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LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
La Nouvelle Revue Française rompt aujourd'hui le
long silence auquel la guerre, en dispersant dès le premier
jour ses collaborateurs, l'a forcée.
Ce silence, bien qu'elle ne s'y soit pas délibérément
obligée, bien qu'il n'ait pas été de sa part une attitude,
elle ne le regrette pas. Entre autres avantages, il aura eu
celui de lui permettre un examen de conscience approfondi
et une compréhension plus nette des fins qu'elle avait
jusque-là poursuivies peut-être un peu à tâtons.
. La Nouvelle Revue Française a été fondée au début de
1909 par un groupe de sept écrivains : André Gide,
Michel Arnauld, Jacques Copeau, Henri Ghéon, André
Ruyters et Jean Schlumberger, qu'unissaient, en même
temps qu'une étroite amitié, de communes préoccupations
. esthétiques. A vrai dire, ce ne fut pour annoncer aucun
évangile littéraire ni pour proclamer l'avènement d'aucune nouvelle école qu'ils sentirent le besoin de se rapprocher et de créer une revue. Ils avaient passé l'âge
des enthousiasmes absolus, et d'ailleurs leur tempérament ne les disposait guère à jamais croire que le Beau se
pût enfermer dans une formule exclusive, ni qu'il en pût
automatiquement découler. La Nouvelle Revue Française,
I

�r _______u_._A~. N. L
BIBLIOTECA

z

CENTRAL-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans leur esprit, devait être sùrtout un terrain propice
à la création, qu'une critique intelligente maintiendrait
constamment ameubli. Plutôt qu'à poser des axiomes
et au'à prescrire des règles, ils songeaient à écarter les
broussailles de toute sorte, j'entends les préoccupations
d'ordre utilitaire, théorique ou moral, qui pouvaient
gêner ou déformer la végétation spontanée du génie
ou du talent. Si l'on préfère, ils rêvaient d'établir, dans le
royaume de la littérature et des arts, un climat rigoureusement pur, qui permît l'éclosion d'œuvres parfaitement ingénues.
C'est le même programme que se propose aujourd'hui
1e groupe considérablement grossi, mais toujours pareillement inspiré, des collaborateurs de la Nouvelle Revue

7-A

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Française.
La guerre est venue, la guerre a pass_é. Elle a profondé-

ment bouleversé toute chose, et en particuliernos esprits.
Elle a remis chacun de nous au creuset et a recomposé à
plusieurs d'entre nous une âme véritablelllt!nt nouvelle.
Plus d'un osera hri rester à jamais recoJD1aissant de
l'avoir ainsi comme recommencé sur un nouveau et plus
parfait modèle.
Et pourtant, malgré cette refonte morale et psychologique qu'elle nous a fait à tous subir, nous revenons, plus
délibérément si c'est possible qu'autrefois, à notre
premier dessein. NO'tlS voulons refaire une revue
désintéressée, une revue où l'on continuera de juger
et de créer en toute liberté d'esprit, non pas cc comme
si rien ne s'était passé», mais en continuant de n'obéir,
dans chaque ordre, qu'à des principes spécifiques.
Si '.l'on nous demande ce qui peut bien nous encou•

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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rager dans une intention que certains trouveront peutêtre déplacée, c'est, dirons-nous franchement, qu'une telle
revue nous apparait autant que jamais indispensable,
c'est que la guerre a pu changer bien des choses, mais
pas celle-ci, que la littérature est la littérature, que l'art
est l'art. Elle a pu peut-être - c'est à vok -diminuer
encore leur importance dans les préoccupations des
hommes ; elle n'a pas pu modifier leur essence. Aujourd'hui comme hier, et malgré des millions de morts, il
reste vrai qu'une œuvre est belle pour des raisons absolument intrinsèques, qu'on ne peut démêler que par une
étude directe, que par une sorte de corps à corps avec
elle. Aujourd'hui comme hier, et malgré des monceaux
de ruines, il reste vrai que la création artistique est un
acte original, que créer c'est peut-être avant tout ne rien
sentir, ne rien vouloir d'autre que ce qu'on fait.
Aujourd'hui, par conséquent, comme hier, et malgré les
scrupules qu'on serait tenté d'éprouver, il reste nécessaire de purifier et de maintenir exempte de toute
influence étr!lllgère, l'atmosphère esthétique.

Et après tout, est-ce bien là une entreprise aussi intempestive qu'il peut sembler au premier abord ? Est-elle
dans un antagonisme aussi net qu'on pourrait le croire
avec les nécessités et les convenances de notre époque ?
Je me demande si l'âge où nous entrons n'a pas besoin
au contraire, d'abord, d'une certaine gratuité.
A côté de son action régénératrice, il ne faut pas
en effet oublier les méfaits immenses de la guerre.
Un des plus graves est peut-être d'avoir préoccupé
les esprits ; elle s'est mise à leur dicter toutes leurs

'

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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pensées; ils n'ont plus rien trouvé tout seuls; ils ont
cessé de pouvoir même regarder un objet devant eux;
non pas ce qu'il était, mais ce qu'il devait être : voilà
seulement ce qu'ils ont vu.
Tous ont subi ce que Maurras appelle, dans un autre
plan, la« mon-archie » de la guerre. Bien plus terriblement
que par l'amour, toutes leurs idées ont été tournées dans
un seul sens: celui où il fallait s'avancer pour vaincre.
L'instinct de création lui-même, qui est pourtant abrité
au plus épais, au plus résistant de l'esprit, a reçu je ne
sais quelle obscure déviation ; toutes ses inventions pendant cinq ans ont été viciées dans leur germe. Qui
pourrait citer une seule œuvre vraiment ingénue, une
seule tige qui soit montée bien droit ?
Notre dessein est de travailler dans la mesure de nos
moyens à faire cesser cette contrainte que la gu~rre exerce
encore sur les intelligences, et dont elles ont tant de mal
à se débarrasser toutes seules.
Notre tempérament tout d'abord nous y pousse.
Dans l'ensemble nous ne sommes pas gens d'action ;
nous ne nous entendons pas principalement à vouloir
et à obtenir. Si nous sommes doués pour quelque chose,
c'est bien plutôt pour penser, pour sentir avec justesse,
pour créer avec sincérité. Nous avons traversé la guerre
avec un minimum d'ambitions et d'illusions. Nous n'avons
jamais été de ceux qui arrangeaient les événements par
l'esprit.
Loin de nous la tentation de nous en vanter. Mais nous
penso:qs qu'une telle disposition peut devenir précieuse
aujourd'hui qu'il s'agit non plus de vaincre, mais de rendre

5

à la pensée sa spontanéité et sa pertinence et de reconstruire la vérité. On voit en tout cas comment elle nous
dévoue fatalement à lutter contre ce qui subsiste de l'exigence de la guerre sur les esprits.

Mais si notre naturel même ne nous encourageait pas
à cette œuvre de redressement des idées, je prétends que

le plus étroit patriotisme nous en ferait un devoir. Oui
je le dis parce que je le crois, c'est la France elle-mêm;
qui appelle de tous ses vœux, qui réclame, qui nous imp_os_e comme premier devoir la détente de l'obligation
c1v1que d:3-11s l'~rdre de la pensée. Elle ne veut plus que
son prestige soit la seule raison de toutes les idées que
nous formons. Elle ne le veut plus, pour sauvegarder justement son prestige.
Car de quoi a-t-il toujours dépendu si ce n'est de sa
faculté de penser et de créer avec désintéressement ?
Par quoi_ la F~ance a-t-elle été grande jusqu'ici dans le
monde, si ce n est par son inégalable, par son invraisemblable, par sa paradoxale sincérité ?
Nous sommes le peuple le plus vrai qu'il y ait sur la
terre. On peut nous trouver durs et batailleurs, on peut
nous :eproche: notre humeur souvent méprisante ou
agr~ss1ve. Mais nous restons insurpassables pour la
vént~ du sentiment et pour la promptitude de l'expression. Les Russes peut-être ont dit des choses plus
basses, plus secrètes que nous n'avons osé; mais toujours
amalgamées avec du mensonge, tout au moins avec
du rêve. Notre littérature est la plus pur l
1
d'
e, a pus
ecantée de toute hypocrisie qu'aucune nation puisse
produire.

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LA NOUVELLE REVUE FfuiliÇAISE

C'est pourquoi le joug de la guerre, qui, pour tous les
peuples fut pesant à porter, n'en a tout de même écrasé
et déformé aucun an même degré que nous. Aucun n'a
été par la guerre aussi loin détourné de son génie que
nous. Et s'il est vrai qu'on ne prend toute sa grandeur
qu'en obéissant à son gérue et qu'en épanouissant ses
vertus naturelles, il est pressant, pour la plus grande
gloire de la France, que nous recommencions à ne plus
penser uniquement · à cette gloire, que nous ne nous
laissions plus obséder par elle et que nous dirigions de
nouveau sur le monde un regard parfaitement dépouillé.
Pour achever notre triomphe, il importe que nous nous
montrions de nouveau capables de nous écouter nousmêmes, au lieu de tout ce bruit qui se fait hors de nous,
et dont le rythme voudrait régler encore celui de nos
pensées.
La Nouvelle Revue Française veut devenir l'organe
spéculatif, au sens le plus général.du mot, dont la France
a plus que jamais besoin. Elle se propose avant tout,
d'attendre et d'accueillir les produits naturels de notre
inspiration. On trouvera dans ses pages, le minimum de
volonté et d'intention, le maximum de réalité et d'évidence.

***
Et pourtant il ne faut pas non plus que, par trop
d'insistance sur ce point, j'aille faire croire qu'elle répudie
toute règle de pensée et qu'elle entend s'interdire
toute conception définie et toute prédilection. Des
idées spontanées ne sont pas forcément des idées vagues.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

7

L'effort pour ne pas se laisser gouverner par des exigences
extérieures n'est pas le l'enoncement à toute tendance.
Au cootraire, dirais-je même. Si nous voulons n&lt;1as
axracher à l'esclavage intellectuel où les événements
tendraient à nous réduire, c'est essentiellement pour pouvoir manifester des convictions, des aspirations précises.
Rien ne nous est plus étranger que cette indifférence
qu'on voit à tant de recueils, qui se contentent de recevoir
la copie, comme une citerne reçoit la pluie.
Déjà dans le passé, ce qu'on aimait dans la Nouvelle
Revue Française, c'est qu'à côté d'une parfaite ouverture
d'esprit elle savait montrer du goût et des préférences.
On lui devinait des opinions. Elle avait des idées de derrière
la tête. En même temps qu'elle savait se rendre sensible
comme un microphone aux moindres bruissements de
la Beauté, tout de même elle la cherchait dans la direction
d'où elle devait venir.
Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons l'intention de
faire œuvre critique, c'est-à-dire de discèrner, de choisir,
de recommander. Tout an moins en ce qui concerne l'art
et la littérature, nos idées sont parfaitement déterminées,
Nous pensons apercevoir une direction où l'instinct
créateur de notre race, aussi neuf et aussi hardi que
jamais, est en train de s'engager.
·
Nous tâcherons de définir cette direction. Ce ne sera
pas l'œuvre d'un jour, car, comme font ce qui participe
réellement de la vie, elle est fort complexe et ne peut
être précisée que -par touches successives.
Nous essaierons de -faire sentir au lecteur que l'âge
esthétique qui a commencé avec le Romantisme est aujourd'hui, en faît, et malgré certaines survivances, corn-

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plètement révolu. Nous ferons apparaître le Symbolisme
et tous ses dérivés comme de simples moyens, désormais
impuissants, de multiplier in extremis les chances de vie
du Romantisme et de lui procurer encore quelque temps
une sorte de respiration artificielle.
Plus simplement, nous tâcherons de déceler ce qu'il y
a de périmé dans la culture des moyens d'expression pour
eux-mêmes, indépendamment de leur valeur signifiante,
dans les recherches purement musicales en poésie, dans la
présentation lyrique des faits, dans la fixation directe
des états de la sensibilité, dans la manière, sil'on peut dire,
globale d'exprimer la réalité psychologique.
Nous dirons tout ce qui nous semble faire prévoir une
renaissance classique, non pas textuelle et de pure imitation, comme les disciples de Moréas et les écrivains de
la Revue Critique l'entendaient et la définissaient avant
la guerre, mais profonde et intérieure. Nous accueillerons
la revendication de l'intelligence qui cherche visiblement
aujourd'hui à reprendre ses droits en art ; non pas pour
supplanter entièrement la sensibilité, mais pour la pénétrer, pour l'analyser et pour régner sur elle. Quand on
songe au raffinement prodigieux que le Romantisme et
le Symbolisme ont introduit dans nos sensations,
quand on réfléchit à tout ce dont ils ont ·enrichi le cœur,
et quand on imagine l'intelligence venant inventorier ces
richesses et leur communiquer sa forme, quand on se
représente l'énorme amas d'impressions et d'émotions
accumulé par l'âge précédent peu à peu soumis à la pensée
claire, on obtient, nous semble-t-il, une vue vraiment
exaltante de l'avenir qui s'offre à nous. Nous le favoriserons de notre attente, nous lui donnerons notre foi et nous

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

9

l'aiderons par tous les moyens en notre pouvoir à se
changer peu à peu en réalité.

*• •
Une dernière indication.
Non seulement en littérature notre libéralisme n'aura
rien de commun avec l'indifférence, mais non plus en matière politique notre neutralité ne devra être confondue
avec un détachement et un dilettantisme que n~
sommes aujourd'hui unanimes à détester du fond du
cœur. Notre attitude sur ce point, parce qu'elle sort un
peu de l'ordinaire, a besoin d'être précisée en quelques
mots,
On voit des gens qui semblent persuadés que l'énormité
et l'atrocité des événements que nous venons de traverser
rendent désormais scandaleuse et impossible toute
position purement spéculative et obligent à ne plus se
proposer que des fins pratiques. On en voit d'autres au
contraire, plus rares, il est vrai-mais on trouverait parmi
eux plus d'un ancien combattant ....: qui, par timidité,
par répugnance pour les partis-pris, par lassitude souvent,
ou par héroïque dédain de ce qu'ils ont fait de plus admirable, affectent de ne plus attacher d'importance qu'aux
jeux de l'esprit et déclarent ouvertement se désintéresser
des affaires publiques.
Nous n'appartenons ni à l'une ni à l'autre de ces deux
catégories. J'ai assez dit plus haut le prix que conservait
pour nous l'indépendance de la pensée et des arts. Je
tiens maintenant à nous désolidariser formellement de
tous ceux qui considèrent que la guerre étant finie, il n'y

...

�IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a qu'à n'y plus penser, et qui croient qu'on peut limiter
de nouveau le champ de ses préoccupations à la seule
esthétique. Non seulement un tel désintéressement
nous indigne ; mais encore il nous est impraticable. Pas
de tour d'ivoire. Et d'abord pour cette bonne et élémentaire raison que nous serions absolument incapables de
nous en construire une. Une force qui dépasse infiniment
nos forces nous tient rivés à l'actualité, nous inspire
même également à tous le besoin de contribuer personnellement à la solution des grands problèmes posés par
la guerre. Aucun de nous qttl ne sente une ardente envie
de travailler dans la mesure de ses moyens à la reconstitution de la patrie ; certa:ins même, je le sais, brulent
de mettre leur bonne volonté directement au serviee de
l'humanité convalescente.
Simplement nous prétendons ne pas tout mélanger. La
vigueur d'un esprit se mesure peut-être à sa capacité de
maintenir entre ses idées l'écartement qu'il y a entre les
choses qu'elles représentent. Nous avons l'ambition de
nourrir à la fois, conjomtes mais séparées, des opinions
littéraires et des croyances politiques parfaitement définies. Le seul point que nous nous défendions, c'est de
laisser les unes déteindre sur les autres, pensant que ce
ne pourrait arriver qu:à leur mutuel désavantage. La
seule faute que prévoie. notre programme serait de
consentir à leur contamination: mais nous n'y tomberons
pas.
Et si l'on objecte que nous nous assignons ainsi une
tâche surhumaine, impossible, on verra bien. Qu'on nous
fasse seulement crédit quelque temps. On verra bien si
l'esprit français est incapable aujourd'hui de ces dis-

LA NOUVELLE REVUE FRAXÇAISE

II

jonctions par lesquelles il a toujours manifesté sa force.
On verra bien si nous n'avons pas la ressource nécessaire
pour rester à la fois des écrivains sans politique et des
citoyens sans littérature.
Peut-être même essaierons-nous de donner dans la
revue la preuve de notre double indépendance d'esprit.
Je sais que plusieurs d'entre nous retiendront difficilement
leurs réflexions sur les événements actuels, sur le cours
qu'ils pensent leur voir prendre, sur le sens de la guerre.
Ce ne seront jamais tout à fait des professions de foi politiques: plutôt une sorte de critique et d'interprétation de
l'histoire contemporaine, mais à travers lesquelles forcément s'entreverra une couleur politique.
Si je refuse de la définir ici, comme j'ai défini tout à
l'heure notre couleur littéraire, c'est, il faut l'avouer
franchement, parce que je crains qu'elle ne soit plus indécise, ou si l'on veut, moins uniforme. Les accidents de la
guerre nous ont assez différemment modifiés et nous ont
persuadés, dans l'ordre dont il s'agit, de vérités assez
diverses. Nous ne savons pas encore si elles sont convergentes, ou même simplement conciliables. Nous avons
toutefois l'espoir qu'elles se complètent et qu'au fur et
à mesure que nous les exposerons ici, elles s'organiseront
entre elles, comme déjà s'organisent nos idées littéraires.
A supposer le pire, on trouvera dans la Nouvelle Revue
Française plusieurs points de vue sur la politique qui
pourront se combattre, mais qui garderont entre eux ce
lien et cette ressemblance d'être tous également réfléchis
et sincères et de n'entraîner entre ceux qui les défendront
ni haine, ni intolérance.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

r3
A la rencontre de l'avenir, àla fois avec le plus de liberté

et le plus de raisonnement possible, à la rencontre de
l'avenir, d'une âme nette de tout préjugé, mais attentive
aux moindres signes émis par la réalité, et les analysant,
et les interprétant : telle pourrait être notre devise. Si
elle ne se laisse pas résumer en une formule plus brève et
plus saisissante, ce n'est le fait d'aucune timidité en nous,
mais plutôt d'une grande ambition : celle de ne rien
laisser échapper de la nouveauté infiniment riche et
complexe que la France, à peine remise de son terrible
émoi, déjà, dans le secret, nous en sommes sürs, compose
et prémédite.
JACQUES RIVIÈRE

LA MESSE LA-BAS
FRAGMENTS

INTROÏT
Une fois de plus l'exil, l'âme toute seule une fois de
plus qui remonte à son château,
Et le premier rayon du soleil sur la corne du
Corcovado !
Tant de pays derrière moi commencés sans que
jamais aucune demeure s'y achève !
Mon mariage est en deça de la mer, une femme et
ces enfants que j'ai eus en rêve.
Tous ces yeux où j'ai lu un instant qu'ils me connaissaient, tous ces gens, comme s'ils étaient vivants,
que j'ai fréquentés,
Tout cela est pareil une fois de plus à ces choses qui
n'ont jamais été.
Ici je n'ai plus comme compagnie que cette augmentation de la lumière,
La montagne qui fait un fond noir éternel et ces
palmiers dessinés comme sur du verre.

�14

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA MESSE LA-BAS

15

Et quand la Création après le jour sans heures se
condense une fois de plus du néant,
Fidèle à l'immense quai chaque soir je vais revisiter l'Océan :

Est-ce que je verrai quelque chose pour moi dans
le ciel se dédoubler comme les feux qui marquent
l'entrée d'un port,
Ou cette étoile près de la Croix-du-Sud qu'on appelle Alpha du Centaure ? 1

La mer et ce grand campement tout autour avec
un million de feux qui s'allument,
L'Amérique avec toutes ses montagnes dans le
vent du soir comme des Nymphes couronnées de
plumes!

Vous aurez beau m'avoir mis près de Vous pour
toujours d'une manière qui est au-dessus du sens
'
Je ne serai pas plus sûr de Vous, mon Dieu, que je
ne le suis à présent.

L'Océan qui arrive par cette porte là-bas et qui
tape contre la berge haute,
Sous le ciel chargé de pluie de toutes parts ces chandelles de cinquante pieds qui sautent !

En cette heure vide, où je suis avec Vous, d'autre
chose que de sa durée,
Toutes choses dont on dit qu'elles passent, je
stùs Votre témoin qu'elles ont passé.

:\Ion esprit n'a pas plus de repos que la mer, c'est
la même douleur démente !
La même grande tache de soleil au milieu sans
rien ! et cette voix qui raconte et qui se lamente !

Sans doute elles ne passent pas inutiles, elles
épuisent jusqu'à la dernière strophe le Poème,
Jusqu'à ces palmes dans le vent du soir ! le
spectacle de ce qui est autre chose que Vousmême.

Voici la contagion de la nuit qui gagne tout le
ciel peu à peu,
Le jour après six jours qui fait sept et pas un qui
ne me rapproche de Dieu.
Quand mes pieds connaîtront le repos, quand mon
cœur aura fait alliance avec la nuit,
Qu'est-ce qui commencera pour toujours aussitôt
que tout sera fini ?

Ce chaos de feuilles et de fougères dans le soleil,
ee séjour de ma cinquantième année,
Ce ne serait pas plus difficile, rien qu'à l'œil en se
fermant, de l'abolir, que ce ne fut de la patrie où je
suis né.
1. Omnia duplicia, unum contra i;num, tt non fecit quidqucm
deesse. (ECCLES., XLII, 25).

�r6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

r7

LA l,lESSE LA-BAS

Ce serait ce visage jadis aimé quand naissait ce
charmant sourire,
Que ce ne serait pas plus difficile aux yeux en se
fermant d'en faire pour toujours un souvenir.

Elles existent pour un moment, mais tout de
même c'était beau!
Il faut ignorer son art pour trouver au Vôtre quelque
défaut.

Qu'est-ce qu'elles feraient, mon Dieu, toutes ces
pauvres choses qui ne subsistent pas,
Sinon, par leur nature qui est de naître et de cesser,
témoigner que Vous êtes ici et là ?

N'avoir écrit une phrase jamais, l'art pour deux
mots ensemble en une seule image de s'éteindre,
Pour ignorer que c'est bien, ce papillon sur la rose
tout-à-coup, muet comme le pinceau du peintre !

Dommage qu'elles ne puissent cesser aux yeux sans
qu'elles déchirent le cœur.
Mais pour ce qui est de les voir mourir on est aussi
bien ici qu'ailleurs.

C'est un mot qu'on nous propos~ nécessaire et qui
de lui-même sur la lèvre vient se placer.
Comment les choses auraient-elles un sens si leur
sens n'était de passer ?

Là-bas dans le pays que j'ai quitté, l'Europe, on
trouve que les choses n'allaient pas assez vite.
Cette ·espèce de grande Exposition Universelle
dont ils étaient si fiers, tapageante, point de cesse
pour eux qu'ils ne l'aient détruite.

Comment seraient-elles complètes, si leur sort
n'était de commencer et de finir ?
Et moi-même, qui parle, qu'est-ce qui parle, sinon
ce qui est immortel en nous et qui demande à
mourir?

Cette vie de soixante minutes, c'était trop long et
trop ennuyeux !
A nous cette grande Coopérative, la guerre, pour
détruire toute autre chose que Dieu !

Sinon ce qui se meurt d'ennui au milieu de ces
choses si belles 1
· Si le monde ne parlait tant de Vous, mon ennui ne
Rerait pas tel.

Ici je n'entends plus rien, je suis seul, il n'y a que
ces palmes qui se balancent,
Ce jardin mystérieux à Votre image et ces choses
qui existent en silence.

Si leur voix n'était si touchante, si elles ne parlaient
si bien d'autre chose
'
Les créat_ures n'auraient pas de question pour nous
et nous serions en paix avec la rose.
2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA MESSE f.A-.BAS

19

Mais les mots, s'ils ne servent à parler, à quoi estce qu'ils peuvent servir ?
Et s'ils ne vous restituent ce qui est en eux, à quoi
servent le rossignol et le saphir ?

A l'heure où les grands palmiers se réveillent, tout
ruisselants de la rosée matinale,
Et l'on voit une raie d'or, la mer au bout de la
chaussée coloniale.

Pour trouver ce q11i avait besoin d'être dit, pour
nous expliquer de nous-mêmes avec Vous en ce mot
que nous ~wons découvert,
Ce n'est pas trop de fournager la mer et le ciel et
d'aller- jusqu'au bout de la terre.

De ce qui n'était que beauté pour passer à ce qui
est amour,
Il faut profiter de cet appel qui précède celui du
jour.

Où est-il, ce mot essentiel enfin, plus précieux que le
diamant,
Cette goutte d'eau pour qu'elle se fonde en Vous,
notre âme, comme l'amante en son amant ?
Ce mot qui est comme le consentement à la mort,
Votre présence au delà de toutes les images !
Ce n'est pas payer trop cher de mourir, mon Dieu,
afin que Vous existiez davantage!

Le mal que ce serait d'être seul, le bonheur que
Vous soyez là,
Si je n'étais !à pour Vous le dire, peut-être que Vous
ne le sauriez pas.
Pour m'expliquer ce qui fera tout-à-l'heure cette
beauté profane et visible,
Il y a quelqu'un là-bas qui m'attend avec une
suavité indicible.

Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous repoussé? Mon
âme, pourquoi êtes-vous triste ?
Que me veut cet ennemi en moi qui s'attarde et qui
résiste ?

C'est · peu de Vous connaître si je ne Vous vois,
peu de Vous voir si je ne Vous touche,
C'est peu de m'ouvrir les yeux si je ne Vous ouvre
ma bouche.

Debout ! de ce lieu où j'étais pour aller à celui où je
ne suis pas encore,
Quand la lampe du ciel pâlit, c'est pour cela que je
me suis levé avec °l'aurore :

Comme le poisson d&lt;;1ns l'eau vive qui avale et
remonte à contre-courant,
Celui qui est attaché à Vous remonte au rebours
du temps.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

20

LA MESSE LA-BAS

21

Les choses me quittent peu à peu, et moi, je les
quitte à mon tour.
On ne peut entrer que nu dans les conseils de
l'Amour.
La cloche sonne. Le prêtre est là. La vie est loin.
C'est la messe.
a]' entrerai à l'autel de Dieu, vers le Dieu qui réjouit

ma jeunesse.,

"

CREDO
Celui qui dégageant des choses temporelles ses sens
et sa pensée peu à peu,
Refait entre ses puissances l'unité et se met en présence de Dieu,
Il est comme le commandant d'un bateau de
guerre qui a pris son poste dans le blockhaus,
Il écoute et tous ses moyens sous lui sont autour
de lui qui l'attendent, lui-même qui est énergie et
cause.
Car, comme l'existence de l'oreille est d'entendre
et comme celle de l'intelligence est de savoir,
La fonction de tout être, qui dans une autre volonté
que la sienne se connaît créature, est de croire.
Au delà de toute sensation comme au delà de toute
connaissance,
L'homme fait remise de lui-même totale à la chose
dont il a reçu naissance.
Qui nous attaque, c'est clair! mais ce n'est pas être
attaqué que d'être envahi!
Et quand on a horreur de la mort, comment faire
pour se défendre contre la vie ?

�22

LA NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE

Toutes ces choses que nous aimons tant et qui dans
le fond nous dégoûtent,
Quelle joie de s'entendre dire enfin qu'il nous faut
les abandonner toutes !
Puisqu'elles ne nous permettaient pas de passer
outre et voici la vérité qui est tellement autre et mieux,
La joie de les avoir, jadis, ne vaudra jamais celle
que nous avons à leur dire adieu !
Autre ? mais ce que nous aimons précisément,
c'est cet air de parenté sublime,
De sorte qu'habitants des vallées, cependant nous
ne sommes pas dépaysés sur la cime !
A travers les Articles éternels tout cela qui nous
est révélé,
Il nous semble que nous l'avions toujours.su, tellament c'est humain et familier.
Et si gour: tout nous expliquer on ne nous apporte
que des mystères,
Ce sont mystères comme entre. les époux et comme
entre l'en.fa.nt et la mère,
Réels, ceux qu'il nous fallait, source d~intérêt
dévorant, et de joie poignante, et de vie !
La Foi donne- leur dignité pour toujot11ls à ces
choses qui seront éternellement comme- ici.
Pas de ces inveniion(blêmes -pour nous.etles mots
faits de main d'homme de- la philosophie!
De quoi est-ce-que le catéchisme nous, parle et, de
quoi sont faites nos prières ?

LA MESSE LA-BAS

23

Un père de qui sont complètement ses fils, des enfants qui sont complètement à leur père,
Des frères sous le même toit ensemble, une mère
admirable et charmante,
(Et comment parlerai-je de Maiie jamais sans que
des larmes montent à ma face pénitente ?)
Du pain qui est vraiment du pain et qui nourrit,
De l'eau véritablement qui lave, du feu véritablement qui échauffe, qui éclaire et qui détruit,
Des fautes qui sont vraiment péchés et dont nous
sommes un peu là pour répondre,
Un Dieu qui s'est fait un homme pour nous et qui
est capable d'écouter et de répondre,
Toutes les possibilités du cœur entre L ui et
nous,
Vivant, Celui qui nous a aimés plus que lui-même,
Sauveur, ami, médecin, conseiller, enfant, frère, père,
époux!
Et bien que ce soit tellement beau, et que ce soit
vrai, et que le Paradis
Soit autour de nous à cette heure même avec toutes
ses forêts attentives comme un grand orchestre
invisiblement qui adore et qui supplie,
Toute cette invention de l'Univers avec ses notes
vertigineusement dans l'abîme une par une par où le
prodige de nos dimensions est écrit,
Cette préparation à travers tous les siècles d'u corps
et du sang de Jésus-Christ,

�24

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce Dieu qui a réussi enfin à se faire homme et le
Verbe à se faire entendre,
Ce cri d'entre les quatre membres écartelés qui
jaillit, ce cœur sur la croix qui se brise dans un suprême effort pour se faire comprendre,
Tout cela pour nous, aux pieds de notre Néant,
qui lui demande h permission d'exister,
.
S'arrêterait devant notre refus et notre mauva1se
volonté.
Et de même toute la science et toute l'histoire et
toute l'exégèse,
.
La machine de la controverse et l'énorme appareil
de la catéchèse,
L'âme comme par des mains exquises débridée
et dessinée devant nos yeux fibre à fibre,
L'enfer et le ciel, tous les deux éternels, et parfaitement nets, et livrés au seul choix de l'esprit clairvoyant et libre,
.
.
Tous ces chemins étranges et bérus,com1cbes, ponts,
défilés, tunnels, et qui mènent tous à Rome,
Ne sont là que pour aboutir à notre consentement
gratuit comme la grâce, tel qu'un pacte conclu
d'homme à homme.
Je n'ai pas besoin d'aucune preuve, et l'oreille
tendue à ce que le prêtre récite,
Je crois cela, Seigneur, simplement parce que c'est
Vous qui le dites.

LA MESSE LA-BAS

OFFERTOIRE
Le Curé, (dans cette église de Paris que je sais),
après qu'il a chanté le Credo, quand il dit : Dominus

vobiscum,
Se retourne vers l'assistance qui est de femmes et
d'enfants et il y a encore pas mal d'hommes,
Tout cela tout de même qui est là pour dire la messe
avec lui et qui est son petit troupeau.
L'un fait semblant de lire dans un livre et l'autre
est bien embarrassé de son chapeau.
Ce n'est pas que ce soit intéressant, et ce n'est
pas positivement que l'on s'ennuie,
Chacun sait simplement qu'on est là pour attendre
que ce soit fini,
Et regarde vaguement le prêtre à l'autel qui trafique on ne sait pas trop quoi.

« Le Seigneur est avec vous, mes frères I Mes frères,
êtes-vous avec moi ?

Ce n'est pas seulement la patène, ce n'est pas
seulement le calice avec le vin,_

�26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est toi, mon petit peuple, tout entier, que je
voudrais tenir et soulever entre mes mains,
Ces mains, indigne que je suis, dont il dit qu'elles
sont saintes et vénérables !
Voici le plateau qu'on tend, n'as-tu rien que ce
sou misérable !
Cette pièce sans nom sous la crasse à m'offrir,
et le seul porte-monnaie qui s'ouvre ?
Rien de plus ? quoi, n'y a-t-il personne ici qui
souffre?
Vraiment, quand je me retourne vers vous, ô mes
frères et mes sœurs,
Il n'y a pas d'affligés parnù vous ? C'est vrai, il n'y
a pas de péché et pas de douleur ?
Point de mère qui ait perdu son enfant ? pas de
failli sans que ce soit sa faute ?
Point de jeune fille que son fiancé a lâchée parce
que le frère a mangé sa dot ?
Point de malade que le médecin. a jugé et qui sait
qu'il n'y a plus d'espoir ?
Pourquoi donc frustrer votre Dieu de ce qui est
son propre et son avoir ?
Vos larmes et votre foi, votre sang avec le Sien dans
le calice,
C'est cela comme le vin et l'eau qui est la matière
de Son sacrifice !
C'est cela qui rachète le mc.nde avec Lui, c'est cela
dont Il a soif et faim,

LA MESSE LA-BAS

27

Ces larmes, comme de l'argent jeté à l'eau, grand
Dieu, tant de souffrances en vain !
Ayez pitié de Lui qui n'a eu que trente-trois ans
à souffrir!
Joignez votre Passion à la sienne puisqu'on ne peut
qu'une fois mourir !
Et ne l'entendez-vous pas tout bas qui vous parle
et qui vous dit :
«Prœbe mihi cor tuum». Donne-moi ton cœur, ô mon
-fils! »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA MESSE LA-BAS

29

Il y a ces_larmes solennelles qui coulent, il y a
cette face qw se tourne passionnément vers l'Aurore !
Il y a ces bras qui suffisent à peine à soulever cet
immense vêtement d'or.
PRÉFACE
Les deux pieds solidement assurés sur la base inébranlable de la Foi,
Les deux bras de foute leur longueur étendus jusqu'à la mesure de la Croix,
Le Pontife, au nom de tout ce peuple derrière lui
qui le députe, lui-même à son offrande réuni,
L'œil avec tranquillité levé sur Dieu, confesse,
chante et défi.nit.
Le Ciel et la Terre font silence pour écouter cette
voix grêle
Qui dit les choses l'une après l'autre qu'elle sait et
Dieu à la portée de notre main devant nous qui est
réel.
Et si la Foi encore ne suffit pas à libérer ce corps
déjà ?ltéré d'une autre balance,
Si, cette gloire qui emplit l'âme, la chair opaque
encore suffit à lui opposer résistance,
Il y a l'esprit trois fois libre déjà qui répète le mot
trois fois saint,
Il y a, à tous les Anges mêlée, la voix qui chante
Alleluia dans le matin,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAIN BÉNIT
L'endroit de la messe en France que les petits
garçons aiment le mieux,
C'est quand l'enfant de chœur à la fin se détache
de l'autel et vient vers eux
Avec une grande corbeille pleine de morceaux de
pain où il n'y a qu'à prendre.
C'est dimanche, quelqu'un déjà ouvre la porte pour
sortir, il y a des masses d'oiseaux qui crient et la
terre est grande !
Mais précisément au moment où lui aussi va plonger
la main dans le panier,
Avant que, comme Adam dans le Paradis Terrestre, il ait mis ce fruit qu'on lui apporte solennellement dans sa bouche et l'ait mangé,
Qui dira s'il n'est pas un de ces enfants à qui d'un
seul coup d'avance vient d'être communiquée toute
la vie,
Et qui connaît pour la première fois cet étrange
sentiment fait d'expérience préalable et de langueur
et d'ennui,

LA MESSE LA·BAS

3r

L'idée de quelque chose de meilleur, et de poignant,
et de seul désirable,
Dont il sent que toutes les choses autour de lui
sont essentiellement incapables ?
C'est cela que ce qu'on appelle l'amour, ou tout
simplement le plaisir,
Se charge chez la plupart, de transformer, et de
faire semblant de satisfaire, et de détruire.
Mais lui, (pendant qu'il serre ce morceau de pain
dans sa main et ne songe pas à le porter à sa bouche),
Sent qu'il est regardé avec attention par quelqu'un
qui est peut-être prêt à s'avancer, mais encore fr•.rouche.
Il sait seulement que celle-ci, parmi les autres. présences, est là, et rien ne servirait de lever les yeux
trop tôt.
Mais dans son cœur déjà se réunit et se prépare tout
ce qu'il faut
Pour accueillir, pendant que les gens déjà se lèvent
en tumulte et que l'alouette chante éperdument dans
la plaine,
La main impérieuse pour un autre chemin dans la
sienne et le sourire de cette sœur soudaine !

�32

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

IN PRINCI,PIO ERAT VERBUM
L'Océan, comme la Vallée en mouvement de la
Mort, parcouru par les suçoirs des trombes,
A vu jadis cet homme qui portait le Christ et qui
avait le nom de la Colombe,
Quand il tirait à coups de canon sur les noires colonnes d'eau qui le pressaient comme des géants,
Et pacifiait la Création déchaînée en lui faisant du
haut de la poupe lecture de l'Evangile de saint
Jean.
Et plus tard pour les navigateurs qui revenaient
de Mozambique et de Timor,
Le fait, au-dessus des vapeurs de la ~uisine, et des
armes qu'on astique, et des faibles conversations du
bord,
Etait le craquement d'une poulie ou de l'autre làhaut, toutes voiles travaillantes dans le grand
souffle régulier,
Jour et nuit qui, du Pôle jusqu'à la Ligne, prend
toute la largeur de la Mer.
Moi de même aujourd'hui je suis là, et pendant que

LA MESSE LA-BAS

33
la plume à la main, je transforme les sacs de sucre
et de café en milrcis et que je dépouille la Bible,
Je lève de temps en temps la tête et j'écoute, et
dans les palmes j'entends le même souffle irrésistible,
Celui, le même, qui jadis précéda le sommeil de
l' Auteur du genre humain dans le Paradis,
Avant qu'Ève lui fût tirée du flanc, sous les
ombrages de l'Arbre de la Vie.
Pendant que je dors, ou que je marche, ou que
j'écris, la Mer ne cesse pas d'être à mon côté,
Et je ne puis rejoindre la Patrie là-bas de nouveau
sans que j'aie à la traverser ;
Là où la terre n'existe plus, là d'où vient ce mouvement sur la forêt,
D'une rive du monde jusqu'à l'autre il n'y a de
chemin pour moi qu'à travers la Paix,
Cette Paix que le vent sans jamais en émouvoir la
source ne cesse d'interroger avec mystère ou avec
furie!
Sur les choses qu'il a créées ne cesse pas l'interrogation de !'Esprit.
La mer des hommes et des feuilles, il ne cesse de
la brasser et de la remuer, la mer des peuples et des
eaux!
C'est de lui qu'il est écrit : ]'ai cherché en toutes
choses le repos.
Et pourtant, ce souffle impatient du monde il y a
quelqu'un qui a su l'emprisonner.
3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

35

Il a suffi naïvement pour le prendre de cette Vierge
qui lui dit : Mon bien-aimé !
Un enfant dort sur son sein et la joue contre sa
joue.
.
.
.
.
« Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi
nous. i&gt;
PAUL CLAUDEL

Rio de Janeiro Mai-Dkembre 19r7

RÉFLEXIONS
SUR L'ALLEMAGNE
Après avoir lu le livre de Jacques Rivière sur !'Allemand,

il
1

'

1,i

i'eus la curiosité de rechercher dans mes cahiers du temps
de gue"e les quelques rares pages ayant trait à nos ennemis.
Je les donne sans y rien changer, bien que certaines des pensées que f y exprime aient perdu cet air de nouveauté qu'elles
avaient au temps où je les écrivais ; bien que certaines
autres ne soient pas encore assez admises pou,r avoir cessé
de paraître choquantes. Les considérations d'opportunité
qui me retinrent de les publier plus t6t sont celles même
qui me poussent à les publier aujourd'hui.

•••
Il y a ce que l'on espère; et il y a ce que l'on craint.
Il y a ce que l'on voudrait qu'il arrive, ~t il y a ce que l'on
croit qui sera. Mais depuis la guerre une confusion s'établit de l'un à l'autre. Il est certain que la valeur d'une armée dépend de sa confiance en la victoire ; il est certain
que l'exigence de cette guerre a tout enrôlé dans l'armée.
Dès lors on n'admet plus d'autre vérité qu'opportune;

�36

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

car il n'est pas de pire erreur qu'une vérité susceptible
d'affaiblir le bras qui combat.
A la faveur de cet aphorisme, nous en a-t-on fait voir !
Comme si notre cause, pour paraître bonne, avait besoin
d'être fardée! Comme si la vérité n'était pas plus encourageante, plus probante, plus bienfaisante que tous les
mensonges! Mais pour peu qu'elle paraisse gênante, on
la contourne; et ce faisant on se l'aliène, tandis qu:elle
venait à nous comme une amie qu'il eût suffi de mieux
comprendre.
Et comment ne comprenez-vous pas, vous qui voulez
rejeter tout de l'Allemagne, qu'en rejetant tout de l'Allemagne vous travaillez à son unité ?
Quoi ! nous avions un Gœthe en otage, et vous le leur
rendez!
Quoi! Nietzsche s'engage dans notre légion étrangère,
et c'est sur lui que vous tirez!
Quoi ! vous escamotez les textes oq Wagner marque
son admiration pour la France ; vous trouvez plus avantageux de prouver qu'il nous insultait !
Nous n'avons nul besoin, dites-vous, des applaudissements &lt;l'outre-Rhin.
Comment ne comprenez-vous pas qu'il ne s'agit pas
de ce que ceux-ci nous apportent, mais bien de ce qu~
1
ceux-ci leur enlèvent. Et cela n'est pas peu de chose, s1
c'est l'élite du pays.
Cela n'est pas peu de chose, - tandis que le meilleur
de la pensée de la France, que toute la pensée de la France
travaille et lutte avec la France, - que le meilleur de la
pensée allemande s'élève contre la Prusse qui mène
l'Allemagne au combat.

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

37

*

**
Nous avons dans notre jeu les atouts les plus admirables, mais nous ne savons pas nous en servir.
Rien ne peut être plus démoralisant pour la jeunesse
allemande pensante (et tout de même il y en a) que de ne
pas sentir Gœthe avec soi - (ou Leibniz, ou Nietzsche).
- On se rend mal compte en France, où nos grands écrivains sont si nombreux et où nous les honorons si mal,
de ce que peut être Gœthe pour l'Allemagne. Rien ne
peut lui faire plus de plaisir, à l'Allemagne, qu'une thèse
comme celle de M. B... qui déjà découvre dans le Faust
l'invitation à la guerre actuelle. Ce qu'il y a de rassurant
pour nous dans cette thèse, c'est qu'elle est absurde. Ce
qui peut, au contraire, désoler la jeune Allemagne pensante, c'est de sentir que cette guerre monstrueuse où on
l'entraîne, Gœthe ne l'aurait pas approuvée, non plus
qu'aucun des écrivains d'hier qu'elle admire. Il est sans
doute flatteur, capiteux même, de se dire et de s'entendre
sans cesse répéter que le peuple dont on fait partie est
désigné pour gouverner la terre ; mai.s si ce sophisme est
par avance dénoncé par les plus sages de ce peuple même,
est-il adroit de notre part de traiter ces sages de brigands,
d'imposteurs ou de fous ?
L'écrasement de l'Allemagne l ]'admire si quelque
esprit sérieux peut le souhaiter, fût-ce sans y croire.
Mais diviser l'Allemagne, mais morceler sa masse
énorme, c'est, je crois, le projet qui rallie les plus 1
raisonnables, c'est-à-dire les plus Français d'entre
nous. Il n'importe pas de l'empêcher d'exister (au

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contraire : il importe, et même pour nous, qu'elle
existe}, il importe de l'empêcher de nuire, c'est-à-dire
de nous manger ... Diviser l'Allemagne; et pour la diviser,
la première chose à faire, c'est de ne pas mettre tous
les Allemands dans le même sac (et si vous affirmez
qu'au fond tous se valent, faites attention qu'alors c'est
que vous croyez le départ entre eux impossible, et qu'ils
n'accepteront pas, eux, si vraiment ils sont si semblables,
cette division que vous voudriez leur imposer). Combien
ne sont-ils pas plus habiles ceux qui, dès aujourd'hui,
démêlant parmi l'Allemagne moderne l'idée prussienne
comme un virus empoisonneur, excitent contre cet
élément prussien l'Allemagne même et, au lieu de
chercher dans Gœthe des armes contre nous, lisent
ceci par exemple (l'a-t-on déjà cité ? je ne sais) dans ses
Mémoires:
« Au milieu de ces objets, si propres à développer le
sentiment de l'art (il visite Dresde}, je fus attristé plus
d'une fois par les traces récentes du bombardement.
Une des rues principales n'était qu'un amas de décombres
et dans chaque autre rue on voyait des maisons écroulées. La tour massive de l'église de la Croix était crevassée ; et quand, du haut de la coupole de l'église de
Notre-Dame, je contemplais ces ruines, le sacristain
, me disait avec une fureur concentrée:« C'est le Prussien
qui a fait cela. »
Gœthe et Nietzsche (et à de moindres degrés plusieurs
autres) sont nos otages. Je tiens que la dépréciation
des otages est une des plue; grandes maladresses à quoi
excelle notre pays.

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

39

Oui, vous l'avez bien dit : les Germains sont de piètres
psychologues ; et leurs plus remarquables erreurs dans
cette guerre révélatrice sont des erreurs de psychologie.
Mais il ne suffit pas de constater c~ci ; il faudrait expliquer pourquoi.
Leur puissance au contraire, et ce qu'on pourrait
appeler leur vertu, vient d'une extraordinaire difficulté
pour l'individu de leur race à se détacher du commun,
de la masse, disons le mot : à s'individualiser. Il ne s'oppose à rien, n'a pour ainsi dire pas de forme propre, ou 1
si l'on préfère, il attend du cadre sa forme; de là sa
soumission à la méthode, aux règles, à toutes les vénérations; il ne trouve pas d'intérêt à désobéir et n'en
éprouve pas le besoin. Il croit que c'est parce que sa
règle est parfaite; mais c'est aussi bien parce que lui, 1
sans règle, est imparfait.
En littérature, leur impuissance à créer des figures
est remarquable. Ils n'ont ni dramaturges, ni romanciers. Le peuple d'alentour ne leur présente pas de figures;
en présenterait-il, eux ne sauraient point les dessiner ;
ils ne savent pas se dessiner eux-mêmes ; et plus absolument ils ne savent pas dessiner.
C'est là. que fait faillite leur culture. Le grand instrument de culture, c'est le dessin, non la musique. Celle-ci
déséprend chacun de soi-même; elle l'épanouit vaguemen~. Le dessin, au contraire, exalte le particulier, il
1 précise ; par lui triomphe la critique. La critique est à. la
• base de tout art.

�40

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ordination. Les éléments désordonnés, plus nombreux
ils sont, plus confuse et plus vulnérable est la masse.
Nous nous sommes blousés avec l'informité de l'Allemagne. Parce qu'en France tout ce qui vit prend aussitôt contour, l'absence de profil des masses &lt;l'outre-Rhin..
nous a fait croire à de l'incohésion. L'absence de forme
propre permettait à cette matière allemande élastique
d'être versée dans tous les trous. En temps de paix déjà
nous avions vu comme elle pénétrait les spongieux pays
d'alentour. Précisément elle doit, l'Allemagne, à son
défaut de contours, sa force d'expansion prodigieuse.
Elle est de la famille des ficus et comparable au banian
sans tronc principal, sans définition, sans axe, mais dont
la moindre ramille (et même détachée du tronc) pousse
au plus vite, où que ce soit, en haut des bras, en bas des
racines, et vit, croît, prospère, s'élargit et devient à ~on
tour forêt. L'Allemagne se passe des théories de Barrès ;
elle s'en rit. J'ai toujours dit qu'il était bien fâcheux
que Barrès ait contre lui la botanique.

*

* *

Vous allez criant que les Allemands nous détestent,
et faites votre possible pour le mériter, sans comprendre
que tout au contraire leur secrète faiblesse c'est de ne pas
pouvoir nous détester.
Comment ne comprenez-vous pas que toutes les armes
que vous enlevez à l'Allemagne c'est à la France que vous
les donnez et que contre l'Allemagne nous ne serons
jamais trop armés.
Il ne s'agit pas seulement de se battre, il s'agit d'être
victorieux. Tâchez tout de même de ne pas préférer à
1la victoire le combat.
*

**
« Nous aurions été moins éprouvés si nous avions été
plus nombreux.» C'est ce què je lis au début d'un article
sur la diminution de la natalité.
Cette diminution de la natalité française est la preuve
et non la cause de la décadence de notre pays. Que cette
, dépopulation progressive soit déplorable, il va sans dire,
et qu'il faille tenter le possible et l'impossible pour
l'enrayer ... Mais l'erreur est de penser que le nombre
eût suffi là où la qualité manque ; ou que la qualité suffise
sans l'ordre et la raisonnable disposition. Une semblable
erreur nous a d'abord fait crier victoire, à l'entrée en
scène de la Roumanie. Avec un allié de plus, le triomphe
était assuré ! Il fallut bien se convaincre tout de même
que le nombre ne fait pas la force ; du moins pas sans

41

*

**

C.

Jacques Rivière, lorsque je vais le voir en Suisse, où
il achève son temps de captivité, me parle, à propos du
livre qu'il se propose d'écrire, de l'extraordinaire volonté allemande ... Il me semble que c'est déprécier quelque 1
peu ce mot: volonté, et que ténacité suffirait. Je sais bien
que les exemples qu'il me donne tendent à prouver surtout que l'Allemand se donne « à volonté » les sentiments
qu'il estime opportun d'avoir. Mais pour le reste, je veux
dire : cette obstination de bœuf qui lui permet de venir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à bout de formidables besognes et d'écrire des livres si
épais - je me souviens du mot de S... que j'allais voir à

Zurich deux ans avant la guerre (nous ne parlâmes que
de la guerre, qu'il prévoyait fatale ; oh I qu'il connaissait
bien les Allemands!). Ils sont, me disait-il,« incomparablement plus bêtes, plus informes, plus inexistants que le
Français ne peut les croire. Mais, et à cause de cela même,
ils ne sont jamais distraits. Songez à tout ce qui se passe
dans la tête d'un Français, en travers de son travail,
1quel que soit ce travail. L'Allemand, lui, ne songe à rien;
il n'a pas d'existence personnelle ; il est tout à sa tâche.
Il est capable certains ~;oirs de faire une noce à tout casser,
de se saouler comme une brute ; mais le lendemain matin
il se retrouvera devant son comptoir, ou dans son bureau
comme si de rien n'était.»
Ils ne sont famais distraits. Que de fois je me suis souvenu de ce mot. Il me paraît qu'on n'a jamais dit sur
l'Allemand rien de plus juste. Et quelle explication,
pour nous Français, qui sans cesse nous laissons distraire
par délicatesse, par sensibilité, curiosité du cœur, de la
chair et de l'esprit, et par cette générosité native, irrérressible qui prend le pas sur nos intérêts.

•••
Dans un fauteuil, auprès de moi, ma vieille chatte
allaite les deux petits bâtards qu'on lui a laissés.
Quand tout serait remis en question (et tout est remis
en question) mon esprit se reposerait encore oans la
contemplation des plantes et des animaux. Je ne veux
plus connaître rien que de naturel. Une voiture de maraî-

RÉFLEXIONS SUR ~,' ALLEMAGNE

43

cher charrie plus de vérité que les plus belles périodes de
Cicéron. La France est perdue par la rhétorique ; peuple
oratoire habile à se payer de mots, habile à prendre les
mots pour des choses et prompt à mettre des formules
au-devant :de la réalité. Pour averti que je sois, je
n'échappe pas à cela et reste, encore q_ue le dénonçant,
oratoire...
La question se posait avant la guerre : une civilisation, une culture peut-elle prétendre à se prolonger indéfiniment et selon une trajectoire directe ininterrompue ?
Et comme la réponse est nécessairement négative, cette "
seconde question vient aussitôt en corollaire de la première : notre civilisation, notre culture est-elle encore
prolongeable ?
Ce monde neuf où nous entrons fait-il suite au précédent? Est-ce que nous continuons le ·passé ? Mais si
nous entrons dans une ère nouvelle, qui donc saura
prétendre que ce chapitre premier du nouveau livre n'est
pas un chapitre français et d'un nouveau livre français.
Tout ce qui représente la tradition est appelé à être
bousculé et ce n'est que longtemps après que l'on pourra
reconnaître, à travers les bouleversements, la continuité
malgré tout de notre tempérament, de notre histoire.
C'est à ce qui n'a pas eu de voix jusqu'alors à parler.
C'est une lâche erreur de croire que nous ne pouvons
lutter contre l'Allemagne qu'en nous retranchant dans
notre passé : Rimbaud, Debussy, Cézanne même, peuvent
ne ressembler en rien au passé de n_o tre tradition sans
cesser pour cela d'être Français; ils peuvent différer de
tout ce qui a représenté la France jusqu'aujourd'hui
et exprimer encore la France. Si la France n'est plus

�44

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

capable de nouveauté, pour quoi serait-ce qu'elle lutte?
L'artiste qui, lorsqu'il crée, se préoccupe d'être Français et de faire œuvre u bien française », se condamne à la
non-valeur. Il ne s'agit plus de ce que nous étions, il
s'agit de ce que nous sommes.
A dire vrai, cette culture nouvelle promettait d'être
non tant spécialementfrançaisequ'européenne, il semblait
qu'elle ne pût pas se passer plus longtemps de la collaboration de l'Allemagne. Et par certains côtés, cette guerre
tend à le prouver. Nos plus beaux dons, peut-être avionsnous besoin de l'Allemagne pour les mettre en œuvre,
comme elle avait besoin de notre levain pour faire lever
sa pâte épaisse.
*

* *

C'est une absurdité que de rejeter quoi que ce soit
du concert européen. C'est une absurdité que_de se figurer
qu'on peut supprimer quoi que ce soit de ce concert. Je
parle sans aucun mysticisme : l'Allemagne a suffisamment
prouvé en quoi elle pouvait être utile et nous avons suffisamment démontré ce qui nous manquait. L'important
c'est d'empêcher qu'elle domine; on ne peut laisser cet
instrument de cuivre dominer. Mais il est mystique de
prétendre que, suppriméè, sa voix ne ferait pas défaut
dans l'orchestre; mystique de croire que l'on ferait
mieux de s'en passer -et, par mystique, j'entends: pas
pratique du tout (c'est vous, je crois,Barrès qui, parlant
de Michelet, donniez à ce mot-là ce sens.) Mais : doit
être asservi tout ce qui prétendait asservir.

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

45

Vous vous êtes gaussé de ce que nous appelions notre
culture européenne, et faute d'entendre ce que nous entendions par là, vous avez laissé croire et fait croire, et
cru vous-même ou feint de croire, que nous prétendions
dénationaliser les littératures, lorsque, au contraire, nous
ne reconnaissions de valeur qu'aux œuvres les plus profondément 1évélatrices du sol et de la race qui les portait.
L'étrange c'est que cette accusation venait de vous
qui nous reprochiez d'autre part nos tendances individualistes et prétendiez dégonfler l'individu pour le plus grand
profit de l'État. Nous avons soutenu, tout au contraire,
que l'œuvre d'art la plus accomplie sera tout aussi bien
la plus personnelle, et qu'il n'est d'aucun profit pour
l'artiste de chercher à se résorber dans le flot; nous
avons toujours soutenu que ce n'est pas en se banalisant,
mais en s'individualisant, si l'on peut dire, que l'individu
sert l'État; et de même c'est en se nationalisant qu'une
littérature prend place dans l'humanité et signification
dans le concert. La méprise vient de ceci que - convaincu
de la profonde vérité contenue dans l'enseignement du
Christ : quiconque veut sauver sa vie la perdra, mais
quiconque donnera sa vie la rendra vraiment vivante nous avons cru que le sommet de l'individualisme est
dans le sacrifice (mais volontaire) de l'individu ; que
l'œuvre la plus personnelle est celle qui comporte le plus
d'abnégation, et de même la plus profondément nationale, la plus particulière, ethniquement parlant, est aussi
bien la plus humaine et celle qui peut toucher le plus
les peuples les plus étrangers. Quoi de plus espagnol que ,
Cervantès, de plus anglais que Shakespeare, de plus
italien que Dante, de plus français que Voltaire ou Mon-

�47

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

taigne, que Descartes ou que Pascal, quoi de plus russe
que Dostoïewsky ; et quoi de plus universellement
humain que ceux-là ? Je n'ose dire, il est vrai, quoi de
plus allemand que Gœthe ? Car à l'endroit de l'Allemagne, la Prusse est responsable d'un terrible malentendu. La Prusse a si bien asservi l'Allemagne qu'elle
nous a forcés de penser : Gœthe était le moins allemand
des Allemands.

PALME

***
i

1

S'il me fall3:it indiquer, de toute la littérature française,
le livre dont le génie allemand se montrait le plus incapable, je crois bien que je choisirais les Caractères de La
Bruyère 1 • Il me paraît que rien n'est plus français, moins
allemand, que ce que j'appellerai: l'esprit de discrimination. N'étant jamais particulier lui-même, !'Allemand ne
sent Ja particularité d'aucun être ni d'aucune chose; il
n'a jamais su dessiner. La France est la grande école
de dessin de l'Europe et du monde entier.
ANDRÉ GIDE
I, Comme aussi, de toute notre littérature, il me sembl~ que
le livre que l'on s'imaginerait le plus facilement écrit en Allemagne
c'est Jean Christophe et de là sans doute son succès d'outre-Rhin.
C'est une profonde erreur de croire que i'on travaille à la culture
européenne avec des œuvres dénationalisées ; tout au contraire,
plus particulière est l'œuvre, plus utile elle devient dans le concert.
Il importe de le répéter sans cesse, car une confusion tend à s'établir entre cultur, eu,oplentu et dénationalisation. De même que
l'écrivain le plus individualisé est aussi celui qui présente l'intérêt
le plus humainement général, l'œuvre la plus digne d'occuper la
culture européenne est d'abord celle qui représente le plus spécialement son pays d'origine.

A ]EANNJE:

De sa grâce redoutable
Voilant à peine l'éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat
Il me fait de la paupière
Le signe d'une prière
Qui parle à ma vision :
-

Calme, calme, reste calme I

Connais le poids d'une palme
Portant sa profusion I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

49

PALMES

Pour autant qu'elle se plie

L'or léger qu'elle murmure

A l'abondance des biens,

Sonne au simple doigt de l'air,

Sa figure est accomplie,

Et d'une soyeuse armure

Ses fruits lourds sont ses liens.

Charge l'âme du désert.

Admire comme elle vibre,

Une voix impérissable

Et comme une lente fibre

Qu'elle rend au vent de sable

Qui divise le moment,

Qui l'arrose de ses grains,

Départage sans myst~re

A soi-même sert d'oracle,

L'attirance de la terre

Et se '{latte du miracle,

Et le poids du firmament I

Que se chantent les chagrins.

Ce bel arbitre mobile

Cependant qu'elle s'ignore

Entre l'ombre et le soleil

Entre le sable et le ciel,

Simule d'une sibylle

Chaque jour qui luit encore

La sagesse et le sommeil.

Lui compose un peu de miel.

Autour d'une même place

Sa douceur est mesurée

L'ample palme ne se lasse

Par la divine durée

Des appels ni des adieux...

Qui ne compte pas les jours,

Qu'elle est noble, qu'elle est tendre/

Mais bien qui les dissimule

Qu'elle est digne de s'attendre

Dans un suc où s'accumule

A la seule main des dieux I

Tout l' arorne des amours ..

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

51

PALMES

Parfois si l'on désespère,

Patience, patience,

Si l'adorable rigueur

Patience dans l'azur !

Mal gré tes larmes n'opère

Chaq_ue atome de silence

Que sous ombre de langueur,

Est la chance d'un fruit mûr !

N'accuse pas d'être avare

Viendra l'heureuse surprise:

Une Sage qui prépare

Une colombe, la brise,

Tant d'or et d'autorité :

L'ébranlement le plus doux,

Par la sève solennelle

Une femme qui s'appuie,

Une espérance éternelle

Feront tomber cette pluie

Monte à la maturité !

Où l'on se jette à genoux !

Ces jours qui te semblent vides

Qu'un peuple à présent s'écroule,

Et perdus pour l'univers

Palme ! ... irrésistiblement !

Ont des racines avides

Dans la poudre qu'il se roule

Qui travaillent les déserts.

Sur les fruits du firmament !

La substance chevelue

Tu n'as pas perdu ces heures,

Par les ténèbres élue

Si légère tu demeures

Ne peut s'arrêter jamais

Après ces beaux abandons;

Jusqu'aux entrailles du monde

Pareille à celui qui pense

De poursuivre l'eau profonde

Et dont l'âme se dépense

Que demandent les sommets.

A s'accroître de ses dons /
PAUL VALÉRY

�VIEUX MONDE

VIEUX MONDE
(EXTRAIT DE JEUNESSE)
A

VALERY LARBAUD

In Snefjels Yoculis craterem kem
delibat umbra Scartaris Julii intra
calendas descende, audas viator, et
terrestre centrum attinges. Kod feci.
(Parchemin d' Arne Saknussem.)

... Dans l'immense toupie nébuleuse, d'où la Trimourti
sortira sa grosse tête de Cerbère aimable, au centre d'un
grand coquemar cerclé de lumière et d'ombre, le plasma
cosmique se condense pour secréter cette sueur noire :
les Hommes.
Les hommes emportés d'étage en étage par la cataracte
des périodes vers la Mort, depuis la première aventure
des Mondes.
Puis, les totons tournèrent moins fort. Les poings de
ténèbres se détendirent, las de brasser l'or et le bitume.
La musique des Sphères leva sa main blanche. A l'appel
d'une voix insensée et pure, la vapeur retint sa fusée
terrible. Les fantômes se groupèrent, les figures écoutèrent, et, sur un ordre argentin, les soleils qui jouaient
aux grâces avec la Mort gagnèrent d'un bond radieux leur
ordre de bataille le long des courbes célestes.
Dans l'ombre où s'espaçaient les voix, l'on entendit
sourdement éclore, l'un après l'autre, les archipels. La
Terre entr'ouvrit sa grenade ignivome. Les volcans saignèrent dans l'eau crissante. Et de toutes parts tonnèrent
les marteaux-pilons de l'invisible chantier des dieux.
Puis quand la douceur se fu.t ipsinuée peu à peu,

53

comme une femme fait entendre une raison spécieuse,
alors les mers siluriennes cessèrent de valser, s'étendirent,
et commencèrent leur sombre grossesse.
Un énorme soleil minium tremblotait dans un ciel
de plomb. La pluie, la pluie. Des museaux de roc affleuraient. Les premiers songes de la Terre bruissaient. Des
lampes muqueuses s'allumèrent et commencèrent leurs
voyages. Des vagins de poix, de houille et de jade
s'entr'ouvrirent. Des pterichtys pointèrent dans les basfonds de gélatine. Les terrains, les forêts sortaient. Un
crapaud géant sonna du cor dans le crépuscule des marécages. De longues fumées de fougères montèrent à
perte de vue, comme un geyser d'étoiles vertes. Les
sigillaires haussaient leurs strobiles de poils. Et des
arbres prodigieux cloisonnaient le ciel. dans leurs serres,
comme une verrière enivrée de lumière et de silence.
... Bientôt les mers se peuplèrent d'une fabuleuse vermine, car les eaux parfaisaient les fruits de la chaleur.
De grands sauriens où s'imbriquaient des émaux crasseux,
sautant comme des marsupiaux battus par l'orage, avec
deux mille dents et des pieds d'oiseaux, se battirent dans
les grottes sonores en ouvrant d'immenses bouches déplaisantes. Les pterodactyles, oiseaux du lac Stymphale et
vampires du Kansa&lt;;, plantés sur les rocs comme des
haches molles ou fendant le ciel d'un geste croche, frappaient l'air des coups secs de leurs becs de fer. Le gouliphon carnassier courait pataudement dans les forêts
solitaires. L'iguanodon l'attendait sans rire, dans quelque
carrefour, dressé sur la lumière pâle, espérant le découdre
avec son terrible pouce de corne. Des bêtes étranges,
couvertes d'une racaille populeuse, écorçaient les arbres

�54

55

LA }&lt;OUVELLE REVUE FRANÇAISE

en y grattant leur dos hérissé d'alfanges. Le grand serpent
de mer venait promener son interminable mélancolie dans
le tiède bassin de la Seine. Et la Lune et Mars étaient
habités ...
Et puis, le ciel devint plus doux. Les pâturages bleuirent.
Le mastodonte apparut lentement le long des mamelons,
comme un immense vaisseau de cuir, secouant dans le
soleil ses oreilles toutes sonores de parasites. Des potassons, des dépotames et des dilépothèses sortirent des
fleuves en ouvrant des mâchoires d'orgue. L'hipparion
bondit sur un pré, boulu comme un cheval antique, et les
singes commencèrent à se dévider le long des arbres...
Et j'étais averti par mes sens d'enfant, tâtonnant à
travers la nuit des époques, et je pressentais que la
main des dieux modelait sournoisement quelque tremblante merveille au milieu des fanons et des grimaces,
et ferait sortir quelque jour, pour mes plaisirs, d'une
vague vermeille, pure comme une amande qui sort de
sa cosse, sous le dais d'une aurore qui ferait du Monde
une chambre d'amour, et comme une chose si parfaite
qu'elle fait pleurer nerveusement et vous donne envie
de l'adorer ou de la souiller ... oh ! la battre et l'embrasser - Vénus Anadyomène !
Quelles scènes se sont passées, à la place où tu as ta
chambre, où tu as songé sous la lampe et trempé ton
front dans tes mains ... Un monstre y ronflait sous la mer ...
Et dans ces rues, et sur ces places, tu passes au bras d'un
ami, vos voix résonnent dans la nuit, et vous rebâtissez
le monde - et le regard des astres morts ne nous
arrive qu'aujourd'hui...
LÉON-PAUL FARGUE

LE

MIRACLE

C'est peut-être aujourd'hui que le miracle aura lieu.
Comme c'est long, mon Dieu! Comme il faut attendre
longtemps pour obtenir cette souffrance sans laquelle on
devra rester à tout jamais privé d'un vrai visage humain !
Et ils attendent.
A la vérité, ils se défendent contre de telles pensées :
ils sont fiers, ils ont l'air calme et détaché. Ils affectent
d'espérer la venue du vaguemestre, la distribution de la
soupe ou le passage de l'infirmier. Mais tout, en eux,
trahit une attenté infinie, obstinée. Ils attendent le miracle qui se produira sûrement dès que l'on voudra
bien s'occuper d'eux.
Et pourquoi le miracle ne viendrait-il pas, dites-moi ?
Vous avez connu Perdrizet: il n'avait que la moitié d'une
figure ; son masque s'arrêtait au nez, et, plus bas, il
n'existait plus que de vagues peaux, avec un orifice
haveur et bafouilleur. Maintenant Perdrizet a une vraie
tête; il a une mâchoire et de la barbe. A le voir de loin,
on dirait un garçon comme les autres.
Et vous avez connu Louba ! Son visage s'ouvrait
comme une fleur horrible ; au fond, on apercevait la
langue, qui ressemblait à une bête vivante, et de ces
choses rouges qui demeurent toujours cachées au regard

�56

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des hommes. Maintenant, Louba peut se montrer dans
la rue sans effrayer les enfants : il a une drôle de petite
figure plate et rose, et des appareils en métal à la place
des dents.
Ceux-là, ils ont été favorisés du miracle. Pourquoi n'y
aurait-il qu'eux ? Ce n'est pas le courage qui manque,
ni la patience. La chair est bonne et le sang vigoureux.
Et s'il faut subir un long supplice, eh bien ! eh bien ! on
le subira 1

***
La salle est une grande salle à colonnettes qu'afflige un
badigeon plombé. C'est une chose dont on ne peut blâmer personne: si vous aviez à peindre de tels murs, vous
seriez vous-mêmes fort embarrassés. Ce n'est pas triste,
et ce n'est pas souriant non plus; c'est variable comme
l'attente et comme l'espoir. La fraîche clarté de Mars
n'y peut rien : elle n'est là que pour compter les jours.
Elle vient témoigner avec une sorte d'indifférence. Les
hommes tirent de leur poche un bout de miroir, et, furtivement, apprécient l'injuste laideur qui s'est abattue
sur leur face.
Pourtant, ils ne sont pas laids. Moi qui les connai~, je
dis qu'ils ne sont pas laids. Ils le savent aussi, et quand
ils murmurent, avec une voix qui n'a presque plus rien
pour s'exprimer : « Je suis bien moche», ils ne font pas
allusion à ce que nous appelions la laideur, avant la
guerre.
I!s sont au delà de toute laideur et de toute beauté.
Ils appartiennent à un monde exceptionnel. Pour la

LE MIRACLE

57

plupart, ils ne peuvent plus être laids, car ils n'ont plus
assez de visage.
Les gens qui possèdent un nez, une bouche, des mâchoires, des yeux, des oreilles, peuvent en faire un usage
indigne, ou soufirir d'un arrangement malheureux de ces
choses précieuses. Ils peuvent avoir des pensées ridicules
ou déshonorantes et les laisser paraître. Mais les hommes
d'ici sont terriblement délivrés de cette servitude : leur
mutilation les affranchit de la laideur humaine. Parfois,
cependant, elle leur laisse l'inexplicable et laborieuse
splendeur du sourire, car, pour manifester sa pureté, il
faut à l'âme un moindre appareil que pour traduire ses
faiblesses.
Presque tous les hommes sont debout. Certains demeurent couchés parce qu'ils furent frappés non seuleinent
à la tête, mais en outre aux jambes ou au ventre. Les
autres marchent, écrivent, lisent, se groupent autour
d'un jeu. Il y en a qui fument, et ils enfoncent le tuyau
de leur pipe dans une cavité dont on ne 'peut pas toujours
dire qu'elle est une bouche.
Les heureux, les miraculés, on ne 1~ voit plus souvent
dans ce pavillon; ils ont été reprendre leur place dans la
vie. Ils reviennent de temps en temps, poussés par la
gratitude, ou parce qu'un point de la mystérieuse broderie réclame les délicates retouches du thaumaturge.

Ceux que voici ont encore tout ou presque tout à
attendre de l'homme surnaturel qui sculpte dans la chair
et s'applique aux besognes de Dieu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE MIRACLE

59

***

***

La salle est grande, mais elle est encombrée. Les
lits s'y pressent et y forment plusieurs rangées. Chaque
lit est une petite patrie dans cette cohue. Chaque lit
porte une charge de bibelots, de souvenirs, de menus
t résors. C'est au pied du lit que l'on reçoit ses visites.
C'est sur le lit qu'on rêve à la figure qu'on pourrait avoir
plus tard. Il est bon de posséder cette patrie minuscule,
ear, en général, on séjourne ici de longs mois : il faut
beaucoup de temps et d'ingéniosité pour mystifier le
malheur et lui faire lâcher pied.
La porte de la salle s'ouvre ; un grand jeune homme
apparaît. Il a l'air affable et soucieux. Il est escorté
d'autres personnes vêtues, comme lui, de toile écrue.
Est-ce un homme comme les autres ? En vérité, non !
Il n'est pas semblable aux autres : c'est lui qui fait les
miracles.
Il se hâte pour traverser la salle. Il semble que toutes
les pensées et tous les corps qui remuent dans cette
enceinte soient brusquement orientés, comme la limaille
par un pôle d'aimant. Ceux qui gisent sur leur lit, empaquetés dans les pansements, tendent brusquement leur
regard et leur volonté. Les autres se pressent dans l'allée
centrale. Beaucoup contemplent sans rien dire celui
qui doit les sauver; d'autres l'abordent et lui font, à voix
basse, ooe petite confidence qui ressemble toujours à
une supplication.
Il écoute, il répond, il promet, il passe. Il voudrait
dire: « Allez, et que votre visage d'autrefois vous soit
rendu! »

Ce n'est plus ainsi qu'on fait les miracles. Si la confiance
était suffisante, comme dans les temps anciens, tous ces
pauvres gens seraient, dans la même seconde, satisfaits,
guéris, sauvés. Malheureusement l'époque est dure et les
hommes sont trop savants. Le miracle se produit
encore, mais il est aride, il est ingrat. Il ne cède plu.c; au
simple !!Ourire de l'élu. Il faut le poursuivre à travers
toutes sortes de souffrances et de délibérations. Il n'éclate
plus : il vient à nous en rampant.
Le patient monte sur la table avec_une espèce de peur
enthousiaste. Il s'étend, il tremble un peu, bien qu'il soit
résolu et semble parfois transporté. Depuis si longtemps
il attendait son tour ! Il redoute et chérit cette minute.
C'est que les « mutilés de la face » ne sont pas comme
les autres. Ce qui leur fut ravi, ce n'est pas une jambe,
un bras, ce n'est pas une de ces choses si précieuses et, malgré tout, un peu étrangères ; c'est
l'aspect même de leur âme, c'est leur ressemblance
à la divinité.
C'est donc cette ressemblance qu'il nous faut recouvrer
à tout prix. Dix fois déjà nous avons été attachés sur
cette table qui ressemble à l'autel d'une idole farouche·
s'il le faut, nous nous offrirons dix fois encore. La pa~
tience de l'homme savant sera usée avant la nôtre. Nous
sommes pressés, mais bien davantage résolus. Allez-y,
Monsieur, et n'ayez pas peur ! Faites tout ce qu'il faut !
Et si je viens à crier, des fois, prêtez pas attention, surtout ! Continuez, continuez !

�60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

***
On ne peut pas toujours faire respirer le bon sommeil
libérateur : c'est dans le nez, c'est dans la bouche qu'il
va falloir travailler. On se contente donc d'endormir
un peu la place où s'évertue l'adroit petit couteau.
L'homme est lié par les poignets. C'est préférable,
car avec la meilleure volonté du monde, on peut avoir
des mouvements nerveux. Les poignets sont attachés,
mais les doigts libres. Ils étreignent les bords de la table
de fer, et s'il y a des·moments où les ongles grattent le
métal, c'est qu'il n'est pas toujours facile de se bien
contenir.
Les gens qui ont un os du pied gâté par la carie ne
sont pas toujours persévérants. Ils voudraient bien guérir, retrouver la marche alerte et cette gracieuse agilité
de jadis. Mais, s'ils souffrent trop, ils ressentent vite à
l'égard de leur pied une rancune mêlée de découragement ; ils disent : « Ah ! non ! Tant pis ! laissez cela !
j'aime encore mieux mon mal.»
L'homme dont on sculpte le visage détruit est, lui,
animé d'une grande constance. Il gémit à petits coups ;
il se donne beaucoup de mal pour avaler ou cracher le
sang qui lui remplit la gorge. Comme il a peur que le
chirurgien ne s'arrête avant d'avoir parfait sa tâche, il le
rassure, il le console, dirait-on. Il murmure: «Ça ne me fait
pas trop mal. Je dois vous embêter, n'est-ce pas? Ce
n'est pas ma faute si je... haa... haa... si je gémis comme
ça. C'est idiot, mais c'est plus fort que moi. Excusez-moi,

6I

LE MIRACLE

monsieur I Sftrement, ce n'est pas commode pour vous
de travailler ... »
Parfois, il faut absolument que le faiseur de miracles
demeure seul en face de l'argile sanglante. Il faut que le
patient se livre sans conditions et se retire dans les profondeurs. Alors on lui enfonce dans le cou un petit tube
courbe qui ressemble à un poignard. C'est par là que le
sommeil lui sera dispensé.
Il râle un peu, cède et s'efface. Il tombe dans un profond oubli du présent. Il retourne à des rêves obsédants.

***
Comme elles sont belles, les femmes d'aujourd'hui 1
Comme elles sont plus gracieuses, plus hardies, plus désirables que toutes les femmes de jadis !
Moi aussi, j'avais une fine moustache audacieuse, et
je disais de ces choses qu'on peut dire quand on a une
bouche agréable et de belles dents bien soignées. Moi aussi
j'ai reçu des baisers. Moi aussi je regardais les femmes
dans les yeux, et cela me gonflait le cœur d'une joie sau•
vage, que je ne sentirai peut-être plus jamais.
Je ne suis pas un aveugle. Il me reste un œil pour voir
cette chose difforme et monstrueuse qu'est devenue ma
figure.
J'ai connu, il y a deux mois, une petite putain. Elle
sortait avec moi sur le boulevard. Je nouais un triangle
de drap noir sur mes cicatrices. J'étais fier de ma blessure
et aussi de ce bout de ruban qu'on m'a donné.
La femme n'avait pas assez d'orgueil pour se plaire
avec moi longtemps.

�62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et puis, ce n'est pas cela, pas cela que je veux. Ni
Berthe, la dactylographe, avec qui je devais me marier
autrefois ... Ah ! je ne sais pas, je ne sais plus. Et maintenant, il va falloir vieillir avec ça.
Pourvu seulement qu'il réussisse ! Pourvu seulement
qu'il puisse faire quelque chose!
*

**

1 1
1

Pendant ce temps, le faiseur de miracles travaille. Il
ne ressemble pas à un Dieu, mais à un homme, car il
« cherche en gémissant ».
Parfois, il est incertain, défiant, mécontent de luimême, mécontent de cette vie qu'il lui faut invoquer
sans cesse. Tout son effort est une lutte contre d'ironiques
fatalités.
Parfois, il est joyeux; il se sent maître de l'avenir ;
il a l'air inspiré. Les décisions lui sont légères; il est
l'heureux ouvrier du destin; rien ne lui sera refusé.
Tout le corps de l'homme s'offre humblement. Tout le
corps veut concourir à restaurer cette face outragée.
Tout le peuple du corps est là pour réparer l'insulte,
pour obtenir justice.
C'est bon! Tout le corps sera donc convié. Les jambes
donneront un peu d'os, la poitrine un petit fragment de
côte, comme dans l'histoire de notre mère Ève. On
cherchera de la peau au bras, au sein, partout où elle est
douce, blanche et souple. La graisse aussi forme de précieux petits coussins ; on la prélève, toute chaude, sur
les cuisses, et on la porte au fond des plaies qu'il faut
combler.

LE MIRACLE

Nous ne sommes pins accueillants comme les arbres.
Nous sommes trop détachés de la commune terre maternelle. Nous poussons, nous vieillissons dans une solitude
farouche. Même notre cœur débordant n'empêchera pas
la vie corporelle d'être un exil sans retour. La chair de
nos propres enfants s'est à jamais séparée de la vieille
souche. La pourrait-on maintenant enter sur notre chair
qui obéit, toute seule, à ses rudes lois ?
Mais ce qui vient de moi est bon pour moi. Si la peau
de mon pied est transplantée sur mon front, elle y retrouvera les coutumes du pays natal, elle acceptera peut-être
d'y subsister, d'y prospérer.
Tout le corps veut rendre service ; la tête doit
assumer la plus grande part de besogne. Elle est
gonflée d'un sang riche et puissant; ses tissus sont d'une
étoffe ample et vivace. C'est elle qui doit payer la plus
lourde contribution. Et puis, il y a des matières rares
qu'on ne saurait trouver que là.
Travaillons ! Travaillons ! L'obus, d'un seul coup, a
fait un vide immense. Pour le combler, il faut réunir
beaucoup de petits morceaux pleins de vie et de bonne
volonté.
*

**
Un sourcil, c'est bien utile pour celui qui travaille à de
rudes travaux. Un sourcil, ce n'est pas seulement un
radieux coup de pinceau sur votre visage, ô madone !
To~t, dans l'apparence de l'homme, est un ornement,
mais tout est de grand usage. Pouvez-vous l'oublier
âme ingrate ? _
'

�L:\ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

64

Le faiseur de miracles va prendre un peu de cuir à
notre tempe et l'étaler.comme ferait un peintre,au-dessus
de notre œil. Cela nous rendra un sourcil bien marqué,
bien dru. Oh! ce n'est pas une chose futile : dans notre
m~tier on transpire abondamment, et les sourcils doivent
être Jà pour empêcher la sueur de glisser_ dans les yeux.
La moustache! oui, je sais, vous,mons1eur, vous ne la
portez pas. C'est que vous avez une bouche hie~ dessinée.
Et puis, vous, vous savez que faire de vos mams ~uand
vous parlez aux femmes. Nous, mon Dieu! nous aimons
tirer sur une moustache quand nous sommes embarrassés,
ou quand l'heure de la liberté tarde trop à tomber de la
pendule du bureau. D'ailleurs, un ~u ~e moustache est
nécessaire pour cacher toutes ces cicatrices.
.
Alors le faiseur de miracles cherche,'furette de-c1,de-là,
puis, discrètement, il dérobe au menton ou ~u. so~met
de la tête assez de peau velue pour faire un Joli bnn de
1

moustache.
_ Attendez seulement trois semaines, et vous pourrez déjà tirer dessus, mon garçon 1

•

**
Il y a dans Paris, une grande léproserie. Elle est
comme une citadelle de désolation au cœur même de
la ville oublieuse. Là, végètent des malheureux dont les
maladies hideuses dévorent le visage. Ils ont presque
renoncé au monde de tous pour vivre dans leur monde
à eux, où il y a des arbres, des rues, des places ~ubliques
et des bâtisses vieilles de trois siècles. Ils se manent entre
eux; ils ont des enfants qui sont parfois misérables et

LE \IIRACLE

parfois beaux, parce que la vie a d'imprévisibles sursauts.
Pour nous, nous ne sommes pas des malades. Tout est
sain, dans notre substance, et c'est justement pourquoi
nous fûmes choisis, c'est pourquoi nous fûmes frappés.
Il ne faut pas désespérer de notre corps : il y a quelque
chose à faire avec lui.
Nous, nous ne voulons pas demeurer, toute une vie,
cloîtrés entre ces grands murs, avec notre tourment. Le
monde nous connaît encore, et il nous attend. Dépêchezvous ! Dépêchez-vous ! Il ne faut pas laisser au monde
le temps de nous oublier. La guerre est .finie pour tous ;
faites, faites, monsieur, que pour nous aussi elle se termine un jour.

***
Et l'homme est reporté dans son lit. Ses rêveE s'épuisent
en balbutiements et en chansons gémissantes. Il va se
réveiller dans son nouvel aspect, dans sa peau bien tirée,
bien tendue, cousue de toutes parts comme une pelote
de tennis.
Voilà notre projet! Voilà notre vœu ! Maintenant il
faut que ça colle ! Il faut que le sang recommence à
passer dans les petits lambeaux déracinés. Il faut que
toutes les cellules de la vie s'emparent du morceau d'os
ou de cartilage et le colonisent, le séduisent, le persuadent.
Après-demain, on enlèvera le pansement. Le faiseur de
miracles aura sa figure inquiète, sérieuse des grands jours.
C'est qu'au fond de lui-même, il n'est sûr de rien : trop
de forces indisciplinées travaillent de concert avec lui.
N'en doutons pas, nous verrons sa longue bouche
5

�66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

affectueuse se fendre pour un sourire content; toutes les
petites pièces de la mosaïque seront roses et ~ien
vivantes; elles auront reçu leurs lettres de naturalisation.
Nous patienterons quelques jours encore, et le jeune
maître, un matin, recouvrira de plâtre notre visage
nouveau. Nous resterons attentifs et immobiles jusqu'à
ce que, avec des délicatesses de mouleur, il détache de
notre chair une empreinte fidèle, irrécusable, plus constante mille fois que notre propre souvenir.

•••
Il y a, dans cette grande maison du miracle, un petit
cabinet où tous le!' moulages de plâtre pendent, accrochés par centaines au mur glacé.
C'est dans cette pièce minuscule et terrible que les
maîtres de l'univers auraient dû venir discuter les choses
de la paix.
Blanches, inhumainement pâles, ombrées à rebours
par la poussière des années, une multitude de têtes en
plâtre immobilisent, pour l'éternité, des grimaces que
l'on ne pourrait pas, que l'on ne saurait pas imaginer.
Une sérénité désolée tombe de ces murs. Parfois, toutes
ces douleurs difformes semblent se résumer en une expression unique : le divin sourire de la mort.
Il ne faut pas demeurer là si l'on tient à garder son
espoir dans le monde.

67

LE MIRACLE

•••
Mais ils sont peu nombreux, ceux qui doivent pénétrer
dans le cabi_net des masques. Bientôt, ces témoignages
s'endormiront dans la poussière, plus puissante que
toute mémoire humaine.
La pieuse besogne se poursuit et le miracle s'accomplit chaque jour.
Chaque jour, la sollicitude de quelques hommes remporte
de petites victoires, et beaucoup de petites victoires
vaudront un peu de soulagement et d'oubli. Le temps
saura sanctifier ces travaux. Rien, dans les œuvres de vie,
ne se réalise sans le temps ; il a des bienveillances qui
font songer à Dieu.
Presque tous les pauvres gens qui sont ici s'en iront,
un par un, pour rechercher leur ancienne route et pour y
persévérer. Ils regarderont le monde avec un visage
schématique et tout neuf, où presque rien de leur ancien
visage n'aura persisté.
C'est ainsi qu'ils auront été visités par le miracle.
Peut-être pourrons-nous les regarder sans trop de honte.
GEORGES DUHAMEL

�68

. PRitRE POUR UN AVIATEUR

Il se disait assez payé
De ce néant par sa jeunesse,·
Pourtant, dans sa païenne ivresse,
Il tenait son verre haut levé.

PRIÈRE POUR
UN AVlATEUR
A la mémoire de mon camarade
de guerre, Pierre GOUTIER.

Son âme appelait, malgré elle,
Votre ruissellement divin ,·
Seigneur, il lui fallait des ailes, .
Comme aux Anges et comme aux Saints.

Seigneur, le soir est plein d'abeilles ;
Ces beaux avions murmurants
Dans ma fidélité réveillent
L'image d'un de vos enfants.

Mais, tout vain du peu que nous sommes
Il avait placé son désir
A ~ssi haut que l'aile de l'homme
Sur le vent se peut soutenir,

Il était gai, pensif et tendre,
Insouciant et généreux;
Il feignait de ne pas entendre
La secr~te invite de Dieu.

Pas plus I et, lavé de la boue
Où s'humiliaient ses espoirs,
Dans l'azur que fendait sa proue,
Il vous cherchait sans le savoir...

Hélas / il aimait trop la vie,
Celle où sont les tentations,
La science, la poésie,
La volupté, l'ambition.

Quitte à retomber, jeune Icare,
Dans un globe de feu cruel,
Pour avoir effleuré le phare
De votre inaccessible ciel!

Il prenait à deux mains la terre;
Elle était son contentement :
Il s'y voyait déjà, couchant
Pris de son corps, son dme -fi,lre.

- Seigneur, l'héroïque envolée
De cet enfant vers l'idéal
Finit-elle dans la fitmée
D'un destin précoce et brutal?

�70

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Seigneur, ne tiendrez-vous pas compte
De son inconscient amour,
Et la mort vide qu'il affronte
Sera-t-elle vide toujours ?
Seigneur, vous voyez ce qu'il quitte:
Tout son bien I rien n'est excepté;
Comparez aux siens nos mérites ?
Nous mourons - pour ressusciter.

Mais, Seigneur/ tandis que la terre
Tirait à soi le pauvre corps,
L'âme priait et la prière
Est bond, soulèvement, essor.
Au plus haut point de son poème
La ravissant entre vos mains,
Vous l'avez surprise en chemin
Dans le don par/ait d'elle-même.
HENRI GHÉON'

Devant Hangard, 5 mai 1918.

JI

LÉGERE ESQUISSE
DU CHAGRIN QUE CAUSE UNE
SÉPARATION ET DES PROGRÈS
IRRÉGULIERS DE L,OUBLI1
J'allais passer par une de ces conjonctures difficiles en
face desquelles il arrive généralement qu'on se trouve à
plusieurs reprises dans la vie et auxquelles, bien qu'on
n'ait pas changé de caractère, de nature- notre nature
qui crée elle-même nos amours, et presque les femmes que
nous aimons, et jusqu'à leurs fautes - on ne fait pas face
de la même manière à chaque fois, c'est-à-dire à tout âge.
A ces moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée
dans une balance en deux plateaux opposés où elle tient
tout entière. Dans l'un, il y a notre désir de ne pas déplaire,
de ne pas paraître trop humble, à l'être que nous aimons
sans parvenir à le comprendre, mais que nous trouvons
plus habile de laisser un peu de côté pour qu'il n'ait pas
ce sentiment de se croire indispensable qui le fatiguerait
de nous; de l'autre côté, il y a une souffrance - non pas
~- Fragment du Tome II de A la recherche du Temps perdu
qw parattra, dans la première semune de Juin, a ux édition~
de la N°:'velle Revue Française, sous le titre de A l'ombre des
Jeunes Filles en fleurs. en même temps qu'un volume de Pastiches
et Mllan,:es et que la réimpression de Du c6té de chez Swann.

�72

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une souffrance localisée et partielle - qui ne pourrait au
contraire être apaisée que si, renonçant à plaire à cette
femme et à lui faire croire que nous pouvons nous passer
d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on retire du plateau
où est la fierté une petite quantité de volonté qu'on a eu
la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on ajoute dans
le plateau où est le chagrin une souffrance physique
acquise et à qui on a permis de s'aggraver, au lieu de la
solution courageuse qui l'aurait emporté à vingt ans,
c'est l'autre, devenue trop lourde et sans contre-poids
suffisant, qui nous abaisse à cinquante. D'autant plus que
les situations, tout en se répétant, changent, et qu'il y a
chance pour qu'au milieu ou à la fin de la vie on ait eu
pour soi-même la funeste complaisance de compliquer
l'amour d'une part d'habitude que l'adolescence, r~tenue
par trop d'autres devoirs, moins libre de soi-même, ne
connaît pas.
Après avoir écrit à Gilberte une lettre où je laissais
tonner ma fureur, non sans pourtant jeter la bouée
de quelques mots placés comme au hasard, et où
mon amie pourrait accrocher une réconciliation, le
vent ayant tourné, c'était des phrases tendres que je
lui adressais pour la douceur de certaines expressions
désolées, de tels « jamais plus », si attendrissants pour
ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les
lira, soit qu'elle les croit mensongers et traduise « jamais
plus » par &lt;&lt; ce soir-même, si vous voulez bien de moi »,
ou qu'elle les croit vrais et lui annonçant alors une de ces
séparations définitives qui nous sont si parfaitement
égales dans la vie quand il s'agit d'êtres dont nous ne
sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables,

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATlON ET L'OUBLI

73
tandis que nous aimons, d'agir en dignes prédécesseurs de
l'être prochain que nous serons et qui n'aimera plus, comment pourrions-nous tout à fait imaginer l'état d'esprit
d'une femme à qui, même si nous savions que nous lui
sommes indifférents, nous avons perpétuellement fait
tenir dans nos rêveries, pour nous bercer d'un beau songe
ou nous consoler d'un gros chagrin, les mêmes propos que
si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions d'une
femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés
que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature,
les premiers physiciens (avant que la science fût constituée
et eût mis un peu de lumière dans l'inconnu). Ou pis
encore comme un être pour l'esprit de qlti le principe de
causalité existerait à peine, un être quine serait pas capable d'établir un lien entre un phénomène et un autre et
devant qui le spectacle du monde serait incertain comme
un rêve. Certes je m'efforçais de sortir de cette incohérence,
de trouver des causes. Je tâchais même d'être« objectif»
et pour cela de bien tenir compte de la disproportion qui
existait entre l'importance qu'avait pour moi Gilberte
et celle non seulement que j'avais pour elle, mais qu'ellemême avait pour les autres êtres que moi, disproportion
qui, si je l'eusse omise, eût risqué de me faire prendre une
simple a.µJ.abilité de mon amie pour un aveu passionné,
une démarche grotesque et avilissante de ma part pour
le naturel et gracieux mouvement qui vous dirige vers de
beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans
l'excès contraire, où j'aurais vu dans l'arrivée inexacte
de Gilberte à un rendez-vous, un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable. Je tâchais de
trouver entre ces deux optiques également déformantes

,..

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

74
celle qui me donnerait la vision juste des choses ; les calculs
qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de
ma souffrance ; et soit par obéissance à la réponse des
nombres, soit que je leur eusse fait dire ce que je désirais,
je me décidai le lendemain à aller chez les Swann, heureux,
mais de la même façon que ceux qui s'étant tourmentés
longtemps à cause d'un voyage qu'ils ne voulaient pas
faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent c~ez
eux défaire leur malle. Et, comme, pendant qu'on hésite,
la seule idée d'une résolution possible (à moins d'avoir
rendu cette idée inerte en décidant qu'on ne prendra pas
la résolution) développe, comme une graine vivace, les
linéaments, tout le détail des émotions qui naîtraient de
l'acte exécuté, je me dis que j'avais été bien absurde de
me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant
de mal que si j'eusse dû réaliser ce projet, et que, puisque au
contraire c'était pour finir par retourner chez elle, j'aurais
pu faire l'économie de tant de velléités et d:accep~ati~~s
douloureuses. Mais cette reprise des relations d amitiéne dura que le temps d'aller jusque chez les Swann; non
pas parce que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait beaucoup, me dit que Gilberte était sortie (je sus e~ :ffet_dès
le soir même, que c'était vrai, par des gens qui 1 avaient
rencontrée), mais à cause de la façon dont il me le dit :
« Monsieur mademoiselle est sortie, je peux affirmer à
monsieur q~e je ne mens pas. Si monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre. Monsieu~
pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour 1~
faire plaisir et que si mademoiselle était là, je mènerais
tout de suite monsieur auprès d'elle.» Ces paroles, de la
sorte qui est la seule importante, involontaires, nous don-

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

75

nant la radiographie au moins sommaire de la réalité
insoupçonnable que cacherait un discours étudié, prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait l'impression que je lui étais importun ; aussi, à peine le maître
d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent chez moi
de la haine à laquelle je préférai donner comme objet au lieu
de Gilberte le maître d'hôtel ; il concentra sur lui tous les
sentiments de colère que j'avais pu avoirenversmonamie;
débarrassé d'eux grâce à ces paroles, mon amour subsista
seul ; mais elles m'avaient montré en même temps que
je devais pendant quelque temps ne pas chercher à voir
Gilberte. Elle allait certainement m'écrire pour s'excuser.
Malgré cela, je ne retournerais pas tout de suite la voir,
afin de lui prouver que je pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois quej'aurais reçu salettre, fréquenter Gilberte
serait une chose dont je pourrais plus aisément me priver
pendant quelque temps, parce que je serais sûr de la
retrouver dès que je le voudrais. Ce qu'il me fallait
pour supporter moins tristement l'absence volontaire
c'était sentir mon cœur débarrassé de la terrible incertitud~
si nous n'étions pas brouillés pour toujours, si elle n'était
pas fiancée, partie, enlevée. Les jours qui suivirent ressemblèrent à ceux de cette ancienne semaine du jour
de l'an que j'avais dû passer sans Gilberte. Mais cette
semaine-là finie, jadis, d'une part mon amie reviendrait
aux Champs-Elysées, je la reverrais comme auparavant;
j'en étais sûr; et, d'autre part, je savais avec non moins
de certitude que tant que dureraient les vacances du jow:
de l'an, ce n'était pas la peine d'aller aux Champs-Elysées.
De sorte que durant cette triste semaine déjà lointaine
j'avais supporté ma tristesse avec calme parce qu'ell;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'était mêlée ni de crainte ni d'espérance. Maintenant, au
con.traire, c'était ce èemier sentiment qui presque autant
que la crainte rendait ma souffrance intolérable. N'ayant
pas eu de lettre de Gilberte le soir même, j'avais fait la
part de sa négligence, de ses occupations, je ne doutais
pas d'en trouver une d'elle dans le courrier du matin.
11 fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations
de cœur auxquelles succédaitun état d'abattement quand
je n'y avais trouvé que des lettres de personnes qui
n'étaient pas Gilberte, ou bien rien, ce qui n'était pas
pire, les preuves d'amitié d'une autre me rendant plus
cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à
espérer pour le courrier de l'après-midi. Même entre les
heures des levées des lettres je n'osais pas sortir, car elle
eût pu faire porter la sienne. Puis le moment finissait par
arriver où ni facteur, ni valet de pied des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain matin
l'espoir d'être rassuré, et ainsi parce que je croyais que
ma souffrance ne durerait pas, j'étais obligé pour ainsi
dire de la renouveler sans cesse. Le chagrin était peutêtre le même, mais au lieu de ne faire, comme autrefois,
que prolonger uniformément une émotion initiale, recommençait plusieurs fois par jour en débutant par une
émotion si fréquemment renouvelée qu'elle finissait elle, état tout physique, si momentané-par se stabiliser,
si bien que les troubles causés par l'attente ayant à peine
le temps de se calmer avant qu'une nouvelle raison d'attendre survînt, il n'y avait plus une seule minute par jour
où je ne fusse dans cette anxiété qu'il est pourtant si
difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma souffrance était infiniment plus cruelle qu'au temps de cet

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

77

11

ancien I janvier parce que cette fois il y avait en moi au
lieu de l'acceptation pure et simple de cette souffrance,
l'espoir, à chaque instant, de la voir cesser. A cette
acceptation, je finis pourtant par arriver; alors je compris
qu'elle devait être définitive et je renonçai pour toujours
à Gilberte, dans l'intérêt même de mon amour, et parce
que je souhaitais avant tout qu'elle ne conservât pas de
moi un souvenir dédaigneux. Même, à partir de ce momentlà, et pour qu'elle ne pt1t croire à une sorte de dépit
amoureux de ma part, j'acceptai souvent ses rendez-vous,
et, au dernier moment, je lui écrivais que je ne poqvais
pas venir, mais en protestant que j'en étais désolé, comme
j'aurais fait avec quelqu'un que je n'aurais pas désiré
revoir. Ces expressions de regret qu'on réserve d'ordinaire
aux indifférents, persuaderaient mieux Gilberte de mon
indifférence, me semblait-il, que ne ferait le ton d'indifférence qu'on affecte seulement envers celle qu'on aime.
Quand mieux qu'avec des paroles, par des actions indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n'avais pas de
goQt à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi.
H~ 1 ce serait en vain : chercher en ne la voyant plus
à ~ e r en.elle ce goût de me voir, c'était la perdre pour
touiours ; d abord parce que, quand il commencerait à
renaître, si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas y
céd«:1' tout de suite; d'ailleurs, les heures les plus cruelles
~r~ent passées ; c'était en ce moment qu'elle m'était
1
~dispensable et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que
bientôt elle ne calmerait, en me revoyant, qu'une douleur
tellement dimi'nuée qu'elle ne serait
• plus comme elle
l'eQt été encore en ce moment même, et ~ur y mettre
fin, un motif de capitulation, de se réconcilier et de se

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

revoir. Et enfin plus tard quand je pourrais enfin avouer
sans péril à Gilberte, tant son goût pour moi aurait repris
de force, le mien pour elle, celui-ci n'aurait pu résister
à une si longue absence et n'existerait plus; Gilberte me
serait devenue indifférente. Je le savais, mais je ne pouvais
pas le lui dire; elle aurait cru que si je prétendais que je
cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la
voir, c'était à seule fin qu'elle me dît de revenir vite
auprès d'elle. En attendant ce qui me rendait plus aisé
deme con ·amner à cette séparation, c'est que (afin qu'elle
se rendît bien compte que malgré mes affirmations contraires c'était ma volonté et non un empêchement, non
mon é;at de santé, qui me privaient de la voir) toutes les
fois où je savais d'avance que Gilberte ne serait pas chez
ses parents, devait sortir avec une amie et ne rentrerait
pas dîner, j'allais voir Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu'elle était au temps où je voyais
si difficilement sa fille, et où les jours où celle-ci ne venait
pas aux Champs-Elysées, j'allais me promener avenue
des Acacias). De cette façon, j'entendrais parler de
Gilberte, j'étais sûr qu'elle entendrait ensuite parler de
moi et d'une façon qui lui montrerait que je ne tenais
pas à elle. Et je trouvais, comme tous ceux qui souffrent,
que ma triste situation aurait pu être pire. Car ayant
libre entrée dans la clemeure où habitait Gilberte, je me
disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette
faculté, que si jamais ma douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je n'étais malheureux qu'au jour
le jour. Et c'est trop dire encore. Combien de_ fo~s P~
heure (mais maintenant sansl'anxieuseattenteqwm avait
étreint les premières semaines après notre brouille, avant

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

79

d'être retourné chez les Swann) ne me récitais-je pas la
lettre que Gilberte m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-être elle-même. La constante vision de ce
bonheur imaginaire m'aidait à supporter la destruction
du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas,
comme pour les «disparus», savoir qu'on n'a plus rien à
espérer n'empêche pas de continuer à attendre. On vit
aux aguets, aux écoutes ; des mères dont le fils est parti
en mer pour une exploration dangereuse se figurent à
toute minute et alors que la certitude qu'il a péri est
acquise depuis longtemps, qu'il va entrer miraculeusement sauvé, et bien portant. Et cette attente, selon la
force du souvenir et la résistance des organes, ou bien les
aide à traverser les années au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus, d'oublier peu à peu
et de survivre - ou bien les fait mourir.
,. D'autr~ part, ~on chagrin était un peu consolé par
li~~ qu 11 profitait à mon amour. Chaque visite que je
faJSais à Mme Swann, sans voir Gilberte m'était cruelle
mais je sentais qu'elle améliorait d'a~tant l'idée qu;
Gilberte avait de moi.
D'ailleurs, si je m'arrangeais toujours, avant d'aller
chez Mme Swann, à être certain de l'absence de sa fille
cela tenait peut-être autant qu'à ma résolution d'êtr;
brouillé avec elle, à cet espoir de réconciliation qui se
superposait à ma volonté de renoncement (bien peu sont
absolus, au moins d'une façon continue dans cette âme
humaine d~nt ~e des lois, fortifiée par l~s afflux inopinés
de ~uvemrs différents, est l'intermittence) et me masq~t ce qu'elle avait de trop cruel. Cet espoir je savais
b1encequ'1
· de chimérique.
·
I avait
J'étais comme un pauvre

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui mêle moins de larmes à son pain sec s'il se dit que tout
à l'heure peut-être un riche étranger va lui laisser toute sa
fortune. Nous sommes tous obligés pour rendre la réalité
supportable d'entretenir en nous quelques petites folies.
Or mon espérance restait plus intacte - tout en même
temps que la séparation s'effectuait mieux - si je n·e
rencontrais pas Gilberte. Si je m'étais trouvé face à face
avec elle chez sa mère, nous aurions peut-être échangé
des paroles irréparables qui eussent rendu définitive notre
brouille, tué mon espérance et d'autre part en créant une
anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma résignation.
Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec
sa fille, Mme Swann m'avait dit: «C'est très bien de venir
voir Gilberte, mais j'aimerais aussi que vous veniez quelquefois pour moi, pas à mon Choufleury où vous vous
ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais les autres
jours où vous me trouverez toujours un peu tard. »
j'avais donc l'air, en allant la voir de n'obéir que longtemps après à un désir anciennement exprimé par elle.
Et très tara, déjà dans la nuit, presque au moment où mes
parents se mettaient à table, je partais faire à Mme Swann
une visite pendant laquelle je savais que je ne verrais
pas Gilberte et où pourtant je ne penserais qu'à elle.
Dans ce quartier, considéré alors comme éloigné, d'un
Paris plus sombre qu'aujourd'hui, et qui, même dans le
centre, n'avait pas d'électricité sur la voie publique et
bien peu dans les maisons, les 1ampes d'un salon situé
au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu'était
celui de ses appartements où recevait habituellement
Mme Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

8r

les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à
sa cause apparente et voilée la présence devant la porte
de quelques coupés bien attelés. Le passant croyait, et
non sans un certain émoi, à une modification survenue
dans cette cause mystérieuse, quand il voyait l'un de ces
coupés se mettre en mouvement; mais c'était seulement
un cocher qui, craignant que ses bêtes ne prissent froid
leur faisait faire de temps à autre des allées et venues
d'aut~t plusimpressionnantesquelesrouescaoutchoutées
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur
lequel il se détachait plus distinct et plus explicite.
Le cr jardin d'hiver », que dans ces années-là le passant
apercev~t ~•ordinaire, quelle que fût la rue, si l'appartement _n était pas à un niveau trop élevé au-dessus du
trottorr, ne se voit plus que dans les héliogravur d
rivres d'étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste avec
es es
les
rares ornements floraux des salons Louis XVI d'
. d'h .
auJO~ w - une rose ou un iris du Japon dans un vase de
cnstal à lo~g col qui ne pourrait pas contenir une fleur
d~ plus - li semble, à cause de la profusion des plantes
d app~~ent qu'on avait alors, et du manque absolu
de stylisation dans leur arrangement, avoir dû chez les
maîtr~s de maison, répondre plutôt à quelqu~ vivante
et déliCieuse passion pour la botanique qu'à un froid souci
de morte décoration. Il faisait penser en plus grand dans
les hôtels d'al_ors, à ces serres mmuscules
.
'
et portatives
posées au matin du premier janvier sous la lampe allumée
-fi .les enfants n 'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il
t Jour - parmi les autres cadeaux du 1·our de l'an m .
le plus bea d'
, ais
v
. u e~tre eux, consolant avec les plantes qu'on
a pouvorr cultiver, de la nudité de l'hiver ; plus encore
6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇâISE
82

qu'à ces senes.-là. elles.mêmes, ces jardins &lt;tbiver res,semblaient à celle qu'on voyait tout auprès-d'elles, figurée dans un beau livre, autre cadeau de jour de 1:an,
et qui bien qu'elle fût donnée non aux enfants, mais· à
Mlle Lili l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait à. tel
point q~ devenus maintenant presque vieillards, ils SR
demande~t si dans ces années fortunées, l'bi:el' ~•ét~~ pas
la plus belle des saisons. Enfin au fond de ce !ardin ~ hiver,
· à travers les- arborescences d'espèces vanées ~m de la
rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au vitrage de
ces serres d'enfants, dessinées ou réelles, le- passant. se
hissant sur ses pointes, apercevait généralement un
homme en redingote, un gardénia ou un œillet à la boutonnière, debout devant une femme assise, tous deux
vagues., comme deux intailles dans une topaze, au. f~d
de l'atmosphère du salon, ambrée par le samovax: - importation récente alo.rs ~ d~ vap~ ~ui s'en écha~pe~t
peut-être encore a.ujourd hm, ma1s qu à caus~ de 1 habitude personM ne voit plus. Mme S~~n. ten_ait beaucoup
à ce « thé n ; elle croyait montrer de l ongmalité et dégager
du charme, en. disant à un homme: «Vous me trouverez
tous les jours un peu tard, venez prendre le thé »,. de sorte
qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux œs mots:
prononcés par elle avec un accent anglais. momentané. et
desq_uels son inte,docutew: prenait bonne note en salua.nt
d'un. air grave, comme s'ils av.aient été quelque cllt&gt;s.e
d'im{&gt;Ortant et de singulier qui commandât la déférence
et exigeât de l'attention. Il y avait une- autre raison que
cellesdo.nnées.plush;nitetpourlaquellelesfleursn'avaient
pas un c.ara.ctère d'ornement dans le salon de ~ e Swa.n:11
et cette ra.ison..J.à ne tenait pas à.1'époque, mais en partie

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

83

à l'existence qu'avait menée jadis Odette. Une grande
coootte, comme elle avait été, vit beaucoup pour ses
amants, c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à
vivr:e:pour elle. Les choses que chez une honnête femme
on voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi,
avoir de rimportance, sont celles, en tous cas, qui pour
la cocotte en ont le plus. Le point culminant de sa journée
est celui non pas où elle s'habille pour le monde mais où
' ,
elle se d.éshabfüe pour un homme. Il lui faut être aussi
élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu'en
toilette de ville. D'autres femmes montrent leurs bijoux,
elle, elle vit dans l'intimité de ses perles. Odette avait
du reste l'air bien plus jeune que vingt ans plus tôt,
car, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était enfin
découvert ou inventé une physionomie personnelle, un
« canctère » immuable, un genre de beauté, et, sur ses
traits décousus qui pendant si longtemps livr.és aux
caprices hasardewf et impuissants de la chair, prenant
à Ja moindre fatigue, pour un instant, des années, une
sorte de vieillesse passagère lui avaient composé tant
bien que mal, selon son humeur et selon sa mine un
visage épais, journalier, informe et charmant, a.~ait.
appliqué ce type fixe, comme une jeunesse immortelle,

Les jours oà Mme Swann n'était pas sortie du tout on
la trouvait dans une robe de chambre de crêpe de Chine
blaadie ,.n....-•
.
.
,
~ une première neige, parfois aussi dans un
de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne
semblent q.trune jonchée. de pétales roses ou blancs et
qu•~ 1!romrerait aujourd'hui peu appropriés à l'hiver,
et bien à· tort. Car ce!:! étoffes légères- et ces, couleurs-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE CHAGRIN DE LA StPARATION ET L'OUBLI

1·

tendres donnaient à la femme - dans la grande chaleur
des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que
les romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire
de plus élégant, c'est qu'ils étaient « douillettement
capitonnés» -le même air frileux qu'aux roses qui pouvaient y rester à côté d'elle, malgré l'hiver, dans l'incarnat
de leur nudité, comme au printemps. A cause de cet
étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans
des enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas
avertie de votre entrée comme aujourd'hui, continuait
à lire pendant que vous étiez déjà presque devant elle,
ce qui ajoutait encore à cette impression de romanesque,
à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous
retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà
démodées alors, que Mme Swann était peut-être la seule
à ne pas avoir encore abandonnées et qui nous donnent
l'idée que la femme qui les portait devait être une héroïne
de roman parce que nous, pour la plupart, ne les avons
guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville.
- On ne peut pas s'en aller de cette maison, disait
Mme Bontemps à Mme Swann tandis que Mme Cottard,
dans sa surprise d'entendre exprimer sa propre impre.c;sion,
s'écriait: « C'est ce que je me dis toujours, avec ma petite
jugeote, dans mon for intérieur ! » approuvée par
des messieurs du Jockey qui s'étaient confondus en
saluts, et comme comblés par tant d'honneur, quand
Mme Swann les avait présentés à cette petite bourgeoise
peu aimable, qui restait devant les brillants amis d'Odette
sur la réserve sinon sur ce qu'elle appelait la« défensive»,
car elle employait toujours un langage noble pour

85

les choses le~ plus simples. « Voilà trois mercredis que
vous me fa1tes faux bond », disait Mme Swann à
Mme Co~tard. « ~'est vrai, Odette, il y a des siècles,
~nités que Je ne_ v?us ai vue. Vous voyez que
J~ pla1?e cou~able, ma1s il faut vous dire, ajoutait-elle
d un ~r pudi?°nd et vague, car quoique femme de
médec1~ elle n aurait pas osé parler sans périphrases de
rhumat'.sme o~ de coliques néphrétiques, que j'ai eu bien
des petites
misères. Chacun a les siennes· Et pw's J.,a1. eu
.
une case dans ma domesticité mâle. Sans être plus
qu'une autre très imbue de mon autorité ., . dû
f .
' J aI
' pour
~e un exemple' renvoyer mon Vatel qui, je crois, cherchait
d ~eurs une place plus lucrative. Mais son départ a
fa11li entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme
de chambre ~e voulait pas rester non plus, il y a eu des
scèn~ hom~nques. Malgré tout, j'ai tenu ferme le gouvernad, etc est une véritable leçon de choses qui n'aura
pas été ~erdue pour moi. Je vous ennuie avec ces histoires
de serviteurs, mais vous savez comme moi quel tracas
c'est d'être obligée de procéder à des remaniements dans
son personnel. »
- ? Mais vous me semblez b"ien .beIle ? Red/ern
/ecit

'!'5

-thN?tn, vous savez que je suis une fervente de

R au m z· Du reste, c' est un retapage

- Eh bien I cela a un chic !
·
Combien
croyez-vous
)
N
h
chiffre.
. ... on, c angez le premier
m'-

Comment
· c,est pour rien, c'est donné On
. .
, ma1s
ava1t dit trois fois autant » « Voilà
. .
l'ff t ·
·
comme on écnt
is o1re, concluait la femme du docteur• Et mon t rant

�86

LA NOUVELLE REVUE J,RANÇAISE

à Mme Swann un tom- de cou dont celle-ci lui avait fait

présent:
- Regardez, Odette. Vous reconnaissez?
- Qui cultivez,vous, Odette, pour avoir de si belles
fleurs? Lemaître? J'avoue qu'il y avait l'autre jour
devant chez Lemaître un grand arbuste rose qui m'a
fait faù:e une folie,
_ Non, je -n'ai de fleuriste attitré que Debac.
.
~ Moi aussi, disait M.me Collard, mais j'avoue que 1e
lui-fais des infidélités avec Laaha\l1lle.
_ Ah! vous le trompez avec Lachaume, je le lui
dirai, répondait Ocktte qui s'efforçait de « conduir.e la
conversation », comme de &lt;c savoir réunir », de « mettre
en valeur», de -s'effacer», de « servir de trait d'union n,
tous ces arts de la maitresse de maison qui J;o.nt, à vrai
dire, les arts du néant.
Cependant MmeBontemps qui avait dit cent fois qu'elle
ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée
aux merctedis, était en train de calculer comment elle
pourrait s'y rendre le plus de fois possible. Elle ignorait
que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
aucun; d'autre part elle était de ces personnes peu
recherchées, qui, quand elles sont conviées à des «séries»
par une maîtresse de maison, ne vont pas chez elle comme
ceux qui savent faire toujours plaisir, quand ils ont un
moment et le désir de sortir ; elles, au contraire, se privent
par exemple de la première soirée et de la troisième,
s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la deuxième et la quatrième; à moins que
leurs informations ne leur ayant appris que la troisième

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

87

sera particulièrement brillante, elles ne suivent un ordre
iniverse, alléguant que « malheureusement la dernière
fois ~ n 1ét~en~ J&gt;as libres». Telle Mme Bontemps.
su.pputmt comlnen 11 polIVait y avoir encore de mercredis
a.va.nt Pâques et de quelle façon elle arriverait à en avoir
unde plus, sans pourtant paraître s'imposer. Elle comptait
sur .Mme ~ottard, ~vec laquelle elle allait revenir (elle
était to~aurs ravie de trouver une amie secourable
~~é~t un « aotomédon ») pour lui donner quelques
indications.. u Oh I madame Bontemps, je vois. que
voas v®:' leva;, c'estirès mal de donner ainsi le signal
d~ la. :fisi:te. Vous_ m~ devez mre compensation pour
n être pas venue Jeudi dernier... Allons, rasseyez-vous
~-.mœnent. Vous ne ferez tout de même plus d'autre
vis,,te av.a.nt Je dîner. Vraiment vous ne vous laissez pas
tenter, ajoutait Mme Swann et tout en tendant une
assiette de gât~aux: vous savez que ce n'est pas mauvais
du tout ces petites saletés-là. Ça ne paye pasdemine,mais
goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles''·&lt;&lt; Au contraire
ça a l'air délicieux, répondait Mme Cottard; chez vous
Odette, on n'est jamais à cotrrt de victuailles. Je n'ai
P8:5 besoin de ~ous demander la marque de fabrique, je
S8lS que vous faites tout venir de chez Rebattet. »

Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette
ann~là. Tout l'est, sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est malheureux. Mais si c'est par
exemple, d'avoir perdu un être cher, la souffrance co~siste
9eUiement d8111S une compara1son
·
. avec le passé
plus vive
Ils'y a1ontart
·
· dans mon cas l'espoir informulé que Gil-·
berte, ayant vonlu me laisser l'initiative des premiers pas

�88

"

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et constatant que je ne les avais pas faits, n'avait attendu
que le prétexte du 1er janvier, pour m'écrire : &lt;&lt; Enfin,
qu'y a-t-il, je suis folle de vous, venez que nous nous
expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans vous
voir. » Dès les derniers jours de l'année cette lettre me
parut probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour
que nous la croyions telle, le désir, le besoin que ~ous e~
avons, suffit. Le soldat est persuadé qu'un certam délai
indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu'il
soit tué le voleur avant qu'il soit pris, les hommes en
général 'avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
qui préserve les individus - et parfois les peupl~s - non
du danger mais de la peur du danger, en réalité de la
croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de
les braver sans qu'il soit besoin d'être brave. Une confiance
de ce genre, et aussi peu fondée, soutient l'amoureux qui
compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse
cessé de la souhaiter. Si indifférent qu'on sache que
l'on est à celle qu'on aime encore, on lui prête une série de
pensées - fussent-elles d'indifférence - ~e _int:~tion
de les manifester, une complication de vie mteneure
où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais aussi
d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui se passait en Gilberte, il eût fallu que je
pusse tout simplement anticiper dès ce 1er j~vier-là ce
que j'eusse ressenti celui d'une des années smvant~s, et
où l'attention, ou le silence, ou la tendresse ou la fr01deur
de Gilberte eussent passé à peu près inaperçus à mes
yeux et où je n'eusse pas songé, pas _même_ pu songer à
chercher la solution de problèmes qw auraient cessé de

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

89

se poser pour moi. Quand on aime, l'amour est trop grand
pour pouvoir être contenu tout entier en nous ; il irradie
vers la personne aimée rencontre en elle une surface qui
l'arrête, le force à revenir vers son point de départ et
c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que
nous appelons les sentiments del' autre et qui nous charme
plus qu'à l'aller, parce que nous ne reconnaissons pas
qu'elle vient de nous. Le 1er janvier sonna toutes ses
heures sans qu'arrivât cette lettre de Gilberte. Et comme
j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés par
l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le
4 janvier j'espérais encore, de moins en moins pourtant.
Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela
tenait à ce qu'ayant été moins·sincère que je ne l'avais
cru ~u~d j'avais renonté à Gilberte, j'avais gardé cet
espoir dune lettre d'elle pour la nouvelle année. Et le
voy~t épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner d'un autre, je souffrais comme un malade
qui a vidé sa fiole de morphine sans en avoir sous la main
un~ second~. Mais peut-être en moi - et ces deux explica~ion~ ne s excluent pas, car un seul sentiment est quelquefms fait de contraires -l'espérance que j'avais de recevoir
e~fin une lettre avait-elle rapproché de moi l'image de
Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver
près d '~Ile, sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient
aut~efois. La possibilité immédiate d)me réconciliation
avait supprimé cette chose de l'énormité de laquelle
nous ne no~s rendons pas compte - la résignation. Les
neurasthém~~es ne peuvent croire les gens qui leur
~surent qu ils seront peu à peu calmés en restant au
lit sans recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se

�LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

figurent que ce régime neJera qu'exaspérer leor nervosité.
De même leli amoureux, le considérant du sein d'un état
contraire, n'ayant pas commencé de l'expérimenter, ne
peuvent croire à la puissance bienfaisante du renonce-

l ,

ment.
A cause de la violence de mes battements de cœur on
me fit diminuer la caféine, ils cessèrent. Alors je me
demandai si ce n'était pas un peu à elle qu'était due o&amp;te
angoisse que j'avais éprouvée quand je m'étais à peu près
brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée chaque
fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir
mon amie ou de risquer de ne la voir qu'en proie à lamême
mauvaise, humeur. Mais si ce médicament avait été à
l'origine des souffrances que mon imagination eût alo~s
faussement interprétées (ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant somrent c~~z
les amants l'habitude physique de la femme avec qui ils
vivent), c'était à la façon du philtre qui longtemps après
avoir été absorbé continue à lier Tristan à Yseult. Car
l'amélioration physique que la diminution de la caféine
amena presque immédiatement chez moi n'~êta P~
l'évolution de chagrin que l'absorption du to.x1que avait
peut-être sinon créé, du moins su ren~e pl~ ai~.
Seulement, quand le milieu du m01s de 1anvier approcha une fois déçues mes espérances d'une lettre pour
1
le jour de l'an et la douleur supplémentaire qui avait
accompagné leur déception une fois calmée, ce fut ~on
chagrin d'avant, les Fêtes» qui recommenç~. Ce qu ~~ Y
avait peut-être encore en lui de plus cruel, ces~
J e~
fusse moi-même l'artisan conscient, volonta1re, lDlpttoyable et patient. La seule chose à laquelle je tinsse,

qu:

91

mes relations avec Gilberte, c'est moi qui travaillais à les
rendre impossibles en créant peu à peu, par la séparation
prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence,
mais ce qui reviendrait finalemen! au même, la mienne.
C'était à un long et cruel suicide du moi qui en moi-même
aimait Gilberte que je m'acharnais avec continuité avec
Ja clairvoyanoe non seulement de ce que je faisais dans le
p~t, mais de oe qui en résulterait pour l'avenir : je
~~ n~n pas ~ement que dans un certain temps je
n a.unerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le
regrett~rait, ~ que les tentatives qu'elle ferait alors pour
me voir, serru.ent aussi vaines que celles d'aujourd'hui,
~ ~ parce_ que je l'aimerais trop, mais parce que
J ~ certamement une autre femme que je resterais
à ~ • ~ attendre, pendant des heures dont je n'oserais
pas distrarre Wle parœlle pour Gilberte qui ne me serait
~lus ~en. Et sans doute en ce moment même, où (puisque
J étm résolu à ne plus la voir, à moins d'une demande
formelle d'explications, d'une complète déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune chance
de venir), j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davan~e, je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que
année précédente quand, passant tous mes après-midi
avec el~e, selon que je voulais, je croyais que rien ne
~açatt n~e amitié, sans doute en ce moment l'idée que
Jéprouven.1s un jour les mêmes sentiments pour une
a~tre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre
Gilberte, mon amour et ma souffrance. Mon amour
ma souffrance, où en pleurant j'essayais de saisir juste~
ment ce qu'était Gilberte, et desquels il me fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et

�LE CHAGRIN DE LA SÉPARATIO~ ET L'OUBLI

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

92

seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De
sorte_ c'était du moins alors ma manière de penser qu'on est toujours détaché des êtres; quand on aime, on
sent que cet amour ne porte pas leur nom, pourra d_:ins
l'avenir renaître, aurait même pu, dans le passé, naitr~
pour une autre et non pour celle-là. _Et d~s le temps ou
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son
arti de ce qu'il y a de contradictoire dans l'amour,
~.est que cet amour dont on parle à son aise on n~ l'éprouve
pas alors, donc on ne le connaît pas, la co~na1ssance en
ces matières étant intermittente et ne sur_viv:n_t P".'5 _à la
présence effective du sentiment. Cet avenu ou Je n ai~erais plus Gilberte et que ma souffrance m'aidait à devmer
sans que mon imagination pût encore se le' repr~ent~r
clairement, certes il eût été temps encore d avertir G~berte qu'il se formerait peu à peu, que sa_ venue était
'nente, du moins inéluctable, s1 elle-même,
smon
..
Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne dét~sait p~s
dans son germe ma future indifférence. Cornb1~n de f~1s
ne fus-je pas sur le point d'écrire, ou d'aller ~ire à Gilberte : « Prenez garde, j'en ai pris la résolution, la d~marche que je fais est une démarche suprêm~. Je v~us vois
pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai ~lus. »
A quoi bon ? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte
une indifférence que, sans me croire coupable pour c~la,
.
anifestais à tout ce qui n'était pas elle? La dernière
Je m
d''
fois ! A moi, cela me paraissait quelque chose, t~ense,
parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eut fait s~s
doute autant d'impression que ces lettres où des ~s
demandent à nous faire une visite avant de s'expatner,
visite que, comme aux ennuyeuses femmes qui nous
•

unnu·

93
aiment, nous leur refusons parce que nous avons des
plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
jour est élastique ; les passions que nous ressentons le
dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et
l'habitude le remplit.
D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne
m'aurait 'pas entendu. Nous nous imaginons toujours
quand nous parlons, que ce sont nos oreilles, notre esprit
qui écoutent. Mes paroles ne seraient parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à traverser
le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à
mon amie, méconnaissables, rendant un son ridicule
n'ayant plus aucune espèce de sens. La vérité qu'on me~
dans les mots ne se fraye pas son chemin directement
n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il faut qu'asse~
de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait
pu se former en eux. Alors l'adversaire politique qui,
malgré tous les raisonnements et toutes les preuves, tenait
le sectateur de la doctrine opposée pour un traître,
partage lui-même la conviction détestée à laquelle celui
qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
~o~ le chef-d'œuvre qui pour les admirateurs qui le
lisaient haut semblait montrer en soi les preuves de
~on ex~ellence et n'offrait à ceux qui écoutaient qu'une
image insane ou médiocre, sera par eux proclamé chefd'œ~vre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse,
ne peuvent être brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent ; et c'est quand il ne se souciera plus d'elles,
que, tout à coup, par l'effet du travail venu d'un autre
côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait pas,

�LA ::souVELLE REVUE FRANÇAISE

94
ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future et le moyen de la prévenir, elle aurait induit
de cette démarche que mon amour pour elle, le besoin
que j'avais d'elle, étaient entore plus grands qu'elle n'avai.t
cru, et son ennui de me voir en eût été augmenté. Et 11
est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui m'aidait,
par les états d'esprits disparates qu'jl faisait se succéder en
moi, à prévoir, IIIieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé,
par lettre ou de vive voix, à Gilberte, quand assez de
temps eut passé, me la rendant ainsi, il est vrai, moins
indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver qu'elle _ne
me fétait pas. Malheureusement, certaines personnes b1e~
ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qm
dut lui laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière.
Chaque fois que j'appris ainsi que Cottard, ma mère ellemême, et jusqu'à. M. de Norpois, avaient, par de
droites paroles, rendu inutile tout le sacrifice que je venais
d'accomplir, gâché tout le résultat de ma réserve en me
donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un double
ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce
jour-là ma pénible et fructueuse abstention que ces
fâcheux avaient à mon insu interrompue et par conséquent
annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu moins de plaisir à voir
Gilberte qui me croyait maintenant non plus dignement
résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une e~tr~vue qu'elle avait dédaigné de m'accorder. Je maudissais
ces vains bavardages de gens qui souvent, sans même
l'intention de nuire ou de rendre service, pour rien, pour
parler, quelquefois parce que nous n'avons pas pu not11!

mal:-

LE CHAGRIN DE LA StPARATION ET L'OUBLI

95

empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
(comme nous), nOtlS causent, à point nommé, tant de
mal. Il est vrai. que dans la funeste besogne accomplie
poar 1a destruct10n de notre amour, ils sont loin de jouer
un rôle- égal à. deux personnes qui ont pour habitude
l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de tout
défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces
~personnes-là nous ne leur en voulons pas comme aux
mop~s Cottard, car la dernière c'est la personne qoe
nous aunons et la première, c'est nous-même.
•
~cpendant, comme presque chaque fois que j'allais la
VOU', Mme Swann m'invitait à venir goûter avec sa fi.Il
et me disait~ répondre directement à celle-ci, j'écrivai:
50~~t ~ Gilberte, et dans cette correspondance je ne
chomssa1s pas les phrases qui eussent pu, me semblait-il
la persuad~, je cherchais seulement à frayer le lit le ph~
do1a: ~ rmssellement de mes pleurs. Car le regret comme
le désir ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire .
~don c?mmence d'aimer, on passe le temps non
sa"l'Oœ ce qu est son amour, mais à préparer les possibilités
des, renderrvous du lendemain. Quand on r~nonce on
~herche n~ à connaître son chagrin, mais à offrir d~ lui
a celle qm •~ cause l'expression qui nous paraît la plus
tendre. On dit des choses qu'on éprouve le besoin de di
et.que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que p re
sc»mêm
. : • J'avais cru que ce ne serait our
. e. J'écrivais
pas
possible.
Hélas!
je
vois
que
ce
n'est
pas
s1·
d'ffi
·1
disais
. .
1 c1 e. » J e
. ~ 1 • Je_ ne vous verrai probablement plus •, je
1e disais en_continuant à me garder d'une froideur qu'elle
e~t ~u cr01re affectée, et ces mots, en les écrivant me
faisatent pleurer parce que Je
• ~entais
. qu'ils exprimaient
'

à

�FRANÇAISE

LA NOUVELLE REVUE
6
9
. mrus
. ce qui arriverait en
.,
.
ulu croire,
non ce que 1 aurrus vo.
e de rendez-vous qu'elle
réalité. Car à la prochrune ~emand
mme cette fois le
.
·, urrus encore co
.
me ferrut adresser, 1 a
f
refus 1"'arriverrus
éd et de re us en
,
courage de ne pas c er , force de ne plus l'avoir ~e
peu à peu au moment où_ à
leurais mais je trouvrus
je ne désirerais pas la voir. Je Pd
de sacrifier le
.
aissais la ouceur,
le courage, 1e conn ,
1 ossibilité de lui paraître
bonheur d'être aupr~ d elle_à
I lui paraître agréable
agréable un jo':11', un 1our,ou, thèse même, pourtant si
me serait indifférent. L hypo
e elle l'avait
1
'en ce moment, comm
peu vraisemblab e, qu .
. ·t ue 1· e lui avais faite,
t la dernière visi e q
.
•
prétendu pend an
.
ais pour l'ennui qu on
elle m'aimât, que ce que Je pdrent n est las ne fût dû
!qu'un on o
•
éprouve auprès d e que
,
e feinte d'indifféqu'à une susceptibilité_ jalouse, ~ ~ t que rendre ma
à la mienne, ne rus
1
al
rence an o~e
semblaitalorsque,dansque résolution moms cruelle. Ilme
.
oubliés l'un
ès ue nous nous senons
ques années, apr q .
ti'vement lui dire que
d · ourrrus rétrospec
.
l'autre, quan 1e p
t ''étais en train de lui écore
• n ce momen J
.
cette lettre que
.
11 me répondrrut : c Cornn'avait été nullement, s'.n~èr\ es~ vous saviez comme je
us m auruez.
ment, vous, vo
., spérais un rendez-vous,
l'attendais, cette lettre, commLeJ e sée pendant que je
fit pleurer. » a pen '
., •
11
comme e e me .
tré de chez sa mère, que J étrus
lui écrivais, aussitôt ren
écisément ce malenpeut-être en train deéconso7ae:!:tesse même, par le
tendu-là, cette pens ~. p~ . é de Gilberte, me pousplaisir d'imaginer que J étais rum
sait à continuer ma lettre.

~ias

Quand Gilberte qui d'habitud e donnait ses goûters

97

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATI0:-1' ET L'OUBLI

Jc jour où recevait sa mère, devait au contraire être
absente et qu'à cause de cela je pouvais aller au « Choufleury » de Mme Swann, je la trouvais vêtue de quelque
belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie,
et qui, non point lâches commes les déshabillés qu'elle
revêtait ordinairement à la maison, mais combinées,
comme pour la sortie au dehors, donnaient cet aprèsmidi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte
et d'agissant.
Dans la confusion du salon, venant de reconduire une
visite, ou prenant une assiette de gâteaux pour les offrir
à une autre, Mme Swann en passant près de moi me prenait une seconde à part : « Je suis spécialement chargée
par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour après-demain.
Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
vous écrire si vous n'étiez pas venu. » Je continuais à
résister. Et cette résistance me coûtait de moins en moins,
parce qu'on a beau aimer le poison qui vous fait du mal,
quand on en est privé par quelque nécessité, depuis déjà
un certain temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque
prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait
sincère en se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle
qu'on aime, on ne le serait pas non plus en disant qu'on
veut la revoir. Car, sans doute, on ne peut supporter son
absence qu'en se la promettant courte, en pensant au
jour où on se retrouvera, mais d'autre part, on sent à
quel point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine
et sans cesse ajournée sont moins douloureux que ne
serait une entrevue qui pourrait être suivie de jalousie,
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

98
de sorte que la nouvelle qu'on va revoir celle qu'on
aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on
recule maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin
de l'intolérable anxiété causée par la séparation c'est
le recommencement redouté d'émotions sans issue. Comme
à une telle entrevue on préfère le souvenir docile qu'on
complète à son gré de rêveries où celle qui, dans la réalité,
ne vous aime pas, vous fait au contraire des déclarations,
quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut arriver
en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à
rendre aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à
l'entretien ajourné où on aurait affaire à un être à qui
on ne dicterait plus à son gré les paroles qu'on désire,
mais dont on subirait les nouvelles froideurs, les violences
inattendues. Nous savons tous quand nous n'aimons plus,
que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant
de souffrances que l'amour malheureux. C'est d'un tel
oubli anticipé que je préférais, sans me l'avouer, la reposante douceur.
D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et d'isolement peut avoir de pénible, le devient de
moins en moins pour une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir, cette idée fixe qu'est un
amour. Le mien était encore assez fort pour que je tinsse
à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir progressivement, de sorte que chacune de
ces calmes et tristes journées où je ne la voyais pas,
venant l'une aprè.c; l'autre, sans interruption, sans
prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de mes
affaires}, était une journée non pas perdue, mais gagnée.

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

99

Inuti1d'_emlarent gagnée peut-être, car bientôt on pourra1·t
me ec- er guen'·. La rc:,ignation,
,_ ·
• modalité de l'hab·t d
permet à certaines f
'
i u e,
Celles .. fun
de s accroître indéfiniment.
, SI m
es que J ava.is pour
le premier soir de ma brouille sup~rter mon chagrin,
portées depm·s lors à
. avec ~Ilberte, avaient été
une pwssance mcalcul bl
ment la tendance
de tout ce qm. existe
. à sea e. 1Seule.
est parfois coupée de b
.
.
pro onger,
rusques unpulsmns aux il
nous nous concédons avec d'autant
. d
que es
de nous laisser aller ue
moms e scrupules
de .
q nous savons pendant c b'
Jours, de mois, noos avons
.
om ien
nous priver. Et souvent , t pu, nous poumons encore,

.?1"~

épargne va être pleine q~'o:7a_ J~~!u~\?ourse où ~'on
sans attendre le résultat d tr .
un coup, c est
on s'est habitué à 1 .
,u a1tement et quand déjà
Mme
w, qu on le cesse Et
.
Swann me redisait ses h b·t
.
un Jour où
plaisir que Gilberte aur .t à a i u_elles paroles sur le
bonheur dont J·e me ~ . me voir, mettant ainsi le
pnvais déjà d
· •
comme à la portée d
.
epws si longtemps
e ma main 1· fus b
prenant qu'il ét ·t
, e
ouleversé en cornai encore poss'bl d
peine à attendre le lend
. i . e e le goûter ; et j'eus
emain ; Je venai d
,
Gilb
s e me resoudre
à aller surprendre
.
.
erte avant son dîner
à pat·ienter tout l'espace ·d'
f tCe qw m'aida
.
.
u un proJet que fe fis D
une Journée
que j'étais r.(.-nc·lié . u moment que tout était oublié
""' 1
avec Gilberte, Je
· ne voulais plus la•
voir qu'en amo
ureux. Tous les ·
moi les plus belles fleurs .
Jours, elle recevrait de
bien qu'elle n'e't
l q~ fussent. Et si Mme Swann
u pas e dr01t d'êt
'
ne me permett ·t
re une mère trop sévère
ai pas des envo · d fi
trouverais des cadeaux plus _is_ e eurs quotidiens, je
Mes patents ne
..a-- . precieux et moins fréquents.
me =ruaient pas assez d'argent pour

�IOO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

achete~ des choses chères. Je songeai à une grande po~iche
de vieux Chine qui me venait de ma tante ~éome ~t
dont maman prédisait chaque jour que Fr~?ç~ise allait
. en lU1' d1'sant .· « A s'est décollée ii et qu il n en restevemr
rait rien. Dans ces conditions n'était-il pas plus sa5e. ~e
de la vendre pour pouvoir faire. tout le. plaisir
lavendre,
que je voudrais à Gilberte. Il me semblait que Je p~urrais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper, 1 habitude m'avait empêché de jamais la voir; ~•en s~parer
eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa
.
ce. Je l'emportai avec moi avant d'aller
connaissan
.
chez les Swann, et en donnant leur adresse au coc~er, Je
lui dis de prendre, par les Champs-Elysées, au ~01~ d~sait le magasin d'un grand marchand de chino1senes
que1s ét
. ·1 ' ff .t
que connaissait mon père. A ma grande surp:1se, 1 m_ o r_1
séance tenante de la potiche, non pas mille, mais dix
mille francs. Je pris ces billets avec ravissem~nt; p~ndant
toute une année, je pourrais combler chaque Jour Gll~erte
de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans la voiture
en quittant le marchand, le cocher, tout n~turellement,
e les Swann demeuraient près du B01s, se trouva,
cornm
l'
d
lieu du chemin habituel, descendre avenue es
~:amps-Elysées. 11 avait déjà dépassé le coin de la rue de
très
Bem,. quand , dans le crépuscule, je crus reconnaître,
d. f
e
la
maison
des
Swann
mais
allant
dans
la
irec
10n
près d
.
. 1 t
t
inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait en emen
quoique d'un pas délibéré à côté d'un je~ne homme_ avec
qui elle causait et duquel je ne pus d1stmgue~ le vis:3-ge.
Je me soulevai dans la voiture, voulant faire arreter,
puis j'hésitai. Les deux promeneurs étaient déjà ~ peu
loin et les deux lignes douces et parallèles que traçait leur

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

IOI

lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
élyséenne. Bientôt, j'arrivai devant la maison de Gilberte.
Je fus reçu par Mme Swann : « Oh I elle va être désolée,
me dit-elle, je ne sais pas comment elle n'est pas là. Elle
a eu très chaud tantôt à un cours, elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de ses amies. i&gt;
«Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Elysées. ii
« Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites
pas à son père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là.
Good evening i&gt;. Je partis, dis au cocher de reprendre
le même chemin, mais ne retrouvai pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été ? Que se disaient-ils dans le soir
de cet air confidentiel ?
Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs
inespérés qui avaient dû me permettre de faire tant
de petits plaisirs à cette Gilberte que, maintenant, j'étais
décidé à ne plus revoir. Sans doute, cet arrêt chez le
marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me faisant
espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que
contente de moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas
fait cet arrêt, si la voiture n'avait pas pris par l'avenue
des Champs-Elysées, je n'eusse pas rencontré Gilberte
et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule
le bonheur qu'il avait causé. Il m'était arrivé le contraire
de ce qui se produit si fréquemment. On désire une joie,
et le moyen matériel de l'atteindre fait défaut. « Il est
triste, a dit LaBruyère, d'aimer sans une grande fortune».
Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
de ~ette joie. Pour moi, au contraire le moyen matériel
avait été obtenu, mais, au même moment, sinon par un

�102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effet logique, du moins par une conséquence fortuite de
cettè réussite première, la joie avait été dérobée. Il semble,
d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours. D'ordinaire,
il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons
de nous évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le
bonheur ne peut jamais avoir lieu. Si les circonstances
arrivent à être surmontées, la nature transporte la
lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
assez notre cœur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il
va posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre
cœur n'a pas eu le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous vaincre, d'une manière plus
tardive il est vrai, plus subtile, mais aussi efficace. C'est
alors à la dernière seconde que la possession du bonheur
nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même
que par une ruse diabolique la nature charge de détruire
le bonheur. Ayant échoué dans tout ce qui était du
domaine des faits et de la vie, c'est une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur que la
nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit
pas ou donne lieu aux réactions les plus amères.
Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient
plus à rien. Je les dépensai du reste encore plus vite que
si j'eusse envoyé tous les jours des fleurs à Gilberte, car
quand le soir venait, j'étais si malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans les bras de
femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus ;
maintenant retourner dans la maison de Gilberte n'eftt •
pu que me faire souffrir. Même revoir Gilberte qui m'eût

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

103

été si délicieux la veille ne m'eût plus suffi. Car j'aurais
été inquiet tout le temps où je n'aurais pas été près d'elle.
C'est oe q1lÏ lait qu'une femme par toute nouvelle souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences
envers elle. Par ce mal qu'elle nous a fait, la femme nous
cerne de plus en plus, redouble nos chaînes, mais aussi
celles dont il nous aurait jusque-là semblé suffisant de
la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je
me serais contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne m'eussent plus contenté et que
j'eusse remplacé par bien d'autres conditions. Car en
-amour, au contraire de ce qui se passe après les combat!,,
on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer.
Ce n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je
préférai d'abord ne pas retourner chez sa mère. Je conti~uais bien à me dire que Gilberte ne m'aimait pas, que
Je le savais depuis assez longtemps, que je pouvais la
revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas, l'oublier à
la longue. Mais_ c.es idées, comme un remède qui n'agit
pas contr~ certames affections, étaient sans aucune espèce
~e pouvo1~ efficace contre ces deux Hgnes parallèles que
Je revoyais de temps à autre, de Gilberte et du jeune
homme s'e?,fo~çant à petits pas dans l'avenue des Champs~lysées. ,c e~ait un mal nouveau qui lui aussi finirait par
5 user, c était une image qui un jour se présenterait à
m~n esprit ~ntièrement décantée de tout ce qu'elle contena1t de nocd,comme ces poisons mortelsqu'onmaniesans
danger, comme un peu de dynamite à quoi on peut allumer

�104

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa cigarette sans crainte d'explosion. En attendant,
il y avait en moi une autre force qui luttait de toute sa
puissance, contre cette force malsaine qui me représentait
sans changement la promenade de Gilberte dans le
crépuscule : pour briser les assauts renouvelés de ma
mémoire, travaillait utilement en sens inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes, continuait
à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
Champs-Elysées, et m'offrait d'autres images désagréables
tirées du passé, par exemple Gilberte haussant les épaules
quand sa mère lui demandait de rester avec moi. Mais la
seconde force travaillant sur le canevas de mes espérances,
dessinait un avenir bien plus complaisamment développé
que ce pauvre passé en somme si restreint. Pour une
minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y
en avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle
ferait faire pour notre réconciliatiQn, pour nos fiançailles
peut-être. Il est vrai que cette force que l'imagination
dirigeait vers l'avenir, elle la puisait malgré tout dans le
passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon ennui que
Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter
qu'elle revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de
cette mort du passé. J'aimais toujours celle qu'il est vrai
que je croyais détester. Mais chaque fois qu'on me trouvait
bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais voulu qu'elle fût
là. j'étais irrité du désir que beaucoup de gens manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels·
je refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que
je n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il
devait y avoir les Bontemps avec leur nièce Albertine,

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

105

petite jeune fille presque encore enfant. Les différentes
périodes de notre vie se chevauchent ainsi l'une l'autre.
On refuse dédaigneusement à cause de ce qu'on aime et
qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peutêtre pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et
qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles, pour les
remplacer il est vrai par d'autres. Les miennes allaient
se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir au fond
de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un
autre, généralement inspirés par telle espérance ou telle
craint~ relatives à Gilberte. A la Gilberte que je portais
en m01. J'aurais dû me dire que l'autre, la réelle, était
peut-être entièrement différente de celle-là, ignorait tous
les regrets que je lui prêtais, pensait probablement beau~oup moin_s à_ moi non seulement que moi à elle, mais que
Je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul
en têt~ à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles
~u~ate~t ~tre ses vraies intentions à mon égard et l'imagtnais ainsi, son attention toujours tournée vers moi.
. Pendant ~ _période~ où, tout en s'affaiblissant, pers15te le chagnn, tl faut distinguer entre celui que nous cause
la pens~e constante de la personne elle-même, et celui
q~e raniment certains souvenirs, telle phrase méchante
dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur
les form~s diverses du chagrin, disons que de ces deux-là,
la pre~mère est infiniment moins cruelle que la seconde.
Cel~ tient à ce que notre notion de la personne vivant
tou1ours en nous, y est embellie de l'auréole que nous ne
tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon des douceurs

�I06

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à ren:iar~uer que
l'image d'une personne qui nous fait souffnr tient FE:u
de place, dans ces complications qui aggravent ~n chagnn
d'amour, le prolongent et l'empêchent de guérir, co~e
-dans certaines maladies la cause est hors de proportions
avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nons ~ons
t
reçoit le reflet d'une intelligence généralement_ op~imtS e,
il n'en est pas de même de ces souvenirs particuliers, de
ces propos méchants, de cette lettre hostile (j~ n_'en reçus
qu'une seule qui le fût, de Gilberte), on dirait qne la
personne elle-même réside dans ces fragments p~urta~t
si restreints et portée à une puissance qu'elle est bien ~om
&lt;l'avoir dans l'idée habituelle que nous formons delle
tout entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas comme
l'image de l'être aimé, contemplé dans le calme !I1élancolique du regret ; nou~ l'avons lue, dévorée, _dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un malheur mattend_u.
La formation de cette sorte de chagrins est autre ; 11s
nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus
-cruelle souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur.
L'image de notre amie que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par nous bien des fois.
Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de cette
image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé
continue à exister, sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or, un paradis où tout le monde
sera réconcilié, ces souvenirs, ces lettres. sont un rappel à
la réalité et devraient nous faire sentir par le brusque mal

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

I07

qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
d'elle dans les fulles espérances de notre attente quotidienne. Ce n'est pas que cette réalité doive toujours
rester la même, bien que cela arrive parfois. II y a dans
notre vie bien des femmes que nous n avons jamais
cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu à
notre silence nullement voulu par un silence pareil.
Seulement celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous
n'avons pas compté les années passées loin d'elles, et cet
exemple qui l'infirmerait est négligé par nous quand
nous raisonnons sur l'efficacité de l'isolement, comme le
sont, par ceux qui croient aux pressentiments, tous les
cas où les leurs ne furent pas vérifiés,
Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir
l'appétit dé nous revoir, finissent par renaître dans l;
cœur qui actuellement nous méconnaît. Seulement il y
faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le
temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
par lec,œurpour changer. D'abord,du temps,c'est précisément ce que nous accordons le moins aisément, car notre
souffrance est cruelle et nous sommes pressés de la voir
finir. Ensuite, ce temps dont l'autre cœur aura besoin
pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui aussi
de ~rte que quand le but que nous nous proposions
deVJendra accessible, il aura cessé d'être un but pour nous
D'ailleurs, l''d'
1 ee même qu'il sera accessible, qu'il n'est.
pas de bonheur que, lorsqu'il ne sera plus un bonheur
pour nous, nous ne finissions par atteindre, èette idée
comporte une part, mais une part seulement de vérité.
Il nous échoit quand Dous Y sommes devenus indifférents
Mais précisément cette indifférence nous a rendus moin~

�.I '
I'

108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exigeants et nous permet de croire rétrospectivement
qu'il nous eût ravis à une époque où il nous eût peut-être
semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni très
bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité
d'un être que nous n'aimons plus et qui semble encore
excessive à notre indifférence eût peut-être été bien loin
de suffire à notre amour. Ces tendres paroles, cette offre
d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir qu'elles nous
auraient causé, non à toutes celles dont nous les aurions
voulu voir immédiatement suivies et que par cette
avidité nous aurions peut-être empêché de se produire.
De sorte qu'il n'est pas certain que le bonheur survenu
trop tard, quand Qn ne peut plu.c; en jouir, quand on
n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en décider, notre moi d'alors ; il n'est plus
là ; et sans doute suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur s'évanouît.
Ainsi, autant que (il y avait quelque temps), de croire
que j'étais tranquillement installé dans le bonheur,
j'avais été insensé, maintenant que j'avais renoncé à
être heureux, de tenir pour assuré que du moins j'étais
devenu, je pourrais rester calme. Car tant que notre
cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre
être, ce n'est pas seulement notre bonheur, qui peut à
tout moment être détruit ; quand ce bonheur est évanoui,
quand nous avons souffert, puis, que nous avons réussi
à endormir notre souffrance, ce qui est aussi trompeur
et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le calme.
Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

109

état moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve,
dans notre esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne sont promises à rien, pas même à
la douleur. D'ailleurs, ceux qui souffrent par l'amour
sont, comme on dit de certains malades, leur propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une
émanation de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver
un remède. Elle le leur découvre elle-même à un moment
donné, car au fur et à mesure qu'ils la retournent en eux
cette douleur leur montre un autre aspect de la personn:
regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le désir
de la revoir par~e qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui
prête on lui en fait un mérite et on en tire une raison
d'espérer. Mais la souffrance qui s'était renouvelée en
moi eut beau finir pars'apaiser, je ne voulus plus retourner
que rarement ~hez .Mme Swann. C'est d'abord que chez
ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'att:nte - même d'attente inavouée - dans lequel ils
~1ven_t se tr~sforme de lui-même, et bien qu'en apparence
identique, fait succéder à un premier état, un second exac~e~ent contraire. Le premier était la suite, le reflet des
mcidents douloureux qui nous avaient bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée d' ff ·
d'
e roi,
autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien
de_nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons
aei
•
o r nous-meme,
et nous ne savons trop quel sera le'
s:.iccès d'une démarche après laquelle il ne sera peut-être
plus possible d'en entamer d'autre. .Mais bientôt, sans
que nous nous en rendions compte, notre attente qui

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par
le souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque
agréable. Puis la première en durant un peu, nous a
habitués à vivre dans l'expectative. La souffrance que
nous avons éprouvée, durant nos derniers rendez-vous,
survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne
sommes pas trop pressés de la renouveler, d'autant ~lus
que nous ne voyons pas bien ce q~e nous demandenons
maintenant. La possession d'un peu plus de la femme que
nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce
que nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout,
nos besoins naissant de nos satisfactions, quelque chose

tt

d'irréductible.
Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci
pour me faire cesser complètement mes visites à
Mme Swann. Cette raison, plus tardive, n'était pas que
j'eusse encore oublié Gilberte, mais de tâcher de l'oublier
plus vite. Sans doute, depuis que ma grande souffrance
était fi.nie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues
pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la _distraction qui m'avaient été si précieux au début. Mais la
raison del'efficacité du premier faisait aussi l'inconvénient
de la seconde, à savoir qu'à ces visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlr. La distraction ne m'eût été
utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que la
présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des
intérêts, des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien.
Ces états de conscience auxquels l'être qu'on aime reste
étranger occupent alors une place qui, si petite qu'elle
soit d'abord,est autant de retranché à l'amour qui occupait

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

III

l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir, à faire

croître ces pensées, cependant que décline le sentiment
qui n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments
nouveaux introduits dans l'esprit, lui disputent, lui
arrachent une part de plus en plus grande de l'âme, et
finalement la lui dérobent toute. Je ·me rendais compte
que c'était la seule manière de tuer un amour et j'étais
encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre
de le faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui
naît de la certitude, que, quelque temps qu'on doive y
mettre, on réussira. La raison que je donnais maintenant
dans mes lettres à Gilberte, de mon refus de la voir,
c'était wie allusion à quelque mystérieux malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi et sur
lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait
des explications. Mais, en fait, jamais, même dans les
relations les plus insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un correspondant qui sait qu'une
phrase obscure, mensongère, incriminatrice, est mise à
cwssein pour qu'il proteste, et qui est trop heureux de
seatir par là qu'il possède - et de garder - la maîtrise
et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
de même dans des relations plus tendres, où l'amour a
tant d'éloquence, l'indifférence siJpeu de curiosité. Gilberte n'ayant pas mis en doute ni cherché à connaître
ce malentendu, il devint pour moi:quelque chose de réel
a~I je_ me référais dans chaque lettre. Et il y a dans
ces situations prises à fau..'C, dans l'affectation de la froideur,
un sortilège que vous y fait persévérer. A force d'écrire :
&lt;t Depuis que nos cœurs sont désunis (pour que Gilberte
me r~ndît: « Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous»,

�11 ·,

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111

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111: '[:
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111

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'avais fini par me persuader qu'ils l'étaient. En répétant
toujours:&lt;( La vie a pu changer pour nous, elle n'effacera
pas le sentiment que nous eûmes», par désir de m'entendre
dire enfin : « Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment est
plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui n'était plus, comme certains nerveux pour
avoir simulé une maladie finissent par rester toujours
malades. Maintenant chaque fois que j'avais à écrire à
Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé et
dont l'existence désormais tacitement reconnue par le
silence qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses,
subsisterait entre nous. Puis Gilberte cessa de s'en tenir
à la prétérition. Elle-même adopta mon point de vue ; et,
· comme dans les toasts officiels, où le chef d'Etat qui est
reçu reprend à peu près les mêmes expressions dont vient
d'user le chef d'Etat qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais
à Gilberte : « La vie a pu nous séparer, le souvenir du
temps où nous nous connûmes durera», elle ne manqua
pas de répondre : «Lavie a pu nous séparer, elle ne pourra
nous faire oublier les bonnes heures qui nous seront toujours chères » (nous aurions été bien embarrassés de dire
pourquoi « la vie » nous avait séparés, quel changement
s'était produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un
jour où je lui disais dans une lettre que j'avais appris
la mort de notre vieille marchande de sucre d'orge des
Champs-Elysées, comme je venais d'écrire ces mots :
u J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela
a remué bien des souvenirs», je ne pus m'empêcher de
fondre en larmes en voyant que je parlais au passé, et
comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque oublié, de

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

II3

cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître.
Rien de plus tendre que cette correspondance entre amis
qui ne voulaient plus se voir. Les lettres de Gilberte
avaient la délicatesse de celles que j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques apparentes
d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.
D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit
moins de peine. Et comme elle me devenait moins chère
mes souvenirs douloureux n'avaient plus assez de fore;
pour détruire dans leur retour incessant la formation du
pf~sir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire
pour ne pas m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrai~
p~us et que j'avais déjà presque oubliée. On construit sa
vie pour une person~e et quand enfin on peut l'y recevoir,
~tte _pers~nne ne Vient pas, puis meurt pour nous et on
Vltpnsonruer,dans ce qui n'étaitdestinéqu'àelle.Si Venise
se~b~ai,t à_ mes parents bien lointain et bien .fiévreux pour
moi, il etait du moins facile d'aller sans fatigue s'installer
à Balbe~..Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer
~ ces VIs~tes, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent,
J entendais quelquefois Mme Swann me parler de sa .fille
J~ comme?çai~ du reste à Y trouver tel ou tel plaisir 0 ~
Gilberte n était pour rien.
Quand le printemps approcha ramenant le froid au
te~ps des Saints de glace et des giboulées de la Sem~ine
SaJDte, c~mme Mme Swann trouvait qu'on gelait
chez elle, il m 'arnvait
· · souvent de la voir recevant dans
des fourrures' ses mains
· et ses épaules fnleuses
.
disparais&amp;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II4
sant sous le blanc et brillant tapis d'un immense manchon
plat et d'un collet, tous deux d'hermine, qu'elle n'avait
pas quittés en rentrant et qui avaient l'air des derniers
carrés des neiges de l'hiver plus persistants que les autres
et que la chaleur du feu ni le progrès de la saison n'avaient
réussi à fondre. Et la vérité totale de ces semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi dans
ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
plus enivrantes, celles, par exemple, des «boules de neige•
assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme
les arbustes linéaires des préraphaélites, leurs globes
parcellés mais unis, blancs comme des anges annonciateurs
et qu'entourait une odeur de citron. Car la châtelaine
de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont
pas séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend
à le croire le boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme renfermant seulement des
maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se contentât
des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et
que par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne
comblât pas les lacunes d'une insuffisante évocation à
l'aide d'emprunts faits à la précocité méditerranéenne,
je suis loin de le prétendre et je ne m'en souciais pas.
Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann,
les boules de neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée
de la maîtresse de maison d'autre but que de faire, sur
les conseils de Bergotte, « symphonie en blanc majeur •
avec son ameublement et sa toilette) me rappelassent
que !'Enchantement du vendredi saint figure un miracle

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

II5

naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on
était plœ ,sage, et aidées du parfum acide et capiteux de
~ d ~utres espèces dont j'ignorais les noms et qui
m avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes prome~~ de Com~y. rendit le salon de Mme Swann aussi
vtrgtnal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille
a~ surchargé d'odeurs authentiques, que le petit rai~
dillon de Tansonville.
Mais c'était encore trop que celui-ci me f(}t r
lé
Son
· ·
· ,
appe •
souvenir nsquait d entretenir le peu qui subsistait
d~ mon amour pour Gilberte. Aussi, bien que je ne souffnsse plus du tout durant ces visites à Mme Sw
.
les
•
ann, Je
espaçai encore et cherchai à la voir le moins possible.
Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter Paris
me
· certaines
·
. concédai
. -Je
promenades avec elle. Les beaux'
Jours
. savais
.
, étaient enfin revenus• et la chaleur• Commc Je
qu avant le déjeuner Mme Swann sortait pend t
~ e~ allait f~e quelques pas avenue du
de 1E~le et ~e 1endroit qu'on appelait alors, à cause des
g~s qw venaient regarder les riches qu'ils ne connaissaient que de nom, Je• Club des Pannés » - j'obtins de
mes p~nts que le dimanche, - car je n'étais pas libre
en ~ne à cette heure-là, - je pourrais ne dé'
que bien
ès
Jeuner
apr eux, à une heure un quart et aller f .
un tour a
,
aire
.
uparavant. Je n'y manquai jamais pendant ce
mo~s de mai, Gilberte étant allée à la campagne h d
anues J' • .
c ez es
. amvais à !-Arc-de-Triomphe vers midi J f . .
le guet à l'
é
,
• e a1sa1s
. d I entr e de l avenue, ne perdant pas des yeux le
com e a petite rue par où Mme Swann qui n'avait ue
à franchir, venait de t hez elle. Co~e
J
eure où beaucoup de promeneurs rentraient

Bo:, :~

;.~;~::.:~.:es

�u6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

déjeuner, ceux qui restaient étaient peu nombreux et
pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante
comme la plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi,
Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle une
toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve ; puis elle bissait et déployait sur un long
pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation,
le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe.
Mme Swann se tournait vers moi : " Alors, me disaitelle, c'est fini ? Vous ne viendrez plus jamais voir Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous
ne me" dropiez, pas tout à fait. J'aime vous voir, mais
j'aimais aussi l'influence que vous aviez sur ma fille.
Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi. Enfin, je ne
veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à
ne plus vouloir me voir non plus 1, • Odette, Sagan qui
vous dit bonjour ,, faisait remarquer Swann à sa femme.
Et, en effet le prince faisant comme dans une apothéose
de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien,
faire front à son cheval, adressait à Odette un grand
salut théâtral et comme allégorique où s'amplifiait
toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne
pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout moment,
reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle,
Mme Swann était saluée par les derniers cavaliers attar·

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

IIJ

dés, comme cinématographiés au galop sur l'ensoleillenent blanc de l'avenue, hommes de cercle dont les noms
.:élèbres pour le public - Antoine de Castellane, Adal~
bert de Montmorency et tant d'autres - étaient pour
Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la
durée moyenne de la vie, - la longévité relative, - est
beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations
~tiques que pour ceux des souffrances du cœur-, depuis
s1 longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais
~ors à cause de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que
J éprouve, chaque fois que je veux lire, en une sorte de
cadran solaire les minutes qu'il y a entre midi un quart
et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi
avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le
reflet d'un berceau de glycines.
J'étais arrivé à une presque complète indifférence à
l'égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis
avec ma grand'mère pour Balbec. Quand je subissais le
charme d'un visage nouveau, quand c'était à l'aide d'une
autr~ jeune fille que j'espérais connaître les cathédrales
g~tbiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me disais
~stement _que notre amour, en tant qu'il est l'amour
d un~ certame créature, n'est peut-être pas quelque chose
bien rée]• puisque si des associations de rêveries agréaes ou douloureuses peuvent le lier pendant quelque
~em~ à une femme jusqu'à nous faire penser qu'il a été
msprré par elle d'une façon nécessaire, en revanche si
nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de
ces associations,
· ·
cet amour comme s'il était au contraire
spontané et venait de nous seuls, renaît pour se donner
à une autre femme. Pourtant au moment de ce départ

!~

�LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

n8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour Balbec et pendant les premiers temps de mon séjour
mon indifférence n'était encore qu'intermittente. Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant
tant d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais
dans ceux, plus anciens que la veille ou l'avant-veille,
où j'aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce temps-là. Le
moi qui l'avait aimée remplacé déjà presque entièrement
par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup
plus fréquemment par une chose futile que par une chose
importante. Par exemple, pour anticiper sur mon séjour
en Normandie j'entendis à Balbec un inconnu que je
croisai sur la digue dire : « La famille du directeur du
ministère des Postes. » Or (comme je ne savais pas alors
l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie},ce
propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une
vive souffrance, celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une
grande part depuis longtemps, à être séparé de Gilberte.
C'est que jamais je n'avais repensé à une conversation
que Gilberte avait eue devant moi avec son père, relativement à la famille du ci directeur du ministère des Postes ».
Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois
plus générales de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit
tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force).
C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est
hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de
renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première
flambée, partout où nous retrouvons de nous-mêmes ce

•1

A

II9

que ·notre intelligence, n'en ayant pas l'emP101,. ava.it
.
déd
. rugné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle
fqm· quand toutes nos larmes semblent taries, sa.i·t nous
aire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour .
d"
. dé
mieux
ire, mais . robée à nos propres regards, dans un oubli
plus ou moms prolongé. C'est grâce à cet oubli seul que
n~us pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
f~:5• nous _placer vis-à-vis des choses comme cet être
1était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes 1
nous
. 1 . t ,. . .
p us
. . ' mais m, e qu il a.tma.it ce qui nous est maintenant
'.nd1fférent. Au grand jour de la mémoire habituelle les
17age~ du ~assé pâlissent peu à peu, s'effacent, il ne ;este
p us nen d elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt
no~ ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
• directeur au mirus
· tère d es Postes ») n'avaient été soigne~m~nt enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose
à la B1bhothèque nationale un exemplaire d'un li
.
sans c 1 ·
•
vre qw
.e a nsquerait de devenir introuvable.
Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte
ne furent
. pas plus 1ongs que ceux qu'on a en rêve, et
~tte fois au contraire parce qu'à Balbec l'H b"t d
c1enne 'ét ·t 1
,
a I u e ande ' n . ai p us là pour les faire durer. Et si ces effets
bé"l Hab1tud~ semblent contradictoires, c'est qu'elle
:n 1t à d~s l~1s multiples. A Paris j'étais devenu de plus
plus md1fférent à Gilberte, grâce à !'Habitude L
chanégement d'habitude, c'est-à-dire la cessation mom.en~
t an
uane de
. l'H~b.itude paracheva l'œuvre de !'Habitude
\
d Je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise
e e amène la désagrégation mais la fait durer indéfini~
ment.
Chaque 1· our depms
. d es années je calquais tant
.
bien que mal mon état d"ame sur celui de la veille. A

�120

Balbec un lit nouveau à côté duquel on m'apport~t le
matin un petit déjellijer différent de celui de Par~s, ne
devait plus soutenir les pensées dont s'était ~oum m~n
amour pour Gilberte: il y a des cas (assez rare: il est vrai),
où la sédentarité immobilisant les jours, -le meilleur moyen
de gagner du temps, c'est de changer de place. Mon voyage
à Balbec fut comme la première sortie d'un convalescent
qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il est
guéri.

I2I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MARCEL PROUST.

LETTRES OUVERTES
l

A JACQUES RIVIÈRE
Mon cher Rivière,
Je me réjouis que tant de lecteurs aient pu trouver
contentement parfait dans votre livre. Je comprends
de reste le soulagement qu'il leur donne après les imprécations pathétiques et incohérentes auxquelles l'état
de guerre nous avait accoutumés. J'y retrouve avec
émotion les qualités exquises de votre critique, vos scrupules, votre pertinence et votre subtilité ; mais, de même
que vous écriviez ce livre, ainsi que l'annonce votre préface, pour le plus grand soulagement de votre esprit,
de même, c'est pour soulager le mien que je vous écris
à mon tour, car, il faut que je vous l'avoue: votre livre
m'a laissé mal à l'aise.
Vous y présentez plus d'un fait que notre presse préférait laisser de côté, passer sous silence, ou nier, _parce
qu'il lui semblait de nature à tempérer le sentiment de
haine contre nos ennemis, sentiment que l'on estime
indispensable à la victoire.

�122

,, ,
1

j

1

tl

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet extrême malaise que nous causait la constatation
de certaines manifestations d'apparentes vertus chez
ceux que nous devions et que nous voulions haïr, vous
l'avez pourtant ressenti. Désireux de retrouver
comme vous dites ,, l'aisance de votre souffie et le bon
fonctionnement de votre cerveau ll, vous avez cherché et
vous avez trouvé une explication, une interprétation de
ces faits qui les ren@: d'autant plus haïssables qu'ils
risquaient de nous apparaître, au premier abord, plus
dignes d'estime. Certains esprits vous en sauront le plus
grand gré. Mais il advient parfois, tant votre explication
des faits est subtile, que l'esprit l'oublie peu de temps
après la lecture, pour ne plus se souvenir que des faits
eux-mêmes. C'est parce que nous risquons d'en être dupes
que vous faites bien de nous avertir. Mais vous ne nierez
point que votre interprétation ne -vous ait coûté parfois
quelque gêne. A vrai dire je ne suis même pas sûr que
vous ayez toujours raison, et l'extrême intérêt qùe l'on
prend à vous lire,· vient, sans doute, de ce que, souvent,
en peignant l'Allemand et en vous opposant à lui, vous
vous peignez du même coup vous-même. Ce n'est point
seulement de l' Allemand qu'il s'agit dans votre livre,
c'est aussi de la réaction française. Vous y motivez
admirablement nos raisons d'inadmission en face des
vertus allemandes.
Me permettrez-vous au surplus de vous dire que votre
connaissance du peuple allemand est peut-être encore
un peu jeune? Non point que je pense que le nombre
des années doive vous inviter à la modifier beaucoup
par la suite; mais sans doute serez-vous amené à retrouver
chez d'autres peuples, que vous ne connaissez encore

LETTRES OUVERTES

123

qu'imparfait:ment, certains de ces traits que vous marquez
dans votre bvre comme particuliers à la race allemand 1
~t dont il suffirait sans doute de dire qu'ils sont particu~
lièrement
étrangers aux races latines et a' 1a f rançruse.
.
. .
Votct ce ~ue_ m'écrit_ à ce sujet un Anglais de grande
culture qw vient de lire votre livre :
Cette incapacité d'objectivité que signale J acques
Ri" 'è
VJ re, ne me paraît point particulièrement propre à la
race allemande ; sous une forme ou sous une autre nous
retrouvons ,ce défaut, ce malaise dans toutes les nations
du Nor~. Jose affirmer que l'on peut le retrouver égale1
men~: bien que sous une tout autre forme, en Amérique
e~ s tl ne vous apparaît pas d'abord en Angleterre,
c est peut-être seulement grâce à cette infime minorité
de gens qui m~nent la civilisation anglaise, mais qui
. demeurent en violente réaction contre les sentiments et
. l'attitude de la masse de leurs contemporains».
. Il m'arriva dans la seconde année de cette guerre de
lireàun
· .f ranc?phile
· de mes amies, une page de
. e Dano1:e
mon Journal, qw, Je crois, vous intéressera.
La voici:
Raine,- Maria Rilke est venu, hier matin (2 6 janvier
1 914) me soumettre quelques passages de sa traduction de
~ ~nfant ~r?digue qui ne le laissaient pas satisfait.
as eu plaisir à revoir sa délicate figure. Je sais lire à
present,_ ~ _travers l'insignifiance des traits, la pureté et
la_ s~nssbilité de son âme. Heureux de trouver dans ma
:•~liot~è,que le grand dictionnaire de Grimm, il l'ouvrit
,1 ~rtscle Hand et se flongea dans une patiente recherche
ou 1e l'abandonnai quelque temps. S'amusant à traduire
quelques sonnets de Michel-Ange, il m'a raconté son em-

?

�124

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. barras devant le mot palma et sa surprise de s'apercevoir
que la langue allemande avait bien un mot pour désigner
le dos de la main, mais nul mot pour en désigner l'intérieur.
- Tout au plus, peut-on dire Handflaechen: la plaine
de la main. L'intérieur de la main, une plaine I s'écria-t-il.
Par contre, Handruecken est d'emploi constant. Ainsi, ce
qu'ils considèrent c'est le dos de la main, cette surface sans
intérêt, sans personnalité, sans sensualité, sans douceur,
cette st"face qui s'oppose, de préférence à la paume tiède,
caressante, douce, où se raconte tout le mystère del' individu 1
A force de fouiller dans le Grimm, il découvrit enfin le
mot : Handteller, avec quelques exemples empruntés au
xv18 siècle.
- Mais, disait-il, c'est la pamne d'une main qui se
tend pot" qi,êter, pottr mendier, qt,i fait office de sébile.
Quel avet, dans cette insi,tfisance de notre langue !

1

Il,\.,!

Une fois de plus, je pouvais constater l'irritation si
1révélatrice d'un écrivain allemand contre sa propre langue;
irritation que j'ai déjà notée par ailleurs et que je ne sache
pas qu'aucun écrivain d'aucun autre pays ait jamais
connue. (Il est bon de noter ici que Rainer Maria Rilke,
un des plus grands poètes de l'Allemagne actuelle, est
de race tchèque.)
- Mais, s'écria mon amie danoise, après que je lui eus
donné lecture de cette page, mais nous non plus, hélas 1
nous n'avons pas de mot... mais dans aucune des langues
scandinaves il n'existe de mot spécial pour désigner la
paume de la main. Les remarques philologiques de
Rilke que vous rapportez, sont en effet révélatrices, mais
faites attention que les conclusions que vous en tirez,
débordent la race allemande et que si vous prétendez en

LETTRES OUVERTES

125

faire une arme, celle-ci blessera du même coup nombre de
vos amis véritables.

Fouillant d'anciens carnets, j'ai ressorti pour vous
quelques notes sur l'Allemagne (v. page 35) où les lec~
teurs de notre
revue puissent voir combien ma pensée,
d
a~ _cours e ~tte guerre, avoisina souvent la vôtre. Je
n ai certes_~mt la_ prétention d'y aboutir à aucune formule définitive, mais me tiendrai pour satisfait si, par elles
et p~ cett~ lettre ouverte que j'y joins, j'invite d'autres
espnts,_ q~ _se sont tus jusqu'aujourd'hui, à donner enfin
le~ a~, let même ou ailleurs, sur des questions urgentes
qw méntent, entre toutes, de nous occuper aujourd'hui.

Il

A JEAN COCTEAU
Mon cher Cocteau

Je vous ai

'

déjà dit ,le plaisir que j'avais pris à lire
le Cap de Bonne-Espérance ; celui plus vif encore à vous
l'en~endre ~e, car vous le lisez avec un talent prestigieux.
. J at_tendais le Coq et l'Arlequin avec une extrême
impahen~, où se mêlait, il faut bien que je vous l'avoue,
une sensible appréhension. Je pressentais que j'allais
~ouver la clef, non de votre talent, car le talent est « de
1homme!11ême», mais de votre esthétique et l'explication
?e ce qw en vous me déconcerte, précisément parce que
~e le ~ens concerté. Ce n'est point que je ne reconnaisse, et .
epws lon~emps, la justesse de vos maximes, mais ccr-

�1
1
111

126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

taines d'entre elles me paraissent bien moins en rapport
avec celui que vous êtes, qu'avec celui que vous voudriez
qu'on vous cnît. Je me dis bien qu'en vou~ écrivant _ceci
je vais soulever chez vous une protestati_on très VIVe ;
pourtant je ne crois pas me tromper. Et Je ne prétends
pas que vos aphorismes ne soient pas sincères - non mais que très sincèrement vous vous trompez sur
vous-même.
Je crois, par exemple, que vous n'avez rien à gagn~r
à chercher à peindre avec peu de couleurs. Les plus plaisantes lignes de vous sont, au contraire, celles où
vous vous abandonnez au charmant démon des analogies,
qui me semble particulièrement votre ;don poétique•.
1 . Par exemple : Cette exquise description d'une danse modern_e
que je ne puis me retenir de citer, bien que vous ~yez cru devou
la reléguer en note, par raffinement de coquetterie peut-être, ou
plutôt, j'en ai peur, parce que vous craigniez de laisser paralt~e
avec trop d'évidence vos dons les plus réels et c'est là ce que 1e
vous reproche précisément :
« Voilà comment était cette danse :
• Le band américain l'accompagnait sur les banjos et d_ans ~e
grosses pipes de nickel. A droite de la petite troupe en habit nou,
il y avait un barman de bruits sous une pergola dorée, chargée de
grelots, de tringles, de planches, de tromp~ de motocyclette.
Il en fabriquait des cocktails, mettant parfois un zeste de cymbale, se levant, se dandinant et souriant aux anges.
» M. Pilcer, en frac, maigre et maquillé de rouge et Mlle
Gaby Deslys, grande poupée ventriloque, la figure de po:celaine les cheveux de maïs, la robe en plumes d'autruche, dansaient
sur ~et ouragan de rythmes et de tambour une sorte de catastrophe apprivoisée qui les laissait t_out ivres et myopes sous une
douche de six projecteurs contre avions. .
La salle applaudissait debout, dérac~ée. de sa mollesse par
1
cet extraordinaire numéro qui est à la Folie d Offenbach ce que le
tank peut être à une calèche de 70. •

LETTRES OUVERTES

127

De même, lorsque vous dites qu'un artiste ne doit
point« sauter des marches», que prétendez-vous et qu'avez-vous jamais fait que cela? Je vous l'ai dit souvent :
chaque fois que je parle avec vous, je songe au dialogue
entre l'ours et l'écureuil. Où je me traîne, vous bondissez.
Certes, je ne vous reproche pas de bondir ; mais de vouloir nous persuader et d'être persuadé vous-même que .
vous êtes un logicien. Je vous reproche de sacrifier vos
qualités les plus charmantes et les plus brillantes au
profit d'autres plus pesantes que, peut-être, vous n'avez
point.
II faut enfin que je vous avoue la gêne que j'éprouve
à lire votre « défense » de Parade. En général, il ne me
paraît ni bien séant ni bien adroit pour un artiste d'expliquer son œuvre; d'abord, parce qu'il la limite du même
coup, et que, lorsque cette œuvre est profondément
sincère, elle déborde la signification que l'auteur lui-même 1
en peut donner; et puis je tiens que la meilleure explication d'une œuvre ce doit être l'œuvre suivante. Dans ce
cas particulier de Parade, ma gêne est augmentée par le
fait que le lecteur de vos explications ne peut se reporter
à la pièce, de sorte que le plus courtois que l'on peut
faire c'est de l'acquitter par défaut.
Mais si le public et les critiques ont fait à Parade
l'accueil contre lequel vous protestez, je voudrais être
plus assuré que c'est à cause de leur sottise; les commentaires que vous en donnez me paraissent justifier moins
votre pièce, que leur incompréhension. Pouviez-vous
raisonnablement espérer qu'ils comprissent, ces spectateurs, que le vrai spectacle n'était point celui que vous
leur présentiez ?... Et même il me paraît que votre erreur

�128

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

129

n'estpointseulementdansla mise en vale_ur d'une ionn:eà
mais dans cette donnée même : le vrai spectac e es
l'intérieur.
.
t vrai de
C
. selon l'opinion des mystiques, ce1a es
.
arons~e apparent et de toute la comédie huma.1~~•
m
Ce
{
·
d'être preci,
d'art par contre n'a d'autre ra.ison
1 œuvre
,
'
tt
arade
sément et d'autre but que de révéler, de ~e re en p ..
.
èt éalité et n'y manque pomt sans fa.illite.
secr e r
'
·
ins
' cette
Mais, sans doute, cette gêne même que Je vous pe . ,
. . 1
d amusement que je prends à votre pebt
aigwse e gran
' t qu'on
livre et puisque « le pire sort d'une œuvre ~ es
· · que vous le dites, Je m'assure
ne lui' reproche rien», ainsi
.
.
que vous prendrez ces qu~lques remarques aussi amicalement que je vous les écris.
1

i

ANDRÉ GIDE.

REFLEXIONS
SUR
LA LITTÉRATURE
ROMANS PENDANT LA GUERRE
A l'époque d'Agadir je crois, Charles Péguy mettait l'un
de ses cahiers sous l'invocation de Saint Louis de Gonzague
en souvenir d'un mot qui lui est attribré. Il jcuait à la
balle dans une cour de séminaire et quelqu'un demanda :
• Si nous apprenions que c'est maintenant le jugement
dernier, que ferions-nous ? - Moi, dit Louis de Gonzague,
je continuerais à jouer à la balle. • En ce temps-là, chacun
se demandait: • Et si c'était la guerre ? • Et Péguy répondait:
«Moi, si c'était la guerre, je continuerais àfaire les Cahie,-s, •
Evidemment Péguy, en ce qui le concernait, n'était pas
prophète; quand il y eut la guerre, le lieutenant Péguy quitta
les Cahiers, et se fit bravement tuer. C'est qu'aucune imagination humaine ne peut égaler cette œuvre de la nature, la
courbe d'une destinée vivante. Le Saint Louis de Péguy
m'évoque le sort d'un journaliste sportif qui, avant 1914, avait
appelé la guerre • une pâle image du rugby•· Il fut blessé au
genou dans l'une des premières batailles, soigné dans un hôpital
par un médecin qui adapta à sa blessure un drain particulièrement ingénieux. Trop ingénieux, car ce major, soucieux
d'en obtenir la gloire et le galon, découvrait devant tout
venant et particulièrement devant les huiles le malade et
l'appareil auxquels il avait donné tous ses soins : le sports9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
· ,
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, . mais,
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explique à des officiers cons1dera es,
dont il mourut.
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Aujourd'hui cependant, sous u~ il est permis peut-être
dans le premier printemps de lad~aJX, s remords : il y avait
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de le voir sans nuag
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. ,
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quelques têtes, e se .
.
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il ne faut pas ro ire
elle-même. Joffre
supérieures de la guerre
, •
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.
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n'avait pas peu . .
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p . il continua les grandeS
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Louis de Gonzague e
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francese firent le
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Peut-être aussi vaut-il mieux, pou
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ce qu'Aristote met au prmc1pe des c ~ ' tinue un jeu
lm libre et maîtresse d'elle-même qui con
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commenc~, et comme
c
sable fragile les figures. d'une
ville persiste à tracer sur un
géométrie éternelle.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

I3I

Nous avons vu. ces cinq ans, la littérature (puisque c'est
eBe qui est en jeu en ces lignes) suivre l'une ou l'autre des
deux directions esquissées dans ce vieux cahier prophétique
de Péguy: ou bien continuer à jouer à la balle, ou bien dema.uder, tantôt réellement et tantôt plus métaphoriquement, de la poudre et d'autres balles. Je crois que dans
son ensemble elle a confirmé le mot de Péguy et la table
des valeurs à laquelle j'ai fait allusion.
Evidemment, il ne faut pas exagérer. Si nous regardons
la poésie, nous voyons que MM. de Régnier et Viélé-Griffin
s'étant à peu prês tus et le poète inattendu sur lequel quelques-uns comptaient n'ayant point jailli de la guerre,
trois poètes ont ajouté considérablement, sinon en volume
du moins en poids, à une œuvre déjà estimée: Claudel,
Gasquet, Valéry. (Je n'oublie pas le charmant Paul Fort;
mais il est moins un poète que la poésie diffuse de ce
temps: comme la roue du moulin on l'entendrait s'arrêter
mieux qu'on ne l'entend tourner, il se fond dans l'élément,
l'air, le paysage.) Toustroisontreçu, en deux sens différents,
leur impulsion de la guerre. Tandis que Claudel et Gasquet
ont écrit des poêmes de guerre dignes de ce qu'ils avaient
dé_jà fait de plus beau, Valéry a été pou&amp;é par la guerre
même à rêver au son du canon un Divan oriental-occidental,
pris dans le cercle et les froides pierreries de l'Hérodiademallarméenne, une épure étoilée de poésie essentielle. Et quand
on se réfêre au passé de la poésie lyrique, cette dernière direction est peut-être, en ces circonstances, la plus normale :
un soleil d'Austerlitz reste unique dans le ciel, où il n'y a
point place pour deux soleils, mais il suscite comme une
image alternée et rivale le clair de lune de Chateaubriand,
dont nous n'avons pas fini d'exploiter l'héritage et de reproduire les attitudes.
Hors de la poésie on trouverait encore l'occasion de
rendre diverses sortes d'hommages à la littérature de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

132

1 •

..

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

a

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ait eu surtout une valeur pragm guerre. Il semble quelle
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par les services qu'elle
taire. Pragma ique
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a rendus. Les article q
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chefs de file, MM. Barrès et au ffi '. ou d'un bon soldat
• d'
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furent comme celui . un .
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· 1oumalier e m
de l'excellent service
.
• .
• ils n'appartiennent
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force de joum
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pas comme le Jardin de Bir, ice ol~t (On tirerait pourtant,
es que 1 on re i •
au monde des œuvr
. p dont la guerre, une antho. d l'AmeFrançaise en
avec du soin, e
t sentir a5&gt;ez bien la marge
logie admirable.) Ils nous f~n t l monde de l'écrit, les
de de l'action e e
qui sépare le mon .
_ nt l'un et l'autre. Des romans
lois différentes qui r é ~ d
ême ordre ou d'un autre
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.
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.
t rendu plus supporta. e,
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après les affaires de_ Champagn~s
à lire une sorte de
du soldat : il a obligé les ~ efficaces et plus salutaires
cahiers _du poilu en ~o::;:c~~ue; il a travaillé pour sa
que le 1eu de la vo e
,. propre aux joues vert"10n de cette armce
,
.
,.
l'armée du roi
P art à la .forma . t mieux abreuvce,
.
rneilles, bien nourr~e e d 1
dans les bras de qui, en
p ;nard et de la reine Ma e on, .
C'est ainsi que
. . t' les .Alsaciennes.
novembre, se 1eta1en
.
~~
pierre à Dieu.
b diable po,.,... sa
.
. . .
o us prcsrnns pas
t . e aussi MalS ici ne n
Valeur docurncn arr
.
.
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documentaire e
et ne confondons pas
.
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l'écart enorme
avons déjà pu mesurer
bl.,. t les carnets ou les cor•
, t
pour être pu 1" e
d
écrit par l au eur
.
di 1 és après la mort e
1 familles ont vu gu
. d
respondnnces que es
'Amédée Guiard, le recueil e
celui qui les nota. Le carne\d
réfacées M. André Che•
lettres sans n o~1 qu'a pubhees et p

::efs

r33

vrillon dépassent de beaucoup en accent et en sincérité,
toutes les œuvres c anthumes • (j'exhume ce mot d'Alphonse
Allais, fort inattendu ici, voilà un cas où l'on s'aperçoit
que le mot manquait en effet à la langue). Mais les œuvres
de notre génération n'ont pas encore beaucoup d'années à
demeurer anthumes. La vraie physionomie morale de la
guerre ne se dégagera que dans un demi-siècle, lorsque se
liront, se publieront, se compareront, avec la masse et le
recul nécessaires, les milliers de carnets et de correspondances
conservées dans les familles, les liasses subsistantes des
cinq ou six millions de lettres quotidiennes envoyées du front
ou au front et d'où sortirontprobablementdeschefs-d'œuvre.
Alors, pourra se dresser dans son ampleur, en dehors de tout
aouci d'apologétique et d'action, la vraie carte des Familles
spirituell~s de la France.

La vraie littérature de la guerre, on ne la lira elle aussi que
danscinquanteou cent ans..La grande guerre ne se conçoit que
comme un fait historique, et un fait n'est historique vraiment
que s'il a un avant et un après, s'il possède ses trois dimensions. Laissez-lui le temps d'acquérir la troisième et ce n'est
pas seulement l'histoire, c'est le rêve, c'est l'art, c'est la
création esthétique qui pourront s'installer dans leur domaine,
se sentir les coudées franches, respirer à pleins poumons,
créer dans l'espace avec les matériaux d'un chantier intégral.

•••
Aussi, et sauf quelques exceptions qui confirment la règle,
la littérature normale - et la meilleure - fut-elle, ces cinq
ans, du côté de ceux qui continuèrent à jouer à la balle. j'ai
déjà noté la logique avec laquelle M. Paul Valéry fut conduit
par l'atmosphère même de ces années à reprendre dans une
mine obscure le filon d'or de la poésie mallarméenne. Ainsi
l'on peut dire très vigoureusement et il semble qu'on pouvait

�134

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

prévoir a p,iori que la vraie littérature de guerre serait celle
de la vie intérieure. Un Homme libre est évidemment une
lecture mieux appropriée à la vie de tranchée que l' Uni01S
s11e,,, ou la C,oix de c;ue,,e, et je sais bien que dans toute
ma vie militaire je n'ai fait volontiers que des lectures de
cet ordre. On lit pour sortir de soi ; mais quand on mène une
vie dont l'essence est de vous sortir de vous, on lit pour
rentrer en soi. Il y a peut-être un peu d'intempérance et
pas assez de paix véritable dans cette capitale Possession
du MOflde qui fourmille d'admirables pages, mais M. Duhamel
dont l'œuvre et le nom vont grandir beaucoup a écrit
vraiment en ce beau livre de vie intérieure une œuvre que
lui imposait son temps.
Parmi ces livres de la vie intérieure, meubles d'art propres
à une époque de guerre, je ne veux retenir aujourd'hui que
les romans. D'ailleurs le roman seul entre dans la vie intérieure avec tout le recul, l'indépendance et les moyens d'animation nécessaires pour la disposer sur le plan complet et
vivant d'une œuvre d'art. Quelle marge n'y a-t-il pas entre
la Nouvelle HAloise et les Rêveries d'un p,ome11C1W solitair,
et même les C01tfessionsl J'ai retenu, dans la production
récente, trois œuvres caractéristiques, de premier ordre
toutes trois, et dont les auteurs ont atteint un point de perfection qui ne leur était pas habituel. (Mais à qui la
perfection est-elle habituelle ?) C'est le Jt'5ticier de
M. Paul Bourget, Solitudes de M. Edouard Estaunié, et
Fumées dans la campagne de M. Edmond Jaloux.
Lorsque je lus le]i'5ticie,, j'avoue que je ne l'attendais pas.
Dès le début, M. Bourget comme journaliste (c'était son
devoir) et comme romancier (c'était son droit) s'était mis en
plein dans la littérature de guerre. Il était même, je crois,
arrivé bon premier pour publier un roman sur la guerre : le
S,ns de la Morl, roman à thèse très artificiel selon une de ses
vieilles formules; il avait continué par Lazarine et N,mésis,

UfLEXIOXS SUR LA LITTÉRATURE

135

ce demier simpl~ent curieux, d'une imagination épaisse
et ~al ~ue. _Mais du Justiâw l'éioge le plus haut et le plus
vrai qu Oil pwsse en faire, c'est qu'il nous donne une autre
Ec'ltltmu, cette Echla,zu qui frappa 1·ustement Bru ti....
d' dmir ·
ne s::re
. a
a~on, . d'~e admiration dont parJant à quelqu'un
il co~cluait amsa les raisons : • Cac vraiment on ne peut
~vo~ la mesure d'un romancier que locsqu'il a écrit une
histo~e sans amour, tout aussi bien que l'on ne saurait
obtenir celle d'un en·t·ique tant qu'il ne s'est pas expliqué
sur le xvu• siècle. • Si M. Bourget nous donne une troisième
nouvelle de la même v aleur, l eur recu eil en un volume
demeurera classique.
8tSL'~en~ r~ource, chez M. Bourget, c'est que, derriére
. partis pns rigides et les manies après tout un peu extéde son. ~ogmatisme ~troit, il demeure une tête parfai~ment équilibrée et toujours intelligente, un travailleur
~visé, méth~ique et sage, qui jusqu'ici n'a donné aucun
~ e ~ déclin : lorsqu'il publie un roman médiocre ou mau~ • il ne tarde pas à en écrire un bon. Le publie ne peut
d'ailleurs Jamais
·
· compter sur la critique pour le guider dans
ce~e production mêlée: tout ce qu'on pourrait faire, ce serait
écrire_ un petit indicateur, une sorte de Baedeker qui désignerait les endroits où l'on est sûr de trouver, après chaque
rom~ ~ ou mauvais de M. Bourget, l'article de lancement
et I_article_ de dénigrement systématique. Pourtant rien ne
serait plus mtéressant que de marquer de façon désintéressée
Jes réussites et les échecs d'un grand travailleur, rot ustement doué, qui occupe aujourd'hui la place centrale du
roman français.
A qu_ïconque est sensible au plaisir de l'ouvrage bien fait
et porte à l'estime de l'artiste qui sait son métier, Je Justicier
~ e une_ satisfaction telle qu'on ne voit pas comment il
~ ~ble, dans cet ordre, d'aller plus Join. Le procédé
ordmaire de M. Bourget y apparatt à plein : trois enveloppes

ni:ures

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
1

'

concentriques, moulées l'une sur l'autre et qui ne font qu'un
seul être vivant, et qui sont une histoire habilement posée
et savamment nouée, un drame individuel de conscience, une
question sociale. C'estla construction du Disciple, del' Etape, de
!'Echéance. On aurait profit à démonterl'œuvredeM.Bourget
en se plaçant à chacun des trois points de vue successifs. Dans
le Justicier le demier élément occupe en étendue le moins
de place, mais vraiment en qualité il domine et c'est lui
qui donne à tout le récit son allure et son sens, c'est lui qui
eût mérité à ce morceau une place de choix dans la bibliothèque positiviste de Comte. Cette question sociale, cette
thèse est simple. M. Bourget y renouvelle en somme la doctrine de l'Etape, selon laquelle la famille, et non l'individu,
constitue la réalité sociale, M. Bourget reprend même un
type de l'Etape, le vieux professeur républicain et stoïcien,
entre deux fils dont l'un se construit au delà de lui et dont
l'autre se défait, se dégrade en deça, et l'Etape n'était pas
du tout un mauvais roman, mais la courte nouvelle du Justicier dépasse de beaucoup l'Etape, d'abord parce que la
réussite de métier est meilleure, et ensuite, et surtout pour
deux raisons qu'il importe d'indiquer.
La première est que, dans son travail probe et persévérant
pour enrichir son métier et pour nourrir son œuvre, M. Bourget a fait récemment une découverte. Je ne veux pas dire
que tout soit toujours bon dans les contributions que M. Bourget demande incessamment à son carnet de notes, à ce que
le Dorsenne de Cosmopolis appelle son crachoir; dans
son beau Dlmon de midi n'avait-il pas l'idée de verser tout un
dictionnaire étymologique des noms propres ramassts on
ne sait où, et fort déplacé? Ce que M. Bourget parait avoir
récemment acquis, de beaucoup plus solide et plus fructueux,
c'est le goût et le sens du symbole. Il semble avoir été frappé
au cours de la guerre par le rapport des événements actuels
avec certains mythes antiques, avec les éléments fondamen-

.RtFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1 37

taux de la tragédie grecque. Il en a tiré sa Nünlsis, œuvre
assez curieuse, mais où l'architecture symbolique s'édifie
bien laborieuse et bien bizarre, et dont les côtés fâcheux
m'ont rappelé parfois le Phalène. Il a remis ensuite son symbolisme sur le métier, et le Justicier est né. Au milieu du
Justicier se pose, comme sa figure principale, son personnage
le plus vrai, de la façon à la fois la plus simple et la plus profonde, un tombeau, celui où le• justicier, finit par faire porter
ses deux fils, et dans lequel se réconcilie, s'éclaire et se définit la pleine et grave réalité d'une famille humaine. On a
prononcé à ce propos le nom de Fustel de Coulanges et
rappelé la Citl antique : c'est très juste. Le tombeau du
Justicier m'évoque l'église de !'Annonce faite à Marie
et le symbolisme de M. Bourget me paraît ici, par sa source
traditionnelle comme par le sens même de son art, assez
parent de celui de Claudel.
En second lieu, la conclusion de M. Bourget, d'une si
large, abondante et grave générosité, contraste heureusement
avec le caractère un peu étroitement agressif de ses romans
analogues qui, malgré leurs tendances très positives, sont
en somme écrits surtout contre quelque chose ou contre
quelqu'un. L'esprit, lancé sur cette ligne, ne s'arrête plus,
et quand nous avons fermé un livre qui nous laisse tant
de profondes pensées, nous allons sur sa pente plus loin qu'il
ne va et nous nous retoumons comme pour voir si M. Bourget ne va pas prendre la même route. Puisque cette haine
du père s'est apaisée après la mort dans l'intelligence
puisque l'homme de colère a déposé devant la vérité pos~
thurne son injurieux fardeau, puisque le même tombeau#
par une loi supérieure à l'individu, doit réunir ceux que
l'erreur de la vie sépara, ce qui est vrai d'une famille
n 'est-il pas vrai d'une nation, ce qui est vrai d 'une nation
n'est-il pas vrai de l'humanité? Il est nécessaire peut-être de
se croire justicier devant un homme comme devant un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peuple comme il était nécessaire que l'abbesse de Jo~e
gardât à la société la chasteté qu'elle lui avait promise:
mais l'homme doit-il se coucher dans le tombeau en serrant
encore sur son visage, comme les morts de Mycènes, ces
masques d'or? Rien ne vaut dans la nouvelle de M. Bourget
la r~onnance infinie qu'elle laisse après elle, et, dans notre
nuit actuelle, la durable phosphorescence de son symbol~.
Comme M. Bourget, M. Edouard Estaunié me paraît avoir
écrit dans les trois nouvelles, reliées par le même fil, de
Solit~des, son chef-d'œuvre. Le cas de M. Estaunié est .f~rt
intéressant. Ingénieur, il n'a cessé de pratiquer son m~er
et il est aujourd'hui, je crois, directeur général des !eléphones; il figure dans ces deux ou trois cents c~efs ~echnique~
de services, signalés par la parabole saint-sunon1enne, qui
font marcher la machine matérielle de la France. Ses
premiers romans, à caractère autobiographiq~e, sur ~'-éducation des collèges de Jésuites et sur les déborres de 11_11~énieur pauvre, paraissaient l'orienter vers une transposition
· il I
tardé à.
littéraire de sa vie professionnelle, mais n a pas
suivre la direction inverse et à fair.e de son œuvre littéraire
son alibi sa seconde nature. Il semble, au premier abord,
bien biza~e que le même personnage qui _chasse à ~oup de
sonneries la solitude des maisons et la pane des cabmets de
travail nous ait donné cette analyse parfaite et prof?nde
de la ~litude. Mais, en ces pages minutieuses et triStes,
· ille de glace et de diamant qui fouille si loin,
en cette a1gu
c'est encore l'analyse et l'instrument scientifiq_u~ qu~ ~ous
reconnaissons, et ce roman de M. Estaunié reiomt a.ms1 de
façon frappante la poésie de Sully-Prudhomme.
M. Estaunié n 'a pas écrit- là une œuvre d'~nalyse pers~nnelle, il n'a point tiré de lui-même, comme V1gn~, pour sen
plaindre ou s'y plaire, sa propre solitude. Il ~ f~t, en technicien, en psychologue, en connaisseur mmutieux de ce
réseau téléphonique qu'est le système nerveux, une étude

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1 39

objective, admirable de science et de détail. Je ne veux pas
résumer ses trois nouvelles, d'une lecture passionnante et
d'un art supérieur, mais je puis en résumer le schème théorique. Le malheur de l'homme est d'être seul. Va soli /
Mais la vraie solitude n'est point l'absence de société humaine. Un être peut vivre heureux et occupé dans une solitude matérielle complète qu'il peuplera à sa guise : telle
solitude d'enfant, de vieille fille, de moine, d'artiste, est
une solitudeanimée, bruissante de choses et d'êtres, peut-être
sur terre la figure la plus juste du bonheur égal et constant.
c:ette solitude, M. Estaunié la reconnait de loin, mais ne
s'en occupe pas. Elle n'intéresserait pas son goût d'analyse
a ~ et cruelle, pas pins qu'un avare pur, vivant seul avec
son or, n'intéresserait la comédie de Molière. La solitude
dramatique, pour M. Estaunié, ne commence qu'avec la
présence d'autrui. La vraie, l'horrible solitude, démon
torturant de l'humanité, ne s'installe ni chez celui qu'on
pourrait appeler le solitaire professionnel qui, l'ayaBt prise
comme vaccin, est immunisé contre son mal, ni chez l'homme
des sociétés et des foules. Elle s'établit dans une maison, entre
deux êtres qu'elle repousse chacun en lui-même et qu'elle
crucifie. C'est, à proprement parler, une maladie de l'amour,
comme la jalousie, une maladie qui d'on ne sait quel fond
obscur peut apparaitre tout à coup en plein bonheur. Un
Iago invisible s'établit à côté de l'Othello envahi par ce
supplice do la solitude et lui peint désormais Desdémone à
sa fantaisie. Ce démon de la solitude tel que le suscite M. Estaunié, nous pouvons aussi le comparer au démon de la
perversité d'Edgar Pce : nous sommes sur les mêmes terres
mystérieuses de la nature humaine. Et l'on n'en sort que
par la mort, le crime ou le suicide. M. Estaunié, en réalisant
ce démon, en lui faisant dévorer lentement ses victimes a
jeté dans les abtmes de la vie intérieure un coup de sonde
saisissant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fumées dans la campagne,de M. Edmond Jaloux, n'a rien
d'un coup de sonde et parait venir au monde dans un
paysage harmonieux, attendri et doucement triste de Provence. M. Jaloux, jusqu'ici, demeurait l'auteur de ce beau
récit intérieur, frémissant et plein, Le ,este est silence, auquel
Fumées dans la campagne, après dix ans, donne un admirable
pendant. De l'un à l'autre, M. Jaloux, semble-t-il, a perdu et
gagné : on ne retrouve pas toujours dans Fumées ce nombre
grave, cette musique extérieure autour d'une intériorité
lourde, comme un bruissement d'abeilles autour du poids
de miel, que l'on aimait dans Le ,este est silence. Fumées,
plus étendu, plus détendu, comporte au contraire quelques
espaces trainants et quelques négligences, mais il l'emporte
par le détail, l'exactitude et surtout l'intelligence aiguë de
l'analyse. Celui qui sait goûter les pures qualités classiques,
le vrai travail bien fait, le roman construit, la savante composition dans une lumière bien comprise, aimera ce livre et le
relira. L'art de M. Jaloux, dans Fumées, me rappelle d'assez
près celui de Tourgueneff, injustement oublié aujourd'hui,
dont Taine apparentait l'art à celui des Grecs. Ce n'est pas
un hasard si le titre de Fumées, le motif de vie et d'art auquel
il correspond se retrouvent dans un roman de Tourgueneff,
dont le sujet est d'ailleurs tout à fait différent de celui de
M. Jaloux.
c Il regardait les fumées bleues qui montaient, montaient
sans fin dans l'air lourd : -; On dirait vraiment, dit-il,
qu'elles sont alimentées par un brasier énorme. Et pourtant,
si nous nous approchions de ces feux, si nous soulevions
les feuilles encore intactes, nous verrions qu'il n'y a, au fond,
qu'un foyer bien pauvre, à demi éteint, qui consume lentement les dernières fibres sèches. Il en est ainsi de presque
toutes les destinées humaines. Considérées à distance, elles
font un certain effet. On croirait presque, à notre éclat,
qu'il y a en nous une belle flamme dévorante, qui brûle

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

notre vie et fait flamber nos passions et, dessous, on ne
trouverait rien qu'une cendre à peine chaude, qui nourrit
mal nos pauvres désirs, tout le reste s'évapore en fumée... ~
Hiéroglyphe bleu, motif musical sur lequel chacun peut
déployer le roman de ses destinées et des destinées du groupe
auquel l'a associé la vie! M. Jaloux a fait monter ses fumées
dans le ciel mélancolique et noble de la campagne aixoise·
il y a construit minutieusement, et avec une science achevé;
des plans, du relief et de la vie, les petites marionnettes humaines qui Y font quelques tours et s'en vont. Comme d'ordinaire, dans tout roman qui s'énonce à la première personne,
le personnage le plus vivant n'est pas celui qui raconte,
Ra~ond. Et ~ourtant... Plutôt, il nous parait le personnage le
moms construit, parce qu'il a pour fonction, dans la texture du
roman, non de se construire, mais de construire les autres •
il n'y re~résente pas le vivant, mais la vie; il n 'est pas pouss~
volontairement en lumière, mais il fait corps avec l'organisation, la respiration même du récit, il nous figure exactement le tas de bois qui s'échauffe et brûle de l'intérieur. L~
p~us belle fumée du livre, c'est ce Provençal traité posément,
d1SCrètement, dans le mode mineur, avec une mesure
et une minutie discrète auxque!les un connaisseur sourit de
plaisir, Maurice de Cordouan. Les personnages de M. Jaloux
témoignent d'une belle et pleine valeur humaine, mais ils
paraissent garder aussi toute la valeur de documents exacts
sur leur milieu local.

•••
J'ai voulu tirer de la production de ces dernières années
trois romans (on n'en doublerait pas facilement le nombre)
que l'on met à part pour les relire, et dont on découvrira
mieux, à chaque lecture, la solidité. On ne saurait rien imaginer, en apparence, de plus différent que la concentration

�1 43

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laborieuse et magistrale de M. Bourget; la percée méthodique,
aiguë, impitoyable, de M. Estaunié; le récit appliq~é'. spacieux, égal et plein de M. Jaloux. Et pourtant, S1 Je ~~
reporte d'un coup d 'œil aux épithètes qui sont venues 1c1
sous ma plume, je vois qu'elles ont un trait commun et qu'u~e
même racine, sous des synonymes, se retrouve en les trois
écrivains. C'est de l'art volontairement construit et charpenté, de l'art équilibré et prévu, et en somme et surtout
intelligent. Quelles que soient, dans tous les ordr~, les
valeurs que ces années tragiques ont pu promouvoll' à la
lumière, on n'en voit pas de supérieures à cette intelligence
ordonnatrice, substance de toute qualité humaine. Je ne
veux pas dire que le problème de l'intelligence, de so~
primat ici ou là, soit résolu, ni surtout qu'il soit simple. Mais
cela c'est une autre histoire, et je n'ai pas à sortir
aujourd'hui du court secteur où j'ai essayé, sans vouloir
conclure trop avant, de repérer quelques points.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
La Nouvelle Revue Française ne prétend pas embrasser
par sa critique l'ensemble de la production contemporaine.
Elle y fait un choix très réfléchi et ne s'impose aucun compte
rendu de pure courtoisie. Ses notes ont toujours pour but
soit de définir et de classer brièvement une œuvre que l'actua:
lité ou sa propre valeur mettent au premier plan, soit de
marquer, à propos d'un livre ou d'une manüestation artistique, qui peuvent être parfois de second ordre, un point
de vue ou une idée dont ses collaborateurs sont pénétrés.
~eaucoup deproductionsrelativement importantes peuvent
évidemment de cette façon échapper à sa prise. Mais pour
remédier dans la mesure du possible aux inconvénients d'un
tel système et pour mieux documenter son lecteur, la Nouvelù Revue Française se propose de publier dans chacun de
ses numéros un court « mémento critique •• dans lequel
seront signalés tous les ouvrages offrant un titre sérieux à
l'attention.
Peut-être même entreprendra-t-elle de mentionner, au
fur et à mesure de ses découvertes rétrospectives, tous ceux
des ouvrages parus pendant la guerre qui lui sembleront
mériter d'y survivre.

***
NOS MORTS: ÉMILE VERHAEREN.

Emile Verhaeren est mortle 27novembre 1916. Par l'ardeur
de son âme, le don total de son être et la puissance de son
verbe, à lui seul il sut représenter, durant cette formidable
guerre, tout son pays.

�144

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En reprenant sa tâche, la Nouvelle Revue Française, qui
eut l'honneur de le compter au nombre des siens, tient à
rendre un pieux hommage à cette admirable figure d'un
grand artiste qui sut être en même temps un grand cœur.

**•
CHARLES PÉGUY, ALAIN FOURNIER.
La Nouvelle Revue Française donnera bientôt des fragments de la Note sur Descartes, à laquelle Péguy travaillait
d'arrache-pied au moment de la mobilisation et qu'il destinait à notre numéro de septembre 1914. Il est probable
aussi qu'elle publiera un peu plus tard des fragments du
roman et de la pièce qu'Alain Fournier venait de mettre sur
le métier, quand la guerre le prit.
Ainsi s'offrira une occasion toute naturelle de parler de
nos deux disparus. Nous l'attendrons; car seule elle nous
permettra de pénétrer dans l'intimité de leur talent et de
faire revivre avec précision leur mémoire.
Mais nous ne pouvons reprendre aujourd'hui notre tâche
d'écrivains sans méditer un instant sur leur sacrifice, sans nous
le représenter par le dedans, sans comprendre avec le désespoir
qu'il faut, combien toute récompense que nous y pourrons
imaginer restera à jamais lointaine, impuissante, dérisoire.
« Morts pour la France •· Il faut ôter à ce titre splendide
ce qu'il a pris, pour avoir été mérité, hélas I par trop de
gens, de trop courant, de trop naturel. L'ingratitude du cœur
humain est si profonde et si active qu'elle a bien vite rendu
ces quatre mots synonymes des plus ordinaires: on ne réalise
plus ce qu'ils contiennent ; on a mis sous eux une de ces
c idées toutes faites • que Péguy détestait plus que tout au
monde ; on s'en sert même, dans bien des cas, pour expédier
plus vite et plus commodément les mémoires qu'on n'a pas
la force de soutenir.
On ne se représente plus assez, déjà, ce que c'est que de

NOTES

1 45

.

• mounr pour la France» ce q
, t
et de la chois·
'
ue c es que de choisir la mort
rr n?n pas par dépression, ni désespoir, mais dans
un moment où 1 on est en pleine possession de ses fac
on les sent à leur place• prêtes à s ' exercer encore On
ultés, où
représente pas ce que c'est que de choisir la m0 rt .
ne se
public et avec la perspective d' "
, non pas en
co· d' b .
.
unmenses suffrages mais au
tn un ois, lotn des siens entouré de
l
'
qui ne vous verront peut-être, mê
que ques hommes
ront rien redire u
me pas tomber, qui ne sau'il
q e peut-être : • Le lieutenant, j'crois bie
~u
est resté •• - de la choisir avec l'idée que
n
1ama1S ne comprendra rien à
.
personne
l'idée q 1
votre dermère heure, avec
ue es gens se rassureront sur ce
en gloire~ etc dans la furie du combat Pq~e vous êtes c mort
pas ce que c'est que de m
.
. n ne se représente
.
ourir «pour la France• c' t à d •
s1 chère soit-elle et si vivante ta t
. • es - - rre,
entité malgré tout et qui p t êtn que nous vivons, pour une
'
eu - re chez certains
où ils auraient le plus besoin d ,
.
'au moment
cerveau ,
.
e son assistance, parce que le
laisse se:is~t plus libre, se dérobe, se fait hypothétique, les

!

fa On
t ne se représen t e pas... E t pourtant c'est tout cela qu'il

u nous représenter, si nous voulons vraiment c
ce que nos héros ont f ·t
omprendre
pr ue
a1 pour nous et mesurer à quel trésor
d ~ monstrueux d'abnégation nous sommes redevables
e vivre encore de penser d .
,
cela qu'il ne fau;
, e Ju~er, de jouir. C'est tout
v
.
pas que nous perdions un seul instant d
ue si nous voulons rendre à Péguy et à Al .
e
le véritable ho
ain Fournier
mmage que nous leur devons.
JACQUES RIVIÈRE

*
* *
ADRIEN MITHOUARD.
L'occasion
. se représentera de trac l
figure d'Ad . M"
er a noble et douce
rendr
n~n ithouard et de fixer la place qu'il doit
p
e parmi les conducteurs de la pensée française, de la
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

146
'
fran is avant cette guerre qu'il
fierté française, de l art
ça • t le point de vue de
..L...
On montrera commen
avait prcv ue.
.
'
rasser le champ le plus vaste,
Mithouard
d emb
,. tentait
··t dans
son c,•.,-ssicisme
..
....,..,_______ ' la cathédrale, Nicolas
soit qu il mana •
.
'il étendtt la terre natale et son
Poussin et Renoir, soit qu
h de l'Occident. Catholl . squ'aux marc es
amour pour e e JU
d toute la France, de toutes ses
• il f t l'homme e
.
tique romain, u
t il s'efforça de fan-e de
époques et de tout son rayonnemenl •Chrétienté.Il semblait
d l'Europe et de a
sa cause la cause e
é reuves pour la représenter
entre tous désigné, durant nos p . de Paris• Il le fut. A
d
qualité de c maire
.
devant le mon e, en
tig et la force d'âme. Par sa
défaut du titre, il en eut ~e pres fr e . A une époque où
p • parla. vraunent ançais.
d
bouche, . ans
•
. s de se montrer, telle e ses
l'éloquence eut tant d occasion belles tout à côté de celles
lace parmi les plus
,
d
harangues se p
ilitaires des ordres du jour e
de nos grands chefs m . d, l'àllocution immortelle
F h et de Pétain, e
Joffre, de oc
ha ts notables de Mayence.
du général Fayoll~ a~étaitu as de parler ; il parlait
C'est que son métier n
p la
:....:on de l'acte.
. .
agir dans
conv......
comme il écrivait,. pour hos, de plus près et qu'il les
'il voyait les c es
C'est ( qu
iril'té et de tendresse que ne le pourra
étrcignaitavecplusdev I
t r "e métier - je ne
li · · ou un ora eu "
)· amais faire un po ticien.
d _,._..é les vertus privées
. •
La.issant e =•
dis pas un politique. .
.._._ts que les amis de l'art
réciêes ses amis et les \,&amp;KU
'
•
qu'ont a.pp
.
. t de saluer aujourd bill sa
regrettent, j'estime qu'il convten 'il tint '-'1u'à la mort.
1 rôle civique qu
,--i
d
mémoire ans e
di e de la France, quand justed' 'té
Adrien Mithouacdsemontra gn .
1 •
1
ment elle atteignait au plus h aut point de gnHENRI
GHÉON

•••
Essai sur l'esthétique de la pré;;ente
BELPHÉGOR (
. Benda (Emile-Paul, 1918).
société française) par Julien
. .
M Benda.
.
été tendres ici pour .
Nous n'avons pas touJours

NOTES

1 47

Peut-être même avons-nous fait preuve envers lui de quelque
injustice. Pour un peu son dernier livre me donnerait des
remords de la façon par trop fraîche dont nous avons accueilli
les précédents.
On ne peut pourtant pas dire que son aspect soit beaucoup
plus avenant. M. Benda, pas plus cette fois que les alitres,
ne vient au lecteur le sourire aux lèvres. Il reste résolument
rechigné et s'occupe de se montrer sans cesse aussi désoblig-eant que possible. Il a trop peu de violence pour faire un
satirique : il y a quelque chose en lui de trop confortable ;
pour rien au monde il ne se donnerait la peine de rugir.
Et non plus il n'a pas la fibre morale assez sensible pour
s'élever jusqu' àla véritable indignation. Simplement il n'aime
pas ses contemporains et il s'applique méthodiquement à le •
leurfairevoir. Unepetiterancunebienlogéehabitesoncerveau
et lui dicte un tasdejugements désagréables sur lem compte.
Il leur revaut en détail et avec précision tout cc que le siècle
lui a fait. Je ne puis m 'empêcher d 'apercevoir à la racine de
toute sa critique ce ·• ressentiment • que Nietzsche, en une
généralisation peut-être un peu h'isardeuse, dénonce comme
la passion fondamentale de l 'âme juive.
Mais, si déplaisante que puisse être une telle inspiration,
il n'en faut pas méconnaître la valeur: elle met M. Benda
sur la voie de plus d'une vérité que la bienveillance ne lui
eût sans doute jamais enseignée. • La haine donne du génie••
écrit-il dans BelpMgo,-. Et la mauvaise humeur donne de la '
perspicacité. A force d'en vouloir à son époque, M. Benda
arrive à distinguer ses tares réelles. Activée et comme ventilée par sa rancune, son intelligence pénètre fortement jusqu'à l'essence de notre présente mentalité esthétique et en )
saisit d'emblée le défaut.

11 est certain que la part faite à la sensibilité, aussi bien
dans la perception que dans l'élaboration artistique, est
devenue aujourd'hui exorbitante. D 'une part le lecteur,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'auditeur, le spectateur ont pris l'habitude de ne présenter
à l'œuvre d'art que la surface la plus susceptible à la fois et
la plus informe de leur âme, de ne tendre vers elle que leurs
antennes les plus instinctives et de ne la saisir que par un
quelque chose qui n'est même plus l'esprit de finesse, mais
une intuition à peine distincte de la volupté. On étonnerait
beaucoup l'élite du public contemporain si on lui disait qu'il
peut y avoir en face de l'œuvre d'art une autre attitude que
de frémir à son contact, que de la deviner, que d'aller la
chercher à tâtons, et dans un enivrant à peu près, par le
cœur et par les sens.
Mais on étonnerait encore bien davantage sans doute le
créateur, si on lui disait qu'il a à tenir compte d'autres indications que de celles que lui fournit sa sensibilité. Il en est
venu peu à peu à penser que tout son génie consistait dans la
qualité plus ou moins originale de ses sensations ou de ses
.impressions. La façon dont sont tressées les fibres de son
nerf optique, ou le rythme inédit des battements de son cœur:
voilà ce qui forme à son avis non pas seulement l'essentiel, mais
le tout de ses dons. Quand il compose, il croit devoir n'écouter
que cette voix raffinée, capricieuse, incohérente, qui monte
des entrailles de son esprit: les harmonies éloignées, difficiles,
problématiques parfois, à tout prix nouvelles qu'elle lui
dicte, s'il parvient à les noter, il est content. Suivre son
instinct jusqu'où il voudra bien le conduire, obéir plus loin
qu'on n'a. su faire jusqu'à lui à son système nerveux, se rendre
sensible à des rapports qui avaient jusque là défié l'aperception : voilà toute sa tâche, c'est à quoi s'applique et se
borne toute son ambition.
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de nier que l'art ait
son origine et sa fin principales dans notre sensibilité. Malgré
tout c'est bien dans« le charme de sentir t qu'il prend naissance et c'est bien« le charme de sentir t qu'il doit première• ment nous faire éprouver. M. Benda va trop loin quand il

NOTES

affirme que « l'émotion esth't·
149
àb
.
e1queestletyped l''
.
ase mtellectuelle &amp;. Il va tr
.
.
e emotion
plus ou moins ouvertement c:! l~1n aussi q~an~ il introduit '
d'abord une intelligence (P
e Idée que I artiste doit être
· eut-être est ce
nelle qu'il plaide ici secrètement
,. - . sa c~us~ personce point q
et n ms1ste-t-ll SI fort sur
ue pour se prouver à lui- ,
.
sante sensibilité do t il
meme que son msuffi, n
ne peut manquer d'
.
ne l'empêche pas d'êt
.
avoir conscience
re un artiste.)
'
En tous cas, même s'il mêle à sa th
M. Benda a raison quand il
èse ~ uelque exagération,
aujourd'hui courante que rar:;st:ca~da~e de _cette opinion
avec le plus d'intensité possible et a nen à farre qu'à sentir
de plus que le prolongement l'é que_ son œuvre n'est rien
.
Il
• panomssement de
é
touche vraiment le
.
.
son mot ion.
capital de tout notre
tè pomt sensible et le défaut
sys me esthétiq
t
nous reproche de
ue ac uel quand il
nous montrer persuadé
exercice &amp; de l'émoti
s « que le c pur
on en est aussi l'int li t·
argument écrit-il
, .
e ec ion ~ : « Leur
•
'
' en ce des1r que la , Il .
.
d un sentiment soit prol
ree e mtelllgence
c'est que - hJS.t .
ongement du sentiment lui-même
onquement - ceux
.
'
tel sentiment humain
qm montrèrent, sur
' 1es vues les plus prof d
. ,
on es sont des
êtres qui ont éprouvé ce sentim
le fait. Mais la vraie
. ~n:, qm l ont vécu. Admettons
1
il .
question, 1c1, est celle-ci . l'act· "té
aque e ils formèrent ces v
.
1v1 par
est-elle de même nature q uesllprofondes sur un état du cœur
ue ce e par laq 11 1 1
à l'
ue e I s e vécurent ?
P eut-on passer de l'
.
une
autre par « dil t t·
a a ion t, c'est-àd ire par continuité ? 0 u b"ien y a-t-il entre
11 d
ma)gré que la première re .
e es eux, et
antécédent nécessaire qUière p~ut-être la seconde comme
,
, une dualité d'ori ·
.
c_ est là de ces questions qu'il suffi , gme, un hiatus ?
resolve. J'admets qu'un L
. t qu on pose pour qu'on les
fonde sur un mouvemen: h esp~asse trouve cette vue pron'ont pas besoin d'êt
. ~main : « La plupart des femmes
re atrnees . elles ve l t
préférées ~, parce qu'ell
'
u en seulement être
e a vécu le tourment d'a.1mer sans

�'

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

retour ; je ne crois pourtant pas qu'elle la t~u:e par u~
pur p,,okmgement de son action de souffrir, maJS bien en faisant appel à une tout autre fonction, qui est une faculté
singulièrement aiguë de former des concepts et de les lier
entre eux; j'ose croire (qu'on me pardonne cette lèse-démocratie) que la petite ouvrière sans culture, qui n'a pour elle
que sa douleur, pourra la « dilater • jusqu'à la fin de ses
jours sans trouver jamais rien de pareil. » (Pages 94-95 ,)
Un peu plus loin M.Bendaremarque la «haine♦ des esthètes
d'aujourd'hui « pour la transcendance de l'aute~ par rapp~rt
à son sujet ; haine toujours vive, quelque su1et que traite
l'artiste, parce que toute transcendance impliq~e j~~ement
et liberté d'esprit ; mais qui s'exaspère tout particulierement
quand ce sujet est le cœur humain. C'est ce qui apparait .~n
toute lumière dans leurs sorties contre l'analyse, qu ils
n'aiment déjà guère quand elle s'applique au monde inanimé, mais qu'ils poursuivent de leur furie, quand elle
s'attaque à l'âme humaine. » (Page 99.)
Ici M. Benda nous rend un signalé seryice en énonçant,
dans son langage on peu raide mais au moins précis de philosophe, le préjugé qui embarrasse toute la créa~n contemporaine et qu'il nous faut au plus tôt secouer, si nous voulons qu'elle se développe harmonieusement dans de nouvelles
voies.C'est le préjugé de l'immanence de l'auteur à son œnvr~.
C'est un fait, que depuis le romantisme, les artistes et les écnvains ont travaillé à se rapprocher de plus en plus de la chose
qu'ils avaient à exprimer et à se confondre de plus_ en plus
avec elle. Ils ont compté comme un progrès chaque mtermédiaire intellectuel qu'ils ont cru pouvoir supprimer entre e~x
et elle. En particulier, quand cette chose était le cœur humain,
, au lieu d'en entreprendre l'étude, comme eût dit Stendhal,
ils se sont appliqués uniquement à l'épouser avec le plus
d'étroitesse et d'aveuglement possible. Leur idéal cons~nt
a été non pas de comprendre et de décrire de mieux en mieux

NOTES

151

les passions, mais de les subir et de les mimer de plus en plus
près. Le lyrisme a presque partout remplacé l'analyse. Il 1
est devenu la forme normale de l'expression psychologique.
Nous avons fait du chemin depuis Stendhal. Le langage
n'est plus le moyen d'élucider et de fixer les différents aspects
de la sensibilité. Il n'est plus un moyen du tout ; il est un ,
effet. Il résulte directement des mouvements émotionnels
auxquels toute la fonction de !'écrivain consiste désormais
uniquement à se prêter. Il ne les traduit plus qu'en les imitant. Pour le perfectionner, on cherche non pas à le rendre
plus clair, plus explicite, plus logique, mais au contraire à
l'appliquer plus étroitement sur la chose qu'il a à exprimer
et~ le faire adhérer plus complètement à son essence particulière. Le rêve, c'est qu'il se fasse aussi obscur qu'elle. On
attend, on désire qu'il perde toute sa vertu d'abstraction et
~u•~ dev_ienn~ sourd et brut comme elle. C'est pourquoi, à la
limite, il n est même plus nécessaire d'employer des
mots formés, reconnaissables : des bruits, des cris suffisent ;
ou cette • onomatopée abstraite t que Marinetti définit
• l'expression sonore et inconsciente des mouvements plus
complexes et mystérieux de notre sensibilité , et dont il
donne cet exemple savoureux : ~ Dans mon poème Dunes,
l'onomatopée abstraite ran ran ran ne correspond à aucun
bruit de la nature ou du machinisme, mais exprime un état
d'âme. &gt;) Le futurisme dans ses pires extravagances reste
parfaitement conséquent avec la tendance générale de l'art
contemporain.

Il est bien évident que nous somn:es perdus si nous ne
~e~~s pas un terme à cette tendance, si nous ne cessons pas

11nmed1atement de vouloir identifier la parole avec la chose 1
qu'elle a à traduire, si nous ne dégageons pas l'auteur de
cette sorte d'ensevelissement dans sa matière où il est
tombé. Il faut que le créateur fasse appel de nouveau à cette
iaculté de &lt;1 former des concepts et de les lier entre eux •&gt;,

�1

1'
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que M. Benda a raison de croire seule capable de nous fournir
une haute littérature psychologique. Il faut, au moment où
les plus belles qualités françaises semblent se réveiller, que
nous retrouvions le secret de la transcendance et le goût de
l'analyse.
Mais justement je suis persuadé que ce renouveau est
déjà commencé et je reproche vivement à M. Benda d'y
fermer les yeux. C'est ici que sa misanthropie, après l'avoir
serv:i, le perd. Il a trop de désir de nous surprendre en faute
pour s'apercevoir du moment où nous n'y sommes plus. Il
est visible qu'il ignore, ou qu'il comprend mal, le rôle que
tous les jeunes artistes s'accordent aujourd'hui pour attribuer à l'intelligence dans la composition de l'œuvre d'art.
Et je ne dis pas d'ailleurs que l'emploi qu'ils lui réservent soit
tout à fait approprié. (Il y aura bien des choses à dire là-dessus.)
Mais enfin c'est un signe.
C'était un signe aussi, et que M. Benda n'aurait pas dO.
méconnaître, que l'application qu'a toujours montrée la
Nouvelle Retme Française, dès avant la guerre, à défendre
1 et à faire valoir les vertus intellectuelles en art. Sans oser
nous inculper formellement, par plusieurs passages empruntés
à des collaborateurs importants de notre recueil, M. Benda
semble insinuer que nous sommes tous ici de purs« émotivistes ~- C'est un point que je ne lui accorderai jamais. Sans
doute nous n'avons jamais eu une doctrine d'ensemble
qui fût parfaitement cohérente. Nous avons même refusé d'en
avoir une. Mais enfin si quelqu'un a travaillé à désembourber
la littérature du Symbolisme, à la faire sortir du lyrisme pur
et inarticulé, à rendre de la faveur aux genres qui exigent
du raisonnement, de la composition et de l'artifice, c'est
bien nous. On verra peu à peu l'importance de ce que nous
avons réalisé dans ce sens. Quand l'art intellectualiste,
aujourd'hui en bouton, se sera complètement épanoui, on
s'apercevra que nous en avons été les précurseurs véritables

NOTES

1 53

et on reconnaîtra en part' r
.,
tion d'un Andre' G, 'd
icu ter, J en suis sûr, dans l'évolu1 e, un des plus c ·
efforts qui aient 1·amais 'té t
uneux et des plus savants
e
entés par u , · •
discipliner sa sensibilité et 1 . f .
. n ecnvam pour
l'intelligence des f ·t d ut aire prodmre, sous l'action de
cap:ible.
'
rut s ont elle ne semblait pas d'abord
JACQUES

RIVIÈRE

EXPOSITION BRAQUE (Galene
. Léonce Rosenberg).
Aucune œuvre mieux que celle de M B
comprendre à la fois 1•·
. raque ne permet de
que le cubisme nous a importance et l'insuffisance de ce
Picasso une sorte de pporte. Elle constitue, avec celle de
,
'
&lt;&lt; rappel à l'ordre ♦ et to t
.
1 analysant' doit sentir, s''l
. . q 'il 1u · pemtre,
en
t e,·t smcere
f
trouver son salut, t emr
. compte tout •a u ut
aut,
pour
.
certaine mesure, des recherches
u mo~s dans une
elle est le résultat.
ont elle témoigne et dont

d

L'atmosphère de la galerie L. Rosenber '
celle d'une crèche où s'éb tt
g n est pas encore
a ent des naiss
rose et pesante comme celle d'un h
é ances ; e~Ie est moment à la mort de quelq
h
ypog e. On assISte réelleue c ose et on p rt · ·
.
gr and recueillement qui précède 1~ é 1 . a ic1pe aussi à ce
spirituelles y sont certes
. affi c os10ns. Les promesses
moins
rmées q 1
ments • « J
·
ue es renonce. e ne sais pas encore ce qu'il fa t f .
.
! 'un des principaux cubist
. .
u aire, dit souvent
qu'il ne faut pas faire •' Les, mba~s Je commence à savoir ce
· ' e eu ISme est c
formules de transition, autant destructif 'u::me tou~es les
Qu'est-ce que les cubistes et
. q. onstructif.
détruit et d
, ~n part1cuher M. Braque, ont
'
ans quelle mesure ce qu'il
.
haïssable? L'amat
.
sont supprimé était-il
.
eur, qui a dans l'œil les
Impressionnistes et pcst im . .
.
gammes colorées
lâchée et chanceuse si f -rt preshs10nmstes;ainsi que lafacture
0
en onneur de O ·
quera pas d'être révolté fi
,
n s_ Jours, ne manaustère qu'est M Braq ' ~ _usqlue par les toiles du peintre
.
ue. c1, p us de ces subtils rapproche-

�154

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

155

~b~, dont on ne peut rien retirer ni à quoi l'on ne peut

ments de toos faux, acides, de ces déliquescences colorées,
cultivées avec tant de talent par les •fauves ♦ dont le m~tre
est Matisse. M. Braque réalise des harmonies saines, pleines,
par tons rompus, il se sert d'accords-types, emprun_tés d'ail
. _. des peintres
·
leurs au répertoire
en b'•~a\,.U.Uent , d~~•=
.....-~ hen-

tiers de la tradition picturale, disent les cubistes. En _effet,
ces artisans, mieux que les peintres de l'Ecole, _connaissent
les formules, les procédés élémentaires de la pemture._ L~ur
demander les moyens de réintégrer celle-ci dans ses limite~
propres est un acte d'humilité qui commande le respect, si
on considère que M. Braque possède une habileti qui eût
pu lui permettre d'être un puissant et charmant peintre
c baroque t.
.
.
.
Mais où la révolte de l'amateur impress10nniste devient
· tolérable c'est lorsqu'il constate le renoncement total
:e M. Br;que à l'éclafru.ge. La rupture avec l'écol~ précédente est ici affirmée avec violence. Les formes baign_en:
dans une atmosphère idéale, absolue. Le tableau est constitue
par le développement plastique d'un~ ~~ière dont le_ ce:veau du peintre est l'unique foyer. Vér1te etemelle, enseignee
par les Musées, niée par l'impressionnisme et qu~ Cézanne a
rappelée aux jeunes peintres lassés de la po~rsuite de _cette
chimère : la fixation des phénomènes lummeux. Suivons
attentivement l'effort de M. Braque, rejetant l'étude des
propriétés photographiques de la couleur, délivrant le ton
prisonnier de l'accidentel et essayant de lui donner un sens

général, une valeur pure.
_
.
Mais la conquête la plus importante qu'aient faite les
cubistes est la composition. Depuis l'impressionnisme, les
plus savants tableaux réalisaient tout au plus ~ c arrangement t qu'une fantaisie du peintre ou du hasard eut pu transfo.oner en un autre, aussi plaisant. Ici tous les éléments s~nt
15
réunis avec une_rigueur sans défaillances. Un tableau cu~
est une véritable conglomération d'objets en un tout mdé- ,

:8

nen a1outer sans le détruire.
Aux qualités
. . essentiellement cubistes de constructeu~
M. Braque Jomt une adresse singulière à manier la matière
picturale. ~ « cuisines • de Gustave Moreau broyant des
pierres précieuses sont jeux faciles à côté de l'extraordinaire
~ement auquel il arrive. Chez lui le sable, la crasse, les
matières les plus terrestres sont ennoblies avec une science
indépassable.
Nous serons moins satisfaits si nous analysons l' 4 écriture• picturale de M. Braque. Si ses accords de tons sont les
plus prévus (ce qui à mon avis est une vertu), son dessin est
au contraire inattendu, surprenant : il le découvre â neuf
dans chaque toile. J'ai noté autant de façons de représenter
~ verre, par exemple, que de tableaux. Ceci s'expliquerait
SI le but du peintre était d'analyser différents verres, pris
dans la réalité immédiate. Mais il ne s'agit, pour le cubiste
pur, que d'exprimer le verre « en soi ~- Force nous est donc
de constater, chez cet artiste si soucieux de nécessité un
curieux relâ.chement de la discipline, lorsqu'il crée• ses
formes. L'explication de cette anomalie n'est pas difficile
à trouver : les cubistes ont bomé leur effort à l'étude de
la seule nature-morte, dont on connaît les sempitemels
éléments : guitare, bouteille, verre, pipe, etc. Les motifs
étant limités à l'extrême, force fut, afin d'obtenir la variété
indispensable, de ne point soumettre le dessin des objets
à des lois aussi rigoureuses que la couleur. Donc, point de
ré~les fixes pour exprimer la forme du verre, mais une liberté,
~m, chez d'autres, pourrait être baptisée fantaisie, mais que
1 atmosphère disciplinée de l'école nous oblige â qualifier
d'anarchie. En. somme les tableaux cubistes sont construits
surtout par la couleur. La forme des objets épouse les contours des nappes colorées qui réagissent les unes sur les autres
selon la plus ou moins grande puissance expansive du ton.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Violence grave : la forme est ici, comme dans l'impressionnisme, subordonnée à la couleur, donc détournée de son rôle
traditionnel, qui est de constituer l'architecture préalable
du tableau, de conserver, malgré ce qu'en disent certains
peintres cézannisants, une relative indépendance, d'être
le support indestructible d'une couleur, hélas ! périssable.
Les cubistes, partant d'une conception sans conteste plus
élevée que celle des impressionnistes, arrivent, par leur renoncément à la hiérarchie des valeurs dont l'homme est le
sommet, à un nivellement des motifs picturaux aussi insupportable que la confusion impressionniste. En effet, de
suppressions en suppressions, ils ont éliminé le portrait, le
nu, le paysage. Obéissant à une espèce de dialectique négative et pouss:mt plus loin dans un autre domaineleurssacri:fices par en haut, ils ont non seulement accordé à la couleur
la prédominance sur le dessin, mais aux moyens mêmes la
prédominance sur le but. Ils ont été ainsi aux extrêmes
limites de leur hiérarchie à rebours 4.
Mais il ne sied sans doute pas de trop s'alarmer des manques de mesure des cubistes, à une heure où toutes les lois
picturales sont à redécouvrir. Souhaitons-leur plus de santé
morale. Rendons grâce à l'effort d'artistes qui ont donné à
nouveau droit de cité à la volonté intelligente. Ce sont presque
les seuls qui puissent raisonner sur la peinture et justifier
leurs raisonnements par des œuvres suffisantes. Avouons
enfin qu'il était peut-être nécessaire qu'ils insistassent un
peu lourdement sur leur langage aux dépens de la chose dont
on doit parler. Car sans leurs sermons, nous eussions certainement mis plus de temps à accomplir cet effort vers l'intellec1. Si j'ai noté avec sévérité la faute qui consiste à humilier le
dessin, langage spirituel, devant la couleur, Janvge sensuel,
c'est que je ne parbge pas l'opinion d'esprits simplistes, qui ne
voient dans l'organisation d'un tableau cubiste qu'un jeu déco·
ratif, comparable à celui que réalise un t apis.

NOTES

.

.

1

57

t ua11Sabon de. l'art, qui doit faire de no
les jouets des phénomènes
. d
. us, à nouveau, non

, mais es lég1slate
d
.
fi.cateurs de phénomè
urs, es class1nes; en un mot: des Constructeurs.
ANDRÉ LHOTE

P~EMIER, REGARD SUR L'ALLEMAG:tm
C est une tache bien malaisée de r
1
depuis que, pour tant de gens elle estedpar er de l'Allemagne
Il
t t à
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evenue la • Bochi
Y a ou parier que neuf lecteurs
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c c'en est assez comme cela• q ,
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finir avec il à
' u on a eu assez de mal à en
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Péguy et qu'il est a
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.
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vit encore. Et pourtant ell ·t
e rappe er qu elle
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e VI encore; c'est un fait. A la
emagne de 1914 il exist
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une masse nombreuse d
é
'
e que que chose,
malgré tout terriblem~ntense, norme, aveclaquelleil faudra
faudra pas
.
compter, à propos de laquelle il ne
défaveur un instant perdre de vue le mot de Nietzche• • En
de la guerre on peut dire. elle abêtit 1
.
•
ui s' t ·
·
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Il
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après1870.CequiresteradeI'Aiiour e e-même précisément,
et financière de la g
emagne après la saignée réelle
uerre, après le démemb
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.
et politique la ruine
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redoutable pour qu'elle co tin
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servir de stimulant à
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saire plus que •
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JamaJS, ouvrir les yeux, d'être aux é
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et dans tous les domaines
.
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le plus diffi il à .
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c e c_rrconscrrre, à approcher par les méthodes
. en fiques, celm de l'opinion des états d'"
d '
tion ps h 1 •
'
ame, e 1 évolujoli mofc o _og1que, de ce que les Allemands appellent d'un
L'un et :.:ti;;mung~, et d'un mot pédant « Weltanschauung,.
adé
u e trouvent leur expression malgré tout la lus
quate dans la production littéraire b
.p
dans la r
. .
' onne ou mauvaise, et
p esse quotidienne. Etre aux aguets, c'est cequenous

�NOTES

LA ::SOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous proposons ici; et si nos moyens d'investigation, dans un
pays et à. une époque où les questions économiques ont une
influence ausai prédominante, nous ouvraient quelques perspectives sur cette sphère, jusqu'ici en dehors des préoccupations de la Nouvelle Revue Française, nous ne négligerionspas
de signaler ce que là aussi. nous aurions pu voir 011 entendre.
Qu'un rapide coup d'œil en arrière et sur les quatre années
de guerre, nous soit d'abord permis pour éta.blir plus faci-

IM 1

1,.

'

lement la situation présente :
Le phénomène le plus frappant est celui-ci : que dès le
co:nmencement de la guerre tous les éléments avancés
jeunes, le3seuls qui semblent porter le peu de puissance germinative encore constatable dans l'intellectualité allemande
des trois derniers lustres - se sont résolument dltournls
du militarisme, de l'impérialisme, qu'une partie d'entre eux
combat ouvertement, tels les groupes de l'Actio•, du
Stur#t, des W eisse Blae~•. D'autres, et jusqu'à l'affectation,
ont ignoré la guerre, la reléguant au rang des contingences
qui n'influencent en rien ni l'art ni la haute intellectualité.
Dans les revues qui correspondraient le plus, comme ton,
comme moyenne d'opinion (poux autant qu'on puisse risquer
la comparaison, et j'en demande d'avance pardon à qui de
droit, mais il faut ~n donner un fil indicateur) à ce que sœt
en France la Rtv14e des Deux M(Jndes, voire la.RevMe de Paril
{ceci indique assez le côté approximatif de ma comparaison),
telle la Ne,,e Deutsch~ Rund~c/iau, des opinions souvent
opposées se faisaient jour. Il y avait même parfois lieu de
s'étonner de la liberté que la censure allemande laissait
prendre dans le domaine de la spéculation, des considéra·

'

r. Di, weissen Blaette,, revue interdite dès la première année d~
guerre ; depuis éditée à Zurich, elle est dirigée par René Scbickele,
auteur allemand-francophile et pacifiste, né à Strasbourg, révo_
lutionnaire comme tendance, c'est certamement une des plu

intéressarites revues littéraires alleinandes d'aujourd'hui.

r59

tions
. générales. Il est vrai qu'elles étaient le Pl us souvent
récbgé-:S en un style si abstrait, si talmudique qu'elles ne
pouvaient aller qu'à un public extrêmement restreint et q
surtout ell
·
·
ue
.
es ~e ~uaient guêre d'entraîner. J'ai dit• talmudique• et ceci m a.mène à signaler la proportion, j'allais dire
la prépondérance de l'élé:°1ent juü dans la vie intellectuelle
alJemande.
Cette. proportion
est tellement importane
t qu •on
l'
.
se exagérera
difficilement
:
critique
théâtre
1·0
.
.
.
,
. urnalisme,
prod~bon litté~aire {bellétristique, proprement dite) sont
envahis par les israélites; ils sont partout, ave:: leur esprit
~u~le tour à tour et incisif, apportant comme un levain
111dispensable autant que dangereux à l'informe pâte allemande, leur se~ critique, le sentiment aigu qu;ils ont du
défaut d~ la cuU"asse, leur flair, leur don d'insinuation, de
pénétration psychologique, leur sensualité; certains traits
de leur caractère ressemblent à ceux du caractère allemand
et les renforcent
: l'utilitarisme, l'absence de tradition, d e
,
convention, d entrave (Vorausstt.z,mgslosigk...it).
Pour ne citer q~e les noms les plus célèbres : Rathenau,
Harden, Max Rem~rdt, S~egfried Jacobson, Liebermann,
W~d., Karl Sternheun, Emile Ludwig sont juifs. J'en ajout ~ des douzaines au courant de la plume. C'est un chap1tr~ sur lequel il y aura beaucoup à dire dans la suite.
Rien de plus frappant que le contraste de la littérature
de guerre en Allemagne et en France. La médiocrité de la
f~rme, la vulgarité de la pensée, l'absence de facultés plastiques, autant qu'émotives, est ce qui caractérise le livre de
gu8:""e allemand en même temps qu'un manque total d'originalité. Il n'en est presque pas un que, même parfaitement
neutre de sympathie, on puisse lire sans éprouver une sorte
de répugnance.
C~ qui a_paru en France de plus médiocre, de plus courant, _
et Dieu sait combien difficilement se satisfont, même du meilleur, ceux qui se sont battus, paraît encore d'une qualité

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

160

exquise en regard de la moyenne de la production allemande.
C'est ainsi que j'ai entendu, en Suisse, un représentant attitré
de ce groupe nombreux d'intellectuels de gauche pacifistes,
prôner le livre de Barbusse comme l'tm des plus beaux qui
ait été famais écrit et faire un cas énorme de son pendant
austro-allem md Menschen im Krieg de Latzko, qui m'a
paru comme une hideuse et honteuse caricature du Feu.
Cependant si l'on concluait de là que la jeunesse allemande
est allée à la guerre avec moins d'enthousiasme, moins
d'exaltation et moins d'esprit de sacrifice que celle des
autres pays, on risquerait de se tromper du tout au tout.
Depuis l'armistice, il n'y a plus aucun groupe qui fasse
noyau, qui reflète une partie importante et coordonnée de
l'opinion. La déroute est telle, partout, qu'il est presque impossible de parler même de grands courants, et ceci est très
difficile à comprendre pour des Français habitués à se sentir
comme une $ nation individu•&gt;; l'absence de continuité de la
conscience nationale, dans le temps et dans l'espace, fait
de l'Allemagne un agglomérat plutôt qu'un organisme.
, L'Allemand, disait Bismarck, qui le connaissait un peu,
n 'a. pas de conscience nationale, il n'a qu'un sentiment
dynastique». Cela. a. pu se modifier depuis 1870, mais certainement beaucoup moins qu'on ne le croit. Or, un agglomérat est à la fois plus et moins dangereux qu'un individu ;
en tout cas il est beaucoup plus difficile de prévoir et de

16!

NOTE CONJOINTE
SUR M. DESCARTES
PHILOSOPHIE CARTÉS~:Nt!

0

.

1

j

1

définir ses réactions ?
Nous nous réservons d'entrer par la suite plus avant dans
le détail de la production littéraire et théâtrale autant qu'a.rtistique pendant la guerre, là où elle nous en semblera valoir
la. peine, de signaler les courants d'idées qui nous paraissent
les plus curieux; plus d'un se perdra. dans le sable;rien dans
ce pays n'a encore, ou n'a plus forme assurée.
ALAIN DESPORTES
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
FONTENAY-AUX-ROSES. -

IMP. L. BELLENAND.

(FRAGMENTS)

_C'est le 2 juillet 1914 que fe vis Pé
fois. Comme fe l'interr
.
guy pour la dernière
ogeais sur son tra "l
ur sur les progrès de cette N t
. . vai • et en Parlicuqu'il nous avait promise p o e con1omte sur M. Descartes
Il
our notre num , d
•
y a eu un moment p , .bl
ero e septembre :
« tirait &gt;&gt; un peu M .
e~i e, me répondit-il, et où ça
·
· ais maintenant
1e ne sais Pas 1·us:qu'o '
.
ça se met à foisonner .
u ça ira 1 •
·
·
d En.réalité• d' ap rès les renseignements
u ., .
epuis, à ce moment-là "l '
.
q e 1 ai pu recueillir
Il ne faisait donc all •.• n avait pas encore pris la plume
usion qu'au travail ·
·
son esprit et qui venait d' atteind
qui _se faisait dans
maturité. Les nombreu
. re son Point de parfaite
.
.x soucis que lu · d
.
.
i onnaient comme
tou7ours les Cahiers l'
mettre plus t6t à l' ' avaient d'ailleurs empêché de se
ouvrage Comme p
our toutes les grosses
besognes qu'il vouta ·e t .
i en reprendre il
.
vacances ». Ce qu' "l
.
,
avait attendu « les
art
i nous a laissé de la N t
c es (environ 300 pa ) I
o e sur M. Desentre le 2 juillet et l ges ut ~one ainsi entièrement rédigé
e2août·ilytr
•tt
h
•
avai a encore le matin
de ce /ameu.x d.
,i
imanc e, « premier .
d
g"'nérale », mais s'inter
.
7our e la mobilisation
bien que son livretmir/~mpit ai, milieu d'une phrase et
Plus tard, parti{ la. i ntflire ne le convoquât que deux iou,;
• issa sur sa table la p age commencée.

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Il

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11

11

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
162
Péguy a écrit son Descartes sur le verso des feuilles
d'adresse qui servaient à l'envoi des Cahiers aux abonnés. Il
avait un gros tas de ces feuilles à sa gauche, où il puisait au
fur et à mesure de ses besoins, et il en formait un autre à sa
droite avec les pages qu'il venait de couvrir de son écriture
fi,ne, haute et serrée. Sur cette même table où s'élaborait
ainsi le Descartes, Clio, simplement repoussée vers le bord,
attendait depuis plusieurs mois que revinssent pour son
auteur les loisirs et l'inspiration qui lui avaient donné
naissance et permettraient de l'achever.
La Note conjointe sur M. Descartes fut d'abord conçue
comme un simple renvoi de la Note sur M. Bergson, et le
manuscrit est en effet paginé: 1 a, za, 3 2 , etc. Ce ne fut
que devant le fiat grandissant de ses pe1isées que Péguy se
décida à leur accorder l'autonomie. Mais par son titre,
l'ouvrage trahit encore cette origine comme latérale et parasite
qu'il a eue et qui fut celle de tant d'autres productions de
son aute1'1.
Malgré la difficulté qu'il y a à découper une œuvre de
Péguy, nous devons nous résigner à ne donner de celle-ci,
dans cette revue, que des fragments. Nous tdcherons de
choisir les plus significatifs. Voici d'abord le début, indispensable pour faire assister à l'ébranlement et à la mise
en train de la pensée, qui, chez Péguy, sont toujours si
émouvants.
J. R,

•

• *

MAIS L'ORDRE QUE J'AI TENU EN CECI A
ÉTÉ TEL. Nous verrons plus tard quel a été cet ordre.
Nous avons bien le temps de le voir. Ce qui importe, ce
qui a marqué le monde c'est cette résolution de tenir un

NOTE SUR M. DESCARTES

163

ordre. Et c'est de l'avoir annoncé en d

Premièrement
i' ai tdché de trouver en genéral
, e tels
termes.
.
l l
p .
c.pes ou premières causes de tout
.
es rinêtre dans le monde sans rien
.;; qui est ou qui peut
Dieu seul qui l'a crié, ni les tir;:~~:il;er pour cet e//et _que
semences de vérités qui sont naturelleeurstque de certaines
Aprè el ·• ·
men en nos dmes
s c a, 1 ai examiné quels étaient le
.
.
ordinaires effets qu'on pouvait déd . sdpremiers et les plus
uire e ces caus . t ·z
me semble que par là 1·•ai. trouvé des cieux
. ... es ' e i
1 Eh bien! je dis .• qu'importe. Nous savons bien qu''l
es a pas trouvés, les cieux On les
.
I ne
lui. Ou plutôt ils s'étaient t.
é t avait trouvés avant
rouv s out seuls L
é .
a eu besoin de son C é t
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. a cr at1on
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.
pour naitre, pour être faite Ell '
.
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l'homme ni pour At
. .
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'
e re, m même pour êtr
~ieux se sont bien trouvés tout seuls
~ connue. Les
Jamais perdus. Et ils n' t
b .. Et ils ne se sont
on pas esom de n
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ous pour se
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ans eurs orbes
n les avait trouvés avant lui E
• . .
trouvés avant lui J di
·. ux-memes !ls s'étaient
· e s : qu'importe L' d
m'intéresse. L'audace seule est grande · y aut ace
'l . seule
audace aussi belle . et auss· bl
.
eu -1 Jamais
cavalière ; et auss/ décente1 ento e~ent et modestement
.
.
.
aussi couronnée. y e t il
:~ais _aussi grande audace et atteinte de fortUZ:e
~
ce1::;:s 1:1ouv~ment de la pensée comparable à ~elui
çais qui a trouvé les cieux · Et il n ,a pas trouvé

y:~~

, I. Je n'ai pas besoin de di

1 édition la moins savante

'7e11Jt typographe comme

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~~ ~ue Je cite ce Descartes d'après
J :.tu trouver: Ce n 'est pas à un
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seulement les cieux. Il a trouvé des astres, uHe terr~.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi. Je trouve pro~gieux qu'il ait trouvé une terre. Car enfin, s?I ne.l'avait
pas trouvée. Et non seulement une te~~ mats meme sur
la terre de l'eau, de l'air, du feu, des minerau.~ et quelques
autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et
les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaît,~:
Puis lorsque j'ai voulu descendre à celles ... , alors, mats
alors,seulement il ne les a plus trouvées et il a eu besoin
que la discrimination de l'expérience vînt au ~evant de
lui. Jusqu'alors, (dit-il) (croit-il), il n'en avait pas eu
besoin. Il suivait la route royale, qui ne trompe ~as.
C'est seulement en arrivant dans cette forêt de Fontamebleau qu'il a hésité à la Croix du Grand-Veneur.
Il est permis de se demander, (nous l'avons fait nou~mêmes), si cette discrimination de l'e~érience n'ét~t
pas venue au devant de lui et s'il n'avait pas eu be~m
qu'elle vînt au devant de lui beaucoup plus tôt. Qu 1?1porte. Il croit, il veut avoir déduit tout cela, et de ~1eu
même, à peine en passant par les principes ou prem1~res
causes, à peine en s'aidant des idées innées, de ces cerla,nes
semences de vérités qui sont nat1,rellement en nos âmes, et
qui elles-mêmes sont déduites, ou sensiblement, des
principes et de Dieu. Nous savons bien qu'il n'eût p~
trouvé les cieux et les astres et une terre s'il n'~n av~_t
pas entendu parler. Je dirai plus. Nous savo~s bien qu 11
n'eût pas trouvé les principes mêmes ou premières caus~s
de tout ca qui est ou qui peut être dans le nu:nde et qu il
n'eût pas trouvé les idées innées, ces certaines s ~
de vérités qui sont naturellement en ~s â'::es ~'il ~•en avait
pas aussi entendu parler, c'est-à-dtre s tl n avait pas eu,

NOTE SUR M. DESCARTES

165
comme tout homme, une certaine e:&amp;périence des opérations de la pensée, je dirai même une certaine expérience
de l'événement des opérations de la pensée. Je dirai plus.
Nous savons bien qu'il n'eût pas trouvé Dieu même s'il
n'en avait pas entendu parler, et s'il ne l'avait pas entendu
parler, c'est-à-dire s'il n'avait pas eu, comme tout homme
réellement métaphysicien, comme tout homme né métaphysique, (et il faut le dire, comme tout homme né chrétien
et Français), une certaine expérience de Dieu. J'irai
jusqu'à dire : une certaine expérience de l'événement de
Dieu. L'expérience n'est pas venue au devant de lui
seulement jusqu'au commencement des choses qui étaient
plus particulières. Elle est venue au devant de lui jusqu'au commencement du commencement. Qu'importe.
Descartes, dans l'histoire de la pensée, ce sera toujours
ce cavalier français qui partit d'un si bon pas.
Ces grandes philosophies sont d'immenses et d'heureuses
et profondes explorations. Les sots croient qu'entre
elles, elles se contredisent. Les sots ont raison. Elles se
contredisent. Les sots croient qu'en elles-mêmes souvent,
à l'intçrieur· d'elles-mêmes elles se contredisent. Les sots
ont raison. Souvent elles-mêmes à l'intérieur d'ellesmêmes elles se contredisent. Les unes disent que l'éléphant
est un animal énorme, les autres que l'éléphant est un
animal un peu moins énorme. Oui, mon ami, car les
unes parlent de l'éléphant d'Afrique, et les autres de
l'éléphant d'Asie.

Ces grands philosophes sont des explorateurs. Ceux
qui sont grands ce sont ceux qui ont découvert des continents. Ceux qui ne sont pas grands ce sont ceux qui n'ont

�166

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pensé qu'à se faire recevoir solennellement en Sorbonne.
Il y a un certain monde, un univers de la pensée. Sur
la face de ce monde peuvent se dessiner des géographies.
Dans la profondeur de ce monde peuvent s'approfondir
et se graver des géologies. Le public pour ainsi dire
toujours croit et les philosophes presque toujours croient
qu'ils se querellent les mêmes terres. Ni les uns ni les
autres ils ne voient pas qu'ils s'enfoncent dans des continents disparates.
C'est déjà beaucoup que d'avoir découvert l'Amérique.
C'est beaucoup que d'avoir pénétré au cœur de l'Afrique.
Que celui qui a découvert l'Amérique soit donc intitulé
Américain. Et que celui qui a pénétré au cœur del' Afrique
soit salué du titre de deuxième, ou de cinquième, ou de
sixième Africain. Sextus aut septimus ille Africanus.
Tandis que si nous voulons que l'un, et que l'autre, et
que chacun de tous ait découvert « la terre », évidemment
nous risquerons de briser l'Américain sur l'Afrique, et sur
l'Amérique, l'Africain.
Il y a une certaine éternité temporelle et spirituelle
des philosophies qui vient de là. Il faut bien qu'un jour
l'histoire arrive à se ranger à la géographie, comme la
géographie s'est rangée à la géologie. On peut vous
arracher le temporel que vous avez. On peut peut-être
vous arracher le spirituel que vous avez. On ne peut pas
vous arracher d'avoir eu ni le temporel ni le spirituel que
1
vous avez eu. On peut abdiquer du temporel et peut-être
du spirituel que l'on a. On ne peut pas abdiquer d'avoir eu
ni le temporel ni le spirituel que l'on aeu. Une peut y avoir
ici aucun désistement. Rien ne peut ôter à Christophe
Colomb d'avoir découvert l'Amérique. C'est toujours

NOTE SUR M. DESCARTES

l'histoire de ce malheureux garçon qui parlait de donner
sa démission d'ancien élève de }'École Polytechnique.
C'est ce qu'on aime généralement à nommer la justice
de l'histoire. Je ne crois pas du tout à l'histoire. Je crois
peu aux justices temporelles. Et j'ai toujours pensé que
la meilleure réparation c'était de ne pas être vaincu. Il
vaut mieux parler d'une sorte de ventilation pour ainsi
dire infaillible qui fait qu'en fin de compte la balle est
de la balle et l'avoine est de l'avoine :

A vous, troupe légère,
Qui d'aile ,Passagère
Par le monde volez,
Et d'un siffeant murmure
L'ombrageuse verdure
Doucement ébranlez :
JEUX RUSTIQUES

d'un Vanneur de Blé, aux Vents.

C'est par de tels jeux rustiques, en définitive, que les
grandes philosophies reviennent aux grands philosophes.
Comme les conHnents, comme les grandes explorations
revenaient aux grands explorateurs.
Il y a des zones immenses de pensée, il y a des climats
de la pensée. Il y a un monde, un univers de la pensée
et de_dans il y a des races de la pensée. Une grande philosophie se reconnaît à ceci, qui ne va pas sans un certain
appareil.
D~ux amis se promènent. Deux et non pas trois, car
à trois on ne sait plus ce que l'on dit. A trois on est orateur J
on est sérieux, on est sentencieux, on est éloquent, o~
est prudent, (tous les vices). A trois on est circonspect ou

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

on fait le téméraire. (Cela revient au même). On craint ou
on brave. (C'est le même sentiment). On fait le moral,
ou l'immoral. (C'est la même chose). Trois, c'est le commencement du parlementarisme.
Deux amis sortent de cette petite boutique. Ils vont
se promener. L'écrasant tracas de cette vie de Paris,
toute de labeur, leur laisse le temps de quelque respiration.
Ils ont trois quarts d'heure, cinquante minutes devant
eux. A trois on est forcé de parler. Mais à deux on peut
causer. Et comme la tentation de la philosophie est la
plus présente pour qui en a une fois pris le goût, ils parleront sans conviction de quelques bas événements temporaires, puis ils seront bien forcés de causer de philosophie.
Qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas du même tempérament de pensée, cela n'a aucune importance. Evidemment
il vaudrait mieux qu'ils fussent de tempéraments adversaires. Le dialogue en serait peut-être plus poussé. Mais
(en philosophie) on arrive à s'entendre même avec ses
amis, et même avec ses alliés.
,Voici nos deux hommes sortis de cette honorable
boutique. Ni l'un ni l'autre, ils n'ont part aux accroissements des puissances temporelles. Ni l'un ni l'autre, ils
n'ont part aux accroissements des puissances spirituelles.
Ni l'un ni l'autre ils n'exercent aucunes magistratures.
Ils ne sont que ce qu'ils sont. Ils ne valent que ce qu'ils
valent. Ni l'un ni l'autre ils n'ont part aux accroissements des puissances intellectuelles. La Sorbonne leur
a conféré une licence d'enseigner dont ils usent tant qu'ils
peuvent. Peu. Mais ils ne s'y sont jamais fait faire
docteurs.

NOTE SUR M. DESCARTES

Les voilà bien les hommes dans la rue. Une pente
fatale leur fait descendre le boulevard Saint-Germain.
De quoi parleraient-ils qui fût plus pressant que le problème de l'être. L'un est le seul adversaire de Bergson qui
sache de quoi on parle. L'autre est, après Bergson, et
j'oserais presque dire avec Bergson, le seul bergsonien
qui sache aussi de quoi on parle. Il a été l'élève et plus
que l'élève de Bergson à !'École Normale. Il a gardé pour
Bergson une fidélité filiale.
Nous les supposerons également de bonne foi. Non par
vertu, mais par bonne foi. Ils commencent donc par
mettre dans le même sac les bergsoniens et les antibergsoniens. Et ce n'est pas un sac de valeurs, je vous prie de
le croire. Cette opération faite, ils se retrouvent, ils se
trouvent ce qu'ils sont. L'un est (en philosophie) un
critique acharné de sévérité absolue. L'autre est un bon
chrétien. Il est même plus bon chrétien qu'il ne voudrait.
Je veux dire que ça lui coûte plus cher qu'il ne voudrait,
d'être bon chrétien. Celui qui n'est pas chrétien est beaucoup plus fort en mathématiques. Celui qui est chrétien
est malheureusement devenu très fort en beaucoup de
choses qui ne sont pas en iques. Celui qui n'est pas chrétien
est animé contre Bergson d'une véritable animosité personnelle, inépuisable. L'autre essaie vainement de l'en
guérir. Et ne s'en console pas. L'autre, (le bergsonien), a
constamment l'impression, et le dit à l'autre, (à l'antibergsonien), qui le sait, et qui le dit, qu'un homme manque
à leur entretien, qu'il y faudrait un homme qui viendrait
en tiers, et que cet homme est précisément Bergson. Lui
seul préside en pensées à leur entretien. Lui seul saurait
mesurer le jeu. (Ce jeu grave). Lui seul saurait évaluer,

�170

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui seul saurait goûter, lui seul saurait apprécier. Lui seul
saurait se réjouir de telle déliaison, entrer dans telle vue,
pénétrer dans telle profondeur. Il manque, et on ne parlera
que de lui.
On voudrait assez qu'il fût le juge du camp. Qui le
voudrait. L'un; et peut-être encore plus l'autre. Le partisan
peut à la rigueur se passer de la présence du patron. Quoi
de plus doux pour l'adversaire en pensée que de sentir la
présence de l'adversaire. Il y a tel coup, dans cette parfaite escrime, qui ne pourrait être démontré que par lui.
Nous les supposerons quadragénaires, (nos deux
hommes), c'est-à-dire d'un autre monde, d'un autre univers, d'une autre création que s'ils ne l'étaient pas. Car
à quarante ans on sait, depuis cinq ans, qui on est.
1
Nous les supposerons débarrassés de tout, ayant complètement oublié l'école, sans souci de la gloire, naturellement, sans idée de briller, sans pensée même de
paraître. Ils suivent seulement leur pente. Ils aiment
de philosopher comme un vice. C'est la seule façon
d'aimer.
Nous les supposerons animés de ce certain sentiment
qui les fait également et profondément et pour ainsi dire
mutuellement respectueux de la pensée. Ils auront ce
certain goût propre à la pensée sur lequel rien ne donne
le change et qui divise les hommes en barbares et en cultivés. Ils auront ce goût propre qui est en même temps une
gourmandise et une passion profonde,ànulleautre pareille.
Une passion d'un certain goût propre sur lequel, et sur
laquelle rien ne peut tromper. Une passion qui comme un
vice rassemble, et du plus loin, les êtres apparemment
les plus hétéroclites ; et les plus hétérodoxes. Mais ils se

NOTE SUR M. DESCARTES

171

comprennent à de certains signes. Et ils s'entendent avant
que de parler. Et ils se trouvent avant que de se chercher.
Un goût secret les rassemble ou si vous voulez les
assemble des coins les plus secrets et de préférence des
partis les plus contraires. Je ne dis pas seulement des
partis politiques les plus contraires, je dis aussi des partis
intellectuels les plus contraires, des partis spirituels les
plus contraires. Ils aiment les beaux joueurs. Ils aiment
mieux les partenaires que les partisans. Ils se reconnaissent
entre eux avant que de s'être dit un mot. Ils ont un goût
secret pour l'adversaire. Ils ont un mépris secret pour le
partisan. L'adversaire n'est pas seulement utile. Il n'est
pas seulement le point d'appui et le fleuret indispensable.
Il n'est pas seulement l'inévitable complice. Il est infiniment plus et infiniment mieux. Il n'est pas seulement
l'amateur. Les partisans sont des amateurs. Mais l'adversaire est le professionnel. Il est celui qui sait de quoi on
parle. Il aime ce que l'on connaît si bien ( la thèse adverse,
toujours présente). Et il connaît si bien ce que l'on aime,
la chère thèse de pensée infiniment plus profonde que
ce que l'on en fait voir, infiniment plus filleule et plus
affectueusement fomentée que ce qu'on en peut laisser
voir. Et il connaît si bien les rebords de la mauvaise foi,
et que d'aimer, c'est de donner raison à l'être aimé qui a
tort.
Et que c'est de défendre ce que l'on sait bien qui est
indéfendable.
Tous les deux nous les supposerons éclairés de ce
mutuel regard, entendus de cette mutuelle entente,
animés de ce mutuel respect. Tous les deux et l'un vers

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1

I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,,,

l'autre ils sont mutuellement complices de ceci : qu'ils
savent l'incomparable dignité de la pensée, qu'envers et
contre tout le reste du monde, envers et contre tous
les barbares ils savent que rien n'est aussi grave et
aussi sérieux que la pensée.
Ils ne seront donc pas émus de ce qu'il peut y avoir de
comique et d'apparemment détaché dans leurs propos.
Tous les deux classiques, (comment peut-on ne pas être
classique), ils savent que rien n'est aussi grave et aussi
sérieux que le comique, et que rien n'est aussi parallèle
et aussi apparenté au tragique. D'autre part une longue
expérience de la peine et de la fidélité leur a de longue
date enseigné ce qu'il y a d'attachement douloureux et
jaloux sous ces détachements de circonstance. Et que ce
n'est pas une élégance et une politesse mais une secrète
décence et la plus grande pureté.
Ils sont mutuellement respectueux encore en un double
et en un triple sens. Respectueux de la pensée, en ellemême, comme étant incomparablement digne et d'un
prix incomparable. Respectueux de la pensée comme d'une
sorte d'œuvre et d'opération statuaire qu'il faut se garder
comme d'un crime de déflorer. Respectueux de la pensée
comme de la plus belle et de la plus chère et la plus
secrète création. La saluant partout où elle est. Non pas
seulement d'un salut d'escrime, mais d'un salut de culte
et d'estimation singulière.
Étant respectueux de la pensée, ils sont naturellement
respectueux des personnes. Ils seraient volontiers kantiens sur ce point, bien qu'ils n'aiment pas Kant. Ou
plutôt ils aimeraient bien Kant. Mais c'est lui qui ne se
laisse pas aimer. Et puis Koenigsberg est bien loin.

NOTE SUR M. DESCARTES

1 73

Regis mons. Et puis Koenigsberg est bien dur. Si encore
il était né à Weimar.
Ils ont aussi cette idée que l{ant il ne savait pas. Que
c'est entendu, qu'il s'est bien appliqué. Mais que tout de
même il manquait par trop de ce qu'il faut, d'un certain
temporel, d'une vie, et de cette fortune et de cette grâce
qui consiste à être malheureux d'une certaine sorte inexpiable.
Ils ont cette idée que Kant c'est très bien fait mais que
précisément les grandes choses du monde n'ont pas été
des choses très bien faites. Que les hautes fortunes
n'ont jamais couronné les parfaits appareils de mécanismes. Que les réussites inoubliables ne sont jamais
tombées sur les impeccables serrureries. Que quand c'est
si bien fait que ça ça ne réussit jamais, ça ne reçoit jamais
ce gratuit accomplissement, ce gracieux couronnement
d'une haute fortune. Que quand c'est si bien fait que ça
il manque justement de ne manquer de rien, ce on ne sait
quoi, cette ouverture laissée au destin, ce jeu, cette ouverture laissée à la grâce, ce désistement de soi, cet abandonne~ent au fil de l'eau, cette ouverture laissée à
l'abandonnement d'une haute fortune, ce manque de
surveillance, au fond, ce parfait renseignement, cette
parfaite connaissance de ce que l'on n'est rien, cette
remise et cette abdication qui est au fond de tout véritablement grand homme. Cette remise aux mains d'un autre,
ce laissons aller, ce et puis fe ne m'en occupe plm qui est
au creux des plus hautes fortunes, Kant s'en occupe tout
le temps. Du kantisme. Ce n'est pas la manière de réussir
dans le monde. Les vers les plus beaux ne sont pas ceux
dont on s'est occupé tout le temps. Ce sont ceux qui sont

�r74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

venus tout seuls. C'est-à-dire, en définitive, ceux qui ont
été abandonnés. A la fortune.
Respectueux, épris de la pensée, respectueux des personnes, nos deux hommes évitent avec un soin jaloux de
se blesser l'un l'autre. Ils aimeraient mieux peut-être ne
pas s'engager à fond dans l'idée qui leur est la plus chère,
masquer jusqu'à une autre fois, remettre à plus tard,
plutôt que de blesser l'autre. Ils veillent à ceci avec une
attention scrupuleuse, avec une rouerie méticuleuse,
avec une tendre et mélancolique, avec une sournoise et
infaillible habileté. Ils ont quarante ans. Ils savent qu'une
blessure ne se guérit jamais. Et que la plus imperceptible
est aussi celle qui ne pardonnera pas. Par ailleurs ils
savent que l'amitié est d'un prix unique, qu'elle est infiniment rare, que rien ne la remplace; qu'elle est infiniment
sensible.
Respectueux de la pensée, respectueux des personnes
je dirai qu'ils en sont venus à respecter leur propre personne. Non point au sens kantien, naturellement. Il
s'agit bien de Kant. Kant à leurs yeux n'est plus qu'un
officiel, un malheureux professeur attentif. Il s'agit bien
de cela. De même qu'ils ont une peur maladive de se
blesser l'un l'autre, ils ont la même peur maladive de
se blesser chacun soi-même. Une longue expérience de
peine, une fièvre incoercible, une incapacité de ckatrisation, la contusion toujours présente d'une impérissable
meurtrissure leur ont appris que la blessure que l'on se
fait soi-même est la plus inguérissable de toutes. Comme
elle est de toutes la mieux placée, la seule bien placée.
Pa, besoin de nous mettre au centre de misère. Et pour
bien nous place, dans l'a~e de détresse. Ils savent que la

NOTE SUR M. DESCARTES

r75
blessure qu'on se fait à soi-même est la seule savante
et la seule infaillible. Et qu'elle fait mal. Et que ça
fait mal, d'avoir mal. Se vaincre soi-même, disent les
manuels. Se vaincre soi-même ils savent que c'est la
seule manière infaillible d'être vaincu. La seule savante.
La seule parfaite. La seule hermétiquement jointe, sans une
cassure, sans un raccord, sans une échappatoire. La seule
vraiment affreuse et pour tout dire la seule authentique.
Celui qui est chrétien notamment a pris au sérieux
tout ce qu'il y avait dans le catéchisme. Quand il était
petit. Cela l'a mené loin. Il ne s'est point servi des règles
du catéchisme pour vitupérer les autres. Et pour faire
l'examen de conscience des autres. Il s'en est servi pour
se faire beaucoup de mal. Et pour tenir constamment
son propre examen de conscience. Tout ce qu'il peut
faire c'est peut-être de ne point le regretter.
Se vaincre soi-même, la seule défaite qui soit exacte
et la seule aussi qui soit totale. La seule manière irrévocable d'être vaincu. Quand on est vaincu par les autres
ils peuvent se tromper (ils sont hommes). Ils ne savent
pas bien où faire mal. Quand on se vainc soi-même, on
sait où se faire mal avec une affreuse exactitude.
Se vaincre soi-même : être vaincu inexpiablement; la
pire défaite ; la seule défaite et qui compte ; la seule aussi
dont on ne se relève jamais.
Nos deux hommes sont mélancoliques. Comment ne le
seraient-ils pas. Ai-je dit qu'ils avaient passé la quarantaine. L'un d'un an et de quelques mois, l'autre de
quelques années. Qu'importe. Quand on est sur la pente

�176

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

redescendante, quand on descend sur cette pente qui
aboutit à un seul point, qu'importe qu'on ait passé de
quelques mois ou de quelques années la ligne de fatte,
la ligne de partage des jours.
Comment ne seraient-ils point mélancoliques. Tout ce
qu'ils aiment est dangereusement menacé. Souvent ils
se demandent, non pas l'un à l'autre, mais chacun à soimême, si tout n'est pas perdu. Ils voient ce peuple français menacé de toutes parts, trahi de toutes mains, se
trahissant soi-même. Or ils savent qu'il n'y a jamais eu
que deux réussites dans le monde, et que, dans le monde
antique ce fut le peuple grec, et que dans le monde
moderne ce fut le peuple français. Etant entendu que le
peuple juif est et fut et sera toujours une longue ra~e
et la race même de la non réussite et que le peuple romam
était destiné à se faire la voûte d'une immense rotonde.
Comment ne seraient-ils point mélancoliques. Ils
savent que rien n'est fragile, que rien n'est précaire comme
de telles réussites. Ils voient qu'on en a fait une. Et c'est
la Grèce. Ils voient qu'on en a fait une autre. Et c'est
la France. Us se demandent d'où il en viendrait jamais
une autre. Et ils savent bien que de nulle part il n'en
1
viendrait jamais une autre.
Ces deux réussites, les seules qui se soient jamais produites dans l'histoire du monde, leur paraissent d'un prix
infini. Une tendresse anxieuse, dissimulée et comme
résignée chez le Juif, (résignée à la dispersion), inexpiable
et comme forcenée chez le chrétien, les groupe autour de
la culture antique et française comme autour d'une survivance tous les jours plus dangereusement menacée.
Ici éclate la différence internelle de leurs deux races.

NOTE SUR M. DESCARTES

177

Tout Juif procède d'un certain fatalisme. Oriental.
Tout chrétien (actuel, français) procède d'une certaine
révolte. Occidentale. Contrairement à ce que l'on croit,
contrairement aussi aux plus fausses, aux plus spécieuses
des apparences le Juif, quand on le connait bien, trouve
toujours que c'est encore bien comme ça, que c'est toujours ça de pris, qu'on est bien heureux d'avoir au moins
eu ça, et qu'il est même étonnant qu'on l'ait eu. Le chrétien, toujours inconsolé, n'en a jamais assez. Un Dieu
est mort pour lui. Il regarde et trouve toujours qu'on est
bien malheureux.
Tous deux sont fatigués, ne l'ai-je point dit. Non point
tant de travail peut-être que d'un incurable souci. Le
creusement de l'incurable souci du peuple d'Israël, ce
creux de moelle qui court au long du creux de la tige de
cette longue race. Et par Jésus la greffe incurable de ce
souci sur les troncs plus drus de la force française. Ainsi
est née la plus belle race de peine qui soit jamais venue
au monde. Et ceci aussi est la réussite rare entre ces
quelques réussites. Pour obtenir une mélancolie de cette
profondeur incurable, aussi creuse et aussi mortellement
gravée il fallait cette greffe et ce sauvageon, il fallait
cette race et il fallait cette autre race, il fallait cette âme
et ilJallait cette autre âme et ce corps mortel, il fallait
un virus aussi antique introduit dans un corps jeune et
sain et il faut le dire sans défense. Il fallait un virus aussi
icre et aussi sacré, macéré dans la seule race d'Orient
qui ellt été créée contre l'Orient, concentrée par une
reconcentration de trente et de quarante siècles dans le
secret de cette race, brusquement inséré dans une race
neuve, dans tant d'innocence et tant de pureté, dans
12

f

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tant de grâce et de désarmement, dans cette moelle et
dans cette tendresse, dans tant de nouveauté, dans
tant de sève et tant de sang, dans un si beau corps
temporel, dans une si belle force matérielle, dans tant
d'audace et aussi tant d'âme inoffensive, il fallait tout
cela, il fallait l'opération de cette greffe unique pour que
l'unique inquiétude judaïque devînt l'unique inquiétude
chrétienne et pour que la royale sagesse et la royale
tristesse du roi Salomon devînt la tragique et plus que
royale détresse d'un Pascal. Il fallait tout cela, cette
macération trente et quarante fois séculaire dans le creux
d'une race graduellement vaccinée, ce brusque éclatement
dans une race saine et jeune et qui ne s'y attendait pas.
Eh quoi, dira-t-on, tout cela pour ces deux malheureux
qui descendent cette me et qw n'ont qu'une manie, ce~e
de philosopher. Voyez-les qui descendent, avec leurs airs
entendus. Regardez-les dans cette rue de la Sorbonne
où ils ne coudoient bientôt plus que des étrangers. Quoi,
dites-vous, tant d'affaires pour ces malheureux hommes,
philosophi philosophantes, de l'espèce la plus commune.
Oui, tout cela pour l'un ; et tout cela pour l'autre.
Pour le plus commun des Juifs Moïse a rapporté les tables
de la loi. Et pour le chrétien de l'espèce la plus ordinaire
Jésus est mort. Il n'y a que deux sortes de juifs : ceux
qui sont dévorés de l'inquiétude judaïque et qui jouent
tant de pauvres comédies pour le nier; (et pour se le
nier à eux-mêmes); ceux qui sont dévorés de l'inqui~tude
judaïque et qui ne songent pas même à le nier. Et il n'y a
que deux sortes de chrétiens : ceux qui sont dévorés de

NOTE SUR M. DESCARTES

1 79

l'inquiétude chrétienne et qui jouent tant de pauvres
comédies pour le nier; (et pour se le nier) ; ceux qui
sont dévorés de l'inquiétude chrétienne et qui ne songent
pas même à le nier. Ni l'une ni l'autre de ces deux fois,
ni la foi judaïque, ni la foi chrétienne ne sont des sortes
d'apparaux réservés aux êtres extraordinaires. Elles sont
en un sens, et Pascal l'avait fort bien dit, tout ce qu'il y
a de plus commun. Le même débat éternel et le même
débat capital se joue dans la vie de tous les jours, dans
l'homme de tous les jours. Moïse est tous les jours pour
le Juif. Jésus est tous les jours pour le chrétien.
Portant de si hautes destinées nos philosophes desc.endent. Ici encore éclate la différence et la contrariété
de leurs deux races. Le Juif trouve naturel d'être malade. ·
Fils et pour ainsi dire cellule et fibre élémentaire d'une
race qui souffre dans les siècles des siècles et qui vaincra
l'univers à force d'avoir été malade plus longtemps que
les autres, il dit, il sait que le travail spirituel se paye
par une sorte propre de fatigue inexpiable. Il trouve même
que c'est juste. Il trouve même que c'est encore très bien
comme ça. Il compte les jours où il va bien. Il les admire.
11 trouve qu'on a encore bien de la chance. (Au fond, il ne
le dit pas, mais il est un vieux Juif, et il trouve que le
Seigneur est encore bien bon comme ça, de ne pas être 1
pire). II compte les jours où il a pu travailler. En somme,
il y en a beaucoup.
Sournois, rebelle, fils de la terre, le chrétien vit dans une
révolte constante, dans une rébellion perpétuelle. Élevé
dans une maison où sa mère a travaillé pendant quarante
et cinquante ans dix-sept heures par jour à rempailler

�18o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des chaises, il n'a jamais accepté, il n'a jamais reconnu
que cette partie de la carcasse qui se nomme le cerveau
ne se conduisît pas et ne fût pas aux ordres comme cette
partie de la carcasse qui se nomme les doigts de la main.
Comme ses ancêtres (immédiats) (anciens et immédiats)
(lointains et immédiats) travaillaient dans les vignes et
dans les moissons des seize, dix-huit heures par jour,
dans les pleins jours d'été, dans les grands jours de juillet,
d'août et de septembre, de la première aube qui est
presque à deux heures du matin jusqu'au dernier crépuscule qui est presque passé neuf heures du soir, ainsi il
voudrait continuer, il voudrait en faire autant, lui aussi
il voudrait faire des coups de force. De là les accidents.
Il voudrait faire des drames et des tapisseries, des dialogues et des notes comme on rempaille des chaises, et
que la ligne vînt après la ligne et le vers après le vers
comme le cordon venait après le cordon L'insensé. Il
voudrait faire à sa table de travail, sur ces soixante-dix
décimètres carrés recouverts de grosse toile verte, ce que
ses ancêtres ont fait dans les immenses plaines du Val
et sur les côtes de Saint-Jean-de-Braye: des journées sans
nombre et des journées sans limites. Des journées pour
ainsi dire sans vieillissement. Des journées sans limitations
que les limitations mêmes du soleil. Des journées où c'était
le vigneron qui fatiguait la vigne, où l'échine lassait le
cep, où le moissonneur épuisait la moisson. Je dis plus:
où le moissonneur lassait la moisson. Des journées où
l'homme lassait la terre. Où l'homme lassait l'âge, et
tout ce qu'il y a d'éternel. Voilà ce qu'il voudrait faire,
le sot. Il n'accepte pas sa déchéance. Il sait, mais il ne
1JdUt pas savoir qu'il y a dans la plume un virus qu'il n'y

NOTE SUR M. DESCARTES

181

a point dans la houlette et la boue. Il sait, il ne veut pas
savoir, il se ment, (il le sait), il ne veut pas savoir qu'il y a
dans la plume un venin, un mystère, une réprobation,
un épuisement qu'il n'y a point dans la charrue et la
herse. Comme ses ancêtres il voudrait être le roi, et comme
ses anc:êtres un roi absolu. Comme ils commandaient à
leur tête et aux individus nommés muscles, ainsi il
voudrait commander au cerveau et aux individus nommés
nerfs. Il y trouve la différence. Comme tls se battaient
contre le tour de reins lui il se bat contre son foie. Il y
trouve la différence. Il est le premier de sa race qui est
forcé de filer doux. II est le premier de sa race à qui la carcasse n'obéit pas. Il est le premier de sa race qui est vaincu.
Le Juif est vaincu depuis septante et nonante siècles:
là est son éternelle force. Et là aussi sa victoire éternelle.

Le Juif est malheureux depuis Ève et depuis Adam et
par l'expulsion il a figuré la dispersion : là est son éternelle patience et comme une sorte de bonheur. Le Juif
est forcé de filer doux dans les siècles et dans les siècles :
de là le raidissement éternel de leurs nuques. Quand donc
ils s'en vont tous les deux le Juif essaie de calmer le
chrétien, de remontrer tout cela au chrétien, que c'est
encore très bien ainsi, qu'il faudrait pourtant s'y habituer.
(Et le Juif dit cela au chrétien, mais il sait très bien qu'il
parle, en ceci, au chrétien une langue étrangère et que
le chrétien ne l'entend même pas.) (Mais il continue tout
de même, parce qu'il faut bien, parce que c'est aussi
bien ainsi, de parler, de dire cela, de parler ainsi.) Le
chrétien regarde les jours où il va bien : il n'y en a pas.
Il regarde les jours où il travaille : quel mince réseau.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(Quand il aurait tant à dire, quand il se sent plein d'œuvres
qui jamais ne seront conduites sur les cortèges, sur les
zébrures du papier). Il ne regarde pas les jours de bonheur:
il n'y en aurait pas ; ce ne seraient même pas ~es dous
qui paraissaient nombreux le long du mur et qUI ne so~t
plus rien dans le creux de la main. Par un obscur besom
de compensation qui est au fond de toutes les morales et
peut-être de plus que les morales, p~ une sorte de :ag:use
et de sournoise opiniâtreté de tal10n contre so1-meme
et au fond d'apaisement des dieux il n'a pas cessé d'espérer
sourdement qu'en sacrifiant le bonheur il aurait au moins
le travail. Mais au fond il sait très bien que l'on n'a ni
l'un; ni l'autre.
Parce que ça serait trop beau .
Jésus a pu greffer l'inquiétude juive dans le corps
chrétien. Il fallait cela pour que la dévoration de cette
inquiétude, atténuée dans une race atténuée, ém~uss,ée
dans une ancienne race, habituée dans une race habltuee,
gagnât dans une nouvelle race, et presque instantanément,
une profondeur enfin incurable. Et Jésus n'a pas pu (ou
n'a pas voulu) greffer la patience juive dans le corps chrétien. Il fallait cela aussi, il fallait doublement cela pour
que fût produit un Pascal, pour que fussent obtenus ce
puits de détresse, ce désert de sable, cet abîme &lt;le
mélancolie.
Et le Jtùf et le chrétien savent très bien qu'en matière
de patience, ou plutôt sur le chef de la patience le Juif
est toujours plus chrétien que le chrétien. Les inquiétudes
du Juif sont devenues à base de patience. Elles sont
alliées, elles sont en ménage avec la patience, elles sont

NOTE SUR M. DESCARTES

conjointes avec la patience. Le chrétien est dévoré
d'une sourde révolte, d'une mauvaise volonté de rural
d'une rébellion sournoise de paysan. Il est le paysan qui'
regarde la grêle ravager sa rérolte et lui hacher son blé.
Il veut bien regarder. Il veut bien que la grêle tombe.
(Surtout parce qu'il ne peut pas faire autrement). L'année
prochaine il ressèmera du blé. Quand même il y aurait de
la grêle tous les ans, il ressèmera du blé toutes les années
prochaines, toutes les années suivantes. Seulement il
ne veut pas être content :

Nous sommes ces soldats qui marchaient par le monde
Et qui grognaient toufours mais n'ont famais plié.
Au fond il est permis de se demander si cette constante
révolte, si cette sournoise rébellion paysanne n'est pas
plus dans l'ordre chrétien qu'une certaine catégorie
de la patience. Combien de patiences ne sont que des
moyens de ne pas souffrir, patientiae non patiendi. Les
patiences de souffrir, patientiae patiendi, les patiences
combattives, les patiences débattues, les patiences
querellées ne sont-elles pas, n'entrent-elles pas infiniment
plus profond dans l'ordre chrétien que tant de patiences
qtù ne sont peut-être qu'anesthésiques et que sans doute
il faut ranger dans la catégorie de la paresse.
Je ne dis pas cela pour les patiences juives. Elles sont
tout autres. Elles sont trop à base d'inquiétude, elles sont
trop liées à l'inquiétude pour entrer jamais dans la catégorie de la paresse. D'ailleurs les Juifs n'entrent jamais
dans la catégorie du péché. S'ils entraient dans la
catégorie du péché, ils ne seraient pas juifs, ils seraient

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chrétienc;. Ils ne seraient pas de l'ancienne loi, ils seraient
de la nouvelle. Tout ce qu'ils peuvent faire c'est
d'entrer dans la catégorie de la désobéissance à la loi
de Moïse.
Je n'en dirai point autant de la loi nouvelle. Je n'en
dirai point autant des chrétiens. Combien de patiences,
(sec.rètement orgueilleuses d'être des patiences), (et d'avoir
vaintu l'impatience), (et d'avoir vaincu la colère), ne sont
que des détournements de l'épaule pour ne pas recevoir
le coup. Combien de patiences ne sont plus que la plus
savante, la plus impeccable tricherie avec la peine, c'està-dire avec l'épreuve, c'est-à-dire avec le salut, comme il
y a une autre patience, (la même),qui est la plus savante
et la plus implacable tricherie contre la race.
Combien de patiences ne sont que des inventions
anesthésiques, des gardes tenues infailliblement contre
la peine, contre l'épreuve, contre le salut; contre Dieu.
De mornes et sournoises abdications de la condition
même de l'homme. Des platitudes calculées pour que le
destin passe par dessus, ne pouvant nulle part accrocher
sa prise. Des mornes et des sourds et des sournois nivellements pratiqués pour que Dieu même porte à faux.
Des envasements égalitaires, des enlisements démocrates pour que nul ne dépasse, pour que rien ne dépasse
dans personne et qu'ainsi le sort, et qu'ainsi la peine, et
qu'ainsi l'épreuve, et qu'ainsi le salut ; et qu'ainsi Dieu
ne puisse pas jouer.
Telles sont les impiétés de toutes ces patiences. Telles
sont les impiétés de toutes ces prudences. Ou p,lutôt telle
en est la centrale impiété. Et je ne crois pas qu'il y en
ait de plus grande. Telles sont leurs sagesses. Pauvres et

NOTE SUR M. DESCARTES

mornes, plates et sournoises sagesses. Ce sont des patiences
de ne point patienter. Car patienter c'est souffrir, et
patienter tout de même. Patienter, c'est endurer. Ne pas
souffrir, refuser toute matière à la souffrance, refuser à la
souffrance ces points d'alignements infaillibles qu'elle
prend sur nous, ce n'est pas seulement tricher, ce n'est
pas seulement se dénaturer, et ce n'est pas seulement se
disgracier : c'est ne pas patienter. - Est-ce que tu crois
que ie vais endurer ça? disaient les bonnes femmes quand
j'étais petit. Ça, c'était n'importe quoi; tout ce qui n'allait
pas; tout ce qui leur déplaisait; que la voisine leur avait
dit un mot de travers; que leur progéniture, (elles en
avaient), leur avait manqué de respect, (ça s'était vu).
Elles étaient dans la saine tradition française et je dirai
dans la saine tradition de la paroisse française.
Elles ne voulaient pas endurer. C'est qu'en bonnes
Françaises elles se représentaient fort bien ce que c'est
qu'endurer. Tolerare, pati, tolerare tamen.
Dans le latin, dans le grec, et jusque dans l'allemand
tolérer c'est porter, supporter, élever, soutenir, soulever
un fardeau de peine. Tolerare, toUere, tulisse; tuli,
(t) latum; et il y a, dit Bréal, cc des traces nombreuses d'un
verbe •tulo. La racine correspondante en grec est -ro:À ou
rl.,,, d'où -rti),o:, « celui qui supporte», -rÀjjv!!:i «supporter»,
n-r&gt;.m1Œ « (ai supporté », noÀv--rÀo:, « qui supporte beaucoup ». - •.• - Tolero ne vient point directement de
tollo, mais d'un substantif perdu •tolus, •toleris. Gothique thulan « supporter», d'où l'allemand Ge-dul-d
« patience » (sur les consonnes germaniques, v. decem).
T«À«1v«, c'est celle qui supporte. Tti},m,o:, malheureuse, répète inlassablement le chœur antique. En

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

français, endurer, c'est trouver que c'est rudement dur.
Mais en français, c'est surtout ne pas endurer. (Je veux
dire c'est endurer parce qu'on ne peut pas faire autrement
et en dedans, comme disaient ces bonnes femmes, ne
pas durer, et comme elles disaient encore : se manger
les sangs).
Endurer ce n'est pas ne pas avoir des dents. C'est en
avoir et endurer qu'on vous les arrache. Et ensuite ce
n'est pas n'en avoir jamais eu. C'est en avoir eu et avoir
enduré qu'on vous les ait arrachées. Le martyr dans
l'arène n'est pas celui qui n'avait pas de membres. C'était
celui qui en avait et qui endurait qu'on les lui arrachât.
Et nous qui n'avons à donner, ou plutôt à ne nous laisser
prendre que de misérables jours, endurer, ce n'est pas
ne pas avoir de ces misérables jours, c'est endurer que,
cela même, on vous les arrae,he.
Ainsi semblables, ainsi différents
ainsi ennemis,
mais ainsi amis; ainsi étrangers, ainsi compénétrés;
ainsi enchevêtrés ; ainsi alliés et ainsi fidèles ; ainsi contraires et ainsi conjoints nos deux philosophes, ces deux
complices, descendent donc cette rue. Une autre différence, profonde, marche entre eux mais ne les disjoint
pas. C'est une différence entre deux remontante, une
autre différence de race, plus subtile, une scission de fissuration peut-être encore plus disjoignante. Le Juif sait
lire. Le chrétien, le catholique ne sait pas lire.
Dans la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent
le Juif peut remonter de génération en génération et il
peut remonter pendant des siècles : il trouvera toujours
• quelqu'un qui sait lire. Quand il remonterait à quelque

NOTE SUR M. DESCARTES

187

marchand de bœufs des plaines de la p1,lta ou à quelque
marchand de chevaux des immensités du tchernosioum,
quand il remonterait à quelque marchand d'allumettes
du Bas-Empire ou d'Alexandrie ou de Byzance ou à
quelque Bédouin du désert, le Juif est d'une race où
l'on trouve toujours quelqu'un qui sait lire. Et non
seulement cela, mais lire pour eux ce n'est pas lire un
livre. C'est lire le Livre. C'est lire le Livre et la Loi. Lire,
c'est lire la parole de Dieu. Les inscriptions mêmes de
Dieu sur les tables et dans le livre. Dans tout cet immense
appareil sacré le plus antique de tous, lire est l'opération .
sacrée comme elle est l'opération antique. Tous les Juifs
sont lecteurs, tous les Juifs sont liseurs, tous les Juifs
sont récitants. C'est pour cela que tous les Juifs sont.
visuels, et visionnaires. Et qu'ils voient tout. Pour ainsi
dire instantanément. Et que d'un seul regard ils parcourent, ils couvrent instantanément des surfaces.
Peut-être une pénétration plus profonde et pour ainsi
dire moelleuse est-elle réservée à celui qui ne sait pas
lire (on m'entend bien) et peut-être une troisième dimension est-elle accordée à celui qui n'est pas visuel. Quoi
qu'il en soit, et l'introduction de ce battement, ou plutôt
de la considération de ce battement, est d'une conséquence presque infinie, dans la catégorie sociale à laquelle
nous nous référons, et qui est peut-être la seule importante, le catholique, ou plutôt commençons par l'autre
bout, le Juif est un homme qui lit depuis toujours, le
protestant est un homme qui lit depuis Calvin, le catho- 1
lique est un homme qui lit depuis Ferry.
Un autre jour, et que je ne tiendrai pas à nous entretenir uniquement de Descartes, il faudrait essayer de

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

retenir et d'examiner quelques conséquences de ce
classement. Elles me paraissent infinies. Nul peut-être
ne peut le sentir autant que moi. Quand je suis en présence de Pécaut, je suis en présence d'un homme qui lit
depuis Calvin. Quand je suis en présence de M. Benda,
je suis en présence d'un homme qui lit depuis toujours.
Quand je suis en présence de moi, je suis en présence d'un
homme qui lit depuis ma mère et moi.
Quand je suis en présence de Pécaut je suis en présence
d'un homme qui lit depuis le seizième siècle. Quand je suis
en présence de M. Benda, (et peut-être de Bergson), je suis
en présence d'un homme qui lit depuis les siècles des
siècles. Quand je suis en présence de moi, je suis en
présence d'un homme qui lit depuis 1880 (Voir l'argent,
l'argent suite et surtout voir le cahier de M. Naudy).
Ou si l'on veut le Juif est lettré depuis toujours, le
protestant depuis Calvin, le catholique depuis Ferry.
Ou si l'on veut le Juif est alphabet depuis toujours, le
protestant depuis Calvin, le catholique depuis Ferry.
Ce que voyant le catholique fait un retour sur lui-même.
De quelque côté qu'il remonte il est inalphabet à la
deuxième génération. Ni ceux du Bourbonnais, ni ceux
peut-être de la Marche, ni ceux du Val de Loire et des
premier coteaux de la Forêt d'Orléans, aucun de ses
grands-pères, aucune de ses grand'mères ne savait lire
ni écrire. Et ils ne comptaient que de tête. (C'est dire
qu'ils comptaient mieux que vous et moi). Le catholique,
le français, le paysan se retourne vers sa race et de quelque
côté qu'il remonte il se heurte, aussitôt après son père,
aussitôt après sa mère, à ce quadruple front d'illettrés. Ni
son grand-père, ni sa grand'mère paternelle ; ni son

NOTE SUR M'.. DESCARTES

18g

grand-père, ni sa grand'mère maternelle. Il les reprend
dans l'autre sens. Ni ses deux grands-pères; ni ses deux
grand'mères. Il les reprend dans l'autre sens. Ni la
lignée de son père ; ni la lignée de sa mère. Et il serait
bien embarrassé de rt-monter plus haut. Étant pauvre
et français, catholique et paysan il n'a pas de papiers de
famille. Ses papiers de famille, ce sont les registres des
paroisses. Aucune famille discernée dans cette innombrable ascendance. Aucune tenure dans cette longue race.
Rien qui laisse trace dans les papiers des notaires. Ils
n'ont jamais rien possédé. Pauvres et peuple ils ont
laissé aux Juifs, aux protestants, aux catholiques bourgeois d'avoir une généalogie inscrite.
L'homme s'attarde, il considère longuement ce classement d11 monde et ce classement du monde lui paraît
nouveau. D'un côté ensemble tous les Juifs, tous les
protestants, toute la noblesse et bourgeoisie catholiques
(gens d'épée, gens de robe, gens des charges, hobereaux,
fermiers, tous propriétaires, propriétaires de batailles,
propriétaires de charges, propriétaires de terre) qui ont
tous leurs papiers de famille et en quelque sorte leurs
titres de propriété,- et lui qui n'a jamais rien eu, lui
catholique et pauvre, lui qui n'a jamais rien été, étant chez
lui, lui dont tous les papiers de famille ce sont les registres
des paroisses, lui dont les titres de propriété ce sont les
registres des paroisses, et lui qui jusqu'au jugement ne
sera jamais couché que sur les registres des paroisses.
Il s'arrête un peu ici. Il aperçoit une grande division
du monde. D'un côté le notaire (sous toutes ses formes),
de l'autre ces misérables registres des paroisses. D'un
côté le notaire, c'est-à-dire aussi l'officier de l'état-civil
'

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le maire, l'échevin, c'est-à-dire aussi le greffier. C'està-dire aussi l'agent de change. Et la corbeille et la coulisse.
Et le grand-livre de la dette publique. (Et les inscriptions
du Comptoir d'Escompte). De l'autre ces misérables
registres des paroisses.
C'est-à-dire d'un côté toute l'inscription historique.
De l'autre ces misérables registres des paroisses.
C'est-à-dire d'un côté toute l'inscription temporelle.
De l'autre ces misérables registres des paroisses. C'està-dire le livre des baptêmes.

1
1

L'honime se retourne vers sa race et aussitôt après son
père et sa mère il voit s'avancer ce front de quatre et
aussitôt après, aussitôt derrière il ne voit plus rien qu'une
immense masse et une innombrable race, aussitôt après,
aussitôt derrière il ne distingue plus rien. Pourquoi ne
pas le dire, il s'enfonce avec orgueil dans cet anonymat.
L'anonyme est son patronyme. L'anonymat est son
immense patronymat. Plus la terre est commune, et plus
il veut être poussé de tette terre. Plus la nuit est opaque,
et plus il veut être sorti de cette ombre. Plus la race est
commune et plus il a de joie se1.,rète et il faut le dire
un secret orgueil à être un homme de cette race. Il est
bien le même homme dans le goût de sa race qu'il est
dans le goût de tout. Il est bien le même homme qui ne
s'est jamais vêtu que d'une étoffe commune, qui n'a
jamais écrit que sur du papier commun, qui ne s'est
jamais assis qu'à une table commune. Et ce goût du
commun et du pauvre, qui est chez nos riches le crime le
plus affreux, et la plus ignominieuse indécence, étant
la plus monstrueuse affectation, la plus criminelle et

NOTE SUR M. DESCARTES

la plus monstrueuse dérision, la simulation la plus frauduleuse et justement celle à qui il ne sera point pardonné,
- n'est pour le pauvre que la plus dénuée décence. Ce
qui chez le riche n'est que la plus graveleuse et la plus
perverse invention de l'orgueil et de la perversité,
(Tolstoï), n'est chez le pauvre que la plus pauvre décence.
Ainsi notre homme ne veut être qu'un arbre dans cette
immense forêt, un épi commun dans cette immense
moisson.
Un citoyen de l'espèce commune, un chrétien de la
commune espèce.
Le citoyen dans le bourg'; le chrétien dans la paroisse.
Et un pécheur de la plus commune espèce.
Il regarde vers sa race et comme dans le pasc;age de la
mer Rouge une muraille de vague masquait l'énorme
Océan suspendu derrière, ainsi cette muraille de quatre,
ses ~eux gra?ds-pères, ses deux grand'mères, lui masque
le silence dune innombrable race. C'est comme une
paroi de l'Océan même. Et comme on ne sait rien de
cette énorme masse qui est derrière la paroi, sinon que
c'est de l'eau, ainsi il ne sait rien de cette immense race
qui est derrière cette muraille de quatre, sinon que c'est
de la chrétienté.
Et il s'enfonce avec joie dans cet énorme anonymat.
Il regarde vers sa race. Cette muraille même cette
muraille de quatre, ellese présente, cette muraille d'illettrés,
ce rang de quatre, il se présente lui-même comme un mur
de silence. Et il remonte, et il se plonge non pas seulement avec joie dans cet énorme anonymat. Il s'y enfonce

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avec une joie secrète. Mais il s'y enfonce aussi avec une
sorte d'accomplissement, de couronnement, de plénitude
d'humilité. Et ne s'y enfoncerait-il pas avec un couronnement et une plénitude d'orgueil.
Et plus encore peut-être avec on ne sait quel gollt et
quelle réussite et quelle plénitude d'anéantissement.
Quand il est fatigué, et il l'est toujours, il se dit que
le paysan aussi est toujours courbaturé ; et qu'il n'en
travaille pas moins ; et qu'il n'en travaille que mieux.
Ce n'est pas seulement une consolation, c'est une théorie.
Il a inventé cette théorie, qu'on travaille mieux quand
on est au moins un peu fatigué. Comme il l'est toujours
beaucoup, il manque un peu de compétence en matière
d'un peu de fatigue. Et il manque tout à fait de l'autre
terme de la comparaison, qui est de savoir ce que serait
et ce que ferait quelqu'un qui ne serait pas fatigué du
tout. Il a exposé longuement sa théorie. Il prétend que
la fatigue du matin est la tradition du travail de la veille
au travail du lendemain, que ce résidu de la fatigue du
matin est la légation de la fatigue et du travail de la
veille à la fatigue et au travail du lendemain, qu'elle
est comme un ferment aigri, comme le levain de la
veille et qui fera lever le pain du jour. C'est une belle
théorie, pour les gens fatigués. Il prétend que le paysan,
que le voiturier se réveille toujours avec les reins cassés, les
jambes raides, et des courbatures qui lui font jurer le
nom du Seigneur, mais qu'il se lève tout de même et qu'à
midi il n'y pense plus. (Ce qui enlève un peu de sa raison
à la comparaison, c'est que lui, à midi, -il y pense encore).
Telle est sa théorie de la fatigue et du travail. Il a beau-

NOTE SUR M. DESCARTES

1 93

coup de théories. Ce qu'il y a de plus fort c'est qu'avec
tant de théories il travaille tout de même, et beaucoup.
Et il produit tout de même, et beaucoup. Et quand il
travaille et quand il produit, on ne s'aperçoit pas qu'il
a des théories. Il a cette théorie que ce restant de la
fatigue de la veille est ce qui opère d'un jour à l'autre,
d'un jour sur l'autre, la continuité de l'œuvre.
Quand il est vraiment fatigué, son appareil mental lui
refuse tout service. (Comme à tout le monde, mais il a
encore cet orgueil de vouloir que ce soit beaucoup plus
et pour ainsi dire beaucoup plus éminemment qu'aux
autres). Et son appareil d'écriture lui manque le premier,
sa machine à écrire, et lui manque carrément, tout ce
qu'on apprend chez Janet, sa machine à faire la graphie,
ses images visuelles et appareils moteurs. Il veut y voir
une rançon justement de ce que ses grands-pères ne
savaient ni lire ni écrire. Sa race n'a pas encore eu le
temps de s'habituer. Ni les images visuelles n'ont eu le
temps de lui entrer dans la mémoire. Ni les appareils
moteurs n'ont eu le temps de lui entrer dans la main. Il
est le premier de sa race qui écrit. Comment s'étonner
que sa race en lui ne sache pas encore écrire, ou enfin
ne sache pas bien. Qu'elle ait si souvent et tant de manques
dans l'écriture. Tant de défaillances. Tant de défauts. Ce
sont les ratés d'une machine non assouplie, non habituée,
non entraînée, et qui n'est mise en branle que depuis une
ou deux générations. Mais plus affreux sera ce défaut,
plus affreuse sera cette rançon, plus précieuse sans doute
sera le bien dont elle sera la rançon, et ce bien sera justement d'être sorti d 'une race, de tremper directement
IJ

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans une race encore toute plongée dans le secret de ne
pas savoir lire, dans le silence et l'ombre de n'avoir jamais
porté la main sur une plume.
Mettre la main à la plume, ce solennel propos du troupier
légendaire lui paraît plein d'un sens mystérieux. Mes
chers parents, je mets la main à la plume, c'est pour vous
dire que le capitaine... Il entrevoit à ces mots un sens redoutable. Ainsi passé son père, qu'il n'a pas même connu,
passé sa mère nul de sa race n'a ;jamais mis ~a main à 1~
plume. Et sa mère même a une écrit~e s1 g~u~e, s1
maladroite, si peuple et si manuelle, s1 peu écnvam. Il
est le premier, et comme seul. Lui-même s~ maladroit. ~t
vraiment si peu habitué. Avec ses gros doigts maladroits
où toutes les engelures de l'enfance ont laissé leurs diffor-

1

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,,
1

mités.
Cette plume, son instrument propre, elle lui paraît
un instrument dangereux. Il la découvre un instrument
dangereux. Mais il a des compensations. Quand ça ~arc~e
bien, quand les mécanismes sont montés, quand 11 écnt,
il ne trouve pas que c'est un instrument dangereux.
Quand ça ne marche plus, quand les mécanismes so~t
démontés, quand il est sans nerf devant son papier
commun, il peut se dire que c'est très bien de ne pas
savoir écrire, d'être un mécanisme démonté, parce que
c'est un brevet d'inhabitude. (L'habitude étant, dans
ce système, le plus dangereux, le seul dangereux ennemi).
Un brevet d'être nouveau.
Il y a dans l'écriture un durcissement propre. 11 y a
dans l'imprimé un vieillissement propre. Les jours où il
ne peut pas travailler l'homme se dit que c'est la preuve
que par la nouveauté de sa race intellectuelle il échappe

NOTE SUR M. DESCARTES •

1 95

à~~ d~cissement, à ce vieillissement. Que c'est la preuve
qu il n est pas un être habitué.
Quoi qu',on ~crive, (et ce serait une autre question), il
Y a d~s ~ écnture même un durcissement. Quoi qu'on
fasse ~pnmer, (et ce serait une autre question), il y a
d~s l'imprimé un vieillissement et une vulgarité. (Le vulgaire, dans ce système, étant le contraire du commun).
(Le vulgaire est de la foule, le commun est au contraire
du peuple). Les jours où ça va bien, notre homme fait
comme tout le monde. Il écrit et fait imprimer. Les jours
où ça va mal, il se rappelle qu'écrire et faire imprimer
sont les premiers durcissements et vieillissements de
la mort.
Quoi qu'on écrive, il y a dans l'écriture un durcissement
qui ne sera plus assoupli. Quoi qu'on fasse imprimer il y
a dans l'imprimé un piétinement de mémoire que nulle
abrogation n'effacera jamais. On a trop foulé ce sentier.
(Quand même ce seraient de belles traces). On a trop
marché sur cette route. (Quand même ce seraient des armées
victorieuses). Quand l'homme était cendre et poudre,
son néant même était grand. Son néant même était beau.
C'était encore de la terre. Et même quand il était de la
boue sa bassesse même était grande. Cette: boue, c'était
encore du limon de la terre. Le creux même de la route
était encore de la terre et l'ornière de la route était comme
un sillon. Nos malheureuses mémoires modernes ne sont
plus que des macadams. Et toujours les encombrements
de ces trains de bagages.
li Ya un raidissement de l'inscription, il y a un durcissement de l'écriture ; et il n'y a pas seulement une dureté
de l'imprimé : il y a les innombrables duretés superposées

•

�1 1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des innombrables imprimés. Tout homme moderne
est un misérable journal. Et non pas même un misérable
journal d'un jour. D'un seul jour. Mais il est comme un
misérable vieux journal d'un jour sur lequel, sur le même
papier duquel on aurait tous les matins imprimé le journal
de ce jour-là. Ainsi nos mémoires modernes ne sont jamais
que de malheureuses mémoires fripées, de malheureuses
mémoires savatées.
L'illettré des anciens temps lisait au livre même de la
nature. Ou plutôt il était du livre même, il était le livre
même de la création. Le lettré de tous les anciens temps
était un homme de livre(s) et lui-même il était un ou
quelques livre;;. Le moderne est un journal, et non pas
seulement un journal mais nos malheureuses mémoires
modernes sont de malheureux papiers savatés sur lesquels
on a, sans changer le papier, imprimé tous les jours le
journal du jour. Et nous ne sommes plus que cet affreux
piétinement de lettres.
Nos ancêtres étaient du papier blanc et le lin même
dont on fera le papier. Les lettrés étaient des livres. Nous,
modernes nous ne sommes plus que des macules de jour-

1'

1 I·

naux.

Pris d'une sorte de profond effroi devant son métier
propre et devant ce que ce métier est devenu et devant
la condition faite aux hommes de son temps, l'homme se
retourne vers sa race non plus même avec cette secrète
joie, non plus même avec ce secret orgueil, mais avec une
peureuse, une timide reconnaissance d'avoir au moins
un peu échappé à cet avilissement, c'est-à-dire d'y avoir
si longtemps totalement échappé dans le passé de sa

li

1

NOTE SUR M. DESCARTES

r97

race. Et il a l'impression que ce qu'il tient de cela ce
n'est rien moins que ceci: c'est d'être récemment s~rti
des mains de son créateur.
Dans le silence et l'ombre de l'âme illettrée quelle est
donc cette vertu profonde ; et surtout quelle est cette
grâce profonde. N'est-ce pas la vertu même et la grâce du
désarmement de l'ombre. N'est-ce pas la grâce même du
détendement de la nuit. Les lettres ne sont-elles pas toutes
des lettres d'affiches lumineuses. Les lettres ne sont-elles
pas toujours des rampes de gaz. Les lettres ne sontelles pas toujours alternatives. Les lettres ne sont-elles
pas toutes des enseignes lumineuses et des appareils de
publicité lumineuse et les lettres ne sont-elles pas toutes
et ~oujours inte~ittentes. Les lettres ne sont-elles pas
to~1ours celles qw brisent et qui criblent et qui crèvent la
nmt.

Les lettres ne sont-elles pas toujours de ces lettres
articulées qui découpent dans la nuit des publicités
monstrueuses. L'homme. se retourne vers sa race, vers
cette.longue nuit non troublée. Comme ce silence et cette
ombre sont plus près de la création. Comme ils sont
seuls nobles. Comme ils sont seuls près de la création. Tout
le reste est industrie. Tout le reste est fatras. Tout le reste
est alphabet.
L'homme se retourne vers l'innombrable, vers le tacite
vers l'immense océan de sa silencieuse race. Quelle réserv~
(Et lui qu'en a-t-it fait). Quel trésor secret. (Et lui ne
l'a-t-il pas dilapidé). Mais surtout quel mystérieux prolongement. Comme ces océans qui se prolongent de latitude en latitude, ainsi le silence premier, rompu de toute
part ailleurs, s'est prolongé d'âge en âge dans le silence

�NOTE SUR M. DESCARTES

198

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de l'ignorance de l'âme. Et cette silencieuse race est le
seul écho que nous puissions percevoir du silence premier
de la création.
Silence de la prière et silence du vœu, silence du repos
et silence du travail même, silence du septième jour mais
silence des six jours mêmes ; la voix seule de Dieu ; silence
de la peine et silence de la mort ; silence de l'oraison ;
silence de la contemplation et de l'offrande; silence de la
méditation et du deuil ; silence de la solitude ; silence de
la pauvreté ; silence de l'élévation et de la retombée,
dans cet immense parlement du monde moderne l'homme
écoute le silence immense de sa race. Pourquoi tout le
monde cause-t-il, et qu'est-ce qu'on dit. Pourquoi tout
le monde écrit-il, et qu'est-ce qu'on publie. L'homme se
tait. L'homme se replonge dans le silence de sa race et de
remontée en remontée il y trouve le dernier prolongement
que nous puissions saisir du silence éternel de la création
première.
Comme tout homme de ce temps et digne du nom
d'homme, comme tout homme de ce temps honteux de
son temps, fier de sa race, tournant le dos à tout un monde
l'homme se retourne vers sa race. Qu'en reste-t-il au
monde. Qu'en reste-t-il en dehors de lui; et en lui qu'en
reste-t-il. Il se retourne, il veut au moins se retremper
dans la mémoire qu'il en a. Derrière sa mère, derrière son
père, qu'il n'a pas même connu, cette muraille, cette
silencieuse paroi, ce rang de quatre illettrés. Et une parole
remonte à l'homme du fond des temps : La lettre tue.
Littera occidit. Littera necat. Comme tant d'autres il
savait ce mot de meurtre et il ne savait pas que c'était

1 99

un mot . de meurtre. Il répétait ce mot de meurtre e t 1·1
ne_ vo~ait pas que c'était un mot de meurtre. Il n'avait pas
pns littéralement cette rédargumentation de la 1 tt
Il • ·t
.
e re.
~ avai pas pns au pied de la lettre cette rédargumentation de la lettre.
Cette parole que 1~ lettre était un instrument de meurtre
et peut-être le seul mstrument de meurtre.
Et que dans la lettre était l'appareil même d 1
mort.
e a
Et comme éc~appé d'un immense danger il considère
ses ancêtres qw ne connaissaient pas la lettre Un
t
de sa grand'mère, oublié quarante ans, lui rem.onte soumo
.
. su mes
dain : J e ne sais pas mes lettres• ou ·. Je n'a.i 1amais
lei#
es, ou : On ne m'a jamais appris mes lettres, disait-elle
un peu honteuse (ou animée de quel secret orgueil) .
car en même temps elle se considérait un peu (et mêm;
beaucoup) comme une curiosité, comme une rar té
~mm~ un être d'un autre temps. (Elle ne croyait p~ si
bien dire. Elle était rudement d'un autre temps) EII
était fort i_nte~gente. Elle voyait bien à quoi elle assistait~
Eli~ voyait bien toute la montée de l'enseignement primaire. Elle, voyait
. . bien que tout le monde allait à l'éCO1e.
- Je n ai 1amais été à l'école, disait-elle. Ou de préférence :

-: On_ne m'a jamais envoyée à l'école. Quelquefois elle
expliquait :

- A cet dge là je travaillais. Ou de préférence :
- A cet dge-là tout le monde travaillait.
Je voudrais bien savoir s'il y a un âge, à présent, où
tout ~e monde travaille ; et à quel âge tout le
d
travaille.
mon e

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle n'avait pas été à l'école, mais elle avait été au
catéchisme.
Elle disait encore :
- On ne savait même pas ce que c'était qu'une école.
Elle disait encore.
- Je ne sais même pas lire les noms des rues.
Et elle disait encore :
- Je ne sais pas lire le journal.

Le journal, la plus grande invention depuis la création
du monde et certainement depuis la création de l'âme,
car il touche, il atteint à la constitution même de l'âme.
Le journal, seconde création. Spirituelle. Ou plutôt
commencement. point d'origine de la décréation. Spiri-

11

i11

"

tuelle.
Point d'origine d'une deuxième création. Ou plutôt
pointd'origined'unedégradation,d'unedéformation,d'une
altération qui constitue réellement le commencement
de la décréation. Au moins de la décréation de la création
éminente, de la création essentielle, de la création centrale,
de la création profonde qui est la création spirituelle.
Et en elle, par elle, des autres. Et ici il faut bien s'entendre.
Je suis convaincu qu'il y a des bons et des mauvais
journaux. Je suis convaincu surtout qu'il y en a des mauvais. Et il y a aussi ceux qui sont bons et mauvais. Dans
des proportions variées. J'admets qu'il y ait tout un
échelonnement. J'admets que nous ferons une table des
valeurs. Eh bien Ice que je dis, c'est que ce n'est pas cette
table des valeurs qui m'intéresse.

I! 1
1 1

NOTE SUR M. DESCARTES

C'

I

201

est e registre même où il se fait , 11
des valeurs.
qu e e est une table
. Je. sui~ convaincu qu'il y a des bons et des mauvais
unpn~és. Et peut-être beaucoup d'entre-deux J
.
convamcu qu'il y a une bonne et une mauvais~ e sws
et peut-être beaucoup d'entre-de
C
,.
presse;
c'est que la bonne
ux. e qu il y a de bon,
ut êt
presse est quelquefois mauvaise et
pe - re souvent • et que 1
.
jamais bonne. C'est' tou·ours lea mauvaise presse n'est
versibilité et de la dé~ d t
mêm~ système de l'irréjours. On ne a
.
. a a io~ contmue. On perd tou1
. ~ gne Jamais. Eh bien! ce que je dis c'est
_es mauvais Journaux font infiniment plus de mal
que
Journaux que comme ma
.
comme
infinitivement plus d
uvlais, la mauvaise presse fait
e ma comme pres~
mauvaise. Et c'est . .
,e que comme
Bergson : une mau;:s e~:né que nous_ rejoignons notre
e I e toute faite est infi .
p1us pernicieuse
comme
toute fait e que comme mauvais
mment.
.d
une I ée fausse toute faite est infi .
e,
comme toute faite que comme f
mment plus fausse
ausse.
(à suivre)

CHARLES PÉGUY

�AMOUR COULEUR DE PARIS

202

203

II
Les ombres peuvent descendre;
La rue et l' dme sont prêtes.

AMOUR COULEUR DE PARIS
I
Tout le meilleur de l'azur,
N'en reste-t-il qu'une cendre -

Mais il faudra que tes yeux
Me regardent de tout près
Pour que ie les reconnaisse.
Il faut te pencher un peu
Maintenant que c'est la nuit;

Soir impalpable -

et des murs ?
Pourtant les vitres encore
Te font des sources de ciel,
Tremblantes, mais non taries;

I"

Du ciel pour une heure encore,
Du bleu qui serre le cœur,
Amour couleur de Paris.
,1

Te pencher sur mon épaule,
Amour couleur de Paris.
JULES ROMAINS

�EXPLICATIONS

EXPLICATIONS

,1
1

Une longue confiance dispense de vieux amis, des collaborateurs fidèles, de s'expliquer encore entre eux sur
les termes et les raisons de leur accord. Mais essaient-ils
de les expliquer au public ? Toute formule appellera
complément, ou bien retouche. Plus je relis le _p~ogramme publié ici-même dans le numéro du 1er JUln,
plus il me semble que l'expression dépasse et fausse un
peu la pensée de l'auteur. Il ne f~udr~itt pas-:-- notre
directeur tout le premier ne voudrait pomt - qu elle ptlt
donner le change sur notre pensée à tous. L'occasion
s'offre ainsi de préciser des réflexions générales que nous
devons retrouver maintes fois sur notre route : Comment
ne pas nous demander, d'abord, si l'cc indépendance » de
l'art a rien à faire avec sa « gratuité »? Et comment,
s'il est question d'alléger «l'exigence de la guerre sur nos
esprits», ne pas nous entendre pour éviter t~ute attitude,
tout essai d'influence où la France pourrait perdre sans
que l'art ait chance d'y rien gagner ?
Tout art n'est pas gratuit, la chose est stlre. Et peut-il
exister même un art littéralement, absolument gratuit ?
On s'entend bien, sans trop de peine, sur l'indépendance
de l'art : une œuvre «y est» ou« n'y est pas»; elle« existe»
ou« n'existe pas»; la tendance que par ailleurs on jugera

la plus fâcheuse n'empêche pas une œuvre d'exister •
et la tendance réputée la plus noble ne fera pas, à elle seule:
qu'une œuvre existe. Pourtant nous ne sommes pas
des êtres sans tendances ; nous sommes fils de la terre.
C'est la vie en nous qui demande à se traduire en art
aussi bien qu'en pensée. L'art insatiable se nourrit de
toute la vie : de toute la vie _extérieure et de toute
la vie intérieure; de tous les spectacles, de toutes les
tendances. Ce n'est pas cela qui dispose, mais c'est
cela seul qui peut proposer. L'art n'est donc pas« indépendant » en ce sens qu'il se nourrirait de lui-même ; il est
1 autonome», c'est-à-dire qu'il a ses lois et ses exigences
propres: rien, en droit, n'est exclus dé l'art· mais aussi
rien n'accède à l'art sans se plier à ses conditions spécifi~ues. Plus la vie est intense, plus elle a de peine à se
plier : trop riche, le spectacle trouble la vision ; trop
forte, la tendance égare l'expression. Mais où l'art est le
plus difficile, c'est là qu'il est le plus grand, le plus beau.
Nul artiste ne commence par jeter sur le monde un
regard préalablement « dépouillé » ; ce serait un regard
terne, indifférent, sans choix. Le regard, qu'un intérêt
oriente et trouble d'abord, ne « se dépouille » que dans
l'acte même de la vision, et pour mieux voir. Une discipline pe:Ut l'y aider : ce n'est pas pour rien que, depuis
la Re~a.issance, on a tant réfléchi sur l'art ; ce n'est pas
pour nen que s'est élaborée la distinction de l'éloquence
et du lyrisme, ni que s'est formée la notion d'une« poésie
pure», ou même la doctrine de« l'art pour l'art». Tout de
même, la poésie ne date pas de Baudelaire ; et l'art ne
date pas de la Renaissance. Si la méthode faisait tout
Flaubert n'aurait pas à se sentir petit devant Homère o~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

2o6

' l

1

1

Cervantès.La« pureté» de l'art adépendu,dépend encore
de partis pris autrement larges. De même qu'une grande
âme, tendant au bonheur, ne le veut pas trouble et précaire, obtenu par chance ou par fraude, pareille~ent le
grand artiste ne veut pas une admiration de conmve~ce
et de complaisance, une rencontre facile - soit par chance,
soit par fraude - avec un faux goût que satisferait tout
rappel de beautés connues, d'émotions déjà classées. Il
veut une puissance honnête, et qui dure. Plus simplement
_ Rivière l'a fort bien dit-« il ne veut rien d'autre que
ce qu'il fait». Il ne louche donc pas à côté, vers des ressources étrangères ; comme il ne supprime rien de ce
que commande son vrai propos. L'exclusive ar~eur du
génie, cette« érosion de l'accidentel» dont parle N1etzsch~,
a plus fait qu'aucune esthétique et plus fait qu'aucune en1
tique pour enseigner aux artistes la p~eté des moyens.
Telle est la sincérité de l'art. La sincérité pure et
simple, la franchise est autre chose ; et chacune· à son
tour fait tort à l'autre, l'artiste devant borner ses aveux,
ses confidences, aux limites de son propos. Or, dans notre
littérature française, qui fut une des plus agissantes,
des plus constamment tendues vers l'action, cette «absc_mce
d'hypocrisie » dont Rivière la loue à bon droit a-t-elle
·p
attendu, pour paraitre, le prétexte d'un art gratm_ ·
Le chrétien qui veut s'humilier tel qu'il est, l'antichréhen
qui s'accepte et s'affirme tel qu'il est, sont hommes fort

il'
I.

Evidences; mais:auxquelles on ne s'ouvre pas vite, quand

à vingt ans, on a reçu d'abord l'empreinte de Flaubert. Il faut

alors quelque travail pour ajuster ses do~~es a~xpréférences les
plus nettement senties, et ne pas humilier Lucien Leuwen ou Le
Lys dans la Vallte devant Maàama Bovary ou Salammbd.

EXPLICATIONS

2f!YJ
tendancieu~ ; et c'est ~eur tendance même qui les porte
~ la franchise. Notre sincérité leur doit beaucoup. Pour
smcèrement se connaître, faudrait-il donc ne tendre à
rien, ne rien vouloir ? N'est-ce pas, encore ici, l'ambition
des conquêtes durables qui se traduit par une horreur des
faux-semblants? -Certes, il n'est pas aisé de se découvrir
soi-même, ni comme individu ni comme peuple, à la lumière
d~ ~ournaise d'une guerre ou d'une révolution. Mais,
ains~ qu~ pour l'art, le résultat vaut bien la peine: où
la sincérité coûte le plus, c'est là, non pas ailleurs, qu'elle
a le plus de prix.

Personne en cette Revue ne traitera de gratuites des
œuvres dont la tendance, tout simplement, lui agrée ; et
le mot « gratuité », sous la plume de Rivière n'avait
certainement qu'un sens tout relatif. J'entre dan; ce sens•
j'accorde que l'art domine avec moins d'effort une matièr;
pe~ riche ou d'avance épurée ; j'accorde (encore qu'on
pwsse le contester) que sa nature propre se révèle surtout
dans ses jeux les plus libres, les plus légers, et que, par
leur exemple, le respect de la forme se maintient, s'affine,
et profite à des travaux plus lourds de vie. La littérature
de paix - j'entends celle de tous les siècles - en cela
nous offre assez de modèles, assez de leçons. D'autres
modèles seront les bienvenus; devons-nous craindre d'en
1?~quer ? - La thèse ici soutenue semblait être : que
l e~gence de la guerre sur les esprits, appelle, pour contrepoids, la re:herche volontaire d'une certaine gratuité.
Or, q~and bien même j'accepterais la thèse, je trouverais
à redire aux considérants.
D'abord, je ne consens point qu' « un des méfaits

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1 1

,1 1

les plus graves de la guerre soit d'avoir préoccupé les
esprits ». Cette guerre qui nous coûte dix-sept cent mille
hommes, qui a mis notre avenir en suspens, et l'y laisse,
a bien fixé, durant cinq ans, toujours sur les mêmes
images, nos sentiments et nos idées ; elle a presque
suspendu, pour tout le reste, le travail intérieur des
esprits. Mais la véritable« préoccupation», ce serait, dans
un même travail continué, l'intervention d'idées étrangères qui la faussent, produisant un désarroi des arguments, des habitudes, des principes et des méthodes. A
ce compte, la grande guerre a « préoccupé • la pensée
française dix fois moins que la longue querelle janséniste,
et, je crois, un peu moins que l'Affaire Dreyfus. Nous
sommes loin d'y avoir pensé positivement dans la mesure
de son importance. Ne risquant pas d'y penser trop,
risquant d'y penser trop peu, nous devons y penser bien.
Et je ne consens donc point davantage que le
«détournement» du génie français, son absorption dans
une tâche, doive s'appeler une déformation 1 . Ce qui
déforme l'esprit, c'est de penser tout ensemble à ce qu'on
fait et à ce qu'on ne fait pas. Plus d'un esprit s'est déformé
sans doute. Ceux qui constamment ont pensé en deçà, au
delà de la guerre, au-dessus, au-dessous, à côté, ne sont
pas les moins prêts à chercher maintenant, dans l'art,
1. Peut être Riviére en veut-il surtout à la • littuature de
guerre ,. Ce que j'en ai lu ne me rend pas glorieux; ce que j'en
ai lu ne me fait pas honte. Même si l'on met à part de beaux livres,
comme ceux de Duhamel, cette littérature apparait monotone,
inégale, bien réduite par tant d'absei:ces; mais plus franche, pl111
simple qu'on ne l'eût attendue ; plus pauvre, non plus impure
que la littuature du temps de paix. Je vois, sur une jachère,
quelques essais de culture; non pas un "aste champ empoisonné.

EXPLICATIONS

• 209
autre chose que l'art M .
ont été tournées d . ais ceux « dont toutes les idées
ans un seul sens
t
mal préparés à ce qu'est
» ne s:. rouvent point
de création : « ne rien se t~ur v~us, Rivière, le travail
n Ir, ne nen voul . d'
ce qu'on fait ».
oir autre que

Je ne consens point ,
l'idée de la guerre soi(:écune P:nsée que domine encore
.
essairement prise
sous ' un
esclavage 1ntellectuel » v · · •
telle pensée, n'étant pl~ :;r!:!::e~t le_ ten:ips où une
1obligation diFecte
de servir peut c
dro'
,
, omme toute autre pensée
it •· Voici le temps où ell '
' c pousser
ob'
e n est plus arr'té
Jet par une pression du dehors t e e sur son
. t .
,
' e ne peut ,
mam enir qu en vertu d'une exi
.
.
sy
qui naîtra d'elle a donc chan d~ence ~térieure ; où ce
ce accroitre « les
d •
naturels de notre inspiration M . ,
pro wts
'
•
•· ais c est aussi I t
e emps de
l expérience véritable •
ne relève pas tant de 1' qw, en ?résence de tels événements
t
a sensation que de la ém .
'
oute chaude. C'est le tem s du té .
m oire encore
ment du témoignage s p
' mo1gnage, non pas seulea vu, mais sur ce qu'ourn ce quoén a vécu et sur ce qu'on
•.
a pens sur ce q •
v01s1nage du fait. Ce temps ·1 ,f
u on pense, au
'il
• i ne aut pas le perdr
qu passera très vite B' tôt
e, parce
légende et de l'hi t . . ien
commencera l'ère de la
s o1re. Penser la
reconstruire avec un
.
guerre, alors, sera la
•
e vraisemblance plus
.
assurée, selon que les tém .
ou mo1ns
ce mot - seront plus o oign~es- au sens où je prends
d"-u moms exacts et co l
1.Wurageons aucun tém .
mp ets. Ne
de distrair
. o1gnage, et ne faisons pas exprès
e aucun témom 1
Car je ne consens pas surt
aient besoin d'être aidée Lout,_que les puissances d'oubli
il n'en coûte pas t t ds. a VIe continue d'elle-même;
an e se remettre à vivre· Vraiment,
.
14

�,1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
210

devant ce bel été, dans les rues ou sur les routes, devant
les femmes qui passent ou les enfants qui jouent, et chez
vous, devant un beau livre retrouvé, vous pensez souvent
à la guerre, sans vous forcer, malgré vous? Pour moi,
j'oublie, mon cher Rivière; vous oubliez; je ne vois personne qui ne soit tenté d'oublier. Car tout agit dans le
sens de l'oubli: pour bien sentir et comprendre ce que la
guerre a changé, ou bien ce qui existait avant elle et toujours mais qu'elle nous a montré sous un éclair soudain,
il faudrait sans cesse creuser sous l'apparence et rétablir
à grand'peine un enchaînement de rapports secrets.
D'un côté, ce qui a le plus de pouvoir sur l'homme : les
sensations, l'action présente, les habitudes. De l'autre, ce
qui n'a nul pouvoir, sinon celui que l'homme veut bien
lui donner : des souvenirs pâlissants, des idées peu mûres
et mal affermies ... Il est superflu d'accourir au secours
du parti le plus fort.
Combien il me plairait de reconnaître, dans les dernières
pages du programme, une réponse anticipée à toutes mes
objections I Loin de se désintéresser des graves problèmes
posés par la guerre, la Nouvelle Revue Française, il est
vrai, promet aux discussions politiques et sociales l'accueil
qu'une revue littéraire aurait plein droit de leur refuser.
Pourtant un malentendu reste à craindre : la guerre, avec
tout ce qui s'y rattache, c'est «problèmes» - pourraiton croire - c'est «discussions», donc politique et journalisme. Le reste est «littérature »; le reste appartient à
l'art; car l'art, c'est le naturel ; et le naturel c'est le
gratuit. - Cela, nul de nous ne saurait le penser. Vous
ne le pensez pas, Rivière. Je me garderais de douter,
même si vous ne m'en aviez rien dit,_de l'accueil que vous

EXPLICATIONS

réservez
à tout e belle œuvre ins iré
2II
'
n entendez point qu'on d
p e par la guerre. Vous
en oute Lee
pas tout mélanger nous f
.
ommun souci de ne
mieux, afin que les 1·
orce donc à nous expliquer
ignes de di f
·
passent exactement par le . t s mc~1on entre les idées
E art
s Jus es pomts
c ons une fois de plus,s1. vousytene .
,
z, une confusion
donttout le passé suffisait à
que cette Revue ne conf drnous ~efendre: on le sait bien
t
on a pomt l'art
I
'
e que les croyances politi ues n'
. avec e civisme,
les opinions littér .
M~
y détemdront point sur
a.Ires. rus gardo
,
averti ne nous prête
. ns qu un lecteur mal
une confusion pi . I .
commune à tous su1· t
re . a différence
.
e s, entre l'art v • t 1,
•
nen à faire avec une diff'
rru e art faux n'a
t
erence entre d
.
endances, entre des sources d'i . _es SUJets, entre des
• pures » ou « impures Il , nsp1rabon esthétiquement
». n y a
. t d
pure que l'art n'ait chaqu f . à pom e source déjà si
.t
e ois la clarïi
.
s1 rouble qu'il ne la cl 'fi O
. 1 er; Dl de source
an e. n reviend
sources éternelles M . 1
ra sans nous aux
,
. rus a source neuve t .
n avons qu'un temps u
.
e qw tarira, nous
et trop loin puisée n'~ r.[ blo1re; et son eau, trop tard
,
ura1 p us les mêmes vertus.
MICHEL ARNAULD

�DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT
212

DIALOGU.ES DES OMBRES
PENDANT LE COMBAT
I
SCIPION, TÉRENCE.
É
Puisque la bataille a repris, je pensais
T REN_c~- trouver sur cette roche avancée,
bien, Sc1p1on, vouhs d ceux que le combat fait refluer
contemplant la co ue e
vers nous.
,.
·t t bé depuis
Sc1PION.- C0 mbien crois-tuqu I1en soi om ,
le petit jour ? Je regarde s'écouler ce fleuve, tous ces
TÉRENCE. . .ent
.
eux ouverts ces bouches qui en ,
visages pareils, ces Y .
'
d l'huile battue
ces ennemis mêlés un mstant, comme e
dans de 1' eau, e t qui. dé1· à se séparent en deux courants
bosstiles ...N - Combien sont-ils tombés, crois-tu, en cette
CIPIO .
. h
ui auront un
seule matinée, en ces sept ou huit eures q
and nom dans l'histoire ?
.
)
gr TÉRENCE. -Ah I Scipion, que peut bien vous import;à
.
Craignez-vous
qu'ils ne soient plus nombreux
ill q os
u'en
regard
de
ces
nouvelles
bata
v
q
Numance et
J
· es,yeux
victoires ne paraissent rapetissées ? e v~us. vois c~ 1
bien, . es
d urs et distants que nous vous .conna1ss1ons
.t
assez docile.
. ours où la fortune ne vous paraissai pas.
J SCIPIO.,,
"' - Tu croyais savoir lire en moi, Térence, et

213

tu t'imaginais grand connaisseur d'âI!les, parce que tu
avais placé quelques paroles assez vraisemblables dans la
bouche de tes marionnettes et que tu avais joliment déduit les réflexions d'un valet qui va passer sous les verges.
TÉRENCE. - Hé! Scipion, ce peu que je savais du cœur
humain, vous éprouviez quelque orgueil à le partager.
Il fut un temps où il ne vous déplaisait pas que l'on vous
crût pour quelque chose dans l'invention de mes fables
comiques. Et quand on insinuait que votre affranchi
s'était borné à mettre en vers les idées que vous lui jetiez,
vous protestiez avec un sourire si détaché que les gens
se récriaient sur votre tact, sans croire devoir cesser de
louer votre bel esprit.
Sc1PION. -Ah çà, Grec, oses-tu prétendre que j'aurais
été jaloux de ton écritoire ? Cesse de bourdonner autour
de moi comme une mouche. Regarde les remous de ces
ombres. L'univers chancelle selon que grossit l'un de ces
deux courants et qu'avec lui s'échappe la force d'une des
armées. Que viens-tu me rappeler tes masques?
TÉRENCE. - Vous m'étonnez, Scipion, car je ne croyais
pas que l'odeur d'une .bataille pût ainsi changer votre
appréciation des hommes ; mais je reconnais bien votre
promptitude à ressaisir l'avantage et votre passion de
dominer. Maître... s'il vous plaît que je vous appelle
ainsi, je ne vous marchanderai pas ce titre, bien que vous
le réclainiez soudain avec une âpreté qui, pour des yeux
perspicaces, n'est pas trop bon signe. Voulez-vous que
je vous écoute comme un de vos centurions qui se tient
à trois pas, raidi par la crainte et le respect ? Mais quand
je vous parlerais à genoux, empêcherais-je qu'il y ait eu
des temps où les copistes de mes pièces croyaient vous

�214

Ili

' Ill

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faire honneur en citant votre nom dans une note marginale? Scipion, Scipion, le jour où l'on n'a plus eu peur
de Carthage et où l'on ne s'est même plus soucié de
Rome, c'est moi qui ai maintenu votre mémoire. Vous
avez marché devant mon cortège de musiciens et de
costumiers, et votre souvenir n'est resté vivant que grâce
à ce doute qui flottait toujours : ne serait-ce pas lui qui a
conçu le Phormion et combiné l'intrigue de l'Eunuque?
ScIPION. - Plutôt mille fois disparaître dans la nuit
totale! Ah I tu as des raffinements dans l'insulte et tu
peux te v;i.nter d'être le seul qui m'ait fait monter aux
yeux des larmes de dépit. Dieu soit loué, je ne suis jamais
tombé si bas, que je sois devenu ton.camarade et que nous
ayons mêlé nos ratures sur un même texte ! Si une seule
syllabe de tes pièces est vraiment de moi, je te le demande
en grâce : rejette-la ou crie dans toutes les oreilles que
j'en suis innocent. Tu me dois cette réparation!
TÉRENCE. - Tout blessant que vous vous efforciez
d'être, j'aime, Scipion,ce langage orgueilleux et je ne puis
réprimer un battement de cœur chaque fois que j'entends
cette voix nette et forte. Et vous le voyez : malgré le
rang que quelques-uns m'ont concédé, je me tiens derrière
vous, déférent et docile ...
ScIPION. - Ah! présomptueux jusque dans ton
humilité! Oublies-tu que, vivant, jamais tu n'as pu soutenir mon regard ?
TÉRENCE. - Oubliez-vous que vos yeux sont éteints,
Scipion, et qu'ils ne forcent plus personne à baisser les
paupières ; tandis qu'il me suffit à moi d'une demidouzaine de bateleurs pour que mes comédies, dans leur
fleur même, toutes riantes et vivantes...

DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT

215

ScIPIO~. - Assez! j'ai appris la patience, bien qu'elle
ne me fut pas naturelle. Mais parce que je me délecte
d'un mel~n ~~iculièrement doux, faut-il que je m'intéresse au 1ard1mer et supporte ses commérages ? Tais-toi
et me laisse en paix contempler ce grand spectacle.
TÉRENCE. - Je ne dirai plus rien, puisque ma gratitude
même ne parvient qu'à vous offenser. Regardez tout ce
groupe qui a bondi d'un seul coup dans la mort, des
enfants presque...
ScIPION. - Et qui vont rentrer dans l'obscurité
comme Scipion et Sylla, c'est bien ce que tu veux dire?
dans, les, ténèbres où l'on trouve les fidèles compagnons
et ou sen va toute grandeur qui n'est pas bavarde?
Allons, Grec, tu t'oublies. Je t'ai dit d'évaluer le nombre
de ceux qui tombent. Tiens-toi là et compte. Mon cœur
se serre à la vue d'une bataille aussi disputée.

II
ARNAULD, RACINE.
ARNAULD. - Ils ont pris Fismes et menacent Reims.
Le pays tout entier monte en fumée!
RACINE. - Mon Dieu, que vos colères sont terrifiantes l
«Ils ,ont pris Fismes», dites-vous ? J'entends vos paroles
et n ose les comprendre. Ils ont pris et détruit la ville ?
~RNAULD. - Ahl cœur trop passionné, que le chagrin
saisit ~v:c l'impétuosité de la tempête! Le.s lieux que
vous aimiez ne sont pas encore en péril.
RACINE. - Hélas! ce n'est pas pour ces lieux que je
me désole. Les maisons devenues la proie du feu,:on pourra

�216

LA

NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

les rebâtir; les ombrages détruits repousseront d'euxmêmes; mais à la blessure qui m'est infligée, il n'y a point
de remède!
ARNAULD. - Enfant cher entre tous, quel coup vous
vient frapper dans mes nouvelles ?
RACINE. - Puisque le sacrifice avait été complet,
sans duplicité et sans esprit de retour, pourquoi Dieu
me l'impose-t-il une seconde fois ?
ARNAULD. - De quel sacrifice parlez-vous, et s'il
était réellement accompli dans votre cœur, comment
serait-il à recommencer?
RACINE. - Ah! qui peut se vanter de connaître son
cœur? J'avais déchiré tous les liens qui retenaient le
mien au monde. J'avais brûlé tous ceux de mes vers
qui peignaient la passion avec ces mille excuses qu'invente
une âme complice. Vous vous rappelez m'avoir trouvé un
soir devant les cendres de ma cheminée, dans l'exaltation
d'un bonheur qui me couvrait le visage de larmes. J'ai
cru passer mon âge mfir dans le calme port de la Gr~:e'.
mais maintenant je n'ose plus sonder le passé, tant J a1
peur d'y trouver déjà ce désir inquiet qui vient d'être à
jamais déçu et qui me jette dans l'affreuse amertume
où vous me voyez.
ARNAULD. - Vous calomniez cette égalité d'âme qui
fut le triomphe de vos années vieillissantes.
RACINE. - Savais-je qu'une main trop zélée avait pris
copie de ces vers et que, de cette Alceste que j'avais ~ru
détruire, il subsistait déS scènes entières, dans le gremer
d'une humble inaison - hélas, qui ne sont plus que cendre
à leur tour. Pourquoi Dieu a-t-il exigé cela? Je n'avais
rien écrit de plus puissant ni de plus tendre.

DIALOGUES

DES OMBRES PENDANT LE COMBAT

217

ARNAULD. - Cessez, cessez! Vous allez vous meurtrir
d'horribles blasphèmes! Vous étiez un gibier dont les
chiens ne lâchent plus la piste et qui sent venir l'essoufflement. Toute joie vous était pleine d'épines. Conçoit-on
créature plus misérable et plus déchirée que vous ne
l'étiez alors ? Etait-ce payer trop cher la libération de
votre âme?
RACINE. - Mon âme... ah I qu'allez-vous me faire dire ?
Mon âme était-elle vraiment si précieuse qu'elle valût
un tel sacrifice ?
ARNAULD. - Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-lui J
RACINE. - Qu'importe aujourd'hui que j'aie ou non
triomphé de ma misère ? Les hommes ont maudit mon
affreux courage et c'est au moment où je m'élevais au
niveau des grands cœurs que j'ai perdu ma royauté.
ARNAULD. - Royauté exécrable dont vous-même
vous avez eu peur, quand vous avez découvert qu'elle
avait conduit vos pieds dans le crime et qu'elle vous
avait fait le compagnon d'empoisonneurs! Ah! jour
béni où vous vous êtes lavé de cette lèpre f
RACINE. - Hélas! il ne fallait pas en guérir.

III
VAUVENARGUES, DE SEYTRES.

DE S:!YTRES. - As-tu remarqué ce jeune homme à
peine plus âgé que moi et dont le regard est à la fois si
charmant et triste ? Il a sur la manche un petit galon
de sergent. Pourquoi est-il affligé? Je ne l'étais pas, moi,

�218

LA NOU_VELLE REVUE FRANÇAISE

malgré les terribles souffrances de ce siè~e- de Prague.
N'avait-il point, pour le soutenir, une anutié _comm_e la
nôtre, ou bien est-ce déjà plus cruel de mounr à vmgt
ans qu'à dix-neuf ?
VAUVENARGUES. - N'as-tu pas prêté attention à cette
feuille de papier repliée qu'il tient à la m~n'. toute couver~e
de notes au crayon? Peut-être se sentrut-11 le cœur plem
de choses que jamais plus il ne pourra dire. . .,
DE SEYTRES. - Ah I grand ami, quel chagrm J éprouve
à sa vue· il avait peut-être du génie comme toi.
vAU~NARGUES. - Ou peut-être aurait-il grossi le
nombre des auteurs inutiles et vaniteux. Qu'importe,
puisqu'il a su bien se battre.
.
.
DE SEYTRES. _ Jamais je ne prendrru mon parti de
l'imaginer méchant écrivain. Vois comme il penche sa
tête ensanglantée d'une manière grave et touchante.
VAUVENARGUES. - Nous avons conçu de l'~~ratio~
et même de la tendresse pour de méchants écnvruns. et il
y en a d'admirables q~'il nous ~aut désor~~s haïr. Cela
est dur à concevoir, mrus ne serrut-ce pas qu Il Y a quelque
chose d'encore plus grand que la pensée?•··

IV
HUGO, PÉGUY.
HuGo. - Puisqu'ils ont quitté Laon et qu'il va bien
fallojr qu'ils abandonnent Lille et Vouziers ; puisque la
clarté revient dans nos cœurs, laisse-moi t'avouer, Péguy,
une ombre qui obscurcit un peu ma joie : j~ s~s jalo~~
de toi, mon garçon, jaloux de cette mort qw t unmobili-

DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT

219

sant au plus haut que tu aies jamais atteint, colore
d'héroïsme ton œuvre entière.
PÉGUY. - Avouez plutôt, grand-père, vieux malin
- vous permettez que je vous appelle vieux malin, car
vous savez de reste en quelle vénération je vous ai
toujours eu - avouez que ma mort vous contrarie quelque
peu, car personne ne parlera plus de vous comme il m'est
arrivé de le faire. Vous voici de nouveau entre les sacristains de votre église et les roquets qui vous sautent aux
jambes.

HUGO. - Certes, je te regrette, car nous étions du même
sang, et l'amour te faisait discerner des beautés qui passent )
l'intelligence des délicats. Ils me méprisent parce qu'il
m'arrive de ronfler un peu quand je dors et que j'ai des
mains de maçon ... Mais il ne s'agit pas de cela. Oui, mon
ami, je te disais que je suis jaloux de ta mort, car notre
instant suprême donne un sens à toute notre vie. Faire
une bonne mort, tout est là. C'est une de ces injustices
contre lesquelles il est vain de ratiociner. J'avais de mon
mieux préparé la mienne; mais cet enterrement m'a peu
profité ; il ne m'a même pas profité du tout. Toi, au
contraire, tu auras éternellement à la bouche le cri que
tu as poussé en entraînant tes hommes contre les mitrailleuses. Tous tes combats, les meilleurs comme les moins
bons, participeront à la sainteté de cet assaut. Et toutes
tes pensées, même les plus reculées, celles du petit étudiant en Sorbonne ou de l'écolierd'Orléans,serontéclairées
P~ ce soleil de la Marne. Que sont les privilèges de la /
nrussance devant ceux de la mort ? C'est ce que tu as
bien compris, toi, mon petit, et c'est ce qu'à Paris ils
ignoreront toujours.

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PtcuY. - Oui, je me le redis, grand-père, et c'est
assurément une belle pensée à remuer dans la solitude
de son cœur. Mais il faut bien que je vous le confesse :
ce cri qui part de toutes les gorges, maintenant qu'on a
les crocs bien plantés dans leurs chairs et qu'on les fait
reculer pas à pas - vous verrez qu'on va les flanquer
dans la Meuse - ce merveilleux bonheur où les âmes
délivrées tournoient comme des brindilles dans un feu de
la Saint-Jean, eh bien! n'est-ce pas, vous le devinez: il
me fait chagrin tout de même. Un arbre a du moins la
voix de ses feuillages, et je donnerais tout l'éclat que la
mienne a pris dans le passé, pour pouvoir entonner
maintenant le Te Deum. - Il ne faut pas être rosse pour
les confrères, mais enfin il n'y avait que nous deux pour
parler dignement de ces grandes choses.
Huco. - Ceux d'aujourd'hui ont la voix grêle. Je les
trouve un peu nains dans ce déchaînement de Titans.
PÉGUY. - Pour ça, vous y allez un peu fort, vieux
burgrave. Que diable, nous ne sommes plus au temps des
armées de métier. Tous sont partis, je veux dire presque
tous. Ils ont été occupés à autre chose qu'à composer
des poèmes. Vous savez qu'il y .faut du temps et du
silence ; et nous pouvons le dire entre nous : l'inspiration,
c'est une digestion légère, un juste équilibre entre le
travail et le loisir. On n'a pas tout cela facilement dans un
gourbi. Il faut être juste, même envers eux, et leur faire
encore un peu de crédit. Mais s'ils ne se désenrouent pas
quand on sera sur le Rhin ...

(Novembre-décembre 1918)

JEAN SCHLUMBERGER

221

POÈMES
CROISADE

Et voici les Américains
croisés aux couleurs de la terre
qui réveillent l'armée dans son linceul de ciel
Ils ont allié leur âme au fer de leurs canons
et leur or est fondu avec leur soleil neuf
Amis il faut sauver le sépulcre du Christ
Holà/ ho/ du vaisseau
France pays des tombeaux
Et le bateau de chair vive
aborde à l'aimable rive
Ça de la tranchée sépulcrale
ressuscite d'entre tes morts
0 peuple-Christ
mon peuple triste.

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ROMANCE
]' avais mêlé la France aux traits de son visage.
0 ma patrie! si je défaille
pardonne
en somme
vaille que vaille
au long des ans, au long des guerres
n'ai-je été un bon militaire ?
]'ai vu la face endolorie
de mon aimée, de ma patrie
0 grands yeux que remplit
Quelque larme, eau claire
0 lac comble, urne amère.
Vous Français peuple triste adonné au désir
i' ai rejeté la femme qui veillait sur mon cœur
i' avais senti la France au fond de la douceur
dont m'accablaient ses bras
0 peuple jamais las
d'une volupté fine.
Gloriole cocasse discipline
Aujourd'hui, je te soumets
mon regret.

POÈMES

223

GUERRE FATALITÉ DU MODERNE
Guerre intrusion de l'âme
La matière est bousculée par l'âme
L'âme brandit son corps contre le fer.
]'ai vu le royaume des hommes entre la mer du nord
et les montagnes centrales.
La force des peuples coulait par toutes les routes.
Là les hordes des mâles se sont exilées.
Il en est toujours qui se rejettent hors des villes.
Ces années-ci beaucoup encore se sont arrachées à la
soumission de la jouissance.
Ils sont venus par les mers tachées d'huile et ils poussent
leurs troupes à travers les décombres de ce continent.
Ce sont les hommes de main, les exécuteurs de la vie.
Leur chant triste et forcené se lève.
Dans cette aire où nous nous tenons tout a été abattu.
Nos canons ont nié un horizon de maisons.
D'abord nous avons enfoncé les toits dans les murs,
l'illusion des portes a été souf fiée et le ciel a dilaté les
fenêtres dans une dérision.
La colère des obus a fait éclat chez les épiciers et la
honteuse obésité des édredons crève par les brèches.

�POÈMES
224

225

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ces maisons avaient assez duré. Les bdtisses maçonnées sans amour ont été aplaties.
Des hommes sont restés debout parmi les gravats avec
leurs canons ardents à interroger le ciel.
Ces étranges chantiers $'étendent aux portes de la cité
d'Europe.
On trébuche dans la ferraille.
La terre dans ses remous roule les cadavres parce qu'ils
ne sont pas voués au repos et que la mort n'est pas une fin.
Dans les coins les saisons mordent hâtivement aux
trophées.
0 force de l'homme dans l'espace épuré.

La force exaspérée imprime un monstrueux vestige.
Le corps du fer pèse et la courbe de la terre plie.
Je vous annonce la venue du royaume humain.
Sous nos pieds la terre s'émacie comme le corps oublié
dans la méditation.
Il se confirme que la tenace usurpation de l'homme sur
les anciens règnes approche de son triomphe.
Les pierres, les plantes et les bêtes sombrent dans
le déluge humain.
La poussière se fait chair et ne veut pas retourner en
poussière.
De gros os de fer s'implantent dans le ciment impourrissable.
PIERRE DRIEU LA ROCHELLE

Sous le ventre de nos armées qui rampe vite sur dix
millions de roues, les villes de plâtre tombent en poudre.
Nous traînons parmi nos rangs d'étonnants équipages.
La terre s'use sous notre foulement métallique.
D'un ongle de fer nous faisons sauter la pellicule
d'humus.
Les végétations se corrodent, la craie s'aigrit, les ch~nes
sont des échardes.
Les routes s'effritent sous les infinis monômes râpeux.
Le pneu coriace et verruqueux échine la côte.
Le fieuve de stérilité déborde et les pistes ravageusos
effrangent la motte de la campagne.
Bottes et sabots roulent chaudement et la roue ch&lt;&gt;ie
inépuisablement.
15

�NUIT A CHATEAUROUX

226

NUIT A CHATEAUROUX
De Melun je filai sur Provins. Dans le périmètre du
Grand Quartier Général, il n'y a pas de troupes ni ~e
convois étrangers. Les routes qui partent en éventail
de Foch ou de Pétain, sont pures, pendant quarante kilomètres, de toute autre race que la. française, et Provins
était ainsi ·au centre de la seule de nos provinces reconnaissables. Tout un après-midi je fus dans une guerre soudain française. Quel repos ! J'étais un interprète qui
revient dans son vrai pays. J'étais un interprète dont l'amie
étrangère parle soudain la langue. Je n'avais plus à préparer en moi, d'une traînée lointai_ne de po~sière, d'un_e
foule encore indistincte, la traduction qm m en donnera.1t
au passage une automobile américaine, un bat~llon po~tugais. Pour la première fois tous les saluts que Je receva.1s
étaient les mêmes que les miens. Au lieu des corps opaques
en Europe _ Siamois, Indous, - qui me renvoyaient
rudement mes regards, des artilleurs français, la capote
entr'ouverte, des fantassins, sous un sac dont je connaissais les moindres objets, l'épaisseur des moindres vêtements tous ces gens pour moi transparents, et à travers lesquels ~ l'auto allait vite -je pou:7ais au besoin. suivre le
paysage. Je ne voyais plus le visage composite de_ la
guerre, mais ses traits nets et simples, et elle ressembla.1t à

la paix.

227

C'était l'après-midi. L'auto donnait dans l'épaisse
chaleur
la buée que font les hommes dans le froid. C',et at·t
.uill
J et, où l'ombre est chaude comme une couverture.
Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois, pour disparaître, une fumée... comme si le soleil soudain filait
comme si on rabaissait le soleil. C'était l'été un été
sans instinct, sans réflexe ; il fallait au moins de; oiseaux
pour remuer les feuilles, des poissons pour rider l'eau au
moins un~ jeune fille nue pour rider le cœur; et il n'y ;ut,
dans ces villages et ces forêts, qu'une nymphe de plâtre. Les
bicyclistes n'évitaient notre roue qu'à fa seconde juste où
nous étions sur eux; le chien étendu en travers dela route
la ~ête vers l'accotement, se contentait de ramener sa queue:
pws de fermer les yeux par peur de la poussière. Dans tant
de solitude, la voiture devait se frayer un chemin en touchant vraiment chaque être, comme dans une foule.
No~s de coulommiers et de brie, abreuvés de vouvray,
les piétons aujourd'hui ne se garaient que contre la mort,
chacun avec le geste de défense qu'a son âge, les enfants
se protégeant la joue de leur bras, les femmes rougissant,
et ils attendaient de l'auto une gifle, une caresse. A ma
ga~che, l'attaché militaire serbe peu à peu s'assoupissait,
pws, au moment où il fermait les yeux, piquait du nez,
relevait la tête en se tâtant et ne se garait du sommeil lui
qu'après l'avoir heurté. Tout ce que j'inventais pour le' dis~
traire était de tendre le doigt vers les châteaux blancs dans
la verdure. Alors, il regardait et disait oui. Pas un qui lui ait
fait dire non, qui ait été vert dans des arbres blancs, violet
dans des arbres noirs. Des ramiers volaient, mais perpendiculairement aux routes, et plus lourds sur ces chemins
volants que n'empruntent point les télégrammes ... L'at-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ul château argenté
, ·t Pas un se
. .
taché serbe approu~ ai .. .
h fleur bavard conduisait
s Le c au
dans des arbres rouge . ..
·1
pouvait non plus, car
i et i ne
.
la tête tournée vers mol'. 1 s tournants ou les caniveaux
. d' ·t rassuré ire e
.è
.' . ,.
·ét ·t d'un pneu arn re,
]·•affectais e re
.
Parfois 11 s mqui ai
sur mon visage...
hi
de tout le corps hors
us penc ons
et tous quatre nous no
·tre comme quatre pou.
rtée sans mai •
•
ll
de la voiture empo
1· he à 1· e ne sais que e
ait sans re ac
.
pées... Le planton pomp_
us faisions eau ... De sa main
si no
alli s droit vers l'ouest,
Pompe, affolé comme
d car nous
on
droite, à bras ten u,
. ge cherchant surtout
· tait sur son visa '
l'attaché serbe proJe
t t·t cercle d'ombre...
.
d
eux un tou pe i
.
à couvnr un e ses y . '
urs de l'an dernier, rouillés
ourries par l'hiver;
Je lui montrais les topmambo
il de betteraves, P
les s os
.
1 Serbes aussi lâches
Par l'automne,
• ·
croyais pas es
il approuvait: Je ne
. t.
·nage où la fontaine est
.
Puis vin ce vi
devant les saisons...
t une vieille femme y
,
nymphe nue, e
surmontée d une
.
auve des bas, tout 1e
t
e chemise m
•
lavait un bonne , un
d
phe avec de grandes
h des draps e nym
.
linge de la nymp e,
fi de défense contre avion,
initiales. Puis parut le poste xe ·ne davantage autour de
et le potager s'étalait chaque semtai obile où les observaPuis le pos e m
,
la tour de planches...
d lanter et dorment, les
,
la ressource e P
'
.
-u ·
teurs n ont pas
,.
re ardent plus le ciel... 1.uais
yeux fermés dès qu i~s ~~hor!on fut crénelé de tours et
soudain la terre fléchit,
. ·rent leur étui vide
t chauffeur ceigm
de dômes, planton e .
·tr leurs bérets, coiffèrent
de revolver, y firent disp~ait es . les autos qui allaient
mme des avia eur '
.
leur casque co
. • t un vrai. refi et d'or, contenaient . un
sur Paris laissaien
d Q arti·er c'était Provins.
'ét ·t le Gran u
'
képi de général; c ai
Nous étions à la fin de ce
Il fallut s'arrêter aux portes.

228

NUIT A CHATEAUROUX

229

mois où un lieutenant italien avait pu conduire, de Modane au front de l'Aisne, Lina Pellegrini déguisée en
matelot. Il avait remarqué que les marins, on ne saura
jamais pourquoi, pouvaient sans qu'on leur demandât
aucun permis aller jusqu'aux tranchées et, dans les tranchées, jusqu'aux sapes. Une heure Lina avec ses jumelles de
théâtre regarda la guerre, vit seulement une musaraigne,
frémit, grimpa en criant sur le parapet car un rat passait ;
et conduite au colonel, éclata de rire en montrant ses dents
qui la dénonçaient plus que n'eût fait chez d'autres la
poitrine. Elle avoua qu'elle n'était pas matelot, retira
ses mains de ses poches, laissa tomber ses cheveux,
mit un corset - reprit toutes les habitudes qu'on a
sur la terre et pas sur la mer - n'affecta plus de marcher
en écartant les genoux comme si elle sentait le globe rouler,
et fut reconduite en Italie - la plus belle Italienne ! avec un papier du Quartier Général qui la disait indésirable. Des officiers, disciplinés, se la passaient dans les
gares régulatrices, sans donc la vouloir, mais en la caressant - et l'itinéraire capricieux de son voyage, les cinq
villes, Modane, Bourg, Chalon-sur-Saône, Troyes et
Provins, où l'on ne sait distinguer entre une Bolonaise et
un marin, - d'ailleurs, tout est logique, les cinq villes les
plus éloignées de la mer, - fut désormais semé de postes
et de plantons. La voiture dut suivre un dédale à angles
droits marqués de ces flèches tirées du carquois des gendarmes, qui ne saluaient qu'âprès nous avoir inspectés et
reconnus semblables à eux-mêmes ...
Provins d'ailleurs semblait une ville folle. Au bruit de
notre moteur, chefs et soldats se dissimulaient dans les
portes cochères, ou cachaient de leur main sur eux, comme

�230

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vénus surprise, je ne sais quel insigne ou quel trait défendu, mais pas à la même place de leur c~rps, et po~
chacun cette étrange pudeur changeait d'ob1et. Le soleil
était ardent, et je vis pourtant deux colonels relever leur
col et le maintenir avec force. Les sous-intendants répondaient à notre salut d'un bras court et sans élan,
comme pour contenir des cartes cachées dans leurs manchettes. Les ordonnances couraient avec des dolmans et
des pantalons, ainsi qu'au rugby les managei:5 quai:d ~
joueur a déchiré son maillot ou sa culotte. Mais ce n était
point que le Grand Quartier eût dai:s un eff?rt craqué s~
casaque, point que chaque officier d état-m~Jor e~t senti
soudain combien artificielle est la mode qui consiste à se
couvrir, combien parfois au-dessous de ses vêtements l'~n
est dans l'état-major, petit et nu. Ce n'était pas pour faire
de~ mannequins, tromper l'ennemi, et laisser r~pp~rt~r
à l'Allemagne atterrée par l'avion qui chaque matmfais_ait
sa visite qu'au lieu de douze cents, ils étaient deux mille
officiers, maintenant, occupés malicieusement, sur les
bords de la Voulzie, à lui vouloir du mal. C'était que le
général Anthoine arrivait, et qu'il interdisait, dans so~
premier ordre du jour, sous peine d'exclusion, d'envoi
au front, de mort, les cols rabattus, les pantalons relevés,
les manteaux àmartingale. Des commandants de chasseurs
à pied qui n'avaient pas le passepoil jaune réglementaire
restaient immobiles à leur table, comme en des habits que le
moindre mouvement découdrait à toutes les coutures. Au
risque d'être dégradés, les chefs d'escadrons s'entassaient
dans le train de quatre heures pour aller rechercher dans
leur vieille cantine de Paris un col en celluloïd et leur vieux
képi rouge, car le général avait ordonné le képi rouge à

NUIT A CHATEAUROUX

231

partir de midi, et l'avion allemand à midi avait pu voir
Provins subitement fleuri de toutes ses roses. Les aspirants de hussards, dont les brandebourgs sont tressés des
cheveux de leur bien-aimée, les prétendaient à haute voix,
ingrate excuse, tressés en cheveux de Chinoise. Par les
fenêtres, on voyait les tailleurs couper d'un seul coup de
ciseaux les rebords des pantalons. Le général Anthoine
arrivait ; les caoutchoucs privés de martingale flottaient
autour des maigres généraux ; dans les manches des
médecins-majors remontaient les beaux mouchoirs
de soie comme dans les manches des jeunes filles, ces
longs épis barbus qu'on y glisse l'été. Seul le colonel Carrie
allait à son bureau le front serein, avec des souliers poulaine vernis, étreints par des guêtres patte d'oie bleues à
bandes carmin, avec une culotte kaki passepoil vert,
avec un dolman noir à col rouge, écusson mauve, et
à gigantesques crevés bleus garnis de trente boutons
d'or, avec un fez, un manteau couleur grenade rejeté sur
l'épaule et doublé de crème; et il souriait, et il marchait
au milieu de la chaussée; et ce n'était pas qu'il fût le
plus brave; c'était que sa tenue était réglementaire.
Ainsi se passa ma soirée... dans les transes. J'avais
un col rabattu, les sentinelles me rendaient les honneurs avec pitié. J'évitais les cours intérieures, les
façades. Je remis mes ordres par les fenêtres qui donnaient sur les routes, sur la campagne. Mes renseignements
sur les canons portés et les fourrages américains, je les
pris par-dessus des barrières, disparaissant au moindre
bruit, comme un espion. A la direction de l'infanterie,
centre du Grand Quartier, je pénétrai, malgré la canicule,
en manteau, les autres officiers à cols rabattus m'imitaient,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
232
et l'on approche avec moins de précautions du pôle. Sur le
fauteuil à pivot de Joffre, où Joffre parvenait à ne jamais
tourner et, quel que fût le visiteur, parlait devant lui,
dans la glace, et parfois rudement, à un brave reflet de
Joffre, le général Anthoine tournait déjà à toute allure,
comme une loterie, et celui de nous qui le gagnait n'était
pas fier. Puis il sortit, pour faire museler les chiens civils,·
et je regagnai le co.iffeur en m'abritant tous les quinze
pas dans une porte comme à Paris les jours de raids.
Enfin le soir tomba, et nous nous retrouvions dans les
tonnelles, au bord de la Fausse Voulzie. La journée de
bureau close, tous les officiers venaient se mettre au frais
dans les grands fossés de Provins, au frais et au repos, dans
les plus larges tranchées de France, les plus tranquilles. La
Fausse Voulzie dévalait et l'on entendait un murmure là
où elle se heurtait à la vraie Voulzie. L'hôtelier plongeait
dans la rivière les bouteilles de Graves gris. Pierrefeu,
près de moi, rédigeait le communiqué, mais pour la première fois depuis mars tout sur le front était calme, et,
de tant de téléphones, un seul prévoyait pour la nuit du
travail : une reconnaissance commandée par le lieutenant Michel... Ainsi nous savions le nom du seul officier
qui fût en guerre aujourd'hui... Ainsi, seul, de tant
d'armées, Michel avait aujourd'hui avancé son dîner,
renoncé à sa manille ; lui seul, assoiffé de vengeance,
d'une main qui jamais ne caresserait plus, ouvrait l'étui
de son revolver, mettait la crosse à nu, la caressait;
lui seul, une minute avant le coucher du soleil, impatient
de son dernier jour, fermait les yeux une minute pour
n'avoir désormais à regarder que dans la nuit ; lui
seul, Michel, auquel son colonel enfin a parlé douce-

NUIT A CHATEAUROUX

233
ment et comme si ce nom était un prénom, voit sa
montre arrêtée, frémit, hâtivement la remonte, à
1?esur~ reprenant courage ; on lui remet un petit dictionnaire de poche, on lui apprend trois, quatre mots
allemands comme à ceux qui jadis allaient vraiment
en Allemagne; h,ii seul, toute la nuit, va se pencher
doucement, doucement, sur la tranchée allemande la
tête la première, la bouche ouverte, comme pour bo;e à
un gué... Mais Pierrefeu refuse de donner à la France le
nom de celui auquel le général vient de remettre avec
mille recommandations, comme si c'était le fl~beau
de la guerre - attention, qu'il ne la casse pas, qu'il ne la
casse surtout pas 1 - la meilleure lampe électrique de la
brigade ...
*

**
Le lendemain, à cinq heures, je compris pourquoi le
colonel directeur de l'infanterie, pendant tout le dîner
prévenant, m'avait soudain demandé à voix basse si
j'aimais Falconnet, m'approuvant à voix haute de l'aimer
puis à voix haute si j'aimais Natoire, me blâmant
voix basse de le haïr. Je compris pourquoi il les défend~t et louait comme s'ils formaient un couple inséparable,
déjouant les tentatives où j'essayais d'unir Falconnet à
Fragonard, et Natoire à Houdon. Son planton vint
demander si j'emporterais à Limoges, où était sa femme,
deux objets détournés de Paris par crainte des obus, mais
que le général Anthoine ne tolérerait certes plus dans son
bureau, une petite Délie de Falconnet, la Découverte de
Moïse enfant, par Natoire, et il parut lui-même bientôt,
portant l'un de la main droite, l'autre de la gauche, et il

à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
234
venait vers moi, raide comme un I, me prouvant que
tous deux du moins avaient même poids. Il tint, pour
me convaincre, à déplier le Moïse, enroulé dans des
cartes de fronts qui ne servaient plus, et justement orientales, Dardanelles, Basse-Serbie, il l'ajustait dans le
matin, changeant de hauteur et de place, quand. se
dérobait le gouffre de lumière qu'il voulait aveugler·avec
un Natoire. Nous étions à l'heure exacte où fut sauvé
Moïse, on comparait la Voulzie au Nil, on voyait que
Natoire utilisait pour son aurore un vieux coucher de
soleil. Puis je partis, tenant sur mes genoux la petite
Délie, ainsi qu'un enfant rapporte de la ville un bocal de
poissons rouges, prenant toute la journée la France de
biais, et gardant sur nos voitures, nos uniformes, les mêmes
écharpes transversales d'ombre et d'éclat, jockeys fidèles.
Or, le soir même, j'étais étendu dans un lit, à l'hôpital
de Châteauroux, avec des ballons de glace sur le ventre,
et l'on craignait une appendicite aiguë. J'étais dans une
chambre à deux lits, peinte en blanc, près d'un adjudant
blessé qui s'occupait à tuer les innombrables mouches
avec une orange en caoutchouc. Souvent, et sans qu'on
pt1t le prévoir, car la salle était arrondie aux angles, l'orange
partait par la fenêtre dans la rue, et toujours, sans qu'il
rut besoin de sonner ou de crier, elle revenait, parfois au
bout de quelques secondes à peine, parfois d'un long moment. Parfois une main qu'on voyait la posait sur le
rebord, main tantôt grande, tantôt petite et comme d'un
être plus ou moins lointain, et la balle venait à nous en
roulant. Vers quatre heures, à la sortie du pensionnat,
revinrent par des mains égales, des cerises, des fleurs, des
journaux. Puii l'infirmière-major entra prendre mon

NUIT A CHATEAUROUX

235
nom; son dernier poste avait été Cognac, garnison des
Tchéco-Slovaques :
- Nasdar ! dit-elle en entrant.
- Sdar I répondit mon voisin.
Et tous dans l'hôpital étaient ainsi dressés : c'est le salut
des généraux et des soldats tchéco-slovaques ... Elle me fit
épeler ~on nom comme on l'ordonne aux aphasiques, dire
ma nrussance, comme aux alcooliques, mon âge, comme
à ceux qui vont périr de vieillesse, me rassura et disparut.
- Dobra notché, cria-t-elle de la porte, car elle avait
habité Hyères, garnison des Serbes, qui se souhaitent ainsi
bonne nuit.
- Tché, cria mon voisin.
... Ainsi j'étais dans Châteauroux, où je fus interne
sept ~set où jamais je n'étais revenu depuis les prix de
rhétonque. Mon dernier soir dans cette ville, j'étais coiffé
de neuf couronnes. Or... la fenêtre, aujourd'hui, donnait
sur le Jardin public, sur les faubourgs et les prairies de
l'Indre, comme autrefois celle de mon dortoir, et de Châteauroux, depuis dix-huit ans inconnu, je reconnaissais
chaque bruit : ce glissement que je croyais de la rivière
lointaine et qui était d'un petit canal tout proche; cet
ébranlement, le même, quand passait le train, car j'étais
de nouveau parallèle à la ligne Paris-Montauban · ces ·
batto~rs là-bas qui battaient autour de ce qu~ je
cr~ya.1~ un étang et qui était, je le comprenais ce soir, la
~!rée heureuse; mes a.Inis qui maintenant peuplaient la
ville faisaient juste, juste le même bruit que leurs pères ;
ces écoles de clairons, qui s'exerçaient dans le silence du
crépuscule, pour entendre l'écho de leurs fautes; ce froissement dont je n'ai jamais trouvé la cause, comme une lutte

�NUIT A CHATEAUROUX

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de grandes herbes, même l'hiver; cette voix d'enfant,
du même enfant; et cette auto, et pourtant alors il
n'était pas d'autos; et ce ronflement d'avion en retard;
et tous ces bruits du soir résonnaient en moi plus encore,
me faisaient mal, puisque j'avais grandi, grossi, puisque
j'étais plus près d'eux d'un centimètre, j'étouffais dans
cette gaine trop étroite ; et jusqu'au pas, jusqu'aux
murmures des balayeurs soudanais dans l'escalier étaient
pour moi un souvenir aigu, tant le son de cette ville était
resté le même.
On frappa. La porte était un simple battant sans serrure.
Par en haut, nous apercevions les cheveux, par en bas les
pieds des passants. - Voici le docteur, voici l'économe,
disait mon voisin en voyant les souliers. Il reconnaissait
aussi les nations. Parfois ces pieds étaient de face, c'est
qu'on allait entrer. Seule l'infirmière qui apportait le
dîner entrait à reculons, à cause du plateau, appuyant
du dos contre la porte.
- Voici un Américain, dit mon voisin.
Un Américain en effet venait à mon lit. Comme on
découvre parfois, en Amérique, au fond d'une coque
étrange, une châtaigne semblable aux nôtres, au fond
du mot qu'il prononça, je reconnus mon nom, et il me
tendit une lettre :
- Je vois votre nom sur la feuille d'entrée, disait la
lettre. Etes-vous l'ancien élève de la pension Kissling,
à Munich? Je suis Pavel Dolgorouki.
Pavel Dolgorouki t Mon meilleur ami pendant mes
années de Munich. Nous nous étions rencontrés à la gare
même, nous heurtant de face, venus l'un vers l'autre
de Moscou et de Paris sur le même axe étroit... Sa

2 37

valise était égarée, et toute la première semaine de notre
~tié,_ il_ porta mes vêtements du dimanche... Déjà
l Améncam, voyant ma joie, dégrafait comme une
n?,ur~~e son sein gauche et en dégageait un stylo...
J ecnvis donc au-dessous des deux lignes, avec la même
encre, et ma phrase en paraissait une traduction :
- Viens vite. Je ne peux bouger. Depuis seize ans sans
nouvelles de toi, car tu n'as jamais répondu à ma carte de
Besançon... quelle joie de te voir t
L'adju~ant mon voisin m'expliqua l'Amérique. Elle est
le contra1re de la France. L'hôpital avait des infirmières
jusqu'à minuit : l'annexe américaine des infirmiers · à
partir de minuit, des infirmiers: l'annexe, des in:firmiè;es.
On s'y reposait le samedi et les hommes s'y promenaient
tout nus,_ leur serviette à toilette autour du cou. On y
demand~t. aux entra~ts, non point, comme aux Français,
au cas ou ils mourraient, le nom de celui qu'ils aiment le
pl~~• mais le nom de celui qu'ils aiment le moins, pour
qu Il pftt avec sang-froid prévenir tous les autres.
Pavel Dolgorouki à seize ans I Je revoyais, toute ronde
et comme si ell_e était seule, sa tête... L'impression que
donne une main blanche sortant du vêtement, chez lui sa
tête la donnait. Toujours d'ailleurs il tournait cette têtevers
ce qu'il y avait de clarté dans la pièce ou dans le jardin,
vers la lampe ou vers le soleil, d'un mouvement lent et
sincère, comme s'il arrivait à une vérité et non à la lumière ; s'il avait parfois à choisir entre deux lampes, deux
rayons, on pouvait être sûr, quand il s'installait sous l'un
d'eux, ~u~ celui-là était le plus fort ; je ne vois son visage
q~e m1r01tant et de plusieurs couleurs ; grâce à lui il
n est pas une nuance du jaune au rouge que je n'aie vue

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1

sur des joues heureuses, car dans notre barque du Stembergersee, j'ai suivi sur les siennes à peu près cent couchers de soleil; toujours sous une projection de lune,
d'allumette; dans l'ombre il se taisait, attendant un bec
de gaz pour me répondre; souvent, de sa main droite, il
battait un peu la clarté devant ses yeux, comme on
essaye un bain...
L'Américain revenait et me tendait la feuille.
- Cher Jean, disait Pavel, quelle malchance! Je ne
pourrai te voir. J'ai la jambe en mauvais état ; on m'embarque demain à six heures pour Bourges, où l'on m'opère.
Mais écris-moi, écrivons-nous, je te réponds ...
Pavel avait de grands cheveux blonds qu'il gommait,
et il semblait toujours, au bal ou au réfectoire, arriver
d'une plongée. A chaque instant il secouait la tête, habitude du temps où ses cheveux étaient bouclés, mais
c'était ses yeux seulement qu'il secouait, et un peu ses
lèvres ourlées, et un tout petit peu son nez ... relevé à
peine. Ses jambes? il les croisait sans cesse et frappait
son genou pour en contrôler le réflexe; jamais la jambe
ne remuait; il n'y avait aucun réflexe en Pavel; il ne
fermait pas les yeux si on le menaçait subitement du
poing; il ne s'écartait pas si on feignait de lui lancer une
pierre; il avait passé son enfance dans un palais, admiré
de tous, et y avait pris la confiance d'un chat couché
dans la vitrine d'un magasin; il ne courait pas en voyant
un accident; il n'avait aucune pitié en voyant un pauvre,
de haine en voyant un lâche, et quand ses amis aux
trains partaient pour toujours, il les saluait par des gambades, comme s'ils arrivaient, tout triste...
Neuf heures avaient sonné ; la lune se levait, et tout ce

NUIT A CHATEAUROUX

2 39

qu'il Y a d'amoureux et de modeste !lur terre, tout ce
qu'écrivit sur le Berry, d'une encre invisible, le jour, la
nostalgie ou la candeur : le cours de l'Indre trompeuse,
les bassins ovales du château Raoul, éclatantes voyelles,
à sa lumière devenait soudain visible. L'adjudant déjà
dormait. Pour qu'il ne fût point dérangé, je fis éteindre
les lampes, à part celle de mon lit, et apporter un paravent.
C'était le paravent dont on sépare d'habitude, quand
l'agonie approche, le malade mourant de son voisin. Sur
une face, il était vert avec des oiseaux japonais ; de
l'autre, jaune sans dessin... J'imagine qu'on place les
oiseaux du côté du mourant... et j'écrivis à Pavel...
Mon cher Pavel,
C'est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J'ai
déjà fait cela tout le jour, au Mont des Oiseaux, avec mon
voisin de lit, qui était sourd tout à fait. Nous voilà devenus - sale guerre! - sourds ou invisibles. Mais te
rappelles-tu qu'à la pension Kissling nous passions le
cours de botanique, face à face, à nous écrire? En ouvrant
les enveloppes, nous nous collions les doigts à la gomme
toute fraîche. Tu me demandais, par le langage des muets,
l'orthographe des mots français que tu connaissais mal,
avec le signe de détresse quand c'était un nom propre, et
je savais toujours cinq ou six mots de ta lettre (le mot
•parages» et le mot «œdème »entre autres, que tut'obstinais à employer) avant de la recevoir. Je t'avertis que tu
commets toujours la même faute sur mon nom. II se termine par un x et non par un double z... Te rappelles-tu
aussi les lettres que nous nous adressions et que nous allions déposer tout exprès, à la grande poste, pour l'expé-

�240

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rience, dans la boîte de l'étranger. Elles nous revenaient
toujours par la distribution du soir, glissées sous notre
porte, à nos pieds, plus infaillib~es ~u•~ boomer~g, et
ue 1· arnais le postier mumcho1s ait eu soudain cet
sans q
b" t ê ·
écl ·r qui rend exotique une ville à son ha itan m me,
av: je ne sais quoi pourtant de leur séjour de quelques
heures parmi ces lettres en route pour Melbourne, pour
l'Ouganda surtout et les colonies allemandes, pour Samoa.
Tu as presque la même éen·ture •, un peu plus grosse.
t et tu mets des ~ sur ton •double n comme s1
cependan,
tu revenais d'Espagne ou du moyen age.
.
Mon infirmière va dans ce que tu appel~1s tes
. donne ce mot. Comment es-tu . As-tu
parages. J e lw
d'
changé? Pourquoi m'as-tu laissé partir sans me ire
adieu?
Mon cher Jean,
T . tu n'as pas changé. Toujours tu me fais des
re r:~hes. Tu oublies que tu t'amusais~~; _don~er de
fa~sses orthographes et que par tes conse~s l ai écnt pend t di ans le mot russe avec un c. Maintenant encore
. an
\
difficilement de mettre une cédille sous l's.
Je me rte iens iles un doublez est un x russe. Pour l'affaire
Ceque uappe
11 d t
revenu la ve1 e e on
d es adieux, apprends que je. suis
h
Yourf Je suis resté
dé art en cachette, de Garmisc , avec
.
p ~nne heure sous ta fenêtre, je n'ai pas osé mont~
une d è e Kissling Moi 1· 'aurais deviné que mon meilà cause up r
·
t il
. ét ·t dans la rue avec un chien lapon, don
le~ anut 't ail gueule par ~rainte des aboiements, chaque
main enai a
,
•
d
f0 is que de ton rez-de-chaussée, du café Stéfan1e, un es
.
peintres polonais sortait,
craquant des allumettes pour

NUIT A CHATEAUROUX

son dernier cigare. Yourf détestait les allumettes. J'ai
repris le train de deux heures pour Schliersee; nous
sommes arrivés sur la montagne juste pour le lever du
soleil, et Dieu sait, en le voyant paraître, ce qu'a pu
aboyer Yourf. Je n'ai pas trop changé; toi sûrement pas,
je te vois trop bien encore. Parles-tu toujours en écartant des deux mains l'échancrure de ton gilet, comme
notre sainte de la Theatinerkirche qui s'ouvre ainsi la
poitrine et montre tout son cœur. On ne voyait d'ailleurs
le tien qu'à moitié. A la grande poste justement, quand
tu avançais à petits pas vers le guichet des lettres
restantes, pris entre le groom des Quatre-Saisons et une
vendeuse de Wertheim amie des seconds ténors, tu devenais soudain irascible, tu m'éloignais ... Un vrai œdèmel ...
Ou bien le dimanche, quand il pleuvait sur la Bavière
et qu'assis à ta fenêtre nous passions la journée, avec
une jumelle et un chronomètre, à chercher celui des
tramways circulaires qui faisait le plus vite le tour de
Munich, tu me dictais les numéros et les temps d'un
langage si dur que j'avais envie de mettre des cédilles
sous chaque chiffre. Je pensais que tu serais un grand
ministre et je t'espionnais d'après la Vie de Gladstone
enfant volée au père Kissling. Mais jamais tu ne faisais
les choses comme Gladstone. Tu ne préférais pas l'encre
rouge et le papier oignon. Tu ne te fâchais pas avec ta
fiancée au sujet des pois de senteur. Glasdtone aimait
scier les bftches, abattre les arbres ; je te promenai
dans les bois de Lockharn, sans résultat. Gladstone
aimait la liberté, tu étais un tyran, tu m'éloignais
à ton gré de la Spatenbraü pour me traîner au
Luitpold, sans voir que c'était m'éloigner de Fanny,
16

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que j'aimais, pour me donner à Mitzi.. . Pauvre
Mitzil.,.
Ton infirmière repart. A tout à l'heure.
Mon cher Pavel,
Te rappelles-tu comme je t'enviais, à chaque fête, de
partir pour Lucerne? Tu rapportais d'ailleurs de la Suisse
tout ce que les autres rapportent de la mer, des coquillages, des étoiles sèches, des bérets de marin, et une fois
une perle vraie pour ma cravate. Te rappelles-tu, pendant
la guerre japonaise, quand tu restas trois mois sans recevoir d'argent de poche ni de lettres, et que tu écrivis un
programme des dix grandes aventures de ta vie, racontant chacune pour dix sous et la vendant écrite pour un
mark? J'achetai « Premier Aiguillage », où ta nourrice te
perd à la gare de Berlin et où tu es retrouvé sous la
locomotive, criant à cause de la chaleur. Je désirais « Premier ébat du cœur », mais tu le donnas à Borel. J'ai
toujours cru - tu disais non - que tu avais une
préférence pour Borel. Avoue-la aujourd'hui. Je peux te
dire maintenant qu'il te volait. Il passait la main sous le
volant de ton casier, le soulevant à peine, et puisait à
ton chocolat. Sans mesure : dans une seule étude, il vola
dix tablettes et il allait les manger loin de toi : c'était sa
seule pudeur. Je m'assis à la dixième sur le casier ; je
sentis son poignet craquer. Il ne poussa pas un cri et je
n'osai le dénoncer...
Que de progrès tu as fait en français! Tu n'as pas
encore employé une seule fois le nom des saisons. Te rappelles-tu que tu parlais d'elles si souvent, c'était ton
seul vocabulaire, que le père Kissling te forçait à

NUIT A CHATEAUROUX

2 43

ajouter
entre parenthèses une courte descn·p t·ion ch aque
.
fois qu~ tu prononçais I.e mot été ou le mot printemps ...
Au pnntemps (q~and les feuilles poussent). En été
(qu~d le blé m~t). Tu affectais de te tromper et tu
~p~ns to!15 l~s. fruits des tropiques pour les loger dans
l hiver. C était Justement l'hiver, il te conduisit, furieux,
à la f~nêtre, te montra la neige, te la fit toucher, tu bondis
et revms un quart d'heure après, chargé de bananes
~•ananas et de mangues, mais enrhumé pour quatr;
Jours: Nous nous amusions aussi à lui donner de faux
renseignements sur ces quatre saisons. L'été (quand les
femmes meurent). Le printemps (quand les enfants naissent).
Dis-moi tout ce qui est arrivé à la pension après
mon départ. As-tu revu Mimi Eilers ?
Mon cher Jean,
{e_ ne suis resté que vingt jours à Munich après toi.
Voici les dernières nouvelles, elles datent de seize ans
Mais cela prolongera ton passé de trois semaines·
La Vier~e forte est retournée à Halle avec toutes les pho~
. tographies des tableaux de la Pinacothèque où l'on voit
des héros grecs de face. Tous les Bellérophon et les
Icare de profil, elle les a dédaignés. Tu te rappelles d'aille~s _qu: dans la rue elle nous accueillait avec des clameurs
de_ Joie ~i. nous marchions droit sur elle, et nous saluait à
pem~ si .nous_l'effieurions de côté. Les Grizzi devaient
partir, le frère peintre pour Florence, le frère électricien
pour Fribourg, mais leur mère arriva de Rome, ravissa_n~e, avec des malles à couronne de comtesse, et l'électncien partit pour Florence, le peintre pour Fribourg,

�244

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

on n'a jamais su pourquoi. Fedia Botkine ne m'a jamais
écrit; je sais que son père a été ministre à Amsterdam,
puis à Tokyo, puis à Lisbonne : je suis ainsi sa trace sur
tant de mers, sans savoir ce qu'il devient, par son gros
père, comme un sous-marin par sa bouée. De Miss lsaacs,
j'ai l'impression parfois de recevoir des nouvelles; c'est
faux: c'est sa photographie que je transmets de portefeuille usé en portefeuille neuf, et que je revois ainsi tous
les deux ou trois ans ; elle est assise sous les arcades
du Jardin anglais; elle sourit, on ne voit aucune feuille,
aucun arbre, mais on devine que c'est l'été (quand les
Américaines ont trente-deux dents) et qu'elle suce
de la glace. Notre maitre de déclamation Vogelni~nVollrath, que tu n'appelais jamais que par la traducti.on
française de son nom : l'homme-oiseau plein de conseils,
était très malade à mon départ. J'ai depuis seize ans
l'impression qu'il n'a plus qu'un jour à vivre.
De Mimi Eilers je ne sais qu'une seule chose, et je
viens de l'apprendre à la minute même, car jusqu'ici j_e
n'y pensais point: elle a trente ans aujourd'hui. Je_me sws
brouillé avec elle le jour même où j'ai réussi à lw parler.
Al'exposition du corps del' archiduchesse Gisèle, je l'avais
aperçue, après moi dans la file. C'était le premier ca~avre
qu'elle voyait; j'attendis: je voulais sais~ ~ur son visage
le premier reflet que jamais y jeta cette sm1stre aventure.
Ce fut un reflet tout rose : elle se savait observée et se
protégea de la mort par la pudeur. Je l'approch~ à la
sortie dans le salon en papier mâché de la Résidence.
Mais ~ous avions eu le tort de l'accabler toute la semaine
de ces cartes postales allemandes gaufrées, sur lesquelles
elle pouvait reconnaître avec les doigts, même en refusant

NUIT A CHATEAUROUX

2 45

de les lire, des cœurs percés de flèches, des Tyroliens étreignant des Tyroliennes, et elle m'échappa. Je la rattrapai.
- Bonjour, mademoiselle.
- Passez votre chemin, monsieur.
Elle allait trop vite pour qu'on la dépassât, et j'étais
pressé. Je marchai donc malgré moi tout près d'elle:
- Comme vous êtes jolie, mademoiselle!
- Quevousl'ayezremarquém'en dégoûte, monsieur.
On voyai_t qu'e~e avait pour maîtresse de français,
Mlle Kolb, s1 énergique dans son vocabulaire et dont chaque phrase contenait le mot « ignoble » ou le mot
c dégoûtant». J'étais déconcerté; devant la maison du
vieux Fossard je dis, car je ne trouvais plus d'inspiration
que dans les objets extérieurs, et rien dans le mobilier de
mon âme:
- Tiens, le vieux fou déjeune!
- De plus fous sont en liberté, monsieur.
. D:vant la fleuriste, devant la brasserie, je lui tendis
ams1 le mot « fleur », le mot « saucisse blanche » sur lesquels elle se jetait comme un serpent qu'on agace d'un
bâton. Ou bien, si ma phrase avait trois parties elle
répondait à chacune, et dans l'ordre.
'
- Qu'il fait beau, quel soleil agréable, mademoiselle Mimi.
- Qu'il fasse beau excite mon dégoût, monsieur.
Ce soleil me fait vomir. Que vous m'appeliez par mon
nom me rend répugnante à moi-même.
- Au revoir, mademoiselle.
- A ne jamais vous revoir, la vie serait une
infection!
Alors, je m'en repens, je la pris par le bras, je la forçai à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me regarder, j'étais timide, si timide! mais je ne sais ce
qu'elle découvrit sur mon visage, le premier qu'elle vit de
face après la face de la mort. Je la tenais juste d'un doigt :
elle se débattait violemment et sans pouvoir se libérer.
Je ne l'effleurais que du bout de ma plus faible pensée :
tout son cœur, tout son cerveau se révoltaient sans mesure
et en vain. Elle m'entraina ainsi jusqu'à sa porte, comme
un oiseau son faible piège. Je ne l'ai plus revue.
J'ai demandé à mon Américain comment tu étais
fait. Il n'a même pas pu me dire si tu avais de la barbe.
Laisse-le te regarder de près.
... Si j'ai changé? Dis-moi d'abord un peu comment
j'étais à seize ans. Donne-moi un peu de mes nouvelles.
Je n'ai ni photos, ni lettres dece temps-là et tu es,-avec
moi, que je ne crois pas, - le seul témoin que je rencontrerai jamais.
Cher Pavel.
Comment tu étais fait ? Te rappelles-tu ce bal masqué
où Julia von Lilienkron me confia son collier pour une
semaine. Ce soir-là, je revins seul ; ce collier, à moi,
me donnait l'humeur vagabonde ; j'avais un peu pressé
Julia sur mon cœur, et pendant qu'elle dansait ses
pyrrhiques avec la marque imprimée de toutes ses perles
autour de sa gorge, comme si on l'avait retirée à temps,
par ses pieds nus, de la mâchoire d'un monstre, je longeai
l'Isaar, les balustrades du Maximilianeum, et tout chemin
enfin qui me laissait un côté libre. Je rentrai ; je déposai
le collier sur mon bureau, dans une boîte de verre. La
lune l'inondait, jamais collier en pension ne fut nourri
aussi abondamment. Je me mis à écrire; la boîte était à

NUIT A CHATEAUROUX

2

47

la place de l'encrier, dès que je cherchais de l'encre, ma
plume s'y heurtait. J'écrivis ton portrait, le dos à la
fenêtre; du ~afé Stéphanie sortaient peu à peu les habitués,_Wedekindet sa femme, et j'entendais plus clairement
la voix de sa femme, car il la portait toujours à califourchon sur son dos; Kurt Eisner, qui soufflait pour le nettoyer_ dans ~n fume-cigarettes j11squ'à ce qu'il sifflât_
parf01s, les Jours de grande fumerie, je n'entendais le sifflet
q~~ de très loin, près de l'Académie ; Max Halbe avec
Lili Marberg, et j'entendais tout près la voix du gros Halbe
comme si cette fois c'était Lili qui le portait sur ses
~aules: J'écrivais lentement; pour chaque phrase sur toi,
Je deva.Js céder ainsi tout un écrivain bavarois, parfois
avec son supplément. J'écrivais le prologue d'un roman
appelé Pavel et Régina :
. « :avel, disait le premier chapitre, ne pardonnait
Jama.Js une phrase méchante prononcée devant lui.
Enfant, alors qu'il n'avait point encore le droit de
parler à table, si l'un des convives attaquait un
absent, il frémissait, ses dents claquaient, il donnait
tous les signes que provoque le vrai venin. Ses
~ouvemeurs avaient dû veiller à ne jamais porter de
Jugements sur ses amis ; on ne condamnait point on
n'ex~utait point autour de lui. Les domestiques renv~yés
parta.Jent pour cause d'héritage, de noces... Ses maîtres
s'habituaient à lui parler sans rigueur des défauts des
crimes. Si l'un d'eux décrivait un péché mortel il, surveillait les yeux de Pavel, excusant le péché à la ~remière
larme, à la première pression de son âme. Les méchants
donc y gagnaient. Des travers intolérables vivaient en
paix autour de lui. En somme il avait ses pauvres, mais

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

c'était la vanité, le vol et la luxure (Borel en un mot).
II était curieux de l'entendre discuter l'histoire avec
Régina, qui ne voulait connaître des héros et des rois
que leur mort, alors que lui ne les connaissait que de
leur naissance à une période brumeuse où ils disparaissaient sans périr.
« Pavel était beau. L~ mode n'y était pour rien, ni son
âge. Tous ses portraits d'enfant étaient beaux - ses
portraits de vieillesse aussi, sa mère, son grand-père et Régina ne pouvait éprouver de défiance pour une beauté
qu'il portait comme on porte un grand nom. Sa prunelle
surtout était si large que Régina n'avait qu'à s'asseoir à
peu près en face, pour se servir avec lui, tendrement
économe, d'un seul regard.
&lt;&lt; Pavel avait des tics. Il touchait ce qu'il admirait.
Si l'un de ses amis étrennait une cravate, toute la journée
il le tenait par cette laisse même, l'étranglant. Dans les
pinacothèques, il arrivait à toucher du doigt, en dépit des
gardiens, ses tableaux préférés, d'un geste sûr, comme s'ils
avaient vraiment un point sensible. Régina redoutait qu'on
fît devant lui l'éloge de ses cheveux, ou de ses bottines, car
il arrivait aussitôt et les touchait. Le pianiste qui jouait
du Mozart avait toutes les peines à l'empêcher de taper
sur la note qui lui avait plu dans la précédente phrase,
et, ses mains occupées, défendait le piano des épaules
ou des avant-bras.
« Pavel était généreux; il passait les journées à maintenir l'équilibre entre les prévenances du monde et ses
réponses. Il était peu d'oiseaux qu'il n'eût suivi des yeux
jusqu'à ce qu'ils disparussent, m'empêchant de parler; peu
de petits Turcs bossus rêvant sur les ponts de l'Isar

NUIT A CHATEAUROUX

249

près desquels il ne se fût accoudé une minute, une seconde
s'il était pressé, composant malgré lui son corps sur le
leur, se voûtant ; ou bien il se libérait des objets en prononçant en français le nom de leur couleur : rouge, l'entendis-je un jour crier du haut du Maximilianeum · bleu
vert! Et l'écho nous revenait. C'était que Pavel s; lib/
rait, non pas d'un perroquet, ·mais de Munich tout
entière, toits, tramways et arbres, et il descendait tout
léger... »
Je n'allai pas plus loin cette nuit-là, Pavel. Le jo_ur me
surprit, et j'entrai dans ta chambre. Tu venais du bal
Goethe, où tu avais figuré en Goethe centenaire. Fauteuils,
tables, lit, tout dans ta chambre était jonché des défroques
de la vieillesse, de perruques, de joncs à bec, de culottes
puce, de tabatières... Toi, endormi, tu éclatais, tes yeux
fermés dans de beaux sourcils neufs : de ce passage dans
la vieillesse, il ne te restait qu'un peu de rouge aux joues.
Voilà ton portrait. Et le mien?
Cher Jean, ·
Pourquoi me rappelles-tu mes retours du bal masqué ?
Pourquoi étions-nous ces jours-là, sous nos loups, si
graves ? Pourquoi ne me semble-t-il avoir porté les
vérités de notre enfance que sous ces déguisements ?
Les balayeuses à jupon vert sous leur chapeau à
queue de chamois arrosaient déjà à flots le macadam ;
les becs de gaz se reflétaient sur le dernier fond des rues
inondées et,dans l'avenue des Théatins, copiée sur Venise,
nous paraissions marcher sur les eaux. Un vieux professeur
rentrait à la dérobée, et ses lunettes flamboyaient tout à
coup - comme les yeux des chats qu'effraie la nuit une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

auto. A travers les jardins royaux et les places semées de
palais grecs, byzantins, florentins, qui semblaient, eux aussi,
déguisés pour la nuit, nous rentrions sous ces masques ~ue
nous dictait je ne sais quel indéfinissable contraste; t01 en
pâtre suisse et moi en Bettina Brentano; toi en Agamemnon et moi en bouc de Goya; ou, simple échange, toi en
Russe et moi en Breton; chacun agrippé à l'arme ou au bâton
de l'autre et nous avions tous les silences, tous les attachements et Îes éloignements subits que peuvent avoir entre
eux des gens qui se tiennent par des épées ou par des
thyrses. Des mandolines résonnaient au l~in, ét~uffées,
car il gelait et les musiciens pour rentrer avatent Illl:s le~
gants. Quand la sentinelle du duc C~l Théo~or avait
le pantalon noir des Prussiens, nous entons : Vive la Bavière et nous nous sauvions, enjambant les tuyaux
d'arr~sage en soulevant nos manteaux et nos traines,
comme des dames...
Ou bien tu parlais, avec tes mots français si purs.
Je te prenais le bras, car on ne pense jamais mieux à toi
que si l'on te prend et te serre. Je me disais que douce est
la certitude de posséder un ami qui, devant la mort, devant
le mal, devant un supplice honteux, se plaindrait dans
un langage noble, ne pourrait appeler à son s~cour~ que
les dieux honnêtes, les hommes honnêtes. J ama1s un 1uron
dans ton langage ; tu donnais je ne sais quel honneur aux
noms propres et c'est depuis toi qu'ils me laissent ~~ns la
bouche leur sens ancien, comme un noyau. Aussi Je ne
m •étonnais pas de te voirinspirer tant de confidences; moi,
je n'avais pas de pensées secrètes, ma~s tous mes mouve~
ments secrets arrivaient près de t01 à ma surface. St
souvent quand j'entrais dans ta chambre, un visiteur

NUIT A CHATEAUROUX

25r

ou une visiteuse se taisait brusquement, tendait une main
vive vers son chapeau ou son pardessus, comme si je
l'avais surpris nu ; il venait de mettre en gage un secret.
Dès lors, entre vous deux, se jouait une intrigue qu'il ne
soupçonnait pas toujours. En toi le secret grandissait, tu
savais par des phrases hostiles le défendre contre son
maitre, quand il avait démérité. S'il le négligeait, l'oubliait,
cela allait mieux encore ; tu l'adoptais pour toi-même.
J'étais irrité de te voir accepter sans choix tous ces
dépôts ; de te voir parler avec complaisance à des imbéciles, à des inconnus, comme si tu supposais à leurs actes
vulgaires une raison. En chaque indifférent, en chaque
médiocre, tu respectais un secret possible, et, moi, tu
semblais me juger non d'après ce visage, que toi-même
disais franc, non par mon langage un peu simple, ou par
ces douze aventures de ma vie qui me rapportèrent douze
marks, mais par quelque qualité étrange, que tu finirais
bien un jour par connaître, et qui était la clef de cette
clarté, de cette simplicité... Ne t'en prends qu'à toi,
alors que ma mère était Russe, si je t'ai avoué qu'elle
était Persane-un jour à Tegernsee où tu semblais chercher
des ombres sur mon visage et où j'avais honte de ma peau
blanche, - ce jour-là où la kronprinzessin voulut jouer
avec nous au tennis, et où nous relançions la balle doucement, doucement, car elle portait un fils.
C'est ainsi que s'écoula la première veille. Déjà les
blessés endormis sur leur côté droit se tournaient péniblement sur le gauche, sur le cœur, et commençaient la part
inspirée de leur nuit. C'est ainsi que nous oubliions tous
deux de nous parler de la guerre, et des seize ans passés.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chacun interrogeait avidement ce miroir inespéré qui
lui renvoyait son image, un miroir ami, une image jeune.
Et les réponses nous perçaient ou caressaient comme
un feu de lentille. Tous deux vêtus à nouveau de
chemises raides de lycéen, tous deux anonymes, rasés
de frais, épurés aussi par le mal, nous étions aussi
nets qu'il le faut pour se renvoyer des souvenirs. A ce
monde, à ce présent nous appartenions aussi peu_ que
possible, et l'on entendait juste les bruits qu: fait la
terre quand le temps suspend son cours : les vraies glaces
sur les commodes craquer, les infirmiers américains poser
des tasses sur le pavé du couloir... Dans ce même lit où
les enfants berrichons ambitieux s'étendent tout droits et
dorment tendus sur je ne sais quel méridien, voilà que nous
retrouvions, cette fois, le passé ; un passé que nous nous
entendions à ne pas détruire, à garder intact en ne
prononçant pas le nom d'un nouvel ami, à ne pas décolo~er
en disant le nom d'une nouvelle ville ; en n'y mêlant nen
des seize autres années ; en craignant toute nouvelle de
nous-mêmes comme si elle dût être décevante, comme s'il
était éviden~ qu'en vieillissant on démérite; comme s'il
était la règle que deux jeunes gens impétueux et parfaits
devinssent, une fois écoulés dix ans de paix et six ans
de guerre, des hommes paresseux et des lâches ...
Minuit sonna. La grande horloge de l'hôpital était entre
nos deux chambres. Chacun, effleuré par une onde différente, par une caresse autre du temps, se sentit soudain d'un
autre âge que l'autre. Un long moment les infirmiers nous
abandonnèrent, car c'était leur relève. Nous attendions,
énervés, comme deux amis au téléphone dans un danger
quand la demoiselle coupe le fil. Il y avait aussi à lutter

NUIT

À

CHATEAUROUX

2 53

contre le sommeil; je m'endormis; une minute, comme si
la téléphoniste s'était trompée, j'eus à parler avec un
enfant situé juste aux Antipodes, dont le bras s'allongeait
vers moi, s'allongeait, un peu coudé pour épouser la
courbe de la terre; puis, cette fois la téléphoniste s'était
trompée de plusieurs chiffres, avec moi-même général
entrant dans Munich ; sans qu'il y eût aucun étendard
autour de moi, j'avais le visage martelé sans répit comme
quand j'étais soldat près du porte-drapeau et que le vent me
pous~ait _dans les joues les franges de métal; vingt filles
mumcho1ses, leurs coques sur lesoreilles,inclinaient jusqu'à
terre leurs têtes pâles, pâles, et comme elles restaient
courb_ée~ un: mi~ute les relevaient rouges, rouges...
Mais Jamais ami ne fut réveillé plus doucement; l'envoyé de Pavel était maintenant une infirmière · de sa
main elle ouvrit elle-même mes yeux, jamais télé;honiste
ne redo~na plus tendrement un fil. Digne de Jackson-City,
sa patne, seule ville du monde où la place publique soit
entourée de sept temples pour les sept modes d'amitié
Miss Daniels s'amusa de notre aventure et s'y engage~
comme esclave ; elle promit de nous empêcher de dormir·
par des tisanes, par du rhum nous drogua comme de~
coureurs, et prit sur elle, voyant ma soif, d'ouvrir une
boute~e de_ champagne. Le bouchon sauta, et réveillé par
ce ~rwt q~, dans les hôpitaux, annonce une mort prochaine, demère le paravent mon voisin se retourna soudain
comme un dormeur derrière le bouclier de tranchée sur lequel
une balle ricoche ... Mais toute femme, mais une Américaine
même, est trop faible pour maintenir à leur distance
deux âmes d'hommes qui s'appellent et s'évitent. Miss
Daniels me regarda, et en se penchant, pour tout rapporter

�254

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à Pavel, elle toucha mes cheveux, mon poignet, regarda ma

feuille de fièvre. Pavel sut que je n'étais pas chauve, il
sut combien de fois mes artères battaient par minute et,
à un dixième près, ma chaleur ; elle apporta des fleurs,
remua quelques meubles, installa dans la chambre je ne
sais quelle ressemblance avec la chambre de Pavel. Elle
découvrit le Natoire, le déroula, disparut avec lui, et au
retour étendit près de moi, sur mon lit même, tout gonflés encore d'air et s'affaissant comme arrachés à un
fantôme, les habits de Pavel.
Un uniforme lamentable. Un vieux pantalon, avec
une jambe coupée, avec des pièces neuves comme on
en met aux panneaux dans les cibles, et l'on devinait
maintenant que les Allemands visaient Pavel aux
jambes. Une capote un peu plus neuve, mais délabrée
aux coudes : la guerre usait les vêtements de Pavel
aux mêmes places que la pension Kissling. Pavel au combat s'accoudait, comme à la fenêtre de Schwabing,
prenait sa tête dans ses mains. Quand miss Daniels
fut partie, je fouillai cet uniforme, ai_nsi que je _le
faisais parfois d'un mort, devant les lignes, la mut,
m'étendant contre lui, parallèle, caché par lui-et quand
une douleur traversait mon côté droit, m'arrêtant une
minute, rigide et la main soudain immobile dans une
de ses poches, comme autrefois quand une balle passait dans le voisinage. Il s'agissait, il s'agissait justement d'identifier Pavel.
C'était peut-être Pavel. Mais rien, comme d'ailleurs
jadis dans ses vestons, qui aidât à le reconnaître. Il ~échirait ses lettres dès qu'il les avait lues, ses photographies
dès qu'il les avait vues et c'est encore dans la glace qu'il

NUIT A CHATEAUROUX

2 55

se regardait le plus longuement. Rien qu'on n'ait pu trouver
dans la poche du premier tué venu, à part justement un
petit miroir cerclé d'or, tout ce que contiennent les poches
d'un soldat : du côté droit, ce dont on a besoin à chaque
heure, ce qu'on atteint facilement, un porte-monnaie
décousu dont on pouvait obtenir les sous en le secouant
comme une tirelire; un gros couteau del' armée suisse, pays
où l'on mange; un mouchoir tout rouillé, rouge et vert,
à dessins anglais, pays des rhumes ; du côté gauche, ce
qui n'est nécessaire que toutes les semaines, tous les
mois : un jeune porte-monnaie en cuir violet ; un petit
couteau damasquiné de l'armée norvégienne, pays où
l'on sculpte; un mouchoir de pur fil, celui que l'on garde
pour la blessure ou pour une rencontre, gris sur les deux
faces, à l'intérieur tout blanc comme un livre. J'étais
ému de voir Pavel croire encore, comme un simple soldat,
malgré l'âge, malgré _la guerre, que tout objet a deux
buts - couteau ou bourse - orner, servir. Le tout saupoudré de ces grosses miettes de pain, si dures, de ces
fragments de chocolat, de ces graines de riz, qui font que
des moineaux se mêlent aux corbeaux pour picorer les
cadavres. Le tout mélangé de ces correspondances du
tramway Montparnasse, de ces bonnes aventures données
par des sourds-muets et disant, au-dessous d'un dessin de
taureau : Votre caractère est affable... si tristes quand
on les retrouve dans sa poche à l'étranger, plus tristes
encore dans les goussets des morts. II manquait seulement
le livret_militaire, que Pavel avait dû déchirer le jour de
la mobilisation après y avoir contrôlé soigneusement ses
noms et s'il savait nager. Tous ces objets enfin qui, sur
mon lit maintenant rassemblés paraissaient les rouages

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'une horloge démontée, et que je remis chacun dans lapoche
exacte, bon horloger après quatre ans, sans qu'il m'en
restât un seul inutile et mystérieux. Cher Pavel, anonyme
et parfait dans les combats, ainsi que tous, comme
une montre!
La lune était couchée; toutes les lumières étaient mortes;
il n'y avait plus de clair, dans l'hôpital et dans Châteauroux, car miss Daniels ne se souciait pas de tomber ou de
se heurter, que le court chemin qui menait sinueusement,
par des escaliers et par des angles droits, de chacune de
nos deux chambres à un ami inaccessible...

•••
Une femme curieuse ne tourne pas en vain autour de
deux cerveaux.
- Et dans la vie, qu'as-tu fait ? m'écrivit enfin Pavel.
Car, un peu ivre de champagne, il laissait miss Daniels
faire un trajet pour une seule phrase.
- Rien d'irrémédiable, Pavel, j'ai voyagé. Je ne
suis pas marié. Je travaille .. En te quittant j'ai pr_éparé
plusieurs diplômes en Sorbonne et à Harvard ; 11 Y _a
deux ou trois petits arpents de science ou d'art où Je
détiens, plus qu'aucun homme au monde, la vérité_ et
où je reçois désormais ceux qui s'y aventurent: la ques~on
des salaires agricoles dans l'arrondissement de Lapalisse,
les rapports métriques entre les hymnes_d' Alamanni et
les odes pindariques de Ronsard, avec une annexe sur
les rythmes mouvants de Platen ; la distinction dans les
dialogues de Léon Hébreu entre les degrés du demi-cercle
et du cercle entier des choses. Voilà les trois petits fonds

NUIT A CHATEAUROUX

257

de la connaissance humaine où je suis le seul à avoir pied
Et toi?
...
Miss Daniels courut.

- Je s_~s co~e quand tu m'as connu. J'ai voyagé.

Je sws

celibataire... Je travaille.
Ai~si par peur d'être déçus, nous nous entêtions à
v~ulorr rester l'un pour l'autre ce que nous étions autrefois et nous avions toujours ce moyen de nous dire semblables l'un à l'autre. Parler de nos métiers ? Comment
sup~oser qu'ils soient deux métiers égaux, comme nos
destms autrefois. Pourquoi prouver à l'un qu'il avait
perd~ la course ? Du moins, chacun derrière le mot céli~ataire et 1~ mot travail, nous étions à l'abri ... Ou plutôt,
Je le compris plus tard, chacun craignait peut-être de
rencontrer
en l'autre un homme mûr, alors que Iw-meme
· •
,
ne _I était pas. La seule ressemblance entre Pavel et moi
était que le sort nous avait désignés, avec peu d'autres
pour un_e jeunesse vivace, parfaite, que dès dix-sept an~
nous aVIons reconnue, à_ce point ménagée et soignée que
nos défauts et nos qualités de quinze ans n'étaient pas
deven~ ceu~ des hommes, mais de gigantesques défauts
et qualités d enfant... Ou plutôt... Mais ae cela je parlerai
un autre jour...
- Cher Jean, m'écrivit Pavel, miss Daniels m'avoue
qu~ tu as fouillé mes poches. Il manquait mon portefewll~. Je t'envoie le seul papier qu'il contînt. Il te
rens~1gnera mieux sur moi qu'un éphéméride Mais
env01e-moi une lettre du tien - tu en avais toujours
cinquante, - au hasard ...
. ~ l~ttre que m'envoyait Pavel était usée aux plis ;
il I avait recollée, à défaut de papier gommé, avec de
17

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'
était rongée sur tout son
vrais timbres ; 1~n.velop~ dû ouvrir au coupe-papier
contour, comme si 1 on a;1ait.
hes pour lavoir.
f •
les quatre t ranc
.
. ·ner en une seule ois
. ·t 1 1 ttre Je vais nu
Pavel, d1sa1 a e . '.
d
. àl'expositiondevos
.
• n'irai pas emain
« tous vos pro1ets, Je
1
rès-demain voir votre
. ,. · pas non pus ap
u paysages ; Je n irai
. le mois prochain je ne vous
« marchand de couleurs '.
1 .our de mon mariage,
. as· J·e n'aurai pas, e J
« épouserru P ,
.
'étendrai pas dans ce
. ée arvous . Jenem
u une robe dessm .P
. ' Jan .. e ne regarderai pas
u lit dont vous aviez fait lehp. n' ~eFlorencedontvous
.
d, balcon cet onzo
« avec vous, un
'
li
u
crayon
ni
même
celw
.
tracé la gne a
,
u m'avez, un Jour,
tracé àl'encre,nicette
b u que vous avez
l
« de Rome, pus ea ,
., . blié le nom la plus
..
•ll
n plus dont J ai ou
'
,
« tr01sième Vl e no
.
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belle dessinéeàlasép1a.Jen
p
uisqui pour
«
'
.
d' de mes enfants, ces croq
'.
« de mes ob1ets, un
. t car vous peignez
dr
t et les comgen ,
« moi, les re essen
êt plus haut que moi. Je ne
« toujours debout et vous es bât ·gnes de Russie dont
. .
. ces grosses c ru
d
« cueillerru Jamais .
Je ne verrai plus e
« vous m'avez dessm~ les coq~esJ.e vais vivre désormais
. us ru mes amis.
d
« peintres, ru vo •
. éni·eur Quelquefois, e
"'é ouse un mg
·
« s~s être.
J
fugitif, de votre œil, je regar~erai
u lom en lom,
un
.
oux mes ma.ms...
.
. ir de m01,mesgen
'
,
« ce que Je po~ai ~o . dé"à fiancée et n'ai pas ose
« Pardonnez-m01. J étais
J
« Vous le dire...
· t e
. la meme,
•
le tt re dans ma cem ur ...
Or j'ava.1s

vu:,

:il

_ Mon cher Pavel,
. ' .
st-il ssible qu'avec un stylo
Avec quoi m écdns::~:d'écl~oussures. Tu dois être le
tu fasses autant e pa

NUIT A CHATEAUROUX

259
blessé de France qui a le plus de taches d'encre à ses draps.
Ci-joint une lettre...
r Jean, disait la lettre, vous savez maintenant à quoi
• j'ai employé chaque heure de ma journée. J'y ai fait
• tenir un enterrement, un baptême, un mariage. Cela ne
« vaut évidemment pas une mort, une naissance, des
• aveux. Mais, même caressée à travers des voiles ou des
• tentures, la vie a son prix. Entre ces cérémonies, car
« vous ne supposez pas qu'elles aient eu lieu dans la même
, famille, j'ai pris le temps de songer à vous. Vous avez
, rendu ma pensée paresseuse, elle ne dépasse plus le pre• mier cercle de mon cœur. J'avais pris dans la voiture,
, non pas vos derniers vers, mais ce cahier de vos devoirs
• de classe, quand vous étiez en quatrième. ]'adore la
• narration du petit naufragé, quand le jeune tigre est
« devenu une accorte tigresse et s'entend enfin avec le
• chien. ]'adore le discours de Thémistocle aux trirèmes,
• lorsqu'il déclare faire plus de cas de sa mère la Carienne
• que de la belle Léocratida. Il est de la fin de juillet, il
• a toute la vieillesse, toute la sagesse de la quatrième. Il
• dédaigne les prosopopées, si belles en janvier; les transi• tions par des phrases sur la nature, si neuves au trimestre
r de la Toussaint. Vous avez eu la jeunesse et la vieillesse
• de chaque année d'enfant, vous l'aurez de chaque âge.
r Vous êtes au fond le seul homme que j'aie jamais vu, le
r seul qui me semble à la fois achevé et périssable. Jamais
r plus vous ne serez redistribué aux éléments, vous voulez
« bien, n'est-ce pas, que je profite, autant que je le peux,
• avec un peu de désespoir, de votre dernière vie... De
• notre dernier mois aussi, car - le saviez-vous - je
• me marie à Pâques.•

�26o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est ainsi, par hasard, mais par la main à chacun la
plus douce et amère, que le métier de chacun fut révélé.
Le même, au fonù, pour tous deux. Je suis certes _le
poète qui ressemble le plus à un peintre. Je ne peux écnre
'au milieu des champs; trouver des rimes qu'en voyant
qu
· fuit
·
des objets semblables ; attein~e le mot q~ . qu~ s1
un homme fait un geste, que s1 un arbre s mc~ne. D _un
index qui laisse les autres doigts tenir la plume, Je dessine
dans l'air, avant qu'elle ait sa vraie forme, chaque ~brase;
· malgré moi le nom de chacun de mes amis avec
J''écns
.
son écriture même, et mes manuscrits semblent p1~ms
de leurs signatures ; les jours où il pleut, je me se~s libre
de mon métier comme les aviateurs, comme les peintres ;
"'écris devant les femmes comme devant un modèle ;
~as un mot sur elles que j'aie écrit à plus de cinq mètres
d'elles. Maintenant même, dans cette chambre dont
on emport,.;t
""' le paravent, car le vent de la mort, c'était
..
bientôt l'aurore, devait souffier dans une chambre voism~,
j'écrivais à Pavelles yeux fixés sur mon voisin endonru.
Il respirait régulièrement, et ces deux gros poumons
attisaient mon cœur. Il se découvrait soudain la
poitrine, je voyais une poitrine semblable à toutes les
autres, des épaules semblables à toutes les ép~ul~,
il devenait soudain mystérieux, anonyme, et c était
comme si un modèle se voile le visage. Il ridait son front
une seconde, et c'était comme si un modèle prend son
rouge sans y pensèr et, sans qu'il s'en doute, s'ajoute une
couleur • et dès que miss Daniels était là, les mots ne me
venaien; plus, comme les teintes à celui qui peint entre
deux lampes.
Pavel parut moins satisfait que moi. Il avait bu

NUIT A CHATEAUROUX

261

presque ~ lui ~eul ~a seconde bouteille de champagne et
cela aussi expliquait son agitation.
- Ah I tu es poète ? m'écrivit-il. Je ne sais si j'en suis
heur~ux ou déçu. Tous les camarades que j'ai laissés
étudiants en droit, en pharmacie, en histoire, un sort
veut que je les retrouve en architectes, en sculpteurs,
en graveurs. A la seconde rencontre, leur métier est moins
matériel encore, ils sont musiciens, poètes. En quel élément seront-ils à la troisième ? Si j'aperçois dans un salon
une brave tête de banquier, de secrétaire d'ambassade,
à mesure que j'avance vers elle, ses yeux se voilent, son
m~nton s'allonge, et j'apprends que c'est une tête de
pemtre, de médailler. Je parle à mon voisin de table, c'est
un orateur qui me répond. Il y a trop d'écho pour moi
dans_ ce monde. Voilà que tu m'obliges aux mêmes précautions ; tu es poète, je suis peintre, que d'histoires !
N~tre cœur à tous deux ne s'arrête que sur les cinq ou six
memes phrases de la musique, sur les cinq ou six mêmes·
poèmes ; nous nous rencontrons sur une terrasse de plus
en plus étroite ; il faut nous saluer maintenant, nous
enlacer avec les gestes mesurés de deux acrobates qui se
retrouvent, après vingt ans, au faîte d'une flèche de tour...
D'ailleurs je me console de ne pouyoir approcher les
hommes... Tant pis l
Car enfin tu les as vus ? Nous avons beau jouer à
reprendre notre âge blanc de Munich, tu as appris depuis
comment ils sont faits, hein ? tu les as vus ? Tu as vu ces
tristes méplats de_ leurs tempes, ces joues de pierre
ponce, . usées comme s'ils passaient leur vie, depuis
~eur naissance, à se frotter à d'autres méplats, à d'autres
Joues ? Du haut du tramway, tu les as vus pousser leurs

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jambes de droite et de gauche, dès qu'une goutte de pluie
les effleure, comme le protozoaire qu'un doigt d'homme a
touché? Tu as vu leur ardeur, leurs salutations mutuelles,
dès qu'ils se mettent à vingt dans un bureau de poste pour
retrouver une pièce de dix sous égarée par une vieille
dame sous la plaque du guichet, et ces joies quand on la
retrouve ? Tu as vu les groupes d'orateurs bruns, semblables à des corbeaux mouillés, du jardin Bourbon
surveiller le pont de la Concorde. Tu as vu de grands
omnibus combles de facteurs remonter la rue de Rennes,
et redescendre, inexplicable relève, combles d'externes
de Stanislas I Tu as vu les trains de banlieue escaladés
par des milliers d'innommables jaquettes, fenduéS en
deux pans que le vent écarte, tristes coccinelles attir~
par Chatou. Tu as vu les quarts d'agent de change revemr
de leur sixième de chasse, tout fiers, avec un merle et
un écureuil entiers. Tu as vu les chefs de bureau
sortir du ministère des Finances, faussement neufs,
invraisemblablement soustraits à la dignité d'homme,
que semble toucher pour la première fois l'air de la rue,
fragiles comme une pendule qui se promène sans son
globe. Tu as vu ceux qui ont l'index plat à force de mettre
leurs souliers sans corne à chaussure, ceux qui ne savent
que faire ae leurs mains, de leurs pieds, - qui' voudraient
être des boules, - qui les cachent dans leurs poches ou
les poussent dans l'ombre, comme les mauvais peintres
les mains de leurs personnages. A l'enterrement de sa
fille chérie, tu as vu, avant le défilé, le père, une minute
droit et digne comme une statue, dos à la sacristie...
droit et per ... puis le premier gagnant de la course des
condoléances l'atteint, comme l'eau lâchée sur un moulin,

NUIT A CHATEAUROUX

263
et dès lors, il se baisse et se relève sans arrêt. Tu as vu
l~s maîtres ~e forges, entrant dans leur chapelle, faire un
s1gn_e de cr01x précis, et les quatre vis qui maintiennent
le visage et la poitrine des maîtres de forges contre leur
cœur sont resserrées pour une semaine. Tu as vu les
bugles, dans Tristan, qui soufflent une note tout d'un
coup, qui sont un peu plus rouges en reposant leur bugle,
comme par pudeur, comme un enfant qui a dans un
salon voulu dire un mot sur Yseult. Tu as vu les violoncellistes, décharnés et coudés comme une mère débarrassée de ~a veille d'un fils, qui discutent avec de grands
gestes, qm hurlent, et c'est qu'ils sont du même avis. Tu
as vu les spécialistes en pharmacie se placer juste en face
des palais Louis XV, Louis XIV, et les ajuster à leur
vue comme un vérascope : alors les spécialistes voient
tout. Avant la guerre, tu ne les connaissais que de vue,
tous ceux-là, tu ne les avais touchés qu'aux mains
mais depuis quatre ans tu les soulèves, tu les pèses. T~
les connais maintenant comme tu connaissais les femmes !
Pas une part de toi qui n'ait touché un homme tu as
dormi contre le ventre d'un mineur, ta tête d:ns des
granges a été prise entre le dos d'un chocolatier et les
genoux d'un notaire ; tu connais leur poids, et le poids
aussi d'un bras ou d'un pied seul, séparé d'eux. Eh bien?
Au revoir, mon cher petit Jean. Les coqs chantent.
Des volets s'ouvrent. J'entends une seconde par la
fenêtre ces gémissements du voisin que j'entends le jour
par la porte. Miss Jackson éteint notre chemin lumineux
et chaque commutateur craque comme si elle écrasai;
un ~ros insecte flamboyant. Les amis que j'ai eus
depms notre départ ? Pourquoi te les nommer ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La plupart sont tués maintenant, et s~ront désormais
étendus entre nous, les pieds vers Munich, la tête vers
Châteauroux. Mes amies ? Te dire que le mot Pavel a été
lié syllabe par syllabe, des années, des mois, au mot
Gilberte au mot Renée ? Les Allemands ? La guerre ?
Non. J'~ à te dire, tout au plus, les deux premières
phrases échangées avec celle dont tu as lu la lettre.
« - Comme vous avez l'air belle, Irène?
« - Il vous plaît à penser, petit Pavel.
J'ai à te dire que je remue toujours le petit d~igt en.
écrivant, mais que je ne fais plus craquer ~es poignets.
J'ai toujours ma manie de citer le mot de Bterbaum : « la
vie est un marais », et de voir les hommes peu à peu
s'enlisant; d'expliquer qu'ils mettent des lorgnons, des
monocles pour que le sable n'entre pas dans leurs yeux,
qu'ils lisent Baudelaire, Dostoiewski, pour ~eux serrer
les mâchoires ; qu'ils vont en auto pour sentir au-des~ous
d'eux enfin un sol de bois ... et toutes les mêmes stupides
plaisanteries, et d'ailleurs c'est vrai. J'ai toujours ma
manie, le soir, en me couchant, dès que je ferme ~es yeux,
de voir mon immense tunnel. Tu me questionnais de ton
lit. Des armées s'y engouffraient dont je te donnais le chiffre
exact : 3 millions 561.000. 4 milliards 21. Des tr?upes
d'oiseaux en sortaient, se heurtaient, oiseau par oiseau,
contre d'autres vols qui arrivaient et tombaient morts ...
Une lueur blanche apparaissait parfois au fond du tube,
· grecque, un Jour,
·
tu te
et devenait une fumée, une ville
rappelles, une licorne. Que le mot licorne est sonore dans
un dortoir!
Au revoir, Jean. Mon électricité brûle touj?urs, m~s
déjà ma veilleuse est éteinte, notre veille est fime. Demain

NUJT A CHATEAUROUX

soir, par le tunnel, comme ce jour où l'on nous avait mis
dans deux cours différentes, et où je regardai la tienne par
un trou de la porte, je ne verrai que ton œil. On me lève.
Je vais remettre cette capote que tu as fouillée, ce pantalon avec sa jambe invisible. Ecris-moi encore puisque
tu ne te lèves pas. Miss Daniels veut t'amener mon
chien. Lui aussi c'est Yourf. Appelle-le par son nom il
croira ~•avoir vu et te reconnaîtra. Adieu. Je pars ix:ur
la Russie dès ma guérison. Mais nous nous reverrons peutêt~e à mon retour, si je reviens ... au printemps (quand la
paix tue la guerre 1)
C'est ainsi que se termina cette nuit, où, plus fortunés
que tous autres amis au monde, nous n'appartenions point
àla race de ceux qui usent de timbres, de tubes postaux, de
récepteurs, mais à celle qui correspondpar les mains d 'Annamites dévoués, d'Américaines. Tout ce qui était de notre
amitié en ce monde était assemblé autour de nous; aucune
lettre de l'un à l'autre ne circulait bassement dans des
bottes, pas de passants pour nous bousculer nous-mêmes.
Nous avions, en ce qui concernait notre affaire JeanPavel, tout liquidé, tout tenniné avec le monde ; et un
écheveau de grandeur moyenne, un signe de l'infini à
peine plus grand que celui dont se servent au tableau les
polytechniciens de seconde année, efit pu nous contenir
tous deux. Ce fut Yourf qui le traça; il aboya tout autour
de mon lit; Pavel l'entendit aboyer...
Cher Pavel,
Il fait presque jour. Mon Annamite reprend dans
l'escalier le dialogue qu'il a chaque matin avec le veilleur
soudanais. L'Afrique dans l'hôpital cède le pas à l'Asie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les moineaux se réveillent dans leurs nids sous les volets
qu'on ne ferme jamais ; mes murs sont bourrés de leurs
cris. Le train de Montauban est passé ; tu l'as entendu
siffler; c'est que le vent vient de l'est, c'est qu'il est 4 h. II
et qu'il fera beau.
Jerne hâte det'écrirecequej'aioublié: jesuis allédans
ton pays. On m'a confisqué à la douane, à Alexandrovo,
un jeu de cartes espagnoles, un Bœdeker d'Itali~: ~ais
on m'a laissé passer. J'ai vu Pétersbourg, Moscou; J ai vu,
dans le hall de mon hôtel, une petite fille russe assise au
pied de l'aquarium où_ nageaient l:s sterlets, c?mme_ je
lui souriais, passer demère et me fa.ire à travers 1 eau vive
toutes les grimaces des sirènes. J'ai vu Kiev, j'habitais le
palais Potemkine, en stuc rouge, crème et or : _ie télé~honais souvent dans un cabinet vert-pomme et 1aune situé
sous le grand escalier; quand je sortais, la porte froiss~t
les feuilles d'un palmier, c'était le bruit d'une robe de soie
qui tombe, et il y avait en effet, toujours j'eus la même
surprise, une statue de Diane devant moi. J'ai vu des moujicks, ils riaient et, dans chacun de leurs deux yeux mon
image dansait sur un petit bûcher. J'ai vu ton été russe, le
ciel si bleu, la verdure immense supportée par de grands
fûts gantés de cuir blanc ; mille chevaux aimables à
double poitrail, lustrés et bondissants, semblables à des
femmes. Dans lamer Noire ~a nuit si bleue)j'ai voyagé sur
le croiseur Askold, qui avait deux fois contourné le
monde et à chaque escale acheté une tortue, petite ou
gigantesque. Elles habitaient le pont, et dans les tempêtes
on les entendait rouler d'un bord à l'autre. Te rappelles-tu
la vitrine de Kissling, que nous avions aménagée et
que nous appelions le Musée Franco-Russe, où nous

NUIT A CHATEAUROUX

rassemblions des oiseaux empaillés, des nids, des œufs
per~és, _c?mme si cert~nes races d'animaux prospéraient
de 1 amitié de deux nations, et que l'union franco-russe fût
salutaire aux oiseaux. C'était avant Brest-Litovsk, j'ai
vu au Caucase des corbeaux dodus, des hérons avec un
rat arrêté dans leur cou, des aigles gras à lard. A mon
dernier régiment, le colombophile aussi était Russe. Tu sais
le devoir des colombophiles ; ils ont à maltraiter et à
affamer les pigeons et les chiens de liaison, pour qu'ils
retournent plus vite là où on gave et caresse. Un jour,
ses deux chiens furent blessés. Il resta toute la nuit à les
soigner, à les flatter. Les chiens relevaient la tête
remuaient la queue, pensaient désolés : Nous mouron~
le jour où les hommes deviennent bons... Lui aussi fut
tué... Vivent les chiens allemands I Vive la Russie f
Miss Daniels m'arrache ma lettre. Adieu!
C'était l'aube. Par Je tulle de mes rideaux un aigre
jo~ était pris et pressé comme un caillé. Depuis une
mmute à peine il était né, et déjà dans la rue les hommes
se hâtaient. Des cailloux roulaient, des jurons, l'homme
grattait à nouveau sa pauvre planète, sa pauvre âme.
Un clairon sonnait dans la caserne, une cloche dans la
~nsion, soldats et jeunes filles également peureux d'une
.JOurnée nouvelle, pour calmer leur âme des autres âmes
soudain si différentes, pour devenir vite semblables à
tous, passaient vite leurs uniformes. Puis on entendit les
coups de bâton dès laitiers sur la peau de leurs ânes. Un
bruit ~e scarabée qui vole indiquait chaque bicyclette.
Des hirondelles gazouillaient sans répit, sur le fil du
télégraphe, et le courant du matin, avec ses· mots de joie

�268

LA NOUVELLE REVUE F}½NÇAISE

ou de deuil, devait traverser vingt jeunes hirondelles.
Puis, pendant dix secondes à peine, erreur d'un jour si
jeune, une ondée ; dans les gazons, sur les sauges, la
liqueur du matin fut lavée ; des sabots tapèrent le
trottoir ; sur le toit plat de la maison du général Bertrand (construite, colonne par colonne, fronton par
fronton, d'après celle qu'il habitait à Sainte-Hélène et
qui jamais ne reçut une goutte de pluie), les gouttes
crépitèrent ; les gommiers, les caroubiers, les baliviers,
toutes les boutures rapportées de là-bas, par le bel
Arthur avec le corps de Napoléon, furent soudain vernissés comme dans les gravures. Qu'il eût aimé recevoir
cette averse, lui justement, Napoléon, qui regardait en
vain chaque nuage et, toute la première année d'exil,
tendait la main, croyant recevoir une goutte, comme pour
qu'un aigle revînt s'y poser... Elle cessa soudain. Les ânes
abandonnés contre le trottoir laissèrent en repartant, audessous d'eux, leur image sèche. Puis le coq chanta ;
une eau pénétra la terre, mélange d'eau et de rosée. Puis un
rayon traversa ma chambre, enveloppant mon lit sans me
toucher, ainsi que le fait la foudre, mais je pouvais l'atteindre de la main. Puis j'entendis une automobile arriver,
appeler de trois coups de trompe, comme les dames qui
viennent prendre un jeune romancier pour une promenade... Puis des murmures indistincts... Puis aboya un
chien, de qui du moins je reconnus la voix... puis le sable
crissa, l'automobile froissa des buis, des fusains ... Pavel
était parti.
Alors, mon infirmière de la nuit entra, toute fraîche,
un peu humide, car elle avait reçu l'ondée, elle cria à mon
voisin (car elle avait soigné des Zélandais à Bapaume) :

NUIT A CHATEAUROUX

269

- Hope of a bright day, of a sweet day !
- Day I hurla-t-il ouvrant la bouche avant les yeux.
Et le Jour, et Day, naquit...

C'est aujourd'hui ma première sortie de l'hôpital. Je
pars ce soir pour Paris. J'ai dit que je prendrais le train
de cinq heures, je prendrai celui de neuf. J'ai quatre
heures, j'ai un sixième de jour pour revoir la ville où j'ai
passé six ans. Ma valise est dans un café près de la gare,
mais je porte le Falconnet et le Natoire, j'évite chaque
bousculade, je laisse une marge à chaque maison, chaque
passant, je tourne avec autant de précaution autour des
places et des statues de Châteauroux qu'autour des souvenirs leurs images. J'achète des cartes postales. J'achète
l'Avenir de l'Indre. (Vous qui me lisez, prenez garde.
Vous savez ce qui arrive quand je débute ainsi par
petites phrases... Vous savez qu'en moi s'agite ce
vocatif que mes maîtres de grec m'ont transmis et qui
vit en moi comme un asthme, que le moment n'est pas
loin où je vais adresser la parole à un arbre même, à un
passant, à une ville ... Je me contiens... je me contiens...)
0 Châteauroux, ville la plus laide de France, ô tilleuls
sur lesquels sont gravés les premiers prénoms que j'aie
jamais entendus, ô mur derrière ce terrain vague, si banal,
et que je reconnaîtrais en Chine! 0 Châteauroux, pour la
première fois je connais de toi d'autres rues que celle qui
te traverse de bout en bout, la seule que nous suivions
pour les promenades. Je prends toutes tes rues transversales, je te bouscule, je te décoiffe, je t'aime, comme

�270

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une chevelure où la raie toujours fut au milieu et dont on
se venge en riant. Tout ce que l'on me défendit enfant,
je me l'accorde. La rue Descente-de-Ville, je la remonte.
j'entre au Musée voir le chien empaillé de Napoléon.
Je tire enfin au clair tous les secrets qui m'intriguèrent
pendant six ans. La rue du Gué-aux-Chevaux aboutit
bien à un gué ; la rue des Clercs aboutit à une planche
sur l'eau, à un pêcheur, à une ligne aiguë, en ce moment
à une ablette qui se débat; la rue du Foin à des laveuses;
et j'apprends ainsi où se cachait l'orchestre qui a scandé
mes trois mille matins... Tout me ramène à l'Indre, chacun
de mes secrets a des peupliers pour dernière barrière...
Malgré tout, la Grande-Rue seule m'attire. Sur ce
trottoir tous mes pas ont marqué ; voilà que je reprends
malgré moi une marche plus courte ou plus longue selon
les boutiques ; je dépasse chaque étalage avec le même
nombre exact d'enjambées, qu'en mon temps de lycéen:
nos traces dans ce monde sont le plus lourdes là où nos
pas furent le plus légers; chargé de valises sur tant de
continents, chargé du sac et des piquets de tente sur
tant de boues, d'un cerveau de plomb dans tant de
capitales, je n'ai pu marquer sur cette terre, et ici mes
pieds se logent dans leurs antiques moules ; et quelle
surprise de revoir, plus brillantes et plus fortes qu'alors,
ce que je n'attendais que comme un écho, un reflet :
ces superbes enseignes. Voici gravés en mot d'or et en
lettres rouges, gigantesques, les premiers noms, cette
fois, que j'aie entendus et compris, le mot « Bazar », le
mot « Préconiseur public », le mot « Phalanstère ».•• Il est
six heures. Ce que mon voisin appelle day ou sdar
devient rose, devient rouge ... Pour la première fois, je

NUIT A CHATEAUROUX

271

vois des lumières s'allumer dans ces boutiques que je n'ai
vues que de jour, et il me semble que pour la première
fois je ne sais quel âge les touche; ma ville retrouvée va
s'évanouir. De la grande terrasse je la surveille, et je
sûrveille aussi, avec cette fin de journée, toute dorée
mais confuse de sa mort, palpitante (je ne dirai pas si
tous ces adjectifs s'adressent à journée ou à jeunesse),
ma jeunesse.
Dans ces magasins où pour la première fois je vis
les tableaux, le sucre candi, les bijoux, je regarde. Je
reconnais la plupart des vendeurs, mais tous ceux qui
ont personnifié pour moi les métiers sont maintenant
blancs et caducs. Voici que je pénètre dans l'âg~ où les
métiers redeviennent antiques. Voici que les horlogers
ont de grandes barbes de neige, et il ne leur manque
qu'une faux. Voici que les libraires ressemblent aux vieux
écrivains, les barbiers aux vieux savants chauves. Voici
que les bouchers sont à la fois gonflés de graisse et tout
ridés. Voici que les pâtissiers - comme leurs gâteaux
sont petits! - s'éloignent de soixante ans de l'âge où ils
aimaient les gâteaux. Voici que les pharmaciens vont
mourir, regrettés de leurs médecins. Voici l'âge où je
rends au temps ceux qui, les premiers, m'ont fourni le
pain, les livres, l'heure... Tous leurs noms inscrits sur
les vitres vont bientôt monter d'une ligne, laisser leur
place au nom du successeur, monter comme un rouleau
de pianola, et disparaître... Seuls les fruitiers sont jeunes;
seuls ils renaissent à chaque saison ; seules les poires, les
pêches, les bananes sont vendues comme autrefois par
une toute jeune fille, que le patron embauche à seize ans
et loue à dix-sept ans aux hôtels, et cette fillette, dix-huit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

272

fois remplacée, est la seule que je retrouve int~cte. La
v01"là qm. me p èse des cerises, sans se douter qu
. elle
. me.
revend, si fraîche et propre et si vernie (je ne dirat pas s1
ces adjectifs s'appliquent à jeune fille ou à enfance),
mon enfance...
Ainsi tous ces gens ont vécu, travaillé, acheté et
vendu un maigre salaire, fermé le soir dans l'ordre leurs
volets, et payé au jour leurs impôt~, déroulé le même
coupon de drap, allongé sans ~ le m:me lacet, ~our soutenir, jusqu'au jour où je reviendrats, le premI_er déc~r
de ma vie!. .. Seul l'horloger a changé de trottoir et pns
la boutique d'en face ; et cela me gêne un pe~, ~omme un
bracelet-montre attaché du mauvais côté... Ainsi la guerre,
qui tout ruine, les empêchant de passer à leurs fils et
gendres leurs tâches, a, pour mon seul bénéfice, _prolo,ng~
de cinq ans la vie d'un reflet, d 'un écho ... Or, au1ourd hw
ma jeunesse a juste dix-sept ans, comme l:s eut mon e~fance, 1e J.our où 1-e partis d'ici; cette tnstesse en'étm01,
c'est une mère et une fille, du même age, qm s re1gnent ... Toutes deux d'aujourd'hui m'abandonnent, et.
me voici soudain las et incertain, comme tous ceux qw
n'ont qu'un jour.
.
L'Indre est dorée, la rue parallèle à l'Indre est huruneuse: je vais entre ces deux brancards. Qui m:a poussé,
comme ces femmes exilées qui vont sUt: le premier b~te~u
de leur pays en rade mettre au monde leur fils, qm ~ a
poussé pour ce second terme, qui me poussera dans dixsept ans vers cette ville sans charme et sans parents? ...
Enfance, heureuse enfance où le malheur et le ~onheur
étaient le malheur et le bonheur enfants; où 1 amour,
où l'orgueil étaient l'amitié, la tendresse... vertus de

à

A

•

NUIT A CHATEAUROUX
2 73

mon enfance qui depuis avez changé de sexe, cc espoir »
que je retrouve « attente », · cc enthousiasme » que je
retrouve cc indulgence 11... Mais voici le lycée qui me
rappelle les trois ou quatre qui n'ont point encore varié: le
travail, qui est toujours le travail, qui toujours consiste
à voir, au-_dessous du papier blanc, filigrane adoré, un
palais, un phénix; l'inspiration, qui est toujours l'inspiration, qui consiste à vivre parbonds, affectueux cinq minutes,
cinq minutes haineux, comme si le jour et la nuit, au
lieu de se suivre, toutes les cinq minutes alternaient ;
l'amitié, qui est toujours, dans un grand pré où elle d~rt,
s'asseoir à ia tête de celle que l'on aime, se pencher, voir
son visage à rebours; la nostalgie enfin, qui est toujours
cette douce... cette amère ... Mais déjà à cette époque je
n'en pouvais dire plus sur elle!...
Voici le lycée. L'avenue qui de la gare y conduit,
descend, descend, et les enfants en fleurs, du faîte de leurs
dix années heureuses, croyaient déjà redescendre la pente
de la vie. Voici le seul logis où les lois de la pesanteur et
des fluides sont fausses, où il fallait le jour tous les poètes,
tous les savants, le soir toute la nuit pour équilibrer
un cœur bien petit et bien vide. Voici la maison où j'ai
reçu le monde tout neuf, et les mappemondes seules étaient
vieilles, où j'avais un âge qui pour nulle gloire n'était
périmé, que tous les grands hommes avaient été forcés
d'avoir, (12 ans, 13 ans, 15 ans), avant leur premier geste
grand ; que je portais avec retenue et fierté comme du
génie la virginité même, ou comme un de ses attributs;
et enfin hélas vint l'année où j'eus l'âge de Viala, puis de
Bara, puis d'Alexandre ; et la triste vie put commencer.
Voici la citadelle qui, du jour où je l'ai quittée, est devenue
18

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l

274
mon ennemie. Plus d'accès. 0 lycée, on a verrouillé ta
porte d'honneur, gigantesque, qui ne s'ouvre que sur des
petits, qui s'ouvre d'un seul battant, comme un livre. On
a par bonheur continué le Jardin public tout le long du
mur de ronde, comme si l'on supposait que tes anciens
élèves viennent le soir ici rôder ; et je tourne autour de
toi, avec un Natoire et un Falconnet ; et ce n'est pas à
beaucoup près, car tous deux étaient des gens simples
et toi-même m'appris leurs noms, les compagnons ce soir
qui me chargent le plus. Je tourne autour de toi avec tant
de peintres et de lumière, tant de poètes et de chagrins
que tu ne connais pas, avec un Manet et un Rimbaud,
avec un Mallarmé et un Degas... Mais pourquoi, devant
toi, chacun de ces noms me donne-t-il, comme un nom de
faute, un remQrds? ...
Rien qui '.défende un lycée contre l'escalade. Pas de
chien. Pas de servantes... Voici la petite brèche par où
je m'évadai une nuit pour aller dans la campagne. Je
la franchis, je reviens de cette équipée. Voici la cour des
petits, que je traverse d'un pas rapide, car elle est sonore
et un pas paresseux mettrait tous les surveillants en
éveil. Voici la cour des moyens et la porte avec sa fente
par laquelle Dago nous passait, de la cour des grands,
plus voisine du monde, page déchirée par page déchirée,
les poètes défendus, et il fallait ainsi faire injure à son
livre pour pouvoir honorer l'auteur; et voici, donnant sur
les cloîtres, prises au fond des arcades bien plâtrées comme
les fenêtres des maisons construites sous des aqueducs,
les fenêtres de mon étude. Fenêtres si hautes qu'aucun
élève ne peut voir la cour ; percées sur l'étude comme
pour observer les enfants, percées des deux côtés pour les

NUIT A CHATEAUROUX

observer de dos, de face, suivre sur
.
275
même journée tous les
, leur vtsage dans la
et d'où personne 1·
~rogrès de 1 ombre et de la science
amais ne les regard
.
,
'
folle qui s'évadait d S .
C
. a, s1 ce n est cette
e amte- athenne
·
fils, et si ce n'est
.
.
pour voir de là son
mm au1ourd'hui J
•
.
penche ; je tressaille . .e ,
.... e me hisse, Je me
solit .
.
, J m attendais à voir un élè
aire, un visage unique
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trente ; et aucun ne
, ma seule enfance ; j,en vois
qu'ils sont moi; 1"'ai ::é ressele~ble, et to~ il est clair
.
c UI là-bas qm écrit d
~ain gauche• 1·•ai été ce roux qw.
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été ces deux indolents
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paroles, un poly~drees guresl sans rapport avec leurs
en parant des ·
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Jeunes filles, un
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confond l'envie de récit
c1 a 10n facultative et
réciter de la prose O ~t des :vers avec l'envie de
...
VI re qw
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trente gestes que je n'ai "amai
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que je n'ai jam .
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p heures et demie ont son , V . .
moi, celle que Rollin t
ne. o1c1 ma place devant
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rend myopes ceux . l'
po lavoir. Elle
d'un bec de
. qw occupent, car elle est au-dessous
gaz • un faux pupitre I
élè
qui nous succède lit les
. d
a sur ve. L'enfant
et j'admire comm '1 ~ns ans ses poches, tout droit
e es Jeunes gé ér ti
,
habiles ; de mon temps li . n a ons sont devenues
on écoutait, on sentaiton sfait en se bouchant les oreilles,
.
en ermant les yeux.
d
pensait, on courbait les é
. quan on
les externes surveillés
paules... Sept heures quarante,
murmures et des brui!~sent dans les cloîtres, avec des
e relève, leurs corps surveillés

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout près d'eux par le maître, leurs ombres du dehors
par le censeur ; puis la cohorte des demi-pensionnaires
qui ne voient leurs parents qu'à la lumière des lampes, ou
le dimanche ; il ne reste plus dans le lycée que ses vrais
f

1

fidèles et que moi.
La lune alors apparaît ; le vent se lève ; les girouettes
grincent ; chaque clef de voO.te des cloitres, forée d'une
ampoule, illumine et soutient un second cloitre de lumière;
les garçons placent à la volée les assiettes sur le marbre
des réfectoires. Près du tilleul, au centre de la cour
d'honneur, le proviseur et le surveillant général. Ils n'ont
pas changé: jadis ils me semblaient si vieux et justement
ils ont vieilli. C'est la première fois où ils ne me voient
pas enfant, et ils me reconnaissent. Pour la première fois
je serre leur main, où jadis le J;JÛenne se perdait, d'une
main égale. Pour la première fois, quand nous tournons
le dos aux cloîtres, mon ombre n'est pas une petite
ombre entre les leurs. Pour la première fois je réponds à
leurs paroles par des paroles égales, et mes mots ont le
poids vérifié par les hommes. De cet enfant dont je suis
venu chercher des nouvelles, perdu pour moi - de moi ils me parlent avec égard comme de mon fils. Il était
soigneux de ses livres, il ne mentait pas... Leurs fils à
eux aussi sont tués; toujours graves, toujours vêtus de
redingotes, coiffés de chapeauxde soie, ils n'ont pas eu le
jour de leur deuil à changer une ride, une cravate.
Il est l'heure de regagner l'hôtel. Un coq, si jamais
coq s'est trompé~c'est ce coq-là, chante... Le proviseur
m'accompagne à la porte, il l'ouvre lui-même et
relâche, cette fois en ôtant son chapeau, pour la seconde

me

fois.

NUIT A CHATEAUROUX

277

- Adieu, mon enfant me dit-il comme à to
us, par
habitude.
'
L'avenue est claire et chaud .
.
est tourné vers la terre et d, e ' le cro1ss~nt de la lune
à droite les tilleuls e b everse sur elle seule son éclat .
m aument '
.
'
Heureux heure
..
' a gauche les Jasmins.
'
ux mon v01sm l'ad' d
. ,
··
saluts et aux souhait
,,
JU ant qm n avait aux
s qu a répondre 1 d .
.
e ermer mot...
Au proviseur disparu voilà
j'y ajoute même une 'syll b que Je répète toute sa phrase,
a e.
- Mon enfance, adieu 1
JEAN GIRAUDOUX

�1

1'

1,

JOURNAL SANS DATES

278

2 79

I"

*

**

JOURNAL SANS DATES
Evidemment ce qui me choque dans le cas de Romain
Rolland, c'est qu'il n'a rien à perdre par le fait de la guerre:
son livre (Jean Christophe) ne paraît jamais meilleur que
traduit. Je vais plus loin : il ne peut que gagner au désastre
de la France, que gagner à ce que la langue française
n'existe plus, ni l'art français, ni le goût français, ni aucun
de ces dons qu'il nie et qui lui sont déniés. Le désastre
final de la France donnerait à son Jean Christophe sa
plus grande et définitive importance.
.
.
Il est de si parfaite bonne foi que parfois. presque Il
vous désarme. C'est un ingénu, mais un ingénu passionné.
Il a tôt fait de prendre pour vertu sa franchise, et comme
il l'a quelque peu sommaire, il a pris pour hypocrisi_e
ce que d'autres avaient de moins rudimentaire que lw.
Je m'assure que trop souvent ce qui permit son attitu?e,
c'est le peu de sentiment et de goût, de compréhension
même, qu'apporte son esprit à l'art, au style, et à cette
sorte d'atticisme qui n'a plus d'autre patrie que la France.
Rien n'est plus informe que son livre; c'est un Kugelhof
où parfois croque un bon raisin. Aucun apparat, aucun
artifice; j'entends bien que c'est par là qu'il plaît à
certains.

(Ecrit en r9r7)

Le jour où La Rochefoucauld s'avisa de ramener et
réduire aux incitations de l'amour-propre les mouvements de notre cœur, je doute s'il fit tant preuve d'une
perspicacité singulière, ou plutôt s'il n'arrêta pas l'effort
d'une plus indiscrète investigation. Une fois la formule
trouvée, l'on s'y tint et durant deux siècles et plus, on
vécut avec cette explication. Le psychologue parut le
plus averti, qui se montrait le plus sceptique et qui,
devant les gestes les plus nobles, les plus exténuants,
savait le mieux dénoncer le ressort secret de l'égoïsme.
Grâce à quoi tout ce qu'il y a de contradictoire dans
l'âme humaine lui échappe. Et je ne lui reproche pas de
dénoncer« l'amour-propre»; je lui reproche de s'en tenir
là ; je lui reproche de croire qu'il a tout fait, quand il a
dénoncé l'amour-propre. Je reproche surtout à ceux qui
l'ont suivi, de.s'en être tenus là.
On trouvera plus de profit à méditer ces phrases de
Saint-Evremond (que je déplore de ne point rencontrer
dans le choix qu'en a donné le Mercure non plus qu'en
aucune anthologie) :
« Plutarque a jugé de l'homme trop en gros et ne l'a pas
cru si dilférent qu'il est de lui-même; méchant, vertueux,
équitable, injuste, humain• et cruel ; ce qui lui semble se
démentir, il l'attribue à des causes étrangères, etc».

Elles sont d'un enseignement admirable.
Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos
mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'à
condition de s'en servie pour passer outre. La théorie

�280

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Darwin, celle de Taine, celle de Quinton, celle de
Barrès... La grandeur de Dostoïewsky vient de ce qu'il
n'a jamais réduit le monde à une théorie, de ce qu'il ne
s'est jamais laissé réduire par une théorie. Balzac a
toujours cherché une théorie des passions ; c'est une
grande chance pour lui qu'il ne l'ait jamais trouvée.
Les plus importantes découvertes ne sont dues le
plus souvent qu'à la prise en considération de
tout petits phénomènes, dont on ne s'apercevait jusqu'alors que parce qu'ils faussaient légèrement les
calculs, estropiaient presque insensiblement les prévisions,
inclinaient imperceptiblement de-ci de-là le fléau de la
balance.
Je songe à la découverte de ces nouveaux « corps
simples» en chimie, d'isolation si difficile. Je songe surtout
à la décomposition des corps simples, des « corps » que la
chimie considérait comme « simples » jusqu'aujourd'hui.
Je songe qu'en psychologie il n'y a pas de sentiments
simples et que bien des découvertes dans le cœur de
l'homme restent à faire.
Je redis de La Rochefoucauld ce que Saint-Evremond
disait de Plutarque: « ..• Je pense qu'il pouvait aller plus
avant et pénétrer davantage dans le fonds du naturel.
Il y a des replis et des détours en notre âme qui lui sont
échappés ... S'il eût défi.ni Catilina, il nous l'eût donné
avare ou prodigue: cet alieni appetens, sui profusus, était
au-dessus de sa connaissance, et il n'eût jamais démêlé
ces contrariétés que Salluste a si bien séparées, et que
Montagne lui-même a beaucoup mieux entendues. »

JOURNAL SANS DATES

28r

***
DIALOGUE ENTRE RACINE ET LE P. BOUHOURS : 1
'BOUHOURS. ,-: Il est assurément fâcheux que vous
~ ayez P~ remed1er à cette répétition de sonorités que déjà

Je vous signalais lors de votre première lecture :
Vous mourates aux bords où vous fûtes laissée.
Se peut-il ~ue vous n'en soyez point gêné, vous dont on
a loué parfois la...
RACINE. - Mon ami, la grammaire avant l'harmonie.
~OUHOURS. - Est-ce à moi que vous l'enseignerez?
~-ais pourtant ne pensez-vous point que vous pourriez
1c1 les mettre d'accord ?
RACINE. - Vous savez que je m'y suis vainement
effor~é.. Je parle du vers qui précisément vous chagrine
et qm, Je vous l'avoue, m'a d'abord beaucoup tourmenté.
BOUHOURS. - Je vous ai proposé : « Vous trouvâtes
la mort » ~u lieu de « vous mourûtes » - ou de modifier
au ~ontr~re l'hémistiche suivant. Certainement vous y
~ss1ez arnvé si seulement vous ne vous étiez pas d'abord
dit que cela n'était pas possible.
.~CINE. - Je ne me suis point persuadé que cela
n et~t p~ possible ; mais, à mesure que je cherchais une
modification du vers, qui épargnât aux oreilles délicates
cette_ ré~étition de sonorités dont vous vous plaignez, j'en
venais a me demander s'il était bien nécessaire de tant
~- •• Co~eille _et Racine ont subi la règle; ce ne sont pas eux

~ 1ont faite. St, plus tard, par l'ascendant de leur génie ils sont
h evenus des autorités de langue, de leur vivant, ils se cor;igeaient
wnblement, l'un pour satisfaire Vaugelas, l'autre par res ect
pour le P. Bouhours, correcteur attitré du beau langage ,. p
BiwNoT.

Préface à l'HrSTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE (p. xv)

�LA NOUVELLE REVUE

.,

FRANÇAISE

peiner pour chercher à éviter une répétition que proposait
la façon des'exprimer la plus prompte et la plus naturelle.
Bien plus, je me persuadai bientôt que certains pourraient
trouver dans cette répétition quelques charmes; et je vous
avoue que moi-même, à force de me redire ce vers, je
finis par y en trouver.
BOUHOURS. - On se persuade de tout ce que l'on veut.
RACINE. - Ne me poussez point trop, ou je vous dirais
bientôt, et je me persuaderais en effet, que ce vers_ je
l'écrivis précisément pour cette répétition, au contraire,
et que c'est cette répétition qui m'y plait.
BOUHOURS. - Si vous en êtes là, vous n'avez plus que
faire de mes conseils.

•••
Je pense qu'il y a dans la formation d'un « g~and
homme » quelque chose de particulièrement welltimed
et que son œuvre souvent doit à son opportunité une part
de sa grandeur. Molière, de notre temps, c'est peut-être
de Verlaine qu'il se fftt moqué, et cela eftt été fâcheux;
tandis qu'il était bon qu'il se moquât de Vadi~. Ses
qualités admirables étaient particulièrement appréctabl~
en un temps où c'était d'elles surtout que l'on avait
besoin (mais n'a-t-on pas toujours besoin de bon s~n~ ?).
Et cette sorte de joie pleine, de sagesse un peu triviale,
d'art un peu fruste, d'esprit un peu épais (que j'aime tant,
en lui) je ne dis pas qu'ils seraient moins de mise aujour:
d'hui, mais je doute qu'ils pussent produire aujourd'.hlll
des œuvres d'art aussi accomplies qu'ils le pouvaient
faire de son temps, et susceptibles de rallier les esprits
les meilleurs et les plus divers.

JOURNAL SANS DATES
Je dis tout cela, mais, à mesure que je l'écris, j'en suis
moins convaincu ; car enfin si Mirbeau n'est pas Molière,
il ne tenait qu'à lui de ne pas tant nous le montrer. _
Tout ce que l'on peut dire, sans doute, c'est que Je grand
homme est celui dont les qualités sont le mieux favorisées
par son époque, et qu'il y a entre elle et lui, comme une
sorte de complicité. Ainsi Verlaine au XVIIe siècle n'aurait
peut-être rien valu.

*•*
Dans ces vers de Baudelaire :

Là, tout n'est qu'ordre et beauté
Luxe, calme et volupté.
où le lecteur inattentif ne reconnait qu'une cascade de
mots, je vois la parfaite définition de l'œuvre d'art. Je 1
saisis à part chacun de ces mots, j'admire ensuite la
guirlande qu'ils forment et l'effet de leur conjuration ;
car aucun d'eux n'est inutile et chacun d'eux est exactement à sa place. Vo~ontiers je les prendrais pour titres &lt;les
successifs chapitres d'un traité d'esthétique :
1° Ordre (Logique, disposition raisonnable des parties).
2° Beauté (Ligne, élan, profil de l'œuvre).
3° Luxe (Abondance disciplinée).
4° Calme (Tranquillisation du tumulte).
5° Volupté (Sensualité, charme adorable de la matière
attrait).
'
*

**
Le souhait du romancier n'est pas de voir le lion manger
de l'herbe. Il reconnait qu'un même Dieu a créé le loup

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et l'agneau, puis a souri,« voyant que son œuvre était
bonne.»
*

**

Je n'ai pa.5 lu le livre de M. V. de Pallarès contre
Nietzsche mais dans« la Coopération des Idées», à propos
de ce livr~, quelques pages de M. G. Deherme, qui l'approuve tout en se demandant d'abord si N~etzsche a
suffisamment d'importance pour que cela vaille encore
la peine d'en parler.
.
.
« Pour bien apprécier l'œuvre de Nietzsche, Il faut
savoir ce que fut l'homme. M. de Pallarès nous montre
donc Nietzsche enfant prodigue (ou prodige ?) disciple
de Schopenhauer et de Wagner, critique se tournant avec
fureur contre son maître, contre son ami d'hier, souffrant
de tous ses nerfs, mégalomane, évangéliste, Zarathustra,
puis sombrant dans la démence complète douze ans a~ant
de mourir. Impulsif, instable, obsédé, neurasthéruque,
pharmacomane, ce fut un faible et un aboulique. C'est
pourquoi il ne parle que de ce qui lui manque surtout :
la force et la volonté. »
C'est l'accusation qu'on jetait au crucifié:« Si tu es le
Christ, sauve-toi toi-même!» Je la reconnais. Je ne rapproche point ici le Christ de Nietzsche, - encore que ·
M. Binet-Sanglé nous ait démontré naguère que le Nazaréen
n'était lui aussi qu'un malade et qu'un fou-je rapproche
seulement cette absurde accusation qu'on leur lance et
qui procède exactement de la même incompréhension.
Il est d'usage à notre époque de chercher aux_mouve~ents
de la pensée une cause physiologique ; et Je ne dis pas
, qu'on ait tort ; mais je dis qu'on a tort de chercher à JI
invalider par là la valeur propre de la pensée.

,I

JOURNAL SANS DATES

285

_Il est naturel que. toute grande réforme morale, ce que
Nietzsche appellerait toute transmutation de valeurs
soit due à un déséquilibre physiologique. Dans le bien~
être la pensée se repose, et tant que l'état de choses la
satisfait, la pensée ne peut se proposer de le changer.
(J'entends: l'état intérieur, car pour l'extérieur ou social
le mobile d_u ~éformateur est tout autre ; le~ premier~
s~nt ~es chimistes, les seconds des mécaniciens.) A l'origme d une réforme il y a toujours un malaise ; le malaise
~ont_ souffre le réformateur est celui d'un déséquilibre
m~éneur. Les densités, les positions, les valeurs morales
lw sont proposées différentes, et le réformateur travaille
à ,les réac.corder; i_l aspire à un nouvel équilibre ; son œuvre
n est qu un essai de réorganisation selon sa raison sa
logique, du désordre qu'il sent en lui ; car l'état d'i~ordi~~tion lui est intolérable. Et je ne dis pas naturellement
qu il suffise d'être déséquilibré pour devenir réformateur- mais bien que tout réformateur est d'abord un déséquilibré.
Je ne sache pas qu'on puisse en trouver un seul de

ceux qui proposèrent à l'humanité de nouvelles év~uations, en qui ces MM. Binets-Sanglés ne puissent découvrir
et avec raison, ce qu'ils appelleront peut-être une tare~
que je veux si~plement appeler; une provocation. Socrate,
Mahomet, Samt Paul, Rousseau, Dostoïewsky, Luther _
q~e M. Binet-Sanglé les énumère, qu'il m'en pro;ose
d autres encore: il n'en est pas un que je ne reconnaîtrai
pour anormal.
Et naturellement on peut penser ensuite comme ceux-ci
sans être déséquilibré soi-même ; mais c'est un état de
déséquilibre qui d'abord appela ces pensées à la rescousse,

�0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.t

f

dont le réformateur avait besoin pour rétablir en lui
J'équilibre rompu. Il fallait précisément qu'un premier fût
malade pour permettre la santé de beaucoup. Rousseau
sans sa folie n'aurait donné qu'un indigeste Cicéron ; et
c'est précisément dans la folie de Nietzsche que je vois
le brevet de son authentique grandeur.
ANDRÉ GIDE

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
CRISTALLISATIONS
C'est une grande chance que de trouver, pour exprimer
une idée ancienne, permanente, humaine, une image élégante et neuve. L'idée paraît alors une âme qui cherchant
son corps l'a rencontré, elle pousse autour de l'image une
cristallisation vivante. Voilà précisément ce qui est arrivé à
l'image de Stendhal sur la cristallisation, autour de laquelle
cristallisent elles-mêmes toutes les facettes du livre de
l'Amour. M. Henri Delacroix vient d'ajouter à l'abondante
bibliothèque stendhalienne une Psychologie de Stendhal,
M. Camille Mauclair vient de reprendre dans la Magie de
l'Amour le beau problème de la cristallisation amoureuse.
Voilà une occasion de regarder de près une de ces images
fraîches au moment même où elle descend dans le mécanisme
de notre.pensée et s'incorpore à l'habitude de notre langage.

._M. Delacroix annonce dans sa préface l'intention d'intégrer expressément Stendhal à l'histoire de la psychologie
française au x1x0,_ siècle, histoire,Lque lui-même, l'ayant
professée ou devant la professer à la Sorbonne, se propose
d'écrire en toute sa suite. M. Delacroix a bien raison. Trop,
de philosophes, d'historiens de la philosophie paraissent

1 ,.

...

�288

1 t•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

, encore demeurer à un stade de leur science analogue à celui
où en étaient je ne dis pas les historiens, mais les auteurs
de manuels d'histoire au temps de l'histoire-bataille. Ils
restreignent à on ne sait quel cercle noble étrangement
choisi la suite des noms qui leur paraissent compter. Dès
qu'on nous parle d'une lùstoire de la psychologie française,
écrite par un philosophe professionnel, nous avons instinctivement l'image d'une série de chapitres non seulement sur
Maine de Biran (qui a, celui-là, vraiment avancé dans l'étude
de l'homme), mais sur Jouffroy qui invoque souvent, et de
façon touchante, la révélatie&gt;n de la psychologie, et que la
psychologie traite comme !'Esprit Saint fait des prélats
dans la chanson de Béranger; sur Garnier dont le Traité des
F acuités de l' A me réalisa assez longtemps dans les bibliothèques universitaires une Summa psychologica ; ou, plus
prés de nous, sur Alfred Fouillée, dont la savonneuse Psycho• logie des Idées-Forces et ses complémentaires ne contiennent
pas plus de sens utile. En revanche ni Stendhal, ni Mérimée,
ni Balzac, ni Sainte-Beuve, ni Amie!, ni Rémy de Gourmont
n'y figureraient.
M. Delacroix, qui dans ses études sur le Mysticisme a
déjà annexé à l'étude de l'homme un domaine jusqu'ici trop
abandonné, entamera, comme le prouve son livre d'aujourd'hui, son sujet avec un esprit plus ouvert et plus souple.
Il aura d'ailleurs de la peine à définir ce sujet sous forme
d'une« histoire I suivie : si la psychologie est la connaissance
de l'homme individuel en tant qu'il sent, pense et agit, nous
voyons que cette connaissance, extériorisée en livres, résulte
de quatre lignées qui, au xix• siècle, tantôt se coupent et
tantôt divergent : les philosophes, les médecins, les mora• listes et les romanciers ; et il va falloir sans doute (pensons
à Tarde et à un livre comme les Fonctions mentales dans les
sociétés inférieures de M. Lévy-Brühl) y ajouter une cinquième, celle des sociologues; - et pourquoi pas une sixième,

IŒFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

celle des historiens ? (Les fortes tentatives de Taine et de
Sorel pour fixer la psychologie de l'époque révolutionnaire
appartiennent à la psychologie comme celles de Balzac et
de Stendhal pour fixer celle de l'époque où ils vivaient, et
toute psychologie bien faite d'une époque apporte une
lumière sur la nature gént!rale de l'homme.) ~ Joignez-y
même (vous ne serez pas au bout, mais vous atteindrez au
moins u~ chiffre consacré) comme une septième lignée la
plus ancienne, la plus obscure, la moins écrite, et, dans
les temps modernes la source vraie des autres : tout l'ordre
religieux qui cristallise dans l'Église catholique autour de
la confession auriculaire et qui pousse encore au xrx• siècle
de Lamennais à l'abbé Brémond, de vigoureux rameaux'.
Tout cela promet à M. Delacroix, qui a l'esprit assez assoupli
pour l'embrasser entière, une besogne bien délicate et
compliquée, mais bien intéressante.
. S'~ faut entendre, comme cela paraît raisonnable, par
histoire de la psychologie, l'histoire de la suite qui a contribué à notre connaissance de l'homme intérieur, peu de noms
Y compteront plus éminemment que Stendhal. M. Delacroix
a_ écrit un livre fort intelligent, mais la richesse psychologique de Stendhal est telle qu'arrivé à la fin de ce livre on
le voudrait au moins doublé pour qu'il répondît à son titre.
Le premier chapitre, Stendhal et l' Idéologie nous renseigne
exactement sur le rôle d'Helvétius et des Idéologues dans
la formation de Stendhal. M. Delacroix insiste uniquement
sur les lectures de Stendhal - et c'est son droit, c'est surtout la coutume des historiens de la philosophie de voir leur
1
sujet sous l'angle un peu spécial des dérivations d'idées
issues de lectures. (Qu'on songe au livre curieux de M. René
~erthelot sur Bergson, à l'arbitraire avec.lequel toutes les
idées de Bergson sauf une, sont rattachées à tel philosophe,
et à l'étrange conception qui le montre par exemple empruntant « l'idée de vie I à la médecine vitaliste ou à Schelling).
19

�290

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les livres, surtout celui d'Helvétius, ont évidemment une
influence sur Stendhal, mais la formation de son sens psychologique est due à tout autre chose que ses lectures, qui dans
les lettres à sa sœur donnent lieu aux commentaires les
plus superficiels et les plus contradictoires. Entre vingt et
vingt-cinq ans il est surtout occupé de vie mondaine et
d'analyse. Quand il veut faire travailler à Pauline la Logique
de Condillac, lui faire apprendre par cœur l' A f't Poétique de
Boileau, dont il dira ensuite pis que prendre, ses conseils
partent évidemment d'un fonds moins important, moins
vraiment stendhalien que lorsqu'il veut lui faire prendre, en
1805, l'habitude d'analyser les personnes qui l'entourent,
(•L'étude est désagréable, mais c'est en disséquant des malades que le médecin apprend à sauver cette beauté touchante •) ou lorsqu'il contracte dans ses premières relations
mondaines l'aptitude à traduire par une algèbre psychologique les valeurs les unes dans les autres (« Notre regard
d'aigle voit, dans un butor de Paris, de combien de degrés
il aurait été plus butor en province, et, dans un esprit de
province, de combien de degrés il vaudrait mieux à Paris•).
C'est à cette époque que Stendhal s'accoutume (héritier ici
de Montesquieu qui ne paraît point, je crois, dans ses lectures)
à rattacher instantanément un trait sentimental à un état
social, à mettre en rapport par une vue rapide le système
politique d'un pays avec ses façons de sentir. Ainsi, en 1803,
il est évident « que le Français actuel, n'ayant pas d'occu1 pation au forum, est forcé à l'adultère par la nature de son
gouvernement,. Tout le Rouge et le Noir sortira de rapports
de ce genre, et Taine, grand lecteur de Stendhal, et, lui, de
formation très livresque, s'en inspirera évidemment (le Voyage
en Italie nous rend les Mémoi,-es d'un Touriste surchargés
de pâte oratoire). En tout cas il y a là une ligne
authentique de la psychologie française, peut-être plus
importante que l'influence de Tracy, et dont la place

UFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

291

dans l'œuvre complète de Stendhal est considérable.
Mais enfin, il faut plutôt s'arrêter sur ce que M. Delacroix
nous donne dans son livre que sur ce que, pour des raisons
dont il est seul juge, il ne nous donne pas. C'est restreindre
à l'excès l'activité et l'œuvre de Stendhal que de nous dire
que &lt;&lt; Stendhal s'est appliqué par-dessus tout à décrire et à
analyser l'amour et la musique. » Il s'est appliqué à décrire
et à analyser la vie sur presque tous ses registres et dans
presque toute son extension. M. Delacroix en a retenu ses
idées sur l'amour qui font l'objet de son second chapitre, et
ses idées sur l'art, qui font l'objet du troisième et dernier.
Il les expose avec lucidité, et les apprécie, dans une conclusion intéressante, justement.
M. Delacroix a choisi pour exposer la « théorie , de Stendhal une méthode analytique qui fausserait son sujet s'il
s'agissait par exemple de Rousseau, mais qui ici, ayant pour
effet de ramener l'exposé de Stendhal à celui de ses maîtres
ou demi-maitres, les Idéologues, s'accepte parfaitement. Il
me semble qu'au risque de paraître moins transparent et
moins complet, on pourrait aussi bien suivre la méthode
inverse, projeter le livre analytique et explicatif de l'Amour
dans l'ordre synthétique, esthétique et vivant où se plaçait
Stendhal lorsqu'il écrivait le Rouge et la Cha,-treuse.
Lui-même nous y invite. L'amour, comme M. Delacroix
le montre fort bien, est lié chez Stendhal à la musique, il
estchargédemusique comme la musique est chargée d'amour.
« Pour comprendre les amours de Stendhal il faut se rappeler
la musique. En amour une sensibilité d'artiste, une sensibilité de musicien; en art, la sensibilité d'un amoureux; de
la réserve amoureuse et musicale; ni tout à fait un musicien,
ni tout à fait un amoureux; voilà Beyle amoureux et musicien.• Ce qui fait le charme du livre de l'Amour, c'est beaucoup cette présence, cet afileurement de la musique, et, au
bout des petites phrases sèches et décisives à la Montesquieu,

�••

t

1

292

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ce commencement de cristallisation musicale comme une
rosée qui pointe au bout des herbes fines. De ce point de
vue, l'amour-vanité, l'amour-goût, l'amour-passion, le
mouvement qui conduit Stendhal de l'un à l'autre, quilui fait
apercevoir l'un comme un rêve à l'horizon de l'autre, prennent
une valeur musicale. Son idée de la passion, de l'énergie
tenues pour valeurs suprêmes et fixées pour les sens par la
nature italienne, il faut l'accepter pour une idée musicale,
à la fois très intérieure à Stendhal et détachée de lui. Qu'on
plonge dans le bain musical, pour la faire passer à la vérité
et à la vie, cette notation juste de M. Delacroix:« L'énergie
est chez lui-même l'aspiration à l'énergie, le rêve de l'énergie, la nostalgie d'un passé historique plutôt que la puissance de construction d'un avenir. •
L'image de la cristallisation qui forme le leit-motiv du
livre est à la fois le produit d'une imagination musicale et
l'expression d'une réalité musicale, figure de la réalité amoureuse : « Il me semble, dit Stendhal dans une lettre, qu'aucune des femmes que j'ai eues ne m'a donné un moment
aussi doux et aussi peu acheté que celui que je dois à la
phrase de musique que je viens d'entendre. • La musique,
surtout telle que la goûtait Stendhal qui n'y sentait qu'un
motif de rêverie, c'est le monde et l'acte mêmes de la cristallisation parfaite, de sorte que Beyle, amoureux de second
plan, simple amateur en musique, se définirait peut-être
comme un cristallisateur. Son plaisir propre n'est absolument ni d'aimer, ni de goûter la musique, mais de cristalliser à propos de l'amour et à propos de la musique.
Il cristallise sur ces deux registres, et aussi sur un troisième, celui dont témoignent les MémoiYes d'un Touyiste,
les Promenades dans Rome, le J out:nal, celui des idées :
penser, apercevoir des rapports, lui donne une joie aussi
vive peut-être que découvrir des perfections nouvelles chez
sa maîtresse ou descendre au fil voluptueux d'une musique

I

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE .

293

italienne. Ces trois registres ont suffi sans doute à en faire
un homme après tout pas malheureux.
Voyez-le, en bon fils du xvme .siècle, incapable de cristalliser sur le registre religieux, au point d'écrire des sottises •
comme celle-ci: « C'est uniquement pour ne pas être brûlée
en l'autre monde, dans une grande chaudière d'huile bouillante, que Mme de Tourvel résiste à Valmont. Je ne
conçois pas comment l'idée d'être le rival d'une chaudière
d'huile bouillante n'éloigne pas Valmont par le mépris. ,
Mme de Tourvel n'est nullement représentée comme
une dévote stupide, et Stendhal paraît ignorer que la formation d'une conscience religieuse est une cristallisation très
complexe et très admirable. L'ignorance de la cristallisation amoureuse amènerait pareillement un homme grossier
à trouver ridicule qu'un amoureux se donne tant de peine
pour obtenir d'une certaine femme un plaisir que cent
femmes entre lesquelles il peut choisir lui procureraient à
l'instant. Le signe de l'acte sexuel tient dans l'amour normal
à peu près la même place que la chaudière bouillante dans
la religion normale. Voilà une des limites de Stendhal, et
bien visible.
Dire que Stendhal n'est ni un amoureux, ni un philosophe,
ni un musicien, mais un peu de tout cela en ce sens qu'il est
essentiellement un cristallisateur, cela revient à le définir
. comme un artistè. La définition de l'œuvre d'art correspond 1
1trait pour trait à celle de la cristallisation. Le Rouge et la
ChaYt,euse ont cristallisé autour de faits et de lectures que
nous connaissons, de rameaux d'arbre dont aujourd'hui «les
plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses
que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de
diamants nobles et éblouissants : on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. •
Un grand amour est proche de l'œuvre d'art, et il n'y a pas
d'œuvre d'art qui ne soit parente de l'œuvre d'amour. Les

�2 94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deux œuvres forment deux espèces d'un genre que l'on peut
bien appeler avec Stendhal la cristallisation. La psychologie
qui a pris après Stendhal la suite et le sillon des analystes du
xvme siècle l'a fort bien étudiée. Après que l'associationnisme
anglais l'eut considérée du dehors, une analyse plus serrée
s'est efforcée de la pénétrer dans sa chimie intime; la théorie
la plus neuve de la psychologie de James, celle de l'émotion, est une théorie de la cristallisation psychologique;
M. Pierre Janet a fait une étude clinique de cristallisations
pathologiques; on tirerait des deux premiers chapitres de
l'Essai sur les Données immédiates de la Conscience un
schème élégant et profond de la cristallisation; et c'est cette
même cristallisation, appliquée à l'ordre même de l'amour
qu'étudie en Allemagne avec un pédantisme charlatanesque
1
qui ne doit pas nous faire méconnaître de profonds coups de
sonde, l'école de Freud.
Mais si la cristallisation amoureuse et la cristallisation
artistique sont deux espèces d'un même genre, chacune de
ces espèces tend à réaliser sur son plan des virtualités de ce
genre particulières et qui s•excluent. A l'état naissant ou
faible les deux cristallisations peuvent se confondre : ainsi
le débutant ou la femme de lettres raconteront avec candeur
dans un roman toute leur propre aventure amoureuse,
cristallisée directement. J'ai lu le raisonnement suivant de
Madame Aurel, que je mets en syllogisme pour être plus court:
Il n'y a rien de plus beau qu'une belle lettre d'amour. -Les
plus belles lettres d'amour sont écrites par des femmes. Donc le jour où les femmes feront imprimer des lettres
d'amour de 300 pages in-18 sous couverture jaune-paille,
elles auront écrit les plus beaux livres du monde. Attendons.
Mais jusqu'à présent tout au moins ce n'a pas été du tout la
même chose. Un grand et parfait amour, un chef-d'œuvre
sentimental, demandent des âmes orientées d'une certaine
façon, et qui s'y donnent entières. Aucun grand artiste ne

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

2 95

paraît avoir réalisé un de ces amours absolus : on ne saurait
même les imaginer chez les héros suprêmes, un Platon, un
Léonard ou un Goethe, dont les cristalli~ations amoureuses
ne peuvent vivre que comme essais, ébauches de leurs
cristallisations esthétiques. Parmi les autres, les exceptions
sont rares, toute~ confirmeraient la règle ; passez en revue
les grands artistes du x1xe siècle, dont on extrait pièce à
pièce les correspondances et les confidences. Que Béatrice
ait ou non existé, on ne saurait se tromper sur la nature de
la cristallisation qu'elle a subie chez Dante, et toutes les
femmes qu'ont idéalisées tour à tour les descendants du
grand poète ont trotivé autour d'elles parfois comme une
prison ou une meurtrissure la cristallisation de l'art là où
elles attendaient le voile diaphane de l'autre cristallisation.
Un livre sur l'amour, et celui de Stendhal aussi bien que
la Vita Nuova, répond donc à une cristallisation esthétique,
et l'effet de cette cristallisation esthétique est de donner
le sentiment authentique et présent de la cristallisation
amoureuse. Il y a eu des cristallisations héroïques d'amour,
dans le monde cythéréen l'équivalent des Platon, des
Léonard et des Goethe dans le monde apollinien ; il y a eu
des Stendhals d'amour analogues au Stendhal de lettres. Il
serait contradictoire que nous les connussions. L'amour a
sa nuit, le poids et le secret des ténèbres dont il se nourrit,
et c'est la lampe de l'intelligence, la lampe sous laquelle
Platon écrit le Phèdre et le Banquet, que Psyché élève sur
son époux et d'où une goutte de l'huile qui éclairait l'Idée de
&lt;l'Amour suffit ici à brûler, à exiler l'Amour.

•••
Depuis le livre de Stendhal rien n'a p aru sur ce sujet de
considérable qu'après la Physiologie de M. Bourget les deux
Essais sur l'Amour,dont M. Camille Mauclair vient de publier

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le second, laMagiede l'Amour. Ce livre n'a pas eu besoin d'être
babillé de vert par M. Alcan pour exprimer une philosophie
àuthentique et pour proposer sur l'éternel sujet des idées
neuves et bien pesantes. Et nul n'était plus qualifié pour
l'écrire que M. Mauclair. Je crois bien qu'il est seul aujourd'hui
à représenter un type complet de critique esthétique, à
qui sont familières chacune des trois branches de l'art, plastique, littéraire et musicale, et qui sait constamment les
réunir par des lianes souples d'idées générales. Son Charles
Baudelaire, ses monographies sur la peinture du dix-huitième
siècle, sa Religion d6- la Musique montrent excellemment
à quel point cette place centrale dans le monde du beau
permet une critique riche et vivante. Mais entre les bosquets
et les eaux de cette place centrale, nécessairement on trouvera un monument à l'Amour. Si l'œuvre d'art garde les
traits de l'œuvre d'amour, la préoccupation de l'art ne va
pas sans préoccupation d'amour. L'art, la critique, à plus
forte raison la critique esthétique générale, exigent cette
préoccupation. Otez de Sainte-Beuve l'atmosphère amoureuse
' qui lui fait comme sa troisième dimension vivante, retranchez de lui ce qui par tous les interstices des Lundis s'insinue,
palpite et fleurit du Livre d'amour, de Volupté, et des voluptés moins singulières de son dernier âge, vous aurez sans
doute un Gustave Planche quelconque. L'amour, qui est
le tout absolu de la cristallisation amoureuse, fait une
grande part de la cristallisation artistique. Et j'imagine
volontiers comme troisième des essais de M. Mauclair sur
l'Amour, une Magie de l'Art, à laquelle les dernières lignes
de son livre actuel semblent préparer, comme les dernières
lignes del' Amour physique préparaient la Magie de l' A mou,.
Comme le titre l'indique la Magie de l'Amour est une
étude nouvelle de la cristallisation. Ce livre et celui de
Stendhal se font suite, dans l'ordre du développement philosophique, de façon curieuse, nous donnent la sensation

RiFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

297

très nette de ce que la philosophie de la vie a ajouté à la ,
philosophie analytique du dix-huitième siècle. Voyez comme
M. Mauclair transfigure l'idée de cristallisation en la transportant dans l'ordre du temps. « Le spasme est une incursion
momentanée dans la mort, un essai de morf: permis à l'être
vivant par la nature. S'étreindre, c'est se jeter à deux dans
la mort - mais avec la faculté d'en revenir et de s'en souvenir... Ceux qui accomplissent le rite sans croire, l'acte
sans aimer, ne songent qu'à l'agrément de cette névrose et
non à la conséquence métaphysique et tragique de l'étreinte.•
Mais l'acte d'amour vrai « cette seconde de la projection
vitale n'étant qu'un éclair entre deux infinis, qu'est-ce donc
que l'idée de possession ? C'est l'idée désespérément chimérique que cette seconde puisse constituer, de par la volonté
qui la répétera, un état permanent de la vie. Et tous les
artifices sentimentaux que nous avons inventés pour orner
l'amour n'ont été en réalité inventés que pour occuper les
intervalles entre les étreintes. Le but essentiel de ceux qui
s'aiment est de créer et de connaître ensemble, par la conjonction psychique et charnelle, l'élan vers la mort, vers la
dépersonnalisation intense : et comme leurs forces physiques
leur défendent la constance de cet élan vers lequel ils tendent
sans cesse, leurs existences ne sont que des conversations
reliant quelques instants de vertige suprême.• Le caractère
tragique de don Juan implique une grande puissance de
cristallisation instantanée jointe à une impuissance à cristalliser dans le temps. Ses conversations ne peuvent que
préparer des instants et jamais les relier. c Il est l'image
parfaite de l'inanité de posséder. •
Cette cristallisation amoureuse dans le temps ne nous
révèle-t-elle pas un parallélisme avec la cristallisation artistique ? L'artiste vrai est celui dont les œuvres vivantes
sont cristallisées autour de ses moments d'inspiration, de
façon à former une série, à remplir harmonieusement une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

durée. L'amour parfait arrive à noyer les instants de possession charnelle dans une telle constance et une telle habitude de possession générale qu'ils cessent presque d'être
des instants privilégiés, ne participent plus qu'à ce privilège
général d'une vie nombreuse, élastique et tendue, qu'ils
relient ces «conversations • tout autant que ces conversations les relient. Il en est de même des moments d'inspiration. Il y a dans les Contemplations une admirable pièce,
Ce,-igo, où Victor Hugo rend sensible comme une palme
d'étoiles cette cristallisation de l'amour dans le temps. On
pourrait la transporter tout entière dans le monde de son
art, dans le rythme intérieur de la création hugolienne, de
l'ordre de Vénus dans celui d'Apollon. Cette pièce de Hugo,
M. Mauclair qui ne s'en souvenait sans doute pas à ce
moment, nous en a rendu le sens et même un peu le mouvement dans son très beau morceau sur la Vieillesse des Amants.
Comme il étend la cristallisation dans la durée, M. Mauclair
l'étend dans l'ordre de l'être et s'efforce de le faire sortir de
l'individualisme où Stendhal, selon lui, l'a trop enfermée.
« La cristallisation de Stendhal dit-il, ne définit qu'un amour
unilatéral : elle exprime ce qui se passe dans le moi d'un
être songeant à rechercher un autre être, elle n'explique pas la
réciprocité de cette recherche et c'est en quoi elle n'est pas
complète. A la cristallisation je suis enclin à substituer la
polarisation. S'il nous est donné aujourd'hui de concevoir
l'être humain comme un faisceau d'énergies nerveuses
capables d'émissions électriques, fluidiques, magnétiques,
et susceptible des actions et réactions propres à ces états, il
nous sera donné par là-même de situer la naissance de l'amour
à l'instant où ces émissions se combinent avec celles d'une
autre créature, et où les unes et les autres se polarisent. •
Il y a pourtant cette différence que la cristallisation est une
idée fort claire parce qu'elle ne veut être qu'une métaphore,
tandis que la polarisation de M. Mauclair devient peut-être

RÉFLEXIONS

SUR LA LITTÉRATURE

2 99

obscure et contestable dès qu'il veut y mettre une réalité
positive. En tout cas, si nous la prenons comme une image,
au même titre que la cristallisation, c'est une image commode,
profonde et vraie. M. Mauclair a montré avec beaucoup de
force et d'éloquence que la réalité en amour c'est le couple
et non l'individu. Et l'on montrerait de même que la réalité
vraie dans l'art ce n'est ni l'artiste, ni l'œuvre, c'est l'artiste
et l'œuvre présents l'un dans l'autre et vivantl'un par l'autre.
L'amour individuel, • l'amour éprouvé se complaisant en soi
et se bâtissant lui-même toute sa tragédie ,, cet amourpassion que Stendhal goûtait chez les autres avec un plaisir
un peu artificiel, est, pour M. Mauclair, à l'origine de toutes
les folies, de toutes les déchéances et de tous les crimes.
• Par l'amour-passion deux créatures s'entre-tuent : dans
l'amour partagé elles s'accordent à reconnaître avec humilité, avec ferveur mutuelle, l'urgence de protéger contre
toute société leur total isolement », et M. Mauclair analyse
admirablement trois couples, Baudelaire et Mme Sabatier,
Adolphe et Eléonore, Des Grieux et Manon.
Nous avons vu la cristallisation artistique s'accompagner
chez Stendhal comme d'une rançon d'un refus très net de
comprendre d'autres cristallisations, telles que la cristallisation religieuse. Or le couple est construit, par l'art abstrait
et rigoureux de M. Mauclair, de manière à exclure toute
cristallisation autre que l'amoureuse. M. Mauclair, du point
de vue du purisme esthétique qui exige le couple parfait et
nu, le défend ardemment contre la cristallisation sociale,
s'attache à en écarter le moindre grain et le moindre soupçon, et une partie de son livre est consacrée à une attaque
véhémente contre toute intrusion de la société dans l'amour
et en particulier contre le mariage.
Ce n'est point ici le lieu de discuter ces idées. M. Mauclair
écrit des pages pleines de verve sur l'hypocrisie du mariage
bourgeois, sur le ridicule d'une journée de noces et J.:.pdieux

�•

300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fréquent de la nuit qui la suit. Je n'en veux rien contester,
mais je songe à la chaudiêre d'huile bouillante de Stendhal.
Non point que je compare le mariage à cette chaudière,
mais bien au contraire, parce que je vois là le signe que
M. Mauclair refuse d'accepter une cristallisation étrangêre à
l'amour. Il y a pourtant une cristallisation sociale comme il
il y a des cristallisations amoureuse, esthétique et religieuse.
Montaigne, devant un grave président au Parlement, se
donnait à part soi la comédie en l'imaginant dans l'entretien
le plus tendre avec sa femme. Ce président était peut-être
partie dans un couple idéal, héros de la cristallisation
amoureuse. Et Montaigne ne le trouvait ridicule que parce
qu'il lui était extérieur. Le mariage, point de départ de la
cristallisation sociale, le mariage bourgeois fondé sur l'argent
peut être ridicule ou odieux du point de vue de l'amour, du
point de vue de l'art, du point de vue de la religion. Mais
depuis des milliers d'années, il est incorporé à notre civilisation : notre société, notre vie et même en partie notre
bonheur ont cristallisé sur lui. Si l'amour était purement
physique il ne nous occuperait que peu d'instants. M. Mauclair a montré que la cristallisation dans la durée consistait
à relier ces instants pour les amalgamer à un tout vivant.
C'est bien. Mais ces quelques instants ont aussi une valeur
pour la société, puisqu'ils servent précisément à la perpétuer,
et que la perpétuité sociale est embranchée sur cette discontinuité de l'acte sexuel. Il est donc naturel et nécessaire que
la société ait construit, elle aussi, sa cristallisation. L'interférence de ces cristallisations donne à la vie son illogisme,
son tragique, son nerf. Une société sans le mariage bourgeois ne se conçoit guêre que sur le papier, dans une Salente
arbitraire (j'en atteste le rêve même de M. Mauclair sur la
procréation par l' « eugénie »). Mais la cristallisation amoureuse et la cristallisation artistique seraient-elles si belles
et iraient-elles si haut si elles n'avaient devant elles, parfois

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

301

comme leur mur de prison et parfois comme leur image
idéale la cristallisation sociale ? Cette cristallisation sociale
(dont Emile Augier fut le Frayssinous ou le Nicolas),
M. Barrês ou M. Maurras seraient bien capables d'en écrire
la Magie, comme Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme (Stendhal ne pouvait le souffrir) a écrit une cristallisation, une Magie de la Religion.
Je souscrirais volontiers à ces mots de M. Mauclair (qui
servent encore à nous montrer la pénétration de sa Magie
de l'Amouretd'une Magie de l'Art) :«La caste des artistes
est au monde la plus isolée avec celle des amants, et presque
pour les mêmes raisons : désaveu universel, faculté de se
priver du consentement universel, vaste aspiration vers la
solitude, possession de secrets transfigurateurs. L'une et
l'autre caste sont lentement et sournoisement éliminées
par la société qui les déteste, les jalouse, s'irrite de les deviner
rétives à toute assimilation et libérées de sa morale conventionnelle, et elle ne songe qu'à les reléguer comme indésirables hors de ses frontiêres. ~ C'est exact. Mais l'état social
a ses exigences comme l'art a les siennes et l'amour les
siennes. Il n'y a pas de cour d'arbitrage, de société de ces
nations idéales qui puisse arranger leur conflit, et l'on ne
peut souhaiter ni même supposer qu'un des trois disparaisse.
Les termes, l'accent, le rythme même de pensée qu'emploie
ici M. Mauclair sont presque des lieux communs des
prédicateurs chrétiens (voyez le sermon sur la Haine de la
Vérité et bien d'autres de Bossuet), lorsqu'il veulent marquer la place de la société spirituelle de l'Église, dans le
monde qûi la déteste et l'assaille. L'Eglise tout en se plaignant de ne pouvoir réaliser son absolu, s'arrange pour
réaliser quelque relatif, quelque fragment de la Jérusalem
céleste - le réaliser dans la société, contre la société et même parfois par la société puisqu'elle est elle-même,
comme toute société spirituelle, une société quelque peu

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

politique. Le malentendu, l'hostilité de l'artiste et de la
société ne sont pas niables, mais le tempérament de l'artiste
fait sa partie daus ce malentendu, et il y aurait peut-être
quelque chose de pire qu'une société sans artistes, à savoir
une société d'artistes. (M. Louis Forest écrivit autrefois sur ce
thème un Voleur d Enfants, amusant.) Cette guerre entre les
directions humaines, c'est l'être même de l'humanité. Chacune
en sa loi cherche en guerre sa lumière. Même l'Amour... Y a t-il
un couple amoureux, si parfait, si génial soit-il, dans lequel
- sans aller jusqu'à l'imprécation de Samson - le malentendu foncier des sexes n'apparaisse ou n'affleure? Le mieux
auquel atteigne alors l'amour le plus fidèle et le plus tendre
ne consiste-t-il pas à amnistier, à pardonner, à tout
reporter sur l'être fondamental et préhistorique du sexe,
brutalité de l'un et perfidie de l'autre, qui doivent bien
montrer çà et là comme des os sous la chair leur résistance,
afin d'être amollis et réduits sous l'amour mutuel ? Les
malentendus de l'amour et de l'art avec la société seraientils, pour une intelligence, plus graves ?
Pour arriver à cette pacification il n'y aurait qu'à suivre
sur un plan plus large le rythme même du livre de M. Mauclair.
Tout ce livre est écrit pour aboutir à la troisième partie,
le Miracle de l'Amour, et pour orienter ce miracle même
vers celui du rythme universel, de l'ordre profond du monde.
Les deux parties précédentes étaient un discours sur l'amour;
ici c'est l'Amour même que l'artiste, dans ces trois chapitres
sur le Sommeil dans l'Amour, la Solitude de l'Amour, l'Amoi,r
et la Mort, s'efforce, sans abandonner son beau flux oratoire,
de réaliser en images et en phrases comme un autre art le
formulerait en marbre ou en couleurs, comme Watteau l'a
incarné dans cet Embarquement pour Cythère dont M. Mauclair a écrit la transposition mystique.
cc Si chacun de ces frêles personnages errants dans un
paysage d'or rose figurait un état du rêve, où allaient-ils

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

303

tous, et qu'est-ce qui les incitait à tourner ainsi le dos, avec
une obstination douce, à l'existence réelle d'où je les contemplais, pour s'aller perdre de mirage en mirage dans les zones
successives de cette vaporeuse bleuité? Ils s'en allaient au
delà de la volupté elle-même vers cette conjonction et cette
dissolution qui sont à l'image de la mort. Ils partaient,
oublieux, vers cette lueur éthérée et azurée qu'entrevoit sous
les paupières closes, le regard dilaté par l'amour. Et cette
lueur éclaire une région où il n'y a plus ni devoir, ni morale,
ni chair, mais seulement le rythme universel dont le rythme
de l'étreinte corporelle n'est que le faible et tremblant
présage. Et pour y aller vivre, ils répudiaient notre vie. »
Le rythme de l'étreinte corporelle n'est que présage
dans l'Amour total, mais l'Amour lui-même n'est que présage
pour cette région plus vaste du rythme universel, il n'est
lui-même que l'un des couples de Watteau, le plus près,
levé droit, de l'étang azuré; les autres s'approchent, faits
à son image et qui épousent son mouvement, et il existe
un certain degré de musique, point étranger à !'Embarquement, où l'on sent à la fois et que l'amour n'est plus rien et
que rien n'est plus qui ne soit l'amour.
ALBERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES
VOYAGES D'UN StDENTAIRE, par Francis de Miomandre (Émile-Paul).

'.•

M. Francis de Miomandre appartient à cet ordre de natures
heureuses et peut-être de gens heureux (mais il porte une
chemise et, si j'en crois certaines pages de son livre, elle
est du bon faiseur, et il ne nous dissimule pas tous les ennuis
qui se rallient au drapeau blanc auquel nous avons cou·
tume de nous incorporer), de gens peut-être heureux qui, en
tous cas, ont au moins le bonheur certain d'habiter un monde
qui leur appartient et qu'ils gouvernent en toute souveraineté.
Ce monde, c'est lui-même évidemment, et les Voyages d'un
sédentaire sont la tournée d'un propriétaire qui porte tous ses
biens avec lui, mais M. de Miomandre, je l'ai déjà dit, n'est
pas un philosophe nu. Il ne se complète pas seulement, comme
Herr Teufelsdroeck, par des habits, mais par tout un petit
peuple environnant, toute une limaille de fer qu'attire
incessamment l'aimant sympathique de ce charmant esprit
et dont les dix promenades Autour de ma table nous donnent
l'inventaire minutieux. (La seconde partie du volume, recueil
de chroniques parisiennes d'été, n'a pas le même intérêt.)
Car la table de travail de M. de Miomandre est un monde,
une forêt de symboles qui observent l'artiste avec ces regards
si familiers I Personne depuis Andersen et le Grillon du foyer
n'a plus délicatementanimélesêtresfabnqués parmi lesquels
nous vivons. Ce n'est pas lui qui hésiterait, comme Platon,

305

sur ~e problème de savoir s'il y a des Idées des objets
fabnqués. La fantaisie intelligente de M. de Miomandre ne
figure-t-elle pas comme une survivance et un clair de lune
d~ l'~ttention amicale et délicate avec laquelle l'homme
f~isait autrefois les poteries et les corbeilles appelées à
1 accompagner toute sa vie dans sa caverne ou sa tente?
Mais_ T_h_é~phile Gautier disait qu'on reconnaît qu'un peuple
est c~vilise quand il ne sait plus faire un vase ni une corbeille.
AusS1 devons-nous aimer la source fraîche d'ingénuité que
M. de Miomandre, en tournant le dos de son fauteuil à
notre civilisation sans âme sait faire jaillir de sa table.
. J'ai nommé Andersen et Dickens. Ce n'est pas que je
tie~e.beaucoup à cette comparaison qui ne vaut que par
u~ biais rapide. Il me plairait davantage de donner à M. de
Miomandre un masque d'Extrême Orient, de le voir

Imiter le Chinois au cœur limpide et fin.
Lorsq_u'il écrivit !'Aventure de Thérèse Beauchamp, un
lecteur mnocent, m'a-t-on dit, demandait : « Evidemment
ce~ n:est pas mal, mais quelle idée bizarre d'y avoir mis un
Chinois ? • M. de Miomandre y avait mis un Chinois du même
fonds dont il s'y était mis lui-même, dont il y avait mis
son art. Il ne pouvait pas ne pas y mettre de Chinois. Le
Chinois est aussi naturel dans un roman de M. de Miomandre
q~el'o~cierdans un roman d'aujourd'hui. Vaut-il même pour
IU1 la peme d'aller chercher ses Chinois en Chine. La fantaisie
d'Au Bon Soleil et du Veau d'Or, qui sont copiés sur la vie
réelle, dégage des personnages les plus ordinaires toutes leurs
puissances singulières, et paradoxalement chinoises.« Comment
peut-on être Persan ? » se demandaient autrefois les Parisiens.
« Comment peut-on ne pas être Chinois? » leur demanderait
M. de Miomandre. M. Gabriel Moureya traduit dernièrement
dans la Bibliothèque universelle et Revue suisse (où personne,
malheureusement, ne va le chercher) un délicieux Livre du
20

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Thé, de !'écrivain japonais Okakura Kakotzo. Mettez-le dans
votre bibliothèque lorsqu'il aura paru en librairie, entre
l'Aventure de Thérèse Beauchamp et les Voyages d'un Sédentaire. Vous aurez le sentiment d'un accord que je ne veux pas
déflorer et que je vous laisse le plaisir d'éprouver tout neuf.
Vous suivrez l'ordonnance du docteur Paul-Louis Couchoud
dans ses Sages et Poètes d'Asie, vous 1habituant à considérer
la vie sous le double et complémentaire aspect des deux
moitiés de l'humanité, Occident et Extrême Orient, et vous
rendrez grâces à Francis de Miomandre du beau voyage par
lequel, sans quitter Paris et sa table, sans rien nommer de
japonais et sans même vous présenter son Bouddha, il vous
y aura précédé. Il est probable que dans une cinquantaine
d'années le terme d'Extrême Orient sera, pour une sensibilité et une intelligence cultivées, quelque chose d'aussi riche,
complexe, animé que l'est pour nous aujourd'hui le mot
d'Orient. Les Goncourt l'avaient '.fort bien pressenti, mais
il faudra sans doute encore quelques générations pour faire
passer définitivement du monde du bibelot au monde de la
vie ces valeurs de connaissance et de goût. Quelques livres,
quelques façons de sentir d'aujourd'hui, forment de bons
points de repère pour cette route future.
ALBERT THIBAUDET

•••
LA MftLÉE SYMBOLISTE, par Ernest Raynaud (La
Renaissance du Livre).
M. Ernest Raynaud compte consacrer trois volumes à la
Mêlée Symboliste, et le premier, celui-ci, va de 1870 à 1890.
Il n'y faut guère chercher que des anecdotes et des portraits
symbolistes, et l'histoire anecdotique du symbolisme tient
déjà un fort rayon de bibliothèque. La postérité n'aura
aucun mal à identifier les cafés de la rive gauche où fut
renouvelée la poésie française. Les portraits et souvenirs
de M. Raynaud, fort intéressants, apportent à ce dossier

NOTES

une contribution bienvenue. On appréciera dans ses portraits la bonhomie, la modération et la justesse. La fondation
du Dkadent et la figure de cet étrange Baju lui fournissent
de bonnes pages. Les quelques lignes où il caractérise Baju
qui imprima ses premiers vers, sont d'un tact qui est rare
dans les souvenirs de ce genre, souvent bourrés de méchancetés grimaçantes. Le bon ton que garde ici M. Raynaud ne
rend pas son livre moins savoureux, et sauvegarde la décence
du monde littéraire. (Heureusement pour cette décence et
pour cet honneur des lettres, il est inexact que Théophile
Gautier ait jamais, comme le dit M. Raynaud, traité Racine
de polisson. L'auteur de cette obscénité est un nommé
Granier de Cassagnac qui n'a aucun rapport avec la littérature.) M. Raynaud excuse comme il peut les • mœurs de
Caraïbes• et les outrances de langage que l'on a reprochées
aux symbolistes. Il estime que les romantiques et les naturalistes leur ont donné l'exemple. Je ne veux pas entrer
dans cette discussion : la mêlée symboliste est une mêlée
au-dessus de laquelle nous n'avons aujourd'hui aucune
peine à nous tenir. Mais il y eut là, je crois, plus que le duel
ordinaire de deux générations dans une corporation de mœurs
irritables et difficiles. Il y eut le principe d'une véritable
scission qui fut aiguë pendant une dizaine d'années et qui
dure encore jusqu'à un certain point. Cette rupture entre
deux générations, cette difficulté pour l'une de se mettre
• à la page • de l'autre, cette division de la littérature en
exotérique et ésotérique sont des traits particuliers à ces
cinquante dernières années, et qui ne se retrouvaient à ce
point ni dans le romantisme ni dans le Parnasse. La littérature devenant plus ésotérique prenait naturellement
la figure d'écoles fermées, défiantes, agressives. Ecoles et
manifestes, ce pullulement scolastique est dès lors un trait
particulier à l'époque symboliste. De sorte que, sous ce
caractère apparent de «mêlée • dont M. Raynaud nous donne

�308

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la chronique, il y avait là une volonté d'ordre et de discipline qui allait se retrouver pure ·et nue dans la génération
ALBERT THIBAUDET
suivante.

*

**

EXPOSITION MATISSE (GalerieBernheim jeune et CJe).
L'exposition de M. Matisse, venant après celle de M. Braque,
nous fait assister à la lutte des deux esthétiques les plus
violemment opposées de notre époque. Autant M. Braque
est épris d'ésotérisme, cultivant le mystère plus encore que
sa technique, autant M. Matisse limite le sens de ses ouvrages au charme strict de la matière colorée. Autant
M. Braque est épris de spéculation intellectuelle, autant
M. Matisse, dédaignant tout à-priorisme, affirme n'attendre
une raison d'œuvrer que de ses sensations seules. Son activité est purement réceptive. Ce peintre excelle à raisonner
sur le choc de ses sens: il s' avère incapable de se passer d'une
certaine commotion immédiate pour peindre. Le cerveau
de M. Matisse peut très bien être comparé à un piège. Peu
confiant en son imagination, l'artiste quitte son atelier,
que ne hante nul fantôme. Il descend dans la rue, le jardin,
la campagne, et, attentif à l'impression la plus inattendue,
il la capte dès son apparition avec une adresse sans pareille.
L'oiseau-sensation, caressé, gorgé, engraisse : c'est à ce
moment que le peintre dépense des trésors d'ingéniosité
pour donner au plumage de sa capture le lustre le plus éclatant. Ce procédé de travail, il faut l'avouer, provoque des
trouvailles de couleur d'une grande rareté, auxquelles nul
peintre avant M. Matisse n'avait songé. - Je me demande s'il
ne serait pas plus juste de dire : n'avait daigné songer.
En effet, quelle a été la préoccupation capitale de M. Matisse, sinon de s'emparer d'un côté de l'art pictural : la couleur, et de donner à cette valeur, jusqu'à présent soumise à la domination de la forme, la prédominance sur celle-

NOTES

ci?_ Victime de la maladie à la mode, qui n'épargna personne,
mais dont certains d'entre nous essaient laborieusement de
se guérir, M . Matisse a recherché sa personnalité, non dans
l'adoption enthousiaste ou réfléchie d'une technique équilibrée, mais dans le déséquilibre, dans le renversement des
valeurs qui constituent cette technique. L'étude unique des
propriétés de la couleur, suppléant au dessin, au modelé, au
clair-obscur, l'absorba tout entier: un œil étonnamment doué
pour saisir les moindres reflets trouva aisément la solution de
problèmes que le peintre choisit toujours complaisamment
conformes à ses seules aptitudes. Cette culture d'un don
partiel à l'exclusion de tout autre est très caractéristique
d'un certain état d'esprit actuel; elle constitue un fait
absolument nouveau dans l'histoire de l'art et mérite qu'on
l'étudie spécialement.
Si M. Matisse a eu chez Bernheim le succès total que jusqu'ici le public lui avait refusé, ce n'est pas que les tableaux
qu'il y exposa dénonçassent, mieux que ses tableaux antérie~rs, une maîtrise complète. La Toilette ou le N u n o 3
étaient de très belles œuvres, de beaucoup supérieures à celles
qui triomphent aujourd'hui; leur impopularité vint de ce
qu'elles indiquaient chez l'artiste une certaine volonté de
dominer son impression première, alors que ses œuvres
récentes nous le montrent s'abandonnant sans réserves à ses
sensations familières. C'est cette nonchalance qu'aime le
public, qui y voit le reflet et comme le pendant de sa paresse
à réfléchir et à juger.
Voilà pourquoi le meilleur de M. Matisse, ces peintures
de 1910, qui - malgré que portant un peu trop visible le
sceau d'une époque - étaient humanisées par la méditation
du peintre, seront les dernières à plaire au public.
Mais n'est-il pas inopportun de déplorer ce triomphe des
œuvres les plus superficielles de M. Matisse, et son aventure dernière n'est-elle pas la plus propre à l'enorgueillir ?

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On serait tenté de le croire, en se rappelant le vœu de ce
peintre qui eut le courage d'écrire de l'œuvre d'art résumant ainsi les aspirations de la plupart des artistes de
son époque - qu'il souhaitait qu'elle fût « pour l'homme
d'affaires aussi bien que pour l'artiste de lettres un calmant
cérébral, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui
le délasse de ses fatigues physiques ,.
L'influence de M. Matisse fut considérable; elle est moins
importante aujourd'hui que la guerre a transformé lamentalité de la plupart des artistes, les inclinant à la méditation
de problèmes plus profonds. Notons que cette influence
fut particulièrement active sur les peintres du Nord, tempéraments peu analytiques, et que les conclusions hâtives du
maître devaient particulièrement séduire. Chez les débutants
et les autodidactes, cette influence fut également très forte.
Les spéculations exclusivement colorées de M. Matisse
révélèrent aux jeunes peintres une partie de la peinture que,
non éduqués, ils ne pouvaient percevoir sous le voile de la
pudique tradition française. L'accord des tons les plus
rapprochés; l'équilibre entre les « chauds , et les • froids , ;
les résonances des complémentaires sont des problèmes
résolus de tous temps avec facilité par les maîtres des musées,
mais la solution seule du problème est par eux introduite
dans leurs tableaux. Le résultat est donné avec tant de naturel qu'on l'accepte sans s'en apercevoir: on ne remarque le
prodige que si l'on connaît le métier. Une toile de M. Matisse, au contraire, débarrassée des détails qui dans la réalité
à la fois et les tableaux classiques supportent la couleur et
en dissimulent la signification technique, nous propose la
solution moins achevée qu'en train de se réaliser. L'artiste
nous prend à témoin de son tour de force : il va même jusqu'à avouer ses incertitudes par les• blancs», et la fièvre de
son travail rapide par les déchets: traits de crayon, bavures
et taches, qu'il laisse comme religieusement sur sa toile.

NOTES

3II

Cézanne, peut-on objecter, laissait aussi des « blancs •·
Mais ils n'étaient à ses yeux que provisoires : il attendait
pour les couvrir de trouver le ton convenable et difficile.
Le maître d'Aix, Titan moins heureux que Michel-Ange,
n'a pas assez vécu pour terminer ce grand tableau des
Baigneuses (de la collection Pellerin) qui devait être notre
« JUGEMENT DERNIER•· Une fissure subsiste dans son œuvre:
M. Matisse s'y est glissé. (Et àsa suite tant d'autres!) Il a fait
éclater un pan de l'édifice et, de ce fait, il a projeté la peinture hors de ses bornes classiques. Le problème qu'avait résolu
Cézanne est donc à nouveau remis sur le tapis. Mais, soyons
justes : après l'empirisme de l'impressionnisme (auquel
échappa Renoir, aussi discipliné que Cézanne sous des dehors
moins sévères), il était nécessaire, pour recommencer à y voir
clair, que nous pussions mettre de l'ordre dans nos sensations
colorées, en attendant de raisonner sur les lois de l'architecture du tableau et sur celles du dessin. Matisse nous a aidés
à résoudre divers problèmes primordiaux et c'est ce dont il
faut nous souvenir. Il figure, au jardin de la peinture française, une fleur extrêmement fragile et trop précieuse, significative de l'époque la plus troublée de l'histoire de l'art.
Mais un artiste, fût-il encore plus spécialisé que M. Matisse,
n'est jamais isolé. Les recherches de celui-ci, si particulières
soient-elles, se raccordent cependant à celles de plusieurs
écoles récentes: Orphisme et Futurisme lui doivent beaucoup.
Son influence gagna même, un certain moment, les peintres
chargés par le destin du plus ingrat de la besogne rénovatrice : les cubistes. A sa suite, ceux-ci étudièrent les propriétés irradiantes de la couleur des objets. Comme Matisse,
ils dissocièrent les éléments constitutifs de la réalité extérieure pour poursuivre à part l'étude de chacun d'eux. Voici
un passage d'un article de M. Severini, assez significatif
de ce que les recherches de M. Matisse et des cubistes ont
de commun : « Matisse me montrait un jour une maquette

�312

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il avait faite I d'après nature • dans une rue de Tanger.
En premier plan un mur peint en bleu. Ce bleu influençait
tout le reste, et Matisse lui a donné le maximum d'importance qu'il était possible de lui donner en gardant la construction objective du paysage. Malgré cela il a dû s'avouer
qu'il n'avait pas rendu la centième partie de • l'intensité
sensorielle• produite en lui par ce bleu. Il a atteint dans une
autre toile (les Ma,-ocains) ce degré d'intensité, mais ici l'architecture réelle du paysage a disparu pour laisser la place
à une architecture volontaire et cependant sensorielle. •
On distingue comment le mécanisme par lequel M. Matisse
accorde à son sens de la couleur pouvoir absolu sur le sen,;
plastique, rejoint le mécanisme par lequel les cubistes cherchent par la couleur d'abord à• reconstruire• plastiquement
la réalité. Ce parallélisme va nous permettre de fixer le processus mental de chacune des deux écoles opposées : où
M. Matisse procède de la sensation à l'idée, les cubistes
procèdent de l'idée à la sensation 1. Ils n'admettent le pouvoir éducateur de celle-ci qu'après l'avoir contrôlé scientifiquement. M. Charles Henry, physicien, écrit quelque part:
• La perception de lumière et la perception des formes sont
considérablement modifiées par l'exercice ou le repos de l'appareil visuel, tandis que la perception de couleur en est
indépendante. • Cela suffit pour que les cubistes acceptent
les prémisses de M. Matisse, mais concluent que, pour sauvegarder la pureté de la forme, il faut, non la gonfler selon
la puissance explosive du ton, comme fait Matisse, mais
mettre le• ton local • en dehors de la • forme locale•· Spéculations prodigieuses de nouveauté et très significatives des
excès auxquels aboutissent fatalement les artistes esclaves
r. Par exemple : M. Matisse a besoin de voir une assiette pour
réaliser peu à peu la venu plastique du cercle. Les cubistes conçoivent d abord un cercle. et condescendent à le • motiver• par
une assiette.

NOTES

313

d'un dogme, victimes de théories basées sur autre chose que
l'exercice d'un sentiment profond ou la connaissance des
lois éternelles de la peinture.
ANDRÉ LHOTE

...

••
ExroslTIONS : PAVILLON DE MARSAN : René Piot. -

Le cas
de M. Piot est tragique. Ce peintre connaît son métier
autant qu'on puisse le connaître aujourd'hui; il l'apprit des
Musées, dont il est demeuré le prisonnier. S'il regarde des
soldats affairés et disséminés dans la cour d'une ferme, ou
égrenés dans une plaine neigeuse, il voit moins ces tristes
hommes qu'un cher souvenir d'un tableau de Breughel le
Vieux. Une charge de cavalerie suscite en son esprit Je
spectre de Paolo Ucello; une maison incendiée tourne pour
lui seul ses volutes de flamme ainsi qu'en une page de livre
d'heures. Un paysage de sapins ou des arbres en fleurs lui
rappellent des estampes japonaises feuilletées un soir d'hiver.
Toute émotion née d'un spectacle vivant ricoche immédiatement en son cerveau vers quelque souvenir pictural. Les tons
eux-mêmes de ses peintures ne sont pas posés nettement,
dans toute leur fraîcheur naissante, mais martyrisés, patinés
comme ceux des tableaux vieillis. Ils ont l'air de refléter le
douloureux débat qui a lieu dans l'âme de ce peintre, dont
il semble qu'on touche la personnalité mieux dans cette salle
du fond, où sont réunies de très belles copies de Piero della
Francesca, de Rubens, de Botticelli, que dans les salles précédentes, qui ne paraissent être de celle-ci qu'un reflet affaibli.
GALERIE L. ROSENBERG : J ttan Gris et Stve,im. M. J. Gris, qui est, avec M. Braque, en quelque sorte le plus ,
actif traducteur logique des intuitions de M. Picasso, nous
montre des œuvres dont les plus attachantes ne sont pas
les plus réussies. Ses natures mortes, d'une parfaite tenue,
procèdent cependant un peu trop les unes des autres. Une
technique précise, rigoureusement appliquée en chaque
toile, donne à l'œuvre totale une unité que nous préférons

�314

.1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à celle facilement obtenue par la répétition des mêmes
formes. Un essai de portrait, malgré que peu réalisé, et des
dessins « d'après nature•• très« ressemblants•• sont d'heureuses dérogations à la règle cubiste. C'est à de telles « faiblesses»qu'on peut dès à présent reconnaître ceux des cubistes
chez qui le cœur l'emportera heureusement sur la pure cérébralité. - M. Séverini nous intéresse moins par ce qu'il a
produit que par ce qu'il promet de réaliser. Un ingénieux
Arlequin et un Joueur d'accordéon, œuvres dernières, affirment, en même temps qu'un désir de renoncer à certaines
harmonies un peu trop tendres, une aspiration vers l'humain,
à laquelle nous ne pouvons qu'applaudir.

GALERIECRÈS.-Acôtéd'œuvresanciennesdepeintresque
nous étudierons plus tard, de très beaux dessins de Derain :
paysages et natures mortes. Un Portrait de femme aux deux
crayons, admirable d'acuité et de fini, dépasse comme réalisation et comme expression tout le reste.

•••

ANDRÉ LHOTE

LA REPRISE DE PELLÉAS ET MÉLISANDE à
!'Opéra-Comique.

' ..

Après nous avoir, pendant de si longues années, privés
de Pelléas et ne nous en avoir accordé, comme à regret, que
des reprises de plus en plus négligentes, !'Opéra-Comique
s'est décidé à faire un geste d'hommage à la mémoire de
Debussy. On aurait souhaité qu'un éclat particulier entourât
cette manifestation. Le jour semblait venu - il aurait dû
l'être depuis longtemps - de placer solennellement Pelléas
au rang qui lui revient dans la musique contemporaine.
Mais qui donc, objectera-t-on, conteste aujourd'hui les mérites
de cette œuvre ? Qui lui dispute une place émine_n te? Le
public ne s'est-il pas apprivoisé et ne se montre-t-il pas
sensible à l'émotion du drame ? - D'accord ; mais il ne

NOTES

s'agit pas de savoir si Pelléas est une œuvre belle et pathétique : personne ne le nie; il s'agit de savoir si c'est une
œuvre hors '.de pair, une grande date de l'art français, si
cet ouvrage domine de très haut tous ceux de la même
époque. Il s'agit de franchir la distance entre un simple
témoignage d'admiration et un acte de respect où justice
soit enfin pleinement rendue à une œuvre maîtresse. Mille
petites considérations empêchent que l'on marque volontiers tant de déférence à un vivant; la mort rend un tel
geste plus facile; nous l'attendions; la représentation de
!'Opéra-Comique ne nous y achemine guère.
M. Messager a conduit l'orchestre d'une manière vivante,
puissante, qui donnait toute leur force aux parties joyeuses
et exaltées de la partition; il nous a même paru quelquefois,
par crainte de toute mièvrerie, pécher par un excès d'énergie
et de netteté. Mais comment sauvegarder l'équilibre d'une
œuvre où le chant et le récitatif ont tant de part, lorsque les
deux rôles principaux sont confiés à des artistes presque aphones ? Chaque fois que Geneviève, Arkel ou Golaud entraient
en scène, le drame reprenait toute sa vigueur; l'orchestre
se subordonnait de la façon la plus heureuse; mais pour
ne pas couvrir les voix de Mélisande et de Pelléas, il lui aurait
fallu consentir à n'être plus qu'un susurrement. Il en est
résulté de grands espaces vides, des trous, des passages mornes
et sans vie, dont certes Debussy n'est pas responsable et
dont il aurait été bienséant de ne pas déparer son œuvre.
La cohue bigarrée qui se presse actuellement dans nos
salles de spectacles ne peut réagir que confusément; mais
ce qui est certain, c'est que toute la partie de l'assistance venue
non pour aller à !'Opéra-Comique, mais pour voir Pelléas,
ne savait comment exprimer son malaise; elle craignait que
l'on ne fît retomber sur l'œuvre une mauvaise humeur
dirigée contre les interprètes seuls, ou que ceux-ci ne prissent
pour eux des marques de joie qui ne les concernaient point.

�3r6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous reviendrons ici sur les dernières œuvres de Debussy
celles qu'il a publiées pendant la guerre, et où reparaissent
certaines de ses qualités les plus attachantes. Bornons-nous
aujourd'hui à constater que, malgré son inégalité, cette
représentation a prouvé combien l'œuvre est intacte et sans
rides ; notre admiration était placée en bon lieu. Imitations
ni démarcations ne sont parvenues à ternir la fraîcheur de ce
langage musical. Si quelques traits ont vieilli, c'est la faute
' du livret, non de la partition. Celle-ci reste une merveille
d'appropriation, de sobriété; elle ne met en œuvre que les
moyens qui ·lui sont indispensables, mais elle le fait avec
tant d'aisance, elle en joue avec un art si accompli qu'elle
donne constamment une impression de richesse, de diversité
et de force. Si jamais qualités ont été françaises, dans le
meilleur sens du mot, ce sont bien celles-là. C'est pourquoi nous
souhaiterions un hommage à Debussy qui fût un événement non pas d'ordre professionnel, mais national.

• •*

JEAN SCHLUMBERGER

L'INSTITUT CONTRE LES INDl!:PENDANTS.
On lit dans le numéro de Mai de la Gerbe sous la signature
de M. Paul Deltombe :
La presse a fait connaître l'existence d'une association qui
s'est formée dans le but de défendre l'art français tant en France
qu'à l'étranger. L'idée paratt excellente, encore qtte l'on se
demande qui peut bien attaquer l'art français en France. Cette
Ligue comporte tous les modes d'action : expositions, tracts,
conférences, cotisations, etc., et haut patronage. C'est en effet
sous les auspices de l'Institut et sous la présidence du Secré
taire perpétuel de l'Académie des Beai,x-Arts que s'inaugure
cette croisade.
La lecture des statuts di, « Club artistique de France • est
édifiante ; on y pr6ne une action énergique en faveur de • ceux

NOTES

3r7

qui sont restés fid~les aux traditions nationales, à l'art bim français •• d'une lutte contre • les internationalistes de l'art». Nous
connaissons cette chanson : nous allons assister à un nouvel épisode de la lutte del' Institut contre l' Art des Artistes indépendants.
Et la singuli"e logique : ces ligueurs de la vraie tradition
ont un programme d'expansion de l'Art français à l'étranger,
cela s'appelle la défense de l'art français; tandis que lorsque
c'est l'art des Indépendants qui in fiuence l'étranger, cela devient
de l'internationalisme, chose abominable J

Voilà donc ce que, en quittant l'uniforme, no11s trouvons dans
la corbeille de la paix : ·une ligue contre nous, dirigée par l' I nstitut comme codicille à l'union sacrée/ Beaucoup d'artistes
indépendants, pour la plupart des ieunes, sont encore sous les
armes ; quels ont dû être leurs sentiments en apprenant cette
nouvelle avanie, ces excitations du public et, chose plus
grave, de leurs camarades, contre leur œuvre passée ou future?
Evidemment ceux d'une indignation trop légitime pour
que nous ne sentions pas le devoir de nous y associer. Il est
inadmissible qu'une certaine classe d'artistes s'arroge le
privilège de représenter exclusivement l'art français, la
• tradition nationale•· Il est inadmissible que les peintres qui
jouissent déjà de tous les avantages matériels que donne le
succès, exploitent la passion patriotique pour jeter le discrédit
sur ceux de leurs confrères dont l'art a le malheur de ne pas
1eur plaire. C'est une « utilisation de la victoire, que nous ne
tolérerons pas.

Sans compter qu'il est au moins pittoresque de voir l'Institut se poser en défenseur de la tradition française, qu'il a
tout fait, depuis un siècle, pour stériliser et pour détruire.
Qu'est-ce que l'Institut après tout sinon • l'ensemble des
forces• qui à chaque époque ont voulu obliger l'art français
• à la mort• ? Et que sont les Indépendants sinon« l'ensemble
des forces • qui y ont • résisté • ?
JACQUES RIVIÈRE

�318

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

•••

Mme GENEVIÈVE BONNIOT-MALLARMil:.
Les lecteurs de la Nouvelle Revue FYançaise auront
appris avec une profonde tristesse la mort de Mme
Bonniot, née Geneviève Mallarmé. La Nouvelle Revue
Française, qui manife::tta toujours pour Stéphane Mallarmé le
respect et l'admiration que l'on sait, prend une part très
vive à ce deuil. Mais nous ne pensons pas pouvoir exprimer
nos sentiments mieux que ne le fit, dans le dernier numéro
du Menure, notre collaborateur Paul Valéry :
• Tous les amis du grand pœte se souviennent de la jeune
fille qui les accueillait avec tant de grâce dans le petit appartement de la rue de Rome; qui plaçait auprès de son père
une fine et claire figure de l'amour filial le plus tendre et le
plus empressé ; et qui disparaissait à la faveur de la fumée
que nous faisions, vers le moment que la causerie allait se
fixer ou se fondre dans ce monologue incomparable dont
ceux quine l'ont pas entendu ne peuvent imaginer la merveille.
, La voici qui s'est retirée à jamais. Elle nous abandonne
l'adorable Eventail que son père lui avait fait des mots les
plus doux, des images les plus délicates, de la substance
idéale la plus précieuse ; poème d'une perfection. d'une musique et d'un charme si rares que ce serait le chef-d'œuvre de
Mallarmé, s'il y en avait un.
11 A ce père elle avait consacré tout le zèle que puisse
souhaiter un poète. Avec l'aide du docteur Bonniot, son mari,
dont le dévouement à la gloire de Mallarmé était l'égal du
sien, elle a publié le volume des Poésies et le Coup de dés.
D'autres publications, que sa mort n'empêchera pas de
paraître. ont jusque dans les derniers jours occupé sa pensée.
, Geneviève Bonniot reposera auprès de ses parents dans
le petit cimetière de Samoreau où nous avons laissé Mallarmé
un jour du mois de septembre 1898, par le plus éclatant et
le plus implacable Après-Midi. •

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
I. BEAUX-ARTS,

CHAttAUBRJAND : La Campa,ne ,a-mai~ (lettre à Fontanes ; Cynthie),
avertissement par Henri Focillon ·
L'A.ri d lu AriisJu. N° de juin: • Le L. Pichon.
'
Musée Rodin • ; l' Art et les Artistes.
Lou1s:i;: CL&amp;:RIIONT ; Emile Clermcnt·
H:ltcroa Ba:auoz: Le Musicien errtffit, B. Grasset.
•
1842-1852; Calmann-Uvy.
MAURICE DEKOBIU : Les Mbllcira
C H ~ BOUV.T : Les CO#peri,ts, de RaJ-de-Cave
Du Cambriolage conorgœnista de l'ltlise SainJ-Gmiais; sidirl comme ,,,, des beau~-arl-s • L'EdiDelagrave.
tion française illustrée.
'
STANISLAS L.u,n : Diaionnaire des
LUCIE DELARU.W:•MARDRUS : Tou•
Sculpteurs Ill l'Ecole t,a,Jfaise, du moyen lcune et son amour ; Albin Michel.
tlte à nos jfJUl's, 7 vol. ; Ed. Champion.
Louis DELLUC : Ci,Uma et Cie ;
Â.LDKRT ANDRÉ :

Rffloir

j

G. Crès.

°"

C.unu11: MA.ucu.1a : L'A.ri in.dépm~ fra"fQ.is sous la troüüme Ripu,.
lil,qiu ; La Renaissance du Livre

B. Grasset.

PIERRE DRIEU LA ROCHl:LLE : /,stn.
ro1aJion, nouvelle édition · Editions de
N. A. RIMSKY·KORSAKOV ; Ma vie la Nouvelle Revue Françabe.
musicale; Pierre Lafitte.
Lou1sDucRos:J.-J. Rosweau:T. II,
AUGUSTE Ro.DJN : L'A.ri, entretiens de Montmorency au Val ,U Travers;
réunis par Paul Gsell (12x19); T. III, : de l'ile Saint-Pierre à Ermfflfm•
B. Grasset.
vt"lle ; E: de Boccard.

II.

LITTÉRATURE,
THÉATRE

ROMANS ,

HENRY

DUVICRNOIS : Edgar;

E.

Flam-

marion.

MARC ELDER: Jaques Bt:mlwmme et
Roou. Atu.ao : L'A'/&gt;l&gt;tlrlen1ent des Jean Le Blanc; Calmano-Uvy.
/eUMS Pales; Camille Bloch.
EDMOND Fum : Le M-ur des Fleurs;
lù::Ni BAZIN : Ln Nouveaux Obnli. Camille Bloch.
Calm.ann-Lévy.
'
PAUL FORT: Chansons à 14 GIUUOise •
Ri.NÉ
BKNJAArIN
Grat1d;011f&lt;m; E. Fasquelle.
'
A. Fayard.
PAUL Fou· : Les EncJranuu,s; MerfuNRY BORDEAUX
Une Jwn,1/te cure de France.
/etnme; B. de Boccard.
FRA.NC-NOH.-\IN: Jabou,u; La &amp;tmal$-

]ACQ.UKS Bouu:NGER
: L'A.flaire sance du LiVTe.
SWnpeare; Ed. Champion.
ALEXANDRE HEPP : Les Gaurs viaoFRANCIS CARCO : Scènes de la vi# /U ,uux ; E. Fasquelle.
Montmartre; A. Fayard.
EDMOND JALOUX: Les A.mour,perdues;

EDMOND

CAZAL :

liomme invisible;

Joë

Rollon, l'autre

L'Edition française

illustrée.

P.-V. Stock.
FRANCIS }A.KM.ES :

La Rose à Marie;

Edouard-Joseph.

J'tJt,

hU; G. Ctt:5.
VICTOR S11:GALli:N : Lettres (Ù Paul
La Clialuon eu Gaupffl à Gwries-Danùl tù Monfr4id.,
Roland, traduction nouvelle d'après précédées d'un hommage; G. Crès.
le manuscrit d'Oxford; Llbr, Armand
LoT : Etude "'' le Lanu/.ol, ffl P,oH;
Colin.
3 phototypies hors texte ; Ed. Champion,
BLAISJC ùtNDRARS:

HRNRI CHA11A.Ro :

�•
320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI SE

321

ASDR i'..: LtCHTENBRRCER : Le Cœur esi
J.· H. R0SNV ainé: L'Appetdu bm1htu,;
le mime, roman pour jeunes filles i E. Flammarion.

Pion-Nourrit.

fuRRE MAc ÛRLAN : La Fin, souve-

nirs d'un corre.;pondant aux armées en
Allemagne; L'Edition française illustrée.
GEORGES

MARÉCHAL

DE

BIÈVRE

:

Aphrodite couronnû; B. Grasset.

• 1

PAUL ril.utGUERITlE :

Sous lts Pins

tranquilles, roman; Pion-Nourrit.
Anthinea, d'Athènes à Florence; Ed. Champion.
CHAR.LES MAURRAS:

]OS.EPH MhoN; Le Rottriste, poème;
G, Crès.
JEAN Moa:hs : Eriphyle, poème;
L. Rouart.
Timcignage
sanifik; Nouvelle

ALl'HONSX. MORTIER : Le

de 14 Glnirat-ion
Librairie nationale.

t

]BAN RoYÈRI: : Pa, la lumih-e
poèmes ; G. Crès.

J b o u ET JEAN

relive ; Emile· Paul

THAR.AUD

:

U11e

Une permis-

VAILLANT-COUTURIER :

BENJAMIN VALL010N: , ••

Dis-moi qtul

uJ ton pays; Berger-Levrault.
JEAN VARIOT : Lu Grandes H_eurl/f
de Ribeaupief,e, évocation dramatique;
Société LittéJ:aire de France.

VILLON

:

Les œ,wres;

G. Crès.
GILBERT DE VOISINS:

L'Esprit impu,;

G. Crès.
PAUL WBNZ :

Levrault.

FRANÇOIS PORCHÉ : La Jeune F,l/,e
aux ioues roses, comédie en vers et en
prose; Emile-Paul frères.

court.muse,

Le Mar-

WiLLY :

WILDE :

III.

Guy Dl? PoURT,U.ts : MMins d'ea1i
douce; Société. Littéraire de France.

PHILOSOPHIE,

RELIGION.

HENRI GHÉON : L' Homnu

,u de

~

Ttmoi-gnage
d'un conwtf;
MARCEL PROUST : A la Recherche du guerre,
Temps perdu : T. I, Du côte de_ chu Editions de la Nouvt'lle Revue FraoSwann, T. II, A l'Ombre des 1eunes çaîse.
fille; m fleurs; Pastiches tt M llang~s ;
JOHANNÈS
jOERGENSEN' ; . Saiflù
Editions de la Nouvelle Revue Française. Catherine de Sienne, traduction du
]BAN Pslt:HAIU : Sœrtt' Anse/mine, danois; G. Beauchesne.
roman; Plon-Nounit.
D PARoo1 : La Phikisophie wntempoMAURICE

Ollendorf.

RÉlilON : Le grand Soir ; rain~ en France, Essai de c/.a.ssi~iofl
des doctrines; F. Alcan.

.Ali.THUR RnilBAUD : Les mains (Ù
G&amp;:oltGES Sou:L : Mathîaux rl'u~
J,anne•Ma,~, poème ; Au Sans-Pareil, thtorîe rlu p,oUJariaJ; Rivière et Cie.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD
FONTENAY-AUX-ROSES.

PREMIÈRE LETTRE

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que
nous sommes mortelles .

Do düu.; Albin Michel.

chand d'Esta,npes, drame; Emile-Paul

frères.

L' Athenaeum, tris antique et céUbre revue londonienne,
actuellement diri"gée pa,y un des hommes les plus distinguAs et
les plus plnlt,,ants de l'Angleterre, M. John Middleton Mu,ry,
a publié dans ses numéros des II Avril et 2 Mai 1919 deux
lettres de M. Paul Valéry. Bien que ces lettres aient été tcrites
spécialement en vue de leur traduction en anglais, et pour le
public d'Outre-Manche, nous pensons intéresser nos lecteurs
en leur en offrant le texte frança,1,°s intdit.

Choses d'hier; Berger

La Maison de la
nouveaux poèmes, trad.
Albert Savine; P.-V. Stock.
OSCAR

LA CRISE DE L'ESPRIT

frèr~.

sioi, de diJente; Flammarion.

V1NCENT MusRLLI
Les Masques,
sonnets héroï-comiques; Chrétien.

GSORGRS DE PoRTO-RtCHE :

peints,

ANDRÉ SPIRE : Le Swel i Editions
de la Nouvelle Revue Française.

FRANÇ0YS

Jeu,: passion,sés,
collection ln Extenso, n° r45; La
Renaissance du Livre.
GAHRISL MOURJ!;Y :

••

J.•H. RosNv jeune : Mimi, les P,ofiteu,s et le Poilu; Calmann-Lévy.

JMP. L. BELLENAND

Nous avions entendu parler de mondes disparus tout
entiers, d'empires coulés à pic avec tous leurs hommes et
tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des
siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et
leurs sciences pures et appliquées ; avec leurs grammaires,
leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques
et leurs SY,11lbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs
·critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente
est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose.
Nous apercevions à travers l'épaisseur de l'histoire, les
fantômes d'immenses navires qui furent chargés de
richesse et d'esprit. Nous ne pouvions pas les compter.
2I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

322
Mais ces naufrages, après tout, n'étaient pas notre affaire.
Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues,
et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France,
Angleterre, Russie ... ce seraient aussi de beaux noms.
Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l'abîme de l'histoire est assez grand pour tout
le monde. Nous sentons qu'une civilisation a la même
fragilité qu'une vie. Les circonstances qui enverraient les
œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les
œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables :

.'

elles sont dans les journaux.

•••

.'

'

'

•
1-

Ce n'est pas tout. La brûlante leçon est plus complète
encore. Il n'a pas snfli à notre génération d'apprendre
par sa propre expérience comment les plus belles choses
et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux
ordonnées sont périssables par accident : elle a vu, dans
l'ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se
produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de
l'évidence.
Je n'en citerai qu'un exemple : les grandes vertus des
peuples allemands ont engendré plus de maux que l'oisiveté
jamais n'a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu,
le travail consciencieux, l'instruction la plus solide, la
discipline et l'application les plus sérieuses, adaptés à
d'épouvantables desseins.
Tant d'horreurs n'auraient pas été possibles sans tant

LA CRISE DE L'ESPRIT

de vertus. Il a fallu , sans doute be
323
tuer tant d'h
. . , aucoup de science
ommes, d1ss1per t t d
pour
tant de villes en si peu d . t
an e biens, anéantir
·
e emps ·
· -1
moms de qt&lt;alités morales S . ' mais 1 y a fallu non
do ne suspects ?
· avmr et Dev01r,
· vous êtes

•
••
Ainsi la Persépois
1· spirituelle
.
n'est
.
que la Suse matérielle T t
pas moms ravagée
,
• ou ne s'est
s est senti périr.
pas perdu, mais tout
Un frisson extraordi .
Elle a senti par to naire a couru la moëHe de l'Europe
'
us ses noyau
.
reconnaissait plus qu'elle
. x pensants, qu'elle ne se
al! ait
· perdre conscience
'
cessait de se ressembler, qu'elle
·
•·
-nneconsc1ence
·
acquise par
des siecles de malh
d'hommes d
_eurs supportables, par des .Ili
.

u prermer ordre pa

d

m1 ers

phiques, ethniques hi t . ' .r es chances géograAlors
' s onques, mnombrables
, - comme pour une défens d,
·
êt
re et de son avoir physiol .
e esespérée de spn
est revenue conf ,
og1ques, toute sa mémoire 1 .
usement Ses
w
grands livres lui sont rem~ t, ~rand: hommes et ses
tant lu ni si p .
. n es pele-mele. Ja.inais on '
'
ass10nnement
na
demandez aux libraires J ' _que pendant la guerre .
· a.mais on •
·
pro fondément .· demanezaux
d
ê n a tant prié, n,· s1.
tous les sauveurs tous les f d
pr tres. on· a évoqué
t
'
on ateurs t
1
ous les martyrs tous les h.
' ous es protecteurs
·
'
eroslesè
'
samtes héroïnes, les poèt
.'
p res des patries, les
E
es nat10naux
t dans le même désordre
...
angoisse, l'Europe cuit,· . ment:'3, à l'appel de la même
d
vee a subi la
. .
e ses innombrables pe ,
rev1V1scence rapide
nsees · dogmes, philosophies
.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
324
idéaux hétérogènes ; les trois cents manières d'expliquer
le Monde, les mille et une nuances du christianisme, l.es
deux douzaines de pcsitivismes : tout le spectre de la
lumière intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles,
éclairant d'une étrange lueur contradictoire l'agonie de
l'âme européenne. Tandis que les inventeurs cherchaient
fiévreusement dans leurs images, dans les annales des
guerres d'autrefois, les moyens de se défaire des fils de
fer barbelé, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les
vols des avions, l'âme invoquait à la fois toutes les
puissances transcendantes, prononçait toutes les incantations qu'elle savait, considérait sérieusement les plus
bizarres prophéties ; elle se cherchait des refuges, des
indices, des consolations dans le registre entier des souvenirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales.
Et ce sont là les produits connus de l'anxiété, les entreprises désordonnées du cerveau qui court du réel au
cauchemar et retourne du cauchemar au réel, affolé comme
le,rat tombé dans la trappe ...
La crise militaire est peut-être finie. La crise économique est visible dans toute sa force ; mais la crise intellectuelle, plus subtile, et qui, par sa nature même, prend
les apparence.s les plus trompeuses (puisqu'elle se passe
dans le royaume même de la dissimulation), cette
crise laisse difficilement saisir· son véritable point, sa
phase.
Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant
en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne
sait encore quelles idées et quels modes d'expression seront
inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront
proclamées.

LA CRISE DE L'ESPRIT

325

L'espoir, certes, demeure , et chante a' dem1-vo1x:
. .
Et cum vorandi vicerit libidinem
Late triumphet imperator spiritus,
Mais 1:e_spoir n'est que la méfiance de l'être à l'égard
des prév1swns
précises de son esprit · Il suggère que toute
.
conciuswn
défavorable
à l'être do i·1 e·tre une erreur de son
.
espnt. Les _f~ts, po~ant, sont clairs et impitoyables :
Il~ a des IDllliers de Jeunes écrivains et de jeunes artistes
qm s~nt morts. Il y a l'illusion perdue d'une culture
europ':"nne e.t la démonstration de l'impuissance de la
- con~a1ssance à sauver quoi que ce soit;. il y a 1a science
attemte mortellement dans ses ambitions
al
t
d' h
mor es, e
comm_e es_ onoré~ pa: la cruauté de ses applications; il
y a l I~éalisme, difficilement vainqueur, profondément
meurtri, responsable de ses rêves . le réalism d"
batt
bl'
.
•
e eçu,
u, acca e de crimes et de fautes ; la convoitise et
le renoncement également bafoués ,. les croyances conf ondues dans les cam
· contre cr01x,
. croissant
.
psi cr01x
contre croissant ; il y a les sceptiques eux-mêmes désarçonnés par des événements si soudains, si viol~nts si
émouvants et qui jouent avec nos pensées comm: le
chat avec une souris -les sceptiques perdent leurs doutes
les retrouvent, les reperdent, et {le savent plus se servi;
des mouvements de leur esprit.
L'~scillation du navire a été si forte que les 1am es
les IDleux suspendues se sont à la fin renversées.
p

•••
Ce_ qui ~onne à la crise de l'esprit sa profondeur et sa
graVIté, c est l'état dans lequel elle a trouvé le patient.

�LA CRISE DE L'ESPRJT

327

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je n'ai ni le temps ni la puissance de définir l'état
intellectuel de l'Europe en 1914. Et qui oserait traçer
un tableau de cet état ? Le sujet est immense ; il demande
des connaissances de tous les ordres, une information
infinie. Lorsqu'il s'agit, d'ailleurs, d'un ensemble aussi
complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même
replus récent,est toute comparable àla difficulté de construire l'avenir, même le plus proche ; ou plutôt, c'est la
même difficulté. Le prophète est dans le même sac que

.'

1

l'historien. Laissons-les-y.
Mais je n'ai besoin maintenant que du souvenir vague
et général de ce qui se pensait à la veille de la guerre, des
recherches qui se poursuivaient, des œuvres qui se

•r

publiaient.
Si donc je fais abstraction de tout détail, et si je me
borne à l'impression rapide, et à ce total naturel que donne
une perception instantanée, je- ne vois - rien ! - Rien,
quoique ce fût un rien infiniment riche.
Les physiciens nous enseignent que dans un four porté
à l'incandescence, si notre œil pouvai-t subsi:;ter, il ne
verrait - rien. Aucune inégalité lumineuse ne demeure
et ne distingue les points de l'espace. Cette formidable
énergie enfermée aboutit à l'invisibilité, à l'égalité insensible. Or, une égalité de•cette espèce n'est autre chose que
le désordre à l'état parfait.
Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe men·
tale ? - De la libre coexistence dans tous les esprits
cultivés des idées les plus dissemblables, des principes
de vie et de connaissance les plus opposés. C'est là ce qui
caractérise une époque moderne.
Je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne,

et de donner ce nom à ce t .
d'en faire un pur s o
r am mode d'existence, au lieu
l'h" t .
yn nyme de contemporain Il y ad
1s mre,
des moments et des 1·1eux où n .
.
. ans
nous mtroduire nou
d
ous pourrions
ment l'harrnoni~ d s mo ernes, sans troubler excessivee ces temps-là et
objets infiniment cun·
. fi . '
sans Y paraitre de&gt;?
eux, m mment . 'bl
choquants dissonnant .
. .
vis, es, des êtres
'
s, massmulable o ,
ferait le moins de sensatio I'
s. u notre entrée
n, a, nous somm
nous. Il est clair que la R
d
.
es presque chez
drie des Ptolomées
obme e Tra1an, et que l'Alexannous a sorberait l f ·1
bien des localité
. 1
Pus ac, ement que
s moms reculées
d
1
spécialisées dans un seul t
d ans e temps, mais plus
consacrées à une ~eul
YP: e mœurs et entièrement
, e race a une ul ul
seul système de-vi·
'
se e c ture et à un
e.
Eh bien! l'Europe de
, .
limite de ce
d .
r914 eta,t peut-être arrivée à la
mo ermsme Chaq
,
rang ét:fü
f
.
ue cerveau d un certain
un carre our pour toutes I
d , . .
tout penseur
. .
es races e 1opm10n ;
.
' une exposition universelle de
y avait des œuvres de l'esprit dont! .
pensées. Il
et en impulsions contradi t I
a n~hesse en contrastes
d'éclairage insensé des c o_ ; ; faisait penser aux effets
yeux brûlent et s'ennui:a~, ~ de. ce temps-là : les•
combien de travaux d al ntili. omb1en de matériaux,
de vies hétérogène; ade;t. c ' de siècles spoliés, combien
rnnnées a-t-11 fallu 0
carnaval
.
. comme
p ur
• fût possible et fût mtromsé
f que dce
a
supreme
sagesse
et
t
.
1
nomphe de l'humanité ? orme e

•••
Dans tel livre de cette é
di ocres -.on trouve
poque. - et non des plus mé' sans aucun effort - une m
. fi uence

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des ballets russes, - un peu du style sombre de Pascal, beaucoup d'impressions du type Goncourt, - quelque
chose de Nietzsche, - quelque chose de llimbaud, certains effets dus à la fréquentation des peintres, et
'Parfois le ton des publications scientifiques, - le tout
parfumé d'un je ne sais quoi de britannique difficile à·
doser !. .. Observons, en passant, que dans chacun des
composants de cette mixture, on trouverait bien d'autres
corps. Inutile de les rechercher : ce serait répéter ce que
je viens de dire sur le modernisme, et faire toute l'histoire
mentale de l'Europe.

•••

••

!

Maintenant, sur une immense terrasse d'Elsinore qni
va de Bâle à Cologne, qui tanche aux sables de Nieuport,
aux marais de la Somme, anx craies de Champatne, aux
granits d'Alsace, - l'Hamlet européen regarde des
millions de spectres.
Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie
et la mort des vérités. Il a pour fantômes tous les objets
•
de nos controverses ; il a pour remords tous les titres de
notre. gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes,
des counaissances, des méthodes et des livres, incapable
d'y renoncer, incapable de se reprendre à cette activité
illimitée. II songe à l'ennui de recommencer le passé, à la
folie de vouloir innover toujours. Il chancelle entre les
deux abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer
le monde : l'ordre et le désordre.
S'il saisit un crâne, c'est un crâne illustre. - Whose
was it? - Celui-ci fut Lionardo. li inven~ l'homme

•

LA CRISE DE L'ESPRIT

329

vol~nt, ~ais l'homme volant n'a pas précisément servi
les rntenbon~ de l'inventeur : nous savons que l'homme
volant monte sur son grand cygne (il grande uccello sopra
del dosso del suo magnio cecero) a, de nos jours, d'autres
emplois que d'aller prendre de la neige à la cime des
monts pour la jeter, pendant les jours de chaleur sur
le ~av_é des villes... Et cet autre crâne est celui de Lribniz
q~ rêva de la paix universelle_. Et celui-ci fut Kant, Kant
qu, genu,t Hegel, qui genuit Marx, qui genuit...
,. Hamlet ne sait trop que faire de tous ces crânes. Mais
s Il les ~bandonne !... Va-t-il cesser d'être !ni-même?
Son espnt affreusement clairvoyant contemple le passage
de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus
dangereux que le passage de la paix à la guerre ; tous les
peuples en sont troublés. • Et Moi, se dit-il, moi, l'intellect
européen, que vais-je devenir ?.•. Et qu'est-ce qué la
paix ? La paix est, peut-être, l'état de choses dans lequel
l'hostilité na!urelle des hommes entre eux se manifeste
Par des créations, au lieu de se traduire par des destructions
comme fait la guerre. C'est le temps d'une concurrence
cr~a~ce, et de_ la lutte des productions. Mais Moi, ne
SUIS·J: pas fatigué de produire ? N'ai-je pas épuisé
le désrr des tentatives extrêmes et n'ai-je pas abusé des
savants mélanges ? Faut-il laisser de côté mes d .
diffi ·
evoirs
c1les et mes ambitions transcendantes ., D01S-Je
· · swvre
·
le mouvement et faire COlll1Ile Polonius, qni dirige maintenant un grand journal ? comme Laertes qni est quelque
part .dans l'aviation
? comme Rosenkrantz' qni fait Je
·
.
ne sais quoi sous un nom russe ?
_Adieu, _fantômes ! Le monde n'a plus besoin de vous.
N1 de m01. Le monde qui baptise du nom de progrès sa

�•

330

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bienfaits de la vie, les avantages de la mort. Une certaine
confusion règne encore, mais ~ncore un peu de temps et
tout s'éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle

d'une société animale, une parfaite et définitive fourmilière. ,i
DEUXIÈME LETTRE

I

l

••
r

Je vous disais, l'autre jour,que la paix est cette guerre
qui admet des actes d'amour et de création dans son
processus : elle est donc chose plus complexe et plus
obscure que la guerre proprement dite, comme la vie est
plus obscure et plus profonde que la mort.
Mais le commencement et la mise en train de la paix
son.t plus obscurs que la paix même, comme la fécondation
et l'origine de la vie sont plus mystérieuses que le fonctionnement de l'être une fois fait et adapté .
Tout Je monde aujourd'hui a la perception de ce mystère
comme d'une sensation actuelle ; quelques hommes
sans doute, doivent percevoir leur propre moi comme
positivement partie de ce mystère ; et il y a peut-être
quelqu'un dont la sensibilité est assez claire, assez fine
et assez riche pour lire en elle-même des états plus avancés
de notre destin que ce destin ne l'est lui-même.
Je n'ai pas cette ambition. Les choses du monde ne
m'intéressent que sous Je rapport de l'intellect : tout par
rapport à l'intellect. Bacon dirait· que cet intellect est
une Idole. J'y consens, mais je n'en ai pas trouvé de
meilleure.

J e pense donc à l'établissement -de la paix en tant
qu'il intéresse l'intellect et les choses de l'intellect. Ce

•

LA CRISE DE L'ESPRIT

331

point de vue est faux, puisqu'il sépare l'esprit de tout
le reste d'.'s activités ~ mais cette opération abstraite et
cette fals1ficat10n sont inévitables : tout point de vue
est faux.

•••
Une première pensée apparaît. L'idée de cult
d'. t Ir
,
ure,
m e igence,
d œuvres magistrales est pour nous d ans
.
une re1atton très anci~nne - tellement ancienne que nous
remontons rarement Jusqu'à elle - avec l'idée d'Europe.
Les autres parties du monde ont eu des civilisations
;dm1rables: des poètes de premier ordre, des construc~urs, et m:me des savants. Mais aucune partie du monde
~ a posséde cette _si~gulière propriété physique : le plus

mtense pouvo1r emissif uni au plus intense pouvoir
absorbant.
Tout est v enu ll· l'Europe et tout en est venu. Ou
presque tout.

•••
' Or, l'heure actuelle comporte cette question capitale :
1Europe va-t-elle garder sa prééminence dans tous les
genres?
L'Europe deviendra-t-elle ce qu'elle est en , 1·1,
't'd'
rea,e
c es -a- ire : un petit cap du continent asiatique ?
'
. Ou bien l'Europe restera-t-elle ce qu'elle paraît,' c'esta-d1re : la partie précieuse de l'univers terrestre, la perle
de la ,5phère, le cerveau d'un vaste corps ?
Qu on me permette, pour faire saisit toute la rigueur
d~ cette alternative, de développer ici une sorte de théoreme fondamental.

�•

•

•
332

.'

..

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE •

Considérez un planisphère. Sur ce planisphère, l'en
semble des terres habitables. Cet ensemble se divise en
régions, et dans chacune de ces régions, une certaine
densité de peuple, une certaine qualité des hommes. A
chacune de ces régions correspond aussi une richesse
naturelle, - un sol plus ou moins fécond, un sous-sol
plus ou moins précieux un territoire plus ou moins
irrigué, plus ou moins facile à équiper pour les transports, etc.
Toutes ces caractéristiques permettent de classer
à toute époque les régions dont nous parlons, de telle
sorte qu'à toute époque, l'état de la terre vivante peutétre
défini par un système d'inégalités entre les régions habitées
de sa surface.
A chaque instant, l'histoire de l'instant suivant dépend
de cette inégalité donnée.
Examinons maintenant non pas cette classification
théorique, mais la classification qui ~xistait hier encore
dans les faits. Nous apercevons un fait bien remarquable
et qui nous est extrêmement familier :
La petite région européenne figure en tête de la classification, depuis des siècles. Malgré sa faible étendue, et quoique la richesse du sol n'y soit pas extraordinaire,
elle domine le tableau. Par quel miracle ? - Certainement le miracle doit résider dans la qualité de sa population. Cette qualité doit compenser le nombre moindre
des hommes, le nombre moindre des milles carrés, le
nombre moindre des tonnes de minerai, qui sont assignés
à l'Europe. Mettez dans l'un des plateaux d'une balance,
l'empire des Indes; dans l'autre, Je Royaume-Uni. Regardez: le plateau chargé du poids le plus petit penche !
1

1• •

LA CRISE DE L'ESPRIT

333

Voilà une rupture d'équilibre bien extraordinaire.
Mais ses conséquences sont plus extraordinaires encore .

elles vont nous faire prévoir un changement progressif e~
sens inverse.

' Nous avons_ suggéré tout à l'heure que la qualité de

1, homme devait être le déterminant de la précellence de

! Europe.Je ne•puis analyser en détail cette qualité; mais
Je tro~ve par un examen sommaire que l'atidité active,
la c".:1os1té ar~ente et désintéressée, un heureux mélange
de 1 '.~agmat10n et de la rigueur logique, un certain
scepticisme non pessimiste, un mysticisme non résigné...

sont les caractères plus spécifiquement agissants de la
Psyché européenne,

•••
Un__seul exemple de cet esprit, mais un exemple de
preffilere classe, - et de toute première importance :
Grèce - car il faut placer dans l'Europe tout le
h~toral de la Méditerranée : Smyrne et Alexandrie sont
d Europe comme Athènes et Marseille, - la Grèce a
fondé la géométrie. C'était une entreprise insensée :
nous ,d,sp_utons encore sur la possibilité de cette folie.
Qu a-t-11 fallu faire pour réaliser cette création fant".5tique ? - Songez que ni les Egyptiens, ni res Chinois,
m
~haldé~ns, m les Indiens n'y sont parvenus. Songez
qu ils agit dune aventure passionnante, d'une conquête
mille fms plus précieuse et positivement plus poétique
que ce~e de la Toison d'Or. Il n'y a pas de peau de mouton
qm v~lle la cuisse d'or de Pythagore,
Ceci est une entreprise qui a demandé les dons le plus
communément incOJ]lpatibles, Elle a requis des argonautes

fa

~'.'5

�,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

334

LA CRISE DE L'ESPRIT

de l'esprit, de durs pilotes qui ne se laissent ni_ perdr~
dans leurs pensées, ni distraire par leurs impressions. N1
la fragilité des prémisses qui les portaient, ni la subtilité
ou l'infinité des inférences qu'ils exploraient ne les ont
pu troubler. Ils furent comme équidistants d~5, ~ègres
variables et des fakirs indéfinis. Ils ont accompli 1 a1ustement si délicat, si improbable du langage commun_ au
raisonnement précis ; J'analyse d'opérations motnces
et visuelles très composées ; la correspondance de ces
opérations à des p'ropriétés linguistiques et grammaticales;
ils se sont fiés à la parole pour les conduire en aveugles
clairvoyants dans l'espace ... Et cet espace lui-même
devenait de siècle en siècle une création plus nche et
plus surprenante, à mesure que la pensée se possédait
mieux elle-même, et prenait plus de confiance dans la
merveilléuse raison et dans la finesse initiale qw
l'avait pourvue d'incomparables instruments :_définitions,

.1

••

axiomes, lemmes, théorèmes, problèmes, ponsmes, etc_-··
Ce serait tout un livre que d'en parler comme il faudrait•

Je ne voulais que préciser en quelques mots l'un des
actes caractéristiques du génie européen. Cet exemple
même me ramène sans effort à ma thèse.

•

•••

Je prétendais que l'inégalité si longtemps observée au
bénéfice de l'Europe devait par ses propres effets_ se
changer progressivement en inégalité de sens contratre ..
C'est là ce que je désignais sous le nom ambitieux de
théorème fondamental.
Comment établir cette proposition ? - Je prends
même exemple : celui de la géométrie d&lt;:5 Grecs, et 1e

!e

335

prie le lecteur de considérer à travers les.âges les effets
de cette discipline. On la voit peu à peu, très lentement,
mais très sûrement, prendre une telle autorité que toutes
les recherches, toutes les expériences acquises tendent
invinciblement à lui emprunter son allure rigoureuse
son économie scrupuleuse de &lt;&lt; matière )), sa généralité

automatique, ses méthodes subtiles, et cette prudence
infinie qui lui permet les plus folles hardiesses ... La science
moderne est née de cette éducation de grand style.
Mais une fois née, une fois éprouvée et récompensée
par ses applications matérielles, notre science devenue
moyen de puissance, moyen de domination concrète
excitant de la richesse, appareil d'exploitation du capitai
planétaire, - cesse d'être une« fin en soi, et une activité
artistique. Le savoir, qui était une valeur de consommation
devient une valeur d'échange. L'utilité du savoir fait du
savoir une denrée, qui est désirable non plus par quelques
amateurs très distingués, mais par Tout le Monde .
Cette denrée, donc, se préparera sous des formes de
. plus en plus maniables ou comestibles ; elle se distribuera
à une clientèle de plus en plus nombreuse; elle deviendra
chose du commerce, chose qui s'exporte, chose enfin qui
s'imite et se produit un peu partout .
Résultat : l'inégalité qui existait entre les régions du
monde au point de vue des arts mécaniques, des sciences
appliquées, des moyens scientifiques de la guerre ou de
la paix, - inégalité sur laquelle se fondait la prédominance européenne, tend à disparaître graduellement.
Donc, la classification des régions habitables du monde
tend à devenir telle que la grandeur matérielle brute, les
éléments de statistique, les nombres -population, superficie,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

matières premieres - déterminent enfin exclusivement ce
classement des compartiments du globe.
Et donc. la balance qui penchait de notre côté, quoique
nous paraissions plus légers, commence à nous faire
doucement remonter, -

r

fait passer dans l'autre plateau, le mystérieux appoint
qui était avec nous. Nous avons étourdiment· rendu les
forces proportionnelles aux masses !

•••

r

Ce phénomène naissant peut, d'ailleurs, être rapproché
de celui qui est observable dans le sein de chaque nation
et qui consiste dans la diffusion de la culture, et dans
l'accession à la culture de catégories de plus en plus
grandes d'individus.
. .
Essayer de prévoir les conséquences de cette diffus10n,
rechercher

,__

comme si nous avions sottement

sJ elle doit ou non

amener nécessairêment une

dégradation, ce serait aborder un problème délicieusement compliqué de physique intellectuelle.
Le charme de ce problème pour l'esprit spéculatif, pro-•
vient d'abord de sa ressemblance avec le fait physique de la
diffusion, - et ensuite du changement brusque de cette
ressemblance en différence profonde, dès que le penseur revient à son premier objet, qui est hommes et non molée1tles.
Une goutte de vin tombée dans l'eau la colore à peine
et teiad à disparaître, après une rose fumée. Voilà le fait
physique. Mais supposez maintenant que, . quelq~es
instants après cet évanouissement et ce retour à la hm•
pidité, nous voyions, çà et là, dans ce vase qui semblait
redevenu eau pure, se former des gouttes de vin sombre
et pur, - quel étonnement.

LA CRISE DE L'ESPRIT

337

Ce_ ph~omène de Cana; n'est pas impossible dans la
physique mtellectuelle et sociale. On parle alors du génie
et on l'oppose à la diffusion.

•••
Tout à l'heure, nous_considérions une curieuse balance
qui se mouvait en sens inverse de la pesanteur. Nous
regardons à présent un système liquide passer, comme
sponta~ément, de l'~omogèue à l'hétérogène, du mélange
ml!me a la _séparation nette ... Ce sont ces images paradoxales qw donnent la représentation la plus simple
et la plus pratique du rôle dans le Monde de ce qu'on
appelle, - depuis cinq ou dix mille ans, - Esprit.

•••
-: Mais !'Esprit européen - ou du moins ce qu'il
contient de plus précieux - est-il totalement diffusible ?
Le phénomène de la mise en exploitation du globe, le
phénomène de l'égalisation des techniques, et le phénomène démocratique, qui font prévoir une deminutio
capitis de l'Europe, doivent-ils être pris comme décisio~s
absolues du destin ? Ou avons-nous quelque liberté contre
cette menaçante conjuration des choses ?
C'est peut-être en cherchant cette liberté qu'on la
crée., Mais pour une telle recherche, il faut abandonner
pour un temps la considération des ensembles, et étudier
dans l'individu pensant, la lutte de la vie personnelle avec
la vie sociale'·
PAUL VALÉRY

I. La suite et les conclusions de cette étude n'ont pas
encorep~u.
22

•

�•

•

ÉLÉGIES ROMAINES

ÉLÉGIES

,

ROMAIN ES

SOIR DE BRUME

•

-

O nuit de R.ome, nuit frissonnante et légère,
Qui, dans l'ombre en suspens, sans toucher presque à terre,
Coules d'un pas léger de velours et d'argent !
La demi-lune au ciel promène un front changeant ;
Les fontaines, tout bas, entre elles roucoulantes,
Dégorgent mollement leurs bouches indolentes ;
Partout des feux subtils, incertains et glissants,
Echangent un reflet de fantômes dansants,
Au milieu d'une. brume impalpable et lointaine.
Que tu plais à mon cœur, douce brume romaine !
Tu n'es plus celle, où perce un somnolent rayon,
Que traîne sur ses flancs l'épais Septentrion,
S'inclinant engourdi vers la lourdeur du pôle.
Rome, pour s'endormir, sur sa tombante épaule,
Laisse comme un fruit mûl s'allonger son beau ioir ;
Puis, négligente et lasse, et riant de se voir
Sous ces voiles de perle, et d'iris, et de rose,
Où sa fauve beauté transparaît et repose,
S'enchante jusqu'au jour d'un rêve bruissant.
Gonflant à gros bouillons son torse verdissant

•

Fait de bronze liquide et d'écume tissée,
Un triton se suspend à sa conque dressée
Dont le ~reux qui déborde en nappes de blancheur
Par la vasque épandue expire sa rumeur.
Et, sans effort, la bête écailleuse et divine
Retentit dans l'éclat de sa force marine,
Et son corps, tout tordu de joyeuse fureur,
Me montre en résonnant le chemin de bonheur
Où flotte, déroulé sur sa pente sereine,
Le nocturne sommeil de Rome élyséenne.

MUSIQUES ANCIENNES

Tais-toi, Rome s'endort, tout est silence. A peine
Si i' entends épanchée une molle fontaine
Dont la rumeur fluide en bas s'égoutte et fuit,
Enfler de son soupir l'espace de la nuit,
Et confondre à l'erreur de ces basses ramures
Sa plainte assoupissante et ses rares murmures
A qui répond de prèi la chute du jet d'eau
Retombant insensible à travers son berceau
Sur ce dôme formé de lune vaporeuse.
Et moi, seul et perdu sous l'ombre bienheureuse
A près d'autres encor, je vous sens à mon tour, '
Accablantes, ce soir, de douceur et d'amour
'

339

�34°

•••

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans l'air appesanti de votre tiède arome,
Je vo11s sens à mon cou, longues tresses de Rome,
Peser d'un poids si lourd par vos nœuds embrassés,
Qu'ils tiennent sur mon sein languissamment fixés
L'haleine et le sommeil de la V itle enchantée.
Nuit transparente et belle, ô substance argentée :
Arbres vous empruntant vos antiques arceaux :
Branches, jardins taillés, suite épaisse d'ormeaux
A baissant à ma tête une voûte sacrée :
Palais qui semblez faits de matière éthérée,
[)ans votre or veillissant sous la pierre enfoncés,
De quel son grave et pur en moi vous bruissez !
Or, sur le même ton de juste mélodie
Où finit et revient lei;r mesure assourdie,
J'écoute, tout le long de ces marches pendant
Au beau rythme accouplé qui va les accordant,
Et par degrés égaux soutient leur double stance,
J'écoute remonter des musiques de France,
Un chant dont ta cadence et la noble lenteur
Mêlent à leur tristesse un ancien bonheur
Qui m'incline en secret l'âme à son tendre nombre.
Qui fait autour de moi chuchoter la pénombre ?
Que d'amour, cette nuit, invisible et prochain,
Si près que je pourrais, en étendant la main,
Y toucher chaqi;e fois et la ramener pleine,
Tantôt rôde et suspend sa démarche incertaine,
Et reprend pas à pas son silence évasif !
Car l'amour le meilleur est cet amour furtif

ÉLÉGIES ROMAINES

34r

Qui ne traîne après lui qu'une image effacée,
Et de qui l'apparence entre nos doigts pressée
Ne laisse pour seul charme et pour tout souvenir
Que les traits renaissants d'un immortel désir
'
Et sa jeune chaleur à nos lèvres brûlante.
Puis l'air même se tait, et Rome somnolente
S'étire, et s'abandonne au loin sans aucun bruit
Et, bercée ai, repos où s'allonge la nuit,
'
Sur la rampe indolente où sa beauté se couche,
M'attire dans ses bras et respire à ma bouche
Son souffle et cet esprit vague et silencieux
Qu'elle exhale en rêvant vers le calme dçs cieux.
FRANÇOIS-PAUL AUBERT

•

•

•
•

'

�'

.

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

342

ment supérieur aux autres -

&lt;I

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD
UN CHAPITRE DE MA LUTTE CONTRE LA MORT

Si tu plaisantes, on ne peut
plus jouer.

ANTONIN, 22 ans mobilisé comnie aiixiliaire à Paris.
GÉRARD, douze ans et demi, frère d'«n de ses amis.
1

AUX CHAMPS-ÉLYSÉES,PENDANT LA GUERRE

ANTONIN, l'abordant. - Gérard, Dejoie a été tué !
GÉRARD. - Je viens de l'apprendre.
ANTONIN. - Et il y a trois jours encore, tu te souviens, je te parlais de lui. Ce garçon que j'ai c?nnu à
peine, je te disais c9mbien j'aurais aimé que t01, tu le
connaisses. - Tiens, sa photo. (Pendant que Gérard la
regarde.) Il y a des gens qui sont d~s héros nés. Ils n'ont
• pas encore fait leurs preuves, et déjà ils emportent
l'admiration. Qu'avait-il fait d'exceptionnel, ce Dejoie ?
Il était très brave, mais pas plus que beau1oup d'autres.
Pourtant je le mettais à part ; je faisais de lui un type ;
jè recueillais s_es attitudes et ses actes ; j'aurais voul~
lui construire une légende et je sais qu'il m'en eût su gre,
car_ et c'est peut-être le seul point où il ait été franche-

•

343
c'est un héros qui n'était

pas modeste. Et tandis qu'une sainte jalousie ne m'eût
pas laissé de repos avant de l'avoir dépassé, cependant,
pour le monde, j'aurais accepté de paraître moins que lui.
GÉRARD, après avoir regardé la photo. - Tu me la
donnes ?
ANTONIN. - L'extraordinaire chose! J'ai sur moi la
photo d'un €arçon à qui j'ai parlé une heure en tout
peut-être dans ma vie, avec qui je n'ai pas échangé une
lettre, dont je n'ai même pas su où il habitait, - et toi tu
~e l'as jamais vu, et tu me la demandes! Ah! que n'aur:itI! accompli, celui-là, s'il avait vécu! (Un temps. A luimême.) Rien, peut-être.
Il a donné la photo. Gérard la met dam; son
portefeuille.
GÉRARD. - Dis donc, il faut que je te demande
quelque chose ...
ANTONIN, rempli de gravité. - Demande.
GÉRARD. - Tu ne sais pas où je pourrais acheter un
bouchon par ici, parce que Dubois m'a parié que je ne
pourrais pas en allumer un âvec une loupe, au soleil.
. A~TONIN., - Excuse-moi. J'en étais encore à Dejoie.

S1 c est tout 1 effet que ça te fait !
GÉRARD. - Qu'est-ce que tu veux, il est mort. Tout
le monde meurt.
ANTONIN. - Tu ne diras pas ça quand tes parents
mourront.
GERARD. - Si, je pleurerai un peu; et puis je dirai :
&lt;( Il fallait bien qu'ils meurent. ii C'est un raisonnement à
se faire.

ANTONIN. -

Oui, c'est bon. -

J'avais autre chose

�.'

••

344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi à te dire, mais dans ces conditions-là je me tais .
. Un silence.
G:E:RARD - Est-ce que je t'ai froissé ? Tu as l'air de

.•

faire la tête.
ANTONIN. - Je songe seulement à la dernière heure
où j'ai vu ce garçon. C'était il y a un mois dans la chapelle
du collège dont nous étions tous deux des anciens, à ce
fameux Salut de Pâques, - je t'en ai parlé bioo souvent. Il
êtait dans le chœur, face à moi, enveloppé de son grand
manteau de cavalerie, ses cheveux noirs en arrière, ses
mains sur le pommeau de son sabre, et, comme dans le
vers de l'Iliade, « dépassant tous les autres de la taille,
ainsi qu'il convient à un dieu &gt;&gt;. Et moi, avec angoisse, sur
son maigre visage glabre d'ascète et de chevalier, je
cherchais à lire s'il ressentait cette heure autant que moi.
Quand nous sortîmes et qu'il vit les élèves défiler devant
lui sans s'arrêter, il fut pendant quelques secondes comme
recouvert d'une ondée de faiblesse, puis il se plaignit
que, parmi les plus jeunes, personne ne sftt plus même
son nom. Et comme je lui répondais : « Le sauraient-ils
« encore, vous croiriez-vous donc moins oublié ? --. Ah !
« fit-il,il ne faut pas dire cela!» Et voici qu'à présent, tandis
que les étrangers eux-mêmes ont devant cette mort une
bouffée de surprise, de peine, de révolte, je ne sais quoi,
toi, un enfant, le premier de tous, sur ce corps encore
chaud tu jettes ta petite poignée de terre ... Ah ! non, cela,
ce n'est pas bien.
GÉRARD. - Si j'avais su que j'allais te froisser, je ne
l'aurais pas dit.
ANTONIN. - Tu ne m'as pas froissé. Tu emploies toujours des termes inexacts.

•

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

345
GÉRARD. - Corrige-moi.
ANTONIN. - Dis-moi, est-ce que tu penses quelquefois
à la guerre?
GÉRARD. - Pas bien souvent.
ANTONIN. - Et à tout ce qu'on souffre.? Et à tous
les pauvres morts ?
G:E:RARD. - Un petit peu. Pas bien souvent. - Et toi ?
Un silence.
G:ÊRARD. - Ecoute, je réfléchis à quelque chose.
Cest que si j'avais entendu quelqu'un dire ce que j'ai
dit pour la mort de Dejoie, j'aurais été scandalisé. Seulement quand c'est moi qui le dis, je trouve ça tout naturel.
ANTONIN. - Je comprends assez ton sentiment. Tu
es plutôt orgueilleux.

GÉRARD. - Oh! non, pas excessivement. Mais égoïste
ah!ça...
'
_ANTONIN. - On te le dit, ou bien tu t'en aperçois
toi-même?
Gll:RARD. - Les deux.
ANTONIN. - Est-ce que personne n'a le pouvoir de
te faire de la peine ?
Gll:RARD. griffer.

Si, les chats ! Ils peuvent toujours me

ANTONIN. - Gérard, sage Gérard, qui sais si bien
m'avertir, quand il m'arrive de sortir de la mesure.
GÉ~RD. - Quand j'étais petit, maman m'appelait :
«Sa Ma1esté» (Oh! j'étais très gentil, je ne faisais jamais
de mots d'enfant). -Au lycée, ce sont tous des imbéciles.
On ne peut pas parler avec eux de choses sérieuses:
Pourtant, il y en a de plus intelligents que moi. Je suis
dans la moyenne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1SE

ANTONIN. - Plutôt au-dessus de la moyenne.
GÉRARD. - Les jours où il fait du soleil.
ANTONIN. - Tu es intelligent, mais assez inégal.
Il y a des heures entières où tu n'as rien de sensationnel.
GÉRARD. - Oh! ça va bien! (Il a rougi.) D'ailleurs,
c'est toi qui veux toujours des choses sensationnelles.
ANTONIN. - J'ai bien tort. - Tiens, entrons une
minute rue Marignan, j'ai une lettre à déposer ...
GÉRARD. - Si tu crois que j'ai le temps! Et mon
travail ?
ANTONIN. - Toujours 1
GÉRARD. - Plus que jamais. Pourtant à condition
que je ne me fatigue pas. Tu sais, je ne suis pas très solide.
ANTONIN. - Ah ! Le médecin ... Toi aussi !
GÉRARD. - Il y a des compositions que je ne fais pas.
ANTONIN. - Des études que tu as la permission de
manquer ...
GÉRARD. - Et je suis dispensé ...
ANTONIN. - Et tu es dispensé de la gymnastique .!
GÉRARD. - Justement !
ANTONIN. - Dire que tant que durera le monde
il y aura toujours des petits garçons qui seront dispensés
de la gymnastique !
GÉRARD. - Ça m'est absolument défendu de toucher
à un livre le jeudi après-midi et le dimanche.
ANTONIN. - Moi, ça m'est absolument défendu de
dormir moins de sept heures par nuit.. Mon Dieu, comme
cest étrange que d'âge en âge .. . (Quatre secondes de rêverie,
puis.sur un autre ton.) Dis-moi, tu me disais tout à l'heure:
« Il y en a de plus intelligents que moi. " Mais, en somme,
intelligent ! intelligent! c'est bien difficile, de dire

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

347
de _quelqu'~n qu'il est tout â fait intelligent. A quoi reconnais-tu, t01, que les gens sont intelligents ?
GÉRARD. - Je trouve intelligents les gens qui comprennent ce que je dis.
ANTONIN. -Ah! comme tout tourne autour de toi!
Et tout le temps c'est ainsi. Je pensais à Dejoie
et à sa mort, et voici que nous causons, et Ja vie m'a
repris.

GÉRARD. - Tiens, un qui n'est pas intelligent, c'est
Chaumont. On m'a donné pour ma fête un accu ... un accu
de vingt-cinq francs ... (je n'ai pas reçu que ça, naturellement .. .) Eh bien! je lui demandais hier un renseignement
dessus, il n'a même pas été capable de me le donner.
ANTONIN. - Non, non, là mon ami, tu dérailles.
Quelqu'un peut être très intelligent et ne pas connaître
le fonctionnement d'un accu. Ainsi moi, qui ne sais pas

au juste ce que c'est.. . (Gérard éclate de rire.) Tu crois que
ce n'est pas possible ? Ah ! je vois, tu vas encore prendre
des airs protecteurs avec moi.

GÉRARD. - Mon cher, quelqu'un d'intelligent, c'est
Brossard.
ANTONIN. - Ton professeur de lettres? Je le connais bien ; j'ai été jadis avec lui ; nous sommes restés un
peu en relations. Défie-toi de lui. C'est un de ces types qui
agissent en vue de leurs idées, et non en vue de tel et tel
être. Tu comprends ?
GÉRARD avec une impétueuse gravité. - Expliquemoi. (Jnconsciemment il ralentit le Pas.)
ANTONIN. - J'aime beaucoup quand tu dis : « Explique-moi». Seulement, je te préviens, c'est encore pour
te dire du mal de quelqu'un. Mais est-ce de ma faute ?

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous vivons au milieu de gens, il y a plus de différence
entre eux et nous qu'entre moi et ce chien.
GÉRARD. - Allez, hop, sale bête I Je n'aime pas les
chiens. Ils obéissent toujours.
ANTONIN. - Les Brossard, les Didier, les Martin,

.,

1•

•

.t

••

ces gens-là n'ont pas d'âme.
GERARD, tournant la tête. - C'est vrai ?
ANTONIN troublé, ému par l'accent de l'interrogation.
- Si bien sûr ils ont une âme. Mais il y a toute une
parti~ de la vie qui leur échappe. (A part.) Je ne le
tromperai pas! C'était pour, les grandes personnes !
GÉRARD.- Le tout est què ce soient des honnêtes gens.
ANTONIN. -Tu as raison. N'empêche que, dans ma
cornpaguie, par exemple, il est hors d~ doute que c'est le
chien du cuistot qui est le seul à avoir quelque chose
d'humain.
GÉRARD. -Oh! ... Ça, ce n'est pas vrai! Tu te trompes!
ANTONIN. - Peut-être .
GERARD. - Certainement !
ANTONIN. - J'oubliais ; • peut-être ,, ce mot-là
n'est pas de ta langue. Mais, voyons, sincèrement, ne
crois-tu pas qu'il y a bien des gens, âgés et avec des
honneurs, et qui n'en ont pas dit dans toute leur vie
autant que nous dans une petite demi-heure ?
GÉRARD. - Tu crois? Des bourgeois? Moi, j'aime·
bi~n ce genre de conversation ; tu as raison, on doit toujours voir les choses en profqndeur. C'est plus facile,
aussi, depuis la guerre.
ANTONIN. - Nous sommes des profiteurs.
Gérard n'entend pas. Il a couru vers un arroseur
public, s'est approché du jet d'eau, avec passion

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

349
cherche à se faire mouiller. Triomphe, voilà
sa manche trempée/ Il revient, s'esclaffe aux
mots bien sentis d'Antonin. Ils repartent. Un
°temps de silence un peu triste. Puis ;

GEAARD. - Et Brossard ? Tu devais me dire du mal
de Brossard ? Ah I mais, d'abord, que je me cuirasse...
Voilà, vas-y.
ANTONIN. - Brossard vous prend par le bras, vous
met le bras autour du cou. On se dit:« Comme il m'aime J
To~t le monde ne me prend pas par le bras comme ça ! ,
Mais observe un peu : Pierre, Paul, Jacques, Je premier
que tu lm amèneras, tous il les prend par Je bras tous il Jes
aime l C'est un professionnel de l'attacheme;t, simple-men_t parce qu'il ne s'attache à personne, qu'il n'aime que
ses idées, son mfluence, ce qu'il appelle son apostolat.
C'est pourquoi je te dis sans plus, mais très sérieusement
que je crois qu'il n'a pas un intérêt vraiment réel, per'.
sonn:l, po~ _toi pas plus que pour les autres. Quant à
m01, J~ cro;s, Je suis sûr que, _le jour où il y aurait quelque
chose a faire pour moi au point de vue moral, Brossard
ne le ferait pas.

,,

GÉRARD, avec une force extraordinaire. - Oh t s·
il le ferait l Tu n'as pas le droit de croire ça!
ANTONIN. - Comment, je n'ai pas le droit t
GERARD. - Non,!
ANTONIN. - Ah) comme tu affirmes! Comme tu dis
que n'ai pas le droit ! Non, là, tu ne te souviens pas ;
ce n est pas de l'entendu à la maison. Eh bien I c'est
beau d'affirmer ainsi l'attachement que les gens ont pour
vous. C'est propre, cela prouve un caractère ...
GERARD. - Oh! là, là, uh caractè;e I Tu ne me

!e

�350

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

connais que comme je suis avec toi, où je me tiens, mais
au fond je suis mou comme une chiffe ... (après une petite
hésitation: ah! premier froncement des sourcils, première
lutte contre Ïe silence, premier heurt contre la muraille!)

une nature, peut-être ...
ANTONIN. - Une nature ... quels mots curieux ... Mais
c'est égal, une nature, non, je t'assure, ici, c'est plutôt
du caractère. C'est du caractère que d'avoir des idées
ainsi à soi et de n'en pas démordre, et puis d'avoir cette
foi dans les êtres. Oui, vraiment, je t'admire.
GÉRARD. - Oh! je t'en prie, ne m'admire pas.
ANTONIN. - Et je songe que tu dois avoir une très
mauvaise opinion de moi, que je te dénigre ainsi un de
tes professeurs.

GERARD. - Oui, je trouve ça très mal.
ANTONIN. - Pourtant, parce que le hasard l'aurait
fait ton professeur, de~rais-je ne pas te mettre en garde,
par exemple, contre quelqu'un dont je saurais que 1a
vie est mauvaise? Non, j'ai conscience de n'avoir pas
mal fait.
GÉRARD. - Alors, de ton côté, tu es tranquille.
ANTONIN. - De mon côté ... Et du tien, je devrais ne
pas être tranquille ?
GÉRARD. - Ne t'inquiète pas. !u sais, je suis bien
soigné au point de vue moral.
ANTONIN. - Nous disons des ~hoses pas ordinaires.
Ils passent devant le Grand Palais.
GÉRARD. - Tiens, là, au coin du pont Alexandre,
hier soir, j'ai attendu papa pendant une heure. Saistu ce que j'ai fait ?
ANTONIN. - Non.

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

351
GÉRARD. -Avec mon couteau, j'ai gravé le nom de
Guynemer dans le parapet. Et puis profond, tu sais !
ANTONIN. - Tu as bien fait.
GÉRARD. - Papa m'a confisqué le couteau. II.a dit
qu~ c'était u? très beau couteau, que je l'avais esquinté.
Mrus, au lycee, tous les types ont fait comme moi sur
leurs pupitres. - A propos, je vais te raconter une' histoire ; tu ne la répèteras pas. Ou plutôt c'est quelque
chose à te demander.
ANTONIN. - Où l'on peut acheter un bouchon ?
GÉRARD. ~ Oh! je t'en prie! Je serai obligé de
cesser mes relat10ns avec toi si tu prends l'habitude de ce
petit genre de te fichotter de moi.
ANTONIN. - Et alors, qu'est-ce que c'est que ton
" histoire » ?

GERARD. - Hier, en récrée, j'étais à côté de grands
qm parlruent. Il y en avait un qui disait qu'on peut vivre
s~s aucune morale. Alors j'ai pensé que ce n'était pas
bien d'écouter et je suis parti. - Dis-moi ce que tu en
penses. Est-ce qu'on peut vivre sans aucune morale ?
ANTONIN. - A côté de toi, non, on ne peut pas. '
GERARD. - Pourquoi "à côté de moi » ? Est-ce que
c'est encore une rosserie ?
ANlONIN._ - (j'étais dans une forêt épaisse, et soudalll Je me sms trouvé devant la mer. Je suis devant lui
comme devant une mer. j'ai les yeux plus grands comme
quand on regarde la mer.) (Haut.) Mes gants crème, mes
bottes bien luisantes, n'y crois pas I C'est toi qui as raison.
GERARD. - Qu'est-ce qui te prend ?
ANTONIN: - (J'ai vu le Bien. Il était beau, aveuglant
comme un€ chose primordiale. Il brûlait comme un

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�354

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ce que j'écris ; avoir retrouvé à chaque réveil la nuit
que j'avais quittée le soir, et fait ma lampe éternelle comme
si mon front contenait un dieu ; avoir pu vraiment sans
ridicule prononcer les mots : « Se tuer à la tâche &gt;, et se
tuer à une tâche pour laquelle je n'étais ni désigné ni
armé, parce que je la croyais plus pressante en vue du
bien de la patrie, et partir, à présent, prodigieusement
fatigué, fatigué comme tune le sauras jamais,dans ma tête,
mon corps, mon cœur, n'emportant à mes tempes que ma
migraine pour couronne de lauriers, et partir, et toi, avec
tes douze ans et demi, venir me dire que tu me blâmais !
GÉRARD. - Ce que tu as fait est très bien, mais tu as
par1é de compensation : tu compares des choses qui ne
peuvent pas se comparer.
ANTONIN. - Est-ce qu'il n'y a pas une sorte d'équi-

f

:·

1

1

1•
1

•
libre ...
GERARD. - Tu ne sais pas ce que tu dis !
ANTONIN. - Ah I Gérard, comme tu es dur ! Et je
suis là, à me justifier devant toi I Personne ne me juge
autant que tu me juges. j'ai entendu des gens me dire
que je faisais mon devoir, et des gens honorer ma conduite;
je n'en ai jamais entendu me parler comme tu me parles.
GÉRARD. - Tu ne sens pas que tu aurais servi à
l'armée davantage qu'en travaillant pour toi-même ?
ANTONIN. - Pour moi-même ? Mais c'est pour toi,
c'est pour vous tous que j'acquiers! Ah ! S'il n'y avait que
moi, il y a longtemps que j'amais perdu courage. Tandis
qu'avec toi je commence-à être imnaortel...
Un long silence. Gérard se rortille misérablement
pour rouler à l'intérieur les pointes de son col
marin, qui ont un bien _mauvais pli. Enfin ;

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

355
ANTONIN péniblement _Etal
y a beaucoup de gens qui ~nt
ors ... alors tu crois qu'il
là ?
pu penser comme tu penses
GÉRARD · _ Je n' en sais
. nen
.
J
•
psychologiste.
· e ne sms pas un
ANTONIN. - Il se pourrait
.
toutes les civilités ,
,
_que,_depws deux ans.sous
qu on ma faites il y ait
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réprobation I Je , • .
.
•
eu ce te même
je faisais pl~s qu: 0::":sv;~;gé -~ cela, croyais que
figurer Et ·1 f
... J en étais venu à me
...
I aut que ce soit par t . C
est étrange t (Devant lui t
,
omme tout cela
mort.)
out s éclaire. II est pareil à la

:1

!e

m.

toi.GÉRARD . - Oh .1 J·• ai• tout de même de l'estime pour
ANTONIN. _ A
.
.
sûr
,. .
u moms, mimtenant, tu peux êtr
que, d JCI quatre mois, le petit rub I'
e
GÉRARD (
an, a ...
avec dédain)
Oh l 1 C ,
ANTONIN _ T
:a ro,x de guerre 1
exiges davan~age. u ne sa1s pas ce que je ferai et déjà tu
GERARD. - Ça te fait quel âge en somme 1
AÉNTONIN. - Vingt-deux anse~ avril
.
GRARD. - Ce n ,est plus tout jeune·
ANTONIN, dans un petit souffle. - No~
GÉRARD. - Dis donc, tu fais c0 il · ·
.
Figure-toi ·•e ·
.
echon de timbres ?
.
' J n ai un, ,J vaut cinq cents fr
•
vrai ? Tu ne fais collection de rien I
an'.'5··· C est
que tu fais de ]a boxe? Figure-t .. ,'. (Autreidee). Est-ce
d b
(
01, J ai mventé un« cou »
e oxe... Longue démonstration b.
p
qu'a inventé G' d A
.
• ien confuse, du« coup»
erar . ntonin rend la
. B
Tu pars bientôt ?
main. rusquement.)
ANTONIN. - Demain soir.

�356

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GÉRARD. - C'est vrai ?
ANTONIN. - (Il demande toujours si c'est vrai).
(Haut.) Voici mon ordre de transport.
GÉRARD. - Ah! si je partais avec toi, tu verrais, je
me battrais comme un lion. Mais, par exemple, avec moi,
jamais tu n'aurais de repos. Toutes les fois qu'il y aurait
un endroit dangereux, il faudrait que tu y ailles. Si tu
étais blessé, je te-défendrais de te faire évacuer. Il faudrait
que tu sois tout le temps épatant.
ANTONIN. - Mon Dieu, c'est une très bonne idée ...
tout de même, j'avoue que je ne vois pas ...
GÉRARD. - Et moi, qu'est-ce qu'il va falloir que je

••
!

fasse ?
ANTONIN. - Que tu fasses?
GÉRARD. - Pour la gnerre.
ANTONIN. -Que tu fasses ... pour lagnerre ... (Compreprenànt.) Oui, je suis sûr que tu aurais des façons de te
rendre très utile, très utile. Je vois cela vaguement ... Je
ne pourrais te dire encore rien de précis. Mais j'y réfléchirai, je te l'écrirai.
GÉRARD. - Oui, tu m'expliqueras ça. Mais d'ici
là?
ANTONIN. - D'ici là ... Tiens, je me souviens d'une
chose que tu m'as dite il y a quelque temps et qui m'avait
beaucoup frappé. •Tu m'as dit qu'à la rentrée, dans les
« compositions » de ta classe, tu étais en moyenne vingtième sur trente-sept élèves ...
GÉRARD. - Dame, je suis d'une classe en avance ...
Et je te disais qu'à présent je suis toujours dans les huit
premiers.
.
ANTONIN. -C'est cela. Eh bien! cela. fait évidemment

LE DfALOGUE AVEC GÉRARD

357

une toute petite chose dans Je monde et toi-même tu vas
peu~-être me trouver un peu ridicule, mais je ne peux pas
te dire comme Je trouve _cela admirable.
GÉRARD, très excité. - Oh ! tu as vu ... le chauffeur
nègre ... c'est comme mon oncle Ernest ...
ANTONIN. -Non, écoute-moi! Ne parlons pas d'autre
chose! Ecoute-moi ! Quand je te vois ainsi remonter un
~ar un ~out le peloton, il me semble que c'est comme si
Je voya'.s une lutte à la corde où l'une des équipes est
composee de Français, et tu t'" joins, et tu tires, et à
cause de toi les Français gagnent cinq centimètres de
terrain. Tu comprends ?
GÉRARD. - Un peu.
ANTONIN. - Ton courage ! Toi au lycée et moi à la
guerre ... Mais tout de même compagnons d'armes.
GÉRARD. - Partisans !
ANTONIN. - Nous sommes les forts.
. GÉRARD. - Oui, quelque chose de ... (Plus bas et
vite, parce qu'il n'est pas sûr du mot) de solennel.
'
ANTONIN. - A quoi serviraient ces milliers de
g"-'."ç~ns qui ~e font tuer, si tu ne cherchais pas à être
hmtJèma au lieu de vingtième ? ·
GÉRARD, avec angoisse. - Ah ! voilà que tu recommences à plaisanter ...
ANTONIN.
· t e 1e ]Ure,
·
·
·
.
. - Non , non , Gérard , Je
1ama1s
plus Je ne plaisanterai de ma vie.
, GÉ~RD. - Et puis, j'avais peur que tu te paies ma
tete, et Je veux bien tout, mais pas ça.
•
ANTON!~, merveilleusement. - Je te salue, force
pleme de grace, le Seigneur est avec toi.
GÉRARD. - Ne commence pas tes discours.

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L'AGE DE L Hl." ?IL.\'.'.IT'É

360

Ou un transatlantique abordant rue des Blancs-Manteaux,

L'AGE DE L'HUMANITE'
FRAGME NTS

I
Rue des Blancs-Manteaux
C'était bien l'endroit
Elle avait un manteau d'hermine
Contre mon désir et contre le froid,
Contre le fouet du vent et mes doigts pires que des
couteaux.

Rue des Rosiers
C'était bien l'endroit
Les roses mouraient sur son cœur étroit.
Je ne vis d'elle que son pied
Et sa iambe de soie
Et ses yeux de Sulamite
Rue des Filles-du-Calvaire, ru~ des Guillemites,
Rue des Francs-Bourgeois, rue de la Verrerie ...
Comme s'ils avaiént aperçu un carrosse de féerie
r. Poème à paraître aux éditions de la Nouvelle Revue Française.

Les pl,ts ~ieux petits enfants du monde, - c'était une
ioie de les surprendre ! Glapissaient : Une auto ! ... une auto !
A l'angle de deux murs que le petit matin laissait
encore ténébreux
L'ombre d'un homme qt&lt;'à Lodz en mil neuf cent u11
i' avais vu pmdre
Collait patiemment une grande affiche iamie en hébreu.
Parfumée encore des roses du triomphe
Dont les dernières s' effeuillaient sur ses souliers de
satin
Rachel frigide à moins qu'un désir animal ne gonfle
Ses hanches et ses seins,
Me dit alors, méprisante un peu à cause que ie ne
pouvais pas lire les caractères sacrés :
- Cela c'est le beait théâtre,
Autre chose qite vos tréteaux d'idolâtres,
,
Non, sans doitte, ie n'y parais iamais, ça n'est pas fait
poitr les pittains.
La Terre Promise et les caves de Varsovie,
Les prophètes, les rois et les peuples avides,
Hérode, Beylis le Criméen, David,
Saül Gràneïzen le chasseur des A mbass' toitchant la
harpe de David! ...
Une vieille-à perruque acaiou
Posa un édredon à fleitrs sur le rebord de la fenêtre

�362

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et un oiseau sans plumes sauta dessus comme une puce
sur une 7oue
Chantant aigrement le réveil des choses et des êtres.
Adieu... Déjà, Rachel ?...
Dis au chauffeur d! arrêter ...
Le jour pénètre dans la rue des Rosiers.
Derrière une vitre sale un vrai buisson ardent,
Rachel porte à ses lèvrès peintes un sifflet d'argent,
Un rideau qu'on agite, une porte qui s'ouvre ...
Ne te fâche pas, bel Hébreu qui couvres sa retraite,
J c ne suis pas jaloux, laisse seulement le chrétien faire
encore une fois
Un péché chrétien
En regardant la soie
Vivante de ses bas.
C'est awjourd' hui samedi, jour du Sabbat,
Rachel en loiig manteau d'hermine fermé d'épines,
ô roses qui se fanenJ !
Rachel qu'un vice retrouvé fait illustre entre les courtisanes,
Rachel entre les bras d'un maître aux cent visages,
Rachel sans honte, pmdente et sage,
Rachel toute nue, au lit, au bain, en scène,
Rachel impure, Rachel avec son singe, Rachel obscène,
Dans leur vermine et dans leur fange,
O beauté, comme eux va te laver et va te reposer des
ignobles échanges!

•

L'AGE DE L'HUMANiTÉ

•

II
Mon Dieu, quand sonnera la trompette de l' Ange,
Quand l' Ange sonnera aux malades,
Aux âmes malades pleines d'épouvante,
Quand les ennemis d'ici-bas se compteront tous camarades,
Quand l' Ange trompette-major sonnera d'abord Votre
Refrain,
Vous pourrez témoigner, Seigneur, devant ces âmes,
Que si je ne vous ai pas trouvé
Du moins vous aurai-je beaucoup cherché parmi les
hommes et les femmes
Sans négliger les mauvais lieux
Au temps que i' étais le mieux possédé du plus pur désir
de Dieu,
Et si je n'ai pas su vous reconnaître
Sur le monde et dans le monde périssable des êtres,
Si je ne vous ai pas trouvé
Du moins n'ai-je risqué votre condamnation
Qu'en me trompant de verre et de bouteille
Jaloux d'éprouver l' uii quelcoiique de vos vases d' élection,
.
Seigneur, au temps perdu de mes funestes veilles.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

••
I

] e ne vous ai pas reconnu
A cause de notre folie des habits lorsque vous étiez nu,
]-e ne vous ai pas trouvé dans la nuit où je trébuchais,
Pourtant il est avéré, Seigneur, que vous étiez là où je
vous cherchais.
Comme une recrue imbécile,
Imbécile, pas indocile,
Qui ne sait pas reconnaître les grades
Je ne vous ai pas su rendre les honneurs,
Mais n'ai-je sans hésitation ni murmure accompli
les corvées les plus viles ?
A cause de l'abrutissement qui rend moins lourdes ces
corvées
A cause du sommeil qui suit où l'on rêve à peu près
comme le cheval peut rêver
A cause de ma misère, i' ai méconnu votre splendeur
Mais n'ai-je répondu à tous les appels le premier devant
tous les camarades ?
Et me voilà-t-il pas, le ceinturon de douleur aux reins
Dans l'attente de l' Ange
Dont la trompette éclaboi,ssera de Votre lumière notre
fange
Quand elle sonnera, Seigneur, Votre Refrain ?
ANDRÉ SALMON

•
•

NOTE CONJOINTE
SUR M. DESCARTES ET LA
PHILOSOPH\E CARTÉSIENNE'
DEUXIÈME FRAGMENT
Les u honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce.
C'est une question de physique moléculaire et globulaire. Ce qu'on nomme la morale est un enduit qui
rend l'homme imperméable à la grâce. De là vient que
la grâce agit dans les plus grands criminels et relève les
plus misérables pécheurs. C'est qu'elle a commencé par
les pénétrer, par pouvoir les pénétrer. Et de là vient que
les êtres qui nous sont les plus chers, s'ils sont malheureu-

sement enduits de morale, sont inat&gt;aqnables à la grâcé,
inentarnables. C'est qu'elle commence par ne pas pouvoir
les pénétrer. A l'épiderme.
Ils sont impénétrables, en tout, absolument, parce
qu'ils sont enduits, parce qu'ils ne mouillent pas à l'épiderme, parce qu'ils sont impénétrables à l'origine de
mouillature, à la surface de mouillature, qui est l'origine
et la surface de pénétration.
I.

Voir la Notwelle Revue Française du

1u

juillet

1919.

�•

366

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Un liquide mouillant, un corps mouillant, mouille
ou ne mouille pas. Il ne mouille pas plus ou moins. Il
mouille ou il ne mouille pas. Ce n'est pas une question de
plus ou de moins. C'est une question de tout ou rien. C'est
une question de commencer ou de ne pas commencer.
Et ensuite d'avoir commencé ou de n'avoir pas commencé.
Un acide mord ou ne mord pas ; attaque ou n'attaque
pas. Beaucoup d'acide sulfurique ne féra pas ce que n'a
pas fait un peu d'acide sulfuric1'1e.
Ce n'est plus une question de quantité.C'est une question
d'entrer ou de ne pas entrer.
C'est pour cela que rien n'est contraire à ce qu'on
nomme (d'un nom un peu honteux) la religion comme
ce qu'on nomme la morale. La morale conduit l'homme
contre la grâce.

.
•

•

1

Et rien n'est aussi sot, (puisque rien n'est aussi Louis-

Philippe et aussi monsieur Thiers), que de mettre ça
ensemble la morale et la religion. Rien n'est aussi niais.
On peut presque dire au contraire que tout ce qui est
pris par la grâce est pris sur la morale. Et que tout ce
qui est gagné par. la nommée morale, tout ce qui est
recouvert par la nommée morale est en cela même recouvert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la
grâce.
(C'est la même maladie que de mettre ensemble la
famille et la propriété. Comme si ce n'était pas principalement le régime de la propriété moderne et le goût moderne
de ce régime et de cette propriété dans le monde moderne
qui fait périr, qui anéantit la famille et la race. Et c'est
bien d'ailleurs la même confusion, la même fausse ligature

•

NOTE SUR M. DESCARTES

et conjonction. La morale est une propriété, un régime
et certainement un goût de propriété. La morale nous
fait propriétaires de nos pauvres vertus. La grâce nous
fait une famille et une race. La grâce nous fait fils de Dieu
et frères de Jésus-Christ).
C'est bien ce que l'on disait, dans les siècles de la
grandeur française, c'est bien ce que disaient nos anciens
et nos pères, c'est bien ce que l'on disait quand on savait
parler français, quand on disait que la grâce touche les
·cœurs. Ce qui implique aussi et par là même que quand
elle n'atteint pas, quand elle ne pénètre pas, c'est qu'elle
ne touche pas. C'est qu'elle n'établit pas un contact.
C'est la formule même de Polyeucte. C'est donc la formule
définitive. Et il sèrait bien vain d'en vouloir chercher
une autre. Et il serait bien vain de vouloir chereher mieux.
J'ai dit souvent que Polyeucte était la plus grande œuvre
et la plus parfaite que l'on verra jamais. Car elle n'est pas
seulement parfaite : elle est parfaite de toute part, elle
est féconde de toute race, elle donne de toute main. Et elle
est pleine de toute plénitude. Et elle est sans peur et
po11rtant elle est sans reproche. Et elle est sans reproche
et pourtant elle est sans peur. Elle réalise ainsi, sans
ombre de gêne, et ainsi sans ombre d'effort, sans apparence d'effort, la plus rare liaison, la plus rare conjonction
qu'il puisse être donné à une œuvre d'effectuer. C'est une
œuvre de nature et ensemble une œuvre de grâce. C'est
une œuvre de vie intérieure et ensemble de vie publique.
C'est une œuvre de vie spirituelle et ensemble de vie
civique. C'est la guerre et la paix. Et c'est l'une et l'autre
guerre et c'est l'une et l'autre paix. Les Scythes et le

�•

368

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

péché. Les ennemis et !'Ennemi. Les Daces en fuyant ont
emporté son crime. C'est tout l'homme et c'est toute la
Ville. L'homme et Rome. Le monde et la cité. L'orbe et
l'urbe. Toute la détresse et tout Je triomphe. Et c'est aussi
toute la philosophie antique. Toute la sagesse aux prises
avec toute la grâce (et comme il a bien montré qu'en
effet de tout ce qu'il y a dans le monde c'est la sagesse
qui est la plu, impénétrable à la grâce). Et aussi tout le
secret de la légation du monde antique. Car il manque
bien de respect aux faux dieux, mais il ne manque pas
de respect à celui qui respecte les faux dieux, il ne
manque pas de respect à celui qui adore les faux dieux et
et qui a été nourri de la sagesse antique. Afnsi le monde
chrétien allait rejeter Jupiter mais n'allait point rejeter
Virgile. Afnsi le monde chrétien allait rejeter Zeus mais
n'allait p!lS rejeter Platon, ni Homère ; ni peut-être
même assez Aristote. - Et encore, dans ce Polyeucte,
naïvement et je dirai presque délicieusement Rome
et la province : Gendre d" gouverneur de toute la province. Et l'œuvre est aussi parfaite, aussi irréprochable, aussi irrécusable, aussi impeccable en théologie qu'en poétique. Elle aussi est une œuvre sans
péché.
Ce Diet&lt; touche les camrs lorsque moins on y pense: tellç
est la formule de Polyeucte. C'est la formule même de la
morsure, c'est la formule de l'attàque, de l'atteinte,
de la pénétration de la grâce. Mais elle implique si l'on
veut que celui qui y pense, qui a l'habitude d'y penser,
qui est recouvert de cet enduit de l'habitude est aussi
celui qui donne le moins de prise et pour ainsi dire le
moins de hasard de prise.

NOTE

SUR M. DESCARTES

Je ne veux pas forcer ce vers de Corneille. Je ne veux
pas en forcer le sens. Ce n'est pas une proposition théologique. Il y a beaucoup de propositions de théologie dans
Polyeucte, toutes d'un énoncé et d'une proposition impeccables. Ce vers n'en est pas une. Il est sensiblement autre
chose ; et qui demande une particulière attention. Il est
une proposition de l'histoire ou plutôt de la chronique
de la grâce. Il est une proposition de monument, de
reconnaissance, une proposition monumentaire et monu-

mentale de ce qui arrive, de ce qui se produit dans la
réalité de l'usage de la grâce. Je veux dire doublement de
l'usage que nous en faisons, de l'usage que nous faisons
d'elle et surtout de l'usage qu'elle fait de nous. Pour moi je
trouve ces propositions monumentaires, ces propositions
de reconnaissance de ce qui se passe dans la réalité infiniment plus pertinentes qu'une proposition théorique pure.
Une telle proposition d'histoire et de monument, de reconnaissance, une telle proposition de réalité ramassée, de
réalité arrivée est à une proposition théorique pure ce
qu'une campagne de Napoléon est à un cours de l'Ecole
de guerre.
Mais remontons au texte. Une fois là, remontons le
texte, cette pleine veine poétique, tragique, théœ:&gt;gique.
Nous allons voir combien elle abonde dans notre sens.

Seigneur, de vos bontés il faut que i' l'obtienne ;
Elle a trop de vertus pou, n'être pas chrétienne.
Avec trop de mérite il vous plut la former,
Pou, ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,
Pour vivre des enfers esclave infortunée,
Et sous leur triste ioug mourir comme elle est nie.

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

370

PAULINE.

Que dis-tu, malheureux ? qu'oses-tu souhaiter ?
POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
PAULINE.

Que pluMt..
POLYEUÇTE.

C'est en vain qu'on se met en défense :
Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.
Ce bienhe.ureux moment n'est pas encor venu ,·
Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

.

••

-

•

Je ne voudrais pas analyser ces vers. Et surtout je ne
voudrais pas les mettre en prose. Et je ne voudrais pas les
commenter. Autant que personne je sais que le vers et la
prose sont deux êtres différents et sans communication
et que dire la même chose en prose et en vers ce n'est
pas dire la même chose. Et qu'il '1 a dans le vers une vertu
propre, une destination propre. Tout ce que je voudrais
retenir de cette admirable poétique c'est que Dieu prend
l'homme pour ainsi dire sur ses mégardes. Mais que
deviendra celui qui n'a pas même des mégardes.
Dieu prend l'homme sur ses défenses. Mais que deviendra celui qui ne se met pas même en défense.
Remarquons bien que le propos de Corneille est ici le
contraire du nôtre. Ou plutôt c'est notre propos qui est
le contraire et le complémentaire de celui de Corneille.
Le propos de Corneille c'est l'histoire de Polyeucte. C'est
l'histoire d'un martyr et d'un saint. C'est la floraison de
la grâce et c'est la fructification du sang. Notre malheureux

NOTE SUR M. DESCARTES

37I

propos au contraire, et au complémentaire, c'est l'histoire
d; ce qui n:est pas Polyeucte. C'est l'histoire de ce qui
n est pas sa.mt et de ce qui n'est pas martyr. Et je dirai
surtout c'est l'histoire de ce qui n'est pas même
pécheur.
Corneille nous montre comment la grâce agit, comment

elle surprend, comment elle saisit, comment elle pénètre.
Notre malheureux propos aujourd'hui est de constater
comment elle n'agit pas, colilIT\ent elle ne pénètre pas.
Et alors Corneille triomphe. Mais nous ne triomphons
_pas.
Corneille triomphe. S'il s'agit de considérer les ravages
de la grâce, tout est merveille. Et tout sera émerveillement. Elle emporte ceux qui sont pour elle. Peut-être
plus elle emporte ceux qui sont contre elle. Mais ceux
qui ne sont ni pour elle ni contre elle. L'innombrable
troupeau des neutres. L'innombrable neutralité des
tièdes.
Elle emporte celui qui se met en garde. Mais celui qui
ne se met même pas en garde.
• Elle emporte celui qui se met en défense. Mais celui
qui ne se met même pas en défen;e.

Et à l'ange del' église de Laodicée écris : Voici ce que dit
en vérité le témoin fidèle et vrai, qui est le principe de ta
créature de Dieu :
Je sais tes a,uvres : que tu n'es ni froid ni chaud : puissestu lire froid, ou chaud.
Mais P~isque tu es tiède, e~ ni froid ni chaud, je commencerai a te vomir de ma bouche.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
372
Et angelo Laodiciae ecclesiae scribe: H aec dicit: A_men,
testis fidelis et verus, qui est principium creaturae Dei :

Scio opera tua: quia neque /rigidus es, neque calidus:
utinam /rigidus esses, aut calidus.
Sed quia tepidtts es, et nec /rigidtts nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo.

1 •

Le propos de Corneille est gracieux lui-même. Il s'agit
de montrer comment la grâce opère. Notre pauvre propos
au contraire, et au complémentaire, est ingrat. Il est disgracieux. Il s'agit malheureusement de montrer comment
la grâce n'opère pas.
Tant qu'on est du côté de la grâce ce ne sont que merveilles et éblouissements. Il reste malheureusement à se
demander pourquoi tout n'est pas du côté de la grâce.
Je me rends bien compte moi-même, qu'on le croie,
de l'espèce de bassesse qu'il y a et à analyser, et à com ·
menter une œuvre comme Polyeucte, et à essayer de dresser
quelle mauvaise table complémentaire, quel mauvais
inventaire de complémentation. Mais au point où nous
en sommes il faudra passer par cette bassesse encore.
Le problème que nous nous posons est le problème mêm:
de l'historien. Et c'est moibs celui du théologien que s1
je puis dire de .l'historien de la matière théologique.
/Le théologien étant, dans ce système de langage, le
théoricien de la matière théologique).
Que l'on me pardonne donc, et que je me pardonne à
moi-même d'analyser, de commenter, de complémenter
cette œuvre incomparable, Au point où nous en sommes
cette bassesse est devenue inévitable.

NOTE SUR M. DESCARTES

373

Corneille a choisi la meilleure part. Je ne parle pas
seulement de son génie qui fut un don unique et luimême une grâce unique dans l'histoire du monde. Je parle
de la matière où il allait appliquer son génie.
Corneille } choisi la meilleure part. Il a pris tout un
monde avant le premier éclatement de la grâce. Ou plutôt il s'est donné le monde (car· c'est toujours le même.
C'est toujours le même qui sert, la même matière, le temps
(et même en ce sens la durée) n'ayant qu'une dimension,
de sorte qu'il n'y a point une deuxième dimension par où,
suivant laquelle l'action proprement historique pourrait
s'échapper. De sorte qu'il est nécessaire que l'esprit
travaille toujours la même matière, opère toujours le
même monde).
Corneille s'est donné le printemps de la grâce. Et même
cette première aube du printemps qui passe en espérance
le printemps même et qui est comme une avancée de la
vie éternelle. Comme une anticipation de la béatitude.
Il nous a laissé non pas même les mélancolies de l'automne
et les feuilles tombées, mais. les ingratitudes du bois
mort.

Il s'est donné ce premier éclatement dans le monde du
bourgeon de la grâce. Il s'est donné le monde avant le
premier éclatement de la grâce, et il n'avait plus qu'à
nous représenter ces merveilleux éclatements. Il n''!vait
plus qu'à nous représenter ces cheminements inouïs.
Mais nous notre bassesse et notre malheureux sort nous

contraint à examiner les limitations c'est-à-dire les manquements de la grâce.
Corneille prenait le monde si je puis dire avant le
commencement de la grâce. Il avait donc tout à gagner,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
374
Et rien à perdre. Il ne pouvait que gagner. Mais à partir
d'un certain moment, qu'il resterait précisément à' situer,
et dans le temps, et dans le lieu, à ce certain moment

commence -µne malheureuse ère seconde où nôus pouvons

gagner ou perdre.
Une ère misérable, petite, qui est la nôtfe, et qui est
l'ère même de la militation.
Et de la limitation.
Et qui est à présent pour toujours.
Ce qui revient à dire, et très simplement, que la grâce
même, comme entrante dans le monde, comme s'intro•
duisant, comme opérante dans le monde, n'a point été
soustraite, ne s'est point soustraite aux conditions
générales de l'homme et du monde et que pour la grâce
aussi et pour la révolutiôn chrétienne c'est le coinmencement qui a été le plus beau. Pour la révolution chrétienne
aussi il y a eu une aube.
Et le premier soleil sur le premier matin.

Ce quirevientàdirequec'est une autre face du mystère
. de l'incarnation. Et homo factus est. De même que Jésus a
été vraiment et littéralement fait homme, de même qu'il a
été fait homme loyalement et sans tricherie, ainsi vraiment
et littéralement, par un mouvement parallèle et conjoint, et
peut-être inclus, par une incarnation peut-on dire parallèle et conjointe et peut-être et sans doute incluse, loyalement et sans tricherie la grâce a été faite temporelle et
historique, loyalement elle est entrée dans les conditions
générales de l'homme et du monde, et entre toutes dans
les conditions dominantes et dans celles où se ramassent
peut-être toutes les autres et qui sont les conditions de la

•

NOTE SUR M. DESCARTES

375
mémoire et en elles les conditions de l'endurcissement de
l'habitude. De l'encrassement de l'habitude.
Or si la philosophie bergsonier{ne a été la première
dans l'histoire du monde qui ait été à la mémoire (et en
elle à l'histoire) comme au cœur de la difficulté, si la philosophie bergsonienne a été la première dans l'histoire du
monde qui soit allée directement et centralement et par
une démarche qui a tous les caractères de la démarche
directe et immédiate du•génie, si elle est la première qui
soit allée axialement à matière et mémoire comme aux
deux termes, aux deux pôles rapidement dégagés du
problème le plus profond, qui ne voit par ce nouvel aspect,
qui ne revient à voir, qui ne recommence à voir q'uel
immense commandement la philosophie bergsonienne,
pour la première fois dans l'histoire du monde, nous a
donné sur les difficultés profondes, sur les difficultés
centrales et axiales de ce problème de la grâce qui est
sans doute lui-même le plus profond problème chrétien.
Dans ce problème de la grâce Corneille s'est réservé,
Corneille s'est donné la grâce même et il ne nous a malheureusement laissé que la disgrâce. Hs'est donné la part de
la grâce et il ne nous a malheureusement laissé que la part
complémentaire, qui se trouvait être par définition la
part de la disgrâce. Il s'est attribué la merveilleuse
démarche de la grâce, il ne nous a laissé que les disgrâces
et les inquiétud~s de la contre démarche et des limitations de la démarche. Il s'est donné l'efficience, il ne
nous a laissé que la déficience. Il s'est donné l'efficace, il
ne nous a laissé que les manquements.
Il s'est donné la sève et la fleur et le bourgeonnement.

•

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

.

Il ne nous a laissé que l'ingratitude du soin de Sl\VOir
comment tout cela finissait par ne plus faire que du
bois mort.
Or du bois mort c'est du bois extrêmement habitué,
c'est du bois parvenu à la limite de l'habitude. Ou encore
c'est du bois tout plein de sa propre mémoire et des
résidus de sa mémoire végétale.
Et dans un système bergsonien, (je ne dis pas dans le
système bergsonien ; je ne veux pas engager notre maître
dans ces acheminements que je vois), la mort d'un être
est son emplissement d'habitude, son emplissement de
mémoire, c'est-à-dire son emplissement de vieillissement.
Et ainsi son emplissement de sclérose et de tout durcissement.
(J'entends d'une part la mort matérielle, temporelle ;
et d'autre part dans cette mort matérielle j'entends la
mort non accidentelle, (non par maladie, accidentelle),
qui elle, (la mort accidentelle),est mécanique en ce sens
qu'elle est toujours le résultat d'une faute du mécanisme,
mais la mort pour ainsi dire essentielle, normale, par
vieillissement, essentiel et normal).
Eh bien dans un système bergsonien, (je ne dis pas dans
le système bergsonien), cette mort matérielle, temporelle,
normale et non irrégulière, essentielle pour ainsi dire et non
accidentelle, régulière et non anormale, physiologique et
non mécanique, cette mort usuelle del' être, cette mort usagère est atteinte quand l'être matériel est plein de son habitude, plein de sa mémoire, plein du durcissement de son
habitude et de sa mémoire, quand tout l'être matériel est
occupé par l'habitude, la mémoire, le durcissement, quand
toute la matière de l'être est occupée à l'habitude, à la

NOTE SUR M. DESCARTES

377
mémoire, au durcissement, quand il nè reste plus un atome
de matière pour le nouveau qui est la vie.
En ce sens et dans ce système la mort pour ainsi dire
essentielle de l'être est obtenue, est atteinte quand l'être
atteint la limite de son habitude, la limite de sa mémoire,
la limite du durcissement de son habitude et de sa mémoire.
En d'autres termes, et comme il fallait s'y attendre, la
mort est la limite de l'amortissement.
Ou ce quf revient au même, elle est la limite du vieillissement.

C'est cela le bois mort. La mort est la limite de la plénitude de la mémoire, la limite de la plénitude de l'habitude, •
la limite de la plénitude du durcissement, vieillissement,
amortissement.

Quand toute la matière est consacrée à la mémoire
'
il y a mort.
Quand toute la matière d'un être, toute la matière
dont il peut disposer est affectée à la mémoire, (au vieillissement, durcissement, amortissement, habitude), quand il
n'y a plus un atome de matière de libre, alors on atteint
cette limite qui est la mort.
(La mort matérielle, physiologique).
(Et par là encore on aperçoit la liaison profonde, la
triple liaison profonde de la liberté avec la grâce et
avec la vie. Et qu'il y a une gratuité commune des trois.
Et que le déterminisme, (dans la mesure où il est pensable). (je ne me charge pas de le penser), (et queAdonneB
sans cesser d'être A et sans devenir B, qui lui-même n'esto
pas A, n'est plus A), et que le déterminisme physique et
méthaphysique n'est peut-être que la loi des résidus. De
ce qui;incessamment tombe .

•

•

�378

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le déterminisme, (dans la mesure où il est pensable),
serait la loi de l'immense déchet.
(Et s'il n'est pas pensable par une pensée vivante, par
un être pensant, c'est précisément peut-être parce qu'il
est la loi de ce qui n'est plus dans le vivant, de ce qui n'est
plus dans l'être, du déchet).
.
Un être qui meurt est un être qui arrive à ce pomt, à
cette limite, d'être complètement envahi, complètement
occupé• par son déchet, par l'immense déchet de sa
mémoire.
La poudre et le débris, l'immense débris de son habitude.
Du bois mort c'est du bois extrêmement habitué. Et
une âme orte c'est aussi une âme extrêmement habituée.
Du bois mort c'est du bois habitué à sa limite. Et une
âme morte c'est aussi une âme habituée à sa limite.
Et il est extrêmement remarquable que la mort spirituelle, que la mort de l'âme est représentée dans le langage traditionnel de l'Eglise comme le résultat (et nous
pourrons dire comme la limite) d'un endu;c'.ssement. ,n .
faut se garder de voir là une métaphore. D a1,lleurs il_ n Y
a jamais de métaphore. Quand on parle de 1 endurcissement final et de l'impénitence finale il faut bien entendre
un phénomène réel d'induration qui rend l'âme_comme un
bois mort. C'est bien une incrustation spmtuelle, un
revêtement de l'habitude qui èmpêche désormais l'âme
d'être mouillée par la grâce .
Toute la matière spirituelle pour ainsi dire, toute la
matière de l'âme est alors affectée au revêtement de l'habitude, consacrée au revêtement de l'habitude, dévorée
par ]'habitude pour être, pour devenir ce revêtement.
C'est proprement une dégénérescence et c'est même une

•

•

•

NOTE SUR M. DESCARTES

379

dégénérescence physiologiqne. Le revêtement non seulement revêt. Non seulement il est un revêtement. Mais
descendant le revêtement atteint le cœur. Tout n'est
plus que revêtement. C'est proprement une dégénérescence de tissus. Le cœur même devient revêtement.
Le revêtement est tout et il n'y a plus rien de revêtu. ·
On connaît cette parole de vieil homme et que pour ma
part je trouve admirable. - . Quel dommage, disait-il,
qu'il faille mourir. (Il ne pensait qu'à sa mort physique,
car un homme capable d'une aussi douce parole, et aussi
profondément innocente, ne portait évidemment aucune
trace de cet endurcissement de l'âme qui aboutit à la
mort spirituelle). -Quel dommage, (disait-il), qu'il faille
renoncer à la vie. Dq&gt;uis te temps, ie commençais à
m'y habituer.
Il ne croyait pas si bien dire. C'est précisément parce
qu'il achevait de s'y habituer qu'il aboutissait aussi aux
achèvements de la mort.
Que d'autres cherchent des querelles littérales. La
lettre tue. Pour moi comment ne pas voir déjà, et en
attendant peut-être tant d'autres aspects, comment ne
pas voir une parenté profonde, un mystérieux accord dans
la profondeur de pensée, comment ne pas voir une
démarche et un approfondissement parallèle entre cette
vieille formule traditionnelle de l'enseignement de l'Eglise
que la mort spirituelle est le résultat d'un endurcissement
et ces théories profondes de la mémoire et de l'habitude
qui sont une des irrévocables conquêtes de la pensée
bergsonienne.
Que d'autres nous cherchent ici de misérables querelles.
Nous nous en expliquerons peut-être un jour. Aujourd'hui

�•
380

LA NOUVELLE REV~ FRANÇAISE

je ne vem, que voir ce que j&lt;! vois. Je vois que la pensée
chrétienne,exprimée dans une des plus vieilles et des plus
traditionnelles formules de l'enseignement de l'Eglise,
et la pensée bergsonienne, exprimée partout dans l'œuvre
de notre maître, et notamment dans Matière et Mémoire
(essai sur la relation du corps à l'esprit),et dans !'Essai
sur les données immédiates de la conscience, procèdent
par une démarche à ce point parallèle, pénètrent dans les
réalités spirituelles par un approfondissement à ce point
parallèle et parent que nous ne sommes entrés dans le
plein de l'intelligence de cette vieille formule del' enseignement de l'Eglise qu'armés du plein du sens et de l'intelligence et ·de l'éclairement de la pensée bergsonienne.
Oui l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours
dit que la mort spirituelle était le résultat d'un durcissement et que l'impénitence finale était un endurcissement
final. Mais qui ne voit que le plein du sens de cette formule, et non seulement le plein mais '!'extrême rigueur
et exactitude, qui ne voit que cette formule n'est vidée
de tout son contenu, qui ne voit que le plein du contenu
de cette formule n'apparaît, (et par conséquent n'est
apparu dans l'histoire du monde), que pour celui qui est
éclairé des lumières de la pensée bergsonienne.
Oui l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours
dit que la mort spirituelle, que la mort de l'âme était
le résultat d'un final endurcissement. Mais qu'est-ce à
présent, tout à fait au fond, que le durcissement. Qu'estce que la sclérose, métaphysiquement. Et ainsi qu'est-ce
qu'un endurcissement final. En quoi consiste-t-il au juste.
En quoi est-il essentiellement et aussi exactement mortel.
En quoi est-il un acheminement infaillible à la mort et le

NOTE SUR M. DESCARTES

seu) chemin de la mort et la seule mort même, voilà ce que
nous n'avons pu approfondir qu'armés des résultats des
approfondissements bergsoniens, voilà ce que nous
n'avons pu voir qu'armés des résultats des éclairements
bergsoniens.
. Oui, l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours
dit que la mort spirituelle était le résultat d'un d~rcissement. Mais ce que c'était que ie durcissement même et
en lui-même, ce que c'était que le durcissement dans l'être
même, c'est la pensée bergsonienne qui nous l'a approfondi
au fond, c'est la pensée bergsonienne qui nous l'a éclairé
au juste.
Car il a fallu que la pensée bergsonienne vînt dans le
temps, il a fallu que la pensée bergsonienne vînt dans
l'histoire du monde et que fussent enfin pénétrées au fond
les réalités métaphysiques de la matière, de la mémoire,
de l'habitude, du vieillissement, du durcissement, pour
que fût aussi éclairée et pénétrée cette liaison profonde
de la mémoire, de l'habitude, du vieillissement, du durcissement à la mort.
Grâce à Bergson et grâce à la pensée bergsonienne
quand nous parlons de la matière et de la mémoire et de
la liaison de la matière à la mémoire, quand nous parlons
de l'habitude, du vieillissement, du durcissement nous
savons enfin ce que nous disons, nous le savons au juste,

nous le savons au fond ; et par là et en cela nous conmussons le mécanisme de l'acheminement à la mort spintuelle;et par là et en cela nous connaissons le mécanisme
de cette hébétude, de cet émoussement d'habitude qui
rend, qui finit par rendre une âme impénétrable aux
infusions de la grâce.

•

�382

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est dire que par là et en cela nous connaissons le
mécanisme de cette limitation de la grâce, ou enfin de
l'action de la grâce, qui est devenu, qui fait présentement
l'objet de notre malheureuse étude.
Car du bois mort est du bois tout envahi de tout fait,
tout entier occupé, tout entier consacré au tout fait, tout
entier ·dévoré de tout fait, tout entier consommé pour
ainsi dire par l'envahissement du tout fait. Tout entier
racorni, tout entier momifié ; plein de son habitude et
plein de sa mémoire. C'est un bois qui est arrivé à la limite
de cet amortissement. C'est un bois dont toute la matière
a été gagnée peu à peu par ce vieillissement. C'est un bois
dont toute la souplesse a été mangée peu à peu par ce
raidissement, dont tout l'être a été sclérosé peu à peu par
ce durcissement. C'est un bois qui n'a plus un atome de
place, et plus un atome de matière, pour du se faisant.
Pour faire du se faisant. Aussi, il n'en forme plus, il n'en
fait plus.
Pareillement une âme morte est une âme tout entière
envahie de tout fait, tout entière occupée, tout entière
consacrée au tout fait, tout entière dévorée de tout
fait, tout entière consommée pour ainsi dire par l'envahis•
sement du tout fait. Tout entière racornie, tout entière
momifiée ; pleine de résidus, pleine de son débris ; pleine
de son habitude et pleine de sa mémoire. C'est une âme
qui est arrivée à la limite de cet ~ortissement. C'est une
âme dont toute la matière pour ainsi dire, dont toute la
matière spirituelle a été gagnée peu à peu par ce vieillissement. C'est une âme dont toute la souplesse a été mangée
peu à peu par ce raidissement, dont tout l'être a été
sclérosé peu à peu par ce durcissement. C'est une âme

•

NOTE SUR M. DESCARTES

tout entière envahie par l'encroûtement de son habitude,
par l'incrustation de sa mémoire. C'est une âme qui n'a plus
un atome de place, et plus un atome de matière spirituelle,
pour du se faisant. Pour faire du se faisant. Aussi elle n'en
forme plus ; elle n'en fait plus. Elle n'a plus un atome de
libre. Et ici nous retrouvons, nous rejoignons cette profonde liaison de la grâce et de la liberté, du gracieux et du
gratuit, celle mutuelle exigence irrévocable de la grâce
et de la liberté.
Du bois mort est du bois extrêmement résiduel ; une
âme morte est une âme extrêmement résiduelle.
Du bois mort est du bois extrêmement habitué. Une
âme morte est une âme extrêmement habituée.
Du bois mort est du bois qui organiquement s'en
rappelle trop. Une âme morte est une âme qui organiquement et psychoY-ogiqi:tement se rappelle trop.
Du bois mort est du bois habitué à la limite. Une âme
morte est une âme habituée à la limite.
Du bois mort est du bois trop bourré de son passé. Une
âme morte est une âme trop bourrée de son passé.
Du bois mort est du bois résiduel à la limite. Une âme
morte est une âme résiduelle à la limite.
Dans ce système le germe au contraire est à la limite à
l'autre bout. Le germe est ce qui est résiduel au minimum;
ce qui est du l?"I fait au minimum ; ce qui est de l'habitude
et de la mémoire au minimum.
Et ainsi du vieillissement, du raidissement, du durcissement, de l' amortiss~ment au minimum.
Et ainsi de la liberté au contraire, du jeu de la souplesse
et de la grâce au maximum et à la limite.
Le germe est ce qui est le moins habitué. C'est ce où

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il y a le moins de matière acéaparée, fixée par la mémoire
et par l'habitude.
Le germe est ce où il y a Je moins de matière consacrée
à la mémoire.
C'est ce où il y a le moins- de dossiers, le moins de
mJmoires.
Le moins de paperasseries, le moins de bureaucratie,
Ou encore c'est ce qui est le plus près de la création ;
ce qui est le plus récent, au sens latin du mot recens.
C'est ce qui .est le plus frais. Le plus récemment sorti,
le plus sorti dts mains de Dieu.
Du bois mort est celui où il y a le plus de matière consacrée à la mémoire.
Et la mémoire et l'habitude sont les fourriers de la mort.
Car ils introduisent le vieillissement, le raidissement, le
durcissement qui sont les expressions nfmes de l'amor•
tissement de la mort.
Du bois mort est celui qui a été complètement envahi
par ses dossiers, par l'accumulation de ses mémoires.
Du bois mort est du bois qui a été organiquement
env~ et à la limit~, par l'envahissement de sa mémoire
organique.
Du bois mort est du bois qui a succombé sous l'accumu•
lation de sa paperasserie ; de sa bureaucratie.
Ou encore c'est celui qui est le plus loin de la création ;
le moins récent ; le moins frais. Le moins sorti, le plus
éloigné de sortir des mains de Dieu.
Une âme morte est une âme où il y a le plus de matière
(spirituelle} consaérée à la mémoire.
Et la mémoire et l'habitude sont aussi les fourriers de
cette mort.

NOTE SUR M. DESCARTES

Une âme morte est une âme qui a été totalement envahie
par ses dossiers, par l'accumulation de se; mémoires.
C'est une ~e qui a été organiquement et psychologiquement envahie, et à la limite, par l'envahissement de sa
mémoire organique et psychologique.
.
Cest .une âme où il n'y a plus un atome de place ; pour
la hberté et conjointement pour la grâce.
C'est une âme où il n'y a plus un atome vacant.
C'est une âme où il n'y a plus un atome de matière
(spirituelle) qui soit libre pour la liberté et conjointement
pour la grâce.
Une âme morte est une âme qui a succombé sous l'accumulation de sa paperasserie ; de sa bureaucratie.
Ou enfin c'est une âme qui est le plus loin de la création•
la moins récente; la moins fraîche, la plus décréée. L~
moins sortie, la plus éloignéè de sortir des mains de Dieu.
Et quand on dit que l'Eglise a reçu des promesses
éternelles, qui se rassemblent en une promesse éternelle

il faut entendre rigoureusement par là qu'elle a recu la
p~o.m_esse qu:eue ne succomberait jamais sous son p;opre
vie1lhssement, sous son durcissement, sous son raidissement, sous son habitude et sous sa mémoire.

Qu'elle ne serait jamais du bois mort et une âme morte •
qu'elle n'irait jamais jusqu'au bout d'un amortissemen~
aboutissant à la mort.
Qu'elle ne succomberait jamais sous ses dossiers et sous
son histoire.
Que ses mémoires ne l'écraseraient jamais totalement
Qu'elle ne succomberait jamais sous l'accumulatio~
de sa paperasserie, sous la raideur de sa bureaucratie.
Et que les saints rejailliraient toujours. ·
25

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TROISIÈME FRAGMENT
On parle souvent de la guerre comme d'un immense duel,
d'un duel entre peuples et réciproquement on parle souvent du duel comme d'une guerre pour ainsi dire réduite
et schématisée, d'une guerre entre individus. On parle de
la guerre comme d'un duel sur une grande échelle et du
duel comme d'une guerre sur une petite échelle. C'est une
bien grande confusion. Beaucm:lp d'obscurités historiques,
et considérables, seraient éclairées peut-être, beaucoup de
difficultés tomberaient si l'on voulait bien' distinguer qu'il
y a deux races de la guerre et qui n'ont peut-être rien de
commun ensemble. Jene dirai pas même que la vieille lutte
pour la vie s'est divisée en deux races, dont l'une est la
lutte pour l'honneur, et l'autre la lutte pour le pouvoir. Je n'irai même pas jusqu'à attribuer à ces deux races
de la guerre une origine commune. Je dirai : il y a deux
races de la guerre qui n'ont peut-être rien de commun
ensemble et qui sont constamment mêlées et démêlées
dans l'histoire. L'une procède en effet du duel et l'autre
n'en procède pas du tout. L'une est une extension du
duel, littéralement un duel entre des peuples, (ou comme
dans les Horaces, (mais ceci revient au méme), entre des
individus délégués par des peuples). Il y a une race de la
guerre qui est une lutte pour l'honneur et il y a une tout
autre race de la guerre qui est une lutte pour la domination.
La première procède du duel. Elle est le duel. La deuxième
ne l'est pas et n'en procède pas. Elle est même tout ce qu'il
peut y avoir de plus étranger au duel, au code, à l'honneur.
Mais elle n'est pas du tout étrangère à l'héroïsme.

NOTE SUR M. DESCARTES

387

Il y a une race de la guerre ui ét
•
tout de même pour l'éternel E~ 1 ant pour 1 honneur est

qui étant pour la domina;ion 'e~t a::::tq:::ednetla guerre
temporel.
pour le
. Il y a une race de la guerre où c'est la bataill
.
importe
et
il
y
a
une
race
de
la
e
qw
Il
guerre où c'est la victoire
y a une race de laguerre'où une victoire désho
t .
• . par
'
(p ar exemple une v1ct01re
trahi
. noran
. e•
pire (et l'idée ,
.
son), est mfimment
'
meme en est msupportabl )
'
honorable (c'est à d'
.
e • qu une défaite
'
- . ire une défaite subie, et je dirai obt
nue en un combat loyal).
eEt I·1 y a une rac;_e de la guerre a
t .
réussite justifie tout une
d ul con raire pour qui la
.
•
race e a guerre où !''dé
vient pas même qu'il .
.
i e ne
déshonorante, pourvup:;;;/ av01r nune guerre qui soit
guerre où J''d'
.
Y gag e, une race de la
I ee ne vient même pas q . 1
.
.
une victoire qui soit déshonor t
u I puisse y av01r
Il
an e.
com:a: ~;e/ace de la guerre où tout tend à kl beauté du
, y a une race de la guerre , t
prononcé de la victoire.
ou out tend au

Il y en a une où tout tend à l'énoncé et
,
au prononcé.
une ou tout tend
JI y en a une où tout tend au osé d
,
où tout tend à la solution.
p
n probleme et une

Il Yen a une qui tend à la

à la décision.

·•
position et une autre qui tend

' Il y en a une qui tend à la chevalerie et une qui tend a'
l empire.
Ces deux races de la guerre
et déliées; mêlées et démêlées s:_soént plus ou moins liées
~
·
,œes~~m~esd
stoire militaire et dans l'h'is t mre
. politique.
..
Ellesans
se

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sont plus ou moins alliées, mésalliées, désalliées dans toute
l'histoire de l'homme et du monde. Beaucoup d'obscurités
seraient éclairées, beaucoup de difficultés tomberaient
si on ne les confondait pas toujours, (et ici encore comme
Bergson a raison, comme le langage est tout, (et comme il
ne devrait rierr être), comme il est difficile de distinguer
deux races, pourtant absolument étrangères, aussitôt
que dans toute l'histoire elles sont confondues sous un
même nom), si d'un bout à l'autre de l'histoire on s'appli-quait seulement à distinguer ces deux races, à diviser ce
qui dans la réalité est divisé. Dans Homère la bataille,
et par suite la guerre, est une suite indéfinie de duels.
Le combat général est l'ensemble des combats singuliers.
Et de part et d'autre on attend une victoire générale
comme la résultante de tant de combats singuliers. C'est
alors qu'Ulysse intervient, et d'un seul coup il fausse tout
le système ; car il n'invente pas seulement d'introduire
dans la ville un cheval de bois machiné : il invente en cela
même de remplacer le système de la bataille par le système
de la victoire, il invente de substituer d'un seul coup le
système de gagner au système de se battre, le système de
l'empire au système du combat singulier. En ce sens, et
d'un seul coup, et du premiet coup Ulysse est déjà un
Romain parmi ces Grecs. Il n'est déjà plus l'homme qui se
vante et l'homme qui se bat. Il est déjà l'homme qui se
tait et l'homme qui gagne.
Il n'est déjà plus l'homme qui s'expose et qui se propose,
Il est l'homme qui s'impose et qui se gouverne et qui va
gouverner le monde.
.
Il est déjà un consul. Il n'est plus un chevalier, un
cavalier, l'homme dans un char et qui dépend d'un essieu

NOTE SUR M. DESCARTES

et qu'un essieu cassé fait rouler dans la pous~ière. Il est
déjà l'homme de pied, le fantassin, pedes, et de cette race
pour qui la cavalerie n'a jamais été que de l'infanterie
montée.
Pour nous modernes et en nous plaçant uniquement à
cet étage de _l'âge du monde qu'est l'âge moderne, en
regardant de ces jours où nous sommes vers les jours du
passé, en regardant de ce point de regard que nous
œcupons la remontée de ces deux races de la guerre infatigables et montantes de siècle en siècle à travers l'histoire
du monde il est permis de dire sans défo,;,,er beaucoup la
réalité que l'une race de la guerre, la chevaleresque, est
chez nous d'origine celtique et que Ja deuxième est
d'origine romaine. Et au deuxième degré on pourrait peutêtre dire que la première est d'origine chrétienne et que la
deuxième serait peut-être d'origine impériale.
Duellum, bell«m, c'est le même mot. Duellum c'est la
forme en du qui est celle de d"o et bellum c'est la forme en
b qui a donné bis. Et la forme end" elle-même est la même
que la farine en b, parce que b c'est le v, qu'il y a dv qui
est le même que du. Et ceci n'est pas une charade. Duellum,
dvellum, bdlum. • Duellum, dit Bréal et Bailly, est encore
empl~yé, à côté de bellum, par les écrivains de l'époque
classique. Horace, Ep. I, 2, 7. Graecia barbariae lento
collisa duello. Id. Od, 1, 14, 18. Et cadum M arsi memorem
duelli. Le changement de duell"m en bellum (lev s'étant
changé en b et le d initial étant tombé) est pareil à celui
de duonus en bonus. Le nom propre Duilim est de même
devenu Bilius. Dans perduellio, au contraire, le d est
resté : remarquer le sens particulier de ce mot, qui s'applique au crime de lèse-majesté ; per est probablement

�f

.,.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le préfixe péjoratif que l'on a dans perjurium, perdere,
perire. -Bis est pour• dvis; en grec, c'est le v qui a disparu (,,, pour • ,M,).-» Et il avait dit à l'article des
Dérivés : « Us se partagent en deux séries, ceux en du
(dualis, duellum),ceux en bparchangementdeduendv,b - , (b-ib, b-ellum). » Et il ajoute:« Un ancien dérivé du
nom de nombre« deux» est Je préfixe dis (voyez ce mot). »
De sorte que lorsque nous disons discerner, dissoudre,
distinguer, disséquer, nous dis9ns bien résoudre en deux,
couper en deux. Et dissection est le même mot que dichotomie.
Duellum, duo; bellum, bis. La guerre, c'est ce que l'on
fait quand on est deux. Mais quand on est deux, dans un
système on se mesure. Quand on est deux, pense le
Romain, je doinine.

Tout est proposition dans le système de la chevalerie.
Tout est domination dans le système romain. Tout est
requête dans le système chevaleresque. Et tout est conquête dans Je système romain. Tout est conquête pour
l'empire.
Dans le système chevaleresque il s'agit de mesurer des
valeurs. Dans Je système de J'empire il s'agit d'obtenir
et de fixer des résultats.
Pour nous modernes, chez nous l'un est celtique et
l'autre est romain. L'un est féodal et l'autre est d'empire.
L'un est chrétien et l'autre est romain. Les Français
ont excellé dans l'un et les Allemands ont quelquefois
réussi dans l'autre et les Japonais paraissent avoir excellé
dans l'un et réussi dans l'autre.
On peut dire que dans le monde moderne les Français
sont encore les représentants éminents et peut-être les

NOTE SUR M. DESCARTES

391

seuls de la race chevaleresque, (ainsi rigoureusement
définie), et que les Allemands sont les représentants éminents, et peut-être les seuls, de la race de domination.
Et c'est pour cela que nous ne nous abusons pas quand
nous croyons que tout un monde est intéressé dans la
résistance de la France aux empiètements allemands. Et
que tout un monde périrait avec nous. Et que ce serait
le monde même de la liberté. Et ainsi que ce serait le
monde même de la grâce.
Jamais l'Allemagne ne referait une France. C'est une
question de race. Jamais elle ne referait de la liberté,
de la grâce. Jamais elle ne referait que de l'empire et de
la domination.
Quand ies Français disent qu'ils se taillent un empire
colonial, il ne faut pas les croire. Ils propagent des libertés.
Quand Napoléon croyait qu'il avait fondé un immense
empire, il ne faut pas le croire. Il propageait des libertés.
Veillons au salut del' empire. Cet« empire» était un système
de libertés. On s'en est bien aperçu depuis. Tous les
peuples qui ont refoulé l'« empire» ont mis cent cinquante
ans à ne pas même réussir à reconquérir quelques-unes
des libertés que l' « empire » apportait sans y prendre
garde, dans les fontes de ses lanciers, dans les cantines
de ses vivandières.

Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'avec tout l'appareil
de l'empire les Allemands n'en aient pas fait plus que
nous, dans Je misérable désordre de notre liberté. Il faut
qu'il y ait dans cette malheureuse liberté un grand secret.
Une vertu. Une grâce. Une force merveilleuse. Un ( autre)
ordre.
·
Je ne dis pas que nous valons mieux que les autres.

�392

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous sommes une race. Et ils sont une certaine autre
race. Nous sommes hommes. (Nous sommes pécheurs).
Nous ne sommes pas toujours de bons maîtres. Nous
sommes toujours de mauvais dominateurs.
Nous qui subissons tous les despptes, surtout quand
ils sont populaires, nous sommes, de race, dès hommes de
liberté. C'est un bien unique, uniquement précieux. Les
Allemands, qui ont été des siècles sans fonder leur empire,
et qui ne l'ont refondé que sur nos ruines, et il y a quarante-quatre ans, sont, de race, et ont toujours été, des
hommes d'empire. Le saint empire romain germanique.
Et c'est encore pour cela qu'aucune véritable philosophie de la liberté ni même aucune véritable pensée de
lillerté n'a jamais pu naître ~n Allemagne.' Ce qu'ils
nomment liberté c'est ce que nous nommons une bonne
servitude. Comme ce qu'ils nomment socialiste c'est ce
que nous nommons un pâle centre gauche.
Et ce qu'ils nomment révolutionnaire c'est ce que nous
nommons par ici un bon conservateur.
Et c'est encore pour cela qu'une philosophie comme la
philosophie bergsonienne, essentiellement libérale et
libertaire, et non pas seulement par système mais de cœur
et de race, ne pouvait naître qu'en français et en terre
et en culture françaises. La liberté française pouvait seule
avoir un cas, qui serait la liberté bergsonienne. Et c'est
aussi pour cela qu'elle est tout ce qu'il y a de plus opposé
à la pensée allemande. (Je dis la pensée bergsonienne et
la liberté bergsonienne).
Quand on voit l'immense appareil de l'empire, on croit
·
· que d e se b attre
que l'univers
en1sera écrasé. Quelle sottise
autrement que pour gagner: Et comme celui qui se mesure

NOTE SUR M. DESCARTES

393

doit être la proie de celui qui ne pense qu'à dominer.
Quand on voit dressé l'immense appareil de l'empire,
quand on compare elles-mêmes ces deux races de la guerre,
celle qui compare et celle qui domine, celle qui combat
et c~lle ~ui vainc ; quand on mesure ces deux systèmes,
celw qm mesure et-se mesure et celui qui domine, et d'un
côté ces immenses bureaux de commandement, et de
l'autre côté tant de désordre, on est convaincu que la
domination a depuis longtemps exterminé la liberté.
Et que celui qui domine a depuis longtemps dominé
celui qui (se) mesure. Et que celui qui vainc a depws
longtemps vaincu celui qui combat. Comment n'en seraitil point ainsi. C'est mathématique. Les forces que l'autre
emploie à se mesurer, il ne les a plus pour dominer. Les
forces qu'il emploie à se battre, il ne les a plus pour vaincre.
Les forces qu'il emploie à être juste, il ne les a plus pour
être fort . Il est mathématiquement diminué d'autant. Et
lui qui livre la lutte pour l'honneur dans un monde où
tout le monde livre la lutte pour la vie, comment n'auraitil pas, et depuis longtemps, et depuis toujours, disparu de
la face de la terre.
Evidemment c'est un problème. Et je dirai que c'est
un mystère. En fait celui qui se mesure a quelquefois été
trouvé plus grand. Et il a quelquefois dominé. Celui qui se
bat a quelquefois vaincu celui qui vainc. Celui qui a voulu
être juste a quelquefois été trouvé plus fort. L'empire
a quelquefois écrasé la liberté. Par ses moyens à elle la
liberté a constamment travaillé l'empire.
Comment celui qui perd son temps, ses forces à se
modeler pourrait-il tenir le coup contre celui qui ne pense
qu'à frapper. Le fait est seulement qu'il a tenu le coup et

�,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

394
que la première race de la guerre n'a jamais été exterminée
par la deuxième et que le prenùer système du monde,
qui est le système de comparaison, n'a jamais été externùné par le deuxième système, qui est le système de
l'externùnation. Il faut qu'il y ait dans la liberté, dans la
justice, (et peut-être dans la vérité), un secret de force, une
vigueur propre, un jaillissement, une espérance et pou~
tout dire une grâce et un secret de destination. De tout
temps, les deux races de la guerre se sont mêlées et
démêlées, de tout temps elles se sont liées et déliées, de
tout temps les deux systèmes se sont mordus et démordus
sans qu'on puisse dire que l'un ait jamais éliminé l'autre.
Et même dans les temps modernes ...

QUATRIÈME FRAGMENT
Tant que l'on parlera le langage français Corneille
demeurera Je poète de ce noble jeu. Du système et de l_a
race pour qui toute vie même et toute action et toute
conduite est un exercice et comme une application de ce
noble jeu. Tant que le français sera parlé et plus tard
peut-être aussi longtemps que le français sera lu et _s~ra
Ja troisième langue classique Corneille sera et le théonc1en
et le philosophe autant que le poète dn noble jeu. Je dis
le théoricien et le philosophe car nul poète autant
· que lui n'a été heureux sur ce point, nul poète autant que
lui n'a réussi à inclure dans la poétique, sans porter
atteinte aux formes de la poétique, les déroulements et
les formules même de la pensée. Nul n'a été aussi astreint,

NOTE SUR M. DESCARTES

395
aussi exact, aussi heureux dans les approfondissements et
dans les perspectives et dans les échelonnements de la
pensée tout en demeurant poète et lui-même et ferme et
heureux dans les formes de la poétique. Et non seulement
dans la tragédie où l'on croit que c'est plus facile et où ça
semble peut-être plus indiqué, mais, et autant, dans la
comédie même, qui signifie plus, étant sans appareil.
La même tendresse secrète et la même noblesse et la
même ardente et ferme jeunesse qui anime et soulève et
peuple le (;id anime aussi et soulève et peuple également
le Menteur. C'est le même poète et c'est le même être et
la même grandeur sur deux plans parallèles. C'est )a
même pièce et la même poétique sur deux plans conjoints.
Et la comédie même prouve plus; justement parce qu'elle
est la comédie. C'est la même pièce qui se joue deux fois,
une fois sur le plan du tragique et une fois sur Je plan du
comique et jamais on n'avait vu si évidemment à quel
point le tragique et le comique sont deux plans parallèles
conjoints du même art, classique, du même être, des
mêmes hommes, du° même temps. Et il est merveilleux
de considérer à quel point le Menteur n'est pas la comédie
du Menteur, ni du menteur, ni du mensonge. Et à quel
point elle est uniquement la comédie de l'honneur et de
l'amour (et un peu aussi du hasard).
Le Menteur est la comédie de l'honneur et de l'amour
comme le Cid en est la tragédie et comme Horace est la
tragédie de l'honneur et de l'amour et comme Cinna est
la tragédie du pouvoir et comme Polyeucte est la tragédie
de la foi (et en deuxième de l'amour).
Car il faut bien s'entendre quand on dit, (avec les contemporains de Corneille et avec Co1neille lui-même),

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(mais il était pour lui-même un assez mauvais contemporain), que toute tragédie de Corneille présente un conflit
entre la passioll et le devoir, conflit qui se termine toujours par le triomphe du devoir. Lui-même il parlait ainsi
et il en convenait, mais c'était un ~tre qui manquait
essentiellement d'orgueil, de l'orgueille plus juste, et qui
défendait mal son œuvre âevant les ·critiques, et qui
défendait mal son génie devant les contemporains, et qui
rendait les armes, et qui condescendait volontiers, et
qui disait comme eux. Quand il déclarait, comme les
autres, et peut-être avant les autres, que sa tragédie
était, représentait un conflit du devoir et de la passion,
et qu'il "donnait à entendre et même quand il disait que
le devoir triomphait et devait toujours triompher de la
passion, et quand il donnait à entendre et même quand il
disait que le devoir est une grandeur et une noblesse et
que la passion est une faiblesse et certainement une
bassesse, il s'appliquait à être de son temps et à parler le
langage de tout le monde. Il s'appliquait à parler le langage de son siècle. Et de tout son siècle. En un mot il
s'appliquait à parler cartésien.
Et même très sincèrement,
parce qu'il manquait
,
d'orgueil, à être cartésien.
C'est pourtant l'entendre bien mal, à la fois inexactement et faussement, que de se représenter son génie et
son œuvre uniquement comme le théâtre d'un conflit
entre le devoir et la passion, conflit où le devoir, grandeur
et noblesse, triomphe finalement de la passion, faiblesse
et bassesse. Le dirai-je, c!est un peu une conception à ]a
Hugo, antithétique. C'est dire combien elle est arbitraire,
artificielle, mécanique et raide. Et c'est encore l'entendre

NOTE SUR M. DESCARTES

397

plus mal, c'est-à-dire vraiment beaucoup mal, si on donne
et à ce mot devoir et à ce mot faiblesse le sens des mora •
listes.
La réalité, ici encore, ici toujours, est beaucoup plus
saisissante et beaucoup plus profonde. On nous fera
difficilement croire que l'amour de Chimène et que
l'amo';IT de Rodrigue soit une faiblesse, (et l'amour de
Pauline), et on nous fera encore plus difficilement croire
que c'est une bassesse. C'est qu'en réalité le conflit dans
Corneille ce n'est pas un conflit entre le devoir, qui serait
une hauteur, et la passion qui serait une bassesse. C'est
un débat tragique, (et une fois comique, mais nous avons
assez vu que c' ést de la même famille), entre une grandeur
et une autre grandeur, entre une noblesse et une autre
noblesse, entre l'honneur et l'amour.
D'un côté ce n'est pas la morale, cette invention. C'est
infiniment plus et infiniment autre : c'est l'honneur. Et
de l'autre côté ce n'est pas la passion, cette faiblesse.
C'est infiniment plus et infiniment autre : c'est l'amour.
Allons plus loin, entrons, pénétrons plus avant. Ce
débat tragique, (et une fois ce débat comique), n'est point
un débat disparate et il n'est point un débat inégal. II
n'est point un débat boiteux. Il n'est point un débat
impair. Il n'a pas lieu, il ne se produit pas entre des
grandeurs décalées, entre des grandeurs qui ne seraient
pas du même ordre,.car cette noblesse est de même ordre
que cette noblesse, et cette grandeur est de même ordre
que cette grandeur.
L'impair, ce serait la préface de Cromwell. Tragique et
une fois comique, (mais c'est le même), la poétique de
Corneille est esssentiellement paire. Elle est essentielle-

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment à égalité. Et c'est en ce sens qu'elle est essentiellement une poétique du noble jeu.
L'impair, le décalé, le porte à faux, c'est le romantisme
même, c'èst le secret du romantisme. Et ce n'est pas un
secret bien malin. C'est un bien pauvre secret. C'est un
secret de mécanique et c'est un secret de _raideur. Le
beau secret, le profond secret du classique, {et_jamais et
nulle part il n'est aussi beau et il n'atteint aussi profondément que dans Corneille), le secret du classique et éminemment du cornélien c'est le pair et le comparable, c'est
le loyal et c'est que tous !es mondes et que tous les êtres
y ·,oient à égalité.
Sans doute c'est le débat (tragique, uhe fois comique,
toujours également poétique), sans doute c'est le débat
de l'honneur et de l'amour. Mais c'est un débat essentiellement pair et plus que pair, c'est un débat pénétré et compénétré. Mutuellement lié. Mutuellement pénétré. Car,
et nous atteignons ici au secret même, au point de secret
de la poétique et du génie de Corneille : L'honneur est
aimé d'amour, l'amour est honoré d'honnenr.
L'honneur est encore un amour et l'amour est encore un
honneur.
On n'entend rien au tragiqne et au comique et à la poétique de Corneille si on n'y veut voir -qu'un conflit pour
ainsi dire intellectuel et livresque entre le devoir pris au
sens des moralistes et la passion pi:ise aussi au sens des
moralistes. Infiniment autre, infiniment plus grave et
plus réel est le débat et en même temps la déliaison et en
même temps la liaison. Il ne fait aucun doute que dans
Corneille l'honneur est aimé d'amour, et notamment dans
le Cid, où cela éclate, et que l'amour est honoré d'honneur,

•

NOTE SUR M. DESCARTES

399

notamment dans le Cid, où cela éclate. Ni l'honneur n'est
estimé ou maigrement aimé d'une maigre estime et d'un
maigre amour de morale, s'il y a des amours de morale
ni l'amour n'est honoré ou flétri d'un maigre et livresqu~
sentiment de morale ou d'immorale. Cela éclate dans le
Cid, où toute cette jeunesse, la plus belle et la plus jeQJ&gt;e
jeunesse qu'on ait jamais mise en poétique, aime l'honneur
d'amour et comme un amour, honore l'amour d'honneur et
comme un honneur. C'est pour cela que l'honneur et l'amour
sont toujours présents l'un à l'autre; et l'autre à l'nn. C'est
pour cela que l'honneur et l'amour sont constamment
compénétrés, mutuellement pénétrés. C'est pour cela
aussi qu'ils peuvent constamment s'affronter et ensemble
jouer le noble jeu.
Il ne faut jamais croire nn poète sur ce qu'il dit. Corneille moins que tout autre. A cause de ce grand manque
d'orgueil, et qu'il en manquait plus que tout autre, et
par suite à cause de cette grande et admirable naïveté.
Pour lui plus que pour tout autre il faut faire attention
à ce qu'il a fait, et non pas à ce qu'il dit qu'il a fait. Il dit
qu'il a fait le conflit du devoir et de la passion. Mais il a
fait l'immense débat, l'immense liaison et déliaison de
l'honneur et de l'amour.
L'amour est un plaisir, l'honneur est un devoir.

Ne l'en croyons pas. L'amour, (je dis dans son système
de pensée, dans son système de sentiment, et dans sa
poétique, et dans son système de la vie), l'amour est nn
honneur, et l'honneur est aimé. Ou alors je dirai plus. Pour
ces admirables jeunes gens, près de qui tout est vieux,
près de qui tout est ridé, l'amour est un plaisir et l'honneur

�400

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi et l'honneur ensemble est un plaisir. Ou plutôt l'amour
est un plaisir et l'honneur ensemble est le même amour et
le même plaisir. Ils aiment tout, dans leur jeunesse,
ils aiment tout d'amour, et l'honneur plus que tout. Et ils
honorent tout, d'honneur, et l'amour plus que tout. Le
lQng et lent balancement élégiaque de ce que i,e no~erai
les demi-stances du Cid, c'est;à-dire de cet adnurable
dialogue, de cet admirable couplet alterné entre Chimène
et Rodrigue, le' seul morceau peut-être dans toute la
poétique moderne qui nous rende un écho de la pureté
antique, qÙi nous revaille, qui ait reporté jusq~e dans l_e
monde moderne les alternements de certams demi, chœurs de la tragédie antique et de certains demi-dialogues entre le personnage et le chorège et le chœur ~t
un ou les deux demi-chœurs, cet admirable et parfait
balancement des demi-stances, (et il vaudrait peut-être
mieux dire des doubles stances), plus profond encore et
plus pur et moins peut-être appareillé que celui des
stances n'est point ce balancement forcément un peu mécanique du devoir à la passion, et un peu extérieur. Ce n'est
point un balancement articulé du même à l'autre, ou
plutôt de l'autre à l'autre, forcément un peu brutal et
un peu apparent.C'est un balancement secret, douloureux,
béni, malheureux, heureux, un retour et un retour, un
balancement silencieux du même au même, de cet honneur
et amour nommé honneur, à cet amour et honneur nommé
amour.

Nous n'avons qu'un honneur. Il est tant de maitresses,
dit le vieux don Diègue. Mais l'idée de Rodrigue, et l'idée
cornélienne, leur système d'être et leur système de pensée,

NOTE SUR M. DESCARTES

401

c'est premièrement que nous n'avons qu'un honneur,
deu~_èmement que nous n'avons qu'une maîtresse,
trmsiemement que c'est la même unicité.
Leur idée, leur système de pensée, c';st que la desti~ahon de l'amour est la même que la destination de
1 honneur. Aussi unique.

Il ~aut relire le Cid. Ou plutôt il faut le lire pour la
p~em,ère fois, _et nous-mêmes d'un regard inhabitué.
Lamour de Chimène et de Rodrigue pour l'honneur est
une des nourritures les plus profondes de leur propre
amour. Et leur amour est une nourriture profonde et une
offrande perpétuelle qu'ils font à l'honneur. Et l'honneur
qu'ils rendent à l'amour 'est encore une nourriture de
leur amour.
Il faut relire le Cid. Il faut voir à quel point l'honneur
est entouré, à quel point l'honneur est un objet d'amour
et un objet de tendresse. Et il faut voir à quel point
l'amour est un objet d'honneur.
C' ~t e~ ce sens, et non point au sens des critiques et
des histonens, et non point entre autres au sens de Corneille critique, examinateur et historien, qu'il faut dire'!
que le Cid est la tragédie de l'honneur et de l'amour et
que le Menteur est la comédie parallèle et conjointe de
l'honneur et de l'amour. C'est en ce sens qu'il faut dire,
et seulement err ce sens que l'on peut dire que le Cid
est une tragédie héroïque et que parallèlement et conjointement le Menteur est une comédie héroïque. En comparaison du Menteur, toutes les comédies de Molière (et
pourtant 11 est le plus grand génie comique qui soit jamais
apparu dans le monde) sont des comédies bourgeoises.
Je ne parle pas des Plaidmrs qui ~n comparaison de l'un
26

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•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

404
ull arme
L t ants de la bonne cause ne reçoivent n_ e
es en
armement frauduleux. Il est s1 rare que
frauduleuse, nul
.
t
ne merl t ants de la bonne cause ne reço1ven pas u
es en
' t-à-dire une armure frauduleuse.
veilleuse armure, c es
d 1 bonne cause
• C'est-à-dire, il est si rare que les.tenants e .a
n'aient pas peur.

CINQUIÈME FRAGMENT
Polyeucte mesilre Sévère. Car sa propre,. sainteté est
de
t t non sur !ignorance
fondée sur le dépassemen e
t e est fondé sur
l'héroïsme antique. Et son propre mar dyr l'ant1·que marl'ignorance · e
~e dép~ss::e:e:\:::o:: sur le dépassement et non sur
yre.
rt · mépris du monde.

••

l'ireor:~:;:s : ~e;:ét:e Por:::a

n•::;: ::1!:~

Dieu méconnaisse et ignore et(; pceci e!ore il est tout
le monde sorti de ses ma.ms. n
ce qu'il y a de plus contraire au système dévot).

'

'

h
té de Polyeucte, cette tendresse
De là cette umam .
.
t plus il touche au
f
et qw va cr01ssan ,
fondue et erme,
ul
t Sévère il ne l'aime
'
ID art yre. I l n'admire pas se emen
pas seulement. C'est plus :
Il regrette Sévère.
.
h anité s'oppose à sa sainteté (comme
Et Jorn que son um
allèl ment et conjointement
e
•
1 stème athée et par
dans e sy
l'impression au contraire,
dans le système dévot). on a

•

NOTE SUR M. DESCARTES

•

on voit que la sainteté est tellement grande que partie
de l'humanité, fondée sur l'humanité elle se retourne' et
que c'est encore elle qui nourrit l'humanité. Telles sont
les vraies saintetés et c'est à cela qu'elles se reconnaissent. Elles sont contentes, elles débordent, elles en ont toujours
de trop. Plus il est saint, plus, et par cela même, il est bon.
Plus il est martyr, plus, et par cela même, il est humain.
La bonté, l'humanité, la sécurité, le sourire et l'abandonnement de ceux qui savent bien qu'ils en gagnent
pour les autres.
•
Une espèce de bonhomie, familière. Et on ne sait quoi
dans l'héroïsme qui rejoindrait presque le comique. C'està-dire le vrai héroïsme militaire français.
Les voici donc, Sévère et lui. Non point comme deux
rivaux, au sens grossier de ce mot. Non point même comme
deux émules, au sens de concurrence moderne de ce mot.

Mais comme deux beaux combattants. C'est toujours le
combat de Dieu. C'est même le combat de Dieu entre
celui qui tient pour Dieu et celui q'ui ne tient pas pour
Dieu. Et la pensée de Polyeucte c'est que celui qui tient
pour Dieu se tienne au moins aussi bien que celui qui ne
tient pas pour Dieu.
Chacun défendra sa cause dans son exactitude et dans
son plein. Chacun se présentera dans son exactitude et
dans son plein. Et la pensée de Polyeucte c'est que celui
qui se présente pour Dieu au moins ne se présente pas
plus mal que celui qui ne se présente pas pour Dieu.
Polyèucte voit Sévère devant lui comme un beau combattant et comme un beau partenaire digne de lui. Et
lui-mêmé c'est· bien le moins qu'il soit digne de l'autre.

�•

466

•

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

• Sévère devant lm en combat, en comJyeucte voit
•

·p 0
aison avec lui. C'est bien Je moius que chacun des deux
par
"Et l
termes de la comparaison soit digne de l'autre.
1
faut cela pour que le combat lui-même, pour que la comparaison elle-même soit digne de Dieu qui regarde. Et de
cette couronne d,es autres saints et des précédents martyrs
qui autour de Dieu regardent.
.
Devant de tels témoins, devant un tel 1uge du combat
comment donner un faux combat, comment livrer un
combat frauduleux.
Devant de telles compétences, comment livrer un cornbat inopérant.
A de tels spectateurs comment donner un spectacle
faussé, un spectacle truqué, comment présenter un spec
tacle frauduleux.
A ·de tels assesseurs·, devant un tel juge du combat,
devant celui qui voit tout, devant celui qui pèse les impondérables mêmes, devant un juge du camp, devant un
maitre-du-camp juste comment ne pas donner un combat
· uste comment ne p~s présenter une comparaison juste.
J Il faut,
'
' t·
pour Polyeucte, il faut que devantDieu, ~.es
à-dire jusque dans les recoins les plus secrets de I ame
et de l'être le combat soit intégralement loyal, que la
c~mparaison .soit intégralement à égalité:
Il ferait beau voir que Je tenant de Dieu présentât
l'ombre d'une pensée frauduleuse en face du tenant qm
n'est pas de Dieu.
Pour P,olyeuctè, Sévère est un chevalier romain et_ luimême Polyeucte est un chevalier chrétien. La 101 de

NOTE SUR M. DESÇARTES

chevalerie, la loyauté de chevalerie gouvernera donc tout
le combat, règlera toute la comparaison. Il ferait beau
voir .que dans un combat de chevalerie, dans une corn- •

paraison de chevalerie entre un tenant qui,est de chevalerie et un tenant qui n'est pas de chevalerie ce fût le
tenant qui est de chevalerie qui manquât aux lois de
chevalerie, à la loyauté de chevalerie.
Polyeucte annonce ainsi, il annonce au troisiême siècle
et dans Corneille il rassemble et résume et présente magni-

fiquement le système de pensée, la règle indéréglable qui
dans tous les siècles de chrétienté a gouverné pour
le chrétien llt relation du chrétien au non-chrétien. C'est
la règle, c'est le système de pensée de la juste guerre, du
combat loyal, de la comparaison à égalité.
Cette règle éclate, comme il fallait s'y attendre, dans
les croisades. Au temps de Polyeucte il ne fallait pas que
le chrétien fût inférieur au païen même en honneur païen.
Au temps de la croisade il ne faut pas que le chrétien soit
inférieur à l'infidèle, il ne faut pas que le chevalier chrétien soit vaincu par le&lt;&lt; chevalier » arabe même en honneur
infidèle. De là, cette comparaison d'honneµr, cette joute
constante de courtoisie . qui s'établit rapidement dans la
croisade entre tout homme de chevalerie franque et tout
homme de

tt

chevalerie » musulmane.

Et tout ceci rentre dans l'immense règle générale de ne
pas scandaliser. N otite scandalizare. Pour la même raison
qu'il ne faut pas scandaliser les enfants, pour la même
raison il ne faut pas scandaliser aussi les païens et les
infidèles. Eux aussi ils sont des ignorants ; et par conséquent en un certain sens des innocents et en un certain

sens des enfants, car ils ne connaissent pas le \Yrai Dieu et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par conséquent ils ne peuvent pas l'offenser et par conséquent ils ne peuvent pas pécher comme nous, Ils n'ont
• pas cet affreux privilège de (pouvoir) pécher comme nous,
C'est·tout le système d'un Polyeucte et sans parler d'un
Godefroy de Bouillon c'est tout le système d'un saint

,,•
•·

-

Louis.
C'est tout le système de mesure, de pensée d'un
Polyeucte. Quand· le chrétien est en présence du païen,
quand le chrétien entre en comparaison avec le païen,
(et il 'est toujours en présence du païen, il entre toujours
en comparaison avec le païen), il ne suffit pas que le chrétien vainque en lui-même et pour lui-même et dans son
système de mesure et de pensée. Il ne suffit même pas si je
puis dire qu'il vainque pour Dieu. Et devant Dieu.
Il faut encore en outre qu'il vainque pour l'autre. Il faut
encore qu'il vainque dans le système de l'autre. Polyeucte
ne se contentera pas à moins. Il faÙt qu'il vainque aussi
dans l'honneur qui est dans le système de l'autre. Et
comme lui regrette Sévère, il faut, il veut qne Sévère aussi
le regrette. Comme lui regrette que Sévère ne soit pas
chrétien, il faut, il veut que Sévère aussi regrette que
Polyeucte ne soit pas demeuré païen. Ce regret de
Polyeucte au cœur de Sévère, c'est le seul point vrunérable qu'il puisse y avoir dans le cœur de Sévère, ne
i'oublions pas, car c'est le seul point de recours que nous
y ayons contre l'habitude (et ici nous retrouvons les
irrévocables acquisitions du langage bergsonien, de la
pensée bergsonienne). (Et que nous ne pourrions point
pousser ainsi à fond ces analyses du cœur chrétien si un
Bergson aussi n'était point intervenu). Sévère est un
homme habitué à tout : et par conséquent qui ne mouille

NOTE SUR M. DESCARTES

pas à la grâce ; et sur qtl! la grâce n'a aucun ·point de
pnse. Sévère est un homme habitué à tout et notamment
à tout le païen et sur qui par conséquent le chrétien n'a
aucun point de prise, excepté qu'il n'est point habitué à
ceci, qu'il n'est point fait à ceci et que l'on voit bien qu'il
ne s'y fera jamais : qu'un ho~e comme Polyeucte soit
devenu chrétien.
Voilà le point d'inhabitude et c'est le seul que nous
ayons. Il veut bien que tout le monde soit chrétien. Il
est habitué à ce que tout le monde soit chrétien. II n'est
pas habitué à ce que Polyeacte soit chrétien.
C'est pour lui une sorte de scandale (dans son système)
et ce pomt de scandale est aussi le seul point d'inhabitude
et ainsi le seul point vulnérable que nous ayons. C'est
le, ·seul point d'_ouverture et d'entrée et de pénétrati~n.
C,est le seul pomt par lequel nous puissions espérer que
la grâce puisse passer jamais.
C'est ainsi aussi notre seul point d'espérance.
Et ici nous retrouvons_cette diamétrale contrariété de
l'esp§rance à l'habitude.
C'est proprement un scandale à l'envers, un scandale
dans le bon sens. Le scandale était précisément ceci
consistant précisément en ceci : une rupture d~
l'habitude, un point, une rupture par intercalation
d'inhabitude.
Un scandale ainsi à l'envers, un scandale dans Je bon
sens est ainsi une des formes mêmes, et une des plus fréquentes, et une des essentielles, de l'éclatement de la
grâce.
Si l'habitude est ce qui introduit l'amortissement de
la grâce, le scandale à l'envers, le scandale dans le bon

•

�•
•
410

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sens est ce qui rompt cet a!llllrtissement, étant ce qui
rompt cette habiude.
Ainsi le scandale à l'envers, le scandale dans le bon sens
est tantôt le point d'éclatement même de la grâce, t_antôt
le point de pénétration que pour on ne sait quelle introduction ultérieure elle s'est réservé.

NOTE SUR M. DESCARTES

411

Il ne serait plus en comparaison avec Polyeucte. II
serait en communion avec Polyeucte et le problème ne se
poserait pa.s.
Or, on pense bien que ce n'est pas Corneille qui
escamoterait un problème, ou qui en maquillerait les
données. Ou qui l'étoufferait. Tout l'en garde, et ce génie,
que nous avons dit, et cette intelligence, que nous avons

,

Il ne suffit pas à Polyeucte qu'il vainque Sévère en
réalité. IJ ne suffit pas qu'il vainque Sévère en honneur
dans la réalité spirituelle et en lui-même et devant luimême et devant les autres saints et devant les précédents
martyrs et devant Néarque et devant Dieu.
Il veut encore, il faut encore qu'il vainque (en honneur)
Sévère devant Sévère lui-même et dans le système de
Sévère. Il faut que Sévère garde au flanc ce point de
blessure, il faut qu'il emporte ce point d'inquiétude_ et Ge
point de mémoire, ce point d'inhabilude _et ce ~om~ de
scandale que Pol yeucte est chrétien et qu 11 a étc vamcu
en honneur par un chrétien.
_
Car si tout point d'inquiétude coïncide avec un pomt
d'inhabitude, c'est parce que les surfaces mêmes de la
quiétude viennent en coïncidence avec les surfaces mêmes

de l'habitude ..
Tout point d'inhahitude est un point d'inquiétude.
TÔute plaine d'habitude est une plaine de quiétude.
Or Sévère ne peut compter que dans le système de
compte de Sévère. Sévère ne peut mesurer que dans le
système de mesurode Sévère. Autrement il serait converti,
lui-même, il serait chrétien, il serait avec Polyeucte ~t
non pas en face de Polyeucte et le problème ne se poserait
plus.

dite, et ce système de totale loyauté qui est ce même dont
nous parlons.

Pour que la comparaison ne soit pas truquée, pour que
la difficulté ne soit pas frauduleusement éludée, pour que
le problème demeure et soit présenté dans son exactitude
et dans son plein il faut que Sévère soit lui-même et naturellement ne sorte pas- du système de Sévère. Ni du système
de pensée, ni du système de mesure.
Dès lors pour que Sévère emporte ce point d'inquiétude
et ce point de mémoire, ce point d'inhabitude et ce point
de scandale, pour qu'il soit atteint au moins de cette
atteinte, pour qu'il soit touché au moins en ce point il ne
suffit pas que Polyeucte vainque Sévère devant Dieu,
il faut qu'il le vainque devant Sévère.
DisonsMle rigoureusement : les mesures de Dieu, Jes
calculs de Dieu ne comptent pas pour Sévère. Autrement
il serait chrétien.
Le système de Dieu ne compte pas pour Sévère, C'est
le système de Sévère et il n'y a que le système de Sévère
qui compte pour Sévère.
Il ne suffit donc pas que Polyeucte ,;ainque (en honneur,
en grandeur) dans les comptes de Dieu, il faut qu'il vainq11e
dans les comptes de Sévère.
Si l'on veut que Sévère emporte ce point d'insécurité.

�..

••

1

412

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ne suffit pas que Polyeucte vainque dans le système
de Dieu, il faut 'qu'il vainque dans le système de Sévère.
C'est ce que j'ai dit je crois dans le Porche du mystère
de la deuxième vertu ou dans leM:;stèredes saints Innoce11ts,
que celui qui aime entre dans la dépendance de celui qui
est aimé et qu'ainsi Dieu même entre dans la dépendance
de celui qu'il veut gagner.
Quand le bon pasteur part à la recherche de la brebis
égarée, il entre dans la dépendance de la brebis égarée
et on peut dite que pour la trouver il se guide sur elle et
sur ses errements.
Celui qui cherche entre dans la dépendance de celui qui
est cherché.
Celui qui veut gagner entre dans la dépendance de celui
qu'il veut gagner.
Ainsi, non seulement Polyeucte entre dans la dépendance de Sévère, mais Dieu même entre dans la dépendance de Sévère. Car il faut que Sévère ne s'en retourne
point indemne.
Il faut que Sévère ne s'en retourne point sans une certaine blessure. En un mot il faut que Sévère ne s'en
retourne point comme il était venu.
Et non seulement eux mais tout le monde chrétien, il
faut que tout le monde chrétien entre ainsi dans la dépendance du monde païen, car il ne faut pas que le monde
paie~ s'en retourne indemne et sans une certaine blessure.

Il p.e faut pas que le monde païen s'en retourne comme
il était venu.
Il ne suffit pas que l'être même de Polyeucte vainque
en lui-même et devant lui-même et devant Dieu. Il

NOTE SUR M. DESCARTES

faut que l'image de Polyeucte vainque dans l'esprit de
Sévère. Sévère ne peut pas connaître Polyeucte lui-même.
Il ne peut pas connaître l'être de Polyeucte. Autrement
il serait chrétien. Car connaître ici c'est connaître en co~~
munion. Il ne peut connaître qu'une certaine image de
Polyeucte. Celle qu'il a. Et c'est une image païenne.
Polyeucte tient extrêmement .à ce que cette image
(païenne) de lui soit une haute image et une image de
grandeur et une image d'honneur et pour Sévère et dans
Sévère l'image de.celui qui l'a vaincu en un honneur ~ême
païen. C'est dans le jeu même de Sévère qu'il faut que
Polyeucte gagne. Car Sévère ne comprend pas l'autre jeu.
, Et pour qu'il se rende compte que Polyeucte gagne et que
Polyeucte vainc il faut que ce soit dans son système de
jeu que .Polyeuct~ gagne et que Polyeucte vainque.
C'est le système et c'est la théorie même de l'image.
Nulle sûreté de ,conscience, même intégrale, ne suffit à
Polyeucte. Il ne suffit pas qu'il soit sûr de soi, conscius
sui, et qu'il ait intégralement raison avec lui-même. Il
ne suffit pas même qu'il soit de Dieu c'est-à-dire du jugement que Dieu porte sur lui et de la connaissance que Dieu
a de lui. Il faut encore qu'il soit sûr d'un jugement infirme
parce que c'est tout de même un jugement d'honneur.
Et il faut encore qu'il soit sûr d'une connaissance inexacte
imparfaite, transposée, parce que c'est tout de tnême un~
connaissance d'honneur. Il ne lui ·suffit pas qu'il ait
intégralement raison avec lui-même. Il ne lui suffit
même pas qu'il ait intégralement raison avec Dieu. Il
faut encore qu'il ait raison devant celui-ci, qui ne s'y
connaît pas, parce que celui-ci est tout de 111ême un
homme d'honneur.

.

.

�•
LA NOÙVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ne suffit pas que dans l'adoration et le martyre il
donne à Dieu tout son être. Il faut encore que dans la
conversation, (et aussi dans l'adoration et le martyre),
il donne de lui une certaine image à ce grand païen.
Il ne suffit pas que dans le chrétien il donne tout. li
faut encore que dans le paien il donne autre chose, une
image.
Singulière ,ituation. Le plus ne suffit pas. Il faut Y
ajol_}ter le moins.
.
. ,
~
Il ne suffit pas qu'il vainque pour Dœu, qui s y connait
peut-être. Il faut qu'il y ajoute qu'il vainque aussi pour
cet autre, qui n'est qu'un homme d'honneur.
A une connaissance absolus il faut qu'il ajoute. A une
connaissance parfaite il faut qu'il ajout~. Quoi. La connaissance imparfaite, la connaissance inexact~, la con~
naissance infirme, la noble connaissance qu'aura de lm
cet homme d'honneur, ce paien.
Il ne suffit pas que le monde chrétien révèle son être
et donn~ Je plein de son amour et de son être devant
Dieu. Il faut aussi qu'il donne une certaine haute image
de lui au monde païen.
CHARLES PÉGUY

JOURNAL SANS DATES
CONVERSATION AVEC UN ALLEMAND
QUELQUES ANNÉES AVANT LA GUERRE
Je voudrais que l'on ne se méprît pas sur le sentiment
qui me fait donner ici ces notes. Je les crois d'un certain
intérêt psychologique; mais, bien que quelques traits de la
figure de B. R. accusent une inquiétanteressemblance avec
ceux que certains nous baillent aujourd'hui pour les plus
marquants de la race germanique, je doute qu'il soit prudent de s'attacher trop à leur valeur représentative. Libre
au lecteur de généraliser ; je n'ai fait ici, d'après nature,

que le portrait d'un individu, à une époque où aucune des
considérations ne pouvaient intervenir, qui risquent aujourd'hui de fausser un peu notre peinture. Je transcris ces
notes, sans y rien changer, telles que ie les pris en juin 1904
le lendemain du jour de cette unique rencontre.

•••

A, G .

Dans le hall de l'hôtel, où j'arrive très exactement à
l'heme dite, B. R. m'attendait depuis une demi-heure déjà;
assis en face de la porte, il tenait ostensiblement à la
main, pour m'aider àle reconnaître, l'enveloppe du message
par lequel je lui avais donné rendez-vous. Je m'avançai
incertain dans le hall. Je vis aussitôt cette figure glabre,
comme passée au chlore, ce corps trop grand pour qui
tous les sièges s,ont bas ... Je souhaitai ardemment que
ce fût lui. C'était lw. Von M. n'avait pas exagéré son
élégance. B. R. était parfaitement mis, paraissait plus

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arl'glais qu'allemand, et je ne m'étonnai point lorsque, un
peu plus tard, il me dit que sa mère était anglaise.
Je l'emtnène au restaurant de l'hôtel terminus. La conversation d'abord un peu traînante au début du repas,
bientôt s'anime. B. R. parle cependant avec une extrême
lenteur cherchant ses mots, ou même ses idées, mais très
correct~ment, s~s accent. Vers la ftn d'! jour il m'a dit:
_ Monsieur Gide, il faut que vous compreniez qu'en
allemand je ne parlerais pas plus vite. Je ne peux plus
parler vite, à présent.
.
II sort de prison_; je le sais, mais il croit que je n'en sais
rien · cache adnùrablement une légère inquiétude lorsqu'il• apprend que Von M. m'a parlé de lui. Il retourne à
Bonn le soir même ; il vient donc à Pans tout uniquement pour me voir.
_ Qu'est-ce qui vous a fait désirer me connaître ?
_ Brusquement, dit-il, quand, dans votre Immoraliste, je suis arrivé au passage où Moktir vole une paire de
ciseaux et où Michel, qui l'a vu faire, sourit.
Un grand silence, puis très lentement :
_ Monsieur Gide. Est-ce que vous savez que ... je
sors de prison ?
A voix très basse et lui prenant la main :
- Oui, je le sais.
Quand ma main touche la sienne, il s'exalte un peu,
et d'une voix à peine un peu plus chaude :
_ Mais vous savez que j'en suis sorti seulement depuis
quatre jours.... et que j'y suis resté quatorze mois ...
_ Je croyais trois mois seulement.
.
_ Depuis ces quatre jours, je n'ai pas encore dormi.
_ Vous semblez extraordinairement fatigué.

JOURNAL SANS DATES

- Ces derniers temps de prison, je ne pouvais presque
plus manger ... par contraction nerveuse, et tenez, mon
menton ... A ma sortie de prison, ma femme m'attendait;
pendant une demi-heure je suis resté sans pouvoir lui
parler, contracté, sans pouvoir articuler une parole ...
La fatigue à la fois et la surtension de tous ses traits,
le tremblement de ses muscles.
- Mais à présent j'ai absolument besoin de parler. En
Allemagne je ne peux plus parler à personne; c'est à vous
que j'ai besoin de parler; à ma femme ce n'est pas la
même chose. Quand je lui ai dit mon intention d'aller
vous voir, elle m'a approuvé; m'a tout de suite dit que
je devais partir. Je serais même venu plus tôt, mais,
avant de partir, j'ai voulu essayer de parler, de m'expliquer avec l'ami qui ... avec celui ... enfin ....
- Qui vous a fait condamner.
- Oui, n'est-ce pas? Je savais bien que, si je lui avais
demandé cette somme, il me l'aurait donnée tout de suite;
mais ... il n'a pas compris pourquoi j'avais agi ainsi ... Je
voulais lui expliquer ... oh! non pas pourquoi je... mais qu'il
n'aurait pas dû exiger cette condamnation ... parce que, en
cinq ans je sava;s que je pourrais payer toute ma dette;
mais à condition qu'on me laisse de quoi vivre d'ici là.
- Et qu'a-t-il répondu ?
- Il a sonné son domestique pour me faire mettre à
la porte.
Un silence; il reprend avec un peu plus d'animation :
- Oui, en cinq ans, je sais que je pourrais tout payer,
avec mes traductions et mes livres; mais ils ont mis inter-

diction sur tout ce qui pouvait me rapporter. Je suis forcé
maintenant de faire paraître sous 13: signature de ma femme

;7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

JOURNAL SANS DATES

ruina complètement. Ma mère et' mes trois sœurs n'eurent

4r9
je lui ai caché la mort de la dernière, qui était mariée en
Amérique; ma mère était à ce moment très malade ellemême et, quelques semaines plus tard, je l'ai perdue.
- Vous aviez quel âge ?
- Dix-huit ans.
- De sorte qu'à présent vous êtes seul.
Il répète machinalement: « Oui, seul », puis reprend :
- Ma mère était une femme admirable. Tout ce qu'il
y a de bon sur la terre, oui, de grandement bon, elle l'avait.
Je ne peux penser à elle sans larmes.
Je le regarde machinalement; ses yeux sont parfaite-

pour vivre que l'argent que je gagnais avec mes leçons.

ment secs.

Il faut vous dire qu'à seize ans j'avais exactement le

- A son lit de mort elle m'a dit:« Kind, dass du stak
bleibe »1, puis elle s'est tournéevers une amie qui l'assistait
et lui a murmuré : « Ich fürc[,te es gehe schlecht mit ihm ,,e_
- Est-ce que quelque chose en vous pouvait lui faire

ou sous des noms d'emprunt. Je suis un terrible travailleur.
Savez-vous bien qu'en prison, pendant ces quatorze mois

j'ai traduit quarante volumes. Toute la correspondance de
Flaubert, Bouvart et Péc11chet, tout Wells, quatre volumes
de Meredith, trois de Quincey, les deux vôtres enfin.
- Comment ! vous les avez déjà traduits ?
- Complètement. Ma femme les lit à présent. J'ai
toujours eu une énorme puissance de travail. A
seize ans, j'aï perdu mon père; c'était un très riche .
industriel du Mecklembourg qui, l'année de sa mort, se

même aspect physique qu'à présent. (Cela n'est pas beaucoup dire, car aujourd'hui, à vingt-six ans, il en paraît
à peine vingt-deux.) Les parents de rnes élèves ne_savaient
pas, ne soupçonnaient pas mon âge. Des leçons de grec,
de latin, de français, d'anglais; j'ai donné jusqu'à quatrevingts leçons par sèmaine. Et ajoutez que je ne savais ni
latin, ni grec; latin et grec j'ai dû les apprendre tout en
donnant mes leçons. Je suis, pour le latin et pour le grec,
un ... comment dites-vous ... un autodidacte, n'est-ce pas ?
- Vous avez trois sœurs ?
- J'en avais neuf, _et je les ai perdues. Toutes sont
mortes de ...
Il cherche et dit en allemand : Eklampseien.
- Moi, je suis le dixième enfant. Le D• X .. . qui
est très célèbre en Allemagne prétend que si j'ai réchappé,
c'est que, seul, je n'ai pas été nourri par ma mère ... Cela
ne vous ennuie pas que je vous parle ainsi de ma famille ?
Oui, ma mère a vu mourir ses neuf filles, ou du moins ...

pressentir ...
- Rien encore.

Un long silence. Puis :
- Il faut que je vous avertisse, Monsieur Gide, que
je mens constamment.

-

De cela aussi Von M. m'avait averti, lui dis-je.
Oui, mais il n'a jamais compris la valeur de mes

mensonges. Je voudrâis vous faire comprendre; ce n'est

pas ce que vous croyez ... J'éJlrouve le même besoin de
mentir et la même satisfaction à mentir qu'un autre à
montrerla vérité ... Non, ce n'est pas ce que vous croyez ...
Tenezparexemple:quandquelqu'unentendun bruitsubità
son côté, il tourne la tête (Il me saisit le bras) : moi pas !
I. «
2. ,

Enfant, puisses-tu rester fier. 11
Je crains bien qu'il ne tourne mal. •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

420

ou quand je la tourne, c'est volontairement: je ,mens.
- Quand avez-vous commencé à mentir ?
- Sitôt après la mort de ma mète.
Un silence :
- C'est le mensonge qui attache à moi ma femme ;
c' e;t mon extraordinaire faculté de mentir. Quand elle l'a
sentie ellt a quitté p.our moi son mari, s~n enfant; elle a
tout quitté pour me suivre. J'ai d'abord voulu l'abandonner ; puis j'ai compris que je ne pouvais pas me passer
d'elle : c'est avec elle que je mens le plus volontiers. Parfois cela amène entre nous des scènes terribles. Mais c'est
toujours le mensonge qui à la fin est le plus fort. Ce
soir je pars la rejoindre; . nous devons nous marier
dans deux mois. D'ici là nous allons vivre en Suisse ;
en rentrant je vends tout ce que j'ai et tous deux nous
vivons pour cent francs par.mois.
1

Le déjeuner est fini ; il m'offre une cigarette dans le
plus élégant étui que j'aie vu. J'admire aussi une boîte
d'allumettes, en argent ainsi que l'étui; les moindres
obfets qu'il porte sont d'un goût parfait, d'une élégance
sobre et cachée.
- Oui, di t-il, j'aime passionnément l'élégance. Mais tout
cela va être vendu. Oh! les vêtements que j'ai sur moi ont
été quatorze mois dans ma valise ; il y paraît un peu ...
Nous nous levons de table.
- A quelle heure est votre train ?
- A minuit moins le quart; c'est le seul qui ait des
troisièmes.
- Avez-vous quelqu'un à voir, quelque chose à faire
~

Paris 1

JOURNAL SANS DATES

42r

- Non, rien. Je suis venu uniquement pour parler avec
. vous.
Craignant ponrtant qne la journée ne soit longue, je
lui demande si cela ne l'intéresserait pas de voir un peu
de peinture.
! me dit-il, non ;-pas encore. Tenez, si vous voulez
me faire plaisir, emmenez-moi aux Champs-Elys€es.
Une voiture nous mène au bois. traversant le parc
Monceau.
En déjeunant, je le voyais de face. Je remarque, à côté
de lui, combien il est différent, de profil. De face, on
est séduit par son sourire presque enfantin; de profil,
l'expression de son menton inquiète.
Nous reparlons de sa prison.
- Elle a eu ceci de bon, me dit-il, qu'elle a supprimé
chez moi, complètement, tout remords, tout scrupule.
- Et maintenant que la société vous a frappé, vous
vous sentez tous droits contre elle ...
- Oui, tous les droits.
- Lutter contre la société, cela est passionn:..Ot, mais
elle vous vaincra.
- Non. Je sµis terriblement fort.
Il dit cela sans forfanterie aucune, avec une simple
conviction.
Au moins, pensai-je, en cas de demande d'argent (car
je garde une vague crainte qu'il ne soit venu à Paris pour
me taper), ma phrase est prête : Si je vous aidais, vous ne
m'intéresserv,z plus. Mais pour me mettre mieux en
ga:rde, profitant d.'un moment où il affirme son amour
de l'opulence :
- Moi pas, je vous l'avoue, ripostai-je; bien qu'elle

- 9h

�•
422

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne me déplaise point chez les autres.

Jt

ne voudrais pas

être Byron ; mais j'aimerais. de l'avoir connu ...

Je sens qu'il m'écoute un peu moins, et pourle ressaisir:
'
- C'est par là que m'a tant intéressé votre première
plaquette (sur Oscar Wilde). Je crois très juste l'antagonisme où vous placiez la vie et l'art ...

Il m'interrompt.
- Eh bien ! moi je ne trouve pas cela juste du tout.
Ou plutôt ... si vous voulez .. . oui, .il est dangereux pour
l'artiste de chercher à vivre : mais c'est précisément parce
que, moi, je prétends vivre, que je dis que je ne snis pas
un artiste. C'est le besoin d'argent qui maintenant me
fait écrire. L'œnvre d'art n'est pour moi qu'un pis-aller.
Je préfère la vie.
- Mais, dis-je, dans votre brochure vous affirmiez précisément le contraire.

•

- Oui. Je mentais .. Mais vous, vous mentiez donc en
écrivant les Noùrritures .. . Tenez (et il étend le bras
dans un geste admirable) de seulement étendre mon bras,
j'éprouve plus de joie qu'à écrire le plus beau livre du
monde. L'action, c'est cela que je veux; oui, l'action la
plus intense ... intense, ... jusqu'au meurtre ...

Long silence.
.
- Non, dis-je enfin, désireux de bien prendre position,
l'action ne m'intéresse point tant par la sensation qu'elle
me donne qùe par ses suites, son retentissement. Voilà
pourquoi si elle m'intéresse passionnément, je crois qu'elle
m'intéresse davantage encore commise par 1'1 autre. J'ai
peur, ~omprenez-moi, de m'y compromettre.Je veux dire
de limiterpar ce que je fais, te que je pourrai faire. De
penser que parce que j'ai fait ceci, je ne pourrai plus faire

JOURNAL SANS DATES

423
cela, voilà qui me devient intolérable. J'aime mieux faire
agir que d'agir.
·
- Jamais quelqu'un d'autre que vous n'agira comme
vous eussiez agi vous-même. Cela n'est pas la même chose.
Monsiêur Gide, je voudrais vous dire encore quelque chose.
(P hésite.) Je ne trouve pas les mots.
- Dites-le en allemand.
- En allemand je ne le dirais pas mieux. Depnis
longtemps je cherche les paroles. Non, je suis trop nerveux encore. Je ne peux pas. J'ai comme un poids
horrible sur la tête, et mon corps ne me fait plus l'effet
d'être à moi. Je vous ai écrit, sitôt hors de prison, une
longue lettre. Non, vous ne l'avez pas reçue. Avant de
vous l'envoyer je voulais ... vous voir.
- Est-ce moi qui suis cause, à présent, que vous ne

pouvez pas me parler ?
- Non, aujourd'hui, c'est inutile; je ne pourrai pas
vous le dire.
La voiture rentre dans Paris.

- Où dois-je vous mener ?
- Puis-je vous demander un service d'ordre tout pratique ? Il semble extrêmement hésitant et je recommence
à penser : C'est le moment de la tape. Mais non ;
simplement, il reprend :
- Savez-vous où je puis trouver du henné ?
Nous passons rue Saint-Honoré. Je le mène, chez
le coiffeur Philippe. Et là, je lui dis adieu brusquement,
éprouvant qu'il est particulièrement difficile de prendre
congé à 4 heures de quelqu'un qui vient de Cologne
exprès pour vous voir, et dont le train ne part qu'à
minuit.

ANJ?RÉ GI.DE

�•
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

RÉFLEXIONS
LA

SUR

LITTÉRATUR 'E

0

LE MASQUE DE SHAKESPEARE&lt;
M. Abel Lefranc rattache à bon drpit ses deux derniers
volumes qui ont fait quelque éclat à toute la série des travaux
heureux de -sa vie savante. Servi dans la découverte de l'inédit
par un véritable flair d'explorateur, il a fait son tributaii-e quiconque étudiera désormais Rabelais, Marguerite de Navarre
et Marot. Il faut espérer qu'il ajoutera à ·notre fortune les
découvertes sùr Molière auxqu°elles il fait allusion dans son
présent livre et qui sont restées jusqu'ici confinées dans son
enseignement. Sa méthode est une méthode historique et
érudite qui consiste à penser que les écrivains inventent
littéralement peu et s'inspireht constamment d'une réalité
contemporaine qu'il ·est possible de retrouver. Cette méthode
qu'appliquaient instinctiverq.ent et sans grande conséquence
au cours de leurs promenades archéologiques les Ampère et
les Bdissier a fourni déjà à la science française et à l'exégèse
des grands auteurs un chef-d'œuvre,• les Phéniciens et
:r. Sous le masque de William Shakespeare, William Stanley,
VIe comte de Derby, par Abel Lefranc (Fayot). - L' Affaire
Shq,kespeare, par Jacques Boulenger (Cham?ion).

l'Odyssée de Bérard, dont M. Lefranc a mérité que ses
Navigations de PantagYuel, de plan, d'intention et de résultat
analogues, fussent rapprochées. ,
Or, M. Lefranc, depuis le commencement de sa carrière,
songeait, nous dit-il, à étudier dans cet esprit l'œuvre
shakespearienne ou plutôt le mystère shakespearien. Rien
de plus difficUe, le cas Shakespeare étant unique, p-ivilégié
à rebours : il est impossible en effet d'établir un ordre satisfaisant de rapports entre ce que nous savons de 1a vie de
Shakespeare et le contênu des trente-huit pièces qui portent
son nom, c'est-à-dire de la plus formidable explosion de vie
idéale qui soit sortie d'une tête pensante. Dês lors pour
le critique deux attitudes possibles : ou bien étendre considérablement par des hypothèses nos connaissances sur Shakespeare et faire rentrer la composition de_son théâtre dans le
lit commode de ces hypothês&amp;S; ou bien" transférer la paternité
de ce théâtre à un auteur dont la vie, les mœurs, la carrière
correspondraient au caractère de l'œuvre shakespearienne.
Le mystère y est tel que rien n'interdit a priori la seconde
méthode. Remarquons qu'il y avait déjà dans l'antiquité
une question térentienne analogue à la question shakespearienne. Certains faisaient de l'esclave africain Térence le
prête-nom de Scipion et de Lelius, et Montaigne se déclare
de cet avis pour des raisons fort analogues à celles qui ont
fait attribuer le théâtre de Shal,c~peare à un membr'i de
l'aristocratie anglaise, lord Verulam, lord Rutland ou lord
Derby.
C'est pour défendre la cause de ce dernier que M. Lefranc
a écrit son plaidoyer. On ne saurait guère en effet employer
un autre mot. Très convaincu de la vérité de sa cause,
M. Lefranc la soutient d'un bout à l'autre avec une ardeur
verbeuse et "'combative d'avocat qui rappelle les argumentations de Victor Cousin, pèse désagréablement pendant
toute la lecture de son livre et présente évidemment moins

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
f

d'élégance qu'une discussion sobre et circonspecte. Que les
lecteurs du Petit Parisien aient eu la primeur de la découverte de M. Lefranc, je ne prétends ni m'en moquer comme
M. André Beaunier ni en louer M. Lefranc comme M. Jacques
Boulenger. Je crois seulement que lorsque des Savants vont
de cette façon au peuple le meilleur serait précisément de
tranchEf- par leurs qualités propres de réserve scientifique
et de doute honnête sur le ton d'affir.mation tumultueuse en
usage dans la~grosse presse. Ceux à qui la vie militaire a permis de vivre pendant des années avec les lecteurs du Petit
Parisien peuvent affirmer que ces gens simples sont très
sensibles à la réserve, au sens critique dont pourra faire
preuve devant eux celui qu'ils jugent plus instruit. J'admets
fort bien avec M. Boulenger que« si l'on arrivait à captiver
les lecteurs du Petit Parisien par des controverses d'histoire
littéraire, cela.ne pourrait que profiter aux bonnes lettres
et à la paix publique», mais à condition de les habi.t uer
précisément par ces controverses à juger douteux ce qui est
douteux ; excellente garantie de la« paix publique » dans
les affaires Dreyfus de demall).. ~
Le bon Zola qu'est M. Lefranc avait été précédé par un
Bernard Lazare. La piste du véritable auteur des drames de
Shakespeare, William Stanley, fut découverte dês 1888 par
un érudit anglais, Greenstredt, qui produisit les textes
iniiiabx et dont .M. Lefranc nous dit ayec ~e nuance de
reproche qu'il « évite toujours les décla'Cati.ons absolues et
insinue plutôt qu'il n'affirme ». M. Lefranc ne garde point
cette modération et l'on comprend que ses certitudes
tumultueuses aient agacé M. André Beaunier qui dans la
Revue des Deux Mondes a couvert de fléchettes ses deux
volumes orange.
Préoccupé d'exposer son opinion ou plutôt sa certitude,
M. Lefranc - et c'est peut-être le plus grave reproche
qu'on puisse lui adresser - ne prend pas assez la peine de

•

mettre son lecteur en mesure de contrôler cette opinion .
C'est en pareille circonstaJ1ce qu'il faut étaler au ba~ de ses
pages toutes ses,note_s, toutes ses références. M. Lefranc le
fait en gros, non avec le détail qu'on attendrait d'un maître
de l'Ecole des Hautes Etudes. Mais enfi.Il lui-même, tout en
affirmant avec intransigeance, nous donne ses devx volumes
comme une contribution à une question ouverte, comme une
invite aux recherches. Tout cela sera mis au point plus tard.
Venons-en au vif de la thèse.
Elle croise deux argumentations : il est impossible que
William Shakespeare soit l'auteur de son théâtre; cet auteur
est William Stanley, comte de Derby.
La première est la moins convaincante. Quand on lit le
livre où M. Sidney Lee a condensé tout ce que l'on sait ou
croit saVoir sur la personne de Shakespeare, on s'aperçoit
que, les témoignages douteux et les hypothèses de M. L.ee
éliminées, il ne reste, comme le remarque M. Boulenger;à
peu près rien de tout à fait certain. Un homme de Stratford
vient à Londres, appartient à une troupe de- théâtre, la
foumitede pièces, écrit des poèmes, y gagne une petite fortune dont il va vivre dans son pays natal. Il y a des documents juridiques qui nous le montrent revendiquan_t
assez âprement ses droits e! un testament qui ne mentionne
aucun livre parmi les biens qu'il laisse. Rien de cela ne montre
qu'il était capable d'écrire les pièces qui portent son nom,
rien ne montre qu'il en était incapable.« Il en était incapable,
dit M. Lefranc, parce que q'u'il ne songeait qu'à l'argent, qu'il
avait une âme d'usurier,. (M. Lefranc, emporté par son imagination combative, ajoute même qu'il était l'homme d'affaires le plus roué de son temps.) On a déjà objecté à M. Lefranc
que beaucoup de grands poètes ont pas mal aimé l'argent
et M. Beaunier a parlé à ce sujet de Victor Hugo. La Bruyère
s'étonne que Corneille ait écrit de si belles pièces, lui qui était
très lourd en société et qui ne s'intéressait à ses œuvres

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI_S E

que par ce qu'elles lui r3:pportaiellf. Ce mot: « Je suis saoul
de gloire et affamé d'argent » est de Corneille ! Et puis, de
ce que les rares documents authen.tigues sur Shakespeare
sont des documents juridiques, faut-il conclure qu'il fut surtout un homme d'affaires ? M. Lefrapc tourne avec raison
en ridicule :les critiques qui ont vu dans Hamlet une incarna.tien de SÎiakespeare. Il serait, au point de vue stratfordien,
amusant de le voir s'incarner en Shylock comme Henry
Monnier s'estincarnê en Prud'homme qui ressemblait tant à
son auteur. Tant qu'on s'en tient à l'hypothèse stratfordienne,
la personne de Shakespeare reste un x, prête à tau tes les imaginations etle théâtre entier et l'auteur lui-même prennentle
nom d'une de ses pièces: Comme il vous plaira. On peut se
reposer, à la Montaigne, sur ce doute comme su'r un mol
oreiller de rêves qui prolongerait, en une harmonie préétablie le rêve enchanté des comédies shakespeariennes.
Quant à la seconde partie de l'argumentation de
M. Lefranc, la partie positive, elle est impressionnante. Je
n'ai pas dissimulé l'attitude de défiance avec laquelle on
aborde le livre, la mauvaise humeur que donne ~l'intelligence critique le ton de M. Lefranc. Je reconnais d'autre
part qu'il était diffi.cile à un homme de faire sans enthousiasme et sans passion de si curieuses découvertes. Les
concordances trouvées par M. Lefranc entre le théâ.tre
shakespearien et la carrière de William Stanley seraient
presque inexplicables si les pièces que Stanley était, comme en
fait foi le document certain des State Papers, occupé à
écrire pour des comédiens profes~ionnels ne sont pas celles
de Shakespeare lui-même. Peut-être toutes les démonstrations
de M. Lefranc n'ont-elles pas la même valeur, mais celle qui
concerne Peines d'amour perdues reste assez troublante. Le
moment n'est pas venu de-se prononcer. C'est aux critiques
anglais, plus habitués au maquis shakespearien que
M. Lefranc lui-même, qu'il appartient de passer son ouvrage

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

au crible. (M. Lefranc se réfère constamment par de longues
citations à des ouvrages français superficiels ou vieillis,
aux préfaces de Montégut, à Mézières. Un livre comme celuici a dO souffrir d'être préparé en dehors de la salle de
travail-d.u British Museum.)
Si par hasard la thèse de M. Lefranc était acceptée par la
critique anglaise comme la plus vraisemblable, elle substituerait un mystère à _u n autre, le mystère Derby au mystère
Shakespeare. On se demanderait par quel miracle fabuleux
le secret a été, jusqu'à M. Lefranc, ou si l'on v·eut jusqn'à
Greenstedt, si bien gardé. Lord Derby a laissé publier une
de ses compositions musicales, sous son nom ; M. Lefranc ne
nous .a encore laissé entrevoir aucune des raisons pour lesquelles il aurait esquivé avec tànt de soin la pat~té de son
théâ.tre. (Il paraît nous les promettre pour un autre volume.)
Ce qui m'inquiète le plus, c'est que, d'après M. Lefranc luimême, ce secret n'aurait pas été tel que plusieurs contemporains du comte ne l'eussent connu. Dans l'Aétion du Cohn
de Spenser, pris par certains critiques pour Shakespeare,
il voit lord Derby lui-même, et ses preuves sont d'une vraisemblance moyenne. Or Aétion nous est présenté par Spenser
comme un poète : u Sa muse, pleine de l'invention de hautes
pensées, sonne comme lui-même, héroïquement. » Spenser
connaissait donc lord Derby comme l'auteur des trois ou
quatre premières pièces de Shakespe~e et de ses poêmes (ces
vers sont probablement d'après M. Lefranc de 1594 et, dès
1591, Spenser avait fait une allusion analogue) . Il s'agit là
des_ débuts de lord Derby et de son factotum Shakespeare.
Pareillement, en 1_6 II, la Tempfte, selon M. Lefranc, ne put
être composée et jouée sous le règne de Jacques Jer, ennemi
acharné des sorciers, que par quelqu'un qui était capable
« d'imposer cette œuvre et de briser les résistances et les
critiques qu'elle devait fatalement susciter ,, le comte de
Derby lui-même. (Rien pourta.nt ne nous prouve que Jac-

�430

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ques Jer fût plus ombrageux en cette matière que Richelieu qui laissa représenter le Cid en pleine année de Corbie,
en pleine' action de la loi entre le duel, et qui se contenta
de susciter contre la pièce une critique académique analogue
à celle que Jacques Jer, auteur delaptmonologie, ai,rait pu
écrire lui-même contre la Tempête s'il l'avait jugé à propos.
Mais enfin, selon M. Lefranc, le secret de lord Derby était
pe1;cé à jour au commencement comme à la fin de sa carrière
dramatique, et lui-même' paraissait por~er son masque de
William Shakespeare non sur la figure, mais à la main. Comment se fait-il qu'aucun document de i'époque ne nous en ait
rien révélé, autrement que par des allusions mystérieuses
(une sorte de Kutsch bertillonesque) qui devaient, pour
être traduitts en clair, attendre trois cents ans la sagacité
de M. Lefranc ?
Si la thèse de M. Lefranc est exacte, ce document probant
finira bien par être trouvé. Après la riche moisson de vraisemblances colligée par un Français qui étudiait à Paris
au moyen d'une bibliothèque shakespearienne peut-être
un peu maigre, il serait impossible que des travailleurs
d'archives lancés, en Angleterre, sur cette piste, ne fissent
pas quelque lumière. Au cas où rien ne viendrait s'ajouter
aux probabilités inégales de M. Lefranc, il faudrait se résigner
à voir là contre sa thèse une preuve négative importante.
Comme il serait à souhaiter pourtant que cette thèse
fût exacte t On le souhaiterait pour M. Lefranc dont l'ardeur
et l'ingéniosité mériteraient bien ;cette récompense. On le
souhaiterait pour la science française, rendant ici à la race
anglo-saxonne un service digne des poilus dont le sacrifice
lui vaut ~ujourd'hui l'hégémonie économique et politique
de la planète (le livre est dédié à la mémoire de l'aspirant
Jean Lefranc, tué à l'ennemi après les plus glorieuses citations). On le souhaiterait surtout pour l'illusn:ation des lettres
et pour la musique de la vie supérieure. Dans l'hypothèse

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

43r

Shakespeare, Shakespeare est une œuvre. Dans l'hypothèse
William Stanley, William Stanley est un homme, tout un
voile se déchire, et du haut en bas, _dans une lumière à la
Rembrandt, un monde nouveau de la vie intérieure apparaît;
comme dans Hamlet, les comédiens s'en vont, le monde réel
demeure. William Stanley, jeune voyageur cultivé qui revient
en Angleterre pour y être mêlé à la Rlus terrible tragédie
domestique (rien n'est plus frappant dans l'ouvrage de
M. Lefranc que les liens singuliers entre Stanley et Hamlet)
se crée dans les châteaux et les pavillons où il s'isole une
existence prodigieuse. L'aventure devient bien plus belle que
celle de Beckford. Un Der9y peut mépriser, comme un SaintSimon, la gloire littéraire, en habiller comme Salluste ce
Ruy Blas de théâtre, son factotum Shakespeare. La vie réelle
il la trouve dans sa place et ses devoirs sociaux, etla vie idéale
dans ce monde de pensées et de songes, de poésie et de musique
dont il peuple ses œuvres et qui s'en vont parmi les hommes,
sur une scène de théâtre, tout détachés de lui et vivants pour
eux-mêmes, et partis pour la vie éternelle. Il ne fait que
pousser un peu plus loin ce sentiment profond de tout grand
artiste qui ne s'intéresse plus à ses œuvres passées, les laisse
à leur destin, ne pense vraiment qu'à ses œuvres futures,
- cette nécessité aussi qui s'impose à tout créateur, lors
de toute création esthétique, de couper le cordon ombilical,
de dire à l'œuvre : c Va, lève-toi et marche, oublie~moi 11.
Et l'œuvre a marché, l'œuvre l'a oublié. Maisl'œuvre,
après trois cents ans revient vers lui et lu~ tend son miroir,
et nous l'y reconnaissons. Les noms shakespeariens qui,
autour de la personne de William Shakespeare retombaient
impersonnels et mats,. ici ils peuvent chanter, vibrer, s'unir
indéfiniment à une personnalité humaine. Ce solitaire de la
cour et des châteaux c'est Hamlet, c'est Jacques le Mélancolique, c'est Prospero. Prospero! Quelle divination, alors,
lui aurait fait clore son œuvre par ce tableau de la magie

•

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

432

souveraine dans l'île solitaire, magie qui figurerait peut•être
}es jeux de la magie poétique dans les pavillons
de son parc. studieux et peuplés de génies I Et quel son
dans l'adieu de Prospero 1 « Oui, voilà, grâce à votre aide,
jusqu'où mon art a pu porter sa puis~ance. Mais j'abjure
ici cette violente magie, et lorsque je vous aurai ordonné ce que je fais en ce .moment - un peu de musique céleste
pour opérer sur les sens de ces hommes le but (sic, traduction de Montégut citée par M. Lefranc)' que je poursuis, but que ce charme aérien est destiné à me faire atteindre,
je briserai ,ma baguette de ~am.mandement, je l'enfouirai
à pluSleurs toises sous la terre; et plus avant qu~ n'est encore
descendue la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux. 1
M. Lefranc remarque que la Temp.ite, dernière pièce écrite
par William Stanley, figure en tête de ,l'édition in-folio
d~ r623 (qonnée par lui-même sous le nom de Shakespeare
ét avec le portrait de Shakespeare au frontispice. Quand
M. Lefranc expliquera-t-il ces étrangetés?) et en conclut qu'il
voulut faire de cette piêce « comm~ une introduction à son
œuvre, comme le programme, en quelque sorte, de sa conception de la vie etdu monde.• Toutel'œuvre shake~peari~nne
prendrait alors un aspect vivant de symphome umque
dans la littérature. C'est un nouveau monde vraiment que
M. Lefranc découvrirait à la critique.
Et je songe à la satisfaction qu'en recevrait ce problème
si attirant et si décevant des correspondances entre Montaigne
et Sb.akespeare ! pn familier de l'un et de l'autre ne saura.itse
soustraire à l'idée d' un rapport fraternel et très mysténeµx
entre leurs ' deux génies. Trop mystérieux! Un Anglais
a écrit tout un livre pour cataloguer les réminiSCences de
Montaigne dans Shakespeare. (La traduction de Florio
n 'ayant paru qu'après les principales pièces de Shakespeare,
il a fallu supposer que celui-ci lisait le français ou bien avait
eu communication de la traduction manuscrite.) Mais un

,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

•

433
ex:amen attentif de M. Villey, montaniste excellent, l'a
convaincu que toutes ces réminiscences étaient apparentes
et ne pouvaient se rapporter au texte des Essais qu'avec
trop de bonne volonté. Le seul passage de Shakespeare
authentiquement inspiré de Montaigne figure dans la
Temp.ite et il est peu important. Et cependant, comme on sent
que, pendant ces dernières années du xvre slècle, la terre ne
portait peut-être que deux têtes parfaitement et divinement
.ibres, l'auteur des Essais et celui du théâtre shakespearien!
Que de ressemblances dans leur regard sur le monde et sur
l'homme! Alors, on est particulièrement séduit par cette idée
quesil'hypothèsedeM. Lefranc est exacte, Stanley, qui voyagaiten Guyènne et en Navarre vers 1584, a pu voir Montaigne
à la fois dans sa gloire des Essais et dans son lustre de maire
de Bordeaux. Il a pu le rencontrer dans la vie de cour de
Nérac dont Peines d'amoitt perdues sont, selon M. Lefranc,
une transposition vraie jusqu'en les plus curieux détails.
Il a pu lire les Essais sur leur terre d'origine, boire chez
Montaigne lui-même le vin de sa récolte. Et surtout quel
rapport étonnant n'apparaîtrait-il pas entre les retraites
où s'épurent et se décantent ces deux sagesses, entre la tour où
Montaigne écrit les Essais et les châteaux où William Stanley,
de retour dans son pays, composera ses poèmes d'humanité vivante! D'invisibles fils de ,Ia Vierge relient ces deux
asiles, un mirage fond dans une même ile de Prospero ces
deux solitudes. Qui sait si la sagesse même de Montaigne,
si le chapitre même de la Gloire n'a pas déterminé Stanley
à la vie secrète de son génie, à ce travestissement de son
œuvre ? « Ce vice est ordinaire : nous nous ~ignons plus
qu'on parle de nous que comment on en parle, et nous est
assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en
quelque condition qu'il y coure ; il semble que l'estre
conneu, ce soit aucunement avoir sa vie et sa durée en Ja
garde d'autruy ... Il serait à l'aventure excusable à un peintre
28

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•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rade des devises pour les écus des nobles dans les joutes de
cour (c'est le sens_du document de r 6 I 3 sur lequel M. Demblon
a cru devoir aventurer sàn hypothèse) et surtout recevant
pour la composition de ses pièces les indications de lord

I

•

Derby qui a dû lui proposer ses sujets, lui tracer des canevas,
comme Richelieu à ses cinq auteurs, alter même assez loin
dans cette collaboration analogue peut-être parfois à celle
_ de Beaumont et Fletcher et à plusieurs autres de l'époque.
M. i.efranc donne en ce qui concerne P;ines d'amour perdues
des certitudes et en ·ce qui concerne Han-ilet de fortes vraisemblances. Dès lors, il semblé qu'entre stanleyens modérés,
comme M. Boulenger, et stratfordiens modérés, comme on le
deviendrait volontiers, certain accord, comme celui de
Shakespeare et de Stanley eux-mêmes, soit très possible.
Rendons grâce aux érudits, quand nous voyons l'érudition
de M. Lefranc nous apporter cette richesse, mais ne croyons
pas qu'en ·telle matière l'érudition soit tout. Laissons nos
yariations sur Shakespeare aller hardiment de M. Lefranc
à Foottit: il y a plus de choses dans le ciel et la terre shak~speariens qu'il n'en tient dans une philoSophie livresque.
Soyons livresques, mais sans oublier jamais combien Shakespeare l'est peu. Ainsi M. Lefranc et M. Boulenger et beaucoup d'autres considèrent avec étonnement l'insouciance de
Shakespeare touchant la publication de ses pièces, l'indifférence avec laquelle, si âpre à l'argent, il laisse fabriquer par
qui veut des éditions criblées de fautes, mutilées ou pleines
de grossières interpolations, et ils voient là une de ces portes
mystérieuses qu'ouvre la clef Derby. Mais si ses publications
sont ·indifférentes à Shakespeare, c'est d'abord qu'il n'en
souffre pas""dans ses intérêts, les droits d'auteur étant alors
nuls, c'est ensuite et sur.tout que la pièce imprimée ne l'intéressé pas. Joignez à cela l'absence probable de livres dans sa
maison lorsqu'il f3:it son testament. Shakespeare est de théâtre
jusqu'à la moelle des os, de livres pas du tout. Il est fort

RÉFCEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

possible que' les SuJe
. ts d e ses pièces
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, 439
lord Derby, leur préparation livre
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ALBERT THIBAUDET

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•

•
•

�•
NOTES

NOTES
CLIO, dialogue de !'Histoire_ et de l'Ame païenne, par
Charles Péguy (Editions de la Nouvelle Revue Française).

Clio parle, a ruminante eii soi•même; mâchant des paroles
de ses vieilles dents historiques; marmottante; marmonnante: .. 1 Cette Clio, son sort est de n'oublier rien ; sa

•

fonction propre, de tout remémorer. Dès qu'on ne l'attelle
plus à une tâche, dès qu'elle n'est plus tenue dans les bornes
d'une histoire déterminée, on conçoit qu'elle vagabonde à
travers l'histoire entière ; qu'un souvenir la distraie de sa
première pensée et qu'un autre l'y ramène ; que tour à
tour elle s'fgare ou se retrouve au fil des souvenirs. On
conçoit que Péguy, lui passant la parole, n'ait pas à changer
de· manière ; bien plus, ces libertés où il se complaisait,
ces tours, détours et retours, ces digressions et ces répétitions,
jamais ne furent mieux à leur place qu'ils ne le sont ici même,
sous le couvert de la fiction. Clio flâne ; mais Péguy sait
bien où il la mène. Nous passons à son compte, à ·elle, les
piétinements sur place et les longueurs. Mais la pensée,
mais l'émotion, surtout ce regard d'ensemble sur la vie,
cette fatigue et cette tristesse courageuse, ce renoncement
sans amertume, cette religieuse acce~tation, - c'est bien
Péguy, c'est le dernier témoignage qu'il nous ait laissé de .
lui-même. Et, pour tous ceux qui l'aimaient, ce livre est
comme un testament.
Il vaut la peine d'en chercher l'ordre secret. Platon est un
artiste, le Phèdre, une œuvre d'art; pourtant l'unité de ce dialogue illustre est plus facilement sentie que comprise; on ne
saisit pas sans peine, sous un désordre apparent, la progression cachée, les balancements et rappels de thèmes,
l'entrelacement de motifs qui concourent à l'harmonie de
l'effet total. Les proportions du moins, ne cessent d'être

..

4JI

observées. Péguy ne les observe pas, quand il commente
sans :fin la pièce des châtiments écrite sur l'air de Malbrouck
(Paris tremble, ô douleur, ô misère !) . Et le dernier thème
(Comment Hugo s'est arrangé pour emplir un siècle) n'est
p~s. cel~ qu'il fallait pour clore l'œuvre dignement, pour
faire plemement sonner la note finale, si grave et juste. Ces
deux erreurs, je ne les signalerais point, si le monologue
en son ensemble ne me paraissait organique, harmonique,
et très sûrement composé.
L~vrai sujet n'est pas !'Histoire, quoiqu'il en soit beaucoup
parle.« Il me faut une journée, dit Clio, pour faireiil'histoire
d'une seconde. Il me faut une année pour faire l'histoire
d'une minute. Il me faut une vie pour faire l'histoire d'une
heure. Il me faut une éternité pour faire l'histoire d'un jour.
On peut tout faire, excepté l'histoire de ce que l'on fait. n
Que nulle recherche n'épuise une question, et que, par le
manque ou l'excès de documents, l'historien toujours se
trouve, malgré lui, ramené de la science à l'art, - Péguy
n'avait pas attendu pour le rappeler à la Sorbonne· nous le
savions de reste, et ce n'est pas ce qui nous touc~e. Mais
la poésie plus vraie que l'histoire, l'éternelle fraîcheur
d'Homère, les hommes de Grèce plus grands que leurs dieux,
la pureté antique aspirant, par une « grâce intérieure » à la
pureté chrétienne, et toutes deux ensemble condamnant
ces modernes qui n'ont point d'âme - verrons-nous là le
vrai sujet? Non, cette image d'une jeunesse du monde, à
jamais passée, cette vision d'une jeunesse hors du monde
et qui ne passera point, ce regret et cette promess~
accusent par contraste le thème principal : l'idée du Vieillissement : vieillissement de chaque homme, vieillissement
de l'humanité ; opération ~e la mort en toute vie; vanité
des efforts que tente toute vie, pour éluder la loi de vieillesse
et de mort; détresse de l'âme sous les griffes du Temps.
Cette idée, entre toutes, est celle qu'on veut le moins re-

•

�•
442

LA NQUVELLE REVUE FRANÇAISE

garder en face et .fixement; mais elle ne se laisse pas oublier.
Si le livre est pathétique et d'un art sensible au cœur, c'est
qu'il garde à l'idée ce caractère d'inéluctable obsession :
nous tâchions de la fuir; nous croyions échapper, en parlant
cr autre chose; mais toutes les issues sont coupées, le· même
fantôme se dresse en travers de tous nos chemins.

•

C'est, d'abord, Clio même qui se plaint: « Je suis une
pauvre vieille femme sans éternité ... C'est moi qui fus la
belle Clio, si adulée. Comme je triomphais au temps de
mes jettnes réussites! Puis l'âge vint. Moi aussi, j'ai connu
les victoires de la maturité, les victoires aux hanches lourdes.
j'ai mis tout mon bien en viager. Combien d'autres, qui
ont moins triomphé, touchent à l'âge où elles auront tout,
où elles toucheront tout. Et moi je touche à ce même
âge où je n'aurai plus rien. » Elle pleure son passé de
petite Muse apollinienne, l'âge où l'illusion lui restait permise, l'âge où l'ambition d'épuiser la vérité ne lui_imposait
pas une tâche de flétrissure et de mort...
Mais l'art aussi, que penser de son éternelle jeunesse ?
Voici l'œuvre faite et parfaite ; et l'auteur voudrait bien
qu'on lui laisse la paLx. Il voudrait bien être maître chez
lui, « comme si l'homme jamais pouvait être maitre chez lui,
et même être chez lui dans aucune maison ». Mais l'œuvre
ne vit pas par elle-même ; pour couronnement nécessaire,
elle attend la contemplation, la lecture, l'acte commun de
l'œuvre et du spectateur. Elle tombe sous la commune
infortune historique : « Courir ce risque, être en toutes les
mains les plus grossières ... ou courir ce risque pire. le risque
suprême, n'être plus· en aucunes mains - c'est-à-dire la
maladie, la mort. 1 « Si dur que soit ce marbre du Pentélique,
non seulement il a reçu et, perpétuellement, il recevra les
atteintes physiques du temps ... mais il a reçu et perpétuelle•
ment il recevra les atteintes non moins graves, les couronne-

NÛTES

443

ments et les découronnements, les accroissements et les
déchets de la collaboration de tous ceux qui sont dans le
temps ... Une lecture de nous achève ou corrompt cette
Antigone ; une lecture de nous couronne ou découronne
cet achèvement d'Homère, cette Iliade et cette Odyssée.
Quelle injustice criante, et non pas une injustice accidentelle,
mais une injustice essentielle, inhérente au temps, incluse
dans l'ordre même... Tout ce qui procède du temps, c'està-dire tout, est marqué du temps et de cette tare du temps ...
Tout le temporel est véreux ; l'événement est ·véreux ;
l'œuvre, cette part de l'événement, est véreuse ... car l'éternité
seule est saine et pure .. »
Cettç injure du temps, cet avilissement, c'est l'artiste
lui-même qui l'aura commencé. « Il a fermé l'atelier sur
son œuvre. Il avait les yettx brouillés. C'était fini ... Son
regard n'était plus neuf. C'est la seule cécité qui soit irréparable pour l'artiste ... Lui, l'auteur, il commenÇait de voir
comme un public ... Déché.lnce d'art qui ne se remonte point,
déchéance irrévocable de la création même de l'œuvre. Son
regard déjà n'était plus un regard neuf, un regard inexpert,
un regard natü ... ; c'était un regard habitué, pour dire le
mot, un regar&lt;i vieilli ... Malheur à l'auteur dont le champ
du regard a reçu trop &lt;l'injur~s, a enregistré trop d'essais,
a eu à publier trop d'amnisties, èst écrasé de trop d'habitude.
Etant donné qu'un très grand peintre a peint vingt-sept
et trente-cinq fois ses célèbres nénuphars, quand les a-t-il
peints le mieux, Iesq uels ont été peints le mieux ? Le mouvement logique serait de dire: le dernier, parce qu'il savait plus.
Et moi je dis: au contraire, le premier, parce qu'il savait moins.»
« La logique», ici, c'est la théorie du progrès : « une théo~ie
fabriquée par le parti intellectuel d'un temps et d'un peuple
qui venaient d'entrer dans l'âge bourgeois, dans l'âge capitaliste ... C'est bien la théorie d'une capitalisation non seulement à intérêts, mais à intérêts composés.:., une théorie

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ftÂ /tlljdis - "8P,dfW l'oa w1■ 1il C
Et auea1 d ' ~ "'19 le fils de Oekubbl a lu, dsul
a!llèmblée estimable, un eosai qu'il avait fait .ai l'abua
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a11 tempil ..eaae et la cloltiaatloa. du Ji41 µ eet. y _.
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l!'P8-Elioe_...14. toutaepe,d, et,m,l'adlt.~111•
Noaa 1 1 • ~ poi11t. Y6uadlf,je à,cdl;teld6è.La
'-8deHl180 peut bic llOll8 rappels afaJcè, etNeYWa
l"aird&amp; Valbrouc:k, llOllllrappeler i. cbau1011d•Ch6rablll.
tnlDla par B e a ~ DOUi nll!œa la. Mir• C&lt;NIJflialCi
l'C!IW .dii'ons: c C'ë donc • le oamN etc'RQoiae..Et c'eet donc a jplllle ei: c'eet a Fip,o. Plilà
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- l0Dt les types ~ - traditlonuels, mlllÛ,
et pnaque l&amp;Cralllellteli, plue il eet poi'gnant de lei retl'Ollj,

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~leàreaz l'ac:bamimtà pllcwclua d'.,._ ~ •
'Wùlan 11'eat pu aeaiemeut d'ou~ que la pàet,6ri~•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sera faite d'hommes non moins périssables, non moins
incompétents que nous. Mais 11 chaque génération appelante
se voit seule sous le regard innombrable d'une indéfinité
indéfiniment croissante de générations ultérieures. C'est
le contraire. C'est chacune des générations juges, des générations ultérieures qui est une en face de toutes les générations
passées. »Et cette génération de juges, à quoi songe-t-elle ellemême, sinon à se faire juger par l'avenir? «Longue poursuite
temporelle, perpétuellement décevante poursuite, toujours en
porte-à-faux, et singulière justice, singulière juridiction•!
Le tribunal court après le prétoire. Le nîagistrat lève le pied.
Le juge retrousse sa robe et saute la barre pour se faire admettre accusé ... » Et telle est l'illusion par où l'âme moderne
remplace le jugement dernier et la communion des saints.
Mais cette misère, comment la condamner, si chacun, si le
chrétien même la retrouve dans son propre cœur ? &lt;&lt; Nous
le connaissons peut-être, Péguy, notre homme de quai-ante
ans. Nous commençons peut-être à le connaître ... Il a quarante ans, il sait donc. La science que nul enseignement ne
peut donner, le secret que nulle méthode ne peut. prématurément confier, ... il sait. D'abord, il sait qui il est.
Ça peut être utile, dans une carrière. Il sait ce que c'est
que Péguy.. . Il sait que Péguy c'est ce petit garçon de dix
douze ans qu'il a longtemps connu se promenant sur les
levées de la Loire. Il sait aussi que E'éguy c'est cet ardent-et
sombre et stupide jeune homme, dix-huit vingt_ ans, qu'il
a coii.nu tout frais débarqué à Paris ... li sait que la Sor•
bonne, et l'Ecole Normale, et les partis politiques ont pu lui
dérober sa jeunesse, mais ne lui ont pas dérobé son cœur ...
Il sa.it que toute la période intercalaire ne compte pas, que
la période de masque est finie et qu'elle ne reviendra jamais.
Et qu'heureusement la mort viendra plutôt... Il sait qu'il a
retrouvé l'être qu'il est, un bon Français de l'espèce ordinaire,
et vers Dieu un fidèle et un pécheur de la commune espèce.

NOTES

4f7

Mai..5 enfin et surtout il sait qu'il sait. Car il _sait le g'rand
secret, de toute créature... le secret le plus universellement
confié, de proche en proche, de l'un à l'autre, à demi-voix
basse, au long des confidences, au secret des confessions, au
hasard des routes, et pourtant le secret le plus hermétiquement secret.. . Il sait que l'on n'est pas heureux. Il sait que
depuis qu'il y a l'homme nul homme jamais n'a été heureux ...
Or, voyez l'inconséquence. Le même homme, cet homme
a naturellement un fils tle quatorze ans. Or il n'a qu'une
pensée. C'est que son fils soit heureux. Il ne se dit pas que ce
serait la première fois que ça se verrait ... Il n'a qu'une pensée.
Et c'est une pensée de bête. Il veut que !k&gt;n fils soit heureux ...
Il a une autre pensée. Il se préoccupe uniquement de l'idée
que son fils a (déjà) delui,c'estuneidée fixe, une obsession, une
sorte de scrupuleuse et dévorante manie. Il n'a qu'un souci, le
jugement que son fils, dans le_secretde son cœur, portera sur
lui, il ne veut lire l'avenir que dans les yeux de ce fils. II cherche
le fond des yeux. Ce qui n'a jamais réussi, ce qui n'est jamais
arrivé, il est convaincu que ça va arriver cette fois--ci ... Et
c'est ici la commune merveille de notre jeune Espérance.»
De telles pensées de bête, si on les juge, si on les raille,
ce n'est pas pour s'empêcher de les avoir, c'est pour les
dépasser, pour s'élever à d'autres, qui donneront à celles-là
leur vrai sens: Il ne s'agit pas d'échapper, sur terre, à notre
condition d'hommes. Il s'agit de vieillir bien, non de ne pas
vieillir, comme des dieux. Lisez plutôt Homère et les tragiques
grecs : K Oui, l'homme envie aux dieux leur éternelle jeunesse, leur éternelle beauté ; leur force illimitée, leur instantanée vitesse ; leur éternelle bataille, leur éternel festin,
leur éternel amour. Mais il devient très vite évident que cette
envie même est comme noyée dans un certain mépris ...
Mépris de quoi ? Mais précisément de ceci ; que les dieux
sont éternellement jeunes et éternellement beaux ; presque
universellement puissants, instantanément vites ; mépris de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ce qu'ils livrent une bataille éternelle, un éternel festin, ~t
les batailles d'un éternel amour ... Mépris de quoi ? Mépns
au fond de ce que les dieux ne sont point périssables .. .
mépris de ce qu'ils demeurent et de ce qu'ils.ne passent po~t.

Mépris de ce qu'ils recommencent tout le temps et non pomt
comme l'homme, qui ne passe qu'une fois ... Mépris de ce
qu'ils n'ont point la triple grandeur de l'homme, la mo~,
la misère, le risque ... de ce qu'ils sont assurés de ne pouvoit'
deveniY aussi grands qu'Œdipe ... »
Accepter de vieillir, accepter d'être un homme, n'est•ce
pas la plus sûre grandeur de Hugo ? « Ce n'est pas par h~rd
que sur tant de points nous en revenons toujours à 1~1. 11
Nous l'avons bien senti tout de suite : it Leconte de Ltsle,
Hugo, deux systèmes en ces deux hommes ... L'~n vieillissait
vieillard, l'autre vieillissait vieux ... Tout ce que les paysans
de votre pays mettent dans ce mot: un vieux, tout ce qu'ils
y mettent de noueux, de raciné, de ayant résisté, de ayant
poussé, de ayant vieilli, de ayant tenu le coup ... , c'est tout
cela qu'il faut laisser dans le mot et dire du vieil Hugo :
C'était un vieux. Il laissait à l'autre le soin de porter le
monocle et d'être un Olympien. Lui il portait ses deux yeux,
les yeux aux lcrurdes paupières, avec deux poches dessous,
les yeux, sinon les plus profonds, du moins les plus profondément voyants qui se soient jamais ouverts sur le monde
charnel... Il était un homme, simplement (c'était lui, le
mangeur de bœuf), un vieil homme à l'écorce ridée. Il savait
ce qui éclate partout dans Homère, qu'il y a plus dan~ un
homme que dans un dieu qui étonne au loin. Et passi~le,
il ne voyait aucun inconvénient à laisser Leconte de Lisle
impassible poursuivre sa carrière de vieillard et de ~ieu, .. ,
Ni pareillement à lui laisser la philologie, l'archéologie : 1 N1
archéologie, ni philologie romanes, voilà le secret d'Ay~rillot et du Mariage de Rola-)fd. Ni archéologie, ni philologie
hé"praïques, voilà le secret de Booz endormi. r

NOTES

449

La faiblesse et le péché de !'Histoire, le trait qui l'oppose
aux mémoires, et à la mémoire, nous pouvons le comprendr:e
à présent : Œ 1hre d'un temps et d'un autre temps, voilà
tout ~on programme, dit-elle, vous voyez qu'il n'est pas
compliqué. En somme, c'est toujours ceci : ne pas vieillir.
Ne pas accepter le vieillissement... :Être d'un temps et en
même temps d'un autre temps. ~tre d'un lieu et en même
temps d'un autre lieu. ttre d'une génération et en même
temps d'une autre génération ; précisément ce serait être
dieu, être fait dieu .. . Or justement, nous avons peut-être
assez vu quelle déchéance ce serait que de devenir dieux! »
Vieillir, ce n'est pas .itre passé, et le savoir ; c'est passer,
c'est changer d'âge, se souvenir et regretter.« Rien n•es·t
aussi étranger que la mémoire à l'histoire... Et le vieillissement est avec la mémoire, et l'inscription est avec l'histoire ...
L'inscription est essentiellement une opération par laquelle on
manque de mémoire ... L'histoire s'occupe de l'événement,
mais elle n'est jamais dedans. La mémoire, le vieillissement
ne s'occupe pas toujours de l'événement mais il est toujours
dedan!;. »Or,• c'e~t la mémoire qui fait toute la profondeur de
l'homme.» Une profondeur qu'il redoute: «Descendre en soimême, c'est la plus g,!"ande terreur de l'homme... L'homme
aimera toujouxs mieux se mesurer que de se voir. » C'est
pourquoi le vieillard. à une remémoration organique, préfère un retracé historique. Il se raconte, il dépose en témoin,
il regarde au long de sa vie : " au lieu de s'enfoncer dans sa
mémoire, il fait appel à ses souvenirs. n Mais l'homme de
quarante ans, dans ce plein de la mélancolie, voit ce que c'est
que la vie au moment même qu'elle vient de lui manquer; il
se demande ce qu'il a fait de sa jeunesse et il voit qu'il a
perdu sa jeunesse. Il n'évoque pas ses souvenirs; il invoque
sa mémoire. Œ L'horilme de quarante ans est chroniqueur
et mémorialiste comme l'homme de vingt ans est poète. »
Mais lui-même il sent qu'il va devenir historien et en Iui29

,

,

-

�450

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à quelques misérables dévots va aband

même il fait ses adieux à. la mémoire. Et l'homme, ensuite,
redevient très gai. « Rien n'est gai comme un historien.
D'ailleurs il est constant que rien n'est gai comme un fos-

45r
t

et quel peuple, et tout un m~nde
onner out un peuple,
que ce peuplesontdanslepéchéde~~: qu~ ctedmonde, parce
men telles formes. Où est-il a·t
D' e pom ans les sacradanslepéché' Il letra ,;JI l que ieu abandonne l'homme
·
Vai eaucontrair
c
son chemin qu'il n'a point
e .... epeupleachèvera
commencé. Ce stêcle
d
peuple axrivera par la route par laquelle il n'e;t cpe:;on
paxti~•...ce»

soyeur. Et c'est le m~me métier. Rien n'est gai comme le
vieillard qui évoque ses souvenirs .. "
Péguy ne veut pas être gai, dans un monde où l'on n'est
pas, où l'on ne peut pas être heureux. Il sait bien pourquoi il
retourne et remâche ces songeries d'espoirs temporels toujours
déçus, de regret, de flétrissure et de vieillissement:
Il ne
1
veut pas perdre lui-même, il ne veut pas que nous perdions,
que nous dissipions en vain ces années de mémoire et de
mélancolie où la détresse même est appel de la grâ.c~ et moyen
d'u salut. Il faut, pour guérir, que l'âme païenne s'enfonce
dans le sentiment de son infirmité. « Quand une certaine
détresse, quand un certain goût d'une certaine détresse
apparaît, dans l'histoire du monde, c'est que la chrétienté
revient. 11 Tout ce qui avive cette détresse, agit pour la
chrétienté. « L'homme croyant toujours que ce qu'il n'a pas
eu, c'est une ra.îson pour qu'il l'ait,, cet homme païen, cet
homme de désir, c'est le germe vivant du chrétien. Devant
les illusions des modernes et leurs vains recours à la justice
de l'histoire, les dévots ~rieront à l'impiété, au sacrilège, à
la parodie, parce que ce sont des défourne~ents et des
lalCisations. Mais « Dieu aime mieux peut-être une vertu
détournée que pas de Vertu du tout ... Quand l'éternelle
source ressort d'une sourde infiltration, vais-je déclarer que ·
je trouve indigne, moi, indigne d'elle qu'elle sorte de là,
comme une eau perdue ?... Je sais que la grâce est insidieuse,
que la grâce est retorse et qu'elle est inattendue. Et aussi
qu'elle est opiniâtre comme une femme ... Quand on la met
à. la porte, elle rentre par la fenêtre. Les hommes que Dieu
veut avoir, il les a. Les peuples que Dèu veut avoir, il les
a ... Il serait trop facile de croire, pour plaire à quelques
misérabl~s dévots, que Dieu, lui aussi peut-être pour plaire

Ainsi pensait Péguy à la veille de la
.
et ne ca h ·t
guerre. Il savait
.
c ai pas sur quelle route il prétendait
Lm-même
h h .
nous mener.
ne c erc ait plus sa route Il était
.é
qu'homme peut l'être autant
.
~rriv autant
chrétien qui sait n'ê~
que_ peut se croire arrivé un
.
e pas un samt. " Une expé .
vmgt siècles_ lui d't
Cli0 - ma
, montré q • · nence
1
f • de
la dent de chrétienté a
u une ms que
jamais le morceau
N:ordu _dansd~n cœur, elle ne lâche
d
...
anciens ieux ne savaient pas
mo~ re. ~ais vous avez touché le Dieu qui mord N
anciens
. t pas. Vous avez touché le• Dieu
os
ui dé dieux ne dé voraien
q
vore. » - Péguy veut que nous sentions aussi la morsure,
. enfoncer qu'il insiste
à notre .tour . C' est pour 1a faire
et u'il
q
appuie sur les tristesses d
. illi
sembles' corn .
'
u vie ssement. Et s'il
y
platre, c est peut-être, et probablement
que chaque retour à la d'tr
.
'parce
lui l'ardeur d
.
e .esse surmontee renouvelle en
pas ici les st sa Fo~ et de sa !eune Espérance. Ne cherchons
gnes d une lassitude de vivre Il a r ·t b.
accepté de ·
·
u a1
ien
bo
vivre encore. Il aurait accepté d'attendre 1
Il nheu\de son fils, et le jugement de son fils sur lui-mêm:
aurai accepté de continuer sa tâche et d
.
Cahiers ·
,à
.
.
•
e mener ses
.
Jusqu
la cmquantième série. Mais il acce tait
~are11lement autre chose ; il acceptait jusqu'à s'offrir p car
savait, en gardant malgré l'âge son grade d'offici·er d. .
serve à.
· 1 ,
e re' quoi i_ s engageait pour le jour du combat. L'ent:~dez-vo~s qu~ commente la lettre de Chérubin: la vie m'est
P

'

1euse et 1e vais la perdre aveç joie dans la vive attaque. d'un

�452

LA XOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fort où je ne suis pas commandé:« On n'est jamais commandé,
quand on ne veut pas. On est toujours commandé, quand
on veut. 1 L'entendez-vous, qui plaint les dieux parce qu'il
leur manque « ce qu'il y a peut-être de plus grand dans le
monde ; et de plus beau : d'être tranché dans sa fleur; de
périr inachevé; de mourir jeune dans un combat militaire. •
Pour lui-même, il n'est plus temps de mourir jeune; mais
que vienne ou non le combat militaire, il sent bien qu'il
ne mourra pas vieux. Il écoute Clio, tout à la fin, lui dire :
c Vous même, vous petit, vous n'irez même pas jusque là.
Pas même un demi-siècle. Depuis quinze ans que vous ramez
sur cette galère, vous vous sentez à bout tous les jours ; et il
vous semble qu'il y a une éternité ... Vous ne vous voyez
pas dans trente-cinq ans, dit-elle. Vous ne vous représentez pas présidant à la cinquantième série des cahiers.
Mais vous vous représentez fort bien, et je me représellte
avec vous, mon enfant, me dit-elle avec une grande douceur, ce que vous pe~serez le joQr de votre mort.&gt;
Lire ces mots que tout le livre éclaire, c'est quitter mon
vieux camarade au bord même du champ où il est tombé.
Pour précieux que nous soit le récit d'un de ses compagnons
des derniers jours, s'il nous intéresse, c'est qu'il nous montre
Péguy en pleine action dans l'épreuve attendue, y portant
ce couràge, cette abnégation allègre et totale, cette simplicité
que nous attendions ; mais nous n'y cherchons point une
confidence, la révélation d'un dernier secret. On ne sait pas
tout d'un homme; nous savons de Péguy, grâce à lui-même,
tout ce que nous avons le droit et le besoin de savoir. C'est
un faible privilège que de l'avoir dès longtemps fréquenté,
puisque des amis de jeunesse, après qu'il eut changé de voie,
ont pu se tromper sur ses motifs profoll,dS et méconnaître
l'unité de sa vie. Pourtant ses changements n'ont rien eu de
brusque et d'inexpliqué; si la passîon a" quelque peu faussé
son attitude à l'égard des personnes, ses alliances et ses

NOTES

453

inimitiés, elle n'a pas dévié le cours de ses
.
ni de
"dé
sentiments
ses l es. Sans rien retrancher de l'im rta
qu'eut à s
po nce
_es propres yeux sa conversion, je dis qu'il resta
fid.èle à lm-même, je ne le vois en rien renier les premiè
exigences .de son espn·t m· d e son cœur. Péguy ne dédiait
res
pl~s ses livres à la République Socialiste Universelle . sa
• Cité Harmonieuse&gt;, il ne l'attendait plus qu'au ciel. é•est
chose grave que de livrer la terre à l'in1· ustice histo .
t
d'
t 1
. .
nque e
accep er a failhte de tout ordre temporel au titr d'"
!rangi"bl e 1o1.. G rave surtout si l'on s'm" 1·
e m.
•
c me d evant les
pm~nces du monde et si l'on tourne à leur service les
émotions
de respect et de résignation ,. non pas s,· l' on con.
serve intacts et si l'on répand par l'exemple le goût dlJ franc
parler, l'amour du peuple, le culte du bon travail et de la
pau~eté fière .• ~éguy n'avait pas besoin de nous rappeler
la différence. qu il établit entre« les petites gens&gt; et« les gens
d~ commun,. M~s j'aime que dans sa derniêre œuvre, qui
n est p_as la moms religieuse, il dédaigne absolument de
complaire à • quelques dévots a.
Ce qui fait la singulière beauté de Clio, c'est le vieillissem~nt fr~chement accepté ; c'est le sourd travail d'une âme
qm recueille sans en rien perdre tous les souvenirs, tous les
reg~ets, et réchauffe l'espoir présent aux feux du passé tout
entier. Nous
. illi" ssement
. pouvons appeler ce travail, 1e • vie
de mé~orre &gt;. Le • vieillissement d'habitude &gt; - Péguy
1~ ~~a1t par Bergson - est tout à fait différent. C'est un
vieillissement extérieur et passif : persistance des lis
contracté
·
P
.
s, accum u] ation
des manies, complaisance involo~tai.re ~ux procédés d'action et d'expressio~ qui ont une
f01s servi
· t enant nsquent
.
L
, . la ·pensé
. e, e t mam
de la trahir.
_a memorre attirerait la jeunesse, par ce qu'elle contient de
vie. concentrée ; l'habitude la repousse, comme une diminution de vie_- Voilà ce qui jette une ombre sur la singnlière
beauté de Clio. Quand Péguy s'attriste qu'une belle œuvre

�'
454

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

• puisse être si facilement découronnée par une mauvaise
lecture, nous nous attristons de le voir, au même instant, qui collabore à son propre découronnement. L'arbre
qui vieillit bien ne se creuse pas au dedans ; il garde, sous
l'aubier récent, les cercles des saisons anciennes toujours
plus serrés jusqu'au cœur. Mais sur l'arbre, chaque année,
l'ancien feuillage fait place libre aux pousses neuves. Chez
Péguy, pour mettre en plein jour la jeune verdure et les
fleurs et même pour découvrir la structure de l'arbre vivant,
il fau~ bien, au _risque de casser des branches, é~er le lichen
avec les feuilles mortes. Je présente ici l'œuvre à l'excès dépouillée; c'est qu'il m'a fallu, d'abord, la regarder ainsi pour la
bien v;oir. Je la sentais admirable, mais imparfaite. Je l'admire
davantage, après m'être assuré que rien ne manque à sa vie,
qu'elle ne souffre d'aucun creux, d'aucun vide, et qu'une profusion superflue empâte simpleme;it les lignes d'un cbefd' œuvre que notre amour peut dégager, bien réel et bien entier.
Vieux amis de Péguy. ce n'est pas nous qui sentirons une
fatigue à le suivre, et refuserons de l'aimer jusqu'en ses
défauts mêmes. Mais nous voulons que d'autres l'aiment ;
nous voulons que son esprit ne cesse pas d'agir. Le moyen
n'est pas de dire à une jeunesse impatiente: c Admirez cbaqua
ligne et chaque vers ; dans Jeanne d'Arc, dans Eve, dans
Clio tout est bien comme il doit être, à sa place, à sa mesure.•
No~s ne serions pas écoutés. Mieux vaut dire: c Prenez, lisez,
choisissez. Commencez par vous convaincre qu'en ces livres
la surabondance n'est pas artifice : Péguy parle comme il
pense ; il n'.invente qu'à ce prix ; il faut cet amas de nuages
pour préparer ses éclairs. Connaissant moins que nous les
difficultés de sa vie et l'exigence de production qui le poussait toujours en avant, vous pourrez regretter plus que nous,
qu'au sût élan du poète n'ait pas succédé, chez lui, ce retour
sur l'œuvre faite, qui est une des conditions de l'art. Des
modèles d'ordre et de sobriété, bien d'autres vous les offriront

455

NOTES

qui méritent moins d'être lus. Lisez Péguy, non pas seulement
pour atteindre aux pages d'un art achevé où l'émotion
paierait toute patience ; mais•pour écouter comme il faut
cette voix, l'une des plus pures, des plus chaudes et des plus
graves qu'aujourd'hui l'on pl\isse entendre, alors qu'on
cherche sa route aux premiers carrefours de 1a vie.»
MICHEL

ARNAULD

LA FORl::T nEs CIPPES, essais de critique par Pierre
Gilbert, recueillis et publiés par Eugine !11arsan (Champion
éditeur, 2 volumes).
Après une retraite de quatre ans au front, plus féconde
pour moi que vingt ans de paix dans le siècle, me voici de
nouveau à ma table, mais tout changé, devant un livre dont
il s'agit de rendre compte. Quel embarras! - Le critique
est-il mort en moi ? a-t-il désappris son métier ? Il n'a presque rien lu depuis l'été de 1914 en fait d'ouvrages proprement littéraires ; à peu près exclusivement des livres de
mystique, de théologie et de politique... Va-t-il retrouver
l&amp; contact ? - Il y a cependant une place à prendre aujourd'hui, même dans une revue de littérature, une place qu'ici
- croit-il - ne lui disputei:a personne, la seule qu'il puisse
occuper s'il prétend appliquer ses nouveaux principes
rigoureusement Doit-i! déjà dire laquelle ? - Non, il
préfère différer encore une profession de foi nuancée et
complexe • sur le rôle profond de la parole écrite •· II se
contentera aujourd'hui d'avouer, pour ne pas prendre le
lecteur en traître, que la notion de l'art à laquelle il garde
son culte n'est plus pour lui absolument incompatible
avec la notion de l'utilité : il a appris et refuse de désapprendre que le mot est pensée, que la pensée est action.
Sa tâche, déj~ lourde et délicate hier, se compliquera désormais de responsabilités si nouvelles qu'il attendq. de s'être
vu lui-même à l'œuvre, pour l'assumer publiquement.

•

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il n'est peut-être pas de groupe littéraire qui ait donné
autant à la Patrie que la Revue critique des Idées et des Livres.
Si le sang versé des martyrs répond de la vérité de leur Foi,
nous ne saurions trop prendre en considération une doctrine
qui, s'affichant natio~aliste, a formé de tels hommes pour
défendre la nation. Je n'ai pas le dessein d'étudier aujourd'hui
les raisons qui, avant la guerre, pouvaient justifier certains
heurts, certains froissements et même, disons le mot, une
sorte d'incompatibilité de nature entre Ja Revue critique
et notre revue. Note~ qu'ici et là, nous pensions travailler
pour_ la même cause, celle du classicisme français ; mais le
mie_µ tentait quelquefois des aventures si risquées, qu'il
devait juger rétrograde celui de nos émules et rivaux. Je
m'entêtais à ne vouloir considérer dans leur doctrine que les
restrictions au lyrisme (dans la forme comme dans le fond)
dont nous donnait l'exemple raisonnable le poète JeanMarc Bernard. C'est toute une enquête à r~aire et je suis
décidé à la faire en ami. Certes, je, ne déniais pas au groupe
ses qualités d'intelligence ; ni Eugène Marsan, ni André du
Fresnois, Ill Pierre Gilbert, ni même Clouard n' étaiel).t
pour moi des étrangers ; mais leur raison me paraissait trop
souveraine et je lui reprochais de dessécher le cœur, d'éteindre
la curiosité, de glacer l'inspiration. Que tout cela est loin !
- Entrons dans la Forêt des Cippes.
Des cippes ? non. Je vois des arbres, de jeunes arbres, au
ftît droit en effet, mais poussant de partout de fins rameaux
au bout de fortes branches, puisant partout l'air et le jour.
Cen' est pas la froide raison qui, dès les premiers pas, me frappe,
c'est la vie, la hardiesse, l'originalité, la sensibilité de l'esprit.
Pierre Gilbert, qu'il faut pleurer, s'intéressait autant, et
peut-être plus aux hommes qu'aux œuvres, à l'écrivain qu'à
ses écrits ; c'était un peu le cas de Sainte-Beuve. Aussi,
son pieux camarade n'aura-t-il pas eu tort de placer en tête
du livre, ces «Anecdotes sur le prince de Ligne» si pleines

•

NOTES

457

d'accent, de mesure et de vivacité. Voici Boileau, et non pas
« personnage et autorité », régent du Parnasse mais homme
homme sensible se racontant dans ses Epitre; :
,
'
... mon cœur toujours conduisant mon esprit.
Voici Bernardin de Saint-Pierre, vieux libertin en vêtement de feuille'.s vertes. Voici Chateaubriand dont la sincérité « ne consiste pas à dire la vérité, mais ~n une assez juste
divination de la musique qui charmera pour un moment ce
cœur vide»; c'est «charité envers lui-même». Voici Stendhal
enfin, qui « n'éCrit que pour exprimer et parce que l'expression le passionne». Citons : « D'autres ont tenu la plume pour
fixer des sensations, des impressions, des émotions d'âme,
qui étaient passées, mais à celui-ci l'écriture sert à produire
ces sentimentsetcesémotions; elle n'est pas effet, mais cause;
elle précède le plaisir.et l'engendre ; au-dessus de tout, il
place l'expression et le tour ; un événement ne le touche à sa
vraie profondeur qu'après qu'il lui a prêté son accent. »
Ceci est curieux et, certes, on peut y voir une pointe de
parado..xe. Stendhal écrit pour son plaisir, mais parce que
d'abord, il a eu grand plaisir à yivre; il crée de l'action, des
sentiments, des passions ; mais parce que d'abord il a
furieusement agi, senti, s'est furieusement passionné. Gilbert
ne dit pas toujôurs tout, il faut l'entendre, et ce qu'il dit, il le
dit parfois avec une autorité un peu cassante. C'est le fait
d'une jeune et riche nature, qui est trop sûre de son fait. Ses
réflexions sur le style même de Stendhal ne sont-elles pas
étonnamment justes ? « Analytique certes... mais ce n'est
qu'une partie de son art. Là où un autre explique, il peint,
sensibilise, à l'aide de mouvements expressüs. Il met de la
musique sur ce qui, chez un autre, demeurerait libretto.» En
effet, pas d'images, un rythme ; comme Racine exactement.
J'ai trop aimé Flaubert - mais plus peut-être l'homme que
l'œuvre - pour n'être pas un peu choqué par le« plaidoyer
pour Emma Rouault, femme Bovary 1). Ce procês-là est à

�•
•

458

•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reprendre.Mais dans le jugement indigné et parfois som~aire
qui nous est présenté ici, que d'attendus frappants qu il ne
faudrait que nuancer et qui donnent la clé de la grandeur et
de l'impuissance du maître ! a Emma était, de tempérament,
plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions et non des
paysages ,, écrit Flaubert. « Texte succulent, dit G~b~rt.
Il réduit l'art à la description et bien entendu à la descnption
physique.» Pas tout à fait, non! pas toujours! mais sou~ent
hélas! et voici qui semble plus important dans l'affaire_:
" Flaubert (l'impassible Flaubert) était persuadé d'avo~
renvoyé ses personnages dos à dos. De fait,_il les a tous, flétns
(rapetissés, du moins). Grave erreur qui conf~n~. 1.a.r: et
l'impersonnalité comme s'il y avait aucune possibilité d art
ou comme s'il pouvait exister un style, un langage, sans un
sujet qui nomme, sans un homme qui donne au _verbe sa
per;on"ne., Là gît précisément toute la difficulté; faue passer
l'inflexion du créateur, dans la voix de sa créature ~ns_ en
altérer le timbre authentique. - Je ne puis, dans les linntes
d'une note, compter tous les trésors encore mêlés d'un livre
si vivant et si nombreux. Les articles sur le théâtre dont
Gilbert rendit compte pendant plusieurs saisons, demande.raient à eux seuls une étude spéciale; mais so~ talent s'exerce
ici sur de sf médiocres objets, qu'il ne peut donner sa mesure.
Nous n'oublierons cependant pas l'indication précieuse
qu'il nous propose en travaillant à rendre toute so~ importance à la notion du « public». Les dramaturges qui font ~e
l'art oublient souvent d'en tenir compte. - Reste la partie
politique du livre. Elle flatte trop mes préférenc~s pour ?ue
j'accepte d'en parler. Mais ne pourrait-on pas dire de 1 art
de delllain ce que je lis ici du gouvernement des Etats? et
quelque conclusion qu'on adopte, l'avenir n'est-_il pas toujoursle fruit de la leçon, bien ou mal entendue, bien ou mal
suivie, du passé ?

HENRI

I

GHÉON

NOTES

459

•••
COLAS BREUGNON, par Romain Rolland (Ollendorfl).

La curiosité des lecteurs de M. Romain Rolland, en
ouvrant Colas Breugnon, a été déçue. On attendaitavecimpatience ce que M. Romain Rolland a dû écrire ces cinq années.
C'est partie remise, car Colas B-,eugnon était ei'.itièrement
imprimé dès 1914 et la publication en avait été différée
pendant la guerre. Mais, même paru en 1914, la déception
ne nous eût pas été épargnée.
M. Rolland a écrit Colas Breugnon, comme le chat botté,
une fois haut placé, courut après les souris, pour se divertir.
Son œuvre « est une réaction contre la contrainte de dix
années dans l'armure de Jean-Christophe, qui, d'abord faite
à ma mesure, avait fini par me devenir trop étroite. J'ai
senti un besoin invincible de libre gaieté gauloise, oui,
jusqu'à l'irrévérence ». C'est fort naturel. M. Rolland n'a
pas porté si longtemps sans impatience la chaîne qui le
liait à Jean-Christophe : la détente aprês cette longue décalogie a engendré une sorte de drame satyrique, né ici de
conditions analogues à celles qui ont fait écrire le Protée de
Claudel. Et, aussi, détente française contre l'emprise étraÎJ.gère du musicien gerinaniqrie : Colas est un Nivernais du
temps de Louis XIII qui raconte son histoire en un langage
lyrique et goguenard, bousculé et touffu. M. Rolland a rédigé
cela à l'occasion d'un retour au sol natal, qu'il n'avait pas
revu depuis sa jeunesse. Il en avait perdu l'habitude et
comme la patrie est une habitude, tout cet inhabituel lui
est sauté au visage, avec intempérance, désordre et tumulte,
il s'est mis à danser dans ses habits nouveaux et ses sabots
avec une formidable ébriété. Il lui reste d'ailleurs un scrupule;
K Je n'ose croire que la compagnie de mon Colas Breugnon
divertira autant les lecteurs que l'auteur. »
Non. Elle ne les divertira pas autant. Colas Breugnon ne
se lit pas avec agrément. C'est un de ces livres (il y en a

�•
NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plusieurs dans son œuvre) où M. Rolland s'abandonne ~
dévider sans contrôle des pages qui lui chantent, mais
qui laissent le lecteur plus froid. Evidemment .on continue
à lire le livre, on sent que c'est tout de même, que c'est encore
de quelqu'un, mais on demeure gêné parce que le ~our~t

de communication de l'auteur au lecteur ne s ét;a~ht
pas, ce même· courant qui circule et fré~t avec la
plénitude continue et dense d'une belle musique dans
les épisodes parfaits de Jean-Christophe, dans !'Adolescent le Buisson Ardent, et d'autres, - ce courant que
M. ~olland sent circuler entre son auteur et lui, et qu'il
sait nous rendre, quand il écrit la vie de Beethoven et celle

de Michel-Ange. Ici, sans ~ontestation possible, c'est manqué.
Pourquoi ce courant est-il à peu prês absent de Co~as
Breugnon ? Il faut bien en chercher les raisons ou du moins
en proposer quelques raisons tant à l'auteurqu'au lecteur, qui
doivent désirer également les entendre.
On pourrait d'abord en alléguer une toute provisoire et
superficielle. M. Romain Rolland appartient chez nous à ce
groupe de lettrés français, qui tiennent à être de bons Eur0péens, qui croient justement à l'e:Ïstence d'~ne. Europe
dont la France est une partie essentielle, et qui voient à la
façade de la France de larges fenêtres ouvertes sur les _horizons étrangers, - un de ces hommes dont la place ~û t ~té
autrefois (un autrefois qui reviendra peut-être) à l'Uruvers1té
de Strasbourg. C'est un regard ouvert sur l'au-delà dés frontières· et cela :fÎt, dans son ensemble, de]ean-Christophe un
grand' morceau de littérature européenne. Mais jusqu:ici
M. Rolland a moins réussi lorsqu'il a porté son attention
sur la France. Des trois parties de Jean-Christophe, ] eanChristophe à Paris demeure la moins bonne. M. Rolland n'a
pas vu la ·France avec des yeux d'artiste aussi délicats,
avec une âme aussi musicienne qu'il a abordé l'Allemagne.
On sent qu'il n'~ pas pénétré dans son pays par le portique

•

de Beethoven. Je suis sensible dans Jean-Christophe à la vie
et au charme vrais d'Olivîer ; artistiquement il ne vaut pas
le héros du roman et les personnages français ne valeiit
pas les personnages allemands. On sent que )'écrivain a
besoin du recul simplificateur, rempli, comme au théâtre,
par l'orchestre. C'est là, j'ai hâte de le dire, une raison de
second plan. M. Rolland triomphera probablement de cette
difficulté. Il avait promis autrefois une vîe de Hoche, qui
sera peut-être, s'il l'écrit, très belle. Et peut-être aussi la
France, vue d'un recul de cinq années et des hauteurs
de Saint-Cergues et de la Dole est-elle exactement au point
d'optique nécessaire pour suggérer le prochain chef-d'œuvre
de l'auteur de Jean-Christophe .
Puis, l'art de M. Romain Rolland est un art &lt;le totalité,
ou plutôt un art d'addition indéfinie qui tient à donner
beaucoup et à jeter un peu indégrossie une matière abondante.
Cet art quantitatif est bien dangereux quahd il n'est pas
équilibré. Dans Jean-Christophe il était équilibré, son
débordement de matière était retenu et discipliné par le
mouvement inverse, celui de l'analyse, la conversion vers
le dedans, et des caractêres, un caractère surtout à. démêler,
à expliquer, à faire vivre. Jean Christophe ne s'est
pas, comme Colas Breugnon, imposé à l'auteur avec
une brusquerie autoritaire qui s'installe en pays conquis,
domestique le pauvre écrivain qui n'en peut mais. Son
Christophe, M. Rolland s'était donné la peine d'aller le
chercher lui-même, de le prendre petit et faible, de le nourrir,
de l'élever, d'en faire vraiment son œuvre, de livrer continueUement une bataille contre ce qui résiste et ne veut pas
se formuler. Dans Jean-Christophe il utilise sa matière, dans
Colas Breugnon il se laisse absorber par elle. Il appelle
quelque part Jean-Christophe son grand ours mal léché de
la forêt germanique, mais ce bavard de Colas n'est même
pas mal léché : il se voit qu'il n'a jamais reçu sur la peau le

•

•

�•
NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

moindre coup de langue maternel. Sans doute y avait-il en
puissance un Jean-Christophe aussi informe en trente volumes
sur lequel M. Rolland a su conquérir le sien...
.
Et enfin et surtout il est une troisième raison, en laquelle, s1
je m'examine, je vois bien la principale cause de ma mauvaise
humeur. A la dernière page M. Rolland recopie ces lignes
de Pantagruel : « Comment, dist frère Jean, vous rhythmez
aussy ? Par la vertu de Dieu, j_e rhythmeray comme le~
aultres, je le sens bien; attendez, et m'ayez pour excuse, s1
jenerhythmeencramoisi. » Voilà le terrible du livre: le bav~dage de Colas est un bavardage rythmé, entendez que ces ~01s
cent vingt pages sont pour les trois quarts à peu près écntes
en alexandrins blancs. M. Rolland abusait bien un peu de
cette forme dans les passages lyriques de Jean•Christophe,
mais cela venait tout seul, passait avec le reste, portait
souvent d'admirables images. Ici l'oreille endure le plus
affreux supplice. Dans ce genre de langage, en horreur légi•
time depuis cinq siècles à tout bon Français, on ne sait si
c'est la prose ou si c'est le vers qu'on assassine, c'est probablement tous les deux, mais enfin on est sûr qu'il y a meurtre.
Que M. l\olland y prenne garde: la décadence ~e
Mret~~linck, autre grand écrivaineuropéen, a commence du 1our ou 11
s'est mis àécriredesjoyzelleetdes Monna Vanna en vers blancs.
Le vers n'est d' ailleurs pas toujours blanc, il porte des asso•
nances, mais n'en vaut pas mieux:« Par moments, je me dis:
Mais Brugnon, mon ami, en quoi diable peut bien t'intéresser
ceci ? Qu'as•tu à faire dis.moi, de la gloire romaine ? Encor
moins des.folies de ces grands sacripants ? Tu as assez des
tiennes, elles sont à ta mesure. Que tu es désœuvré pour aller
te charger des vices, des misères, des gens qui sont défunts
depuis mil huit cents ans ? » On dir~t que M. Rolland _a
écrit son livre au sortir d'une lecture de Paul Fort, et fait
arler en Colas Breugnon un Paul Fort nivernais. La marche
:énér;le de ce quasi•poème rappelle assez le Roman

4

M:

a:,

Louis XI. Mais Paul Fort est un poète, il n'écrit pas en
faux vers, mais en vrais vers, et sa typographie, très sensée
et très fine au fond, ne doit pas faire illusion. Il n'est pas
donné à tout le monde d'être poête. Il est donné à moins
de monde encore de saisir comme Bossuet Massillon
Rousseau, Chateaubriand, le sef ret des nombres' de la pros;
française, ou comme La Bruyère, Montesquieu et Flaubert,
celui de ses coupes. Il _y a tout de même au.dessous de ces
secrets suprêmes\ une bonne prose française, solide et succu
lente, ou délicate et nerveuse, qu'on a encore aujourd'hui
l'occasion de saluer dans bien des livres, et dont on trouverait
des exemples dans les belles pages narratives de Jean-Christo.
phe, ces pages qui tious suggèrent assez de musique intérieure
pour qu'elles se dispensent de faire de la musique verbale. Mais
l'Ersatz d_e musique que sont les vers blancs de Colas, non!
M. Rolland dira qu'il ne les a pas cherchés, que cette
forme s'est imposée à lui comme la rondeur naturelle du
langage gaillard et rebondi que lui parlait Colas Breugnon.
Eh! oui,je le vois bien. Je n'accuse pas du tout M. Rolland
de s'être battu les flancs pour arriver à une expression
pseuP,o•poétique. J'ai même exactement la sensation con•
traire. La forme comme le fond sont de bonne foi. C'est« tout
franc, tout rond ». Ici, COIJlllle sur d'autres terrains, la fran•
cbise et le parti d'honnêteté de M. Rolland éclatent avec la
plus pure authenticité. Il n'y a chez lui - c'est une de ses
forces et un de nos grands espoirs - rien d' artificiel ni de
mensonger. M. Romain Rolland eût, je crois, peiné beaucoup
plus s'il avait voulu échapper à ce rythme qui s'imposait
bizarrement à lui. ·Il a préféré être lui.même, jusqu'au bout,
carrément, et après tout il a bien fait. C'est le vin de sa vigne,
je ne l'aime pas, mais je ne le sens ni mouillê, ni truqué.
Si Colas Breugnon ne divertit pas autant le lecteur que
l'auteur, je reconnais qu'il doit intéresser ce troisième larron
' qu'est le critique. Il tiendra une place curieuse d;ns l'œuvre

..

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•

•

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de 111. Rolland, analogue à celle de H~n d'Islande ou de
l'Homme qui ,-it dans Victor Hugo, ou de ce Protée que je
rappelais tout à l'heure. Il attestera le fond rob~ste
et plantureux. la terre grasse qui nourrit son . nche
talent. Cette terre en mottes n'est pas en so1 fort
belle à voir, mais c'est une.bonne nourrice, elle nous fait
penser aux belles récoltes d'hier, aux dix voitures plein_es
de Jean-Christophe, et penser aussi avec confiance aux ~01ssons, aux récoltes de demain. M. Rolland, dans ce gros livre
mal plaisant ou trop plaisant, nous avertit que bonhomm~
vit encore nous le fait voir avec une santé que nous ne lm
connaissio~s pas tout entiêre: nous l'attendons à l'emploi
vrai de cette santé.
ALBERT THIBAUDET

LETTRES,DE PAUL GAUGUIN A GEORGES DE
MONFREID (G. Crès).
Nous ne discuterons pas ici de l'opportunité de la publication de cette correspondance, qui nous eût bouleversés
il y a dix ans. Certes, les tourments d'un ho~e de _vale~r,
sans cesse en butte à des soucis d'argent, asSistant 1mpmssant à la trahison de ses disciples, aux fausses interprétations des poètes et aux manœunes cupides de certains spéculateurs, nous émeuvent; mais nous ne retrouvons plus dans
noh-e cœur cette profonde tendresse que nous eûmes pour un
de nos premiers initiateurs à «l'esprit nouveau·•·:· ~•avant 1a
guerre, et les soucis d'art du peintre de Tahiti, s1 nous les
voyons parfois exprimés dans ces lettres, nous ne pouvons
presque plus les comprendre.
. .
, Aussi bien la pente qui nous entraîne est-elle -p~ur ams1
dire le versa.nt opposé de celui où se tient Gaugum - et
nos préoccupations récentes, nous les constatons absolument aux antipodes de celles qui sont formulées en quelques
pages de. ce livre.

NOTES

Presque chacune des affirmations picturales de Gauguin
nous est un motif de révolte, et notre chagrin s'accroît
lor5que nous les découvrons à la base de presque toutes
les doctrines actuellement en honneur chez le public.
Un jeune critique d'art poussait dernièrement l'étoucderie
jusqu'à affirmer : • li n'y a pas la Peinture; il n'y a que des
Peintres. • Qui a lu Cennino-Cennini, le Vinci, Delacroix
même, ne peut sans sourire entendre pareille sentence, e
demeure interdit lorsqu'il lit ce passage de Gauguin:« Vous
serez toujours à même d'arriver à la précision si vous y
tenez; le métier vient tout seul, malgré soi, avec l'exercice,
et d'autant plus facilement qu'on pense à autre chose que le
métier.• Voici, exprimé sous la plume d'un peintre, le vœu
du plus vulgaire des publics. En effet.que nous rabâche-t-on
aujourd'hui, sinon qu'il faut que l'artiste peigne comme
l'oiseau chante, sans y penser, en puisant dans ses sensations,
comme s'ils en pouvaient sortir par génération _spontanée, les
éléments de sou langage ? Ailleurs, nous lisons ceci : « Le
tout est dans le droit chemin, c'est-à-dire celui qui est en soi,
n'est-ce pas I Et ~ire qu'il y a des écoles 111 pour apprendre
à suivre la même route que son voisin. • Ce qui est symptomatique dans _cette dernière phrase, ce n'est pas tant le
mépris des écoles, nécessaires cependant, mais dont il est
vrai que la meilleure, aujourd'hui,ne vaut pas grand'chose,que cette peur de ressembler au « voisin :1. L'originalité
à tout prix, voilà le tourment de Gauguin et celui dont
héritèrent \nos peintres modernes. Préjugé romantique s'il
en fût. Imagine-t-on Raphaël révolté contre l'enseignement
du Pérugin I On le voit plutôt appliquant sans inquiétudes
ni remords un métier acquis, anonyme à _l'expression de sentiments personnels.
Le malentendu provient de ce que l'on confond, dans tous
les arts, esthétique et technique. Celle-ci n'est qu'un moyen
qui, sous des variations seulement apparentes, est conditionné
30

•

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par des lois i.nimuables (qu'iluous faudra bien énumérer un
jour) et que l'on apprend, sans révolte. Celle-là est essentiellement variable: elle est conditionnée par des buts spirituels
qui changent selon les époques. Il est évident qu'il y a
ihflueuce de l'esthétique, que l'on élabore en commun, sur
la technique dont chacun hérita, et que cette transformation
des moyens s'opère fatalement, sans efforts ni recherche
maladive d'originalité. Elle provient d'une mystérieuse
répercussion de l'esprit sur la main. Le peintre classique
s'applique seulement à découvrir la direction de son époque
et cherche à réaliser l'accord de son âme avec l'âme universelle. Il renonce donc autant à la poursuite des sujets nouveaux qu'à la culture pour elles-mêmes des petites originalités techniques. Il cherche surtout le~ aspects nouveaux
de sujets éternels, pris dans la réalité immédiate.
Mais le plus grand péché contre la tradition dont Gauguin
est fautif est ce goût des voyages, dont surent si bien se
garder nos grands classiques français. Notre haine des voyages
est proverbiale. Cela tient au génie même de notre race et à
la richesse de notre sol. Notre imagination, vite échauffée,
glisse sur la pente la plus modeste et, s'emparant du moindre
phénomène, sans peine rejoint !'Universel. Nous n'avons pas
besoin de longs déplacements : un simple récit nous suffit
pour reconstruire le monde - ou bien. un détail du paysage
français, pourvu qu'il offre la moindre ressemblance avec une
vignette du Journal des Voyages! Pour qui possède la richesse
intérieure, une branche chargée de fruits évoque le Paradis,
n'importe quelle île est Pathmos, et tout voile soulevé
découvre Isis.
Un exemple typique de cette faculté prodigieuse de reconstruire le monde d'après le plus petit détail, nous est offert par
ce douanier Rousseau, le plus rustre des peintres modernes.
à qui le Dictionnaire Larousse offrait par ses piètres images un
tremplin suffisant pour bondir au sein des plus merveilleux

1

paysages exotiques, On trouverait difficilement la centième
p~e du pouv~ir évocateur de ces peintures à la fois pri•
mitives et raflinees dans les tableaux à grands frais exécutés
par nos ridicules u Orientalistes ».
Ce besoin puéril de sujets inédits, extraordinaires, ce goût
pour les spectacles les- moins quotidiens s'exprime dans un
grand nombre de lettres de Gauguin : "Ici mon imagination
commençait à se refroidir». écrit-il au momentdequitter Tahiti
pour les Marquises. Il croit qu'avec u des éléments tout à fait
nouveaux et plus sauvages » il va faire « de belles choses ».
Puis plus tard, envisageant la possibilité de rentrer en Europe
il écrit : oc J'irai alors m'établir de votre côté dans le Midi
quitte à aller en Espagne chercher quelques éléments nouveaux. » Cette obsession du « nouveau », cette recherche de
l'inattendu par l'exotisme, voire par le« sauvage». il l'affirme
dês qu'il parle Art. Enumérant ce qu'il a fait en deux ans de
séjour, il ajoute au chiffre de ses peintures 1tquelques sculptures ultra-sauvages. »' Plus loin il conseille : 11 Ayez tau:.
jours devant vous les 1'ersans, les Cambodgiens, et un peu
!'Egyptien. La grosse erreur, c'est le Grec, si beau qu'il soit. 1
Voilà, pour un esprit français, un langage bien difficile à comprendre, n'est-ce pas ? Parle-t-il technique, il renonce au métier complexe pour dire, par exemple, de ses essais xylographiques: 11 C'estjustelI!_ent parce que cette gravure retourne
aux temps primitifs de la gravure qu'elle est intéressante, la
gravute sur bois comme l'illustration étant de plus en plus
comme la photogr:i,vure, écœurante. 1 Nouvelle.erreur et pré• jugé néfaste que de croire plus " artiste» l' utilisation d' un métier simplifié, Le raffinement, au contraire, ne consiste-t-il pas
enl'emploi d'un métier difficile pour un résultat en apparence
simple ? De combien de faux-primitifs, autant peints que
gravés, Gauguin est-il responsable, pour n 'avoir pas su montrer que la vulgarité de l'art actuel ne tient pas à la complication des techniques, mais bie_n plutôt à la bassesse

•

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des esprits que nulle règle ne vient rappeler à l'ordre t
Nous nous permettrons de fixer encore un des principaux
travers d'un peintre dont la silhouette s'efface singulière~
ment à mesure que les seuls maîtres Cézanne et Renoir se
rapprochent de nous. Nous avons longuement réfléchi avant
del' accuser d'un certain mal dont nous sommes à peine guéris.
Il sera curieux de comparer à la fois les textes et les œuvres
pour prouver plus tard ce que nous ne ferons qu'énoncer
aujourd'hui : la part qui revient à Gauguin dans le malaise
cubiste, que nous considérons comme une métaphore plastique, Parlant de la sculpture, Gauguin écrit que c'est• très
facile quand on regarde la nature, très difficile quand on
veut s'exprimer un peu mystérieusement en paraboles,
trouver des formes.• Parlant de la peinture, il écrit: • J'ai toujours dit (sinon dit) pensé que la poésie littéraire du peintre
était spéciale et non l'illustration ou la traduction, par des
formes, des écrits : il y a en somme en peinture plus à chercher la suggestion que la description comme le fait d'ailleurs
la musique. »
Nous lisons chaque jour l'équivalent de cette phrase dans
les manifestes des poètes et des peintres dits cubistes. Nous
rapprocherons plus tard ce passage significatif d'un article
de M. Reverdy, poète initié aux arcanes du cubisme, qu'il
considère comme une nouvelle branche de l'activité artistique
et qu'il formule: ci Cubisme, poésie plastique.» On devine déjà
les multiples répercussions d'un terrible malentendu.
On jugera peut-être sévèrement cette .courte étude sur
un homme que la plupart des littérateurs considèrent comme
un grand artiste. Comment des poètes résisteraient-ils àdécouvrir de la I noblesse 11 dans l'attitude Clu peintre qui écrivait à
M.deMonfreid, en réponse à une iettreoù celui-ci lui parlait
des soins à apporter au métier : 1 Le principal qui m'occupe
toujours c'est de savoir si je suis dans la bonne voie, en progrès, si je fais des fautes d'at't. Car les questions de matière,

f

NOTES

•

de soins d'exécution et même de préparation de toile arrivent tout à fait en dernier plan.» Malgré le respect auquel a
droit' un peintre aussi pur d'intentions, nous ne pouvons
nous empêcher de déplorer justement cette attitude trop
« artiste •• et de lui préférer l'humilité d'une application
naïve à peindre le mieux possible, à bien « préparer sa toile»,
comme le firent tous les maîtres dont Je problème de la conservation des œuvres fut un des plus beaux tourments ainsi
que les« soins d'exécution» pour arriver à la« belle matière,.
½. !'Artiste, 1a main sur son cœur, nous avouons préférer
l'« artisan_)j qui ne cherche qu'à bien conduire son pinceau .
Comme ce dernier, nous sommes sûrs que le cœur parlera
sans qu'on le presse, et que le Mystère et que le Rêve, dont il
est trop souvent question dans les lettres de Gauguin, nous
n'avons pas à nous en préoccuper; c'est affaire à notre subconscient, ce fleuve donttous nos efforts ne pourraient grossir
les eaux et à qui nous devons seulement tâcher de préparer
le lit que son volume exigera.
ANÎ&gt;RÉ LHOTE

LES ÉTATS-UNIS ET LA GUERRE, par Emile Houelaque (Alcan) .
« I do~'t can mue.li fot' France!» répondait dans l'express
de New-York à Philadelphie un soldat de la 270 division
à un quidam lui demandant ses impressions. - Et nous ?
Nous soucions-nous beaucoup de l'Amérique? Tâchons-nous
vraiment à la comprendre autrement que par le dehors ?
Pershing et Joffre, Wilson et Viviani, trois millions d'Américains qui ont vu la France et que la France a vus, n'y font
guère. Une vague de sympathie d'un coup surgie et d'un
coup disparue, à la façon d'un phénomène de I~ nature
irresponsable, ce n'est pas assez. Il ne suffit pas non plus
d'études à la Bourget - ceux qui saverlt sourient - ni des
tracts de Barrés, de Daniel Halévy, ou des articles de

I·

•

�•
470

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chevrillon, qui ne témoigneront que de l'intention qu'on
eut un jour de s'exalter mutuellement, ni des études du
réaliste Tardieu. Il faut remonter aux sources du flot qui
trop tôt s'est étalé, retenir les éléments qu'il a déposés, les
élaborer pour qu'ils servent à la connaissance et à un profitable renouvellement.
Dans les Etats-Unis et la Guerre cette tâche est entreprise. L'ouvrage - un volume de cinq cents pages - fait
pendant à ceux où Edith Wharton a dessiné les grands
traits de le. France. Il est d'un psychologue. Emile Hovelaque, qu'il étudie l'Allemagne, l'Angleterre, le Japon, ou
les Etats-Unis, s'applique à dégager de la multiplicité des
faits les forces profondes. Il procède par « saisie intérieure 11.
Sans doute la psychologie des groupes humains resterat-elle un art autant qu'une science. Pas de résultats définitifs.
• La méthode de Taine est insuffisante, celle des Allemands
fausse. Nous tâtonnons. Certains , comme l'auteur de !'Allemand, ne voulant point préjuger, préparer, se parer, avancent
pour ainsi dire nus au devant des faits. En présence du
groupe étranger ils réagissent spontanément. Ainsi leur
témoignage est authentique, et l'intuition les sert autant
que l'observation. D'autres, décrivant comme le barbet de
Faust, des cercles concentriques, serrent de toujours plus
près leur sujet. Ce n'est qu'\Près une vaste enquête générale
qu'ils entrent au vif. A condition qu'elle n'ait .pas déformé
l'œil, la documentation leur sert à interpréter le détail, à le
mettre à son plan dans une juste perspective.
Emile Hovelaque, éclectique, combine ces deux procédés
d'investigation. Mis en face des réalités, il ou blielaconnaissance
qu'il avait d'elles antérieurement. Rien de préconçu n'intervient: il semble qu'il ait gardé un coin vierge où laisser agir
les impressions nouvelles. Ce n'est qu'ensuite qu'il compose
l'image. A peine s'il la compose: il laisse plutôt souvenirs
et visions, observation et divination, se fondre en une natu-

•

•

•

471

relle synthèse. L'unité est dans le moi. La pensée s'organise
par élans successüs au contact des êtres et des choses. Son
rythme va au rythme d'alentour, Les chapitres intitulés :
L'Opinion américaine etla Guerre, -Les Ecrivains américains
et la Guerre, - La Mission française, -De la Neutralité
à la Croisade, - L'Ofiensive morale contre l'Allemagne, ne s'enchaînent pas. Ils se retouchent, se corrigent l'un l'autre,
au besoin en se contredisant : la vie au lieu de la logique.
Il y faut donc chercher moins une histoire d'ensemble
des événements, que la chronique pleine de couleur et de
suggestions du missionnaire qui fut l'interprète de Joffre
et de Viviani; non une construction de la « mentalité »
américaine, mais des regards allant au fond qui se dérobe.
Assister au prodigieux mouvement qui finit par l'intervention
armée : cela eût suffi à captiver le témoin le plus sec. y être
mêlé comme le fut l'auteur, intervenir à différentes reprises
pour hâter l'évolution: c'était une aventure passionnée.
Espoirs, indignations, impatiences,enthousiasmes,q u 'Emile
Hovelaque n'a point eu souci de cacher, font de son
livre comme un roman. Mainte page, entre des considérations générales et des discours de Viviani - beaucoup de
discours de Viviani - garde la couleur et le frémissement de
là-bas. La. blanche New-York entre ses bras de mer, MountVernon et les reliques de Washington, Chicago monstrueuse
cité de la fièvre, la vallée de la Juniata - six cents kilomètres de rivière entre des bois qu'argente en mai le dogwood
en fleur, Pittsburg où il n'y a d'horizon que les palpitantes
fumées qui se marient, se combattent et en.fin se confondent
- tout cela revit aux yeux de ceux qui l'ont vu : une grandeur matérielle qui est elle aussi élément de beauté. Notre
esthétique un jour en tiendra compte.
Il faut avoir présentes aux yeux cette grandeur, demeurée
élémentaire, cette richesse, d'où pourra naître l'inspiration
artiste, pour comprendre un peuple demeuré tout de pionniers.

•

•

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

473

D'immenses voies continuent de s'ouvrir aux Américains.
Ils entendent s'y engager. Ils renoncent provisoirement à se
fixer. Sentant comme il serait vain de vouloir enserrer dans
des formules ce qui se refuse encore à la définition, l'auteur
a évoqué les multiples visages que l'Amérique offre à l'étranger. Des foules pressées, exaltées, violentes, de~ hommes de
toute classe et de toute race emplissant gares, rues, abattoirs,
clubs,· salles de réunions politiques et halls d'Universités,
on voit se détacher, un à un, les individus, les leaders. C'est
d'elles, de leur activité énorme et confuse, de leurs poussées
incohérentes et contradictoires, qu'ils dépendent. Nous
jugerions autrement Wilson sachant à quelles pressions il
cède, de quels courants il se sert pour avancer. Abstraction
et couleur, calcul et passion, idéologie à lointaines visées et
souci des plus courtes réalités, on devine tout cela dans le
portrait qu'a tracé du Président un -observateur favorisé :
une physionomie caractéristique y. est rendue dans sa
complexité vivante.
C'est cette complexité qui nous échappe quand nous
jugeons les Américains. Peu ou point de discrimination.
Nous cherchons le caractère national là où il y a à peine une
n'ation, au sens où nous entendons ce mot. Hypnotisés par
la durée, nous concevons mal des existences où l'on est
surtout préoccupé de l'espace. En nous-mêmes rentrés,
nous nous étonnons de ne trouver chez d'autres nul besoin
de repliement. Ayant fait choix d'un système, disons d'une
ligne selon laquelle évoluer, nous sommes déconcertés par
ceux qui n'ont pas choisi.
L'absence de choix fait la force de l'Amérique et sa
secrête faiblesse. Tout lui est possible parce qu'elle dispose
de prodigieuses ressources matérielles et parce qu'elle ne
s'est fermée aucun horizon intellectuel. Mais elle n'excelle
en rien parce qu'elle n'est pas encore définitivement orientée.
Elle est libre, libre d'esprit, mais on voudrait avec autant de

liberté une plus fine spiritualité. Son idéalisme reste vague,
son idéologie géométrique. Elle obéit à des suggestions plutôt
qu'elle ne se livre à des réflexions. Les images ont plus de
vertu que les idées dans un pays où la culotte rouge de
Joffre a fait des miracles : la détermination y vient eijcore
du dehors ~t du concret.
L'avantage est qu'au moins l'objectif une fois fixé, et
à assez courte distance, on fonce droit dessus, strai'ght away.
Et qu'aussi l'on ne trouve rien qui soit irrémédiablement
cristallisé, rien qui doive être défait. L'influence allemande
n'a pas formé _à la prussienne, pas déformé l'Amérique.
Demeurée admirablement fluide, sa définition, si elle devait
se donner d'un mot, serait : mouvement - de plus malicieux disent : mobilité.
Ce mouvement, on le perçoit à travers toutes les pages
des Etats-Unis et la Guerre. II alterne du réel à l'idée, de
l'idée au réel. Nous gagnerions, les Américains et nous, à
faire ensemble le chemin que nous faisons séparément d'un
•
pôle au pôle contraire.
De l'un à l'autre il reste à découvrir
des relations neuves.
FÉLIX BERTAUX

•

LETTRES ANGLAISES.
LES ANGLICISMES.

'

Les événements politiques de ces derniêres années ont
eu pour résultat l'introduction momentanée d'un certain
nombre d'anglicismes dans le français d'usage couiant. La
liste en serait assez longue : on en rencontre en effet un peu
partout : aussi bien dans les discours de la Conférence de la
Paix que dans la Madelon de la Vict.oire. De toutes parts,
des puristes protestent contre ce qu'ils appellent une invasion, une corruption de la langue. Il nous semble que leur
zêle va trop loin et que leurs protestations ne sont pas toujours justifiées. En effet, il n'est pas difficile de voir qu'un

•

•

•

�474

•

certain goût, et même un grand tact, un sens délicat de la
langue, président au choix et à la mise en circulation de ces
anglicismes. D'abord, l'homme d'état qui en a employé le
plus grand nombre en connait bien la valeur : on a fimpression qu'il a surtout appris l'anglais littéraire dans
Darwin et dans la littérature évolutionniste de ftépoque de
Darwin. Le mot fameux « 11oble cando1,,, • a étè employé
souvent à l'époque où l'auteur de !'Origine des Esplces
était encore discuté : la « perfect candottr • de Charles
Darwin était un des dogmes intangibles des darwiniens, un
des grands clichés de la littérature darwinienne, et que les
adversaires de ce qu'on appelait alors I l'évolution• - M. de
Quatrefages lui-même - employaient couramment. Ensuite,
dans les journaux, dans l'usage quotidien, parmi le public
lui•même, on peut remarquer une tendance bien constante
à franciser les anglicismes qu'on adopte, et à n'adopter
que ceux qui ne choquent ni l'oreille. ni le génie du français.
C'est ainsi que bien des anglicismes nouveaux, et contre
lesquels les puristes protestent, ne sont a"u fond que d'an~iens gallicismes, introduits dans l'anglais aux xve, xv1e et
xvue siècles, qui rentrent dans l'usage courant du français, et y reprennent leur ancienne place. Par exemple,
• avoir le meilleur » (dans une contestation ou dans une
dispute) peut paraître, à première vue, t1ne traduction mot
à mot de l'anglais ; même, celui qui emploie cette expression
peut croire qu'il frai°J.cise une expression anglaise; en
réalité, c'est une façon de dire pàriaitement française .
Il y a une autre classe d'anglicismes qu'il faudrait bien se
garder de rejeter en masse: ce sont ceux qui réintroduisent
par le moyen de l'anglais, des mots latins qui ont gardé, dans
la langue de nos voisins, leur pur et exact sens primitif.
Le français en prend à son aise avec le latin: nous avons une
tendance curieuse à détourner de leur sens premier et réel
un grand nombre des mots latins que nous devons à nos

•

475

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

humanistes : il suffit de feuilleter un dictionnaire pour s'en
rendre compte. Le mot latin est là; nous l'avons, nous l'employons tous les jours, mais nous l'employons dans un sens
second ou même dans un sens troisiême qui n'a jamais été
familier aux écrivains de Rome. Or, ces mêmes mots en
anglais, et en dépit - ou peut-être à cause - du con~ct
avec les mots germaniques, ont gardé leur sens plein, leur
sens classique, celui qu'ils avaient dans Plaute et dans
Catulle. Il n'est pas mauvais, on en conviendra, que
notre fonds de mots latins d'introduction savante se trouve
ainsi rafraîchi et fortifié par l'apport de ces c anglicismes•.

•••
REVUES ET PUBLICATIONS LITTÉRAIRES.

Nous avons plaisir à constater les progrès faits, dans ces
derniers temps, par quelques publications périodiques
ancie~es et bien connues, et qui se sont renouvelées,
agrandies, et, peut•on dire, • aérées •• aprês avoir traversé
sans trop de peine la période 1914-1918. Il faut citer, au
premier rang, le Supplément Littéraire du Times.•
C'est, comme on sait, une publication hebdomadaire,
qui contient, en général, une étude assez longue sur un
écrivain ou une question littéraire importante; une série
d'études plus courtes sur des livres nouveaux, anglais ou
étrangers : des comptes•z:endus sur les plus récentes mani•
festations littéraires : romans, théâtre, ré-éditions de classiques; une intéressante correspondance due aux lecteurs
du Supplément, et où sont débattues toute espêc~ de questions
d'art et d'érudition; et enfin une bibliographie assez complète des livres publiés dans la semaine. Il suffit de signaler
quelques•uns des articles et comptes-rendus publiée dans les

•

I. The Times Literary s:pplemenl. Adre!:&gt;SC: Th-! Publisher,
Pnnting House S,1uu-e, Londres E. C. 4. Abonnement annuel pour
l'étranger: 13 shillings .

•
•

�•
476

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

numéros de ces quatorze ou quinze dernières semaines pour
que le lecteur voie aussitôt l'intérêt que présente au point
de vue o: critique • et • renseignements » littéraires le Supplément du Times tel qu'il est actuellement rédigé. On verra la
place qu'y tient la littérature française contemporaine, et
l'attention avec laquelle les collaborateurs du Literary
Supplement (tous anonymes, selon le principe absolu de
cette publication} suivent ses plus récentes manifestations.
Numéro du 17 avril 1919 : article sur The journal of a
disappointed man, de W. N. P. Ba.rbellion; - 1er mai: compterendu de Les Etapes du Mysticisme passionnel, d'Ernest
Seillère ;-8 mai : étude sur les poèmes de guerredeG. d'Annunzio; -15 mai: articles sur la Poésie de M.And-ré Spire
et sur le dernier livre de Benedetto Croce; - 2 2 mai: une étude
sur les romans en général, un article sur le premier numéro
de la revue anglaise CoteYie, de brefs comptes-rendus de
quelques livres étrangers (cinq français et un espagnol);
- 29 mai: article sur le Témoignage d'un ConveYti, de Henri
Ghéon ;-5 juin : article sur VcwmaYsch, roman de Walter
Bloem, directeur du Hoftheater de Stuttgart, et officier
dans l'armée de von Kluck ; compte-rendu de l' Art indépendant français sous la T1'oisième République de Camille
Mauclair ; - 12 juin: études sur le dernier livre de M. Aulard,
et sur Clarté de Henri Barbusse, long article sur Charles
Kingsley; - 19 juin: étude sur Addison, et article sur de
récents ouvrages espagnols;- 26 juin: longue étude sur le
Roman f1'ançais et la Tradition française, à propos de la
publication du second volume de A history of the Fren,ch
Novel du Professeur Saintsbury, et articles sur Francis
Jammes et André Gide ; - 3 juillet: articles sur The Toy
Cart d'Arthur Symons, et sur La revue en France ('Afercure
de France et Nouvelle Revue Française). Il fau.t ajouter que.
le Literary Supplement ne se limite pas aux sujets purement .
littéraires, mais qu'il rend compteauss~d' ouvragesd' érudi tian,

477

d'histoire, de biologie, de philosophie et de géographie.
Dans ces quelques numéro.s, il nous faudrait signaler enfin
des articles três bien faits sur la plus récente littérature
allemande, sur des ouvrages anglais, italiens et français
concernant certaines périodes de l'histoire littéraire et sociale
de l'Angleterre; des notes, quelquefois assez étendues, sur
des revues nouvelles telles que The Owl, ou sur des anthologies telles que L'Armoire de Citronnier, ou sur de nouveaux tirages de livres récents et cependant déjà classiques,
tels que The Way of ail Flesh de Samuel Butler. Pour
tout dire, nous ne connaissons pas de publication hebdomadaire mieux rédigée au point de vue critique, ni mieux
faite pour renseigner les lecteurs sur le moµvement littéraire
anglais, américain, italien, allemand, espagnol, et français.
Parmi les · nouvelles revues 1mensuelles anglaises, une des
plus intéressantes est The Anglo-French Review, la Revue
/ranco-lwilannique, dirigée par MM. Henry D. Davray et
J. Lewis May. Elle est politique, littéraire, artistique et
scientifique, et contient des articles en français et en anglais•.
Le numéro d'avril, que nous avons sous les yeux, contient
un excellent article sur la sensationnelle entrée en scène de
M. Abel Lefranc dans la controverse shakespearienne;
une étude de M. Camille Mauclair sur l'État technique de la
Peinture /ranfaise ; des poèmes de Richard Aldington,
A. Ferdinand Herold et John Still; des notes très bien
faites sur des livres anglais et français récents (par exemple,
une de Henry Mannering, en anglais, sur le dernier livre
d'Anatole France; et une d'Yvonne Dusser, en français,
sur deux "récents recueils de poèmes anglais); et enfin un
article sur Florent Schmitt par Herbert Antdiffe.
VALERY LARBAUD
1.

•

On la trouve chez

Augustins, Paris) .

•

J. M.

Dent et fils, 33 Qu ili des Grands-

�•
•

478

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:
L'AUGMENTATION DU LIVRE.
Quelques grands éditeurs ont décidé de porter uniformément à 7 francs le pri.ic des volumes autrefois vendus 3 fr. 50
et actuellement 4 fr. 55. Cette mesure représente, à notre
avis, une solution un peu trop simple d'un problème passa
blement compliqué.
D'une part nous estimons que la collection dite du u trois
cinquante», qui contenait dans un format et sous une couverture identiques des ouvrages de densité différente n'a
plus sa raison d'être si elle en eut jamais une aujourd'hui que la différence entre les prix de fabrication

•

•

des ouvrages s'est accentuée. Il est, de toute évidence,

1

arbitraire d'adopter un prix de vente unique pour des volumes de 200 et de 500 pages, de 150,000 lettres et de I .000.000
de lettres, tirés les uns à 1,000, les autres à 10.000 exemplaires. D'autres facteurs entrent encore en jeu : variété des
droits d'auteur, no}oriété inégale des auteurs. etc.
D'autre
bien que le prix du papier ait baissé et qu'on
puisse prévoir que ce mouvement de baisse continuera~, il
est incontestable que l'application de la journée de huit
heures, le relèvement des salaires, l'élévation progressive des
frais généraux, justifient une certaine augmentation •du
prix de vente.
Comme on le voit, la question est complexe et d'autant
plus délicate que le statut de la vie d'après-guerre n'est pas
encore établi nettement. C'est pourquoi nous croyons utile

Part,

A:

J.
ce propos, il est curieux de noter l'erreur qui, propagée
par la presse, s est introduite ddils l esprit du public: celui-ci considère que la cause déterminante de la dernière augmentation du
liv re est exclusivement liée à la question du papier. Il serait
déplorable de laisser s·établir une pareille confusion .

•
•

479

d 'indiquer les principes sur lesquels nous appuierons désormais notre action. Nous voulons :
1° Assurer en France à nos publications la plus grande
diffusion possible ;
2° Aborder le marché étranger avec des livres de belle
présentation et de prix comparables à ceux de la production '
même des pays envisagés ;
30 Permettre le succès aux jeunes auteurs en éditant les
œuvres de valeur reconnue aux conditions les moins dispendieuses - un prix élevé étant, à notre avis, prohibitif en ce
qui les concerne ;
4° Encourager la bonne volonté évidente des lecteurs
chaque jour plus nombreux ;
5° Défendre les légitimes intérêts des libraires.
Pour obtenir ces résultats nous entendons ;
1° Déterminer - comme nous avons commencé à le faire
depuis plusieurs mois - le PRIX DE VENTE de nos livres
exactement d'après leur PRIX DE REVIENT, et ceci, quels que
soient les cbangemenls que nous réserve l'avenir. Nous
aurons ainsi une échelle de prix variant de 4 à ro francs.
Le prix du volume établi et vendu dans ces conditions
sera le plus souvent de 5 ou 6 francs environ. Une
paréille mesure implique comme corollaire la suppression des
« majorations ». Nos livres seront désormais marqués de
leur prix net ;
2° Réglementer la vente des II première édition• qui donne
lieu actuellement à des pratiques désavantageuses pour le
public et dont ni l'auteur ni l'éditeur ne retirent le moindre profit.
30 Adopter, avec ceux de nos confrères qui partageront
notre sentiment, de nouvelles méthodes de travail.
Nous pensons ainsi réaliser cette collaboration entre l'édi~
teur, l'auteur, le libraire et le lecteur, qui est la véritable
raison d'être de notre entreprise.

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
l. IL ÛPl.l&lt;IISKI
G. Ciès.

HAN RYNllR : lA Tour des peupla
Figuiêre.
CHARLES-HENRY Hœscu : Le Crime de
Poln, ; FJammarion.

BEAUX-ARTS
:

lA MMSique' Polonaise;

Nouveau" Co,,tes

RuoYARD KlPLlNG :

II. -

LITTÉRATURE, ROMANS,
THÉATRE

dwisis ; G. Crès.
• RuDYARD l{JPLlNG :

Les Origines d11 Gai
Savoir ; Ed. Champion.
Bunr-VAL&gt;lltR : Le M e,uiiant ffl&lt;lglli/ift#; E. FJammarion.
ANod BRBTDN : Mont-de-P;éti; Au
Sans-pareil.
Lo111s BRUN : Hebbll ; sa pe,soru1aliU et
son œwre lyrique; Alcan.
• FRANCIS CAIICO : Bob et Bobetle s'amusent ; Albin Michel.
.
JEAN Cocn;AU : Le Polomak ; Société
littéraire de Fraoce.
JoSltPH ANGLADE :

GEoaoES CouarsLlNII : Œ""'es choisits :
Le Miroir concave, dessins à la plume de

P.-J.

Poitevin; Société littéraire de
France.
NtEL Don : K eetje, roman ; Ollendorff.
LoVIS DELLUC : Le Train sans yeu:r ;
G.CrèS.
FABRB o'Eou-NTUJE : œ""'es poli1;ques, introduction de Charles Vellay;
Fasquelle.
.
G. FB&amp;RBRO : LA Grande Mtaüie de
Reims ; G. Ficker.
GUSTAVE FLAUBERT: Prtfflières Œ11vres.
T. Ill : 1843-1855. L'Eaucalion smtillUlllaù, P,tfflièrt ue,sion ; Fasquefie.
JOACBlll GAsÎIUBT : Les Bienfaits de la
&lt;;,u,,, ; Nouvelle Librairie Nationale.

F. GoWN : L'Œ""'• poétique d'Albert
5..,...;,. ; Garnier,
l'IEaRB HAK1' : Les M"iers blessJs;
Edltioœ de la Nouvelle Revue Fran·

lA plus belle His-

wi,e du Monù; René Kiefler.
MAURICE M.\&amp;TltRl.lNCK : Les Stnlins
dans la Monlag,u; Fasquelle.
ANollÉ MAUROIS :

Ni Ange, ni Bite ;

B. Grasset.
lA Jeu,u Fille au"
Pinceau:&lt; ; !'Edition Française illustree.

JEAN PELLERIN :

MARCEL Pa.tvosT : L4 Confession d',m
A m&lt;1nt ; Flaromarion.
MAURICE RltNARD : Le Docltur l..erM,
sous-dieu ; !'Edition Française illus·

trée.
llo&gt;10ND Si:E :

Con{idenu. ; Flamma·

ri.on.
jKRô&gt;11tJt ]BA.'&lt; TIIARAUD:

li11e Rtlàle;

llmile-Paul.
FRANÇOIS \'1LLON ;

Œuvres c;ompütes,

Collection Selecta ; Garnier.
Ill, PHILOSOPHIE,
SCIENCES SOCIALES
HENRI BBRGSON :

L' E...,gie spirituelle,

essais et conférences ; AJcan.
ROGER CHARBONNEL : La Pmsi• ila·
lim,.. .,,. xv1• siùle et le Courant liber-

t;,. ; Ed. Champion.
A. L. GALÉOT : De l'Organisation des
a,;tilnUS bffl&lt;li,US ; Nouvelle Librairie

Nationale.
RltNÉ Lors :Millervt a Vulcain. L'[nàlU1,ialis""' ,t la
voulledutll• ;
Nouvelle Librairie Nationale.

c,.u..,,

çalse,
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD
U,IPRIMERlE LOUIS
FONTENAY-AUX-ROSE~

•

BELLENAND,

�</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1919, Tomo 13, Junio-Agosto</text>
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          <description>Information about who can access the resource or an indication of its security status. Access Rights may include information regarding access or restrictions based on privacy, security, or other policies.</description>
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              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>André Baine</name>
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      <name>André Fernet</name>
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      <name>Escritores franceses</name>
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