poète parle des poèmes, si impartial qu'il s'efforce d'être et
croie se montrer, il songe à ceux qu'il fait - ou voudrait faire
- et aussi bien en face d'un roman, le romancier. Mais M. Paul
Souday, pur critique, prêt à épouser toutes les tendances, n'accepte pas que devant lui on condamne celles-ci au nom de
celles-la; il n'accepte pas qu'on soit implacable pour les
derniers essais dramatiques de M. d'Annum:io et que l'excès
de leur esthétisme nous gêne. Il dénonce là-dessous " l'éternelle
haine du génie latin. " Il nous entend mal ... Mais avec chaque
auteur, M. Souday va aussi loin que celui-ci le mène. Il ne
s'inquiète pas de formuler une doctrine unique, solide et temperée. Il examine simplement si telle ou telle doctrine est
recevable et si elle a prnduit des fruits, dont il puisse aimer la
saveur et recomm,al_).der le délice aux autres. Son goüt est divers,
il s'avoue tout franc et c1est celui d'un .homme qui aime la
bonne littérature, füt-elle difficile ; mais il ne craint pas le
travail •.. Et tout ceci je mets d'autant moins d'hésitation à le
dire, qu'il m'a été quelque fois assez dur.

H.G.

NOTES

LA POESIE
INTRODUCTION AUX MATINÉES DE POÉSIE du
Théâtre du Vieux Colombier.
Le Thiâtre du Vieux Colombier a inauguré le 15 nwembre demier
,e, MATINÉES DE POÉSIE. Au début de ,a coeference, notre collaborateur
Hmri Ghlon, en a précisé le plan, le but et l'espr-it en w tcrtn.is:
On sait dans quel esprit a été fondé ce théâtre. Il veut servir
un art essentiellement dramatique, un art inconcevable sans la
scène et ne trouvant que sur la scène sa pleine réalisation. Si les
plu~ neuves tentatives des dernières générations n'ont pas
tou3ours obtenu au théâtre, même auprès d'un public d'élite, la
faveur que semblaient devoir leur assurer leurs qualités littéraires&gt;
c'est que pour la plupart elles n'étaient pas nées expressément
scéniques, c'est qu'elles manquaient aux lois organiques du
drame, c'est qu'elles faisaient passer avant les caractères le&amp;
symboles et les idées; avant le conflit des cœurs, le jeu gratuit
des images ; avant l'action la pure poésie. Et voilà contre quoi
nous voulons réagir. - Le drame n'est pas un poème dialogué
que l'on transporte au besoin sur les planches, mais un "être •~
tout différent du poème, fait pour s'émanciper de la tutelle de son
créateur et d'autant plus libre de cette tute!Je que son créateur
sera plus puissant. Dans le drame, le poète ne parle pas en son
nom ; il se retire du dialogue ; loin de chercher à paraitre, il se
cac;he; il laisse la logique des caractère$ aller son train. Au reste,
le lyrisme pur lui propose un champ assez vaste pour qu'il s'y
éploie tout a l'aise sans empiéter sur le terrain voisin. Il y a
la une confusion, un abus de pouvoir qu'on ne saurait plus lui
permettre.
On nous comprendrait mal pourtant, si on nous accusait de
9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vouloir délibérément bannir du théhre la poésie, alors que nous
reconnaissons en elle la source vive de toute émotion. Nous
exigeons tout "Simplement qu'elle se subordonne au drame - et,
si elle prétend s'épanouir en lui, qu'elle puise toute sa force dam
la. vertu intérieure, dans la vertu objective de l1actîon. Partout
ailleurs nous sommes prêts à lui accorder la prééminence, b-ien
mieux: à lai rendre le culte que notre vie lui a voué. De là, ces
matinées de poésie.
Certains m'objecteront contre elles, que le poème, tel que
nous l'a fait notre temps, subtil, pudique, recueilli, répugne en
principe à s'offrir à l'audiehce d'une assemblée, qu'il est comme
une essence délicate de fleurs imprégnant la page du livre, et
que l'on doit respirer en secret. "Consolation, exaltation des
imes graves et solitaires, que ne le laissez-vous dans le livre, me
dira-t-on. N'osez-vous pas aller au bout de vos principes r Vous
prêchez le divorce du poème pur d'avec le drame: est-œ pour
le traîner sur les planches aussitôt ? S'il faut au drame le
théatre, il faut au poème le livre : là, toute une foule, ici un
lecteur". - Le poeme, en effet, peut être chose intime et rien
qu'intime, la voix qui cherche un confident : c'en est la
sorte la plus précieuse, mais ce n'est pas la seule - et la plus
puissante non plus. Pourtant, a s'en tenir à elle (ce qui est
vrai pour elle le sera à plus forte raison pour les autres)
quand, autour du poème, nous faisons taire toute rumeur, ne
vous y trompez pas1 c'est afin de le mieux" entendre". Et
lorsque nous croyons que par le chemin de nos yeux, il pénètre
jusqu'au fond de nou.s ainsi qu'un fantôme muet, il n'est pas
un des mots qui le composent1 qui ne vibre physiquement dans
notre esprit. Nous lui rendons son accent et son timbre, et
cela malgré nous, si abstraitement que nous lisions. Sur le
dehors nos lèvres restent closes, mais on peut dire qu'elles nous
le récitent en dedans. Pour qu'il y ait poème enfin, il ne suffit
jamais qu'il y ait harmonie de sentiments, d'images et d'idées;
celle-ci est comme non avenue, s'il n'y a d'abord harmonie de

NOTES

sons. Le poeme le plus intime est encore chose sonore. Même
tO, il parle à l'oreille avant de parler à l'esprit.
Est-ce donc le trahir que de le chanter un jour à voix
haute? Non point. C'est lui restituer sa forme primitive et
naturelle, telle qu'elle naquit et se modela, aussi bien en Grèce
qu'en France, dans la voix des rhapsodes et des trouvères dont
tout poète est l'héritier. En vérité, dans notre chambre vide,
quelle que soit la force oratoire du poème que nous lisons, la
Chanson de Roland ou les Fbes galante1, la Légende de1 Siecle.s,
ou le Grand Testament, par la vertu même du rythme, nous
sommes, sans y prendre garde, notre propre trouvère à nous ..•
Mais combien d'amis de la poésie trouvent le temps de lire
et cette quiétude qui permet de lire tout bas? Notre meilleur trouvère, c'est nous-mêmes, je n'en disconviens pas : mais
la vie le fait rarement disponible et nous, rarement disposés.
Ces lectures publiques n'auront pas d'autre but que de réunir
dans la même salle ceux qui cherchent en vain une heure de
silence et de les contraindre au recueillement. Nous l'obtiendrons plus aisément de compagnie. Et loin que devant les
chefs-d'œuvre, notre émotion propre faiblisse, j'ose espérer
qu'elle s'accroîtra au contraire, pour chacun d'entre nous, de
l'émotion de tous. Les lectures publiques répondent à un
besoin de notre époque ; elles tendent à lutter contre le tumulte
ambiant. Qui sait si le poème, à force de rester reclus, ne
risque pas de perdre peu à peu cette vie authentique qu'il doit
à la parole humaine et qu'il retrouvera en elle, tant qu'elle ne
sera pas déshabituée de lui. Nous lisons trop avec nos yeux : en
délivrant la poésie du livre ne la rendrait-on pas à son véritable
destin r - Enfin, c'est une épreuve utile à la poésie nouvelle, où
tant d'innovations de sonorité et de rythme exigent du lecteur
un elfort personnel que, par paresse ou par routine, il ne consent pas toujours à fournir. Il faut lui faire entendre cette musique, qu'il n'entend pas encore tout seul.
Mais, j'y reviens, il ne s'agit ici que de lectures. Si elles ont

1.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

lieu sur une scène, c'est pour que la voix porte mieux. Il vous
faut oublier que vous êtes dans un thMtre. Vous vous trouvez
en société, vous faites cercle- et l'ùn de vous se lève, ouvre le
livre et lit. De même que nous demandons à l'art dramatique
de se suffire et de ne faire appel au costume, an décor, à
l'éclairage, à tout ce qui est machinerie, que pour donner un
minimum d'illusion et souligner le dessin de la pièce, de même
nous nous garderons bien d'esthétiser la poésie et de lui ajouter des agréments extérieurs ; c'est faire peu de fonds sur son
pouvoir évocateur que de l'égayer de jeux électriques, de
voiles nuancés et de tableaux vivants. Oh ! nous ne dédaignons
pas le spectacle - mais la poésie, non plus que le drame, n'a
selon nous, rien à faire avec lui. Nous vous offrons un texte nu
vivant dans une voix humaine. Une voix seule, ou deux, trois
et quatre voix alternées ; s'il y a lieu, un vrai concert de voix..•
Mais pas la moindre mise en scène - sinon quand il faudra
restituer tel ou tel morceau dramatique, complément obligé de
nos récitations. Rien donc ainsi ne viendra nous distraire des
mots et de leur mélodie. Ce seront les concerts de la grande
poésie française, de toute la poésie française depuis son premier cri jusqu'à sa dernière modulation. Elle a de quoi suffire
à notre joie.
Notre programme général, que vous avez entre les mains,
pourrait vous incliner à croire cependant, que nous poursu~vons
dans ces matinées un but non tout à fait exempt de dogmatisme.
II n'en est rien. Il nous a semblé que notre devoir, au cours
d'une première année, était d'éviter autant que possible les
rapprochements tendancieux et de borner notre intervention
au respect absolu de la chronologie. S'il y a là système, c'est le
temps qui nous l'a dicté. - Pour le passé, nous avons de bons
guides et nous sommes à peu près sllrs, en les suivant, de ne
rien oublier qui soit d'une importance capitale. Pour le présent,
il est plus facile d'errer. Aussi bien, en ce qui concerne les
poètes dernier-venus, auxquels nous voulons accorder la plus

NOTES

large place possible, nous avons fait appel directement à eux ;
eux-mêmes organiseront leurs séances. Sans doute ne pouvonsnous pas accueillir, dès cette saison, tous les groupes; seulement
quatre ou cinq d'entre eux ; mais les autres auront leur tour ;
nous comptons sur leur patience.
On sait que nous consacrerons une moitié de notre programme
à l'ensemble de la poésie française du passé, des origines à
Baudelaire ; et l'autre moitié tout entière, au mouvement
contemporain qui commence à Verlaine et à Mallarmé. Peutêtre quelques-uns, estimant que nous faisons trop de cas de
notre époque, railleront-ils cette inégalité' de traitement ?
Rassurons-les. Nous ne nous donnerons pas le ridicule de mettre
en balance neuf siècles de chefs-d'œuvre et quarante ans d'essaj,s,
sur lesquels on ne peut encore prononcer. Mais de même que
nous ambitionnons pour notre théâtre une existence en partie
double, riche de toute la tradition (nationale, antique et
européenne), mais faisant chaque jour ses preuves d&lt;1ns les
ouvrages les plus neufs, de meme nous nous refusons à laisser
écraser l'admirable renouveau de notre lyrisme, sous le poids
d'un passé d'autant plus cher à notre cœur que nous n'acceptons
pas de nous y laisser asservir. - D'ailleurs nous n'avons pas la
folle prétention d'épuiser la matière du Moyen-Age, de la
Renaissance, du Romantisme, les trois grandes époques du
lyrisme chez nous, en une douzaine de séances. Nous traçons
un tableau d'ensemble. Nous offrons des exemples dignes
d'admiration. Nous travaillons à nous remettre, comme l'écrivait
Jacques Copeau, "en état de sensibilité" devant les monuments qui témoignent de notre génie. Nous ne pouvons être
complets. Nous tkherons d'être vivants.
Aussi bien, les causeries, les conférences, les notices qui
précèderont nos lectures, n'auront en aucune façon le caractère
didactique d'un cours. Chacun y parlera de cc qu'il aime
et s'appliquera à le faire aimer.

H.G.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE ROMAN
L'A VENTURE DE THÉRÈSE BEAUCHAMPS, par
Franâ1 de Miomandrt (Calmann Lévy, 3 fr. 50).

M. Francis de Mîomandre a derrière lui, déjà, une œuvre
délicate, gotitée des lettrés. C'est l'esprit poétique le plus souriant, le plus aimable et le plus inattendu, un Laforgue ensoleillé et de bonne santé. Les fines digressions d'autrefois font
place ici à un récit savant, bien conduit,de poids et de proportions
parfaites. Voilà le premier roman véritable de M. de Miomandre.
On est stupéfait du peu de matière, de l'imperceptible inclinaison dont il s'est contenté pour aller presque aux limites
du romanesque à la fois le plus libre et le plus sobre, le plus
expressif et le plus émouvant. C'est le type m~me du : peu de
matière et beaucoup d'art.
Le roman de M. de Miomandre est un roman d'aventures qui
ramène l'aventure à l'essentiel, à un schème, à un ressort. On
dirait que l'auteur a fait une gageure. Il a pris le sujet-type, le
sujet le plus rebattu et le plus ordinaire du roman français. Il a
demandé à son intrigue, aux habitudes du lecteur, ces fonds
m~mes de coutume et de passé que l'Iiahtlle d'André Gide,
un autre roman d'aventure pure dans la m~me note de sobriété
voulue, incorporait à son décor. Tout simplement la vieille
histoire de la jeune femme exquise et distinguée, mariée à un
nigaud balourd et touchant, à un professeur caricatural : elle le
trompe, en pensée avec un sentimental, en fait avec un roublard
qui a su préparer les terrains d'attaque et de chute. - Et après?
- C'est tout. - Et c'est un roman d'aventure 1- Délicieux.
C'est un roman d'aventure tout simplement parce que les
deux amoureux de la petite femme sont deux Chinois. Et cela
suffit. Toute la perspective se trouve changée ; le domaine

NOTES

de la réalité devient celui de la fantaisie, tout en gardant la
plus essentielle vérité. L'extraordinaire, le singulier, l'aventureux
ne viennent plus de l'extérieur, des événements, mais de l'intérieur, de l'amour tout logique, tout simple et nu, mais où il y
a des Chinois. C'est du romanesque racinien. Ou plutôt, puisque
les Chinois sont ici en jeu, cet extrême de romanesque enveloppé
dans cet extrême de banalité fait l'eff'et des glaçons que là-bas
on mange roulés dans des p~tes frites brOlantes. On trouvait
d'ailleurs dans les œuvres précédentes de M. de Miomandre un
humour tout particulier qui, lorsqu'on y réfléchit, menait après
tout fort naturellement à cette parfaite réussite de Thérhe

Beauchamps.
Les Beauchamps sont un petit ménage des Batignolles ; lui
Eugène, professeur à Rollin, timide, prétentieux, et pauvre,
bien pauvre sot ; elle, Thérèse, petite femme éprise d'élégance,
deluxe, d'un peu d'amour, et qui s'ennuie terriblement lorsqu'elle retrouve l'appartement, ouvert, plus ou moins, sur sa
cour sombre, A la table du ménage, deux figurants : un garnement de seize ans, Georges, apporté d'un premier mariage par
le professeur, affreux potache matiné de voyou batignollais, et
qui abonde particulièrement en calembours idiots Gustement
observé : qui m'expliquera pourquoi seize ans est porté avec
autant de fixité vers les plus bas calembours que vers les ardeurs
printanières ?) - et un pensionnaire, envoyé par une agence,
un étuwant chinois, M. Loung, d'une correction parfaite, mais
taciturne. Un jour M. Loung demande la permission de présenter un de ses compatriotes, de passage à Paris: M. Tchéou,
un banquier multi-millionnaire de Canton. M. de Miomandre,
dans sesœuvres précédentes, excellait à faite mouvoir ces types de
politesse absolument fine et lisse, lisse au point de refléter
autour d'elle, comme des bougies de salon, toutes les nnances
du sourire et de l'ironie. Vous savez combien les Chinois sont
ici nos maîtres (il y avait un beau type de ce genre dans la
Bataille de Claude Farrère), et vous pensez à quel point

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. de Miomandre se trouve à son article - et au nôtre pour nous peindre en touches caressées l'exquis M. Tchéou.
M. Tchéou tombe amoureux de Thérèse : modèle de cour
attentive, émue, délicate. L'urbanité poétique et douce, la
paradoxale distinction de M. Tchéou, les petites infortunes,
ncontées simplement, de sa vie sans joie, et aussi, aux yeux
d'une bourgeoise des Batignolles, le prestige d'un homme à qui
une fortune de banquier cantonais assurent des serviteurs sur
la terre entière, tout cela charme et prend Thérèse. M. Tchéou,
qui était si malheureux dam sa maison de Canton, retournera
en Chine püur liquider ses aflàires, réaliser sa fortune, et il
viendra mettre tout l'amour, toute la vie aux pieds d.e Thérèse:
C'est convenu. Il écrira. Thérèse l'attendra. Il part. Il n'écrit
pas. M. Loung, son ami, chargé de recevoir et de transmettre
ses lettres, ne parle jamais de rien. Voilà Thérèse abandonnée,
retombée a la vie morne qu'elle partage avec les deux tristes
~tres. Et M. Loung bientôt quitte ses hôtes pour s'établir dans
un appartement, au Quartier Latin. Un jour Thérèse n'y tient
plus, et va chez M. Loung lui demander si M. Tchéou n'a
toujours rien écrit. Non, M. Loung n'a rien reçu, mais Thérèse
dans sa désillusion et sa détresse finit par se raccrocher, puisque
M. Tchéou l'oublie, à celui des deux Chinois qui reste. Grâce
à l'habileté persévérante et enveloppante de M. Loung elle
devient sa maîtresse, tombe dans son piège. L'insupportable
potache, qui a à se venger de sa belle-mère, découvre son secret;
il avertit M. Beauchamps, qui acquiert la preuve de son infortune. Scène de ménage. "La femme d'un professeur!" s'exclame
M. Beauchamps. Et avec un Chinois! M. Beauchamps a lu dans
un livre qu'ils sentaient le cadavre ! Thérèse se refugiera-t-elle
près de M. Loung? Mais l'énigmatique et prudent céleste
glisse parmi les choses et les gens d'Occident, il n'appuie pas...
et quand l'affaire a si gravement tourné, il a filé a la chinoise,
pour toujours, dans son pays ... La pauvre Thérèse n~est qu'une
épave, elle n'a pas la force, vous pensez bien, de prêter a l'auteur

NOTES

une situation nouvelle à inventer, elle retourne, oui, chez sa
mère... C'est M. Beauchamps qui vient la chercher,
M. Beauchamps, Boubouroche de l'honneur qui lui demande
pardon. Charles Bovary, le patron d'Eugène Beauchamps, avait
dit un mot profond, dans sa vie, sur la fatalité ; Eugène
Beauchamps ne peut pas faire moins, il dit aussi un mot profond,
sur l'honneur. Que voulez-vous que devienne Thérèse 1 Elle
avait joué sa vie d'aventures sur des cartes chinoisés, elle a perdu,
elle est retombée; elle revient dans l'appartement des Batignolles. Et un soir qu'elle est seule, un jeune Chinois inconnu entre
qui lui remet une lettre de M. Tchéou, M. Tchéou avait écrit,
souvent, souvent et sans réponse, car M. Loung avait gardé
toutes les lettres, M. Loung avait intercepté la bonne fortune
de son ami, dressé subtilement ses rets pour amener, un jour,
Thérèse, de bien loin dans ses bras à lui. Etles dernières- lueurs
d'un jour d'hiver, qui lui viennent de la com triste, Thérèse,
à travers la buée des yeux, les use à lire la lettre désespérée de
M. Tchéou.
"Je ne vous reproche rien, madame Thérèse... Je n'aurais
pas dô partir. Il me semble que si j'étais resté, vous ne vous
seriez pas ainsi détachée de moi. Mais j'ai voulu trop bien faire,
j'ai voulu rendre libre toute ma vie pour vous l'offrir tout
entière. Je vous aimais trop. Et tout est fini maintenant ... Les
hommes d'argent sont pareils aux vers à soie. Ils se font à euxm~mes u.n cocon brillant qui les enferme. Seulement ils y
meurent parfois. Voilà ma vie, désormais... Je vous ai tant
aimée ... C'est fini, C'est la dernière fois que je parle en
français. Mais je ne puis pas arracher de mon cœur les souvenirs
qui le remplis sent : nos rencontres, nos promenades dans la
voiture de laque, les œillets, et cette dernière soirée où j'ai
baisé votre épaule ".
L'aventure autour de laquelle le roman se déroule, c'est
l'aventure qui aurait pu arriver, celle qui souvent ci'ltoie
notre vie sans que nous le sachions, et qui se dévoile à

�970

LA NOUVELLB .REVUE FRANÇAISE

NOTES

97 1

nous au moment où le lit est à sec, où il n'est plus temps.

LE THÉATRE

Je ne fliI !jll'elle était btlle
Qu'en sortant des grands bois sourds.
" Soit.' n'y pensons plus .' " dit-elle.
Depuù j'y peme toujour1.
Tout roman est une construction du possible : il semble
qu'il atteigne un point de paradoxale maturité quand ~ans ce
possible, le possible du lecteur, il enveloppe et réali~e son
possible à lui, le possible de ses personnages. Je ne sais plus
quelle revue ou quel journal avait autrefois demandé à ses
lecteurs de désigner la meilleure nouvelle de Maupassant. Il y
eut une forte majorité pour la Parure, qui répond assez à cette
formule. C'est bien naturel. Fermer un beau roman, qu'est-ce
sinon avoir fait un beau rêve 1 Nous aimons qu'aux dernières
pages soit incorporé cela même que nous gardons du roman,
cette consci~ncc du rêve qui entourait les personnages, cette
idée que leur vie, rêvée par nous, était déjà rêvée par eux.
A.T.

AU THÉATRE DU VIEUX COLOMBIER : Une
femme ttde par la douceur de Thomas Heywood. - L'Amour
Médecin de Molière. - Barberine d'Alfred de Musset. Les Fils Louverné de Jean Schlumberger.
Depuis sa soirée d'inauguration qui a eu lieu le zz novembre
dernier, le Théltre du Vieux Colombier a représenté qua.tre
pièces: Une Femme trde par la douceur de Thomas Heywood,
L'.Amour Médecin de Molière, Barberine d'Alfred de. Musset et
Les Fils Louverné de M. Jean Schlumberger. Lorsque ces lignes
paraîtront, l' Avare, la Peur dn Coups et le Pain de Ménage seront
entrés en outre dans son répertoire. Il a donc payé déjà son
tribut à notre art classique, au grand drame elisabethain, à la
comédie romantique et ,nu: essais contemporains. On n'attend
pas de nous que nous fassions ici son éloge. Mais il nous est
permis de constater sa réussite et c'est notre devoir de rétablir
ses intentions véritables, de donner les raisons qui ont dicté ses
choix et d'exprimer aussi dans quelle mesure, aux yeux de ceux
qui le dirigent, il est ce qu'il voulait être et tient ce qu'il
promettait.
N'osant dire : " Qu'est-ce que Heywood ? " on a dit :
" Pourquoi Heywood 1" et on a fait semblaht de le connaître.
Quand on a su, par le dictionnaire, qu'il ne s'agissait pas d'un
de ces écrivains de premier ordre, absolument consacrés par le
temps, qu'on doit comprendre et admirer, sous peine de passer
pour un imbécile ou pour un inculte, qu'il avait écrit deux
cents pièces et que la meilleure était celle-ci, on s'est mis sur
la défensive et on a résolu de ne point " couper là-dedans",
Les malheureuses gens qui ne savent pas s'abandonner à un
poète, et s'écrier " C'est beau ! '' quand ils ressentent la beauté,

�NOTES

97 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'où qu'elle vienne ! Ne doutez pas que si la pièce ei'.lt été
signée de Shakespeare, ils n'eussent proclamé la rare qualité
humaine de l'action. Mais elle était signée de Heywood ! On a
traité de haut ce D'Ennery anglais du XVII• siècle et tel critique, qui consacrera sans vergogne à la moindre fadaise contemporaine toute la façade et une partie des derrières du rez-dechaussée qu'il occupe dans son journal, n'a pas même daigné
analyser la pièce. Il lui faut cinq cents lignes pour démêler les
intentions raffinées de M. Kistemaeckers ou les ficelles d'un
vaudeville ; pour régler le compte d'Heywood vingt suffiront.
Je souhaite seulement à nombre de nos auteurs à la mode de
laisser après eux une pièce, une seule pièce, contenant une
scène, une seule scène, capable de revivre au bout de trois cents
ans devant un public d'une autre culture, de le tenir, de l'émouvoir, comme font aujourd'hui quatre ou cinq scènes de ce
" me'lodrame bAace
J, " . - Comme le tra ducteur qui. est Jacques
Copeau, avait loyalement et ingénument avoué avoir allégé
la pièce de l'action seconde qui complique inutilement presque
tous les drames de cette époque et qui n'apporte ici à l'action
première aucun élément d'intérêt (une histoire de chasse, en
l'espèce) on a parlé d'adaptation, d'arrangement à la moderne,
que dis-je? à la Claudel. Il importe de l'affirmer à nouveau.
Une Femme tuée par la douceur a été littéralement traduite (sauf
dans les parties que j'ai signalées) mot par mot et ligne après
ligne, sur l'édition anglaise de Wilson Verity, dans la collection "Mermaid Series ". On n'a pas inventé une scène, pas
une réplique ; et quant au style, comment quelqu'un a-t-il pu
n'y pas retrouver toutes les qualités et tous les défauts de la
rhétorique d'alors : ces images hardies et un peu contournées,
ces coups droits, cette plénitude qui tend quelquefois vers le
"gonflement " et cette crudité lyrique? Mais, dans le règne de
"l'absence de style", tout ce qui est écrit paraît" claudélien"
comme dans celui de " l'absence de pensée " tout ce qui est
pensé semble venir d'Ibsen ou de Dostoïevski. Qu'un produc-

973

teur de second ordre ait pu au temps d'Elisabeth se soucier de
la langue, de la force et de la poésie de la langue, voila
qui stupéfia les cacographes du jour. Il faut qu'ils s'y résignent,
même les plus belles scènes et les plus belles phrases sont de
Thomas Heywood et son traducteur lui en laisse tout le mérite
et tout l'honneur. -Avons-nous dit que ce drame füt un chefd'œuvre? Non. Mais nous savons bien qu'il est plus qu'une simple "curiosité ". Son principal défaut, il le partage avec toutes
les pièces du temps, y compris celles de Shakespeare: c'est l'ordre
successif, la fragme11:tation. Là réside peut-être la raison du
demi-succès de Shakespeare en France, où la tradition classique
dans ce qu'elle a de plus précieux, nous a accoutumés à des
scènes liées, déduites progressivement et portant l'émotion d'un
bout de l'acte à l'autre, dans un mouvement indiscontinu. Ce
défaut n'est pas plus frappant dans Une Femme Tuée que dans
Macbeth; même la ligne du développement y est plus simple
et satisfait peut-être davantage la logique de notre esprit.
L'action est pleine et complète ; elle peint tout ce qu'elle veut
peindre ; elle donne aux caractères toutes les occasions possibles
de jouer ; et les caractères sont grands, entiers, définitifs - je
ne dis pas sommaires, ou je le dis à la louange de l'auteur.
Car, ils ne possèdent pas cette complexité par quoi vivent
Hamlet et Cléopâtre. Aussi bien, quoi qu'on en ait, Heywood
ne se réduit pas à Shakespeare - pas plus qu'a Ford, à Webster
ou à Ben Johnson. Mais il aura, ne fût-ce qu'une fois, fait vivre
dans toute sa dureté la tragédie puritaine et bourgeoise, à une
époque où le théâtre était le foyer de la fantaisie, de la passion
déréglée, du plaisir lyrique. Et la grande scène de la" séduction"
unique par son accent fatal dans le théâtre de toutes les époques,
celle du "jugement devant les serviteurs", celle du " luth
retrouvé" et celle du" pardon ", sont à lui, sont de lui, ne pouvaient être d'aucun autre. - Cette réuss.ite fait-elle exception
dans son œuvre ? Il faudrait voir. Et quand cela serait ? quand
Heywood ne serait, au juste, qu'un auteur secondaire ? S'il a eu

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un coup de génie l De génie, son temps en est plein. Comme
iu temps de 1a renaissance italienne ou du XI0 siècle français,
il est partout, il est chez tous. Si un Shakespeare le domine, le
tasse, le résume, les autres le laisseront éclater en eux, à l'heure
qu'il voudra choisir. Thomas Heywood ne serait venu l'autre
soir que pour faire la preuve d'une grande et puissante époque,
que cela suffirait à justifier notre choix.
On a dit : " Pourquoi Molière ? et pourquoi dans Molière
l'Amour Médecin qu'on entend même à !'Opéra-Cornique?"
Parce que nous pensons qu'on ne le joue pas encore assez,
qu'on ne jouera jamais trop Molière. Parce qu'il est selon nous
l'~me même de la scène et la meilleure école des comédiens et
des auteurs. Parce qu'on ne le joue plus ainsi qu'il mérite de
l'être, et que M. Vilbert détonne au milieu de ses partenaires
de l'Odéon, tandis que Bobino s'applique laborieusement à
singer une tradition sclérosée! Parce qu'on le joue partout sans
lyrisme, sans style, trop en " vrai " et sans unité. - D'abord,
nos scènes sont trop vastes pour Molière. Quand on a vu au
Chlteau de Chambord la galerie où fut donnée pour la première fois le Bourgeois gentilhomme en présence de Louis XIV, on
reste confondu de l'exiguïté de l'endroit. Puis, on comprend à
la réflexion, combien devait gagner une action si drue, si nettement dessinée et balancée si justement, à s'enfermer dans un
cadre réduit qui maintînt le contact entre les personnages et
s'opposat à la moindre dispersion. Tout est au premier plan
dans une comédie de Molière ; tout ce qui est en scène veut
être embrassé à la fois. Pas un écart, pas un coin d'ombre.
Tous les rouages visibles d'une mécanique en action. Car jamais
l'action n'y reste intérieure; chacun de ses moments se marque
par un signe clairement lisible, une entrée, un geste, un rapprochement. C'est le contraire d'un calcul mental : une
démonstration inscrite au tableau noir. - Ainsi Molière recherche et obtient le maximum de l'évidence. Comme son texte
s'envole du livre et devient aussitôt parole et mouvement !

NOTES

975

Molière hausse la vie d'un ton et se moque du réalisme. Qui
donc l'a traité de bourgeois l Par l'arabesque volontaire, la
transposition, l'exagération théhrale, il atteint au lyrisme du
"naturel." Il ne faut pas que l'on nous dissimule cette volonté
d'art et même d'artifice, qui coïncide ici avec la plus entraînante spontanéité. Plus le tréteau sera étroit et nu, plus elle
nous sera sensible. L' exiguité même du nouveau thé~tre dit sauvé
celui-ci de la tentation de dissimuler. Il ne se vante pas d'avoir
renouvelé Molière mais d'avoir traduit scéniquement, et de la
façon la plus littérale, les indications du texte. Qu'on en juge
par cet exemple. -Au lever du rideau, Sganarelle déplore devant
quatre de ses amis - M. Guillaume et M. Josse, une voisine et
une nièce - l'étrange maladie de sa ·fille et il leur demande
conseil. Chacun répond à tour de rôle par un avis intéressé. Alors
il se tourne vers eux et les prend à parti, d'abord en bloc puis
chacun après l'autre, dans l'ordre même selon lequel ils ont
parlé ; sur ses derniers mots, tous s'éclipsent, dans une commune fureur. Cette série de répliques et de tirades forme un
ensemble symétrique, construit ainsi que la façade des beaux
hôtels du temps, un fronton sur quatre colonnes. Comment
manifester cette construction ? On a simplement placé sur un
banc, en face de la salle, les cinq personnages : Sganarelle au
milieu, à ses côtés les femmes et les deux commerçants à chaque
bout. La question première part ainsi du centre ; les réponses
successives s'orientent vers le centre symétriquement. Alors
Sganardle se lève, les autres restant assis, les toise tous et doit
se pencher vers chacun, à droite, à gauche et de nouveau à droite,
à gauche, en disant à chacun son fait ; et à mesure chaque
personnage se lève, s'écarte, s'élimine - et toujours symétriquement ; c'est la vie même de la scène et son exact schéma
comique. Or, toute la pièce est écrite ainsi - et on a osé ainsi la
traduire. - Aussi donne-t-elle l'impression de '' l'œuvre d'art
scénique" à laquelle il n'est permis de rien changer : ce sont les
figures d'une danse de style et qui pourtant semble née d'une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

libre joie ; d'un bout à l'autre, un divertissement réglé, dont la
parole fixe le rythme - la parole dans toute sa vérité. Stylisation, exaltation du réel. Cette représentation n'eût-elle fait que
nous révéler en quoi Molière est un "artiste de la scène" en
même temps que et parce qu'il est un grand auteur comique,
elle aurait eu déjà sa raison d'être. Ne sait-on pas lire Molière
qu'on ne s'est pas avisé de faire cette preuve plus tôt 1
Je n'insisterai pas sur Barberine, une des plus variées, une
des plus charmantes comédies d'Alfred de Musset. Elle ne
semble pas composée. Elle se dévide capricieusement et pourtant
se noue - et elle trouve logiquetnent sa conclusion. Il fallait
donner place à cet art si fragile qui marie l'inspiration rom:tnesque des comédies shakespeariennes à l'esprit le plus français,
d'autant qu'il est le seul a représenter dignement, humainement
notre romantisme au théhre.
- Il me reste à parler de la pièce nouvelle. Faut-il que la
critique soit déshabituée de la concision et de la concentration
dramatiques pour faire reproche aux Fils Louverné d'obscurité
et de sévérité? Faut-il qu'elle ait perdu le sens de la tradition
classique pour y découvrir la marque d'Ibsen ou l'esprit de
Dostoievsky 1 Dans le processus psychologique certains ont
préféré reconnaître Stendhal! D'autres ont diagnostiqué dans
le caractère d'Alain une maladie de la volonté 1 Tout ce
qui est psychologie sera pour eux maladie, à ce compte :
aucun personnage n'y échappera ! D'autres n'ont pas supporté
que ces personnages ruraux eussent une vie intérieure. D'autres
ont objecté qu'ils s'exprimaient trop bien. On n'en finirait
pas. Mais l'important est que cette pièce" sévère"," obscure"
si l'on veut, ait touché cependant les ~mes; que l'ampleur des
deux premiers actes, que le raccourci du dernier, que le drame
tacite qui couve au dessous du drame apparent et qui l'éclipse,
aient convaincu le public de la vie des trois héros. Didier
celui qui prend, Alain celui qui renonce, Sylvie celle qui est
au plus fort. Il m'importe peu de pouvoir cerner d'une ligne

NOTES

977

immuable le caractère de chacun ; ils n'esquivent pas les confrontations nécessaires, les chocs directs, les explications ; au
moment voulu ils disent irrésistiblement ce qu'il faut dire ;
dans chaque mot, ils se présentent tout entiers, ou tels qu'ils
sont au total dans l'instant; mais j'ai l'impression, quand je les
quitte, qu'ils continuent de vivre indépendamment de l'auteur,
et que l'auteur lui-même, qui leur donna la vie, ne sait imaginer
tout ce qu'ils en feront. Voilà des personnages de théâtre.
Ils s'imposent à vous et on croit les connaître ; mais jamais
on ne les percera jusqu'au fond ; il répugnent à un examen
didactique. Qu'on appelle cela de l'ibsénisme, j'appelle cela
du théâtre tout court : un art qui satisfait et qui emplit sur
l'heure, mais qui laisse pendantes toutes les solutions. - Quant
à moi j'aime - et je peux bien dire que j'aime - comment
se mêle dans ce drame le concret à l'abstrait, comment le souci
moral est étayé sans cesse par l'esprit de la terre, et cela sans
littérature... Dans aucun de ses ouvrages Jean Schlumberger n'en
a mis encore aussi peu, à moins qu'on n'appelle littérature
la pureté et la force du style et qu'on veuille imposer au drame
le charabia grotesque de. notre conversation. Les Fils Louverné
commentent en somme la même éthique et ils procèdent de la
même esthétique que l'lnr1uiète Paternité; le goftt de la vie s'y
mêle krement au goOt des idées ; une force contrainte s'y
manifeste douloureusement. Et puisque je n'ai point tO ma
louange, je ne cacherai pas la principale critique qui me soit venue
à l'esprit. L'absence de développement du 3e acte nuit à l'effet
de la scène tragique du retour nocturne d'Alain ; il y a là excès
de resserrement et l'action semble moins se concentrer que se
dessécher dans cet acte. La brusquerie et la brièveté du dénouement eOt peut-être exigé jusque là des oscillations plus amples ;
faction se ramasse trop tôt ... Mais ce n'est qu'une impression.
- Il reste qu'en donnant la pièce de Jean Schlumberger, le
Vieux Colombier a donné l'exemple d'un art nullement révolutionnaire, qui a surpris pourtant autant qu'eOt fait une œuvre
10

�LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

follement novatrice, a force de sérieux:, de conviction, de
loyauté et de pénétration humaine. Avec les res~urces courantes de nos dramaturges, des pires comme des meilleurs, dans
le même cadre, dans la même atmosphère, on peut donc faire
preuve de talent, de psychologie ? on peut no~lement émoqvoir? J'en sais beaucoup qui n'en reYiennent po~~t.
.
Je dirai un mot de la mise en scène et de 1interprétation.
_ On a joué Heywood dans des rideaux avec quelques acc_essoires, sous des effets de lumière variés ; Molière en pleme
rampe, sans décors et sans atmosphère; Musset dans _les ndea~
aussi mais .agrémentés de feuillages peints, et les Ftls Louverne
·
' é. C'est
dans' un intérieur vraisemblable, d'un réalisme
attenu
. l'absence de parti pris qui préside à la mise en scène. Le
d1re
da
ublic
curieux de l'innovation des rideaux, n'y songe éJ
P
'
.
plus. Toute l'attention est pour les artistes. Il y en a parmi
eux qui ont fait maintes fois leurs preuv~s ; MM. Roger Karl
et Dullin, Mme Barbieri, Mlle Albane - ils ne détonnent pas;
tous consentent à jouer d'ensemble. On en arrivera bientôt à
ne plus remarquer celui-ci, celui-là, et à ne voir plus que la
troupe : qui sera du " Vieux Colombier'' sera _quelqu'un: Je
citerai MMes Bing et Lory, MM. Jouvey, Talber et Canffa.
C'est dire que tous nos espoirs sont à peu près réalisés et
comme les 5pectateurs ne semblent nullement déçus, le Yieux
Cokimbier sent croître chaq·ue jour son courage et sa confiance :
il tiendra à honneur de ne jamais les décevoir.

H. G.

LE PHALÈNE, par He11ry Bataille (Vaudeville).
Il arrive à M. Bataille une aventure désastreuse. Dirons-nous
qu'il l'a méritée et qu'elle devait fatalement, ce jour-ci ou
l'autre, lui arriver 1.•• On se souvient du triomphal succès

NOTES

979

qui salua, l'année dernière, les F/4mbeaux. Maints critiques,
d'ordinaire plus avisés, prirent au sérieux le dessein de noblesse,
de grandeur, voire d'héro'lsme, conçu par un auteur qui lea
avait accoutumés à des émotions moins pures. Les plus lettrés
crièrent au chef-d'œuvre. Je ne puis croire qu'ils ne sentissent
point à quel excès ils s'abandonnaient en la circonstance.
Leur excuse, sans doute, fut dans l'étonnement ... De quoi
s'étonnaient-ils? Cette tragédie de laboratoire marquait-elle un
renouvellement si profond dans la manière de leur dramaturge ?
S'il peignait des savants au lieu de rastaquouères, cela suffisait-il
à changer la nature de son talent 1 Eh quoi! toutes les professions
de foi de M. Bataille, et il n'en est pas ménager, ne sont-elles
pas là pour nous rappeler orgueilleusement, qu'il ne s'écarte pas
du plan d'ensemble qu'il s'est une bonne fois tracé, un plan
aussi vaste à l'entendre que celui de Balzac, et que toujours,
pour chacun de ses drames, son vrai dessein fut le plus haut 1 Il
ne prétend, en somme, à rien moins qu'à ceci : analyser, épuiser
résumer les conHits les plus généraux:, les plus essentiels, les
plus symboliques de l'~me humaine. Est-ce sa faute si ce sont
des conflits d'amour ? Le milieu seul, en fait, distinguait 1~
Flambeaux des drames précédents. Ceux-ci n'aspiraient pas à un
moins bel idéalisme. Il y était moins apparent et, requis par
des grâces un peu plui frivoles ; nous n'y prenions pas garde,
voilà tout.
J'avoue que les meilleures pièces qu'ait écrites M. Bataille,
me semblent celles où cet ambitieux dessein demeure le moins
avoué. Contre l'Enclzantement, et peut-être la Marche Nuptiale,je
troquerais le reste de son œuvre en bloc, et en premier lieu les
Flambeaux. Je ne me plais à l'écouter que s'il me permet
d'oublier ses intentions de philosophe, son idéologie et &amp;Ci
symboles ; car la pensée n'est pas son fait. On improvise bien
une pièce, non des idées et ce n'est pas étendre la portée d'un
conflit que de le surcharger de digressions métaphysiques. Je
demande à des personnages de théâtre de l'ivre leurs idéCi et de

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me les exposer en les vivant. - Comment n'a-t-on pas signalé,
pour ue citer que cet exemple, l'inconcevable ridicule du
second acte des Flambeaux, où se place l'extraordinaire rencontre
du "plus grand écrivain " et du "plus grand savant" de notr~
époque, dans un jardin de fête illuminé? Les ~ropos ~ut
s'échangeaient là, tandis qu'un aria de Bach chantait au lom,
entre MM. Le Bargy et Jean Coquelin, qui avaient assumé les
rôles, dépassaient vraiment les bornes permises, tant par l'inco· · " , parti. de 1a " sensa t"10n " ,
hérence que par la naïvete., "L'·ecnvam
en passant par " les sentiments " était arrivé aux " idées ";
"le savant " à l'inverse, parti des " idées ", dégringolait vers la
" sensation ". Voilà ce que ces deux esprits supérieurs, après
dîner, osaient se dire! - Mais les grands mots ont du pouvoir
sur nous quels que soient les actes qu'ils couvrent. Les grands
mots fire~t le succès. Si gêné que l'on fût de voir l'émule de
Pasteur se présenter dès l'exposition dans une attitude douteu_se
_ 1l donnait simplement sa maîtresse pour femme il son me1lleur ami - on lui pardonna ses écarts en raison de tant d'él~quence et personne ne se tint plus d'aise quand il vint•~ mourir
en beauté'.' . Qui n'applaudit alors au suprême anoblissement
du talent de M. Bataille? Une fois de plus, on se laissa tromper.
M. Henry Bataille paie chèrement aujourd'hui cette tromperie. On l'a quitté sur les sommets, on le retr~uve "dan~ la
boue" _ ce n'est pas moi qui parle, mais ses anciens
admirateurs. On ne l'y suivra pas. Non, les grands mots ne
portent plus, ne prennent plus. ~l e~ _a mis 1encore dans le
Phalène, et plus qu'ailleurs ... -_ma:s vo1c1 ;.ne Ion _en conteste
la noblesse et la vérité. Cette f01s, 1acte qu ils magmfient - ou
qu'ils excusent, est jugé si laid, si cru, si gratuit,, que ri:n ne
peut donner le change. Ainsi condamne-t-on d un tr~it cet
t qu'on exaltait hier encore. - N'en doutez pas, c est le
:ême art. Mais trop s0.r de l'impunité, que dis-je? de la
victoire il ne garde plus de ménagements. Nous le voyons
soudain' poussé à bout, à bout d'audace dans l'ordre des faits, à

NOTES

bout de divagation dans l'ordre de la pensée; il se montre, il
s'exhibe à nu - le mot exhibition est ici le seul juste - et les
laudateurs de naguère n'ont plus assez de réprobation pour lui.
Le voile est levé : tout s'effondre.
Il y a en M. Bataille un homme de théatre, un psychologue
et un poète qui cherchent vainement l'accord. Lorsque le poète
de la Cnambre Blancl,e qui apportait sa note à lui, un peu
frêle, un peu fausse, mais d'un curieux modernisme, entreprit
de s'imposer à la foule, comme tant d'autres dramaturges si fort
goO.tés au boulevard et qui n'avaient pas son talent, il apprit le
"métier". Le ''métier", d'abord, lui fut salutaire. Grke au
"métier " il dompta peu à peu sa facilité poétique, il en
diversifia l'accent; il étendit aussi le champ de ses analyses
morales - et ces personnages mondains, si vagues et si vides
entre d'autres mains que les siennes, s'animèrent momentanément
d'une vie plus subtile, plus complexe, plus authentique. Ce fut
l'âge d'or de sa production. Mais le succès aidant, le
métier "abusa ", et, comme n'abdiquait pas la "poésie'' elle nourrissait au contraire de croissantes a)Ilbitions - on vit
le psychologue progressivement aveuglé, égaré, évincé, céder le
pas au couple singulier, que forment depuis lors l'homme de
théâtre et le poète - un homme de théâtre qui ne répugne à
aucun truc, un poète à aucun délire. Aux premiers temps de
cette union romantique, le couple put faire illusion, grâce à
un jeu savant de "préparations calculées" et de " coups de
théâtre retardés", mais décisifs, le tout agrémenté de joliesse11
littéraires et gonflé de symboles prétentieux. Mais l'auteur se
prit lui-même à ce jeu. Devant un applaudissement presque
unanime, qui lui semblait venir aussi bien des lettrés que du
grand public, il crut pouvoir tout se permettre, m~me de renoncer au métier ... Eh ! n'était-il pas parvenu à imposer sa poésie l
Désormais,ellesuffuait. -L'heure est venue pour lui de neplus
écouter que son H génie" et de ne plus connaître que l'état
d'inspiration. Non, il ne sera pas plus longtemps confondu uec

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les fabricants de pièces, ses confrères ! Le poète enfin se délivre :
le " phalène " brise sa prison.
11 peut parattre étrange, en cette triste affaire, de nous Yoir
mettre en question la poésie. Mais, si l'on veut y regarder de
près, qu'est-ce donc que le Phalène sinon une idée de poème
qui s'est fourvoy.ée au théâtre, fourvoyée, dévoyée, avilie et
perdue i Traitée en cent beaux vers ou en cent pages débridées
d'une confession lyrique, cette idée pouvait fournir un chefd' œuvre : un être condamné qui brôle sa YÎe dans le plaisir.
Mais est-ce là matière dramatique? Comment M. Bataille, si
peu homme de théâtre qu'il consente à paraître encore, ne s'estil pas avisé de ceci, qu'on ne convertit pas en drame n'importe
quelle idée de poème ; moins que toute autre, l'histoire de
Thyra, telle qu'il avait résolu de la traiter. Celle-ci ne comportait
en soi aucune possibilité de conflit. d'enchaînement tragique,
d'alternatives passionnées, de progression, de "devenir" et, ce
qui est plus grave encore, aucune peinture possible de caractère.
- Cette Thyra de Marliew apprend par un subterfuge enfantin
"qu'elle n'en a plus que pour cinq ans" : elle brise sa dernière
ébauche et elle renonce à l' Art ; elle rend sa parole à Philippe
de Thyeste, soniiancé etellerenonceàl'Amour. Après quoi, elle
court au bal des Quat-z-Arts, en costume de Salomé, s'enivre,
danse et se livre au premier beau mâle venu. Voilà le drame et
tout le drame. Voilà le personnage et tout le personnage. Quand
elle a fait cela, elle a tout fait, tout dit. - Qu'elle révèle
ensuite à sa mère ou à son .fiancé les mauvaises "raisons " de
son acte, que nous importe, puisqu'elle y persiste ! Qu'elle ait
deux, trois ou quatre amants, qu'elle n'en ait même qu'un, et
justement son .fiancé, par une inconséquence inexplicable ...
qu'elle "vive sa vie" au Kamtchatka ou en Sicile, et qu'elle
meure dans un festin, d'une injection de cyanure... voilà qui
nous est bien égal ! Cela n'ajoute pas un trait à sa figure, pas une
péripétie au drame intérieur. Sa décision est prise dès le premier
acte, sans grandelutte,hélas ! - elle n'en changera point. - Mais

NOTES

ne sait-elle point qu'une seule chose pouvait nous intéresser dans
son "cas", et précisément cette lutte, le "comment "; le
"pourquoi", le "faut-il?", le "ne faut-il pas 1" - Un
"poète" ne s'attarde pas à ces vétilles l De sorte que la pièce
de M. Bataille commence juste au point où elle eClt dti finir.
Qu'il l'avoue donc ! Des dessous, des raisons humaines, du
suc même de l'événement, il n'a pas le moindre souci. Ce qui
l'intéresse, c'est le fait brut et le romantisme du fait, les dehors
de son personnage, ses gestes ·insolites, ses rires incongrus, ses
" phrases " vides et ses fausses audaces, toute sa poésie de
bazar. Névrosée l folle r Thyra est-elle même cela ? Du moins
M. Bataille en prend prétexte pour lui passer à peu près tout,
et même l'inexistence. C'est un fantoche qui s'agite parmi
d'autres fantoches ébahis. Que dire de la mère et du fiancé ?
Leur rôle est d'être "estomaqués" - on le serait à moins. Et
du sculpteur poncif qui dit "N. de D." et fume la pipe l Et de
cette cour falote de faux artistes et de rastaquouères mondains
auxquels ne craindra pas de se m~ler une reine de Hongrie l
M. Bataille ne pouvait refuser à une pauvre fille qui br!'lle sa
vie à la flamme, le luxe d'une reine déchue! Tout Ohnet, tout
Feuillet et tout Daudet y passeront, sans compter Francillon et la
Princme dt Bagdad... Quelle puissance de synthèse !
On me dira que s'il n'y a pas drame, il y a du moins poème,
que le personnage de Thyra, à défaut de caractère, a du moins de
la poésie, et que M. Bataille ici n'a voulu peindre qu'un symbole
~ternel. La poésie de Thyra? Hélas! elle n'est pas dans les moti
qui sont la plupart du temps médiocres et ternes, ou d'une
imagerie déplorablement usagée quand ils daignent se colorer.
La poésie de Thyra, ce sont ses gestes. C'est de s'habiller en
pauvresse pour aller consulter incognito à l'hôpital ! C'est de
briser en public le disque phonographique où fut enregistrée sa
voix ! C'est de se faire bercer par sa mère sur une tombe grecque
de Sicile! C'est de se montrer nue à ses meilleurs amis, puis de
mourir en pleine :Œte, sur le coup de minuit, avant" l'entrée des

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masques blancs"! C'est d'exiger qu'après sa mort la fête pourtant
continue ! C'est de "poser" jusque par delà le tombeau ! '' La
poésie de Thyra, c'est son intérieur, composé par lribe. Et de
même, son " caractère", c'était d'éluder la seule question
dramatique que soulevAt le cas, la question de la mort. - Du
moins nous aura-t-elle rendu le service de nous montrer ce que
M. Bataille entend par "poésie", depuis que le théatre a
exalté sa voix. Friperie d'esthétisme et d'académisme mêlés,
esclaves noirs et roses rouges, symbolisme et paganisme de
primaires, plus, quelques accessoires très modernes, dont la
signification ne vous échappera pas. 0 lyrisme du téléphone !
0 tragique du phonographe ! M. Bataille qui accueiile tous les
poncifs \'eut cependant être moderne. Passons-lui la servante
hindoue, le p~tre sicilien, les pastéques et le reste. Accordonslui qu'il l'est - et finissons.
Dramatiquement parlant - au sens élevé du mot drame le Phalène n'exiite pas. Scéniquement r peut-être ; dans les deux
premiers actes; mais comme existe un mélodrame de Sardou.
Cette première moitié se soutient tant soit peu par l'énigme de
fait qu'elle pose. Dès qu'on sait la raison des gestes incohérents
de Thyra, l'intérêt, d'ordre tout vulgaire, tombe net. Sur la
seconde moitié, qui n'est que verbiage lyrique, j'en ai trop
dit: je n'y insiste pas. Quoi qu'on l'ait expurgée de quelques
erreurs vénielles de langue et d'érudition, qu'une par trop
insolente critique avait eu l'audace de relever, j'y ai trouvé
encore une formule dont le sens m'intrigue. Quand Thyra se
dévoile devant ses amis, le vieux sculpteur la remercie de "ce
geste collectif" (sic). Je réclame une explication.
Scandale, nous dit-on? Le scandale n'est pas, selon moi, dans
ce "geste collectif" : on nous en a fait voir bien d'autres.
Ni dans l'exaltation agressive d'un immoralisme intégral : il y
a en tout la manière. Ni dans l'exemple corrupteur d'une si
pitoyable fille, - qui la prendrait au sérieux, voyons? Il est
dans l'esthétique même de l'auteur et dans l'indignation tardive

NOTES

qu'elle suscite chez le public. Quoi r on s'aperçoit seulement que
cela n'est pas si haut, ni si profond, ni si pathétique qu'on
pouvait croire ? Que cela ne va pas plus loin que le chant d'un
orchestre de tziganes pendant un bon souper? Que, même, la
prétention en gAte trop souvent le charme ? Il a fallu ce coup
suprême de franchise - la seule chose ici dont nous devrions
lui savoir gré - pour que l'art dramatique de M. Bataille
découvrît sa tare profonde : le ferment d'une irrémédiable
fausseté. J'y trouve faux-fuyant,;, fausse passion, fausse pensée,
fausse poésie. Il n'y avait de "vrai " naguère que le " métier" :
il y renonce. - Le scandale, à nos yeux, c'est de voir tant de
dons, que nous n'aurons garde de lui dénier, dons de mots,
dons d'analyse et dons de vie, au lieu de gagner peu à peu en
force,en discipline,en simplicité et en harmonie, trouver,chez un
auteur qui n'a plus de succès à envier, une complaisance qui le:.
fausse, qui les gâte, qui les dissout, qui tourne toutes qualités
en défauts. Nul autant que M. Bataille n'avait besoin d' "économie". La forme logique du drame français, s'il eût consenti à
s'y enfermer, aurait pu le sauver d'une déliquescence, dont le
signe perçait même aux meilleures parties de ses ouvrages. Il a
voulu ses aises, toutes ses aises : il est sorti du drame sans réaliser
le poème. - Aura-t-il désormais la volonté et la force de
réagir ? Tous ceux qui l'admiraient ne l'espèrent plus guère.
La destinée d'Henry Bataille était peut-être que son excès de
" bataillisme " le perdît.

H.G.

•••
LES DEUX FORCES, pièce en quatre act~s, par P.

J.

Joutlt (Edition de !'Effort, z fr. 50).
J'ai dit mon sentiment sur les poèmes de M. P. J. JouYe.
Malgré maintes restrictions sur la forme, j'ai exprimé, alors,

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la confiance que je plaçais en ses solides et personnelles
ressources. Le drame qu'il publie aujourd'hui me donne
raison ; je ne cacherai pas qu'il m'apparait comme le plus
intéressant essai, le plus nourri, le plus réalisé qu'il ait été
donné à la génération nouTelle de composer pour le théâtre.
J'y trouve des défauts, ce n'est pas un drame complet et
l'importance que j'y attache ne tient peut-être pas aux scènes
que son auteur y préfère ; je ne souhaite qu'à demi de le voir
représenté ; il annonce de plus fermes œuvres. Mais tel qu'il
est, les scènes qui m'y semblent réalisées le sont complétement,
ardemment et lucidement ; elles sont d'un homme pour qui
ses personnages existent, qui possède le sens inné des rapporti
intimes entre les êtres et sait les manifester visiblement dans l'action -et c'est presque le tout de l'art dramatique. Dans lesDtux
Forus, ce qui m'intéresse, ce n'est pas le motif central: l'amour
capable d'infuser à l'homme l'audace, la force et les vastes
ambitions ; mais justement l'audace, la force et les ambitions
qu'il détermine ; on peut enlever le motif, le drame à mes yeux
ne sera pas diminué ; nous y perdrons quelques scènes de
passion, d'allure un peu trop littéraire, où s'étale une sorte de
" claudelisme ", enTeloppé parfois du jargon unanimiste le plus
froid; nous y perdrons un conflit largement posé,qui n'est ni sans
beauté ni sans grandeur ; nous y perdrons l'unité de la pièce
qui se développe d'un seul rythme avec une indéfectible
rigueur•.. Mais quand j'aurai signalé des qualités de composition
qui déjà sont très remarquables, je n'aurai pas encore touché le
point essentiel. Le motif 6té, reste l'acte. Pour quelque raison
qu'il agisse, ce sont les actes d'ingénieur de l'ingénieur Sériès
qui m'émeuvent, soit qu'il se trouve en face de ses collaborateurs
intimes, soit de son conseil d'administration, soit des délégués
ouvriers. Voilà peut-~tre la première pièce moderne dans
laquelle un ingénieur vive, dans laquelle une grève ne soit pas un
concert de bruits de coulisse, dans laquelle le mot "chantier "
ne sonne pas abstraitement et dans laquelle il soit parlé

NOTES

d'affaires avec émotion et puissance. Les forces sont en présence,
elles se mesurent, elles s'affrontent, elles jonglent avec des
chiffres, des délais, des raisons grossières; mais il n'est pas de
matière grossière, en état de tension. L'ingénieur Sérièa
Taincra-t-il ou non ?- Avec cela M. P. Jouve a fait un drame,
tout au moins plusieurs scènes de drame. Elles appellent le
théitre. Elaguées de quelques images, elies y vivraient toutes
seules. Leur force intime, leur attaque directe, leur style
révèlent un dramaturge-né. Comme il est doublé d'un poète et
sait surmonter le poète, nous espérons beaucoup de lui.

H.G.

•

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LETTRES ALLEMANDES
WOHIN TREIBEN WIR? (OÙ ALLONS-NOUS?)
par Juli1t1 Meier-Gratjè (S. Fischer, Berlin, 1913).

•

Quand on écrira l'histoire des relations intellectuelles entre
la France et l'Allemagne à la fin du XIXe siècle, il est un
nom qui s'imposera : celui de Julius Meier-Graefe. Nul autant
que celui-ci n'aura servi la cause de la culture française auprès de
ses compatriotes. Depuis plus de vingt ans, sans fatigue, il joue
son rôle d'intermédiaire, de " Vermittler ". C'est MeierGraefe qui a, sinon découvert, du moins acclimaté les impressionnistes français en Allemagne. Tour à tour il a lutté pour
Manet, Monet, Degas, V an Gogh, Cézanne ; il leur a préparé
un public, trouvé des acheteurs, conquis une influence qui
excite encore mainte jalousie. Ce critique d'art auquel on
reproche son dilettantisme, cet esthéticien d'avant-garde dont on
raille parfois les annonciations périodiques, cet amateur de beauté
dont la gallophilie est suspecte à certains, n'a-t-il droit qu'à
notre seule reconnaissance ?
A y regarder d'un peu :près, c'est bien la culture allemande
qu'il entend servir. Qu'il parle de Versailles ou de Pqtsdam,
de Cézanne ou du Greco, qu'il vante Paris ou critique Berlin,
c'est à son peuple qu'il pense. Comme les grands Allemands
d'autrefois qui ne furent si durs pour leur pays que parce qu'ils
le voulaient plus un, plus libre, plus fort, Meier-Graefe n'est
si sévère pour la culture du Reich que parce qu'il la voudrait
digne d'hériter de notre passé et de s'imposer au reste de
l'Europe.
Cette culture, quels reproches lui fait-il? On parle trop d'elle:
" Si l'usage qu'on fait d'un mot était, dit-il, un sftr garant de
l'existence de la chose qu'il représente, notre culture serait

NOTES

colossale, comme nos gare!. " Mais il est à craindre que ta
notion ne perde en profondeur ce qu'elle gagne en étendue.
Il est des mots qui grandissent démesurément : le mot culture
finit par ressembler au chapeau haut de forme qu'on voit
dans la maison de Gœthe à Weimar : un petit bonhomme
s'amuse à le mettre, et il lui descend jusqu'aux épaules de sorte
qu'on ne voit plus rien de la tete.
Il semble, dit Graefe, que par toute l'Allemagne on obéisse
à ce mot d'ordre " Reste à tes affaires". La culture y est
devenue elle aussi une affaire. Le pauvre Michel, autrefois si
riche avec ses poches vides, répand dans tout le monde, " sous
la pression de ses canons, une civilisation empruntée à l' Amériqve, et il croit entreprendre une croisade". Ce qu'il prend
pour une chose sacrée, ce qu'il appelle sa culture, tient encore
presque tout entier dans les signes extérieurs de la civilisation :
livres bien imprimés, wagons-couloirs, meubles confortables,
chauffage central, fastes du cirque Reinhardt. Il y a plus, il
y a mieux si l'on veut : des universités parfaitement organisées,
où le travail se débite comme à la machine, des laboratoires
modèles, des sculpteurs qui savent le jeu des lignes, des peintres
qui ont le sens de la couleur, des architectes capables d'adapter
un grand magasin, une gare, un hôtel aux besoins du jour.
Formes, couleurs, matière, histoire, technique n'ont plus de
secrets. L'Allemagne enfante un monde prodigieux par la
richesse du détail, imposant par les effets d'ensemble : "Massenwirkungen ".
Tout cela pourtant ne constitue pas une culture. Selon
l'auteur, on 1ent la misère profonde de cet effort, quand, sortant
du Berlin moderne, on se promène à Potsdam, où " les choses
visibles, mystérieusement, évoquent mille choses invisibles auxquelles elles se rattachent. La beauté n'a pour nous de valeur
que lorsqu'en elle quelque chose dépasse la chose belle, l'œuvre
créée ; lorsque celle-ci nous révèle une volonté plus haute, un
infini par delà les choses finies."

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C'est cette haute relation spirituelle entre les œones et les
hommes, cet idéal qui seul donne à la culture d'une nation
son unité, son harmonie, sa valeur impérissable, que cherche en
vain Graefe dans le nouvel empire. Tandis qu'en France on
rencontre encore " ce merveilleux instinct du jeu qui est français", tandis qu'on y voit des passionnés de l'esprit, des artistes
dont l'idéalisme ne recule point devant les conséquences extrêmes ; ruine et anéantissement d'une vie politique compromise,
en Allemagne les artistes eux-mêmes considèrent leur art du
point de vue des affaires, de l'intérêt personnel ou national, et
s'ils s'unissent pour protester (" Deutscher Künstlerprotest ")
contre l'achat d'un tableau français dans une ville hanséatique,
ce n'est point au nom d'un idéal esthétique, mais pour dea
gros sous.
Il faut dire que cette maladie d'industrialisation n'est pas
proprement allemande ; et aussi - Meier-Graefe le sait bien qu'il reste en Allemagne des idéalistes qui n'ont point manqué
de répondre à cette levée de boucliers - ou de caducées avec la fermeté qui convenait. Mais, et c'est ce que déplorent
nos voisins, les idéalistes chez eux demeurent isolés, sans contact avec leur peuple. Une nation qui était hier encore celle
des poètes et des penseurs se trouve tiraillée entre un idéalisme
qu'elle ne pouvait désapprendre et un matérialisme qui la grise.
On pourrait dire d'elle cc que dit Meier-Graefe de son empereur : " une personne de bonne volonté qui parle comme
Barberousse et tente d'agir comme un Américain ".
Est-il une conciliation possible entre ces forces anarchiques
au milieu desquelles on se débat ? Reviendra-t-on à cette conception qu'avait Gœthe de la culture, à cet "effort de toutes
les puissances humaines pour organiser le chaos ", à cet ordre,
à cette unité, à cette harmonie qui naît dans la richesse, et
malgré la richesse des relations nouvelles de l'homme avec
l'µnivers ?
Meier-Graefe ne croit cette ,ynthèse possible 9ue par un

NOTES

99 1

retour à l'idéalisme ancien, par un retour aussi à la tradition.
L'~eman~ d'aujourd'hui a .-olontaircment coupé les ponts
derrière lui. Il a cru que surgirait de son seul effort et de
toutes pièces, une " Deutschland-Athcne " si neuve, si ;rande,
que le passé en serait aboli. Or l'Allemagne est grande; elle est
riche, riche d'expériences, de découvertes, d'œuvres; mais à
cette richesse et à cette grandeur il manque le style, " die
mnere Form. " C'est dans l'exemple du passé qu'il lui faudra
retrouver "cette éneq~ie d'ordre purement spirituel", cette
"~spiration infinie ", cette volonté d'atteindre à l'impossible
qui firent grandes l'époque de Fréderic II et celle de Gœthe.
Tandis qu'en France se perpétue "l'apparence au moins de la
beauté", que les écrivains et les peintres s'y sentent les héritier,
d'une tradition dans laquelle ils se meuvent à l'aise que la
,
'
eu1ture n est point pour eux " chose d'église ", mais chose
~'instinct, que leur art a ses racines profondes dans les qualités
mnées de la race dont il est l'expression organique, art et culture en Allemagne continuent de ressembler au chapeau de
Gœthe trop grand pour la tête d'un enfant.

F. B.

�99 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DIVERS
NICE, CAPITALE D'HIVER, par Rohtrt dt Stmza (BergcrLevrault, 7 fr. 50).
Voici un gros livre; le début probablement d'une série,
intitulée : " L'avenir de nos villes, études pratiques d'esthétique urbaine", et dont je ne parlerais probablement pas dans
cette revue s'il n'était écrit par M. Robert de Souza, et si
M. de Souza n'était l'auteur de ce petit livre, si plein de
choses, qui fut discuté ici même : Du Rythme en françaiJ.
M. C. Mairclair a écrit autrefois dans un recueil qui s'appelle,
je crois, Idées f!Îflantu, un article qui mérite d'être relu, sur
l'identité et la Fusion dts Arts. II y faisait ressortir l'autorité et
le poids que donne au critique qui s'occupe d'un art la
fréquentation et la pratique des autres arts, l'intelligence que
peut répandre tout à coup sur une beauté poétique le sentiment
ou l'idée de son analogie avec telle beauté picturale ou musicale.
En général la critique française ne s'est guère engagée dans
cette voie, elle s'est bornée assez exclusivement au fait littéraire, tandis que la critique littéraire anglaise ou allemande se
considérait davantage comme un chapitre de l'esthétique
générale. Il serait d'ailleurs possible de discuter les avantages
et les inconvénients de cette spécialisation, et les Anglais pourraient aussi bien regretter l'absence d'un Sainte-Beuve dans leur
XIXe siècle que nous pouvons déplorer dans le nôtre le manque
d'un Walter Pater.
Le cas de M. de Souza mérite en tous cas d'être signalé,
et il le mérite d'autant plus qu'après l'avoir loué de cette
diversité, il faut lui savoir gré d'une unité très volontaire et
très nette. Du Rythme en françaÏJ et Niu capitale d'Hifler sont
deux exemples techniques qui prennent place dans un même

NOTES

993

chapitre d'esthétique, un chapitre dont un livre ancien de M. de
Souza laissait, dans son titre seul, apercevoir déjà l'esprit, celui
qui s'appelait: La Poésie populaire et lt LyriJme sentimental. L'auteur
s'attache aux faits élémentaires, populaires, de la poésie, ou de
l'architecture, il les tient pour les bases indispensables des
formes supérieures et raffinées, il veut d'abord les élucider et
les ordonner. La disposition, la ligne spontanée que prennent
les valeurs rythmiques dans le langage, que prennent les valeurs
de végétation ou de pierre dans une cité qui vit et croît
normalement, voilà les éléments naturels qu'il faut en premier
lieu discerner. La poésie, l'architecture urbaine, se construisent,
en épousant leurs courbes, sur ces valeurs naturelles.M. de Souza,
dans Nice, capitale d'Hifler, nous montre, en s'appuyant sur des
exemples et une pratique qui ne nous sont guère venues encore
que de l'étranger, la nécessité, pour toute ville, d'un plan
régulateur pour son passé, d'un plan d'extension pour son
avenir. Peut-être pourrait-on reprocher à Du Rytlzmt t11
franrais un excès de plan régulateur et de plan d'extension
dans l'image qu'il présente de la poésie française, et, de l'architecture à la poésie, quelque manque de souplesse dans le
mutandis mutatis. Mais je n'écris pas une étude d'ensemble sur
son œuvre, et je m'en tiens à Nice.
Son livre d'esthétique urbaine su.r Nice ne saurait être q:u'une
série de lamentations, et M. de Souza donne du développement
matériel, édilitaire de Nice, un tableau tel que l'on se demande
si vraiment toute l'œuvre de bassesse et de laideur n'a pas
été irremédiablement consommée. On a un regret de voir
l'auteur dépenser tant de compétence, de travail et _de talent
pour une cause perdue. On se demande alors pourquoi la cause
est perdue et l'on est amené à certaines conclusions générales que
d'ailleurs, je le reconnais, M. de Souza, ayant écrit son livre
d'abord en articles pour un journal de Nice, ne pouvait guère
hasarder devant son public.
M. de Souza, espérant que ses études d'esthétique urbaine
11

�994

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seront continuées, indique, comme livre, à faire, après Nice,

capitale d' Hiver: Mar1eilk, porte de l'Orient; Lyon, métropole du
travail; Nancy, la Ruche de l'Est; Paris, reine de l'Occident.
Acceptons ces titres, bien que le dernier, dans une série d'esthétique urbaine, sonne assez mal pour la capitale d'Europe qui,
avec Rome,s'enlaidit de la façon la plus inflexiblement progressive.
Ces quatre derniers titres n'en ont pas moins une signification
humaine : ils désignent des organismes de santé, de travail.
Mais Nice, capitale d'Hiver a-t-il un sens ? Cela ne signifie pas
capitale de l'hiver, titre qui s'entendrait assez bien de
Petersbourg. Cela ne veut pas dire non plus : capitale de la
France en hiver. Il faudrait entendre capitale des hivernants,
c'est-à-dire de deux catégories de gens : les maladei, les oisifs.
Laissons les malades de côté : ils viennent demoins en moins à
Nice, et ce ne sont pas eux qui imposent à une ville, en droit et
en fait, ses exigences édilitaires. Restent les oisifs, généralement
étrangers, issus d'Amérique et de Russie. Quel élément de beauté
l'esthétique, urbaine ou autre, peut-elle tirer de la .1 C'est
M. Barrès, je crois, qui dit que l'invasion de tous les rastaquouères de l'univers nous a• forcés à ne grouper sur la Côte
d'Azur que des idées communes (et d'abord ce nom ridicule
dft à M. Stéphen Liégeard). La même nécessité qui nous Y
fait placer des idées communes y fait -pousser des bâtisses
communes. Je prends les premières lignes du livre de M. de
Souza: " Nice est un de ces points du globe, célèbres, que
tout le monde connaît avant de les avoir vus. Les lignes,
les plans du paysage vous sont rendus familiers par les affiches
et les cartes postales. '' Soit. Mais, parmi ces lignes et ces plans,
toute ville célèbre, surtout sous le ciel clair de la Méditerranée,
impose d'abord un point dominant, un sjgne capital, u~ chef
vivant du paysage, Notre-Dame de la Garde à Marseille, le
Vésuve à Na pies, l' Acropole à Athènes, les cierges blancs des
minarets à Constantinople. A Nice ce chef ne manque pas,
qui occupe dans la baie la place de la Tour Eiffel dans

NOTES

995

l'horizon de Paris : c'est le Casino de la Jetée-Promenade.
Sur la mer de Nice il emplit, il hallucine le regard, et la baie
des Anges ne se voit pas plus sans lui que le golfe de Naples
sans son volcan. On ferait le tour de la Méditerranée et même
du monde sans rencontrer rien de plus cyniquement outrageant,
sans trouver l'analogue de cette énorme ordure, posée au milieu
des plus admirables lignes, gratuitement, pour être là, pour
railler, pour infecter, pour rappeler horriblement que ce ciel,
ces montagnes, et cette mer sont les sujets et les servants de ce
qui tient dans le mot et la chose d'un Casino. M. de Souza
a beau nous parler d'embellissements, de rénovation édilitaire,
tant que les Niçois n'auront pas détruit cette Bastille et purifié
leur baie, nous les mettrons dans le même cercle de l'enfer
esthétique que les accroupis de Vendôme.
Je ne ~ais d'ailleurs pourquoi j'ai l'air de m'en prendre ici
à M. de Souza : car lui-même donne d'autres exemples, aussi
énormes, du béotisme niçois. Il laisse l'impression que le mal
passé qui est fait, le mal futur qu'il est impossible d'empêcher,
rendent son livre aussi inutile comme action que lamentable
comme tableau. Mais les questions qu'il soulève dépassent
l'horizon niçois. La dernière partie de l'ouvrage est une description
des efforts faits à l'étranger pour donner la beauté aux villes ou
pour la leur conserver. M. de Souza remarque que presque
toutes les fois qu'une ville étrangère met au concours un plan
d'embellissement, d'organisation ou de création urbaine, c'est
le projet d'un architecte français qui est couronné. D'autre
part la France vient incontestablement bonne dernière en
matière d'édilité esthétique. M. de Souza estime que la faute
en incombe à l'administration et aux polytechniciens. Sont-ils
les seuls coupables 1 Renvoyé à M. Faguet pour " le règne de
l'incompétence" et à M. Maurras pour " l'omnipotence de
l'élection politique. "
A.T.

�997

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

•••
D1ux1kM1t LIST! DE souscJUPTEURS à l'édition monumentale
de Une Saison en E,1.ftr par Arthur Rimbaud.

Exemplaires surjapm, imptri4l à 100.frm,a: MM. H. Lamertin,
Bruxelles; E. Lemercier; Mme Georges Tamme.
Exemplairts sur r;ergé à la cwe Y an Gt/Jer Zo11e11 à 50 fra11u:
MM. Roger Audouin ; Jean d'AxenofF, Kief; René Barri.lion;
Ivar Campbell, Wa,hington; G. Centueroz.ewer, Varsovie;
François Coulon; Cuenod, Vevey; Joseph Desaymard;
F. Fraenkel, Berlin ; Edwin Frank.furter, Lausanne; Melle
Henriette Gespcrt, Bruxelles; MM. Marcel Groult ; Charles
Herbiet; Stuart Jcnk.ins; MMellea Gaby Kessel-Little; Lilli
Lieser, Vienne; M= Émile Mayrisch; M. A. Mollat;
Mme Hélène du Pasquier; MM. Yves Refoulé; Eugène
Rouart; Georges Roimcau, Odessa; Alfred-Jean Rumpelmeyer;
Jean Ryeul; Rémy Salvator; Henri Thuile, Le Mex (Égypte);
Téodor Toeplitz, Varso..-ie; Alfred Vailette; Henrique de
Vilhena, Lisbonne.

Les souscriptions à cet ouvrage de grand luxe, dont le but
premier est d'honorer la mémoire du grand poète, sont reçues
à Paris: chez l'imprimeur Pichon, :z 1, boulevard de Sébastopol;
à la Nouvelle Rlflue Fra11çaiu, 35, rue Madame, et au Mtmvt
de Fralllt, 1.6, rue de Condé. Le tirage, limité à 50 japon et
100

holb.nde, se fera prochainement.

•••
SouscRJPTlON

POUR L'!iu:cr10N o'UH MONUMENT

à EMMANllEL

SIGNORET.

Voici quelle était la liste des souscripteurs au
Edmond Théry
Henri Dagan

20

Novembre:

100

s

10

Edmond Pilon
100
Louis Giniès
Pierre Jourdan
5
40
Henri Bertin
10
Ch. Gatcau
Conférence Emile Sicard, à Salon
414.50
20
Paul Souchon
JO
Emile Sicard
Marcel Provence
5
Joseph d'Arband
5
Lucien Rolmer
5
Conférence Marcel Provence, à Lançon 53
JO
Emile Ripert
:zo
Jean de Pierrefeu
10
Aleundre Hérenger
JO
A Dragon
20
Edmond J alou:r
:zo
Léo Coren
Gabriel Boissy
5
10
E. Sansot
20
J. Gasquet
10.1.5
Schlesinger
90
Séance à Lançon
Ville de Lançon
126.85
Séance à Pelissanne

us

André Gide
Mercure de France
Nouvelle Revue Française

30

so
30

La souscription reste ouverte ; adresser les envois et la correspondance à M. Louis Giniès, 17, B'nrd Raspail à Paris.
" Est-il temps, peut-~tre, - nous écrit M. André Gide, en
nous envoyant sa cotisation - de rappeler aux admirateurs de

�LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

Signoret, ou de leur faire connattre, que le poète qu'ils honorent
n'a pas laissé seulement des vers admirables, mais aussi une
veuve et trois enfants dans une situation bien voisine de la
misère.
Peut-être quelqu'un de vos lecteun est-il en position d'obtenir pour eux an secours."

•••
Un certain nombre de matinées littéraires sont organisées au
Salon d'Automne par M. Pierre Jaudon. La conférence d'ouverture a été faite par M. Jean Muller. Puis M.André Thévenin
a parlé de Paul Claudel. Et voici le programme des seances qui
n'ont pas encore eu lieu :
4 Décembre: Le, tmdanw actutlks dl kz pol1it en Allemagr,t.
Conférence de M. Félix Bertaux.
9 Décembre: Ler Caliitrr d'Aufaurd'liui.
Conférence de M. Léon Wcrth.
11 Décegibre : L' Œuvrt dl Ck. PlgMJ tt le, Caliin-1 dl 14

Quinz;aine.
Conférence de M. François Porché.
18

Décembre : Lt Comll dl Gobineau.
Conférence de M. Tancrède de Visan.

Prêteront Jeun Concoun :
Mmea Suzanne Despm, Madeleine Roch, Séphora Mossé,
Sylvette Fillacier, Marcelle Schmitt, Alice Tissot ;
MM. Lugné-Pol!, Jean Hervé, Jouvey, Armand Bernard,
Jacques Robert, Millet.

•••
C'est par erreur que le Théitre du Vieux Colombier a
annoncé à son programme paru dans la Nour,t//e R.tr,ut Française
du 1er septembre 1913 la représentation de L'Esfant g/JJ/ th,

999

NOTES

Mo11d1 Ouidtntal, "traduction inédite" da chcf-d'œuvre de

J. M. Synge.
La pi&amp;:c, sous le titre: Lt Baladin du Montk Orcidtntal, a
été traduite par M. Maurice Bourgeois et lui appartient exclusivement en tous droits de traduction, public.1tion et représentation française ; et c'est M. Lugné-Pol!, directeur du Thé~trc
subventionné de l'Œuvre, à qui M. Maurice Bourgeois avait,
depuis plusieurs mois, donné pleine autorisation de faire jouer
sa traduction, qui la représentera incessamment sur la scène du

ThéAtre-Antoine.

•••
Nous apprenons que le prix Nobel pour 191 3 vient d'être
décerné à Rabindranath Tagore, de qui nous publions dans cc
numéro une série de ~mes.

•••
Le Jeudi 4 Décembre, à 4 1/2 heures, M. André Gide fera
une conférence sur l'œuvre de Tagore au ThéAtre du Vieux
Colombier.

•

•

•

Au moment de mettre sous pre se, une très triste nouvelle
vient nous surprendre; on nous annonce la mort de Louis
Nazzi. Nous le savions depuis longtemps malade, mais rien ne
nous faisait prévoir sa fin prochaine. Tous ses amis de la
Nour:tlle Rtfl~ Fr1111çaist sont douloureusement affectés et adressent à ses. parents leurs condoléances sincères. Dans notre
prochain numéro Jacques Copeau lui rendra l'hommage que
son talent, sa force de vie et sa générosité lui ont mérité.

�LES REVUES

Rxvuis

1001

LES REVUES

1000

FRANÇAISES.

Il n'est pas trop tard pour citer quelques extrait! du fort
curieux article que Mme Simone a consacré dans le TEMPS au
théatre américain. Elle nous y signale une sorte de bouillonnement singulier qui présage peut-être une époque "élisabéthaine ".
On donne une " première". Il y a dans la salle les critiques qui,
entre les dix speetacles qui leur sont offerts ce soir-là, ont choisi,
bien entendu, celui qui leur était sympathique. Fort peu d'acteurs;
fort peu d'auteurs dramatiques ; quelques amis de l'auteur et des
acteurs ; et le public - tout simplement. Ici, pas de repétition
générale ; pas de " couturières " ; aussit6t que la pièce est sue
- quelquefois même avant, - on joue, on est dans la nécessité de
jouer.
La pièce commence; le public est extrbnement attentif I La proximité de la rue, si rassurante pour les gens qui craignent l'incendie,
et l'absence de portes pour séparer la salle des vestibules ont bien
quelques petits inconvénients : vous entendez les tramways passer,
les automobiles corner, Ica vendeurs de journaux crier les nouvelles,
le fracas du chemin de fer aérien quand il est voisin du théâtre. Au
cœur de l'hiver, quand les tuyaux dorés des calorifm:s sont lents à
s'échauffer, les terribles coups de marteau de la vapeur s'ajoutent,
sur la scène et dans la salle, à toua les bruits que je viens d'énumérer.
Rien ne trouble, rien ne dérange les Américains : ils sont habitu6,
me dit-on.
La pièce suit son coun. Dans les entr'actes, un orchestre joue des
airs réconfortants et des petits garçon• n~gres YOUS offrent de l'eau

glacée. Il y a en général, à un moment de la soirée, un nombre
suffisant de rappels pour permettre à l'auteur de prononcer un petit
diacours. Le directeur, qui va et vient entre aea différents thé.ltrcs,
ae mele aux groupes à la sortie, à moins qu'il ne soit au Canada, en
Louisiane ou en Californie. Les acteurs interrogent leurs amis. Tout
le monde attend la presse du lendemain.
Elle est rarelllcnt unanime. Elle est toujours fort claire: les manchettes portent : ImmtnJt sucû1. Pilet rtrVissantt... ou Chute si11istrt.
Pilet dlttstab/t ... Et les acteun sont traités de m!me : c'est un pays
ou l'on vous dit votre fait. li y a, parmi les critiques de New-York,
quelques hommes ffllinenu, spirituels et pleins de goClt, rarement
d'accord. Leurs jugements excellents ne sont guère plus enveloppé!
que ceux de critiques improvisés. Lorsqu'on a lu un journal, on sait
toujours à quoi s'en tenir. On n'est perplexe que si l'on a le malheur d'en lire dCWL

•••
M. Augustin Hamon, dans la revue

FLAMBERGE

étudie Clsar

et Cliopatre de Bernard Shaw. Il cite Shaw lui-meme.
"L'originalité, dit Shaw, donne à on homme un air de franchise, de générosité et de magnanimité, car son originalité lui
permet d'estimer la valeur de la vérité, de l'argent ou du succès,
sans tenir compte des conventions et de la morale habituelles ".
Aussi, César prodvit une impression de complet désintéressement
et de complète magnanimité et il n'agit qu'avec un entier égotsme.
" C'est dans ce seul sens qu'un homme est naturellement grand ;
c'en dans cc sens que j'ai représenté César comme grand. Ayant de
la vertu, il n'a pas besoin de bonté. Il n'est ni clément, ni franc, ni
généreux, car un homme qui est trop grand pour vouloir se venger
n'a rien à pardonner ; un homme qui dit des choses que craignent
de dire d'autres gens, n'a pas besoin d'être plus franc que ne l'était
"Bismarck. Et il n'y a aucune générosité à donner des choses dont
on n'a pas besoin, à de, gens dont on a l'intention de se servir".

�1002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TABLE DES MATIÈRES

•••
Faut-il attribuer à Racine le Triompl1t de Lulli aux Champ1Ely1!t1 qu'exhume l'abbé Bonnet et qu'il publie dans la REVuE
( 1 5 octobre). C'est une lettre mythologique mêlée de vers, qui
a l'aisance, le ton et le gonflement du grand siècle mais qui
n'ajoute rien i la gloire du poète de Blrhtiu. L'esprit en est
amusant mais facile :

Ctpmdant lt vitux mattht,
Aperttflnnt utte !Jme,
Mtt JO naulle a.flot
Et l'aborde en virtgt coups de rame.
Mais ooyant à son air
Que JOfl rorps n'tlflait pa, t1rcor la 1/pulture,
Il ne voulut poi11t la pamr;
Ce flll l'/Jme prit pour injure.

• ••
Signalons le num&amp;o d'octobre de /'Art et lu .Artistes consacré
par M. de Tressan a la Ptmtrm tn OrimJ et tn Extdme-Orient.
Entre cent reproductions curieuses, une planche en couleur
restitue pour nous one fresque du VIII• siècle japonais qui
orne le Temple Kond6 de Oryu-Ji. Elle nous semble digne
par sa grandeur, sa simplicité, sa sobre richesse d'!tre comparée
aux plus hauts chefHl'œuvre de l'art chinois ancien et aussi
bien de l'art des pré-renaissants d'Italie.

•••
La vaillante revue populaire de diffusion arti tique Note 1ur
lu Âr/1 que dirige M. Ro,noblet nous offre les résultats émouvants de la méthode directe de Mel1• Marchand, profes·eur de
musique i St Quentin. Ses pl:tites élèves pensent en musique et
elles écrivent des narrations musicales du plus vif intérêt. Avec
les sports, la gymnastique rythmique et "l'écriture musicale",
quelles générations nous prépare-t-on 1

CONTENUES DANS

LE TOME X

{JUILLET-DÉCEMBRE

1913)

FRA. ÇOIS-PAUL ALIBERT
15

(LV)

. 195

(LVI)

Le Puits et le Laurier . . . . . .
HENRI ALIÈS
Le Fruit plein de cendres.

.

.

.

.

.

MICHEL AR...~AULD
Deux livres sur Proudhon. . . . . . . . 527 (LVIII)
Etudes de psychologie litté-raire, par
Louis Cazamian . .

.

.

.

.

Etudes de psychologie litlé-raire, par
Louis Cazamian .

.

.

.

8o2

(LIX)

950

{LX)

HENRI BACHELIN
Philémon, vieux de la tJicille, par
Lucien Descaves .

.

.

150
(LV)
634 (LVIII)

.

Vie de Satnuel Belel, par Ramuz.
ANDRÉ BAINE
Poèmes . . . .

. . . . ...

.

.

701

(LIX)

t6o

(LV)

324

(LVI)

FÉLIX BERTAUX
Lettres allemandes : Frtitagskind, par
Otto Flake. . . . . . . .
Lettres allemandes : France et Alle•
magne : Littératures comparées, par
Aug. Dupouy. . . . . . . . .
Lettres allemandes : J nf11U11ce du théâtre
français sur le théâtre alle111and de
r870 à r900, par Paul Fritsch . . .
Lettres allemande : Wohin Treiben Wir1
par Jnlius Meïer-Graefe . . . . .

651 (LVlll)

988

(LX)

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RENÉ BICHET

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Poèmes.

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Poèmes.
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LOUIS DUMONT-WILDEN
Camille Lemonnier .

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EDOUARD DOLLÉANS
L'E,wers du Mu.sic-Hall et Prrou.
Poucette et quelques autres, pa;
Colette Willy . . . . . . .

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1

11

,,
1

Sur quelques ballets de transition .
La Marchande de petits pains pour
les canards, par René Boylesve . 31 3
:Manuscrit trouvé dans une île, par
Luc Durtain
.
. .
Arl_, Chrétien, par Georges Desvalheres. . . . . . . . . .
Devant le monument de Catulle
Mendès.
Nouvelles .Asiatiques, par le Comte
de Gobineau
Laure, par Emile Clermont
A propos des Degas de la Galerie
Manzi. . . . .
Au Musée du Louvre
Le Génie de Flaubert, par Jules de
Gaultier . . . . . .
. . 616
Dans les Rues, par J.H. Rosny aîné et
Sépulcres blanchis, par J. H. Rosny
jeune. . . . . . . . . . 630
A propos de deux livres de l\.f.André
Suarès: Idées et Visions et Trois

(LVII)

16c]

JACQUES COPEAU
Dingo, par Octave Mirbeau
130
(LV)
Jfarie-Magdeleine, par Maurice
Maeterlinck. . , . . . . . 146
(LV)
Stanislas Wyspianski et le théâtre
polonais . . . . . . . . . 299
(LVI}
Un essai de rénovation dramatique; le Théâtre
du Vieox Colombier . . . . . . . .
337 {LVII)

. '

1

354

PAUL CLAUDEL

11

1

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~-".

1

Le
Le
Le
Le
Le

Grand
Grand
Grand
Grand
Grand

ALAIN-FOURNIER
.Meaulnes (I)
Meaulnes {II) .
Meaulnes (III) .
Meaulnes (IV) .
Meaulnes (fin) .

155

297

(LV)

Hommes.
Psycbl, par Gabriel Mourey . . .
Suzanne Desprès dans Hamlet . .
Introduction aux matinées de poésie
du Théâtre du Vieux Colombier.
Les Livres du Temps, par Paul
Souday . , . . . . • . ,
Les premiers spectacles du Théâtre
du Vieux Colombier .
Le Phalène, par Henry Bataille .
Les De11x Forw, par P.J. Jouve

(LVI)

78

(LV)
(LVI)
376 (LVII)
559 (LVIII}
731
(LIX)
213

HENRI GHÉON
A propos de PJnélope et de Boris
Godounov . . . . . . . . 133
711.lien devant un public "averti'' . 142
Riqud à la Houppe au Théâtre
Français. . . . . . . . . 147
!tf arihe et Marie, par Edouard
Dujardin. . . . . . . . . 149
Chronique de la Poésie: La Tapisserie de
Notre-Dame, par Charles Péguy. Alcools, par Guillaume Appollinaire.Le Page de la Vie, par Maurice
Rostand. - De Théophile Gautier
poète, etc.. . . . . . . . . '. 282

(LV)

{LVI)
(LVI)
(LVI)
(LVI)

Souvenirs de la Com d'Assises (I) .
Souvenirs de la Cour d' Assises (Il).

t,. .

-, :

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(LVII)
(LVII)

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(LIX)
(LIX)

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(LIX)

893

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ANDRÉ GIDE

(LV)
{LV)

(LVI)

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(LV)

1

COMTE DE GOBINEAU

864

Adélaïde

(LX)
:,

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ANDRÉ DE HEVESY

(LVI)

Sur le Comte de Gobineau. .

,

852

'

{LX)

1

�JEAN SCHLUMBERGER

VALERY LARBAUD
Lettres anglaises : Œuvres Complètes
de Francis Thompson. -Francis
Thampson, par S. Rooker.-Poems
parAliceMeynell. . . , . : 319 (LVI)
Lettres anglaises : William-Ernest
Henley, par L. Cope Cornford. La Saison 1913. . . . . .
636 (LVIII)

Le Mur . .

33

(LV)

. .

. .

(LV)
(LV)
(LVI)

459
louin
Les Vivants et les Morls, par la
f62
Comtesse de Noailles.

(LVII)
(LVII)

Petits Dialogues sur le théâtre et

ROGER MARTTN DU GARD
. .

{LV)

Essais de critique liltéraire et
philosophique, par René Gil-

LOUIS LEFEBVRE

Jean Barois (fragment)

Chronique du Théâtre: La Pisanelle,
126
par Gabriele d' Annunzio
La Gloire A mb11lanctère, par
Tristan Bernard. . . . . 148
Exposition Théo Van Ryssel158
berghe.
La Khovanchtchina, par Mous
sorgsky . . . . . . . 303

l'art dramatique, par Edmond

. • 546 (LVIII)

Sée. . . . . . . . . 473

(LVII)

Heures et Rêves, par Gérard
622 {LVIII)

Mallet .

DARIUS MILHAUD

Le Chartisme, par Edouard

Les " Festspiele '' d'Octobre à
Hellerau . . . . . . .
82 J

(LIX)

655 (LVlll)
Dolléans
l'Appel des Armes, par Ernest
816
(LIX)
Psichari

FRANÇOIS PORCHÉ
Pire que la mort .

497 (LVIII)
JULES RENARD

Lettres à l'amie (1) .
Lettres à l'amie (Il)

5
1 79

(LV)
(LVI)

JACQUES RIVIÈRE
Le Roman d'aventure (fin) • . . . .

.

{LV)

Le Sacre du Printemps, ballet
par Igor Stravinsky, Nicolas
Rœrich et Vlaslav Nijinski .

Le Sacre du Printemps . . . . . . . ,

(LVI)
(LIX)

ANDRÉ SUARÈS
Chronique de Caërdal : Contraires.
Chronique de Caërdal: Pèlerins de
Sion . . • . . . . . . .
Ch,ronique de Caërdal : Shakspeare
a Pans . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal : Mort d'amour . . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal : Le plus
beau temps . . . . . . .

271

{LVI)

441

(LVII)

6o2 (LVIII)

778

(LIX)

934

(LX)

833

(LX)

. 452

(LVI!)

RABINDRANATH TAGORE
L'Offrande Lyrique (Traduction d'André Gide)

GASTON SAUVEBOIS
JÉROME ET JEAN THARAUD

La Culture française en Belgique,
par Maurice Wilmotte . . 314
Portrailset Souvenirs, par Henri
de Régnier . . . . . . 812

(LVI)
(LIX)

La Disgrâce de Nicolas Machiavel,
par Lucas Dubreton.

. . ,

�ALBERT THIBAUDE'l'
Chronique de la littérature: La Prtface de Stéphanie, par Paul Adam
Les Copains, par Jules Romains. .
Un livre sur Ronsard . . . . . . . , .
Le Roman, par Jean Muller . . .
Charles Blanchard, par Ch. L. Philippe . . , . . . . . . .
Le Najoléon de Notting-Hill, par G.
K. Chesterton, trad. Jean Florence
François Villon, sa vie et son temps,
par Pierre Champion. . . , .
R,main Rolland: l'homme et f:œuvre,
par Paul Seippel . . . . . ,
L'Aventure de Tltérèse Beauchamps,
par Francis de Miomandre . .
Nice, capitale d'hiver, par Robert
de Souza. . . . . . . .

rrs
1 53

198
461

~LV)
LV)
(LVI)
(LVII)

623 (LVIII)
639 (LVIII)

792

(LIX)

807

(LIX)

966

(LX)

99 2

(LX)

CAMILLE VETTARD
La Bataüle à Scutari d'Albanie, par
J. J. Tharaud . . . . . . . 618 (LVIII)
Cltarlcs Dickens, par Algernon Charles Swinburne. . . . . . . 646 (LVIII)
XXX

Le Théâtre d' Hellerau. . . . .
Le Théâtre du Vieux Colombier .
L' Edition monumentale d' Une Saison en Enfer (Première liste de
souscripteurs
Théâtre du Vieux Colombier : programme des matinées poétiques.
L'Editioo monumentale d'Une Saison en Enfer (Deuxième liste de
souscripteurs) . . . . . . .
Souscription pour un monument à
Emmanuel Signoret . . . . .
Programme des matinées littéraires
du Salon d' Automne. . . . .

r. . . . . . .

474
483

(LVII)
(LVII)

487

(LVII)

655 (LVIII)
996

(LX)

996

(LX)

998

(LX)

LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, I2, Bruges (Belgique).

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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