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                  <text>�SÉJOUR DE STENDHAL A
BRUNSWICK
(FRAGMENT IN:BDIT' DU JOURNAL)

Après s'être convaincu, à Marseille, qu'il n'était pas né
pour faire un commerçant, Stendhal, gdce à la protection des
Daru, redevint fonctionnaire. Parti à la suite de Martial Daru
pour l'Allemagne, où l'on se battait, il est nommé, le 29 octobre
I 806, adj oint provisoire âux commissaires d_
es guerres. Il est
aussit6t désigné pour exercer ses fonctions à Brunswick, où il
artive le I 3 novembre. Il y resta deux ans, presque jour pour
jour. C'est pendant son séjour qu'il fut nommé, le I I juillet
I 807, adjoint titulaire aux commissaires des guerres.
La vie de Stendhal à Brunswick n'est connue, jusqu'a présent,
_que d'une manière très imparfaite. Beyle cependant tint un
journal assez régulier de son existence entre son arrivée à
Brunswick et le mois de novembre I 808. Ce journal était vraisemblablement divisé en deux parties : I 806-1807, et 18071808. Stryienski n'a connu ni l'une ni l'autre partie ; il pensait
détruits à la fois les cahiers de I 806 et I 807, que Stendhal
lui-même disait avoir perdus en Russie, et ceux de 1807 et
1808. (Cf. Journal de Stendhal, éd. Stryienski, p. 331 et 421,
notes.) Ce dernier fragment existait cependant; il a été la
propriété de Chéramy, puis a été acquis par M. Edouard
Champion.
Nous offrons aux lecteurs le seul fragment conservé du
I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Journal de Stendhal pendant le séjour à Brunswick. Il ~t ex~ait
de l'édition intégrale, actuellement sous presse, qm paraitra
cette année même dans la collection des Œuvres Completts de
Stendhal, publiées sous la direction de M. Edouard Champion
(Librairie ancienne Honoré Champion).
HENRY DEBRAYE.

JOURNAL
DU I 7 JUIN 1 807 AU [ MOIS DE NOVEMBRE I 808]

Je commence ce cahier avec toute l'humilité qu'un
bon chrétien pourrait exiger de lui. L'aventure de M. 1
est une bataille perdue, cela m'apprendra le prix du temps.
Si elle ne m'a pas donné un moment sublime, comme
Adèle à Frascati, j'en ai tr-oüv( auprès d'elle de bien
délicieux.

Je ne veux en aimant que la douceur d'aimer.

Ce vers est presque vrai de mon ime, et non de mon
orgtJeil, c'est lui qui m'a donné de l'~umeur depuis Jeudi.
Je viens de prendre ma deuxième leçon de M. Denys
(44 francs pour douze leçons), j'en prends deux par
semaine, deux de M. Mancke, trois de M. Kœchy.
Je compte apprendre incessamment à monter à cheval.
Il p~raît que M. D [ aru] a trouvé de la suffisance à moi
à demander mon changement. Martial recommence à me
bien traiter, parce que je deviens flatteur. Je suis bien
Il s'agit très vraisemblablement de Wilhelmine de _Griesheim, fille du général-major de Griesheim. On sa~t que
Stendhal l'appelait Minette. Il en parle d'ailleurs plus lom.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

547

avec tous les Français; Brichard, avec qui je suis le plus
lié, met souvent de l'aigreur entre nous, il a une jalousie
excessivement susceptible, il est jaloux de tout et d'un rien.
Je viens de lire le Ld. (sic) avec fruit ; je suis en train
de lire Tracy (Logique), Biran et l'Homme d'Helvétius.
J'ai là mes pistolets, auxquels Rasch vient de changer
la sous-garde, j'ai tiré une dizaine de fois, sept à huit cents
coups au plus. Tout mon bien consiste en 71 francs et
50 louis.
Si, comme le dit Biran, l'on n'a de mémoire musicale
que par les sons que l'on peut reproduire, il faut appr:endre
à chanter pour se souvenir des beaux airs.

M. : " Je serais bien ingrate si je ne l'aimais pas, il y
a si longtemps qu'il m'aime ! "

17 juin.
J'ai couru un grand danger ce matin : Brichard a lu
le commencement de ce journal, heureusement pas
jusqu'au bas de la première page.
Je viens d'être très mouillé en allant chez Brandes avec
le prudent Reol ; il est prudent par excellence,
Hier, j'ai été sur le point d'être hors de moi par le
plaisir que je me figurais dans mon enfance d'après les
Baigneuses de M. Le Roy et la pêche de Corbeau 1•
1
Les Baigneuses sont un tableau de Le Roy, professeur de
dessin du jeune Beyle à Grenoble; quant à la "pêche de Corbeau", elle eut lieu dans le Guiers aux Echelles (Savoie),
où Beyle était allé voir, vers 1791, son oncle Gagnon. (Voir rie dt Henri Brulard, H. et E. Champion, éd., t. II,
p. 182.183 et p. 165.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Musique au Chasseur vert, en revenant d'acco°:1pagnc~
M 11e de T. qui m'a conté son histoire avec L1by, qut
doit me rem:ttre des lettres ce soir et à qui j'en ai écrit
une.
Minette était jolie par la physionomie.
Nous avons tiré trente coups de pistolet, Str [ ombeck]
et moi, moi
mal.
.
.
On peut feindre un mois, deux mois, mais on revient
à son vrai caractère. Je ne mets pas mon capital à avoir
des femmes. Martial a eu, de dix-huit à trente-et-un
ans vingt-deux femmes à peu près, dont douze véritableme~t après une intrigue. J'ai vingt-cinq ans, d~ns l~s di~
ans qui vont suivre j'en aurai probablement suc. J aurai
vingt chevaux d'ici à ce que l'Age m'empêche d.e
monter.

tres

Jeµgi 18juin.
Minette chez l'intendant : " Vous m'avez fait l'autre
jour des questions, je puis bien vous en faire ~ne à _mon
tour : ce que vous faites pour M 11e de T. est-il sérieux,
ou vous moquez-vous d'elle r
, .
_ Pour vous répondre, il faudrait que vous m eussiez
répondu autrement l'autre jour.
:ous ai_ aimée ép~rdument et je vous aime encore ; 11 n ·est pomt de sacnfice,
poin/ de folie, etc. etc ... (Une déclaration_ véhémente, et
qui fut écoutée avec plaisir de coquettene sans doute.~
Me recevrez-vous encore quand vous serez Mme de Heert.
_ Certainement, mais je ne le serai pas de long-

Je

temps.
.
.
Le futur arrivant ~ermina là notre entretien, qm me
' .
'
.l
prouve que je ne suis pas encore confondu parmi ey

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

549

indifférents et que son sentiment pour H[eert] n'est pas
une passion.
J'eus beaucoup d'esprit au commencement de la soirée,
mais de l'esprit ridicule, à la Desmazure; le véritable
auraif tout au plus pu être senti par une Mme de Spiegel
(de Miroir), femme vraiment belle, mais qui dans huit
jours retourne à W eymar.
Mademoiselle de T. trouva encore un prétexte pour ne
me pas remettre les lettres de L. Elle lui parla avec feu;
il s'en alla vers les neuf heures, mais je m'aperçus que je
lui étais importun.
Minette et Philippine questionnèrent beaucoup M. de
Str[ ombeck J sur mon compte.
M [inerte] lui dit: "Je suis silre que Mina ne l'aime
pas, elle en a un autre dans le cœur. "
Phili[ppine] : "Dites-fl1oi: est-ce par hasard que vous
êtes venu l'autre jour au Chasseur vert?"
Str[ombeck] se met à lui conter qu'il n'en sait rien,
que je le suis venu chercher à cheval, etc.
Str[ombeck] à Mina, qui lisait une lettre allemande:
" Ah ! vous recevez des billets doux !
- Est-ce que Beyle vous aurait confié quelque chose r"
J'intéresse leur coquetterie. A dîner, j'ai beaucoup parlé
avec M. Empérius, qui a de l'esprit; mais en qui on sent le
manque d'âme (il n'a pas, dans la conversation, une étincelle de la chaleur de Corinne); il écrase entièrement
Str[ombeck]. Liby ne parle pas mal, il a quelque grâce,
mais il est loin de mys[ eif] 1 (ceci est mon histoire).

1

Moi-même.

�55°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vendredi, 19 juin 1807.
A cinq heures, je vais prendre ma premiere leçon
d'équitation du maréchal des logis Lefaivre, tête étroite.
Je vais tirer à La Mache avec Münchhausen et M. de
Heert. Je tire assez mal. Cette société me fait mal.
M. de Heert ressemble en bien à M. David, professeur de mathématiques, au physique et au moral. Taille
basse, sans grâce ni force, quelque bon sens, parlant bien
plusieurs langues, mais, ce me semble, ne s'élevant pas
jusqu'à l'esprit. Ç'est peut-être ce qui l'aura empêché de
remarquer que ma plai~anterie était contrainte. · Ils ont
commencé par plaisanter assez librement sur Minette .et
Mina; il ne tenait qu'à moi de Je prendre sur ce ton, mais
j'étais affecté assez vivement et, une fois l'occasion passée,
elle ne s'est plus présentée.
Heert a dit à M. de Str[ombeck]: "Je suis charmé que
M. de B[eyle] 1 aille avec moi, il me plaît beaucoup, etc.
(C'est une traduction.) II me trouve tout à fait bon, ne me
traite point en rival. "
Fortifier cette opinion dans ma course de demain.
Je crois que mesdemoiselles de Gr [ iesheim] savent que
Liby a demandé à M. de Siestorpf comment il devait s'y
prendre pour obtenir la main de M 110 de T.
Celle-là est forte. Il est assez enfant pour parler sérieusement, je ne le crois pas assez hardiment scélérat .pour
employer ainsi publiquement cette ruse. J'en serai pour
ma lettre.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

Je me suis barbouillé,aux yeux:'de Mme de Str[ ombeck ],
en faisant un soir un peu le Valmont. Ce n'est pas la
premiere fois qu'il m'arrive de frapper trop fort.
·
M. de Lauingen m'a invité à dî_ner à Lauingen, ensuite Madame et Mesdemoiselles de G[ riesheim ], M. de
Heert, M. de Str[ ombeck]. Ces dame·s reviennent le soir,
Str[ ombeck] et moi allons à Grossen Twilpstedt.
Ce matin, à une heure, en revenant de La Mache de
passer deux heures avec MM. de Heert et Münchhausen, j'ai eu deux heures d'un dégm1t de tout au mo,nde,
même de l'Homme d'Helvétius, que je lisais alors, et qui
me semble le bon sens même. Je trouve plus dans un de
ses chapitres que dans des volumes des autres, et énoncé
plus clairement, et mieux prouvé.
Str[ombeck] convient ce soir avec moi que le défaut·
&lt;;les Allemands est d'être trop minutieux. Leur législation
les y porte sans doute. Que de recettes, que de caisses,
que d'emplois dans les finances de Brunswick! Quelle
complication dans la distribution de l'a justice !
Apres cela, je vais à la comédie. Le Direèteur, de Cimarosa 1, musique charmante. Je vois ces dem~iselles avec
un léger embarras. Je n'ai pas le sérieux convenable à
l'égard du commandant de la place.
23 juin 1807.

P'oyage à · Twilpstedt. ~ Je suis revenu hier soir de
Twilpstedt. Nous sommes partis samedi, ahuit heures et
L' Impresario in angustie, opéra de Cimarosa, fut représenté
en 1786, à Naples (Teatro Nuovo) et en 1789 ~ Paris
(Thé~tre Feydeau).
1

C'est à Brunswick que Beyle, pour la première fois, orna
son nom d'une particule.
1

55 I

�S52

LA .NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

demie, Str[ ombeck] et moi, Mesdames de Str[ ombeck ],
de Gr[iesheim]; Philippine et Minette étaient parties une
demi-heure auparavant, en voiture ; M. de Heert les
escortait à cheval.
Nous arrivAmes à Lauingen à onze heures et demie,
déjet\nimes bien, comme dirait un Allemand, avec dù
rhum, du bishop, du gâteau, ·du beurre et du chocolat ;
rien de chaud.
Je fus content de moi toute la journée, j'étais occupé
de ma situation avec M[inette] et M. de Heert.M[inette]
me rechercha constamment, je fus un peu timide jusqu'a
dîner, il produisit une révolution.
Apres diner, je vis clairement que M [ inette] avait une
extase amoureuse qui n'était pas de sentiment, mais au
contraire, ce qui indique un grand moyen de séduction.
Je finis par lui parler de mon amour tres bien, a mots
couverts mais clairs. De ce moment au départ, M. de
H[eertJ fut triste: il l'aime réellement.
C'est un homme de bon sens, ayant beaucoup de
ressemblance avec M. David, professeur de mathématiques. Je ne savais rien de la Hollande, il m'a donné les
premiers traits d'une description de sa position.
Pillés indignement. Les capitaux diminués de deux
tiers. Le roi a voulu saisir ceux de la banque, on lui a
laissé entrevoir la révolte, ruinant leur crédit : il les
ruinait. Véritable et fort esprit de liberté. Haine encore
nationale contre les Espagnols.
Toute la Hollande est généralement sous l'eau ; quelques endroits a soixante pieds. Caractere . hollandais aussi
peu aimable qu'il est solide. Paysans des environs d' Amsterdam qui ont huit cent mille francs, un million de bien.

sÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

553

M. de Heert lui-même, Hollandais francisé, mais légerement. Le fonds de bon sens se sent toujours.
Il dit à Str[ ombeckJ de ne pas contribuer à marier
Philippine à M. de Lauingen, cela ne réussirait pas,
c'est-à-dire il serait cocu. Lui cependant aime profondément M [ inette J, il est constamment avec elle, il iui parle
sans cesse ; cela est absolument contre les mœurs françaises : cette préférence ouverte choque la société, la
rompt. Les Allemands, moins civilisés, songent bien
moins que nous à ce qui rompt la société.
Les maris caressent à tout moment leurs femmes, mais
d'un air flegmatique et froid.
Tous les Allemands de la connaissance de Str[ ombeck J
se sont mariés par amour, savoir : lui, Str[ ombeck] ;
M. de Mpnchhausen ; son frere Georges; M. de Bülow ;
M. de Lauingen.
Demander à Faure 1 une liste de vingt ou trente maris
français avec les causes de leur mariage : en général, les
convenances, ce qui a rapport à la vanité, passion habituelle des Français. Les Allemands que je connais ont ....
[ Le texte s'interrompt brusquement au bas d'une page; les
trois pages suivantes ont été laissées en blanc.]
Je relis l'Homme à mon entrée dans le monde en

l'an VIII, venant de Grenoble à Paris.
Quel a été mon état dans le monde ?
Mes maîtresses ?
Mes lectures ?
Réfléchir profondément à cela.

1

Félix Faure, camarade d'enfance de Stendhal.

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

30 juin-[ I juillet].
Journée assez heureuse, le matin par l'argent de mon
père. Je vais au Chasseur vert à une heure, je tire trente
coups à vingt-cinq pas : deux dans le petit blanc. En
revenant, le premier beau temps de trot que je fasse cette
année. J'y retourne le soir avec Str[ ombeck]. Mesdemoiselles Gr[iesheim] et mademoiselle Œhnhausen y sont.
A souper, je rends celle-ci un peu amoureuse, à ce que je
puis deviner. Str[ ombeck] m'accompagne, nous regardons
les étoiles.
Ce matin, 1c' juillet 1807, j'ai chanté pour la première
fois avec M. Denys le duo : Se jiato in corpo avete.

3 juillet. ·
Journée heureuse. Nous allons à la montagne de l'Hasse,
mesdemoiselles de Gr[iesheim ], leur mère, madame de
Str[ ombeck ], mademoiselle d'Œhnhausen, M. de Heert,
Strombeck et moi.
Je vois par l'expérience une vérité dont ma paresse
m'éloigne. C'est combien il est utile de choisir les moments.
J'aurais eu besqin de pratiquer cette maxime auprès de
Pacé 1 et des femmes.
J'ai vu Philippine, la grosse Philippine, sensible ; on
aurait pu ce jour-la lui faire comprendre des choses
impossibles les autres jours,, hier, par exemple, chez
Madame de Lefzau.
Pseudonyme- donné fréquemment par Stendhal à Martial
Daru. Celui-ci était, en 1807, sous-inspecteur aux revues et
faisait fonctions d'intendant de la. province.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWJCK

555

Nous nous perdons 1, elle, Minette, M. de Heert et
moi. Colere de madame de Griesheim, air contraint des
susceptibles Lauingen, amphytrion ; son détestable dîner.
J'ai été (autant que ma taille me le permet) bel homme
ce jour-là. Premier jour d'habit gris. J'ai cru remarquer
un peu de trouble sur la figure de &lt;Jlt.Ài1r1ri~wv, 2 le matin,
à huit heures et demie, quand j'entrai chez Str[ ombeck ].
Elle est ici pour quatre jours. Journée très heureuse.

4 [juillet] .
Chez madame de Lefzau. Ennui. Quelle mine faut-il
faire en société, quand on est ennuyé ou malade ?
On a bien raison de dire : audaces fartuna juvat; avec
du respect, quels détours pour pincer les cuisses à mademoiselle d'Œbnhausen ! Par ennui, je l'ai fait hier avec
suctiès. J'ai même touché l'endroit où l'ébene doit commencer à ombrager les lis. Mais je crains que madame de
Str[ ombeck ], faisant fonctions de_ mère, ne s'en soit
aperçue et fkhée.
Somme toute, comme dit Mirabeau, j'ai assez de
Brunswick.
Dimanch~, 5 [juillet].
Journée chaude. J'écris à la petite Italienne que je n'ai
jamais vue. Je tire soixante-dix coups de pistolet à La
Mache.
Je reçois une lettre de Faure peignant bie? ces moments
1 J'étais diablement et ridiculement romanesque, il y a dixhuit mois ! (Note de Stendhal, relisant son Journal à Paris, peu
après son retour de Brunswick).
2 Ce nom grec désigne Philippine de Griesheim.

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de bonheur que le Théitre-Français m'a donnés quelquefois.
M. Réol part demain pour Berlin avec sept chevaux.
J'ai touché avant-hier 580 francs environ du gouvernement. J'ai 4 écus (3,877 x 4) par jour à compter du 24
mai. Voilà une de mes fautes : ma paresse et ma timidité
me ~~ô.-tent 30 fr-éd[ érics] et un écu par jour tant que je
serai 1c1.

M. D[~u] me parla de me faire donner un fr[ édéric] il
y a un mois.
Faire, avant que de partir, le relevé de mes fautes.
1° avoir écrit à M. D[aru] sur l'affaire des bougies; il
a raison, c'est suffisance.
Lundi 6 Juillet 1807.
Tres jolie partie à W olfenbuttel, donnée par Str [ ombeck]. Nous partons· à deux heures, madame et mademoiselle de Gri [ esheim J, mademoiselle d'Œhnhausen,
madame de Str[ombeck], Str[ombeck], M. de Heert
et moi. Je suis tres bien à cheval et vêtu avec élégance.
(Voici ce que j'entends et ce que je veux faire entendre :
on peut porter un vêtement de cinq cents louis et n'avoir
pas l'élégance, qui vient de la convenance de l'habit au
caractere du jour, à la différence avec celui qu'on a porté
la veille, etc., etc., chose importante pour un homme laid.)
La bonhomie de Heert. Ses anecdotes, qu'il raco~te
bien pour ce pays, font la conquête de Strombeck. Il est
bonnement
- et ouvertement amoureux de Minette, il la suit
partout et toujours, lui parle sans cesse, et tres souvent à
dix. pas des autres, le plus souvent en français , avec l'air
sérieux, pesant et sans grke. Il a une figure ignoble, un

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

557

visage lourd, beaucoup plus pedt que moi. Nul esprit
(idées neuves, saillies, vivacité), mais du bon sens. Il
raconte avec netteté et assez de chaleur, mêle sans cesse
le hollandais avec l'allemand, ce qui fait grke.
Un âne, disait Lichtenberg, est un cheval, traduit en
hollandais. Le hollandais est le comble du ridicule pour
une oreille allemande.
J'ai eu le défaut, hier et aujourd'hui, d'assommer de
moi Strombeck. Je m'Me toute grâce en étant beaucoup
avec lui, d'une maniere qui l'ennuie peut-être souvent.
Actuellement, qu'il soupera seul avec sa femme, me
redonner de la grke en y allant plus rarement le soir.
La maniere ouverte dont M. de Heert fait la cour à
Minette serait le comble de l'indécence, du ridicule et de
la malhonnêteté en France.
Mais aussi Strombeck me disait en revenant que, de
toutes les femmes de sa famille (tres étendue), il ne
croyait pas qu'il y en et\t une qui eîtt fait son mari cocu.
S.a singuliere proposition à sa belle-sœur, madame de
Knisted, dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers
mâles, et tous les biens retourner aux souverains, prise
avec froideur, mais "ne m'en reparlez jamais".
Il en indique quelque chose à 4&gt;.1 en termes tres
couverts; indignation non jouée, diminuée par les termes
au lieu d'être exagérée: "Vous n'avez donc plus d'estime
du tout pour notre sexe. Je crois, pour votre honneur,
que vous plaisantez ".
Dans un de ses voyages, &lt;l&gt;. s'appuyait sur son épaul~
1

Philippine de Griesheim, que Stendhal dénomme plus haut

4&gt;tÀt'IT7T10tOJI.

�558

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en dormant ou faisant semblant de dormir ; un cahot la
jeta un peu sur lui, il la serra, elle se mit de l'autre côté
de la voiture. Il ne la croit pas inséductible, mais il croit
être s~r qu'elle se tuerait le lendemain de son crime.1
L'amour-propre lui fait peut-être croire cette suite, il l'a
aimée passionnément, si fa riamato, e non ./' ebbe 2•
Du c6té opposé, un homme marié convaincu d'adultère
peut être condamné par les tribunaux à dix ans de prison.
La loi est tombée en désuétude, mais empêche encore que
l'on traite ce point avec légèreté. Il est bien loin d'être,
comme en France, une qualité que l'on ne peut presquè
dénier en face à un mari sans finsulter.
Quelqu'un qui dirait à mon oncle, à Chiese, qu'ils
n'ont plus personne depuis leur mariage les insulterait,
je crois.
Il y a quelques années qu'une femme dit à son mari,
homme de la cour d'ici, qu'elle l'avait fait cocu ; il alla
le dire bêtement au duc, le cocufieur fut obligé de donner
sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans
vingt-quatre heures, par la menace du duc de faire agir
les lois.
J'ai dit ailleurs que la, majeure partie des hommes se
mariait par amour. Ils ne sont pas cocus, mais quelles
femmes ! des pièces de bois, des masses dénuées de vie. Ce
n'est pas que je n'aime mieux cela que madame Pacé
jouant mal le rôle d'une Française, le jouant comme

Et Stendhal note en marge : "Si je meurs, je prie, au nom
d l'honneur, de brliler ce journal sans le lire. Au nom de
Fhonneur, Français ! ".
1 Il a été aimé en retour, et il ne l'a pas eue.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

559

une mauvaise débutante, et pas de flexibilité, pas de
progrès.
Pour en finir sur les femmes, leur dot. A peu près
nulle, à cause des fiefs: mademoiselle d'Œhnhausen, fille
d'un père qui a 30.000 livres de rente et qui fait valoir
ses terres, aura peut-être 7 .500 francs de dot (2.000 écus);
madame de Str[ ombeck J a eu 4.000 écus (4 X 3,877),
elle en aura encore 1.500 ou 2.000 à la mort de sa
mère. Le supplément de dot est payable en vanité à la
cour. " On trouverait dans la bourgeoisie, me disait
Str[ ombeck ], des partis de cent ou cent cinquante mille
écus, mais on ne peut plus être présenté à la cour, on
est séquestré de toute société où un prince ou une princesse se trouve ; c'est affreux. "
Une femme allemande qui aurait l'âme de «l&gt;tÀ1?T?Tt8wv,
beaucoup d'esprit, et la figure noble et sensible qu'elle
devait avoir à dix-sept ans (elle en a vingt-neuf ou trente),
étant honnête et naturelle par les mœurs du pays, n'ayant
par la même cause que la petite dose utile de religion,
rendrait sans doute son mari très heureux.
"Mais il était marié!" m'a-t-elle répondu ce matin
lorsque je blâmais les quatre ans de.silence de l'amant de
Corinne, lord ... 1
Elle a veillé jusqu'à trois heures pour lire Corinne, elle
la sent, et elle me répond : "Mais il était marié!" Voilà
une femme que le mariage lierait.
Aussi, sans être jolie, trouvée même prude, sèche, par
les petits esprits montés sur de petites âmes comme
1 Le nom de lord Nelvil a. été laissé en blanc dans le manuscrit.

�560

LA NOUVELLE REVUE :FRANÇAISE

Christian de Münchhausen 1, par exemple, m'a-t-elle
fait faire quatre grandes lieues ce matin. Je les ai accompagnés (à onze heures) jusqu'à Ordorf, à un grand mille,
suis revenu au Chasseur vert, ai tiré vingt coups à
yingt-huit pas, comme cela'····
J'apprends peu à peu mon métier. J'ai été levé ce matin de cinq à six heures pour un convoi de charpie.
J'ai vu hier u~ beau chien noir de neuf mois dont le
bourreau de Wolfenbuttel veut 2 fredérics (2 x 20 {. 80 c,)

10 juillet I 807-Acheté le chien noir, que je· nomme Brocken,
l'écu vaut 3 f. 877 centimes 3,

11

écus;

VOYAGE AU BROCKEN.

Lundi ... juillet 4, M. de Str[ ornheck] et moi sommes
partis pour le Brocken par un temps superbe. Nous étions
dans sa caleche, attelés de deux chevaux d'ar [mes] ; il
avait son domestique. Seidler, un ci-devant dragon de
Brunswick, actuellement soldat du train, nous conduisait.
Notre voyage a duré soixante-quatre heures et nous a
c.oÎlté à chacun ... 5
J'avais tort, c'est un bon enfant, un des hommes du meilleur ton qu'il y ait dans le pays, mais point d'esprit et une
sensibilité ordinaire. Octobre 1808. (Note de Stendhal.)
' Suit un dessin du carton.
3 "Volé quelques mois après", ajoute mélancoliquement
Stendhal dans un blanc, en bas de la page.
' Le quantième manque ; il s'agit du 13, du zo ou du
z 7 juillet.
5 Le prix a été laissé en blanc.
•
1

SEJOUR DE STENDHAL A BRU~SWICK

Nous sommes arrivés vers les neuf heures à V iddah.
La campagne prend de la physionomie en s'apprnchant du
Harz. A une heure, nous dînions dans l'auberge de La
Truite Rouge, à Ilsenburg. Nous y trouvons MM. de
Hamerstein, dont l'un a tué à Paris Gustave Knœring.
Nous nous mettons en marche pour le Brocken, à
quatre heures. En montant, nous voyons une batterie de
fer et une fabrique où l'on tire le fer en fil.
Nous arri~s au Brocken vers les huit heures, excessivement fatigués, M. de St[ rombeck] moins que moi
cependant. La petite vallée qui y conduit est très commune; les gens de ce pays l'admirent parce que c'est la
première montagne qu'ils voient. L'Ilsenstein, ou rocher
de l'Ilse, ne mérite aucune attention à mes yeux, et est
cependant célèbre. Sur le petit Brocken, demi-heure l
avant le véritable, il y a une maison abandonnée. Le
comte de W ernigerode, souverain de ce pays, a fait bâtit
sur le sommet du Broc-ken une maison, dont les murs ont
cinq pieds d'épaisseur. Elle est de granit, comme le ll)Ont
lui-même. La maison est exactement au sommet. Ce
sommet est couvert de gros blocs de granit, tout indique
une montagne qui tombe en ruin~. Cette maison est, je
crois, remarquable en ce qu'elle est peut-être la seule du
monde, à cette élévation 2, d'où la vue puisse s'étendre
de tous c&amp;tés. On voit aussi bien les plaines qui sont
adossé~ à la forêt de Thuringe, vers, Gotha et Weimar,
que celles de Brunswick et de Hameln. Le Brocken est
l'habitation la plus élevée de l'Allemagne. Nous y trou1 Stendhal n'a jamais pu se débarrasser entièrement du
dauphinisme " derni-heure ".
2 le Brocken a une altitude de 1. 14z mètres.

2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

v1mes le froid et un vent d'une violence telle que je n'en
ai jamais senti de pareil ; il avait des redoublements
moins sensibles que dans les plaines.
J'étais anéanti. Apres avoir pris du rhum, de la bière
et du thé, nous fîmes le tour de la maison et mont!mes
sur la tour. Voici un croquis de la maison 1• J'ai un peu
exagéré la courbure du sommet, ainsi que la hauteur du
paratonnerre. A neuf heures, Strombeck et moi étions en
A. Le vent me semblait chaud à force de violence, il nous
semblait entendre quarante ou cinquante tambours
battant continuellement.Notre vue s'étendait à un quart de
lieue à peu prés, tous les gouffres qui nous environnaient
étaient rempli&amp; de nuages.
Nous fîmes un souper très passable pour le lieu. Les
chambres sont propres; sans la canaille de Gœttingue et de
Helmstedt, qui y abonde et qui brise tout, - ce sont des
étudiants pour la plupart, - le comte ferait arranger des
chambres beaucoup plus propres. L'hôte qu'il y tient y
est depuis cinq ou six ans ; trois de ses enfants sont nés
dans ce bout du monde ; il est séparé du reste de la terre
pendant trois mois ; il nous dit que ses enfants étaient
baptisés au retour de la belle saison.
Il nous montra de petits in-quarto dans lesquels chaque
étranger met ordinairement son nom et une platitude sur
le Brocken en forme de sentence. Ordinairement, on
admire, sans orthographe, la puissance de Dieu qui a tiré
le Brocken du néant. Le votume qui précède celui où
Suit ce croquis de la maison,
bure dont parle Stendhal est peu
point A est au sommet de la tour,
central. Le paratonnerre s'élève au
1

orientée vers !,est. La couraccentuée sur le dessin. Le
bâtie au centre du pavillon
centre de cette tour.

SÉJOUR DE STENDHAL A BR.UNSWICK

nous mîmes nos noms commence par : Friedrich Wilhelm I,
Louise, Kœnigin von Preussen (Frédéric-Guillaume, roi de
Prusse, et Louise, reine, etc.), écrit en caractères allemands.
Je fus êtonné du peu de noms étrangers: je rencontrai, en
feuilletant, deux inscriptions françaises et une italienne.
Je fus étonné de la platitude d'un tel recueil, elle n'a
pas empêché un libraire d'imprimer les quatre ou cinq
premiers volumes. C'est fort, mais il me ~mble qu'on
imprime plus en Allemagne qu'en France.
9 novembre 1807.
Il faut trop de paroles pour bien décrire. C'est ce qui
m'a fait interrompre ce journal dèpuis le commencement

de juillet. Il serait utile d'écrire les annales de ses dlsirs,
de son &amp;me; cela apprendrait à la corriger, mais aurait
peut-être l'inconvénient de rendre minutieux.
Depuis le mois de juillet j'ai renvoyé Jean, qui
m'excédait, et pris Romain, dont je suis content. Mon
cheval bai a pris le vertigo, j'en ai acheté en octobre un
gris 35 frédérics, léger, mais pas fort, joli cependant.
J'ai tué trois perdrix au vol, à mon grand étonnerpent.
Je suis allé plusieurs fois à !'Elme avec M. Daru. Il
m'a encore parlé de nos anciens différends avec une bonté
extrême.
Le grand maréchal de Mnnchhau~en fu'a entièrement
satisfait par des espèces d'excuses. Cette affaire est terminée et bonne à oublier. 1
1 C'est une affaire d'honneur, à laquelle Stendhal fait allusion
dans sa /Tie de Henri Brulard (Il, 154). Si Stendhal fut malad.roit,
Münchhausen " ne fut pas brave ce jour-là. "

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je me suis guéri de mon amour pour Minette. Je
couche tous les trois ou quatre jours, pour les besoins
physiques, avec Charlotte K,nabelhuber, fille entretenue
par 'M. de Kutendvilde, riche hollandais. J'ai été content
de moi à ce sujet.
Madame Alexandrine D[aru] _a passé et m'a reçu
d'une manière qui avait la façon de l'amitié.
J'ai fait un voyage agréable à Hanovre. J'y ai eu
Jeannette. J'ai gagné 34 ou 35 napoléons à l'aimable
Digeon.
'
J'ai été huit jours moins quelques heures absent de
Brunswick avec Réol (du 26 octobre au 2 novembre).
Voyage agréable, dont je compte faire un journal à part:
Hier, bal animé chez madame de Marchhaltz, avec
qui B. passe sa vie d'une maniere frappante. Str[ ombeck J
était bien malheureux pendant que nous nous am~ions.
Il m'écrit ces propres mots: "Le soir d'hier était ,un des
plus terribles de ma vie: ma femme désolée, _et moi-même
hors d'état à la consoler.
"Toute la nuit, l'image de mon Charles m'était
devant les yeux. - Cela finira comme tout finit. "
Il a perdu son fils Charles du êroup. J'ai été souvent
chez lui le jour de la mort.
14

janvier 1808.

De toutes nos connaissances de Brunswick, le seul qui
ait réellement de l'esprit c'est Jacobsohn. Il joint à son
esprit toute la finesse d'un juif qu'il est, et deux millions.
' Beaucoup d'imagination dans le genre oriental; mais il
ne parle pas bien français, et sa vanité est trop à découvert.
Par vanité, en le flattant, aux bains d'Helmstedt on_ lui a

SÉJOUR DE STENDHAL A B~UNSWlCK

fait dépenser deux mille écus. En le tournant, on lui en
ferait dépenser dix, mais dans l'intérieur de son ménage
toujours cancre comme un juif.
Son mot de l'agio de la religion à la duchesse est joli.

M. de Siestorpf, grand veneur, n°

en esprit.
Homme de soixante ans, 80.000 francs de rente.
Physionomie exprimant finesse et méchanceté. Mauvais ,
cœur ; n'a jamais rendu de service d'argent. Il commande
un télescope à un jeune artiste pauvre de Brunswick
(M. de Siestorpf est très granâ amateur d'ouvrages de ce
genre), il doit donner 200 écus au pauvre jeune homme;
quand il e-st fait, il ne veut plus lui en donner que soixante.
On dit qu'il a été peu sensible à la mort de son fils
unique, mort à vingt-quatre ans, et dont il contrariait la
passion pour une fille naturelle du duc de Brunswick, je
crois, mais ayant le titre de comtesse, dame d'honneur,
reçue à la cour, etc. Homme dur, n'ayant aucune considération pour le malheur. Ressemblant assez à un
sanglier.
2

N° 3. MM. de Münchhausen, ambassadeur; de Strombeck:, conseiller.
Ces deux homm~ mêlés fetaient deux hommes charmants. Ils ont un mérite fort différent.M. de Münchhausen,
homme du grand monde, bavard impitoyable, raconte sans
cesse des anecdotes assez agréables. Se met un peu trop en
avant, voulant toujours rappeler indirectement qu'il était
présent, lorsque M. le prince Henri, M. de BouffiéÎ:s,
M. de Nivernais, etc., disait tel mot agréable. 36.000 frs
de rentes, viagères en majeure partie. Avare et sale au
dc;rnier point. Mettant tout son bonheur, toute son ex1s-

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tence dans les croix, les cordons, les plaques, etc. Homme
de cœur par le fond du cœur.
Bon musicien, touchant bien de l'harmonica, du piano,
etc., ayant fait imprimer de la musique. Au total, le coup
d'œil d'un homme du grand monde (cinquante-cinq ans).
Ce qui est le contraire de M. de Strombeck, qui a l'air
d'un apothicaire. L'esprit lourd, pesant et lent ; des idées
cependant, ni nettes, ni justes, sur l'article de la vertu et
des gouvernements. Bon ami, père tres tendre, bon fils,
bon frère. Aimant les arts, sachant un peu d'astronomie,
tres instruit, mais manquant du levain philosophique, ne
réunissant point ses idées. His love far cf&gt;. fTrente-cinq
ans, et 12.000 francs de rente.
Sa femme est mère, rien de plus. Parfaite nullité, douceur, vertu, mais lenteur effroyable ; Allemande autant
que possible.
4. M. de Bothmer, grand chambellan. A soixante-six
ans. S'il n'en avait que quarante, nous l'aurions sans doute
mis au n° 1t•, Appétit dévorant, mangeant de la viande
comme trois hommes ordinaires. Sait six langues, a fait
de jolis proverbes allemands, a le goftt littéraire qui
régnait en Allemagne sous Frédéric le Grand. Adoration
du genre français, avec ses vices et ses vertus. Les grands
hommes allemands, Gœthe, Wieland, Klopstock, BUrger,
Herder, Schiller, ont changé cela. M. de Bothmer n'est
plus que l'ombre de ce que je crois qu'il fut autrefois. Il
n'a pour vivre que ses appointements, 6 à 7.000 francs;
il est commandeur de· la branche protestante de ]'Ordre
1

Son amour pour Philippine.

SÉJOUR DE STENDHAL A Bl!,UNSWTCK

Teutonique. Il est bon par philosophie, et je crois aussi
par tendresse de cœur; et, par calcul, il vante tout le
monde avec un air de franchise et en parlant à eux et
d'eux, cc qui fait que tout le monde en est enchanté.
Aime beaucoup madame de Marenholtz, sa fille, coquette
par excellence, qui captive entièrement Brichard.
Père d'un sauvage sans esprit, véritable militaire, excessivement fort, fait pour dégoüter un homme qui pense
du métier des armes. Ce fils, nommé Ferdinand, ne voulait pas que Bri [ chard] et moi l'appelassions ainsi.
Père de mademoiselle Caroline de Bothmer, l'amante
de M. de Haugwitz, qui s'est tué. Sa touchante histoire.
Son cœur n'est plus qu'un monceau de cendres; un peu
de vanité les anime de temps en temps.
M. de Bothmer n'a d'idées grandes et arrêtées sur rien.
C'est une petite philosophie médiocre et aimable. Jacobsohn, au contraire, est vraiment l'homme d'ici qui a le
plus d'esprit. Personne n'en d_outerait s'il savait le français
seulement passablement.
I7

[janvier].

Dîné chez le général Rivaud, commandant la division.
Un peu incommodé d'éblouissements depuis trois
jours ; M. Hacur, médecin raisonnable.
Martial est toujours à Cassel avec son frere, moi ici,
faisant quelquefois des chiteaux en Espagne et me voyant
commissaire des guerres dans trois mois et, qui plus est,
suivant M. Z. 1 en Portugal ou en Grece. Je serais
1 Stendhal désig~e très fréquemment Pierre Daru par cette
initiale.

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.!

enchanté de ce voyage. Au total, je suis content de ma
position et de mon état ; le climat seul me donne de
l'humeur de temps en temps. Je lis Sismondi avec plaisir.
U'ai soixante louis environ.)
Je dîne ce soir chez M. La Saulsaye 1, homme, je
crois, très aimable jadis, mais radotant un peu, à ce que
pense Réol.
20

SÉJOUR DE STENDHAL A Bl!,UNSWICK

jamais. I think that 1 shall have this in my caracter 1•
Je n'ai pas lu depuis huit mois une pièce de Corneille
ni de Racine. L'Ecole des Maris de Molière, Othello et
Jules César de Shakespeare.
Shakespeare m'ennuyait il y a trois mois, actuellement
je ne fais pas attention l'enflure et il m'intéresse. Othe/lo
m'a paru presque parfait.

a

26 janvier 1808.

janvier'·

Simplicité, Tragldie, Jules César.

Si des géants bitissaient un mur avec des quartiers de
roche, ils mettraient avec autant de facilité un rocher
gros comme un palais sur un autre rocher qu'un maçon
pose une pierre sur une autre pierre.
De même, de grandes imes faisant urie grande action :
Brutus, Régulus, etc., doivent avoir aussi peu de peine
(remords, sensibilité poétique à part) faire les actions par
lesquelles ils sont connus qu'un lieutenant d'infanterie à
faire faire feu à son peloton.
Voilà la noble simplicité, l'aimeté, . si l'on peut parler
ainsi, qu'il faut que les personnages tragiques aient. Cela
produit tout de suite le sublime, c'est presque le sine qud
non de la tragédie 3• Corneille l'a quelquefois, Voltaire

a

1 La Saulsaye, ordonnateur, était le supérieur direct d'Henri
Beyle.
' Stendhal a écrit dans la marge, au crayon : " Relu avec
plaisir, et trouvé la peinture véritable et utile. 24 juin 1815."
1 Stendhal note en marge, toujours en crayon, et probablement aussi le 24 juin 1815 : "Cette idée n'est pas trop
bonne."

Hier, je suis allé au thé!tre allemand, où j'ai eu un
peu de fièvre. Je suis revenu jouer au billard avec Lhoste
jusqu'a minuit. Nous sommes allés prendre les Mémoires
de Maurepas. Revenu chez moi, je les ai lus jusqu'à
deux heures, ils ne m'ont rien appris.
Ce matin, à dix heures, en me levant, j'ai lu la page
1 75 de la Logique de Tracy.
La comparaison des tuyaux de lunette qui sont renfermés les uns dans les autres et qu'on en tire successivement devient évidente pour moi en songeant à M. La
Saulsaye. C'est un ord [ onnateur J. C'est un homme de
. soixante-trois ans, qui a de l'amabilité, qui a été homme
femmes dans sa jeunesse, de ces têtes dont la force suit
cdle des c ...... , bien la vanité d'un homme du monde,
mais des restes de netteté dans l'esprit. Il a dll être fort
vif autrefois. (Le tuyau s'allonge à chaque nouvelle idée
que je vois dans le sujet des précédentes, dans l'homme
nommé La Saulsaye '.) Il radote un peu, (Nouvea~

a

Je crois que j'aurai cela dans mon caractère.
' Si c'était un raisonnement suivi, ce serait le même tuyau
qui serait allongé. (Note de Stendhal, à l'encre cette fois.)
1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tuyau; mais puis-je le voir sortir du tuyau de ... (des restes
de nettetl dans l'esprit)? - Non. Il faut me figurer M. La
Saulsaye comme la tête de ces limaces dont les trompes
oculaires s'allongent, et se retirent ensuite quand elles ont
peur. Chaque idée nouvelle est comme une trompe
nouvelle qui sort de la tête. 1)
Mais, comme je l'ai dit, on ne se figure comme un
tuyau de lunette qui s'allonge que les idées formant un
raisonnement, comme: le grand juge est un homme qui
ne se connait pas lui-même, ou qui n'est susceptible que
des émotions que donne l'exercice d'une autorité quelconque.
Voilà le fait, la lunette rentrée dans elle-même, dont
je vais tirer les tuyaux.
Il a quarante-cinq ans, trente-six mille livres de rente;
il demande de l'emploi, ce n'est pas . pour gagner de
l'argent, ce n'est pas par amour de la patrie. Donc, le
grand juge, etc. C. Q. F. D.

28 janvier 1808.
Joli bal chez madame de Marenholtz. Je ne danse
qu'une fois.
Jolie idée de M. de Villefosse qu'il faut comparer tous
les états en Europe.
Les courtisans, presque semblables.
Les savants, idem.
Les négociants... Je l'arrête là : la froideur raisonnable
et fière d'un Anglais, la bassesse et l'astuce italiennes.

57 1

SÉJOUR Dl STENDHAL A BRUNSWICK

Les amants... Je l'arrête aussi: figurez-vous cette société
à Milan. La vivacité des Montferrines.
Tache de graisse avec le... 1 à propos de: Je crois que
vous nagez mieux que madame une telle. - La jambe
jusqu'à l'aisselle.
Ier

février.

Je reçois la lettre de M. Daru qui me charge des
Domaines. Je ne suis pas enthousiasmé de cette faveur ;
je ne sais pas encore le cas que j'en dois faire.
Le 5 ou 6 [février].
Réol me conte la conversation of two hrothers upon me 2•

18 [février].
Je dîne pour la deuxième fois chez le préfet. Br[ichard]
m'ennuie assez. Les habitants et moi n'avons pas beaucoup
d'inclination les uns pour les autres. J'ai acheté la Cène,
les portraits de Frédéric et de Raphaël, un beau paysage
du Lorrain et une vue du soleil à minuit à Torneo.
Je mettrai sous ces portraits et paysages: le Nord et
le Midi, tous deux grands; lequel fut le plus heureux?
I9

Je

[février J.

visite toute la chambre des Domaines. Chemin

faisant, j'apprends les mariages de M. l' hofrichter de
Un mot illisible.
Des deux frères à mon sujet. être Pierre et Martial Daru.
1

C'est exactement l'idée de Tracy, I 78, ligne 18. (Note de
Stendhal, écrite le même jour que la précédente.)
J

1

Ces deux frères sont peut-

�57 2

LA NOUVELLE Rl!VUE FRANÇAISE

M-nnchhausen avec mademoiselle de Praun; M. le comte
de Weltheim avec mademoiselle Frédérique de Bnlow.
Voilà deux maris qui auraient grand besoin d'un lieutenant. Si ces demoiselles sont bien pucelles, ils n'en viendront jamais à bout.
J'ai vu tuer hierau commandant Beteilledeux chevreuils
en deux coups.
Enfants meilleurs que des hommes faits. Beaucoup plus
de bonne volonté et moins de coquinerie.
Je vais demain chasser au lièvre. On part à six heures
et demie ; c'est à W olfenbüttel.
Je caracole toujours de temps en temps mademoiselle
Charlotte.
J'ai des velléités fortes et très passageres pour quelques
femmes. Du reste, la morale par moi décrite il y a un an
dans le cahier qui précède celui-ci est presque tournée en
habitude. J'ai gagné de ce c6té. La timidité s'en va aussi.
Si je servais sous un autre intendant général que
M. Daru, mon parent, •ce sentiment me serait presque
inconnu .aujourd'hui.
J'ai écrit, il y un mois, une lettre à Tracy dont Faure
n'est pas très content.
Tout le monde se marie: Adèle à M. Pétiet; mademoiselle Pétiet au colonel Girardin, qui b...... tres bien,
mais est fort laid ; de l'esprit, beaucoup, je crois; enfin,
!'empesé, l'important, l'ennuyeux Nougarede à madame ... 1
fille de Son Excellence M. Bigot de Préaméneu, ministre
des Cultes. Nougarède doit être plaisant.
J'ai fait la bonne connaissance de M- Héron de Ville1

Stendhal a laissé le nom en blanc.

573

sÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK..

fosse, homme d'esprit qui malheureusement a un peu de
ressemblance morale avec M. Nougarède.
11 faut que je corrige un peu de pédanterie dans mes
· manières, peut-être suite de timidité.

25 février.
Depuis lors, j'ai tué trois lièvres, les premiers quadrupèdes de ma vie, et le même jour dtné chez M. de Rodenberg, drossard (sic). M. Diodati, bon petit vieux.
Le vin et la musique me font plaisir.
Temps magnifique, gel et soleil depuis huit jours.
Le lendemain, dîner assez ennuyeux chez M. Bramerd.
Le Lendemain, je donne à dîner, pour la premiere fois, à
sept personnes (92 francs). Dtner demi-officiel, qui réussit.
Le lendemain, chasse aux canards. Nous ne tuons que
deux corbeaux.
Hier 24, j'étais chez M. de Praun, ennuyé de Brunswick, j'étais bien, ne sentais plus ma fièvre depuis quelques
jours, mais presque malheureux par ennui.
Le général Rivaud me conte la lettre bien jeune de Son
Excell.ence M. Morio, Il était outré pour lui, et cela
rejaillissait sur moi.

Déesse, venge-mus, nos causes sont pareilles !
Voici un de ces faits comme il m'en manque quando io
voglio dipingere un carattere 1•
La première page de la lettre finissait ainsi : " Sans la
considération que j'ai pour M. l'ordonnateur Morand, je
vous ordonnerais (le revers continuait :) de faire arrêter ",
etc.
1

Quand je vcui: dépeindre un caractère.

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

Le général Rivaud : " Sans la consid!ration q,u j'ai pour
M./' ordonnateur M orand,je vous ordonnerais !... - De manière qu'il semble que c'est moi que ça regarde, et que s'il
ne m'ordonne pas, c'est par la considération qu'il a pour
M. Morand. "
Je suis st1r que si les trois dernières lignes de cette page
avaient été au commencement du revers, il aurait été
moins irrité.
Le mot ordonner le choquait d'ailleurs, et avec raison (si
on a jamais raison en ayant de la vanité), de la part d'un
homme qui n'est que colonel dans l'armée française, qui
a été dernièrement deux ans sous ses ordres en .:ette qualité, et qui, faisant souvent auprès de lui le service d'aide
de camp, " ... qui était auprès de moi avec •.. cc ... respect,
je puis dire ".
Cette communication, qui aurait fait le malheur d'un
autre, me donna un vif sentiment de plaisir.
J'observais le même effet le 5 mars 1807, lors de l'insulte de Martial.
Hier, mon bonheur se prolongea toute la soirée. Peutêtre serais-je presque constamment heureux si je vivais au
milieu de grands événements.
Celui-ci, qui n'est grand que pour moi, peut avoir des
conséquences bien diverses : probablement, faire gronder
ce jeune ministre; peut-être me faire quitter Brunswick
comme ayant cherché querelle, ou désagréable ici. Je m'en
fous, je voudrais presque quitter Brunswick, M. Z. est si
mal disposé pour moi et la conduite du ministre est si absurde, qu'il peut y croire quelque insulte particulière faite
par moi à quelqu'un, et cela me recule de plusieurs années.
Je m'en fiche, je suis sans enthousiasme.

575

sÉJOUR DB STENDHAL A BRUNSWICK.

Faisons notre devoir et laissons faire aux dieux.
Je viens de finir, avec cette même plume, une grande
lettre de quatre pages à M. D [ aru] qui montre, cc me
semble, l'absurdité du m(inistre] et mon innocence
comme deux et deux font quatre.
2

mars.

Je sors à onze heures de

chez M. de Siestorpf, après
avoir écrit avec cette plume, jusqu'à huit, une grande
lettre !'Intendant général.
J'en ai aussi écrit une grande à Lambert, où je dis ce
que je pense de ce pays-ci, c'est-à-dire pis que pendre.
Cela m'a disposé à la gaieté ce soir, et je l'ai été, point
timide.
J'ai perdu trois écus, il y a huit jours ro ; j'en avais
gagné I 2 ou I 5 il y a quinze jours.
La lettre de Lambert contient, sur la Calabre et sur la
musique de Naples, des choses qui confirment mes idées
au lieu de les modifier. Je trouverais l'homme presque
naturel en Calabre.
Mes yeux ont bien joui, ce soir, de la beauté de
mademoiselle de Klœsterlein.

a

3 [mars].
Société et pharaon ennuyeux chez le général Rivaud:
Madame a la fièvre. Saucerotte m'apprend à gagner en
observant la suite des cartes, parce qu'on ne mêle pas. Je
gagne de l'intimité avec madame Struve.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

4 [ mars].
J'ai reçu une lettre très aimable de Martial, qui me
parle de garde ; mais je ne crois pas qu'il soit de mon
intérêt d'y aller. Z. serait jaloux de la manière. Je suis à
un examen dont j'espère me bien tirer. Je ne serais plus
disponible, une fois dans la garde. Je vais être com[missair Je, à ce qui est probable. Cette intendance-ci peut
me mener à une véritable.

6 mars.
Le peuple de Brunswick prête serment. Laideur propre
au gothique du bâtiment où sont nichées les autorités.
L'ignoble des bourgeois dans les cérémonies me fait
toujours mal au cœur.
Le bourgmestre de Br [ unswick figure ridicule, a lu un
discours que personne n'a entendu. Il n'avait pas eu
l'esprit de faire dire a~ peuple quand il fallait lever la
main ; ce mouvement s'est fait partiellement, et tout le
monde a ri. Les allemands jurent en levant deux doigts
de la main 1•
Les cérémonies me font toujours mal, en me rappelant
l'ignoble de Gr [ enoble
Elles m'en feraient bien plus, si j'en voyais à Gr[ enoble]
même.

J,

J.

11

mars.

J'écris toutes mes lettres officielles aux pieds du portrait
de Raphaël, qui change de physionomie suivant les heures
du jour. Cette ·belle figure, qui tira le bonheur de son
Suit un croquis représentant une main d,i:oite, avec l'index
et le médius levés.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

577

cœur, m'empêche de me dessécher l'Ame entièrement.
J'ai aussi la Cène de Morghen, contrefaite par Rainaldi.
J'en suis fort content, surtout des figures qui sont à la
droite de Jésus.
J'ai aussi un beau paysage du Lorrain, le soleil vu à
minuit à Torneo, et le portrait de Frédéric Il.
Je veux mettre Frédéric à c6té de Raphaël, sous
Frédéric: Nord, sous Raphaël : Midi. Sous Lorrain :
Midi, Nord sous Torneo:
Cela rend un peu mes impressions.
Hier soir, à onze heures, on frappe à ma porte; je
revenais de chez Saucerotte.
C'était l'excellent général Mich[ aud] 1 et Durzy qui
étaient à l'Mtel d'Angleterre. Excellent accueil du général M[ichaud], bonté extrême. Comme il avait l'air
content, comme il m'embrassa en entrant et sortant,
comme il m'éclaira jusqu'à la dernière rampe !
J'étais content, en revenant à une heure, de cette joie
rare que donne le contentement des hommes.
Il rit avec moi du mariage d' Ad [ èle]. Dr6le de panégyrique de Pét[iet] ; il croit qu'il va devenir poitrinaire.
C'est, je crois, un Poco.
Ce soir, soirée chez le grand maréchal ; j'y arrive tard.
Tristesse de madame la grand-juge, air d'épuisement du
mari.
Je reçois une lettre de ma sœur; il y a un an d'expérience entre cette lettre et la dernière. L'agitation forme.
Elle est fort liée avec V.
Beyle avait été aide-de-camp du général Michaud en Italie,
alors qu'il était sous-lieutenant (1801).
1

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

VOYAGE.
Depuis le I 3 décembre I 806, jour de mon arrivée à
Brunswick:
Le 25 décembre, parti pour Paris, arrivé à Br [ unswick J
le 5 février.
Allé à Wolfenbüttel
A Hambourg
A Cassel.
A Hanovre.
A Blankenbourg
Au Brocken.
A Helmstedt
A Twilpstedt .
A Halberstadt
A la chasse à ]'Elme
A !'Hasse

Il y aura seize mois après-demain,
je suis à Brunswick.

9 fois.
I fois.
1 fois.
idem.
idem.
idem.
idem.
idtm.
2

fois.

7 fois.
2
I

fois.

3 mars 1 808, que

17 mars.
Je suis bien heureux que le hasard m'ait éloigné -de la
cour, où j'avais envie d'être placé i_l y a deux ans. Voilà
une grande erreur où j'ai été et qui doit me rendre
circonspect sur deux choses : le mariage, et la démission
de ma place.
Il est possible que ces deux envies me viennent, mais
il faut y réfléchir longtemps.
L'expérience d'un an que j'ai faite d'être attaché à une
personne et ce que je viens .de lire dans l'abbé Aunillon
me confirment dans l'idée que je suis absolument impropre à la cour. Une place indépendante et solitaire comme

SEJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

579

celle que j'occupe aujourd'hui me convient beaucoup
mieux. Il est vrai que je m'ennuie infiniment.
Je n'ai pas monté à cheval pendant un grand mois.
Depuis six jours, je monte tous les matins. Strombeck est
à Cinbeck, Br[ichard] et moi nous ne nous plaisons pas,
c'est à peu près la même chose avec Lejeune, de manière
que je vis absolument seul, n'aimant personne et aimé
de personne, je crois.
J'ai fini il y a quelques jours Desolme. Cela m'a fait
naître le projet Jun. et Mira. Il y a une grande gloire à
acquérir. Je me suis amusé à dessiner une esquisse, mais
mon crayon ne valait rien ; la finesse de Mira veut
d'excellente mine de plomb.
Une idée m'a frappé, et je l'écris parce que je sens
qu'elle s'en va:
Il est excessivement nuisible que les auteurs qui parlent
pour la première fois à un homme d'un établissement
politique, comme le parlement de Paris, par exemple,
s'engagent dans l'historique de ce que ce corps a été, de
ce qu'il veut être. Sans le nommer, il devrait établir ce
qu'il est ; ce point bien éclairci, venir à l'historique et à
ses prétentions 1•
La méthode contraire, que les auteurs que j'ai lus ont
suivie, fait que j'arrive seulement à des idées frappantes
d'évidence sur plusieurs établissements politiques.
Je ne me méfie pas assez de la mémoire des sots, c'est
le côté par lequel ils réparent leur sottise. R- savait bien
raison.
1

Critique juste, applicable à la Logirpœ de Tracy. 18 I 5.
(Note de Stendhal, au crayon.)

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Deux physionomies m'ont frappé: celle de P., lorsque
je lui dis, en uivant mon imagination (ce qui est un plaisir pour moi), que j• couchais presque chaque nuit avec
Mélanie, sur le boulevard, que cela me tenait plus près
de mes banquiers. Je l'avais assuré du contraire il y a un
an, il me fit répéter.
Celle de madame l'amie de la Major, hier, au Grosse
Jonferstii, la locataire principale de la chambre que j'ai
louée 48 francs par mois pour avoir une de ses filles,
lorsque je vins à parler de l'autre, de celle qui est en Saxe.
Au reste, j'ai de mon père 400 francs par mois, et je
dois encore 3.000 francs, malgré les bienfaits de M. de N.
Voilà ce que P. btlitve 1•

sÉJOOR DE STENDHAL A BRU SWICK

" ... Il s'imagine souvent que tous ceux qui lui parlent
sont emportés, et que c'est lui qui se modère. " (Caractère
du duc de Bourgogne, Histoire de Fénelon, tome 3,
page 144.)
Beau trait à développer, à montrer en action.

19 mars I 808.

Il y a un volume de cinq cents pages bien intéressant
à faire, c'est l'histoire de la religion catholique, de Jésus à
nos jours. On voit bien, quand je dis cinq cents pages,
que je suppose la plus parfaite impartialité et surtout
innniment peu de discussion savante et critique sur les
faits 1•
Ce serait bien là far suoi i temi gia prima trattati

18 mars 1808.
Je prends

une

excellente

leçon

d'anglais

chez

25 mars.

M. Empérius. J'explique Richard IIl,j'en suis fort touché.
Au lieu de renfermer mon imagination en moi-même,
j'ai la bêtise de la dissiper en lui contant deux belles
anecdotes. L'idée me vient de faire une t[ ragédie J de
l' UsurpattUr, auquel je donnerais une tournure de plaisanterie assez dans le genre de Nicom~de et telle que Richard
the third l'a, par exemple dans la scène qui précède la
venue de la reine Marguerite. Je vois nettement ce caractère un moment, et je suis stlr qu'il ferait un grand et bel
effet,
Sans ma maudite manie de bavarder, je verrais encore
ce grand caractère.
Excellent trait :

Pour moi.
Remède souverain contre l'amour : manger des pois.
Éprouvé aujourd'hui 25 mars, après une promenade très
agréable à cheval et un gotlt vif éprouvé pour la petite
voisine du palais Bcwern (?).
Quelle est la meilleure manière, pour ma personne de
tirer parti des moments de froideur et de maladie ?

27 mars.
Le Flatté, comédie assez plaisante de Goldoni. Ridiculiser un flatté par la manière dont ses flatteurs se moquent
de lui et par la manière dont ils le font aller, par sa vanité,
1

1

Voill ce que P. croit.

2•

Variante: "C'est l'admission de très peu de faits."
' Faire siens les themes déjà traités auparavant.

�LA: NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à laquelle ils donnent à propos de nouveaux aliments.
Tartaglia ne/ Angelino Belverde. Gozzi, tomo ITI, 263.
Brighella, pag. 26 L,
29 mars.
J'ai trouvé il y a tr01s Jours dans la Punizione ne/
Precipizio, comédie de Gozzi, que je lisais avec un
extrême plaisir, cette réponse (tome V, page 267) :

Alfonso.
••• ed ogni giorno, il giuro,
Tal tributo averai.
Elvira.
Ed io, fanciullo,
La tua pietà mai non potrà pagarti 1•
Cette réponse m'a semblé le sublime de la délicatesse,
mais il faut se mettre dans la situation.
Je lis depuis deux jours, avec le docte M. Empérius,
l'ouvrage de Colquhoun sur la police de Londres, que je
trouve diablement bavard.
Je lis les œuvres de Gozzi, qui me paraît avoir plus
d'esprit et un meilleur ton que Goldoni.
Je regrette et désire Charlotte depuis que je ne l'ai plus ' .
J'ai été charmé de la prise de Constantinople par les
croisés, racontée par Simon de Sismondi à la fin du
deuxième volume.
1

Alphonse: Et chaque jour, je le jure, je remplirai cette

obligation.

Elflire: Et moi, enfant, je ne pourrai te payer de ta peine.
' La franchise faisait son caractère. 1 8 I 5. (Note de Stendhal,
au crayon.)

583

SÎJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

[2 avril].
Le 2 avril, rassasié de lecture, j'allai, à neuf heures du
matin, porter à M. Daudrillon une lettre de recommandation pour M. de Presle, de Blanckenbourg, où il allait le
jour même.
En déjeunant, M. Daudrillon, de Bothmer, K.ling,
l'architecte, et Valory formèrent le projet de passer par
Halberstadt. Je leur dis que je les accompagnerais. Je
voulais aller demander à M. Clarac les états des domaines
de l'Ildesheim. Rentrant pour monter à cheval à midi, je
les trouvai chez moi.
8 avril.
Grande inondation arrive à ma porte à une heure et
demie du matin le 8 avril.
Je lis la préface de Johnson à Shakespeare. Judicieuse
et à discuter.
Voici le titre d'un livre qui peut être bon : An
may towards Jining the true Standards of witt and humour,
raillery, satire and ridicule, etc., etc., by Corbyn Morris,
esq. Un vol. in-8°, 1744.
Shakespeare a écrit trente-cinq pièces.
II

avril.

Je reçois une lettre de Réol qui me dit que M. Z. est
appelé, que M [ artial] part pour l'Espagne.
J'écris à madame de B [ aure], à madame D [ aru] la
mère, pour demander d'aller en Espagne quand. mon
affaire ici sera finie.
J'écris à mon grand-père d'écrire à M. D [ aru ], Mar-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ:AISE

tial et madame D [ aru J, pour le même objet. Cela fera
vibrer toutes les cordes et leur fera dire : "Espa~ne ".
'Je trouve dans le Tableau du Portugal, ouvrage où il y
six ou huit phrases charmantes, et de bon ton d'ailleurs
en général, cette phrase (p. 207) : " De nos jours, le juif
Antonio José a publié des comédies dans lesquelles on
trouve un génie particulier et beaucoup de vis comica, mais
il manque de correction ". Voir cela.

[23 avril.]
Le 23 avril, M. de Bothmer me répete qu'il n'y a pas
une bonne tragédie ni une bonne comédie en langue
allemande. Ce qui infirme un peu cette décision à mes
yeux, c'est que je trouve du mérite dans les quatre pic!:ces
de Schiller qui sont traduites en français.
M. de Bothmer me dit, à la même occasion, qu'il y
avait en hollandais une excellente tragédie, intitulée
Gisbert van Amsteal, par Van Vondel. " Mais un peu
trop dans le genre de Shakespeare ", ajouta-t-il.
Architecte du roi qui arrive de Rome et qui a de l'esprit
et du talent me dit qu'il y avait en allemand trois bonnes
comédies, dont voici les titres ... 1
[1etmai.J
Le 1er mai, je tombe par hasard dans une société, chez
le grand juge, ou tout le monde était invité, les Français
excepté. Je fais de bonnes observations tout en jouant au
pharaon. Madame de Marschall, quoique ayant une fille
1

Stendhal a négligé de donner les titres annoncés.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

à marier, me conviendrait; elle paraît avoir de l'esprit, et
pas de pruderie. Mais je me sens timide à son égard, et
d'ailleurs nulle occasion de nous ... (La page est inachevée.)

Le 3 mai I 808.
J'écris ceci à huit heures précises. J'ai lu tres facilement
jusqu'à ce moment la Vic de Johnson 1• Je ne crois pas
qu'on puisse lire dans ce moment a Marseille ou Madrid.
Voici ma vie d'aujourd'hui, qui me servira d' échantillon pour me rappeler celle que j'ai menée au printemps
1808 : a huit heures, le barbier m'a éveillé dans le grand
salon,• où j'ai couché pour la première fois, ce qui m'a
valu une promenade militaire à quatre heures du matin,
l'épée à la main. J'entendais du bruit dans les chambres
voisines, j'étais dans les rêves jusqu'au cou, et, dès que
mon imagination est éveillée, je suis timide. Je ne suis
brave que quand je suis bête, c'est qu'alors je ne perds pas
de vue la terre. Je parle de la vraie bravoure, mon imagination fortifie la bravoure qui vient des passions. Ma
colère est si forte qu'elle me donne mal à l'estomac pour
vingt-quatre he1Jres.
Après le barbier, j'ai lu quelques pages de la Vie de
Johnson, que M. Eschenbourg m'a prêtée. M. Koechi
arrive: leçon d'allemand, j'explique trois pages de l'histoire
des grosses Friedericlz. Ces trois mots, où il y a sans doute
trois fautes au moins, montrent mes progrès dans cette
langue, parlée par des ennuyeux, et qui a quelques moçs
expressifs. Après M. Kœchi, j'ai arrangé les procèsverbaux de versement et de partage d'une somme de
1

Ouvrage très remarquabJe de Bothwell.

�586

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

16.000 th [ al ers J, en or. J'ai pris une soupe de pain,
d'eau et de beurre.
· Je suis allé chez M. Emperius prendre ma leçon
d'anglais. Comme ma montre (l'ancienne) avançait, je
m'y suis trouvé un quart d'heure trop tôt. J'ai lu, dans
une piece voisine de celle où il était, un prologue de
Foote. II faut que je lise cet Aristophane moderne 1• Ces
quatre pages me font croire que son talent a quelque
chose de celui de Beaumarchais et de Moliere dans
l' Impromptu de //mailles.
M. Empérius m'a fait écrire en anglais un livre anglais
qu'il me lisait en français. J'ai ensuite expliqué les quatrième et cinquième scènes du premier acte de Macbeth.
J'ai eu un grand tort de ne pas prendre M. Empérius à
mon arrivée à Brunswick, je saurais l'anglais et le latin.
' Sans esprit, c'est un homme excellent pour .enseigner les
langues.
Apres une heure et demie passée chez lui, je suis revenu
chez moi, où j'ai lu jusqu'à trois heures la Vie de Johnson.
J'en ai lu en tout dans la journée cent pages in-octavo
avec plaisir, sans dictionnaire, car je n'en ai point.
A trois heures, j'ai travaillé trois quarts d'heure à mon
bureau, où Rhule m'a dit, dans son jargon d' Allemand
flatteur, qu'il allait me quitter pour passer chez M. Voigt,
commissaire des guerres westphalien. Ce gredin-là m'a
écrit ce soir une lettre qui répond à mes pensées sur son
procédé. J'ai répondu avec un mépris invisible pour un
Allemand, et dignité.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

A quatre heures moins un quart, j'ai dîné avec du
mouton grillé, des pommes de terre frites et de la salade.
Les deux premiers plats viennent de chez ]anaux et sont
payés 6 bongers piece (18 sous).
Après dmer, Johnson. Je monte à cheval à six heures
et rentre à sept heures un quart. Je passe devant la fille
du cordonnier qui sourit et rentre. Toute ma journée
d'hier a été animée et heureuse du rendez-vous qu'elle
m'avait donné et qui a été très original. J'ai ensuite à
neuf heures rencontré Charlotte, et nous avons promené
ensemble au clair de la lune. Mais la jolie petite fille que
je quittais m'avait glacé pour cette beauté de vingt-cinq
ans et demi qui en paraît trente-deux.
En rentrant aujourd'hui, à sept heures un quart, j'ai
pris du thé : trois tasses, pour m'amuser ce soir avec mon
esprit. J'ai lu jusqu'à huit heures et je finis d'écrire ceci
à huit heures trente-cinq minutes.
J'ai vu les premiers bourgeons le 15 avril I et la nature
en plein réveil le 26 avril. II manque une pluie chaude
au bonheur des plantes et à celui de mes nerfs.
4 mai, apres avoir lu Tom Jones.
Les idées de propriété et de danger sont rappelées
(soit pour elles-mêmes, soit pour en peindre d'autres), sont
rappelées beaucoup plus souvent dans un volume anglais
quelconque que dans un volume français sur un sujet
analogue'·
Je fais du feu le 22 septembre 1808. (Note de Stendhal.)
Très vrai. (N~te écrite au crayon, sans doute en 181 5,
par Stendhal.)
1

Foote (1720-1777) fut en effet surnommé par ses contemporains l' Aristophane anglais.
1

3

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voir si ce quelconque, qui généralise la remarque qui
me vient dans la tête, est fondé.
Ensuite, si cette remarque est juste et générale, chercher les idées rappelées le plus souvent dans les livres
italiens et français.
J'ai la mauvaise habitude de généraliser sur le champ
mes remarques ; cela vient de l'orgueil d'avoir fait une
remarque i~portante, et de la paresse, car il est beaucoup
plus aisé, au moyen d'un quelconque ou d'un en général,
de généraliser une remarque que d'examiner avec soin si
réellement on a très souvent occasion de la faire.
[8 mai.]
Le 15 avril, la nature s'est réveillée un peu ; le 26,
généralement ; le 5 mai, l'été est arrivé. J'écris ceci en
chemise 1e 8 mai I 80 8.
[ 20

septembre. J

J'écris aussi ceci le jour où j'ai fait rapporter mes livres
de Richmont, le 20 septembre I 808. Cependant, l'on
n'a pas froid, mais je perdais trop de temps à aller et venir.
20

septembre I 808.

Je sors de Cabale und Liehe, ou l'J.mour et !'Intrigue,
drame de Schiller.
Je trouve du vague dans la sensibilité, que l'auteur n'a
pas assez approfondi les grandes idées, enfin que ses
personnages n'ont pas assez d'esprit. A cela près et des
longueurs à la fin, c'est une bonne piece, mais cette
sensibilité appuyée sur des idées vagues et enAées, comme
celle de W erther, et qui me semble une suite du peu

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

d'esprit et du peu de caractère de la nation, ne m'émeut
pas.
Le principal défaut des Allemands, à mes yeux, est de
manquer de caractère. Outre la nature, que j'observe
tous les jours, il me semble qu'on voit ça clairement dans
la différence du style allemand et du style espagnol,
même dans les traductions françaises. Qu'on lise les
nouvelles de Cervantes, les mémoires de don Philippe, et
deux ouvrages allemands analogues.
Ensuite leur gouvernement leur a donné l'esprit de
formalité, le génie jurisconsulte.
Ensuite, la lecture de Bible les a encore rendus niais
et enAés. Cette cause agit également sur le caractère
anglais. 1
La froideur des Allemands s'explique bien par leur nourriture : du pain noir, du beurre, du lait et de la bière ; du
café cependant, mais :il leur faudrait du vin, et du plus
généreux, pour donner de la vie à leurs muscles épais.
Ils ne peuvent pas vivre sans femme (le libraire de
M. Heyer), beaucoup d'enfants. Peu de cocus.
Bonne foi remarquable dans la nation. Preuve : les
nombreux envois d'argent par la poste.
Depuis un mois environ, les préjugés qui me cachaient
le caractère allemand tombent de toutes parts, et je commence à le voir nettement, je crois. Les plus grands
souverains du XVIII" siecle, Frédéric II et Catherine II,
étaient de cette nation. Mais je n'ai pas encore trouvé
que depuis qu'elle a dégénéré du caractère que lui donne
1

A deux reprises, Stendhal a écrit au crayon, en face de ce
paragraphe et des deux précédents, ce jugement : "Vrai ".

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tacite, elle ait produit des génies ardents, comme le
prince de Condé, par exemple.
23 septembre 1808.

Ministres. -

Il existe dans notre caractère français

actuel (comité de notre gouvernement) un assez grand
nombre d'hommes, tels que Maub. St Gero (sic), qui ont
assez d'orgueil pour mépriser les succès fondés sur les
petites choses, et un besoin, aussi indispensable pour eux
que celui du pain et de l'eau, des applaudissements continuels du public, c'est-à-dire pas assez d'orgueil pour les
mépriser. Ces hommes sont bilieux, peu sensibles dans le
sens ordinaire ; mais, très malheureux par leur insatiable
orgueil, ils reçoivent quelquefois les louanges, qui sont de
véritables consolations pour eux, avec une sensibilité
absolument semblable a la véritable. Heureux, ils sont la
dureté même ; du reste, bilieux, actifs et braves.
Ces hommes sont faits pour occuper les places que
donne le gouvernement, ils doivent faire d'excellents
ministres.

59 1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK
[ 1•r

octobre.]

Je fais du feu pour la première fois le 22 septembre
1808. Il est indispensable le Ier octobre I 808. Je l'avais
cessé le ... 1
[Vers le

10

octobre.]

Foire incessamment (le 13 octobre, jour anniversaire
de mon départ de Paris).
L'examen de ma conscience: comme homme qui
cherche à se former le caractère, les manières, à s'instruire,
à s'amuser, à se former dans son métier.
Je ne sais si dans un an je penserai sur Wilhelm comme
aujourd'hui, mais il me semble que la seule élégance qui
lui convienne est celle du genre Buck : culotte de peau,
bottes à revers, linge frais, habits très neufs, belle montre,
étalage d'une grande commodité, qui suppose richesse ;
le maintien, la démarche. etc. d'un homme qui se fiche
de tout. (M. de B. me disait la même chose de lui, lorsqu'il prenait l'air petit-maitre.)
13 octobre 1808.

26 septembre I 808.
Voilà bientôt deux ans que je suis à Brunswick, sur
quoi je fais la réflexion suivante : j'ai pris les gens de ce
pays-ci en vrai jeune homme, en vrai Français, blftmant
devant eux, comme s'ils étaient des philosophes au-dessus
des préjugés, ce qui me semblait blâmable, et laissant
même entrevoir mon mépris pour leur lourde épaisseur.
Dans la première garnison que je ferai sur les bords de
l'Ebre ou sur ceux de l'Elbe, me déclarer en arrivant
enthousiaste du pays.

Style de }'Histoire.
La gravité, la gravité... Mon style aura un caractère
particulier en se moquant un peu de tout le monde, sera
juste, et n'endormira pas,
Pourquoi veut-on la gravité? - Pour changer les
hist[ ariens] en prédicateurs, pour corriger les vices. Qui
l'histoire veut-elle instruire? - Kings. Ils se foutent d'elle.
En ridiculisant leurs instruments, on rerrdra difficile,
1

La date a été laissée en blanc.

�59 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

impossible même pour eux, ce qu'on a tenté inutilement
de leur rendre odieux. Je m'abstiendrais d'enlever une
jolie femme à son mari, parce qu'un auteur estimé,
nommé Tacite, auteur sérieux, flétrit ce crime? La belle
raison! (Traduit de S. T. page 7 du Ier volume.)

14 octobre 1808.
Les souverains ont, en fait de goÎlt, un grand avantage:
c'est d'être entourés, en artistes, de l'élite de ceux qui
vivent de leurs jours. L'Empereur vient d'accorder une
audience à Gœthe, à Erfurt, et de parler avec lui de littérature allemande. Le poète aura probablement présenté
ses pensées mères. L'Empereur peut donc avoir des idées
beaucoup plus saines de cette littérature que le commun
des hommes. Et il en est ainsi pour tout.
Louis XIV conversait sur la poésie avec Boileau,
Molière et Racine.
19 octobre 1808.

La lumière qu'elle répandait était si sombre que nous
l'apercevions seulement sans en être éclairés.
•.. Un luth tout accordé. (Gil Blas, III, 269-270.)
Ces traits me frappent. Ne pas se donner mal à la tête
en louchant, après avoir pris du café. M. Kuster copie la
bataille d'Oudenarde.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

593

d'amour. La Bihlioth?que Britannique arrive enfin
fais mon premier theme allemand.

1.

Chaque homme est un paresseux : il met le bonheur
derriere l'événement le plus facile. Henri, par exemple,
dans les femmes comme madamt Gherardi, et il y
trouverait probablement l'ennui. Où il trouvera le bonheur, c'est dans le gr. (sic). Mais la paresse le retient.
Novembre

1 808.

Charmant voyage à Cassel. Parti le 13 avec l'ordre
d'aller à Paris dans la poche, de retour le 20.
Bonhomie parfaite et gaieté de Meurizet, Morand.
Ambition pateline de Héron de Villefosse.
Voyage tres agréable. Aller et retour avec le Hollandais
Mauvillon.

M. de Laf. et son aimable femme, Bonhomie. Quel
contraste avec l'habit brodé !
Il n'y a pas jusqu'à la petite Westphalen qui n'ait été
bonne, dans ce voyage.
II coîtte 120 francs environ.
STENDHAL.

Le 28 octobre 1808.
Le plus beau jour d'automne que j'aie remarqué ici.
J'écris ce qui est ci-contre 1• Charlotte jalouse et pénétrée
1

En face, Stendhal a noté quelques réflexions sur la guerre de
la succession d'Autriche, à laquelle il travaillait à cette époque.
1

Je

Beyle avait écrit, le 2 décembre r807, au libraire Paschoud,

po~ s'abonner à la partie littéraire de la Bibliothèque Britannique.

(Cormpondance, éd. Paupe et Chéramy,

t, II, p.

311-3u.)

4

�594

AET!RNAE MEMORIAi PATRIS

595

Ou touchée comme d'un coup sec du doigt de
Dieu sur ma cendre,

AETERNAE MEMORIAE PATRIS
Un seul ftre
esJ dipeupli...

t1011r

manque,

tl

tout

... Depuis, il y a toujours, suspendu dans mon
front et qui me fait mal,
Délavé, raidi de salpêtre et sô.ri, comme une
toile d'araignée qui pend dans une cave,
Un voile de larmes toujours prêt à tomber sur
mes yeux.
.
.
Je n'ose plus remuer la ~oue; ~e plus pettt
.mouvement convulsif, le moindre t!c
S'achève en larmes.
Si j'oublie un instant ma douleur,
Tout à coup, au milieu d'une avenue, dans le
souffle des arbres,
. .
A travers le grondement d'une rue, que sais-Je,
Ou dans W1e plainte lointaine,
.
A l'appel d'un sifilet qui répand du fr01d sous
des hangars,
.
Ou dans une odeur de cuisine, un sou-,
Qui rappelle un silence d'autrefois, à table Amenée par la moindre chosÇ.,

Elle ressuscite ! Et dégatne I Et me transperce
du coup mortel sorti de l'invisible bataille intérieure,
Aussi fort que la catastrophe crève le tunnel,
Aussi lourd que la lame de fond se pétrit d'une
mer étale,
Aussi sec que le volcan fend sa grenade lumineuse!
·
Je t'aurai donc laissé partir sans rien te rendre
De tout ce que tu m'avais mis de toi, dans le
cœur !
Et je t'avais lassé de moi, et tu m'as quitté,
Et il a bien fallu cette nuit d'été pour que je
comprenne •••
Pitié I Moi qui voulais ..• Je n'ai pas su ... Pardon, à genoux, pardon !
, Que je m'écroule enfin, pauvre ossuaire qui
s éboule, oh pauvre sac d'outils dont la vie se
débarrasse dans un ·coin ...
A~, je _vous vois mes aimés. Je te vois. Je te
verrai toujours étendu sur ton lit,
Juste et pur devant le Maître, comme au
temps de ta jeunesse,
Avec ton sourire mystérieux, contraint, à jamais
fixé, fier de ton secret, relevé de tout ton labeur

'

�59 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

En proie à toutes les mains des lumières droites
et durcies dans le plein jour,
Grisé pat l'odeur de martyr des cierges; .
Avec les fleurs qu'on avait coupées pour t01 sur
la terrasse,
.
Tandis qu'une chanson de pauvre pleurait pardessus le toit des ateliers dans une cour,
Que le bruit des pas pressés se heurtait et se
trompait de toutes parts,
Et que les tambours de la Mort ouvraient et
fermaient les portes !

**•
Je t'ai cherché, je t'ai porté ·
.
Partout. _ Dans un square désert au kiosque
vide où j'étais seul
Devant la grille du couchant qui sombr~' et
s'éteint, comme un vaisseau qui brtile, dernere
les arbres ..•
Un jour ..• da~s quelque ~ille_ de province aux
yeux mi-clos, qui tourne et s étemt
Devant la caresse hâtive des express.·•
Dans une boutique où bougent d'un air boudeur des figures de cendre ;
Sur la place vide où souffle l'oubli ;
Aux rides des rues, aux cris des voyages ...

AETERNAE MEMORIAE PATRIS

597

. A l'aube, hors barrière, dans un quartier d'usines,
•.. Au tournant d'un mur, une averse de charbons
lancée par des mains invisibles ;
Un tuyau qui fume en sanglotant...
Dans les faubourgs et les impasses où meuglent
les sirènes, où les scieries se plaignent, où les
pompiers sont surpris par un retour de flamme à
l'heure où les riches dorment...
'
Un soir, dans un bois, sous la foule attentive
des feuilles qui regardent là-haut filer les étoiles
comme un sillage,
·
Dans l'odeur des premiers matins et des cimetières,
Dans l'ombre où sont éteints les déjeuners sur
l'herbe,
Où les insectes ont déserté les métiers ...
Partout où je cherchais à surprendre Ia vie
Et le signe d'intelligence du mystère
J'ai cherché, j'ai cherché l'introuvable...
0 Vie, laisse-moi retomber, lâche mes mains !
Tu vois bien que ce n'est plus toi I C'est ton
souvenir, qui me soutient 1
LioN-PAUL FARGUE.

�PROTÉE

599

ACTE I

PROTÉE
DRAME SATYRIQUE EN DEUX ACTES

A la suite de l' Orestie, Eschyle avait compos~ un
drame satyrique dont il ne nous reste_ que le ~tire;
PROTÉE. C'est en rêvant sur ce tttre que ;e m
trouve avoir écrit la pièce suivante.
P. C.

L'tk de Naxos (JIii pour la commodité de l'actio11 on supposer•
placée entre la Crete et l'Égypte. On la voit tout mtière au milieu
de la scène comme un grand gateau dt mariage anglais e11 sucre
blallc ou comme le C()Uf)erde d'une soupière rococo. C'est un assemblage
assez prltentieux de rocailles pittf/rtJ&lt;juts phti6/ement termi11/ au
sommet par une espè.ce de boucle ou dt voluu. Le rivage est représmtl
par des /Qile, d'emballage bordù, pour écume d'une rucl,e /Jlancl,e
fronde et la mer par une grande /tendue de linol/um.
Le fond dt la scène est cach/ par des bandes d'ltojfe grise.

'
SCENE
I
LA NYMPHE BRINDOSIER

PERSONNAGES :
PROTÉE
MÉNÉLAS
HÉLÈNE
LA NYMPHE BRINDOSIER
LE SATYRE-MAJOR
SATYRES
PHOQUES

Satyres chèvre-pieds, triste brigade, écoutezmoi ! de ceux que Protée, le vieillard absurde de
dessous la vague,
A ramassés un par un comme on pique les
grains mtîrs d'une grappe,
Quand ils riboulaient de l'un de nos bateaux,
car ces bêtes n'ont pas le pied marin, et vous
pensez si nous nous amusions à les ramasser 1
Et ce n'est pas une fois ni deux que le Fils de
Zeus a traversé et retraversé avec furie d'un bord
à l'autre cette mer si bleue qu'il n'y a que le sang
qui soit plus rouge !
Soit qu'il se porte vers l'Inde, soit qu'il ait envie

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
600
de la Thessalie, car ce n'est pas la raison ni aU;cun
ordre qui conduit le dieu du vin !
Et quand le chef même titlJ.be,
A quel fil voulez-vous que se rattache un
pauvre Satyre, quand la mer et le bateau dansent
à qui mieux mieux,
· Et que tout au hasard monte et descend, et vous
direz. que c'est nous qui sommes ivres !
Et que la voilà quand elle s'apaise toute paonnante au soleil de grandes fleurs de pive dans le
grésillement de l''écume !
- M'entendez-vous, petits frères ?

faiblement derrière la scène
( Chœur polyphoni_que.)

LES SATYRES,

PROTÉE

601

Une fois qu'il a pris l'odeur de la terre, plus
forte que celle d'un lion ou de troupeauoc fumants,
Alors que c'est le matin, et que tout est libre
encore, et qu'il n'y a pas une Face-pile à voir, et
queJe monde est à nous !
Sus, durs paysans! que d'autres de vos frères
partent à la recherche des métaux sous la terre !
mais nous, c'est de son sang vivant que nous
voulons tâter !
A nous de reconnaitre la longue et brülante
colline sous les prunelliers pour y mettre la vigne
comme un fausset tortueux et le pépin de feu
entre les durs silex !
Ce soir nou~ serons partis, mes compagnons 1
LES SATYRES

Méééé !
BRINDOSIER

Quelle triste voix ! Mais je vous le dis, bient6t
vos douleurs prennent fin,
Et l'étroite prison de cette œuvre d'art que
Protée appelle son ile, et le régime absurde, et
l'esclavage du Vieillard !
Bientôt le vaste monde à nouveau nous est
ouvert! Ah, qu'il y fait bon mener son train alors
que tout est désert encore.
. .
Et qui reprocherait à un dieu dans sa J01e de
prendre la forme .d'une bête, s'il ne peut s'en
empêcher,

( Chœur polyphonique.)
Méééé I Méééé ! Méééé !
BRINDOSIE;R

M é é ! M.é é I Oui, vous pouvez. bêler ! bêtes à
laine ! bêtes à chagrin l demi-bêtes et demi-dieux !
Notre salut est proche!
Nous pillerons la grappe encore! Frais vallon,
~ous couperons d'un jus rouge encore l'eau rapide
et glacée de ton artère l
. ~t -je déterrerai pour vous ce pot que j'ai enfoui
Jadis entre les pieds du dieu Chronos, empli d'un
dur nectar qui est aussi brun que _la giroflée f

�602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A la fête des vendanges quand on flambe les
vieilles queues avec une mèche de soufre,
Vous me verrez danser encore pour vous
sur la tonne roulante, une torche dans chaque
main!
Aussi vrai que mon nom est Brindosier, et la
chèvre montagnarde qui m'a conçue
M'a nommée ainsi à cause de la manière dont
je sais prendre le poignet d'un homme et le
ficeler tout à coup comme une couleuvre,
Comme ces longs rubans que le vigneron porte
au cordon de son tablier 1
Et seul le vieillard Protée a sq. un jour me
prendre et me capturer, avec ses perles idiotes !
(mais je lui revaudrai ce tour.)
Car j'ai regardé dans ses phylactères prophétiques où lui-même ne comprend ,~ien, ar~hives du
Futur, et j'y ai vu des choses qu il ne sait pas.
Notre délivrance approche 1
Voici que le divin Ménélas, le fils d'Atrée, le
gendre de Jupiter,
Approche sur un navire aussi fou que son
maître,.Et à chaque vague le fier cheval à la crinière
de chevilles comme une contrebasse qui sans voile
et sans gouvernail entraine la nef cabriolant:
Pique du n,ez dans la plume et le relè:e 1?continent vers le ciel comme une cocotte qui b01t.
Il arrive l Il débarque 1

PROTÉE
LES SATYRES

( Chœur polyphonique -

interrompu.)

Méé!Méél

(Une flèche, puis une autre vole au travers de
la scène, faite éperdue des Satyres.)
MÉNÉLAS,

derrière la scè11e

Maintenant J'ai les deux pieds à terre":'et j~ défie
les dieux 1
•
BRINDOSIER

Il est sauf et, bien s-ôr, la première chose à;faire
est de blasphémer.

Elle se retire à I' lcart.
Entre MÉNÉLAS, l'arc au dos, tenant de la
main droite une épéè et de la main gauche
la main d'une femme ,uoilie, HÉLÈNE.

,

SCENE II
MÉNÉLAS

Dieux I ce n'est donc pas assez d'avoir déchaîné
tous les éléments ensemble contre moi
Et si ce coup de foudre par Je trav;rs de Syra
qui a fait de mon mât une écharde ne nous a pa;
coupés en deux, c'est pas la faute de cel{ii qui l'a
ajusté l
Il fal,lt encore vous moquer de moi 1
Ce matin voilà le -bateau contœ le vent sans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rames ni gouvernail qui se met à marcher tout
seul comme quelqu'un qui sait où il va,
Et voilà la terre, c'est bien. Mais la première
chose que je vois sur _un rocher qui me regarde
avec ses gros yeux,
C'est un sauvage avec de grandes cornes de
bélier qui lui sortaient de la tête, qui me regardait
en me drant'la langue.
J'ajuste le monstre, je tire, il fuit,
.
Et fuyant à petits sauts il me montre des cwsses
et un derrière tout couverts de long poils comme
celui d'un bouc !
Que me veut cet être biscornu ? Alors, ce n'est
pas assez de me poursuivre, il faut encore m'insulter !
Car les choses que je ne comprends pas sont
pour moi comme une insulte personnelle.
Un homme avec un cul de bouc, j'en ai le
rouge au front !
C'est bien, je vous défie tous, là-haut, toute la
séquelle dans !'Ouranos l
Et toi-même, le beau-pète ! Qu'est-ce que tu
faisais pendant que Pâris m'enlevait ta fille?
C'est alors qu'il fallait brandir tes pétards et ta
machine à tonner ! ·
Mais c'est bien. Sans toi je suis allé la reprendre
où elle était,
Et je ramènerai à Sparte avec moi celle-ci que
j'ai épousée et qui est ma propriété.

PROTÉE

605
Que tu le veuilles ou non, malgré le vent et la
tempête, et toutes ces choses que l'on ne comprend pas.
L'épée du moins est une chose que l'on comprend et le bel Alexandre, là-bas, en a dté, ce cher
Pâris!
Viens, Hélène, tie.ns bien ma main, je ne te
lâcherai pas.
Et je ne puis dire que je tire de toi grand
plaisir.
Mais enfin, telle quelle, c'est toi, et je te tiens,
et tous te reconnaitront, et je te ramènerai dans
Sparte.
Entre BRINDOSIER.

Qui va là?

li la met en joue.
BRINDOSIER

Salut, héros !

'
SCENE
III
M,ÉNÉLAS

Qui es-tu?
BRINDOSIER

Salut, fils d'Atrée et gendre de Jupiter!
MÉNÉLAS

Comment me connais-tu ?

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BRINDOSIER

Qui ne connatt Ménélas et la vengeance qu'il a
tirée de Priam ?
Toute la mer, bleu-sur-bleu, est emplie de ta
gloire!
Abats cet arc.
MÉNÉLAS

PROTÉE

607

~a~s je n'ai peur de rien. Il n'est pas né, celui
qui m enlèvera celle que je tiens par la main 1
BRINDOSIER

Qui est-ce?
MÉNÉLAS

,

Ecoute. EUe te le dira elle-même.

Es-tu de la bande aussi de ces sauvages r
BRINDOSIER

Je ne suis qu'une pauvre Nymphe, et ma mère
m'appelait Brindosier,
A cause de mes mœurs rustiques et de .mon
simple langage.
MÉNÉLAS

Allons, une Nymphe à présent 1
Et ce sont des cornes que je vois sous tes
cheveux?
BRJNDOSIER

A peine. De tout petits cornichogs d'écaille
blonde, un simple ornement.
Et vous ne me ferez pas croire rqu'un homme
comme vous
N'ait jamais rencontré de nymphe dans sa vie?
Abats cet arc, héros, qui me fait frémir !

abaissant son arc et la main sur
son épée
Tout cela n'est pas clair.

HÉLÈNE

Je suis Hélène.

Elle se tait.
BRINDOSIER

Eh quoi, c'est la fameuse Hélène que vous
tenez par la main ?
MÉNÉLAS,

avec orgueil

Elle-même.
BRINDOSIER

Salut, Hélène.
MÉNÉLAS

Elle ne r~pondra pas. Depuis ce qui est arrivé,
Elle. est si tellement
pleine d' orgue1·1 qu ' on ne
.
peut nen en tirer
Hors " Je suis Hélène " !

MÉNÉLAS,

BRINDOSIER

Salut, fille de Jupiter !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

608

PROTÉE

MÉNÉLA~

MÉNtLAS

Quel est cet air de doute et d'étonnement ?

le tirant à part
Monsieur, c'est que nous avons ici une autre
Hélène.

Voilà comme j'ai peur.

BRINDOSIER regarde HELÈNE et ne dit
rien.

BRINDOSIEJ½

Eh bien? Naturellement c'est le même visage?

MÉNÉLAS

Une autre Hélène?

levant le voile d'HÉLÈNE

BRINDOSIER

Oui.

BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Il y a juste dix ans et le jour où tu ne la vis
plus dans ta maison.

J'attendais cela ! c'est encore un tour pour me
vexer!
Mais je suis un vieux chien dont on ne brouille
pas les voies si aisément.

MÉNÉLAS

J'ai eqtendu déjà cette bonne histoire
,D'une autre Hélène qui vit entre la Crète et
l'Egypte.
BRINDOSIER

Veux-tu la voir ?
MÉNÉLAS

Je n'y tiens pas le moins du monde.

BRINDOSJER

Qui donc, si pas elle, t'aurait décrit à moi si
justement que je te reconnus aussit~t ?
Ce teint coloré, ce front bas, ces petits yeux
défiants, et cet air de taureau ?
Et cette mèche_blanche qui le jour de ton mariage déjà se mêlait à tes boucles d'hyacinthe ?
Allons, lève ce casque.

BRINDOSIER

MÉNÉLAS,

Laisse-moi voir celle-ci.

se démasquant

C'est vrai.
MENÉLAS

A quoi bon?

BRI NDOSIER
BRINDOSIER

As-tu peur?

Veux-tu d'autres détails? Qui d'autre te connaitrait ainsi ?

5

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

611

MÉNÉLAS

Je sais que la véritable Hélène est celle que je
tiens par la main.

BRINDOSIER

L'appât des dieux qui voulaient détruire Priam
a été bon.

BRINDOSIER

Tu le sais?
MÉNÉLAS,

déclamant

MÉNÉLAS

Ne me mets pas en colère, tais-toi ! et dis-moi
quelle est cette ile.

Je le sais, je le vois, et j'en suis convaincu.
BRINDOSIER,

de même

Mais on n'est convaincu que quand on n'est
pas stîr.

BRINDOSIER

Naxos.
MÉNÉLAS

Naxos? D'après la carte elle est bien plus au
nord.

MÉNÉLAS

C'est Hélène.

BRINDOSIER

Elle est ici pour le moment~
BRINDOSIER

Quelles preuves en as-tu ?

MÉNÉLAS

Très bien. Et quel est le maître de Naxos?
MÉNÉJ,.AS

Quelles preuves? Je n'en veux d'autres que
Troie en cendre et deux cent mille hommes
égorgés·!
Et ces dix ans de patience forcenée, l'un après
l'autre, faits de jours que j'ai tous comptés.
Et ma nièce Iphigénie mise à mal, et l'attente
suprême dans le ventre du Cheval ·de bois 1
Et tu dis1que ce n'est pas Hélène !

BRINDOSIER

Le vieillard Protée, roi des Phoques et qe tous
les monstres amphibies.
MÉNÉLAS

Peut-il me donner un grand morceau de chêne
de 20 coudées pour faire un mât ? et un .autre de
10 coudées pour faire une antenne ? et 60 brasses
de funin, et 100 pieds carrés de bonne voile de

�612

LA NOUVELLE REVUE FRAN-ÇAISE

lin, et 40 paires d'avirons, et de l'étoupe, et trois
chaudières de goudron, et un peu de peinture ?
' 1

PROTÉE
BRINDOSIER

Il est poisson jusqu'à la ceinture.

BRINDOS1ER

MÉNÉLAS

Tout cela, il peut te le donner. Mais il est
avare.

Tout est donc à moitié dans. ce pays ! S'il y
avait des canaris je parie qu'ils seraient à moitié
goujons!

1

MÉNÉLAS

Je n'ai rien du tout pour le payer.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Tout de même un homme-poisson, c'est rare!

Tu peux te faire donner tout cela sans argent.

MÉNÉLAS

Est-ce tout ce qui te plaisait en lui ?
MENÉLAS

Comment?

BRII\IDOSIER
BRINDO_SIER

Par art et ruse, que moi, Brindosier, t'enseignerai.
MÉNÉLAS

I m'avait promis des perles.
MÉNÉLAS

Et moi, je n'ai pas de perles à vous promettre,
Mademoiselle, et je ne vous donnerai rien du tout.

Mais toi-même que fais-tu ici ?
BRIN DO SI ER

Bacchus notre ma1tre
M'oublia derrière lui quand il vint quérir Ariane

BRINDOSIER

Tu me ramèneras avec toi?
MÉNÉLAS

Cela, oui, ça peut se faire.

ICI,

( Baissant les yeux.) Le vieillard Protée m'avait
séduite.
·
MÉNÉLAS

Est-il si beau ?

BRINDOSIER

Jure!
MÉr:d1As

Je le jure ! par Zeus, par la terre, par le ciel,

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par le Chaos, par le Styx, par tous les dieux, par
tout "c"e que tu voudras l
BRINDOSIE:R

Moi, et ces tristes animaux ?

PROT:2E

615

On est slir de les trouver, quand le coq apparait à l'arrière avec ses seaux d'épluchures,
BRlNDOSlER

. Tout ce qui tombe à la mer appartient à Protée.

MENÉLAS
MÉNÉLAS

Quels animaux ?

Ouais ! il doit avoir des magasins bien garnis !
BRINDOSIER

Ces Satyres, mes compagnons.
MÉNÉLAS

Non, il§ empoisonneraient le bâtiment.
BRINDOSIER

Tu as besoin
d'un équipage.
1
•
MÉNÉLAS

C'est vrai. Mais qui donc a parqué ce trou,peau
de chèvres ici ?

BRIN.DOSIER

Tout cela est rangé et classé dans les profondes
soutes qui sont au dessous de cette ile avec un
ordre superbe.
Les avirons, les ancres perdues,
Les mâts suivant leur taille, et je ne sais •combien de rouleaux de cordages et de voiles avec
toutes les marques de la Méditerranée,
Marmites craquées, vieux couteaux, fanaux,
accordéons, astrolabes, épissoires, figures de proue.
Tout lui est bon, de tout cela il est amateur.

BRINDOSIER

N'as--tu jamais vu ces longs poissons µairs, qui
se jouent autour des navires et ne les quittent pas ?
Ce sont les coupants marsouins, ennemis d~s pêcheurs, terribles aux filets.
MÉNÉLAS

Ce sont les •amis du marin. Ils dansent et lui •
donnent la comédie; Eux · et les mouettes, leurs
commères criardes,

MÉNÉLAS

Bien, très bien ! tout cela

w1

me servir.

BRINDOSIER

Et le voilà, profitant du travail de Baëchus
notre ma1tre1 qui' a incessamment à courir d'un•
bout du monde à l'autre,
Et du Caucase jusqu'à Madère là-bas dans la
houle Atlantique,

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pour enguirlander toute l'Europe des doigts
entrelacés de ses sarments,
- Qui s'est mis à faire collection de Satyres 1

PROTÉE

617
MÉNÉLAS

Quels?
BRINDOSIER

MÉNELAS

Idée digne d'un phoque !
BRINDOSIER

C'est que tu ne les as jamais vu s'envoler et
traverser la fumée comme des projectiles à vingt
pieds en l'air au-dessus d'un grand feu de bois
sec l
L'antilope de Syrie qui des quatre pieds sans
aucun poids vient se poser sur la tête de son pâtre,
Qu'est-ce qu'elle est à c6té de nos grands
sauteurs?
C'est pourquoi Protée afin d'animer ces rocailles,
A commencé cette collection de demi-dieux.
MÉNÉLAS

J'ai failli en casser un tout-à-l'heure.

D'eau minérale et de lait concentré !
Ou de fromage de cachalot, quand on peut s'en
procurer de temps en temps.
Et l'eau de pluie que nous ramassons,
Il faut que nous en arrosions six plants de
tabac dont il est fier et qui ne paient rien à la
Douane.
Ah, nous serions tous morts sans cette amphore
parfumée de vin de Crète
Dont il nous reste un tesson
'
Et nous nous le passons à respirer
de temps en
temps.
MÉNÉLAS

Triste régime !
BRINDOSIER

Et pas un bon bourbier sentant fort la forêt
'
pour s y vautrer de temps en temps comme les
Satyres en ont besoin à la manière des sangliers
et des autres bêtes r
~tonne-toi qu'ils. aient le poil pendant et décolore comme 1a barbe d'un philosophe.
. Tout est s~c et .E:o_pre dans cet horrible endroit
mcessamment lavé et brossé et rebrossé par la mer
et par le vent.
)

BRINDOSIER

Ah, extermine-les tous de tes flèches !
Ah, cela vaudra mieux que de béquiller misérablement à cloche-pied sur ce vilain petit tas de
pierrailles,
Où le vieillard marin nous entretient de mets
absurdes.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'ail sauvage même, et les cçillets de sable, et
les farigoulettes,
N'y peuvent prendre racine.

PROTÉE

MÉNÉLAS,

faisant le geste

Comme cela?
BRINDOSIER

:MENELAS

Eh bien, je jure par Zeus de vous faire sortir
d'ici.
Dis-moi ce qu'il faut faire.

Ceinture-le par derrière et tiens bon ! et p.ç-ends
garde à ses coups de queue, le vieux requin !
MÉNÉLAS

N'aye pas peur, ma fille !
BRINDOSIER

/

Es-tu fort?

BRINDOSIER

Ne le lkhe pas quoi qu'il fasse J
MENELAS

fait jouer ses mains et ses bras

Ce sont de terribles pinces.
Qtrand je le tiendrai dedans, il saura quels
athlètes on fait à Sparte.
BRINDOSIER

Est-il vrai que tu as étouffé Pâris dans tes bras ?

MÉNÉLAS

Le bon vieux ne me fera rien du tout.
BRINDOSIER

Et même si tout-à-coup tu tiens un lion rugissant entre tes bras, ...
MÉNÉLAS

MENELAS

Il les ;.t trouvés moins frais que çeux de ma
femme, ho, ho !
Il n'y a pas de qùoi me vanter.
Il était gras et sans aucunes vertèbres comme
un haricot vert:
BRINDOSIER

Eh bien, dans ce cas, ceinture-arrière!

Un lion?
BRINDOSIER

N'as-tu jamais ouî parler des tours du Vieux-dela-Mer ? et qu'il devient à volonté un lion ?
Du feu?
·
De l'eau?
Un dragon?
Et un arbre fruitier ?

�620

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISE
MENÉLAS

Pourquoi un arbre fruitier ?
BRINDOSIER

Je ne sais, c'est comme ça. Ne te laisse pas
étonner. C'est l'ordre invariable. Il n'a aucune
imagination. Rappelle-toi bien.
(Elle compte sur ses doigts.)
Un lion d'abord, puis un dragon, puis du feu,
puis de l'eau, puis un arbre f~uitier. Quand tu
verras l'arbre fruitier, c'est fim, et tu auras le
bonhomme à ta merci.

PROTÉE

621
C'est un batelier de Chersonèse qui nous l'avait
amené.
Il chantait en langage scythique et appelait à
grands cris son cher père et toute sa famille.
BRLNDOSIER

Quand il aura fini de faire l'arbre fruitier et
que tu lui auras pris ses lunettes,
Tu pourras lui demander tout ce que tu voudras.
MÉNÉLAS

Un mât, des voiles, du goudron ?

MÉNÉLAS

Un arbre fruitier, très bien ! Que de choses on
.
apprend quand on se met a' naviguer
•

'

BRJNDOSIER

N'oublie pas de lui prendre ses lunettes, c'est
d'elles qu'il tient son pouvoir surnaturel.

BRINDOSIER

Tu peux tout lui demander, ce qui se passe sur
la terre et sur la mer. Il sait tout, il a un abonnement.
MÉNÉLAS

Un abonnement-?

MÉNELAS
BRINDOSIER

Ses lunettes, très bien !
BRINDOSIER

Ne laisse pas le vieux phoque t'échapper car il
est glissant et tout huileux.
MENÉLAS

11

1

N'aie pas. ·peur, j'ai déjà vu un phoque qm
parlait.

Ne sais-tu pas qu'à tous les dieux de la mer et
de la terre suivant leur grade Jupiter sert un
abonnement ?
De -temps en temps il leur envoie
Un ruban étroit de papier transparent.
MÉNÉLAS

Eh bien?

�622

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BRINDOSIER

Il suffit de le dérouler devant une lanterne et
l'on voit tout à la fois,
Le passé, le présent, et l'avenir.
Moi, je n'y comprends rien. Mais fu peux avoir
confiance en Protée.
MÉNÉLAS

Alors je ne serais pas fâché de savoir ce qu'est
devenu mon frère et ce que fait ma belle-sœur
Clotilde à Argos.

PROTÉE

623

Approche,toi
sans qq'il t'entende) et zou 1
•
1
presto ceinture-le par derrière !
- Qu'est-ce qui t'ennuie?
MÉNÉLAS

Brindosier 1
J'aimerais bien, ah, j'aimerais bien avoir un peu
plus de confiance en toi !
BRINDOSIER

Mon intérêt n'est-il pas le tien ?
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Clytemnestre, veux-tu dire ?

Ce sont ces cornicules sur ta tête qu1· m' ennment.
.
BRINDOSIER

MF.NÉLAS

Clytemnestre. Les pays chauds vous brouillent
la mémoire.
Il revenait de mauvais bruits de là-bas.
BRINDOSIER.

Crois-tu que je ne puisse te d
conseil
onner un bon
MÉNÉLAS

Quel bon conseil peut-il y avoir dans une tête
cornue?
·

Tu- peux tout lui demander.
BRINDOSIER
MÉNÉLAS

Allons ! où est le vieux ?

ha!:1-:~ seulement p_ourquoi ton bateau allait au
a~s que tu puisses le diriger?

BRINDOSIER

Tous les jours à midi il vient ici pour donner à
manger à son troupeau.
Laisse-moi causer un peu avec lui et quand je
lèverai la main,

MÉNÉLAS

Pourquoi?
BRINDOSIER

Regarde à la proue.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MÉNÉLAS

Eh bien?

PJlOTÎI

SCENE IV
L! RIPAS DES PHOQUES

BRINDOSIER

Ne vois-tu pas que le pauvre gros bon œil est
tout effacé 1
MÉNÉLAS

C'est vrai, par Zeus 1
BRJNDOSIER

Comment donc veux-tu que le bateau puisse se
diriger sans son œil ?
MÉNÉLAS

Tu as raison. Je n'y avais pas pensé.
Par l'âne ! par le chien ! tu es une fille de bon
sens et j'ai confiance en toi.
BRINDOSIER

Cache-toi là-bas sous ces pierres et quand je
lèverai la main ...
MÉNÉLAS

Entendu ! Viens, Hélène !
Il son par le fond, emmenant HÉ1.ÈNE.
BRINDOSIER

Parle-lui donc de notre Hélène aussi 1
Elle sort par la droite.

(Musique)
Le platea1t tourne apportant un· autre site de
l'tle. On voil Protée tout nu dans 1t1te baig,,oire à fond convexe dans latp1elle il se
balance et dont le robinet est remplacé
par 1111 bouchon. li est très gros et
po~lu. Barbe blanche assez maigre, oreilles
po1111ues. Cr4ne luisant avec quelq11es rares
cht'Veux. Sur les yeux des luneltes d' automobiliste. Près de lui sont rangés six plants
de tabac dans des pots.
li J a dt'Uant lui une corbeille de joncs remplie
de poissons qu'iljet1e à ses phoques. 1
PROT!B

Cot', cot', cot' , cot' , cot•, 1 Ici mes moutons 1

Ici mes petits poulets I Cot', cot', cot', 1
Dès tltes rondes de phoques apparaissent ;à et
là dans la mer.
. Nou_s y sommes tous? Un, deux, trois, quatre,
six, huit, onze, douze,
Treize ! Le compte y est J
,'. A ~a sc_~oe poinooi et phoques peuvent être remplacés
par I tmagmation des spcctateun et par la musique.

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A qui le cabillaud, à qui le congre, à qui les
,
C ,
,
, 1
rougets ? à qui le filet de fl etan . ot , cot , cot , .
à qui la belle alose ?
~

Tumulte, bataille, cirque, écume, bonds des
pho~ues qui se précipitent du haut des
rochers dans l'eau neige et turquoise, braie171ents, trompettes, coups de queues et de
nageoires. (Tout cela est exprimé par la
musique.)

Ici, Moust1tche ! hâle-toi sur tes défenses ! nous
ne sommes plus jeunes, mon gros. Tiens, prends
ce diable, tu n'en as pas peur !
_
Et toi, Otarys, ma mignonne, viens prendre
cette belle limande., marche voir un peu sur tes
nageoires de devant, comme sur de petits pantalons l
Elle lui prend le poisson dans la main.
A qui la friture ?
- Il sème à pleines m4ms de petits poissons.
Cirque.
A toi, Rhésus ! à toi, Gorgô ! et toi, le petit,
qu'est-ce que tu as à braire là-bas comme un âne?
Attrape, mon petit tonneau 1

Nouvelle distribution de poissons. Cirque.
Iou le panier est vide.
Et ~aintenant, aux choses sérieuses! au travail!
au travail!

PROTÉE

Moustache, quel est le quotie!lt de 0,00005
divisé par 123 ?
Tu n'~n sais rien? Tu me diras cela tout à
l'heure.
Et toi, Tambour, tu vas m'additionner 3.977
et 7.896.
Et toi, Gorg6, s'il te platt, tu m'extrairas la
racine cubique de 27.
Allez, vous avez de quoi vous amuser.

ll souffle dans une co11.q11è.
Brindosier ! Brindosier 1

SCÈNE IV
Entre BRINDOSIER.
On voit MÉNÉLAS qui se glisse derrière. les
rochers, tenant toujours HÉLÊNE par fa
main. Il l'attache avec une corde à un rocher
derrière lequel lui-mfme se dissimule.
BRINDOSIER

Que désire Monseigneur ?
PROTÉE

Oh, quelle polites~e aujourd,'hui ! c'est le langage des cours !
Apporte-moi ma cuvette pour ~e laver les
mams. ,

�628

LA NOUVE·LLE REVUE FRANÇAISE

Ma cuvette de Chine,. famille rose, celle qui a
des mao-pings !
Et que l'eau soit bien chaude.
Elle sort et revient rapportant une moitié dç
cuvette, gu' elie lui met sous le menton.
Protée souiftant et barbotant dans la cwvette.

PJlOTÉi
BRINDOSIER

Moi et les autres animaux à deux pieds, mes
compagnons.

clignant de l' œil
Et que devient Ménélas ?
PROTÉE,

BRINOOSIER

·Bou! Bou 1 Bou 1

Musique.
L'ennui, c'est que l'on ne peut avoir que des
serviettes dépareillées. Une par-ci, une a~tre parlà, jamais un service complet.
Il s'essuie.

Quel Ménélas ?

PROTÉE cligne de l'œil et désigne d'un
petit mou'Uement le rocher derrière lequel
MÉNÉLAS est caché.
BRINDOSI!R

Je ne sais ce que vous voulez dire.

BRINDOSIER

Une bonne femme de ménage vous serait plus
utile qu'une pauvre Satyresse.
· Elle vous rebroderait tout cela à votre chiffre.

s'examinant dans un miroir ébréché
qu'elle lui rie~t
Oui-dà ! Oui-dà ! Oui-dà !
PROTÉE,

PRoT!E, à mi-vo'ix

11 eS t là qui nous guette derrière ce rocher. '
BRINDOSIER,

se jetant à ses pieds
Seigneur, vous savez t out et l' on ne peut rien
vous cacher.
PROTÉE

BRJNDOSIER

Vous m'avez promis de me laisser aUer un jour
si je suis gentille.

Prends garde de casser ma cuvette. Elle a une
fente qui m'inquiète beaucoup.
BRINDOSIER

PROTEE

Oui-dà ! - Ote la brique.
Elle &amp;te la brique qui cale la baignoire. Il se
balance avec satisfaction.

•

Oui,je 'veux tout vous dire!

MÉNÉLAS sort la the, elle lui, fait signe
de se cacher.

�LA NOUVELLE
630
Mais tout d'abord ...

REVUE FRANÇAISE

Elle tire un peigne de sa ceinture et lui peigne
les bou~les.
Laissez-moi vous passer le peigne un peu, car
vous êtes à faire peur avec cette barbe emmêlée
et sablonneuse !
Oh, 'Vieux naufrageur !
Dites, il n'y a pas moyen de vous tenir à la
maison quand la-mer est ~n folie,
Et qu'elle dar1se empanachée dans le vent
Thrace avec toutes ses lanternes allumées !
(Ah, cela fait du bien après ces souffles étouffants du khamsin et l'on respire à pleins poumons!)
Il faut que ce soit vous, n'est-ce pas, que .les
pauvres diables qui vont au fond
Voient le dernier à la crête d'une vague, vieux
baigneur!
Dansant au milieu des épaves et des corposants,
aus~i insubmersible qu'une bouteille !
PROTÉE

PROTÉE

631
PROTÉE

Ça ne fait rien ! Ce bniit de fer autour de ma
tête me procure d'agréables illusions.
Tel, au mois de juin, le colporteur qui s'assoupit en écoutant le coup de la faux dans les prairies
épaisses.
BRINDosrnR,

agitant les ciseaux autour de sa

tête
Mon petit Protée, je vous aime beaucoup.
PROTÉE

Moi aussi.
BRINDOSIER,

de même

Vous ne me croyez pas, cela me fait de la peine.
PROTÉE

Je te crois, Brindosier.
BRINDOSIER

Ah, vous êtes si bon, si simple, si délicat !

Coupe-moi les cheveux..

PROTÉE

C'est vrai.
BRINDOSIER

Mais il n'y a pas de·cheveux ! à péine cinq ou
six filaments impalpables ! Ce sont des ciseaux de
brodeuse qu'il me faudrait!

BRINDOSlER

'--

Si curieux, si original ! Cette que~e de poisson
quelle idée !
'

�LA NOUVELLE REV!JE FRANÇAISE
PROTÊE

N'est-ce pas?
BRINDOSIER

Si riche !
PROTÉE

Oui.

PROTÉE

633

J'ai beau me transformer en lion et en dragon,
en eau, en feu et en arbre fruitier;
Aucun d'eux n'a peur et ne lâche prise et il me
faut lui donner ce qu'il demande.
Et c'est extrêmement lassant pour moi.
Sans parler de la perte de respectabilité pour
un homme de mon âge.

BRINDOSIER '
BRINDOSIER

Vous aimez tellement les beaux-arts I Cett~
collection que vou~ avez, il n'y en a pas deux
dans -toute la mer Egée !
PROTÉE!

Et c'est sur elle que compte Ménélas, n'est-ce
pas, pour répa:rer son petit bateau P
BRINDOSIER

Voulez-vous le garder ici ? J1 mettrait tout en
désordre dan-s cette petite ile si bien soignée.
Déjà il voulait ravager votre plantation. Depuis
qu'il a pris Troie il ne se connait plus. C'est un
sauvage, un vrai dévorant!

Laisse-moi donc partir.
PROTÉE

Bah, tu vois que ces malices ne t'ont pas réussi.
Aucun d'eux encore n'a tenu sa promesse avec
toi. Hi l Hi ! Hi !
?n ne me prend pas ainsi, ]e suis un trop vieux
poisson.
BRINDOSIER

Et savez-vous qui Ménélas amenait avec lui,

la.. tenant par la main ?
PROTÉE

PROTÉE

Ah , rus ée ..I pas vrai, c'es_t toi qm fas endoctr:iné ?
Il n'arrive jamais ici un frère-la-c6te sans que
tu lui indiques le moyen de venir à bout du vieux
Protée!

Qui?
BRIN!;&gt;QSIER

. Vous savez tout, Monseigneur, et je
rien vous apprendre.

ne .puis

�634

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PROTÉE

T_u sais bien que je ne suis qu'un pauvre dieu
de sixième classe, et mon abonnement à la Destinée
est de la dernière main.
Rien que des petits tâbleaux ridiculement rognés
sur le ruban !
Aux endroits les plus intéressants, allons ! voilà
des gens dont il ne reste plus que la main, ou la
chaussure, ou bien c'est la tête qui manque, et tout
à coup plusieurs brasses vous font défaut. Allez
vous y reconnaitre l
Aussi ayez donc confiance et prenez une servante qui s'appelle Brindosier et qui_a des cor-0es
sur la tête!
BRINDOSIER
1
1

Vous en -êtes fier !

PROTÉE

Et puis cela m'amuse aussi de les voir sauter
de roc en roc. C'est pittoresque. Il me semble que
cela anime la localité I Quel dommage de ne pas
avoir un jet d'eau!
Ah ! je suis un fameux original et il n'y en a
pas deux comme moi.
BRINDOSIRR

Alors vous ne saurez pas qui est avec Ménélas.
PROTÉE

Alors il pourra se passer de mon bon filin de
Phénicie, et de mon bois de teck.
&lt;?uelle pitié ! Cela se dit matelot ! ça veut
naviguer, et ça n'est pas capable de traverser
l'Eurotas un jour de pluie dans un cuveau à
lessive !

,

BRINDOSIER,

PROTEE

Hé ! Hé ! Je ne dis pas 1 On irait loin pour
voir une de ces Nymphes dont on parle tant !
BRINDOSIER

Et de votre troupeau de Satyres aussi, n'est-ce
pas ? Ce n'est pas tout le monde qui a un pareil
cheptel?
PROTb

C'est dans leur intérêt que je les conserve. Je
veux leur apprendre l'hygiène et la morale.

à mi-voix

Hélène ...
PROTÉE

Hélène est avec lui ?

BRINDOSIER fait signe que oui.
Tu l'as vue?
BRINDOSIER

Je l'ai vue.
PROTEE

Aussi belle qu'on le dit?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

BRINDOSIER

Aussi belle. Ce sauvage l'entraine par la main.
PROTÉE,

rtueusement

Dix ans se sont passés depuis qu'à l'arrière du
bateau qui l'amenait vers Troie
J'ai vu flotter son voile couleur ,d'or.
BRINDOSIER

C'est toujours la même Hélène.

PROTÉE

Ah, ne me conseille pas de vîolence I Je suis trop
vieux. Mon tle est petite,
Mais il n'y a pas une cabine de vieux pilote où
tout- soit mieux arrimé et arrangé.
Que les grands dieux en fassent donc autant à
qui est toute la terre !
Je n'ai pas envie que ce bougre de sans-soin
aille foutre tout en l'air 1
BRINDOSIER

PROTÉE

Et ce grand feu -d'où on l'a retirée ne l'a point
roussie ni endommagée ?
BRINDOSIER

C'est toujours la même Hélène.
PROTÉE

Ah, je voudrais la voir.
BRINDOSI,ER

Vous voudriez l'avoir ?
PROTÉE

Je dis que je voudrais la regarder.
BRINDOSIER

Mais il ne tient qu'à vous, Seigneur, de l'avoir et
de la regarder tous les jours dè votre vie.

C'est une bien belle chose qu'Hélène.
PROTÉE

'Elie t'a parlé ?
BRINDOSIER

Elle est tellement remplie d'orgueil depuis ce
qui lui est arrivé
Qu'elle ne dit pas un mot hors : Je suis Hélène.
PROTÉE

Tranquille comme une statue et vivante pardessus le marché I Juste ce qu'il me faudrait.
Pas de scènes à craindre avec elle comme tu
m'en fais tout le temps, petite l
BRINDOSIER

J'ai touché un mot à notre Ménélas de cette
histoire idiote

�638

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAlSI

Qu'on raconte dans toutes les Echelles depuis
Marseille jusqu'à Gallipoli:
Qu'il y a deux Hélènes et que celle de Troie
n'était pas la vr.aie.
PROTÉE

Ce n'est pas une histoire idiote, c'est moi qui
l'ai inventée, jamais je n'ai trouvé une meilleure
blague.
Elle vaut son pesant de sel marin.
BRINDOSIER

PllOTÉE

639
PROTÉE

Je ne t'ent-ends pas.
BRINDOSIER

Je n'ai pas tout dit à ce brutal, et que non
seulement vous pouvez vous couvrir de pommes
à cuire entre ses bras,
Mais que si vous le regardez sans vos lunettes,
vous pouvez lui faire croire ce que vous voudrez.
PROTÉE

C'est vrai.

J'ai dit à notre Ménélas
Que cette Hélène qu'il a retirée de Troie parla
main était fausse,
Et que la vraie était en notre possession.

Laissez-lui prendre vos lunettes. Faites-lui voir
que je suis Hélène.

PROTÉE

PROTÉE

Bravo ! Excellent ! allons tu deviens une vraie
fille de la mer.
BRINDOSIER

Mais il ne tient qu'à vous de faire de ce mensonge une vérité.

BRINDOSIER

Lui faire voir que tu es Hélène ?
Hou! Hou!
BRINDOSIER

Il m'emmènera avec lui.
PROTEE

Ho! Ho!
PROTÉE

Comment?

BRINDOSIER
BRINDOSIER

U·ne tient qu'à vous de garder la vraie, l'unique
Hélène.

Et il vous laissera la véritable Hélène.
PROTÉE

Hé! Hé!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ!
BRINDOSIER

Et j'emm ènera1. tous les Satyres, mes frères,
avec moi!

PROTÉE
PROTÉE

Les Satyres tes chastes suivantes! Hou f Hou f
Et pourquoi pas mes phoques ?

PROTÉE

Diable ! Comme tu y vas !

BRINDOSIER
1

Dis que c'est au-dessus de ton pouvoir.

BRINDOSIER

Donnez~moi seulement sa figure.
• ne sui·s pas plus Hélène
Vous verrez s1 Je
qu'Hélène.
PROTEE

Mais il a dejà dti te promettre _quelque cho~e?
BRINDOSI_ER

Promesses d.e mar1·· n 1· Il J. ure trop. facilement.
Croyez-vous qu'un marin se soucie beaucoup
de prendre une bouche inutile
.
.
Par reconnaissance? Ariane et Médée,Je connais
leurs histoires.
La caisse à eau n'est pas gra nde..
- Et mes cornes ne lui disent rien.
PROTÉE

Crois-tu donc qu'il s'en va prendre avec lui
toute cette potée de Satyres à son ~ord ?
BRIN DOS IER

. que ce sont mes suivantes,
Tu lui feras croire
chaste escadron.

PROT,ÉE

Rien n'est au-dessus de mon pouvoir
Ni de la crédulité d'un imbécile.
BRINDOSIER

Soyez gentil, Monsieur !'Empereur-de-la-Mer
et Roi de tous les Menteurs l
PROTÉE

Mais je ne veux pas du tout perdre mes Satyres!
Jamais je ne poll!rai plus former une pareille
collection 1
Tous les dieux de la mer m'envient mon
cabinet 1
Il n'y a que Phorcus qui a ramassé quelques
méchants marins d'Ulysse,
.
Et ils se promènent toute la journée sur son
sable hyperboréen,
Avec leur longue-vue sous le bras et leur petit
chapeau de toile cirée.
Cela ne vaut pas un ensemble comme le mien!
Ils sont connus partout, de vrais fils de l'air !

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

BRINDOSIER

De vieux moutons puants ! de vieux boucs
ataxiques !
.
.
Si vous les laissez encore un mois à boire de
l'eau minérale, ils ne seront plus bons que pour
l'Ecole des Beaux-Arts.
PROTÉE

Ta! Tal Ta!

PROTÉE

Deux cent mille hommes, dis-tu ?
BRINDOSIER

C'est le chiffre officiel.
PROTÉE

Deux cent mille hommes 1
Tais-toi I tu me mets l'eau à la bouche.

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Mais Hélène, en revanche, quelle pièce unique!
. illesse .'
Quel honneur pour ta vie
Un pareil numéro, ça vaut bien tout un trou.
à demi. rogneux 1.
peau de mérinos
,

Quelle per.le pour ta collection !
Je sais que Jupiter la désire et· qu'il y a une
place pour elle au ciel entre les étoiles Dioscures.

PROTEE

Tu m'ennuies !

PROTÉE

Il ne l'aura pas !

brandissant les ciseaux
Non, il ne l'aura pas! C'est Protée tout de
même, c'est ce petit dieu de sixième classe qui sera
le plus malin !
BRINDOSIER,

BRINDOSIER,

avec enthousiasme

Hélène, dirait-on, la vraie, la seule Hélène ...
PROTÉE

Tais-toi, tu m'ennuies.
BRINPOSIER

La vraie, la seule Hélène ! celle que les hommes
et les dieux se disputent! celle dont on parle
partout!
Celle pour laquelle deux cent mille hommes
viennent de se couper la gorge ...

PROTÉE

Tu me fais rire ! Eh bien, il en sera comme tu
voudras!
BRINDOSlER,

levant la main

C'est promis.

MÉNÉLAS sort de la cachette et s'a'Vance en
rampant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

C'est promis!
d
Tout de même il m'en coôte de te per re,
Brindosier.

LES CAVES DU VA TI CAN

l

BRINDOSIER

Moi aussi, mon pauvre vieux.
LIVRE CINQUIÈME

Elle fait signe à MÉNÉLAS.

LAFCADIO

On s'entendait bien tout de même. On avait ses
habitudes, ensemble, quqi• 1·

(Suit, tt fin)

MÉNÉLAS se précipite el saisit Protée par
derrière. La baignoire se renverse. Tumulte.
En avant! hardi! c'est bien! comm_e ça, ceinture-le au-dessus des coudes l Bon 1 tiens ~on 1
tiens bon l que je dis! Ne le lâche p~, 1~
brigand l Attention au numéro II l N oublie p
C'est le lion qui va commencer .
.

v1::~

(L'ombre d'un lion se dessine sur la toile de
fond.)
RIDEAU

(A suivre.)

p AUL

CLAUDEL.

II
Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de
Lafcadio et en face du gouffi-e brusquement ouvert
devant lui, il fit pour se retenir un grand geste, sa main
gauche agrippa le cadre lisse de la portière, tandis qu'à
demi-retourné il rejetait la droite loin en arrière par
dessus Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à
l'autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu'il
était au moment de passer.
Lafcadio sentit s'abattre sur sa nuque une griffe
affi-euse, baissa la tête et donna une seconde poussée plus
impatiente que la première ; les ongles lui raclèrent · le
col ; et Fleurissoire ne trouva plus où se raccrocher que
le chapeau de castor qu'il saisit désespérément et qu'il
emporta dans sa chute.
1
1"

Voir la Nouvelle Revue Franfaiu des
mars 1914.

1"

janvier,

1•

févri~r,

�646

LA NOUVELLE REVUE i FRANÇAISE

- A présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne
claquons pas la portière : on pourrait entendre à c~té.
Il tira la ·portière à lui, contre le vent, avec effort, puis
la referma doucement.
- Il m'a laissé son hideux chapeau plat ; qu'un peu
plus, d'un coup de pied, j'allais envoyer le rejoindre ;
mais il m'a pris le mien, qui lui suffit. Bonne précaution
qµe j'ai eue d'en enlever les initiales!... Mais, sur la coiffe,
reste la marque du chapelier, à qui l'on ne commande
pas des castors authentiques tous les jours... Tant pis,
c'est joué... Qu'on puisse croire à un accident ... ~on,
puisque j'ai refermé la portière ... Faire stopper le tram L.
Allons, allons ! Cadio, · pas de retouches : tout est comme
tu l'as voulu.
" Preuve que je me possède parfaitement : je vais
d'abord regarder tranquillement ce que représente cette
photographie que le vieux contemplait tout à l'heure...
Miramar ! Aucun désir d'aller voir ça... On manque
d'air ici.
Il ouvrit la fenêtre.
- L'animal m'a griffé. Je saigne ... Il m'a fait très
mal. Un peu d'eau là-dessus ; la toilette est au bout du
couloir, à gauche. Emportons un second mouchoir.
Il atteignit, dans le filet au-dessus de lui, sa valise et
l'ouvrit sur le coussin de la banquette, à l'endroit où il
était précédemment assis.
- Si je croise quelqu'un dans le couloir : du calme ...
Non mon cœur ne bat plus. Allons-y! ... Ah! sa veste;
'
.
aisément je la peux cacher sous la mienne. Des papiers
dans la poche : de quoi nous occuper pendant le reste
du trajet.

LES CAVES DU VATICAN

C'était un pauvre veston élimé, couleur réglisse, de
drap mince, rèche et vulgaire, et qui le dégoô.tait un peu,
que Lafcadio suspendit à une patère, dans l'étroit cabinettoilette où il s'enferma ; puis, penché sur le lavabo, il
commença de s'examiner dans le miroir.
Son cou, à deux endroits, était assez vilainement balafré;
une étroite traînée rouge partait de derrière la nuque et,
tournant vers la gauche, venait mourir au-dessous de
l'oreille ; une autre, plus courte, franche écorchure cellelà, deux centimètres au-dessus de la première, montaït
droit vers l'oreille dont elle avait atteint et un peu décollé
le _lobe. Cela saignait ; mais moins qu'il n'aurait pu
cramdre ; par contre, la douleur, qu'il n'avait pas sentie
d'abord, s'éveillait assez vive. Il trempa son mouchoir
dans la cuvette, étancha le sang, puis lava le mouchoir.
- Pas de quoi tacher un faux-col, pensa-t-il en se
rajustant ; tout va bien.
Il allait ressortir; à ce moment la locomotive siffla.
une file de lumières passa derrière la vitre dépolie d~
~!ose~. C'était Capoue. A cette station si proche de
l accident, descendre et courir dans là nuit se ressaisir
de son castor... cette pensée surgit éblouissante. Il regrettait beaucoup son chapeau souple, léger soyeux tiède et
frais
i "a' l a fois, infroissable, d'une élégance
'
si ' discrète.
Pourtant il n'écoutait jamais tout entier son désir et
n'aimait pas céder, fô.t-ce à lui-même. Mais par dessus
tout il a~ait l'indécision en horreur, et gardait depuis
n~mbre d années, comme un fétiche, le dé d'un jeu de
tnc-trac
que
dans le temps lui avait donné Baldi ,.· 1"l le
•
•
porta1_t touJours sur lui ; il l'avait là, dans le gousset d-e
son gilet :

�648

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si j'amène six, se dit-il en sortant le dé, je descends !
11 amena cinq.
- Je descends quand même. Vite ! le veston du
sinistré !... A présent, ma valise ...
Il courut à son compartiment.
Ah ! combien, devant l'étrangeté d'un fait, l'exclamation semble inutile I Plus surprenant est l'événement, et
plus mon récit sera simple. Je dirai donc tout net ceci :
Quand Lafcadio rentra dans le compartiment pour Y
reprendre sa valise, la valise n'y était plus.
Il crut d'abord s'être trompé, ressortit sur le couloir ...
Si fait I c'est bien ici qu'il était tant&lt;Jt. Voici la vue de
Miramar ... mais alors?.•. Il bondi~ à la fenêtre et crut
rêver : sur le quai de la gare, non loin encore du wagon,
sa valise s'en allait !ranquillement, en compagnie d'un
grand gaillard qui l'emportait à petits
Lafcadio voulut s'élancer -; le geste qu il fit pour ouvnr
la portière laissa couler le veston réglisse à ses pieds.
- Diable ! diable ! Un peu plus et je m'enferrais !...
Tout de même le farceur s'en irait un peu plus vite s'il
pensait que je lui puisse courir apres. Aurait-il vu ?...
A ce moment, comme il restait penché en avant, une
-

P~:

.

goutte de sang ruissela le long de sa jo~e : . .
.
.
- Tant pis pour la valise ! Le dé l avait bien dit : JC
ne dois pas descendre ici.
Il referma la portière et se rassit.
- Pas de papiers dans la valise; et mon linge n'est
pas marqué; que risqué-je? •.. N'importe : m'embarq~er
le plus tat possible ; ce sera peut-être un peu moins
amusant; mais à coup stîr, beaucoup plus sage.
Le train cependant repartait.

LES CAVES DU VATICAN

- Ce n'est pas tant la valise que je regrette... mais
mon castor, que j'aurais bien voulu repêcher. N'y
pensons plus.
Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis plongeant
la main dans la poche intérieure de l'autre veston il en
sortit d'un coup une lettre d'Arnica, un carnet de
l'agence Cook et une enveloppe de papier bulle qu'il ouvrit.
- Trois, quatre, cinq, six billets de mille ! N'intéresse
pas les gens honnêtes.
Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe dans
la poche du veston.
Mais quand ·un instant après il examina le carnet Cook,
Lafcadio eut un éblouissement. Sur la première feuille, le
nom Julius dt Baraglioul était inscrit,
- Est-ce que je deviens fou ? pensa-t-il. quel rapport
Julius •.• billet volé?..• non pas possible ! billet prêté sans
aucun doute... Diable ! diable ! J'ai peut-être fait du
gichis; ces vieillards sont mieux ramifiés qu'on ne croit .. ,
Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la lettre
d' ~mica. L'événement apparaissait trop étrange; il avait
peme à fixer son attention ; sans doute il ne parvenait
pas_ bien à demêler quelle parenté ou quel: rapports entre
Jul~us et_ ce vieux, mais il saisit ceci du moins: que
Juhus était à Rome. Aussitat sa résolution fut prise: un
urgent désir de revoir son frère l'envahit une curiosité
débridée d'assister au retentissement de :ctte affaire sur
ce calme et logique esprit :
- C'est dit ! Ce soir je couche à Naples; je dégage
m~ malle et demain je retourne à Rome par le premier
tram. Ce sera sdrement beaucoup moins sage, mais peutêtre un peu plus amusant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJl

Ill
A Naples, Lafcadio descendit dans un Mtel vo1sm de
la gare ; il eut soin de prendre sa malle avec lui, parce que
sont suspects les voyageurs sans bagages et qu'il prenait
garde à n'attirer point sur lui l'attention ; puis courut se
procurer les quelques 9bjets de toilette qui lui manquaient
et un chapeau pour remplacer l'odieux canotier (et du reste
étroit à son front) que lui avait laissé Fleurissoire. Il
désirait également acheter un revolver, mais dut remettre
au lendemain cette emplette; déjà les magasins fermaient.
Le train qu'il voulait prendre le lendemain partait de
bonne heure ; on arrivait à Rome pour déjet1ner...
Son intention était de n'aborder Julius qu'apres que. les
journaux auraient parlé du "crime". Le crime! Ce mot
lui semblait plutôt bizarre ; et tout à fait impropre,
s'adressant à lui, celui de criminel. Il préférait celui
d'aventurier, mot aussi souple que son castor, et dont il
pouvait relever les bords à son gré.
Les journaux àu matin ne parlaient pas encore de
J'aventure. Il attendait impatiemment ceux du soir, pressé
de revoir Julius et de sentir s'engager la partie; comme
l'enfant à cligne-musette, qui eertes ne veut pas qu'on le
trouve, mais qui veut du' moins qu'on le èherche, en
attendant il s'ennuyait. C'était un vague état qu'il ne
connaissait pas encore ; et les gens qu'il coudoyait dans la
rue lui paraissaient particulièrement médiocres, désagréables et hicteux.
Quand vint le soir, il acheta le Corriere à un crieur sur
le Corso ; puis entra dans un restaurant, mais par une
sorte de défi et comme pour aviver son désir, il se força

LES CAVES DU VATICAN

65I

d'abord de diner, laissant le journal tout plié posé là

à caté de lui, sur la table ; puis ressortit, et dans \e Cors~
de nouveau, s'arrêtant à la clarté d'une devanture, il
déploya
. d' le journal et en seconde page, v1't ces mots, en
titre un des faits-divers:
CRIMl, SUICIDl ... OU ACCIDENT.

Puis lut ceci que je traduis :
En gare de Naples, les employés de la Compagnie ont
ram_assé dans le fill!t d'un compartiment de premiere classe du
tram ~enu_ de Rome, une veste de couleur sombre. Dans la
poche t~tér~eur~ de ce veston une enveloppe jaune tout ouverte
contenait su· billets de mille francs . aucun autre p ,.,, .
.
p
d' .
.
&gt;
arier qut
":mette ,1den~ijier le propriétaire du v'hement. S'il y a eu
crime, ~n s expl~que malaisémmt qu'une somme aussi impor~ndan:e att été laissée sur le vhement de la victime ; cela semble
t tquer tout
au moins que le crime
• n,aurait
. pas eu le vol
.
pour mobtle.
Aucune ~race de lutte n'a -pu lire relevée dans le cPmpartiment ; mats on a retrou v é., sous une banquette, une manchette
;~ec uàn dol'uble bouton qui figure deux thes de chat reliées
une
autre par . une chamette
"
d' argent doré et' taillées
dans
un quartz. semz-trans"'arent d't
.
h
rejle d I'
r
' 1 • agat e nébuleuse à
ts, e espèce que les bijoutiers appellent : pierre d 1
Des recherches sont faites activement le lonu
de la Vote.
e. une.
ô

L

afcadio froissa le journal.
- Quoi ! les boutons de caro
· 1a maintenant ! Ce
vieillard est un carrefour.
Il tourna la page et vit en dern·'
1ere heure:
RECENTISSIME.
UN CADAVRE LE LONG DE LA VOIE,

�6f1,

LA NOUVELLE REVVB FRANÇAISE

Sans lire plus avant, Lafcadio courut au Grand H6teL
11 mit dans une enveloppe sa carte où ces mots inscrits

sous son nom :
LAFCADIO Wumc.1

vimt voir si lt Comte 'Julius de Baraglioul n'a pas b1soi11
d'un secrétaire.

Puis fit passer.
Un laquais enfin vint le prendre dans le hall où il
patientait, le guida le long des couloirs, l'introduisit.
Au premier coup d'œil Lafcadio distingua, jeté dans
un coin de la chambre, le Corriere della Sera. Sur la
table, au milieu de la pièce, un grand flacon d'eau de
Cologne débouché répandait sa forte senteur. Julius
ouvrit les bras.
- Lafcadio 1 Mon ami ... que je suis donc heureux de
vous voir!
Ses cheveux soulevés flottaient et s'agitaient sur ses
tempes ; il semblait dilaté ; il tenait un mouchoir à pois
noirs à la main et s'éventait avec. - Vous êtes bien une
des personnes que j'attendais le moins ; mais celle au
monde avec qui je souhaitais le plus pouvoir causer
cc soir ... C'est Madame Car,ola qui vous a dit que
j'étais ici ?
- Quelle bizarre question !
- Ma foi comme je viens de la rencontrer ... Du reste
je ne suis pas sàr qu'elle m'ait vue.
- Carola ! Elle est à Rome ?
- Ne le saviez-vous pas?
- rarrive de Sicile à l'instant et vous êtes la première
personne que je vois ici. Je ne tiens pas à revoir l'autre.

LIS CAVES DU VATICAN

-

653

Elle m'a paru bien jolie.
Vous n'êtes pas difficile.
Je veux dire: bien mieux qu'à Paris.
C'est de l'exotisme; mais si vous êtes en appétit...
Lafcadio, de tels propos ne sont pas de mise entre

nous.
_Julius vo~lut prendre un air sévère, ne réussit qu'une
grunace, puts reprit :
- Vous me voyez très agité. Je suis à un tournant de
ma vie. J'ai la tête en feu et ressens à travers tout le
corps ~e ~~cc de vertige, comme si j'allais m'évaporer.
Depuis trolS Jours que je suis à Rome, appelé par un
congrès ~e sociologie, je cours de surprise en surprise.
Votre amvéc m'achève... Je ne me connais plus.
. ~ marchait à grands pas ; il s'arrêta devant la table,
sa1s1~ le flacon, versa sur son mouchoir un flot d'odeur,
appliqua sur son front la compresse, l'y laissa.
Mon
· vous permettez que je vous
. . 1·eune ami...
appelle ~si .... Je crois que je tiens mon nouveau livre l
La _mamèr,e, _encore qu'excessive, dont vous me parlàtes à
Parts, de 1Âir dis Ctm,s, me laisse supposer qu'à celui-ci
vous ne demeurerez pas insensible.
S_es pieds esquissèrent u~e sorte d'entrechat ; le mouchoir t~ba ~ terre! Lafcadio s'empressa pour le ramasser
et tandis qu tl était courbé, il sentit la main de Julius
doucement
se poser sur son épaul e comme avait fait
.
préc~~mcnt la main du vieux Juste-Agénor. Lafcadio
sounatt en se relevant.
~ V oi~ si peu de temps que je vous connais, dit
Julius; mais ce soir 1·e ne me retiens
·
pas de vous parler
comme à un ....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES CAVES DU VATICAN

1

Il s'arrêta.
- Je vous écoute comme un frère, Monsieur de
Baraglioul, reprit Lafcadio enhardi, puisque vous
voulez bien m'y inviter.
- V oyez-vous, Lafcadio, dans le milieu où. je vis
à Paris, parmi tous ceux que je fréquente: gens du monde,
gens d'Eglise, gens de lettres, atadémiciens, je ne trouv-e
à vrai dire personne à qui parler ; je veux dire : à qui
confier les nouvelles préoccupations qui m'agitent. Car je
dojs vous avouer que, depuis notre première rencontre,
mon point de vue a complétement changé.
- Tant mieux, dit impertinemment Lafcadio.
- Vous ne sauriez croire, vous qui n'êtes pas du
métier, combien une éthique erronée empêche le libre
développement de la faculté créatrice. Aussi rien n'est
plus éloigné de mes anciens romans, que celui que je
projette aujourd'hui. La logique, la conséquence, que
j'exigeais de mes personnages, pour la mieux assurer je
l'exio-eais
d'abord de moi-même ; et cela
n'était pas
b
,
naturel. Nous vivons contrefaits, plut8t que de ne pas
ressembler au portrait. que nous avons tracé de nous
d'abord: c'est absurde: ce faisant, nous risquons de fausser
le meilleur.
Lafcadio souriait toujours, attendant venir et s'amusant
à reconnaître l'effet lointain de ses premiers propos.
- Que vous dirais-je, Lafcadio? Pour la première fois
je vois devant moi le champ libre ... Comprenez-vous ce
que veulent dire ces mots: le champ libre? ..• Je me dis
qu'il l'était déjà; je me répète qu'il l'est toujours, et que
seules jusqu'à présent m'obligeaient d'impures considérations de carrière, de public, et de juges ingrats dont le

655

poète espère en vain récompense. Désormais je n'attends
plus rien que de moi. Désormais j'attends tout de moi ;
j'attends tout de l'homme sincère; et j'exige n'importe
quoi ; puisqu'aussi bien je pressens à présent les plus
étranges possibilités en moi-même. Puisque ce n'est que
sur le papier, j'ose leur donner cours. Nous verrons bien !
Il respirait profondément, rejetait l'épaule en arrière
soulevait l'omoplate à la manière presque d'une aile déj~
comme si l'étouffaient à demi de nouvelles perplexités.
Il poursuivait confusément, à voix plus basse :
- Et puisqu'ils ne veulent pas de moi, ces Messieurs de
l'Académie, je m'apprête à leur fournir de bonnes raisons
de ~c pas m'admettre; car ils n'en avaient pas. Ils n'en
avaient pas.
Sa voix devenait brusquement presque aiguë, scandant
ces derniers mots; il s'arrêtait, puis reprenait plus calme :
- Donc, voici ce que j'imagine.•• Vous m'écoutez?
- Jusque dans l'âme, dit en riant toujours Lafcadio.
- Et me suivez?
- Jusqu'en enfer.
Julius humecta de nouveau son mouchoir, s'assit dans
un fauteuil; en face de lui, Lafcadio se mit à fourchon
sur une chaise :
- Il s'agit d'un jeune homme dont je veux faire un .
criminel.
'
-

Je n'y vois pas difficulté.

- Eh l eh l fit Julius, qui prétendait à la difficulté
qui vous empêche~· et du m ornent
.
,- Mais,
.
. romancier,
,
qu on imagme, d imaginer tput à souhait.
- Plus ce que j'imagine est étrange, plus j'y dois
apporter de motif e~ d'explication.

�656

LA NOUVELLB R.EVlJI FllANÇAISI

- Il n'est pas malaisé de trouver des motifs de crime.
- Sans doute ... mais prttisément, je n'en veux point.
Je ne veux pas de motif au crime ; il me suffit de motiver
le criminel. Oui; je prétends l'amener à commettre
gratuitement le crime ; à désirer commettre un crime
parfaitement immotivt
Lafcadio commençait à prêter une oreille plus attentive.
- Prenons-le tout adolescent: je veux qu'à ceci ,c
reconnaisse l'élégance de sa nature, qu'il agisse surtout
par jeu, et qu'à son intérêt il prHère couramment son
plaisir.
- Ceci

n'est

pas

commun

peut-!tre... hasarda

Lafcadio.
- N'est-ce pas l dit Julius tout ravi. Ajoutons-y qu'il
prend plaisir à se contraindre...
- Jusqu'à la dissimulation.
- Inculquons-lui l'amour du risque.
- Bravo 1 6t Lafcadio toujours plus am.usé: - S'il
sait prêter l'oreille au démon de la curiosité, je crois que
votre élève est à point.
Ainsi tour à tour bondissant et dépassant, puis dép-6,
on eàt dit que l'un jouait à saute-mouton avec l'autre:
Julius. - Je le vois d'abord qui s'exerce; il excelle
aux menus larcins.
Lafcadio. - Je me suis maintes fois demandé commeld
il ne s'en commettait pas davantage. Il est vrai que la
occasions ne s'offrent d'ordinaire qu'à ceux-là seuls, l
l'abri du besoin, qui ne se laissent pas solliciter.
Julius. - A l'abri du besoin ; il est de ceux-là, je l'r
dit. Mais ces seules occa~ons le tentent qui exigent dl
lui quelque habileté, de la ruse...

US CAVES DU VATICAN

Lafcadio. - Et sans doute l'ex~nt un peu.
Julius. - Je disais qu'il se plaît au risque. Au demeurant il répugne à l'escroquerie ; il ne cherche point à
s'approprier, mais s'amuse à déplacer subrepticement tels
objets. Il y apporte un vrai talent d'escamoteur.
Lafcadio. - Puis l'impunité l'encourage...
Julius. - Mais elle le dépite à la fois. S'il n'est pas
pris, c'est qu'il se proposait jeu trop facile.
Lafcadio. - Il se provoque au plus risqué.
Julius. - Je le fais raisonner ainsi ...
Lafcadio. - ttcs-vous bien s0r qu'il raisonne ?
Julius, poursuivant. - C'est par le besoin qu'il avait
de le commettre que se livre l'auteur du crime.
Lafcadio. - Nous avons dit qu'il était très adroit.
!ulius. - Oui ; d'autant plus adroit qu'il agira la tête
fro1d_e. Songez donc : un crime que ni la passion, ni le
besoin ne motive. Sa raison de commettre le crime c'est
prttisément de le commettre sans raison.
'
- C'est vous qui raisonnez son cr1·me ,. 1u1,.
· Lafcadio.
1
s1mp ement, le commet.
raison pour supposer l'auteur d'
.Julius. -. Aucune
. ,
.
un
crime ce1u1 qui a commis le crime sans raison.
. t ou' vous
, Lafcadio. - Vous êtes trop subtil · Au pom
1avez)" porté, il est ce qu'on appelle : un homme l'b
1 re.
Ju ius. - A la merci de la première occasion
Lafcadio. - Il me tarde de le voir à l'œuvr~. Qu'allez-vous bien lui proposer ?
Julius. - Eh bien, j'hésitais encore. Oui . J·usqu'à c
soir, J''hés',tais...
·
E t tout a, coup ce soir le '.
e
d
JOUrnal , aux
ern1 _res nouvelles, m'apporte tout précisément l'exemple
souhaité. Une aventure providentielle ! C'est affi-eux :

·c

,

,

8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

·
-figurez-vous qu'on vient d' assassiner
mon beau- f'
rere 1.
Lafcadio. - Quoi ! le petit vieux du wagon, c'est...
Julius. - C'était Amédée Fleurissoire, à qui j'av~is
prêté mon billet, que je venais de mettre dans le tram.
Une heure auparavant il avait pris six mille francs à ma
banque, et, comme il les portait sur lui, il ne me quittait
pas sans regrets ; il nourrissait des idées grises, des i~ées
noires, que sais-je ? des pressentiments. Or, dans le tram ...

Mais vous avez lu le journal.
Lafcadio. - Le titre simplement du "fait-divers".
Julius. - Ecoutez, que je vous le lise. (Il déploya le
Corriere devant lui.) Je traduis :
La police qui faisait d'actives recherches le long de la voie
ferrée, entre Rome et Naples, a découvert cet après-midi, dans
le Jit il sec du f/olturne, il cinq kilomètres de Capoue, le corps
de la vzcttme il laquelle appartenait sans doute la veste
retrouvée hier soir dans un wagon. C'est un homme d' appa. renct modeste, d'une cinquantaine d'années environ. (Il paraissait plus igé qu'il n'était.) On n'a trouvé sur lui aucun
papier qui permette d'établir son identité. (Cela me donne
heureusement le temps de respirer.) Il a apparemment étl
projeté du wagon, assez. violemment pour passer par dessus Je
parapet du pont, en réparation à cet endroit et remplacl
simplement par des poutres. (Quel style l) Le pont êst élevl
à plus de quinze mètres au-dessus de la rivière; la mort a dfJ
suivre la chute, car le corps ne porte pas la trace de blessures.
Jl est en bras de chemise ; au poignet droit, une manchette,
semblable il celle que l'on a retrouvée dans le wagon, mais à
laquelle le bouton manque... (Qu'avez-vous ?-Julius s'arrêta:

Lafcadio n'avait pu réprimer un sursaut, car l'idée traversa
son. esprit que le bouton avait été enlevé depuis le crime.

LES CAVES DU VATICAN

-

Julius reprit :) Sa main gauche est restée crisp!e sur un
chapeau de feutre mou ...

- De feutre mou ! Les rustres ! murmura Lafcadio.
Julius releva le nez de dessus le journal. - Qu'est-ce
qui vous étonne ?
- Rien, rien ! Continuez.
- De feutre mou, beaucoup trop large pour sa t&amp;e et qui
paratt hre plut6t celui de l'agresseur ; la marque de pr/J'Venance a été soigneusement découpée dans le cuir de la coi l1'e où
zl ma,., ·e un morceau dt la forme et de la dimmsion d'une
feuille de laurier ...

.

'JI.,

Lafcadio se leva, se pencha derrière Julius pour lire par
dessus son épaule et peut-être pour dissimuler sa pâleur.
Il n'en pouvait plus douter présent : le crime avait été
retouché ; quelqu'un avait passé par là-dessus ; avait
déc-?upé cette coiffe ; sans doute l'inconnu qui s'était
emparé de sa valise.
Julius cependant continuait :

a

-

Ce qui semble indiquer la préméditation de ce crime.

(Pourquoi précisément de ce crime ? Mon héros avait
peut-être pris ses précautions à tout hasard ... ) Sitat apr~s
les constatations policières, le cadavre a été transporté aNaples
pour permettre son identification. (Oui, je sais qu'ils ont

là-bas les moyens et l'habitude de conserver les corps très
longtemps .•. )
- Êtes-vous bien slÎr que ce soit lui? La voix de
Lafcadio tremblait un peu.
-

Parbleu ! je l'attendais ce soir pour dîner.
Vous avez renseigné la police?

' - Pas encore. _J'ai besoin d'abord de mettre un peu
d prdre dans mes idées. En deuil déjà, de ce côté du moins

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(j'entends : celui du vêtement), je suis tranquille ; mais
vous comprenez que, sitôt divulgué le nom de la victime,
il faudra que j'avertisse toute ma famille, que j'envoie de
dépêches, que j'écrive des lettres, que je m'occupe des
faire-part, de l'inhumation, que j'aille à Naples réclamer
le corps, que ... Oh ! mon cher Lafcadio, à cause de ce
congrès auquel je vais être tenu d'assister, accepterie7r
vous, par procuration, de . chercher le corps à ma
place?...
- Nous verrons cela tout à l'heure.
- Si toutefois cela ne vous impressionne pas trop. En
attendant j'épargne à ma pauvre belle-sœur des heures
cruelles ; d'après les vagues renseignements des journaux,
comment irait-elle supposer ... ? Je reviens à mon sujet:
Quand j'ai donc lu cc faits-divers, je me suis dit : cc
crime-ci, que j'imagine si bien, que je reconstitue, que je
vois - je connais, moi, je connais la raison qui l'a fait
commettre ; et sais que, s'il n'y eüt pas eu cet appat des
six mille francs, le crime n'dlt pas été commis.
- Mais supposons pourtant que.,.
- Oui, n'est-ce pas: supposons un instant qu'il n'y
ait pas eu ces ix mille francs, ou mieux : que le criminel
ne les ait pas pri : c'est mon homme.
Lafcadio cependant s'était levé ; il avait ramassé le
journal que Julius avait laissé tomber, et l'ouvrant à la
seconde page :
- Je vois que vous n'avez pas lu la d-ernière heure:
le ... criminel, précisément, n'a pas pris les six mille francs,
- dit-il du plus froid qu'il put. Tenez, lisez : '' Cela
semble indiquer tout au moins que le crime n'aurait pas eu lt

vol pour mobile. "

LES CAVES DU VATICAN

661

_Julius saisit _la feuille que Lafcadio lui tendait, lut
a:1d~ment _; puis se passa la main sur les yeux ; puis
s ~1t ; p~1s se releva brusquement, s'élança sur Lafcadio
et I empoignant par les deux bras :
' - Pas le vol pour mobile ! cria-t-il, et comme saisi
d un transport, il secouait Lafcadio furieusement. - Pas
le vol .pour, mobile I Mais alors·•• _ Il repoussait
. Laficad10,
.
courait à _l autre extrémité de la chambre, et s'éventait, et
se frappa1_t le. front, et se mouchait : - Alors je sais,
parbleu l·Je1 sais pourquoi ce bandit l'a tué... Ah •I ma lh eur:~ am~. ah ! pauvre Fleurissoire ! C'est donc qu'il
dISatt
. a1ors
'
évrai ! Et moi qui le croyais déJ'à fiou .... Mats
c est pouvantable.
s'étonnait, attendait la fin de 1a crise;
.
·1
,. Lafcadio
. .
1
s 1rnta1t un peu . il lui semblait
'
.
d'é h
. ., .
que n avait pas le droit
c apper ainsi Julius :
- Je croyais que précisément vous ...
- Taisez-vous!
vous ne save~ rien · Et mot. qui. perds
è
mon tem~ pr s de vous dans des échafaudements ridicules... V tte ! ma canne, mon chapeau
- Où courez-vous?
·
- Prévenir la police, parbleu !
Lafcadio_se mit en travers de la porte.
~ Exph~u~z-moi d'abord, dit-il impérativement. Ma
paro e, on dirait que vous devenez fi
C'
ou.
d e~t tout à l'heure que j'étais fou. Je me réveille
e ~a f~he... ~~ ! pauvre Fleurissoire ! ah ! malheureux
amt
h • .Samte
d ,.v1ct1me ! A temps sa mort m ,arrête sur le
c emm
è
Me I. irrespect, du blasphème. Son sacn'fi ce me
ram ne. 01 qui r;ais de lui !. ..
II avait recommencé de marcher., puis
. s ' am:tant
t.
net et

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

posant sa canne et son chapeau auprès du flacon, sur la
table, il se campa devant Lafcadio :
- Vous voulez savoir pourquoi le bandit l'a tué ?
-

Je croyais que c'était sans motif.

Julius alors furieusement:
- D'abord il n'y a pas de crime sans motif. On s'est débarrassé de lui parce qu'il détenait un secret ... qu'il m'avait
confié, un secret considérable; et d'ailleurs beaucoup trop
important pour lui. On avait peur de lui, comprenez,.
vous? Voilà... Oh! cela vous est facile de rire, à vous qui
n'entendez rien aux choses de la foi. - Puis tout pile et
se redressant: - Le secret, c'est moi qui l'hérite.
- Méfiez-vous? c'est de vous qu'ils vont avoir peur
maintenant.
- Vous voyez bien qu'il faut que je prévienne
aussitêit la police.
- Encore une question, dit Lafcadio, l'arrêtant de
nouveau.
- Non. Laissez-.moi partir. Je suis horriblement
pressé: Cette surveillance continue, qui tant affolait mon
pauvre frère, vous pouvez tenir pour certain que c'est
contre moi qu'ils l'exercent; qu'ils l'exercent dès à
présent. Vous ne sauriez croire combien ces gens-là sont
habiles. Ces gens-là savent tout, je vous dis ... Il devient
plus opportun que jamais que vous alliez rechercher le
corps à ma place ... Surveillé comme je le suis à présent,
on ne sait pas ce qui pourrait bien m'advenir. Je vous
demande cela comme un service, Lafcadio, mon cher
ami. - Il joignait les mains, implorait. - Je n'ai pas la
tête à moi pour l'instant, mais je prendrai des informations
à la questure, de manière à vous munir d'une procu-

663

LES CAVES DU VATICAN

ration bien en règle. Où pourrai-Je vous l'adresser?
- Pour plus de commodité, je prendrai chambre à cet
Mtel. A demain. Courez vite.
Il laissa Julius s'éloigner. Un grand dégo(lt montait en
lui, et presque une espèce de haine contre lui-même et
contre Julius; contre tout. Il haussa les épaules, puis sortit
de sa poche le carnet Cook inscrit au nom de Baraglioul
qu'il avait pris dans le veston de Fleurissoire, le posa sur
la table, en évidence, accoté contre le flacon de parfum ;
éteignit la lumière, et sortit.

IV
Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, malgré
l~s r~commandations à la questure, Julius de Baraglioul
~ avait pu empêcher les journaux ni de divulguer ses
liens de parenté avec la victime, ni même de désigner en
toutes lettres l'Mtcl où il était descendu.
Certes la veille au soir, il avait traversé des minutes de
rare angoisse, lorsque au retour de la questure vers minuit
il av~it trouvé dans sa chambre, exposé bien'en évidence:
le billet Cook inscrit à son nom et dont s'était servi
Fleurissoire. Il avait aussitêit sonné et, ressorti blême et
tremblant_ sur le couloir, avait prié le garçon de regarder
sous son lit; car il n'osait regarder lui-même. Une espèce
.d'enquête qu'il poussa séance tenante n'aboutit à aucun
résultat; mais comment se fier au personnel de grands
hôtels?... Pourtant, après une nuit de bon sommeil derrière
une porte solidement verrouillée, Julius s'était réveillé
plus à l'aise; la police à présent le protégeait. Il écrivit

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nombre de lettres et de dépêches, qu'il alla porter luimême à la poste.
Comme il rentrai~ on le vint avertir qu'une dame était
venue le demander; elle n'avait pas dit son nom, attendait
dans le reading-room. Julius s'y rendit et ne fut pas peu
surpris de retrouver là Carola.
Non dans la premiere salle, mais dans une autre plus
retraite, plus petite et peu éclairée, elle s'était assise de
biais, au coin d'une table reculée, et, pour se prêter
contenance, feuilletait distraitement un album. En voyant
entrer Julius elle se leva, plus confuse que souriante. Le
manteau noir qui la recouvrait s'ouvrait sur un corsage
sombre, simple, presque de bon goô.t; par contre son
chapeau tumultueux quoique notr la signalait d'une
maniere désobligeante.
Vous allez me trouver bien osée, Monsieur le
Comte. Je ne sais pas comment j'ai trouvé le courage
d'entrer dans votre hôtel et de vous y demander; mais
vous m'avez saluée si gentiment hier... Et puis ce que j'ai
à vous dire est trop important.
Elle restait debout derriere la table; ce fut Julius qui
s'approcha; ·par dessus la table il lui tendit l&lt;i main sans
façons:
- Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?
Carola baissa le front :
- Je sais que vous venez d'être bien éprouvé.
Julius ne comprit pas d'abord; mais comme Carola
sortait un mouchoir et le passait devant ses yeux:
- Quoi! c'est une visite de condoléance?
- Je connaissais Monsieur Fleurissoire, reprit-elle.
-Bah!

LES CAVES OU VATICAN

665

- Oh! pas depuis bien longtemps. Mais je l'aimais
bien. Il était si gentil, si bon ... C'est même moi qui lui
avais donné ses boutons de manchettes; vous savez,. ceux
qu'on a lu leur description dans le journal; c'est ça qui
m'a permis de le reconnaître. Mais je ne savais pas que
c'était Monsieur votre beau-frere. J'ai été bien surprise,
et vous pensez si ça m'a fait plaisir... Oh! pardon; ça n'est
pas ça que je voulais dire.

-

Ne vous troublez pas, chere Mademoiselle, vous

voulez dire sans doute que vous êtes heureuse de cette
occasion de me revoir.
Sans répondre Carola enfouit son visage dans son
mouchoir; des sanglots la secouerent et Julius crut devoir
lui prendre la main :
- Moi aussi, disait-il d'un ton pénétré, moi aussi,
chere demoiselle, croyez bien que...
- Le matin même, avant qu'il ne parte, je lui disais
bien de se méfier. Mais ça n'était pas dans sa nature ...
Il était trop confiant, vous savez.
- Un sain~ Mademoiselle; c'était un saint, fit Julius
avec élan et sortant son mouchoir à son tour.
- C'est bien ça que j'avais compris, s'écria Carola. La
nuit, quand il croyait que je dormais, il se relevait, il se
mettait à genoux au pied du lit, et...
Cet inconscient aveu acheva de troubler Julius, il remit
son mouchoir en poche et, s'approchant encore :
- Otez donc votre chapeau, chere demoiselle.
- Merci; il ne me gêne pas.
- C'est moi qu'il gêne ... Permettez ...
Mais comme Carola se reculait sensiblement, il se
ressaisit.

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous avez
Permettez-moi de vous demander
quel9ue raison particulière de craindre?
-Moi?
- Oui ; quand vous avez dit
mon beau-frère de se
méfier, je vous demande si vous aviez des raisons de
supposer ... Parlez cœur ouvert: il ne vient personne ici
le matin et l'on ne peut pas nous entendre. Vous soupçonnez quelqu'un?
Carola baissa la tête.
- Comprenez que cela m'intéresse particulièrement,
continua Julius volubile, et mettez-vous en face de ma
. situation. Hier soir, en rentrant de la ques~re où j'avais
été déposer, je trouve dans ma chambre, sur la table, au
beau milieu de ma table, le billet de chemin de fer avec
lequel ce pauvre Fleurissoire avait voyagé. Il était inscrit à
mon nom; ces billets circulaires sont strictement personnels, c'est entendu; j'avais eu tort de le prêter ; mais là
n'est pas la question ... Dans ce fait de me rapporter mon
billet, cyniquement, dans ma cham~re, en profitant d'un
instant où j'en suis sorti, je do is voir un défi, une fanfaronnade, et presque une insulte ... qui ne me troublerait
pas, cela va sans dire, si je n'avais de bonnes raisons de
me croire
mon tour visé, voici pourquoi : Ce pauvre
Fleurissoire, votre ami, était possesseur d'un secret... d'un
secret abominable ... d'un secret très dangereux; .. que je
ne lui demandais pas ... que je ne me souciais nullement
de savoir ... qu'il avait eu la plus Ucheuse imprudence de
me confier. 'Et maintenant, je vous le demande : celui
qui, pour étouffer ce secret n'a pas craint d'aller jusqu'au
crime ... vous savez qui c'est?
- Rassurez-vous, Monsieur
l'ai dénoncé à la police.

a

a

a

LES CAVES DU VATICAN

- Mademoiselle Carola, je n'attendais pas moins de
vous.
- Il m'avait promis de ne pas lui faire de mal ; il
n'avait qu'à tenir sa promesse, j'aurais tenu la mienne. A
présent j'en ai assez; il peut bien me faire ce qu'il voudra.
Carola s'exaltait, Julius passa derrière la table et s'approchant d'elle de nouveau:
- Nous serions peut-être mieux dans ma chambre
pour causer.
- Oh! monsieur, dit Carola,je vous ai dit maintenant
tout ce que j'avais à vous dire; je ne voudrais pas vous
retenir plus longtemps.
Comme elle s'écartait encore, elle acheva de contourner
la table et se retrouva pres de la sortie.
- Il vaut mieux que nous nous quittions à présent,
Mademoiselle, reprit dignement Julius qui, de cette
résistance, prétendait garder le mérite. Ah ! je voulais
dire encore : si apres demain, vous aviez l'idée de venir
à l'inhumation, il vaut mieux que vous ne me reconnaissiez pas.
C'est sur ces mots qu'ils se quittèrent, sans avoir prononcé le nom de l'insoupçonné Lafcadio.
V

Lafcadio ramenait de Naples la dépouille de Fleurissoire. Un fourgon mortuaire la contenait, qu'on avait
accroché en queue du train, mais dans lequel Lafcadio
n'avait pas cru indispe,!lsable de monter lui-même, Toutefois, par décence, il s'était installé dans le compartiment
non pas absolument le plus proche, car le dernier wagon

�668

LES CAY.ES DU VATICAN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

était un wagon de seconde, du moins aussi près du corps
que les " premières" le permettaient. Parti le matin de
Rome, il devait y rentrer le soir du même jour. Il s'avouait
mal volontiers le sentiment nouveau qui bientôt envahit son
imc , car il ne tenait rien en si grand honte que l'ennui,
ce mal secret dont les beaux appétits insouciants de sa
jeunesse, puis la dure nécessité, l'avaient préservé jusqu'alors. Et quittant son compartiment, le cœur vide
d'espoir et de joie, d'un bout à l'autre du wagon-couloir
il rôdait, harcelé par une curiosité indécise et cherchant
douteusement il. ne savait quoi de neuf et d'absurde à
tenter. Tout paraissait insuffisant à son désir. Il ne songeait plus à s'embarquer, reconnaissait à contre-cœur que
Bornéo ne l'attirait guère ; non plus le reste de l'Italie :
même il se désintéressait des suites de son aventure ; elle
lui paraissait aujourd'hui compromettante et saugrenue.
Il en voulait à Fleurissoire de ne s'être pas mieux défendu;
· il protestait contre cette piteuse figure, edt voulu l'effacer
de son esprit.
Par contre il eîlt revu volontiers le gaillard qui s'était
emparé de sa valise ; un fameux farceur celui-là !... Et
comme s'il l'e{lt d{I retrouver, à la station de Capoue,
il se pencha à la portière, fouillant des yeux le quai
désert. Mais le reconnaîtrait-il seulement ? Il ne l'avait
vu que de dos, distant déjà et s'éloignant dans la p&amp;
nombre ... Il le suivait en imagination à travers la nuit,
regagnant le lit du Volturne, retrou vant le cadavre hideux,
le détroussant et, par une sorte de défi, découpant dans
la coiffe du chapeau, de son chapeau à lui, Lafcadio, ce
morceau de cuir " de la forme et de la dimension d'une
feuille de laurier" comme disait élégamment le journal.

Cette petite pièce à conviction où l'adresse de son fournisseur, Lafcadio, après tout, était fort reconnaissant à son
dévaliseur de l'avoir soustraite à la police. Sans doute, ce
détrousseur de morts avait tout intérêt lui-même à n'at.
.
'
tirer pomt ~ur soi l attention ; et s'il prétendait malgré
tout se servir de sa découpure, ma foi ! ça pourrait être
assez plaisant d'entrer en composition avec lui.
La nuit à présent était close. Un garçon de wagonrestaurant, circulant d'un bout à l'autre du train vint
avertir les voyageW:s de première et de seconde classe que
le dtner les attendait. Sans appétit, mais du moins sauvé
de_ son désœuvrement pour une heure, Lafcadio s'achemm~ à la suite de quelques autres et même assez loin
derrière eux. Le restaurant était en tête du train. Les
wagons au travers desquels Lafcadio passait étaient vides.
de ci d: là divers objets, sur les banquettes, indiquaient e:
réservaient
les places des dfoeurs .· châles, ore1·11ers, 1·ivres
.
Journaux. Une serviette d'avocat accrocha son re d,
Sil~ d'être le dernier, il s'arrêta devant le comparti!::t:
puis entra. Cette serviette au demeurant ne l' tt' .
è
a 1ra1t
gu _re ; ce fut proprement par acquit de conscience qu'il
foudJa.
Sur un soufflet intérieur, en d1'scrètes lettres d'or, la
serviette portait cette indication :
DEFOUQUEBLIZE

Faculté de droit de Bordeaux

. Elle contenait deux brochures sur le droit criminel et
numéros de la gazette des tribunaux.

SIX

- Encor~ qu~lque bétail pour le congrès. Pouah !
pensa Lafcad10 qu1 remit le tout à sa 1
P ace, puis se Mta

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de rejoindre la petite file des voyageurs qui se rendaient
au restaurant,
Une frêle fillette et sa mère fermaient la marche,
toutes deux en grand deuil ; les précédait immédiatement
un monsieur en redingote, coiffé d'un chapeau haut-deforme, à cheveux longs et plats et à favoris grisonnants ;
apparemment Monsieur Defouqueblize, le possesseur de la
serviette. On avançait lentement, en titubant aux cahots
du train. Au dernier coude du couloir, à l'instant que
le professeur s'allait élancer dans cette sorte d'accordéon
qui relie un wagon à l'~utre, une secousse plus forte le
chavira ; pour recouvrer son équilibre il fit un brusque
mouvement, qui précipita son pince-nez, toute attache
rompue, dans le coin de l'étroit vestibule que forme le
couloir devant la porte des commodités. Tandis qu'il se
courbait à la recherche de sa vue, la dame et la fillettepassèrent. Lafcadio, quelques instants se divertit à contempler les efforts du savant ; piteusement désemparé, il
lançait au hasard d'inquiètes mains à fleur de sol ; il
nageait dans l'abstrait ; on e"l1t dit la danse informe d'un
plantigrade, ou que, de retour en enfance, il jouit à.
" Savez-vous planter les choux ? " - Allons ! Lafcadio:
un bon mouvement ! Cède à ton cœur, qui n'est pas
corrompu. Viens en aide à l'infirme. Tends lui ce verre
indispensable ; il ne l'atteindra pas tout seul. Il y tourne
le dos. Un peu plus, il va l'écraser ... A ce moment un
nouveau cahot projeta le malheureux, tête baissée contre
la porte du closet ; le haut-de-forme amortit le choc,
en se défonçant à demi et s'enfonçant sur les oreilles.
Monsieur Defouqueblize fit un gémissement ; se redressa;
se découvrit. Lafcadio cependant, estimant que la farce

LES CAVES DU VATICAN

avait assez duré, ramassa le pince-nez, le déposa dans le
chapeau du quêteur, puis s'enfuit, éludant les remerciements.
Le repas était commencé. A c~té de la porte vitrée,
à droite du passage, Lafcadio s'assit à une table de deux
couverts ; la place en face de lui restait vide. A gauche
du passage, à même hauteur que lui, la veuve occupait,
avec sa fille, une table de quatre couverts dont deux
restaient inoccupés.
- Quel ennui règne dans ces lieux! se disait Lafcadio,
dont le regard indifférent glissait au-dessus des convives
sans trouver figure où poser. - Tout ce bétail s'acquitte
comme d'une corvée monotone de ce divertissement
qu'est la vie, à la bien prendre ... Qu'ils sont donc mal
vêtus ! Mais, nus, qu'ils seraient laids ! Je meurs avant le
dessert si je ne commande pas du champagne.
Entra le professeur. Apparemment il venait de se laver
les mains qu'avait souillées du bout sa recherche . il
. .
'
examinait ses ongles. En face de Lafcadio un garçon de
restaurant le fit asseoir. Le sommellier passait de table en
table. Lafcadio sans mot dire, indiqua sur la carte un
Mont~bello Grand-Crémant de vingt francs, tandis que
Monsieur Defouqueblize demandait une bouteille d'eau
d~ Saint-Galmier. A présent, tenant entre deux doigts son
pmce-nez, il haletait dessus doucement, puis, du coin de
sa serviette, il en clarifiait les verres. Lafcadio l'observait
"
. d
,
s eto~.na1t e s~s yeux de taupe clignotant sous d'épaisses
paupteres rougies.
-. Heureusement il ne sait pas que c'est moi qui viens
de lm rendre la vue ! S'il commence à me remercier •
p·
.
.
.
,a
mstant Je lm fausserai compagnie.

�672

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le sommellier revint avec la Saint-Galmier et le champagne, qu'il déboucha d'abord et posa e~tre les deux
convives. Cette bouteille ne fut pas plus tot sur la table,
Defouqueblize s'en saisit, sans distinguer quelle elle était,
s'en versa un plein verre qu'il avala d'un trait... Le
sommellier déjà faisait un geste, que Lafcadio retint en
riant.
_ Oh ! qu'est-ce que je bois là? s'écria Defouqueblize avec une grimace affreuse.
_ Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit le
sommellier dignement. La voilà, votre eau de SaintGalmier. Tenez.
Il posa la seconde bouteillle. .
,
. .
_ Mais je suis désolé, Monsieur ... J y vois s1 mal...
Absolument confus, croyez bien...
.
_ Quel plaisir vous me feriez, Monsieur, interrom_p1t
Lafcadio, en ne voùs excusant pas ; et même en acceptant un second verre, si ce premier-là vous a plu.
_ Hélas ! Monsieur, je vous avouerai que j'ai trouvé
cela détestable ; et je ne comprends pa~ comment~, da~s
ma distraction, j'ai pu en avaler un plem verre ; J avais
si soif... Dites-moi, Monsieur, je vous prie : é'est extrêmement fort ce vin-Ià ?... parce que, je m'en vais vous dire..•
je ne bois'jamais que de l'eau ... la moindre gout~e d'alcool
me porte infailliblement à la tête ... Mon Dieu! mo~
Dieu ! qu'est-ce que je vais deveuir ?.•• Si ~e retournais
tout de suite à mon compartiment?... Je ferais sans doute
bien de m'étendre.
Il fit geste de se lever.
_ Restez l restez donc, cher Monsieur, dit Lafcadio
· a' s' amuser. Vous reriez
bien de manger
qui commençait
11

LES CAVES DU VATICAN

au contraire, sans vous inquiéter de ce vin. Je vous
ramenerai tout à l'heure si vous avez besoin qu'on vous
soutienne ; mais n'ayez crainte : ce que vous en avez
bu ne griserait pas un enfant.
- J'en accepte l'augure. Mais, vraiment, je ~e sais
comment vous ... Vous offrirai-je un peu d'eau de SaintGalmier?
- Je vous remercie beaucoup ; mais permettez-moi
de préférer mon champagne.
- Ah ! vraiment, c'était du champagne ! Et .•. vous
allez boire tout cela ?
- Pour vous rassurer.
- Vous êtes trop aimable; mais, à votre place, je...
- Si vous mangiez un peu, interrompit Lafcadio,
mangeant lui-même, et que Defouqueblize embêtait. Son
attention à présent se portait sur _la veuve :
Certainement une italienne. Veuve d'officier sans doute.
Quelle décence dans son geste ! quelle tendresse dans son
regard ! Comme son front est pur ! Que ses mains sont
intelligentes ! Quelle élégance dans sa mise, pourtant si
simple ... Lafcadio, quand tu n'entendras plus en ton
cœur les harmoniques d'un tel accord, puisse ton cœur
avoir cessé de battre ! Sa fille lui ressemble ; et de quelle
noblesse déjà, un peu sérieuse et même presque triste, se
tempere l'excès de gdce de l'enfant! Vers elle avec
quelle sollicitude la mere se penche ! Ah ! devant de tels
êtres le démon céderait ; pour de tels êtres, Lafcadio, ton
cœur se dévouerait sans doute ...
A ce moment le garçon passa changer les assiettes.
Lafcadio laissa partir la sienne à demi-pleine, car ce qu'il
voyait à présent l'emplissait soudain de stupeur: la veuve,

9

�674

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la délicate veuve se courbait en dehors, vers le passage,
et, relevant lestement sa jupe, du mouvement le plus
naturel, découvrait un bas écarlate et le moJlet le mieux
formé.
Si inopinément cette note ardente éclatait dans cette
grave symphonie ... rêvait-il ? Cependant le garçon apportait un nouveau plat. Lafcadio s'allait servir ; ses yeux se
reportèrent sur son assiette, et ce qu'il vit alors l'acheva :
Là, devant lui, à découvert, au milieu de l'assiette
tombé l'on ne sait d'où, hideux et reconnaissable entre
mille... n'en doute pas, Lafcadio: c'est le bouton de
Carola ! Celui des deux boutons, qui manquait à la
seconde manchette de Fleurissoire. Voici qui tourne au
cauchemar... Mais le garçon se penche avec le plat. D'un
coup de main, Lafcadio nettoie l'assiette, faisant glisser
le vilain bijou sur la nappe ; il replace l'assiette pardessus, se sert abondamment, emplit son verre de
champagne, qu'il vide aussit&amp;t, pui remplit. Car maintenant si l'homme à jeun a déjà des visions ivres... Non,
ce n'était pas une hallucination : il entend le bouton
crisser sous l'assiette ; il soulève l'assiette, s'empare du
bouton ; le glisse à côté de sa montre dans le gousset de
son gilet ; tite encore, s'assure : le bouton est là, bien en
sl1reté... Mais qui dira comment il était venu dans l'assiette ? Qui l'y a mis?... Lafcadio regarde Defouqueblize:
le savant mange innocemment, le nez bas. Lafcadio veut
penser à autre chose : il regarde de nouveau la veuve ;
mais dans son geste et dans sa mise tout est redevenu
décent, banal ; il la trouve à présent moins jolie. Il tkhe
d'imaginer à neuf le geste provocant, le bas rouge ; il
ne peut pas. Il tkhe de revoir sur son assiette le bouton,

LES CAVES DU VATICAN

675

et s'il ne le sentait pas là, dans sa poche, certe~. ·1 d
. M.
-, 1 outera1~ ...,
_a,s, au fa~t, pourquoi l'a-t-il pris, ce bouton !...
qut n était pas à lUJ. Par ce geste instinctif, absurde, quel
ave~ ! quelle _reconnaissance ! Comme il se dési ne à
celui , quel qu '1t s01t,
· et de la police peut-être, qui gl'observe sans doute , le guett e... D ans ce p1'ège grossier
. il a
donné tout droit comme un sot. Il se sent blémir. Il se
retourne brusMqu~ment : derrière la porte vitrée du passage,
personne...
ais quelqu'un tout à l'h
A
l'
eure peut-1::tre
aura vu ! Il se force à manger encore ; mais de dépit ses
dents se serrent. Le malheureux 1 ce n'est
.
ffi''J
·
pas son crime
a eux qu, regrette, c'est ce geste malencontreIDC Q '
d
à és
... ua
one pr ent le professeur à lui sourire?...
Defou~ueblize avait achevé de manger. Il s'essuya les
lèvres, pms, les deux coudes sur la table et chiffonnant
nerveusement
sa serviette
.
.
, commença de regar der Laficad.
10 ; un bizarre rictus agitait ses lèvres . à l fi.
,
, a n, comme
n y tenant plus :
- Oserais-je, Monsieur, vous en redemander un petit
peu?
Il avança
son verre cramt1vement
· ·
.
vers la bouteille
presque vide.
Lafcadio, distrait de son inquiétude et tout h
d
l d'
•
.
eureux e
a ,version, IUI versa les dernières gouttes :
-:-- Je serais embarrassé de vous en donner beaucou
Mais voulez-vous que j'en redemande?
p.•.
- Alors je crois qu'une demi-bouteille suffirait
Def~uqueblize, déjà sensiblement éméché, avai; perdu
le sentu~ent des convenances. Lafcadio que n'effrayait
:éas le vin sec et que la naïveté de l'autre amusait fit
boucher un second Montebello. .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Non ! non! ne m'en versez pas trop! disait Defouqueblize en levant son vacillant verre que Lafcadio
achevait de remplir. C'est curieux que cela m'ait paru si
mauvais d'abord. On se fait ainsi des monstres de bien
des choses, tant qu'on ne le connait pas. Simplement je
croyais boire de l'eau de Saint-Galmier ; alors je trouvais
que, pour de l'eau de Saint-Galmier, elle avait un drôle
de goôt, vous comprenez. C'e t comme, si l'on vous versait
de l'eau de Saint-Galmier quand vous croyez boire du
champagne, vous diriez, n'est-ce pas: pour du champagne,
je trouve qu'il a un dr6le de goôt !...
Il riait à ses propres paroles, puis se penchait par dessus
la table vers Lafcadio qui riait aussi, et à demi-voix :
- Je ne sais pas ce que j'ai à rire comme ça; c'est
certainement la faute à votre vin. Je le soupçonne tout
de même d'être un peu plus chaud que vous ne dites.
Eh I eh ! eh ! Mais vous me ramenez dans mon wagon,
c'est convenu, n'est-ce pas. Nous y serons seuls, et si je
suis indécent vous saurez pourquoi.
- En voyage, hasarda Lafcadio, cela ne tire pas à
conséquence,
- Ah! Monsieur, reprit l'autre aussit6t, tout ce qu'on•
ferait dans cette vie ! si seulement on pouvait être bien
certain que cela ne tire pas à conséquence, comme vous
dites si justement. Si seulement on était assuré que cela
n'engage à rien ... Tenez; rien que ça, que je vous dis là,
maintenant, et qui n'est pourtant qu'une pensée bien
naturelle, croye7,-vous que je l'oserais exprimer sans plus
de détours, si seulement nous étions à Bordeaux? Je dis
Bordeaux, parce que c'est Bordeaux que fbabite. J'y suis
connu, re pecté; bien que pas marié, j'y mène une petite

LES CAVES DU VATICAN

vie tranJuille, j'y exerce une profession considérée : professeur ~ la faculté de droit; oui: criminologie comparée;
une chal_re_ nouvelle ... Vous comprenez que, là, je n'ai pas
la perm1ss1on, ce qui s'appelle : la permi ion de m'enivrer, fat-ce un jour par hasard. Ma vie doit être respectable. Songez donc : un de mes élève me rencontrerait
soul d~ns ia,rue !... Respectable ; et sans que ça ait l'air
con~mt ; c est là le hic; il ne faut pas donner à penser:
~onsteur Defouqueblize (c'est mon nom) fait rudement
b:~n d~ se ret~nir !... li faut non seulement ne rien faire
d_ msoh_te, ~1s e~core persuader autrui qu'on ne pourrait
~en f~_•re d_ insolite, même avec toute licence ; qu'on n'a
rt~n d msol1te en soi, qui demanderait à sortir. Restet-11 encore un peu de vin ? Quelques gouttes seulement
mon . cher complice, quelques gouttes... Une pareill;
occasion ne se retrouve pas deux fois dans la vie. Demain,
à Ro~e, à ce congrès qui nous rassemble, je retrouverai
quantité de collègues, graves, apprivoisés, retenus aussi
compassés que je le redeviendrai moi-même dés que j'aurai
recouvré ma livrée. Des gens de la société, comme vous
ou moi, se doivent de vivre contrefaits.
Le repas cependant s'achevait ; un garçon passait,
récoltant, avec le dtl, les pourboires.
bli A mesure_ que la salle se vidait, la voix de Defouque. ze devenait plus so~ore; par instants, ses éclats inquiétaient un peu Lafcad10. li continuait :
- ~t quand il n'y aurait pas la société pour nous
contraindre, ce groupe y suffirait, de parents et d'amis
auxquels nous ne savons pas consentir à déplaire. lis opposent à notre sincérité incivile une image de nous, de
laquelle nous ne sommes qu'à demi-responsables, qui ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous ressemble que fort peu, mais qu'il est indécent, je
vous dis de déborder. En ce moment, c'est un fait :
j'échapp; ma figure, je m'évade de m~i··: 0 vertigineuse
aventure ! e, périlleuse volupté !... Mais Je vous romps la
tête?
- Vous m'intéressez étrangement.
_ Je parle ! je parle ... Que voulez-vous ! même iv'.e
on reste professeur ; et le sujet me tient à cœur ..• M~1s,
si vous avez fini de manger, peut~tre voulez-vous bien
m'offrir votre bras pour m'aider à regagner mon compartiment tandis que je me soutiens encore. Je crains, si je
m'attarde un peu davantage de n'être plus en état de me
lever.
Defouqueblize, à ces mots, prit une sorte d'élan com_me
pour abandonner sa chaise, mais retombant tout auss1t6t
et s'affalant à demi sur la table desservie, le haut du
corps jeté vers Lafcadio, il reprit d'une voix adoucie et
quasi confidentielle.
,
.
_ Voici ma thèse : Savez-vous ce qu il faut pour faire
de l'honnête homme un gredin ? Il suffit d'un dépaysement d'un oubli ! Oui Monsieur, un trou dans la
,
. d'
mémoire, et la sincérité se fait jour !... La cessation une
continuité . une simple interruption de courant. Naturellement je 'ne dis pas cela dans mes cours ... Mais, entr~
nous, quel avantage pour le bitard ! Songez donc : celui
dont l'être même est le produit d'une incartade, d'un
crochet dans la droite ligne ...
La voix du professeur de nouveau s'était haussée ; il
fixait à présent sur Lafcadio des yeux bizarr~, don:_ le
regard tanttJt vague et tanttJt perçant commençait à. 1 mquiéter. Lafcadio se demandait à présent si la myopie de

LES CAVES DU VATICAN

cet homme n'était pas feinte, et, presque, il reconnaissait ce
regard. A la fin, plus gêné qu'il n'etlt voulu en convenir
'
11. se leva et, brusquement :
- Allons ! Prenez mon bras, Monsieur Defouqueblize,
dit-il. Levez-vous ! Assez bavardé.
Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise.
Tous deux s'acheminèrent, en titubant dans le couloir
vers le compartiment où la serviette du professeur était'
restée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l'installa, prit congé. Il avait déjà tourné le dos pour repartir
lorsque sur son épaule s'abattit une poigne puissante. II
fit volte-face aussittJt. Defouqueblize d'un bond s'était
dressé... mais était-ce encore Defouqueblize qui,
d'une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante,
s'écriait :
- Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami,
Monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !. .. Alors quoi ! c'est
donc vrai ! on avait voulu s'évader ?
Du funambulesque professeur éméché de tout à l'heure
plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et _dru,
en qui Lafcadio n'hésitait plus à reconnaître Protos.
Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s'annonçait
redoutable.
- Ah ! c'est vous, Protos, dit-il simplement. J'aime
mieux cela. Je n'en finissais pas de vous reconnaître.
Car, pour terrible qu'elle füt, Lafcadio préférait une
rlalitl au· saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait
depuis une heure.
- J'étais pas mal grimé, hein?... Pour vous, je
m'étais mis en frais ... Mais, tout de même, c'est vous qui
devriez porter des lunettes, mon garçon; ça vous jouera de

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça
les subtils.
Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait
lever dans l'esprit de Cadio ! Un subtil, dans l'argot dont
Protos et lui se servaient du temps qu'ils étaient en
pension ensemble, un subtil, c'était un homme qui, pour
quelque raison que ce füt, ne présentait pas à tous ou en
tous lieux même visage. Il y avait, d'après leur classement,
maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et
louables, à quoi répondait et s'opposait l'unique grande
famille des crustacés, dont les représentants, du haut en
bas de l'échelle sociale, se carraient.
Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les
subtils se reconnaissent entre eux. '.? 0 Les crustacés ne
reconnaissent pas les subtils. - Lafcadio sè souvenait
maintenant de tout cela ; comme il et-ait de ces natures
qui se prêtent à tous les jeux, il sourit. Protos reprit :
- Tout de même, l'autre jour, heureux que je me
sois trouvé là, hein? ... Ça n'était peut-être pas tout à fait
par hasard. J'aime à surveiller les novices : c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est coquet ... Mais ça s'imagine
un peu trop facilement pouvoir se passer de conseils.
Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon
garçon !... A-t-on idée de se coiffer d'un galurin pareil
quand on se met à la besogne ? Avec l'adresse du fournisseur sur cette pièce à conviction, on vous coffrait avant
huit jours. Mais pour les vieux amis, moi j'ai du cœur ;
et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup aimé,
Cadio? J'ai toujours pensé qu'on ferait quelque chose de
vous. ' Beau comme vous étiez, on aurait fait marcher
pour vous toutes les femmes, et chanter, qu'à cela ne

LES CAVES DU VATICAN

681

tienne, plus d'un homme par dessus le marché. Que j'ai
été heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et d'apprendre
que vous veniez en Italie ! Ma parole ! il me tardait de
savoir ce que vous étiez devenu depuis le temps qu'on
fréquentait chez notre ancienne. Vous n'êtes pas mal
encore, savez-vous ! Ah ! elle ne se mouchait pas du
pied, Carola !
L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort pour la cacher ; tout cela amusait
grandement Protos, qui feignait de n'en rien voir. Il avait
tiré de la poche de son gilet une petite rondelle de cuir
et l'examinait.
- J'ai proprement découpé ça ? hein !
Lafcadio l'aurait étranglé ; il serrait les poings et
ses ongles entraient dans sa chair. L'autre continuait
gouailleur :
- Mince de service ! Ça vaut bien .les six billets de
mille ... que voulez-vous me dire p~urquoi vous n'avez pas
empochés?
Lafcadio sursauta :
- Me prenez-vous pour un voleur ?
- Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos
. '.
,
Je n aime pas beaucoup les amateurs,. mieux vaut que je
vous le dise tout de suite franchement. Et puis, avec moi,
v~us savez, il ne s'agit pas de faire le fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu, de brillantes dispositions, mais...
- Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui ne
retenait plus sa colère. - Où prétendez-vous en venir ?
fait ~n pas de clerc l'autre jour ; pensez-vous que
J aie besom qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez une

T,~i

�682

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arme contre moi ; je ne vais pas examiner s'il serait bien
prudent pour vous-même de vous en servir. Vous désirez
que je rachète ce petit bout de cuir. Allons, parlez !
Cessez de rire et de me dévisager ainsi. Vous voulez de
l'argent. Combien ?
Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit
retrait en arrière ; il se ressaisit aussit6t.
- Tout beau ! tout beau ! dit-il, Que vous ai-je dit
de malhonnête? On discute entre amis, posément. Pas
de quoi s'emballer. Ma parole, vous avez rajeuni, Cadio !
Mais comme il lui caressait légèrement le bras, Lafcadio
se dégagea dans un sursaut.
- Asseyons-nous, reprit Protos ; nous serons mieux
pour causer.
Il se cala dans un coin, à côté de la portière du couloir,
et posa ses pieds sur l'autre banquette.
Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. Sans
doute Protos était armé. Lui, présentement, ne portait
aucune arme. Il réfléchit' que dans un corps-à-corps il
aurait stîrement le dessous. Puis, s'il avait un instant pu
souhaiter de fuir, la curiosité déjà l'emportait, cette
curiosité passionnée contre quoi rien, même sa sécurité
personnelle, n'avait pu jamais prévaloir. Il s'assit.
- De l'argent? Ah ! fi donc ! dit Protos. Il sortit un
cigare d'un étui, en offrit un à Lafcadio qui refusa.
- La fumée vous gêne peut-être? ... Eh bien, écoutezmoi. Il tira quelques bouffées de son cigare, puis, très
calme:
- Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de
l'argent que j'attends de vous ; mais de l'obéissance.
Vous ne paraissez pas, mon garçon (excusez ma franchise),

LES CAVES DU VATICAN

vous rendre un compte bien exact de votre situation. Il
vous faut hardiment vous dresser en face d'elle; permettezmoi de vous y aider.
" Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent un
adolescent a voulu s'échapper ; un adolescent symp:thique ; et même tout à fait comme je les aime : naîf et
gracieusement primesautier ; car il n'apportait à cela, je
présume, pas grand calcul ... Je me souviens Cadio
.
'
'
com b1en, dans le temps, vous étiez ferré sur les chiffres
.
'
mais, que, pour vos propres dépenses, jamais vous ne
consentiez à compter ..• Bref, le régime des crustacés vous
dégotlte ; je laisse quelqu'autre s'en étonner... Mais ce
qui m'étonne, moi, c'est que, intelligent comme vous
êtes, vous ayiez cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement
que ça sortir d'une société, et sans tomber du même
coup dans une autre ; ou qu'une société pouvait se passer
de lois.
"Law1ess " , vous vous souvenez; nous avions lu cela
~uelque part. Two hawks in the air, two fishes swimming
in the ua not more lawless than wt ... Que c'est beau la
littérature ! Lafcadio ! mon ami, apprenez la loi des
subtils.
- Vous pourriez peut-être avancer.
- Pourquoi se presser ? Nous avons du temps devant
nous. Je ne descends qu'à Rome. Lafcadio mon ami il
arrive qu ' ~n cnme
·
échappe aux gendarmes;' je m'en vais
'
v~us expliquer pourquoi nous sommes plus malins qu'eux:
c est que nous, nous jouons notre vie. Où la polie~
thoue, nous réussi~ons quelquefois. Parbleu ! vous
avez voulu, Lafcad10 ; la chose est faite et vous ne
pouvez plus échapper. Je préférerais que vous m'obéissiez,

�684

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parce que, voyez-vous, je serais vraiment ~ésolé de_ devo,Ïr
livrer un vieil ami comme vous à la pohce ; mais qu Y
faire ? Désormais vous dépendez d'elle - ou de nous.
_ Me livrer, c'est vous livrer vous-même ...
_ j'espérais que nous parlions sérieusement .. Comp:enez donc ceci, Lafcadio : La police coffi-e les msoumi_s ;
· en Ital'ie, volontiers elle compose avec les subtils.
mais,
.
"Compose", oui, je crois que c'est le mot. Je sms un
peu de la police, mon garçon. J'ai l'œil. J'aide au bon
ordre. Je n'agis pas : je fais agir.
.
. , .
"Allons! cessez de regimber, Cad10. Ma 101 na nen
d ' affi- eux . Vous vous faites des exagérations sur ,ces
choses . si naïf. et si spontané ! Pensez-vous que ce n est
pas déjà par o~éissance, et parce que je le voulais ainsi, que
vous avez repris sur l'assiette, à dtner, le bouton de
Mademoiselle Venitequa ? Ah ! geste imprévoyant ! geste
idyllique ·1 Mon pauvre Lafcadio ! Vous en êtes-v~us
assez voulu de ce petit geste, hein ? L'emmerdant, c est
que je n'ai pas été seul à le voir. Bah ! ne vous frappez
pas,. le garçon , la veuve et l'enfant sont. de mèche.
.
Charmants. Il tient a vous de vous en f;ure des amis.
Lafcadio, mon ami, soyez raisonnable ; vous soumettezvous?
Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait pris le
parti de ne rien dire. Il restait, le torse raidi, le~ lèvres
serrées, les yeux fixés droit devant lui. Protos repnt avec
un haussement d'épaules :
.
_ Drôle de corps ! Et, en réalité, si souple !... Mats
déja vous auriez acquiescé, peut-être, si j'avais d'abor~
dit ce que nous attendons de vous. Lafcadio, mon ami,
ôtez-moi d'un doute : Vous que j'avais quitté si pauvre,

LES CAVES DU VATICAN

ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette à
vos pieds, vous trouvez cela naturel ?... Monsieur de
Baraglioul père vint à mourir, m'a dit Mademoiselle
Venitequa, le lendemain du jour où le comte Juliu&amp;, son
digne fils, est venu vous faire visite ; et le soir de ce
jour vous plaquiez Ma,demoiselle Venitequa. Depuis, vos
relations avec le comte Julius sont devenues, ma foi,
bien intimes ; voudriez vous m'expliquer pourquoi ?...
Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais connu
de nomoreux oncles; votre pedigree, depuis lors, me
paraît s'être un peu bien embaraglioullé !... Non ! ne vous
fichez pas; je plaisante. Mais que voulez-vous qu'on
suppose? ... à moins pourtant que vous ne deviez directement à Monsieur Julius votre présente fortune; ce qui,
(permettez-moi de vous le dire) séduisant comme vous
l'êtes, Lafcadio, me paraîtrait sensiblement pl~s scandaleux. D'une manière comme d'une autr.e, et quoique vous
nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami, l'affaire est
claire et votre devoir est tracé : vous ferez chanter Julius .
Ne vous rebiffez pas, voyons ! Le chantage est une saine
institution, nécessaire au maintien des mœurs. Eh ! quoi !
vous me quittez? ...
Lafcadio s'était levé.
- Ah ! laissez-moi passer, en.fin ! cria-t-il, enjambant
le corps de Protos; en travers ·du compartiment, étalé
de l'une a l'autre des deux banquettes, celui-ci ne fit
aucun geste pour le saisir. Lafcadio, étonné de ne se
sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'écartant:
- Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous pouvez
me garder à vue ; mais tout, plut6t que de vous écouter

�LES CAVES DU VATICAN

686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus longtemps ... Excuse7,-moi de vous préférer la police.
Allez l'avertir : je l'attends.

VI
Ce même jour, le train du soir amenait de Milan les
Antbime ; comme ils voyageaient en troisième, ils ne
virent qu'à l'arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille
aînée qu'amenait de Paris le sleeping-car du même train.
Peu d'heures avant la dépêche de deuil, la comtesse
avait reçu une lettre de son mari ; le comte y parlait
éloquemment de l'abondant plaisir apporté par la rencontre
inopinée de Lafcadio ; et sans doute aucune allusion n'y
flottait, à cette demi-fraternité qui, d'un si scabreux
attrait, ornait aux yeux de Julius le jeune homme Qulius,
fidèle à l'ordre de son père ne s'en était ouvertement
expliqué avec sa femme, pas plus qu'il n'avait fait avec
l'autre), mais certaines allusions, certaine réticences, avertissaient suffisamment la comtesse ; même je ne suis pas
bien stlr que Julius, à qui l'amusement manquait dans le
trantran de sa vie bourgeoi e, ne se ftt pas un jeu de
tourner autour du scandale et de s'y brtller le bout des
doigts. Je ne suis pas stlr non plus que la présence à Rome
de Lafcadio, l'espoir de le revoir, ne fOt pas pour quelque
chose, pour beaucoup, dans la décision que prit Geneviève
d'accompagner là-bas sa mère.
Julius était à leur rencontre à la gare. Il les emmena
rapidement au Grand H6tel, ayant quitté presque aussit6t
les Anthime qu'il devait retrouver parmi le funèbre cortège,
le lendemain. Ceux-ci regagnèrent, via di Bocca di Leone,
l'M rel oô. ils étaient descendus à leur premier séjour.

687

Marguerite apportait au romancier d'h eureuses nouvelles :. son élection ne faisait plu un pl·1 ; 1,avant-ve ille
1~ card_mal André l'avait officieusement avertie: le candida;
n aurait même plus à recommencer ses visites; d' Il
même l'Académie venait à lui portes
e el'attendait.
'
ouvertes ; on
- Tu vois bien I disait Marguerite Qu'est
.
te disais à Paris? Tout vient à point D.a
-ce qude J_el
,
·
ns ce mon e 1
suffit d attendre.
'
ul-:-Et de ne pas changer, reprenait componctueusement
ius ~n portant la main de son épouse à ses lèvr et
sans voir
le regard de sa fille &gt; fixé sur 1m,. se c harger
es, de
é .
m pris. - Fidèle à vous, à mes pensées, à mes pnncrpe
. . .
L
J

pe'.sé:éra_nce _est la plus indispensable vertu.
Déjà
s élo1gna1ent de lui le souvenir de sa l
b dé
P us récente
em ar e, et toute autre pensée qu'orthodoxe t
autre
·
dé
, e tout
proJet que cent. A présent renseigné i'l s
.
sissa·
ffi
,
e ressa11t 5:1°s e ort. li admirait cette conséquence subtile
par quor son e, prit s'était un instant dérouté• L ur. n ,avait
.
h
pas c angé: c était le pape.
-d' Quelle
.
· ·1 constance de ma pensée, tout a u contraire
se _•5:i1t-1 ; ~uelle logique! Le difficile, c'est de savoir
quor sen temr. Ce pauvre Fleurissoire en est mort d'av .
~étrdé les coulisses. Le plus simple, quand on es; simp~:r
ctué
est e 'en tenir à
· Ce hideux secret l'a'
L
.
ce qu •on sait.
a

à

a connaissance ne fortifie jamais que les forts
N ,.'import
1•
• h
...
r
e . Je suis eureux que Carola ait pu prévenir la
: :e; ça ~e per~et de méditer plus librement... Tout
ême, sri savart que ce n'est pas au VRAI S . Pè
u•·1 d ·
atnt- re
qpourt Aort sodn infortune et son exi~ quelle consolation
rman -Dubois 1. que} encouragement dans sa foi !

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quel soulas !... Demain, après la cérémonie funèbre, je
ferais bien de lui parler;
' .
rande affluence. Trois
Cette cérémonie n attira pas g
l
·t Dans la
. .
le corbillard. Il p euvat .
voitures suivaient
nait amicalement
.,
.
Blafaphas accompag
prem1ere v01ture
.
. fi il l'épousera sans
. (dè
le deml aura pns n,
Armca
s que
. d P u l'avant-veille (abant
s
deux partis e a
d
)
d
nul oute ; ou
. l 1 . r seule entrepren re
chagrin
a
a1sse
donner la veuve à son
'
·
la pensée ·
Bl f; h
'en supportait pas
'
ce long voyage, a ap asp n
ntre pas de la famille, il
tf
ême
1
our
n
1:
d
et quan
ien m_
. . I d ·1 . quel parent valait un
.
ns pns e em '
n'en avait pas_ m01.
' R e depuis quelques heures à
tel ami ?) mais arnvés a om .
. d'
ratage de tram.
peine, par suite un
.
't pr1·s place Madame
·
,
vmture ava1
Dans la dermere
fille . dans la
nd-Dubois avec la comtesse et sa
.'
Arma
vec Anthime Armand-Dubois.
seconde le comte a
. .
1 rie fut fait aucune
d
S I tombe de Fleunsso1re, 1
ur
· au retour u
. aà
alchanceuse aventure. Mais,
allusion sa m
l de nouveau seul avec
cimetière, Julius de Barag iou ,

r

Anthime comme~ça : . d'intercéder pour vous près du
- Je vous avais promis
Saint-Père.
.
.
vous en avais pas prié.
- Dieu m'est témom que Je ne
b don_ Il est vrai. .. ou tré du dénuement où vous a an
. 'É 1· . 'avais écouté que mon cœur.
.
nait l g ise, Je n
.
.
me plaignais pomt.
D'
'est témom que Je ne
ieu_~ J
·s 1 M'avez-vous assez agacé avec
_ Je sais.... e sai ....
.
m'invitez à Y
.
1 Et même pmsque vous
votre rési gnation .
. ,
h Anthime, que je
. .
us avouerai, mon c er
revenir, . Je . vol'
. d
. t té que d'orgueil et que
reconna1ssa1s a moms e sam e

LES CAVES DU VATICAN

l'excès de cette résignation, la dernière fois que je vous
vis à Milan, m'avait paru beaucoup plus près de la
révolte que de la véritable piété, et m'avait grandement
incommodé dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas
tant, que diable! Parlons franc : votre attitude m'avait
choqué .
- La vMre, je puis donc aussi vous l'avouer, m'avait
attristé, mon cher frère. N'est-ce pas vous, précisément,
qui m'incitiez à la révolte, et...
Julius qui s'échauffait l'interrompit :
- J'avais suffisamment éprouvé par moi-même, et
donné à entendre aux autres dans tout le cours de ma
carrière, qu'on peut être parfait chrétien sans pourtant
faire fi des légitimes avantages que nous offre le rang
où Dieu a trouvé sage de nous placer. Ce que je reprochais à votre attitude, c'était précisément, par son affectation, de sembler -prendre avantage sur la mienne.
- Dieu m'est témoin que ...
-

Ah

! ne protestez pas toujours ! interrompit de

nouveau Julius. - Dieu n'a que faire ici. Je vous explique
précisément, quand je dis que votre attitude était tout
près de la révolte ... j'entends : de ma révolte à moi ; et
c'est là précisément ce que je vous reproche : c'est, en
acceptant l'injustice, de laisser autrui se révolter pour
vous. Car je n'admettais pas, moi, que l'Église fClt dans
son tort; et votre attitude, sans avoir l'air d'y toucher, l'y
mettait. J'avais donc résolu de me plaindre à votre place.
Vous allez voir bientat combien j'avais raison de m'in-

digner.
Julius dont le front s'emperlait posa sur sês genoux son

haut-de-forme.
10

�690

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

Voulez-vous que je donne un peu d'air? et Anth1mc,
Plaisamment baissa la vitre de son côté.
corn
'
.
.
Il' · · d
une
- Sitf&gt;t à Rome, reprit Julius, Je so ic1ta.1 one
.
J e fu s re çu. Un étrange succès devait couronner
audience.

LES CAVES DU VATICAN

-

ma démarche .. •
_ Ah ! fit indifféremment Antbime.
.
.
on
ami
Car
si
J·e
n'obtins
en
l'espèce
nen
de
- 0 mm
.
. d
ce que j'étais venu réclamer, je remportai du . mo1nsè :
..
ne assurance qui mettait notre Saint-P re
ma v1s1te u
...
. . .
ue nous
l'abri de toutes les suppositions tnJuneuses q
formions à son endroit.
' . .
. .
formulé
- Dieu m'est témoin que je n at pma1s ncn
. . ux à l'endroit de notre Saint-Père.
d,.IOJUCle
• lésé
.
- Je formulais pour vous. Je vous voyais
; Je
m'indignais.
il
- Arrivez au fait, Julius: vous avez vu le pape.
- Eh bien, non ! je n'ai pas vu le pape, éclata enfin
Julius - mais je me uis saisi d'un secret; ecret douteux
d'abord mais qui bientôt, par la mort de ~otre cher
.c.
t'1on soudaine •' secret
Amédé' devait trouver une connrma
.
ffioya:lc déconcertant, mais où votre foi, cher Anth1~e,
esaura puiser
' du réconfort. C ar sac h ez que de
. cc déni de
justice dont vous fut~ vic~ime, le pape e t innocent ...
_ Eh ! je n'en ai Jamais douté.
- Anthime, écoutez bien: Je n'ai P:"5 v~ le pape
arec que personne ne peut le voir; cclm ~u1 .présente~cnt est assis sur le trône pontifical et que 1tgh~ écout~
.
et qui promulgue;
cc Iu1. qut. m , a par lé, le pape qu on voit
·• ' vu N'EST PAS LE VRAI,
au Vatican, le pape que J a1
d'ê
é tout
Anthimc, à ces mots, commença
tre secou
entier d'un gros rire.

-

Riez I riez! reprit Julius piqué. Moi aussi Je nais

d'abord. Eussé-je un peu moins ri, on n'etlt pas assassiné
Fleurissoire. Ah ! saint ami ! tendre victime!... Sa voix
expira dans les sanglots.
-

Dites donc : c'est sérieux ce que vous nous baillez

là?... Ah mais!... Ah mais!... Ah mais !. .. fit ArmandDubois que le pathos de Julius inquiétait. tout de meme il faudrait savoir...

C'est que

-

C'est pour avoir voulu savoir qu'il est mort.
Parce qu'enfin, si j'ai fait bon marché de mes biens,
de ma situation, de ma science, si j'ai consenti qu'on me
jou!t... continuait Anthime qui peu à peu à son tour se
montait.

- Je vous

le dis : de tout cela lt 'Vrai n'est en rien
responsable;• celui qui vous jouait, c'est un suppat du
Quirinal ...
-

Dois-je croire à ce que vous dites?

-

Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre

martyr.
Tous deux demeurèrent quelques instants silencieux.
Il avait cessé de pleuvoir; un rayon écartait la nue. La
voiture avec de lents cahots rentrait dans Rome.
- Dans ce cas, je sais ce qui me reste à faire, reprit
Anthime, de sa voix la mieux décidée: Je vends la mèche.
Julius sursauta.
-

Mon ami, vous m'épouvantez. Stlr, vous allez vous

faire excommunier.

- Par qui? Si c'est par un faux pape, on s'en fout.
- Dieu m'est témoin que je pensais vous aider à
godtcr dans ce secret quelque vertu consolative reprit
Julius consterné.
,

�LBS CAVES DU VATICAN
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. t ? Et qui me dira si Fleurissoire
_ Vous pla1san ez....
6
.
P d' n'y Mcouvre pas tout de mcme
en arrivant au ara is
.
que son bon Dieu non plus n'est pas le vrat ?
C
- V oyons ! mon cher Anthime, vous divaguez .. omme
.
. deux I comme s'il pouvait y en
s'il pouvait y en avoir
.
avoir UN AUTRE.
à
Non mais vraiment vous en parlez trop
votr~
.' . 'avez pour lui rien délaissé; vous à qui,
aise, vous qui n
fit
Ah I tenez, j'ai besoin de
vrai ou faux, tout pro e...
.
m'aérer.
. , 1 toucha du bout de sa cann e
Penché sur 1a port1ere i
. '
ê .
l'épaule du cocher et fit arrêter la voiture. Julius s appr tait

à descendre avec lui.

d .
.
. J' sais assez pour me con uue.
- Non! la1ssez-mo1. en
. ., ..
un roman. Pour moi, J écns au
Gardez le reste pour
. .
rand Maître de l'Ordre ce soir même, et dès d:mam Je
g
h . s scientifiques c)e la Dépeche. On
reprends mes c romque
rira bien.
·
· d le voir de
- Quoi! vous boitez, dit Julius, surpns e
nouveau clopiner.
.ours, mes douleurs m' ont
- Oui, depuis quel ques J
repris.
1
'
direz tant 1 fit Julius qui, sans le
-Ah. vous men ·
·
.
regarder s'éloigner, se rencogna dans la voiture. •

VII
. ·1 dans l'intention de livrer Lafcadio à
Protos était-1
· • l'évé.
. . ''l l'en avait menacé ? Je ne sais .
l pohce amsi qu t
•
•
.
a
, .
d reste qu'il ne comptait pomt, parui1
nement prouva u
. C
ci
.
d la police rien que des amis. eux- ,
ces messieurs e
,

prévenus la veille par Carola, avaient dressé, vicolo dei
Vecchierelli, leur souricière ; ils connaissaient de longue
date la maison et savaient qu'elle offrait, à l'étage supérieur, de faciles communications avec la maison voisine,
dont ils gardèrent également les issues.
Protos ne craignait point les argousins ; l'accusation
ne lui faisait point peur, ni l'appareil de la justice; i-1 se
savait peu facile à saisir, coupable en réalité d'aucun
crime, et rien que de délits si menus qu'ils échapperaient
à la prise. Donc il ne s'effiaya pas à l'excès lorsqu'il
comprit qu'il était cerné, et c'est ce qu'il comprit très
vite, ayant un flair particulier pour reconnaître, sous
n'importe quel déguisement, ces messieurs.
A peine un peu perplexe, il s'enferma d'abord dans
la chambre de Carola, attendant le retour de celle-ci
qu'il n'avait pas revue depuis l'assassinat de Fleurissoire ;
il était désireux de lui demander conseil et laisser
quelques indications, au cas probable où il ferait du bloc.
Carola cependant, déférant aux volontés de Julius,
n'avait point paru au cimetière ; nul ne sut que, cachée
derrière un mausolée et sous un parapluie, elle assistait de
loin à la triste cérémonie. Elle attendit patiemment,
humblement, qu'aient été désertés les abords de la tombe
fraîche; elle v:it se reformer le cortège, Julius remonter
avec Anthime, et les voitures, sous la pluie fine, s'éloigner.
Alors elle s'approcha de la tombe à son tour, sortit de
dessous son fichu un gros bouquet d'asters qu'elle posa,
loin à l'écart des couronnes de la. famille : puis resta
longuement sous la pluie, ne regardant rien, ne pensant à
rien, et pleurant faute de prières.
Lorsqu'elle revint, vicolo dei Vecchierelli, elle distin-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISF.

gua bien, sur le seuil, deux figures insolites ; ne ~ompr~t
point pourtant que la maison était gardée. Il lm tardait
de rejoindre Protos ; ne doutant point que ce ne füt
lui l'assassin elle le haîssait à présent ...
. à ses
Quelques' instants plus tard la police accqura1t
cris ; trop tard, hélas ! .Exaspéré de se savoir livré par
elle Protos venait d'étrangler Carola.
'
. en
Ceci
se passait vers midi. Les journaux du s01r
publiaient déjà la nouvelle, et comme on avait trouvé
sur ProtOi la découpure de la coiffe du chapeàu, sa double
culpabilité ne laissait de doute pour personne.
Lafcadio cependant avait vécu jusqu'au soir dans une
attente ou une crainte vague, _non point peut-être de l_a
police dont l'avait menacé Protos, mais de :rotos lmmême ou de je ne sais quoi dont il ne cherchai~ plus à s_e
défendre. · Une incompréhensible torpeur pesait sur lm,
qui n'était peut-être que de la ~atigue ,= il ~enonçait.
La veille il n'avait revu Julius qu un instant, lorsque
celui-ci, à l'arrivée du train de Naples, était allé prendre
livraison du cadavre ; puis il · avait longtemps marché au
travers de la ville, au hasard, pour user cett-e exaspératio~
que lui laissait, après la conversation du wagon, le sentiment de sa dépendance.
Et pourtant la nouvelle de l'arrestation ~e Protos
n'apporta pas à Lafcadio le soulagement qu 11 el1t pu
croire. On etit dit qu'il' était déçu. Bizarre être ! D'auta~t
qu'il avait plus délibérément repoussé tout profit matériel
du crime il ne se dessaisissait .volontiers d'aucun des
risques de' la partie. Il n'admettait pas qu'elle ftit aussit&amp;t
finie. Volontiers, comme il faisait naguère aux échecs,

LES CAVES DU VATICAN

il eth donné la tour à l'adversaire, et, comme si l'événement tout à coup lui faisait le gain trop facile et désin_téressait tout son jeu, il sentait qu'il n'aurait de cesse qu'il
n'et1t poussé plus loin le défi.
' Il dtna dans une trattoria voisine, pour n'avoir pas à
se mettre en habit. Sit&amp;t après, rentrant à l'hôtel, il aperçut, à travers la porte vitrée du restaurant, le comte
Julius, attablé en compagnie de sa femme et de sa fille.
Il fut frappé par la beauté de Geneviève qu'il n'avait pas
revue depuis sa première visite. Il s'attardait dans le
fumoir, attendant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir
que le comte était remonté dans sa chambre et l'attendait.

Il entra. Julius de_Bar,!glioul était seul; il s'était remis
en veston.
- Eh bien ! l'assassin est coffré, dit-il aussit&amp;t en lui
tendant la main.

Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l'embrasure
de la porte.
- Quel assassin ? demanda-t-il.
- L'assassin de _mon beau-frère, parbleu 1
- L'assassin de votre beau-frère, c'est moi.
Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans
baisser la voix, sans un geste, et d'une voix si naturelle
que Julius d'abord ne comprit pas. Lafcadio dut se
répéter:
- On n'a pas arrêté, vous dis-je, l'assassin de Monsieur
votre beau-frère, pour cette raison que l'assassin de
Monsieur votre beau-frère, c'est moi.
Lafcadio aurait été d'aspect farouçhe, que peut-être
Julius aurait pris peur ; mais son air était enfantin. Même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il paraissait plus jeune encore que la première fois que
l'avait rencontré Julius; son regard était aussi limpide,
sa voix aussi claire. Il avait refermé la porte, mais restait
accoté contre elle. Julius, près de la table, s'affala dans un
fauteuil.
- Mon pauvre ènfant ! dit-il d'abord, parlez plus
bas !... Qu'est-ce qui vous a pris? Comment auriez-vous
fait cela?
Lafcadio baissa la tête, déjà regrettant d'avoir parlé.
- Est-ce qu'on sait ? J'ai fait ça très vite, pendant
que j'avais envie de le faire.
- Qu'aviez-v~us contre Fleurissoire, ce digne homme
si plein de vertus?
- Je ne sais pas. Il n'avait pas l'air heureux ... Comment voulez-vous que je vous explique ce que je ne puis
m'expliquer à moi-même.
Un pénible silence croissait entre eux, que leurs paroles
rompaient par saccades, puis qui se refermait plus profond;
on entendait alors les vagues d'une banale musique napolitaine monter du grand hall de l'h6tel. Julius grattait du
bout de l'ongle de son petit doigt, qu'il portait en pointe
et fort long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la
table. Soudain il s'aperçut que ce bel ongle était cassé.
C'était une froissure transversale qui ternissait dans toute
sa largeur le ton carné du cabochon. Comment avait-il
fait cela? Et comment ne s'en était-il pas aussit&amp;t aperçu?
Quoiqu'il en füt, le mal était irréparable ; Julius n'avait
plus rien à faire qu'à couper. Il en éprouva une contrariété très vive, car il prenait grand soin de ses mains et
de cet ongle en particulier qu'il avait lentement formé et
qui faisait valoir le doigt dont il accusait l'élégance. Les

LES CAVES DU VATICAN

ciseaux étaient dans le tiroir de la table de toilette et
Julius allait se lever pour les prendre, mais il eM fallu
passer devant Lafcadio ; plein de tact, il remit à plus tard
la délicate opération.
- Et..• qu'est-ce que vous comptez faire à présent?
dit-il.
-

Je ne sais pas. Peut-être me livrer. Je me donne

la nuit pour réfléchir.
Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil . il
contempla quelques instants Lafcadio, puis, sur un ;on
tout découragé, soupira:
- Et moi qui commençais de vous aimer !. ..
C'~tait dit sans méchante intent_ion. Lafcadio ne s'y
pouvait méprendre. Mais, pour inconsciente, cette phrase
n'en était pas moins cruelle, et l'atteignit au cœur. li
r,elev~ la. tête, raidi contre l'angoisse qui brusquem,e nt
l étre1gna1t. Il regarda Julius: - Est-ce là vraiment
celui dont hier je me sentais presque le frère ? se disait-il.
Il promena ses regards dans cette piece où, l'avant-veille
malgré son crime, il avait pu causer si joyeusement ; l;
flacon de parfum était encore sur la table, presque vide .. ,
- Ecoutez Lafcadio, reprit Julius : votre situation ne
me paraît pas absolument désespérée. L'auteur présumé
de ce crime ...
- Oui, je sais qu'on vient de l'arrêter interrompit
Lafcadio sechement : Allez-vous me conseiÎler de laisser
accuser a ma place un innocent ?
. - Celui que vous appelez: un innocent, vient d'assasstner une femme ; et même que vous connaissiez ...
- Cela me met à l'aise, n'est-ce pas?
- Je ne dis pas précisément cela, mais ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Ajoutons qu'il est le seul précisément qui pouvait

me dénoncer.
- Tout n'e t pas sans espoir, vous voye'L bien.
Juliu se leva, se dirigea ver la fenêtre, rectifia les plis
du rideau, revint sur ses pas, puis, penché en avant, les
bras croisés sur le dos du fauteuil qu'il venait de quitter :
- Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans
un con eil : Il ne tient qu'à vous, j'en suis convaincu, de
redevenir un honnête homme, et de prendre rang dans la
société, autant du moins que votre naissance le permet ...
L'Église est là pour vous aider. Allons ! mon garçon: un
peu de courage : allez vous confesser.
Lafcadio ne put réprimer un sourire :
- Je vais réfléchir à vos obligeantes paroles. - Il fit
un pas en avant, puis : - Sans doute préférez-vous ne
pas toucher une main d'assassin. Je voudrais pourtant
vous remercier de votre ...
- C'est bien ! c'est bien, fit Julius, avec un geste
cordial et distant. - Adieu, mon garçon. Je n'ose vous
dire : au revoir. Pourtant, si, dans la suite, vous ...
- Pour le moment, vous ne voyez plu rien à me dire ?
- Plus rien pour le moment.
- Adieu, Monsieur.
Lafcadio salua gravement et sortit.

11 regagna sa chambre, à l'étage au-dessus. Il se
dévêtit à demi, se jeta sur son lit. La fin du jour avait
été très chaude ; la nuit n'avait pas -app0rté de fraîcheur.
Sa fenêtre était large ouverte, mais aucun souffle n'agitait
l'air ; les lointains globes électriques de la place des
Thermes, dont le séparaient les jardins, emplissaient sa

LIS CAVES DU VATICAN

699

chambre d'une bleuâtre et diffuse clarté qu'on eAt
. d la
u cru
vcmr c
lune. Il voulait réfléchir, mais une torpeur
étrange. engourdissait
désespérément sa pensée . .1
.à
, 1 ne
songeait
m
son
crime,
nj aux moyens de s'éch apper,. 1·1
.
essayait seulement de ne plus entendre ces mots atroc
de, , Julius
: " Je• commençais de vous aimer " ... 1 l~
.
UI
n ai~1t pas_Jul1us, ces mot méritaient-ils ses larmes?
?
La nuit
.
éEtait-ce
· · vraiment pour cela qu'il pleurait ....
:1t s1 douce, il lui ~mblait qu'il n'aurait eu qu'à se
sscr aller pour mourir. Il atteignit une carafe d'
ptts de ~n ~it, _tr~mpa un mouchoir et l'appliqua sur
cœur qui lu, fa1sa1t mal.

s·

=~

- _Nulle boisson de cc monde ne rafraîchira plus dé~r~1s cc cœur sec! se disait-il, laissant couler ses larmes
Jusqu à ses levres ~ur en savourer l'amertume. Des vers
chantent à son oreille, lus il ne sait où, dont il ne savait
pas se souvenir :

My heart aches ; a drowsy numbness pains
My senses...

Il s'assoupit.
!~vc-t-'.l ? ~•a~t-il pas entendu frapper à sa porte? La
q~e puna1s il ne ferme la nuit, doucement s'ouvre,
pour la1~r une frêle forme blanche avancer. Il entend
appeler faiblement :

po

-

Lafcadio ... Êtes-vous ici, Lafcadio?
A travers son demi -so mmei·1, L a fccad'10 reconnaît pourtant cette
· doute-t-il encore de la réalité d'une
. . voix
. •M
. ais
ap~1t1on s1 pla1santc? Craint-il qu'un mot qu'un geste
ne mette en fuite? ... Il se tait.
'
Geneviève de B arag1·,ou'
1 dont la chambre était à c~té

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de celle de son père, avait tout entendu, malgré elle, de la
conversation entre son père et Lafcadio. Une into~ér~ble
angoisse l'avait poussée jusqu'à la chambre de celui-ci, et
puisqu'à présent son appel restait sans réponse, persuadée
que Lafcadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet
du lit et tomba à genoux sanglotante.
Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se
pencha tout entier rassemblé vers elle, sans pourtant oser
encore ' poser ses lèvres sur le beau firont que dans l'ombre
il voyait luire. Geneviève de Baragli?ul sentit alors tou~e
sa volonté se défaire; rejetant en amère cc front que dé;à
l'haleine de Lafcadio caressait, et ne sachant plus en
appeler contre lui, qu'à lui-même : .
- Ayez pitié de moi, mon ami, dit-elle.
Lafcadio se ressaisit aussitôt, et s'écartant d'elle et la
repoussant à la fois :
.
.
- Relevez-vous, Mademoiselle de Baragltoul ! Re~1rezvous! Je ne suis pas ... je ne peux plus être votre.~- '
Geneviève se releva, mais ne s'écarta pas du lit ou
restait à demi couché celui qu'elle avait cru. mort et,
touchant tendrement le front brtllant de Lafcad10 comme
pour s'assurer qu'il vivait :
- Mais, mon ami, j'ai tout entendu de ce que vous
avez dit ce soir à mon père. Ne comprenez-vous pas que
c'est pour cela que je viens?
Lafcadio, se redressant à demi, la regarda. S~ cheve~
dénoués retombaient autour d'elle; tout son visage état
dans l'ombre de sorte qu'il ne distinguait pas ses yeux,
,
.
'1 '
mais sentait l'envelopper son regard. Comme s L n en
pouvait supporter la douceur, cachant sa face dans ses
mains:

LES CAVES DU VATICAN

701

- Ah! pourquoi vous ai-je rencontrée si tard? gémit-il.
Qu'ai-je fait pour que vous m'aimiez ? Pourquoi me
parlez-vous ainsi, quand déjà je ne suis plus libre et plus
digne de vous aimer.
Elle protesta tristement :
- C'est vers vous que je viens, Lafcadio, non vers un
autre. C'est ver vous criminel. Lafcadio ! que de fois j'ai
soupiré votre nom, depuis ce premier jour où vous m'êtes
apparu en héros, et même un peu trop téméraire ... Il
faut que vous le sachiez maintenant : en secret je m'étais
promise à vous dès l'instant où je vous ai vu vous dévouer
d'une manière si magnanime. Que s'est-il donc passé
depuis? Se peut-il que vous ayez tué? Que vous êtes-vous
laissé devenir?

Et comme Lafcadio sans répondre secouait la tête :
-

N'ai-je pas entendu mon père dire qu'un autre était

arrêté? reprit-elle; un bandit qui venait de tuer .. Lafcadio !
tandis qu'il en est temps encore, sauvez-vous; dès cette
nuit, partez ! Partez.
Alors Lafcadio :
- Je ne peux plus, murmura-t-il. Et comme les
cheveux défaits de Geneviève touchaient ses main &gt; il les
saisit&gt; les pressa passionnément sur ses yeux, sur ses
lèvres: - Fuir! est-ce là ce que vous me conseillez?
Mais où voulez-vous maintenant que je fuie? Quand bien
même j'échapperais à la police, je n'échapperais pas à moimême, .. Et puis vous me mépriseriez d'échapper.
- Moi ! vous mépriser, mon ami ...
- Je vivais inconscient; j'ai tué comme dans un
rêve ; un cauchemar où, depuis, je me débats ...
- Dont je veux vous arracher, cria-t-elle.

•

�702

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Pourquoi me réveiller? si c'est pour me réveiller
Ne comprenez-vous pas
cnmme .
·1 à fai
.,
.
l'
"mpunité
en
horreur?
Que
me rcste-t-1
re
que J a1 1
1.
L? smon,
•
quand le J·our paraîtra, me 1vrer.
à prQent.
- C'est à Dieu qu'il faut vous livrer, non aux ho~~es.
Si mon pere ne vous l'avait point dit, je vous le _d1ra1s à
c d"
présent : L a,ca
io, l'Église est là pour vous prescrire
là votre
peine et pour vous aider à retrouver la paix, par-de votre

. . l Il lui saisit le bras: -

repentir.
, .
.
Geneviève a raison; et certes Lafcadio n a nen de mieux
à faire qu'une commode soumission; il l'éprouvera t6t ::
tard, et que les autres issues sont ~uc~~-.. Fk~eux q
ce s01.t cette an doui"Ile de Julius qui lm ait conseillé cela
d'abord!
. .
.
- Quelle leçon me récitez-vous là, dit-il hostilement.

. .?

Est-ce vous qui me par1ez ams1 .
.
.
TI laisse aller le bras qu'il retenait, le. repo~e ' et
tandis que Geneviève s'écarte, il sent grandtr en lm~ avec
·e ne sais quelle rancune contre Julius, le besom de
~étourner Geneviève de son père, de l'ame~er ~l~s bas,
plus près de lui ; comme il baisse les yeux, tl distingue,
chaussés de petites mules de soie, ses pieds nus.
ds
- Ne comprenez-vous pas que cc n'est pas le remor
que je crains, mais...
la
Il a quitté son lit ; il se détourne _d'elle ; il va vers_
fenêtre ouvertt ; il étouffe ; il appme son front à la v1tr;
brillantes sur le fer glacé du balcon ; l
et ses pau mes
• 11
. oubl"er
qu'elle est P·-, qu'il est près de • e•••
VOU drait
I
- Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait ~our un
·
fill e de bonne famille peut
criminel tout ce qu,une Jeune
.
tenter ; même presque un peu plus .' J·e vov.' en remercie

LES CAVBS DU VATICAN

7o3

de tout mon cceur. Il vaut mieux que vous me laissiez à
présent. Retournez à votre père, à vos coutumes, à vos
devoirs... Adieu. Qui sait si je vous reverrai? Songez que
c'est pour être un peu moins indigne de l'affection que
vous me témoignez, que j'irai me livrer demain. Songez
que... Non I ne m'approchez pas... Pensez-vous qu'une
poignée de main me suffirait?..•
Geneviève braverait le courroux de son père, Popinion
du monde et ses mépris, mais devant ce ton glacé de
Lafcadio, le cceur lui manque. N'a-t-il donc pas compris
que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui faire ainsi
l'aveu de son amour, eile non plus n'est pas sans résolution ni courage et que son amour vaut peut-être mieux
qu'un merci?... Mais comment lui dirait-elle qu'elle aussi,
jusqu'à ce jour, s'agitait comme dans un rêve - un rêve
dont elle n'échappait par instants qu'à l'Mpital où, parmi
les pauvres enfants et pansant leurs plaies véritables, il lui
semblait prendre parfois contact, enfin, avec quelque
rQJit~ - un médiocre rêve où s'agitaient à ses c6tés ses
parents et se dressaient toutes les conventions saugrenues
de leur monde, et qu'elle ne parvenait pas à prendre leurs
gestes non plus que leurs opinions, leurs ambitions, leurs
principes, non plus que leur personne même, au sérieux.
Quoi d'étonnant si Lafcadio n'avait pas pris au sérieux
Fleurissoire !... Se peut-il qu'ils se séparent ainsi? L'amour
la pousse, l'élance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse,
couvre son p!le front de baisers ...

Ici commence un nouveau livre.
0 vmté palpable du désir! tu repousses dans la pénombre les fant6mes de mon esprit.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

704
.
deux amants à cette heure du
Nous qmtterons nos
la vie vont
d
où la couleur, la chaleur et
chant u coq
. L fcadio au-dessus de Genetriompher enfin de la nmt. a . , n'est pas le beau
d
.
soulève mais ce
viève en orm1e, se
fi, _ t que trempe une moiteur,
.
d son amante ce ron
visage e
'
lè
chaudes entr'ouvertes,
ces paupières nacrées, cesb vresl non ce n'est rien de
.
rfaits, ces mem res as,
,
ces sems
pa
.
r
la fenêtre grande
1 contemple - mais, pa · d'
tout cela qu •·1
l' b ù frissonne un arbre du Jar m.
. .
ouverte, au e o
G
"ève le quitte; mais il
b. tek temps que eneVl
Il sera ien
1 é t pench é sur e11 e, à travers son
attend encore ; i cou e,
d 1 ville qui déjà secoue
la vague rumeur e a
lé
souffie ger,
le clairon chante.
A 1 . dans 1es casernes,
sa torpeur. u om,
, .
? et pour l'estime de
·1 noncer a vivre .
Quoi .' va-t-1 re
•
d uis qu'elle
Geneviève, qu'il estime un peu moms . ep ?
l'aime
.
un peu plus, songe-t-il encore à se hvrer .

FIN
ANDRÉ GIDE.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE "FRANCE, par
Maurice B4rrès (Emile-Paul, 3 fr. 50).
La Grt111de Pitii des Eg/im de France est à la fois un acte et
un livre. Un acte, très simple en principe, qui défend la civilisation contre la barbarie, et l'intelligence contre l'animalité.
M. Barrès député a essayé de recueillir des voix parlementaires
pour une loi d'hygiène esthétiqu_e et morale, et il a échoué,
provisoirement. Mais il reste que l'incantatidn de l'artiste a
recueilli dans le pays et dans les paysages français les voix
authentiques et pures de notre terre et de no~re passé, qu'il les
a accordées en un Qeau chœur, et qu'à défaut d'une loi écrite,
il a fait descendre dans son œuvre la plus pure des lois non
écrites qui donnent à la vie d'une race sa dignité, sa résonnance
et son poids.
•
O

Beaucoup ont prononcé le nom de Chateaubriand et ont
proclamé ce livre un nouveau Génie du Clzristia11isme. Mais il est
remarquable que ce nom du précurseur ne se rencontre pas une
fois dans la Grande Pitié. Et pourtant il est exact que M. Barrès
rejoint par tous les côtés la sensibilité de Chateaubriand. Les
deux cloches sonnent à l'unisson. Dans ses charmants croquis
de la vie parlementaire, M. Barres nous apprend, ce qui ne
uurait nous étonner, que de jeunes collègues, surpris parfois
de son :tèle d'incroyant pour la cause des églises, "non seulement pour leur beauté, mais encore d'un point de vue moral
et spirituel", se croient biens .6ns en dis,a nt: "C'est pour les
II

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

704
.
deux amants à cette heure du
Nous qmtterons nos
la vie vont
d
où la couleur, la chaleur et
chant u coq
. L fcadio au-dessus de Genetriompher enfin de la nmt. a . , n'est pas le beau
d
.
soulève mais ce
viève en orm1e, se
fi, _ t que trempe une moiteur,
.
d son amante ce ron
visage e
'
lè
chaudes entr'ouvertes,
ces paupières nacrées, cesb vresl non ce n'est rien de
.
rfaits, ces mem res as,
,
ces sems
pa
.
r
la fenêtre grande
1 contemple - mais, pa · d'
tout cela qu •·1
l' b ù frissonne un arbre du Jar m.
. .
ouverte, au e o
G
"ève le quitte; mais il
b. tek temps que eneVl
Il sera ien
1 é t pench é sur e11 e, à travers son
attend encore ; i cou e,
d 1 ville qui déjà secoue
la vague rumeur e a
lé
souffie ger,
le clairon chante.
A 1 . dans 1es casernes,
sa torpeur. u om,
, .
? et pour l'estime de
·1 noncer a vivre .
Quoi .' va-t-1 re
•
d uis qu'elle
Geneviève, qu'il estime un peu moms . ep ?
l'aime
.
un peu plus, songe-t-il encore à se hvrer .

FIN
ANDRÉ GIDE.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE "FRANCE, par
Maurice B4rrès (Emile-Paul, 3 fr. 50).
La Grt111de Pitii des Eg/im de France est à la fois un acte et
un livre. Un acte, très simple en principe, qui défend la civilisation contre la barbarie, et l'intelligence contre l'animalité.
M. Barrès député a essayé de recueillir des voix parlementaires
pour une loi d'hygiène esthétiqu_e et morale, et il a échoué,
provisoirement. Mais il reste que l'incantatidn de l'artiste a
recueilli dans le pays et dans les paysages français les voix
authentiques et pures de notre terre et de no~re passé, qu'il les
a accordées en un Qeau chœur, et qu'à défaut d'une loi écrite,
il a fait descendre dans son œuvre la plus pure des lois non
écrites qui donnent à la vie d'une race sa dignité, sa résonnance
et son poids.
•
O

Beaucoup ont prononcé le nom de Chateaubriand et ont
proclamé ce livre un nouveau Génie du Clzristia11isme. Mais il est
remarquable que ce nom du précurseur ne se rencontre pas une
fois dans la Grande Pitié. Et pourtant il est exact que M. Barrès
rejoint par tous les côtés la sensibilité de Chateaubriand. Les
deux cloches sonnent à l'unisson. Dans ses charmants croquis
de la vie parlementaire, M. Barres nous apprend, ce qui ne
uurait nous étonner, que de jeunes collègues, surpris parfois
de son :tèle d'incroyant pour la cause des églises, "non seulement pour leur beauté, mais encore d'un point de vue moral
et spirituel", se croient biens .6ns en dis,a nt: "C'est pour les
II

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉR

autres, n'est-ce pas?" Ainsi, en 1802, des Voltairiens pensaient
comprendre et daignaient approuver M. de Chateaubriand, en
estimant que lui aussi, comme leur grand homme, et comme le
Premier Consul, voulait une religion pour le peuple. Et la
réponse de Chateaubriand ne devait pas différer de celle, très
franche et très vraie, de M. Barrès : "Ah ! non, par exemple !
Non! J'ai horreur de cette conception sèche d'une religion pour
le peuple. Je ne suis pas de ceux qui aiment dans le catholicisme une gendarmerie spirituelle ! C'est pour moi-même que je
me bat1." Nul n'en a jamais douté, et la Grande Pitié se relie
au Culte du Moi par les mêmes fils que le Génie à René. Deux
enfants d'une \fieille terre et d'une longue culture, comme ce
Breton et ce Lorrain, ne se conçoivent pas, ne se veulent pas,
sans le capital le plus riche, sans la totalité de leur héritage moral.
Dans cet. héritage la sensibilité catholique figure l'inappréciable coffret des joyaux maternels. Et ce sont ces joyaux qui
s'enroulent à leurs doigts et s'écoulent dans le chant des phrases.
Les deux livres naissent, comme des mouvements nécessaires de
réaction nationale, l'un après la Révolution, l'autre après la
séparation. Tous deux sont des actes politiques, émanés d'écrivains qui se veulent politiques. Peut-êtte Chateaubriand en
1802 envisageait-il comme prochain et probable ce poste
diplomatique romain, pour lequel son livre le désignait, et qui
allait lui échoir quelques années plus_tard. On imagine sans
répugnance une République consulaire et athénienne, ou une
monarchie française, mandant avec élégance Maurice Barrès à
Rome pour négocier le prochain Concordat.
Mais si le nom de Chateaubriand est absent, si M. Barrè!
ne met pas visiblement ses pas dans ces pas, il n'est pas défendu,
sinon d'en chercher les raisons (ce serait bien chimérique), du
moins de rêver un peu là dessus. Le Génie du ChristianiI111t est
la grande ouverture musicale du romantisme et il convint à
M. Maurras de montrer que le romantisme c'était ce "génie"
même du christianisme, se dépouillant une nouvelle fois de la

. . .

ATURE

'lO

d1sc1plme latine et catholi ue . "
7
de la pourpre de Rom "qA' _·. Un protestant honteux v~tu
e
ms1
défi
·
·
·
1
C
cette défi · ·
• . ·,
mssait-I hateaubriand
mt10n, a1gu1see ar d
h .
.
' et
loin. M. Barrès s'est garcié ave es ames perspicaces, porte
récentes fureurs anti-r
.
c un bon_ sens prudent, des
rait pas
omant1ques. Néanmoms il ne lt.ü dépl ._
que son œuvre port:1t
l'h .
a1
contre les suivants et l
contre
éntage romantique
es tenants d u " mus1c1en
· ·
Ce n'est p
l
extravagant" '
as seu ement politi
.
.
parti. C'est aussi ·e
. ' que, tactique, et conscience de
·
.
' J crois, I effet nécessaire d
.
tique et mtellectue!Je.
e sa nature art1s-

Il sem bic, en effet
'1
.
.
moitiés d'~me étra
' qu I y ait touJours eu chez lui deux
de réalisme maté ~gle~ent et pittoresquement associées : l'une
ne , vigoureux
d
à la Stendhal et a I M' . ' sec, en ten ons et en nerfs
opulente b d
a
enmée, et l'autre une ~me de poés' '
, a an onnée et d 'f. •
1e
Ames s'ha
.
. e a1te, tournoyante et vague. ces d
rmomsant moms , 11
,
eux
pensent, ne i;e combatt
qu e es ne se succedent, ne se coml'œuvre de M B ' en_t. Je ne veux pas évoquer ici le reste de
• arres, n1 tout C
• a
à ma mémoire . m . 1 G
e qui, ce propos, remonterait
• ais a rande p ·1 ·'
fficlair de livre a· .
, ,
t te nous o e un modèle fort
msi pense vecu ' ·
·
parlementaire d'
'
' ecnt en partie double. Le monde
une part la t
fi
.
.
chantante d'autre
r,
erre rança1se, vivante, respirante
part xour ·
d
.
•
les matières enc
'1
n1ssent aux eux mameres contraires
. .
ore P us cont ·
· l
.
sensibilité rom t'
. ra1res qui eur conviennent. La
an ique éta1t t 61,
monde ou l'a t'
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I
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.
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r
dans des balane
h peuvent donner, tantôt les onposer
emen ts arm ·
r:
comme c'est l
. .
omeux, tantôt les faire collaborer
e cas 1c1 e
,
du fond de sa se ·b·1·' n une œuvre exacte, solide C'est
OS! 1 Jté d
J• ·
.
•
et qu'il aime
, u omtam de tout ce qu'il conn 't
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à la rescousse"
. .
voyons convoquer "tout le divi
.
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1· . convoque pomt pour s'en émouso 1ta1remen t .• 1·i 1e convoque pour lui

�llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
LA NOUVELLE. REVUE FRANÇAISE

faire enfler une toile mesurée, calculée, méthodiquement tendue,
un projet de loi parant à certaines nécessités présentes et précises.
Il introduit contre le romantisme sensualiste de Chateaubriand une volonté de discipline non morale, mais sociale :
"J'ai trouvé, dit-il ailleurs, une discipline dans les cimetières,
où nos prédécesseurs divaguaient." C'est la même discipline
qu'il demande aux églises: et il tire de là, pour lui et pour ses
collègues, une psychologie, une éthique, du législateur vrai.
Voilà un progrès très net, dans le sens d'une saine discipline,
sur le romantisme. Mais, sur cette voie, toutes les disciplines
ne marchent point du même pas. Si du point de vue de
l'homme, nous passons au point de vue de l'artiste, si en
face des deux livres nous regardons (et cela est d'un prix égal
au prix de n'importe quoi) comment ils sont écrits, le Glnie d•
Ckri1tianiJ111e apparaîtra comme un type d'écriture classique,
disciplinée, membrée et méthodique, qui mène à sa fleur l'art
de Massillon et de Rousseau, et la Grande Pitié, en ses parties
lyriques, comme un exemple d'écriture romantique, fluente,
toujour, pr!te à partir sur un thème incertain et pénétrant de.
musique, à abandonner celui-ci pour épouser cet autre, à
enchevêtrer l'un et l'autre en une symphonie plus subtile, à
enrichir d'éclatantes draperies le mode tournoyant et trépidant
de Michelet. Les belles pages lyriques de M. Barrès sont, à la
lecture, un enchantement, mais à chaque lecture un enchantement toujours neuf, parce qu'il n'est rien resté de la lecture
précédente. Musique très analogue à celle des vers libres, qui ne
peuvent jamais s'installer dans la mémoire. Cela se ploie, se
replie, comme une rivière de plaine, en une incertaine molles,e,
et le charme serait presque le même, si l'ordre des phrases
était dérangé. Je lis dans la Grande Pitil ce mot significatif qui
s'appliquerait si bien à l'œuvre de M . Barrès et qui nous mènerait si loin en elle : " Je ne vois pas dans la nature les dieux
tout formés des anciens, mais elle est pleine pour moi de dieux

à demi défaits. "

Mais, avec cette juxtaposition savoureuse et excitante des
contraires q~e nous retrouvons partout chez lui, M. Barrès
dans les parties de son œuvre qui ne sont point lyriques, éclate,
avec robustesse, de toutes les qualités opposées. Alors il a de
to~~cs les façons et sur tous les registres, le don de la figure
samssante qui fait masse, groupe, durée, des tableaux et des
scènes tout formés, comme les dieux des anciens. Dans la
Grllflli: Pitil, !'entretien avec M. Briand, la peinture des
cowo1n, sont d un relief et d'un rendu inoubliables comme la
Journée de l' Accusateur dans Le11r1 Fi[llres ou la ré~nion de la
Salles Chaynes dans les Scènes et Doctrines du Nationalisme. Les
~ages de c~t ordre sont d'~rdinaire semées des plus pittoresques
unages, qui font au contraire presque toujours défaut dans les
pages de musique. M. Barrès a noté à la Chambre " ces !trcs
~s lu~ière dont le gros œil méfiant et très vite irrité ne sait
nen voir au delà de l'abreuvoir du yillage" et l'on év
l
bell
1 .
.
oque a
e zoo og1e de Leurs Figures, la grenouille qui annonce en
rcm~tant sur son bocal, que le beau temps est revenu, le ;and
é~1er sur u~ étang gla~é, et d'autres... Car un chapitre
d~ lr~re _nous revéle que, s1 cet habitant de Neuilly va méditer
d ordinaire ~ans le p:trc de Saint-James ou vers les pins du
boul~ard R1chard-Wallace, il doit, pour préparer congrliment
ses _d1scoun_ parlementaires, se transporter à l'autre bout de
parmi l~s _hôtes d~ Jardin des Plantes: utilisation méthoq c, compos1t1on de lteu, qui suscite nos vieux souvenirs de
l'Hommt
• - On a d'ailleurs la
. Libre, JerscY, H arou é, y emse.
sensation que M. Barrès ne fait qu'cntr'ouvrir, dms son livre
son
·
l carnet d'O bservauons
parlementaires, ne nous donne qu'une'
~~e esquisse de l'arche de Noé où, en vue d'événements qui
ien~ pleuvoir sur le temple au point d'amener le déluge, il
a eLn:egtstré et classé les spécimens de la faune arrondissementiére
un e_t I' autre val ant par des beautés fort différentes les'
d
.
'
. eux
é . motifs' cdu·1 d e batai·ue extérieure
et celui de rêverie
int neure s'enchaîn en t d e f:açon adroite,
,
et leur alternance

~ar:s,

�710

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

donne une composition rythmique, assez analogue à cell~ du
YfJJage de Sparte. L'un est le motif de guerre, l'autre _le ~otif de
paix, et le nœud du livre se trouve placé d'une main JUSte en
son milieu même dans les dix pages de Pax aut Bellum.
M. Barrès s'est p;u souvent, et avec une gran~e justesse; à
comparer son développement et la logique de sa vie à ceux d ~n
arbre qui croît : ces dix pages marquent exactement le point
où la branche qui paraît aujourd'hui prend conta~t avec le
tronc. Pour nous éclairer par une autre comparaison, ~lles
forment le banc de repos placé dans la perspective où un livre
et une œuvre mouvementés, riches, et d'apparence hasardeuse,
sont saisis dan l'acte et l'unité d'un paysage équilibrés. "Pax
tJut Bellum .' m'a dit le solitaire de Monte O)iveto. J'ai répondu:
Bel/um / Aujourd'hui je connais la stérilité de ces lutt~···. Après
trente années la voix du vieil homme s'est fait accueillir : les
cordes qu'elle devait frapper se sont mises à vibrer, et l'enthousiasme qui me disposait à une vie dangereuse se résout en une
nostalgique aspiration à l' harmonie." C'était le Bel/um de La
Hllme emf"lt tout, celui qu'on lisait à chaque page de Du S~ng,
la guerre pour clle-m~me, pour sa beauté, son ivresse, sa passion.
Dans la Grande Pitil les images de guerre sont enchaînées au
char de la paix. Sauf dans l'épisode des Accroupis de Vendôme,
' de, à l' ". ami. t"1é • "
cette guerre tend à la diplomatie, à la mansuetu
En des pages délicieuses M. Félix Bouffandeau e~t incorporé'.
bon gré mal gré, à une "amitié française." Et peut-être, q~1
sait? M. Barrès etît-il étendu cette indulgence sur les Accroupis
eux-mêmes si l'académicien avait eu les coudées aussi franches
que le député des H~lles, et s'était souvenu qu'il reçut sous la
Coupole, en un discours flatteur, l'auteur des Blaiphemu dans
les vers duquel l'adjoint Leguay a pu puiser le food et la forme
de ses actes et de ses propos.
.
.
Sans doute penscra-t-on qu' il y aurait, sur un su1et si
pressant, sur une question qui intéresse toutes les formes d~ la
culture, d autres matières .i réflexion pratique que l'évolution

RÉFLEXIONS SU.R. LA LITTÉRATURE

7II

de )'écrivain et la technique de son art. Mais précisément le
fond et la forme constituent deWI'. ordres que ce livre ne
permet pas de séparer. Le Pax qui lui sert de place centrale,
il semble que les puissances de la Grande Pitil, laissées à ellesmêmes, le prolongeraient plus loin que l'auteur ne l'a conduit,
et moins encore vers une absolution ot\ personne, même les
Accroupis, ne serait coupable, que vers un examen de conscience
qui ne permettrait à personne de s'absoudre à bon compte du
péché qu'il dénonce et condamne chez autrui .
" Moi-même, dit M. Barrès, j'ai prêché cette grande thèse
triste : Laissons aller à la mort ce qui veut mourir. Mais il
s'agissait de Venise et de favoriser le plaisir des esthètes. Quand
nous parlons des églises de France, c'est leur esprit, la réalité
qu'elles protègent, le contenu et Je contenant que nous voulons
maintenir. " Bien. Nous entendons que M. Barrès se garde ici,
avec d'intelligentes précautions, de draper sa défense des églises
dans le manteau funèbre de Chateaubriand, d'aimer en elles
une beauté passée qui ferait cortege à sa vie descendante, et,
comme les femmes d'un roi barbare, l'accompagnerait dans la
mort. Pourtant qui sait si autour de lui un peu du manteau ne
se discerne pas encore i' L'auteur de la Mort dt Yenùe respirait
sur la lagune tous les bouquets défaits de Chateaubriand, et
c'est au nom de la beauté, du "plaisir des esthètes", qu'il défend
de toucher à la misère, à la décomposition et à la lièvre de
Venise. Comme tous ceux qui exigent qu'une ville croupisse
dans son ordure pittoresque, il parle en étranger qui passe, non
en Vénitien qui demeure, et c'et son droit. Disons donc qu'il
s'agit de Venise, et de favoriser le plaisir des étrangers, du
peuple d'esthètes que gouverne le conseil des dix établi par
M. Barrès. Au contraire, quand les églises françaises sont en
jeu il s'agit de favoriser le plaisir, la culture, la civilisation des
Français, qui, du plus humble au plus grand, y trouvent nécessairement, en tant que Français, les conditions et la figure de
leur accord avec le passé et de leur conliance Jans l'avenir.

�7r2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais il convient toujours de favoriser un plaisir, une ém{Jtion,
qui ne différent que par une plus grande richesse, une plus
grande complexité du plaisir et de l'émotion que l'esthète
trouve à Venise. Il est l,,ien entendu qu'il ne s'agit pas pour
M. Barrès de la religion des autres, mais de sa propre religion
telle qu'il la sent et la conçoit : " C'est pour moi-même que
je me bats." C'est pour lui-même qu'il se bat en France contre
éeu.ir .qui ne veulent pa~ arrêter la- destruction, comme c'est
pour lui-mtme qu'il se bat à Venise contreoeeux q.1ü voudraient
l'arrêter. Seulement voilà : dans le monde moral et 1nême 1ans
le monde matériel, les choses se conserven~ par le jeu des
même$ forces qui le.s ont c~,éées ; la conservation, comme le dit
'Descartes, est une création' continuée. Les églises, créées par la
foi, ont été entretenues et roainteuues par la foi. La symp.2thie
pour la foi est-elle capable de tc_p.ir ici la place de la foi ?
M. Barrès exposant les raisons très justes pour lesquelles
l'Etat a aujourd'hui le devoir d'aider largement les catholiques
à entretenir dés églises dont on a attribué la propriété aux
communes, et défendant non moins justement le clergé contre
une sortie de M. Briand, écrit que le devoir des prêtres est de
" courir d'abord aux âmes. Pour nous autr!!s laïques, qµe œ
souci n'absorbe pas, veillons à protéger dès pierres qui intéressent
la nation autant que la religion. "Mais, comn;ie cela est rappelé
dans l'hymne admirable de la consécration, cité au chapitre IV,
les âmes impliquent les pierres, ou plutôt, ainsi que dirait uit
scolastique, les piertes sont conteuues émin.emment, non formellement, da.os les âmes. Les pierres ne peuvent être protégéç:s,
entretenues, continuées, que par des âmes, par l'homme en
tant que chrétien. C'est par un côté artiste et ,artificiel de sa
nature que le laïque, s'il n'est pas ch.rétien, s'intéressera à cette
durée. Je crois même que M . Barrès se rend compte parfois de
sa pos1t10n un peu délicate entre le point de vue chrétien du
fidèle pour qui l'église est la maison de Dieu, et le point de
vue humaiu de l' incroyant pour qui l'église' n' adc valeur et

RÉFLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

d,.m t'erêt qu ' en tant qu ' œuvre d' art. " Füt-elle dédaignée, la
moindre église rurale enrichit la vie locale et constitue, pour
ceux-!~' mê~es _qui la re~ardent du dehors, une valeur spirituelle. Mais s1 cette églm.: est sans fidèles, que devient cette
valeur spirituelle, _distincte de sa valeur esthétique, et par quel
paradoxe ceux qui la regardent du dehors, ceux qui ne sont
pas les flÎv,r lapides employées à sa constructÎ'on, peuvent-ils
arriver à la maintenir ?
_Essayant de serrer de plus près la question, je dirais que le
grand danger qui subsiste encore, à l'intérieur des sentiments .
de M. Barrès, contre les églises, c'est que, pour lui comme
pour les adversaires qu'il combat, les églises constituent d'abord
des objets de propriété humaine, et ensuite (qu'on me passe le
mot) des objets de cons.ommation : tels sont les deux visages de
leur grande pitié.
Des objets de propriété humaine. J'ai été très frappé d'apprendr~, en lisant le livre de M. Barrès, qu'après la Séparation,
la Cou_r de Cass~ion eut t se demander à qui appartènaient
les églises sous l'ancien régime, et qu'on dut répondre, sans
doute avec quelque embarras et quelque surprise : A Personne !
E~ ~- ~arrès conclut : " II résultait de là non pas une propnéte d Etat, non pas une prqpriété communale, mais une
chose publique, commune à tous, hots du commerce, alfectée à
perpétuité au culte divin. Les églises, dans l'ancien droit, ce
sont des choses sacrées, la propriété de -ceux qui sont morts et
de ceux qui naîtront, un domaine spirituel le domaine de
n·1e_u. ,, _Le domame
. de Dieu,
. c'est, historiquement,
'
très juste,
Mais Dieu, pour M. Barrè~, c'est la continuité-humaine; pour
la Cour d~ Ca:sation, interprète le plus haut de la loi, et pour
toute la 101, Dieu porte bien le nom que Polyphème croit le
nom d'Ulysse. Il s'appelle Personne. La loi. française n'a, commt:
le cyclope
·1 l' œ1·1 maténel.
_ • Elle 1gn0re
.
. , qu' un œ1,
le spirituel.
Ce qui ~t " hors du commerce '' est hors la loi, et la formule
de la Io, de 1902 sur les droits "qui ne sont pas dans fe

�714

LA

CUVELLE REVUE FRANÇAISE

commerce" est typique. Ce mot : le domaine de Dieu, même
pris au sens large, renanien et social, où l'entend M. Barrè., n'a
aucun sens dans la France juridique. Et cela, pour bien des
raisons dont la plus réelle et la plus profonde est que, dans un
pays de petits propriétaires, c'est-à-dire de propriétaires !pres et
stricts, la propriété individuelle gouverne tout, s'étend sur tout;
la propriété communale, la propriété de l'État, ont une tendance
à se modeler sur elle, à en épouser les formes. Non seulement le
domaine de Dieu, mais le domaine non individualisé d'une
continuité historique, paraissent des non-sens. Le jour même
où j'écris ces lignes, les journaux nous apprennent que la
Chambre des députés a fait cadeau d'une pièce importante du
musée national à un souverain étr:inger. Ainsi le Parlement,
dont M. Barrès, député du premier 'arrondissement de Paris,
est comme un chef de file, se reconna1t un droit de propriété
sur les œuvres d'art qui constituent le domaine intellectuel
de la France; la Vénus de Milo n'est le bien de la communauté française que précairement et tant qu'il n'a pas plu au
Parlement de la vendre, de la mettre en gage, de la donner,
ou d'en faire de la chaux : elle appartient comme le chanfrein
de Philippe Il à cette génération, que dis-je ? à cette législature.
Notre propriété va de plus en plus à la forme individuelle et
viagère, et les Egli es de France sont prises dans cette logique.
Le 'domaine spirituel", Je" domaine de Dieu", ces termes sont,
par la nécessité même qui les a dépoui11és de leur sens ancien,
pourchassés par nos légistes jusque dans les signifi cations les
plus souples et les régions les plus générales où M. Barrès les
idéalise.
Des objets de consommation. Avec sa logique intérieure et
vivante d'arbre, M. Barrè · était conduit par tout son sujet à
son dernier chapitre, qui s'appelle : Lu églisu de France ont
besoin de uzinlJ. Ayant convoqué tontes les bonnesvolontés, toutes
les parcelles de divin qui pouvaient s'élancer à la rescousse pour
défendre les pierres du passé, le pas é Je pierres et d"lmes,

llÉFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

M. Barrès s'écrie : " Que vaudraient ces puissants concour
ces armée dn dehors si, dans la citadelle menacée l'lme vcnai;
à défaillir L. Ne ménageons pas notre peine ; no:s en sommes
abondamment dédommagés par l'honneur de servir une telle
cause, mais faisons des vœui pour que chaque église trouve un
~tre exemplaire..... Devant ces églises, çà et là demi-désertées
demi-écroulées, je me surprends à murmurer la grande vérit/
le mot décisif: les églises de France ont besoin de saints. "
n'~t pas un des sentiments de M. Barrès que je ne partage,
qu 11_ ne rende en moi plus intense et qu'il ne m'aide à faire
fleurir. Mais au dessus de ces sentiments il y a certaines loi
logi ques qu ··1I est peut-être nécessaire de discerner. Les ligness
que je viens de citer nous amènent à nous demander si les deux
états hostil~ de la sensibili~é française actuelle en face des églises
~um_bl~ qui meurent, celui de leurs amis, celui de leurs ennemis
(1nd1fférents parlementaires, épiciers sauvages, accroupis), ne
remontent pas à une même cause, s'il ne sont pas les attitudes
de ~rançais inégaux en culture et en noblesse, mais arrivés
parei~lement, des. mêmes origines et des mêmes lointains, à
~slttuer une société de consommation plutôt que de production. Les églises de France sont un capital entre les ma1·ns
d'h'~rm_ers
· · ;u1,· en dehors des fidèles proprement dits, entendent
en JOUIT, 1 exploiter, non le continuer et l'accroître. Il est dès
lor~ a~l~ent nécessaire que, des deux façons et des deux
main•, il soit dépensé et dissipé. Au plus bas degré des ennemis
les Accr~upi~ ~eprésentent la figure la plus laide de la bête: 1~
Ac~oup1s utilisent le clocher de Saint-Martin selon leur nature
lui cS t basse, qui les amène à terre, ils en font, comme ils
d sent, un "_temple au dieu de la digestion ". Au plus haut
da.cgré des amis, la sensibili té de M. Barrès serait personnifiée
os la figure délicate de l' Ange musicien (je pense à la girou-

1i

:~~/u ~ude dont le moulage est au Trocadero) : cette sensi1 e ut1 se les églises de France, a une pointe extri:me du
temps, comme jadis elle éprouvait "à la pointe extrême d'Eu-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rope " la vibration la plus fine de la plus vieille culture. Cela
est bien, cela est beau, mais je demande si cette consommation
engendre une production, si c'est là un moyen de faire durer les
églises, de les prolonger, ou si ce n'est pas une des nuances
reconnaissables qui attirent un "esthète " sur Venise, la phosphorescence magnifique d'une décomposition 1 Aussi M. Barrès
a-t-il peu de confiance, malgré tout, dans les moyens qui sont
les siens, dans la bataille qu'il livre et dans la chanson qu'il
chante, et il finit par dire : " Les églises de France ont besoin
de saints." Les églises ont besoin non de musiciens mais d'architectes, non d'esthètes mais de chrétiens. Et c'est toujours pour
lui-même qu'il se bat. C'est lui qui, ayant besoin de ces églises,
a besoin de ces chréti~ns. Ah ! le Jardin dl Blrénict ! Si le
christianisme devait périr bientôt (et ce n'est pas vrai), comme
il serait, pour une intelligence éprise du parfait et du logiqu~
encadré entre ce commencement qui produit et cette fin qui
consomme : les chrétiens, les saints d'autrefois qui ont besoin
d'églises et qui les font, les églises d'aujourd'hui qui ont besoin
de chrétiens, de saints. Ceux dont M. Barrès est le chef de
chœur cherchent à l'église la sainteté, mais la sainteté des autre,,
et dès lors rien ne s'édific en pierre, tout coule en sable, en eau.
Il y a quelque temps une société de distillation, ayant trouv~
une formule de liqueur agréable au go(h, en fit ingénieusement
le "coin du quai" de la Chartreuse, la dénomma Bénédictine,
et installa son usine à Fécamp : ses affaires et sa réclame s'étendant elle se construisit des ateliers et des entrepôts en forme
de monastère médiéval (tous les touristes les ont visités) . Et
ce n'est pas tout. Les Bénédictins étaient encore en France,
et la société, devenue fort riche, leur offrit dans ses beaux b1timents un séjour confortable pour le nombre de moines qui
leur plairait, sans autre fonction que d'être là et de montrer
leur robe. Il ne répondirent mêne pas, mais j'imagine que le
président du conseil d'admjnistration, quand il conçut ce
projet, dut se fonder sur cette raison : " La Bénédictine a

llÎrLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

besoin de Bénédictins. " La culture, la pensée, les livres de

~- Barr~, sont pour la France, aujourd'hui, sa précieuse
liqueur d or, et dans la mesure où nous autres, du chœur
obscur, nous y participons, nous souhaitons avec lui des
~
g 1scs po~ nous, des sainta pour ces églises, toute l'intégrité,
en ~ettc liqueur, de ses substances, de sa saveur et de son feu.
MaIS _les vot\tes et les voix du bel édince qui sert d'écrin à ces
al~b1cs sont-elles bien celles qui préparent et qui imposent des
saints ?

r

,

,

ALBERT THIBAUD!T.

�NOTES

reaaisir avec plus de force. Mais quelle lucidité, q•uelle certitude,
qund clic se fixe sur un livre ou sur un auteur ! - J'aime
turtout M. de Gourmont quand il lit ; je l'aime plus complé-

NOTES

LA LITTÉRATURE
PROMENADES LITIÉRAIRES (Vme Série), par Rt•J
de Go11rmtJ11t (Mercure de France, 3 fr. 50).
Le tour paradoxal que dans ses Epikgues, ~ans ~ dialo~ucs,
dans )es brèves chroniques où il opinait sur les faits du Jour,
se plut souvent à prendre M. Rem_y de Gourmont, aun ptl
quelque temps, indisposer contre lut des lecteurs fidèles. Il 7
cultivait une irrévérence tantôt légère, tantôt un peu trop
appuyée, parfois juste et parfois moins juste. ~I me sem~le que
dans une forme limitée par le seul caprice, 11 se sentait trop
libre, trop à )'aise ; rien n'y bridait jamais les sautes brusques
de son jugement et même sa raison devait sans ccss~ ~tre
tentée d'abuser du plaisir divin d'avoir raison. _Alch1mtSte
naguère et fort curieux alchimiste, il ne nous cachait pas a$$CI
uel contentement et quel orgueil il ressentait à n'être plas
;ien qu'un chimiHc, et renonçant à la pierre ~hilosop~l~ à
hilfrer des formules ou peser des atomes... Mais quel ch1mtste
ccaprtCICUX
••
,. Il y a en M . de Gourmont à la fois du savant
. . et
du dilettante, du sceptique et du partisan ... C'cs~ cc qui fa,t 11
valeur et son charme. li y a surtout chez lui une extrême
curiosité idéologique. Elle ravit et clic comble ; il arrive ~u~cllc
déçoive, mais peu de temps. Elle est la clef de ses contradtcttODI
apparentes. Son érudition s'accomi,agnc de pétulance, et même
d'une sorte d'ébriété. Elle s'amuse à quitter son objet pour le

tcment que quand il observe la vie... On n'a pas eu, depuis
Sainte-Beuve, pareille passion du livre. Exalté par 1:t ch01e
«rite, son esprit double d'acuité et il redouble d'aisance. Il voit
clair, il voit profond ; il va droit, sans en avoir l'air, à l'essentiel, à cc qui e0t dQ, scmble-t-il, crever les yeux à tous les
aaucs, s'ils n'eussent été des aveugles. Son don de mise au point
est peut~trc encore plus admirable que son don de discerne-'
ment et de découverte. Dans cette nouvelle série de PfT)fflnl4IÛJ
Ültir6irts (la cinquième) menée. au jour le jour, au hasard de
l'actualité, chaque détour nous offre une perspective imprévue.
Et comme on sait gré à l'auteur d'insi,ter si discrètement sur ses
tro11vailles ! Nul moins que lui n'est un rhétoriqueur. " Je ne
suis point appelé, écrit-il, tel un docte professeur de bclleslcttres, à dire cc qu'il faut penser d'une œuvre ou d'un homme,
mais cc que j'en pense au moment où j'écris... " C'est le moyen
de toucher juste. A propo. du ven de Vigny :

J'aime la ma}tsté du

SOUFFRANCES HUMAINES

il dira: "Cc qui le touche (Vigny) c'est qu'elles sont majcstupour son esprit: cc n'est pas qu'elles soient des souffrances
pour son cœur. Et ainsi jusque dans sa pitié, il y a de la froideur
et une belle ordonnance csthétiq uc... Alfred de Vigny est l'homme
qui n'a jamais ri. Le rire vient de la conscience d'une supériorité
momenunéc, tellement évidente qu'elle se déploie joyeusement.
Vigny à tou; les momcnti, en toutes les circonstances, se sent
tellement supérieur au reste du monde qu'il ne s'en étonne
jamais. Rien ne peut altérer sa sérénité et comme il domine sa
joie, il domine sa tristesse qui, du premier coup et tout naturellement, atteint au majestueux." Voila qui paraît évident;
mais qui a formulé cela avcc41nc telle plénitude l Je ne résiste
pas au plaiiir de citer encore cette page sur "lt rarMttrt Je La
CIIICS

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

720

. • e I Voilà qui l'intéresse bien plus que
F,
· " •• " Lui mem ·
· Je tabl eau
011ta111e
d
a voulu voir
.
é é 1 de la wciété ont on
.
.
la saure g n ra e
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L Fontaine n'eut 1ama1s,
1 galerie de ses ra es. a
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.
' t récisément parce qu'il ne
je crois, de si vastes .dessemls,.ellt c_ es ~e les avoir 'réalisés. Cet
.
•·1 donne l usion
les avait p~s ~111
,
.
our s'intéresser de si près aux
homme était bien trop egoïste, p r bl si dure, si hautaine,
t la morale de ses 1a es,
.
d
autres homm~ e
_
·' il 'a nulle intention e
.
ell
e prouve bien qu n
. L
si cru e m me,
.
li
t t la peint telle qu'il .ui
d la vie comme e e es e
Il
réforme.
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l . t indifférent'! C'est une
on sent que ça ui es
M .
voit. ais comme
. r.
de La Fontaine un
è de VOU1oir raire
idée bien smgu i re
.
l mal que dans leurs rapports
.
Il
&lt;"'.Oit le bien et e
moraliste. ne per T
d l'
mme de l'autre et au
. •
Il s'amuse e un co
nfl"
avec lui-m1:me.
é à méditer sur les co 1ts
moment qu'on le croit le plus ~cutp d S· peuples il prépare le
a.nds des rois. e e
'
d
des petits et es gr
' .
.F.
La Fontaine est d'une
.1 é · le Diable en en.ier.
~ e Si par hasard
Papier où 1 va cnre
ïi.
Il est la nature mcm .
inconscience magm que.
. . ,
" bonhomie" je n'y
. ·
, n e1Ît insiste sur sa
.,
c'était en _ce sens quo_
C
d t il faut définir le$ mots.
· ·
à redire. epen an
·
•
trouverais nen
.
h" de l'égoïsme ingénu. Traduisez
Son œuvre est la phtl~sop ie 1
.s sachez du moins ce
1 ot s1 vous vou ez, mai
cela par un seu m '
, d Gourmont ne sera jamais dupe
·1
. t " M Remy e
. de
qu'i cont1en •
·
.
, thét"ciens. Son souci
1
, mplment nos es
/ des mots v~gues qu e
S . . Be ve . de fixer des valeurs
critique est celui-même de amte- u .
• . -. et il se trompe rarement.
prec1ses

. r

H. G.

LA

POÉSIE

ONDE par Paul Castiaux. (Mercure
LUM IÈ RES Du M
'
de France, 3 fr. 5o.)
•
On connaît avantageusement M. Paul Castiaux par SOII

NOTBS

721

second recueil de vers: la Joie P-agabonde. Celui-ci, Lumières du
M011tle est plus libre et plus personnel. Il est écrit en vers libres
presque toujours blancs, mais rythmés avec tant de diversité et
soutenus si à propos par de discrètes assonnances , quand le
rythme devient monotone ou défaillant, q-u'ils donnent à mon
oreille une satisfaction complète. Au fait, ce que j'ai pu reprocher à certains tenants du vers non rimé, ce n'est pas tant le
défaut d'assonnances ou de rimes dans leurs poèmes, que
l'absence voulue de compensations rythmiques et la coïncidence

j

désastreuse d: l'in~nor!té totale avec fa pauvreté ~éC::ni~ue

des coupes. Ici la vie résidé dans le rydu~e. Pourquoi 1exigerai-je par .surcroît dans l'écho wnore r -A peine reprocherais-

je à M. Paul Castiaux d'abuser quelquefois des touches séparées
et de .sacrifier la ligne générale du mouvement à !'.harmonie
partielle des strophes et même aussi, ce qui est plus grave, des
vers. Mais son livre possède tant d'autres qualit.és et il est si
précisément composé dans un esprit de "succession lyrique"
que le reproche doi; tomber. - M. Castiaux se pose ici résolument en po~te de sensations et d'images. On peut découvrir
un sens idéal dans l'économie de son livre ; mais il n'en aurait
pas, qu'il n'y perdrait pour ainsi dire rien. Il vaut par le
chant, par l'ivresse, par la justesse de l'impression pittoresque,
par la variété de la métaphore. Il peint le lumineux essaim des
souvenirs autour d'une ~me qui s'abandonne à son plaisir.
Voici le calme de la petite ville de province :

L'ombre est partout comme de l'ouate ;
Entre les murs et les hagts arbres
Passe, sournois et.froid, un liumide silesce,
Et l'on r,oudrait paifois &lt;pl une goutte de bruit
S'en rlint tomber, pour I' émouooir,
Sur l'eau malade de ce calme.
Voici, du haut de la colline, le pays autour de Florence où

u

�LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAISE

722

•• •

fts calmts maisms hlandus
Sommeil/antes brebis
Paissent le reposoir w,dre du crlpuscult.

u11

L - ruuviflcondant l'encensoir.
c aroun
.,.
"

Voici la mer à Ploumanac'h'. le sirocco à Porquerolles... Et
voici simplement une harpe, qui

TenJ sa proue arrondie où hrillt un éclair d'or
lts gréements dt ses cordes..
Serait-ce A rgo t1oulant cingltr
yers ffutl trésor et sous ffutl ciel r ...

Âfltc

. a•
J•s .,'"ands
et beaux départs l,autai11s
...Je me souviens
·.
naflires,
fjuand
lts
t1otlures
0
Se gonflent, fécondées par lt fient a,nqureux,
Glissant fiers l'horizon, sous lt béant ~zur
At1ec transport, comme des lyres Jrémmantes.
.
Mais c'est dans la délicatesse
que M . Paul Castiauxt trollll
ea Ill
ses inflexions les plus personnelles. On go(1te souven ,
lisant
., 11• et nonckalant de la chanson
Le c arme neae
"
Fr8/ant
exfjuisement lt paresseux instant
D'un doux plumage hruissant.

••

petl!IO'
I l n'a plus à mon sens qu'à se débarrasser de quelq~esym

.
t du plus mauvais s
manies syntaxiques qui lui. _v1cnnen
.
e
comme
l'emploi
abusif
du
mot
en
11sm ,

( La t1ilk

l!N

72 3

CENDRES, par Edouard Ducoté (Occident).

Et le soleil descend et il emplit le ciel d'un encens d'or,

Comme

NOTIS

reposoir keureux de sieste)

•
de son métier et de son art et nous don
pour être maitre
des œuvres accomplies.

H. G.

Les vers d'Edouard Ducoté ont toujours été ceux d'un sage.
La forme en est toujours pure, simple et discrète, l'accent
lyrique modéré, l'esprit, l'intention calmement didactiques.
L'ode est moins son fait que l'épitre, l'élégie amoureuse, la
fable. En ce sens, il descend directement de nos poètes classiques. II n'a guère participé en fait au mouvement symboliste.
Il a trouvé dans le vers libre moderne une sorte d'abandon et
certaine musique qui rajeunissent le vers libre ancien, et sans
trop quitter celui-ci, il a su profiter des conquêtes de celui-là.
Son dernier recueil est peut-être, à mon sens, le meilleur de tous.
Cette attitude de noble résignation en face des biens et des
maux de la Yie que résument ses nouveaux Yers, n'est pas neuve
pour lui ; elle a pris simplement plus d'assiette, plus de poids,
plus de maturité; elle est plus légitime à l'été de l'age qu'à son
printemps ; elle est beaucoup plus émouvante ; elle sait mieux
se ramasser. C'est dire qu'aux grands poèmes dialogués la
Nm,,/k Épouse et la Mort d'Héraclts, même au joli récit de
Pt1t1&lt;°'4 où M. Ducoté nous rappelle qu'il sait conter, je
préfùe les courtes pièces où il exprime directement la précoce sagesse de ses quarante ans. N'y cherchez pas d'images
imprmcs, de sensations singulières, de hardiesses ni de fureurs.
Le dépouillement est total ; il ne faut pas plus de métaphores à
Ducoté que n'en eut besoin Moréas; il ne lui faut même pas
cette tension oratoire qui donne aux Stanus leur force dure. Une
main qui se tend, une ceinture qui se dénoue, la simple retombée
d'DD geste humain... A défaut d'un poème qu'il faudrait citer
en entier, voici une pure épigramme sur l'automne :

La tristesse de l'automne
N'a plus pour moi dt douceur :
Q114114 ks hois st découronnent
Jt sais trop hien f/lll j'en meurs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et à celle-là répond œlle-ci ;

NOTIS

L'ombre élèt1e un pa,:fum de tilleul et de fraise,
Mltonymie, antonomase, catadzrese,
Et &lt;'m sur ses stcrets que je me penche. Elle est
Sn, la tonnelle, une tulipe au bracelet
Et
un brin de buis plein de sèves amères.
Et Je la -cois sourire aux marges des grammaires.

Seras-tu, cœur trop sensible,
A la mtrci des saisons l
Réserr;e-œi, brmne cibk ;
Il est d'autres trahisons.
L'amour, l'art et l'amitié
Te blessmmt sans pitié ;
Et,fol, tu tt mets en deuil
Pour peu que tombent les feuilles.

"!°'d

Go6tez maintenant cette petite allégorie :
Mon esplrance était tombée
Sur le dos comme qn rcarable .••

C'est le même homme qui, penché sur les yeux de son jeune

Mais tu parus sur le chemin
Rieuse une ombrelle à la main.

enfant, s'écrie:

Tu m'es étranger déjà
Ainsi que les autres lwmmes.
Mon fils, tu n'es que cela:
'fout le reste je l'ignore.

Tu retournas l'insecte .fr2/e
Âr;ec la pointe de l'ombrelle.

Cet homme souffre et ne cache point qu'il souffre, et pour
exprimer sa douleur choisit le plus humble langage. En ce
temps de virtuoses et d'équilibristes, voilà qui sonne humain
et franc.

H.G.

Et soudain l'insecte au delà
Des soleils calmes, s'enr;o/a.
Mon esplrance !tait œmbée
Sur le dos comme un scarabée ...

Faites chanter aussi cc joli rythme :
A

LA FLUTE FLEURIE, par Tristan Der2f!'l, (Collectioa
des Cinq).
Le Poème de la Pipe et de l' Escargot annonçait la f/btt f/nril.
Mais il n'e&lt;u pas suffi à nous faire présager de qudle abondance,
de quelle variété la veine ironique et lyrique de M. D ~
était capable. Ce poète facile est un poète charmant. ll 6c:rit
des épitres comme Boileau, mais avec la _plu_s cocasse impertl·
nence et la plus folle imagination. C'est une sorte de Jammes
qui accepterait ·une fois pour toutes d'être plaisant, de n'être
qu'un adroit artiste et qui reculerait délibérément les bornet
jusqu'ici permises de la fantaisie littéraire. Exemple :

Dans le calme; la bar11ue se balance
comme un fiers que je dis;
Dors mon amour, aux t1agues de silence
des go!fes attiédis.

don~~~ vous~ure:r. idée des ressources de métier et de sentiment

se m~S::r ..

_Derlême. Mais il n'a pas besoin pour plaire et
t"fi ces comiques
·
dign d R ongma • d'user d' 3.!...!_
tout au plus
es e ostand et · , ·
.tique de sa poésie : qui n ajoutent nen â l'humour authen-

Ce~i qui partira. loin de la flille, QU'IL LB
ou non, pleurera ton flisage tranquille.

flt#Îl/e

�LA NOUVELLE REVUE FRANCrAISE

11 a assez d'esprit inné pour n'en pas chercher dans le jeu
des rimes. Depuis Banville, nous avons eu Mendes hélas ! et
Bergerat, les Rostand pere et fils... - ce sont des souvenin
pénibles qu'il ne peut étre avantageux a M. Deréme de réveiller.

H. G.

•• •
L'ÁME DU PURGATOIRE, par Pierre Nothomb (Lamertin,
Bruxelles).
J'ai parlé élogieusement ici, l'autre année, d'un poeme de
M. Pierre Nothomb. L'Ame du Purgatoire confirme l'impression
que m'avait donnée Notre-Dame du Matin er je répéterais a son
propos les memes choses. Blancheur, candeur, musique ; un
sens exquis de l'immatériel, de plus en plus voisin de celui que
nous admirons chez Van Lerberghe ... Je transcrirai l'ascension
vers la Lumiere de l'ame délivrée de ses tortures purificatrices.

tiOTIS

Je suis une ltin,elie
Dan, la clartl.
Je reconnais des f!Ífage1,
J'entend1 dts moti wrtigineux,
Je ne 1aiJ plu1, mon Dieu, mon Dieu !
Je 1uis fait de soujfle et de fiu ..•
Et je sens r¡ue tout en moi change
Et r¡111 je m'a.ffranchi1 des formes et du temps
Et r¡ue dans un instant
Cet ange
Qui m'emporte a traflers le grand cíe/ lclatant,
Ya ouf!rir ses deux bras dans l'espace supreme
Et r¡ue de mon propre llan
Je f!ais aller léger, tremblant,
"Yiflre en Dieu meme ".

H. G.

JI bondit !
JI est la ! il tst ,omme un édair !
Et sur lamer

Son ombre de fau mplendit :
Jl déchire le ,iel
D'un f!OÍ surnalurel,
JI ment a moi tout droit,
JI est la Joie !

Je ne respire plus,
JI m'enlefle

Je ne flOÍs plus, je n'entends plus, je ne sais plu, !
Je suis atome dans Je refle,
Je suis un cri dans J'in,onnu !
Je flois battre des ailes,
J'entendJ ,hanter,

LE ROMAN
L'ENQUtTE, par Pirrre Hamp (Editions de la Nouvelle
RCVlle fran?ise, 3 fr. 50).

Ceux qui pensaient etre descendus, avec les romans de Zola,
au ca:ur meme de la vie ouvriere, ceux-la seront assez surpris,
OUYrant un l_ivre de Pierre Hamp, de constater la distance qui
tépare le pomt de vue d'un bourgeois, et1t-il !'esprit ouvert et
la sympathie éveillée, du point de vue d'un homme qui a vécu
de la vie
· ouvr1cre.
·1
L'un voit du dehors l'autre du dedans • et
'
'
11. 1
e premier, ayant l'reil plus frais, peut conserver l'avantage
tant qu'il s'ag1't de sa1S1r
· · ¡e plttoresque
·
de la vi.e populaire,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISl!

NOTES

Le style de l' Enqtdte est de la même veine, sobre et forte, que
celui de Marit fra2ck ou de Yin dt Champagne. On avait pu
•'inquiéter de voir, dans le Rail, un excessif souci de concision
violenter les phrases, les tronquer, les écraser l'une dans l'autre.
Ce livre était mal accueillant, hérissé à plaisir; il fallait relire
deu fois des passages qui n'impliquaient en eux-mêmes aucune
difficulté d'intelligence. Avec l'En{uate on est de nouveau dans
la clarté, aussi loia des concessions au désir de plaire, que des
sacrifices au maniérisme de la sauvagerie.

l'autre seul a le droit d'ouvrir la bouche s'il s'agit d'en atteindre
l'Ame.

Ce qui perd ceux qui pourraient valablement nous parler de
la "peine des hommes", c'est d'abord qu'ils n'ont pas eu le
loisir de se créer un outil littér,aire à la mesure de ce qu'ils
ont à dire; c'est, ensuite et surtout, que les problèmes et les
' conflits qu'ils étudient pèsent sur eux trop directement, trop
brutalement, leur causent trop êl'angoisse et d'indignation.
Leur voix tremble. Ils croiènt décrire, alors qu'ils plaident ; ils
croient fournir des documents, alors qu'ils n'apportent que
thèses et pamphlets. Non qu'il faille faire l'injure à Pierre Hamp
de lui attribuer un sang-froid inhumain ; il est aussi passionné,
aussi révolté qu'on l'attend de lui, mais il tient tête à sa passion.
_
Il sait qu'il y a un temps pour juger, un autre pour combattre
et qu'une plume n'est pas un gant de boxe. Il n'est enrôlé dans
aucun parti, ne reçoit aucun mot d'ordre et ne doit à personne
de ménagements. Aussi le suit-on avec confiance. Si, dans la
peinture des milieux bourgeois, son coup d'œil manque quelquefois de subtilité, ce n'est qu'en ce qui concerne les habitudes et
les mœurs ou, si l'~n veut, l'histoire intérieure de cette classe;
mais l'histoire extérieure, œlle des· conflits du travail, il la
connaît parfaitement. Il la.connaît indépendamment des théories,
par la fréquentation des hommes, de leurs maiso~s et d: l_eun
chantiers. Impartialité en face des deux camps et 1mpart1ahté à
l'égard de la vi~. Quelque noirs que soient les aspects qu'il no~
en retrace, il le fait sans esprit de dénigrement. Quelle que soit
la déchéance humaine, jamais elle n'arrachera à Pierre Hamp
un aveu de découragement; et ~•est la beauté de son livre que
de respirer une foi si robuste malgré si peu d'illusions.
Sous prétexte d'une enquête sur les dépenses alimentaires des
familles ouvrières, Pierre Hamp parcourt usines et taudis, et
~ns ralentir ni refroidir un récit qui reste sans cesse émouvan~
il l'étaie de chiffres et de documents. Ce n'est ni du roman nt
de l'économie politique. C'est le .pathétique vrai du travail.

J. S.
LE THÉATRE

MIGUEL MANARA, mystère en six tableaux par
0.-H'. Milosz (Représentation du Théâtre Idéaliste).
Une courageuse petite troupe, désireuse de monter des chefsd'œuvre, mais dépourvue de ressources, a eu la paradoxale et
heure~ idée d'offi-ir des spectacles gratuits. Donnant l'exemple
du dé11utéressement, elle a su l'encourager autour d'elle, et
chacun sait qu'avec un tel levier on déplace des montagnes. Le
'r~tre Idéaliste qui a déjà trouvé moyen de monter du
Gr1ffin et du Jammes, vient de: représenter Miguel Mafiara de
0.-W. Milosz. On se rappelle cette œuvre noble et passionnée
qui parut ici même en 1912.
..

~uand on songe aux difficultés que représente la mise au
point d'un pareil ouvrage dans un théâtre régulier, avec une
troupe entrainée et qu'aucun autre souci ne distrait on admire
,
'
qn avec des moyens de fortune on arrive à en réaliser même
une ébauche. La représentation du Théâtre Idéaliste n'est pas
davantage, mais pas moins
· non pus.
1 On y a pressenti. quelle

�73°

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

NOTES

figure pourrait faire :l. la scene cette ceuvre ipre et sévere dont
la chaleur et l'éclat semblent s'échapper par les déchirures d'un
cceur tourmenté.
,,
M. Milosz a raison de nommer " tableaux" et non " actcs
les six grandes scenes qui composent son mystere, vu que
.é
t l' " action" en est absente. Ce sont six points de
préc1s men
.
a1·
repere dans une vie accidentée, six étapes, s1x courts P iers.
Point de mouvement ni de crise dans le courant d'une de ces
scenes. L'attaque en est forte, dramatique et s~rprenante; la
suite du tableau ne fait que développer ces p~em1ers,_acco~ds. Et
ce n'est pas !:l. un reproche, car il semble bien qu ¡J so1t dans
··
!'esprit du "mystere "' par oppos1t1on
au "drame" ' de ne
traiter des sentiments que dans leur généralité, sans entrer dan~
ces nuances particulieres ni dans ce détail .de circonstances qui
appartiennent aux conflits purement humams.
Si Miguel Mafiara représente la légende originaire ou plut~t
le récit historique d'ou est sortie la légende de Don Juan, il
faut avouer que la matiere en est riche et belle, et que la
tradition a eu grand tort d'en laisser tomber la plus grande
partie. L'aventure de ce débauch~ qui s'éprend. d'une tou~e
jeune filie, l'épouse, la perd pr~5'.lue aussitót et :u1 de désespoll'
se jette dans la pénitence rehg1euse, portant 1 outrance d~ la
vertu aussi loin qu'il avait poussé l'exces des sens, ~e ré~1t
quelque chose de logique, une vérit~ profonde qui sat1sfa1t
pleinement !'esprit - mieux que ne fa1t le gouffre_ de fla~mes
\
ou ne sachant comment se débarrasser de son admirable hbcrtin, Moliere prend le partí de le précipiter.
La l~ue de M. Milosz a de la force, de la générosité, de
l'accent. Ces six tableaux sont pathétiques et l'on y s~nt, ce
qui est si rare un don de poésie, non verbale, non suraJOUt~
. p1
• ·11·1e d u' cceur méme des personnages, jaillie de la vér1té
1ma1s
le
des sentiments et non du commentaire qui les entoure. Tel
récit de la petite Girolama :l. Miguel amoureux, telle encore
l'exhortation de l'abbé au débauché pénitent. ll y a la de la

73 I

grandeur et de l'émotion. Souhaitons de voir Miguel Mafiara
sur la sctne du Vieux Colombier.

J. s.

•••
LES PORTES DE MADAME SARAH-BERNHARDT.
Madame Sarah-Bemhardt est enfin décorée. Elle avait mérité
d'obtenir plus tót cette distinction. C'est, comme on dit, une
tr~ "grande artiste ". - Or "ses poetes " résolurent de la
f!ter : les poetes sont reconnaissants. L'apothéose eut lieu
l'Université des Annales. La, on les vit défiler en bon ordre sur
une scéne préparée, puis se grouper "en un superbe ensemble"
autour de leur "géniale interprete". On lut des vers, toutes sortes
de vers, ni plus ni moins mauvais que vers de circonstance.
M. Edmond Rostand, ayant composé une fois pour toutes, en
une occasion précédente, le sonnet d'hommage définitif, s'avisa
d'en distribuer les quatorze vers, voire les vingt-huit hémistiches,
:l. une troupe d'interpretes chargés de symboliser les différentes
" créations" qui firent la gloire de Mme Sarah ; il y joignit
méme un chceur, un chceur de voix simultanées, qui déclamaient
le m~e vers :l. l'unisson. Au dernier vers, Hamlet s'inclinait
vers la tragédienne et déposait le baiser de Shakespeare " aux
bagues de ses doigts ". - C'eClt été fort bien, sans Shakespeare.
Shakcspearc ne sernble pas :l. sa place, ni :l. son aise entre
MM. Rostand et Jean Aicard, entre MM. Augustc Dorchain
et Miguel ZamacoYs ! Vrairnent ces messieurs eurent tort de le
prier acettc fetc. Quand il parut, on sentit toute leur misere,
toutc la misere de la poésie qu'a scrvie Madame Sarah. ~es, elle a droit a toute la reconnaissance de MM. Rostand,
Aicard, Dorchain et Zamacois. Elle les a tirés de l'ombre. Elle
1
tn:été ~n talent, son génie :l. leurs médiocres productions.
Mars qu a-t-clle fait pour Shakespeare ? Elle a joué Hamltt ;
c'cst tout ; et moins, je le crains bien, par dévotion shakespea

a

.ª

1

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

73 2

rienne que par amour du travesti. Au cours de sa longue
carrière elle a obstinément ignoré Desdémone, Juliette,
Cordélia. De même, à peine a-t-elle joué Racine .•. Et cette
"princesse du geste", n'aura pas fait l'aumône d'un seul de
ses gestes aux tragiques grecs ! Elle a vécu au tem~ d'Ibsen et
s'est éprise &lt;le Sudermann et de Sardou... Oui ! plus
j'admire son talent, plus je me sens prêt à lui rendre hommage,
plus je mesùre l'étendue de son prestige sur le public du monde
entier, - plus je me sens impitoyable, lorsque je considère
l'emploi qu'elle en a fait. Etant tout à fait libre d'imposer
au monde la poésie la plus pure, la littérature la plus haute,
elle a attelé à son char quelques faiseurs de mélodrame et q uclq ues
poètes disgraciés, qui certes ne la valàicnt pas, mais sur lesquels
elle pouvait dominer encore ... Son souvenir restera lié étroitement à celui de Sardou, de Rostand, de Mendès - et ce sera
la vengeance de Shakespeare.

H.G.

LES EXPOSITIONS

PETITES EXPOSITIONS: CH. CAMOIN (chezDruet);
L'ART DÉCORATIF (chez Manzi); PICASSO (à la Peau
de l'Ours).
On peint trop, on expose trop ; les salons n'y suffisent pas.
Nous renonçons à rendre compte des incessantes marufestationa
de nos peintres. Ils sont en train de devenir les journalistes du
pinceau. Laissons les faire. - Nous nous contenterons de noter
au passage l'émotion neuve ou ravivée que tel ou tel tableau
saura nous procurer encore et de le signaler ici.

733

On dispena, le mois dernier, aux enchères publiques une
collection singulière, dite
de la Peau de l'Ours • On n ,.imagine
' ·
.
~ en~mble plus disparate, plus évidemment inégal. J'en
~1terai la nomenclature fastidieuse. Des noms connus aimés
.. . . .
'
'
y vomncraicnt IDJUStement avec d'autres noms qui jouissent à
mon sens d'une célébrité indue. Personne n'y est très. bie
n
rc~ré s
nt_es1éce, 'n_,est Picasso. Et c'e~t l'occasion de déplorer
qu un pemtre aussi doué, dont on retrouve avec tant de plaisir
apr~ des années les premiers ouvrages et dont la manière
anc1~ne m_e sembl~ aller ~ers une solide consécration, adoptant
la fohe du JOU~, peigne aujourd'hui - . si on peut dire peindre
:-- avec des timbre-poste, des enveloppes et des en-tête de
JO~UX ! L'homme qui a cerné d'un trait un peu dur mais
hardi et ferme, ses curieuses silhouettes de baladins et in~od 't
da
. d'
. .
UI
ns ~ essais_ ~co~atifs Je ne sais quelle spiritualité troublante
d?nt~e ne vois -l exemple nulle part ailleurs, et pas mêm,; l'ind1cat'.on, ~onsentant, aujourd'hui aux excentricités niaises .du
futunsme • quelle dechéance ! quelle misère ! Au milieu d
novato~rs d'hier, sa personnalité domine - et il renonce c~
celle-a. Passons.
Ca mom
. n,est pas Marquet. Son trait a moins de décision et
ses valeurs mo,ms
· d C Justesse:.
·
Mais dans le grand nombre
études exposees à la galerie Druet, quelques unes, - des
~ar~ucs sur l'eau trouble d'un port - marquent une vigueur
h~c::c. ~mme beaucoup do ses émules, il's'en remet trop au
qui n'est pas l'inspiration.
d La ~ouche de Vuillard peut sembler hasardeuse. Non. Ou
u moms la collaboration du hasard il la limito à l'exéc t'
des dé ·1 Le
'
u 10n
. ta1 s.
~asard de la main raffine sur l'effet d'ensemble
quit est. volontairement obtenu. La grande décoration qu'on
ieu 1vo~-~hcz Manzi est le morceau le plus diapré, le plus un
Pus 1 re que nous connaissions de cc peintre L'obiet es;
partout
.
. respect'
.
e et cependant le pemtre
n'abdique · nulleJ part
P
ap1cr pemt, d'ira-t-on. 5o·it: nous avons le papier peint comme·

a•

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les anciens avaient la frCl&lt;Jue.- Des Degas magistraux, de toutes
les époques, deux Roussel complets, absolus_'. où a~cun_e forme
n'est esquivée - c'est chose rare - où l 1mprov1satom garde
pourtant sa fleur ; de lyriques Monet qui, par la fau~e des
empâtements, vieillissent mal, il faut le dire ; des dessms d~
Toulouse-Lautrec... voilà les merveilles nouvelles que M. Manz1
nous découvre. Puvis veille sur la grande salle avec les cartons
un peu froids de la décoration de Boston. Mais quelle grandeur
sous l'académisme hérité, dans le camaîeu à l'huile de son
Pégase ! Et je voudrais que les jeunes peintres d'aujourd'hu~
en quête du trait incorrect qui serait la mar_que visible de l~ur
1
génie, vinssent prendre une leçon de modestie_ devant I_ esquisse
à la gouache de l' Inspiration Chrétienne'. c,elu1-la trava1ll~ po~
lui ; il n'a pas souci d' " épater " ; m d épater le pub~1c '. nt
de s'épater lui-même. Son esquisse r un ouv~~ de bon ecohe~,
on y sent une naïveté qui sait oublier la sc1,ence. - Un d~1n
de Rodin semble toujours un dessin d homme de gerue.
Homme de génie, Rodin l'est, mais aussi veut l'être. Puvis le
sera, mais sans le vouloir. Voilà la nuance. Et quant à DOi
plus jeunes peintres, ils veulent l'être, ils feignent de l'être, et
ne le sont en aucune façon.
1

H.G.

NOTES

735

piété et un rare bonheur le rythme, les images, les paroles de
Claudel. Mais quoique le consentement de l'auteur nous en ôte
presque le droit, nous ne pouvons nous empêcher de protester
contre les transformations qu'a subies !'Annonce faite à Marie
Non que nous voyions dans le changement de Pierre dè
Craon en Peter von Ulm, et du royaume délivré en un vague
empire germanique, autre chose qu'un hommage : Cette
annexion témoigne d'une certaine admiration nietzschéenne
pour l'individualisme aristocratique du XVIIe siècle français et
la violence que faisaient aux anciens Corneille ou Racine. Mais
la transposition gâte par ailleurs l'œuvre française. Il est dans
le drame de Claudel des choses qu'on ne peut rendre, d'autres
qu'~n ne peut supprimer. Que signifie "Warurn quakt {1) denn
mein Herzchen 1 Warum quakt denn mein Schatzchen 1"
auprès du " Quoi qu'i gnia, ma joie r Quoi qu'i gnia mon
.
trésor 1"dont Mara accueille
la résurrection de son 'enfant
(devenue en allemand Obane ! !) ? Et dans la bouche des petits
paysans:

Josef, lieber Josef mein
au lieu de

Marguerite de Paris!
Prhe-moi tes souliers gris !
Pour aller en paradis !
Non seulement l'allemand est impuissant - comme le français
à donner ce qui n'est que de
notre race et en particulier le parler où les gens de l'Est mêlent
à leur rudesse un accent si tendre ; mais il est un autre accent
de !'Ame celui-là, qui va se perdant à Hellerau.
,

le serait pour le Volkslied -

LETTRES ALLEMANDES

VERKUNDIGUNG (L'Annonce faite à Marie), par P4/J
Claudel. Traduction de Jakob Hegner (Hellerauer Verlag).
Il con,-iendrait, si l'on n'envisageait que le détail d e : ~
sion, de louer M. Hegner. Il a rendu avec une int igenUI

,. Je n'avais jamais si bien senti que dans le drame de

Claudel

1im~rtance de l'atmosphère et ce lien mystérieux dont nos
~1nces so~t l'.ées à leur terre, à leur soleil, à leurs moissons.
Il n est pas mddférent au progrès de l'action que celle-ci se

passe à Salhof ou à Combernon, qu'Anne Vercors parte du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

royaume où " tout est ému et dérangé de sa place", où il n'y
a plus de roi, plus que

deux enfants.
L'un, I' Anglais, d4fls son Ue
Et J'autre, si petit qu'on ne k r1oit plus, entre les roseaux de '4

Loire.
ou bien qu'il évoque à son départ l'aigle germanique
.
. et les
.
brigands noirs du Rhin. Andreas Gradherz peu~ lui aussi te~tr
son fief de Saint Remy de Reims et de Geneviève de Pans :
son imc ne saurait être celle d'un Vcrcors. La Souabe a sa
craie ses cathédrales ; leurs cloches ne sonnent pas comme à
ReiU:s. Faute cFavoir entendu le carillon de Monsanvie1?e la
Violaine allemande n'est plus Violaine. "Violane" redit la
paroles de l'héroïne lorraine, mais elles ~•ont pas de sens dam
la bouche de celle qui n'a entendu au heu du nom de Jeanne
d'Arc que celui de Hans, Hans à la peau de mouton, dont le
peuple se gausse, "votre Hans, la m_ère, qui conduit ~:empereiu
Charlemagne au sacre, avec son casque et son Mton.

F. B.

DIVERS

UN " INSTITUT DE CULTURE FRANÇAISE" A
BRUXELLES.

Il faut que nous sachions qu'on lutte passionném~nt poar
noùs au delà de nos frontières. Le péril le plus grand qui menace
notre langue et notre culture est, après le germanisme dans ICI
pays annexés, Je flamingantisme dans les pays ~elges. ~ ~
même façon que la Rer1ue Als11Cienne, que les Cahiers A/s«UIS

NOTES

737

Strasbourg, l'Institut de Culture Franfaise qui vient de se fonder à
Bruzelles, se dévoue à notre génie. Il se dresse expressément
contre la routine et les tendances flamingantes de l'enseignement officiel. Mlle Marie Closset que nos lecteurs connaissent
bien sous le nom du charmant poète Jean Dominique, a été
l'instigatrice, on peut dire la fondatrice de l'Institut. Son dessein
est d'imprimer dans l'esprit des jeunes filles et des jeunes femmes
qui seront appelées à instruire les nouvelles générations, le souci
de la plus haute liberté intellectuelle. Dans sa leçon inaugurale
elle définit ainsi ce qu'elle attend de son public. " La dignité
consiste à ne pas se leurrer, à ne jamais tromper les autres.
Vous ne vous tromperez pas vous-mêmes, c'est à dire que vous
vous respecterez, si ayant sincèrement reconnu votre ignorance,
vous vous appliquez sérieusement et quotidiennement à en diminuer l'étendue... J'attends que, dès ce moment, vous vous
sentiez entre ses murs, comme obligées par le titre d'élèves de
l'l,rstitut de Culture Françaùe, à découvrir chaque jour dans votre
esprit de nouvelles occasions d'admirer, de nouvelles et impérieuses nécessités de comprendre... " Tu ne jugeras point. " La
sollicitation des examens et des dip16mes, le raccourci des
~rogrammes_ d'une part, et, d'autre part, le point de vue pratiq~e exclusivement utilitaire sous lequel on envisage volontiers
la vie, ont incliné les je~mes gens à une sorte de rapidité désinvol~e. dans l'énoncé de leurs jugements critiques et d'arrogance
positive dans les questions même le~ plus éloignées de leur
compétence. Trancher de tout a toujours été synonyme de ne
savoir rien de rien. Chercher à s'éclairer sur toutes choses ·au
.
'
contraire et se reconnaître, devant la plupart, incapable de faire
figure,. sinon de spectateur et d' " enquêreur " comme dit
M~ntai_gne : voilà la marque d'un esprit conscient de soi-même
qui déjà a fructifié sur quelque point. " Mll• Marie Closset
~~e de ses élèves tout de suite et tous les jours, "un acte
1
~ petit et invisible soit-il, à la glorification d'une idée pou;
l'amour dé·sm,téressé d'une idée, " une séparation volontaire
'

13

�LES REVUES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'avec ce qui est médiocre", conditions essentielles d'un ensci.
gnement suirérieur: Voilà de nobles et fermes paroles ; voilà la
belle attitude de l'intellectuel français. Dans le rapport, pr6senté au congrès de Gand par M 11• Closset, sur " la culture
française dans l'éducation féminine, n~us lisons encore :, "
langue française devrait être en Belgique la base de 1 enset.gnement général. Cela est d'autant plus importan~
let
femmes que leur programme scolaire excluant le latin, etude
continuelle et approfondie du français peut seule devenir pour
elles l'instrument de cette logique, de ce clair enchatnemcnt
des idées, de cette faculté de détacher l'essentiel du détail qui
ne nous est point innée et que. nous avons, en raison de notre
nature, tant de peine à acquérir ... La connaissance de la langte
française et des chefs-d 1œuvre écrits dans cette langue est poat
notre pays l'instrument de la véritable libération de l'i~telligene$
et de son développement. " Et parlant enfin de la nat10n bell'I,
Mil• Closset déplore d'y voir " alliée à tant de beaux et pu•
sants instincts, une si arrogante vanité de l'intelligence", quanil
elle refuse " par obstination et vantardise, de boire à la coapc
toute proche que lui tend la plus généreuse de ses sœun. "

1:'

po:!~

H. G.

739

dentale); Henri Gans; A.-J. Gonon; Charles Henrion;
}.f!Pe Hillel-Erlanger ; MM. Paul Istel ; Keller ; René Kieffer ;

Per Lamm et Ce; Jules Laroche; Jean Lœw; Maurice
Maeterlinck; M"' 8 Matsa; MM. J. Maurice; A. Messein
(2 ex.); O. W. Milosz; Léo H. Myers, Londres; D• Philippe
Nec!; J. Parnin; P.-P. Plan; Joseph Reinach; A.-C. Salomon;
Maurice de Schlumberger, Scribner's sons, New-York; Erich
Steinthal, Berlin ; Charles Vandeputte, Bruxelles; Dr G.
Vitoux; Mmea Eva Wollmann, Berlin, J. Wilmart-Urban,
Bruxelles.

Les souscriptions sont reçues à Paris : chez l'imprimeur
Pichon, 21, boulevard de Sébastopol ; à la Nouvelle kertue Fran(llÏst, 35, rue Madame, et au Mercure de France, z6, rue de
Condé.
Le tirage est achevé ; on peut le voir chez M. Pichon.
L'ouvrage broché sera livré aux souscripteurs dans quelques
jours.

A la page 499 (ligne 7) de notre dernier numéro, dans la
aote consacrée par Paul Claudel à Wolf Dohrn, au lieu de:

ÎllcMJrttnabk, il faut lire : incrmcertable.

•••
TROISIÈME LISTE DE souscRIPTEURs à l'édition monumenta
d'Unt Saison en Enfer par Arthur Rimbaud.

LES REVYES

Exemplaires sur Japon impérial à H&gt;O francs: MM: Gabriele
d' Annunzio ; Brentano's ; Henri Church ; The Times

Book

REVUES FRANÇAJSES :

Club, Londres.

Exemplaires 1ur vergé à la ,uve Yan Gelder-ZfJ1le~ à So fr_111,1:
MM. Asher et CI•, Berlin (:z ex.) ; M•U~ Germame Aud1net;

MM. André Bertaut ; René Boylesve ; Ernest de Crauzat •
Henri Delorme! ; A. Dragon ; Dominique Durandy ; J~
Duriau, Santos (B~ésil) ; E. Fouque, Sedhiou (Afrique

oca-

La REVUE BuuE du 7 mars publie quelques Lettm Jn!t/ites
de Montesquieu, qui sont d'un tour charmant et d'une profondeur aisée. Il écrit à Jean-Jacques Bel, en date du 29 septembre
17z6, à propos d'un ouvrage de l'abbé Dubos :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Vous me demandez de vous expliquer mon sentiment, voici ma
première idée : je prendrais un système moyen, et je crois que l'on
juge par sentiment et par discussion. Deux critiques ont une mesure
égale d'esprit, celui qui a le plus de sentiment et de goilt est le plua
fia. Dans un même ouvrage, il y a des choses qui sont du reseort
de l'un, il y en a qui sont du ressort de l'autre. Ce n'est pas par la.
discussion que vous jugez de bien des beautés de Théocrite, 4c
Virgile, d'Ovide. M . l'abbé Dubos a tort - et vous l'avez biea
remarqué - de distinguer les manières de juger par de certainCII
classes d'hommes ou professions. Un savant, un poète, un orateur,
un homme du monde ne sont de bons ni de mauvais critiquef,
comme un roi n'est ni heureux ni malheureux, et une femme de
qualité n'est ni belle ni laide.
L'expérience est contre l'abbé Dubos. Le sort des ouvra,d'esprit n'est guère fixé que par les gens du métier, qui ont de li
discussion et, outre cela, du sentiment. Ces gens-là touchent, poar
ainsi dire, la corde .dès organes des gens du monde et les avertiaentf;
on voit cela bien clair dans les chansons de la Comédie.
Les gens du monde jugent ordinairement mal ; c'est qu'il• Dt
prennent aucun intérêt aux choses dont ils jugent, n'allant point•
théâtre pour écouter et ne lisant point pour s'instruire. On peot
les partager en deux classes de gens, qui n'osent hasarder ie.
suffrage, ou qui Je hasardent témérairement ... Je barbouille 4'
papier et j'écris sur une chose qui demande beaucoup de réflexiollll
Quelle stireté et quelle modestie !

LE TEMPS du 26 février contenait d'admirables page(
extraites d'une conférence prononcée par Rudyard Kipling l
la Société royale de géographie de Londres. Ce grand voyagear
y traite, en particulier "le sujet illimité, le sujet fascinant del
odeurs dans leurs rapports avec le voyageur". Il faut citer:
Avez-vous remarqué que partout où quelques voyageurs se 1~
vent réunis, l'un deux ne manque jamais de dire : "Vous souv~1
vous de l'odeur qui régnait à tel ou tel endroit ? " Puis il se JlC"'

LIS REVUES

741

que, poursuivant son discours, il se mette

a parler

du chameau -

du pur chameau - dont l'odeur est si profondément évocatrice de
l•Arabie, ou de l'odeur d'œufs pourris de Hitt sur !'Euphrate où
Noé ee procura le goudron destiné à l'arche ; ou encore de l'odeur
dégagée par le poisson qu'on fait sécher à Burma.
Alon, chacun se met à se trémousser à la façon des chats se
roulant sur la valériane, et comme on dit dans les livres, la conversation devient générale.
Je crois, pour ma part, jusqu'à plus ample informé, qu'il existe
eeulement deux odeurs fondamentales capables de produire une
impression sur tous les êtres humains : l'odeur du combustible
en train de brtiler et l'odeur de la graisse fondante, c'est-à-dire ce
tur quoi l'homme fait cuire ses aliments et ce dans quoi il les fait
cuire.
Et plus loin :
Il existe une petite mixture de cinq notes qui vous bouleverse le
coeur : cheval, vieille sellerie, café, lard frit et tabac (qui va du
tabac en carotte à la cigarette enveloppée d'une feuille de mals} et
qui peut faire descendre un homme des camps élevés et secs des
Selkirks ou des camps humides de l'Orégon toujours plus bas, à
traven la poussière rouge et épicée ou la poussière blanche, à
t~vers les émanations parfumées de la sauge et le parfum poivré de
1euphorbe, plus bas jusqu'au sud torride où fiotte une odeur de
chèvre, où il laissera les haricots frits, l'encens et l'abominable
odeur cuivrée de la pulqur, arrivera aux rivages couverts d'une
végétation désolée de manglièrs avec les odeurs fétides de la fièvre
jaune jusqu'à ce qu'il laisse son cheval sur le rivage et que les
tropiques rafraîchissent son cœur avec la rape ~ine de l'odeur du
corail brtilé de soleil et celle du poisson séché.

• ••
Lu dans la LIBERTÉ du samedi 14 mars (compte-rendu d'une
conférence sur Vigny prononcée au Foyer par M . J ean Aicard).

de li s:amuse_ à proposer une énigme à son auditoire,
qui, de Vigny ou de Hugo, sont ces douze v.ers :

a lui demander

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La ttrrt ltait riar,te tt dans sa fi,ur prttnièrt :
Lt jour a'Vait encor ctltt mAmt lumièrt
Qui du citl tmbtlli couronna les hauteurs
QJJand Dieu la fit tomber dt m doigts crlatturs•••
Rien n'a'Vait dar1s sa formt a/tiré la naturt
Tout sui'Vait sa loi Jouet et son premier penchant.••
La pritrt semblait à la clartl mé/11 ;
Et sur ctftt natur, 1ncor1 immacu/lt
Qui du 'Vtrbt lten11/ a'Vait gardl r accent,
Sttr ce ,nondt clltstt, anglliqut, inn,ctnt,
Le matin, murmurant un, sainte parolt,
Souriait, - et I'aurore /tait ur,e aurlolt•••

LES REVUES

Mais n'y a-t-il qu'un maître du style et qu'un style? multiplicité du style français nous répond.

Et la btautl du mondt atttstait son enfance,
Et rim n'/tait petit quoique tout fût enfant ?

" Le premier vers est d'Alfred de Vigny et le second de Victor
Hugo. Seulement le premier est de 1823 ; le second de ces ven Cil
dans La Llgendt du sitclts, première série, publiée en 18 59. "
Voilà donc les jeux poétiques de ce poète !

,

• •
Dans l'ÜPINION du 14 févrie,r M. André du Fresnois parle
de Flaubert à seiu am - et il prêche contre la contrainte :
Son talent est fait en grande putie de contrainte : il en est de
même de son style. La preuve est éclatante désormais - elle l'a éti
du jour où ton a commencé du publier ses inédits - de la fécondité de Flaubert. Livré à sa verve, l'homme qui s'est peint lui-m~me,
auant et geignant sur les phrases, écrivait d'abondance : il a apprit
à écrire difficilement. On lui fait gçnéralement un mérite de cett.e

La

•••

,I

Eh bien ! les six premiel'I sont de Viiny (Le Dllugt) et Ica aiir
derniers de Hugo (Le Sacre de la Femmt).
"Et maintenant, a continué M. Jean Aicard, à qui attribueron1
nous le distique suivant :

743

diacipline. Certains critiques, cependant, en indiquent les inconYénients. La phrase de Flaubert manque d'aisance et de souplesse .
elle entrave les libces mouvements de la vie ; elle crée la monotonie~
Je n'ai pu entendu la conférence où M. Pierre Lasserre a traité du
style de Renan, mais je me range à son avis, s'il a dit que le grand
maitre en l'art d'écrire ce n'est pas Flaubert, mais Renan.

M!MP.NTO:

- Les Cahiers d'Aujourd'hui (Décembre) : "Dostoievslcy"
par Néel Doff; "Colette", par Régis Gignoux.
- La Rer,ue de Paris ( 15 Février) : La suite du remarquable
essai de M. Léon Blum sur "Stendhal", dont nous aurçms
l'occasion de reparler.

- Le Mercure de France (15 Mars) : "Toulop et la flotte",
par Maurice de Faramond.
- S. I. M. (1"' Mars):" Quelques mots sur l'orchestration"
par Rimsky-Kcmakov (traduction Calvocoressi).
'
. - La Phalange (20 Janvier) paraît sous une couverture
Jaune ; elle publie une pièce en vers de M. Gabriel Mourey •
" Guillaume d'Orange. "

-

•

L'E.ffort Libre (Février): " L'artiste dans la société

future", par Roger Fry.

1

. - Le Dir,an (Février) : " François Perché", par Henri Martineau.

";- _La Rwut Cri~ifue_ des Idées et dei Lir,m (2 5 Février) :
mile Faguet," h1Stor_1en _de la littérature française ", par
le Bois Vierge" poème de F. P. Alibert.
-Les Ecrits Fran,ais: d'amusantes " Variétés" par M.André
Salmon.

J. M. Bernard ;

�RavuEs

745

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

7:44

• ••
ALLEMANDES.

Toutes sont pleines de noms français, de choses françaises.
La génération que l'on découvre est jugée avec une faveur
qu'elle ne mérite point, peut-être, dans son ensemble. Du
moins Charles-Louis Philippe, Claudel, Suarès y gagnent-ile
d'être lus en Allemagne aussi.
Des poètes allemands dont on a fêté le jubilé ne retenom
qne Dehmel. Le nombre de ses admirateurs grandit - et il
s'en trouve d'intelligents, tel Emil Ludwig. Celui-ci, dans la
NEul! RuNOSCHAU essaie de ramener à l'unité les contrastes
dont est pleine l'ime de Dehmel, le dualisme du poète qui se
débat " entre Dieu et Lucifer, ego et rtligio, conscience et
extase".
La synthèse c'est dans l'amour qu'Emil Ludwig la veat
trouver : l'amour universel, fervent, religieux, est seul capabk
de nous porter plus avant : " nur eine Inbrunst ll!st ~1ch tre
entragen zur ganzen WelL"
Nous ne sommes pas très sftrs que cette ardeur dont 1a
flamme court vraiment à travers l'œuvre de Dehmcl ait fonda,
comme le pense Ludwig, tout ce qu'il e!Ît été nécessaire cl,t
fondre. Il semble bien que l'exaltation de l'instinct, des puitsances dionysiennes, la volonté de faire servir à la vie la ·
tout entière, se mêlent à trop de réflexion, de théorie, et 411
d'une façon générale toute l'inspiration de Dehmel ait quelque chose de pénible.
Sa poésie, malgré toute l'ivresse, manque de cette spontaditâ
que nous promettent des poètes moins grands peut-être mail
plus heureux, comme Franz Werfel dont les vers (Nt~ RtlllJ.
sdiau, Wtium BliJtttr) ont, dans leur force juvénile, je ne 11Î1

quel abandon qui attire.
LE

GÉRANT :

A NDRÉ RUYTERS.

Jmp. SAJNTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 1.2, Bruges (Belgique),

RACHEL FRUTIGER

Autrefois, quand ma Mère me par1ait
. d e ses
années de classe, à Genève, et de ses amies d'al
Pé_nélope Craigie et Rachel Frutiger, je ne sa:~;;
voir que ma Mère, telle que J·e la co nna1s,
. se
~romenant avec d'autres dames sous les arbres de
1tle Jean-Jacques, entre les deux grands p t
blancs et !'eau ~leue. Ce ne fut que beaucoup :~.:
~d, un Jo_ur d été et de jeâne cantona~ comme
J~ ~rav~rsa1s Plainpalais, que je compris u 'il
s agissait de petites filles. Et je les vi pareillqe ,
celles que J·'avais
· vues, d'autres jours leur ca tabl
sa
au
dos
et
d
'
r
alla
eux nattes par dessus leur cartablee
nt par deux et par trois et par quatre et s;
d
onnant
le bras. p our t raverser les rues encom'
bé

,!e

r_ es.
sus qui étaient "ces deux petites Françaises : les deux nattes brunes ma Mè . 1
deux nattes blon d es, ma Tante Jane
'
Et ., re
. , . es
.

vers I

·
J a1 su1v1
e centre de la viJle
h .
.
'
être celui de leur école ' ~n c. emrn qui devait
Ell ,
.
. Mais ex1ste-t-elle encore ?
e A.s appelait : les Cours du Bo n P asteur ou.
pe ut-ctre même . des b
p
,
ment 'é .
.
ons asteurs.
aturellec tait " ce q u •·1
. de mieux " , et
i y avait
I

�746

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

madame la directrice disait, en parlant de mon
Grand-père :
.
- C'est bien l'orgueil de ces Français : a-_t-on
idée d'envoyer ses filles à la rension la plus ar1sto. ue de la ville, alors qu on ne peut même pas
cra t1q
1. é 1
payer régulièrement les mensua 1t s • •
·
1
Comme cette pension devait être anstocr~tique.
Sürement elle a dü dispara1tre, ~vec tant _d aut~es
choses aristocratiques. 11 y venait une vrai~ petite
.
e allemande ., et des petites
très
pnncess
. , Anglaises
.
1
. .
J..
et très laides , qui s appe aient,
d 1stmguces
E ilpar
exemp1e .• l'Honorable Mildred Taylor.
- t1a· Y
avait trois sœurs à chevelures ro_usses, qUt par ient
un langage barbare, se donnaient des coups_ de
pied sous leur banc pendant la classe, et portaient
les accomau cou de grandes croix d'or. Un valet
0
1
pagnait et montait la garde devant a porte. n
les appelait "les sœurs Prok ". ~u cours, qu~
elles ne se battaient pas, elles suçaient le~rs croix
d' r au lieu de prendre des notes. Un JOUr une
0
'
•
des croix
se détacha et tomba sur . le .plancher ; on
•
•
1·
s
qu'elle
était
creuse:
un
liquide
en sortait.
vit a or
)a
La surveillante la ramassa, et, se tournant vers
maitresse, elle cria :
_ Madame, c'est de l'éther!
.
Les sœurs Prok étaient devenues aussi rou~
que leurs cheveux, et les deu~ fen:imes se regar
dèrent un bon moment sans rien dire....
..
J'essaie de voir Pénélope Craigie. Mais la moitié

RACHEL FRUTIGER

747

de son nom est un bas-relief de marbre : Pénélope
assise devant son métier, et près d'elle est une
petite lampe plate, à trois pointes, et allumée,
pour montrer qu'il fait nuit. Craigie me fait penser
aux montagnes hyperboréennes. Mais c'est parce
que je sais qu'elle était la fille du ministre de la
chapelle écossaise de Reykiawick, en Islande. La
petite Craigie devait être blonde et nerveuse, avec
une tête ronde grosse comme le poing, deux yeux
gris clair et d'énormes rubans cerise au bout de
ses deux nattes pâles. Même en hiver elle avait
les pieds nus dans des sandales de cuir trop larges.
Et pour tout cela, .et parce qu'elle venait de si
loin, et qu'elle devait se sentir bien dépaysée, et
qu'elle avait une voix lente, et que toutes sortes
d'accidents délicieux arrivaient à sa prononciation,
une des deux petites Françaises, dans le secret de
son cœur, l'aimait.
~achel Frutiger était 1a fille d'un banquier qui
avait une grande maison sur le quai des Bergues.
EJie était une petite Genevoise comme les autres,
avec l'accent, et jurait par: Ah mon père!
Quelques jours avant Noël, à la fin du cours,
M~dame la directrice appela d'un signe les deux
petites Françaises :
- Voilà quinze jours que votre papa m'a écrit
qu'il allait m'envoyer l'argent des deux mois
pa~sés. Vous lui direz de rna part que cette note
doit être réglée avant Noël, dernier délai.

�748

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mon Grand-père descendait d'une famille ancienne : il avait des plats et des couverts d'argent
marqués à ses armes, et un jeu de tric-trac fabuleux, incrusté de plusieurs matières précieuses. Il
avait aussi des opinions politiques, et à cause
d'elles il avait été deshérité par son père, puis
emprisonné par les Commissions Mixtes, et enfin
exilé par le gouvernement du Prince-Président. Et
ainsi il vivait à Genève, au milieu des autres
exilés. C'étaient des victimes et des vaincus ; mais
c'étaient aussi les hommes d'une grande génération. En bien ou en mal ils avaient fait des choses
extraordinaires, dont l'Europe retentissait enc?re.
Des gens qu'ils ne connaissaient pas s'occup~ient
d'eux les admiraient et les aimaient. Les amis de
mon ,Grand-père étaient surtout Monsieur Sue et
Monsieur Barbès. Une fois, M. Sue, en revenant
de Bath avait dû montrer son passeport à une des
douane; allemandes, et le douanier lui avait dit:
· - Euchêne Zue ? oui ? le Chuif-Errant ! la
Chouette ! le Chourineur !
Et M. Barbès, un jour qu'il était allé "voir la.
France" du poteau-frontière de la_ ro~te de,_Gex~
était revenu tout ému, avec une histoire qu 11 lui
fallait dire. Il avait rencontré un train de tombereaux chargés de pierre, venant du Jura. Devant
lui un des tombereaux s'était embourbé et le
train restait immobilisé. Le charretier criait, les
chevaux tiraient, rien ne bougeait. Enfin, s'adres-

RACHEL FRUTIGER

749
sant au cheval de tête, et lui touchant tendrement
les naseaux, le charretier avait dit :
- Allons, mon vieux Barbès, un coup de collier !
Et il y avait les sauveurs de l'humanité qui
partaient fonder des phalanstères en Amérique.
Et les rêveurs aux cheveux négligés, derniers
Sain~-S!moniens et premiers communistes, qui
décrivaient les beautés de la société future d'une
voix si douce, et si longuement, qu'on n'osait pas
leur prêter moins de vingt francs. Et ces pauvres
réfugiés polonais. Et les conspirateurs italiens qui
ne demandent que de quoi pouvoir acheter un
poignard!
Cette fois encore mon Grand-père dit que
Madame la directrice pouvait bien attendre · et
l'
,
~ue argent de France arriverait dans les premiers
Jours du mois suivant. Et aussitôt après il alla
~e~dre à un antiquaire son jeu de tric-trac, pour
inviter quelques amis au repas de Noël, et faire un
don magnifique à la Caisse des Proscrits.
Le jour d'avant Noël, à la fin du cours, toutes
les élèves allèrent poser sur le bureau de Madame
la directrice, _avec un petit bouquet, les enveloppes
que le~r avaient coJ.1fiées leurs parents. Les petites
Françaises auraient bien voulu rester les dernières·
mais_ Rachel Frutiger n'en finissait pas de range;
ses livres et ses cahiers.
- Eh bien, voyons, Mesdemoiselles .. , dit
Madame la directrice.

�750

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les deux petites françaises parlèrent à la fois :
- Papa a dit qu'il recevrait l'argent de France
le mois prochain. 11 a dit . . •
- Enfin, vous n'apportez rien? Eh bien, tant
que les honoraires d-ûs n'auront pas été payés, vous
ne pourrez pas assister aux cours. Dites-le de ma
part à votre papa.
Ce fut alors que Rachel Frutiger s'approcha :
- Moi non plus, Madame, dit-elle, je ne vous
apporte rien.
- Comment,. vous, Mademoiselle Frutiger ?
- Non, Madame. Papa vous enverra l'argent
après Noël. Vous venez, les Françaises_?
Dehors, Rachel fut saisie par surprise, adossée
à un arbre, immobilisée.
. l'argent .'
- Tu as fait ça pour nous. T u avais
- Mais non, je vous jure.
Elle se débattit, et son cartable s'ouvrit, et il en
tomba avec des cahiers, une enveloppe qui sonna
en to~chant le pavé. Rachel Frutiger cria : Ah
mon père ! ramassa ses cahiers et son enveloppe,
et sans rien écouter, et sans dire au revoir, elle
partit en courant.
Après la rentrée, l'argent de France n'étan~ pas
venu, et comme il ne fallait pas faire de la pem~à
papa, on fit semblant d'aller aux cours. 0~ partait,
le cartable au dos. On passait une heure a consolider le bonhomme de neige dressé sur la place de
Plainpalais. Mais après, que faire? On n'osait pas

llACHEL FRUTIOER

75 1

se promener dans le centre de la ville, de peur
d'être vues par quelque élève des cours. Un jour
on essaya d'aller, par des rues détournées, jusqu'à
la rue du Rhône, pour y contempler loisir le
Couteau-à-vingt-cinq-lames exposé à une devanture. Mais Pénélope demeurait justement tout
près de la boutique du coutelier. Et après une
longue marche dans les ruelles, le cœur manqua
aux petites Françaises.
On ne pouvait pas non plus rester
Plainpalais : on risquait
tout instant de rencontrer
papa ou maman. Alors on se rabattit sur les
faubourgs, on suivit de longues rues tristes, le
long de l'Arve, ou dans la direction de Carouge.
On se tenait par la: main. La fatigue venait vite.
E~ o_n sentait qu'on était entouré de dangers. On
fa1sa1t des rencontres terrifiantes. Parfois un ouvrier
plein de bière trouvait un équilibre momentané
au milieu de la chaussée. Il se risquait étendre
les b~as~ et, voyant qu'il ne tombait pas, il se
mettait a discourir, d'une voix grave, avec chaleur.
Les_ femmes passaient en détournant les yeux.
Mats les petites Françaises; pour qui c'était une
nouveauté, s'arrêtaient et le regardaient. Alors il
s'adressait à elles directement, menaçait de s'appr~her; et sa voix les suivait longtemps, les
dési~nant à l'attention des passants. Plus loin des
gami~s leur faisaient peur en criant quand elles
passaient près d'eux. D'autres venaient leur parler.

a

a

a

a

�752

LA NOUVE.LLE REVUE FRANÇAIS!

Un d'eux osa même tirer une des nattes blondes,
comme on tire une sonnette. Cela lui valut une
gifle. Moment de triomphe hie~ court: la f~ite
recommença aussitôt ; une retraite sous la neige,
comme la retraite de Russie. La surprise et le
soupçon accompagnaient ces écolières qu'on voyait
dans les rues aux heures où toutes les autres
étaient en classe. Et un soir la bonne dit à
Maman:
- C'est drôle comme ces demoiselles se salissent, depuis quelques jours, à la pe~sion.
.
Maintenant on était habitué à V1Vre des JOurnées sans leçons ni devoirs ; les cours étaient déjà
oubliés ; autre chose avait commencé. Le cartable
qu'on portait sur les épaules n'avait plus de sens,
n'était plus qu'un poids ajouté à la fatigue, une
dérision ajoutée au sentiment d'une déchéanc~
On marchait devant soi sans voir. L'heure restait
la seule pensée nette dans les esprits engourdis:
rentrer à l'heure juste, comme si on revenait de
la pension.
Une fois, au fond d'une impasse, elles découvrirent une espèce de portail, entr'ouvert. Elles
traversèrent une cour entre des bâtiments ahan·
donnés, et se trouvèrent en face d'une porte
immense, à deux battants, qui batllait sur l'ombre.
.
Elles entrèrent. C'était une salle de dimensions
prodigieuses. Une sorte de quai, comme ceu~ des
ports, régnait sur tout le fond. On y montait par

RACHEL FRUTIGER

quelques marches, et à une des extrémités on en
descendait par un plan incliné. On s'y sentait à
l'abri, comme dans une forteresse placée sur une
hauteur, d'où on domine une plaine ou la mer. En
renversant la tête en arrière, on pouvait voir les
poutres et les autres pièces de la charpente, qui
s'entrecroisaient dans l'ombre où tremblaient des
toiles d'araignées. Dès qu'elles osèrent parler tout
haut, les enfants se mirent à explorer le domaine
qu'elles venaient de découvrir ; et elles eurent
peur, parce que, soudain, entre des caisses et des
to~neaux, près_ du sol, elles trouvèrent deux yeux
qw les regardaient fixement. C'était un chat, et il
eut peur à son tour quand elles battirent des
mains.
~Ues mirent longtemps à s'apercevoir qu'il y
avait une petite chambre au-dessus de la porte
d'entrée, et qu'une échelle de meunier partant
d'un bout de quai, conduisait à la porte 'de cette
chambre. Il leur sembla que cette échelle avait été
apportée et dressée là depuis leur entrée dans la
salle, tant elles furent étonnées de ne l'avoir pas
vue plus tôt. Après un moment d'hésitation elles
ne résistèrent pas à l'envie de voir ce qu'il ; avait
~ns cette ch~mbre,_ et elle~ commencèrent à gravir
echelle. Mais le vide, qu elles voyaient entre les
échelons, leur donnait le vertige, et elles avaient
peur, secrètement, de la chambre abandonnée
Elles n'étaient pas arrivées à la moitié de l'échell~

'

�754

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'elles s'aperçurent que la. nuit, venait ; ~llct
redescendirent, et coururent Jusqu aux premières
rues de Plainpalais.
Pendant deux jours e11es cherchèrent l'impasse
et la grande porte. C'était un endroit où l'on pouvait se cacher et se reposer; c'était aussi un bel
emplacement pour des jeux de courses oude guerre.
Et cette chambre inconnue, au dessus de la salle,
comme est le ciel au-dessus de la terre ... Le troi-sième jour elles reconnurent l'impasse. Mais Ja,
grande porte était fermée, et elles lurent un
écriteau : A louer; s'adresser... Et elles recommencèrent à marcher à travers les faubourgs. La
neige fondait en boue. Des odeurs écœurantcs;
froides et viles, montaient des tas de balayures el
des ruisseaux, et s'insinuaient en elles. Elles pre,.
saient le pas et ne disaient plus rien. Depuis CODM
bien de mois cette existence durait-elle ? Exacto,.
ment : depuis onze jours.
Au bout desquels Monsieur Sue revint
une fois d'Angleterre. Il lui arrivait de venir ai
sur le Continent ; mais il laissait de lui tant
choses en Angleterre, qu'on sentait bien qu
n'était que de passage ailleurs. M. Sue avait, c
son tailleur de Londres, un mannequin modeli
sur son corps mème ; il avait, chez son b~ttier dl.
Londres, un moulage de chacun de ses pieds ; •
il avait, chez son chapelier de Londres, une chOllll
sans nom, qui était la forme de sa tête. M. Sui

RACHEL FRUTIGER

755

arriva comme il avait dô partir: avec ses cheveux
bien frisés et le jabot de sa chemise bien plissé. Il
s'asseyait, un peu voôté, et croisait ses belles
mains sur ses genoux croisés. Il était timide et
parlait peu. 11 était triste. Mais ce n'était pas
d'~voir été jadis expulsé du Jockey-Club, ni de
voir ses romans aux mains de petits bourgeois
a_vec lesquels il n'avait rien de commun. C'était,
simplement, de vieillir, et de jeter sur le trottoir de Pail Mail une ombre moins svelte
qu'autrefois.
Séparé du monde comme il l'était par son éducation princière et par une politesse dont le secret
~t à jamais perdu, on s'étonnait que M. Sue
s mt~res~t aux petites choses de tous les jours.
Or, 11 vit tout de suite que les enfants étaient
malheureuses ; il les emmena au jardin et leur fit
tout raconter. Le lendemain on revit les petites
Françaises aux Cours des excellents Pasteurs.
_Enfance propre et blanche, aux cheveux bien
peignés,. petits.pieds nus dans les sandales, douceur
genevoise, petites âmes toutes parfumées des vertus_ évangéliques, souvent j'ai pensé à vous en
feu1ll~tant la Sainte-Bible de ma Mère et son
recueil des Cantiques, dans la reliure noire desquels est !mprimée la croix fédérale. Souvent j'ai
songé à dire de vous ce que je viens d'écrire. Je
suppo
" votre vie
• la plus profonde les Can.
se qua
tiques et leur triste musique se mêlèrent secrète-

�6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ

757

7ment.
5 R ac hel Frutiger, qui aimiez
vout
. l'amour,
d
•
deviez préférer celui qui chante s1 ten rement.

'Plus près, mo11 Dieu, plus près •.•
Mais le plus beau Je to~s les cantiques, c'est
qui a ce vers pour refram :

ccl

PARSIFAL

Reste avec nous, Set;uneur
o
, resre avec nous.
VALERY LARBAUD.

Le propre des grandes ccuvres et le signe de leur autoritt, c'est de nous obliger à les considérer sous un jour
particulier, de suspendre, pour ainsi dire, à leur endroit
les questions de principe. Même si l'on y trouve à reprendre, c'est avec elles seules qu'il faut s'en expliquer,
et non pas a\'ec )'Esthétique. Nous voilà donc tout naturellement placés en tête à tête avec Parnfal, oubliant le
brouhaha des marchands de valeurs, qui pour un instant
s'est Bevé autour de sa sereine immortalité et dont
M. Blanche nous a donné l'écho.

Parsifal est un chef-d'ccuvre : la mode seule peut en
faire douter. Mais il reste à déterminer de quelle espèce ?
Wagner - c'est une chO)e que Parsifal justement met
en lumière - n'est pas avant tout un musicien dramatique. Je veux dire qu'il ne s'entend pas particulièrement à
exprimer les brièvetés de l'action et la consommation des
événements, ni à peindre la rencontre, la dispute, la
mutuelle réplique des sentiments. Sans doute, dans son
œune immense on découvrirait plus d'une scène dont le
mouvement emporte l'auditeur, plus d'un dialogue ou les
PfflOnnages se répondent avec la plus frappante justesse.
Mais dans l'ensemble - il faut le reconnaître - c'est à
quoi Wagner a prétendu exceller qu'il se trouve avoir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le moins réussi ; et c'est justement l'instrument qu'il
a forgé pour servir son dessein qui s'est retourné
contre lui et l'a fait échouer. En effet il n'a inventé la
continuité musicale que pour se rapprocher le plus possible de la vraisemblance dramatique. Il pensait qu'il était
contre nature d'enfermer un sentiment dans un air, que
c'était le priver de son initiative, de sa liberté, paralyser
son développement. Toutes ses innovations techniques
ont tendu vers une expression aussi souple, aussi suivie
que possible des péripéties tant intérieures qu'extérieures.
Mais lorsqu'il s'est trouvé aux prises avec les changements de l'âme, avec ses volte-faces, ou plutôt lorsqu'il lui
a fallu passer brusquement d'une âme à l'autre, atteindre
en un éclair le sentiment opposé à celui qu'il venait
d'énoncer - ce qui est l'essence de la contestation dramatique - il a senti une résistance, quelque chose qui
l'empêchait d'aller assez vite, quelque chose à bri;er ; des
mains étroites et stlres le tenaient auxquelles il etlt fallu
échapper sur le champ ; il s'est vu empêtré dans la continuité même de sa musique. Rien de plus curieux que de
l'épier quand il aborde un dialogue ; à mesure que le
mouvement se précipite, que les répliques se rapprochent,
son malaise devient de plus en plus sensible; tout furieux,
il se débat ·contre quel(!·1e chost; d'invisible qui n'est rien
d'autre que la suite et la conséquence qu'il à lui-m!me
établies. Il s'en tire en rompant brusquement avec elles,
en bousculant tout ce qu'il a si merveilleusement ména~
jusque-là. Il s'en prend aux voix, les secoue frénétiquement, les disloque, les pousse à des éclats inharmonieux.
La plupart des dialogues de Wagner sont beaucoup plus
-agités que les sentiments qu'ils expriment; ils ont quelque

PARSIFAL

759

chose de spasmodique ; ils sont faits de cris de
travaillés par l'exces et par I d,
colere,
,. 1 .
a emesure. II peut
.
qu I s soient admirables lorsque l
.
arriver
.
,
e
SUJet
corn
d
Trutan, est justement l'exces et I dé '
me ans
1
•
a
mesure (Q · d
p us pmgnant que les hurlement . fi
. . uo1 e
d'Isold
s m ormes de T nstan et
e au moment de leur rencontre d d
.
Mais ils peu Vent être aussi tres froidsu e~1e~e acte ,r&gt;
pauvres. (Exemple : une
d
. , tres vides, tres
·1
gran e partie de la se'
d
deuxu:me
acte ,entre Kundry et P ars11a
·r. 1 ) L
. ene ué
.
a
vraie
de W agner est dans 1
pauvret
es moments de dram M"
l' orchestre y prend souvent
.
.
e.
cme
d'embarrassé (Que l'
Je ne sais quoi de sec et
.
..
on songe par constraste aux
d'
gtcux souLgnements du d'ia1ogue dans Boris
pro
d •Pt/lias !) Le musicien est
et ans
.
comme arraché à
élé
t1 respire mal . 1 ffc
.
son
ment ·
'
' 1 su oque et fait des geste
. '
L heureux et fécond d'
,
.
s convulsifs.
s est interrompu . il n'y a
Plus a• entendre que laiscours
rage d
é
'
de stérilité.
e ce g ant brutal, en mal
. .
. Si Wagner n'est pas pnnc1palement
un én' d
tique, ou donc est son é . ?
.
g_ ie ramachef-d'œuvre ?
P g_ me . En quoi Parsifal est-il un
· arm1 toutes l
· ·
•
·
(lue M BI
h
. .
es opimons inconsidérées
,
· anc e a recueillies
scandaleuse ue 1
. . , aucune ne me paraît plus
de couper le rôl
. d
Gurnemanz q Il at propos1t1on
d
e e11t1er e
· es e tous le l fi . ·
sans doute ce
.l .
p us ourn1 en récits ; c'est
qui u1 vaut d'être
·
superficielle M .
proscrit par une critique
.
. ais comment ne voit-on
est Justement l'h
d , .
pas que Wagner
omme u rec1t? C ·
hasard que les ex . .
. ro1t-on que ce soit par
pos1t1ons de ses d
.
compliquées si 1
..
rames sont tou1ours si
héros si souv,ent o::gues et s1 belles ? par hasard que ses
s rnterrompe t d' ·
passé, pour " ra
. " n
agir pour se rappeler Je
mentevo1r leurs exploits ou leurs mal...-

�1.A

CUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

760

' . besoin de la forme
? Au fond Wagner n avait
.
heurs . .
d
des
occasions
de
récit
.
pour se onner
dramatique que
t de récit . il importe
bien sur ce mo
'
d
Enten ons-nous
r. .
ous ne voulons
,.
rête à aucune con1us1on. qu il . ne p w agner exceIl e dans la musique à programme;
d
pas ire que
à l' d.tI ur . ses développements
· ·
rendre
au e '
il ne sait nen app
. .
aucun accident, aucune
ne description,
ne comportent aucu
sans cesse dans le poemes
me on en trouve
h (
catastrop e corn
.
K koff par exemple). Avec
.
de R1m ky- orsa
symphoniques
, .
• à se deman dcr s1. c'est bien la princesse
lui, on na Jamais
.
violons, si c'est bien le
.
. de mourir aux
1
qui est en train
.
C'est coujours de a
.f .
frage aux cmvres.
navire qui ait nau
' ll s'oppose à la musique
musique pure, au sens ou e e
pittoresque.
alement de comprendre que Wagner
Il faut se garder ég
. ' d nt le po ède par exemple
de
d écit à la mamere o
a le don u _r '
, d.
l don de faire un conte,
c
est-a1re
e
r.
•
gsk
Moussor ,,
1
s et les choses, de iatre
.
édiatement es cre
susciter 1mm
comme feraient les per' ·
parler 1es sons
s'élever, s agiter,
R' de moins direct que
.
ts eux-même . ien
sonnages v1van
Eli est presque toujours comme
.
de Wagner.
e
Il 'est
la musique
à I' b·et qu'elle signifie ; e e n
transposée par rapport
o ~
. lie le représente. Le
.
b. t lui-même, mais e
jamais cet o 1e . l hè e distinct du personnage et
.
' t dire e t m
W
leit-mot,v, ce - dà
besoin profond de
agner,
le symbolisant, correspon
u~
.
dans cette idée, à
- le même peut-être qui s expnme
, s du héros
.
.
ns cesse dans ses poeme '
.
laquelle il revient sa .
h é d
qui vient faire
. .
u1 e t c arg
e ... ,
q ui a une m1ss10n, q
d
C'est sans doute
t à la place e .. ·
quelque chose pou~ e.
W aoner a plu tellement
o
par ce caractère indirect que
aux symbolistes.

e

a

PAJlSIFAL

Pourtant il est bien le mus1c1cn du récit, et vo1c1,

me scmble-t-il, en quel sens : étant donné un certain
nombre de faits, de personnages, de sentiments connus de
l'auditeur, il excelle à les lui présenter à nouveau dans
l'ordre de la plus grande émotion. Si son œuvre a suscité
tant de commentaires et de guides, c'est qu'elle demande
essentiellement à être connue à l'avance ; il importe que,
meme à la première audition, on ait l'impre ion de la
nentendre et que notre seule attente en fa~e d'elle oit
de savoir comment "tout ça" va bien pouvoir nous être
raconté. Car le génie de Wagner, plut6t que d'instruire,
c'est d'introduire ce que l'on sait déjà ; sa musique est
une perpétuelle amenée. Sans doute il est un inventeur
tout-puissant de mélodies. Mais encore mieux qu'à le
trouver, il s'entend à leur préparer l'avenement le plus
juste, le plus frappant. Il les retient jusqu'au moment où
leur sens U'entends leur sens musical, le rapport de leur
notes composantes aux notes précédentes) est devenu si
fort, si séduisant, si propice aux larmes qu'il ne leur reste
plus qu'à paraître ; il attend pour les pousser dan
l'orchestre le point de leur extrême urgence. Tous se

effets sont de croissance, de progre ive nourriture et
d'«latement au moment le plus lourd, le plus saturé.

Nous avons constaté tout à l'heure qu'il lui était
impossible de rien exprimer directement : tout dans sa
musique est un peu tardif; tout a l'air de se succéder à
soi-même ; le sentiment n'est pas énoncé au moment de
son apparition; le thème qui le signifie est un peu plus loin.
Mais nous voyons maintenant ce qu'il y a de positif dans
cette apparente impuissance. Si le theme est ainsi reculé,
c'est parce qu'il ne doit fixer le sentiment qu'au moment
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

7~'2

. . s,étant arraché au trouble de la naissan~e, ayant
ou celw-c1,
.
'étant rassemblé lui-même,
é toutes ses raisons et s
1
retrouv
. s1gm
. ïication , son poids le p .us
.
lus parfaite
atteint sa p
~
ersonnalité la plus noume.
décisif, le plus entrainant, sadp
la plénitude de la désid Wagner est ans ·
.
bl .
Le su 1me e
dire
.
S rythine est lent, parce qu'il ne peut rien
. ,
gnauon.
. on·
létement préparé la place .' plus 1I s atsans lut avoir comp
• l'é 'd nce de ce qu'il manifeste.
ffi t lus s'accroit vt e
.
tarde en_c e 'p
'
1 . ue nouvelle, purement mus1I1 est l'mventeur d une ogiq
doute les
.
· profondes que sans
cale, et dont les lots sont St
. t les démêler. li faut
.
êmes ne saura1en
techniciens eux-m
c
d
vec son système apparent
.
der de la con1on re a
. ~
bien se gar
théories sur le leit-motiv ; appltqu
et avoué et avec se~ .
'
nt J·amais donné qu'une
theones n eusse
. .
à la lettre, ces
.
Il l' même dont ses d1S(1.
t
et
facoce
ce
ea
bs
musique a trat e
'
d'exemples. Mais chez
nt offert que trop
'
ples ne nous o
.
d' 'mparfaites formules d une
11
'étaient que 1
Wagner e es n. . é
. onduisait secrètement son
'1
t mn c et qui c
science qu t ava1
d langage plus irréfutable que
. . .
Il n'est pas e
b'
msp1rat1on.
.
. 1 d'un raisonnement ,en
.
, t l'éqmvalent mus1ca
le sien ; c es
éd .
forme, disposé en colonne
'bl
é T t le passé r u1t en
men . ou
. arfaitement que poss1 e
h • t combler aussi P
.
pour enva tr e
la mémoire contenatt
retour de tout ce que
'à
le présent; un
.
é, dans un ordr e s1• serré qu'il ne reste qu
à l'état .d,spersWagner cons1'dè re l'histoire qu'il raconte
être vaincu.
c d ·1 ne cherche pas à la retnsenal . au ion t
comme un
. ' • et avec les matériaux qu'il y trouve,
. 1ar pmse
cer; mais , y
'd'énorme cortège qui s'avance vers
il reforme une sorte d
d passage nous occupe et
l e nous eman e
'
.
nous, nous sa u ,
b'
J. e lui préfère Truta",
En ce sen ' ien que
nous submerge.
1 hef-d'œuvre de Wagner,
Parsifal est sans doute e c

PA.RSJFAL

je veux dire l'œuvre où son génie trouve son emploi
Je pJus plein, le plus complet. Ce n'est point un drame,
mais d'un bout à l'autre une immense et impérieuse
salutation musicale. Et, comme par chaque vague le
mouvement d'ensemble de la mer, le rythme en est donné
par la révérence inflexible que dessine chacun des thèmes
de l'ouvrage.
Nous comprenons maintenant le véritable sens de

la continuité wagnérienne. J'imagine assez bien quel
dut être jadis l'étonnement de Debussy en face de Wagner:
il voyait l'inventeur de la continuité musicale négliger de
s'en servir pour la seule fin qui lui semblât, a lui, naturelle:
l'expression dramatique. Que l'on songe à l'impatience
que devaient donner à quelqu'un qui déjà sentait en lui
l'admirable "parlé ", tout immédiat et erré, de P1ll!a1,
les phrases toujours difficiles, toujours lointaines et
inappliquées de la déclamation wagnérienne. Et n'est-il
pas bizarre en effet de voir combien Wagner, ce grand
tenant de la conséquence, a peu respecté les échelJes de la
voix, les passages et les enchatnements mélodiques, tout
cc qui fait l'accent ? Mais il faut se rendre compte qu'il
ne cherchait pas l'accent. Sa continuité est surtout orchestrale ; et elle n'a d'autre fin que de lui laisser la
faculté de choisir lui-même le moment de ses introductions et de lui réserver tous les soins qu'elles nécessitent.
Un air est une forme fixe, qui détermine à l'avance
les endroits où pourront se produire des entrées et la
manière dont elles se produiront ; il rend inutile la
préparation de ces entrées, puisqu'il les implique et les
justifie par lui-même. C'est ce que Wagner n'a pu
accepter. Il a voulu être tout seul avec ses thèmes, avoir

�PARSIFAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seul le devnir et le plaisir de leur donner naissance, de les
amener, de les greffer sur son orchestre. - Ils sont tous
en contact immédiat les uns avec les autres ; pas de
charpente entre eux ; ils forment eux-mêmes, par leur
seule foule, la masse où ils sont compris; ils n'ont de position que relative et ne prennent leur élan que les uns sur
les autres. Aussi sont-ils dans une perpétuelle préparation
mutuelle. Comme l'acier en fusion découvre peu à peu en
bouillonnant chaque partie de son cœur éblouissant, l'orchestre s'entr'ouvre pour révéler tour tour chacun d'eux;
il le dissimule aussi longtemps qu'il en est besoin, il le
porte et le nourrit, et, quand le moment est venu, étant
tout plastique et sans résistance, il ne retarde pas d'un
instant son apparition. C'est uniquement pour obtenir
cette lenteur de la gestation et cette promptitude dans la
production des themes que Wagner les a versés tous
ensemble et a répudié les formes fixes par quoi tous leurs

a

mouvements eussent été prescrits.
Toutes les critiques que l'on peut adresser Wagner,
tombent, sit6t qu'on a compris qu'il n'est pas d'abord un
musicien dramatique. Ainsi, lorsqu'on lui reproche son
déchaînement et son paroxysme, la surabondance de sa
pite, l'exagération de ses moyens, on veut dire qu'il y a
une disproportion entre ceux-ci et l'effet dramatique qu'il
en obtient. Mais si l'on cesse d'admettre qu'il a cherché un
effet dramatique, sil' on consent à le considérer simplement
comme le musicien de la désignation, ;i.u contraire on ne
pourra manquer d'être frappé par son économie. Économie
au double sens du mot : nous avons déjà insisté sur sa
profonde science de la disposition ; mais la justesse de
cette disposition produit du même coup je ne sais quelle

a

765

sublime maigreur, quelle discrétion dans l'utilisation des
themes,
tout classique des m
. d'1cat1ons
.
'1
·quel raffinement
.
qu I est· impossible
de ne pas sentir• L e gout
,,.. de W agner
•
est
aussi mcontestable que son
.
ü
l'orchestre de nos m . .
mauvais go t. Aupres de
us1c1ens contemporains d
là
m~mes
· é d
, e ceuxqui
pr
ten
ent
réagir
contre
la
h
ri
b"
,
sure arge wagnéenne, corn ien 1orchestre du maître all
d
encombré ! On a parlé de Ri char d. Strausseman
peu
commeestd'un
sorte de Wagner multiplié par IO. ce qui
.
adm tt
l
•
revenait a
e re que a - superposition des themes était l'essence
m~me de . Wagner. Il n'y a pas d' erreur plus flagrante
1
S
trauss,
. d d om de
. l'amplifier' n'a fait que prend re le contre-•
•
W agner n'a
.pie . u hvéntable dessein de son maitre.
Jamais c erché l'amoncellement pour lui mA
·1
s'est jamai
éd
.
- eme ; 1 ne
s. propos e faire marcher ensemble le lus d
choses possible ; il savait bien
p
e
n'avaient d'. té ê
que ces accumulations
. m r t que pour le lecteur de la partition et
ne pouvaient amuser que l'intell"
0
.
.
de capti~er notre Ame entiere. Tou~g:~c:~em:s l~o~!Vatt
contact
immédiat, il est vrai ' nous l' avons d'1t ; mais
. en
n'est
ce
'
pas pour se monter mutuellement sur le d . .
s écraser les uns le
·•
os nt pour
chac
.
s autres ; c est au contraire pour que
. _un p_msse se dégager à son tour avec le maximum d
s1gmficat1on,
. e
no
ffr l ainsi que nous l'avons exp 1·iqué· - Parsifal
Tus o e e plus bel exempîe de l'économie wagnérienne
out y est étroit et indispensable précis nu é J. •
urgent. C'est un
.
'
,
, s vcre,
' é.
corps g1issant et parfait l'athlete d
I asc t1sme.
&gt;
e

~

Il nous reste à, examiner
·
le caractere religieux de
Parsifal
, ou plutôt a chercher par quelles raisons Wagner

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

a été conduit à écrire un tel ouvrage. Car une chose est
bien certaine : c'est que ce n'est pas un ouvrage religieux. La religion est d'abord une certaine humilité
du cœur ou tout au moins de l'intelligence, un certain
manque, un certain besoin, - de la faim et de la soif. Sans
doute il n'y a religion que si ces appétits sont comblés, et
par une doctrine très précise et très définie ; mais il faut
qu'ils préexistent. Or ils font complétement défaut dans
Parsifal. L'âme orgueilleuse de Wagner, jusque dans
sa vieillesse, reste pleine ; elle n'a reçu aucune fêlure ; les
échecs les humiliations n'ont fait que la nourrir et la
hausser' ; ils n'ont pas été jusqu'a lui apprendre a se sentir
dépendante et à demander. Jamais homme ne fut moins
habile à la prière que Wagner. ·
Pourquoi donc a-t-il voulu écrire une œuvre religieuse ? Il semble que ce soit pour des raisons purement
techniques. L'objet le plus naturel de sa manière, telle
que nous l'avons définie, n'est-il pas en effetla solennité?
La solennité, c'est la transposition : un événement ordinaire est supprimé, confisqué au profit de sa représentation; on l'élargit, on le ~alentit, on le décompose en
plusieurs temps; on y introduit de l'espace ; on ne
l'exprime qu'avec un certain retard intentionnel et délibéré sur lui-même. Tout devient préparation, attente ;
les avènements ne se font qu'en pleine maturité. C'est
le règne de l'indirect et du second mouvement. Voilà justement pour Wagner la matière privilégiée.
Déja il avait exprimé la solennité héroîquc dans l' Ânnta",
la solennité bourgeoise dans les M aùres Chanteurs, la
solennité de l'amour dans Tristan. Il lui restait à chanter
la solennité religieuse, - la plus élevée, la plus parfaite,

PARSIFAL

la pl~s frappa_n~e. C'est pourquoi il écrivit Parsifal.
Mais en cho1s1ssant un tel sujet, peut-être obéissait-il

en même temps a une ruse de son génie. Tout artiste a
dans sa carrière une grande épreuve à surmonter : c'est
la disparition, qui se produit t6t ou tard, mais inévitablement, de sa sensualité ; la plupart du temps il ne réussit
pas à Y. survivre ; tout ce qu'il crée ensuite naît flétri.
Quelque~ uns seulement en réchappent, que l'élan de
leur géme et la culture qu'ils n'ont cessé de faire de
leurs vertus proprement intellectuelles emportent audelà de ce passage dangereux. Ceux-là produisent souvent leurs chefs-d'œuvre en pleine vieillesse. Ce ne
peut pourtant pas être sans prendre avec eux-mêmes
certaines précautions, sans biaiser un peu avec leurs
dons. - Sans doute Wagner conçut assez t6t l'idée
d'un drame religieux. Mais qu'il y soit revenu dans ses
dernières_années de préférence a maints autres projets qui
se pressaient dans son esprit, cela ne veut-il point dire
qu'il ~ tr~u_vait quelque chose de spécialement approprié
aux d1spos1t1ons créatrices où il se sentait alors ? Et
en effet il semble bien qu'il ait reconnu - sans doute
inconsciemment - dans Parsifal un sujet qui lui demandait aussi peu que possible de cette sensualité qu'il avait
presque toute perdue, un ordre de séduction ou il ne lui
faudrait ~éplo~er que les grâces abstraites et épurées qui
seules lui restaient. Je ne dis pas que l'œuvre trahisse le
moi~s du monde la décrépitude. Mais justement sa force
consiste en ce qu'elle a su ne la point trahir ; elle est
tempérée de sagesse et de cette sorte de calcul infiniment
sub~il et profond, qui est comme la fleur :uprême du
génie. Calcul perspicace dans l'occasion. Car n'est-il pas

�LA NOUVELLE RE-VUE FRANÇAIS!

remarquable qu'en écoutant Parsifai, on ne sache jamais
si le dépouillement si sensible de cette œuvre par rapport
aùx précédentes est positif ou négatif, c'est-à-dire s'il a
été simplement imposé au musicien par le sujet choisi,
ou si peut-être il n'est pas l'effet de cet affaiblissement
des sens, par quoi l'esprit créateur, à son instant dernier,
devient pareil à un sommet découronné par les eaux ?
Quelles que soient les raisons qui aient poussé Wagner
à · écrire Parsifal, il est certain en tous cas qu'elles ne
provenaient pas d'un mouvement mystique de son âme.
Aussi la solennité de l'œuvre demeure-t-elle tout extérieure. La véritable solennité religieuse n'est pas ici, mais
dans Bach, dans Moussorgski, dans César Franck. On ne
dira jamais assez combien Franck doit à Wagner, et surtout à Parsifal, au point de vue technique. (Tous ses
thèmes sont contenus en puissance dans le seul thème du
Yendredi-Saint.) Mais il y a une chose que Franck a
ajoutée à Wagner: c'est le sentiment religieux. - Parsifal est l'œuvre la plus contradictoire en principe qui se
soit jamais vue. Sous un certain rapport en effet elle est
purement formelle, vide du sujet même qu'elle se propose
de traiter, radicalement ignorante des sentiments qu'elle
prétend mettre en jeu ; tout semble la condamner à n'être
qu'un froid exercice. Pourtant elle existe, elle vit, elle
palpite ; elle a même une formidable réalité. Combien
d'œuvres plus sincères auprès d'elle paraîtraient pâles et
factices ! Cette réussite contre nature nous fait apercevoir
un trait du génie de Wagner qui n'est pas le moins
étonnant : la prodigieuse efficace de la yolonté chez lui.
Tout ce qu'il entreprend pour de bon, il le réalise; pareil
aux héros et aux demi-dieux qu'il a chantés, il maîtrise

PAR.SIFAL

l'impossible et le réduit en servitude. Il n'a pas besoin de
cette espèce d'humanité préalable de la matière dont certains grands créateurs n'ont pas pu se passer. On dirait
qu'il fait exprès de s'attaquer aux sujets les plus faux, les
plus conceptuels, pour montrer que rien ne saurait résister
à son pouvoir de matérialisation. Wagner réunit en lui
les caractères extrêmes du génie allemand. D'une part il
est plein de rhes ; l'imagination en lui est molle, féconde
et indéfinie, comme il arrive toujours quand elle est
inspirée par le sentiment ; il n'est rien de si nuageux et
de si artificiel qu'il ne puisse aller concevoir. Mais d'autre
part, pour servir ces divagations, il a une force indomptable, cette longueur de vue, cette patience inflexible,
cette science des réalités qùi fait les grands hommes
d'état. Je ne pense pas être le premier à le comparer à
Bismarck. Parsifal, c'est une province annexée. Et celle-làdu moins ne boùgera plus. Car elle est tenue par quelque
chose de plus fort qu'une forte administration. Wagner en
effet a réussi ce que les Allemands n'ont pas su faire en
Alsace : à sa captive il a insufflé son ftme. Parsifai a beau
être complétement privé de la religion qu'il déclare et
magnifie : quelque chose est au centre de l'œuvre qui
l' .
,
amme. Une dose aussi formidable de pouvoir créateur
que celle qu'y a dépensée Wagner, laisse d'autres traces
que la perfection toute formelle des contours ; une sorte
d~ noya~ obscur est demeuré au plein milieu, mysténeux résidu de la déflagration du génie, produit immédiat
et sans nom de sa toute-puissance, lambeau de l'âme
d_ure et munificente, despotique ,et sentimentale, chiménque et positive de ce grand démiurge.
JACQUES RIVIÈRE.

�JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

770

77I

l'air d'avoir avalé leur canne. Quelques jours de gros

JOURNAL DE VOYAGE
(CANADA)

San Francisco. Pendredi 3 janvier.
Je suis ici depuis lundi, attendant le départ du steamer
" Moana" qui doit me conduire à Tahiti. Je profite de
ces quelques jours pour revoir les notes prises durant mon
voyage, avant que de nouveaux souvenirs ne fassent
oublier ceux que je laisse derrière moi.
En juin 1912, j'ai quitté Paris pour le Canada, avec
l'idée de m'y occuper d'agriculture ou plutôt d'élevage.
J'espérais rencontrer là-bas une jeune fille ayant _les
mêmes gotits que moi et lui proposer de nous associer.
Nous aurions commencé notre ranch modestement, avec
quelques bœufs, puis l'aurions agrandi. C'était un rêve
naturellement.
Partie sur l' "Empress of lreland ", de la ligne du
Canadian Pacifie (C. P. R.), peu de temps après la cata-strophe du "Titanic". Dans ma cabine une vi~ille_ dame
nerveuse m'envoie la nuit sur le pont pour voir st nous
sommes menacés par un iceberg. Près du Cap Race,
arrêt de dix-huit heures à cause du brouillard, coups de
sirène toutes les deux minutes. C'est sinistre.
Mes compagnons de voyage ne sont pas très amusants.
Tandis qu'en troisième classe les émigrants dansent eJ
organisent des jeux, les passagers de première ont tous

temps, le mal de mer les ont un peu apprivoisés ; sur le
pont on cause avec ses voisins de fauteuil.
Le sixième jour après avoir quitté Liverpool, nous
arrivons, à l'heure du coucher du soleil, à Rimouski sur le
Saint-Laurent. Ici se fait la visite douanière. Les rives de
ce beau fleuve m'ont un peu déçue. On me dit qu'il faut
les voir en automne quand le feuillage des érables est
d'un rouge ardent.

Qulbec, 8 juin.
Procession dans les rues en l'honneur de la Fête-Dieu.

Les Canadiens français que je vois ont quelque chose
d'aigu, d'indien, dans le regard ; leur langage d'un autre

siecle est difficile à comprendre. Les maisons à pignon et
poutres apparentes me font penser à la Normandie.
Québec est vieux, beau et fort sale. Une lettre de

Mme B., femme du Consul général de France au Canada,
ne m'ayant pas été remise à temps par le Commissaire de

l' "Empress of Ireland ", je manque le rendez-vous
qu'elle me donnait en vue d'un voyage à Terre-Neuve.
Partie pour Montréal; de là pour Toronto. Je traverse

le lac Ontario et passe une journée spleenétique au
Niagara, parmi une foule de touristes américains. Les
chutes sont plus impressionnantes encore que je ne l'avais
pensé, mais la réclame bruyante qui les entoure attriste
malgré tout.
Retour à Toronto, puis voyage de trois jours sur les
grands lacs pour aller à Fort William, et de là à Winnipeg. Sur le lac Huron, une infinité d'îlôts boisés ; on
regrette le temps des Indiens et des pirogues. Deux bonnes

�772

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

sœurs rencontrées à bord proposent de m'engager pour
enseigner le français dans leur école. Je fais de nombreux
tours de pont, habitude prise sur le bateau anglais. J'ai le
champ libre, les Américains n'aimant guère la marche.
On a peine à comprendre qu'en deux ou trois générations, le Anglais a~ longue figures fines puissent se
transformer en des gens aux pommettes saillantes, aux
fortes mkhoires, aux épaules carrées. Leur tenue aUS1Î
n'a plus rien de britannique. Les Canadiens ont les
vêtement trop grand , à la mode américaine ; leun
cheveux rasés sur la nuque m'ont fait croire, les premiers
jours, qu'ils portaient tous perruque. Les chaussures de
foot ball, jaune canard, ont la vogue. C'est peut-être
confortable, mai pas élégant. Un chapeau de forme œuf
poché couronne l'édifice. Le femmes que je vois en
bateau et dans les trains me parai ent en général peu
intéressante et assez frivoles, mais j'ai peine à les juger,
les connais ant si superficiellement.
A Fort William, mauvaise correspondance. Je passe
dix heures dan la salle d'attente, par la pluie, à amuser
les enfant , compagnons de misère, dont le père à type
de clown, me dit tenir à Vancouver un hôtel à l'enseigne
de " La Balançoire. "
Trajet ans intérêt jusqu'à Winnipeg, pays pauvre, un
fouillis de rochers sans grandeur et d'arbres rabougris.
J'apprécie les charmes du Pullmann car. Autour d'un
couloir central, longues rangées de couchettes superposœs
deux par deux. J'admire l'adresse du grand nègre qui fait
le service. En quelques minutes, il tran forme le compartiment de jour en compartiment de nuit. Stupéfaction, le
matin, - j'étais dans la couchette de dessous - en sentant

':1:.AL DE VOYAGE (CANADA)

773

pie-~s se p~er à côté de moi, suivis peu après par la
sou~e d un petit curé français,fort sale, qui s'était trompé
~ étai~ descendu par l'intérieur du rideau vert au lieu de
1extérieur. Au wagon-restaurant mon vis-à-vis un Anglais
qui a beaucoup voyagé, me parle de Paris et des Français.
Il l_cs a trouvés pas hy~crites. C'est une qualité négative,
mais pourtant un~ qualité, et ce jugement me fait plaisir.
A~êt de deux Jours à Winnipeg, capitale du Manitoba,
provmce du blé par excellence. Winnipeg est une ville
toute neuve, géométriquement dessinée. Les rues sont
larges, il y s~~e le plus souvent un vent désagréable.
Je trouve qu 1c1 on se réconcilie très bien avec l'architecture des husintss blocks, et les quelques petits gratte-ciels
que j'ai vus jusqu'à présent ne m'ont pas horrifiée.
Départ pour Calgary. Assise dans l'ohstruation car
dcr~ier compartiment du train, terminé par une terr~
à ciel ouvert, je vois très bien le pays traversé. La saison
est e~ retard, et le blé sort à peine de terre. Les champs
sont immenses: le sol de couleur brun-rouge, le plus riche
du Canada. C est la plaine à perte de vue, pas un arbre.
Apres le Manitoba vient le Saskatchewan, pays en partie
de blé, en partie aussi de pâturages. Entre Maple-Creek
et Medicine Hat, ce grand paysage vallonné à l'herbe
rase, où paissent des troupeaux de bœufs et de chevaux
me donne l'illusion d'un pâturage alpestre immense. Pa:
la couleur générale et la qualité de l'herbe, on se croirait
trans~rté dans cette région intermédiaire entre les forêts
de sapms et la neige.
. ~ar ci, par là, le train passe en vue d'une réserve

indienne: qudques tentes pointues groupées dans la plaine

De temps en temps nous voyons galoper un cow-boy:

�774

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Indien ou Blanc. Des deux ct&gt;tés de la voie, d'innombrables petites bêtes, de la famille des fouines,sortent de
leur trou et nous font des révérences.
Nous traversons des baraquements de pionniers formés
de cubes en bois peints en couleurs tendres. La premiere
Mtisse est naturellement celle du real estate man, spéculateur en terrains. Une table, une chaise, une machine
à écrire, voilà tout son mobilier, facilement transportable.
En bien des endroits de l'Ouest, l'indiscrétion de ces
individus, arrêtant les passants dans les rues pour leur
proposer une affaire, est devenue si insupportable, que la
police a dü intervenir. Du train, je lis sur une de ces
baraques, écrit en grosses lettres : "The man who sells
the Earth" (l'homme qui vend l'Univers). Avec la petite
maison du real estate man, celle du forgeron et le bar
forment le commencement d'une future grande cité.
Du Saskatchewan nous passons dans l' Alberta : toujours
la Prairie. Dans cette province, le gouvernement favorise
une agriculture mixte : cultures variées et élevage. Le
C. P. R. a installé partout des fermes toutes préparées;
le pionnier, à l'arrivée, trouve la maison construite et les
semailles faites.
En traversant l'Atlantique j'avais fait la connaissance
d'un jeune Écossais Mr. Mac Phearson. Il pilotait une
cinquantaine de fermiers qui allaient s'installer avec leurs
familles sur des terres du duc d' Aberdeen. Celui-ci a des
méthodes de colonisation analogues à celles du C. P. R.
A Calgary je revois Mr. Mac Phearson, auquel j'avais
fait part de mes projets. Il me donne une lettre d'introduction pour une dame anglaise fixée dans le Dominion
depuis dix-huit mois. Elle exploite elle-même une de ces

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

775

fermes du C. P. R. Tout ce qu'on me dit de Miss Ma
de son espnt
. d' entrepnse
· et de son originalité me donne
h
très envie de. la connaître. Un matin, je quitte Calgary
pour Sedgew1ck, dans la direction du nord. C'est un
voyage de douze heures, la correspondance étant mauvaise.
Je pars avec l'espoir que Miss May aura une petite
place_ pou: m~i sur son ranch. Ce n'est st'.lrement pas le
~vail .~u1 doit ma~quer chez elle et je suis impatiente de
f.&amp;1re n importe quoi. Tout le monde travaille au Canada
et les touristes ne s'y sentent vraiment pas à leur pl ace.
Qui sait si Miss May ne serait pas justement une personne avec laquelle je pourrais m'associer? De toute façon
avant •de m'installer pour mon compte, il me faut bie~
connaitre le pays et ses conditions de vie.
Arrivée à Sedgewick, petit groupement de baraques
carrées toutes neuves. Il a fait terriblement chaud dans
les tr~ins tout le jour. Je loge à l'h6tel "des Pionniers",
endroit amusant et bien nommé. Ici on a tout à fait des
sensations de Far West.
Le lendemain matin départ de bonne heure dans le
" n~
. " d'un_ fiermier
· qm· conduit à travers champs pendant
plu~1eurs milles. De distance en distance nous voyons une
petite ferme du C. P. R., maisonnette d'un étage, domin_ée par le moulinet qui fait monter l'eau. C'est la Praine a perte de vue, plantée de ci de là d'un bouquet d'ar~res _rabougris. Mon conducteur, un Américain à figure
•~telhgente, me parle des avantages de la combinaison de
1Elc~age avec la culture. Il me raconte les déboires d'une
ferm,ere des environs, qui l'année, derniere ayant semé
tou_t son domaine en lin, a perdu toute sa ré;olte. En vrai
business man, il essaye de me vendre un terrain. Après une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

heure de course dans ce véhicule cabotant, j'aperçois
devant une ferme un drôle de petit être aux cheveux
rasés, vêtu d'une blouse et d'un pantalon de toile, un brdlegueule entre les dents : "C'est Miss May", dit l' Américain. Je saute de voiture et me présente. Une lettre de
Mr. Mac Phearson lui a déjà fait prévoir ma visite. Je suis
bien obligée de croire que le drôle de petit être est Miss
May, mais vraiment elle a tout à fait l'air d'un homme,
et même d'un nègre, tant sa figure est noire. Accueil bon
garçon ; Miss May me gardera pour la journée, regrette
de ne pouvoir me loger attendant des visites. Vite elle
reprend sa fourche, après m'avoir présentée à Jack, jeune
fille de dix-huit ans, son sosie en plus jeune et plus jol~
et à Miss S. qui s'occupe du ménage.
Je m'empare d'une deuxième fourche et j'aide Miss
May à changer la litière des chevaux et des vaches. P •
le reste de la matinée avec Jack à traire, écrémer, faire
différents travaux autour de la maison. Tout en travaillant Jack me raconte que son père est officier au Transvaal. Elle a toujours aimé l'agriculture, les bêtes. Arrivée

depuis quelques semaines au Canada, elle veut se placer
chez les autres, jusqu'à ce qu'elle ait gagné suffisamment
pour s'établir sur une ferme à elle. Au fond son ambition
serait d'être cow-boy. Son frère, me dit-elle, est modiste à
Londres. Dr6le de famille ! Jack a un beau regard franc et
courageux. Nous continuons à causer, ou plutôt c'est elle
qui parle, me racontant quelle remarquable femme est
Miss May. Jusqu'à l'arrivée de Jack, elle était seule pour
faire tous les travaux de la ferme, labourage etc. Aux
moments de presse, elle prenait bien un ouvrier agricole
pendant quelques semaines, mais généralement celui-ci

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

777

partait, trouvant la place tro

nord, où la saison est si co!tdu~e1.rEt, dans le Canada du
.
e, 1 1aut se presse
deux Jours de retard pour 1
'Il
. r ; un ou
'l
é
es semai es et l é l
ann e sera compromise. L'étable aux
a r cote de
cochons ont été constru't
M' vaches et celle aux
.
1 es par
155 M
Mamtenant
elles emploi t l
ay et par Jack.
en eurs moments
d
creuser une cave sous 1a maisonnette
.
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Apres avoir déjeuné et fu é
·.
cigarette
aJI
à travers champs, en cab . 1m une
.
, nous ons
rio et voir l'éta d

ferme a un demi-mille
é 'd
t es cultures. La
carr
e supe fi . J'
chevaux ; le bétail auss·
i
r c1e. admire les
i est tres beau .
de race Holstein, grosses bêtes à ela , ce ~nt des vaches
Le soir, après le thé .
p ge noir et blanc.
.
,Je repars. Jack, ay
d
SJons à faire à Sed
• Je,
ant es commisgew1c me rame
route elle descend po
. . ne en voiture. En
ur me cue1lhr un b
sauvages. Je tiens le cheval
d
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de lis
r .
1es cheveux chez Je b b' penL ant qu'ell
.
e se ,ait couper
ar 1er. a nuit n'
tombée. Devant le p.
rr
est pas encore
1onntrs n.ottl
l
grand feutre fument 1 .
1
, que ques hommes à
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h' .
pend son linge à sécher D
l
sseur c mots susété
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cro, és par le riu d'
I .
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un nd1en à l' ·
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air mis rable. Sa
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l'
perc e, ornée de
• s sont un t l'
assez dégénéré M .
.
e autre de type
·
amtenant il
·
baraque du forgeron.
s stauonnent devant la

., J'ai fait mes adieux à Jack Elle m'
J espère l'engager à ve .
. . .
est sympathique et
01 r me reJotnd
,,
··
J avais une ferme à . J
.
re, s1 Jamais plus tard
mo,. e vais cns ·t
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retrouver ma chamb

d l

Ul

e au

ronners Hotel

le train qui passe à d re he a nuit dernière, en attendant
~~x. ~mdu
· L a chaleur est
SUuocante
et les
.
matin.

moustiques mtolérables• J e ne parviens
.

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas à dormir et pense à Miss May avec admiration, tout
en n'ayant aucun désir de l'imiter.
De Sedgewick je retourne à Calgary, La chaleur est si
forte que les pieds sont cuits à travers les semelles sur les
pavés br1ilants. Fait la connaissance de plusieurs femmes
dactylographes, institutrices, couturières ; quelques unes
font du colportage, d'autres sont agents pour des ventes
de terrains. Certaines réussissent très bien. Cependant je
me rends compte que les brochures répandues en Europe,
encourageant l'émigration au Canada, sont d'un optimisme un peu exagéré, cachant de parti-pris toutes les
difficultés avec lesquelles le nouvel arrivé est aux prises.
" L'Ouest n'est pas un endroit pour une femme
blanche, " me disait une jeune Anglaise, très énergique
cependant, qui, arrivée au Canada comme jardinière,
trompée par son associée, avait ensuite ouvert un tea room,
fiasco complet, et fini par trouver une place de groom.
Mais on exigeait d'elle un travail si dur qu'elle était
tombée malade et avait dil. retourner en Angleterre.
Celles qui viennent au Canada sans posséder un métier
bien défini, les intellectuelles, les artistes, trouvent difficilement à s'employer. En revanche une cuisinière ou
une couturière est s1'.lre d'un bon accueil et d'un travail
bien rétribué.
Je m'étais toujours figuré l'Ouest canadien comme
étant. très sauvage. Il n'est pas sauvage, mais rude, et cette
"civilisation barbare" n'est pas sympathique. On s'y senÜ
la fois repoussé et attiré ; repoussé par la rudesse des
gens, attiré par leur jeunesse, leur énergie. On perd vite
la notion de l'impossible dans ce pays où se voient tant
de miracles. Si la vie du moment est difficile, on a

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

779

toujours la
.
1 ou mo·
. presque certitude d'arnver
pus
•
à une meilleure situation Il
.
ms vite
. I d'
.
serait amusant d'interroger
sur sa. vie p us un homme à fi gure voIonta1re
. rencontré
tr
en am ou en bateau.
'
Le beau temps. du ranchin g, dont C algary était le centre
est b1·en fi ru. mamtenant
· ont tro
· · Les terrains
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de valeur ces dernieres anné
p augment
bonne affaire Je f: . 1
e~, _pour que l'élevage soit une
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ais a connaissance de M T
h fil
du général. II me raconte q ue v01c1
.. douze ans
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Canada. Avant de
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poss er un ranch 11 ' é. .
comme cow-boy L
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. es autres cow-boys se
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lui, parce qu'il n'était 1
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. . p us tout Jeune et aussi parce qu'il
rança1s, mais il est par
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venu a se faue respecter
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20

juin.

. u1tte Calgary pour Ed monton C
•
nvales, chacune voul
. es deux villes sont
ant ~tre celle qui s'accroît le 1 .
Ed monton e t
.
P us vite.
fort des Roc:eu:onstr~1te sur un terrain vallonné, contrechez des amis
passe quelques jours très agréables
ais.
En quittant Edmonton, je retourne Cal a
'
arrêter et pars pour l'île de V
g ry sans m y
Montagnes Roch
ancouver en traversant les
euses.

irl:/.Y

a

Sooke, près Pictoria 12 ..,,,
A
.
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JU1 tel.
u départ il pleuvait, et c'est s
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cette traversée des M
ous plme que J a1 fait
tant é' .
ontagnes Rocheuses dont J·e m'ét .
r JOUie. Je descen'ds a L
ais
train du lendemain 1 .
aggan pour 1 attendre le
et a1sser aux nuages le temps de se

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

disperser ; mais le lendemain n'a pas été plus beau que la
veille ; un brouillard épais courait le long de la vallée,
cachant les cimes neigeuses. La traversée des montagnes
dure à peu près 24 heures. On ne voit ni pâturages, ni
chalets comme dans les paysages alpestres : rien que des
arb~es sombres et des rochers. A un moment donné, nous
passons cependant près d'un petit village nommé Edelweiss, construit pour les guides suisses importés par le
C. p. R. Mais ce village tout neuf a un air artificiel de
décor de théâtre. A Glacier, trois de cès guides stationnent
sur le quai de la gare. Je saute du train et engage la
conversation en patois bernois. Ils ne comprenµent pas un
mot de ce que je leur dis, par la raison qu'ils sont Anglais.
Le Dimanche matin, 6 juillet, le temps était clair pour
la dernière partie du voyage et -1e pays tr,!.versé tout à fait
beau. Je voyais la forêt vi~ge pour l~ première foi~. La
voie courait entre des arbres géants, del espèce des épicéas,
les plus grands que j'aie jamais vus. Le versant ouest des
Rocheuses forme un contraste absolu avec le versant est.
Là il y avait vraiment trop peu d'arbres, ici il y en a
presque trop; le déboisement est difficile et coil.teUX. No~s
longeons des lacs très beaux, puis la rivière Fraser. Qu01que ce soit dimanche, les gens travaillent sur la ligne, dans
les scieries et partout ; les ouvriers sont pour la plupart
des Chinois et des Hindous en turban. A IO heures, nous
arrivons à Vancouver. La baie est vraiment splendide, la
ville assez semblable aux autres villes américaines, à ce
qu'il m'a semblé. J'en ai remis la visite à un autr~ jour
et suis aussitbt montée sur le bateau. Bordant la baie du
cbté sud est Stanley Park, réserve de forêt vierge, conservée
telle quelle, av:ec le fouillis des sous-bois et des arbres géants,

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

La traversée de Vancouver à Victoria est une chose
exquise, surtout par un aussi beau temps. Puget Sound est
semé d'îlbts boisés. Les Canadiens de l'est m'avaient bien
dit que pour eux la Colombie br.itannique était le lieu de
vacances où ils venaient se reposer apres leur vie de travail
A trois heures nous arrivons à Victoria. C'est une vill~
plus anglaise qu'américaine, habitée par des gens riches,
pour la plupart; beaucoup de familles d'officiers de l'armée
des Indes. Les maisons en bois, entourées de verdure sont
. é
,
temt es en brun, en gris perle, ou encore en couleur
beurre frais avec l'encadrement des fenêtres blanc. C'est
net comme apparence et tres coquet. Le port est assez
étroit et insuffisant. Il est encombré par les steamers du
C. P. R. faisant le trajet Victoria-Vancouver et VictoriaSeattle et par une quantité de petits bateaux à naphte.
Les grands vapeurs qui vont en Chine et au Japon n'en~ent P~ dans la rade. La ville donne, dès l'arrivée, une
impression de prospérité. On y remarque le Palais du
Parleme_n t et la masse monumentale de l'Empress Hotel.
Je suis heureuse d'être ici; c'est un changeD)ent complet apres la Prairie monotone et br{llante. Je trouve à me
loger dans ~ne pension de famille recommandée au départ
par des amis français qui sont à la tête de fa C° FrancoCanadienne. Un de leurs agents Mr. Carmichaël et sa
fem~e, dont j'avais fait la connaissance à Londres en mars
dermer, me reçoivent aimablement.
_Visité la -Yil!e. Sur les conseils de Mr. Carmichaël je vais
voir le Député-Ministre de l'agriculture. A cette période
de mon voyage, l'ambition agricole qui me dévorait au
départ s'est un peu calm!e, Des bœufs, je suis prête à me
rabattre sur les poulets • L es œu1s,
r. para1t-1l,
• • se vendent très

�JOURNAL DE VOYAGE -(CANADA)

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cher à Victoria. Mr. S. le Député-Ministre consulté, me
conseille d'aller voir Mr. Miller Higgs, un Anglais qui
élève de la volaille dans son petit ranch de Sooke, à dixsept milles de Victoria. Je prends l'auto publique, traversant un pays boisé, qui me rappelle tantôt la Suisse et tant6t
le Midi. Le temps est beau ; il fait une chaleur agréable.
Par moments, dans une éclaircie à travers les arbres,
j'aperçois la mer et les montagnes de !'Olympie Range.
La plus grande partie du trajet se fait en forêt. De temps
en temps nous passons à côté d'un groupe de quelques
tentes. Elles sont habitées par des hommes occupés à
déboiser, travail de géant. Mr. Higgs n'est pas chez lui;
je ne trouve que son ouvrier, tout à fait gentleman, mais
idiot et très sale. Je laisse un mot sur ma carte et retourne

à Victoria.
.
Le lendemain matin, jeudi

juillet, répondu à deux
annonces parues dans le journal sous la rubrique Help
wanted Jemale, réclamant des agents féminins. Je vais aux
renseignements. La première situation consiste à aller
tourmenter les gens chez eux: pour les engager faire
agrandir leur photographie. C'est hideux. J'hésite à
refuser, car la commission est assez forte. La deuxième
annonce est celle d'un médecin, qui offre des soins contre
abonnement. L'affaire est plus profitable encore que celle
du photographe, mais j'apprends le jour même qu'elle est
Ier

a

frauduleuse.
Sur ces entrefaites, arrive Mr. Higgs, en ville pour la
journée. C'est un Anglais d'une quarantaine d'années,
tiré à quatre épingles. Il m'invite à prendre le thé à
l'Empress Hotel. Je lui parle de mon idée de poulets, Il
propose de m'emmener passer quelques jours sur sa

ferme; me dit que sa femme m'attend. J'accepte de suite.
Vite j'empile quelques vêtements dans une valise et nous
partons dans le buggey. Après cinq minutes de conversation, nous découvrons, à no.tre amusement
tous deux:
que nous avons en Europe des connaissances communes.'
Sur la route, Mr. Higgs parle tout le monde, interpellant
les ~ens par leur nom. Le matin, à l'aller, des voisins lui
avaient donné des commissions ; l'un d'eux, cuisinier
d'un camp de bûcherons, l'avait même supplié de lui
rapporter une bouteille de whisky, en lui disant : " Vous
promettez
. de n'en rien dire à ma femme 1"
. Mr . H'1ggs

a

a

t&lt;

\ pro~1s tout c~ qu~on a voulu, mais a fait exprès
d oublier la bouteille, nen que pour voir la figure désappointé~ de. l'autre. La route s'allonge et j'ai faim. Je
voudrais voir les veaux: que nous croisons sur le chemin
transformés en côtelettes. La nuit est tombée et les
tentes éclairées
l'intérieur · font penser à des cartes

a

de Noël.
. A onze heures nous arrivons enfin. Mrs. Higgs est une
Jeune femme de mon i ge, à l'air pratique et tres décidé.
Nous prenom, un thé tardif. Je l'aide à préparer ma
chambre. Le lendemain nous nous levons de bonne

a

heure. J'apprends faire le déjetlner des poules. Quand
la volaille a m_angé, nous nous occupons de notre déjel1ner
à nous. Pour toute aide, les Higgs ont l'idiot qui sert à
porter le bois et l'eau. Aux repas, on met un grand
bouquet de fleurs en face de lui pour le cacher car sa
tenu~ à table laisse à désirer, et il est horriblem:nt ·sale.
_Des le premier jour, je me suis sentie installée chez les
Higgs comme chez moi. Nous avons été très occupés à
préparer des sujets pour l'exposition d'aviculture de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vancouver, à laquelle doit assister S. A. R. le duc de
Connaught. Les plus belles volailles de Mr. Higgs sont
les Cornish Game, oiseaux de table, blancs, hauts sur
pattes, très batailleurs. Il faut leur laver les pattes à l'eau
-et au savon, manicurer leurs ongles et les passer au bleu,
Derrière la maison est une terrasse sur laquelle nous
a-elavons la vaisselle, préparons les légumes et faisons la
Jessive. Nous vivons dehors. Les Higgs aiment beaucoup
ies fleurs; leur jardin est ravissant 'avec sa pergola couverte
,de rosiers grimpants et les pois de senteur si chers à tout
cœur anglais.
" Cela ne paie pas, " disent les voisins utilitaires, en
parlant du jardin. " Cela ne paie pas, " disent-ils aussi
quand, le soir, les Higgs, le travail fini, partent pour de
longues randonnées en vqiture dans la campagne. Bientf&gt;t
je connais tous les ranchs des environs et leurs habitan~.
Parmi eux sont plusieurs fils de famille ayant un conseil
_judiciaire. Lorsqu'ils reçoivent, deux fois l'an, la pension
1paternelle, ils vont se terrer dans une auberge du voisi1J1age. Quand tout l'argent est bu, ils retournent travailler.
J'aime beaucoup les jours de semaine à Sooke mais pas
du tout le dimanche, lorsqu'après un sermon interminable
du pasteur méthodiste, il faut retourner le soir à une
réunion de prière. Au bout de quelques jours, je rentre à
Victoria les Higgs quittant leurs poules, qu'ils confient à
.
'
des voisins, pour aller à Vancouver. Cette expérience
ma
montré que je n'aime pas suffisamment les poulets ~ur
leur consacrer ma vie. D'autre part, je me rends très bien
compte que je n'ai nul désir de m'expatrier définitivement en achetant de la terre et en me fixant au Canada.
Mon intention est d'y séjourner quelques années, si j'y

'

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

trouve une situation quelconque et je consulte la page
,d'annonces du Victoria Colonist.
Voici de nouveau tous mes projets changés. Cela a été
-si rapide que j'ai peine à y croire moi-même. En quittant
les Higgs et leurs poulets, j'ai passé à Victoria quelques
journées mélancoliques, cherchant en vain une occupation ; ce n'est pas du tout si facile à trouver qu'on le
croit. Je répondais aux annonces les plus variées et
toujours sans succès.
Dans ma pension est une grande Anglaise, d'une
'juarantaine d'années, un peu originale et bohême Miss
. ; elle donne des leçons d'anglais à une Indienne,
'
Pame
femme d'un Américain, exploiteur de forêts. Hier elle
me dit que cette squaw l'invite à camper au nord de l'île
parmi les gens de sa tribu, et l'autorise à emmener avec
~Ile une amie. Cette Indienne, Mrs. Donahoo, était
veuve d'un chef dont la tribu habitait le long du fjord de
Kyuquot, au nord de l'île de Vancouver. Il y a quelques
2.nnées, une barque contenant trois jeunes blancs chavirait
-sur la rive. Deux d'entre eux se noyèrent ; le troisième
qui était demeuré toute une nuit cramponné à l'épave'
fut recueilli par les Indiens et soigné par la veuve d~
chef. En reconnaissance il l'épousa, et depuis lors ils partagent leur temps entre Victoria et Kyuquot. L'Indienne,
demeurée sauvage, refuse d'habiter une maison, préférant
amper Victoria sur sa gazoline dans la baie d'Esquimalt,
à quelques milles de la ville.

a

Miss Paine semblait un peu ennuyée à l'idée d'aller
seu~e. chez les Indiens; elle a accepté avec plaisir ma proposition de l'accompagner. Il fallait que je sois présentée

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à Mrs. Donahoo, ce qui est fait aussit&amp;t. C'est une femme
d'une quarantaine d'années, habillée a l'européenne, toute
petite, le type de sa race très accentué : une grosse tête,
les pommettes saillantes, le nez épaté, le crhie pointu, ce
qui chez les Indiens est l'idéal de la beauté féminine. Ce
résultat est obtenu par un savant bandage de la tête des
nouveau-nés. Miss Paine ayant fait la présentation, je
suis invitée sur le champ. Le départ est fixé au lendemain. Mrs. Donahoo ne parle que quelques mots d'anglais;
elle rit continuellement d'un rire grimaçant qui la fait
ressembler à un vieux masque japonais.
Nous quittons Victoria le 20 juillet au soir pour Kyu·
L e "T ees " , sur
quot. C'est un voyage de quatre Jours.
lequel nous nous embarquons, m'a été dépeint par
Mr. Carmichael, comme ét;mt très sale et inconfortable.
Je m'aperçois vite que cette opinion n'est pas exagérée;.
mais je passerais par dessus tout, tant je me réjouis de
cette expédition. Ce bateau d'environ quatre cents tonneaux servait à l'origine pour le transport des bestiaux; il
est indigne d'un autre usage. MaLntenant il prend du
cargo, et les quelques passagers, Indiens ou pionniers, sur
la c&amp;te ouest de l'ile.
Jamais je n'oublierai ce départ. Pour arriver à notre
cabine il fallait enjamber des paquets de cordage, des
planches, des tas de charbon, contourner adroitement des
vaches et des gens couchés un peu partout, plusieurs ayant
bu. Miss Paine avait envie de s'en retourner quand nous
avons rencontré Mr. Donahoo, le mari de la squaw, qui
lui a redonné courage.
Nous partageons, Miss Paine et moi, la même cabine.
Elle s'ouvre sur la salle à manger, qui est transformée en,

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

dortoir pendant la nuit, et je soupçonne les nappes d'y
tenir lieu de draps.
Heureusement le temps est très beau durant les quatre
jours du voyage, que nous passons sur le pont, assis sur les.
planches et les cordages. Nous ne voyons guère !'Indienne
qui reste presque tout le temps enfermée dans sa c~bine.
Nous suivons la c8te, entrant dans tous les fjords. Je n'ai
jamais vu la Norvège, mais je me figure que l'île de
Vancouver doit lui ressembler.
A chaque arrêt, toute la population est là pour nous
recevoir. Le bateau ne passant que deux fois par mois,
c'est le grand événement. La population est composée
d'indiens, de Chinois, de quelques Japonais et de Blancs,
concessionnaires de terrains ou b-ô.cherons. Quelques
jeunes ingénieurs, nouvellement arrivés d'Angleterre, font
de l'arpentage et de la cartographie.
Dans ces endroits neufs, les femmes blanches sont rares.
Sur le bateau, une institutrice qui va rejoindre son poste
tout au nord de l'île, au cap Scott, me raconte que la
personne qu'elle va remplacer avait été demandée vingtdeux fois en mariage en six mois. Elle en était devenue·
presque neurasthénique et avait obtenu d'être envoyée
ailleurs.
Les Indiens de la Colombie britannique m'ont beaucoup déçue. Ils n'ont pas le beau type de ceux de la
Prairie, mais sont pe~its et gros, ressemblant aux Esquimaux et aux Japonais. Ils ont la vie facile, se nourrissant
de poisson. Ils tressent des paniers très fins et fabriquent
des canots à l'arrière allongé, terminés par une tête de
cerf ou une tête d'oiseau sculptées. Les femmes et le!.
petites filles portent de longues jupes de percale volants,,

a

�JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

des châles de couleurs vives. Les hommes sont vêtus
comme des trappeurs quelconques. Ils ont beaucoup perdu
le sentiment de l'honneur et de la parole donnée et contrastent en cela avec leurs frères de l'Est.
A chaque arrêt du bateau, tous ces gens sur les passerelles: Indiens, Chinois, Japonais, btkherons aux chemises
jaunes ou vertes, font des taches de couleurs gaies.
C'est la limite extrême du Far West. Les touristes
même ne dépassent guère Victoria. Les passagers sont des
habitants du pays, ceux vus sur les débarcadères.
Quand Mrs. Donahoo se promène sur le quai, elle est
tout de suite entourée de femmes lui padant en indien,
très vite , touchant ses vêtements avec des sourires admiratifs. Dès les premiers jours, on voit que Miss Paine ne
lui est pas sympathique. Elle a di1 ne l'inviter que par
caprice. Pour moi, jusqu'à présent, elle semble avoir une
grande affection, que je n'arrive pas à lui rendre. Je la
~ens vraiment trop différente et trop peu si1re.
22

juillet.

Nous stoppons devant une mise en bohe de saumons
et avons la chance d'arriver en même temps qu'un bateau
rempli de ces poissons qui brillent au soleil. Les hommes
les soulèvent avec des crochets, et les jettent sur une
planche qui s'élève à la manière d'un tapis roulant. Les
pôissons sont retenus par des planchettes fixées à espaces
réguliers. Ce monte-charge les transporte dans un ~nd
hangar, où ils sont grattés, nettoyés, coupés et mis en
boîtes. Dix mille saumons par jour sont ainsi préparés.
Le lendemain, vers le soir, le "Tees" s'arrête devant
une station baleinière. Trois baleines sont là, sur un grand

plan incliné; des Chinois les dépècent. Tout ce qui n'est
pas huile et fanons est brt\lé pour faire de l'engrais.
L'odeur qui s'échappe de ces fourneaux et cheminées est
une chose épouvantable, dont on ne peut se faire idée.
Elle pénetre dans la peau et dans les vêtements, et suffit
à donner le mal de mer. C'est affreux de penser que des
gens peuvent vivre dans un endroit pareil. On me dit
qu'en peu de temps ils s'y habituent, et même engraissent
rapidement. Au dessus des carcasses, tourne un vol de
corbeaux. Des loups, attirés par les débris, hurlent dans la
forêt. Nous les entendons du bateau. L'odeur de baleine
brt\lée que le vent nous apporte devient intolérable. Je
vais supplier le capitaine de nous faire reyartir. Il est au
milieu d'une partie de cartes et ne veut rien entendre.
Nous nous enfermons alors dans une cabine, Mr. et
Mrs. Donahoo, Miss Paine, deux jeunes Américains, deux
petites filles et moi. Nous fermons les hublots et fumons
force cigarettes jusqu'au départ. Il paraît que les baleines
diminuent beaucoup sur la cé)te. Quelques heures plus tard
nous passons devant une autre station baleinière. C'est la
nuit. Nous sommes réveillés par l'odeur.

Mercredi, 24 juillet.
Au matin nous arrivons devant Kyuquot, village indien,
but de notre voyage. Une barque menée par deux indigènes vient nous chercher à quelques milles en mer. Ici
nous trouvons Mr. et Mrs. Ellis, le beau-frère et la sœur
de Mrs. Donahoo, qui tiennent une petite boutique, à la
fois mercerie, épicerie et quincaillerie.
A Kyuquot, il y a une véritable plage. C'est une rareté,
car, depuis Victoria, la rive a été plus ou moins monta-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gneuse; mais toujours les arbres, épicéas d'essences diverses,
descendaient jusqu'à la mer, ce qui est tres beau, qùoique
assez froid et monotone, D'autres endroits, en revanche,
sont entièrement dénudés. Jusqu'à ces dernières années,
les concessionnaires de terrains n'hésitaient pas à mettre
le feu aux forêts. Maintenant une réglementation sévère
interdit ce mode trop radical de déboisement.
Toute la jeunesse indienne est a la pêche pour l'été
ou travaille dans les mises en boîte de saumons. Il ne
reste au village que les vieillards. · Village est un nom
pompeux pour ce groupe de quelques cabanes. Parmi _les
Indiens la coutume est que, lorsque le chef de famille
'
.
meurt tous ses biens soient mis sur sa tombe et sa maison
brtîlée.' Vingt-cinq chefs de famille ont péri dans un
naufrage, il y a quelques années, et cela devait être un
curieux spectacle de voir, _au bord de la mer, sur une
-étendue d'un demi-mille, un alignement de chaises,
tables, commodes, gramophones, ayant appartenu aux
naufragés. Il ne reste plus rien de ces objets, mais, sur la
tombe d'un chasseur mort il y a quelques mois, on aperçoit encore sa grande pirogue, son fusil et des planchettes
piquées verticalement sur la pirogue, chaque planchette
représentant une loutre de mer tuée par lui.
L'héritage n'existe pas parmi les Indiens. Les jeunes
ge s sont aidés par les dons du Potlatch. De temps en
temps un ou plusieurs membres de la tribu font un don
'
. aux
à ..quelques
garçons choisis par eux. Ce don revient
enfants des donateurs et se transmet de génération en
génération. Mais aujourd'hui, les jeunes indiens élevés
-dans les écoles et revenant dans leurs villages avec tous
les défauts des blancs, sans aucune de leurs qualités,

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

79 1

acceptent souvent le don du Potlatch sans le rendre aux
enfants du donateur.
A Kyuquot, nous entrons dans la maison de Moîse,
neveu de tnon h&amp;tesse squaw. C'est un jeune homme
très Sàle et mal tenu, habillé à l'européenne. Il est marié
depuis quelques semaines. Sa femme est une jeune blonde,
qui n'a pas du tout le type i~dien. Elle a l'air d'un
ruminant; sa figure ne change pas d'expression pendant
tout le temps que nous passons chez elle. La maison est
meublée à l'européenne : des chromos au mur, le portrait
du pape et un Reynold reproduits en teintes criardes, un
affreux gramophone, ce qui paraît être pour les Indiens
l'idéal de l'élégance.
Après déjeuner nous partons pour le bungalow des
Donahoo, situé à quelques milles de Kyuquot, sur un bras
de mer. Nous montons dans un bateau à naphte, auquel
sont attachées plusieurs pirogues portant le bagage, les
tentes, les armes, etc.
Quant aux membres de l'expédition, ils-sont une quinzaine, Indiens et Blancs :
1° M. Donahoo, l' Américain, notre chef d'équipe.
C'est un homme de trente-huit ans, toujours de bonne
humeur, ce qui est important dans un camp ; tres énergique,
une belle tête, et, par extraordinaire, pas du tout commun.
Il a vécu tout jeune une vie d'aventures; a fait naufrage
plusieurs fois, travaillé dans les mines d'or, mené au Japon
des convois de chevaux de course.
Il connaît la forêt comme un trappeur. Au reste, il l'a
été. Il est plut&amp;t silencieux, comme le sont les gens habitués à la solitude, mais, quand on arrive à le faire parler
·1
,
1 est très intéressant.

�79 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

Mrs. Donaboo, l'Indienne, les cheveux huileux, le
é até, a une haute opinion de sa beauté, et passe des.
nez p
.
. •
, li
h cures à se Coiffer devant mon petit m1ro1r qu e .e
accroc he à un arbre. Boudeuse et capricieu. e, elle
. est ,déjà
Il
.
aimable
avec
moi
et
odieuse
avec
Miss
Pame,
moms
. qu e .e
traite en esclave. Les premiers jours, elle voulait que JC
décide ma famille à me céder à elle, désirant me garder
définitivement, à titre de fille adoptive et ~e da":e de
· Je m'aperçois bientôt que je serais aussi procompagme.
fesseur de danse et relaveuse de vaisselle.
Le plus grand tort de Mrs. Donahoo, c'est de' ne pas
consentir à rester tout simplement la sauvage qu elle ne
2o

peut s'empêcher d'être.
. .
30 Harry Donahoo, cousin de Mr. Donahoo, 1\méncatn
de vingt ans, genre très Chicago. Bon garçon, mais crac~e
trop sou ven t ; porte un mackintosh par le plus beau soleil.
40 Harry Lane, jeune homme du même !ge, sale et
mal élevé.
50 Bec Lane, soeur de Harry, fillette de dix ans, très
attachante, toujours en punition, parce qu'elle a trop de
fantaisie, ce qui déplaît à Mrs. Donahoo.
60 Hatchkett, petite Indienne du même â~e que Bee,
adoptée par les Donahoo, très pratique, mats menteuse
et rapporteuse.
., .
.
70 Un Indien de seize ans, dont J a1 ~ubhé le nom.
go Marks, l' Américain auquel apparaent le bateau à
hte Il vit avec sa femme et son bébé dans une cabane
nap .
1
.
'il
en bois qu'il a construite lui-même sur a conces_s10n qu
tient du gouvernement. Il donn~ des cou_ps de pied à son
chien et paraît avoir une mauvaise conscience . .
90 Mrs. Marks, jeune Californienne ravissante et

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

793

blonde. Elle s'ennuie à mort dans cet endroit solitaire.
10• Le bébé Marks, pauvre petit être de six mois qui
en paraît deux.
11• Mr. Ellis, bcau-frere des Donahoo; tient la boutique
à Kyuquot, commun, gros, mais inoffensif et sans malice.
12• Mrs. Ellis, Indienne, sœur de Mrs. Donahoo, mais
toute différente : grande, jolie taille, très enfantine, mais
charmante.
13• Mis Paine, l'Anglaise qui m'a présentée aux
Donahoo, bohême, désordre, sentimentale, bien élevée et
très malheureu e dans ce milieu.
14° Moi-même. Sweater sang de bccuf, jupe courte à
carreaux noirs et verts - le sweater et l'étoffe viennent
du bazar indien de Kyuquot - grand feutre gris avec
une plume d'aigle, la per onne et les habits déchirés et
très sales.

Le bungalow des Donahoo est itué dans un endroit
spler.dide. C'est la solitude ab olue. Pour y arriver, nous
longeons la rive du fjord. Les aigles perchent sur les
grands arbres au bord de l'eau. La maisonnette est entourée
d'un jardin abandonné, devenu prairie. Nou y passons
trois jours, dévorés par les moustiques.
Mrs. Donahoo, maintenant que nous avons quitté le
"Tees" protecteur, se montre de plus en plu autoritaire
et capricieuse. Elle est orgueilleuse 'd'avoir chez elle des
femmes blanches, plus orgueilleuse encore de les sentir à
• merci, de pouvoir leur commander.
Le meilleur souvenir de ces journées est la capture
d'un gros saumon. Nous étions en pirogue, Mrs. Donahoo
tt moi. Je pagayais san bruit; elle pêchait, assise à
l'arriêre, déroulant la longue ligne terminée par la cuiller
4

�795

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

794

de cuivre et l'hameçon, auquel est attaché un chiffon
rouge, à la mode indienne. Je m'amusais à compter les
grosses méduses jaunes d'or. Tout à coup la ligne se
tend ; un saumon a mordu. La squaw pousse un cri
sauvage, elle saute dans la pirogue au risque de la fairt
chavirer. La ligne se détend ; le saumon est parti, emportant l'hameçon ; Mrs. Donahoo pleure et hurle de rage
en indien. Elle est effrayante à voir. Mais le poisson
mourant revient à la surface ; elle l'achève à coups de
pagaie. Alors c'est un chant de triompi1e et nous rentrons.
De tous les points du fjord arrivent des Indiens en
pirogue, qui viennent rendre visite
notre h~tesse. Elle
est ici dans son élément. Les repas se prennent dehors l
on mange du riz, des haies, du poisson. Mrs. Donahoo et
ses amis forment un groupe a part. Accroupis par terre,
ils grimacent et parlent tres ' vite une langue gutturale.
On les sent bien loin de soi, et l'on n'éprouve pas à leur
égard la sympathie qu'on ressent pour certains paysaDS
et pour les vrais sauvages. On emporte d'eux une impretsion de laideur et de saleté. Les trappeurs de !'Hudson
Bay c• ont forgé une langue : le chinouk, sorte
ranto, qui est généralement employé dans les rapport,

a

d'•

entre Blancs et Indie•ns.
Miss Paine est devenue l'esclave de l'6xpédition. C'elt
elle qui veille au feu, cuit les repas, lave la vaisselle.
L'indienne la rudoie et se moque d'elle. Cette pauvlt
Anglaise me fait vraiment grand'pitié et j'essaie de
l'aider. Le soir nous faisons des feux d'herbes humides

PROTEE

DRAME SATYRIQUE EN DEUX ACTES

ACTE II
·J
11-.
.Même. tableau
.
,&lt;JU' à l'acte précédent• Quand le rtaeau
se IÇtle,

CÉLINE

Rorr.

1111

mt MENELAS etendu sur le ri'{.lage et dormant tenant d.
16
1111Jin
u:uche sur ,e,ans
• la main d'HÉLÈNE '{.loilée et assfre• A o·
pro1u111um

appuyé sur une canne à bout de caoutchouc ,e tient le
A l'orchu~e

BATTRE-MAJOR, écoutant l'orchestre. -

BACCHANALE NOCTURNE

pianfoir110.
LE SATYRE-MAJOR

à l'orchestre

Tout beau, Messieurs ! tout doux ! Plus bas !
Plus bas ! Plus bas !
S'il s'agissait de faire du bruit nous n'aurions
pas besoin de musique.
'
C'est le silenc~ qu'il s'agit de faire entendre
Chhh!

•

Il b~t la mesure. La musir1ue, déjà faible, devient presque imperceptible.

pour chasser les moustiques.

(A suivre.)

1

1

V.
o1r 1a Nouvtile Rwut Française du x"' Avril.

�LA 'NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

PROTÉE

Ça va mieux 1 Sss ! plus bas encore! que diable l
ce n'est pas pour des chaudronniers que vous jouezl
Mais pour des demi-dieux dont l'orçille farouche
se termine en une pointe aussi fine qu'un seul poil.
Et vous allez réveiller ce brave homme qui a
pris Troie et terrassé un phoque et qui est bien
fatigué.
Et Hélène même peut-être. Plus bas!

L' orcftestre joue à vide, les violons retournés,
les cymbales disjointes, les cuivres bouchés.
Très bien 1 Vous m'avez compris! voilà. la musique comme je l'aime.
Le ronflement des tambours, le claquement des
mains, la grêle des crotales, nous
Parviennent comme de l'autre côté de la lune.
Le torrent des sabots 'et des pieq.s nus qui
suivent Bacchus
N'arrive pas plus à l'oreille que le grouillement
au fond d'un fleuve des écrevisses cuirassees.
Ces cris desesperés
Ne sont pas plus pour nous que la froide archerie de Diane,
Quand par un radieux minuit dans les campagnes du Rhône elle prend un large mûrier pour
cible !
Et la trompette elle-même quand elle sonne,
aussi faible qu'un sifilet de verre.

Faible 1riusique.

797

La nuit est aux dieux.
Coups très doucement sur la grosse caisse.
N'est-ce pas! Elle est trop belle ! c'est trop
beau, ce milieu de l'année ! .
C'est pour cela que Bacchus est venu,
Afin de délivrer les campagnes et les déserts et
les énormes replis de la terre tout remplis de
fotêts
. J?e cette ~~rche en triomphe et de ce pas irrés1st1ble au milieu des cris de désespoir imposant
le délice et la terreur !
'
Malheur à celui qui sur les feuilles mouillées à
minuit
Verra le reflet du dieu blanc, pareil à un soleil
de lait!
Malheur au cerf qui parmi ses biches inquiètes
exhaussant sa tête arborescente,
Regarde l'étrange armée cependant qu'elle passe
le gué montagnard en tumulte parmi les pierres
roulantes.
Et le dieu déjà n'est plus là et l~s précède
ct fo n ne v01t
· qu ' un gros
. homme ivre sur son'

Ane 1

Nul à cet appel n'est plus un homme tout-à-fait!
Car l'homme pour bondir prend les jarrets

d'une chèvre,

. Et la chèvre pour happer
vigne qu'on lui tend
·

raigre

poignée .de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

799

PROTÉE
J

MENELAS

Se met debout et devient une fille au front
cornu!
Silence!

La musique cesse peu à peu.

'

Quoi, n'y avait-il pas ici tout à l'heure,
Un de ces vilains Satyres encore qui me tirait
la langue?
LE SATYRE-MAJOR

Salut, Ménélas!

Silence.

Il dort! ce n'est pas en vain qu'il a regardé
dans les prunelles du dieu de la Mer !
Tout pour lui est changé et je vais lui appa..
raitre comme la plus adorable des Nymphes.
Salut, libérateur 1
MÉNÉLAS ouvre les yeux sans se réveiller.
- Le sATrRE-MAJOR lui fait d'horribles
grimaces. - MÉNÉLAS le regarde avec
hébétement et imite !CS gr:imaces. - Puis
d'un bond il se r~lève et saute sur s011
arc, mais peu à peu comme frappé d' étonnement il le laisse se débander.

'
SCENE
I

Il n'y a que moi ici, Seigneur, pour vous servir.
MÉNÉLAS,

se passe la main sur le front.

Qu'y a-t-il ? Monseigneur semble inquiet et
troublé.
' '
MENELAS

Ah, je suis las de toutes ces diableries !
LE SATYRE-MAJOR,

minaudant

Ce n'est pas moi au moins qui vous fais pe.ur ?
M!NÉLAS

Toi, ça va bien. Je t'aime. Tu es jolie. Ah, cela
fait plaisir de regarder une gentille figure.
LE SATYRE-MAJOR,

avec une révérence

Monseigneur !
LE SATYRE-MAJOR

Salut, Ménélas l
MENÉLAS

Qui me parle ?
LE SATYRE-MAJOR

C'est moi, Seigneur, qui vous parle.

MÉNÉLAS

Qu'une longue boucle blonde fait bien le long
de la délicieuse amande d'un jeune visage !
Et quel teint éclatant, aussi pur qu'une fleur de

bégonia!
·Qui es-tu ?

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

PaOTil

LE SATYRE-MAJOR

La servante du seigneur Protée.
MÉNÉLAS

Tu as un bien vilain maitre.
LE SATYRE-MAJOR

Naxos (le plus souvent),
Est une ile au milieu de cette mer qui se trouve
entre les trois Continents,
Et c'est elle qui recueille toutes les épaves des
tempêtes et des courants.

801
MÉNÉLAS

Ça ne fait rien ! ça lui est tellement égal 1 "Je
suis Hélène ".
Veux-tu l je t'emmène I je te donnerai une place
à la lingerie.
Mais dis moi d'abord comment ton mattre se
ressent de la friction que je lui ai administrée.
LE SATYRE-MAJOR

Merci, il va bien et vous demande ses lunettes.
MÉNÉLAS

Un moment l qu'il vienne les chercher.
MÉNÉLAS
LB SATYRE-MAJOR

Tu es une de ces épaves toi-même ?

II n'ose vous affi-onter de nouveau.
LE SATYRE-MAJOR

J'étais abandonnée sur la mer dans un petit
bateau,
Et c'est le vieillard Protée qui recueillit ma
faiblesse et mon innocence.
, ,

MÉNÉLAS

J'ai bien cru que j'allais licher prise 1
Le lion et tout le reste, ça m'est égal! Mais
c'est le numéro de l'octopode que je n'attendais

pas l

MENELAS

Quand je me suis vu tout-à-coup au milieu de

Comme elle a bien dit ça !
Écoute, tu es adorable !

ces lanières flottantes,
Face à face avec ce bec de perroquet et ce crâne
cylindrique, pareil à un énorme cornichon décoloré, plein d'une épouvantable sagesse,

LE SATYRE-MAJOR

Tout beau, Seigneur!
N'est-ce pas là votre dame qui est avec vous?

Et ces yeux sans prunelles où flotte une lumière,
comme une lampe derrière une boule pleine d'eau,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

802

J'ai pensé rendre l'âme de dégoô.t ! Heureusement que la vision n'a pas duré,
Et qu'aussitôt j'ai tenu entre mes mains cet arbre
gluant qui produit des pots de confiture,
Tout mangé par le milieu d'un cancer rose,
pareil à un pis de vache.
Pouah!
LE

SATYRE-MAJOR,joigttant les mains

Vous êtes un Mros !
MÉNELAS

Eh bien! Qu'est-ce qu'il demande encore, le
vieux collectionneur ?

PllOTÉE

Quand les phoques voient ses lunettes, ils sont
frappés de respect et de terreur.
C'est ainsi qu'il les oblige à quêter pour lui et
à apprendre l'arithmétique.
MÉNÉLAS

En voilà encore une invention ! C'est comme
ces rubans qu'il m'a montrés !
Je voulais savoir un peu ce qui se passe à Argos,
car il court de mauvais bruits sur la famille.
Bon! La première chose que je vois, c'est ma
belle-sœur Clotilde à qui un jeune homme inconnu
se mettait en devoir de retirer de son ventre une
grande épée à deux tranchants.
LE SATYRE-MAJOR

LE SATYRE-M;AJOR

Il demande ses lunettes.

Ciel!
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

(il les met sur son nez.)

On ne voit rien avec.

Eh bien! Elle ne souffrait aucunement de cette
familiarité. On la voyait se relever et sortir à
reculons en arrangeant sa coiff~re.

LE SATYRE-MAJOR

Naturellement; elles ne sont pas faites pour voir.

LE SATYRE-MAJOR

Prodige!
MÉNÉLAS
MENÉLAS

Alors?
LE SATYRE-MAJOR

C'est le signe de son autorité.

Aussitôt se présentait un homme, Je crâne fendu
en deux, et Clotilde, - Clytemnestre, veux-je dire,
- qui se tenait à côté de lui, la hache à la main.

�PROTÉE

805

LA NOUVELLE REVlJE FRANÇAISI
LB SATYRE-MAJOR

Grands dieux ! vous me faites peur 1

- Là dessus je n'en pouvais plus et je me suis
endormi,
Tenant ferme la main de cette femme et dans
l'autre les lunettes.

MÉNÉLAS

Le crâne se recollait et mon frère Agamemnon
sortait de la baignoire parfaitement intact et sec.
Et ainsi de suite. Et cela a fini confusément
par une épouvantable fricassée où tout était confondu, le sacrifice de ma nièce et la cuisine qu'on
a faite de mes petits cousins !
J'en ai mal aux yeux.
Si au moins je reconnaissais les gens I Mais
tout tremble et ondule comme les figures qu'on
voit au-dessus d'un feu I et aux endroits les plus
intéressants il y a des grands trous blancs. Car ces
rubans ne sont pas de première main.
LE SATYRE-MAJOR

Les oracles sont toujours obscurs.
M.É NÉLAS

En somme tous ces massacrés qui se raccommodent, c'est un symbole, quoi! et le sens est plutM
consolant.
J'en conclus que tout s'arrange,
Comme le prouve ma propre histoire.
- Mais si j'avais seulement cent brasses de ces
rubans, quelle concurrence pour Delphes !

LJ! SATYRE-MAJOR

Rendez-les moi 1
MÉNÉLAS

Minute! est-ce que ma barque est réparée?
LE SATYRE-MAJOR

Elle est prête et vous attend.
MÉNÉLAS

L'œil du bateau est repeint ?
LE SATYRE-MAJOR

Il est repeint. Vous n'avez plus que la prunelle

à y poser.
Vous avez une voile de lin et une autre de
jute, quinze avirons de la première bordée et
vingt-huit de la seconde,
_Et un beau gouvernail presque neuf qui a été
pour l'Administration des Pompes funèbres
Egyptiennes.

f:ut

MÉ ÉLAS

Je lui

rendrai les lunettes quand je partirai.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

806

PP.OTÉE

I

MÉNÉLAS

LE SATYRE-MAJOR

,

Ecoutez donc! Vous pouvez lui demander
autre chose 1
MÉNÉLAS

Qui êtes-vous ?

lC'Ue son voile.
regarde en silence.

BRINDOSIER

Quoi?

MÉNÉLAS

la

MÉNÉLAS

Regarde, Hélène 1

LE SATYRE-MAJOR

Ne savez-vous pas que la fameuse Hélène
habite depuis dix ans cette île ?
MENÉLAS,

HÉLÈNE,

se dévoilant indolemment

Qui êtes vous, Madame ?

prenant son arc
BRINDOSIER

File, ou je te tue !

Réponds-lui, Ménélas. Dis-lui qui je suis. Cette
voix, ce visage qui se tourne vers le tien, cette
femme devant toi qui t'accueille, cela, ne les reconnais-tu pas ?

LE SATYRE-MAJOR,/uyant

Regardez derrière vous ! ,
SCÈNE II

Entre

BRENDOSIER,

MENÉLAS,

voilée.

à voix basse

Hélène, c'est Hélène.
HELÈNE

BRINDOSIER

Il n'y a ici d'autre Hélène que moi.

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.
MÉNELAS

MENÉLAS,

se retournant

Quoi?
BRINDOSIER

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.

Ah, le cœur me bat étrangement ! Voici avec
moi deux Hélènes, celle du passé et l'autre que
Pàris m'a rendue.
Si je ne tenais ta main, ah, je dirais que celle-ci

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

est la vraie. C'est la voix, c'est la taille, c'est le
V1sage,
Plus jeune seulement, plus pur peut-être.
Regarde toi-même.
HÉLÈNE

Je n'ai pas besoin de regarder.

fllOflK
HÉLÈNE

Tu ne l'es mie.
BRINDOSIER

Toujours fidèle, toujours aimante, la même,
Et qui n'ai pas d'autre époux que le mien.
MÈNÉLAS

MÉNÉLAS

Regarde, te dis-je !
HÉLÈNE,

Comment êtes-vous ici, Madame, en cette présente tle de Naxos ?

tournant lentement les yeux vers lui

Cette femme me ressemble comme je ressemble
à Andromaque.

BRINDOSIER

Je dormais.
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

Tais-toi, tu n'y entends rien ! je me souVJens
mieux que toi 1
HÉLÈNE

Il n'y a ici d'autre Hélène qu'Hélène de Troie,
Qui fut enlevée par Alexandre autrement Pâris.
Comme on le sait dans le monde entier depuis
Gadès jusqu'à la Colchide,
Et comme en témoignent ces grands tas de
briques noircies, qu'on voit en face de Ténédos.

Vous dormiez ?
BRINDOSIER

Hermès,
Hermès m'avait flagellé le visage
De ce rameau trempé dans le fleuve Léthéon.
MÉNÉLAS

Vous do:miez. 1 et moi pendant ce temps, casque
en tête et 1épée au poing,
J'assiégeais Troie là-bas où vous étiez.

DRINDOSIER

Je ne sais. Quant à moi, je suis Hélène de
Sparte.

BRINDOSIER

Non pas moi.

s

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

810

MÉNÉLAS

Non pas vous ?

je dormais, c'est moi qui l' àÎ rasée comme avec la
faux, pendant que je n'étais troublée d'aucun

songe 1
BRINDOSIER

Celle-ci, non pas moi !
MÉNÉLAS

Mon corps est-il si puissant que sa seule image
suffise à la volonté d'un dieu ?
Mon âme est-elle si puissante qu'elle suffi.se à
faire vivre deux corps ?

Vous dites bien, car celle-ci est Hélène.
BRINDOSIER

Salut donc, Hélène.

HÉLÈNE

Ce sont des paroles qu'il est difficile de supporter.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

La reconnaissez-vous ?
BRINDOSIER

Salut, Hélène.
MÉNÉLAS

Maintenant, sœur Hélène, ô mon image,
Maintenant que votre tâche est faite,
Maintenant que je suis éveillée et qu'il fait jour,
Il est temps que vous me cédiez ma place et
mon époux 1
Ayez la bonté de disparaître, je vous en prie.

C'est Hélène que je tiens par la main?
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Qui d'autre ?
N'est-ce point mon visage? N'est-ce point mon
corps? N'est-ce point mon sein que soulève ce
souffle indigné ?
.
.
Qu'as-tu fait, pendant que je dormais, 6 _1m~
de moi-même I et quel usage les 'dieux ont-ils fait
de mon sommeil ?
C'est moi pour qui Troie a br{ilé pendant que

Souffie dessus un peu po.u r voir si elle va disparaître
Comme la vapeur de l'eau qui commence à

bouillir.
BRINDOSIER

Mais toi, Ménélas, qu'attends-tu pour m'ouvrir
tes bras après ces dix années,
Et ce cœur qui m'appartient?

�.,

812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAill

813

PROTÉE

MÉNÉLAS

Quelle preuve as-tu que tu es Hélène ?

BRINDOSIER

Une seule suffit.
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Nulle que la vérité.

Tu dis bien! Il n'y a qu'une Hélène pour moi.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Je sens je ne sais quel doute en moi.

Une seule, la même.
MÉNÉLAS

HÉLÈNE

Ménélas, j'ai déjà supporté de vous- beaucoup
de choses et j'ai beaucoup souffert par vous :
toutefois ne me poussez pas à bout.
Et il est bien vrai que je suis une femme et en
votre possession : non point tant cependant que
vous le croyez.
Mais je proteste que si vous avez le malheur
de me faire cette injure et de lâcher seulement ma

Tu dis bien, la même pour moi à jamais.
BRINDOSIER

Une seule Hélène, celle qui te fut donnée jadis.
MÉNÉLAS

Je me souviens l
BRINDOSIER

La fille de Léda et de Jupiter •••

main,

Vous ne ramènerez plus Hélène une seconde
fois,
Et ni dans cette vie ni dans l'autre
Vous ne retrouverez ces doigts si longtemps
des vôtres disjoints.
MÉNÉLAS

Je suis le maitre de tout ce qu'il y a d'Hélènes
au monde.

MÉNÉLAS

... La femme du Roi de Sparte.
BRINDOSIER

•·• Jupiter qui tonne dans les nuées,
Ouand les nuages pareils à de grandes montagnes blanches accumulées
S'accroissent peu à peu dans le ciel pur,

�814

LA NOUVELLE REVUE JRANÇAISI

815

Pl.OTÉE
MÉNÉLAS

Au-dessus de ce petit temple rouge bien connu
des bergers dont le fronton n'a pas plus de trois
colonnes.

Que ses eaux étaient claires et quel bruit triste
elles faisaient parmi les pierres roulantes !

MÉNÉLAS

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Avant qu'elles n'entrent dans la vaste conque
de Juin.

Tu te souviens ?
Là est une prairie ombragée de peupliers.
HÉLÈNE

Mais il n'y avait pas de peupliers l

MÉNÉLAS

Avant que par mille vannes et coupures,
elles ne soient distribuées à tout le riche herbage.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Là sont trois chênes consacrés à mon père.

Si, tais-toi, il y en avait l
HÉLÈNE
BRINDOSIER

Là est une prairie ombragée de peupliers.
MÉNÉLAS

Il y avait des peupliers,je me souviens à mesure
qu'elle parle.

Bon, voilà que ce sont des chênes à présent l
MÉNÉLAS

Elle a raison,je me souviens, ce sont des chênes.
BRINDOSIER

Ce grand arbre dont la feuille est la plus tardive.

BRINDOSIER

Là où le ruisseau rapide .•• Il fuit !
MBNÉLAS

Là où le ruisseau rapide •••
BRINDOSIER

Que ses eaux étaient claires 1

MÉNÉLAS

En ce mois de juin QÙ tu me dis que tu m'aimais, à ces hauteurs où nous étions montés.
C'est à peine si elles étaient encore poussées.
BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or.

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

JtllOTÉ.B

MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Non point l'or de la vieillesse, mais le jeune
rameau qui commence !
Avant que Jupiter ne leur ait donné
Cette puissante couleur de vert où ses yeux se
complaisent.

••• N'est-il pas convenable qu'on se purifie
,comme pour les Mystères,
Quand on va épouser la fille d'un dieu?

BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or l
MÉNELAS

Non point du temps qui passe, mais de celui
qui vient de commencer.

MÉNÉLAS

Quant on tient entre ses bras l'enfant divin
.dont les yeux immobiles entre les paupières
Vous regardent avec indifférence.
Et tu étais vierge entre mes bras comme la
Victoire, et la harpe pour l'aveugle,
Et comme ce jeune fô.t de marbre blanc au seuil
de la patrie que l'exilé saisit religieusement de ses
deux mains!

BRINDOSIER
BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or.

Au-dessus de nous s'élevaient ces longs rubans
MÉNÉLAS

dé murs l'un sur l'autre, et cette citadelle dans le

Non point leur couleur, 6 bien aimée!
Mais celle de ce grand feu que j'avais allum6
un peu plus bas et dont l'éclat les enveloppait
tout entiers.

cid avec ses tours déchiquetées,
Et ces longues forêts de chênes toutes plates
sur les terrasses, pareilles à la mousse qui pousse
entre les interstices,
Et ces cascades silencieuses et immobiles,
Et ce lieu d'avance aménagé par la mam des
Titans sur l'ordre de mon père,
Pour être son temple àvec nous.

BRINDOSIER

N'est-il point convenable que l'on se purifie
par le silence et par le jeône .••

MÉNÉLAS

MÉNÉUS

Oui, cela est convenable.

Je me souviens.

�LA NOUVELLE REV\îE FRANÇAISK

PllOTII
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Et que tu étais beau alors, Ménélas, le plus
fort entre tous ceux de ton âge et le plus habile
aux jeux!

Je dormais entre tes bras.
MÉNÉLAS

Dis seulement une chose, fille de Zeus l

MÉNÉLAS
BRIN DO SI ER

Tu es la même toujours.
BRINDOSIER

Oui, je veux te la dire.

La même, c'est toi qui le dis, tu en es stir?
MÉNÉLAS

Hélène: îl n'y a pas d'autre femme au monde.

MÉNÉLAS

Comment moi qui entre les chefs grecs. n'étais
pas ni le premier ni le secpnd,
Ai-je trouvé faveur à tes yeux ?

BRINDOSIER
BRINDOSIER

Dis, t\1.i-je bien fait souffrir ?

N'avais-tu rien pour la mériter?

MÉNÉLAS
MÉNÉLAS

Pas à la mesure de mon amour.

Rien quand je te regarde et que je me souviens f
BRINDOSIER

Était-ce dur d'être séparé de moi ?
MÉNÉLAS

Mon désir ne t'a point quittée.
BRINDOSIER

Ni moi je ne t'ai quitté.

BRINDOSIER

Et qui donc m'aurait tenue ainsi entre ses bras
et ne m'aurait point lâchée?
Ces dix ans qui ne furent qu'une seule heure
de nuit,
Pendant que je dormais.
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

Tu ne m'as point quittée ?

La nuit est finie.

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIU

BRINDOSIER

Elle est finie et je suis réveillée !
MÉNELAS

Elle est finie et je vois de nouveau ces yeux
pleins d'indifférence qui me regardent.
BRINDOSIER

Qu'attends-tu donc pour venir entre mes bras?

Il fait le geste d'aller vers elle.
HÉLÈNE

Ménélas.
MÉNÉLAS

Hélène l
HÉLÈNE

Que fais..:tu? Vas-tu me laisser, une fois encore?
BRINDOSIER

N'écoute point ce qu'elle dit 1 N'écoute pas
cette ombre façonnée par les pouvoirs envieux i
mon image et qui veut te décevoir encore 1

.

821

Est-ce en songe que tu as pris Troie ? Est-ce
en songe que tu m'as retirée du sombre Gynécée
asiatique,
Cette nuit où l'on voyait clair, bien qu'il n'y
ait aucune lampe allumée?
Est-ce qu'il est trompeur, le visage que tu as
reconnu à la flamme d'une telle lumière?
BRINDOSJER

Tout est un songe&gt; excepté ces jours de jadis
qui n'ont pas cessé.
HÉLÈNE

Et dis si c'était un songe aussi à cette heure de
midi cet énorme dos de la mer entre l'Europe et
l'Asie qui s'est levé pour nous prendre comme
l'échine d'un taureau,
Et qui, d'un seul coup m'emportant avec le
Ravisseur en un seul jour
Nous a laissés à sec là-bas I près d'un phare
fumant dans le point du jour qui s'éteignait.
BRINDOSIER

Tout ~st un songe excepté ce visage vers toi et
ces yeux pleins d'ignorance vers les tiens comme
ceux des animaux.

HÉLÈNE

Te décevoir l Réponds lui I Est-ce en songe
que tu as souffert?

HÉLÈNE

Tout est un songe, excepté cette main de nou-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

v:eau dans la tienne et ce corps de nouveau solide
entre tes bras.

Pli.OTÉE

.
BRINDOSIER

Je fus fidèle.
HÉLÈNE

BRINDOSIER

Ah, les fleuves de la terre au mois de Juin,
quand les troupeaux épars remontent l'herbe
difficile et que le pitre écarte du genou ce torrent
qui descend vers lui de la vie verte et rose et
toute luisante, pleine de fleurs, d'abeilles et de
papillons!
Ah, le miel que je fus à tes lèvres et cette t!te
tout-à-coup que j'ai versée sur ton épaule !
HÉLÈNE

Tu caresses et j'ai frappé.

Fidélité dormante.
BRINDOSIER

Fidèle cependant.
HÉLÈNE

Joyau de peu de prix qui ne fut pas perdu et
qui n'est pas disputé 1
BRINDOSIER

_Toujours la même.
HÉLÈNE

BRINDOSIBR

J'ai gagné ton cœur.

Et moi aussi, ne suis-je pas toujours la même ?
Et de plus une autre.

HÉLÈNE

Tu ne l'as point percé.

BRINDOSIER

Femme d'un seul.

BRINDOSIER
HÉLÈNE

Souviens-toi de ces nuits de ma jeunesse où je
dormais à ton c6té 1
HÉLÈNE

Souviens-toi de ces nuits où tu étais seule, et
moi entre les bras du Ravisseur.

Et moi donc, n'étais-je pas ta femme entre les
bras du Ravisseur ?
Quand du haut de la grande tour de Troie
Je voyais autour de cette ville bien défendue
Au Nord, au Sud, au Levant, au Couchant,

�824

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Pl.OTÉE

Ta patience et ton désir chaque soir autour de

1

SCENE III

m01

Se rallumer avec les cent mille feux de ton
armée campante 1
BRINDOSIER

Silence.
BRINDOSIER

Naturellement, è'est vrai, je l'avoue, c'est vous
~ui êtes Hélène.

Tais-toi, illusion !

HÉLÈNE
HÉLÈNE

Je vous rends grâces.

Tais-toi, imposture 1
BRINDOSIER
MÉNÉLAS

Avouez que l'on pourrait s'y tromper.

Que faire?

HÉLÈNE

Je ne sais. Je ne vous ai pas regardée.

BRINDOSIER

Me croiras-tu si cette création d'un dieu malin
Avoue son imposture et que c'est moi Hélène?
HÉLÈNE

BRINDOSIER

Regardez-moi donc.
HÉLÈNE,

Certes en ce cas il faudra toutes deux nous
croire.

la regardant

Il fau~ que Ménélas soit encore plus fou que je
ne croyais.
BRINDOSIER

BRINDOSJER

Laisse-moi donc seule a:vec elle.

Sort MÉNÉUS.

C'est Protée qui a fait ce prestige.

Silence.
C'est le seigneur Protée qui a fait ce prestige
étonnant.
Silence.

6

�1

1

.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

C'est lui qui a mis l'illusion dans ses yeux.
N'êtes-vous pas curieuse de savoir qui est le
seigneur Protée ?

Pli.OTÉE
BRINDOSIER

Certes et bien digne de Protée.
HÉLÈNE

HÉLÈNE

Vous m'excuserez de ne pas être de votre avis.

Non.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

C'est l'intendant de cette mer ivre et folle où
Médée dispersa les membres de son grand-père,
Dont le fond est troublé par des soupirs sulfureux,
Et dont la surface incessamment est battue et
barattée par les rames d'expéditions extravagantes,
Arg6, Trota,
Tous ces aventuriers au grand nez, au petit
front stupide, glabres comme des acteurs, ramant
de bon courage !
Et là-bas cet anneau d'écume, est-ce un phoque
qui respire ?
Nullement c'est une vache.
C'est Jupiter à la nage sous la forme d'une
bête à cornes couronnée de marguerites qui amuse
une petite fille !

Que vous êtes belle, Hélène, et que j'aime ces
beaux yeux, dépourvus de toute expression,
Que vous tordez lentement vers moi !
HÉLÈNE

Oui, c'est moi qui suis la belle Hélène.
BRINDOSIER

Ah, il n'y a pas de Protét; qui tienne!
. Je le jure, Ménélas est un sot de ne pas faire la
düfërence entre nous deux 1
HÉLÈNE

Il est vrai.
BRINDOSIER

C'est un balourd et un sot.

HÉLÈNE

Dois-je comprendre que vous considérez comme
une démence
Cet honorable effort de toute la Grèce pour me
récupérer ?

HÉLÈNE

Il est vrai.
BRINDOSIER

Un brutal, un méchant!

�PROTÉE

82.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ah j'en suis slÎre ! ce n'est pas une fois seulement 'qu'il vous a caressé l'échine avec le bois de
son arc.
HÉdNE

Tous les hommes sont de même.
BRINDOSIER

1
·1

Eh quoi, Pàris aussi ...

BRINDOSIER

On ne peut rien vous apprendre.
Laissez-moi vous regarder encore, non pas
comme font les hommes qui n'y connaissent rien,
mais avec l'œil d'une femme.
Grands dieux ! (Soupir.)
Ah, dieux, que vous êtes belle! il n'y a rien à
reprendre en vous.
Ariane même, à qui cette ile doit sa gloire,
N'était qu'une grasse Crétoise auprès de vous.

HÉLÈNE

Non. C'était un homme agréable et qui savait
faire avec les femmes.

HÉLÈNE

Quelque fraicheur, dit-on ?
BRJNDOSIER

JIRINDOSIER

Oui. -

Mais d'où vient cette robe?

Mais il est mort, n'est-ce pas ?
HÉLÈNE
IJÉLÈNE

Il ne faut plus y penser.
BRINDOSIER

N'y pensons donc plus et é~ito~s c;tte ride du
front verticale qui est la plus d1ffic1le a effacer.
11 faut se la masser chaque soir avec le pouce.

Vous ne l'aimez pas? C'était la dernière mode
de Troie pourtant.
BRINDOSIER

Oui.
Et Troie était séparée du reste de la terre
depuis dix ans.
HÉLÈNE,

HÉLÈNE

Avec le pouce et un peu de suint de mouton
raffiné.

la voix tremblante

Qu'y pms-Je faire? C'est la faute de ce vilain
Ménélas.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

831

PROT:h

suite je lui ai dit d'aller piller chez mes belles-

BRINDOSIER

Ce vert si curieux... Ah, je ne l'avais pas revu
depuis longtemps. Ma grand-mère aimait tellement cette couleur !
Et ces grands animaux brodés, que c'est étrange l
cette chaussure Phrygienne, cette agrafe vraiment
Cimmérique ...

sœurs.
Il y en avait cinquante et je connaissais leurs
armoires.
Nous sommes partis avec cinq bateaux remplis
de malles.
Tout cela a péri dans la tourmente!
BRINDOSIER

HÉLÈNE

Ah, c'est un coup bien dur !

Ce n'est pas ma faute !

Elle I' enlace.

Elle pleure.
HÉLÈNE,

BRINDOSIER

Qu'ai-je fait, ma chérie? ne pleurez pas, ne
gàtez pas ces beaux yeux !
Ecoutez! Savez-vous ce que Je pense? C est
vous qui êtes à la mode et moi qui ne le suis
plus déjà.
Ce butin qui se ·disperse de tous côtés ...
Tout, cet hiver, va se porter à la Troyenne.
1

•

HÉLÈNE,

palpant l'étoffe de sa robe

Ma chère, quelle est l'étoffe dont votre robe est
faite? Je n'en ai jamais vu de pareille.

'

larmoyant

Ah, ah 1

BRINDOSIER

C'est du pongé de Chine qui est fait avec de la
soie de chêne.
HÉLÈNE

Et cela peut se laver ?
BRINDOSIER

BRINDOSlER

N'êtes vous pas contente ?

Le navire qui nous l'a apporté était sous la mer
depuis trois semaines. C'était la première consignation pour l'Europe.

HÉLÈNE

Ah, vous me percez le cœur !
Quand ce vilain Ménélas est arrivé, tout de

HÉLÈNE

Oue vous êtes heureuse I

�832

LA NOUVELLE REVUE PR.ANÇAISI
BRINDOSIER

Et que diriez-vous de cette étoffe plus brillante
que la soie, plus frakhe que le lin,
Qui est faite avec de l'ortie ?
HÉLÈNE

Vous en avez beaucoup ?
\1

BRINDOSIER

Quarante caisses bien repêrées au large de
Pharos. Ah, je n'ai jamais rien qui me manque!
Pas une tempête d'équinoxe qui ne nous apporte
les dernières nouveautés.
Pas une maison de Tyr ou de Thèbes Hécatompyles,
Qui ne nous soit bien introduite.
Et quelle pourpre nous avons l
Aussi fraiche que le sang ! Regardez! c'est le
dernier genre de Tyr. On l'appelle" La Troyenne".
Et cette autre est « l'Hélénide ".
Vous rougissez? avouez que c'est flatteur.
HÉLÈNE

Ah, que l'on est heureux d'avoir tant de ~
quentations.
BRINDOSIER

Oui. C'est l'avantage de ce petit port de mer,

833

PROTÉE
HÉLÈNE

Moi, je m'en vais à Sparte.
BRINOOSIER

C'est une ville bien honorable et les mœurs y
sont bonnes.
HÉLÈNE

Simples, mais bonnes.
BRINDOSI.BR

Quelles orgies de fidélité vous pourrez y faire
avec Ménélas 1
HÉLÈNE

La forme des chapeaux y est réglée par la loi
sous la peine capitale.
BRINDOSIER

Mais la nature y est belle.
Que c'est solennel le milieu de ces longs J. ours
d'été,
Quand parmi l'aboiement des cigales interrompues dans la lumière qui fait tout disparaître,
On entend comme le bruit d'un dieu qui aiguise
son épée 1
_Et que le Taygète au soir après l'orage r6tit en
ruisselant devant le soleil

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
834
Comµie une pièce de bœuf devant un grand
feu de bois!
HÉLÈNE

Ce qu'il y a de mieux à faire à Sparte est de
dormir. Je déteste la campagne.
BRINDOSIER

Les femmes y sont belles.

PROTÉE
BRIN DO SI ER

Où est cette fameuse Hélène ? dira-t-on.
Elle est à Sparte et elle coud des poches à sel
pour des pâtres.
C'est elle avec ses femmes qui fabrique ces
biscuits locaux si renommés
'
Que l'on casse avec une masse
de plomb et où
J'on trouve de noires momies de raisins secs.
HÉLÈNE

HÉLÈNE

Elles font le pain, elles traient les vaches et
dansent comme des bêtes.

Vous aussi, votre vie doit être bien monotone.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Les hommes sont de bons compagnons.

Ma chère, que dites-vous? Tout passe ici! C'est

le centre des trois mondes ,
Sans parler de ce ciel au-dessus de nous qui est

HÉLÈNE

On ne me permet que les pères de famille audessus de quarante ans et je ne suis invitée qu'au
dessert.
· et l'on
Alors on craque ensemble des n01x
s'exerce à parler d'une manière Laconique.
BRINDOSIER

Pauvre Hélène ! ah, que vous allez souffrir,
vous qui avez eu des expériences si intéressantes 1

Je quatrième.

Pas de jour qu'un dieu n'en descende. Ah votre
~ m'est bien connu!
'
P~ un héros dont nous n'ayons la visite.
~en ne tombe à l'eau que je n'en aie aussitôt le
meilleur.
HÉLÈNE

Eh bien, vous êtes heureuse !
BRINDOSIER

HÉLÈNE

J'aime mieux ne pas y penser.

Non. Je suis une femme de foyer.
Tranquille, modeste. ·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Une vie simple et tout unie, voilà ce qu'il me
faut.
Ah, ce serait une position pour VOl.IS l
HÉLÈNE

Ne me tentez pas.
BRINDOSIER

Hélène de Naxos après Hélène de Troie!
HHène-du-milieu-des-mers !
On armerait de tous les ports du monde pour
venir vous voir,
Comme on s'en va à Délos vers l'autel d'Apollon et de Latone !
H'.ELÈNE

Et si Ménélas vient me prendre ?
BRINDOSIER

Fiez-vous à moi. Fiez-vous au seigneur Prot6e.

PROTÉE

837
BRINDOSIER

Vous en ferez ce que vous voudrez.
C'est un original qui à deux jambes préfère une
grande queue de poisson.
·
Il est aussi inoffensif qu'un cul-de-jatte.
HÉLÈNE

Bien sôr, ce n'est pas un peu mort à Naxos?
BRINDOSIER

Mort ? La mer est comme un grand journal où
tout ce qui se passe vient s'inscrire.
Et si Naxos vous ennuie ici,
Rien n'empêche de la mettre ailleurs.
C'est une roche légère et qui flotte comme un
échaudé et comme un blanc d'œuf battu.
Et si vous voulez vous en aller, vous êtes libre.
Allons, votre carrière n'est pas finie ! Il n'y a
pas qu'une Troie au monde.

HÉLÈNE
HÉLÈNE

Qui est Protée ?

En quoi est ce bracelet à votre bras gauche ?
BRINDOSIER

Le plus riche de tous les demi-dieux.
Il a le contrat pour toute la mer jusqu'à Tarente.
Parlez-moi de votre Priam !
HÉLÈNE

Personnellement ?

BRINDOSIER

Il est d'une matière merveilleuse et sans prix
qui s'appelle Cellulorde.
HÉLÈNE

On dirait de l'ivoire mais c'est cent fois plus
beau!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Comment lui a-t-on donné cette couleur rose?
Il semble un ruban de soie et l'on voit la boucle
et les trois trous, pour l'ardillon imités avec un
art merveilleux.
Ah, quel gotît exquis !

PROTÉE

839
HELÈNE

Par derrière ! par la Bonne Déesse ! un corsage
qui se ferme par derrière !
BRINDOSIER

Voyez-vous ces boutons? Il n'y a qu'à pousser
dessus, et clac !

BRINDOSIER

Je vous le donne.

Elle le lui donne.
HELÈNE

Et vous dites qu'il vous reste encore trois
pièces de ce pongé ?
BRINDOSIER

Trois pièces,je compte les prendre avec moi.
HELÈNE

Hélène, ... pardon, ma chère, je ne sais comment
vous appeler....
Laissez-les moi.

HÉLÈNE

Que c'est ingénieux ! laissez-moi essayer moimême. Clic je tire. Clac je pousse. Clic, clac, clic,
clac!
BRINDOSIER

On appelle cela des boutons à pression.
HÉLÈNE

Que vous êtes heureuse ! Je rougis de mes
agrafes scythiques.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

C'est un grand sacrifice.
HELÈNE

Et comment fixez-vous votre corsage?
BRINDOSIER

Par derrière, naturellement.

C'est un voyageur de Jérusalem, la tête en bas
.
'
qw nous les a apportés l'autre jour, en route vers
le fond de la mer.
Nous en avons trois cartons.
HÉLÈNE

Hélène, ma petite Hélène !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

j

PROTÉE
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Il n'y a qu'une Hélène, qui te fut toujours
fidèle.
L'autre s'est dissipée comme un songe.

Eh bien, Hélène ?
HÉLÈNE

Musique à l'orchestre exprimant la solitude
de la mer.

Laisse-moi avoir ces boutons !
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Et vous resterez à Naxos?

Je te crois. Pour moi seul tu seras !'Hélène
que j'ai aimée. La même, toujours fidèle.

HÉLÈNE

J'y consens.

BRINDOSIER

L'autre s'est dissipée comme un songe.

BRINDOSIER

Merci, Hélène.

MÉNÉLAS

Mais, grands dieux l que personne autre ne le
sache l

HÉLÈNE

Adieu, Hélène.

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Que personne autre ne le sache ?

Adieu!
HÉLÈNE

s'en va.

MÉNÉLAS

11 faut que tout chacun te croie cette Hélène
que le Ravisseur entraina.

SCÈNE IV

Rentre MÉNÉLAS.
MÉNÉLAS

Hélène, où est cette autre H c1lène qui estvenue
m'inquiéter?

BRINDOSIER

Pourquoi?

•

MÉNÉLAS

Mon honneur y est intéressé.

7

�NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

842
LA
. •
.
.t
la
mienne
?
Et
que
diraient
Quelle g101re serai
qui sont tombés sur
1es m ères de tant de braves
~
les rives du Scamandre .

PJlOTfa

MÉNÉLAS

C'est vrai, je l'ai juré, mais le bateau n'est pas
assez grand.

SCÈNE V
•
,,,.,,,.,,..0 che Il est garni de Satyres
Le navire
arr''
·
ui le poussent avec leurs rames; Et pour
;zus de commodité il est monte sur des
roulettes.

MENELAS

Et quelles sont ces be11 es n~mf hes aux bras
blancs qui conduisent notre esqmf .
BRINDOSIER

Les servantes qui dormaient avec mm. . .
t elles qui nous serviront de manmers.
C
e son
l ·
us fera
Le favorable Auster souffle et e JOUr no
.
voir les rivages blanchissants de 1~ Grèce.

On pose une planche pour l embarquement.
MENELAS

Monte, Hélène.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Il faut tenir son serment.
MÉNÉLAS

J'ai juré par Zeus, mon beau-père.
Cela n'a pas d'importance. Entre parents on n'y
regarde pas de si près.
Mais il me reste le dernier rite à accomplir.

On lui apporte un pot de peinture et du bout
du pinceau il pose la prunelle au milieu de
l'œil du bateau.
Reste ouvert, œil vigilant! Jour et nuit, soir et
matin,
Vers les feux, vers les étoiles, vers les amers,
Guide-nous, gros œil patient de la nef surchargée qui nous contient,
Submergée jusqu'aux épaules au sein nerveux
de ces mers que notre éperon laboure.

Tous deux montent à bord; on retire la planche.

Mais, dis-moi, n ' as-tu pas promis à cette

CHŒUR DES SATYRES

hissant la voile.

Hé-hho !
Nymphe
et à ses Satyres de les emmener
Brindosier
avec toi?

Hé - hhé Hé hho !

hé éhhé -

hé hho !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

844

PROTÉE

Hé hho !
Hé hho !
MÉNÉLAS

Nous ne bougeons pas.
LE SATYRE-MAJOR,

845
de l'admiration générale. L'île en s'enlevant
découvre PROTÉE qui est assis sur une
chaise, en proie à un grand abattement.
La nef reste seule au milieu d'une vaste étendue de linoléum.

au gouvernail
BRINDOSIER

Nous sommes ensablés!
Merveille!
HÉLÈNE

MÉNÉLAS

Ménélas, rends les lunettes à Protée.
Merci, Jupiter !
MÉNÉLAS

Jamais! Ce que j'ai pris par la force, je ne le
rends que par la force.

LE SATYRE-MAJOR

La mer est libre !
AUTRES SATYRES

LE SATYRE-MAJOR

Libre ! Libre ! Libre ! Libre !

Faites la souille.

On fait la souille inutilement.
MENÉLAS

A l'aide, Jupiter !
Coup de tonnerre. IRlS, toute garnie de plaqu~
d'or et de clochettes, en un costume tJIU
rappelle assez celui des danseuses Siamoises,
tombe du ciel au bout d'une ficelle. Elle
attache le crochet auquel elle est suspendue
au crochet correspondant de l'île, et le /QUI
monte au ciel en tourbillonnant au milie#

MÉNÉLAS,

se portant à l'avant

Barre à bâbord, cinq points !
LE SATYRE-MAJOR

Barre à bàbord, cinq points !
LES SATYRES

On bouge ! On bouge ! On part ! On part !
MÉNÉLAS

La brise n'est pas assez forte! Toutes les rames

à la mer!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
LE SATYRE-MAJOR

Toutes les rames à la mer! (Coup de sifflet.)
Attention!
Souquez!
Une, deux ! Une, deux 1
LES SATYRES

PROTÉE

847

Les pieds contre la muraille
Et le bec sous le robin.
S'il en tombe quelques gouttes,
Ça sera pour me rafraîchir.
Et si le tonneau défonce ;
J'en boirai à mon plaisir.

chantant à gorge déployée

Marguerite, elle est malade I
Il lui faut le médecin I
Marguerite, elle est mala a de,
Il lui faut aut aut, il lui faut aut aut,
Il lui faut le médecin I

}bis.
}bis.

}bis.

MÉNÉLAS

leve la main.

LE SATYRE-MAJOR

Rentrez les rames !
Ou allons-nous, les enfants ?
UN SATYRE

MÉNÉLAS

En France!

0 Nymphes, quelles voix célestes 1 quelle délicieuse mélodie 1
LE SATYRE-MAJOR

UN AUTRE

A Bordeaux!

Sciez, les enfants !
LES SATYRES

Le médecin qui la visite
Lui a défendu le vin.
Médecin, va-t-en au diable,
Si tu me défends le vin.
]' en ai bu toute ma vie,
J'en boirai jusqu'à la fin.
je meurs, qu'on m'enterre,
Dans la cave où est le vin.

s;

LE SATYRE-MAJOR

de même

}bis.
} bis.
}bis.
} bis.

En Bourgogne! Une fois que nous nous serons
débarrassés de cet imbécile.
Entendez le vent qui ronfle dans la toile! C'est
Bacchus lui-même qui nous reprend et nous fait

signer
CHŒUR DES SATYRES

En Bourgogne ! En Bourgogne ! Vive le vm
Bourguignon !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

PllOTÉE

LE SATYRE-MAJOR

Allons planter le vin de Beaune !

LE SATYRE-MAJOR

Sifflez pour la brise.

Ils si.fftent.

MÉNÉLAS

Barre à bâbord, deux points!
LE SATYRE-MAJOR

Barre à Mbord, deux points.
UN SATYRE

LE CHŒUR

Une terre sèche et grumeleuse comme du lait
caillé, et pleine de petits cailloux calcaires
Qui gardent la chaleur comme des briques
Afin que la grappe lourde et dormante cuise
des deux côtés.
LE SATYRE-MAJOR

Je ne m'arrête pas avant Châlons!

Quelle est la terre la meilleure, les enfants ?
UN AUTRE
LE CHŒUR

J'ai soif à mettre la mer à sec !
LE SATYRE-MAJOR

Quel est le vin le meilleur, les enfants ?
LE CHŒUR

C'est celui de la Côte qui est entre Beaune et
Dijon l
LE SATYRE-MAJOR

Quelle est la terre la meilleure, les enfants? La
plus noire, la plus grasse, la mieux fumée ?
MÉNÉLAS

La brise faiblit.

Une terre maigre dont l'os saillit
Comme les vaches qui sont bonnes laitières
dont saillit l'os de la hanche.
MÉNÉLAS

Le vent mollit.
PHoouEs, surgissant autour de la nef
Floue ! floue !
L'île de Naxos a été enlevée au ciel, il y a du
bon pour des phoques !
Floue! floue !
· Une de moins ! moins y a d'iles, mieux cela
vaut pour les phoques. Hourra !
Floue ! floue !
CHŒuR DES

�850

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Le vieux Protée a perdu ses lunettes, hourra 1
nous n'extrairons plus de racines carrées, hourra 1
Floue ! floue !
La mer est libre ! la mer est libre ! Elle est
libre et nous sommes dedans!
La sentez-vous frémir et frissonner ? Sentezvous ce coup de reins qui nous envoie à huit
pieds dans l'air !
Hourra ! Hourra !
Quel bond ! quelle detente !
Elle est libre et nous sommes dedans ! elle est
infinie et nous sommes dedans ! il y a plus ici à
boire ·qu'un coup de vin 1 Y oup, youp, youp,
hourra ! Youp, youp, youp, hourra !
La nef disparaît sui'Uie des Phoques.
PROTEE

seul au milieu de la scène

Et vous trouvez cela raisonnable ?
Quelle folie dans tout cela! quelle derision des
choses serieuses ! quelle farce stupide!
Voilà Jupiter qui a besoin de son Hélène pour
en faire une etoile,
Et c'est vrai qu'il y a une place vide au ciel
qui ne fait pas bien entre les Dioscures.
.
Est-ce qu'il pense une seconde à mes droits
sacrés de proprietaire ?
.
Ou du moins est-ce qu'il va se donner la peine
de piquer la pécore au milieu de mon petit jardin,
où elle est cependant bien visible ?

\

Point. Comme une servante sans attention,
comme une hirondelle sans souci qui pour une
mouche enlève toute la toile d'araignee,
Voilà Iris, on lui a dit Hélène, et c'est toute
ma propriété au ciel qu'elle emporte!
Elle est au ciel maintenant, ma jolie petite île
de Naxos, avec toutes ses collections et ses six plants
de tabac!
Allez donc l'y chercher !
Elle est au ciel et les vagues de l'azur blanchissent contre ses recifs.
Pour moi me voilà seul, ruiné et sans lunettes.
C'est bien je m'en vais, je quitte la surface, on
ne me verra plus !
Je plonge, nunc est bibendum !
Je prends ma retraite à l'etage au-dessous l dans
un monde plus tranquille,j'habite un ~
palais
de bulles d'air au milieu des coraux, des éponges
et des holoturies !
Adieu, Menélas, bon vent! bon voyage, navigateur!
C'est pour cela qu'il a pris Troie !
Pour débarquer sur la rive de Laconie cette
chèvre camuse et ce ·plein chargement de bêtes à
cornes!
Où est le bon sens dans tout cela ? Je vous le
demande. Où est la justice? Où est le bon ordre
et le bon tempérament ? '
Et dire qu'il en sera toujours ainsi tant que le

�'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

monde sera gouverné par les poètes ! Ah, ça n'est
pas près de finir !
Quel malheur l Quel malheur!

CHRONIQUE DE CAERDAL

Il s'abîme.
XXVII

RIDEAU
ET

' STENDHAL
D'APRES

FIN

Protée est comédien : il prend toute sorte de
figures, et n'en a aucune. Il est d'argile, que pétrit
le jeu de la lumière et de l'ombre. Il n'a point de
squelette, ni os ni échine.
Il n'en va pas ainsi des grands poètes : ils sont
profondément ce qu'ils sont, et bien plus encore
ce qu'ils veulent être. Pour eux, être soi-même,
c'est presque toujours garder son plus rare secret
moment où l'on révèle ses divers mystères. Ils
sont femme et ils sont homme, et cent fois pour
une. La figure qu'ils montrent n'est pas d'emprunt,
mais l'une de celles qu'ils ont, et plus souvent
encore celle qu'ils veulent avoir, sans oser la
prendre dans l'action, ou sans en trouver les
moyens. On n'a pas toujours le temps d'être
hérotque. Le crime est en eux, et toutes les vertus.
Leurs plus fameux exploits sont dans leurs livres.
Et moins l'amour, leurs œuvres sont toute leur
vie, et leur fatale aventure.

PAUL CLAUDEL.

En Allemagne, 1913.

au

�LA NOUVELLE REVU&amp; FRANÇAISI

Dostotevski n'est pas, tour à tour, tous les
Possédés ni tous les saints Innocents de sa tragédie
divine. Mais tous les Karamazov et tous les
Muichkine tiennent de Dostotevski, plus ou moins.
Sonia et Raskolnikov ont de lui, comme Marmbladov et Lébédev, Rogojine et Svidrigatlov euxmêmes. Dans ]a vie quotidienne, Dostotevski n~a
pu vivre qu'une fois avec une petite fille ; mais
dans le monde de ses livres, il a connu toutes les
formes de l'excès et de la négation. S'il n,y succombe, plus l'artiste est vaincu selon le siècle, et
plus il doit remporter d'étonnantes victoires dans
le silence br(llant de la création. Stendhal est un de
ces magnifiques vaincus. Cézanne en est un autre.
On se venge ainsi de toutes les contraintes, de
toutes les défaites, de toutes les humiliations. L'art
est bien le monde où le poète est roi. Qu'on lui
conteste ici son règne et son triomphe. L'œuvre
est toujours une confession ; mais quand il s'agit
de Shakspeare, de Cervantès, de Stendhal, de
Dostotevski, on frémit de joie et d'orgueil à contempler l'insolence de leurs conquêtes, la grandeur
de leur domination,et l'étendue de leurs royaumes.
Ah, chiens couronnés, chiens légitimes, chiens de
ministres, chiens politiques, chiens en possession l
Comme on rit de vous, quand on n'a même pas
besoin d'usurper l'empire I mais on se taille un
royaume, on se le constitue de toutes pièces, ~
on se le donne. Et s'il vous est seulement penmt

855

CHRONIQUE DB CAERDAL

d'y pénétrer, vous êtes contraints d'y entrer à
genoux. Certes, il n'est pas d'ironie qui vaille
celle-là: un roi d'Europe, une espèce de sergent à
cent galons, qui bâille à la lecture de Rouge et Noir ;
un tsar trop faible d'esprit pour achever l' Idiot.
Reste à la porte, esclave. Va plut6t ouvrir le bal
des épiciers, ou bénir la Néva, imbécile.
L'artiste est dangereux. Il est sô.r que le souverain-poète abolit, pour son compte, toutes les
coutumes, tous les préjugés et toutes les lois. Il
&amp;it la loi, selon soi-même ; et il substitue à votre
misérable cité un monde où il vous force, bon gré
mal gré, à ne prendre connaissance que de lui. Et
que vous ne vous en doutiez même pas, c'est le
plus divin de ses plaisirs, peut-être. Un Dieu
noble doit jouir de ses athées : échapper enfin à
l'adoration des coquins et des habiles 1
Le monde de Stendhal est moins varié et moins
étrange que l'univers de Shakspeare ou de
Dostotevsky ; mais il n'en porte pas moins la
ressemblance de son mattre. Et pensant aux héros
~u'il a modelés d'une main si impérieuse, quand
JC veux les peindre, je ne peins que lui.
§

Les livres de Stendhal sont les poèmes de
l'action : l'amour étant l'action de la femme et du
jeune homme. L'homme en passion est toujours
Jeune.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAUI

Ces chefs-d'œuvre sont capables de gouverner
u~e vie. La force y arme un génie tendre et ne
l'étouffe pas.

I
TOUJOURS NAPOLÉON

Si La Chartreuse de Parme est le plus beau livre
de Stendhal, Julien Sorel est pourtant son chefd' œuvre. Entre tous les héros qu'il a formés de
sa lumière et animés de son esprit, celui-là a le
plus de portée et le plus de puissance. C'est le
jeune homme de génie, pour tous les temps et
pour tous les peuples à culture. Les merveille~
jeunes gens de Dostoïevski sont_ tous des frèr~
plus sensibles de Julien. Enfin, 1~ y a désormais
de Julien Sorel dans tous les heros adole~cent.s,
comme il y a de Bonaparte dans tous les Jeunes
hommes qui rêvent de l'empire.
Peut-être, faut-il un homme pour comprendre
Julien Sorel ; et un homme à la Bonaparte, pour
l'aimer sincèrement. Les Bonaparte secrets sont
moins rares qu'on ne pense. Ils ne sont pas tous à
l'armée d'Italie, ni consuls: d'où vient qu'on les
ignore. Ils sont moins nombreux aussi qu'on ne le
dit. Les Bonaparte en chambre sont des hér~s sans
matière. Il ne leur a manqué que l'arg1l?e d~
hommes, le four et les feux de l'occasion. Soit,
mais tant pis.

CHRONIQUE DE CAERbAL

Les femmes ne comprennent pas Julien ; ou,
l'ayant compris, l'aiment peu. Il leur semble trop
ingrat. Il leur serait plus facile de l'aimer sans le
comprendre, que de ne pas le haîr en. le comprenant. Madame de Rénal en est seule capable : par
ce qu'on se passe tout à fait de connaître un amant,
quand on l'adore.
Elle l'aime au point qu'elle le veut toujours
enfant, comme dans le premier âge de la passion,
quand tous les baisers d'une femme se confondent,
ceux de la mère et ceux de la maitresse, ceux de
la sœur ainée et ceux de l'amante. Passionnée et
craintive, il était alors l'adolescent qu'une femme
chérit, et rien de plus: c'est-à-dire tout pour elle,
la nature en amour, le monde découvert dans la
~esse, l'univers qu'elle tient dans ses bras. Sa
petite ville lui est toute l-'histoire, et sa maison
toute la terte. Quel Napoléon peut valoir ce jeune
homme pour la femme amoureuse qu'il comble ?
S'il se détache d'elle, fi1t ce pour devenir l'empereur
des siècles, la pauvre Rénal se désespère : son seul
vœu, c'est qu'il abdique. Elle déteste un triomphe
où elle n'est pas. Elle est jalouse de ce vainqueur
qui l'oublie, et qu'elle ne désire même pas comprendre, tant il lui suffit d'en être possédée. Elle
ne peut se défendre de le méconnaitre : pour le
r;n-ouver, elle attend qu'il se démente. Et elle
1adore à mourir, dès qu'il se dément. Au fond, il
faut toujours mourir dans sa fleur, quand on aime.
8

�CHRONIQUE DE CAERDAL

8 58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

Les nigauds appellent cette passion là une passion
romantique. Julien n'est pas plus romantique que
Phèdre ou Hamlet. Il n'y a de romantique, il me
semble, que l'art sans conscience : être intérieur,
être vrai avec soi même, ne pas être dupe, c'est
assez de vertu, et la plus classique.
Napoléon est pourtant le hasard, la guerre, la
matière toujours brutale, quoi qu'on fasse, et la
victoire. Julien Sorel est la volonté de la toute
puissance qui se change, à l'apogée, en volonti
d'amour; et cette force si belle court à la seule
beauté qu'elle püt envier encore : à une sublime
défaite. Elle s'y précipite avec ivresse. Julien Sorel
veut être Napoléon. Mais depuis Stendhal, qui•
conque, à vingt ans, veut être Napoléon, rêve de
Julien Sorel.

Il
HOMME QUI NE DATE PAS

Dans son marais de Civita Vecchia, derrière une
triple clôture de bassesse, de mauvais air et
d'eanui, Stendhal est pris au piège; et paur se
mieux moquer de lui, la fortune a voulu que les
rêts fussent italiens. Que va-t-il faire dans sa cage
à cafards et à moustiques ? 11 ne peut plus viff'e
que pour l'an 1880 et l'an 1940. Point d'autre
parti : qu'il le veuille ou non, c'est pour être .•
jour le grand Stendhal, que le petit consul resprc,

859

0~ ne se p~opose jamais de vivre pour le tem s
où _1 on ne vivra plus, quand on a la tête clair:.
mais .onà peut
fort
1
. bien s'y trouver fioreé ; on est,
éd
r mt a gloire' malgré soi · Se 1a promet on ~
N
l' on, sans. doute ,: ce serait la preuve qu ,on ne.
a~ra point et qu on ne la mérite pas. Mais on s'y
é
r signe.
.
• On
, ne vit donc pas po ur l'an deux mille
ce ~ui n a_ pas de sens. On soupçonne seulemen;
~~ on y vivra. On en accepte la condamnation et
1irréparable
'.
'ê
. louange' comme 1e pauvre Achille
d
tre
un
s1
grand
héros
parmi
les
b
Ad
fi .
am res.
eux ois vingt-neuf ans comme ·1 d' .
Stendhal savait fort bien à quoi s'e n t emr
. l sur1sa1t,
son
rro~re compte; et quand personne ne lui eüt rendu
Justice, ayant mesuré les illustres du t
il
devait
sentir
que
pas
un
ne
1
.
à
pe~ps,
1
. à
e va ait
aris Son
nre
Balzac
marque
la
gaité
d
l'h
' t d
e
omme. qui.
sen
en
nommer
enfin
par
son
·
.
nom et par' son
1
tt~el: i ne trahit pas le sot contentement de soi
m a plus sotte madest1e.
· D'ailleurs
•
Stendh 1
comme Baudelaire jug~ avec supériori;é tous
;:ec:r~:utes le~ renommées, toutes les couronnes,
teaubriand, füt ce Racine On
1.
conte pas U
li
·
ne Ut en
d'
. . ne te e assurance dans la sévérité
t
~ne certitude infaillible et cachée
.
par
le Juge.
, qui concerne

1:s

Pouret tenir
bagne
la fiè bon au bor d d u marécage, entre le
les Chr . vre_ q~arte, Stendhal fit société avec
oniques italiennes et Saint Simon. Ces

�860

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

œuvres si vives, qu'elles sont des siècles vivants,
personne ne les a go-ôtées comme lui. Il les a
pratiquées mieux que personne. Là, s'est achevée
sa puissance. Là il est né, vers cinquante ans, pour
les temps à venir.
Est ce trop dire ? Au XIXe siècle, personne
selo11; moi n'est plus assuré du temps que Stendhal
et Dostoievski.
Flaubert a sa date, comme l'huile la plus pure
qui finit toujours par rancir. Tolstoî, tout de même.
Pour plus des deux tiers, Balzac n'est déjà qu'un
docµment d'histoire. Stendhal est immortel, comme
un esprit. Dostoïevski est éternel, comme un
Evangile. Stendhal est une intelligence de la vie,
parmi toutes les intelligences. Dostolevski est une
passion et une connaissance.
L'un et l'autre ne passeront pas plus que
l'Evangile ou que l'esprit d'Athènes. Car, le jour
où on ne les lira plus, ils seront entrés, à tout
jamais, dans la conscience humaine.

III
SIR FIASCO, ESQ.

La sincérité de Stendhal va bien loin dans l'aveu
de toutes ses faiblesses. Il est comme un prince
qui peut se mettre nu devant ses gens.
On se cherche, on se connait soi même, et l'on

CHRONIQUE DE CAERDAL

861

ne se donne pas pour autre que l'on est. On ne
daigne pas mentir, ni à soi ni aux autres. Y etît
on intérêt, on ne le peut pas. Que l'orgueil est
donc sincère! C'est ce qu'il a de beau. Enfin, si
l'on est menteur de nature, on . ment avec
sincérité.
La sincérité consiste à ne pas feindre un rôle,
quand on est fait pour en jouer un autre. Il se
peut, après tout, que tous les hommes jouent
un rôle.
Il est difficile qu'un sot soit jamais sincère.
On peut être intelligent et mentir. Mais on est
sincère dans le mensonge, si l'on ne se ment pas
àsoi même. La plupart des hommes mentent moins
aux autres, qu'ils ne se mentent, chacun à soi. Il
est clair qu'il y a infiniment plus de sots dans le
monde que de vrais fourbes. Mais il y a plus de
fourbes encore que d'esprits sincères.
.
La sincérité n'est pas l'intelligence: elle en est
l'usage viril. Le véritable orgueil l'exige. '

§
Tolstol, qui a tant appris de Stendhal et d'abord

à peindre
.
' idée du
la guerre, lui a pris aussi son

mensonge universel, qui est la vanité de chaque
homme, et le commun ressort de la vie sociale.
La sincérité est l'antidote du vain amour propre.
La vanité est l'univer-selle faiblesse. La modestie

�CHRONIQUE DE CAERDAL
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

est la sincérité des petites gens. Les grandes âmes
n'ont pas besoin d'être modestes : elles so~t
sincères ; et cette vertu suffit.
Stendhal avoue ce que non pas la pudeur, mais
la vanité arrête sur les lèvres d'un homme. 11 est
bien trop aristocrate pour avoir souci d'être
moqué. Je soupçonne qu'il s'en amuse.
Voilà ce fameux. dragon, qui veut qu'on prenne
toute femme au galop et à la charge, dès la
seconde entrevue. Pas un rdtre comme lu~ ni
mieux monté, ni cavalier d'équitation plus vite,
pur sang sur pur sang ; et pas un qui aime mieux
la course, qui se préoccupe plus assidtîrnent de la
chevauchée. Or, illui arrive sans cesse de manquer
la coche et de rester au relais. Quand il y va de
la gloire et de cet honneur amoureux qui est la
vie même, il perd l'étrier : une ombre le démonte,
une idée le désarçonne, un souffle, un cri. Et
le dragon de Marengo n'est même plus un
fantassin : il a mal aux pieds. Loin de br0ler trois
postes ou quatre, il a l'entorse ; et il lui faut
dormir sur place.
Telle est son admirable sincérité, qu'il confesse
raccident, et presque l'infirmité, tant elle lui _est
propre. Il se punit ainsi d'y être sujet. Ow ~
saurait sans lui ? Qui pourrait en rire, s'il n'avait
pas voulu qu'on en rtt?
Je ne ris pas de Stendhal en sa disgrâce. Je l'en
admire davantage. Il n'est jamais grossier, là où

863

tant d'autres hommes ne se défendent pas de
l'être. Il est vrai qu'à mon sens, le fat passe tous
les hommes en grossièreté. Le muletier est un fat,
avec son célèbre quart d'heure.
Puis, c'est le véritable amour qui jette l'amant
dans les faux pas, et qui le fait glisser. La vraie
passion de la guerre est sujette à des défaites, que
les guerrilles ne connaissent pas. L'appétit est
toujours prêt, et non pas la grande soif que rien
n'apaise. Elle fuit peut-être l'apaisement?
L'amant trébuche, où le galant ne bronche pas.
L'amant est le pur sang que le combat épuise, et
le galant est le mulet. Ils ne l'entendent pas ainsi :
mais les amants parlent de l'âme ; et c'est elle qui
qui manque aux mulets. Pour tout le reste, on leur
rend les honneurs du sentier en montagne et du
sabot infaillible au bord des précipices.
Tout est abime pour les amants, et pour les
mulets rien ne l'est. Entre eux, c'est l'immense
vallée de l'imagination. L'ardent Stendhal, cet
amant qui 'Veut toujours l'être, son imagination le
joue; elle le lie, elle l'entrave. L'imagination est
la dame jalouse qui noue l'aiguillette. Et telle est
l'ironique destin de Stendhal, qu'entre tant de
personnages qu'il a joués et dont il a pris le nom,
il n'a jamais été plus lui-même qu'en amant muet,
sous les traits et l'habit de Sir Fiasco, esquire.

�LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISI

IV
ENFIN, JULIEN SE LAISSE VIVRE

Une femme, qui m'est bien chère, ayant fini de
lire Le Rouge et le Noir, me dit : "Ah, je n'aurais
pas voulu que Julien tire le pistolet contre sa
douce amie! C'est bien assez qu'il en soit capable.
Quel affreux courage l Julien traite Madame de
Rénal comme un homme : voilà ce que je lui
reproche." Idée de femme,et vraiment charmante:
un homme ne doit jamais user de sa force contre
une femme, que pour l'aimer. Il doit tout lui
pardonner ; et d'abord, ce qu'une femme ne
lui pardonnerait jamais. Elles sentent ainsi, quand
elles aiment. Puis, elles se perdent, elles se font
tuer, elles vont à la mort plut6t que de rester
dans la tombe de l'absence, et de condamner leur
amour à l'oubli. N'eussent elles pas pitié de l'amant,
elles ont soif et compassion de l'amour en lui.
Rien de plus vrai : Julien traite en homme sa
tendre ma1tresse, parce que l'ambition est l'ennemie
de l'amour. Julien est toujours tout ce qu'il est.
Le dernier feu de sa volonté est un coup de
foudre. Mais cet éclair lui révèle le monde de
la tendresse ; et il n'y entre que pour n'en sortir
jamais. 11 ne retrouve pas Madame de Rénal dans
l'église de Verrières, mais sur le seuil du bonheur.

CHRONIQUE DE CAERDAL

865
Il lui envoie la balle que tous les hommes du
livre et de la vie méritent, pour toute la haine et
l'envie qu'ils exercent contre les jeunes héros.
Admirez, belle amoureuse, que pour le vrai
héros, à vingt-cinq ans et peut-être à cinquante, il
n'y a ni homme ni femme : il n'est que des alliés
ou des ennemis. La preuve en est que l'adorable
Rénal, si chère à tous les cœurs passionnés, s'est
laissée manier elle-même comme une marionnette
par son jésuite. Mille fois plus touchante d'être
aussi victime, elle se perd en perdant son ami. La
pensée de Stendhal est là toute vive, avec son
culte de l'amour: pour gotiter enfin la vie d'amour,
ils se perdent tous deux joyeusement. Jusque là,
tout le reste n'a été que roman, un vain passetemps, un prélude, une attente. Dès le premier
regard, le petit jeune homme en veste de ratine,
et l'honnête femme vêtue d'ignorance et de tranquillité, Julien et l'adorable Rénal, quoi qu;ils
fissent, étruent voués à la même vie et à la même
mort d'amour : l'amour est leur fatalité.
Pour être tout à son amour, il se sépare de la
vie. Il tue son ambition, pour se rendre sans partage à sa maitresse. Tout le passé lui semble une
ridicule erreur. Plus d'ennui, plus de vide. Voici
sonner les heures pleines, les heures inimitables.
Trente de ces jours passionnés et de ces nuits
valent trente fois trente années de vie déserte.
Il fallait donc que Sorel abdiquât tout désir

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ.

médiocre, et que sa volonté tyrannique ne lui n\t
plus de rien, pour qu'il se connllt lui-même, et
pour posséder l'unique bien qui nous comble le
cœur. En se rendant l'amour, il se restitue à soimême. Comme Fabrice n'est heureux que dans sa
prison, Julien n'a de cœur et ne gollte le bonheur
de la vie que dans son cachot, aux viles portes de
la mort. La même fable porte le même symbole ;
et il est si beau que Stendhal n'en cherche pas un
autre. C'est tout gagner, que de tout perdre en
trouvant l'amour. Et peut-être y faut-il la prison,
qui est la rupture du lien avec les hommes.
En Julien Sorel, l'ambition n'était que le masque
de la passion, et le moindre usage d'une nature
conquérante. Ce sentiment me rend le fier jeune
homme plus vrai et plus beau que Bonaparte, son
idole. Et quelle liberté dans ce donjon gardé par
le bourreau et la légitime stupidité des lois. Enfin
la séparation d'avec les hommes rend libre celui
·qui tient l'objet de sa passion: mais il faut qu'il le
tienne, je l'avoue.

§
Voir le monde comme il est : mot qui ne veut
rien dire, précepte de morale à la Carlyle et l
l'allemande: une prophétie concernant l'événement
accompli.
On voit le monde comme on est, quand on a

CHRONIQUE DE CAERDAL

des yeux. On voit comme l'on crée. Le héros est
l'homme_ qui ose l'e plus être soi-même, et qui le
pe~t. Point. de h~ros' sans puissance égoîste, et
pomt de saint moins 1 amour de Dieu.
Personne n'~ du héros une idée plus saine que
Ste.ndhal. Il na pas connu la sainteté ; mais il
était capable de deviner qu'elle lui manque.
Stendhal
a un .esprit qui fait une telle lum1ere,.
•,
,
1
qu e le en éclaire pour lui-même les lacunes et le
•
J:
•
s
tmpenections.
Stendhal est la moitié d'un Gœthe et même un
peu plus. Sa part est autrement aisée et naturelle.
Il suffit de comparer l'Italie de l'un à l'Italie de
!'autr~. L'It~ie de Gœthe est une bourgeoise fort
tnstrwte et bien nourrie, qui porte partout aveC'
elle les .menus de Weimar et les caquets de sa
Germanie; elle ne vit que dans les musées et dans
les ca.binets de province ; avec un contentement
~e sot presque ridicule, elle note toutes ses digesbons d'esprit, elle --minaude, elle rougit d'avoir
passé q~elques bonnes nuits aux bras d'un modèle
académique : elle n'en revient pas de sa folle
audace, et se persuade, décidément, qu'elle a
ren.ouvelé, dans sa chambre d'auberge, tous lesdél1:es de la fable, de l'lda et des dieux. Que de
bruit pour. marier cette vieille Iphigénie de cinqm:nte-tr01s ans avec le pauvre Tasse ! Et tenir~~tre .de leurs moindres soupirs, sur la paillasse
gehca Kaufmann, c'en est trop ; tant de vul-

�868

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

gaire importance appelle un châtiment : ce grand
homme a souvent l'air d'un Polonius, ministre de
}'Olympe.
Sans le moindre effort, Stendhal est un Ancien.
Et non pas un Romain, mais un Grec à Rome.
Pour être juste, après avoir ri, je suis toujours
plus frappé du Romain dans Gœthe. L'antiquité
&lt;le Gœthe est romaine. Le palen de Gœthe est
romain. Tout son esprit est romain, et toute sa
réussite. Plus il veut être Grec, et moins il l'est:
mais toujours le poète lauréat de la Rome impériale, au temps d' Adrien. Il parle sans cesse de
Phidias et de Sophocle ; mais sa muse est la solide
et froide tête de la Junon Ludovisi.
V
POLITIQUE

CHRONIQUE DE CAERDAL

L'argent seul a toute industrie et tout droit : il
n'a donc pas besoin de la violence.
J ulicn Sorel lui même, ce héros plus grand que
Bonaparte, étant bien plus beau et capable de s'accomplir contre lui-même par amour, le siècle le
destine au supplice : à tout coin de rue, la vie
sociale cherche à l'écraser. Enfin elle l'écrase. Les
yeux sur le visage bien aimé de sa maîtresse, il
n'y prend seulement pas garde. Décapité, il sourit.
La grande âme triomphe donc toujours. Mais
à quel prix. Julien Sorel me montre Stendhal,
clans sa petite chambre d'h~tel, à cinquante ans
déjà. Au moment où Julien Sorel porte sa belle
tête sur l'échafaud, Stendhal charge ses pistolets
par dégot\t d'une- vie trop misérable. Et de quoi
s'en est il fallu, qu'il Ht sauter de l'écrin cette
magnifique cervelle, la charnière enfoncée d'une
balle?

§

Ceux que j'appelais naguère les tigres grossien,

il y a mille ans, plus ou moins, au temps où toute
la vallée de la Seine était à feu et à sang, ces gens
là eussent fait souche de grands barons.
Nos siècles sont d'une terrible hypocrisie. On
n'y peut même pas devenir baron sur sa terre, par
le droit du plus fort. Même pas se venger d'un
ennemi, guetté pendant cent mois : même pas
écraser une blatte d'auteur, qui calomnie. La ruse,
second âge de la force, n'est guère plus libre.

Il est profondément aristocrate, par ce qu'il est
républicain de la bonne manière. Tel à quinze ans,
tel à cinquante. Républicain d'esprit et de volonté
.
'
anstocrate de mœurs ; et prince en presque tous
ses got1ts: et d'abord, en cette passion de la vérité,
q~1 est celle de n'avoir point de maître, sinon la
raison. Un prince régnant, dans un monde où il
serait seul roi, parmi tous ces journalistes et

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

lecteurs de journal, peut seul aussi se payer le
luxe et l'insolence de la vérité.
Là encore, Stendhal me rappelle Montaigne.
Stendhal est un Montaigne qui a l'Italie du moyen
:âge pour antiquité; que l'amour occupe par vocation plus que l'amitié; et à qui les œuvres d'art
tiennent lieu de morale.
Ce qui trompe sur les goüts de Stendhal, c'est
la gêne du petit consul, et les manies du vieux
garçon. Je ne sais pour quoi, les princes semblent
toujours mariés chez les modernes ; et chez les
.anciens on ne pense jamais_qu'ils aient pu l'être.
La fo~me est le plus beau luxe de l'homme,
,depuis quinze cents ans : voilà sans doute la
·raison.
Mérimée voyait ainsi cet ami redoutable: original en toutes choses, dit il, et au fond de l'àme
,aristocrate achevé." J'abhorre la canaille, en même
temps que sous le nom de peuple je désire ~
·sionnément son bonheur. J'ai horreur de ce qw est
-sale ; or, le peuple est toujours sale à mes ye~"
Qu'on leur accorde la Charte, en attendant qu ils
-soient dignes de la République.
Le pouvoir absolu aux mains du meilleur,. telle
est la politique de l'art. La dictaturç du gém_e est
selon le cœur de l'artiste, et le seul ordre raisonnable. La religion sacre la monarchie légiti~e, et
elle seule. Les rois ont perdu toute autorité, là
où l'Église vivante ne la leur confère plus. O'm

CHRONIQUE DE CAERDAL

,

dirais autant de l'héritage.) L'Eglise ne vit, politiquement, que dans la volonté unanime et la foi
du peuple. Il faut aux rois la Sainte Ampoule :
Faute de quoi, non seulement ils ne guérissent
pas les écrouelles de l'État, mais on voit trop à
leur pauvre tête qu'elles suppurent.

( A suivre.)

ANDRÉ SUARÈS.

�&amp;iFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

872

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ANTHOLOGIEDESAVOCATSFRANÇAISCONTEM-

PORAINS, par Fernand Payen. (Bernard Grisset).
Réunir une Anthologie des avocats d'aujourd'hui n'était pa&amp;
une mauvaise idée. M. Payen, qui consacre aux maitres qu'il
a cités des notices élégantes, parfois assez fines, et qui, exception faite pour Waldeck Rousseau et pour Barboux, se limite
hiérarchiquement aux batonniers de l'ordre, a dft choisir, je
n'en doute pas, les meilleures plaidoiries contemporaines. Les
uocats, représentés par leurs chefs élus, plaident,. ici, deva~t le
public et la critique, et pour eux-mêmes, Ils pla1~en~ :u.ss1, et
~- Payen avec eux, pour l'art de l'éloquenc~ JUd1~1a_1re, e~
nous sommes mis en demeure de décider, sur pièces ecr1tes, s1
oui ou non il est raisonnable de laisser, comme on le fait
d'ordinaire, cette forme d'art oratoire sur la rive obscure, hors
du monde esthétique et des genres littéraires. Montons donc,
tel Ubu, sùr notre tribunal, et, nous étant assuré que la trappe
fonctionne, jugeons.
.
Tout à l'heure peut-être nous allons découvrir des merveilles
jusqu'ici ignorées, ou limitées du moins à l'enceinte du tribunal et à la Reflue des Grands Procès. Mais si nous nous en tenons
au tableau consacré des valeurs littéraires, au canon que l'école
nous enseigne, nous nous expliquons d'abord mal ce fait singulier : dans les 'deux littératures da~siques anciennes, l'éloquence
judiciaire paraît tenir une place d'honneur, et même, par sa continuité et son autorité, la première place parmi les genres en

prose comme le théàtre parmi les genres en vers. Dans les temps
modernes, néant ou à peu près. L'éloquence politique chez
nous, n'a pas trop démérité, et depuis ·1e XIVe siècle, on
citerait plus de cent discours qui méritent d'être relus et
admirés ; l'éloquence démonstrative s'est enrichie d'un genre
authentiquement français, le discours académique (dont l'étude
technique, dans une continuité de trois siècles, serait bien
fructueuse pour le critique qui l'entreprendrait). L'éloquence
de la chaire tient pareillement, depuis longtemps la place la
plus éminente. Pourquoi donc cet effondrement apparent de
l'avocat? Faut-il croire ces lignes de Renan que cite M. Payen
"Heureux les classiques venus à l'époque où l'individualité
littéraire était si puissante J Tel discours de nos Parlements
vaut assurément les meilleures harangues de Démosthène ; tel
plaidoyer de Chaix d'Est-Ange est comparable aux invectives
de Cicéron. Et pourtant Cicéron et Démosthène continueront
d'être publiés, admirés, commentés en classiques, tandis que le
discours de M. Guizot, de M. Lamartine, de M. Chaix d'EstAnge ne sortira pas des colonnes du journal du lendemain. "
Laissons de côté Guizot et Lamartine, laissons de côté les
discours politiques de Démosthène et de Cicéron. Ne comparons que le semblable au semblable, les avocats aux avocats. Le
seul procès dont il s'agisse ici, le seul dont nous ayons à discuter la revision, est celui de Chaix d'Est-Ange et de ses confrères,
qu'ils soient Berryer, Henri-Robert ou Poincaré.
Il importe d'abord de remarquer .que Démosthène et Cicéron
ne sont de vrais avocats que par un côté, le plus petit peut-être,
de leur génie. Sans tenir compte ici des reflets passionnants
dont les luttes politiques illuminent et trempent leur éloquence,
,oyez qu'ils n'ont obtenu; devant la postérité, leurs grands
triomphes oratoires que lorsqu'ils attaquaient, non lorsqu'ils
défendaient, que lorsqu'ils faisaient fonction d'accusateurs, analogues, si l'on veut, à ce que sont chez nous les avocats de la
partie civile. Le seul des plaidoyers civils de Démosthène qui

9

�LA NOUVELLK REVUE l'RA!I.ÇAISI

'élève à la hauteur de es discours politiqu~, la Midit1111t, est
:ne attaque. Il en est de même d'Eschi~e, avec l_e Discms
milrt Timarrut. Pour Cicéron, le Pro Atihnt. est b1e~ plut6t
un ]t, Ckdium, et les plaidoyers proprement dits para1SSent en
· ' J, sau f peut -être le Prt1 Murtna, a sez .faibles.
Et, surtout,.
genera
.
ces grands discours sont assez mêlés à la politique, assez no~rru
lie pour nous apparaître comme les précurseurs de I élopare ,
. d' ..
quence parlementaire plutôt que de l'éloquence JU_ 1c1a1re.
Le plaidoyer a pourtant atteint une fois au °:~ms sa pe~fcction chez les anciens, et il a eu, mieux que la poestc dramatique
et que Je dialogue platonicien, l'h~nneur d~ fo_u~ir le modèle
le plus authentique et le plus délicat de 1 amc1sme. Je vem
parler de l'art des logographes et de Lysias. Lysias, étrangement
ignoré des honnêtes gens, est ~ez nous complét~men~ abandonné aux hcllénis~es de profession. Il est même s1~guher que
des trente plaidoyers environ qui nous restent_ de lui, quatre oa
cinq seulement, et pas les plus intéressa_nts,~ aient été, au coon
de nos quatre siccles, traduit en frança1 ·. Et pourtant, co~
cette langue transparente et fine, à mi-chemin entre Volt~re
et Paul-Louis Courier, récompenserait un traducteur avilé,
ayant Je go0t de son humble et délicat méti~ ! ~a belle 6~ ~
carrière pour un magistrat lettré d'autrefois, qui_ s_e fût a1~
avec de l'ambroisie, débarbouillé de toutes les nd1cules ~
doiries subies à l'audience ! Comparés aux morceaux qu 1
recueillis M. Payen, les plaidoyers de Lysias parais_·ent les plm
jeunes ! Sur eux, pas de poussière, mais au contraire un ~u,et
qui persiste. Et le plus grand plai ir qu'ils donnent, ou, _mie:
le plaisir suprême dont ils sont couronnés, est que_ la ra110?
leur valeur unique, comparée à ce qui les a suivis et q~1 la
· h'Jt d e 1Og1que ••
suit encore se conçoit clairement et nous ennc
'
.
louée soit l'Ant!tolagit de M. Payen, qui nous perme t ~ ~ m
distinguer le médiocre et le bon, de connaître l'un et l'autre
par leurs causes.
f4
L'art de l'avocat produit des œuvres éphémères, sans orme

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
et sans écho ; l'art do logographe non seulement nous a laissé
des œuvres durables, nuis il a formé le cœur de l'attici me,
qui est le cœur du classique, qui est le cœur de la beauté.
Pourquoi ? Rien de plus artificid et de plus bÎZ.lrre, semble-t-il,
que les conditions imposées au logographe. La loi athénienne
ignore les avocats ; die impose à l'accusé de se défendre luimême : tout au plus lui tolère-t-elle un aide, parent ou ami,
dont l'assistance est d'ailleurs exceptionnelle. L'homme de l'art
n'intervient qu'en lui fournissant une défense écrite, qu'il apprend par cœur, et récite. On ne saurait imaginer pour le professionnel de la défense une situation plus discrète et même
plus humiliée. L'avocat d'aujourd'hui, déployé dans l'ampleur
toamoyante de ses manches et le fracas glorieux de sa renommée,
considérerait le logographe comme un méprisable hère. Et
pourtant ce sont les lois immanentes de l'art, qui, selon leur coutume, élèvent ici le plus humble et déposent le superbe. L'art
du logographe est avant tout l'art de se faire oublier, de disparaitre dans son personnage, de tout disposer en sorte que les
juges puissent croire sincèrement entendre l'accusé lui-même
et lui seul. De fait, un discours de Lysias nou donne au naturel,
comme le creux de la cendre à Pompéi, la ligure du bonhomme
qu'il fait parler. Du logographe à l'avocat d'aujourd'hui, il y a
aactcment la distance de l'auteur dramatique au comédien.
L'auteur dramatique crée des personnages, s'effii.ce en eux, leur
donne sa place de vivant. Le comédien fait son per.onnage, vit
de lui, tire sa gloire de lui.

Comme l'art du comédien, l'art de l'avocat est un art du
momentané. Il ne vise qu'à un effet momentané, portant sur
un moment décisif. C'est seulement par un détour, par llll
biais, que l'éloquence parlée est élevée à une valeur littéraire
et durable. Ou plutôt, et pour dire net, il n'y a pas de littérature parlée, improvisée, il n'y a que de la littérature écrite.
Les discours de Démosthène et de Cicéron sont des œurres
bites refaites en vue de la publication. Les sermons de Bossuet

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

sont ceux qu'il écrivait avant de monter en chaire, non ceux
qu'il prononçait. Les sermons de Bourdaloue (dont l'art rappelle
par bien des points celui de Lysias) étaient écrits, appris par
cœur, récités mot pour mot. Voyez la différence entre la
discoun parlementaires improvisés de Lamartine, recueillis par
les sténographes, et le discours sur le drapeau rouge, qui figure
dans son H iJtoire de la RépuoliiUl de I 848 et fut rédigé par
lui, comme le Pro Mi/one, à loisir. Une improvisation peut
itre une action foudroyante, décisive, elle ne constitue jamais
une œuvre qui dure. Si le mouvement de la parole se retroun
dans une œuvre écrite, si le style du XVlle siècle est souvent
un style parlé, comme l'a montré Brunetière, il s'agit là d'une
parole transposée, disciplinée, dont est présente l'image,
ou l'idée, beaucoup plus que la réalité. Observez que le
style artificiel par excellence, le style oratoire, a son origine
dans la parole même, dans les poumons robustes de l'orateur
antique, dans les nécessités de l'inspiration et de l'expiration,
dans un jeu d'orgues naturelles ; mais si le principe de ses
mesures est dans la nature, ces mesures ne se développent que
par réflexion et composition. Tandis que l'art de l'avocat qui
· improvise est une logolalie, ou une logomachie, l'art de Lysias
est rigoureusement une logographie. Le logographe écrit des
rôles pour ses clients avec le même soin que Racine en écrivait
pour la Champmeslé. Loin de lui cette Commttlia de/farte où
l'avocat est à la fois acteur et auteur. Mais tout en écrivant,
tout en pesant ses mots, en disposant ses raisons, en composant
ses discours, il faut qu'il ne laisse apparaître nul signe d'artifice,
nulle écriture visible, que tout son art soit tendu a recréer une
nature, à épouser Je naturel.
Si l'improvisation n'a pas de style, elle n'a pas davantage de
méthode. Un discours invertébré, sans ordre, sans plan, peut
frapper, émouvoir, atteindre sur les auditeurs au plus han~ de
l'effet oratoire, il ne se laisse pas lire, et l'écriture ne le livre
qu'informe, affaissé et flasque. Si je mange en automne des

aÎFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

pommes fraîches, il m'importe peu qu'elles soient entassées dana
un panier ou disposées soigneusement sur des rayons. Mais si Je
il faut qu'elles soient rangées en ordre,
elles pourriraient dans leur tas. Ainsi du discours. Ou trouve
souvent scolastique et artificielle la division, au XVIIe siècle,
du sermon en trois points. En réalité elle lui est aussi nécessaire,
aussi consubstantielle, que les cinq actes le sont au poème
dramatique. Il n'est pas de plaidoyer antique qui ne comporte,
plus ou moins apparentes, les divisions rationnelles inventées,
ou plutôt découvertes, par la rhétorique sicilienne. Elles appanissent chez Lysias dans une détente et un natUJ'els parfaits,
aui nécessaires, aussi peu imposées du dehors, que quatre
membres et une tête à un corps humain. Aujourd'hui, bien
entendu, pas plus qu'autrefois, un avocat ne parle sans un plan,
qu'il modifiera d'ailleurs en cours d'audience. Mais, si j'en juge
par I' Ântho/ogie de M. Paycn, ce plan est généralement théorique
et vague : rien, à la lecture, de plus invertébré, de plus
gélatineux que ces méduses, délaissées sur le rivage, hors du flot
sonore où elles vivaient. C'est que le plan, dans un discours,
indique la plénitude, la densité, la volonté réfléchie, il implique,
comme l'habitude, dont il est une figure artificielle, la dissociation de mouvements synergiques, leur recomposition selon
la loi du moindre effort. Toutes qualités opposées à celles de
l'avocat d'aujourd'hui, marchand de paroles qui donne au
client des paroles pour son argent, et dont l'idéal paraît étre
la facilité, qui étourdit, dissout, rend mol et stupide le juge
ou le juré sous le flot de l'abondance dialectique ou verbale.
Dans ces plaidoiries, que nous fait lire M. Payen, que de
quantité, quel déchet! C'est évidemment la somme de tout ce
q~i répugne à l'atticisme, et l'on dirait que la loi athénienne, gardienne attentive de cet atticisme, ait veillé par
llne sage disposition à ce que la tentation de bavarder f0t
interdite au logographe, et qu'il f0t obligé de dire le plus de
chose en le moins de temps : la clepsydre était là, qui, sauf
YCDX les conserver l'hiver,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exception pour de. grandes circonstances, ne permettait pas à
l'accusé de garder la parole plus d'une demi-heure environ.
C'est dans ce court laps qu'il fallait expliquer aux jurés une
affaire parfois compliquée. Le seul moyen de faire tenir beaucoup
de choses en ce peu de temps était de les disposer -en un
ordre rigoureux, comme dans le vaisseau phénicien dont parle
Xénophon et qui tenait de cette maniere un nombre incroyable
d'objets. Bien entendu un avocat d'aujourd'hui gémirait sur
cette loi, s'il devait la subir, comme un dramaturge romantique
sur la loi des trois unités. Le plaidoyer d'un Lysias est
aussi a l'aise sous la clepsydre qu'une tragédie de Racine entre
les trois règles. Il semble qu'il convertisse cette nécessité
extérieure de la loi en une nécessité intérieure de sa nature. Si
tout a dû se dire en peu de temps, c'est que tout pouvait se
dire en peu de temps.
Mais pôur tout dire en peu de temps, il ne faut dire que
l'essentiel, et l'essentiel, dans une plaidoirie, ce sont les faits et
les raisons. Ce qui devra dès lors être sacrifié, c'est l'appel aux
sentiments, c'e~t l'éloquence démonstrative, c'est le pain quotidien de l'avocat, trempé du sang de l'orphelin, des larmes de
la veuve et des sueurs du peuple. Si Lysias est pour les gens de
go(H le seul maître de l'éloquence judiciaire, c'est qu'il est
(avec des disciples immédiats tels qu'Isée), le plus pur, le seul
pur de tout ce battage, si fastidieusement retentissant mê~e
chez un Démosthène, un Eschine, un Cicéron ! " Il n'y a rien
de plus parfait que Lysias, dit Quintilien, si le rôle de l'orateur
1 e borne à instruire." Éloge qui n'est pas sans restriction chez
ce professeur de rhétorique latine, mais qui, pris en soi, identifie
la parole de Lysias a une perfection aussi transparente que l'eau
dans la clepsydre qui la mesure. Observez que cette eloquence
qui se borne à instruire, qui dédaigne tout moyen de pathétique
grossier, s'adresse à un tribunal de six cents à mille jures, gens
du peuple, petits artisans. Voyez avec quelle sobriété, dans le
premier discours qui ouvre les œuvres de Lysias, parle à l'intd-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ligence et à la raison de ses juges Eratosthène, traduit en justice
pour avoir tué l'amant de sa femme qu'il a pris en flagrant délit.
Un avocat, aujourd'hui, ferait acquitter son client en plaidant
la passion, en se passionnant lui même avec le tremolo que vous
savez. Lysias; lui, s'attache, avec la plus subtile habileté) à
purifier l'affaire de tout élément passionné. Eratosthène raconte
de la manière qui sera la plus plaisante pour les autres, à la
façon d'un fabliau ou d'un conte de Boccace, les ruses de sa
femme, q1û couche avec lui au premier étage, la servante complice qui est en bas, avec l'enfant, et qui le pince pour le faire
crier, le mari qui envoie la mère lui donner le sein pour le faire
taire, celle-ci qui feint de résister parce qu'elle a peur que son
époux ne lutine, pendant qu'elle n'y sera pas, la petite servante,
et qui, l'enfant criant toujours, finit par descendre retrouver en
bas l'amant qui l'attend. Puis, quand la servante a tout découvert
à Eratosthène, le flagrant délit, les voisins convoqués comme
témoins, et l'amant (qui, dans l'usage athénien, en était
généralement quitte avec la cendre chaude et le raifort) mis à
mort, très posément, par le mari. Devant ces cinq ou six cents
héliastes, le bon système de défense consiste à ne rien dramatiser,
à peindre 1a réalité fine, dépouillée, nue. C'est de cette façon
d'ailleurs que Lysias gagnait, paraît-il, tous ses procès. Transportons-nous maintenant dans l' Anthologie de M. Payen. Voici
une plaidoirie, au cours d'un proces en séparation de corps, pour
Mme C ... , plaidoirie qui "était considérée par son auteur luimême, comme l'une des meilleures qu'il dit prononcées".
L'auteur est Waldeck-Rousseau, qui poussait assez loin, je
crois, la maîtrise de soi et le mépris des hommes. Il ne s'adresse
pas a une foule de six cents jurés, mais a trois docteurs en
droit, aussi blasés sans doute qu'il l'est lui-même. Voici son
langage ;
" Tout mari est, à un moment déterminé, son propre
arbitre; il peut étouffer les explosions de sa colère, il peut se
taire, il peut s'imposer le silence, et alors si quelqu'un laisse

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

tomber un de ces propos qui flétrissent l'honneur d'une femme,
sa main l'écrasera sur la bouche du diffamateur. Celui-li, je le
salue et je l'admire.
" Il peut aussi, plus humain, plus près de la nature, céder
à son ressentiment, chasser la femme indigne et, prenant
l'enfant, l'emporter au loin. Et celui-là qui, pour disparaitre
avec sa douleur, renonce à la fortune, je le salue encore et je
l'estime. Mais outrager une femme, lui prodiguer les accusations
les plus infamantes, la trainer dans la rue dans la détresse et
comme la nudité de l'adultère jusque sous les yeux d'une foule
avide de scandales ... Pois vouloir la reprendre, toute frémissante
encore des injures de la rue, c'est là un excès de bassesse auquel
il est donné à peu de personnes de descendre, et auquel
M. C ... ose cependant prétendre.
"Vous comprenez maintenant ce que j'ai à vous dire.
11 Nous sommes en présence de l'irréparable. Entre sa femme
et lui M. C... a fait couler un ·fleuve de boue que pas 011
homme n'oserait, que pas une juridiction ne pourrait la
contraindre à franchir. "
Dans toutes ces plaidoiries il est difficile de trouver autre
chose que la plus stérile et la plus vaine abondance, une sorte
de gageure professionnelle, qui consiste à dire en le plus de
temps le moins de choses, exactement toutes les puissances
déchaînées de la langue, contre lesquelles la loi athénienne,
élevant une sage barrière, obtenait en récompense un Lysias.
Mais comme les mêmes caractères se retrouvent dans toutes ICI
plaidoiries choisies des b~tonniers que fait défiler devant noUI
M. Payen, et cela malgré toutes ]es di.fférences de tempérament
qu'il nous explique en d'agréables et louangeuses notices, nolll
devons croire que ce genre s'impose nécessairement à l'avocat,
et qu'au barreau la concision c'est l'ennemi. "Nous payons
tous, dit M. Poincaré dans sa plaidoirie pour l'Académie
Goncourt, notre tribut aux exigences de notre profession! Le
médecin est souvent tenté de mettre les borues du monde aaz

aiFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

881

portes de sa clinique; l'homme politique place l'univers dans le
cercle étroit où. mugissent les passions parlementaires; l'avocat ...
mais pourquoi, Messieurs, multiplier les exemples?" Pourquoi,
Maître, ne pas les multiplier ici précisément? C'est que celui-ci
s'exhale clairement de toutes les plaidoiries que collige M. Payen.
La profession de l'avocat exige qu'il emporte un jugement comme
l'orateur parlementaire emporte un vote: en laissant le moins
possible à l'auditoire ou à l'auditeur le temps de se reconnaître,
en étant le plus fort, par tous les moyens, selon les lois de la
guerre, à un moment donné. Voyez la différence entre la
plaidoirie d'un avocat d'assises et celle d'un avocat d'affiiires.
A égalité de réputation, et en considérant des têtes de .file,
comme M. Henri-Robert et M. Poincaré, une plaidoirie du
second tient beaucoup mieux la lecture qu'une plaidoirie du
premier. En matière d'affaires le jugement n'est pas immédiat, il
intervient parfois assez longtemps après la plaidoirie, et il retient
des raisons, des preuves, des appels à la loi, plus que des états
d'émotion ou de passion. C'est d'ailleurs là un principe, non
un fait. "Ce n'est pas à dire, écrit M. Payen, qu'on ne fasse
plus appel à la sensibilité des auditeurs. La Cour de Cassation
elle-même, disait quelqu'un qui la connaît bien, juge presque
toujours en fait. Et qu'est-ce que juger en fait, si ce n'est
laisser fléchir la rigueur des principes sous le poids de raisons
que la stricte raison juridique ne comprend pas i" Il n'en est
pas moins vrai qu'il y a là un ordre de beauté qui suit l'ordre
de vérité, qui à son plus haut point non dans la stricte raison,
mais dans la saine raison juridique, son point inférieur dans
l'appel à la sensibilité animale. "Il ne faut, dit M. Payen,
même aux assises, toucher le clavier des sentiments qu'avec une
enrême prudence. A plus forte raison devant les tribunaux
civils : débordés ·par les affiiires, les juges sont pressés de juger,
Ils demandent des faits et des arguments, et je dirais qu'ils se
passent volontiers d'éloquence, si l'éloquence n'était précisément
et avant toutes choses l'art d'exposer les faits et de développer

�882

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

]es arguments en disant tout ce qui convient et rien que ce qui
convient." Félicitons M. Payen de mettre en lumière et en
honneur ce vieux principe de l'éloquence attique ; mais
regrettons que ce débordement et cette hâte de juger, favorables
un peu à l'éclosion de nouveaux Lysias, ne nous les ait pas
donnés, et mesurons combien Ieste loin de cet idéal la brochette
de bAtonniers alignée dans l' A11thologie.
Une dernière remarque. Je n'étonnerai personne en disant
que cette anthologie est dédiée à M. Poincaré, commence par
M. Poincaré, et je suis trop ami de la saine hiérarchie pour ne
pas approuver: " Ce serait, écrit M. Payen, peu de dire qu'il
a des clartés de tout. Sa pensée est un phare puissant, qu'il
peut projeter sans fatigue sur les objets les plus divers. Chacun
d'eux tour à tour en est illuminé sur toutes ses faces, dans tous
ses coins et recoins et jusqu'en sa profondeur... Il ne faudrait
à M. P.oincaré que deux heures de préparation pour se mettre
en état de disserter une heure durant sur la politique étrangère,
]a physique, la médecine, la stratégie, la peinture ou l'histoire,
et cette énumération, comme on dit au Palais, n'est pas limitative." Evidemment l'expression fait un peu sourire et l'auteur de
ce buste présidentiel sculpte le large front dans un pavé d'ours.
Il n'en. est pas moins vrai que la culture générale est un bien
prêcieux, et que M. Poincaré, sans avoir pour cela transféré à
l'Elysée le "phare puissant" d'une tour Eiffel de la pensée,
possède abondamment cette culture : ce n'e5t pas tout à fait sa
faute si son panégyriste la confond avec la faconde. Seulement,
il n'est pas besoin de longs discours pour voir dans ces lignes
de M. Payen, qui expriment si clairement et si candidement
l'idéal réalisé de l'avocat professionnel, les raisons pour lesquelles,
dans un régime parlementaire, l'avocat est roi. Dans un régime
parlementaire, c'est-à-dire dans un régime où, comme l'arbre à
pain chez les sauvages, la parole, montée sur un tréteau, est
tout, sert de tout, sert à tout, il ne faut que deux heures de
préparation non seulement à M. Poincaré, mais au moindre

JlÉFLEXIONS SU.R LA LITTÉRATURE

883

sous-produit d'arrondissement, non seulement pour parler de
tout cela, mais pour diriger deux ans durant la politique étrangère, la physique, la médecine, la stratégie, la peinture ou
l'histoire de la France. Le métier politique, éçhappant seul à
la loi de spécialisation croissante qui régit tous les autres, s'est
identifié à celui de l'avocat, qui se charge d'un portefeuille
exactement comme il se charge d'un dossier. L'avocat, ou plus
largement, l'esprit, la profession, les mœurs de l'avocat, sont
nos maîtres. Et je songe que Lysias, .fils d'étranger domicilié,
n'était pas même citoyen. Il fallait décidément que l'avocat
professionnel connô.t toutes les humiliations pour atteindre la
perfection. Berger devenu roi, il serait beau pour lui, en relisant
le vieux logographe, de reprendre contact avec sa houlette.
Il était donc bien naturel que M. Payen nous donn.9.t cette
.JslMlogit, et nous ne nous étonnerons par des accents lyriques
qu'il emploie pour célébrer l'éminence de ses b~tonniers.
L'honneur est à ceux qui parlent, non à ceux qui font, et il
n'est pas moins naturel que nul Payen du siège n'ait l'idée,
l'exorbitante audace, de nous donner une .Anthf!!ogie de la
magistrature assise. Ce n'est pas, j'espère, que celle-ci soit trop
occupée à rendre de bons services pour avoir le loisir de polir
de beaux arrêts. C'est qu'elle n'imagine pas qu'un arrêt, un
jugement motivé puisse avoir la valeur littéraire, extra-judiciaire,
à llquelle prétend une plaidoirie. Une exception, je crois,
a été faite par le président Magnaud, ou en sa faveur :
M. Henri Leyret à publié un recueil, commenté, des Jugemen/J
de ce magistrat populaire. Mais l'exception confirme hautement
la règle ; ces jugements sont généralement des plaidoiries
contre la société; la cour d'Amiens les mettait d'ordinaire en
morceaux, et le bon juge avait suffisamment l'étoffe d'un avocat
pour que des électeurs aient pu y tailler un député. II me
souvient pourtant d'avoir lu assez fréquemment des arrêts qui
&amp;aient des chefs-d'œuvre d'analyse, de clarté, de raison, d'équité
et de style. Tout esprit qui a le goôt de l'intelligence et de la

�885

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

mesure les préfère, du simple point de vue de la beauté, à des
plaidoiries tumultueuses, artificielles, et grossièrement passionnées. Ils sont, pris en eux-mêmes, d'un genre supérieur, et je
songe maintenant qu'un des mérites principaux, dans un
plaidoyer de Lysias, est précisément que ce plaidoyer, par aon
calme, sa lucidité, son intelligence, est donné dans le mouvement même qui va condenser ses raisons en un arrêt, les imposer
d'elles-mêmes, de leur intérieur et de leur vie, au magistrat,
dont elles deviennent la raison.

NOTES

1

LA LITTERATURE

ALBERT THIBAVDIT.

UNE PHILOSOPHIE PATHÉTIQUE, par Julien Benda
(Cahien de la Quinzaine).
Sur le caractère, les intentions, et la portée de ce libelle, un
&amp;Yeu de l'auteur nous renseigne suffisamment : " La guerre des.

mots, dit M. Benda, c'est en réalité la guerre des valeurs pour
l'occupation de ces places fortes qu'on appelle les mots. ,.
M. Benda sait le prestige de ces " t1erbes sacrls ", aussi le confisque-t-il à son profit : il utilise la puissance maléfique des.
mots contre la philosophie bcrgsonienne ; il affuble cette
philosophie d'ornements postiches, et se prépare une attaque
facile, mais une victoire illusoire. Grâce à des définitions fabriquées de tO'Utes pièces, M. Benda combat non une véridique
image du bergsonisme, mais un fantoche de paille auquel
ensuite il es't: aisé de mettre le feu ; et, pour donner à sa thèse
one apparence de vraisemblance, il a soin d'emmêler ces définitions arbitraires, citant tantôt des phrases de ]'Évolution Créatrice,
plus souvent encore des formules empruntées à des bergsoniens.
ou à des écrivains auxquels il confère d'autorité l'ordination
bergsonienne : ces quelques phrases, découpées de ci de là et
isolées du contexte, se prêtent à toutes les inductions. Pour
6tayer la chancelante fragilité des plus fantaisistes interprétations, M. Benda appelle à son aide Mme de Noailles et

�886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Mm• Colette, dont la simple franchise avouerait qu'elle ignore
M. Bergson.
Cette mixture savamment préparée égarera peut-être le
lecteur pris de " cette douce ébriété " que communiquent les
fumées des mots : l'auteur de la Philo1ophie Pathétique espère
lui faire ainsi accepter la thèse essentielle de ce petit livre. Le
succès du bergsonisme s'expliquerait par "sa cqrrespqndanct"
supposée avec le goût du public ; cette philosophie répondrait
à "des passions de ce temps " : elle serait venue dire "aux
mondains ce qu'ils voulaient entendre, donner expression à
leurs désirs les plus profonds. " M. Benda feint d'ignorer les
préjugés qu'a rencontrés, les résistances qu'a eu à vaincre la philosophie nouvelle, lorsqu'il y a vingt-cinq ans (l' Essai sur les données
immédiates de la conscience est de 1888), elle a lutté contre le
mécanisme et le déterminisme alors à la mode parmi les scientiliques et parmi les mondains. Parmi les mondains ..... tout le
monde sait que, dans le sens où M. Benda entend parler de
mondains, ceux-ci se font les dociles suiveurs des philosophies
les plus opposées ; mais ces engouements à bascule n'ont rien
de commun avec les sympathies intellectuelles de bon aloi qu'a
suscitées le bergsonisme : la plus forte preuve de sa vertu
inspiratrice n'est-elle pas l'accord qui existe entre les tendances
générales de cette philosophie et les recherches poursuivies
dans des domaines très divers par des hommes que ne rapprochent ni le même milieu, ni la même formation, ni le même
tempérament ?
M. Benda réduit le bergsonisme à n'être qu'une philosophio du "pur sentir'', une philosophie du sentiment. Or, pas
une seule fois, dans tout ce qu'il a écrit, M. Bergson n'a fait
appel au sentiment. L'appel " au pur sentiment" est une
invention de M. Benda. Quand M. Bergson a employé le mot
"sympathie", il a expliqué, il a précisé tout au moins par le
contexte que ce mot était pris au sens étymologique pour
désigner une espèce de corncidence de l'esprit avec son objet.

NOTES

887

Il s'agit donc d'un acte de pensée. L'intuition, telle que la
comprend M. Bergson, est, non du sentiment, mais de la
pensée, quoique ce ne soit pas de l'intelligence. L'épithète de
"pathétique" ne se justifie pas : au contraire, toute la doctrine
est un effort pour donner à la philosophie plus de précision,
pour la rapprocher de l'expérience soit extérieure, soit
interne.
M. Benda prête à l'auteur de l' Et1olution Créatrice des
intentions gratuitement faussées, en lui supposant "la haine de
1,.1~ te11·1ge_nce " . Aucun 1ecteur n ' apercevra cette haine irnagînarre proJetant son ombre sur les éclatants développements des
thèses bergsoniennes. Est-ce déclarer la guerre à l'intelligence que
d'affirmer que celle-ci a son domaine propre, qu'à côté d'elle,
la volonté peut être la source d'une philosophie ? La volonté
qui connaît directement, immédiatement, nous offre une façon
de connaître plus profonde : la volonté, s'insérant dans l'intel~igenc_e, ne p~urrait-elle satisfaire la pensée mieux que la seule
intelligence livrée à elle-même ne la satisfait ? La volonté appaquelque chose de plus essentiel que l'intelligence, parce
qu avec de la volonté, on peut faire de l'intelligence, tandis
qu'avec de l'intel1igence on ne peut pas faire de la volonté. "
L'action
. et l'expérience sont souvent, pour les hommes, maîtres
plus subtils de culture ·et d'originalité que l'apprentissage de
l'école.

rat: "

Il Y a une certaine hardiesse à présenter le bergsonisme
comme la philosophie de l'abandon " au pur det1enir" une
philosop~ie de mollesse et d'extase sensuelles, alors qu'à t~avers
tous les livres de M. Bergson retentit un énergique et pressant
appel à la volonté et au caractère. Dès les premières pages de
l'Et1olution Créatrice se rencontrent des formules significatives:

"Nous sommes les artisans de notre flit, chacun de ses m,ments est
ne espèce dt création ...... La durée réelle est celle qui mord sur
le, choses et y laisse l'empreinte de sa dent." Cette création de
soi par soi n'est pas le mol abandon d'une vie qui à va

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

la dérive de 5cs instincts ; elle est toute semée de passionnants
obstacles à surmonter, parfois même d'impérieuses résistances 1
briser : dans le domaine moral comme dans le domaine an.
tique, création est effort persévérant et continu.
M. Benda assimile mobilité et mol/me, alors que tout mounmcnt suppose une tension des muscles, si so~~les soient-ils, si~
soit-elle. C'est vers une paresseuse immobilité que se réfugient
)es êtres passifs moralement, nonchalants physiquement. La
"fixité" de l'âme n'implique pas plus sa force et sa constance
que la mobilité n'implique l'instabilité de la conscience ; ~~
fixité est souvent signe de faiblesse. Une heureuse actmté
su pose un équilibre, mais la stabilité se concilie parfaitc~ent
av~c le mouvement : il n'y a pas que l'immobilité des éd1ficca
qui soit stable. Est-il nécessaire de rappeler_ à ~- Benda
la signification de certains mots sur lesquels 11 se livre à des
faux-sens singuliers? M. Bergson dit que nous nous créons
nous-mêmes par un effort de volonté sans cesse renouvelé ; et
M. Benda traduit (p. 8 1) : "Est-il besoin de dire ...... si elle
exulte cette société qui, toujours toute femelle, ne sait que le
changement de direction du sentir, repousse toute organisation
de l'âme et se salue en Mélisande, si elle trépigne quand un
philosophe vient lui dire que l'instabilité de la conscience en
est la forme supérieure ? "
•,
Tout au long de son petit livre, M. Benda semble poursuivi
par des préoccupations aussi étrangères à la philosophie b:Cgsonienne qu'aux sympathies suscitées par elle. L'auteur de 1 Orin. de "1nssons
r. ·
'' et de " spa smes" ··
nation affectionne les expressions
parlant des bergsoniens, il leur attri bue les plaisirs les ~lus
particuliers " de pâmoison, de communion pâmée, d'adhésion
pâmée au plus secret de leur être". Un passage de~- Le~
Jui suggère "l'extraordin aire bonheur de se hu~er so1~m~me. ;
et aon esprit s'exalte : Quelle joie ! Quel vertige, s'ecne-t-il •
Cet " envahissement sexuel", comme il le nomme, ne hante du
.
. .
Il est p1quan
.
t de voir M · Benda
reste que sa seule 1magmat10n.

NOTES

se complaire à l'évocation de ces plaisirs pames : "On devine,
déclarc-t-il, l'extase d'une société, dont un des désirs manifestes
est précisément de se toucher en ces exquises régions .... Concevez ici le délire d'une société qui, toute femelle, n'a de religion
que pour cc qui se sent." Il est non moins comique d'entendre
M. Benda parler des littérateurs suspects à ses yeux d'hérésie
bergsonienne, "des purs littérateurs, de tant de gens de lettres
fournisseurs de pathétique". M. Benda voit en l'œuvre
d'André Gide l'exemple d'une littérature dont la pensée
"jamais ne se fige en idée nette". De telles formules jouent de
malechance.
Il est pardonnable de nourrir des haines, et même de se
tromper radicalement sur les idées contre lesquelles on entre en
lutte, mais non de déformer celles-ci systématiquement.
M. Benda imagine être plus assuré en prenant un ton impertinent; mais à une désinvolte impertinence en vain cherche-t-il
à atteindre, et sa gaucherie s'essaie à des mots que n'éclaire
même pas une lueur d'esprit : "Nos gens trépignent d'aise ......
le client de la durée, .... l'âme des petites bonnes, .... le bafoueur
du relativisme, le moderne prometteur d'absolu, l'aventure
bergsonienne, le plaisir de bafouer la science, le philosophe
charlatanesque ..... " Que voilà de médiocres inventions, et qui
mesurent une critique dont l'impatiente mauvaise humeur, en
éclatant, trahit la faiblesse!
Le style, qui étonne dans un Cahiet de la Quinzaine, reste
celui d'un pamphlétaire sans envergure. Dès les premières
pages, le lecteur est mis en défiance par l'allure d'une pensée
couleur de politique. Comment ne nous apparaîtrait pas
suspecte une attaque qui cherche à troubler l'esprit du lecteur
par le mauvais ferment de ces louches passions l Tout au début
le bergsonisme est défini " un boulangisme intellectuel, une
aventure semblable à celle du beau général à barbe blonde", et
le petit livre s'achève comme il a commencé. Afin que tous les
appétits de rancune soient éveillés, des dé/initions de la démo-

10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl!I

cratie et de l'aristocratie permettent à M. Benda de conclure:
"Toutes ces passions reviennent à une seule : éprouver un état
des sens ou du cœur par la spéculation philosophique, refuser
tout état d'esprit ..... Si l'on appelle démocratie une société en
quête du seul se~tir, qu'elle cherche aux _voies l~s pl~s étrange.,
le bergsonisme est rjgoureusement la ph1losoph1e d une démocratie. ''
Ce " rigoureusement " est admirable et concluant. Les
définitions proposées pourraient être inverties : il serait aussi
facile de démontrer que la démocratie a sa source dans une
philosophie purement rationaliste, et c'est même la conception
la plus généralement acceptée. M. Be~da sacrifie t~o~ aisément
à ce " figarisme philosophique " qu'1l reproche st vivement à
Georges Sorel, escomptant une polémique à laquelle l'ap6tre
syndicaliste ne s'est pas laissé entraîner.
.
Faut-il voir dans cette P!tilosop!tie Pathétiqut une manifestation du mouvement récent qu'a provoqué la philosophie bergsonienne et dont Charles Péguy a exprimé le mobile secret
en cette belle formule: ,c Ce qu'on ne pardonne pas à Bergsot1,
c'est d'avoir brisé nos fars?" Même pas. En lisant des phrases
comme celles-ci : " Bien que cette volonté d'une communion
p~mée avec l'essence des choses ait existé de tout temps chez
les sociétés élégantes, je veux dire chez ces groupes de per~nnes
oisives et bien nourries qui viennent satisfaire aux produits de
l'imagination un pléthorique besoin de sentir ... " - le lecte~
se demande si l'auteur ne se moque pas de lui, mais il sourit
de voir M. Benda lui croire tant de na'iveté ; il compare instinctivement ce petit livre à l'acte de ces pauvres hères qui vont
dans les musées esquisser un geste contre une œuvre de maître
afin d'attirer sur leur dénuement l'attention publique.

E. D.

NOTES

JEANNE D'ARC A-T-ELLE ABJURÉ? étude critique,
précédée de: JEANNE o'ARc ET SES voix; - JEANNE o'ARc ET
sis FÉEs, par Marcel Hébert (Nourry, 1914).
Le livre de M. Marcel Hébert présente la "question Jeanne

d'A rc " sous
· un Jour
.
nouveau, et c•est· ce qm· vaut à ce livre
d'être retenu. A première vue, ce n'est pourtant qu'une étude
critique : Jeanne a-t-elle abjuré? Voici les témoignages, les
dépositions contradictoires, les documents certains; voici le
procès de condamnation, dont 1_. minute reproduit les expressions mêmes de l'accusée, et en évoque, d'une façon vivante, la
personnalité. M. Hébert, qui n'écrit pas une vie de Jeanne
d'Arc, qui se propose seulement de dissiper quelques malentendus récents, commente et rapproche ces pièces authentiques,
avec une curiosité attentive et sans parti-pris. Mais ce n'est pas
là qu'est l'intérêt spécial de son travail.
M. Marcel Hébert n'est pas uniquement un érudit ; c'est
un philosophe, que de douloureux débats de conscience ont de
longue date, spécialisé dans les controverses exégétiques. 'Et,
tout en faisant œuvre d'historien, l'angle où il se place, de
lui-même et comme malgré lui, est extrêmement instructif.
Il ne nous laisse pas longtemps penchés sur les textes; dès qu'il
a éclairci les points d'histoire demeurés obscurs, il nous ouvre
(le plus vastes horizons. Très renseigné sur les choses de Rome
·1
'
1 appelle notre attention sur ce qui se passe, autour de nous.
Or nous assistons, sans trop nous en douter, à la formatien
~•~~ mythe ; nous sommes les contemporains d'une des phases
1mt1ales de l'évolution du mythe de Jeanne d'Arc. En effet, la
représentation de Jeanne évolue, d'une manière très sensible, sous
~os yeux, dans les cerveaux populaires : elle s'idéalise progressivement. Et il n'est pas moins curieux de suivre le mouvement
par~lèle que cette progression impose aux interprétations
-0ffic1elles de l'Église.

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRAiilÇAISE

Rappelons les faits. La question précise est celle-ci : Jeanne
d'Arc, conduite, le 24 mai 1431, sur l'échafaud du cimetià-e
de St Ouen, y fut pressée de signer une cédule d'abjuration ;
cédant à la peur du bftcher, elle y apposa une croix ; " pour
sauver sa vie, " avoua-t-elle avec contrition quatre jours plus
tard. Or, depuis le XV 0 siècle jusqu'à nos jours, personne n'a
songé à interpréter autrement les événements, non plus qu'à en
dissimuler une partie ; il n'était venu à l'esprit de personne
qu'une si légitime et d'ailleurs si brève défaillance chez cette
enfant de dix-neuf ans pftt entacher sa mémoire.
Mais, depuis une quinzaine d'années, voici que le point de
vue change. Peu à peu, les historiens officiels de l'Église
s'émeuvent; ne pouvant nier les faits, il les dénaturent, ils
en atténuent la portée. Ils ergotent à l'infini : ils s'appliquent
d'abord à distinguer l'abjuration de Jeanne des véritables
abjurations canoniques ; puis, allant plus loin, ils ne craignent
pas de soutenir ce paradoxe inattendu, que l'abjuration de
Jeanne est " un acte admirable de prudence, de force morale,
de foi ... "
L'explication de cette nouvelle attitude?
A Rome se poursuit Je procès de béatification et de canonisation de la Pucelle...
Le membre de phrase précédemment cité est emprunté au
chanoine Dunand, dans son livre : L'abjuration du Cimttièrt dt
st Oum, d'aprù les texte1. (Paris, Poussielgue, 1901.) Or, il ne
faut pas oublier que le chanoine Dunand est l'auteur d'une
Histoire complète de Jeanne d'Arc, dont les trois forts volumes
font autorité dans l'Église; et que c'est lui, qui fut chargé par
l'évêque d'Orléans, d'écrire un rapport sur l'abjuration de
Jeanne, rapport de deux cents pages, d'abord soumis à la Commission diocésaine d'Orléans, puis, à Rome, aux Consulteurs de
la Sacrée Congrégation des Rites, lesquels adoptèrent officiellement les conclusions du chanoine.

Ainsi, ceux d'entre nous qui savent et qui veulent voir, ont

la bonne fortune de saisir sur le vif, par un exemple contemporain, le travail parallèle des cerveaux populaires et des théologiens autour d'un fait historique. Ils peuvent voir s'opérer
sensiblement devant eux une de ces mutations de l'histoire en
mythe, par ce phénomène d'idéalisation progressive, qui est le
grand agent de l'évolution des dogmes.
M. Marcel Hébert vient d'ajouter là une illustration, et
comme un appendice, saisissant par son actualité, à l' Er;o/utiqn
dt la Foi et au Dir;in 1, ses deux maîtres livres, ceux dont on ne
dira jamais assez fermement qu'ils résument, avec une 'étonnante
perspicacité phychologique et une équité scrupuleuse, tout le
problème religieux de notre temps.
RoGER MARTIN DU GARD.

LE ROMAN
MENGEATTE, roman par Raymond Schwab (Bernard
Grasset, 3 fr. 50).
Pour aimer un peu l'église de Saint-Nicolas-du-Port, en
Lorraine, sans doute faut-il l'avoir vue par une soirée du
5 Décembre, quand sous la grande voftte obscure des centaines
d'enfants tournaient en procession, chacun tenant un cierge
d'une main, de l'autre une petite bannière rose ou bleue. De
jour, la nef est nue et désolée, n'ayant rien gardé des trésors
apportés par les pèlerins ; les piliers baignent dans une clarté
froide, car les ogives, dans leurs pâles verrières, n'encadrent
plus que de rares débris d'anciens vitraux : un démon au mufle
de bête, un cruel guerrier cuirassé ... Au dehors, c'est de loin
que l'on voit s'ériger sur la vallée de la Meurthe les deux tours
massivc;s et grises " double peuplier ébranché issu d'un seul
1

z

vol. in-8°, Alcan, 1905-1907.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

tronc" ; deux toms sans flèches, coiffées de toits bulbeux. Je
me souviens comme nous levions le nez, dans la cour de
l'école, pour regarder les couvreurs travaillant sur leurs minces
planches suspendues. Au matin d'un 13 juillet, d'entre les
ardoises éclatant au soleil soudain jaillit une vive flamme
rouge; et, même après que se furent déployés le blanc et le
bleu du long drapeau, il nous semblait revivre encore le grand
désastre : l'incendie de l'église par les Suédois. Ce désastre
dont l'image restait si vague dans mes rêves d'enfant, j'y crois
assister moi-même aujourd'hui, puisque Mengeatte l'a regardé.
Habitant tout contre l'église, dans la rue des Trois-Pucelles, elle
n'a rien perdu de cette horreur. Elle a vu les hérétiques du
Nord graisser la toiture, et bondir avec leurs torches dans la
nef bourrée de paille et de bois :
" Tout d'un coup, la nef s'illumina entièrement, les vitraux
devinrent rouges, des flèches de feu sautèrent très haut entre
les tours, les soldats sortirent en courant et disparurent, et il
n'y eut plus dans la nuit que le grand vaisseau de pierres, crevé
partout de flammes que la bise tordait ....
"Et le grand vaisseau précieux br1ila six jours et six nuits;
et, pendant six jours, les corneilles volèrent autour des clochers
sans se poser; et les maisons, trop pressées autour de l'église,
éclatèrent comme des coques d'œufs pourris ; et les cloches,
fondues, coulèrent dans l'intérieur en pluie de bronze, pois
suivirent jusqu'à la Meurthe le chemin du sang ; et les
murailles demeurèrent sauves au milieu de J'incendie, rouges
comme braise. Et la grande flamme, pendant six jours et six
nuits, nous déssécha la gorge ".
Or Mengeatte est faite paur souffrir plus qu'une autre de
cette "grande pitié qui est au duché de Lorraine. " Elle a
même prié si fort, à l'heure où Niels Eriks'on tentait d'abattre
la statue de Saint Nicolas, que le chef du saint a frappé la tête
de l'homme, en lui crevant les deux yeux. Pourtant Mengeattc
n'est pas née pour la haine ; elle médité la parole : " Per1onnt 11'"

HOTES
1111 pl/1.1

grdnd dmour _9ue de d011ner J(Z ttie pour m amis. " Elle a
devant elle l'exemple de Jeanne : "Si j'avais été Jeanne d'Arc,
je n'aurais rien dit à personne. J'aurais sauvé le royaume, mais
on n'aurait pas su que c'était moi, on ne m'aurait pas aimée,
et je serais morte avec mon secret ... Il n'y a sur terre que deux
sortes de gens : il y a ceux qui échangent, et ceux qui donnent.
Ceux qui donnent !... " Seulement, Jeanne était toute simple,
Mengeatte est naïvement compliquée. Nulle voix céleste ne laguidant, il faut qu'elle cherche sa mission à ses risques, parmi
les hésitations, les scrupules, les tentations de l'orgueil. Parce
que Charles de Lorraine l'a reçue avec un sourire, elle se flatte
de Je conduire, en héroine, à la victoire ; mais le prince léger
n'a voulu que prendre d'elle son plaisir. Toujours pure, pourtant déchue, voici qu'elle revient vers les siens et reprend ses
habits de femme ; pour prix de son vain sacrifice, elle ne voit
autour d'elle que passion, défiance et fureur du meurtre; si
bien que la petite sainte s'en ira vaguer pur les routes avec le
troupeau des excommuniées....
La première partie de l'aventure nous est contée par Antoine
Coliche, vieil ami de Mengeatte ; la seconde partie par Mangcatte elle-même, sans pastiche d'ancien langage, mais sans
qu'aussi nulle expression choque par sa modernité. C'est dire à
quel point l'auteur a choisi son jeu difficile, afin de le rendre
plus beau. Il y porte l'aisance la plus savante, la simplicité la
plus raffinée : ce n'est point par la seule ressemblance des noms
que Raymond Schwab nous fait sooger à Marcel Schwob.
Moins harmonieusement parfaite que la Croisade du Enfant1,
l'histoire de Mengeatte a plus de mouvement, de chaleur et de
,ie. La merveille ~erait qu'e!Je sût nous imposer une émotion
ingénue. Mais plus l'art se fait délicat, mieux il accu.se la
distance entre les motifs des personnages et la subtile arrièrepensée de !'écrivain ; aussi, comme devant les pages où Renan
parle des saints, notre tendresse admirative se nuance-t-elle
d'ironie.
M. A.

�LA NOUVELLE Rl!VUE FRANÇAISE

• ••
LES HASARDS DE LA GUERRE, par Jean Yariot
(Georges Crès).
Une concurrence obstinée empêcha ce roman de remporter
dernièrement le grand prix de littérature dont l'Académie
dispose chaque année, depuis trois ans, pour récompenser une
œuvre d'importance. La distinction ne lui en demeure pas
moins acquise, moralement, puisqu'il fut proposé, avec beaucoup
d'éloges, par la commission chargée de discuter et d'évaluer
le mérite des candidats. N'ayons donc point scrupule de le
juger avec sévérité. Son auteur, qui y défend les privilèges
d'une classe supérieure, ne saurait d'ailleurs contester que les
hautes dignités n'entraînent de grandes servitudes.
La première fois, le grand prix de littérature fut décerné à
M. André Lafon pour son roman l' Eltvt Gilles dont le principal
mérite se trouvait, en effet, d'être l'ouvrage d'un bon élève. Je
crains que celui-ci ne soit pas d'une autre qualité, bien qu'il
manifeste un tempérament plus fort et plus volontaire que
celui de M. André Lafon. Mais, alors que ce dernier ne paraissait guère qu'un bon élève1 en morale spiritualiste, M. Jean
Variot serait plutôt un excellent élève en politique nationaliste.
Puisqu'il nous parle (page 155) de l'obéissance due à la
Personne Royale, puisqu'il fait de cette obéissance une des
vertus héréditaires de son héros, il nous faut bien, si nous ne
voulons pas ignorer une des principales composantes de l'esprit
qui anime son livre, le compter parmi les hommes d'un parti
que nous connaissons. D'ailleurs, cela, que nous constatons sans
vouloir ici en juger, explique bien des côtés de la réussite
jusqu'où s'éleva ce roman.
Il importe même de signaler cette positio11 poli-tique de
l'auteur parce que vraiment, a;u point de vue littéraire le plus
strict, elle domine et commande son livre. Celui-ci n'est que le
roman d'une idée, d'une idée de M. Jean Variot - à savoir,

NOTES

d'une façon générale, que certaines vieiltes familles constituent
une "classe exemplaire", nécessaire à la société et ne doivent
jamais abdiquer le privilège du commandement ni accepter une
place moins haute que celle où elles sont nées; et, particulièrement, que ces hobereaux campagnards, s'ils sont de l'Alsace
annexée, doivent se vouer au métier des armes pour l'heure
attendue de la revanche, ou tout au moins conserver nationalement, par l'exercice de leurs vertus, le sol et la race qui
n'appartiennent plus à la France. Et toutes les parties du livre
concourent expressément à imposer cette idée au lecteur.
Certes, voilà qui assure une grande unité au roman de
M. Jean Variot ; mais c'est aussi ce qui en fait l'étroitesse et
la faiblesse.
Nous n'aimons pas les livres sans organisation intérieure,
"ceux épars et privés d'architecture", selon l'expression de
Stéphane Mallarmé; mais il ne nous convient pas davantage
que, sous prétexte de "composition", on nous donne de la .
mécanique littéraire, de petits moteurs qui marchent à l'essence
intellectualiste ou autre.
En soi, l'idée de M. Jean Variot est une idée de théoricien
et non une émanation générale de la vie, qui a plus de
diversité, de profondeur et d'incertitude. Son héros échappe
avec trop de parti-pris, à la ressemblance avec les autres
hommes. D'un bout à l'autre du roman il est le sujet
d'un unique sentiment et nous ne voyons point qu'il en
puisse souffrir d'autres, ni se conduire comme tous les jeunes
gens. Une pensée 6xe l'anime continuellement et il n'existe que
pour elle. Dans cet être qu'on nous présente "en fonction "
d'une thèse, il ne nous est pas possible de voir un vivant.
Notez, en outre, que le même sentiment, plus ou moins
fort, se retrouve également, et presque seul, chez les autres
personnages des Ha1ard1 de la Guerre et vous comprendrez tout
ce que l'art de M. Jean Variot comporte d'artificiel et de trop
voulu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Composé en vue d'un résultat à atteindre, son ouvrage
manque de profondeur, de conscience de soi, d'une vie propre,
enfin, qui lui permette de rester toujours identique à luimame, et d'affi:onter sans perdre aucune de ses qualités la suite
changeante des temps. Que le vent tourne, que les générations
s'orientent vers d'autres horizons politiques, il se trouvera non
seulement abandonné par la faveur qui l'entoure aujourd'hu~
mais dépouillé de toute vertu. On n'en verra plus que 15
artifices. M. Jean Variot n'a-t-il pas de plus hautes ambitions l
Enfin, ,nous savons trop à quel maître un tel écrivain se doiL
Ainsi, lorsque son héros entreprend, pour retrouver sa pcnonnalité égarée ou indécise, le pèlerinage de l'épopée de la
Grande Armée à travers l'Europe, nous ne pouvons point oc
pas penser au exercices spirituels de l'auteur d'Un Homlfll /art.
Que passant à Rome, Andréas Hermann Ulrich s'écrie : "IJ,
plus que p:u-tout ailleurs, le peu que je suis se montrait à moi,
et surtout je sentais que cette ville, parsemée de temples
antiques, n'est éternelle que par la puissance invincible qai
règne au Vatican, cette puissance qui alors m'effi:aya, parce
que j'avais osé vivre, pendant plusieurs années, sourd à !CS
commandements" ; et que pris de la tentation de voguer
vers la Grèce, il y renonce en se disant : " que la Grèce serait
encore pour moi une source d'amertume et que très certainement je ne la comprendrais pas", cette attitude ne lui serait
point possible si M. Jean Variot n'avait lu le Yoyage tk Sparlt,
Mais M. Jean Variot est encore pour beaucoup plu:l l'élève de
M. Maurice Barrès à qui il emprunte ses procédés de style
avec une facilité étonnante.
Je n'entends pas dire, toutefois, que les Hasards dt 14 GtllTf't
soient une œuvre dépo11rvuc de tout mérite. M. Jean Variot est
capable d'une grande application. Il sait, avec quelques mots trà
simples, très ordinaires, ramasser et renforcer un récit, et
surtout placer au bon endroit des épisodes qui excitent l'intér~
Il imagine, d'ailleurs, assez fortement, encore que ses moyens

NOT.ES

paraissent, dans ce livre, manquer d'en'l'Ugure. Son style a de
~euses qualités et on lui reconnaîtra le mérite de le bien

aoigner.
Mais qu'il se méfie de son application. Ce roman de jeune
homme réalise une trop évidente perfection. Une si grande
assurance le dessert. Serré, un peu étroit, on le sent trop bien
fait, trop habilement monté. On aimerait y voir quelques-une
de ces incertitudes qui montrent une âme inquiète de se conquérir et qui sont un des plus stlrs mérites de !'écrivain, parce
que, dans la découverte du monde et de lui-même, c'est ce qu'il
ne connaît pas encore qui doit le plus l'intéresser.

G. S.

•• •
L'HÉRITAGE, roman par Hmri Badulin (Bernard Grasset,

J fr. 50.)
L'effort de Henri Bachelin s'applique trop consciencieusement au réel pour que son style, en chaque livre, ne prenne
point la couleur du sujet. Dans J11/i1tlt la Jolie, - nos lecteurs s'en souviennent, - les scènes d'existence villageoise se
relevaient de verdeur et de fraîcheu_r. Mais unc teinte morne
et grise convenait seule à l'Hiritage; ce tableau d'une ambition
impuissante, ce récit d'une vie manquée, m'a rappelé tels
romans de Gissing - la Ran(IJ1J d'Eve, la Rra des Mturt-tkfà - où la misère des grandes villes, écrasant peu à peu des
lmes délicates, les contraint à renier tous leu_rs espoirs.
Le fils d'un artisan étudie au collège; après quatre ans de
régiment, employé dans sa petite ville, il fait des projets littéraires, il les emporte à Paris, dans les bureaux de la banque où
il lui faut gagner son pain. Mais le manque d'argent arrête ses
mais de poésie comme ses essais de libre amour ; le mariage, la
paternité l'enfoncent de force en son métier ; au jour des
lilnérailles de son père, il se résoud amèrement à l'abdicatiou :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

"Je suis de ceux pour qui la résignation est un devoir, qli
doivent accepter la vie telle que le destin la leur a faite. Ces
conseils d'accroissement, de développement, ils ne sont bou
que pour les riches, que pour les forts !... Ici j'aurais été dans
mon milieu ... Je n'aurais pas d~ aller à Paris ..... Hélas ! je n'ai
pas de doctrines à annoncer, pas de gestes à faire sur les
foules ... Je n'ai rien en moi. "
Vraiment, n'avait-il rien en lui ? Si nous étions forcés d'ea
douter seulement, si sa vocation d'artiste se traduisait, à d~lll
d'œuvres, au moins par la qualité de ses rêves et par l'accent
de ~a révolte, sa médiocre destinée aussitôt nous émouvrait plm
que ces milliers et ces millions d'autres que pressent des liens
non moins étroits. Mais comme il semble peu hanté par la
vision d'une beauté nouvelle ! Combien peu contribue à ta
souffrance le tourment de ne pouvoir dire ce qu'à sa place nal
autre ne dira ! On croirait que l'art n'entre point dans la aabstance de sa vie, qu'il va cesser même de lire et d'admirer, da
moment qu'il cesse d'écrire et d'espérer le succès: comme ai
l'œuvre des autres n'existait que pour stimuler ou rabattre IDII
orgueil. Oui, sa seule marque d'élection, c'est que son envie ne
mord ni banquiers, ni chefs d'usine, mais seulement des écrivains riches, ni pires ni meilleurs que lui, non responsables de
son sort .... Cc sentiment, j'en conviens, est naturel et sincà'c;
il ne fallait pas le voiler ; et, si nous n'y reconnaissons poiat,
comme dans les romans de Ch. L. Philippe, la protesutioD
d'une classe entière, mais les prétentions de l'individu que 90ll
bonheur seul intéresse, cet égoisme même peut n'être aiasi
dépeint que par scrupule de vérité. Mais alors je supparte mal
les quelques pages où l'auteur ne se distingue plus de ~
personnage, et juge par sa bouche les contemporains.... On~
bien qu'ici l'invention s'est greffée sur un fonds d'autobiographie, et que, pour ne point limiter la portée de son étude.
M. Bachelin a réprimé sévèrement toute confidence pcnoanelle ; mais, ne donnant à son '' héros " ni son talent, ni•

901

NOTES

coarage, il eOt mieux fait de ne point lui prêter ses indigna-

tion, ni son mépris.
M. A.

LE THEATRE
MIDSUMMER NIGHT'S DREAM au Stlfloy Tluatn.
Après avoir représenté Twt!ftli Niglit de façon si ingénieuse
et 1i charmante, M. Granville Barker a monté Midsummtr-niglil s
Drtam. Même goOt dans la simplilication des décors, même
fantaisie dans le dessin des costumes, imprévus et fort
beaux, mais un peu trop fignolés. Cette œuvre aérienne a
enfin trouvé une réali ation scénique qui ne la flétrit point.
"Le génie lui-même, dit M. Granville Barker, peut-il réussir
à porter sur la scène le monde des fées l Les pieux commentateurs affirment que non. On cite délibérément cette pièce-ci et
les parties les plus sublimes du Roi Lear comme irréalisables au
thiltre ; et raisonnant ainsi, on fait par contre-coup tomber le
bllme sur le thHtre. Je ne puis suivre cet argumentation. Si une
pièce écrite pour la scène ne peut y être portée, c'est que
fauteur, quel qu'il soit, s'est, semble-t-il, mépris. Est-cc le cas
de Shakespeare, ou n'est-ce pas le metteur en scène qui, de son
c6té, aurait besoin d'un peu de gfoie l Le monde des fées est
b pierre de touche du metteur en scène, et si c'est surtout mon
amour pour cette pièce qui m'a poussé, j'avoue que l'espoir de
triompher de cette épreuve est pour quelque chose dans la
présente tentative." Dans le Songt d'une nuit d'été, le peuple
des fées est sans cesse mêlé à celui des hommes, mais sans
jamais se confondre avec lui. Souvent Obéron, Titania, ou
Puck sont en scène, visibles pour le seul spectateur. Afin de
maintenir de la vraisemblance jusque dans cette convention

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

poétique, il fallait que tout ce qui touche aux fées dt ane
apparence d'irréalité, eC!t l'air composé d'une autre substance
que ce qui est humain. Avec beaucoup de bonheur, M. Gnaville Barlcer s'en est tiré en dorant de la tête aux piedt
ses personnages féeriques : vêtements tissus d'or, cheveu
dorés, mains et visages couverts de poudre d'or. Ce parti-pris
tout extérieur ne compromet en rien l:t vérité poétique ai
l'émotion de ces scènes - comme ferait par exemple l'ezpédicnt de confier à des enfants les raies surnaturels, ce qui avait
peut~tre lieu du temps de Shakespeare. Je ne veux pas dire
que l'invention de M. Granville Barker soit d'ordre général et
qu'à tout jamais la dorure nous donne une commode recette
pour la représentation des féeries ; non, l'élégance même de
cette solution en restreint l'usage, mais l'exemple d'une telle
réu.site indique assez dans quelle direction peuvent porter llOf
recherches.
D'étroites draperies plissées et verticales, vaguement peintes
en façon de verdures et disposées en hémicycle, c'était aaez
pour évoquer la clairière magique. Parfois, dans les attitudes,
quelque souvenir discret de Burne-Jones ou de Rosetti, souvenir opportun, car où le pré-raphaélisme a excellé c'est dans les
mythes précieux et raffinés comme celui-ci, non dans les partiel
âpres et populaires de la légende. Et combien, délivrée ainai
de surcharge, réduite à la seule poésie, cette comédie ailée parait
satisfaisante et, dans son incohérence même, divinement d-.
" Quelle excuse trouver aux trente-cinq vers de Titania sur le
mauvais temps, en dehors de leur seule beauté l dit encore
M. Granville Barker. Mais où trouver meilleure excuse l Partout même excès dans le r6le d'Obéron. Shakespeare est si désespérément heureux quand il écrit de tels vers, qu'il n'hésite pal
à couper la querelle des quatre amants par un charmant discoan
d'Héléna, long de trente-sept vers ... Il met tout son cœur dam
ces passages poétiques et il faut y chercher le cœur m!me de
l'œuvre. Le secret de la piéce, celui devant lequel tombent

OTES
toutes les critiques dogmatiques, c'est que de tels passages ont

beau pécher sans cesse contre la lettre des lois dramatiques, ils
en observent l'esprit intime, car ils sont dramatiques par euxm!mes. Malgré lui, Shakespeare était dramaturge dès le premier
jour. Même lorsqu'il ~emble sacrifier le drame au poème, il
parvient, instinctivement ou non, ;\ rendre le potme plus
dramatique que le drame même qu'il lui sacrifie." C'est en
voulant en escamoter les parties poétiques qu'on fait paraltre
de telles pièces trainantes et diffuses. Une représentation
comme celle du Savoy Theatre nous fait, une fois de plus,
constater le miraculeux instinct dramatique dont Shakespeare
fait preuve dès les pièces de ·a jeunesse. Puisons-y une nouvelle
colère contre les dépeceurs de pièces et apprêtons-nous à saluer
comme il convient le Macbeth de la Comédie Française où sans
doute M. Richepin aura remplacé les "longueurs" par des
beautés d'un vivacité plus méridionale.

J.

S.

LETTRES ANGLAISES
U E CONFÉRENCE SUR KIPLING POÈTE.

Madame Geneviève Ruxton nous a présenté l'autre jour,
dans une belle conférence, le Kipling poète de l'Empire, qui
est si populaire dans les pays de langue anglaise, et à peu prts
inconnu chez nous où, seules, les Chansons de la Jungle ont été
traduites. Madame Ruxton s'est bornée à résumer le contenu
des cinq livres de vers de Kipling. Elle s'est défendue de vouloir
analyser le génie et la technique du poète. C'est dommage.
Kipling offre cette heureuse singularité d'être le chantre de
l'q,opée moderne - tout au moins de l'épopée moderne an-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

glaise - avec des sens et une imagination de primitif. Il voit
les Tommy et les Blue-Jacket " nourris de cinq repas de
viande", il voit la mer " ce chemin des Anglais jusqu'aux
confins du monde", les baleiniers de Dundee, les "clippen"
qui, toutes voiles dehors, ramènent les laines du Sud, les steamers et les destroyers pouseés par leurs 20.000 chevaux, il voit
les machines, la vapeur, les valves, les boulons, les plaques
d'acier, les grandes villes de marchés et d'échanges et leurs offices
et les noires cités industrielles, il voit tout cela non pas avec des
yeux de moderne, ma.is avec des yeux aussi jeunes, aussi frais,
aussi natfs que s'il vivait à l'aurore du monde. Il ne voit pas
des taches, des taches de couleur, comme nos impressionnistes,
mais le tout de l'objet, avec son relief, ses trois dimensions, ses
profondeurs, son volume et, en même temps, sa coloration,
bref ses q,ualités premières et secondes, et ses dépendances et
"les alentours où il se prolonge et qui se prolongent en lui".
Il voit avec des yeux " bibliques. " Et il parle un langage
adéquat, véritable comprimé d'images, chant tout secoué de
pulsations et de saccades, où il y a de l'argot du c()(kney, mais
aussi parfois le sublime prophétique. Ce n'est pas d'ailleun
que tous les caractères que je viens d'énumérer ne puissent
définir, dans une certaine mesure, l'imagination anglaise. Mais
il y a là une question de degré. A son degré d'amplitude et de
fra.tcheur l'imagination de Kipling est plus qu'anglaise; elle est
" primitive". On songe à ces tribus perdues d'Israël de qui
une tradition fait descendre nos voisins d'Outre-Manchc, ou,

si l'on préfère, aux Wikings.
Si M""' Ruxton ne s'est pas souciée de pénétrer dans les
arcanes du génie poétique de Kipling, elle a fait mieux: elle a
orné sa conférence de citations admirablement choisies et
traduites avec beaucoup d'exactitude et un grand sens da
rythme. Elle nous dit elle-même I que "lorsque cela lui a para
possible" elle a "conservé une allure rythmique à la traduction."
1

Voir la Revue Htbdomadairt du 7 mars 190+.

NOTES

"Ailleurs, ajoute-t-elle, je me suis contentée de rendre en la
condensant la substance de la stance ou de la ligne traduite,
tentant de prendre pour modèle la méthode de Taine dans ses
admirables
citations de la Littérature n"ncr'-,,
'
"
.
,,w.,,1 ou,
sans ctre
Jamais sacrilège, il se préoccupe cependant de donner avant
tout à 1:esprit français qui le suit "le sens divin et abstrait de
la =;.,
· " Je voudrais donner quelques unes
l"""',e " qu ,·1
J trad u1t.
de ces. traductions
de
Mme
Ruxton · En voici une, emprunt ée
.
aux c1tat1ons des Ba"ack Room Ba/lads (Les Ballades de la
Chambrée). Un parfum d'eucalyptus en fleur réveille ch
.
A
.
~M
Jeune ustrahen le souvenir de son pays :

C'était rAustralie, toute /'.Australie
Tout ce fjt/$ j'y ai trowé et perdu,
'
Tous ks dsages 9ui me donnent la falie du retqur,
Toutes les /tmmes 9ue j'y ai embrasrées.
Et J'ai t1u Sidney, oui, Sidney,
Ses pi911t-nÏtjue et ses muiiques;
Et la petite maison s11r la rivière,
Et mts Jt11nes vignes ttndant leurs r4tlleaux.
Et tout cela, /Qui cela venait à moi
Dans l'odeur des arbres enjltur à Lichtenberg
Où nous entrionr à ,lzeval sous plrûe.
'

'4

Et _voici, dans une autre note, des visions du Veld où
apparaissent ~ ~lusieurs reprises, " rare apparition dans les
~ e s de K:pltng, des visages de femme, mais elles sont à
1h~nneur_ et c est sur le champ de bataille qu'il les a rencontrées,
les infirmières des trains de la Croix-Rouge."

Qui ,e sollfJient du crépuscule et des tentes alignées
( D'"!s le cristal du soir les âmes des montagnes lointaines?)
LI ht1Umtnt &lt;ÙJ 14Ises tÙ far et le noble rire pitoyable
Et ks flÎsarres
, pquss'"e
: L couvrant leurs
'
o· tk nos saurs et ,a
d1et1eux?

11

�90 6

LA NOUVELLE REVU~ FRANÇAISE

Qui rk nous se souflient des matin.r' où le train suifl~Ît le~ r,wines
( Au fll1fUJ de la plaine déserte dans un petit nuage eclatatent les obus),
Et les wagons de la Croix-Rouge, bdJ/h de soleil, avancent lentement,
[le long de la ligne aux ponts gardis,

Et les !lisages de nos sœurs, penchées anxieuses au« porlierts?

.
Qui se souvient des midis et des conf!ois à travers le march~ .
( Pauvres corp1 roulés dans une couverture' sans drapeau, suwts par les
[mouches),

, , n d'honneur tralnant les pieds, et la poussièt·e, et la puanteur,
Et ,e, pe,o,o
[ /, if,
etaroz ,
Et le viJage de nos sœurs et la gloire brillant Jans leun yeux?
J
t l't'1sue de1 bat4il/es' libres et vénérées dam les camps,
Braves attenaan
.
p . t prudentes etjoyeum dans les flilles assiigées, dans les oz/les
atten -es,
[inft1tées,

Celles-ci ont tout enduré, jusqu'a l'heure où sonna le repos, '
Pauvres petits corps ravagés, ah! si légers à mettre en terre.
C.V.

LETTRES ITALlENNES
ŒUVRES de Carlo Dossi, 4 vol. (Ed. Treves. Milan

NOTES

vulgaire tient pour obscur et alambiqué, et qui est le plus
subtil et le plus raffiné des prosateurs italiens modernes.
Le nom de Carlo Dossi (pseudonyme d' Alberto Pisani
Dossi 1) est à peu pres inconnu en France t ; son œuvrc est
ignorée de la plupart en Italie. De son vivant, Dossi a tout fait
pour rester dans l'ombre. Surtout, son art est de l'espece qui
décourage les paresseux. Dossi a méprisé le suffrage de la foule
"En art, écrivait-il, je suis un aristocrate." Il ne veut relever
que de ses pairs. Il a la nausée du banal et du facile, de tout
ce qu'il appelle vigoureusement le " ruffianisme littéraire".
Plein de respect pour les maîtres (il s'est affirmé souvent le
continuateur de Manzoni), c'est toutefois un moderne à
outrance. Les classiques, dit-il à peu près, ont pressé la vendange et fait le vin. A nous de distiller l'eau de vie, aforce
d'alambics. Aussi réclame-t-il de son lecteur un savoureux elfort
d'interprétation, un second labeur de création.
Ses deux premiers ouvrages Af!ant-hier 3 et la Pie d' Alberto
Pisani 4 déchaînèrent une temp~te. On discutait alors sur cette
fameuse question de la langue, qui a fait perdre tant de temps
et d'encre. Les "toscanisants" triomphaient; Manzoni n'avaitil pas reécrit--en pur toscan les Fiancés ? Dossi se souciait bien
des puristes ! L'essentiel était de modekr sa phrase sur les
plus délicats reliefs de sa pensée, d'enregistrer dans sa prose,
parfois hachée, rapide, le plus souvent harmonieuse comme un
vers nombreux, les plus subtiles variations de l'idée ou du
sentiment. ÜDc donna du barbare, voire du fou à l'outre-cuidant.

1910-

Né en Lombardie en 1849, diplomate, collaborateur de Crispi,
mort en 191 o.
1 Edouard Rod lui a pourtant consacré quelques pages dans les
ltudes sur le XIX• silcle, 1888.
• L'Altr' ieri, 1" édition. 1868 (hors commerce). Ed. Trèves,
1910, tome 1.
' 1" édition : Milan, Perelli, 1870. (30 exemplaires seulement
furent mii; en vente).
1

1913).
lancés par un grand éditeur, quatre volumes. de
' de réim1, œuvre de Carlo Dossi. Trois sont composesbl'é ' t . age
·1ons d'ouvrages publiés hors commerce ou pu i s ~ ir .
presS
• , d.
Desorma1s
. t . un autre est un recueil de notes me ites.
restrem ,
. .
h'
Le prétexte
le Dossi n'est plus une rareté b1bho~rap ique.
ue le
manque aux critiques pour passer sous silence un auteur q
Voici

'

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

Ces deux petits livres sont deux autobiographies, qui se
complètent : l'enfant, l'adolescent.
Autobiographies, mais seulement entre les lignes. L' ÂtHJnthitr est une rêverie sur des souvenirs d'enfance; la Yit d'Al/Jtrll
Pisani, un roman de fantaisie et d'analyse tout ensemble (les
ouvrages de Dossi échappent tous à la classification). Curieux
mélange d'humour et de sentimentalité. Historiquement Alberto
Pisani est un type : le jeune italien, cultivé et sensible, entre
1859 et 1870, c'est à dire à l'avant-dernière étape de la conquête, lorsque la main savoyarde commence à peser sur les
provinces annexées (n'oublions pas que Dossi est Milanais),
lorsque le "veto " napoléonien sur Rome décourage les espérances des patriotes. C'est une époque de malaise moral et un
renouveau de "mal du siècle". " Byron, dit un jeune poète
milanais de ce moment, est le seul poète possible en lcalie."
On oscille entre la pensée et l'action. Un profond déséquilibre
des !mes sous la tranquillité apparente. Il y a même des jeunes
qui se tuent, dévorés d'enthousiasmes inutiles, désespérés de voir
se substituer à la poésie des odes guerrières "la sale arithmétique
du fait qui tue l'homme."
Tel est le "moment" d' Alberto Pisani, jeune aristocrate
milanais, timide à l'excès et gauche dans le monde - corps
maladif, inhabile aux exercices physiques - tourmenté du
besoin d'amour, mais répugnant à sa réalisation. "L'amour
parfait lui paraissait une gerbe de très ardents désirs dont on
fuirait la satisfaction. " Le voici penché sur cette admirable
Yita 11Uf/fJa qui est son livre préféré : "On y entend des harmonies bi2;arres; d'étranges clartés s'allument, lueurs de miroirs et
reflets d'eau." Le voici doucement surpris par cette mélancolie
érotique sous laquelle l'adolescent Alighieri se courbait, angoissé,
en larmes, "corne un pargoletto battuto ". Il ne se complaît que
1
dans "un étrange royaume spiritud ", un artificiel Paradis

qu'à l'image du jeune Dante il peuple de Beatrice : "L'admirable Beatrice fut-elle vraie, et toute vraie 1 Ou bien Dant
l' umquc,
.
e,
.con d amné à ne pas trouver d'autre être qui sentît
co~~e lu'. la fo~a-~-i~, l'accomplit-il dans sa haute imagination;
puis illusionné, JOu1t-1l et souffi-it-il de son ombre ? " Alberto
se regarde avec ce pessimisme grossissant des jeunes ; il se laisse
pre~dre aux illusoires déformations de son miroir ; il se juge
"laid et méchant".
Au fond, il y trouve un âcre plaisir ; de sa méchanceté
" a_• 4i01ts uhits
., ,, , •·1 n ' est pas sans attendre quelque levain. Voici
qui fait de lui quelque chose de plus qu'un Werthcr ou un
Jacopo Ortis_ d'arrière-saison. Aussi ne s'épargne-t-il pas. Tout
a~ ~ong du livre, Ego apparaît (comme dans cette exquise fantalSI~ de la ",rinmst dt Pimpirimpara, tohu-bohu d'images,
marionnettes d extravagante bouffonnerie, que je ne puis comparer pour sa complexité humoristique et sentimentale comme
pour l'efficacité du style infiniment souple, qu'à certains
pa»ages des Moralités Ligendairts) - Ego, qui nous montre
dans ;es juvéniles dé espoirs, dans ses enthousiasmes dans
ses affections, toute la petite misère du conventio:alisme
des larmes forcées, des transactions quotidiennes, ' son insen~
sibilité devant les vraies souffi-anccs ", ses apitoiements imaginaires.
Pour connaître Dossi il faut insister sur la Yit d'Al/Jerto
Pisani, car ce livre contient toute l'œuvre future, et le Dossi à
double face : le romantique impénitent, r~veur, sentimental ~t l'hu~oristc spirituel, endiablé. Do si a obéi .l. deux grandes
1mpuls1ons : sa tendresse, sa généro,ité foncières qui ont donné
les Amori' galerie de souvenirs et de rêves, images "d'ogniBaudelaire. " Mon admiration est mêlée à la douleur de voir
qu'un~ partie ~c mes projeu littéraires a été réalisée par lui d'une
façon maccess1blcment splendide. "
l

1

Dossi admirait plus tard profondément les Ponrus en /roSI de

9o9

1887.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

910
gcntilezza ", la Colonie luumut 1 et le Royaumt dt1 cieux• oà
l'auteur veut démontrer la bonté de la nature humaine et
l'utilité de la charité; - et d'autre part, une sombre mauvai1e
humeur contre ses semblables, contre-coup de cette tendrcae
placée en face de la réalité brutale, et d'où sont sortis les

Portraitr humai,rs. Lui-même a divisé son œuvre en " roman de
la bonté" et" roman de la méchanceté".
Le roman dt la borrtl reflète assez bien un moment italien de
positivisme enthousiaste, de foi dans Je progrès continu de
l'humanité. Dossi railla lui-même plus tard cette utopie de la
Colonie heureuse. (Des criminels sont déportés dans une Ue
féconde ; ils cèdent d'abord à leurs habitudes mauvaises, et la
discorde les conduit à la misère. Mais peu à peu la nature,
foncièrement bonne, se découvre en eux. Ils s'unissent, promulguent des lois, poussés par le besoin de vivre. L'amour achève de
cimenter l'œuvre, et la colonie devient florissante.) "Rousseau
marié à de Maistre, le SyllabUJ aux Droitr de I' hommt" écrivait-il
de ses idéologies ...

"La Colonie hturturt, disait pourtant Carducci, est la plus ample

et vigoureuse conception de roman que l'on ait eue en Italie
depuis bien des années". Aujourd'hui, ce livre nous paraît trop
plein d'abstractions.
. _
.
La méchanceté humaine a plus heureusement rnsp1ré J)osa1.
Les silhouettes féminines de la Dirincnce tn A sont tracées
toujours avec verve et parfois avec vigueur. On pourrait
épigrapher le livre :

Je nt la fair par à la port
Je suis la Femme: o,r mt conna1t.
On y trouve de l'ironie philosophico-sentimentale à la Laforgue,
comme aussi un certain tour de Heine et des Goncourt à la
fois. li y a méme quelques éclats de grosse gaieté ; mais cette
1 187 ♦ .
1

1871.

NOTES

911

gros:,ièreté cH toujours voulue et du bout des lèvres ; car
l'homme du monde, l'aristocrate, Dossi ne le dépouille· jamais
complétemcnt. Pensionnats aristocratiques, mères de famille,
casant leurs filles auprès de vieillards très fatigués ; silhouettes
d'entremetteuses, de bigotes, de nobles dames qui tiennent des
tripots : tout cela dans de courts essais, très travaillés, fignolés,
et d'un remarquable "fini".
Des essais toujours, car Dossi n'est qu'un essayiste. Peut-être
eClt-il désiré être autre chose ; peut-être le souvenir de Balzac
le hantait-il, quand il entreprenait les Portraits kumainr. Mais
il a le souffle court et le gotlt, surtout, du "morceau 11 •
Au fond Dossi est un grand seigneur vagabond. Il s'est
promené somptueusement dans bien des domaines de la fantaisie
et du sentiment. Ses utopies sociales, ses satires, son misogynisme, tout cela, il ne l'a pas bien pris au sérieux. Et je ne
veux abwlument pas dire qu'il est insincère : c'est au contraire
une 1me très vibrante et d'une foncière bonté. Mais il ne
s'est jamais plongé dans la vie. Il ne nous apporte nulle vision
nouvelle de la vie, nulle attitude originale en face d'elle.
Une traduction française de Dossi n'est peut-être pas trop
à souhaiter. Cette œuvre est par trop aile de papillon. Dans la
traduction la plus soignée, elle perd Je meilleur d'elle-même,
cette coloration charmante, diaprée, qu'un souffie brouille. Il
faut lire Dossi dans le texte, uniquement dans le texte. Alors
on constate qu'il est un styliste " exceptionnel". li a un don
merveilleux pour refaire une virginité aux locutions les plus
communes. Un rien lui suffit : un terme régional, une expression archarque, un jeu de mots, un féminin au lieu d'un
masculin . Il lui faut le piment du vieux mot peuple, " cet ail
et ces oignons gr1ce auxquels les paroles de nos a'!eux latins
"optumc olebant ".

L. C.

�91 3

NOTULES

912

Baudelaire est le plus puissant, et le plus un, par conséquent,

des penseurs désespérés de ce misérable siècle. Il frappe, il est
vivant, il voit ! Tant pis pour ceux qui ne voient pas."

H. G.

•••

NOTULES

Mfrnnu 01v1Ns, par Jean de Bosschèrt (Occident).
Cette tension du style et de la métaphore que l'auteur doit

à Suarès, semble se relkher ici. Ici, M. Jean de Bosschère se
CHEZ

us

PASSANTS,

par Villiers de J'ltle-Adam. (Georges Crés,

3 fr. 50.)

Ce volume n'ajoute pas gr:md'chose à l'œuvre ni à la gloire
de Villiers de l'Isle-Adam. Il est composé d'articles de journaux, qui ont perdu leur raison d'être et presque tout leur
intérêt avec leur actualité ; de fantaisies humoristiques qui sont
fort inférieures à Tribulat Bonhomet ; d'un morceau de grand
style, comme Villiers en savait composer, Hypermnestra; de
quelques vers pleins et sonores :

F/Qtta, âcres smtturs de l'herbe après l'orage.
Mais aujourd'hui "Sigtftoid l'impertincnt, extase moderne,
étude de style dans le goClt du jour," nous laisse froids. On
connaissait par la Nouvelle Rtflut les Lettres à Baudelaire écrites en
1861 et 1861. qui complètent le recueil; mais on e·t heureus
de les y retrouver. " Quand j'ouvre votre volume le soir, écrit
Villiers, et que je relis vos magnifiques vers dont tous les mots
sont autant de railleries ardentes, plus je les relis, plus je trouve
à reconstruire. Comme c'est beau ce que vous faites! ... C'est
royal, voyez-vous, tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard on
en reconnaisse l'humanité et la grandeur, absolument." Et plus
haut : "Quand je pense que je n'ai pas répondu l'autre soir à
M. R .... lorsqu'il me demandait ce que vous aviez créé:
Qu'entendez-vous par créer? Qui est-ce qui crée ou ne crée
pas ? Que signi&amp;e cette chanson et ce refrain d'avant le délugel

rapproche davantage de son autre maître, Max Elskamp. Il
célèbre les métiers avec moins de naiveté que l'admirable
poète d'Anvers ; il surcharge ses descriptions de considérations
symboliques parfois inutiles. Mais la vision est souvent émouvante, en dépit de sa dureté, et j'aime quand l'esprit l'égaie,
comme il arrive dans ce petit morceau :
"Puisqu'ils ont mis une dure carapace de granit à la route,
l'ingénieux maréchal-ferrant cloue une semelle de fer à l'âne et

au cheval.
Il s'éloignent en sonnant des bottines, qui lancent des
paillettes d'or ; et le dompteur du fer rentre dans l'enfer noir

et rouge, dans la nue kre et la fumée de corne rôtie."

H. G.
Dt

•••
BYllOlll A FRANCIS THoMPsoN,

librairie Fayot,

par Flarù De'4ttre (Paris,

191 3).

Ce livre contient, avec des études très remarquables sur
Dickens et Francis Thompson, un essai sur l'Orien/4/isme dans
'4 littérature ang'4ist où l'intéressant problème est traité avec
acience et intelligence. Le Yathelt de Beckford est enfin mis
à sa vraie place, comme l'inspirateur de tout l'orientalisme des
romantiques anglais. Son influence est rendue évidente chez
Southey et chez Byron. Peut-être aurait-il fallu faire une place
plus grande à l'étude du Gebir de W. S. Landor, rejetée dans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTULES

une note ala fin du volume. De Yatluk, l'auteur die : "Noua
avons montré ce qu'il y avait d'oriental dans l'intrigue, les personnages et la mise en scène ; mais nous n'avons point parlé de
l'ironie qui domine tout le livre, et rappelle Zadig, où l'on
devi11e le persiflage du capricieux millionnaire ; nous avons
négligé ces descriptions lyriques qui annoncent les Martyr1."
L'article Dickcm et Daudet conclut définitivement et réhabilite
- s'il en est besoin - Daudet.

&amp;]aises du Devon et dans les vallées du Sotnerset. Les souvenirs
d'histoire évoqués au sujet de chaque localité sont fort propres
à faire mieux connaître la psychologie du peuple anglais et à
indiquer les différences de caractère et d'esprit qui distinguent
ces corn tés voisins.

•

Ce livre commence par un récit hagiographique : Lu Surpim de la For2t, où Saint-Dié, ennemi du paganisme, reçoit

V. L.

41

LA

CHINE

•

EN RÉvoLllTION 1 par Edmond Rottach (Perrin,

3 fr. 50).
Voici, résumées par un homme qui a longuement vécu en
Chine, les principales phases de la grande crise que vient de
traverser l'Empire du Milieu. C'est plll'.l qu'un manuel d'histoire
politique. On trouve dans ce livre de bien curieuses indications
sur l'esprit chinois et l'on comprend mieux, après l'avoir lu,
ces révolutions et contre-révolutions lentes, où les assemblées
sont plus décisives que les batailles, et dont le principal objectif
semble être d'éviter l'effusion du sang. "On se bat avec courage,
mais rarement. On s'applique plus à la temporisation. On ne
détruit pas la ligne ferrée, tout au plus la rend-on inutilisable
l'espace de quelques rails enfanti11ement déboulonnés et placés
sagement le long des traverses mêmes. On ne coupe pas les
ponts, on ne recourt pas aux moyens héroïques. On laisse aller.
Point d'obstination ni de nervosité; peu de ces atrocités
coutumières en Europe dans des situations que nous estimons

. graves.
moins

"

•••

CR0Qu1s o'ouTRE-MANCHE, par Jacfjues Bardoux (Hachette,
3 fr. 50).
Un bon guide sur les plateaux de Cornouailles, le long des

•• •
CoNTEs ET Rfo1TS V oSGIENS, par Fernand Baldennt (Les
Marches de l'Est).

malgré lui les bienfaits des ;;egipans et des fées. Apres d'autres
épisodes des temps barbares, nous voyons l'esprit de la Renaissance, avec Vautrin Lud et Waldesmuller, se glisser jusque
dans les vallons de la montagne. Puis c'est Cagliostro qui vient
visiter, au village de Ban-de-la-Roche, le vénérable Oberlin.
Dans les douze derniers contes n'apparaissent que des paysans,
des montagnards d'aujourd'hui. L'expression ne cesse pas de se
modeler sur ses divers objets avec beaucoup de nattuel et de
souplesse. Pour tenter ainsi de ".fixer, a divers instants de son
histoire, quelques aspects choisis d'une petite patrie, comme on
les peut entrevoir au hasard d'une rencontre, d'une lecture ou
d'un séjour aux champs", l'auteur n'est point parti d'un
dessein préconçu_ Mais il connaît .bien le double danger du
"régionalisme littéraire" : faire de la province un bibelot et
un objet d'étagère; donner l'impression que "le bon vieux
temps est une toile immuable et monochrome, et que toute
l'impatience du présent, l'humeur de changement, est réservée
au siéclc actuel". En suivant jusqu'au fond d'un pays écarté
les contre-coups immédiats des grands mouvements de la culture européenne, il nous rappelle à propos que" la plus tenace
des survivances a été d'abord, à son heure, une nouveauté et
pcut-!tre une audace".

M. A.

�,,.
LES REVUES

LES REVUES

REVUES FRANÇAISES.

On sait que la rédaction de la Revue Critique des Idées et dts
Livres élargissant son point de vue a rompu avec le dogmatisme
intégral de l'Action Française. On sait que d'autre part la rédaction des Marges a pris position contre le clauicisme de M. Clouard
et la littérature bien pensante et moralisante sans distinction
d'étiage. D'oi\ polémique. Voici en quels termes M. Clouard
répond à M. Eugène Monfort dans la Revu E CRITIQUI

(z 5 mars) :
Puisqu'il s'est trouvé des niais pour mêler le néo-classicisme à je
ne sais quelle littérature bassement bourgeoise et "bien pensante",
je tiens à rappeler que j'ai dénoncé, avant les M argts, - il y a
deux ans ! - la tendance fâcheuse que les Marges se donnent l'air
d'avoir découverte.
Dans son numéro du 25 avril 1912, sous le tiu·e "La vague de
vertu", la Revue Critique a publié la chronique suivante, que les
circonstances me font une nécessité de publier à nouveau :
Un congr~s s'est tenu récemment, soiis la présidence l1onorairt d,
sénateur Bérenger, un congrès ( on le dt-vine) anti-pornographiqut. La
t4che des congressistes menace d'hre difficile, à peu près autant qu
celle des académiciens qui ont à distribuer des prix dt vertu. - "lis
sont trup," murmurera l'Académie, l'an prochain, et elle tn oubliera.
Huges Rtbell disait a'ViC pittoresque , " Un honnête hommt n'a pas
dt conscienct." Il voulait dire que l'honnêteté a le jet naturel d,.
uns droit. Dt ce point de vut, et qui nous doit inquiéter, c'est J'attittult
dt Ja jeunesse in,tellectuelle, qui est prlte à pardonner aux artistes, a1IX

lcrivains, leurs pires erreurs d'art, dès l'instant que leurs caractères ne
sont pas méprisables ... Un exemple. Tout sépare, n'est-et pas, cette jeunesse
de feu Ferdi11and Brunetière? Mais Brunetière avait une "conscimce";
d'où de grandes acclamations. Quel dommage pour '!Joire mémoire
fùture, Monsieur Emile Faguet, que vous Sl!Je&lt;Z resté si bohème !
En attendant dt voir brûlés en cérénwnie les plus beaux livres de
la tradition de Candide, 011 entend d 'excellents Français s'étonner que
des notiom élémentaires se trou'!Jent prises ainsi l'une pou,· l'autre. En
effet, la '!Jtrtu a un contraire (qu'il n'est pas très aisé de nommer d'un
uul mot), mais l'absence dt son contraire ne constitue pas précisément la
vertu; exige un peu plus, vraiment; tt les Latins dans ce mot que
nous ttnons d'eux, avaient imprimé l'idée de farce.
Elle suppose des mœurs, la '!Jertu. Si les mœurs affichées sur notre
tlilâtrt sont J'image exacte de celles de la ville, nos jeunes gem tt nos
"Vieux académiciem espèrmt-ils les réformer ? Sur quel patron ? Il nt
faudrait rien moins qu'une religion nouvelle/ Au moins conviendrait-il
de jeter les yeux du c6té des institutiom ••• Assurément nous sommes t3us
Jas d'un théâtre veule, d'une presse impudente, d'une l1umanité insipide et laide : il n'en est que plus flicheux que l '011 rlclame pour nous,
au lieu de vin, du sirop. Le jeu, l'amour, la nature se voient mis en
q•arantaim, et pour rien.

Et M. Clouard résume ironiquement la pensée de M. Montfort.
Si je dis que notre tradition est celle de Rabelais, de La Fontaine,
de Diderot et de Stendhal, il faut s'entendre. J'oppose ces grands
hommes à un Bossuet, à un La Rochefoucauld, à uh Racine, lesquels
badinent rarement. Mais Stendhal, Diderot, La Fontaine, Rabelais,
sacrifient trop à l'intelligence. Rêvons d'une exquise légèreté de
cervelle. Courons les petites Muses. Nous sommes les sous-offs des
lettres.

En se gardant de renier personne, ni Bossuet, ni Rabelais,
ni nos auteurs légers, comme il serait facile de s'entendre ! Nous
possédons une tradition " totale " : conservons-la.
Les S01RÉl!s

DI! PARIS

du

•15•mars
•

contiennent de curieuses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lettres de Jarry adressées au docteur Saltas, des reproductions de
Picabia et de curieuses réflexions sur Nick Carter données par
un américain M. Harrison Reeves.
Je ne me rappelle jamais avoir vu un exemplaire de Nick Cartw
avi:.s: nom d'auteur.
Dans le cas où l'une quelconque de ces épopées populaires 1e
trouvait signée, le nom employé était une sorte de nom passe-partout
choisi par !"éditeur et destiné à rester dans l'oreille du public. Ce
n'était, évidemment, pas le nom réel de l'auteur. Je n'ai jamais cra
qu'un seul homme eô.t écrit seul la quantité très considérable des
fascicules de la série de Nick Carter ou des autres importantes sériea
épiques. Il y en avait trop pour un seul homme, qui n'aurait pas
pu faire même ce qui paraissait en quelques mois.
Nick Carter a paru pendant dix ans, sans répétition d'incidents et,
sans doute, cette publication paraissait déjà avant que je ne fuuc
d'âge de la lire.
Mon père m' a souvent dit qu'il avait l'habitude de lire "cette
sorte d'ordure " (comme il disait), quand il était soldat, aa
commencement de la guerre civile, à l'âge de dix-sept ans, en 1861,
et d'après ce qu'il m'en a dit, il passait ainsi ses journées, quand il
n'était pas de garde, devant Vicksburg, ou durant les dimanchea
pluvieux, pendant la marche de Sherman, d'Atlanta jusqu'à la mer,
J'ai compris que ce qu'il lisait alors avait le même caractère épique
que les Nick Carter de mon temps.
Mon idée a toujours été que quelque obscur homme de génie,
dans le monde des affaires d'édition, a simplement donné les idéel
et le style épique à des écrivains à gages, qui ont fabriqué del
milliers de mots par semaine à tant par mille, en se tenant à c6tt
des presses dans quelque grand.e imprimerie de Chicago.
Le tout avait toujours le même style général et la même valeur,
Quelques-uns de ces contes étaient mieux que les autres pour
l'exécution, mais tous étaient également épiques pour la conception.
Le public américain n'a jamais reconnu Nick Carter, ni les autret
épopées populaires comme étant de la littérature.
OÙ m'a touj9urs défendu de lire ces "sales choses", sur l'autoritt
des gouvernantes et des bonnes les plus ignorantes qui avait entend11

LES REVUES

leurs rnahres dire que toute cette "saleté à un penny", comme on
l'a~pelait ~•après le prix de Chicago, d'un penny par exemplaire,
étut un p01son pour l'esprit des enfants,
Quand on m'attrapait en train de lire Nick Carter, on me disait
que j'étais tombé au niveau social des petits télégraphistes et des
voyous des courses.
Je m~ r~ppelle q~e fréquemment j'empruntais des exemplaires
(q~and_ Je n en pouvais acheter) d'un drôle de jeune homme spirituel,
qui était opérateur télégraphiste dans une tour a signaux sur un des
grands réseaux transcontinentaux, passant auprès d'une ville des
plaines dans le South-Dakota, que ma famille habitait.
Il pass~it ses nuits à lire les épopées qu'il recevait d'un employé
des chemms de fer sympathique, qui allait de Chicago à la côte du
P~ciJique et qui passait tard dans la nuit. Souvent j'ai veillé avec
lui, en attend~nt ce train qui apportait un tas de Nick Carter, pendant
que ma famille croyait que j'étais chez un de mes camarades
é~udi~t _le latin p~ur mes exame,ns préparatoires. Les gens de I~
ville d1sa1ent que I opérateur télégraphique était un jeune homme
dégénéré, qui lisait des "saletés à un penny", et ainsi de suite.
Et j_e ~uis s!lr que si on avait su qu'il donnait des exemplaires de
cette lmerature défendue à de jeunes garçons, les chefs du personnel
de la ligne lui _auraient ôté son emploi sur la plainte des citoyens
vertueux de la ville parce qu'il corrompait la jeunesse.
Et M. Harrison Reeves signale " cette sorte d'embarras et
de honte_ à propos de foriginalité" dont souffiit plus tard
Walt Whitman, et " qui a été une des causes les plus considérables parmi celles qui ont retardé le développement intellectuel

du Nouveau-Monde. "
MEMENTO:

- La Revue Bleue (28 Mars): "L'arc d'Ulysse de Gerhardt
Hauptmann ", par A. Bossert.
-

L_es Marches de l'Est (Mars) : ~• La question des langues
en _Belgique", enquête dirigée par Gcôrges Ducrocq et DumontWi!den.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

920

-

921

La Renaissance Contemporaine (24 Mars): "Les Rubriques

littéraires", par Fernand Divoire.
- La Revue de Pari1: "Les Amours perdues", roman, par
Edmond Jaloux.

-

L'Opini(lfl: "André Antoine", par André du Fresnois.
•

•

A LA RECHERCHE

DU TEMPS PERDU

;11:

1

REVUES ANGLAISES :

Le numéro de février de THE ENGqSH REVIEW est particulièrement intéressant. Il contient le texte anglais du Carnet de
Voltaire récemment retrouvé à St Petersbourg. Les phrases sont
tout à fait voltairiennes, mais leurs incorrections leur donnent
un son enfantin et bégayant, qui n'est pas sans charme. La
matière n'est pas neuve, ni la pensée profonde; mais il y a dans
ce carnet certaines qualités que nous aimons chez Voltaire: un
sens du "pittoresque", quand il est à sa portée, un goftt des
choses pour elles-mêmes. Ainsi, il est évident que c'est le plaisir,
la volupté presque physique d'écrire dans une langue étrangère
(surtout puisque rien ne l'obligeait à l'écrire correctement) qui
l'a poussé à réd.iger ces notes en anglais. Et il a su donner la
raison de son plaisir: " Langue anglaise, stérile et barbare à &amp;0n
origine, est maintenant abondante et douce, comme un jardin
rempli de plantes exotiques." - Dans le \même numéro la
suite du nouveau roman de H. G. Wells. - Une esquisse de
vie parisienne par R. B. Cunninghame Graham: El Tngo
Argentino. - Un extrait du prochain livre de George Moore
sur Yeats, Lady Gregory et Synge (la vie solitaire de Synge à
Paris, puis sa mort prématurée, sont racontées avec beaucoup de
force). - Enfin un essai moral et politique de R. A. Scott·
James, The real decadent.
Dans le numéro de -mars de la même revue, un curieux
poème de Gilbert Franken: Tid'apa.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique~

~a mèr_e qui m'envoyait avec ma grand'mère à Bal bec,
mats restait
seule . à Paris ' comprit quel dé sespo1r
. c'é tait
.
.
pour mm de la quitter; aussi décida-t-elle de nous d"1re
ad'
teu sur le quai longtemps d'avance et de né pas attendre
cette heure du départ où, dissimulée auparavant dans des
allée~ _et venues et d~s préparatifs qui n'engagent pas
défi~1t1v~ment, une séparation apparaît brusquement impossible a souffrir alors qu'elle ne l'est déjà plus à éviter
concentrée tout entière dans un instant immense de l . ,
~é ·
uc~
tt impuissante et suprême. Elle entra avec nous dans
la~re, dans ce lieu tragique et merveilleux où il fallait
a d~nner toute espérance de rentrer tout à l'heure à
la àmaison ' mais au s51· 0 ù un miracle
•
. s'
devait
accomp 1·ir
gr ce auquel les lieux où ;·e vivrais b1'ento't seraient
.
là
ceux-

:êmes :u_i n'avaient encore d'existence que dans ma

pc sée. D ailleurs la contemplation de Ba lbec ne me
sembl .
~1t

P:15

moins désirable parce qu'il fallait l'acheter

au
pnx d un
. . au contraire la réalité
d l''
. mal qm· sym bo11sa1t
e impression que j'allais chercher, impressioR qu'aucun
~es fragments sont extraits du deuxième volume de A la
du te'!'ps perdu, intitulé Le c6tl de Guermantes, qui doit
re prochamement chez l'éditeur Bernard Grasset.

:ai/kt

I

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

spectaele équivalent, aucune vue stéréoscopique qui ~
m'eussent pas empêché de rentrer coucher chez mot~
n'auraient pu remplacer. Je sentais déja que ceux qui
aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêm~
et qûe quelle que fut la chose que j'aimerais, elle ne serait
jamais placée qu"'au terme d'une p~~rs~ite d~uloureuse où
j'aurais d'abord à sacrifier mon plaisir a ce bien S\lprême,
au lieu de l'y chercher.
.
,
Sans doute aujourd'hui, ce serait en automobile qu on
f.erait ce voya~e et on penserait le rendre :ainsi p_lus agréable
et plus vrai, suivant de plus pres les diverses ~
dations selon lesquelles change la face de la terre._ Mats
le plaisir spécifique du voyage ·n'est pas de po~vmr ~escendre en route et de s'arrêter quand on est fatigué, c est
de rendre la différence entre le départ et l'arrivée non pas
aussi insensible, mais aussi profonde qu'on peut, de la
Conserver entière, intacte, telle qu'elle était en nous
· du 1eu oi\
quand notre imagination nous portait

r

nous v1v1ons jusqu'au cœur d'un lieu désir~~ en un ~n~
qui nous semblait moins miraculeux parce qu il f~a~ch1~1t
ne distance que parce qu'il unissait deux indlVlduaht&amp;
u
. d'
à un
distinctes de la terre, qu'il nous menait un nom
autre nom; différence que schématisait (mieux qu'~ne
promenade toute réelle où, comme on débarque où l_on
veut, il n'y a pour ainsi dire plus d'arrivée) ~ette opér~tlOJl
mystérieuse qui s'accomplissait dans ces heux spéc1a~,
.
les gares qui ne font presque
pas par fte de la ville
mais con:iennent l'essence de sa personnalité de mê_me
que sur un écriteau elles portent son ~on:, laborato'.res
fumeux antres empestés mais où on acceda1t ~u ~ysterc:,
grands ~teliers vitrés, comme celui où j'entrat ce Jour-là,_

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

92 3

cherchant le train de Balbec, et qui déployait au-dessus
de la ville éventrée un de ces immenses ciels crus et
tragiques, comme certains ciels, d'une modernité presque
parisienne, de Mantegna ou de Véronese, et sous lequel
ne pouvait s'accomplir que quelque acte terrible et
solennel, comme un départ en chemin de fer ou l'érection
de la Croix.
On nous apprit que l'église de Balbec était à Balbec-levieux, assez loin de Bal bec-plage où nous de11ions habiter.
Il fut convenu que j'irais seul la visiter. Je retrouverais
ma grand'mère dans le petit chemin de fer d'intérêt local
qui menait à Balbec-plage et nous arriverions ensemble à
l'Mtel.
La mer que j'avais imaginée venant mourir au pied de
l'église, était à plus de cinq lieues de distance, et à cêté
de la coupole, ce clocher que, - parce que j'avais lu qu'il
était lui-même une âpre falaise normande où s'amassaient
les grains, où tournoyaient les oiseaux, -je m'étais toujours
représenté comme recevant à sa base la derniere écume
des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
s'embranchaient deux lignes de tramway, en face d'un
café qui portait, écrit en lettres d'or, le mot: " Billard ,.
et sur un fond de maisons aux cheminées desquelles ne se
mêlait aucun mk Et I' église,-entrant dans mon attention
avec le café, le passant à qui il fallut demander mon
chemin, la gare où j'allais retourner, - faisait un avec
tout le reste, semblait un accident, un produit de cette
fin _d'apn':~-midi, où sa coupole moelleuse et gonflée sur
le _ciel. était comme un fruit dont la même lumiere qui
baignait les cheminées des maisons, milrissait .la peau rose,
dorée et fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à 1~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

signification éternelle des sculptures ~uand j'eus reconnu les
Apôtres dont j'avais vu les statues moulées au musée du
Trocadéro et qui, des deux côtés de la Vierge, devant
la baie profonde du porche, m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante et douce, le dos
vot1té, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue, en
chantant l'alleluia d'un beau jour. Mais on s'apercevait
que leur expression était immuable et ne se modifiait
que si on se déplaçait, comme il arrive quand on
tourne autour d'un chien mort. Et je me disais : "C'est
ici, c'est l'église de Balbec. Cette place qui a l'air de
savoir sa gloire est le seul lieu du monde qui possède
l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici c'était des
photographies de cette église, et, de ces Ap6tres, de cette
Vierge du porche si célèbres, des moulages dans un musée.
Maintenant c'est l'église elle-même, c'est la statue elle.
l ''
même, elles, les umques
: c ' est b'1en pus.
C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme
un jour d'examen ou de duel trouve la date qu'on
lui a demandée, la balle qu'il a tirée, bien peu de
chose, quand il pense aux réserves de science et de
courage dont il aurait voulu faire preuve, de même mon
esprit qui avait dressé la statue de la Vierg~ hors _des
reproductions que j'en avais eues sous les yeux, 10access1bl~
aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte 51
on les déchirait si on les brisait, idéale, ayant une valeur
'
universelle, s'étonnait
de voir la statue qu'il avait mi11e
fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
pierre, occupant par· rapport à la portée de mon bras une
place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la
pointe de ma canne, enchaînée a la Place, inséparable du

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

débouché de la grand'rue, ne pouvant fuir les regards
du ca~é. et du bureau d'omnibus, recevant sur son visage
la m01t1é du rayon de soleil couchant - et bient6t dans
quelques heures, de la clarté du reverbère-dont le bureau
du Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en
mêm~ t~mps que l~i par le relent des cuisines du pitissier,
soumise a la tyran~1e du Particulier au point que, si j'avais
voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est elle la
Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existe~ce
~én~rale et d'u_ne intangible beauté, la Vierge de Balbec,
1umque (ce qui, hélas, voulait dire la seule), qui, sur son
corps encrassé de la même suie que les maisons voisines
•
&gt;
aurait, sans pouvoir s'en défaire, montré à tous les
admirateurs venus la pour la contempler la trace de ma
.
craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
.
.I'œuvre d'
. art, immortelle
et si longtemps désirée, que'
Je trouvais metamorphosée ainsi avec l'église elle-même
en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer l;
hauteur et compter les rides. L'heure passait il fallait
' 1
,
r~tourner a a gare. N'accusant de ma déception que des
~trc~nstances ~articulières, la mauvaise disposition où
~/tais, _ma fatigue, mon incapacité de savoir regarder,
J ~saya1s de me consoler en pensant qu'il restait d'autres
villes encore intactes pour moi, que je pourrais, prochainement peut-être, pénétrer comme au milieu d'une pluie de
perl_es dans le frais gazouillis des égouttements de
Quimperlé, traverser le reflet ve1dissant et rose qui baignai
~ont:Aven ; mais pour Balbec dès que j'y étais entré
ç avait é_té comme si j'avais entrouvert un nom qu'il eîtt
fallu _temr hermétiquement clos et où, profitant de l'issue
que Je leur avais imprudemment offerte, en chassant

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway,
un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du
Comptoir d'Escompte, irrésistiblement poussées par une
pression extérieure, par une force pneumatique, s'étaient
engouffrées à l'intérieur des syllabes qui, refermées sur
eux les laissaient maintenant encadrer le porche de
' persane et ne cesseraient plus de les contenir.
l'église
Je retrouvai ma grand'mère dans le petit chemin de
fer. Ma déception m'occupait moins au fur et à mesure
que se rapprochait le lieu auquel mon corps allait avoir à
s'accoutumer. Au bout de ma pensée je cherchais à imaginer le directeur de l'h6tel de Balbec pour qui j'étais
encore inexistant, et j'aurais voulu me présenter à lui
dans une compagnie plus prestigieuse que celle de ma
grand'mère qui allait certainement lui demander des rabais.
Il m'apparaissait d'une morgue certaine, mais tres vague
de contours. Ce n'était pas encore Balbec-Plage; à tout
moment le petit chemin de fer nous arrêtait a l'une des
stations qui précédaient, et dont les noms même (Criqueville, Equemauville, Couliville) me semblaient étranges,
alors que lus dans un livre ils auraient quelque rapport
avec les noms de certaines localités qui étaient près de
Combray. Mais à l'oreille d'un musicien deux motifs,
matériellement composés de plusieurs des mêmes notes
peuvent ne présenter aucune ressemblance, s'ils diffèrent
par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
même, rien ne me faisait moins penser que ces tristes
noms faits de sable, d'espace trop aéré et vide, et de sel,
à Roussainville, à Martinville, à ces noms qui parce que
je les avais entendu prononcer si souvent par ma gran~
tante à table, dans la "salle", avaient acquis un certalA

.

A

LA RE~HERCHE DU TEMPS PERDU

charme sombre où s'étaient peut-être mélangés des extraits
du got1t des confitures, de l'odeur du feu de bois et du
papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils
remontent du fond de ma mémoire comme une bulle
gazeuse, conservent leur vertu spécifique au milieu des
couches superposées de milieux différents . qu'ils ont à
traverser avant d'arriver jusqu'à la surface.
C'étaient - dominant la mer lointaine du haut de
leur dune, ou s'accommodant déjà pour la nuit au pied
de collines d'un vert cru et d'une forme désobligeante,
comme celles du canapé d'une chambre d'hôtel où l'on
,ient d'arriver - composées de quelques villas que prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le
drapeau claquait au vent fraîchissant , évidé et anxieux ,
de petites stations qui me montraient pour la première
fois, habituels mais par leur dehors, des joueurs de tennis
en casquette blanche, le chef de gare vivant là, près de
5CS tamaris et de ses roses, une dame qui, décrivant le
tracé quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais,
rappelait son levrier qui s'attardait et rentr~it dans son
cMlet où la lampe était déjà allumée, et blessaient cruellement de ces images étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards inconnus et mon cœur
dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava quand
nous eümes débarqué dans le hall du grand hôtel de
Balbec, en face de l'escalier monumental qui imitait le
lllarbre, et pendant que ma grand'mère, sans souci d'acaoître l'hostilité et le mépris des étrangers au milieu
desquels nous allions vivre, discutait les " conditions "
avec le directeur, sorte de poussah en smoking, à la figure

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

1'

et à la voix pleines des cicatrices qu'avait laissées l'extirpation sur l'une, de nombreux boutons, sur l'autre des
divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance
cosmopolite. Tandis que j'entendais ma grand'mère
dire sur une intonation artificielle : "Et quels sont...
vos prix ?... Ob ! beaucoup trop élevés pour mon petit
budget",. attendant sur une banquette, je me réfugiais
au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer
dans des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi,
rien de vivant, à la surface de mon corps insensibilisée
comme l'est celle des animaux qui par inhibition font
les morts quand on les blesse, afin ne ne pas trop
souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que
semblait en avoir au même moment, une dame élégante à
qui le directeur témoignait son respect en prenant des
familiarités avec son petit chien, le jeune gandin qui, la
plume au chapeau, rentrait en sifflotant et demandait
ses lettres, tous ces gens pour qui c'était regagner leur
home que de gravir le faux marbre du grand escalier.
Ma grand'mère sortit faire des courses, je me décidai à
monter l'attendre dans notre appartement, le directeur
vint lui-même pousser un bouton : et un personnage
encore inconnu de moi, qu'on appelait "lift", (et qui au
point le plus haut de l'hôtel, la où serait le lanternon
d'une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou plutôt comm~ un orr~i~te
dans sa chambre) se mit à descendre vers mot avec I agihté
,
p'
d'un écureuil domestique, industrieux et captif. uis en
glissant de nouveau le long d'un pilier il m'entraîn_a ~ sa
suite vers le dôme de la nef commerciale. Pour diSStper

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

l'angoisse mortelle que j'éprouvais à traverser en silence
le mystère de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d'une
seule rangée verticale de verrières que faisait l'un'ique
water~closet ~e chaque étage, j'adressai la parole au jeune
orga~1.ste, artisan de mon voyage et compagnon de ma
captlVlté, lequel continuait à tirer les registres de son
instrument et à pousser les tuyaux. Je m'excusai de tenir
autant de place, de lui donner si grande peine et lui
demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d:un art
. duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que'
a' l'e.n dro1t
mamfester de la curiosité, je confessai ma prédilection.
Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes
paroles, attention à son travail, souci de l'étiquette, dureté
d~ son. ouîe, respect du lieu, crainte du danger, paresse
d mtelhgence ou consigne du directeur.
Il n'est peut-être rien qui dorme plus l'impression de
la réali~é de ce qui nous est extérieur, - de l'objectivité
de la vie, - que le changement de la position, par rapport à nous, d'une personne même insignifiante avant
'
,
que nous l ayons connue, et après. J'étais le même homme
qui avais pris a la fin de l'après-midi le petit chemin de
fer de Balbec, je portais en moi la même ime. Mais dans
cette
ime, a l'endroit où, à six heures, il y avait une
.
impossibilité à imaginer le directeur, l'h&amp;tel, son personnel, et une attente vague et craintive du moment où
., . . '
Jarnvera1s, a cette même place se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du directeur,
son geste pour sonner le lift, le lift lui même toute une
ri· d
'
rise e ~ersonnages semblables à des personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore indéniables inamo'bl
,
,
" es et stérilisants comme tout fait accompli mais qui du

'

�930

LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

ce changement dans lequel je n'étais pas
moins, par
.
, 1 s'était passé quelque chose
intervenu me prouvaient qu 1
.fi
"'éta'
.
. - et d'ailleurs d'insigm ant ; j
,s
01
d'extérieur à m ,
.
soleil devant lui
1
ur qui ayant eu e
l
comme e voyage
t que les heures
ne course consta e
en commençant u
. d 'è lui J'étais brisé de
d 1 le voit ern re
.
é
ont pass quan 1 '
·e me serais couché, mais je
•
·•
·s la fievre J
f~ng~e, ~ ava1
u'il , fallait pour cela. J'aurais voul~
n avais nen de ce q
.
1 l't mais à quoi
. m'étendre un instant sur e i ,
à
au moins
.
,
.
faire trouver de repos
bon _puisque Je n aurai~ pu Y_ st pour chacun de nous
cet ensemble de sensations qm e
tériel et pµisque
. t s·non son corps ma
'
son corps consc1en , i .
. 1 . t en le forçant à
.
qm l'encerc a1en ,
les objets inconnus
.
nt d'une
.
r le pied permane
mettre ses_ ~erceptions_ su maintenu mes regards, mon
défensive v1g1lante, aur~1ent si ·•avais allongé mes jambesh
ouïe, tous mes sens, (m. méed _J t incommode que celle
..
aussi r mte e
dans une position
ll. 1
pouvait
. l L Balue dans la cage o I ne
.
du cardma
a
. ,
. C'est notre attention qui
ni se tenir debout Ill s asseoh1r. b
t l'habitude qui les
.
d
une c am re e
met des objets ansf; . d la plac/ De la placer il n'y en
en retire, et nous _Y ait e h b de Bal bec qui n'était
.
m01 dans ma c am re
.
av~1t pas pour
ar elle était pleine de choses qui ne
mienne que de nom, c
.
1
d'œil méfiant
. .
me rendirent e coup
me conna1ssa1ent pas,
.
. te de mon
.
• . et sans temr aucun camp
.
que Je leur Jet~1 '
ue ·e dérangeais le train-tram
existence, témo1gnerent q l J " la maison je n'entendule - a ors qu a
L
de la leur. a pen
d
ar semaine, seule.
.
uelques secon es P
dais la mienne que q
r d
méditation tais d'une prmon e
d .
ment quan Je sor
. tant à tenir dans une
'"nterrompre un ms
continua sans s ,
. d . t être désobligeant$
langue inconnue des propos qui eva1en

A LA RECHERCHE DU TEMPS Pl!RDU

93 I

pour moi, car les grands rideaux violets l'écoutaient sans
répondre mais dans une attitude analogue acelle des gens
qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. J'étais tourmenté par la présence de petites
bibliothèques a vitrines, qui couraient le long des murs
mais surtout par une grande glace a pieds, arrêtée en
travers de la pièce et avant le départ de laquelle je sentais
qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je '
levais a tout moment mes regards, - dont les objets de
ma chambre de Paris ne gênaient pas plus l'expansion que
ne faisaient mes propres prunelles, car ils n'étaient plus
que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-même, - vers le plafond surélevé de ce belvédère
étroit situé au sommet de l'Mtel et que ma grand'mère
avait choisi pour moi ; et, jusque dans cette région plus
intime que celle où nous voyons et où nous entendons,
dans cette région ou nous éprouvof\s la qualité des odeurs,
c'était presque l'intérieur de mon moi que celle du
vétiver venait pousser dans mes derniers retranchements
son offensive, a laquelle j'opposais non sans fatigue 1a
rispote inutile et incessante d'un reniflement alarmé.
N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de corps
que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi
jusque dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie
de mourir. Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion
de mon cœur refoulé s'ouvrirent aussitôt des espaces
infinis.

a

Je savais quand j'étais avec ma grand'mère, si grand
chagrin qu'il y etît en moi, qu'il y serait reçu dans une
pitié plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes
soucis, mon vouloir, y serait étayé sur un désir de conser-

�93 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

vation et d'accroissement de ma propre vie autre.ment
fort que celui que j'avais moi-m~me ; et m~s .pensees se
prolongeaient en elle sans subir de ~év1at1on parce
qu'elles passaient de mon esprit dans le sien ,sans c~anger
de milieu, de personne. Et comme quelqu un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que
le bout qu'il voit n'est pas placé par ra~port ~ lui d~
caté où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit
,
l'
à terre l'ombre dansante d'un insecte, trompe par apparence des corps comme on l'est dans ce monde où nous
ne percevons pas directement les i~es, je. me jetai da~
ses bras, et je suspendis mes l~vres a ses J,oues c~mme ."
. . . a' ce cœur immense quelle mouvrait.
J.,ace éd ais
ainsi
.
Quand j'avais ainsi ma bouche collée à ses J~ues, à so~
front, j'y puisais quelque chose de si bienfa1s~~t, de SI
nourncier, que je gardais l'immobilité, le seneux, ~
tranquille avidité d'un enfant qui tette. Et je regarda11
ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme u~
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait
rayonner la tendresse. "Surtout, me dit-elle, ne manque pas
de frapper au mur si tu as besoin de ~uelque c~ose ~ette
nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est tres mine~.
D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir

. "
si nous nous comprenons b1en.
Et en effet ce soir-là je frappai trois coups - que un~
semaine plus tard quand je fus souffrant je renouvelai
pendant quelques jours tous les matins parce que ma
grand'mère voulait me donner du lait de bonne heure. Alors
quand je croyais entendre qu'elle était réveillée - pour
qu'elle n'attendît pas et ptit, tout de suite après, s~ rendor•
mir,- je risquais trois petits coups,timiderr,ent,fa1bleroent,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

933

distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre ~e sommeil de ma grand'mere dans le cas où je
me serais trompé et où elle e{tt dormi, je n'aurais pas
•oulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas
renouve~er. ~t à peine j'avais frappé mes coups que j'en
entendais trots autres, d'une intonation différente ceux-là
.
d' une ca1me autorité, répétés à deux reprises'
empreints
pour plus de clarté et qui disaient : " Ne t'agite pas, j'ai
entendu ; dans quelques instants je serai la '' ; et bienrôt
ma grand'mere arrivait. Je lui disais que j'avais eu peur
qu'elle ne m'entendît pas ou crt1t que c'était un voisin
qui avait frappé; elle riait:
- Confondre les coups de mon pauvre loup avec d'autres, mais entre mille sa grand'mere les reconnaîtrait !
Cro'.s-tu donc qu'il y en ait d'autres au monde qui soient
aussi bêt~s, aussi fébriles, aussi partagés entre la peur de
me reve1ller et de ne pas être compris. Mais quand ~ême
elle se contenterait d'un grattement, on reconnattrait
to~t de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi
umq~e et a plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà
de~w~ ~n moment qui hésitait, qui se remuait dans le lit,
qui fa1sa1t tous ses manèges.
1

. E!le e_n:r'ouvrait les volets; à l'annexe de l'hôtel qui
faisait sa11l1e, le soleil était déjà installé sur les toits comme
~ couvr~ur ma~inal qui commence tat son ouvrage et
1accomplit en silence pour ne pas réveiller la vi!le qui
do~t encore et de laquelle l'immobilité le fait paraître plus
agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait que ce
~ .
,
n ~it pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
&amp;Vllt de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà

�934

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ouverte : tout ce négligeable " introît " du jour auquel
personne n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'l
nous deux ; doux instant matinal qui s'ouvrait comme
une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups
auquel La cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue
harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges,
répondait par trois autres coups, ardemment attendus,
deux fois répétés, et où elle savait transporter )'!me de
ma grand'mère tout entière et la promesse de sa venue,
avec une allégresse d'annonciation et une fidélité musicale.
Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma grand'mère
m'e11t quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais
déjà souffert à Paris quand j'avais compris qu'en partant
pour Balbec je disais adieu à ma chambre. Peut-être cet
effioi que j'avais - qu'ont tant d'autres - de coucher
dans une chambre inconnue, peut-être cet effroi n'est-il
que la forme la plus humble, obscure, organique, presque
inconsciente, de ce grand refus désespéré qu'opposent les
choses qui constituent le meilleur de notre vie présente 1
ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation
la formule d'un avenir oô elles ne figurent pas ; refus qui
était au fond de l'horreur que me faisait éprouver la
pensée que mes parents mourraient un jour, que les
nécessités de la vie pourraient m'obliger à vivre loin de
Gilberte , ou simplement à me fixer définitivement dans.
un pays où je ne verrais plus jamais mes amis ; refus qu~
était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser a
ma propre mort ou à une survie comme Bergotte la
promettait aux hommes dans ses livres, dans laquelle je ne
pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à l'idée de ne plus être et

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

935

· é ou•
.ne voulaient
. pour moi ni du néant, ni' d'u ne étermt
ils ne seraient plus.
Quand Swann m'avait dit à Paris un 1·our que ''ét .
. l'è
J ais
parttcu I rement souffrant .· "Vous dev nez
· partir
. pour
ces délicieuses tles de l'Océanie. vous verrez que vous
n'en reviendrez Plus " , J·•aurais
· voulu lui répondre .
" .Mais
alors je ne verrai plus votre fille , J. e v1vra1
. . au.
.
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.,, Et
~urtan~ ma raison me disait : "Qu'est-ce que cela peut
faire pwsque tu n'en seras pas afHigé? Quand M S
d'
. wann
te it que tu ne reviendras pas, il entend par là que tu ne
voudras pas revenir, et puisque tu ne le voudras pas, c'est
que tu seras heureux là-bas. " Car ma raison savait que
l'habitude
· assumer matntenant
.
1 e qut· a Il ait
,
. - l'hab'tud
1entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer
la place de la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la
pendule, - se charge aussi bien de nous rendre chers
les compagnons qui nous ont déplu d'abord, de donner
une a~tre for~e aux visages, de rendre sympathique le
son d une voix, de modifier l'inclination des cœurs
Certes des amitiés nouvelles pour des lieux et des gen~
o~t pour trame l'oubli des anciennes; mais justement ma
nuson p_ensait que . je pouvais envisager sans terreur la
pe~ctive d'~ne vie où je serais à jamais séparé d'êtres
~nt Je perdrais le souvenir, et, c'est comme une consolation , .q~•eIl e offiait
· à mon cœur une promesse d'oubli qui
ne fa1sa1t au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est
qu~ notre cœur ne doive éprouver, lui aussi, quand la

!;5

l'bi::;n1on sera_ ~onsommée, les effets analgésiques de
. tude ; mais Jusque-là il continuera de souffrir. Et la
crainte d'un avenir où nous seront enlevés la vue et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

936

rentretien de ceux que nous aimons et d'où nous tiron5
aujourd'hui notre plus chere joie, cette crainte, loin de se
dissiper, s'accroît, si à la douleur d'une telle privation
nous pensons que s'ajoutera ce qui pour nous semble
actuellement plus cruel encore : ne pas la ressentir comme
une douleur, y rester indifférent ; car alors notre moi serait
changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos
parents, de notre mattresse, de nos amis qui ne seraient
plus autour de nous ; notre affection pour eux
aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur dont
elle est aujourd'hui une notable part, que nous pourrions
nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée nous
fait horreur aujourd'hui ; ce serait donc une vraie mort
de nous-mêmes, mort suivie, il est vrai, de résurrection,
mais en un moi différent et jusqu'à l'amour duquel ne
peuvent s'élever les parties de l'ancien moi condamnés
à mourir. Ce sont elles, même les plus chétives, même les
obscurs attachements aux dimensions, à l'atmospbere
d'une chambre, - qui s'effarent et refusent en des rébellions qui ne sont que la forme secrète, partielle, tangible
et vraie de la résistance à la mort, de la longue résistance
désespérée et quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle s'insère dans toute la durée de notre
vie détachant de nous à tout moment des lambeaux de
nous-mêmes sur la mortification desquels des cellules
nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse
comme était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédl.aires, les nerfs ne remplissent pas leurs fonctions,
.
- n'arrêtent pas dans sa route vers la conscience mais Y
laissent au contraire parvenir, distincte, épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humble5

'

'

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

937

éléments du moi qui vont disparaître, -l'anxieuse alarme
que j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut
. que la protestation d'une amitié qui survivait en,
n'était
moi, pour un plafond familier et bas. Sans doute cette
amitié disparaîtrait, une autre ayant pris sa place (alors
la mort, puis une nouvelle vie auraient, sous le nom
d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais, jusqu'a
son anéantissement, chaque soir elle souffrirait et ce
. s01r-là
.
premier
surtout, mise en présence d'un avenir déjà
réalisé où il n'y avait plus de place pour elle, elle se
révoltait, elle me torturait du cri de ses lamentations
chaque fois que mes regards, ne pouvant se détourner de
ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.

' '

Mais le lendemain matin I quelle joie, pensant déja
au plaisir du déjeuner et de la promenade, de voir dans

la fenêtre et dans toutes les vitrines des bibliothèques
comme dans les hublots d'une cabine de navire la
mer nue, sans ombrages, et pourtant à l'ombre sur une
moitié de son étendue que délimitait une ligne mince
et mobile, et de suivre des yeux les Rots qui s'élançaient
l'un après l'autre comme des sauteurs sur un tremplin.
A tous moments, tenant à la main la serviette raide
et empesée où était écrit le nom de !'Hôtel et avec
laquelle je faisais d'inutiles efforts pour me sécher
.
'
Je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard
sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur
les sommets neigeux de ces vagues en pierre d'émeraude
~ et là polie et translucide, lesquels avec une placide
violence et un froncement léonin laissaient s'accomplir et
dévaler l'écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil

'

.

2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

ajoutait un sourire sans visage. Fenêtre à laquelle je devais
ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d'une
diligence dans laquelle on a dormi, pour voir• si pen~am
la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaine désirée,
_ ici ces collines de la mer qui avant de revenir vers nous
', .
en dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n eta1t
qu'après une longue plaine sablo~neuse que rapercevais à
une grande distance leurs premieres ondulat10ns, dans un
lointain transparent, vaporeux et bleuâtre c~~~e ces
glaciers qu'on voit au fond des t~bleaux _des pnm1tt~s t~cans. D'autres fois c'était tout pres. de m01 que le soleil nalt
sur ces flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve
aux prairies alpestres (dans ces montagnes o~ le s_oleil s'étale
çà et comme un géant qui en descendrait gaiement, par
bonds inégaux, les pentes) moins l'humidité du sol q~e la
liquide mobilité dt la lumière, Au reste, d_a~1s cette breche
que la plage et les flots pratiquent au milieu du reste du
monde pour y faire passer,pour y accumuler la lumiè~e,c'e:t
elle surtout selon la direction d'oà elle vient et que suit notre
œil, c'est elle qui déplace et situe les .vallonne~ent: d~ la
mer.La diversité de l'éclairage ne modifie pas rn01ns 1one.titation d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous donne le désir d'atteindre, que ne
ferait un trajet longuement et effectivement parcouru_ eu
voyage. Q uand le matin la luinière venait
. de. Jemère
, .
l'h6tel découvrant devant moi les grèves 1llum10ees JUSqu'aW: premiers contreforts de la mer, elle semblait m'en
· surla
montrer un autre versant et m'engager a poursmvre,
.
·
mobile
et vané
route tournante de ses rayons, un voyage 1m
à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures.
· au 1om d'un
Et dès ce premier matin le soleil me montrait

la

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

939

doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n'ont de
nom sur aucune carte géographique, jusqu'a ce qu'étourdi
de sa sublime promenade à la surface retentissante et
chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vint se
mettre à l'abri du vent dans ma chambre, se prélassant
sur le lit défait et égrenant ses richesses sur le lavabo
mouillé, dans la malle ouverte, oà, par sa splendeur même
et son l.uxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression dü
désordre. Hélas, le vent de mer, une heure plus tard,
dans la grande salle à manger, - tandis que nous déjeunions et que nous répandions, de la gourde de cuir d'un
citron, quelques gouttes d'or sur deux soles qui bientôt
laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare - ,
il parut cruel à ma grand'mère de n'en pas sentir le souffie
,,ivifiant
cause du chassis transparent mais clos gui,
comme une vitrine, nous séparait de la plage, tout en nous
la laissant entièrement voir, et dans lequel le ciel entrait si
complétement que son az.ur avait l'air d'être la couleur
des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
persuadant que j'étais '' assis sur le môle" où au fond du
"boudoir" je me demandais si le " soleil rayonnant sur
la mer" de Baudelaire, ce n'était pas - bien différent
du rayon · du soir, simple et superficiel comme un trait
doré et tremblant - celui qui en ce moment brûlait la
mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir
blonde et laiteuse comme de la bière, écumante comme
du lait, tandis que par moments s'y promenaient ça et là
de grandes ombres bleues, que quelque géant semblait
s'amuser déplacer, en bougeant un miroir dans le ciel.
Mais ma grand'mère ne pouvant supporter l'idée que

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit ,ubrepticement un carreau et fit envoler du même coup menus,
journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui
étaient en train de déjeuner ; clic-même, soutenue par le
souffle , céleste, restait calme et souriante comme sainte
Blandine, au milieu des invectives qui, augmentant mon
impression d'isolement et de tristesse, réunissaient contre
nous les touristes méprisants, décoiffés et furieux.
Pour une certaine partie - cc qui, à Bal bec donnait à
la population, d'ordinaire banalement riche et cosmopolite
de ces sortes d'h6tcls de grand luxe, un caractère régional
assez accentué ils se composaient de personnalités
éminentes des principaux départements de cette partie de
la France, d'un premier président de Caen, d'un b!tonn ·er de Cherbourg, d'un grand notaire du Mans, qui à
l'époque des vacances, partant des points sur lesquels toute
l'année ils étaient disséminés en urailleurs ou comme des
pions au jeu de dames, venaient se concentrer dans cet
h6tel. Ils y avaient toujours les mêmes chambres, et, avec
leun,fcmmcs qui avaient des prétentions à l'aristocratie, formaient un petit groupe auquel s'étaient adjoints un grand
avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
leur disaient :
- Ah ! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train
que nous, \OUS êtes privilt\,iés, vous serez rendus pour

le déjeuner.
-

Comment, privilégiés? Vous qui habitez la c.1pitale,
Paris la grand'villc, tandis que j'habite un pauvre cheflieu de cent mille !mes, il est vrai cent deux mille au
dernier recensement ; mais qu'est-ce à côté de vous qui
en comptez deux millio'ls cinq cent mille ?

A LA RECHERCHE OU Tl!MPS PERDU

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans
y mettre d'aigreur car c'étaient des lumières de leur
provinces qui auraient pu comme d'autres venir à Paris
- on avait plusieurs fois offert au premier président
de Caen de venir à la Cour de cassation - mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur ville ou
de l'obscurité, ou de la ~loire, ou parce qu'ils é~icnt
réactionnaires, et pour l'agrément des relations de voisinage avec les ch!tcaux. Plusieurs d'ailleurs ne regagnaient
pas tout de suite leur chef-lieu.
Car, - comme la baie de Balbec était un petit univers
à part au milieu du grand, une corbeille des saisons oô.
étaient rassemblés en cercle les jours variés et les mois
su~ccssifs, si bien que, non seulement quand on apercevait
R1v~bellc, ce qu_i était signe d'orage, on y distinguait du
soleil
. sur les maisons pendant qu'il faisait noir à Balbec,
mais encore que quand les froids avaient gagné Balbec
on était certain de trouver encore sur cette autre rive
deux ou trois mois de chaleur - ceux de ces habitués
de l'b6tel dont les vacances commen~ient tard ou duraient
longtemps, quand les pluies et les brumes arrivaient
faisaient charger leurs malles sur une barque, à l'approch;
de l'automne, et trav~icnt rejoindre l'été à Costcdor ou
à Rivebelle. Tout ce petit groupe de l'Mtel de Balbec
regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu et tout
. de ne pas s'intéresser à lui, interrogeait
'
en ayant I'air
sur
10n compte leur ami le maître d'h6tel. Car c'était le
même - Aimé - qui revenait tous les ans faire la saison
et leur gardait leurs tables ; et mesdames leurs épouses,
sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient
après les repas chacune à une pièce du trousseau, tout en

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous toisant avec leur face à main, ma grand'mère et
moi, parce que nous mangions des œufs durs dans la
salade ce qui était réputé commun et ne se faisait pas
dans la bonne société de Nantes. Ils affectaient une attitude de méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on
appelait Majesté et qui s'était en effet proclamé lui-même
roi d'un petit îlot de l'Océanie peuplé seulement par
quelques sauvages. Il habitait l'h&amp;tel avec sa jolie maîtresse,
sur le passage de qui quand elle allait se _baigner, les
gamins criaient : "Vive la reine " parce qu'elle leur
jetait des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le bàtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de
voir les " déguisés" et déclaraient que c'était "à quitter
la France".
Les jours o~ nous allions faire une grande promenade
en voiture avec Madame de Villeparisis, je devais, sur
l'ordre du médecin, rester couché jusqu'au déjeôner et à
cause de la trop grande lumière garder fermés le plus
longtemps possible les grands rideaux violets qui m'avaient
témoigné tant d'hostilité le premier soir. Mais comme
malgré les épingles avec lesquelles, pour que le jour ne
p:'lssit pas, Françoise les attachait chaque soir, et qu'~lle
seule savait défaire, malgré les couvertures, les étoffes prises
ici ou là, le tapis en cretonne rouge de la table, qu'elle Y
ajustait, elle n'arrivait pas à les faire joindre exactement, ils laissaient se répandre sur le tapis comme. un
écarlate effeuillement d'anémones parmi lesquelles Je ne
pouvais m'empêcher de venir un instantposer mes pie~s
nus. Et sur le mur qui leur faisait face et qui se trouvait
partiellement éclairé un cylindre d'or que rien ne soutenait
était verticalement posé et se déplaçait lentement comme

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

943

la colonne lumineuse qui précédait les Hébreux dans le
désert. Je me récouchais; obligé de golÎter, sans bouger,
J&gt;ar l'imagination seulement, et tous à la fois, les plaisirs
du jeu, du bain, de la promenade, auxquels la matinée
invitait, la joie faisait battre bruyamment mon cœur
comme une machine en pleine action mais immobile et
qui est obligée de décharger sa vitesse sur place en tournant sur elle-même. Parfois c'était l'heure de la pleine
mer. J'entendais du haut de mon belvédère le bruit du flot
qui déferlait doucement, ponctué par les appels des
baigneurs, des marchands de journaux, des enfants qui
jouaient, comme par des cris d'oiseaux de mer. Soudain à
dix heures le concert symphonique éclatait sous mes fenêtres. Entre les intervalles des instruments reprenait coulé et
continu, le glissement de l'eau d'une vague qui semblait
envelopper les traits du violon dans ses volutes de cristal et
faire jaillir son écume au-dessus des échos intermittents
d'une musique sous-marine. Puis dans la brèche de silence
qui s'échancrait un instant, entre les arches successives des
petites vagues aux rinceaux d'azur, la musique s'élevait
de nouveau, comme les anges luthiers au portail écumant
et bleu de la cathédrale italienne. Pour voir si Françoise ne
venait pas défaire les rideaux et m'apporter mes affaires, car l'heure dû déjeôner approchait, - je courais jusqu'à
la chambre de ma grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la plage com~e la mienne mais prenait jour de
trois côtés différents : sur un coin de la digue, sur la campagne, et sur une courette aux quatre murs d'une blancheur mauresque, au dessus desquels, et enfermé dans leur
carré, on voyait le ciel aux flots moelleux, glissants et
superposés, comme une piscine située sur une terrasse.

I

�944

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Cette chambre de ma grand'mère était meublée autrement
que la mienne, avec des fauteuils brodés de filigranes métalliques et de fleurs roses d'ou semblait émaner l'agréable et
fraîche odeµr qu'on trouvait en entrant. Et à cette heure
où des rayons venus d'expositions et comme d'heures différentes brisaient les angles du mur, changeaient la forme de
la chambre, à côté d'un reflet de la plage mettaient sur la
commode un reposoir diapré comme les fleurs du sentier,
suspendaient à la paroi les ailes repliées, tremblantes et
tièdes d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient
comme un- bain un carré de tapis provincial devant la
fenêtre de la courette que le sole il festonnait comme une
vigne, ajoutaient encore au charme et à la complexité
de la décoration mobilière en sembfant exfolier la soie
fleurie des fauteuils et détacher leur passementerie, cette
chambre que je traversais un moment avant de m'habiller
pour la promenade, avait l'air d'w1 prisme ou se décomposaient les couleurs de la lumière du dehors, d'une ruche
où les sucs de la journée que j'allais gmlter étaient
dissociés, épars, enivrants et visibles, d'un j,ardin de
l'espérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons
d'argent et de pétales de rose. Je rentrais dans ma
chambre : Françoise entrait pour me donner du jour et je
me soulevais dans l'impatience de savoir quelle était la
Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage comme une
néréide. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus
d'un jour. Le lendemain j'en voyais une autre qui parfois
lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même.
Il y en avait qui étaient f une beauté si rare qu'en les
ap~rcevant mon plaisir était encore accru par a surprise,
comme devant uµ miracle. Par quel privilège, un matin

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

945

plut6t qu'un autre, la fenêtre en s'ouvrant découvrit-elle
a mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonome, dont la
beauté paresseuse et qui respirait mollement, avait la transparence d'une vaporeuse émeraude à travers laquelle je
voyais affiuer les éléments pondérables qui la coloraient?
Elle faisait jouer le soleil avec un sourire alangui par une
brume. invisible qui n'était qu'un espace vide réservé
autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée
et plus saisissante, comme ces déesses que le sculpteur
détache sur le reste du bloc qu'il ne daigne pas dégrossir.
Telle, dans sa couleur unique, elle nous invitait
la
promenade sur ces routes grossières et terriennes ) d'où ,
de la caleche de Mme de Villeparisis, nous apercevrions
tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur de sa
molle palpitation. Mais d'autr~s fois il n'y avait pas cette
opposition si grande entre une promenade agreste et ce
but inaccessible, ce voisinage fluide et mythologique. Car,
certains jour, la mer semblait rurale elle-même, et la
chaleur y avait tracé comme à travers champs une route
poussiereuse et bJanche derrière laquelle la fine pointe d'un
bateau de pêche dépassait comme un clocher villageois. Un
remorqueur dont on ne voyait que la cheminée fumait au
loin comme une usine écartée, tandis que, seul à l'horizon,
un carré blanc et bombé, peint sans doute par une voile
mais qui semblait compact et calcaire, faisait penser
à l'angle ensoleillé de quelque bitiment isolé, Mpital ou
école. Et les nuages et le vent, quand il s'en ajoutait au
soleil, parachevaient sinon l'erreur du jugement, du moins
l'i-llusion du premier regard, la suggestion ,qu'il -éveille
dans l'îmagination. Car, l'alternance d'espaces aux couleurs
nettement tranchées comme celles qui résultent, dans la

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

campagne, de la contigurté de cultures différentes, le
réseau de la lumière ou de l'ombre qui uniformisait tout
ce qu'il contenait dans ses réseaux et supprimait toute
démarcation entre la mer et le ciel assimilés que l'œil
hésitant faisait, tour à tour, empiéter l'un sur l'autre, les
inégalités âpres, jaunes, et comme boueuses, de la surface
marine, les levées, les talus qui dérobaient à la vue la barque
où une ~quipe d'agiles matelots semblait moissonner, tout
cela, par les jours orageux, faisait de l'océan quelque chose
d'aussi varié, d'aussi consistant, d'aussi accidenté, d'aussi
populeux, d'aussi civilisé que la tene carossable d'où, en
voiture avec Mme de Villeparisis, nous le regarderions.
Mais parfois aussi, et pendant des semaines de suite, dans ce Batbec que j'avais tant désiré parce que je ne l'imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes,le beau temps fut si éclatant et si fixe que quand Françoise
venait ouvrir la fenêtre, j'étais sâr de trouver le même
pan de soleil plié a l'angle du mur extérieur, et d'une
couleur immuable qui n'était plus émouvante comme une
révélation de l'été, mais morne comme celle d'un émail
inerte et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles
des impostes, détachait les étoff~s, tirait les rideaux, le
jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort, aussi
immémorial qu'une somptueuse et millénaire momie que
notre.. vieille servante n'eût fait que précautionneusement
désemmail.]oter de tous ses. linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or.
La voiture de M'"" de Villeparisis nous emmenai.t.
Parfois comme la voiture gravissait une route montante
entre des terres labourées, je voyais - rendant les champs
plus réels, les prolongeant jusque dans le passé, - quelques

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

947

a

bleuets hésitants, pareils ceux de Combray, qui, sur le
talus, suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux les
distançaient, mais apres quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous
dans l'herbe son étoile bleue; d'autres s'enhardissaient
jusqu'à venir se poser au bord de la route et c'était
toute une nébuleuse qui se formait avec mes souvenirs
lointains et les fleurs apprivoisées.
Nous redescendions la côte; alors nous cro1swns, la
montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture
'
,
quelqu w1e Ùe ces créatures, fleurs de la belle journée, mais
qui ne sont pas comme les fleurs des champs, - car
chacune recele quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses
pareilles le désir qu'elle a fait naitre en nous, - quelque
paysanne poussant sa vache ou à demi-couchée sur. une
chanette, qtielque fille de boutiquier en promenade,
quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d'un
landau, en face de ses parents. Certes Bloch, autant qu'un
grand savant ou un fondateur de religion, m'avait ouvert
une ere nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la
vie et du bonheur, le jour où il m'avait appris que les
r~ves que j'avais promenés solitairement du c6té de
Méséglise quand je squhaitais que passAt une paysanne
que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimere
qui ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que
toutes les filles qu'on rencontrait, villageoises ou demoisell~s, ne songeaient guère qu'à faire l'amour. Et dusse-je,
mamtenant que j'étais souffrant et ne sortais pas seul
. .
ne _Jamais pouvoir le faire avec elles, j'étais tout de même
heureux comme un enfant né dans une prison ou dans

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un Mpital et qui ayant cru longtemps que l'organisme
humain ne peut di-gérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple parure de la campagne, mais des aliments délicieux et- assimilables. Même
si son geblier ou son garde-malade ne lui permettent pas
de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui parait
meilleur, et la vie plus clémente. Car un désir nous parait
plus beau, nous nous appuyons à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en dehors de nous la réalité
s'y conforme, m~me si pour nous il n'est pas réalisable.
Et nous pensons avec plus de joie à une vie qui est capable de l'assouvir, à une vie où, - à condition que nous
écartions pour un instant de notre pensée le petit obstacle
accidentel et particulier qui nous emp~che personnellement de le faire, - nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles filles qui passaient, du jour où
j'avais su que leurs joues pouvaient êrre embrassées, j'étais
devenu curieux de leur âme. Et l'univers m'avait paru
plus int;éressant.
La voiture de Mm• de Villeparisis allait vite. A peine
avais-je le temps de voir la fillette qui venait dans notre
dir&lt;:ction; et pourtant - comme la beauté des êtres n'est
pas comme celle des choses, et que nous sentons que c'est
celle d'une créature unique, consciente et volontaire - à
peine l'individualité de la fille qui s'approchait, Ame
vague, volonté inconnue de moi, se peignait-elle, en une
petite image prodigieusement réduite, embryonnaire mais
compl~te, au fond de mon regard distrait, aussitôt - a
mystérieuse réplique des pollens tout préparés pour les
pistils - je sentais saillir en moi l'embryon aussi vague,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

949

aussi minuscule et aussi entier, du désir de ne pas laisser
passer cette fille, sans que sa pensée prît conscience
de ma personne, sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à
quelqu'un d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa
rêverie et saisir son cœur. Cependant notre voiture s'éloignait, la belle fille était déjà derriere nous et comme elle
ne possédait de moi aucune des notions qui constituent
une personne, ses yeux qui m'avaieM à peine vu, m'avaient
déjà oublié.
Etait-ce à cause du passage si rapide que je l'avais trouvée
si belle? Si j'avais pu descendre, lui parler, aurais-je été
déconcerté -par quelque défaut de sa peau que de la
voiture je n'avais pas distingué! peut-être un seul mot
qu'elle edt dit, un sourire, m'e(it fourni une clef, un chiffre
inattendus, pour lire l'expression de son visage et de sa
démarche, qui seraient aussitôt devenues banales? C'est
possible, car je n'ai jamais rencontré dans la vie de filles
aussi désirables que les jours où j'étais avec quelque grave
personne que je ne pouvais quitter, malgré les mille
prétextes que j'inventais. En attenda~t je me disais que le
monde est beau qui fait ainsi crohre sur les routes
campagnardes ces fleurs à la fois uniques et communes,
trésors fugitifs de la journée, aubaines de la promenade,
dont des circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas toujours m'avaient seules empêché
de profiter, et qui donnent un go11t nouveau à la vie.
Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre, je
pourrais faire sur d'autres routes de semblables rencontres,
je commençais déjà à mentir à ce qu'a d'exclusivement
individuel le désir de vivre aupres d'une femme qu'on a
trouvé jolie, et du seul fait que j'admettais la possibilité

�95°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de faire naître ce désir artificiellement, j'en avais implicitement reconnu l'illusion.
Mme de Villeparisis nous mena une fois à Carquevilleoù
était une église couverte de lierre dont elle nous avait
parlé. Bâtie sur un tertre, elle dominait le village, la
rivière qui le traversait et qui gardait son petit pont du
moyen îtge. Ma grand'mère, pensant que je serais content
d'être seul pour regarder l'église, proposa à Mm• de Villeparisis d'aller goi1ter chez le pàtissier, sur la place qu'on
apercevait distinctement et qui sous sa patine dorée était
comme une autre partie d'un objet tout entier ancien.
Il fut convenu que j'irais les y retrouver. Dans le bloc de
verdure devant lequel on me laissa, il fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fit serrer de plus
près l'idée d'église; en effet, comme il arrive aux élèves
qui saisissent plus complétement le sens d'une phrase
quand on les force par la version ou par le thème à la
dévêtir des formes auxquelles ils sont accoutumés, cette
idée d'église dont je n'avais gucre besoin d'habitude
devant des clochers qui se faisaient reconnaître d'euxmêmes, j'étais obligé d'y faire perpétuellement appel pour
ne pas oublier ici que le cintre de cette touffe de lierre
était celui d'une verrière ogivale, là que la saillie
des feui lles était d-ô.e au relief d'un chapiteau. Mais alors
un peu de vent soufflait, faisait frémir le porche mobile
que parcouraient des remous propagés et tremblants
comme une clarté; les feuilles déferlaient les unes contre
les autres; et frissonnante, la façade végétale entraînait
avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.
Comme je quittais l'église, je vis Jevant le vieux pont
les filles du village qui comme c'était un dimanche se

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

95 1

tenaient attifées, interpellant les garçons qui passaient.
Moins bien vêtue que les autres, mais semblant les
dominer par quelque ascendant, - car elle répondait
à peine à ce qu'elles lui disaient, - l'air plus grave
et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise
à-demi sur le rebord du pont, laissant pendre ses jambes,
avait devant elle un petit pot plein de poissons qu'elle
venait sans doute de pêcher. Elle avait un teint bruni,
des yeux doux mais un regard dédaigneux de ce qui
l'entourait, un nez surtout d'une forme petite, fine et
charmante. Mes regards se posaient sur sa peau et mes
lèvres
la rigueur pouvaient croire qu'elles avaient suivi
mes regards. Mais ce n'est pas seulement son corps que
j'aurais voulu atteindre, c'était aussi la personne qui vivait
en lui, et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'attouchement qui est de frapper son attention, qu'une sorte de
pénétration, y éveiller une idée.
Et cette personne intérieure de la belle pêcheuse,
semblait m'être close encore, je doutais si j'y étais entré,
même après que j'eus aperçu ma propre image se refléter
furtivement dans le miroir de son regard suivant un
indice de réfraction qui m'était aussi inconnu que si je
me fusse placé dans le champ visuel d'une biche. Mais de
même qu'il ne m'eût pas suffi que mes lèvres prissent
du plaisir sur les siennes mais leur en donnassent, de
même j'aurais voulu que l'idée de moi qui était en elle
. '
,
qui s y accrocherait, n'amenit pas
moi seulement son
attention, mais son admiration, son désir, et me gardit
son souvenir jusqu'au jour ou je pourrais la retrouver.
Cependant, j'apercevais à quelques pas la place ou devait
m'attendre la voiture de Mme de Villep;i.risis. Je n'avais

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'un instant; et déjà je sentais que les filles commençaient
à rire de me voir ainsi arrêté. J'avais cinq francs dans
ma poche. Je les en sortis, et avant d'expliquer à la belle
fille la commission dont je la chargeais, pour avoir plus
de chance qu'elle m'écoutit, je tins un instant la pièce
devant ses yeux :
- Puisque vous avez l'air d'être du pays, dis-je à la
pêcheuse, est-ce que vous auriez la bonté de faire une
petite course pour moi ! Il faudrait aller devant un pâtissier qui est, paraît-il, sur une place, mais je ne sais pas oil
c'est, et où une voiture m'attend. Attendez !... pour ne
pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la
marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a
deux chevaux.
C'était cela que je voulais qu'elle sO.t pour prendre une
grande idée de moi, Mais quand j' eu prononcé les mots
" marquise " et « deux chevaux", soudain un grand
apaisement se fit en moi. Je sentis qu'elle se souviendrait
de moi et se dissiper avec mon effroi de ne pouvoir la
retrouver, une partie de mon désir de la retrouver. li me
semblait que je venais de toucher sa personne avec des
lèvres invisibles et que je lui avai plu. Et cette prise de
force de on esprit, cette possession immatérielle, lui avait
ôté de son mystère autant que fait la posses~ion physique.
ous revenions par une route qui traver ait la foret.
L'invisibilité des innombrables oi eaux qui s'y répondaient
tout à c6té de nous dans les arbres donnait la meme
impression de repos qu'on a les yeux ferml"S. Enchafoé
sur mon strapontin comme Prométhl c sur son rocher,
j'écoutais mes Océanides. Et quand par ha ard j'apercevais l'un de ces oiseaux qui pa sait d'une feuille sous

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

953

une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui et
ces chants, que je ne croyais pas voir la cause de ceuxci dans cc petit corps sautillant, étonné et sans regard.
Cette route était pareille à bien d'autres de ce genre
qu'on rencontre en France, montant en pente assez raide
puis redescendant sur une assez grande longueur. A~
moment même, je ne lui trouvais pas un grand char
~ .
m~
J Etais seulement content de rentrer. Mais elle devint
pour moi dans la suite une cause de joies en restant
dans ma mémoire comme une amorce où toutes les routes
semblables sur lesquelles je passerais plus tard au cours
d'une promenade ou d'un voyage s'embrancheraient
-it~t sans solution de continuité et pourraient grAce à
elle, communiquer immédiatement avec mon cœur. Car
dès que la voiture ou l'automobile s'engagerait dans une
de ces routes qui auraient l'air d'être la continuation de
celle ~ue je suivais avec M- de Villeparisis, ce à quoi ma
conscience actuelle se trouverait immédiatement appuyée
comme à mon passé le plus récent, cc serait (toutes les
ann~s i~termédiaires se trouvant abolies) les impressions
que J avais eues par ces fins d'après-midi-là, en promenade
pr~ de Balbec,quand les feuilles sentaient bon que la brume
'B .
,
,
1 evatt et qu au delà du prochain village, on apercevait
entre les arbres le coucher de soleil comme s'il avait été
~lque localité suivante, forestière, distante et qu'on n'attet~dra pas le soir même. Raccordées à celles que j'éprouvais
~ntenant dans un autre pays, sur une route semblable,
1 entourant de toutes les sensations accessoires de libre
~iration, de curiosité, d'indolence, d'appétit, de gaieté
~m leu~ étaient communes, excluant toutes les autres, ces
IIDpfCSStons se renforceraient, prendraient la consistance

3

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un type particulier de plaisir, et presque d'un cadre
d'existence que j'avais d'ailleurs rarement l'occasion de
retrouver, mais dans lequel le réveil des souvenirs mettait
au milieu de la réalité matériellement perçue une part
assez grande de réalité évoquée, songée, irretrouvable,
pour me faire éprouver, au milieu de ces · régions où je
passais, plus qu'un sentiment esthétique, un désir fugitif
mais exalté, d'y vivre désormais pour toujours.
Je rent(ais de bonne heure à l'hôtel les soirs où j'allais
avec Saint-Loup dîner au restaurant de R,ivebelle. A
chaque étage une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait
le coucher du soleil et la fenêtre des cabinets. Arrivé au
dernier étage, au lieu d'entrer chez moi je m'engageais plus
avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet de
chambre quoiqu'il craîgnit les courants d'air avait ouvert la
fenêtre du bout laquelle regardait le côté de la colline et de
la vallée mais ne les laissait jamais voir, car ses vitres, d'un
verre opaque, étaient le plm, souvent fermées. Je m'arrêtais
devant elle en une courte station et le temps de faire mes
dévotion à la " vue " que pour une fois elle découvrait au
delà de la colline à laquelle était adossé l'hôtel, et qui ne
contenait qu'une maison posée à quelque distance mais à
laqu'elle la perspective et la lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure précieuse et un
écrin de velours comme à une de ces architectures en
miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfhrerie et
d'émaux qui ser;ent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à
de rares jours à la vénération des fidèles. Mais cet instant
d'adoration avait déjà trop duré, car le valet de chambre
qui tenait d'une main un trousseau de clefs et de fautre
me saluait en touchant sa calotte de sacristain mais sans

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

955

la soulever à cause de Pair pur et frais du soir, venait
refermer comme ceux d'une cMsse les deux battants de
la croisée et dérobait à mon adoration le monument réduit
et· la relique d'or. J'entrais dans ma chambre. La vue
d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit
me donnait cette même impression que j'avais eue en
wagon, d'être affianchi des nécessités du sommeil et de la
claustration dans une chambre. D'ailleurs je ne me sentais
pas emprisonné dans celle où j'étais puisque dans une
heure j'allais la quitter pour monter en voiture. Je me
jetais sur mon lit. Et, comme si j'avais été sur la couchette
d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que
la nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans
l'obscurité, comme des cygnes assombris et silencieux
mais qui ne dorment pas, j'étais de tous c~tés entouré des
images de la mer.
Mais bien souvent ce n'était en effet que des images,
tant ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de
mon corps que j'allais habiller pour tâcher de paraître le
plus plaisant possible aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant illuminé de Rivebelle, était
incapable de mettre de la profondeur derrière la couleur
des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme
un jet d'eau, comme un feu d'artifice de vie, unissant
l'intervalle de ses hautes fusées par la filée immobile ét
blanche de longs sillages horizontaux, sans le miracle
charmant de ce phénomène naturel et local qui rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les
yeux, j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix,
chaque jour renouvelé de peintures qu'on montrait arbi-

�A

LA NOUVELLE KEVUE FRANÇAISI

traitement dans l'endroit où je me trouvais et sans qu'ella
eussent de rapport nécessaire avec lui. J'avais pourtant cla
plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
l'horizon apparaissait tellement de la meme couleur que
lui, ainsi que dans une toile impressionniste, qu'il semblait
aussi de la même matière, comme si on n'e(lt fait que
découper sa coque, et les cordages en lesquels elle s'était
amincie et filigranée, dans le bleu vaporeux du ciel. Parfois
l'océan emplissait presque toute ma fenêtre, surélevœ
qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement d'une ligne qui était du même bleu que celui de la
mer, mais qu'à cause de cela je croyais être de la mer
encore et ne devant sa couleur différente qu'à un eftèt
d'éclairage. Un autre jour la mer n'était peinte que dans
la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était rempli de
tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
horizontales que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou une spécialité de l'artiste, de présenter une
"étude de nuages", cependant que les différentes vitrines
de la bibliothèque montrant des nuages semblables mais
dans une autre partie de l'horizon et diversement colons
par la lumière, semblait offrir comme la répétition, chère l
certains maîtres contemporains, d'un seul et meme effet,
pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant
dans l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble
dans une même pièce, exécutés au pastel et mis sous verre.
Et parfois sur le ciel et la mer uniformément gris, un
peu de rose s'ajoutait avec un raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi au ba
de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de
cette " harmonie gris et rose ' dans le goClt de celles de

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

9S7

Whistler, la signature favorite du maître. Le rose même
disparaissait, il n'y avait plus rien à voir. Je me mettais
debout un instant et avant de m'étendre de nouveau
je fermais les grands rideaux. Au-dessus d'eux je voyais
de mon lit la raie de clarté qui y restait encore, s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
m'attrister et sans lui donner de regrets que je laissais ainsi
mourir au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais
à table, car je savais que ce jour-ci n'était pas de la même
sor~e ~ue les autres, plus long comme ceux du ~le que la
nutt interrompt seulement quelques minutes ; je savais
que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait à sortir
par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante d~
restaurant de Rivebelle.
Mais autant à Balbec, dans le courant ordinaire de la
vie, j'exerçais sur moi-même un contrale minutieux et
~onst:in~, su~rdonnant tous les plaisirs au but, que je
Jugeais innmment plus important qu'eux, de devenir assez
fort pour pouvoir réaliser l'œuvre que je portais peut-être
en moi, en revanche dès que nous arrivions à Rivebelle
dans l'excitation du plaisir nouveau, comme s'il ne devai:
plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins élevées à
réal~r, disparaissait tout ce mécanisme précis de prudente
hygiène. Tandis qu'un valet de pied me demandait mon
paletot, Saint-Loup me disait :
- Tu n'auras pas froid? tu ferais peut-être mieux de
le garder, il ne fait pas très chaud.
-: Je répondais : " Non, non ", et peut-être je ne
sentais pas le froid, mais en tout cas j'avais oublié la peur
de tomber malade, la nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon paletot ; nous entrions

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dans la salle du restaurant aux sons de quelque marche
guerrière jouée par les Tziganes, nous nous avancions
entre les rangées des tables servies comme dans un facile
chemin de gloire, et, sentant l'ardeur joyeuse imprimée à
notre corps par les rythmes de l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe immérité,
nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous
une démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces
gommeuses de café-concert qui, venant de chanter sur un
air belliqueux un couplet grivois, entrent en courant sur
la scène avec la contenance martiale d'un général vainqueur.
Même pendant le trajet de Balbec à Rivebelle, le choc
possible avec une voiture venant en séns inverse dans ces
sentiers ou il n'y avait de place que pour une seule et où
il faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de
la falaise, la proximité de son versant à pic sur la mer,
rien de tout cela ne trouvait en moi le petit effort qui
et\t été nécessaire pour amener la crainte de ce danger
jusqu'à ma raison. Je ne faisais en somme que concentrer
dans une soirée la paresse qui pour les autres hommes
est diluée dans leur existence entière où journellement
ils affrontent sans nécessité le risque d'un voyage en
mer, d'une promenade en aéroplane ou en automobile
quand les attend à la maison l'être dont leur mort
briserait la vie, ou quand est encore liée à la fragilité de
leur cerveau l'œuvre .dont la prochaine mise au jour est
leur seule raison d'être. Et de même dans le restaurant
de Rivebelle, les soirs où nous y restions, si quelqu'un
était venu pour me tuer, comme je ne voyais plus que
dans un lointain sans réalité ma grand'mère, ma vie

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

959

à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais tout
entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine,
à la politesse des maîtres d'h6tel, au contour de la valse
qu'on jouait, et que j'étais collé à la sensation présente,
n'ayant pas plus d'extension qu'elle ni d'autre but que
de ne pas être séparé d'elle, je serais mort contre elle,
je me serais laissé massacrer sans offrir de défense, sans
bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac et qui
n'a plus le souci de préserver la provision de ses efforts
accumulés et l'espoir de sa ruche.

•••
Un matin comme je passais devant le casino en rentrant
de l'Mtel j'eus la sensation d'être regardé par quelqu'un
qui n'était pas loin de moi. Je tournai la tête et j'aperçus
un homme d'une quarantaine d'années, tres grand et
assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en
frappant nerveusement son pantalon avec une badine,
fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention. Par moment
des regards d'une extrême activité les parcouraient en
tous sens comme en ont seuls devant une personne qu'ils
ne connaissent pas des hommes à qui, pour une raison
quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient
pas aux autres, par exemple un fou ou un espion. Il lança
sur moi une suprême œillade à la fois hardie, prudente,
rapide et profonde, comme un dernier coup que l'on tire
au moment de prendre la fuite, et aprcs avoir regardé
tout autour de lui, prenant soudain un air distrait
et hautain, par un brusque revirement de toute sa
personne il se tourna vers une affiche dans la lecture de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en arrangeant
la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. Il tira de
sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre en
note le titre du spectacle annoncé, tira deux ou trois fois sa
montre, abaissa sur ses yeux un canotier de paille noire
dont il prolongea le rebord avec sa main mise en visière
comme pour voir si quelqu'un n'arrivait pas, fit le geste
de mécontentement par lequel on croit faire voir qu'on a
assez d'attendre, mais qu'on ne fait jamais quand on attend
réellement quelqu'un, puis rejetant en ~rière son chapeau
et laissant voir une brosse coupée ras qui admettait
cependant de chaque c6té d'assez longues ailes de pigeon
onduléçs, il exhala le souffle bruyant des personnes qui ont
non pas trop chaud mais le désir de montrer qu'elles ont
trop chaud, J'eus l'idée d'un escroc d'Mtel qui, nous
ayant peut-être déjà remarqués les jours précédents ma
grand'mère et moi, et préparant quelque mauvais coup,
venait de s'apercevoir que je l'avais surpris pendant qu'il
m'épiait ; pour me donner le change il cherchait peut-être
seulçment par sa nouvelle attitude à exprimer l'indifférence et le détachement, mais c'était avec une exagération
si agressive que son but semblait au moins autant que de
dissiper les soupçons que j'avais dt\ avoir, de venger une
humiliation qu'à mon insu je lui eusse infligée, de me
donner l'idée non pas tant qu'il ne m'avait pas vu, que
celle que j'étais un objet de trop petite importru:Jce pour
attirer son attention. Il cambrait sa taille d'un air de
bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches et dans
son regard ajustait quelque chose d'indifférent, de dur, de
presque in~ultant, Si bien que la singularité de son
expression me te faisait prendre tantbt pour un voleur, et

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

tantôt pour un fou. Pourtant sa mise extrêmement soignée
était beaucoup plus grave et beaucoup plu\&gt; simple que
celles de tous 1~ baigneurs que je voyais à Balbec, et
rassurante pour mon veston si souvent humilié par la
blancheur éclatante et banale de leurs costumes de plage.
Mais ma grand'mère venait à ma · rencontre, nous flmes
un tour ensemble et je l'attendais une heure après devant
PMtel où elle était allée chercher quelque chose, quand
je vis sortir Mme de Villeparisis avec Robert de Saint Loup
et l'inconnu qui m'avait regardé si fixement devant le
casino. Avec la rapidité d'un éclair son regard me traversa
comme au moment où je l'avais aperçu et revint, comme
s'il ne m'avait pas vu se ranger un peu bas devant ses yeux,
émoussé, comme le regard neutre qui feint de ne rien
voir au dehors et n'est capable de rien lire au dedans, le
regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir
autour de soi les cils qu'il écarte de sa rondeur béate, le
regard dévot et confit qu'ont certains hypocrites, le regard
fat qu'ont certains sots. Je vis qu'il avait changé de costume.
Celui qu'il portait était encore plus sombre ; et sans doute
c'est que la véritable élégance intimide moins, est moins
loin de la simplicité que la fausse; mais ce n'était pas que
cela: d'un peu près on sentait que si la couleur était
presque entièrement absente de ces vêtements ce n'était
pas parce que celui qui l'en avait bannje y était indifférent,
mais plutbt parce que pour une raison quelconque il se
l'interdisait. Et la sobriété qu'ils lai~ient paraître sem-.
blait de celles qui viennent de l'obéissance à un régime,
plut6t que du manque de gourmandise. Dans le tissu du
pantalon un filet de vert sombre s'harmonisait à la rayure
des chaussettes av~c un raffinement qui décelait la vivacité

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'un godt mâté partout ailleurs et à qui cette seule
concession avait été faite par tolérance, tandis qu'une tache
rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté
qu'on n'ose prendre.
- Comment allez-vous, je vous présente mon neveu,
le baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis,
pendant que l'inconnu, sans me regarder, grommelant un
vague " charmé " qu'il fit suivre de : heue, heue, heue,
pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et
repliant le petit doigt, l'index et le pouce, me tendait
le troisième doigt et l'annulaire que je serrai sous son
gant de suède; puis sans avoir levé les yeux sur moi, il se
détourna vers Mm• de Villeparisis.
- Mon Dieu, est-ce que je perds la tête, dit celle-ci,
en riant, voilà que je t'appelle le baron de Guermantes.
Je vous présente le baron de Charlus. Après tout l'erreur
n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes, tout de même.
Cependant ma grand'mère sortait, nous fîmes route
ensemble. L'oncle de Saint Loup ne m'honora non seulement pas d'une parole mais même d'un regard. S'il
dévisageait les gevs qu'il ne connaissait pas (et pendant
cette courte promenade il lança deux ou trois fois son
terrible et profond regard en coup de sonde sur des gens
insignifiants et de la plus modeste extraction qui passaient),
en revanche il ne regardait à aucun moment, si j'en
jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait, - comme
un policier en mission secrète mais qui tient ses amis en
dehors de sa surveillance professionnelle.
Quand Mme de Villeparisis en rentrant de sa promenade
nous fit demander à la fin de la journée de venir prendre

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

le thé avec son neveu, je pensai que s'étant peut-être
aperçue de l'impolitesse qu'il avait marquée à mon égard
elle avait voulu lui donner l'occasion de la réparer. Mais
quand dans le petit salon de l'appartement où elle nous
reçut je voulus saluer M. de Charlus, j'eus beau tourner
autour de lui qui d'une voix aiguë, narrait une histoire à
Mme de Villeparisis, je ne pus pas attraper son regard; je
me décidai à lui dire bonjour et assez fort, pour l'avertir
de ma présence, mais je compris qu'il l'avait remarquée,
car avant même qu'aucun mot ne füt sorti de mes lèvres,
au moment où je m'inclinais je vis ses deux doigts tendus
pour que je les serrasse, sans qu'il eM tourné les yeux ou
interrompu la conversation. Il m'avait évidemment vu,.
sans le laisser paraître, et je m'aperçus alors que ses yeux
qui n'étaient jamais fixés sur l'interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans toutes les directions, comme
ceux de certains animaux effrayés, ou ceux de ces
marchands en plein air qui tandis qu'ils débitent leur
boniment et montrent leur marchandise illicite, scrutent,
sans cependant tourner la tête, les différents points de
l'horizon par où pourrait venir la police. Sans doute s'il
n'y avait pas eu ces yeux, le visage de M. de Charlus
était semblable celui de beaucoup de beaux hommes.
Mais ce visage, auquel une légère couche de poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de théâtre, M. de Charlus
avait beau en fermer hermétiquement l'expression, les
yeux étaient comme une lézarde, comme une meurtriere que seule il n'avait pu boucher et par laquelle,
selon le point où on était placé par rapport lui, on se
sentait brusquement croisé du reflet de quelque engin
intérieur qui semblait n'avoir rien de rassurant, même

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

pour celui qui, sans en être absolument maître, le portait
en soi, l'état d'équilibre instable et toujours sur le point
d'éclater; etl'expression circonspecte, incessante et inquiète
de ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour d'eux, jusqu'à
un cerne descendu très bas, en résultait pour le visage, si
bien composé et arrangé qu'il füt, faisait penser à quelque
incognito, à quelque déguisement d'un homme puissant
en danger, ou seulement d'un individu dangereux, mais
tt:agique. J'aurais voulu deviner quel était ce secret que
ne portaient pas en eux les autres hommes et qui m'avait
déjà rendusi énigmatique le regard de M. d.e Charlus quand
je l'avais vu le matin près du c;_isino. Mais avec ce que je
savais maintenant de sa parenté, je ne pouvais plus croire
que ce fiît celui d'un voleur, nf, d'après ce que j'entendais de sa conversation, que ce füt celui d'un fou, S'il
était si froid avec moi, alors qu'il était extrêmement
aimable avec ma grand'mère, cela ne tenait peut-être pas
à une antipathie personnelle contre moi, car d'une manière
générale, autant il était bienveillant pour les femmes, des
défauts de qui il parlait sans jamais se départir d'une grande
indulgence, autant il avait à l'égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine d'une violence qui
rappelait celle de certains misogynes pour les femmes. De
deux ou trois" gigolos" qui étaient de la famille ou de l'intimité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom,
M. de Charlus dit avec une ex11ression presque féroce qui
tranchait sur sa froideur habituelle: " ce sont de petites
canailles." Je compris que ce qu'il reprochait surtout aux
jeunes gens d'aujourd'hui, c'était d'être trop effémi~és. "Ce
sont de vraies femmes ", disait-il avec mépris. Mais quelle
vie n'etl.t semblé efféminée auprès de celle qu'il voulait que

a

A LA RBCHERCHX DU TEMPS PERDU

menAt un homme et qu'il ne trouvait jamais assez énergique et virile ?- (Lui-même dans ses longs voyages à
pied, après des heures de course, disait se jetet brillant
dans des rivières glacées.) Il n'admettait pas qu'un
homme port!t une bague. Et je remarquai que même
autour de cet annulaire qu'il m'avait tendu il n'y en
avait aucune. Mais ce parti-pris de virilité ne l'empêchait
pas d'avoir des qualités de sensibilité des plus fines. A
Mme de Villeparisis qui le priait de décrite pour ma
grand'mère un cMteau où avait séjourné Mme de Sévigné,
ajoutant qu'elle voyait un peu de littérature dans ce
d~poir d'être séparée de cette ennuyeuse Mme de
Grignan:
- Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus
vrai. C'était du reste une époque où ces sentiments-là
étaient bien compris. 1 'habitant du Monomopata de
Lafontaine courant chez son ami qui lui est apparu un
peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le
plus grand des maux est l'absence de l'autre pigeon, vous
semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de
Sévigné ne pouvant pas attendre le moment où elle sera
seule avec sa fille.
- Mais une fois seule avec elle, elle n'avait probablement rien à lui dire.
- Certainement si; fdt-ce de ce qu'elle appelait
"choses si légères qu'il n'y a que vous et moi qui les
remarquions". Et même si elle n'avait rie!l à lui dire, elle
était du moins près d'elle. Et La Bruyère nous dit que
c'est tout: "1ttre près des gens qu'on aime, leur parler,
. ; c ' est
ne 1eur parler point, tout est éga1• " - Il a raison
le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d'une voix mélan-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

colique ; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée
,qu'on le got1te bien rarement; Mme de Sévigné a été en
somme moins à plaindre que d'autres. Elle a passé une
grande partie de sa vie auprès de ce qu'elle aimait.
- Tu oublies que ce n'était pas de l'amour, c'était de
:Sa fille qu'il s'agissait.
- Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on
aime, reprit-il d'un ton plus péremptoire et presque
tranchant, c'est d'aimer. Ce que ressentait Mme de Sévigné
pour sa fille peut prétendre beaucoup plus justement
cessembler à la passion que Racine a dépeinte dans
Andromaque ou dans Phèdre, que les banales relations que
le jeune Sévigné avait avec ses maîtresses. De même
J'amour de tel mystique pour son Dieu. Les démarcations
trop étroites que nous traçons autour de l'amour viennent
-seulement de notre grande ignorance de la vie.
Dans ces réflexions sur la tristesse qu'il y a à vivre loin
&lt;le ce qu'on aime M. de Charlus ne laissait pas seulement
paraître une délicatesse de pensée que montrent rarement
les hommes et surtout les homme de club, comme il était;
,sa voix elle-même, pareille à certaines voix de contralto
en qui on n'a pas assez cultivé le médium et dont le chant
semble le duo alterné d'un jeune homme et d'une femme,
se posait au moment où il parlait de ces sentiments si
délicats sur des notes hautes, prenait une douceur imprévue
et semblait contenir des chœurs de sœurs, de mères, de
fiancées, qui répandaient leur tendresse. Mais la nich~
-de jeunes filles que M. de Charlus, avec son horreur de
tout efféminement, aurait été si navré, d'avoir l'air
d'abriter ainsi dans sa voix, ne s'y bornait pas à l'interprb.tation, à la modulation des morceaux de sentiment.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Souvent tandis que causait M. de Charlus, on entendait
leur rire aigu et frais de pensionnaires ou de coquettes
ajuster leur prochain avec des malices de bonnes langues
et de fines mouches.
Cependant ma grand'mère m'avait fait signe de monter
me coucher, malgré les prières de Saint~Loup qui, à ma
grande honte, avait fait allusion devant M. de Charlus
à la tristesse que j'éprouvais souvent le soir avant de
m'endormir. Je fus bien étonné quand ayant entendu
frapper à ma porte de ma chambre et ayant demandé qui
était là, j'entendis la voix de M. de Charlus qui disait
d'un ton sec :
- C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur ? Monsieur
mon neveu racontait tout à l'heure que vous étiez un peu
ennuyé avant de vous endormir, et d'autre part que vous
admiriez les livres de Bergotte. Comme j'en ai un dans
ma malle que vous ne connaissez probablement pas, je
vous l'apporte pour vous aider à passer ces moments où
vous ne vous sentez pas heureux.
Je remerciai M. de Charlus avec émotion et lui dis
que j'avais au contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui
avait dit de mon malaise à l'approche de la nuit, m'eilt
fait paraître à ses yeux plus sfüpide encore.
- Mais non, répondit-il d'un ton plus doux. Vous n'avez
peut-être pas de mérite personnel, je n'en sais rien, si peu
d'êtres en ont ! Mais pour un temps du moins vous avez la
jew1esse et c'est toujours une séduction. D'ailleurs, Monsieur, la plus grande des sottises c'est de trouver ridicules ou
bl!mables les sentiments qu'on n'éprouve pas. J'aime la
nuit et vous me dites que vous la redoutez ; j'aime sentir
les roses et j'ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre •

�LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAIS!

Croyez-vous que je pense pour cela qu'il vaut moins que
moi. Je m'efforce de tout comprendre et je me garde de
rien condamner. En somme ne vous plaignez pas trop, je
ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas cruelles, je sais
ce qu'on peut souffrir pour des choses que les autres ne
comprendraient pas. Mais du moins vous avez bien placé
votre affection dans votre gtand'mère. Vous la voyes
beaucoup. Et puis c'est une tendresse permise, je veux
dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant dont on
ne peut pas dire cela.
Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en soulevant un a~tre. J'avais l'impression
qu'il avait quelque chose à m'annoncer et ne trouvait pas
en quels termes le faire. Quelques minutes se passèrent
ainsi, puis, de sa voix redevenue cinglante, il me jeta :
" bonsoir monsieur " et partit. Apres tous les sentiments élevés que je lui avais entendu exprimer,
le lendemain matin, qui était le jour de son départ,
sur la plage, au moment où j'allais prendre mon bain,
comme M. de Charlus s'était approché de moi pour •
m'avertir que ma grand'mère m'attendait aussit6t que je
serais sorti de l'eau, je fus bien étonné de l'entendre me
dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité et un
rire vulgaires :
- Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'mère,
hein ? petite fripouille ?
- Comment, monsieur, je l'adore !...
- Monsieur, me dit-il en s'éloignant d'un pas, et avec
un air glacial, vous êtes encore jeune, vous devriez en
profiter pour apprendre deux choses, la première c'est de
vous abstenir d'exprimer des sentiments trop naturels

A LA RECHERCHE

DU TEMPS PERDU

pour n'être pas sous-entendus ; la seconde c'est de ne pas
partir en guerre pour répondre aux choses qu'on vous dit
avant d'avoir pénétré leur signification. Si vous aviez pris
cette précaution il y a un instant, vous vous seriez évité
d'avoir l'air de parler à tort et à travers comme un sourd
et d'ajouter par là un second ridicule à celui d'avoir des
ancres brodées sur votre costume de bain. Vous me faites
apercevoir que je vous ai parlé trop t6t hier soir des
séductions de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur
service en vous signalant son étourderie, ses inconséquences et son incompréhension. J'espère, monsieur, que
cette petite douche ne vous sera pas moins salutaire que
,otre bain. Mais ne restez pas ainsi immobile car vous
pourriez prendre froid. Bonsoir, monsieur.

( A suivre.)

MARCEL PllOUST.

�iLÉOIES

I

I

ELEGIES
à Raymond dt la Taill,Jû

Vois, simulant la discorde
De l'univers trop vivant,
Les rameaux comme. ils se tordent
Sous les étreintes du vent.

97 1
Nos chairs se sont enchaînées
Pour fondre un amout' commun,
Nos lèvres entrebaisées
Respirent un seul parfum,
Mais quand règlem le silence
Nos soujfles à l'unisson,
Nous peuplons la terre immense
Du cri des désunions !

***

L'amour ainsi que la haine
Parmi les corps affrontés
Des sombres choses terraines
Roule la diversité:

Je ne sais ce que ftr9
L'avenir de ton visage
Ni quelle sera l'image
Qui mes songes poursuivra :

Une loi vindicative
Plie à des combats pareils
Ceux-là satisfaits qui vivent
Du tumultueux soleil.

Sera-ce ta claire épaule
Qui vaut le jour le plus beau,
Tes cheveux semblant les saules
Qu' automne mire en ses eaux P

Pour nous ce n'est pas rancune
Qu'ici-bas nous échangeons
Quand cette clarté de lune
Attendrit le bois profond :

Est-ce ta tête inclinée
Ou l'orgueil droit de ton front
Qu'un soir me ramèneront
Les regrets, fils des années P

�iLÉGIES

97 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La guirlande de tes bras
Qui passe les roses claires ?
Sur la route familière
Bellement tressés nos pas ?
Mais que le temps ne transmette
De tes yeux la fixité
Ni de ta bouche inquiète
La tremblante humidité,
De peur que de nos étreintes
Ne se üvent à présent
Et l'espérance et la crainte
De ton souvenir naissant.

Craintive, voici l'ombrage
De la pluvieuse nuit
Où l'approche de l'orage
Eveille un humide bruit:
Comme .tremblent sur nos têtes
Les feuilles, voilà-t-il pas
Ta beaute trop inquiète
Pour se complaire à mes bras ?

973

Vers l'avenir si trop vite
Il bat, ton précieux cœur,
Et le mien qu'il précipite,
De tard mourir ont-ils peur ?
Même l'instant solitaire
Que dans l'ombre nous vivons,
L'étreinte que nous avons
Liée à la vaste terre,
Et la nuit qui nous entend,
Plus que nous sont périssables ;
Ecoute donc comme un sable
Notre amour muet coulant.

***
Sur un mode qui ne se lamente
D'excès de peine ni de ga1té,
Changeant comme vos larmes changeantes,
Et par de rares lyres tenté,
Je veux, Aminte, atendresse absente,
Sur moi vos tristesses irriter.
Que n' hes-vous pour l'heure propice
Sur la terrasse cherchant nos pas
Et déplorant comme s'alanguissent
D'être libres de mes bras, vos bras !
Pliante sous le poids du ciel chaud
Comme sous les yeux qui vous désirent,

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

Plus lasse que les mouvants rameaux
Que délaisse l'oublieux zéphyre,
Mais toujours brillante du sourire
Qui vaincra _l'horreur de mon tombeau •..
A l'instant qui bat semblablement
Dans nos cœurs séparés de l'espace,
Sans doute, Aminte, sur les terrasses
Vous croisez vos vestiges charmants ;
Et de la plaine à vos pieds soumise
Et des rives du fleuve grondant
Le cri des chiens rompt le soir mortel;
Les trains, dans la paix qui les méprise,
Halètent en vain ; et le 'ciel
Et le lac se varient de nuages
Et de feux navigants ; et ton âge
Fuit, Aminte, sans que le cruel
Destin, rapprochant nos deux visages
Fasse joindre nos regards charnels.

***
Par les prés, les forêts, les buissons,
Quand elle poursuivait Proserpine,
Courait la déesse des moissons
Dont le char fleurissait les épines.
Quittant parfais ses chevaux lassés,
Cette souveraine des montagnes
D'un pas divin défie, accompagne
La course agile des flots pressés,

!L.iGIES
Soit qu'elle descende les rivières
Lumineuses, soit qu'aux doux ruisseaux
Elle jette courbés les roseaux
Sous le poids de sa tristesse fière.
Et seule en certe hâte la suit
L'odeur des bois que le soir soulève,
Ou le vent qui d'une haleine brève
Porte aux corps les frissons de la nuit.
En vain pour la déesse fuyante
Sous le feuillage on fait retentir
Le bel éclat des fêtes dansantes :
Elle passe au loin sans les ouïr;
Car ce qu'elle poursuit, sa tristesse,
Lui tend infatigable ses bras.
Et moi tout semblable à la déesse,
C'est ma douleur secrète sans cesse
Qui commande et détourne mes pas.
Et je cours dans cette obscure vie
En vain, pour dans le sol retrouver
Ta forme à mes étreintes ravie,
Ton image que sut enlever
Le dieu jaloux des chairs enfouies.
***
Il en est qui disent sombres
Les instants déjà vécus,
Comme si la mort et l'ombre
Prenaient ce qu'ils ne sont plus.

975

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

977

Bien plut8t, c'est la présente
Heure que le rude amour
Revh de nuit, mais la pente
De l'oubli brille au vrai jour.

JOURNAL DE VOYAGE
(CANADA)

Et par-delà la mémoire
De ces soucis trop humains
S'allume la pure gloire
Des regrets magiciens,

(Suite)

1

Samedi,

Tant que, si l'heure est en peine
De faire oublier le sort,
C'est le passé m;n domaine,
Où vit l'odeur de ton corps.
ANDRÉ THÉRIV!.

2

7 juillet.

Nous nous embarquons, personnes et bagages, dans le
bateau à naphte et partons pour camper, chasser et
pêcher. Bient6t le fjord bifurque en trois bras. Nous
entrons dans le bras de droite, qui est assez étroit. Sur
les deux rives sont des montagnes couvertes d'une forêt
touffue.
Aussit6t arrivés, les hommes taillent des piquets, montent
les tentes. Sous l'œil de la squaw, le feu du camp est
préparé, les vivres déballés. Nous allons dans la forêt
chercher des baies pour le repas du soir : on s'assied par
terre, tirant à soi les branches des arbustes que l'on trait
à la maniere d'une vache. Les fruits et les feuilles tombent
sur les genoux. On souffie sur les feuilles pour les
faire envoler.
Nous avons, Miss Paine et moi, une tente que nous
partageons avec Hatchkett, la petite Indienne. Les Marks
et leur bébé habitent le bateau à naphte-; les Ellis ont une
tente ; les Donahoo ont la plus grande avec les deux
garçons et Bee. Une biche recouvre ce qui devient la
1

Voir la Nouvelle Revue Française du

1"

Mai.

�978

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

salle à manger. Nous nous sommes faits des lits avec des
branchages de sapin. Miss Paine a même fabriqué une
sorte de moustiquaire. Nous souffions du froid ; par une
erreur d'enregistrement, nos couvertures et mon sac de
couchage ne nous ont pas suivis.
Nous passons huit jours dans ce camp. Les hommes
partent pour la chasse et la pêche de bon matin. Ils
rapportent des biches et des truites. Les femmes cherchent
le bois, l'eau, cuisent et relavent la vaisselle. Mrs. Donahoo
montre toujours plus les côtés désagréables de son caractere. Elle ne parle plus de m'adopter; maintenant elle
m'ignore ou me jette le même regard haineux qu'à
Miss Paine. Hatchkett, notr~ petite compagne de tente,
lui rapporte en les dénaturant les conversations que nous
avons le soir avant de dormir. Nous ne pouvons partir; le
"Tees'' ne revient que dans quinze jours. Il n'y a pas
une demeure de blanc à plus de cinquante milles.
J'arrive cependant à m'échapper un jour avec les
jeunes gens de notre camp pour grimper sur une montagne de l'autre côté de la baie. La brousse est très
épaisse, et j'en sors couverte d'égratignures et de grands
accrocs dans la jupe verte et noire dont j'étais si fiere.
Les arbres sont, pour la plupart, très vieux et pourris; on
risque toujours de partir avec la racine à laquelle on
s'accroche. Près d'un petit étang, mes compagnons me
font remarquer des pistes d'élans et de biches.
Un autre jour, je me baignais dans le bras de mer.
A cent mètres, sur un rocher, j'aperçois un être que je
prends pour un homme; un Indien seul aurait pu s'égarer
dans ce lieu solitaire. Tout à coup mon Indien part à
quatre pattes; c'était un ours.

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

979

Au bout d'une semaine, le poisson étant décidément
trop rare, nous changeons de camp par un jour de pluie.
Notre nouvelle installation est au fond d'un autre bras du
fjord. Les arbres sont moins touffus que dans l'endroit
précédent, mais c'est tout aussi beau. Les moustiques
malheureusement sont toujours insupportables, et le poisson difficile à capturer. Un jour, nous apercevons un
phoque pres de la pirogue ; il a dd se perdre en entrant
dans le bras de mer. C'est lui qui aura mangé ou effrayé
tous les saumons.
Il pleut. Les hommes ne vont plus à la chasse. Ils ont
fait du feu dans une vieille hutte de trappeur, dans laquelle
il n'y a pas d'orifice pour la fumée. On s'assied sur fa
terre battue autour du feu pour avoir chaud. Donahoo et
sa femme préparent des peaux de martres, les grattant et
les tirant sur des cadres de bois. Donahoo, peu causant
d'habitude, raconte des histoires de sa vie, si intéressantes
qu'on croirait lire le plus beau roman d'aventures. J'apprends plus tard qu'il est le héros d'un livre de S.E. Whyte,
très populaire en Amérique: The Blazed Trail.
Un jour, pêchant avec des Indiens, longeant la rive de
très près, nous entendons un bruit de branches cassées et
distinguons entre les arbres un élan immense. Nous
retournons au camp chercher des fusils, descendons de
pirogue, l'élan est encore là. Malheureusement nous faisons du bruit en marchant dans la brousse; il nous entend
et se dérobe.
Le lendemain, dans la forêt avec Mr. Donahoo et les
Indiens, nous trouvons le crlne d'un élan en parfait état;
le bois a trois metres d'envergure; les cornes sont enfoncées dans la terre comme s'il y avait eu lutte.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

Un jour que les hommes sont à la chasse, je pars en
pirogue avec Miss Paine et la sqaw pour chercher du
bois de flottaison sur un ilot à cinq milles du camp. Notre
hôtesse est devenue intolérable ; depuis plusieurs jours je
n'enlève plus mon feutre, de crainte que, voyant mon
crine, il ne lui vienne l'idée de me scalper. Elle connaît
mal les devoirs de l'hospitalité, et ne nous parle que pour
dire : "Je n'aime pas être avec des imbéciles". Quand
nous descendons sur l'îlot pour ramasser du bois, il me
vient un sauvage désir de l'assommer avec une vieille
poutre. J'essaie de l'atteindre à la tête, mais je vise mal.
Mrs. Donahoo a de grandes ambitions artistiques. Elle
se fait donner des leçons de peinture par Miss Paine. Mon
r6le consiste à tenir sa boîte en chassant les moustiques
de ma main libre. L'œuvre la plus remarquable de notre
h6tesse est le portrait de son mari avec son fusil. Miss
Paine a reçu l'ordre d'en faire le pendant, représentant
Mrs. Donahoo debout à c6té d'une pirogue, et tenant un
gros saumon.
Si Miss Paine est professeur de peinture, je suis, moi,
professeur de danse. Ces festivités se passent le soir devant
le feu du camp. L'orchestre est composé d'Indiens. Les
instruments, peu variés, sont des peignes recouverts de
papier, que l'on promène le long de la bouche, à la manière d'un harmonica.
Apres dix jours passés dans ce deuxième camp, nous
sommes partis par la pluie pour Kyuquot. Le vieux "Tees"
m'emmenera au nord de l'île, car je désire prolonger le
voyage et revenir par la c6te est. Il prendra à son retour
à Kyuquot les Donahoo, Miss Paine et les autres invités
qu'il ramènera à V îctoria.

Je n'oublie pas cette derniere soirée passée chez les
Ellis. La gramophone joue des airs de danse jusque tard
dans la soirée. Vers minuit, dans le silence de la nuit ,
j'entends des hurlements partant d'une hutte voisine.
J'apprends le lendemain qu'une femme est morte, et que
toujours les Indiens poussent ces hurlements quand meurt
un des leurs.
passée à
L e "T ees " est en retar d ; encore une Journée
·
l'attendre. Nous voyons débarquer d'une grande baleinière
plusieurs familles indiennes qui reviennent de la pêche en
mer. Ces gens campent sur la rive avant d'aller plus loin.
Je tente de photographier un tout petit bébé lacé dans un
berceau, mais la mère, craignant que je ne veuille lui lancer un mauvais sort, m'en empêche.
4

Aoat.

Ce matin, à cinq heures, j'ai été réveillée par le sifflet
du "Tees" dans la baie. Kyuquot était splendide dans
cette lumiere si gaie. La marée était basse; j'ai pataugé
jusqu'à la pirogue, entourée de merveilleuses anémones
de mer. Mr. Donahoo m'a qienée jusqu'au "Tees". J'ai
abordé sur ce vieux bateau, acceuillie amicalement
par le capitaine, un brave homme plein d'entrain.
Mon étape de ce soir est Quatsino, une des dernières
stations de la c6te ouest. J'y passerai la nuit et ferai
demain à pied les dix-sept milles qui menent à Port Hardy
A
)
sur la cote est. A Port Hardy, on m'assure que je trouverai
un steamer qui me ramènera à Victoria, via Vancouver.
Sit6t arrivée sur le "Tees", le capitaine m'a invitée
à monter sur la passerelle. C'est de là que je vous écris.
D'un c6té sont mes bottines, mouillées par le " patau-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

geage" de tout à l'heure, qui sèchent au soleil; de l'autre
un jeune Anglais, qui fait aussi sa correspondance et
s'interrompt pour me raconter ses expériences canadiennes.
Il appartient à une équipe d'arpenteurs, envoyée au nord
de l'île par un rtal estait man de Victoria. Leur séjour
dans ces forêts encore sauvages durera quatre ou cinq
mois. Mr. W. me dit être parti d'Angleterre sans avoir
de place en vue. Ses débuts ont été curieux. Il a balayé
les rues de Victoria pendant quelques semaines, à raison
de deux dollars et demi par jour.
Cette côte ouest de l'île de Vancouver devient de plus
en plus sauvage, à mesure qu'on monte vers le nord. Les
montagnes sont plus hautes ; des tlots rocheux sortent de
l'océan; sur l'un d'eux sont couchés des phoques.
Au soir nous stoppons à Quatsino. Je prête au jeune
Anglais mon sac de couchage, enfin retrouvé, et fais mes
adieux au "Tees."
Quatsino, situé au fond d'une baie abritée, est un des
espoirs des spéculateurs de terrains. A l'heure actuelle,
quelques pionniers blancs, des Indiens, sont les seuls
habitants de ce Liverpool de l'avenir. Au point de vue
purement pittoresque, la situation de Quatsino est certainement moins attrayante que celle de Kyuquot. Un Lord
anglais, très original, et sa famille habitent ces solitudes.
Ils sont venus attendre le courrier en bateau. Le père
porte une casquette d'officier de mari"ne; les enfants, filles
et garçons, manœuvrent leur barque comme la vedette
d'un cuirassé. Le spectacle est vraiment inattendu, tant
la moindre vision d'élégance paraît étrange dans cet
entourage rude d'Indiens et de Blancs mal dégrossis.
Je passe la nuit dans un petit hôtel neuf, très propre.

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

Pour me faire honneur, le tenancier fait jouer à son
gramophone la Marseillaise, avec une persistance un peu
fatigante. Mes sentiments patriotiques sont touchés; mais
l'instrument est bien enroué. Je finis par m'échapper
dans la forêt.
Le lendemain, à l'aube, je quitte Quatsino dans la
gazoline d'un pionnier suédois; trois Anglais qui m'ont
été présentés sur le "Tees", font le même trajet. Nous
entrons plus profondément dans le fjord. Le paysage est
attristé par des incendies de forêt assez récents. La matinée
est fraîche et le temps clair.
En moins d'une heure, nous sommes arrivés au fond
de Coal Harbor. Après avoir pris congé du Suédois, nous
nous engageons dans un sentier ravissant en plein bois.
Mon bagage n'est pas compliqué. Je le porte dans un
havresac assez lourd, il est vrai. N'étaient mes trois
compagnons peu sportifs et gémissants, qui, non seulement
me laissent porter mon sac, mais voudraient encore me
charger d'une de leurs valises, cette course à travers la
forêt, parmi les grands arbres, serait exquise. Le sous-bois
est très vert et moussu. On me dit qu'ici la pluie tombe
sans arrêt pendant la moitié de l'année.
Les Indiens m'ont appris à connaître les baies; j'en
cueille de plusieurs espèces. Mes compagnons refusent
d'y gotlter. Plutôt que de se pencher sur les ruisseaux
pour boire, ils préfèrent souffrir de la soif. A plusieurs
reprises, nous entendons des craquements de branches.
Est-ce un élan, une biche ? L'animal demeure invisible.
En pleine forêt je suis très surprise de lire sur des
arbres l'indication de rues qui n'existent pas encore : Dixseptièmè rue est, douzième avenue nord. Les real estate

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

men n'ont pas perdu leur temps. Au cours de l'après-midi,
nous nous trouvons devant la baie de Fort Rupert. Un
phoque se chauffe au soleil et les saumons sautent par
milliers. Nous traversons la baie en pirogue, contournons
une pointe et débarq,uons à Port Hardy. Ici on n'a même
pas l'illusion d'une ville future. Une pet;te boutiqueauberge tenue par une Indienne, un semblant de whart
pour accueillir le steamer à sa visite hi-mensuelle, voila
tout Port Hardy. La ligne de chemin!de fer, qui desservita
le nbrd de l'île, doit avoir comme point terminus soit
Fort Rupert, soit Port Hardy; d'où réclame folle autour
de ces villes problématiques.
En débarquant à Port Hardy, j'apprends que le vapeur
attendu n'arrivera peut-être que le lendemain. De toutes
les concessions voisine~, des hommes sont venus pour
chercher leur courrier. Le centre de ralliement est la
petite auberge au bord de l'eau. Ces hommes jouent aux
quilles pour passer le temps. Assis sur le wharf, mes trois
compagnons font une partie de cartes. Quand je suis
fatiguée de regarder sauter les saumons, je pars en pirogue
pour pêcher avec deux fillettes indiennes ; nous revenons
bredouilles. A côté de la boutique, sur- le mur d'un petit
hangar où l'on fume les saumons, sont clouées des peaux
d'ours fraîches. Des hommes ;u-rivent en bateau à naphte
avec un plein chargement de poissons. Ils viennent de
tuer un loup tout pt'~ d'ici. Maintenant, assis sur le bord
de reau, ils l'écorchent. Je fais la connaissance d'un vieux
sang-mêlé, qui se trouve être un érudit sur toutes les
questions indiennes. Il me décrit des danses où les exécutants paraissent couverts de duvet d'aigle. Je l'écoute
longtemps, assise ~ur le ponton. Il fait froid. La nuit

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

tombe ; je perds tout espoir de voir arriver le steamer. Les
trois Anglais veulent me dissuader d'aller m'asseoir dans
la petite boutique chaude, sous prétexte que j'y entendrai
un langage grossier. Cette sollicitude tardive arrive mal à
propos, car je suis à moitié morte de froid, et, sans les
écouter, j'entre pour me chauffer. Plusieurs trappeurs et
bôcherons sont réunis autour d'un feu. On se sent en
plein Far West. Ces hommes, dont la vie est si rude et si
difficile, n'ont pas la prétention d'être &lt;les gentlemen
comme mes co agnons de route, mais ils ont une courtoisie instincti e, et, s'ils ne soignent pas leur langage
entre eux, jamais ils ne se permettraient en face d'une
femme une parole grossiere. Un peu plus tard, sur ma
demande, !'Indienne me donne une chambre. Je n'en ai
certainement jamais vue de plus sale. Mais au moins y
suis-je à l'abri du froid.

Ce matin est arrivé le steamer, si longtemps attendu ;
il est coquet, comparé au vieux "Tees"; mais je préfère
décidément la c&amp;te ouest celle-ci et l'Océan à ce canal
souvent assez étroit, resserré entre des îles. A Albert Bay,
où nous passons une demi-heure, nous pouvons admirer
de nombreux poteaux totémiques, peints en couleurs
vives. Tout à l'heure, nous avons stoppé à cause de la
marée dans une importante station forestière. Les btîcherons avaient interrompu leur travail; ils étaient tous venus
sur le quai. Je fais une promenade en for~t avec une
vieille demoiselle anglaise rencontrée sur le bateau, Élevée
à Versailles, elle parle tres bien notre langue.

a

5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

7 aoÎJt.
Nous avons atteint ce matin Vancouver. J'ai visité la
ville et passé une journée tout à fait charmante, grftce à
des amis français qui n'ont pas été effrayés par le désordre
de mon accoutrement. Maintenant c'est la nuit; le steamer
est en route pour Victoria. Les petites lumières des
bateaux de pêche dans l'estuaire de la rivière Fraser font
penser à des étoiles qui seraient tombées sur l'eau.

8

août.

En arrivant à Victoria, j'ai la surprise de trouver mon
boarding house déménagé et la ma_ison démolie. Cela
m'ennuie de retourner à la, vie civilisée, et je songe à
camper sur les ruines; mais la nuit est frakhe; d'autre part
je n'ai nulle envie de sonner à l'h&amp;tel aux petites heures
du matin. La rue est déserte; mais je finis par trouver un
balayeur qui m'indique la nouvelle adresse de l'Aberdun
boarding house.
Me voici de nouveau à la recherche d'une occupation
quelconque. Je consulte une fois de plus la page d'annonces du Victoria Colonist. Au Département de l' Agriculture, où je m'étais déjà adressée, on me parle de conférences sur des sujets de laiterie. Il faudrait que je les
fasse dans différentes parties de l'île, devant un auditoire de
fermiers; cela me tenterait beaucoup; malheureusement ce
n'est encore qu' un projet et 91ême un projet très vague.

Victoria, 2 7 aot2t.
Enfin je puis vous annoncer que j'ai trouvé une occupation tout à fait intéressante, ou plutôt un ami français
me l'a trouvée. A cent milles d'ici vers le nord, est une

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

petite ville naissante de 1000 habitants, Port Alberni, qui
a tout ce qu'il faut pour devenir, d'ici quelques années, l'un
des ports les plus importants de la Colombie britannique ;
car il est sérieusement question de relier l'île de Vancouver au continent. Le sol de la ville et celui des faubourgs
de l'avenir appartiennent à une société anglaise : l' A lberni
Land C 0 • Celle-ci se propose de construire une laiterie
modèle sur ses terres, à c&amp;té d'une ferme qui existe déjà.
On m'offre la direction de la laiterie. Nous vendrons du
lait aux pionniers et il faudra inventer un fromage inédit
qui rendra Alberni célebre. C'est la premiere entreprise
de ce genre faite dans l'île. J'espere qu'elle sera couronnée
de succès. Le Département de l' Agriculture donner;1 des
conseils pratiques pour la construction des bâtiments et
l'achat du bétail.
En Amérique on ne réussit que par l'aplomb, et d'être
modeste " cela ne paie pas " : mon ami me présente au
Ministre de !'Agriculture, comme un prodige sachant
faire trente especes de fromages différents et une seule
espece de beurre : la meilleure.

A lherni, I 7 septembre.
J'étais venue ici pour y passer deux jours, et voila que
je ne puis plus m'arracher à cet endroit ravissant. J'étais
arrivée avec le Député-Ministre, M. Scott, le " Chef çe
bureau du bétail," et M. Carmichael, agent de l'Alherni
Land C0 , choisir l'emplacement de la laiterie modèle dont
je vous ai parlé. Il a été vite trouvé. C'est un endroit
splendide à l'ombre de grands arbres, au bord d'une
riviere. Un wagonnet sur rails transportera le lait de
l'étable ·à la laiterie. On commencera la construction

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans quelques jours. La laiterie sera à cinq milles de
Port Alberni. C'est par eau que je circulerai le plus
facilement, ou encore à cheval.
Quant à la ville de Port Alberni, elle est magnifiquement située au fond d'un bras de mer extraordinairement
profond, tres poissonneux, égayé par unè quantité d'indiens et de pirogues. La ville n'existe pas encore au sens
strict du _mot. Les 1000 habitants qui la composent
campent pour la plupart sur leurs terrains, dans des baraques ou sous la tente. Mais les rues et les avenues ~ont
déjà dessinées suivant la mode américaine, perpendiculaires les unes aux autres. Les arbres ont été abattus et de
grands feux en détruisent les racines. L'embrasement du
ciel au-dessus de ces incendies, le soir, a quelque chose de
grandiose et rappelle certains décors des opér~s de W ~gner.
On peut dire que Port Alberni appartient vra1me~t
aux spéculateurs de terrains. Le train qui arrive tr~1s
fois par semaine amene, comme une marée, une quant1~é
d'hommes dans le petit Mtel où j'habite ; le lendemain
matin le même train les ramène à Victoria, où il en prend
d'autres.
J'ai fait la connaissance du colonel Rogers ; c'e~t un
beau vieillard de 82 ans. Il est venu passer quelques Jours
ici avec sa fille et son gendre pour faire du sport. Ce qui
est assez amusant, c'est que j'avais rencontré à Paris son
fils et sa belle-fille avant mon départ pour le Canada. La
passion de la pêche au saumon nous a vite rapprochés, le
colonel et moi.
Nous partons tous les matins à quatre heures et demie.
Il fait nuit. Je me glisse dans l'office pour y prendre
quelques biscuits. La pirogue qu'on m'a prêtée est vingt

a

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

minutes de l'Mtel. Pour aller la chercher, il faut suivre la
voie du chemin de fer. La marche sur les traverses est
rendue difficile par le fait que l'espace compris entre
chacune d'elles ne correspçmd point exactement à un pas.
Nous pêchons et ramons à tour de r6le, mon compagnon
et moi. Jusqu'ici la chance nous favorise. Nous croisons
des Indiens dans leurs pirogues et les saluons en chinouk.
J'ai fait la connaissance d'un Américain, expert en pêche.
Il me donne de bons tuyaux, en échange desquels j'aide sa
femme à rajeunir ses vieux chapeaux.
25

septembre.

Mon vieil ami le colonel Rogers est parti hélas; je suis
seule à pêcher maintenant. Afin d'avoir les mains libres,
je passe une boucle de la ligne autour de ma cheville
pour bien sentir mordre le poisson. Parfois le saumon est
si gros et si vif qu'il fait tout son possible pour m'entraîner
dans l'eau à sa suite. Il faut le fatiguer longtemps, puis le
tirer dans la pirogue d'un coup sec.
Maintenant je me suis établie marchande de saumons.
Je vends mon poisson à la "mîse en boîtes", qui envoie
chaque matin son bateau jusqu'à une réserve indienne
toute proche, pour recueillir la pêche. A neuf heures, un
coup de sifilet se fait entendre dans la baie. C'est le
bateau de la " mise en boîte. " Alors nous arrivons, le~
Indiens et moi, nos pirogues plus ou moins chargées.
Nous allons à tour de r6le le long du bord, tendons nos
saumons au capitaine, qui les pèse et inscrit notre compte
sur un carnet, qui nous sera réglé a la fin de la saison. Ce
n'est pas le Pérou: I fr. 25 par poisson de moins de
20 livres; 2 fr. 50 pour tout ce qui dépasse ce poids. Jus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'ici ma meilleure journée a été 'de un dollar et demi

(7 fr. 50).

.

Quant à la laiterie, on me dit qu'elle sortira de terre
un de ces jours. Je suis allée à Victoria, la semaine passée
pour m'entendre avec le département agricole au sujet
des plans. M. Carmichaël m'a assuré que les bitiments
seraient terminés à la fin de l'année. Il désire que je reste
à Alberni pour surveiller la construction. Nous aurons les
plus belles vaches de l'île, des Ayrshires et des Holstein
pure race, les Jersey ne s'acclimatant pas très bien ici.
Comme personnel, on me promet un Anglais qui traira
les vaches; plus la moitié d'un Chinois, l'autre moitié
étant à la disposition de la femme du fermic:r. Encore
cette moitié de Chinois est-elle problématique. Mieux
vaut commencer modestement. Je prendrai sans doute
mes repas chez les fermiers.
A Victoria, dans la rue, j'ai été étonnée de rencontrer
la squaw, si peu aimable, qui fut mon hbtesse il y a quelques semaines. Elle est revenue à de meilleurs sentiments
et m'a embrassée à trois reprises. Je suis réntrée ici par le
"Tees". rétais heureuse de retrouver Port Alberni et
de reprendre ma vie sur l'eau, L'aut9mne est merveilleusement beau. Il y a dans l'air quelque chose qui rend
heureux et léger.
J'ai fait la connaissance d'une jeune Anglaise de mon
âge, Miss Maclaverty. Elle est fine et charmante. Arrivée
à Alberni depuis quelques mois, elle y a acheté des terrains
et campe sur ses lots, en attendant leur augmentation de
val eut. Elle a, comme installation, une tente accolée à une
minuscule bar;ique en bois. Des amis lui ont faic cadeau
de peaux de cerfs en guise de tapis. Je lui dis que sa tente

JOURNAL DE VOY AGE (CANADA)

99 1

fait penser à l'installation d'un trappeur, ce qui la fiche
toujours. Avec tout son esprit d'aventure, elle ne .tuerait
pas une mouche. Malheureusement elle n'a pas le pied
marin et je n'ai jamais pu la décider à partir avec moi
pour la pêche à la baleine. Ensuite j'ai voulu l'engager à
traverser à pied l'île dans sa plus grande largeur ; on me
dit qu'il existe une piste entre Nootk:a et Campbell river;
mais ma compagne ne peut se décider à quitter Port Alberni
et sa petite tente. Moi aussi, je m'attache à cet endroit; le
paysage un peu monotone en été, malgré sa beauté, prend
de la gaieté, et les arbustes qui poussent au bord du fjord
devant les grands sapins ont toutes les teintes de l'or et
du cuivre, L'amphithéitre de verdure, qui sera la ville
future, est dominé par une montagne à cime neigeuse.

28 octobre.
Hélas, voici la saison des pluies commencée, une pluie
dont vous ne pouvez vous faire idée, des seaux d'eau qui
tombent du ciel, jour et nuit. On ne songe même pas à
compter sur une éclaircie. Dans cette ville, qui n'existe
pas encore, les rues naturellement ne sont pas pavées; ce
ne sont pas des flaques, mais des mares qu'il faut traverser
chaque fois que l'on sort.
On n'a pu encore commencer la laiterie, et, la triste
chose, c'est que les saumons refusent de mordre. Ils
remontent tous ces temps-ci dans la rivière Somass pour
frayer. La plupart d'entre eùx y périssent. Ceux qui ont
la force de nager jusqu'à !'Océan reviennent à la vie, me
dit-on. Ici il n'y a plus que des saumo~s malades ; la
cuiller brillante ne les attire pas. Leurs cabrioles ne sont
pas de joie; ils cherchent à se débarrasser d'un parasite

�99 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui les tourmente. Hier soir, l'un d'eux a sauté sur mon
bras, mais il n'a pas eu la gentillesse de retomber dans la
pirogue.
A propos de pêche, il y a quelques semaines, j'étais sur
l'eau. C'était un matin de brouillard. Tout à coup, dans
le silence, j'entends comme un appel au secours. Je rame
dans cette direction et trouve un Indien poussant des cris,
simplement pour éloigner les mauvais esprits. Voyant que
j'avais pris deux poissons, son sens commercial s'est
réveillé aussitbt. Il a voulu les acheter. J'ai eu la simplicité d'y consentir. Il ne m'a jamais payée. Ce personnage
est connu sous le nom de Cultus Bob, ce qui veut dire
en chinouk : canaille de Bob.
La mort des saumons et la pluie diluvienne ne m'empêchent pas de continuer à vivre sur l'eau. Je suis équipée
comme un marin, avec des bottes, un ciré et un suroît.
Le fjord est maintenant e~vahi par les canards. Il y en a
au moins de cinq ou six variétés. Des vols d'oies passent
tres haut dans le ciel. Je vois parfois un vieux chasseur,
qui me dit avoir tué trente ours, ce qui m'en impose
beaucoup. Je n'avais jamais tenu un fusil avant d'être
venue au Canada. Il me prête son Winchester. Nous
allons nous exercer sur des troncs, à la limite de la zône
déboisée. Je tire sur les q,nards avec une arme, mi-revolver, mi-carabine, qui porte très loin : pour des débuts,
c'est un peu dangereux. J'apprends incidemment que
hier une panthere a étranglé un chien en pleine rue
d'Alberni et que des enfants, allant à l'école, ont croisé
deux ours.
Dans la ville, je ne connais que très peu de monde :
une jeune Irlandaise, son frere et son fiancé. Miss Macla-

993

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

verty, ma gentille amie, est la personne que je vois le plus
souvent. Elle habite à vingt minutes de mon Mtel. Je
vais souvent chez elle, le soir après diner, avec ou sans
lanterne, par des chemins affreux, en pataugeant dans
des mares et en enjambant des troncs renversés. Nous
allons chercher du bois pour son feu parmi les débris de
poutres et de planches de l'h6pital en construction, tout
près de chez elle. L'autre jour, après une bourrasque, sa
tente, tres ébranlée, a failli tomber. Les petits scouts et
leur chef d'équipe sont venus la remettre d'aplomb. Miss
Maclaverty possède un terrain à quelques milles de la
ville, au bord d'un lac. Elle désire le vendre et croit qu'il
augmenterait de valeur, s'il était déboisé. Les arbres ne
sont pas bien gros. Elle a acheté une grande scie et me
convie l'aider dans son travail de b4cheron.
D'une manière générale, il ne se trouve ici qu'une tres
faible proportion de gens un peu cultivés; sans doute
parce que Port Alberni est une ville si jeune. On en
rencontre quelquefois parmi les ouvriers, les Anglais de
bonne famille se mettant facilement à n'importe quel
travail, quand ils arrivent aux colonies. Miss Maclaverty
a même reconnu dans un des charpentiers qui travaillent
à l'h6pital un de ses voisins de campagne d'Angleterre.
Les femmes sont peu nombreuses à l'Mtel ; je suis en ce
moment la seule pensionnaire. Le gérant et la gouvernante
sont de braves gens, qui me forcent à mettre mes bottes
de caoutchouc quand il pleut et à me couvrir chaudement
quand il gèle. Du reste, je ne suis guère l'hôtel qµ'aux
repas, ma vie se passant sur l'eau et dans la tente de
mon amie.

a

a

�994

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Alberni,

10

novembre.

a

Je suis toujours ici. La pluie continue tomber et les
saumons à mourir. Maintenant leurs cadavres flottent en
grand nombre sur le fjord. La personne qui aurait le
courage de les recueillir et de les vendre comme engrais
ferait, je crois, une bonne afiàire. C'est triste et laid, et
cela ne sent pas bon. Enfin je ne dois pas trop médire
des saumons morts, car ils m'ont valu un ami. C'est un
affreux gamin de quatorze ans, qui a perdu ses dents de
devant en se battant avec un camarade. Je l'ai découvert
en train de harponner des saumons morts, du haut d'un
pont, et quand il a su que j'avais un bateau et une carabine,
il a déclaré sans broncher qu'il sortirait avec moi chaque
fois qu'il aurait congé (il est employé chez un boulang("r).
C'est ainsi que, dimanche dernier, amusé par ses manières
de tyranneau, j'ai passé la journée sur l'eau par une pluie
battante. Il aurait voulu monopoliser ma carabine, tandis
que je ramerais. A la fin je lui ai dit tout net que s'il ne
s'enrôlait pas parmi les "boy scouts", c'en était fini de
son .amitié avec la "girl française".
Miss Maclaverty, chassée par le froid se décide à quitter
sa tente. Elle cherche une situation ; on lui offre une
place de jardiniere et de groom, qu'elle va sans doute
accepter.

A lberni,

I2

novembre.

L'autre soir, bal de charité à Alberni. J'y suis allée
par curiosité. La fête se passait dans une salle de réunion,
décorée de drapeaux. Il était venu quelques jeunes filles
en toilette de soirée, beaucoup d'hommes en chemise de
flanelle et sou liers à c!ous. Des femmes avaient amené

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

995

leurs bébés. J'ai songé au livre américain The Virginian
dans lequel on voit un cow-boy, après un bal, qui devait
ressembler à celui-ci, s'amuser à " mélanger " les bébés.
Le c;tmp des hommes et celui des femmes étaient nettement distincts. Pas l'ombre de conversation entre les
danses. Comme musique le " rag time " américain et les
airs rabkhés par tous les phonographes. Tres rude et très
Far West.
Hier,j'étaisâ l'hôtel, assise sur le palier, en train d'écrire
des lettres, quand un Anglais, auquel je n'avais jamais parlé,
s'arrtte devant moi et me dit à brûle-pourpoint : "Êtesvous la dame française qui a été facteur en Suisse, dans
les Alpes?" Le plus drble, c'est qu'il disait vrai. A Lauenen
dans !'Oberland bernois, un hiver, pour rendre service à
la buraliste postale, j'ai fait pendant quelques semaines,
en skis, le service du facteur malade. Mais comment le
savait-il ? Je découvre qu'il connaît mon existence et
tous les détails de ma vie dans les Alpes, étant en relations
avec mes amis du College d'agriculture de Reading.
C'est par hasard que Mr. H. m'a identifiée, quand il a su
qu'une jeune Française, s'occupant d'agriculture, était à
Alberni. De suite, il a pensé que ce ne pouvait être que
celle dont il avait entendu parler.
Mr. Hodgson est ingénieur de la province de Colombie
britannique à Alberni. Sa femme et ses enfants sont
momentanément à Victoria. C'est lâ que j'ai le plaisir de
faire leur connaisance, peu de jours apres avoir été abordée
d'une façon si inattendue par le chef de la famille. Je me
suis décidée en effet à quitter Alberni, où rien ne me
retient plus: ni la construction de la laiterie, ni mon amie
anglaise, partie de la. veille, ni les saumons. Le jour même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de mon arrivée à Victoria, Mrs. Hogdson me demande
de prendre soin de ses trois bébés pendant qu'elle va à
Alberni rejoindre son mari et installer une maison. Cette
preuve de confiance me flatte beaucoup et j'accepte
aussittlt, Au bout de quinze jours, j'ai la satisfaction de
rendre à leur mère les trois bébés sains et saufs ; la plus
grande joie de l'aîné, Agé de trois ans, n'était-elle pas de
caresser les tramways en marche ?
En quittant les Hogdson, je suis allée passer quelques
jours sur le continent, envoyée par Mr. Carmicbaël pour
visiter diverses étables et laiteries modèles dans les environs de Vancouver, causer avec des fermiers, prendre des
croquis et des idées. Le soir, je retrouvais avec plaisir mes
amis français, très occupés eux aussi.

Noël 1913.
Après avoir joui pendant quelques jours de la gracieuse
hospitalité des Carmichaël, admiré leur nouveau bébé, et
confectionné dans leur cuisine un certain nombre de puddings, sans lesquels Noël ne serait pas Noël, je suis partie
pour Alberni, ou m'invitaient les Hogdson. Il pleuvait
lorsque j'avais quitté cette ville, quelques semaines auparavant. Il pleut encore quand je la retrouve aujourd'hui. Je
passe à l'Mtel pour enfiler le ciré et les indispensables
bottes de caoutchouc. Quatre kilomètres me séparent de
la demeure de mes amis. Je longe le fjord bien connu et
la rivière Somass. Quelques enfants indiens, avec des arcs
et des flèches de leur fabrication, s'amusent à tirer sur les
carcasses de saumons dont on voit partout les nageoires
sortir de l'eau.
La fête de Noël fut tout à fait originale et charmante,

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

997

la cuisinière ayant choisi ce jour-là pour s'enivrer. Nous
avons préparé nous-mêmes, un superbe festin pour les isolés

d'Alberni, et leur en avons fait les honneurs, le soir.
Le lendemain je retourne à Victoria. Là, j'ai une
conversation d'affaires avec Mr. Carmichaël au sujet de
la laiterie d' Alberni. Il m'explique que la mauvaise saison
retardera de plusieurs mois la constructi~n. Il est sérieusement question que je passe un examen me donnant le
titre d'ingénieur de quatrième classe (en français: chauffeur
mécanicien), et me permettant de faire fonctionner la
grosse chaudière de la laiterie. Mais, renseignements pris&gt;
il me faudrait '' chauffer" sans interruption pendant un an
pour avoir droit au dipl6me. Le projet tombe de lui-même.
C'est alors que me vient l'idée de voyager pendant quelques mois, puis de revenir en Colombie britannique pour
y prendre mon poste, quand la laiterie sera prête à me
recevoir. J'ai une nostalgie de soleil, de vie sur l'eau, de
pays lointains.
Tout me pousse à m'embarquer pour Tahiti : la lecture d'un livre de R. L. Stevenson, le souvenir de tableaux
de Gauguin, le grand désir de me sentir de nouveau en
pays français. Je cède bien vite à cette impulsion irrésistible.
CÉLINE RoTT.

�CHRONlQUE DE CAERDAL

CHRONIQUE DE CAËRDAL

XXVII
D'APRÈS STENDHAL 1

(Suite)

2

VI
L'ÉTINCELLE, FLEUR QUI DURE

Le propre du génie, en France, est de ne pas
manquer d'esprit. Une fois de plus sur ce point,
j'admire la rencontre des Français et des Russes ;
et si je savais mieux l'Espagne, je dirais des
Espagnols aussi. Cervantès, qui vaut Homère,
écrit comme Flaubert et a dè l'esprit, comme
Aristophane, en chaq~e mot,
1 Voir la Nouvelle Revue Française du 1" mai.
' Sauf le Journal, publié par Stryiensk.i chez Fasquelle, 1 vol.
in-18, Paris 1899; et la Correspondance, 3 vol. gr. in-8°, Charles
Bosse, Paris 1908, tous les passages cités le sont d'après l'ordre des
chapitres, pour qu'on puisse mieux les retrouver dans les éditions
diverses, en attendant la belle et bonne -édition qui est en cours
chez Champion, seule digne de Stendhal, at qui promet d'être a
fois l'édition originale et la définitive. Pour Henri Brltlard, cf. la
nouvelle édition, 1 vol. in-18, chez Emile Paul, Paris r 9 12, qui est
la plus correcte et la plus commode.

999

A Paris ou en Attique, l'esprit qui ne suffit à
rien, ajoute une grâce suprême à tout. L'esprit est
une aile. Il y a des peuples qui prennent leur
lourdeur pour une vertu. Peuples obèses. Ils n'ont
pas assez de gravité, s'ils n'ont le ventre dans les
genoux. Il faut qu'ils sentent leur panse sur l'eau,
pour être sûrs qu'ils flottent. Mais flotter n'est
pas voler.
La grâce divine est souvent aussi légère qu'elle
peut être dévorante. Elle est comme le feu qui
toujours vole, toujours s'élancè. La flamme, cette
parole du soleil sur la terre, ce verbe brtîlant que
j'adore, est du souffle q1Ji a pris corps ; et comme
il va, il ard. Toujours la flamme est en forme
d'aile et d'alouette qui s'élève, de flèche qui fi.le
droit vers le ciel, de feuille et de victoire que son
bond lance sur la route du zén-ith, ou le père
Soleil l'appelle.
Le génie ne saurait être pesant ni bête, en
France non plus qu'en Ionie. Je sais des épithètes
dans Eschyle, où le sublime le dispute à l'éblouissante clarté de l'esprit. Cette grâce est infinie,
quand elle porte la douleur. La peine de Prométhée a les rayons d'un triomphe. Que dire de
l'ironie dans Sophocle et dans Platon ? Pour un
Grec, n'avoir pas d'esprit, c'est ne pas avoir de
cervelle. La vertu qui fait penser et comprendre
ne se sépare pas du plaisir qu'on met à être
compris.

�1000

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La deesse enfin ne se révèle pas seulement à sa
force, mais à son charme, à ses lèvres, à toute sa
démarche. Le coup de foudre n'est pas plus le
trait des dieux que l'éclair avec le rire tragique de
l'étincelle.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1001

Chateaubriand lui même a de l'esprit, au
moins dans la cruelle invective. Tant il est impossible à un Français de la grande espèce, même
quand il n'est pas naturellement spirituel, d'être
toujours sans esprit.

§

L'esprit est l'adorable étincelle de la pensée.
La vérité seule, comme une veuve, peut être
lourde et frappante. Mais qu:and elle sourit, et
qu'elle étincelle en sa rapidité, elle ~ tout~ la
grâce de la jeunesse : elle a les séductions d une
amoureuse erreur. Ainsi l'esprit semble le privilège d'une jeunesse éternelle. Des peuples spirituels, on dirait qu'ils ne vieillissent pas. Et la
pensée, pour profonde ou sublime qu'elle puisse
être, n'est toujours jeune qu'à la mesure où elle
reste spirituelle.
Les pauvres Barbares ne sont pas dignes de ce
luxe divin. C'est trop pour eux de toutes les
beautés en une. Ils ne veulent pas de la fleur avec
le fruit : ils ne le croient plus assez nourrissant.
Par ce qu'ils ont le fruit assez souvent, et qu'il
leur emplit la bouche, ils ne sont pas capables de
sentir la fleur sur l'oranger, si elle y est, comme
il arrive, avec l'orange. Ils la méprisent ; ils n'ont
pas d'yeux pour elle. Ou s'i~s la cueillent, sur
l'arbre ils ne voient plus le fruit.

Entre tous les grands écrivains, avec le cardinal
de Retz et Montaigne, Stendhal a e_u le plus
d'esprit.
Montaigne est plus latin d'Espagne, à la
Sénèque ; et Stendhal, plus attique. La conversation de Montaigne avec les hommes est un miracle d'humanité. A travers les âges, ce sourire nous
console : Montaigne nous sourit entre les blichers
de Philippe II et les massacres d'Allemagne.
Quand toute l'antiquité serait abimée dans l'éternel oubli, les bons esprits- en jouiraient toujours
dans l'entretien de Montaigne. Le goüt de Montaigne est l'épreuve des intelligences et des caractères. Les fanatiques ne l'aimeront jamais ; et
jamais les cervelles étroites ne le goûtent tout à
fait. Pour Montaigne, il ne faut pas être de parti ;
mais au contraire, il faut pouvoir penser contre
soi même, et prendre au besoin parti contre tout
ce qu'on est. Cet homme est si humain, qu'il y a
chez lui pour tous les hommes ; et comme il
invente perpétuellement son expression, presque

6

�1002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

tous les poètes y trouvent leur compte. Shakspeare
le savait, lui qui a toutes les voix, et presque tous
les dons de poésie.
Stendhal, qui invente prodigieusement dans
l'ordre des caractères, n'invente pas dans le style.
Plein de génie dans la découverte des hommes, il
en manque à découvrir les mots, à ré_v~ler les
couleurs et les rhythmes. C'est pourquoi 11 parait
décharné aux poètes orateurs. Ceux là sont du
Nord ou de l'Est; mais jamais un Athénien ne
pourra rester insensible à tant_ d'inventio_n spirituelle. Pour moi, si je m'imagme Montaigne sous
Louis Philippe, écrivant des romans, c'est à Stendhal que je pense. Il est du tiers, plus que l'autre;
moins juriste que Montaigne, et plus soldat. Tous
deux, les esprits les plus libres, et le plus dans la
vie. Ils sont le remède souverain à toute abstraction • mais si forts que, pour prendre utilement
cette 1 admirable médecine, il fatlt avoir la fibre
saine et pouvoir être guéri. La plupart des
malades, la cure les empire : ils ne peuvent pas
~tre guéris.

VII
SOUS LE PONT D 1 AVIGNON

Où ai je lu l'anecdote de Stendhal sur le Rh6ne,
quand il rencontre George Sand et Musset, ayant

CHRONIQUE DE CAERDAL

1003

pris à · Lyon, comme lui, le coche d'eau ? Tous
trois allaient en Italie ; ils le croyaient du moins.
Comme si cette fatale Io, pleine de lait, de fromage
social et de meuglements avait jamais quitté son
pâturage I Et commè si le charmant Musset
n'avait pas été le mouton parisien, offert en victime à la sœur de Pasiphaé.
En Avignon, je crois, où Stendhal était déjà
chez lui, comme l'Italie même y commence, dans
le plus rare équilibre de l'âme romaine avec
l'esprit français, Brlllard, le baron Taquin et
H. C. G. Bombet s'amusèrent à scandaliser l'intarissable Muse et son petit bélier. Ils étaient là,
tous deux, d'un sérieux à faire avaler sa langue à
la Tarasque, lui, cherchant la passion, elle, la
portant comme une enseigne, et d'ailleurs fumant
la pipe : l'un et l'autre en quête du pays où la
lune est de miel, et où le gtand amour doit fleurir
coll te que coll te : on entre, à Venise, où il n'y a
pas un arbre ; et le bois d'Eros se charge aussitôt
d'oranges d'or.
Le gros Stendhal, comme l'appelaient ces graves
possédés, avait alors cinquante cinq ans. Il dut
leur paraitre un homme sans mœurs et d'âme
grossière, un soldat suranné qui n'a pas même fait
fortune, un demi solde d'Apollon et de la gloire.
Nul génie, nulle emphase : un quart de siècle
plus jeune que René, et en retard sur son éloquence
de cent ans, en vérité voilà un pauvre homme.

�1004

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tirant sur sa pipe, brune et culottée plus que le
fourneau d'écume, déjà lourde de lymphe jaune et
de trois cents volumes, 1o voulait bien être le
rendez vous à tous les dieux de l'Europe ; mais il
les lui fallait en corps de ballet et d'Académie:
elle entendait mener ce petit trôupeau, comme
Circé fait tourner le sien autour du mât, gravement, s'il vous platt, en célébrant l'office, en
invoquant les principes, en Muse pour tout dire
d'un mot. Elle méditait déjà ses révdlutions de
nourrice et ses gruyères de morale. Car, au retour
d'âge, ou bien le lait d'Io s'aigrit en haine de
l'homme, ou il m1irit en mol amour de tout le
genre humain. Il ne faut pas moins de l'humanité
pour remplacer Jupiter au flanc de la bonne
Europe. Quelle tête I quels tétons !
Le ridicule et l'ennui sacerdotal de ces deux
amants irrita l'ironie de Stendhal jusqu'à la folie.
Pour mieux rire d'eux, il les fit rire. Sur le pont
du navire, il se mit à faire le fou. Lâchant sa
verve, il déchira les poètes et les auteurs à la
mode. Il joua le méchant, comme il savait si bien
faire. La bonne Io eu pleurait dans son tabac
d'Orient. Tant de cruauté lui cailla le lait dans les
veines. Je hais le lait : plus il est doux, plus il est
tiède, et plus il me dégoilte.
C'est par haine du lait, je. gage, que le gros
Stendhal se jeta sur les bouteilles, ce jour là. Il se
mit à danser et à boire. Aux yeux de ces bouffons

CHRONIQUE DE ÇAERDAL

1005

tristes, il parut le bouffon le plus cruel. Le même
rire l'a dtî prendre, qu'il avouait plus tard à
Balzac. Dans cette feinte ivresse, il s'est comparé
à ces deux illustres, bien plus admirables à leur
propre jugement qu'ils n'étaient déjà célèbres dans
le monde. Lui, l'homme de Rouge et Noir, et qui
rentrait à Civita Vecchia pour finir la Chartreuse
de Parme, n'était pour ce ménage de coquebins
sublimes que le gros Belle, ou le spirituel Stendhal,
un bourgeois un peu ridicule, une méchante
langue, peut être un envieux, incapable de comprendre les grandes passions, la femme à pipe et
les poètes. Et de boire, et de rire I Car, sans ·
peser lui-même son propre génie, il savait bien
pourtant que, pour faire équilibre à sa puissante
intelligence, à l'ardeur de sa vie, à la réalité de ses
émotions, à la plus vaste expérience des faits et
des individ_us, à l'immortelle vigueur de son
invention, à sa profondeur vive, ce n'est pas ce
pauvre couple d'amants partant pour l~s travaux
forcés de Venise, qu'il eilt fallu placer dans la
balance : trois cents Io et dix petits béliers ne font
pas encore une nature d'homme.
Quoi? Il y a dix ou onze livres, tous les cent
ans, qui sont assurés de la durée : en son siècle,
deux pour le moins sont de Stendhal. Voilà de
quoi la Muse de l'herbage, Indiana, Consuelo,
Consuela, OIJ. de quelque nom qu'on la nomme,
n'a pas la moindre idée. Devant le Cha.teau des

�1006

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Papes, elle fume sa pipe pour se mieux couronner
de nuages, et le gentil Musset bêle, bêle. Ils ont
l'air indulgent, dédaigneux toutefois, de la supériorité. Et le gros homme de faire le méchant, de
déchirer les gloires à la mode, et de boire, de
rire et de danser. "Je n'estime que d'être réimprimé en I 900, 1 " pensait cet homme admirable.
Il l'est, et le sera en 2000.
Sous le pont d'Avignon, symbole de l'aventure
éternelle. Et combien plus aujourd'hui que
jamais ! ' Voyez moi passer tous ces glorieux dans
leur armée de sacristains, toutes ces idoles nègres,
avec leur peuple de fidèles intempérants ! Et ils
se moquent de quelque autre, qui rit d'eux peut
être. Mais pour rire, il n'a pas besoin de boire et
de danser : il n'a qu'à les regarder.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1007

p. 189.

les menteurs d'habitude le soupçonnent de mentir:
le monde poli aime à croire que le cynique ment.
Tout de même, Stendhal semble sec, parce qu'il
n'étale jamais son émotion. Mais il est partout
ému, et souvent de l'émotion la plus fine. Son
émotion n'est pas d'un poète lyrique, mais d'un
géomètre qui découvre et qui dessine. Il n'a pas
moins de force, que de subtile réserve. Sa défense,
c'est l'esprit. Jamais l'esprit n'a mieux été le
masque du cœur.
Il ne se confesse même pas. Il se parle à soimême : il se souvient. Il raconte moins ses souvenirs, qu'il ne se regarde. Il se met devant un
inaltérable miroir, et il se cherche.
Il vit pour le bonheur. Ce n'est pas qu'il l'ait,
ni peut être qu'il y croie: c'est qu'il le veut.
D'ailleurs, il l'a connu. Le bonheur est d'aimer
avec passion : être jeune, sans doute, et le rester ;
avoir une âme ardente, prompte à toutes les intempéries du gériie : il y a du génie dans la passion.
On a vécu en passion pour quatre ou cinq
formes chéries, trois rêves qu'on emporte dans la
tombe. 1 Là dessus, deux ou trois femmes qu'on
adorait, et qu'on n'a pas eues, les adorant d'autant
plus. Et une au moins vous a trompé jusqu'à la
suprême ironie du suprême ridicule : en vous

' Sous le pont d'Avignon, pour le Carna.val de la gloire, rien ne
m3,Jlque aux cortèges de 1914. Nous avons notre Maistre et notre
Bonald, notre Chateaubriand et notre Victor Hugo, prodige dct
prodiges, notre George Sa.nd et cent Louise Collet pour une.

1 Correspondance, II, 137. Cf. fa notice de Mérimée: "Je ne l'ai
vu qu'amoureux, ou croyant l'être ; mais il avait eu deux amounpuaions, dont il n'avait jama.i• pu guérir. "

VIII
TROP ORIGINAL POUR SEMBLER NATUREL

La seule affectation de Stendhal est la haine de
toute affectation. A force de naturel, il paraît
forcer sa nature. 11 est si loin du mensonge, que
1

Souvenirs d' Égotisme, ch. vu. "Être lu en 19 35. "H tnri Brtdard,

�1008

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aimant. C'est bien assez pour avoir été homme.
On a eu le bonheur de vivre, et la fatale peine.
On voudrait l'avoir toujours. On consentirait à
dix, à cent autres vies, à dix mille, pourvu qu'on
eût l'amour, qu'on fût jeune encore et qu'on püt
donner l'illusion de l'être. Nous passerons donc
au noir nos cheveux et notre collier de barbe.
Ha, ne nous laissons pas faire par la vieillesse, ce
vil exempt de la prison commune. Pardieu, la vie
est là, tant qu'elle y est. Et le bonheur, qui est
une conquête. Et l'amour, qui est l'illusion
d'avoir tout conquis dans une seule proie et seule
désirée, et qui vous rit.

IX

CHRONIQUE DE CAERDAL

manifeste pas moins que la mélancolie, ni mieux
peut-être. La vie enseigne à Stendhal le bonheur
d'aimer, qui est fait le plus souvent d'une si
constante infortune; et plus ce bonheur lui manque,
plus la musique le lui rend.
Il n'entend pas gotîter la musique pour elle
même ; il ne la connait pas et ne parait pas la
comprendre. A l'ordinaire de ceux qui ignorent la
musique, il l'appelle savante et mathématique,
partout où elle est un art. Il préfère à tout les
airs charmants et tendres qui font au sentiment la
réponse souhaitée. Et plus on est réduit au silence,
plus la réponse parait exquise. La musique est
ainsi le colloque d'un amant malheureux ou pensif
avec soi même.

§

CIMAROSA

Stendhal croit aimer la musique. Il n'aime que
l'amour.
Le chant est pour lui l'invitation au voyage du
sentiment. Parce qu'il est passionné, la musique
lui parle, et il cherche sa passion en elle. La
musique est la réponse du rêve aux passions malheureuses.
Une musique ne plait à Stendhal que si elle est
heureuse et tendre. L'amour passionné, tel qu'il
l'envie et tel qu'il le connait, est un sentiment
tendre qui occupe toute l'àme, et que le plaisir ne

"Je ne trouve parfaitement beaux, que les
chants de ces deux seuls auteurs : Cimarosa et
Mozart; et l'on me pendrait plutôt que de me
faire dire avec sincérité lequel je préfère à
l'autre. " 1
"Je n'ai aucun goüt pour la musique purement
instrumentale. " '
" La seule mélodie vocale me semble le produit
du génie. " 3
Quel Français de Marseille et même du boule11 '

Hmri BrlJ/ard, chap.

XXVII.

�1010

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vard ! Ils sont dix mille juges imperturbables, à
Paris, qui portent toujours le même arrêt. Sourds,
ils n'en ont que plus d'assurance. C'est d'ailleurs
tout ce qu'ils ont de Stendhal, ces ânes coiffés du
bonnet d'Aristote, brayant de omni re.
On se flatte d'être musicien, parce qu'on adore
le refrain, qu'on nomme la mélodie. Le refrain,
que les pères ont siffié dans la clef du bon gotît,
est celui que les fils siffient d'une bouche enthousiaste, barytonnant de leur raison et dodelinant
d'une tête entendue.
§

Il adore la jeunesse, comme la musique. Tous
ses héros ont moins de trente ans, et ils ont tous
un air de Mozart ou de Cimarosa dans la tête.
Cet homme si vrai, qui fait tout aveu, ne dit pas
qu'il a cinquante-cinq ans, mais vingt-sept multipliés par deux. Que vous voilà bien, mon cher
duc de Stendhal en Espagne! Q'importe le toupet
de faux cheveux sur ce front éclatant et ces yeux
de feu. N 'ayez pas l'air, vous même, d'y trop
prendre garde,je vous prie: ils sont du plus beau
noir et l'un de vos titres au gouvernement de
Jouvence.
Enfant rempli d'esprit, jeune homme fou de
conquête, homme toujours ardent à vivre : plus
que mtîr, il est l'admirable comte Mosca, qui ne

CHRONIQUE DE CAERDAL

IOII

saurait vieillir. Les années doublent et triplent la
jeunesse. Elles décuplent l'ardeur spirituelle.
Fermez un peu les yeux; ayez cette complaisance :
dans l'obscurité, c'est toujours un maître, et peut
être un amant.

X
ÉGOÏSTE PAR PASSION

Il est passionné en tout. De là son horreur de
la vie banale. Il porte ce dégotît jusque dans les
plus violents appétits. L'amour facile n'est pas
l'amour pour lui. Si l'âme n'y est pas, l'amour
n'y peut pas être. Et pourtant il est le dragon qui
se moque des puceaux, et qui trouve la chasteté
si ridicule. Il est aussi le cavalier robuste, qui a
longtemps eu de grosses fringales. Mais il ne sent
rien pour les conquêtes sous la main, et il les.
manque toujours à l'heure du berger. Bourgeoises
ou femmes de métier, comme il n'a presque pas
eu de ces belles là, il peut dire à cinquante-cinq
ans: "Je ne suis pas blasé le moins du monde. •~
Somme toute, il n'a eu, compte-t-il, que six
femmes de douze ou treize qu'il a aimées. Ce
n'est déjà pas si mal. Avec les mœurs qu'on nous
a faites, et l'infâme morale du Nord, Stendhal
a mérité cinq fois la mort pour haute trahison.
Il est vrai que des six femmes tant aimées, quatre

��1or4

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Il est tout à son objet, et on le croit abîmé dans
-soi même. Pourtant, la passion est égoiste avec
une générosité que le plus entier sacrifice égale à
peine. Surtout, la passion non satisfaite.
Il est clair que Stendhal s'est beaucoup vanté,
en apparence. Il n'a pas été des plus heureux en
femmes ; il s'en prête qu'il n'a pas eues, on le
devine ; et celles qui lui ont été le plus fidèles,
&lt;On soupçonne qu'elles lui ont rendu chichement
l'amour qu'il leur a prodigué. On se plait, d'ailleurs, toujours à supposer cet échec dans les
.grands hommes. On n'aime pas qu'un héros ait
été plus heureux en amour, que le commun des
mortels, dont le bonheur est si médiocre. (Les
.amours heureuses sont celles dont on ne voudrait
pas.)
Ici, du moins, on a l'assurance de cette flat·teuse infortune. Stendhal avait trop d'esprit : il
devait être gênant, surtout en Italie ; il était aisément ridicule. Les passions très vives, à Paris,
·sont presque toujours déçues : en amour, l'esprit
.d'un homme est une arme contre lui.
On est donc égoiste, parce qu'on n'a pas de
.bonheur. Cet égoiste de Stendhal ne peut même
pas feindre le plaisir : s'il n'éprouve le bonheur
,de sa maîtresse, il ne sent plus le sien. A l'amour,
il demande toute joie, et il n'y trouve le plus
.souvent que mélancolie, faute de certitude. Quel
.egoiste 1

CHRONIQUE Dl CAERDAL

1015

XI
L'ENNUI DE CIVITA VECCHIA

Je vois Stendhal dans l'ennui sinistre de Civita
Vecchia. Il ne peut même plus laisser ce trou à
rats, pour se promener à Rome, comme on ferait
de Corbeil à Paris. Car il ne passe plus inconnu
entre le Vatican et la place du Peuple. A Civita
Vecchia, il est le consul de France en disgrâce,
l'athée, le républicain dont M. de Metternich n'a
pas voulu à Trieste, et qu'on n'a peut-être pas été
B.ché d'éloigner de Paris: enfin le jacobin au bagne.
Il n'a pas, comme M. Ingres, l'étoffe d'un bourgeois sublime. Il ne vivra jamais à l'aise dans
l'habit de la considération ; le drap inusable d'une
classe qui possède, et qui s'estime de posséder, lui
tient moins chaud qu'il ne l'étouffe ; il crève là
dedans ; il en a une malaâie de peau. Il ne peut
pas représenter au naturel le plus faquin des rois.
ll ne représente que lui-même, ou à la rigueur,
Bonaparte et tous les crimes de la Révolution .
L'horizon de Civita Vecchia est à vomir la vie,
pour un homme qui ne peut toujours vivre dans
sa cellule. Les moines mêmes n'ont pas choisi ce
lieu morne, pour y fonder un couvent. C'est une
des seules villes, en Italie, où il n'y ait rien eu, et
où il n'y a rien. La laideur même y est plate. En
1840, Civita Vecchia était le bagne des Etats Pon1

•

�1016

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tificaux. Encore si Stendhal avait pu fréquenter
chez les forçats. A la bonne heure dîner avec tel
assassin au tromblon, prier chez soi tels birbes de
grand cru et de la bonne année : car pour les
crimes comme pour les vins, il y a des saisons
heureuses : il y faut le terroir, et la comète aussi.
M.ais, non. D'affreux prêtres, que le Saint-Siège
envoie purger dans l'oubli une infamie secrète•
de petits coquins ou de sales fripons qui
pénitence ; mais la contrition n'y est pas. Et les
ignobles commis de la police, argousins, ge~liers,
tous espions de la Consulta et de l'Autriche. Ils ne
prennent pas un bain tous les dix-neuf ans • et
.
'
leurs Joues mal rasées, où la suéur groui1le, semblent deux fromages de Roquefort.
Stendhal a été banni des capitales italiennes par
la volonté de l'Autriche: il a eu l'exclusive. Cet
honneur là était bien d-ô. à un homme de sa force :
d'autant plus souverain, qu'on le lui a rendu sans
trop savoir à qui.
Pour le dire e.n passant, que ce soit en I 840 ou
en 1910, comment se peut-il qu'il y ait encore
une Autriche? Se peut-il, véritablement, qu'on
n'ait pas compris que la paix du monde doit se
faire aux frais de l'Autriche ? Elle seule peut
gôrger les Allemands en Europe. Et, du moins,
après le premier engourdissement de la digestion,
y a-t-il des chances qu'ils se dévorent entre eux.
Mais, moi aussi, je m'égare.

fon;

CHRONIQUE DE CAERDAL

1017

§
Port mal famé, entre le maquis et les marais;
une terre plate et basse ; des dunes battues du
sirocco, l'été, et du libeccio en d'autres temps : le
vent porte le sable dans les rues qui sentent l'évier,
et promène dans les chambres la puanteur des
mares. Un trou de ville à maisons grises, barbouillées de jaune ; et les façades ont toutes les couleurs
du bran. Un nid à moustiques, une garenne à
rats, où sévit la fièvre ; où le choléra, il y a quatre
vingts ans, avait trouvé une de ses plus riches
réserves à gibier d'eau. Un peuple jaune et vert,
comme le caca d'oie ; une canaille morne )· de sales
petits bourgeois, gens de boutique, avec leurs
femelles mal lavées, courtes et pataudes. Le port
même a l'air malade: couché dans la torpeur d'un
sommeil malsain, il croupit entre une petite ile et
deux tours fortifiées à la Vauban, lourdes et sottes
au soleil comme la double oraison funèbre d'un
concierge, sans grandeur étant sans emploi ni
raison: deux tours de geôle plut6t que de citadelle.
Ce port n'est pas une place de guerre, mais une
prison.
Sortir de chez soi ? Que ferait Stendhal dans la
rue? Pour rencontrer quelques prêtres à l'œil faux
et trois femmes puantes, ce n'est pas la peine de
quitter la chambre. Aux portes de la ville, le limon

7

�IOI 8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et le désert. Le maquis fume au soleil. Rien ne
passe sur la Voie Aurélienne, sinon, de loin en
loin, quelque lent chariot, ou des paysans qui
sentent le mouton, la sueur et la poussière. Parfois,
un troupeau de vieux agneaux et de brebis aux
boucles jaunes. Çà et là, un fiévreux coin d'eau,
où les moustiques pétillent. Et sur l'horizon sulfureux, la Taifa, une colline hargneuse et plombée,
phare de la malaria.
A la maison, Stendhal, l'homme d'action,
s'épaissit sur sa chaise. C'est là que son sang violent
devient plus lourd de saison en saison, et que sa
mort prend mesure de l'homme. Le tailleur l'attend, à quelques mois de là, rue de Richelieu. Lui,
cependant, il ne vit plus que pour recevoir les
journaux et les livres de France. Vers la fin, il a
goô.té la seule joie d'amour propre qui l'ait sans
doute contenté : l'hommage de Balzac, unique
dans sa vie et, peut-être, dans l'histoire des lettres :
l'homme qui triomphe, rendant les armes au génie
méconnu. Alors, comme il a ri puissamment,
pensant au dépit de ses amis !
Après tout, c'est à Civita Vecchia que Stendhal
a connu le prix de la France. L'amour à Milan, et
tout le reste à Paris.
Quand le temps de l'amour est passé, l'esprit
est une plus belle carrière que l'ambition. On y
règne plus absolument et sans conteste. Bel empire
que l'on soumet sans avoir besoin de soldats, on

CHRONIQUE DE CAERDAL

1019

s'empare de ce pouvoir contre le gré de ceux
mêmes sur qui on l'exerce. Il ne faut qu'une occasion à la conquête spirituelle : Stendhal l'avait à
Paris, et ne l'avait pas à Rome. Il ne l'eüt pas
trouvée davantage dans sa chère ville de Milan,
capitale du ballet et de l'opéra bouffe. Au déclin
de ses jours, je m'assure que la passion de Stendhal
pour l'Italie était de pure imagination. Il vivait
dans l'Italie tragique du moyen-âge, et dans l'Italie
amoureuse de sa jeunesse. L'une et l'autre ne sont
plus que des souvenirs. L'Italie se faisait déjà
aussi niaise et morale que l'ennuyeux Manzoni.
Dès lors, Stendhal n'etit pas été fâché de passer à
Paris cinq mois sur douze. Là, on pense. Là, on
fait la grande guerre de l'esprit. Là, le combat des
idées et de l'art ne finit jamais. Voilà le dernier
effort, les formes toujours jeunes de l'immortelle
passion, et la vie héroïque quand on n'a plus
trente ans ni cinquante.

XII
CENT NOMS ET UN SEUL HOMME

Comme il s'est connu, ce Stendhal! A
quelle profotideur n'a-t-il pas vu son propre
mystère, en acceptant de ne pas l'expliquer ? Et
d'ailleurs, il mesure ses propres richesses à la
misère d'autrui. Il ne se vante de rien ; mais il est
1.

�1020

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une aiguille toujours acérée à percer la vanité des
autres. Il ne dit pas son prix ; mais il le connaît.
Tant d'énergie à être vrai avec soi-même marque
sa force. Contrairement à l'opinion des malins et
des roués, le génie du mensonge ne va pas loin :
le mensonge est bientôt dupe du mensonge.
Témoin, la rhétorique. La recherche du vrai est
seule sans limites. La quête de soi ne finit jamais.
En vérité, ai-je dirigé ma · vie le moins du
monde? se demande ce Montaigne de la Révolution. " Qu'ai-je éte ? Que suis-je ? Je serais bien
embarrassé de le dire. 1 "
"Je passe pour un homme de beaucoup d'esprit
et fort insensible, - et je vois que j'ai été constamment occupé par des amours malheureuses. 1 "
Il a le tempérament mélancolique décrit par
Cabanis : "J'ai eu très peu de succès. 2 " Et il
remarque : "La rêverie a été ce que j'ai préféré à
tout. 2 " Il finit par conclure : "Aurais-je donc un
carat:tère triste ? 1 "

§
Il se faisait appeler Bombet, marquis de
Curzay, et Robert frères ; Domenico Vismara,
ingénieur à Novara, et De La Palice Xaintrailles
atné; comte du Tonneau et baron Raisinet; Cor2.

1
.1

Henri Brâlard, chap.
Ibid., chap. u.

1.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1021

nichon, colonel Favier, Jules Pardessus et S. Alt.
le Prince de Villers; chevalier de Cutendre et
Horace Smith : enfin, il a pris et porté deux cents
noms. Il se donnait tantôt pour le duc de Stendhal,
tantôt pour un voyageur en ferrailles. Ce goüt du
masque est-il ]'instinct de la comédie ? le plaisir de
tromper? Ou comment l'accorder avec la fureur
de vérité, ce besoin qui ne se distingue pas, dans
Stendhal, d'avec l'élan de vivre?
Vivre les passions et les connaitre, c'est s'y livrer
deux fois, et les renouveler toutes, la vie n'étant
que le premier temps de l'intelligence : les actions
sont la matière des livres, soit qu'on l'emprunte,
soit qu'on la fournisse. N'y a-t-il pas du mensonge
dans le jeu de mystifier, si l'on s'y plait? Je
répondrai qu'il en est ainsi dans le comédien, et
point du tout dans l'artiste. Le masque de l'interprète n'est pas celui du poète comique.
C'est par imagination que le poète mystifie. Il
fait un nouveau personnage, chaque fois qu'il se
sent l'être. Mais d'abord il l'est. Il ne dupe pas
les autres : il se satisfait lui-même ; quand il s'est
répondu, il leur répond : loin de les abuser, il se
révèle. Il bouffonne au besoin : pour se donner
lieu de rire.
J'ai su quelqu'un, naguère, qui prenait ainsi
toute sorte de noms, par ·un attrait irrésistible :
il bnilait d'être un peu, dans le monde, tous les
hommes qu'il est en secret. Cet homme là, entre

�1022

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autres manies, ne date jamais ses lettres du jour
où il les écrit ; mais du jour où il y répond dans
sa tête, et fort souvent du lieu où il rêve qu'il est,
où il est en effet, infiniment plus présent que là
où on le croit être. On ne se dérobe jamais mieux
aux autres qu'en se restituant à soi-même.

3. Les femmes de Stendhal sont d'une beauté
ravissante : elles sont dans l'amour, comme le
chant du violon dans la musique. Tout le génie
d'aimer; et le reste est de surcroit. Madame Bovary
exceptée, il n'y a point de femmes dans Flaubert.
Quoi de plus beau ou de plus ardent que Madame
de Rénal, Mademoiselle de la M6le, la Sanseverina
et Clelia Conti ? Il me faut penser à Shakspearc.
Mais Julien Sorel ?
Julien et Fabrice sont le même homme, l'un
en France, l'autre en Italie ; l'.un, contraint de
faire sa fortune; l'autre, la trouvant faite. Fabrice,
c'est Julien Sorel moins la tragédie. De ces deux
princes enfin, Julien est le Bonaparte qui doit
conquérir l'empire; et Fabrice, le cadet d'une
maison royale, qui pourrait régner à la place du dauphin. Julien ne peut sans doute pas être populaire;
mais s'il l'eîit été, on verrait déjà qu'il passe de
bien loin Don Juan.
La misérable postérité de Chateaubriand accuse

CHRONIQUE DE CAERDAL

I02J

Stendhal d'être sans cœur. Stendhal enveloppe la
passion de nudité, si je puis dire : elle est si
éclatante, qu'on ne la distingue plus de sa propre
lumière : elle est comme une ligne de rochers
attiques sur la mer, dans le soleil blanc de midi.
Il y a plus de cœur, en telle page de Stendhal,
que dans tous les romans français pris ensemble :
mais ce cœur est tout action. Ce cœur se livre à
l'esprit : il se fait moins sentir que comprendre.
Qui l'a compris d'ailleurs, est pénétré pour jamais
du sentiment que cette lumière enveloppe. Julien
Sorel est le Don Juan des cœurs vaillants et des
àmes puissantes, et non pas seulement le prince
des grands seigneurs méchants hommes et des
grandeurs oisives. Il est avec Fabrice l'éternel
modèle du jeune homme qui doit vaincre·; mais
si bien né qu'il doit, refuser la victoire, et y
préférer un jour, ne ftit-ce qu'un seul jour, la
sublime issue de la passion.
Comme telle, la passion c'est toujours la mort.
Ou, pour mieux dire, un état si pur et si parfait
de l'âme, que la mort, la vie, rien ne s'y distingue
plus.
§
4. Généreux Stendhal ! Quand il se dit Espa-

gnol, on ne peut s'empêcher de l'aimer ; et ce
gros garçon, eüt-il trois fois plus de ventre et les

�1024

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

joues rouges, son Espagne est celle du sublime
Don Quichotte, et jamais Barataria. En lui et
dans les autres, il appelle espagnol l'instinct
héroïque : une nature rebelle à toute platitude, à
toute bassesse, enfin à tout ce qui nous entoure.
Une àme origin;ùe, non soumise à la règle. Mais
être original, dans la maison commune, c'est être
fou, comme c'est être criminel que d'être pauvre.
" Je devais être un singulier problème dans la
famille Daru ; la réponse devait varier entre :
c'est un fou et c'est un imbécile. " 1
L'indignation a mené sa vie : "Elle m'a créé,
dit-il, le caractère que j'ai. " 2 Le conte espagnol
le plus ordinaire-, s'il y a de la générosité, lui fait
venir les larmes aux yeux. Il détourne ses regards
de tout ce qui est bas. C'est ce qui l'empêche
toujours d'avoir le génie comique. La conversation
du vrai bourgeois le rend hypocondre. Il a une
égale horreur de la vie plate et de la vie commune.
Il ne peut pas s'expliquer à lui-même "la disposition au malheur que lui donne le dimanche ";
point d'autre raison que celle-ci : le dimanche est
le jour du plaisir pour le troupeau. Il est clair que
Stendhal n'ira pas en paradis avec les autres : et
c'est ce qu'il demande. Qu'est-c~ qu'un paradis où
il faudrait retrouver toute cette canaille ? Depuis
que Potachon de la Mirandole admire Parsifal, il
1 1 Henri Brlt/ard, chap.
pour un fou, etc.

XXIX.

Et encore, ch. xvm : Je pasae

1025

CHRONIQUE DE CAERDAL

me semble que je n'aime plus la musique. Cependant, une idée me rassure: Potachon fait semblant.
Demain, il n'y pensera plus : il sera rendu tout
naturellement par son beau génie à Louise, la
sainte arpette, et à Samson le tondu. Car l'Apollon
de cette espèce-là est un Arlequin mi-parti Sor...
bonne, et mi-parti Montmartre.
§

5. " La découverte de Don Quichotte est peutêtre la plus grande époque de ma vie." 1
" L' Arioste forma mon caractère. " 2
" Quel océan de sensations violentes j'ai eu. " 3
Le moins lyrique des hommes, et pourtant des
plus poètes : il est toujours ému. Il ne peut pas,
tête à tête, douter de son génie, même s'il sourit
en le confessant. Sa sensibilité est trop vive : ce
qui ne fait qu'effieurer les autres, le blesse jusqu'au
sang. Telle est son unité:" Tel j'étais en 1799,
tel je suis encore en r 836, mais j'ai appris à
cacher tout cela sous de l'ironie imperceptible au
vulgaire. " 4
Henri Brlt/ard, ch. vm ; ch. xx.
Ibid., ch . vm ; ch. XI .
1 Ibid., ch . xx1x.
' Ibid., ch. XXVI : Les affections et les tendresses de sa vie
sont écrasantes et disproportionnées ; ses enthousiasmes excessifs
l"égarent ; ses sympathies sont trop vives, ceux qu'il plaint souffrent
IJIOÎn1 que lui.
1

1

�1026

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Artiste donc, autant qu'on peut l'être : puisque
c'est le pis aller de l'amant. Mais on peut dire
aussi le contraire du grand homme: amant, le pis
aller de l'artiste. Entre les deux, il y a l'âge : on
finit par l'art, on commence par l'amour. Ha 1
pourquoi l'amour ne finit-il pas ce que l'amour
commence ! Mais si l'amour accompagnait toute
la vie, on n'aurait pas besoin de l'œuvre. On
cherche un divin alibi. Puissance de l'art: on crée
une religion, et on la donne aux autres. Et souvent
ils en vivent, qu'on a cessé soi-même d'y croire.
On donne la foi, et on ne l'a pas. Car il faudrait
avoir le bonheur: et quel dieu l'aura, qui s'est
fait de soi-même ? quel dieu croirait assez à
l'œuvre de ses mains ?

6. Un tel homme ne pouvait rien être dans
l'État, ni dans les bureaux, ni dans les assemblées.
Enfant même, il était de trop dans la famille.
La famille veut qu'on porte en commun des
sentiments ou des intérêts bas. 1 De toutes les
vertus qu'exige la famille, (l'Académie, les cercles,
les coteries de tout ordre) la première est un
Souvenirs d'Égotismt, Journal, Htnri Br4/ard, partout ; mais
d'abord, ch. 1v, v1, vu, v111, x.
1

1027

CHRONIQUE DE CAERDAL

/

estomac robuste : il s'agit d'avaler le linge sale de
la maison, en mesure, et sans s'y prendre à deux
fois. L'indignation est le grand péché contre la
famille. On appelle respect la solidité de l'estomac.
Jamais de nausée, je vous prie, et pas d'indignation. Si le bol est par trop répugnant, ouvre la
bouche et ferme les yeux. Ainsi, jeune coquin,
quand votre père, l'imperturbable rentier de
l'imposture, enseigne l'honneur, la constance
romaine et le sublime désintéressement.
Est-ce qu'il est permis d'être généreux en
famille? Malheureux, c'est trahir la maison. Quant
à être vrai, il n'y a pas de pire forfaiture : c'est
trahir sans plus. La raison d'état n'est rien de
plus que la raison de famille, multipliée un ou
deux millions de fois. L'honneur couvre le mensonge utile. Le plus vil intérêt, la jalousie entre
autres, a toute sorte de beaux noms ; mais 1a
vérité généreuse est la trahison. Le monde est
plein de politiques à puantes racines, qui sont
docteurs en cette théologie. Et moins ils sont
chrétiens, plus ils se fondent sur l'Église. Je les
reconnais là.
§

7. Cruel, oui, à ce qu'il méprise.
Mais comme il aime 1

�1028

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

§

8. Il est musicien de lettres, à sa manière, qui
est celle d'un géomètre, comme Flaubert cherche
sa musique à la façon d'un peintre et d'un orfèvre.
Stendhal disait : "Souvent, je réfléchis un quart
d'he9re pour placer un adjectif avant ou après son
substantif. 1 "
Quelle langue pourtant, quelles ressources pour
le génie, et quelle étendue, celle où en moins de
cinquante ans on a pu lire, usant enfin des mêmes
mots, Stendhal, les Mémoires d'Outre Tombe,
Flaubert et Verlaine.
On sourit du mépris rieur quel' on voit à Stendhal
pour Chateaubriand, se moquant du style moderne.
Dans son antipathie, Stendhal quelque part semble
avoir prévu Verlaine. 2 Il n'est rien de si contraire
à Verlaine que Stendhal. Lequel est le plus d'ici ?
Et Stendhal croit aimer la musique ! Mais quoi,
la France qui a tant méconnu Stendhal, ne sait pas
encore le prix de Verlaine. Or, depuis Dante, c'est
le plus poète des poètes, le plus vrai, le plus pur,
étant toujours en Dieu, et le plus musicien.
§

9. " Mes amis, -

ils auraient fait sans doute

1 Lettre à Balzac, du 30 octobre t 840.
• "Il ntigt dans mon cœur," dit-il en se moquant. Mlmoirts d'u11
Touriste, II, t 8 1 .

CHRONIQUE DE CAERDAL

1029

des démarches actives pour me tirer d'un grand
danger ; mais, lorsque je sortais avec un habit
neuf, ils auraient donné vingt francs, pour qu'on
me jetât un verre d'eau sale... Je n'ai guère eu, en
toute ma vie, que des amis de cette espèce. 1 "
Le Condottière disait un jour, faisant allusion
au goüt patient et à l'indulgence d'un sien ami
pour un Achate outré et ridicule :
Nous aimons à avoir des bouffons, nous autres
rois.
Des Triboulets qui nous chérissent ne sont plus
difformes à nos yeux : ne les chérissons nous pas ?
Et plus sincèrement peut être qu'ils ne nous le
rendent. Témoin Stendhal avec Colomb, son
Romain de Grenoble. Là est le lien entre eux et
nous.
Chérir un homme, c'est lui trouver parfois une
secrète ressemblance avec nous mêmes. Du moins,
nous le croyons ; et nous voulons le croire, si
notre sentiment s'en mêle. Un magnifique bouffon
doit, il me semble, nous présenter la caricature
d'une face au moins de notre propre caractère ; et
moins visible elle est en nous, plus la bouffonnerie
a de saveur dans notre ilote familier. D'ailleurs,
le plus beau bouffon est le moins volontaire. Il y
faut premièrement le don de nature ; puis le
talent, qui l'étend et le justifie. Que le bouffon,
1

Henri Brlilard, chap. II.

�JOJO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

d'abord, ne veuille pas l'être; puis, qu'il s'efforce
de bouffonner parfaitement pour nous plaire. C'est
le fond de l'amitié, en beaucoup d'amis. Ainsi
Bouvard et Pécuchet, le Pylade et l'Oreste des
siècles plats, avec la Science pour maitresse, autrement dit pour Erinnye.

XIII
EUROPÉEN

C'est le destin du génie français de ne pas être
assez français, s'il n'est aussi européen.
Goethe et Stendhal sont les premiers européens
depuis la fin du moyen-âge. Car au temps de la
chrétienté, les grands chrétiens furent hommes de
l'Europe, si Europe il y avait : saint Bernard, je
suppose. Chaque pays pourra continuer d'avoir ses
bons serviteurs, qu'il appelle ses grands hommes;
mais il n'y aura plus, en art ni en poésie, de grand
homme qui ne soit européen. Il faut désormais
porter l'esprit de l'Europe dans l'œuvre même où
triomphe le génie d'un peuple ou d'une race.
Etre européen, ce n'est pas lire et parler cinq
langues, ptlt on écrire avec talent dans toutes. Ni
passer la vie à errer de pays en pays, être connu à
Londres, avoir des amis à Berlin, la gloire à
Genève et un lit à Rome. Ni paraitre enfin sujet
de toutes les nations, plus que citoyen de sa

CHRONIQUE DE CAERDAL

1031

propre patrie. Il s'agit d'être libre citoyen de
toutes, en esprit.
Je ne sais qu'une façoh d'être bon européen :
avoir puissamment l'âme de sa nation, et la nourrir
avec puissance de tout ce qu'il y a d'unique dans
l'àme des autres nations, amies ou ennemies. Les
phis ennemies nous sont amies en ce qu'elles ont
de grand ; et si nous sommes à la beauté, leurs
plus belles œuvres sont à nous. Il n'y a que des
amitiés pour un vaste esprit.
Etre européen : être allemand avec Goethe et
Wagner ; italien avec Dante et Michel Ange ;
anglais avec Shakspeare ; scandinave avec Ibsen ;
russe avec Dostoievski: prendre à soi toutes ces
puissances, et ne point se perdre à force de s'y
répandre. Mais d'abord, se rendre maitre du trésor,
et n'en pas être le gardien asservi ; en posséder
les magies diverses et contraires, au lieu de s'y
éparpiller au hasard : en un mot, y faire l'ordre.
Voilà ce que j'appelle être européen; et c'est à quoi,
de tous, l'homme de France est le plus propre.
Car, s'il a le génie de sa langue, qui est un art,
comme l'art même il est un ordre, et fait un ordre.
Il n'y aura point d'Europe, si l'esprit Français n'y
préside. Ce ne serait pas la peine d'une Europe, si
elle ne se constituait en mère et protectrice du
genre humain. Il reste bien plus de l' Allemand
dans Goethe et de sa province, que de Paris et de
Grenoble dans Stendhal. Et combien notre Stendhal

�IOJ2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est plus libre, moins docteur, moins timoré, plus
homme enfin. Il ose à tout coup, et jamais il ne
s'émerveille de son audace, comme font les Barbares. Les peuples moraux n'atteignent pas à la
virilité. Ils passent de l'enfance niaise à la violence.
Stendhal est bien l'homme de la Révolution et
l'artiste de la Grande Armée. Son œuvre est la
chronique de l'intelligence française en Europe.
Comme la Grande Armée elle même, il promène
sa pensée de Cadix à Moscou~ et de l'Écosse en
Sicile. On la trouve en Italie plus souvent qu'ailleurs, parce que Stendhal y a ses quartiers d'amour.
Ce grand capitaine a conquis l' ltalie passionné~J la
musique, l'art et les mœurs étrangères; et .il a
offert ces conquêtes à la prose française.
Comme il a voyagé dans toute l'Europe en
voluptueux, il a goüté, sous tous les climats, à tous
les fruits de la nature et de l'histoire. Il n'a jamais
été plus lui même, qu'en faisant cet immens~
butin. Le don de voir et 1de sentir était égal en lui
au don de comprendre. Toutes .ses erreurs sont
passionnées : il y a de la vie dans toutes. Ses sens
l'ont enrichi de mille sentiments divers. Il n'a
jamais repoussé un plaisir du cœur ni de l'intelligence. Il a pris sa volupté et sa peine partout. Et
ce grand amoureux: de la vie s'est sa~si ,.des â~es
étrangères, sans rien ôter à la force et a l mgénu1té
de la sienne.
Plus il semblait sacrifier la France et le caractère

CHRONIQUE DE CAERDAL

1033

français aux passions étrangères, plus il réussissait
à se les asservir. C'est l'amour qui fait les vraies
conquêtes. On est maitre le plus de ce que plus
l'on aime. Je parle de l'esprit et de ces belles
guerres, où le vainqueur cède amoureusement les
armes au vaincu. Avec la bonté du terroir, et
pareille au sol même de la France, la pensée
de Stendhal s'est fécondée de tout l'Occident; les
plants du nord et du midi y purent croitre en
qualité, portant des parfums et des bouquets nouveaux à l'antique culture et au commun vignoble.
Voltaire et Rousseau avaient été des Français
pour- toute l'Europe. Stendhal le premier, depuis
Montaigne, fut un Européen de France. Et lui
seul, avec Goethe, jusqu'ici Pa été.

XIV
ASSEZ HAUT POUR NI! PAS hRE DUPE

Tout pa'ien, et pourtant de sensibilité très
catholique, il se garde, il rirait de méconnaitre la
chair : les barbares qui la violentent, d'ailleurs, la
servent à leur insu plus grossièrement que les
autres. Stendhal, plus il donne aux sens, plus il
les cultive, et moins il s'y limite. La recherche de
la volupté, qui est toute sa morale, ne le porte,
comme Montaigne, qu'à distinguer plus finement
entre les plaisirs. Et comme Montaigne préfère le
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI
1034
bel entretien d'un livre ou d'un poète à toutes les
jouissances vulgaires; Stehdhal est ·toujours prêt à
trouver une volupté suprême dans la gloire, dans
l'honneur, dans l'action héroique, en toutes ces
( fleurs de l'âme qu'on ne peut cueillir, le plus
/ souvent, qu'en tranchant la tige de la vie.
Le plus réaliste des hommes par l'esprit, il ne
respire que pour les èauses idéales ; et c'est la
raison même qui lui en révèle la réalité, comme
elle lui en fait connaitre le prix. Il ne tient si
fortement à la terre, que pour bondir au dessus
de la boue, des fossés et des plats chemins. Il est
toujours à cheval, et toujours au galop sur la
plaine. Les partis les plus beaux sont pour lui les
plus vrais. Le héros et les amants passionnés lui
semblent les plus raisonnables entre les hommes :
seuls, ils ont fait de la vie un emploi qui vaut la
peine de vivre.
Rien ne lui plait que les choix ·généreux du
sentiment. Il ne croit qu'à l'amour sans calcul et
aux œuvres héroïques : voilà tout ce qui compte
dans la vie ; et dans la mort, il croit passionnément
à la gloire.
Enfin, je trouve en lui, plus qu'en personne, le
goüt divin de la France pour l'immortalité.

ANDRÉ SuARÈs.

Avril r9II.

IOJS

,
,
REFLEXIDNS SUR LA LITTERATURE
.

LA NOUVELLE C~OISADE DES ENFANTS, par
Henry Bordeaux (Flammarion).
"Je l'écris avec certitude: le Kantisme est un poison pour
l'intelligence française. Il l'engourdit et la paralyse. Tout pète
de chez nous, soucieux de transmettre le flambeau de sa race,
devra en préserver ses fils. Il ·ne le leur laissera pas ignorer.
mais il leur montrera son venin. " Ainsi parle M. Léon Daudet
dans ses nerveux, savoureux, endiablés Fantômes et Yioa:,,IJ~
J'ignore comment les péres de famill~ s'accommoderont de ces
hauts devoirs, et de quelles mains subtiles ils démonteront la
Dialectique transcendentale afin d'y r~ndre palpable à leur géniture, et claire sous le flambeau de leur race, la poche à venin.
Ce_ que,. je s~is bien, c'est_ que M. Henry Bordeaux n'expose
pomt I inteil1gence française aux poisons dont la menace le
Kantisme. Au contraire .de la Critique de la Raiion Pure, lea
œuvres de M. Henry Bordeaux, et singulièrement la Nour;t/le
Crofrade des Eefants, se présentent aux " pères de chez nolU "
sous le visage le plus souriant, le moins offensif. Un de ses
admirateurs lui a consacré un livre qui s'appelle : Le RomtJncitr
û la famille Jra1tfaise : " Quelles canailles que ces pères de
fa~ille ! " disait Talleyrand. Qtiels subtils et quels révolutionnaires que ces romanciers de famille ! me disais-je en lisant la
NO#Velk Croisade. Car ce livre se compose d'une préface cc
~'un roman, et la préface et le roman (oui, Monsieur !) m'ont.
mtéressé comme des œuvres de futurisme très authentique.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1036

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Croyez bien que je ne fais pas concurrence à Mon1ieur
·Mézigue, et laissez-moi vous citer un précédent grke auquel
vous accueillerez mieux mes dires. J'avoue que je n'ai jamais
lu de romans de Luigi Capuana, professeur à l'Université de
Catane. Mais il y a quelques années je me trouvais en Sicile,
au moment où se célébraient les fêtes de son jubilé, et où il
rec1,vait un porte-plume en or que lui offraient les écoliers et
écolières de l'Italie. Les journaux siciliens abondaient en
articles qui l'étudiaient ; il y était généralement exalté comme
un romancier de santé morale, propre éminemment à la cure
de printemps dans les familles italiennes, et même comparé
plusieurs fois, s'il me souvient bien, à M. Henry Bordeaux
lui-même. Quelques mois après, comme je me trouvais encore
en Italie, les journaux retentissaient de comptes-rendus d'un
procès intenté- à Marinetti, à d'autres futuristes aussi peut~tre, pour _outrages à je ne sais plu11 quoi, les mœurs je crois.
Or un éV,énement du procès fut une léttre de Capuana, qui
non seulement défendait les futuristes, mais se déclarait, en
termes itali;missimement enthousiastes~ lui-tnême, futuriste. Et le
journal de l'école paraissait avec cette grande manchette:
Luigi CapUt1na futuriita ! L'auteur du Monoplan du Pape avait
fait là une grande conversion ! Il y a dans la Nouvelle Croiiade
des Enfants un monoplan et un pape, tous deux en considérable
posture. Mais _il est des raisons plus sérieuses pour nous faire
pressentir, dans les conditions naturelles du roman de la famille,
italien ou français, les pentes qui le conduisent vers l'esthétique
.de F. T. Marinetti. Et je pense bien que celui-ci a l'esprit assez
large pour faire siennes ces paroles du duc d'Orléans : "Je ne
redoute aucun concours, de quelque point de l'horizon qu'il
me vien~e. "
La préface de M. Henry Bordeaux s'appelle TroiI Petitts
Mario1me1tes. M. Bordeaux1 afin de remercier ses lecteurs qui
l'ont introduit si souvent dans leur famille, nous conduit à son
tour dans la sienne, et nous présente ses trois fillettes, discrète-

37

10

ment, mais assez pour que nous les jugions charmantes. Je ne
crois pas que le roman de M. Bordeaux dé~ourage ses imitateurs U'en connais !), mais la préface de fyl. Bordeaux, ou plutôt,
dans cette préface, les propos de son aînée, mademoiselle
Paulette, décourageront tous ses critiques, qui ne pounont
jamais qu'ajouter du grossier et du lourd aux deux aphorismes
décisifs dont cette malicieuse petite personne a décoré soil auteur.
Voici le premier. Elle est entrée dans le cabinet de travail
de papa. Elle est entrée là comme on entre chez le marchand
de sucres d'orge. Elle n'a point senti cette aura qui souffle dans
les lieux inspirés. Mais simplement "la voilà qui vient et qui
me pose sa petite main sur le front. - Paulette, ma mie, ·que
me veux-tu ? - Mais, papa, ton front n'est pas mouillé.
- Pourquoi, diable, mon front serait-il mouillé? - Tu ne
gagnes pas ton pain à la sueur de ton front. Elle avait lu dans
son Histoire Sainte, etc. " Cela est profond. Il se voit que
M. Henry Bordeaux n'écrit pas à la sueur de son front, que
son travail est facile et paisible, lisse et-sec. Victor Hugo, ainsi
admonesté par Georges ou Jeanne, aurait peut-être crié, comme
le Colosse de Rhodes dans la Légende des Siècles :
La goutte de l'orage ut ma .seule sueur !

M. Henry Bordeaux, lui, n'avait pas d'orage romantique ni
d'inspiration panique à évoquer, et il est resté coi. - Vous
avez raison, Paulette. Il y a ceux qui gagnent à la sueur de
leur front le pain de leur pensée, et il y a les autres. Quand la
carafe est en sueur, c'est que son eau est fraîche.
Et le second. A :la veille du premier janvier, Paulette et
son papa ont été faire un tour de promenade aux ChampsElysées, mais, comme c'est le moment des étrennes, que la
maison est déjà encombrée de cadeaux, sa mère ,. défendu
qu'on achetât rien à Paulette. Et M. Henry Bordeaux, qui ·
est un jeune papa, tient compte de cette recommandation à
peu près comme ferait un vieux grand-père. Il achète ·ce qu'on

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1038

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui demande. Il achète un seau de bois : un seau trouve
toujours pour l'acheter, celui que dirait Willy...
•• Après le seau une pelle la tenta ... J'offris la pelle. Qu'estce, en effet, qu'un seau sans une pelle pour le remplir de
sable ? Il y a entre les deux instruments un rapport étroit, un
lien nécessaire qu'un papa n'aperçoit pas immédiatement, mais
qu'un enfant discerne tout de suite. Puis ce , fut une balle.
A vrai dire, la balle ne se rattache à rien. De même la corde i
sauter qui me fut aussi réclamée. J'offris la balle, j'offris la
corde à sauter. Mais j'avais une raison, une raison supérieure,
que tous les parents, soucieux de l'éducation de leurs enfants,
comprendront : je voulais savoir jusqu'où iraient les appétits de
Paulette. Vous conviendrez que c'était là une expérience intéyessante. Alors elle désigna une poupée d'un air tendre et me
la montra sans rien dire. Je vis le point d'or qui court dans sca
y~ux se fixer. Elle souriait, elle était jolie à cro~uer, elle ne
demandait rien. J'offris la poupée.
·
,, Savez-vous comment elle me remercia ? Non, vous ne le
devineriez jamais. Les deux mains pleines, elle me considéra
gravement et me dît enfin :
,, - Comme tu es faible, papa ! "
Aucun critique de M. Henry Bordeaux n'est allé plus loin,
ne s'est exprimé sur son compte avec cette autorité, sévère et
juste. Il est vrai que M. Bordeaux est, en bien des points, un
auteur faible, et j'ai cité cette page afin que l'on vh qu'il est un
auteur faible dans le moment, en la mesure et pour les raisons
qui en font un papa faible. Il est faible, dans les deux cas, par
défaut de volonté, de discernement, de discipline, non par
défaut de moyens naturels, d'invention et d'observation. Que
faudrait-il pour rendre cette page exquise? Cela i:µême qui eOt
fait juger à Paulette que son papa était fort : p.e la décision,
du sacrifice, - rayer, barrer. Supprimez, sans rien ajouter, tout
le remplissage fadasse, toute la sauce à la farine, et il vous reste
ceci :

1039

"Après le seau une pelle : j'offris la pelle. Puis ce fut une
balle. La balle ne se rattache à rien : j'olfris (donc) la corde à
sauter. Je voulais savoir jusqu'où .iraient les appétits de Paulette.
Elle désigna une poupée, d'un air tendre, elle souriait, elle ne
demandait rien : j'offris la poupée.
" (Alors) les deux mains pleines, elle me considéra et me
dit : Comme tu es faible, papa ! "
Je n'ai fait qu'ajouter un donc pour une clarté peut-être
superflue, et bien qu'il fasse pléonasme avec la ponctuation, et
que transposer un alors. La page de M. Bordeaux, mise au
régime des viandes grillées, et fondue, dégraissée, rajeunie, vous
prend tout de suite un petit air piquant et savoureux de
Jules Renard. Je voudrais que ce Renard, en puissance chez
lui, servît un peu à M. Bordeaux de conscience littéraire, de
remords vivant, ainsi que celui du jeune Spartiate, et quitte
peut-être à mouiller son front d'un peu de sueur. Mais que
d'obstacles ! Faiblesse de M. Bordeaux à l'égard de lui-même :
tout cc qui tombe de sa plume, il le garde, et voilà ses pages
qui cheminent, chargées, elles aussi, de seaux, de pelles, de
cordes à saute.r et de poupées, qu'il n'a pas eu la force de
refuser, à mesure que les plus faciles boutiques les lui proposaient. Faiblesse de M. Bordeaux à l'égard des familles, des
éternelles et fortes familles ! A la renommée de Carpentras
contribuent, avec ses berlingots, les inscriptions placées jadis
sur les sièges de la promenade: Bancs pour s'asseoir. M. Bordeaux,
plus soucieux que Mallarmé d'être intelligible, tient excessivement à ne laisser pour les familles, même carpentrassiennes,
aucune obscurité dans ses propos. Il ne dira pas : "Qu'est-cc
qu'un seau sans une pelle?", mais ~îen : "Qu'est-ce qu'un
seau sans une pelle pour le :remplir de sable. " Au moins la
grand'mère, qui est dure d'oreilles, a compris. Les jésuites
mettaient des coussins sous les coudes des pécheurs, M. Bordeaux met des cornets acoustiques dans les oreilles de ses
lecteurs. Mais le style vrai ce n'est pas cela, le style v:rai ce n'est

�1040

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas le style jésuite, c'est même tout le contraire. Et voilà ce
que mademoiselle Paulette nous a fait, d'un mot, saisir.
Maintenant que nous avons la clef, nous pourrions analyser
de même toutes les pages de M. Bordeaux, arriver aux mêmes
conclusions, et nous convaincre qu'il y a dans la Noufle/Jt
Croùade des Eefants une étoffe où l'on taillerait, avec des
ciseau:s:, un conte fort aimable. Mais l'étoffe telle qu'elle est,
dans son entier, dans son superflu, si elle ne nous donne pas
cela, nous donne pourtant quelque chose de plus curieux qu'on
ne croirait. C'est le moment de s'expliquer sur le futurisme de
M. Bordeaux, qui consiste, en gros, je le dis tout de suite,
dans la création d'un type nouveau de roman : le roman-film.
Je rappelle que le futurisme, tant littéraire que pictural, n'est
guère sorti, jusqu'aujourd'hui,,de l'Italie, qui est la terre nationale du cinéma. Et le futurisme, en effet, figure bien' le principe
du cinéma, appliqué de façon inattendue, parfois curieuse, au
arts. Une toile futuriste invite l'œil à la cinématographier,
comme une toile impressionniste invite l'œil à la recomposer
avec des taches; mais l'œil, si j'ose dire, n'en fait qu'à sa tête:
s'il est jusqu'ici (je parle du mien) consentant aux invites de
/ l'impressionniste, il ne veut rien savoir devant celles du futuriste, et il a beau tourner sa manivelle, le cinéma ne marche pas.
Quoiqu'il en soit, M. Bordeaux, qui s'est dépeint, dans sa
préface, comme le père le plus complaisant, doit conduire fort
souvent ses fillettes au cinéma. Ecrivant, dans la Nowellt
Croisade, un conte pour ses enfants et pour ceux des autres,
soucieux de les captiver ainsi que les captive Rigadin, il a, sana
doute, malgré lui, inséré, comme un futuriste, le plus possible
de cinéma dans son roman. Et je vous assure, que vu sous cet
angle, son livre devient très curieux. Vous sayez que la plupart
des romans populaires passent aujourd'hui au cinéma, de
Roger li: Honte à Quo YadiJ, et il y a quelques semaines Ica
journaux nous annonçaient que M. Paul Bourget avait trait6
avec une maison italienne pour la mise en film de Co1mopolis.

llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Mais jusqu'ici il fallait que l'adaptateur désarticuUt le roman
pour le projeter sur l'écran. Cette fois il n'aura qu'à prendre
tel quel le roman-scénario de M. Bordeaux pour en tirer le
plus joli film que puissent voir les petits et les grands enfants
d'Europe.
Quand le cinéma sera sorti de sa phase empirique, que son
esthétique propre se dégagera, et que des artistes vrais essayeront
d'en faire autre chose que le pot-pourri assez discordant et
saugrenu qu'il est généralement aujourd'hui, on comprendra
sans doute qu'un film c'est un mouvement, que tout doit y
~tre sacrifié au mouvement, construit ou plutôt orienté en vue
d'un mouvement. La course folle, en boule de neige, la poursuite
des sergents de ville, des étalagistes renversés, des petits pâtissiers, qui fait normalement le fond inchangé d'un épisode
comique, demeurent très caractéristiques : car, bien qu'hérités
du vaudeville, ils sont nécessités par le genre cinématographique,
ils lui sont incorporés comme la 1r6µ:1r71 à l'ancienne comédie
attique. Ils constituent le schéma que doit s'attacher à développer l'art du cinéma. Cela d'un côté, le futurisme milanais
de l'autre, voilà peut-être deux extrêmes encore grossiers qui
aideraient notre imagination à évoquer cet art de mouvement,
cette danse du monde sur l'écran d'une salle, an vrai, complet,
cherchant ses moyens dans son principe et dans son centre, tel
que le courant du siècle le verra certainement s'épanouir.
La Nouvelle Croitade c'est la forme la plus ingénieuse et la
plus délicate qu'ait prise jusqu'ici l'idée de cette course folle,
rythme élémentaire, respiration et vie de tout le roman, et
par laquelle sont aspirés, définis, tous les personnage.\ de
M. Bordeaux. Le titre d'un chapitre : Et la pouriuite c011ti1111t •••
pourrait former le sous-titre du roman, jusqu'au moment où la
poursuite se termine dans la communion des enfants.
Cette course, c'est le départ des enfants d'un village savoisien,
qui, ayant entendu en classe l'instituteur raconter la Croisade
des enfants, celle du XIIIe siècle, sont amenés par un des leurs,

�1042

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le petit Philibert, à se croiser eux aussi, à s'en aller à Rome
pour voir le pape et communier de sa main. Une fois qu'ila
~ont fartis, les pare~ts courent après eux à travers la montagne,
jusqu au mont Cems, conduits par le curé et l'instituteur dont
les discussions servent d'intermèdes comiques et ne ~dront
rie~ à d~v:nir des gestes sur l'écran ; les parents les rattrapent,
~ais Philibert et sa sœur Annette, eux, vont toujours, vont
Jusqu'à Turin, jusqu'à Rome, poursuivis par les parents, par
l'oncle Thomas, le curé tot?jours et l'instituteur encore, et il y
a des chemins de fer, et il y a un aéroplane qui a une panne
au mont Cenis, et qui va à Rome, et qui ptend l'oncle
Thomas, et ils retrouvent enfin Annette et Philibert, à la
chapelle Sixtine, avec le pèlerinage des petits communiants
français, que le pape vient de recevoir. M. Bordeaux a même
mis assez d'art à ne pas ralentir le mouvement de la course, à
( ne jamais l'immobiliser en tableaux plastiques a la façon du
Chatelet.
Elle ne commence, cette course, qu'au sixième chapitre;
mais les cinq premiers y préluderaient par cinq morceaux fait1
à souhait, eux aussi, pour le cinéma, et ménagés comme les
cinq parties d'une ouverture. Voici le Miracle de la N~l, les
jouets que l'oncle Thomas avec du bois et des couteaux
fabrique la nuit de Noël pour les sabots de ses neveux, ces
jouets qui se feraient si joliment, sur l'écran, devant les spectateurs, - le Songe de l'oncle Thomas endormi dans la chapelle
abandonnée, l'oncle Thomas à la porte du Paradis, rudoyé par
Saint Pierre et renvoyé sur la terre par le Seigneur Jésus, l'ancienne Croisade des Enfants, racontée en classe par l'instituteur, et qui passerait sur la toile à la manière du Rh,
de Detaille.
Tout cela est si bien appelé par le cinéma que sOrement, cet
été, dès la fonte des neiges, la croisade des Enfants va être
suivie, en pays savoisien et italien, de la croisade Pathé ou de
p croisade Gaumont. Les opérateurs, ayant transporté I em

JlÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1043

matériel en quelque Avrieux, suivront, vers la mi-juin, par le
Mont-Cenis, la trace des petits croisés. Certainement on ne
sera pas embarrassé pour la figuration, sauf en un point :
Verrons-nous Pie X sur le film 1 La Chapelle Sixtine s'ouvrirat-elle è Et la communion des enfants par le pape, l'apothéose
de la croisade, terminera-t-elle dignement, sur un point final
de stabilité, d'éternité, ce poème oculaire de mouvements ?
Qqel beau problème à agiter dans une assemblée de cardinaux !
Le cardinal Mathieu n'aurait pas vu là de grande difficulté, lui
qui, lorsqu'il entrait pour Vêpres, en grand apparat, dans le
chœur de sa cathédrale, permettait, dit-on, que l'organiste attaquAt : Tiens, voilà Mathieu! Il ne manque pas de curés qui font
servir leur église à des projections cinématographiques, Jérusalem
ou scènes de la Passion. Les journaux nous donnaient récemment
le texte de la lettre fort aimable que Pie X a écrite à
M. Bordeaux pour le féliciter de sa Nouflelle Croisade, et le
pape a collaboré avec l'auteur, puisque les paroles que celui-ci
met dans sa bou.che, à la scène finale, "sont directement
inspirées du discours adressé par le Souverain Pontife, le
1,1- avril I 9 I 2, à la chapelle Sixtine, au pèlerinage des petits
communiants français". Le Pape n'a jamais vu aucun inconvénient à poser devant l'objectif, en une quarantaine au moins
d'attitudes, bénédiction ou même prière intime : la photographie animée ne diffère de la photographie immobile que par un
perfectionnement technique, et Guillaume II ne dédaigne
point de s'y prêter libéralement. Je suis bien certain que tous
les petits •et les grands enfants qui vont au cinéma seraient
reconnaissants à Pie X d'accorder jusqu'au bout son appui au
talent cinématographique de M. Henry Bordeaux.
. C'est là tout le futurisme de M. Bordeaux, et je suis très
disposé à avouer qu'il est beaucoup plus sain que celui de
M. Marinetti. Son roman m'a donc intéressé par la pente
fleurie qui le conduit au cinéma, et parce qu'il fournissait une
donnée aux questions que je me posais ici il y a quelques

�1044

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

années : je me demandais si le meilleur du roman n'allait pas
se déposer dans le théatre; voilà qu'il brlile singulièrement lei
étapes. Mais je reconnais qu'à côté du scénario cinématographique, qui nous donnera tout ce que peut avoir le plus beau
film du monde, la Croisade des Eefant1 a des pages ingénieuses,
spirituelles, d'un esprit parfois un peu préparé et compassé
comme l'était celui de la Petite Mademoiselle. M. Henry Bordeaux sait construire avec habileté un roman, et je me souvieus
même que toute la seconde moitié de la Maison était des
meilleures. Ce qui lui fait défaut c'est, bien entendu, l~s.!}'!e, f
Je n'ai aucun préjugé contre ces sortes d'œuvres, je ne suis pas
assez sot pour leur reprocher leur succès, et je garde assez de
sang-froid pour les mettre à leur rang moyen. Il est exact que
les poètes n'ont pas, en tant que poètes, le droit d'être
médiocres ; ils sont bons ou mauvais. Mais le théitre, le
roman, l'histoire, la peinture, la sculpture, la musique, (tout
en somme sauf la poésie) vivent quotidiennement, normalement, sainement, de talents moyens, ou, simplement, de talents.
Il en est en littérature comme en politique, où la continuité, la
résistance et la santé ordinaires d'un pays résident dans ses classes
moyennes. C'est le terreau qui permet la floraison, c'est le normal
couronné et violenté par l'exception géniale qui lui fournit u
raison d'être, c'est la vie littéraire courante qui apporte, à l'élite,
appui et résistance, et au-delà de laquelle s'épanouissent les moments privilégiés d'amour, c'est le système de rapports sans lequel
il n'y aurait pas d'absolu, c'est l'ordre des appelés hors desquels
sont tirés les élus, mais sans lesquels il n'y aurait pas d'élus. Il
n'est pas besoin de mobiliser toute la pensée de Leibnitz pour
comprendre que notre monde littéraire est, après tout, le meilleur des mondes littéraires possibles. Ne partage pas cet avis
M. Paul Stapfer qui a écrit plusieurs volumes afin de montrer que
les réputations littéraires, passées et présentes, constituent la plus
hasardeuse et la plus incohérente loterie. Il n'en prenait A
témoin, d'ailleurs, que son goO.t personnel, ce qui était peu.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1045

Il se plaignait d'avoir vainement consacré un livre entier à
prouver qu'Adolphe Monod était un prédicateur aussi grand
que Bossuet : ce qui d'ailleurs m'a fait lire Adolphe Monod,
et m'aurait conduit à penser que M. Stapfer était un mauvais
plaisant, si Adolphe Monod n'avait été précisément son parent.
Le jugement de la postérité sur Bossuet et Monod est bon.
Le jugement favorable des classes moyennes sur M. Bordeaux
s'explique par les qualités de M. Bordeaux, qui est un ouvrier
de romans très expert comme MM. de Flers et Caillavet sont
des ouvriers habiles de pièces. Cela n'empêche point la hiérarchie, mais la permet, la dévoile, la consacre. Villiers de l'IsleAdam fait remarquer avec bon sens que le bourgeois préfère
évidemment la •lecture de Scribe à la lecture de Milton, mais
qu'au seul prononcé du nom de Milton, et bien que le bourgeois ne l'ait jamais lu, ce nom implique pour l'intelligence du
bourgeois une lumière de gloire qu'il ne songerait jamais à
placer autour du nom de Scribe, et que la seule comparaison
entre Milton et Scribe lui paraîtrait un parallèle entre un
sceptre et une paire de pantoufles, quelque argent qu'ait gagné
Scribe, quelque pauvre que soit mort Milton. Le succès est
nécessaire, et la gloire est nécessaire, et quand l'homme èle
lettres a distingué avec clarté ces deux ordres, quand il a
compris de plus que la gloire n'est pas l'ordre premier et qu'an
delà il en est encore un autre, qui est à la gloire ce que la
gloire est au succès, ce que le succès est à la réclame, alors il
possède la paix de l'ame, ou du moins il a réalisé l'une de ses
conditions. Charles XII en campagne voulait envoyer une de
IC8 bottes gouverner la Suède à sa place : la littérature d'une
ipoque a ses pantoufles de famille, bienfaisantes et nécessaires ;
le danger ne commence qu'au moment où elle prétendrait les
Bever comme un sceptre.
Ai.BERT THIBAUDIT.

�NOTES

NOTES
,
l.A LITTERATURE
NICOLAS GOGOL, par Louîs Llgtr (Bloud).

M. Louis Uger, qui est professeur de langue et de littérature
russes au Collège de France et qui a formé d'éminents spécialistes au premier rang desquels je me plairai à citer M. Boyer,
vient de publier un Nicolas Gogol dans la collection des Ecritl4ÎIIJ
éh:angm de Bloud.
La biographie de Gogol que nous donne M. Léger ne pouvait être, dans les limites trop étroites assignées à l'ouvrage, 11ne
de ces biographies totales, exhaustives, à l'anglaise, telles que
celle de Thackeray par sa sœur, de Die.kens par Forster ou par
Gissing, de Charles d'Orléans ou de Villon par Pierre Champion.
M. Léger ne devait, dès lor$, nous parler de l'homme et du
roman de sa vie que dans la mesure où cela pouvait servir pour
définir, expliquer et caractériser l'œuvre. De ce point de vue il
n'était pas très nécessaire de nous révéler qu'écolier, Gogol
" dans la même journée fut mis deux fois au piquet pour pro' " Sans ctre
¼
"talruen
··
"ou
. pos grossiers et pour malproprete.
"tainiste ", il fallait surtout parlet de l'Ukraine, cette Provence
russe et du tour d'esprit à b fois moqueur et sentimental,
ironi~ue et humoristique de ses habitants. Il fallait parler des
récits du grand-père, sur les genoux duquel Gogol faisa~t son
apprentissage littéraire, continué (rapp~ez-vous celui de
Balzac chez M8 Passez s:t M8 Guyonnet Meiville) dans 11D

I047

bureau du ministère des apanages o/i le futur auteur du MatJteau rencontra sans doute, en chair et en .os, son immortd
héros, l'humble tchin0'01lik Akakii Akakiévitch. Enfin il n'aurait
peut-être pas été inutile de noter que Gogol s'était fait remarquer d~ le collège pour son aptitude à saisir et reproduire " au
naturel non seulement l'apparence extérieure mais le caractère
de toute personne qu'il troùvait sur soh chemin. " Songez à
Becque qui, travaillant devant sa glace, cherchait jusqu'aux
gestes des personnages et attendait que le mot juste, la phrase
exacte yinssent sur ses lèvres. Songez à Dickens qui faisait également devant un miroir les contorsions et les grimaces qu'il
voulait prêter à ses héros. Songez maintenant à la théorie de
) l'émotion de William James, au mot de Pascal sur la machine,
l'automate. Celui qui prie joint les mains et ploie le genou,
mais, réciproquemçnt, celui qui joint les mains et ploie le genou
se sent prédisposé à la prière et au recueillement. En vertu de
cette correspondance, un romancier, par l'intermédiaire de son.
corps, peut pénétrer dans I'ame d'autrui, s'y tran~fuser pour
ainsi _dire. C'est le don d'avatar dont on a souvent parlé sans
trop l'expliquer, une sorte de faculté dt mimrtismt (non sans
rapport avec l'intuition bergsonienne) qui, on le voit, s'était
manifestée de très bonne heure et à un très haut point chez
Nicolas V assiliévitch.
M. Léger consacre tout un chapitre à ce qu'on est convenu
d'appeler le mysticisme de Gogol. On sait que, vers la fin de sa
vie, Gogol - le "Pascal de la steppe", - se ''convertit"
comme devait le faire Tolstoï. Il se tourna vers " Celui qui est
la source de la vie" et, dégoftté du réalisme, se prit à rêver
d'un art ou le cœur aurait plus de place que l'esprit. Le ton çle
M. Léger est ici d'un esprit fort. M. Léger, dans des pages fort
!~gères à la vérité, ne redoute pas de traiter Gogol, ainsi d'ailleurs
que Tolstoï, d'excentrique, d'exalté, de détraqué. J'ose croire
qu'il aurait mieux valu chercher à comprendre, - à l'exemple,
notamment, de M. Merejkowski, dans l'étude si aiguë, si fouit-

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lée, qu'il a consacrée à la psy~hologie de Tolstoî et où il conclut au conflit d'une conscience chrétienne d'une part, et d'une
physiologie et d'une subconscience pa'iennes d'autre part. Il
n'était pas défendu non plus de discuter - oh! je ne dis paa
d'admettre - les hypothèses imbues de matérialisme médical
de M. Ossip Lourié, 1 encore que de telles hypothèses, depuia
la publication de l'ouvrage de William James, The Jrarieties ,;
religious experitnce, et à une époque travaillée d'orientations
pascaliennes, ne soient plus de mise que dans la pharmacie
d'Yonville-1,' Abbaye, et, sans doute, chez les accroupis de V end6me. Mais surtout il n'aurait pas fallu oublier les pages admirables du Roman Rum dans lesquelles M. de Voguë explique
pourquoi Gogol - qu'il tient pour un janséniste - fut si
facilement convaincu par ses contemporains de mysticisme et
même de folie. Il aurait fallu songer également aux belles pages
où M. Pypine ' cherche le motif de la " conversion " de
Gogol dans l'opposition constante qui existait entre les rêves et
les moyens du génial écrivain, dans l'impossibilité où il se trou,.
vait de mettre son œuvre d'accord avec les aspirations de son
cœur, de faire servir son talent de réaliste et d'humoriste à la
réalisation de cette mission de moraliste et de prophète inspiré
qu'il se croyait appelé à remplir.
Après ce chapitre sur le mysticisme de Gogol, M. Léger
passe à l'étude des œuvres. Maïs il se contentera le plus souvent
d'analyser les plus importantes et d'en traduire, d'ailleun très
exactement, quelques extraits. En ce qui concerne Tarau BouiolJ
- qui ne ~enchante pas plus qu'il ne fait Melchior de Vogul!
- j'eusse aimé que M. Léger me montrât par le menu dans
quelles limites s'est exercée sur Gogol l'influence de Walter
Scott et de ces deux livres &amp; Pouchkine : La Fille du Capitamt
et 'Le Nègre de Pierre le Grand. Et il ne suffit pas qu'on me dise
1 PsyclzolofJÎt des grands romanciers russes.
' Le Messager d"Europe.

1049

que " ce qui fait le grand charme de Tarll!s Boulba ce sont les
paysages, les descriptions, les tableaux de genre." Je voudrais
savoir ce qui distingue le paysage de Gogol du paysage de
Tourguéniev, de Tolstoï, de Dostoïevski. Autant que des
lectur.es plus ou moins lointaines et rapides me permette-nt d'en
juger, il me semble qu'il y a plus de minutie, une plus grande
aptitude à voir le détail plutôt que l'ensemble chez Gogol, plus
de largeur, de coloris et aussi de sensation pure (entendez: non
traduite en sentiments ou en notions) chez Tourguéniev. Chez
Tolstoï, i1 y a un naturisme plus ardent, celui d'un païen qui
étreint la nature et qui se fond en elle encore plus qu'il ne la
voit. Dostoïevski enfin, dans ses paysages, au demeurant si rares,
spiritualise la nature, en donne une image toute pénétrée
d'ime et de pensée, à la Vinci. Si, au surplus, on ne se borne
pas à Tarau Boulba, on peut remarquer que Gogol, comme
Dickens, dotera quelquefois les choses d'un langage (voyez dans
l'admirable Ménage d'autrefois la chanson des portes qui n'est
pas sans rappeler le délicieux trio du grillon, du coucou et de
la bouilloire dans Criclcet on the Hearth) et que, comme Dickens
encore, il s'attachera de préférence à la description des mobilien et des costumes (c'est également le cas de Walter Scott et
de Balzac) et tendra dans les portraits à la caricature. Il -n'est
pas inintéressant de signaler à ce propos que Gogol avait dessiné
à la plume (ces dessins ont été reproduits dans une édition
nisse qu'il m'a été donné autrefois de feuilleter) les dernières
scènes de son Rt11isor avec un évident parti-pris de grossissement
qui rappelle Phiz ou Cruikshank, les illustrateurs de Dickens.
M. Léger proclame une tendresse particulière pour le
M1111t1au. Elle aura.it bien dft refouler dans son encrier les
lignes suivantes : "Après avoir lu et médité le Manttau, qui est
1lll chef-cl' œuvre incontestable, j'engage les curieux à se reporter
au œuvres trop oubliées aujourd'hui de Champfleury. Des
récits tels que les Souffrances du Profmeur Deltheil et Chitn Caillou
Ile redoutent la comparaison ni avec Gogol ni avec Dostoïevski,

9

�1050

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et, s'ils nous étaient revenus il y a quelques années, traduits ou

travestis du russe, nul doute qu'ils n'eussent obtenu un suc~
colossal auprès des snobs et des caillettes." Je renonce à traduire
la stupéfaction où ces quelques lignes m'ont plongé. Elles
révèlent avec une candeur vraiment désarmante à quel point
un philologue peut~trc dépourvu de goO.t et de sens littéraire.
Je sais bien que Champfleury a parfois raconté les souffrances
de pauvres diables, par exemple dans une nouvelle intitul~
Quinfuet, avec une sympathie qui plaide pour sa personne.
Mais enfin l'auteur des Bourgem de Mo/ind111rd ne fut qu'un
piètre romancier, un observateur assez patient, mais dépourvu
de toute espèce de style, et qui, lourdement, prosarquemcnt,
racontait des scènes vues (qu'il n'aurait pu imaginer) avec un
art qui ne dépasse pas l'étiage ordinaire des contes du Jo,mu/
ou autres papiers. Que nous sommes loin, avec cc grimaud, de
Gogol ! Au lieu de rapprocher de Cllitn Caillou, le Manflo
(dont s'inspirera Flaubert dans Un azur simple) il importai_t, aa
contraire, de montrer combien une telle œuvre est umqae,
irréductible à quoi que ce soit d'antérieur dans la fiction. Le
Manflau ne ressemble à rien, il apparaît, dans sa facture
terriblement stricte, " en plein débordement du romantisme
sur l'Europe littéraire", et cc ne sont évidemment pas les
proses d'allure voltairienne de Pouchkine qui en ont fourni ~e
patron. Il semble qu'il soit sorti uniquement de cc do~ p~tlculicr que l'auteur de Born Godoun(Jfl et Biélinslcy r~on~alSSa!ent
à Gogol "d'exposer vivement les misères de la vie, d esquisser
d'un trait ferme le néant d'un homme de rien et cela de façon
que cent riens qui échappent aux yeux des gens distraits ont
chez lai un relief extraordinaire." C'est bien cette "vertu de
miscroscope " - comme disait Gogol lui-même - qui a produit
cette histoire d'un petit scribe, d'un humble expéditionnaire
qui sc prive pour avoir un manteau, et que le vol de c~ man•
teau, lorsqu'il l'a enfin, frappe à mort. Et la m~e1lle, la
marque de grand art, c'est tout ce que ces trente petites pages

NOTES

1051

recèlent de portée symbolique, de verto suggestive. Derrière
le petit tdlùt0fl1lik Akakii Alcakiévitch nous apercevons les innombrables "créatures que personne ne protège, qui ne sont chères
à personne et n'intéressent personne, les créatures passives qui
supportent les lardons d'une chancellerie puis s'en vont au
tombeau sans aucun événement notable", et, en regard de ces
pauvres choses chétives et courbées, nom voyons se dresser
comme un sphinx ce monstre qui n'a ni .figure humaine, ni
cœur, ni entrailles : la Direction générale.
"Le Manteau occupe une place à part dans l'œuvrc de
Gogol. Il annonce l'œuvre de Dostotevslci ... N'eOt-il écrit que
le Manteau, Gogol aurait marqué dans la littérature rt1S!C une
empreinte ineffaçable." Voilà tout ce que M. Uger trouve à
dire sur l'influence exercée par cet incomparable chef-d'œuvrc.
On avouera que c'est peu. On connaît cc mot qui devrait
servir d'épigraphe à tous ceux qui écrivent sur Nicolas
Vassiliévitch et que Melchior de Voguë tenait d'un écrivain
russe: " ous sommes tous sortis du M1111uau de Gogol." En
qud sens et dans quelles limites il est vrai que le Manuau
renfermait dans ses plis toute la fiction russe, que là, en ce
point unique, à cette date (1842), sc trouvait le précieux gisement aurifère d'où divergeraient les filons qui allaient contribuer à la richesse de la littérature slave, c'est ce que l'on
dém~le à peu près clairement une fois qu'on a su lire comme
il convient ces trente pages. Mais on aimerait que cela fut
établi une fois pou.r toutes avec une méthode et une précision
rigoureuses. Et, d'autre part, on eO.t souhaité que M. Uger
îndiqu~t, non pas, puisque la chose a été faite dans le Ro11t1111
R111se, la divergence radicale du réalisme russe et du réalisme
français, mais la divergence moins sensible du réalisme russe et
du réalisme anglais. Et par là on était en bonne voie pour
définir cet humour de Gogol qui n'est pas le rire innombrable
de Dickens, ni cette jubilation de l'esprit qui comprend que
nous rencontrons chez Chesterton, ni le sourire sarcastique qui

�1052

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

erre sur les lèvres de Swift. Faut-il songer à Cervantès, comme
le veut de Voguë r Ou ne sommes-nous pas plutôt en présence
de quelque chose de spécifiquement, de strictement russe ?
Passons avec M. Léger à l'étude des Ames mortes, Mèrtrryid
do/Jchi. Le titre complet est ainsi conçu : Les Aventures tl,
Tchitchikov ou les Ames Mortes. M. Léger déclare que de tel1
doubles titres, à la mode aux environs des années quarante,
nous sembleraient tout à fait bizarres aujourd'hui. Je pense
bien que quelque jeune romancier doit se préparer actuellement
à faire mentir cette assertion. Un peu plus haut, M. Léger
donne une leçon de technique romanesque à Gogol : "Gogol,
dit-il, a négligé au début de nous dire ce qu'était Tchitchikov
et d'où il venait. " Et il estime que ces explications préliminaires, cette présentation, étaient absolument nécessaires. Ordre
logique, dirai-je, qui peut être cher 'à un philologue, à an
abstracteur, mais non pas forcément ordre esthétique. Gogol
observe, en SOIIlllle, le précepte classique d'entrer, tout de
suite, in medias rts, dans le vif du sujet, dès le début du roman.
Et toute l'école naturaliste ne procèdera pas autrement, attendant, pour raconter le passé d'un personnage pris dans le
mouvement d'une action, qu'un rien devienne un prétexte 1
cette évocation. M. Léger s'étonne encore que Gogol ait
commencé à écrire ses Ames Mortes sans se rendre compte des
proportions définitives de l'œuvre. Mais c'est le proc~é
commun à presque tous les romanciers d'aventures. Voyez
Smollett, voyez Sterne, et rappelez-vous cette phrase du ROfflllll
Comique : " Et pendant que les bêtes mangèrent, l'auteur se
reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu'il dirait dans
le second chapitre. " M. Léger se demande enfin pourquoi
Gogol a sous-intitulé son livre Poème, et voici sa réponse:
"Par ce sous-titre Poème, l'auteur voulait .évidemment indiquer
qu'il ne fallait pas tout prendre au sérieux dans son récit et
qu'il y faisait une belle part à l'imagination." Ah! la plaisante
explication. Et je ne sais évidemment pas le motif exact, la

NOTES

10 53

pensée secrète qui a pu inciter Gogol à choisir cette étiquette.
Mais quand je sors d'une lecture de son livre, lorsque j'ai vu
se substituer peu à peu dans mon esprit, à mesure que je
tournais les pages, au héros principal Tchitchikov, et à cette
multitude de comparses, si fortement individualisés, à Manilov,
à la dame Korobotchka, à Sobakiévitch, à Nozdrev, au prodigieux Pluchkine, à tant d'autres, l'image de la Russie, de la
Sainte-Russie chargée de maux, de souffrances et d'iniquités, et
qui, pourtant, telle que la britchka de Tchitchikov, brt\le
l'espace, dépassant tout ce qu'il y a sur la terre, devant les
autres peuples et les autres empires effacés pour lui livrer
passage", quand il me semble entendre s'élever de ces pages
les voix, la voix qui chante dans le prélude de Borfr Godounoo
de Moussorgski, alors je comprends que Gogol ait appelé son
livre un poème. Au même titre que Don Quichotte, que le
Moulin sur la Flou, que Madame Booary, que Guerre et Paix,
les Ames Mortes sont une des plus belles rivières épiques de la
littérature.

Le meilleur chapitre du livre de M. Léger, celui pour lequel
son auteur était incontestablement Je mieux préparé, est intitnlé
Gogol et Mérimée. L'auteur de la Chronique de Charles IX
avait appris, parait-il, la langue russe à la même école qu'un
ami de M. Léger, qui, au fameux restaurant de !'Ermitage, à
Moscou, était bien empêché de commander une demi-bouteille

de CMteau-Yquem, parce qu'il avait complétement " oublié"
comment on dit demi en russe. M. Léger relève des bévues

assez amusantes dans la traduction du Revisor que nous devons
à Mérimée. Celui-ci prend un bateau à vapeur pour un train
(en 1836, en Russie!), un bœuf pour un veau, des harengs
salés pour des couleuvres, la Tour de Babel pour l'organisation
d'un dîner et, lorsque Gogol écrit : " Il est arrivé à la SaintBasile !'Egyptien " (c'est-,à~dire le 19 février), il traduit : " Il
est descendu chez Vassili Eghiptianine ". Je ne serais pas fkhé
pour ma part que le théitre du Vieux-Colombier donn!t un

�1054

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

, jour cette comédie du Ret1ist11r qui est très scénique, tr~
amusante, et dont la facture n'a rien de russe. Biélinsky, le
Sainte-Beuve russe, la déclarait supérieure à tout ce qu'a écrit
Molière. M. Léger n'hésite pas à la mettre au même rang que
le Tartuffe et le Misanthrope. L'éloge est peut-être forcé. Mais,
quoi qu'il en soit, et si jamais le RerJùeur était porté à la
scène, on voit qu'une révision sévère de la traduction de
Mérimée s'imposerait.
C.V.

•••
LE SEUIL INVISIBLE (I. La Grke, pièce en cinq actes.
- II. Le Palais de Sable, pièce en quatre actes) par Gabriel
Marcel (Bernard Grasset).
Ce sont deux drames d'idées, sans allégorie ni. symbole.
L'auteur n'y veut rien montrer qu'une "tragédie de pensée",
mais en situant le conflit dans des milieux réels, tout
semblables au nôtre ; en choisissant des personnages "qui ne se
distinguent de la moyenne que par u11e clairvoyance intérieure
plus aiguë". Le lyrisme tragique auquel il tend est un lyrisme
de la conscience claire, qui dédaigne d'exploiter simplement la
surprise inquiète en fac~ du mystère, l'angoisse au seuil de
l'inexprimé. Et le livre, enfin, s'adresse aux esprits religieux et
à eux seuls: "Car la religion considérée dans son essence n'est
pas un credo objectif, portant sur des réalités transcendantes,
pas plus qu'elle n'est un code de préceptes moraux : elle est la
foi dans la valeur absolue de la vie, non pas la divinisation
d'un phénomène naturel, mais l'affirmation qu'il n'y a de
réalité véritable que de l'esprit, et que le reste n'est pas."
Je ne voudrais pas que ce programme abstrait décourageAt
un seul lecteur : ces drames ne sont pas vaine idéologie ; ils
vivent d'une vie intense, ils remuent l'¾me, ils y soulèvent une
exaltation singulière. Mais comment les résumer sans en appauvrir, sans en fausser rnéme la signification ?

NOTES

1055

I. Françoise Thouret ose affirmer : "Quelles que soient les
surprises que l'avenir me réserve, il n'y aura rien dans mon
destin que ma nature n'explique et que ma raison ne justifie."
Sa raison, c'est le déterminisme scientifique ; sa nature, c'est la
passion sensuelle. Vainement son .fiancé Gérard lui apprend
qu'il est atteint de phtisie ; Françoise ne veut pas attendre,
force Gérard de l'épouser. Lui, croit qu'elle s'est sacrifiée ; et,
parce qu'il se sent indigne d'une si haute charité, il a honte de
ses caresses, de ses désirs, aspire à renier sa vie charnelle, et
s'engage dans les voies de la perfection mystique. Aux yeux de
Françoise, cette saintet~ qui endort et paralyse n'est que
l'œuvre de la maladie. Or, elle a beau crier l'aveu des convoitises auxquelles elle a résolument cédé ; Gérard ne voit plus
en elle, qui crut vouloir, qu'une enfant irresponsable, chargée
par Dieu d'une tkhe obscure - la tkhe de son salut.
Françoise l'entend sans être convertie, mais non sans que son
désarroi la détache de cette vaine science à qui l'individu reste
un mystère : ainsi la raison n'éçlaire plus, ne borne plus ses
désirs ; elle prend pour amant son ancien maître ; et quand
Gérard, ramené sur la terre par l'aveu de sa femme, lui offre et
lui redemande le même amour qu'autrefois, elle choisit d'avouer
encore, plutôt que de se partager. Gérard rentre en lui-même,
et proclame sa foi : Passion impure, sacrifice mensonger, trahison
vile, pour Françoise, ne sont rien qu'effets de forces naturelles,
mais sont, pour Gérard, signes et moyens d'élection, mystérieux
instruments de la Gdce. Il meQrt en disant : " Dieu est
libre."
II. Moirans est le champion éloquent de la. cause catholique.
Croit-il lui-même à cette religion qu'il défend î Oui sans doute,
si la croyance n'est rien que l'affirmation même; si croire, c'est
adhérer avec amour à un beau rêve qu'on sait n'être qu'un
rêve, et s'en servir pour mettre en fuite les rêves ignobles ou
médiocres qui font déchoir l'humanité. "Qu'est ce que la
vérité d'une croyance ? Pensez-vous donc qu'on croie à Dieu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et à l'immortalité comme on croit à l'existence des habitants
de Mars 1 pensez-vous qu'au regard privilégié de la foi les
portes du ciel visible s'entr'ouvrent L. Pour les humbles, oui,
pour les simples, peut-être est-ce cela ... Mais sur les sommets
ardus nulle vision ne fleurit. La foi véritable surmonte l'illusion
de l'objet ; elle sait qu'il n'est pas de roc tangible auquel les
hautes pensées se heurtent ... Au delà d'une liberté qui s'exerce
dans l'absolu, il n'y a plus que le vide. 11
Ainsi la vie spirituelle de Moirans n'est "qu'une danse sur
la corde tendue, avec le vertige de tous c6tés, le vertige de la
liberté toujours en péril." Il lui faudra durement apprendre que
la solitude morale est impossible, et que " nos idées sont des
actions aussi, qui travaillent hors de nous. " Dans ce qu'il
nomme sa foi, il puise bien le droit d'interdire le divorce à sa fille
aînée, qu'il n'aime point; mais non la force d'accepter que sa
préférée, Clarisse, entre au couvent. Pour la retenir, nul argument ne lui coüte, il ne recule pas devant l'aveu de sa phu
secrète pensée : "Rien ne vaut que la ferveur ; qu'importent
-les images qui la traduisent pour nous... L'amour même
ne poursuit qu'un fant6me, et que lui-même a créé. 11 Sa
fille l'a trop bien compris : "Tes paroles ne sont pas d'un
chrétien... Père, qui donc es-tu ?. .. . . . Père, tu me fais
horreur ! " Clarisse, dès lors, n'a plus qu'un dessein : arracher
son père à cette vie de mensonge, obtenir qu'il renonce à
ces luttes publiques où l'on perd la conscience de ce que
l'on est et de ce que l'on croit. " Je ne pourrai, lui dit
Moirans, renoncer à cette existence que si tu restes. " Et
Clarisse, après avoir demandé vainement au prêtre si la vocation
du cloître ne peut pas être une tentation, cède au chantage
monstrueux... Mais, par les joies du voyage, que son père
ensuite ne se flatte pas de l'avoir reconquise au monde ! Bien
qu'elle •ait senti parfois " palpiter en elle une âme inconnue,
une âme facile à contenter, et qui ne demandait qu'à vivre",
elle se refusè au mariage, elle ne voudra pas, ayant repoussé la

NOTES

1057

tentation la plus haute, accueillir la tentation du bonheur·
C'est donc "entre ciel et terre" qu'elle attendra l'heure de la
mort, car maintenant, comme à son père, le ciel des humbles
lui est fermé : "Tu as fait naître dans mon âme l'idée qu'au
delà de ma foi il y avait en moi une autre pensée, un autre
désir, et qui en rendait raison ... L'esprit d'orgueil était mon
maître ... Je connais maintenant cette ivresse des cimes ... ; je
sais ce qu'est cette ferveur abstraite qui monte dans le vide et
que n'exalte la vision d'aucun Dieu. " Mais Moirans n'admet
même plus que cette ferveur, qui fut la sienne, justifie aucun
sacrifice : "Si ma vie était à recommencer, je ne chercherais
plus à l'édifier sur le plan de l'absolu; Mtir sur l'absolu, c'est
bàtir sur le sable. " Et Clarisse de lui répondre, comme il eût
fait autrefois : " Nos pensées doivent savoir se suffire à ellesmêmes" ; mais en ajoutant ceci, qu'il n'a pas eu le courage de
croire : "Il suffit que la pensée de l'ordre soit en nous, pour
que nous puissions affirmer qu'il est." Ainsi leurs routes pour
jamais se séparent ; c'est de cette façon que Moirans expie.
Nous ne sommes pas loin des jours où un public de thHtre
applaudit, contre toute attente, cette pièce d'idées qu'étaient
les Affranchis, de M 11e Lenéru. Mis à la scène, les drames de
M. Marcel obtiendraient-ils même succès 1 ne doit-on redouter
pour eux rien autre chose que la frivolité des auditeurs ? Franchement, je ne le pense point. Ces drames vibrants de jeunesse
n'ont point la forte concision des Affranchis : trois actes suffiraient au sujet de la Grace ; même le Palais de Sable, œuvre
d'une beauté plus accomplie, gagnerait à s'alléger peut-être de
quelques scènes, st1rement de maintes répliques. Le problème
moral, dans les Affranchis, était ou du moins semblait être
moins transcendant, plus simplement humain. Et surtout, le
combat s'y livrait tout entier sur un même plan, où se trouvaient placés ensemble les personnages et l'auteur. En est-il de
même ici? L'auteur a défini la religion (dans sa préface) en
termes métaphysiques ; dans les "milieux réels" où le combat

�1058

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se livre, la Religion, c'est une tradition positive, une institution
sociale, un dogme révélé d'un mot, le catholicisme.
J'admets volontiers que la conception de la grke garde un sens
dans l'idéalisme absolu, et qu'ainsi le premier drame conserve
la valeur d'un symbole adéquat. Mais le second sujet, quelle en
est exactement la portée, si "la religion dans son essence n'est
pas un credo objectif"? Si, dans le Palais de Sable, les paroles
de Clarisse : "Il suffit que la pensée de l'ordre soit en nous... "
font écho, comme il me semble, aux convictions de l'auteur,
où donc situerons-nous exactement, dans l'existence de Moirans,
ce que Gœthe appellerait la faute tragirue, l'erreur fatale qui
précipite la Destinée ? Moirans est-il surtout coupable de ne
pas croire à la façon des humbles ? ou d'encourager chez les
humbles, et chez sa fille elle-même, cette croyance littérale
dont il a l'illusion de retenir l'esprit ? ou de ne point_consentir,
pour la gloire de l'esprit, le dur sacrifice que la lettre seule lui
paraît exiger 1 de peser sur la liberté de Clarisse ? de l'aveugler
de lumière brutale, après l'avoir tenue dans l'ombre? Où
trouver le point d'inflexion où la responsabilité commence, où
la nécessité s'efface devant le choix L. Moirans et Clarisse ne
répondraient pas de même ; il plaît à l'auteur que nous hésitions, que notre doute dure encore, après la lecture achevée.
J'ose, pour sortir de ce doute, risquer une conjecture : - Le
péché de Moirans, sa faute originelle, c'est . de n'avoir jamais
eu qu'une confiance incomplète en /'Esprit; c'est de n'avoir
pas été stir que la pensée de l'ordre, en nous, et notre volonté
de l'ordre sont la m2me chose que son existence absolue. Traiter
de rêves les idées qu'il choisissait, c'était regretter pour elles le
manque d'un objet, d'une réalité supérieure à l'esprit même;
c'était se tenir prêt à renier l'esprit, dès que parlerait la nature.
Issue fatale, pour qui d'abord suspend l'esprit à des idées, à des
images, qui participent en effet de la nature et du rêve. -:
Mais cette interprétation n'a plus rien de catholique ; et SI
nous l'admettons, Clarisse, en qui l'esprit règne sans compromit,

NOTES

1059

n'est pas véritablement dépouillée : car elle ne pourra longtemps:
s'arrêter, comme son père, à l'illusion que cet esprit, qui en
elle exige et commande, n'est rien de plus que son esprit, son
rêve tout individuel... Toutes ces questions abstruses, je le sais,
ne surgiraient pas au théhre dans la pensée d'un spectateur;
mais, sans franchir le seuil de la conscience claire, il est probable
qu'elles se traduiraient par un sentiment de malaise confus.

M. A.

•••
LE JAPON, par Lafiadio Hearn, traduit de l'anglais par
Marc Logé (Mercure de France, 3 fr. 50).
On sait que Lafcadio Hearn, fils d'un père anglais et d'une
mère hellène, artiste formé par les lettres françaises, mais très
curieux d'exotisme et de légendes étranges, quitta les EtatsUnis pour se fixer comme professeur au Japon, et dès lors.
n'écrivit plus que pour révéler aux Occidentaux les charmes et
les vertus de sa nouvelle patrie. Comme il en parla fort bien,
on le copie beaucoup sans le nommer. A lui seul sont empruntées maintes variations sur le " sourire japonais " ; et c'est
d'après lui qu'on caractérise le grand dessein de l'aristocratie
nippone : l'effort pour sauver l'ftme d'une culture antique en
empruntant non les mœurs, mais l'outillage matériel d'une
civilisation plus fortement armée.
Lt Japon rassemble des conférences destinées à l'Université
de Cornell ; Hearn corrigea les épreuves du livre peu de temps.
avant sa mort. 11 n'y faut donc pas chercher, comme dans les
œuvres précédemment traduites, l'enchantement de ses premières surprises, mais les résultats d'une expérience de quatorze
ans, complétée par des recherches érudites ; c'est une œuvre
didactique de sociologie et d'histoire. La moitié - plus d~
deux cents pages - étudie la famille, le culte domestique, les
croyances et les rites du shintoîsme et du bouddhisme ; car on

�1060

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ!ISI

ne peut comprendre ce pays - ni ses mœlll's, ni ses institu.
tions, ni son art - tant qu'on n'en connait point la religion.
En la dérivant toute du culte des ancêtres, l'auteur prend à la
fois pour guides Herbert Spencer et Fustel de Coulanges ; je
\ crois qu'il leur fait trop de confiance ; mais les idées qu'il leur
doit rassemblent bien les faits sans les dénaturer. Les faits eux.
mêmes nous montrent une étroite communauté de famille, de
classe, de tribu, de village, qui de toutes parts contraint et
façonne l'individu. Ce régime patriarcal, ni le pouvoir impérial, ni l'usurpation militaire, ni Ia propagande jésuite, ni la
féodalité ne l'ont modifié gravement jusqu'à l'époque du Meiji;
la vie industrielle, le parlementarisme, sont trop récents pour
en avoir effacé les coutumes. L'esprit des morts continue de
gouverner les vivants : "L'homme demeure soumis à trois
sortes de pouvoirs : la volonté de ses supérieurs le prive de sa
liberté morale ; la volonté commune de ses égaux lui refuse le
droit à la libre concurrence ; la surveillance des inférieurs le
contraint, tout en dirigeant les actions d'autrui, à s'abstenir
d'innovations bienfaisantes ... " Dans la vie scolaire aussi, c'est
toujours la masse qui soumet l'individu : " Dans ce monde
froid, tranquille, ordonné, il n'y a place ni pour la joie, ni pour
la jeuuesse, ni pour la sympathie ".
Cette froideur, cette rigueur cachées sous des dehors tendres
et délicats, on prétend que Hearn lui-même en pâtit, après
que, pour fonder une famille au Japon, il eut renoncé son titre
de citoyen américain. Il est certain que, s'il admire encore, le
ton de ses louanges a changé. Sans doute il voit disparaître 1
regret les résultats merveilleux " des innombrables tyrannies
qui pesèrent jadis sux ce monde de fées : la simplicité de la
coutume antique, l'amabilité des manières, le raffinement des
mœurs, le tact délicat qui se montre dans l'art de faire plaisir
à autrui, l'étrange pouvoir de ne montrer au dehors que les
aspects les meillelll's et les plus gais de son caractère. " Il estime
encore que le Vieux Japon "s'est rapproché de l'idéal moral le

1061

NOlES

plus haut, plus que nos sociétés ne s'en rapprocheront en
plusieurs siècles " ; mais il est prêt à mieux comprendre " ce
aalutaire individualisme, sans quoi aucune nation moderne ne
saurait s'enrichir et prospérer". Ses conclusions laissent entendre
qu'en croyant aimer le Japon réel, il aima surtout son rêve, le
symbole d'un avenir possible, l'illusion " d'un monde plus
Bevé de sympathie parfaite ".

M. A.

• ••
ESSAIS CRITIQUES, par Eugene Péte,jy, traduits du
hongrois par Reni Richet et Robert Stiegelmar (Fontemoing et cie,
3 fr. 50).

Les romanciers nous font connaitre les peuples, ces combinaisons de la race humaine avec les contrées terrestres et ils
doivent être di1férents les uns des autres pour comprendre
toutes les variétés de cette immense histoire naturelle en incessante transformation. Les critiques, eux, de quelque pays qu'ils
$Oient, se .-essemblent tous et nous ramènent toujours aux principes des choses, c'est-à-dire :\ l'homme. D'abord, parce qu'euxmêmes nous montrent, en tout temps et en tous lieux, l'identité
de l'esprit et des opérations du jugement et ensuite piarce qll'ils
opposent aux imaginations, aux enthousiasmes et aux procédés
des romanciers les règles de l'éternelle et immuable raison.
Comprendre, pour eux, même avec amour, c'est réduire les
œuvres à quelques constatations essentielles.
Peut-être, pour cela, sont-ils plus près de la vérité du monde
qu'on ne le croit ordinairement - car on ne les estime guère.
Et peut-être sont-ils aussi les meilleurs ouvriers de cette unité
de conscience intellectuelle dont l'Europe, aujourd'hui, a de
nouveau besoin.
Eugène Péterfy, critique hongrois dont René Bichet et
Robert Stiegelmar ont traduit qudques-uns des meilleurs essais,

�1062

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

confirme pleinement ces vues. Dans une langue qui " manque
presque complétement de toutes attaches d'affinité avec les
idiomes du reste de l'Europe", il exprimait des idées qui noua
sont familières et des sentiments qui sont les mêmes que les
nôtres. C'était un excellent esprit qu.i se servait des proc&amp;Ua
,critiques de l'école, aTec une pénétration remarquable. Ses
-connaissances nous prouvent qu'aucun pays de l'Europe, filt-il
lui-même sans grande littérature, ne se désintéresse de l'elrort
intellectuel des hautes nations.
Dans une carrière relativement courte, qu'il termina par le
•suicide, Eugène Péterfy (1850-1900) a traduit des ouvrages
français, allemands et anglais. " Godfried Keller, nous disent
.ses tradu_cteurs, et Gœthe parmi les poètes, en philosophie
Hegel, Kuno Fischer et l'esthéticien Vischer, en histoire
Ranke - mais avant tout Shakespeare - étaient ses auteun
favoris. Taine et Sainte- Beuve dont il s'est beaucoup occupé,
ont fait moins d'impression sur son esprit, Parmi les anciens,
.sans parler d'Homère et d'Hésiode, les pères de la poésie, et
des tragiques grecs, c'est Platon qu'il aimait le plus."
Son étude sur la tragédie, insérée dans ce volume, est, certes,
,une de ses plus pénétrantes. Il y examine pourquoi ce genre
dramatique est tombé en décadence et les raisons qu'il en
donne sont parfaitement justes. Il ne laisse pas cependant de
-croire à son renouvellement. Prenant le cas de ce petit greffier
que nous présente Gogol, et dont le rêve est de s'acheter un
manteau neuf avec lequel il cessera d'avoir l'air d'un mendiant,
mais à qui des voleurs ravissent ce manteau aussitôt qu'il l'a
acquis avec ses économies longuement amassées et qui en meurt
.de désespoir, Eugène Péterfy écrit:" ... Que faut-il penser d'un
·tel thème ? Un grec n'etlt pas trouvé plus absurde de voir un
ilote ~ur la scène tragique. Shakespeare etlt fait du bureau- .
crate un grotesque, silhouette d'imbécile, plaisanteries de
bouffon. Chez Stern ou Smollett, il etlt tourné au maniaque ;
loin d'emprunter à l'ame du. héros, il n'aurait servi que de

NOTES

,

mannequin à ses réflexions morales et à des paradoxes. Seul
!'écrivain moderne, déposant en cet humble un symbole de
notre sort commun, sait, en dépit de son ironie, illuminer
d'une lueur tragique l'histoire du misérable. Des cas comme
cdui-ci, pour le dire en passant, nous découvrent les terres
vierges de la psychologie ... "
Par "sagesse de critique " Eugène Péterfy se gardait de
prédire " à quelles transformations est réservée maintenant la
tragédie". Il sentait juste, cependant, et il ne faut pas beaucoup
de ces divinations pour faire un bon critique.

G. S.

• ••
MIRAGES D'EXIL, par Jean Rettaud (Bernard Grasset).
Tous ceux qui doivent, par la lecture, tromper leur soif de
voyages, et que ne satisfont point les notations de touristes
Mtifs, attendent beaucoup des expatriés à qui les " terres
étranges" sont devenues lentement familières. Ne décourageons
pas d'écrire nos colons, ni nos officiers des colonies ; ne décourageons pas le lieutenant Jean Renaud. Son dernier livre Lei
Emmts - écrit à la gloire des héros obscurs - le montrait
à ~e qu'1I me semble, un peu gêné dans la fiction ; j'aime bien'
mieux ces Mirages d' Exil, chargés de couleu.r et de songe, qui
nous mènent à travers 1'Annam et le Laos avec le gouverneur
Sarraut. D'un volume à l'autre, l'art s'est fait plus sftr; l'écri~
,~in a conquis ses moyens d'expression ; _sans les souhaiter plus
riches, on regrette que par endroits il se dispense d'en user :
Qu'il veuille nous communiquer son enthousiasme pour ses
compagnons d'armes, ses frémissements de joie ou ses frissons
d'horreur secrète, jamais - qu'il en soit convaincu ! _ l'aveu
direct d'une émotion, jamais les mots qui la nomment, l'exclamation qui la souligne, ne tiendront lieu des faits des obiets
d .
'
J
,
es images propres à la suggérer ... Sans doute, une description

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIII

déçoit, qui ne s'achève pas en rberie ; quand chaque année je
relis le Dlstrl, comment reprocherais-je à Loti de prolonger a
rision distincte par des sensations flottantes et des impressioa
indécises l Mais d'abord il pose nettement les grands traÏla
significatifs. Puis, sa manière ne convient pas également à toit
sujets. Le visiteur de l'Egypte ou de l'Inde, qui veut qu'oa
l'aide à retrouver, non l'atmosphère du pays, mais les lignes
d'un paysage unique, la figure d'un monument, la face et
l'allure des divers types humains, préfère aux phrases un pel
Boues de Loti cette prose patiente, appliquée et précise qa
Taine apprit à Chevrillon.De meme,après que Jean Renaud m'a
conduit devant les temples et les tombeaux d'Annam, je demande à les revoir de plus près, à suivre leurs contours de l'œil
et de la main. Mais je n'attends pas qu'on puisse mieux évoquer
le mystère de la foret laotienne on les aspects du " Par
Inconnu".

M.A.

LE ROMAN
DIDIER HOMME DU PEUPLE, par Maurice
(Payot).

B,,,,,,.

M. Bonneff écrit à l'Humanité des articles très utiles et intéressants sur l'apprentissage et les métien. Il était naturel que
son contact quotidien avec la vie ouvrière le conduisît ~ ~
poser dans un roman son abondante ex~ériance. Anw ~ liomme du pt11pk frappe-t-il par une vérité non dramat1q0u~
nuis naturelle, nécessaire, et, puisque tons les lecteun d 1111
journal populaire en suivent le feuilleton, l'Humnit~ ~6t ét6
mieux inspirée en publiant à son rez-de-chaussée D1J11r ~ae
N4114, tout indiquée, n'est-ce pas l pour servir à l'édncatlOII
populaire. Bien entendu le roman de M. Bonneff, comme la

NOTES

1065

plupart des romans analogues, juxtapose deux éléments qui ne
se mélangent jamais et entre lesquels on suit facilement, sur la
meme page, b ligne qui les sépare. D'abord tout ce qui est
ob!ervation précise et vivante, et ensuite tout ce qui est théorie,

,ie intellectuelle de Didier, vie politique où il est melé : il
était bien difficile de faire vivre cette seconde partie, et
M. Bonnelf n'y a guère réussi. Voici des exemples. Le petit
Didier a perdu son père, et il devenu lui-meme un enfant
perdu, un vagabond. Pour un moment il a trouvé du travail
dans une briqueterie, et un jour viennent se promener de ce
cbté quelques camarades de classe, du temps où Didier avait un
père et allait à l'école. "Le briquetier demande des nouveJles
de l'école : C'est CJépin qui est le pre? - Où c'est qu' vous
en aces en histoire 1 - Didier prend la gibecière du camarade,
il feuiUette les cahiers, parcourt les livres. Car il a quitté an
moment que l'histoire était émouvante : les Anglais étaient
maltres du pays. " Ces traits lins abondent dans la première
partie. La seconde partie, ceJle qui nous montre Didier grandi,
militant ouvrier et secrétaire du syndicat des terrassiers,
s'étend presque entière en espaces morts. Cc que désigne cc
mot: le Parti, ne vibre à aucun moment comme une corde d'art.
Cela devient de la berquinade socialiste. Pourquoi M. Bonnelf,
ici, ne s'est-il pas mis en pleine réalité humaine è On trouve là
un certain Dranis, type très conventionnel et vide de militant
10eialiste arrivé, qui devient ministre, président du conseil.
L'auteur s'est contenté d'nn mannequin. A sa place, j'aurais
animé bravement mon roman, en laissant de c6té cette image
de carton, en introduisant dans mon histoire Aristide Briand
•, lu'.-m~me, dont la psychologie, assez savoureuse, n'est pas compliquée à l'excès, et qui ellt fort bien été en place, à c6té du
militant Didier. M. Barrès, dans le R~rna11 dt I' Energie Nationale,
s'eat essayé avec un succès suffisant à ce mélange de personnages
riicls et de types imaginaires. Excellente ressource pour ceux-là
qui, ainsi que lui et M. Bonnelf, ne sont pas des romanciers-nés,
JO

�1066

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

\ le deviennent du dehors et par artifice d'intelligence. Si je
devais indiquer d'un mot l'ensemble et la raison des quelques
défauts que je reproche à Didier, je dirais qu'il reste dans le
livre trop de convention bourgeoise. Le roman de l'homme du
peuple a été fait par Charles-Louis Philippe, comme le roman
du bachelier pauvre par Vallès. Mais le roman du peuple n'eat
jamais le roman populaire, et il en est un peu des socialistes
comme des catholiques, étonnés et stupides devant Hello, pleins
d'aise et d'enthousiasme devant M. Bolo, un Hello du riche,
bien pire en soi que ne serait un Hello du pauvre. Ce n'est pu
pour M. Bonneff, bien entendu, que je dis cela : j'ai rendu
justice à ce qu'il y a de franc et de juste dans son roman;
lui-même nous donne l' Insurgé comme l'un des livres où son
Didier fait son éducation de militant. J'essaye seulement de
mettre un écriteau devant les mauvaises pentes et les tournants
dangereux du genre qu'il pratique avec conscience et assez de
goût.
A.T.

•••
CONTES D'ITALIE, par Maxime Gorki, trad. de Serg,

Persky (Payot, 3 fr. 50).
Le malentendu commence à se dissiper. Un volume comme
celui-ci démontre avec évidence combien la force de Gorki
résidait dans sa vie et dans son milieu, combien réduit au
seules ressources de l' écrivain, il avait courte haleine. Le succès
de ses premiers livres tint de la frénésie. La sympathie qui
s'attache à toute vie aventureuse y était pour beaucoup; la sure:1citation politique lit le reste. On répandait alors une photographie représentant Gorki se promenant à côté de Tols~oJ, dans
le parc de Yasna Poliana ; et la vogue qu'eut ce portrait pr~uve
bien que les admirateurs de l'ancien chemineau y voyaient

NOTES

autre chose qu'un amusant cliché d'amateur. Des gens qui
n'avaient jamais songé à lire ni la Mort d' lrlan Ilitch ni l'idiot
découvraient la sainte Russie dans Cain et Artheme ou dans les
Yagabonds. Des fanatiques ne reculaient devant aucun rapprochement ...
Qu'il fallth hausser les épaules devant ce~ ovations blasphématoires, c'est évident ; mais qu'il fallOt ranger Gorki bien
après un Tchékhov ou un Chtchédrine, voilà ce qu'aujourd'hui
personne n'osera plus guère contester. Les Contes d'Italie
portent en épigraphe ce mot d'Andersen: "II n'y a pas de
contes plus beaux que ceux que la vie elle-même a composés".
Il faudrait ajouter : "à condition qu'un œil lucide sache les
déchiffrer". Or celui de Gorki n'est pas très pénétrant. Cet
homme a connu, dans sa vie errante, les types les plus curieux;
il en a dessiné quelques uns avec force ; mais il ne les connaît
que comme peut connaître un passant. Ses nouvelles sont des
récits de rencontres, souvent belles, pittoresques et émouvantes;
mais "Pierre qui roule ... " dit le proverbe. Les contes "composés
par la vie elle-même", il faut les chercher dans des régions
plus secrètes. L'aventurier possède cet avantage de n'être pas
aveuglé par les préjugés et les idées toutes faites : c'est quelque
chose. Mais le bon observateur a surtout besoin d'attention. Il
y a une fixité du regard qui manque à Gorki.
Quant à ces Contes d'Italie, ce ne sont pas du tout des
•• contes " , mais
. des artlc
·1es parus sans doute dans quelque
journal russe. Il y a des croquis de grève, des anecdotes, des
"contes" à la façon de ceux que publient nos journaux. En
somme, le carnet d'un reporter qui n'a pas eu la chance de
voir grand'chose et qui n'a guère pu faire causer les gens qu'un
dictionnaire à la main.

J.

S.

�1068

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LA MUSIQUE
DEUX ŒUVRES RÉCENTES DE CLAUDE DEBUSSY.
S'il ne fallait juger de la valeur et de l'importance d'une
œuvre de musique que par ses dimensions et par le bruit qu'elle
fait, on pourrait se dispenser de parler de Trois Poèmts dt
Stéphane Mallarmé, pour chant et piano, et de la Botte à joujoux.
Ce sont deux petits ouvrages ; non point courts, seulement,
mais de sonorité menue, de fine sensibilité, d'un sentiment qui
ne se gonfle pas pour paraître davantage, mais semble au contraire se modérer volontairement afin de s'énoncer avec plus
de précision. Mais pour cette raison même, au milieu de la
rumeur causée en ce moment par les œuvres plus bruyantes,
plus ostensiblement originales, de M. Strawinsky, il me parait
opportun de signaler ces deux compositions d'un go1Ît pl118
discret, dans lesquelles un tempérament artistique d'une
qualité rare, pour s'affirmer avec plus de délicate réserve, n'en
apparait qu'avec une plus incontestable et vivante intégrité.
-Cette musique se présente sans détours comme aussi san$
fanfaronnade. Dans quelque subtil · raffinement qu'elle se
plaise parfois - ainsi dans le troisième des Poèmes, dont la
manière est la plus " nouvelle" et rejoint certains passages du
Saint-Sébastien ou encore de la seconde série des Préludts jamais on n'éprouve cependant, à la lire, ce fkheux sentiment
d'être dupe que nous donne une musique artificielle ou
contrefaite. Authentique, celle-ci le paraît être jusque dans
ses précieux excès. Toutefois, malgré l'exquise délicatesse du
sentiment, léger comme un souffle, qui donne tant de charme
à la troisième pièce de ce recueil, peut-être préféré-je les deux
autres, plus simples - est-ce bien "simples" qu'il faut dire?
car la complication apparente de Eventail me paraît l'effet, au

NOTES

contraire, d'une extrême simplification et d'une minutieuse
analy~e qui ne retient, de l'idée inspiratrice, que ce qui en est
la qumtessence irréductible - peut-être, dis-je, préféré-je tout
de même la seconde, Placet futile, émue et spirituelle à la fois
comme un madrigal du XVIe siècle et dont l'expression musicale, si claire et si précise pourtant, s'enveloppe d'une atmosphère vaporeuse ; et plus encore la première, Soupir, admirable
la so~re puret: de ses lignes, par l'exacte mesure des moyens
d expr~ss10n, 1:ar I absence de tout effort inutile. Et ce qui en fait
le mérite ce n est pas seulement le go/Jt, si délicat et si excellent
qu'il soit, mais, associée à une émotion réelle, cette autre qualité,
plus rare, le style qui confère une souveraine dignité aux ouvrages
en apparence les plus légers. Ajoutons qu'il est difficile d'imaginer communion plus intime entre la pensée du poète et celle
du musicien. M. Debussy, apparemment, aime pour eux-mêmes
les vers dont il a fait un choix si heureux. Il leur laisse leu;
pleine autonomie. La musique qu'il écrit pour eux semble
n'être que, dégagée et enfin délivrée, la musique qui dans ces
Yers était latente.

p:r

Quant à la Boîtt à joujoux, un ballet d'enfants, c'est une
charmante et plaisante fantaisie ; il n'y aurait peut-être pas lieu
de s'y arrêter, si les sujets les plus frivoles ne pouvaient être
traités avec beaucoup d'art et sans frivolité, et si l'on ne retrounit ici: appliquée,s à un tout autre objet, les qualités qui font
le mérite des Potmes. Aucune affectation, aucun effort de la
pa~~ de _l'auteu~ pour paraître faire autre chose et plus que ce
qu il fait ; mais aussi, il aime ces histoires d'enfants, et les
enfants à qui elles sont destinées, et l'on retrouve, dans la Bo1tt
Ajoujoux cette sensibilité charmante, moitié rieuse, moitié émue
~ont Children's Corner avait déjà donné un exemple. Sans doute:
il Y a de " bonnes blagues" dans ce ballet, mais il y a aussi de
l'émotion, une émotion qui se dégage souvent (voyez le tableau
~e la Bataille) des traits en apparence les plus plaisants : tant
il est vrai que la musique, quand elle est vraiment muûr;ut, est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

moins propre à amuser qu'à émouvoir. Celle de la Boîte à joujou
est d'une sonorité délicieuse que l'on pare instinctivement des
couleurs de l'orchestre auquel il semble, en mains endroits, que
l'auteur lui-même ait pensé.
Sans doute, on peut trouver regrettable, non pas que
M. Debussy ait écrit ces deux charmants ouvrages, mais qu'il
ne nous donne pas aussi le grand ouvrage sur lequel nous
comptons depuis que nous connaissons Pel/las et au sujet
duquel le Saint-Sébastien semblait nous faire les plus belles
promesses. Toutefois il faut se réjouir, croyons-nous, de l'exemple
de probité, de fidélité à soi-même et à son art, que donne leur
auteur même dans de petites choses. Et, au moment où tant
d'amateurs des deux sexes, fort préoccupés par ailleurs d'évoquer
en terre française le génie latin et l' " éminemment français,,
- Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... - célèbrent
avec enthousiasme le mystère des Printemps préhistoriques aux
sons d'une musique savamment barbare, il n'était pas superflu,
'peut-être, d'attirer l'attention sur des œuvres qui peuvent prétendre à représenter quelques-unes des qualités du génie français.
A tout le moins sont-elles, dans leur petit cadre, l'œuvre d'un
grand artiste.
WrttY ScHMID,

LES EXPOSITIONS
EXPOSITION P. JOUVE (Galerie Hauamann).
Depuis longtemps les statues et les dessins d'animaux qu'expose M. Jouve frappent par leur grand caractère et par leur
sens de la synthèse architecturale et décorative. Le souvenir
qu'on en garde est celui d'un art ferme et probe. Il semble que
l'artiste qui s'attache à l'étude de ces fauves ou rustiques
modèles, doive échapper aux modes et au factice des a,teliers;

NOTES

une prévention d'honnêteté existe en sa faveur; l'exposition

de M. Jouve ne la déçoit pas.
Les animaux apportent presque toujours un malin plaisir à
ne pas tenir la pose, ils ne livrent à leurs interprètes que la

matière de notes et de croquis. Mais nul tempérament n'est
. moins apte que celui de M. Jouve à se contenter d'impressions
et d'instantanés. Il a le golÎt du travail large et achevé. Son
coup de crayon ou de pinceau a beau être rapide, il ne s'en
tient pas ades indications ; il lui faut des volumes arrêtés, des
masses de clairs et de sombres qui se balancent. Aussi ne nous
donne-t-il que çà et là l'impression du premier jet ; presque
toujours ses figures semblent le résultat d'études accumulées et
corrigées les unes par les autres.
Une panthère dessinée par lui n'est pas telle panthère
apparue tel jour sous telle lumière particulière ; c'est la
panthère dans l'affirmation la plus forte de tous ses caractères
de race. Aussi n'y aurait-il pas à pousser beaucoup ces études
dans le sens de la simplification, pour qu'elles pussent être
transposées en musique ou taillées dans le granit.
J'avoue pourtant éprouver quelque gêne devant des dessins
d'animaux que complète un grand paysage et qui forment
tableau véritable. Je sais bien qu'il y a les admirables aquarelles
de Barye ; mais elles sont de petite dimension, ce qui les sauve
de toute arrière-pensée d'académisme. Il y a une sorte de
contradiction entre la mobilité de l'animal et l'immobilité du
paysage. Si mon attention tendue a pu surprendre l'attitude
d'un cheval au galop, elle n'a pu, dans le même moment,
remarquer au loin les prés et les arbres. Si, pour parler le
langage de la photographie, l'œil était "au point" quand il
regardait les replis de ce boa, il devait voir " flou " tout
l'entourage. Et ma gêne est peut-être encore plus morale que
logique : je devrais éprouver une si forte émotion à la vue de
ce reptile, être si fasciné par lui, que je ne serais plus en état
de rien apercevoir d'autre.

�1072

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Aussi ma préférence va-t-elle aux dessins qui ne se donnent
pas pour autre chose que ce qu'ils sont réellement, c'est-à-dire
des études d'animaux - d'animaux tout nus, si je pais dire,
sans entourage ni décor, tels qu'en vérité on peut les étudier
cùns une basse-cour ou une ménagerie. Ces dessins-là ont de
l'accent et de la grandeur, simplement parce qu'ils sont vrais.
Nous n'avons pas besoin des bambous de la jungle pour évoquer
la vie du tigre ou du singe; nous l'avons ici, toute frémissante,
grâce à l'exacte observation du jeu des os, des mascles et de la
peau. Et notre imagination en est bien autrement stimulée.

J. S.
LETTRES ANGLAISES
THE ' FLYING INN, by G. K. Clusterto11. (Edition
Tauchnitz, 1 volwne. 1914.)
Le mot de roman ne saurait désigner les fantaisies en prose
que publie de temps en temps G. K. Chesterton. Ce sont
pourtant bien des récits d'événements, et on y trouve aussi des
personnages; mais cela ne suffit pas à constituer un roman. Ce
qu'il y a de plus mauvais comme fiction, même les feuilletons
des journaux populaires, même les romans mondains, méritent
le nom de roman; mais les fantaisies en prose de G. K. Chesterton
échappent à cette classification. Le nom qui leur conviendrait le
mieux serait : récits allégoriques; et peut-être pourrait-on
trouver leurs ancêtres véritables parmi les contes philosophiques
et libertins du XVIII8 siècle. Nous ne disons pas cela pour
dénigrer les récits allégoriques de G. K. Chesterton : qui ne
les préférerait, d'ailleurs, à tous les romans mondains! Simplement, nous constatons que ces récits n'ont pas leur base dans
l'intuition, mais qu'ils sont le produit d'une inspiration purement logique. Us ne contiennent rien qui soit décrit ou peint
d'après nature. Et en réalité, ils tiennent de très près aux deux

NOTES

ro73

grands ouvrages philosophiques de Chesterton ; HérlfifUet et
Ortlwdoxie; et de plus près encore aux articles également
philosophiques recueillis dans les volumes intitulés: Tremendous
Trijle,, What is wrong wiJh the Wor/d, Ali thingi eon1ideretf. Dans
ces livres, dans ces articles, G. K. Chesterton, à l'appui de ses
propositions logiques, offre toujours un ou deux exemples pria
n'importe où pour les besoins de la démonstration. Ainsi, aprèi
aYoir posé l'incompétencedes physiologues en matière de religion,
il fournit l'exemple suivant : "C'est comme si le plombier voue
disait : votre piai:o n'a pas besoin d'~tre arrangé." Peu à peu,
le philosophe s'est ainsi créé une sorte d'algèbre, ou plutôt, un
système hiéroglyphique: Histoire
peuple
cabaret. Science
aristocratie
Lord Bois-de-lierre. D'où l'antinomie : Lord
Bois-de-lierre contre les cabarets. Ainsi ses récits ont été
construits entièrement avec ces signes. Ce sont les exemples de
ses articles philosophiques, isolés du contexte et coordonnés en
une sorte d'action tout artificielle. Ce sont des recueils d'exemples; un tableau noir couvert de figures représentant les
différentes phases de la démonstration d'un théorème, mais
l'énoncé du théorème a été elfacé. De là cette fantasmagorie,
cc manque de vraisemblance, cette expression schématique des
situations qui fait que la représentation qui se détache de la
page écrite est tantôt une caricature politique dans le genre de
celles du classique Punch, tantôt une entrée de clowns (tout le
livre semblant avoir pour sol et pour cadre le tapis rond du
cirque~ couleur de sable, et le sentier de velours de la barrière)
tout cela voulu, se disant et se proclamant voulu.
Dans le dernier venu de ces récits, Thejlying in11 (L'auhtrge
f!Olante), nous suivons les péripéties de la lutte de Lord Ivywood
contre les cabarets. L'aristocrate anglais n'est pas mauvais au
fond, mais c'est un pur intellectuel, et par cela même tout prêt
à se laisser influencer, par les faiseurs de systèmes, les habiles
hérétiques, secrètement ennemis de l'Angleterre et de la
Chrétienté : Sémites, Mahométans. Donc, sous l'influence

=

=

=

=

�1074

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un prophète oriental, le grand seigneur anglais fait passer une
loi qui ferme tous les cabarets. Mécontentement du peuple. Un
noble Irlandais, ex-roi d'lthaque, où il a tenu tête jusqu'au
bout aux armées turques et aux diplomates des grandes puissances durant la guerre des Balkans, Patrick Dalroy, se fait le
défenseur des vieilles tavernes anglaises. Et lorsque la dernière
est détruite par ordre de Lord Ivywood, il en prend l'enseigne,
avec un tonneau de rhum et un grand fromage de Cheddar, et,
suivi du dernier cabaretier anglais, il va de comté en comté,
ounant une taverne partout où il s'arrête. La loi dit que la
présence de l'enseigne rend légale la vente des liqueurs spiritueuses. Ils planteront donc l'enseigne à la porte même de la
salle où le prophète oriental expose ses doctrines ; dans un
village modèle où les exploiteurs de la Vie Simple prétendent
ne boire que du lait; à la porte d'une exposition post-futuriste
où toute l'élite est réunie pour admirer des tableaux qu'elle ne
comprend pas. Lord lvywood modifie sa loi : il faudra désormais
que l'alcool ait été emmagasiné depuis trois jours : c'est la fin
de l'Auberge Volante. Mais non: Patrick Dalroy remarque
combien le nombre des pharmacies a grandi depuis que la loi
contre les cabarets a été mise en vigueur; et il plante son
enseigne devant la grande P.harmacie où les amis de Lord
Ivywood viennent, avec une ordonnance de leur médecin, boire
légalement du whisky et du porto. Le peuple en fureur marche
vers la résidence de Lord lvywood, et la police se joint aux
révoltés, Patrick Dalroy dirigeant tout ce monde. Mais c'est
contre le château où le vieil ennemi du roi d'lthaque, Oman
Pacha, a installé une véritable forteresse turque, que Patrick
conduit le peuple. Combat singulier entre Oman Pacha et
Patrick Dalroy. Le Turc est tué; les infidèles sont exterminé.
par le peuple anglais; Lord Ivywood, qui s'était fait le complice
des orientaux, perd la raison, et Patrick Dalroy épouse Lad!
Joan, la jeune femme qu'il aimait et que Lord Ivywood avait
voulu lui enlever.

NOTES

1075

On voit bien de quoi ce livre est fait. Patrick Dalroy est le
personnage chestertonien que nous avons déjà vu sous le nom
de Jeudi dans Lt 11ommi Jeudi, et il est aussi, par certain! côtés,
le Juan del Fuego, président du Nicaragua, que nous avons vu
dans le Napolion dt Notting Hill. Mais il est surtout la personnification de la doctrine chestertonienne, le champion de la
démocratie, du bon sens, du bien.
Mais la doctrine chestertonienne s'est un peu modifiée depuis
Ortftodoxit. Le développement de la politique parlementaire en
Angleterre, le rôle joué par la diplomatie européenne dans les
guerres d'Orient, ennn et surtout la courageuse campagne
entreprise par Cecil Chesterton et les gens du New Witnm, au
moment de l'affaire Marconi, tout cela n'a pas été sans influencer
G. K. Chesterton. "Le Christianisme et la Révolution sont de
plus en plus proches alliés", dit-il dans f Auberge Yolante. Et en
ell'ct, ce que nous trouvons dans ce livre, les vrais personnages
de ce livre, c'est la Croix et le drapeau rouge alliés contre le
Croissant. Christianisme, syndicalisme révolutionnaire, avec un
peu de mort-aux-métèques et beaucoup d'antisémitisme importé
de France, voilà les éléments irréductibles de ce livre, qui sont
aussi les principes directeurs du Ntw Witnm et de sa politique.
Cette transposition d'une doctrine en récit n'est pas sans
inconvénients. D'abord, pour comprendre tout le récit, il faut
connaître la doctrine philosophique et politique de l'auteur.
L'allégorie n'est pas toujours claire. Le lecteur qui ne connaît
rien d'autre de G. K. Chesterton ne verra guère dans Tht
Jying Inn qu'une Alice au Pays du Meroeillu pour grandes
personnes. Mais il y a quelque chose de plus grave. Le
démonstrateur, en choisissant, pour ses exemples, certains
objets, ne considère habituellement qu'une propriété de ces
objets; en réalité, c'est telle propriété qu'il considère, et du
reste de l'objet, il ne parle pas. Un professeur de mathématiques
définit la sphère. Puis il dit à ses élèves: " Pour vous en faire une
KUe, regardez ce globe terrestre ". Or le globe terrestre est en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

lui-même bien autre chose qu'une sphere : il est une représentation de la terre, il est coloré, etc. (Le professeur a raison,
d'ailleW"s : il n'a jamais dit que le globe terrestre était la sphère
idéale.) Ainsi il arrive qu'en prenant un peu au hasard ses
exemples, G. K. Chesterton manque son but. Il y a en ce
moment toute une correspondance, dans le New Witnei1, proyoquée par l'Auberge Po/ante: des gens nient avec indignation
que Peuple=Cabaret. En langage chestertonien cabaret signi6c
exactement plaisir, superflu, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus
nécessaire - pour le peuple. Mais pour un certain nombre de
gens, et pour beaucoup de femmes d'ouvriers sans doute,
cabaret signifie ruine, maladie, perdition - pour le peuple. 11
est vrai que l'auteur a pris soin de s'expliquer là-dessus (p. 235
et ailleurs) : c'est à l'ancien cabaret anglais qu'il ·a pensé, et non
à l'assommoir moderne. N'empêche que l'exemple choisi pretait
à équivoque. Et nous-mêmes, ne sommes-nous pas souvent un pea
agacés, au milieu de toutes ces abstractions, de tous ces symboles,
de cette nature transformée en plaisanteries chilfrées r
Mais enfin c'est G. K. Chesterton. Il y a la vieille vigueur
de l'auteur d'Hérétir;uts, et le style. Et quelquefois même det
choses comme ceci : "Lady lvywood ressemblait à tous 111
patents des intellectuels. Il y a quelque chose de plus triste à
yoir que la figure d'un enfant abandonné; c'est la figure d'une
mère abandonnée. ''

V.L.

ZI

~

LETTRES, de George Meredith (Londres, Constable,
sh.)

2

,ol,,

Publiée à la lin de 191 z, la correspondance de George
Meredith n'est pas une révélation comparable à celle de Ro_bert
Louis Stevenson. Caractere moins primesautier que l'enthousiaste
et vaillant infirme de Skerryvore, Meredith fut avant tout

NOTES

gouverné par son cerveau. II écrit à son fils : " Mon dessein, et
j'espère le vôtre, est de ne jamais demander conseil à mes
,cnsations, mais à mon intelligence. Je laisse franc jeu am;
premieres, mais je leur nie le droit d'influencer ma décision. "
Or ce n'est pas dans le genre épistolaire que les qualités de
l'intelligence ont leur meilleur renaement. On retrouve pour
ainsi dire tout Stevenson dans sa correspondance, une partie
\ seulement de Meredith dans la sienne.
Tous ceux qui aiment et admirent Meredith regretteront
l'absence presque complete de lettres ayant trait à la
période qui va de 1849 à 1860, c'est-à-dire du mariage
irréfléchi et prématuré avec Mrs. Nicholls jusqu'à la mort de
cdle-ci. Ce furent les années tragiques de !'écrivain : celles du
long désaccord conjugal, suivi de séparation, dont un certain
écho s'est perpétué dans Richard Feverel et dans Modern Love.
Nous aurions voulu, sinon saisir, du moins mieux deviner dans
leur genese ces deux fictions profondément humaines.
Sous ces réserves, la volumineuse correspondance de Meredith
est pleine d'intérêt, et nous présente une vivante image de
l'auteur à partir de sa trente-troisième année ( I 86 l ).
Nous le voyons, d'abord seul et pauvre en compagnie de son
fils orphelin, se créer une nouvelle famille par son heureuse
union avec une Française, M•lle Vulliamy,en 1864. Veuf de
nouveau en 188 5, il est déjà contraint lui-même, par la maladie,
al'inactivité physique qui durera jusqu'à sa mort. Alors seulement la célébrité lui vient. Jusqu'alors il était bien résigné à ce
que la nuit totale se fît rapidement sur ses romans et sur ses
,ers. "Vittoria glisse vers les limbes où repose le reste de mes
ouvrages," écrit-il paisiblement à Swinburne en 1867.
Les trois enfants de Meredith recevaient de lui des pages
afrectueuses et charmantes. Mélancolique physionomie que celle
d'Arthur Meredith, seul né du premier mariage! Sur le lit de
cet enfant, le père a dtî se pencher presque avec les sentiments
de Sir Austin Feverel voyant dormir Richard, les circonstances

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étant si singulièrement analogues. Plus tard la nature "réservée
et hautaine" du fils amena une séparation et un silence qui
durèrent des années. Pendant ce tem~ Arthur Meredith vécut
à l'étranger, sur de maigres ressources. En 1881, mortellement
malade de la poitrine, il revint vers la maison et l'a.ffection
paternelles.
Bien que nous n'ayons pas une ligne de leurs réponses,
plusieurs autres correspondants de Meredith se dessinent dans
notre esprit en traits d'une fermeté remarquable. Tout d'abord
le capitaine, puis contre-amiral, Frederick Augustus Maxse
(1833-1900), l'original de Nevil Beauchaip.p. Comme le héroe
du roman, il nous apparaît follement brave, impulsif, génére111,
francophile ; comme lui il devint subitement radical dans une
famille conservatrice et n'hésita point, par conviction, à sacrifier
un avenir qui lui permettait toutes les espérances. La campagne
électorale de Nevil à Bevisham, si amplement décrite dam
Beauchamp, est celle de Maxse à Southampton en 1867;
Meredith le seconda de sa personne.
La deuxième place, parmi les amis de Meredith) revient à
Sir William Hardrnan, qui mourut éditeur du Morning Post
en 1890. Son torysme, son assurance, ses lunettes et sa carrure
trapue sont ceux de Blackburn Tuckham dans Btauchafllj.
Compagnon de ses longues marches, Meredith ne le désignait
que sous le surnom familier de Tuck. Sous sa signature ont
paru en 1 894 de très précieux souvenirs posth urnes sur la
jeunesse de Meredith.
Les lettres .l. Stevenson, qui fut dès I 878 un familier de
Box Hill, sont relativement rares. Celles .l. John Morley, au
contraire, abondent: très expansives. Elles renferment quelques
vers inédits et fort beaux. On peut dire sans témérité que la
fréquentation de Meredith a largement contribué à former la
haute personnalité du Vicomte Morley actuel, Lord président
du conseil privé.
Meredith sème au courant de la. plume de nombreux juge-

NOTES

1079

ments littéraires, en particulier sur ses propres ouvrages. Voici
par exemple un fragment d'une lettre envoyéele 9 novembre 1906
au docteur Anders, Allemand : " Mieux que mes autres livres,
l' Egol,te approche le degré voulu de plénitude, de parachèvement. Mes critiques avouent que dans Diana of th~ CrouwayJ
respire une femme véritable, et je la sentais vraiment en moi
quand j'écrivais. Certaines pe.rsonnes aiment Rhoda Fleming;
moi peu. Richard Feverd fut conçu sérieusement, et divers
passages méritent la réflexion. Beauchamp n'atteint pas à la même
profondeur, mais le travail superficiel y vaut mieux. " Au sujet
de Diana, il faut lire encore une longue lettre à Lady Ulrica
Baring, en date du 9 avril 1902.
Les remarques de Meredith sur notre pays surprennent à
l'occasion. M. Clémenceau a trop d'esprit pour ne pas trouver
celle-ci exagérée : " Clémenceau est le seul politique français
notoire, chez les contemporains, que j'estime mentalement,
moralement et cordialement. " (A l'amiral Maxse, 18 février
1884.) En 1870, entre le 15 juillet et les premières batailles,
Meredith se montre beaucoup plus francophile que si;s compatriotes. Les mois suivants, il évolue nettement vers l'Allemagne,
et dans les longues discussions qu'il eut à ce sujet avec le capitaine Maxse, il semble avoir eu quelque peine à convaincre son
interlocuteur.
Plus souvent gai que grave, le style de toute cette correspondance n'échappe pas entièrement a une recherche quelquefois
excessive, mais dans l'ensemble la concision s'y accorde avec
une clarté parfaite.

M. William Meredith mérite les remerciements de tous les
lettrés. Les deux volumes dont il a groupé pour nous les matériaux précisent fortement la figure jusqu'alors vague de son
pere ver-s le milieu de l'âge. Ils nous aident à mieux comprendre
toute une fiction dont beaucoup de personnages, selon l'expression de Stevenson, sont de pures découvertes.
GÉRARD MALLET,

�NOTULES

1080

NOTULES

LE DEssous ou MASQUE, poèmes par François Porcli (Edition
de la Nouvelle Revue Française, 3 fr. 50).
Un très beau livre et dont nous eussions aimé parler longuement si les principaux chapitres n'en avaient été publiés
d'abord dans cette revue. Un livre auquel on ne donnera peutêtre pas l'attention qu'il mérite, tant la qualité en est secrète.
François Porché ne s'est pas créé un royaume poétique l part;
pour le suivre iJ n'est pas besoin de s.e dépayser. Il r_ep~e.nd les
objets les plus ordinaires, les événements les plus mev1tablcs
de la vie humaine ; il les reprend avec son ime et elle leur
impose une douce correction, un perfectionnement tout voisin,
un approfondissement sur place par quoi ils nous sont rendus
comme une seconde fois intérieurs. La seule intervention du poète
ici est non pas de développer ni d'agrandir, mais simplement de
remarquer avec plm de lenteur et de respect que nous. ne
saurions faire les choses mêmes que nous avons entre les mams,
les passiohs qui nous sont communes avec lui. Il y a dan~ cc
livre, sur l'amour et sur le plaisir, des poèmes d'une hardiesse
qui, tant elle demeure proche des émotions normales, ressemble
à la plus sévère pudeur. Et cette observance de la n~rmale
persiste jusqu.e dans l'analyse des états les plus égarés, Jusque
dans cette suite a,dmirable intitulée Pire qtte la mort, où le poète
revit l'histoire d'un de ses amis devenu fou. Rien de plus
poignant que la fa~on dont il retrouve la santé au sein même
du délire : il en ranime les traces, il la reconstitue et, par une

1081

audacieuse communion avec le dément, en l'aidant de son
propre équilibre, il le rapproche de nous, il le rachète. - Bien
que son métier ne rappelle que de fort loin celui des Fleurs ,/11
94/ et qu'il n'en ait pas la perf~ction, c'est à Baudelaire que
François Porché s'apparente le plus intimement. C'est le même
pathétique : les passions les plus simples, les plus quotidiennes
de l'Ame, relevées comme des mendiantes au coin des rues,
qu'on lave et qu'on rhabille, et de toutes choses la purification
par la sympathie, - Ce livre ne laisse pas au cœur de la joie,
mais un austère réconfort, car il donne l'impression qu'il peut
y avoir une grande richesse et une grande originalité à sentir
comme tout le monde, à être un homme comme les autres.

•••
PouR

LA

MUSIQUE, poèmes par Léon-Paul Fargru (Edition de

la Nouvelle Revue Française)De même qu'il n'a voulu mettre dans cette délicate plaquettè
que quelques poèmes, de même Fargue en chacun d'eux n'a
déposé que la quintessence de son impression. Quelques touches
rares et distinctes, les mots n'atteignant, ne reconnaissant le
paysage qu'aux deux ou trois endroits nécessaires pour l'animer.
Tout l'art du poète est dans l'extrême raffinement du choix ;
tant il est sftr de son a1Faire, il s'amuse parfois à n'élire que ce
qui peut sembler le moins ~mpo~tant ; mais cette coquetterie
demeure si habile, que l'évocation réussit quand même, et bien
plus délicieuse d'être plus détournée. - Si la poésie est la culture
du souvenir, voici l'un de ses plus subtils jardiniers, l'inventeur
des "variétés " les plus précieuses et les plus fragiles.

•• •
D1oaaoT, LES PLUs

ll.lQ.ES PAGIS (Mercure de

France, 3 fr. 50).

L'œu.vrc énorme et inégale de Diderot se pr~te, entre tout~
au choix et à l'élagage, mais on ne saurait en cnfèrmer l'essentiel
II

�I082

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dans un volume à 3 fr. 50. Toujo,urs ce lit de Procuste où il
faut que Stendhal ou Diderot n'occupent pas plus de place que
Chamfort ou Rivarol. On trouve dans le choix de M. Jacques
Morland, des fragµients qu'il n'est pas toujours facile de
dénicher parmi les œuvres complètes. Mais pourquoi insister
tant sur la Religieuse et si peu sur Jacques le Fataliste qui est
pourtant si étourdissant de verve? Un épisode comme l'histoire
de Madame de la Pommeraie compte parmi les meilleurs récits
du XVIIIe siècle.

• ••
Puvis Dl! CHAVANNl!s, par René Jean (A1can, 3 fr. 50,.
L'œuvre de Puvis, si simple, si droite, si dépourvue de
dessous compliqués, de crises et d'à-coups, se passe parfaitement
de commentaires. De bonnes reproductions, c'est tout ce qu'on
demande. Qu'on y joigne, pour être complet, deux pages de
chiffres et de dates. Mais puisque les grandes personnes sont
devenues tellement raisonnables qu'il leur faut du texte pour
les aider à regarder les images, nous acceptons volontiers celui
de M. René Jean qui est composé avec soin et respect.

•••
L'ÉPICrBR,

par Jean-Jacfjues Bernard (Ollendorff, 3 fr. 50).

Il paraît que le journal professionnel de l'épicerie s'est ému
de ce livre." Depuis quatre-vingts ans, dit-il, qu'on nous bafoue,
nous avons le droit de nous montrer susceptibles." Evidemment!
Une chanson, un dicton, un jeu de mots peut peser sur une
profession aussi lourdement qu'un tarif douanier ou qu'une
crise de main d'œuvre, et M. Jean-Jacques Bernard aurait pu,
par esprit de justice, faire de son pitoyable héros un marchand
de couleurs ou un herboriste. Mais ajoutons que l'ironie du
livre est si discrète, si mêlée de délicatesse et de bonté que

NOTULES

1083

vraiment il faut en considérer le titre comme une gentillesse
plut6t que comme une offense.
Des trois nouvelles qui forment ce volume, l'impress1on
. qut.·
d
se égage est celle d'une charmante qualité d'ame. Bonté,
~rup~le, .~ b~nté portée jusqu'à la faiblesse, scrupule poussé
Jusqu a 1 ~mpu1ssance. On ne manquera pas d'établir une
p~enté filiale entre _les ligures qui peuplent ce livre et celles
qu on trouve en mamt roman de Ttistan Bernard L'É · ·
tl é , . é d'
.
ptcur
e t te s1gn
un autre nom, qu'on n'eth pas stlrement fait le
rapprochement. La maniere de M. Jean-Jacques Bernard est
plus :.om~ue, plus timide; la sensibilité est plus inquiète, l'objet
de 11ron'.e esr, pl_us près du cœur. Ce qui manque encore,
se~ble-t-1_1,_ à d év1~entes qualités d'observation, c'est un sujet
qui l~s utilise, a~ heu que jusqu'ici ce sont elles qui se servent
du sujet pour se mettre elles-mêmes en valeur. L'affabulation
manque de force et de singularité, C'est le propre d'un tel
humour que de ne pas nous prendre aux entrailles • du moins
faudrait-il qu'il ne laissat point de repos à notre i'ntérêt et a
notre curiosité.

• ••
CoNTES

RUSTIQUES,

par Henri Dag@ (Félix Carbonnel, 4 fr.) •

~e sont des contes de deux ou trois pages, dans l'esprit de nos
fabliaux ou des aventures de Till Eulenspiegel : bonnes farces
mys~ifications, franches lippées, exploits de sympathiques fri~
~utiles et de curés en ribotte. C'est un recueil de toutes les
Joyeuses histoires qu'on se raconte autour de la petite ville
d'~pt, laquelle possédait déjà notre sympathie, grke à cette
:eu11le hebdomadaire qui fut pendant trois ans le modèle d'un
Journal de province satirique et littéraire : la Petite Gautte

./ptlsimne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

•••
SoUV!NIRS suR

LA

REINE AMÉLIE DB PoRTOGAL, par Lutin

Corptchot (Pierre Laflite, 3 fr. 50).

Ce n'est pas une hagiographie, mais c'est un livre écrit avec
piété; ce n'est pas un livre d'histoire, parce qu'envers une
femme détrônée qu'ont frappée deux révolutions, personne ne
se soucie de jouer le r6le des Minos et des Rhadamante, mais
ce sera un document pour les historiens ; on y trouve d~
maintenant des vues intéressantes sur le Portugal, et avec une
élégance un peu barrésienne, le récit vivant et ému d'événements dramatiques.

• ••
LEs CHEMINOTS, DRAMES DB

LA

VOIE

FERRÉE,

par C. F. dl 14

Bernaiu (Basset, 3 fr. 50).
De bonnes intentions; de la familiarité avec la technique du
Rail; mais l'auteur n'a cherché dans le métier, qu'un cadre où
placer de bien gros mélodrames. C'est faire injure à P'.erre
Hamp que de dire qu'un tel livre fait mesurer la portée des siens.

LA Dkouv111t.TB DE L'AVl!NfR

ET

LE GRAND ÉTAT,

NOTULES

vie comporte de miracle et de mystère ? Les conclusions de
Wells sont exactement celles du Com=-place Book: "Toute
chose qui existe est singulière. Si les hommes n'avaient pas pris
les mots pour les choses ils n'auraient jamais pensé à des idées
abstraites. "
Mais, dans les études qui suivent, la DétOUfltrte de l' Aflmir,
le Grand Etat, nous retrouvons le Wells qui nous est familier.
Ici, le censeur des institutions britanniques, le Wells de TonoBungay et du New Machiaflelli, dont la critique acerbe fait
songer, dans l'ordre littéraire, à un Bernard Shaw ou à un
Masterm:m, dans l'ordre politique, à un Winston Churchill ou
à un Lloyd George. Là, le Wells déterministe d' Anticipati1J11s et
de Tht Time Machine, qui se souvient de ses études du Royal
College of Science et qui - ce sont ses propres expressions " à force de regarder toujours en avant a cessé d'être tout à fait
sensible à la beauté des choses immédiates". Si l'on aime les
contrastes, il faut, en fermant ce livre, relire telle page de la
Couronne d'olit1ier sauvage ou de Jusqu'à ce dernier de Ruskin
et, swtout, l'admirable Napoléon dt Notting Hill de Chesterton ;
Et tandis. que des pldants now faisaient oburoer

Tel éflénement 9ui, froidement, mécani1uemen1,
Dtt1ai1 arriver, no1 âme, murmuraient dans l'ombre_.
"Possible, mais il ne man9ue pas de chom plu, probables. "

I"'

H. G. Wells, traduit par H. Davray (Mercure de Fr4"'t,
.3 fr. io).
On ne s'attendait pas à trouver, dans les premières pages de
ce livre, un Wells bergsonien ou berkeleyen. Comm_ent l~
,, scientifique " qui a célébré " le soleil de la généralisation qui
se lève sur les faits ", en arrive-t-il, dans sa Rtdétouoerte dl
J'unifut, à proclamer l'irréductibilité des phénomènes les uns
aux autres, et l'action maléfique des idées générales et du
nombre qui nous frappent de cécité à l'égard de tout ce que la

C.V.

•••
et

LB PAYS DES AVEocus, par H. G. Wells, traduit par H. Davray
B. Kozakiewicz. (Mercure de France, 3 fr. 50.)

En suivant Wells au pays des aveugles ou au royaume des
fourmis et en écoutant tel de ses héros à qui je ne sais quel
sens anormal offrait à certaines heures de l'existence sous
image d'une porte verte dans un mur blanc, une issue, un

r

'

�1086

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

passage secret dans un monde infiniment plus beau que le nôtre,
je· songeais à ces quelques lignes autrefo~s lues dan1 _la R'!'tll
Blanche: "Wells fait de vous ce qu'il lui platt. Son 1ma.gmation abstraite s'il en fut, se projette aussitôt sous une apparence
con~ète, sans effort, naturellement. Les sensations font corps
avec le récit; aucune n'en est détachable ; on se fait de l'événement qu'il raconte une représentation c~ntinue. Ce _n'est
plus, à la manière d'Edgal' Poe, Panalyse de ~ état du pa~1ent;
mais une objectivité si précise qu'elle s'oppose et vraiment
semble empléter sur nous. "
Certes, je souscris entièrement à ce jug_ement. Mais, quel
que soit l'intérêt que nous prenions aux moindres productions
du Wells'' première manière", pourquoi tant différ~r la présentation au public français des gr.ands romans écrits sur le
type de ce roman " divers, total, agressif" que l'auteur d' Â~
Yeronica définissait dans son manifeste de 1912 ? Pourquoi
laisser plus longtemps intraduites des œuvres aussi significatives
que Kipps, the story of a simple soul, Tr1110-Bungay, The Ntfll
Mdc!tiavtlli et Marriage ?
C.V.

NOTVL.ES

ro87

voluptueux, dans le Plrilostrate, la Tlzétlide et surtout dans cette
Fiammttta où Pon a voulu voir le premier essai de roman psychologique et qui est simplement, selon le mot de Boccace, une
"élégie" mais subtile et passionnée, écho de la Vit4 NuO!la de
Dante. Le livre de M. Hauvette est dédié à la " Parisienne
inconnue qui donna le jour à l'auteur du Décaméro,z ".
On s'étonne que le stîr érudit qu'est M. Hauvette ait au
cours de son livre si lprement attaqué le grand critique italien
que fut De Sanctis, et qu'il méconnaisse à un tel point c~
maître de synthèse littéraire. A son propos il fait sonner comme
un injure les mots de "critique esthétique" ! Ces lignes ont
été violemment relevées daps les journaux italiens et particulierement par M. Benedetto Croce.

L. C.

• ••
UNE LETTRE DE

M.

JuuitN BENDA.

Paris, 6 mai 19 1

+·

Monsieur le directeur,
Dans l'article de votre collaborateur sur ma Pllilo10pkie
acôté de vociférations dont je prends mon parti, se
trouvent certilines déformations de ma pensée que vous me
permettrez de rectifier.

pathétique,
BocCACE, par Henri Hauf.lef!e (A. Colin, Paris 1914).
Ce livre est la contribution la plus complète que l'on ait
fournie jusqu'ici à l'histoire de la vie et des œuvres de ~occace.
Il manquait un livre d'ensemble sur l'auteur du Decamlr,,,.
C'est un Français qui en a le mérite. M. Hauvette s'est préoccupé d'élucider dans la mesure du possible les nombreux pro-blèmes d'érudition que soulève la biographie de Boccace, et de
nous offrir une analyse et un commentaire serré de ses œuvres.
Il a dégagé des écrits qui précèdent le Dlcamérr111 tous_ les
germes qui s'y épanouiront plus tard : descripti~ns exquues,
vigueur et finesse à la fois de la touche psychologique, charme

Votre collaborateur cite cette phrase de M. Bergson :
"Nous nous créons nous-mêmes par un effort de volonté sans
cesse renouvelé"; et il ajoute : "M. Benda traduit (p. 81):
Est-il besoin de dire ... si elle exulte cette société qui, toujours
toute femelle, ne sait que le changement de direction du sentir,
repousse toute organisation de l'âme et se salue en Mélisande,
si elle trépigne quand an philosophe vient lui dire que l'instabilité de la conscience en est la forme supérieure ? " Ce mien
passage ne prétend, tout lecteur qui voudra bien s'y
reporter le constatera, .:..._ à aucune espèce de rapport avec la.

�1088

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pensée précité~ de M. Bergson ; laissei-moi admirer l'habileté
qu'on apporte à le présenter comme en voulant être une
''traduction". - Au surplus, je n'ai point du tout néglig~
comme on l'affirme, d'observer que la thèse bergsonienne de la
"mobilité", si elle pose le primat de l'imtabilité, pose en même
temps (et par une contradiction que j'ai fait ressortir) le primat
de l' actitm et de la ooltmté, et n'ai point laissé de montrer que,
sous cet autre aspect, cil~ contente un autre besoin de
pathétique.
Votre collaborateur me fait dire que le Bergsonisme est une
phiiosophie du pur sentir, du pur untiment. J'ai dit, et uniquement : "du pur 1mtir ". La nuance n'échappera à personne :
la philosophie du pur untir est celle de Schopenhauer, à laquelle
I/ j'ai assimilé, en ce sens, celle de M. Bergson ; votre collabora~ teur s'arrange à faire croire que je l'ai assimilée à celle de d'Urfé.
Votre collaborateur me fait diro : " Si l'on appelle démocratie une société en quête du seul sentir, qu'elle cherche aux
ToÎes les plus étranges, le bergsonisme est rigoureusement la
philosophie d'une démocratie." Il ajoute : " Ce rigoureustmmt
est admirable et concluant. Les définitions proposées pourraient
être inverties : il serait aussi facile de démontrer que la
démocratie a sa source dans une philosophie purement rationaliste et que c'est même la conception la plus généralement
adoptée. " Permettez-moi de mettre sous les yeux de vos
lecteurs mon texte intégral, en y rétablissant certains mots dont
tout le monde comprendra combien votre collaborateur, pour
~e faire la leçon qu'il me fait, avait besoin de les supprimer :
" Si l'on appelle, suivant une dénomination évidemmml ab111it1e
ma.is généralement reçue, démocratie etc .... " (On voit qu'il ne
s'agit de rien dim(J1lfrer.) - Quant à ce que ce sens du mot
dén;i.ocratie, - société toute sensuelle, - soit adopté aujourd'hui par tout _un monde nombreux et import;mt (géniralemmt
ne veut pas dire unitlmel/ement); c'est ce que les milieux littéJ"aires seront certainement les derniers à me contester.

NOTULES

Enfin votre collaborateur dénonce, - comme un manquement de ma part, - qu'au lieu de considérer le Bergsonisme
m lui-m2me je l'ai considéré sous son aspect mondain. Laissezmoi apprendre à vos lecteurs que c'était là précisément mon
s~jet en cet opuscule, que je l'y ai déclaré dès la première
ligne, r~ppela~t en maint endroit que, pour ce qui est de
cette ph1Iosoph1e m elle-m2me, j'en ai traité dans d'autres écrits.
Aussi bien trouveront-ils en ces autres écrits {notamment dans
un tra;ail paru au Mercu~e de France sous le nom de RlptJ11st
aux défenseurs du Bergsonume, 181' et 16 ju'illet 1913 ) une
réponse aux attaques de votre collaborateur contre mon interpritation de cette philosophie, notamment de la doctrine de
1' " intuition " ; car ces attaque.s sont, à la forme près, ceJlcs
qu'on m'a toujours faites. Ils pourront juger à ce propos la
vale~ de son assertion, suivant quoi les idées que je combats
seraient par moi "déformées systématiquement''.
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l'expression de mon
entière considération.
juLil!N B111DA.

•••
La. Société d'Encouragement aux Beaux-Arts de Liége a
orgamsé, sur l'initiative de son président M. A. de Neuville,
une exposition de l'œuvre lithographié d'Honoré Daumier a11
Palais des Beaux.Arts, du 16 Mai au zr Juin.

�LES REVUES

LES REVUES
REVUES

FRANÇAISES.

Dans la REVUE BLEUE du I 8 et du 2 5 Avril

M. Louis Thomas

annonce qu'il entreprend la publication de la Correspondance
générale de Benjamin Constant et donne la primeur d'un
certain nombre de lettres de !'écrivain à sa famille. Elles
nous révèlent un Benjamin Constant plein de tendresse et
d'attention pour les siens. On voit pourtant apparaître en
certaines ce mélange de tourment et d'indolence dont son
lme était composée. Pour le bien saisir, il suffit de rapprocher
les deux passages suivants:
Je suis le seul peut-être de qui l'existence n'ait pas été bouleversée
par les circonstances publiques. Cela tient à ce que la destinée, ayant
mis en moi-même de quoi remplacer outre mesure tous les bouleversements extérieurs, n'a pas voulu faire un double emploi, et s'en
est fixée à moi du mal qu'elle m'avait réservé.
Il faut laisser aller les jugements qu'on porte sur moi. Je ne
tl'Ouve pas qu'on ait tort de les porter, quoiqu'ils soient faux. Il ne
vaut pas la peine de les réfuter d'avance.

Le même douloureux désintéressement de soi-même se fait
sentir dans ce compte-rendu de sa vie quotidienne, qui se termine par une allusion à ses relations avec Mm• de Staël:
Vous me reprochez de ne pas vous donner sur moi-même &amp;SKI
de détails, et je vous remercie de ce reproche qui est une preuve
d'intérêt. Ma vie est si uniforme qu'elle ne vaut guère la peine
d'être décrite. Cependant, si vous en voulez l'histoire, la voici en
quatre mots. Je me lève assez tard, et toujours avec le regret de ne

pu m'être levé plus tek Je travaille jusqu'à 6 heures à peu près, à
moins que des visites ne m'interrompent, ce qui m'arrive plus que
je ne le voudrais. Je vais dtner alors dans le monde, je fais cinq ou
six visites jusqu'à minuit, puis je me couche. La société m'est
devenue plus nécessaire qu'elle ne me l'était autrefois, ce qui est une
preuve que je vieillis, et comme le seul moyen de voir du monde est
de dîner chez les gens, j'ai pris ce parti. Voilà de compte fait vingtljU~tre jours de suite que j'accepte des invitations. Les lampes me
fauguent, et les dîners me font mal. Mais ce sont des inconvénients
. illléparables de la vie de Paris. La conversation est restreinte, et tant
soit peu gênée. Cependant on s'en tire, et cc bruit de la société
chauc l'espèce de mélancolie qui s'empare de moi quand je passe
tout un jour dans la solitude. J'achève mon histoire des religions
anciennes, ou pour parler plus exactement, je l'avance, car je ne
sais encore bien précisément quand elle sera achevée. Mon temps
le passe vite, et le présent serait tolérable, s'il n'y avait pas d'avenir
- je ne désespère cependant pas de l'avenir, comme vous en déses~ez pour moi, et comme je n'en exige pas grand chose je ne serai
peut-être pas trompé. J'ai un besoin de repos et de vie domestique,
qui me donnera la force de l'atteindre avant que le moment soit
puaé. C'est sans pouvoir me juger complétement qu'on m'accuse de
faiblesse. Il faudrait avoir été dans mes circonstances pour savoir ce
qu'on aurait fait, et je le dis dans la plus profonde conviction, je
crois que pour faire mieux, il aurait fallu valoir moins.
·

•••

LES LETTRES consacrent leur numéro du J 5 Avril tout entier

à une étude de M. René Johannet sur l' Evolution dt Georges
Sorel. En voici la conclusion :
Esprit bizarre et carré, lourd et subtil à la fois, dur et capiteux,
plus qu'indigène, né de la terre, q_ue vous êtes rare et insoupçonnable!
Cette SoliditlU impassible que Gœthe saluait dans les anciens, revit
en vous, mais passionnée et nébuleuse, suspendue entre ciel et terre
et pleine de chants, comme la Cité des oiseaux. Par tous vos mouvementa vous éludez nos tristes pièges et tout ce que vous touchez se
transforme. Là où vous êtes passé l'atmosphère prend une teinte
plus riche et la matière s'enorgueillit, comme d'être soudain jetée

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au creuset de Nicolas Flame~ alchimiste et bon Français. Rénovation, don magistral qui vous '' suit et trace" comme une eau de
jouvence qu'on n'épuise pas. Non, il n'avait pas tort ce sympathique
abbé de province, qui louant Péguy, l'autre jour, d'avoir révélé pu
mal de jeunes, comme on dit, vous citait - et en bonne place ! parmi les jeunes révélations·. Un peu de lecture l'écartera de cette
idée, mais beaucoup l'y ramènera.
Et c'est sur ce trait que je termine. M. Sorel est un jeune, enven
et malgré tout, et il est un professeur de Jeunesse.

LES REVUES

1093

chose, où le symbole renoue à la réalité. Je réintègre un état de
choses antérieur à l'aventure artiste, un état de l'objet avant que
l'imagination s'y mette et le décompose, avant que l'atmosphère le
dissolve et le digère, avant que le poète y passe. Et cela aussi ctt
une délectation. L'aboutissement logique de cette peinture est la
n~gation de l'art dans l'imitation absolue. Peut-être.
Mais ne serait-ce pas aussi un joie rare et vierge de voir s'éteindre
le vieux flambeau de la beauté, de dessiner avec ses cendres les atêtes
d'un cube parfait et d'y ioscrire : Tout est hébétude et constance ,

•••
Le de11irième CAJUl!R VAuoo1s (20 Avril 1914) conti;nt une
étude inégale, parfois obscure, et d'un style tourmenté, maia
dans l'ensemble très intéressante de M. Paul Budry sur Fé/iJt
Yallotton ou le Retour à l'impauible. Citons-en quelques passages:
Vallotton pein-t comme on fait des sabots ; on pré'nd mesure,
et en avant l'outil. On dirait qu'il copie un tableau qui préexiste.
Sans hasard, sans boutades, sans inconnue. Aussi ne dépend-il pu
d'une réussite.
Et plus loin :
Attrait de l'absurde ! Plus j'enfonce dans les gris corridors que
m'ouvrent ses tableaux, plus je me sens éloigner de mon temps, et
de ce· par quoi je tien, à mon temps, des fins de mon désir, dea
voies actuellës de ma volupté. Et j'en éprouve un cruel contentemenL
A chaque seuil nouveau, je me défais d:une fo;ulté de jo'uiasance,
d'une notion de bien-être. Ici les délices de l'air, ici les floraisona
trompeuses de la lumière, les couleurs et leurs chants inno~ brablea,
la suavité charnelle des créatures, l'ivresse végétale des saisons. Je
m'exerce à la saveur pauvre de l'incotore, je me sèvre et me retranche.
Je m'enseigne à jeàner de tout ce qui est mouvement, pensivité et
illusion. Tout cela n'était-il pas énervement, surchauffement de
cellules ... ? L'art ne serait-il pas de resserrer sa vue jusqu'au1dn6mea
limites où la forme devient certitude 1 Hors des bestîalitéa c:t dea
sentimentalités, hors des lyrismes et d~ curiosités affolé~ de voir
et qui n'est pas, ici j'ai ce fort sentiment de toucher enfin à quelque

La REVUE DES FRANÇAIS du ro Avril insctit au dessous d'une
des photographies dont elle a l'habitude de récompenser ses
lecteurs, cette légende :
Le Prince Albert de Monaco dans son laboratoire, dont on va
œlébrer le :15• anniversaire de son règne.

•••
MEMENTO:

- La Revue de Paris (15 Avril) : "Une étude sur la
passion'', par la Comtesse de Noailles, - "Un petit monde",
roman, par Emile Clermont.
- La Rer1ue Bleue (z et 9 Mai) : "La Quittance du diable",
pièce inédite en 3 tableaux mêlés de chant, par Alfred de
Musset.

-

La Revue Hebdomadaire (z5 Avril et N 09 suivants) :

"Enquête sur les témoignages de- l'expérience".

- La Yie des Lettres (Avril 1914) : "Verlai.n e et Mallarmé'',
tene de la conférence prononcée par André Gide au Thé~tre
du Vieux-Colombier. - Poèmes du poète russe contemporain
Balmont : le premier est consacré a Iarovit ou Iarito, le
dieu auquel s'adressent les rites du "Sacre du Printemps".
-

Les Ecrits Françafr (5 Avril) : "Les Nations d'après leun

journaux", par Gabriel Arbouin.

-

Les Cahiers d'A11jourd'h11i (Février) : " Fragmehts'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

1094

d'Octave Mirbeau. - "La Flandre", extrait d'une conférence
d'Emile Verhaeren. - "Veillée de Noël", par Marguerite
Audou)I'.. - •• Propos d'un Normand", par Alain. - L'Opinion (1 J Avril et N° 8 suivants) : '' L'an prochain, à
Jérusalem", roman par J. Tharaud.
- L'OlifJier (Avril) : Deux poèmes de Mistral.
- Le Feu (Avril) : Réédition de l'étude de Lamartine sur

J.

Mistral.

-

La RçtJue Criti911e de; Idée1 et des Liflm ( 1 o Avril) :
Hommage à Mistral.

•••
REVUES ALLEMANDES :

-

Die G/Jldenkammer, Mars 1914:

Sous la signature de Hans Franck un article sur le "drame
de ityle ". Ce n'est pas d' aujourd'hui que date l'effort des
Allemands pour atteindre à ce style dont ils ne cessent de
déplorer l'absence. Dans tous les domaines de l'art et des lettres
Stefan George, Karl Scheffl.er, Adolf Hildebrandt, Van de
Velde, Georg Hermann, Paul Ernst ont tâché à sortir du
chaos. 11 semble qu'aujourd'hui dans la "lutte pour le style"
on s'attache surtout à r~former, à re-former le drame allemand.
Sophocle ou Shakespeare ? Déjà Paul Ernst et Georg von
Lukàcs se posaient la question. D'une manière qui n'est point
pertinente, pense Hans Franck, D'accord avec ses devancien
pour proclamer que " drame naturaliste " est une antiphrase,
il estime néanmoins qu'il faut désormais tenir compte dca
conquêtes récentes : celles du réalisme qui s'est assimilé le
monde sensible, celles du néo-romantisme, qui s'est appliqué à
l'analyse des réactions de l'âme. Mais ilJaut renoncer aussi bien
au symbolisme facile de l'un qu'au pittoresque superfici~ de
l'autre. Il faut apprendre à "laisser tomber" tout ce qui ~e
concourt point à rendre l'idée et l'essence des choses ; se tcnll'
à égale distanc:e de Sophocle et de Shakespeare, tous deux trop

I

LES REVUES

1095

parfaits pour qu'il puisse être encore intéressant de rec~mmencer
ce qu'ils firent. C'est à Henri de ~.leist qui tent., à son heure,
une synthèse du classique et du moderne qu'il faut revenir.
Unir la perfection de ceux qui surent étJ09uer la réalité à la
perfection de ceux qui surent l'interpréter, "l'essence à l'être
l'idée à l'incarnation, le métaphysique au réel ", telle est, conclu;
Franck, l'œuvre à laquelle doivent s'atteler les écrivains
allemands.
Ces considérations sont caractéristiques. De jour en jour
s'accuse en Allemagne cette tendance néo-classique qui, après
s'~trc affirmée d'abord dans le lyrisme d'un George, d'un Vollmoeller, d'un Stucken, ou dans la prose d'un Thomas MannJ
d'an Emil Ludwig, se fait jour aussi ap théâtr~ : " Nous avons
trop oublié, disait Thomas Mann dans un article récent, que le
style, la mesure, le rythme, la forme - voire même un certain
formalisme, une certaine convention cérémonieu.se sont inséparables de l'essence même du drame ... Richard Wagner, qui avait
i un si haut point le sens du "théâtral", l'.vait bien compris :
d'où Par1ifal. Toute son œuvre l'y conduisait logiquement".

•••
REVUES ANGLAISES.

- Poetry and Drama, (Londres) Mars 1914, paraît sous une
couverture bleu clair qui la fait ressembler un peu à la Eng/û!,
Rn,iew, Poésies de Maurice Hewlett,_ Ezra Pound, Godfrey
Elton et James Elroy Flecker. De bons comptes-rendus.
L'excellente chronique française de F. S. Flint.
-:-The Romanic Ref).few, (New-York) Octobre-Décembre 1913,
contient une longue étude sur le thème de la " Mort Arth.ur "
dans le roman médiéval, par J. Douglas Bruce ; et une étude
sur "les Sources du Roman de la Violette", par D, L. Buffum.
- The New Witnm, (Londres) 16 Avril: Article de F. Y.
Eccles : "France and th.e new royalists ".
- The New Weekly (Londres) est un nouveau journal hebdo-

�TABLE DES MATIÈRES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

madaire, indépendant en politique, et qui est, par ses ·tendances,
le choix de ses collaborateurs, la plus moderne et la plus litt6raire des publications hebdomadaires anglaises.

CONTENUES DANS

LE TOME XI

•••

(JANVIER-JUIN

1914)

RIVUES !TALil!NNES,

- li Marzocco (Florence) 22 mars : une étude d'Alfredo
Understeiner sur le compositeur Riccardo Zandonai. - No du
29 mars : articles sur Mistrai; sur les drames élizabéthains récemment traduits en italien, par G. S. Gargano. - Les Praemarginiilia et les Marginalia.
- La Yoce (Florence) z8 mars : n° pleins d'intéressants
comptes-rendus de livres récents, notamment de " Quelquca
Juifs" d'André Spire(par FeliceManigliano), d'une "Geschichte
der Spanischen Malerei" de A. L. Meyer (par Roberto Langhi).
- France-Italie (Florence et Paris) 1er mars : poèmes en
prose, de Carlo Linati, traduits par L. C.-" L'Opinion française
et l'Italie vers I 840 ", par B. Crémieux. - Les excellentes
chroniques.

•• •
REVUES EsPAGNOLl!S.

- Rt'llista de Américi; (Paris) 10 avril : Supplément "La
Actualidad " contenant des traductions d'André Gide,
d'Alexandre Mercereau, une série de sonnets de José Eustaaio
Rivera. -A l'intérieur de la revue " Mi doctrina y el pema•
miento de mi raza ", par Diego Ruiz. - Poésies d'un jeune écrivain équatorien, W. Pareja.

- Re'llue 111d-américai11e (Paris) avril : Deux poésiea de
Ramon del Valle-Inclan (avec traductio!! française de Jacqaes
Chaumié). Un article d'ethnographie américaine, par
Rey de Castro (qui discute l'existence de l'Atlantide).
- Cuba contemporanea (La Havane) mars : Fin des Lettret
d'amour de la poétesse cubaine Gertrudis Gémez de Avellaneda

FRANÇOIS-PAUL AUBERT

Une Visite à Jean-Dominique Ingres.

185

(LXII)

. . . 336

(LXII)

MICHEL ARNAULD

fJ:'elques juifs, par André Spire
I

C es~ la vie, par Jean Gaurrtent et Camille

See . . . . . . . . . . . • 344 (LXII)
Notule_s_: La Fïlle de l'lunnme, par
Maurice Qu1llot. - Kaligouça le
Cœur-Fidèle, par André Lichtenbe:ger. - Essais de critique liftéra_ire ~t philosophique, par René
G1lloum. - Etudes et,Reche,rches
par Albert de Bersaucourt. Trésor du tourisme ·: L'Italie
Sep~entrionale. - La Sculpture
vénitumne, par Pierre de Bouchaud. - Le~ Mœurs du Temps,
par Alfred Capus, - Maximes
morales et immorales, par Etienne
Re~ .. - L~s petites choses qui font
Platstr, qui vexent, qui flattent .par
~mile Berr. - Ai, hasard de la
'lfte, par Edouard Lockroy. Ombres françaises et visions a11glaises, par le C'• d' Haussonville .
361 (LXII)
M,en~e&lt;:,tte, par Raymond Schwab . . 893 (LXV)
L Heritage, par Henri Bachelin . . . 899 (LXV)
Notule: Contes et Récits Vosgiens, par
Fernand Baldenne
91 5 (LX~~
Le Seul Invisible, par Gabriei Mar~el · • 1054 (LXVI
Le_ lapon, par Lafcadio Hearn.
• 1059 (LXVI}
Mirages d'exil, par Jean ,Renaud
• 1o63 (LXVI)

t.,;

�FÉLIX BERTAUX
Das Hermann-Bahr Buch . • , • • 357
Frau Beate und ihr sohn, par Arthur

(LXII)

Schnitzler . . . . . , . • • • 359

(LXII)

Verkündiging(L'Annoncefaite à Marie),

par Paul Claudel, trad, de Jakob
Hegner . . . •
. . . , , • 734 (LXIV)
JACQUES-ÉMILE BLANCHE
422

Autour de Parsifal . . . . . . . , .

(LXIII)

LOUIS CHADOURNE

Le Tragique quolidim, Le Pil~te av~u!le,
Un homme fini, par Giovanm Pap1m . 172
Notule : L'Italie Moderne, par le

(LXI)

Prince Giovanni Borghèse . , 534 (LXIII)
Œuvres de Carlo Dossi . . . . , • 900 (LXV)
Notule: Boccace, par Henri Hauvette 1087 (LXVI)
PAUL CLAUDEL
498 (LXIII)
598 (LXIVJ
795 (LXV)

Wolf Dohrn.
Protée (Acte I) . ,
Protée (Acte II).
LOUIS DEMONTS
Poèmes en prose

. 212

. . . . . , . ,

(LXII)

EDOUARD DOLLÉANS
341 (LXII)
Le vieux Garain, par Gaston Roupnel
L' Entrave, par Colette Willy . . . . 510 (LXIII)
Une philosophie pathétique, par Julien
Benda . . . • . , . • • •

885

(LXV)

LÉON-PAUL FARGUE
Au Salon d' Automne .
lEternae memoriae p;itris . • . . .

165 (LXI)
594 (LXIV)

139
143
161

(LXI)
(LXI)
(LXI)

16&lt;)
346

(LXI)
(LXII)

348

(LXII)

513 (LXIII)
518 (LXIII)

521 (LXUI)
530 (LXIII)
718
720
723
724
726

(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)

731 (LXIV)
73-i (LXIV)
736 (LXIV)
912

(LXV)

ANDRÉ GIDE
Les Caves du Vatican (I). . , . .
5 (LXI)
Les Caves du Vatican (II) . . . .
220 (LXII)
Les Caves du Vatican (III) . , . . . . . 438 (LXIII)
Les Heures Bénédictines. par Edouard
Schneider . . . . . . . , .
50-S (LXIII)
Les Caves du Vatican (fin) . . . . . .
645 (LXIV)
P. G. LA CHESNAIS .

HENRI FRANCK
Lettres . . . . . . . . , , . •

HENRI GHEON
Du côté de chez Swann, par Marcel
Proust .
Les choses Voient, par Edouard Estaunié
L' lrréguliére, par Edmond Sée . . .
Ail musée Jacquemart. André, aux galeries Druet, Bernheim, Malpel etc.
Le chèvrefeuille, par Gabriele d' Annunzio
L'ingénu, par Charles Méré et Régis
Gignoux, d'après Voltaire . . . .
La Danse deva11t le miroir, par François
de Curel
Le Baladin du Monde Occidental, par
J. M. Synge . . . . • . . . .
Au Théâtre du Vieux Colombier: l' Avare
de Molière, l' Echange de Paul Claudel,
le Testament du Père Leleu,de R.Martin
du Gard.
Notule : Exposition Jacques-E.
Blanche. . . . . . . . .
Promenades Littéraires (V• série), par
Remy de Gourmont . . . . . .
Lumières du monde, par Paul Castiaux
Cendres, par Edouard Ducoté .
La Flûte Fleurie, par Tristan Derême
L' Am11 duPurgatoire,par Pierre Nothomb
Les poètes de Madame Sarah Bernhardt
Petites expositions : Ch. Camoin, l' Art
Décoratif, Picasso etc.
.
Un Institut de culture française à
Bruxelles .
Notules : Chez les passants, par
Villiers de l'Isle-Adam. - Métiers
divins, par Jean de Bosschère

. . 369 (LXIII)

La Jeunesse d'Ibsen

74

(LXI}

�JEAN SCHLUMBERGER

PIERRE DE LANUX
Journée de Tsoushima.

. . . . . . . . 416 (LXIII)

VALERY LARBAUD

(LXB

par F. Baldensperger . . . • . . 135
353 (LXII
527 (LXIII

Louis Nazzi . . . . • . . .
. •
Miguel Maiiara, par O. W. Milosz

Exposition P. Jouve . . . • .

(LXI)

STENDHAL
Journal: Séjour à Brunswick, 1807-1808. . . 545 (LXIV)

ROGER MARTIN DU GARD

Jeanne d'Arc a-t-elle abjuré 1 par Marcel
. . . . . 891

CÉLINE ROTT
Journal de voyage (Canada) (I) . . . .
Journal de voyage (Canada) (II) . . .

(LXIV)
(LXV)
(LXVI)
(LXVI)

WILLY SCHMID

Lettres de Georges Meredith. . . . . 1076 (LXVI)

JACQUES RIVIÈRE
Exposition Cézanne . . . . .
Parsifal. . . . . . . . . . . .

(LXIV)

Deux œuvres récentes de Claude Debussy . . . . . . . . . . . 1068 (LXVI)

GÉRARD MALLET

MARCEL PROUST
A la recherche du temps perdu. . . .

727
729
901
1o66
1070

Midsummer niglit's dream • . •
Contes d'Italie, par Maxime Gorki.

913 (LXV)
1072 (LXVI)

THÉODORE LASCARIS
De la bibliographie dramatique et de la
nécessité d'une bibliothèque théâtrale 156

Hébert . . . . . .

(LXI)
{LXI)
315 (LXII)

L' Enquête, par Pierre Hamp

La Littérature, création, succès, durée,
Here are ladies, par James Stephens. .
Chance, par Joseph Conrad . . . . .
Notule: De Byron à Francis Thompson, par Floris Delattre. . .
The jlying inn, par G. K. Chesterton . .

'jean Barois, par Roger Martin du Gard 147
La Maison Blanche, par Léon Werth
151

(LXV)

. 921 (LXVI)

351
757

ANDRÉ SUARÈS
Chronique de Caërdal: Ham let, première
partie . . . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal: Hamiet, deuxième
partie . • . . . • . . . . .
Chronique de Caërdal : Ardente sérénit.é
Chronique de Caërdal: D'après Stendhal,
première partie . . . . . . . .
Chroni9.ue de Caërdal: D'après Stendhal,
deuxieme partie . . . . . . . .

(LXII)
(LXV)

GASTON SAUVEBOIS
La Vie et l'Amour, par Abel Bonnard
153 (LXI)
Notules: Portraits de sentiment, par
Edmond Pilon. - Figures et quesiio11s de ce temps, par Paul Flat . 532 (LXIII)
Les Hasards de la Guerre, par Jean Variot 8()6 (LXV)
Essais critiqttes, par Eugène Peterfy. . 1061 (LXVI)

(LXI)

305 (LXII)
486 (LXIII)

853

(LXV)

998 {LXVI)

ANDRÉ THÉRIVE
Elégies. . .

770 (LXV)
977 (LXVI)

125

........

, 970 (LXVI)

ALBERT THIBAUDET
Le Cinquantenaire d'Alfred de Vigny. .
Un poète et la poésie provençale. . .
Notule: King Harald, par Luc
Durtajn . . . . , . .
La Bataille Réaliste, par Emile
Bouvier . . . . . . .
Le Père, par Georges Valois •
Sueur de sang, par Léon Bloy

105

{LXI)

319 (LXII)
166

(LXII)

500 (LXIII)
502 (LXIII)
509 {LXIII)

�(

Réflexions sur la littérature : La Grande
pitié des Eglises de France, par Maurice
Barrès . . . . . . . . . . ,
Réflexions sur la littérature: Anthologie
des avocats français contemporains par
Fernand Payen . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : La Nouvelle
Croisade des enfants, par Henry Bordeaux . . . . . .
. .
Didier, homme du peuple, par
Maurice Bonneff. . . . . .

Diderot, les plus belles pages. Puvis de Chavannes, par René
Jean. - L'Epicier, par Jean-Jacques Bernard.-Contes Rustiques,
par Henri Dagan. - Souvenirs
sur la Reine Amélie de Portugal,
par Lucien Corpechot. - Les
Cheminots, drames de la voie
ferrée, par C. F. de la Bernaisc 108o (LVXI)
Une lettre de M. Julien Benda . . . 1087 (LXVI)

705 (LXIV)
87:2

(LXV)

1035 (LXVI)
1o64 (LXVI)

EMILE VERHAEREN

397 (LXIII)

Poèmes . .
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN

Les Noces d'argent. . . . . . . . .

204 (LXII)

.

CHARLES VILDRAC

. 98

Poèmes . . . .

(LXI)

CAMILLE VETTARD

Les Fêtes du Muscle, par Georges Rozet 505
Une conférence sur K~plin~ poète . . 903
Nicolas Gogol, par Lows Leger. . . . 1046
Notules: La Découverte de l'Avenir
et le Grand Etat, par H. G. Wells.
- Le Pays des Aveugles, par
H. G. Wells. . . . . . . . 1085

(LXIII)
(LXV)
(LXVI)

(LXVI)

XXX

Notule : La Voie Sacrée, par Jules
Laroche .
. . . . . .
Notule : Tu es femme, par Hari or .
Troisième liste de souscription à l'édition
monumentale d' Une Saison en enfer .
Notules: La Chine en révolution, par
Edmond Rottacb. - Croquis
d'Outre-Manche, par Jacques Bardoux . . . . • . . . . .
Notules: Le Dessous du Masque, par
François Porché. - Pour la
Musique, par Léon-Paul Fargue.

368 (LXII)
531 (LXIII)

738 (LXIV)

914

(LXV)
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.
lmp.

SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges {Belgique).

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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