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                  <text>�II ~

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

�ilSLlbî!OA CENTRAL
U.A.N.1-

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

.

35 &amp; 37,

PARIS
RUE MADAME,

1914

35 &amp; 37

�TABLE DES MATIERES
CONllNVES DANS

LE TOME · XII

(JUILLET-ÂOUT

1914)

MICHEL ARNAULD
L'abdicatibn llu ~te, par Maurice
Barres. • . . . . . . . 310 (LXVIII)
L, Monarque, par Pierre Mille. . • 325 (LXVIII)
Btmlthi li Silentieu~, el autres contes
juifs, par I. L. Peretz, traduits par
Ch. Bolz. . . . . . . . 326 (LXVIII)

ANDIŒBAINE

Poèmes .

.

.

• 203 (LXVIII)
FÉLIX BERTAUX

Anthologie des poètes lYt"iques allemands depuis Nietzsche, par Henri
Guilbeaux. - Das Poetisch, Berlin,
par Heinrich Spiero. - Ged&amp;nkengut aus meinen W anderfahren, par
Max Dauthendey . . . . . 162 (LXVII)
Dw Tod in Venedig, par Thomas
Mann . . . . . . . . . 338 (LXVIII)
Semmering 1912, par Peter Altenberg 343 (LXVIII)
ANDRÉ FERNET

L'Otage de Paul Claudel au théâtre
de l'Œuvre .

.

.

.

.

•

• 146 (LXVII)

�I
HENRIGHÉON

Dans le Cloaque, par Maurice Barrès. 134 (LXVII)
Un cabinet tle portraits, par Ernest
Tissecand. . . . • • • . 136 (LXVII)
Un film sensationnel de-M. d' Annunzio à Rome. . . . .
169 (LXVII)
A propos de quelques Lautrec . . . 328 (LXVIII)
A l'Opéra•Comique : reprises du Rlue
et
la Péri . • • . . . . 332 (LXVIII)

ae

ANDRÉ GIDE

La Marche turque .

177 (LXVIII)

COMTE DE GOBINEAU
Mademoiselle !mois (I) avec ùn avant-propos
de Tancrède de Visan. • . • . . 24&amp; (LXVIII)
VALERY LARBAUD
L,te,ary Taste, par' Arnold Bennett.

335 {LXVIII)

FRANÇOIS PORCHÉ
Comment1'amour colore le temps .

58 (LXVII)

MARCEL PROUST
A la recherche du temps perdu (fragments)(II)

72 (LXVII)

JEANSCHLUMBERGER
Au Vieux Colombier : l'Eau-de-Vk
par Henri Ghéon. - La Nuit de~
Rois de Shakespeare, traduite par
Th. Lascaris. . . .
137 {LXVII)
La Collection Camondo .
331 (LXVIII)

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : La
Vieillesse d'Hélène, par Jules
Lem~tre • • . . . . • •
Réflexions sur la littérature : Les
P.-emières Œuflt'es de Flaubert. .
Fantdmes et viuants, ~r Uon Daudet
Voyage du Condotlièt'e, par André
Suarès . . . . . . . • •
La Genèse du XIXe siècle, par Houston-St~ward Chamberlain (édit.
française par Robert Godet) .
Essais choisis par Georges Brandes'
traduits par S. Garling.
'

125 {LXVII)
294 (LXVIII)
315 (LXVIII)

319 (LXVIII)
320 {LXVIII)
323 (LXVIII)

ARTHUR RIMBAUD
Trois lettres inédites (avec une notice de Pa49 (LXVII)
terne Berrichon) .
•
231 (LXVIII)
Ebauches d'Une Saison en Enfer.
JACQUES RIVIÈ RE
5 (LXVII)
Rimbaud (1) . . . . . . . . . .
La saison russe : le Rossi gnol d'Igor
Stravinsky. - L e Coq d'Or de Rims·
ky Korsakov. - La Légende de
150 (LXVII)
Joseph de Richard Strauss.
209 (LXVIII)
Rimbaud (II} .

FONTENAY•AUX- R0SES. -

I MP. L. BELLENAND. -

:a8.374.

�5

RIMBAUD

1

PREMitRE PARTIE
" Apprlcions sans 'lltrtige f lt1ndu1
dt mon innocence. "
A.R.

I
Rimbaud commence par la colère et par l'injure. De
son ime, c'est ce qui vient d'abord à notre rencontre.
C'est ce qu'il nous faut essuyer d'abord, si nous voulons
nous approcher de lui. Impossible de le comprendre si
l'on hésite devant ce flot d'insultes, si l'on tâche de le
tourner. Car, ainsi qu'un grand fleuve s'annonce jusqu'en
pleine mer par de la boue, Rimbaud est naturellement
précédé par cet immense salissement.
Rimbaud n'était pas seulement irritable; il n'y avait
pas seulement à craindre de lui donner quelque motif
1

La longueur de cette étude noua oblige à ne pas la donner ici
dans son intégriü. On la trouvera complète dans le volume de
lettres et d'ébauche, inédites de Rimbaud que les éditions de la
Nouvelle Re&lt;uue Fran;aist se proposent de publier prochainement.
Elle lui servira de préface.

�RIMBAUD

6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'emportement. Il ne vous attendait pas; il prenai_t les
devants, il se ruait sur vous d'abord et sans daigner
s'expliquer. L'injure lui venait si spontanément à la
bouche qu'il ne savait pas résister à sa montée. Elle était
comme une fonction en lui, avec sa volupté spécifique. Il
en possédait toutes les ressources, tous les secrets ; il en
avait le tour, les façons de commencer, les vocatifs ; elle
était chez lui à l'état jaillissant.Bien que, pour ce qui touche
à Rimbaud, l'autorité d'Edmond Lepelletier soit des plus
suspectes, nous pouvons cependant lui emprunter ici_ ~ne
anecdote. Il raconte qu'un jour, " pour faire plaisir à
Verlaine ", il invita Rimbaud chez lui : " D'abord il ne
desserra pas les dents pendant toute la première partie du
repas, n'ouvrant la bouche que pour demander du pain ou à
boire, d'un ton sec, comme à une table d'hf&gt;te ; puis, à la ·
fin sous l'influence d'un bourgogne énergique, dont Verlai~e lui versait largement, il devint agressif. Il lança des
paradoxes provocateurs et émit des apophtegmes des~inés à
appeler la contradiction. Il voulut notamment me plaisanter
·en m'appelant "salueur de morts", parce qu'il m'avait
aperçu soulevant mon .chapeau sur le passage d'un convoi.
Comme je venais de perdre ma mère, deux mois aup_aravant, je lui imposai silence sur ce sujet, et le regardai d:
certaine façon qu'il prit en assez mauvaise part, car 11
voulut se lever et s'avancer, menaçant de mon c6té. Il
avait pris nerveusement et sottement sur la table un
couteau à dessert, comme une arme sans doute. Je lui
collai la main à l'épaule et le forçai à se rasseoir, en lui
disant que je sortais de faire la guerre, etc. " 1 Il est
1

pp.

Paul Perlaine, par Edmond Lepelletier, Mercure de France,
260-262.

7

inutile de citer la suite de c~ passage, où la dignité, 1a
bravoure et le désintéressement de M. Lepelletier s'expriment de la façon la plus comique. Retenons-en simplement
que plus tard Rimbaud ne parlait jamais de son hôte qu'en
l'appelant : "salueur de morts, ancien troubade, pisseur
de copie."
Mais ce n'était là de sa part qu'amusement. Son inspiration injurieuse avait un fonds plus tragique. Les lettres qu'il
écrivait à son ami Delahaye nous laissent sentir de quelle
profondeur en lui surgissaient les paroles ordurières, quel
affreux plaisir il y golitait, avec quelle plénitude, quelle
dilection, quel profit il les crachait : " Ce qu'il y a de
certain, c'est merde à Perrin. Et au Comptoir de l'Univers, qu'il soit en face du square ou non." 1 "N'oublie
pas de chier sur la Renaissance, journal littéraire et
artistique, si tu le rencontres. " 2 Il y a davantage ici que
la grossièreté de l'adolescence. Le ton est plus grave et
plus furieux ; les mots tiennent plus fortement à l'~tre de
celui qui les prononce ; ils le secouent davantage en
s'échappant de lui. C'est presque le transport d'une satisfaction organique. Quelle anormale compéten~e dans la
façon dont il encanaille les mots les plus bénins en leur
forgeant des désinences incongrues ! 3 On dirait qu'il leur
1 Lettre de juin 1872 à E. Delahaye, dans la Nou&lt;velle Re&lt;vue
Franfaist du 1" octobre 1912, numéro XLVI, p. 579.
1 Ibidem, p. 580. Il faut noter que cette Renaissance venait de
publier les Corbeaux. C'est donc à lui-même que Rimbaud adresse
ici ses injures.
1 Voir ibidem: Juimphe, Parmerde, absompiu, tra&lt;vaince, carolopolmerdis, au lieu de : Juin, Paris, absinthe, trtz'Vaille, carolopolitain,
- et dans une autre lettre à Delahaye (p. 53 du présent numéro) :
contemplostate, au lieu de : C()llttmplatjon.

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

rend la forme qu'ils doivent avoir pour lui, qu'il les
rétablit dans leur indignité originelle. Jamais homme n'eut
plus naturelle la faculté de travestir, de défigurer, de
souiller.
Mais il n'est pas horrible seulement par ses paroles.
Son àme se tient der~ière ses injures, pareille à elles, plus
effray_ante encore, s'il est possible. Et d'abord, il est d'une
insensibilité incroyable. C'est un monstre. Il est incapable
d'éprouver aucun des sentiments normaux de l'humanité.
Il ne reconnaît rien pour respectable ; il est absolument
dépourvu d'égards, c'est-à-dire qu'il ne trouve rien vers
quoi l'on ait quelque raison de se tourner. Toutes les
habitudes sociales de notre cœur lui sont incompréhensibles. Point de tradition pour lui, point de liens forgés
par les siècles. Son âme est seule dans le temps ; elle est
traversée par le soufll.e désert de la totale liberté. A la
place des innombrables ménagements qui emplis.sent la
netre, il y a en elle comme un vide, mais un vide brt1lant,
féroce, une sorte de flamme négative. Il signe une de ses
lettres~ "ce sans-cœur de Rimbaud." 1 Même s'il l'a
voulu ironique, il faut prendre le mot à la lettre. Il est
privé de ce lieu "intérieur où les sentiments naissent,
fleurissent, s'entretiennent, se développent, de cette petite
maison de la conscience avec ses habitants qui vont et
viennent, entrent et sortent, font Jeur petit redlue-ménage
1 Lettre à M. bambard, publiée dans le Jean-Arthur Rimbaud, le
polte de M. Paterne Berrichon (Librairie du Mercure de France),
p. 9:i. Compare,: le mot que cite Ernest Dclahaye dans son Ri111baMd
(Revue Littéraire de Paris et de Champagire, 190:r), p. 30: "Ce
qui fait ma supériorit~ c'est que je n'ai pas de cO!ur. "

RIMBAUD

9

plein de mesure et de civilité. Pas de terrain moral dans
cette !me; les semences qui y tombent, ne rencontrent
rien qu'une dévorante absence par quoi tout de suite
elles sont volatilisées.
Rimbaud parle de sa mère non pas grossièrement, mais
avec une sécheresse brutale, avec une aridité impitoyable :
"La mother m'a mis là dans un triste trou." 1 "La mère
Rimb (sic) retournera à Charlestown, etc. " ' Elle ne lui
est rien et son indifférence pour elle semble tranquille, complète, sans restrictions intimes, sans remords. Il refuse de
tenir compte de ses volontés, et de cette insoumission, il
ne pense même pas à s'expliquer avec elle. C'est à un étranger qu'il écrit : " ... J'ai fini par provoquer d'a~oces résolutions d'une mère aussi inflexible que soixante-treize
administrations à casquettes de plomb. - Elle a voulu
m'imposer le travail perpétuel, à Charleville (Ardennes) l
Une place pour tel jour, dirait-elle, ou la porte. - Je
refusai cette vie ; sans donner mes raisons : c'etît été
pitoyable. " 3
Même indifférence à" l'égard de la patrie: "Quelle
horreur, que cette campagne française! " ' Au moment où
les Allemands pénètrent en France, il se plaint, avec une
amertume qu'il ne soupçonne nullement d'être déplacée,
que Paris n'envoie plus de livres aux libraires de Charleville. Et voici sous quelles couleurs lui apparaît l'héroYsme
de ses concitoyens :
1 Lettre de mai d73 à E. Delahaye, p. s:i du présent num~ro.
' Ibidem, p. 53 du présent numéro.
1 Lettre -d'aoOt 1871, publiée par M. Paterne Berrichon dans le

Mercure dt Franu du 16 déc. 1911, p. 730.
' Lettre à Delabaye de mai 187 3, p. 53 du préseiit numéro.

�IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RIMBAUD

"Charlèville, 25 aotlt 1870.
Monsieur,
Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville !
- Ma ville natale est supérieurement idiote entre les
petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai
plus d'illusions. Parce qu'elle est à côté de Mézières une ville qu'on ne trouve pas - parce qu'elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious,
cette benoîte population gesticule prudhommesquement
spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de
Strasl:&gt;ourg ! C'est effrayant, les épiciers retraités qui
revêtent l'uniforme ! C'est épatant comme ça a du chien,
les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et
tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !. .. Moi,
j'aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes !
c'·est mon principe. " 1
Il est visible qu'il ne comprend pas. Ce qui se passe
so~s ses yeux n'a pas de sens pour lui ; il ne perçoit pas
le motif de cette agitation ; elle lui apparaît comme vidée
du sentiment qui la prov'oque ; car de ce sentiment il ne
peut se faire aucune image, son àme ne_lui en fournissant
pas d'équivalent. A la place des humbles mouvements du
patriotisme, il ne trouve en lui qu'un affreux désintéressement plein de rire.

Bien mieux : de la haine. Il n'est pas seulement
insensible : il y a en lui une véritable fureur, un profond
besoin de vengeance. Il est tourné contre nous ; il nous
abhorre de toutes ses forces, de tout son cœur : " La
chaleur n'est pas très constante, mais de voir que le beau
temps est dans les intérêts de chacun et que chacun est
un porc, je hais l'été qui me tue quand il se manifeste un
peu. " 1 Il considère tout etre comme quelqu'un d'abord
dont il faut se venger. Il s'approche, il met la main sur
lui, il a un droit sur lui, il vient lui faire payer sa dette.
Et comme il voit qu'on n'en peut rien tirer, il l'accable
de sarcasmes et de malédictions.
Aucun moyen ne lui paraît trop bas pour satisfaire son
grief. II faut parler sans crainte de l'hypocrisie et de la
. làcheté de Rimbaud. &amp;ournois, oui, puisque cela peut être
une arme. Darzens raconte que, dans un dîner de littérateurs où Verlaine l'avait introduit, Rimbaud, légerement
pris de vin, se mit à rythmer d'un mot malsonnant les
vers que récitait un poète. Carjat, après une vive altercation, l'ayant mis à la porte, Rimbaud attendit la fin du
repas et, lorsque son adversaire sortit, se précipita sur lui
avec une canne à épée, dont il lui fit une blessure heureusement peu grave. 2 Certains ont prétendu cette anecdote controuvée et il est important d'indiquer ici que
Verlaine en tous cas en donne une version toute difféLettre à Delahaye de juin 1872, Nou'!Je/le Revue Française du
oct. 1912, p. 578.
1 Voir le Reliquaire d'Arthur Rimbaud, Genonceaux éditeur.
L'anecdote se trouve dans la Préface de Rodolphe Darzens,
p. XXVI. Elle est reproduite, avec quelques variantes, dans le
Paul /Ter/aine d'E. Lepelletier.
1

Lettre à M. lzambard, publiée par M. Paterne Berrichon dans
la Nou'Vel/e Rl!'Vu11 Française du 1" janvier 1912, pp. 24-25. Comparez l'anecdote racontée par Ernest Delahaye à la page 2 7 de son
Rimbaud.
'
1

II

1er

�12

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rente. Pourtant, telle que la rapporte Darzens, elle ne
me paraît pas absolument invraisemblable. Quels scrupules
pouvait-il y avoir pour une colère aussi fondamentale
que celle de Rimbaud ? Les convenances, la mesure
et l'espèce de dignité que nous avons l'habitude de
garder jusque dans l'assouvissement de nos rancunes,
c'est parce que celles-ci sont toujours particulières, limitées, définies : pour les satisfaire nous ne sortons qu'un
instant de l'état de paix; nous savons bien que nous y
rentrerons tout à l'heure; aussi essayons-nous d'en conserver le plus possible les grandes lignes, d'en respecter les
exigences autant que nous le permet notre crime. Mais
chez Rimbaud la haine est totale, absolue, infinie ; c'est
elle qui pose toutes les lois, qui donne sa direction et sa
forme à toute la'conduite; il n'y a pas d'autre voix que
la sienne ; le seul devoir est de la contenter à tout prix ;
ainsi toute !Acheté est permise, pourvu qu'elle soit efficace,
1

1 " Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre
haut et bas contre la prolongation d'à la lin abusives récitations.
Sur quoi M. Etienne Carjat, le photographe-poète de qui le
'récitateur était l'ami littérairè et artistique, s'interposa trop vite et
trop vivement à mon gré, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud
qui ne savait supporter la bojsson, e~ que l'on avait contracté, dans
ces '' agapes " plut6t modérées, la mauvaise habitude d!! gâter au
point de vue du vin et des liqueurs, - Rimbaud qui se trouvait
gris, prit mal la chose, se saiiiit d'une canne à épée à moi qui était
derrière nous, voisins immédiats, et, par dessus la table large de près
de deux mètres, dirigea vers M. Carjat qui se trouvait en face ou
tout comme, la lame dégainée qui ne fit pas heureusement de très
grands ravages, puisque le sympatlùquc ex-directeur du BoultVard
ne reçut, si j'en crois ma mémoire qui est excellente dans cc cas,
qu'une éraflure très légère à une main. " _(Préface aux Polsies
Complètts d'Arthur Rimbaud, éditio.n Vanier.)

RIMBAU·D

13

pourvu qu'elle aide un peu à calmer cette immense soif.
Rimbaud est toujours en état de légitime offense. Tant
pis pour nous si nous sommes en repos ! Lui est en
guerre. Nous sommes ses ennemis, même si nous ne le
voulons pas. Nous avons beau tourner vers lui le visage le
plus bienveillant : il cherche pendant ce temps comment
il pourra nous faire du mal. Si par hasard il nous trouve
en proie à quelque tourment, c'est toujours autant de pris!
Il s'en félicite avec un transport cruel. Regardez-le qui
exulte affreusement ! En pleine occupation allemande
il écrit : " J'ai été avant-hier voir les Prussmans à
Vouziers... Ça m'a ragaillardi. " 1 Et . il ne pense pas
à retenir ce cri épouvantable et sublime : "Je souhaite
tres fort que l'Ardenne soit occupée et pressur6e de plus
en plus immodérément." 2 Sa haine à des ressorts d'a,cier.
Il ne se fatigue pas de se lever contre nous. I~,est toujours
prêt à porter son accusation, avec la même grande joie
impitoyable, toujours prêt à poursuivre et à condamner.
D'autant plus d'occasions on lui en offre, d'autant plus il
se réjouit. Inépuisablement en lui surgit le rire qui déteste.
Encore ! s'écrie-t-il avec triomphe; Vous voyez, je suis
toujours là; vous pouvez y aller, je ne vous manquerai
point.
Sa fureur est telle qu'elle le tient jusque dans le plaisir.
Il faut entendre le son rageur, siffiant, ironique, indigné
que prend le mot " délicieux " chez Rimbaud. Il semble
dire : "Voilà ce que vous avez trouvé, c'est bien ! je le
prends ; mais ne pensez pas que je vous pardonne davan1 Lettre

à Delahaye de mai 1873 (p. 53 du présenLnuméro.)

1 Lettre à Delahaye de juin 18°72, Nouvelle Revue Française du
1er

octobre 1912, p. 579.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RIMBAUD

tage cette volupté que le reste. Toute ma colere y demeure
co~tractée. Je vous ferai payer ça."
Pour bien comprendre la haine de Rimbaud, il faut y
noter un caractere singulier : c'est qu'elle ne s'occupe pas
de son ~bjet. Elle. se complique d'une indifférence transcendante pour les êtres auxquels elle s'attaque : elle ne
fait entre eux aucune distinction, elle ne les connaît pas ;
elle ne sait rien que se précipiter.

Ses strophes bondiront : Poilà, voilà, bandits l

1

Rimbaud se rue au hasard, il frappe à tort et à travers,
stir que ses coups, où qu'ils portent, seront toujours
mérités. Dans Paris se repeuple, le voici parti pour une
sorte d'apologie de la Commune et de furieuse diatribe
contre les Versaillais. Mais au bout de la première
strophe, il ne voit plus de différences; il ne sait plus à qui
il en a; c'est à tout le monde; sa haine saute en lui dans
tous les sens, elle est comme une boussole affolée. L'esprit
de vengeance chez lui, c'est en même temps l'esprit de
vertige. Des qu'il entre dans sa colère, tout se met à
chanceler et à tour~oyer autour de lui :

Qu'est-ce pour nous, mon cœur, que ces nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout mfir renversant
Tout ordre; et l' Aquilon encor sur les débris;
Et toute vengeance r - Rien!•.• Mais si, toute encore,
Nous la voulons! Industriels, princes, sénats :
1 PariJ ,e repeuple, Œuvrts d'Arthur Rimbaud, édition définitiYe,
librairie du Mercure de France, p. 5!1.

Périssez ! Puissance, justice, histoire : à bas!
Ça_nous est da. Le sang ! le sang! la flamme d'or !
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur.
Mon esprit! tournons dans la morsure : Ah! passez,
Rfpubliques de ce monde ! Des empereurs,
Des rfgiments, des colons, des peuples: assez! 1
Cette impartialité de la fureur, cette égalité de la rage
trahissent l'étrange détachement où est Rimbaud des
objets qu'il harcèle avec le plus d'acharnement. Il les
déteste, il les attaque, mais en même temps, il les maintient à distance, il leur impose un espace d'avec lui où
viennent s'égaliser toutes leurs petites différences, se
perdre les nuances et les degrés de leur ignominie. Il nous
poursuit, il s'attache à chacun de nous, mais en même
temps il recule, il se sépare de nous tous, il se tient à
l'écart dans un étonnement scandalisé. Il y a je ne sais
quel silence et quel retranchement au fond de ses injures.
Nous n'avons même pas l'idée de nous justifier devant
lui, tellement nous sentons que "ce n'est pas pour ça"
qu'il nous en veut. Au fond il n'a rien à débrouiller avec
nous. Nous ne sommes là que pour recevoir sa haine. Il
ne sait pas qui nous sommes ; qui croirait l'avoir offensé,
lui donnerait à rire. Il a toujours l'air de ne vouloir s'expliquer qu'avec quêlqu'un que nous ne voyons pas. C'est
vers ce spectateur invisible qu'il se tourne sans cesse ; il
nous montre à lui simplement, il nous présente et ça
suffit.
L'ironie de Rimbaud n'a rien à faire avec l'esprit.
1

Les Illuminations: Ycrtige, dans les Œuvres, p.

111.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'C 'est une certaine façon pleine d'arrière-pensée de
nommer les choses, le choix indifférent de l'une d'entre
elles pour l'énoncer, un air de dire : "Voyez-moi ça,
hein ! ", un silence sur ui; mot, une façon d'en appeler
aux dieux, de les prendre à témoins en se taisant sur
quelque chose. Comme le plus parfait éloge est quelquefois
de ne rien dire, ainsi la moquerie de Rimbaud est de
cueillir au hasard n'import·e quoi et de l'entourer de sa
réticence. Le ton de sa voix indique assez tout le scandale
qu'il trouve dans l'objet choisi: s'il vous plaît de regarder,
vous verrez du joli ; mais ça serait la même chose, si nous
avions pris ,à c&amp;té; on ne comprend vraiment pas pourquoi l'on se plaindrait, puisque tout est de la même qualité
que ça, voyez donc ! "Je n'ai rien de plus à te dire, la
contemplostate de la nature m'absorculant tout entier :
je suis à toi, ê'J Nature, ê'J ma mèrè ! " 1
Nous apercevons maintenant quelle est la véritable
essence de la haine de Rimbaud. C'est une révolte non
pas d'ordre social, mais d'ordre métaphysique.
Il faut se garder de prendre Rimbaud pour un bohème;
il ne faut pas le croire lorsqu'il se peint lui-même dans ses
premiers. vers "débraillé' comme un étµdiant ;, 2 ; il est
bien autre chos·e qu'un voyou. Le visage ébouriffé et
désordonné que lui prête Fantin-Latour, s'il n'est pas sans
vraisemblance, cependant risque de suggérer une fausse
interprétation de sa révolte. La bohême est une protestation contre la société et ses usages, contre la hiérar-chie
l Lettre à Delahaye de Mai 1873 (p. 53 du présent numéro).
3

A la musique, Œuvrea, p. 370.

RIMBAUD

des classes, contre l'organisation que les hommes se sont
eux-même.s imposée ; elle prétend renverser tout ce qu'il
y a d'artificiel dans la vie, tout ce qui est surajouté à la
simple nature. Mais elle accepte certains commencements
les fondations dé l'édifice et tout au moins l'existence'
ici-bas. Rimbaud refuse tout en bloc : c'est contre la
condition humaine qu'il s'élève, bien mieux contr~ la
condition physique et astronomique de l'Univers. Là est
l'insupportable : dans tout. Etre vivant : voila l'horreur !
Etre là, subir, admettre, durer : voilà ce qui ne se peut
faire sans honte, sans exécration, sans vengeance ! Il y a
quelque chose qui vous tient à la gorge, qui vous étouffe.
Il y a u.ne impossibilité positive et comme agressive à
"être au monde" 1• La colère de Rimbaud c'est une
intolérance, au sens médical du mot, Il ne' peut rien
" ga_rd er " , tout son organisme
.
est en défense et dans un
état de malaise et . de rejet prim.itif, fondamental,
permanent. Il suffoque, il se tourne et se retouriie indéfiniment ; en vain toujours. Ses fugues continuelles sont
les sursauts de cette intolérance métaphysiq~e. L'endroit
où il se ~~ouve a pour lui quelque chose de br!tlant, la
place qu 11 occupe le chasse comme avec une main . 11
'
b .
,
n a pas esom, pour n'y pouvoir rester, de la méchanceté
des hommes ; le seul fait d'y être situé, la simple station
en ce point sont en eux-mêmes assez épouvantables pour
l'obliger à fuir.
D'un bout à l'autre de cette lettre à Delahaye dont nous
avons déjà cité plusieurs passages, on sent bien l'espèce de
1 "

Nous ne sommes pas au monde. " Une Saison m enfer :
Délire, I: f'ierge Folle, dans les Œuvres, p. ,. 77 .

2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

folie que la présence en un lieu donne à Rimbaud, on
sent peser cette masse invisible qui, partout où il se tient,
l'écrase, cohtre laquelle il n'a pas trop de toute sa fureur:
" Mais ce lieu-ci ; distillation, composition, tout étroitesses ... " 1 " En ce moment j'ai une chambre jolie sur une
cour sans fond, _mais de trois mètres carrés. - La rue
Victor Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par
le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot à l'autre
extrémité, - Là, je bois de l'eau toute la nuit, je ne vois
pas le matin, je ne dors pas, j'étouffe. Et voilà." 2 Le
monde est sur lui comme sur sa chambre l'énormité des
étages supérieurs. Il est occupé à le subir. Voyez-le attelé
à son mal comme à une besogne. Il est là dans sa chambre
à ne rien faire, à peiner, à écouler silencieusement sa
haine. Courbé, grimaçant, abruti, il crache, il dit non, il
boude monstrueusement.
Ce n'est encore qu'un enfant, mais un grand martyre
lui a été confié: "fai avalé une fameuse gorgée de
poison. -Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé!
- Les entrailles me bnllent La violence du venin tord
mes membres, me rend diffontte, me terrasse. Je meurs
de soif, j'étouffe, je ne puis crier," 3 C'est maintenant
que nous entendons bien le ton de sa voix: non pas
seulement rauque et crapuleux, mais le soulèvement de
tout son être y a, passé ; c'est quelqu'un de travaillé
jusque dans ses profondeuts. qui parle ; et par une souffrance absolument unique et solitaire. Ses cris n'ont aucun
Lettre à Delahaye de Juin 1 872, dans la Nou,vtlle &amp;vue Fran•
du 1 "' Oct. 19n, p. 578 .
1 lbidtm, p. 5 80.
s Une Saison m e11fir: Nuit dt l'En/er, Œuvres p. 27 0.
l

faÎst

I

RIMBAUD

rapport avec la plainte et la revendication. "Toujours
même geinte, quoi ! " 1 s'écrie-t-îl sans doute. Mais en
même temps il ne songe qu'à s'aliéner tous ceux qui
pourraient être tentés de lui porter secours. Il les chasse,
il les bafoue, il se fait aussi repoussant que possible pour
que leur pitié n'aille pas s'égarer vers lui. Il veut être
seul : " Peut-être que tu aurais raison de beaucoup
marcher et lire. Raison en tous cas de ne pas te confiner
dans les bureaux et maisons de famille. Les abrutissements
doivent s'exécuter loin de ces lieux-là." 2 Il s'établit
délibérément hors de toute consolation, de toute sympathie
humaine. Car - et voici que nous touchons au secret de
Rimbaud - le mal dont il souffre, ce n'est pas une
injustice dont il puisse souhaiter la réparation ; c'est un
tourment personnel, réservé, qui lui a été donné en partage
comme un mystérieux privilege.

II
Pour bien c~mprendre la nature de ce privilège, il
nous faut_ considérer cette ime de plus pres, il faut
la débrouiller plus profondément que nous n'avons su
faire jusqu'ici. Tkhons d'atteindre en elle le caractère
qui nous donnera 1a clef de ses humeurs et de son génie.

Et d'abord remarquons un second visage de Rimbaud
que le premier ne doit pas nous cacher. Ce n'est p~
seulement ce sale gamin. Il y a aussi l'enfant irréprochable.
1
1

Lettre: à Delabaye, p. 579 _
Ibidem, p. 57 9.

�20

LA NOUVELLE REVVE FRANÇAISE

Il y a le beau visage derrière la figure chiffonnée. Cela
n'apparaît que si l'on fait attentîon, que si l'on sait prendre
patience quelques instants. On dirait une de ces gravures
qui découvrent un second aspect pour peu que le regard
veuille y mettre quelque insistance. Oui, à seconde vu_e,
Rimbaud se révèle d'une beauté extraordinaite : ses traits,
lorsqu'ils ne sont pas plissés par la haine, ont une harmonie, une justesse et une netteté incomparables. On
trouve rarement une aussi pure, aussi pleine et inflexible
adolescence.
Ne négligeons aucune des apparences revêtues par cet
être étrange. II y a le mendiant qui, de la mansarde que
lui avait offerte Théodore de Banville, lançait par la
fenêtre dans la cour ses haillons pleins de vermine. Mais
il y a aussi, et en mime temps, le bon élève, le lycéen bien
noté, honneur du collège de Charleville. C'est Rimbaud
qui conquiert le prix de vers latins au concours académique
de 1869. Et nous voyons, à cette occa~ion, le principal
du collège le traiter avec cette faveur à la fois paternelle
et légèrement intimidée que les maîtres témoignent aux
élèves de premier ordre. 1 Au reste Rimbaud était en
excellents termes avec ses professeurs : ils lui prêtaient
des livres et lui~ se plaisait en leur compagnie. Il ne
semble pas avoir jamais appartenu à l'espèce des "chahuteurs ". Il avait même le léger brin de pédantisme, si
caractéristique du bon élève : un certain penchant à la
citation, une prédilection pour les mots savants. 2 Ses juge1 Voir 'jean-Arthur Rimbaud, le poète, par Paterne Berrichon
(Libr. du Mercure de France) PP· 37-41.
t Il emploie sans cesse : carolopolitain pour : haiJitant de Char/e-

~ille.

I

RIMBAUD

21

ments littéraires, même les moins perspicaces, ont un ton
d'assurance un peu doctorale ; il écrit, parlant de Louisa
Siefert (?) : " J'ai là une pièce très émue et fort belle :
Marguerite." Et l'ayant citée (hélas!), il ajoute: "C'est
aussi beau que les plaintes d' Antigone àvuµ&lt;f,11 dans
Sophocle. " 1
Je le vois, au milieu de ses camarades, vêtu sans
élégance, mais soigneusement, avec une veste confortable
et un petit col blanc, - l'un de ceux qui portent au
collège l'odeur de la maison. Il y a, malgré tout, en lui
quelque chose de l'enfant sage. Dans une lettre à
M. Izambard, Madame Rimbaud écrira: "Est-il possible
de comprendre la sottise de cet enfant, lui si sage et si
tranquille · ordinairemmt ~ " 2 On ne voit pas qu'il ait
jamais été bruyant, Il était de ceux qui disparaissent avec
un livre pour toute la journée et dont les parents se
demandent tout à coup : " Mais où est-il donc i " On
pourrait presque dire qu'il était timide.
Même dans ses effusions les plus ordurières, je crois
reconnaître l'enfant bien élevé qui dit des " gros mots"
par insatisfaction. Sa crapule, si réelle, si profonde soitelle, n'est que l'expression au dehors de sa hauteur et de
sa distinction. Il est l'élève le plus mal embouché de tout
le collège, mais c'est parce qu'il est le meilleur, le plus
complet, le plus hardi, celui dont les sentiments ont le
plus d'élan, de liberté, d'exigence. Derrière l'enfant
courbé de colère et d'injure, il faut voir l'enfant droit,
1

Lettre à M. lzambard du 25 Aoôt 1870, dans la Nouvtll,
Rwue Française du 1" Janvier 1912, pp. 26-27.
2 Lettre citée par M. Paterne Berrichon dans Jean-Arthur Rimbaud, le poète, p. 79.

/

�21

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vierge, inentamé, "n'ayant jamais aimé de femmes, quoique plein de sang. " 1
La virginité de Rimbaud. Peu nous importe après tout
le problème de sa chasteté physique ! L'âme en tous cas
qui vivait dans ce corps, était vierge. Mais en accueillant
ce mot, gardons-nous de le laisser évoquer, comme il en
a Phabitude, des images tendres et fragiles ; il faut au
contraire lui donner son sens le plus dur, le plus terrible.
L'àme de Rimbaud, c'est une âme qui n'a pas subi
l'humiliation de l'étreinte, qui n'est alourdie, ralentie par
aucun souvenir honteux, forte de toutes ses forces, violente,
injurieuse, armée. La virginité en elle est pareille à la
guerre. " Apprécions sans vertige l'étendue de mon
innocence ! " 2 Rimbaud, c'est l'être innocent entre ceux
à qui on peut faire reproche: "Je n'ai point fait le mal.
Les jours vont m'être légers. Le repentir me sera épargné. " 1
Osez slonc venir témoigner contre lui. Mais c'est lui au
contraire qui s'avance sur vous. Il porte sur son visage
l'éclat de son privilège; son regard tombe ici et là,
étincelant, sauvage. Monstre de pureté et de perfection !
Son épouvantabte jeunesse.,
enfance-prodige ne sont
point un accident en lui, un moment, un passage, mais
son àme même. Il a été construit pour demeurer un
enfant à travers la vie, - un enfant avec son cœur intact
et méchant, avec son .innocence et sa tyrannie.
On peut le dire presque sans métaphore : Rimbaud
c'est l'être exempt du péché originel. Dieu l'a la~

cette

1 Les Dlstrts dt l'Amo11r, avertissement, dans les Œuvres, p. 102.
'Une SaisDTr lfl ,,if": Mauvais Sang, dans les Œuvres, p. 167.
• lhidnn, p. 265.

lllMBAOD

23

s'échapper de ses mains sans l'avoir fléchi, faussé, blessé,
sans l'avoir préparé par les mutilations nécessaires aux
conditions de la vie terrestre ; il a oublié de lui ater
quelque chose dans l'âme. Rimbaud est venu entier,
parfait, c'est-à-dire fait complétement, de tous les c6tés,
sur toutes les faces, - parfait, non pas dans l'ordre du
bien, mais dans celui de l'être. L'ange l'emporte sur
l'homme par autre chose que la pureté et la sages e :
il contient une dose plus forte de réalité, une plus grande
quantité d'existence. A cet égard Rimbaud est un ange.
Un ange furieux. Il n'a pas été touché, il porte intacte
la ressemblance de Dieu, il conserve toute la dépense que
Dieu a faite en lui. Quelque chose de débordant, encore
que d'invisible, émane de tout son être. Il y a dans son
apparition ce je ne sais quoi de flamboyant et de saturé
qui décèle les personnes surnaturelles. Il est le messager
terrible qui descend dans Péclair, tout debout, l'exécuteur
d'une parole inflexible, le porte-glaive.
Si l'on consent à reconnaître ici l'image véritable de
Rimbaud, tout devient clair dans son attitude. Et d'abord
son intolérance, l'impossibilité à " être au monde" dont
il souffi-e. Car il n'est pas fait pour demeurer ici-bas; il
n'est pas au niveau de notre vie ; il n'est pas disposé pour
ses questions, il ne les entend pas et celles qu'il pose n'ont
pas de réponses en elles. - N'allons pas nous le représenter comme un incompris, que froisse la grossièreté
d'ici-bas et qui rêve d'un paradis où sa délicatesse sera it
respectée ; mais au contraire il ne peut s'accoutumer à la
bénignité de nos mœurs terrestres. Il ne s'en va pas
de la poitrine; il n'est pas au-dessous de la vie; mais au

�24

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contraire il 1a déborde, il ne peut s'y réduire, y rentrer,
s'y tasser. Ça ne s'arrange pas : les deux pièces n'ont pas
été faites l'une pour l'autre : "Je suis dépaysé, malade,
furieux, bête, renversé. " 1 Il se débat à la renverse dans
ce cloaque où s'il pouvait du moins disparaître! Mais non !
il surnage irrémédiablement, il n'arrive pas à enfoncer.
Et commè elle fait son tourment, sa merveilleuse
innoçence fait aussi son indifférence pour l'humanité
entière, sa colère et sa haine. En effet, comment cet être
intact et despotique ne serait-il pas mortellement dégotlté
par notre aptitude à la misère, par notre amitié avec la
douleur, par cette sorte de basse aisance à vivre,. d'acceptation à l'avance de çela même qui va nous désoler ? Joie
ou malheur, nous sommes ceux pour qui ça fonctionne
bien. Le bonheur, après tout, n'est pour nous que _supplémentaire; 2 ce n'çst que par acquit de conscience que
nous nous plaignons de ne le pas obtenir ; la proportion
si infime pour laquelle il entre dans la vie, au fond est
justement caleulée. En d'autres termes, nous sommes
dans une harmonie profonde aveo cette vie ; nous nous
arrangeons toujours avec elle, quelque tour qu'elle nous
joue; nous lui s.ommes complices. Voilà ce que Rimbaud
exècre en nous, lui qui de tout son être est en malaise
1 Lettre à M. Izambard du 25 AolÎt 1870, Nou&lt;velle Revue
Française du 1., Janvier 1912, p. 25.
' "Je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur", dira
Rimbaud dans la Saison en enfer (Délires 11: Alchimie du Yerhe,
Œuvres, p. 294) ; c'est-à-dire : je vis que les hommes sont toujoun
heureux, et quoi qu'il le11r arri&lt;ve, d'une sorte de bonheur médiocre,
fixe, constant, qui n'a pas besoin d'aliment. Autrement dit : ils ne
tiennent pas au vrai bonheur, à celui qui leur serait apporté du
dehors comme un message, une récompense, une vérité.

RIMBAUD

avec elle, lui qui, du fait même qu'il respire, la condamne
et la rejette, lui pour qui - joie ou malheur - elle est
toujours offensante. Du même mouvement dont il repousse
la vie, il est tourné contre nous qui l'acceptons. Nous
.faisons partie de ce vaste systeme du tant bien que mal
où il est pris, nous sommes le peuple des " infâmes infirmes ". 1 Il nous hait sans mesure, il a pour nous la
férocité distante et impitoyable d'un être d'une autre
race, voué à des vertus et à des exigences différentes.
Quelle excuse pourrait-il accepter ? Il ne peut pas entrer
avec nous dans des considérations. Tant pis pour nous !
II ne fallait pas fléchir. Il ne nous connaît pas. Tout a
été décidé dans le principe. Qu'est-ce que ça peut lui
faire, maintenant, ce qui nous arrive ? - Il est séparé de
nous d'une manière constitutionnelle. Vraiment, de lui à
nous, il n'y a que la haine qui puisse passer. Comment
échangerait-il normalement ses sentiments avec les nôtres?
Ce n'est pas la même monnaie. Nous avons la reconnaissance, la pitié, l'amour, tout ce qui se partage, tout
ce qu'on éprouve dans une ignoble communauté. Mais
lui~ il a l'innocence avec ce qu'elle a d'acide, de brillant
et de privé ; elle le divise d'avec nous ; elle entretient sa
colère, comme une flamme qui ne dépense pas, dans une
constante intensité; elle nourrit cette prodigieuse solitude,
d'où sans trêve il lance sur nous les éclairs de son insulte.

III
N&lt;;?us tenons maintenant le secret de Rimbaud et du
même coup la clef de sa poésie. Il ne nous reste qu'a
Poème liminaire de la Saison m enfer, Œuvtes, p. 2 5 1.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous en servir, c'est-à-dire à poursuivre et à reconnaître
dans toutes les parties de son œuvre l'idée 'd'innocençe,
Mais disons d'abord, pour éviter toute méprise, sous
quelle forme nous devons nous attendre à trouver cette
idée exprimée, de quelle façon il importe d'interroger,
d'ausculter l'œuvre qui la contient et à quelle sorte de
confession il faut l'amener, - Rimbaud n'a rien d'un
philosophe ; il est absolument impropre à .la réflexion
abstraite ; il ne sait pas isoler ses pensées les unes des
autres, ni les exposer dans l'ordre où elles s'enchaînent
véritablement : "Moi je ne puis pas plus m'expliquer que
le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. lt
ne sais plus parler

!" 1

Rien de ce qu'il pense n'aboutit à la distinction ; pas
de développement, d'épanouissement, d'explication ; tout
rl!Ste non pas vague, mais immédiat et enveloppé. Lorsque
Rimbaud entreprend d'exposer ses théories esthétiques, 2
il ne peut le faire que par des déclarations ·subites et
entières, que par une série d'explosions idéologiques ; il
attend qu'une certaine quantité de pensée se soit accumulée en lui, pour la lkher d'un seul coup ; ses formules
ne résument pas,-elles chassent, elles produisent ; au lieu
de servir au rassemblement de la pensée, c'est à sa projection.
ne faut donc pas demander aux poèmes de
Rimbaud de nous livrer un système ·philosophique, tout
abouti et avoué, ni même une description abstraite de
l'idée d'innocence. Cette idée n'est pas dans l'œuvre, si
on l'y cherche, si on veut l'en extraire, Mais il faut la

,1

1

1

1

Il

1 Une Saison en enfer: Matin, Œuvres, p. 304.
, Voir Lettre du 15 mai 1871, dans la Nouvelle
.
du 1"' oct. 1912, p. 570.

Re&lt;.J111
~

Française

RIMBAUD

sentir simplement, la toucher comme un vaste corps
présent; ses membres se confondent avec ceux de l'œuvre
elle-même ; ou plutat l'œuvre tout entière n'est que son
incarnation.
Au fond ce que dit Rimbaud n'a pas de sens; je veux
dire : de sens vers nous. Son but est prochain, immédiat,
égorste. En écrivant il ne travaille !qu'à se débarrasser
de son innocence. Elle l'étouffe; l'imperfection de ce
mond,e la maintenant en lui comprimée, elle pese contre les
parois de son âme. Pour échapper au supplice .de ce continuel effort intérieur, il dche de la dégager, de lui trouver
une issue, de lui rendre de l'espace, au moins en imagination. Son œuvre est ainsi comme une région plus vaste qu'il
ouvre à sa -propre innocence, comme une habitation à sa
taille qu'il lui construit, comme un corps glorieux qu'il
lui fournit. Elle n'a pas d'autre raison d'être que d'offrir
une matière à son âme irréprochable, que de la recevoir,
de la revêtir et de la soutenir. Tout y est calculé, non
pas pour satisfaire le plus complétement possible l'intelligence du lecteur, mais pour arrêter, fixer, absorber le
plus possible de cette innommable perfection qui emplit le
cœur du poète.
Il est clair qu'une telle œuvre ne peut ni ne doit être
étudiée suivant les méthodes habituelles de la critique. Il
convient non pas de l'analyser, mais_ de la palper, de la
constater pour ainsi ·dire dans toutes ses parties. Pas
d'opération à lui faire subir, pas d'extraction à tenter.
Tâchons seulement d'y reconnaître partout l'innocence.
- Elle est composée de motifs semblables à des thèmes
musicaux, de .groupes d'images qui reviennent de temps
en temps et se chassent les uns les autres. Essayons seule-

�RIMBAUD

•

28

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment en regardant chacun d'eux tour à tour avec une
attention u,n peu insistante, de le faire apparahre
comme un des visages de cette innocence immanénte ·à
l'œuvre entiere.
A vrai dire ce procédé tout modeste et respectueux ne
pourra convenir jusqu'au bàut à notre étude qu'en s'en.
hardissant un peu vers la · fin. Car d'une représentation
toute poétiq1,1e et figurative, nous verrons Rimbaud passer
peu à peu à une expression de plus en plus précise et
textuelle de son innocence, et les derniers poèmes de la
Saison en Enfer nous obligeront à une analyse détaillée
et abstraite.

***
Il est un motif qui revient sans cesse dans l'œuvre de
Rimbaud ; c'est le motif de l'être solitaire, d'une autre
race, sans parenté, sans fonction, sans aucune attache
avec !'.humanité ; " A vendre les corps sans prix, hors de
toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! " 1
Dans /'Avertissement des Dlserts de l'.dmoitt, Rimbaud
déjà se présentait lui-même comme un être absolument
retranché et absent de notre vie : " Ces écritures-ci sont
d'un jeune, tout je111:e homme, dont la vie s'est développée
n'importe où ; sans mère, sans pays, insoucieux de tout
ce qu'on connaît, fuyant toute force morale... " 2
Les étranges habitants qui peuplent les Illuminations ne
Les Illuminations: Solde, p. 246.
• Les Diserts de l'Amour: Avertimment; p.

1

101.

sont assignés à au&lt;;une patrie, ne sont astreints à aucun
lieu ni à aucun temps. Il faut noter le perpétuel emploi
du mot tout dans ces poèmes. C'est l'adjectif indéfini ;
il indique la complète absence de bornes, de restrictions,
de détermination : " Enfant, certains ciels ont affiné mon
optique ; tous les caractères nuancèrent ma physionomie ... " 1 "Toutes les possibilités harmoniques et architurales s'émouvront autour de ton siège ... '' 2 Le .poète,
sans cesse, nous apparaît placé en un point mystérieux où
il est au niveau à la fois de · tout ce qui existe, où son_âme
devient égale à toutes les époques, à tous les mondes et
circule, avec une prodigieuse aisance, à travers les civilisations : " Exilé ici, j'ai eu une scène où jouer les chefsd'œuvre dramatiques de toutes les littératures. " 3 "Dans
un grenier où je fus enfermé à douze ans, j'ai conhu le
monde, j'ai illustré la comédie humaine. Dans un cellier
j'ai appris l'histoire. A quelque fête de nuit, dans une.
cité du Nord, j'ai rencontré toutes les femmes des anciens
·peintres." 4 Il est en tout, parce qu'il n'est en rien ; il ne
s'épanouit qu'en dehors de nos limites : "J'ai horreur de
la patrie. " ~
Dans la Saison en Enfer le thème de la solitude entre
les hommes reprend une foree nouvelle ; il devient le
motif du paien et du ·nègre : " Si j'avais des antécédents
à un point quelconque de l'histoire de France ! - Mais
non, rien. - Il m'est bien évident que j'ai toujours été de
1 Les Illuminations: Jeunesse, p. :135.
' Lts Illuminations: Veillées, p. 195.
1 Les Illuminations ,: Vies, p. 236.
4 Jbid~m, p. 238.
5 Une Saison en rnfer: Mauvais Sang, p. 261.

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

race- inférieure." 1 "Je n'en finirais pas de me revoir dans
ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle
langue parlais-je ? " 2 " Le sang paien revient. " 3 " Oui,
j'ai les yeux fermésà votre lumière. Je suis une bête, un
nègre."'
Par tant d'insistance sur son isolement, qu'est-ce donc
enfin que Rimbaud prétend insinuer ? - Qu'il est séparé
de nous d'une façon constitutionnelle, qu'il n'est pas
construit sur le même modèle que nous..Sous une forme
plus claire, plus avouée que dans tous les thèmes précédents, c'est la perpétuelle idée de son innocence que nous
voyons ici reparaître, une fois de plus. Paren, c'est-à-dire
antérieur à la rédemption 5, c'est-à-dire èncore antérieur
au péché. Il veut dire q-6.'il n'a pas subi cette déchéance
que nous passons notre vie à essayer de rattraper. L'abîme
entre lui et nous, c'est ~u'il n'a pas besoin d'être racheté;
le baptême n'a pas de sens avec lui ; il l'a reçu quand
même ; on le lui a imposé sans comprendre que c'était un
poison pour lui : " Je suis esclave de mon baptême.
Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le
vt&gt;tre. Pauvre innocent ! " 6 - Même ainsi enr6lé de
force, il ne peut pas suivre notre sort. Il demeure indlfféi:ent à nos inquiétudes et à nos occupations. S'adressant à
cette innocence qu'il porte en lui comme une personne
Une Saison en enfir: Mau'Vais Sang, p. 258.
• Ibidem, p. 259.
1 Ibidem, p. 260.
' Ibidem, p. 264.
~ C'est le sens du: "Je n',ai jamais été chrétien," que nous
trouverons plus loin.
6 Une Saison en enfir: Nuit de l'enfer, p. 271.
1

\

•
•

31
différente de sa personne humaine, il lui dit : " Ma
camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t'est égal,
RIMBAUD

ces malheureuses et ces manceuvres, et mes em barras. " 1
Dans toutes nos démarches il trouve quelque chose
d'empêtré et d'infirme : "Et l'embarras des pauvres et
des faibles sur ces plans stupides ! " 2 Il passe auprès de
nous, seul, distrait, railleur, plein d'un épouvantable
loisir : " Mais qui a fait ma langue perfide tellement
qu'elle ait guidé et sauvegardé jusqu'ici ma paresse? Sans
me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif
que le crapaud, j'ai vécu partout. " 8 Il nous regarde,
co~rbés sur la besogne, en proie au travail, qui justemertt
est la punition du péché origine_! et dont, ainsi, de par son
exemption merveilleuse, il se trouve dispensé ; il nous
regarde et il rit : "J'ai horreur de tous les métiers.
Maitres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à
plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains ! Je n'aurai jamais ma main." 4 Il rit: "Jamais je ne
travaillerai. " • Et tout à coup il nous aperçoit mieux ; il
nous découvre rangés en cercle autour de lui, et il a peur :
il est pris ; que lui veulent tous ces visages incompréhensibles ? " Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez
en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peupleci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la raEe qui
1 Les Illuminations: Phrases, p. 18 8.
' Les Illuminations ; Soir historique, p. 2. 1 8.
1 Une Saison en enfer: M au'llais Sang, p. 2 5 8.
4 Ibidem, p .. 257.
6 Une Saison en mfer: Délires I: Yierge folle, p. 278. Cf. même
poème, p. 281 : "Il ne travaillera jamais," et clans les Illuminations: Yertige, p. 112 : "Jamais nous ne travaillerons."

�32

/

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ;
je n'ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous
trompez." 1 Il recule avec son regard flamboyant ; soudàin transfiguré, il est l'ange aux abois ; il refuse,- il se
retranche, il interdit qu'on s'approche. Comment s'expliquerait-il ? Il ne peut rien plaider ; il n'a rien à montrer
que sa forme intacte ; il est devant nous sans armes et
scandaleux.
Nous voiJ'à maintenant presque au corps à corps avec
l'innocence de Rimbaud. Dans la Saison en Enfer elle
ne prend plus de symboles pour se manifester. Elle se
montre elle-même, elle s'explique suivant une logique
capricieuse, mais parfaitement définie, et qu'il nous faut
essayer de déchiffrer.
Comment ne pas la reconnaître d'abord dans le motif
de l'Enfer? Une saison en enfer: c'est-à-dire le temps
que l'être sans péché demeure avec nous. L'enfer de
Rimbaud n'est pas ailleurs qu'ici-bas. "J'avais entrevu la
conversion au bien et au bonheur, le salut... Et c'est
encore la vie ! " 1 " Je me crois en enfer, donc j'y
suis." 3 " Ciel ! sommes-nous assez de damnés ici-bas ! "'
"La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement
en bas." 5 L''enfer est simplement d'être maintenu en ce
monde par la pesanteur, d'être engagé au milieu de nous.
II est immédiat, présent, tangible. Pas besoin de voyage
Une Saison
Une Saison
3 Ihidem, p.
4 Une Sais'(tl
' Une Saison
1

2

en enfer: Mauvais Sang, p. 264.
en enfer , !f,uit de r enfer, p. 270-271.
27 I .

en enfer.- !'Impossible, p. ::i98.
en enfer~ Nuit dt fenfir, p. 272.

RIMBAUD

33

pour s'y trouver ; il n'est pas le lieu de la punition du
péché, mais au contraire l'horreur d'être plongé innocent
au sein du péché : " Et dire que je tiens la vérité, que je
vois la justice : j'ai un jugement sain et arrêté, je suis
prêt pour la perfection. " 1 Voilà justement la source du
supplice qu'endure Rimbaud : il la porte avec lui ; elle
est sur place. Une chose d'ailleurs prouve que cet enfer
se confond avec la vie, c'est qu'il n'est pas définitif;
on peut en sortir, comme jadis sortirent des limbes
les âmes délivrées par Jésus : "Pourtant aujourd'hui,
je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien
l'enfer ; l'ancien, celui dont le fils de Phomme ouvrit les
portes." 2
De plus, la nature même des souffrances qu'on y subit
nous indique quel il est et où il le faut situer. D'un bout
à l'autre la Saison m Enfer est le poeme du malaise et de
l'intolérance. Cela ne paraît pas seule~ent à ce qui s'y
trouve exprimé. La seule disposition des phrases, leur
allure entrecoupée, leur interrogation dans tous les sens,
la variété des tournures qu'elles essaient, et leur piétinement, leur perpétuel faux départ, tout en elles évoque les
cltonnements de quelqu'un qui cherche une attitude où
se reposer et ne la trouve pas. L'être parfait clche à se
faire une place, à se caser au milieu de nous ; il s'adresse
partout et partout il se sent repoussé : " A qui me
louer ? Quelle bête faut-il adorer? Quelle sainte image
attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge
dois-je tenir ? - Dans quel sang marGher ? " 3 " Bah !
1 Uitt Saison en enfer : Nuit de r enfer, p.
-' Une Saison 111 enfer.- Matin, p. 304.
s Une Saison en enfer: Mau'tlais Sa11g, p.

2 7 1.

262.

3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faisons toutes les grimaces imaginables. ,. 1 Il a beau
s'offrir à tout, se jeter dans tous les sens ; il ne peut pas;
il ne sait pas ; et d'ailleurs on n'a pas besoin de lui ; il se
retrouve vacant et brisé, seul avec son mal, qui est d'être
intact : " Ah ! je suis tellement délaissé que j'offre à
n'importe quelle divine im~ge des élans vers la perfection. "·' Pour ne pas souffi-ir il faudrait qu'il püt se tenir
un peu au dessus de la vie, dans un état d'imperceptible
légèreté. Mais mystérieusement toujours quelque chose
vient le renfoncer. Il a beau vouloir s'évader : "On ne
part pas.." a De nouveau il est en proie aux mille morsures de l'imperfection, aux cruelles atteintes de la
médiocrité terrestre : " C'est l'enfer, l'éternelle peine ! "•
Et de nouveau la brülure du contact avec la vie le
réveille, le fait sursauter : "C'est le feu qui se relève
avec son damné ! " 5
Si nous demandons par quoi la vie est ainsi corrosive
pour cette :lme, voici la réponse : comment sa dureté
" intraitable '' 6 ne sentirait-elle pas comme du feu la
rencontre avec ce monde fléchi, entamé, plein d'usure et
d'ancienneté? La flamme qui la brille, c'est la facilité,
l'arrangement, le tant bien que mal de 'toutes choses :
" Pour lé corps et pour l':lme - _le viatique - on a la
' Une Saison en tnfir: Nuit de fenfer, p. 274.
' Une Saison ,n enfer: Mau'Uais Sang, p. 262 .
3 Ibidem~ p. 261 .
• Une Saison en enfer: Nuit dt l'enfer, p. 270.
i Ibidem, p. 274.
.
' Cf. " Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qw
se referme toujours le bagne," (Une Saison tn enfer: Mauvi;1is Sang,

p. 263.)

RIMBAUD

35

médecine et la philosophie, - les remèdes de bonne
femme et les chansons populaires arrangées. " 1 Tout
ici-bas est coutume et institution. L'institution est un
compromis avec l'imparfait, une réparation à l'édifice
croulant du monde au moyen d'habitudes accumulées.
Elle pousse sur des ruines et ne se soutient que par sa
complication infinie. Il ne faut pas y aller trop fort avec
elle ; il faut prendre sa pente, épouser sa rampe glissante
et .polie, se laisser conduire à son antiquité. Voilà les
ménagements dont l'obligation saisit Rimbaud d'impatience et de folie : " Les blancs débarquent. Le canon !
Il faut se soumettre au baptême, s'habfüer, travailler. ,, '
Tout ce qui nous donne aisance et douceur, tout ce qui nous
facilite la vie, c'est là justement le poison qui l'attaque et
le dévore : "Quant au bonheur établi, domestique ou non ..•
Non, je ne peux pas." a En tout ce qu'il touche, il
trouve je ne sais quoi de bénin et de malade qui le fait
hurler : " Nous mangeons la fièvre avec nos légumes
aqueux. Et l'ivrognerie ! et le tabac ! et l'ignorance ! et
les dévouements ! " 4 " Ce peuple est inspiré par la fièvre
et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. " 5 De là ce perpétuel effort pour s'échapper de la civilisation, pour
quitter l'Europe : " Me voici sur la plage armoricaine.
Que les villes s'allument dans le soir. Ma journée est
faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brtîlera mes
Une Saison en enfer: Mauvais Sang, p. 260 .
' Ibidem, p. 265.
s Ibidem, p. 267-68.
1

' Une Saison m enfer: L'Impossihü, p. 299 .
5
Une Saison en enfer: Ma11Vais Sang, p. 264-65.

I

�LA NOUVELLE REVUE · FRANÇAISI

poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager,
broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqucfil\
fortes comme du métal bouillant, - comme faisaient ces
chers ancêtres autour des feux. " 1 Cette imagination,
c'est une issue à l'enfer ; elle s'élève devant les yeux du
poète comme un moyen de calmer son âme en refaisant
autour d'elle le climat inflexible dont -elle a besoin.
Mais Rimbaud va nous montrer maintenant d'une
façon plus précise et plus complète la délivrance de l'être
intact, ou plut6t, d'abord, sa légèreté parmi nous, l'espèce
de détachement comme métaphysique de toutes ses dé-m,trches. Tandis que tout à l'heure il nous le pr~sentait
dans son contact intolérable avec le monde, il nous le fait
entrevoir à présent qui surnage à la surface ,de la vie, qui
ne s'y laisse pas réduire, ni tasser : " La vie fleurit par
le travail, vieille vérité : moi, ma vie n'est pas assez
pesante, elle s'envole et flotte loin au dessus de l'action,
ce cher point du monde."' Dans le poème intitulé Vierg,
Folle, c'est l'innocent qui reparait sous les traits de cet
être savarit, cruel, inemployé, qui erœ ,comme une ombrt
et comme un démon, avec ses reproches, ses promesses,
ses confidences incompréhensibles, trop élastique pout
cette vie, retenu en elle par à peine on ne sa.it , quel
monstrueux petit oubli. On le voit passer sans bruit ; â
a repris son mystérieux volume et ce développement qut
notre voisinage lui rendait impossible ; il tient à peine l
nous ; il ne peut rester une minute en repos ; on dirait
1

Unt Saison en enfer: Mau&lt;Uais Sang,

' Ibidem,

p. 268.

p. 260-61 .

RIMBAUD

37

qu'il n'y a plus de place pour lui en ce monde qu'à la
condition qu'il ne demeure pas un instant au même endroit. Il se cache, il bondit, il disparaît : "Les nuits,
souvent, ivre, il se poste dans les rues ou dans des maisons)
pour m'épouvanter mortellement." 1 Son génie intérieur
le chasse de partout. Il a cette intolérance du lieu que
nous avons remarquée chez Rimbaud. Même, il a communiqué à sa compagne un peu de son absence d'ici-bas:
"Quelle vie ! la vraie vie est absente. Nous ne sommes
pas au monde." 2 " Avec ses baisers et ses étreintes
amies, c'était bien un ciel, un sombre ciel où j'entrais... " 3
S'il ne nous a pas encore quittés complétement c'est
qu'il a une mission. Celle qui s'est égarée avec' lui se
demande : "Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient~lles ~roit ,dans le monde réel ? " 4 Et lui : "Il faut que
J en aide d autres : c'est mon devoir. Quoique ce ne soit
guère ragoütant, chère âme. " 5 Cette charité dont il parle
si souvent 6, cette espèce de sollicitude maternelle qui se
mêle à ~ cruauté 1, elles sont d'une espèce étrange, sans
U~e Saison tn enfer: D{lires I: Yierge folle, p. 278.
Ibzdem, p. 277.
3 Ibidem, p. 280.
' Ibidem, p. 2 8 1.
5 Ibidem, p. 280-2 8 1 .
1

1

• "c·est. notre sort,

s·

à nous• cœurs chan·tables • .. ("
une arson en
enfer : D_a,res I : Yierge folle, p. 2 8 2.) Cf. " 0 mon abnégation, &amp;
ma cha~ité merveilleuse I ici-bas, pourtant ! " ( Une Saison en enfer :
Mauvais Sang, p. 2 6 2 .)
•
7 "Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite.,. (Yierge folle
P· 2 77-) "Il avait la pitié d'une mère méchante pour les peti~
enfants.•• (Ibidem ' p · 278 ·) "Ses mani.è res de Jeune
.
mère de sœu
ainée." (lbidnn, p. 2 g2 ,)
'

�38

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.Il

rien de moral, toutes métaphysiques. Sa mission est
purement de désorientation. Le secours qu'il vient noua
apporter, c'est de nous rendre le séjour ici-bas impossible
Il a é~é envoyé simplement pour se montrer à nous, pour
passer au milieu de nous avec sa perfection insoutenable,
pour nous faire sentir notre abjecti~n et nous la reprocher
sans paroles, par sa seule présence : " Et que me voulait~
il avec mon existence terne et l&amp;cbe ? Il ne me rendait
pas meilleure, s'il ne me faisait pas mourir." 1 Il est venu
priver de sens et de vertu tout ce q_ui nous entoure, restituer aux perfections de ce monde leur originelle infirmité:
" Il m'attaque, il passe des heures à me faire honte de
tout ce qui m'a pu toucher au monde, et s'indigne si je
pleure. " 2 Il n'explique pas ses violences, ses paroles
jamais ne découvrent les raisons de ses insultes ; mais il
est là, il vit à c6té de nous, il palpite différemment
comme un être cbt\ d'une autre planète. Nous assistons à
son tourment énigmatique et sacré ; il souffie sous nos
yeux de la maladie sans nom qui s'attaque aux prodiges:
et nous. recevons les éclaboussures de son martyre. C'est
là tout l'avertissement qu'il nous donne ; c'est là le seul
présent de sa charité. En effet, devant cette angoisse solitaire et méprisante qui. l'agite, une interrogation peu à peu
se forme en nous qui est le commencement de l'impossibilité au monàe : "A c6té de son ,cher corps endormi, que
d'heures des nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il voulait
tant s'évader de la réalité. " 1 Çela ne s'apaisera plus. Le
sentiment de 'quelque chose de perdu s'est mêlé à notre
1 Une Saison en enfer: Délires I: Yiergefolle, p.
'Ibidtm, p. 282.
'Ibidem, p. 279 .

210.

39

RIMBAUD

sang : "Ce poison va rester dans toutes nos veines." Et
en pleine obscurité, au plus profond de la plus épaisse
ignorance, voici que nous ne pensons plus qu'à une chose,
qui serait d'en être délivrés : " Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement; mais il faut que je sache s'il
doit remonter à un ciel, que je vois un peu l'assomption
de mon petit ami ! " 2
1

L'étrange messager n'aura pas tiré en vain sur les faibles
liens qui l'attachent encore parmi nous, il finira bien par
retrouver complète cette indépendance qu'il a abdiquée à
moitié pour nous venir en aide. Ainsi apparaît l'idée
de la restitution à un état primitif, du retour à l'innocence.
Elle se montre déjà dans les Illuminations, mais encore
enveloppée et symbolique ; elle n'est encore que l'idée
d'un rétablissement d'ordre social, d'un bouleversement
des mœurs. Il y a pour l'humanité une espèce de lueur
en avant, un avenir, quelque chose qui s'ouvrira un jour,
non pas un plus grand bonheur, mais un plus grand
espace, un élargissement de l'existence : "Le travail
humain! c'est l'explosion qui éclaire mon abîme de temps
en temps. " 3 " 0 monde ! et le chant clair des malheurs
nouveaux."• Un moment plus vaste, plus limpide, plus
aigre montera sur l'horizon de l'histoire ; une révolution
changera les conditions de la vie : "Il a peut-être des
secrets pour changer la vie ? " 5 Mais déjà Rimbaud
Lts 1/luminatiom: Matinlt d'ivresse, p. 183.
Unt Sauon m mfer: Dl/im 1: Yitrgt fallt, p. 283 .
'Une Sais11n tn mfer: L'Eclair, p. 302.
• Les Illuminations : Glnit, p. 1 71.
' Un, Saison m enfer: Délires / : Yi,rgt folle, p. 279. Bien que
1
l

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous indique le sens secret de ces évocations confuses;
nous le voyons se demander : " Se peut-il... que les
accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternitl humaine soient chéris comme restitution progressive
de la franchise première ? " 1 Et tout naturellement, dans
Royautl, à l'image d'une de ces transformations de la vie
sociale, il mêle des sensations claires, pures, rafrakhissantes,
une sorte de candeur physique qui trahissent l'objet dont
obscurément est préoccupé son esprit et qu'il tkhe à
signifier: l'avènement de l'innocence:
"Un beau matin, chez un peuple fort doux, un
homme et une femme superbes criaient sur la place
publîque : "Mes amis, je veux qu'elle soit reine ! " "Je
veux être reine ! " Elle riait et tremblait. Il parlait aux
amis de révélation, d'épreuve terminée. lis se p!maient
l'un contre l'autre.
"Et en effet ils furent rois toute une matinée, où les
tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et tout
l'après-midi où ils s'avancèrent du côté des jardins de
palmes. 'l 1
A la nn, dans les Illuminations mêmes, le J,llotif de la
restitution se précise, se rapproche de son sens textuel :
'' J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagel'atmospMre en soit toute différente, il faut rapprocher cette vision:
"Et, une heure, je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard
de Bagdad où des co~pagnies on.t chanté la joie du travail nouveau,
sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux
fant6mcs des monts où l'on a dtl se retrouver. " (Les 1/luminations:
Yillts I, p. 206.)
1 Les Illuminations : Angoisu, p. 181.
• Les Illumi,ratitms : Royauté, p. z:z-4-

RIMBAUD

ment de le rendre à son état primitif de füs du Soleil, ,et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit
de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule. " 1
Mais il n'éclate sous sa forme vraiment explicite que
dans la Saison en Enfer. On le voit se développer à
mesure qu'on avance dans le poème. Il se dégage du
motif de l'enfer, il passe au travers de l'oppressante atmosphère du début et peu à peu, en grandissant, il la dissipe.
La composition de l'ouvrage est essentiellement dramatique ; il s'y passe quelque chose en effet ; il y a une
action, qui est la recherche par l'~me d'un état où l'innocence soit de nouveau possible. La façon dont l'image de
cet état peu à peu se détermine, se fixe, impose sa
véritable nature : voilà ce qu'il nous faut maintenant
raconter.
Elle est devant les yeux de Rimbaud au moment
même où il étouffe le plus sérieusement. Il ne sait pas
d'abord si c'est l'image d'une réalité, ou seulement un
fant6me consolateur. Simplement il la voit et il y trouve
apaisement.
Mais il ne peut s'empêcher de la presser, de vouloir la
comprendre. Et sa première erreur (f Impossible) est de
croire qu'elle n'est que le souvenir d'un état passé, d'une
sagesse oubliée : "Je vois que mes malaises viennent de
ne m'~tre pas figuré assez tat que nous sommes à l'occident." 2 "Je retournais à l'Orient et à la sagesse première
et éternelle. ,. 3 Mais tout de suite il s'aperçoit que sa
vision est de quelque chose de plus ancien que l'histoire,
1 Lts IJJuminations: Yagabonds, p. 241.
' Une Saison en enfer: L'Im;osrible, p. 298.
s Ibidem, p. 2 99 .

�42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de plus profond que l'Orient, de plus éternel que le
passé: "C'est vrai ; c'est à l'Eden que je songeais!
Qu'est-ce que c'est pour mon rêve, cette pureté des
races antiques l " 1 Et déjà il ne peut plus admettre,
comme les philosophes le lui suggèrent, que sa vision
n'est qu'une idée confortable et sans réalité. Il en sent au
contraire maintenant l'objet tout prochain et qui dure
encore. Un petit effort suffirait - lui semble-t-il - pour
l'amener en contact avec ce règne de l'innocence qu'il a
cru un moment perdu au fond des siècles. Vn peu plus
de vivacité dans l'esprit, un regard plus luci.de, •.
" - Mais je m'aperçois que mon esprit dort. S'il était
bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions
bientôt à la vérité, q~i peut-être nous entoure avec ses.
anges pleurant !... " 2
A la fin, son attention, pendant quelques secondes,
semble récompensée :
" 0 pureté ! pureté !
C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de
la puret~ ! " 3
Une chose du moins, à la fin de ce poème, est acquise
pour l'Ame : c'est qu'une demeure pour l'innocence
existe encore quelque part.
Dans l' Eclair Rimbaud l'entrevoit à ~ouveau ; mais il
pense ne pas pouvoir l'atteinpre : "Ah ! vite, vite un
peu ; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures,

RIMBAUD

éternelles... les échapperons-nous ?... " 1 Quelque chose
l~i manque ; les moyens sont trop simples ou trop 4ifficiles ;
il a gàché ses forces : " Ma vie est usée " 2 Il ne saura
plus s'en servir que pour s'amuser, que pour "quereller
les apparences du monde. " 1
"Alors, - oh 1 - chère pauvre âme, l'éternité seraitelle pas perdue pour nous ! " 4
Pourtant il se rassure (Matin). Car de nouveau la
vision vient se placer devant lui, dans l'avenir. Bien qu'il
ne puisse pas évaluer avec exactitude à quelle distance, il
~it du moins qu'il n'y a besoin que d'avancer pour la
rencontrer, pour s'emp~rer du bonheur qu'elle promet. Il
la voit enfin se fixer et l'attendre :
" Du même désert, à la même nuit toujours mes yeux
las se réveillent à l'étoile d'argent, toujours, sans que
s'émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le cœur,
l'àme, l'esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et
les monts, saluer -la naissance du travail nouveau, la
sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et -des démons, la fin
de la superstition, adorer - les premiers ! - Noël sur
la terre ?
" Le chant des cieux, la ~arche des peuples ! Esclaves,
ne maudissons pas la vie. " 6
La certitude du poète désormais est parfaite, Il sait que
l'image qui le hantait est celle d'une réalité future.
Une Saison en enfer : L' Eclair, p. 302.
Ibidem, p. 303.
3 Ibidem, p. 303.
• Ibidem, p. 303.
$ Une Saison en 1nfir: Matin, p. 305.
1

1

1

Une Saison en tn}tr : L~Împossible,
Ibidem, p. 300.
1 Ibidem, p. 301.

11

p. 300.

43

�44

1.

RIMBAUD

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il faut pourtant que cette image subisse une dernière
purification, achève de se dépouiller de tout élément
sym.!.&gt;olique. La vision du retour à l'innocence, telle que
nous. venons de la considérer, est encore mélangée avec
l'idée d'une transformation sociale ; le mouvement qui
nous rapproche de notre délivrance èst le même que " la
marche des peuples." Dans P.Adieu qui ferme la Saison en
Enfer, Rimbaud comprend enfin que l'objet où tend son
ime ne peut être atteint par aucun progrès terrestre, que
l'état de pureté auquel il aspire comme à une dignité
perdue, c'est tout simplement l'état de paradis, et ce qui
l'en sépare, simplement ce qui lui reste à vivre :
"L'automne déjà ! - Mais pourquoi regretter un
éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de
la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les
saisons. " 1
C'est maintenant tout droit dans le Paradis, qu'aux
moments de lucidité, pénètre son regard ;
" - Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin
couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau
d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons mult-icolores
sous les brises du matin. " 2
En même temps que la réalité de ce qu'it a si longtemps imaginé, et sous des formes si diverses, lui apparatt
enfin évidente, inévitable et paisible, le poète prend
conscience de la vanité de ses inventions : "J'ai essayé
d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de
nouvelles chairs, de nouvelles langues." 1 Tout cela
Cl.nt Saison en enfer: Aditu, p. 306.
Ibidtm, p. 307 .
s Ibidtm, p. 307.

45

n'était qu'en attendant, que comme substitut. Ou pluttJt
tout cela n'était que la plus stricte réalité ; rien de poétique, c'est-à-dire de créé, dans toutes ces images ; voici
qu'elles se confondent tout à coup avec ce paradis enfin
contemplé face à face : " J'ai cru acquérir des pouvoirs
surnaturels. Eh bien I je dois enterrer mon imagination
et mes sôuvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur
emportéè ! " 1 Il ne reste plus qu'une chose à faire : vivre,
suivre le même chemin que tout le monde, mener son
devoir jusqu'au bout, passer dans le travail ce temps
encore qu'il y a jusqu'à mourir : "Moi ! moi qui me suis
dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu
au sol avec un devoir à -chercher et la réalité rugueuse à
' I Paysan ! " 2
étreindre
D'ailleurs la certitude de la ,1s1on que Rimbaud
contemple suffit maintenant à apaiser le martyre qu'il
souffrait ici-bas. Puisqu'il sait que son innocence trouvera
sans faute un jour le climat dont elle a besoin, il cesse de
sentir la violence qui lui est faite en ce monde : " Les
grincements de dents, les sifHements de feu, les soupirs
empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes
s'effacent. " 3 Dès maintenant, .après le terrible "combat
spirituel " 4, il est en communication directe avec son
bonheur futur et le soufHe déjà en parvient par instants
jusqu'à lui : "Cependant, c'est la veille. Recevons tous
les influx de ..-igueur et de tendresse réelle. Et, al'aurore,
armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splen1
1

1

1

1

4

Une Saison en enfer: Adieu, p. 307.
Ibidem, p. 307 .
Ibidem, p. 308.
Ibidem, p. 308.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

dides villes. " 1 L'être innocent connaît mai_ntenant son
avenir ; la patience descend
en lui et l'endurcit• il ren.
ferme soigneusement ses cris et ses sursauts ; il a asse~ de
savoir. Son occupation désormais, c'est uniquement d'attendre " son Jour
·
" 2, - 1e JOUr
·
ou' 1·1 pourra reprendre
toute la place dont il a besoin, où, pour contenir son ftme
intacte, un corps intact et glorieux lui sera donné: "Et
il me sera loisible de posséder la vérité dans une Jme et un
corps. " 3 (;'est sur l'apaisement de " cette promesse
surhumaine faite à son corps et à son ftme créés " 4 que
se termine la Saison en Enfer.
L'idée d'innocence explique, comme nous venons de le ·
voir, toute l'œuvre de Rimbaud. Elle explique même
davantage: le renoncement de Rimbaud à poursuivre
cette œuvre, son étrange et soùdaine mort poétique. Il y
a dans le brusque silence de ce génie de dix-neuf ans un
mystère qu'on .a tenté d'éclaircir par les hypothèses les
plus diverses. Je · ne pense pas qu'on puisse en venir à
bout par la seule considération de la biographie du poète.
C'est · dans la nature même de son œuvre qu'il faut
c,hercher les raisons pour quoi il ne l'a point continuée.
Ecrire ne fut jamais pour lui qu'un moyen, - le moyen
de se débarrasser de son ftme, de projeter hors de lui le
mal merveilleux dont il était atteint. Les Illuminations le
fixèrent à la façon dont certains corps fixent les gaz, en
s'en .imprégnant. Dans la Saison en enfer, Rimbaud voulut
Une Saison en enfer: Adieu, p. 308.
Les Illuminations : Glnie, p. 1 70.
• Une Saison en enfer : Adieu, p. 309.
' Les Illuminations: Matinle d'i'llrtsse, p. 18 3.
1

1

RIMBAUD

47

le fixer en un autre sens, ainsi qu'un médecin fait pour
une maladie: par l'exploration; il comptait bien découvrir,
en même temps que sa véritable essence, le remède qui
l'en guérirait à jamais. Nous avons vu qu'il y réussit;
nous avons vu naître et se développer sous son regard la
vision du paradis. Lorsqu'il l'eut enfin conquise dans
toute son évidence, il ne lui resta plus qu'à en attendre
l'accomplissement. Auprès de cette formidable espérance,
quel sens pouvait garder à ses yeux la littérature? Sit6t la
Saison en Enfer publiée, il en détruisit l'édition, comme on
jette un instrument dont on ne se servira plus. Et qu'avaitil besoin qu'elle fM lue? Il lui suffisait de l'avoir écrite.
Par elle, il sav~ît maintenant tout ce qu'il avait voulu
savoir. Par elle, il avait saisi, en figure, le bien que toute
son ftme désirait. Cette promesse contre son visage 1, c'était"
assez désormais pour lui. Tant il l'avait bien comprise, il
pouvait même l'oublier. Elle avait passé dans son sang;
il n'avait plus que faire des phrases et des mots qui
l'avaient découverte et portée jusqu'en lui.

Si cette explication d'un silence si extraordinaire paraît
insuffisante, qu'on veuille bien prendre patience. Nous
tacherons de la compléter à la fin de cette étude. La
certitude de sa délivrance future n'est assurément pas la
seule raison du renoncement poétique de Rimbaud, parce
1

Comparez: "La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du

reste descend en face du talus, comme un panier, contre notre

face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous." (Les Illuminations:
Mystique, p. 1 73.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

que l'idée d'innocence n'est pas le seul contenll de ses
poèmes. Son œuvre est tout de même autre chose que le
réceptacle de son intraitable perfection, autre chose qu'un
corps pour son Ame. Si nous nous sommes bornés jusqu'ici
· à cette façon de la considérer, c'était pour éviter toute
distraction dans notre analyse. Il convient maintenant de
reprendre l'étude de Rimbaud à un nouveau point de vue,
Nous avons examiné ce qui de lui-même avait passé dans
son œuvre ; il faut voir maintenant ce que celle-ci contient
du monde, ce qu'elle a, si l'on peut dire, avalé non plus du
sujet, mais de l'objet. - C'est en même temps changer
d'attitude à son égard: au lieu de nous dévouer à l'éclaircir,
à en rendre compte, à faire apparaître son unité, nous
allons y chercher notre bien, l'exploiter à notre usage, la
mettre en coupe. Devenons résolument égoYstes: cc n'est
plus à servir Rimbaud que nous nou, engageons maintenant, mais à le rançonner.
(à suivre.)

] ACQUES RIVIÈRE,

' ,

49

TROIS LETTRES INEDITES
DE RIMBAUD

Elles sont, de divers lieux, adressées à M . Ernest Delahaye, son
ami d'enfance ; et, de même que celles parues dans le numéro de
la Nouvtlle Revue Française d'octobre 1912, elles nous ont été
communiquées par M. Henri Salfrey, bibliophile. Le ton de familiarité bouffonne qui y est employé pourra, à d'aucuns, paraître grossier, cynique, voire méchant. Nous le tenons, nous, pour très délicat,
pour mieux délicat que des civilités, que des mondanités, le plus
souvent hypocrites. Car, outre qu'il est de complaisance, ce ton
cache à peine, sous le masque sarcastique, truculent et irrité, des
résonnances très profondes d'angoisse, çà et là se trahissant, et l'écho
de cette charité, de cette bonté, de cet esprit de sacrifice dont ceux
qui ont bien connu Arthur Rimbaud de son vivant ont apporté
le témoignage : le destinataire de ces trois lettres-ci, en particulier

La première, mai 1873, est datée de Roche (Ardennes), où la
famille Rimbaud, savons-nous, surveillait à ce moment-là la reconstruction des bâtiments d'exploitation agricole détruits, quelques
années auparavant, par un incendie. Arthur a dix-huit ans. Le
" livre palen ", ou "livre nègre", dont il parle n'est autre que la
Saison en Enfer; et point n'est besoin de réfléchir beaucoup pour se
rendre compte que la partie du livre à laquelle il travaille est le
consisérable chapitre intitulé Mauvais Sang. Le présent document
approuve donc ce que, à une époque où il n'était pas encore tombé
sous nos yeux, nous avons écrit à ce sujet dans Jean-Arthur Rimbaud,
lt Poète. Est-il nécessaire de faire remarquer que la façon badine dont
Rimbaud parle de son travail est démentie par ces mots du premier
post-scriptum : " Mon sort dépend de ce livre " ?

4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

Dans cette lettre, on verra jusqu'à quel point l'auteur de la Sais111
e,,. .Enfer s'iatéressait au1' &amp;mances sans Parolts de Verlaine, 1 - car
c'e5t des Romances sans Paroles qu'il s'agit au troisième alinéa, - et
que, non content, selon le propre aveu du Pauvre Lélian, de l'avoir
" poussé beaucoup à les faire ", il s'occupait, avec Ernest Delahaye,
de leur trouver un imprimeur à Charleville.
L'on constatera aussi, toujours à propos de Verlaine, que Rimbaud
n'accepta pas sans hésitation li: rendez-vous à Bouillon, en suite
duquel rendez-vous, eut lieu, le z 5 mai, le dernier départ des deus
amis pour l'Angleterre, départ précédant d'un mois et demi le drame
de Bruxelles.
fl

La deuxième lettre. février 18 75, a été écrite de Stuttgart.
Rimbaud, après des séjours en diverses villes et surtout à Londrel.
où sa mère et l'une de ses sœurs avaient demeuré un certain tempt
avec lui, se trouvait en Allemagne depuis le 13 de ce mois dt
février. Ce serait donc de la seconde quinzaine du mois qu'il
faudrait au juste dater la lettre, et la date du 1 5 mentionnée en SOI
cours se rapporte évidemment au mois de mars. Cela, d'ailleurs, •
,,éri.fie tant par la première des Lettres publiées en volume au.Mtrcur,
dt Franu que par des documents conservés par la famille.
On sait que Verlaine, peu après sa sortie de la prison de Mom,
chercha à joindre Rimbaud. Le sachant à Stuttgart, il y couru~
sans avis préalable, pensant sans doute causer à son ancien camarade
une heureuse surprise. Il l'imaginait de manières invariées, et c'Clt
pourquoi - nous tenons ces détails de Verlaine lui-m~e - _il•
présenta à lui sous un accoutrement plutôt romantique. Mais li
Bateau ivrt's'était plus assagi que Sagesse. Rimbaud, très correct el
Ja pension de famille qu'on lui a,,ait choisie, accueillit ~erlaint
froidement ; et si, sur les instances larmoyantes de ce derruer, 3'1
,d'avoir la paix, il consentit à une excursion hors de la ville, ~~ far
pour gagner la Forêt-Noire et lui infliger là ce que, par déÜoClll
euphémisme, il appelle une '' remonstration " .
.
Une phrase, dans cette lettre, est trooblante. C'est celle où Ruabaud dit n'avoir plus qu'une semaine de Wagner et regretter 111

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

argent payant de fa haine, ainsi que le temps employé à rien. En
marge, parmi des dessins, on lit c:es mots : W AG!&gt;HR. VHR.DA,MMT IN
Ew1cKE1T (Wagner damné pour l'étemité) 1 S'agit-il do grand
musicien, ou tout simplement d'un habitant de Stuttgart avec
lequel Rimbaud est en rapports ? Le lecteur interprètera comme il
l'entendra. Nous lisons là, nous, entre autres choses, !"opinion
exprimée beaucoup plus tard par Nietzsche sur l'auteur de Parsifal.
Au reste, Rimbaud, qui, selon la juste: et forte expression de Paul
Claudel, n'était pas de ce monde, devait nécessairement, vivant en
France, détester les Français, et, vivant en Allemagne, hair les
Allemands.
Enlin, n'oublions pas qu'en 1875 il a vingt ans. Le rapprochement de cette lettre avec la partie de Jeunesse intitulée /Tingt ans
(page 234 de l'éclition nouvelle des Œu'Vrts) et aussi avec la
partie intitulée Guerre, qui suit, devient, sous un certain rapport,
suggestif. Faudrait-il en conclure qu'en réalité q:rtaines illuminations sont postérieures à la Saison en Enfer ?
La troisième lettre, 14 octobre 187 5, a été envoyée de Charleville.
A cette date, le destinataire, M. Ernest Delahaye, était, croyons-nous,
professeur au collège Notre-Dame à Rethe~ où Verlaine, qui lui
succéda, devait, un peu plus tard, colliger Sagesu. Dans cette lettre,
l'initiale V. désigne Verlaine; le "Loyola", c'est Verlaine aussi, etle
mot "grossièl'etés" se rapporte, sans nul doute, à des vers réguliers
de Ctllulairement. Il y au rait certes lieu de s'étonner de l'appréciation,
si l'on ne savait l'horreur nourrie pu Rimbaud, après 1873, à l'endroit de ce genre de littérature, horreor qu'il conserva jusqu'à la fin,
à ce point que le seul aspect typographique de vers réguliers le mettait en colère. Néanmoins, malgré sa réprobation des vers et sa
volonté, manifestée ailleurs, de ne pl us revoir Verlaine, i I aimait à
recevoir - on le constatera - les comm unications de celui qu'il
avait autrefois, avant même de le connaître personnellement, qualifié
de vrai poète.

Il n'a plus, dit-il c6té de la littérature.

est-ce à regret ? -

d'activité à dépenser du
PATERNE BERRICHON.

1

Cf. PmJ J/er/aine, par Edm. Lepelletier, p. 325,

�52

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,I
LaYtou, (Roche) (canton d'Attigny) Mai 73.
Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l'aquarelle ci-dessous.
0 Nature! é') ma•mère !
DESSIN A LA PLUMI! :

[Dans le ciel, un petit bonhomme avec une bêche en ostensoir et ces mots lui sortant de la bouche : "6 nature 6 ma
sœur ! " - Par terre, un bonhomme plus grand, en sabots,
une pelle à la main, coiffé d'un bonnet de coton, dans un
paysage de fleurs, d'.herbes, d'arbres. Dans l'herbe, une oie avecces mots lui sortant du bec : " 6 nature ô ma tante ! "]

Quelle chierie 1 et quels monstres d'innocince (sic), ces
paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour
boire un peu. La ;11other m'a mis là dans un triste troll:•

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

53

Verlaine doit t'avoir donné la malheureuse commission
de parlementer avec le sieur Devih, imprimeux (sic) du
N6ress 1• Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de
Verlaine assez bon compte et presque proprement, (S'il
n'emploie pas les caractères emmerdés du N6ress 1 • Il
serait capable d'en coller un cliché, une annonce !)
Je n'ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la
Nature m'absorculant tout entier: Je• suis a toi, t) Nature,
t) ma mère!

a

Je te serre les mains, dans l'espoir d'un revoir que
j'active autant que je puis.

R.
Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t'avoir proposé un
rendez-voL.au dimanche 18, à Bouillon. Moi je ne puis
Y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de
quelques fraguements (sic) en prose de moi ou de lui, à me
retourner.

DESSIN A LA PLUME :

La mère Rimb. retournera a Charlestown dans le
courant de Juin. C'est sô.r, et je tâcherai de rester dans
cette jolie ville quelque temps.

[Le hameau de Roche, vu de la maison où a été écrite la
Saison en Enfer et où les exemplaires de la brochure livrés par
l'imprimeur ont été détruits. En bas du dessin, ces mots :
"Laïtou, mon village. "]

Le soleil est accablant et il gèle le matin. J'ai été
avant-hier voir les Prussmans à Vouziers, une sous-préfecture de 10.000 Ames, à sept kilom. d'ici. Ça m'a ragaillardi.

Je ne sais comment en sortir : j'en sortirai pourtant. Je
regrette cet atroce Charlestown, l'Univers, la Bibliothè.,
etc ... Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais des
petites histoires ·en prose, titre général : Livre pa'ien, ou
Livre nègre. C'est bête et innocent. 0 innocence ! innocence ; innocence, innoc ... fléau !

Je suis abominablement gêné. Pas un livre. Pas un
cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue.
Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort
dépend de ce livre, pour lequel une demi-douzaine d'histoires atroces sont encore a inventer. Comment inventer
1

Le N11rd-Est, journal de Charleville.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

54

des atrocités ici? Je ne t'envoie pas d'histoires, quoique
j'en aie déjà trois, fa crnJte tant ! Enfin voilà 1
bon revoir, tu verras ça,
RIMB.

Prochainement je t'enverrai des timbres pour m'acheter
et m'envoyer -le Faust de Gœthe, biblioth. populaire. Ça
doit coll.ter un sou de transport.
Dis-moi s'il n'y a pas de traduction de Shakespeare
dans les nouveaux livres de cette biblioth ..
Si même tu peux m'en envoyer le catalogue le plus
nouveau, envoie.

R.

Il
Février

75.

Verlaine est arrivé ici l'autre jour, un chapelet aux
pinces ... Trois heures apres on avait renié son dieu et
fait saigner les 98 plaies de N. S. Il est resté deux joW1
et demi, fort raisonnable et sur ma remonstration s'en
est retourné à Paris, pour, de suite, aller finir d'étudier
là has dam l'Ue. 1
Je n'ai plus qu'une semaine de Wagner et je regrette
cette argent (sic) payant de la haine, tout ce temps foutu
à rien. Le 15 j'aurai une Ein freundliches Zimmer 1
n'importe où, et je fouaille la langue avec frénésie, tant
et tant que j'aurai fini dans deux mois au plus.
1
1

Rimbaud veut dire sans doute : en Angleterre.
Une chambre agréable.

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

55

Tout est assez inférieur ici- j'excèpe (sic) un: Riessling,
dont j'en vite un ferre en vke des g6deaux gui l'onh fu
naîdre, à ta sandé imperbédueuse. Il soleille et gèle, c'est
tannant.
(Après le I 5, Poste restante Stuttgart)
A toi
DESSIN A LA PLUME :

[En haut de la lettre, à gauche, une maison de quatre étages
protégée par une clôture et entourée d'arbustes ; une voiture,
d'où sort un petit bonhomme empressé, arrêtée devant; sous le
tout, en biais, ces mots : Wagner f!erdammt in Ewigkeit ! expectorés par un personnage fantastique occupant toute la marge de
gauche.

Au bas de la lettre un paysage de ville où se voient, à gauche,
des pieux et des bouteilles formant oriflammes, sur lesquels sont
&amp;:rits ces mots Rimling, Fliegende Natter; et, de gauche à droite,
une espèce de cirque avec, en dessous, des sortes de montagnes
et, encore en dessous, ces mots : flieille flille; puis des maisons
avec des squares, des arbres, un tramwày qui roule vers le haut
et en tournant, et, encore plus haut, des étoiles et un croissant
noir. Tout ce fouillis parsemé, de Riess, Rimling en lettres
capitales.]

III

Cher Ami,

Reçu le Postcard et la lettre de V. il y a huit jours.
Pour tout s1mp
· l"fi
·•ru· d'1t a' 1a Poste d'envoyer ses res1 er, J
tantes chez moi de sorte que tu peux écrire ici, si encore

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

rien aux restantes. Je ne commente pas les dernières
grossièretés du Loyola, et je n'ai plus d'activité
me
donner de ce ctité-la a présent, comme il paraît que la
2e" portion " du "contingent" de la "classe" 74 va-t•
être appelée le trois novembre suivnt ou prochain : la
chambrée de nuit :

a

"1tfvE"

1

1

On a faim dans la chambrlt C'est vrai .•....
Emanations, explosions,
Un génie: ]e suis le gruère !
Leflbvrt : Ktller !
Le génie :
]e suis le Brie!
Les soldats coupent sur leur. pain :
C'est la Vie !
Lt génie : - Je suis le Roquefort !
- Ça s' ra not' mort ...
- ] e suis le gru~re
Et le brie..... ttc.
VALSE

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

57

procurer des livres employés dans ton collège par ex.
pour ce Bachot à moins que ça ne change aux diverses
universités: en tous cas de professeurs où d'élèves compétents, t'informer à ce point de vue que je te donne. Je
tiens surtout à des choses précises, comme il s'agirait de
l'achat de ces livres prochainement. lnstruct militaire et
"Bachot", tu vois, me feraient deux ou trois agréables
saisons! Au diable d'ailleurs ce "gentil labeur." Seulement sois assez bon pour m'indiquer le plus mieux possible
la façon comment on s'y met.
Ici rien de rien.
- J'aime à penser que le Petdeloup et les gluants
pleins d'haricots patriotiques ou non ne te donnent pas
plus de distraction qu'il ne t'en faut. Au moins ça ne
"chlingue pas la neige, comme ici.
A toi "dans la mesure de mes faibles forces. "
Tu écris:

A. RIMBAUD
31, rue Saint-Barthélemy
Charleville (Ardennes) va sans dire.
,

'

On nous a joints, Lefrore et moi ... etc.
De telles préoccupations ne permettent que de s'y absor•
bere. Cependant renvoyer obligeamment selon les occases
les " Loyolas " ~ui rappliqueraient.
Un petit service : veux-tu me dire précisément et
concis - en quoi consiste le " bachot" ès-sciences actuel,
partie classique, et mathém., etc. - Tu me dirais le point
de chaque partie que l'on doit atteindre : mathèm., ph}'!,
chim, etc. et alors des titres immédiats, et le moyen de 1C

P. S. - La corresp : "en passepoil" arrive

a ceci que

le "Némery" avait confié les journaux du Loyola à un
agent de police pour me les porter !

�COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

COMMENT L'AMOUR
COLORE LE TEMPS

59

Ils nous parlent de haut dans un langage clair
Qui, le mdme pour tous, n'est donc vrai pour personne:
Pourquoi la chose écrite a-t-elle toujours l'air
D'une femme sans cœur qui discute et raisonne?
III

I
Je sais que tout ceci n'est qu'un prdt usuraire :
Le charme du secret et du lit défendu,
L' 4pre ardeur d'un baiser rapide et téméraire,
Et l'adieu d'un beau corps à mon cou suspendu.
Ainsi je vais tdchant à divertir l'attente
Du créancier fatal qui peut venir demain,
Et mon toit chaque nuit est pareil à la tente
Qu'on déploie et reploie au bord du grand _chemin.

II
J'ai vainement cherché du secours dans les livres.
Qu'ils sont p4les ! qu'ils sont auprès de ma douleur
Privés de sang, si loin de l'obscure chaleur
Qu'entretient sous la peau la tristme de vivre I

La paix, mais c'est le bruit qui nous en faiJ l' aumbne I
Fracas assourdissants, feux du soir, où choisir
Un asile plus sfir pour rdver à loisir
Que dans votre incendie et dans votre cyclone?

Sans le pavé qui prend toute peine à merci,
Où pourrions-nous creuser à notre aise un souci,
Et divaguer tout haut, et dans la brume étreindre
Le bonheur attendu qui semble toujours poindre ?

Appuyée à mon bras ma douleur m'accompagne,
Lorsque sur le trottoir je rencontre un ami
Qui me vante un tableau qu'il a vu en Espagne.
Elle discrètement se détourne à demi.
Mais je sens que son œil en dessous me surveille,
Et quand déjà mon cœur franchit les cols là-bas,
Elle se penche et glisse un mot dans mon oreille ...
Nous revoici marchant tous deux du même pas.

�6,o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

/7

Tout bouillonnant de bruit et de lumiere crue,
Comme un vase dos, plein d'un liquide qui bout,
Le petit café bar où je m'endors debout
Toujours semble au moment d'éclater dans la rue.
Ma vie aussi concourt à créer cet air chaud :
Sur la mousse fumante, à chaque instant, mon rêve
Gonfle une bulle d'or qui resplendit et crève,
Et mon cœur à Paris ajoute un SO!Jbresaut.

COMMENT L1AMOUR COLORE LE TEMPS

6r

Quel souci hier encor me voilait la lumière,
Comme un souffle ternit l'eau pure d'un miroir?
0 soleil, amiracle I il m'est donné de voir
Le jour, et cette fois est comme la première I

VIII
Mon sang n'avait qu'un cri: "Délivré, délivré!"
Et je marchais..• La nuit cependant est venue,
Brusquant sous une a'Verse au fond d'une avenue
Le départ du rayon qui m'avait enivré.

VI
Comme un gland détaché retourne au sol immense,
Au noir humus profond qui nourrit la forêt,
Mon dme en s'endormant s'enfonce et disparaît
Dans la grande misère et la grande démence.
Paris dans son giron berce alors mon sommeil,
Son dpre suc répare obscurément ma force,
Et la graine, au matin, déchirant son écorce,
Un nouvel arbre natt qui verdit au soleil.

YII
Un matin je m'éveille, ah I je suis libre, seul!
Et sous l'arche du pont le saphir étincelle,
Et dans mon sein ma vie est plus chaude que celle
Qui bourdonne en été dans les fleurs du tilleul !

C'est un frisson pareil au retour de la fièvre,
L'heure où Paris rallume à la hdte au travers
Des arbres dépouillés ses feux tremblant} d'hiver,
Et tout l'ancien dégoût me remonte à la lèvre.

IX
Pous diter, mes amis : "François sait rire. " Eh ! oui,
Je ris, et vous pensez que ma plume exagère.
Ne devinez-vous pas sous la mousse légère
Comme un trésor de peine à chaque heure enfoui ?
Ne comprenez-vous pas la grande politesse
Qui met mon dme au ton de vos propos joyeux?
Mais au seuil de mes vers la mascarade cesse,
Et mon visage alors est nu pour tous les yeux.

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSB

X

Ah! du moins, mon amour, épuisons l'amertume,
Gofuons dans cet excès comme une autre douceur,
Plions à nos plaisirs le mal qui nous consume,
Et dans notre tourment cherchons notre bonheur.
Regarde cette rose: elle est d'un sombre rouge,
Et le parfum qui brll.le en son creuset profond
Est si fort qu'on croirait le voir soudain qui bouge
Et s'échappe en fumée et se brise au plâfond.

XI
Flambe donc, ô douleur, et renais de ta cendre,
Grandfeu dans la grand' salle, honneur de mon château/
N'arrêtez pas, ôjours, de monter, de descendre
Avec le battement régulier d'un marteau,
Pour que mon cttur frappé qui bondit et qui souffre,
Mêlant les cris de l'âme aux soupirs de la chair,
Résonne chaque soir sur l'enclume de fer,
Et dans l'obscurité darde un long jet de soufre.

XII
Lorsque dans le brouillard les onze coups tardifs
S'envolent lourdement de la tour la plus proche,
Onze fois étonné, mon esprit se raccroche
Onze fois au dernier de nos instants furtifs.

63

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

Tout veut me retenir, tout m'implore et me touche:
Le silence, un reflet du foyer, la pâleur
Du drap défait dam l'ombre et la molle chaleur
Et ce pli du sommeil dans le coin de ta bouche '

'

XIII
Mais quelquefois, pareil au chardon qui frissonne,
Murmure sous mon front un désir irrité
De me lever, de fair avant que l'heure sonne
Pour détourner le cours de la fatalité.
'
Dénouant en secret tous mes liens d'esclave,
Dans tes bras, au milieu d'un long baiser souvent,
le songe ai, pur contact qui rafraîchit et lave,
A l'azur de fa nuit, à l'eau du ciel, au vent...

XIV
l'ai pour_voisin,jai!li des vapeurs de la berge,
Un peuplter droit comme un mdt robuste et.fin
'
QUt. devant ma maison se balance' sans fin
Et dédie à la lune un amour clair et vierge.
Rien ne peut en .aidir son rive gracieux
On dirait que l'hiver le rend même plu: vaste
Et sa légereté demeure grave et chaste
'
Rarce qu 'elle est sans cesse un élan vers' les cieux.

�LA NOUVELLE Rl!VUl! FRANÇAISI

XV
J'ai pour conseil -encore et pour tuteur bizarre
Un vieux bateau pensif dont le plat-bord reluit
Juste sous ma fenêtre et que j'entends la nuit
Respirer en tirant un peu sur son amarre.
Sa coque tout bas chante et dit dans sa chanson
La douceur de l'ennui, le repos dans l'épreuve,
Au point qu'en le voyant si calme sur le fleuve
Je me sens tour confus comme un jeune garçon.

XVI
- Eh/ quoi, me dira-t-on, voilà qu'une péniche
Après un peuplier vous occupe à son Jour /
Quelle part l'une et f autre ont-ils dans votre amour
Et dans cette douleur dont vous !tes si riche?
- Rien que la part du rêve et d'un rfue assez fou :
Dépouiller l'homme enfin, mais garder de la vie
La sève ou le reflet, ce qui fait qu'on envie
Et l'arbre et le bateau,jusqu'à l'humble caillou.

XVII
Ah 1 s'évader un soir de notre chair brAlante,
Pour s'en aller quher le silence et la paix
Dans une autre enveloppe où l' 4me obtuse est lente
Comme un jour endormi derrière un verre épais I

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

65

ursque,
. tard dans la nuit, seul avec les fiantOmes,
le l,s pour détourner mon ctcur de trop souffrir,
Ne plus sentir ce front qui bat entre mes paumes,
Ne plMs penser, et cependant ne pas mourir /

XVIII
Las de suivre les jeux de la flamme dans l' 4tre
rai passé mon habit - pourquoi pas Jaire hon~eur
A mes ennuis autant qu'un autre à son bonkur?Et, cravaté de blanc,je m'en Jus au th!4tre.
C'était dans le plus vaste et le plus décoré :
Les stucs et les velours semblaient d'une voix bite
Jurer du haut en bas : " La vie est une fête/ "
Q1te/ cauchemar 1 le pire : un cauchemar doré.

XIX
S'il est un lieu d'exil, c'est pendant un entr' acte
Un foyer d' Opéra somptueux etfiané
O'u pend du plafond roux un lustre suranné
'
Clair symbole du temps qui croule en catara:te.
LA mort là comme ailleurs n'accorde aucun sursis
Mais, l' eJJ
,1r· 'l'',e, elle y fait la coquette '
,oyable vw
Et, tout du long des murs, ranrrés sur la banqu:lte
Â
.li"
0
,
u "" tell des vivants des spectres sont assis.

5

�66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

XX
L' dme exilée ici l'est moins que la musique.
Pauvre musique en pleurs dans un vide éternel,
Qui persiste en dehors de toute loi physique,
Lorsque la :aile est comble - absurde et solennel!
0 musique captive, ô musique vendue
.1
A ces barbares Turcs comme une esclave, tot .
Toi la grande vestale et la fille du roi,
'
.J
'
Pareille
sous le rouge à la fiemme peraue.

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

L'heure la plus navrante est l'heure où l'on s'amuse.
Nos pères l'ont bien su, qui gravaient dans le bois,
Ayant posé sa faulx pour jouer du hautbois,
Sous un toquet à plume une horrible camuse.

XXIII
Loin de m'emprisonner dans une tour d'ivoire
'
L'amour et la douleur mainte fois m'ont conduit
Dans ces déserts où seuls les astres de la nuit
Contemplent la cité du pauvre, énorme et noire.

XXI
" Chacun de vos huitains semble un flot qui déferle,
Dira l'un on ne sait comment les relier."
L'autre : :, Ton vers eût-il la belle eau d'une perle,
Il faut encore un fil pour bdtir un collier ! "
_

0 trop logique esprit, que ton discours me peine!

De sa voix, de ses yeux, de son tendre profil,
Ariane .a formé préâsément un fil
Qui partout où je vais se dérotfle et m'enchaine.

XXII
Entrer dans un café, Miller à l' Opéra,
Prendre un morne intérit à quelque assaut de boxe,
Tout cela c'est douleur d' amour, ,sans paradoxe,
Car en des soirs pareils mon cœur souvent 1Jleura.

Tout tremblant je passais les portes derrière eux,
Et longtemps nous errions par la ville interdite.
L'amou~ me disait: "Vois", et la douleur:" Médite",
Et depttzs ces soirs-là j'ai pitié des heureux.
XXIV
Une pitié de prince, orgueilleuse et tranquille,
Sac~an: que·~e b~n~eur n'apprend rien en effet,
Qu tl n est pire tndtgent qu'un itre satisfait,
Et qu'une joie égale est sotte ou puérile.
Si nous,pèsions nos jours dans nos deux poings fermés,
Dans l ttn mettant le rire et dans l'autre les larmes
De 9.uel côté seraient les souvmirs aimés
'
Ceu~ qui devant la mort sont nos derniè;es armes ?

�68

LA NOUVELLE RBVUE FJlANÇ/J

XXV
0 pauvre, 8 roi des rois, comment les murs d'un Loum
Pourraient-ils contenir le trane où tu t'assieds ?
Les mondes sont couchés entre ses quatre pieds,
De sorte que, le soir, sa grande ombre les couvre.
D'autres peuvent singer ton f arouche appareil
En négligeant leur barbe ou se drapant de bure,
Je t'offre une souffrance, hélas l à ma mesure,
Qui ne va pas plus haut, Seigneur, que ton orteil.

XXVI
Rien que cela : poser ma t2te sur ton sein,
Mon amour, c'est mon doux, c'est mon cruel parllll,
Ma joie et mon remords, et c'est bien davantage :
Le toucher qui m'inspire ou tro14ble mon dessein.
La chaleur de ce corps que mes lèvres chérissent,
Ce parfum qui m'accueille et, lorsque je m'en vais,
Me suit, ce Jeu jaloux, sombre, inquiet, mauvais,
Voilà tout le climat où mes songes .fleurissent.

XXVII
Lorsque j'avais quinze ans, je ne comprenais poilll
Pourquoi le bien-aimé dit à la bien-aimée :
"Ta gr4ce est redoutable à l'égal d'une armée."
Mais ces mots entraînaient ma rfuerie au loin ...

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

69

Depuis il m'a paru que l'ardente hyperbole
N'exprimait pas assez combien l'amour est fart
Combien sous son regard la chair est IJche et faÎle
Et je dis : " Redoutable à l'égal de la mort. " '

XXVIII
Redoutable minute, a minute de joie
Où le silence ému semble avoir tressailli
'
Lorsque, dans ~a lueur d'un tison qui rougeoie,
Hors de ses voiles, nue, Ariane a jailli /
Ah ! m_es esprits peureux prennent déjà la fuite /
Et maintenant ma chair est seule et tremble un peu
De voir, de bas en haut coloré par le Jeu
Ton corps d'un rose ardent comme une te'rre cuite.

XXIX
Mieux qu'aucun texte grec, la rougeur d'une braise
La beauté d'une femme et l'élan du désir
'
D~ns Paris pluvieux, en l'an mil-neuf-ce~t-treize,
M ont révélé ton sens antique, 8 dur plaisir/
'Pour 'lue l'instinct sacré parl4t dans ce poème
Je n'ai point déterré le satyre cornu
,
Mais àfor,ce d' amourJ·• at• rqotnt,
. . j'ai
' tenu
Dans mes bras un moment Aphrodite elle-même.

�COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

XXX
C'est un soir, un éclair ouvrant son aile énorme
Comme un grand oiseau bleu redressé sur son nid,
La terre à sa clarté parut vieille et difforme,
Et voici qu' effrayé notre cheval hennit.
Il n'a plus reconnu sous ce manteau livide
Le chemin qu'il faisait chaque jour plusieurs fais,
Le vent se tut, la feuille eut peur au bord du vide,
Puis un rire terrible éclata sur les bois.
XXXI

Orage de l'été, ton souvenir m'enseigne
Que mon dme est la sœur de ce pauvre animal,
Mais plus mystérieux, plus profond est mon mal,
Et plus caché l'éclair dont la pdleur me baigne.
Tout a changé, la route et le calme horizon.
Mes devoirs les plus doux, mes plus chères Ïdées
Prennent en un clin d'teil des figures ridées.
Est-ce que Dieu veut rire aussi sur ma maison ?

XXXll
- Permettez, interrompt une voix ironique,
Vous nous parliez tant6t avec farce chaleur
Des conseils de l'amour, des leçons du malheur,
Maintenant tout n'est plus que tonnerre et panique.

71

- Eh I bien oui, la pensée est vive sous le fouet.
Le ~en~ souffle, mon cœur comme une feuille y plonge,
Mats c est dans l'ouragan une feuille qui songe,
A la fais du destin l'élève et le jouet.
XXXIII
0 couleurs, sons, odeurs, hors de votre atmosphère

Nos passions mourraient dans un vide glacé
'
Et c'est vous que le temps amalgame pour faire
Nos souvenirs d'amour quand l'amour a passé.
Thésaurisez, mes yeux, dans votre chambre noire!
Allez, mes sens, allez, faites votre moisson,
'Pour les jours de disette et la froide saison
Où mon cœur sans désirs vivra sur ma mémoire !
XXXIV

Accueille l'humble image et le bruit familier :
Peut-être un jour n'auras-tu pas d'autre fortune
Que d'évoquer ce pas furtif dans l'escalier
Ou cet angle du toit éclairé par la lune.
Rends grdce au dieu caché dans le plus bref instant,
Garde pour lui ton dme inclinée et ravie
plus longue vertu ne pèse pas autant;
C eSt cela ton amour et c'est cela ta vie.

1";

FRANÇOIS PoRCHÉ.

�A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU 1
(FRAGMENTS)

Dans la cour de l'immeuble où nous avions loué un
appartement, M. et Mme de Guermantes avaient une
demeure formant hôtel sûr laquelle j'acquis assez vite des
renseignements, grke à Françoise. Car les Guermantes
qu'elle désignait souvent, par les mots de en dessous, en bas,
étaient sa constante préoccupation, depuis le matin où,
jetant, pendant qu'elle coiffait maman, un coup d'œil
défendu, irrésistible et furtif dans la cour, elle disait:
-"" Tiens, deux bonnes sœurs; cela va surement
en dessous "
ou " Oh ! les beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n'y
a pas besoin de demander d'où qu'il deviennent, le Duc
aura-t-été à la chasse", jusqu'au soir, où entendant un
bruit de piano, un écho de chansonnette, elle tirait cette
conclusion:" Ils ont du monde en bas, c'est à la gaieté l"
Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait
le plus vivement l'intérêt de Françoise, lui donnait le
plus de satisfaction et lui faisait aussi le plus de mal,
était celui où, la porte cochère s'ouvrant à deux
battants, Mme de Guermantes montait dans sa calèche.
C'était habituellement peu de temps après que . nos
domestiques avaient fini de célébrer cette sorte de Pique
1

Voir la Nouvelle Re&lt;y_ue Française du

Ier

Juin 1914.

73

solennelle que nul ne doit interrompre, appelée leur
déjeuner, et pendant laquelle ils étaient tellement "tabous"
que mon père lui-même ne se serait pas permis de les
sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se serait pas plus
dérangé au cinquième coup qu'au premier et qu'il aurait
ainsi commis cette inconvenance en pure perte, mais non
pas sans dommage pour lui. Car Françoise (qui depuis
qu'elle était une très vieille femme, se fai,ait, à tout propos,
cc qu'on appelle . une tête de circonstance) n'eat pas
manqué de lui présenter toute la journée une figure
couverte de petites marques cunéiformes et rollges qui
déployaient au dehors mais d'une façon peu déchilfrable
le long grimoire de ses doléances, les raisons profondes de
son mécontentement.
Les derniers rires du festin sacré une fois achevés,
Françoise qui était à la fois, comme dans l'église primitive,
le célébrant et l'un des fidèles, se versait un dernier verre,
détachait de son cou la serviette, la pliait en essuyant à
ses lèvres un reste d'eau rougie et de café, la passait dans
un rond, remerciait d'un œil dolent " son " jeune valet
de pied (qui, pour faire du zèle, lui disait: " Voyons,
madame encore un peu de raisin") et allait aussitôt ouvrir
la fenêtre sous le prétexte qu'il faisait trop chaud " dans
cette misérable cuisine". En jetant avec dextérité dans
le même temps qu'elle tournait la poignée de la croisée et
prenait l'air, un coup d'œil désintéressé sur le fond de la
cour, elle y dérobait furtivement la certitude que la
duchesse n'était pas encore prête, et couvait un instant
de ses regards passionnés et dédaigneux la voiture attelée.
Puis, cet instant d'attention une fois donné aux choses
de la terre, elle levait les yeux au ciel dont elle avait

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'avance deviné la pureté en sentant la douceur de l'air
qui venait d'entrer par la fenêtre et regardait ~ l'angl~ du
toit la place où des pigeons, pareils à ceux qm décoraient
le faîte de sa cuisine, ·à Combray, venaient faire leur nid
au dessus de la cheminée de ma chambre et dont, à
chaque printemps, je retrouvais, soudain éclos, le roucoulement matinal, comme un cocorico adouci, transposé et
mauve.
- Ah! Combray! Combray I s'écriait Françoise,
quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre ! Quand
est-ce que je pourrai passer toute la sainte journée sous
tes aubépines et nos pauvres lilas en écoutant les gorgerouges au lieu d'entendre cette misérable sonnette de
'
.
notre jeune maître qui me fait tout le temps counr
le long de cc satané couloir. Hélas, pauvre Combray ! peutêtre que je ne te reverrai que morte, quand on me jettera
comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors je ne
les sentirai plus tes belles aubépines toutes blanches. Mais
dans le sommeil de la mort je crois que j'entendrai encore
ces trois coups de son~ette qui m'auront damnée d'avance
dans ma vie.
Mais elle était interrompue par les appels de Jupien, le
giletier, celui qui avait tant plu autrefois à ma gran~'~ère
le jour où elle était allée voir M me de Villcpans1~ et
n'occupait pas un rang moins élevé dans la sympathie d_e
Françoise, et qui, ayant levé la tête en entendant ou~
la fenêtre cherchait déjà depuis un moment à atarer
,
.
La
l'attention de sa voisine pour lui dir~ bonJour.
coquetterie de la jeùne fille qu'avait été Françoise affinait
alors pour un instant le visage ronchonneur de notre
• vieille cuisinière alourdie par l'~ge, la mauvaise humeur

A LA RECHERCHE DU TEMPS PER.DU

75

et la chaleur du fourneau et c'est avec un mélange

charmant de réserve, de familiarité et de pudeur, qu'elle
adressait au giletier un gracieux salut mais sans lui
répondre de la voix, car si elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour, elle n'eClt
pas osé les braver jusqu'à causer par la fenêtre. Elle lui
montrait la calèche attelée, en ayant l'air de dire: " Des
beaux chevaux, hein", mais en réalité parce qu'elle savait
qu'il allait lui répondre, en mettant la main devant la
bouche:
- Vous aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez,
et même peut-être plus qu'eux, mais vous n'aimez pas
pas tout cela.
Et Françoise après un signe modeste, évasif et ravi qui
pouvait signifier : " Chacun son genre, ici c'est à la simplicité", refermait la fenêtre de peur que m:tman n'arrivât. Ces "vous" qui eussent pu avoir plus de chevaux
que la Duchesse de Guermantes s'ils avaient voulu, c'était
nous, mais Jupien avait raison de dire "vous" car comme ces plantes qu'un animal à qui elles sont entièrement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digere
pour elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout
assimilable résidu, - Françoise vivait en symbiose avec
nous; c'est nous qui avec nos vertus, notre fortune, notre
train de vie, notre situation, devions nous charger d'élaborer les petites satisfactions d'amour-propre dont était
formée - en y ajoutant avec le droit reconnu d'exercer
librement le culte du déjeuner suivant la coutume ancienne,
la petite gorgée d'air à la fenêtre quand il était fini,
quelque flànerie dans la rue en allant faire ses emplettes
et une sortie le dimanche pour aller voir son neveu - la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

part de contentement indispensable à sa vie. Aussi notre
départ d'un immeuble que nous avions longtemps habité
(et "où on était si bien estimé de partout"), l'installation
dans une nouvelle maison où les premiers jours, le concierge ne nous connaissant pas, Françoise avait cessé
momentanément de recevoir les marques de considération
nécessaires à sa bonne nutrition morale, l'avaient jetée dans
un état de dépérissement pendant la durée duquel elle
faisait continuellement entendre des lamentations." C'est
l'ennui 1 " disait-elle quand on l'interrogeait sur son mal,
et elle donnait au mot ennui ce sens si fort qu'il garde
dans les tragédies de Corneille et dans les lettres des
soldats qui se suicident par regret de leur fiancée, de leur
village, par " ennui ". Mais elle se releva rapidement
du sien, car Jupien (" De bien bon monde ces Jupien, de
bien braves• gens et ils le portent bien sur la figure ")
lui procura un plaisir, aussi vif et plus raffiné que celui
qu'elle aurait eu si nous avions pris une voiture, en
sachant tout de suite comprendre et enseigner dans toute
la maison que si nous n~en avions pas, d'équipage, c'est
que nous ne voulions pas.
Et quand un fournisseur ou un domestique venait nous
apporter quel.que paquet, tout en ayant l'air de ne pas
s'occuper de lui, et en lui désignant seulement d'un air
détaché une chaise, pendant qu'elle continuait son ouvrage,
Françoise mettait si habilement à profit les quelque5
instantS qu'il passait dans la cuisine, à attendre la
réponse de maman, qu'il était bien rare qu'il repartît sans
avoir indestructiblement gravée en lui la certitude que
"si nous n'en avions pas, c'est que nous ne voulions pas",
'Si elle tenait tant d'ailleurs a ce qu'on nous stlt riches, ce

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

77

n'est pas que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu,
fllt aux yeux de Françoise le bien suprême. Mais la vertu
sans la richesse n'était pas non plus son idéal. La richesse,
selon Françoise, était pour la vertu comme une condition
nécessaire, à défaut de laquelle la vertu serait sans mérite et
sans charme. Françoise les séparait si peu qu'elle avait fini
par prêter à chacune les qualités de l'autre, à exiger quelque
confortable dans la vertu, à reconnaître quelque chose
d'édifiant à la richesse.
Une fois la fenêtre refermée elle commençait en soupirant à ranger la table de la cuisine.
- Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise
disait le valet de chambre, j'avais un ami qui y avait
travaillé ; il était second cocher chez eux. Et je connais
que)qu'un, pas mon copain alors, mais son beau-frère, qui
avait fait son temps au régiment avec un piqueur du
Baron de Guermantes.
- La duchesse doit être alliancée avec tout ça, c'est de
la même parenthèse, disait Françoise. C'est une grande
famille que les Guermantes! ajout.ait-elle avec respect,
fondant la grandeur de cette famille à la fois sur le nombre de ses membres et l'éclat de son illustration, comme
Pascal, la vérité de la Religion sur la Raison et sur
l'autorité des Ecritures. Car n'ayant que ce seul mot de
"grand'' pour les deux choses, il lui semblait qu'elles
r
.
n,en 1orma1ent
qu ' une seul e, et son vocabulaire avait
ainsi par endroits un défaut qui projetait de l'obscurité
jusque dans la pensée. - Je voulais demander à leur
maître d'hôtel si c'est eux qui ont leur ch!teau à dix
lieues de Combray, mais c'est un vrai seigneur, un grand
pédant, qui ne cause pas, on dirait qu'on lui a coupé la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

langue. Ah ! si c'était à moi le cMteau de Guermantes,
on ne me verrait pas souvent à Paris. Faut-il tout de
même que des maîtr~ de personnes qui ont de quoi
comme Monsieur et Madame, en aient des idées pour
rester dans cette misérable ville quand ils seraient libres
d'aller à Combray. Qu'est-ce qu'il attendent pour prendre leur retraite puisqu'ils ne manquent de rien; d'être
morts ? Ah I si j'avais seulement du pain sec à manger et
du bois pour me chauffer l'hiver, il y a longtemps que je
erais dans la pauvre maison de mon frère à Combray.
Là-bas on se sent vivre au moins, on n'a pas toutes
ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit que
la nuit on entend les grenouilles chanter à plus de
deux lieues.
- Ça doit être vraiment beau, madame, s'écriait le
jeune valet de pied avec enthousiame comme si ce dernier
trait avait été aussi particulier à Combray que la vie en
gondole à Venise.
- Au moins on sai.t dans quelle saison qu'on vit. Ce
n'est pas comme ici qu'il n'y aura pas plus un méchant
bouton d'or à Piques qu'à la oël, et que je n'ai pas
seulement un petit angelus quand je lève ma vieille carcasse. Là-bas on entend chaque heure, ce n'est qu'une
pauvre cloche qui sonne, mais tu te dis, voilà mon
qui rentre des champs, tu vois le jour qui baisse, tu as le
temps de te retourner avant d'allumer la lampe. Ici il fait
jour, il fait nuit, on va se coucher qu'on ne pourrait seulement pas plus dire que les bêtes ce qu'on a fait.
- Il paraît que Méséglise aussi c'est bien joli, madame,
interrompait le jeune valet de pied au gré de qui la con·
versation prenait un tour un peu abstrait et qui se souve-

frcrc

A LA RECHERCHE OU TEMPS PERDU

79

nait par hasard de nous avoir entendu parler, à table, de
Méséglise.
-Oh I Méséglise, disait Françoise avec le large sourire
. touJours
.
qu'on amenait
sur ses lèvres quand on prononçait
ces noms de Méséglisc, de Combray, de Roussainville: ils
faisaient tellement partie de sa propre existence qu'elle
éprouvait à les rencontrer au dehors, à les entendre dans
une conversation, une gaieté a~ez voisine de celle qu'un
professeur excite dans sa da e en faisant allusion à tel
personnage contemporain dont ses élèves n'auraient pas
cru que le nom put jamais tomber du haut de la chaire.
Son plaisir venait aussi de sentir que ces pays-là étaient
pour elle quelque chose qu'ils n'étaient pas pour les autres,
de vieux camarades avec qui on a fait bien des parties ;
et elle leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit,
parce qu'elle retrouvait en eux beaucoup d'elle-même.
. - Oui tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli Méséghse, reprenait-elle en riant finement; mais comment que
t'en as entendu causer, toi, de Méséglise ?
~ ~~ent que j'ai entendu causer de Méséglise ?
mais c est bien connu; on m'en a causé et même souvent,
répondait-il avec cette criminelle inexactitude des informateurs qui chaque fois que nous cherchons à nous rendre
compte objectivement de l'importance que peut avoir pour
les autres une chose qui nous concerne nous met dans
l'impossibilité d'y réussir.
'
- Ah ! je te promets qu'il fait meilleur là sous les
poiriers que près du fourneau.
- Mais c'est à Combray même, chez une cousine de
Madame, que vous étiez placée, alors ?
- Oui chez Mme Octave, ab l une bien sainte femme, •

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAÙI

mes pauvres enfants, et où il y avait toujours de quoï.
et du beau et du bon, que vous pouviez arriver diner l
cinq, à six, ce n'était pas la viande qui manquait et de
premièrcqualitéencere, et du porto blanc, et du porto rouge,
tout ce qu'il fallait. Comme nous disait M. le curé, 1'i
y a une femme qui est sô.re d'aller près du bon Dieu c'est
bien celle-là. Pauvre Madame, je l'entends encore qui
me disait de sa petite voix : " Françoise, vous savez, mai
je ne mange pas, mais je veux que ce soit aussi bon poar
tout le monde que si je mangeais ".
Elle leur parlait aussi d'Eulalie comme d'une bis
bonne personne ; depuis qu'Eulalie était morte, elle anit
en effet complétcment oublié qu'elle l'avait peu ai!MI
durant sa vie.
Mais déjà depuis un quart d'heure maman disait:
- Mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire! Voilà plus â
deux heures qu'ils sont à table.
Et elle sonnait timidement trois ou quatre foi.
Françoise, son valet de pied, le maître d'Mtel cntendaieil
les coups de sonnette non pas comme un appel, et sam
songer à venir, mais pourtant comme les premiers d
des instruments qui s'accordent quand un concert 11
bientôt reprendre et qu'on sent qu'il n'y aura plus qlJ
quelques minutes d'cntr'acte. Aussi quand les coups COll-mençaient à se répéter et à devenir plus impatients, •
domestiques se mettaient à y prendre garde et, estimait
qu'ils n'avaient plus beaucoup de temps devant eux avdt
la reprise du travail, à un tintement de sonncil
un peu plus sonore que les autres, ils poussaient
soupir et prenant leur parti, le valet de pied dcsc~
fumer une cigarette devant la porte, Françoise monai

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Sr

ranger ses affaires dans son sixième, et le maître d'hôtel
ayant été chercher du papier à lettres dans une chambre
expédiait rapidement sa correspondance préparée.
Malgré la morgue de leur maître d'hôtel, Françoise
avait pu dès les premiers jours m'apprendre que les Guermantes n'habitaient pa leur hôtel en vertu d'un droit
immémorial mais d'une location assez récente, et que le
jardin sur lequel il donnait, du côté que je ne connaissais
pas, était assez petit et semblable à tous les jardins contigus; et je sus enfin qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial
ni moulin fortifié, ni sauvoir, ni colombier à piliers ni
four banal, ni grange à nef, ni châtelet, ni ponts fixe: ou
levis, voire volants, non plus que péagers, ni aiguilles,
ch~cs murales, ou montjoies. Mais un ami de mon père
avait rendu quelque individualité cette demeure déchue
en nous disant un jour de Madame de Guermantes : " Elle
a la plus grande situation dans le faubourg Saint-Germain
elle a la première maison du faubourg Saint-Germain. ,:
Sans doute le premier salon, la première maison du Faubourg Saint-Germain, c'était bien peu de chose auprès
des autres demeures que j'avais successivement rêvées
D'ailleurs mon esprit était embarrassé par cerU:ines
~iflic~ltés, et la présence du corps de Jésus--Christ dans
1hostie ~e me semblait pas un mystère plus obscur que
c~ premier salon du faubourg Saint-Germain situé sur la
nvc droite et dont je pouvais de ma chambre entendre
ba~e les meubles le matin. Mais la ligne de démarcation
qui me séparait du faubourg Saint-Germain pour être
seul ~e~t I'déale, ne m'en semblait que plus' réelle ; je
sentais bien que c'était déjà le faubourg Saint-Germain
le paillasson des Guermantes étendu de l'autre ct&gt;té d;

a

6

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISI
A LA llECHERCHE DU TEMPS PERDU

,

cet Equateur et dont ma mère avait osé dire, l'ayant
aperçu comme moi un jour que leur porte était ouverte,
qu'il était en bien mauvais état. Au reste, comment leur
salle à manger, leur galerie obscure, aux meubles de
peluche rouge, que 3e pouvais apercevoir quelquefois par.
la fenêtre de notre cuisine, ne m'auraient-ils pas sembW
posséder le charme mystérieux du faubourg Saint-Germaïa.
en faire partie d'une façon essentielle, y être géographiquement situés, puisque, avoir dîné dans cette salle l
manger, c'était être allé dans le faubourg Saint-Germain,
en avoir respiré l'atmosphère, puisque ceux qui, avant
d'aller à table, s'asseyaient à c6té de Mme de Guermantcl
sur le canapé de cuir de la galerie, étaient tous du faubourg
Saint-Germain. Sans doute ailleurs que dans le faubourg
Saint-Germain, à certaines soirées, on pouvait voir parfait
tr6nant majestueusement au milieu du peuple vulgairl
des élégants, l'un de ces hommes qui ne sont que da
noms et qui prennent tour à tour pour les personnes qui
ne les connaissent pas, quand elles cherchent à se les ~
présenter, l'aspect d'~ tournoi et d'une forêt domaniale.
Mais ici, dans le premier salon du faubourg Saint-Germait,
dans la galerie obscure, il n'y avait qu'eux. Ils étaient, Cl
une matière précieuse, les colonnes qui soutenaient la
temple. Même pour les réunions familières ce n'était q•
parmi eux que Mme de Guermantes pouvait choisir •
convives, et dans les dîners de douze, assemblés autour dl
la nappe servie, ils étaient comme les statues d'or d&amp;I
aptitres de la Sainte-Chapelle, pilier symboliques et CO!lt
sécrateurs, devant la Sainte Table. Quant au petit boit
de jardin qui s'étendait entre de hautes murailles, dermll
l'Mtel, et où l'été Mme de Guermantes faisait après diner

83

servir
les liqueurs
et l'orangeade, comment n' aurais-Je
. . pas
__
,
•
1
pcDK
que
s
asseoir
entre
neuf
et
onze
heures
du
so·
chaises
1r, sur
ses
du fer, ~ douées d'un aussi grand pouvoir
que le canapé. de cuir, - sans respirer du même coup,
1 b.
es .r1ses
au faubourg Saint- G ermain,
. é taJt
.
. particulières
.
a~•. impossible que de faire la sieste dans l'oasis de
F1gu1g, sans être par cela même en Afrique Et ·1 '
r·
. .
•
1 n y a
que imagmatton et la croyance qui peuvent différencier
des autres certains obiets
certains êtres, e t crccr
L_
J
'
une
atmosphère.
Hélas ces sites pittoresques, ces acc1'dents
turc
na
1s, c~ curiosités locales, ces ouvrages d'art du
faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute jamais
de_ ~cr mes pas parmi eux. Et je me contentais
e tressa1ll1r en apercevant, de la haute mer (et
· d' ·
.
,
sans
espoir y Jamais aborder) comme un minaret avancé
comme
·
al
,
l'ind ~n premier p mier, comme le commencement de
_ustne ou de la végétation exotiques, le paillasson usé
d
u rivage.

:onné

' laMais si l'hôtel de Guermantes commençait pour moi
a
portebcade son vesti bul e, ses dé pen dances de\·aient
s'ét dr
en e
ucoup plus loin au jugement du Duc qui
tenant tous. les Iocata·ires pour fermiers, manants, ac uére7- d~ bl1ens nationaux, dont l'opinion ne compte ~as,
se a1sait a barbe le matin en chemise de nuit à sa r A
tre, dcscenda· à l
iencch d
tt a cour, selon qu'il avait plus ou moins
d au , en bras de chemise, en pyjama, en veston écossais
e couleur rare, à l ongs po11s, en petits paletots clairs
plus
de col~ que son veston, et faisait trotter en main
vant ut
·
. par un de ses piqueurs
quelque nouveau cheval
qu'il
&amp;Vlllt acheté Tout l
. d
jusqu'à de
.
. e quartier u reste - et cela
grandes distances ne paraissait au duc

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

qu'un prolongement de sa cour, une piste plus étendue
pour ses chevaux. Après avoir vu comment un nouveau
cheval trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les
rues avoisinantes ; le piqueur courait le long de la voiture
en tenant les guides, la faisait passer et repasser devant le
Duc, arrêté sur le trottoir, debout, immense, habillé de
clair, le cigare à la bouche, la tête en l'air, le monocle
curieux, jusqu'au moment où il sautait sur le siège, menait
la bête lui-même pour l'essayer, et partait avec le nouvel
attelage retrouver sa maîtresse aux Champs-Elysées. M. de
Guermantes disait bonjour dans la cour à deux couples qui
tenaient plus ou moins à son monde : un ménage de
cousi:1s à lui, qui, comme les ménages d'ouvriers, n'était
jamais à la maison pour soigner les enfants car dès le
matin la femme partait à la " Schola " apprendre le
contre-point et la fugue, et lé mari à son atelier faire de
la sculpture sur bois et des cuirs repoussés ; puis. le baron
et la baronne de Norpois, habillés toujours en noir, la
femme en loueuse de chaises et le mari en croque-mort,
qui sortaient plusieurs fois p~r jour pour aller l'église.
Un jour que M. de Guermantes avait eu besoin d'un
renseignement qui se rattachait à la profession de mon
père, il s'était présenté lui-même avec beaucoup de gr!cc.
Depuis il avait souvent quelque service de · voisin à lui
demander, et dès qu'il apercevait mon père en train de
descendre l'escalier en songeant à quelque travail, et dési•
reux d'éviter toute rencontre, le Duc quittait ses hommes
.d'écuries,venait à lui dans la cour, lui arrangeait le col
de son pardessus, avec la servîabilité héritée des anciens
valets de chambre d~ Roi, lui prenait la main, et la rete•
nant dans la sienne, la lui caressant même pour lui

a

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

prouver, avec une impudeur de courtisane, qu'il ne lui
marchandait pas le contact de sa chair précieuse, il le
menait en laisse, fort ennuyé et ne pensant qu'à s'échapper, jusqu'au delà de la porte cochère.

** *
Un jeune poète lyrique comme Bloch, s'il a pris un
fa~teuil pour entendre la Berma ne pense qu'à ne pas
sahr ses gan:s, à ne pas gêner, à se concilier le voisin que
le hasard lm a donné, à poursuivre d'un sourire intermittent le regard fugace, à fuir d'un air impoli le regard
rencontré, d'une personne de connaissance qu'il a découverte dans la salle et qu'après mille perplexités il se décide
à aller saluer au moment où les trois coups en retentissant
avant qu'il soit arrivé jusqu'à elle, le forçent à s'enfuir
comme ses Peres les Hébreux dans la mer Rouge entre
les flots houleux des spectateurs qu'il fait lever. Au
contraire c~était parce que les gens du monde - à ce
gala de !'Opéra-Comique pour lequel j'avais eu une
place - étaient dans leurs loges (derrièi:e le balcon en
terrasse), comme dans de petits salons suspendus dont une
cloison eàt été enlevée, ou dans des petits cafés où l'on va
prendre une bavaroise sans être intimidé par les glaces
encadrées d'or-et les sièges rouges de l'établissement c'est
parce qu'ils posaient une main indifférente sur les ftîts' dorés
des colonne~ qui soutenaient ce temple de l'art lyrique
c'est parce qu'11 s n 'é ta1ent
· - pas émus des honneurs· excessifs'
que ~mblaient leur rendre deux figures sculptées qui
~enda1ent vers les loges des palmes et des lauriers, que seuls
ils auraient eu l'esprirlibre pour écouter la pièce si seule-

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ment ils avaient eu de l'esprit. On n'avait mis en vente
que les fauteuils et la Princesse de Parme avait placé, parmi
ses amies, toutes les loges.
S'élevant à peu de hauteur au-dessus de l'orchestre, où
"'étais
les baignoires ne montraient d'abord que ces
j
'
. d' un coup comme
ténèbres parmi lesquelles on rencontrait
le rayon d'une pierre précieuse qu'on ne voit pas, la
phosphorescence de deux yeux célèbres, ou comme un
médaitlon d'Henri IV détaché sur un fond noir le profil
incliné du Duc d' Aumale. Mais presque partout, les
blanches déités qui habitaient ces sombres séjours, s'étaient
réfugiées contre les parois obscures et restaient invisibles.
Cependant au fur et à mesure que le spectacl~ s'avançait
leurs formes vaguement humaines se détachaient mollement l'une après l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles
tapissaient et s'élevant vers le jour, laissaient é~erger ~eurs
corps demi-nus, et venaient s'arrêter à la l'.nute ver~cale
et à la surface clair-obscure où leurs brillants visages
apparai_ssaient derrière le déferlement rieur, écumeux et
léger de leurs éventails de plumes, sous l_eurs ~hevelures
de pourpre emmêlées de perlés que semblait avoir cour~
l'ondulation d'un flux ; après, commençaient les fauteuils
d'orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du son_ibre
et transparent royaume auquel çà et là servait d~ fro_nt1ère,
dans leur surface liquide et plane, les yeux ltmp1des et
réfléchissants des déesses des eaux. Car les strapontins de la
rive les formes des monstres de l'orchestre, pouvaient tout
au ~lus s'y peindre suivant les seules lois de l'optique et
selon leur angle d'incidence comme il arrive pour ces ?eux
parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu elles
ne possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'àme analogue à

A LA Rl!CHERCHE DU TEMPS PERDU

la n&amp;tre, nous nous jugerions insensés d'adresser un sourire
ou un regard : les minéraux et les personnes avec qui
nous ne sommes pas en relations. En deçà, au contraire,
de la limite de leur domaine, les radieuses filles de la mer
se retournaient à tout moment en souriant vers des tritons
barbus pendus aux anfractuosités de l'abîme ou vers quelque
demi-dieu aquatique ayant pour crâne un galet poli
sur lequel le flot avait ramené une algue lisse et pour
regard un disque en cristal de roche. Elle se penchaient
vers eux, elles leurs offraient des bonbons ; parfois le flot
s'entr'ouvrait devant une nouvelle néréide qui tardive,
souriante et confuse venait de s'épanouir du fond de
l'ombre ; puis l'acte fini n'espérartt plus entendre les
rumeurs mélodieuses de la terre qui les avaient attirées
à la surface, plongeant toutes à la fois, les divines soeurs
disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites
au seuil desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres
des hommes amenait les déesses curieuses qui ne se
laissent pas approcher, la plus célèbre était le bloc de
demi-obscurité connu sous le nom de baignoire de la
princesse de Guermantes.
Comme une grartde déesse qui préside de loin aux
jeux des divinités inférieures, la Princesse était restée
volontairement un peu au fond sur un canapé latéral,
rouge comme un bartc de corail, à c8té d'une large réverbération vitreuse qui était probablement une glace et
faisait penser à quelque section qu'un rayon aurait pratiquœ, obscure et perpendiculaire, dans le cristal ébloui
des eaux ..... . Et quand je portais mes yeux sur cette
baignoire, bien plus qu'au plafond du théitre où étaient
peintes de froides allégories, c'était comme si j'avais

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

aperçu, grke au déchirement miraculeux des nuées coutumières, l'as embl~ des Dieux en train de considérer
le spectacle des hommes, sous un velum rouge, dans une
éclaircie lumineuse, entre deux piliers du Ciel. Tandis
que je contemplais cette apothéose momentanée avec un
trouble que mélangeait de paix le sentiment d'être ignor~
de ces Immortels, la Duchesse, qui m'avait vu une fois
avec son mari, mais avait dtl oublier mon visage et mon
nom, se trouvait par la place qu'elle occupait dans la
baignoire, regarder les Madrépores anonymes et collectifs
du public de l'orchestre dans lequel je sentais heureusement mon moi dissous ; mais au moment où, en vertu
des lois de la réfraction, avait dfi venir se peindre dans le
courant impassible et bleu de ses yeux, la forme confuse du
protozoaire dépourvu d'existence individuelle que j'étais,
je vis une clarté les illuminer : la Duchesse, de déesse
devenue femme et me semblant tout d'un coup mille fôis
plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu'elle
tenait appuyée sur le rebord de la loge, l'agita en signe
d'amitié; mes regards se sentirent croisés par l'incandescence involontaire et les feûx des yeux de la Princesse
qui les avait fait entrer à son insu en con8agration en les
bougeant pour chercher à voir à qui sa cousine venait de
dire bonjour, et celle-ci qui m'avait reconnu, fit pleuvoir
sur moi l'averse étincelante et bleue de son sourire.

Maintenant tous les matins, bien avant l'heure où elle
sortait, j'allais par un long détour me poster à l'angle de
la rue qu'elle descendait d'habitude et quand le moment

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de son passage me semblait proche, je remontais d'un air
distrait, regardant dans une direction opposée et levais les
yeux vers clic quand j'arrivais à sa hauteur mais comme
si je ne m'étais nullement attendu à la voir.
Mais je n'aurais pu dire à quoi je reconnaissais Madame
de Guermantes, car chaque jour dans l'ensemble de sa
personne, la figure était autre comme la robe et le chapeau.
Pourquoi tel jour voyant s'avancer de face sous une
capote mauve, une douce et lisse figure aux charmes
distribu~ avec symétrie autour de deux yeux bleus et
dans laquelle la ligne du nez semblait r~orbée, apprenaisje par une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas
sans avoir aperçu M me de Guermantes? pourquoi ressentais-je le même trouble, affectais-je la même indifférence,
d~ournais-je les yeux de la même façon distraite que la
veille à l'apparition de profil, dans une rue de traverse et
sous un toquet bleu marine, d'un nez en bec d'oiseau, le
long d'une joue rouge, sous un œil perçant, rappelant
quelque divinité égyptienne? Tel jour, je venais de me
promener de long en large dans la rue pendant des heures
sans l'apercevoir, quand tout d'un coup, au fond d'une
boutique de crémier cachée entre deux hetels dans ce
quartier aristocratique et populaire, se détachait le visage
confus et nouveau d'une femme élégante qui était en train
clc
se faire montrer des " petits suisses" et , avant que
~
J eusse eu le temps de la distinguer venait me frapper
comme un éclair qui aurait mis moins de temps à
m'atteindre que le reste de l'image, le regard de Madame
de Guermantes ; une autre fois ne l'ayant pas rencontr~c
et entendant sonner midi je me disais que cc n'était
plus la peine de rester à attendre ; je reprenais tristement

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le chemin de la maison ; et, absorbé dans ma déception,
regardant sans la voir une voiture qui s'éloignait, je
comprenais tout d'un coup que le mouvement de tête
qu'une dame avait fait de la portière était pour moi et
que cette dame dont les traits dénoués et piles ou au
contraire contendus et vifs, composaient sous un chapeau
rond, ou au bas d'une haute aigrette, le visage d'une étrangère que j'avais cru ne pas connaître, était Mme de Guermantes par qui je m'étais laissé saluer sans même lui
répondre. Et à cause de ces apparitions successives de
visages différents occupant une étendue relative et variée,
tant~t étroite, tant&amp;t vaste, dans l'ensemble de sa toilette,
mon amour n'était pas attaché à telle ou telle de ces
parties changeantes de chair et d'étoffe qui prenaient
selon les jours la place des autres et qu'elle pouvait
modifier. et renouveler presque entièrement sans altérer
mon trouble pourvu qu'à travers elles, à travers le nouveau
collet et la joue inconnue, je sentisse que c'était toujours
Mme de Guermantes. Ce que j'aimais c'était la personne
invisible qui mettait en mouvement tout cela, c'était elle,
dont l'hostilité me chagrinait, dont fapproche me bouleversait, dont j'aurais voulu captér la vie et exterminer les
amis! Qu'elle arbodt une plume bleue, qu'elle montrât
un teint enflammé, ses actions avaient toujours pour
moi la même importance. Même le visage que, avant de
m'endormir, je me représentais clair et blond étant le plus
souvent quand le matin je le voyais de près, rouge et
sombre, bient~t le désir qui chaque soir me déddait de ne
pas manquer de sortir le lendemain, ce ne fut plus celui de
retrouver une tête d'or mais de revoir une peau couperosée.
Je n'aurais pas senti moi-même que Madame de

À

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

91

Guermantes était excédée de me rencontrer chaque
jour que je l'aurais indirectement appris du visage plein de
froideur, de réprobation et de pitié, qui était celui de
Françoise quand elle m'aidait à m'apprêter pour ces
sorti~ 1!1atinales. Dès que je lui demandais mes affaires je
vcya1s s élever un vent contraire dans les traits rétractés
et battus de sa figure. Elle avait, pour savoir immédiatement
tout ce qui pouvait nous arriver de désagréable, un pouvoir
dont la nature m'est toujours restée obscure. Peut-être
n'était-il pas surnaturel et aurait-il pu s'expliquer par des
moyens d'informations qui lui était spéciaux; c'est ainsi que
~es pe~plades sauvages apprennent certaines nouvelles plusieurs Jours avant que la poste les aient apportées à la
colonie européenne, et qui leur ont été en réalité transmises, non par télépathie, mais de colline en colline à
l'aide de feux allumés. Ainsi dans le cas particulier de mes
promenades, peut-être les domestiques de Mme de Guer~tes avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa
lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin
et avaient-ils répété ses propos à Françoise.
Mais plus probablement la crainte, l'attention et la ruse
avaient fini par donner de nous à notre servante, cette
sorte de connaissance intuitive et presque divinatoire que
le matelot a de la mer, le gibier du chasseur et le malade
de la maladie. Je n'ai jamais dans ma vie éprouvé une
humiliation secrète sans avoir trouvé d'avance sur le
vi~e de Françoise, des condoléances toutes préparées ;
et 51, dans ma colère d'être plaint par elle, je tentais de
prétendre avoir au contraire remporté un succès, mes
mensonges venaient inutilement se briser à son incrédulité
respectueuse mais visible et à la conscience qu'elle avait

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de son infaillibilité. Car elle savait la vérité; elle la taisait
et faisait seulement un petit mouvement des lèvres, comme
si elle avait encore la bouche pleine et finissait un bon
morceau. Elle la taisait? du moins je l'ai cru longtemps,
car à cette époque-là je me figurais encore que c'est _au
moyen de paroles qu'on apprend aux ~utres_ la_ vénté.
Même les paroles qu'on me disait déposaient s1 bien le~r
signification inaltérable dans mon esp:it sen~ibl~ q~e J_e
ne croyais pas plus possible que quelqu un qui m avait d'.t
m'aimer ne m'aimât pas, que Françoise elle-même avait
.
1
de peine à douter, quand elle l'avait lu "sur " 1e JOurna,
qu'un prêtre ou un monsieur quelconque püt,_ contre une
- demande adressée par la poste, envoyer gratuitement un
remède infaillible contre toutes les maladies ou un mo!en
de faire rapporter cinquante pour cent sur tout cap1t~.
Mais, la première, Françoise me donna l'exem~le (que Je
ne devais comprendre que plus tard quand il me fut
donné de nouveau et plus douloureusement, comme on
le verra dans le dernier volume de cet ouvrage, par une
personne qui me fut plus chère), que la vérité n'a pas
besoin d'être dite pour êue manifestée et qu'on peut peutêtre la recueillir plus s1Îrement; sans attendre les paroles
et sans même tenir ensuite aucun compte d'elles, dans
mille signes extérieurs, même dans certains phénomènes
invisibles, analogues dans le monde des caractères à ce
que sont, dans la nature physique, les changeme~ts
atmosphériques. J'aurais peut-être pu m'en douter, puisque à moi-même, dans ce temps-l_à, il m'arrivait souv~nt
de dire des choses où je ne mettais nullement la v~nté,
tandis que je la manifestais par tant de confiden~es _involontaires de mon corps et de mes actions, fo'.t bien inter-

A LA R.ECHERCHB DU TEMPS PERDU

93

prétées par Françoise. Mais pour cela il eüt fallu que j'eusse
su que j'étais alors quelquefois menteur et fourbe. Or
le mensonge et la fourberie étaient chez moi, - comme
chez tout le monde - commandées d'une façon si immédiate et contingente, et pour sa défensive, - par un intérêt
particulier, que mon esprit, fixé sur un bel idéal, laissait
mon caractère accomplir dans l'ombre, ces besognes
urgentes et chétives.
Quand Françoise, le soir, était gentille avec moi, me
demandait la permission de s'asseoir dans ma chambre, il
me semblait que son visage devenait transparent et que
j'apercevais en elle la bonté et la franchise. Mais Jupien
révéla depuis qu'elle disait que je ne valais pas la corde
pour me pendre et que j'avais cherché à lui faire tout le
mal possible. Le pensait-elle vraiment? L'avait-elle dit
seulement pour brouiller Jupien avec moi, peut-être afin
qu'on ne prît pas la fille de Jupien pour la remplacer.
Toujours est-il que je compris l'impossibilité de savoir
d'une maniere directe et certaine si Françoise m'aimait
ou me détestait. Et ainsi ce fut elle qui me donna l'idée
qu'une autre personne n'est pas devant nous immobile et
visible, avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard, comme un jardin avec toutes ses
plates-bandes au delà d'une grille, mais que d'elle, il
n'existe pas pour nous de connaissance directe, et tout au
plus une inductive et d'ailleurs fort trompeuse, les paroles
et même les actions ne nous donnant que des renseignements insuffisants et généralement contradictoires sur
cette ombre à jamais mystérieuse où nous ne pouvons pas
pénétrer et où nous imaginons tour à tour avec autant de
vraisemblance que brillent la haine et l'amour.

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J'aimais vraiment Mme de Guermantes ; le plus grand
bonheur que j'eusse pu demander Dieu ellt été de faire
fondre sur elle toutes les calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les privilèges. qui me séparaient
d'elle, n'ayant plus de maison où habiter ni de gens qui
consentissent à la saluer, elle vînt me demander asile.
J'imaginais qu'elle le faisait. Que de fois je me suis
raconté cette histoire ! Mme de Guermantes m'y disait des
choses si tendres que je ne pouvais pas cesser de lui
savoir gré même une fois que j'avais fini de lire, que
j'avais refermé, mon roman intérieur, d'ailleurs purement
d'aventures, stérile et sans vérité. Dans le jugement
général que, une fois l'illusion dissipée, je portais sur le
caractère de Madame de Guermantes, je faisais entrer en
ligne de compte la douceur des mots que, dans ma rêverie,
je lui avais fait prononcer.

a

J'étais -allé retrouver Saint-Loup dans la ville où il était
en garnison. C'était, dans le nord, une de ces petites cités
aristocratiques et militaires entourées d'une campagne
étendue où par les beaux jours flott1: dans le lointain une
sorte de buée intermittente et sonore qui ~évèle les changements de place 4'un régiment à la manœuvre comme
un rideau de peupliers par ses sinuosités dessine le cours
d'une rivière qu'on ne voit pas. Et l'atmosphère, (même
dans les rues, les avenues et les places) finit par y contracter
une sorte de perpétuelle vibratilité musicale et guerrière ;
le bruit le plus grossier de chariot ou dé tramway s'y
prolonge en vagues appels de clairon indéfiniment ressassés, aux oreilles hallucinées, par l~ silence.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

95

Un souvenir, un chagrin, sont choses mobiles. Un
moment on ne les apercevait plus, aussitoAt ·1
.
.
1 s reviennent
d 1
e ongtemps ils ne vous quittent plus Il
. d . '
ù•
.
• y avait es Jours
o Je ne pensais plus à Mme de Gu
~ M .
.
.
ermantes. ais certains
soirs en traversant la ville pour al!
.
.
er vers 1e restaurant où
dfna1t Samt-Loup j'avais peine ,
h
. ,
.
'
a marc er, on aurait dit
qu une partie de ma poitrine avait été section11é
· h b1
e par un
andatomiste a _
1 e, enlevée, et remplacée par une partie égale
e souffrance immatérielle par un 1,.,.., • l
d
d'
'
"'lu1va ent e nostalgie
amou'.. Et les points de suture ont beau avoir été bien
its, on _vit assez ~alaisément quand le regret d'un être
est substitué aux VJSCeres il sembl
•·1 .
l
'
'
e qu i tienne plus de
p ace qu eux, on le sent perpétuellement et
.
Il
ambiguïté d'être obligé de penser une partie depms que e
SeuJement i·i semble qu'on va·u d
son corps.
b.
.
'
1 e avantage. A la moindre
r1se o~ soupire d oppression mais aussi de la..n
regardais Je ciel. S'il était clair, je me disais. peu~~:ur. IJ!e
est à la cam
•
- re e e
11
. .
~agne, e e regarde les mêmes étoiles et qui
~t s1 en arrivant au restaurant Robert ne
'
d1r . " U
b
'
va pas me
e.
ne onne nouvelle, ma tante m'
.
voudrait te vo · li
. . .
a écnt, elle
ir, e e va venir 1c1. "
Tout en m' h ·
cc D
ac e~mant vers le restaurant je me disais :
y a quatorze Jours que J·e n'ai vu Mme d G
mantes• " Et aussitôt
•
e uer'é · 1
et la b .
. .
ce n tait p us seulement les étoiles
• rt~ mais Jusqu'aux divisions arithmétiques dut
qui prenarent qu 1
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emps
. . " eEll
que c ose de douloureux et de poét'
Je me disais.
,
1que.
tem
• . e n attendra peut-être pas plus longps pour venir à rési i
Q
long. ,, E .
. p scence. uatorze jours, c'est
et que t Je ne songeais pas qu'elle, elle n'attendait pas
ces quatorze 1·ours de é
.
.
'
travers 1
.
s parat1on, immenses à
e microscope de mon regret qui m'avait permis

=·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'en compter chaque dixième de seconde, étaient infimes,
peut~tre pur néant, et re teraient tels, même quand
à eux se seraient ajoutés cent fois quatorze jours, pour
M111e de Guermantes qui pendant toùt ce temps n'avait
pas pensé, ne penserait pas une seule fois à moi. Chaque
jour était maintenant comme la crête mobile d'une colline
incertaine, d'un caté de laquelle je me sentais descendre
vers l'oubli, tandis que de l'autre je pouvais, si j'y
retombais, être entraîné par le besoin de revoir Mme Guermantes. Un jour je me dis : " Il y aura peut être une
lettre ce soir" et en arrivant dîner j'eus l&lt;.- courage de
dire à Saint-Loup:
- Tu n'as pas par hasard des nouvelles de Paris.
- Si, me répondit-il, d'un air sombre, elles 50nt
mauvaises.
Je respirai quand je compris que ce n'était que lui
qui avait du chagrin et que les nouvelles étaient celles
de sa maîtresse. ·
J'appris peu à peu qu'une querelle avait éclaté entre
lui et elle, soit par elles, soit qu'elle fiu:' venue un matin
le voir entre deux trains et sans que je l'eusse su.
En tous cas maintenant c'est par correspondance que
leur différend se poursuivait. Elle lui déclarait qu'elle
allait le quitter. Il lui écrivait à tout moment. Il avait
beau savoir qu'elle ne lui avait jamais rien livré de ses
pensées, qu'il ne la connaissait pas, que s'il pouvait
essayer d'induire ce qu'elle désirait, ce qu'elle voulait,
c'était seulement de ses actions et jamais de ses dires qui
n'étaient même pas asse'L uniformément mensongers pour
qu'il suffit d'en prendre le contrepied, malgré cela a
attachait à eux une importance extraordinaire. Au!IÎ

A LA
. RECHERCHE DU TEM PS PERDU
qu~1que persuadé qu'il avait fait
97
Etait possible, dans un m
pour elle tout ce qui
i......,
L
oment comme 1 . .
~t mcchantc avec I . ·1 é
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aurait peut-être fin .
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l'état de veille de c~par vivre. Mais parfois il avai;
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courts répits comme le sornm ·1
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nouveau en lui, il venait t
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pour qu'il et1t réuss· dé'
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c e, y revenait, étoufiàît en lui-

a

y

7

�99

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

même, aurait voulu s'échapper hors de son corps, hors
de la vie.
Il ne dormait plus un instant la .nuit. Une fois il
s'assoupit chez moi, vaincu par la fatigue. Mais, tout d'un
coup il commença à parler, il voulait courir, empêcher
quelque chose, il disait: "je l'entends, vous ne, vous ne ... "
Il s'éveilla. Il venait de rêver, me dit-il peu après, qu'il
était à la campagne chez le maréchal des logis chef. Il
avait remarqué que celui-ci avait tkhé de l'écarter d'une
certaine partie de la maison. Il avait deviné que le
maréchal des logis avait chez lui un lieutenànt très riche
et très vicieux que Robert savait désirer beaucoup son
amie. Et tout à coup dans son rêve il a-vait distinctement
entendu les petit cris que sa maîtresse avait l'habitude de
pousser à certains moments voluptueux. Il avait voulu
forcer le maréchal des logis de le mener aans la chambre.
Et celui-ci le maintenait pour l'empêcher d'y aller, tout
en ayant un air digne, froissé de cette indiscrétion et que
Robert me dit qu'il ne pourrait jamais oublier.
- Mon rêve est idiot, ajouta-t-il, encore tout essoufllé.
Mais je vis bien que pendant l'heure qui suivit il fut
plusieurs fois sur le point de télégraphier à sa maitresse
que la réconciliation était faite. Puis son rêve s'effaça un
peu de son esprit. Il ne savait rien d'elle, il avait beau à
chaque instant attendre une lettre, son ordonnance ne lui
en apportait plus jamais. Restant sans aucune nouvelle,
Robert formait toutes les suppositions. On a dit que le
silence était une force, dans un tout autre sens il en est
une terrible aussi aux mains de ceux qui sont aimés,
Il accroit l'anxiété de celui qui attend. Rien n'invite
tant à s'approcher d'un être que ce qui sépare de lui, or ·

quelle
barrière que 1e s1·1 ence r' On
d. plus
. infranchissable
.
a it aussi que le silence était un supplice
t
bl
de le rendre fou - pour celui q .
é
~
e . capa e
1
.
.'
m Y tait astreint dans
Mais quel supplice' - plus gran d que de garder
1es prisons.
1
e s1 ence, - de l'endurer de ce qu'on aime I R b
disait : "Que fait-elle donc ' pour qu •e11 e se taise
. . o ainsi
ert se1
II
S d
ans
·
. oute e e me trompe avec d'autres. " Et il l'
sait. Et il se disait encore . " Q ' . . d
. aceu' 11
.
.
. . u ai-Je one fait pour
qu e. e se" taise. ainsi . Elle me hait
• peut-être, et pour
t
ou1ours.
Et. il s'acc
efti
t
. usai·t. A'ms1. 1e silence l'affolait en
e
,
par
la
plous1e
et par le remords . ai·11eurs, p1us
c 1
I .
q~• ce u1 des prisons, ce silence-là est prison lui. me. est une cl6ture immatérielle sans doute mais
impénétrable, cett~ tranche interposée d'atmosphère vide
que
les rayons
visuels de l'abando nn é ne peuvent que
tr
E
avcrser.
st-il un plus terrible éc~~~ek~~ce
1.
.
.
qu\~e nous montre pas une absente mais mille et chacune
se
. , dans une
b !Vrantdé à quelque autre trahison . p-_c
auo1s

~;c

n•

rusqueà ,.tente, ce silence, Robert croyait qu'il ail 't
cesser . l .instant
. venir. Il la voyait
a1
. , que 1a lettre a11ait
Il
cil e arnva1t.' il épia·t
. il était déjà désaltéré,
1 chaque bru1t,
murmurait : " La lettre ! La lettre 1 " P .
è
.,
entrevu
• .
. .
·
uis apr s avoir
piéf
cette oasis 1magma1re de tendresse il se retrouvait
san:~n~t avec désespoir dans le désert réel du silence
· sav01r
. 1.1 me semblait impossible
uePour
I moi
• , sans ne~
qa.tmt a1trLess~ de Saint-Loup eîtt réellement l'intention
u1 er. m- même . ne savait
. qu' en penser. Il souffrait
d'avance
sans en oublier une, toutes les douleurs d'
rupture q 'à d'
une
comme u
autr~ moments il croyait pouvoir éviter
les gens qui préparent toutes leurs affaires en vu;

t

�100

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un départ qui ne s'effectuera pas, et dont la p~nsé~, ~ui
ne sait plus où elle devra se situer le Je~demam, ~ agite
momentanément, désincarnée, détachée d eux, pareille au
cœur qu'on enlève à un malade et qui continue à battre.
.
En tout cas c'est sans doute l'espérance d'une prochame
réconciliation qui lui donnait le courage de persévér~r
dans la rupture, comme la croyance qu'on pourra revenir
vivant du combat aide à affronter la mort. Et com~e
l'habitude est de toutes les plantes humaines celle qm a
le moins besoin de sol nourricier pour vivre et qui apparaît la première sur le roc en apparence le plus désol~, il
aurait peut-être en pratiquant d'abord la rupture par ~emt_e
fini par s'y accoutumer sincèrement. Tous les_ matin~ '.l
venait chez moi l'œil distrait et fixe et ces Jours ou 11
souffrit tant, l'un ap;ès l'autre, dessinèrent dans mon esprit
comme la courbe magnjfique et dure de quelque rami&gt;«:
en fer forgé .d 'où Robert restait à sonder ce mystère qm
l'avait toujours préoccupé, ce que pensait réellement sa
maîtresse, ce qu'elle . était, mais qui était maintena?,t
devenu autrement urgent et douloureux puisque ce qu il
fallait déchiffrer ce n'était plus seulement ce qu'elle pensait,
mais ce qu'elle voulait, ce qu'elle avait résolu, puisque c_e
qu'elle était au fopd, et particulièrement ce_ qu'elle était
par rapport à lui, - son amie pour toujours ou son
esclave haineuse, - n'était plus seulement une essen~e
intime sur laquelle on pouvait disserter, mais alla-it devemr
une réalité effective traduite en actes.
.
Enfin il reçut cette lettre de réconciliation q~'il ava'.t
bien, je pense, imaginée plusieur,; ~illiers d_e. fois, malS
c'était la première que la lettre n était pas sulVJe du doute
si elle viendrait jamais; doute. si anxieux qu'il avait tou-

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

IOI

jours obligé Robert à interrompre une seconde sa pensée
et par là faisait que cette idée de réconciliation possible ou
de rupture peut-être définitive, Robert l'avait à tout
moment abandonnée et ressaisie, plut6t qu'elle n'était
restée en lui immobile. En tous cas, se rapprochant en
un sens du monde de l'esprit, puisque elle était une idée,
par son caractère de perpétuelle présence, par le nombre
prodigieux de fois qu'elle s'était présentée chaque jour
à Robert, elle tenait plutôt de la vie corporelle, organique,
elle avait la fréquence et l'inlassable renouvellement des
mouvements de !_a respiration et des battements du cœur.
Et peut-être seule la souffrance, comme elle lui avait donné
son rythme en y introduisant des interrruttences, l'avaitelle rendue consciente comme ces sensations vitales et
profondes que nous ne remarquons que si elles deviennent
douloureuses.

Il reçut cette lettre où son amie lui demandait s'il
consentirait à pardonner. Aussitôt qu'il sut la rupture
évitée, il vit les inconvénients d'une réconciliation. D'ailleurs il souffrait déja moins et avait presque accepté une
douleur dont il se disait maintenant qu'il lui faudrait
peut-être dans quelques mois _retrouver la morsure. Pourtant il n'hésita pas longtemps. Et peut-être n'hésita-t-il
que parce qu'il était certain maintenant de pouvoir
reprendre sa maîtresse : de le pouvoir, donc de le faire.

Je revins à Paris pour me délivrer de ce fantôme
insoupçonné jusque-là (que m'avait évoqué ma conversation avec elle par le téléphone) d'une grand'mère

�103

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vieillie (elle qui pour moi n'avait jamais eu aucun
âge), résignée à ne pas me v?ir, attendant une lettre
·de moi dans l'appartement vide. Hélas, ce fant6me-là,
ce fut lui que j'aperçus, quand entré au sal~n, sans qu~
ma grand'mère f(\t avertie de m~n retour, _Je
t~ouva1
en train de tire. J'étais la, mais plut6t Je n étais pas
encore là puisqu'elle ne le savait pas; et, comme une
femme qu'on surprend en train de faire un ouvrage
qu'elle cachera si on entre, elle était li:rée à des. pensées
qu'elle n'avait jamais eues devant m01. De m01, par ce
. .
pnv1lège
qm. ne d ure qu•un 1·nstant, au moment du

1:

retour, d'assister brusquement à notre propre absence, il n'y avait là que le témoin, l'observateur, en chapeau
et manteau de voyage, l'étranger qui n'est pa~ de la
maison, le photographe qui vient prendr~ un cliché d~
lieux qu'on ne reverra plus. Hélas ce qm se fit, mécam.t .,
ma
quement, dans mes . yeux, au moment ou . J aperçus
grand'mère, ce fut bien une photographie. Nous. ne
voyons jamais _les êtres chéris que dans le ·système ammé,
le mouvement perpétuel de notre incessant amour, lequel
avant de laisser les images que nous présentent. leur
visage arriver jusqu'à nous, les prend dans son tourb1~lon,
les rejette, les applique, sur l'idée que nous nous faisons
d'eux, depuis toujours.
,
Comment puisque les joues, les épaules de ma gr~nd
mère J·e leur faisais signifier ce qu'il y avait de plus déhcat
· _co_mmen t n 'en
et de plus permanent dans son espnt,
eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu épa1ss1r et changer,
alors que même dans les spectacles les plus indiff~rents d_e
la vie notre ccil, chargé de pensée, néglige, comme ferait
une t;agédie classique, toutes les images qui_ne concourent

a

pas l'action, et ne retient que celle qui peut en rendre
intelligible le but. Mais qu'au lieu de notre œil ce soit
un objectif purement matériel, une plaque photographique,
qui ait regardé, alors ce que nous verrons dans la cour de
l'Institut au lieu de la sortie d'un académicien qui veut
appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses précautions
pour ne pas tomber en arrière, la parabole de sa chute,
comme s'il était ivre ou que le sol füt couvert de verglas.
Il en est de même quand quelque ruse du hasard empêche
notre intelligente et pieuse tendresse d'accourir comme
elle fait d'habitude pour nous cacher ce que nous ne
devons jamais contempler, quand elle est devancée par nos
regards, qui arrivés les premiers sur place et laissés euxmêmes, fonctionnent mécaniquement
la façon d'un
appareil photographique, et nous montrent au lieu de
l'être chéri qui n'existe plus depuis longtemps mais dont
elle n'avait jamais voulu que la mort nous ft1t révélée,
l'être nouveau que cent fois par jour elle revêtait d'une
chère et menteuse ressemblance. Et, - comme un malade
qui ne s'étant pas regardé depuis longtemps, et composant
à tout moment le visage qu'il ne voit pas, d'apres l'image
idéale qu'il porte de son moi dans sa pensée, recule en
apercevant dans la glace, au milieu d'une figure aride et
déserte, l'exhaussement oblique et rose d'un nez gigantesque comme une pyramide d'Egypte,-moi pour qui ma
grand'mère c'était encore moi-même, moi qui ne l'avais
jamais regardée que dans mon âme, toujours à la même
place du passé, à travers la transparence des souvenirs
contigus, tout d'un coup, dans notre salon qui faisait
partie d'un monde nouveau, celui du temps, celui où
vivent les étrangers dont on dit " il vieillit bien ", les

a

a

�104

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

personnages de roman dont les dernières années sont
isolées et attendrissent, pour la première fois, et seulement
pour un instant car elle disparut bien vite, j'aperçus sous
la lampe, sur le canapé, rouge, lourde et·vulgaire, malade,
rêvassant, promenant au-dessus d'un livre des yeux un
peu fous, une vieille femme accablée que je ne connaissais pas.

** •
Ayant laissé à Paris, malgré le printemps commençant, les arbres des boulevards à peine pourvus de leurs
premières feuilles, quand le train de ceinture nous arr_ê~
Saint-Loup et moi dans le village de banlieue où hab1ta1t
sa maîtresse ce fut un émerveillement de voir chaque
jardinet pavoisé par les immenses reposoirs blancs des
arbres fruitiers en fleurs. C'était comme une de ces fêtes
singulières, poétiqu~, éphémères et locales qu'on vient de
très loin contempler à époques fixes, mais une fête donnée,
celle-là, par la nature. Les fleurs des éerisiers sont si
étroitement collées aux branches, comme un blanc
fourreau, que de loin, parmi les arbres qui n'étaient
presque ni fleuris, ni feuillus, on aurait pu croire, par ce
jour ensoleillé mais encore si froid, que c'était de la n~ige,
fondue ailleurs, qui était restée après les arbustes. Mais les
grands poiriers enveloppaient chaque maison, chaque
modeste cour d'une blancheur plus vaste, plus unie, plus
certaine, comme si tous les logis, tous les enclos du
village fussent en train de faire, à la même date, leur
première communion.
Jamais Robert ne me parla plus tendrement de son

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

105

amie que pendant ce trajet. Je sentais ce qu'elle était pour
lui, et je me rendis même compte que lui dont les
sentiments étaient pourtant d'habitude si délicats envisageait la possibilité de faire un brillant mariage, rien que
pour avoir des sommes d'argent énormes et que vaincue
par une richesse pareille, elle renon~t à l'idée de le quitter.
Seule elle avait des racines en lui ; l'avenir qu'il
avait dans l'armée, sa situation mondaine, sa fortune per90nnelle, sa famille même, tout cela qui ne lui était certes
pas indifférent comptait pour rien auprès des moindres
choses qui concernaient sa maîtresse. C'était à elle qu'il
pensait sans cesse. C'était de là que lui venaient toutes ses
inquiétudes et par moments une ineffable douceur. Seul,
ce '.111i avait rapport à elle avait pour lui du prestige, à
kl1pser non seulement les Guermantes mais tous les rois
de la terre. Je ne sais pas s'il se formulait à lui-même
qu'elle était d'une essence supérieure à tout, mais il n'avait
de considération, de souci, il ne pouvait éprouver de
v&amp;itable fièvre que pour ce qui la touchait. Par elle, il
&amp;ait capable de souffrir un martyre, de connaître des
dBices, peut-être de commettre un crime. Il n'y avait
d'intéressant, de passionnant pour lui que ce que pensait
11 maîtresse, que ce qui était dissimulé, discernable
tout. au plus par des expressions fugitives, - dans l'espace
~01~ de son visage et sous son front privilégié. Si on
s itatt demandé à quel prix il l'estimait, je crois qu'on
n'cdt jamais pu imaginer un prix assez élevé. Car pour la
garder il eO.t certainement sacrifié avec joie n'importe
quelle fortune et tout ce que la fortune sert seulement et
'
peut ne pas suffire, à procurer, comme par exemple une
grande situation mondaine. S'il ne l'épousait pas, c~était

�106

LA NOUV.1!.LLE REVUE FRANÇAISE

pour la garder, pour la retenir chaque jour ~a~ l'~ttente
du lendemain. Il savait en effet qu'elle ne 1 a1ma1t pas.
Sans doute l'amour, semblable, malgré quelques diversités,
chez tous les hommes, le forçait bie~ par moments,
.
c'est une des manifestations morbides les
plus
puisque
1, . .
essentielles à ce mal, à croire que sa maîtresse _a11~a1t.
Mais pratiquement il sentait que cet amour pour lm n empêchait pas qu'elle ne resdt avec lui qu'à ,caus~ de l'ar~ent
qu'il lui donnait et que le jour où elle n a~a1t ~lus _n~n à
attendre de lui elle le quitterait ou du moms v1vra1t a sa
guise.
Pour gagner la maison qu'elle habitait, ~ous ~ongdmes
un petit jardin, sans doute vide et inhabité hier encor~
comme une propriété qu'on n'a pas loué, mais rempli
maintenant par la floraison récente des branches des
cerisiers et des poiriers ; et l'on ne pouvait s'empêcher de
regarder avec curiosité ces nouvelles venues p~r lesquelles
il était peuplé et .embelli et dont à travers la gnlle on apercevait les belles robes blanches arrêtées au coin des allées.
- Ecoute, puisque je voi que tu . regardes tou~ cel~
reste-là, me dit Robert, mon amie habite tout près, Je vais
aller la chercher.
En l'attendant je fis quelques pas ; je passai devant
·
l · ·
là, à la
d'autres modeste jardins. Je voyais en p em air,.,.. et
hauteur d'un petit étage, suspendues dans les feuillages,
souples et légères dans leur fra:ch~ toilette mauve,
de jeunes touffes de lilas, qui se la1ssa1ent balancer_ par ~
brise sans s'occuper du passant qui levait les yeux Jusqu
· pas mes yeux
leur entresol de verdure. Mais ce n'é tait
seuls qui les regardaient. Car j'avais reconnq en elles les
pelotons violets disposés à l'entrée clu parc de M. Swann,

r,.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

derriere la petite barriere blanche, pour les chauds apresmidi de printemps, et, pour moi, cette ravissante tapisserie
provinciale n'appartenait pas seulement au monde que
nous observons froidement avec nos yeux. Elle en faisait
commencer un autre dont nous sentons que la vision,
- seule chose ici-bas qui nous enrichit, nous donne le
sentiment de la plénitude intérieure et de la joie, s'~tend aussi dans notre cœur.
Je revins aupres des poiriers. Saint-Loup n'était pas
encore là. Tout à l'heure devant les lilas j'avais pensé à
Combray et dans ce jardin-ci c'était bien aussi les Reurs de
Combray, - les Heurs qui avaient fait rêver mon enfance
de tels enchantements que je ne croyais plus que, dans ce
monde médiocre, elles réellement existassent, c'était bien
ces fleurs-là - de poiriers, de cerisiers, que je voyais
attachées aux arbres au dessus de l'ombre propice à la
sieste, à la lecture, à la pêche.
Tout à coup Robert parut, accompaghé de sa maîtresse,
et alors, dans cette femme qui était pour lui tout l'amour,
toutes les douceurs possibles de la vie, dont la personnalité
plus mystérieu ement enfermée dans un corps humain que
le Saint des Saints dans le Tabernacle était l'objet inconnu
sur lequel l'imagination de mon ami travaillait sans cesse
avec le désespoir de l'appréhender jamais, en soi-même,
derricre le voile des regards et de la chair, - dans cette
femme je reconnus à l'instant celle que, dans la maison
de passe où je n'avais jamais voulu d'elle, j'avais surnommœ " Rachel quand du Seigneur" et qui disait à la
maquerelle :
- Alors, demain soir, si vous avez besoin de moi pour
quelqu'un, vous me ferez chercher.

I

�108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La pitié que j'aurais dô. éprouver pour Robert ne fut
pas le sentiment qui m'envahit alors. Non, si les larmes
me vinrent aux yeux, ce fut plut&amp;~ par l'excès de la joio.
que me donna l'apparition au fond de moi d'une sorte de
vérité confuse encore, mais qui dépassait Robert et son
amie.
Je me rendais compte de tout ce que nous pouvons
ajouter au petit visage d'une femme si c'est avec l'aide de
notre imagination que nous l'avons connue d.'abord; et
inversement à quels éléments matériels, misérables et
dénués de prix peut se réduire pour un autre homme, ce
qui est pour nous le but de tant d'élans, l'objet de tant de
rêveries. Je comprenais que la femme qui dans la maison
de passe m'a:vait été offerte pour vingt francs sans me
paraître les valoir ni être qu'une prostituée quelconque
désireuse de les gagner, poùvait représenter pour Robert
plus que des millions, plus que le Jockey, plus qu'une
belle carrière, s'il avait commencé par chercher en cette
femme un être difficile à saisir, à garder. Ce qui m'avait
été offert en quelque sorte au départ, ce visage consentant,
ç'avait été pour Robert un point d'arrivée vers lequel il
s'était dirigé à travers combien d'espoirs, de doutes, de
rêves.
Il les avait à jamais agglutinés, pour en faire quelque
chose d'unique, d'indivisible, d'indestructiblement précieux,
à ce visage qui me semblait à moi interchangeable avec
tant d'autres, et sous lequel je n'aurais pas eu la curiositE
de chercher une personne, ces regards, à ces sourires, à
ces mouvements de lèvres, pour moi seulement significatifs
d'un acte général et d'une habitude professidnnelle.
Nous voudr.ions aller dans d'autres planètes, dans

a

)

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ro9

d'autr~s m~ndes. Mais ces autres mondes existent près de
n~ mfimment différents, et pourtant voisins ou même
misant occuper une seule place à leurs orbes immenses
Sans doute c'était le même mince et étroit visage de cett~
femme que nous voyions en ce moment, Robert t
.
M•
e m01.
ai~ nous ne le voyions pas dans la même monde. S'il eô.t
appns le peu qu'elle était pour les habitants d'un autre
monde, et ~ue chacun pouvait l'avoir, il eô.t cruellement
~er~ m~1s elle n'aurait pas perdu pour lui de son prix,
car il n était pas en son pouvoir de sortir du monde où il
la _vo!ait ~t qui mettait devant elle un voile de caresses,
lui_ a1outa1t ~ne substructure de soupçons. Nous étions
amv~ à ce visage par deux routes différentes qui ne commu~1quer~nt Jamais et hors desquelles on ne peut se
proJeter so1-meme. Comme une mince feuille soumise aux
colos5:1Ies pressions de deux athmosphères, ce visage était
]~ point de rencontre de deux infinis. Nous ne le regardions pas, Robert et moi, du même c&amp;té du Mystere. Et
ces.
' ·1
!°urs o~ i avait tant souffert, ne sachant pas si elle
allait le quitter, ces jours qui avaient dessiné devant moi
comme une courbe magnifique, métallique et dure au
d~ de laquelle Saint-Loup se penchait vers !'Inconnu
maintenant (tant il était probable que pendant ces jours~
là Cette femme n'avait voulu que se rire de lui ou se
l'atta
'
l . chcr davantage, à moins qu'une fortune si inespérée
_u1 ~dt tourné la têtè) il me semblait en voir se profiler
ironiquement l' om bre mcons1stante
·
·
et exactement inverse
Robert vit que j'avais l'air ému. Je détournai les yeu~
,ers I
··
.•
I
es pomers et les censiers du jardin d'en face. Et
eur beauté me touchait aussi. Ces arbustes que J''avais
VUs dans 1 · d·
e Jar m, en les prenant pour de charmantes

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étrangères ne m'étais-je pas trompé comme Madeleine
quand dans un autre jardin elle vit une forme et " crut
que c'était le jardinier". Gardiens des souvenirs de l'àge
d'or, garants de la promesse que dans la réalité même
la splendeur de la poésie et de l'inn_ocence peuvent
resplendir et être la récompense que nous nous efforcerons
de mériter, les grandes créatures blanches merveilleusement penchées au-dessus de l'ombre, n'était-ce pas plutôt
des anges? Nous traversàme-s le village. Les maisons en
étaie(l.t sordides. Mais à c6té des plus misérables, de celles
qui avaient l'air d'avoir été br{llées par une pluie de salpêtre,
un mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cit~
maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant
largement sur elle l'éblouissante protection de ses ailes
d'innocence chargées de fleurs.

***
C'est dans la maladie que nous nous rendons compte
que nous ne vivons pas seuls mais enchaînés à un être
d'un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui
ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous
faire comprendre : notre corps. Sur quelque brigand que
nous tombions au coin d'un bois, peut-être pourrons-nous
arriver à le rendre sensible sinon à notre malheur, du
moins à son intérêt. Mais demander pitié à notre corps,
c'est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles
peuvent avoir autant de sens que le bruit de l'eau, et
avec laquelle nous serions épouvantés d'être condamnés
.à vivre. Les malaises de ma grand'mère,, passaient souvent
inaperçus à son attention, toujours détournée vers nous,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

III

Qua~d elle .en souffrait trop, pour tâcher de les guérir,
elles efforça1,t en vain de les comprendre. Mais si les phénomènes morbides dont son corps éta1't le thé a6 t re restaient
·
obscurs
et
insaissisables
à
la
pensée
de
ma
grand'
è
, .
.
m re, 1.1s
eta1ent clairs et intellio-ibles
pour
des
êtr
t,·
es appartenant
au m~me règne physique qu'eux et de ceux à qui l'esprit
humain a fini par s'adresser pour comprendre ce
que lui dit son corps, comme devant les réponses d'un
étranger on va chercher quelqu'un du même pays q ·
. d''
' Eux peuvent causer avec notre corps,
Ul
servira
. mterprete.
nous due si sa colère est grave ou s'apaisera bient6t,
Cottard que, contre mon désir on avait appelé aupres
de ma grand'mère, ordonna - un jour où du reste elle
ne se. trouvait. pas plus mal
. pl us1eurs
.
· qu'elle n'éta1"t de puis
semames déJà • sa température. Dans
qu ' on pnt
presque toute sa hauteur, le tube du thermomètre qu'on
alla
était vide de mercure . A peine
.
. . chercher
.
s1. l' on
distmguai:, tapie au fond de sa petite cuve, la salamandre d argent. Elle semblait morte. On plaça le chalu~eau de verre dans la bouche de ma grand'mère. Nous
n e~es pas besoin de l'y laisser longtemps . la petite
sorc1ère n' avait
· pas tardé à tirer son horoscope.
'
Nous
la
trouvâ
·
b'l
' mes immo I e, perchée à mi-hauteur de sa tour
et n .en bougeant P1us, nous montrent avec exactitùde
1
e ch1~e que nous lui avions demandé et que toutes les
réllex1ons qu'e{lt pu faire sur elle-même l'âme de ma
pauvr~ grand'mère eussent été bien incapables de lui
fournir·' 3 , 3 · p our 1a prem1ere
.,
. nous ressentîmes
f01s
quelque inquiét ude, N ous secouames
tt
bien
fort le thermotn~tre pour effacer le signe fatidique, comme si nous
avions par
.
pu a ba1sser
la fièvre de ma grand'mère

s

la

�A LA RECHERCHE DU TEMPS PEB.DU

I I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

en même temps que la température marquée. Hélas il
fut bien clair que la petite sibylle dépouvue d'!mc
n'avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le
lendemain, à peine le thermomètre fut-il replacé entre
les lèvres de ma grand'mère que presque aussit6t,
comme d'un seul bond, belle de certitude et de l'intuition
d'un fait pour nou in"isible, la petite prophétesse était
venue s'arrêter, au même point, en une immobilité implacable, et nous montrant encore ce chiffre 38, 3, de sa
verge étincelante. Elle ne disait rien d'autre mais nous
avions eu beau désirer, vouloir, prier, elle ne semblait
pas nous attendre et que ce ftît son dernier mot avertisseur et menaçant.
Alors pour tâcher de la contraindre à nou donner une
autre réponse, nous nous adressâmes à une autre créature
du même règne, mais plus puissante, qui ne se contente
pas d'interroger le corp, mais peut lui commander, la
quinine. Nous n'avions pas fait baisser le thermomètre
au-delà de 37 1/2 dans l'e poir · qu'il n'au_rait pas l
remonter au-dessus. Nous ftmes prendre de la quinine à ma
grand'mère et remîmes alors le thermomhre. Comme un
gardien implacable à qui on montre l'ordre d'un supérieur
auprès de qui on a fait jouer une protection, et qui
le trouvant en règle répond : " c'est bien je n'ai rien
à dire du moment que c'est comme ça, passez.", la vigilante
tourière ne bougea pas cette fois. Mais morose elle
emblait dire : à quoi cela vous avance-t-il? Puisque vous
connaissez la quinine, elle me donnera l'ordre de ne pas
bouger, une fois, dix fois, vingt fois. Et puis elle se lassera,
je la connais, allez. Cela ne durera pas toujours. Alors
vous serez bien avancé. Mais, en attendant, comme une

IIJ

parque montanément vaincue, elle tint immobile son

~ u d'argent. Hélas d'autres créatures inférieures, que
1h~e à dressées à la chas e des ces gibiers mystérieux
qu il ne peut pas poursuivre au fond de lui-même nous
.
'
apportaient tous les jours avec une cruauté involontaire
un ~hiftre d'albumine faible mais assez fixe pour que lui
aussi ~rtît en . rapport avec quelque état persi tant que
nous n apercevions pas.

•••
Le ~oc~eW: du Boulbon ayant déclaré que ma grand'

mcre n avait rien, devait "prendre sur elle"

et mener la
Yic de tout le monde, je la décidai, sur les instances de ma
mere, à faire avec moi une première sortie. Comme nous
venions d'arriver aux Champs Ely ées je la vi qui sans me
parler se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de
Vert, semblable aux bureaux d'action du vieux Paris et
dans lequel avaient été in tallés des Water Clo~ts
F~çoise s'y arrêtait souvent, au temps où je jouais ave~
Gilberte. La tenancière de l'établissement, vieille dame à
perruque rousse et à joues plâtrées que Françoise assurait
Atre une marquise tombée dans la misère avait alors
l'habitude de m'ouvrir un cabinet, en me disant: "Vous
ne voulez. pas entrer? En voici un tout propre pour vous
œse~a gratis
.,,, peut-être tout simplement 'comme les
demoiselles d~ ch~ Boi ier ou de chez Gouache, quand
maman entrait faire une commande, me faisaient l'offre
"pour nen
. ,, d' un des bonbons qu'elles avaient sur le
~ptoir sous des cloches de verre, (ce qui ne me caulllt d'ailleurs que des regrets, car maman me défendait

8

�114

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'accepter) ; ou peut-être moins innocemment comme telle
vieille fleuriste qui voulait toujours me donner une rose et
me faisait les yeux doux. En tous cas si la marquise avait
du goàt pour les garçons très je~nes, en leur ouvrant la
porte de ces cubes souterrains comme les hypogées égyptiennes et où les hommes sont accroupis comme dessphinxs,
elle devait chercher dans ses générosités moins l'espérance de nous corrompre, que le plaisir de se montrer
vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'avais
jamais vu d'autre visiteur auprès d'elle qu'un vieux garde
forestier du jardin. Cc fut encore lui que je retrouvai
quand, suivant ma grand'mère qui la main devant sa
bouche, avait probablement une nausée, je montai les
degrés du petit théitre rustique, édifié au milieu des
jardin . Au contr6le, comme dans ces cirques forains oi\
le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné, reçoit
lui-même à la porte le prix des places, la " Marquise",
percevant les entrées, était toujours là avec son museau
énorme et irrégulier enduit de plitre grossier, et son
petit bonnet de fleurs rouges et. de dentelle noire sur•
montant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas qu'elle
me reconnut. Le garde délaissant la surveillance des
verdures à la couleur desquelles était son uniforme,
causait, assis à c6té d'elle. " Alors, disait-il, vous êteS
toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer." "Et
pourquoi que je me retirerais Monsieur. Voulez-vous me
dire où je serais mieux qu'ici où j'aurais plus mes aises et
plus de confortable. Et puis toujours du va-et-vient, de la
distraction; c'est cc que j'appelle mon petit Paris l mes
clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tcnci,
Monsieur, il y a en un qui est sorti il n'y a pas plus de

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

115

cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus
haut placé. Eh bien, Monsieur, s'écria-t-elle avec ardeur
comme prête à soutenir cette assertion par la violence si
l'agent de l'autorité avait fait mine d'en contester l'exa~titude, depuis huit ans, tous les jours que Dieu a faits
. hcures sonnent, il est ici, toujours poli, jamais'
comme trots
un mot plus haut que l'autre, il reste plus d'une demiheure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins.
U~ seul jour il n'est pas venu. Sur le moment je ne m'en
su'.s P~ atr~ue. Mais le soir quand tout d'un coup je me
SlllS. dit:
Tiens mais ce monsieur n'est pas venu. Il faut
. mort. ,, ça m'a fait quelque chose parce que je
q~'1t soit
mattache quand le monde est bien. Aussi j'ai été bien
contente quand je l'ai revu le lendemain 1·e lui ai dit.
"M
. il. ne vous était rien arrivé hier.,,
' Alors il m'a.
. onsteur
dit comme ça qu'il ne lui était rien arrivé à lui que
, si
c'étatt. sa ficmme qui était morte et qu'il avait été
~urné qu'il n'avait pas pu venir. Hé bien il avait l'air
tnstc assurément, mais il avait l'air content tout de même
de rev~nir. 0~ sentait qu'il avait été tout dérangé dans
~ petites habitudes. C'est tel que je vous le dis Monsieur
l.JOUta-t-clle d'un ton plus doux en consta~nt que l;
protccte~ des massifs et des pelouses l'écoutait avec
bonhomie sans songer à la contredire, gardant inoffensive
dans 50~ fourreau une épée qui avait plut6t l'air de
quel~ue mstrument de jardinage ou de quelque attribut
rustique.
Et pu i·s, Je
· ch o1s1s
· · mes c1icnts, je ne reçois pas tout le
monde dans cc que j'appelle mon salon.
Enfin ma grand'mère sortit et songeant qu'elle ne
chercherait pas à effi.cer par un pourboire l'indiscrétion

�u6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'elle avait montrée en restant si longtemps, je battis en
retraite pour ne pas avoir une part du dédain que lui
témoignerait sans doute la marquise et je m'engageai dans
l'allée mais lentement pour que ma grand'mère p1Ît facilement me rejoindre et contînuer avec moi. C'est ce
qui arriva bient6t. Je pensais que ma grand'mère allait
IJle dire : "Je t'ai fait bien attendre, j'espère que tu ne
manqueras tout de même pas tes amis, " mais elle ne
prononça pas une seule parole si bien qu'un peu déçu je ne
voulus pas lui parler le premier; enfin levant les yeux vers
elle, je vis que tout en marchant auprès de moi, elle
tenai,t la tête tournée de l'autre c6té. Je craignis qu'elle
n'etît encore mal au cœur, Je la regardai mieux et fus
frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de
travers, son manteau sale, elle avait l'aspect désordonné et
mécontent, rouge et préoccupé d'une personne qui vient
d'être bousculée par une voiture ou qu'on a retirée d'wi
fossé. "J'ai eu peur que tu aies eu une naµsée, grand'mère;
te sens-tu mieœc: ? lui dis-je. " Sans doute pensa-t-dle
qu'il lui était impossible, sans m'inquiéter, de ne pas me
répondre. " J'ai entendu toute · la conversation entre la
marquise et le garde me dit-elle. C'était on ne peut plllS
Guermantes et petit noyau Verdurin. Dieu qu'en termes
galants ces choses là étaient mises. " Voilà le propœ
qu'elle me tint et où elle avait mis toute sa finesse, son
goM des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus
même qu'elle n'e(tt fait d'habitude et comme pour
montrer qu'elle gardait bien tout cela en sa possessio~,
Mais cette phrase je la devinai plut&amp;t que je ne l'entendis,
tant elle la prononça d'une voix ronchonnante et en ser•
rant les dents plus que ne pouvait l'expliquer la peur de

1. LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

II7

vomir. "Allons, lui dis-je assez légèrement pour n'avoir
pas l'air de prendre trop au sérieux son malaise, puisque
tu as un peu mal au cœur, si tu veux bien nous allons
rentrer, je ne veux pas promener aux Champs Elysées une
grand'mère qui a une indigestion. " "Je n'osais pas te le
proposer, me répondit-elle. Mais ce sera plus sage. Pauvre
chéri à qui je fais manquer ses rendez-vous." J'eus peur
qu'elle ne remarqu!t la façon dont elle prononç;ût
les mots : " Voyons, lui dis-je bn.isquement, ne te fatigue
donc pas à parler, puisque tu as mal au cœur c'est
absurde. Attends au moins que nous soyions rentrés. "
Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle comprenait que je m'étais aperçu qu'elle venait d'avoir une
petite attaque.
Nous retraversAmes l' Avenue Gabriel, au milieu de la
foule des promeneurs. Je la fis asseoir sur un fauteuil et
j'allai chercher un fiacre. Elle au cœur de qui je me
plaçais toujours pour juger la plus insignifiante des peraonnes qui passaient, elle m'était maintenant fermée, elle
était elle-même devenue une partie du monde extérieur,
plus qu'à ces passants j'étais forcé de lui taire ce que je
pensais de son état, mon inquiétude. Je ne pouvais pas lui
en parler avec confiance. Elle venait de me restituer les
pensées, les chagrins, que depuis mon enfance je lui avais
confiés pour toujours. Elle n'était pas morte encore. J'étais
déjà seul. Elle était déja une étrangère. Et même ces
allusions qu'elle avait faites aux Guermantes, à Molière,
à nos conversations sur le petit noyau, prenaient un air
sans appui, sans cause, fantastique, parce qu'elles sortaient
du néant de ce ·même être qui demain peut-être n'existerait plus, pour qui elles n'auraient plus aucun sens, de ce

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

néant incapable de les concevoir que ma grand'mère serait
bient6t.
Nous di ons bien que l'heure de la mort est incertaine
mais quand nous disons cela nous nous représen~ons_ cette
incertitude comme un espace vague et assez lomtam, et
nous ne pensons pas qu'elle ait un rapport quelconque avec
la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort
- ou sa première prise de posse ion partielle de nous,
après laquelle elle ne nous lkhera plus jusqu'à -:- po~
se produire dans cet après-midi même, si peu mcertun,
avec l'emploi de toutes ses heures réglé d'avance. On
tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total
de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d'un
manteau à emporter, du cocher à qui faire signe, on est
en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte,
parce qu'on veut être rentré à temps pour une amie; on
voudrait qu'il fît aussi beau le lendemain ; et on
ne se doute pas que la mort qui cheminait en vous
dans un autre plan, au milieu d'une impénétrable obscurité a choisi précisément ce jo·ur là pour entrer en scène,
da~s quelques minutes, à peu près à l'instant où la
voiture atteindra les Champs-Elysées. Peut-être ceux que
hante d'habitude l'effroi de la singularité particulière à la
mort, trouveront-ils quelque chose de rassurant à ce genre
de mort là-à ce genre de premier contact avec la mort-:parce qu'elle y revêt une apparence connue, familière,qu~
dienne. Un bon déjeuner l'a précédé et la même 5'.1rt1C
que font des gens bien portants. Un retour en vo,~
découverte se superpose à sa première atteinte, et •
malade que fut ma grand'mère, en somme plusieurs per·
sonnes auraient pu dire qu'à 6 heures, quand nous

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Il9

revtnmes des Champs-Ely ées elles l'avaient saluée, passant

en voiture découverte, par un temps superbe. Même
Legrandin nous donna un coup de chapeau, en s'arrêtant,
l'air étonné. Moi qui n'étais pas encore détaché de la
rie, je demandai à ma grand'mère si elle lui avait
rlpondu, lui rappelant qu'il était susceptible. Ma grand'
mère me trouvant sans doute bien léger, leva sa main en
l'air comme pour dire: "Qu'est-ce que cela fait? cela
n'a aucune importance ! "
Oui, on aurait pu dire tout à l'heure que, pendant que
je cherchais le fiacre ma grand'mère était assise sur un
banc, avenue Gabriel, qu'un peu après elle avait passé en
,oiture découverte. Mai etît-ce été bien vrai ? Le banc,
lu4 pour qu'il se tienne dan une avenue, - bien qu'il
soit soumis aussi d'ailleurs à certaines conditions d'équilibre,
- n'a pas be oin de vie. Mais pour qu'un être vivant se
tienne, même appuyé, même en s'appuyant sur un banc
ou dans une voiture, il faut une tension de forces que
nous ne percevons pas d'habitude plus que la pression
atmosphérique, parce qu'elle s'excerce dans tous Jes sens.
Mais peut-être si on faisait le vide en nous et qu'on
nous laissât supporter la pression de l'air, sentirions-nous
pendant l'instant qui précéderait notre destruction, le poids
terrible auquel rien ne ferait plus équilibre. De même, quand
les abimes de la maladie et de la mort s'ouvrent en nous
et que nous n'avons plus rien à opposer au tumulte
avec lequel le monde et notre propre corps se rue sur nous,
alors soutenir même la pesée de nos muscles, même le
frisson qui dévaste nos moëlles, nous tenir immobile dans
une situation stable que nous croyons d'habitude n'être
rien que la simple position négative d'une chose, mais

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

qui, si l'on veut que la tête reste droite et le regard
calme, exige une véritable énergie vitale, cela devient
l'objet d'une lutte aussi épuisante, aussi désespérée, que
de se tenir accroché par le petit doigt au balustre d'un
balcon, au-dessus du vide.
Et si Legrandin nous avait regardé de cet air étonné,
c'est qu'à lui comme à ceux qui passaient alors, dans le
fiacre où ma grand'mère semblait assise sur la banquette
qui ne pouvait arrêter son corps précipité, elle apparut
sombrant, glissant à l'abîme, se retenant désespérément
aux coussins qui ne pouvaient arrêter son corps précipit~
les cheveux en désordre, l'œil égaré, incapable de plus
faire face à l'assaut des images que ne pouvait plus porter
sa prunelle. Elle apparut, bien qu'à côté de moi, plong6e
dans ce monde inconnu au sein duquel elle avait déjà
reçu. les coups dont elle portait les traces quand je l'avais
vue tout à l'hem-e aux Champs-Elysées, son chapeau, iOR
visage, son manteau dérangés par la main de l'ange
invisible avec lequel elle avait lutté.
Le soleil déclinait ; il enflammait un interminable mur
que notre fiacre avait à longer avant d'arri ver à notre rue
et sur lequel l'ombre, projetée par le couchant, du cheval
et de la voiture, se détachait en noir sur le fond rougeâtre,
comme un char funèbre dans une terre cuite de PompeL
Enfin nous arrivâmes. Je fis asseoir ma grand'mère en bas
de l'escalier dans le vestibule, et je montai prévenir ma
mère. Je lui dis que ma grand'mère rentrait un peu
souffrante, ayant eu un étourdissement. A mes .premiers
mots, le visage de ma mère atteignit a un désespoir
imm_ense et déja. si résigné, que je compris que depuis
bien des années elle le tenait tout prh en elle pour un

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

121

jour incertain et fatal. Elle ne me demanda rien ; il semblait, de même que la méchanceté aime à exagérer les
souffrances des autres, que par tendresse elle ne voultît pas
admettre que sa mère fô.t très malade, surtout d'une
maladie qui peut affaiblir l'intelligence. Ma mère tremblait, son visage pleurait sans larmes, elle courut dire
qu'on allât chercher le médecin, mais comme Françoise
demandait qui était malade, elle ne put répondre, sa voix
s'arrêta dans sa gorge. Elle descendit en courant avec
moi, effaçant de sa figure le sanglot qui la plissait. Ma
grand'mère attendait en bas sur le canapé du vestibule,
mais dès qu'elle nous entendit, se redressa, se tint debout,
fit à maman des signes gais de la main. Je lui avais enveloppé ademi la tête avec sa mantille en dentelle blanche
lui disant que c'était pour qu'elle n'etît pas froid dans
l'esc.alier. Je ne voulais pas que ma mère remarquit trop
l'altération du visage, la déviation de la bouche ; ma précaution était inutile : ma mère s'approcha de grand'mère,
embrassa sa main comme celle de son Dieu, la soutint,
la souleva jusqu'a l'ascenseur, avec des précautions infinies
oà il y avait, avec la peur d'être maladroite et de lui
&amp;ire mal, l'humilité de qui se sent indigne de toucher
à ce qu'il connaît de plus précieux, mais pas une fois
elle ne leva les yeux, et ne regarda pas le visage de la
malade. Peut-être fut-ce pour que celle-ci ne pt'lt pas
s'attrister en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa
fille. Peut-être par crainte d'une douleur trop forte qu'elle
t
n osa pas affronter. Peut-être par respect, parce qu'elle ne
croyait pas qu'il lui fdt permis sans impiété de constater
la trace de quelque affaiblissement de l'esprit dans le
visage vénéré. Peut-être pour mieux garder plus tard

�122

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

intacte l'image du vrai visage de sa mère, rayonnant
d'esprit et de bonté. Ainsi montèrent-elles l'une à
cMé de l'autre, - scandalisant presque, par leur froideur,
Françoise qui eüt voulu qu'elles se jetassent en pleurant
dans les bras l'une de l'autre, - ma grand'mère cachée
dans sa mantille blanche, ma mère détournant les yeux.
.. . Maintenant ma grand'mère sentant qu'on ne la
comprenait plus, renonçait à dire un seul mot et restait
immobile. Quand elle m'apercevait elle avait une sorte
de sursaut, comme ceux qui tout d'un coup manquent
d'air; elle voulait me parler, mais n'articulait que des sons
inintelligibles. Alors domptée par son impuissance même,
elle laissait retomber sa tête, elle s'allongeait à plat sur le
lit, le . visage grave, de marbre, les mains immobiles sur
le drap, ou s'occupant d'une action toute matérielle comme
de s'essuyer la main avec son mouchoir. Elle ne voulait
· pas penser. Puis elle commença à avoir une agitation
constan_te. Elle voulut sans cesse se lever. Mais on l'empêchait de le faire de peur qu'elle ne se rendît compte
de sa paralysie. Un jour qu'on l'avait laissée un instant
seule, je la trouvai debout en chemise de nuit qui essayait
d'ouvrir la fenêtre. Peut-être mue par l'un de ces pressentiments, que nous lisons parfois dans le mystère de notre
vie organique si obscure et où pourtant il semble que se
reflète obstinément l'avenir, elle m'avait dit à Balbec le
jour qu'on avait sauvé malgré elle une veuve qui s'était
jetée à l'eau, qu'elle ne connaissait pas cruauté pareille à
celle d'arracher une désespérée à la mort qu'elle a voulue
et de la rendre à son martyre. Nous n'eümes que le temps
de saisir ma grand'mère, elle soutint contre ma mère une
lutte presque brutale, puis vaincue, rassise de force dans son

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

123

fauteuil, elle cessa de vouloir, de regretter, son visage
redevint impassible et elle se mit à enlever soigneusement
les poils de fourrure qu'avait laissés sur sa chemise de nuit
un manteau qu'on avait jeté sur elle quand elle s'était
livrée.
Son regard changea tout à fait, souvent inquiet, gémissant, hagard, ce n'était plus d'autrefois son regard, c'était
le regard maussade d'une vieille femme qui radote.
A force de demander à ma grand'mère si elle ne désirait
pas qu'elle la coiffât, Françoise finit par se persuader que
ma grand'mère lui avait demandé de le faire. Elle apporta
des brosses, des peignes, de l'eau de Cologne, un peignoir.
Elle disait : " Cela ne peut pas fatiguer Madame Amédée
que je la peigne, si faible qu'on soit on peut toujours être
peignée." C'est-à-dire on n'est jamais trop faible pour
qu'une autre personne ne puisse, en ce qui la concerne,
vous peigner. Mais quand j'entrai dans la chambre, je
vis entre les mains cruelles de Françoise ravie comme si
elle était en train de rendre la santé à ma grand'mère,
l'éplorement d'une vieille chevelure qui n'avait pas la force
de supporter le contact du peigne, et cette tête - pour qui
garder une seconde la pose qu'on lui donnait eüt demandé
un effort surhumain, - qui s'écroulait dans un tourbillon
incessant d'épuisement et de douleur. Je sentis que le
moment où Françoise allait avoir terminé s'approchait et
je n'osai pas la hâter en lui disant:" C'est assez", de peur
qu'elle me désobéît. Mais en revanche je me précipitai,
quand, pour que ma grand'mère süt si elle se trouvait
bien coiffée, Françoise, innocemment féroce, approcha une
glace. Je fus d'abord heureux d'avoir pu l'arracher à.
temps de ses mains, avant que ma grand'mere, de qui

�125
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

on avait jusqae là soigneusement éloigné tout miroir,
n'aperç&lt;it par mégarde une image d'elle-même qu'elle ne
pouvait se figurer. Mais hélas, quand un instant après je
me penchai sur elle pour baiser ce beau front qu'on avait
tant fatigué, elle me regarda d'un air étonné, méfiant,
scandalisé : elle ne m'avait pas reconnu.
MARCEL PROUST.

,

1

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

LA VIElLLESSE
(Calmann-Levy).

D'HÉLÈNE,

par

Jules Lemattre

M. Jules Lemaître a loué, dans les Lettres à un Ami, les
vieux bonapartistes, ceux qui menèrent et go1Îtèrent la vie
puisienne avant 1870, des anecdotes qu'ils savent raconter, et
des années enviables dont ils demeurent les témoins. Le temps
n'est pas très éloigné, où des vieillards aussi plaisants, contant,
dans les cercles, à des jeunes gens le Paris de leur ige m1Îr,
celui du XIX0 siècle à sa fin, rappelleront avec complaisance
qu'en leur temps, le dimanche soir, un Parisien ne se couchait
pas sans avoir lu les douze colonnes du Sarcey sur papier blanc
et le, douze du Lemaître sur papier rose. La semaine parisienne
n'eüt pas été une table complète sans cette salière, sel de
cuisine d'un côté, sel fin de l'autre. Gros sel et sel blanc,
sachant qu'ils se complétaient, vivaient en bons termes, et
M. Lemaitre ne désignait le Francisque devenu alors une
institution nationale qu'en l'appelant du nom que donnait
Jacques Tournebroche à l'abbé Coignard: "Mon bon maître."
Un jour, un lecteur écrivit aux Débats pour se déclarer agacé
et indigné de mots qu'il jugeait une ironie sournoise.
M. Lemaitre se défendit dans un feuilleton que nous conservent
les Impressions de Théture, protesta de son âffection pour
Sarcey, et termina en disant qu'il n'était pas peu fier d'avoir
été salué par le bon maître, un soir, comme son héritier
présomptif, en ces termes savoureux : " Allez, allez, après
moi c'est vous qui serez la vieille bête ! "

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

Cette ancienne page des Jmprmiqns me revenait à la mémoire
en relisant dans la Vieil/me d'Hllbte, une autre ancienne page
des mêmes Imprmions, écrite il y a bien un quart de siècle,
En marge de r ..db/mse de Jouarre, et que, non sans un subtil
et mélancolique dessein,
Lemaître a voulu replacer dam
son livre d'aujourd'hui.
" li y avait autrefois, dans une ville de l'Inde, un vieillard
très saint, nommé Touriri, qui dès son adolescence s'ét~it
appliqué à dompter sa chair afin d'entrer v:vant dans la pa~
du NirvAna. Mais un jour, ayant lu des hvres étrangers, il
reconnut la vanité de son entreprise et cessa de croire à cc
qu'enseigne le Bouddha. Même il écrivit des ouvages où ~
démontrait que le Bouddha n'avait point fait de miracles et qu'il
n'était pas Dieu. Mais, en même temps, il professait une sag~
si haute et si sereine, et ses écrits avaient tant de gdce, qu'il
se fit, dans la ville et dans tout le royaume, un grand nombre
de disciples et d'admirateurs.
" Cependant, Touri_ri continu~it, à vi:re dans. l~ chast~~
afin que nul ne pflt dire que c'était 1 a~tr:ut des plamrs gro~1cn
ui ]';ivait fait renoncer à ses prenuères croyances. Ma1S, à
qmesure qu'il avançait en Age, ·il para1ssa1t
· · auner
·
beaucou~ les
femmes, et il parlait d'elles satis nécessité dans tous ~es li~~
comme si elles l'eussent préoccupé très vivement: ~t. il écr1va1t
elles des choses si douces, si caressantes et s1 délicates, que
sur
lés .
'
tous ceux qui le Lisaient en étaient charmés et troub Jusqu au

M:

fond de leu_r cœur.
,,
" Or, un jou_r, une veuve de trente ans ...
Cc Touriri, qui avait vers 1889 la figu_re d'Ernest Renan,
voici que, pareil à ce portrait de l'artiste que les sculpte~
allemands mettaient au pied d'une chaire à prêcher quand ils
l'avaient achevée, M. Jules Lemaître, le plaçant à la fin de la
Yiei/kue d' Hl/ene, nous y laisse cette fois reconnaître sa. figure
à lui. Il paraît d'abo_rd au lecteu_r que l'auteu_r a t~ut simplement continué à donner des Cqntes en Marge, à exploiter comme

UrLIXIONS SUR LA LITTÉRATURE

127

La Fontaine un genre qui est devenu son modique, mais délicat
et parfa.it domaine. Et cependant, si l'art reste le même, cette
troùimie gerbe n'est pas faite du même blé que les deux autres.
Sarcey avait prédit à M. Lemaître qu'il serait un jour " la
tieille bête " : entendons cela en tout bien tout honneur.
Comme ce pauvre diable qui était si malheu_rcux qu'il en
dmnt Polonais, M. Lemaître doit convenir qu'il a réaJisé la
prédiction de Sarcey, au point qu'il en est devenu royaliste, la
dernière chose évidemment que Sarcey eflt prévue. Je ne sais
pu si, aprcs ce petit conte de Touriri, Renan lui a écrit :
"Ouand vous aurez mon !ge, vous ferez votre ..dblmse de Jouarre,
i ~té de laquelle la mienne ne paraitra plus qu'une très petite
.œm converse." En tout cas la Yieillme d'Hllefle, vieillesse de
l'Hélme intime et spirituelle qui fut l'ame de M. Lemaître,
c'est, comme lui-même nous l'indique imperceptiblement du
doigt par cc retour de Tomiri, son .Abbme de Jouarre.
Il est d'ailleurs très cmieux et très élégant de voir chacune
des trois séries de Marges, pou_r la fantaisie apparente, dessiner
ane figu_re qui n'appartient qu'à dle, et qui marque, dans la
D8Clle du conteur trois nonchalants étages. Au vrai, la première série seule rend le son clair de la vraie sagesse, et chacun
preaque de ses contes est composé, comme une eau très pure,
transparente et sou_riante, de ces deux éléments fluides, la
clainoyance et l'indulgence. Il y a beaucoup de mal dans le
monde, les belles chimères ne font qu'ajouter à ce mal ou du
moim n'en diminuent rien, et, pour alléger un peu son poids,
pour obtenir un peu de bien, vaut seulement une sagesse usuelle,
faite de bon sens et de mesure, humble de cœur et industrieuse
des mains. C'est la leçon de Thtrsite, du Premier Mouvemmt, de
ûs Rois, de la Seconde Yie des Sept Dormants, de presque
tou les autres contes aussi. Dans l'J,,,,ocmte diplomatie d'Hllbte,
la Tyndaride, qui n'est pas encore la vieille Hélène, s'assortit à
œ chœur par les plus françaises des fines et bonnes manières.
Et tout le recueil se placerait sous l'invocation de Sainte Martht :

l'W

�128

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

u On ~ait que cette sainte si raisonnable et si modérée devint,

par la suite, la patronne la plus populaire des Méridionauz.
Ainsi le voulut l'indulgente ironie divine. " N' ou.blions pas q1IC
la plupart de ces contes sont contemporains de l'excursion de
Jules Lemattre dans la .politique, alors qu'avec de c;mdidea
artifices, il avait r~vé de faire de la Patrie Franfnise une sainte
Marthe, qui, après avoir tué la Tarasque, fftt deven1.1e la
patronne des Méridionaux et de nous. Espérons qu'il nous
donner.a un jour les Mémoires de sa vie sur ces temps et sur
d'autres: en tout cas voilà dans ces premieres Marges les
mémoitcs de son imagination.
La seconde série contient bien, avec l'Enfant Jésus et le Bo,
Maç{/11, un souvenir de la période des bonnets à poil et des
bonnes élections. Mais, dans son ensemble, elle réalise av«
indépendance et souplesse toutes les significations du titre: elle
s'ouvre, en guise de préface, par la lecture académique S111' lll
Yieux Liores, et, cette. fais, M. Lemaître s'efforce de donner
à .ses contes un tour historique., objectif, de nous faire penser
aux .livres m~mes à l'occasion desquels il les écrit. En marge il
Y-,l/elzardoi11 met en présence, simplement, rnme occidentale
sérieuse, simple et forte, l'âme grecque passionnée de subtilité
et mère des hérésies. Le R,mégat ne vise qu'à évoquer la figure
de Saint-Loui.s. PanuPge marié et Dulcinée mènent le D11
Quichotte et le PantagrUt"l à la conscience cl;iire, à l'intelligence
désabusée et tranquille qui les achève comme la fumée da
soir sur le toit d'une maison humaine. Mère etfille, La F/lllfll#ll
chez !.es Voleurs, le Journal du duc- de Bourgog,ne nous fOJlt
pénétrer aussi délicatement dans le r;:ceur de Madame de
Sévigné, de La Fontaine, de Fénélon. Cette seconde série est
du temps où M. Jules Lemaître, passé des conférences politiques
aux conférences littéraires, étudrait, un peu pour eux-mêmes,
Racine, Fénélon, Chateaubriand. Il cherche, dans les vielll
livres, l'âme de ces vieux livres : il ne leur demande pas, 01
leur demande moins, de nous .révéler, la sienne.

a:ÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Mais des vingt-trois contes de 1a Vieillesse d'Hélène une
vingtaine redisent à. peu pùs la même sagesse : qu'il n'; a de
mu que l'amour, que tout revient à l'amou:i;, que ne pas faire
.
blement faire des bêtises, et que faire
I' amour c' est 1mmanqua
l'amo'ur c'est peut-être bien, c'est même stîrernent, faire une
~tise encore, mais que c'est au moins faire la bêtise suprême, et
que c'est d'être la suprême qu'elle se révèle admirable et devient
la sagesse. Touriri I "parlait des femmes sans nécessité dans tous
ses livres, comme si elles l'eussent préoccupé tres vivement".
Touriri II, Touriri fils de Touriri, lit des livres qui n'en
~.arlent pas t~ujours; qui, à son avis, n'en parlent pas assez, et
11 l_es condmt rloucement .l. en parler, il s'appuie sur leurs
lict10ns pour les solliciter et les achever dans le sens qui par~
~ess~ tout l'occupe. Les marges des vie11x livres, dans lesquelles
il écnt, r~ssemblent alors .l. celles des livres neufs qu'achètent
les collég1 erls : les premières feuilles de leurs Géorgifuti portent
dans les blancs les notes attentives dont les peuplent Ja bonne
volonté _d'octobre et les oracles rendus par le professeur sur la
grammaire -~u la prosodie; m~is le_ quatrième chant, expliqué
dans les mois chauds de l'annee qm finit, ne reçoit plus sur ses
pages que des profüs de minois tendres, et des nez retroussés
sous des chignons vastes ...

La vieillesse est misérable, parce qu_e sont assis, qui la tourmentent, à ses côtés, les fantômes décharnés de l'Amour, -et
~eme, comme deux Dioscures noirs, ses fantômes alternés et
Jumeaux, l'un qui flétrit Hélene et l'autre qui empoisonne
Pén~o~. " Hélène de Sparte, fille du Cygne et de Léda, était
depuis cmquante ans la belle Hélène. " Elle est " pleine d
so~vemrs
'"d'amour, elle a été aimée des hommes, c'est ellee
ma_mtenant qui veut aimer, et qui, repoussée avec mépris
traitée
de " v1e1
· ·11 e enragée " par un beau capitaine des gardes'
"
e6t_ donné toute sa gloire. pour n'être qu'une .fille de quinze
ans, simplement gentille. " Des artifiees de toilette I'obscurit,
doubl d
,
'
e
e u crepuscule et d'un grand chapeau, lui font ses quinze
9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

an.s pour un petit pâtre qui l'aimeainsi,qui la voulantvoir de pds
la poursuit et va la saisir. " Alors l'héroïque fille du Cygne et
de Uda, tirant un poignard de sa ceinture, le plongea tout
entier dans son cœur avant d'~tre touchée par les mains de
l'enfant et pour qu'il _ne conn*t pas sa vieillesse." - Puis
void, à 1rautre bout d'Homère, la vertueuse gardienne de Il
foi, assise au foyer d'Ulysse. Quand son époux rev~nu tu~ tom
les prétendants, elle commençait à aimer le der:mer arrivé, le
seul modeste et bien élevé d'eux tous, Aristonoos. Certes
"elle s'enorgueillit d'être demeurée fidèle", mais aussi, contln uant d'~tre la sage Pénélope, " comme elle était encore. pl111
triste qu'avant le .r etour d'Ulysse, on croyait que cette tnstCSIC
lui venait de sa piété et qu'elle était convenable à sa vertu. "
Ingres, dans l'Apothéo,e qui entoure le vieillard aux yeux
vides, ayant assis, à ses pieds, l'Iliade rouge entre des armes et
la verte Odyuée sur une rame, groupe à ses c~tés les génies
humains qui lui tendent leur œuvre. Les derruers Contes C1I
Marge mettent sur son tr6ne fragile la vieillesse au cœur
desséché, entre cette trop m!\re Hélène qui se tue et cette
Pénélope d'espoirs morts, de taciturne deuil. Et le conteur
veut que toutes les vieillesses humaines, et celles-la surtoot
du génie, s'approchent du fantôme pour lui porter la même
confidence, pour que ieur vie à eux aussi s'exhale, . ~•
un peu de cette amertume. Voici Racine aux. répetttlODI
d'Esther, qui ne fait et qui ne dit et ~ui n'ente?d avec~
petites filles que les sottises que vous devmez, et qui désonnais,
pour être stlr de lui, n'ira à Sa~t-Cf". qu'avec _M. Despréau.
Voici La Fontaine, tout à fait déreglé, à w1xante-sept ~s
occupé par des jeannetons, par des fillettes qui n'é~aient poi~t
de Saint Cyr, et qui "se disait que l'amour --: et _il entendait
Par là l'amour physique - était de beaucoup la meilleure ~hO!C
. .fi .
'11 CIi
qu'on dH dans cette vie dépourvue d e s.1gn1 cation; ~u .
était plus sth en vieillissant et en se souvenant,'' - mais qui ne
T po!Il
peut supporter que Madame de La Sablière mette un c11cli!

UPLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

131

faite pénitence à sa place, et qui aime mieux faire pénitence
lui-même. Voici Bossuet en personne, qui, ainsi que Socrate
dans ses derniers jours traduisant en vers sur l'ordre du dieu
les fables d'Esope, s'est mis à traduire le CantÏîue des Ca111ifues
"parce que la méditation du Ca"tique des Cantiques, c'est la
,olupté permise aux saints. Et il intitulait sa traduction le
S4it,t Âf11fJur. " Un petit neveu de douze ans, met la main sur
ces vers dans le bureau de son oncle, et, comme il les trouve
trà tendres, il les envoie à Marie de Pécouel, qui a quatorze
ans, et qu'il aime bien, et la fillette, très effrayée, très troublée,
demande à Monsieur de Meaux de la confesser, lui remet les
vcn. "M. de Meaux ne continua pas sa traduction du Ca11tiqu
ûsCantiqus ..." Voici Renan, Touriri et les marges de l'Abbeue ..•
Dans cette anthologie des vieillesses illustres, toutes ces vieillesses
ne sont pourtant pas tendues pareillement du même côté : pour
la vieillesse de Corneille, M. Lemaître a donné à son anecdote
un tour généreux et délicat, ne se permet pas d'oublier que
Corneille est Corneille.
Ce sont les contes d'une soirée d'automne dans la vallée du
Loir. Ils sont en finesse et en réticences ; derrière ces brumes
transparentes tremble une conscience quelque peu troublée, et,
comme sous leur hasard apparent, les trois gerbes sont fort
adroitement composées, il semble que les deux derniers des
nouveaux contes, la /Tierge SarrafÏne et les Grands Soulier,
répondent en fin du livre à ce que sont au début, dans les
deux marges de l'Ody,sle, Hélene et Pénélope. Une statue de
Vierge, sculptée avec le souvenir d'une femme d;Orient par un
imagier qui avait rapporté de la croisade une concubine
naahométane, est habitée par un démon, et cette statue fait
tomber sur ceux qui la prient tous les malheurs mêmes qu'ils
lui demandent de détourner. Elle est désensorcelée un jour
qu'elle est priée par une jeune fille tout innocente, et que la
vision de la jeune fille a purifié l'imagier de ses mauvaises
ardeurs. Puis c'est le conte de la petite fille à qui l'ange de

�132

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Noël n'apporte rien parce qu'elle a mis au pied du poële, non
des souliers à elle (qui d'ailleurs n'en a pas), mais d'énormes
souliets de charretier (que d'ailleurs elle a volés), et qui
trouve le bonheur quand elle a rendu les gros souliers. De sorte
que le livre se termine, ·en somme, par de la sagesse authentique
tout de même, une sagesse qu'on n'osait plus espérer. La
vieillesse d'Hélène et celle de Pénélope se sont évanouies pour
laisser la place à la fraîcheur et aux sources de jeunesse : un
regard bleu exorcise les fant&amp;mes luxurieux d'Orient, - et
Célesrine nous indique la vraie science du bonheur et du
malheur : la vie triste et manquée est celle qui a demandé au
sort qu'il jette ses dons en les plus disproportionnées chaussures,
les hommes avides et sans goftt lui tendent à remplir des soulien
trop grands qui ne sont pas les leurs.
Dans Panurge marié, M. Jules Lemaître faisait boire à Panurge
" ce vin blanc de Vouvray qui sent jusqu'à la dernière goutte
le pressoir et la vendange, et qui continue, même en bouteilles,
à vivre sa vie propre et à subir l'influence des saisons, tour à
tour sec et sucré, pétillant ou paisible, suivant que là-haut, sur
le sol pierreux, la vigne sa mère porte des fleurs ou des grappes."
Les deux dernières bouteilles, je veux dire les deux demien
contes, sont! du sucré et- du paisible, et de fait il y a, tout de
même, souvent, dans certaines de ces bouteilles, un excès de sucre
qui doit plaire aux vieilles dames gourmandes; mais les vrais
amateurs, j lesf fins buveurs, savent aussi où trouver leur part.
Remarquez que le vin de M. Lemaitre, si docile "_dans sa
transparente prison de verre", aux influences des saisons, ~
comporte beaucoup moins bien en tonneaux : il m'arrive parfois
de relire quelques Contemporainr, et je retrouve à chaque
bouteille débouchée la plénitude de leur corps et la fraîcheur
de leur bouquet,; mais le Rousrean, le Racine, le ChateaubrianJ.
ii j'en tire une page dans ma tasse d'argent, me paraissen_t tout
de suite d'une année inférieure (outre que, pour les besoms de
la conférence, le jus!de la grappe y est quelque peu chaptalisé),

llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1 33

Pareillement si le tiers au moins des Contes ont toute la savoureuse substance des vins de 1906 et de 191 r, si les deux autres
tiers sont encore, à des degrés divers, fort agréables, la seule
fiction que M. Jules Lemaître nous ait donnée en cercles, son
roman des Rois ne nous a offert, quand nous l'avons gofttée,
qu'un jus fade et douteux. Ne souhaitons donc plus qu'ajouter
à ces rangées de V ouvray encore des bouteilles neuves qui
deviendront de vieilles bouteilles. Après tout, cette sagesse en
bouteilles ne diffère pas en nature de la sagesse des énormes
foudres rabelaisiens, et le Panurge marié où Pantagruel démontre
délicatement a Panurge qu' "il est donné à tous maris d'être
cocus, mais non pas à tous d'être trompés; cela n'est donné qu'à
ceux qui avaient droit de compter que leur femme leur serait
fidèle," a pour dernier mot le même qui couronne le " Panurge
à marier" du grand François: Buvons !
ALBERT THIBAUDl!T.

�'NOTES

1 34

1 35

Le député en mal de portefeuille, qu'il ait à le défendre ou à le
conquérir, n'a pas souci, hélas ! de la postérité ; cynique au
rire lourd, à courte vue, abêti par ses convoitises, il vit dans le

· NOTES

LA LITTÉRATURE
DANS LE CLOAQUE, par Maurice Barrès (Emile Paul,
2.

fr.).

Que M. Maurice Barrès soit déplacé au Parlement, la chose
est slire et il le sait mieux que personne. Je ne jurerais pas
' qu'il n'en souffre point quelquefois. Son got'lt de l'action ou si
l'on aime mieux de la pensée active, essaie cependant de s'y
satisfaire: oh ! il s'y satisfait de peu. Sa qualité d'opposant ne
permet pas au romancier de l' Energie Nationale d'assumer un
r6le plus intéressant et moins vain que celui de protestataire...
Si médiocre pourtant que soit condamnée à demeurer là son
influence effective, on ne' regrette pas toujours de l'y voir s'être
fourvoyé. Malgré la suspicion, la " distance", dont pour son
talent même il est dans ce milieu l'objet1 de temps en temps
il élève la voix et ose monter la question à son véritable étiage.
On ne le suit pas ; on l'écoute - et certaines bonnes consciences de parlementaires moins jacobins puisent dans ses
interventions inutiles une sorte \le rassérénement. Au fait, il
n'est pas à la Chambre pour agir ; ni même pour parler : il
est présent, il enregistre ; c'est le " témoin " de nos mauvaises
mœurs. N'ayant droit à aucune ambition - gouvernementale, il
se sent libre de ses mouvements et de ses jugements ; il n'abdique jamais sa supériorité intellectuelle et naturellement se
place "sub specie a:ternitatis ". C'est le délégué de !'Histoire.

Jdsent. Tout de même, je ne suis pas sôr qu'au dernier de ses
joun, ayant pris honorablement sa retraite, il considère avec indül'ércnce le portrait sans ménagements qu'aura tracé de lui un
krivain de race et qui, autant qu'on peut prédire l'éternité
à aucune œuvre, le déshonore à tout jamais. J'aime à me figurer
. moments de séance où sa bassesse passe l'excès,
qu'à certams
il se dit : " Il est là" et réprime un petit frisson en rencontrant
l'implacable regard du juge. - Voilà "Qne tkhe enviable et
M. Barrès, croyez- le, l'a assumée sans répugnance. Il entre, avec
un haut-le-cœur" dans le cloaque", mais il aime son haut-le-cœur.
Au fond, la même attraction morbide qu'exercent sur lui Venise
et Tolède, les villes mortes, sanglantes et pourries, l'a conduit au
Palais-Bourbon et il savoure le spectacle honteux d'une" grande
~nec", comme il ferait celui d'une course de taureaux. Mais
le dégoôt auquel il se complaît, au lieu de susciter quelque
rêverie poétique au rythme prenant et flexible qui déforme
parfois l'objet, réveille en lui le don de la froide invective,
~e et dure comme un constat. Une des principales qualités
de son tal~nt, c'est la stlreté du coup d'œil, la prise directe sur
les ch~es visibles, qu'il s'agisse d'un paysage ou d'un homme,
quand 11 consent à l'objectivité. Nulle part elle ne remplit mieux
et plus complétement son rôle que dans les tableaux politiques ;
ils sont presque toujours puissants et magistraux : on se
IOUVÏent de Leurs Figures, des Scènes du Nati()11a/isme ... - Mais
~encore on jugeait trop sensible la passion du partisan. Boulangiste, anti-panamiste, nationaliste, anti-dreyfusard, M. Barrès
~vain perd à se m~ler à la lutte. C'est autre chose, cette fois.
Dt1111 lt c~111e, l'impuissance de son parti le place hors du jeu,
en nn détachement supérieur qui laisse aux faits toute leur
force, qui les présente à point et les laisse parler tous seuls. La
commission d'enquête de 1914 n'aura pas été une ridicule

�136

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

parade, puisqu'elle nous aura valu à tout le moins des morceaU1
comme celui-ci:" Nous n'assistons pas là à des chocs de systèmes,
mais à des luttes de personnalités. Je regarde MM. Caillaui,
Briand et Barthou. Pourquoi se battent-ils ? Us sont si bîen faita
pour collaborer l Ce·sont des intelligences capables de s'engrener
les unes dans les autres comme les roues d'une montre. Il ne
manque que l'horloger pour monter, ajuster l'instrument. Nous
vivons en parlementarisme et la règle du jeu, c'est la bataille,
etc." Je citerais tout le chapitre. Et qui oubliera, l'ayant la,
le portrait de M. Monis, lequel " semble caché dans un sac de
pommes de terre " ?

H. G.

LE ROMAN
UN CABINET DE PORTRAITS par Ernest Tiutrm
(Nouvelle Revue Française, 3 fr. 50).
On a pu lire ici, signés de M. Ernest Tisserand, une suite
de curieux morceaux· qui ont pris place dans son Cabinet d4
Portraits ; ils nous donnent une idée juste sinon complète de
l'ouvrage et me retirent le droit et le plaisir d'en parler moins
brièvement. - Le mot " portraits " ne me satisfait ;as. Il peut
induire en erreur le public. "Portraits imaginair~ ' aurait à
mon gré plus d'exactitude. Je ne conteste nullementlesqualités
d'observation aiguës et variées dont M. Tisserand dès son début
fait preuve. li possède un répertoire d'images puisées directement dans la vie que pourraient lui envier bien .des écrivains
plus mftrs. Mais la pleine objectivité n'est pas de son âge ; il Y
parviendra quelque jour. En attendant je ne Euis considérer~
personnages comme des êtres qu'il a coudoyés et sui: lesquels il
aurait mis la main, mais comme des reflets de lui-même. C'est

l}

NOTES

1 37

le jeu, tout le jeu, étalé au grand jour, des possibilités qu'il
sent au fond de soi, contradictoires et étranges. Il donne une

forme visible, mouvante, humaine, fortement synthétique à
chacune de ses inclinations, de ses tentations, de ses folies. Il a
un cerveau de romancier, avide de dédoublement et il _faut
avouer que sa collection de types, conçus à peu près tous a priori, ,
est d'une assez étonnante variété. Tous sont nés invinciblement d'un sentiment poussé à bout : An,elme, ou l'insatisfait,
qui a tout et toujours "espère" ; le médecin "perturbateur"
qui renverse l'ordre du monde ; Sulpi~ ou le faux-criminel,
que sa mauvaise conscience fait s'accuser d'un crime dont il
u'est que capable ; et celui- que l'horreur du laid pousse à
tuer ; et le chaste que l'amour obsède, etc., etc ... Le procédé l
est peut-être facile et à la longue fatigant. Mais M. Tisserand
ea.it le diversifier ; il y incorpore aisément toute la gamme
des émotions humaines,. de la terreur à la mélancolie ; il
arrive même qu'il y échappe, en des morceaux souples et
authentiques qui sentent la réalité. Il a de l'ironie et de la poésie.
En mO:rissant il perdra cette outrance, cette continue cruauté à 1
la Mirbeau, qui parfois nous offusque. Nous avons confiance en
son arenir.

H. G.

,

LE THEATRE
AU VIEUX COLOMBIER: L'EAU DE VIE, par Henri
GAion. - LA NUIT DES ROIS de Shakespeare, traduite par
TA. LascariJ.
Comme le Pain joué naguère au Théâtre des Arts était une
tragtdie populaire, l' Eau de rie porte en sous-titre : tragédie
riutifut. Ces mots ne tendent point ici à quelque classification

�138

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

scolaire, mais définissent, dans son inspiiation même, la pièce
de Henri Ghéon. Mais il faut s'entendre sur le sens du terme
tragédie." On confond lrop souvent, écrivait quelque part Henri
Gheon, l'art 'Sa~ré, total, populaire, l'art de "plein air" des
Grecs, avec l'art créé-par Racine, art nuancé, discret, subtil, art
en dedans qui ne s'adresse qu'à l'élite." C'est bien ici d'un art
de plein air qu'il s'agit ; et "populaire" ou "rustique" ne
désignent pas tant le faubourg et la ferme où l'action se passe,
qu·'ils ne cherchent à déterminer le genre même de la peinture,
la tonalité générale de la fresque. Jules Renard a dessiné des
figures de paysans, il a écrit des histoires naturelles qui sont le contraire de "rustiques" ; il a fait preuve d'un art menu, net,
intelligent et contenu. L'art de !'Eau de Yie veut être tout
l'opposé : large3 simple, emporté dans un grand mouvement;
il ne fait appel qu'aux éléments psychologiques les plus courants,
les plus faciles à reconnaître, les moins cérébraux ; il peut se
passer de cette attention aiguë, rapide qu'on demande d'une
élite' intellectuellement entraînée. Le Pain a été joué de faubourg
en faubourg au cours d'une tournée électorale ; r Eau de Yie
. -pourrait être représentée sur quelque "Théâtre du peuple", et
là seulement, cet effort de réaction contre ce que notre thHtrc
a de trop .fignolé, de· trop savant, de trop mondain, cette
protestation contre - si j'osais dire - le "théâtre de chevalet"
prendrait tout son sens et sa portée.
Tragédie, !'Eau de Vie l'est par son sujet, par cette fatalit~
de l'hérédité et du vice, plus forte que les volontés individuelles et qui entratne une famille vers son anéantissement. D
y a là un équivalent du Destin antique, une force aveugle qui
donne le sentiment de la faiblesse de l'homme et qui finit par
le broyer. Cette pièce est encore tragédie parce qu'elle est, avant
tout, lyrique. Elle marque une étape de ce grand mouvement
qui s'efforce depuis vingt ans à trouver un terrain d 'entente, à
amener une réconciliation entre le réalisme scénique et la poésie.
Écrite il y a déjà quinze ans (deux actes en parurent dès 1900

ROTIS

1 39

dans }'Ermitage) la pièce d'Henri Ghéon était un des premiers
appels vers un art qui serait une '' exaltation du réel." Lyrisme
de l'action, lyrisme de la forme. Un rythme indiscontinu
emporte les scènes, commande le mouvement des mots et des

rq,liqucs entrecroisées, les soulève dans une croissante ivresse.
L'E• de Vie est entièrement écrite en vers irréguliers, soutenus

de rimes et d'assonnances, groupés en strophes. Le spectateur a
pu, distrait par la couleur et Je mouvement du spectacle, ne pas
percevoir ce délicat travail prosodique ; mais il y a été sensible
laJIJ le savoir. Ce frémissement, ce dialogue serré, dru, sans
matière morte, tout nerfs et muscles, ce bondissement des
r6pliquea : tout cela n'appartient pas à la prose. Là où le dialogue est par trop coupé, cet effet musical est perdu pour
l'oreille. N'en est-il pas de même avec l'alexandrin, chaque
fois qu'il est brisé en courtes répliques ? Mais dans un cas
comme dans l'autre, l'obscur travail de versification garde une
raûon d'être, puisqu'il ménage les transitions et permet aux
morceaux plus amples et plus proprement lyriques de prendre
WIS à-coup leur essor. On ne saurait trop admirer le tact avec
lequel les rythmes larges se dégagent des rythmes confus, et le
lyrisme libre, du parler quotidien, pour s'y perdre à nouveau
l'instant d'après. Dès que les vers peuvent s'éployer, leur
martellement, leur balan est irrésistible. "Misère .' crie le père
F089al'd en désignant son fils infirme,
Et dire i;ue {a a flécu
- Par 9uel abUJ .'
Quand on a des mains 1ui ne peufltnt pas prendre
li n'est pas permis de les tendre !
Quand on a des jambes de laine
Comme ses bas,
On ne marche pas !
Quand on a de l'eau dans IN fleines
En fait de sang,

�140

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISl

Au premiers froids
On casse comme la pierre gélive !
Et quand on n'est pas fait pour viflre,
On ne vit pas !
Simpleme11t.
Ceux qui l'ont entendu n'oublieront jamais · l'accent dQ
Dullin prononçant ces mots, ni la carrure épique que prenait
son personnage dans ces moments puissants,
L' Eau de Vie est en quelque sorte une tentative de drame
choral. Si l'on en excepte l'infirme Lucas contre qui se déchatne
la catastrophe, la robuste famille du vieux Fossard ne forme
' qu'un bloc. Les individus n'y sont qu'?i peine différenciés. Ce
qui compte c'est cette forte vie collective, cette rude promis,.
cuité autour d'une seule femme. Il n'y avait pas place pour dct
récits ou des explications ; ce qu'il s' agissait de rendre, c'est le
bourdonnement de cette ruche sauvage et rien ne s'y prêtait
comme ces haletantes répliques dont on n'aurait su distinguer,
le plus souvent, de quelles bouches elles étaient parties. L'effet
s'est trouvé si violent qu'il a, plus d'une fois, dépassé ce que
l'auteur voulait nous infliger d'angoisse, et que tous nos nerfs
se crispaient blessés par une trépidation intolérable. C'était
dépasser la mesure de ce que le public peut supporter d'horreur
et d'énervement.
Quel curieux déplacement la réalisation scénique fait subir
au centre de gravité d'une pièce ! Il y a du vrai dans ce que
rabâchent les pères Sarcey de l'indispensable habitude des
planches. Certains éléments, discrets et subordonnés dans le
livre, font les importants sur la scène et tirent à eux toute
l'attention. Il en est ainsi de tout facteur réaliste. Nous avons
vu le Testament du Père Le/eu, avec sop vieillard qui mourait sur
la scène, prendre des airs de drame beaucoup plus noir que
l'auteur ne l'avait pensé, et de même, dans l' Eau de Vie, le
dosage du réel et du lyrisme s'est trouvé faussé aux dépens de

NOTES

la ~ie. Il suffisait du patoisement pour que la beauté verbale
ftt comme couverte d'un voile, et en regard de la précision que
prenaient matériellement certaines figures, le mouvement dionysiaque n'était plus assez fort pour motiver leurs gestes. C'est
ainsi que le rôle du petit Lucas, qui est la partie faible de
l'œuvre, perdait sa consistance et n'offrait plus à l'action un
assez ferme point d'appui. Sa révolte contre les siens paraissait
toute en paroles et ne répondait plus à ce que le reste de la
pièce avait pris de réalité.
L'Eau de Vie, après quinze ans, reste une hardie tentative
pour mettre en œuvre de nouveaux moyens d'expression
dramatique. Déjà dans un ancien article sur la Noblesse de la
Tme de M. de Faramond, Henri Ghéon louait l'auteur d'avoir
introduit dans sa pièce le chœur parlé. Il a tenté lui-même
l'expérience avec un parti-pris plus résolu. Quant au vers libre
"qui commande le geste, qui crée le mouvement, qui est par
essence dynamisme, action, drame", sa cause n'est plus à
plaider. L'Eau de Vie, dans ses parties amples, en montre les
ressources de force et d'accent. Plwcas le Jardinier fera voir, l'an
prochain, quel fluide et racinien dialogue un poète commè
Francis Vielé-Griffin peut en tirer.

Le ThéAtre du Vieux Colombier a clos sa première saison
aur un triomphe. Il est réconfortant de penser que c'est avec
une comédie de Shakespeare, c'est-à-dire une pièce de répertoire à la disposition de qui veut la prendre, que c'est en
jouant cette œuvre, sans luxe de décors, sans tapage ni "clou"
d'aucune sorte, que le Vieux Colombier a remporté son plus
beau succès. Voici démenti, une fois de plus, le préjugé routinier qui écartait de nos programmes quelques unes des plus
belles œuvres dramatiques, sous prétexte qu'elles n'étaient pas
du "théâtre" et que le public n'y prendrait pas d'intérêt. Le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

public peut être injuste à l'égard de drames noirs ; il ne l'est
jamais en face des chefs-d'œuvre souriants. Mais il faut que la
jeunesse de ces chefs-d'œuvre ne soit pas affublée du morne apparat des scènes officielles, ni glacée par le jeu de vieux messiean
et de vieilles dames qui en détiennent les rôles comme des
viagers ou des bureaux de tabac.
Quand on n'a lu la Nuit des Rois que dans les traductions courmtes, dans la raboteuse version de François Victor-Hugo ou dam
les molles paraphrases de Montaigu ou de Guizot, on est tout
étonné de découvrir l'adorable poésie, la vie qui frémît d'un boat
à l'autre de cette pièce. La folle fantaisie y reste toujours coMrente, la préciosité y demeure émue. Il y a parmi la libre
trame des images, de brusques ouvertures sur les profondeun
de la passion, mais si rapides, si discrètes, qu'on hésite à
vraiment il faut donner aux paroles légères le sens qu'on a
entr'aperçu ; et sans cesse on se demande, tant Shakespeare
semble attacher peu de prix à ses trouvailles, si ce n'est pas
nous qui prêtons trop de signification à de fortuites rencontres
de syllabes. Il en résulte une sorte de plaisir anxieux et
délicat, une allégresse exquise, aussi près du fou rire que
des larmes.
Les représentations du Vieux Colombier avaient lieu WII
coupures. Des scènes comiques qu'on présente comme intraduisibles, pas une n'était sautée; pas une réplique même ne man•
quait. Tant il est vrai que les mots, que les calemboun de
Shakespeare jaillissent le plus souvent des caractères mêmes, et
qu'à côté d' une certaine drôlerie qui peut difficilement passer
d'une langue à l'autre, il subsiste dans les plaisanteries et les
coq-à-l'~ne un fond éternel de comique et de vérité. L'action
pas un instant n'a paru traînante ou confuse. Bien que cette
folle comédie garde toutes les marques de l'invention la plus
libre et presque de l'improvisation, elle est dessinée avec un si
juste instinct, toutes les parties se balancent si parfaitement,
l'émotion et le rire alternent avec un tact si sür, que bien des

NOTES

1 43

pi«es plus laborieusement composées n'approchent pas de cette
perfection.
Ajoutons que décors et costumes étaient admirablement
propres à diriger l'esprit du spectateur vers ce qui est le centre
l'essence, l'!me ailée de la pièce. Je disais ici même le plaisi;
que m'avait causé une représentation de la Nuit des Rois au
Savoy Theatre de Londres; mais combien l'interprétation et
les costumes en eussent parus ternes et conventionnels en regard
de ce qu'on a pu voir au Vieux Colombier ! Là, la fantaisie de
M. Duncan Grant avait composé des costumes où se mêlaient
t~utes les contrées et tous les siècles : ceci faisait penser à
Pisanello, cela au temps de Cromwell; on apercevait une femme
enveloppée dans le voile rose d'une Tanagra près d'un duc à
couronne d'or qui semblait emprunté aux figures d'un jeu de
cartes. Et le tout se fondait si heureusement, excluait si francheme~t tout souci d'érudition et de ré~ité géographique, que le
fragile quiproquo de l'intrigue ne venait buter contre aucune
pdoccupation de vraisemblance et qu'on se laissait tout naturellement transporter dans le royaume de la passion et de la
poésie.
"~ Nuit des Rois, écrivait M. Léon Daudet, appartient au
dernier cycle du génie shakespearien·. Composée vraisemblablement peu d'années avant la mort du poète, elle correspond à
cette conception féerique et a.mère de l'existence qui paraît

etrc le pins haut point de sa philosophie. Il se fit à ce moment
dans son esprit capable de tout embrasser, une sorte de fusio~
entre le rêve et le réel, fusion à la fois sensible et volontaire
qui lui permet de se jouer au des~us de la passion, de la douleu;
et du destin, dans une sorte d'atmosphère mélancolique, dans
une griserie
· · 1uc1'd e. Alors 11
· se complait
• aux travestissements
a1IJC superc h enes
. de sexe et de costume,
.
aux rencontres impré-•
vu~ dans des contrées imaginaires, de tempéraments disparates
qui, par leurs conflits ou leur juxtaposition, composent une
trame brillante et troublante. Il s'amuse a justifier les règles

�LA

144

OUVELLE REVUE FRANÇAlSI

de la morale par les hallucinations de la joie ou du simple
plaisir, à mettre la sagesse dans le vin et la malice dans la
folie. Il avive d'une parole ailée, rapide comme un regard
d'amante, la souplesse délicate de ses hérolnes ; car nul n•a
exprimé comme lui•ce qu'il y a de diapré, de mouvant et de
sous-entendu dans l'esprit féminin, qui participe de l'eau et
du feu, et la caressante fantaisie de ces cœun instables, s'ils ne
sont éperdument fixés. La tigrerie des lil~es de _Shakes~
forcément voilée chez les victimes telles qu Ophélie, Cordél11t
ou Dcsdémone, apparait clairement dans les féerie!, où ~"
peuvent s'en donner à cœur joie, être. elles-me~~ co:m,
bondir, rire et pleurer à leur aise, parmi la complicité d une
nature peuplée de lutins et de sylphes, d'épisodes mutins et
railleurs à leur ressemblance. Manifestement, ce qui plait •
Shakespeare, à ce moment frénétique de sa courte vie, c'est_non
plus le caractère fixe et rigide, mais le type ondoyant et d1nn
comme messire André, le fantoche en lisière du tragique,_ l'~
construit de diverses possibilités. Il accumule les pén~tlel
d'apparence inextricable pour avoir le plaisir de les débrou'.ller,
non plus par la mort et le sang, mais par le rire et les bai~
Il enchevêtre les problèmes du cœur jusqu'au moment où il 1C
fondent, s'évanouissent dans une solution très simple, à laquelle
•
personne saufl m,. n 1avait
song é. "
_ Il ~t amusant de rapprocher cette page parue dans l'ÂclÎIII
Fr411faÏle, des jugements prononcés presque au même moment,
sous les auspices du plus grand éditeur d'auteurs étrangers, par
M. Georges Pellissier. 1 On lit dans sa préface :
"Ayons le courage de le dire, ce dieu du th~tre est ~n !RI
mauvais dramatiste. Nous montrerons qu'il taille ses pi~es l
coups de hache, que l'invention lui manque, que son pathetiqoe
rdève en général du mélodrame et son comique d~ la f~
qu'il n'observe le plus souvent ni la vérité matérielle, nt la
1

Slraktiptare tl la s11pmtition shakttptaritnnt (Hachette, 3 fr. so).

145

OTIS

ririté morale, qu'il ne sait pas composer un personnage, qu'il
111bstituc des effets de scène ou des déclamations ampoulées
l l'malyse psychologique, qu'il prend enfin la place de ses
ICte1ln pour parler lui-même par leur bouche." Rien que cda !
lt au long de 303 pages, M. Georges Pellissier démontre. Le
mieux qu'on pourrait faire à l'égard d'un tel livre, c'est de le
paei- sous silence. On pardonne à Tolstol ses bizarres pamphlets sur Wagner et Shakespeare ; on peut bien pardonner
quelque chose à M. Georges Pellissier. Mais vraiment il apporte
à IOD réquisitoire une obstination, une lourdeur, un appareil
ICOlaire qui empêchent qu'on le fasse bénéficier d'une indulgence acquise aux généreuses boutades. Avec un ricanement de
triomphe, M. Georges Pellissicr dénonce les grands coups de
pic à côté des petites négligences. Il divise les caractères de
Shakespeare en personnages incohérents, personnages mal repré1a1tâ, traîtres "abominablement pervers et invraisemblablement
nalfs ", enfin femmes, parmi lesquelles, trouvent seules grkc à
tes yeux Portia "dont Plutarque a d'ailleurs fourni tous les
traits", Mm• Ford et Mme Page, et encore la nourrice de
Juliette. On ne devrait que sourire; mais quand vous lisez que,
tout le long de son rôle, Desdémone "montre une niaiserie et
1111eincrtie vraiment incroyables", vous ne pouvez pas empêcher
clc sentir le sang vous monter à la ligure.
Rt à quoi rime cc déchaînement d'un homme pacifique è
Faut-il y chercher une querelle de boutique, et cet emportement contre le plus grand poète n'est-il que le coup de boutoir
d'an défenseur du latin aux abois è Cc serait une bien maladroite tactique ; car si jamais il fallait choisir entre Shakespeare
et tous les auteurs latins mis bout à bout - eux qui ont si
peu de mol!llc à nous faire gol\ter et dont les traductions
pellTcnt nous donner une image suffisamment fidèle je sais
bien, dis-je, s'il fallait à toute force choisir, de qui je ne me
laisserais pas priver.

J.

S.

10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

L'OTAGE de Paul Claudel au Théâtre de l'Œuvre.
La représentation de l'.Annonce faiu à Marie, celle de
1' Echange, nous avaient déjà fait constater quel accent profond
et péremptoire rendent à la scène les drames de Paul Cliudel.
C'est aussi qu'il s'agit d'œuvres si nourries de vie, si chargées
d'humanité, et portées par une force lyrique si sensible, que
l'épreuve scénique ne fait qu'accuser en elles la vie, l'humanil4
la beauté lyrique.
Cette impression n'a pu être que confirmée par la représentation de I'Ot4ge qu'a réalisée avec beaucoup de bonheur le
Th~tre de l'Œuvre. Une action serrée, et solidement fondée
sur des contingences historiques et matérielles, destinait d'aillean
tout particulièrement l'Otage au théatre. Trois actes, formés
chacun de deux scènes, révèlent une simple et sévère ordonnance,
une construction évidente comme celle des trois porches de la
cathédrale gothique, chacun divisé par le meneau de pierre. Le
poète a systématiquement rejeté ce faux mouvement dramatique,
basé sur l'accumulation des scènes, sur la complication volon•
taire de l'action et de la péripétie. L'événement extérieur agit
comme une pierre jetée dans une eau dormante : l'onde
circulaire s'élargit et'se propage jusque dans les régions les pins
lointaines. Chaque. scène s'approfondit en elle-même, elle est
menée jusqu'à son dernier terme, jusqu'à sa dernière conséquence.
Ainsi le mouvement dramatique est-il assuré par le développe·
ment pathétique des sentiments ; c'est eux qui constituent
l'armature vivante du drame, qui le portent, qui l'abreuvent
comme d'une eau souterraine; nous entendons d'abord la
phrase prononcée, mais il semble qu'un concert de résonnances
nous révèle, par delà la signification immédiate, tout le monde
imprécis des pensées informulées, des hésitations, des doutes
qui se résolvent dans l'affirmation ou dans le refos. Ce n'est pas
un personnage vivant à cet instant précis qui nous parle, c'est
l'être qui a déjà vécu toute une vie de joies et de douleurs,

NOTES

)'~chargé de toutes ses expériences, et qui les concentre dans
une parole actuelle. Il n'est besoin que de citer la scène des
ûnçailles héroïques, et celle, atroce et sublime, où le Curé
Badilon _conduit Sygne à vouloir de sa propre volonté le plus
dur sacrifice; de tout son effort, le vieux prêtre l'assure que
nulle obligation ne la contraint, et que seul son propos délibéré
ft la mener à l'acceptation ; dès qu'elle s'en approche, il l'en
cUtournerait presque, il l'aiderait à hésiter; mais elle s'avance
encore et ne résiste pl us.

Comme dans la cathédrale française, la simplicité, la nudité

de li construction s'allie à la surabondance du détail lyrique,
au foisonnement des images. Le poète appelle à son aide toutes
les similitudes que lui présente le monde et qui viendront ainsi

fortüier le drame psychologique; comme Antée, il trouve des
forces nouvelles en foulant la vieille terre. II faut insister sur le
caractè1'e sensible, sensuel, de l'image poétique chez Claudel; le
monde est pour lui un .spectacle toujours nouveau dont il
confronte les divers aspects. L'image est choisie voisine et
prochaine; elle est empruntée à l'ordre des saisons, à la culture
de la terre, à tout un passé légendaire et traditionnel • elle est
visible, familière, et facile à situer dans son cadre nat:rel : de
là cet accent français, champenois même que l'on reconnaît si
nettement dans l'Otage, comme dans l'Annoncefaite à Marie.
_La représentation de l'Œuvre tirait un intérêt particulier du
fait que Paul Claudel avait à cette intention modifié le dénouement ~e s~n drame. Il semble bien n'avoir pas été conduit par
le souci d augmenter la valeur purement scénique du dernier
acte. Et l'on doit regarder le motif qui l'a décidé comme
1'8lf:ùtement noble. Nous n'avons plus entendu le Curé
Badilon exhorter en vain Sygne au pardon, et se heurter sans
œtse à ce mouvement nerveux qui la force de répondre: Non,
à toutes les paroles du vieux pr~tre. Scène troublante dans
laquelle il semblait que Sygne, ayant épuisé la ceu;e des
douleurs, en eftt conservé la soif, et l'impossibilité même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

d'espérer. Son sacrifice accompli était trop grand pour qu'elle
pftt s'en affranchir et le dominer. Mais comment pouvait-elle
répondre : Non, à l'abbé Badilon ? comment pouvait-elle
mourir pardonnée, Euisqu' elle n'avait point pardonné à son mari l
La nouvelle version nous présente une scène étrange et
douloureuse entre Sygne et Turelure. Georges est tu~, et Sygne
va mourir. Turelure, qui retrouve dans son passé de moinillon
des exhortations pieuses et des citations sacrées, impose à Sygne,
comme dernière torture, l'obligation de lui pardonner. Mais,
de tout son visage douloureux, elle répond : Non. Le complet
renoncement est encore trop lourd pour elle. Mais il insiste&gt;
avec une froide cruauté :
TuRELURE, - Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me
cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.

NOTES

149

Alors, par une admirable invention, où se mAfent le tragique
le bouffon, Turelure, héritier du nom et des biens des
CoAfontaine, parle au nom de la vieille race; c'est lui maintenant, à demi-dupe de lui-même, qui crie : Coftfontaine, adsum.
Et Sygne ne peut résister à l'appel; elle ne voit plus quel est
c:dui qui le profère, elle se lève pour obéir au cri de guerre.
et

TuRELURE. -

... Coftfontaine ! Coftfontaine ! M'entends-tu?

Eh quoi ! tu refuses ! tu trahis !
Lève-toi, quand tu serais déjà morte ! c'est ton suzerain qui

t'appelle ! Eh bien, tu fais défection ?
Lève-toi, Sygne ! lève-toi, soldat de Dieu ! et donne-lui ton
gant,
Comme Roland sur le champ de bataille, quand il remit son

poing à l' Archange Saint Michel.
Lève-toi et crie: ADSUM. Sygne ! Sygne !

(Silence. Elle pleure.)
Croyez-vous que je ne vous comprenne pas r

(Enorme et railleur au-dmus d'elle)

(Silence.)

COÛFONTAINE, ADSUM ! COÛFONTAINE, AD-

Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que
ce prêtre vous impos~ le pardon.
.
, .
Vous voulez bien me donner votre vie, la mort eta1t une
chose trop bonne pour me la laisser,
..
Mais non point me pardonner. Et pourtant c'est la cond1t1on
nécessaire de votre salut.

(Silence.)
Tt1RELURE, lentement, comme s'il /pelait sur ses levres. n'en puis plus, dites-vous?

Je

(Silence.)
TuRELURE, de m2me. - "Tout - est- épuisé- jusqu'au fond.
Tout - est - exprimé- jusqu'à - la - dernière-goutte." Non, cela
n'est pas.
Le devoir ·reste.

SUM !
(Elle fait un effort désespéré comme pour se
lever et remmbe).
TuuLURE, plus bas et comme ejfrayé. -

COÛFONTAINE,

ADSUM.
(Silence.
Il prend le flambeau et fait passer la lumiere
devant les yeux ljUÎ restent immobiles et
fixes.
Le rideau tombe.)
Cette fin nouvelle, on le voit, s'accorde mieux avec le
caractère de Sygne, "soldat de Dieu". Et dès lors il ne convient
pas de rechercher, si elle est plus ou moins favorable que la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI
première à l'intérêt scénique. Mais pourquoi avoir suppri~ la
scène finale, cette étonnante entrée du Roi de France, da
corps de l'Etat, des Rois de l'Europe, qui venaient se groupe,
en une vivante image d'Epinal aux couleurs brutales et natvet,
et cachaient comme un bruyant rideau les corps de Sygne etde
Georges de Collfontaine, et tout le drame? Cette scène eàt-elle
été comprise par le public éminemment raisonnable que
constituent les Parisiens? Je ne sais; elle atteste pourtant, dans
une œuvre comme l'Otage, l'admirable liberté du génie 4C
Paul Claudel.
Il convient d'ajouter que le rôle de Sygne de CoOfontainea
trouvé dans Melle Eve Francis une interprète émouvante. Les
autre, rôles étaient tenus par MM. Lugné-Poe, Savoy, Barbier
et Froment.
ANDRÉ Fu.NET,

LA MUSIQUE
LA SAISON RUSSE: LE ROSSIGNOL, opéra en troia
tableaux d'Igor Strat1insky, d'après le conte d'Andersen. -LE
COQ D'OR, opéra en trois tableaux de Rimsky-Korsalcqœ. LA LÉGENDE DE JOSEPH, ballet en un acte de Rituri
Strauss sur un livret de Hugo f!On Hoffmansthal et du Comte Hm,
Kesskr (Opéra).
Il arrive à Stravinsky une assez étrange aventure. Après a,oir
écrit une œuvre qui était la réalisation magnifique d'une CJthétique jusque là embryonnaire et confuse, voici qu'il en ~
une autre pour démontrer cette esthétique, et pour la démon·
trer mot à mot, minutieusement, petitement, avec une application qui rappelle la façon écolière et indigente dont on la
manifestait avant lui. Il me fait penser à un général qui aurait
oublié complétement qu'il vient de remporter une grande vie-

NOTES

151

toire, et qui prendrait les dispositions les plus savantes, les plus
détaillées et les plus privées de génie pour s'assurer l'avantage
mr un ennemi disparu. - En réalité, nous sommes, je crois, en
présence d'un cas de reconnaissance, mais d'une reconnaissance
que je ne puis m'empêcher de trouver des plus intempestives,
D est incontestable que certains des principes sur lesquels le
S«re du Printemps était fondé, avaient été esquissés d'abord par
les cubistes et les futuristes. Stravinsky semble s'en être aperçu
après coup et, tout _ému de cette coïncidence, que l'unité de
tendances d'une même génération suffit à expliquer, il s'est cru
obligé de revenir v.ers ces précurseurs impotents, d'écouter leurs
petits conseils, d'accepter leurs petits axiomes, de recueillir leurs
petites découvertes et, pour les remercier, d'écrire le Rossignol.
Trop de dévouement! C'est à Messieurs les Futuristes de rattraper Stravinsky, s'ils le penvent, non pas à Stravinsky de les
attendre.
Est-ce à dire que le Rossignol ne vaille pas plus cher que les
B~cubrations des disciples de :tylarinetti ? J'aurais honte de le
lalSSCr croire, füt-ce un instant. Un artiste du rang de Stravinsky,
même s'il y travaille, ne réussira jamais à se ravaler si bas :
même acharné à se rendre médiocre, il ne peut que faire semblant. Dans le Rossignol le génie ressort par toutes les coupures,
comme l'eau d'un sol saturé ; l'œuvre abonde en trouvailles
incomparables. Il n'en est pas main vrai que dans son esse1;1ce
elle est assimilable_ aux œuvres cubistes et futuristes : d'abord,
comme elles, elle insiste avant tout sur ses intentions elle
montre au dehors les principes qui devraient être cachés' dans
ICI fondations, elle affirme ce qu'elle veut être au lieu de laisser
paraitre ce qu'elle est. De plus ces intentions et ces principes,
ce sont ceux du cubisme le plus strict, du futurisme le plus

orthodoxe.
. One Stravinsky ait voulu faire du Rossignol une démonstration, nous en trouvons l'indice dans la manière dont il l'écrivit.

�l5'2

LA NOUVELLE REVUE FN.ANÇAISI

Il en commença la composition vers 1909; mais après avoir achm
le premier acte, il abandonna son ouvrage ; c'est seulement
cette année qu'il l'a repris et terminé. Sujet abandonné : je
crains bien que cela ne veuille dire ici : sujet qui ne s'impouit
pas par lui-m~me, avec une suffisante exigence, à l'esprit du
musicien. Sujet repris voudrait dire alors : sujet dans lequel le
musicien a vu, après coup, à un moment où il avait cessé complétement d'en subir l'attraction, un moyen de faire connaître
ses nouvelles préoccupations, un véhicule pour les découverte
d'ordre technique qu'il pensait avoir réalisées dans l'intervalle.
Quoiqu'il en soit de ces inductions, il est visible en tous cas
que le sujet, ici, est indifférent à l'auteur ; il demeure passif au
sein de son imagination, il n'élève aucune prétention, il ne
cherche pas à se faire reconnaître et accepter pour lui-même.
Nous voilà bien loin de la pesée particulière, autonome, nominale, de l'appel étroit et fixe que le Sacre du Printemp1 a d6
exercer sur Stravinsky ! Le Rouignol se tient inerte dans sa
main. Et en effet le conte d'Andersen a si "peu réclamé" que le
voici devenu à peu près méconnaissable ; dans la traduction que
nous en donne le musicien, je ne retrouve ni sa naïveté ailée,
ni s~ gentille ironie ; il est traité avec le même despotisme
désinvolte dont Nijinski fit ·preuve naguère envers la musique
de Debussy.
A vrai dire, ce n'est pas proprement d'avoir déformé le conte
d'Andersen, que je fais grief à Stravinsky. - Il arrive ~
souvent qu'un grand artiste aperçoit dans l'œuvre déjà connue,
classée, bien explorée d'un prédécesseur, à moitié engagé dans
ses contours, et pourtant différent d'elle, pareil à quelque mon&amp;trueux parasite, un nouveau sujet. N'est-ce pas de cette façon
par exemple que Wagner a distingué dans le Roman de Tris/411,
et qu'il en a extirpé, son Tristan et Isolde? Le conte d' And~
eût très bien pu ne faire que recéler pour Stravinsky un sujet
inédit, qui l'eût attendu comme son libérateur et qui, à peine
démêlé de ses liens, lui eût sauté dessus. Et en effet, en deUJ

NOTES

1 53

ou trois endroits du Rouignol, on touve l'indication d'une
œovre noire, horrible et mesquine comme les entrailles de la
Chine. Si elle se fût développée et épanouie, nous eussions bien
facilement accepté les infidélités faites au conte. Mais elle reste
à l'état de simple possible.
Pourtant, même sans avoir découvert dans le conte d' Anderaen un nouveau sujet, Stravinsky, à la rigueur, dlt encore eu la
permission de le déformer, si c'eût été pour les besoins d'une
recherche personnelle, pour sa propre édification, pour fixer un
point de technique encore obscur à ses propres yeux. - Je
n'en veux nullement à Nijinski de ses deux coups d'état contre
la musique de Debussy; au moment où il les perpétrait, il était
en pleine période d'expériences ; il travaillait à la conquête
d'une nouvelle manière chorégraphique ; il était dans la situation difficile de celui qui va trouver et ne pouvait voir, dans
tout ce qui lui tombait sous la main, que des moyens. Le parti
qu'il a pris d'ignorer les suggestions de la musique et de con,stuire son ballet pour ainsi dire à part, était un renoncement
héroïque à la réussite immédiate, pour rendre possible dans
l'avenir une réussite plus haute. - Mais Stravinsky est dans
un cas tout différent : au moment où il écrit le Rouignol, il est en
pleine possession de sa manière ; il l'a déja portée à sa perfection.
L'autorité qu'il prend sur son sujet est donc tout arbitraire ;
elle ne lui est inspirée que par le plaisir de faire voir tout purs
et comme à vide les procédés qu'il a en main et qu'il préconise.
Ce que je lui reproche expressément, c'est d'avoir considéré son
sujet comme un moyen non pas de s'instruire, mais de nous
instruire, comme une chaire où nous faire la leçon. Leçon,
bien entendu, la plus subtile, la plus élégante et raffinée qui
ae puisse imaginer. (Et même on voit le professeur sourire à
l'avance de ce que la plupart n'y comprendront rien.) Leçon
tout de même. Le RoJJignol est écrit contre le public ; ce qui
en somme est une façon d'être écrit pour le public. On était
trois au moment où l'œuvre s'élaborait ; en plus de l'auteur et

�r54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du sujet, il y avait nous autres les futurs auditeur~, et nom
jouions notre rôle, à notre insu, dès ce moment-là. Uautcur
pensait à la relati?n de l'œuvre avec nous et il déclinait insensiblement à la rendre aussi imprévue, aussi piquante que possible ; il calculait, il êscomptait notre réaction, et son action,
c'est-à-dire sa musique oubliait peu à peu d'être tout à f~it
elle-même pour devenir celle que nous n'attendions pas ; il
devinait tous les points sur lesquels nous nous préparions à
l'accueillir et il s'efforçait de passer à côté. C'est une grande
tentation pour tout artiste intelligent que de s'amuser un peu
avec ceux dont il se sait suivi et guetté. Stravinsky n'a pas su y
résister. Le Rossignol n'est pas à proprement parler une œuvre;
c'est, à la façon des toiles cubistes, un petit code esthétique,
excessivement malin, et même profond par endroits, plein de
déclarations capitales et imperceptibles, et de professipns de fois
d'u~e précision imperturbable, destinées sans doute à nous faire
réfléchir, mais d'abord à nous âéconcerter.
Refusons de nous laisser déconcerter et puisqu'il y a leçon,
arrangeons-nous pour la bien comprendre. Le principe que Stravinsky prétend insinuer, est c~lui-là même que cubistes et futuristes proclament d'un commun accord : il faut renoncer à
:flatter la sensibilité ; l'art nouveau doit être intellectualiste, ne
s'adresser en nous qu'à la faculté de représentation. La musique
doit donc cesser d'être pathétique. Et pourquoi ne serait-elle
qu'une perpétuelle invitation aux débauches du cœur 1 Elle a
de mauvaises manières : elle s'approche trop près de nous pour
nous parler, elle nous tutoie trop facilement, elle fait trop
souvent appel à nos sentiments, elle met trop d'insistance i
~ous entraîner, à nous conduire aux égarements sacrés. Beethoven est le dieu de la passion, c'est entendu. Mais il est entre
tous le modèle à ne pas suivre. Laissons-le en proie à sa gran~c
àme. Pourquoi s'imagi~er que la musique doive forcément _avoir,
comme chez lui, un caractère moral 1 Pourquoi ne serait-elle

WOTES

155

pas, au moins pour un temps, aussi inerte et aussi brute que
les voix de la nature ? Il ne s'agit pas de la rendre descriptive
ni pittoresque, mais simplement, au lieu d'humaine, minérale.
Il faut éviter d'émouvoir : tel est le principe. En voici les
conséquences ;
D'abord le musicien devra renoncer à la répétition des
thèmes. En effet la répétition est un moyen d'attenter à la sen11oilité. Lorsqu'une mélodie revient pour la seconde fois, elle
trouve en nous des chemins plus profonds qui se sont préparés
pour elle en son absence ; elle devient plus intime, plus inéluctable ; l'habitude affaiblissant notre résistance, elle coule tout
de suite au plus bas de notre lime, dans la région où nous ne
sommes que trouble et frémissement. - Pour éviter ces atteintes
indiscrètes, chaque objet ne sera donc nommé, autant que possible, qu'une fois ; il n'y aura pas de rentrée des thèmes. Le
musicien s'interdira avant tout de profiter du temps et des effets
qu'il nourrit ; il proscrira ces suspensions et ces retours, ces
oublis et ces rappels, ces apaisements et ces crises qui sont les
mouvements mêmes du pathétique.
De plus chaque objet sera énoncé à part de tous les autres
et comme environné de blanc. Il ne s'agit pas d'émouvoir,
mais de signifier. C'est un mot que nous dit le musicien, et il
111pprime la phrase qui le ferait entrer en nous, qui le porterait
jusqu'à notre lime. Il montre simplement ; il prend tour à tour
chacune de ses idées et nous la présente un instant : sitôt que
nous avons eu le temps matériel, ou· plutôt légal, de la comprendre, il la retire; il n'en donne qùe juste ce qu'il faut pour
CJ.Ue l'intelligence puisse dépister ce qu'il veut dire ; tout de
suite il coupe le courant, pour qu'il n'aille pas, plus loin que
l'esprit, mettre en danse nos facultés d'émotion. De là vient le
caractère abrégé de sa musique : à la ressemblance des toiles
cubistes et futuristes, elle a l'air -d'un recueil d'échantillons. Il
faut la feuilleter plutôt que la sentir ; il faut examiner ce
qu'elle contient et tourner soi-même la page, lorsqu'on a vu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Nous ne devons pas nous attendre à partir avec elle. Elle at
immobile et refu e de nous porter. Elle manque complétemeat
de pente, de vitesse, de branle. Rien n'y est disposé pour
permettre le passage. Entr~ deux objets différents, même s'il,
sont à c6té l'un de l'autre, pourquoi, demande Stravinsky,
vouloir créer un lien factice ? Cela n'aurait de sens que si je
voulais toucher mon auditeur, ménager son émotion, en garder
un peu pour la suite, utiliser le trop"'Plein de son Ame, en llll
mot l'entretenir dans un état sentimental où je l'eu e d'abord
placé. Mais mon dessein est tout contraire. Je laisserai doac
chaque chose où elle est ; je la ferai parattre à son tour, et m
son lieu , sans la faire entrer dans aucun ensemble, sans la
rattaclier ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Je procèderu
par articles.
.
.
Et en effet la musique du R.DIJignol fait penser tout ent1ére
à ces lanternes du deuxième acte, si soigneusement posées A
terre, les unes à c6té des autres, à intervalles bien égaux, et bim
exactement isolées: elle a quelque chose de "posé là", de "sur
place", de " pas plus loin que ça ''. Nulle part elle ne se répand;
en tous ses points clle est comme retenue au cantonnemen~
L'économie y est poussé jusqu'à l'insulte. Rien de plus adJni.
rable à la fois et de plus exaspérant que son perpétuel minimum.
Au fond, c'est le chant d'un rossignol qui s'étrangle. Sitôt q111
sa voix va s'élancer, le musicien lui tord un peu le cou : ICI
roulades sont ainsi proférées dans un état de transe, dont il esi
impossible que son bourreau ne se soit pas, à part lui,_ considérablement amusé. - Il me semble d'ailleurs apercevoir que la
raisons pour lesquelles Stravinsky à repris le ujet du _Ros~,-l
sont exactement les raisons contraires de celles que le lui avaien~
fait choisir d'abord. Si nous en croyons le premier acte, q~
représente la conception primitive de l'œuvre, il avait été sédwt
naguère par les invitations à l'épanouissement et aux_ arabetqa~
mélodiques que lui proposait le personnage du_ro~s•g~ol. Malt
lorsqu'il revient à son sujet, c'est pour refuser ces mv1tat1ons, pour

.

lfOTIS

1 57
• prouver à lui-même, et surtout pour prouver aux autres, qu'il
faut les refuser. La démonstration, pense-t-il, sera d'autant plus
frappante que le titre de l'ouvrage fait davantage attendre improrisation, essor et caprice. 1 Tenons notre rossignol en laisse,
cmpkhons-le de s'évader vers l'ampleur et vers le pathétique
et nous marquerons ainsi, avec une évidence décisive, l'av~nement de l'art nouveau qui doit être un art sec, net, étroit et
mbnique.

Telle est la leçon du Rouignol. Et j'avoue d'abord qu'elle me
nrit; les principes ici proposés me sont tout particulièrement
sympathiques; même, comme bon tour joué à ceux qui leur sont
hoatiles, l'œuvre de Stravin~ky m'amuse infiniment. Rien de
plm drôle que la monstrueuse brièveté du dernier acte! Tandis
CJUe le rideau se ferme lentement dix minutes au moins plus
t6t qu'on ne s'y attendait, on voit les spectateurs entrer dans
DD ibahisscment d'autant plus comique qu'ils n'osent pas se
l'avouer. Comme théoricien, je me sens tout réjoui de cette
malice et je ne puis m'empêcher de penser : " Ça leur apprendra!'' - Mais enfin c'est une bien courte joie, et qui ne compense pas celle que m'eClt donnée une œuvre véritable. De
mbie je crains que le plaisir que goClte Stravinsky à la déception de ses auditeurs ne puisse remplacer la satisfaction qu'il
e6t 4'rouvée s'il eClt créé quelque chose. A la révolution qu'il
}ritend opérer je ne trouve rien à redire ; mais je lui reproche
de l'avoir opérée en négatif, alors qu'il pouvait le faire en posi1
D ffl curieux de conatatcr que,pour la deuxième fois avec le Rouig,,o4 StraYinaky entreprend de traiter l'envera d'un sujet. Mais pour le Printempa, cet
tlllffl oistait, était quelque chose de positif, qu'il suffisait d'apercevoir. Id

il •'aiatc paa, ou seulement par un décret tout arbitraire de l'auteur. Un
lllllicnol qiù a peur de s'écorcher le gosier : cela peut se trouver dana la

llltan, mai, cela n'est pas par aoi-meme un sujet; et le musicien ne peut
Yl'l'oir pensé que pour noua exprimer par cc moyen les principes auxquels

il tient.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

tif. Au lieu de vouloir indiquer les nouvelles valeurs par la
négation des anciennes, que ne les a-t-il directement proposées!
Au lieu de vouloir priver la musique de pathétique, que n'a-t-il
tout simplement écrit une.musique non-pathétique? Il est tout
naturel qu'un pauvre cubiste qui n'a que l'idée de ce qu'il faut
faire et qui ne peut rien tirer de lui pour servir de matière à
ses innovations, s'acharne à mutiler celle que lui fournit le
passé et pense inventer à force de suppressions. Mais Stravinsky
dispose de ressources extraordinaires. Il est dans la musique
contemporaine, par excellence, le créateur. Sous la seule application de son esprit, l'impossible s'éveille à l'existence ; là où il
pense, aussitôt se forme un nœud confus, pareil à l'embryon
d'un monde, et qui bientôt sera un être musical nouveau.
Même dans le Rouignol, on voit de temps en temps émerger de
l'orchestre des monstres sonores, entiers, vivants, armés de tOIIS
le~rs membres, et d'origine insoupçonnable. Pourquoi donc le
musicien ne s'en est-il pas remis à son invention, comme il
avait déjà fait dans le Sacre, du soin de changer les valeun l
Justement ce qu'il trouve de lui-même, c'est quelque chose
d'absolument privé d'expression, de vibration, de tremolo, c'est
de l'admirable mécanique rp.usicalc ; cda rend un son brut,
matériel et borné. Ah ! il n'a pas à craindre de se laisser aller au
pathétique. A l'heure actuelle son inspiration est aussi naturellement inhumaine qne celle de Moussorgsky était naturellcm~t
humaine. Qu'il cède, sans calcul, à son formidable pouvotr
créateur ! Et nous entendrons monter de l'ombre un étrange
tumulte physique qui fera une bien plus belle démonstration
que toutes les petites proscriptions du Rosûgnol ! .
Lorsque Stravinsky consentira de nouveau à ~aire us~ge de
son génie, du même coup, qu'il le veuille ou non, il redeviendra
émouvant. Car, lorsqu'il prétend s'interdire de toucher ses
auditeurs, c'est qu'il manque à faire une distinction capitale. ll
•
· mais
· 1·1 a t ort de chera raison de ne pas cherch er a, emouvo1r,
cher à ne pas émouvoir. Il a raison de refuser les caresses que

NOTES

1 59

la musique adresse ordinairement à notre sensibilité, mais tort

de s'appliquer à rebuter celle-ci par tous les moyens. En effet il
y a une émotion qu'un artiste, même s'il ne veut pas éveiller
les grandes passions humaines qui sommeillent dans notre cœur,
ne peut renoncer ;l inspirer, sous peine de se nier pour ainsi

dire lui-même. Toute création positive déclenche dans notre ame
une certaine émotion immédiate, aveugle, presque automatique.

C'est un choc tout pur, sans aucun rapport de qualité avec le
oontenu de l'œuvre; c'est de l'admiration, au sens étymologique
du mot ; c'est le sentiment brusque et neuf qui nous saisit
lorsque nous nous trouvons en face de quoi que ce soit de tiré du
nwit; c'est une part de l'émerveillement que dut éprouver le
premier homme lorsqu'il contempla pour la première fois l'œuvre
du Créateur. Il y entre de l'étonnement, de la reconnaissance et
de la joie. Cette émotion-là, plus que personne aujourd'hui
Stravinsky est désigné pour nous la faire éprouver ; il n'a pas le
droit de nous en frustrer. - Mais je sais qu'il ne nous en
frmtrcra pas. Et si le Rossignol ne m'a pas donné tout le contentement que j'en attendais, du moins il n'a pas diminué ma
confiance: c'est tout de même de Stravinsky que, dans l'état
actuel de la musique, nous pouvons espérer avec le plus de raison
les plus belles surprises.

•••
Au point de vue proprement chorégraphique, la Saison

Russe n'a présenté, cette année, qu'un intérêt très médiocre.
L'absence de Nijinski s'est révélée plus grave encore que je ne
m'y attendais : elle a creusé un vide énorme. Il faut le dire
hautement : Le ballet russe, c'était Nijinski ; lui seul animait
toute la troupe ; il en était l'inspirateur, au sens propre, même
lorsqu'il se bornait au rôle d'interprète : maintenant qu'il se
retire, tout se dégonfle ; la Karsavina, sans lui, n'est qu'une
danseuse agréable ; elle ne retrouve pas, seule, cet esprit, cet

�160

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

accent, ce pathétique que nous lui avons connus. - Nijinski
était plus que l'inspirateur de cette troupe ; il en était le
remords. C'est lui qui forçait les autres à n'être pas contents 1
moitié, lui qui les empêchait de profiter de leur succès, de
retomber dans les voies ouvertes, de se jeter dans les bras du
public. C'est lui qui les obligeait à la recherche et, si j'ose dire,
,à la gaffe : l'an dernier, déjà, la lutte était évidente entre la
tendance de certains membres de la troupe - lesquels ? je ne
sais - à " faire du ballet russe " et la ferme volonté qu'a,ait
Nijinski de ne plus "en faire. " Le frein ôté, et Fokine revenu,
l'entreprise a versé tout entière dans le sens du plus facile.
J'ai fait naguère un grand éloge de Fokine ; j'ai même parlé
de son génie. Hélas ! je me trompais. Comme danseur, il est
agile et adroit ; mais il manque complétement d'expression. D
s'est lui-même soumis, cette année, à une épreuve redoutable,
et dont il n'a pas su se tirer à son avantage: il a joué Petrouchta.
Ah ! combien la scène de la prison, où Nijinski mettait un
tragique si profond, avec Fokine devient pile et vacante ! Son
interprétation du chef-d'œuvre de Stravinsky, c'est comme si
l'o~ enlevait les paroles d'une mélodie : l'air y est toujours,
mais ça ne dit plus rien.
Quant à Fokine inventeur de danses, son importance m'appa·
raît aujourd'hui considérablement diminuée. Au fond il ne sait
pas faire naître la danse de la musique ; dans ses ballets, on se
promène sur la musique, on marche dessus, on la piétine presque au hasard ; on ne la reçoit pas par en dessous, elle ne passe
pas dans le corps, elle ne le conduit pas, ni ne l'inspire. Elle
est pour Fokine un prétexte plutôt qu'une loi. 11 l'écoute, elle
lui donne Je ton ; et dans sa tête il invente, avec des éléments
déjà trouvés, un tableau de mouvements, qui lui correspondra,
qui produira une impression symétrique. Il la traduit d'ensem•
ble, en une seule fois, et ne cherche à lui être fidèle que par le
dehors, qu'en conservant à sa chorégraphie la même couleur. En réalité Fokine est surtout un très habile metteur en scène.

NOTES

161

D s'entend beaucoup plus à éblouir qu'a émouvoir. Ce qu'il
excelle acomposer c'est un spectacle.
C'est pourquoi sa réussite la moins contestable cette
é
éél C ,
,
ann e,
a t e Of d
qui n'était ni un opéra, ni un ballet, mais
an spectacle. Bien que la présentation qu'il en a faite pftt "t
'dér' à
.
c re
c:"1s1 e~ certains . ég:U:ds comme un travestissement de
1œuvre,
. J avoue _y avoll' pris un plaisir extrême • Et d' a1·11 eurs
la m~1~ue de R~msky-Korsakow ne donnait-elle pas toutes les
FC:"111ss1ons? Facile ~t _heureus~ {il est vraiment étonnant que ce
soit une œuvre de vieillesse) a deux doigts de la b 1. é
.
,
. '
ana 1t , mais
~éscrvée d y _tomber par Je ne sais quelle ingénuité charmante,
c est une musique de bnne humeur et qui moins sourc"ll
1 hé • •
,
1 euse
qu: es ~1t1ers du maître, n'a fait que sourire aux libertés
quo? a_ prises avec elle. Sans doute le parti adopté par Fokine
de
chaque rôle en double, à la fco1·s à un ch anteur
. d1str1buer
.

?r,

unmobile et à un danseur plein de gestes, avait dans le fond
q~~ue chose d'un peu lourd et ambitieux. Et en effet la dispos1t1on des chanteurs habillés de vêtements somptueux et
IDalsés sur deux estrades latérales qui formaient comme deux
nwges solennelles autour du texte animé, donnait peut-être
: _aspect _un peu _trop monumental à cette œuvre fragile. et ~s com~ien la mise en scène centrale était spirituelle, naïve
Joyeuse• Et avec quelle intelligence les décors de Mlle Nathalie
Gon~ova accusaient le caractère émerveillé et enfantin de
la m1mque !

HéJa_s ! c'est sans doute à la platitude, à la vulgarité terne et
entieuse de la musique de Richard Strauss qu'il faut attriuer l'
·
do ennui_ que ~égageait la Lége11de de Joseph. Fokine sans
prétb

ute en était aussi responsable, car il déploya ici sans mesure
volont
· d'
a
·
'
'
ficette
u
. e art tout prix, cette recherche des effets magni1~ _es qui perçaient dans le Coq d'Or sans réussir à le gâter
••uu à ses mauvais pe ne han ts, c' est qu •·1
fi.
1 ne rencontrait cette•
ou, aucun obst J n·
•
'
N
.
ac e. 1en au contraire tout les encourageait.
ous lui avons reconnu le don de bien sentir et de traduire

11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

avec exactitude la couleur de la musique qui lui est confiée.
Si dans la Légende de Joseph, sa mise en scène et sa chorégraphie
étaient d.' une couleur si laide,la faute originelle en est donc bien
à Strauss. C'est en lui qù'a pris sa source le mauvais goût dont
l'œuvre était ruisselante et qui empêcha de goûter comme il
e1h fallu le décor de M. Sert et de bien distinguer les hautes
intentions que le Comte de Kessler avait mises dans son livret.
Deux autres spectacles complétaient la série des "créations":
Papillon; ne fut qu'une assez morne parodie du CarnaflaJ.
Je n'ai pas vu Mida;.

J.

R.

LETTRES ALLEMANDES
ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES ALLE·
MANDS DEPUIS NIETZSCHE, par Henri Gui&amp;IIIX
(Figuière).
DAS POETISCHE B~RLIN, par Heinrich Spiero (Georg
Mt1ller, München, 2 vol).
GEDANKENGUT AUSMEINENWANDERJAHREN,
par Max Da11thtndey (Albert Langen, München, 2 vol.)
L'ouvrage de M. Henri Guilbeaux n'est pas seulement une
anthologie, c'est encore un manifeste. A ssez d'd.
e a1gnenxdcs
.
qualités" universitaires", de la recherche patiente e~ méthodique,
du contrôle des faits, des synthèses lentement elabor~es, peu
enclin à la minutie du philologue et auxraffinementsdel ~~
ou simplement de l'homme de goCit, l'auteur se contente d a'JOU
du tempérament. Il veut agir, et tout lui parait préférable l
. d ynam1que
·
" , voilà des mots
l'inertie : " dynamisme ", " po és1e
qu'il répète avec une satisfaction visible. Il se démène, se
. à gauche, pour a1.der au t n·omphe des
débat, frappe à droite,

lfOTIS

Allemands qu'il aime. Quelques Français déjà se sont mis à les
aimer à travers lui: c'est un hommage que nous tenons à lui
midre, le plus beau, le seul.
M. Guilbeaux en effet nous choque par plus d'un côté.
Prmupé d'abattre les frontières, il abuse de la grosse artillerie.
Certes, nous sommes en France trop délicats. Les goCits et les

d•àts que nous entr~tenons témoignent souvent d'une suffisance qui nous paralyse. L'accueil que nous faisons aux poètes
"barbares" est trop poli, d'une politesse qui tient à distance.
Avon1-nous cependant commis envers les Allemands un déni
de justice aussi monstrueux que M. Guil beaux le laisse entendre? Ignorons-nous aucun de leurs grands nomsl Avons-nous
tardé i accueillir aucune des manifestations essentielles de leur
pentéc l Du naturalisme allemand il n'y avait que Hauptmann
à retenir. Or il ne commença de percer qu'en 1889, de
triompher qu'en I 892, et dès I 893 Antoine jouait ses drames.
D faut relire dans la Freit Bahne de 1893 les articles où des
krivains encore si discutés chez eux se réjouissaient de trouver
en France une intelligente sympathie. Dès l'apparition du
Mldmttr Muunalmanach auf das Jahr I 893, Henri Albert
introduisait auprès des lecteurs du Mercure: Bierbaum,
Dehmel, Hartleben, Holz, Liliencron, Schlaf, Scheerbart,
c'est-à-dire avec les modernes de la première heure les repréaentants d'un lyrisme qui allait prendre le pas sur la littérature
IOCÏale et la prose naturaliste. Nietzsche qui jusqu'en 1890
&amp;ait demeuré inconnu de ses compatriotes au point de songer
à ne publier plus qu'en français, allait nous apporter des
llpirations allemandes une synthèse si éclatante et si totale
qu'aujourd'hui encore n'ignorant rien de lui nous ignorerions
àpeine quelque chose de l'Allemagne.
Sur ce point on ne nous apporte pas de révélation. Reste le
gros de la troupe. Nous le connaissons mal, encore que nombre
de ~tes aient fait l'objet d'études remarquables comme celle
que M. Andler a consacrée à Liliencron. Mais l'ensemble

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI
continue de nous échapper et c'est lui qui importe ici plu
peut-être que les individus. S'il n'y a pour nous que demi-~
à ignorer tel ou tel des _littérateurs allemands, nous ne saun0111
nous désintéresser de la littérature allemande. Elle est actuellement plus que la nôtre l'expression de l'esprit public. Sa
représentants, qu'ils le veuillent ou non, d'instinct se subordonnent à une tendance collective. Ils travaillent à une œum
commune, très une malgré l'apparente anarchie. Sur des chemina
divers tous ils se sont mis en quête du "Neuland ". Chacun
à sa façon tkhe à cet idéal d'une commune culture qui rendnit
à l'Europe, fondues au creuset germanique, toutes les richCSlel
anciennes. La " Kulturpolitik" qui entraine dans un même élan
penseurs, poètes, artistes, artisans, commence de faire sentir
chez nous, presque à notre insu, des effets dont l'importance
historique nous étonnera un jour. Ce mouvement nous avons le
devoir de le connaître.
M. Guil beaux n'en dit pas un mot. Il se défend d'avoir
cherché à introduire dans son travail un ordre fictif. Les poètes,
il nous les présente par ordre alphabétique: ce classement
semble s'être imposé impérieusement à son esprit, et pour des
raisons autres encore que ·celle d'objectivité, car M. Guil~
n'a point de l'impartialité un souci exagér~. Les tendances 1~
importent à lui aussi, mais ce sont les siennes propres qu il
poursuit, et non celles qu'un labeur calme pourrait. a_ïder 1
découvrir chez les poètes dont il s'agit. Homme de parti 111~
pour son parti, et si généreux que soit son rêve de fraternit6
sociale et politique, il lui met sur les yeux un bandeau. ,
On croirait à l'entendre que les poètes allemands n ont ell
d'autre idéal que celui du socialisme et celui de Whitmaa OIi
de Verhaeren. Or le mouvement social qui-entraînait un H_olz,
un Schlaf, un Mackay, un Paul Ernst, Hauptmann à ' :
ans, ne se prolongea guère au delà de 1890, date où app .
l'individuaHsme aristocratique dont Dehmel même a subi )J
.
profonde mfluence.
Pour Whi tman ce n,est qu' en 1892. que

NOTES

165

commença la diffusion de ses œuvres et les Allemands y
cherchèrent surtout, selon la propre expression de Schlaf, " le
.
. .
'
sentiment mt1me et exultant d être relié au tout", une
nouvelle "religion ", une nouvelle possibilité de cette synthèse
que la science demeurait impuissante à faire. C'est la même
religiosité panthéistique qui tout récemment les rapprocha de
Verhaeren en qui ils retrouvèrent une source d'inspiration à
laquelle s'est toujours abreuvée la poésie germanique. Il ne faut
donc point nous faire un devoir politique de rendre accueil
pour accueil. Il est douteux que le torrent d'amour universel
dont .~n nous pa:le soit ~e nature à_ rompre toutes les digues,
quel 1vresse poétique devienne aussi une ivresse politique et
fasse de chaque panthéiste un bon Européen. Il est tant de
manières d'être Européen, outre celle qui consiste à penser
"l'Europe c'est moi!" Sans doute il vient parfois de l'autre
c6té du Rhin un appel comme celui du FestspieJ de Hauptmann
auquel nous ne pouvons rester sourds. Sans doute un Dehmel,
un George, un Rilke brôlent-ils d'une ardeur qui est la nôtre
•~i. Mais en nous tendant les mains il faut que nous sachions
bien, que nous sachions tout.
Or M. Guilbeaux sait ou du moins renseigne mal. Nous lui
reprochons moins de prendre les Moderne Dichtercharaktere une
simple anthologie, pour une galerie de portraits, de dat:r de
i898 les Bliitter far die Kunst qui sont de 1 892, d'abandonner
George à la "compagnie d'un excessif maniérisme dans son
~is isolé" où "personne ne songe à interrompre ses méditations extra-huma1nes
· " , et de comparer sa poésie
· à un "manchon
de .bec Auer " , que d' avoir
· une naturelle répugnance pour cc
qui est profond, une secrète horreur de ce qui ne livre pas son
or ~u conquistador qui passe. Il n'est point le guide que nous
a11nons vo_ulu. La sérénité, le loisir, le labeur lui ont manqué
pour. étudier les détours de la sylve germanique où de plus
avertis se sont égarés. Encore qu'il ne se trouble pas il nous
troubl e, et il· nous trompe en se trompant.
'

�166

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Même alors qu'il croit traduire il trahit. S'en tenant à IJlle
puérile substitution des mots aux mots sous prétexte de
littéralité, il défigure l'lmage, déforme le vers, fausse l'idée. ll
est dupe d'une fidélité superficielle qui lui fait traduire "Wcin
her" : " du vin ici"; " es war eine, die" : "il était une qui",
comme si l'on s'attachait à dire: Nicole, apportez-moi ma
pantoufles : "herbringen mir meine Pantoffel ", alors que la
bonne adaptation irait droit aux représentations - et non plat
aux mots - et les "traduisant" une seconde fois, susciterait en
nous, avec des tournures de notre langue, des états identiqua
à ceux qu'y déterminerait l'original si nous le pouvions lire.
Point n'est besoin pour cela de donner au français une saveur
d'étrangeté qui n'est point dans le texte allemand, ni de &amp;ire
fi des rapports grammaticaux qui sont là non pour la joie des
grimauds mais pour répondre à des nécessités internes. Un
accusatif de mouvement par exemple met entre les mou
allemands une relation qui tient au mouvement de la pem&amp;
elle-même, et traduire " Mein Sohn, in deinen Wiegentra11111
zomlacht der Sturm " par " mon fils, dans ton rêve du berceaa
(in deinem ... ) la temp~te rit en courroux", ce n'est point
rendre cet élan, si caractéristique chez Dehmel, de la tempête
qui jette l'éclat de son rire et de sa fureur dans le rbe de
l'enfant au herceau. Ainsi le mot à mot, outre qu'il fait violente
aux deux langues, détruit le rythme que M. Guilbeaux pourtant
se flatte d'avoir rendu. Souvent il fait violence à la pem&amp;
même comme dans cette traduction de Hofmannsthal, oil tous
•
. do
les mots de l'original se retrouvent, mais le sens r Il s'agit

lfOTIS

Er flog mit Schweigen
Durch flüsternde Zirnrner
Und lôschte irn Neigen
Der Ampel Schimmer

11 a volé dans le silence
Par la chambre murmurante
11 a éteint en s'inclinant
La lueur de la lampe.

Pour terminer signalons Da, poetirche Berlin de Heinrich

Spiero, le second volume surtout. Il oriente nettement le lecteur
dans l'histoire intellectuelle de Berlin depuis 1866. En un

résumé succinct l'auteur a su évoquer fidèlement les luttes du
naturalisme et du symbolisme dans la capitale, c'est-à-dire
presque toute l'histoire des lettres allemandes depuis 40 ans.
Gtdankengut atll meinen Wanderjahren de Dauthendey
complète le tableau de cette évolution. Ici c'est un poète qui
raconte ses souvenirs, sa vie tantôt en Suède tantôt à Münich
,
,
m, Pa~is. Avec beaucoup de couleur, de bonhomie,
d'humour, 11 évoque la bohème littéraire et les artistes qu'il
fréquenta depuis 1892. C'est moins la foire sur la place que
~es figures isolées, saillantes, caractéristiques, qui revivent ici :
ehmel, Stefan George, Przybyszewski, et aussi les peintres,
qu'une solidarité étroite unissait aux écrivains d'alors. Dauthendcy lui-même est tout entier dans ce roman de l'histoire, avec
sa &amp;atcheu~. d'"1mpress1ons,
·
·
son pittoresque
sans apprêt, sa poésie,
sa apontaneité.

~-

DIVERS

vent de printeJnpS :

ln zerrüttetes Haar

... Il s'est courbé
Dans des. cheveux en

Und Kühlte die Glieder
Die atmend glühten

Et a fraîchi les membres
Quis' enflammaient enrespiraat

[Er] bat sich geschmiegt

désordre

...

. ..

LE FILM DE L'EXPÉDITION SCOIT (Thé~tre
Réjane).

Le film de l'expédition Scott est d'une beauté si grave il
donne au c1· n éma une s1. p1eme
. et s1. h aute raison
.
,
d'être, qu'il

�168
1

i

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ne s'agit plus d'y chercher un amusement, mais une émotioa
humaine entre les plus grandes.
Déjà les "chasses aux grands fauves" qu'on nous avait
montrées l'an passé au Casino de Paris, dépassaient de beaucoup
par leur ensemble, leur authenticité et par leur intérêt
documentaire ce que l'on a coutume de voir au cinéma. Mais
le voyage polaire a, par lui-même, une noblesse dont est
dépourvu le voyage équatorial. Est-ce là un préjugé puritain!
Il est évident que l'exploration dans les glaces est, sinon plus
difficile, du moins plus 1pre, plus sévère, plus dépourvue de
toute récompense sensuelle. Mais il y a plus. Les difficultés
vaincues sont d'un autre ordre. Elles ressortissent davantage du
calcul et de la prévision. L'aventurier qui subsiste en tout
voyageur, cède le pas à l'homme de science. Scott ne lutte pas
parmi des intrigues de clans nègres, des moustiques et des
miasmes; il n'a contre lui que les forces loyales de la nature; il
n'a besoin de s'appuyer que sur des camarades. Le jeu ne se
joue qu'entre blancs - et entre blancs d'élite. On peut s'y
montrer sublimes comme dans une tragédie et beaux joucun
comme dans le match le plus chevaleresque.
L'opérateur de l'expédition s'est surtout consacré à 1'étude
de la faune polaire. Quand des cinématographies nous permettent d'approcher de si près la vie des animaux, on ne se dHend
pas d'une sorte d'émotion religieuse, comme devant la célébration de mystères vénérables. On n'oubliera jamais le glissement
du phoque s'enfonçant dans son trou de glace, ni la nafre
sociabilité du petit peuple des pingouins. Mais il y a peut-êue
plus beau encore : ce sont les vu~ montrant la banquise craquant
et se disloquant sous les coups de proue du Terra NOfJa, et les
blocs de glace rebondissant le long des flancs du navire. Et les
simples vues d'icebergs, les simples portraits de ces hoJllllleB
héroïques, dans leurs tentes ou parmi leurs chiens, devaient
suffire à attirer tous ceux qui ont le got'.lt du courage et de la
grandeur. - Un jeune conférencier faisait, pour expliquer

NOTES

ces projections, d'extraordinaires dépenses d'esprit et d'accent
anglais. Il n'arrivait pas à nous empêcher d'être émus presque
jusqu'aux larmes.
J. S.

•••
UN FILM SENSATIONNEL DE M. D'ANNUNZIO
A ROME.
Las de jouer les Coriolan, M. Gabriele d' Annunzio vient de
consentir à rentrer dans son ingrate patrie. Il y rentre triomphalement, mais à vrai dire tacitement, par le cinématographe.
D'énormes affiches à ses couleurs pavoisent Rome, et l'on y lit:
CIJbiria. Si ce titre ne vous dit rien, sachez que tel est le nom
d'une suivante de Sophonisbe, prétexte gracieux et " anacréontique" comme l'apothéose qui termine le film, à nous montrer
Rome et Carthage, Annibal passant les Alpes, Massinissa dans
son camp, des forteresses magnifiques dont la toile clouée, cependant, tremble au vent, des guerres et des machines de guerre,
des cort~ges, des meurtres et des évasions. Sauf la palpitation
de la toile, c'est d'une magnificence inutile, incohérente et sans
beauté. Quelque Bakst de cinéma aura présidé à la mise en
acène, bien que M. d' Annunzio en réclame sur le programme
to~~e ~a responsabilité et tout l'honneur. On ne peut croire
q~ 11 ait apporté tant de soins à une si pauvre chose et que la
misère du libretto conçu par lui ne l'ait pas découragé radicalement. Du moins la partition spéciale arrangée pour accompagner l'action, a d1i rasséréner son âme • à son service au
service de Cabiria, on a mis presque tout Wagner ; à col:sse,
colosse et demi - et quand les consuls romains délibèrent
l'orchestre fait entendre le chant d'épreuve de Walther au
premier acte des Meistersi11ger; le contraste est irrésistible. On
~ e Cabiria sur la scène du Châtelet, en dialecte carthaginois, pour la prochaine saison de Paris. - Et cependant les
~o~aux ne tarissent pas d'éloges sur le compte du grand poète
1~en, créateur du "film artistique ... " On dit que M. Bataille
suivra.
H. G.

�170

LIS REVUES

Voili pour les passions observées dans les autres. Avant-hier me

prouva qu'il en était absolument de même pour les passions que
DOUi ressentons. Pour peindre un ambitieux, il faut supposer qu'il
raaüierait tout à sa passion. Eh l bien, j'ai honte de le dire, samedi
IOir j'étais comme cela. 1 did tltink to sp,sar "!Y old &lt;Vicina par lt(l'Vinz
I" tnt il credito dei suoi brotlters, je me sentais capable des plus
grands crimes et des plus grandes infamies. Rien ne me cofttait
plua. Ma passion me dévorait, elle me fouettait en avant, je périssais
de rage de ne rien faire à l'heure même pour mon avancement,
j'aurais eu plaisir à battre M[élanie), avec qui j'étais. Le lendemain,
la passion diminua, le deuxième jour elle devint raisonnable. J'y
pense encore aujourd'hui 9 janvier ; j'ai beau lire Saint-Simon pour
voir (au perfectionnement près) à quoi je me soumettrais en deveunt auditeur au Conseil d'Etat, je ne le désire pas moins au fond
du cœur.

LES REVUES

Il paraît un peu partout des fragments inédits de Stendhal et.
le moindre a de l'intérêt ; mais il en est peu d'aussi lourds de
sens que celui que publie la REVUE BLEUE du 6 juin. Il est da~
du 7 janvier I 806.
Samedi soir 4 janvier, j'ai peut-être eu le plus fort accès de pauioa
que j'aie jamais éprouvé. Il était si fort et me laissait si peu la
-iberté d'être attentif que, quoiqu'il n'y ait que trois jours, je l'ai
presque oublié.
La passion mise en jeu était l'ambition. Une lettre de mon
grand-père, reçue la veille ou l'avant-veille, la réveilla. Ici le mot
est propre: je relisais l'Avare, j'avais parfaitement senti les premien
actes ; la lettre arrive, je la lis comme par manière d'acquit ; je
reprends ensuite ma lecture, mais je n'étais plus attentif, j'étais 1
me liîurt:r le bonheur que /éprouverais si j'étais auditeur au Conseil
d'Etat ou tout autre chose.
Ces sentiments roulèrent dans mon ~e. Enfin, le samedi soir,
dînant par extraordinaire avec M[élanie ], je devais être le pllll
heureux des hommes par l'amour ; il me sembla entièrement éteÎIII,
et peu à peu je devins d'une ambition forcenée et presque furieuse.
J'ai honte d'y penser, je me trouvais de plain-pied avec les actiom
les plus ambitieuses que je connaisse.
A Grenoble., entendant my great fatlter speakjng of my sisttr
Pauline's possible death, je vis que les caractères étaient bien aie&amp; à
peindre, qu'il fallait tout bonnement se supposer désirable ou haJJsable ce que cc personnage désire ou hait, et raisonner sainement
sa.os jamais reculer devant les résultats étranges ou outrés en apparence auxquels un raisonnement juste pourrait conduire. J'6aÏVÏI
cela sur mon Molière.

Nous lisons d'autre part dans le DIVAN de mai (Deuxième
~our de Stendhal à Paris, I 804) :

1

Le bonheur de la passion de la gloire gagne à la solitude, mais
tootea les autres passions s'y perdent, leur bonheur devient bien

plus difficile.

•••
La rédaction des ECRITS FRANÇAIS a posé a quelques écrivains
inégalement notoires cette indiscrète question : "Votez-vous
ou bien vous abstenez-vous ? Et pour quelles raisons ? "
M. Remy de Gourmont écrit à ce sujet dans la FRANCE
(9 mars).
Il serait pourtant curieux de savoir s'il y a une majorité d'abstentionnistes parmi la jeunesse littéraire d'aujourd'hui, comme je suis
l peu près sür qu'il y en avait et qu'il y en a toujours une parmi
la litt«ateurs de mon âge. C'est là un état d'esprit qui n'a pas d(I
beaucoup changer et que, pour ma part, je m'explique assez bien.
C'est presque un aveu. Oui, je le reconnais : quoique je sois fort
dat/11 à un régime qui,jusqu'ici, a garanti ma liberté d'homm~ et
1141 libtrté d'écri&lt;Vain, ce dont je lui suis très reconnaissant, je n'ai

�LA NOUVELLE RRVUR FRANÇAISE

jamais voté. Mais il est probable que je nt me serais pas abstenu
sous un régime qui les tût menacles ou mime discutles. Baudelaire s'est
vanté, peut-être mensongèrement, d'être descendu dans la rue et
d'avoir fait le coup de feu en 1848. J'ai senti parfois que j'aurais
au moins de telles velléités contre un régime destructeur de la
liberté. Mais le vote m'a toujours paru une opération beaucoup
plus grave : comment choisir entre Dupont et Durand 1
Ce sont là raisons égo'istes. Nous nous plaisions à croire cet
état d'esprit disparu.

LES REVUES

173

et Cézanne se mit à taper comme un sourd sur une table, - com
ment peut-il oser dire qu'un peintre se tue parce qu'il a fait un
mauvais tableau I Quand un tableau n'est pas réalisé, on le f... au
feu, et on en recommence un autre 1
Pendant qu'il parlait, Cézanne allait et venait dans l'atelier
comme une bête en cage. Tout à coup il s'arrêta, et, saisissant un
portrait d'après lui-même, qu'il avait enlevé du cMssis pour agrandir la toile, il essaya de le déchirer ; mais comme ses doigts
tremblaient et qu'il n'avait pas sous la main le couteau à palette si
précieux pour ce genre d'exécutions, il fit un rouleau de la toile, le
cassa sur son genou et le jeta dans la cheminée !

Cézanne dit encore: "Zola n'était pas un méchant homme,
L'OccIDENT publie d'amusants souvenirs de M. Ambroise

Vollard sur Zola et Cézanne. Nous transcrivons cette anecdote
parue au numéro de mai:
Un jour que Cézanne me montrait une petite étude qu'il avait
faite de Zola pendant sa jeunesse, vers x 8 60, je lui demandai à
partir de quel moment Zola et lui s'étaient brouillés. " Il n'y a
jamais eu de fâcherie entre nous, me dit-il : c'est moi qui ai cessé,
le premier, d'aller voir Zola. Je n'étais plus à mon aise chez lui
avec les tapis par terre, les domestiques, et l'autre qui travaillait
maintenant sur un bureau en bois sculpté. Cela avait fini par me
donner l'impression, quand j'allais chez mon ami, que je rendais
visite à un ministre. Il était devenu, (excusez un peu, M. Vollard,
je ne le dis pas en mauvaise part !) " un sale bourgeois".
Il reprit : Je n'allais donc plus que ra~ement chez Zola, - car
cela me faisait bien peine de le voir devenu si gnollt, - quand, un
jour, le domestique me dit que son maitre n'y était pour personne.
Je ne crois pas que la consigne me concernât spécialement ; mais
j'espaçai encore davantage mes visites ... Et ensuite, Zola fit paraitre
l'Œuvre.
Cézanne resta un moment sans parler, ressaisi par le passé ; puis

il continua :
- On ne peut pas exiger d'un homme qui ne sait pas, qu'il dise
des choses raisonnables sur l'art de peindre : mais, nom de D ... , -

mais il vivait sous l'influence des événements ! " Et par ce /
mot, il se peint tout entier, lui, son labeur et sa sagesse.

•••
La revue méditerranéenne l'AI.ol!s promet d'~tre savoureuse
si elle répond à la présentation qu'en a faite Francis Jammes
dans ce curieux morceau :
Un de mes oncles habita le Mexique au temps où les fleurs de
feu éclataient dans la forêt vierge.
Il y escortait des convois d'or qu'il défendait des Indiens qui
parlementaient solennellement, des plumes bariolées au sommet de
la tète et d'autres dressées comme des arêtes le long de l'épine
dorsale et les chevaux trépignant auprès d'eux.
Quand le soleil baissait les gens du convoi que commandait mon
oncle apercevaient l'exploitation, la maison longue et basse si triste
dans l'isolement, île déserte entourée de terre de tous côtés.
La large hospitalité faisait un geste. I.e vieux colon aux cheveux
de coton prononçait : "Cavaliers, soyez les bienvenus 1 "
Et la jeune créole assise sur le banc ne parlait poin., mais ses
yeux plus noirs qu'elle n'était pàle semblaient glisser de haut en bas.
On mangeait des patates, des haricots noirs de la Vera-Cruz, du
canard au chocolat. On fumait après chaque plat. Le rhum circulait.
A l'aube repartaient les gens de l'escorte coiffés du feutre gris,
large, rond, dur, où s'enroulait un serpent d'or. Les vestes étaient

,.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de cuir comme les visages. Les pantalons s•ouvraient comme des
éventails à l'envers sur les bottes, au dessus d'étriers monstrueux.
Cette fille avait reçu un coup de poignard à la face. On avait
envoyé a Mexico, préparée dans l'huile bouillante, la tête d'un
malfaiteur. Le ·cuisinier lisait Virgile. On pissait dans des pots de
chambre d'argent massif.
Mon oncle avait rapporté du Mexique un album que j'ai feuilleté,
tout fait de plumes de colibris disposées en tableaux. L'un de ces
tableaux représentait un Indien a genoux recueillant à l'aide d'un
tuyau le suc d'une plante dont les feuilles ressemblaient à des
poignards glauques et dentelés.
Mon oncle nie disait : "L'lndien extrait de cette sorte d'artichaut
géant une boisson incomparable. C'est le vin de l' A.Loks."

• ••
MEMENTO:

- La Re'llut de Parù (15 mars et1 6 ' juin): "L'illusion
héro'ique de Tite Bassi ", par M. Henri de Régnier; la suite
.,, du " Stendhal " de M. Léon Blum.
- 3me Cahier Yaudois: "Tell", drame en 4 actes de
M. René Morax..
- Le Temps Prisent (1er juin) : "Lettres inMites de Beau) 'marchais " à son père et à s.i sœm Julia ( I 746- I 765).
Il - Le Feu: "Hommage à Mistral".
- Le Mercure de France (1 •r juin) : "Les Noces d'Atalante",
\ par Francis Vielé-Griffin.
- La Phalange (:20 mars) : "Lettres philosophiques" de
Henri Franck.
- Yers et Prost Ganvier-mars) : Des lettres de Ch. van
Lerberghe, les " Nocturnes" de Paul Fort, et la réédition des
'' Chants de Maldoror 1'.
- Les Marches de l'Est (mai): "Hommage au Danemark:
Ogîer le Danois", un conte d'Andersen.
- La Renaimmce Contemporaine (10 mai): "Le Sacre du
Printemps", par Jean Huré.

LES REVUES

1 75

- L'Effort Libre (mai)
•· " Gens" , par p·1erre H amp.
.
- Le MaJtJtte (sérte III) : De curieux dessins de James Ensor.
- .Les Lettres
(15 mai): ,, Des conditi ons d' une 1·1tt érature
,,
h1
cat o ique ' par Philippe Rambaud.

I

REVUES ANGLAISES :

- Tite ~nfish Rl!fliew (Londres). - Avril : Poèmes de:
Georges G1ssmg (posthume) Stephen Philr
H T
B li Id
'
.
ips,
·
· W.
ous e 'etc. Une nouvelle de Grant Watson: "An O d'
Corpse . " - M a1. : "The ve1ls
. of Isis, " par Frank Harris
r mary
et
la fin du roma.n de H. G . Wells.
'
I
- The N~w Weekly. - 30 Mai: une nouvelle de W L
George
: "The little Brown Slave" · Cr1·t1·q ue d es 1·ivres •par•
E
. M. Forster, J. B. Mauson, Edward Garnett . du th 'ât
(la derniere pièce d'Israel Zangwill) par R• A. S·cott' J amcse. re

•••
REVUES lTALil!NNES :

- Rassegna contemporanea (Rome). - 10 Avril : "Il fantasma", nouvelle de Francesco Chiesa.
- La Yoce (Florence). - 13 Avril .• étude. sur 1es rrammentt
,,.
.
li . .
trtc1
de
Clemente
Rébora
publiés
a
la
1·b
.
.
d
1
V
g
. . ,
'
.1 raine e a
oce. _
2 avr1~,: mteressants articles de Guiseppe Prezzolini, notamment : Collaborazione al Mondo ".
- France-Italie (Florence et Paris) · _ 1 er Avn·1 : une étudc
d Lo · C
c
uis hadourne sur Carlo Dossî.

•••
Rl!VUES ESPAGNOLES :

-

N_osotros (Buenos-Ayres). -

Avril : fragment d'un roman

de
Mar10 Bravo ; "la leyenda del Kacuy" p 0 è
.
tr ·
d
•
me tragique en
ois actes, e Carlos Schafer Gallo.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

176

177

Cuba contemporanea (La Havane). -

Avril : Etudes~:
Eu enio Maria de Hostos, par R. Blanco-Fombona. - _Mai .
pré~ace pour une anthologie de poètes cubains, par Ricardo
del Monte.

•••
REVUES ALLEMANDES,

Il nous faut regretter la mort prématurée d'Henry Bauer. Le
jeune savant auquel M. Henri Lichtenberger adresse un regret
. un e e'tude ·. "Nietzsche et Pascal" dont
la
ému pr éparait
.
REv:iE GERMANIQUE publie un fragment. En Pascal N1_etzsche
. t
é à la fois l'ami et l'adversaire idéal, le Juge et
avait rouv
d · h 1 ,,
l'antagoniste de sa propre pensée : "Pascal un ic : le
P ascaI, d 1·t Henry Bauer' pose dans toute sa• netteté tragique fit
roblème de l'instinct et de la raison ... et il le résout au pr~
l'instinct. .. Mais l'instinct pour lequel opte Pasc,al n est
int celui de l' Artiste : "Dans l' Art, dit Nietzsche, 1 homm_e
·t de lui-même comme d'un être parfait. Il est perm~s
JOUI
.
• ·
é "fiquement anud'imaginer un état contraire, un mstmct sp ~1 .
. . .
ière
d'être
qui
appauvr1ra1t,
ammc1ra1t,
man
art1st1que, une
.
•
d
anémierait toutes choses... C'est le cas du vrai c_hréuen, c
·
d' avoir corrompu
l " " Le christianisme a sur 1a conscience
P
asca ·
p
1
" " Lourdauds,
d'hommes entiers par exemple asca •
b
eaucoup
'
.
• "é, u'avez
h 1 d uds que vous êtes avec votre prétentieuse p1t1 q. . o our a
.
· 1 V 01c1 que
r 't là ? Etait-ce un travail pour vos mams . 1"
vous 1a1
vous m'avez mutilé et gâché mon plus beau marbre . 'd lb
- Trois jeunes revues : Die Argonauten' à He1 e erg,
r
à Münich Die Kleine Reflue, à Strasbourg, ont
Da, .arum,
,
G
e la
commencé de paraître. La première rappelle Stefan eorg ' .
. K',etne
• R er;ue peut ddevenir
seconde invoque Flaubert. Die
.
•
·
h
l'organe du jeune mouvement est ettque qm· scmble se e'5mer

t

!'°

en Alsace.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS,

Jmp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique).

LA MARCHE TURQUE
à M. A. G.

Pour vous j'arrache à mon carnet de route et je
copie, en postscriptum aux insuffisantes lettres que je vous
adressais de là-bas, -ces feuilles plus insuffisantes
encore. Je me proposais de les compléter, de les parachever; je ne puis. On note au jour le jour, en voyage,
avec l'espoir, une fais de retour de recomposer à
loisir les récits, de retracer soigneusement les paysages;
puis on s'aperçoit que tout l'art qu'on y met ne parvient
qu'à diluer l'émotion première, dont l'expression
la plus naïve restera toujours la meilleure. Je transcris
donc ces notes telles quelles et sans en adoucir la
verdeur. Hélas ! les jours les mieux remplis et par les
émotions les plus vives sont aussi ceux dont rien ne
reste sur ce carnet, ceux où je n'eus temps que de vivre.
A contempler l'aridité du sol, l'immense terrain vague
entre Andrinople et Tchataldja, on s'étonne moins que les
Turcs ne l'aient pas plus iprement défendu. Des lieues
et des lieues se déroulent sans une habitation, sans
une ime. Le train accepte tous les détours que lui
proposent les méandres d'un petit cours d'eau, et ces
courbes continuelles l'obligent à une extrême lenteur.
I

�q8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pas un tunnel, pas un pont, pas même un remblai. Un
ingénieur qui voyage avec nous, m'explique que le baron
Hirsch chargé de l'entreprise, était payé à tant le kilomètre~ Une fortune !
Des chiens errants accourent de loin vers le train ; on
leur jette, du wagon restaurant, les restes du repas dans des
sacs de papier qu'ils déchirent.
Entre les touffes d'iris sans fleurs et de roseaux, sur les
bords d'un fossé demi-plein d'une eau grise, collées contre
la vase, des tortues, des familles de tortues, des hordes
de tortues, plates, couleur de boue ; on dirait des
punaises d'eau.
Joie de revoir enfin des cigognes. Voici même
quelques chameaux. De-ci, de-là, de flam,boyantes touffes
de pivoines sauvages - que notre voisine, une riche
Arménienne de Brousse s'obstine à prendre pour des
coquelicots.
Mon compagnon entre en conversation avec un jeune
turc, fils de pacha, qui revient de Lausanne où_il "apprenait la peinture" ; voici sept mois qu'il a quitté pour la
première fois sa famille ; il y rentre avec un volume de
Zola sous son bras : Nana, qu'il dit '' beaucoup aimer"
aînsi que "les livres de Madame Gyp. " 11 se déclare
"jeune Turc" de tout son cœur, et croit à l'avenir de
la, Turquie; mais cela me retient d'y croire.
Ier

mai.

Constantinople justifie toutes mes préventions et
rejoint dans l'enfer de mon cœur Venise. Admire-t-on
quelque architecture, quelque revêtement de m0$quée, on

LA MARCHE TURQUE

1 79

apprend, (et l'on s'en doutait) qu'elle est albanaise ou
persane. Tout est venu ici, comme à Venise, plus
qu'à Venise, à coup de force, à coup d'argent. Rien n'est
jailli du sol ; rien d'autochtone ne se retrouve au dessous
de cette écume épaisse que fait le frottement et le heurt
de tant de races, d'histoires, de croyances et de civilisations.
Le costume turc est ce qu'on peut imaginer de plus
laid ; et la race, vraiment, le mérite.
0 Corne d'or, Bosphore, rive de Scutari, cyprès d,Eyoub !
au plus beau paysage du monde je ne saurais pr~ter mon
cœur, que je n'y puisse aimer le peuple qui l'habite.
2

mai.

Joie de quitter Constantinople, qu'il appartient à
d'autres de louer. Riante mer où les dauphins exultent.
Aménité des rives de l'Asie ; grands arbres proches, où
viennent s'ombrager les troupeaux.
Samedi, Brousse.
Jardin de la Mosquée de Mourad 1er où je me suis
assis, non au bord de cette vasque ruisselante, centre de
la terrasse en balcon, mais tout à gauche de la terrasse,
sur la margelle de marbre d'une autre vasque plus petite ,
qu'abrite un kiosque de bois peint. Une simple ouverture
ronde, du cœur profond et. frais du bassin, pousse un
gonflement d'eau qui palpite, silencieuse éclosion de la
source -au dessus de laquelle longuement je reste penché.
Au fond du bassin également, mais sur le c&amp;té, une autre
boyche exacte boit. Dans ce plateau de marbre, où l'eau

�180

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se repose un instant, de minuscules sang-sues se promènent.
Sur le mlll' blanc de la mosquée s'agite l'ombre d'un
platane. A la manière de Sienne, mais selon ~ tout
autre esprit, un arceau simple et presque sans relief sw:monte et fiance deux plus jeunes arceaux. Dans le cet.rait
du relief. les nids d'un peuple d'hirondelles. A mes pieds
le vert S~hel de Brousse, où s'étend la paix lumineuse.
Il fait tranquille. L'air est ineffablement limpide; le ciel,
clair comme ma pensée.
Ah ! ah I recommencer à neuf, et sur de nouveaux
frais ! Éprouver avec ravissement cette tendr~sse exquise
des cellules où filtre l'émotion comme un lait... Brousse
aux épais jardins, rose de pureté, r~s~ ind~lente à l'ombre
des latanes, se peut-il que ne t ait point connue ma
jeun~? Déjà ? Est-ce un souvenir ~ue j'habite ? Est-cc
bien moj qui suis assis dans cette petite cour ~e mosquée,
. et mo1· qui t'aime ? ou rêvé-Je seulement.
mo1. qui. respire,
de t'aimer?.. Si bien réellement j'étais, aurait-elle volé s1
près de moi, cette hirondelle ?
Dimanche. Brousse.
Dès que j'aime un pays, c'est pour so~aiter d'y ,vivre.
Mais ici je ne ferais point d'amis. Ma solitude ne s afparente qu'aux arbres, qu'au bruit des eaux courantes, qu aux
ombres que tressent les treilles au dessus des ru~ _d~
marché. Le peuple est laid ; c'est l'écume que les cmhsations ont laissée.
1
Cinq petits juifs nous accompagnent aujourd'hui de a
M quée Verte 1·usqu'au bazar et à l'hôtel. Chacun d'eux
œ
semble
de race différente, et de deux se ulemcn too

1A MARCHE TURQUE

181

devinerait qu'ils sont juifs. Ce sont des juifs d'Espagne,
ainsi que tous les juifs de Brousse. Ils fréquentent l'école
française et parlent notre langue avec une déconcertante
abondance. lis demandent à notre compagne : - "C'est
vrai, Madame, que dans la France chaque chien possède
un maître?., - et encore: - "Dans la France, n'est-ce
pas, l'eau n'est pas bonne et on ne peut boire que du
vin?"
Chacun d'eux se propose de gagner Paris dans deux
ans, après un premier examen, puis, là-bas, de pousser plus
loin ses études à l'école juive orientale d' Auteuil, pour
enfin devenir Monsieur.
Mardi.
Le premier jour je n'achetai qu'une petite coupe de
porcelaine, vieille et qu'on edt cru venir d'un Orient
plus lointain. Elle est grande à tenir dans la main. Des
dessins b]euitres couvrent un fond de jaunitre blanc
craquelé.
Rien de plus décevant d'abord que ce bazar où nous
fîmes ce premier jour une promenade désenchantée. Au
dessus des boutiques banalisées, les écharpes de soie uniformément bariolées nous faisaient fuir. Mais le second
jour nous entr~es dans les boutiques...
Ce second jour j'achetai trois robes ; l'une verte et
l'autre amarante ; chacune striée de fils d'or. La verte a
des reflets violets; elle convient aux jours de méditation et
d'étude. L'amarante a des reflets d'argent ; j'en ai besoin
pour écrire un drame. La troisieme est couleur de feu ;
je la revêtirai les jours de doute, et pour aider l'inspiration.

�LA MARCHE TURQUE

I

8J

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

182

Ces robes obligèrent l'achat de chemises orientales,
aux larges manches non boutonnées ; puis des souliers
turcs à semelle concave, ol) le pied se sent étranger.
Comme je m'en revenais du bazar, je vis, ce matin-là,
dans l'étroite rue qui fuit au loin vers la montagne, deux
mulets chargés de neige ; elle avait été recueillie sur
l'Olympe; une étoffe de laine l'enveloppait à demi, la
soutenait et la préservait du contact pénétrant des cordages ; de chaque c6té du mulet on aurait dit un bloc de
marbre.

J'ai découvert, un peu au dessus de la ville, un lieu
de repos délectable ; l'herbe où s'étendre est fraîche ;
un rideau de hauts peupliers y répand une ombre légère.
Devant moi se déploie la ville ; à mes pieds le torrent
qui la traverse et que tant6t je remontai, loin, m'enfonçant dans ce ravinement dernier de l'Olympe, aride et
laid, mais qui me promettait un peu plus haut, aperçu de
très loin, un troupeau de chèvres que paissait sans doute
un berger. Ah! que d'heures ainsi je perdis, sur les pentes
de l' Apennin ou de l' Aurès, à suivre les brebis ou les
chèvres, auprès des pâtres, pâtre moi-même, écoutant le
chant de leur rustique flt1te murmurer à mon cœur :

Utinam ex vobis unus...
Brousse. La Mosquée Verte.
Lieu de repos, de clarté, d'équilibre. Az.ur sacré; azur
sans rides ; santé parfaite de l'esprit ...
Un dieu exquis t'habite, 6 mosquée. C'est lui qui

con cille et permet la suspension spirituelle, au milieu de
l'ogive et, la rompant, de cette pierre plate, là, précisément _là ou devraient se rencontrer les deux courbes, à cet
endroit secret, actif, qui prennent aise, à ce lieu de cotncidence et d'amour, qui font trève et s'offrent à se
reposer. 0 sourire ubtil ! Jeu dans la liberté précise !
Que tu en prends donc à ton aise, délicatesse de mon
• 1
esprit
..•.

_Longtemps j'ai médité dans ce saint lieu, et j'ai compns enfin que c'est ici le dieu de la critique qui attend
nos dévotions, et que c'est à l'épuration qu'il invite.
Brousse. Mercredi.
Cette nuit une étrange, incompréhensible rumeur nous
a réveillés ; sorti du plus profond sommeil j'ai d'abord cru

aux préparatifs de mes voisins qui devaient partir vers
6, he~res ; mais, regardant ma montre, j'ai constaté qu'il
n était que 3 heures du matin. Non ; le bruit venait du
dehors ; des gens couraient, poussaient des cris, et à
travers ces cris distincts on percevait une grande clameur
continue faite d'une masse d'appels et de lamentations •
puis des détonations sourdes, d'autres plus claires, cou~
de feu d'autant plus inquiétants qu'ils partaient à la fois
de différents quartiers de la ville. Un instant j'ai pu croire
à, une émeute, un massacre (à quoi l'on peut toujours
5 ~ttendre dans ce pays), une S;iint-Barthélemy d' Arméniens, de Grecs, de juifs... ou d'étrangers. J'ai couru
à ma fenêtre: une grande lueur inégale et rouge éclairait
tragiquement
.
les hauts arbres ; ces coups de feu étaient
un tocsin d'incendie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le foyer semblait tout proche ; je ~e suis habillé en
hàte. A quelque cent mètres de l'htltel, c'était une
distillerie et un débit de boissons qui br-dlaient. Le feu,
quand je suis arrivé, battait son plein ; la foule s'empressait dans un désordre indicible, avec des vociférations, des
hurlements que je ne sais s'ils devaient exprimer la terreur
ou exciter à l'ouvrage ceux qui couraient portant de l'eau
dans de misérables bidons de zinc à demi-crevés. D'autres
maisons étaient proches, en bois pour la plupart, et le
souvenir des derniers incendies de Stamboul hante encore
les esprits... J'eus une demi-heure durant, un spectacle
rare ; puis les pompes sont arrivées ; non point une ou
deux, mais, presque à la fois, huit ou dix, répondant
à l'appel des coups de feu, de tous les postes de la ville.
Et, comme ici l'eau surabonde, l'incendie a vite été circonscrit puis maté. L'aurore paraissait quand je suis
retourné dormir.
9 mai. En route pour Nicée.

J'aurais quitté Brousse avec moins de regrets il y a
quelques jours ; cette petite ville est d'un charme, d'une
beauté très mystérieusement captÎvé\nte. Tout d'abord j'y
recherchais trop mes souvenirs d'Algérie et je me désolais
de n'y trouver ni musiques, ni vêtements blancs, et rien
que de hid~ux visages ... Mais comment oublier désormais
cette promenade du soir, hier, à l'heure des muezzins, et
prolongée jusque dans la nuit, par ces ruelles silencieuses,
coupées de cimetières en jardin ; et cette vue enfin sur la
ville entière, baignant, flottant dans une fumée bleue que
perçaient les hauts minarets.•.

LA MARCHE TURQUE

Nous avons quitté Brousse dès cinq heures. Le temps
était couvert ; une brume assez épaisse voilait les derniers

plans, comme ce rideau de tulle gris qu'on fait tomber
dans les fécries pour changer la toile de fond. Les arbres
au bord de la route en paraissent plus énormes encore.
Au dessous de ces grands arbres qui surgissent du brouillard par instants, une culture continue de petits m11riers
nains occupe en rangs serrés les environs immédiats de
Brousse. ~lus loin ce sont des champs, puis d'assez vastes
espaces vides. La route enfin s'élève lentement et les espaces
labourés se font plus rares. Les Grecs, les Arméniens
cultivent ces champs; presque jamais les Turcs; de sorte
que, sans l'immigration, resterait à peu près à l'abandon la
terre. C'est du moins ce que nous affirme notre drogman,
juif de Buenos-Ayres, qui parle toutes les langues excepté
l'hébreu, sujet du sultan, italien d'origine malgré son
nom allemand, si difficile à prononcer qu'il a dt1 prendre
un nom de guerre.
Nicolas porte un costume de globbe-trotter : nickerbocker, guètres de cuir verni. Son fez est doublé d'une
coiffe ; il le soulève souvent pour s'éponger, car il a la
sueur facile, et découvre un chef rond et ras. C'est sur
les conseils d'un médecin de ses amis qu'il se rase : au
Caire il avait mal aux yeux, à cause des mouches et du
sable ; alors ce médecin lui a dit : rasez-vous et, tous les
matins, trempez-vous les yeux dans du jus de citron.
Depuis ce jour il est toujours rasé et n'a plus jamais mal
aux yeux.
Il porte beau, se rengorge, est familier avec les autorités
du pays, obséquieux avec les étrangers, hautain avec les
inférieurs, fort de tout l'argent des touristes qu'il accom-

�186

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pagne. Sur quoi que ce soit qu'on l'interroge, il a réponse
prête et continue de répondre longtemps après qu'on ne le
questionne plus.
Comme la montée se fait plus rude, nous descendons
de voiture. Nicolas accoste les gens sur la route. Ici c'est
un berger ; plus loin un bi1cheron qui plie sous un fagot
et sourit en nous voyant passer. Nicolas pointant du
doigt vers son visage ;
- Regardez ses dents ! Et jamais il ne les lave.
Charmant jeune homme ! Extra-extra ! Sont tous comme
ça dans ce pays. J'en ai jamais vu un pareil. Regardez
ce qu'ils sont contents de voir des étrangers. Ça est
intéressant. Rien que ça vaut le voyage. Etc.
A propos de tout et de n'importe quoi il répétera ces
formules.
Émotion de découvrir dans la montagne le daphné
buissoneux de Cuverville, tout en fleurs. La flore n'est
pas très dépaysante : je retrouve les cistes de l'Ésterel,
mêlés aux églantiers de Normandie. Mais chaque plante
ici paraît plus robuste et plus pleine, étalant un feuillage
intact. Sans doute ces plantes doivent leur parfaite santé
à la grande abondance d'oiseaux qui les débarrassent des
insectes.
Que d'oiseaux ! chaque arbre en est peuplé ; le brouillard pénétré de leurs chants mélancoliques. Les Turcs
religieusement les protègent. A .Brousse s~ la place du
marché circulent tranquillement deux vieux vautours
pelés et quatre cigognes blessées. On en voit partout, des
cigognes; elle m'amusent comme au premier jour et me
consolent un peu de l'absence des chameaux.

LA MARCHE TURQUE

_Vers neuf heures le brouillard s'est levé, puis entr'ouvert
après que nous ei1mes doublé la montagne et nous avons
pu voir derrière nous tout le massif neigeux de !'Olympe.
D'abondantes pluies ont défoncé la route. Certes elle
est pavée par endroits, à la manière des routes du Roi ;
mais les pavés alors sont si inégaux, si énormes, si mal
enfoncés, que le mieux est de quitter la route et de faire
sa piste à côté. On a confié la réfection d'une partie de
cette route à un Français que nous avons rencontré tout
à l'heure. Il était à cheval et nous a escortés quelque
teipps ; puis il nous a laissés à l'extrémité de sa concession, nous prévenant que la route allait " devenir
mauvaise ".
Elle côtoyait d'abord une immense étendue marécageuse, naguère cultivée paraît-il, mais au milieu de laquelle,
il y a quatre ans, des sources inopinément ont jailli couvrant les culturCJi d'une eau sans écoulement, d'une eau
morte, où les roseaux ont remplacé les céréales et les
grenouilles les moineaux. Elles font d'un bord a l'autre
de l'horizon un extraordipaire vacarme ; et nous nous
demandons si les faucons qui planent au-dessus des bords
du marais s'en nourrissent, car il ne semble pas qu'il y ait
là pour eux rien d'autre à chasser. Parfois pourtant s'envole
une poule d'eau ou une sarcelle. Sans doute dans le
milieu du marais hante un plus étrange gibier ; des
pélicans, dit-on ; et mes regards obstinément fouillent
l'épaisseur des joncs, des roseaux dont les hampes seches
et les aigrettes fanées de l'an passé suspendent une sorte
de nuage roux au-dessus des fraîches lances vertes.
A Yeni Cheir cependant nous retrouvons une route

�188

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

meilleure ; mais nous avons perdu tant de temps que nous
n'arriverons à Nicée qu'à la nuit.
Oh! que la lumière était belle! quand, ayant franchi
le col, je découvris l'autre versant ... J'avais laissé mes
compagnons regagner les voitures et continué seul à pied
la montée, biaisant, pressant le pas, désireux d'arriver
avant eux au col et de- m'y attarder un instant ; mais il
se reculait sans cesse, comme il advient dans les montagnes
où la hauteur qui paraît la dernière en cache une autre
plus lointaine, d'où se découvre encore une nouvelle
élévation. C'était l'heure où les troupeaux rentrent qui
animent les pentes du mont, et je marchais depuis longtemps dans l'ombre où chantaient avant de s'endormir
les oiseaux.
Sur l'autre flanc tout était d'or. Le soleil se couchait
par dela le lac de Nicée vers lequel nous allions descendre,
qu'éblouissait l'horizontal rayon. On distinguait, à demicaché par la verdure, le petit village d'lsnic, trop au large
dans les murs de l'antique cité. Pressées par l'heure, nos
voitures sans frein dévalèrent d'un train de chute, dédaignant les lacets, coupant court au gré de périlleux
raccourcis. Je ne comprends plus bien ce qui fait verser
les voitures, puisque les n6tres n'ont pas versé.•• Au pied
du mont, les chevaux se sont arrêtés pour souffler ; une
source était là, et je crois qu'on les a fait boire. Nous
étions repartis de l'avant. L'air était étrangement tiède;
des nuées d'éphémères dansaient dans la dorure du couchant. A notre droite, bien que le ciel fflt déjà sombre,
on ne voyait pas une étoile ; et nous nous étonnions que
p'Ô.t briller déjà si fort Vénus, unique, au dessus de l'em-

LA MARCHE TURQUE

brasement du ciel. Comme nous allions franchir la porte
~'Hadrien, la lune a commencé de paraître par dessus
1épaule du mont, la pleine lune, énorme, subite et
sur~renante comme un dieu. Et depuis ma première
amvée à Touggourt, je ne crois pas avoir gotlté d'émotion
p~us ~trange que cett~ _entrée de nuit dans le petit village
d Ismc, honteux, mo1S1, décomposé de misère et de fièvre
blotti dans ses décombres solennels et dans son tro;
énorme passé.
Après un bref repas fait des provisions que nous avions
emportées de Brousse, nous sommes ressortis dans la nuit.
Le clair de lune était doux et splendide. Fondrières au
sortir de l'auberge; le sol semble pourri. Devant la porte
un enfant immobile, appuyé contre le mur• son visage est
' au hasard.
rongé d' un chancre. Nous nous aventurons
A l'extrémité d'une rue défoncée l'espace s'ouvre; devant
nou~ de larges_ fleurs piles, dont on n'aperçoit pas la tige,
de-c1 de-là faiblement se balancent et semblent flotter•
c'est un champ de pavots. Non loin une chouette pleur~
sur la ruine d'une mosquée; l'oiseau s'envole à notre
approc_he ... Nous retournons vers le mystérieux village
assoupi ; pas un feu ; pas un bruit; tout semble mort.

10

mai.

~n vo'.ture jusqu'à Mekedje; puis en wagon jusqu'à

Eski Che1r. Plaine immense et sans agréments, où règne
en toute stîreté la lumière. Parfois un grand troupeau de
ces buffles noirs que déjà nous admirions à Constanti-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nople ; des cigognes. Mon œil g011te inlassablement
l'inépuisable attrait de l'espace.
12

1

l\'1

l
11

l111
111

1

mai.

A 5 h. du matin départ d'Eski Cheir où nous 1avons
passé la journée de la veille. Le train s'engage dans la passe
mystérieuse que l'on distinguait au sud-ouest de la ~ille.
Vallée étroite entre des monts de terre rouge effritée;
monts point très hauts, et de hauteur partout égale,
comme passés à la toise, qui s'achèvent en table; sans
végétation aucune. Noblesse étrange de cette vallée sous
ce ciel admirablement pur.
Bient6t les collines, aux deux côtés de la rivière,
s'abaissent encore; le sommet des collines s'argente;
quelques pins font une moucheture à leurs flancs. On
entre enfin dans une sorte de plaine semée de singulières
efflorescences rocheuses. De loin en loin quelques villages,
chacun d'èux doublé d'un cimetière planté de menhirs.
Puis de nouveau le pays change. Le sol perd sa rougeur.
Une mince rivière que bordent de petites berges abruptes,
hésite en maints détours entre les larges plis du terrain.
De grands labours s'étendent, jusqu'au pied de ces étranges
sursauts rocheux, qui, de loin en loin,' crèvent· la terre
par surprise, sortes de citadelles grises, baroques, que
verdit un peu le lichen et que tapisse aux endroits plans
un gazon ras. La terre est cultivée, mais où sont les
cultivateurs? Aussi loin qu'on peut voir, et depuis assez
longtemps, plus un être, plus un village, plus même une
tente isolée.

LA MARCHE TURQUE

Afioun Kara Hissar.
"Le cM.teau noir de !'Opium". Empire du morne e
de la férocité. Alentour de la ville, de grands champs de
céréales, mais pas trace des champs de pavots dont parle
Joanne et qui sont, prétend-il, si beaux au mois de mai.
Notre train rapatrie grande quantité de soldats. Ceux
que nous avons trouvés dans le train en montant à Eski
Cheir viennent d~ Constantinople ; ils ont fait la guerre
des Balkans, et sortent enfin à· présent des h6pitaux ou
des prisons. Ceux qui montent à Afioun Kara Hissar
reviennent par Smyrne du Yemen, apres avoir réduit une
insurrection des Arabes. Terriblement réduits eux-mêmes.
La plupart sont loqueteux, sordides ; quelques uns semblent moribonds. Nicolas nous appelle pour nous en
montrer un qui n'a plus qu'une guêtre et, à l'autre jambe,
qu'un soulier; qui n'est plus vêtu que de' hardes. Son
pantalon de toile, déchiré, retombe sur la jambe sans
guetre. Sa maigreur est hideuse et sa faiblesse telle qu'on
a d-ô. le hisser dans le train. Sur le quai de la station
d'Afioun, d'abord, il restait assis sur un sac; un camarade
était penché vers lui, et sans doute lui proposait quelque
nourriture, à qui le moribond répondait en balançant la
tête; son regard me rappelait celui d'un chameau abando~né le long de la piste entre M'reyer et Touggourt
qui, un instant, souleva la tête pour regarder passer
notre voiture, puis qui la laissa retomber ; à la fin il
accepte un peu d'eau, ou je ne sais quoi, que l'autre soldat
lui. fait boire, et pour remercier il essaie un sourire,
grimace affreuse qui découvre toutes ses dents.
- Madame a vu comme il est vêtu, dit Nicolas. Sont

�192

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tous comme ça dans l'armée turque. J'en ai jamais vu un
pareil!
A une petite station après Aki Cheir, nous le vîmes
descendre. Il semblait n'être pas s1lr de devoir descendre là.
Etait-ce bien son pays ? On ei1t dit qu'il ne le reconnaissait pas. II n'était reconnu par personne. ~l fit le_salut
militaire en passant près d'un chef, qui ne lUJ rendit pas
son salut. Une grande quantité de gens était _ven~e du
village, distant de plusieurs kilomètres. Le tram s -arrê~
quelque temps et nous vfuies • tout ce monde repartJT
joyeusement dans des voitures, em~enant les nouv~aux
arrivés. Nous nous attendions à le v01r monter dans lune
d'elles. mais non, et quand aux abords de la station ne
resta pÎus personne, de notre train qui s'éloignait no~
le vîmes faire quelques pas en avant sur la route, puis
demeurer la, tout droit, tout seul sous le soleil.

la

La voie s'élève assez rapidement jusqu'aux hauteurs d'où
l'on domine la plaine immense qui s'étend vers le nord
jusqu'a Angora. Le soleil se couche tandis que nous franchissons la passe qui mène dans l'autre plaine, ~elle ~e
Koniah qui s'étendra jusqu'au Taurus. L'ombre l emplit
déja. Quand on arrive à Koniah il est nuit close.

Koniah.
Madame M. de S. est ici la seule femme, comme nous
sommes les seuls touristes. Les gens qui prennent leur
repas près de nous sont ici pour affaires ; de toutes les

LA MARCHE TURQUE

nationalités; mais rien qu'à les voir on comprend qu'ils ne
viennent pas à Koniah pour des prunes.
L'hôtel est à côté de la gare et la gare est loin de la
ville; un petit train y mène à travers la plus morne banlieue•.• Mais avant de parler de Koniah, je dois dire à quel
point je m'étais monté l'imagination sur cette ville. C'est
aussi que je croyais encore (et j'ai du mal à ne pas croire)
que plus on va loin plus le pays devient étrange. II n'y a
pas tres longtemps que le chemin de fer permet d'aller
presque aisément à Koniah. Avant de partir, j'avais vu 1a
p~otograp~ie d'admirables.restes de monuments seldjouc1des que Je devais trouver ici. D'apres eux je construisais
toute la ville, somptueuse et orientale à souhait. Je savais
enfin que c'était la ville des derviches, quelque chose
comme un Kairouan turc...
Et sitôt après le dîner, l'esprit affarné de merveilles et
prêts à toutes les stupéfactions, G. et moi nous étions sortis
dans la nuit; nous ne savions pas que la ville était si
distante et la solitude autour de l'hôtel nous surprit.
Quelques lumières aux côtés d'une large avenue étaient
celles de médiocres cafés et de quelques échopes sans
caractere ; puis un espace béant plein de nuit. A quelques
~ntaines de metres pourtant une clarté beaucoup plus
vive nous attira ; quelque casino, pensions-nous• non .
, .
'
,
c étaient les lanternes-phares d'une auto - celle d'EnverBey, apprîmes-nous le lendemain, qui va de ville en ville
s'assurer des forces dont dispose encore la Turquie. Malgré toutes les promesses qu'il put faire de ne reprendre
point la guerre avant cinq ans, ce voyage ne nous dit rien
qui vaille et nous entendons circuler, depuis que nous
sommes en Anatolie, les bruits les plus inquiétants.
2

�LA MARCHE TURQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1 94

Nous rentrames ce premier soir fort déconfits de notre
exploration nocturne. Le lendemain, levé dès avant cinq
heures, je pris le premier train pour la ville.
Il faut bien finir par avouer que Koniah· est de beaucoup ce que j'ai vu de plus hybride, de plus vulgaire et
de plus laid, depuis que je suis en Turquie, comme il faut
avouer enfin que le pays, le peuple tout entier dépasse
en infirmité, en informité l'appréhension ou l'espérance.
Fallait-il venir ici pour savoir combien tout ce que vis en
Afrique était pur et particulier ? Ici tout est sali, gauchi,
terni, adultéré. Certes Koniah se banalise un peu plus
chaque année,surtout depuis que l'atteint le BaghdadBahn;
surtout depuis qu'un décret de police vient d'ordonner,
pour des raisons de salubrité, la démolition de toutes les
maisons à toit plat et leur reconstruction selon un modèle
à toit de tuiles; mais il faudrait, je suppose, remonter, non
pas de vingt ou de cinquante ans en arri~re, mais bien de
quelques siècles pour retrouver à Koniah quelque authentique et particulière saveur. Pour ajouter à sa disgrke, (je
devrais dire plut~t: à sa défaveur dans mon esprit) Koniah
par sa position par rapport à la montagne voisine et à la
plaine, rappelle irrésistiblement Biskra. Mais combien ces
montagnes sont moins belles, et de couleur et de formes, que
les monts de l'Hamar Khadou; combien moins b.elle que le
1
désert, cette plaine; moins beaux ces arbres que les palmiers, et que les Arabes ces Turcs.
Dans tout le vaste pays parcouru, à peine avons-nous
rencontré de-ci, de-là, quelque costume ou quelque figure
sur qui le regard e1Ît plaisir à poser, de quelque Tzigane,
ou Kurde, ou Albanais amené jusqu'-ici on ne sait par
quelle aventure. Pour les autres, tant Turcs que Juifs, tant

Arméniens que Grecs ou ue Bul
I 95
de fez me paraissent é l q
~es, tous ces porteurs
ga ement laids . et h
races aux vocations . d'
'
c acune de ces
SI
1verses que
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tourbe épaisse chaque c6té d 1
con~ o~ rent en une
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e ~ Turquie s1 parfois l'une
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qu'on l'opprime.
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L'aspect général de la ville m'ind·
les quelques fragments d l K . ispose même contre
•
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· on pour me l f: ·
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J'ai grand amusement à retrouver
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•
. .sur une place notre
connaitre s1 bien K . h Il ,
pas encore 6 heures. Je le soupçon
orna • n est
f,
pour la première fo1's . .t ·1
ne ort de venir ici
. v1 e I apprend
Al
nous ne soyons levés.
son ro e avant que
Enver Bey quitte Koniah ce m .
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N
. atm à onze heures. Un
m ne. ous assistons à
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nous laisse pénétrer sans d'ffi 1 é
_son part. On
' d .,
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ou éJa sont rassemblés mamts
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assis devant une table', d~r a porte o~verte on les voit
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�196

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.
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ment écartés. on distingue a a roi
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le énéral allemand von Liman.
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défilent successivement des boys s
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vigueur du pays, g
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" Enver Bey
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déjà prêts à se f:aire
tuer pour " a cause.
repartira ~onte~t.
t la députation des derviches. CeuxIl reçoit mamtenan
. bl , l
és sont reconnaissa es a a
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deux landaus ont amen ,
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ci que
fé . les coiffe . certains sont assez ignes,
bombe au ca qui
dé are~aient point la cérémonie du
d'aspect noble, et ne p
1 es uns d'entre eux
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ns même que que qu
BourgeotS ; avouo .
Il .
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ont un admira e
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. . tre et protester sans o
ce nouveau m:1;eur fidélité ; leur grand chef escortera
dévouement et e
Afi
les généraux et les
Enver Bey jusqu'à
oun, avec
journalistes.
.
t tout le long du
L diverses députations se rangen
.
.es l
L'heure a sonné. Enver monte en wagon'
quai de a ~are, .
. . t de démarche très assurée; on
il est de taille bien pnse_ e . d c6té Liman suit, très
sent qu'il ne regarde 1ama1s e trop. gras, les cheveux
trop rose un peu
l
grand, un peu
'
·s derrière eux la fou e
.
·s bel homme; put
gnsonnants, mai
J crois assister à une scène de
des notables se presse... e
cinématograph~.
l' E ver Bey reparait à la fenêtre
Le wagon s est emp i. n

LA MARCHE TURQUE

1 97

et commence une série de petits saluts de la main tandis
que le train s'ébranle lentement aux sons de la polka des
roses exécutée par des instruments de cuivre avec une
bouffonne profusion de couacs.
Cet après-midi nous allons à la Mosquée des Derviches.
Un jardin clos l'entoure; faisant face à l'entrée de la
Mosquée, une suite de petites salles, qui sont je crois les
chambres des derviches célibataires, ouvrent sur le jardin,
qu'elles enclosent. D'autres salles plus grandes et de plus
bel aspect sont réservées aux dignitaires. Avec une courtoisie exquise l'un de ceux-ci, au nom du chef des derviches, nous invite à nous asseoir un instant. Nous entrons
dans une sorte de kiosque, largement ouvert de deux
côtés sur le jardin, à l'extrémité du bàtiment où sont les
logements des derviches.
Aucun meuble ; point d'autres sièges que ces bancs
latéraux où nous nous asseyons. Ah l combien volontiers,
déchaussé, je m'accroupirais sur ces nattes, à la manière
orientale, ainsi que je faisais dans la Mosquée Verte !...
On nous offre le café. A travers le drogman j'exprime
nos regrets de n'être point à Koniah le jour qu'il eüt
fallu pour assister à une de leurs cérémonies hi-mensuelles.
C'est, plus encore que leur danse au tournoiement monotone et que avions pu voir à Brousse, leur musique que
je regrette. Je voudrais connaître l'age de cette musique,
et si dans tous les couvents de derviches elle est la même ?
Quels sont leurs instruments? ... Pour répondre à mon
insistance, l'un des derviches va chercher deux longues
fl6tes de bambou, à embouchure terminale, et un carnet
assez volumineux qu'ils me tendent, où, récemment,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ils ont transcrit selon la notation classique le répertoire
complet de leurs airs. Je doute si le dessin de leurs subtiles
arabesques mélodiques n'a pas beaucoup souffert de cette
notation et s'ils n'ont pas dô, pour le clouer sur notre
gamme, souvent détériorer la mélodie. Est-ce d'après
cette transcription qu'ils vont jouer de leurs instruments
ou chanter désormais? ...
Sur ma prière, aimablement ils commencent à souffier
dans leurs roseaux ; mais l'une des flCltes est trop sèche
et s'anime mal; l'autre, qu'elle suivait à l'unisson, s'essouffie ; et bientôt prend fin cc concert de complaisance,
au demeurant fort ordinaire.
ous ressortons dans le jardin. Il est plein du parfum
des fleurs et des rires discrets d'un jet d'eau. En regagnant
la mosquée nous passons non loin des autres salons des
derviches ; ils forment baie sur le jardin ; ce n'est qu'un
large alvéole, recueil d'ombre et de méditation. Dans
plusieurs de ces alcoves nous voyons assemblés des
derviches, assis à la mode persane, comme dans une
miniature.
Ce sont s1'.lrement de tres saintes gens, ces derviches,
mais au grand calme de ce lieu si peu d'austérité est
mêlée, ce jet d'eau conseille si peu la prière, qu'on ne
s'étonnerait pas beaucoup si le miniaturiste avait pris
fantaisie çà et là d'ajouter quelques bayadères.
Dans la mosquée, une salle vaste et claire est consacrée
aux tournoyantes pratiques de ces Messieurs. Tout à
c6té s'ouvre une salle non moins vaste, mais plus obscure,
que les tombeaux de saints illustres sanctifient. D'ignobles
tapis modernes couvrent le sol. Du plafond pend un
nombre incroyable de lanternes et lustres de toutes sortes;

LA MARCHE TURQUE

t~us outrageusement neufs et du plus abominable goôt.
S1 peut~tre pourtant Je
· m,approc he d, une suspension
de cuivre qui me paraît d'art byzantin, je m'aperçois
p~~q~e aussitôt qu'elle est moderne, de vulgaire travail et
d ~nd1scret éclat. Le derviche qui nous accompagne m'explique alo~ ;ue la, vraie lampe est partie en Amérique
et que ceci n est qu une copie que le collège des derviches
a accepté à la place. Il dit cela comme une chose toute
naturelle, sans gêne aucune, et prêt je pense à accepter
quelque nouveau troc de ce genre - si seulement restait
e~core dans ce lieu vénérable quoi que ce soit qui valut
d être convoîté.
De Koniah à Onchak.
Al
· de S...... on entasse dans les wagons de
.. a station
tro1s1ème de notre train quantité de recrues, insoumis ou
déserteurs. Des mères sanglotent sur le quai. Eux affectent
une grande insouciance, et le wagon s'emplit de rires et
de chants joyeux. Ils ont gardé pour la plupart leur
cos~me de la campagne, divers, mais de couleurs chaudes
~t vives et faisant à travers le bariolage, d'un bout à
l autre du wagon, une plaisante et riche harmonie.
A la station qui précède Ak-Cheir montent deux
russ es, IDOUJI··1cs dont 1a mise, le visage, dont tout l'aspect
surprend étrangement ici. Le bas de leur visage est noyé
dans une barbe épaisse ; un chapeau de feutre mou est
ra~attu sur leurs yeux ; de grandes vareuses les couvrent,
qui tombent ur leur culottes brunes, presque jusqu'à leurs
bottes couvertes de boue. Ils sont beaucoup plus grands
et plus forts que tous ces Turcs mais l'expres ion de leur

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

regard est timide, enfantine presque, et d'une douceur telle
que lorsqu'il se pose sur vous on voudrait leur ouvrir son
cœur. Ce sont, nous dit le drogman, des pêcheurs du
poissonneux Akchéhr-Gheul, l'étang que nous venons de
longer. La voiture qui les amenait au train a été attaquée, et le cocher, qu'on hisse à présent dans le wagon, a
reçu une charge de pistolet ou de fusil dans la figure. Il
semble moribond. Nous nous approchons de lui, G. et
moi ; traversant la pouilleuse foule qui encombre le couloir. Il est tout affalé par terre, la tête appuyée à la
hauteur de la banquette, penché en avant comme pour
vomir • il rend le sang assez abondamment par la bouche
'
•
1
ou le nez, on ne sait trop, car son mouchoir, attache en
bandeau , lui cache le bas du
. visage. A peine si les Turcs
du wagon l'ont regardé, bie!1 qu'il soit Turc lui-même.
A la station d' Ak-Cheir, on le descend, inerte, sans
connaissance, mort peut-être, couvrant de sang l'épaule
du débardeur qui l'emporte.
A partir d' Afioun Kara Hissar nous quittons la ligne
par où nous étions venus, et nous nous dirigeons ve~s la
côte occidentale. Le pays bientôt semble s'humamser;
c'est-à-dire que les plis du terrain sont moins vastes et les
terres plus cultivées...
Je ne prends plus plaisir a ces notes et délaisse bientôt
complétement mon carnet. Je ne l'ai repris ni a Ephèse,
ni à Smyrne où nous nous attardimes encore quelques
jours ; après quoi je fus précipité vers la Grèc~, d~ toute
la force même de mon aversion pour la Turquie. Si là-bas
je recommence à écrire, ce sera sur un autre carnet.

LA MARCHE TURQUE

201

C'est de Turquie qu'il est bon de venir, et non de
F~ance ou d'Italie pour admirer autant qu'il sied le
miracle que fut la Grèce - avoir été "sur ces terres désespérées longtemps coutumier d'errer, le défait et le las voyageur" des Stances a Hélène qui se sent ramené comme
chez lui "vers la gloire que fut la Grèce".
L'instruction même que je tire de ce voyage est en
proportion de mon dégoô.t_ pour ce pays. Je suis heureux
de ne point l'aimer davantage. Lorsque j'aurai besoin
d'air du désert, de parfums violents et sauvages, c'est au
Sahara de nouveau que je m'en irai les chercher. Dans
cette malheureuse Anatolie l'humanité est non point
fruste, mais abîtnée.
Fallait-il aller plus loin ? Jusqu'à !'Euphrate?_ Jusqu'à
Bagdad? - Non; je n'en ai plus le désir. L'obsession
de_ ces pays, qui me tourmentait depuis si longtemps, est
vamcue ; cette atroce curiosité. Quel repos d'avoir élargi
sur la carte les espaces où l'on n'a plus souci d'aller voir !
Trop longtemps j'ai pensé, par amour de l'exotisme, par
méfiance de l'infatuation chauvine et peut-être par modestie, trop longtemps j'ai cru qu'il y avait plus d'une
civilisation, plus d'une culture qui pftt prétendre à notre
amour et méritit qu'on s'en éprît ... A présent je sais que
notre civilisation occidentale (j'allais dire : française) est
non point seulement la plus belle; je crois, je sais qu'elle
est la seule - oui, celle-même de la Grèce, dont nous
sommes les seuls héritiers.
"M'ônt ramené comme chez moi vers la gloire que
fut la Grèce". - Sur le bateau qui nous mène au Pirée
déja je me redis ces vers des Stances à Héhne. Mon cœu;

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

203

s'emplit de paix, de rire et de sérénité. Craignant l'admiration bruyante de mon compagnon, je sors de ma valise
un petit livre anglais et j'abrite mon émotion derrière une
demi-lecture. Pourquoi me mettre en frais? Ma joie n'a
rien d'aigu. Je suis si peu surpris d'être ici ! Tout m'y
paratt si familier ! Je m'y parais si naturel! J'habite
éperd(lment ce paysage non étrange ; je reconnais tout ;
je suis "comme chez moi'' : c'est la Grèce.

POËMES 1

29 Mai.

CHANT D 1ADONIS

En mer adriatique.

Réveillé sur le sable bn1!ant par les flots
Dont j'adore l'odeur
'
Et dont ma chair savoure avec lenteur
Les écumeux sanglots ...

Calme voluptueux de la chair, tranquille autant que
cette mer sans rides. Equilibre parfait de l'esprit. Souple,
égal, hardi, voluptueux, 'tel le vol à travers l'azur brillant
de ces mouettes, l'essor libre de mes pensées.

30 Mai.
Entre Vérone et Milan.
A quel point peut influer sur le plaisir que nous y
prenons la position géographique des pays - pour nous
faire trouver, suivant la disposition de notre esprit, plus
beau le plus lointain, ou au contraire le plus-proche ...
Pour être de si facile accès vais-je aimer moins ces souriants
abords du lac Majeur? où l'eau surabondante semble céder
à regret à la terre. Débordée, elle suintait et scintillait à
travers l'herbe ; le ciel était chargé d'humeur, et, comme
nous traversions l'averse, au dessus de ce printemps éploré,
au dessus de l'ivresse des feuilles, d'un bout à l'autre de
mon ciel, la belle écharpe d'lris s'est posée.
ANDRÉ

GrnE.

En ~ain 'l.}OUs étincelez,Jlux et reflux du rivage'
Car;enevousregardepas ! Mapenséevei!!eaularge
A l'horizon des mers
Où parmi' ses oiseaux et dans ses brumes di~phanes
l'attends qu'elle gonfle et s'lc!aire
La plus lointaine, la plus nouvelle et plus belle
Vague! ...
En vain votre souffee fidèle,
D'une saveur amère
'
Rafraîchit mon visage ;
1

Extraits de Ditu l'Ohscur.

�204

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En vain pour me séduire ,flots émouvants sur le sable,
Elancés de rochers en rochers
Vous m'avez avouévotre désir, sans espérer ...
Elle apparaît, rieuse, au large
La plus lointaine, la plus nouvelle et plus belle
Vague ... - Une autre
Vague!
Absorbez-moi·, reposez-mot~jlots sacrés du rivage,
Exultez, si je le veux !
Jusqu'à vous soulever à marée haute,
Me recouvrant, avec un grondement
De tonnerre heureux !

_ . Ne redoute jamais l'harmonieux ri'vage
Ni la chaleur de son soleil
Dont tu serais moins belle,
Vague nouvelle
Vague lointaine!

POÈMES

205

LA VÉRANDAH

Une grande végétale émeraude en vérandah,
De sa pénombre embaumée de mourantes aç~kas
Je contemple les _cieux
Dont l'azur est blanchi par le Jeu,
Et ce gouffre compact et mouvant de cobalt,
Pur enfer,
Le soleil du tropique à midi sur la mer,
Le mouvement de la lumière !
Oh! je sais la fin du jour, l'absence
Du soir, la sublime ùnpatience
De toutes les étoiles! ...
Tous les gros diamants des nuits équatoriales...
Rien ne distrai"t le calme,
Qu'une ondulation de palmes...
Elle se propage
A l'injim~ sur les rivages,
J'en recueille l'écho silencieux.

�Il

206

1

PO:f;MES

207

Ah J qu'une ancienne amertume
Imprègne ma solitude,
Je m'enfonce
Dehors, dans l'au-dehors! pour me me1er au songe
Des gigantesques ombres ...

111

1!

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1
Il

L'ANGOISSE

Et reviens en chantant tendrement
Les plus belles voyelles,
Et courant sous les palmes
.., J I
f
Vers l'immense clatrtere ae ,a mer.•··

Il

1

1

.

il Il 1i1
1

A vingt ans! Et tu n'as que vingt ans ...
Tu t'épanouis dans le plus éphémère printemps! ...
Sais-tu qu'en ce grave moment,
Amour, je sens que le printemps lui-mime
A sa jeunesse et son printemps! Sur ta bouche que j'aime
Goltterai-je
Le printemps du prùztemps !

1

AvrtÏ,Avril! Pour toi', l'heure estfragile ...
-

•

Ce visage limpide aussi' nu que ton corps!
J'ai peur de ta beauté qui vient d'éclore,
Avriï, et qui" palpite encore ...
Rien n'est plus beau que ton corps!

�208

209
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oh ! je saurais humer la lumière
De sa première fleur ouverte,
Humanité
Parfaite
Qu'une rosée
Humecte!
Amour, voici la dernière heure
Où le parfum de la fraicheur
Couvre encore le parfum de ton cœur ! .. •

RIMBAUD

1

DEUXIEME PARTIE
FRAGMENTS

" Ct nt peut itre que la fin du
monde en avançant. "
A.R.

I

ANDRÉ BAINE.

Il convient d'abord de nous familiariser avec l'aspect
objectif que nous venons de découvrir à l'œuvre de
Rimbaud, Jusqu'ici elle nous est apparue comme le produit immédiat de son àme, comme une sorte de dépôt
psychologique. Mais il suffit de la regarder sous un angle
un peu différent pour y voir un recueil d'expériences, un
document sur le monde extérieur.
Et même un document brut, uniquement orienté vers
l'objet. Elle ne s'occupe pas de nous, elle nous tourne
nettement le dos. De même que son auteur, elle est
complétement dépourvue d'égards, c'est-à-dire qu'en aucun
point elle ne s'incline, elle ne se dérange vers nous. Aucun
effort pour faire passer dans notre esprit les spectacles
qu'elle représente, aucune relation avec nous ; ces poemes
sont écrits au mépris de toute sociabilité ; ils sont le contraire même de la conversation. Ce n'est pas seulement
1

Voir la Nouvelle Revue Française du

1 cr

Juillet.

3

�'210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parce que Rimbaud, comme nous l'avons déjà remarqué,
poursuit en eux des fins égoi'.stes. C'est surtout parce
qu'ils regardent vers un objet difficile et ne s'occupent
qu'à l'imiter aussi textuellement que possible. On y sent
quelque chose de fidèle à on ne sait quoi. Ce sont des
témoins. Ils sont disposés comme des bornes qui auraient
servi à quelque repérage astronomique. Il faut prendre le
petit livre des Illuminations comme un carnet qu'un savant
aurait laissé tomber de sa poche et qu'on trouverait
plein de notations mystérieuses sur un ordre de phénomènes inconnu. Nous n'étions pas là. Nous passons par
hasard. Nous ramassons ces reliques inestimables qui ne
nous étaient pas destinées.
. Et comi:.nent Rimbaud songerait-il à s'adresser à nous
alors qu'il ne sait pas ce qu'il dit? On croirait par instants
qu'il raconte n'importe quoi. Ses mots défilent devant
nous dans une espèce de hasard ; on ne reconnaît nulle
part cette intention bien méditée, cette volonté d'écrire
ceci et non point cela, qui paraissent dans tous les ouvrages
de l'esprit, même dans les plus médiocres. A cet égard la
Saison en Enfer peut,
première vue, être considérée
comme un insignifiant et insupportable bavardage: les
phrases y semblent nahre les unes à caté des autres suivant les prétextes les plus fortuits, selon le caprice le plus
vain. - La vérité est non pas que Rimbaud ne sait
ce qu'il dit, mais qu'il ne sait ce que c'est qu'il dit.
L'incohérence de son langage n'est que le reflet de l'ignorance où il est de quelle est l'espèce de chose dont il
parle. Il lui est impossible de nous viser, de préparer pour
nous ce qu'il va dire, parce qu'il ne le tient pas à l'avance,
parce qu'il ne l'apprend qu'au moment oil il le profère.

a

RIMBAUD

2II

Ses paroles naissent
·
trop pr.1de son es ·
•
ci,
puisse les entendre avant de les
. pnt pour qu'il
assiste à ce qu'il expr·
·11
. avoir prononcées. Il
ime; 1 e voit a
•
mais pas plus que no ·1
ppara1tre devant lui
us I ne reconnaît d' ù I .
,
ce que c'est . " C J
o ce a vient, ni
.
ar e est un aut
.l
clairon, il n'y a .
d
re ; si e cuivre s'éveille
., .
nen e sa faute C 1
'
.
J assiste à l'éclosion d,
• e a m est évident :
l'é
e ma pensée . . l
coute ; je lance u
,
, Je a regarde, je
n coup d archet • I
h .
son remuement dans l
c:
• a symp ome fait
es pro1ondeurs
·
,
sur la scène 1 ,, Il
, on vient d un bond
. est au bord de ce q •·1 l . f:
mer, non pas au
.
u J u1 aut expricentre . il le tou h 1 l
provoque. Et cela répo
c e, i e tente, il le
par des révélations spon: épar des sursauts imprévisibles,

d

R.

n es.

ne possede pas son obiet
· imbaud
•
l'
mais simplement 1•·
J
, ne
entoure pas,
mterroge:

Tout notre embrassement n'est qu' une questzon
. '
.
.
a s1 peu en main qu'il n' d'
trouver que de l'att d
a autre moyen de le
en re · " Quel b
belle heure me rend
.
. s ons bras, quelle
ront cette région d' ' .
sommeils et mes
. d
ou viennent mes
fond
'1
mom res mouvements ? s" C'
qu I est par rapport à ce
,.
.·.
est au
état de sommeil L
d
qu tl voit Justement en
.
. e gran ange échap é
d
mams de Dieu
h
. .
p sans éfauts des
,
sa
c
ute
ici-bas
,
C et " esprit " 1 .
pourtant l a stupéfié
ummeux, en prenant
•
émoussé et ·assombri.
1
un corps, s'est
da I
' 1 est entré dans un d .
ns e bourdonnement éto ffé
.
. e em1-surdité,
u
et impuissant du rêve :

II l'

1

Lettre du 15 ma,• 1 871,dans la N,
p. 571.
ouvelle Re-vue Française du

1•r oct. 1912,

Les Sœurs de Charitl. Œ
st L
.
,
uvres, p. 70.
es Illuminations : /Tilles I , Œ uvres, p.

20 5_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

212

" Je m'aperçois que mon esprit dort... S'il avait été
éveillé jusqu'à cc moment-ci, c'est que je n'aurais pas
cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale 1• "
Il est pareil à l'

Aveugle irrlveiJ/le aux immenses prunelles'·
" Il eut son !me et son cœur, toute sa force, élevés en
des erreurs étranges et tristes... Sc rappellera-t-on le
sommeil continu des Mahométans légendaires, - braves
pourtant et circoncis ! 1 " Sa mémoire a été frappée ;
on dirait qu'elle a été privée d'un de ses hémisphères ;
le contact avec la matière lui a fait perdre non pas ses
images, mais la conscience du monde auquel elles appartiennent : " N'eus-je pas une fais une jeunesse aimable,
héroYque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d'or, trop de
chance ! Par quel crime, par quelle erreur ai-je mérité
ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes
poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tichez de raconter
ma chute et mon sommeil • ".
Il a l!ché prise et maintenant il ne retrouve plus qu'à
travers je ne sais quel engourdissement le royaume d'où
il a été divisé. Des spectacles qu'il lui arrive encore de
contempler, il n'est pas plus mattre que d'une chose qui
se passerait à distance. Souvent, en même temps qu'il
les note, il indique l'intervalle qui les sépare de lui :
" Il y a une troupe de petits comédiens en costume,
' U,u Saison tn Enftr: L'lmpouiblt, p. 300.
' Lts Sœurs de Cliaritl, Œuvres, p. 70.
• Les Diserts dt r Amour, avertissement, Œuvres, p.
' Unt Saison en Enftr: Matin, p. 304.

102.

RIMBAUD

213

aperçus sur la route à travers la lisière du bois i _ " Ses
v1s_1ons sont pour lui comme un événement latéral : "Je
baISSe les feux du lustre, je me jette sur le lit et tourné
du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles! me~ reines! , ,,
Elles sont au bout de son atteinte. Couché sur le flanc, de
deux bras tend~, il parvient tout juste à les toucher.
C est un reflet qw passe et que nen
•
n ,empéchera de
'é
.
"D
s vanomr :
ans les villes la boue m'apparaissait soudain_ement rouge et noire, comme une glace quand la lampe
circule
dans la chambre voisine •• ,, C e manque de prise
. et
,

se:

d em~rasse~c~t n'est nulle part mieux exprimé que dans
le. p~e~e intitulé Aube. On y voit, d'une façon sensible
f~r 1ob3~t ~nsnomdont le poète tâche de s'emparer. Pour:
suite vertigineuse et vaine, effort, sans cesse déçu
t
1•· . .
, pour conour~er i~sa1s1ssable, et qui ne s'achève que par cette
demi- réussite : "En haut de la route près d'un b . d
1 ·
• l' .
,
01s e
auner ' Je a1 entourée avec ses vo1·1es amasse:;,
Let j'ai
senti un peu son immense corps•. ,,
apercevons
maintenant&gt; d'une 1r.açon
b"1en c Iau-e,
•
à JNous
•
,
•
a ~ois que l œuvre de Rimbaud contient quelque chose
de différent de son Ame&gt; un élément extérieur,
.
et que
nous. ne devons pas compter sur Run" bau d pour nous
expliquer ce que c'est. Il ne peut l'exprimer que tel quel
et tout juste; il le possède d'une façon trop précaire pour
1 Lts Illuminations: Enfa 11u, p. zor.
: Les lliu:"inations: Phrases, P· 190 .
1am Une Satson en .,nfer: Mau'flais Sancr
,., p• 2 6 3· Cemparez : ,, La
. ~e d~ la fam1Ue rougissait l'une après l'autre les chll.lllbre,
voisines. (Les Dls"ts de r Amour Œuvr- p
' L
•
~·, . io4. )
es Illuminations: Aubt, p. ,86.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pouvoir y ajouter des renseignements. ,.C'e,st déjà bien
beau qu'il le retienne pour nous, qu il 1empêche ~~
passer. _ A nous donc de déchiffrer le do_cument ! V 01c1
qu'il nous est remis tout brut entre les mains. Regardonsle scrutons-le sur toutes ses faces. Il y a là-dedans quelque
'
chose
dont, à force de patience et d' adresse, 1·1 no~s .sera
peut-être loisible de prendre connaissance. Il Y a 1c1 un
message obscur dont il faut tâcher de n_ous em~arcr. Plus
simplement essayons de déterminer, pmsque R1mb~ud ne
le sait pas lui-même, ce que c'est qu'il voit et qu'il nous
montre.

II
Il faut saisir les plus minces indications.
" A gauche le terreau de l'arête est piétiné par tous
les homicides ~t toutes les batailles ... Derrière l'arête de
droite la ligne des orients, des progrès 1 ". On trouve
souve~t, dans les Illuminations, ce souci de diviser le
spectacle, de le distribuer, de le démembrer 2• Et en effet
tout ce qui nous est présenté ici, est à l'état rompu et
dans un commencement de dissociation ; ce sont les
débris de quelque chose que voici devant nous _: " So~t-ce
des airs populaires, des bouts de concerts se1gneunaux,
. ? s,,
des r~tants d'hymnes pu bl 1cs .
Les Illuminations : Mystique, p. 17 2.
• •
2 Comparez : " L'ancienne Comédie poursuit ses accords et d~vise
ses idylles." (Les Illuminations: Scènes, p. 165.) "L'opér_a-com_ique
se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de ~ cl~1sons
dressées de la galerie aux feux." (Ibid. p. i 66.) ,, A droite I aube
d'été, etc ... (Les Illuminations ,,Ornières, p. 17-4.)
1 Les Illuminations •• poème sans titre, p. 2 2 8.
1

RIMBAUD

215

Quand les objets apparaissent encore dans leur ordre
naturel, les uns à côté des autres, cependant déjà ils ne se
regardent plus; ils nous sont montrés au moment où ils
perdent contact, où chacun, sans avoir bougé, rentre en
solitude : " Assez connu. Les arrêts de la vie. 0 Rumeurs et Visions ! 1 "
Plus souvent encore nous les apercevons déplacés et, si
j'ose dire, déménagés. Ils ne sont plus à leurs niveaux
respectifs ; on les a changés d'étagère : " Des fêtes
amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les
chalets 2 ". "Au dessus du niveau des plus hautes crêtes,
une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus ... 3 "
Rimbaud est hanté par l'idée des différences de hauteur :
"Qu'on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux,
avec les lignes du ciment en relief, - très loin sous terre ..•
A une distance énorme au dessus de mon salon souterrain
les maisons s'implantent, les brumes s'assemblent ... Moins'
haut sont des égouts. Aux côtés rien que l'épaisseur du
globe 4 ". "Sur quelques points des passerelles de cuivre,
des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles
et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la
ville ! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte:
Quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous
l'acropole ? 5 " Les étages se multiplient et toute corresLts Illuminations : Départ, p. 2 3,
Lts Illuminations: /Tilles 1, p. 204
1 Les Illuminations : Yi/les I, p. z o 5
' Les Illuminations: Enfance, pp. 202 et 203.
h Les Illuminations: f/illts II, p. 212.
Comparez : "Et leurs
railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet
hôtel... " (Lts Illuminations.- Promontoire, p. :t 17 .) "A sa vision
esclave, l'Allemagne s' échafaude vers des lunes." {Soir historiquep.2 1 9).
1

1

�216

pondance cesse. La dislocation en hauteur du paysage fait
que ses éléments ne s'abouchent plus ensemble : "La
encore, les maisons ne se suivent pas 1 • "
Un hiatus se forme, un vide mystérieux et sournois
coule entre les choses et vient les détromper d'être
ensemble. Il y a dans Rin:i.baud un motif qu'on pourrait
appeler de la lézarde ou de la brèche. Dans un coin du
tableau tout à coup il se produit quelque chose qui attente
à sa solidité, une infraction imperceptible qui rampe,
descend et s'agrandit, une déchirure qui s'ouvre et se
propage, C'est toujours par en-haut que l' image est
envahie : " Pourquoi une apparence de soupirail blêmiraitelle au coin de la voüte ? 2 " Déjà, dans ses premiers
poèmes, 'Rimbaud aimait à noter la pénétration de l'air
ou du jour dans l'épaisseur des choses :

Sous un golfè de jour pendant du toit 3 •
Pers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc 4,
Dans les Illuminatiom, "l'inévitable descente du ciel 6 "
devient plus fréquente encore.

Je sais que c'est Toi qui dans ces lierres
Miles ton bleu presque de Sahara 6•
On trouve sans cesse dans la vision et, la plupart du
temps, vers le sommet, un bras de mer ou quelque gouffre
1
1

i
4·
i
6

RIMBAUD

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lts Illuminati~ns: Villes ll, p. 11 3.
Les Illuminations : Enfance, p. 203.
Les Po~tes de stpt ans, Œuvres, p. 64.
Les Premières Communions, Œuvres, p. 80.
Lts Illuminations, Jeunesse, p. z 32.
Lts Illuminations : Bruxelles, p. 147.

1

217

d'espace : " Le haut quartier a des parties inexplicables :
un bras de mer sans bateaux roule sa nappe de g'.ésil bleu
entre des quais chargés de candélabres géants 1• " " Peutêtre des gouffies d'azur, des puits de feu? 2 " Ces abîmes
d'en-haut, ce sont les manifestations du vide dont souffre
le spectacle, dont il est secretement atteint, - et qui
finira par le dévorer ; car cet étrange mal ne reste pas
inactif: il travaille au contraire à désorganiser toute la
région où il s'est pris : "Un souffle ouvre des breches
opéradiques dans les cloisons, - brouille le pivotement des
toits rongés, - disperse les limites des foyers, - éclipse
les croisées 3 • " Et les objets qui tout à l'heure
nous semblaient si bien tenir ensemble, se détachent,
se désagregent : " La muraille en face du veilleur est
une succession psychologique de coupes, de frises, de
bandes atmosphériques et d'accidents géologiques• . "
Si vous pouvions attendre jusqu'au bout, de tout ce
monde familier qui nous entoure, il ne resterait plus rien:
"Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit
cette comédie ~. "
Dispersion, désagrégation, chaos mystérieux. Pourtant
les morceaux de ce quelque chose qui nous est montré
brisé, nous les reconnaissons : "C'est, certes, la même
campagne, La même maison rustique de mes parents : la
1 Les Illuminations, Yilüs Il, p. :i: 12. Comparez : "L'eau est
grise et bleue, large comme un bras de mer. " (Les Illuminations ,.
poème sans titre, p. 228).

' Les Illuminations: Enfance, p. 203.
Les Illuminations: Nocturne 'llulgaire, p. 191.
' Lts IJluminations : f/tillles, p. 1 94.
~ Les Illuminations: poème sans titre, p. :u8.
3

�218

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

salle même où les dessus de portes sont des bergeries
roussies avec des armes et des lions 1 ". Tout ce qui passe
sous nos yeux nous l'avons déjà vu, nous pouvons le
nommer. D'où vient donc l'étrange désordre où nous le
retrouvons et quel est le spectacle enfin dont les Illuminations nous ouvrent l'acces ? Quel est l'objet que nous
montre Rimbaud?
Non pas un autre monde, mais celui-ci en tant que
l'autre le désorganise. Non pas une contrée inconnue,
mais nos alentours les plus immédiats, saisis d'incohérence
par le voisinage formidable de l'au-delà. Les meubles
d'une chambre, les arbres que l'on aperçoit par la fenêtre:
mais ils nous apparaissent un peu plus loin que nous
n'avons' l'habitude de les voir, pris déjà dans la z6ne
d'attraction du surnaturel. Comme une comète, en entrant
dans les parages d'un grand astre, se raréfie, se lézarde,
se déchire et rend au néant, les éléments dont elle est
faite, c'est ainsi que les /lluminatiom surprennent notre
monde en train de céder à l'autre ; c'est à sa panique,
à sa débâcle qu'elles nous font assister. Les précautions
que nous avions prises pour boucher tous les interstices,
brusquement se révèlent inutiles. Le foyer s'est approché
par derrière ; la resplendissante face invisible est là tout
pres, qui laisse filtrer ses rayons. Tout chancelle et faiblit.
Nous n'avons pas bougé, mais l'irrésistible gravitation
fait son a:uvre autour de nous.

RIMBAUD

219

Sans cesse le paysage ordinaire, celui où nous étions
enfermés, comme miné par quelque immense flot souterrain, doucement s'effrite, s'effondre, passe à autre chose:
"Puis, 6 désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre
des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse
de 1a nui't 1 " . 0 n s' aperçoit
· tout al. coup que là où on allait
mettre le pied, il y a quelque chose qui bouge et clapote,
une transparence indéfinie :
Eh ! l'humide carreau tend ses bouillons limpides J
l'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prbes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brider

2•

Tout endroit devient un lieu pour autre chose.
Boulevard sans mouvement ni commerce,
Muet, tout drame et toute comédie
'
Réunion des sûnes infinies 3,

Se placer en un point, c'est au bout d'un moment ne
plus y être, " puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver
écumeux et à la rumeur de l'été'". Regarder un obiet
, l
. '
.
J
,
c est e VOIT s ouvnr, se creuser, disparaître devant cc qu'il
cachait : " La plaque du foyer noir, de réels soleils des
grèves : ah ! puits des magies ; seule vue d'aurore cette
fois G "•
A vrai dire, nous ne sortons pas tout à fait ; nous

Mille citations pourraient être alléguées ici, attestant
que cet évanouissement du monde naturel devant l'autre,
est bien le drame que nous dépeignent les Illuminations.
1

Les Diserts de r Amour, Œuvres,, p. 1 o S.

Lts Diserts dt l'Amour, Œuvres, p. 107.
Les Illuminations,. Mémoire, p. 1 35.
1 Les Illuminations,. Bruxelles, p. 149.
• Les Illuminations,. Génie, p. 169.
6 Les Illuminations,. ?eil/tes, p.
195 .
1

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

220

n'allons pas réellement jusqu'à l'autre monde. Mais nous
quittons le premier état des choses : " Quant au n;i.onde,
quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tous cas rien
des apparences actuelles 1 . " Nous faisons un pas et, au
lieu de tomber sur la suite, quelque chose s'est mis là
dont ce n'était pas la place, quelque çhose avec quoi la
transition est à la fois facile et absurde : " Le long de la
vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille, - je
suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez
indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et
les sophas contournés 2 . " En somme, des objets habituels,
par je ne sais quelle mystérieuse déception, nous glissons
sans cesse à leur désordre.
Ce désordre, on le voit se ranimer, derrière le voile de
la réalité immédiate, comme s'il était quelque chose de
plus ancien et de plus vrai que ses éléments: "C'est elle,
la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman
trépassée descend le perron. - La calèche du cousin crie
sur le sable. - Le petit frère (il est aux Indes !) là,
·devant le couchant, sur le pré d'œillets. - Les vieux
3"
. fié es.
qu'on a enterrés tout droits dans le rempart aux g1ro
.
Cela remonte tout seul, comme se dressent "1es vieux
qu'on a enterrés.'' Le monde retrouve sa vieille incohérence fondamentale ; il échappe aux catégories ; les choses
ne sont plus tout à fait astreintes à elles-mêmes ; elles
Lts Illuminations : Veil/les, p. 196.
Les Illuminations : Nocturne f'ulgaire, p. 191 . Comparez : "Un
pont conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la
Sainte-Chapelle." (Les Illuminations: Yilles II, p. :1.12.)
s Les Illuminations: Enfance, PP· 19&amp;-99.
1
1

RIMBAUD

221

renaissent à l'énormité confuse de la pure existence, celle
que l'esprit n'a point encore distinguée ni construite. Je
ne sais quoi de double se fait jour en elles : " Les lampes
et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit,
le long de la coque et autour du steerage, 1 " Elles
reprennent d'étranges coutumes qu'il y avait entre elles
et qui n'étaient pas faites pour être regardées par nous.
Elles s'accouplent selon des modes parfaitement gratuits :
Les chars d'argent et de cuivre,
Les proues d'acier et d'argent
Battent l'écume,
Soulevent les souches des ronces, etc 2•

Elles reparaissent avec toutes les franchises monstrueuses
dont elles jouissaient du temps de leur inutilité. Cessant
d'être déterminées à telle ou telle fin, elles reviennent
toutes mélangées de possibles qui leur font comme une
seconde et inexplicable nature : "A chaque être plusieurs
autres vies me semblaient dues. Ce Monsieur ne sait ce
qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de
chiens 3. "
Le retour au chaos. Nulle part mieux que dans Enfance
n'en sont exprimées les approches et, si l'on peut dire, les
affres. Nulle part on n'assiste d'une façon plus sa!Slssante
à la crise de notre monde sous l'appel de l'autre. On le
voit pris de malaise et comme de pauvreté ; il se vide, il
devient désert :
1 Les Illuminations : Yeil/les, p. 1 94.
' Les Illuminations: Marine, p. 159.
3 Une Saison tn Enfer : Dl/ires II: Alchimie du f'trbt, p. ~94-·

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

"On suit la route rouge pour arriver à l'auberge vide.
Le cM.teau est à vendre ; les persiennes sont détachées.
- Le curé aura emporté la clef de l'église. - Autour
du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades
sont si hautes qu'on ne voit que les cimes bruissantes.
D'ailleurs, il n'y a rien à voir là-dedans.
Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L'écluse est levée. 0 les calvaires et les moulins
du désert, les iles et les meules ! 1 "
Une sorte de silence se fait autour de nous, à la fois
pesant et vide ; tout se recueille sur place ; tout se sépare
de la vie et de ses rumeurs. Nous voici "bien après les
jours et les saisons, et les êtres et les pays 2 ". Une attente
plane, une aspiration surnaturelle absorbe tous les bruits.
Le paysage devient ingrat, et si maigre, si diaphane qu'on
le sent tout prêt à être distribué ; il est en proie à
l'extrémité : 3 " Les sentiers sont ~pres. Les monticules
se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux
et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du
monde en avançant 4 ".
"La fin du monde, en avançant" : tel est bien l'objet
mystérieux sur lequel portent les observations de Rimbaud
Les Illuminations : Enfance, p. 199.
Les Illuminations : Barbare, p. 1 6 7.
3 L'idée d'extrémité ou de confins se retrouve sans cesse dans
Rimbaud : "Ces derniers potagers ... " (Les Illuminations: Mttro_politain, p. :u 5). "Ces parfums pourpres du soleil des pôles." (Ibid.)
"Par une route de dangers, ma faiblesse me menait aux confins du
monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons."
1

1

~Une Saison en Enfer : Délires II: Alchimie du Yerbe, p. 294).
' Les Illuminations: Enfance, p. 202 .

RIMBAUD

2-23

et q~e fixent et retiennent les notes de son carnet. Tel
est bien le spectacle que, sous mille formes diverses, nous
trouvons représenté dans les Illuminations.

Ill
(Cependant on peut contester qu'il y ait vraiment co t
I l" • •
, n enu
ans. es. . uummattom, un objet réel , extérieur • - I n t erpretat1on
, .
b
su 1ect1v1ste de l'œuvre de Rimbaud .• les v1s1ons
•.
d u poè te ne
d

so~t qu_e des produits artificiels, obtenus par un surmenage
method1que
. cette
•
, . de son cerveau. - Textes sur lesquels s'app u1e
mterpretat1on. - Discussion de ces textes
Ils t, .
.
·em01gnent
au contrarre en faveur de !-'objectivité des visions.]

IV
[Preuves directes de l'objectivité des vmons. - Première
preu~e: Nous les r~co~naissons. - Deuxième preuve: Le style
de mbaud est oriente vers un obiet,
suppose un terme, une
J
réaI1té extérieure.]
Ri_

Ce n'est
le style tout fait qu1· té mo1gne
.
. pas seulement
..
d
e la réalité des v1s1ons de Rimbaud ,. c'est en core, c,est
surtout le style en travail, l'opération par laquelle il se
form: et se détermine. Par une heureuse chance, les
brou11lons de deux des principaux chapitres de la Saison
en_ Enfer nous ont été conservés. On les trouvera à l
suite de cette étude. En les comparant au texte définiti;
que nous av~ns eu soin de placer en face, on en compren~ra du premier regard, et sans presque avoir besoin de les
hre, la leçon. Les blancs dont la page de droite est
parsemée, ne se trouvent pas en réalité dans l'édition des
Œuvres; nous avons d(t les introduire pour maintenir la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

224
.
C'est dire combien,
d deux versions.
é
correspondance es
de Rimbaud est plus serr ,
.
d ·è le texte
sous sa forme erm re,
boutir à sa perfection,
plus étroit, plus conden~é ; po:;; sur deux. Et à l'intéil se dépouille presque d une ~ travail de réduction se
rieur de chaque p hrase le mcme

l .

Poursuit.

RIMBAUD

Tais-toi, c'est l'orgueil!

à présent 1•
Ah ! mon Dien ! Mon
Dieu. J'ai peur, pitié 2•

Orgueil.

Pitié
peur.

Seigneur, j'ai

. . quelques excmp es .
En vo1c1
ÉBAUCHE

"Général, roi, disai~je,
si tu as encore un vie~
canon S'·r
,,.. tes remparts qui
l
dégringo1ent, bombarde es
hommes avec des morceaux
de terre sèche ... l "

Je r éfléchis au

bonheur
·11
t.
des b ctes
,• les chem es
étaient les foules sans nom,
les petits corps blancs des
limbes ... [Deux lignes sans
équivalent dan S le texte
définitif.] Heureuse la
taupe, sommeil de toute
la virginité

du
'-34 du
p. 241 du

p.

, P·
1

2.32

" Général, s'il reste un
.
vieux canon sur tes rem•
bombardeparts en rumes,
nous avec des blocs de
terre sèche. "

J'enviais la félicité d~
bêtes - les chenilles qm
re~r~entent l'innocence
des limbes, les ta~p~s, le
sommet·1 de la vir01mté.
0-

2•

Mais il ne faut pas considérer ces transformations de la
phrase au seul point de vue de la quantité. Dans le texte
définitif il n'y a pas seulement moins de mots que dans
l'ébauche ; il y a aussi une allure nouvelle de ces mots,
une rigueur, qui jusque-là n'était pas sensible, de leur
groupement. - Nous avons trop insisté sur l'absence de
toute cadence lyrique dans la période de Rimbaud pour
qu'il ne soit pas nécessaire de revenir maintenant sur cette
remarque et de la corriger. Il est vrai que son style ignore
l'amplitude poétique, le déroulement verbal à longue
échéance. Mais gardons-nous d'en conclure qu'il est
amorphe. De même que sa musicalité est intérieure aux
mots et comme prise dans leurs syllabes, de méme la
phrase, si courte soit-elle, est possédée par un rythme qui
la tient et la commande comme un démon secret. C'est
un de ces "rythmes instinctifs ", avec lesquels Rimbaud
se flattait de parler à tous nos sens et que la comparaison
du brouillon au texte définitif met en pleine lumière. En
passant de l'un l'autre en effet, nous les voyons naître,
s'accuser peu à peu et partout à la fois. Au sein de la
masse verbale, vague et lentement tournoyante, que nous
présentent les ébauches, une mesure entreprend de se
faire sentir, une démarche brève s'empare des phrases sans

a

... M'avertissait avec le
chant du coq a•
1

TEXTE DÉFINITIF

Présent numéro.
présent n,uméro.
présent numéro.

... M'avcrtissaitau chant
du coq.

1

p. 246 du présent numéro.

1

p. 246 du présent numéro.

4

�LA NOUVELL E REVUE FRANÇAISE

é

226

.é

. ·té immédiate
direction : une v1vac1
. &gt; une sorte de n cess1t
sur place:
L'action n'est pas la vie,
L'action n'était qu'une
mais une fàçon de gkher
façon démonstrative _de
quelque
force, un énervegkher une activité _de ~te:
ment.
seulement, moi,je lazssais en

tdchant, au hasard sinistre
et doux, un énervement,
déviation erreur 1•

'amas des mots s'est réduit, mais en
on seulement l
fi
t
. ,
r anisé articulé, mis en orme, e ,
même temps il s est o g
, . Au désordre et à la
. l'
t dire mis en tram.
.
s1 on peu
,
l balancement incantatoire
dispersion succèdent no_n pas e dence nette et bien formée,
de la poésie lyrique, mats une ca
é 11é La définition
d'
ordinairement r ve1 .
quelque chose extra .
'
r de la phrase et elles
et l'activité ont pénétré JUSqufia~ clœuythme s'en présente à
• b. que par 01s e r
l'imprègnent s1 ten
. ns les mots
ém .re bien avant que nous ne retrouv10
notre m , ot
,
de cette façon du moins que, pour
qui la composent. C est
.
d R' baud. Le début
. subis l'obsession e
tm
'
ma part, Je
.
'il revient me tenter et m appeler,
d' Enfance,à chaque fots qu
.
mble de syllabes
d'
mystén eux ense
c'est sous la forme un d-~ tion complexe, mais bien
é
mme une mo mca
.
compt es, co
. " Cette idole, yeux noirs et crin
déterminée, du tem~ .
l
oble que la fable, mexi.
arents nt cour, p us n
. l
Jaune, sans p
d
.
zur et verdure mso ents,
fi
de . son omame a
.
caine et aman '
ée
des vagues sans va1sd plages nomm , par
, ,,
court sur es
slaves celtiques •
,
seaux, de noms férocement grecs,
• P· 236 du présent numéro.
' LtJ I/lumitllltions: Enfarret, p. 197.

RIMBAUD

Faut-il voir dan l'évolution du style de Rimbaud vers
la brièveté une simple mise au point technique? N'e t-ce
que pour rendre sa phrase plus harmonieuse que le poète
s'est appliqué :\ la resserrer ? Je pense que c'est pour la
rendre plus \'raie. Oui, l'espèce d'élaboration qu'il lui fait
subir, nous le montre aux prises avec un objet qu'il veut
saisir, dont il se rapproche peu à peu. D'autres écrivains
ont procédé par condensation ; mais non pas d'une façon
continue ; tantôt ils ramassaient, mais tantôt aussi ils
développaient les donnée premières de leur inspiration.
Rimbaud, pas une seule fois, n'ajoute une ligne à ses
ébauches. Son mouvement est toujours le même : il
revient, il regagne le plus de terrain pos ible sur ce qu'il
a d'abord énoncé. C'est qu'il cherche, c'est qu'il y a
quelque chose, là, au milieu même de toutes ces paroles
émises, qu'il veut trouver.
S'il avait forgé ses visions de toutes pièces, il et'.lt
recouru certainement à l'amplification ; nous l'aurions
surpris en train d'étendre et d'enrichir ses "idées"; nous
aurions assisté à ses trucs de production ; ses brouillons
nous seraient apparu comme en deçà du t exte définitif,
ils en auraient indiqué les linéaments, ils en auraient
formé le squelette. Mais au con traire, tels que les voici
sous nos yeux, leur pauvreté - d'ailleurs incontestable con iste, bien plutôt que dans leur maigreur, dans leur
abondance, dans le surcroît et la foison des phrases; il y a
en eux comme une faible e d'ensemble; on sent que
quelque chose est dissous dans tous ces mots, qu'il va
falloir faire cristalliser.
Plus précisément, le travail du poete, tel que nous le
découvrons ici, n'est pas pour faire naître quoi que ce

�RIMBAUD

228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

soit, mais pour empêcher quelque chose de passer. Cette
masse confuse des brouillons, cette dépense de phrases
soudaine et désordoanée, c'est le réseau qu'il jett~ tout de
suite sur l'objet entr'aperçu pour l'entrav~r ",_importe
comment et d'abord le retenir. Mais une ~~1s ~u tl_a ~ré~
autour de lui une région d'embarras et qu il la mis ams1
en réserve, à l'abri de la fuite, son effort n'est plus que
pour le rejoindre. L'approche commence, - une approche
de partout à la fois, une précision croissante sur t~us les
points, une marche de concentration, un app~l à _d1stan~e
des mots les uns par les autres, une détermmatJ~n réciproque et convergente des éléments les plus éloignés de
1a p hrase. C'est alors que nous voyons. tomber toutes
, b' les
propositions qui n'intéressent pas véritablement I_ o 1et:
Nous sentons celui-ci au bout de toutes les économies qui
s'accomplissent presque automatiquement sou~ ,nos_ ,yeux;
son pouvoir immobile s'exerce sur les mots qui 1 ass1egent;
ü les décime sans bouger. Et ceux qui succombent
, .
t de sa présence avec la même évidence que
temo1gnen
ceux qui restent.
.
L'apparition du rythme dans la phrase coînc1de avec
l'instant où elle touche l'objet. Nous avons re~arqué que
le rythme, chez Rimbaud se faisait jour intérieurement;
au lieu de s'élancer d'un jet comme une plante folle et
d chercher au dehors les mots qui le soutiendront, nous
voyons sourdre par places entre les mots d~jà assemblés;
il n'est rien qu'une sorte de disposition immédiate que prend
la phrase et qui manifeste au dehors l'état profond où elle
entre au m c"'me moment • Cette allure morcelée,
• ces.
accents si nettement, i strictement marqués, ce ~eu s1
serré des temps forts et des temps faibles, ne sont-ils pas

1:

dans une secrcte, mais évidente correspondance avec les
accidents et, si l'on peut dire, le relief d'un objet? Le
rythme est ici la répercussion au dehors du choc intérieur
des mots heurtant enfin la chose qu'ils enTeloppaient. Il
remonte avertir le lecteur que la rencontre vient de se
produire, que la phrase vient d'obtenir sa vérité.

V
(NouveUe explication du renoncement poétique de Rimbaud:
il était soumis à l'instabilité de la connaissance directe, de
l'intuition pure; de même qu'il était abordé sans avertissement
par ses vi5ions, de même il en pouvait être abandonné.]

Cette union foudroyante et fortuite avec les choses,
qui à certains égards est une infériorité puisqu'elle le met
dans la dépendance de l'extérieur, est pourtant la raison
de l'éminente dignité de Rimbaud. C'est par là qu'il est
un prodige sans équivalent dans l'histoire des littératures;
ou plutôt par là qu'il est hors de toute littérature. Avec
lui, pour la premicre fois, on est sorti des mots, pour la
première fois on a dépassé les constructions de la pensée.
Lui-même, avec une lucidité parfaite, a su définir la
nouveauté de son intervention : "L'intelligence universelle a toujour jeté ses idées naturellement; les hommes
ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on
agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche,
l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé,
ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des
fonctionnaires, des écrivains. Auteur, créateur, poète, cet

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

homme n'a jamais existé 1• " Il y a d'un cêlté les "fruits
du cerveau", les "livres" auxquels aboutit le fonctionnement autonome de l'esprit.La littérature est un ensemble de
résultats naturels, obtenus par une bonne surveillance de
notre intelligence. Pour "en faire ", il suffit d'observer
la correction dans les passages et les enchatnements
auxquels nous inclinons spontanément, qui sont en nous
comme formés à l'avance. Ainsi nous élevons-nous peu à
peu à une œuvre, et qui peut être très haute. - Mais en
face de ces travaux et de ces réussites, tout seul de son
cêlté, il y a Rimbaud : "auteur, créateur, poète", cet
homme a existé. Quelqu'un nous a menés hors de l'esprit,
nous a fait faire quelques pas menacés au delà de nos
abris naturels. Que m'importe après tout la beauté de ce
Ïivre ! Que m'importe ce qu'on y peut trouver à louer ou
à reprendre! Pour moi, il n'est qu'un événement, un
accident prodigieux survenu à l'humanité. Je ne le choisis
pas dans ma bibliothèque pour passer le temps, ni pour
m'émouvoir, ni pour ranimer de chères heures oubliées.
Mais je vais le chercher comme un péril dont j'ai pris
l'habitude, je le connais, à sa place, comme une porte
basse et sournoise, par où m'échapper dangereusement.
A chaque fois je m'aventure en lui un peu plus loin; je
n'y rencontre point d'obstacle, en effet, qui, quelque jour,
tout à coup, silencieusement, ne cède et ne se délie. Et
s'ouvre alors un horizon nouveau. J'ai dépassé l'impossible.
Si bien que parfois la peur me vient de m'en aller par là.
JACQUES RIVIÈRE.
1 Lettre du 15 mai 1871, Nou'IJe/le Rnlue Française du
1912, p. 571 .

...

1.,

octobre

231

ÉBAUCHES
D'UNE SAISON EN ENFER
D'ARTHUR RIMBAUD

Ces ébauches nous ont été communiquées par M. F. A.
Cazals, qui les tient de Yer/aine. Cette provenance indique
qu'elles ont été rédigées pendant le séjour que fit Rimbaud
avec Fer/aine à Londres, c'est-à-dire en Juin ou Juillet I 873.
Elles sont écrites sur deux feuilles séparées : le brouillon de
l' Alchimie du Verbe occupe le recto et le verso de la
première; celui de Nuit de l'Enfer (qui portt le titre de
Fausse Conversion) simplement le _recto de la seconde. Le
verso de celle-ci porte - titre aux pieds - le texte original
du poème: Cette saison, la piscine des cinq galeries était
un point d'ennui. Ce détail semble indiquer que ce poème
!tait bitn destiné à Jaire partie de la Saison en enfer et
peut-être à en former le prélude.

�232
2

ÉBAUCHES

33

TEXTE DÉFINITIF

DÉLIRES II : ALCHIMIE DU VERBE

DÉLIRES II. ALCHIMIE DU VERBE

Enfin mon esprit devint .
de Londres ou de Pékin ou 2
qui disparurent pourris du .
de réjouissance populaire. Voilà
des petits a comme des . . . . .
J'aurais voulu le désert crayeux.
J'adorai les boissons tièdes, les boutiques fanées, les
vergers br11lés. Je restais de longues heures la langue pendante, comme les bêtes harassées : je me traînais dans les
ruelles puantes, et les yeux fermés, je m'offrais au 4 soleil
Dieu de feu, qu'il me renvers1t : '' Général, roi, disais--je,
si tu as encore un vieux canon sur tes remparts qui
dégringolent, bombarde les hommes avec des morceaux
de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! Dans
les salons frais ! Que les araignles à la . . . . • Fais
manger sa poussière
la ville ! Oxyde les gargouilles.
A l'heure . . . . du• sable de rubis les

J'aimai 1 le désert, les vergers brtîlés, les boutiques
fanées, les boissons tièdies. Je me traînais dans les ruelles
puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu
de feu.
"Généra4 s'il reste un vieux canon sur tes remparts
en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche.
Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons !
Fais manger sa poussiere à la ville. Oxyde les gargouilles.
Emplis les boudoirs de poudre de rubis bnîlante.-.. "

a

Déchirure. Les points indiquent que les lignes continuaient.
Mots barrés sur le brouillon. Dans la suite tous les mots en
italiques représentent des mots barrés.
1 Au dessus de la ligne : fourmille.
• Mots ajoutés au dessus de la ligne, puis barrés : priais le.
6 Au dessus de la ligne : boudoirs br11lants. Au dessous de
la ligne : emplis.
1

1

1

Page 190 des Œuvrés, Merc1're dt France, 19u.

�2 34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lt portais des vêttments de toile. Je me corrodais du
plAtre 2 juillet 3 cassait des pierres sur les routes balayées
1

toujours. Le Soleil souverain descendait 4 vers une merde,
dans la vallée au centre de la terre, le 5 moucheron
enivré à la pissotière de l'auberge isolée, amoureux de la
bourrache, et qui se dissout au rayon 6

UNE SAISON EN ENFBR

a

* FAIM 7
Je s réfléchis au bonheur des bêtes ; les chenilles
étaient les foules sans nom, les petits corps blancs des
limbes : l'araignée romantique 9 l'ombre romantique envahie
par l'aube opale ; la punaise, brune personne, attendait
sa passionne 10 • Heureuse la taupe 11, sommeil de toute la
virginité !
. . .
Je m'éloignais du contact. Etonnante vtrgtmté, paraissait 12 rire avec une espèce de romance

Mot douteux, presque illisible sur le brouillon.
Mot douteux. Au dessus de la ligne : poitrine.
.
1 Mot barré. Au dessius de la ligne, mot non barré : allais.
• Au dessus de la ligne : daignait.
5 Au dessus de la ligne : son.
6 Au dessus de la ligne : soleil.
1 La présence de ce titre précédé d'une étoile indique q~e. les vers
le portant (page 2 90 des Œuvres) devaient prendre place 1c1.
s Au dessus de la ligne : ai.
' Au dessus de la ligne, non barré : faisait.
10 Mot douteux.
11 Au dessus de la ligne : lesours.
11 Mot douteux, pfesque illisible dans le manuscrit.

2 35

Oh ! le moucheron enivré la pissotière de l'auberge,
amoureux de la bourrache, et que dissout• un rayon !

FAIM

. . . • • . • . . j'enviais 1 la félicité des bêtes, - les
chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les
taupes, le sommeil de la virginité !

Mon caractère 2 s'aigrissait. Je disais adieu au monde
dans d'espcces de romances :

1

1

1
1

Page 1.88 des Œuvres.
Suite du texte précédent, p. 1.88.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
UNE SAISON EN ENFER
*CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR. 1

Je crus avoir trouvé raison et bonheur. J'écartais le'
ciel, l'azur, qui est du noir, et je vivais étincelle d'or de
la lumière NATURE, C'était très sérieux. J'exprimais
le plus bêtement
*ÉTERNITÉ a

CHANSON DE LA PLOS HAUTE TOUR 1

~nfin ', a bonheur, a raison, j'écartai du ciel l'az.
qui est du ~~ir,. et je vécus, étincelle d'or de la lumi:;
nature. De J01e, Je prenais une expression bouffonne et
égarée au possible :
Elle est retrouvée !
Quoi ? )'Eternité .... etc.

Et pour comble De joie, je devins un opéra fabuleux
• ÂGE

Je devins 3 un opéra fabuleux :

o'oa 4

Â attt plriodt, c'ltait c'était ma vie éternelle, non
écrite, non chantée, - quelque chose comme la Providence à laquelle I on croit I et qui ne chante pas.
Apres ces nobles minutes., stupidité complète. Je vis
une fatalité de bonheur dans tous les êtres : l'action
n'était qu'une façon 1 démonstrative de ~cher une
activité 8 de vie : seulnnent, moi, je laiuais en tôchant, au
hasard sinistre et doux, un énervement, ~iation erreur.
La morale était la faiblesse de la cervelle .
• • • • • • • 9 êtres et toutes choses m'apparaissaient
. • . . . . . d'autres vies autour d'elles. Ce monsieur
1 La présence de ce titre piicédé d'une étoile indique que les
ven le pcrtant, pages 114 des Œuvres, devaient prendre place ici.

1
je vis• que tous
es êtres. ont u~e fatalité de bonheur : l'action n'est
pas 1a vie, mais une façon de gâcher quelque force
un énervement. La morale est la faiblessse de I,
cervelle.
a
d A chaque ~tre •, plusieurs autres vies me semblaient
ues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait •. 1·1 est un ange.

t Au dessus de la ligne : du.
1 Ici devaient prendre place les vers qui figurent pages 1+~ el 141,

des Œuvres.
' Voir pages 1 53, 154,
1 Au dessus de ta ligne
• Au dessus de la ligne
7 Au dessu, de la ligne
1 Au dessus de la ligne
• D~cbirure.

1

ss des Œuvrcs.

:
:
:
:

les lois du monde.
le silence.
pas la vie mais une.
sa vie.

P. 289.
P. 282.
a P. 29+.
1

1

• Suite du texte p~cédent.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un ange. Cette famille n'est pas
. n sa vie. Avec plusieurs hommes
re moment d'une de leurs autres vies
visoire plus de principes. - Pas un des
sophismes que . . . . la plus informée, et bien d'autres,
et d'autres 1
Je ne pouvais plus rien. Les hallucinations étaient
tourhillonnaient trop. Mais maintenant je n'essaierais 2 pas
de me faire écouter. Un mois de cet exercice : ma santé 1
s'ébranla 4 • J'avais bien autre chose à faire que de vivre.
Les hallucinations étaient plus vives, plus épouvantes la
terreur venait! 5 Je faisais des sommeils de plusieurs jours,
et, levé continuais les rêves partout 6

UNE SAISON EN ENFER

2 39

Cette famille est une nichée de chiens • Devant p1us1eurs
.
hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de
leurs autres vies. - Ainsi j'ai aimé un porc.
Aucun des sophismes de la folie , - la fio1·1e qu ' on
enferme, - n'a été oublié par moi : je pourrais les
redire tous, je tiens le système.

Ma santé i fut menacée. La terreur venait. Je tombais
dan~ des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes.

* MîMOIRE 1
Je me trouvais mlir pour la mort 8, et ma faiblesse me
tirais jusqu'aux confins du monde et de la vie, va le
tourbillon dans la Cimmérie noire, parmi 9 des morts, ou

J'étais. 1 mt1r

pour le trépas,
et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux
confins du :11onde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre
et des tourb1Ilons.

1 Au dessus de la ligne, avec un signe indiquant qu'ils doivent
entrer entre : informée et : et bien d'autres, on lit les mots
suivants : Je pourrais les redire tous et d'autres. Au dessous
de la ligne on lit : Je sais le système.
' Au dessus de la ligne : ne voudrais.
s Au dessus de la ligne : je crus.
' Au dessus de la ligne : fut ébranlée.
6 Au dessous de la ligne : plus.
6 Au dessus de la ligne : les pl us tristes les plus égarés.
7 Ici devaient prendre place les vers qui figurent sous ce titre

à la page 134 des Œuvres.
8

9

Au dessus de la ligne : le trépas.
Au dessus de la ligne : patrie.

1

Suite du texte précédent, p. i 94 .

�UNE SA'ISON .EN .ENFER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

241

un grand va près 1 une route apercevais dangers laissé
presque toute l'âme aux 2 emb1khes 3 épouvantes

* CONF

DU MARCH l

Je voyageai un peu. J'allai au nord. Je rappelai 6 mon
cerveau à toutes mes odeurs féodales, bergères, sources
sauvages. Je voulus connaître 6 la mer anneau magique 7
sous 8 l'eau lumineuse 9, comme si elle dtît me laver d'une
pour me laver dt ces ab,rrations souillure, je voyais la croix
consolante. J'avais été damné par l'arc-en-ciel et les
magies 10 religieuses ; et par le Bonheur, ma fatalité n,
mon ver, et qui

Je dus voyager 1, distraire les enchantements assemblés
dans mon cerveau. Sur la mer, que j'aimais comme si elle
eC1t_dt1 me laver d'une souillure, je voyais se lever la
cron, consolatrice. J'avais été damné par l'arc-en-ciel. Le
Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver :

1 Mot douteux, presque illisible. Au dessus de la ligne : cap.
Sans doute il faut réunir les deux mots et lire : cyprès.
1 Au dessus ·de la ligne : chez une.
' Au dessus de la ligne , sur un.
4 Ce titre, illisible et qu•on pourrait aussi bien transcrire :
conform du march, indique que devait s'intercaler à cette
place un poème qui jusqu'ici n'aurait pas été retrouvé; à moins que,
Rimbaud changeant volontiers ses titres, les vers en wi:ent ceux
intitulés Michel et Christine, qui figurent aux pages 122, 123
et 124 des Œuvres et qui présentent en effet un caractère
d'orageuse migration pour finir sur une vision de calme mystique,
de paix religieuse.
~ Au dessus de la ligne : fermai mon.
6 Au dessus de la ligne: j'aimais la mer.
7 Au dessus de la ligne et bané: bonhol[lie de l'or.
8 Au dessus de la ligne : dans et au dessus de ce mot : isoler les

principes.
Au dessus de la ligne : Eclairée.
Au dessus de la ligne : féeries.
11 Au dessus de la ligne : mon remort/s.

9

10

1

Suite du texte précédent, p. 29 S·

5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl9!

Quoique li monde me parut très nouveau, à moi qui avais
r2'ué toutes les impressions possibles 1 : faisais ma vie trop
immense pour aimer bien réellement 2 la force et la beauté.
Dans les plus grandes villes, à l'aube, à matines 3,
q1'and pour les hommes farts le Christ vient', sa dent, douce
à la mort, m'avertissait avec le chant du coq

* BCONV 6
Si faible, je ne me crus plus supportable dans la société,
qu'en force de 6 quel malheur 1 ! Quel cloître possible
pour ce beau dégollt ?
Ça se disp 8 cela s'est passé peu à peu.
Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries

UN! SAISON EN ENFER

ma vie 1 ser 't
.
pour être dévouée à la force et ~1 I tobuJours trop immense
a a eauté.

Le Bonheur ! Sa dent d
à Ia mort
'
·
au c hant du coq _ d ' ouce
.
, m avertissait
dans les plus
'b a . matutmum, au Christus vmit, som res villes :
0 saisons, 6 chAteaux 2 !

Cela 3 s'est passé. J e sais
. auJourd'h
.
u1, sa1uer la beauté,

de style.
Maintenant je puis dire que l'art est une sottise.
Les grands 9 poètes est aussi facile, l'a • . • 10 est une
sottise.
Salut à la beau.
' Au dessus de la ligne : énervais mime apr?s que me disais.
1 Au dessous de la ligne : sincèrement.
s Au dessus de la ligne : ad matutinum.
• Au dessus de la ligne : au Christus venit.
5 Ce titre, aux brouillons, avait d'abord été par Rimbaud écrit :
conv (pour convenion, sans doute). Une surcharge remplaça le C
par un B. li faudrait donc lire : Bonheur, et le poème ainsi
désigné est évidemment celui qui commence par O Saisons,
8 châteaux, pages 151 et 1 s~ des Œuvres.
• Au dessus de la ligne, avec un signe indiquant qu'il faut le
placer après : de, on lit le mot : bienveillance.
7 Au dessus de la ligne : pitié.
8 Sic. Sans doute : dissipe.
9 Au dessus de la ligne : chants.
10 Illisible.
0

t Suite du texte précédent p
' V .
' . 295.
01r page 295 .

s ~- 296. Ces mots qui viennent i
.di
0 saisons, 4 dz6teaux ! forment la n r;ml~ ate.m~nt après le poème:
n e Alclmme du fTtrbt,

�FAUSSE CONVERSION
NUIT DE L'ENFER
Jour de malheur l J'ai avalé un fameux verre l de
poison. La rage du désespoir m'emporte contre tout, la
nature, les objets, moi, que je veux déchirer. Trois fois
béni soit le conseil qui m'est arrivé. Les entrailles me
brillent la violence du venin tord mes membres, me rend
' Je meurs de soif. J'étouffe. Je ne puis crier.
difforme.
C'est l'enfer, l'éternité de la peine. Voilà comme le feu
se relève. Va, démon, va, diable, va, Satan, attise le. Je
brille bien 2• C'est un bel et bon enfer.
J'avais entrevu le salut la conversion, le bien, le bonheur,
le salut. Puis-je décrire la vision : on n'est pas poète en
enfer. Dès qui tait l'apparition des milliers de formes 1
charmantes, un admirable concert spirituel, la force et la
paix, les nobles ambitions, que sais-je !
Ah ! les nobles ambitions! ma haine. Je les•.. 4 l'existence enragée; la colère dans le sang, la vie bestiale,
l'abêtissement du malheur des autres, qui m'importe le plus
Je malheur, car mon malheur, et c'est encore la vie : Si la
damnation est éternelle. C'est encore la vie encore. C'est
l'exécution des lois religieuses. Pourquoi a-t-on semé une
foi pareille dans mon esprit. On les 5 parents ont fait mon
1
1
1
4
5

Au dessus de la ligne : gorgée.
Au dessus de la ligne : comme
Au dessus de la ligne : d'àmes.
Mot illisible.
Au dessus de la ligne, mes.

.
il faut.

J'ai avalé une fameuse gorgée de poison 1• Trois fois' béni soit le conseil qui m'est arrivé!- Les
entrailles me brltlent. La violence du venin tord mes
m~m-~res, me _rend difforme, me terrasse. Je meurs de
soif, J étouffe, Je ne puis crier. C'est l'enfer l'éternelle
• 1V
,
peine• oyez comme le feu se relève! Je brille comme il
faut. Va, démon l

J'avais. entrevu

2

la conversion au bien et au bonheur le
salut. Puis-je décrire la vision? l'air de l'enfer ne souffre
pas les hymnes ! C'étaient des millions de créatures
charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix
les nobles ambitions, que sais-je?
'
Les nobles ambitions !

Et c'est s encore la vie! Si la damnation est éternelle!
Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce
pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution
du catéchisme. Je suis esclave de mon bapt~me. Parents,

1
2

3

p.

270 des Œuvres.
Suite du texte précédent.
Suite du texte précédent, p. 2 7 1 .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

malheur, et le leur, ce qui m'importe peu. On a abusé
de mon innocence. Ob! l'idée du baptême. Il y en a qui
ont vécu mal, qui vivent mal, et qui ne sentent rien !
C'est mon baptême et ma faiblesse dont je suis esclave.
C'est la vie encore! Plus tard les délices de la damnation
seront plus profondes. Je reconnais bien la damnation.
Un homme qui veut se mutiler est bien damné n'est-ce
pas? Je me crois en enfer donc j'y suis. Un crime, vite,
que je tombe au néant, par la loi des hommes.
Tais-toi. Mais tais-toi! C'est la honte et le reproche à
côté de moi; c'est Satan qui me dit que son feu est
ignoble, idiot; et que ma colère est affreusement laide.
Assez. Tais-toi ! Ce sont des eneurs qu'on me souffle à
l'oreille, les magies, les alchimies, les mysticismes, les
parfums maudits 1, les musiques naîves. C'est Satan qui se
charge de cela. Alors les poètes sont damnés. Non, ce
n'est pas cela.
Et dire que je tiens la vérité, Que j'ai un jugement
sain et arrêté sur toute chose. Que je suis tout prêt pour la
perfection. Tais-toi, c'est l'orgueil! a présent. Je ne suis
qu'un bonhomme en bois, la peau de ma tête se ,dessèche.
Ah! mon Dieu! Mon Dieu. J'ai peur, pitié. Ah! j'ai
soif. 0 mon enfance, mon village, les prés, le lac sur
la grève, les clairs de lune q1.J.and le clocher sonnait
douze. Satan 2 est au clocher... que je deviens bête. 0
Marie, Sainte Vierge. Faux sentiment, fausse prière.

1 Au dessus de la ligne : faux.
' Au dessus de la ligne : le diable.

UNE SAISON EN ENFER

vous av~z fait mon malheur et vous avez fait le vatre,
Pauvre innocent! - L'enfer ne peut attaquer les pa,ens.
•
est la vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation
seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au
néant, de par la loi humaine.

c·

.

Tais.t~i&lt; mais tais-toi! C'est la honte, le reproche, ici:
Satan qm dit que le feu est ignoble, que ma colère est
affreusement. sotte • _ Assez ...
!
• D es erreurs qu ,on me
souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. -

., _Et d!re I que je _tiens la vérité, que je vois la justice :
J _ai un Jugement sam et arrêté, je suis prêt pour la petfect1~n ... Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié !
~e1gneur, j'ai péur. J'ai soif, si soif! Ah ! l'enfance
1herbe, la plui~, le lac sur les pierres, le clair de lune quan;
le clocher sonnatt douze ... Le diable est au clocher à cette
heure. Marie ! Sainte-Vierge !. .. - Horreur de
bêtise'.

m;

1 Suite du texte précédent.
' Le poème continue.

�MADEMOISELLE IRNOIS

les Aflentures de Nicolas Belafloir, celles de Jean de la Tour
Miracle, l' Âbbaye de Typltaine, - autant d'œuvres où une

MADEMOISELLE IRNOIS

A V ANT-PROPOS
Cette nouvelle du Comte de Gobineau que nous publions
aujourd'hui, parut en feuilleton dans _le N~tion~I, durant les
mois de janvier et de février I 847. Mais qui fewllette ~ncore
le National? Il eO.t été vraiment dommage de ne pas tirer de
l'oubli cette œuvre alerte et vivante qui appartient à l'époque
la plus laborieuse de l'existence de notre aut_e~r.
. .
On peut en effet, sans trop d'arbitraire, dLV1ser la :1e intellectuelle de Gobineau, en trois périodes : la première et la
dernière plus spécialement littéraires; la seconde, presque excl~sivement consacrée aux travaux d'ethnologie et d anthropologie.
Une tragédie, des vers, de nombreux romans illustrent les deux
périodes qui vont de 1844 à 1853 et de 1876 à 1877. E~tre
185 3 et 1876 s'insèrent l' Essai sur l'in~galité d~s races h~~atnes,
la Lecture des textes cunéiformes, le Traite des émtures cuneiformts,
les Religions et les Philosophies dans l' Arie centrale, Trois anr li
Asie, l' Hiswire des Perses, - bref tous ou presque tous les
ouvrages scientifiques de Gobineau.
Ces dates ont leur enseignement et, mieux que de long,
commentaires dévoilent tout un pan de la psychologie de
.
d' enl'auteur de l'' Essai. Voici un jeune homme frémissant
thousiasme d'une prodigieuse activité littéraire, dont la
,
é ,
belle fièvre ne s'apaise et ne se satisfait que dans la cr atton
intellectuelle. Et c'est !'Alexandre, le Pris()11nier chanceux, TernOfle, la Chronique rimée de Jean Chouan, les Adieux de Don Juan,

observation singulièrement perspicace se mêle à une fantaisie
toute de verve et de premier j-et. Ce sont là plus que des
~ammes et des exercices de style. A parcourir ces ouvrages de
Jeunesse nous avons conscience de pénétrer une des personnalités les plus originales du XIXe siècle, et de peser au moins
deux chefs-d'œuvre.
Et voilà l'admirable : Gobineau ne s'est pas cherché. Des sês
débuts, il se trouve et se réalise selon sa loi. Son mode d'expression . seul se transforme avec l'~ge ; car dans Ternofle et dans
l' Abbaye de Typltaine, par exemple, nous découvrons en substance
les. idées de l' Essai et tout le système ethnologique de notre
~1ologue. Le fond persiste si la forme change. Au plan littéraire se superpose le plan scientifique, et pour un temps, l'artiste
cède la parole au savant. A partir de 1876, Gobineau revient à
sa forme préférée, celle du conte et du roman. Dans les
Nouflelles Asiati'iues, les Souflenirs de floyage, les Pllïades, la
Renaissance et Amadis il condense sa longue expérience d'observateur en perpétuel éveil et de psychologue désabusé.
Ainsi donc, à suivre de près notre auteur, à l'écouter vivre
et ~ le comparer avec lui-même, on s'aperçoit que le savant
a fait la plus grande place à la forme imaginative et a toujours
préféré, pour se réaliser, la nouvelle et le roman à l'œuvre
didactique.C'est de quoi on commence à se convaincre, grkea nos
efforts persévérants. Beaucoup découvrent un écrivain délicat
un conteur exquis, un psychologue raffiné où ils s'attendaient'
à ne trouver qu'un professeur, voire un savant doublé d'un
diplomate. On se rend compte que Gobineau est plus près
d'un Stendhal et surtout d'un Mérimée que d'un Fustel de
Coulanges ou d'un Tocqueville. Le spectre d'un Gobineau
penché, entre deux rapports d'ambassadeur, sur de gros livres
d'érudition, consumant sa vie
déchiffrer des hiéroglyphes
comme un enfant des rébus, balayant la poussière des biblio-

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

thèques pour la secouer ensuite autour de lui, - commence
à rentrer dans l'ombre, comme d'ailleurs la légende d'un
Gobineau amateur et dilettante, ami des paradoxes et s'amusant
à mystifier ses contemporains. La vérité est plus souriante à la
fois et plus belle. Qu'on cede enfin la place à la vraie physionomie morale d'un artiste extrêment avide de science, mais sans
raideur, d'un lettré doué d'une magnifique culture, grand
voyageur, causeur aimable, pessimiste parce qu 1observateur et
quand même idéaliste parce qu'ami de la Beauté. Dur2nt sa
longue carrière de diplomate - de diplomate par accident Gobineau s'est reposé de travaux officiels, de rapports ministériels, de mémoires fastidieux, en composant des œuvres pleines
de vie, d'humour et de psychologie. Comme tout homme
de génie il eut - qu'on me passe l'expression - deux ou
trois bateaux. Ceux-ci même ne sont dénués ni de style ni
d'élégance et, s'ils prennent Feau, aujourd'hui, par quelques
fissures, encore voyons-nous combien peu il faudrait pour les
rendre imperméables, et comme ils gardent fière allure !
Du moins, dans Mademoiselle Irnpis, il serait difficile, je crois,
de trouver le mauvais Gobineau, j'entends le systématique et
l'homme à thèse. Voici une œuvre exclusivement littéraire.
Cette nouvelle appartient à la première période de la vie de
Gobineau, celle où, désireux de gagner son pain et la gloire
-avec sa plume, le futur auteur des Pléiades, sans chercher plus
loin, collabore aux journ~ux, inonde les périodiques de ses
productions, contes, nouvelles, romans en prose ou en vers, et
ne se fie qu'à sa fantaisie, guidée 4éjà par un sûr instinct
d'observateur. Elle met en lumière les deux qualités maîtresses
de notre écrivain : le don de psychologie et cette froide et
terrible ironie dont il ne se dépàrtira jamais, étant juste le
contraire d'un moraliste.
TANCRÈDE DE VISAN.

251

MADEMOISELLE IRNOIS

CHAPITRE I
Monsieur Pierre-André Irnois fut un d
h d
.
es marc an 5
argent qui, sous la République firent le m'
J
ffi ·
'
.1eux eurs
aO aires. Sans arriver aux splendeurs quasi fabuleuses des
uvrard ' M• Irno·is devmt
· tres
, opulent et
d. ·
, , ce qm· le
istingua surtout de ses COJ1freres, c'est qu'il eut le talent
de co~server, son bien. En.fin, il n'imita pas Annibal : il
sut vaincre. d abord, puis conserver sa victoire • sa race si
elle eô.t duré, et'lt pu le comparer à Auguste. '
,
d'

Dans sa sphere, son élévation avait été plus étonnante
encore que celle de l'adopté de César M I
. é .
t' ·
•
• • rno1s tait
~a t1 de nen. Ce n'est pas là .ce nui m'émerveille .
.
J • •
,
•
, mais
1 n avai-t p~ I pmbr~ de talent ; il n'avait pas l'ombre
non plus d astuce ; il n'était que médiocrement coquin
Quan; à _se fa~filer _aupres des grands ou des petits, ~
capter d utiles b1enve1llances, il n'y avait J·ama·
é
éta b"
1s song ,
. n~ ren trop brutal, ce qui remplaçait chez 1 . 1
d1gmté M I b11 •
.
u1 a
. a at1, grand, maigre• sec, 1·aune, pourvu d' une
é
nor~e bouche mal meublée, et dont la mâchoire massive
aur~1t été une arme terrible dans une main comme celle
del Hercule hébreu, i1 n'avait dans sa personne rien qui
par ~a séduction, fîtt de nature à faire oublier les défec~
tuos1tés de son caractere et celles de son intelligence.

�MADEMOISELLE IRNOIS

25'2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi matériellement et moralement, M . Pierre-André
lrnois ~e possédait aucun moyen de faire comprendre
comment il avait pu réaliser une énorme fortune et se
placer au rang des puissants et des_ heureux. Et p~urtant,
il était arri,é à avoir ix hôtel à Pans, des terres bàttes ~s
l'Anjou, le Poitou, le Languedoc, la Flandre, le Dauphiné
et la Bourgogne, deux fabriques en Alsace et des coupons
de toutes les rentes publiques, le tout ~ouro~né. par ~
immense crédit. L'origine de tant de biens n était explicable que par le étranges caprices de la destinée.
M. !mois, ai-je dit, avait eu son berceau fort bas; tout
le monde du moins le croyait, et lui comme tout l_e
monde. Mais, par le fait, on n'en savait rien ; il ne s'était
jamais connu ni père ni mère et avait co~encé, sa
carrière sous la livrée de marmiton, dans les cu1s1~es d_un
bon bourgeois de Paris. De là, chassé pour avoir lai~
brôler une rôtie confiée à ses soins un jour de gala, il
avait erré quelque temps, soumis aux tristes fluctuations du
vagabondage. Le pauvre diable s'était ensuite ~accroché à
un emploi de laquais chez un procureur, et, b1ent~t co~gédié comme trop insolent et un peu voleur, il aYa1t
manqué mourir de faim, une nuit fatale que 1~ _guet le
ramassa, expirant d'inanition sous un des piliers des
H alies, où il s'était traîné après avoir en vain cherché,
"bl
dans les bourriers d'alentour, quelque honteux comestt e.
On voulut l'envoyer aux Iles. Il s'échappa, se cacha
dans le jardin d'une dame philosophe et philanthrope, et,
découvert, raconta son histoire. Par bonheur, cett~ d~me
avait ce jour-là autour d'elle plusieurs personnes invitées
à dîner, et parmi ces convive , M. Diderot, M. Rousseau
de Genève et M. Grimm.

2 53

Le récit du vagabond déguenillé ervit de texte heureux
à différentes considérations trop justes, hélas ! sur l'ordre
social. M . Rou eau de Genève embrassa publiquement
lrnois en l'appelant son frère ; M. Diderot l'appela au i
son frère, mais il ne l'embrassa pas ; quant à M. Grimm
qui était baron, il se contenta de lui faire de la main un
geste sympathique en l'assurant qu'il voyait en lui l'homme,
le chef-d'œuvre de la Nature.
L'expression de cette grande vérité, reconnue par toute

la compagnie, ne suffisait pas au pauvre diable. Par le
plus étonnant des hasards, en le renvoyant, on pensa à lui
faire donner une soupe et un lit. Le lendemain matin, la
maîtres.se de maison l'avait déjà oublié et, certainement,
aurait donné ordre de le mettre dehors si on lui eCtt
rappelé le chef-d'œuvre de la création, l'homme que la
veiJle elle avait si philosophiquement accueilli. Mais une
vieille intendante lui trouva les épaules suffisamment
plates pour y mettre des charges de bois, et les bras assez
longs pour scier des bQcbes. Il gagna ainsi sa vie jusqu'au
jour où il redevint laquais. C'était une fortune ; c'était de
là qu'enfin l'aigle devait prendre son vol.
En peu de temps, Irnois passa du service de la dame
philosophe à celui d'un comte dévot, puis d'une marquise
intrigante, puis d'un turcaret ; le turcaret, le ,,oyant
suffisamment inepte, le jugea digne de recevoir les droits
à la porte d'une petite ville. Voilà !mois commis ; c'était
une belle position pour le malheureux. Il ne sut pas la
garder, il tint mal ses comptes, il fut chassé. Alors il
voulut revenir à Paris, et dans le trajet il lui arriva une
aventure qui semblera peu probable, mais qui n'en est
pas moins véritable. Qu'on se souvienne en la lisant

�MADEMOISELLE IRNOIS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'Irnois était destiné à devenir le favori de la fortune.
Comme il avait gagné quelque petit argent dans sa
gestion, il avait acheté un pauvre cheval gris dont il
comptait se défaire à l'arrivée.
Un matin qu'il était parti de fort bonne heure de sa
couchée, il arriva au rond-point d'un grand bois vers le
moment où l'aube commençait à poindre. C'était au mois
d'Octobre ; le temps était brumeux, le jour fort terne, et,
enveloppé dans sa cape, son chapeau sur les yeux, Irnois
était loin d'avoir chaud. Par conséquent, son ime, peu
virile d'ordinaire n'avait pas grande fermeté.
Que devint donc l'ex-commis, parvenu au débouché
du rond-point, lorsqu'il vit à l'entrée de l'avenue qui lui
faisait face, et par laquelle il devait absolument passer, un
groupe d'hommes à cheval !
Irnois n'hésita pas en sa pensée, il les reconnut pour
voleurs, et qui plus est, voleurs de grand chemin. Il songea
à fuir ; mais s'il tournait les talons, ces misérables allaient
sans doute mettre d'horribles mousquets en état et le
cribler de balles l II frisonna d'horreur et resta planté sur
sa selle, son cheval retenu fermement.
Les cavaliers placés de l'autre caté du rond-point, le
voyant ainsi immobile, attendirent quelque temps, en
l'observant, mais comme il ne bougeait pas, (il n'aurait pas
remué pour un empire) ils prirent leur parti après un colloque animé, et un d'entre eux s'avança vers Irnois. Celui-ci
se crut à sa dernière heure et allait tirer sa bourse pour
la donner, lorsque le cavalier mettànt son chapeau à la
main lui dit avec une 'extrême politesse : - " Monsieur,
ce bois n'est pas ce que vous croyez; on vous aura fait
quelque faux rapport, veuillez en être convaincu ; mais

255

dans notre désir de vous être ao-réables
-0ffr ·
·
'Il
o
, nous vous
irons cmq m'. e livres, c'est en conscience tout ce que
nous pouvons faire. "
Ir~ois, à_ cet étrange discours, pensa que les bri ands
voulaient aJouter la raillerie à 1 fé . é
g.
d l'é
.
a rocit et se proposaient
e gorger en nant. Sa peur redoubla, et s'il ne se ftlt
cramponné des deux mains à l'arçon de sa sel! ·1
.
·
e, 1 serait
certainement tombé de cheval L
1·
1
.
• e cava 1er, e voyant
muet, ne commit aucune violence, salua au contraire et
retourna vers ses compagnons.
'
Irnois, dont les dents claquaient s'aperçut b' •
deux h
dé
'
1entot que
ommes se tachaient de nouveau d
d' · ·
u groupe et se
mgea1ent vers lui. Il5 l'aborderent non m .
1·
,
• r .
oms po 1ment
qu avait ia1t le premier et l'un d'e
. l
'
ux pnt a parole :
' -_"Allons, Monsieur, dit-il, vous avez décidément
l espnt préve~u ; ne parlons plus de cinq mille livres .
mettons en dix et concluons. ,,
•
l'é- "Oh ! les scélérats ! se disait Irnois au comble de
pouvante ; les scélérats ! "
Pourtant, cette fois encore il ne I .
.
L
.
,
u1 arriva aucun mal
'es ~vahers, apres avoir attendu inutilement sa réponse.
s éloignèrent, et la conférence recommença entre eux e:
leurs compagnons. Enfin toute la bande se dt' .
Ir · •
ngea vers
no'.s qui, pour le coup, se tint assuré d'être arrivé à sa
dern1_ère h~ure_- Mais quelle fut sa stupéfaction, quand le
cavalier qm lm avait parlé d'abord lui dit .
- ." Monsieur, vous êtes au momen. t d'avoir une
mauvaise affaire ! "

-

"Ah I M
·
. . .
ons1e~r, répondit Irnois d'un air !amen' que Je vous aurais de reconnaissance si vous
1·
bie
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n m en temr quitte ! "

table

�LA NOUVELLE REVU E FRANÇAISE

Le cavalier se mit à rire.
- "Je vois, Monsieur, que vous êtes plaisant, et
savez la valeur des choses. Mes associés et moi, nous
voulons agir rondement avec vous. Voici, ajouta-t-il, en
tirant un portefeuille de sa poche, vingt mille livres ; ne
nous en demandez pas plus. Cette coupe de bois est une
bonne spéculation sans doute ; mais elle deviendrait détestable si votre désistement nous co~tait davantage."
Irnois, malgré l'épaisseur de sa judiciaire, comprit alors
que ces affreux scélérats étaient des marchands de bois
qui voyaient en lui un adjudicataire rival. En effet, on leur
en avait annoncé un. Il s'empressa de prendre les vingt
mille livres, plus sa part d'un excellent déje~ner, et il
renonça de grand cœur tout ce qu'on voulut.
Ces vingt mille livres se comporterent vaillamment
dans ses mains. Le gouffre de l'agiotage ne lui engloutit
pas le plus mince écu ; il e(lt beau allèr de l'avànt avec
l'imperturbable témérité de la sottise, tout lui réussit ; et
si bel et si bien, qu'il fît douter plusieurs fois certains
vétérans de la ferme générale s'il n'était pas un génie
financier de premier ordre. Heureusement pour lui
qu'avec ses succes il n'était encore que petit compagnon
lorsque la Révolution arriva. Son humble tête n'appela
pas la foudre dont il e1'.it peut-être mérité les éclats ; il se
cacha et avec lui ses pistoles, et il ne sortit de son trou
pour friponner la République, que lorsque le fort de la
tourmente fut passé. Il réussit assez dans le tripotage des
assignats. Pourtant ses triomphes dans ce genre ne furent
rien, comparés à ses exploits dans les fournitures de
souliers. Il avait eu le bon esprit, par couardise, de se
mettre l'abri derri ère quelques esprits aventureux, aux-

a

a

MADEMOISELLE IRNOIS

2 57
quels il se contentait de prêter de I'
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.

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans ce coin de Paris. Toutes les chambres étaient
uniformément carrelées de rouge, hors le salon parqueté ;
toutes les chambres étaient uniformément sombres, hors les
chambres à coucher plus sombres que tout le reste, parce
qu'elles donnaient sur la cour.
Les meubles étaient d'acajou dans les grands appartements, de noyer dans les petits ; le velours d'Utrecht
jaune règnait partout en maître, et quelques pendules
dorées, représentant Flore et Zéphyre ou l'Amour attrapant un papillon, sous verre, étaient les dernières limites
de la magnificenœ Irnois. D'objets d'art, il n'y en avait
pas d'autres que le portrait à l'huile du maître du logis,
épouvantable création de quelque barbouilleur d'enseignes.
Le domestique se composait d'une cuisinière, d'une grosse
femme de confiance et d'un petit garçon mal vêtu et
jamais peigné qui cumulait des emplois d'importance très
diverse, tantt&gt;t fendeur de bois, tantt&gt;t commissionnaire,
tantôt secrétaire intime, tantôt laquais. Voilà l'organisation de ce ménage où M. Irnois ne trouvait rien à
changer, oil il trtinait en despote, parlant fort, grondant
fort, ou rechignant du matin au soir.
Mais ainsi que dans ces vallées étroites, stériles,
affreuses, que la nuit couvre d'ombres épaisses, et où le
voyageur marche d'un pas chancelant et effrayé, il finit
toujours par apparaître quelque clarté lointaine qui vous
rend la joie, ainsi, dans l'antre de M. Irnois, il y avait
une clarté ; clarté faible et douteuse, il est vrai, mais
charmante cependant pour les yeux qu'elle éclairait et qui
n'avaient pas besoin d'un grand jour.
Dans cet appartement obscur et maussade, peuplé de
gens désagréables, il y avait comme dans toutes les choses

MADEMOISELLE IRNOIS

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2 59
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. Sa fille ne pouvait l'empêcher d't.tr
t: e maus-

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sade, mais elle pouvait le rendre vingt fois
qu'il n'était d'ordinaire, et cela, par le
matin, il n'aurait pas été réveillé par un
sant sur l'état de santé d'Emmelina :

MADEMOISELLE IRNOIS

plus désagréable
seul fait que le
rapport satisfaiBref il l'aimait

passionnément.
Madame Irnois, de tempérament calme, que dis-je ?
glacial, et n'ayant de sa vie éprouvé la moindre sensation
vive (sans quoi elle n'eüt jamais voulu entendre parler
d'épouser Monsieur son mari), Mme Irnois passait une
grande partie du jour à tenir sa fille sur ses genoux, à
l'embrasser, à la caresser, à lui dire tous les riens que lui
présentait son imagination. Ces riens n'étaient pas jolis,
ils n'étaient pas variés, surtout ils n'avaient rien de spirituel. Mme !mois était aussi complétement nulle que peut
l'être une bourgeoise vieille, laide et ignorante ; mais
elle faisait de son mieux pour amuser sa chère enfant ;
elle sentait son cœur se fondre quand elle la regardait et
ne pouvait pas la regarder sans l'embrasser.
Sous ce rapport, sa tendresse ressemblait beaucoup à
celle de Mues Maigrelut, tantes maternelles d'Emmelina,
seulement un peu plus jaseuses que leur sœur mariée.
Mues Maigrelut étaient tout ce qu'on peut désirer de plus
parfait comme types de vieilles filles. On les eÎlt lkhées
l'une et l'autre au milieu d'une ville de province, qu'elles
eussent développé avec une puissance inouïe une méchanceté de tigre et de vipère. Mais leur séjour constant au
sein de la solitude, dans une claustration presque absolue,
avait mité ces natures dangereuses, et toute leur ardeur
s'était tournée en dévouement servile et convaincu pour
Emmelina.
Ainsi aimée, ainsi adorée et servie, Mue Irnois atteignit

261

sa, dix-septième année ; c'est le moment où commence
l
anec dote que j'ai à raconter.
Elle avait donc ce b I i d .
porte dorée de l . I~ ge e Jeunesse qui est comme la
et d l
a vie. est temps de dire ce qu'elle était
. e a m~ntrer entourée de sa cour, à savoir de son •
maigre et Jaune de sa mè
pere
'
re grosse et corn
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tantes sèches, effilées et bavardes et d
mune, e. ses
valent pas l'h
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' . e ses servantes qui ne
,
onneur une description.
On s attend sans dout à
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de p fi .
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par l fé d
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n emp er une jeune fille douée
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li
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~ous
les
charmes
de la beauté et de l'esprit
N
ous a ons v01r !
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CHAPITRE II
Emmelina.' cet ange, ce tte d"1vm1té,
.. cet obiet de t t
de vœux était,
à dix-se
J
an
taille d'une fille d d" pt ans, un~ pauvre créature de la
e ix ans, et qu un sang
.
.
privée tout à la fi • d
.
mauvais avait
liere de fi
ois e croissance, de conformation régu'
orce et de santé Sans être é . é
elle avait la taille déjeté~ et
c1s ~ent bossue,
était
·
, en P us, sa Jambe droite
comm:o~:~ gra;de que sa jambe gauche. Sa poitrine était
de sa taille o;; e1'· et_ sa têt_e, penchée de c6té par le vice
, ne ma1t aussi en avant
Avait-elle au moin
· r . .
.
.
'
s un JO I visage pour contrebalancer
quelque peu d aussi grands défauts ? Hélas n I b
n'était
b" .. •
·
on• sa ouche
. pas ten ialte ; ses lèvres trop grosses lui d
.
un air boudeur . sa il
.
onna1ent
Se 1
' p eur maladive ne lui seyait pas bien.
to: :ment ses grands yeux bleus étaient assez beaux et
c ants et sa chevelure, blonde comme celle d'une

tr

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fée, était incomparable. Aussi dan la maison parlait-on
souvent de ses magnifiques cheveux. Les cheveux d'Emmclina étaient le point de comparaison favori auquel on
aimait à rapporter ce qu'on voulait louer le plus.
La pauvre fille, ainsi maltraitée par la nature, avait
grand peine à marcher et à changer de place; elle était
un peu comme un roseau, toujours pliée et affaissée sur
elle-même; et la vieille Jeanne, sa bonne, qui l'avait
portée enfant, la portait encore toute grande demoiselle
qu'elle était.
Elle n'aimait pas à marcher, elle
peine et de fatigue ; puis elle ne s'y
tumée; de telle sorte que lorsqu'il
d'une chambre dans une autre, où

y trouvait trop de
était jamais accous'agissait de passer
entendait la petite

voix douce d'Emmelina:
- "Jeanne! porte moi!"
Et Jeanne la portait.
On pourrait croire que se voyant ainsi adorée, adulée
et obéie, Emmelina était gàtée, très volontaire, capricieuse et toujours en dépense de fantaisies et de volontés.
Mais point. Elle passait à peu près tout le jour dans
le silence et sans rien faire. Sa mère aurait aimé à la
voir s'occuper, mais jamais on n'avait pu obtenir cela
d'elle. La broderie, la tapisserie ne la séduisaient pas ;
l'éclat des laines et de la soie lui importait peu; clic
n'avait aucun gollt de toilette; elle ne songeait jamais
à la parure, et jamais elle ne s'était demandé si sa figure
était belle ou laide. Son tempérament était apathique ;
jamais elle ne voulait ni ne désirait rien; elle ne paraissait pas s'ennuyer, mais elle ne s'amusait pas non plus.Une
fois, on l'avait conduite à !'Opéra, l'événement avait fait

MADEMOISELLE IRNOJS

263

époque dans la maison, M. Irnois, sa femme, ses deux
belles:sœurs et Jeanne avaient été très frappés de la
magnificence
du spectacle.' Emmelina seule n ' avait
. rien
.
.
témo1gn~ et n'en parla point dans la suite. Véritablement
e~le ~va1t peu de part à la vie, et, dans ses grand jours
d activité elle prenait un ourlet touJ'ours le mA
D'é
,
cme.
' . ducation intellectuelle, elle n'en avait reçu aucune;
d a1lle~s, personne autour d'elle ne l'avait même jugé
nécessaire. Seulement la tante Julie Ma'1grel ut qui. de
temps en temps, feuilletait assez volontiers un roman de
~- Du_cray-Duménil, ou de Mm de Bournon-Malarme,
lui avait appris à lire, et elle se servait de cette science
pour prendre quelquefois Peau d'Ane ou le Chat Botté
dans le v~lu~e d~ Perrault. Elle avait commencé par là
avec son mst1tutnce, et elle ne s'était jamais risquée seule
à' aller plus loin. A dix-sept ans encore, elle prenait Peau
d Ane ou le. Chat Botté, et passait toute une journée dans
sa _compagr11e. Elle n'y rencontrait pas grand charme,
mais non plus grande fatigue, et il ne lui en fallait pas
davantage.
Tous les jours, à huit heures, Jeanne qui couchait
dan . sa chambre auprès de son lit, s'en approchait pour
savoir comment elle avait dormi, demande quotidienne
à laquelle Emmelina répondait quotidiennement :
- " Bien, Jeanne."
~ais son teint plus ou moins pile, ses yeux plus ou
~oms ba~u , étaient les véritables témoin que Jeanne
interrogeait. La consultation terminée, Jeanne se rendait
tout courant chez M. et Mme Irnois, où elle communiquait ses sentiments, où elle déclarait combien de fois
Emmelina avait bu pendant la nuit. Si le bulletin était

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mauvais, M. Irnois devenait plus loup que de coutume, et
sa voix furibonde allait porter la terreur jusqu'au fond de
la cuisine. M 11" 1 Maigrelut savaient alors à quoi s'en tenir
sur la marche de toute la journée, et venaient par leurs
glapissements prendre part à la désolation générale.
Si au contraire les déclarations de Jeanne étaient favorables, si Emmelina n'avait demandé à boire que deux
fois, M. Irnois était plus économe de jurons et d'invectives, et chacun se ressentait de cette bénignité.
Alors Jeanne retournait habiller la jeune fille ; ce
n'était pas une toilette charmante comme celle des
Grices; on lui mettait quelque robe de mérinos en
hiver ou de toile en été, avec un bonnet qui tenait ses
beaux cheveux enfouis, et l'affaire était faite jusqu'au
moment de se coucher.
Habillée, Emmelina recevait dans son fauteuil les bonjours et les mamours. de toute la famille, et la brusque
accolade de son père ; après déjeuner, il était assez dans
ses habitudes de dire à sa mère :
- " Maman, je vais m'asseoir sur tes genoux. "
- " Viens mon cher ange ! " répondait Madame
lrnois. La pauvre enfant malade se couchait sur le giron
de sa mère, et souvent s'y endormait, ou veillait sans rien
dire en se laissant couvrir de baisers qu'elle ne rendait
pas.
On ne viendra sans doute pas demander maintenant si
Emmelina avait de l'esprit. Non, certe,s ! elle n'en avait
pas, la malheureuse fille ! ni rien qui ressemblât à
}'qgitation de l'intelligence. Qu'est-ce que l'esprit, sinon
de savoir deviner et exprimer les rapports réels ou factices
qui existent entre les choses? L'esprit ne saurait se ,déve-

MADEMOISELLE IRNOIS

lopper au millieu de la solitude, ni avec la compagnie d~
imbéciles, et il n'était personne, daas la maison de
M. Irnois, dont le contact pl'.lt permettre à Emmelina
d'avoir de l'esprit. Puis, comme on ne lui avait rien
appris, elle n'avait nulle matière a exercer son intelli~
gence ; partant sa conversation, si, par 11asard, quelqu'un
filt venu la solliciter, n'aurait eu rien que de très
vulgaire.
Voici donc mon héroïne : Contrefaite, point jolie de
visage, sans esprit, et la plupart du temps silencieuse ;
maladive, et trouvant son plus grand bien-être a se tenir
couchée sur le sein maternel, comme un enfant de quatre
ans. Il n'y a rien dans une telle peinture qui ·séduise
beaucoup.
Mais le portrait n'est pas achevé tout à fait, puisqu'il
n'a rien été dit de cette disposition rêveuse qui faisait le
désespoir de toute la maison Irnois, et qui, non seulement
formait le trait principal du caractere d'Emmelina, mais
était même tout son caractère.
La pauvre fille, sans avoir ni la conscience ni le regret
de ses imperfections physiques, était, comme tous les
êtres mal conformés, vouée a une profonde et incurable
tristesse, en apparence sans cause, mais que la réaction du
physique sur le moral explique trop complètement. De
cette tristesse irréfléchie qui ne faisait que jeter un voile
sombre sur l'existence de M 11e Irnois, il ne s'exhalait
jamais aucune plainte.
Mais lorsque dix-sept ans étaient artivés, et avec cet
Age les développements mystérieux de l'être, tout l'essaim
de pensées printanières qui, à cette époque de la vie
s'élancent et accourent autour de l'âme, Emmelina jeun;

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fille était devenue plus silencieuse encore qu'Emmclina
enfant.
Bien qu'elle ne connClt pas le travail intérieur de son
être, qu'elle mt très loin de pouvoir l'.anal!ser, elle en
restait malheureuse ; elle aspirait à ce bien inconnu que
les dieux de la jeunesse, le blond Vertumne et ~a _fraîche
Pomone dispensent en souriant ; mais elle y aspirait av~c
Souffrance , et volontiers aurait éprouvé le désir
. de mourir,
si elle eClt su se poser à elle-même une quesaon.
Néanmoins sa tristesse devenait tous les jours plus profonde. Une cause extérieure était venue donner à cette
âme déshéritée plus de souffrance avec plus de vie. Tout
à I heure nous en parlerons en détail.
Emmelina avait renoncé à chercher protection sur les
genoux maternels ; elle préférait maintenant passer sa
journée à une fenêtre de sa chambre qui donnait sur la
cour, et ne voulait plus guère aller dans le salon. Par une
singularité qui étonnait tout le monde, elle sembla ~ndant quelque temps avoir plus de force et de santé qu on
ne lui en avait jamais vu.
Ses joues avaient même eu pendant 9uelques jours une
teinte rosée qui avait paru aux yeux charmés de toute la
maison réaliser l'idéal des doigts de l' Aurore. Pourtant
elle ne voulait plus sortir de sa chambre, et, dans sa
chambre, n'aimait que le coin de la fenêtre ch~isie.
La si douce Emmelina bientôt alla plus loin encore ;
chose inouYe ! elle eut une volonté ; elle prétendit rester
seule ; elle renvoya mère, ~nnc, ~ntes sans piti;: et ~
jour, qu'inquiète d'innovations si étranges, ~ Irn_OJs
essayait quelques observations timides, Emmehna, prodige
effrayant I Emmelina frappa du pied et fondit en larmes.

MADEMOISELLE JRNOIS

Toute la famille fut consternée pendant deux jours;
mais M. Irnois défendit de la manière la plus sévère
qu'on osât se permettre de contrarier sa fille. L'arrêt était
rendu en termes véritablement terribles, mais le juge
était redoutable ; et comme personne ne contestait la
justice du fait, on se mit à obéir avec une ardeur rare
chez ceux qui obéissent. Ainsi Emmelina re ta libre de
passer de longues journées seule dans sa chambre, assi e
dans un fauteuil, à l'angle de sa fenêtre, y faisant ...
personne ne savait quoi.
Cependant elle avait dix-sept ans. M. lrnois s'était
marié, si j'ai bonne mémoire vers Juillet ou Aoôt 1794.
Ce n'était pas trop une époque convenable pour songer
au mariage ni à aucune joie ; mais le brave capitaliste
n'avait pas l'âme très sensible aux dangers de la patrie, et
il s'était uni sans remords à M elle Maigrelut. A l'époque
où je prends mon histoire, on était donc en 1811, et si
l'ancien fournisseur vivait très retiré, son existence n'était
pas pour cela inconnue. L'éclat de l'or est tout aussi
évident que celui du soleil, et un coffi-e-fort bien rempli
ne saurait se dérober à la connaissance, à l'admiration et
à la convoiti e des citoyens d'un grand Etat. En vain
M. Irnois habitait le quartier des Lombards, en vain sa
porte, soigneusement fermée aux hommes graves comme
aux freluquets, ne s'ouvrait presque pour personne, on
savait de point en point combien il y avait d'écus dans
la maison numéro tant, on était pleinement édiJié sur les
habitudes du logis, et l'on avait une parfaite connaissance
de l'existence de M elle lrnois, laquelle, en sa qualité
d'unique héritière des gro biens paternels, tenait attachées
au bout de sa ceinture virginale les clefs de la caisse. Or

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quel serait l'heureux mortel vainqueur du dragon (le père
!mois) et possesseur des pommes d'or (la grosse fortune) ?
C'était une question que l'on s'adressait volontiers dans
quelques cercles des plus élevés de ce temps-là.
L'époque actuelle a la réputation mauvaise, on lui
reproche d'aimer l'argent avec excès. Mais pour ne pas
être injuste envers elle, il faut avouer que la passion du
pécule a dévoré bien des hommes avant que notre génération appartît sur la scène du monde, et que, sous
l'Empire, on pouvait trouver sans peine des personnages
qui, tranchant par leurs convoitises sur les passions
guerrières du temps, s'abandonnaient au gotît des capitaux,
avec autant de verve que nos hommes de bourse les plus
acharnés.
Dans ce temps-là, certains grands messieurs, spéculant
sur la gloire nationale, aimaient à mettre la main dans les
caisses de l'étranger. Il y en eut aussi d'autres qui mirent
leurs espérances de fortune dans la conclusion de riches
mariages, ni plus ni moins que les illustres roués de la
Régence, et, par une circonstance toute particulière à cet
ige, ces gens-la surent détourner souvent à leur profit
l'action de la puissance impériale, en faisant intervenir la
volonté du maître dans des unions qui, sans ce secours
quasi divin, n'auraient jamais pu se conclure. Sans doute
je ne prétends pas dire que Napoléon se soit fait de gaîté
de cœur le soutien d'ambitions aussi basses ; mais il
voulait, en principe, que les grandes fortunes revinssent
aux grands emplois, et, comme il ar~ive fréquemment sur
cette terre,
Où les plus belles choses
Ont le pire destin,

MADEMOISELLE IRNOIS

2 69

que _les ~lus beaux principes y ont aussi quelquefois des
apphcattons fkheuses, plus d~une avidité subalterne profita
des sentiments de !'Empereur, et se faufila, par leur
moyen, dans des familles qui ne voulaient pas l'accueillir.
Il Y avait en 1811, au Conseil d'Etat, un certain.
C~mte. Cabarot dont les services étaient fort appréciés et
qm était en effet un homme de mérite. Petit avocat avant
la Révolution ~ je ne sais quelle cour souveraine, il avait
~ucé avec le lait, dans la famille de basoche dont il était
issu, une érudition judiciaire vraiment profonde. Dès son
plus bas âge, Cabarot avait entendu parler chicane . les
coutumes, la loi romaine, toutes les lois imaginables
lor~bardes, bourguignonnes, franques, et jusqu'à la
salique avaient été les constantes occupations données à
son cerveau par l'auteur de ses jours. Petite merveille
donc, s'il s'était trouvé à trente ans dans le barreau un
des .hommes les mieux instruits. Envoyé à la Convention ,
m~1s orateur peu disert et trembleur parfait, il s'était
reJeté dans la pratique silencieuse des affuires. Sous le
Directoire, le citoyen Cabarot s'était fait remarquer
dans les bureaux des ministères. On l'avait employé avec
succès à toutes sortes de besognes ; dans ce temps-là les
gens de plume devaient être un peu des Michel Morin.
_Ca_barot avait été ministre plénipotentiaire, puis commissaire de je ne sais quoi, puis chef de division à la
Justice, pui~ beaucoup d'autres choses, Bref, Bonaparte,
le voyant s1 expert, le prit et le mit dans le Conseil
d'Etat, où sa vaste érudition en matière légale acheva de
le rendre agréable au maître. On l'avait faite Comte.
Encore une fois, Cabarot était ... je veux dire le Comte
Cabarot était un homme érudit et distingué par ses con-

foi

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

naissances pratiques. Mais il était aussi perdu de mœurs
,que savant et habile. Je ne puis, ni n'en ai la moindre
-envie, entrer dans les détails de son existence intérieure.
Il me suffira de dire que la société qu'il voyait, réunion de
généraux, d'hommes de son métier, de diplomates, tous
gens peu bégueules, riaient volontiers de ses habitudes, et
&lt;jUe le prince Cambacérès lui accordait une part dans ses
confidences.
Le Comte Cabarot avec tant de mérites et la faveur
.de César, n'était pas riche pourtant. Tout . au plus
.
,comptait-il trente mille francs de revenu, qui auraient
bien semblé une montagne d'or à son père, le pauvre
homme ! mais qui ne lui suffisaient pas. Ajoutez à ce
chiffre vingt mille francs de dettes par an environ, et vous
-conviendrez que ce n'était pas assez.
Le comte Cabarot, un jour qu'il travaillait avec sa
Majesté Impériale et Royale, osa lui toucher respectu-eusement quelques mots de sa profonde détresse.
Le souverain des mondes, pour me servir d'une ex'pression orientale, ne répondit à cette plainte touchante
,que par des reproches, peut-être mérités, sur les horribles
voleries de M. le Comte.
M. le Comte s'excusa de son mieux et revint a la
-charge, si bien qu'il lui fut demandé ce qu'il voulait.
_ "La main de Melle Irnois mettrait le comble à mes
yœux " répondit le conseiller d'Etat en s'inclinant:
Là-d:ssus explication sur ce qu'était Melle Irnois;
comme quoi, atl physique, elle était probablement peu
jolie (il était loin de le savoir au juste!) mais im~i co~me
,quoi, au moral, elle avait quatre ou cinq ~ent m1U~ ~ivres
-&lt;le rentes, et qu'une telle union comblerait de féhc1té le

MADEMOISELLE IRNOIS

plus humblè et dévoué sujet de sa Majesté Impériale et
Royale, etc, etc,
Par bonheur le comte Cabarot, en homme d'esprit, et
parfaitement informé, s'était pressé d'agir. Il savait vaguement que la fiUe avait dix-sept ans et qu'avec les vertus
qu'il se plaisait lui-même a signaler en elle, il ne se
pouvait pas qu'avant un mois, l'attention de bien d'autres
céladons de son genre ne se fût éveillée aussi. En effet,
on y pensait déja, mais on ne se Mta pas assez : le comte
Cabarot fut plus alerte.
La puissance auguste qu'il implorait se montra de son
c~té bénévole. Cabarot ne quitta le cabinet qu'en emportant un ordre adressé à M. l'aide de camp de service,
ou tel autre personnage qui alors transmettait les volontés
impériales, de commander a M. Pierre-André Irnois de
se présenter a trois jours de là devant son souverain.
Le comte Cabarot se vit tr~nsporté au septième ciel ;
jamais il n'avait été aussi heureux depuis le jugement de
Tallien qui l'avait regardé de travers.

CHAPITRE III
Le comte Cabarot était un trop fin diplomate pour
faire prématurément confidence à ses meilleurs amis de
l'espoir charmant qu'il avait conçu. Il gardait au contraire
la réserve la plus complète le soir de ce beau jour où
!'Empereur lui avait daigné promettre d'intervenir en sa
faveur. Mais, malgré cette discrétion, un si complet
épanouissement dilatait son laid visage, élargissait sa face
plate, que le prince archi-chancelier, non moins que

�271.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. d' Aigrefeuille et autres, ne purent s'empêcher d'~n
faire la remarque. - "Faites-moi le plaisir de me dire
ce qui clnrme si fort Cabarot ce soir ? ,, se disait-o_n.
C'était bien simple : le tendre Cabarot pensait à sa
prochaine union avec Melle Irnois.
Ici, quelque lecteur s'imaginera peut-être que le_ comt~
n'ayant jamais vu sa belle ni entendu parler de ses infirmités, se préparait à lui-même une douloureuse ~eculade. On
croira peut-être qu'il n'aurait pas voulu d'une Jeune femme
dans l'état de la pauvre Emmelina: Qu'on se détrompe 1
Il faut ici conn~tre le comte Cabarot tout entier. Pour
ix cent mille livres de rente, et même pour beaucoup
moins il aurait sans hésiter donné sa main à Carabosse
avec t~us les travers de taille et les monstruosités d'humeur
de cette fée célèbre. Le comte Cabarot était un homme
positif.
.
Je dis donc que ce soir-là, dans le salon du Prince
Cambacérès, il fut adorable d'esprit et de g~té. Lorsque,
la foule s'étant retirée, il n'y eut plus autour de la
cheminée qu'un petit nombre d'intimes, il se mit à
raconter une foule d'aventures plus ou moins risquées
avec un gollt, un tact,_ un mord~t ~ui lui va!urent des
applaudissements unammes. Il était s1 heureux .
.
Dans la maison de la rue des Lombards, la sensation
ne fiu t Pas absolument la même. Lorsque la missive
.
impériale avait été remise à M. Irnoi, M. Irnois avait
ressenti une profonde terreur. L'idée de ~ar~tre d_evant
son souverain n'avait pas fait n~tre en lut ce sent1me_nt
d'orgueil qui gonfle aujourd'hui la poitrine de_ tout o~c1cr
de la garde civique, enlevé pour la prem1è~e fois au
tonneau obscur où croupit son résiné, pour briller, astre

MADEMOISELLE IRNOJS

nouveau, dans les régions lumineuses d'un bal de la
cour.

M. Irnois était comme tous les gens à argent de cc
temps-là ; il n'aimait pas le contact du pouvoir; le mot
gouvernement le faisait frissonner. Il ne voyait dans les
hommes dépositaires de l'autorité que des ennemis nés
de sa caisse, des harpies toujours en quête de spoliations.
Il manqua tomber de son haut lorsqu'un gendarme lui
remit le hatti-schérif qui le mandait au palais.
Il arriva pile et la figure renversée dans son salon où
bavardaient sa femme et ses bell~sœurs, et bien que ce
ftît cho e assez rare chez lui que de parler de ses aflàires
ou de demander con eil, il se planta au milieu de l'aréopage féminin, et, tendant sa lettre d'un air désespéré,
il s'écria:
- "Mille noms d'un diable! regardez quel pavé me
tombe sur la tête ! "

Six yeux s'illuminèrent de curiosité, six bras s'étendirent, six mains, armées en tout de trente doigts crochus,
voulurent se saisir de l'épître qui bouleversait à tel point
le maître du logis.

Mue Julie Maigrelut fut la plus agile; elle s'empara
de la lettre et la lut rapidement tout haut, puis elle se
laissa tomber dans son fauteuil en s'écriant:
- " Ah mon Dieu ! "
Mue Catherine Maigrelut saisit au vol le précieux
papier tombé des doigts de sa sœur et s'écria de même
après l'avoir lu tout haut :
- " Ah mon Dieu ! ''
Mme lrnois, ne pouvant croire ce qu'elle avait entendu
deux fois déjà, récita ainsi que. ses sœurs le contenu de
7

�.

274

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la lettre, et donna comme elles des témoignages évidents
de sa désolation profonde.
.
Les trois femmes pensèrent un instant qu'il ne s'ag1ssait de rien moins que de faire un très mauvais parti à

à M . !mois.
L'ancien fournisseur fut cependant plus brave que ses
compagnes et les assura que suivant toutes proba~ilités
les choses n'en viendraient pas Là. D'ailleurs ce serait par
trop inique. Jamais il n'avait mal parlé d'aucun gouvernement et de celui de l'Empereur moins que de tout autre ;
ses co~tributions avaient toujours été régulièrement payées.
Sans doute il y avait eu jadis quelque peu à redire dans
Mais toutes
1a man,·ère dont il avait chaussé les régiments.
.
d' 1
ces peccadilles étaient passées depms longtemps,_ et ai leurs il n'avait jamais été en nom dans les fourmtures.
Décidément !'Empereur ne pouvait lui vouloir le
moindre mal. Que lui voulait-il donc?
.
.
Mlle Julie Maigrelut fut la première ~ ou:nr un aVlS
important sur cette question nouvelle ; Je dis n~u:elle
parce que du noir on était passé au rose. Elle_ msmua
que l'Empereur mandant son frère, son frère mnocent
comme un agneau, il fallait absolument que ce füt pour

.?

le récompenser, mais récompe.nser de ,;uo1.
.
_ " De son immense fortune,
répondit aussitôt
Mlle Catherine Maigrelut.
_ " Elle a raison," dit M 11e Julie.
- " Elle a cent fois raison, " murmura Mme Irnois.
- " Me récompenser? s'écria le richard; de qu_elle
manière ? On ferait mieux de me laisser tranqmlle,
ventrebleu !
" Je ne serais pas étonnée, mon frère, reprit

z7 S

MADEMOISELLE IRNOIS

Mlle Julie, que sa Majesté Impériale voulô.t vous faire
duc ou maréchal de l'Empire ! Vraiment! un homme si
riche que vous ! il n'y aurait rien de surprenant!
. sottes.1 cna
.
- " V ous eAtes tr01s
M. Irnois d'une voix
tonnante. Pour devenir maréchal, il faut avoir été soldat.
il me nommera plutôt baron. Enfin n'importe ! Je ve~
que la peste m'étouffe si je suis bien amusé d'aller parader
dans ces Tuileries. Comment faudra-t-il m'habiller ?
Ce fut encore une délicate question. On ouvrit et l'on
re~oussa beaucoup d'avis ; enfin on se rangea au seul
raisonnable, qui fut d'appeler le tailleur et de le consulter.
On n'avait que trois jours devant soi; la précipitation ne
pouvait être trop grande.
L~ désol_ation de M. Irnois fut sans borne, lorsqu'il
appnt le s01r même qu'à toute force, il lui fallait endosser
habit brodé, culotte de casimir, bas de soie blancs souliers
à boucles, chapeau à claque, et se faire friser,' et s'embrocher d'u,ne épée, et mettre des gants!
Cependant il se soumit; et to1.1t en jurant et en se
démenant comme w1e mécanique, il s'abandonna aux
soins du malheureux, du trnp malheureux artisan chargé
de donner des grâces à sa personne.
La maison était sens dessus dessous, et cependant
Emmelina ne prenait pas la moindre part aux terribles
événements déchaînés autour d'elle. Lorsque la lettre du
cMteau avait été montrée par son père à sa mere et à ses
tante~, elle était seule dans sa chambre suivant son usage;
le soir elle entendit parler autour d'elle de ce qui allait
advenir ; on lui dit même (ce fut M 11• Catherine) :
- " T~ ne sais pas Emmelina? Ton pere qui va
après-demain à la cour... c'est joli, ça, ma petite! "
;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Emmelina sourit doucement en regardant qui lui
parlait ; mais elle ne répondit pas, et ne parut même
avoir compris que médiocrement ce qui lui avait été dit :
Sa mère la coptempla avec anxiété, puis leva les yeux
au ciel en soupirant profondement, Dans ce moment,
Mme !mois )Je fut plus la grosse et sotte bourgeoise que
nous connaissons, mais une espèce de ]'Iiobé, tant il y
avait de vraie et profonde douleur dans ce regard lancé
vers les régions où. l'on va si souvent en vain demander
soulagement.
..
Emmelina devenait de jour en jour plus absorbée. Elle
n'était pas plus triste, mais elle parlait encore moins, et ne
s'intéressait plus à rien absolument ; ni le .bavardage de
ses tantes, ni les caresses de Jeanne, ni Peau d' ;\ne, ni
l'ourlet ne pouvaient plus rien sur elle, les tendresses
mêmes de sa mère ne semblaient plus lui tenir à cœur;
autrefois du moins, elle les cherchait ; maintenant elle
paraissait pluteit les éviter, car elle les recevait ayec indifférence ou montrait même en être impatientée. Et cependant, était-elle malheureuse? Ce n'était pas croyable, car
elle avait parfois sur la bouche et dans les yeux comme
un fin sourire, ,comme une flamme subtile qui dénotait
un bien-être infini. Quand on la regardait à la dérobée,
on la voyait ·plongée dans une sorte d'extase qui semblait
l'enivrer des plus ardentes délices. Elle ressemblait alors
à une des saintes du Moyen-Age, et si les gens de son
entourage eussent su ce que c'est que rintelligence, ils en
auraient vu la plus sublime expression sur cette figure
inspirée.
Il fallait que cette puissance de l'exaltation f-Ctt pourtant bien vive, car Jeanne tombait quelquefois dans des

MADEMOISELLE IRNOIS

277

contemplations muettes devant sa maîtresse et
.
,
,
restait
é
partag, e entre
. 1admiration et une secrète terreur. Q uan d
II
e e s arrachait à cet état si étrange pour elle II
.
, e e sortait
~e la ch~mbre sur le bout du pied, sans faire de bruit et
sen allait dans sa cuisine s'écrier :
- "Jésus! Jésus! que Mademoiselle
ressemble à la Sainte Vierge! "

Emmelina

L~ grande crise qui avait lieu autour de la jeune
~xtat~qu~ ne produisit donc aucune impression sur cette
1magmat1on perdue dans une autre sphère et M I .
d
,
. rno1s
ut se p~sser, dans ses hautes préoccupations, des sollicitudes filiales. Du reste, il n'en sentit pas le v·d . ·1
•
•
1 e, 1 ne
pouvait être exigeant, et il était d'ailleurs si absorbé
suspendu en~re la crainte et l'espérance, écoutant, tour
tour, les ~on~ectures de son conseil privé et les importantes
commun1cat1ons de son tailleur qu'i1 n'ava·t
I
d
,
1 pas e temps
,e chercher à diviser ses pensées entre sa présentation à
1Empereur et la tranquillité trop complète de sa fill . 1
lui eüt ~té d'ailleurs impossible de rêver à la fois à ::u:
choses différentes.

à

Enfin, il arri~a le grand jour où, aux yeux émerveillés
de toute la maison, dont les locataires avertis s'éta'
ameutés sur les différents paliers M Pierre And é I ie~t
. l
.
' ·
r rno1s
fi
ranch It e sem1 de sa porte en grand cost
d
• .
. . .
ume e cour
su1v1 du secrétaire mt1me qui laquais ce1'our-là d
.,
l'
1·
.
'
, escenda1t
esca ter en se laissant glisser le long d I
.
.
e a rampe pour
arriver plus vite à la voiture de louag
.
.
i
e et ouvnr la
por t 11:re.
~- Irn_ois, le riche capitaliste, était d'autant plus laid
et d1sgrac1é de la nature en cette circonstance mé
bl
·1
é •
mora e
que sa toi ette tait plus somptueuse et ét 1 . d
a ait avantage

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la prétention de faire ressortir des avantages physiques.
Je ne puis m'empêcher de jeter en courant un coup d'œil
détracteur sur ces pauvres bas réduits à envelopper ... ce
qu'ils enveloppaient, sur cette pauvre culotte de casimir,
flottant en plis mal gracieux autour de ces cuisses qu'on
devinait décharnées, sur ce maigre corps orné d'un jabot
et d'un habit marron brodé d'argent, sur cette pauvre et
déplorable épée !
La voiture roula comme elle put, car elle était fort
antique et délabrée, et atteignit les abords du Carrousel.
En ce temps-là, on aimait fort le luxe, et le souverain,
qui voulait ra_nimer le commerce, en ordonnait l'étalage.
M. Irnois ne fut pas autorisé à faire rouler son équipage
sur la noble poussière de la cour impériale ; il mit pied à
terre, et, sa lettre d'audience à la main, gagna, non sans
quelque risque, à travers les voitures et les chevaux
l'escalier d'honneur.
Il y avait grande réception. A côté de l'aide de camp
de service qui appelait le nom de tous les présentés, se
trouvait un homme d'une quarantaine d'années, assez
laid, mais portant physionomie fine, madrée et spirituelle.
C'était le comte Cabarot, fort inquiet de l'arrivée de son
futur beau-père. L'aide de camp ayant jeté les yeux sur
la lettre d'invitation et sur le personnage qui l'avait remise,
lança un regard significatif au conseiller d'État. Celui-ci
toisa fixement son futur beau-père .....
Mais au lieu d'assister ainsi à une réception impériale,
ce qui est un bien trop grand honneur' pour ce petit récit,
mieux vauf nous en retourner dans la sphère plus humble
du salon de Mm• Irnois.
Là, plus de splendeurs, assez de magnificences, plus de

MADEMOISELLE IRNOIS

2 79

cette pompe un peu théitrale comme on l'entendait sous
l'Empire. Une lampe br~le assez tristement sur un
~éridon au milieu de l'appartement. La tante Julie
tncote, la tante Catherine tricote, et M!h• Irnois tricote
aussi. Emmelina est auprès du feu dans son fauteuil, et,
les yeux fixés sur les charbons, considère, probablement
en Y plaçant l'acte qui se joue lentement dans sa tête le
monde igné dont la flamme change à chaque instant' les
formes.
L?nquiétude est à son comble, tout le monde parle à
la fois. Jeanne a servi longtemps de messager entre les
terreurs du salon et celles de la cuisine; mais les émotions
sont trop vives, la cuisine monte au salon, et à entendre
parler roi, empereur, maréchal, baron, duc, prison et
mort, on se croirait dans une réunion politique.
Enfin un violent coup de sonnette se fait entendre. Le
cri de oh! très prolongé s'échappe de toutes les bouches
la cuisinière court ouvrir. M. lrnois se précipite dans
salon, pâle, non, blême! les yeux flamboyant~, et jurant
co~_tre toutes les divinités de· !'Olympe à part le Styx
qu 11 ne peut nommer, ne le connaissant pas.. Certes,
depuis le jour où le bourgeois, le comte, le procureur, la
dame philantrope, ses anciens maîtres, lui donnèrent son
congé, il n'avait pas été plus démonstratif dans sa colère et
dans son dépit, mais, aux emportements de son langage, se
mêlait un sentiment de frayeur qui n'échappa à aucun
des témoins de cette scène émouvante.

I;

Enfin, M. Irnois, ayant beaucoup juré, lança son
chapeau à claque à la tête du secrétaire intime, s'assit
brusquement devant le feu, et, ayant mis à la porte par un
dernier éclat de voix, tous les échappés de la cuisine, il

�280

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

commença à satisfaire la curiosité trop surexcitée de sa
famille.
"Au nom de tous les Saints! s'écriaient les trois
femmes, dites-nous ce qui vous est arrivé ! "
- "Je suis un homme perdu, ruiné par d'affreux
scélérats, s'écria M• lrnois; voilà ce qui m'est arrivé,
mille noms d'un .... ! Ah ! mon Dieu! dans quelle affreuse
position je suis ! Vous ne savez pas ce qui se passe ?
Eh bien donc l j'entre dans Les Tuileries: une cohue,
un bruit, une chaleur dont on ne se fait pas l'idée 1J'étais
pressé de voir !'Empereur pour savoir ce qu'il me voulait
et m'en retourner. J'arrive dans un dernier salon; on
m'avait 6té ma lettre des mains, je ne sais qui, je ne sais
comment: j'étâis ahuri l Un grand homme tout brodé,
avec des épaulettes et un grand ruban rouge en travers,
me pousse par l'épaule, car, ennuyé de tout ce fracas, je
ne bougeais pas plus qu'un terme. Je ne voyais plus rien!
et je me trouve nez à nez avec l'Empereur ! "
- "Avec !'Empereur!" répéta l'assistance, à l'exception d'Emmelina qui n'écoutait point.
- " Silence donc l bavardes infernales que vous êtes !
s'écria M. Irnois, en donnant un grand coup de pied
dans les b1khes, violence qui fit tressaillir, puis soupirer
sa fille. Silence donc! Oui l'Empereur ! Et il me dit,
cet Empereur, en me montrant du . doigt un homme
placé derrière lui : " Préparez-vous à marier votre fille à
M. le Comte Cabarot; je le fais ambassadeur ! '' Ma foi !
dans le premier moment, sans trop savoir ce que je disais,
je m'écriai: "Donner Emmelina à ce ... Je n'allai pas
plus loin, car !'Empereur me jeta un regard! oh I quel
regard! Il me sembla que la terre s'enfonçait sous moi;

MADEMOISELLE IRNOIS

que j'allais être emprisonné, fusillé, égorgé, massacrt ! Je
me trouvai près de m'évanouir, et il paraît même que je
m'affaissai, car je fus soutenu dans les bras d'un
misérable!... C'était, le croiriez-vous? le misérable auquel
l'Empereur veut que je donne Emmelina, qui osait
m'empêcher de tomber! Je le regardai d'une façon!...
Comme !'Empereur m'avait regardé; mais cela ne lui
produisit pas le même effet. Au contraire, il me fit une
grimace en façon de sourire, et me dit: « Mon cher
M. Irnois, notre connaissance arrive un peu brusquement,
mais n'en soyez pas moins stlr de mes respects; nous
avons des amis communs! - Je ne crois pas, lui.répondisje, avec ce ton que vous meconnaissez1 je n'ai pas d'amis!"
Il ne fut pas étonné, et il me dit en me saluant: "J'irai
présenter mes hommages respectueux à Mnie Irnois
demain, sans faute. Je serai sorti I m'écriai-je. L'Empereur vous ordonne de rester chez vous, toutes les
fois que je vous en avertirai ", me répliqua-t-il en me
regardant dans les yeux. J'eus peur et je m'en revins.
Concevez-vous une pareille position ? "
- "C'est monstrueux I" s'écrièrent les femmes.
- "Il vient demain, le monstre?" demanda Mademoiselle Julie.
- " Demain !" dit Irnois.
- "Eh bien! je suis d'avis, poursuivit la vieille fille,
qu'on lui dise son fait en trois mots: "Vous n'aurez pas
Em.mdina ! Vous ne l'aurez pas! ah damer "
- " Sotte que vous êtes ! hurla M. Irnois; il ira
chercher la gendarmerie et je serai tratné en prison ! "
- " Aimez-vous mieux la mort d'Emmelina? '' dit la
mère.

�282

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MADEMOISELLE IRNOJS

m'en aller avec lui. "
Chacun se regarda ; mais plus on faisait d'efforts pour
comprendre, moins on y parvenait. Il ne semblait pas.
possible qu'Emmelina, toujours enfermée dans la maison,
ne sortant jamais, ellt pu connaître l'époux que la volonté

- "Ne la contrariez pas, dit la tante Julie ; clic aura
sans doute rêvé quelque chose, et demain, vous la verrez
plus raisonnable ; car elle est pleine d'esprit, cette petite
Emmelina. N'est-ce pas, mon bijou, que tu seras demain
plus raisonnable ? "
- "Je veux bien m'en aller avec lui, reprit Emmelina... Quand est-ce que je partirai ? "
- " Ah ! mon Dieu ! dit W 0 !mois, élevez donc les
enfants pour qu'ils soient aussi ingrats! Cette petite qui
est adorée ici, et qui ne songe qu'à suivre le premier
malotru !... Emmelina, vous nous faites beaucoup de peine 1
Emmelina resta fort insensible à cette plainte ; elle
souriait, elle riait, elle frappait ses mains l'une contre
l'autre ; elle était en proie à une agitation nerveuse telle
que jamais on ne lui en avait vu une pareille. Tout le
monde autour d'elle était confondu.
M. Irnois ne savait que penser, et était tout prêt à
lancer des volcans de jurons. Sans y avoir beaucoup songé,
il se croyait sür de l'éternel attachement de sa fille ;
il avait construit sur la mauvaise santé de cette enfant
tout un édifice d'espérances que le moment présent faisait
crouler. La garder constamment auprès de lui avait été le
bonheur sur lequel il avait le plus fermement compté.
L'heure présente était bien cruelle.
Il se promenait de long en large dans l'appartement,
mais il ne disait rien, il était trop affecté pour pouvoir
parler.

impériale imposait à ses parents.
- "Mais, dit Madame lrnois, où l'as-tu vu?"
- "Ah ! ah ! répondit Emmelina fixement ... et puis.
elle s'arrêta, réfléchit et reprit: "je ne veux pas le dire. ,,.

Les deux tantes et la mère pleuraient à chaudes larmes.
La jeune fille n'y faisait pas la moindre attention.
Cc fut ainsi que la soirée finit dans une consternation
profonde d'un c6té, de l'autre dans une joie qui ne cher-

" on, répondit M. lrnois ; mais quand je serais
coffré cela n'emp!cherait pas le mariage."
- "Que faire donc?" dit Mel1• Catherine.
- "Emmelina, dit la mère d'une voix pleine de
larmes et en se mettant à genoux devant sa fille,
Emmelina, on veut te marier! Emmelina, on veut t'emmener d'ici, mon cher amour I réponds-moi, que veux-tu
que je fasse ?"

CHAPITRE IV
Tout le monde fut consterné, lorsqu'à la question de

sa mère, on vit Emmelina soulever doucement la tête de
caté, et dire avec un sourire ineffable de douceur et des
regards brillants :
- "Oui, Maman, je veux bien m'en aller."
- " Comment ! dit M. Irnois, tu veux bien t'en aller ?
Qu'est-ce que cela signifie?... Tu veux nous quitter
. pas.~ "
pour suivre ce Cabarot que tu ne connais
- "Si fait bien, répondit la pauvre fille en secouant
la tête d'un air joyeux ; si, je le connais !.. . Je veux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
MADEMOISELLE IRNOIS

chait pas à se contenir. Jamais on n'avait entendu chanter
Emmelina. Quand Jeanne vint la prendre dans ses bras
pour l'emmener coucher, on l'entendit gazouiller des
notes confuses aussi gaies que l'oi eau puisse en conter
aux arbres des bois.
. A peinc' Emmelina sortie, la bombe éclata: _M. ~:nois
tomba dans un accès de colère et de désespoir qu 11 ne
chercha plus à contenir ; et les femmes, bien que f~isant
chorus avec lui, ne purent esquiver une bonne partie de
ses reproches. Il les accusa d'avoir reç~ Cabaro; en ~on
absence d'avoir souffert que Cabarot lui enlevAt 1 affection
de sa fille d'avoir par sottise féminine monté la tête à
1
•
une enfant innocente ; il les accusa, bref, de son mieux,
et elles se défendirent autant qu'elles purent. Au fond,
elles se croyaient ensorcelées, comme aussi leur fille et
nièce, car jamais de leur vie elles n'avaient aperçu l'ombre
d'un homme qui s'appelit Cabarot, et deux heures auparavant elles auraient encore juré qu'Emmelina ne le
connaissait pas plus qu'elles.
Mais maintenant elles ne savaient plus à quoi s'arrêter.
C'était donc une d~olation générale mêlée de curiosité i
car enfin, il devait y avoir un mot à l'énigmti et le temps,
certes, le ferait connaître.
.
Le lendemain à midi, le secrétaire intime, remplissant
'
les fonctions d'introducteur,
annonça dans le salon qu' un
Monsieur demandait à voir Mme lmois.
- " Comment s'appelle-t-il ton Monsieur ? "
- "11 dit qu'il s'appelle le comte Cabarot. "
_ "Ah l grands dieux du Ciel ! " s'écria toute l'as-semblée ; M. lrnois fajtes entrer ce Monsieur. 0
•
M. Irnois alla en rechignant, mais poussé par la sainte

terreur de l'autorité impériale, au devant de son futur
gendre; il le trouva dans l'antichambre, se débarrassant
de son carrick.
Le comte Cabarot avait fait une toilette de fiancé, il
avait pensé que la parure la plus soignée semblerait¼ la
famille dans laquelle il s'introduisait une preuve d'égards.
Comme il les savait fort bourgeois, il avait aussi étalé ses
ordres et ses croix sur sa poitrine, dans le but de les
éblouir quelque peu.
- "Ma façon de m'introduire auprès de leur fille,
s'était-il dit, est un peu vive ; maintenant que nous
sommes entré au moyen d'un coup d'éclat, c'est d'une
bonne politique que d'atténuer l'elfet produit, par des
procédés convenables. "
Il mit tout à la fois en œuvre ce système de conduite,
aussit~t que la longue figure de M. Irnois se présenta à
lui. Le train du corps penché en avant, la tête rejetée en
arrière, les yeux, les joues, la bouche tout souriant, les
deux mains a.lfectueusement tendues.
- "Eh ! bonjour donc, Monsieur I s'écria-t-il; permettez-moi l'indiscrétion de venir vous troubler si vite !
Je n'ai fait que vous entrevoir hier au ch!teau, et, je
l'avoue, j'avais le désir le plus vif de vous serrer la main 1
Voulez.vous bien me conduire auprès de votre charmante
famille? Je b~le de lui ~tre présenté.••
- "Monsieur, dit l'ancien fournisseur, vous pouvez
me suivre si vous vouJez. Madame Irnois, et vous,
Mesdemoiselles Maigrelut, voilà le Comte Cabarot dont
!'Empereur m'a parlé. "
Le conseiller d'Etat salua plus bas qu'il n'avait fait
pour le maître du logis, et en agitant sa main droite d'une

�286

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

manière tout à fait galante et respectueuse. Quand il
releva les yeux, il chercha à deviner laquelle de ces trois
personnes était la proie qu'il convoitait ; mais il comprit
bientelt que la tante Julie, la plus jeune des trois sœurs,
n'avait pas un profil de seize ans. Il se résolut à patienter,
puis il engagea l'entretien.
- "Mon Dieu, Mesdames, dit-il d'une voix doucereuse, vous voyez en moi un homme tout rond, tout
d'une pièce, qui vous demande la permission d'être à son
aise au milieu d'une famille qu'il estime. Sa Majesté
}'Empereur, dont la sagesse et la haute bonté égalent la
puissance, a daigné penser que je pourrais, par ma position,
mon caractère, mes principes, assurer le bonheur de
Mademoiselle votre fille, qui, par son esprit et par ses
grâces est digne de tout respect. Ne pensez-vous pas que
cette auguste approbation, en me comblant de reconnaissance, vous donne en même temps des garanties
certaines de ce que je suis ! Non, !'Empereur, notre
glorieux maître, ne voudrait pas sacrifier le bonheur d'une
personne aussi intéressante que M elle Irnois. Veuillez me
considérer, Madame, comme un fils respectueux et dévoué; et bien que notre connaissance soit un peu nouvelle,
agissez-en avec moi comme vous feriez envers un ancien
serviteur.
" Voila, se dit-il en lui-même, après avoir débité ce
discours, qui ne peut manquer de plaire à ces pleutres.
Je leur mets la bride sur le cou, nous allons devenir
compères et compagnons."
Quelques seigneurs de la Cour Impériale avaient une
très forte tendance à se poser en très véritables magnats
devant les autres classes de la nation.

MADEMOISELLE IRNOIS

Mme Irnois salua légèrement le comte et lui répondit :
- " Vous êtes bien bon, je ne désirais pas marier ma
fille, "
- " Ah ! mon Dieu ! pourquoi, chère dame ? Elle a
seize ans, elle doit avoir seize ans ; n'est-ce pas l'âge
le cœur commence à .•.... "

ou

-

"V ous ignorez
.
peut-être dans quel état de santé

est notre Emmelina?"
rr
.
- " J' a1. ou1" d'1re, en erret,
que vous aviez
conçu
quelques inquiétudes sur sa poitrine, continua Cabarot de
l'air doucereux qui, pensait-il, lui réussissait si bien. Sans
doute une croissance bitive, le développement précoce de
l'intelligence ... Il ne faut pas trop vous inquiéter, chère et
bonne dame ; vous ne devez pas douter du soin avec lequel
je soignerai cette belle fleur ! "
Toute la famille regardait le comte d'un air effaré.
Evidemment il ne connaissait pas Emmelina; il ne Pavait
ni vue, ni entendue, et c'était la vérité: Cabarot avait
bien su que, de par le monde, il existait un richard nommé
Irnois, et que ce richard avait une fille, mais il s'en était
tenu à ce renseignement, et il ne s'était nullement enquis
du caractère, de la santé, de la beauté que pouvait avoir
le femme &lt;lont il convoîtait la dot. Mais alors, comment
Emmelina pouvait-elle être tombée amoureuse folle d'un
homme qui parlait si aveuglément de sa croissance trop
Mtive et du développement précoce de son intelligence ?
Voilà ce que M. !mois et les trois femmes se demandaient avidement des yeux.
- Monsieur, reprit Mme Irnois, vous n'êtes pas, je
crois, bien informé de ce qui touche notre paune enfant.
Elle est contrefaite, je dois vous le dire. "

�28'8

LA NOUVELLE REVU:E FRANÇAISE

- " Ah l Madame, quel blasphème proférez-vous là ?
s'écria Cabarot qui vit se peindre dans son imagination le
profil d'une bosse. Je suis bien certain que vous exagérez
quelque léger défaut tout à fait insi,gnifiant. D'ailleurs,
serait-il vrai que Mademoiselle votre fille ptît manquer
absolument de beauté, que sont les fragiles avantages des
charmes physiques dans la vie de ménage ? Ses grâces et
son esprit...... "
- " Sans doute, dit M. Irnois, mais elle ne dit jamais
mot. "
- " Les vertus dont elle èSt douée, reprit le Comte
avec un redoublement d~enthousiasme, oui, ses vertus,
voilà ce qui m'attache à etle ! Croyez-moi, je n'ai j~ais
ambitionné qu'une épouse vertueuse et sage ! Mais ne
pourra:is-je voir la belle et touchante Emmelina ? Ne me
sera-t-il pas permis de déposer à ses pieds mêmes l'hommage
. .
,,
de mon cœur ? Vous comprenez mon 1mpat1ence et ...
Une crainte subite vint serrer le cœur de M"'• Irnois :
- "Je vous avertirai d'une chose, dit-elle.
_ " Et de laquelle? s'écria le comté prêt à souscrire
à tout, à ne se laisser' arrêter pas aucune difficulté, à accepter toutes les conditions au moins provisoirement.
_ "Je vous prie de· remarquer que ma fille est une
enfant, et qu'il ne faut pas supposer mal des manières
qu'~lle pourra avoir avec vous. Elle sera peut-être un peu
plus affectueuse qu ''l
I n ' es~ d' usage. "
_ " Pestè ! songea Cabarot, il paraît que .c'est une
égrillarde ! On y veillera."
Il ajouta tout haut :
- " Caractère franc et sans façon: c'est un gage de
bonheur à ajouter à tant d'autres. "

MADE~OJSELLE IRNOIS

2 89

- " Je vous avt;rtis, poursuivit M''" Irnois, qu'elle est
prévenue en votre faveur, et cela je ne sais comment car
~lie ~e sort jamais, et je ne sache pas qu'elle vou: ait
Jamais vu. "

,, C'

rr

est un erret de la sympathie, s'écria Cabarot en
riant; mais encore, ne pourrai-je la voir ? Nous causerons
de tout cela fort à loisir. Je brille de lui être présenté."
- " Catherine, dit Mme Irnois, va je te prie dire à
Jeanne de l'apporter. "
Ce mot l'apporter donna un frisson au comte Cabarot.
Il pensa qu'on venait de lui parler de difformité. II se
figura _les choses au pire. De quelque philosophie qu'il ft1t
doué, 11 eut ~ moment d'hésitation. Il fut sur le point
de se poser lm-même son mariage comme une question et
d'admettre des causes de rupture; heureusement cette
crise ne dura pas. Il se rappela sur le champ qu'une
auguste volonté' avait été compromise par lui dans cette
affair~, et _que reculer c'était en quelque façon faire mépris
des b1enfa1ts du maître; que d'ailleurs il épousait fort peu
1a fille et beaucoup la dot; qu'avec une fortune comme
celle dont il aurait la jouissance, il aurait la pleine liberté
de loger sa femme aussi loin de lui qu'il voudrait, et même
de la reléguer à la campagne, si le séjour dans- un même
hôtel venait à lui déplaire.
Le comte Cabaret avait à peu près terminé les réflexions
que l'on vient de voir plus haut, quand la porte s'ouvrit et
la tante Catherine reparut.
- " Voici Emmelina ", dit-elle en reprenant sa chaise
et son tricot.
En effet, derrière elle entra Jeanne, portant la jeune
fille dans ses bras. Ce fut une scène singuliere.
8

�290

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Au moment où l'on vit la vieille domestique et son
vivant fardeau, la pauvre malade parut ro~ge comme une
cerise, les yeux pleins d'une ivresse angélique, belle, trè
belle ! tant elle avait d'émotion et d'amour répandus sur
tous ses tra .its • Mme Irnois avait bien fait de prévenir le
comte, car le premier mot d'Emmelina fut de s'écrier:
_ Où est-il ? Ou est-il ?
Et elle étendait ses deux bras, et elle e penchait en
avant avec W1e passion indicible.
.
_"Vrai Dieu! dit le Comte Cabarot, elle est horrible
.
. 1"
cette malheureuse éclopée, et funeusement
vive
.
Et comme il avait bien réfléchi ainsi qu'on l'a vu, et
qu'il s'était cuirassé contre les dégo0ts probables de
l'aventure, il se précipita bravement au devan~ de sa
fiancée et voulut lui prendre les mains pour les baiser avec
autant de feu qu'il en était capable.
.
"Mais Emmelina ne le regarda seulement pas, et retirant
ses mains comme on fait à un importun, s'écria :
_ " Où est-il donc ? "
_ Mais devant toi, dit sa mère; voilà M. Cabarot
avec qui tu veux t'en aller." Emmelina se jeta, en arrière
dans les bras de Jeanne, en pol.1$ant un cri d horreur et
d'effroi 1

,

_ "Je ne le connais pas, dit-elle en pleurant. Ce n est

pas lui ! Jeanne ce n,est pas 1ut. 1. "
Elle se mit à sangloter. Son père la prit dans ses bras,
elle le repoussa. " Laissez-moi ", dit elle.
On la plaça dans son fauteuil, et elle continua à pleure~
sans vouloir lever la tête, ni regarder son fiancé, ~u•
maintenait toujours avec soin sur ses lèvres son sourire
courtois et soumis.

MADEMOISELLE IRNOIS

Au fond du cœur, le Comte Cabarot était impatienté
outre mesure.
- " Quoi ! pensait-il, ce n'est pas assez d'avoir une
femme bâtie comme celle que voilà? il faut, qu'outre
toutes ses difformités, je lui découvre encore une affection
pour quelque fat ! J'aurai bien à faire avec cette petite
personne si je veux lui redresser l'entendement. Mais
patience ! j'en viendrai à bout. "
Le salon de Mme Irnois était cependant une vraie tour
de Babel; on ne savait plus qu'y devenir. Après quelques
sanglots, après s'être tordu les mains, Emmelina, le visage
noyé de larmes abondantes, était devenue pâle, pâle comme
la mort, ses yeux s'étaient subitement ternis, elle était
tombée à la renverse dans le fauteuil et s'était évanouie.
- " Voilà ma fille qui se meurt ! " s'écria Mme Irnois.
- "Mille tonnerres ! " hurla le fournisseur. Les deux
tantes imitèrent les parents en accourant a,·ec précipitation
autour de la malade. Cabarot ne fut pas moins leste. Cette
scène douloureuse rentrait pour lui dan les choses prévues.
Il ne s'était pas attendu à en ~tre quitte à moins, car il
avait trop d'esprit pour supposer que l'afiàire de son
mariage, déterminée si brusquement par une volonté d'en
haut, se pourrait conclure sans quelque récri du caté de
l'indépendance violentée.
Il offrit gracieusement son flacon pour faire revenir à
elle son adorable Emmelina, comme il lui plut de
s'exprimer. Mais le flacon n'y faisait rien : Emmelina
restait sans connaissance.
- "Mon Dieu! dit Mme Irnois en levant les épaules
et en regardant Cabarot en face; tout ce monde qui est
là autour d'elle lui fait plus de mal que de bien. "

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cabarot ne crut pas devoir jouer la sourde oreille; il
pensa en avoir assez fait pour un premier jour.
- "Ah! Madame, s'écria-t-il d'un ton soumis, que je
suis malheureux de ne pouvoir encore revendiquer un
droit à prodiguer ici mes soins. Mais je comprends du
moins vos inquiétudes maternelles, et je me retire. Adieu,
Madame; adieu, Mesdemoiselles, à demain. Recevez mes
profonds respects. "
Il saisit la main de M"'e Irnois et la baisa avec effusion ;
il fit la même faveur aux mains sèches et tannées des
deux vieilles filles; il glissa un napoléon dans les doigts de
Jeanne. Puis, se retournant, il prit M. Irnois par le bras
et l'entraîna avec lui vers la porte ... Bien lui prit de le
tenir ferme, car s'il n'eftt dépendu que de sa volonté, le
futur beau-père n'aurait pas suivi son futur gendre.
- "Que me voulez-vous? dit M. Irnois, arrivé dans
l'antichambre à la remorque, ne voyez-vous pas qu'il faut
soigner ma fille?"
M. Cabarot prit un ton mitoyen entre la débonnaireté
et la raideur impérieuse.
- "Mon cher Monsieur, j'ai vu Mademoiselle votre
fille, et elle me convient sous tous les rapports. J'obéirai
très aisément à !'Empereur. A quand fixons-nous la signature du contrat?"
- " Diable I vous allez vite! "
- "C'est mon usage. Et d'ailleurs l'Empercur le
veut. "
- " Mais !'Empereur ne sait pas que ma fille est
malade?"
- "Nous la soignerons. Il faut en finir. L'Empereur
n'aime pas les résolutions qui traînent. "

MADEMOISELLE IRNOIS

-

" Mais si Emmelina ne veut pas de vous? "

- " Ce sont là des caprices de jeunes filles auxquels
des hommes sages tels que vous et moi ne doivent pas
s'arrêter. Comme pere, il doit vous suffire d'avoir une
confiance entiere dans ma probité. "
..;c ne vous connais pas ! "
- "Mais
- "Et comme sujet, reprit Cabarot d'une voix haute
et grave, vous devez obéissance à !'Empereur."
Irnois sentit passer dans ses membres un frisson d'épouvante. Il se trouva si fort à la discrétion de Cabarot, qu'il
fut sur le point de tomber à ses pieds et de lui demander
pardon,
- "Eh bien! à quand le contrat? reprit l'impassible
épouseur ".
- " Quand vous voudrez. "
- "Je vais donc passer sur le champ chez mon
notaire et lui donner ordre de s'entendre avec le v6tre.
Nous serons aisément d'accord. Vous n•avez pas d'autre
héritier que la future comtesse Cabarot? C'est très bien!
Adieu donc et à demain l "
- "Je voudrais, s'écria Irnois, quand le conseiller
d:Etat ne fut plus à portée de l'entendre, que tous les
diables pussent te tordre le cou dans la nuit ! ,,

( A suivre).

COMTE DE GOBINEAU.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

PREMIÈRES ŒUVRES, par Gustaue Flaubert, tomes

1

et

2

(Fasqucllc).
Voici deux volumes compacts remplis par tous les manuscrits
que Flaubert entassa dans ses tiroirs jusqu'en 1842. lis ne nous
apportent sur l'homme et son ~én~c aucune ~évélatio~. Ils
confirment simplement, sans l'enrichir, le portrait assez simple
qui ressort des romans et de la CorreJ/&gt;!11dance. R~na_n, assez
malin, lorsqu'il voulut publier, de son vivant la prmc1pal~ de
ses œuvres de jeunesse, 1'.Aoeair de '4 Sât11ce, l'appela son vieux
Pourana. Les Premitres Œuures de Flaubert, c'est son vieux
Pourana romantique. Elles constituent une contribution, qui
c(it été déjà fort banale dès cette époque, à la physiologie d'un
jeune homme atteint d'encéphalite ro_man~ique entre 1836 et
1842. Et tout ce Flaubert-là se trouvatt déJà dans les Jeu,mFranu de Gautier. Tel drame en cinq actes, Loys XI, est un
grilfonnage de collège : il sert au moins à nous montrer ~ue la
passion malheureuse de Flaubert pour le th~tre, celle qm nous
a valu le Camlidat et le Clibteau des Caurs, remontait à son
enfance, à son goC:lt pour les cartonnages et les actrices du ~~tre
de Rouen. Marrli, qui est de 1839, est un informe champignon
poussé au pied de Faust, mais aussi u~e pre!11ièrc ébau~c de la
Tentation de Saint-.A11toine. Les Mlmotres d un Fou et Nwem~re
forment deux esquisses de la m~me œuvre, un roman autobiographique, ou simplement un roman de la puberté, for,teme~t
inspiré de la C011ftssion d'un Enfant du Siede. On n Y vmt
Flaubert qu'à l'état érotique, colérique ou dégo0té. Presque

2 95

dans la même page il écrit à trente lignes d'intervalles:" J'aimais
pourtant la vie, mais la vie apansive, radieuse, rayonnante; je
l'aimais dans le galop furieux des coursier~ dans le mouvement
des vagues qui courent vers le rivage; je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards
amoureux ... , dans le soleil couchant, qni dore les vitres et fait
penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées en regardant l'Asie," et ensuite: "Je suis né avec le désir
de mourir. Rien ne me paraissait plus sot que la vie et plus
honteux que d'y tenir. " Il n'y a pas là de contradiction, mais
toujours les deux versants du génie de Flaubert, son être d'imagination, son être de réalité. Dans ces deux courts romans, il
est successivement, et sans illusion de sa part, Emma Bovary,
Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchct : personnages peu compliqués. L'homme ne se modifiera plus, ne s'enrichira guère.
Il n'en est pas de même de !'écrivain. L'essentiel de Flaubert,
sa goutte de pourpre, c'est son style : Je reste, un coquillage qui
se sentait broyé par la vie pour servir à cette œuvre de choix !
A ce point de vue, ces deux volumes deviennent intéressants.
lis nous font connaître, dans ses racines et ses origines, ce style.
Ils nous font toucher la nature primitive de laquelle et contre
laquelle Flaubert l'a construit.
On peut en obtenir une clarté sur une que tion que M. Remy
de Gourmont a posée et traitée autrefois dans un de ses livres
les plus aigus : le Probllme du Styk, - et qu'il appelle, à cause
de l'occasion qui la soulève, la question Taine. Il s'agissait du
style de Taine, et de certains aphorismes tranchants émis par
M. Faguet dans l'une de ses Histoires de la littérature ftanraise
(elles ne sont pas encore numérotées). "Le style: de Taine,
disait M. Faguet, est un miracle de volonté. Il est tout artificiel.
On sent que non seulement il n'est pas l'homme, mais qu'il est
le contraire de l'homme. Ce logicien, qui a vécu dans l'abstraction, a voulu se faire un style plastique, coloré et sculptural,
tout en relief et en images, et il y a réussi. Et c'est pour cela

t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

que Taine est un modèle; car, puisque le style naturel ne
s'apprend pas, il reste que c'est dans Taine et dans les écrivains
qui lui ressemblent que l'on apprendra le style qui se peut
apprendre. "
La "question Taine" est donc celle de savoir si un style peut
nattrc de la volonté. Mai$, entre parenthèses, et avant d'aborder
cette question formelle, je dirai que, sur la question matérielle,
celle de Taine lui-m!me, je ne suis ni de l'avis de M. Faguet,
qui est aux antipodes de la vérité, ni tout à fait de celui de M.
Gourmont. Volontaire et artificiel, ou non, le style de Taine n'est
point d'abord on style plastique, tout en relief et en images, mais
avant tout un style oratoire. "Taine, dit M. de Gourmont, est
nettement un écrivain sensoriel. " Oui, mais il l'est secondairement, et son écriture sensorielle ne figure jamais qu'on moyen,
au service d'une lin oratoire. In hilmria oraœr, le mot dont il
épigraphie son Tite-Liot s'applique à lui. Pour que son style
mobilise, déploie, exploite toutes ses richesses, il faut que ces
richesses soient disposées en vue d'un ordre logique, en vue
d'une preuve. Quand on y regarde dç près, c'est la même éducation classique, celle de Cicéron et du COTU-ion11, qui produit
Cousin et Taine, la forme oratoire vide et la forme oratoire
pleine : la b.iudruchc et le marbre ont ici des lignes pareilles.
Tout chez Taine est orienté vers la preuve, vers la thèse;
homme complet, sensitif éveillé, qui enregistre facilement dans
cc qu'il écrit l'apport abondant de sa mémoire émotive, il
n'admet cet apport sensuel que pour le faire passer en maçonnerie, en architecture. Lorsqu'il peint pour peindre, dans
Grainr/Qrge, dans le Yoyage en Italie, le dessin de sa phrase reste
le même, mais rien ne vit, rien ne chante, le livre devient
pesant, artiliciel, il ennuie. Taine ne donne sa mesure, il n'est
lui-même, que dans cc qu'il appelle un palais d'idées, et seul
de son temps il a réussi à construire de ces palais très amples,
très équilibrés, dans le goO.t de la Renaissance : artiste complet
il en est à la fois l'architecte et le décorateur; dans les substruc•

tions visibles, l'appareil à bos,ages avec ces petits faits entassés
et distincts, rappelle le Palais Pitti, et fa peinture puissante
des plafonds est d'un Bolonais qui se voudrait Vénitien. Mais
toute la décoration est subordonnée à l'architecture, à une
architecture logique, oratoire et probante. Quand t;CS images ne
prennent pas place dans un ordre, c'est de l'or qui devient
charbon. Le "logicien qui vit dans l'abstraction", qui aurait
pour contraire son "style pl:istique, coloré et sculptural, tout
en reliefs et en images'', n'existe, comme M. de Gourmont
nous le montre, que dans l'imagination de M. Faguet, et
d'ailleurs, depuis Parménide et Platon, il n'y a pas eu de plus
grands créateurs d'images que les logiciens de génie vivant dans
l'abstraction, ayant comme le cMne de la fable, la tête voisine
du ciel et les pieds vers l'empire des morts. Seulement, le
"visuel" et le "sensoriel" que M. de Gourmont voit dans
Taine, ne fournissent i ce style que le sang en mouvement dans
un corps vigoureux, pondéré, puissant et dont l'essence est de
disposer des preuves, de faire agréer des raisons. Aussi un tel style,
où le visuel et le se~oriel sont subordonnés, semble par là, en
tant même que style, fort différent d'un style où le visuel et le
$ensoriel sont le primordial et l'essentiel, celui d'un Hugo
dans sa prose (comparez les C~ts Y,m aux Carnel, de Yoyage),
d'un Michelet (comparez les Origilles et !'Histoire dt la Rivo/11tion), d'un Gautier (comparez les deux Voyages en Italie, celui
de Gautier qui a conservé ses couleurs, comme un tableau
vénitien, celui de Taine qui a poussé au noir). Les Origines dt
la France cmtt111porai11e, si opposées à Michelet, n'ont qu'un
pendant, qu'un analogue, dans la littérature française, c'est
l'autre chef-d'œuvrc de l'histoire oratoire, !'Histoire des Yariations. Si Bossuet avait conservé dans son Histoire toute la H:unme
imagée de ses premiers Sermons, si cette flamme avait fait partie
de sa bonne conscience, s'il l'avait cultivée et développée, les
deux livres se ressembleraient bien davantage.
Venons à la question générale qui est, en somme, une discus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sion du mot célèbre de Bufron. M. Faguet admet que le style
peut être, ainsi que chez Taine, le contraire même de l'homme.
M. Remy de Gourmont n'a pas de peine à relever, en ce qui
concerne Taine, la légèreté de ces affirmations, qui ont pour
source une phrase de Sarcey, à montrer aTec quelle naJveté
pataugea dans cette source douteuse un M. Albalat, qui,
" ébloui, suit des yeux" M. Faguet, "le boit " et, auteur de
l' Art d' étrire enseigné en oingt lero111, de la Formation du styk par
I' assimilation tks auùurs, nous assure que "Taine, d'abord
écrivain abstrait,avait plus tard coloré son style artificiellement."
Comme il enseigne, dans ces deux livres, à colorer ainsi un
style quelconque, l'exemple de Taine sert, à point, de
réclame (vingt mille lettres d'attestation) à notre marchand de
poudres colorantes. M. de Gourmont, lui, dit avec beaucoup de
bon sens: "Bufron faisait de la science. Le style est l'homme
même est un propos de naturaliste, qui sait que le chant des
oiseaux est déterminé par la forme de leur bec, l'attache de leur
langue, le diamètre de leur gorge; la capacité de leurs poumon, ... Il y a bien deux sortes de style ; elles répondent à ces
deux grandes classes d'hommes, les visuels et les émotifs." Le
style, pour lui., est donné, comme d'ailleurs tout l'homme, dans
la nature sensible de l'homme, il est secrété par une sensibilité.
On sait que M. de Gourmont représente chez nous, très singulièrement, un délégué du XVlll" siècle, comme Brunetière
tenait jadis la place d'un delégué du XVIl6• Son sensualisme
est dérivé des mêmes sources que celui de Taine lui-même.
L'explication d'un style, ou même de quoi que ce soit, par une
volonté autonome, lui paralt le comble du non-sens. Louant
M. Victor Giraud d'avoir, dans son livre sur Taine, jugé
" irrecevable" l'opinion de M. Faguet, M. de Gourmont
écrit : "La raillerie de M. Giraud est presque muette, mais
elle est profonde. Il appartient à une génération qui n'ignore
plus (comme celle de M. Faguet) le mécanisme physiologique
de la pensée et qui sait que la volonté n'est pas autre chose

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

l

2

99

qu'un état ~~ tension nerveuse, parfaitement involontaire." Les
ass°:an~es 1c1 ~e M. de Gourmont, mises au compte de la
génerauon entière où B.orit M. Giraud, ne seront sans doute
pas par~gées par les philosophes ; le contraste entre ces termes
d~gmauques et le fond de la phrase qui indique un pur aveu
d'ignorance~ un~ dém:~ion de la psychologie, leur paraîtra
peu_t-ê~e singulier. S il est excellent, comme le fait à bon
droit 1 1ntell!gcnce de M. de Gourmont, de relier la critique à
la psychologie, en~ore ne faut-il pas fournir à la critique précisément co~me certitudes les incertitudes de la psychologie. Que la
.volonté libre, capable de créer, soit une illusion ou soit une vérité
que l'état de tension nerveuse soit la volonté elle-même O
'il'
l'
.
.
, n qu
accompagne, tOUJours est-11 que, pratiquement, certain style
nous a_pparaît, plus que certain autre, impliquer une volonté
réfiéch1e, une ri(l(/Îon contre l'luz/Jitwle. La nature de certains
ho~es suppose une assez grande facilité à réagir contre leurs
ha~itudes, ou, si l'on veut (ce qui d'ailleurs ne serait pas la
meme chose), à contracter des habitudes nouvelles rapides
, : 1es anciens
.
momentan_ees
louaient Alcibiade, le plus 'Athénien'
des Athéniens, d'être vite devenu très Spartiate à Lacédémo
è A· ·
ne,
tr s s1at1q ue chez les Perses. Or la littérature nous offre de tels
ex~mples. Il. est des écrivains qui n'ont qu'un style, il en est
qui_ ont plUSJeurs styles, tantôt espèces d'un même genre, tantôt
véritablement des genres différents. Et il en est chez qui telle
forme de style appartient à la mauvaise conscience leur figure
' lequel ils'
comme l' accent de leur pays natal, un ennemi contre
luttent. Complexité que je voudrais signaler, mais que je ne me
flatte pas de débrouiller.
, M. de Gourmont nous dit, avec Buffon, que le style c'est
1 homme, et l'homme élémentaire, sensitif, que Je propos de
Buffon est le propos d'un naturaliste. Et M. de Gourmont a
pleinement raison en tout ce qu'il affirme, m:iis il :i tort en une
part de cc qu'il nie, tant sur Buffon que sur le style. Buffon est
un naturaliste, mais il parle sur le style en humaniste classique.

�.,

300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Le Di1cours sur le 1ty~ est un discours de réception à l'Académie,
et il a recueilli, dit-il courtoisement à ses trente-neuf auditeurs,
ses observations en lisant leurs ouvrages. Entendez en lisant les
bons auteurs français, la dignité del' Académie venant, ainsi que
le disait Mallarmé, de ce qu'elle repr6ente, dans le présent, à
la façon d'une cavalcade historique, le cortège de nos grands
mattres. Ses observations sur les écrivains, sur les hommes, il ne
les expose point comme il fait de ses observations sur les oiseaux
ou les quadrupèdes. Le style c'est l'homme, non l'animal, c'est
l'homme non seulement en tant que sensibilité, mais en tant
que contrcsensibilité, c'est à dire en tant qu'intelligence et que
volonté. Buffon ne pense point comme La Mettrie. Le sensualiste pur qu'est M. de Gourmont niait tout à l'heure, tr~s
péremptoire, toute volonté. Et voici ce qu'il écrit de l'intelligence (tout ce que je cite dans ces pages est tiré du ProMème
du Style) : " Le raisonnement au moyen d'images sensorielles est
beaucoup plus sCtr que le raisonnement par idées .... La logique
de l'œil et la logique de chacun des autres sens suffisent à guider
l'esprit.... La philosophie, qui passe vulgairement pour le
domaine des idées pures (ces chimères!) n'est lucide que conçue
et rédigée par des écrivains sensoriels ... Qu'est-ce qu'une doctrine, sinon la traduction verbale d'une physiologie ? " (Une
doctrine n'est qu'une physiologie, dit M. de Gourmont; un
arbre, disait Hegel, croît par syllogismes : ces deux contraires
paradoxaux disent à peu près la même chose.) En tout cas,
!orque Buffon écrit que le style c'est l'homme, il entend, naturellement, l'homme volonté consciente, :iutant que l'homme
sensibilité spontanée, l'homme tel qu'il se pense comme fin, tel
qu'il se formule à lui-même comme idéal.

Ce 'l,l;J nollS Jau/ à nou1, c'est aux lueurs des lampt1
La uimce confuise et If travail dompté,
C1est le ft1J11t dans les main, du r1itux Faust des e1tampe1,
C'est I' ~bstinalim et c'est la t1olonté.

RÉFLEXIONS SUR LA L1TTÉRATURE

301

Évidemment, il n'existe pas de style qui soit "un miracle
de volonté", qui soit "tout artificiel", qui soit le "contraire
de l'homme". Mais il n'est pas de style non plus où n'intervienne une volonté, un artüice. une réaction de l'homme contre
lui-même. En d'autres termes, sans poser ici des absolus, il est
po. sible de fixer, par des exemples, deux limites, l'une qui figure
l'eitrême de naturel et de spontané dont le style soit capable,
l'autre qui pose son extrême possible de volonté et d'artifice.
Mais ne nous fions pas aux apparences pour dire d'un style
qu'il est naturel ou artificiel : le style des Prwinciale, paraît plus
naturel, plus immédiat que celui des Pensle1, et pourtant les
Prot·incùzks ont été extrêmement travaillées, chacune récrite
plusieurs foi s, tandis que les P1!11sée1 sont génénlement des
notations rapide.•, sans artifice littéraire. Le style de Renan
semble jeté dans la fraicheur et le négligé d'une nature fraîche;
je le crois plus artificiel et laborieux que celui de Taine, qui
donne précisément (et nous aYons vu comme cette apparence a
trompé) l'idée de l'artiiiciel et du laborieux. Pour faire, à beaucoup près, dans un style la part du spontané et du volontaire,
voici, je crois, de quelle pierre de touche il faut user. Si le style
des œuvres littéraires est le même que celui des lettres ou écrits
analogues, le style sera dit plus naturel ; et plus grand sera
l'écart entre les unes et les autres, plus le style sera dit artificiel.
Or le style de Taine dans sa Correl}ond011ce et surtout dans ses
Cart1e/1 de J/oj'agt en France, notes jetées sans ratures sur ses
calepins, écrites pour lui-même, ne diffère pas en nature
de celui de l'lntelligmce et des Origines. Mais il manque la
tension oratoire, élément d'ailleurs capital chez lui. Ce
qui est artificiel chez Taine, c'est le style de telle œuvre
scolaire, telle que sa these sur la Fable (à peu près rien du
La Fontaine) " écrite, dit M. de Gourmont, avec le souci de ne
pas déplaire à M. Géruzez. " De ce point de vue le type du
style naturel, nous pourrons le voir dans la prose de Voltaire,
qui est exactement la même, qui a exactement la même

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

perfection, dans l' Emri sur ks Ma,m et dans n'importe laquelle
de se1 lettres. Et le type du style artüiciel, on le verra dans
Guez de Balzac, incapable d'écrire le moindre. b~e~ sans e~
rra 1re
.
pour la postérité une œuvre péniblement. htterai.re.
.
.Mais
il n'existe pas de style absolument naturel, puisque Jamais ~n
n'écrit tel quel ce qu'on voit, ce qu'on smt, cc ~u'on sait,
puisque le style est cela même qui, en nous, rédwt, par u~e
opération plus ou moins longue, toutes les fractions de la réalité
à un dénominateur commun. Il n'existe pas non plus ~e- style
absolument artificiel parce que le style a toujours so~ ong~ne et
ses éléments dans une sensibilité de l'œil et de l'ore1lle. L ~cart
entre le style littéraire, que l'on écrit, et le style mécaniqu~
que l'on rédige, une fois mesuré pour chaque prosate~r, et ~se
comme son équation personnelle, donnerait lieu à des m_ductt~ns
.
Voyez Mallarmé
et Rimbaud. Le style de D1vagat1Pns
curieuses.
•
est infiniment plus spontané qu'on ne croit : les lettres de
Mallarmé, ses premières chroniques, toute son œuvre ~n apparence exotérique, est écrite dans ce même style précieux, aux
ponctuations et aux coupes originales, qu'il ne peut s'empêcher
de mettre dans ses moindres billets et dont on retrouve to~s
les tours jusque dans un livre de classe, les Mots Angla11.
De Dit-agations à ces documents, le style ne ~~e, comme o~
l'a vu pour Taine, qu'en tension, et le prmc1pal du travail
. te, c0 mmc le confessait délicieusement l'auteur, à y
COUSIS
\ "remettre de l'obscurité." De Rimbaud, nous avons un vol~e
entier de lettres: rien, absolument rien, dans ces notations
èches, pas m~me une tache de couleur ou une coupe de
11
L
se ne rappelle la. moindre chose des llluminations ou d'Une
prrra ,
f; •
C'
c
SaiJon en Enfer. La cloison étanche est par atte. . ~st qu
R . baud la brute de génie la plus étonnante qui soit d~s
im
' • •
êm · é mau
aucune littérature, n'a jamais je ne dua1 pas m_ e a1m '
connu que lui : le reste des hommes, sans exception,_ sont devant
l . mme des nègres. Écrit-on à des nègres I Écnt-on même
Ut CO
L' "dé '
pour des nègres I Publier c'est écrire pour les autres. 1 e n en

l

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

3o3

pouvait même venir à Rimbaud. Madame Aurel a dit :\ peu près
que le métier littéraire appartient de droit awc femmes (comme
tout le reste!) parce que l'œuvre littéraire n'est qu'une variante
de la lettre d'amour, et que, pour la lettre d'amour, à elles la
cocarde! Eh bien, personne ne fut moins femme que Rimbaud
(de même qu'aucun homme ne fut plus femme que Verlaine) /
et la seule idée d'adresser son œuvre, comme une lettre d'amour,
au public, ainsi que le fait chacun sur le trottoir littéraire, lui
paraissait la plus inepte bouffonnerie. Il ne pouvait " écrire "
une lettre quelle qu'elle füt. Aussi on œuvre, écrite pour lui
seul, sans idée d'un public quelconque, est-el!~ la plus
sincère, la plus chimiquement pure de toute pro titution, qui
existe. Aucun style n'est plus naturel que so11 st}:le di~ect,
brôlant, tout en lumière. Ainsi l'écart entre deux natures
d'écrits, très faible chez Mallarmé, presque infini chez Rimbaud,
témoigne, chez l'un et l'autre, d'une égale, d'une paradoxale
sincérité: mais l'une tournée en partie vers autrui, l'autre
réservée exclusivement à soi, concentrée sur soi.
En principe tout écrivain possède donc deux styles, qui
tant6t figurent dewc espèces assez rapprochées d'un même
genre, tant6t, exceptionnellement, foot deux genres düférents.
Et même, quand on dit que l'un est plus naturel que l'autre, il
faut s'entendre sur le sens du mot naturel, ou plut6t distinguer
ses deux sens très différents, même opposés. On peut appeler
naturel le style qui vient naturellement, c'est-à-dire sans eff"ort,
presque sans réflexion, qui est incorporé à une habitude. On
peut appeler au contraire naturel le style qui exprime la vraie
et profonde nature de l'homme, et qui implique parfois, pour
être ramené à la lumière, un effort complexe, un forage difficile.
Le style c'est tantôt l'homme automate fait d'habitudes, tantôt
l'homme social fait d'i.nBuences, tantôt l'homme individuel fait
de conscience et de volonté. Le premier côtoie le péril du
procédé et du gaufrier, où tombe un Zola, le deuxième court
le risque du cliché où se complaît délicieusement toue médiocre,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le dernier effieure l'obscur ou l'ultra-violet d'un Mallarmé et
d'un Rimbaud. L'incapacité d'écrire en clichés est aussi congénitale, aussi naturelle chez Mallarmé, que la nécessité d'écrire
en clichés l'est chez la plupart des scribes, et le besoin d'en lire
chez la presque totalité des lecteurs.
Mais si en principe tout écrivain possède deux styles, il arrive
aussi qu'il en possède plw de deux. Afin de ne pas compliquer
la question, je ne fais pas intervenir ici le style de la poésie. Il
faut noter pourtant que, lorsqu'un bon auteur écrit en prose et
en vers, son style de prose peut etre le contraire même de son
style poétique. Ainsi pour Voltaire. On dira peut-être que sa
prose exprime sa nature, et que dans ses tragédies il rédige un
devoir scolaire, on le dira à tort. Voltaire adorait le th~tre,
pleurait aux pièces des autres, à ses propres pièces, s'y donnait
plus, corps et Ame, qu'à sa correspondance. Alors r M. de
Gourmont, sans songer d'ailleurs à Voltaire, nous fait comprendre cela très finement : "Dans un début de roman aus i
vulgaire que: C'itait par 111u radùuse mati"le de pri"temps, il peut
y avoir une émotion vraie. Cela affirme, sans aucune contradiction possible, que l'auteur n'est pas un visuel, n'est pas un
artiste, mais non pas qu'il soit dépourvu de sensibilité; au contraire, il est par excellence un émotif ! Seulement, incapable
d'incorporer cette sensibilité personnelle en des formes stylistiques de formation originale, il choisit des phrases qui, l'ayant
ému lui-même, doivent encore, croit-il, émouvoir ses lecteurs.
Il est même inutile de supposer un calcul là où il n'y a, en
réalité, que l'association ingénue d'un mot et d'un sentiment...
Tout mot, toute locution, les proverbes mêmes, les clichés, vont
devenir pour )'écrivain émotif des noyau.x de cristallisation
sentimentale." Voilà exactement ce qui se passe chez Voltaire
poète tragique, précisément parce qu'il est un émotif, quand il
fait des tragédies, alors qu'il est le contraire quand il écrit l' Essai
sur lts Mœurs ou Canditk. Le style poétique de Victor Hugo et
son style de prose ne diffèrent pas moins, l'un et l'autre restant

RÉFLEXIO S SUR LA LITTÉRATURE

des styles de génie, et Cltom /Tues réalisant dans son genre Ja
même perfection que le Satyre. De m~me Musset. Lamartine
au contraire.
. Par là nous arrivons au cas de Flaubert, qui e t très complexe.
S1 _Flaubert a vécu tout entier pour son style, nous pouvons
croue que ce style Jui demeurait un peu extérieur, qu'il allait
ve~s ce style, l'incorporait à lui, plus qu'il ne Je dégageait de
lui. La part de volonté y paraît plus grande que d'ordinaire et
c'_est pourquoi dans Flaubert nous reconnaissons des styles iort
d11rérents. J'en distinguerai au moins trois : celui des premières
œuvres jusqu'à Madame Bwary, tel que nous le montrent Jes
M~moirtJ d'1J1t. ~ou, NOf/embre, la première Tentatio", style très
facile, peu ongmal, abondant en clichés, d'un rondouillard
i~termédiaire entre le Chateaubriand de 1 802 et la Coefmio,,
d 1,n E11fimt du Siècle; - le style des grands romans, de Madame
BOflary à Bo~ard, discipliné et savant, le vrai style de Flaubert;
- le style de la Corre.rp011rûmu, plein de fantaisie, tout en
ve~deur et en exubérance, l'éto.ffe riche où il coupait en
ge1g_nant les v_étements de ses personnages. S'il s'était épanoui
en li~erté au lieu de se restreindre en profondeur, il e0t trouvé
sa_ ~oie, ou du moins sa joie, dans une résurrection du style rabela1s1en, dans un Pa"tagruel du XIX• siècle, où ce géant normand
eOt englou_ti 5:s bonshommes de la Bwary et de I'ÉducatiQ11, ses
ombres chmo1ses de Salammbô et de la Tt"latitm, comme Gargantua fait des six pèlerins avec sa salade, les arrosant d'un
horrible traict de vin pineau. Il y a dans la Co"es"""da"ce
1
.
7v••
une
ettrc en langage de Rabelais, où l'on trouve une autre succulence qae dans les p~les CoMes Drôlatirues de Balzac!
Le style définitif et vrai de Flaubert est évidemment le
deuxième, et pour celui qui aime en ses secrets, en son ame la
lang~e française, il n'est p:u d'étude plus passionnante qu/ de
le voir se dégager des .deux autres. Mais est-ce lui qui se dégage,
ou est-ce Flaubert qui le dégage l Nous en revenons toujours à
la meme question, en laquelle il ne faut pas vou·
une pore

9

�306

LA NOUVELLE .REVUE FRA ÇAISE

.
. "Comme tous les écrivains de so~ _temps,
question de mots .
bert a subi l'influence imtLale de
dit M. de Gourmont, ~lau . m·1raculeux ni très important.
b · d 1 • cela n est nt
Cha~cau nan •
Flaubert füt pareillement devenu ce
Sorti de tonte antre école, .
dé uillement. Le but de
.
. 1 • ! e La v1e est u.n po
.
qn'1l était, u1-m m .
d nettoyer sa personnalité,
. .
d'un homme est e
.
d
l'act1V1té propre
.1
'y déposa l'éducation, e
de la laver de toutes les souil ~res qu , l issèrent nos admirala dégager de toutes les empre1n_tes quùyl amédaille décapée est
U e heure vient o a
tions adolescentes. n
I é al Mais selon une autre
·u
d son scu m t .
'
nette et bri ante e
.
d
· qui délivré de ses
.
dé uillement u vin
•
image, JC songe au
po .
fi é de ses fausses couleurs,
.
bl d ses vaines uro es,
parties trou es, e
.
lce fier de toute sa
el ue •our g:u de toute sa gr ,
se retrouve, qu q J . • . • 'une rose nouvelle ... Il faut
• "d t sounant ainsi qu
.
,
force, hmp1 e e
B
l' Éducation stntimenta,e,
.
t Madame
wary,
lire succemvemen
d
e dernier livre que
lzt
n'est que ans c
Boward et Pieu, t; ce
• . d l'homme paraît dans toute
ue le gente e
é
l'œuvre est ac hev e, q
1 descriptions de
u'est-ce que es
beauté transparente... Q
· à · d brèvet
sa
,
b.rases cadencées s v1s- -vis es
.
Salammbo et leurs longues p
d t p1,uc1ztt ce livre qui
• és de B1J1war e e,
,
notations et des resum
Q . /, ,, ., ., Je vois dans le dévelop'à Don use o1,-e T
bl
n'est compara e qu ,
t de Flaubert beaucoup
e, d l'enveloppemen
Pement, ou plut t ans
'
d t M de Gourmont. Je ne
•
que n en a me
·
.
plus de contingence
. é é donné dans sa nature. Sans lui
crois pas que ce style ait t
fran ise de i8+o à 1850, époque de
, Est-ce exact de la prose
ça à 1 Chateaubriand je ne la
a
'
1 b ? La prose
la formation de F au ert
.
.
de deuxième ordre, et
Il d Lamartine, q u1 est
l
vois que dans ce e e .
d
tn"ème En ces années.là e
·
1
Q · t qui est c qua
dans celle de ume
,.
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. h I dont 1 mf\uencc par
d
créateur est Mie e et,
très nette, avec ceUe e
.
d'Outrt-Tombt et se retrouve
Mlmoirts

Chateaubriand, chez_ FI~~~~~~ vrai style est précisément de r~_mprc
, Le caractère pnncil""'
h
cadencée C'est déJa t~
avec l'assen·issement à la longue p rase
.
visible dans Salammb4.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

3o7

appliquer les lignes légères que M. Faguet a commises sur le
style de Taine, sans faire de son style sa contre-nature, il est
visible qu'il l'a ei:trait de sa nature par un effort de discipline
et par un acte de volonté. Il est visible aussi qu'il pouvait !tre
autre. Faible, incertain, capricieux, mais capable d'amitié solide
et d'admiration dévouée, Flaubert était fait pour déférer au
jugement d'un ami qui lui etlt imposé l'autorité de son gotk
Il chercha cet ami sans le trouver, n'eOt :l sa place qu'un Louis
Bouilhet, qui était un médiocre honnête, et Maxime du Camp,
que ses Sowmirs Littérlliru nous montrent sous la ligure d'un
sot prétentie1U, imposé à la timidité tr~s réelle de Flaubert par
sa suffisance et sa désinvolture vulgaires d'homme du monde.
L'influence d'un ami aurait pu fort bien le déto!U'ner vers
l'exubérance, vers l'exploitation intégrale de ses richesses. Je
l'imagine sous la figure de son Saint-Antoine, tenté par toutes
les formes de la matière verbale : '' Je voudrais avoir des ailes,
une carapace, une écorce, souffier de la fumée, porter une
trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout,
m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes....
descendre jusqu'au fond de la matière, - être la matière."
Mais après la tentation revient la figure de l'art choisi, concentré, dépouillé, qui réclame le travail de minutie et de
ferveur : "Dans le disque même du soleil, rayonne la face de
Jésus-Christ. Antoine fait le signe de la croix et se remet en
prières."
Chaque phrase de ce style implique une tension et un choii:.
a son ensemble, comme sa
clef de vol'.lte et son explication dernière, cette idée de tension
et de choiJ:, de mouvement et de volonté. Ce qu'il y a sans doute,
dans le style de Flaubert, de plus intéressant, c'est la courbe
qui le conduit des premières œuvres aux dernières, courbe
logique certainement, mais vivante, contingente, imprévisible,
et qui nous apparaît élue entre d'autres cou.rbes également
' possibles. Le "dépouillement" dont parle M. de Gourmont,

li n'est pas absurde de transposer

�308

LA

OUVBLLE REVUE FRANÇAISE

et qui va de NOrJemhre à Bouvard, ne dépasse-t-il point, d'ailleurs,
le but r Après qu'il est devenu " limpide et souriant ainsi
qu'une rose nouvelle", le Bourgogne tourne à la transparente
pelure d'ognon, puis il s'affaiblit, passe et meurt. Je ne partage
pas l'enthousiasme de M. de Gourmont pour le livre qu'il
appelle "la pièce d'archives où la postérité lira clairement
les espoirs et les déboires d'un siècle". Flaubert disait qu'il
aurait voulu que son livre donnât l'impression d'avoir été écrit
par un crétin, inutile de dire qu'il n'y est pas non plus arrivé.
Mais, dans ce pendant moderne à la TentatitJt1, je ne vois qu'un
inventaire, rédigé par un notaire méphistophélique, dans le
style éteint qui convient, et qui paraît, comme certaines pages
de Stendhal, la démission lucide et désabusée du style. C'est
Madame BDflary, ce n'est pas Bouflard, qui fournit dans son
fond et dans sa forme, le Dan Quichotte de Flaubert.
J'ai parlé d'un Flaubert rabelaisien. Les Premières Œui-res
nous offrent un fragment de Flaubert sur Rabelais, qui se
termine ainsi: "Vienne donc maintenant un homme comme
Rabelais ! Qu'il puisse se dépouiller de toute colère, de toute
haine, de toute douleur ! De quoi vivra-t-il 1 Ce ne sera ni des
rois, il n'y en a plus; ni de Dieu, quoiqu'on n'y croie pas, cela
fait peur; ni des jésuites, c'est déjà vieux. Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur
la voie. Mais l'autre? Il aurait beau jeu. Et si le paète pouvait
cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre
serait le plus sublime et le plus terrible qu'on ait fait." Voilit,
peut-!tre, l'idée primitive de Bou~•ard, mais d'un Bouflard
qui eflt été en expansion et en romantisme ce que le vrai
Boui-ard est en dépouillement et en sécheresse.
Je ne me dissimule pas ce qu'a d'un peu artificiel et vain un
débat qui roule, en somme, sur le problëme de la nécessité ou
de la contingence du style et qui ne saurait s'abmaircdu problème
général de la nécessité et de la conting:nce, sur lequel on
dissertera indéfiniment. M. de Gourmont, dans son livre déjà

-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ancien, a levé un lièvre qui n'a

,
.
.
pas cesse de courir. Il m'a
que sa solution mécaniste était
sensualisme et son dét
. .
un peu courte, son
ermm1sme un peu 50
•
L
Taine dépasse de bea
T .
mmaires. a question
ucoup aine ou plutôt ,. ,
médiocrement Taine C T .
,
.
n tntercssc que
.
d e matière vivante et de arfi ame ne . fa1t qu'un avec son style
elle, est dilférente Il
, orme oratoire. La question Flaubert,
.
·
ma paru que beaucoup d
h
passaient chez Flaubert comme s1. 1e choix
. vol
e. c .oses
. se
principe de son style M .
onta1re etatt le
· ais mon rôle s'est borné à · a·
M. de Gourmont, une
.
in 1quer, après
entre I'
.
question encore fraîche, mito enne
csthérique, la psychologie et la méta h .
y
où il serait utile de cre
p ys1que, une plilce
user encore.

s~bJé

ALBERT TH!BAUDET

�NOTES

310

JII

grand poéte." Un des convives, M. Jean des Cognets, prononce
le nom de Dargaud - " un philosophe, celui-là, un ami des
Quinet, des Michelet. "
"Dargaud ! Nous y voiJà ! s'écrie M. Caplain, C'est
l'homme malfaisant qui a constamment agi pour dénaturer l'Sme
de M. de Lamartine. Il le faisait sortir de sa voie naturelle. [l
essayait d'en faire un radical ....

NOTES

LA LITTÉRATURE
L'ABDICATION

DU POÈTE, par Maurice Barrès

(Georges Crès).

N" 1 décomposition de Venise, ni le délabrement des églises
de F~a:ce ne surpassent en pathétique la vieillesse d~lé~ d'un
Lamartine ; et l'on ne s'étonne point que M. Barrès ait mterrogé le mystère de cette grande Ame, longtemps arde~te,. où les
flammes du lyrisme et du génie oratoire semblent, en s éteignant,
, .
6 lai'ssé qu'un peu de fumée et de cendre amère.
n avoir en n
•
M 'd'
Huit recueils de vers se sont succédés des premières t
'"·
·
(l 8 39) '.
. les chants des
tiotrs (1820) aux Rtcuewr:ments
poét19ues
tr t dernières années ne remplissent qu'un maigre v~lume de
en e
• d
8 8 bien avant
.
p, i . JnUitts. Bien avant la Révolution e I 4 '
~n
·
dl~~~
I'Histoire des Girondins, Lammme se détourne ~- a p
.
tend vers l'action. Selon ses id~ chacun jugera s il a_ com~s
ur politique et si ce pur aristocrate a trahi sa vrai_e
une erre
'
. D
·
fut il
nature en s'orientant vers la démocratie. u mo1n~ y
rté par une exigence tout intérieur_e ; on .fausser~t le sens
pode sa vie
. en n e voyantlà qu'une vocation factice suscitée par les

,ta-

id~~esdu&amp;hmL
. ~
La plaquette de M. Barrès débute par le souvenir un
"d'' wier lamartinien ". Le maître de la maison est M. Jules
eJe
.
·
tit-fils de ce
Caplain "un ancien officier, excellent patriote et pe
.d
'
· · d e campa gne et l'ami u
M. Duboi1
de Cluny qui fut le voisin

- Enfin, Caplain, répond Barrès, il faut reconnattre que
Lamartine ne répugnait pas tant que ça à l'endoctrinement
de Dargaud : il l'a écouté toute sa vie.
- .... Croyez-moi, reprenait Caplain, Dargaud était un
délégué de la secte. Le bonhomme avait pour mission de conquérir à la maçonnerie le génie et l'in11uence de Lamartine. Je
ne sais pas si on raconte cela dans vos livres de critique, mais
c'est la vérité. Le cas de Dargaud chez Lamartine, c'est un cas
de tous les jours .... "
Ce qne fut exactement Dargaud, et jusqu'où s'étendit son
action sur Lamartine, - je l'ignore, et n'ai nulles clarté, sur
l'influence de la maçonnerie. Lamartine, à nos yeux, demeure
un poète catholique; s'il sort maintes fois de l'orthodoxie, c'est
de bonne heure, et c'est naïvement ; sa propre nature et les
courants d'idées contemporains expliquent assez ses écarts, sans
qu'il faille encore supposer je ne sais quelles manœuvres
secrètes. M. Henry Cochin donne, au sens de Barrès, un plusjnste
point de vue : "Lamartine désirait le succès politique, et, dans
ce temps-là comme aujourd'hui, pour obtenir une place au
pouvoir il fallait laisser de c6té toutes les idées religieuses".
Mais cela encore n'est vrai qu'à demi ; Barrès lui-même dira
plus loin que rneme dans la politique Lamartine prétend
"réintroduire Dieu ''. - Quant aux origines de sa politique
(et c'est elle ici qui compte avant tout, car c'est par elle qu'il a
troublé les lmes, non par un doute irreligieux), n'oublion s pas
que le désir du succès et l'ambition de la gloire ont travaillé
dans le sen d'une conviction spontanée et très lentement

�I

, J I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mtlrie ; "Nous partons de deux principes opposés. Tu dis :
"La Révolution de 89 est le mal sans mélange." Je dis: "Les
grands principes de la Révolution de 89 sont vrais, beaux et
bons, l'exécution seule a été atroce, inique, inflime, dégotltante."
Pour que 89 fftt si mal, il fallait que ce que 89 détruisait ftlt
beau; or,je trouve 88 hideux.... La Révolution principe est une
des grandes et fécondes idées qui renouvellent de temps en
temps la forme de la société humaine ; et, si tu veux raisonner
sans passion ,ivec toi-m~me, tu verras que l'idée de liberté et
d'égalité légales est autant au-dessus de la pensée aristocratique
ou féodale que le christianisme est au-dessus de l'esclavage
ancien." Cette lettre à Aymon de Virieu est datée de 1830.
Cinq ans après, revenant de l'Orient - ou. D.argaud, je ~uppose, ne l'avait pas suivi, - Lamartine écnvart .= "~e deviens
de jour en jour plus intimement et plus consc1enc1eusement
révolutionnaire .... Je médite sans cesse, et à genoux, et devant
Dieu, et je crois qu'il faut que nous et ce temps-ci nous servions
courageusement la loi de rénovation .... Je ne me prononce pas
cependant encore tout à fait. J'y mets temps, religion, examen,
prudence. Puis, une fois le parti pris, j'irai très loin . "
Aussi bien cette controverse, que je soulève en passant, n'est
elle pas le sujet choisi par M. Barrès. Le point d~ départ d~ ses
réllexions est ce billet du 26 mars 1863 1 ou Lamartine,
"étranglé entre deux portes.... , véhémentement menacé de la
vente totale de tous ses biens", déclare à son ami, M. Dubois:

,, .. . J'aurai! voulu 1auver Saint-Point pour ma femme, pour
Valentine.
" Quant à la politirue, je m'en fiche et je suiJ à peu près comme le
pays. Je pense à moi et à ceux ~ui vivent de moi."
" Nihilisme pofüique, - dit Barrès - effondrement financier, mystère sentimental, ce papier léger contient tout ... On Y
respire ses grandes et belles qualités, son amour de la terre, son
respect de la famille, et puis cet attrait qu'il exerça jusqu'à la

NOTES

3 13
mort sur la sensibilité féminine .... Comment nous expliquer
qu'à l'âge où l'esprit tire ses conclusions sur la vie il ex.hale une
plainte si désabusée, le plus grand poète idéaliste de notre
race L. Quel portrait à tracer que celui d'un jeune cavalier
heureux, infatué, divin, qui se transforme en un vieillard
abandonné de Dieu, des autres et de soi-même ! " La grande
affaire, c'est de comprendre que "dans sa détresse subsistent et
agis.sent les dispositions morales qui firent sa grandeur. L'âme
an~1enne demeure dans la tour ruinée. Voilà le mystere, voila ce
qui est beau, complexe et déchirant."
".Quel beau. mystère ! Un cygne au plumage éblouissant,
pareil à un sentiment pur, nageait dans un beau lac . on l'a
chass~, obligé de marcher- dans les terres boueuses où boîte
se sotl.ille, s'épuise. Que d'autres rient ou le plaignent ! Nou:
songeons aux passions tristes ou grandes qu'éprouve ce vieux
musicien taciturne .... Comment un si clair génie tout ailé et
tout en lumière est-il devenu cet astre noir ? ,,

:1

Pour l'expliquer, il faut songer d'abord à quel point l'amour
de la vie dangereuse touche de près, chez Lamartine, aux
sources mê~e de son inspiration : " Lamartine attendait de la
démocratie un plaisir sublime, la joie de se faire porter sur un
élém~nt capable de l'engloutir.... Plaisir du risque, plaisir du
ca_vaher, dii nageur, du joueur. " Mais en même temps il obéissait aux plus hautes parties de son génie : " En présence de
tout grand phénomene, Lamartine reçoit une émotion et répond
par un acte d'adoration . Les foules lui ont donné un ébranlement, il y réplique par un hymne... Comment résister à ]'Esprit
ou qu'il souffle l"
·
Voici maintenant ce "vaincu de Pharsale" délaissé de la
foule ~t de ses amis, aux prises avec Ja pauvreté, réfugié dans
ses trots. châteaux dont chacun devient " une usine à copie. "
Pourquoi cette succession d'entreprises engloutissant millions
après mill'.ons ~ pourquoi ce refus, cette indignation, quand
M. Dubois lui propose une combinaison qui sauverait son

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

repos l " Les embarras de Lamartine s'expliquent par une cause
psychologique con&amp;tante : Il est un joueur... Il prenait les
réalités du présent, leur joignait les promesses de l'avenir, les
escomptait et poussait l'optimisme jusqu'à la pr6omption .... Sa
femme fait cette remarque saisissante : "Pout lui, la réalité
disparalt toujoun sous les pcnpectives idéales, et lorsque la
vtaie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la
foudre ... " Lamartine aimait sa détrme ; il y trouvait les émotions
du risque. Le risque, la lotte avec le hasard, l'appel à la chance
(je crois qu'il aurait dit la sollicitation de Dieu), bref, l'obéis-sance à son inspiration, voilà le secret profond de son être, voilà
le démon intérieur que nul traitement ne peut dompter."
"A travers ces faits pitoyables, l'hne de Lamartine reste
charmante, rapide, difficile à saisir, comme un cerf à travers les
arbres de la forêt dénudée par l'hiver. " Les images de la
jeunesse et de l'amour ne l'ont pas toutes abandonné. Près de
lai veille sa nièce, "Valentine de Ccssiat, 6gure noble et un
peu mystérieuse", fidèle à la rêverie qu'elle a commencée tout
enfant. "Valentine accompagnait le poète dans ses courses à
travers la campagne, le suivait dans son cabinet de travail,
infatigablement promeneuse et copiste, et le soir lui faisait la
lecture. Il aimait les récits de voyage, surtout dans les grandes
solitudes monotones et désespérées, les voyages vers Tombouctou
où l'on n'arrivait jamais, les expéditions toujours déçues au P6le
Nord. Durant des heures entières, il écoutait ces longs récits....
Tous autour de lui mouraient de froideur et d'ennui. A la 6n,
- dit le secrétaire, - quand arrivait un ours bl.inc, tous poussaient un cri d'intérêt ... "
Mais enfin, pourquoi, - malgré des échappées sublimes,
preuves d'un génie toujours présent (Il Désert, la Yigne et la
Maison), - pourquoi ce reploie.ment d'ailes, ce reniement d'une
mission sacrée, cc mutisme douloureux r Je crois que M. Barrès
rapporte bien à sa vraie cause cette maladie du désespoir :
"C'est un arbre planté sur le bord des eaux vives de l'Espé-

NOTES

31 5

rance et dont le feuillage se déssèche et tombe d~· l'"
'ell J •
, "" instant
qu es_ u1 .manquent. L'Espérance a tari dans cette grande
ime qu1 avait ttop abusé d'elle...

. est un génie primitif dans lequel notre civilisa. "Lamart,.ne
t1on, les alfa1res, la politique, viennent de verser leurs détritus...
Il n~ veut plus, ne peut plus ch.inter... Nul poète plus que
celui-là n'a aimé à aimer. Sa tendresse d'imagiMtion est divine
Ce monde, disait-il, est un océan de sympathies dont n
.
buv
,
ous ne
ons qu une go~tte, quand nous pourrions en absorber des
torrents.,.. Il avait des relations et des am1t1a
· · ,_ par toute la
nature .... Quand ces rapports furent rompus et qu'il n'eut pins
devant les yeux un accueil de J. oie et d'adm. t'
11 'ch·
IJ'a 10n, son cœur
d~ tt~ cessa de vouloir porter sa destinée... Il est incapable
expnmer des sensations, des pen ées mal accordées avec la
n~ture de son âme, et la vie ne lui apporte plus que ces impretons ... Il a la générosité, la vertu de se taire. Il était né pour
me à la _nat~re un perpétuel commentaire d'admiration.
Quand
la vie lui a révélé le mal ' lui a sugge'ré ce qui. décourage
il ,
s _est tu .... Il s'est tu quand ses paroles n'étaient plus dispen~
s.itnces
, . de . bonheur .... 11 s,est re fiusé aux œuvres de colère ....
Il n a Jamais blasphémé. "

M.A.

• ••
ET VJVAN TS, souvenirs des milieux litté.FANTÔMES
..
rall'es, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à r
'è é .
9°5,
rem, re s ne, par Um Da11det (Nouvelle Librairie ationale).

p

v "J
. ~.co~ence, avec ce volume, la publication de mes soul enirs , da M. L~n Daudet, et il nous donne les raisons pour
~uelles, au contralJ'e de l'usage, il livre "au public de émoires
I
sm
avant es portes de la vieillesse et de la décrépitude." A
proprement parler ce ne sont pas là des mém .
. .
d é .
01res su1vn, ce sont
es p1sodes et des portraits, d'un plan tout à fait analogue aux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Souvenirs d'u,1 homme de lettres d'Alphonse Daudet. Évidemment
de vrais mémoires écrits par M. Léoµ Daùdet, et qui porteraient
sur sa vie intérieure autant qu'extérieure, seraient des plus intéressants. Mais on comprend fort bien qu'il ne les ait pas
écrits. Si quelqu'un est à l'antipode d'un Amie!, c'est bien lui.
Homme de spontanéité et d'action, il est parfaitement étranger,
pour le moment du moins, a la culture et à l'analyse du scrupule intérieur. Il s'accepte et s'aime tel qu'il est, il ne porte
pas - ou ne porte que fort peu - les yeux sur lui, il les tourne
extérieurement, vigoureusement, il les assène sur autrui. De
sorte que les mémoires de M. Léon Daudet sont une galerie de
portraits où il ne manque que celui en vue duquel on écrit
généralement des mémoires, je veux dire le sien. Qui, de ses
amis ou de ses ennemis, nous le donnera à sa placer Ne nous
plaignons d'ailleurs de rien : quel que soit le parti-pris du
livre, il est d'un relief, d'une couleur, d'une verve étonnantes.
L'œuvre de M. Léon Daudet est déjà très complexe et très
mêlée, et ce n'est pas ici le moment de chercher pourquoi ses
romans, sauf le rayage de Shakespeare, demeurent toujours par
quelque côté des romans d'intellectuel, où le cordon ômbilical,
comme disait Taine, n'est pas coupé. Mais ses deux qualités
mattresses, la vigueur de la langue saine et imagée, le mouvement à la fois passionné et discipliné des idées, n'ont jamais
mieux trouvé leur emploi que dans ce livre de Souf.lenirs. C'est
le type de livre qui se fait lire, qui, ouvert, exige qu'on aille
sans débrider jusqu'au bout. Les qualités du romancier, du
critique, du pamphlétaire, s'y combinent ~n une proportion fort
juste, excluant à peu près -tout ce qui, des trois personnages
pris isolement, peut faire broncher les délicats. Ce genre des
Hommes Y1t1, analogue à celui des Choses Yues par Victor Hugo,
était, on s'en rend maintenant compte, celui ou M. Léon
Daudet pouvait donner toute sa pleine et parfaite mesure
artistique.
Il faudra que l'histoire littéraire jette les yeux sur ces por-

NOTES

3 17
traits, 'il faudra aussi qu'elle ne soit pas plus dupe de l'art de
~." Le~n Daudet que l'histoire politique n'est dupe de l'art de
arnt-~1mon. M. Daudet par exemple a été un familier de
la maison de Victor Hugo . il ne semble p
,. c:
.
'
as q u 11 1asse un
effort bien généreux pour r-estituer, par dela l'image alourdie
et emp.1tée des derniers jours, par delà l'homme qu'1'] a fr,
' 1
equente, a figure vraie du grand poète Racontant
'è
·
·
sa, prenu re
e~t~evue avec Victor Hugo, M. Daudet écrit : " II articula
d1stmctement ces mots : "La terre m'appeJl ,,
.
.
.
e , qui me parurent
avoir une grande portée, un sens mystérieux. Il ajouta, en me
mettant sur le front une main douce et belle o , d'
.
.
, rnee une
bague que Je vois encore et qui me rappela la conlirmat" .
" Il f: t b.
·11
ion .
. au ien trava1 er et aimer tous ceux qui travaillent. ,, Il y
avart, dans son attitude, une noblesse assez émouvante J·o1· t
•
.
, ne,
Je ne sais encore pourquoi, à quelque chose de b l
"
En tout cas ces propos du Poète n'ont rien de b m~~
1
,
. .
ur esque, et
c est a1ns1, exactement, avec ce tour à la Lou. XIV
'
18
.
.
, qu un
V
ictor Hugo doit parler a un jeune collégien Et si M D d
à t,
d
é ,
·
. au et
. ce age tei:i re, a te sensible au burlesque d'un Victor H
il faut en conclure qu'il n'avait point la vocation du
ugo,
C 1·
respect.
e u1 que M. Daudet appelle le Vieux donne surtout d
r I'"
.
ans son
i:re, 1mpress10n d'un monstre d'indestructible santé "I'b·d meux " qui· " eut Jusqu
·
,au bout toutes ses cordes"' d'1 1
vora
· "
· d
, un
ce qui mangeait, e ses cent-vingt-huit dents int t
ave
1
.
ac es,
c une g outonner1e tranquille" - et d'un
r ·
'
pariait avare
M D
. audet oublie peut-être que cet avare se lai
.
.
1
d'E
ssa rumer par
e coup
tat et par l'exil, et fut obligé, pour se rer . d
'é .
,aire es
ressources, d cnre le feuilleton des Misérabk1 v· t H
,
•
A
•
1c or ugo
etait peut-c:tre avare, il n'était pas avide. Il a mis sur 1
·11
.b ·
a pa1 e
ses 1i ra1res belges, soit. Au moins n'a-t-11 p
.
as~ comme le
magmtique et généreux Lamartine, laissé mettre sa poésie à sec
P,ar les_ commandes de ses libraires, et pour
1essentiel.
nous c'est
Vous pensez bien que M. Léon Daudet s'avance dans son

�318

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

livre le casse-tête à la main, et jonche ses pages de victimes.
Ce sont les Châtiments d'un pamphlétaire, et je ne songerais qu'à
en admirer le verbe si Fauteur n'expliquait ainsi ses haines:
" Certains de ceux que je nommerai ont fait beaucoup de mal
à la France. Morts ou vifs, je tiens à les marquer sans miséricorde." M. Daudet ne confond-il pas un peu ses amitiés et ses
haines personnelles avec le bien et le mal qu'on a pu faire à la
France r Tel poète d'Académie est en effet " marqué sans miséricorde. " Quel mal ce barde a-t-il bien fait à la France par
ses mauvais vers ? D'autre part M. Daudet écrit des pages
toutes de sympathie et d'admiration pour Henri Rochefort.
L'homme privé, chez Rochefort, était en elfet très sympathique
et très noble, serviable et généreux à l'égard d'adversaires.
Tout cela n'empêcbe pas que peu d'hommes aient fait après
1871 plus de mal au pays que ce ~émolisseur étroit, qui n'eut
jamais une idée dans la tête, et qui pendant trente ans intoxiqua, abrutit les Parisiens, en leur faisant prendre des pitreries
de vieil enfant pour de la pensée politique. On écrira peut-être
un jour l'histoire, encore mystérieuse, des causes qui effritèrent,
ruinèrent, effacèrent, durant ces trente ans, le Paris moral et
politique du XIX0 siècle : il faudra faire une place, dans cette
histoire, aux microbes pernicieux et clownesques que furent
les premiers-Paris de I' lntransige4nt.
M. Daudet offre son livre à la jeunesse d'aujourd'hui, éclairée "par la vérité politique, par la vérité royale, qui précède et
commande la quadruple santé militaire, littéraire, scientifique et
artistique d'un splendide pays tel que le nôtre." Je ne combats
point, en tant qu'elle est pureme"(lt politique, la vérité dont
parle M. Daudet ; mais ces lignes, ou plutôt ce que je lis entre
ces lignes, ne laisse pas de me paraître énorme. Lorsqu'une délégation de l'Académie se présenta, en 18 30, à Charles X, le priant
qu'il épargnat à la Comédie Française· la profanation romantique id' Hernani, la pensée de ces messieurs était exactement celle
qu'exprime M. Daudet, sauf qu'ils l'eussent moins bien formu-

NOTES

lée. Charles X, si la vérité royale lui paraissait commander la
santé militaire de la France, ne prétendait pas qu'elle command~t r'.en de littéraire, et il répondit aux hommes verts qu'il
n avait que sa place au parterre. S'il avait montré cinq mois
plus tard autant de bon sens, la France aurait conservé probablement sa famille de rois. Guillaume II n'a rien ajouté à la
santé de l'Allemagne lorsqu'il a mis, à plusieurs reprises, l'épée
du Hohenzollern dans le plateau des valeurs littéraires. La politique n'a en littérature que sa place au parterre comme
la littérature n'a en politique que sa place au paradis.'

A.T.

•• •
VOY AGE DU CONDOTTIÈRE, par Andrl Suarh
(Emile Paul).
Le Yoyage du Con@t1ière que les lettrés chérissaient depuis
plusieurs années dans un volume de fortune, paraît enfin dans
~ne édition convenable. Aucun Voyage en Italie n'est plus
Jeune, plus héroîque, plus sensuel. A la terre de la beauté
~- Suarès "n 'a ~oulu ap~orter que de la beauté, il en a créé, versé,
fait tournoyer a profusion, et, comme un prince de la Renaissance, il ne vit ici que dans les fêtes flamboyantes du style. Il
Y a des phrases où l'on mord comme dans des fruits, des
phrases d'or, de parfums, de cr;stal... Mais ces phrases vives ne
sont \oint v'.des, un cœur ardent les alimente. "Je n'ai pas
mange depuis trente heures. La lumière nourrit." C'est cela,
la phrase boit à torrents une nourriture qui lui verse la vie et
qui ne l'alourdit jamais. Mais précisément parce que c:tte
lumière vibre sur des paysages vrais, sur des fonds substantiels
elle ne cesse jamais de donner l'impression de la réalité. Ell~
est contrainte, comme un fleuve, entre deux rives dures, celle du
pays, celle du voyageur. "Un homme voyage pour sentir et
pour vivre. A mesure qu'il voit du pays, c'est lui-même qui

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

20

NOTES

3

. ch aque JO
· ur plus riche de
.
1 peine d'être vu. Il se fait
vaut mieux,.1ad,
e " Aussi. avan t d'entrer dans le voyage,
tout ce qu 1 • ~couvr . . d ' oyageur. Ainsi procédait Tain·e,
M. Suarès fait-il le portrait . u v;e en Italie. Il est bon en effet
lui aussi, au début de ~on Viloyal&amp; t humaine p·ar laquelle il
1
nna1sse a unet e .
.
que le ecteur co
.
tou1·ours été en passion,
d
"C'est un homme qui a
.
regar :era. d 1 d 1 . même Et c,est par là qu'on l'a s1 peu
écrit Caër a e Ul•
~.
d l'Italie ardente du
. " C'est par là qui 1 compren
'il
compm.
.
,
ar là u'il comprend, qu
Nord celle de la Renaissance, c est P
q
. d l'It;lie
. • '1 laisse couler d ans son sang la passion e,. . ,
revit, qu l
.
'
ar là u'il comprend et qu il aime
l'Italie de la pass10n. C est p
q
L h die ') qui
' d . bl chapitre sur Stendhal en om ar t •
Stendhal (1 a mira e .
.
t la passion sur tous les
.
. é la passion qm, voyan
.
a compris et aun .
''
I
r
plus italienne cent fois
d l'Italie " a crée une ta ie
visages e
avons sous l es yeux. ,, (Éloge? ironie ?1) Et
que celle que nous.
f; 't d'essences, est plus italienne
l'Italie du Collndodtt1è;:;1;::~ ;;u: italienne des musiques, des
encore que ce e e
'
.
couleurs, et des parfums qu'elle y ajoute.
A. T.

LA GENÈSE DU XIXe SIÈCLE, par Houston-Steward
. (éd'it1on
.
firanraise
Chamberlattt
,
' par Robert Godet) 2 vol.
(Payot).

.

è

. d''à
.
de H -S. Cham ber1am,
eJ ancien ' a eu un , suce s
Le livre
.
allemands et anglo-saxons. C est un
prodigieux dans les pa~s
. s suggestif et plus fragile
'dé ble bien que rnom
ouvrage cons1 ra , .
l h f-d'œuvre de l'auteur. Il
,1
I Kant qui reste e c e
.
que 1 .mmanue
,
genre fort d'1scre'd't'
1 e chez nous, mais qui reste
appartient
un les pays d u nor d .. la philosophie générale de
assez goîtté a dans

32r
l'histoire, ou, .plutôt, de Ia culture. Genre qui consiste, en
somme, à systématiser le superficiel, mais enfin un genre vaut
ce que vaut fauteur qui le traite. La pensée de Chamberlain, par
sa subtilité et sa richesse, paru ne souplesse plus ingénieuse que probante, rappellera peut-être au lecteur français les livres de Cournot
et certains livres de Tarde tels que 1a Logi9ue Sociale et les
I
Trans.fannations
du Pouvoir. Mais elle est bien germanique par un
désordre qui n'épargne point notre peine, et aussi par son idée
centrale, l'idée de la race, de sa noblesse et de sa pureté. On
comprend en lisant Chamberlain les raisons qui on,t fait de
Gobineau un grand homme en Allemagne et de ]'Inlgalité des
races humaines un des grands livres français pour un lecteur
d'Outre-Rhin. Chamberlain n'est d'ailleurs pas un disciple de
Gobineau : pour lui une race se crée par une série de croisements
favorables, tres complexes, elle n'est pas donnée dès l'origine.
C'est ainsi que la supériorité des insulaires Anglais et Japonais
consiste non dans la pureté originelle de la race, mais dans la
constance de cette pureté de 1a race une fois formée. Chambe.rlain ne prononce jamais le nom de M. Quinton, et doit l'ignorer. Cependant sa théorie ressemble beaucoup à une sorte de
Quintonisme social, tres intéressant.
Le germanisme est pour l'auteur non "ilne doctrine, mais une
religion. L'apothéose du Germain, dans le type duquel rentrent
d'ailleurs les meilleurs éléments des nations dites latines, se
dresse au tournant de toutes ses idées, et sous des formes parfois
bien comiques. Ainsi : "Le Maure s'imprègne si abondamment
de sang gothique qu'aujourd'hui encore une partie de l'aristocratie du Maroc peut faire remonter sa généalogie à des arenx
germaniques.'' (p. 5u) Aucune référence pour cette extraordinaire allégation, qui a dît naître autrefois dans le sillage de
Guillaume II à Tanger ; mais il n'en faut pas davantage, il en
faut même moins, à un bon pangermaniste pour que le Maroc
lui apparaisse au même titre que la Champagne une terre
authentiquement allemande détenue avec injustice et provisoire-

10

�LA NOUVEi.LE REVUE FRANÇAISE

322
ment par l'ennemi héréditaire. - Ce n'est pas un hasard, estil exposé à la page 637, si le grand principe du christianisme,
la justification par la foi, que retrouvera le Germain Luther,
est formulé par Saint-Paul dans l'Epitre aux Galates, qui sont
des Gaulois, c'est-à-dire des Germains ! - Les Amorrhéens de
la Bible, qui furent exterminés par les peuples voisins, sont
canonisés parents des Germains, représentants en Asie de l'Homo
europ,:eus. Et l'auteur de s'écrier : " 0 Homo europ.eu1, comment
pouv:üs-tu t'égarer en pareille compagnie? Oui, tu m'émeus
comme un regard ouvert sur quelque divin au-delà. Et j.e voudrais qu'il füt encore temps de crie~ : ne suis pas le conseil des
savants anthropologues, ne te commets pas avec ce ramassis, ne
te mêle pas à cette plèbe asiatique, obéis au grand poète de ta
race (Gœthe), reste fidèle à toi-même !... Mais j'arrive trois
mille ans trop tard. Le Hittite demeura, l' Amorrhéen disparut.''
(p. 509). - Chamberlain n'aime pas les Grecs, il leur dénie
une bonne part de leur originalité, et c'est tout juste s'il ne
fait pas des Perses les vrais vainqueurs des guerres médiques, à
la suite, d'ailleurs, de Gobineau, dont il cite l'ultra-fantaisiste
Histoire des Perses comme un ouvrage scientifique. " On sait
aujourd'hui que la pensée hindoue exerça une influence à certains égards déterminante sur la pensée grecque ... Pour Pythagore notamment la preuve est acquise d'une intime familiarité
avec les doctrines hindoues". (p. 1 80.) Voilà à quelles vieilleries s'en tient, sur la pensée grecque, l'auteur d'Immanuel Kant!
Mais la philosophie de l'histoire donne sans doute des lumières
auxquelles n'atteint pas l'histoire tout court ; car celle-ci est
bien étonnée d'apprendre de son ainée que dans la Commune
de 1871 "tout homme clairvoyant a reconnu, dès le début,
une machination judéo-napoléonienne" (p. 45 3).
Toutes ces bizarreries n'empêchent pas la Genèse du XIXe
siècle d'être un livre fort curieux, où les idées originales sourdent
abondamment, mais troubles et qu'il faut filtrer. La théorie
centrale sur les races pures et le chaos ethnique, contient sans

NOTES

32 3

doute
. , et mérite en tout
. une part d e vérite,
cas les discussions
passionnées auxquelles elle a don ne, 1·1eu.

A.T.

• ••
Nous publierons dans notre pro h .
note sur l'ouvrage de H S Ch bcla'.n numéro une seconde
· ·
am er am.

•••
ESSAIS CHOISIS, par Georges B dè
.
Jing, (Mercure de France).
ran s, traduit par S. GarLes essais traduits dans ce volume 1
donnent au lecteur fr
.
. va ent surtout en ce qu'ils
ança1s une idée assez com lè d
d e M. Georges Brandè
L
p te u talent
s. eur contenu est i , al L d
morceaux sur Renan et T . d'.à
.
neg • es eux
ame, eJ anciens n
de chose sur les deux pe
' ous apprennent peu
.
nseurs eux-mêmes . o
r d
mrs personnels intéressants, entre autres u' n y it es .souveR enan et de M Br dè l
.
ne conversat10n de
. an s, e 12 avnl 1870
ès F
AilleursM Brandès
d'
'apr
.
nous it que "lorsque
I , roeschwiller•
Bibliothèque de l'U ·
. , d
que qu un proposa à la
mvers1te e Copenha
d r: .
,
tion de !'Histoire de la L ·,,,
A
. gue e ,aire 1 acquisiz ,erature nglazse l
dit que c'était là
, e conservateur réponune œuvre beaucoup trop s
fi . 11
même un professeur aussi libéral
uper c1e_ e, et
qu'étudier les ouvrages de T . q~e. M. Brochner considérait
.
ame eta1t une occu · . .
et qm ne pouvait s'e r
pation mutile
xp
iquer
que par la tro
d .
d u délinquant " Rap I
d
P gran e Jeunesse
.
pe ons que ans sa préfa à T. .
de la Ré'{/olution, M. Aulard dé 1
'
ce.
ame historien
d'études qui citerait en Sorbo::ee
un tnd1~at au diplôme
autorité se verrait immédi t
d' me . istorien comme une
ont la dent dure pour ceu:l:m:~t JSquahlier. L:s Universités
ailes. Cela n'empêch r
Tq. ne poussent pomt sous leurs
e a pas ame de dem
longtemps que M. Brochner et M. Aulard SeureTr ~n pe~ . plus
· ur ame v01c1 une

i:.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

note, perspicace, et qui le met bien à sa place européenne, de
M. Brandès: " Pour remédier au caractère trop personnel de la
critique littéraire, il a travaillé à lui procurer un fondement
inébranlable grke aux méthodes empruntées aux sciences naturelles. C'est le contraire des tentatives des Allemands au temps
des Schelling et des Hegel, qui eux avaient tenté d'appliquer
les méthodes des sciences morales à l'étude de la nature.''
Les deux meilleurs morceaux du volume sont l'étude sur
Nietzsche et l'étude sur Ibsen. M. Brandès a été le premier à
faire connaitre Nietzsche au grand public, et son étude reste
sinon une des plus profondes, du moins une des plus correctes et
des plus claires qu'on lui ait consacrées. Il a beaucoup pratiqué et
bien connu Ibsen, il en fait un portrait extrêmement vivant,
plein de curieuses anecdotes sur ce puissant et singulier bonhomme. Le récit d'un banquet offert au dramaturge par quel- .
ques touristes lettrés est fort amusant. Il se termine ainsi :
" Un journaliste, qui était le voisin de table de la belle et
excellente actrice Constance Brunn, se leva 1:t dit : " Ma charmante voisine me prie de transmettre à M. Ibsen les remerciements des actrices du Thé1tre de Christiania, et de lui dire
qu'il n'existe pas de rôles qu'elles aiment mieux jouer et desquels
elles aient plus à apprendre que ceux de M. Ibsen. - Ibsen :
A ce propos, je ferai cette observation que, d'une façon générale, je n'écris pas de rôles, je décris des hommes, et jamais de
la vie il ne m'est arrivé d'avoir un acteur ou une actrice en vue
en élaborant une pièce." Ce n'est que la moindre de ses
boutades, mais il ne vous en faut pas davantage, n'est ce pas?
pour vous rappeler ce que vous saviez déjà, qu'Ibsen ne fut
jamais un dramaturge bien parisien.
A.T.

NOTES

LE ROMAN
LE MON~RQUE, par Pierre Mille (Calmann-Levy).
Une attention touJ·ours e n eve1
, ·1 un esprit
é"
une sympathie exempte d
.
.,
sans pr ~ugés,
e partis pn
··
.
de la vie, telles sont les qualités -de tune_ v1s1on libre et franche
ne tend qu'à 1
. Pierre Mille ; son style
es mettre en valeur
N
è
plaisir que me donnait L .
·agu re, en disant le
ouue et Barnar,au ·• •
éloges un petit reproche d
' 1·
x, J avais mêlé aUJ:
e neg 1gence • sur
· l'
protesté, avec bonne grâc t
'.
quoi auteur a
e e non sans droit
·
'é .
expliqué : C'est en v 1
l
' car Je m taIS mal
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moms naturel et ne sug è
vivement le geste ou le jeu de h '.
.
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les souligner. Les aventures du pJs1onom1e qui convient pour
peu de chose . l'
,
.
onarque sont en elles-mêmes
, . art n y perd nen ; dans ce livre alerte et 1 •
neux on resp1re bien l'air de I P
um1.
a rovence et l'~me de ses

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

habitants ; par instants il m'a fait songer aux dialogues de
M. de Miomandre,- car la route n'est pas longue, de l'Espélunque aux montagnes de Grasse. Mais un Parisien de race
doit comprendre ceux d" Nord aussi bien que ceux du Midi;
M. Mille prend à merveille l'allure et le ton de la Flandre. Au total, et sans rien grossir, il faut accorder à l'auteur que son
ouvrage est " un peu plus sérieux qu'il n'en a l'air."
M.A .

•••
BO TCHÉ LE SILENCIEUX, ET AUTRES CO TES
JUIFS, par 1.-L. Ptrtlz, traduits par Git. Bolz, avec une préface de Pierre Mille.
Isaac Leibusch Peretz est né en 18 5 1, à Zamoszc, dans la
Pologne russe ; il a rççu d'abord une éducation toute rabbinique; il a partagé la vie que mènent en son pays six millions
d'Israëlitcs. Mais la culture européenne l'a pénétré: " Son
horizon, nous di:t M. Pierre Mille, a dépassé celui de cette
" patrie" juive. Je ne crois pas qu'il ait jamais lu Anatole
France, mais il a beaucoup pratiqué Henri Heine. Ce n'est
plus un croyant, il est au-dessus de la mentalité de ses coreligionnaires de Pologne, il ne partage pas leur foi ; il les considère,
si l'on peut dire, de }'extérieur, et son ironie ne les épargnerait
pas, s'il n'avait d'eux tant de pitié, toute la pitié que mérite
leur malheureux sort. Et enfin c'est un artiste, un très grand
artiste, maitre de sa langue et de sa composition ... Nous pénétrons avec lui dans ce monde inconnu de nous - et magique :
il nous montre !'Israélite polonais sur place, dans les fourmilières d'où il essaime pour se répandre sur le reste du monde. "
- Six millions d'hommes, groupés en tribus très denses, fixés
par la loi sur un sol qu'ils n'ont pas droit de posséder. Ils ne
peuvent pas être tous commerçants ; en immense majorité ils
sont donc ouvriers d'usine, depuis l'ère industrielle, ou perte-

faix, charretiers, commissionnaires bl'l h
32 7
ralement misérables. " Il b .
, c erons même - et génédé
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ment mtcllectuclle s· t
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ur que une calaPeretz nous laisse beaucoup à d evrner
.
; les émotions, les nctes

�328

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il décrit, résultent d'une éducation et d'une mentalité
collectives trop connues de lui et de ses premiers lecteurs pour
qu'il ait été tenté de les décrire tout au long. Aussi n'ai-je ~ien
compris son livre qu'après avoir suivi, de semaine en semame,
la précise et patiente étude des frères Tharaud : L'An prochain
à Jérusalem. Ces deux œuvres se complètent et s'éclairent l'une
l'autre ; quoiqu'elles ne nous entrainent point hors de l'Europe,
je les range au rayon des livres exotiques. La nouveauté des
lointains paysages peut renouveler à propos notre puissance de
sentir; mais plus précieuse amon gré, plus mystérieuse et plus
émouvante est la diversité des ~mes étrangères.

M.A.

LES EXPOSITIONS
A PROPOS DE
Manzi).

QUELQUES LAUTREC (Galerie

Que va devenir la peinture? Ce n'est pas là la moindre
inquiétude de notre temps. Taure évolutio~ .pr~gressiv: et
rationnelle semble momentanément arrétée. Fm1s, 1mpress1onnisme et" cé:z:annisme "et" gauguinisme !" On rompt brusquement avec eux. et on exige une révolution. Comme si l'art
n'était encore point né, on pose à nouveau le premier problème:
le problème de la forme, ni plus ni moins. Ceux-ci le résolvent
par la négative (il n'y a pas de forme), ceux là par des équat.ions ... L'étude du cas Toulouse-Lautrec leur serait à tous tant
qu'ils sont, d'un inestimable profit. Mais n'attend~z pas d':ux
qµ'ils l'examinent. Au fait, Lautrec propose à la meme que~uo_n
une solution empirique et individuelle ; et l'horreur de _l'1~d'.vidualisme, voilà le trait de caractère principal de ces mdlVldualistes forcenés qui abdiquent l'humain dans la géométrie.

NOTES

1

\

_U n excentrique, tant qu'on veut et plus excentrique que
~mconque, cet admirable Toulouse-Lautrec. Comment se faitil donc que son excentricité à lui soit durable et continue a
nous toucher ? Il ne laisse pas une toile "faite ". Il préconise
un art d'affiche qu!nd c'est l'opposé que nous souhaitons. Il
soumet à l'actualité son génie, et à ce que l'actualité nous offi-c
de plus fugitif. Que nous sommes loin du Moulin-Rouge du
quadrille des C1odoches, de la Goulue et de la reprise' de
Chilpéric.' Mais quoi, plantés devant son œuvre, espérons-nous
échapper à l'objet? Fôt-ce une minute, quelle folie! Lautrec
est là po~: no~s l'imposer, ~u n'est point. Ce n'est pas de son
talent qu 11 fait parade, mars de son plaisir même en ces lieux
de plais!r. Tant pis pour nous, si nous ne le partageons pas;
nous ne saurions nous plaire à sa peinture: car elle ne s'en
distingue point. - D'où vient donc que si docilement si
enthousiastes, nous rentrions aujourd'hui à sa suite dans ce siècle
si démodé ? Quel est son secret? Tout humain. Un grand amour
un fort métier. La volonté et le pouvoir de dire tout sur
qu'il aime - quoi qu'il aime. C'est ce qui fait le créateur. _
Que Lautrec ait adapté l'objet à son génie ou bien son génie
à l'objet, peu nous importe, si l'adaptation est parfaite la
corn pénétration totale. Ah ! on les compte même au cours d':ne
grande époque, ces minutes de communion entre l'artiste et le
réel ! Celle-ci, une des plus singulieres, n'aura pas été la moins
admirable, car Toulouse-Lautrec, derriere le spectacle, derriere
l'~pp~rence, poursuit toujours l'être secret. Nul n'a poussé plus
lom 1 audace dans le sens de la déformation plastique, nul n'a
serré du même coup la réalité de plus près. Il ne tend pas
seulement à lui donner un sosie figuré, il veut qu'elle parle.
Pour aucun artiste et en aucun temps, ni pour Giotto, ni pour
Degas, le dessin n'a été plus délibérement un ,ig11e, un langage
révélateur ... On peut s'extasier sur la virtuosité du trait sur la
plénitude des formes, sur l'imprévn et l'harmonie de l'ar:besque
dans un tableau comtne le Cirrue ou le Mouli11 de /4 Galette.

c:

�LA

33°

OUVELI.E REVUE FRANÇAISE

Mais ce ne sont là que moyens. Ils ne se suffisent pas plus que
l'élégant tracé des versets du Coran dont on ~écore les mosquées:
ils ont un sens intérieur dont vous ne les viderez pas. Lauuec
en use librement comme d'une écriture symbolique_; ~ n'~!
pas au petit bonheur ou pour la raison que "c~la fait ~•e~x
qu'il amplifie ceci ou rétrécit cela, qu'il . esq~1ve ~n deta1l et
s'attache à tel autre, qu'il passe de la s1mphfi~uon la pins
hardie à la minutie locale la plus aigu!!. Si ce cotn de tabl~u
est v1 e, rc•••~é
..... • , il le fallait pour mettre en valeur ce sourire
auquel le peintre a appliqué l'effort pre_squ: ~otal de sa recherche ; là un tracé synthétique et sans rcl1~.C 1c1 le ,modelé le. plus
strict et le plus subtil. li jette sur l'objet un reseau de lignes
savantes d'où l'objet ne peut s'échapper. Cons'.dérez seul:e~
l' Etude """r un portrait tk Marcelle (collecuon de M
r·
,r_ " . l
Comtesse de T . L.). Le casque de cheveux, une toum:: . a a
chi en ,, sur le front , l'attitude basse du corps, la vulg:mté
.
. du

·a

visage, l'ensemble enfin est enlevé en quelques tra'.ts, nus e~
place grosso ,notk, capté dans un geste s0r e~ r~~1de ; :au
l'artiste s'est attardé curieusement au regard, a l aile du ez;
à l'angle de la bouche, notant là de si déli~atcs d:couvcrtes q~e
les éléments de l'esquisse, subitement h1érarch1sés, reconstituent exactement, authentiquement le modèle: un. être. -~t
voici que noue plaisir esthétique s'accroit_ de l'émotlon spmtuclle que nous fait ressentir un portrait de Latour. Nous
trouvons là bien autre chœe qu'une image et pour Marccl~e nous
oublions même le peintre. - Lautrec, remarquons-le, s1 généralisateur qu'il p0t être, n'aura pas tant représen~é "la ~ile,,
que " des .filles,,. Sa manière symbolique, synthétique,
,
.
. decora,
tive, comme il vous plaira qu'on l'appelle, n est 1a~a•~ ~u un
moyen de sauvegarder le style dans la recherche de J 1~dJV1duel,
la forme et la beauté dans la recherche du caractère qui est pour
lui en omrne l'essentiel. Oui ! un peintre de mœun et d'ames !
Quel prodige en un temps oil l'ime ni les mœurs n'intér~nt
plus que ceux qui ne savent pas peindre, ou pas assez, du moins,

NOTES

33 1

pour exprimer par la forme l'esprit de la forme .. ! Car il faut
pour cela la maîtrise de son métier.

H . G.

•••
LA COLLECTIO

CA.iv1O DO.

Des Channe, des Degas, des Lautrec sont entr&amp; au Louvre !
Expliquons-nous. Des Cézanne, des Degas, des Lautrec sont
entrés au Louvre à la suite de commodes et de canapés que
nos conservateurs n'eussent refusés pour rien au monde et dont
le testament ne souffrait pas que les tableaux fussent séparés. Ces pièces de mobilier sont d'ailleurs de celles qui atteignent
des prix énormes dans les ventes, mais qui, fort riches et fort
surchargées, satisfont mal notre go0t, donnent une idée très
médiocre de la fameuse sobriété française et ne peuvent que
pernicieusement inspirer les décorateurs modernes. Autant les
meubles du XVIII• siècle étaient souvent parfaits d'appropriation et d'élégance quand ils répondaient aux besoins des classes
moyennes, autant il leur arrivait d'être contestables quand ils
étaient destinés aux princes ou aux fermiers généraux. - On
s'est donc résigné, pour l'amour des commodes et des fauteuils,
à fermer les yeux sur les hardiesses des tableaux. Par dessus
quoi ne passe-t-on pas quand on est possédé par le go0t du
bibelot de prix ! Dommage que la statue de Maillol qu'a refusée
le Luiembourg, n'ait pas été accompagnée d'une table ou d'un
pouf - disons d'un Carolus-Duran ou d'un Dagnan-Bouveret !
La série des Degas forme l'ensemble Je plus important des
salles Camondo ; c'est l'apport le plus significatif aux collections
de nos musées. On y trouve des œuvres d'époques très variées,
depuis les premières toiles aux tons argentés, d'un fini à la
Holbein et d'un naturalisme minutieux, jusqu'aux larges pastels
des dernières années oil ne chantent plus que quelques notes
puissantes et dont le dessin atteint à une beauté sombre et

�33 2

LA NOUVELLE REVUE FRA ' ÇAISE

comme fantastique. On regrette que la première période soit
représentée beaucoup plus abondamment _que l'autre, mais on
mesure bien le chemin parcouru par le pemtre. Quel approfondissement, quelle absorption progressive du "suje~ •: p~ la
peinture ! Que l'on passe du Pédirore :\ la Ftm~e (jta s mu!t la
t1Ufue : c'est la seconde qui offusque le bourgeois alo~ quelle
est revêtue d'une admirable majesté ; c'est la première, au
contraire qui malgré l'adorable délicatesse des tons, décourage
' ' tant l'anecdote en est mesquine, sour1gnée et
notre admiration,
offensante.
Un très beau Lautrec. Un des plus fermes paysages de
Cézanne, un de ceux, en tout cas, qui donnent la clef d'œuvrcs
plus libres. De grandioses Monet de la série des Cathldraks.
Parmi les toiles de Manet, voici l'une des plus fortes, non pas cette
sèche Lola mais le Jeu.ne fifre, à côté d'études qui ne valent que
'
.
. ,
par )a signature ... Somme toute, d'admirables pièces, mats ~ere
de pièces uniques ; un ensemble qui témoigne d'on goO.t JUstc,
mais pas d'un goO.t très personnel, et qui ne donne de nul
artiste une définitive révélation.
On remercie quand meme le testateur!
.

J.

S.

LA MUSIQUE
A L'OPÉRA-COMIQUE: Reprises du Rht et de la Péri.
La reprise du Rhlt à !'Opéra-Comique, quelque vingt années
après la première, nous incite à ré.fléchir sur Je cas de M. B:un~au.
Il ne lui est pas personnel. C'est celui de b~u~oup_ ~ artistes
q u•c leur excès de conscience et peut-être aussi d amb1t1on,
. leur
malhabilcté à distinguer dans leur talent naissant cc qu1 vaut
comme neuf et cc qui leur est propre et à en tirer désormais to~t
le profit possible, au sens le meilleur et le pire du mot, condu1-

NOTES

333
sent à des tâches au-dessus de leurs forces et peut-étre étrangères à
leur nature. On s'accorde généralement à reconnaîue dans les
milieux compétents que l'opéra le Rêr1t, par lequel M. Bruneau
débuta dans la carrière musicale, nous apportait certaines nouvelles façons d'écrire et cc qui est mieux de sentir; comme chez
les Russes, le germe de certaines formes harmoniques qui ont fait
fortune depuis, et même de cette "poésie" qui devait s'épanouir
en M. Claude Debussy. Je ne dis pas que ces acèords nouveaux
donnaient toute satisfaction à l'oreille ; ils étaient rudes, souvent gauches, mais ils suffisaient déjà A créer la nue atmosphil:re
où allaient respirer mieux à l'aise les personnages de Pellias.
~ Tout autre, meilleur critique de soi-même ou bien utilisateur plus roué, se ftît appliqué aussitôt A faire fructifier a 11
mieux cc petit trésor personnel, soit en l'épurant peu à peu en
des œuvres de proportions modestes, des lieds, des pièces d'orchestre, des tableaux, soit en le monnayant en vulgaire billion,
pour le plaisir de cette foule qui réclame de ses auteurs Je ressassement des mêmes joies. Massenet, qui était le plus adroit des
hommes, ayant découvert le secret de plaire avec certaine
inflexion de mélodie, voua à celle-ci tout son talent, que dis-je,
toute son existence et se garda de jamais refuser à ses admirateurs
la fameuse "phrase à la Massenet" attendue; les plus vastes
sujets lyriques ne furent pour lui qu'occasions d'en préparer la
"rentrée". Et on sait d'autre part comment M. Fauré jusqu'à
ces derniers temps, avait protégé son talent exquis du danger
des amplifications faciles par un intimisme obstiné. - M. Alfred
Bruneau prit le parti intermédiaire; ni il ne consentit à etre
un auteur rare, ni un auteur vulgaire ; il renonça de quelque
façon que ce fflt à profiter de ce qu'il avait découvert. Il
changea de terrain, il dressa des plans gigantesques; il s'efforça
vers un gonflement oratoire qui était proprement à l'opposé de
son talent. L'011ragan, Mmidor ne sont pas œuvres méprisables.
lt Rêttt, avec ses gaucheries, vaut mieux, A tout jamais sa
carriere était faussée ; il était sorti de son naturel : il avait ren-

�334

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAlSE

contré Zola. - On a réentendu avec plaisir cette jolie partition du Rét1e qui souleva à son époque autant de colères ou
presque que le Sacre du Prinlemp1. Elle ne paraît plus s~gulière'.
mais elle sait toucher encore, par le ton absolument Juste qu1
fait sa durable valeur ; c'est là le co=un caractère aux
hardiesses de bon aloi, que, cessant d'être hardies, elles ne
cessent pourtant pas d'être ...
Dans le même temps l'Opéra-Comique a remis à la scène
la Péri. Voilà un de ces ouvrages qu'il devrait toujours nous être
loisible d'entendre et dont nous sommes trop sevrés. On les
admire dès l'abord; on n'en fait pas en une fois le tour. Ils
sont d'impression mais ils sont aussi de raison. Quand on en a
'
.
oô.té l'éclat, ils veulent encore qu'on en éprouve la sctence et
solidité. M. Dukas qui est un musicien pur, bien plutôt
qu'un musicien de théitre, semble avoir entrepris la tkhe
difficile d'incorporer toutes les innovations de son siècle à la
tradition symphonique léguée par Beethoven et Wagner. Il
entend que la symphonie ou le poème symphoniqu~ ~emeure
le genre "monumental" qu'il était, fortement et VlSlbl~ment
charpenté, étroitement ajusté dans la moindre de ses parties, et
tous les accidents pittoresques qu'il y accueille, il n'a de cesse
qu'ils ne se fondent dans la pâte commun~, dans le mortier qui va
durcir. II y a en lui du Saint-Saëns, mais avec une telle ouverture d'esprit sur son temps, une telle curiosité de l'aventure
moderne une telle soif de rajeunissement! Il cultive de la per'
.
fection une idée traditionnelle, mais n'imagine pas que nen en
puisse jamais être exclu. Il ne la nourrit pas de poncifs et de
formules usagées, il l'abouche avec le présent, avec le con~et,
même avec l'informe ; il la surnourrit de réalité. Parmi les
œuvres de recherche exotique dont la mode nous vient des
Russes et des ballets russes, la Péri nous apparaît comme une
'
.
de ces toiles de soie mêlée d'or, à plis cassés, épaisses, opaques,
telles qu'on en vend en Orient, aux bazars de Brous e_ou de
Smyrne ; épaisse, elle ne pèse point ; opaque, son cMto1ement

fa

NOTES

335

lui donne comme
la regarder, de la
enchante. Tel est
reflet d'un autre;
est bien à lui.

une transparence ... On ne peut se lasser de
toucher, de la froisser ; sans se dérober, elle
l'art de M . Dukas, empruntant parfois le
mais le miracle de sa forte et subtile texture

H . G.

LETTRES ANGLAISES
LITERARY TASTE,par Arnold Bennttt. Neuvième édition,
Londres 19 14.
Tout le monde connaît la Bomb-1/zop, dans Charing-Cross
Road. Elle est, avec la Poetry boolu!zop, cc qu'ont été, chez
nous, la boutique de Léon Vanier et celle de la Plume: ces
chères et charmantes boutiques où on entrait le cœur battant,
en pensant que Verlaine peut-être, ou Moréas, venait d'en
sortir (on n'osait même pas songer à une rencontre, à une
présentation). On y trouvait parfois un livre avec leur nom,
écrit de leur main, sur la première page ; ou mieux encore,
leur photographie. La Bomb-slzop est un peu cela, ce genre de
boutique divine ; on la voudrait peut-être un peu moins visible,
un peu plus à l'écart, moins bien tenue, d'apparence un peu
plus provinciale. (C'est bien vrai qu'elle ressemble assez aux
petites librairies à journaux des plus petites villes de comté.)
Enfin, on s'y sent tout de suite dans le milieu littérature
d'avant-garde dont on aimait respirer l'air, chez Vanier et à
l'ancienne Plume. (On a beau voir bien des nullités et des
mensonges, et des soi-disant livres d'avant-garde, sur les rayons
- c'est si facile, de paraître "avant-garde" - il y a là,
malgré tout, l'air des grandes choses, l'atmosphère et la température favorables au développement de l'art.) II y a surtout les
photographies : Wells, Chesterton, Shaw, Bennett. Il est vrai

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il y a aussi Keir Hardie et Mrs. Pankhurst, mais sans doute
cela fait "partie du mouvement". Curieux mouvement : la
politique en retard de cinquante ans sur la littérature, le
scientisme et le socialisme bourgeois qui s'attardent auprès du
néo-christianisme et du syndicalisme révolutionnaire marchant
la main dans la main ; les vieilles idées habillées de neuf, les
vieilles doctrines fraîchement repeintes. Drôle de mouvement.
Enfin il faut se persuader qu'on avance, malgré tout. Et on
produit. Ou du moins on travaille, ce qui n'est pas forcément
produire. On fait ce qu'on peut. On traduit beaucoup : tout
Strindberg, théfttre, roman, autobiographie ; une invasion
suédoise du domaine intellectuel anglais. On traduit Nietzsche
et Théophile Gautier (belle édition de bibliothèque) et Dostoiewsky dans une édition monumentale digne de lui et de
l'Angleterre. Et le Lys rouge d' Anatole France, à un shilling.
Peu de livres anglais. Et même parmi ceux-ci, la plupart,
(par exemple dans les séries à bon· marché qui s'appellent
Modern Biographies et Philosophies, ancicnt and modern) sont
comacrés à des étrangers. Un Tolstoï, un Verlaine, un Lafcadio
Hearn, un Paul Bourget {par l'abbé Ernest Dimnet, ce
remarquable interprète de la littérature française en Angleterre,
qui parle de Claudel et de Jammes aux lecteurs de la Fortnightly
Review) un Bergson, un Swedenborg, un Auguste Comte, etc.
1
La littérature anglaise est surtout représentée, à la Bomb-shop,
par Bernard Shaw, Chesterton, Conrad, Wells, Bennett et
quelques nouveaux poètes de la Poetry bookshQp. Voici une nouvvelle édition à bon marché de Erewkn de Samuel Butler, et le
dernier roman de Bernard Shaw An umodal socia/ist, enfin, sous
un uniforme simple et sobre de toile bleu foncé, les " petits
manuels philosophiques'' d' Arnold Bennett, parmi lesquels nous
distinguerons celui qui concerne particulièrement la littérature.
Villiers de l'Isle-Adam, écrivant au milieu des ténèbres du
Naturalisme, dédiait un de ses livres : "Aux chers indifférents."
Nous voilà sortis des ténèbres, ou du moins nous croyons en

NOTES

337

être sortis parce que l'idéalisme est, de nouveau, et pour combien
de temps ? à la mode. Et Arnold Bennett en profite pour
essayer d'expliquer, sérieusement, sans arrière-pensée, et simplement, comme il aborderait un passant comme on parlera't •
"d
'
1aun
vmsm e table, c~ que c'est que la littérature, aux chers indifférents. Il leur dit que la littérature n'est pas un passe-temps
comme le g~Jf ou la marche ; et qu'elle n'est pas non plus une
forme supé~ieure âu_ luxe, la suprême chose que s'offie un parven.u, quand 11 a réum autour de lui tous les signes extérieurs de la
richesse. Et pour développer le go0t des lettres chez les gens du
monde, _il indique deux bons moyens : commencer par l'étude
des classiques et comparer, mêler sans cesse leurs œuvres à la ·
·d·
vie
quotl 1enne. Il se donne la peine d'indiquer les
· d
éd" ·
pnx es
, 1t1ons courantes des classiques anglais, et dresse une liste
d o~vrze.s,~orm~t une bibliothèque anglaise assez complète, qui
rev1en ait a trois ou quatre cents francs seulement. Enfin il
recommande la lecture d'ouvrages philosophiques fondamentaux,
et a ce mot heureux : "L'assimilation d'un système équivaut
souvent, pour un homme littérairement aveugle, à l'opération
de la cataracte." En bon Anglais il recommande la lecture des
Premiel's Principes d'Herbert Spencer. Et, en passant tous
l~s problèmes les plus intéressants et les plus difficiles de l:esthétiq~e sont abordés, et parfois très justement et efficacement
traités (par exemple le problème du Style, où Arnold Bennett
se rencontre avec Benedetto Croce).
Ce petit livre est en même temps un document ass
.
,
.
ez
cuneu:x sur I état d'esprit du public et particulièrement d
public ~nglais contemporain. "La nation poétique par exce~
lence, dit Bennett, est précisément celle où la poésie est, actuelle:ent'. le_ p~us en défaveur." Et le dernier chapitre sur la
cap1tahsat1on mentale'' nous fait comprendre le mécanisme
psychologique de cette éxtraordinaire déperdition intellectuelle
qui nous étonne souvent chez les Anglais, qui lisent beaucoup
chez les Allemands, qui -li.sent davantage encore, et en général
l
11
u

,'t
'J'

�338

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez tous les peuples du Nord : ils séparent les livres de la vie;
ne savent pas voir que c'est la mÎ111e c/Jose.
C'e.;t ce qu' Arnold Bennett a essayé de leur faire comprendre,
dans ce petit manud. Mais, même s'ils comprennent, les
" chers indifférents " seront-ils convertis 1 Bennett commence
par dire que le don d'aimer les livres est le fondement de toute
culture littéraire ; et que c'est un " petit nombre de gens
p:issionnês" qui font et entretiennent les grandes réputation~.
"The passionate few." Combien peu, hélas ! Et comme vraiment l'art, et surtout la littérature est bien la chose d'une
aristocratie. (C'est du reste la seule façon possible d'être
vraiment populaire.)

V.L.

LETIRES ALLEMANDES
DER TOD IN VENEDIG par Tlwmas Mann (S. Fischer,
Berlin).
Cent cinquante pages; peu ou point d 1action. La Mor/ à
Ytnbt n'est que l'histoire d'un écrivain pris d'une nostalgie
sans nom sans but. Aschenbach fuit sa ville, sa maison, les
choses ran:ilières. Il fuit pour fuir, pour échapper à ses habitudes,
à sa règle, pour s'évader de lui-même. L'idéal qu'il s'était fait
l'emprisonne : il étouffe et part, à l'aventure. Echoué dans la
ville des lagunes, perdu dans la foule, la solitude, le rêve, !1 se
prend à la beauté d'un enfant blond, un Polonais de quinze
ans qu'il entrevoit à table d'hôte. La mort ~nlève Aschenbach
avant q,u'il ait échangé une parole avec Tadzio.
Plus encore que les Buddenbrooh et K/Jnigliche Hoheit ce
man est ciselé comme une coupe où mille arabesques s'enlacent
ro se dénouent sans jamais aboutir, creusent et r ~ u1sent
.
1a
et
précieuse matière qui prend une vie fabuleuse. Thomas Mann

NOTES

•

339

est en même temps qu'un des fouilleurs d'!me les plus raffinés,
un des rares stylistes de l'Allemagne contemporaine. Nulle
notation ne lui échappe, nulle ne le satisfait. Il s'est libéré de
cc mécanisme de l'habitude qui nous fait reconnaître dans
chaque objet un type, le classer d'un coup dans sa catégorie,
le qualifier d'instinct, d'un mot ... et passer. Thomas Mann ne
reconnaît pas : il découvre; au lieu de passer il s'arrête, appuie
son regard, longuement. Un visage des choses ne lui apparalt
point sans qu'aussitôt en surgisse un autre, qui contredit et
complète le premier. Tout être, toute attitude, tout mouvement, tout moment a sa qualité singulière, unique. L'observateur pour la traduire multiplie les adjectifs. C'est moins
l'épithète rare qu'il poursuit, que l'épithète juste. Elle lai
échappe au moment où il la croyait tenir : il se repent, se
reprend, jusqu'à ce qu'un qualificatif en modifie un autre, le
contrôle, le contrebalance. Venise " wundersame Stadt" ne
suffit point : c'est "wunderlich-wundersam" qu'il faut dire.
L'éther n'y est pas seulement bleu, mais "von einer silbrigflirrenden Blaue " mêlé au "weisslich-seidiger Glanz " du
lointain. Tous les mouvements de l'ime, toutes les nuances de
la passion tiennent en un geste muet, secret, qui les suggère
comme un symbole : "es war eine bereitwillig will lcommen
hcissende, gelassen aufnehmende Gebllrde ". L'oisiveté de la
vie de plage n'a pas seulement la grace légère du plaisir après
l'elfort : c'est un loisir ordonné, une détente où l'on sent aussi
le bienfait de la règle qui continue d'y régner doucement :
"eine leicht geordnete Musse."
Si le style est tel, ce n'est pas seulement parce que Flaubert
sans doute a passé par là, et Goethe, ou non plus parce qae
l'auteur croit, au rebours de ses compatriotes, que c'est un
métier de faire un livre comme de faire une pendule. Le
rythme du verbe n'est autre ici que celui de la pensée,
l'alternance de la passion et de l'anti-plssion, du flux et du
reflux. Sous les traits d' Aschenbach nous découvrons l'auteur et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa double nature; l'énigmatique conflit est celui des forces
d'expansion, sans cesse réprimées, avec les forces de rétention,
sans cesse entraînées. Thomas Mann aurait, dit-on, une goutte
de sang créole : quelque chose d'étrange en tout cas met dans
l'œuvre de cet Allemand une flamme singulièrement chaude,
une passion inusitée de la beauté sensuelle et plastique.
Il nous présente son héros comme le type de l'écrivain qui
met à écrire la rigoureuse probité qu'apportaient ses ancêtres à
remplir leurs fonctions d'administrateurs. Aschenbach discipline
son talent selon une tradition austère, avec la raideur de l'aristocrate prussien. Imagination, sensibilité sont tenues en lisière,
étroitement, pour les faire servir. Mais son héroïsme, tout
moderne, est celui de la faiblesse. Une génération amenuisée,
affaiblie par l'excès de culture et de pensée, ne peut compter
pour triompher sur les coups éclatants du génie. Elle se défie
de s~ impulsions, tient de ses forces un compte avare, et
s'astreint à une hygiène qui défend tout gaspillage, calcule
tout élan. Son symbole n'est plus le Laocoon puissant encore et
superbe de Lessing, mais le St Sébastien qu'on nous montre
transpercé de flèches, contenu lui aussi et viril, d'une virilité adolescente pans la douleur. Sa royauté, toute spirituelle,
est celle des surmenés, des accablés d'aujourd'hui qui à la
limite de l'épuisement se maintiennent debout; son énergie,
sans rien de dru ni de puissant, est celle des nerveux "capables
par l'exaltation de leur volonté et une sage économie de leurs
moyens, de tirer d'eux, un temps, les effets de la grandeur."
Un jour vient où la trépidante et frêle machine sous le
bouillonnement intérieur éclate. Les forces obscures dont la
puissance explosive décuple d'avoir été contenue, se font jour
dans un tumulte dionysien. Raison, volonté, s'abandonnent,
digues brisées, au torrent de _la passion, au flot trouble du
rêve. Aschenbach touche à cette heure indécise de la quarantaine où il faut que l'être se renouvelle ou se réduise. Un rien
détermine la crise. C'est pour avoir entrevu un étranger dont

NOT.ES

341

la figure évoque l'idée d'inconnu, de vie toute neuve et jamais
vécue, qu'un soir de lassitude il fuit, comme Tolstoï comme
autrefois Goethe. La chimère désormais le maîtrise. L'homme
ne s'appartient plus. Etranger à son propre destin il va dans
une demi-fièvre. La réalité qu'il servait autrefois avec une
h~milité ,relevée de to_ute sa fervente acceptation, il continue
bien de 1accepter. Mais entre cette réalité et lui il n'est plus
de lien que celui du rêve. Lucide, la conscie:ce enregistre
encore les sensations; mais entre celles-ci plus de subordination
plus de hiérarchie : elles s'imposent anarchiques et fatales.
faut les parfums du parc, la ronde des astres, le murmure de la
~er et de la nuit ~our donner un sens au désir du poète, qui
n est plus son désir, pour "commenter son âme", qui n'est
plus son âme.

1i

Non que le réel se perde pour Aschenbach dans une fantasmagorie falote. Les détails au contraire s'accusent avec une
netteté presque douloureuse, comme pour l'œil d'un malade.
La grimace d'une ruine d'homme, déguisé, fardé, mêlé aux
adolescents en fête dont il mime les jeux, le poursuit jusqu'à
!'obsession. Le tragique ici est plus grand que nature, ou plutôt
il est hors nature. L'apparition, plastique et vraie jusqu'à l'exas~ration, gar~e tous les attributs du réel, et pourtant par un
Incompréhensible dédoublement, par une insensible déformation
des proportions, elle participe d'un monde imaginaire où la
matière se joue des lois pltysiques. C'est le fantastique de
Hoffinann, l'hallucination en plein midi. Il n'est plus dès lors
pour l'œil qui regarde de réalité banale. Le gondolier farouche
qui refuse d'aborder est grand comme le destin. Venise,
l1Mtel, la plage n'apparaissent que sous leurs aspects les moins
" ar t·1st es, " 1es p1us nécessa1res,
·
·
en brèves notations,
et pourtant
leur réalité la plus vulgaire laisse à deviner. Quelque chose
P!~ne. ~ans le silence, dans le bruit des fêtes, quelque chose
d 1nsamssable comme l'odeur fade de la mort qui passe dans
l'air salé, comme la peste (_{Ui rôde dans les rues éclatantes et

�342

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sordides. Dans la ville, dans le printemps inquiet, dans le cœur
d' Aschenbach, vie et mort se melent, mystérieusement. Avec
son col marin, son ruban écarlate, ses pieds nus qu'il pose dans
le sable, aussi gracieux qu'Eros, Tadzio c'est la beauté, dont
l'univers s'est servi pour traduire la vie spirituelle, et c'est
aussi l'infini de l'aspiration décevante. Il est la forme dont l'esprit
avait besoin pour se révéler aux regards et atteindre à sa
perfection ; mais il représente aussi quelque chose par delà la
perfection : la " Sehnsucht, " le désir inapaisé, inapaisable,
la soif que l'on a de sa soif: Aschenbach meurt en tendant les
bras vers l'évocation si proche et si lointaine.
La beauté à laquelle Aschenbach aspire, tout l'art de Thomas
Mann lui-meme y · tend : " N'est-ce pas la meme volonté
obscure et familière qui du fond de l'univers a fait jaillir à la
lumière la forme plastique de Tadzio, et, de la pesanteur marmoréenne du langage, l'œuvre de }'écrivain ?... " La beauté est
divine, enseigne Socrate à Phaidros, car elle seule achemine à
la pensée. EJJe en est la forme unique, la seule que les sens
puissent saisir, la seule que l'esprit puisse concevoir et retenir.
" La pensée qui se résout toute en sentiment, le sentiment
tout entier devenu pensée, n'est-ce pas la fortune idéale de
]'écrivain 1" Ainsi s'affirme l'effort de l'auteur pour surmonter
le romantisme de l'inspiration et atteindre au style. Mais son
classicisme ne saurait s'accommoder des formes toutes faites.
C'est s(Jfl harmonie, c'est S(Jfl équilibre, chaque jour atteint et
chaque jour rompu, que recherche le poète " condamné à la
folle aventure de son cœur." Le livre se ferme sur un doute
et un espoir : "Il semblait à Aschenbach que le pile et gracieux
psychagogue lui eftt fait signe, l'eftt précédé, avec un sourire, la
main tendue vers le lointain plein de promesse et de démesure... "
Y faut-il voir le destin de Thomas Ma_nn, plus encore celui de
l'Allemagne littéraire actuelle? Quelque voie qu'elle suive,
Thomas Mann y aura marqué durablement son empreinte.

F. B.

NOTES

• ••
SEMMERING

191 z,

343

de Peter Altmberg. (S. Fischer, Berlin.)

Un livre de Peter Altenberg n'est pas un livre. On
songe involontairement quand on parcourt ces recettes de
"l'art de vivre
. " , aux Journaux
·
de modes. Peter Altenberg
entretient ses lectrices, au jour le jour, de ses nerfs, de son
régime, de SCll cravates. Ou plutôt il en a entretenu les hôtes
du sanatorium d'hiver au Semmering. A 1000 m. d'altitude
ses soins se sont partagés entre les élégantes, les jeunes filles
de quinze ans, quelques hommes aussi qui l'ont sacré l'arbitre
du bon got1t. Le gant de crin idéal, l'usage du tamar indien
grillon, de l'eau froide et de l'eau chaude, la façon d'offrir du
champagne, des fleurs, et de les accepter, l'attitude à garder
quand on est jolie et qu'on traverse les Alpes en chemin de fer
en compagnie d'un poète viennois, les relations esthétiques entre
les fourrures et le teint de la peau, entre la nuance du loden
que l'on porte et le gris des roches ou des brumes, tout cela
Peter Altenberg l'enseigne en brefs dialogues, par aphorismes.
On lui a fait en Allemagne la réputation du plus raffiné des
esthètes,de celui qui sait voir les valeurs précieuses,donner Je ton
sans pédanterie. A cinquante-trois ans il n'est pas hors de page. Il
demeure l'enfant gâté, impertinent et cllin, qui raffole de la
femme, des roses, des poses ; le gourmet de qui on apprend à
savourer la vie, par petites gouttes, délicatement, sans danger.
Il jouerait en France un personnage difficile. Les esquisses
d'une page, de dix lignes, où il prétend faire tenir la vie en sa
quintessence perdraient à la traduction tout leur charme subtil.
En allemand eJles se lisent. On les aime pour leur grâce puérile,
pour cette légèreté qui repose de la métaphysique ordinaire. De
la "Welt- und Lebensanschauung" qu'on n'évite ni dans Je
moindre roman, ni dans la plus petite réforme de couturière il
reste ici tout juste de quoi amuser le lecteur qui retrouve,
ingénieusement cachées dans la trame, des idées chères à Nietsche.

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇATSE

Ils reposent des surhommes, ces lointains disciples dont l'aristocratisme s'ingénie à régler les menues choses de la table, de la
toilette, de la promenade, de la conversation. On sait la sensibilité exaspérée du Maître qui ne souffrait ni les lits de plume
saxons ni les boulettes allemandes. Il liait les petites causes aux
grands' effets. Les aspirants à la culture ne s'attachent qu'aux
petits effets. Mais ils se sont, en bons Allemands, trouvé une
doctrine, une exégèse qui les dispense de la doctrine, et en Peter
Altenberg une illustration vivante, qui les dispense de l'exégèse.

F. B.

345

LES REVUES

Le bruit court que Beethoven perd du crédit auprès des
jeunes musiciens. M. Alfredo Casella, dans un article sans
ménagements paru au numéro de Juillet de la REvux SuoAMÉRICAINE nous expose le cas :
Alors qu'il y a seulement dix ans, écrit-il, tous les mus1c1ens et
dilettanti étaient prosternés sans exception devant le Dieu formi-

dable et intangible, voici qu'aujourd'hui un certain nombre de
jeunes esthètes osent dire tout haut que Beethoven n'était pas le
stul tt unique musicien, et même qu'une bonne partie de ses œuvres
est de qualité musicale inférieure, et que leur beauté n'apparait plus
distinctement à ceux qui n'ont pas la foi de charbonnier de leurs
pères. Inutile d'ajouter que ces jeunes esprits (auxquels je m'honore
d'appartenir) voient leurs idées accueillies avec une parfaite mauvaise
grice par les critiques et le public.

Quelles sont les raisons de cette rétractation ? La première,
selon M. Alfredo Casella,. est l'abus qu'on a fait un peu
partout, dans ces dernières années, des œuvres beethoveniennes.
Ce sont surtout, dit-il, des œuvres "populaires·".
La solidité et la clarté de la construction, la force et la richesse
de la rythmique, la simplicité et la carrure du ml/os, et enfin l'indigence de l'harmonie expliquent aisément qu'une telle musique
animée souvent par le souffle tout-puissant du génie, soit si accessible
aux foules.

Et aussi bien Beethoven serait "aimé pour ses. défauts bien
plus que pour ses qualités". M. Casella "a acquis peu a peu cette ·
conviction en observant l'attitude des différents publics devant
les œuvres de Beethoven".

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il pla1t aux foules surtout par sa fréquente vulgarité, sa mélodie
d'essence parfois triviale et invariablement symétrique, et par sa
pauvreté harmonique. C'est ainsi que 1a Pasklrale, œuvre dont la
seconde moitié est absolument ratée, est beaucoup plus populaire
que l'adagio de l'op. 106 ou que l'arioso de l'op. 110, qui sont
cependant deux des points culminants de la musique. C'est ainsi
que le public aime sensiblement moins que d'autres symphonies la
septième, qui est pourtant la plus parfaitement belle. C'est ainsi
qu'il préfère (sans oser l'avouer) l'insipide Pathétigut aux extraordinaires dernières Son a tes. etc. etc.

Si Beethoven qui ne vieillit point" pour le grand public",
aurait vieilli pour les artistes, ce serait que :
De tous les éléments qui composent une· œuvre d'art, le dernier
à vieillir est la part de beauté puremmt artistique que contient tette
œune, et non point son sentiment. Celui-ci, reflet toujours d'une
époque, est irrémédiablement condamné, par l'évolution des hommes
et des choses, à perdre peu à peu son action, tandis que la fantaisie
inventive de l'artiste créateur possède une durabilité qui varie en
raison directe de sa richesse.
Or, déciare M. Casella, Beethoven ne fot pas un très grand
musicien. Certes, il n'est pas facile d'assigner des bQrnes à la musique;
mais il est indiscutable que la beauté beethovenienne est d'ordre
extra-musical. Avant Beethoven, les musiciens ne cherchaient qu'à
écrire de la musique, aussi belle que possible, sans exiger d'elle autre
chose que de la sonorité. Avec Beethoven, la pensée philosophique
commence à s'introduire dans l'art des sons. De gros nuages noirs
obscurcissent le ciel paisible et serein de Haydn et de Mozart. Et la
douleur, qui devait prédominer dans toute la pensée humaine du
x1x:e siècle, remplace la douce et enfantine joie du siècle de Louis XV.
S1 Weber et Schubert, génies de moindre envergµre que Beethoven,
mais combien plus musiciens et artistes, continuent à se préoccuper
davantage de musique que de philosophie, on ne les écoute pas...
Il fut un grand penseur, bien plus qu'un grand musicien, et dans
notre époque qlli réagit si violemment contre le romantisme disparu,
nous écartons un sentiment mort pour nous, afin de n'admirer que

LES REVUES

347

la beauté artistique, laquelle, chez Beethoven, est malheureusement
de beaucoup inférieure à l'intention philosophique.

M. Alfredo Casella conclut en ces termes :
Que Beethoven ait été doué d'un puissant génie, nul ne songe à
le contester. Qu'il ait infiniment élargi les possibilités musicales,
cela est non moins certain, Et on peut ajouter que sa venue était
nécessaire pour réagir contre l'esprit irritant, étriqué et frivole qui
aurait, sans aucun doute, continué l'œuvre de Mozart.
Mais surtout, il faut déplorer la surdité de cc grand homme, qui
atrophia en lui toute sensualité sonore et nous priva cruellement de
l'évolution technique que l'on pouvait attendre d'un musicien de
sa trempe.
Ne confondons donc plus l'homme et l'artiste. L'hoinme fut
incomparablement grand et il sera toujours un des plus admirables ,
exemples de ce que peut la volonté humaine contre la destinée.
Mais que la valeur morale de l'homme ne masque pins à nos yeux
les défauts de l'artiste ; n'oublions pas qu'il fut un génie fort inégaL

Nous n'avons pas qualité pour discuter techniquement la
thèse de M. Alfredo Casella, encore que nous la jugions
excessive. Mais comme nous avons reproduit s• arguments,
nous accueillerons la réplique que ne manquera pas de leur
opposer quelque musicien " beethovenien " - s'il en reste.

•••
Encore la tradition : M. Raoul Narsy étudiant le dernier
livre de M. Anatole France, la R.évolte des Anges, relèye une
singulière contradiction entre le classicisme de la forme ·et
l'anarchie romantique du fond (l'OccIDEN'.I', N° de Juin) ;
On ne peut se retenir de faire ici une réflexion. Il est constant
que, parmi les écrivains contemporains, l'auteur de Thals est l'un
de ceux qui rendent témoignage pour la culture classique, qui lui
doivent le plus et qui lui demeurent le plus fidèlement attachés.
C'est sa méthode, sa tradition, le commerce de ses maîtres qui ont

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

modelé l'intelligence de M. Anatole France, formé son jugement et
son goût. Pourtant, ni cette initiation, ni cette di~cipline, ni ces
modèles n'ont empêché qu'il ne donnit dans ces subvers'.~ns d~nt
on fait le propre du délire romantique. Alors. même. qu ~l collige
son r~rgilius nauticus, M. Bergeret montre déJà ce libertinage de
l'esprit, ce criticisme corrosif qui n'épargnent encore croyance~
institutions ordonnances sociales, que par l'effet d'une moquerie
supérieure 'et d'une indulgence dédaigneuse. Il y avait déj~. de
l"anarchiste dans ce dilettante souriant ; et c'est, en définmve,
l'anarchiste qui a prévalu. Dès lors le censeur des lois est devenu
l'ennemi des lois . l'ironiste détaché, un attiseur de discordes, le
prêtre fervent des Muses, un agresseur plein de violence et d'invectives. Je l'ai dit naguère ici même : M. Anatole France est un
sceptique qui s'achève en sectaire. Il a simplement tour~é cont~_e
son passé, contre sa tradition, contre son ordre, les qualités .qu 11
tient d'eux. La culture classique contredit ici l'ordonnance classique.
Elle n'évite donc pas automatiquement de verser dans l'anarchie.
Et il arrive qu'elle la serve au lieu de la combattre.
Les courtes réflexions de M. de Gourmont que nous trouvons
au numéro de Juin des

MARGES

remettront au point la question.

Nous en transcrirons quelques unes :
La tradition est une longue chaîne aux anneaux alternés d'or et
de plomb. Vous n'acceptez pas toute la tradition ? ~a tra~ition .est
donc un choix et non un fait. Considérée comme fa1t, ce n est qu un
amas de tendances contradictoires.
Dès que l'on choisit, on fait un acte de critique arbitraire.
On est toujours tenté d'imiter qui l'on aime,. quand on n'aime
pas assez. Pousser l'amour jusqu'à l'admiration : l'admiration
décourage.
Au fond, tout est vain en littérature, hormis le plaisir littéraire,
mais le plaisir littéraire dépend de la qualité de la _sensibilité. ~o~~es
les discussions viennent mourir contre ce mur qui est la sens1bihté
personnelle et qui, chair du côté intérieur, est un vrai mur de pierre

LES REVUES

349
du côté extérieur. Il y a un moyen de le tourner, mais vous ne
connaissez pas le secret.
Nous avions mis l'art au-dessus de tout et il faut qu'il y reste,
malgré ceux qui voudraient le remplacer par des opinions. Je mets
dans mon sac Candide et Reni. Emportez dans le vôtre la blague de
Voltaire et la foi de Chateaubriand : je n'en ai que faire.
C'est bien cela. Nous ne prétendons rester étrangers à rien,
mais nous ne remplacerons pas l'art par des opinions.

•••
Nous empruntons à un article important publié par M. Paul
Claudel dans le FIGARO du 14 juillet, ces considérations " sur les
rapports possibles de la religion catholique et du théâtre" :
L'attitnde communément attribuée à l'autorité ecclésiastique sur
cette question est celle dont on voit les raisons, d'ailleurs fortes,
dans la fameuse et admirable lettre de Bossuet au P. Caffaro.
Oserai-je dire cependant que, malgré les textes imposants sur lesquels l'évêque de Meaux appuie son opinion, j'y vois une manifestation particulière de cet esprit défensif de retranchement et de
retrait qui fut celui de notre gallicanisme ? L'idée vraiment catholique, c'est-à-dire universelle, c'est que l'homme, tel qu'il est sorti
des mains de son auteur est bon (la Genèse dit même très bon),
qu'aucune de ses facultés, et pas plus l'imagination et la sensibilité
que les autres, n'est en elle-même mauvaise. Ce qui est mauvais,
c'est le trouble et le dérèglement qui, à la suite du péché originel,
se sont introduits dans ces mêmes facultés. L'hérétique est toujours
l'homme qui porte atteinte à l'intégrité de la nature humaine, qui
tantôt nie la liberté et tantôt la grâce, tantôt la chasteté et tantôt le
mariage, tantôt le droit et tantôt l'autorité, et toujours nous appauvrit de quelque chose. Quand Pascal, par exemple, à la suite de
Montaigne, calon;mie la raison humaine, condamne dans leur
racine des sentiments inhérents à notre nature et aussi justes que la
reconnaissance des bienfaits reçus, il parle en hérétique. L'esprit de

�35°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'Eglise n'est pas un esprit de défensive, c'est un esprit de conquête,
Rien de ce qui est humain ne lui est étranger, pas plus l'art que le
reste, et pas plus l'art dramaùque que les autres. Elle est venue,
suivant la devise du grand Pape qui nous gouverne, pour instaurare
omnia in Christo. Non pas pour rien détruire (que le mal), mais pour
tout porter à son dernier point de perfection.

•••
La CRITIQUE INDÉPENDANTE du 1er juin publie un judicieux
article de M. Gaston Sauvebois sur le cas d'un jeune théàtre
qui pensait pouvoir compter sur l'appui des grands journaux.
On sait quelle réponse il reçut :
"Certes, notre critique dramaùque est absolument libre de parler
des œuvre,, comme il lui convient. Nous respectons trop la critique
et ses droits pour lui imposer aucune opinion. Mais il faut qu'un
journal vive. Or, aujourd'hui, un journal coClte cher. Quoi que vous
disiez et malgré vos excellentes intentions, votre théâtre n'est pour
nous qu'une entreprise commerciale. Vous cherchez à gagner de
l'argent avec, peu ou beaucoup, qu'importe ! Si nous parlons de
vous, nous vous faisons de la réclame, et d'autant plus que nous
serons obligés d'en dire du bien. Il est juste que nous vous faisions
payer ce que cette réclame nous coCltera. Sachez bien que nous
remplissons toujours notre journal. Les arùcles payés ou les annonces
ne nous manquent pas. Vous favoriser en vous accordant une place
gratuite dans notre journal, ce serait donc nous priver d'un gain
dont nous avons besoin. Car, je le répète, un journal coClte cher.
Vous méritez, certes, tous les encouragements, vous méritez qu'on
vous soutienne et croyez bien que si... Mais nous ne pouvons pas.
D'ailleurs tous les théâtres ont compris... et ils en passent par là.
Notre critique dramaùque ne se rendra à vos premières que si vous
avez conclu avec nous certain engagement... certain abonnement..."
Le directeur du jeune théâtre avait compris, même avant de venir.
M . Sauvebois conclut ainsi :
Eh bien, nous posons ce cas, et devant le public et devant les

t

LES REVUES

35 1

diverses associations de la critique, aussi bien dramatique que littéraire et qu'artistique, car ce sont partout les mêmes procédés, les
mêmes affaires.
Pour le public, rien de douteux ! L'assemblage des propositions
édifié par le directeur du journal ne ùent pas debout. Le contrat est
violé. Le public achète son journal pour être renseigné. Il doit être
renseigné.
Quant à la critique, c'est de son existence même qu'il s'agit. On
se doute bien qu'un journa~ payé par un théâtre, ne peut pas dire
ce qu'il pense des œuvres jouées sur ce théâtre. Sa conscience est au
tarif. Et quelle liberté est celle de son art, puisque le jeune théâtre
dont nous parlons, jouant un chef-d'œuvre, èt ça lui est peut-être
arrivé dans la saison qui se termine - il lui est interdit, à lui
éritique, d'en avertir le public ?
Il y a certes de la narveté, aujourd'hui, à s'étonner cle ces mœurs.
Nous nous en étonnons cependant. Et nous posons le cas devant
toutes les associations de critiques.
Créées et organisées pour la défense des droits de la Critique et

des intérêts professionnels, elle, ne peuvent pas ne pas s'émouvoir.

•• •
MKMINTO:

- Lu Ecrits Français (5 juin) : "Le roman comique d'un
converti", par Léon Bloy.
- Lu Marches de l'Est (juin): "La vieillesse de M. France",
par André du Fresnois.

-

Le Jardin Fleuri (avril):" Bernard Combette", par Pierre

Mille.

-

La _Revue Fra11co-Wallonne (juin) : " François Millet",

par Romam Rolland.

- La Revue Critifue des Idées et du Livres (10 juin) : "Les
poètes et le néo-classicisme", conférence faite au Théitre du
Vieux-Colombier, par M. Henri Clouard.
- La Revue Bleue (20 juin) : "Le Greco, ses yeux, son
automatisme graphique", par le Dr Philippe Tissée.

�352
-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lts Cahiers Yaudois (5• Cahier)

1

"La République de

Genève ", par Alexandre Cingria.
- Poème et Drame: "La musique poly-harmonique et Alfred
Casella", par Emile Vuillermoz.

-

Les Cahiers d'Aujourd'h1ti: "Un lied", de Schonberg.

LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SALNTl&gt; CATHERINE, Quai St-Pierre, 12 1 Bruges (Belgique).

�</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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