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1I

CONSIDÉRATIONS
MYTHOLOGIE

SUR LA

GRECQUE

FRAGMENTS DU TRAlTÉ DES DIOSCURES

I
La fable grecque est pareille à la cruche de Philémon,
qu'aucune soif ne vide, si l'on trinque avec Jupiter.
(Oh I j'invite à ma table le Dieu !) Et le lait que ma soü
y puise n'est point le même assurément que celui qu'y
buvait Montaigne, je sais - et que la soif de Keats ou de
Goethe n'était pas celle même de Racine ou de Chénier...
D'autres viendront pareils à Nietzsche et dont une nouvelle exigence impatientera la lèvre enfiévrée... Mais
celui qui, sans respect pour le Dieu, brise la cruche, sous
prétexte d'en voir le fond et d'en éventer le miracle, n'a
bientôt plus entre les mains que des tessons. Et ce sont les
tessons du mythe que le plus souvent les mythologues
nous présentent ; débris bizarres où l'on admire encore
de-ci, de-là, comme sur les fragments d'un vase étrusque,
une accidentelle apparence, un geste, un pied dansant,
une main tendue vers l'inconnu, une poursuite ardente
d'on ne sait quel fuyant gibier, un chaînon détaché du
3I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chœur parfait des Muses, dont tournait, encerclant le
vase on suppose, la guirlande ininterrompue...
La première condition, pour comprendre le mythe
grec, c'est d'y croire. Et je ne veux point dire qu'il y
faille une foi pareille à celle que réclame de notre cœur
l'Eglise. L'assentiment à la religion grecque est de nature
toute différente. Il est étrange qu'un grand poète tel que
Hugo l'ait si peu compris; qu'il se soit plu comme tant
d'autres à décontenancer de tout sens les figures divines
pour ne plus admirer que le triomphe sur ell_es de certain:5
forces élémentaires et de Pan sur les Olympiens. Ce n éta1t
pas malin, si j'ose dire, et son alexandrin en :ouffre moins
que notre raison. « Comment a-t-on pu croire à cela ? »
s'écrie Voltaire. Et pourtant chaque mythe, c'est à la
raison d'abord et seulement qu'il s'adresse, et l'on n'a
rien compris à ce mythe tant que ne l'admet pas d'abord
la raison. La fable grecque est essentiellement raisonnable,
et c'est pourquoi l'on peut, sans impiété chrétienne, dire
qu'il est plus facile d'y croire qu'à la doctrine de Saint
Paul, dont le propre est précisément de soumettre, supplanter, « abêtir » et assermenter la raison. C'est par
défaut d'intelligence que Penthée se refuse à admettre
Bacchus ; tandis que c'est l'intelligence, au contraire,
de Polyeucte qui s'interpose et obscurcit d'abord ~a
triomphante vision. Et je ne dis pas que l'intelligen~e ne
trouve pas dans le dogme chrétien, en fin de compte,
une satisfaction suprême, ni que le scepticisme soit de
plus grand profit pour la raison que la foi ; mais ce~~e foi
chrétienne pourtant est faite du renoncement de l mtelligence; et si peut-être la raison ressort de ce renoncement
magnifiée, c'est selon la promesse du Christ :iTout ce que
1

CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE

vous sacrifierez par amour pour moi, vous le retrouverez
au centuple - et parce qu'au contraire celui qui veut ici
sauver sa raison, la perdra...
La mystique paienne, à proprement parler, n'a pas de
mystères, et ceux-là mêmes d'Eleusis n'étaient rien que
l'enseignement chuchoté de quelques grandes lois naturelles. Mais l'erreur c'est de ne consentir à reconnaître
dans le mythe que l'expression imagée des lois physiques,
et de ne voir dans tout le reste que le jeu de la Fatalité.
Avec ce mot affreux l'on fait au hasard la part trop belle;
il sévit partout où l'on renonce à expliquer. Or je dis
que plus on réduit dans la fable la part du Fatum, et
plus l'enseignement est grand. Au défaut de la loi physique
la vérité psychologique se fait jour, qui me requiert bien
davantage. Que nous enseigne le Fatum, chaque fois que
nous le laissons reparaître ? A nous soumettre à ce dont
nous ne pouvons point décider... Mais précisément ces
grandes âmes des héros légendaires étaient des âmes
insoumises, et c'est les méconnaître que de laisser le
hasard les mener. Sans doute ils connaissaient cet « amor
fati » qu'admirait Nietzsche, mais la fatalité dont il s'agit
ici, c'est une fatalité intérieure. C'est en eux qu'était
cette fatalité ; ils la portaient en eux ; c'était une fatalité
psychologique.
Et l'on n'a rien compris au caractère de ~ésée, par
exemple, si l'on admet que l'audacieux héros

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche,
a laissé par simple inadvertance la voile noire au vaisseau
qui le ramène en Grèce, cette u fatale » voile noire qui,
trompant son père affligé, l'invite à se précipiter dans la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE

mer, grâce à quoi Thésée entre en possession de son
royaume. Un oubli ? Allons donc I Il oublie de changer
la voile comme il oublie Ariane à Naxos... Et je comprends
que les pères n'enseignent pas cela aux enfants ; mais
pour cesser de réduire l'histoire de Thésée à !'insignifiance d'un conte de nourrice, il n'est qu'à restituer au
héros sa conscience et sa résolution.
Cette fatalité intérieure qui le mène, qui le pousse aux
exploits, combien j'aime à la retrouver dans ces paroles
de Racine :

Compagne du péril qu'il vous fallait chercher...
Oui, je tire à moi, quelque peu, le s.ens de ces mots_ ;
je l'avoue. Mais laissez donc I L'œuvre d'~ accomphe
a ceci de délicieux qu'elle nous présente tou1ours plus de
signifiance que n'en imaginait l'auteur; elle permet sans
cesse une interprétation plus nourrie. Croyez-vous un
instant que Hugo ait songé, en écrivant sur l'air de Malborough sa chanson funèbre, à tout ce que Péguy dans
sa Clio, y découvre? Et pourtant qui osera dire que
Péguy n'a pas eu raison de l'y voir?
J'imagine à la cour de Crête, ce Thésée
Charmant, feune, t,atnant tous les cœurs après soi,

. dont va s'éprendre la fille aînée de Minos, et qui va
s'éprendre de la cadette. Il vient pour triompher de ce
monstre, fils de la reine et du taureau (j'ai déjà dit mon
opinion sur le Minotaure : pour peu que Pasiphaë ait eu
vent de l'amoureuse aventure de Léda, elle pouvait bien
supposer après tout que ce taureau cachait Jupiter même.
Certaine école critique ne consentit à voir dans le taureau qu'un certain Taurus, jardinier du roi, ou général ;

mais nous enverrons, si vous le voulez bien, cette explication rejoindre celle des mythes solaires et des Totems).
Il vient, lui, fils de roi, combattre un bâtard royal ;
il vient, assoiffé d'aventure, le muscle encore tendu par
l'effort de soulever des rocs - car c'est sous l'un de ces
rocs, lui laissait entendre son père, qu'il découvrirait
ses armes. Admirable épreuve d'entraînement. Chacun
de ces héros a ses armes à lui, et qui ne sauraient convenir
à nul autre: c'est seulement quand il eut repris à Philoctète l'arc de son père Achille, que Néoptolème fut à même
de tuer Pâris; et nous savons que l'arc d'Ulysse ne pouvait être bandé que par Ulysse.
Il s'embarque (je parle de nouveau de Thésée) avec
ce troupeau de vingt jeunes garçons et de vingt jeunes
filles, que la Grèce payait à la Crête en tribut annuel pour
être dévorés par le Minotaure, dit le conte de nourrice ;
pour moi je pense que le monstre au fond du labyrinthe
s'en devait former un sérail. Pourquoi ? Oh l simplement
parce que cette carnivoracité je ne la vois héritée ni de
Pasiphaë, ni du taureau progéniteur, mais bien un appétit
de luxure. - Pasiphaë, Ariane, le Minotaure... Quelle
famille ! Et à la tête de tout cela Minos, le futur juge des
Enfers! Comment Minos jugea la conduite de sa femme et
de ses enfants, je ne sais; ni pourquoi Minos, avant d'être
appelé à juger les morts, devait avoir eu sous les yeux des
exemples de tous les crimes ... Je ne sais ; mais ce que je
sais c'est qu'il y a là une raison. Il y a toujours une raison
dans la fable grecque.
Et je me demande aussi pourquoi de tous les héros
grecs qui combattirent au siège de Troie, le seul Ulysse,
pérégrin inlassable, au retour si désespérément différé,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fut aussi bien le seul à retrouver la paix conjugale. Cepen
dant que le retiennent Calypso, Circé, Nausicaa, les
Sirènes, dix ans (n'est-il pas le fils de Sisyphe ?) dans
Ithaque l'attend une Pénélope fidèle. Mais les autres, s'ils
sont si pressés de rentrer, n'est-ce pour ne trouver à leur
foyer délaissé que désordre, épouvante et ruine ?
Je ne sais, mais il doit y avoir une raison. Agamemnon,
Ajax, fils d'Oïlée, Idoménée, Diomède, tous, vous dis-je,
précipités vers un péril

Qu'il leur fallait chercher,
sont accueillis à leur retour par l'adultère, le meurtre, la
trahison, l'exil, et les crimes les plus affreux ; et c'est vers
cela qu'ils se hâtent. Tandis qu'Ulysse qui, seul d'entre
eux tous, doit retrouver à son foyer, fidélité, vertu,
patience, en reste dix ans séparé par mainte traverse, et
je crois aussi par sa curiosité vagabonde, l'inquiétude de
son humeur. Il y a un peu de Sindbad dans Ulysse ; et
je sais bien qu'il regrette Ithaque, mais c'est pressé par
un revers et à la manière de Sindbad, ce qui n'empêchait
point ce dernier, sitôt rentré, de repartir. Il semble
qu'Ulysse pressentît que ne l'attendait à son foyer point
d'aliment pour son inquiétude et que son industrie y
demeurerait inemployée. Est-ce l'absence de péril pressentie et la tranquillité d'Ithaque qui le fait atermoyer
ainsi son retour ?
Et j'admire en Thésée une témérité presque insolente.
A peine à la cour de Minos, il suborne Ariane ; rien ne
montre qu'il l'aime. Mais il se laisse aimer par elle aussi
longtemps que cet amour peut le servir. Ce fil qu'elle
attache à son bras est-ce pour le guider seulement? Non :

CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE

c'est le « fil à la patte &gt;&gt; et Thésée le trouve aussitôt un
peu _court ; il se sent tiré trop en arrière tandis que le
voici qui s'avance avec horreur et ravissement dans
l'inconnu repli de sa destinée. Et sans doute, il y a là le
sujet d'une opérette... Ah I je voudrais savoir s'il songeait
à Phèdre, déjà ? Si quittant la cour de Minos, il enleva
les deux sœurs à la fois ?

II
Sans doute est-il possible et plaisant de reconnaître,
dans les écuries d'Augias un ciel encombré de nuées,
que nettoie un Hercule solaire. Il suffit pour que cela
soit grec, que cela ne soit point irrationnel. Mais combien
il m'importe davantage de considérer ceci, par exemple :
Qu'Hercule, de tous les demi-dieux, est le seul héros
moral de l'antiquité, et qui, devant que de commencer sa
carrière, se trouve un instant hésiter entre «le vice et la
vertu » ; le seul héros perplexe et que la statuaire, à
cause de cela, nous présentera comme un héros mélancolique; et de nous souvenir alors que, en effet, il est l'unique
enfant de Jupiter dont la naissance ne soit point le résultat
d'un triomphe de l'instinct sur la décence et sur les mœurs ·
et que le dieu pour posséder la vertueuse Alcmène, du~
prendre l'aspect du mari. Si sans doute la théorie des
lois de l'hérédité est de fonnat!on plus récente que le
m~he lui-même, j'admire d'autant plus que le mythe
pwsse nous présenter cette exemplaire signification ...
ANDRÉ GIDE

�CHIRURGIE DE GUERRE

CHIRURGIE DE GUERRE
A EMY SIMON-BLMER

Terrassiers en furie
mille et mille lancinements suraigus s'abattent.
Soudain flambent et fument et crachent
les énormes mâchoires de la terre perforée.
Jets noirs vociférants.
La plaine danse.
Et sec
un coup de fouet féroce
déchirant muscles et tendons
l'éclat d'acier vertigineux
déchire et crève.
Culbute de lapin.
Allons quoi
tiens
ma iambe
Ça y est.
-

En avant -

continuez fusqu' aux mitrailleuses...

Et puis vidant du sang
le corps
douloureusement s'allonge.

Aube.
Défà la gorge sèche
bra,le de fièvre
le gladiateur mourant
essaye vainement d'agiter son corps lourd
rivé au sol.
Pénible acuité de la vision.
Tout près une balle cingle
et brise net une crosse de fusil.
Dans une fiaque d'eau un peu de ciel
où nage une vieille loq1,e.
Ça

un cadavre.

Des globes de feu
éclaboussent un nuage
en miaulant.
L'avion bourdonne.
Au bord d'un trou
quelque chose râle.
Des plaintes s'élèvent
de tout ce peuple horizontal,
brisé si vite.
Atfat de canon fendu en deux
comme dans les tableaux de batailles.
A venture vécue des chromos classiques.

�49°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

V a-t-on venir.
V a - t - on
venir.
venir
nir.
ve
Réveil
Balancement.
Douleur rythmée par quatre épaules.
On fait la planche.
Le brancard véhicule
ce pauvre roi fainéant
maculé de rouge.
Eh
Près de ma tête
deux têtes
et là-bas
deux encore.

491

CHIRURGIE DE GUERRE

II
Virage
grondement halètement.
Frein.
L'essence subitement s'endort sous le capot.
Précipitation ordonnée.
Des hommes sautent
et comme hors d'un four
tirent et sortent
•
quatre grands corps inanimés.
Fini le martyre
de la route cahoteuse
éventrée par des volcans subits.
C'est
l'Ambulance.

Dormir.
Et des paysages défilent en sens inverse
imprévus
à cause de la marche.
Voilà des artilleurs
et ceux-là camoufl,ent
et ceux-là
Ah I cette douleur
qi,i revient.

Triage
Interrogatoire par une paire de lunettes
derrière un bureau.
Nous sommes beaucoup
couchés là,
pâles
et gémissants.
Attente
et puis

•

�492

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

balancement du brancard.
Un voile se soulève.
Magie blanche
baignée par des ondes d'odeur.
Des masques contemplent
examinent
des mains mettent le corps à nu.
On palpe on touche
hurlement désespéré
et de nouveau
la planche
sur une longue table d'acier.
Cliquetis d'instruments:
Monstre soumis
l'autoclave trépide
Auréolé de vapeurs fusantes.
Les masques parlent à voix basse.
Seul acteur immobile
des lampes me zè'brent de rayons.
Derrière moi une voix
rassure
et sournoisement
le long de mon visage
glisse un étrange masque.
Respirez.

CHIRURGIE DE GUERRE

D'abord rien.
Un bras happe la jambe saine
fixe une pieuvre
enregistreuse de pulsations.
Ce n'est plus l'air.
Cette dense bouffée d'éther
bouillonnante
envahit les veines
et pénètre et dilate
Suffocation
saccades
le corps se déchire à des lianes infiexibles.
Une lampée de plomb fondu obstrue la gorge
les oreilles s'exaspèrent
et sous les paupières
tournoient
les taches écarlates
des yeux qui ont regardé le soleil.
Et puis
concert extravagant.
Le!/orgeron)nvisible
dans la poitrine
s'acharne sur une enclume de cristal.
On remplit une immense cuve
d'eau bouillante

493

�494

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

immense cuve d'eau bouillante.
Sonneries
appels brefs.
branle-bas
volées de cloches
tempête interne
TEMP2TE.
Les masques encore.
Faiblesse noire vide exsangue
Dans le cerveau
un tocsin électrique brtile éperdument.
Ch-ute.

CHIRURGIE DE GUERRE

Où? suis JE
Recomposition
murmure confus.
Des formes.
Tentative de geste
suivie d'un grand cri.
De la hanche au talon
une longue barre de fer en fusion .
Ah
oui
maintenant

je

III

Ha
Ah
Sourd travail
nausée.

me
souviens.
Nausée
l gnoble odeur de l'éther
et les muqueuses à vif
Une main secourable
arrange
les oreillers.

Ha
un hoquet brusque rétablit le contact
disperse le néant
branche une communication
avec

Mal à la tête
intolérable fer rouge
au genou et au talon

495

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fièvre.
La main promène
sur le visage
quelque chose de frais.
Innombrables aiguilles.
Mal

très mal
des cris sortent
que i' écoute.
La main s'agite
et mouille de froid
cette autre jambe.
1nstantanée
une aiguille s'insère.
Dormez.
Mes doigts
fouillent cherchent
et trouvent
une grosseur
qui sohlève la peau
Riche~ insigne.
Déjà au cœur
une légère angoisse
indique le prochain miracle.

CHIRURGIE DE GUERRE

497

Lentement
le métal en fusion
s'évapore.
Des tenailles disparaissent
et ce n'est plus
qu'un écho assourdi
du mal
très loin.
Un tiède fl,euve
s'insinue
et baigne doucement
ce pauvre corps.
Douceur.
Chaque fibre
devient un plaisir.
Douceur
douceur
douceur
doucei,r.
GEORGES SIMON

�LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ•
Nous avons combattu c pour le Droit et pour la
Liberté 1.
Je ne comprenais pas d'abord très bien le sens de cette
formule ni toute sa portée; elle me paraissait vague et
abstraite; elle n'exprimait que très imparfaitement
l'objet de mon enthousiasme guerrier. Si l'on m'eût un
peu poussé, j'eusse probablement avoué n'y voir qu'une
vaine fleur de rhétorique parlementaire.
Et sans doute était-elle cela principalement. Mais si
disgraciés de la nature qu'on suppose nos hommes politiques, on ne peut leur contester un certain instinct de
ce qu'il faut dire, une divination plus ou moins nette
des sentiments secrets de la masse et l'art de les flatter
en les traduisant. Ils n'eussent certainement pas insisté
si fort sur ces notions de Droit et de Liberté, si elles eussent
été véritablement sans aucun rapport avec les aspirations de ceux qu'ils voulaient entraîner au combat.
Et en effet, à force de vivre au plein milieu du peuple,
à force d'épier ses paroles, de suivre et de prolonger ses
pensées, j'ai distingué peu à peu tout ce qu'elles signifiaient
pour lui et combien elles s'harmoniaient à ses préoccupations profondes : sans doute les exprimaient-elles à leur
état de plus haute généralité, mais elles représentaient bien
1. Cet essai est le premier d'une série de trois qui paraîtront,
avec des intervalles, dans la Nouvelle Revue Française.

499
leur épanouissement le plus naturel. Ces braves gens, ces
voyous, ces endormis eux-mêmes, ou ces froussards, à
côté de qui je vivais, tous - leurs moindres gestes le
proclamaient avec évidence - c'était bien pour défendre
leur droit, c'était bien pour être libres, pour rester libres
qu'ils avaient pris les armes avec une si parfaite absenc:
d'hésitation.
C'était même pour quelque chose de plus : pour perme~tre aux autres peuples d'être, de rester libres ; pour
obliger à le devenir ceux qui ne l'étaient pas encore. Ce
qui s'était enflammé dans leur cœur à la première menace
allemande, _c'était plus que de la jalousie nationale, plus
que le souci un peu étroit de protéger la borne de leur
champ, d'interdire à l'envahisseur le sol de la Patrie
~u'iJs en eussent ou non conscience, un ancien et vast~
idéal s'était réveillé, avait déployé en eux ses ailes. Des
esprits biscornus comme le mien pouvaient bien en secret
se proposer d'autres fins. Eux n'en connaissaient et n'en
poursuivaient qu'une: l'émancipation des peuples:
Tyrans, descendez au cercueil/
la vieille phrase solennelle gardait pour eux tout son
sens et toute sa saveur. C'est de toute leur âme q •·1
1 l
. t .
uis
a .c amaien , Je m'en souvenais maintenant, dans les
trams de mobilisation, assis, les jambes pendantes, aux
P?rt:5 des wagons. Visiblement, dès cet instant, elle leur
disait quelque chose.
. La haine des tyrans! Que l'on songe au rôle qu'aura
Joué d~ns la formation et dans l'entretien de notre courage hmage de Guillaume, conçu comme le mauvais
· · son peu.pie et le poussait de force
Prince qui· oppnmait

�500

I:A

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contre nous. Les plus monarchistes d'entre nous ne la
considéraient pas sans se sentir émus d'une sorte de colère
organique, à laquelle ils ne comprenaient rien. « La tête
de Guillaume»: c'est ce que tous nous avons tout de suite
demandé, voulu; et c'est l'appât qui, malgré les déceptions, par-dessus les fatigues, à travers tant d'épreuves,
nous a menés jusqu'à la victoire. Oui, je voudrais bien
savoir ce qu'il fût advenu, aux mauvais jours, de notre
résolution, si nous n'avions toujours eu devant les yeux
cette tâche que nous ne pouvions pourtant pas laisser
inaccomplie : Guillaume, le kronprinz à détrôner, à souffleter, à punir.
Rien ne peut rendre mieux sensible la direction de
notre instinct profond, que la façon dont nos prisonniers
en Allemagne essayaient de travailler leurs gardiens:
ils ne visaient à rien moins qu'à leur enseigner la liberté.
Les plus humbles, à cet égard, se sentaient des âmes Ide
missionnaires. J'ai vu de simples paysans entreprendre,
avec une patience et une bonne volonté inénarrables,
l'éducation de leur sentinelle; ils la « prenaient » un certain nombre d'heures par jour, ils lui serinaient ses droits,
ou plutôt ses devoirs d'homme libre. Qu'un feldwebel
la bousculât, aussitôt ils lui expliquaient ce qu'il y avait
d'inadmissible dans l'incident; ils lui remontraient qu'en
France ça ne se serait jamais passé comme ça et qu'un
soldat, brutalisé par un supérieur, n'eût pas hésité à se
défendre à coups de pied et à coups de poing. « Fallait
lui f. .. un marron dans la gueule 1 » concluaient-ils
immanquablement.
La leçon prenait, ou ne prenait pas. J'ai connu un Allemand que ses prisonniers avaient ainsi peu à peu complè-

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

50I

tement redressé: au bout de quinze jours il tenait tête à
son feldwebel, et si fermement que l'autre, mal habitué à
cette sorte de résistance et ne sachant comment la réduire
choisissait de le laisser tranquille.
'
Mais pour l'instant, plus que ses fruits qui dans l'ensemble restaient assez médiocres, c'est la nature même du
prosélytisme français qui nous intéresse. Je le vois comme
un grand effort pour arracher chaque individu à la masse
sociale, pour le désengager, pour le « désubordonner »
pour lui rendre de l'indépendance, de la taille et, si j'os;
dire, de la tige. Il ne tend nullement à l'établissement
d'un ordre nouveau. Il cherche surtout d'abord à relâcher
une trame trop serrée pour son goût; il veut réintroduire
les intervalles qu'on lui semble oublier; son œuvre est
avant tout de disjonction, et de restitution des individus
à_ eux-mêmes; son but est leur affranchissement pur et
~impie, sans aucune préoccupation des suites possibles ;
Il leur remet la bride sur le cou, et ensuite, d'une petite
tape sur la croupe, il leur conseille simplement d'aller.
Pour le Droit et pour la Liberté. Nous avons combattu
avec une colère et une obstination prodigieuses, pour qu;
chaque homme au monde puisse enfin faire ce qui lui
plaira et ne soit plus « embêté par personne ». Pour rien
de moins, mais pour rien de plus. On n'a peut-être jamais
vu, dans toute la suite des temps, un peuple retrouver
aussi exactement sa propre tradition, recommencer
~ussi_ textue~ement, à un siècle d'intervalle, la tâche qu'il
s était m:e _f01s don.~ée. C'en est touchant, c'en est presque
un peu n~cule. L idéal que s'étaient formé nos pères de
la Révolution, à notre tour nous l'avons saisi, embrassé,
adoré, nous l'avons serré tel quel contre notre cœur.

�502

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C' t lui qui a fait le cran de nos hommes à l'assaut,
le: patience au fond des tranchées.C'est lui peut-être qui
s'est glissé comme un peu de lumière encore entre les
paupières de nos mourants.
. .
.
Et je prétends que c'est lui qu:ont s~vt en fa.tt tous
nos intellectuels, à quelque doctnne qu ils fussent officiellement inféodés. • Nous sommes, de race, des hommes
de liberté », écrivait Péguy, justement dans cette Note
sur M. Descartes qui a paru ici même et qui est comme son
testament. Et encore:« C'est pour cela que nous ne nous
abusons pas quand nous croyons que tout un mond: est
·mtéressé dans la résistance de la France aux.emp1ète.
ments allemands. Et que tout un monde pénra.tt avec
nous. Et que ce serait le monde même de la liberté."
Non pas seulement les petits lieuten~ts de Normale,
non pas seulement les instituteurs, déJà tout caparaçonnés d'orthodoxie républicaine, mais les plus exaltés
des nationalistes, si l'on etlt pu soulever le couvercle
de leur cerveau et y regarder directe~ent, c'est. cette
croyance si bien exprimée par Péguy, c est cette lillage
de la Fr~nce rempart de la Liberté, qu'on Y etlt av~t
tout découvert. Et c'est aussi, chez la p~upart, un :éntable fanatisme libéral, un besoin féroce de délwrer
tout ce qu'il pouvait y avoir dans l'univers d'enchaîné,
de replié, de contraint. Les quinze cents mètres à la
baïonnette sous les mitrailleuses, et plus tard le bond
par-dessus le parapet, le dur carnage dans la tranchée
ennemie, l'impitoyable besogne du nettoyage (si l'on
fait abstraction d'un certain goftt natif pour l'œuvre
guerrière), c'est pour défendre • le mond~ de la
liberté », mieux encore, c'est pour donner la liberté au

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

503

monde que tous ces gens de bibliothèque, d'école ou de
bureau s'y sont si facilement, si joyeusement résignés.
C'est pour la liberté du monde que l'intelligence française
s'est fait pendant plus de quatre ans décimer.

•••
Or, voici où commence le drame. Voici où notre situation devient vraiment tragique.
Il n'est pas bien sûr que le monde ait besoin de cette
liberté que nous pensons lui avoir acquise au prix de si
monstrueux sacrifices. Il n'est pas bien sûr que la liberté
soit aujourd'hui son vœu le plus cher, l'aliment dont il
ait le plus faim. On peut en douter, on est en droit de
s'inquiéter s'il n'aurait pas par hasard de tout autr~s
appétits. Il semble bien que la demande, en matière de
liberté, soit à l'heure actuelle, pour l'humanité, prise dans
son ensemble, de beaucoup au-dessous de l'offre que nous
faisons. Il est à craindre que le marché ne soit pas du tout
tel que nous l'avions supposé; nous risquons fort de rester
avec notre stock sur les bras.
Si nous prenons la guerre dans son ensemble, si nous
cherchons à la considérer d'un point de vue extra-national,
il nous sera bien difficile de la voir comme la suite ou le
complément des guerres de la Révolution. Elle a été cela
pour nous, la chose est incontestable. Mais on peut se
demander si nous n'avons pas fait notre guerre tout seuls.
N'aurions-nous pas, par hasard, combattu dans un plan
mental absolument différent de celui où tous les autres
peuples sont placés ? L'idéal des « droits de l'homme »
ne serait-il pas quelque chose de relativement subjectif ?
Ne serions-nous pas les seuls aujourd'hui, je ne dis pas

�I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à le comprendre, mais à le sentir ? les seuls qu'il puisse
encore faire vibrer? Je ne puis m'empêcher de voir que
nous sommes infiniment moins porte-flambeaux qu'il y
a cent ans. Ce que nous croyons apporter aux peuples de
nouveau et d'indispensable, peut-être l'ont-ils déjà
dépassé sans en avoir eu besoin.
En tous cas, même s'il y a eu, sur notre initiative, une
guerre des démocraties contre l'autocratie, ce n'a pas été
la seule.
Voilà le fait qu'il faut oser regarder en face et qui, seul,
peut donner la clef des événements auxquels nous assistons maintenant. Il y a eu deux guerres à la fois, qui ont été
menées l'une dans l'autre jusqu'au bout. On ne les a
jamais très bien distinguées; c'est leur mutuelle implication qui a fait tout le temps l'obscurité de la situation,
et l'impossibilité de deviner d'un jour à l'autre ce qui
allait se passer. C'est elle, encore aujourd'hui, qui rend
si étrange, si peu décisive, si peu purgative, la victoire.
Car sans doute l'une des deux guerres est finie et son
résultat est aussi clair que possible : c'est celui que nous
avions toujours attendu, toujours passionnément cherché
et voulu ; les rois sont en fuite, la démocr~tie triomphe.
Mais l'autre guerre subsiste par-dessous et ses soubresauts ébranlent la mince croftte d'acquisitions positives
dont nous nous félicitons.
Jamais victoire ne fut aussi partielle, aussi provisoire,
aussi conditionnelle que !a nôtre. Non pas en ce sens qu'il
faille craindre le réveil des forces dont elle représente
l'anéantissement, mais au contraire en ceci que nous
n'avons vaincu que les forces dont l'anéantissement était
comme entendu d'avance. En venir à bout n'était qu'une

LA DÉCADENCE DE LA UBERTÉ

question de temps et de moyens : leur condamnation
était écrite lisiblement dans l'histoire. Il n'y a eu qu'à
faire ce qu'il fallait. Mais par leur suppression même,
d'autres ont été libérées qui grouillaient par-dessous et
qui sont maintenant pour nous à vaincre ouà subir. Notre
victoire ne les atteint nullement. Au contraire, elle ne
fait que leur donner incitation, courage et conscience. Et
voici qu'elles se dressent contre elle avec une résolution
dont elles avaient été jusqu'ici incapables : elles la
contestent radicalement ; elles manifestent ouvertement
leur intention de la réviser.
Cette guerre des démocraties contre l'autocratie, que
nous avons cru ou voulu croire être toute la guerre, elle
a duré bien longtemps. Ce fut un tort de sa part. Pour une
question si limpide et, en principe, si bien réglée à l'avance,
tant de lenteur fut une faute. Car dans la vaste machine
des peuples au travail les uns contre les autres, une usure
intérieure s'est produite; un plus grand nombre de valeurs
que certains n'auraient voulu ont été soumises à l'examen, au doute, à la détérioration. Notamment Je libéralisme. Jusqu'au bout il a paru mener le jeu; mais il était
déjà sérieusement accroché par de nouveaux et solides
adversaires ; il traînait une grappe de lutteurs sur son
dos; une pesée formidable s'exerçait sur lui tout le temps.
Et le voici qui sort plus que fatigué de l'affaire.
Il tient son ennemie, l'autocratie, sous son genou. Mais
dans l'obscure bagarre, dans ce corps à corps de quatre
ans, il semble bien qu'il ait reçu un mauvais coup, lui
aussi. On était trop près les uns des autres. C'était fatal
qu'il lui arrivât quelque chose. Il est vainqueur, c'est
entendu. Mais il a bien mauvaise mine. II y a des contu-

�506

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sions internes dont on ne meurt qu'après des années. On
peut se demander s'il n'est pas secrètement et irréparablement atteint.
Plus on y réfléchit, plus il apparaît naturel et normal
qu'une aussi effroyable épreuve que celle que nous venons
de traverser ait consommé plus d'une doctrine, et peutêtre successivement les deux qui semblaient s'opposer,
entre lesquelles on pouvait croire que se jouait la
partie : le libéralisme après le despotisme.
Peut-être l'acmé de la liberté dans le monde vient-elle
d'être dépassée. Au moment même où nous autres Français pensons, par notre effort, y avoir porté l'humanité
tout entière, peut-être au contraire celle-ci commencet-elle de redescendre la pente et s'avance-t-elle vers un
nouvel idéal (car elle en change). Peut-être les hommes
commencent-ils à trouver meilleur d'être moins libres.
Pour offrir aux dures conditions que leur fait la vie un
front plus résistant, peut-être ont-ils besoin avant tout
aujourd'hui de se coaliser et pour cela d'offrir à la société
en holocauste leurs droits les plus essentiels et cette
indépendance individuelle dont ç'aura été la gloire de la
France dans le passé de les avoir dotés. La liberté n'aura
peut-être été qu'une phase dans l'évolution de l'humanité. De même que l'existence humaine semble bien avoir
revêtu d'abord la forme collective, de même il est possible
qu'elle tende maintenant à la reprendre. Peut-être
entrons-nous aujourd'hui dans un âge collectiviste.

***
Mais ce sont là de grandes hypothèses auquel il ne serait
pas français de donner trop de crédit. Je m'en voudrais

I

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

de tomber dans le genre prophétique et de faire concurrence aux Allemands dans le domaine de la Geschichtsphilosophie 1.
Un point de vue plus modeste et plus positif reste
possible. Sans préjuger de ses chances de réalisation, nous
pouvons étudier comme un fait le nouvel idéal qui vient
de naître dans le monde. Il existe, plus ou moins nettement formulé, dans des millions d'esprits. On peut le
constater expérimentalement; il s'offre et se prête à une
analyse parfaitement scientifique.
Il est de première importance, pour nous Français qui
sommes si mal prédisposés à le comprendre, de le contempler, au moins une fois, avec attention et impartialité.
Parce qu'il est principalement celui de nos ennemis,
nous ne devons pas l'ignorer ni le méconnaître. Au contraire, et du point de vue même du plus étroit patriotisme, nous avons tout intérêt à le laisser se développer
tranquillement et complètement sous nos yeux. Quoi de
plus important, quoi de plus avantageux que de savoir
emprunter pour un moment le regard de son adversaire
et que d'apercevoir ses idées sous le joÙr même où il les
considère?
Il faut nous rendre compte combien la liberté peut
prendre, pour des esprits d'une autre complexion que le
nôtre, un aspect détestable et funeste. Je me souviens
d'avoir lu, dans une revue allemande, une lettre écrite du
front par un jeJ1I1e officier; il y expliquait, comme tant
d'autres dans les deux camps, ses aspirations, ses espoirs,
l'avenir qu'il rêvait pour le monde, et sous sa plume était
1.

Philosophie de l'histoire.

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

venue tout naturellement cette phrase : « Il faut espérer
que cette guerre n~us permettra d'en finir une bonne fois
avec les vieilles idoles rationnelles de Liberté et d'Égalité. » Il ne voulait pas dire du tout : par l'établissement
d'un impérialisme universel. Non, c'était autre chose
qu'il caressait dans son imagination et souhaitait de pouvoir mettre enfin à la place de l'idéal français. La liberté
ici pour lui n'avait pas pour inconvénient de s'opposer à
l'hégémonie de l'Allemagne sur le monde. C'est d'un tout
autre crime qu'il l'accusait, et non pas peut-être tout à
fait injustement.
Qu'on se place mentalement dans la situation des opprimés d'aujourd'hui. Que peuvent-ils désirer d'abord ?
Est-ce le droit de faire tout ce qu'ils voudront ? Est-ce
le droit d'être libres? De quoi leur servirait-il? Où
iraient-ils avec leur liberté ? Qui voudrait la recevoir
comme monnaie? Leur donnerait-elle du pain? Non,
mais ils désirent d'abord, ils veulent, ils exigent avant
tout d'être protégés contre la liberté des autres. La
cause permanente, inflexible, inexorable de leurs souffrances, ils le savent bien maintenant, c'est la liberté des
autres. Et, en effet, si, par un décret de la raison on
suppose tous les individus égaux et si on confère à chacun le droit de tout faire, excepté de tuer, de voler et
de se parjurer, c'est exactement comme si on remettait
les plus faibles aux plus forts pour qu'ils les mangent.
Si l'on se contente d'interdire à chacun tout ce qui nuit
directement au prochain et si pour tout le reste ou lui met
la bride sur le cou, c'est absolument comme si on lançait
les plus avides, les plus dégagés aux frousses des timides
et des indigents.

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

509

Rien- de moins tutélaire aujourd'hui que le Droit et
que la Liberté, tels que notre Révolution les a conçus.
Car les conditions économiques de la vie ont changé pardessous : des armes redoutables ont été remises secrètement aux mains des entreprenants, qui multiplient sans
mesure leur puissance et dont absolument rien ne leur
interdit de faire usage contre leurs soit-disant égaux. Les
Droits de l'homme: sans doute ils mettentl'individu à l'abri
des outrages, des violences, du knout; ils lui garantissent
l'honneur ; mais ils ne lui garantissent nullement la vie.
Tous les attentats à sa dignité et à son indépendance
sont prévus et exclus. Mais l'attentat, le guet-apens de
la misère, non seulement le Droit et la Liberté ne les
empêchent pas : ils les favorisent presque ouvertement.
Car si l'on vient prévenir le riche d'avoir à relâcher un
peu les mailles du filet où il tient le pauvre enserré, aussitôt
il a la Loi pour lui, il peut faire valoir son droit : n'est-il
pas libre comme les autres ? S'il ne pouvait pas exercer
son activité sans contrôle et sans limitation, ne serait-il
pas moins libre que sa victime ? Qu'on ne vienne pas se
mêler de ses affaires. On lui a promis, en même temps
qu'à tous les autres, de le laisser tranquille. Il ne demande
rien de plus.
Rien ne fait apparaître avec plus de force que ce langage, hélas I trop facile à recueillir sur trop de lèvres,
les inconvénients désastreux que d'immenses masses
populaires commencent aujourd'hui de reprocher à la
Liberté. Elle leur apparaît comme la plus cruelle des
marâtres, c'est elle qui leur semble former de ses propres
mains leur détresse. Elle encore qui les prive de tout
recours et de tout espoir. Car si elles s'avisent d'élever

�510

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la voix et de faire entendre leurs doléances : « Ne vous
gênez pas, leur répond-on. Réclamez ; protestez ; vous ·
êtes bien libres. La loi est la même pour vous que pour
vos oppresseurs. Vous pouvez dire tout ce qui vous
chantera. A condition que vous respectiez les droits qui
s'exercent à vos dépens, nous vous garantissons la liberté
de vos meetings; vous pourrez y exposer sans retenue
toutes vos revendications. »
Et ainsi de partout la Liberté se moque d'elles. Du
moins elles l'en accusent. Aussi n'en veulent-elles plus.
Elles la chassent délibérément de leur programme. Leur
idéal devient exactement le contraire de celui que nous
avons pris l'habitude en France de considérer comme le
seul révolutionnaire 1 : suppression de tout le jeu dont
profitait jusqu'ici l'individu, réglementation de plus en
plus étroite de son activité, resserrement de la trame sociale
jusqu'à ce qu'il s'y trouve pris et parfaitement empêché,
transmission à la collectivité de tous ses droits, stricte
surveillance par elle de toutes ses démarches même les
plus indifférentes moralement.
Je ne me donnerai pas le ridicule de définir après tant
d'autres l'idéal socialiste. En gros, c'est lui qu'embrassent
et chérissent, avec une force jusqu'à ce jour inconnue, des
peuples entiers, et particulièrement ceux qui ont combattu
contre nous ou qui ont retourné contre nous leurs armes :
l'Allemagne et la Russie.
I. Dans un discours récent sur le programme de la Confédération Générale du Travail, M. Léon Jouhaux observait avec beaucoup
de raison : • Si nous avons été nourris dans la tradition révolutionnaire, nous nation française, nous l'avons été dans une tradition
révolutionnaire politique et non pas dans une tradition révolutionnaire économique. •

LA DÉCADENCE~DE LA LIBERTÉ

Je voudrais, dans ce qui va suivre, _expliquer quelles
raisons profondes prédisposaient chacun d'eux à le choisir
et, du même coup, le rendaient hostile à notre vieux rêve
d'universelle liberté. Ce sont choses peut-être qu'il n'est
pas très agréable pour nous de considérer. Mais il faut
absolument que nous perdions l'habitude de traiter par le
dédain et par l'ignorance tout ce que nous n'aimons pas.
J'ai moi-même un peu trop cédé à ce penchant si français
et c'est pour calmer mes remords, et en quelque façon
à titre de pénitence, que je me décide à entrer dans
les considérations que voici.

• **
Je n'ai pas la présomption d'avoir pénétré jusqu'en
son fond l'âme russe. C'est la plus difficile, la plus dérobée,
la plus décevante qui soit. Je pense que dans son essence
elle reste à jamais insaisissable, comme à peu près
impossible à dominer pour un étranger reste sa langue.
Il Y a un proverbe russe qui dit : « Quoi que tu donnes
à manger au loup, il tire toujours vers la forêt; si loin que
la Russie s'avance à la rencontre de l'Europe, elle reste
toujours toute tournée vers l'Asie. » Et en effet on a
l'impression que par cette immense ouvertur: vers
l'Est s'enfuit à chaque fois chaque trait de son génie
qu'on a cru saisir. Pas de peuple, je le dis sans haine,
pl~ « carottier » que le russe, et au point de vue psychologique même : ce qu'il vous laisse dans les mains, c'est
presque toujours une u attrape ».
Cependant il Y a quelques traits très évidents de son
caractère qui, bien aperçus, bien suivis, eussent permis de
prévoir combien peu de raisons il avait de s'éprendre de

�512

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA DtCADENCE DE LA LIBERTÉ

la liberté, et au service de quel idéal tout différent il
devait fatalement être amené à employer ses forces. Avec
un peu de perspicacité nous nous fussions évité la dé~onvenue presque ridicule que nous a donnée sa révolution.
Je me rappelle avoir eu, dès les premiers_;emps de _ma
captivité, la sensation directe de ce que J appellerru le
phénomène du soviet.
Les Allemands nous avaient réunis avec les Russes et
distribués en nombre égal dans chaque baraque. C'était',
nous disaient-ils, pour que nous apprissions à connaître
« nos chers alliés», autrement dit pour nous dégoftter d'eux.
Nous vivions donc côte à côte, ou plutôt les uns sur les
autres car nous étions si serrés que pour bien faire il eftt
fallu l; soir nous coucher tous en même temps ; celui qui
rentrait après les autres risquait de ne plus trouv:r en~e
les corps étroitement tassés l'alvéole à laquelle il avait
droit. J'ai vu plus d'un camarade, après beaucoup d'injures, être obligé de s'étendre sur la mince frange de
paille aplatie qui dépassait seule les pieds des d~rmeurs.
Eh bien I malgré la promiscuité dont ce détail donne
une idée, il était curieux de voir comment les Fr:mçais
trouvaient moyen de réserver leur indépendance. Si vous
les eussiez vus dans la journée, chacun avait sa petite
occupation, qu'il fondît des bagués en aluminium ou
sculptât un jeu d'échec, il le faisait tout seul ; pour manger sa soupe, il « dégotait » immanquablem~n.t un ta~uret ; il avait sa poêle à frire, faite d'une moitié de bidon
et pour faire «revenir• son hareng il p~ai~ ~ poêle _à
son tour. L'espace insuffisant dont nous JOWSSions était
utilisé avec génie pour le maintien de la plus grande
discrétion possible entre nous.

513

Au contraire les Russes, à eux tous, n'employaient
même pas tout celui qui leur était réservé. Ils vivaient
spontanément à l'état aggloméré. Ils formaient une seule
troupe, un véritable« banc». Je les revois encore, tous en
paquet autour du poêle, se racontant interminablement
des histoires (quand je leur demandais ce qu'ils faisaient : « Onne razskazivaiette, il raconte 1 • me répondaient-ils), ou bien chantant en chœur avec une douceur,
une tendresse, une harmonie inimitables. Il y en avait
qui étaient assis sur des tabourets, d'autres debout juste
dans leur dos, d'autres à califourchon au-dessus d'eux
sur les porte-selles (nous étions logés dans une écurie).
Et cet étagement n'était que l'image sensible de la mutuelle et toute naturelle implication de leurs âmes.
Il y avait des disputes entre eux, et même peut-être
plus fréquentes et plus durables qu'entre nous. Quand il
en éclatait une, on pouvait compter qu'elle occuperait
la journée tout entière. Mais tout de suite on y sentait
un manque inouï de gravité. Elle prenait comme un
incendie à ras de terre, mais qui ne consumera jamais
que des brindilles. Ce n'étaient pas des individualités
qui s'affrontaient, se colletaient, qui cherchaient le faible
l'une de l'autre, et à se jeter par terre l'une ou l'autre.
Rien de méchant, rien de mortel. D'avance on était sftr
qu'il n'y aurait pas de victimes. Il ne fallait que les
entendre gazouiller, avec leur voix perchée, douce et
fausse, pareils à une nichée d'oiseaux. Ils se moquaient
les uns des autres, et de temps en temps un tendre rire
secouait à la fois toute l'assemblée. Surtout ils n'avaient
aucune envie de finir. Leur différend était entre eux
comme le furet qu'on se fait passer en cachette dans la
33

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA DlkADENCE DE LA LIBERTÉ

main et qui circule à travers la compagnie sans qu'o_n
sache jamais bien où il est. En réalité il leur a~partena1t
à tous à la fois, et c'est surtout pour ça qu aucun ne
voulait céder : les autres aussitôt l'eussent tenu pour un
voleur.
Des âmes étonnamment peu retranchées. Rien ne leur
est plus facile que d'habiter les unes che~ les au~res. Il
faut toujours se souvenir de Dostoïewski. C?~b1en , de
ses personnages qui n'ont pour tout dotn1cile qu un
•coin» de chambre sous-loué chez un étrang~r I Et ils
vivent là derrière un pan de rideau qui est un merveilleux
symbole de ce presque rien par quoi seul leur individu
reste séparé de celui du voisin. Ils n'existent, psychologiquement aussi, qu'à l'état parasitaire; en ~egard~t
bien, on trouverait sur chacun le logement d au moms
un autre 1 .
Ce sont des êtres sans carapace ; ils ne sont doués ni
pour la défense et pour la limite, ni pour l'attaqu~ et
pour Ja prétention. L'individu chez eux_ est sans poids ;
son insuffisante densité l'oblige à cramdre les chocs,
l'empêche de se « poser là ». Il ne s'a~rme que p~r la
tendresse, la plainte, la ruse ou la trahison. Certes, li ne
1. Dans la langue russe elle-même, il arrive~~ cesse que des
lettres supplémentaires, adventices viennent s mco_rpo~er aux
mots sans qu'on en puisse toujours donner pour explication une
nécessit~ euphonique. C'est ce que les grammairiens appellent:
l'lpenthise. (Voir la grammaire de Reifl.) Demêmepresqu~ chaque
verbe en a plusieurs autres qui vivent sur lui, se n_ournssent de
11 es formes, y en ajoutent. Chaque action est expnmée non pas
par un seul verbe qui se conjuguerait pour correspondre à tous
,es aspects, mais par un groupe de verbes, à la fois par~ts et
distincts, qui se substituent les uns aux autres à mesure qu il faut
faire face à ses &lt;!iflérentes modalités.

5r5

manque pas de personnalité ; mais toutes les manifestations en sont obliques; tendre la main, supplier, pleurer,
aimer, voler, tromper, fuir : telles sont ]es voies où elle
se révèle. Pour prendre tout son développement, surtout
il faut qu'elle n'aille rencontrer personne; elle ne s'épanouit que par le détour.
Je ne connais rien de plus admirable, rien de plus attendrissant que les chansons de guerre russes. Elles sont
pleines d'un hérolsme timoré. Le beau kazak, tout harnaché, part en campagne ; il brandit sa lance ; on entend
son petit cheval trotter joyeusement. Il va tout dét.ruire,
tout raser. Le Turc en verra de cruelles. Mais qu'au moins
le gredin n'aille pas s'aviser d'être trop fort ! Le hardi
guerrier aurait tôt fait de tourner bride; dans la cadence
même de la conquête, se dessine comme à ]'envers, apparaîtrait par la plus simple des conversions la cadence de
la fuite.
Je me promenais souvent seul le long de notre baraque:
un Russe avait pris la même habitude, et nous nous croisions quinze ou vingt fois de suite chaque jour; c'était
un haut gaillard, avec toutes les apparences de 1a santé et
de la robustesse ; mais je me rappelle ce regard qu'il me
jetait en passant ; je retrouve ses yeux si grands, si
beaux, si aimants, si effrayés, si faux : ils m'effleuraient
à peine, ils eussent voulu me gagner, ils cherchaient la
petite porte de mon âme. Mais si j'eusse agité les bras
si j •eusse poussé un cri, ils se fussent tout de suite dérobés;
je ne les eusse jamais revus.
Tant de timidité interdisait au Russe tout désir, toute
volonté d'émancipation individuelle, Ce n'est pas avec

�516

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son cœur tendre mais « fianchard » qu'il pouvait souhaiter
la liberté et le droit de faire tout ce qu'il voudrait. Rien
ne pouvait être plus étranger à cet être sensible et faible
que notre dur idéal d'indépendance et de labeur.
Rien ne pouvait lui être plus odieux. Le Russe a contre
le libéralisme une hostilité de principe et, si l'on peut
dire, de complexion. Il faut comprendre le sens profond
de sa haine pour !'Anglais. Cet homme calme et fort,
bien campé, bien équipé, muni de son « habeas corpus »
comme d'une sorte de waterproof et qui pense d'abord à
faire des affaires et à s'assurer une honnête place dans le
monde, cet homme droit, simple, court, paisible et impitoyable, ce grand fabricant de richesse, le Russe lui en
veut comme à sa plus exacte antithèse.
Il exècre son aisance dans les deux sens du mot et
cette manière qu'il a de se suffire. Il ne peut pas supporter
un être qui se tient debout tout seul, qui va, qui vient, qui
marèhe, sans jamais penser aux autres que pour les respecter. Il lui découvre un affreux égoïsme ; ses entrailles
s'émeuvent contre tant d'assurance et d'isolement.
Non, certes, jamais il ne s'éprendra d'un idéal aussi
bref et aussi féroce que le libéralisme. Quel usage y pour_
raient bien trouver ses vertus craintives ? Comment y
adapterait-il son âme communicative et balbutiante ?
Il ne se trouve pas ainsi séparé, agressif. Il n'a aucune
envie de gagner de l'argent et de se&lt;&lt; faire une situation».
Il n'a besoin d'aucune loi qui vienne protéger son initiative; et d'abord pour cette bonne raison que d'initiative il n'en a pas.
Au contraire, il a besoin de faire reconnaître et sanctionner avant tout son état naturel qui est une combinaison

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

517

de son âme avec les autres, une fraternité obscure, une
mystérieuse disposition à l'amas. En Russie, il n'y a pas
de poussée de l'individu comme tel, mais une poussée
directe des masses. Ce sont elles qui cherchent l'autonomie
politique. II ne faut s'attendre à y voir parvenir que des
colonies d'âmes du genre de celle que je décrivais tout à
l'heure 1 .
Une fois libres, les Russes ne pouvaient avoir qu'une
idée : mettre au monde leur socialisme intérieur, faire
aboutir le soviet qu'ils formaient déjà avec leurs cœurs
et avec leurs esprits. Le tsarisme au fond ne les gênait
que dans la mesure où il voulait les forcer à une unité
d'ensemble, qui dépassait Jeur pouvoir spontané d'agrégation. La violence que nous les plaignions de subir, les
brutalités policières, les emprisonnements illégaux, la
Sibérie, tout oela ils ne le sentaient pas. Qui eût bien connu
leur nature profonde, eût dû prévoir que la disparition
de la contrainte tsariste ne pouvait être saluée par eux que
comme le moyen de s'organiser enfin en droit, comme ils
l'étaient depuis longtemps en fait,c'est-à-direen groupes,
en sociétés, en soviets.
. Le bolchevisme n'est peut-être pas un régime viable;
il est peu probable que la Russie le conserve définitivement. Mais elle ne pourra le remplacer qu'en faisant
appel à l'étranger, car il est, de toute évidence, le plus
~at~el, le plus ressemblant à son essence qu'elle ait
Jamais connu. Il est le produit tout à fait immédiat de
I, • Pour lui (pour le bolchevik) l'individu n 'est rien· l'âme
l'id~, l_e ~ Douch ~ est tout : le fondement de la vie sociaÎe n'est
pas Juridique, ma1S affectif.» (Etienne Antonelli: la Russie bolcheviste, p. 210, Bernard Grasset.)

�518

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ses aspirations; pour y aboutir, ses vœux n'ont eu presque aucune distance à parcourir; elle y est tombée au
premier pas qu'elle a essayé de faire toute seule.
On verra, dans le livre si intéressant de M. Antonelli
sur la Russie bolcheviste, dont je citais tout à l'heure un
passage, la façon dont Lénine et Trotsky s'y sont pris
pour établir et pour asseoir leur régime 1 . Au fond ils n'ont
pas eu vraiment à l'imposer; ils n'ont fait œuvre que de
psychologie. Partout ils ont prévu et prévenu les désirs
essentiels des masses. A la différence de tous les partis
qui les avaient précédés au pouvoir, ils ont su démêler
la tendance vraiment profonde et primitive du génie
russe, et tout leur programme n'a été que de lui donner
satisfaction. Les premiers ils ont su comprendre que le
Russe cherchait, appelait de tout son instinct la vie
collective et qu'il ne rêvait de liberté que pour le groupe
dont il faisait partie.
Les bolcheviks ont su transformer le socialisme exactement dans la mesure où il le fallait pour qu'il çevînt
l'exercice le plus spontané et le plus agréable que le peuple
russe pût souhaiter de ses fonctions psychologiq~es. En
effet : «,Rompant totalement avec les méthodes occidentales
que les libéraux ou les socialistes démocra~es s'efforçaient,
pendant la première partie de la Révolution, de plaquer
sur le vieux fond slave, les bolcheviks n'ont jamais conçu
le pouvoir comme une nappe d'autorité s'étendant de
la source au peuple, de telle sorte que le maître de la
source soit toujours le maître de l'épandage autoritaire.
Ils ont, au contraire, laissé l'autorité s'épanouir directe1. Voir en particulier le chapitre III: us bolcheviks et le peuple,
p. 69.

LA DtCADENCE DE LA LIBERTÉ

ment de la masse sociale, sans aucun sens de l'unité du
pouvoir ou de la personnalité de l'Etat. L'anthropomorphisme juridique qui a créé l'Etat, « être de droit », personne morale » et qui n'est qu'un aspect particulier de
notre philosophie occidentale de l'individu considéré
comme fin et centre du droit, est totalement ignoré par
le bolchevisme. On assiste alors à une floraison confuse
et luxuriante d'autorité, à de singuliers chevauchements,
à de surprenantes contradictions apparentes, qui nous
donnent l'impression, à nous Occidentaux, qui avons une
âme géométrique, du gâchis total, mais qui laisse l'âme
slave évoluer très librement à travers ces contradictions
et ces superpositions. C'est ainsi que l'on pourra voir
un soviet « local » - celui de Moscou - décréter la
« nationalisation » de l'industrie textile; parfois même ce
sera un simple quartier - celui du rayon de Poluostrovo - qui décrètera la « nationalisation » de tous les
immeubles. On verra, dans la même ville, des autorités
très différentes coexister, sans qu'il y ait opposition
violente ou incohérence réelle. A Moscou, par exemple,
les anarchistes établiront une autorité tout à fait distincte des bolcheviks, réquisitionnant les immeubles et
Y installant des services. Le désordre n'est pas accru : le
drapeau noir remplace seulement le drapeau rouge sur
les lieux réquisitionnést. »
. Le bolchevisme est l'épanouissement à peine organisé,
à peine systématique, des instincts russes. Ce qui nous
trompe et nous fait croire qu'il est un régime adventice
et arbitraire, imposé par la force à une masse récalcitrante, c'est la tyrannie qu'il exerce envers les individus.
t.

Voir la Russie bolcheviste, .p. 213-14.

�520

LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

Mais il faut nous rendre compte que les Russes n'ont pas
de quoi percevoir cette tyrannie : elle ne froisse et ne
contrarie en eux que des velléités idéalement faibles,
tandis qu'elle en flatte au contraire et en favorise de très
puissantes: et d'abord le besoin de commandement collectif. Le Russe n'imagine rien de plus beau que de pouvoir
discuter, décréter, régenter, mais toujours par le moyen
et par l'intermédiaire du groupe auquel il adhère. Il se
moque pas mal d'être morigéné et même violenté en
tant qu'individu, il recevra volontiers le fouet, pourvu
qu'il puisse, en tant que membre de quelque « conseil »,
manifester son autorité, prescrire des règlements, dicter
des lois.
Encore une fois le soviet lui donne toutes les satisfactions dont il a jamais pu rêver : c'est d'abord un endroit
où l'on est à plusieurs, où l'on peut bavarder et se plaindre
ensemble: où l'on peut se livrer, sans crainte désormais
d'être dérangé par la police, à ces interminablesrazgovori1
dont parle M. Antonelli 11• C'est ensuite un moyen de
fixer aux individus des devoirs et des charges, de les
rappeler sur un ton mi-grondeur, mi-suppliant, à l'humilité, à la charité, à la misère, de détruire ce produit mons
trueux de la liberté qu'est la richesse, de prendre des mesures draconiennes contre l'égoîste initiative de l'industriel
et du marchand, de réduire à coups de prikazi 8 tout ce
qui dépasse le niveau de l'Evangile. Le Russe est tout
entier, avec sa petitesse et avec sa sainteté, dans Je soviet.
C'est pour lui le milieu idéal, le seul où il puisse vraiment
x. Conversations, délibérations.
2. Voir la Russie bolchevisk, p. 72.
3. Ordre, décret.

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

52I

prospérer et porter ses fruits. Je dirais presque qu'il ne
prend de véritable existence qu'au moment où son être
individuel vient ainsi se perdre, ou plutôt se retrouver,
dans l'être social, et qu'il ne reçoit le signe positif qu'en
s'intégrant dans cette entité.
C'est là un fait dont il faut bien comprendretoutel'importance pour l'avenir du monde. Jusqu'ici le socialisme
était quelque cho~e qu'on conçoit, qu'on étudie, ou même
qu'on applique. Il existait dans les livres et il y avait des
hommes de bonne volonté qui, à grand ahan, s'efforçaient d'en faire passer quelque chose dan:, la vie. Mais
le mal qu'ils se donnaient était si grand, si violente la
résistance qu'ils avaient à vaincre et si minces les résultats auxquels ils parvenaient, qu'on pouvait à bon droit ,
se demander si leur doctrine était autre chose qu'une
généreuse utopie, si elle était vraiment susceptible d'incarnation.
Grâce aux Russes commence pour le socialisme une ère,
non pas certes pratique, non pas de réalisation, mais ce qui est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins de réalité. Il naît des socialistes, des socialistes tout faits,
antérieurs à leur doctrine et qui ne l'adoptent qu'à cause
de ses affinités avec leur tempérament. Il naît des gens qui
se mettent à vivre-bien ou mal? dans le bonheur ou dans
la misère ? la question reste réservée - à vivre tout de
même socialement. Un peuple, sans avoir à se forcer,
dépouille toute envie d'être libre;au moment même où la
déconfiture de son« tyran• lui en donne enfin le loisir, il
préfère autre chose. Il passe hardiment d'un seul coup
par-dessus la phase libérale de l'évolution politique,

�LA NOUVELLE REVVE FRANÇAISE

qu'on pouvait croire imprescriptible, et il revient tendre
docilement les mains à un nouveau despote, le despote
social. Ou plutôt il devient lui-même ce despote ; il nous
le montre pour la première fois en chair et en os ; sans
doute pas aussi concentré ni aussi « groupé » que les descriptions théoriques le faisaient attendre ; tout de même
à l'état naturel, doué déjà de vie et de respiration. « Les
morceaux en sont bons », pourrait-on dire : chaque soviet
représente déjà, d'une façon très suffisamment concrète,
cette « autorité directe de la masse sociale », qui est un
phénomène absolument nouveau et dont la possibilité
même pouvait faire jusqu'ici l'objet d'une question. Il
faut voir les choses en face : même s'il est vrai que le
peuple russe subit en ce moment d'affreuses misères,
même s'il se repent d'être bolcheviste, un fait subsiste :
c'est qu'il l'est, et que, par lui, en un point du globe,
l'existence socialiste a commencé.
JACQUES RIVIÈRE

PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE
Le Louvre a ouvert enfin ses portes ou plutôt les a
entre-baîllées. Nous attendions ce moment avec une grande
impatience. Ceux-là mêmes parmi nous qw, en temps
normal, fussent restés plusieurs années sans entrer dans
un musée, sentaient obscurément la nécessité de revoir,
ne fût-ce qu'une fois, les œuvres dont ils furent par
force privés. Il nous semblait à tous indispensable de
nous faire une décisive opinion sur nos maîtres et en
même temps de nous situer, nous autres naufragés dans
!'Océan tourmenté de la peinture. Cette nécessité de
procéder à une espèce d'inventaire d'idéal et de moyens
réunit, pendant quelques jours, les artistes de tendances
les plus opposées, dont la plupart, hélas, trahissaient par
leur attitude et leurs propos, le désarroi profond de leur
esprit.
A travers l'imprécision des aveux, un sentiment unanime cependant se dégageait ; une constatation générale
s'affirmait, celle de la dérivation formidable subie par
notre vaisseau. Quel courant mystérieux l'avait donc ainsi
poussé hors du port, quel vent puissant l'avait déradé?
Explorer les régions inconnues où nous fûmes insensiblement emmenés, faire le point et trouver le plus court
chemin pour rejoindre, par des mers jamais parcourues,
un port traditionnel, voilà, j'imagine, la résolution que

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

durent emporter en leur atelier, après cette visite, les
plus clairvoyants d'entre nous.
.
Justement, au premier rang de ceux que nous vemons
voir, nous attendait un voyageur aventureux, reposé de
ses fatigues, nous servant d'exemple et de réconfort :
Renoir est enfin au Louvre avec un chef-d'œuvre, le
portrait de Mme Charpentier, et il nous accueill~ av,ec ~on
clair sourire français. On pense à Watteau, trait d UnIOn
entre Rubens et nous, mais, par ricochet, on ne peut s'empêcher de frémir devant ces reflets de perle, en songeant
aux couches successives de vernis dont d'impitoyables
« conservateurs » les recouvriront, comme ils ont, sans
vergogne, submergé les fraicheurs de Rubens et de Watteau. De chaque côté de Renoir, comme pour nous rappeler
que nous vivons à une époque hostile à toute hiérarc~ie
des valeurs, trônent,encombrants et sans beauté, FantmLatour, Degas et Dubufe. Nous n'avons aucune admir:·
tion ni pour Fantin, ni pour Degas, et Dubufe nous parait
à peine plus ennuyeux que ses voisins, dont nous nous contentons de respecter l'effort; à quelque impartialité que
nous nous appliquions, nous ne pouvons pas ne pas avouer
que l'intérêt documentaire de ces mornes toiles n~us
semble disproportionné avec leur étendue. La collection
Chauchard déshonore déjà le Louvre, mais elle figure
à l'écart, et on peut admirer des chefs-d'œuvre,
sans passer par cette boutique de bric-à-brac où règne
Meissonier le premier « intrus ». L'enterrement à Ornans
est resté des années en pénitence dans la salle sombre
que l'on sait. Pourquoi n'infligerait-on pas aux toiles
de Dubufe, de Fantin et de Degas, d'où la couleur
est totalement absente, et où la forme est exclusivement

PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE

525
'

descriptive, une épreuve semblable, en attendant, pour
décider de leur sort, le jugement des gens du métier ?
Que l'on tente l'expérience d'un referendum parmi les
peintres, et on verra à quelles hauteurs ils placent, par
rapport aux trois peintres précités, les deux seuls génies
authentiques de notre époque : Renoir et Cézanne.
La collection Camondo, qui renferme d'admirables
toiles de Cézanne,n'est pas encore installée, mais à défaut
des œuvres du maitre d'Aix, le Louvre actuel nous
propose les Paysans des frères Lenain, qui nous adresseront, si nous savons les entendre, les mêmes injonctions
salvatrices.
Un des miracles qu'opère Cézanne consiste à faire
rebondir l'esprit aux plus grandes hauteurs, en partant
du plus bas possible. Le sublime pour lui ne réside pas
dans le su1et que l'on choisit, mais dans le résultat que l'on
obtient à force de ferveur. Ce n'est pas le point de départ
qui importe, mais la conclusion à laquelle une âme ardente
seule peut arriver. Cet idéal est devenu celui des peintres
modernes, encore que les œuvres cubistes le dévoilent
fort mal.
Voici les paysans des Lenain. Ils ne font rien qui
. sorte de l'ordinaire. Le peintre nous les représente dans
l'attitude la plus quotidienne. Nul mouvement ne les
anime, qui pourrait dramatiser la scène. Nulle obliquité,
nulle courbe : la verticalité sur l'horizontalité. C'est le
poème de ce que les grands seigneurs de la peinture appelleraient la médiocrité, le poème du devoir de tous les jours
a~cepté sans révolte. Les personnages de Lenain s'appliquent à dépenser le moins possible de gestes, à faire le
moins possible acte d'indépendance. Et le peintre est

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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comme ces paysans un modèle d'application, d'obstination
au devoir. Il n'aborde pas son sujet avec une idée préconçue, un truc infaillible pour obtenir la beauté. Il
connaîtle « métier »; il possède une fois pour toutes des
moyens suffisants. Il n'essaie pas d'amplifier le sens de
son œuvre par un tour de main, un énervement de la
brosse, une agitation volontaire. Son travail reflète sa
sérénité intérieure. Il fait pour le mieux. Il ne bouscule
rien; il n'adopte aucun maniérisme qui pourrait troubler
la pureté de son interrogation : il analyse, et c'est là le
secret de sa grandeur; c'est là le secret de la grandeur des
peintres français. Des poètes agités, des peintres aux
visées grandioses nous ont trop parlé de l'Italie, comme
certains philosophes nous ont trop parlé de l'Allemagne.
Le« Colossal», le «Décoratif», nous ont trop longtemps
séduits. Il nous faut à tout prix réaliser que la pureté de
notre culture française consiste, non dans le goftt de la
quantité, mais dans un sens de la qualité que nous sommes
les seuls à posséder depuis les Grecs. Raphaël, certes, est un
héros de la peinture, mais ce qui fait sa grandeur dans son
pays est justement ce qui ferait son étrangeté en France.
Il peint directement des Dieux. Les meilleurs peintres de
chez nous peignent des hommes et ils obtiennent des Dieux.
Nous ne voulons pas affirmer que ce soit là le secret définitif de toute bonne peinture; mais actuellement le salut
des peintres de tous pays dépend uniquement de celui
des peintres français et le salut de ceux-ci dépend d'une
appréhension des vertus strictement françaises. Il nous
faut donc momentanément regarder d'un peu loin les
génies étrangers que nos pères, en d'autres conjonctures,
eurent profit à étudier, et décider, avec une volontaire

PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE

intolérance, un parti pris qui n'exclut pas la lucidité,
que seule importe, en la crise aiguë que nous traversons
la leçon des maîtres français.
'
En la seule salle Lacaze, ce peintre anonyme du xvie
qui pourrait être Fouquet, Lenain, Ingres, avec se~
dessins prodigieux d'acuité et de style, le Chasseriau
« ingriste » et enfin Renoir nous exhortent à chercher le
salut dans l'analyse, à n'opérer de synthèse qu'à l'aide
d'éléments obtenus par une patiente interrogation de la
nature.
La première leçon que nous avons reçue est d'ordre
moral. Elle nous ~ été donnée par des peintres qui, pour
la plupart, cachaient leurs procédés, cc implicitaient »
leurs intentions. Effacer soigneusement les traces du
travail pour donner à l' œuvre d'art l'apparence du naturel
c'est la méthode classique pure. Nous est-il permis d;
redevenir classiques dans ce sens ? Trop d'éléments étrangers sont venus s'interposer entre la Tradition et nous
t~op d'événements étonnants ont eu lieu, trop de tenta~
tives ont ét~ osées, trop d'hypothèses émises pour que
nous re~ro~vion~, de longtemps encore, le repos spirituel,
la _s~currté m~éneure qui, seules, permettent l'application
pa1~1ble de l01s infaillibles. Quelque chose d'irréparable a
eu heu, qu: nous étudierons minutieusement un jour, dont
nous ét~bliro,ns ~a genèse, mais dont nous nous contenterons au1ourd hm de so'uligner le caractère essentiel
N?us ~oici dans la salle du Couro-nnement : des ~ffi.rmations e~?quent~s, un épanouissement de formes sculpturales. L 1IDpress1on de certitude qui s'en dégage n'est
P?urtant pas tellement forte que nous ne puissions
discerner l'an1orce de l'inquiétude moderne. David i:,

�- 528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE

règne en maître. Presque toutes les œuvres portent le
sceau profond de son influence. Il est co~venu ~ue les
portraits seuls de cette école méritent 1 attention._ Ils
sont en effet d'un accueil facile et, à quelques exce?tions
près, conservent le sourire engageant d:' portnuts d_u
xvme siècle. Mais ces toiles ne pourra.ient nous temr
qu'un langage déjà entendu à la s~e. précédente: N~us
sommes venus chercher autre chose 1c1 ; une exphcat1on
du malaise dont nous souffrons ; une image de nous-mêmes
réduite, mais déchiffrable. La toile dans laquelle nous
nous reconnaîtrons le mieux est justement celle dont
Cézanne avait fixé une reproduction à son mur : les
Sabines. Le maître d'Aix porta souvent sur c~tte œuvre
un jugement où son fonds natal de romantis~e et sa
volonté de classicisme entremêlent les affirmations contradictoires. On sent qu'elle le tourmentait. ~l dut souvent
jeter sur la photographie des regards de désir et de_désespoir, et peut-être ces lignes droites et ~ourbes, qm, _dans
ses tableaux à lui, s'emmêlent, se conJ~guent, :e repondent et s'opposent avec une telle science, n ont-elles
cette démarche savante que parce qu'elles obéissent au
rythme dont les Sabines contiennent ou plutôt avouent le
secret.
.
Il faut faire effort pour se séparer du tableau des ~nam.
Ce sont les Sabines, qui, maintenant, nous retiennent
prisonniers. Merveilleuses et fécondes ca~tivités ! Les
personnages de Lenain, devant le regard mterrogateur,
abandonnèrent insensiblement leur enveloppe fruste,
et montrèrent doucement leur âme; le repas de paysans
disparut peu à peu pour faire place à une assemblée de
Dieux méditatifs. Les personnages de David nous parlent

dans un langage moins direct, plus métaphorique. Ils
s'expriment par signes. Leur expression profonde ne
gît pas cachée au creux des replis de leur visage. Celui-ci,
au lieu d'absorber toute l'émotion se simplifie pour n'être
qu'un détail de la figure générale. Et cette figure ellemême se dédouble en gestes, elle devient hiéroglyphe et
prolonge sa géométrie par c~lle des casques, des lances
et des boucliers traçant sur le fond amorphe la trame de
leurs affirmations éloquentes. Le public inculte èt paresseux, uniquement sensible à l'anecdote, ne voit là que
l'étalage un peu naïf d'une quincaillerie pompeuse. Mais
qui sait voir au delà de la signification étroite des formes
et s'évader des racines pour contempler le faîte de l'arbre,
goûtera de pures émotions pla.stiques.
Au sein des plus dangereuses frivolités picturales
du xvme siècle, David, plein d'un juste courroux, s'élève
au-dessus du chaos. Dieu des peintres lucides, il épure,
sépare et délimite les éléments confondus par la trop
aimable négligence des Boucher et des F ragona.rd, premiers
impressionnistes. Il maîtrise le désordre ; dès que le
mouvement devient trop sentimental ou trop tragique,
il y renonce. Il n'est pas de mêlée si compacte ou si
confuse qu'il ne sache l'arrêter en une minute solennelle.
Ses guerriers et ses femmes, dans le tableau des Sabines,
ne consomment pas l'action qu'ils ébauchent. Suspendus
au bord de l'abîme du ridicule - comme tous les héros ils arrêtent leur geste au sommet de sa trajectoire, et
s'immobilisent pour l'éternité.
Les Paysans et les Sabines s'opposent et se complètent merveilleusement, pour notre éducation. Ils semblent situés aux deux pôles. de l'activité artistique.
3i

�53°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'étude de leurs dissemblances et la recherche de leurs
points communs seront pour nous fécondes en enseignements. L'analyse du « cas» David jettera un peu de
lumière sur notre propre cas. Avec les Lenain, nous
sommes en contact avec des peintres qui, sans s'en apercevoir, se servaient d'un métier qu'ils avaient appris et
dont l'emploi leur était devenu instinctif. Toutes leurs
recherches visaient le choix d'un sujet dont l'apparente
vulgarité ne fftt pas incompatible avec la nobl_esse. Davi_d
arrlve à un moment de grande défaillance. Il lw faut réagir
contre le premier flux violent du romantisme et lutter à la
fois contre la sentimentalité ou la mièvrerie des sujets,
encouragée par les littérateurs (Diderot en particulier) et
contre la virtuosité trop hardiment étalée. Comme un
conducteur dont l'attelage faiblit tout à coup serre les
rênes qu'il laissait flotter et calcule la force du _fouet
jusque-là inutile, David a besoin, po?1' mener_ à ~1en sa
besogne, de réaliser tous les pouvoirs dont 11 dispose.
Il surveille et souligne son jeu. Il met en évidence ses
moyens et les explique. Voici le maître emporté ~ar ce
courant qui devait nous mener si loin. (Jusqu'au cubisme.)
Le caractère de la peinture moderne n'est-il pas dans ce
penchant à la confidence, dans ces démonstrations sur
la toile que fait le peintre de ses méthodes? C'est ~ar
les tableaux de David - tableaux d'histoire ou portraits
(les originaux de ceux-ci ne déploien_!:-ils pas leurs bras
ou n'inclinent-ils pas leur visage selon la même courbe
qu'un bouclier ou le même angle que souligne une épée?)
_ c'est dans la salle du Couronnement que nous assistons
à la naissance d'un événement tout à fait nouveau en
peinture: l'enivrement de l'artiste à manier les ~léments

PREMitRE VISITE AU LOUVRE

531

de son métier. La pensée réduisant l'objet de sa méditation jusqu'à ne lui demander qu'une orientation, et
s'alimentant d'elle-même ; le peintre se substituant à la
nature après avoir accordé à celle-ci la référence la plus
courte, voilà, grossi pour plus de clarté, l'accident irréparable qui s'est produit.
Des esprits chagrins le déplorent. Plutôt que de nous
demander si c'est un bien ou un mal, ce dont il n'appartient qu'à l'avenir de juger, ne serait-il pas préférable
de tirer de cette situation nouvelle le meilleur parti ?
Ne nous demandons pas plus longtemps si nous eûmes
tort ou raison de nous laisser entraîner par un courant
inconnu. Nous avons la chance d'être mus par des forces
qui cesseront d'être dangereuses le jour où par nos soins
elles cesseront d'être aveugles. Il nous suffira, pour échapper au désastre que l'on prédit inévitable, non de revenir en
arrière, - folie que tentent certains essayistes malheureux
- mais d'assumer courageusement les fatalités qui nous
mènent. Avoir conscience du danger que l'on court, c'est
déjà posséder les moyens d'y échapper. Et puis n'avonsnous pas, étoile de notre ciel et boussole de notre pont,
le conseil d'humilité de nos maîtres français?
Est-il si difficile de tirer une conclusion et d'emporter
un encouragement de notre première visite au Louvre,
malgré les antinomies que la comparaison de deux
œuvres types nous a fait relever ?
Nous considérons David comme le prototype du peintre
moderne, comme l'artisan de cette révolution qui Sd
continue en nous plus que nous ne la continuons. Le trait
qu'il possède en commun avec les peintres traditionnels
est celui qu'il nous est indispensable de conserver, puis-

�532

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que cette survivance d'un principe prouve son immutabilité. Ce trait commun, cette vertu essentielle est précisément la moins en honneur, la moins répandue chez les
artistes contemporains. C'est la faculté de soumission à
l'objet, cet effacement provisoire, mais primordial, du
peintre devant la réalité, cette recherche, ou cette acceptation, dans la réalité, des motifs générateurs de l' œuvre
d'art.
Tâchons d'en retrouver le secret. Mais ayant recueilli
cette leçon, sachons aussi approfondir la différence radicale que nous avons aperçue, entre l'art qu'inaugure
David et celui de ses prédécesseurs. Etudions dans tous
ses détails le mal dont nous souffrons et dont nous avons
découvert les origines ; nous en guérirons précisément
en le cultivant. Pratiquons une homéopathie savante et
salutaire. Une fois en paix avec notre conscience, en
règle avec la Tradition, montrons courageusement dans
nos œuvres notre immixtion parmi les objets et n'ayons
pas peur de convertir en motif le mobile classique. Rendons explicite ce qui ne fut qu'impltcite 'jadis. La fougue
des improvisateurs, la minutie des naturalistes se trouveront fort mal de ces nouvelles méthodes de travail.
Faut-il le regretter ? Rejetons toutes les inquiétudes
et travaillons joyeusement, les yeux fixés vers le lieu
où nous savons trouver cette« passe» étroite qui des mers
agitées conduit au hâvre du salut.
ANDRÉ LHOTE

533

LE PÈRE HUMILIÉ
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
La sctne est à Rome, le four de la
fête de Saint Pie, le 5 mai 1869, qui
est aussi l'anniversaire de la mort
de Napoléon. Fête travestie dans les
jardins de la villa Wronsky d'où l'on
domine toute la ville. Une belle
nuit où flotte encore la rougeur du
crépuscule. Tous ces arbres à la
verdure foncée.

PENSÉE DE COÛFONTAINE (costume d'Autom~e)
SICHEL (la Nuit), au bras du
PRINCE WRONSKY (le Fleuve Tibre).
PENSÉE, avec une expression d'angoisse au milieu
de la scène, elle fait un pas en allongeant le bras comme si
elle allait tomber. - Mère, où es-tu ?
SICHEL, courant à elle. - Pensée ! Me voici, mon
enfant.
LE PRINCE, s'approchant. - Vous êtes souffrante
'
mademoiselle ?

�534

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PENSÉE. - Ce n'est rien.
SICHEL, la soutenant. - Quelque malaise de jeune
. fille. Pensée, mon enfant ! (Elle la fait asseoir sur un banc.)
Excusez-nous, Prince, je vous prie. Ce n'est rien.
LE PRINCE. - Je laisse donc l'Automne entre les
bras de la Nuit.
Il sort.
Moment de silence.
PENSÉE, relevant la tête, avec un faible sourire. - Je
crois bien que je me suis évanouie.
SICHEL. - Pensée, c'est moi! Pourquoi me faire
peur ainsi?
PENSÉE. - Me voici de nouveau vivante. C'est
doux de revoir la lumière.
SICHEL. - Ne me perce pas le cœur.
PENSÉE. - Mais peut-être que si je voyais je n'entendrais pas aussi bien.
SICHEL. - Tu m'entends, mon enfant bien-aimée,
et tu sais que je t'aime.
PENSÉE. - Oui, mère.
SICHEL. - Ne me regarde pas ainsi avec ces yeux si
beaux!
PENSÉE. - Est-ce que mes yeux sont beaux ?
SICHEL. - Les autres reçoivent la lumière, mais les
tiens me la donnent.
PENSEE. - Et personne ne les voyant ne penserait
que je suis aveugle ?
SICHEL. - Ne dis pas ce mot 1
PENSÉE. - C'est vrai qu'on peut me voir rren qu'en
me regardant?
SICHEL. - Ce ouP. nP.11vent voir nos yeux à nous.

LE dRE HUMILIÉ

•

535

PENSÉE. - 11 y a donc en ceux-ci une grande puissance.
SICHEL, lui caressant la main. - Ce sont de beaux
yeux bleus, d'un bleu pur et presque noir.
PENSÉE. - Comme le raisin en sa saison.
SICHEL. - Comme le raisin en sa saison, oui, c'est
ce que je t'ai dit un jour, tu te rappelles? Ce matin que
nous étions sorties ensemble, de si bonne heure.
Et tu voulus alors te rendre sensibles ces grappes toutes
lustrées de la fraîcheur nocturne,
Entre les feuilles qui étaient devenues comme de l'or
sous tes doigts, mon bel Automne !
Silence.
PENSÉE. - Que c'est gentil de me faire comprendre
les choses! Que c'est gentil de ne pas me parler comme à
une... , comme à une in~ortunée.
«Bleu».
Crois-tu que cela ne réponde à rien pour moi ?
SICHEL. - Je sais que tu sais tout.
PENSÉE. - Bleu, Rouge, de l'or, la belle couleur
verte, crois-tu que cela ne réponde à rien pour un aveugle ?
Tout cela est en lui d'avance, comme le monde avant
qu'il ne fût fait.
La pauvre âme en ce qui est d'elle fournit tout ce qu'il
faut pour voir.
Chaque couleur et la plus petite nuance.
Moi aussi je puis en parler et il ne faut pas me le
défendre.
SICHEL. - Ce soir si beau...
PENSÉE. - J'en jouis autant que toi, mère!
Tout à l'heure, oui, c'était vraiment de l'or, je le sais,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cette impression solennelle, cette température divine,
cet air sur ma face, cette caresse sur mon corps nu dont
je sens toutes les variations,
Par quoi s'annonce la Nuit,
Désirée de beaucoup, comme moi, je désire le jour!
La vigne aussi, eh bien, où sont ses yeux? Et auprès
d'elle qui est-ce qui connaît le soleil? C'est de lui qui
sont faites ces grappes à mes tempes !
Les autres autour de moi, toutes ces personnes,
Qu'est-ce qu'ils savent des choses, n'en prenant bien
vite que ce qui leur est nécessaire, deux clins d'œil pour
se guider au travers de leur petite comédie?
Mais moi, tout me parle, tout me touche jusqu'au fond
du cœur.
- Cette voix par exemple que j'entends.
SICHEL. - Je n'entends point de voix, ma fille.
PENSÉE. -Tu ne l'entends pas, ma mère, mais moi,
je l'ai entendue. Il a cessé de parler et je l'entends encore.
Il parle et mon âme tressaille de l'entendre.
SICHEL. - Pensée, qui est-ce '?
PENSÉE. - Qu'importe? Il n'a point de nom. J'ai
entendu seulement cette parole qui parlait.
SICHEL. - Pensée, qui est-ce ?
PENSEE. - Et que veux-tu savoir, quand lui-même
ne sait rien encore? Heureuse que je suis! C'est lui qui
m'a choisie ce soir entre toutes les autres jeunes filles,
sans qu'il le sache.
SICHEL. - Et c'est cela tout à l'heure qui t'a causé
une émotion si vive ?
PENSÉE. - J'ai perdu mes repères quelque peu.
SICHEL. - Je n'étais pas loin de toi.

LE PÈRE HUMILIÉ

537

PENSÉE. - Je suis perdue désormais partout où je
ne suis pas avec lui 1
SICHEL. - Parole dure pour ta mère.
PENSÉE. - Pardonne! je ne sais ce que j'ai dit.
Et quand il ne serait jamais à moi, rien ne peut empêcher
que je ne l'aie trouvé!
Je l'ai trouvé, et lui, me trouvera-t-il dans les ténèbres
où je suis?
Cette joie inattendue, et ce malheur qu'elle m'a révélé!
Tout cela d'un même coup comme une lame en plein
cœur !
SICHEL. - Va, il ne t'aimera pas comme je t'aime.
PENSÉE. - M'aimer, grand Dieu! Et qui parle de
cela ? Quel mot dis-tu ? oui, je le veux I il ne me connaitra
jamais. Que parlais-je de ténèbres ? Heureuses ténèbres,
qui me permettent d'y être si bien cachée !
Ah, je n'y suis plus seule désormais et la découverte
de ce seul moment est assez grande ! Viens, fuyons !
Comment me laisserais-je enlever mon secret ? Que ferat-il d'une aveugle? Que ferai-je s'il vient à me deviner ?
C'est sûr, il me repoussera. Que ferai-je s'il me méprise,
ou si seulement il vient à s'apercevoir de ce sentiment ?
- Belle? Tu m'as dit quelquefois que j'étais belle,
maman?
SICHEL. - Trop pour que tu me sois laissée.
PENSÉE. - Aussi belle que la plus belle en ce monde
que je ne connais pas ?
SICHEL. - Tu le sais, et ton jeune cœur en toi suffit
pour te l'apprendre.
PENSÉE. - Dis, est-ce que tu m'as fait bien belle
ce sdir?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SICHEL. - N'as-tu pas entendu ce que disait le Prince,
tout à l'heure ?
PENSÉE. - C'est vrai que tu as fait de moi un si bel
Automne
Qu'on l'appelle à bon droit cette saison où le soleil
est plus près de nous et qu'il se laisse vendanger à pleins
rayons,
Comme une vigne animée de tant de grappes qu'elle
fait rompre tout et qu'elle ne réussit plus à tenir à ce
mur où on l'avait crucifiée ?
Un Automne si ardent, le moment qui consomme tout,
que toutes les autres saisons y cuisent ?
Ma grande vigne pleine de grappes qui croule dès que
son maître y touche et dont il est comme submergé, ce
grand pampre-ci que les bras ne suffisent pas à maintenir, ah, ce n'est pas avec les yeux seulement qu'il en
connaîtra le fruit, voici l'ivresse pour les..Iui fermer !
Et pour en épuiser la sève, ce n'est pas affaire seulement que de la saisir.
SICHEL.-C'est ainsi que parle la Fiancée de Salomon
dans nos livres.
PENSÉE. - Mon sang est le tien, mère.
SICHEL. - Oui, tu es une Juive comme moi. Et cependant il y a en toi quelque chose qui ne vient pas de nous
autres et qui m'étonne.
PENSÉE. - Cela qui vient de mon père ?
SICHEL. - Oui, ou de plus loin. - Tu sais qu'entre
ton père et moi, tu peux appeler cela un mariage, oui,
ce fut une espèce d'alliance réfléchie.
- Quelque chose d'entièrement nouveau et qui n'est
pas de nous.

LE PÈRE HUMlLilt

539

PENSÉE. - L'important n'est pas de qui nous sommes
nés, mais pour qui.
SICHEL. - Tu le sais ?
PENSÉE. - Oui, mère, je le sais aujourd'hui.
SICHEL. - Et comment voudrait-il d'une aveugle et
d'une Juive?
PENSÉE. - Tu as donc deviné qui est cette personne ?
SICHEL, ambigua et tout bas. - Orso de Homodarmes.
PENSÉE. - Je ne sais qui est cet Orso.
SICHEL. - Celui qui te parlait tout à l'heure.
PENSÉE. - Je ne sais. Je ne l'écoutais pas.
SICHEL. - Mais lui te regardait.
PENSÉE. - Oui. Que m'importe.
SICHEL. - Mais ce n'est pas Orso que je voulais dire.
Où avais-je la tête ? C'est son frère, celui que nous
sommes àllées voir l'autre jour. Comment l'appelle-t-on ?
Un nom étrange.
Orian de Homodarmes.
PENSÉE, lui mettant la main su, la bouche. - Non, ce
n'est pas lui !
SICHEL. -Ah! mon enfant, tu ne peux rien me cacher.
PENSÉE. - Non, ce n'est pas lui !
·
SICHEL. - Je le savais avant toi. Ce jour où nous
sommes allées le voir dans sa maison, ce vieux petit
palais que tu aimes tant et que tu nous as forcés à
acheter.
Ce jour-là même, j'ai reçu un avertissement.
PENSÉE. - Mais je ne l'aimais pas alors et l'avais
à peine remarqué.
SICHEL. -Ah! c'est moi qui t'ai faite, et je sais tout
d'avance 1

�540

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PENSÉE. - Pourquoi donc m'avoir amenée ici ce
soir?
SICHEL. - Déjà j'avais parlé à ton père.
PENSÉE. - Mon père? Ils n'ont point de fortune.
SICHEL. - Oui, mais ils sont neveux du Saint-Père,
Orian est son filleul.
·PENSÉE. - Toi-même, mère, que dis-tu?
SICHEL. - Pensée, comment aimerait-il une aveugle
et une Juive ?
PENSEE. - Oui, cela est impossible.
SICHEL. - La fille de son ennemi? L'ennemi du
Pape, - car il sait l'œuvre que fait ton père
A Rome et à Paris.
PENSÉE. - Non, il ne peut m'aimer.
SICHEL. - Sa maison même, nous venons de la lui
prendre.
PENSÉE. - Pauvre garçon !
SICHEL. - Quelqu'un dit qu'il veut embrasser la
carrière écclésiastique.
•
PENSÉE. - II reste Orso.
SICHEL. - Pour moi, c'est celui que je préfère.
PENSEE. - Il ne me plaît pas.
SICHEL. - Mais comment peux-tu les distinguer?
Leurs voix sont si semblables
·
Que je ne puis y voir différence, pour mon oreille qui
est celle d'une musicienne.
PENSEE. - Non, ils ne sont pas semblables.
SICHEL. - C'est Orso qui est le plus fort et le plus
beau. On ferait quelque chose de lui.
PENSÉE. - Oui. C'est peut-être lui que j'aimerais,
si je voyais clair.

LE PtRE HUMILIÉ

541

SICHEL. - Orian ne pense pas à toi. ,
PENSEE. - Mais s'il venait à y penser cependant ...
SICHEL. - Nous ne le verrons plus.
PENSEE. - Et quelle manière m'as-tu donnée de
cesser de le voir ?
SICHEL. - Pardonne-moi !
PENSEE. - S'il venait à penser à moi, - et je sais
qu'il n'y pense aucunement, tu dis vrai! Le voici non
loin de moi comme un homme entièrement libre et
dégagé,
Sans savoir que cela n'est pas et de quel lien je lui
suis déjà attachée,
Oui, qu'il le veuille ou non ...
SICHEL - Ce lien peut se rompre encore.
PENSÉE. - S'il venait à y penser cependant,
Que faire alors ? Où le fuir ? Quel moyen de me retirer ?
S'il venait à penser à moi,
Ce n'est pas parce que je suis aveugle qu'il cessera de
voir ma part de la lumière I Ce n'est pas parce que je
n'ai point d'yeux qu'il ne me voit pas! Ce n'est pas parce
que je ne connais point mon visage qu'il l'ignore !
Ce n'est point parce que je suis privée de tout que j~
puis aussi me passer de lui !
SICHEL. - Mais lui peut se passer de toi.
PENSÉE. - Qui le sait ?
SICHEL. - Crains de lui faire pitié.
PENSÉE. - C'est à lui de craindre.
SICHEL. -Quel orgueil un homme tirera-t-il de cette
femme qui l'aime sans le voir?
PENSÉE. -C'est à lui de voir, c'est à moi d'être assez
belle pour qu'il me voie et que je voie par lui.

�542

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SICHEL. - Mais il ne t'aimera pas.
PENSEE. - Et moi, est-ce que je demandais de
l'aimer?
SICHEL. - C'est moi seule, qui t'aime.
PENSEE. - Oui, mère.
SICHEL. - Cet homme que tu ne connais pas et qui
ne te connait pas davantage I Et quand même j'aurais
voulu que tu l'épouses, maintenant je ne le veux plus 1
Ah, tu l'aimes, je le vois, et c'est cela qui m'épouvante!
De tels sentiments la fin ne peut être heureuse.
PENSEE. - Mère, est-ce que j'ai été une fille mauvaise jusqu'ici? Une personne déraisonnable et qui ne
sait ce qu'elle veut ?
SICHEL. - Non, Pensée, tu es ma sage enfant, la
joie et le remord!' de ta mère.
PENSÉE. - Pourquoi le remords ? Appelez-vous
cette nuit où je suis un malheur ?
SICHEL. - Ph1t au ciel que je puisse la prendre pour
moi.
PENSÉE. - L'appelez-vous un malheur? Non, je le
sais et je viens de l'apprendre, elle est le bonheur de ma
vie, plus grand que je ne l'avais mérité.
Si je voyais, je serais moins à lui. Si j'étais moins obscure, il y aurait moins de bonheur à m'avoir trouvée.
SICHEL. - Cet homme qui nous est hostile, je le sens,
je le sais I Peu de joie nous attend de sa part.
Bruit de voix au dehors.
PENSÉE, lui saisissant la main. - Mais non, si tu le
veux, viens I Nous ne le verrons plus. Allons-nous-en !
SICHEL. - Partons. Et d'ailleurs je tremble de te ..

LE PÈRE HUMILit

543

laisser ainsi aller seule. Pourquoi ce caprice de n'avoir
pas voulu que l'on sache encore que tu es aveugle ?
PENSÉE. - Je viens à peine d'arriver en ce pays.
Laisse les gens croire en moi pendant ces quelques
jours.
Personne s'en est-il donc aperçu ce soir?
SICHEL. - Non. Tu te diriges partout dans ce jardin,
non pas comme si tu voyais clair, c'est différent,
Mais parmi toutes ces choses nouvelles comme si tu
t'étais entendue d'avance avec elles, une espèce de connivence.
PENSÉE. - Ne nous sommes-nous pas promenées
ensemble hier dans ce jardin et ne m'as-tu pas tout
expliqué?
SICHEL. - Et cette seule visite t'a suffi ?
PENSÉE. - Viens 1
Elles parlent en s'éloignant vers ·
le fond, pendant que la scène se
remplit peu à peu des personnages
àe la partie suivante.
Comment te faire comprendre,? J e ne sais, c'est quelque
chose comme le don des trouveurs de sources.
Le pied seul me ferait connaitre où je suis, mille bruits,
mille touches, mille différences de son que vous n'entendez
pas, mille signes aussi instantanés que le regard.
L'attention toujours éveillée, la conscience de ses
mouvements, le sentiment de la distance, un peu de
finesse.
Et même sans tout cela, je suis avertie intérieurement
de tout. Vous lisez, et moi je sais par cœur.

�544

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SCÈNE II
Entrent par divers c~tés COÛFONTAINE (le ver-luisant),
ORIAN DE HOMODARMES (le Jardinier),
ORSO DE HOMODARMES (l'ingénieur Florentin),
SICHEL, LE PRINCE WRONSKY, LADY U. (la Ville
de Rome).

COÛFONTAINE. - Mesdames, je vous l'amène, le
traître voulait nous échapper. Oui, que complotiez-vous
là-bas, s'il vous plaît, avec votre frère, sous la statue de
Jupiter tonnant ?
SICHEL. -Eh quoi, mon cher chevalier, déjà partir?
ORIAN DE HOMODARMES. Mon service
m'appelle demain au Vatican de fort bonne heure.
LADY U. - Mille choses à votre parrain!
ORIAN. - Quel est ce beau costume, Milady?
LADY U. -Je suis la ville de Rome!
ORIAN. - Le Saint-Père sait tout l'amour que Rome
lui porte.
COÛFONTAINE. - Mais il ne faut pas partir 1
Pensée, dites-lui de rester !
I
•
Vous connaissez ma fille, chevalier ?
ORIAN. - J'ai eu le plaisir de rencontrer mademoiselle, l'autre jour.
SICHEL. - Tu sais, Louis, quand nous sommes allés
acheter le palazzino.
PENSEE. - Restez !
LE PRINCE. - Il faut se rendre.
ORSO. - Reste, Orian, je te le demande.

LE PÈRE HUMILIÉ

545

ORIAN. - Je reste.
LE PRINCE. - Merci, Orso. Donne-moi ces dernières
heures, mon petit.
Demain il n'y aura plus de villa Wronsky et de Prince
Doublevé.
C'est demain que l'on me saisit et j'ai invité toute la
Ville à passer la nuit avec moi et à attendr~ le moment où
paraîtra avec le soleil le funeste mandataire de la Loi
escorté de ses satellites !
'
Tout ce qu'il y a à Rome de Français, d'Américains,
d'Anglais, de Scythes et de Sarmates parmi les authentiques fils de la Louve,
Les gens du Vatican et ceux du roi Galant-homme
Tout cela à l'abri des masques est chez le vieux Princ;
cette nuit et de sa maison et de son jardin ne fait qu'un
seul feu de joie !
Tout est plein d'intrigues, d'amours, de conspirations,
de musique et d'éclats de rire!
De longs aveux que les belles rêveusement, autoqr du
doigt, se roulent comme des rubans de satin et de grands
secrets impromptus qui partent comme des coups de
pistolet!
Il Y a un punch qui brfile tout seul dans ma salle à
manger.
Il Y a une fusée qui monte au ciel, il y a un luth qu'on
accorde quelque part.
Il Y a un amant et sa maîtresse dans l'endroit où l'on
fait les couteaux, qui ont juré de se séparer éternellement
et qui pleurent toutes les larmes de leur corps !
(Et tous les domestiques l'un après l'autre dix fois de
suite qui ouvrent la porte et la referment précipitamment.)
35

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

546

Il y a un piano sous les arbres tout entouré de_ mouches
à feu et un monsieur à grosses moustaches, le ci~are à l~
bouche, qui fait do naturel dessus avec un doigt aussi
long qu'une canne.
Il y a sur la place au-dessous, toute une bande de mules
dansantes et sonnaillantes, toutes garnies de mant~aux'.
de paniers, de lanternes et d'escopettes, pour les amis qw
sont venus nous voir de la campagne.
Et il y avait un vieux fou tout à l'heure du haut du
• bosco » qui regardait sa Rome pour la dernière fois,
La ville aux cent dômes, dans l'obscurité avec une
seule place rougeoyante comme un feu de bivouac,
D'où sortait le bout d'une colonne antique surmontée
de la statue d'un Apôtre 1
LADY U. - Prince, toutes les maisons de Rome seront
les vôtres.
LE PRINCE. - Merci, Capitole! Que je vous embrasse
pour cette bonne parole 1

Il (ite sa barbe, et, l'ayant accrochée à une branche, fait le geste
d'embrasser sa voisine.
LADY U, riant. _ Prince, je vous en prie I Behave

yourself, sir 1
COÛFONTAINE. _ Que devient le Tibre sans sa
barbe?
SICHEL. _ Il a profité de sa fausse barbe pour raser
la vraie. Prince, mais que vous êtes drôle ainsi 1
Quelle bouche bonne et sensuelle, fraîche comme celle
d'un enfant I Il a cette longue lèvre supérieure d'un
homme qui est fait pour jouer de la clarinette.
· p nnce.
·
r Oui'
LADY U. - Mais je vous reconnais,

LE PÈRE HUMILIÉ

547

~ous_ av?ns. fait une traversée ensemble, du temps où
J étais 1 étoile de la Compagnie Trombini, quand on
mettait quarante jours pour aller de Ténériffe à BuenosAyres.
LE PRINCE. - Eh quoi, cruelle, vous m'aviez oublié 1
Et tous ces beaux couchers de soleil donc, auxquels nous
avons prêté assistance,
Et ces nuées de poissons volants qui se levaient sous
notre étrave en frétillant, comme les Amours autour du
char d'Amphitrite !
ORSO. - Tout le monde a l'air de se retrouver ce
soir. Vrai ! pour se faire reconnaître, il n'est rien de tel
que de se déguiser.
1

LE PRINCE. - Eh quoi, vous m'aviez donc oublié?
LADY U. - Non, prince. Pourquoi ne m'avoir jamais
rappelé ces belles nuits de l'Equateur ?
LE PRINCE. -Bah! Tout a changé tellement I Vous
n'êtes plus cette Beltramelli dont je baisais le poignet,
- Avec un fragment de la Croix du Sud dans chacun
de ses yeux noirs !
Mais je ne sais quelle Lady U. !
LADY U. - Si fait I C'est toujours la« Lionne Italienne», comme on m'appelait sur les affiches de Pernambouc, l'héroïne du Trente avril, l'amie de Mazzini et de
Garibaldi!
COÛFONTAINE, montrant Orian. - Chut!
ORSO. - Bah, ne sommes-nous pas tous en vacances
ce soir?
COÛFONTAINE. - Il est vrai. C'est comme une de
ces dernières classes que l'on fait au mois de juillet, quand
on ne prend plus au sérieux le professeur,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On sent tellement qu'il y a quelque chose qui va finir !
LADY U., regardant Orso. - Dès que messieurs les
Français seront partis.
ORSO. - Jamais! Ils me l'ont dit. Qui pourrait
s'arracher de l'Italie ?
LE PRINCE, agitant la main. - Adieu, chère Rome !
SICHEL. - Prince, quel est ce camée que je vois à
votre bras?
LE PRINCE, le lui montrant. - Il vous plaît ? Quelle
jolie tête, n'est-ce pas ?
SICHEL. - C'est étrange. Elle me rappelle quelqu'un.
LE PRINCE. - Moi aussi. C'est pour cela que je le
porte toujours. Elle s'appelait Lumîr.
La comtesse Lumîr. Pauvre fille, elle est morte tristement! - C'est à ce moment que j'ai quitté la Pologne.
SICHEL. - N'était-elle point la sœur d'un nommé
Posadowski?
LE PRINCE. - C'est possible. L'avez-vous connu?
SICHEL. - Le comte l'a connu autrefois,
En Algérie, Louis, tu te souviens ?
COÛFONTAINE. - Vaguement. C'était un grand
ivrogne.
LE PRINCE. - Che fare ? On boit. Il faut bien remplacer ces deux grandes ailes dans le dos qui, autrefois,
faisaient l'accoutrement de nos houzards ?
LADY U., à Orian. - Mais vous aussi, chevalier, quel
bijou magnifique vous portez à votre doigt ?
ORIAN. - C'est un joyau de famille. On l'appelle« la
pierre qui voit clair ». On n'a qu'à fermer les yeux et la
main voit. Elle est là qui vous conduit au travers de
l'obscurité.

LE PÈRE HUMILIÉ

549

ORSO, lui prenant la main et l'emmenant à Pensée. ~oyez, mademoiselle, je vous prie. Regardez, vous qui
aunez les belles pierres.
P~NSÉE, comme si elle regardait, touchant légèrement
la pierre. - C'est un saphir, je crois ?
SICHEL. - Un très beau saphir.
PENSÉE. - Tout entouré de brillants. De ces vieux
brillants carrés qui ne bougent plus et dont le temps a
fixé l'éclat.
SICHEL. - Une belle bague de fiançailles.
ORIAN. - C'est elle qui me conduit ce soir.
:E~SÉE. - Croyez-vous qu'il n'y a que les pierres
qw 3.1.ent des yeux pour voir au travers de l'obscurité ?
ORIAN. - Les miens n'y suffisent pas.
PENSÉE. - Prince, ai-je beaucoup fréquenté votre
jardin ?
LE PRINCE. - Une fois I une fois seulement et je
n'étais pas là f
Une fois seulement vous m'avez fait l'honneur de visiter
ma pauvre maison.
PENSÉE. - Chevalier, gageons-nous que les yeux
fermés, je vous fais faire le tour du jardin et vous ramène
ici ?
SICHEL. - Pensée, mon enfant !
PENSÉE. - Laisse, mère !
Je ferme les yeux. -Ainsi 1- Votre main. - Cachons
bien cette pierre qui voit clair. - Venez monsieur le
Jardinier !
'

Ils sortent.
. COÛFONTAINE. - Pourvu qu'ils ne parlent pas politique!

�•

550

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LADY U. - Ce n'est pas un mauvais moyen de faire
couler à l'oreille de qui de droit les choses que soi-même
on ne peut pas dire.
COÛFONTAINE. - Vous me percez de part en part.
SICHEL. - Je crains que Pensée ne perde sa gageure.
COÛFONTAINE. -Bah! llsseretrouveronttoujours.
On va loin dès qu'on se laisse conduire par quelqu'un
qui ne voit pas clair. (A Orso.) Qu'en dites-vous, Florentin?
qu'en dites-vous, noir Ingénieur?
ORSO. - Je m'en vais. Il y a trop de secrets ici ce soir,
et trop de trahisons.
Je vais régler mon instrument. Il y a dans ce concert
d'eaux jasantes que j'ai distribuées de toutes parts
dans la nuit quelque chose de trop rapide et plein de
perfidie ! Il est temps que je leur donne un petit tour de
clef.
A peine avons-nous commencé à penser ou dire quelque
chose que leur pente s'en empare et c'est nous qui parlons
déjà, persuadés que c'est leur murmure encore.
Il sort.
LE PRINCE. - L'eau qui tombe sur de l'eau et la
grande masse grave
Des cloches quand elles- s'éveillent toutes ensemble,
le matin et le soir au moment de l'Ave Maria, comme des
Anges confus, et à midi,
Voilà ce que je n'entendrai plus demain !
COÛFONTAINE. -Et voilà le bruit que vous voudriez
faire taire, Milady ?
LADY U. - A Dieu ne plaise! Je suis bonne catholique.

LE PÈRE! HUMILIÉ

551

COÛFONTAINE. - Et cependant vous voulez
prendre au Pape sa maison.
LADY U. - Comment faire? Je vous le demande
à vous-même.
Comment séparer l'air de l'air, la terre de la terre, la
chair de la chair, le cœur du corps, et Rome de l'Italie ?
Vous, étrangers, dès que vous êtes à Rome, vous vous
y prenez comme l'enfant au sein.
Et nous, Italiens, nous nous passerions de notre mère ?
A
COUFONTAINE. -Le Pape est votre père.
LADY U. - C'est entendu.
- Vous êtes pour lui un ennemi plus dangereux que
je ne le suis, monsieur !'Ambassadeur.
COÛFONTAINE. - Quelle injustice ! Le Saint-Père
n'a pas de fils plus dévoué. Oui, je suis un fils pour lui.
Plût au ciel qu'il daignât parfois me prêter une audience
plus favorable !
LADY U. - Laissez-nous faire!
COÛFONTAINE. - Non. J'ai horreur des voies violentes! Je suis un homme de paix. C'est ce qui m'a fait
quitter l'armée autrefois.
Pourquoi cette intransigeance qui n'est pas de notre
temps? Ces prétentions sans mesure qui attristent tous
les sincères amis de la Papauté et, je puis le dire, tous
les vrais chrétiens? Que veulent dire ces défis? Cette
lnfai!libilité qu'on est en train de se faire décerner!
LADY U. - Oui, je l'ai souvent pensé. Tout cela fait
bien du tort à la religion.
COÛFONTAINE. - En un temps où elle est si nécessaire!
Où toutes les bases sont

�552

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sapées! Oui, sapées, c'est le mot, je ne crains pas de
le dire.
Mais je m'échauffe, pardonnez! Je sens ces choses trop
vivement.
Mon nom est paix, accord, conciliation, transaction,
entente, bonne volonté réciproque.
LADY U. - C'est vrai. Pas un de ces passages délicats
en France d'un régime à un autre
Auquel votre nom ne soit associé. .
COÛFONTAINE. - Vous parlez de mon père, Toussaint Turelure? C'était un bon serviteur de la France.
Oui, un homme mal jugé. Moi seul l'ai bien connu.
- Mais venez, Sichel, je vois monsieur le Ministre
de Prusse qui nous fait signe.
LE PRINCE. - Fi ! Vilain petit représentant d'un
vilain petit Etat. Il est venu sans que je l'invite.
Sortent COÛFONTAINE et SICHEL.
LADY U. - Eloignons-nous aussi. J'imagine que
M. de Homodarmes et sa Psyché vont avoir fini leur
petit tour de jardin.
Quelle scène étrange 1
LE PRINCE. - Et quelle étrange fille 1
LADY U. - On ne se présente pas ainsi I C'est le
manque de vergogne juif. Et les parents ne voient rien
à dire.
LE PRINCE. -Homodarmes cependant n'est pas riche.
LADY U. - Il est le filleul et un peu le neveu du pape.
Epouser le pape ! Quel triomphe pour notre Sichel ?
LE PRINCE. - Elle a de bien beaux yeux.
LADY U. -Je vous défends absolument d'en regarder
d'autres que les miens.
I

LE PÈRE HUMILIÉ

553

LE PRINCE. - Pourquoi me les avoir dérobés si
longtemps?
LADY U. - Il n'y a pas si longtemps que R~me, et
moi ne faisons plus qu'un.
LE PRINCE. - Non, il n'y a pas longtemps.
Vous n'êtes pas Rome pas plus que ce n'est Rome
ces blanches bouffées de grêle sur ses places de temps en
temps qui s'épuisent en trois coups de tonnerre, et le
passage par siècle une fois ou deux des Barbares entre
une porte et l'autre!
LADY U. - C'est sans doute de vos mercenaires que
vous parlez ? Car nous ne sommes pas des barbares,
monsieur le Prince ...
Pardon, je n'ai jamais pu prononcer votre nom, - ni
celui de mon mari d'ailleurs!
De Rome à l'Italie, il y a tout de même quelque chose
de commun.
LE PltINCE. - Rome est ce qui dure et je vous vois
trop jeune parmi vos cheveux toujours noirs I Cette forêt
de serpents nerveux! Vivante de trop de vie à la fois, trop
d'espoirs
Pour la Ville qui n'a jamais cessé de tout posséder.
- Toute pleine d'une confiance naïve et enivrée en
cette heure qui sera demain
Une heure parmi les autres.
Ce n'est pas Rome, ce rude souffle de la campagne qui
nous emplit de temps en temps,
Ou l'invasion des houpeaux quand ils marchent vers
les Abruzzes à l'époque de la transhumance et la con4.ue
rauque du pasteur sous l'arc de Septime Sévère l
Ce n'est pas son visage que je reconnais dans celui que

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

je vois devant moi et que j'ai tant aimé (mais les femmes
ne deviennent intéressantes qu'à cinquante ans), plein
de désirs et de résolution,
La Sibylle colorée par le reflet de l'eau verdâtre, la
sorcière Marse, la vivandière de Garibaldi, le cri perçu
à midi, qui appelle les moissonneurs sous le chêne Samnite 1
LADY U. -Qu'est-ce donc que Rome, s'il vous plaît?
LE PRINCE. - Eh, vous le savez mieux que moi 1
Lorsque j'étais enfant nous avions une terre qui
n'était pas éloignée des rapides du Borysthène,
Et tout le jour sans interruption, toute la nuit,
On entendait l'immense affaire de ce fleuve qui se précipite (jamais je n'ai eu la curiosité d'aller le voir),
Avec un grand bruit de bronze
'
Et depuis, j'ai mené ma vie d'exilé, poussière, quoi!
danse d'atome,
(Que tout cela, d'où je suis; me paraît confus, et sombre,
et embrouillé, oui, ce fut ma vie !)
Avec parfois un de ces heureux moments de plénitude,
L'amour, le succès, ou quelque chose tout à coup, sans
cause et inopinément comme la grâce,
Où l'on est roi, maître de tout, où l'on fournit de l'inconnu, où l'on fait son petit paraphe de phosphore!
Mais toujours quand je prête l'oreille là-bas, j'ai le
sentiment de ce fleuve qui tonne, le bruit de ces éternelles
cataractes !
Voilà ce qu'est Rome, pour moi, quelque chose de
solennel et de sous-entendu, la majesté en silence de quelque chose où nous sommes, qui n'est pas de nous et qui
ne dépend pas de nous,

LE PÈRE HUMILIÉ

555

Et l'on ~ait que si l'on rouvre les yeux, ce ne sera pas
pour se v01r emporté les pieds en l'air par le tintamarre
d'une rue comme une eau de moulin, une furibonde et
vaine bousculade de ces morceaux coloriés qui sont les
voitures et les passants fracassés contre les glaces des
boutiques,
Mais ce qui s'offre au regard, c'est une colonne de
porphyre entourée d'une guirlande d'or qui s'élève parmi
la fumée des sacrifices !
LADY U. - Prince, tout de même, Rome est faite pour
autre chose que pour vous tenir lieu de cataracte dans vos
vieux jours 1
~E PRINCE. - Demain, aujourd'hui même, je la
qwtte !
LADY U. - Le présent sera peut-être moins beau que
le passé. Le présent a toujours tort.
,_Ça ne fait rien. On vivra tout de même. On s'arrangera
n Importe comment. Je vous jure que ce peuple a trouvé
~n autr,~ moyen d'être éternel que d'être mort. Je vous
Jure qu Il a sa part à faire dans la vie. Je vous jure qu'il
est ~rès décidé à ~';e, que cela vous plaise ou pas !
~ est be~u aussi d un bout à l'autre d'un pays un peuple
qw se réveille,tout à coup avec un grand frisson comme un
corps d'homme, et qui s'aperçoit qu'on parle la même
langue.
Et que d'un bout à l'autre on n'est qu'une seltle pièce,
un seul corps dans une seule âme !
LE PRINC~. :-- Mon pays était sur terre la Pologne
pour laquelle il n y a pas d'espérance.
~ADY U. - Il Y a toujours de l'espérance I C'est vous
qw me dites qu'il n'y a pas d'espérance et vous avez déjà

�556

,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus de soixante ans 1 Comment donc avez-vous fait
pour vivre jusqu'ici ? Combien de choses que nous
n'aurions jamais cru faire et que nous avons faites tout
de même ! Combien de coups qui ne nous ont fait aucun
mal! Combien d'ennemis par terre! Combien d'obstacles
dépassés!
LE PRINCE. - Il y a la maladie devant moi.
LADY U. - La maladie comme c'est intéressant!
La guerre est toujours une chose intéressante. S'apercevoir que l'on a une force, ou un cœur, quelle découverte 1
LE PRINCE. - Il y a la mort.
LADY U. - Nous en viendrons à bout comme du
reste avec l'aide de Dieu ! Merci à Dieu, je le dis du fond
du cœur, qui à cinquante ans me permet enfin d'atteindre
la jeunesse et de voir le jour d'aujourd'hui!
Libre de cœur ! Libre d'esprit! Franche de tous les
attachements stupides et de tous ces désirs odieux autour
de moi jadis 1
Inspiratrice, conspiratrice! toute entourée d'amis dont
je suis l'âme,
Comme au temps où toute une salle venait boire à
mesure à mes lèvres la parole et je la voyais dans ces
milliers d'yeux en vie étinceler comme de l'argent!
Et non plus dans cette belle lumière d'Italie comme une
pierre sous la cascade qui n'en retient pas une goutte,
Mais ce qu'est un cœur pleinement dilaté comme
une vasque profonde et généreuse
D'où s'échappent de temps en temps de grandes nappes
irrégulières, le trop-plein qu'elle n'est pas capable de
retenir!

557

LE PÈRE HUMILIÉ

LE PRINCE. - Telle celle que je vous montrais tout
à l'heure, un homme pourrait y nager.
LADY U. - Et ce petit nuage avec la lune, qui s'y
reflétait près du bord comme un mouchoir de soie brillante!
LE PRINCE. - Je vois nos amoureux qui se rapproprochent. Venez!
Ils s01'tent.

SCÈNE III

Entre PENSÉE tenant toujours ORIAN par le
poignet et de l'autre main l'anneau qu'elle tient élevé.
ORIAN. - Nous y sommes. Vous m'avez merveilleusement conduit
Avec cette prunelle fée que vous tenez élevée entre
vos doigts. Vous pouvez rouvrir les yeux,
Pensée. C'est ainsi qu'on vous appelle, je crois ?
PENSEE. - Oui. Je vois que ma mère n'est pas là.
ORIAN. - Tout le monde est parti.
PENSÉE. - Tout le monde est au feu d'artifice, de
l'autre côté du jardin. J'ai entendu les premières fusées
qui montent au ciel parmi les cris atténués de la foule.
ORIAN. - Evviva il Papa Re!
PENSÉE. -Avant longtemps vous n'entendrez plus
ce cri à Rome.
ORIAN. - Voulez-vous, ne parlons pas politique. Et puisque vous êtes l' Automne, Pensée,

�558

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Expliquez-moi plutôt ce que vous allez faire de ce
jardin que j'ai préparé, et mon ami l'ingénieur par son
art,
- Orso qui vous parlait tout à l'heure, - y a introduit
de bien loin
Ces eaux, les entendez-vous? qui jamais ne font silence.
Tant de fleurs, voyez! Tant de choses dont j'ai eu
l'idée et qui toutes cette nuit sont devenues des roses,
Pour vous, Pensée.
Tout ce qui tient dans la corbeille de mai I Tout ce
sommeil et cette continence de la terre qui peu à peu,
sans aucun viol, s'est enrichie jusqu'à une plénitude
merveilleuse 1
Comment ferez-vous pour venir à bout de tout cela !
Ce printemps si beau I Quoi, ne voulez-vous rien épargner?
PENSÉE. - Il ne reste que ces feuilles d'inaltérable
à ma tête et cette petite grappe de raisin près de mon
oreille.
ORIAN. - Pourquoi donc avoir choisi ce personnage
de l'Automne quand je vous voyais plutôt venir à moi,
telle que le Printemps avec un grand œillet comme un
javelot entre les doigts ?
PENSÉE. - L'automne me plaît davantage et l'hiver
plus encore,
L'intègre hiver qui de toutes choses ne laisse que l'âme
Toute nue et sans visage dans la foi.
ORIAN. - Rome n'a point d'hiver, une heure de suspens seule, le retour et non point l'arrêt, un sourire plus
obscur entre des nuits plus longues.
Ici, la main de l'Automne est dé.c;armée et votre pouvoir échoue.

LE PÈRE HUMILIÉ

559

PENSÉE. - Qui fera donc mûrir vos raisins, monsieur
le Jardinier ? Qui fera descendre jusqu'à la main peu à
peu la branche dont le fruit s'accroît ?
ORIAN. - Nous saurons vous rendre captive, ô
saison qui piquez toute chose avec votre flèche ardente !
Nous saurons faire miel de votre or fugitif I Ici le temps
n'est plus.
Ici j'ai détruit cet ennemi qui de tous lieux chassait
notre cœur insatisfait et qu'on appelle le hasard. Ici les
sens ont trouvé leur repos en ce lieu que l'intelligence a
conjuré.
Voyez I ces murailles de verdure presque noire sur qui
vous n'avez aucune prise,
Ne sont là que pour nous séparer du monde.
Tout ce que peut déverser un ciel d'été,
Il faut ces pins qui sont au-dessus de nous l'ombrage
et la bénédiction, il faut pour amener notre œil jusqu'à
cet imperceptible petit point de lumière, là-haut, cette
étoile vertigineuse, l'éboulement de ces sombres avalanches 1
Ce palmier derrière vous, (l'entendez-vous frémir?) estce qu'il ne se connaît pas en fait de royauté, le jardinier
qui a fait place ici à ces cataractes végétales ?
Le voici comme une éruption superbe et humble, qui
de toutes parts, retombe en une gerbe mélodieuse.
Et il y a aussi le cyprès mince et droit pour nous parler
de la mort.
- L'immobilité autour de nous de ces créatures qui
ne peuvent pas être plus belles.
PENSÉE. - Oui, je vois toutes ces choses avec vous
à mesure que vous me les montrez.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Jadis j'avais à moi un jardin.
PENSEE. - Nous vous l'avons pris, chevalier.
ORIAN. -Oui, vous l'avez acheté, il est à vous maintenant. Je viendrai le voir quelquefois.
Il était bien petit, mais je l'aimais quand même. Trop
beau sans doute encore pour un homme si dénué.
PENSÉE. - J'ai honte. Pardonnez-moi.
ORIAN. - Mais non, c'est un service que_vous m'avez
rendu, me voici bien débarrassé. Qu'est-ce que ces vieux
murs?
C'est en avant qu'il faut regarder, pas en arrière.
PENSÉE. - Parole qui m'étonne de vous. Je vous
croyais le chevalier du Passé.
ORIAN. - Le Pape est ce qui ne passe pas.
PENSÉE. - Pourtant, dont il faudra se passer.
ORIAN. - Mais votre père est là pour nous aider à lui
garder son trône.
PENSÉE. - Trônes bien menacés que ceux-là qui ont
l'appui des gens de notre famille !
ORIAN. - Je sais de quel côté vont les vœux intimes
de votre père.
PENSÉE. - Qu'attendre? C'est la Révolution qui
coule dans nos veines.
ORIAN. - La France à travers toute Révolution veut
le Pape intact à Rome.
PENSÉE. - Eh quoi, pour sauver le Père, comme vous
l'appele~.
II est besoin autour de lui d'une police étrangère ?
ORIAN. - Il est le père pour moi, tant que je suis son

fils.
PENSEE. - Je sais qu'il est un peu à vous, votre par-

LE PÈRE HUMILIÉ

561

r~in à tous deux, votre tuteur aussi, qui n'aviez plus père
ru mère.
C'est_lui Jui :ous a élevés dans son palais, Orso et vous,
quand il n était encore qu'évêque Oui 1"'ai
. t
cela ce soir.
.
'
appns out
ORI~N. - . Vous êtes bien renseignée. Ma famille est
de Sav01e, mais ma mère était Mil
.
PE É
.
ana1se.
NS E. - La llllenne est Juive, vous le savez.
ORIAN. - Non, je ne le savais pas.
PEN~ÉE. - Je veux que vous le sachiez. Une Juive
convertie naturellement Mon père l .
.
.
•
w aussi est un bon
catho11que.
C'est à cela qu'il doit sa fortune. Quoi! votre frère
Orso ne vous a pas otppris tout cela ?
ORIAN· - Il ne sai·t nen
· de plus que je ne sais
PENSÉE
-Aqu
·1
·
.
.
.
.
.
o1 w sert-1'Jdone de me swvre
comme
il le,fait depuis
Je
·
ù
·
l'
•
.
Jour O Je a1 rencontré avec vous ?

L autre ]Our pendant que nous roulions à travers la
Campagne, J· •ent en dais
· le galop de·.son cheval derriè
nous.
re
~t pendant que nous laissions l'attelage souffler, il
était là sous un tombeau qui nous regardait, enveloppé
dan~ sa grande cape romaine. Ma mère l'a vu.
, C e~t quelque chose bien près de vous qui s'intéresse
a moi.
O~IAN_ ~ Orso eSt un bon enfant qui fera tout ce
que Je lw dis.
PENSÉE. - Sans doute il vous aime plus que moi
ORIAN. - Il a été avec les Chemises-rouges quelqu~
temps, c'est moi qui l'ai tiré de là et qui l'ai engagé dans
les troupes papales.
36

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PENSEE. - Et moi, je puis faire qu'il perde le goût
d'être où je ne suis pas.
ORIAN. - C'est vous qui pouvez venir où il est.
PENSÉE. - J'y viendrai s'il est le plus fort.
ORIAN. - Et comment fait-on pour être le plus fort
avec vous?
PENSEE. - Il sera le plus fort, si je l'aime 1
ORIAN. -Comment n'aimerait-on pas Orso?
PENSÉE. - Si vous l'aimez, dites-moi de ne pas
écouter ce qu'il vous a chargé de me dire.
ORIAN. - C'est vrai, il a voulu absolument que je vous
parle.
PENSEE. - Il fallait refuser, Orian.
ORIAN. - C'est ce que. j'ai tâché de faire.
PENSÉE. - Est-ce qu'on épouse uce Juive?
ORIAN. - Vous n'êtes pas Juive.
PENSÉE. - Si vous l'aimez, dites-lui de ne pas épouser
une Juive 1
ORIAN. - Vous êtes baptisée.
PENSÉE. - Il faut beaucoup d'eau po~ baptiser
un Juif.
On ne perd pas si facilement l'habitude de tant de
siècles I Tous les siècles depuis la création du monde, il
me semble que je les porte avec moi 1
L'habitude du malheur, l'intimité mauvaise avec sa
propre déchéance.
Tant d'attente
Que nous n'avons pu arriver à changer d'attitude 1
tant de foi dans la promesse qui n'était pas réalisée
Que nous n'avons pas pu y croire, du moment où l'on
nous a dit qu'elle l'était.

LE PÈRE HUMILIÉ

Vous savez bien que nous n'appartenons pas à la même
race. La même, et cependant à part. Il n'y a pas d'union
possible entre nous. Oui, vous auriez beau me tendre la
main.
ORIAN. - Nous sommes les enfants du même père.
PENSÉE. - Un père? Je n'en ai pas. Qui sont ni.on
père et ma mère? Donnez-moi des yeux pour que je les
voie I Je suis seule.
Cet homme qui parlait tout à l'heure, c'est lui que vous
appelez mon père ?
Croyez-vous que je l'aime? Croyez-vous que j'aime ma
mère? Si, pauvre femme, je l'aime, elle m'aime tellement! Je tiens à elle, je ne puis me passer d'elle.
. Mais i~s ne me connaissent pas et je sens tellement que
Je ne puts leur parler et qu'ils n'ont rien à me dire I Ab
de quel poids ils me sont tous les deux!
'
ORIAN. - Pensée qui êtes à côté de moi...
PENSÉE. - Orian.
ORIAN. - J'ai eu tort d'accepter de vous parler de
mon frère.
PENSEE. - Non. Je suis heureuse que vous soyez
venu.
ORIAN. -Je ne puis supporter de vous entendre vous
plaindre ainsi, comme si vous en appeliez à moi.
PENSÉE. - Que vous importe ?
ORIAN. -D'autres souffrent. J'ai eu tort d'être venu.
J'ai tort, à ce moment même, d'être à côté de vous.
PENSÉE. - Il faut avoir tort quelquefois.
ORIAN. - D'autres souffrent I Mais rien que de voir
la lumière est beau 1
PENSEE. - Parole que j'ai entendue souvent.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Belle comme vous l'êtes ...
Elle lui met légh'ement la main
su, le bras.
Eh bien?
PENSÉE._ J'écoute ce que vous dites.
ORIAN. - Et quand vous seriez misérable encore
et autant que vous le croyez.
. es I Et la vie est grande ouverte
Nous sommes 1eun
devant nous, celle-ci, et l'autre par dem'ère qw· n'a aucune

1ii

fin l rien que de vivre et de voir et d'.avoir les yeux
ouverts et d'être vivant et de voir le soleil ~st beau 1
PENSÉE. - Oui, rien que de voir la lunuè~e ~t do~.
ORIAN. - Ou la nuit même sans laquelle tl n y aurait
pas toutes ces étoiles.
1
PENSÉE. - Je ne les vois pas, j'écoute ~ul~m~nt.
. J''écoute 1 (Et tenez,•ce brwt s1 tnste,
Je ne veux pas voir,
entendez-vous ? comme un plumage fro~ssé,
C'est le troisième palmier à notre dr01te.)
Mais peut-être que si vous me disiez : Ouvrez les yeux,
Pensée 1
.
·
P ~t -être qu'alors j'ouvrirais les yeux et 1e verrais.
ORIAN. - Est-ce pour fermer les yeux que vousMes
venue à Rome ?
.
d 1
PENSÉE. - Montrez-moi la Justice et cela v~u ra a
peine de les ouvrir IQu'est-ce que cette Beauté qui ne nous
em êche pas d'être aveugles?
.
ussi on m'a conduite au milieu de vos dieux grecs,
. 01:-Ssi •1·'ai posé la main sur ce marbre qui brfile?
moi a
,
• •
Foi nous
C'est ce que nous, les gens de 1 anctenne
•
appelions les idoles.

i.

LE PtRE HUMILIÉ

Qui a connu la nuit pour de bon, il faut un autre soleil
que celui-ci pour en venir à bout ?
ORIAN. - Quelle est donc cette nuit dont vous me
parlez toujours ?
PENSÉE. -Ténèbres furent-elles jamais plus grandes
que celles-ci qu'aucun ami jusqu'à moi ne peut traverser?
Je suis une Juive comme ma mère, et elle pensait que
la Révolution était venue, et que tout allait se mêler
et s'égaliser et que vous l'accepteriez parmi vous, elle
a tant de bonne volonté 1
Mais je suis mieux instruite ;
Tout v~ut mieux que le faux amour, le désir qu'on
prend pour la passion, la passion qu'on prend pour une
acceptation, et puis
La position qu'on reprend peu à peu de part et d'autre,
et ce cœur peu à peu qui vous redevient étranger, - cet
Orso que vous voudriez que j'épouse!
Moi, je suis comme la Synagogue jadis, telle qu'on la
représentait à la porte des Cathédrales,
On a bandé mes yeux et tout ce que je veux prendre
est brisé.
(Bas et avec ardeur). Mais vous autres qui voyez, qu'estce que vous faites donc de la lumière ?
Vous qui voyez du moins, vous qui savez du moins,
vous qui vivez du moins,
Vous qui dites que vous vivez, qu'est-ce que vous faites
de la vie ?
ORIAN. - Cette eau qui nous fait vivre, nous aussi,
elle a touché votre front.
PENSÉE. - Elle n'a point touché mon cœur !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Une âme comme la mienne,~ n'est pas avec l'eau qu'on
la baptise, c'est avec le sang!
.
. ..
ORIAN. - A cette eau le sang d'un dieu était 1omt.
PENSEE. - Cette eau, est-ce moi qui l'ai appelée?
ORIAN. -Mais ce sang, c'est vous qui l'avez répandu.
PENSÉE. - Ce dieu, c'est nous qui vous l'avons
donné!
Ah ·e le sais, s'il y a un Dieu pour l'humanité, c'est
' 1 cœur seul qu'il était capable un jour de sortir
. .
de notre
ORIAN. - N'en est-il point sorti ?
PENSÉE. - Qu'en avez-vous fait? Est-ce pour cela

'

que nous vous l'avons donné,
Pour que les pauvres soient plus pauvres, pour que les
riches soient plus riches ?
Pour que les propriétaires touchent leurs loyers ?
Pour que les rentiers mangent et boivent? Pour que des
rois à demi fous règnent sur des peuples abrutis ?
Et que là où les vieux rois tombent, surgissent pour les
remplacer d'affreux avocats à pantalon noir,
Des fripons, des convulsionnaires, des professeurs, des
hypocrites à mâchoires de loups, mêlés à de vieilles femmes,
Des hommes comme mon père ?
Et qu'il soit défendu de rien changer à tout cela ?
Parce que tout pouvoir vient de Dieu.
ORIAN. - Par quoi les remplaceriez-vous?
PENSÉE. - Grand Dieu I ce sera beaucoup déjà d'être
défait de ceux-ci et de ce voile dégoûtant tout de suite
qui nous aveugle et nous asphyxie !
.
.
Et qui sait si la lumière n'existe pas, et s1 pour la voir
il ne suffirait pas de rompre tous ces corps morts autour
de nous comme une affreuse forêt ?

LE PÈRE HUMILIÉ

567
Il _n'y a pas de résignation au mal, il n'y a pas de résign~tton au mensonge, il n'y a qu'une seule chose à faire
à I égard de ce qui est mauvais, et c'est de le d't · 1
Et ,
e ruire.
c est ~ourquoi je déteste tant cette chose que vous
savez, et qw me sépare de vous,
Parce qu'elle est la grande étouffeuse, parce qu'elle
est la grande endormeuse
. Parce qu'~lle vou~ait ,rendre intangibles toutes ces
idoles humaines et lier éternellement les vivants avec
les morts,
Comme si ce que 1~ force et la ruse ont fait, la force
avec la ruse ne pouvait pas le défaire! Comme si c'était
sacré et oint de Dieu, toutes ces larves autrichiennes l
Ce n'est pas assez d'avoir vu un seul jour toutes ces
longues faces blafardes, vous voudriez les rendre éternelles r
Etc'
.
est pourquoi· tout mon cœur est avec cette Itali ·
qw se réveille et qui aspire à la forme qui lui est t e
re~
M~
Et qui estime qu'elle est assez grande pour avoir soin de
ses propres affaires sans tous ces étrangers, et qui ne
supporte plus sur sa chair vivante
Ces c,hoses mortes qui n'ont raison, ni ordre, ni nécessité,
Et c est vous que je vois devant moi comme l'avenir
et comme 1~ jeunesse, qui vous rangez avec les morts
contre les Vivants !

ORIAN. - Je ne suis pas un Autrichien. Mon père est
mort en se battant contre eux· Et quant à tous cespnnces
.
dont vous me parlez,
Qu'ils se débrouillent avec leur Révolution, avec tous
ces gens dont vous êtes tellement siirs qu'ils vivent et
toute cette semence de députés.

�•
568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les morts sans moi sont assez bons pour ensevelir les
morts.
PENSÉE. - Et n'est-ce pas un mort que vous défendez,
cette idole que vous appelez le Pape ?
ORIAN. - Christ aussi dont le Pape est l'image est
un mort.
PENSÉE. - Quelle part donc réclame-t-il parmi
nous?
ORIAN. - Pas plus large que la croix.
PENSÉE. - Le Christ n'a pas eu de terre à lui.
ORIAN. -Assez pour que la croix y fût plantée.
PENSÉE. - La croix est la souffrance.
ORIAN. - Elle est la rédemption.
PENSÉE. - Nous ne voulons pas de la souffrance l
ORIAN. - Qui tuera donc !!Il nous ce qui était capable
de mourir?
PENSÉE. - Nous ne voulons pas de la souffrance.
ORIAN. - Vous ne voulez donc point de la joie.
PENSÉE. - Nous ne voulons pas de la joie? C'est
à moi que vous dites que je ne veux pas de la joie ? La
joie, Orian ! Ah, quel mot avez-vous prononcé ?
ORIAN. - Demain, vous épouserez mon frère.
Silence.
PENSÉE. - Dois-je croire que vous le désirez ?
Dois-je croire que vous désirez qu'il y ait ce lien entre
nous?
ORIAN. - Non pas un lien, mais quelque chose d'irréparable entre vous et moi, il le faut.
PENSÉE. - Et c'est pourquoi vous avez eu tellement
hâte Je me parler pour lui ?

LE PÈRE HUMILIÉ

ORIAN. - Demain, je serai seul ici et j'entendrai
dans la nuit cette même palme derrière moi frémir.
PENSÉE. -Et est-ce qu'elle ne parle pas de souffrance?
ORIAN. - Elle parle de triomphe l
PENSÉE. - Et sera-ce un triomphe bien cher à votre
cœur, Orian,
Que celui qu'il vous est offert de remporter
Au détriment du mien ?
ORIAN. - Paroles amères à écouter! Je les entends
donc de vous à la fin ! Oui, je les aurai une fois entendues !
Vous êtes faite pour l'amour, Pensée, et l'amour n'est
pas fait pour moi.
PENSEE. -Et pourquoi voudrais-je de cet amour dont
vous ne voulez pas ?
ORIAN. - Le bien que je ne puis pas vous faire, un
autre, - ce que je ne puis pas vous dire,
Un autre vous le dira à ma place.
PENSÉE. - C'est Orso, votre frère, dont vous voulez
parler?
ORIAN. - Que vous donnerais-je, Pensée, qui me soit
plus cher ? et que lui donnerais-je...
PENSÉE. - Oui, que lui donneriez-vous, à cet heureux
frère,
De meilleur que ceci dont vous ne voulez pas?
ORIAN. - Si vous m'étiez indifférente, Pensée,
Je n'aurais pas accepté si aisément de vous parler de
lui.
PENSÉE. - Dites-lui de ne pas épouser une Juive!
Est-ce lui qui viendra à bout de ces ténèbres avec moi.
Imprudent ! Ce que vous avez rallumé en lui, qui sait si
je ne suis pas là pour l'éteindre ?

�570

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et moi, pauvre Pensée,
Ce qui a été refusé une fois, comment faire désormais
pour le donner ?
Ces ténèbres dont on n'a pas voulu, cette âme rebutée,
cette âme, l'unique chose qui fût à moi, si pauvre, mais
cependant unique, - ces ténèbres que j'offrais n'ayant
pas autre chose à donner, Il faudra une bien grande lumière désormais, pour en
venir à bout!
ORIAN. - Que puis-je faire, Pensée?
PENSÉE. - Il est juste que vous préfériez votre âme
à la mienne.
ORIAN. - Juste ou non, oui, malgré ce lâche
cœur qui me trahit, oui, malgré cet affreux appétit de
bonheur,
Pendant que j'ai encore assez de raison pour en
juger,
Ce dont j'ai besoin, je sais qu:'il n'est pas en votre
pouvoir de me le donner.
PENSÉE. - Est-ce que la joie existe, Orian ?
ORIAN. - Ah! est-ce qu'il ne faut pas qu'elle existe
pour que je la préfère à vous?
Elle existe! Et mon seul devoir est de l'atteindre.
PENSÉE. - Que ferons-nous des autres ?
ORIAN. - En seront-ils plus vivants si je péris ?
PENSÉE. - Qu'ils périssent donc !
ORIAN. - Mon devoir n'est pas avec eux.
PENSÉE. - Il est contre eux. Ce peuple qui est de
votre sang, à cette heure qu'il demande à vivre et que
tous ses membres cherchent comme un corps qui ressuscite
à se 1ejoindre,

LE PÈRE HUMILIÉ

571

A cette heure où du Sud au Nord il ne veut plus être
qu'un seul corps en une seule âme,
C'est vous qui vous rangez contre lui.
ORIAN. - Je ne puis être contre mon père.
PENSÉE. - Ainsi entre la vie et vous, entre vous et
moi,
Toujours cet absurde vieillard pour qui le temps ne
marche pas!
ORIAN. - Ce qui est raisonnable pour lui l'est bien
assez pour moi.
PENSÉE. - Il y a tout un peuple avec moi qui a
besoin de vous.
ORIAN. - Et moi, je n'ai besoin d'autre chose que de
la joie.
PENSÉE. - Où est la joie autre part que dans la
vie?
ORIAN. - Au-dessus de la vie, et qui d'autre que
lui la donne ?
L'origine et le Père qui n'a jamais tort.
Où est la paix autre part que dans le Père qui
n'est hors d'aucune chose et qui n'a de haine pour
aucune?
Est-ce le peuple qui a raison? Tous ces aveugles qui
crient! C'est ça de qui vient la vie? Ah! je sais que mon
cœur est faible et ce qui crie en eux ne parle que trop en
moi!
Ce n'est pas par aucune violence que nous entrerons
en possession de notre héritage.
PENSÉE. - C'est la joie qui est cet héritage?
ORIAN. - Héritage vraiment, ce qui ne peut être
acquis, ni conquis, ni mérité,

�572

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et qui est notre droit par le fait d'un autre.
PENSÉE. - Qu'est-ce que la joie?
ORIAN. -Ce que je puis dire est qu'elle ne commence
pas et qu'elle n'a aucune fin.
PENSÉE. - Et pourquoi penser que je suis votre
ennemie et que je vous veux aucun mal ?
ORIAN. - Vous n'êtes pas mon ennemie, Pensée.
PENSÉE. - C'est vrai que vous n'êtes pas mon
ennemi? Ah, que j'entende seulement un mot de vous,
avec douceur et vous n'aurez plus besoin d'obstacle pour
le placer entre nous 1
Je sais que là où vous êtes, il n'y a aucune place pour
moi.
ORIAN. - Pourquoi n'y en aurait-il aucune ?
PENSÉE. - Qui me conduira où vous êtes ? Qui me
donnera ce que vous me refusez ?
ORIAN. - Et que nous soyons heureux l'un par
l'autre ici-bas, Pensée, est-ce là le plus grand des
biens?
PENSÉE. - Il n'y a de bien pour moi que celui que
je tiens de vous.
ORIAN. - Et n'est-ce pas de moi déjà que vous tenez
cette souffrance ?
PENSÉE. - Vous-même, n'en tenez-vous de moi,
aucune? Ah! dis ce que tu veux, je sais qu'il y a en vous
une chose qui m'appartient et qui est mon droit 1
Une chose qui est à moi seule, une chose qui est pour
moi seule,
Une parole qui est à moi seule et que nulle autre ne
peut entendre !
ORIAN. - Qu'attendez-vous donc de moi, Pensée!

LE PÈRE HUMILIÉ

573
PENSÉE. - Une seule chose que vous ne pouvez pas
faire! Un seul mot que vous ne pouvez pas dire 1
ORIAN. - Qu'est-ce donc que je ne puis pas faire,
petite fille ?
PENSÉE. - Que je voie mon âme tout entière dans
la vôtre 1
ORIAN. - Ouvrez donc les yeux, Pensée, et voyez!
PENSÉE. - Je ne les ouvrirai pas que je ne sache
que vous m'avez pardonné.
ORIAN. - Eh quoi, pardonné seulement?
PENSÉE, elle avance la main et des doigts lui touche
légèrement la bouche. - Ah! tais-toi, mon bien-aimé 1
et ce mot que tu vas dire, ah, réserve-le-moi pour un
autre moment, quand le corps et l'âme se séparent !
Tais-toi I et ce mot qui n'est pas fait pour la terre, ce
mot sans aucun son que tu me dis, voici que je l'ai lu sur
tes lèvres 1
ORIAN. - Venez que je voie mieux votre visage.
Il l'attire aux ,ayons d'une lampe.
Pourquoi tenir les yeux baissés, ma colombe ?
Elle les lève ve,s lui.
PENSÉE. - Est-ce qu'ils sont beaux ?
ORIAN. -Assez pour que je les reconnaisse au delà de
la mort?
PENSÉE. - Si beaux ?
Elle les baisse lentement de nouveau.
ORIAN. - Ah, pourquoi me les cacher si tôt? ah,
lève-les de nouveau sur moi, ma bien-aimée 1
PENSÉE. - Je suis aveugle!

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ACTE

II

SCÈNE I
Un cloître de marbre blanc avec des
colonnes antiques dans un couvent
franciscain des environs de Rome.
Au milieu un puits de marbre muni
de deux colonnes. Le fardin est tout
planU d'orangers défà chargés de
leurs fruits à moitié fa1mes.

LE PAPE PIE est assis à côté du (puits sur la margelle
duquel il tient le bras allongé, comme un homme
accablé de douleur. De l'autre côté du puits, d'abord
assis, puis debout,
LE FRÈRE MINEUR ; il a l'air tout feune.
LE FRÈRE MINEUR, à demi-voix, la main levée sur le
Pape comme un prêtre qui achève de donner l'absolution.
- ... Ainsi soit-il l
Silen-ce.
Mon fils, allez en paix.
Pause.
Saint Père, puisque je vous ai absous, il ne faut pas
être triste.
LE PAPE PIE. - Petit frère, quoi, veux-tu déjà me
congédier?
Supporte-moi avec patience un moment, il fait bon
près de ton puits.

LE PÈRE HUMILit

575
Laisse-moi te montrer ma faiblesse, mon enfant,
comme je t'ai montré ma misère. Je ne suis qu'un vieillard.
LE FRÈRE MINEUR. - Restez, Saint Père. Ici
vous êtes bien à l'abri avec nous et personne ne vous
veut de mal en ce lieu.
C'est cette grande chaleur qu'il a fait aujourd'hui
qui vous a éprouvé.
LE PAPE PIE. - Le soir to~be.
LE FRÈRE MINEUR. - Laissez-moi aller vous
chercher une cruche d'eau. Un peu de miel aussi, il est
très bon, c'est moi qui m'occupe des abeilles,
Le Prieur des ruches, comme on m'appelle.
LE PAPE PIE. - Reste avec moi.
LE FRÈRE MINEUR. - Si je vous vois ainsi désolé,
moi aussi, je vais être triste.
LE PAPE PIE. - Et comment ferais-tu, frère Pecorello, pour être triste ?
LE FRÈRE MINEUR. - Qui pourrait s'empêcher
de pleurer en voyant votre grande humilité,
Et cet aveu que vous m'avez fait de vos péchés, simple
comme un petit enfant?
LE PAPE PIE. - Tu m'as sagement parlé, petit frère,
et je t'écoutais en prenant de bonnes résolutions.
N'étais-tu pas berger autrefois? C'est en soignant les
moutons que tu as si bien appris à consoler les hommes?
LE FRÈRE MINEUR. - Souvent j'ai rapporté sur
mon dos quelque sotte brebis.
LE PAPE PIE. - C'est Nous qui sommes la sotte
brebis?
LE FRÈRE MINEUR. - Pardonnez à ma grande
bêtise.

�576

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAPE PIE. - Et toi qui es le sage Pasteur ?
LE FRÈRE MINEUR. - Il n'y a pas deux manières
de souffrir, Saint Père, et il n'y en a pas deux d'avoir de
la peine pour un autre.
LE PAPE PIE. -Ces paroles sont meilleures pour moi
que de l'eau.
LE FRÈRE MINEUR-Père, je n'ai pas autre chœe
que mon cœur à vous donner.
LE PAPE PIE. - Je sais que celui-là n'est pas né
qui m'enlèvera l'amour de mon petit frère.
LE FRÈRE MINEUR. - Saint Père, comment tout
le monde ne vous aime-t-il pas?
LE PAPE PIE. - Beaucoup seraient contents de
Nous voir mort. Beaucoup se réjouiraient et donneraient
des festins et enverraient des présents à leurs amis, disant :
Il n'y a plus de Pape enfin. Il est mort, le vieillard obstiné.
LE FRÈRE MINEUR. - Du moins il n'y a personne
qui pense ainsi dans votre ville de Rome !
LE PAPE PIE. - Non, petit frère.
LE FRÈRE MINEUR. - S'il y a vraiment des gens
qui vous haïssent, ce sont les Turcs, ou les Allemands
là-bas, ou les Russes, ou quelqu'un de ces mauvais Français révolutionnaires,
Ou les Chinois dont on m'a dit qu'ils ont une queue
dans le dos, cela nous a fait bien rire !
Mais nous autres, nous vous connaissons bien, qui
vivons à côté de vous et sur les marches de votre maison,
A part quelques pauvres frères peut-être mélancoliques et vexés par le démon, - Dieu ait pitié de leur
âme tourmentée !
LE PAPE PIE. - Petit frère, il faut faire une instante

LE PÈRE HUMILIÉ

577
prière pour Nous, ce soir même, à Saint François et à
la Madone.
LE FRÈRE MINEUR. - Oui, je la ferai.
LE PAPE PIE. -Non recuso laborem ! Mais avant que
ce que Nous attendions arrive, avant que Nous recevions
de Nos propres enfants ce coup,
Plaise gracieusement à Dieu que Nous soyons adjoint
à Nos prédécesseurs !
Nous avons vu les années de Pierre. Nous avons fait
Notre tâche, oui, plus longue que celle d'aucun Pape
depuis les jours du fils de Cepha,s.
LE F~RE MINEUR. - Saint Père, celui qui est
mort en Dieu, peu lui importe qu'il soit vivant ou non
en cette chair.
LE PAPE PIE. - Nous savons que Notre infirmité
est grande et Notre vertu petite.
~E FRÈRE MINEUR. - Il y a bien des anges qui
pnent pour vous en ce moment au ciel et sur la terre.
L~ PAPE PIE. - N'est-il pas écrit que le Pasteur
oublie toutes les autres brebis à cause d'une seule qui
bronche?
Que ferai-je quand je paraîtrai devant Dieu à la tête
de ce troupeau décimé,
Et que je n'aurai d'autre excuse que de dire : Ce n'est
pas ma faute.
LE FRÈRE MINEUR. - Non, ce n 'est pas votre
faute.
LE PAPE PIE. - Plût au ciel qu'elle fût tout entière
sur Nous et non pas sur eux l
LE FRÈRE MINEUR-Pauvres amis, leur ignorance
est grande.
37

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAPE PIE. -Ah, je suis désarmé devant eux et il
est trop facile de m'atteindre !
LE FRÈRE MINEUR. - Ce n'est pas vous qu'on
hait, mais une image vaine qu'ils se font.
LE PAPE PIE.-Quellearme ai-je contre mes enfants ?
Il est trop facile de percer le cœur d'un père !
Il est dur pour un père d'être haï de ses enf~ts.
LE FRÈRE MINEUR. - Ainsi pleurait DaVId sur son
fils Absalon.
.
LE PAPE PIE. - Petit frère, qui es tout près de Dieu,
. 1?.
pourquoi le monde Nous h a1t-1
.
LE FRÈRE MINEUR. - Il haïssait Jésus-Christ..
LE PAPE PIE. - Nous voici accoudé près de ce pwts
comme jadis le fut Notre Seigneur près _de _celui ?e Jacob
on dirait qu'il n'y arien de changédepmsd1x-hmtcents ~11-.
Le soleil est à la même place. C'est toujours la me~e
Samarie et le Vicaire de Jésus-Christ n'est pas moms
abandonné que le Fils de l'Homme.
Celui qui est venu, c'est comme s'il n'était ,pas _venu.
pas
T out ce qui a été dit, c'est comme si cela. n ava.tt
l '
·t
été dit; tout ce qui a été fait, c'est comme s1 ce an ava1.
pas été fait ; tout ce qui a été entendu, c'est co~e s1
cela n'avait pas été entendu.
. .
.
LE FRÈRE MINEUR. _ n y a la Samantame aussi

:t

qui est en marche déjà.
LE PAPE PIE. _ Dieu bénisse cette porteuse de vase t
LE FRÈRE MINEUR. _ Quand tous les puits seront
à sec celui-ci aura de l'eau encore.
.
LÉ PAPE PIE. _ Ils disent qu'ils n'ont pas soif ;
ils disent que ce n'est pas une sour;e ; ils ~~se~t q~e c~
n'est pas de l'eau; ils disent que ce n est pas 1 tdee queux-

LE PÈRE HUMILIÉ

579
1!1êmes se. font d'une source et de l'eau ; ils disent que
I eau n existe pas.
I

Quant à_Nous, Nous ne savons autre chose, sinon qu'elle
donne la VIe et que nul ne peut vivre sans elle.
~_Si cel~ est, cela n'est pas Notre faute,pourquoi Nous
en font-ils un reproche ?
Et pourquoi disent-ils qu'on ne peut y arriver? Alors
q~e cet abreuvoir des Patriarches est parfaitement visible,
bien que ses murs soient de la couleur de Ia terre.
Et que de loin on le prenne pour un tombeau,
Pourquoi choisissent-ils de mourir , Et po
·
. ill d .
.
.
urqum,
vte ar mutile, ne suis-je placé en un lien si étroit n 1
. . d
'1ue a
V1s1on e ce désert où meurent mes enfants me soit retirée?
LE F~RE MINEUR. - Mais vous aussi, Saint Père,
VOllS aussi vous avez un père pour y cacher votre visage.
LE PAPE PIE. - Parce qu'il&amp; n'ont plus de Père
en se~ont-ils plus heure.u x? Si je ne suis plus avec eux'
en qm seront-ils frères ? Y aura-t-il plus de concorde entr~
eux et plus d'amour?
LE FRÈRE MINEUR cesser d'être vos fils.

Il ne dépend pas d'eux de

LE PAPE PIE. - Que Nous reprochent-ils ? Ce n'est
pas Nous qui avons fait le Ciel et la Terre !
Ce n'est pas Nous davantage qui avons fait le péché.
Est-ce Notre faute ? Il est dur de voir la haine dans leurs
yeux. Il est dur_ de les entendre tout le long du jour
blasphémer et dire des choses mauvaises contre. Dieu.
Pourquoi s'en prennent-ils de Teur malheur à Nous qui
ne savons donner autre chose que la Vie ?
S'ils nous écoutaient, s'ils avaient confiance en Nous
il n'y a pas de chose que Nous ne saurions leur expliquer.

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Est-ce qu'on est jamais assez grand pour se passer de
père? Est-ce que Nous serons jamais assez vieux pour
N ou~ passer de fils ?
Ah, que l'un seul d'entre eux périsse, c'est un malheur
assez grand pour que l'amour de tous les autres ne suffise
pas à Nous en conseler !
. ,
Et qui, sinon ces ingrats, me donnera ma posténte,
la race qui en Notre Successeur sera la future Eglise ?
LE FRÈRE MINEUR. - Priez.
LE PAPE PIE. - Si encore Nous comprenions ce qui
les éloigne de Nous l .
Hélas, si ce qu'ils proposent à la place de ce que ~ous
savons avait quelque beauté ou quelque vraisemblance!
Mais jamais le vieux Déprédateur ne s'est mis moins
en peine de cacher son hameçon.
.
Ce n'est plus avec le plaisir qu'on les pêche, ou le fnut
qui fait devenir comme Dieu,
Mais avec la i:nort toute nue, et le désespoir, c'est cela
qu'on leur promet, et le Néant, c'est cela qu'on leur dit
qui existe!
Pour Nous, il n'est pas en Notre pouvoir que ce qui est
vrai soit faux.
LE FRÈRE MINEUR. - Saint Père, si vous étiez
auprès de chacun d'eux, comme vous êtes en ce moment
près de moi, sans doute qu'ils vous entendraient.
LE PAPE PIE. -Où sommes-Nous donc, petit frère?
LE FRÈRE MINEUR. - Ils ne vous voient que sur
votre trône au milieu des épées flamboyantes, le front
ceint de la triple couronne et fulminant l'excommunication.

LE PÈRE HUMILIÉ

58r

LE PAPE PIE. - Il Y a un autre lieu cependant où
Nous ne cessons pas d'être.
LE FRÈRE MINEUR. - Où donc, Saint Père ?
LE ~APE PIE. - Ils Nous trouv~eraient, s'ils nous
cherchaient où Nous sommes.
LE FRÈRE MINEUR. - Où donc êtes-vous ?
LE PAPE PIE. -A leurs pieds, avec Notre Seigneur.
LE ~RÈ~E MINEUR. - C'est du Pape en effet qu'il
est écnt, qu il est le Serviteur des serviteurs.
LE PAPE PIE. - Telle est la place qui est par excellence la Nôtre, la plus basse entre tous les hommes
C'e~t là que Nous sommes assis continuelleme~t, les
suppliant pour le salut de leur âme et pour la libération
de la Nôtre.
LE FRÈRE MINEUR. - Ah ! je remercie Dieu de
n:être qu'un pauvre petit frère qu'on n'a même pas jugé
digne de rester le cuisinier !
LE PAPE PIE. - Et maintenant voici qu'ils ne se
contentent point de ce qui est à eux et qu'ils réclament
de Nous Notre héritage, comme si Nous étions mort.
~E FRÈRE MINEUR. - Ah ! donnez-le leur donc,
Saint Père! 11 est si agréable de donner! li est si bon de
n'avoir rien à soi l
~ui demande la robe, qu'on lui donne aussi le manteau f
Qi_u veut_ Nous forcer à aller jusqu'à Sainte Agnès avec
lw, nous irons de bon cœur jusqu'à Viterbe.
LE PAPE PIE. - Petit frère, ici tu ne me conseilles
pas comme un homme sage.
~E FRÈRE MINEU~. - N'est-ce pas l'Evangile
qw parle ainsi ?
LE PAPE PIE. - Quand tu étais berger de moutons,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est-ce que les moutons étaient à toi, et est-ce que tu
avais le droit de les donner ?
LE FRÈRE MINEUR. - Non pas, c'est vrai.
LE PAPE PIE. - Et si un Anglais te demandait cette
belle chaudière en cuivre dont tu es si fier, où l'on fait
cuire le repas de la communauté, et qui porte les armes
d'un cardinal,
Est-ce que tu aurais le droit de la vendre ?
LE FRÈRE MINEUR. - Ce serait un grand péché.
LE PAPE PIE. -Ainsi je n'ai pas le droit davantage
de donner ce q11i n'est pas à moi.
Ce qui n'est pas à Nous, mais à tous Nos prédécesseurs
avec Nous et à tous Nos successeurs avec Nous, ce qui
est à toute l'Eglise, ce qui est à tout l'Univers avec Nous.
LE FRÈRE MINEUR. - Eh bien, ce que vous ne
pouvez leur donner, qu'ils le prennent !
LE PAPE PIE. - C'est une chose défendue que de
prendre ce qui n'est pas à soi.
LE FRÈRE MINEUR. - Cela sera à eux une fois
qu'ils l'auront pris. Hélas, cela fera partie de toutes ces
chœes qui sont tellement à eux et qui l~s rendent si
contents!
Pour vous, n'avez-vous pas fait ce que vous pouviez?
Réjouissez-vous parce que votre fardeau est allégé. Et
priez pour ces pauvres enfants, que Dieu trouve moyen
d'arranger ses comptes avec eux.
Saint Père, le monde devenait trop exigeant, une
machine trop compliquée. Qui veut s'en occuper, il faut
qu'il en soit trop l'esclave.
Jamais le fardeau ne fut plus lourd, réjouissez-vous
parce qu'il a plu à Dieu de vous en soulager.

•

LE PÈRE HUè',fIUÉ

Vous voici comme un pauvce curé réduit à son presby~è:e. Vous voici un vrai franciscain comme nous.
V01clle Séraphin d'Assise qui a obtenu la Pm,1vTeté pour
le Pape de Rome.
LE PAPE PIE. - L'amère pauvreté est celle de
l'amour de mes enfants.
LE FRÈI_&lt;E M!NEUR - Ce qui vous manque de
leur P~, ?ieu lm-même se chargera de vous le régler.
Qum, Samt Père, sont-ce là vos bonnes résolutions ?
Est-ce là ce que vous venez de promettre à votre confesseur?
Vous avez un père aussi, croyez-vous qu'il soit content
de vous voir triste,
-P:- cause de ce présent qu'il vous a fait d'un dénuement
qm est comparable au sien ?
Ces minutes qui vous semblent si amères, cependant
elles font partie de l'An de Grâce et du temps de Ja
Bonne N-Ouv~e J
A cause des choses bonnes que nous ne pouvons donner
oubli:1"ons-nous celles que nous-mêmes avons reçues ?
Samt Père, qu'est-ce qu'il tait, celui qui n'a plus de
péchés ? Il chante !
Ainsi Christine l'Admirable sur son lit de souffrances
et de ses lèvres immobiles, de ce -cœur pareil au soleil
l:vant sous .cette f~rme à demi détruite, de même que
1on reconnait un oiseau parmi les autres oiseaux
Un~ mélodie de jubilation sans aucune re;rise de
l'ihal_e~e s'élevait comme le chant d'un.séraphin en extase!
~ms1 notre frère Pacifique qui de deux morceaux de
bois n_iort ramassés au fond du jardin, se faisait un violon
dont Il savait jouer mieux qu'un tireur d'archet ,

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et la musique qu'il en faisait sortir, il n'y avait que
Dieu et lui pour l'écouter!
LE PAPE PIE. - C'est vrai, petit frère, ce que tu dis.
LE FRÈRE MINEUR. - Article Premier de la théologie, celle que je fais à mes abeilles. Il est temps que
j'aille m'occuper d'elles.
Votre bénédiction, Saint Père.
- Je vois vos deux neveux qui s'approchent pour
vous· parler.
Il sort.
SCÈNE II

Entrent ORIAN et ORSO. Ils s'agenouillent tou,
à tou, devant le Pape et lui baisent la main.

LE PAPE PIE. - Je suis content de vous voir, mes
enfants.
ORSO. - Père, je vous amène un homme obstiné
afin que vous lui fassiez entendre raison.
ORIAN. - C'est lui qui a perdu le sens et il faut que
vous lui imposiez votre volonté.
ORSO. - Il a fini par se rendre quand je lui a.i proposé
de soumettre ia chose à votre jugement.
LE PAPE PIE. -Je suis prêt à vous écouter.
ORIAN. - Par où commencer, Orso? Mais je !:'ais
ce que notre Père décidera. C'est absurde de nous avoir
amenés ici.
ORSO. - Père, il a vingt-huit ans et je n'ai qu'un an
de moins que lui.

LE PÈRE HUMILIÉ

Mais il est plus sage que moi, les chevaux et les armes
sont plus mon affaire que les livres.
ORIAN. - Vraiment, ce qu'il dit est si bête qu'il vaut
mieux ne pas y répondre.
ORSO. - C'est lui qui m'a ramené à vous, Père, quand
je m'égarais tristement.
ORIAN. - Non pas moi, Orso, mais la grâce de Dieu,
et les prières de notre mère, et le bon sang qui coule
dans tes veines.
ORSO. - Père, il est mon aîné, regardez-le! Il est
grand. Je l'aime, je l'admire.
C'est à lui de décider tout, et moi, je le suis où il va.
Dieu m'a tout disposé pour être son frère, le second
avec lui, ce qui était en plus quand on l'a fait. Pour l'aider,
pour l'aimer, pour faire ce qu'il me dit ; et non pas pour
prendre ce qui est à lui et pour lui causer aucune peine.
LE PAPE PIE. - Je sais que tu es un bon enfant,
mon Orso.
ORSO. -Alors est-ce que je vais lui prendre la femme
qu'il aime?
ORIAN. - Père, n'écoutez pas ce qu'il dit.
ORSO. - Ah, j'ai eu bien dÙ mal à lui arracher cet
aveu. Je le voyais si sombre et si fermé. Et je sais qu'elle
l'aime aussi.
ORI~. - C'est triste d'entendre de telles sottises.
LE PAPE PIE. - ;Est-ce vrai, Orian? Eh quoi, mes
enfants, êtes-vous si grands déjà, il me semble que je vous
vois tout petits encore. Voilà que vous voulez prendre
femme et le vieux Père ne vous suffit plus !
ORSO. - Si fait, Saint Père, nous du moins nous serons
toujours avec vous.

�LA NOUVELLE REVUE FRA,'&lt;ÇAISE

ORIAN. - Père, voici ce qu'il en est et je vais tout
vous expliquer.
Cet Orso que vous voyez s'est follement épris d'une
certaine personne.
Et parce qu'il n'osait pas lui parler, c'est moi qu'il a
chargé de lui faire part de ses sentiments.
A quoi j'ai par faiblesse et plus follement encore,
consenti.
ORSO. - Je me le reproche, Orian. C'est un tort
que je t'ai fait d'avance.
J'aurais dû savoir qu'où va mon cœur, là le tien doit
être aussi.
ORIAN. - C'était -à cette fête que donnait le Prince
Wronsky. J'ai donc... J'ai parlé avec cette jeune fille.
Ah, j'étais trop orgueille11x aussi, trop dur, trop sûr
de moi-même ! Tout œla qu'il y avait en moi et que je
ne connaissais pas à mesure qu'elle parlait, tout cela qui
fournissait en moi comme de la musique !
Il ne fallait pas que la vie fût si facile pour moi, il y
a quelqu'un qui s'est chargé d'y mettre bon ordre l
Ce n'est pas drôle qu'à la vue de ce beau visage, sans
que je sache comment, il y ait quelque chose en moi qui
se soit mis à chanter, de si triste, de si enivrant, de si
amer?
Toute une partie de moi-même dont je croyais qu'elle
n'existait pas, parce que j'étais occupé ailleurs et que je
n'y pensais pas. Ah! Dieu! Elle existe, elle vit terriblement! Oui. Je n'ai pas une année de plus que mon âge!
Et ce qu'elle m'a dit (cette personne dont je parle),
je ne peux plus l'ôter de ma pensée.
J'y arriverai cependant.

LE PÈRE HUMILIÉ

LE PAPE PIE. - Oui, il faut y arriver.
ORIAN. - L'entretien que nous avons eu, je voulais
le garder pour moi. Je voulais me taire, fuir.
C'est lui qui ne m'a point laissé de repos et qui m'a
forcé de tont lui dire. Du moins je ne serai pas un traître
avec lui.
ORSO. - Et moi je n'en serai pas un avec toi.
Père, délivrez-le de ces scrupules bêtes.
Est-ce qu'il croit vraiment qu'il va me forcer à épouser
cette pœoonne qui l'aime et ne m'aime pas ?
ORIAN. - Elle t'aimera, Orso.
ORSO. - E st-ce que je te prendrai ce qui est à toi ?
Est-ce que je ferai le bonheur de ma vie de ce qui serait
le malheur de la tie'nne ?
Ce n'est pas làcequenous noussommesjuré,mongrandl
Ce ne serait pas la peine d'être frères si nous n'étions en ·
même temps de si bons amis..
ORIAN. -Tout ce que tu dis, Orso, je pourrais le dire
aussi bien.
ORSO. - Mais ce n'est pas moi qu'elle aime, bon Dieu l
C'est toi, elle a raison! Ce n'est pas un sacrifice que je te
fais!
Quant à moi, je suis un soldat, est-ce que je vais fonder
une famille, c'est ridicule 1
Pour quatre jours peut-être que j'ai la compagnie
de tous mes membres J Car·nn temps a l'air de s'approcher
qci ne promet pas l'âge de Mathusalem à l'espèce d'homme
que je suis!
LE PAPE PIE. - Cette jeune fille n'a-t-elle pas d'yeux
pour faire son choix elle-même entre vous deux ?
ORIAN. - Précisément elle n'en a pas.

�LE PÈRE HUMILIÉ

588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAPE PIE. -Aveugle! C'est la fille du Comte de
Coûfontaine ?
ORIAN. - L'Ambassadeur de France, oui.
LE PAPE PIE. - Il y a une tradition que jadis une
demoiselle de Coûfontaine a sauvé Notre prédécesseur.
ORIAN. - Je ne sais.
LE PAPE PIE. - Vous sav\z que son père est Notre
ennemi, en secrète union avec tous Nos persécuteurs?
ORIAN. - Je ne veux rien savoir de cet homme.
LE PAPE PIE. - Et que la mère est née Juive, et
que l'enfant sans doute a été élevée dans la haine du
Christ?
ORIAN. - Saint Père, elle est a"."eugle.
LE PAPE PIE. - Et vous qui voyez, c'est une
aveugle que vous voulez prendre pour épouse ?
ORSO. - Comment essayer de m'expliquer? Il ne
faudrait pas avoir d'honneur! Cette faiblesse qui me
donne un droit sur elle, un devoir sur elle ! Il y a quelque
chose en moi dont je sentais·qu'elle ne pouvait se passer.
Ces yeux où il n'y a pas besoin qu'il se forme une image
pour qu'ils me voient.
ORIAN. - :Vous entendez ce qu'il dit.
LE PAPE PIE. - Et que dis-tu toi-même?
ORIAN. - Père, que faire? Ce n'est pas ma faute!
Tant qu'on n'aura pas trouvé autre chose que les femmes
pour en être les enfants, jusque-là sur un cœur d'homme
elle conserveront leur droit et leur empire.
Qui serait resté insensible en la voyant ainsi chancelante
et aveugle et perdue au milieu de ténèbres irrémédiables,
et appelant, et me tendant les bras !
La première personne en cette vie qui m'appelle et qui

589

s'adresse à moi ·! Comme quelqu'un de plus faible et
cependant de plus fort,
Ce visage à la fois absent et nécessaire avec une délicieuse autorité 1
Ainsi l'homme après un long exil qui retrouve le pays
natal, et qui, le cœur battant, sous le profond voile de la
nuit, reconnaît que c'est la patrie qui est là !
LE PAPE PIE. - Nous n'avons pas de vraie patrie
ici-bas.
ORIAN. - Père, nous ne faisons rien sans vous. Tous
les deux en même temps nous avons trouvé cette chose
que nous ne cherchions pas.
Père, nous vous l'amenons, dites-le nous! que faut-il
que nous fassions de notre petite sœur ?
LE PAPE PIE. - Est-ce un conseil que vous me
demandez, enfants? Car je ne puis sonder vos cœurs,
Et vous savez que le mariage est un sacrement, dont
l'époux et l'épouse sont les seuls ministres.
ORIAN. - Conseillez-nous.
LE PAPE PIE. - Dans tout ce que vous dites je ne
vois que la passion et les sens et aucun esprit de prudence
et de crainte de Dieu.
Cette jeune fille vous a plu et vous ne voyez rien autre.
Mais le mariage n'est point le plaisir, c'est le sacrifice
du plaisir, c'est l'étude de deux âxnes qui pour toujours
désormais et pour une fin hors d'elles-mêmes,
Auront à se contenter l'une de l'autre.
C'est une grande affaire et qui mérite réflexion et le
conseil de plus anciens, comme la fondation d'une ville,
Cette maison fermée au milieu de qui jadis on conservait
le feu et l'eau.

�590

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Père, si l'on réfiéchissai1, il n'y aurait
pas beaucoup de mariages au monde et beaucoup de
villes.
LE PAPE PIE. - Voilà le militaire qui mène tout
tambour battant !
ORSO. - Père, ce ne sont pas des vieillards qui se
marient, ce sont des jeunes gens.
LE PAPE PIE. -Ainsi, s'il n'y avait point cette crainte
de faire de la peine à ton frère,
Ce ne seraient point Nos conseils qui t'arrêteraient ?
ORSO. - Il me faudrait un ordre positif. Autrement
ce n'est pas vous qui vous mariez, c'est moi, pauvre petit
bonhomme!
Et qui endure les conséquences.
LE PAPE PIE. - Et que cette jeune fille net'aime pas,
ce n'est point cela non plus qui t'arrêterait ? Allons,
n'hésite pas, sois franc.
ORSO. - Père, vous le voulez, eh bien, pour dire la
vérité, non, ce n'est point cela qui m'arrêterait.
Puisque je l'aime, pourquoi ne m'aimerait-elle pas ?
Puisque je suis capable de la prendre en mains, pourquoi
ne la prendrais-je pas ?
Cela arrêterait Orian, parce qu'il n'est pas assez patient
et assez simple.
Il n'y a rien à quoi on n'arrive avec de la patience et
de la douceur et de la sympathie, et un peu d'autorité,
et un certain savoir-faire.
LE PAPE PIE. - Cette mère qui ne verra pas ses
enfant5.
ORSO. - Eux-mêmes la verront.
L~PAPE PIE. - Et cette famille que tu connais, ce

LE PÈRE HUMIUÉ

père et cette mère qui sont les siens, ce n'est pas cela non
plus à quoi tu fais attention ?
ORSO. - J'aimerais mieux que la fille ne fût pas
aveugle et que la famine ne fût pas borgne, mais qu'y
puis-je ?
Quand on livre bataille on ne choisit pas toujours le
lieu et l'heure. Quand on construit une ville, on n'est pas
sûr que le chemin de fer y passera.
Ce ne sont pas les difficultés qui arrêtent un homme de

cœu.r.
Celui-là est incapable de quoi que ce soit qui n'a pas.
en lui un certain sentiment de la nécessité.
LE PAPE PIE. - La jeune fille est riche et tu es
pauvre 1
ORSO. - Tant mieux pour la ville que nous allons.
construire 1
Sa fortune ne sera jamais aussi grande que l'usage que
je saurai en faire.
LE PAPE PIE. - Mais tu ne construiras rien du tout r
puisque c'est ton frère qui va épouser celle que tu aimes-..
ORSO. - Voilà ce qu'il faut lui enjoindre positivement.
LE PAPE PIE. -Et tu ne mourras point de douleur ?
ORSO. - Je ne mourrai que si on me casse la tête et it
y faudra un bon coup.
Ce n'est pas une petite fille qui privera d'un officier
les armées de la Sainte Eglise.
LE PAPE PIE. - Orian, qc e pouvons-nous contre cet
homme résolu ? Il n 'y a qu'à lui laisser le chemin libre.
ORIAN. - Je .n'attendais pa:&gt; de votre sagesse un
autre avis.
LE PAPE PIE. - Pàuvre enfant, tu l'aimes trop~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Toi qui étais si fier de ta force, quand la main de Dieu se
retire, vois ce qu'une simple créature peut sur nous.
ORSO. - Et c'est parce qu'il l'aime trop que vous
lui dites de ne pas l'épouser ?
LE PAPE PIE. - Ce n'est pas parce qu'il l'aime trop,
mais parce qu'il ne l'aime pas assez.
ORSO. - Je ne vous entends pas.
LE PAPE PIE. - Ce n'est pas aimer quelqu'un que
'
de ne pas lui donner ce qu'on a en soi de meilleur.
ORSO. - Et qu'y a-t-il de meilleur que l'amour également rendu?
LE PAPE PIE. - Ce qu'elle aime, ce n'est pas cet
Orian qui est mon fils et que je connais seul.
ORIAN. - Point celui-là, mon père, mais un autre qui
est bien fort 1
LE PAPE PIE. -Je le sais, pauvre enfant 1
ORSO. - Ainsi, pour tout le bien que je lui dois, la
peine que l'on puisse lui faire la plus grande,
Vous voulez que ce soit moi qui la lui fasse ! La chose
qui est la plus précieuse,
Que ce soit moi qui la lui prenne !
ORIAN. - C'est moi seul, Orso, qui te le demande.
ORSO. - Je ne t'écouterai pas.
ORIAN. - A qui d'autre confierai-je ce qui m'est le
- plus cher au monde ?
ORSO. - Manque à celle-là qui t'appelle et qui n'a
que toi au monde !
ORIAN. -Où tu es je ne suis pas absent.
ORSO. - A décevoir son cœur ses ténèbres ne sont pas
assez grandes.
ORIAN. - Cesse, Orso, tu me fais mal.

LE PÈRE -HUMILIÉ

,

593

ORSO. - Mais il faut que tu l'épouses.
ORIAN. - Notre père me donne un autre conseil.
ORSO. - Te laisses-tu ainsi dépouiller de ce qui est
à toi?
ORIAN. - Orso, si je l'épousais, il n'y a point de mesure
possible entre nous ;
Ce qu'elle demande, je ne peux le lui donner,
C'est mon âme qu'elle demande et je ne peux absolument
pas la lui donner,
Moi-même ne la possédant pas.
ORSO. - Et moi, père, quel conseil me donnez-vous?
LE PAPE PIE. - Ne viens-tu pas de Nous dire que tu
n'avais besoin d'aucun ?
ORSO, à Orian. - Je ne puis te faire ce tort.
ORIAN. - Aucun tort. Sois à cette âme obscure le
guide que je ne puis pas être.
De moi ce n'est pas la lumière qu'elle demande, c'est
sa nuit qu'elle voudrait me partager.
Ce n'est pas un tort que tu me fais
A moi de m'interdire ces ténèbres, à elle de lui donner
la lumière, si tu le peux, - la cruelle lumière !
LE PAPE PIE. - La lumière n'est pas cruelle.
ORSO. -Adieu, Père ! (Il lui baise la main.) -Adieu,
Orian.
Il sort.
Silence.
LE PAPE PIE. - Mon fils, il ne faut pas m'en vouloir.
II Y a assez de gens qui me haïssent sans toi.
ORIAN. - Père, je ne vous en veux pas.
LE PAPE PIE. - Dis-moi, c'est donc si fort, ces
attachements de la terre ?

�LA NOUVELLE REV-UE FRANÇAISE

594
ORIAN. _ Je vois une face qui se tourne vers la
mienne, un beau visage, père, un pauwe visage qui ne

voit pas!
LE PAPE PIE. - Il te verra plus tard.
ORIAN._ J'entends une voix qui dit: Orian1 ne me
reconnais-tu pas?
- .
LE PAPE PIE. - Il faut lui fermer tes oreilles,
ORIAN. - Je revois de nouveau cet te expression
qu'elle avait, la joie peu à peu qui devi:nt plus forte ~ue
le doute, ce mélange si touchant de désir et de confusion
et d'e dignité virginale !
LE PAPE PIE. - -Sois fort !
ORIAN. - Je vois cette tête qui fléchit, j:entends,cette
voix qui dit tout bas: Orian! E t de nouveau., - de nouveau_ si bas-- qu'on peut à peine l'entendre...
Silence.
LE PAPE PIE. - Pleure, mon enfant, cela te fera du
bien.
ORIAN. - Je ne pleure pas.
LE PAPE PIE.-Pardonne-moi si je t'ai parlé,non en
mon nom, mais au nùm de ce qu'il y a de plus profond en
toi.
Bientôt le vieillard importun n'est plus. ·
Reste avec moi du moins, toi, mon fils préféré, à cette
heure de la tribulation et du dépouillement qui approche.
Reste avec moi à cette heure où tous vont me répudier.
o RIAN. _ Je- reste avec vous. J'ai foi en vous. Je
crois que ce que vous me conseillez est b.ien.
.
LE PAPE PIE. - Est-ce moi seul qw te conseille?
ORIAN. -Ah, votre voix n'aurait pas tant d'empire,

LE PÈRE HUMILIÉ

595

elle ne m'obligerait p as à de tels sacrifices, si elle ne
répondait à ce qu'il y a de plus fort en un homme,
A ~e~te :ho~e que j'ai à faire et pour laquelle je sais
que J a.J éte mis· au monde, à cette chose qui l'a obligé
à n aître, ~ ce~te chose en un homme la plus forte qui
demande 1 action et non pas le bonheur :
Il ne-me reste qu'à la connaître.
LE PAPE PIE. -Est-ce que Dieu n'est pas une réalité
pour toi?
ORIAN. - Dois-je marcher vers lui directement?
LE PAPE PIE. ~ Tu n'iras pas avec Dieu avant d'être
débarrassé de ce que tu dois aux hommes.
Orian, donn~leur la lumière ! Il n'y a pas qu'une
aveûgle au monde.
Pour celui qui sait" ce que c'est que la lumière et qui la
voit, est-ce qu'il n'est pas responsable de ·ces ténèbres
où sont tant de pauvres âmes autour de lui ef comment en
soutenir la p ensée ?
Orian, mon fils, ce que je n'ai pu faire, fais-le! toi qui
n'as pas ce trône où je.suis attaché pour mieux entendre
le cri désespéré de toute laitette ! c~ supplice d'être attaché
pendant que toute la terre souffre et qu'on sait qu'on a en
soi le salut ! toi qui n 'as·pas ce vêtement devant lequel
par la malice du diable tous les cœurs reculent et se resserrent l
Parle-leur, toi qui sais leur langage, qui n'es un étranger
à aucun repli de leur nature !

Fais-leur comprendre qu'ils n'ont d'autre devoir au
monde que la joie !
La Joie que Nous connaissons, la joie que Nous avons
été chargé de leur donner, fais-leur comprendre ··que ce

�597

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'est pas un mot vague, un insipide lieu commun de
sacristie,
Mais une horrible, une superbe, une absurde, une éblouissante, une poignante réalité, et que tout le reste n'est
rien auprès,
Quelque chose d'humble et de matériel et de poignant,
comme le pain quel' on désire, comme le vin qu'ils trouvent
si bon, comme l'eau qui fait mourir si on ne vous en
donne, comme le feu qui brûle, comme la voix qui ressuscite les morts 1
Mon âme est avec la tienne, mon fils! Fais-leur comprendre cela, Orian !
LE FRÈRE MINEUR, est là depuis un moment. - Il
y a à la porte du couvent toute une compagnie de dames
et de cavaliers, la femme et la fille de l'Ambassadeur de
France, je crois,
(A Orian) Et il y a avec eux le signor Orso qui dit que
vous veniez.
ORIAN. - Je ne puis.
LE FRÈRE MINEUR. - Il m'a bien recommandé
d'insister et désire absolument que vous veniez.
Silence.

ORIAN. - Non, je ne puis pas. Dites-leur que je ne
puis pas.
(A suivre)

PAUL CLAUDEL.

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
LE ROMAN DE L'AVENTURE
Il ne serait pas très juste de- parler, pour quelques bons
romans d'aventures récents, d'une renaissance. On a toujours
aimé les récits de ce genre, parce qu'on y trouve l'essentiel du roman, qui est de conter une histoire neuve.
Ceux qui réfléchissent sur leurs lectures reconnaissent
ensuite que cette histoire neuve était très vieille, et
d'avoir paru neuve n'en prenait que plus de valeur. Il est
certain que le roman d'aventures a récrit l'Odyssée ou Robinson au moins autant de fois que le roman psychologique a
récrit Manon ou Madame Bovary. Ces récritures, qui peuvent
être bonnes, médiocres ou mauvaises, c'est la vie même de
l'art, comme les variations sur les thèmes du temple grec ou
de la cathédrale. Et mettre à nu ces thèmes, apercevoir ce
permanent, c'est la vie même de la critique.
Le public à goûté les deux premiers romans de M. Pierre
Benoît, Kœnigsmark et l'Atlantide. D'autre part l' Edition
Française illustrée publie, sous une forme artistique, avec
d'excellents bois de Daragnès, une Collection littéraire des
romans d'aventures qu'inaugure avec une traduction de
!'Etonnante vie du colonel Jack, de de Foë, le Maître du
Navire, de M. Louis Chadourne.
Tout cela fait une lecture agréable. Je ne méconnais
pas ce qui s'y trouve d'original et d'inattendu, ce qui en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait de vrais romans d'aventures. Pourtant je me trouve
plutôt disposé à y chercher des similitudes, tout simplement
parce que des similitudes offrent un meilleur terrain pour
filtrer et clarifier des idées. De ces similitudes je retiendrai
deux, l'une entre les deux romans de M. Benoît , l'autre
entre l'Atlantide de M. Benoit et le roman de M. Chadourne,
et j'essaierai d'en ttirer des conclu~ions.

* **
M. Benoît doit une RB,I;.tie ,de sop. ,5,qccès à l'aisance de sa
narration, à la fluidité ingénieuse de ses tableaux successifs,
à la so-uple solidité de sa composition, à des qualités techniques et à une certaine présence ou virtualité de romancinéma. Mais fout cela, et la suite plus ou moins imprévue des
aventures, ce sont les moyens d'un roman, ce n'est pas son
essence ni son noyau. Or, les deux romans de M. Benoît
racontent des histoires différentes, dénouent des écheveaux:
originaux, mais il les racontent et les dénouent ~utour du
même noyau.
Le centre de Kœnigsmark c'est la gt"ande--duchesse Aurore
de Lautenbourg, et ·Ie centre de l'Atlantide c'est la princesse
Antinea. Toutes deux, également ·belles bien -entendu, diffèrent apparemment beaucoup dans leur chair : Aurore est
une Russe qui fait à Vignerte dans la manière d'Astiné
Aravian à Sture! le récit de ses aventures aristocratiques,
décousues, pittoresques et savoureuses, et à qui ces av-entures
de jeunesse ont donné le dégoût de l'homme, de sorte qu'elle
est pour bien dire, ou plutôt pour ainsi dire, vierge. Bien au
contraire, l'Antinea del' Atlantide -est une sol'te de Sémiramis
ou de Catherine II da ns la sensuailité saharienne et terrible
de qui tient garnison un officier fréquemment r.enouvelé,
happé pour l'amour et la mort par cette fosse de fourmilion qui s'ouvre fabuleusement dans il e désert rouge. Pour·,t;ant, quelles que soient les différences •plastiques et sensuelles

RÉFLEX.IO~S SU.R LA LITDÉRATURE

599

.entre la fille des neiges et la fille du soleil, on a vite lait .de
les '1'econnattI:e l'une et l'autr.e et de les .classer comme les
amants d'An:tinea dans la même salle circulai.te de ,mar.bxe
et r.sous la même armure d'orichalque. M. Pierte Benoît
est un -poète, U'aute.ur de .Diadumène ; ces deux fe=es
appartiennent 11u monde des poè.te,g plus qu'au monde des
hommes. Nous:œconnaissons en·elles de somptueuses.figures
Tomantiques:etsymbolistes, sous J.es,bijowc et lesy.erui:: de,qui
on trouve moins d"C aha:ir que demar.bre, celle que schématise
en lignes de diamant !':Hérodiade de Mallarmé, ,celle que
Villiers ne s'est point lassé de produire en Elen ou .Morgane
ou Tullia Fabriana. Il est vrai que dans SalammM le -génie
de Flaubert a .réussi à eu Jaire cadrer la .forme passiv.e
avec le type vivant et durable de la lemme d'Orient.
Et je ne -méconnais pas la souplesse .i:Ittelligente avec
laquelle M. Benoit sait animer de v.rais .feuillages dans
l'air autour de la -figure .d'Aurore. iEt comme M. Benoît
·e st un artiste .adroit, tout cela 1demeure fort acceJ&gt;table.
Mais enfin reste ceci qu'.il. 'Y au ·milieu de ses .d eux .i:omans, et
peut-être de son ·. imagination poétique et roman.tique, une
image artificielle et belle de l'éternel féminin, autour de
laquelle se déroule l'aventure.
Cette Temarque, dira,t-on., que des tomans, .fussent- ils
d'aventure, s·e développent autour d'une femme, ou plutôt
d'un homme ou d~une±emmeet delawieille aventure amoureuse, -ne va peut-.être ·pas très loin. Saurait-il ,y avoir
d'autre roman que .cela. &lt;? Le :mot .roman pour ,vous-signifie
un in-18 qu'ilfau:t &lt;roupe:r., lire,·parce qu.e'lire les romaD:Snou'Veaux est, comme la cigarette, une habitude prise depuis la
Bibliothèque Ro-se et le Jules Veme:annuel. rAvec..ces pages
vous bâtissez des châteaux de cartes d'idées comme avec la
inmée d-e la cigarette vous fait.es monter des cercles couleur
de rê:ve ; mais dans le langage populaire, ,qui est le vrai,
roman ne signifie pas .essentiellement un in-18, :il signifie

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une histoire d'amour intéressante, et, pour la concierge,
s'applique aussi bien à celle qui se passe au sixième de son
immeuble qu'à celle qui se déroule dans le rez-de-chaussée
de son journal. Il y a quelques années, l'Eclai1' publiait
des réponses de soldats à des questions d'histoire posées
par leur capitaine (le journaliste qui les trouvait absurdes
ne révélait que sa propre absurdité). Interrogé : « Qu'est-ce
que l'Algérie ? » Dumanet avait répondu : « C'est où il y a des
zouaves. • Un roman, en français, c'est où il y a de l'amour.
Ne vous étonnez pas que M. Benoît ait écrit des romans en
français.
Entendu. Mais notez - et c'est là que je voulais en venir
- que dans les romans d'aventures, qui forment jusqu'ici
un genre réel, ordonné, abondant, avec sa manière, ses
limites et ses lois propres, l'amour ne tient jamais aucune
place, sinon par hasard et très épisodique et banale. Le roman
d'aventures exctut l'amour comme la tragédie classique
excluait le personnage d'un mari trompé. Aussi, dans un
certain français, n'est-ce pas un roman, pas plus que les
Provinciales n'étaient un pamphlet pour le juré de PaulLouis Courier. Etant gamin, je demandai, un dimanche, à
la vieille demoiselle qui tenait la bibliothèque paroissiale
un roman de Jules Verne. Elle était entourée de quelques
assistantes, consœurs en sainte Catherine, qui se mirent à
rire, et leur chef me déclara : «Je vais vous donner un livre
de Jules Verne, mais si c'était un roman je ne vous le donnerais pas. » Telle une _cigarette en chocolat n'est pas une cigarette. Je fus humilié_d'avoir été surpris en flagrant délit Ae
folie des grandeurs, ne me doutant pas que j'utiliserais
beaucoup plus tard la leçon de sémantique de l'académie
en jupons.
Précisément, dira-t-on, leur meilleur public, les romans
d'aventures le trouvent chez les enfants et les adolescents.
L'intérêt et les convenances commandent aux auteurs de

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

601

faire voyager leurs héros dans tous les mondes possibles,
excepté dans le pays du Tendre. Et les romans d'aventures
sont tout à fait adaptés à la mesure de ce public. Aussi ce
genre de production reste-t-il ordinairement dans certaines
limbes et s'oublie-t-il avec la culotte courte. Peu de livres
qui aient fait passer autant d'heures délicieuses que les
Aventures de Jean-Paul Choppart et celles de Robert Robert.
Et qui connaît Louis Desnoyers? D'ailleurs quand il a voulu
écrire des u romans», ces romans n'ont rien valu. Jules Verne
fut candidat à l'Académie française, et, comme un :écrivain
pour enfants n'entre pas plus à l'Académie qu'un tailleur
pour enfants n'obtient la renommée de Faquin, les gardiens de la tradition verte jugèrent cette candidature aussi
fantaisiste que l'eût été celle du comédien Molière sous
Louis X.IV, que l'ont été celles de Baudelaire et de Paul
Fort. Si les romans d'aventures sont des romans sans amour,
ce n'est pas une question de genre, c'est une question de
public.
Il y a là quelque chose de vrai, mais qui s'applique surtout à la France où le développement du roman d'aventures
est en effet resté médiocre. Cependant voici des faits qui nous
montrent la question plus complexe. Le vrai roman français, le roman d'analyse, a toujours répugné à incorporer
l'aventure à ses études humaines.-Il y a eu toute une période
de notre histoire littéraire où le roman d'aventures a été en
même temps roman d'amour: c'est l'époque des romans du
cycle breton, et, à la limite, du Roman de la Rose : cela n'a
rien produit de bon.- Enfin il y_a un pays où.le roman d'aventures est un genre vivace, puissant, enraciné en pleine humanité et qui a donné des chefs-d'œuvre. C'est l'Angleterre. Or,
le roman d'aventures anglais est toujours absolument sans
amour.
Ce roman anglais d'aventures est fondé par un des livres
capitaux de la race anglo-saxonne etde la littétature d'Occi-

�602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•dent, Robinson Crusoé. Robinson :met àJ'origine du roman
.cl.' aventures cett.e :sorte de cristal, de.miel sans .cire, de schématisme pur que le Cid installe à la.naissance de la tragédie
classique ou la Prinr,esst de Clèv,rs au :prinaipe du xoman
d'analyse. Deux éléments: le désir de l'a.venture, puis l'aventure elle-même, sous·sa forme la -plus extraordinaire, la plus
neuve pour un homme animal politique, .la plus -purement
~nture: la solitude. L'hyperbole de l'aventure est réalisée
par une économie hyperbolique de moy.ens, etc' est soutenu
par la vigueur même de son -sujet que de Foë a -pu, comme
!l'auteur du Cid et de 1a Prinusse, ,écrme :son che:f-d'œuvre.
Tel qu'il e!it :fondé ici par le romancier anglais., le roman
d'aventu~es est le Toman de llén~e, de l'intelligence utile
et de l'action, et c'est ainsi d'ailleurs que les Grecs l'avaient
compris dans l'Odyssée. L'Od;yssée, que Bérard _a reliée si
maitériellement à l'idée i:haJassoci:a;tique, est comme Robinson
le livre d'un peuple de =arins, de aol:onisate.urs et qui obéit
exactement aux mêmes lois. Un héros amoureux y serait
ridicule. Sur un tel métal toute faiblesse, -toute avance délicate d'amour parait rouille, énerve l'œuvre d'art dans la
même mesure et pour les mêmes raisons que le héros, Virgile nous l'apprend à ses dépens. Le sujet de Rob:inson
excluait autommiquement l'amour, et c'est pourquoi aussi
il réalisait automatiquement l'eau-mère du ·roman d'aventures. Mais 1e cr;ois bien qu'un romancier français n'aurait
pas résisté à l'idée de rfaire de V endr.edi une sauvagesse.
Comme l'Odyssée, Rabinson est écrit pour une race, non
rpour run public, s'imprime 1,ur l'homme dès qu'il sait lire et
l'intéresse encore quand •il .n'est .plus qu'un des vieillards
spectateurs du Ludi pro patri,a. Et l'auteur de .Mozl
Flanders et de Roxana n'écrit pas seulement comme celu
d' Hector Servadac pour les enfants. Il sait créer .des
femmes vivantes, touchantes, .amoureuses, mais elles
demeurent dans le gynécée littéraire. Considérez mainte-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

nant l'autre Anglo-Sa.xon qui a été, :sur une autre voie, à la
plus admirable limite du roman d'aventures, Edgar Poe.
Lui, qui a dessiné quelques-unes des plus pures et musicales
figures de femmes qui soient, se fût gardé de les placer dans
le Scarabée d'or et Gordon Pym. L'aventure et l'amour
rehennentchezluisur leurs plans sans communication toute
leur pureté de diamant.
Wells .nous instruit mieux encore. Qn l'a appelé le Jules
Verne anglais, alors qu'il y a entre Jules Verne et Jui la
différence d'une imagination ingénieuse à un art véritable
créateur de vie. \Vells a-écrit des romans d'aventures et des
romans d'analyse. Autant dans ceu.."C-ci il met en scène joliment et profondément l'amour, autant il l'exclut rigoureusement de cea:x-là. Chez ce romancier si parfaitement intelligent il ya une sciencei:rès sûre des lois organiques qui constituent les genres. Aussi l'Amour et M. Lewisham est•il un
chef-d'œuvre, et les P remiers Hommes dans la Lune un autre
chef-d'œuwe. Le public français a.fait surtout un succès à
des imaginations --pittoresques comme la Gi1erre des Mondes,
et l'on ouvre les Premiers Hommes avec une défiance instinctive contre un sujet épuisé depuis Cyrano et même Arioste
jusqu'à Jules Verne. C'est-pourtant ce que Wells a écrit de
plus vivant comme caractère, de plus adroit comme construction, de plus .in._telligent comme •résonnance de pensée. J'ai
employé le mot caractère au singulier, car Cavor est le seul
qu'il y ait dans le roman, et singulièrement ai:tirant parce
qu'il appartient à la lignée morale de Robinson. L'aventure
de Robinson, nous la voyons, chez ce savant opiniâtre et
bourru, transférée sur le terrain de la découverte scientifique comme les héros de la mythologie grecque dans le ciel
étoilé; elle y prend une valeur, un éclat, un orient admirables.
L'amour ne tient pas plus de place dans les romans où
Stevenson a condensé en poête toute l'âme de l'aventure, et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faut-il rappeler qu'il est pareillement absent de l'œuvre où
toute la race anglo-saxonne a reconnu pendant vingt ans
son âme d'énergie aventureuse, celle de Rudyard Kipling ?
Voilà donc un trait constant du roman d'aventures et
fort naturel, puisque le roman d'aventures est par excelle~ce
le roman de l'action et le roman d'analyse le roman de la
passion. La passion n'est introduite dans le roman del'action
que comme élément de détente ou de comique. On admet
parfaitement que le vaisseau de l'aventure porte son poltron
innocent et passif, son Toussaint Lavenette. Il pourrait
porter aussi son amoureux. On attend Dulcinée autour de
don Quichotte alors qu'on ne saurait imaginer une Dulcinée
sérieuse de Robinson et de Cavor. Or, les officiers français
qui dans les deux romans de M. Benoît représentent l'aventure vont bien à l'aventure pour des Dulcinées. L'aventure
française, contrairement à l'aventure anglaise, se présente
avec I'odor di femina, plus qu'avec celle de !;embrun et du
large. Aussi garde-t-elle quelque chose d'artificiel, et nous
vérifions ici à la manière de Brunetière, une bonne loi
des genres.
M. André Beaunier, étudiant récemment dans la Revue
des Deux Mondes les romans de M. Benoît, intitulait son
article: Une Renaissance du roman romanesque. Et je ne sais
pas si le roman romanesque était si mort que cela, puisque
M. Marcel Prévost, qui écrit encore, ·avait déjà prétendu le
faire renaître d'une mort peut-être aussi hypothétique.
Mais enfin c'est bien cela: les romans de M. Benoît sont
moins des romans d'aventures que des romans romanesques,
et tout roman d'aventures traité par un Français tendra
au roman romanesque.
Le roman romanesque n'est d'ailleurs pas très facile à
définir. Pratiquement, c'est le roman qui satisfait l'esprit
romanesque, c'est-à-dire imagine et fait imaginer l'amour
non colllme venu d'un intérieur et mêlé à la trame ordinaire

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

605

de la vie, mais descendu par un vol inattendu de la destinée,
et prenant une figure extraordinaire et lyrique. L' Amadis de
Gaule et les romans de Mlle de Scudéry sont des romans
romanesques, et le Roman d'un feune homme pauvre ou
l' Abbé Constantin pareillement, les romans romanesques
d'une société d'argent. Don Quichotte parodie le roman
romanesque et Madame Bovary de même.
Le roman romanesque a pour clientèle des femmes à
l'imagination faible et à la vie froissée, des Emma Bovary.
Il a pu rencontrer, avec les Amadis, avec Madeleine de
Scudéry, avec nos auteurs de roman-feuilleton, d'immenses
succès de lecture, il est toujours demeuré en dehors de l'art.
D'autre part le romanesque, c'est-à-dire un certain arrangement inattendu des événements analogue à celui qui est
requis au théâtre, figure comme élément secondaire et utile
dans le roman normal, ne disparaît même pas du roman que
le réalisme construit contre le romanesque, comme Adam
Bede ou l'Education sentimentale. Tout roman sur l'amour,
en tant qu'il montre l'amour tourmenté ou empêché, implique
du romanesque, tout roman sur la vie, en tant qu'il la montre
froissée ou accidentée, implique du romanesque. Si le roman
d'aventures anglais nous paraît appartenir à une nature
vraiment différente du romanesque, c'est que, mis en
présence des circonstances les plus extraordinaires, ses
héros demeurent tendus uniquement vers l'action ; leur
représentation est, pour varier une expression bergsonienne,
superposable à l'action. Or, le romanesque prend sa source
dans un exercice de l'imagination, un débordement de la
représentation, un reflux ou uneécumede l'action impossible
ou empêchée.
Il semble donc qu'à la différence du roman d'aventures
anglais qui demeure uniquement, aisément, naturellement sur
le plan de l'aventure, les Français entendent par roman
d'aventures une fusion ou, comme disent les philologues, une

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contamination de l'aventure et clti romanesque. Cela est
lié à l'être même de notre race: il fallait la guerre pour que
la Vie Parisienne connût ce fabuleux succès que ne lui
pouvaient même. assurer autrefois les hommes d'esprit.
groupés autour de Marcelin; et les femmes d'Hérouard,
-collées dans tous les bureaux de compagnie et toutes les
guitounes d'officiers, sont devenues l'art propre aux tranchées
françaises, comme les rennes, les bœufs sauvages, et les
mammouths peints. ou gravés au trait étaient l'art propre
d'une civilisation troglodyte plus ancienne. Le romanesque
a fructifié sur cette·aventure de cinq ans comme sur son
terreau naturel et il prendra bien d'autres fonnes que les
romans de M. Benoît. N'imaginezTVous pas M. Jean Giraudoux nous donnant un roman romanesque pur qui exclûrait
l'aventure aussi rigoureusement que le roman d'aventures
anglais exclut le romanesque ?
N'oublions pas que l'année même qui précéda la guerre
on appelait une renaissance du roman d'aventures. Les
lecteurs de la Nouvelle Rwiw Française se souviennent de
l'article publié sous ce titre par Jacques Rivière, et ils se
souviennent du Grand MeauJnes. Or, le Grand Meaulnes
reste aujourd'hui et restera peut-être longtemps encore le
-chef-d'œuvre de l'art que comporte le roman d'aventures
conçu à la française, c'est-à-dire le roman romanesque
d'aventures ou le roman de l'aventure romanesque. Alain
Fournier s'était placé avec un art parfait au fil de certaines nécessités. D'abord il avaft compris que J'aventure
romanesque n'est purement belle que dans un milieu d'enfants : un enfant romanesque est poétique ; une vieille
&lt;lemoiselle romanesque ne l'est pas, et Bélise n'appartient
qu'à la comédie. Puis l'aventure romanesque de Meaulnes
vient du dedans et non du dehors, est donnée par l'effet de
l'imagination naturelle, non par un accident comme celui
qui engage Vignerte dans une cour d'Allemagne ou le

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

607

capitaine de Saint-Avit dans le couloir de rochers au bout
duquel il y a l'Atlantide. Elle fait corps avec cette imagination, c'est-à-dire avec de la substance, de la plante et de la
fleurhumaines. Enfin et surtoutil y a là une économie. merveilleuse de moyens: le château des·Sablonnières etle passage
des saltimbanques, cela demeure peu de choses et ne dépasse
pas l'horizon d'une carte d'école primaire, et toute l'aventure.
romanesque fran:çaisetientlà-dedans comme toute l'aventure
active anglaise tient dans certaines pages si simples et si
infiniment résonnantes de Stevenson. Mais comme il est
difficile à l'aventure et au romanesque de se rejoindre sans
que celui-ci empâte et rabaisse celle-là! Le Grand Meaulnes
a; peut-être cent pages de trop, c·elles où le romanesque prolonge l'aventure quand l'aventure a donné tout son effet : le
romanesque est jeté sur les marcs de l'aventure pour en.
faire une seconde cuvée. Et la dernière phrase qui nous.
montre Meaulnes engagé dans le romanesque pour sa vie
entière diminue par un choc en retour l'intérêt de la première et pure aventure d'enfant, qui devrait demeurer
l'unique.
Je n'ai encore rien dit du M attre du Navire de M. Louis
Chadourne. On y trouve la même ingéniosité que dans les.
livres de M. Benoît, mais son orientation paraît très différente. M. Benoît eshm charmant imaginatif qui invente des'
histoires pour le plaisir de les inventer, les conte pour le
plaisir de les conter. Le géomètre qui demandait d'Athalie:
Qu'est-ce que cela prouve? méritait une réponse positive,
car Athalie prouve ou tout au moins démontre beaucoup de
choses, poétiques, politiques et humaines. En ce sens les
romans de M. Benoit ne • prouvent » à peu près rien, tandis
que le Maftre du Navire est écrit pour prouver, ou démontrer,
ou montrer une certaine idée de l'homme et du monde.
Le roman, fort intelligent, de M. Chadoume appartient à

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la lignée des contes philosophiques du A'Ylll8 siêcle. Ce n'est
pas traité dans la maniêre sobre de Candide et de Zadig,
mais c'est traité dans leur esprit.
Le roman ou plutôt le conte de M. Chadourne développe
un thême qu'un poête três minime du nomd'Eugêne Manuel
mit à la portée des enfants en des vers sans artifice. Des
enfants se disputent un tas de noix et demandent à un vénérable derviche qui passe là de le partager entre e1Lx, lui
disant que son partage sera pour eux aussi juste que s'il
était fait par Dieu lui-même. - Vous voulez donc, mes
enfants, que je partage comme Dieu. - Oh I oui I Ainsi fait
le derviche, donnant tout aux uns et rien aux autres. M. Chadourne a imaginé un Hollandais qui, dans une ile inconnue
où il est le seul maître et où lesindigênes vivaient dans l'état
d'innocence heureuse du Si,pplément au Voyage de Bougainville, établit le rêgne de Dieu ainsi entendu, à son gré
donnant les plaisirs ou infligeant maladies et tortures, de sorte que l'île expérimentale de Van den Brooks, où Van
den Brooks s'est proclamé Dieu (un pauvre bonhomme de
Dieu qui, découragé par sa solitude, finit par abdiquer), est
à peu prês dans l'ordre moral et religieux ce qu'est dans
l'ordre de la vie physique l'île du docteur Moreau. Le ton
ironique et agréable du récit contraste de façon curi~use
avec l'âcre philosophie de M. Chadoume et avec son idée
sensuelle et sombre de la soufuance. Je laisse cela de côté
et ne veux m'intéresser aujourd'hui qu'à une certaine
technique et une certaine orientation nécessaire du roman
d'aventures.
A côté des deux sortes, anglaise et française, active et
romanesque, du roman d'aventures que l'on discernait tout
à l'heure, le Maître du Navire nous donne l'occasion d'en
spécifier une troisiême. J e l'appellerais le r~man de l'a~enture intellectuelle, le motif de l'aventure lié de façon ironique et symbolique à un certain romanesque de l'intelli-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

6og

gence libre. Les exemples feront mieux comprendre. On
rangerait sous cette étiquette d'abord, à une frontiêre, les
romans de voyage en Utopie, tantôt mornes comme celui
de Thomas Morus, tantôt pittoresques et vivants comme ceux
de Cyrano de Bergerac, - puis, comme le cœur véritable
et le massif du genre, ces romans de l'intelligence en aventures dont le xvme siêcle, tant en Angleterre qu'en France,
donne les chefs-d'œuvre, avec les romans de Voltaire et
Gulliver, - enfin ces tapisseries où l'aventure n'est plus
qu'un motif idéologique, et dont le symbolisme a donné
autrefois deux figures presque jumelles, avec le Voyage
d'Urien d'André Gide et Couronne de Clarté de Camille Mauclair. On pourrait dire sommairement que, dans le roman
d'aventures anglais l'aventure intéresse l'action, que dans le
roman d'av~ntures romanesque elle décore la sensibilité et
que dans le roman d'aventures idéologiques elle matérialise
l'intelligence. Aussi ne faudra-t-il pas demander au dernier
de créer des personnages vivants.
Mais (c'est elle que j'annonçais en commençant), certaine
ressemblance en apparence tout extérieure entre l'Atlantide
et le Maître du Navire paraît assez typique. Tous deux sont
les romans d'une île, les solitudes de sable se comportant géographiquement comme celles de la mer, d'une mer à la
deuxiême puissance qui isole toujours et ne réunit jamais. En
apparence la remarque ne va pastrês loin. Mais notons qu'au
fond on en pourrait retrouver autant dans le Grand Meaulnes.
Le château mystérieux du Grand Meaulnes est perdu légendairement dans les sables de la Sologne comme le domaine
d'Antinea est perdu dans les sables du Sahara, et l'art qui
obtient ici le plus d'effet est évidemment celui dont les
moyens sont plus sobres. Je rappelais au sujet du Mattre
du Navire l' Ile du docteur Moreau. Une île mystérieuse où les
choses ne se passent pas comme ailleurs paraît le lieu naturel
du roman d'aventures, etla découverte de cette île l'aventure
39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ce roman. Tel était le thème du premier grand roman
d'aventures, fort curieux, qu'il y ait eu dans notre langue, le
Polexandre de Gomberville. Songez à l'île de Robinson. Allez
même jusqu'à l'île de la Tempete. Et le livre-souche des
romans d'aventures, l'Odyssée, n'est-il pas le roman des îles
mystérieuses, celle de Calypso, celle des Morts, celle des
Lotophages, celle des Phéaciens, et celle du retour d'où monte
la fumée du foyer ?
La raison en est simple. L'aventure s'identifie en quelque
sorte avec la mer. La mer d'eau ou la mer de soleil et de
sables, le fluide, le mystérieux, l'illimité, voilà le milieu, la
matière passive ou la matrice de· l'aventure. Le roman
d'aventures s'épanouira naturellement chez un peuple de
marins, Grecs, Anglais, Arabes de la mer Rouge, et les
repos et les découvertes et les fleurs de la mer ce sont ses
îles. Les îles constituent, on le sait, des conservatoires de
formes vivantes anciennes. Le domaine d' Antinea et celui
des Sablonnières se comportent dans l'imagination du
romancier comme, dans l'économie de la nature, Madagascar, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Leur isolement,
après un cataclysme {fictif dans le roman d'Alain Fournier et réel dans celui de M. Benoît), y a maintenu de
vieilles formes extraordinaires, disparues sur les continents,
comme les monotrèmes et les oiseaux géants. Le Mattre du
Navire nous rend d'ailleurs fort bien le fil qui réunit l'imagination la plus libre à la réalité géographique: c'est un supplément au Supplément au Voyage de Bougainville. Et si les
îles apparaissent comme des conservatoires de formes
anciennes, l'imagination y verra pareillement et inversement de possibles laboratoires pour des formes nouvelles :
telles l'île du docteur Moreau et celle de Van den Brooks.
De sorte que, réellement, tout roman d'aventures tend
à cristalliser sous la forme de Robinson et de l'île de Robinson. Voilà. bien l'aventure et le lieu de l'aventure ramenés

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

6u

à leur schéma essentiel, à leur substance ou à leur loi. L'aven-

ture de Robinson est la plus extraordinaire qu'un homme
puisse vivre, et en même temps on la voit à la portée de chacun. l'out coin de terre où nous sommes peut nous devenir
l'île de Robinson. Il suffit que nous nous retrouvions nousmêmes. André Gide a réuni dans un même volume Paludes
et le Voyage d'Urien, et en effet Paludes comporte autant
d'aventures curieuses que le Voyage d' Urien. Le poêle de
Descartes, la chambre de Hollande où il écrit les Méditations, voilà d'autres îles de Robinson, et les motifs transcendants de l'aventure, motüs qui descendent pour prendre
corps et se charger de matière dans la durée et dans le roman.
Le vrai, le pur et le transparent roman d'aventures, c'est celui
dont la dernière démarche consiste à abdiquer l'illusion de
l'aventure, à enterrer comme Prospero sa baguette magique à
reconnaître que l'aventure est partout, et qu'il suffit ~e
regarder a:ec,_certains yeux la vie humaine la plus simple
pour la voir s mstaller, s'éployer, éclatante d'imprévu, dans
le royaume de l'extraordinaire.
ALBERT THIBAUDET

•

�NOTES

6I2

« L'intelligence nationale au service de l'intérêt national :
tel est notre premier principe. •

NOTES
LE PARTI DE L'INTELLIGENCE
L'intelligence est décidément à la mode. Il n'est plus
personne qui ne se réclame de ses faveurs; il ne paraît plus
de manifeste où elle ne soit préconisée comme la première
des vertus. Et voici même que .se forme un Parti de !'Intelligence auquel adhèrent d'emblée plusieurs esprits distingués. Il n'entre pas dans les desseins de la Nouvelle Revue
Française de faire à celui-ci la moindre obstruction. Mais
je voudrais présenter, strictement en mon nom personnel,
quelques réflexions que me suggère la déclaration de principes signée par ses adhérents.
A ne la juger que d'ensemble, elle me paraît empreinte
d'une certaine confusion, qui étonne un peu de la part de
gens dont le souci avoué est de rendre la place d'honneur à
la faculté logique. Je ne puis me retenir de signaler les principales contradictions que j'y découvre.
Et d'abord il semblerait qu'un Parti de l'intelligence dût
se donner pour mission essentielle de défendre les droits de
l'intelligence, de veiller à ce qu'elle puisse s'exercer librement et pour la seule conquête de la vérité. Or, nous lisons
bien dans le manifeste que j'ai sous les yeux, qu'on se propose « d'organiser la défense de l'intelligence française ••
et cela « en vue de l'avenir spirituel de la civilisation tout
entière ». Mais quelques lignes plus bas nous trouvons :

~l ~aut p~urtant choisir : ou bien l'intelligence française
doit etre rmse au service des intérêts français ; et alors ce
n'est plus elle qu'on défend; c'est la France qu'on défend
par e~e, p_a~ son moyen. - Ou bien l'intelligence française est
ce qui mente avant tout d'être protégé, préservé, dégagé;
de cet ensemble de biens qu'est la France c'est celui que nous
tenons pour le plus précieux; c'est celui que nous voulons
contre toute contrainte, c'est-à-dire contre toute influence
maintenir sauf; et alors nous devons èn effet le maintem:
sauf, nous devons éviter de le mettre en gage, de le louer
à qui que ce soit, fût-ce à notre patrie, fût-ce à nousmêmes ; nous devons libérer notre réflexion de toute finalité
préconçue, nous ne devons vouloir aboutir à quoi que ce
soit d'autre qu'à ce que nous trouverons; nous devons permettre à_l'intelligence française de voir tout ce qu'elle voit,
et dele dire, quoi qu'il en puisse résulter,fût-ce, pour emprunt~r une expression chère à Péguy, notre mort temporelle,
fu~-ce notre anéantissement par la foudre. (D'ailleurs je
SUIS sans crainte; si quelque chose aujourd'hui tout au
contraire peut être pour nous bienfaisant et reconstituant
c'est bien la vérité directement et simplement perçue.)
'
Et sans doute, comme le dit le manifeste, a pour agir, il
faut être•; pour pouvoir penser librement, il faut d'abord
que la France existe, il faut qu'elle ait un tronc et des
membres, une « substance ». Mais, après tout la France
existe, il me semble. Elle existe même plus que j~ais. Nous
avons été vainqueurs, crois-je bien : il faudrait tout de même
nous le rappeler. Parmi les signataires du manifeste il en est
plusieurs qui ont contribué glorieusement à notre victoire
et devant qui je m'incline très bas, surtout quand je pens;
à la pauvre guerre que j'ai faite. Mais justement, comment
se fait-il qu'ils refusent de tenir compte dans leurs raisonne-

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ments de ce que leurs actes nous ont valu ? Ils ont sauvé
la France : pourquoi ne peuvent-ils pas se résigner à ce que
ce soit pour de bon?
« La victoire apporte à notre génération des possibilités
magnifiques. C'est à ceux qui survivent qu'il appartient de
les réaliser, en pensant cette victoire où ne doit pas s'achever
leur effort. » Nous sommes entièrement d'accord sur les
termes. Mais a penser la victoire », pour les auteurs du
manüeste, c'est continuer d'en penser les moyens, alors
qu'elle est déjà acquise; pour moi, c'est commencer à en
penser les résultats, les fruits; c'est l'épanouir; c'est lui
faire rendre ce qu'elle contient; c'est profiter justement
de cet « être » qu'elle nous donne; c'est en profiter pour
augmenter le plus possible notre « comprendre• (qui d'ailleurs, j'en suis persuadé, se changera en du • plus-être •
presque aussitôt).
Et je sais bien que l'on va m'objecter un passage de l'article que je publie dans le présent numéro, où je dis nettement que notre victoire n'est ni complète, ni décisive; on
me demandera comment je puis dès lors contester qu'elle
ait besoin d'être prolongée, achevée et qu'il faille continuer de lui dédier toutes nos forces, intelligence comprise.
- Je demande pardon. L'insuffisante victoire dont je parle
plus haut, c'est seulement celle de notre idéal politique.
(Et je ne pense pas d'ailleurs qu'elle fût souhaitable complète.) Nulle part je ne mets en doute la plénitude ni l'intégrité de notre victoire matét-ielle sur l'Allemagne. Quoi qu'il
puisse maintenant se passer, la France, comme nation, me
parait avoir acquis une assiette, qui non seulement lui
permet, qui lui fait un devoir de penser hardiment et dans
tous les sens, sans plus se laisser paralyser par l'instinct de
conservation.
u Défense de l'intelligence française » : c'est exactement
à cela que je voudrais dévouer mes forces, que je souhaiterais

NOTES

615

que la Nouvelle Revue Française dévouât toutes les siennes.
Comme les auteurs du manüeste, je suis persuadé qu'il n'y
a pas aujou~d'hui de tâche plus grande, plus urgente; et,
comme eux, Je pense: plus profitable aux intérêts du monde
entier, de la civilisation universelle.
Car ~•es,t vr~ que l'intelligence française est incomparable ; il n en existe pas de plus puissante, de plus aiguë, de
plus profonde. Dût-on m'accuser d'effronterie, j'irai jusqu'au
bout de ma pensée : c'est la seule aujourd'hui qu'il y ait au
monde. Nous seuls avons su conserver une tradition intell~ctue~e ; nous seuls avons su nous préserver à peu près de
1 abêtissement pragmatiste ; nous seuls avons continué de
croire au principe d'identité ; il n'y a que nous dans le monde
je le répète ~oidement, qui sachions encore penser. Il n';
aura, en matière philosophique, littéraire et artistique, que
ce que nous dirons qui comptera.
Déf~nse do~c, c défense et illustration » de l'intelligence
française. Mais pour Dieu I faisons bravement consister
toute cette défense en de l'illustration I Ne perdons pas toute
notre énergie à ces mesures de« salut public», dont les auteurs
du manüeste semblent si préoccupés et qui n'ont rien à faire
dans domaine de la pensée! Ne soyons pas soupçonneux,
sourcilleux, tâtillons I Ne passons pas tout notre temps à
n:ionter_ la garde sur nos frontières intellectuelles « pour ne
nen laisser entrer»! Ne ;veillons pas sur notre ignorance
comme sur un trésor I N'ayons donc pas peur. Ce n'est pas
~otre genre. Soyons ce que nous sommes! Illustrons l'intelligence française en comprenant tout ce qui est au monde
à comprendre et en sympathisant avec par l'esprit! Illustrons-la par cette œuvre suprême, dont personne d'autre
~ue nous n'est capable : l'analyse, la description, la traduction en formules avant tout exactes de cet immense chaos
que_ la guerre a créé. Quand nous aurons fait ça, nous aurons
vraiment « pensé » notre victoire ; nous en aurons fait sortir

!e

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout ce qu'elle contenait; nous aurons à la fois complété
et justifié notre u hégémonie» sur le monde.

Aurai-je l'air de m'acharner et de« chercher la petite bête»,
si je signale encore dans le manifeste du P ~ de !'Intelligence une équivoque qui, à vrai dire, n'y est que latente,
mais dont je ne puis m'empêcher d'être gêné?
Elle réside dans l'idée que les auteurs semblent se faire de
l'intelligence elle-même. Sans doute prennent-il~ la précaution de mentionner à plusieurs reprises sa fonction de définition et de détermination. Mais on voit qu'en même temps
ils ne peuvent se retenir de la concevoir surtout et avant tout
comme un instrument de liaison, de coordination, de synthèse, d'unification. La façon dont leur pensée sur ce point
flotte et invinciblement dérive, est rendue nettement sensible par la chaîne de phrases que voici :
« Le progrès ne consiste pas... à effacer les limites, à nier
les règles, à repousser les dogmes, mais il se manifeste dans
une détermination de plus en plus précise des principes. »
(C'est la vérité même, et je suis si bien ~•a~cord ave~ ce commencement de texte que je m'en servirais volontiers pour
formuler le grief que j'ai contre l'internationalisme intellectuel et contre ceux que le manifeste appelle, d'ailleurs très
improprement, les bolchévistes : de ce côté-1~, en effet, on
travaille à la suppression des limites, des différences, p~r
conséquent on mine les résultats du _progrès; c'est ~urquo1,
c'est seulement pourquoi je ne pws y aller.) Mais reprenons notre lecture : « L'intelligence humaine est faite pour
définir et pour conclure. , Bien. c Son impuissance à ~•accomplir que certains confondent avec la liberté, est le signe
qu'il y 'a en elle quelque chose de vicieux. , A ttention 1.

NOTES

« L'intelligence, ce geme des ensembles qui organise le

monde, etc. » Voilà qui ne va plus du tout.
Bien entendu, il n'entre pas dans mes intentions de contester que l'intelligence soit faite pour unir et pour combiner,
pour produire un ordre, qu'elle soit un facteur d'organisation. Mais je reproche aux auteurs du mauifeste de croire
qu'elle est ça essentiellement et d 'abord. - Essentiellement et d 'abord l'intelligence est )a faculté de distinguer,
1 de reconnaître le différent pour différent, la faculté d'apercevoir déux idées, deux objets là où ceux qui n 'en sont pas
doués n'en aperçoivent qu'un; son premier mouvement est
la discrimination, l'analyse. Si on ne le lui laisse pas accomplir librement, posément et pour ainsi dire toute seule, tout
le reste de son opération est vicié. Si l'on veut qu'elle soit
synthétique d'abord, on renonce du même coup à ce qu'elle
fasse son office propre, qui est d 'approcher le plus possible
la vérité. Si on la conçoit comme étant d'abord «le génie des
ensembles», c'est le signe certain qu'on veut lui faire exécuter
des tours de passe-passe, qu'on est constructeur, réformateur, politicien (on en a, d'ailleurs, bien le droit), mais non
pas penseur, non pas « partisan » et véritable défenseur de
l'intelligence.
Et, en fait, si on relit le manifeste d ' un seul trait, on y voit
apparaître une tendance qu'on sent d'une tout autre espèce
qu'intellectuelle. « Si nous sentons la nécessité d'une pensée
philosophique, morale, politique, qui organise nos expériences,
si nous prétendons opposer au désordre libéral et anarchique,
au soulèvement de l'instinct, une méthode intellectuelle
qui hiérarchise et qui classe, si en un mot nous savons ce
que nous voulons et ce que nous ne voulons pas, etc... » (Ce n'est
pas moi qui souligne.) Voilà le grand mot lâché. Ces messieurs
« savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils ne veulent pas », et
l'intelligence est pour eux le moyen d 'obtenir le premier,
d'empêcher le second. Elle est là pour« classer,, pour• hiérar-

�,618

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chiser ,, pour imposer au réel une forme une fois pour ~outeli.
choisie et décrétée. L'intelligence est en somme destinée à
faire taire les exceptions, à supprimer ce qui gêne et à faire
admirer combien tout le reste marche bien ensemble. L'intel·
ligence est créatrice de « monarchie ,.
. .
Pour moi l'intelligence est d'abord le moyen de distinguer
ce qui est de ce qui n'est pas.
JACQUES RIVIÈRE

!!MILE CLERMONT : SA VIE, SON ŒUVRE, par
Louise Clermont (Bernard Grasset).
Il convient, semble-t-il, de voir dans le livre de Mlle Clermont, non point, comme elle parait l'avoir souhaité, une
étude exhaustive, portant sur la vie et l'œuvre de son frère,
mais une sorte d'introduction à une édition ultérieure de ses
lettres et de son journal, introduction portant presque exclu·
sivement sur l'évolution morale et religieuse de sa pensée.
A vrai dire même si on accepte d'en limiter ainsi la portée,
on ne pou:ra de bonne foi se déclarer entièrement satisfait
de cet exposé certainement un peu tendancieux. Mlle Clermont, obéissant à un sentiment d'ailleurs infiniment respec·
table, est trop préoccupée de souligner l'orientation, selon
elle de plus en plus décidément catholique de la pensée de
son frère, pour que ce zèle même n'éveille pas en nous une
inquiétude. Elle ne déforme rien, cela est bien en~en~u, ~ton
doit admettre, dans les limites que je tâcherai d mdiquer
plus loin, que sa thèse est exacte. Néanmoins, même si on
accorde que cette évolution s'est faite en gros dans le sens
qu'elle indique, on devra convenir d'autre part que ses
affirmations sur ce qui en eût été, d'après elle, le terme
fatal, ne sont pas exemptes d'imprudence. Rien ne se

NOTES

619

laisse moins aisément réduire à un schème élémentaire
que la courbe d'une conscience aussi complexe, aussi
chargée d'inquiétudes contradictoires. Cette Ame, comme
tant d'autres, se simplifia, s'allégea au contact de la
guerre; ceci n'est point douteux et j'y reviendrai; mais eston en droit d'assurer que Clermont, s'il avait survécu,
n'aurait pas vu un jour dans cette simplification une mutilation passagère? Contre cette hypothèse quelque chose en
moi proteste - et cependant... Mlle Clermont, profondément
croyante elle-même, n'apprécie peut-être pas toujours à leur
valeur les difficultés auxquelles son frère se heurtait sur le
chemin de la foi. Il avait horreur de « cette religiosité sans
idées claires, de cette mysticité sans foi qui est bien une des
plus lamentables conquêtes de notre temps. » On reconnait
chez luil'appétitdulittéral et comme une soif de dogmatique.
Paradoxe surprenant en apparence, ce fervent de la vie intérieure exècre tout ce qui est simplement subjectif, il aspire
à s'élever au-dessus des préférences individuelles, et aussi
des vaines constructions qu'édifie stérilement la fantaisie
orgueilleuse des solitaires. Mais précisément rien ne saurait
mettre mieux en évidence ce qu'il y a de tragique dans
l'attitude de Clermont en présence du problème religieux,
puisque, aussi bien, la religion seule peut apaiser une semblable
inquiétude, et que notre réflexion investigatri;e parait
condamnée soit à bâtir sans fondations une religion factice,
soit à s'arrêter impuissante devant le seuil interdit. Ce mot
«tragique», ce mot nietzschéen revient d'ailleurs continuellement sous la plume de Clermont. L'idée d'une connaissance
tragique, celle aussi peut-être du héros de la connaissance,
sont familières à Clermont. S'il dédaigne le naturalisme
nietzschéen et aussi tout ce qu'il y a de laborieusement
mythique dans Zarathustra, en revanche il a lu et médité
Humain, trop Humain et aussi Par delà le Bien et le Mal
et sans doute le Gai Savoir. C'est bien là qu'il semble avoir

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

puisé cette idée-lemotconvient-il ?_ - qu'il y a unevie_aventureuse de la connaissance et qui comporte des nsques
infinis. Et entre cette expérience et la notion chrétienne
du salut il est bien clair qu'une liaison s'est faite dans son
esprit, j'y reviendrai à propos de Laure ; ~ serait ex~essif
de dire que cette relation est d 'ordre exclusivement lynque,
· il parait difficile d'admettre qu'entre les divers
mais
. .systèmes
.
.
de valeurs entre lesquels oscillait sa pensée, 11 ait Jam~s
réussi à instituer des connexions rigoureusement définissables. Le traité de philosophie auquel il .~availlai~ de~~
des années quand la guerre éclata, et qu il comptait d ailleurs refaire entièrement, pourrait seul nous fixer sur ce
point.
, ..
1 Un livre de doutes, du plus grand doute, ecnt-il à propos de ce traité. Tourner autour des question~, regarder
dessus, dessous, les déplacer, peut-ê tre les suppnmer.
1 Quelle tendance? trouble, nébuleuse, inquiète. Non pas
héroïque, mais prudente, indécise entre la sagesse et la co~quête, sur le plan et avec la volonté du plus haut savoir.
Du dangereux, du capital, du décisif. •
.
,
Ces lignes où passe un étrange frémissement, bien d autres
encore que ci·te - un peu au hasard - Mlle, Clermont,
.
.
permettent d'entrevoir au moins confusément 1 onentatio_n
de cette pensée, qui, de par son essence même, ne d,ev~t
· amais pouvoir se déployer en système. Sans doute s agis~t-il avant tout de tenter la réhabilitation de l'intelligence, de la critique dans le domaine que ce~s.prétendent
réserver à une intuition dont ils n'ont pomt pns gard~ ~e
déterminer les limites. « Péril des esprits intuitifs, écnt-il,
mollesse, désabusement, ne plus rien éprouver qui ait du P~·
L'intuition ne fait pas la générosité d'âme, ni même unesenSlbilité féconde, très souvent les mille facettes aiguës empêchent
un beau reflet large, l'ampleur., - « Qu'il subsiste un usage
de la raison ou du moins que le mot raison a un sens, et

NOTES

621

désigne un ensemble de manières d 'être qui l'emporte
comme valeur et comme connaissance sur ce que désigne
le terme intuition •· Sur la portée exacte de cette entreprise,
il faut bien reconnaître que le livre de Mlle Clermont ne
nous permet de former que les plus vagues conjectures, et
les commentaires dont elle accompagne les citations, malheureusement arbitrairement choisies, qu'elle multiplie
avec raison, ne projettent qu'une faible clarté sur cette
pensée en marche et toute tendue vers l'invisible. Quelque
effort qu'elle fasse pour disposer les citations en série, elle
ne parvient pas à emprisonner cette méditation dans des
formes toutes faites, à en immobiliser l'ondoiement multiple
et anxieux. Elle ne sait pas d'ailleurs toujours reconnaître
ce qui est vraiment de lui et ce qu'il a puisé ailleurs, chez
Wagner ou chez Nietzsche; aussi même ce livre émondé impose-t-il au lecteur un lent et assez pénible travail de discernement. Mais çà et là jaillit une phrase qui va loin, une
phrase d 'une beauté intacte et singulière qui illumine de
vastes espaces. • Du petit mysticisme. Une certaine fadeur
mystique, un certain fondu des sentiments à leur limite
extrême, un flou, une demi-aurore mystérieuse, une facile
détente des idées passant de leur forme arrêtée et dure à un
certain vague en apparence plus compréhensif. Tout cela
fort répandu actuellement, pour beaucoup d'esprits le signe
même de la hauteur de pensées et de sentiments, cependant
chétif, médiocre, à peine un résidu laïque des fortes déterminations religieuses. , C'est bien là toujours cette même
volonté de rigueur et de discrimination qui marque la
pensée de Clermont du signe de l'actualité. Quelque brumeuses que puissent être souvent les perspectives devant
lesquelles s'attarde sa rêverie, il est au delà des oppositions
périmées qui alimentent encore les disputes d 'école. Et cela
seul est déjà important, même s'il s'en tient au fond à
une affirmation générale dont le contenu ne parvient

�622

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas encore à se spécifier. A travers toute l'œuvre de Clermont
court le pressentiment d'un ordre spirituel où la pensée
même sera jouissance substantielle, vision, possession du
concret dans sa plénitude ; et c'est ce pressentiment qui
confère à tout ce qu'il a écrit une marque essentiellement
métaphysique. Pourtant ce métaphysicien n'aimait pas les
philosophes: sans doute, se méprenant un peu sur le sens réel
de certaines formules d'apparence impersonnelle, méconnaissait-il l'émoi secret qui les suscita; peut-être aussi éprouvait-il quelque impatience en présence de la diversité d"
systèmes qui en accuse les trop humaines origines. Berkeley,
Bergson, de tous les philosophes les moins systématiques,
les plus anxieusement penchés sur le mystère de la vie intérieure : tels furent ses maîtres; à ces deux noms on serait
tenté d'ajouter celui de Biran, mais Clermont ne semble
pas avoir bien connu l'auteur du Journal intime.
Il peut sembler vain d'insister de la sorte sur une philosophie de romancier qui ne réussit pas à dépasser la phase
des velléités et des aspirations : ce serait à tort cependant,
je crois, et on laisserait échapper ce qu'il y a de plus original
et de plus profond dans l'œuvre romanesque de Clermont, si
on ne s'attachait à reconnaître expressément l'intention
métaphysique qui l'anime. Son plus beau livre, Amour
promis, quoi qu'on en ait pu penser le plus souvent, n'est
pas une simple étude de pathologie sentimentale, l'analyse
précise et cruelle d'un cas singulier. En réalité Clermont
y dénonce, avec quelle poignante exactitude I l'infirmité
radicale de notre sensibilité moderne, toujours prompte à se
déprendre de ce qu'elle convoitait, aùssitôt que l'objet du
désir perd en se réalisant les couleurs merveilleuses dont
le parait notre nostalgie. Certes on doit regretter que Clermont, par un souci excessif de rigueur, ait passé en quelque
sorte la limite et n'ait pas reculé devant un dénouement
invraisemblable et d'une offensante brutalité. Mais les vio-

NOTES

Iences inatt~ndues de la fin n'altèrent guère l'impression
profonde qm se dégage du livre. C'est qu'en effet André n'est
pas_ un m~ns~e ; il est surtout digne de pitié, et l'espèce de
sadisme ou viennent sombrer ses aspirations est comme la
rançon du besoin d'infini qui le tourmente, de cette hantise
de l'intériorité absolue qui finit par marquer toute expérience
présente - par cela seul qu'elle est présente et vient se
détacher sur les lointains de l'âme- d'une flétrissure mort~e. ~ e ne pens~ pas qu'on ait jamais décrit avec plus
d emotion et de ngueur cette fatale évolution d'un être en
q~ la conscience même apparaît comme un principe de
dissolution sentimentale et de mort. Clermont ne devait pas
~etrouver dans Laure ce style à la fois fluide et précis qui
epouse fidèlement toutes les sinuosités de la vie intérieure.
&lt;:8rtes on peut, ~ l'on y tient, relever l'étroite parenté qui
lie A mQUr promis à Volupté, et il est également loisible
au critique de retrouver dans la sonorité grave et confidentielle du récit l'accent deDominique. Mais ces rapprochements
sont vains, puisqu'ils ne rendent point r::ompte de ce qui
donne à Amour promis sa saveur unique : un singulier
mélange de fiévreux lyrisme et de lucidité dégrisée, le sentiment intense de l'écoulement intérieur et la nostalgie de
l'immuable.

, Laure. est u~ livre troublant et complexe sur lequel il
~ est pomt facile de s'accorder avec soi-même ; car les
imperfections et les beautés de cet ouvrage sont également
flagrantes. Les imperfections d'abord : les fondements
ps!chologiques du roman sont mal assurés, la part de ce
qm n'_est qu'affirmé, de ce qui ne peut être pour nous qu'objet
de fo1, est disproportionnée; or, il est dangereux de trop
escompter notre générosité. Au fond, nous ne croyons point
à l'amour de Laure pour l'ennuyeux Marc ; rien ne nous
re~d ce; amour intelligible ou même sensible; c'est un simple
fait qu il faut admettre; mais s'il en est ainsi, comment

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prendrions-nous au sérieux l'acte par lequel Laure sacrifie
cet amour ? Ce n'est pas tout. Clermont ne nous met pas en
mesure de comprendre distinctement comment les aspirations idéales et fort indéterminées de son héroïne trouvent
à se satisfaire dans le catholicisme orthodoxe ; rien n'est
plus arbitraire que ce passage, et l'attitude de Laure au lit de
mort de son père apparaît par là même comme à peu près
inintelligible. Cette incertitude sur la qualité véritable du
mysticisme de Laure rejaillit sur tout le roman, dont elle
obscurcit la signification. Au fond le goftt nietzschéen du
périlleux est plus caractéristique de Laure que les qualités
proprement chrétiennes. En outre les personnages de second
plan sont extrêmement peu vivants : ce sont des figures
exsangues aux traits mal définis. Enfin, le langage que Clermont prête à ses héros n'a presque jamais le son de nos
paroles, et l'on ne s'habitue guère à ce dialogue apprêté.
Malgré tous ces défauts, le livre est d'une qualité exceptionnelle. Chaque fois que s'interrompt le récit aux pentes unies,
le long desquelles l'attention glissait sans heurts, de merveilleux paysages se profilent sur le ciel, Tous les arrêts,
tous les interludes sont admirables, et ils sont nombreux.
La charpente précaire disparaît alors ; par une sorte d'enchantement, qui s'apparente à la transfiguration musicale
d'un médiocre livret, une vie renouvelée s'empare soudain des formes desséchées. Entre l'ambiance variable
et colorée où évoluent les personnages, et le fond essentiel
de leur sensibilité, pour un instant l'harmonie se fait ; un
accord révélateur jaillit, interrompant l'écoulement décevant,
le devenir épars des existences humaines1 : soudain une
signification éternelle se condense en de l'instantané, et le
(1) Cf cette note citée p ar Mlle Clermont, p. 4-24. • Voilà la plénitude: accord de l'âme et des images extérieures Celles-là très peu
nombreuses, quelques minutes simples et surprenantes. •

NOTES

625
souvenir de ces moments privilégiés où l'âme s'exalte et
dépasse rayonnera sur les lendem.,;M
se
......., monotones il les
éclairera doucement de loin d'une l
d
,
Il ,
ueur e promesse
n est pas surprenant que Clermo t ·t
. .
é 'sod
n ai entendu en mUS1que
ces p1 es de son livre, ils sont vrainient de la
.
leur mélancolique sérénité évoque po
.
musique, et
il l'
·t
ul
ur moi, non pas comme
aurai vo u, paraît-il, certaines pages wagné .
mais pl tôt la
•
nennes
u
.
'
Ble
n· gravité recueillie de la fin d'A r1ane
et Barbeue. 1ra-t-on maintenant que de belles descri ti
ne font pas un bon roman ? M .
éali
. p ons
•
,
3lS en r
té ces mterludes
sontlom d être
purement
descriptifs
il
. .
, s ponctuent le développement spintuel du livre. Ce qui compte dans La
dirais ·
·
ure c'est
-Je volontiers, une certaine ligne mélodi
'.
•
confond null
que qm ne se
~ part ~ve~ le récit proprement dit. Entendu
co~~ ~ne ~ple histo1re, si psychologique soit-elle, le livre
serait mmtelligible,
avouons-le• au moins dans ses d erwères
.
,
parties : qu est-ce en effet que ce I savoir dang
.
ereux • cette
• connaissance fatale à la f01SSC1ence
· ·
. métude»
.
et mq
que'Laure
a commis la fa u t ~ d e laisser
·
•
soupçonner à sa sœur ? Et comment comprendrions-nous
davantage ce que serait
. • cette
.
sagesse meilleure venue des au-delà du monde qui off. 't
à ses
.
mai
. enfants les cor beilles d e la vie•
? Nous sommes ici
·e
cro1S, sur le ~uil d'un monde qui n'est pas celui de l'enten~!ment analytique - hors de ce qui se peut co
.
par des ,.;an
t ,
mmuniquer
-o es ; e c est par exemple en évoquant un
d
longuement contemplé, en nous remémorant le timr_egarb
troublant d' un e voix,
• que nous pourrons aborder à
. re
mystérieu
ces nves
11
.
ses. est probable, commejel'ai dit
était p~upé de rétablir la domination de• ~u=ont
ces domames lointains et délaissés ..,.,;a il ,
e sur
·
• ........,
n en reste pas
moms que seules quelques phrases ad.mir bl d
ap rtent
.
'
a es u reste
po
· tellectuelle à ce'
· dans un• rudiment d'appro,,;m~tï
.............. on. m
qw
le livre reste en général .
.
,
d'évocati
.
Simple 0bJet d allusion
on 1ynque et détournée. • Ce que moi-même j'~
40

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait dans ma vie toujours s'est décidé au-dessus de moi...
Tout s'use et s'efface en des jours trop faciles : il est bien que
sur un bonheur qui décline passe l'ombre de ce qu'il a collté.•
Et celle-ci, plus largement intelligible encor~ e~ qu~
Nietzsche aurait aimée : • Je me reproche d'avou ignore
que la forme la plus haute et la plus libre du ren~ncem~~
n'est pas celle qui naît du malheur, et_ qu'en. se r~ugian~ ~si
dans un ciel mystique souvent on vit au lieu d une his~ue
divine une histoire, hélas I trop humaine •· En cette dernière
phrase me semble se condenser l'enseignement qui se dégage
de Laure et peut-être de toute l'œuvre de Clermont. ~u'il Y
ait pour l'âme une façon imprudente, une façon périlleuse
d'entrer en communication avec l'infini, qu'il Yait en so~e
des tentations spirituelles, voilà bien ce que Clermont n a
cessé de reconnaître avec une netteté grandissante. Seulement on se tromperait en interprétant cette découverte
progressive comme la pure et ~ple élimination du • mal
romantique• par un esprit en croissance ;_no~s ne sommes
pas en présence de la réédition d'une histoue connue,_ et
une crise semblable ne saurait se résoudre par l'acceptation
résignée ou cynique du• purement humain•• mais au contraire par une « conversion absolue• de l'âme trou:_ant ~ans
la charité l'expression la plus adéquate de l mfini. Il
faut voir dans la hantise de la sainteté qui, de plus en
plus, le posséda, non point un legs . héréditaire de ses
aïeux catholiques, une survivance, mais le couro~ement
de toute une graduelle évolution d 'âme; les admirables
lettres de guerre dont Mlle Clermont cite des ~ents trop
rares à mon gré, donnent à penser que, dans la nwt des tranchées, il vit luire l'aube espérée. Comme le chant de promesse qui triomphe des fracas guerriers de la Mess, en ri,
on dirait que du fond de la plus grande misèr~ et d~ cœur
même du péril monte pour lui la mélodie pactfi~~ce.. La
mort continuellement coudoyée n'éveille plus en 1ml angoISSe

NOTES

métaphysique de jadis, elle n'émeut plus, en cette grande
âme qui s'apaise, le flux et le reflux des méditations sans
terme. • A côté de ce que j'étais l'an dernier, nerveux, tendu,
blessé, irrité par toutes choses, venu à l'extrémité, ne pouvant plus vivre; et maintenant si corrigé, guéri, un grand
calme revenu. - Cette grande atmosphère de tragédie ;
peut-être cela •· On dirait que son être même - non point
sa pensée questionneuse qui s'esttue- est parvenu à l'état
de certitude, sans que rien d'ailleurs.je le répète, nous autorise
à affirmer qu'il rot à la veille d'adhérer explicitement au
catholicisme. Ce qui ressort des lettres avec une évidence
absolue, c'est que ce grand solitaire arraché par la nécessiU
à ses rêves douloureux, trouva dans le contact des hommes,
dans le commerce des humbles, de quoi se réconcilier peu à
peu avec les rigueurs mystérieuses de la fortune. Et quelque
déchirant regret que nous éprouvions devant cette disparition, comment n'admirerions-nous pas que cette âme ait
étl: cueillie au plus haut de sa ferveur, alors que, lasse de
ses tragiques enquêtes, déprise enfin d'elle-même et de son
inquiétude, elle s'abandonnait avec une candeur vaillante
au courant irrésistible de son destin ?
G. MARCEL

LE T~MOIGNAGE DE LA GtNÉRATION SACRIFitE,
par Alphonse Mortier (Nouvelle Librairie nationale).
M. Alphonse Mortier n'a pas tardé à rendre aux morts de
la grande guerre un hommage que nous ne devrons jamais
leur mesurer. Les plus précieux de nos biens nous leur devons
de les posséder aujourd'hui encore et peut-être aussi, pour
Certains d'entre nous, nos personnes, C'est notre premier
devoir de reconnaître qu'aucun d'eux ne s'est sacrifié en
Vain,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant, voici que, déjà, des interprétations différentes s'élèvent sur le sens de leur sacrifice, et surtout
que les partis s'empressent de réclamer ceux des leurs
qui sont tombés. Puisque la victoire a couronné nos
1
efforts, il semble que chacun veuille trouver en elle, par
le nombre de ses morts, une justification suprême de ses
idées.
Qui se fierait à ces apologies pour découvrir le sens ré~
de la guerre - car il est certain que la grande guerre, s1
dominée par les idées, a un sens et que nous devons nous
efforcer de le pénétrer afin d'en tirer leçon, une leçon européenne - risquerait fort de tomber dans la plus étrange
confusion. M. Alphonse Mortier ne le voit pas, qui prêche
pour son saint et dont la foi, en toute sincérité, est exclusive.
En réalité on se retrouverait et nous nous retrouvons pour combien de temps encore ? - dans la même confusion
intellectuelle qui existait à la veille de la guerre et dont les
preuves ont été rassemblées par M. Alphonse Séch~ dans
un livre paru en 1914, qui porte précisément pour titre Le
Désarroi de la Conscience Française. Si l'on avait besoin
d'autres témoignages on les trouverait abondants dans les
enquêtes ouvertes sur l'esprit de la nouvelle génération et
particulièrement dans l'enquête de M. Emile Henriot : A
quoi revent les ieunes gens (1913), dans celle de MM. J~n
Muller et Gaston Picard: Les Tendances présentes de la littérature française (1913) et enfin dans le gros livre de M. Florian-Parmentier : Histoirè Contemporaine des Lettres Françaises (1914).

On doit cependant remarquer que cette confusion portait
sur l'ensemble et résultait de la grande diversité des opinions.
Elle n'était pas dans les âmes. La plupart se montraient au
contraire très sûres d'elles-mêmes, tout à fait affirmatives
sur leurs principes et il y avait en effet en cela quelque chose
de nouveau. Vingt ans auparavant, bien peu de jeunes

NOTES

~o~es montraient de la certitude, la mode étant au scepticisme et les esprits qui avaient voulu trouver une foi nouvelle, à la suite des Taine, des Renan, des Berthelot, par les
moyens de la science, voyaient alors peu à peu leur désillusion s'accroître et leur trouble augmenter. Or, quelques
années avant la guerre, il semble bien que la situation se
fdt éclaircie. Les jeunes gens surtout paraissaient posséder
sur les choses du monde et de la vie une assurance d'idées
qui devait certes, être à leur avantage. Mais, nous le répétons, aucune convergence générale dans cet ensemble de
certitudes individuelles. Et si, parmi les autres, on arrivait
à distinguer un mouvement qui s'enorgueillissait des certitudes les plus absolues, il faisait trop figure de« restauration•
pour attirer les esprits soucieux de la vie moderne et de la
vérité du temps.
C'est ce mouvement qui intéresse M. Alphonse Mortier
et d'après les définitions qu'il en donne, on pourrait le qualifier de mouvement des retours. La génération il la voit toute
repentante et c'est, à l'en croire, pour le rachat des égarements de celle qui l'avait précédée qu'elle s'est généreusement
sacrifiée dans la grande guerre. C'est ainsi qu'il nous présente
dans son livre : Ernest Psichari ou le retour à la Discipline,
André Lafon ou le retour à la Vie Intérieure, Charles Péguy
ou le retour à la Patrie, Joseph Lotte ou le retour à la Vie
Chrétienne, Paul Acker ou le retour à l'Alsace, Maurice
Deroure ou le retour à la Maison, Lionel des Rieux ou le
retour à l'Art Classique, Henri Lagrange ou le retour à la
Tradition, Jacques Baguenier-Désormeaux ou le retour à la
Grâce Française, Henri du Roure ou le retour aux Vertus
simples et alii.
Tant de retours, ne les nions pas, encore qu'ils n'aient pas
entraîné, loin de là, toute la génération. Mais ils posent une
q~estion importante qu'il faut mettre au point au plus
tôt, et nous pensons qu'on peut le faire aujourd'hui sans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

passion, parce que c'est déjà une chose de l'histoire de la
littérature et des idées.
A la vérité, il y eut d'abord, voici une douzaine d'années,
un autre mouvement qui précéda ces retours, un mouvement
beaucoup plus général et plus aécisif. Par suite de diverses
circonstances, qu'il sera intéressant d'étudier un jour, la
littérature française s'était jetée à la découverte de l'art
étranger. Toute l'Europe, cette fois, y passait. Or, à un certain mom~t, on se trouva comme à la fin d'une opération
d'inventaire. On quitta en quelque sorte la voie étrangère
pour reprendre naturellement la voie f~n~se, et ce.fut un
grand mouvement de reprise qui reste mscnt dans bien des
faits. Mais c'est à ce moment que la génération commença
de se diviser, les uns persistant sur la route française à aller
de l'avant et les autres se précipitant dans les directions de
tous les retours possibles vers le passé.
En littérature, une question résumait toutes les autres :
celle du classicisme ou dernière et parfaite expression des
œuvres. On y voyait avec raison la marque du génie français,
la qualité de notre haute vertu nationale. Apres pes égarements du Romantisme, du Symbolisme, et même d'un
certain Naturalisme, on voulait en revenir à ce qu'il Y a
de plus excellent en nous et par quoi nous avions dé.i à
montré une extrême supériorité.
Or, n'ont-ils pas cédé trop vite à un trop simple raisonnement ceux qui, pour réaliser un nouveau classicisme, se sont
précipités à la recherche des mêmes matériaux qui avaient
déjà servi à constituer l'autre, celui du xvue siècle ? Car
voilà bien le sens de tous les retours dont il est question dans
le livre de M. Alphonse Mortier. Ils s'empressent à recommencer ce qui a déjà été fait. Le conseil en est donné par les
maîtres du nationalisme littéraire, les Barrès et les Bourget.
Allant plus loin encore, M. Charles Maurras soutenait cette
théorie qu'un classicisme ne pouvait reparaître sans une

NOTES

•société, pareille à celle qui entourait le Grand Roi, et beaucoup de jeunes gens s'en trouvaient portés à adhérer aux
conclusions monarchiques du maître de l'Action Française.
N'était-ce pas cependant le moment de se demander s'il
s'agissait de restaurer l'ancien classicisme ou de travailler
à la réalisation d'un classicisme nouveau ? La perfection
du grand siècle était-elle donnée en imitation à toutes les
générations à venir et celles-ci devaient-elles se contenter
de copier les œuvres des maîtres de cette époque sans qu'aucune d'elles p0t espérer jamais, pour son propre compte,
une même réussite ? L'avenir de la littérature était-il ainsi
fermé aux tentatives et aux rech~rches et ne fallait-il plus
compter sur le génie ?
Lorsque la guerre éclata, le mouvement de réaction en
faveur du classicisme entendu de cette façon battait son
plein. Peut-être n'avait-il plus à gagner beaucoup en nombre
mais il était dans sa plus grande vigueur. La guerre l'aura~
t-elle favorisé ? On ne saurait encore répondre d'une façon
précise à cette question. Bien des indices, cependant, tendraient à prouver que le mouvement contraire y aurait gagné.
Ce ~u•~ Y a de certain, toutefois, c'est qu'aujourd'hui, après
la victoll'e, les mêmes conditions qu'auparavant se retrouvent
pour la littérature. Le même tourment de classicisme étreint
l'àme des écrivains et des artistes. On attend l'éclosion d'une
nouvelle grande époque française.
C'est un classicisme moderne qui veut naître et les raisons
en existent dans le mouvement même du monde. On vit son
temps et point un autre. Et il nous semble bien que ceux-là
ont repoussé les éléments les plus propres à constituer le
corps de la perlection d'aujourd'hui, qui se sont défaits des
idées, des sentiments, des sensations dont la littérature
française s'était augmentée depuis un siècle et demi et surtout depuis le Romantisme. Pour quelques valeurs fausses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou douteuses n'ont-ils pas sacrifié de précieuses richesses ?
S'il est entendu que le classicisme a pour principal caractère d 'être universel et d'assumer le plus possible d'humanité,
comment peut-on espérer réussir un classicisme actuel en
rejetant les apports les plus récents et les plus nou~e_aux
de l'homme et de la vie et en se détournant des conditions
du monde présent. Pense-t-on d'ailleurs, que la connaissance
de la moitié de l'Europe seulement, comme celle qui soutient
notre classicisme méditerranéen du xvue siècle, puisse suffire
aujourd'hui à la grande conception de l'humanité que nous
devons nous former ?
.
Comme ils paraissent avoir été mieux avisés ceux qui
n'ont point opté pour les retours et qui ont gardé dans leurs
mains les biens rapportés des dernières découvertes. Comme
i 1s ont eu raison de faire confiance à la vie et de ne point
douter de la force ingénue qui est toujours en elle.
Dirons-nous maintenant que nous pensons, en dépit des
affirmations de M. Charles Maurras, que les lettres vaincront
les conditions défavorables de notre époque ?
Nous ne le nions point: la démocratie ne les soutient pas.
Elle n'a pas constitué une société supérieure et toutes ses
forces tendent vers en bas. De plus en plus, hélas, l'artiste
vivra incompris et isolé.
Mais une connaissance profonde et sûre des conditions
de l'art, de la beauté, de la perfection, remplacera pour lui
l'aide et le soutien qu'il trouvait naturellement autrefois dans
le goftt des gens qui l'entouraient. N'a-t-on pas remarqué
que la notion du classicisme a été étudiée à notre époque
avec une application, une insistance dont nulle théorie d'art
n'avait jamais bénéficié ? Il ne serait pas difficile de démontrer que la critique, se faisant enfin constructive, y procédait
à une sorte de création préparatoire, composait presque un
système de-mise en œuvre auquel les artistes n'ont plus qu'à
se fier. Et si l'on se reporte à l'étude de M. Henri Ghéon

NOTES

l' Exemple de Raciml, on se rassurera devant cet appareil
en constatant que, pour le plus représentatif de nos classiques, et celui qui semble même le plus spontané, le plus
ingénu, la réussite ne fut que le résultat d'un long et patient
travail de la volonté appliqué, en somme, à peu de moyens.
Mais la question d'application peut-elle être mise en doute
pour aucun des classiques ?
Ainsi l'objection politique ne doit-elle point, croyonsnous, s'opposer à la réalisation du nouveau classicisme. Et
c'est, de la part de l'intelligence, liberté laissée à l'évolution
sociale, à cette évolution qui se manifeste si nettement aujourd'hui, contre les vieux nationalismes antagonistes, créateurs des guerres.

Pour en revenir au livre de M. Alphonse Mortier, ne seraitce pas vraiment pour cette même chose, pour la suppression
de toute guerre, que se sont sacrifiés les morts de cette génération et aussi bien ceux des campagnes que ceux des villes
et les ignorants que les intellectuels ?
Ne faut-il pas, lorsqu'on prononce ces paroles : la génération sacrifiée, penser à tous les morts ensemble et entendre
un sacrifice qui leur fut commun ? Tous sont venus sur les
rangs, en armes, parce que la France était attaquée, menacée.
Ils sont morts pour la sauver. Mais sans l'agression de l'Allemagne, la France ne fût-elle pas devenue plus grande par
leur vie, par leur œuvre à tous ? Ne savons-nous pas des
pertes irréparables, car il y avait du génie chez certains de
ces morts ? En s'accomplissant, leur sacrifice proteste contre
le destin qui n'était point fatal. Il n'est venu que des hommes,
~e ce~s hommes. Il pouvait être éludé... Il n'est pas
unposs1ble que les guerres épargnent désormais de plus nombreuses générations ou qu'on les supprime, peut-être. Que
le sacrifice des morts de celle-ci serve d'exemple à toutes
I.

Nos Di,utio,,s, éditions de la Nouvelle Revue Française.

�634

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1e3 générations futures. Voilà le sens ~ue nous lui voyons,
et il n'est point de mort qui, s'il pouvait parler....
M. Alphonse Mortier a choisi les siens pour les honorer
articulièrement. Nous avons pour tous la même reconp
' t a~ss1.
'd
naissance
profonde - et il y a des siens q u1· étai~n
es
nôtres. Nous ne dédaignons pas les œuvres oils expnma.ient
ces ,etours sincères, mais pas plus aujourd'hui qu'hier elles
ne sauraient enchaîner notre liberté et nous demander ~e
les juger autrement que sur la valeur des idées et des sentiments qui sont en elles.

GASTON SAUVEBOIS

***
L'ESPRIT IMPUR, par Gilbert de Voisins (Crès).
M. Gilbert de Voisins, s'est attaqué dans ce roman à un
sujet nouveau, hardi, pathétique, qui ne pouvait lui promettre aucun succès banal et n'en doit attirer que plus fortement l'attention des lettrés. C'est la lutte d'un jeune homme
cultivé et passionné, aidé par l'amitié et par l'amour, contre
une hérédité alcoolique, un esprit impur qui l'entraîne à la
folie comme il y a entraîné son père. L'effort par lequel il se
reconnaît sur cette pente, mesure sa chute, la ralentit, finit
par l'arrêter et par remonter, a été analysé et exprimé par
M. de Voisins avec un calme, une précision, une sécheresse
parfaites. Cette brièveté, cette netteté, ce poids évoquent
le bois et le métal d'une sorte de machine d' Atwood morale,
qui rendrait intelligibles des mouvements et des arrêts de
la volonté. Ces personnages qui s'observent et s'analysent les
uns les autres nous font vivre dans une clarté continue,
une atmosphère de lucidité sèche. L'étude a toute la
valeur d'une observation clinique qui ne se dém~nt que dans
les dernières pages, l'achèvement de la guérison par le voyage;
\

NOTES

635

mais il eût alors fallu écrire un second volume, et l'auteur
n'a pas voulu aller contre les hii,bitudes du lecteur français
qui répugne au roman en deux ou trois tomes i. l'anglaise
ou à la russe. C'est d'autant plus regrettabfe ici que
M. de Voisins nous dit avoir terminé son roman en Chine et
qu' une matière vivante n'eût pas manqué à cette suite. II
faut admirer la manière intelligente dont le romancier
embranche sur la précision d'une étude vigoureusement
vraie la double figure religieuse de !'Esprit impur, l'anime
en une étrange apparence d'idole polynésienne qui fait
corps avec l'hallucination, avec le doigt tendu dans l'ombre
vers le chemin de la folie, et l'explique ensuite sous le visage
de la théologie catholique. Le tout parfaitement exempt
de surcharge et limpide, et nous ouvrant comme les corridors et les chambres d'une clinique blanche et nette.
L'esprit impur, son âme et son corps sont réalisés en un être,
en l'être même du roman; on a le sentiment qu'il succombe
sous la concentration de l'intelligence qui l'esquive, le
définit, l'annihile.
C'est là un des livres qui cette année•
1
m'ont paru dignes d'être retenus davantage. Je tiens à le
signaler à ceux qu'irrite le morne piétinement du roman dans
les sujets rebattus et qui pressentent quelle carrière lui
réserveraient tant de mers et de terres inexplorées du monde
intérieur.
ALBERT

THIBAUDET

***
LA REVUE CRITIQUE
Signalons la réapparition de la Revue Critique des Idées
et des Livres, qui fut, comme la Nouvelle Revue Française,
interrompue par la guerre. Trois numéros seulement paraîtrontcette année ; ils auront un caractère principalement réca-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pitulatif : le premier retrace l'œuvre de la revue avant la
guerre ; le second fera revivre le souvenir de ses nombreux
collaborateurs morts pour la Patrie. La publication normale
reprendra à partir de janvier prochain.
Cette résurrection sera sans doute pour nous l'occasion
d'apprécier ici avec détail le rôle important joué par la
Revue Critique avant la guerre et d'établir un parallèle entre
son effort et le nôtre.

MOUVEMENT DADA
Dans les pages d'annonces d'une de nos jeunes revues les
plus vivantes, on lit l'annonce suivante :

DADA
1 - 2 -3-4-5

Tristan Tzara, Directeur.
pour tous renseignements lui écrire :
Mouvement DADA, Zurich-Seehof Schifflande, 28.
Il est vraiment fâcheux que Paris semble faire accueil
à des sornettes de cette espèce, qui nous reviennent direc-

tement de Berlin. Au cours de l'été dernier, la presse allemande s'est, à plusieurs reprises, occupée du mouvement
Dada et des récitations où les fidèles de la nouvelle école
répétaient indéfiniment les syllabes mystiques : c Dada
dadada dada da. » En septembre 1918, une élection complémentaire eut lieu dans la première circonscription de Berlin,
et le « Klub Dada » mit en avant la candidature de son
« Ober-dada ». Voici les renseignements que, d'après les
circulaires du club, le Berline, Tageblatt fournissait sur le
nouveau candidat :
• M. Baader est né le 21 juin 1875 à Stuttgart. La série

NOTES

• des événements considérables
.
• commença l .
qm marquèrent sa vie
' e Jour de la Saint S l
• coucher de soleil sur les Al es ' - y ves~e 1876, par un
• un rapport étr ·t
p • d un éclat mouï et qui avait
01 avec sa perso
D
• tard il céléb
nne. eux ans et demi plus
•
ra pour la pr ·è f •
• rite de la saint
di
emi re ois, à lui tout seul, le
e nu té, dans un bois écarté
• de Zurich M B d
, au bord du lac
· · aa er est un des
h.
• nents de l'Ail
arc itectes les plus émiemagne ; ses tombea
t
• mentaux sont unive ell
ux e ses travaux monurs ement connus »
La candidature du Grand-Dad
.
• .
prise fort au sérieux et l .
a semble n avoir pas été
.
es Journaux oubliè t d'. .
combien de voix il a ·t b
ren
mdiquer
vai o tenues N
cules que les électeurs d l
·. e ~yons pas plus ridinoise
e a première circonscription berli-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~MENTO BIBLIOGRAPHIQUE
I, -

Trou Ugmdu tlu
Moyn&lt;·Aie; A. Messein.

Rtuv DII GoUllMONT :

BRAUX-ARTS.

GusuVK Co&lt;;1u1or: Ctxan"'; Ollendorff.

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L' Arclliudure ,eligiet&lt;se; Aur. Picard.
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Ro1u1N RoLLAND : Lil,ùi; Editions du
Sablier.
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Rostand. L'Œuvre. Le
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PoU• ; Editions et Librairie.
Juus SUPllvr&amp;LLlt: Ponws; Figul~

Dt"""""'''·

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Calmann-Lévy.
LAUUNT VJNSUIL
Michel.

III , -

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L'Erreu, ; Albin

IDSTOIRE, PHILOSOPHIE,
SCIENCES SOCI ALES,

JOSEPH B&amp;DIH : L' Efforl frt1.llytl.U :
(Jtulques asf&gt;«:1$ û la ,,.,.., ; La Renais-

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des El&lt;ds-U,.;, ; Delagrave.

LB GtRANT : GASTON GALLIMARD
FONTENAY- AUX - ROSES.

IMPRIMERIE

LOUIS

BBLLRNAND,

�LA PENSEE FRANÇAISE
DEVANT LA GUERRE
« Je regarù h11mainement les choses. »
VAUVENARGUES

En bouleversant les manières d'agir et les manières
d'être, en suscitant des conditions d'existence nouvelles,
l'état de guerre a eu, dans tous les domaines, une profonde répercussion. Il n'est pas jusqu'à l'ordre mental luimême qu'il n'ait modifié spontanément et pour ainsi dire
à l'insu des esprits. La nécessité de faire face à un péril
vital et de se mettre en état de défense a interrompu le
jeu régulier des forces intellectuelles. Des forces nouvelles
ont surgi qui se sont emparées des consciences. Absorbés
par les événements, sollicités par l'imagination, transfigurés par des émotions intenses, les esprits ont perdu
leur individualité logique. Il a fallu agir et non plus penser,
dans une communion étroite de sentiments. Et la vie
intellectuelle, qui est faite d'échanges et d'élaboration
critique, qui se nourrit des divergences et même des
dissidences, a disparu.
Peu à peu, le besoin de comprendre sa propre activité a
suscité dans la nation le réveil d'une réflexion timide.
Constatant l'existence d'un état de conformisme, elle a
41

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA PENStE FRANÇAISE DEVAMT LA GU.ERRE

entrepris de le justifier et, comme elle était insuffisamment
critique pour se débarrasser du mysticisme qui l'aveugle
encore, elle n'a pas vu dans la modification des rappo~
internationaux la cause première de ce courant sentimental. Elle a rapproché ce courant d'un mouvement
mi-artistique, mi-philosophique d'avant-guerre pour
établir entre l'un et l'autre une filiation secrète. La prédominance de la sensibilité a paru être comme le passage
d
les mœurs de la philosophie du sentiment et de
l':uition. Inversement, le spiritualisme a hérité des
susceptibilités légitimes de l'état de. guerre et, non
content d'interrompre tout commerce mtellectuel avec
l'ennemi il a donné à cet acte de convenance une valeur
rétroacti~e. Il a entrepris une révision critique de la
sée d'avant-guerre pour déceler en elle toute trace
r.t:auence allemande. Sans toujours faire preuve d'une
· ur, d'une méthode et d'une documentation
suffisantes,
ngue
.
il a dénoncé l'action de Kant, de Fichte, de Hegel, de
Schopenhauer et de Nietzsche sur nos phil?5°phes. Il a
fait ressortir l'influence de Wagner sur la musique contemraine et l'invasion de l'art munichois. Il a même été
~u'à voir dans l'extension au_ travail intellectuel des
disciplines scientifiques la manière allemande.. Et ces
recherches généralisées ont eu des conséquences mattendues. Sans doute, dans des questions délimitées, lorsqu'elles ont été entreprises avec quelque souci de méth~e,
elles ont pu donner des résultats incontestables : c~rtams
historiens ont mis ainsi en lumière .Ie caractère belliqueux
que l'idée nationale a toujours revêt_u e_n ~emagne.
Mais, quand ils n'emportaient pas de JUSh~cation suffisante pour ne trahir qu'une réaction sentimentale, de

semblables travaux se sont retournés contre leurs auteurs.
Ils ont jeté la suspicion sur la pensée française d'avantguerre qui vivait normalement d'échanges avec toutes les
nations européennes. Et ils ont permis aux anti-intellectualistes de remporter une victoire à la Pyrrhus.
Devant une telle confusion, il ne faut pas regretter
seulement le manque de discernement qu'elle implique.
Elle crée encore un état de déséquilibre et de malaise qui
est un danger pour la pensée française. Par un retour
singulier, ce sont les mêmes esprits qui étaient le plus
ouverts aux influences étrangères qui, aujourd'hui, les dénoncent. Ils avaient engagé la jeunesse française d'avantguerre en lui donnant des directions, en lui imposant des
programmes, en limitant ses curiosités. Ils auraient dtl
accepter en silence la leçon des faits et personne n'etlt
songé à leur reprocher leur erreur. Maintenant qu'ils ont
donné le spectacle d'un reniement douloureux, que
reste-t-il des idées professées ? Les mots apparaissent
vides de sens et comme privés de vie ; les formules se
désagrègent ; les systèmes dialectiques s'écroulent. Cepen~ant il,! a ~ de jeunes hommes. Quel est leur partage,
smon 1 mqwétude ? Quels conseils peuvent-ils recevoir
d'alnés qui n'ont pas su conserver une tradition véritable? Les maîtres intellectuels que l'opinion se donnait
hier encore n'ont pas su conserver la tradition catholique
qui avait bien sa grandeur quand un Malebranche s'en
faisait l'interprète, ni la tradition libre-penseuse du
siècle. Ils ont cru à la solidité des compromis ;
ils ont cru que l'on transige avec la vérité comme on
transige avec les consciences. Maintenant ils prononcent
la faillite de l'intelligence avec la sourde haine de l'ilote

:"vme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour la force ; ils laissent sans direction des hommes qui
veulent vivre.
Sans doute, quand toutes les énergies sont tendues
vers la réorganisation du monde, la situation ~e la ~nsée
est bien délicate. Et pourtant, au sortir de l e~ence
tragique où se sont peut-être élaborées quel~ues c~rt1tudes
nouvelles, nos devoirs intellectuels sont 1mpéne~. La
dans l'action• demeure hésitante,
France, si. déc"dée
i
,.
.
mobile et troublée devant son passé et dev~t l intelligence. Elle ne sait que penser d'elle-même. Il 1IDpo~e de
dissiper ce malaise. Il faut savoir ce qu~ v~ent les idées
que nous avons aimées et qui nous ont fait vivre, dilt cett~
recherche être pénible. Nous ne pouvons pro~on~r aussi
légèrement la déchéance de la pensée ~ançaise d avan~guerre, la déchéance de l'intelligence. Il importe de savorr
dans quelle mesure et sous quelle forme la ~nsée française a subi l'empire des idées allemandes, et si les -~nséquences qu'on dégage de _cette se~tude sont l~times:
N' ayant m· l'étroitesse, m les amère-pensées
, .
.
. d un, parti
politique le sentiment national n a 1amais exigé qu aucun
sacrifice ~oit fait de la vérité et de la logiq~e. L'a~an~on
aûx événements n'est pas une discipline, l'unprovisabon
n'est pas une méthode, le sentiment n'est pas un_ dogme.
E t tout même un traditionalisme strict, buté, qw mécon·
naîtrait, les exigences essentielles
de la pensée moderne
. ,
serait préférable à l'attente sans objet d'un opportuniste
éternel.

D'une manière générale, la crise actuelle ne saurait nous
surprendre. La Cessation d'échanges intellectuels avec

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

l'Allemagne est un fait de même nature que la cessation
d'échanges commerciaux. Mais elle répond encore à des
raisons plus profondes et plus subtiles. A l'état de paix,
1~ échanges portent sur des systèmes de représentations,
SCJence, philosophie, art, religion, dont le caractère est
international en ce sens qu'ils sont des modes de l'activité
humaine ne correspondant pas à une structure sociale
déterminée. Certaines aspirations collectives, certaines
doctrines, certaines découvertes surgissent parfois dans
plusieurs nations simultanément, et semblent être surtout
l'expression d'une époque. Les mouvements de toutes
sortes se propagent, se transmettent et circulent à travers
le monde. De fait, au cours du xixe siècle, les esprits
instruits des différentes nations possédaient une somme
de connaissances à peu près identiques. Ils étaient bien
près de penser les mêmes réalités de la même manière.
Sous l'action de la science qui semblait devoir hériter
du caractère universel, catholique, de la religion, l'accord
des ~sprits paraissait se réaliser. Et quelques critiques,
sensibles à cette transformation lente, pouvaient en pressentir les conséquences et annoncer, sans trop d'invraisemblance, la constitution d'un esprit européen.
Maislaguerreaétérévélatrice des peuples en dégageant
leur être intime. Les collectivités en état de défense, ramassées sur elles-mêmes, se sont dépouillées des attitudes
apprises. Alors seulement il est devenu évident qu'elles
possèdent une physionomie propre, des caractères inimitables et irréductibles. L'antagonisme des mœurs, des
conceptions juridiques, de la sensibilité s'est révélé.
Notre bonne foi surprise a pu découvrir dans l'Allemagne
contemporaine bien des aspects que le commerce intellec-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tuel ne laissait pas transparaître et certains traits moraux
assez odieux que Mme de Staël avait déjà pénétrés, encore
que nos critiques lui aient généralement dénié l'intelligence
des choses étrangères. Aussitôt la pensée s'est reprise
instinctivement. Emportées par le mouvement national,
avec l'ardeur d'une passion morale, toutes les disciplines:
science, art, philosophie - la religion exceptée - ont
tenu à répudier tout contact étranger et sont devenues nationales.
Cette réaction naturelle n'a pas été exempte d'exagération. En donnant à la seule attitude que nous puissions
concevoir, et que nous devions avoir actuellement, une
signification rétroactive, en étendant au temps d'avantguerre ce qui vaut pour une époque de crise, on méconnaîtrait gravement les conditions de la vie intellectuelle.
Et tout jugement porté sur les échanges intellectuels
d'avant-guerre cesse d'avoir une valeur positive, s'il est
seulement l'expression d'un mouvement de sensibilité.
Car il ne suffit pas de haïr; il faut trouver pour notre haine
comme pour notre amour des raisons entières et durables.
Il serait vain de regretter tout échange. Mieux vaut
rechercher le sens de l'échange et s'appliquer à discerner
dans les influences de pays à pays toutes les gammes et
les nuances qui s'y trouvent.
L'échange est nécessaire. Il secoue et rénove. La confrontation de l'expérience que nous vivons avec celle que
les autres peuples sont en train de vivre, fait que nous ne
demeurons pas les esclaves d'habitudes acquises. Sans le
va-et-vient des idées, la vie se retirerait de nous. Et l'esprit
critique assure la continuité d'une vie spirituelle toujours
changeante à la surface en ne demandant aux suggestions

LA PENStE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

étrangères qu'un prétexte pour se mieux connaître et
rejoindre ses traditions véritables. Il se passionne, il se
prête à tous les mouvements d'enthousiasme, il a toutes
les curiosités. Mais jamais son admiration n'est entière.
La vigueur de ses instincts, la force avec laquelle ses
tendances s'expriment le défendent des émotions fugitives
et superficielles. Celui-là seul redoute }!échange qui craint
de ne pouvoir réagir. L'appréhender, c'est déjà douter un
peu de soi-même, c'est sentir la misère de sa personnalité.
Car, dès que l'homme est trop faible pour laisser la
marque de sa pensée empreinte sur les choses, les idées
se désagrègent. Leur signification objective, impersonnelle
se dissipe. Elles se métamorphosent et ne sont plus que
cristallisation de tendances, expression indécise d'images
et de désirs. Elles engourdissent l'intelligence, envahissent
l'être devenu trop plastique et s'emparent de la sensibilité
surprise. Il n'y a plus échange, mais substitution.
Cette distinction jette sur l'influence allemande un
jour nouveau. Il n'y a ni à s'étonner ni à s'inquiéter si,
dans l'ordre scientifique et philosophique, des idées allemandes ont pu attirer notre attention, puisque la pensée
allemande participait, jusqu'en 1914, de la pensée européenne. Mais on peut se demander si, à la faveur et sous
le couvert d'idées qui ont une portée internationale, la
sensibilité allemande, demeurée profondément nationale,
n'a pas introduit en France une manière nouvelle de
sentir que nous avons crue naturelle et autochtone. On
peut se demander si la sensibilité allemande n'a pas été
un des agents les plus directs de la désorganisation intellectuelle entreprise en France par la philosophie du sentiment.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••
Sous le mouvement qui transforme l'Allemagne à la
fin du xvme siècle et au début du XIX8 , qui traverse la
1

1

religion, la philosophie et l'art, c'est l'esprit allemand qui
secoue la tutelle où le tenaient notre politesse et nos lettres
et donne libre cours à sa sensibilité. Il révèle, comme Faust,
« un cœur d'enfant et un esprit séculaire». Son émotion
devant la vie l'enchante, tant elle paraît neuve; car il est
sans souvenirs. Il ne sait qu'imaginer son passé et projette sur le présent ses aspirations confuses. Alors une
réalité seconde se dévoile. A l'appel des poètes tout un
monde caché et invisible qui sommeillait dans l'œuvre
d'Albrecht Dürer, qui chuchotait à travers les légendes
ancestrales, se reprend à vivre. Les cosmogonies renaissent.
Dans la nature célébrée jadis par Jacob Bohme, tout
devient étrange et prend un sens mystique. No~alis épie
au fond de l'être humain l'action sourde de forces insoupçonnées. La sensualité rêve avec Schumann au jardin de
Marguerite. L'ivresse lourde et la joie triste des foules
traversent les symphonies de Beethoven comme une
supplication. Partout l'imagination se joue. Toujours
créatrice, elle ignore la saveur des plénitudes et jamais
elle ne souhaite arrêter la minute qui passe.
Telle est la sensibilité allemande. Tout en elle traduit
le trouble, l'inquiétude violente, le désir de vivre insatisfait. On sent ses religieux, ses musiciens, ses philosophes
à la poursuite de la vie. Mais elle est impétueuse et
brutale; c'est une chasse plutôt qu'une recherche. La vie
se dérobe. Ils voudraient l'enserrer, la contenir dans un

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

mouvement du cœur, dans un thème ou dans une formule
car ils croient encore à la puissance magique des formules'.
Ils apprêtent un piège dialectique. La vie mobile et
fuyante contourne les appareils formidables de mots
sans laisser d'elle davantage qu'un reflet. Ils essaien;
alors de l'imiter ; ils se veulent multiples et universels
comme elle. Ne voyant plus dans le réel que conflits, contradictions, antagonismes, ils demandent à l'imagination
distendue le secret des métamorphoses. Le même mouvement d'idéalisme traverse Hegel, Fichte, Schelling et
Wagner. Ils n'ont jamais su trouver la forme harmonieuse
et aimée en qui la vie suspendue s'épanouit et s'achève.
Leur métaphysique ne trahit qu'un mauvais esprit de
révolte et leur inquiétude ne s'apaise que dans un rêve
d'orgueil mystique. Ils ne savent que l'art de rêver.
Cet esprit s'introduit en France, au lendemain de
l'aventure impériale, lorsqu'il ne reste, avec l'amertume
du souvenir qu'un vide de l'âme. Au sein d'une dissolution
générale où rien d'autre ne subsiste que des cadres administratifs, on attend de la Sainte Alliance un roi et un
régime mental. L'invasion de 1815 permet une invasion
plus subtile, plus complexe, plus tenace. La sensibilité
nouvelle s'empare des esprits, qui combine étrangement
le réalisme des buts politiques et le mysticisme. Les
élé_ments empruntés à la civilisation françai?e s'y recon:
naissent encore assez pour qu'elle ait comme un air de
parenté avec l'esprit français. Mais sa violence naturelle
la rend dominatrice. Exploitant la réprobation morale
qu'inspire l'irréligion du xvme siècle et la crainte qu'inspirent les idées révolutionnaires, elle conquiert la pensée
française. Et le mouvement d'enthousiasme qui anime

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la jeunesse de Cousin et qui pouvait être le prélude d'une
Renaissance dévie, tourne court et s'achève en une Restauration.
C'est un courant de poésie et de lyrisme à la fois
mystique et social qui s'insinue et pénètre dans le
domaine de l'art et de la philosophie. L'esprit de l'école
romantique et l'idéalisme postkantien agissent confusément sans susciter d'imitation précise. Aussi n'éveillent-ils
pas l'attention et ne rencontrent-ils de résistance que
chez Stendhal. Ce que nous retenons des contacts brefs
et des voyages, c'est une ambiance imprécise faite d'images
plus encore que d'idées. Nous apprenons à rêver ; et la
rêverie allemande nous repose des élans passionnés et de
la nostalgie où nous venions de nous complaire. Sous son
charme, la sensibilité se libère de toutes les disciplines,
conquête patiente d'une vie intérieure qui se veut harmonieuse et établit entre toutes les puissances de l'être
une hiérarchie. L'imagination prend la clef des champs
et vagabonde.
Mais les artistes de 1830 sont trop proches de la vie de
sensation et souvent d'une ingéniosité trop subtile pour
que le tourment métaphysique s'empare d'eux et les
tristesses sans cause. L'originalité de leur nature les
rend assimilateurs ; mais leur fantaisie les défend du
mysticisme. Ils admettent qu'une manière nouvelle de
sentir s'incorpore à notre sensibilité et l'enrichisse, mais
seulement au prix de sa sujétion. Et le romantisme allemand, contenu dans l'art, ne réussit à s'emparer que du
domaine spéculatif.
Le discrédit où sont tombées la science, l'analyse et
l'expérimentation, qui ont partie liée avec le scepticisme

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

du siècle précédent, facilite sa besogne. L'éducation scientifique disparaît presque complètement et fait place à
l'à-peu-près facile et brillant de l'éducation littéraire.
Devant les choses, les idées, la pensée n'analyse ni ne
regarde ; elle se laisse envahir par l'émotion immédiate.
L'atmosphère qui se dégage, une impression fugitive,
un mouvement instinctif la contentent. L'émotion confuse
et amorphe est une possibilité indéfinie de sensations ·
au gré des suggestions, elle se prête à toutes les métamor~
phoses. Le jeu des affinités se substitue à la logique. Les
idées cessent d'avoir une valeur en elles-mêmes, toute
certitude étant sentimentale. La recherche des causes
à la manière du savant est abandonnée pour la poursuite
d'analogies mystérieuses. Car le monde entier, vaste
poème, se modèle sur les données intimes. La sympathie, l'intuition sont élevées au rang de méthode.
Philosophie et poésie se confondent. Et le sentiment, dans
les limites de l'expérience individuelle, devient source
de vérité.
Ainsi la prépondérance d'une sensibilité trouble corrode la pensée et entraîne une modification profonde dans
l'attitude spéculative traditionnelle. Il naît, dans l'école
de Cousin, un mouvement ambigu et opportuniste, le
spiritualisme. Celui-ci se colore diversement, suivant les
tempéraments, les modes et le jeu des influences. II revêt
successivement toutes les formes. Parfois même, telle de
ses manifestations paraît assez orginale pour laisser
croire à un renouvellement et à un travail véritable de
la pensée. Et pourtant, lorsque tombe le vêtement un
peu flottant dans lequel il s'enrobe, il ne demeure de lui
que quelques croyances traditionnelles et quelques dogmes.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est que, sous la Restauration, les besoins philosophiques
se confondent avec les besoins religieux. La pensée ne
tend qu'à rendre plus fermes et plus assurées les croyances.
Dieu et l'immortalité de l'âme demeurent les questions
primordiales. Mais on a tenu à substituer à la discussion
des dogmes théologiques, qui exige, somme toute, une
dialectique serrée et de l'esprit de suite, le témoignage
infaillible de la conscience morale. D'ailleurs, le goût du
schisme est assez prononcé; la morale règne ; la raison
pratique l'emporte sur la raison spéculative. Et la science
est lettre morte sans l'esprit métaphysique dont les formules donnent, comme autant d'opérations magiques et
hermétiques, le secret des c:::hoses et du monde.
Et l'œuvre de la Restauration se prolonge sous la
Monarchie de Juillet. L'action d'une classe bourgeoise
prospère et détentrice du pouvoir amène la pensée à
composition sous couleur de libéralisme. Balzac, son
peintre, n'a pas l'ironie d'Henri Monnier; les philosophes,
sous peine d'être notés de « matérialisme », deviennent des
directeurs de conscience encore plus accommodants que
les jésuites. Le spiritualisme cesse alors d'être le grand
système que Malebranche et Maine de Biran ont pu concevoir. u Par l'éloquence de la parole, le concours de la
théologie chrétienne, la propagation de l'enseignement
classique, il devient une sorte d'institution sociale 1• » Il
sert la politique qui s'efforce de capter les idées révolutionnaires pour leur interdire l'avenir. Il se retourne à la
fois contre les doctrinaires et contre Auguste Comte qui
renoue, par l'entremise des idéologues et des médecins,
1. VACHEROT, f-a situation philosophique en France (Revue des
Dnu Mondes, juin 1868).

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

avec le xvme siècle. Il profite de toutes les confusions•
de toutes les ignorances; il entraîne après soi toutes les
forces conservatrices. Il va chercher loin de la tradition
françai~e, dans la religiosité allemande semi-catholique
et semi-protestante et dans le romantisme de Schelling,
ses thèmes et ses prétextes. Ayant la vitalité des courants
qui servent les intérêts des groupes, il survit aux journées
révolutionnaires de 1848, à la proscription impériale qui
bâillonne l'Université de 1852 à 1864 ; et il réapparaît
pour emprunter à Ravaisson le prestige de son talent 1.
Même après 1870, bien des intelligences ne réussissent pas
à s'en affranchir. Par son intermédiaire, elles se mettent
à l'école de la philosophie allemande. Et, là-bas, elles ne
pressentent ni ne discernent le développement du machinisme, les applications techniques de la science, l'accroissement constant 'des exportations commerciales, le besoin
de d~bouchés nouveaux, la naissance d'une politique
mondiale menaçant l'équilibre européen. De tout ce
travail qui inquiète Nietzsche et qui transforme la pensée
elles ne devinent rien. Méphistophélès les guide toujours
à travers l'Allemagne.
De la sorte (et jusqu'en 1914), la philosophie est
devenue trop souvent une manière d'art quand elle n'est
pas une théologie bâtarde. La religiosité, le moralisme
le mysticisme sont les qualités auxquelles se reconnaî;
un« _esprit philosophique ». Tout est vu sous l'espèce
du bien et sous l'espèce du beau. Les penseurs allemands
nous fournissent les types. Faust, qui n'avait fait
que visiter Berlioz et Delacroix, s'installe à demeure
1

· Cf notre article sur La Doctrine de Ravaisson et la Penste
modeme (Revue de M4taphysique et d8 Morale, mai-juin 1919).

�LA MOUVJtLLE DVUB FRANÇAISE

chez les philosophes. On le consulte; il rend en vers
ses oracles. Goethe ne sait-il pas toutes les raisons de
vivre, comme Kant sait toutes les raisons d'être moral et
toutes les bonnes raisons que nous avons de croire à la
fusion posthume du bonheur et de la vertu. Schelling
épèle les secrets de la nature, révélation vivante. Le
catholicisme de l'école de Munich neutralise heureusement le piétisme de Kœnigsberg et le protestantisme
d'léna.
Aussi n'y a-t-il pas place pour notre passé: le spiritualisme supprime le XVIII8 siècle et annihile l'expérience d'un
peuple. Il appauvrit l'histoire et la rabaisse à la mesure
de ses intérêts et de ses scrupules. Il oublie que Kant a
été influencé par Rousseau et il le faut bien pour taire
l'originalité des Confessions, modèle lucide et si peu romantique d'analyse psychol_ogique. Il oublie que Goethe connaissait très bien Diderot. Il oublie que Schopenhauer
et Nietzsche se sont nourris de nos moralistes, qu'ils
ont aimé nos correspondances et nos mémoires ; autrement il eût fallu reconnaître que, même au grand siècle,
les Français ont été des observateurs des mœurs indulgents
ou passionnés. Il oublie d'Alembert et Condorcet. Il
oublie que Voltaire, Condillac, Destutt de Tracy et Cabanis
ont posé les fondements d'une philosophie de la sensibilité ;
que, même pendant la Révolution, il y eut un mouvement
d'idées traqué par l'Empire, étouffé par la Restauration. Il
fallait bien créer la légende de l'athéisme et du sensualisme du xvme siècle. La France devient alors un pays
affaibli par de longues secousses politiques, sans sève
intellectuelle, qui doit sa vie aux révélations venues
d'Allemagne et d'Alexandrie. Tout au plus est-elle la

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

655
patrie d'un Descartes mystique et halluciné, d'un
Pascal, génie scientifique pris au piège du doute et se débattant dans les rêts de Port-Royal. Un vent de piétisme
souffle. Une dialectique morose place devant l'initiative
et l'expansion humaine l'image du péché. Sur le monde
entier, sur les êtres et les choses qui réjouissent l'artiste,
elle répand une atmosphère de contrition. Naïvement
insincère, tourmentée par la passion morale, elle se pare
du devoir pour masquer sa confusion. Sans spontanéité,
sans fantaisie et sans amour, elle est mauvaise ouvrière de
vie.

~ travers le siècle, un certain nombre d'esprits,
obéissant à des considérations pratiques plutôt qu'à des
exigences spéculatives, se sont donc laissé séduire par la
sensibilité allemande. Ils ont introduit l'esprit métaphysique. La dissociation de la sensibilité et de l'intelligence, la
prééminence de la sensibilité, la confusion dans les idées
qui s'ensuivirent, coïncidèrent avec une méconnaissance'
de l'esprit français. Replacé dans l'histoire des idées, le
spiritualisme n'a ni l'ampleur ni l'importance qu!on lui
prête. Il ne saurait mettre en cause la valeur de l'intelligence. Le mouvement intellectuel et scientifique, les
modifications sociales, les événements historiques autour
de lui ont transformé le monde. Maintenant, à son réveil,
il éprouve une stupeur douloureuse et s'étonne de voir
Wundt revendiquer avec âpreté Leibniz, philosophe
allemand. Les discours de Pangloss ne nous avaient-ils
pas mis au fait ? Et serions-nous si surpris aujourd'hui
si Candide était, par hasard, devenu un livre classique?

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LA PENSÉE FRAN~AISE DEVANT LA GUERRE

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Cependant la France véritable est aille~. P~ler. de
qualités de race, de l'esprit gaulois et du gérue latm c ~st
encore presque n'en rien dire, tant ~e conc~urs des ~irconstances qui nous ont créés est multiple. Mais, dès qu on
cesse de prêter à la culture une finalité singulière, pour_ Y
voir seulement une image et comme un reflet de la ;1e,
surgit notre peuple. Il suffit de se dép;e_n~e des ad~ations de collège qui font tenir dans la prec1os1té alexandrine
de Virgile, dans l'épicurisme trop r~lâché d'Horace et
même dans la correction froide de Racme tous les mouvements du cœur humain. Seul le commerce assidu de nos
artistes de nos savants, de nos philosophes, s'unissant
au goût'pour les campagnes françaises, révèle la sensibilité
frémissante de la nation.
Cette force nouvelle quel'Allemagne venait de découvrir
et dont on s'est entretenu mystérieusement au x1xe siècle,
il y a beau temps que nous e~ avons _approfondi le secr~t
et que nous avons su en dormner la VIolen:~ ~ar ~e ~aitrise constante de nous-mêmes. Notre c1V1lisation n est
pas d'un jour. Tant de générations courbées sur les terres
du Valois et de l'Ile-de-France ont vécu le drame de la
vie et jeté dans le brasier leurs joies et leurs souffrances,
que notre image se coule en un alliage toujours plus
riche. L'être a acquis peu à peu une finesse nerve~e et
une sensibilité pénétrante. Lentement il a conqws sa
et
personnalité '· il est parvenu à vivre d'une vie propre
.
1
à mêler au chœur des grandes émotions collectives e
chant encore tremblant des émotions personnelles. Sans

désapprendre de pleurer et de rire, il a appris la mesure
dans l'expression des sentiments. Jamais il ne s'abandonne
à l'ivresse de sentir. C'est qu'un plaisir d'intelligence
rend plus intense encore son émotion. Il sait le prix
des mouvements spontanés ; mais il n'a jamais douté
que la pensée qui les arrête au passage et les retient encloses dans une forme durable n'ajoute encore à leur
prix. Il va même parfois jusqu'à rougir d'être ému ; et
l'ironie légère fuse instinctivement, comme une défense.
Carl'esprit français n'est ni très sensuel ni très mystique.
Il ignore la sensualité inquiète, énigmatique et pesante
des pays protestants. Amoureux des lignes, des couleurs
et des formes, il goûte dans les sensations une joie pure
et subtile. Il est trop mobile pour être sentimental. Il y
a en lui un besoin de précision et de netteté par quoi il
répugne, jusque dans sa musique même, qui est musique
de danse, aux inquiétudes prolongées. Pour lui le monde
extérieur existe. Et, comme il est curieux, le spectacle
des choses l'empêche de méditer trop longtemps et de se
perdre dans la contemplation mystique du moi. Il ignore
le tourment de l'infini, car il sait que là où sont les raisons
véritables de vivre est aussi la joie de vivre. Sa tristesse
est dans la nostalgie, dans le regret des horizons accoutumés, Depuis Ronsard, son lyrisme intérieur et sans
fièvre dit la fluctuation des désirs précis et le retour
des saisons.
Aussi il est bien vrai que notre goût «s'étend tout autant
que notre intelligence et il est difficile qu'il passe au
delà 11. Y a-t-il lieu de le regretter ou n'est-ce pas plutôt
notre privilège ? La France, où convergent les mouvements européens, a toujours évité la consomption des
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nations qui s'isolent, ne vivent que de souvenirs et fouillent un passé mort. Sachant que la vie spirituelle est
dans l'échange, elle a accueilli toutes les idées, sûre
d'elle-même : sa fantaisie, son esprit, le sentiment du
ridicule, qu'elle a très vif, constituent sa sauvegarde.
Elle refuse de suivre l'engouement des classes oisives
qui mettent indifféremment à la mode un costume ou
une nuance de sentiment. Assez artiste pour ne rien
mépriser, elle détient le secret des transpositions. Le
tumulte des désirs peut monter des cours italiennes avec
une rumeur de fête et un parfum d'aventure, elle en
fait des châteaux en Touraine. Quand les idées anglaises
affluent, elle les discute avec passion. Mais l'inquiétude
métaphysique exaspérée par la vie triste des petites
villes d'Allemagne du Nord s'insinue-t-elle; son rire la
dissipe et son sens exact des choses. Sans doute, il y eut
parfois imitation servile et non adaptation véritable.
L'action de l'Italie sur nos peintres, de la Grèce sur nos
sculpteurs, de la pensée dite classique sur nos écrivains,
de l'Allemagne sur nos philosophes fut telle. Elle est survenue toutes les fois qu'un doute de soi-même ou une
défaillance passagère permettait le jeu ~e sentiments
factices. Mais ces accidents sont négligeables. Aucun
académisme n'a jamais rallié l'unanimité des esprits.
Les mouvements conventionnels ont toujours été le
fait de groupes qui doivent à des circonstances imprévues
un prestige usurpé et qui agonisent d'une mort lente à
l'écart des courants nationaux. Eux seuls portent en eux
tout l'avenir, d'eux seuls jaillit, impétueuse comme une
force élémentaire, notre volonté profonde.
Et cette volonté est de comprendre. Notre pensée

•

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

s'est tournée vers l'étranger quand elle avait besoin de
distraction et de détente. Elle a caressé les robes espagnoles
comme elle s'est promenée dans les jardins d'imagination,
au clair de lune, par manière de jeu. Elle savait que pour
bien penser il faut être un peu poète ; mais elle savait
aussi que toute poésie est intime. Elle semblait avoir
des fantaisies et des caprices. A regarder penser et sentir
les autres, elle assistait à sa naissance véritable. Sous
son instabilité apparente, sous le jeu des influences, sous
son cosmopolitisme même, il y a élargisse)llent, enrichissement et suprématie de la sensibilité française. Elle a voulu
pénétrer l'homme.
Notre pensée doit à cette alliance singulière de la sensibilité et de l'intelligence autant qu'à son indépendance
d'avoir toujours été une réflexion sur l'activité humaine
contemplée avec sympathie. Par là, elle prolonge la
tradition hellénique. Plus proche de la nature, plus immédiate, plus sensuelle, la Grèce, quand on la dégage des
subtilités orientales qui s'entrelacent dans les dialogues
de Platon comme des arabesques intellectuelles, c'est le
culte de l'animal humain plutôt que le culte de l'homme.
La France est infiniment plus complexe. Elle a traversé
le christianisme, puis la science. Elle a découvert la
valeur active de l'idée vraie, après avoir découvert la
valeur active de la croyance. Elle a reconnu dans l'art et
la science, dont les valeurs constituent le monde spirituel,
les formes de vie les plus hautes. Créatrice, elle a sculpté
ses rêves et prêté à ses désirs la magie des couleurs et des
mots. Moraliste, elle a suivi le mouvement des conditions
sociales et le développement des mœurs, Soucieuse du
détail, elle a su ne pas trop s'y complaire ; il y a en elle

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un dogmatisme, un besoin voilé de donner des directions
qui sont signe de force et affirmation de soi. Elle redoute
la fausse gravité des métaphysiciens, car elle excelle dans
l'essai où se rejoignent tout simplement, tout uniment
la spéculation et l'action, la réflexion et la vie. Sa science
_ faite de sagesse ne saurait tenir dans des formules ni recevoir de développement dialectique; elle est un humanisme
fécondé par la rencontre des événements et des caractères.
Ainsi, peu à peu, s'est modelé le visage de l'homme.
Au type latin fruste et taillé tout d'une pièce, tenace,
endurci et n'ayant qu'une entente limitée des choses,
s'est substitué un type plus riche. Les esquisses en sont
nombreuses; nous nous sommes repris à plusieurs fois pour
nous parfaire, car nous nous sommes sentis toujours
plus divers et plùs multiples. Mais, plusieurs fois, la société
française a connu des époques de quiétude. Elle a vécu
son présent pleinement, sans regret du passé et sans
grand souci d'imaginer l'avenir. Elle a réalisé une fusion
complète de la culture et des mœurs. Si elle a compris
que, sans la science de l'homme, la science des mœurs
serait vaine, elle n'a jamais ignoré que, sans discipline,
la science de l'homme serait un moyen assez médiocre
de parvenir. Elle a regardé la vie à hauteur d'homme, sans
illusion, avec clairvoyance. Et lorsque sa sincérité et sa
lucidité lui ont fait un devoir d'écarter des raisons de
vivre périmées, il est resté à ceux qui sont allés au delà
. des croyances un optimisme intellectuel.
A travers toute son histoire, la pensée française est art
de vivre, science du bonheur, discipline vivante. La
continuité de son œuvre dans tous les domaines révèle
moins une nation classique que la nation humaine.

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

661

*

**
Si cet esprit a des racines profondes, un siècle de romantisme suffit-il pour détruire cette attitude atavique,
instinctive que nous avons devant la vie et qui est riche
de tant de souvenirs ? L'anarchie sentimentale a-t-elle
pu tuer en nous la sensibilité artistique, l'émotion intellectuelle, l'intelligence critique ?
De fait, il semble bien à première vue qu'avec le
xixe siècle une expérience nouvelle commence où notre
passé n'a point de part. Elle se présente comme une réaction
unanime contre l'esprit du xvme siècle. Mais c'est que sa
stérilité de sentiment et sa souplesse morale ont acquis
au spiritualisme les sympathies de l'opinion. Son inertie,
son art de durer lui suffi.sent qui le dispensent de conquérir
les esprits à l'aide du vrai. Disposant des pouvoirs officiels,
de l'enseignement, de la critique, il laisse tomber sur le
passé le voile du silence ; contre son époque il n'use que
de polémique. Aussi le jugement qu'il porte sur un siècle
dont il ne représente pas l'esprit est sujet à caution et
révisible. Il faut rejoindre les forces vives qu'il a cru
pouvoir écarter sans se mesurer avec elles et qui sortaient
de notre passé.
La Révolution a généralement capté l'attention de l'historien. Elle n'est pourtant que l'épisode politique d'une
épopée industrielle. Dès le XVIIIe siècle, une révolution économique liée au développement des sciences
se prépare. Les conditions nouvelles du travail humain,
de l'échange, de la circulation des richesses, devinées par
les encyclopédistes, entraînent des modifications dans

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la physionomie des groupes. Un régime croule ; des cadres
sociaux éclatent ; une force anonyme surgit, inorganique
et instable. Ses souffrances et son absence de loisirs la
maintiennent longtemps dans un état d'enfance. Impulsive, elle croit à des lendemains meilleurs. Elle passerait
presque inaperçue si ses sectes mystiques et ses émeutes
qui avortent ne bouleversaient l'ordre moral. Précipitée
du pouvoir chaque fois qu'elle s'en approche et l'atteint,
elle est incapable de s'emparer de la pensée et de formuler
clairement ses exigences. C'est la pensée de nos écrivains
sociaux et de nos polémistes qui doit aller à elle pour
discerner, dans les masses populaires, la vitalité et la
promesse ardente des êtres jeunes à qui l'avenir est dévolu.
Tandis que certains esprits connaissent successivement
toutes les inquiétudes et se prennent à rêver, d'autres,
face à la vie, se plient à la discipline française ou partagent
les enthousiasmes naissants. Se tenant au-dessus de leur
époque, là où les passions mesquines viennent mourir,
où le cours des événements n'altère pas la valeur durable
de l'idée, ils font œuvre de savant ou d'artiste. Les savants,
faisant justice des hypothèses métaphysiques puisées
dans Stahl, Schelling et Fichte, préfèrent aux raisonnements la pratique du laboratoire ; aux vues d'ensemble,
les conclusions partielles et modestes. Laissant aux talents
peu doués le soin de poursuivre le beau moral et idéal
dont Winckelmann s'est fait l'apôtre, l'artiste tente
d'exprimer simplement la joie de la lumière. Par delà
les paysagistes de Fontainebleau et Delacroix, les impressionnistes rejoignent Watteau, Chardin et Fragonard en
même temps qu'ils disent la P.Oésie de la vie moderne.
Se dégageant de toute sensibilité factice, Stendhal et

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

Flaubert poursuivent, sans aucune arrière-pensée morale,
avec la netteté d'un clinicien, l'exploration du cœur
humain, cependant que le roman social se constitue avec
Zola qui les reconnaît comme ses maîtres. Taine reprend
les études psychologiques au point où les idéologues les
avaient laissées. Comte discerne, sous les fluctuations
politiques, la constance des forces sociales et tente d'en
pénétrer la nature.
Ainsi, à la suite de Stendhal, dispersés dans tous les
domaines avec une prodigalité heureuse, les libres esprits
continuent à sentir et à penser à la française. Ils demeurent
en contact avec l'esprit du XVIU8 siècle. Suspects pour
avoir lutté contre la paresse et l'engourdissement romantiques, ils ont été tenus pour la plupart en dehors de la
pensée officielle. Le merveilleux enseignement qu'ils apportaient à la jeunesse a été méconnu ; ils n'ont pas eu les
honneurs du collège. Certains ont vécu dans l'oubli ;
d'autres ont connu le mépris plus douloureux encore que
le silence. Ils n'en avaient cure. Ils ont consacré leur vie
à une œuvre dura,ble, sachant que le secret des créateurs
est dans la persévérance ; ils se consolaient peut-être
aussi en estimant avec Balzac que « les grands ouvrages
font justice des petits ennemis ».
Pourtant, ils ont été nos maîtres véritables. Parmi leurs
contemporains ils ont mieux senti, mieux vu, mieux
compris. Et ils ont aimé davantage. Ils ont eu et donné
ce qui fait notre orgueil : la conscience. Et ils ne sont pas
seulement la conscience de leur époque ; en eux l'esprit
français se retrouve. Il faut les unir et les rapprocher,
sans craindre l'épithète de dilettante, appliquée aux esprits
qui entendent dominer toutes les idées, toutes les émotions

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

et reconnaissent, dans la diversité harmonieuse de leur
nature, une richesse. Alors de toutes les œuvres, une
impression unique se dégage ; elle révèle une tradition.
Cette tradition n'est pas un dogme; elle devient un fait
d'expérience.
Les œuvres françaises ne sont que les moments d'un
seul effort critique poursuivi à travers les siècles. Face
à la vie, la pensée souhaite de comprendre. Elle répugne
aux enveloppements, aux atténuations, aux marches et
contre-marches des esprits sans virilité. Elle veut l'émotion
exacte, la phrase précise, la décision directe. Positive et
expérimentale, elle bannit la sensibilité trouble sans désagréger l'émotion. Car elle ne saurait se confondre avec la
«raison» des métaphysiciens allemands, non plus qu'avec
l'« esprit » des spiritualistes. Elle n'est pas davantage
un art de raisonner suscité par un mauvais goût de logique.
La pratique de l'art et de la science, la conduite même
révèlent sa nature, qui supposent également une concentration et une collaboration de toutes les puissances de
l'être. Elles laissent deviner une fusion étroite de la sensibilité et de l'intelligence. Issue de la vie, notre attitude
est l'expression et comme l'épanouissement de l'être qui
voit clair en soi. Il a conquis, au prix d'une discipline
constante, son unité ; par là, son œuvre aussi est une
conquête. Tel est l'intellectualisme français qui nous
défend de l'anarchie, qui restitue son sens profond et sa
noblesse à l'effort humain: présence d'esprit.

•••
Mais à quoi bon évoquer l'intellectualisme français ?
Des écrivains qui se sont découvert tout d'un coup une

âme sociale déclaraient avec ensemble, tant ils sont accoutumés à se plier aux modes, et aux heures les plus cruelles
de la guerre, que les intellectuels apparaitraient après la
guerre comme « des produits de luxe un peu démodés ». Il
est vrai que chacun se fait de l'intellectualisme une conception à la mesure de son esprit. Il est vrai aussi que les
problèmes actuels sont d'ordre pratique. Mais sont-ce des
raisons suffisantes pour que nous doutions de l'intelligence?
Ceux qui se sont tenus délibérément à l'écart de la vie
moderne et qui faisaient fonction de penser ne sauraient
lui reprocher son aveuglement. Eux seuls ont méprisé la
science et ses méthodes, méconnu la puissance de l'industrie, oublié que les intérêts économiques nationaux
l'emportent sur les considérations de parti. La philosophie
du sentiment doit imputer au seul défaut d'une discipline
qu'elle n'eut jamais le courage de se donner, son manque
de clairvoyance.
Sans doute, les conditions de la spéculation se transforment. Les problèmes d'école qui ont toujours conservé
• une mine paysanne et scolastique , disparaissent. Les
problèmes véritables s'infléchissent. Nous devons faire face
à des réalités nouvelles. La réalité collective se dévoile dont
certains penseurs avaient entrepris, après Montesquieu,
l'étude, malgré l'opposition des spiritualistes soucieux de
défendre un individualisme étroit et craignant de voir
une interprétation positive des mœurs susciter une orientation nouvelle de la conduite. La structure sociale, mise
à nu par des forces dévastatrices longtemps contenues,
révèle, plus violemment que ne l'ont fait les crises de
gouvernement et les crises économiques, les forces morales
qui se dégagent des groupes. Imperceptiblement, échap-

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pant presque aux observateurs les plus attentifs, un double
mouvement de ségrégation et de coalescence emporte les
sociétés et modifie profondément la physionomie des
peuples. Des forces meurent. Des forces embryonnaires
apparaissent. Des courants se forment; des idées nouvelles
s'ébauchent. De tout cela autant que des événements
politiques est faite l'atmosphère dans laquelle nous vivons.
C'est à cette réalité spirituelle au moins autant qu'aux
facteurs matériels que nous avons affaire pour résoudre
les problèmes d'après-guerre.
En présence de cette réalité, une attitude expérimentale
s'impose. Or elle ne saurait s'improviser. Aucun aspect
de la réalité ne s'appréhende, comme le croient les philosophies paresseuses, du dedans et par intuition. La signification du milieu ambiant qui souvent détermine nos
actes ne se révèle pas immédiatement. Ce que chacun de
nous en pressent est fragmentaire, enveloppé d'une
gangue affective. Une synthèse est nécessaire qui n'est
l'œuvre ni d'un individu ni d'un jour. Mais chacun peut
obtenir le détachement de soi-même et soumettre les
faits à une investigation qui autorise une opinion raisonnée
et une volonté droite. On s'imagine communément que
nous sommes tous égaux devant l'expérience. Or l'expérience des réalités collectives, comme l'expérience de la
vie intérieure, exige, pour être féconde, les délicatesses,
les tâtonnements, l'impartialité d'une expérience scientifique faite dans un laboratoire. Elle exige la même discipline intellectuelle. Se plier aux circonstances, ne pas les
affronter pour en pénétrerla leçon latente, c'est les subir
sans plus. Trop de facilité à s'adapter, trop de souplesse
sont même parfois, autant que signe de médiocrité

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

-morale, défaut de probité intellectuelle. Notre attitude
actuelle est donc solidaire d'une discipline. Elle suppose
cette présence d'esprit et cette maîtrise de la sensibilité
qui sont nos qualités essentielles.
Aussi devons-nous nous garder de toute attitude sentimentale. Sans doute nous sommes plus que jamais portés
à l'émotion et sans direction véritable. Les groupements
politiques, prisonniers des formules d'avant-guerre, demeurent en face d'un monde qui se refait, insensibles à
la nouveauté des choses. Les groupements intellectuels
témoignent d'une inconscience étrange. L'opinion se
penche sur le cours capricieux des événements pour y
retrouver le reflet de son angoisse et de ses alternatives irraisonnées. Mais cette crise est passagère. Sous
la pression irrésistible du réel, chaque jour une idée
toute faite se désagrège et nous nous rapprochons de la
lucidité. Nous devons laisser le retour progressif à la
vie logique s'opérer normalement, car il n'est de conviction stîre que celle qu'on acquiert par soi-même. Mais il
faut écarter l'anti-intellectualisme d'avant-guerre qui ne
pourrait que prolonger le divorce de la pensée critique
et de l'opinion au prix d'influences étrangères.
Ce n'est pas que nous devions nous défendre de toute
influence. Nous avons des affinités avec la pensée angloaméricaine : même positivité, même goût du détail concret
même sentiment de l'expérience; dans notre passé, les
contacts avec l'Angleterre furent féc0nds. L'introduction
de la pensée anglaise en France au XVIII8 siècle a donné
aux sciences de la nature, aux sciences politiques et aux
méthodes expérimentales une impulsion nouvelle. Vers
186o, l'action de Stuart Mill et de Spencer a permis à des

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

esprits comme Taine d'échapper à la métaphysique allemande; elle a prolongé, sans toutefois l'enrichir d'apports
nouveaux, l'action du positivisme; et, encore aujourd'hui,
elle serait nécessaire pour combattre la dialectique et
rappeler la simplicité des démarches logiques. Mais là
doit s'arrêter l'échange. Car nous ne tendons pas depuis
tant de siècles à nous affranchir de toute tutelle religieuse
pour remplacer la religiosité allemande par la religiosité
anglo-américaine. Si cette substitution peut être relevée
chez certains spiritualistes contemporains, elle a été faite
au mépris de nos traditions rationalistes. Aussi les résistances que le Pragmatisme a rencontrées en France
sont légitimes; elles doivent être maintenues. Car le
peuple américain fait l'apprentissage de la pensée. Il
vient de s'apercevoir que la vie matérielle n'est pas tout;
que l'homme n'épuise pas, même en des labeurs gigantesques, son activité; qu'il existe aussi une vie spirituelle.
Sa religiosité, son inquiétude morale, son idéalisme sont
l'expression lyrique et confuse de cette découverte.
Partout, chez James comme chez Emerson, se retrouvP
une même tentative pour constituer des traditions intel
lectuelles. Et l'Amérique est vraisemblablement appelée
à connaître, maintenant que son union nationale se fait au
sortir de cette guerre, une crise intellectuelle qu'elle
soupçonne à peine : au prix du scepticisme elle apprendra
que la vérité, même relative et transitoire, ne se persuade pas, mais se démontre.
Le Nouveau Monde peut être le champ magnifique d'une
expérience humaine sans apporter un terme à la pensée
européenne. Sans doute, nous devrons beaucoup à la
nation qui fit le don de sa jeunesse. Mais, si nous tePons

66g

de notre âge quelque lenteur et un attachement exagéré
pour les habitudes acquises, nous nous sommes fait a~i
un cœur et un esprit plus savants. Nous sommes moins
neufs dans l'art d'aimer et de souffrir. Dans notre vieillesse est notre privilège, est notre science. Nous sommes
lucides, sachons le demeurer.
Déjà nous n'avons guère profité de l'expérience ré~olutionnaire pour avoir manqué du réalisme nécessaire
aux hommes et aux peuples qui veulent vivre. De notre
histoire nous avons fait une épopée et nous avons menti
à notre passé. Il n'y a pas d'épopée. Il y a des forces ;
des forces aveugles et brutales, des forces spirituelles et
morales. De leur rencontre, de leur asservissement mutuel
et alternatif, jaillit l'histoire du monde. Arc-boutée
contre trois siècles de civilisation, la France a pu maintenir vacillante la lueur d'intelligence qui refera la clarté
sur l; monde. M~s ses souffrances seraient inexpiables si
elles ne nous avaient rien appris.
RAYMOND LENOIR

�SONNETS

SONNETS
AMOUR, LORSQUE MA LÈVRE...

MÉDITATION ÉGOÏSTE

Amour, lorsque ma lèvre, en ta jeune toison,
Cherchait à prolonger des instants misérables,
Mon cœur, troubté par toi, ne jugeait désirables J
Ni le repos des champs, ni la sage raison.

Dans ma mémoire, hélas I quels visages vous faites,
Vous dont mes jeunes pas suivaient les pas lassés I
Vos yeux se sont éteints, vos corps se sont tassés,
Je vous ai. trop connus, compagnons de mes fêtes.

L'hymne que tu fais naître était son oraison,·
A tous émois, les tiens lui semblaient préférables
Et ses attachements étaient si peu durables
Qu'il en fallait plus d'un pour combler sa saison.

Hermann, doux ignoré, toi qui chantas les bêtes,
Tu noyais dans le vin tes grands chagrins passés,
Et toi, pauvre Cryon, toi que i' aimais assez,
Ne méprisais-tu pas l'amour et les poètes r

Or, vois comme il se rit aujourd'hui de tes charmes I
Laisse, méchant en/ant, laisse tomber tes armes:
Ta flèche ou se romprait, ou manquerait son but.

0 fantômes sans voix que cherche à retenir
L'esprit qui vous a da ses premières alarmes,
Votre amitié déjà n'est plus que souvenir:

Ici, l' œil apaisé peut M,ner sans surprise,
L'ordre règne, et la coupe où gravement l'on but,
La main ne la rejette et la dent ne la brise.

Artisan d'un bonheur qui peut ne point finir,
Je vous évoque, avec vos travers et vos charmes,
Et ne sais si vraiment vous méritez des larmes I

�,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SONNETS

POST MORTEM
POÈTES JAPONAIS...

Poètes japonais qui viviez autrefois,
Pleins de calme raison, dans vos maisons..légères'
Fré/,es magots bouffes, bibdots d'étagères,
Vous qui chantiez la mort en vous tournant les doigts;

Lorsque je descendrai dans le sein de la terre,
Quelques rares amis, joignant leurs tristes mains,
Déploreront ma perte avec des mots humains,
Puis l'on dira de moi : u C'était un solitaire I.•• »
Toi seule auras des pleurs. Au bois plein de mystère,

Qui, le soir, descendiez dans vos jonques de bois
Quelque fleuve paisible aux rives mensongères.
Et, le matin, goatiez les douceurs bocagères
Dans un jardin menu coupé de ponts étroits;,
Voluptueux vêtus de superbes étolfes,
J'ai lu dans le fracas des cités d'Occident
Vos poèmes plus courts que nos plus courtes strophes:
Je vous dois le bonheur de savourer l'instant
Et i' ai reçu de vous le secret, philosophes,
De conformer ma lèvre aux bruits du cœur battant.

A ces coteaux légers où marissent nos vins,

Tu confieras, pour eux levant ton voile austère,
Ta soulfrance, sans cris désordonnés et vains.
Je t'accompagnerai dans ces lentes sorties,
Je serai dans le vent qui couche les orties,
Dans l'air froid de janvier, dans la douceur d'avril.
Seule, occupée à coudre en la maison déserte,
Tu frémiras, mon ange, et briseras ton fil
Quand je m'engouffrerai pa, la porte entr'ouverte.
HENRI DEBERLY

43

�LE dRE BUMILIH

'

LE PÈRE HUMILIÉ 1
ACTE III
Les ruines du Palatin. Un soir de la
fin de septembre 1870.

SCÈNE I
ORIAN, ORSO
ORSO. - Frère, ne sois pas si triste. Cela n'est pas
déjà si amusant d'être parmi les vaincus, non, je n'aurais
jamais cru que cela fût aussi désagréable 1
Cet officier qui recueillait nos armes et qui riait en
me regardant! Il m'a reconnu et je le reconnaissais
bien aussi. C'est un ancien camarade de loge.
Bon Dieu I ne fais pas cette tête !
ORIAN. - La révolution est entrée à Rome, - à Rome
aussi. - Les cloches ne sonnent plus de même pour moi.
ORSO. - Il y a tant de choses déjà que Rome a vu
entrer et sortir 1
- Entre autres, mon futur beau-père.
1. Voir la Not1t11lle Rnua Française du 1•r septembre.

Une révolution à Paris, une autre à Rome, c'est trop
pour ce descendant de jacobins! et cette chose monstrueuse
est arrivée que subito, instantanément,
Il s'est trouvé sans place!
Sans place, comprends-tu? Pas plus de place sur la
terre qu'un pur esprit !
Toutefois, le vieux sang républicain n'a pas été long
à parler, son collègue de Londres vient de mourir, cette
nouvelle lui a donné des ailes l
Je l'ai accompagné à la gare ce matin. II dit qu'il
m'aime comme un fils. Il a ôté son cigare de sa bouche
pour me dire ça.
ORIAN. - J'espère qu'il arrivera à Paris avant les
Prussiens.
ORSO. - Les Prussiens? qu'est-ce que les P(Ussiens ?
. Ce qui est important, c'est le collègue de Londres qui
Vient de crever, c'est cela qui lui pétille dans les veines !
La France n'est pas concevable sans un Turelure pour la
servir.
ORIAN. - Pauvre France I Eh bien, nous allons aider
le beau-père dans cette tâche.
ORSO. - Ma foi, c'est une bonne idée que tu as eue
de nous engager ! Cette petite volée de plomb de la Porta
Pia m'a chauffé le sang. J'ai hâte de me sentir un chassepot
dans les mains.
ORIAN. - Et que deviendra le mariage ?
ORSO. - Orian, grand âne, le mariage deviendra
ce qu'il pourra.
Depuis un ~ que je f.üs ma cour, ce que j'.u obtenu
est vr.ument peu,
Pendant que tu te promenais sur la côte d'Afrique.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant, je dois le dire, hier elle m'a dit tout à coup
qu'elle voulait bien m'épouser.
ORIAN. - Hier?
ORSO. - Hier même. Ne fais pas cette figure!
Elle m'a mis ça dans la main. Tu penses si j'étais
étonné?
C'est sans doute la nouvelle de ce départ qui a parlé
à la petite imagination de Mademoiselle.
Oui, quand j'ai eu l'avantage de lui annoncer que je
partais à la campagne, à ce coup j'ai cru que j'allais
l'intéresser.
ORIAN. - Qu'a-t-elle dit ?
ORSO. - Elle a demandé si tu partais aussi.
ORIAN. - Ce n'est pas moi qui t'ai demandé de partir
avec moi.
ORSO. - Malin I N'est-ce pas, j'allais te laisser aller
seul ! Un troupier comme toi !
- N'as-tu absolument rien à lui dire?
ORIAN. - Dis-lui adieu.
ORSO. - Court, mais substantiel.
ORIAN. - Sois éloquent à ma place.
ORSO, lui mettant la main sur le bras. - Orian, elle
est ici et veut te parler.
ORIAN. - Quel est ce guet-apens?
ORSO. - Elle m'a demandé de la conduire ici.
ORIAN. - Vous avez combiné cela ensemble?
ORSO. - Et quand cela serait encore ?
ORIAN. - J'ai promis de ne plus la revoir.
ORSO. - Dans huit jours nous serons tous les deux sur
le champ de bataille.

Silence.

677

LE PÈRE HUMILIÉ

ORIAN. - Tu le veux? c'est bien.
Tout m'est indifférent. Je ne suis pas capable de dire
non à rien.
Tu as bien choisi le lieu et le moment, ces ruines, ce
jour couvert de septembre, qui vous montre bien que tout
est fini et que d'ailleurs tout était inutile.
Oui, je la reverrai, je le veux.
Qu'elle vienne! Je manque à ma promesse. Pourquoi
serais-je la seule chose au monde qui n'est pas capable
d'être vaincue?
ORSO. - Mon vieux, dans huit jours, nous serons sur
le champ de bataille, c'est sûr, et dans dix, nous serons
tous morts, c'est possible, et alors nous serons bien tranquilles.
Il faut que tu lui parles. Avant que tu ne disparaisses,
d'une manière ou de l'autre.
Toutes les choses qui doivent être dites entre elle et
toi, il est nécessaire qu'elles soient dites.
Il sort.

SCÈNE II
Entre PENSÉE.

PENSÉE. - Si vous devez me parler durement,
Si je dois entendre de vous ces paroles auxquelles je
ne suis prête que trop,
Si la raison de ce silence est telle qu'il ne m'est que trop
facile de le supposer,
Si ce cœur qui pour un moment me fut ouvert m'est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

clos, si cette voix que j'ai entendue du fond de la nuit où
je suis étroitement enveloppée depuis ma naissance comme
dans un voile,
Si cet époux qui me parlait mystérieusement, ce soir
de mai, jadis,
Un seul mot, mais qui m'a suffi! un seul mot u Ma bienaimée » mais qui m'a suffi,
Pauvre âme, pour que je sois à lui, pour toujours,
S'il n'est là de nouveau après ce long silence que pour
que je l'entende qui me juge et qui me repousse,
Vous pouvez m'épargner, Orian! un seul signe, un
seul mouvement suffit.
Et si vous devez parler I ah, du moins, que le ton
ne soit pas trop sévère, et ce mot qui doit m'éloigner de
vous pour toujours : « Va-t'en »,
Dites-le bas,
Aussi bas que cet autre aveu qu'une femme aime.
« Va-t'en», et cela suffit.
ORIAN. - «Va-t'en» seulement, et rien d'autre que
ce mot, Pensée ?
PENSÉE. - «Va-t'en de moi, Pensée I Va-t'en, femme!
- Va-t'en de moi, ma bien-aimée!»
ORIAN. - Pensée, non, il n'est pas en mon pouvoir de
vous dire : Va-t'en.
PENSÉE. - Pourquoi m'avez-vous abandonnée?
pourquoi cette longue absence ?
ORIAN. - J'ai voyagé. C'est la semaine dernière seulement que je suis revenu à Rome : deux jours avant que
les Piémontais y entrent, ces amis de votre famille.
PENSÉE. - Je vous ai déjà pris votre maison. Maintenant c'est votre ville que je vous enlève. Et celui que

LE PtRE •UMILll't

vous appeliez votre Père est mis par nous en un lieu d'où
il ne peut sortir.
ORIAN. - Vous ne me prendrez pas moi-même.
PENSÉE. - Vous voulez que je vous prenne votre
frère.
ORIAN. - C'est la guerre qui nous prend tous les deux.
PENSÉE. - Il est donc vrai ? Vous partez ?
ORIAN. - Serais-je ici, si je ne devais partir ?
PENSÉE. - Oui. Comment seriez-vous avec moi
autrement que dans un rêve ?
ORIAN. - Mon frère vous reviendra.
PENSÉE. - Et je l'épouserai alors?
ORIAN. -Alors je serai sans doute en un lieu où ces
choses ne font plus souffrir.
PENSÉE. - Mais c'est vous qui lui avez commandé
qu'il m'épouse.
ORIAN. - Bientôt, sans celle-ci, il y aura entre vous
et moi une séparation suffisante.
PENSÉE. - Quand je serai morte, Orian ?
ORIAN. - Et que vous soyez à un autre, ne comprenezvous pas que cela pour moi est plus que la mort ?
PENSÉE. - C'est vous qui l'avez voulu.
ORIAN. - Oui.
PENSÉE. - Je n'ai plus d'orgueil. Qui suis-je pour
dire non ? Mon corps est-il de tant de prix ?
Pour une chose que celui-ci (elle montre faiblement
Orian ?) me demandait, comment la lui aurais-je refusée ?
ORIAN. - Vous l'aimerez dès que vous serez à lui.
Pause.
PENSÉE. - Orian, comprenez-vous ce que c'est qu'une
aveugle ? Ma main, si je la lève, je ne la vois pas. Elle

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'existe pour moi que si quelqu'un la saisit et m'en donne
le sentiment.
Tant que je suis seule, je suis comme quelqu'un qui
n'a point de corps, pas de position, nul visage.
Seulement, si quelqu'un vient,
Me prend et me serre entre ses bras,
C'est alors seulement que j'existe dans un corps. C'est
par lui seulement que je le connais.
Je ne le connais que si je le lui ai donné. Je ne commence à exister que dans ses bras.
ORIAN. - C'est ainsi iue vous vous donnerez à lui?
PENSÉE. - Il le faut ponc, Orian ? dites-moi.
Silence.
ORIAN. - Non, Pensée, il ne le faut pas. Il ne faut
pas que ma chère Pensée soit à un autre qu'à moi seul.
Silence.
Vous ne dites pas un mot?
PENSÉE. - Ce sont des paroles longues à pénétrer.
ORIAN. - Votre cœur y est-il sourd?
PENSÉE. - Qui s'est habitué au malheur, la joie ne
le trouve pas si prompt.
ORIAN. - Bientôt nous serons séparés,
Bien séparés cette fois, et si c'est de la douleur que vous
attendez de moi
Tout à l'heure celle qui nous attend l'un et l'autre
a de quoi suffire.
PENSÉE. - Il est nécessaire que nous soyons séparés,
Orian?
ORIAN. - Il est nécessaire que je ne sois pas un
heureux I Il est nécessaire que je ne sois pas un satisfait!
Il est nécessaire qu'on ne me bouche pas la bouche et

LE PÈRE HUMILit

68r

les yeux avec cette espèce de bonheur qui nous ôte le
désir.
Vous dites que vous m'aimez, et moi je sais que c'est
moi-même qui suis mon pire ennemi.
Vous dites que je dois voir pour vous, etje sais que ce
sont ces yeux mêmes qui m'empêchent de voir et que je
voudrais m'arracher!
Il est nécessaire que je ne me laisse pas mettre la main
dessus. Pensée, vous êtes le danger pour moi.
La grande aventure vers la lumière, le diamant quelque
part, il est nécessaire que j'en sois seul.
- Mon père, il y a un an, me disait d'aller vers les
autres. Les autres ? Quels autres ?
Que m'importent les autres ? Quel bien est-ce que je
puis leur faire? Qu'est-ce que je suis capable de leur
dire? Quand on manque de tout soi-même, qu'est-ce que
je suis capable de leur donner ?
Je n'ai qu'un devoir envers eux qui est que le mien
propre soit rempli.
PENSÉE. - Quel ?
ORIAN. - Ah! n'est-ce pas mourir quand on est
aveugle que de savoir que le soleil existe et qu'entre tant
de rayons autour de cet objet éternel comme des épées
il n'y en aura donc pas un seul pour nous, pour venir à
bout de cette affreuse nuit inguérissable, - à se jeter
dessus enfin à plein cœur avec un grand sanglot pour
exterminer ce qu'il y a en nous de mortel et qui est deux
fois mort déjà!
Vous ne me comprenez pas.
PENSÉE. - Je ne serais pas aveugle si je ne vous
comprenais pas.

�68z

' 1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Vrai
)
PENSÉE. - Est-ce qu'il n'y a pas un chemin avec
patience vers cette lumière que vous dites ? quelque passage?
ORIAN. - Pensée, je suis capable d'obstination, mais
non pas de patience, et de mille coups de tous côtés, mais
non pas de méthode, et de désir, mais non pas d'intelligence, de désir, mais non pas de résignation 1
Ainsi l'absurde papillon, cette chose palpitante et
dégoûtante, le papillon qui n'est qu'un sale ver avec
des ailes énormes, aussi inconsistant que de l'haleine,
Et qui ne sait rien que de se jeter, et se rejeter, et se
rejeter stupidement, et se jeter encore de toutes ses forces
misérables,
Contre le globe de la lampe, et qui, quand il s'interrompt, il est comme mort, quelque chose de i:am·
pant,Quelque chose d'immonde et de rampanfque l'on ne
saurait toucher.
PENSÉE. - Ainsi, quand mon père me parlait, - et
vous ne savez à quel point il est capable d'enthousiasme
à ses heures, De ce temps où nous vivons, de ces grandes et admirables inventions qui rendent une chose si belle de vivre
dans le temps où nous sommes, de ces merveilles inouïes,
disait-il, le chemin de fer, les câbles sous-marins,
De l'empire que l'homme établit sur toute la nature,
du progrès qui balaye les vieilles superstitions, et de ces
années devant nous qui assurent le triomphe de la raison
et de la connaissance et du bien-être général,
Oui, ce sont les expressions dont il se sert, ...

LE PtRE HUMILIÉ

,.

683

ORIAN. - Ouvrez les yeux, Pensée, et voyez toutes
ces choses.
PENSÉE. -Je suis aveugle.
ORIAN. - Une seconde seulement, je vous en prie 1
Quel dommage que vous ne puissiez pas ouvrir les
yeux une seconde et voir ce que c'est qu'une fabrique
de phosphore par exemple, ou un buffet de gare,
Un monde tout entier consacré à la production de
l'utile. Un jour, l'heureuse Rome aussi se réjouira de ses
docks et de ses usines. Oui, c'est un glorieux temps que
celui-ci.
PENSÉE. - Où je suis il n'y a point de temps.
ORIAN. - Bientôt, le temps existera pour vous quand
vous m'attendrez et que je ne reviendrai pas.
PENSÉE. - Maintenant, vous êtes là, et c'est tout ce
que je sais.
ORIAN. - Vous êtes là vous-même, laissez-moi prendre
toute la mesure de votre présence! Ah! vous n'êtes que
trop réelle !
Cher compagnon, c'est bon de vous entendre parler
et de penser que vous êtes là et votre voix est pour moi
comme de la musique.
Je suis tellement jaloux I Vous savez que c'est par moi
que vous êtes aveugle et c'est moi qui monte la garde
à la porte de chacun de vos sens,
Et s'il y a une manière &lt;!'être à moi que je ne veux pas
vous demander, c'est parce que je ne veux pas renoncer
à toutes les autres.
Si je n'étais là pour vous le dire, si mystérieusement 1
vous ne sauriez pas que vous êtes belle.
Et si vous n'étiez là,machérie,jene saurais ce que c'e&amp;t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que ce grand ennui, qui est de s'ennuyer de soi-même.
Quand je vous ai quittée, Pensée, c'est alors que vous
vous êtes emparée de moi. Chaque jour. Chaque nuit le
même rêve après les premières heures de sommeil. La
même Pensée.
On me remontrait une expression de votre visage,
Une inflexion de votre voix, un mouvement de votre
corps, ce corps féminin, si amer, si intelligible pour moi 1
Il y avait un cri dans la nuit, votre voix que je reconnais entre toutes les autres!
Il y avait une forme chancelante quelque part qui me
tendait les bras I il y avait quelqu'un d'aveugle qui m'appelait ! quelqu'un de taciturne et qui ne me répondait pas.
PENSÉE. -Si je chancelle, Orian, c'est parce que vous
n'êtes pas là pour me tenir. Et je ne suis aveugle que parce
que je ne puis pas vous voir.
ORIAN. - Puis
Tout cela même a été mis de côté et de vous à moi s'est
établi quelque chose de plus direct. Il y avait quelque
chose en moi qui tenait à se séparer de moi-même.
Alors, j'ai connu un autre désir,
Sans image ni aucune action de l'intelligence, mais
tout l'être qui purement et simplement
Tire et demande vers un autre, et l'ennui de soi-même,
toute l'âme horriblement qui s'arrache, et non pas ce
brûlement continu seul, mais une série de grands efforts
l'un après l'autre, comparables aux nausées de la mort
qui épuisent toute l'âme à chaque coup et me laissent aux
portes du Néant!
J'ai tenu bon cependant, et quand j'aurais voulu revenir,
le bateau était là qui m'emportait.
Demi-pause.

LE PÈRE HUMILit

685

Et quand je serais revenu encore, et quand vous auriez
été là comme vous l'êtes en ce moment,
Je savais trop que ce que je vous demandais, vous
étiez bien incapable de me le donner, et que ce qu'on
appelle l'amour,
C'est toujours le même calembour banal, la même coupe
tout de suite vidée, l'affaire de quelques nuits d'hôtel,
et de nouveau
La foule, 1a bagarre ahurissante, cette affreuse fête
foraine qu'est la vie, dont cette fois il n'y a plus aucun
moyen de s'échapper 1
- Et je sais les grands et incomparables biens que
le mariage apporte.
Mais je sais aussi que c'était tout autre chose, incompatible avec tout, que demandait un désir comme le
mien,
En moi sans doute allumé pour le juste châtiment de
mon orgueil et contre ma volonté. PENSÉE. -Ami, comment avez-vous pu vous tromper
ainsi et croire que vous pourriez être quelque part où je
ne sois pas?
On dit qu'il n'y a pas d'âme qui ait été faite ailleurs que
dans une vue et dans un rapport mystérieusement avec
d'autres.
Mais nous deux, c'est plus que cela encore, toi, à mesure
que tu parles, j'existe 1 une même chose répondante en
ces deux personnes.
Quand on vous préparait, Orian, je pense qu'il restait
un peu de la substance qui avait été disposée pour vous,
et c'est de cela que vous manquez et que je fus faite.
Et pour qu'elle fût capable de retrouver la vôtre, pour

�'086

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'aucun prestige ne l'égarât, pauvre âme, pour que son
chemin filt sûr,
Pour que ce qui était à vous seul vous filt entièrement
conservé,
C'est pour cela sans doute que mes yeux furent clos.
Et maintenant que je vous ai retrouvé, eh quoi, tu
me veux donc écouter ?
- Pourquoi m'avoir répudiée? qu'ai-je fait? pourquoi m'avoir donnée ainsi cruellement à un autre?
ORIAN. - Paroles que j'ai entendues en rêve souvent.
PENSÉE. - Elles ne sont que trop vraies.
. ORIAN. - Qu:importe le passé? Je vois votre visage,
Je prends votre ma.m dans la mienne, et si je vous demandais
de vous embrasser, sans doute que vous me laisseriez faire.
Que demander de plus? Se voir, se toucher, parler,
entendre l'autre qui parle,
(Le peu de temps nécessaire pour comprendre qu'on n'a
plus rien à se dire),
Il paraît que cela suffit pour être présent l'un à l'autre.
PENSÉE. - Je le sais cependant, oui, en dépit de tous
vos raisonnements, vous ne me ferez pas croire le
contraire.
Il y a quelque chose en vous qui se réjouit que je sois
avec vous en ce moment, - de la manière que je puis.
ORIAN. - Dans un instant je vous aurai quittée.
PENSÉE. -Est-ce qu'il est si facile de s'en aller quand
je suis là ?
ORIAN. -Non, je ne le sens que)rop,: Pensée.
PENSÉE. -Tu ne me quitteras pas avant de m'avoir
entendue. Toutes ces paroles que j'ai préparées et mises
ensemble,

LE PtRE HU:MIL111

Ces longs jours de solitude, ces nuits où l'on ne dort pas
et où l'on pleure beaucoup,
ORIAN. - Je les connais.
PENSÉE. - Tu les connais comme moi, mon cœur ?
- Ces paroles que j'ai mises ensemble. -Ensuite, va-t'en
et tâche de les oublier 1
Il y eut une femme jadis qui a sauvé le Pape, - un
homme ne peut donner que sa vie, mais une femme peut
donner plus encore, - la mère de mon père, Sygne de
Coûfontaine.
Etc' est sa fille maintenant sans yeux qui tend les mains
vers celui que le Pape auprès de lui appelle son fils 1
Et voici que dans mes veines le plus grand sacrifice
en moi s'est réuni à la plus grande infortune, et le plus
grand orgueil,
Le plus grand orgueil à la plus grançle déchéance et
à la privation de tout honneur, le Franc dans une seule
personne avec le Juif.
Tu es chrétien, et moi, ce qui coule dans mes veines
c'est le sang même de Jésus-Christ, ce sang dont un dieu
fut fait, maintenant dédaigné !
Pour que tu voies, c'est pour cela sans.doute.qu'il fallait que je fusse aveugle ;
Pour que tu aies la joie, il me fallait sans doute cette
nuit éternelle sans aucune parole .que ma part .est de
dévorer 1
ORIAN. - Viens avec moi où je suis.
PENsltE. - Où tu es, est-ce qu'il y a de la place aussi
pour le malheur ? où il y a tant de lumière, est-ce qu'il
y a de la place aussi pour ces yeux qui ne veulent pas
s'ouvrir?

�688

LA NOUVELLE REVUE FBANÇAISE

Cette humiliation que j'ai apprise depuis le jour où je
suis née, Juive, aveugle,
.
Est-ce que ce sera pour rien ? Ces larmes les oublierai-je? Ah! il ne faut pasm'aimerl
Jures-tu qu'il y a un endroit quelque part pour que
ces deux choses y subsistent :
Ce besoin que j'ai de l'amour et cette certitude qu'il
n'y a rien en moi pour le mériter ?
.
ORIAN. - C'est vrai qu'il ne faut pas vous auner?
PENSÉE. - Non, cher époux, non, il ne faut pas
m'aimer 1Quel chemin y a-t-il de vous à moi ?
Je vous aime trop. Je vous ai tellement attendu.
Pour me faire croire que vous m'aimez, Orian, c'est
difficile. Qui ne voit pas, il lui faut autre chose que ces
paroles à tous.
. . .
Quelque chose qui soit à lui, quelque chose qm lw soit
personnellement adressé. Une preuve qu'il n'y ait pas
moyen de récuser. Et puisqu'il ne voit pas,
Ce que ses mains peuvent tenir.
ORIAN. - Et si je meurs pour vous, Pensée, est-ce
que ce sera suffisant ?
PENSÉE, geste vers lui. - Si vous mourez 1
Si vous mourez, ce ne sera pas pour moi, mais pour
la France que vous me préférez.
ORIAN.-Si jene meurs,jene puis arriver jusqu'à vous.
PE:MS:ÉE. - Et qui donc alors me fera entendre ce m~t
que mon cœur attend? Pour me faire croire que vous~• aimez,Orian,c' est diffi.cile,-à moins que vous ne me le disiez 1
Mais dites seulement : Je vous aime 1 et cela me
suffit. Dites seulement; Je vous aime, et je le croirai
aussitôt.

LE PÈRE HUMILIÉ

689

ORIAN. -A peine vous l'aurais-je dit que cela cesserait
d'être vrai.
PENSÉE. - Je ne comprends pas ! Comment est-ce
que vous me demandez de vous comprendre ? Comment
est-ce qu'il peut être bon pour moi que vous soyez mort ?
Bon, quand on aime quelqu'un, qu'il cesse d'être là?
Ceux qui voient, est-ce qu'ils se lassent du soleil ? Et
moi qui n'ai pas de soleil, est-ce que je me passerai de
cette voix comme la révélation de tout, qui m'a dit une
fois : Ma bien-aimée 1
Quand je vivrais cent ans, et quand chacune des
secondes de ces cent vies serait faite de cent années,
En cela je ne vieillirai jamais que je suis sfue que
j'aurai toujours quelque chose à vous dire,
Quelque nom pour vous appeler, quelque invention
nouvelle de mon cœur, quelque récit de moi-même qui
ne pourra jamais tarir.
Est-ce ma faute, si c'est vous qui êtes la force? si
c'est vous qui êtes chargé de savoir pour moi ? si tout ce
dont j'ai besoin au monde n'est pas en moi, mais, hors
de moi-même, ceci ? Si c'est vous auquel m'attache une
chose plus forte que le droit, la nécessité sans aucune
espèce de droit ?
Ah I quand je vivrais cent ans, vous serez toujours le
même pour moi, et il me semble que j'aurai toujours
quelque chose à vous dire, quelque mot bien tendre, quelque partie de votre cœur dont vous auriez pensé
qu'elle m'était close,
Cette pauvre âme aveugle entre vos bras qui ne cesse
de vous appeler par votre nom et de vous dire qu'elle
vous aime!
44

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Alors, est-ce que vous me conseillez de
déserter? Est-ce que vous m'enfermerez à clef dans
votre maison et je n'aurai pas d'autre affaire au monde
que de vous caresser ? Est-ce que je n'aurai pas d'autre
but que vous ?
Qu'est-ce que vous aimez en moi, si~?~ ~e b~t pour
lequel j'ai été fait? sinon ce terme que J ai et~ fait po~
atteindre et qui m'explique et sans lequel Je ne sws
qu'une réunion de membres au hasard ?
.
Quand je l'aurai atteint, et s'il me faut mounr _pour cela'.
c'est alors que je possèderai mon âme et que Je pourrai
vous la donner. C'est pour vous aussi qu'il est nécessaire
que j'existe.
.
Jusque-là c'est le devoir qui passe d'abord, quel qu'il
soit, urgent, aussitôt, dès qu'il se présente_!
.
Quand je vivrai enfin, quand je ne serai plus cet Onan
aveugle et à demi dormant, mais quelqu'un dans un rapport éternel enfin avec une Cause raison~able... .
PENSÉE. - Cet Orian que vous dites, était assez
pour moi.
.
.
.
ORIAN. - ... C'est alors que Je pourrai reverur vers
vous, ma chérie, et vous dire : Ouvre les yeux, Pensée !
PENSÉE. - Il n'y a rien à voir dans mes yeux.
ORIAN. - Il y a la mort qui m'attend, sans œuvres et
sans postérité.
PENSÉE.-C'est cela que tu vois quand tu me regardes?
ORIAN. - C'est cela que tu m'annonçais et que j'ai
aimé en toi.
PENSÉE. - La mort pour moi, est-ce que tu la préfères à la vie ?
ORIAN. - Oui, Pensée.

LE PÈRE HUMILIÉ

PENSÉE. - Que puis-je demander davantage ?
ORIAN. - Ce que je dis, ne le savais-tu pas?
PENSÉE. -Tout ce que tudis,je le savaisd'avance.
ORIAN. - Te souviens-tu de ce que je t'ai promis,
il y a si longtemps qu'on ne saurait dire le moment,
Cette chose entre nous qui était avant notre naissance ?
PENSÉE. - Je m'en souviens.
ORIAN. - ... Que je t'aimais et que je n'en aimerais
aucune autre ?
•
PENSÉE. - Je le crois, Orian.
ORIAN. - L'anneau d'or de notre mariage, je te le
mettrais au doigt.
PENSÉE. - Dis, pourquoi avoir voulu me laisser à
un autre?
ORIAN. - Ce fut du temps, ma Pensée, où je vivais
encore.
PENSÉE. - Est-ce bien vrai, du moins, que maintetenant au moins je suis à vous ?
ORIAN. - Quand j'aurai libéré mon âme, alors je
pourrai vous la donner.
PENSÉE. - N'y a-t-il pas d'autre moyen de la libérer,
sinon qu'elle soit ainsi cruellement séparée de ce corps et
du mien ?
ORIAN. - Heureux de qui le devoir est court I heureux à qui le devoir est clairement montré! Défendre
sa mère, défendre sa patrie, quoi de plus court, quoi de
plus simple ? Les circonstances se sont chargées de tout
régler pour moi. Le même humble, le même facile
devoir que pour tous, quel bonheur ! Et le prix qui est
avec moi, cette Pensée.
J'étais trop impatient pour la vie, brusque, trop capri-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cieux, trop prompt. L'insecte mâle qui n'est réglé que
pour une heure.
PENSÉE. - J'étais patiente pour toi.
ORIAN. - Ce que je te demandais, ce que je voulais
te donner, cela n'est pas compatible avec le temps, mais
avec l'éternité.
PENSÉE. - Moi, si je te disais que je t'aime, es~ce
que ce serait facile que de me quitter ?
ORIAN. - Je le sais sans que tu le dises.
PENSÉE, elle se met entre ses bras. - Toutefois c'est
une chose douce à entendre alors qu'on sait que c'est moi.
ORIAN. - Ne me tente pas, ma rose dans la nuit? Ne
te place pas entre mes bras I C'est dangereux d'être une
rose quand on n'est défendue que par des chèvrefeuilles!
PENSÉE. -Comment saurai-je que je suis la plus belle
si tu ne me le dis pas ?
ORIAN. - Il n'en est aucune autre pour moi.
'PENSÉE. - Où est-elle, la plus belle de toutes les
femmes?
ORIAN. - Si près que je ne puis plus la voir.
PENSÉE. - Où est-elle, cette place contre ton cœur ?
ORIAN. - Mon ennemie l'occupe.
PENSÉE. - Si je la trouve, on ne me la fera pas quitter
si aisément.
ORIAN. -Ah! je ne le sais que trop, que tues la plus
forte 1
PENSÉE. - Si je veux vraiment que tu restes, est-ce
que tu pourras partir ?
ORIAN. - Je ne sais plus rien que toi seule 1

Silence.
PENSÉE, elle se sépare de lui. - Adieu donc 1

LE riRE HUMILIÉ

ORIAN. - Pensée I ah! est-ce toi maintenant qui me
dis adieu?
PENSÉE. - C'est fini. Ne viens pas plus près.
ORIAN.-Pensée I ah! je resterai avec toi, si tu le veux.
PENSÉE. - Ne dis pas des choses indignes.
ORIAN. - Ah! je suis fou! ah! qu'importe tout le
reste au prix de ce seul moment que tu peux me donner ?
PENSÉE. - II me faut plus qu'un seul moment.
ORIAN. - Tu es en mon pouvoir 1
PENSÉE. - C'est vrai. Comment fuirais-je?
ORIAN. - Il est impossible de nous séparer.
PENSÉE. - Non, ce n'est pas impossible.
ORIAN. - Je ne le veux plus, Pensée I Je ne le peux
plus, Pensée 1
PENSÉE. - Ce que font tant de Français, ne peux-tu
le faire ? Ce que tant de femmes supportent, ne puis-je
le supporter ?
ORIAN. - Il ne fallait pas venir si près de moi.
PENSÉE. - Il ne fallait pas, Orian ?
ORIAN. - Il ne fallait pas que je te prenne entre
mes bras.
.PENSÉE. - Et si mon cœur n'avait battu si près de
toi, comment l'aurais-tu connu ?
ORIAN. - Connais-tu le mien aussi ?
PENSÉE. - Je le connais, homme impérieux !
ORIAN. - Quand tu t'es mise entre mes bras, la nuit
est venue sur mes yeux.
PENSÉE. - J'ai donc pu t'enseigner cela du moins?
ORIAN. - Je sais ce que c'est que la nuit.
es PENS~E. - Dis: est-ce que c'est une chose si cruelle ?
t-ce qu il y a besom de se voir, quand on s'aime ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Il n'y a besoin de rien autre.
PENSÉE. - Non.
ORIAN. - Mais comprends--tu aussi maintenant ce
que je te disais quand je te parlais d'une autre présence?
PENSÉE. -Ah l je suis faible, et ce qui suffit à d'autres
femmes m'eût suffi.
ORIAN. - Pourquoi donc me dis-tu de partir ?
PENSÉE. - Je suis forte aussi.

Silence.

ORIAN. PENSÉE. -

Je t'aime, Pensée.

Demi-pause.

Je comprends que c'ést adieu que cela

veut dire?
ORIAN. - Adieu.
PENSÉE. - Laisse-moi une dernière fois tendre les
mains vers toi,
Comme les mourants quand un Ange place la harpe
éternelle déjà entre ces doigts qui la cherchent !
EUe lui touche la figu,e avec les mains.
Laisse-moi une dernière fois connaître ton visage !
laisse-moi en prendre l'empreinte avec cette cire vivante,
Ces deux mains qui ne sont autre chose avec leurs
doigts que mon âme dès que je t'ai touché 1
Adieu, chère tête l
Sort ORIAN.
SCÈNE III

Ent,eORSO.
PENSÉE. -Orso, il nous faut de ce pas annoncer à ma
mère que nos fiançailles sont rompues.

LE PÈRE HUMILIÉ

695

ORSO. - Bravo! nous y sommes donc enfin! Vous
voyez que mon conseil était bon !
Vous l'ai-je pas amené au bon moment ?
PENSÉE. - C'est vous qui êtes bon, Orso, et je vous
aime bien.
ORSO. - C'est tout ce qu'il me faut. Vous aurez
toujours la première place dans ce cœur de gendarme.
PENSÉE. - Vous n'avez pas trop de peine?
ORSO. - Juste ce qu'il faut. Juste assez pour cette
ombre de mélancolie qui sied à une mâle figure.
PENSÉE. - Ne plaisantez pas !
ORSO. - Me voilà bien débarrassé. Grand Dieu !
qu'aurais-je fait de cette madame Cogne-Partout ?
~ENS~~- - Si aveugle que je sois, je ne suis pas mal
amvée ou Je voulais,
Et, pour avoir des yeux, celui-ci n'a pas su fuir si loin
qu'il ait réussi à m'échapper.
ORSO. - Comptez sur moi pour le maintenir dans le
devoir.
.
PENSÉE. - C'est vrai qu'il y a tant de danger pour lui ?
ORSO. - Il ne faut pas qu'on vous le détériore pas
vrai?
'
PENSÉE. - Il est persuadé de ne pas revenir.
ORSO. - Et moi, je vous dis que je vous le ramènerai.
PENSÉE. - C'est la mort qui me l'a rendu accessible.
, ORSO. - Pourquoi parler de sa mort, vous aussi ?
C est vexant. Je n'aime pas que vous parliez ainsi.
, PENS~E. - Et quand ce serait la mort, et quand il
n Y aurait eu que ce seul moment
&lt;:e mo~ent tout de même je l'~ eu, et c'est assez pour
mor, et nen ne peut empêcher qu'il existe !

�696

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi, malgré ce voile indéchirable qui m'entoure,
ainsi l'amour a pénétré jusqu'à moi, et rien n'a su m'en
défendre! Il m'aime, je crois en Dieu! Il n'y a plus de
mort pour moi, il n'y a plus de nuit ! Ah l le bonheur est
une chose si grande qu'il n'était pas en mon pouvoir de
lui échapper l
Il y a beaucoup de femmes plus belles que moi, et
cependant c'est moi qu'il a choisie! Il y a beaucoup de
femmes qui sont capables de voir, et moi j'ai les yeux
fermés à toute autre chose que son amour !
Loué soit Dieu parce que je lui ai paru désirable !
loué soit Dieu, parce qu'entre toutes il a désiré ces choses
seules que j'étais en état de lui donner 1
J'étais donc dans ma nuit sans le savoir maîtresse de
ces grands trésors l
Ah l puisqu'il m'a aimée aveugle, c'est d'être plus
aveugle encore que je désire 1
Et non seulement que je ne le voie pas, mais qu'il ne
me voie pas non plus et non plus ce visage périssable, mais
cette chose seulement que je lui ai donnée et qui est à
lui, et que ni la vie, ni la mort ne seront capables de
1ui arracher l
Et puisqu'il m'a aimée dessaisie, c'est d'être plus pauvre
encore que je désire, gratuite entre ses bras, inexplicable
à tous,
Et au regard de cet honneur que le monde accorde,
plus dépourvue qu'aucune de celles-là sur qui un nom
juif est écrit 1
Dans la nuit où j'étais, il a bien su me trouver et s'il
faut maintenant que lui aussi disparaisse aux yeux de
ceux qui voient,

LE PÈRE HUMILIÉ

Ce n'est pas cette nuit-là à mon tour qui me fera peur
et qui sera suffisante à me séparer de lui l
ORSO. - Et moi, Pensée, est-ce que je serai toujours
votre ami?
PENSÉE, lui tendant la main. - Mon grand ami 1
ORSO. - Quand la paix sera revenue, il faudra que
vous me preniez un jour et que vous m'expliquiez pourquoi j'ai eu de l'amour pour vous, jadis.
PENSÉE. - Est-ce que vous n'en avez plus ?
ORSO. - Qu'est-ce qu'il faut que je réponde ?
PENSÉE. - Cela me fâcherait que vous répondiez
non.
ORSO. -Je ne vous aime pas comme mon frère. Vous
me suffisiez telle quelle. J'aurais été patient avec vous.
Il y a bien des hommes qui ne sont pas autrement
sensibles, et qui pleurent parce qu'une joue d'enfant ne
s'est jamais posée contre la leur.
Il Y a quelqu'un qui se serait alourdi entre leurs bras.
Cette décoloration solennelle de la femme en proie à un
autre être qui se fait d'elle !
Et moi d'abord je vous avais admirée, vous me sembliez
si fière et si forte I Oui, vous fouliez le sol avec tant de
grâce et de dignité.
Puis quand j'ai su que vous étiez aveugle,
Avec cet air de reine, avec ce visage de jeune dieu,
C'est cela qui vraiment m'a touché. De vous sentir
si faible avec moi, sans aucun chemin si je n'étais pas
avec vous, .
Cela m'aurait expliqué toute la vie.
D'avoir votre petite main dans la mienne, c'est cela
qui m'aurait donné de la force.

�6g8

'i

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette main, où cela aurait-il été .meilleur pour elle que
dans la mienne ?
PENSÉE. -Ne pensez pas que vous m'ayez caché tout
cela jusqu'ici.
ORSO. - Ça ne fait rien, Pensée. N'en dites pas plus
long. Un homme aussi peut avoir de la pudeur.
J'ai gagné cela du moins sur mon frère, c'est que je
suis libre, léger comme une plume au vent I Lui est lourd,
retardé, il vous aime trop ! Il ne va pas à la guerre comme
j'y vais l
C'est bon d'être entièrement léger! C'est bon d'être
libéré de toutes les tâches de la vie ! Gais, chantants, le
col de la chemise arraché I Oui, même parmi les âmes, je
crois qu'on reconnaîtra à leur air ceux-là qui sont morts
à pleine poitrine, en pleine jeunesse !
Une â.Jne de vingt ans, c'est cela qui flambe dans le
soleil de Dieu l
C'est une chose si facile que de mourir et on ne nous
aura pas demandé autre chose l Mourir en hommes, au
lieu de vivre bassement en esclaves, en spécialisés !
Voici toutes les ombres à la fois, le premiet rayon de
grand soleil qui vous flambe la fenêtre d'un seul coup avec
le cœur l
C'est pour cela qu'on voit des morts avec des visages
si beaux, ils sont comme des enfants qui regardent.
Ils ne regrettent rien. Mourir pour la patrie est une
chose si belle qu'ils en gardent un sourire ébloui !
- Venez, madame la Taupe l Venez, madame la
Chauve-souris! Donnez-moi le bras. Je m'en vais vous
ramener à votre maman.
Ils sortent.

..

LE PÈRE HUMILIÉ

699
ACTE IV
Fin de janvier 1871. Une chambre dans
un Palais de Rome.
PENSÉE, debout, la main appuyée
sur une table et aspirant l'odeur d'une
grande corbeille de magnoliers qui est
Placée au milieu.

SCÈNE I
SICHEL, PENSÉE
PENSÉE. - Que ces fleurs sentent bon l elles m'enivrent I C'est à peine si je puis les supporter. Leur
odeur est si forte qu'elle me donne le vertige.
SICHEL. - Pourquoi les a-t-on laissées ici ? je voulais
les faire enlever. Tout te fait mal en ce moment.
PENSÉE. - Non. Laisse-les.
SICHEL l'a aidée à se rasseoir.
SICHEL. - Veux-tu que j'ouvre~ peu la fenêtre?
PENSÉE. - Oui. Laisse entrer ce dernier rayon si
doux jusqu'à moi.
La couleur rouge du soir.
Laisse entrer Rome jusqu'à moi.
SICHEL entr'ouvre la fenêtre.

Rumeur des cloches au dehors.
PENSÉE. - C'est l'heure de l'Ave Maria.
SICHEL. - Ces fatales cloches me serrent le cœur.
Qu'est-ce qu'elles disent ainsi à coups pressés?
PENSÉE. - Moi, je les aime, je les connais toutes,

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les petites et les graves, toutes proches et celles qui sont
le plus loin,
.
.
Tant que toute la Ville Sainte autour de mot se dispose,
édifiée par le son. Pures cloches au lieu de tant de paroles 1
ce serait bon de résonner comme elles
Soi-même et de n'être éternellement que la et mi.
Ah I je voudrais voir Dieu comme elles, ne serait-ce
que le temps de compter jusqu'à cinq 1
SICHEL. - Et moi, si je puis voir Dieu, mon enfant,
Ce ne sera jamais que dans tes yeux, quand ils se seront
ouverts.
PENSÉE. - Fais-moi un peu de musique, maman.
SICHEL, se levant. - Que veux-tu que je te joue?
PENSÉE. - Non. Reste avec moi. La musique m'en.pêcherait d'entendre.
.
SICHEL. -C'est ainsi que je te vois toujours attentive
et attendante,
Comme si tu n'avais d'oreilles que pour ce qui au dehors
va arriver.
PENSÉE. - Il n'arrivera personne.

Silence.
Et comment ferais-tu, mère, si tu n'avais que l'ouïe
et le toucher
Pour construire une ville comme celle-ci ?
•
Rien qu'avec des voix qui viennent de divers côtés,
le roulement des voitures, une femme qui chante, une
querelle, un marteau qui tape, un cri d'oiseau,
Avec la différence du chaud et du froid, toutes les
nuances qu'il y a dans l'ombre, tous ces souffles divers,
Et ce sens de la vision, qui est absente, réparti sur tout
mon corps?

LE PtRE HUMILIÉ

701

C'est à moi d'arranger une ville de tous ces sons qu'elle
modifie comme les murailles font de la lumière,
Cette Rome merveilleuse avec ces escaliers qui montent
vers de grands jardins, ces rues disposées pour les pas de
la procession,
Et au sortir de beaucoup d'ombre ce que tu m'as dit:
tout à coup ces palais couleur de jour! Ah! ce doit être
beau!
Je suis comme un enfant le premier jour qu'il se réveille,
dans une chambre fermée, dans un pays inconnu,
Ce monde qui vous semble si naturel, il est invisible
pour moi. J'y suis comme si je n'y étais pas. Le séjour,
d'ailleurs, ne sera pas long. Il me faut faire ma provision
pendant que j'y suis.
Je ne le connais que par ce que tu me racontes. On m'a
fait des yeux sans doute qui ne lui étaient pas adaptés.
Et lorsque je le verrai peut-être, ce sera bien loin en
arrière lorsque déjà il fuit 1
Comme le passager qui s'est réveillé trop tard et qui
ne voit plus le rivage et la ville qu'on lui montre avec
ses monuments
Autrement qu'une longue ligne blanche là-bas dans la
grande lumière du matin,
Presque pareille à l'écume.
SICHEL. - Il y a quelqu'un qui t'aime sur la jetée,
qui te fait signe avec son mouchoir.
PENSÉE (Elle se passe la main sur le jlam comme si
elle ressentait une douleur subite.)
SICHEL. - Qu'y a-t-il ?
PENSÉE. - J'ai senti un mouvement en moi.
SICHEL, à mi-voix. - L'enfant?

�702

. !

PENSÉE, de même. - C'est lui.
SICHEL, comme pou, elle-même. - Sans doute. Quatre
mois se sont écoulés.
PENSÉE. - Mon enfant a bougé en moi !
SICHEL. - Pourquoi n'écris-tu pas à Orian ?
PENSÉE. - Lui-même ne m'a pas écrit une seule
ligne.
SICHEL. - Mais moi, je lui ai écrit pour toi il y a
quinze jours.

Süence.

1

11

l

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oui, je m'y suis décidée,
Bien que tu me l'aies défendu.

Süence.

Tu ne me grondes pas ?
PENSÉE. - Non. Cela ne fait rien.
SICHEL. - Mais pourquoi Orso, lui aussi, nous laisse•
t-il sans nouvelles,
Alors que nous recevions une lettre de lui, chaque
semaine?
- On m'a dit qu'il devait venir ici, chargé d'une
mission. Aucun mot de lui depuis cette nouvelle année.
PENSÉE. - Il y a eu des mouvements de troupes.
SICHEL. - J'ai peur que quelque chose ne soit arrivé.
PENSÉE, montrant la corbeille. - Il n'est arrivé que
ces belles fleurs.
SICHEL. - Je voudrais bien savoir qui nous les a
envoyées. - Je suis inquiète pour ton père aussi. Il est
là-bas tout seul dans ce pays froid. Je suis sûr qu'il ne
se soigne pas comme il faut. Il est si imprudent! Lui
aussi, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
PENSÉE. -Tout cela n'est pas important.

LE

PèRE

HUMILIÉ

SICHEL. - Qu'est-ce qui est important ?
PENSÉE.-Ce qui est important est que mon enfant vit!
SICHEL. - Il faudra que nous ayons quitté Rome
bientôt.
PENSÉE. - Pourquoi ?
SICHEL. - Nous irons à Paris en grand secret. Là,
tout peut se cacher.
PENSÉE. - Il n'y a rien à cacher.
SICHEL. - Je n'ai rien osé dire à ton père. Il est
terrible pour ce genre de choses et tout ce qui est de notre
considération. Grand Dieu! je le vois d'ici.
Mais laisse-moi faire, mon enfant ! Ta mère est fine
et elle sait plus d'une adresse. Nous saurons dérober à
tous cet enfant de l'amour.
PENSÉE. - Crois-tu que je vais abandonner mon
enfant?
. SICHE~. - Laisse-moi croire ce que je vewc. A chaque
Jour sa peme. - Qui te dit cela ? Ne m'ôte pas l'esprit et le courage que je puis avoir.
J'en ai besoin.
PENSÉE. - Mère, as-tu honte de moi, toi aussi ?
SICHEL. - Honte de toi, Pensée 1
PENSÉE. - Il n'est personne au monde plus fière
que je ne le suis.
SICHEL, lui ,Posant la main su, le genou. - Va, mon
enfant, je sais ce que tu souffres f
PENS~E, à voix basse. - C'est vrai, mère, c'est dur
pour moi. J'étais faite pour être irréprochable.
Je souffre de tous ces yewc qui me regardent. Une
aveugle, comment peut-elle se défendre ?
- Et que pensera-t-on de lui ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SICHEL. - Moi, je suis avec toi. Que nous fait le
mépris de tous? J'y fus habituée jadis et la honte est
pour moi comme une patrie recouvrée. Pauvres femmes 1
Dieu est avec nous dans notre petitesse.
PENSÉE. - Qu'est-ce qu'on peut me faire après tout ?
Maintenant, il y a mon enfant avec moi pour partager
mes ténèbres 1
SICHEL.- Maintenant, tu sais ce que c'est que d'être
mère!
PENSÉE. - Que c'est singulier de penser qu'e:o ce
moment il se fait de moi des yeux qui seront capables de
voir et que je porte ces étoiles vivantes dans mon sein 1
SICHEL. - Qu'est-ce qui serait à soi sinon ce petit
que l'on a fait de soi-même ?
PENSÉE. - Il me verra et je ne le verrai pas. Les autres
mères guident leur enfant, c'est lui qui guidera la sienne,
Chancelante à jamais au travers de ces choses inconnues
qu'il trouvera si sûres.

SCÈNE Il
Paratt sans aucun bruit ORSO.
SICHEL fait un mouvement de
surprise.
Il lui fait signe impérieusement de
se taire et de rester immobile.

PENSÉE. -

Qui est entré ?

Je demande qui est là ?

Silence.
Silence.

LE PÈRE HUMILIÉ

ORSO. c'est moi.

Pensée de Homodarmes, ma chère femme,

Silence.
PENSÉE, faiblement. - Est-ce vous, Orian ?
ORSO. - Ne me reconnaissez-vous pas ?
PENSÉE. - Je ne sais. C'est la ,voix d'Orian et ce
n'est pas la sienne.
ORSO. - La voix et le cœur, Pensée, et tout ce qu'une
seule heure permet de présence avec vous
A quelqu'un qui bientôt sera obligé de repartir.
PENSÉE. - Si vous êtes Orian, pourquoi ne venezvous pas plus près ?
Et pourquoi déjà ne suis-je point, trop heureuse femme,
entre vos bras ?
ORSO. - Si je me laissais prendre, on ne me laisserait
plus partir.
PENSÉE. - Toujours partir! Ah! je ne sais que trop
que je ne puis vous retenir pas 1
ORSO.- Quatre mois, c'est à peine s'ils se sont écoulés,
Et déjà vous ne reconnaissez plus ma voix.
PENSÉE. - Il faut que mes sens se soient émoussés,
Comme une plante qui se ternit à cause du fruit qu'elle
porte.
ORSO. - Cet enfant, Pensée ?
PENSÉE. -Aujourd'hui même je l'ai senti qui s'éveillait dans mon sein.
Oui, j'ai failli m'évanouir pendant que je respirais ces
fieurs.
ORSO. - C'est moi qui vous les ai envoyées.
PENSÉE. - Pourquoi m'avoir laissée ainsi sans nouvelles ?
45

�7o6
1

'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Qu'est-ce qu'une lettre pouvait dire que
vous n'eussiez su déjà?
PENSÉE. - Comment va votre frère ?
ORSO. - Orso est bien. Est-ce que vous pensez encore
à lui?
PENSÉE. - Je l'aime comme vous l'aimez.
ORSO. - Il ne faut aimer que votre époux. Aucune
parcelle de votre cœur aujourd'hui,
Cet avare Orian ne veut plus la laisser à un autre.
PENSÉE. - Vos paroles sont douces, Orian, · plus
tendres
Qu'aucune de celles que vous m'ayez dites autrefois,
en ce temps qui fut court.
.
Pourquoi est-ce que je les écoute avec un cœur aussi
pesant?
ORSO. -Parce que je vais repartir, vous le savez; mon
congé qui n'est que de peu d'heures expire.
.
PENSÉE. - N'est-ce pas, pour ne plus nous revoir?
ORSO. - Est-ce que vous me voyiez tellement?
PENSÉE. - Au delà de tout ce que les yeux peuvent
voir nous nous sommes touchés.
ORSO. - Pensée, je suis venu pour vous dire de
prendre soin de cet enfant que sans doute je ne connaîtrai
pas
.
Et qui est à son père comme il est à vous, ce qw demeure
de lui,
Pour vous dire de ne pas l'oublier.
PENSÉE. - Je ne vis que pour lui et pour vous.
ORSO. - Et je suis venu vous dire une autre chose
aussi, Pensée.
PENSEE. - J'écoute.

LE P:bE HUMILIÉ

ORSO. - C'est qu'il ne faut pas douter de celui qui
vous aimait
·
Malgré ce long silence. Mais qu'est-il besoin de paroles
à ceux qui ont foi l'un dans l'autre ? Quel mérite y auraitil à me croire si j'étais là toujours ?
Nul ne vous aurait aimée comme lui vous aimait. Il
faut le'croire.
PENSÉE. - Je le sais, je le crois.
ORSO. - L'absence fut longue.
PENSÉE. - Vous voici 1
ORSO. - Et si elle devait être plus longue encore, ne
le supporteriez-vous pas avec courage ?
PENSÉE. - Tout le courage que vous me demanderez.
ORSO. - Pauvre enfant ! il n'y a chose si dure que
mon exigence n'aille plus loin.
PENSÉE. - Pas aussi loin que mon amour !
ORSO. - Après une si longue séparation, si vous êtes
avec moi, Pensée, ah, qui sera capable de nous dissoudre?
Je ne veux plus qu'une réunion telle
Que ce ne soit plus le temps qui la fasse cesser, mais elle
qui soit capable au contraire de faire cesser le temps.
PENSÉE. - Vous m'aimerez toujours?
ORSO. - Il y avait un homme qui ne pensait qu'à
lui-même.
L'appel auquel son oreille était tendue, il croyait qu'il
ne s'adressait qu'à lui seul.
Tout était simple : lorsque vous êtes venue, Pensée.
Et la blessure que vous lui avez faite est telle que rien,
et même la mort, ne sera capable de le guérir.
PENSÉE. - Pourquoi parler de la mort alors que vous
êtes vivant ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Maintenant, si son absence est longue, s'il
ne répond pas lorsque vous l'appellerez,
.
Il ne faut pas croire que ce soit sa faute, et que celui
qui vous a tant aimée trahisse.
_ Je jure qu'il vous aimait.
Silence.
PENSÉE. - Ce n'est pas Orian.qui parle.
ORSO. - Qui serait-ce donc ?
Silence.
PENSÉE. - Orso, qu'avez-vous fait de votre frère
Orian ? Où est-il?
ORSO. - Pensée, c'est maintenant qu'il faut montrer
ce courage que vous m'avez promis.
Tout ce que j'ai dit, oui, c'est bien lui qui vous le disait
par ma bouche. Nous ne nous sommes pas quittés. Il
n'avait rien de secret pour moi et j'entendais chaque
battement de son cœur.
Pensée de Homodarmes, maintenant, ce que j'ai à
vous annoncer, il faut que vous l'écoutiez sans fléchir:
Orian n'est plus.
Silence.
PENSÉE. - Orian est mort. C'est bien. Je le savais
et mon cœur n'attendait pas autre chose.
ORSO. - Il est mort, et ce message dont il m'a chargé
pour vous est qu'il faut vivre.
PENSÉE. - Je vivrai.
ORSO. - La veille de sa mort, nous avons causé
ensemble toute la nuit, de vous et de votre enfant. Il
m'a chargé de vous demander pardon.
PENSÉE. - C'est moi qui ne cesse pas de lui demander
pardon.
ORSO. - J'ai su ce qui s'était passé entre vous,

LE PÈRE HUMILIÉ

La veille de son départ. J'ai compris ce que fut cette
heure d'aveuglement et de vertige.
SICHEL. - Une rencontre désespérée et sans aucune
parole, comme de gens qui n'en peuvent plus et qui ne
savent ce qu'ils font.
ORSO. - Il est heureux que votre mère ait pensé à
m'écrire.
PENSÉE. - Je le lui avais défendu.
ORSO. - Il voulait revenir dès qu'il l'aurait pu.

Silence.
PENSÉE, criant tout à coup. - Orian est mort ! Orian
est mort! Il n'est plus.
Où êtes-vous, mon cher mari, et pourquoi n'êtes-vous
pas avec moi ?
SICHEL, la soutenant. - Pensée, mon enfant bienaimée!
Silence.
PENSÉE. - Comment est-il mort ?
ORSO. - Tué d'une balle au cœur comme nous chargions les Allemands dans un mauvais petit champ de
vignes à travers les échalas.
Je l'ai vu tout à coup qui lâchait son fusil et qui tombait
en avant. Son corps est resté plié en deux, accroché à un
petit mur de pierres sèches parmi les ronces.
PENSÉE. - Vous l'avez laissé là?
ORSO. - Les Prussiens tiraient sur nous, tant qu'ils
pouvaient.
PENSÉE. - Moi, je serais morte avec lui.
ORSO. - Je suis un officier, et mon devoir n'était pas
de me faire tuer, mais d'assurer le commandement de ma
section.

�710

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous avons dû nous replier peu après, abandonnant le
corps.
PENSÉE. - Quoi, vous ne me rapportez rien de lui ?
ORSO. - Que voulez-vous faire d'un mort ?
PENSÉE. - Je l'aurais senti une dernière fois entre
mes mains, ces sages mains !
Qui sait s'il aurait été mort tout à fait pour moi ?
Entre l'âme et le corps qu'elle a fait il y a un tel lien
que la mort même n'est pas entièrement puissante à le
dénouer,
Où que soit cette pauvre âme.
ORSO. - La sienne est avec Dieu. Ce Dieu qu'il aimait
comme un sauvage et non pas comme un saint, il l'a
conquis. Le corps est resté accroché misérablement quelque part.
Point d' œuvre derrière lui, rien que ce corps embarrassé
dans les épines,
Plus loin que nous n'avons pu nous-mêmes aller et
qui ne l'a pas empêché de passer outre.
Cette liberté qu'il désirait plus que la vie, elle est sa
part enfin ! cette lumière vers laquelle il tendait de tout
son être, il y est ! Ce Père dont il était le fils.
PENSÉE. - Les yeux qui étaient chargés de voir pour
moi, où sont-ils ?
ORSO. - Qui sait si je ne vous les ai pas rapportés?
PENSÉE. - Que dites-vous ?
ORSO. - Je n'ai pas voulu l'abandonner aux Boches
tout entier.
De cette tête qui était le capitaine de la personne en
un corps qui ressuscitera et qui dort,
Quelque chose encore de celui que nous aimions émane.

LE PÈRE HUMILIÉ

7II

PENSÉE. - Quoi ! est-ce que vous me rapportez...
ORSO. - Sa tête. Oui, j'ai pu la détacher.
Elle était lourde avec moi, tout ce temps que je la
portais avec moi sous mon manteau.
PENSÉE. - Où est-elle ?
ORSO. - Au fond de cette corbeille de fleurs que je
vous ai envoyée ce matin.
Silence.
PENSÉE, se levant et fais ant un mouvement vers la
corbeille. - Orian, mon cher mari, êtes-vous là ?
ORSO. - Pensée, ne le touchez pas, car il est mort.
Il appartient à un orme différent, il n'est plus avec nous
à notre manière.
Que de lui jusqu'à vous l'encens de ces larges calices
dont j'ai fait sa sépulture soit un signe suffisant !
PENSÉE. - Il n'a point eu horreur de moi, je n'aurai
point horreur de lui, parce qu'il est mort,
Et qui aurait le droit, si ce n'est moi, qui suis sa femme,
de le saisir entre ses mains et de le garder sur son sein,
comme sa possession ?
ORSO. - Respectez ce reste insulté.
PENSÉE. - Il n'a point eu horreur de moi! Il est
venu jusqu'à moi qui suis la dernière des femmes !
Malheureuse obscurcie! il est venu à moi quand il en aurait
pu trouver une plus belle !
C'est moi qui l'ai blessé, dë cette blessure inguérissable !
C'est moi qui l'ai arraché à son Père! Oui, je sais que
c'est à cause de moi qu'il est mort et qu'il n'est plus rien
de visible 1
Ah 1 qu'on me donne un voile de soie pour recevoir
ce qui me reste de lui! qu'on me donne le linge le plus fin
pour couvrir ces mains indignes !

•

�712

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Tout à l'heure vous serez seule avec lui.
PENSÉE. - Mais dès maintenant je puis me pencher
sur lui et respirer son âme I cette bouffée de parfum qui
monte de sa sépulture.
ORSO. - Il est mort et ce n'est plus par aucun de vos
sens que vous êtes capable de l'atteindre.
PENSÉE. - Orian, qui êtes là, est-ce vrai ? Ah I je
crois qu'il n'y a rien en moi qui ne soit capable d'aller
jusqu'à vous !
ORSO. - Il vit en vous, et c'est pour ce qui de lui
vit au fond de vos entrailles que vous devez vivre vousmême.
PENSÉE. - Il vit, et je me meurs 1
SICHEL qui l'enlace, l'a ramenée à son siège.
ORSO. - Maintenant c'est assez de faiblesse. Il est
temps que vous entendiez ce que je suis chargé de vous
dire.
Voici ce qu'Orian m'a chargé de vous dire, prévoyant
sa mort,
Cette dernière nuit que nous avons passée ensemble.
PENSÉE. - Parlez, je vous écoute.
ORSO. - ... Et sachant ce que votre mère m'avait écrit,
Ce fruit de lui que vous portez en vous, hors de la loi.
Oui, ça été une grande joie et une grande amertume
pour lui.
Vous ne m'avez pas répondu tout à l'heure quand je
vous ai dit qu'il m'avait chargé de vous demander pardon.
PENSÉE fait un geste de déprécation.
C'est fait? Bien. Rien ne pèse plus sur son âme.
SICHEL. - Je lui pardonne aussi.

LE PÈRE HUMILIÉ

713

ORSO. - Maintenant, le mal qui a été fait, il faut le
réparer en ce qui est de nous. Il n'est pas possible que
l'enfant d'Orian
Naisse sans nom, et que sa femme avec son enfant ait
cette tache publique.
PENSÉE. - Ce que son sang n'a pu effacer, je suis là
pour le supporter.
ORSO. - Il ne s'agit pas seulement de vous,
Mais de lui et de cet enfant qui le continue. Il faut
sauver le nom de l'insulte, comme on sauve le drapeau.
PENSÉE. - Je ferai ce que vous voudrez.
ORSO. - La suprême volonté d'Orian, sa dernière
parole près de la mort
Est que vous m'épousiez.
PENSÉE. - Je ne veux pas! je ne serai pas à un autre
que lui.
z
ORSO. - Madame, je vous répète que ce n'est pas ce
que vous voulez qui est important.
PENSÉE. - Ne suis-je pas maîtresse de moi-même,
de mon âme et de mon corps,
Et de ceci que j'ai fait de moi ?
ORSO. - Non.
PENSÉE. - Orian, quoi ! est-ce là ce que vous me
demandez?
ORSO. - Celle qui fut à mon frère, croyez-vous qu'elle
soit jamais pour moi
Autre chose qu'une sœur ?
Silence.
PENSÉE. - J'accepte.
ORSO. - Bien, petite sœur. D'ailleurs la guerre n'est
pas finie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La nuit vient qui efface l'une après l'autre ces deux
voix entre lesquelles votre cœur hésita
Ce soir d'été jadis ;
- Ces deux braves dont le cœur était plus haut que
la mort.
PENSÉE. - Ne viendra-t-elle pas aussi pour moi tout
de bon?
ORSO. - Votre devoir est de vivre.
PENSÉE. - Je vivrai! Pour qui me prenez-vous?
Je vivrai pour cet enfant obscur qui est héritier en
moi de mon âme avec la sienne 1
Tant que l'on voudra I Toute la vie que l'on voudra
jusqu'à la dernière minute I Moi qui fais la vie, est-ce
que je n'aurai pas le courage de l'accepter?
ORSO. - Demain le prêtre nous unira.
PENSÉE. - Je serai une femme loyale.
ORSO. - Ainsi vous aurez accompli ce qu'ûrian vous
demandait.
PENSÉE. - Vous le pensez ? Ah I il est difficile pour
celui qui aime de faire tout ce que l'amour lui demande!
C'est pourquoi l'odeur de ces fleurs est plus enivrante
pour moi que celle du laurier, le laurier qui parle de la
victoire!
Ne pouvoir rendre amour pour amour,
Aimer, comme moi, et ne pouvoir le faire comprendre avoir sa tâche comme lui et ne l'avoir pu faire, Ah, c'est là le parfum mortel qui fait se rompre ces
globes d'ivoire 1
Rome, 30 juin 1916, S. Paul, Ap.
PAUL CLAUDEL

715

LE DERNIER CAPITALISTE
DÉCOR
Le tribunal prolétarien est installé dans le tribunal bourgeois.
A l'endroit, sur le mur, où de tout petits bourgeois avaient
enlevé la croix, les révolutionnaires ont accroché une image
qui représente le Travailleur Manuel Inconscient et Organisé.
Encore un Christ qui sera crucifié par son église.
Les organisateurs de l'inconscience siègent derrière la table.
Il n'y a pas de juges, mais un jury. Il est élu par le peuple.
(Il ne faut pas prendre ce mot dans son sens large, mais dans
le sens étroit que les aristocrates lui donnaient, que les ploutocrates sous-entendent et que les intéressés retournent contre
eux. Ce sont les manuels, les gens qui travaillent avec leurs
mains. Les mains des esclaves de la machine sont gourdes.
Autrefois, les manuels étaient gantés d'esprit.) Le jury est élu
par le peuple, mais sélectionné par le Dictateur Délégué Suprlme
du Prolétariat. Le jury n'est fOYmé que de trois hommes. Pas
de président, un Premier-]uré qui départage ses acolytes tel Dandin des Plaideurs. C'est un meneur du Bâtiment, vigoureux,
sonore comme un écu neuf, sensé, de l'espèce dont on faisait hier
1mco,e des petits patrons fort concrets. Il ne sacrifie rien de
ses qualités à l'Idée qui niche dans son cerveau comme une
madone dans la façade d'un marchand, et à laquelle il décerne
des prières qui sont des projets économiques, précis, sains,
sagement sériés.
Les deux autres acolytes sont : l'un, peintre catastrophiste,
l'autre, archiviste-paléographe; - celui-là un primaire (c'est
ainsi qu'on appelle un pauvre homme en qui une instruction
maladroite a ravagé cette charmante éducation populaire
d'autrefois), celui-ci un secondai1'e (un pauvre homme chez
qui une instruction maladroite a ravagé cette charmante instruction bourgeoise d'autrefois).

�716

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le public est formé, comme dans la plupart des lieux où
les Français sont appelés à se réunir en commun, de rares
particuliers et de pas mal de subalternes officiels insuffisamment
camouflés en complaisants officieux. En l'espèce, ce sont des
gardes ultra-violets couramment appelés « prétoriens prolétaf'iens • et appartenant au f'égiment personnel du Dictateur et
Délégué Supreme du Prolétariat. Leuf's grosses moustaches
rappelleraient les sicaires de la T,-oisième si elles n'étaient
noyées dans le flot hirsute de barbes libertaires.

JURÉ N° 1. - Introduisez le N° 8.333 et dernier.
JURÉ N° 2 (le catastrophiste). - Comment, dernier ?
Il n'y avait en France que 8.333 capitalistes ?
JURÉ N° 3 (l'archiviste). - Ouf I tant mieux I j'en
ai assez. J'ai hâte de revenir à la science paléographique.
Le comité de,, Répartition Intellectuelle» vient de m'octroyer une équipe de terrassiers qui m'aideront singulièrement à piocher les palimpsestes.
N° 1. - Notre dictature est scientifique, méthodique
et nullement dénuée de roublardise. Nous ne frappons
que les capitalistes invétérés et entêtés, ou inaptes aux
corvées, ou ces empotés qui n'ont pu trouver des « parrains prolétariens » conformément au décret automatique
du jour 15, mois 4, de l'année 2. Mais nous gardons soigneusement les autres pour balayer les chambrées, rues
et bistrots.
N° 2. - Le prolétariat absorbe bien des traîtres. Depuis
qu'on a décrété l'habit obligatoire dans les cinémas nationaux, on ne reconnaît plus les siens.
N° 3. - Ah ouiche ! Les ci-devant gens du monde ont
des façons crapuleuses qu'on flaire à quinze pas.
No 1. - Voici le N° 8.333.

LE DERNIER CAPIÎALISTE

N° 1. - N° 8.333. Kokuparki Wladimir ?
KOKUPARKI. - Oui. Né à Santa Fé de Bogota,
en 1900, de la république polonaise décentralisée moléculaire.
N° r. - Je m'en fous. Profession sous l'ancien régime ?
KOKUPARKI. - Agent de liaison entre la peinture
et la musique. Inventeur du tableau phonographique.
N° r. - Bon. Je m'en fous. Vous êtes accusé par l'androgyne André-Andrée, rue 30, n° 3, centre 4, d'avoir
tenu des propos « faillitistes ».
KOKUPARKI. - Par exemple!
N° r. - Dans une coopérative de lettres vous avez
élucubré une conférence où vous annonciez traîtreusement la déconfiture prochaine de la Révolution.
KOKUPARKI. - Je ne me suis hasardé à aucune
allusion politique dans cette conférence qui traitait de
• la Genèse du Génie ».
N° 1, qui farfouille dans le dossier 8.333, bondissant. Ah! vous trouvez que votre topo n'était pas politique I Je lis dans la sténographie :
• Un homme naît avec du génie. Et le voilà prince parmi
les hommes. Il se range dans cette élite des privilégiés... »
Ce n'est pas politique, ça ? Ça n'est pas une théorie
sociale ? Ce ne sont pas des idées subversives, peut-être ?
Ça n'est pas du capitalisme béat ?
KOKUPARKI. - Mais, pardon, camarade juré...
N° 1. - Ne m'appelez pas camarade. Est-ce que je
vous appelle « monsieur », moi ?
KOKUPARKI. - Pardon ... mais pardon... heu... le

�718

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

génie est un fait particulier... (Il se tourne vers le furé
N° 3.)
N° 3. - Le génie a été, mais ne sera plus un fait particulier grâce à notre méthode de coopération éducative,
qui réalise le rêve médiéval de l'alchimie et transmue en
or les têtes en bois.
Le génie, ç'a été un fait économique spécial à l'ère
capitaliste, voilà tout. Un des méfaits du système de
l'hérédité, rien de plus.
KOKUPARKI. - Comment! mais le génie n'est
fichtrement pas héréditaire.
No 3. - Je m'entends. Vous êtes un sot et vous voulez
me faire dire des sottises. Certes, on n'a jamais vu un
père de génie engendrer un fils de génie. Ç'aura été une
des beautés du régime capitaliste, les fils des grands
hommes. Mais l'homme de génie était bien le résultat
inattendu de croisements mystérieux entre les idiots,
les toqués, les sages, tous les fantômes de sa lignée. Un
beau jour tous ces inconscients faisaient fortune : un
enfant de génie leur naissait, comme un œuf d'or. Au
fond c'était aussi injuste de naître Victor Hugo avec
100 volumes tout écrits dans la tête que fils-à-Rothschild
avec des millions de rentes inscrits à la banque. On
laissait aller la nature à la bonne franquette, avant
comme après la naissance des hommes.
On comptait sur les réussites toutes faites issues des
entrailles de la femme. Mais Kokuparki, pauvre, il n'y
a pas que l'Hérédité. Rappelez-vous un autre vieux
dogme : l'influence du Milieu. Nous nous en emparons,
et avec ce second dogme nous fracassons le premier.
Nous ne tenons plus compte de la sélection antécé-

LE DERNŒR CAPITALISTE

dente, obscure et prestigieuse, parce que nous organisons,
nous, une sélection actuelle, humaine, à ciel ouvert, bien
plus énergique et bien plus vaste que votre petit jeu de
qui perd gagne.
Nous substituons l'éducation intensive et progressive
à la vieille hérédité.
Nous prenons l'enfant dès le berceau et nous le suivons
jusqu'à l'âge d'homme. Le Comité de Répartition Intellectuelle, qui est la cheville ouvrière de la nouvelle société,
détient le grand Fichier Public, où tous les Enfants de
la République - même les enfants des capitalistes invétérés, vous voyez que nous sommes bons - sont classés
et possèdent leur carton. Il n'y a, du reste, pas tellement
d'enfants, maintenant, on peut les compter.
Nous commençons par donner à tous la même instruction primaire ...
KOKUPARKI. -Comment I à tous?
N° 3. - Nom de Dieu ! oui, à tous.
KOKUPARKI. -Aux aveugles et aux sourds-muets
peut-être, mais pas aux idiots, aux fous, ni.....
N° 3. - Ça viendra. Nous subventionnons à Elberfeld l'école des chevaux...
Puis, nous faisons passer au régime secondaire ceux
qui ont satisfait aux épreuves du baccalauréat primaire.
Les autres, nous les envoyons à l'Université d'apprentissage manuel. A 18 ans, ils sont versés dans la catégorie
des Manœuvres. Ce sont eux qui touchent les plus gros
salaires pour les consoler de leur échec et qui ont voix
prépondérante en nos conseils.
·
Voix dans la foule, ponctuée d'un ricanement:
1 Ils ont le poing prépondérant, mais pas la langue. »

I

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La sélection graduée continue à travers les régimes
secondaire, supérieur. Mais un des principes essentiels
de notre constitution sociale est de n'admettre personne
comme intellectuel pur. Tout homme doit donner quelques
heures chaque jour au travail manuel. Ainsi, l'égalité
est rétablie.
KOKUPARKI. - Elle n'est pas rétablie du tout, l'égalité.
N° 3. - Elle est rétablie. (Tourné vers le N° I.) Le
sculpteur ne fera plus fi du maçon et Mallarmé, petit professeur du lycée, aura sa chance comme de Lamartine,
gentilhomme propriétaire.
N° I. - Fort bien.
KOKUPARKI. - Mais vous n'empêcherez pas que
certain garçon, pour ces raisons mystérieuses honnies par
vous, prendra de l'avance dans le sein maternel et à peine
débarqué battra d'étapes en étapes ses concurrents.
N° 2. - Nous le handicaperons.
Voix dans la foule : « C'est ça, plus de tricheurs. •
KOKUPARKI. - Diable I comment ferez-vous.
LES TROIS JURÉS, ensemble. -Nous ... ( Ils s'arrêtenl

embarrassés.)
No I . - Bah! ma foi! je ne vois rien à ajouter à ce
que nous avons inventé. Aux gamins de se débrouiller
entre eux. Si tout de même la nature veut dire son mot ...
No 2. - Halte-là! Vous déraillez, juré n° I. Vous oubliez les principes. Ma nature d'homme, d'ancien élève
des Beaux-Arts est aussi naturelle que la Nature avec
un grand N. Or, il est de ma nature de dénoncer les tricheurs comme ce Paulot Picasse qui, à dix-huit ans, prétendait déjà peindre des chefs-d' œuvre alors que les

LE DEllNIER CAPITALISTE

721

garçons modestes comme moi en étaient encore à peloter
la mie de pain.
Il faudra que nous trouvions un truc pour parfaire
notre système.
KOKUPARKI. - Et vous aurez beaucoup d'hommes
de génie?
No 3. - Plus de génie, vous ai-je dit, mais un talent
universel. Nous comptons sur un rendement de 6o o /o.
La science est modeste.
KOKUPARKI. -Et les génies d'ancien régime, qu'en
faites-vous ?
N° 3. - Nous les nions sans honte et nous les trucidons
sans vergogne.
Nous n'avons pas plus réussi à nous entendre avec
Romain Rolland qu'avec Claudel. Quant à Barbusse,
Bourget, ce sont des gens à pognon.
Ces gens sont victimes de l'hérédité qu'ils portent.
Un poète de génie selon la formule d'ancien régime est
aussi irresponsable que Louis XVI, mais aussi dangereux.
Ces gens sont pleins d'orgueil,.et embrouillés dans un
rêve qui n'est pas plus de ce monde socialiste que du
monde bourgeois.
N° I. - Ce sont des salauds qui ne se sont donné que
la peine de naître et devant lesquels les badauds s'ébaubissent, alors qu'il y a de braves garçons qui s'esquintent
toute leur vie à s'instruire et qui n'arrivent à rien. Il
faut les mettre au pas, ou les zigouiller.
Si vous vous rangez parmi ces types dont vous parlez
dans votre conférence...
N° 2. - Non, je connais Kokuparki. Je m'en porte
garant. C'était un rondibiste. Il n'avait pas de génie,
46

�\

722

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas l'ombre de talent . .Il y avait moins de talent dans
toute l'école rondibiste que dans un seul poil du pinceau
d'un catastrophiste.
N° I. - Cet interrogatoire devient oiseux. Il faut en
finir.
N° 3. - Oui, finissons-en. J'ai sacrifié huit jours dema
vie et 8.000 capitalistes à la sociologie. J'ai hâte de revenir
à la paléographie.
N° 2. - Encore une fois, Kokuparki n'a aucun talent.
Si je n'avais eu que de tels concurrents I Il n'est pas
dangereux.
N° I. - Alors, acquittons-le et foutons-le dans les
paveurs.
Murmures dans la foule autour d'un homnu
et d'une femme qu'on pousse vers le jury. Cris:
« Et les témoins I Mort aux capitalistes I Et la
loi su, le témoignage-accusation obligatoire! ,
N° I. - Silence, nom de Dieu 1... Ah! bon I très bien 1
qu'on traîne les témoins à la barre. Premier témoin :
JUSTE (Parfait).
PREMIER TÉMOIN. -Pardon, Parfait JUSTE.
N° I. - Non, JusTE (Parfait).
PREMIER TÉMOIN. -Je ne voudrais pas vous contredire, mais mon père s'appelait JUSTE.
N° I. - Idiot I Naturellement. Vous vous appelez
JusTE, entre parenthèses : Parfait. Déposez.
M. JUSTE pose sa canne et son chapea11.
M. JUSTE. - M. Kokuparki, qui est mon voisin, est
un bohème, et le bohème est dangereux à l'habitant de
Paris, comme le bohémien à l'habitant des campagnes.

LE DERNIER CAPITALISTE

723

Sous les apparences d'un correct gentleman-bookmaker,
je reconnais en ce jeune homme, avec ma lucidité bien
trançaise, le rapin qu'ont connu et justement honni
nos aïeux. M. Kokuparki ne travaille pas; il passe son
temps à combiner des inventions que je qualifierai de
charlatanesques en vue de gruger ses contemporains et
leur' soutirer la monnaie qu'il est incapable de gagner
à la sueur, sinon de ses pieds, tout au moins de son front.
Car, Messieurs, je ne viens pas ici faire le procès des
beaux-arts et du labeur cérébral, moi qui suis architecte.
Il était d'honnêtes romanciers comme il était d'honnêtes
commerçants. Tenez I M. Brûlat, qui demeure dans mon
quartier, est fort rangé, ou M. Bordeaux, dont les crus
de Savoie sont excellents. De même, il est des peintres
qui peignent des filles nues et qui ne trompent pas leur
femme, j'en suis persuadé.
Mais M. Kokuparki méprise le travail. C'est un anarchiste. Il prétend ne rien faire pendant que les autres
s'esquintent. Il passe ses matinées à dormir, ses journées
à muser dans son atelier et ses nuits, m'a-t-on dit, dans
des salons où l'on voit des duchesses danser avec des
apaches affiliés à une bande qui s'intitule les « Cubistes
de Montparnasse ». Leur chef répond au sobriquet de
• la Terreur des Cônes».
Je profite de ma présence dans un prétoire pour élever
ma plainte d'homme simple et laborieux contre ces
survivances abominables de l'ère de corruption que fut
la Troisième République.
Pour en revenir à M. Kokuparki, je le stigmatise comme
hors-la-loi, rebut de la société, contempteur du devoir
social qui est de se nourrir, de nourrir les siens, et peut-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

être quelques petits serins, comme je me le permets à
mes instants de loisir.
N° r. - Parfait, vous êtes un juste.
JUSTE. - Pardon, Juste.
N° I. - Juste, vous êtes parfait. Foutez le camp.
z me témoin: Femme Maure-Haumuse? Tous ces cidevants avaient des noms à deux ou trois places. Déposez.
DEUXIÈME TÉMOIN. - Permettez-moi de garder
mon sac. En dépit des bouleversements sociaux, je garderai toujours mes sels et ma poudre d'ocre.
N° r. - Poudre d'oc ? Subversif. Fouillez-la.
Deux gardes ultra-violets, bavant et tremblant, car
Mme Maure-Haumuse est fort affriolante, s'af&gt;prochent. Un mauvais plaisant éteintl'électricité.Petits
cris. Le premier juré crie: « Nom de Dieu I »Onentend à de brefs intervalles deux hurlements d'hommes,
courts mais affreusement angoissés. L'électricité se
rallume. Les deux gardes s'écartent, tratnant la patte
comme des chats écrasés. Mme Maure-Haumuse
se poudre avec un soupir.
Le jury est rêveur. Une faible rumeur se soulève
et retombe dans la tribune.

N° I. - La séance continue.
Que pensez-vous de Kokuparki?
DEUXIÈME TÉMOIN. - C'est un homme de génie.
KOKUPARKI. - Nom de Dieu! la gaffe 1
LES TROIS JURÉS, intéressés. - Vous avez dit?
DEUXIÈME TÉMOIN. - Oui, c'est un homme de
génie. Je le sens. Je l'ai senti. Il est né avec le génie comme
d'autres fils de roi. Tout de suite, il fut prince parmi les

LE DERNIER CAPITALISTE

hommes. Il s'est rangé dans cette élite de privilégiés
qui fréquentaient mon salon ...
KOKUPARKI. - Nom de Dieu!
DEUXIÈME TÉMOIN. - Ma salle à manger est ornée
de ses plus belles fresques phonographiques. Ah I cette
courbe sonore qui se prolonge dans la durée tandis que
la ligne rythme l'espace. Ah I ces taches chromatiques
qui composent des valeurs inouïes avec les bruits bleus,
rouges, jaunes I Quelle richesse ! quel tohu-bohu! quelle
sensualité dans un si grand sentimental 1
Voyez-vous, Kokuparki, comme je vous le disais,
vous étiez le plus riche de nous tous.
Vous avez encore un inépuisable capital de beauté.
LES TROIS JURÉS. - Capital I Génie I Capital 1
N° 2 (le catastrophiste). - C'est faux. Kokuparki est
le dernier des pompiers. Il n'avait pas plus de richesse
sur sa palette que moi dans mon porte-monnaie. D'abord
tous les rondibistes étaient de pauvres êtres...
N° 3. - La chromo-phonographie ne vaut pas la paléographie renouvelée par de puissantes méthodes d'exploitation. J'ai inventé une défricheuse mécanique de palimpsestes.
N° r. - Ça suffit. Le Jury est amplement informé.
Femme Maure-Haumuse, vous pouvez lever le camp...
Kokuparki (Wladimir), vous êtes condamné à mort pour
accaparement et recèlement illicite de capitaux non
déclarés.
KOKUPARKI. - Pardon, j'ai toujours dit que j'avais
du génie.
PIERRE DRIEU LA ROCHELLE

�LA SYMPHONIE PASTORALE

LA SYMPHONIE PASTORALE
A JEAN SCHLUMBERGER

PREMIER CAHIER
IO

Février

I89 ...

La neige qui n'a pas cessé de tomber depuis trois jours,
encombre les routes. Je n'ai pu me rendre à R. ... où j'ai
coutume depuis quinze ans de célébrer le culte deux fois
par mois. Ce matin trente fidèles seulement se sont rassemblés dans la chapelle de La Brévine.
Je profiterai des loisirs que me vaut cette claustration
forcée, pour revenir en arrière et raconter comment je
fus amené à m'occuper de Gertrude.
J'ai projeté d'écrire ici tout ce qui concerne la formation et le développement de cette âme pieuse, qu'il me
semble que je n'ai fait sortir de la nuit que pour l'adoration et l'amour. Béni soit le Seigneµr pour m'avoir
confié cette tâche.
Il y a deux ans et six mois, comme je remontais de La
Chaux-de-Fonds, une fillette que je ne connaissais point
vint me chercher en toute hâte pour m'emmener à
sept kilomètres de là, auprès d'une pauvre vieille qui

se mourait. Le cheval n'était pas dételé; je fis monter
l'enfant dans la voiture, après m'être muni d'une lanterne, car je pensai ne pas pouvoir être de retour avant
la nuit.
Je croyais connaitre admirablement tous les entours
de la commune ; mais, passé la ferme de la Saudraie,
l'enfant me fit prendre une route où jusqu'alors je ne
m'étais jamais aventuré. Je reconnus pourtant, à deux
kilomètres de là, sur la gauche, un petit lac mystérieux
où jeune homme j'avais été quelquefois patiner. Depuis
quinze ans je ne l'avais plus revu, car aucun devoir pastoral ne m'appelle de ce côté ; je n'aurais plus su dire
où il était et j'avais à ce point cessé d'y penser qu'il me
sembla, lorsque tout à coup, dans l'enchantement rose
et doré du soir, je le reconnus, ne l'avoir d'abord vu qu'en
rêve. La route suivit le cours d'eau qui s'en échappait, coupant l'extrémité de la forêt, puis longeant une tourbière.
Certainement je n'étais jamais venu là.
,
Le soleil se couchait et nous marchions depuis longtemps dans l'ombre, lorsqu'enfin ma jeune guide m'indiqua du doigt, à flanc de coteau, une chaumière qu'on
eût pu croire inhabitée, sans un mince filet de fumée qui
s'en échappait, bleuissant dans l'ombre, puis blondissant
dans l'or du ciel. J'attachai le cheval à un pommier voisin, puis rejoignis l'enfant dans la pièce obscure où la
vieille venait de mourir.
La gravité du paysage, le silence et la solennité de
l'heure m'avaient transi. Une femme encore jeune était
à genoux près du lit. L'enfant, que j'avais prise pour la
petite fille de la défunte mais qui n'était que sa servante,
alluma une chandelle fumeuse, puis se tint immobile

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au pied du lit. Durant la longue route, j'avais essayé
,d'engager la conversation, mais n'avais pu tirer d'elle
quatre paroles.
La femme agenouillée se releva. Ce n'était pas une
parente ainsi que je supposais d'abord, mais simplement
une voisine, une amie, que la servante avait été chercher
lorsqu'elle vit s'affaiblir sa maîtresse, et qui s'offrit p~ur
veiller le corps. La vieille, me dit-elle, s'était éteinte sans
souffrance. Nous convînmes ensemble des dispositions
à prendre pour l'inhumation et la cérémonie funèbre.
Comme souvent déjà, dans ce pays perdu, il me fallait
tout décider. J'étais quelque peu gêné, je l'avoue, de
laisser cette maison, si pauvre que fût son apparence,
à la seule garde de cette voisine et de cette servante
enfant. Toutefois il ne paraissait guère probable qu'il
y eftt dans un recoin de cette misérable demeure
quelque trésor caché... Et qu'y pouvais-je faire?
Je demandai néanmoins si la vieille ne laissait aucun
héritier.
La voisine prit alors la chandelle, qu'elle dirigea vers
un coin du foyer, et je pus distinguer, accroupi dans
l'âtre, un être incertain, qui paraissait endormi ; l'épaisse
masse de ses cheveux cachait presque complètement son
visage.
- Cette fille aveugle ; une nièce, à ce que dit la servante ; c'est à quoi la famille se réduit, paraît-il. Il faudra
la mettre à l'hospice ; sinon je ne sais pas ce qu'elle pourra
devenir.
Je m'offusquai d'entendre ainsi décider de son sort
devant elle, soucieux du chagrin que ces brutales paroles
pourraient lui causer.

LA SYMPHONIE PASTORALE

- Ne la réveillez pa.c;, dis-je doucement, pour inviter
la voisine, tout au moins à baisser la voix.
• I
- Oh! je ne pense pas qu'elle dorme; mats c est une
idiote ; elle ne parle pas et ne comprend rien à ce qu'on
dit. Depuis ce matin que je suis dans la pièce, elle n'a
pour ainsi dire pas bougé. J'ai d'abord cru qu'elle était
sourde ; la servante prétend que non, mais que simplement la vieille, sourde elle-même, ne lui adressait jamais
la parole, non plus qu'à quiconque, n'ouvrant plus la
bouche depuis longtemps, que pour boire ou manger.
- Quel âge a-t-elle ?
- Une quinzaine d'années, je suppose ; au reste je
n'en sais pas plus long que vous...
Il ne me vint pas aussitôt à l'esprit de prendre soin
moi-même de cette pauvre abandonnée ; mais après que
j'eus prié-ou plus exactement pendant la prière que je
fis, entre la voisine et la petite servante, toutes deux
agenouillées au chevet du lit, agenouillé moi-même - il
m'apparut soudain que Dieu plaçait sur ma route une
sorte d'obligation et que je ne pouvais pas sans quelque
lâcheté m'y soustraire. Quand je me relevai, ma décision
était prise d'emmener l'enfant le même soir, encore que
je ne me fusse pas nettement demandé ce que je ferais
d'elle par la suite, ni à qui je la confierais. Je demeurai
quelques instants encore à contempler le visage endormi
de la vieille, dont la bouche plissée et rentrée semblait
tirée comme par les cordons d'une bourse d'avare, instruite
à ne rien laisser échapper. Puis me retournant du côté
de l'aveugle je fis part à la voisine de mon intention.
- Mieux vaut qu'elle ne soit point là demain, quand
on viendra lever le corps, dit-elle. Et ce fut tout.

�730

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Bien des choses se feraient facilement, sans les chimériques objections que parfois les hommes se plaisent à
inventer. Dès l'enfance, combien de fois sommes-nous
empêchés de faire ceci ou cela que nous voudrions faire,
simplement parce que nous entendons répéter autour
de nous : il ne pourra pas le faire ...
L'aveugle s'est laissé emmener comme une masse
involontaire. Les traits de son visage étaient réguliers,
assez beaux, mais parfaitement inexpressifs. ]'avais
pris une couverture sur la paillasse où elle devait reposer
d'ordinaire dans un coin de la pièce, au-dessous d'un
escalier intérieur qui menait au grenier.
La voisine s'était montrée complaisante et m'avait
aidé à l'envelopper soigneusement, car la nuit très claire
était fraîche ; et après avoir allumé la lanterne du cabriolet, j'étais reparti, emmenant blotti contre moi ce
paquet de chair sans âme et dont je ne percevais la vie
que par la communication d'une ténébreuse chaleur.
Tout le long de la route, je pensais : dort-elle ? et de quel
sommeil noir... "Et en quoi la veille diffère-t-elle ici du
sommeil ? Hôtesse de ce corps opaque, une âme attend
sans doute, emmurée, que vienne la toucher enfin quelque
rayon de votre grâce, Seigneur! Permettrez-vous que
mon amour, peut-être, écarte d'elle l'affreuse nuit ?...
J'ai trop souci de la vérité pour taire le fâcheux accueil
que je dus essuyer à mon retour au foyer. Ma femme est
un jardin de vertus ; et même dans les moments difficiles
qu'il nous est arrivé parfois de traverser, je n'ai pu douter
un instant de la qualité de son cœur ; mais sa charité
naturelle n'aime pas à être surprise. C'est une personne

731

LA SYMPHONIE PASTORALE

d'ordre qui tient à ne pas aller au delà, non plus qu'à
rester en deçà du devoir. Sa charité même est réglée comme si l'amour était un trésor épuisable. C'est là notre
seul point de conteste...
Sa première pensée, lorsqu'elle m'a vu revenir ce soir-là
avec la petite, lui échappa dans ce cri :
- De quoi encore est-ce que tu as été te charger ?
Comme chaque fois qu'il doit y avoir une explication
entre nous, j'ai commencé par faire sortir les enfants,
qui se tenaient là, bouche bée, pleins d'interrogation
et de surprise. Ah ! combien cet accueil était loin de celui
que j'eusse pu souhaiter. Seule ma chère petite Charlotte
a commencé de danser et de battre des mains quand elle
a compris que quelque chose de nouveau, quelque chose
de vivant allait sortir de la voiture. Mais les autres, qui
sont déjà stylés par la mère, ont vite fait de la refroidir
et de la forcer à prendre le pas.
Il y eut un moment de grande confusion. Et comme
ni ma femme, ni les enfants ne savaient encore qu'ils
eussent affaire à une aveugle, ils ne s'expliquaient pas
l'attention extrême que je prenais pour guider ses pas.
Je fus moi-même tout décontenancé par les bizarres
gémissements que commença de pousser la pauvre infirme sitôt que ma main abandonna la sienne, que j'avais
tenue durant tout le trajet. Ses cris n'avaient rien d'humain ; on eût dit les jappements plaintifs d'un petit chien.
Arrachée pour la première fois au cercle étroit de sensations coutumières qui formaient tout son univers, ses
genoux fléchissaient sous elle ; mais lorsque j'avançai
vers elle une chaise, elle se laissa crouler à terre, comme
quelqu'un qui ne saurait pas s'asseoir ; alors je la menai

•

�732

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jusqu'auprès du foyer, et elle reprit un peu de calme
lorsqu'elle put s'accroupir, dans la position où je l'avais
vue d'abord auprès du foyer de la vieille, accotée au manteau de la cheminée. En voiture déjà elle s'était laissé
glisser au bas du siège et avait fait tout le trajet blottie
à mes pieds. Ma femme cependant m'aidait, dont le mouvement le plus naturel est toujours le meilleur ; mais
sa raison sans cesse lutte et souvent l'emporte contre
son cœur.
- Qu'est-ce que tu as l'intention de faire de ça?
reprit-elle, après que la petite fut installée.
Mon âme frissonna en entendant l'emploi de ce neutre
et j'eus peine à maîtriser un mouvement d'indignation.
Cependant encore tout imbu de ma longue et .paisible
méditation je me contins, et tourné vers eux tous 'qui
de nouveau faisaient cercle, une main posée sur le front
de l'aveugle :
- Je ramène la brebis perdue, dis-je avec le plus de
solennité que je pus.
Mais Amélie n'admet pas qu'il puisse y avoir quoi que
ce soit de déraisonnable ou de surraisonnable dans l'enseignement de l'Evangile. Je vis qu'elle allait protester,
et c'est alors que je fis un signe à Jacques et à Sarah,
qui habitués à nos petits différends conjugaux, et du
reste peu curieux de leur nature (souvent même
insuffisamment à mon gré), emmenèrent les deux petits.
Puis, comme ma femme restait encore interdite et un
peu exaspérée, me semblait-il, par la présence de l'intruse:
- Tu peux parler devant elle, ajoutai-je ; la pauvre
enfant ne comprend pas.
Alors Amélie commença de protester que certainement

LA SYMPHONIE PASTORALE

733

elle n'avait rien à me dire, - ce qui est le prélude habituel des plus longues explications, - et qu'elle n'avait
qu'à se soumettre comme toujours à ce que je pouvais
inventer de moins pratique et de plus contraire à l'usage
et au bon sens. J'ai déjà écrit que je n'étais nullement
fixé sur ce que je comptais faire de cette enfant. Je n'avais
pas encore entrevu, ou que très vaguement, la possibilité
de l'installer à notre foyer, et je puis presque dire que
c'est Amélie qui d'abord m'en suggéra l'idée lorsqu'elle
me demanda si je pensais que nous n'étions pas • déjà
assez dans la maison ». Puis elle déclara que j'allais toujours de l'avant sans jamais m'i~quiéter de la résistance
de ceux qui suivent, que pour sa part elle estimait que
cinq enfants suffisaient, que depuis la naissance de Claude
(qui précisément à ce moment, et comme en entendant
son nom, se mit à hurler dans son berceau) elle en avait
« son compte» et qu'elle se sentait à bout.
Aux premières phrases de sa sortie, quelques
paroles du Christ me remontèrent du cœur aux
lèvres, que je retins pourtant, car il me paraît toujours malséant d'abriter ma conduite derrière l'autorité
du livre saint. Mais dès qu'elle argua de sa fatigue je
demeurai pellllUd, car je reconnais qu'il m'est arrivé
plus d'une fois de laisser peser sur ma femme les conséquences d'élans inconsidérés de mon zèle. Cependant
ces récriminations m'avaient instruit sur mon devoir ;
je suppliai donc très doucement Amélie d'examiner si
à ma place elle n'eût pas agi de même et s'il lui eût été
possible de laisser dans la détresse un être qui manifestement n'avait plus sur qui s'appuyer ; j'ajoutai que je
ne m'illusionnais point sur la somme de fatigues nouvelles

�73-4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que le soin de cette hôtesse infinne ajouterait aux soucis
du ménage, et que mon regret était de ne l'y pouvoir
plus souvent seconder. Enfin je l'apaisai de mon mieux,
la suppliant aussi de ne point faire retomber sur l'innocente un ressentiment que celle-ci n'avait en rien mérité.
Puis je lui fis observer que Sarah désormais était en âge
de l'aider davantage, Jacques de se passer '1.e ses soins.
Bref Dieu mit en ma bouche les paroles qu'il fallait pour
l'aider à accepter ce que je m'assure qu'elle eût assumé
volontiers si l'événement lui eût laissé le temps de réfléchir et si je n'eusse point ainsi disposé de sa volonté par
surprise.
Je croyais la partie à peu près gagnée, et déjà ma chère
Amélie s'approchait bienveillamment de Gertrude ; mais
soudain son irritation rebondit de plus belle lorsque,
ayant pris la lampe pour examiner un peu l'enfant, elle
s'avisa de son état de saleté indicible.
- Mais c'est une infection, s'écria-t-elle. Brosse-toi ;
brosse-toi vite. Non, pas ici. Va te secouer dehors. Ah 1
mon Dieu 1 les enfants vont en être couverts. Il n'y a
rien au monde que je redoute autant que la vermine.
Indéniablement la pauvre petite en était peuplée : et
je ne pus me défendre d'un mouvement de dégoût~en
songeant que je l'avais si longuement pressée contre moi
dans la voiture.
Quand je rentrai deux minutes plus tard, après m'être
nettoyé de mon mieux, je trouvai ma femme effondrée
dans un fauteuil, la tête dans les mains, en proie à une
crise de sanglots.
- Je ne pensais pas soumettre ta constance à une
pareille épreuve, lui dis-je tendrement. Quoi qu'il en

LA SYMPHONIE PASTORALE

"

735

soit, ce soir il est tard, et l'on n'y voit pas suffisamment.
Je veillerai pour entretenir le feu auprès duquel dormira
la petite. Demain nous lui couperons les cheveux et la
laverons comme il faut. Tu ne commenceras à t'occuper
d'elle que quand tu pourras la regarder sans horreur.
Et je la priai de ne point parler de cela aux enfants.
Il était l'heure de souper. Ma protégée, vers laquelle
notre vieille Rosalie, tout en nous servant, jetait force
regards hostiles, dévora goulûment l'assiette de soupe
que je lui tendis. Le repas fut silencieux. J'aurais voulu
raconter mon aventure, parler aux enfants, les émouvoir
en leur faisant comprendre et sentir l'étrangeté d'un
dénuement si complet, exciter leur pitié, leur sympathie
pour celle que Dieu nous invitait à recueillir ; mais je
craignis de raviver l'irritation d'Amélie. Il semblait que
l'ordre eût été donné de passer outre et d'oublier l'événement, encore qu'aucun de nous ne pût assurément
penser à rien d'autre.
Je fus extrêmement ému quand, plus d'une heure
après que tous furent couchés et qu'Amélie m'eut laissé
seul dans la pièce, je vis ma petite Charlotte entr'ouvrir
la porte, avancer doucement, en chemise et pieds nus,
puis se jeter à mon cou et m'étreindre sauvagement en
murmurant:
- Je ne t'avais pas bien dit bonsoir.
Puis, tout bas, désignant du bout de son petit index
l'aveugle qui reposait innocemment et qu'elle avait eu
curiosité de revoir avant de se laisser aller au sommeil :
- Pourquoi est-ce que je ne l'ai pas embrassée ?
- Tu l'embrasseras demain. A présent laissons-la.
Elle dort, lui dis-je en la raccompagnant jusqu'à la porte.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis je revins me rasseoir et travaillai jusqu'au matin,
lisant ou préparant mon prochain sermon.
Certainement, pensais-je (il m'en souvient), Charlotte
se montre beaucoup plus affectueuse aujourd'hui que
ses aînés ; mais chacun d'eux, à cet âgè, ne m'a-t-il pas
d'abord donné le change ; mon grand Jacques lui-même,
aujourd'hui si distant, si réservé... On les croit tendres,
ils sont cajoleurs et calins.
27 février . .11
La neige est tombée encore abondamment cette nuit.
Les enfants sont ravis parce que bientôt, disent-ils, on sera
forcé de sortir par les fenêtres. Le fait est que ce matin
la porte est bloquée et que l'on ne peut sortir que par
la buanderie. Hier, je m'étais assuré que le village avait
des provisions en suffisance, car nous allons sans doute
demeurer quelque temps isolés du reste de l'humanité.
Ce n'est pas le premier hiver que la neige nous bloque,
mais je ne me souviens pas d'avoir jamais vu son empêchement si épais. J'en profite pour continuer ce récit
que je commençais hier.
J'ai dit que je ne m'étais point trop demandé, lorsque
j'avais ramené cette infirme, quelle place elle allait pouvoir occuper dans la maison. Je connaissais le peu de
résistance de ma femme ; je savais la place dont nous
pouvions disposer et nos ressources, très limitées. J'avais
agi, comme je le fais toujours, autant par disposition
naturelle que par principes, sans nullement chercher à
calculer la dépense où mon élan risquait de m'entraîner
(ce qui m'a toujours paru antiévangélique). Mais autre

LA SYMPHONIE PASTORALE

737

chose est d'avoir à se reposer sur Dieu ou à se décharger
sur autrui. Il m'apparut bientôt que j'avais déposé sur
les bras d'Amélie une lourde tâche, si lourde que j'en
demeurai d'abord confondu.
Je l'avais aidée de mon mieux à couper les cheveux
de la petite, ce que je voyais bien qu'elle ne faisait déjà
qu'avec dégoût. Mais quand il s'agit de la laver et de la
nettoyer je dus laisser faire ma femme ; et je compris
que les plus lourds et les plus désagréables soins m'échappaient.
Au demeurant, Amélie n'éleva plus la moindre protestation. Il semblait qu'elle eût réfléchi pendant la nuit
et pris son parti de cette charge nouvelle ; même elle
y semblait prendre quelque plaisir et je la vis sourire
après qu'elle eftt achevé d'apprêter Gertrude. Un bonnet
blanc couvrait la tête rase où j'avais appliqué de la pommade ; quelques anciens vêtements à Sarah et du linge
propre remplacèrent les sordides haillons qu'Amélie
venait de jeter au feu. Ce nom de Gertrude fut choisi
par Charlotte et accepté par nous tous aussitôt, dans
l'ignorance du nom véritable que l'orpheline ne connaissait point elle-même et que je ne savais où retrouver.
Elle devait être un peu plus jeune que Sarah, de sorte
que les vêtements que celle-ci avait dû laisser depuis
un an lui convenaient.
Il me faut avouer ici la profonde déception où je me
sentis sombrer les premiers jours. Certainement je m'étais
fait tout un roman de l'éducation de Gertrude, et la réalité me forçait par trop d'en rabattre. L'expression indifférente, obtuse de son visage, ou plutôt son inexpres sivité absolue glaçait jusqu'à sa source mon bon vouloir.
47

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle restait tout le long du jour, auprès du feu, sur la
défensive, et dès qu'elle entendait nos voix, surtout dès
que l'on s'approchait d'elle, ses traits semblaient durcir;
ils ne cessaient d'être inexpressifs que pour marquer
l'hostilité ; pour peu que l'on s'efforçât d'appeler son
attention elle commençait à geindre, à grogner comme
un animal. Cette bouderie ne cédait qu'à l'approche du
repas, que je lui servais moi-même et sur ~equel elle se
jetait avec une avidité bestiale des plus yérubles_ à obse~ver. Et de même que l'amour répond à 1 amour, 1esenta1s
un sentiment d'aversion m'envahir, devant le refus
obstiné de cette âme. Oui vraiment, j'avoue que les dix
premiers jours j'en étais venu à désespérer, et même à
me désintéresser d'elle au point que je regrettais mon
élan premier et que j'eusse voulu ne l'avoir jamais em•
menée. Et il advenait ceci de piquant, c'est que, triomphante un peu devant ces sentiments que je ne pouvais
pas bien lui cacher, Amélie prodiguait ses soins d'autant
plus et de bien meilleur cœur, semblait-il, depuis qu'elle
sentait que Gertrude me devenait à charge et que sa
présence parmi nous me mortifiait.
.
J'en étais là quand je reçus la visite de mon a.nu le
docteur Martins, du Val Travers, au cours d'une de ses
tournées de malades. Il s'intéressa beaucoup à ce que
je lui dis de l'état de Gertrude, s'étonna grandement
d'abord de ce qu'elle fût restée à ce point arriérée, n'étant
somme toute qu'aveugle ; mais je lui expliquai qu'à son
infirmité s'ajoutait la surdité de la vieille qui seule jusqu'alors avait pris soin d'elle, et qui ne lui parlait jamais,
de sorte que la pauvre enfant était demeurée dans un
état d'abandon total. Il me persuada que, dans ce cas,

LA SYMPHONIE PASTORALE

739

j'avais tort de désespérer ; mais que je ne m'y prenais
pas bien.
- Tu veux commencer de construire, me dit-il, avant
de t'être assuré d'un terrain solide. Songe que tout est
chaos dans cette âme et que même les premiers linéaments n'en sont pas encore arrêtés. Il s'agit, pour commencer, de lier en faisceau quelques sensations tactiles
et gustatives et d'y attacher, à la manière d'une étiquette,
un son, un mot, que tu lui rediras, à satiété, puis tâcheras
d'obtenir qu'elle redise.
Surtout ne cherche pas d'aller trop vite ; occupe-toi
d'elle à des heures régulières, et jamais très longtemps
de suite ...
- Au reste cette méthode, ajouta-t-il, après me l'avoir
minutieusement exposée, n'a rien de bien sorcier. Je
ne l'invente point et d'autres l'ont appliquée déjà. Ne
t'en souviens-tu pas ? du temps que nous faisions ensemble notre philosophie, nos professeurs, à propos de
Condillac et de sa statue animée, nous entretenaient déjà
d'un cas analogue à celui-ci ... A moins, fit-il en se reprenant, que je n'aie lu cela plus tard, dans une revue de
psychologie ... N'importe ; cela m'a frappé et je me souviens même du nom de cette pauvre enfant, encore plus
déshéritée que Gertrude, car elle était aveugle et sourdemuette, qu'un docteur de je ne sais plus quel comté d'Angleterre recueillit, vers le milieu du siècle dernier. Elle
avait nom Laura Bridgeman. Ce docteur avait tenu
journal, comme tu devrais faire, des progrès de l'enfant,
ou du moins, pour commencer, de ses efforts à lui pour
l'instruire. Durant des jours et des semaines, il s'obstina
à lui faire toucher et palper alternativement deux petits

�740

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

objets, une épingle, puis une plume, puis toucher sur
une feuille imprimée à l'usage des aveugles le relief des
deux mots anglais : pin et pen. Et durant des semaines
il n'obtint aucun résultat. Le corps semblait inhabité.
Pourtant il ne perdait pas confiance.« Je me faisais l'effet
de quelqu'un, racontait-il, qui, penché sur la margelle
d'un puits profond et noir, agiterait désespérément une
corde dans l'espoir qu'enfin une main la saisisse.» Car il
ne douta pas un instant que quelqu'un ne fût là, au fond
du gouffre, et que cette corde à la fin ne ftît saisie. Et
un jour enfin, il vit cet impassible visage de Laura s'éclairer d'une sorte de sourire ; je crois bien qu'à ce moment
des lannes de reconnaissance et d'amour jaillirent de
ses yeux et qu'il tomba à genoux pour remercier le Seigneur. Laura venait tout à coup de comprendre ce que
le docteur voulait d'elle ; sauvée I A partir de ce jour
elle fit attention ; ses progrès furent rapides ; elle s'instruisit bientôt elle-même, et par la suite devint directrice d'un institut d'aveugles - à moins que ce ne fut
une autre... car d'autres cas se présentèrent récemment,
dont les revues et les journaux ont longuement parlé,
s'étonnant à qui mieux mieux, un peu sottement à mon
avis, que de telles créatures pussent être heureuses. Car
c'est un fait : chacune de ces emmurées était heureuse,
et sitôt qu'il leur fut donné de s'exprimer, ce fut pour
raconter leur bonheur. Naturellement les journalistes
s'extasiaient, en tiraient un enseignement pour ceux
qui, « jouissant • de leurs cinq sens, ont pourtant le front
de se plaindre...
.
Ici s'engagea une discussion entre Martins et mo~,
qui regimbais contre son pessimisme, et n'admettais

LA SYMPHONIE PASTORALE

741

point que les sens, comme il semblait l'admettre, ne servissent en fin de compte qu'à nous désoler.
- Ce n'est point ainsi que je l'entends, protesta-t-il,
je veux dire simplement que l'âme de l'homme imagine
plus facilement et plus volontiers la beauté, l'aisance
et l'harmonie que le désordre et le péché qui partout
ternissent, avilissent, tachent et déchirent ce monde et
sur quoi nous renseignent et tout à la fois nous aident
à contribuer nos cinq sens. De sorte que, plus volontiers
je ferais suivre le « Forlunatos nimium II de Virgile, de
• si sua mala nescient 11, que du « si sua b~ wrint » qu'on
nous enseigne : combien heureux les hommes, s'ils pouvaient ignorer le mal.
Puis, il me parla d'un conte de Dickens, qu'il croit
avoir été directement inspiré par l'exemple de Laura
Bridgeman et qu'il promit de m'envoyer aussitôt. Et
quatre jours après je reçus en effet Le Grillo1i dti Foyer,
que je lus avec un vif plaisir. C'est l'histoire un peu longue,
mais pathétique par instants, d'une jeune aveugle que
son père, pauvre fabricant de jouets, entretient dans
l'illusion du confort, de la richesse et du bonheur ; mensonge que l'art de Dickens s'évertue à faire passer pour
pieux, mais dont, Dieu merci I je n'aurai pas à user avec
Gertrude.

Dès le lendemain du jour où Martins était venu me
voir, je commençai de mettre en pratique sa méthode
et m'y appliquai de mon mieux. Je regrette à présent
de n'avoir point pris note, ainsi qu'il me le conseillait,
des premiers pas de Gertrude sur cette route crépusculaire, où moi-même je ne la guidais d'abord qu'en tâton-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
742
nant. Il y fallut, dans les premières semaines, plus de
patience que l'on ne saurait croire, non seulement en raison du temps que cette première éducation exigeait, mais
aussi des reproches qu'elle me fit encourir. Il m'est pénible d'avoir à dire que ces reproches me venaient d' Amélie ; et du reste si j'en parle ici, c'est que je n'en ai conservé nulle animosité, nulle aigreur - je l'atteste solennellement pour le cas où plus tard ces feuilles seraient
lues par elle. (Le pardon des offenses ne nous est-il pas
enseigné par le Christ immédiatement à la suite de la
parabole sur la brebis égarée?) Je dirai plus: au mome~t
même où j'avais le plus à souffrir de ses reproches, Je
ne pouvais lui en vouloir de ce qu'elle désapprouvât ce
long temps que je consacrais à Gertrude. Ce que je lui
reprochais plutôt c'était de n'avoir pas confiance que
mes soins pussent remporter quelque succès. Oui, c'est
ce manque de foi qui me peinait ; sans me décourager
du reste. Combien souvent j'eus à l'entendre répéter:« Si
encore tu devais aboutir à quelque résultat... » Et elle
demeurait obtusément convaincue que ma peine était
vaine; de sorte que naturellement il lui paraissait malséant que je consacrasse à cette œuvre un temps qu'elle
prétendait toujours pouvoir être mieux employé différem, ment. Et chaque fois que je m'occupais de Gertrude elle
trouvait à me représenter que je ne sais qui ou quoi
attendait cependant après moi, et que je distrayais pour
celle-ci un temps que j'eusse dft donner à d'autres. Enfin
je crois qu'une sorte de jalousie maternelle l'animait,
car je lui entendis plus d'une fois me dire : « Tu ne t'es
jamais autant occupé d'aucun de tes propres enfants.•
Ce qui était vrai ; car si j'aime beaucoup mes enfants,

LA SYMPHONIE PASTORALE

743
je n'ai jamais cru que j'eusse beaucoup à m'occuper d'eux.
J'ai souvent éprouvé que la parabole de la brebis égarée reste une des plus difficiles à admettre pour certaines
âmes, qui pourtant se croient profondément chrétiennes.
Que chaque brebis du troupeau, prise à part, puisse aux
}!eux du berger être plus précieuse à son tour que tout
le reste du troupeau pris en bloc, voici ce qu'elles ne
peuvent s'élever à comprendre. Et ces mots : « Si un
homme a cent brebis et que l'une d'elles s'égare, ne laisset-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes,
pour aller chercher celle qui s'est égarée ? » - ces mots
tout rayonnants de charité, si elles osaient parler franc,
elles les déclareraient de la plus révoltante injustice.
Les premiers sourires de Gertrude me consolaient de
tout et payaient mes soins au centuple. Car « cette brebis
si le pasteur la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui
,cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf autres
~ui ne se sont jamais égarées». Oui, je le dis en vérité,
Jamais sourire d'aucun de mes enfants ne m'a inondé
le cœur d'une aussi séraphique joie que fit celui que je
vis poindre sur ce visage de statue certain matin où brusquement elle sembla commencer à comprendre et à s'intéresser à ce que je m'efforçais de lui enseigner depuis
tant de jours.
Le 5 mars. J'ai noté cette date comme celle d'une
nai~ance. C'était moins un sourire qu'une transfiguration. Tout à coup ses traits s'animèrent; ce fut comme
un éclairement subit, pareil à cette lueur purpurine dans
les hautes Alpes qui, précédant l'aurore, fait vibrer le
sommet neigeux qu'elle désigne et sort de la nuit · on
etît dit une coloration mystique ; et je songeai égaler:ient

�744

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à la piscine de Bethesda au moment que l'ange descend

,,...

et vient réveiller l'eau dormante. J'eus une sorte de ravissement devant l'expression angélique que Gertrude put
prendre soudain, car il m'apparut que ce qui la visitait
en cet instant, n'était point tant l'intelligence quel'amour.
Alors un tel élan de reconnaissance me souleva, qu'il
me sembla que j'offrais à Dieu le baiser que je déposai
sur ce beau front.
Autant ce premier résultat avait été difficile à obtenir,
autant les progrès sitôt après furent rapides. Je fais effort
aujourd'hui pour me remémorer par quels chemins nous
procédâmes ; il me semblait parfois que Gertrude avançât
par bonds, comme pour se moquer des méthodes. Je me
souviens que j'insistai d'abord sur les qualités des objets
plutôt que sur la variété de ceux-ci ; le chaud, le froid,
le tiède, le doux, l'amer, le rude, le souple, le léger... puis
les mouvements : écarter, rapprocher, lever, croiser,
coucher, nouer, disperser, rassembler, etc... Et bientôt,
abandonnant toute méthode, j'en vins à causer avec
elle sans trop m'inquiéter si son esprit toujours me suivait;
mais lentement, l'invitant et la provoquant à me questionner à loisir. Certainement un travail se faisait en
son esprit durant le temps que je l'abandonnais à ellemême ; car chaque fois que je la retrouvais, c'était avec
une nouvelle surprise et je me sentais séparé d'elle par
une moindre épaisseur de nuit. C'est tout de même ainsi,
me disais-je, que la tiédeur de l'air et l'insistance du
printemps triomphent peu à peu de l'hiver. Que de fois
n'ai-je pas admiré la manière dont fond la neige: on dirait
que le manteau s'use par en-dessous, et son aspect reste

LA SYMPHONIE PASTORALE

745

le même. A chaque hiver Amélie y est prise et me déclare :
la neige n'a toujours pas changé; on la croit épaisse encore
quand déjà la voici qui cède et tout à coup, de place en
place, laisse reparaître la vie.
Craignant que Gertrude ne s'étiolât à demeurer auprès
du feu sans cesse, comme une vieille, j'avais commencé
de la faire sortir. Mais elle ne consentait à se promener
qu'à mon bras. Sa surprise et sa crainte d'abord, dès
qu'elle avait quitté la maison, me laissèrent comprendre,
avant qu'elle n'eût su me le dire, qu'elle ne s'était encore
jamais hasardée au dehors. Dans la chaumière où je
l'avais trouvée, personne ne s'était occupé d'elle autrement que pour lui donner à manger et l'aider à ne point
mourir, car je n'ose point dire: à vivre. Son univers obscur
était borné par les murs mêmes de cette unique pièce
qu'elle n'avait jamais quittée ; à peine se hasardait-elle,
les jours d'été, au bord du seuil, quand la porte restait
ouverte sur le grand univers lumineux. Elle me raconta
plus tard, qu'entendant le chant des oiseaux elle l'imaginait alors un pur effet de la lumière, ainsi que cette
chaleur même qu'elle sentait caresser ses joues et ses
mains, et que, sans du reste y réfléchir précisément, il
lui paraissait tout naturel que l'air chaud se mît à chanter,
de même que l'eau se met à bouillir près du feu. Le vrai
c'est qu'elle ne s'en était point inquiétée, qu'elle ne faisait attention à rien et vivait dans un engourdissement
profond, jusqu'au jour où je commençai de m'occuper
d'elle. Je me souviens de son inépuisable ravissement
lorsque je lui appris que ces petites voix émanaient de
créatures vivantes, dont il semble que l'unique fonction
soit de sentir et d'exprimer l'éparse joie de la nature.

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(C'est de ce jour qu'elle prit l'habitude de dire : Je suis
joyeuse comme un oiseau). Et pourtant l'idée que ces
chants racontaient la splendeur d'un spectacle qu'elle
ne pouvait point contempler avait commencé par la
rendre mélancolique.
- Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi
belle que la racontent les oiseaux ? Pourquoi ne le dit-on
pas davantage ? Pourquoi, vous, ne me le dites-vous
pas ? Est-ce par crainte de me peiner en songeant que
je ne puis la voir? Vous auriez tort. J'écoute si bien les
oiseaux ; je crois que je comprends tout ce qu'ils disent.
- Ceux qui peuvent y voir ne les entendent pas si
bien que toi, ma Gertrude, lui dis-je en espérant la
consoler.
- Pourquoi les autres animaux ne chantent-ils pas ?
reprit-elle.
Parfois · ses ·questions me surprenaient et je demeurais un instant perplexe, car elle me forçait de
réfléchir à ce que jusqu'alors j'avais accepté sans m'en
étonner. C'est ainsi que je considérai, pour la première
fois, que, plus l'animal est attaché de près à la terre et
plus il est pesant, plus il est triste. C'est ce que je tâchai
de lui faire comprendre ; et je lui parlai de l'écureuil et
de ses jeux.
Elle me demanda alors si les oiseaux étaient les seuls
animaux qui volaient.
- Il y a aussi les papillons, lui dis-je.
- Est-ce qu'ils chantent ?
- Ils ont une autre façon de raconter leur joie, repris-je
Elle est inscrite en couleurs sur leurs ailes... Et je lui
décrivis la bigarrure des papillons.

LA SYMPHONIE PASTORALE

747
28 févr.

Je reviens en arrière; car hier je m'étais laissé entraîner.
Pour l'enseigner à Gertrude j'avais dû apprendre moimême l'alphabet des aveugles ; mais bientôt elle devint
beaucoup plus habile que moi à lire cette écriture où
j'avais assez de peine à me reconnaître, et qu'au surplus,
je suivais plus volontiers avec les yeux qu'avec les mains.
Du reste, je ne fus point le seul à l'instruire. Et d'abord
je fus heureux d'être secondé dans ce soin, car j'ai fort
à faire sur la commune, dont les maisons sont dispersées
à l'excès de sorte que mes visites de pauvres et de malad~ m'obligent à des courses parfois assez lointaines.
Jacques avait trouvé le moyen de se casser le bras en
patinant pendant les vacances de Noël qu'il était venu
passer près de nous - car entre temps il était retourné à
Lausanne où il avait fait déjà ses premières études, et était
entré à la faculté de théologie. La fracture ne présentait
aucune gravité et Martins que j'avais aussitôt appelé put
aisément la réduire sans l'aide d'un chirurgien; mais les
précautions qu'il fallut prendre obligèrent Jacques à
garder la maison quelque temps. Il commença brusquement de s'intéresser à Gertrude, que jusqu'alors il n'avait
point considérée, et s'occupa de m'aider à lui apprendre
à lire. Sa collaboration ne dura que le temps de sa convalescence, trois semaines environ, mais durant lesquelles
Gertrude fit de sensibles progrès. Un zèle extraordinaire
la stimulait à présent. Cette intelligence hier encore
engourdie, il semblait que, dès les premiers pas et presque
avant de savoir marcher, elle se mettait à courir. J'admire le peu de difficulté qu'elle trouvait à formuler ses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA SYMPHONIE PASTORALE

pensées, et combien promptemen_t elle parvint à s'exprimer d'une manière, non point enfantine, mais correcte
déjà, s'aidant pour imager l'idée, et de la manière la
plus inattendue pour nous et la plus plaisante, des objets
qu'on venait de lui apprendre à connaître, ou de ce dont
nous lui parlions et que nous lui décrivions, lorsque nous
ne le pouvions mettre directement à sa portée ; car nous
nous servions toujours de ce qu'elle pouvait toucher ou
sentir pour expliquer ce qu'elle ne pouvait atteindre,
procédant à la manière des télémétreurs.
Mais je crois inutile de noter ici tous les échelons premiers de cette instruction qui, sans doute, se retrouvent
dans l'instruction de tous les aveugles. C'est ainsi que,
pour chacun d'eux je pense, la question des couleurs
a plongé chaque maître dans un même embarras. (Et
à ce s~jet je fus appelé à remarquer qu'il n'est nulle part
question de couleurs dans l'Evangile.) Je ne sais comment s'y sont pris les autres ; pour ma part je commençai
par lui nommer les couleurs du prisme dans l'ordre où
l'arc-en-ciel nous les présente ; mais aussitôt s'établit
une confusion dans son esprit entre couleur et c1arté ;
et je me rendais compte que son imagination ne parvenait à faire aucune distinction entre la qualité de la nuance
et ce que les peintres appellent, je crois, « la valeur». Elle
avait le plus grand mal à comprendre que chaque couleur à son tour pût être plus ou moins foncée, et qu'elles
pussent à l'infini se mélanger entre elles. Rien ne
l'intriguait davantage et elle revenait sans cesse làdessus.
Cependant il me fut donné de l'emmener à Neuchâtel
où je pus lui faire entendre un concert. Le rôle de chaque

r

749

instrument dans la symphonie me permit de revenir
sur cette question des couleurs. Je fis remarquer à Gertrude les sonorités différentes des cuivres, des instruments
à cordes et des bois, et que chacun d'eux à sa manière
est susceptible d'offrir, avec plus ou moins d'intensité,
toute l'échelle des sons, des plus graves aux plus aigus:
Je l'invitai à se représenter de même, dans la nature,
les colorations rouges et orangées analogues aux sonorités des cors et des trombones; les jaunes et les vertes
à celles des violons, des violoncelles et des basses ; les
violettes et les bleues rappelées ici par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. Une sorte de ravissement intérieur vint dès lors remplacer ses doutes :
- Que cela doit être beau I répétait-elle.
Puis, tout à coup :
- Mais alors: le blanc? Je ne comprends plus à quoi
ressemble le blanc...
Et il m'apparut aussitôt combien ma comparaison
était précaire :
- Le blanc, essayai-je pourtant de lui dire, est la
limite aiguë où tous les tons se confondent, comme le
noir en est la limite sombre. - Mais ceci ne me satisfit
pas plus qu'elle, qui me fit aussitôt remarquer que les
bois, les cuivres et les violons restent distincts les uns
des autres dans le plus grave aussi bien que dans le plus
aigu. Que de fois, comme alors, je dus demeurer d'abord
silencieux, perplexe et cherchant à quelle comparaison
je pourrais faire appel.
- Eh bien I lui dis-je enfin, représente-toi le blanc
comme quelque chose de tout pur, quelque chose où il
n'y a plus aucune couleur, mais seulement de la lumière ;

�75°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le noir, au contraire, comme chargé de couleur jusqu'à
en être obscurci ...
Jenerappelleicicedébrisdedialoguequecommeunexemple des difficultés où je me heurtais trop souvent. Gertrude
avait ceci de bien qu'elle ne faisait jamais semblant de
comprendre, comme font si souvent les gens qui meublent
ainsi leur esprit de données imprécises ou fausses, par
quoi tous leurs raisonnements ensuite se trouvent viciés.
Tant qu'elle ne s'en était point fait une idée nette, chaque
notion demeurait pour elle une cause d'inquiétude et
de gêne.
Pour ce que j'ai dit plus haut, la difficulté s'augmentait de ce que, dans son esprit, la notion de lumière et
celle de chaleur s'étaient d'abord étroitement liées, de
sorte que j'eus le plus grand mal à les dissocier parlasuite.
Ainsi j'expérimentais sans cesse à travers elle combien
le monde visuel diffère du monde des sons et à quel point
toute comparaison que l'on cherche à tirer de l'un pour
l'autre est boiteuse.

Tout occupé par mes comparaisons, je n'ai point dit
encore l'immense plaisir que Gertrude avait pris à ce
concert de Neuchâtel. On y joµait précisément la Symfhonie Pastorale. Je dis «précisément», car il n'est, on
le comprend aisément, pas une œuvre que j'eusse pu
davantage souhaiter de lui faire entendre. Longtemps
après que nous eûmes quitté la salle de concert, Gertrude
restait encore silencieuse et comme noyée dans l'extase.
- Est-ce que vraiment ce que vous voyez est aussi
beau que cela ? dit-elle enfin.

LA SYMPHONIE PASTORALE

751

- Aussi beau que quoi ? ma chérie.
- Que cette « scène au bord du ruisseau •·
Je ne lui répondis pas aussitôt, car je réfléchissais que
ces harmonies ineffables peignaient, non point le monde
tel qu'il était, mais bien tel qu'il aurait pu être, qu'il
pourrait être sans le mal et sans le péché. Et jamais encore
je n'avais osé parler à Gertrude du mal, du péché, de
la mort.
- Ceux qui ont des yeux, dis-je enfin, ne connaissent
pas leur bonheur.
- Mais moi qui n'en ai point, s'écria-t-elle aussitôt,
je connais le bonheur d'entendre.
Elle se serrait contre moi tout en marchant et elle pesait
à mon bras comme font les petits enfants :
- Pasteur, est-ce que vous sentez combien je suis
heureuse ? Non, non, je ne dis pas cela pour vous faire
plaisir. Regardez-moi : est-ce que cela ne se voit pas sur
le visage, quand ce que l'on dit n'est pas vrai ? Moi, je
le reconnais si bien à la voix. Vous souvenez-vous du
jour où vous m'avez répondu que vous ne pleuriez pas,
après que ma tante (c'est ainsi qu'elle appelait ma femme)
~us av~t reproché de ne rien savoir faire pour elle ;
Je me sws écriée : Pasteur, vous mentez l Oh I je l'ai senti
tout de suite à votre voix, que vous ne me disiez pas la
vérité ; je n'ai pas eu besoin de toucher vos joues, pour
savoir que vous aviez pleuré. Et ellè répéta très haut :
no?, je n'avais pas besoin de toucher vos joues - ce
qw me fit rougir, parce que nous étions encore dans la
ville et que des passants se retournèrent. Cependant elle
continuait :
- Il ne faut pas chercher à m'en faire accroire, voyez-

�752

LA SYMPHONIE PASTORALE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous. D'abord parce que ça serait très lâche de chercher
à tromper une aveugle... Et puis parce que ça ne prendrait pas, ajouta-t-elle en riant. Dites-moi, pasteur, vous
n'êtes pas malheureux, n'est-ce pas ?
Je portai sa main à mes lèvres, comme pour lui faire
sentir sans le lui avouer que partie de mon bonheur venait
d'elle, tout en répondant :
- Non, Gertrude, non, je ne suis pas malheureux.
Comment serais-je malheureux?
- Vous pleurez quelquefois, pourtant?
- J'ai pleuré quelquefois.
- Pas depuis la fois que j'ai dite ?
- Non, je n'ai plus pleuré, depuis.
- Et vous n'avez plus eu envie de pleurer?
- Non, Gertrude.
- Et, dites... est-ce qu'il vous est arrivé, depuis,
d'avoir envie de me mentir?
- Non, chère enfant.
- Pouvez-vous me promettre de ne jamais chercher
à me tromper.
- Je le promets.
- Eh bien I dites-moi tout de sili.te : Est-ce que je
suis jolie?
Cette brusque question m'interloqua, d'autant plus
que je n'avais point voulu jusqu'à ce jour accorder attention à l'indéniable beauté de Gertrude ; et je tenais pour
parfaitement inutile, au surplus, qu'elle en fût elle-même
avertie.
- Que t'importe de le savoir ? lui dis-je aussitôt.
- Cela c'est mon souci, reprit-elle. Je voudrais savoir
si je ne... comment dites-vous cela? .. : si je ne détonne pas

'

753

trop dans la symphonie. A qui d'autre demanderais-je
cela, pasteur ?
- Un pasteur n'a pas à s'inquiéter de la beauté
des visages, dis-je, me défendant comme je pouvais.
- Pourquoi?
- Parce que la beauté des âmes lui suffit.
. - Vous préférez me laisser croire que je suis laide,
dit-elle alors avec une moue charmante ; de sorte que,
n'y tenant plus, je m'écriai:
- Gertrude, vous savez bien que vous êtes jolie.
Elle se tut et son visage prit une expression très grave
dont elle ne se départit plus jusqu'au retour.
r

Aussitôt rentrés, Amélie trouva le moyen de me faire
sentir qu'elle désapprouvait l'emploi de ma journée.
Elle aurait pu me le dire auparavant ; mais elle nous
avait laissés partir, Gertrude et moi, sans mot dire,
selon son habitude de laisser faire et de se réserver ensuite
le droit de blâmer. Du reste elle ne me fit point précisément des reproches ; mais son silence même était accusateur ; car n'eût-il pas été naturel qu'elle s'informât de
ce q~e nous avions entendu, puisqu'elle savait que je
menais Gertrude au concert; la joie de cette enfant n'eût~e pas. été a~gmentée_ par le moindre intérêt qu'elle
eut senti que 1 on prenrut à son plaisir ? Amélie du reste
ne demeurait pas silencieuse, mais elle semblait mettre
~~ sorte d'affectation à ne parler que des choses les plus
indifférentes ; et ce ne fut que le soir, après que les petits
furent allés se coucher, que l'ayant prise à part et lui
ayant demandé sévèrement :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
754
- Tu es fâchée de ce que j'aie mené Gertrude au
concert ? j'obtins cette réponse :
- Tu fais pour elle ce que tu n'aurais fait pour aucun
des tiens.
C'était donc toujours le même grief, et le même refus
de comprendre que l'on fête l'enfant qui revient, mais
non point ceux qui sont demeurés, comme le montre
la parabole ; il me peinait aussi de ne la voir tenir aucun
compte de l'infirmité de Gertrude, qui ne pouvait espérer
d'autre fête que celle-là. Et si, providentiellement, je
m'étais trouvé libre de mon temps ce jour-là, moi qui suis
si requis d'ordinaire, le reproche d'Amélie était d'autant
plus injuste qu'elle savait bien que chacun de mes enfants avait soit un travail à faire, soit quelque occupa•
tion qui le retenait, et qu'elle-même, Amélie, n'a point
de goût pour la musique, de sorte que, lorsqu'elle disposerait de tout son temps, jamais il ne lui viendrait à l'idée
d'aller au concert, lors même que celui-ci se donnerait
à notre porte.
Ce qui me chagrinait davantage, c'est qu'Amélie eftt
osé dire cela devant Gertrude : car bien que j'eusse pris
ma femme à l'écart, elle avait élevé la voix assez pour
que Gertrude l'entendît. Je me sentais moins triste qu'i~
digné, et quelques instants plus tard, comme Amébe
nous avait laissés, m'étant approché de Gertrude, je
pris sa petite main frêle et la portant à mon visage :
- Tu vois I cette fois je n'ai pas pleuré.
- Non ; cette fois, c'est mon tour, dit-elle, en s'efforçant de sourire ; et son beau visage qu'elle levait vers
moi, je vis soudain qu'il était inondé de larmes.

LA SYMPHONIE PASTORALE

755
8 mars.

Le seul plaisir que je puisse faire à Amélie, c'est de
m'abstenir de faire les choses qui lui déplaisent. Ces témoignages d'amour tout négatifs sont les seuls qu'elle me
permette. A quel point elle a déjà rétréci ma vie, c'est
ce dont elle ne peut se rendre compte. Ah ! plût à Dieu
qu'elle réclamât de moi quelque action difficile! Avec
quelle joie j'accomplirais pour elle le téméraire, le périlleux I Mais on dirait qu'elle répugne à tout ce qui n'est
pas coutumier; de sorte que le progrès dans la vie n'est
pour elle que d'ajouter de semblables jours au passé. Elle
ne souhaite pas, elle n'accepte même pas de moi, des
vertus nouvelles, ni même un accroissement des vertus
reconnues. Elle regarde avec inquiétude, quand ce n'est
pas avec réprobation, tout effort de l'âme qui veut voir
dans le Christianisme autre chose qu'une domestication
des instincts.
Je dois avouer que j'avais complétement oublié, une
fois à Neuchâtel, d'aller régler le compte de notre mercière, ainsi qu'Amélie m'en avait prié, et de lui rapporter
une boîte de fil. Mais j'en étais ensuite beaucoup plus
fâché contre moi qu'elle ne pouvait être elle-même ; et
d'autant plus que je m'étais bien promis de n'y pas manquer, sachant de reste que« celui qui est fidèle dans les
petites choses le sera aussi dans les grandes », - et
craignant les conclusions qu'elle pouvait tirer de mon
oubli. J'aurais même voulu qu'elle m'en fît quelque reproche, car sur ce point certainement j'en méritais. Mais
comme il advient souvent, le grief imaginaire l'emportait
sur l'imputation précise. Ah I que la vie serait belle et

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

notre misère supportable, si nous nous contentions
des maux réels sans prêter l'oreille aux fantômes et aux
monstres de notre esprit ... Mais je me laisse aller à noter
ici ce qui ferait plutôt le sujet d'un sermon (MAT. XII, 29.
« N'ayez point l'esprit inquiet»). C'est l'histoire du dé~e:
lop:eement intellectuel et moral de Gertrude que J at
entrepris de tracer ici. J'y reviens.
J'espérais pouvoir suivre ici ce développement pas à
pas, et j'avais commencé d'en raconter le dét~l. ~ais
outre que le temps me manque pour en noter mm~he~sement toutes les phases, il m'est e"'-trêmement difficile
aujourd'hui d'en retrouver l'enchaînement exact. ~on
récit m'entraînant, j'ai rapporté d'abord des réflexions
de Gertrude, des conversations avec elle, beaucoup plus
récentes, et celui qui par aventure lirait ces pages s'étonnera sans doute de l'entendre s'exprimer aussitôt avec
tant de justesse et raisonner si judicieusement. C'est
aussi que ses progrès furent d'une rapidité déconcertante_:
j'admirais souvent avec quelle promptitude son espnt
saisissait l'aliment intellectuel que j'approchais d'elle
et tout ce dont il pouvait s'emparer, le faisant sien par
un travail d'assimilation et de maturation continuel.
Elle me surprenait, précédant sans cesse ma pensée, la
dépassant, et souvent d'un entretien à l'autre je ne reconnaissais plus mon élève.
Au bout de peu de mois il ne paraissait plus que son
intelligence avait sommeillé si longtemps. Même elle
montrait plus de sagesse déjà que n'en ont la plupart
des jeunes filles, que le monde extérieur dissipe e~ dont
maintes préoccupations futiles absorbent la meilleure
attention. Au surplus elle était, je crois, sensiblement plus

LA SYMPHONIE PASTORALE

757

âgée qu'il ne nous avait paru d'abord. Il semblait qu'elle
prét~nclit tourner_ à profit sa cécité, de sorte que j'en
venais à douter s1, sur beaucoup de points, cette infirmité ne
devenait pas un avantage. Malgré moi je la
comparais a Charlotte et lorsque parfois il m'arrivait
de fai~e ré?éter à celle-ci ses leçons, voyant son esprit
tout distrait par la moindre mouche qui vole, je pensais :
• Tout de même, comme elle m'écouterait mieux, si seulement elle n'y voyait pas ! »
11 va sans dire que Gertrude était très avide de lecture •
~ais ,souc~eux d'accompagner le plus possible sa pensée:
Je preférais qu'elle ne lût pas beaucoup - ou du moins
pas beaucoup sans moi - et principalement la Bible
ce qui peut paraître bien étrange pour un protestant:
Je m'expliquerai là-dessus; mais avant que d'aborder
un~ question si importante, je veux relater un petit fait
q~ a rapp_ort à la musique et qu'il faut situer, autant qu'il
men souvient, peu de temps après le concert de Neuchâtel.
Oui, ce concert avait eu lieu, je crois, trois semaines
avant les vacances d'été qui ramenèrent Jacques près
de nous. Entre temps il m'était arrivé plus d'une fois
d'asseoir Gertrude devant le petit harmonium de notre
chapelle, que tient d'ordinaire mademoiselle de la M... chez
qui Gertrude habite à présent. Louise de la M... n'avait
pas encore commencé l'instruction musicale de Gertrude.
Malgré l'amour que j'ai pour la musique, je n'y connais
pas ~and'chose et ne me sentais guère capable de rien lui
enseigner lorsque je m'asseyais devant le clavier auprès
d'elle.
- Non, laissez-moi, m'a-t:elle dit, dès les premiers
tâtonnements. Je préfère essayer seule.

!ui,

�758

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et je la quittais d'autant plus volontiers que la chapelle
ne me paraissait guère un lieu décent pour m'y enfermer
seul avec elle, autant par respect pour le saint lieu, que
par crainte des racontars - encore qu'à l'ordinaire
je m'efforce de n'en point tenir compte ; mais il s'agit
ici d'elle et non plus seulement de moi. Lorsqu'une tournée
de visites m'appelait de ce côté, je l'emmenais jusqu'à
l'église et l'abandonnais donc, durant de longues heures
souvent, puis allais la reprendre au retour. Elle s'occupait
ainsi, patiemment, à découvrir des harmonies et je la
retrouvais vers le soir, attentive, devant quelque consonnance qui la plongeait dans un ravissement prolongé.
Un des premiers jours d'août, il y a à peine un peu
plus de six mois de cela, n'ayant point trouvé chez elle
une pauvre veuve à qui j'allais porter quelque consolation,
je revins pour prendre Gertrude à l'église où je l'avais
laissée; elle ne m'attendait point si tôt et je fus extrêmement surpris de trouver Jacques auprès d'elle. Ni l'un
ni l'autre ne m'avait entendu entrer, car le peu de bruit
que je fis fut couvert par les sons de l'orgue. Il n'est point
dans mon naturel d'épier, mais tout ce qui touche à Gertrude me tient à cœur: amortissant donc le brui,t de mes
pas, je gravis furtivement les quelques marches de l'escalier qui mène à la tribune; excellent poste d'observation.
Je dois dire que, tout le temps que je demeurai là, je
n'entendis pas une parole que l'un et l'autre n'eussent
aussi bien dite devant moi. Mais il était contre elle et,
à plusieurs reprises, je le vis qui prenait sa main pour
guider ses doigts sur les touches. N'était-il pas étrange
déjà qu'elle acceptât de lui des observations et une direction dont elle m'avait dit précédemment qu'elle préférait

LA SYMPHONIE PASTORALE

759

se passer? J'en étais plus étonné, plus peiné que je n'aurais voulu me l'avouer à moi-même et déjà je me proposais d'intervenir lorsque je vis Jacques tout à coup tirer
sa montre.
- Il est temps que je te quitte, à présent, dit-il ; mon
père va bientôt revenir.
Je le vis alors porter à ses lèvres la main qu'elle lui
abandonna ; puis il partit. Quelques instants après, ayant
redescendu sans bruit l'escalier, j'ouvris la porte de l'église
de manière qu'elle pût l'entendre et croire que je ne faisais que d'entrer.
- Eh bien, Gertrude! Es-tu prête à rentrer. L'orgue
va bien?
- Oui, très bien, me dit-elle de sa voix la plus naturelle ; aujourd'hui j'ai vraiment fait quelques progrès.
Une grande tristesse empJissait mon cœur, mais nous
ne fîmes l'un ni l'autre aucune allusion à ce que je viens
de raconter.
Il me tardait de me trouver seul avec Jacques. Ma
femme, Gertrude et les enfants se retiraient d'ordinaire
asse~ tôt après le souper, nous laissant tous deux prolonger
studieusement la veillée. j'attendais ce moment. Mais
devant que de lui parler je me sentis le cœur si gonflé
et par des sentiments si troublés que je ne savais ou n'osais
aborder le sujet qui me tourmentait. Et ce fut lui qui brusquement rompit le silence en m'annonçant sa résolution
de ~asser toutes les vacances auprès de nous. Or, peu
de Jours auparavant, il nous avait fait part d'un projet
de voyage dans les Hautes-Alpes, que ma femme et moi
avions grandement approuvé; je savais que son ami T ...

�760

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il choisissait pour compagnon de route, l'attendait.;
aussi. m , apparut -il nettement que ce revirement
. subit
.
n'était point sans rapport avec la scène que Je vena.1s
de surprendre. Une grande indi~ati_on me souleva
d'abord, mais craignant, si je m'y la.1ssa.1s all_er, que mo~
fils ne se fermât à moi définitivement, cra.1gnant aussi
d'avoir à regretter des paroles trop vives, je fis~ grand
effort sur moi-même et du ton le plus naturel que Je pus :
_ Je croyais que T ... comptait sur toi, lui dis-je.
_ Oh! reprit-il, il n'y comptait pas absolument, et
du reste il ne sera pas en peine de me remplacer.. Je m_e
repose aussi bien ici que dans !'Oberland et je crois vra.1.
'à
ment que je peux employer mon temps mieux_ qu
courir les montagnes.
_ Enfin, dis-je, tu as trouvé ici de quoi t'occ~per.
Il me regarda, percevant dans le ton de ma voix quelque ironie, mais, comme il n'en distinguait pas encore
le motif, il reprit d'un air dégagé :
,
.
,
_ Vous savez que j'ai toujours préfére le livre à 1 alpenstock.
_ Oui, mon ami, fis-je en le regardant à mon tour
fixement • mais ne crois-tu pas que les leçons d'accompagneme;t à l'harmonium présentent pour toi encore
plus d'attrait que la lecture?
.
.
Sans doute il se sentit rougir, car il mit sa mam devant
son front, comme pour s'abriter de la clarté de la lampe.
Mais il se ressaisit presque aussitôt, et d'une voix que
j'aurais souhaitée moins assurée :
_ Ne m'accusez pas trop, mon père. Mon intention
n'était pas de vous rien cacher, et vous devancez de bien
peu l'aveu que je m'apprêtais à vous faire.

LA SYMPHONIE PASTORALE

Il parlait posément, comme on lit un livre, achevant
ses phrases avec autant de calme, semblait-il, que s'il
ne se fût pas agi de lui-même. L'extraordinaire possession
de soi dont il faisait preuve achevait de m'exaspérer.
Sentant que j'allais l'interrompre, il leva la main, comme
pour me dire : non, vous pourrez parler ensuite, laissezmoi d'abord achever; mais je saisis son bras et le secouant:
- Plutôt que de te voir porter le trouble dans l'âme
pure de Gertrude, m'écriai-je impétueusement, ah! je
préférerais ne plus te revoir. Je n'ai pas besoin de tes
aveux !Abuser de l'infirmité, de l'innocence, de la candeur,
c'est une abominable lâcheté dont je ne t'aurais jamais
c~ capable ; et de m'en parler avec ce détestable sangfroid 1... Ecoute-moi bien : j'ai charge de Gertrude et
je ne supporterai pas un jour de plus que tu lui parles,
que tu la touches, que tu la voies.
- Mais mon père, reprit-il sur le même ton tranquille ,
et qui me mettait hors de moi, croyez bien que je respecte
Gertrude autant que vous pouvez faire vous-même. Vous
vous méprenez étrangement si vous pensez qu'il entre
quoi que ce soit de répréhensible, je ne dis pas seulement
dans ma conduite, mais dans mon dessein même et dans
le secret de mon cœur. J'aime Gertrude, et je la respecte,
vous
dis-je, autant que je l'aime. L'idée de la troubler,
,
d abuser de son innocence et de sa cécité me paraît aussi
abominable qu'à vous. Puis il protesta que ce qu'il voulait être pour elle, c'était un soutien, un ami, un mari ;
qu'il n'avait pas cru devoir m'en parler avant que sa
résolution de l'épouser ne fût prise; que cette résolution,
&lt;:ert~de elle-même ne la connaissait pas encore et que
c était à moi qu'il en voulait parler d'aborrl. - Voici

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'aveu que j'avais à vous faire, ajouta-t-il, et je n'ai rien
d'autre à vous confesser, croyez-le.
Ces paroles m'emplissaient de stupeur. Tout en les
écoutant j'entendais mes tempes battre. Je n'avais préparé que des reproches, et, à mesure qu'il m'enlevait
toute raison de m'indigner, je me sentais plus désemparé,
de sorte qu'à la fin de son discours je ne trouvais plus
rien à lui dire.
- Allons nous coucher, fis-je enfin, après un assez
long silence.Je m'étais levé et lui posai la main sur l'épaule.
Demain je te dirai ce que je pense de tout cela.
~ - Dites-moi du moins que vous n'êtes plus irrité
contre moi.
- J'ai besoin de la nuit pour réfléchir.
Quand je retrouvai Jacques le lendemain, il me sembla
vraiment que je le regardais pour la première fois. Il
m'apparut tout à coup que mon fils n'était plus un enfant,
mais un jeune homme; tant que jele considérais comme
un enfant, cet amour que j'avais surpris pouvait me
sembler monstrueux. J'avais passé la nuit à me persuader
qu'il était tout naturel et normal au contraire. D'où venait
que mon insatisfaction n'en était que plus vive? C'est
ce qui ne devait s'éclairer pour moi qu'un peu ~l~s t:i-rd,
En attendant je devais parler à Jacques et lm sigrufier
ma décision. Or un instinct aussi sûr que celui de la
conscience m'avertissait qu'il fallait empêcher ce mariage
à tout prix.
J'avais entraîné Jacques dans le fond du jardin ; c'est
là que je lui demandai d'abord :
- T'es-tu déclaré à Gertrude?

LA SYMPHONIE PASTORALE

- Non, me dit-il. Peut-être sent-elle dé[à mon amour ·
mais je ne le lui ai point avoué.
·
'
- Eh bien ! tu vas me faire la promesse de ne pas
lui en parler encore.
- Mon père, je me suis promis de vous obéir ; mais
ne puis-je connaître vos raisons ?
J'hésitais à lui en donner, ne sachant trop si celles
qui me venaient d'abord à l'esprit étaient celles mêmes
qu'il importait le plus de mettre en avant. A dire vrai
la conscience bien plutôt que la raison dictait ici ma
conduite.
- Gertrude est trop jeune, dis-je enfin. Songe qu'elle
n'a pas encore communié. Tu sais que ce n'est pas une
enfant comme les autres, hélas ! et que son développement
a été be~ucoup retardé. Elle ne serait sans doute que
trop sensible, confiante comme elle est, aux premières
paroles d'amour qu'elle entendrait ; c'est précisément
pour~uoi il importe de ne pas les lui dire. S'emparer de
ce qm ne peut se défendre, c'est une lâcheté; je sais que
tu n'es pas un lâche. Tes sentiments, dis-tu, n'ont rien
de répréhensible ; moi je les dis coupables parce qu'ils
sont prématurés. La prudence que Gertrude n'a pas
encore, c'est à nous de l'avoir pour elle. C'est une affaire
de conscience.
Jacques a ceci d'excellent, qu'il suffit, pour le retenir,
de ces simples mots : « Je fais appel à ta conscience»
~ont j'ai souvent usé lorsqu'il était enfant. Cependant
Je le regardais et pensais que, si elle pouvait y voir, Gertrude ~e laisserait pas d'admirer ce grand corps svelte,
à la fois si droit et si souple, ce beau front sans rides,
ce regard franc, ce visage enfantin encore mais que sem-

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1

blait ombrer une soudaine gravité. Il était nu-tête et
ses cheveux cendrés, qu'il portait alors assez longs, bouclaient légèrement à ses tempes et cachaient ses oreilles
à demi.
- Il y a ceci que je veux te demander encore, repris-je
en me levant du banc où nous étions assis : tu avais l'intention, disais-tu, de partir après-demain ; je te prie de
ne pas différer ce départ. Tu devais rester absent tout
un mois; je te prie de ne pas raccourcir d'un jour ce voyage.
C'est entendu?
- Bien, mon père, je vous obéirai.
Il me parut qu'il devenait extrêmement pâle, au point
que ses lèvres même étaient décolorées. Mais je me persuadai que, pour une soumission si prompte, son amour
ne devait pas être bien fort ; et j'en éprouvai un soulagement indicible. Au surplus, j'étais sensible à sa docilité.
- Je retrouve l'enfant que j'aimais, lui dis-je doucement, et, le tirant à moi, je posai mes lèvres sur son front.
Il y eut de sa part un léger recul ; mais je ne voulus pas
m'en affecter.
10

mars.

Notre maison est si petite que nous sommes obligés
de vivre un peu les uns sur les autres, ce qui est assez
gênant parfois pour mon travail, bien que j'aie réservé
au premier une petite pièce où je puisse me retirer et
recevoir mes visites ; gênant surtout lorsque je veux
parler à l'un des miens en particulier, sans pourtant
donner à l'entretien une allure trop solennelle, comme il
adviendrait dans cette sorte de parloir que les enfants
appellent en plaisantant : le Lieu Saint, où il leur est

LA SYMPHONIE PASTORALE

défendu d'entrer ; mais ce même matin Jacques était
parti pour Neuchâtel, où il devait acheter ses chaussures
d'excursionniste, et, comme il faisait très beau les enfants '
'
après déjeuner, sortirent avec Gertrude, que
tout à la'
fois ils conduisent et qui les conduit. {J'ai plaisir à remarquer ici que Charlotte est particulièrement attentionnée
avec elle.) Je me trouvai donc, tout naturellement, seul
avec Amélie à l'heure du thé, que nous prenons toujours
dans la salle commune. C'était ce que je désirais, car il
me tardait de lui parler. Il m'arrive si raremen,t d'être
en tête à tête avec elle que je me sentais comme timide,
et l'importance de ce que j'avais à lui dire me troublait
comme s'il se fût agi, non des aveux de Jacques, mais
des miens propres. J'éprouvais aussi, devant que de
parler, à quel point deux êtres, vivant somme toute de
la même vie, et qui s'aiment, peuvent rester (ou devenir)
l'un pour l'autre énigmatiques et emmurés ; les paroles,
dans ce cas, soit celles que nous adressons à l'autre, soit
celles que l'autre nous adresse, sonnent plaintivement
comme des coups de sonde pour nous avertir de la résistance de cette cloison séparatrice et qui, si l'on n'y veille,
risque d'aller s'épaississant ...
- Jacques m'a parlé hier soir et ce matin, commençai-je tandis qu'elle versait le thé ; et ma voix était aussi
tremblante que celle de Jacques hier était assurée. II
m'a parlé de son amour pour Gertrude.
- Il a bien fait de t'en parler, dit-elle sans me regarder
et en continuant son travail de ménagère, comme si je
lui annonçais une chose toute naturelle, ou plutôt comme
si je ne lui apprenais rien.
- Il m'a dit son désir de l'épouser ; sa résolution ...

�I

766

1 1'

1 :1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- C'était à prévoir, murmura-t-elle en haussant
légèrement les épaules.
- Alors tu t'en doutais ? fis-je, un peu nerveusement.
- On voyait venir cela depuis longtemps. Mais c'est
un genre de choses que les hommes ne savent pas remarquer.
Comme il n'eût servi à rien de protester, et que du
reste il y avait peut-être un peu de vrai dans sa répartie,
j'objectai simplement :
- Dans ce cas, tu aurais bien pu m'avertir.
Elle eut ce sourire un peu crispé du coin de la lèvre,
par quoi elle accompagne parfois et protège ses réticences,
et en hochant la tête obliq~ement :
- S'il fallait que je t'avertisse de tout ce que tu ne
sais pas remarquer !
Que signifiait cette insinuation ? C'est ce que je ne
savais, ni ne voulais chercher à savoir, et passant outre:
- Enfin, je voulais entendre ce que toi tu penses
de cela...
Elle soupira, puis :
- Tu sais, mon ami, que je n'ai jamais approuvé la
présence de cette enfant parmi nous.
J'avais du mal à ne pas m'irriter en la voyant revenir
ainsi sur le passé :
- Ilne s'agit pas de la présence de Gertrude, repris-je;
mais Amélie continuait déjà:
- J'ai toujours pensé qu'il n'en pourrait rien résulter
que de fâcheux.
Par grand désir de conciliation je saisis au bond la
phrase :
- Alors tu considères comme fâcheux un tel mariage.

LA SYMPHONIE PASTORALE

Eh bien I c'est ce que je voulais t'entendre dire; heureux
que nous soyons du même avis. J'ajoutai que du reste
Jacques s'était docilement soumis aux raisons que je
lui avais données, de sorte qu'elle n'avait plus à s'inquiéter ; qu'il était convenu qu'il partirait demain pour ce
voyage qui devrait durer tout un mois.
- Comme je ne me soucie pas plus que toi qu'il retrouve Gertrude ici à son retour, dis-je enfin, j'ai pensé
que le mieux serait de la confier à mademoiselle de la M...
chez qui je pourrai continuer de la voir ; car je ne me
dissimule pas que j'ai contracté de véritables obligations
envers elle. J'ai tantôt été pressentir la nouvelle hôtesse,
qui ne demande qu'à nous obliger. Ainsi tu seras délivrée d'une présence qui t'est pénible. Louise de la M...
s'occupera de Gertrude ; elle se montre enchantée de
l'arrangement; elle se réjouit déjà de lui donner des leçons
d'harmonie.
Amélie semblant décidée à demeurer silencieuse, je
repris :
- Comme il faut éviter que Jacques n'aille retrouver
Gertrude là-bas en dehors de nous, je crois qu'il sera bon
d'avertir mademoiselle de la M... de la situation, ne pen;
ses-tu pas?
Je tâchais, par cette interrogation, d'obtenir un mot
d'Amélie ; mais elle gardait les lèvres serrées, comme
s'étant juré de ne rien dire. Et je continuai, non qu'il
me restât rien à ajouter, mais parce que je ne pouvais
supporter son silence :
- Au reste Jacques reviendra de ce voyage peutêtre dé'à
J guéri· de son amour. A son âge, est-ce qu'on
connaît seulement ses désirs ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1
1

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.,,
1

- Oh ! même plus tard on ne les connaît pas toujours,
fit-elle enfin bizarrement.
Son ton énigmatique et sentencieux m'irritait, car
je suis de naturel trop franc pour m'accommoder aisément du mystère. Me tournant vers elle, je la priai d'expliquer ce qu'elle sous-entendait par là.
- Rien, mon ami, reprit-elle tristement. Je songeais
seulement que tantôt tu souhaitais qu'on t'avertisse
de ce que tu ne remarquais pas.
- Et alors?
- Et alors je me disais qu'il n'est pas aisé d'avertir.
J'ai dit que j'avais horreur du mystère et, par principe,
je me refuse aux sous-entendus :
- Quand tu voudras que je te comprenne, tu tâcheras
de t'exprimer plus clairement, repartis-je d'une manière
peut-être un peu brutale, et que je regrettai tout aussitôt ;
car je vis
instant ses lèvres trembler. Elle détourna
la tête, puis, se levant, fit quelques pas hésitants et comme
chancelants dans la pièce.
- Mais enfin, Amélie, m'écriai-je, pourquoi continues-tu à te désoler, à présent que tout est réparé ?
Je sentais que mon regard la gênait, et c'est le dos
tourné, m'accoudant à la table et la tête appuyée contre
la main, que je lui dis :
- Je t'ai parlé durement tout à l'heure. Pardon.
Alors je l'entendis s'approcher de moi, puis je sentis
ses doigts se poser doucement sur mon front, tandis
qu'elle disait d'une voix tendre et pleine de larmes :
- Mon pauvre ami !
Puis aussitôt elle quitta la pièce.
Les phrases d'Amélie qui me paraissaient alors mys-

LA SYMPHONIE PASTORALE

térieuses, s'éclairèrent pour moi peu ensuite ; je les ai
rapportées telles qu'elles m'apparurent d'abord ; et ce
jour-là je compris seulement qu'µ était temps que Gertrude partît.
12

mars.

Je m'étais imposé ce devoir de consacrer quotidiennement un peu de temps à Gertrude ; c'était, suivant
les occupations de chaque jour, quelques heures ou quelques instants. Le lendemain du jour où j'avais eu cette
conversation avec Amélie, je me trouvais assez libre, et,
le beau t~ps y invitant, j'entraînai Gertrude à travers
la forêt, jusqu'à ce repli du Jura où, à travers le rideau
des branches et par delà l'immense pays dominé, le regard,
quand le temps est clair, par dessus une brume légère,
découvre l'émerveillement des Alpes blanches. Le soleil
déclinait déjà sur notre gauche quand nous parvînmes à
l'endroit où nous avions coutume de nous asseoir. Une
prairie à l'herbe à la fois rase et drue dévalait à nos pieds ;
plus loin pâturaient quelques vaches ; chacune d'elles,
dans ces troupeaux de montagne, porte une cloche au
cou.
- Elles dessinent le paysage, disait Gertrude en écoutant leur tintement.
Elle me demanda, comme à chaque promenade, de
lui décrire l'endroit où nous nous arrêtions.
- Mais, lui dis-je, tu le connais déjà; c'est l'orée d'où
l'on voit les Alpes.
- Est-ce qu'on les voit bien aujourd'hui ?
- On voit leur splendeur tout entière.
. 49

�770

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Vous m'avez dit qu'elles étaient chaque jour un
peu différentes...
.
.
_ A quoi les comparerai-je aujourd'hw ? A la s01f
d'un plein jour d'été. Avant ce soir elles auront achevé
de se dissoudre dans l'air.
__ Je voudrais que vous me disiez s'il y a des lys dans
la grande prairie devant nous.
_ Non, Gertrude ; les lys ne croissent pas sur ces
hauteurs ; ou seulement quelques espèces rares.
_ Pas ceux que l'on appelle les lys des champs.
- Il n'y a pas de lys dans les champs. .
_ Même pas dans les champs des ,environs de Neuchâtel.
- Il n'y a pas de lys des champs.
_ Alors pourquoi le Seigneur nous dit-il : « Regardez
les lys des champs »?
,.
_ Il y en avait sans doute de son temps, p~ur ~u il
le dise ; mais les cultures des hommes les ont fa1t disparaître.
_ Je me rappelle que vous m'avez dit souvent que
le plus grand besoin de cette terre est de confiance et
d'amour. Ne pensez-vous pas qu'avec un peu. plus d_e
confiance l'homme recommencerait de les v01r ? Mot,
quand j'écoute cette parole, je vous assure que je.l~ vois.
Je vais vous les décrire, voulez-vous ? - On dirait des
cloches de flamme, de grandes cloches d'azur emplies
du parfum de l'amour et que balance le vent, du soir.
Pourquoi me dites-vous qu'il n'y en a pas? la_ devant
nous. Je les sens! J'en vois la prairie tout emplie.
- Ils ne sont pas plus beaux que tu les vois, ma Gertrude.

LA SYMPHONIE PASTORALE

771

-

Dites qu'ils ne sont pas moins beaux.
Ils sont aussi beaux que tu les vois.
- « Et je vous dis en vérité que Salomon même, dans
toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux,»
dit-elle, citant les paroles du Christ, et d'entendre sa
voix si mélodieuse, il me sembla que j'écoutais ces mots
pour la première fois. c&lt; Dans toute sa gloire, » répéta-t-elle
pensivement, puis elle demeura quelque temps silencieuse,
et je repris :
- Je te l'ai dit, Gertrude: ceux qui ont des yeux sont
ceux qui ne savent pas regarder. Et du fond de mon cœur
j'entendais s'élever cette prière : « Je te rends grâces,
ô Dieu, de révéler aux humbles ce que tu caches aux
intelligents ! »
- Si vous saviez, s'écria-t-elle alors dans une exaltation enjouée, si vous pouviez savoir combien j'imagine
aisément tout cela. Tenez ! voulez-vous que je vous décrive
le paysage ?... Il y a derrière nous, au-dessus et autour
de nous, les grands sapins au goût de résine, au tronc
grenat, aux longues sombres branches horizontales qui
se plaignent lorsque veut les courber le vent. A nos pieds,
comme un livre ouvert, incliné sur le pupitre de la montagne, la grande prairie verte et diaprée, que bleuit l'ombre, que dore le soleil, et dont les mots 'distincts sont des
fleurs, - des gentianes, des pulsatilles, des renoncules,
et les beaux lys de Salomon - que les vaches viennent
épeler avec leurs cloches, et où les anges viennent lire,
puisque vous dites que les yeux des hommes sont clos.
Au bas du livre, je vois un grand fleuve de lait fumeux,
brumeux, couvrant tout un abîme de mystère, un fleuve
immense, sans autre rive que, là-bas, tout au loin devant

�77 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous, les belles Alpes éblouissantes... C'est là-bas que
doit aller Jacques. Dites : est-ce vrai &lt;j_U'il part demain ?
- Il doit partir demain. Il te l'a dit?
- Il ne me l'a pas dit ; mais je l'ai compris. Il doit
rester longtemps absent ?
- Un mois ... Gertrude, je voulais te demander... Pourquoi ne m'as-tu pas raconté qu'il venait te retrouver à
l'église ?
- Il est venu m'y retrouver deux fois. Oh ! je ne veux
rien vous cacher; mais je craignais de vous faire de la peine.
- Tu m'en ferais en ne le disant pas...
Sa main chercha la mienne.
- Il était triste de partir...
- Dis-moi, Gertrude... t'a-t-il dit qu'il t'aimait~
- Il ne me l'a pas dit ; mais je sens bien cela sans
qu'on le dise. Il ne m'aime pas tant que vous.
- Et toi, Gertrude, tu souffres de le voir partir?
- Je pense qu'il vaut mieux qu'il parte. Je ne pourrais pas lui répondre.
- Mais dis : tu souffres, toi, de le voir partir ?
- Vous savez bien que c'est vous que j'aime, pasteur...
Oh ! pourquoi retirez-vous votre main ? Je ne vous parlerais pas ainsi, si vous n'étiez pas marié. Mais on n'épouse
pas une aveugle. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas nous
aimer ? Dites, pasteur, est-ce que vous trouvez que
c'est mal?
- Le mal n'est jamais dans l'amour.
- Je ne sens rien que de bon dans mon cœur. Je ne
voudrais pas faire souffrir Jacques. Je voudrais ne faire
souffrir personne... Je voudrais ne donner que du bonheur.
- Jacques pensait à demander ta main.

LA SYMPHONIE PASTORALE

773

- Me laisserez-vous lui parler avant son départ ?
Je voudrais lui faire comprendre qu'il doit renoncer à
m'aimer. Pasteur, vous comprenez, n'est-ce pas, que je
ne peux épouser personne ? Vous me laisserez lui parler,
n'est-ce pas ?
- Dès ce soir.
- Non, demain ; au moment même de son départ...
Le soleil se couchait dans une splendeur exaltée. L'air
était tiède. Nous nous étions levés et tout en parlant
nous avions repris le sombre ch~in du retour.
( A suivre.)

ANDRÉ GIDE

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

774

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÊRATURE
LES SPECTACLES DANS UN
FAUTEUIL

,li

1 1

f

Il m'est arrivé, il y a deux mois, de faire à un point d'exégèse
shakespearienne une allusion trop rapide qui prêtait à
l'équivoque. Une lettre de M. Jacques Boulenger, de qui
j'analysais l'intéressant ouvrage, est venue m'en faire prendre conscience.
Il me paraissait que tout dans les pièces de Shakespeare est
vie de théâtre, sent le milieu d'une troupe, et les planches,
les chandelles, souvent aussi le théâtre de verdure. M. Boulenger se dit frappé au contraire de ce que ces pièces présentent de livresque, de spectacle dans un fauteuil. Et son avis
est conforme en effet au goût le plus répandu. L'opinion de
Charles Lamb est assez commune dans la critique anglaise.
Elle est générale dans la critique française. Shakespeare
a pu être galvanisé un instant devant les spectateurs français
par le génie d'un grand acteur comme Mounet-Sully dans
Hamlet, par une mise en scène pittoresque comme dans les
tableaux d'Antoine et Cléopdtre ou de Jules César, par
l'intelligence sobre et le goût littéraire de cette même
mise en scène comme dans la Nuit des Rois au VieuxColombier. La critique s'est toujours refusée à y voir

775

du théâtre au sens plein et carré du mot. Sarcey ne
lui dispensait nullement l'éloge par lequel il classait si haut
le Sophocle d'Œdipe-Roi: C'est aussi fort que du d'Ennery.
c Ses tragédies, dit Rivarol, ne sont que des romans dialogués.» Et Rémy de Gourmont: c Il n'est pas une pièce de
Shakespeare qui ne m'ait déçu au théâtre, tandis que j'y ai
vu grandir immensément Racine et Molière. C'est au point
que je me repentirai toute ma vie d'être allé voir Jules Césa1',
à l'Odéon. Je ne fus pas le seul, d'ailleurs, à en revenir navré ;
d'autres en revinrent contents, mais pour le même motif qui
me désolait. J'y perdais une illusion ; ils y trouvaient la
confirmation de leurs goftts et de leurs théories, une raison
décisive pour situer Shakespeare à l'arrière-plan dramatique,
parmi ces génies décidément mal faits pour contenter notre
race.»
Tout cela ne manque pas de justesse. D'autre part, je
ne crois pas avoir eu tort. Il va de soi que dans les deux cas
on n'attache pas la même signification au mot théâtre. Mais
précisément nous trouvons là une occasion de faire
tourner comme une statue de musée sur son pivot ce
mot pas toujours très clair. L'état actuel de notre production théâtrale, le dégoût raisonné et raisonnable des
écrivains devant la perspective d'exercer le métier autrefois
si envié de critique dramatique, rendent peut-être quelque
intérêt à ces discussions académiques, qui se développent
mieux sous les platanes que sous le lustre. Livrons-nous
sans remords à cette critique dans un fauteuil, et, puisque
M. Boulenger nous convie à le prendre pour type du spectacle
dans un fauteuil, ouvrons Comme il vous plafra.
C'est une des comédies les plus agréables de Shakespeare.
Jouée avec grâce et avec goût, je ne sais ce qui lui manquerait pour séduire un public lettré. Au contraire de beaucoup
d'autres comédies shakespeariennes, elle est pleine de caractères bien dessinés et charmants. On y trouve un mélange

�776

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI_sE

parfait, avec les valeurs les plus justes, de grâce, de mélancolie et de gaîté. D'autre part, comme toutes les pièces analogues, elle fourmille de hors-d'œuvre. On enlèverait la
valeur de deux actes sans nuire à l'action. On supprimerait
de même avec pareil effet plusieurs personnages, le lutteur
Charles, le bouffon Touchstone, le mélancolique Jacques.
Ce serait d'ailleurs à peu près comme si on coupait la moitié
de l' Embarquement pour Cythère, en disant qu'il en reste
l'essentiel et qu'il n'y manque que du feuillage et des brumes
bleues. Mais enfin le théâtre a tout de même d'autres règles
de composition que la peinture, et si la moitié d_e la pièce
ne sert pas à l'action, on pourra dans cette moitié voir de
charmants dialogues ; l'appellera-t-on du théâtre ?
Pourquoi pas? Si nous voulons poser sous le mot théâtre
tout son sens vivant, il ne nous faut pas l'aborder trop vite
avec un sécateur. Le théâtre est destiné à nous donner, avec
des personnages que nous sentons vrais, une idée de la vie
humaine plus claire et plus complète que celle qui naît de
notre seule expérience. Un grand dramaturge est d'abord un
créateur d'hommes qui vivent et qui en vivant nous font vivre.
Personne n'a jamais mis Shakespeare en dehors de cette définition. Seulement, il y a peut-être deux classes de créateurs
dramatiques : ceux à qui la vie humaine, objet propre de leur
art, est donnée comme un~ action à développer, ceux auxquels elle se présente comme un thème à jouer.
Qu'on me permette, pour être clair, d'alléguer encore un
exemple tiré de l'autre grand art créateur d'hommes. Voici
deux puissantes pensées : la Cène et la Ronde de Nuit. Les
deux sujets sont donnés du dehors à Léonard et à Rembrandt:
le dernier repas du Christ avec ses disciples, le portrait de
la compagnie du capitaine Cocq. Mais Léonard a pensé une
action, celle qu'exerce sur l'attitude et le visage des douze
disciples l'annonce de la trahison ; Rembrandt a pensé un
thème, celui de la lumière éclairant des soldats en marche.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

777

L'action se lit clairement, comme un discours. Si,la première
qualité du discours est l'action, une qualité de l'action dramatique ou pittoresque est le discours, c'est-à-dire la possibilité d'être traitée comme un enchaînement ordonné,
conscient, logique. La Cène, un tableau de Raphaël ou de
Poussin non seulement se voient, mais se lisent. Et, à la
limite, il y a tout l'art conventionnel, ou académique, ou
allégorique, que vous savez. Opposez-les à un Vénitien, à
un paysagiste, à un Watteau, à un Monet, qui traitent des
thèmes. Rembrandt, dans la Ronde de Nuit, pense, à l'occasion du portrait commandé de quelques gardes civiques,
le thème indivisible et musical de la lumière en mouvement
qui éclaire des hommes en mouvement. La petite fille et le
coq, qui tiennent une place si puissante dans le tableau,
sont imposés par la logique du thème. Pour qui voit et comprend de l'intérieur le chef~d'œuvre ils sont l'Idée de la
lumière. Celui qui penserait vraiment que Rembrandt a
mis là un coq parce que le coq est l'annonciateur et comme
l'hiéroglyphe de la lumière parodierait une idée d'ailleurs
juste ; car réellement le coq ici n'exprime pas la lumière,
il est la lumière même. Et celui qui n'y verrait qu'une
allusion au nom français du capitaine Cocq aurait peut-être
son petit bout de raison, puisqu'il désignerait certaine
cause occasionnelle. La sculpture pense presque toujours
par action et par discours, c'est son genre commun, ainsi
que celui de la peinture. Mais parfois un génie insolite
vient aussi la mettre en face de la pensée par thème :
ainsi Michel-Ange à la Chapelle des Médicis, ainsi Rodin.
Le Balzac atteste comme la Ronde de Nuit le génie qui fonce
dans un thème et le réalise par l'acte indivisé d'une création
intérieure. Le:« Ce n'est pas de la sculpture•, qui l'accueillit
dans la mare aux grenouilles, se coassait exactement sur
l'air du : • Ce n'est pas du théâtre •• par lequel on croyait
exécuter Ibsen et que le recul de quatre siècles, l'épée nue

�778

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'archange qu'interposait la Gloire, épargnaient davantage
à Shakespeare. Il est naturel qu'il en soit ainsi. La pensée
par thème n'apparaît dans les arts plastiques qu'exceptionnellement, à des moments privilégiés où ils transcendent
par une explosion de feu souterrain le normal et le naturel
de la peinture et de la sculpture. Mais les arts qui n'expriment
pas directement l'homme, l'~chitecture et la musique,
procèdent par thèmes. Il y a des thèmes généraux, comme le
temple, l'église ou le château sur lesquels l'artiste répand
comme une végétation vivante les thèmes particuliers de
son génie. Quant à la musique c'est à sa langue même que
j'emprunte ici l'idée du thème, qui n'est claire que si on lui
laisse, comme de la terre à des racines, tout son sens musical :
elle est le lieu du thème.
Les arts littéraires, qui oscillent plus librement entre des
limites plus espacées, comportent à leurs deux extrémités
certains états de discours et d'action et certains états de
thèmes, les uns et les autres presque purs. L'Histoire de
Thucydide, un discours de Démosthène, un sermon de Bossuet, sont construits à peu près exclusivement par le discours
et l'action. A l'autre extrémité !'Après-midi d'un Faune et la
Prose pour des Esseintes réalisent le thème à un moment de
pureté paradoxale, au tournant dernier où il se veut chimiquement pur, et dans le mouvement même par lequel il exclut
les essences de l'oratoire et de l'action. Malgré les apparences
contraires, les palais de discours que sont les grands systèmes
de philosophie sont construits plus ou moins sur des thèmes,
se rapprochant davantage de la musique que des arts plastiques. Un lecteur artiste discernera le thème indivisé du
Phèdre, du Banquet, de la République, de !'Ethique, du Monde
comme Volonté, de Matière et Mémoire du même fonds et par
le même mouvement qu'il reconnaît le thème de la Ronde de
Nuit et du Balzac, du Satyre et de la Maison du Berger. Mais
dans cet ordre, de même que dans celui du roman et du

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

779

théâtre, ce n'est jamais qu'une question de plus et de
moins et les deux éléments nécessaires demeurent toujours
unis. Précisément cette distinction du plus ou du moins
portera peut-être quelque clarté dans la question du théâtre
qui nous occupe ici et qui après ce détour nous apparaîtra
sous une meilleure lumière.

*

**
Notons d'abord que si le théâtre nous a montré parfois,
avec Hamlet, que l'action n'est pas la sœur du rêve, il nous
fait voir toujours en elle la sœur du discours, rend claire
cette union de l'action et du discours que nous avons posée
en face du thème comme le premier terme d'un couple.
L'action au théâtre se forme, s'exprime, s'éclaire, se ralentit,
se précipite par des discours et des arrêts de discours : le
poète dramatique emploie les discours pour exprimer l'action
comme le peintre emploie les couleurs pour exprimer la
lumière.

Ceci posé, il y a des auteurs dramatiques qui conçoivent
leur œuvre essentiellement en discours et en action, d'autres
qui la conçoivent essentiellement en thèmes, et ces derniers
ne constituent pas comme dans la sculpture une exception
foudroyante mais, à l'exemple de la peinture, comme
un demi-chœur qui paraît sensiblement égal à l'autre.
Chez les Grecs, Sophocle et Euripide seraient des premiers,
Eschyle des seconds. Une pièce de Sophocle est conçue avec
la _même raison constructive, la même action ordonnée qu'une
toile de Raphaël. Ajax, Philoctète, Œdipe, une fois le minimum
de thème, l'esquisse générale donnée, entrent peu à peu
dans l'inspiration de leur auteur comme les parties d'une
œuvre vivante qui s'agencent aisément et puissamment.
Mais le Prométhée, les Perses, les Sept, les Euménides com-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

portent comme leur centre et leur être vivant un thème
fulgurant, avide, irrésistible, dont les mains s'avancent pour
saisir, presser, modeler à son image, jeter à la fonte pour
sa statue ou faire tournoyer dans son tourbillon tout le détail,
la marche et les héros du drame.
Le thème du Prométhée est unique et parfaitement simple :
c'estle héros humain réduit à l'immobilité, lié au roc, et, autour
de cette figure imposée elle-mêmecommeunrocaucentrede
l'imagination d'Eschyle, le reste du ciel et de la terre, les
dieux et les puissances marines, la parole et le mouvement
saisis dans le seul tragique du contraste parfait qui les oppose
à elle : le silence de Prométhée contre la parole de ses deux
bourreaux, la parole de Prométhée contre le silence des cieux
et des mers, la montée des Océanides lentes, humides et
blanches devant le dur rocher du captif et sa volonté plus
dure encore, - et surtout le passage de l'autre victime des
dieux Io la génisse errante en fuite sur la terre sous l'aiguillon q:U {,excite. Evidemment Io n'importe pas à l'action.
C'est un hors-d'œuvre. Mais un hors-d'œuvre exactement
pareil à la petite fille au coq dans la Ronde de Nuit, et qui
devient, pour le regard qui saisit le thème en plongeant à
l'intérieur de l'œuvre, le cœur même de l'œuvre, et le thème
du thème. Eschyle ne pouvait pas plus éviter cette figure, que
Rembrandt la sienne. Son thème comportait dans sa forme
plastique une rencontre analogue à celle du Sphinx et de
la Chimère. Et Flaubert ne vient pas ici au hasard. Nous
sommes bien, dans la forêt littéraire, à une croisée des ch~m.ins. Flaubert réalise peut-être chez nous, le type le plus saisissant du romancier qui pense par thèmes, comme Eschyle.
C'est ainsi qu'il faut comprendre un mot de lui qui a pu
paraître bizarre et qui dit à peu près üe cite de mémoire):
• Dans SalammM, j'ai voulu donner l'impression de la couleur
jaune. Dans Madame Bovary j'ai voulu faire q_uelque ~hose
qui fût de la couleur de ces moisissures des coms où il Y a

RfFLEXIONS SUR LA LITTfRATURE

des cloportes. Quant au reste, le plan, les personnages, cela
m'est bien égal. • Il n'y a qu'à ôter à cela tout l'appareil
mystificateur pour en reconnaître la substance vraie.
Il est naturel qu'un art dramatique construit de thèmes
ait moins qu'un art dramatique, fait essentiellement de discours et d'action, une tendance à créer une suite, un genre, une
école. Eschyle reste isolé dans la dramaturgie grecque. La
tragédie française ne procède pas plus que celle de Sophocle
et d'Euripide par thèmes : il y a d'ailleurs des exceptions,
il semble qu'on reconnaisse un thème originel, simple et
puissant dans le Cid, Polyeucte, Athalie. On se rendra d'ailleurs assez bien compte de l'origine d' une pièce en imaginant
sur elle une ouverture musicale, et en cherchant si elle rend
ou non comme source de cette eau nouvelle. Gounod et Massenet ont eu beau faire un Polyeiute et un Cid médiocres : ils
ne se seraient jamais risqués à une audace pareille sur
Mithridate ou N1comède. Mais Shakespeare, Gœthe, Ibsen
sont trois types d'auteurs dramatiques qui pensent leurs
drames par thèmes. Hamlet et la Tempete, Faust et Iphigénie,
Peer-Gynt et Brand ne sont point isolés dans leur œuvre, ils
appartiennent à tout un massif qui les soutient et les élève.
On pourrait montrer dans Claudel un type remarquable de
ces auteurs dramatiques à thèmes (le contraire exactement
des auteurs à thèses). Je m'en tiens à Shakespeare, ou
plutôt à Comme il vous plaira.

•••
Le thème de Comme il vous plaira se retrouve dans beaucoup de pièces de Shakespeare et il n'en est pas qui l'ait
davantage hanté. C'est ce qu'on pourrait appeler d'un mot
le thème de l'exil. Certaines valeurs de bonté, d'intelligence,
de lucidité, de nervosité excessive sont de trop ou ne sont pas

�782

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à leur place dans une cour royale, livrée aux ambitions, aux
fureurs et aux vices (Souvenez-vous de l'histoire d' Angleterre sous Henri VIII et ses trois enfants.) C'est le sujet de
la première pièce de Shakespeare,Peinesd'Amou,-pe,-dues,et
de la dernière, la Tempete. C'est, sous des formes variées, le
sujet de HamleJ, du Roi LeaY, et aussi de Co,-iolan, et même
de Roméo, où l'amour est exclu du monde comme le génie
l'est de la cité et de la cour. Et c'est le thème de Comme il
vous plafra. D'après les détails que donne M. Lefranc sur
lord Derby, il ne serait pas invraisemblable que ce thème ait
été dicté à Stanley par les circonstances de sa vie.
Il ne serait pas plus invraisemblable qu'il ait été imposé
au génie de Shakespeare par sa condition sociale, qui l'exilait
sur les planches d'un théâtre, mais qui lui permettait de faire
de ce théâtre une sorte de forêt des Ardennes ou d'ile de
Prospéro où s'élevaient librement ses rêves et ses magies.
Ce thème est installé dans le théâtre de Shakespeare avec la
même obstination que l'est, par exemple, dans l'œuvre de
Victor Hugo, le thème du paria ou du condamné qui se
relève et qui fait rouler sur la tête des puissants une masse
formidable d'invectives et de lyrisme, - un discours d'oppo
sition rentré qui s'épanche sur le papier, les apostrophes de
Saint-Vallier, de Ruy Blas, de Barberousse, de Gwynplaine,
les Quatye jouYs d'Elciis, et, comme si tout cela n'était
qu'essais imparfaits d'une merveille en gestation qui cherche
son heure et sa voie, la transfiguration étoilée du thème
dans le Saty,-e.
Le thème ainsi donné, l'essentiel n'est pas de l'enchaîner
à une action ininterrompue, mais de le manifester par toutes
ses figures et de convoquer autour de lui les réalités dramatiques qui lui conviennent. Ces réalités dramatiques, ces
personnages et ces artifices sont fournis à Shakespeare par le
théâtre même de son temps, par le génie de ces planches
sur lesquelles il joue, pense et vit, par des thèmes dramatiques

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

généraux, qui sont liés à l'être d'une troupe anglaise au
xv18 siècle et particulièrement de celle qui au Gtobe subit
l'influence de Shakespeare.
Le thème de l'exil, de la solitude, n'est pas nécessairement
dramatique. On peut même dire qu'à l'état pur il ne l'est pas
du tout. La dernière chose qu'on puisse tirer de Robinson
c'est évidemment un drame. Le théâtre sera dès lors conduit
d'abord à placer dans une solitude relative un groupe plutôt
qu'un individu, et surtout à varier le thème en lui faisant
animer diverses figures, divers groupes de solitaires ou d'exilés
qui s'entre-croisent et dont le chassé-croisé, joli bouquet
dispersé que nouera l'ingénieuse Rosalinde, entretient la vie
délicate et fleurie de la pièce. C'est le vieux duc et sa cour,
c'est Rosalinde et Célia, c'est Orlando. Les pas des personnages dans cette forêt des· Ardennes sont réglés par une
invisible musique de ballet, par quelque Ariel caché dans
les feuillages.
Que les planches du théâtre shakespearien soient débitées
à même le bois de cette forêt solitaire, c'est ce que nous
suggère un autre thème, celui que j'appellerais le thème du
théâtre au théâtre. Shakespeare ne tient nullement à nous
faire oublier que nous sommes au théâtre, et l'on sait combien &lt;
les artifices de mise en scène illusionniste sont étrangers au
drame anglais. Lui-même et les personnages de sa troupe
sont présents dans ses pièces comme Véronèse et ses contemporains dans les Noces de Cana. De là son goût pour la pièce
dans la pièce, les comédiens intercalés dans l'action, comme
dans Hamlet, le Songe d'une Nuit d'été, les]oyeuses.CommèYes.
Ici les acteurs ne paraissent pas, mais le poète ;t ses héros,
qui ont fait du théâtre, de la forêt spirituelle et poétique leur
monde, savent que ce théâtre tient le monde, et que le monde
n'a rien qui ne se trouve au théâtre. Le couplet de Jacques
est même le plus célèbre de la pièce : « Le monde entier est
un théâtre où tous, hommes et femmes, sont de simples

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

acteurs : ils ont leurs entrées et leurs sorties, et un homme
dans sa vie joue plusieurs personnages; les actes de sa pièce
sont répartis en sept âges. , L'optique du théâtre shakespearien est ici complétement différente de celle du théâtre
français. Dans ces longues scènes, inutiles à l'action, où les
personnages échangent des pointes et des tirades, ils parlent
non l'un pour l'autre, mais pour le public, comme dans une
parade de clowns ou de foire. On retrouve le même genre
dans ce joli théâtre de la Foire, de Lesage et d'Orneval, qui
encore aujourd'hui n'est pas désagréable à lire. Sur une autre
ligne, on le rencontrait assez ordinairement non seulement
chez Aristophane, mais chez Euripide dont les acteurs, quand
ils débitent leurs maximes, sont bien des acteurs, s'adressant
à la foule. On serait mal venu à dire que tout cela n'est pas
du théâtre.
A ce thème se rattache celui du bouffon ou du fou, personnage qui ne sert en rien à l'action et qui est presque obligatoire dans la comédie shakespearienne. Le bouffon anglais
n'a rien du valet de comédie ni du gracioso. Le seul personnage avec lequel ou puisse le confondre est son compatriote,
le clown qui lui survit encore aujourd'hui. Le bouffon saute
même de la comédie dans la tragédie: c'est le fou qui accompagne Lear sur la lande, et le personnage de Hamlet en est
peut-être, transposé très haut, la forme idéale. Si Comme il
vous plaira est animé par les saillies du fou Touchstone, si
on y trouve au premier acte un combat de boxe, c'est en
partie parce que cela plaisait au génie de Shakespeare, mais
en partie aussi parce qu'il fallait donner à certains acteurs
de la troupe du Globe leurs rôles habituels, comme à !'Arlequin ou à la Colombine du théâtre italien. Un spectacle danS
un fauteuil n'eût pas été grevé de ces servitudes, si légères
d'ailleurs à porter.
Enfin les mêmes nécessités de matérialité théâtrale
expliquent aussi dans Comme il vous plaira et ailleurs un

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

caractère très habituel de la comédie shakespearienne, le
thème des travestis, les jeunes filles qui s'en vont dans le
monde déguisées en garçons. N'oublions pas que tous les
rôles féminins étaient alors tenus par des adolescents, que les
plus aimables ou les mieux disants étaient étrangement à la
mode, au point que des théâtres entiers de jeunes garçons
faisaient une concurrence redoutable aux théâtres d'hommes
(voyez Hamlet). Je ne m'inquiète pas de savoir ce que le
diable pouvait au juste perdre à cette exclusion des femmes;
mais je vois bien que ce trait importe fort quand on considère les caractères féminins de Shakespeare. Cet homme de
pur théâtre n'avait pas d'actrices autour de lui, et cela nous
écarte beaucoup de Molière et de M. Sacha Guitry. Aussi
ne trouverait-on pas dans son théâtre une Chimène ou une
Pauline, une Agrippine ou une Phèdre, une Agnès ou une
Célimène. Ni Desdémone, ni Cléopâtre ne vont bien loin.
Le vrai charme de ses créations féminines se trouve dans
certains types de jeune fille (Rosalinde et Cœlia en sont deux
échantillons exquis) qu'animent une grâce, une loquacité, des
insolences de page. Elles flottent un peu incertaines sur les
limites des deux sexes, leur travesti n'en est pas un, elles pourraient dire comme Ruy Blas : Je suis déguisé quand je suis
autrement. Chataubriand, dont le goût littéraire est si sûr,
les appelle de charmants éphèbes. Il est clair qu'elles sont
nées elles aussi sur les planches et que Shakespeare les a
créées à la mesure et d'après les traits extérieurs des
garçons turbulents ou tendres qui leur prêtaient leur figure.

•••
Le théâtre de Shakespeare est donc bien du théâtre. Reste
que ce théâtre nous parait aujourd'hui très différent du
nôtre et qu'on ne saurait demander à un Français ni même à
50

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un Anglais de se faire la mentalité d' un Londonien d 'Elisabeth. Une pièce de Shakespeare, pleine à craquer des
éléments les plus divers, devait satisfaire à elle seule à des
besoins différents de l'esprit qu'une division du travail dramatique a contentés depuis par des spectacles différents. Elle
tenait lieu d'opéra-comique, de tragédie, de comédie, de
cirque. Elle tenait aussi lieu de romans. Beaucoup ne savaient
pas lire et l'imprimerie ne suffisait pas à toutes les curiosités.
Les pièces de Shakespeare, qui découpent généralement en
scènes des chroniques, des histoires, des nouvelles dont elles
suivent assez fidèlement les lignes, • montraient » ces livres
au public, comme la peinture, la sculpture et surtout les
mystères du moyen-âge lui montraient les écritures. Le
drame anglais, c'est le mystère transplanté dans l'histoire
profane. Quand certains courants ont reporté le goût du
public sur cet art de thèmes et de totalité indivisée, il trouve
là une clef qui lui permet de rouvrir Shakespeare et de le
mieux goftter : le succès de la Nuit des Rois au Vieux-Colombier a été fait un peu, malgré le contraste de la mise en scène,
par le public des ballets russes.
Cela n'empêche pas que le théâtre de Shakespeare, n6
du livre, retourne volontiers au livre. Au théâtre même,
l'infl.uence de Shakespeare n'a pas été très heureuse : ce que
lui doivent Ibsen et M. Maeterlinck n'est pas ce qu'ils ont
de meilleur. En revanche c'est de lui, authentiquement, que
descend ce spectacle dans un fauteuil qui est peut-être le
vrai chef-d'œuvre dramatique français du x1xe siècle : le
théâtre d'Alfred de Musset, qui de Loremaccio à Ba,beri,u
suit tant de sentiers shakespeariens; - le théâtre non joué
de Victor Hugo, qui ne contient pas seulement Mangwotllils ? et les pièces inégales du TM/Jtre en Liberté, mais ce
joyau des Deux trouvailles de Gallus, que notre scène aurait
d~ depuis longtemps recueillir comme une merveille par·
faitement jouable, hautement dramatique, et que presque

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

787

personne ne connaît, parce qu'il est enseveli d
V t d l'E .
ans ces Quat,,e
en s e sP,it dont trois sont réellement po ü .
ce délicieux théâtr d
.
uss s, - enfin,
e e Renan qui, avec Caliban et l'Eau de
Jouvence nous fait voir quel beau domaine ét ·t
1
.
losophie l'île de Prospé
ai pour a phiro, et comme elle y entre au1·ourd'h .
encore de plain-p1·ed . Né du livre, déployé sur les planches
w
co~me sur son domaine naturel, le théâtre shakespean·
revient' au livre pour 1u1· msmuer
• .
en
ses esprits les plus vivants
et ce n est là encore que l'_un des chemins de l'un à l'autr;
desquels peuvent aller en liberté ses inépuisables puissances.
.
ALBERT

THIBAUDET

�NOTES

788

NOTES

SUR LE PARTI DE L'INTELLIGENCE.
Nous t'ecevons de nott'e collaborateut' Jean SchlumbergM
la lettt'e suivante :

Mon cher Rivière,
Si j'étais catholique, j'aurais signé le manifeste du Parti
de l'Intelligence. Tout ne m'y plaît pas également. Je reconnais que plusieurs de tes critiques sont judicieuses et dénoncent des malentendus auxquels il est bon de rester attentifs. Je suis fort hostile à un goût de l'ordre qui tend à
exclure, à limiter, à faire du protectionnisme intellectuel,
plutôt qu'à conquérir, assimiler, plier toute chose en vue de
nos habitudes et de nos besoins. j'estime qu'en temps
normal nous avons l'estomac assez bon pour pouvoir nous
passer de régime. Mais, malgré cela, j'aurais signé, précisément parce que je ne parviens pas à me persuader que nous
soyons sortis de cette ère troublée où des« mesures de salut
public, restent nécessaires. La guerre est terminée, je veux
bien le croire puisque me voici démobilisé ; mais elle nous
laisse en face de tels dangers, si mal armés au dedans comme
au dehors, que nous goûtons la joie de la trêve sans oser
nous laisser aller à l'insouciance de la paix.

Pour arriver à nous mettre tout entiers au service du
pays, nous avons dû sacrifier tant de goûts, de préférences,
d'habitudes intellectuelles, l'effort a été si rude que, s'il faut
recommencer à brève échéance, nous demandons à ne pas
perdre notre entraînement. A notre âge, on n'est plus assez
souple pour se donner et se reprendre plusieurs fois. Pendant
cinq ans, nous n'avons raisonné, jugé, espéré qu'en fonction
de la France. Parfois il nous a fallu haïr là où nous aurions
peut-être éprouvé naturellement de la sympathie ; il nous a
fallu nouer des amitiés auxquelles notre instinct ne nous
aurait peut-être pas portés. Puisqu'on nous accorde quelque
répit, corrigeons. ce que la nécessité nous avait imposé d'un
peu trop contraire aux démarches naturelles de notre esprit ;
mais nous n'allons pas, à la façon des politiciens, changer
d'alliances comme de chemises. Notre attitude pendant la
guerre n'a rien eu de commun avec un geste politique; nous
ne nous sommes pas prêtés mais donnés ; ce n'est pas la
même chose.
Je reconnais parfaitement que l'intelligence n'a toute
sa force créatrice et toute sa vertu de rajeunissement que si
elle peut, à certains moments et dans certains esprits,
s'exercer, s'éployer et prendre son élan, sans aucune préoccupation utilitaire. Mais ces beaux ébats, ces fécondes révoltes
ont besoin d'espace et de loisir. Il faut avoir beaucoup de
temps si l'on veut pouvoir faire des écoles, revenir sur ses
pas; il faut jeter sa vieille armure pour en essayer une nouvelle, c'est-à-dire rester momentanément désarmé. Pour
cela, il ne faut pas que le Boche puisse nous retomber sur le
dos d'une minute à l'autre.
Tu l'as fort bien montré toi-même : toute une partie de
l'humanité tend à aliéner certaines prér ogatives de sa
liberté afin de s'assurer plus de bien-être. C'est une puissante tactique et qui a ceci de fâcheux qu'elle force les autres
à faire de même, s'ils ne veulent pas être anéantis. Or, tant

�790

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'à aliéner quelque peu de notre liberté intellectuelle,
mieux vaut le faire librement et pour vaincre, que vaincus et
par épuisement.
u Pour moi, dis-tu, l'intelligence est d'abord le moyen
de distinguer ce qui est de ce qui n'est pas. • Voilà qui est le
mieux du monde, mais qui nous laisse en somme à la contemplation de nos ruines. Le Parti de l'intelligence ne prétend
point du tout, que je sache, saper les bases de la philosophie.
Il ne s'agit pas d'empêcher un Descartes de s'enfermer dans
un , poêle » afin d'y chercher la vérité ; il s'agit de ramener
un peu d'ordre, de discipline, de discrétion, dans la république bruyante et brouillonne des lettres. Nous poursuivons,
dans la Nouvelle Revue FraHfaise, un but assez semblable.
Alors pourquoi ne pas saluer, avec une joie plus ingénue, la
formation d'un groupe dont nous rapprochent tant de préoccupations communes ?
Je ne voudrais point paraître déprécier un métier que
j'aime, que je respecte etauqueljeconsacretoutesmesforces.
Mais mon voisin le cordonnier a, lui aussi, sa fierté professionnelle ; pour rien au monde il ne manquerait à l'honnêteté
d'un ressemelage; et pourtant il ne se met pas dans la tête
que tous les intérêts du pays doivent s'effacer devant ses
semelles. Que le jour vienne bientôt où la pensée française
pourra de nouveau se permettre tous les luxes, tous les jeux,
toutes les prodigalités, je le souhaite autant que personne;
d'ici là, il manquera quelque chose à la beauté du monde.
Mais l'essentiel reste provisoirement d'assurer un peu de
recueillement et de silence autour de ceux qui s'efforcent
de reconstruire en France autre chose qu'une tour de Babel.
Et, tout comme au cours de ces cinq années, il reste nécessaire que les bavards ne fassent pas chez nous le jeu de l'ennemi. Ne voyons-nous pas des esprits, dont plusieurs méritent
par ailleurs la sympathie et même l'admiration, s'oublier
jusqu'à vouloir causer des intérêts de l'art avec ceux qui nous

NOTES

791
ont ~émoli Reima? Ne Mt-ce que pour empêcher de telles
trahisons, le Parti de l'intelligence a aa raison d'~tre.
JEAN SCHLUMBERGER

SAINTE CATHERINE DE SIENNE, par
Jœrgensen (Gabriel Beauchesne).

1

J ohannès

L'attention que nous prêtons depuis un peu plus de vingt
ans au mouvement des lettres scandinaves aura été accaparée par _les auteurs qui nous semblaient le plus franchement exotiq~es, le plus hardis et le plus différents de nous.
En~ore fa~t-il être bien sûr qu'ils ne nous renvoyaient pas,
maintes
, fois, notre propre écho .· n'a-t-on pas cru d"iscerner
dans 1 œuvre d'Ibsen telle survivance d'idées qui avaient
eu chez nous leur temps de vogue ·~ Il n'entre pas d ans ma
pensée de contester la valeur, l'importance du grand dramaturge de Rosmersholm et ce n'est pas le lieu d'apprécier
la !'°rtée morale et sociale de ses ouvrages ; ils ne se défendaient pa_s d'en avoir une, cependant. _ En Danemark
on_ nous ~t louer Georges Brandès d'avoir dressé l'étendard
pns à Nietzsche contre toutes sortes de traditions dont
beau~up étaient de chez nous. Il faut en convenir: Danois,
Suédois ou Norwégiens, nous ne rayonnions plus sur eux, mais
eux sur nous, comme ils faisaient déjà et plus facilement
sur l'Allemagne. Il eût été de bonne politique, pour tenir la
balan~e _égale, d'encourager là-haut les rares écrivains qui
trav~laient encore pour la latinité et notre influence abolie.
A~ fait, en restait-il un seul ? Un, tout au moins, et de première marque, Johannès Jœrgensen : Wyzewa nous le
présentait. Mais il n'Hait pas bien commode d'émouvoir
alors la jeune critique, tout avide d'étrangeté, à propos

�79 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un auteur qui n'était venu de si loin que pour nous entretenir de ses voyages d'Italie, d'Assise et du bon Saint François. Nous attendions d'autres breuvages; non le Chianti,
mais l'hydromel. Voici l'occasion de réparer notre oubli,
notre erreur.
Il n'est pas possible de détacher de sa vie les ouvrages
de J oergensen. Dans le groupe de Georges Brandès où il
débuta jeune il n'était pas le moins brillant. Nature délicate,
rêveuse, mais entière, il secoua le protestantisme pour épouser
avec violence l'immoralisme et l'athéisme nietzschéen. Il
était désigné pour mener à l'assaut la horde. Or, au cours
d'un voyage en Bavière, puis en Ombrie, il rencontra la
liturgie, dont il ignorait jusqu'au nom, c'est-à-dire la personne même de l'Eglise avec son port de tête, sa démarche,
sa grande voix. Etant artiste, il la trouva si belle qu'il
voulut l'admirer de près. Il y fut pris. La liturgie l'attira
dans un cloître et, là, le présenta au « Poverello », Saint
François. Quand il rentra dans son pays, ses amis eurent peine
à le reconnaître. Il rapportait la certitude intime d'avoir
approché non un mythe, non le plus beau des mythes, mais
la plus exacte réalité : hélas ! aussi la plus pressante. Pourtant, il ne se rendait pas. « Alors - je le laisse parler - il
s'aperçut tout à coup d'une vérité singulière : il comprit qu'il
y avait en lui une répugnance préconçue contre le miracle
et que c'était lui-même qui, de toutes les forces de son âme,
s'opposait à l'admission des pensées religieuses. Il constata
qu'il y avait en lui une volonté formelle de ne pas croire
et que c'était uniquement à cause d'elle qu'il s'obstinait à
suggérer des arguments à son incroyance. 1 Il brisa cette
volonté, qui est volonté propre, amour-propre et orgueil,
et il mit désormais sa plume avec« toutes les forces de son
âme » au service de ses nouvelles et définitives convictions.
Léon Bloy, devant qui il avait trouvé grâce - et c'est

NOTES

793

tout dire - le malheureux, affreux et magnifique Bloy, a
tracé un jour son portrait : • Il a jusqu'à l'outrance, écrivaitil, le type de ces mangeurs de chandelles venus des plateaux
tartares, qui entreprirent au xne siècle d'avaler tous les
luminaires de l'Occident... Puis l'étrange douceur de cette
face patiente l'a transfigurée pour moi et je me suis cru
en présence d'une tranquille image byzantine des belles
époques... Figure isocèle, pénitente et contemplative... 1
Et par surcroît, ajoute Bloy, «intelligent». Je n'ai pas, dans ses
livres, retrouvé le Tartare. Mais peut-être, à dater du Livre
de la Route, le premier de lui que nous connaissions, avait-il
déjà pris l'empreinte du poète sacré d'Assise, dont le primitivisme latin, quedis-je français (François n'est-il pas né d'une
mère provençale et ne parlait-il pas notre langue par goût?)
est aussi loin de la Caspienne que de Byzance. En ce cas, il
y était donc prédestiné. La limite de I'« asiatisme , en
Joergensen, c'est Henri He.i.ne - le Heine voyageur, celui
que Paris poliça. Par le cœur peut-être sauvage, mais par
l'esprit, méditerranéen.
Le Livre de la Route est le charmant portique du monument qu'il éleva au Saint d'Assise. Il descend vers l'Italie,
comme Goethe, et croit peut-être n'y trouver que les Dieux.
Il regarde beaucoup autour de lui, tout le captive ; il a de
l'humour, il sourit : il est ivre de poésie; ici rêveur, là impressionniste (on songe aux Reisebilder), il sait conter et il sait
peindre, avec des traits un peu tremblés, déjà très purs; il parle
volontiers de soi ; mais né s'agit-il pas d'évoquer les étapes
de son chemin pittoresque vers le salut? Il est comme nous
tous et il aime trop son histoire ; il mêle le dilettantisme à
la plus profonde sincérité ; on remarquera dans ces pages
l'admirable récit de la rencontre légendaire de Don Juan
avec la Mère de Dieu. - Dès les Pèlerinages Franciscains,
l'auteur se perd au paysage ; le paysage est habité par plus
pur et plus grand que lui. Pourtant, il peint encore pour

�794

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peindre et il ne cache pas le plaisir qu'il a à nuancer sur sa
palette les couleurs infiniment tendres qui sont celles
qu'on voit aux Gozzoli de Pise et aux tableaux d'autel de
Fra Angelico. - Mais pour dresser enfin le dôme, pour
écrire la grande vie de Saint François 4 qui ne pâlira pas c'est le plus bel éloge qu'on puisse en faire - à côté de celle
de Sabatier, il dépouille sa fantaisie : l'artiste a résolu de se
doubler d'un érudit. Il s'astreint, des années durant, au plus
ingrat labeur critique. Puis chaque texte, chaque détail
du texte, il tient à l'éprouver au jour. Pas une pierre où Saint
François ait pu s'asseoir, pas un bosquet où les oiseaux « ses
frères » se soient posés au-dessus de sa tête, pas une de ses
traces à la route, que Joergensen n'ait «relevés» sur le terrain. Il aura respiré dans la même saison l'air de Rivo Torto
et de l'Alveme, à toutes les heures du jour contemplé le
même pays, enfin prié aux mêmes places. Il a chassé des
textes ce qui semblait douteux ; la nature, qui ne ment pas,
comble les vides de l'histoire. Ayant vécu avec scrupule une
« imitation » du saint, comme le saint avait vécu une
« imitation » de son maître, il est prêt et n'a plus qu'à laisser
la plume courir.
Dès lors, J oergensen a trouvé sa voie. Pourquoi chercher
ailleurs? Que proposer au monde sinon l'exemple des héros
de la chrétienté ? Quel sujet plus digne de l'art ? Il sera le
Jacques de Voragine d'un temps décatholicisé. Par lui, les
saints qu'il aime rentreront dans la vie ; ils valent bien
Zarathoustra.
Les saints sont les aventuriers de l'Eglise. Ils veulent
devant eux le plus profond espace. L'Eglise est assez vaste
puisqu'elle monte jusqu'à Dieu. Ils en sortent parfois, mais
pour y rentrer plus dociles. Tous n'y sont pas nés, mais tous
y mourront. Ceux-ci auront couru la moitié de leur aventure
r. Saint François d'Assise. (Perrin.

1

vol.)

NOTES

795

dans le péchê du siècle ; ce ne seront pas les moins grands ;
au jour choisi, il~ forceront la porte et s'il faut, sauteront le
mur,quitte à s'y déchirer les mains, au prix du sang. On n'en
connaît pas deux qui aient suivi la même voie; mais toutes se
joignent au même point. Il y a là de quoi nourrir des milliers
de drames et de romans épiques - qui seront vrais. - Pour
marquer cette div~ité admirable, à Saint François d'Assise
Joergensen oppose aujourd'hui la fille ardente et sévère de
Dominique, Catherine de Sienne, la Sainte de la volonté.
Il l'a choisie bien sûr pour faire pénitence; Saint François
lui était trop doux. Il l'avouera dans sa Préface, il ne vint
pas à elle par le cœur : « Il y a dans la nature énergique de
la Siennoise un je ne sais quoi d'esprit de domination, un élément de tyrannie qui me déplaisait... » Elle forme contraste
absolu avec le« doux ombrien qui préférait voir s'effondrer
l'œuvre de sa vie plutôt que d'user de pouvoir et d'autorité
comme les Podestats de ce monde.» Oui! Catherine dit:« je
veux»,jo voglio,maispour le bien, et le dit d'abord à soi-même;
quand on l'a bien compris, ce« je veux», vous devient aimable.
C'est ce qui advint à l'auteur. Par toute une jeunesse de
plaisir, n'oublions pas que François a purgé son corps et son
âme du trop-plein de la force et de la passion. Dès l'âge de
six ans Catherine se donne; l'exubérance de son tempérament
de feu devra se déployer, jusqu'à sa dernière heure, dans le
cadre d'une fi.délité si étroite que celle-ci sera à peine interrompue autour de la quinzième année par une crise de frivolité et quelques mois plus tard par un' furtif regret du monde
dont on nous dit que la Sainte a porté jusqu'à la tombe le
remords. Sous cette compression implacable la prière devient
extase, la pensée vision et l'action combat. Pas une vérité
reçue qui ne commande à la minute un geste ; Dieu n'entre
pas dans la cellule, il attend la Sainte à la porte pour l'attirer
dans le siècle où elle portera sa cellule avec soi. Chez
Catherine comme chez Jeanne d'Arc, la prière est publique,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

active, ba~euse, mais ·elle n'a pas besoin de glaive pour
frapper.
L'Italie est en feu, les partis la déchirent, Rome se bat
contre Florence et Sienne contre Sienne ; l'empereur et le
roi de France s'en mêlent; le condottière anglais Hawkwood
passe d'un camp à l'autre avec ses gens ; le pape s'accroche
à Avignon parmi sa cour décomposée; rentré dans ses Etats,
ce sera bientôt le grand schisme ; l'Eglise est divisée et
les fidèles parlent de « se croiser ,. Mais Catherine, la seule
Catherine veut la paix. Que ne fera pas la Siennoise t Elle
sait que « jamais Dieu ne nous impose de fardeaux plus
lourds que nous ne pouvons les porter. , Dans cette conviction
tout est possible à l'homme. Elle sera partout, elle sera l
tous, aux particuliers, aux Etats, à ses parents, à ses disciples,
à l'Eglise. Pour elle rien de trop grand et rien de trop petit,
rien de trop élevé et rien de trop vulgaire, lavant la nuit le
linge de ses frères, le jour apaisant les querelles entre ses
cousins, ici dépistant un complot et là dissipant un scrupule,
pansant, baisant d'horribles plaies, traitant avec les hommes
d'armes et rappelant au devoir les prélats - et tout cela
dans le jeûne et l'extase, dans la souffrance et le mépris
de soi.
« Ah ! s'écrie-t-elle, perdons nos dents de lait, ayons à la
place les dents solides de la haine et de l'amour. Revêtonsnous de la cuirasse de la Charité et du bouclier de la très
sainte foi et courons comme des hommes sur le champ de
bataille ; soyons fermes, avec une croix devant et une croix
derrière afin qu'il nous soit impossible de fuir... » Pour
aller au ciel il n'y a pas d'autre voie que celle-ci : « se perdre
soi-même», «chercher l'honneur de Dieu, le salut des âmes,
la paix des Etats ,. « Et moi, misérable femme, je ne suis
pas sur terre pour autre chose. » De quel accent elle entraîne
les siens au combat 1 « Que Dieu fasse de nous des mangeu,-s
d'times. ,: Elle-va aux grands, elle va _au Pape; après l'avoir

NOTES

797

supplié à genoux, elle se lève et lui commande: « 0 babbo
mio, doux Christ de la terre, suivez l'exemple de votre homonyme Saint Grégoire... Vous pouvez faire ce qu'il a fait, car
il était homme comme vous et Dieu est toujours ce qu'il était
alors; il ne nous manque que la vertu pour le zèle et le salut
des âmes... • Qu'il ne soit pas celui « qui fait semblant de ne
pas voir les défauts et les péchés de ceux qui lui sont soumis
afin de n'être pas obligé de les châtier» ou qui «s'il les châtie,
c'est avec tant de nonchalance et avec une telle lâcheté de
cœur que ses reproches ne sont qu'un onguent posé sur le
vice... Et cela, parce que s'aimant lui-meme, il craint de
déplaire aux autres, et de s'attirer des ennemis. , Elle est
venue à Avignon, elle a plaidé devant Grégoire la cause du
retour à Rome et elle ajoute : «Ne soyez pas un enfant timide,
soyez un homme t ouvrez la bouche et prenez ce qui est
amer pour ce qui est doux.» « Vainement, écrit Joergensen,
les cardinaux éclatèrent en sanglots, vainement le père de
Grégoire... s'étendit sur le seuil de la porte en conjurant son
fils de rester. L'âme toute pleine de l'énergie surnaturelle
de Catherine, Grégoire passa sur la tête grise de son père,
tandis que seslèvresmurmuraient: «Il est écrit: Tu marcheras
sur l'aspic et sur le basilic. , Ainsi elle soutenait la double
tàche de réformer au-dedans le chef de l'Eglise en le défendant au dehors. « Je sais, écrivait-elle, que beaucoup ne
croient pas avoir offensé Dieu et qu'ils s'imaginent plutôt
lui rendre service en persécutant l'Eglise et ses ministres.
Mais moi je vous dis ce que Dieu veut et vous ordonne; lors
même que les pasteurs de l'Eglise et le Christ de la terre
seraient des démons incarnés, il vous faudrait bien être
soumis, non pas à cause d'eux, mais en vertu de l'obéissance
que nous devons à Dieu qu'ils représentent auprès de nous. »
Et toujours ce « je veux » qu'on l'entendait prononcer, nous
dit-on, jusque dans ses prières.
Faut-il se demander, comme fait Joergensen, pourquoi la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dernière heure de Catherine n'a pas été « aussi paisible que
celle de François d'Assise • ? c Au moment suprême, des
doutes l'assaillirent, l'avocat du diable que devient la conscience, quand la lumière du monde de la vérité commence
à luire dans l'âme... lui souffla que l'œuvre de sa vie entière
n'avait été inspirée que par l'obstination et par la vanité... •
Hélas 1 l'homme d'action court plus de risques d'erreur
que l'homme de pure prière. Mais oublie-t-on de quoi Catherine payait la haute régence spirituelle qu'elle exerçait
à juste titre sur son temps? de quel oubli, de quel mépris,
de quelle persécution volontaire de sa personne ? Dans la
grande détresse de sa patrie, ravagée de vice et de haine,
qui accusait-elle d'abord ? Elle-même. • Il lui semblait qu'elle
était cause de tout le mal qui se déchaînait sur le monde,
car si, en telle ou telle circonstance, elle eût agi différemment,
ceci ou cela ne se serait point produit et les événements
eussent pris une tout autre tournure... C'est sous l'empire
de ce sentiment qu'elle s'abîmait toujours dans la .prière en
s'exclamant: « Peccavi, Domine miserere mei. • Et comment
n'eût-elle pas tout réclamé des autres, quand elle obtenait
tout de soi ? Mais il faut la voir dans sa charité. c Je l'attendis
donc au lieu de la justice (il s'agit d'un jeune condamn6
à mort, Niccolo Toddo, de Pérouse) en priant et en invoquant sans cesse l'assistance de Marie et de Catherine vierge
et martyre. Avant son arrivée je me baissais et je plaçais
mon cou sur le billot, mais sans obtenir ce que je désirais et
je priais et faisais violence au ciel et je disais: Maria I Je
voulais obtenir la grâce qu'elle lui procurât la lumière et la
paix du cœur à ses derniers instants... Mon âme alors fut
tellement enivrée de la douce promesse qui m'était faite,
que je ne distinguai personne, bien qu'il y e12t sur la place
une grande multitude. • Ainsi tout cela, en public. « Il arriva
enfin, comme un agneau paisible et en me voyant il se mit
à sourire. Il voulut que je fisse sur lui le signe de la croix.

NOTES

•

799

Quand il l'eut reçu, je lui dis tout bas: « '7a mon doux frère,
sous peu tu seras aux noces éternelles! • Il s'étendit avec
une grande douceur ; je lui découvris le cou et inclinée vers
lui, je lui rappelai le sang de l'Agneau. Ses lèvres ne proféraient que c Jésus 1 , c Catherine 1 • Et je fermai les yeux en
disant : c Je veux • et je reçus sa ttte entre mes mains. - Aussitôt, je vis l'Homme-Dieu dont la clarté ressemblait à celle
du soleil... Cette âme entra dans la blessure ouverte de son
côté et la vérité me fit comprendre que cette âme était sauvée
par pure miséricorde, par grâce, sans aucun mérite de sa
part... - Et cette âme fit quelque chose d'une douceur telle
que mille cœurs ne pourraient la contenir... Déjà elle commençait à goûter la suavité divine ; alors elle se retourna
comme fait !'Epouse, quand elle est arrivée au seuil de la
maison de !'Epoux : elle regarde en arrière et incline la We
pou, saluer et remercier ceux qui l'ont accompagnée. » Catherine ajoute : c Hélas 1 pauvre misérable, je ne veux plus rien
dire. Comment pourrais-je supporter de continuer à vivre
ici-bas sur cette terre 1 • C'est le cri qui revient sans cesse
dans ses Lettres intarissables et dans le Dialogue avec Dieu
qu'elle dicta en moins de six jours : c Amore, Amore, la
morte ti addimando l Amour, amour, je te demande la mort. •
Ah I quand donc" celle qui n'est pas, sera-t-elle en présence
de« celui qui est•• qui tant de fois lui fit entrevoir son visage 1
Cette vierge farouche a une cour de saints adorateurs ; un
seul osa un jour lever les yeux sur elle ; il s'enfuit aussitôt
et comme Judas, de honte - se pendit. Ils n'étaient pas là
pour tuer le temps, comme dans les jardins de Boccace ; elle
leur répétait le précepte du laboureur : , Ne détournez pas
la tête pour regarder la charrue•; quand ses yeux se fermèrent
ils n'avaient pas quitté la direction du sillon. - On sait que
les œuvres de sainte Catherine de Sienne comptent parmi les
monuments de la littérature italienne, au même titre que
les Fior,tti; tout entières « parlées , - Catherine n'écrivait

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas - elles ont la vigueur, la suavité, l'éclat, elles débordent
d'images savoureuses et décisives ; elles ont aussi la sagesse
même pour les non-croyants, car elles prêchent un amour
qui ne s'abstient pas et une volonté qui n'admet paa
d'obstacles. Joergensen n'ellt-il que vulgarisé leur leçon,
qu'il aurait beaucoup fait pour nous. Il a fait encore davantage. Il a rendu le souffle, la couleur et le mouvement à un
temps aboli qu'on s'aperçoit soudain n'être pas si lointain, si
étranger, si différent du nôtre que l'histoire nous le représente. Il a traité l'histoire comme le romancier traite la vie,
directement. La supériorité de sa Catherine cù Sienne sur
•on Saint François vient de là ; je mets à part les parties
narratives et descriptives de celui-ci, où tout son amour
s'épanchait et qui restent inimitables. Il a renoncé cette
fois, et je l'en loue, à mêler au récit la critique des textes ;
tout l'appareil scientifique est rejeté dans un appendice
final. Ayant fait ses preuves de loyauté et de sagacité dans
son premier ouvrage, il sait que le public de bonne foi lui
fait confiance désormais ; ce qu'il tient pour vrai, il le dit ;
quand il ne fait que supposer, il le remarque, et toute sa
matière est si bien digérée que le récit se développe égal et
sllr. C'est un récit à la française, sans bosses, sans tirades,
sans ornements, mais rempli d'agréments de toutes sortes.
Johannès Joergensen s'est imposé en Danemark, malgré
son schisme; réjouissons-nous que, là-haut, un écrivain de sa
valeur donne à ses compatriotes l'exemple de la façon logique,
calme et nuancée dont fonctionne l'esprit chez nous.
HENRI GHtON

*

••
LES CLOPORTES, roman par Jules Renard (Crès et C").
Il ne s'agit point ici d'analyser dans son ensemble l'œuvre
de Jules Renard. Voici de lui un livre posthume, et qu'il
s'est toujours refusé à publier. Ce n'est jamais sans

NOTES

801

appréhension que l'on voit sortir de telles reliques des
tiroirs où leur auteur les avait confinées. Dans le cas
actuel, cependant, l'initiative des héritiers n'est pas sans
justification. Non pas que les Cloportes puissent ajouter
grand'chose à la gloire de Jules Renard. Ils ne font
qu'éclairer son œuvre et d'une façon qui intéresse davantage les gens de métier, les critiques et les romanciers que le
public. Mais c'est là une qualité qui a sa valeur.
Les Cloportes sont le premier roman de l'auteur des
Histoires Naturelles. Il l'écrivit, nous dit son préfacier,
M. Henri Bachelin, qui le connut de près, à l'â.ge de
vingt-trois ans, de l'année 1887 au 30 juin 1889, en s'interrompant pour donner quelques nouvelles. Plusieurs fois
lelivre fut annoncé, mais Jules Renard ne se décida pas
à le publier.
Quelles furent les raisons qui l'en dissuadèrent? - Nous
ne les connaissons pas, et celles que nous donne M. Henri
Bachelin, c'est seulement de l'étude de l'œuvre de Jules
Renard, et un peu comme de lui-même qu'il les tire. Elles
paraissent pourtant vraisemblables : « Une certaine dramatisation de la vie... contre quoi, dès 1890, il commença de
protester par sa production personnelle. Déjà il avait pris
en aversion les combinaisons d'intrigues romanesques qui,
selon lui, au lieu d'agrandir la vie ou de la creuser en profondeur, n'aboutissent qu'à la déformer, les grands gestes
éperdus qui lui paraissaient caricaturaux, les fins à effet,
les récits rétrospectifs, en un mot tout ce qui n'était pas
l'expression exacte de l'existence humaine dans ce qu'elle a
de plus ordinaire et dépouillée de tout ce qu'il considérait
omme oripeaux de sentimentalité romantique et de faux
métier naturaliste. , Ajoutons que Jules Renard, de nature
méticuleuse, fut toujours difficile pour lui-même. Avec les
Cloportes, il inaugurait son écriture tout influencée par le
style artiste des Goncourt et il était tout naturel qu'il se
.51

�802

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

défiât un peu de ses premiers essais. Enfin, mais je donne
cette raison pour ce qu'elle vaut, à cet âge de vingt-cinq ans
qui est encore la jeunesse, n'éprouva-t-il pas, au moment de
livrer son roman au public, une sorte de pudeur qui pouvait
provenir de ce qu'il y avait trop de réalité et trop de sa vie
même dans le sujet, les personnages et le milieu du livre?
Ce serait bien, il me semble, dans le caractère de M. Lérin ou
Lepic.
Mais tout cela n'explique que la première décision, celle
du refus de publication aussitôt le roman écrit. Dans la suite,
Jules Renard ne pouvait-il le retoucher ?-M. Henri Bachelin
ne considère pas la chose comme impossible puisqu'il en a
eu lui-même l'idée - du moins en ce qui concerne la première
partie : 1 Ces quinze chapitres j'aurais pu, les retravaillant
après lui, selon - autant qu'il m'eût été possible - la
méthode qui fut la sienne pour écrire le reste du livre, les
amener au ton général. » Pourquoi Jules Renard, qui
avait de la patience, de l'obstination même, n'entreprit-il
pas une besogne qui n'avait rien d'insurmontable et qui
lui eût permis de ne pas laisser perdre le travail de deux
années?
Eh bien, je ne crois pas me tromper en disant que Jules
Renard a bel et bien recommencé les Cloportes et qu'il les
a publiés. Seulement il leur a donné une autre forme et un
autre titre, plusieurs autres titres même, dont le principal est
Poil de Carotte. Tous les principaux personnages de ce premier
roman, nous les retrouvons en effet dans son chef-d'œuvre:
la famille Lérin est devenue tout simplement la famille Lepic
et Honorine est restée Honorine. Seule Françoise manque ;
mais n'est-ce pas elle qui est le personnage romantique des
Cloportes, et n'est-il pas tout naturel que Jules Renard l'ait
supprimée? Voilà encore, sans nul doute, le même village
de la Nièvre, les mêmes paysans, la même maison avec le
même jardin, le même puits et le même banc dans le jardin,

NOTES

803

Voilà aussi presque les mêmes scènes, et les mêmes idées.
(L'anticléricalisme de M. Lepic, dans Poil de Carotte et
la Bigote, ne le voit-on pas déjà apparaître dans le chapitre XVIII des Cloportes ?} D'ailleurs M. Henri Bachelin ne
reconnaît-il pas que l'auteur exploita lui-même son roman
lorsqu'il écrit, toujours dans la préface: « Et l'on ne manquera
point d'établir des comparaisons entre la forme des chapitres
extraits de ce roman que Renard corrigea pour les publier
de son vivant en manière de contes, de chapitres indépendants ou de notes, et la forme que primitivement il leur avait
donnée dans les Cloportes. • Ayant utilisé son livre de cette
façon, Jules Renard, dont on sait la probité, pouvait-il
vraiment le publier ensuite dans sa première rédaction ? II
en avait tiré parti, il ne pouvait plus que le garder secret dans
ses tiroirs. Pour lui, ce n'était plus un roman' une œuvre
mais une esquisse ou plutôt une suite d'esquisses de valeur
uniquement personnelle.
Pour les critiques, pour les curieux de l'histoire littéraire
il est précieux de découvrir aujourd'hui les Cloportes. Il~
en comprennent mieux Jules Renard qui leur apparaît
ainsi, obstinément, patiemment, amoureusement, !'écrivain
d'un seul livre - le livre de son village. Ce livre, il le travailla
toute sa vie, le reprenant page par page, faisant de chaque
page une sorte de dessin, d'eau-forte, qu'il poussait davantage à chaque reprise, apportant plus d'exactitude dans le
détail, creusant le trait, marquant surtout le caractère
expressif des êtres et des choses - à la manière des artistes
japonais dont les Goncourt avaient, eux aussi, pris pour
m~èle l'art fini et tourmenté - mais en ajoutant au style
artiste cette marque bien à lui, l'ironie sèche et pincée parce que les hommes et leurs actions, il les jugeait en en
traçant l'image.

.

GASTON

SAUVEBOIS

•

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA CRITIQUE D'ART ALLEMANDE.

, Pa, la ressemblance fondamentale (d'essence) de tout le
particulier, cet absolu perd sa valeur individuelle, et le sous•
humain sur-individuel c'est le • rien , indifférent, insensible,
privé d'être, ni petit, ni grand, ni triste, ni foyettK ; le supra.
personnel veut ici communique, aans la sur-humanité. Il
n'y a ici ni volonté, ni but. L'arbre n'est pas une individualité
séparable, dont la forme rendrait compte des lois de sa crois•
sance - aussi peu que l'est le corps humain. Chaque eKpérience individuelle, chaque connaissance apparaît comme un
leurre ; d'un bout à l'autre la vie semble se convertir en un
désert, dans lequel subsiste comme unique objet (« das einzige
Obfektive ») ce néant insécable, où nous notis perdons, qui
nous assimile, tout comme fait la mort. Ce n'est que par la
ntgation de toute traduction, le retour à une contemplation
dtpourvue de tout dtsir, de tout instinct, que cette connais•
sance trouvera sa forme. •
Si avisés que l'on soit en droit de supposer les lecteurs de
la Nouvelle Revue Française je ne pense pas qu'il s'en trouve
un seul assez sagace pour avoir deviné que cet étonnant
passage - tiré d'un ouvrage illustré en deux volumes a trait à de la peinture, bien plus, à un peintre précis.
Cezanne et Hodler, introduction à la peinture contemporaine.
L'auteur, mort à la guerre, était un Allemand du Sud, professeur et écrivain, et, comme tel, exerçant une influence
considérable sur ses élèves « hommes et femmes •• nous
apprend le critique sensé de ce critique, qui continue ainsi :
•Ceton de spéculation enthousiaste, ces plaidoyers à l'aide
d'une terminologie philosophique gonflée, cette ébriété

l

805

cérébrale, cette faculté de ramener les choses sensibles
à des notions abstraites et de s'exciter par la dialectique,
nous paraissent symptômes d'autant plus graves qu'ils
le sont d'une forme de la pensée qui domine tout notre
temps, toute cette génération-ci... , Et plus loin : c Fritz
Burger était une tête non point claire, mais confuse,
- sa vision était adaptée à discerner les caractéristiques
d'un style bien plus que des düférences de qualité. Le
titre du livre est à lui seul un manque de tact.» - « Nous
sommes en Allemagne inondés d'ouvrages de ce genre. »
Le passage initial et ces commentaires sont tirés d'une publication d'art berlinoise Kunst und Kûnstler paraissant
depuis plus de trois lustres chez Cassierer à Berlin, dirigée
par Karl Scheffier, publiciste connu, auteur d'une quantité
d'ouvrages de valeur sur l'art, la vie, etc.
C'est dans le domaine des arts plastiques que les Allemands sont le moins doués. L'Allemand ne sait pas dessiner,
disait naguère ici même André Gide. Il s'y applique d'autant
plus, et je pense qu'il n'est point de pays où l'on ait peint,
bâti et sculpté autant qu'en Allemagne, durant la période
d'invraisemblable prospérité matérielle qui précéda le grand
désastre. Nécessairement, et plus nécessairement en Allemagne qu'ailleurs, ce genre d'activité excite la critique, fait
naître des théories, des controverses, et couler des flots
d'encre. En France, assez naturellement, la tradition s'oppose
aux courants novateurs; c'est de la lutte et de la balance des
deux que procède cet admirable - je ne dis pas progrès, mais avancement continu, qui fait qu'après tant de siècles
de production, c'est encore à la source française que vient
puiser le monde. Comme conséquence, le rôle de la critique
est relativement aisé, et les voix de son double chœur assez
nettement distribuées. Mais en Allemagne, depuis la renaissance, il n'y a plus de tradition (sinon d'importation française, et combien passionnants à étudier seraient les tours et

�8o6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

détours et les aflleurements de ces filons, jusqu'à nos jours),
En plus les Allemands ont la passion de l'érudition, la volonté
et l'amour de l'innovation, où les portait aussi, en architecture surtout, l'habitude d'un perpétuel renouvellement de
leur technique et de leur industrie. Quoi d'étonnant si dans
ces conditions, un éclectisme effréné a envahi la production
aussi bien que la critique? - Das deutsche « und ». Cézanne
et Hodler.
« Der psychologische Takt der Deutschen scheint mir durch
eine ganze Reihe von Fttllen in Frage gestellt... Was
ich nicht hôren mag, ist ein berftchtiges «und» die Deutschen
sagen : Goethe und Schiller. (Le tact psychologique des Allemands me paraît mis en question par toute une série de
cas... Ce que je ne puis supporter est un o und• fâcheusement
fameux. Les Allemands disent: Goethe et Schiller◄.)
On sait assez l'importance du marché que la peinture
française moderne avait en Allemagne; d'où le grand
nombre de toiles de nos maîtres impressionnistes tant
dans les musées de Berlin et d'autres villes, que chez
les collectionneurs de la capitale et de la province. Je ne
crois pas beaucoup m'avancer en disant que la peinture
française moderne est sans doute mieux et plus abondamment représentée dans la province allemande que dans
la française. Des amateurs de Mannheim, de Hambourg.
de Francfort, de Hagen en Westphalie, collectionnent les
Cézanne, les Lautrec, les Bonnard, etc. L'influence des grands
peintres de la première époque impressionniste a été dominante, et commence à se faire sentir dans les dix dernières
années du siècle passé. On s'est appliqué à comprendre ce
mouvement d'art, comme, du reste, en Allemagne, on n'a
cessé de s'appliquer à tout: on a voulu à toute force acquérir,
posséder de la culture - à la manière presque dont on
x Nietzsche: Le Crépuscule des Idoles.

NOTES

possède des choses palpables :et mesurables - culture
de dernière invention - culture la plus en vogue.
La tentative du musée de Hagen, assez généralement
connue, est de toutes les tentatives d'inoculation artificielle de culture, une des plus curieuses ◄•
A côté de cette peinture de premier ordre on achetait
d'ailleurs, et toujours en vertu du fameux «und», des peintres
locaux dont l'inexistence, pour parler poliment, plongerait
dans la perplexité le visiteur non averti de ces collections.
Je ne dis pas qu'en France aussi la mauvaise peinture
ne voisine pas souvent, hélas, avec la bonne, mais je doute si
le public, qui chez nous s'éprenait des Degas ou des Renoir,
aurait acheté d'un même élan des Roybet et des Detaille.
Il y a là, chez !'Allemand, une sorte d'absence de sens, pourrait-on dire en prenant le mot dans ses acceptions les plus
diverses : le sens, c'est-à-dire la direction, tant extérieure
qu'intérieure, la sensibilité des nerfs et des organes sensoriels, la réaction spontanée de l'individu affectif, nerfs et
cœur; le sens, c'est-à-dire encore le bon sens, expression
essentiellement française pour désigner la saine et complète
raison, qui depuis le temps de Montaigne est chez nous la
marque des meilleurs esprits. C'est à cela qu'il faut toujours
en revenir avec les Allemands : le défaut de sensibilité spontanée, c'est ce qui les explique le mieux. Ils ne réagissent par

x. Le Folkzangmuseum, collection particulière que son propriétaire, M. K. E. Osthans a transformée en un musée public,
logé dans un bâtiment d1i à l'architecte belge Henry van de Velde.
Il y alàdel'art asiatique,dela sculpturenègre,desCorot,des Cézanne, des Van Gogh, des Gaugùin, des Renoir, des Matisse,
des Maillol, des Manet, des Lautrec et des Seurat. Des miniatures
gothiques,des bois et des bronzes de l'époqueromane,des animaux
égyptiens. Tout cela dans un pays d'intense industrie, de population aux sept huitièmes ouvrière, et qui a moins de traditions
d'art que par exemple notre bassin de Lens, ou, en Belgique, le
pays de Charleroi.

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réflexe en aucun domaine. Il faut que cela traverse d'abord
le cerveau, et t'est pourquoi tout leur peut être expliqué, de ce qui se laisse expliquer, bien entendu. - Or, comme on
explique aussi bien et encore mieux la mauvaise peinture
que la bonne, mais que la bonne s'explique aussi, et la littéraire, le néo-impressionnisme au même titre que le cubisme,
une série de ces und finit par se comprendre, tout au moins
par se concevoir.
On distingue dans la critique allemande deux grands
courants: l'un, auquel ressortit la citation par où débute ma
note d'aujourd'hui, est dans la ligne de l'Allemand d'autrefois : livresque, métaphysique, idéaliste, étranger à la vie.
C'est celui de la critique esthétisante et théorique. Si ses
productions nous paraissent bizarres parfoisj usqu'au comique,
cette critique est pourtant moins antipathique que l'autre,
que j'appellerais volontiers la critique désinvolte, celle qui
opère avec des expressions techniques, en se servant du
jargon d'atelier et des marchands de tableaux, et dont MeierGraefe, que l'on n'a que trop connu à Paris autrefois, reste
le représentant le plus typique; si typique qu'il y aura lieu de
revenir un peu plus longuement tout à l'heure sur son cas.
La critique esthétisante pousse l'abstraction jusqu'à faire
une théorie de la beauté ornementale du paysage, avec graphiques, schémas géométriques, etc. 1
L'échantillon cité plus haut n'a rien d'exceptionnel. Je
crois qu'on y pourrait puiser une foule d'indices intéressants sur la constitution de la cérébralité allemande. Pe~dant la guerre il a paru un livre de cet ordre, plein d'idées,
une étude étrange, excitant la pensée, théorie ingénieuse du
phénomène qu'est l'art gothique: de, Gothik Formp,obleme,
par Wilhelm Worringer. Il fait suite à un petit traité d'esthétique qui a pour titre Abst,aktion und Einf-ahlung («Abstrac1.

Hugo Marcus : Die ornamentale Schanheit de~ Landschaft.

NOTES

809

tion et intuition »). Je ne signale celui-ci que parce que, en
dépit d'une abstraction à la troisième puissance, si j'ose dire,
il en était au bout de deux ans, à sa quatrième réédition.
Nous nous défaisons difficilement de l'idée qu'un effort
cérébral relativement désintéressé ne comporte pas, malgré
tout, quelque noblesse. Le livre même de Worringer nous
fournit la clef de cette tendance profonde qui pousse l'esprit
allemand vers les pacages infertiles où il tourne en rond avec
tant d'efforts. « Wie ein Thie, au/ dûr,e, Heide von einem
bôsen Geist im Kreis he,umgefûhrt.» (a Comme un animal sur
la lande aride, tourne en cercle, agité d'un malin esprit »)1 •
Cette difficulté qu'éprouvent leurs sens à entrer en scène,
cette incapacité de se saisir d'un phénomène autrement que
par le cerveau, est une disposition qui peut donner des résultats pathétiques aussi souvent qu'incongrus.
Meier-Graefe est peut-être, de tous ceux qui ont écrit sur
les questions d'art, celui qui, en Allemagne, a eu le plus d'influence, qui a fait le plus d'adeptes. Il fut il y a vingt ans,
l'un des principaux coryphées du mouvement d'innovation
dans les arts appliqués (Kunstgewe,be), le propagandiste
de l'impressionnisme et de la peinture française, vivant
d'ailleurs beaucoup à Paris où il tenait boutique d'objets
d'art et de tableaux. Lié avec nombre d'artistes, MeierGraefe édita le grand album de Germinal, dédié à Zola.
On lui doit un ouvrage important en trois volumes sur le
développement de l'art depuis le romantisme, histoire presque uniquementdeladernière grande période de la peinture
française, de nombreux traités, un livre sur Velasquez, un
voyage en Espagne, un ouvrage sur le Greco, etc. Il garde
dans tous ces ouvrages une grande facilité de plume, un tour
souple et quelque peu vulgaire, des procédés sommaires et
désinvoltes, mais il dispose aussi d'un choix très étendu de
1.

Faust I.

�..
8ro

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

termes, de catégories, d'idées et de points de vue, dont il
change d'ailleu15 facilement. Ecrivain antipathique, malgré
d'exceptionnelles qualités d'intelligence et de tempérament,
on sentait chez lui une indiscrétion, une sorte d'impudence
latente, qui s'est fait jour depuis la guerre. Fin 1914 parut
dans le Journal de Francfort un feuilleton de son cru où il
évoque en quelques phrases hypocritement sentimentales
une soirée sur la terrasse de Saint-Germain, passée en compagnie d'un de nos grands artistes. Il parle de la grande époque
de la peinture qui s'arrête en France à la mort des derniers
grands maîtres de l'impressionnisme, et en vient à déclarer
que la France est indigne de son patrimoine d'art, qu'elle
ne sait plus ni apprécier ni administrer, et que l'Allemagne
est là pour heureusement se substituer à elle et recueillir
cet héritage l.
Il serait injuste, toutefois, de ne pas citer ici Karl Scheffler,
le seul critique d'art allemand qui semble avoir échappé tant
â. l'esprit de stérile abstraction qu'à la folie novatrice. Tout
aussi éloigné à la fois du jargon prétentieux des connaisseurs, qui appliquent à tort et à travers des termes de rapin,
que de ce langage philosophique qui n'arrive pas à rejoindre
la vie, il doit sa valeur non tant peut~tre_à quelque intuition
géniale, qu'à des qualités de caractère bien exceptionnelles
dans le milieu berlinois : probité intellectuelle, émotivité
profondément sincère, ardeur d'âme et parfaite pureté
d'intention, voilà ce qui, joint à une solide et sérieuse intelligence, à un jugement élevé, fait de Karl Scheffler un authentique critique, quelqu'un qui délimite et précise les catégories,
amène le public à classer les valeurs et à considérer surtout
la qualité. Le sens artistique est chose qui ne s'enseigne pas
et ne s'apprend guère.« Wenn ihr's nicht /ùhlt, ihf' werdefs
1. • Die schmachtigen Kerlchen in rothen Hosm • (ces chétifs
petits bonshommes en culottes rouges), dit-il en parlant des

Français.

NOTES

8u

nicht erfagen. »«Ce que vous ne sentez pas naturellement, le
pourchas ne vous le donnera pas.-l Mais le goût d'une société
néanmoins est susceptible d'éducation, ce qui ne va jamais
sans quelque retentissement sur les mœurs.
_Scheffler, bien avant la guerre, regardait avec un pessimisme profond l'état en apparence si brillant de son pays,
et a osé en des paroles mesurées, du temps de sa toute-puissance, dire de cinglantes vérités à Guillaume II, ce saboteur
de culture.
ALAIN DESPORTES

**•

LE SOCIALISME IMPÉRIALISTE DANS L'ALLE~GNE CONTEMPORAINE, par Charles A ndler (Collection de l'Action Nationale).
Ce dossier d'une polémique avec Jaurès remet sous les
yeux du public des documents désormais historiques. On se
souvient qu'en novembre 19rz, Charles Andler avait publié
dans l'Action Nationale une étude approfondie du socialisme
impérialiste dans l'Allemagne contemporaine. II y dénonçait
les tendances de l'aile droite du parti socialiste allemand.
Gerhard . Hildebrand, Atlanticus appuyé sur Kautsky,
Max Sch1ppel, Ludwig Quessel, Sudekum et l' Autrichien
Karl Leuthner réclamaient une politique coloniale supposant l'appui socialiste donné à la. diplomatie pangermaniste
et au militarisme allemand. Hétérodoxie au sein de la
Socialdémocratie, soit. Mais celle-ci n'avait acquis d'écrasantes majorités électorales qu'en allant au-devant des
appétits germaniques. Gardant, par une imposture devenue
éclatante en 1914, la façade internationale au-dedans, elle
s'était faite nationale, de plus en plus étroitement. Au

1

'I

x. Faus, I.

•

�812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

congrès d'léna il avait échappé à Bebel : , Le mot d'ordre
n'est pas de désarmer, mais d'augmenter les armements. •
Cet esprit -faut-il dire nouveau 1- du socialisme allemand, Charles Andler nous le révéla en 1912. Sans se croire
héroïque. Sans chercher le bruit.
Simplement il accomplissait un double devoir : devoud'historien qui a jeté un nouveau coup de sonde dans des
parages explorés par lui depuis vingt ans ; devoir de socialiste dont l'attachement à un idéal humain restera exemplaire.
Mais tandis qu'Andler épiait dans les livres et dans la
vie l'évolution sociale, que de toute son âme et de toute sa
conscience il recherchait la vérité, d'autres intellectuels
du parti restaient politiciens, tacticiens purs. Ignorant les
taits qui les eussent tirés d'un optimisme béat, ils se prétendaient assurés de mener un mouvement international et
unifié. Rêvant généreusement de souder les églises nation.ales, ils repoussaient la probe information qui démentait
leur rêve. Même Jaurès fut victime de l'illusion ; il voulut
l'être. Mal entouré, circonvenu et trop fail:&gt;le un jour pour
regarder les choses en face, il se laissa aller à reprocher à son
ancien camarade de travailler • pour l'Europe bourgeoise
et réactionnaire •· Et à sa suite un • troupeau de buffles •
piétina l'apôtre de la vérité, au printemps de 1913, alors que
l'on discutait la loi de trois ans.
La justification d'Andler est venue - combien vite 1 et la réparation. Jean Richard-Bloch, Charles Albert, les
plus purs, les meilleurs ont compris et témoigné. Jaurès
aussi fût venu à résipiscence, dit Andler dans une émouvante introduction.
Ainsi se clôt pour l'auteur un débat dont il sort grandi.
Et les pièces qu'il rassemble éclaireront l'histoire d'hier.
Elles serviront en outre d'introduction à la vie de demain.
Un merveilleux remueur d'idées nous initie dans ce livre,

NOTES

comme dans sa collection du Pangermanisme l et dans ses
récents articles de l'Action Nationale, aux détours d'une
politique sociale restée agissante. Lui seul peut-être connaît
l'ensemble des faits, lui seul les domine. Il est vraiment audessus de la mêlée pour l'avoir traversée en y laissant un
sang généreux, pour l'avoir dominée d'une intelligence
souveraine. C'est sur cette intelligence qu'il faut insister ;
alors que la cervelle s'oblitère chez des maniaques dangereux, un homme a su allier à la ferveur de l'action la
probité de l'étude, à l'enthousiasme la conscience, à la chaleur la lucidité. Seuls des esprits ainsi libres doivent nous
guider dans l'élaboration d'une nouvelle civilisation intellectuelle et sociale. Avec des maîtres comme Andler, des
annonciateurs comme Albert Thierry2, des chercheurs
comme Pierre Hamp, la France y peut apporter une assez
belle inspiration.
FÉLIX BERTAUX

DES LIVRES FRANÇAIS POUR L'ALSACE.
Chacun de nos lecteurs possède quelques livres qui font
dou?le emploi dans sa bibliothèque, ou qui ne lui servent plus,
ou sunplement dont il peut se passer. Qu'il les réunisse aussitôt_ en paquet et qu'il les adresse, soit par la poste, soit par
colis postal, à la Société du Livre français, 2, rue Gailer, à
Strasbourg.
On sait avec quelle passion les Allemands se sont appliqués à extirper d'Alsace la langue française, quels obstacles
ils ont opposés aux cours, aux représentations dramatiques,
à toutes les occasions que l'ingéniosité alsacienne s'obstit. Édition Conard.
2.

Les Conditions de la Paix (Ollendodl) .

�814

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nait à susciter pour faire entendre à la population la langue
de France. On sait que, pendant la guerre, sous peine de
prison, il a été interdit de parler français dans la rue et dans
tout lieu public, et que d'innombrables condamnations ont
été prononcées de ce fait. Ces violences ont exaspéré l'Alsace,
mais elles ne sont pas, hélas, restées sans effet. Il importe
de donner à ceux qui ont été systématiquement empêchés
de lire ou d'entendre du français, l'occasion de reprendre, Je
plus vite possible, contact avec notre langue. La Société
du Livre français s'efforce de créer partout des bibliothèques
populaires. Les volumes de vulgarisation y trouvent leur
emploi aussi bien que les ouvrages d'un caractère plus
littéraire ou scientifique, réservés particulièrement au
personnel enseignant. Il est inadmissible que les hommes et
les femmes de cœur qui se dépensent avec un zèle inlassable
dans des réunions et des cours du soir ne soient pas activement soutenus par tous ceux qui peuvent, si facilement, leur
apporter une aide et une preuve de sympathie.

815

NOTES

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
I. -

LITTÉRATURE.

GABRJXLE D'ANNUNZIO :

Terre vierg,

La Renaissance du Livre.
El&lt;ILE BERGERAT :

T,ente-si:r conus de

toides les c01deurs ; Fasquelle.
CA111 : Le fils des T,ois Mousqunai,es
L'Edition française illustrée.
CONAN DOYLE: La Nouvelle Rlvdlali&lt;m ;
Payot.
HENRI DuvERNOIS: La bonne lnforlune;
Flammarion.
l!IIUSO!f : Ho"'mes ,,présenlatifs, trad.
Jeao Izoulet et Firmin Roz ; Crès.
A&gt;mat Grna: : Le Voyage d'Uriffl
Emile-Paul.
CHARLES-HENRY HIRSCH : Le Cra,;,u'""" ; Flammarion.
)!AUJlJCE LEVEL : Mado ou la Gue,r, Il
Pa,is ; Flammarion.
l'RINCE Dit LIGNE : En ma,g, des rlve,ies
dv M""kluil de Sax,. Les Embarras
Ed. Champion.
LoNGUS: Daphnis t!l Clùol, trad. Amyot,
avec iUustrations de A. Hofer; Société
littéraire de France.
Daun1 DE MbiJKOWSKI : Le ,aman d•
Uc,,wd de Vinci. La Résumdi&lt;m des
Dieiu; Calmann-Lévy.
BaoN DE MA&gt;.'DRll : Glntalogû complète
d• la /a,,,ill, de lllussel ; Ed. Champion.

N ... : La chanson d'AsP,emont, chanson
de geste du ,w• siècle, publiée par
L. Brandin ; Ed. Champion.
N... : Gout;,, d'Ap,.is, poème comtois
du xm• siècle, publié par E. Faral
Ed. Champion.
EDMOND Plr.oN : Sous l'lgidt de la
Ma,.u, histcir• d'un, ,wièr, ; Bossard.
M. C. POINSOT : Le cœu, ail/; la Renais·
sance du Livre.
RAKuz : Les Signes parmi nous ; Crès.
PAUL RllBoux : Jose#e ; Flammarion.
MARQUIS Dit Roux : Pascal ,,. Poitou
et ks Poüevins dans les P,ovinci4les ;
Ed. Champion.
ALBERT S.uu.tN : Aux llanes du vase
nouvelle édition ; Crès.

II, -

HISTOIRE, RELIGION,

SCIENCES SOCIALES.
Otto BAUIIR : La marche au Socialis1"e

trad. F. Caussy; Librairie de l'Humanité.
PAUL GBNTIZON : La Rlvolulion all,mand, ; Payot.
ALFREDO N1c1tPORO : De l ,negaliU
parmi les hommes ; M. Giard et E. Brière.
A.·D. Stü&lt;TILLANGES : L Acti&lt;m sociale
et la vi• surnaturelle ; Editions de la
Revue des Jeunes.

LI! GÉRANT : GASTON GALLIMARD
FONîENAY·AUX· ROSES.

IMPRIMERIE

"LOUIS

BELLENAND.

�817

LA RÉOUVERTURE DU
VIEUX COLOMBIER
En octobre 1913, le VIEUX COLOMBIER se mettait au
travail.
On a d'abord souri de ses efforts... Nous avions nousmêmes le sentiment profond de notre insuffisance au
regard de la tâche à laquelle nous commencions de dévouer
notre vie. Mais nous travaillions, jour et nuit, sans relâche,
regardant devant nous notre idéal grandir. C'est à la
continuité de notre labeur, puis à sa qualité qu'on eut
à rendre justice.
La feneur, le dévouement, une certaine insouciance
des dangers à courir, avaient inspiré notre élan. Des
amitiés sérieuses, groupées autour de nous en nombre
grandissant, l'avaient affermi, soutenu. En mai 1914,
l'heureuse réalisation d'une comédie de Shakespeare,
la Nuit des Rois, fit entrer le VIEUX COLOMBIER dans la
notoriété.
***

Aodt 1914 disperse aux armées ou dans les services
dt guerre les jeunes hommes de notre maison. Tout
paraissait fini. C'est alors que commence à vivre, de sa
52

�818

LA RÉOUVERt'ORE DU VIEUX COlOMBIER

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et la souille, remettre aux mains du créateur, pour son
libre jeu, un instrument docile.

vraie vie spirituelle, l'idée du VIEUX COLOMBIER. Ce que
la violence, la séparation, le deuil ont détruit, la pensée
le reforme. Où qu'ils soient, en quelque condition qu'ils
se trouvent, les fondateurs, les collaborateurs, les amis
du VIEUX COLOMBIER pensent à cette petite maison
menacée. Ils éprouvent qu'un sentiment commun les
unit entre eux, et les relie à ce point du monde français.
Ils prennent conscience d'une chose qui existait, là. Une
chose plus belle peut-être et plus grande que nous n'avions
nous-mêmes su la voir. Et même après que nous eûmes
compris que la guerre serait longue, nous n'avons point
renoncé à préserver, nourrir, fortifier en nous la foi qui
nous montrait l'avenir et nous promettait une renaissance.

*

**
Aujourd'hui, cinq ans passés, nous n'avons rien d'autre
à dire.

*

**
En 1913, nous:disions :
Le théâtre est aux mains des cabotins et des marchands.
Tout ce qui le touche s'avilit. Le vrai poète s'y refuse.
Le vrai public s'en détourne. Une poignée de travailleurs
convaincus, que l'indignation arrache à leur solitude
d'écrivains et d'artistes, vont essayer de servir l'œuvre
d'art au théâtre. Ils n'ont pour doctrine que leur
conscience droite, leur désintéressement, le respect de la
beauté. Gardiens de la culture, ils veulent rendre la vie
aux chefs-d'œuvre des maîtres. Ouvriers de l'avenir,
ils veulent que toute œuvre vraiment neuve et sincère
trouve ses interprètes et son public. Ils veulent avant
tout, sur des fondations intactes, élever un théâtre
nouveau et, débarrassant la scène de ce qui l'opprime

819

1

l

t

A ceux qui, depuis cinq ans, nous demandent : que
ferez-vous après la guerre ? nous avons eu la fierté de
pouvoir répondre : nous continuerons ce que nous avions
commencé.
Nous avions fait déjà quelques preuves. Nous en avons
fait de nouvelles, d'octobre 1917 en avril 1919, aux
Etats-Unis, où le VIEUX COLOMBIER reçut mission de
représenter, pendant deux ans, le théâtre français.
Les mêmes hommes se réunissent au même lieu pour
reprendre un effort commun. Ils ont mûri. Ils ont
plus d'expérience et de raison. Non moins d'ardeur. Ils
ont subi des épreuves. Leur volonté n'a point fléchi, ni
tourné. Ils ne sont pas nés de la guerre. Mais elle a pesé de
tout son poids sur eux, d'un poids dont ils ne seront jamais
plus soulagés. Elle les a poussés, mais dans le sens où
librement ils s'étaient engagés. Elle a pour ainsi dire
accusé chaque trait de leur figure et de leur caractère.
Ils sont plus que jamais résolus à se donner tout entiers
à leur tâche, pour l'amour de ce qu'ils font, et pour la
grandeur du pays.

***
La situation du théâtre français est pire à la fin de 1919
qu'elle ne l'était en 1913-14. Partout c'est le désarroi

�820

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui succède au malaise, la rébellion au dégoût. D'entre
ceux-là mêmes qui trop longtemps furent les complices
d'une si profonde démoralisation, des voix s'élèvent pour
appeler un renouvellement. Nous souhaitons le succès
de ces volontés retrempées. Leurs œuvres témoigneront
de la vertu deSihommes nouveaux. Mais, si nous ne sommes
plus seuls à protester, on voudra peut-être se souvenir que
nous fûmes les premiers à combattre. On voudra peut-être
relire ce que nous écrivions il y a six ans. On saluera
peut-être avec confiance, à l'heure où il reprend vie, le
VIEUX COLOMBIER dont toute l'ambition est de compter,
dans ce grand changement du monde, comme une force
de résurrection.
JACQUES COPEAU

***
Le samedi 8 novembre, à 16 heures, H6tel des Sociétés
Savantes, 8, rue Danton, se tiendra la première RÉUNION
DES AMIS DU VIEUX COLOMBIER. M. Jacques Copeau 'Y
parlera de !'Avenir du Vieux Colombier. Tous les abonnés
et lecteurs de la Nouvelle Revue Française sont cordialement invités. Ils sont priés de donner une réponse, avant le
4 Novembre, au Secrétariat du Théâtre, 21, rue du VieuxColombier.

r

DONOGOO-TONKA
ou

LES MIRACLES DE LA SCIENCE
CONTE CINÉMATOGRAPHIQUi

NOTE
Les parties du texte encadrées seront pro,jetées sur l'écran.
Tout le reste devra s'exprimer par le feu des acteurs et les
ressources de la mise en scène.
Sauf indication particulière, dans le texte même, les scènes
devront se dérouler sur le rythme ordinaire des événements
de la vie. On se gardera surtout de cette précipitation uniforme et pénible que trop de gens semblent tenir pour une
des conventions essentielles de l'art cinématographique.
Lorsqu'il y aura quelque doute sur ce point - dans les scènes,
pa, exemple, où les seuls événements qui défilent sont les
pensées des personnages - il vaudra mieux pécher par un
excès de lenteur et par un soin trop scrupuleux à dégager
toutes les intentions et toutes les nuances.

PREMIÈRE

PARTIE

1
Bénin et Lamendin se rencontrent fortuitement sur le
pont de la Moselle
A Paris, dans le port de la Villette, le sommet du pont
de la Moselle, en plein ciel, avec son horloge.

�822

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Bénin et Lamendin, qui ont monté à la rencontre
l'un de l'autre, sans se voir, se trouvent nez à nez, tout
à coup.
Bénin fait cent démonstrations d'amitié. Lamendin
y répond ; mais son maintien demeure languissant et
presque lugubre.
Qu'ils auraient de choses à se dire ! Lamendin ne se
félicite pas de sa santé, tant morale que physique. Il a
maigri. Il désigne sa redingote trop large, le devant de
son gilet comme un raisin vidé, la ceinture de son pantalon.
Bénin constate et s'apitoie.

2

DONOGOO-TONKA

«l'âme ne va plus•· Bénin le presse de questions. Lamendin

fait des gestes découragés, et avoue qu'il était venu sur
le pont de la Moselle avec quelque dessein de se jeter à
l'eau. Bénin s'émeut, s'étonne, s'indigne. Voilà qui ne
peut durer 1 Bénin vide coup sur coup deux verres de
vin blanc. Il cogne la table du poing. Son amitié s'irrite.
Il se croise les bras. Il hoche la tête. Lamendin affaissé
semble demander pardon.
Mais la face de Bénin s'éclaire. Il se fouille, prend son
portefeuille, qui est énorme, y tâtonne longuement t:t
finit par en extraire un carton qu'il secoue sous le nez de
son camarade.
LE PROFESSEUR MIGUEL RUFISQUE
Commandeur du Christ de Portugal
DIRECTEUR DB L'

INSTITUT DE PSYCHOTHÉRAPIE
BIOMÉTRIQUE

Une chopine de vin blanc
au Cabaret de !'Ambassade
On voit les silhouettes de Bénin et de Lamendin descendre les degrés du pont de la Moselle à contre-jour sur
un ciel fin de Paris. La pensée de Bénin se dirige vers le
cabaret del' Ambassade, et son doigt l'indique.
Ils arrivent sur le quai, passent entre le bassin et les
docks, contournent des bâtiments. Ils sont devant
l' Ambassade.
Ils entrent, s'assoient. Bénin commande une chopine
de vin blanc. Lamendin paraît accablé. Il explique que

zh.à6h.
Lundi, Mercredi, Vendredi

II 7, r. de Londres.

D'une autre poche, il tire un autre portefeuille non
moins bourré, et du portefeuille un prospectus double.
Sur la première page, on lit :

AVANT DE VOUS SUICIDER ...

ne manquez pas
de tourner cette page

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

puis, le prospectus ouvert :
LE PROFESSEUR MIGUEL RUFISQUE
117,

Rue àe Lonàf'es,

117

SPÉCIALISTE D

SUICIDE
vous donnera e n 7 jours

un amour violent de la vie

1

Sous le nez de Lamendin, Bénin agite Je prospectus,
comme un mouchoir imbibé d'une essence ravigotante.
Lamendin respire d'un souffle plus court ; mais il y a
une trace de sourire autour de sa bouche.
Bénin entreprend l'éloge du Professeur Rufisque et
engage Lamendin à l'aller consulter au plus tôt.
Ce que Lamendin consent à promettre.

3

Lamendin chez le Professeur
Command. Miguel Rufisque
Debout sur le trottoir de la rue de Londres, Lamendin
considère la façade de l'Institut de Psychothérapie biométrique, qu'annonce une large inscription.
C'est un hôtel d'une architecture nourrie, avec un
soupçon d'emphase. Des voitures attendent, rangées.
Lamendin pénètre dans le vestibule. Un portier cha-

...

825

marré l'accueille, s'enquiert de ce qu'il désire, le mène à
un ascenseur.
L'ascenseur, cubique, tout en glaces biseautées, semble
un énorme coffre à bijoux.
Deux étages de montée. Un autre vestibule. Un valet
en bas blancs. Lamendin s'adresse à lui. Le valet prend des
airs importants, lève les bras. Il sera très difficile de voir
le Professeur en personne. Le Professeur est accablé de
clientèle et ne reçoit que sur rendez-vous. Pour appuyer
son dire, le valet ouvre la porte d'un vaste salon d'attente.
On aperçoit toute une perspective de clients, assis, debout,
accroupis, accotés au mur, couplés dos à dos, bref, dans
l'arrangement le plus varié, mais témoignant chacun
par sa posture, sa mine ou sa mise, d'un mauvais équilibre des facultés de l'esprit.
Lamendin s'approche de la porte. Il y a je ne sais quoi
de fasciné dans son regard et peu de liberté dans sa marche.
Il est sur le seuil; il s'appuie au chambranle; il penche
la tête vers le dedans du salon.
C'est le contenu de son regard qui s'étale sur l'écra.Il :
tout un vaste salon, sans autres meubles qu'un guéridon
et des sièges, mais gonflé et craquant de délire.
L'absurdité, suée par tant de cervelles, devient palpable. On commence à distinguer une sorte de vapeur
très subtile qui se dégage des corps humains et charge
l'air peu à peu. Une femme surtout, assise sur un pouf au
milieu de la pièce, et vêtue à la façon des vieilles joueuses
de Monte-Carlo, fait l'office d'une puissante fumerolle.
Les objets eux-mêmes en sont déformés. Les pieds du
guéridon se tordent et la tablette s'incurve. Les murs
reculent, et l'on croirait qu'ils vont se mettre à tourner.

�826

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Maintenant c'est le visage de Lamendin qui se projette.
Il exprime d'abord un étonnement fixe et résigné;
puis de la gêne, une oppression ;
puis une sorte d'épouvante souriante ;
puis un consentement mystérieux qui fait se ramollir
la bouche et luire assez stupidement les prunelles ;
puis une ivresse sans regard.
Mais le valet le touche à l'épaule.
Lamendin se retourne d'une pièce, se réveille, tâte
ses poches, enfin tire une carte.

H. P. BÉNIN
recommande très exceptionnellement
son vieil et cher ami Lamendin à la
savante attention du Prof. Gamm.
Miguel Rufisque.
4, 'l'ue des Saules.

Le valet examine la carte, hoche la tête, puis disparaît
par une petite porte. Lamendin retourne à la contemplation du salon d'attente.
Le valet revient et fait un signe discret. Lamendin le
suit. Un étroit couloir ; puis le cabinet du Professeur.
C'est une salle large et haute, emplie d'objets singuliers:
appareils à cadrans gradués ; cylindres enregistreurs de
toutes tailles; batteries de tubes reliés entre eux par des
tortillons de fil ; grands disques de verre, avec un secteur
d'argent et un secteur d'or ; sortes de bascules ; bobines
d'induction.

DONOGOO-TONKA

Spécialement, un large fauteuil sur plate-forme, avec
un serre-tête en cuivre, des appuie-mains en cuivre et des

pédales du même métal.
Du siège, du dossier, des bras, des pédales, du serre-tête,
partent des fils ou des tubulures souples qui aboutissent
aux divers appareils enregistreurs.
Un grand tableau noir sur chevalet est placé non loin
du fauteuil. Un petit groom nègre, vêtu de rouge, se tient
à la gauche du tableau, ayant en main une éponge humide
et une sébille pleine de morceaux de craie.
A droite, contre la muraille, un vaste meuble, composé
de centaines de petits tiroirs numérotés.
Le Prof. Miguel Rufisque, en habit, le cou chargé d'une
cravate de commandeur et d'une croix aux scintillements
compliqués, accueille aimablement Lamendin et lui fait
quelques questions.
Ensuite il l'invite à s'asseoir sur le fauteuil. Lamendin
obéit, mais trahit quelque inquiétude. Tandis qu'il
s'assure que tout est bien en place, le Professeur laisse
tomber cinq ou six phrases, touchant ses principes et sa
méthode.
Il corrige la position des bras et des pieds du patient ;
ajuste le serre-tête.

« Fermez les yeux. Pensez
fortement. Et ne vous occupez pas de moi. »
Lamendin ferme les yeux, ramasse les traits de son

�828

DONOGOO-TONKA
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

visage. Alors, peu à peu, l'on voit s'ébranler, s'agiter
les aiguilles des divers cadrans. Elles oscillent, tressaillent
tardent plus ou moins à se fixer. Le Professeur les observe'
puis, sans les perdre du regard, commence au tableau d;
vertigineux calculs d'équations. Il va si vite que le tableau
s'emplit en un moment ; mais le groom est là, qui efface
non moins vite ; et, quand un morceau de craie, dans la
main du Professeur, casse, il en glisse prestement un autre.
Parfois Lamendin pousse un gros soupir. Aussitôt les
aiguilles ont une secousse et plongent vers cette région
du cadran qui se dénomme dans les baromètres : Grande
pluie. Tempête. Enfin le Professeur Commandeur reprend
haleine et, au milieu du tableau, écrit en gros caractères :

(

4

L'ordonnance du Professeur
Command. Miguel Rufisque
Lamendin sur le trottoir, décachète son enveloppe et
en extrait une ordonnance.

INSTITUT DE PSYCHOTHÉRAPIE
BIOMÉTRIQUE
CABINET

DU
PROF. MIGUEL RUFISQUE

par excès
Il invite Lamendin à ouvrir les yeux, lui montre le
résultat, que Lamendin contemple assez sottement ; puis
se dirige vers le meuble aux tiroirs, et du tiroir 337 tire
une enveloppe cachetée qu'il remet à son visiteur.
Ils se font des politesses. Lamendin quitte le cabinet,
tenant l'enveloppe.

]'ordonne:
Vous trouver aujourd'hui même
carrefour de Buci, à I7 h. IS, Observer
attentivement, à partir 'de cette minute,
les voitures de place qui pénètreront
dans le carrefour, venant de la rue
Mazarine.
Compter seize voitures occupées (les
vides restant hors compte).
Quand la dix-septième paraîtra,
vous y précipiter; vous y installer

�(
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par tous les moyens ; mais autant
que possible avec courtoisie et sans
violence.
Exprimer à l'occupant, ou au ·
principal occupant, que ses protestations sont inutiles ; qu'il sera accompagné malgré lui; mais qu'il n'a
d'ailleurs rien à redouter de vous.
Quand il se sera calmé, lui signifier que vous vous remettez sans
réserve entre ses mains ; que vous le
suppliez, que vous lui enjoignez
même de disposer de votre personne
et de votre vie à n'importe quelle fin
et entièrement comme il lui plaira.
Lui faire comprendre que le plus
simple, pour lui, est d'en passer par
là.
Insister d'une manière croissante,
et jusqu'à satis/action.
Prof. Corn. MIGUEL RUFISQUE.

Le texte de l'ordonnance est projeté phrase par phrase,
et nous en pouvons suivre l'effet sur le visage de
Lamendin.

DONOGOO-TONKA

5
Carrefour de Buci
Lamendin, sur le refuge du carrefour, consulte sa
montre et guette les voitures. Il compte sur ses doigts.
Soudain il boutonne sa redingote et se précipite.
La dix-septième voiture est un vieux fiacre découvert,
que traîne une rosse de couleur crème. Un sexagénaire
l'occupe. Il porte une redingote, des lunettes, un chapeau
de paille noire, une Légion d'honneur en papillon. Une
serviette est posée près de lui. Il lit un périodique.
Lamendin bondit dans le fiacre, tout en saluant avec
politesse.
Le fiacre oscille largement. Le cocher jette un coup
d'œil par-dessus son épaule, puis retourne à ses pensées.
Le sexagénaire sursaute, enlève ses lunettes, les brandit.
Lamendin le supplie de n'avoir aucune crainte, met la
main sur son cœur, tombe à genoux.
Le sexagénaire crie : « Cocher I cocher 1 » mais d'une
voix sans doute fort grêle, car le cocher, qui tout justement se mouche du revers de la main, paraît ne rien
entendre.
La voiture continue à rouler vers l'Odéon. On voit
gesticuler les deux hommes en redingote. Le cocher reste
calme.

Les gestes s'apaisent. Les deux hommes, assis maintenant l'un en face de l'autre, s'essuient le front.

�832

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
DONOGOO-TONKA

Le fiacre s'a.J.Tête devant une maison ancienne de la
rue de !'Estrapade. Les deux hommes descendent.
Le sexagénaire tente de se débarrasser de son corn pagnon. Mais Lamendin s'obstine. L'autre lève les bras
au ciel, pénètre dans l'immeuble. Lamendin marche sur
ses talons.

6

Le cabinet de M. le Trouhadec, Professeur de Géographie au Collège de France
M. le Trouhadec, suivi de Lamendin, ouvre la porte
de son cabinet. Une vaste pièce, de la vieille façon.
Plusieurs tables. Des bibliothèques. Des fichiers. Des cartes.
M. le Trouhadec s'assi'ed d'un air accablé.
Lamendin reprend son discours. Il ne demande qu'une
chose : que M. le Trouhadec veuille bien disposer de lui,
corps et âme. Il le demande avec respect, mais aussi avec
beaucoup de force, et ne saurait s'accommoder d'un refus.
M. le Trouhadec hausse les épaules. Il apparaît qu'il
tient son hôte pour un fou, inoffensif peut-être, mais très
importun.
Puis il s'enfonce dans ses pensées.
Lamendin se tait, regarde autour de lui. Il s'avise de
la nature spéciale des choses qui sont là. Afin de se donner
une contenance, il s'approche d'une carte, et prononct"
quelques mots aimables pour la géographie en général.

833

M. le Trouhadec lève la tête, fait une sorte de ricanement,
puis se plante devant Lamendin en croisant les bras :

« Etes-vous capable d 'écrire

des articles de polémique
dans une rev11e spéciale de
géographie ? »
Lamendin, plein de confusion, s'en déclare incapable ;
mais ajoute à cet aveu des paroles tellement aimables
pour la géographie en général et l'expression de sentiments
si distingués pour les géographes, que ·M. le Trouhadec
en est visiblement touché, et commence à considérer
Lamendin d'un autre œil.
Un silence. M. le Trouhadec se promène de long en large,
les mains derrière le dos.
Il s'arrête, devient confidentiel :

« Je n'ai qu'une ambition:
être nommé membre de
l'Institut à l'élection de l'hiver prochain. Mes rivaux,
hélas ! font bonne garde,
Vous allez voir ce qu'on impnme. »
53

�834

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il cherche parmi les papiers qui couvrent sa table
de travail et tend à Lamendin une coupure de journal.
SOUS LA COUPOLE
M. le Trouhadec se porte candidat
à la succession du regretté F. Van

Schooneert. Il aurait quelques chances
d'être élu, vu son âge, si les académiciens n'avaient bonne mémoire, et ne
se rappelaient la ridicule histoire de

Donogoo-Tonka.
Dans sa volumineuse Géographie
de l'Amérique du Sud, parue il y a dix
ans, et qui est son ouvrage capital,
M. le Trouhadec donne d'abondants
renseignements sur la ville de DonogooTonka, ainsi que sur la région aurifère
dont elle forme le centre.
Le seul malheur est que la ville de
Donogoo-Tonka n'a jamais existé.
M. le Trouhadec a été la dupe de
quelque récit fantaisiste d'aventurier,
ou d'une invention d'humoriste.
La jobardise n'est pas encore un titre
pour l'Institut.

Lamendin prend une mine de circonstance. M. le Trouhadec s'approche d'une carte de l'Amérique du Sud,
pendue au mur, désigne la région du Tapajoz qu'il
tapote rageusement. Puis il va à une bibliothèque, saisit le
Tome III de son ouvrage capital, l'ouvre vers le milieu,

DONOGOO-TONKA

et le fourre sous le nez de Lamendin avec toutes les
marques d'un dépit qui ne se contient plus.
Lamendin interroge du regard M. le Trouhadec. Le visage
du savant confesse sans ambiguïté que Donogoo-Tonka
n'existe nulle part ailleurs que dans le Tome III de
l'ouvrage capital.
Lamendin ne peut que hocher la tête.
Les deux hommes restent silencieux, méditatifs.
Lamendin questionne timidement :

« Dans combien de temps,

l'élection ?
- Six mois, à peu près. »
Lamendin réfléchit.
Puis:

« J'ai bien une idée.

- Parlez!
- Je pourrais, d'ici là, essayer de fonder la ville de
Donogoo-Tonka, puisque je
crois comprendre qu'elle
n'existe pas encore. »
M. le Trouhadec et Lamendin se regardent longuement.
FIN DE LA PREMIÈRE PAR-rIE

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

« En somme, monsieur le

DEUXIÈME PARTIE
1
Lamendin à la recherche
d'une ·c ommandite de vingtcinq millions
Lamendin, fort correctement vêtu, une sertjette sous
le bras, le teint déjà plus frais, arpente une rue du quartier
de la Bourse.
Il s'arrête devant une banque, envisage la façade,
parcourt de l'œil les inscriptions ; puis entre d'un pas
assuré.
Un petit vestibule. Une salle publique avec des guichets.
Lamendil\ se renseigne auprès d'un garçon galonné. Le
garçon consulte l'horloge, fait un signe affirmatif et
indique le bureau directorial.
Lamendin se heurte à un groom. Brève attente entre
deux portes. Lamendin est introduit.
Le directeur est un homme obèse, barbu, fleuri. Il
désigne un siège.
Echange de propos préalables. Quelques gestes vagues
et polis du directeur.
Puis:

Directeur, l'affaire se présente ainsi : j'ai besoin de
vingt-cinq millions pour
donner à la ville de Donogoo-Tonka toute ]'ex~ension
qu'elle mérite et qu'elle n'a
pas reçue jusqu'ici; et pour
mettre en valeur la merveilleuse région aurifère dont
elle forme le centre. »
Le J.irecteur paraît décontenancé, une minute, tant
par l'énormité de la prétention que par l'aplomb de
Lamendin.
Puis il réclame des clartés sur l'affaire. Lamendin se
dépense, prodigue les gestes, trace des figures daps le
vide.
L'autre écoute d'un air ambigu qui tourne peu à peu
au sourire.
Mais Lamendin, le sourcil froncé, la lèvre victorieuse,
frappe sur sa serviette et l'ouvre.

« Vous allez voir, mon-

sieur le Directeur, ce que
pensait, il y a dix ans déjà,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Donogoo-Tonka et de sa
région, le grand savant, l'illustre professeur au Collège
de France, dont le génie honore à la fois notre pays et
l'humanité, j'ai nommé
Yves le Trouhadec ... »
Il exhibe le Tome III, ouvert à la page inoubliable, et
le tend au directeur.
L'autre lit, non sans quelque nuance de respect, semble
même un peu ébranlé, mais expose avec beaucoup de
courtoisie qli « en ce moment c'est impossible... la banque
déjà très surchargée... gros engagements... évidemment
très regrettable... affaire à étudier... j'en prends note...
laissez-moi votre adresse... on verra plus tard. »
Lamendin se retire.
Il est de nouveau dans la rue. Quelques pas. Une autre
banque. Il y pénètre.
La scène précédente se reproduit, avec de légères
variant~ et plus de précipitation dans les événements.
Lamendin recommence le coup de la serviette. Même
résultat.
De nouveau, la rue. Une troisième banque. Même scène,
encore plus rapide.
Ainsi jusqu'à une septième banque, avec une accélération régulière du rythme des événements, de telle sorte
que la septième scène se déroule comme une vision de
noyé.

DONOGOO-TONKA

2

Mélancolie au café Biard
Lamendin épuisé, s'affaisse dans le coin d'un petit
bar Biard. Il commande un café.
Son visage exprime d'abord une complète prostration ;
puis le dégoût, l'amertume ;
puis une sorte d'ironie ;
puis quelque chose comme : « Ça aurait pu marcher
encore plus mal » ;
puis quelque chose comme : « Leur ai-je envoyé ça !
Etait-ce tapé, mon boniment ! »
puis : &lt;&lt; Au fond, ces gens-là sont des andouilles. Si j'y
mettais le prix, je finirais par les avoir. »
puis une envie de recommencer la partie dans quelque
temps;
puis la volonté de recommencer tout de suite.
Il vide sa tasse, paie, s'en va.

3
Un homme sérieux
Une rue étroite, dans _le même quartier. U!ie petite
banque, de maigre apparence. Lamendin y pénètre.

�lA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

l
1

Les événements se développent à peu près dans l'ordre
habituel, mais sans aucune précipitation.
Une différence est que tout ici, depuis la casquette du
garçon jusqu'à la jaquette du directeur, trahit l'incertitude des bilans et les crampes du coffre-fort.
Lamendin s'assoit, se présente, expose, disserte.
Le directeur écoute avec beaucoup de patience, et
sans mouvements de physionomie.
Au point convenable, Lamendin frappe sur sa serviette
et exhibe le Tome III.
Le directeur le laisse finir ; puis, sur un ton d'une
grande douceur

je ne
crois pas un mot de tout ça.
Mais comme vous m'avez
l'air d'une fine crapule et
que j'ai besoin de gagner un
million sous peu de jours,
nous allons tâcher de nous
entendre.»

DONOGOO-TONRA

4
M. le Trouhadec, dans son cabinet de travail. Il est
soucieux. Il remue des papiers, relit rapidement un
billet, une coupure de revue, hoche la tête.
Il se lève, essaie quelques pas; mais irrésistiblement la
carte d'Amérique le tire à elle. Son regard s'attache à la
région du Tapajoz. C'est un regard fixe, ardent et coléreux.
Alors, de ce point de la carte, s'élève tout doucement
une petite fumée, comme au foyer d'une forte loupe.
Mais on frappe. Une vieille servante tend une lettre.

« Naturellement,

Quelques mines effar&lt;;&gt;Uchées de Lamendin. Puis un
bon sourire de part et d'autre. Puis une cordiale poignée
de mains.
Ils échangent des propos de u base », se fixent un très
prochain rendez-vous, et se séparent, non sans effusions.

Mon cher Maître,
Vous voudrez bien me pardonner
de vous avofr laissé quelque temps
sans nouvelles de moi. Mais ie ne
suis point demeuré inactif, comme
vous allez le voir.
Vous m'obligeriez infiniment en
acceptant de faire, samedi prochain à
3 heures, devant une petite assemblée
de capitalistes, une conférence scientifique sur la ville de DonogooTonka et sur les ressources minières
de la région dont elle forme le centre.
Je viens en effet de fonder, avec
un financier d'une grande ouverture

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'esprit, la Compagnie générale franco-américaine pour l'embellissement
et l'extension de la ville de DonogooTonka, et l'exploitation intensive de
sa région aurifère, ou plus brièvement
la Compagnie de Donogoo~Tonka.
Je suis en mesure de vous assurer
un cachet de fr. 5 . 000 (cinq mille
francs) pour votre conférence.
Le texte de ladite conférence vous
sera d'ailleurs remis par mes soins
la veille au soir.
Un tailleur, un chemisier, un
chapelier, un bottier iront aufourd' hui même prendre vos mesures. Ils
ont mes ordres. Ne vous souciez de rien.
A près votre exposé, mon ami Lesueur contera, en une causerie f amilière, son récent voyage d'exploration à Donogoo-Tonka et les impressions qu'il en rapporte, c'est-à-dire
les impressions qu'il n'aurait pu
manquer d'y avoir, si les circonstances
ne l'avaient retenu à Montmartre
depuis plusieurs années.
Veuillez croire, mon cher Maître,
à mon dévouement respectueux.
Û. LAMENDIN.

DONOGOO-TONKA

La projection de la lettre, paragraphe à paragraphe,
alterne avec la projection du visage de M. le Trouhadec,
dont ainsi nous pouvons saisir les moindres mouvements
de physionomie.

5
Un débat dans une
conscience de savant
M. le Trouhadec est debout, la tête inclinée, les mains
derrière le dos, la lettre à une main, pendante.
Dans cette haute conscience de savant, un débat
solennel s'inaugure.
Son visage, et parfois un mouvement des mains, ou du
torse, ou des épaules, vont nous en révéler toutes les
phases.
Mais dès le premier instant, le spectateur doit pouvoir
deviner que ce tragique débat est une frime.
Au fond, bien au fond de lui-même, M. le Trouhadec
n'a pas la moindre hésitation. Mais à la surface, c'est
autre chose.
Il s'interroge: « Où est mon devoir ? Car, il n'y a pas
à tortiller, je ne connais que mon devoir, et je ne ferai
que mon devoir. »
« Mais le devoir n'est pas toujours simple et évident.
Ce serait trop commode. »
« Il s'agit en somme des intérêts de la science et de
l'humanité. Ces intérêts sacrés, de quel côté sont-ils ? »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

« Sans doute, la vérité, la vérité... avec un grand V

,, 1

Une perspective de cahutes et de baraquements. Chariots. Palanquins. Pousse-pousse.
Lamendin, en redingote, sue abondamment. Il donne des
ordres aux figurants et aux opérateurs.
Il règle une scène de pugilat, avec coups de revolver,
entre deux chercheurs d'or.
Mais le t..errain n'a pas été bien nettoyé. Lamendin
arrache un fragment de vase de nuit qui émerge trop
visiblement et gâte l'effet.
Après quelques tâtonnements, quelques reprises, la
scène marche. L'un des aventuriers gît à terre. Des policiers à cheval arrêtent le meurtrier et dispersent la foule.
Lamendin, satisfait, distribue des félicitations et des
poignées de inains à tout son monde, y compris le mort
tJ.UÎ se relève en s'époussetant.

Une certaine forme de vérité... abstraite ! Une vérité.. •
théorique ... Un fantôme de vérité. »
u ••• II y a aussi la vérité... vivante... la science créatrice...
créatrice de vérité... II y a l'humanité... en gestation
incessante ... l'humanité qui veut croître... qui veut construire... et qui se moque de la vérité théorique. »
Mais, derrière cette muette logomachie, le spectateur
doit apercevoir clairement deux pensées assez élémentaires,
deux petits bouts de phrases :
« Yves le Trouhadec, membre de l'Institut, »
et
« frs. 5.000. »
Au plus pathétique de cette crise, quelqu'un frappe à la
porte, et l'on voit entrer, souriant, pommadé, décisif,
le maître tailleur.

7
6

Une conférence d'une haute
tenue scientifique

Sur le plateau de Châtillon,
Lamendin dirige la prise de
vues photographiques et cinématographiques de Donogoo-Tonka

Une petite salle de conférences. Une cinquantaine
d'auditeurs d'aspect cossu. Bedons, barbes, favoris,
calvities, décorations.
Sur l'estrade, M. le Trouhadec, très représentatif.
Il conférencie avec chaleur. Un écran est à sa droite.
L'assemblée applaudit, par instants.
Des vues de Donogoo-Tonka sont projetées sur l'écran
que M. le Trouhadec désigne d'une main autorisée.
Nous n'avons pas de peine à reconnaître les perspec-

Une lisière de bois. Lamendin se démène, dans un
grouillement de personnages diversement costumés :
indièns à plumes, nègres, gauchos, piétons et cavaliers
à carabines, boys, etc.

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

tives du plateau de Châtillon, et cette rixe de chercheurs
d'or qui coûta tant de sueur à Lamendin.
Mais les capitalistes approuvent de la tête une documentation aussi impartiale.

8

Le prospectus de la DonogooTonka
Au bas de l'escalier de la Bourse, un rentier examine
un large prospectus.
Les pages se présentent l'une après l'autre.

COMPAGNIE
GÉNÉRALE
DE DONOGOO - TONKA
Capital :

2

5

millions

ÉMISSION AU PAIR
DE 50.000 ACTIONS DE 500 FRANCS

Un champ aurifère.

AU PORTEUR

pour les travaux d'embellissement et
d'agrandissement de la ville de
DONOGOO - TONKA
et l'exploitation intensive
de la région aurifère de
DONOGOO - TONKA

Une seconde page offre deux vues :

-

Sur la troisième page, un article, dont on ne distingue
que le titre :

DO:NOGOO -TONKA et sa Région
PAR

YVES LE TROUHADEC
Professeur au Comge de France

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chaque page produit un nouvel effet sur le rentier,
dont la confiance, imperceptible d'abord, grandit à vue
d'œil.

9

Une élection qu'on a en
poche
M. le Trouhadec, au centre de son cabinet de travail.
Ce n'est plus l'homme que nous avons connu dans un
mauvais fiacre. Sa mise, sans tomber dans le goût frivole,
a pris un accent d'élégance. Son regard est assuré. Il
est enfoncé dans un excellent fauteuil. Une tasse de café
fume près de lui.
Il tient à la main une revue spéciale. Il savoure ligne
à ligne l'entrefilet que voici, dont la projection successive
alterne avec celle de son visage.
Samedi dernier, une assistance d'élite
comprenant les plus hautes personnalités de la finance, de la politique et de
l'industrie applaudissait une savante
conférence que notre grand géographe
Yves le Trouhadec consacrait à Donogoo-Tonka et à sa région.
Donogoo-Tonka, on le sait, est au
premier plan de l'actualité. De puissantes entreprises vont donner à tout

DONOGOO-TONKA

ce territoire si riche d'avenir un essor
incomparable.
Le nom de le Trouhadec restera
glo!"Ïeusement attaché à celui de Donogoo-Tonka ; car sans le Trouhadec,
sans son admirable Géographie de
l'Amérique du Sud, le monde civilisé
ignorerait encore les ressources et
jusqu'à l'existence de ce moderne
Eldorado.
Vaut-il la peine de rappeler que des
confrères envieux discutèrent jadis
âprement les assertions du maitre
géographe et allèrent jusqu'à l'accuser
d'imposture ?
De ces amertumes, qu'ont connues
tous les bienfaiteurs de l'humanité,
une prochaine et triomphale élection à
l'Institut vengera Yves le Trouhadec.

10

La propagande de la Donogoo-Tonka
Une succession de tableaux rapides, chacun ne durant
guère qu'une minute, nous montre la propagande de la
Donogoo-Tonka, insidieuse, foisonnante, incoërcible.
54

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

r. Un gras quinquagénaire prend son chocolat du
matin dans une salle à manger plaisante. La bonne apporte
le courrier. La première enveloppe, en s'ouvrant, laisse
apparaître le prospectus de la Donogoo-Tonka._ L'ho~e
le parcourt, sans cesser de manger ses tartmes. Mais
.voilà que du papier, les douze lettres Don o go o Tonka
se soulèvent, s'arrachent, s'échappent et se mettent à
trotter, l'une derrière l'autre, sur la table, comme une
bande de petites souris.
2. Par la vitre d'un.wagon-couloir, un voyageur aperçoit un grand panneau-réclame fuyant au long d'une
prairie. SOCIÉTÉ DE DONOGOO-TONKA. Levoyageur
se retourne vers le dedans du wagon ; mais son regard n'est
pas délivré et partout où il se pose, au plafond, sur les
coussins, sur le tapis, apparaît soudain faiblement, comme
dans la projection d'une lanterne: DONOGOO-TONKA.
3. Un homme gravit les marches d'un escalier souterrain.
Sur la tranche de chaque degré : DONOGOO-TONKA.
L'inscription, d'abord terne et neutre, devient plus luisante, plus active, de marche en marche. A la fin les lettres
saillent, mordent, brûlent. L'homme tourne à. demi la
tête, et, à travers le crâne qui cesse d'être opaque, l'on
devine la cervelle, marquée, comme l'épaule d'un bagnard,
de douze petites lettres grésillantes.
4. Une vieille, crasseuse étude de notaire, dans un fond
de province. Un croquant cossu demande des conseils au
digne officier ministériel qui saisit, parmi les papiers de sa
table, le prospectus de la Donogoo-Tonka et se met à le
tapoter gravement. Mais soudain, sous le choc du do~gt'.
le prospectus lâche un louis d'or, puis un autre ; et a.1ns1
à chaque coup. Peu à peu le prospectus se gonfle, s'arron-

DONOGOO-TONKA

dit, se remplit, prend la forme d'une poule, que le croquant émerveillé regarde pondre.
5. La porte d'une cour dans une ferme normande. Une
femme guette le facteur. Il arrive, tend une enveloppe que
la femme décachète. Un prospectus se déploie, se soulève,
s'envole doucement, comme un oiseau miraculeux, et
voilà qu'au ciel, sur un beau nuage rond, l'on peut lire en
lettres couleur de soleil couchant: DONOGOO-TONKA.
6. Un marché, dans un bourg vendéen. Paysans,
bestiaux, volailles. Un arbre au tronc énorme, contre
quoi un homme colle une affiche. L'affiche reproduit en
gros caractères la première page du prospectus. Les gens
s'attroupent. Le mouvement du marché se ralentit et
se trouble. L'affluence devient volumineuse, pressante.
Il s'y mêle des bêtes à cornes, des cochons, des volailles ;
tout cela fasciné.
Peu à peu, la lumière se brouille. Les choses d'alentour
fondent et se simplifient. L'arbre, insensiblement, se
dépouille, se transforme en un fût, en une colonne vibrante,
et ne dirait-on pas que, dans une sorte de lande déserte,
une colonne de feu marche en avant d'une immense
foule faite de paysans, de bêtes à cornes, de cochons et
de quelques volailles ?
7• Un petit théâtre, dans une ville du Midi. Le rideau
S'abaisse, bordé de réclames locales. Mais au centre s'étale
une reproduction de la première page du prospectus, entre
la vue de la rue principale et celle d'un champ aurifère.
D'abord les gens sont distraits, les âmes disséminées.
Puis Donogoo-Tonka s'installe dans les regards, les soumet, les fixe. Toutes les têtes sont maintenant tournées
vers l'inscription.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis les bustes se tendent, s'étirent, font saillie hors
des loges et des galerie~. On croit voir des centaines de
gargouilles grandissantes.
Puis c'est l'ossature même du théâtre que l'on ne sait
quoi travaille. A coup sûr l'espace diminue entre les gradins et le rideau. La courbe des galeries rentre, s'affaisse;
comme si quelqu'un, ayant terrassé le théâtre, l'écrasait
lentement sous son genou.
8. Les scènes qui viennent d'être projetées successivement reparaissent côte à côte et se poursuivent ainsi
pendant quelques secondes, sur un rythme accéléré.

11
Les bureaux de la DonogooTonka
1
Une façade sur les grands boulevards.
Un vestibule. Un groom rouge; en lettres d'or, DONOGOO-TONKA sur sa casquette. Un ascenseur.
Le premier étage. Une majestueuse double porte.
Une salle, avec des guichets, des tables, des banquettes,
du public.
Un vaste cabinet directorial. Dans un fauteuil de cuir,
Lamendin, vêtu comme Edouard VII, fume un cigare de
sept francs soixante-quinze.
Il écoute un solliciteur qui se répand en · paroles. Il
réplique parfois d'une phrase courte, que l'autre accueille

DONOGOO-TONKA

avec un sourire obséquieux et à quoi il accroche quelque
nouveau développement.
Lamendin s'imagine faire son métier de directeur et
prêter une attention correcte aux propos qu'on lui tient.
Certes, son attitude est courtoise, et l'extérieur de sa
pensée n'est pas s~s contact avec celle de l'homme. Mais
presque tout lui-même, à son insu, forme un carrefour
nocturne. Mainte vision, à peine saisissable, y tournoie,
ou le traverse, puis s'évanouit.
Nous en avons le sentiment ; car sur l'écran, autour
de sa tête, se devine une circulation de songes, où nous
pouvons reconnaître :
le pont de la Moselle ;
un recoin de bar Biard ;
lecabinet du Professeur Commandeur Miguel Rufisque;
Bénin, près d'une chopine de blanc, cognant du poing
la table ;
le Trouhadec devant une carte d'Amérique;
un couloir particulièrement sévère dans une banque de
tout repos.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TROISIÈME

PARTIE

1

855

DONOGOO-TONKA

débardeurs ont interrompu leur travail pour écouter
une petite fripouille, mince et brune, parler d'un pays
magnifique où il suffit de se baisser à terre pour ramasser
des poignées d'or.
3

'

Les aventuriers sans emploi
du monde entier entendent
parler de Donogoo-Tonka et
de ses champs d'or
I

A Marseille
Une rue du vieux port, devant un cabaret à matelots.
Au bord de la chaussée, les pieds dans des épluchures,
trois individus poursuivent un entretien animé. L'un
d'eux tient un papier dont le texte, visiblement, fournit la
matière de son éloquence. Une fille en chemise verte se
penche par-dessus son épaule. Nous apercevons avec elle
le prospectus de la Donogoo-Tonka et l'article d'Yves le
Troubadec.
2

A Naples
Le port marchand, tout près de l'Immacolatella vecchia.
On décharge un cargo. Une charrette, attelée d'un âne,
d'unchevaletd'un bœuf attend qu'on l'emplisse. Quelques

A Londres
Une des plus fumeuses tavernes de Commercial Road,
à deux pas de Stepney Station. Autour d'une table rectangulaire, une douzaine d'hommes, fort divers de mises et
de mines, braillent, discutent. Sur la table, avec un bout
de charbon, ils tracent des plans, des cartes, des itinéraires.
Ils font sur leurs doigts et recommencent des comptes
compliqués.

4

•

A Porto
Sur la plate-forme du tram qui va de la Praça de DomPedro à la Estaçao del Leste. Un voyageur bedonnant
développe, en même temps que le plus agréable sourire,
ses vues sur l'émigration et les entreprises lointaines. Il
semble dire : « Moi, je ne suis plus assez jeune... Mais si
j'avais vingt ans!... » De ses doigts replets qu'ornent des
bagues il ouvre un portefeuille et il en extrait avec une
lenteur soigneuse le prospectus de la Donogoo-Tonka.
Ondevinequ'ilajoute: « Voilà l'avenir... Pauvre Portugal!
Où est l'antique audace de tes enfants? » Trois autres
voyageurs l'écoutent, bouche bée. Le conducteur du tram

�1

I'

856

1

,l
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

857

DONOGOO-TONKA

captivé lui-même en oublie de donner le signal du départ,
ce dont les gens de l'intérieur s'impatientent.

garçon ou quelque client passe près d'eux. Le prospectus
de la Donogoo-Tonka est plié sur une soucoupe.
8. Les scènes précédentes reparaissent tout~ à la fois,
et se poursuivent ainsi une fraction de minute, sur un
rythme plus hâtif.

1

5
A Amsterdam
A l'entrée d'un pont mobile, dans le quartier des
diamantaires. Une péniche bien coloriée pèse sur le canal
étroit.
Un groupe d'individus, debout, accroupis, :chevauchant
une borne, accoudés à une rampe. Ils fument des pipes ou
de gros cigares. L'un d'eux, à plat ventre sur le pavé,
désigne des choses au centre d'une carte qu'il a étalée
devant lui. On l'écoute et l'on regarde, sans mot dire.

6
1A

San Francisco

1

Un bar automatique, prodigieusement reluisant. Des
gens qui boivent ou qui mangent, debout. Dans un angle,
un groupe expédie une conversation à la fois discrète et
mouvementée.

7
A Singapour
La terrasse d'un café, sous une tente. Un garçon chinois
arrose le sol. Quatre coloniaux défraîchis devisent mystérieusement autour d'un guéridon. Ils se taisent quand le

2
L'ère des difficultés

1

Un restaurant au Bois de Boulogne, vers la fin du jour.
Lam~ndin et le banquier, son associé, dînent en plein
air, à une petite table galamment servie.
Ils paraissent gais et bavardent.
Mais l'on devine que le banquier a quelque chose d'important à dire et ne cesse d'y penser, derrière ses propos.
Il y a non loin d'eux un massif d'arbustes, dans la
pénombre.
Tandis qu'il prononce des riens, le banquier, parfois,
laisse son regard se perdre du côté de ces profondeurs, où
l'on ne sait quoi de confus semble alors se tracer: quelque
chose d'aussi vague que le visage de la lune, une sorte de
mappemonde imaginaire.
Lamendin, d'abord insouciant, est peu à peu saisi par
le faisceau de cette pensée silencieuse. Lui aussi, entre
deux phrases, regarde vers les arbustes. Il soupçonne, puis
à chaque nouveau regard déchiffre mieux l'allusion que
l'esprit du banquier projette sur les ténèbres.
On ne peut s'y tromper : cette forme noirâtre, c'est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1 ,

l'Amérique du Sud, qui fait gros dos, pleine de secrets et
de malices. Et, sur la droite, la brave Europe, où l'on est
si bien. Entre elles deux, l'Océan, d'une étendue si excessive ; une manière de trait ou de fil, à travers l'Océan,
comme la corde de l'acrobate, et là-dessus, un petit
bateau qui n'arrivera jamais.
Les deux hommes finissent par se regarder en face. Le
banquier rigole, fait des gloussements. Lamendin, le plus
piteux sourire.
Maintenant, ils parlênt, et l'on sent que leur pensée est
revenue dans leurs paroles.
Le détail de leur conversation nous échappe, mais
nous comprenons que le banquier dit à peu près ceci :
cc C'est charmant de dîner au Bois de Boulogne, et on
aurait tort de se faire de la bile. Pourtant, ça ne suffit pas
à justifier l'émission de 50.000 actions de 500 francs au
porteur. Mon petit, il va falloir en mettre un coup. Je me
sentirai plus tranquille quand vous m'aurez envoyé une
vraie photographie des premières cahutes de DonogooTonka. Je ne vous demande pas de reconstruire SanFrancisco, ni de m'expédier chaque mois une cargaison
de pépites. Mais il faut que vous partiez. »
Lamendin ne peut que répondre :
cc Evidemment ! Il faudra bien finir par là ! Il faudra
bien finir par fonder cette sacrée ville d'apaches dont le
monde se passe si facilement ! Si au moins ce vieil idiot
de le Trouhadec l'avait fourrée dans un endroit possible 1
A-t-on idée? C'est une gageure! Au fin fond du Brésil 1
Tout au bout de ce Tapajoz de Dieu ! Ça ne lui coûte rien
à lui ! Il y en aurait bien mis une douzaine ! »
Nous n'avons pas trop de peine à suivre leurs propos,

DONOGOO-TONKA

car, par moments, la pensée est si intense qu'elle devient
visible. Il se forme autour de leurs têtes des fantômes
fugitifs, que nous avons juste le temps de reconnaître.
C'est un navire sur une mer sans limites, ou une forêt
déserte au bord d'un fleuve torrentueux, ou le Trouhadec
pérorant devant une carte.
Le banquier prodigue à Lamendin des paroles encourageantes, affectueuses ; il lui verse une coupe de champagne.
Il y a de l'héroïsme dans la façon dont ils trinquent.
Le banquier insiste pour payer l'addition.

3
Les aventuriers se décident
Les scènes de Marseille, Naples, Londres, Porto, Amsterdam, San-Francisco, Singapour, sont de nouveau projetées simultanément. Les personnages sont les mêmes.
Mais la conversation a fait un pas décisif. Il passe des
gestes qui signifient : cc Entendu! », cc Comptez sur moi! »,
« Je suis votre homme», ou : cc Rendez-vous demain 1&gt;,
ou : c&lt; Donnez-moi votre adresse ».
On inscrit des noms sur des carnets et des bouts de
papier.

•

�860

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

4

Lamendin prépare son expédition
Lamendin, dans son cabinet directorial. Des cartes,
des plans, des guides couvrent le sol, les tables et les murs.
Lamendin marche, s'arrête, s'accroupit, se hausse sur la
pointe des pieds, grimpe sur un escabeau. Il applique des
règles, pousse des curvimètres. Il oriente les cartes à l'aide
d'une boussole. Il plante de petits drapeaux.

5

Les aventuriers en route

•

Les scènes sont d'abord successives; puis simultanées.
r. A Marseille, vers le fond de la Joliette. Un bateau
d'émigrants en partance pour l'Amérique du Sud. Des
hommes hâves s'embarquent. On retire la passerelle
derrière eux.
2. A Lisbonne, le Caes do Sodré. Un bateau décolle
lentement du quai. Des adieux s'échangent entre la terre
et le navire.
3. Un train qui roule, une douzaine de lieues après
Guadalajara. Des hommes silencieux fument sur la plate·
forme d'un wagon. Le lac de Chapala scintille à perte de
vue.

861

DONOGOO-TONKA

4. Le fond d'un fleuve desséché, l'on ne sait pas trop
où, mais peut-être bien dans le Honduras. Il n'y a pas de
chemin. Quatre mauvais mulets, accablés sous un chargement disparate, marchent à la file dans le lit même du
fleuve. Une demi-douzaine d'aventuriers les escortent.
5. Trois cavaliers armés, et de sombre mine, sur une
lande, au soir tombant. De gros paquetages en selle. Il
dépasse des manches d'outils.
Les cavaliers examinent une petite bourgade, que l'on
aperçoit à l'horizon, sur un renflement crayeux, et que le
couchant éclaire encore.
Chaque fois, malgré le changement de costume, d'allure,
de situation, nous parvenons à reconnaître certaines des
physionomies que nous avions remarquées à _Naples, à
Londres, ou ailleurs. Et quand par hasard les têtes se
tournent vers nous, nous avons l'impression qu'eux aussi
ils nous reconnaissent.

6

Lamendin recrute quelques
pionniers à Montmartre
Lamendin, accompagné de Lesueur, entreprend une
tournée à Montmartre et à Montparnasse. Il lui faut,
pour son expédition, quelques hommes SÛI:5 et sympathiques, et que l'idée même de travailler à l'embellissement d'une ville tout juste probable ne soit pas de nature
à déconcerter.

�..

862

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les deux amis se rendent d'abord place du Tertre.
Nous les voyons qui pénètrent chez Bouscarat. Ils y
trouvent trois ou quatre camarades qui sont de loisir.
Lamendin les interroge avec bienveillance sur leur santé,
leurs occupations et leurs projets.
Il leur demande s'ils ne s'ennuient pas, si Montmartre
n'est pas un peu étroit, la place du Tertre un peu égale.
Que penseraient-ils d'un voyage... au Brésil ? Traversée
magnifique ! Les rades I Les villes ! Les fleuves ! Les
forêts! Donogoo-Tonka !
« L'argent ? Ne vous en souciez pas! Puisque l'on vous
invite! ... Et dépêchez-vous d'accepter, car les places
seront bientôt prises. »
Vraiment, ils n'ont pas d'objections préparées. Et ils
n'espèrent pas en découvrir, à cause de la chaleur et de
la fatigue. Pourquoi faire des façons ? Ils acceptent.
Les voici qui sortent de chez Bouscarat à la suite de
Lamendin et de Lesueur.
Tous franchissent le seuil de Spielmann.
Lamendin avise quelques âmes désœuvrées et peu •
défendues qu'il a tôt fait de réduire.
La petite troupe s'augmente. Les premières recrues
travaillent elles-mêmes, par leurs propos et leur seule
présence, à la capture des autres.
Un rassemblement général des Pionniers se fait dans
le jardin de chez Catherine. On apporte des pichets et]
des verres. Lamendin prononce quelques mots. Les Pionniers boivent quelques verres.

863

DONOGOO-TONKA

7
Un grand atelier de sculpteur à Montparnasse. Lamendin dirige l'équipement des Pionniers. Ce ne sont par
toute la salle qu'essais de bottes, de jambières, de leggins, de vestons de cuir, de chapeaux cow-boy, de bandoulières, manœuvres de rifles, de couteaux à virole et
de pistolets à répétition. Dans un coin, trois pionniers
apprennent à monter une tente.
Pas trace de sourire sur les visages, bien au contraire.:
ils expriment le sérieux, la concentration, le sentiment des
responsabilités, et par-dessus tout l'idée que c'est bigrement difficile de faire des métiers pareils.

8

Première revue des Pionniers
sur le plateau de Châtillon
Ce morceau du plateau de Châtillon que nous connaissons déjà. La mise en scène de l'autre fois subsiste encore,
mais a pris une apparence assez piteuse. Il a dt1 pleuvoir
là-dessus. Les constructions de Donogoo-Tonka sont à
demi effondrées ; les palanquins et les pousse-pousse ne
forment plus qu'un tas de débris.
Mais il n'importe. L'affaire n'est pas, pour le moment,
de donner aux actionnaires de la Donogoo-Tonka une
documentation véridique et saisissante. Il s'agit de passer
les Pionniers en revue dans leur tenue de départ.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

11

La cérémonie a lieu entre intimes. Pourtant Lamendin
a voulu l'empreindre de quelque solennité.
Au premier plan et à droite, sur une petite estrade
sont assis :
Le Professeur Yves le Trouhadec, à la place d'honneur~
à sa droite, le Professeur Commandeur Miguel Rufisque ;
à sa gauche, le banquier ;
.
de part et d'autre, Lesueur, Bénin et quelques anus.
Les Pionniers, au nombre de vingt-quatre, sont rangés
sur deux lignes au fond du terrain.
En face de l'estrade, une fanfare de huit exécutants.
Lamendin, qui vient de s'entretenir avec les personnalités de l'estrade, se dirige vers les Pionniers.
Il a gardé sa redingote, d'une coupe excellente. Mais
l'effet en est tout autre que d'habitude ; car il l'a serrée
à la taille dans un fort beau ceinturon de cuir, et il porte
une casquette qui pourrait être d'amiral. Il tient une
canne de jonc.
.
On le voit qui inspecte rapidement ses hommes. Puis
il se place devant eux, donne un ordre.
Les Pionniers sur deux rangs de douze s'ébranlent,
tandis que la fanfare rompt les chiens.
Alors le Professeur Yves le Trouhadec, son chapeau de
soie à la main, se lève. Le Professeur Commandeur Miguel
Rufisque l'imite.ainsi que toutesles personnalités présentes.
Les Pionniers, conservant un alignement impeccable,
s'avancent derrière leur chef. A la hauteur de la tribune,
leurs têtes se tournent d'un seul mouvement vers les
personnalités qui éclatent en bravos.
Il y a une minute d'émotion indescriptible; les plus
sceptiques sentent leur gorge se serrer.

DONOGOO-TONKA

865

9

Les Aventu riers à la recherche

de Donogoo-Tonka
Projections successives, puis simultanées.
I. La place principale de Cuyaba. Une de nos bandes
d'Aventuriers vient d'y faire halte. Huit compagnons,
avec des bêtes de somme.
Les Aventuriers, visiblement, sont perplexes. Ils ont
des cartes à la main. Ils discutent ; pour un peu, ils se
querelleraient.
'- Ils interpellent des habitants, les interrogent d'une
manière pressante. Personne ne peut leur répondre. Même
un vieillard, d'aspect très honorable, n'a jamais entendu
parler de Donogoo-Tonka.
2. Une autre bande, au carrefour de deux chemins,
dans un pays forestier. Quelques huttes d'indigènes. Les
Aventuriers palabrent avec les Peaux-Rouges. Ceux-ci
affirment qu'ils ne connaissent point ce dont on leur parle.
Les Aventuriers soupçonnent que les indigènes ont quelque
intérêt à mentir. Ils insistent... Ils promettent des cadeaux.
Mais les autres font de grands serments. Ils paraissent
sincères. Donogoo-Tonka? Non, vraiment. Ils ne savent
pas ce que c'est.
Les Aventuriers sont désespérés.
3. Une autre bande arrive au bord d'un fleuve où
trempe une immense forêt. Les Aventuriers s'arrêtent.
Ils traînent avec eux un jeune garçon qui leur sert de
guide, bien malgré lui, semble-t-il.
55

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ils Je poussent au milieu d'eux; ils le rudoient.
« Vas-tu nous dire où loge ce sacré pays ? »
Le jeune garçon proteste de son ignorance et fond en
larmes.

10
Nous apercevons brièvement la fin de la cérémonie,
sur le plateau de Châtillon. Tout le monde est groupé
et
t ur d'une vaste table chargée de rafraîchissements
mo
p·
.
de munitions de bouche. Les Personnalités et les 10nmers
forment une confusion amicale. Yves le Trouhadec, gagné
par l'esprit du champagne, porte de nombreux toasts ~t
trinque spécialement en l'honneur de la psychothé~ap~
biométrique. A quoi le Professeur Commandeur Migu
Rufisque sait répondre. Un petit soleil d'Ile-de-France
l'féside.

11
Quelques Aventuriers, lassés
de leur recherche" décident
de s'établir là où ils se
trouvent
Vers la fin du jour, une plaine, mal couverte d'une ~égétation clairsemée. Des hauteurs boisées ferment l'honzon.
Une mince rivière coule sur la gauche.
Une troupe d'Aventuriers. Nous avons du voir ces
A

•

DONOGOO-TONKA

têtes-là du côté de Commercial Road. J'en compte bien
une douzaine, et leur équipage est important : plusieurs
mulets, de volumineux bagages, deux chiens.
Tous semblent harassés et de méchante humeur.
Ils ont une discussion suprême dont il est facile de
deviner le sens.
u A quoi bon chercher plus longtemps ? C'est une
histoirestupide. Nous finirons par épuiser nos provisions
et par crever de faim. Donogoo-Tonka? Une fichue plaisanterie! »
Les uns parlent de retourner à la côte. Mais un grand
maigre donne son avis avec véhémence :
« Retourner? Jamais de la vie. Nous sommes éreintés.
Les bêtes aussi. Et puis, qu'est-ce que nous deviendrons,
une fois là-bas? Moi, je reste ici. En somme, l'endroit
en vaut un autre. On verra bien ... Il peut se produire un
coup de veine... En tout cas, j'aime mieux pourrir ici
que de refaire la route. »
L'épuisement de tous ajoute du poids à ses raisons. On
adopte ce parti, quitte à tenter mieux, plus tard, quand
on se sera reposé.
L'installation commence. On débâte les animaux. On
dresse des tentes.
Certains, armés d'outils, coupent des branchages et
éclarcissent la broussaille.
Le premier feu s'allume au centre du campement.

12
Une rue de Montparnasse. Plusieurs camions de la
Compagnie d'Orléans attendent le long du trottoir.

�DONOGOO-TONKA

868

869

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous voyons de biais une petite cour, et l'atelier de
sculpteur dont le dedans nous est connu.
Lamendin et ses Pionniers s'agitent. On pousse des
caisses, on les charge sur les camions.
Lamendin n'a pas l'air de s'amuser.

13

Les hommes, qui semblent de bonne humeur prennent
un repos. L'un d'eux place une gourde et d~ gobelets
sur. une tabl~ à tréteaux devant la première cabane de
droite. Ils b~1vent, ils s'animent, ils s'esclaffent.
On en v01t un qw· saisit
· · un bout de planche y , .t
a;7ec un charbon quelques lettres grossières ; puis ~ :
d,.un marteau
et de clous' gn·mpe au poteau, pour y 'clouer
. .
1mscnpbon.
Les Aventuriers, applaudissant, vociférant, forment
une ronde autour du poteau qui porte à son sommet:

Les Aventuriers, en manière
de dérision, baptisent leur
campement du nom de la
ville introuvable

DONOGOO-TONKA.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

Quelques jours ont passé, et l'aspect du lieu n'est déjà
plus le même. Le sol est nettoyé de broussailles sur une
certaine étendue. On a ménagé une sorte de place ronde
et planté au milieu un poteau muni de crochets de fer
pour l'attache des bêtes de somme.
Autour de la place, des tentes sont encore dressées,
mais l'on travaille à édifier des cabanes en planches.
Un homme trace une rigole pour l'écoulement des eaux.
La rigole contourne chaque cabane et file ensuite vers la
rivière qui est à gauche.
De la place à la rivière, le passage des hommes et des
bêtes a déjà marqué un chemin. Un autre chemin s'annonce, qui joindra la place à une petite prairie caillouteuse qui est en face de nous, à trois cents mètres, et où
les animaux paissent, pour le moment.

( à suivre.)

JULES ROMAINS.

�870

POhJES

Où êtes-vous ? Repartis Beaucoup avec, dans les orbites,
Des lumières mêlées de vertiges,
D'autres, de l'amertume dans la bouche,
D'autres, lents de la lassitude
Que laissent aux membres
Les fardeaux otferts qu'on n'a pas touchés.
Repartis - au delà
De l'immense trait de l'horizon
Derrière vous tiré comme une signature.

POÈMES

AUX SOLDATS AMÉRICAINS

Amis, compagnons, ô frères
(Comme si fe poiwais vous saisir
De ces tn()ts comme des mains tendus}
Partis de là-bas, visages nature comme des mottes de terre,
Avec dt, vrai vent d'air dans la poitrine
Et les quatre membres forts dont on se sert,
0 frères, venus
Dans cette vieille E1trope gdtée de haines
Qui ressemble au malheur, qui ressemble au passé,
Venus dans la bagarre absurde
Sur notre bout de terre où un peu plus
De fustice et de liberté,
0 ù une espèce d'innocence
Vous laissait place nette pour poser le pied,

f

Repartis. - De vous, quelque chose
Subsiste-t-il parmi ces verdeurs qui poussent
Sous notre ciel variable comme un dessous d'arbre
Gris et bleu tour à tour selon les saisons ?
Repartis. -Pas tous. Quelques-uns,
Dont le nom est multitude,
Ont passé plus avant que d'autres.
Ils sont allés sous la surface.
Ils ont voi,lu voir ce que c'était vraiment.

,

Certes. Et ils en ont eu
Par delà tout vivant désir,
Au-dessus d1, ventre et du cœur, au-dessus
De la pensée même.
Il y a plus d'une pelletée de terre par-dessus.

�872

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

POÈMES

Rien n'en dépasse que cette Ombre
Droite, barrée d'un trait,
Dont les vieilles religions rappellent la douleur d'être:
La croix - le iaillissement plus
L'obstacle qui barre A iamais dressée sur chaque homme
Et qui, lorsqu'il s'est enfoncé"'sous terre,
Devenue visible, seule dépasse.

Le baiser léger qu'un instant suspendit
A vos lèvres cette ouvrière aux chevilles fines, rue du Temple
Les bras ouverts du grand-père Charvasse
à Saint-Mihiel,
Tout cela qui est nous mais, certes, fut vous-mêmes autant
Que vos villes dressées et vos larges motifs de mourir,
Toute la preuve fraternelle
Qu'entre humains vouloirs il n'est pas d'abîme, ni même
L'eau colossale qui songe aux tempêtes.
Comme au bout du pont la dernière pierre, toute ensevelie,
Laissez-nous ici vos os.

Les)oilà, les croix blanches, rang par rang,
En grand nombre, bien comptées,
Comme une troupe qui avance encore.
Des chiffres, des noms sont sur chaque croix.
Le sol est net et bien sablé.

0 vous, qui maintenant gisez
Sourds et aveugles, laissez bien
Dissoudre les i ointures de vos membres ;
Déposez éloquemment
Non plus des mots, mais vos mâchoires ;
Ouvrez le creux de vos poitrines
Où la terre entre par dessous.
Dans l'épais continent laissez
V os entrailles et vos trouvailles :
Le premier goîtt d'une côte de France apparue
Suave, changeant de côté
ainsi qu'un bonbon dans la bouche,

Une autre troupe aussi s'avance
Irrégulière, un peu désordre, presque gaie De vraies croix, hélas, de Français.
Çà et là des tombes vaincues
Comme honteuses, cachées d'herbe ...

0 Morts des Mondes, est-ce que

,.

Vous n'allez pas vous rencontrer sous la terre ?
Trop d'espaces se sont unis sur la nôtre
Pour que, limitée, fermée,
Elle s'appartienne à elle-même désormais.

0 Morts des Mondes, en cette Europe
Vous n'avez pas fini votre tâche.

,

�874

875

POÈMES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis tout a goat de fer : grues,'_treuils, coques
Enormes rayonnant des cheminées,
Des tôles, des barres, des ronds, des angles.
Ça se pousse, ça se débrouille, ça se pénètre.
Toutes les choses se crachent dans la bouche.
UN PORT

Si tu vises les quais, tête à trous,
Tl t'en tombe, des trucs, dans tes âmes :
Des monts de charbon, des pays de brique,
Des sacs qui croulent, des oranges neuves,
Des fumées, des cris, de( bagarres.

Qu'est-ce qu'on pourrait dire pour marquer
A vif la vraie·peau de la mémoire ?
Des mâts, des mâts, des mâts, des mâts
Et puis cordages, cordages, cordages.
Ça paraît naïf, mais c'est ça.
Les mâts sortent du tas des maisons :
Façades, clochers, toits et façades.
Les mâts sortent du tas des bonbonnes
(Vertes et rondes, acide sulfurique).
Il m'en sort des épaules, des joues,
Ça pousse partout, l'herbe à navires.
Maintenant, les cordages : réseaux
Dessinés, agrès et échelles.
C'est dans l'air, ça se répète sur l'eau ;
Ceux de l'air, c'est fin, ça se balance,
Ceux de l'eau, ça bouge en plaques molles.

t

Ca,, surtout, y a de l'homme. Groupe et grappe,
De la foule, de la file, du seul, et même
Au creux de tout ce qui flotte ou se pose,
Plein les navires, les bars, les docks.
Vrai, ça teinte tout. Yeux bleus, ces flaques bleues ?
Les odeurs sont anglaises ou turques ?
Tout le faune est chinois, l'ombre est nègre.
Qu'on massacre ailleurs, qu'on enterre,
Par ici comme y a de l'homme, bon dieu I
Comme y a de l'homme par le monde,
comme y a del' homme!
LUC DURTAIN

�L'ENFANT QUI s'ACCUSE

el lui causer tant d'inquiétude. Il a rédigé ces notes au four
le jour, sans pensée de publication ; s'il se décide aufourtl'hui à les laisser paraître c'est dans le désir de verser un

document aussi caractéristique à l'étude de la criminalité
J. s.

en/antine.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE
CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DE
LA CRIMINALITÉ ENFANTINE

Quelques indications sont nécessaires à l'intelligence de
ces notes. Jacques L ... , de qui fe les tiens, habite avec les
siens, en Normandie, une petite propriété nommée la
M attraie. C'est un ancien bâtiment de ferme, resté très
rustique et situé au milieu d'un pré planté de pommiers.
La maison n'a qu'un étage; certaines parties doivent être
fort anciennes, car par endroits les murs ont quatre pieds
d'épaisseur. L'habitation est entourée, sur trois c8tés, d'une
sorte de petit fardin de curé, ou pour mieux dire, de deux
plates-bandes continues, que sépare un sentier dallé el
qu'une palissade protège contre les bestiaux. La M attraie
faisait autrefois partie de l'important domaine de Maisonneuve aitquel elle reste rattachée par de nombreux liens.
Elle s'y fournit de laitage, de volailles etde légumes. Pour
tous les menus travaux, c'est le gérant du domaine, Dolet,
qui prête ses ouvriers et c'est sa carriole qui assure les communications entre la Mattraie et la gare la plus proche.
Mme L ... venait de rentrer, après une absence assez
longue, et son mari la refoignait le ·surlendemain, lorsqu'il
apprit l'incident qui devait piquer si vivement sa curiosité

(

Le vendredi 2 juin, en me ramenant à la Mattraie, de
la gare où il est venu me chercher en carriole, Dolet me
raconte les différents événements qui. agitent le pays :
il y a notre chienne Walda qu'on a retrouvée à P ... après
six jours de disparition ; il y a le facteur qui, poursuivi
par un chien, a voulu grimper dans un poirier, en est
tombé et s'est cassé la jambe.
- Et puis, Monsieur ne sait peut-être pas que le portemonnaie de Mme Jacques a été volé ?
- Non, dis-je, volé, quand ça?
- A la Mattraie, juste après l'arrivée de Madame, il y
a deux jours. Vous avez télégraphié pour avoir une adresse
qui se trouvait dans le porte-monnaie. C'est alors que
Madame l'a cherché partout sans pouvoir le retrouver.
- Celui qui a fait le coup a bien choisi son moment.
Le porte-monnaie contenait au moins trois cents
francs.
- Non, car heureusement Mme Jacques nous en avait
tout de suite remis deux cents pour régler une note.
ll lui restait un billet de cent francs et une pièce d'or.
Madame ne se souvient pas si c'est de dix ou de vingt
francs. Il y avait aussi la clef de la malle et une collection de timbres étrangers que Madame voulait envoyer à
sa petite nièce.
- Est-on sûr qu'il est perdu ?

�L'ENFANT QUI S'ACCUSE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- On a cherché partout, même dans l'herbe où
Mme Jacques est restée assise un moment. Du reste nous
av?ns de~ soupçons: je crois bien que c'est le petit Julien
qw a fait le coup pendant qu'il montait les bagages.
Mes deux ~~tr~ ouvriers,
ne les ai que depuis peu de
~emps, mais Il n est pas possible que ce soit eux. D'abord,
ils monta_ient à deux les grosses malles, ce qui fait qu'il
leu~ aurait fallu se mettre d'accord. C'est déjà difficile à
cr~ire. ~t puis j'ai confiance en eux. Au contraire Julien,
qw était chargé des petits bagages, les montait seul.
Mme Jacques se rappelle qu'elle a posé son porte-monnaie
sur la table de la salle à manger, à côté de son sac de
voyage. Il n'avait donc qu'à étendre la main pour le
prendre en passant. Et puis il y a des choses louches.
Quand, à la ferme, on a su la disparition du porte-monnaie
ma femme~ dit à Julien: cc Est-ce que tu n'étais pas aussi
à la Mattr,aie _? » Il a tout de suite)ffirmé qu'il n'y avait
P~ été.' C était un mensonge évident, puisqu'il est, par
t~ois foi~, monté au premier étage. Un peu plus tard il a
di~: «Sile porte-monnaie de Mme Jacques est perdu, je
vais aller à la Mattraie et je le retrouverai.» Malheureusement, sur ces entrefaites, les autres lui ont fait peur,
Ils ne veulent pas qu'on les soupçonne et ils lui ont dit
que s'il retrouvait si facilement le porte-monnaie, ce serait
la preuve qu'il l'avait caché quelque part. A la suite de
cela'._le p~tit est resté à la ferme, ;ee qui est bien dommage,
car Je sws sftr qu'il aurait rendu le porte-monnaie.
- Avez-vous des raisons de croire qu'il ait déjà commis
des vols?

i:

- On ~e peut pas dire qu'il ait volé, bien que tout le
monde soit persuadé que c'est lui qui a pris la serpette du

r

jardinier. C'était un couteau si facilement reconnaissable
que Julien n'aurait guère pu en faire usage sans être immédiatement dénoncé. Or, trois semaines plus tard, la serpette
se retrouve sur l'établi, bien en vue. Il faut qu'il l'ait
rapportée là. Pour l'argent, chaque fois que Julien en
a eu entre les mains, il en a rendu compte exactement.
C'est seulement ces temps derniers que nous avons
remarqué de petites choses. Il s'est vanté à ses camarades
d'avoir carotté vingt sous sur une saillie. Puis, la semaine
dernière, je lui ai donné la clef de la cave pour aller chercher du cidre. Deux jours après, je dis à ma femme:
« Est-ce toi qui es retournée à la cave ? » Elle dit que non
et qu'elle n'a donné les clefs à personne. Alors j'ai été
voir de plus près et je me suis aperçu qu'on avait tiré le
verrou intérieur qui fermait la porte de derrière. Ce ne
pouvait être que Julien. Il a commencé par nier. Ça, il
est menteur; c'est ce qu'on peut surtout lui reprocher.
Mais à la fin, il a bien été obligé de reconnaître qu'il avait
ouvert la porte, et que, n'ayant pas de verre sous la main,
il avait bu dans l'entonnoir. Il aurait encore bien été
capable de s'entendre avec son père pour emporter du
cidre. Tout cela est ennuyeux parce que j'étais plutôt
content de lui. Il faisait bien son travail. Il n'aime pas
soigner les cochons, mais je lui avais promis les chevaux
s'il se conduisait bien. Souvent, quand je rentrais du
marché, il venait de lui-même au devant de la jument et
offrait un coup de main, ce qu'aucun des autres n'aurait
jamais fait.
Le jeune Julien Vincent, dit Rongeard, va avoir quinze
ans. Son père, qui est venu chez moi élaguer les haies et
planter des arbres, travaille à la journée; c'est un homme

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

intelligent, au regard hardi et sensuel. Il travaille bien ;
c'est pour cela qu'on le garde, malgré sa mauvaise réputation. On dit qu'il a fait de la prison pour braconnage;
aussi reproche-t-on dans la commune à Dolet d'employer
du triste monde. Il est si endetté qu'aucun boulanger ne
lui fait plus crédit ; il boit toute sa paie et laisse sa femme
se débrouiller avec ses quatre enfants. L'aîné est Julien;
le second va encore à l'école et, au dire de l'instituteur,
• c'est une graine d'apache ». Il y a encore une petitt
fille et un petit garçon de trois ans. La femme est une
pauvre créature, pleurante et incapable. L'année dernière, elle disait ne pouvoir travailler parce que son garçon de deux ans ne se laissait pas sevrer et refusait la
soupe. Il fallut que, pendant un mois, ma femme la fit
venir chaque jour pour lui montrer comment on accoutume un enfant à la cuillère. Il y a trois ou quatre ans,
la misère des aînés faisait pitié à tous les voisins. Ils
étaient roués de coups et allaient presque nus. Un hiver,
Rongeard qui avait pris à l'alloue des terrassements,
faisait pousser la brouette au petit Julien dont les pieds
saignaient d'engelures. Sa mère venait parfois se plaindre
de l'enfant, attribuant tous ses défauts au fait qu'elle ne
l'avait pas élevé elle-même, mais qu'il avait été confié à sa
tante : • A son âge, tous les vices qu'il a déjà I Il en a que
je ne peux seulement pas vous dire. »
- Depuis que Dolet l'avait pris à son service, ce petit me
frappait par sa mine éveillée, son joli regard, son sourire
content sitôt qu'on lui adressait la parole. Dolet ne cache
pas qu'il éprouve un certain attachement pour cet enfant.
- Je suis bien embarrassé, dit-il. On ne voudrait pas
lui nuire s'il n'a rien fait. Mais ce n'est pas lui rendre ser-

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

881

vice non plus que de Je laisser continuer. Peut-être qu'il
avouerait, s'il était questionné par l~s gendarmes.
- Je me demande, en effet, si ce ne serait pas encore le
meilleur parti. Qu'il ait pris ou non le porte-monnaie, il
verra du moins que ce n'est pas une plaisanterie. Il n'est
naturellement pas question de poursuites.
- Oh! Monsieur peut toujours retirer sa plainte. Et
puis, les autres domestiques voudraient que l'affaire soit
éclaircie.
- Eh bien, dis-je, le mieux est d'avertir le brigadier
et qu'il interroge vos trois domestiques.
La carriole me dépose chez moi comme on sonne pour
le déjeuner. Deux heures plus tard, ainsi que nous en
étions convenus, Dolet repart pour D ... sans avoir prévenu
personne. ci Hier, m'avait-il dit, j'ai cherché partout dans
sa chambre, pendant qu'il était au travail ; j'ai même
regardé dans la paille de la porcherie. Mieux vaut qu'il ne
sache rien pour qu'il n'ait pas le temps de préparer ses
réponses. Il est assez malin pour combiner des histoires
qui aient tout l'air d'être vraies, surtout s'il est de mèche
avec son père. Il regarde toujours dans les yeux quand il
ment.,
Au commencement de l'après-midi, je me trouve descendre à la ferme. Justement je croise Julien. Son premier regard, inquiet et interrogateur, me fait mauvaise
impression; mais comme je lui dis bonjour à mon ordinaire, il salue avec son soorire de tous les jours.
Dolet revient me dire que les gendarmes passeront le
lendemain matin. Puis il m'amène Julien.
- Je l'ai encore interrogé, dit-il. Il affirme que ce
n'est pas lui qui l'a pris.

..

�882

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je prends une grosse voix paternelle pour lui dire :
- Voyons, mon garçon : tu as tellement l'habitude
de mentir qu'on ne te croit plus sur par-;,le. Si tu as pris
ce porte-monnaie, rapporte-le tout simplement.
Il a un air fermé de petit paysan qui n'en dira pas plus
long qu'il ne veut.
- M'sieur Jacques, je ne l'ai pas pris.
- Je te donne jusqu'à ce soir. Je travaille dans le
jardin. Rapporte-le-moi. Personne ne te verra, et ce sera
une affaire finie. Mais je ne veux pas que tu te moques de
nous. Va, réfléchis.
Il ne reparaît pas dans la soirée. J'apprends seulement
qu'il a dit à un des autres valets de ferme :
- Celui qui a pris le porte-monnaie, il me le paiera.
Le lendemain, vers dix heures, arrivent le brigadier
et le gendarme. Je connais déjà ce dernier, un rouquin
maigre qui n'a pas l'air méchant, mais jamais je n'ai vu
le brigadier : grand, trapu, moustaches retroussées. Je
les fais entrer dans la salle à manger et je leur raconte ce
que je sais de l'histoire. On me questionne sur mes
domestiques. Je me porte garant de leur honnêteté.
Mon récit est abrégé, transposé dans le style du brigadier
et dicté au gendarme. Je signe et je laisse les deux hommes
descendre à la ferme de Maisonneuve.
Au bout de vingt minutes, le brigadier revient :
- II a avoué... ah ça n'a pas été facile. Il est roublard.
Tout de suite j'ai voulu lui faire de l'impression : «Allons,
toi, prends tes affaires et suis-nous. » Puis dans la petite
salle de la ferme, j'ai commencé à l'interroger : « C'est
toi qui as fait le coup. Allons, avoue-le. &gt;&gt; M. et Mme Dolet
lui disaient : « On ne veut pas te faire de mal, mais on veut

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

883

savoir qui a pris le porte-monnaie. » Il n'y a rien eu à en
tirer. Alors nous lui avons dit : « Ça va bien. On va t'interroger chez le juge de paix. Tant pis pour toi. » Et nous
sommes partis avec lui. J'ai continué : « Voyons, l'as-tu
donné à quelqu'un ? » Il a fait : non. « L'as-tu caché
quelque part? L'as-tu enfoui ?" » Il a encore fait :
non. «L'as-tu jeté dans l'étang pour t'en débarrasser? »
Alors il n'a rien répondu. Ah! j'ai senti que ça venait. Je
l'ai pressé. J'ai dit : « Oui, tu l'as jeté dans l'étang. »
J'ai vu les larmes qui lui montaient. Il a fait un signe de
tête.« C'est bien ça? Tu l'as jeté dans l'étang? » Alors il
a dit:• Oui._» Il est à votre barrière avec le gendarme.
Comme nous allons les rejoindre, le brigadier reprend,
avec la joie que donne un travail lestement fait ;
- Oui, depuis un moment, je sentais que ça venait,
que ça montait..•
Et pour mieux me faire comprendre, il respire comme
un homme qui se noie :
, -:-- C'était l'instant dont il fallait profiter... Alors je
l ai pressé... Maintenant il pleure... Il est comme soulagé.
Le petit a quelques larmes, en effet. Mais elles semblent
arrachées par la rage d'avoir faibli, plus que par l'angoisse
ou la honte. Je lui dis:
, - . P?urquoi n'as-tu pas avoué tout de suite que tu
l ~vais Jeté dans l'étang? On n'aurait pas fait tant d'histoires. Les gendarmes ne seraient pas venus. Maintenant
tout le monde le sait.
- Dis-nous à quel moment tu l'as pris? demande le
brigadier.
-

En traversant la salle à manger.
Où était le porte-monnaie ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Sul'coin de la table.
- C'est quand tu montais les colis?
- Oui.
- Tu l'as pris tout de suite en entrant dans la maison ?
- Quand je montais le second colis.
- Pourquoi l'as-tu pris ?
- Je ne croyais pas que c'était un porte-monnaie,
je croyais que c'était un portefeuille.
- En voilà une excuse. Un portefeuille, c'est là justement qu'on met souvent le plus d'argent.
- Je ne savais pas; je ne croyais pas qu'il y avait de
l'argent.
- Alors tu l'as mis dans ta poche ?
- Oui.
- Puis qu'est-ce que tu en as fait?
- Je l'ai caché dans la paille du cochonnier.
- Quand l'as-tu jeté dans l'étang ?
Il a l'air de chercher.
- Voyons, à quel moment ?
- C'était ... le lendemain ...
- Alors jeudi, avanl-hier ?
- Oui.
- A quelle heure ?
Il cherche encore.
- C'était... j'sais pas au juste... vers les huit heures...
neuf heures...
- Le soir?
- Oui ... avant le souper.
- Eh bien, nous allons descendre à l'étang. Tu vas
nous montrer l'endroit où tu l'as jeté.
Comme il faut traverser la ferme, je dis :

L'ENFANT QUI

s' ACCUSE

885

- Laissez-le aller en avant. Ce n'est pas la peine qu'on
le voie entre deux gendarmes.
On se décide à lui laisser prendre les devants. Le brigadier reprend :
- Oui, j'aurais voulu que vous entendiez cet interrogatoire. Ça vous aurait intéressé. Il faut du flair, vous
savez, pour saisir le moment...
On est à l'étang. Julien longe la digue, nous conduit
à l'endroit le plus profond :
- Là, dit-il.
- C'est là que tu l'as jeté? A quelle distance?
- ]'sais pas... je n'ai pas regardé où il est tombé.
- Ça ne peut pas être loin, fait remarquer le gendarme, autrement ces branches l'auraient arrêté. Montrenous comment tu as fait.
- J'ai d'abord mis une pierre dedans.
Etonné je lui demande :
- Une pierre de quelle taille ?
Il en ramasse une, plate, de cinq ou six centimètres
de longueur ; en effet le porte-monnaie aurait pu en contenir une pareille.
- Une pierre comme ça.
L'idée de ce porte-monnaie gisant au fond-de l'eau ne
veut pas entrer dans la tête des gendarmes.
- Tu avais retiré l'argent?
- Non, je l'ai jeté tel que.
- Pourquoi as-tu fait cela ?
- J'ai eu peur qu'on le trouve.
- Par où es-tu descendu vers l'étang ?
Il montre l'avenue, par où effectivement il pouvait
descendre sans être vu ; et l'endroit del' étang qu'il désigne

�886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est le plus profond qu'on pouvait choisir, tout en étant
hors de vue de la maison du garde.
Nous remontons à la ferme et l'interrogatoire se
continue dans la petite salle.
- Comment est-il, ce porte-monnaie ?
- Il est... en cuir brun ...
- Comment grand ?
11 montre la longueur de sa main, puis la largeur de
quatre doigts.
- A peu près... comme ça... et comme ça.
- Qu'est-ce qu'il y avait dedans?
- Il y avait ... un billet de cent francs... et une pièce
d'or...
- Un louis de dix ou de vingt francs?
- ]'sais pas.
Mme Dolet, qui est seule avec nous, s'écrie avec emportement:
- Messieurs, il ment. Il ne fait que mentir. Tu ne
nous feras pas croire que tu n'as pas regardé ce qu'il y
avait dans le porte-monnaie.
Il se décide :
- Un louis de vingt francs.
- Tu ne pouvais pas le dire tout de suite? Et qu'estce qu'il y avait encore ?
- Y avait une clef.
- Et quoi encore ?
- Des timbres neufs.
- C'est tout ?
- Y avait aussi une carte avec quelque chose d'écrit.
Sur quoi le brigadier rédige la déclaration que Julien
devra signer.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

- Tu es né quand ? Le nom de ton père ? Tu sais lire
et écrire ? «Je reconnais que mercredi dernier, en montant
des bagages à la Mattraie, j'ai pris un porte-monnaie qui
était sur le coin de la table. Je l'ai pris en montant le
second colis. J'ai cru que c'était un portefeuille. Il contenait, etc. Quelques instants plus tard, je l'ai caché dans la
paille de l'étable aux porcs. Le lendemain, craignant
d'être découvert, j'ai jeté l'objet dans l'étang.» Regrettestu ce que tu as fait ?
L'enfant pleure de nouveau, mais comme à regret,
sans détresse visible, sans abandon. Il fait un signe de tête.
Le brigadier dicte :
- Je regrette l'action que j'ai commise. Maintenant
signe. Tu sais signer ?
Le gendarme fait remarquer :
- Puisqu'il sait lire et écrire.•.
Le moment me paraît affreusement solennel. L'enfant s'approche et signe. Il a franchi la limite légale qui
sépare l'honnêteté du crime. Il est de l'autre côté.
Je signe à mon tour une déclaration où, invoquant les
aveux et l'âge du coupable, je prie M. le Procureur
qu'aucune suite ne soit donnée à l'affaire.
Sur le seuil, lebrigadierselivreà unedernièreexhortation:
- M. Jacques a retiré sa plainte, mais n'oublie pas
qu'il peut toujours la renouveler. Est-ce vrai ce que tu
nous as conté? Tu as déjà menti à M. Jacques. Mais
mentir aux gendarmes, c'est encore bien plus grave.
- Oui, c'est vrai que je l'ai jeté dans l'étang.
' Dans l'après-midi, je prie Dolet de lever la vanne.
Mais nous nous y sommes pris trop tard : l'étang ne sera

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas vide avant la nuit. Le poisson risque de crever. Il faut
refermer l'écluse et remettre nos recherches au lendemain.
Le soir, la mère Rongeard vient pleurer à la Mattraie.
- Ah! mon Dieu, quel malheur! Si c'est permis! J'ai
toujours dit qu'il ne nous donnerait que du chagrin. Il n'a
seulement pas été élevé. Ça se voit tout de suite. Voilà ce
que c'est que de l'avoir confié à sa tante...
On essaie, par de bonnes paroles, d'arrêter ce torrent.
Elle finit par s'en aller, pleurant toujours.
Comme le lendemain est dimanche de Pentecôte, les
recherches dans l'étang ont vite fait d'attirer garde, jardiniers, garçons d'écurie. En traversant la cour de la ferme,
je trouve Julien assis sur une chaise, devant la porte. Il
a sa belle chemise bleue du dimanche. Il semble parfaitement indifférent.
- Ecoute, Julien, lui dis-je. Réfléchis encore une fois.
Ne nous fais pas vider l'étang pour rien. L'eau est froide;
on va probablement être obligé d'y entrer. Un homme
pourrait encore y attraper du mal. Si le porte-monnaie
n'y est pas, il est encore temps de le dire.
- M'sieur Jacques, c'est comme je l'ai dit.
A l'étang, les opérations sont plus avancées que je ne
le croyais. Il y a deux ans, lors d'un curage, on a par
endroits retiré trop de vase; l'eau est à l'étiage et il en
reste, au milieu, près d'un mètre cinquante. Un garçon de
ferme vient d'y entrer. Tant qu'il n'en a que jusqu'aux
genoux, cela va bien ; il tâte la vase avec les mains. Mais
dès qu'il veut s'enfoncer jusqu'à la ceinture, le froid le
~sit. Au bout de quelques vaines tentatives, il faut qu'il
ressorte. Un autre essaie à son tour, sans meilleur résultat.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

889

- J'ai amené Julien ce matin pour me montrer l'endroit exact, me dit Dolet. Ce n'est pas tout à fait celui
qu'il avait indiqué d'abord. Et puis j'ai fait dire à Rongeard qu'il vienne aider. Il peut bien se remuer un peu.
Il n'est décidément pas possible de chercher à la main.
Nous construisons en treillage une sorte de drague au
moyen de laquelle nous râclons la surface de la vase.
Pendant ce temps les commentaires vont leur train :
personne ne peut admettre l'idée de cet argent jeté à
l'eau; et ce sont des allusions couvertes à d'autres portemonnaie disparus, à d'autres histoires touchant les Rongeard. Tous les vieux soupçons qui couvaient reprennent
comme sur de l'amadou. Au bout de près de deux heures,
la drague n'a ramené que trois grosses truites. Au moment
où nous remontons, paraît Rongeard.
Il a, lui aussi, ses vêtements propres et ne semble pas
avoir songé à descendre dans l'eau. Il a déjà dû boire
une partie de sa paie d'hier soir. Sa colère doit un peu de
sa chaleur à l'alcool; par ailleurs elle sonne faux et semble
feinte.
- Le malheureux I Le malheureux I Déshonorer ses
parents. Qu'est-ce que nous allons devenir ? Il vaudrait
bien mieux qu'il soit mort. On est des pauvres travailleurs, mais il n'y a jamais eu à jaser sur notre compte.
Aller voler ceux qui sont bons pour nous, ceux qui nous
donnent notre pain. Sa pauvre mère, si je ne l'avais
veillée toute la nuit, elle se serait détruite... Mais je sais
ce que je vais faire : à la prison, à la maison de correction,
et qu'il y reste jusqu'à son service militaire. Je ne veux
plus rien savoir de lui.
Je lui réponds :

�890

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Vous allez me faire le plaisir de le laisser tranquille.
Ce n'est pas à la maison de correction qu'il s'améliorera.
On ne prend pas des décisions pareilles dans un moment
de colère. Il commencera par rester à la ferme jusqu'à ce
que le bruit soit passé. Après on verra.
- Mais, monsieur Jacques, s'il recommence, et si moi
j'en suis responsable... Non, il ira à la gendarmerie. Et là
il pourra raconter tout ce qu'il voudra, vous savez, tout
ce qu'il voudra.
Cesparolessontjetéesd'unairdemenace.Doletlesrelève:
- Qu'est-ce qu'il racontera?
- Oh ! on verra toujours, on verra, reprend-il plus
timidement, comme s'il s'apercevait qu'il s'était défendu
trop vite contre une accusation de complicité.
J'entre un instant à la ferme. Quand j'en ressors, le
père tient son fils par le bras et le secoue.
- Dis où tu l'as mis. Parle ou je te tue.
Les mains de l'enfant tremblent et les larmes lui viennent aux yeux quand le père serre le bras trop fort. J'interviens:
- Vraiment, Julien, la plaisanterie a suffisamment duré.
Le porte-monnaie n'est pas dans l'étang. Tu t'es fichu
de nous.
Mais il n'y a rien à en tirer.
- Je l'ai jeté dans l'étang... je ne peux pas dire autre
chose.
- Ne t'imagine pas que tu vas pouvoir te servir de
cet argent. On a le numéro du billet ; tu ne peux donc
rien en faire.
Il donne l'impression d'un petit paysan têtu, pour qui
cent vingt francs qu'on pourra rechercher quelque jour

L'ENFANT QUI

s'ACCUSE

891

dans une cachette valent qu'on risque des coups et de la

prison. Il retourne à sa chambre et le père s'en va.
Dans l'après-midi, passant devant Maisonneuve, je
reconnais Julien qui regarde, dans une allée, les garçons
jardiniers jouer au bouchon. Je demande, le soir, s'il s'est
décidé à chercher lui-même dans l'étang. On me dit que
oui. Vers la fin de la journée, on l'a vu descendre à l'étang
et entrer dans l'eau ; mais personne n'était assez près
pour juger si ses recherches furent bien sérieuses. On est
indigné de son attitude indifférente. Un garçon jardinier
lui a dit, comme il venait les regarder jouer : « Tu ferais
mieux de te cacher un peu, dans ta position. » Il a répondu,
mais je ne sais trop sur quel ton : « C'est une position
comme une autre.» De plus, on vient d'apprendre que le
père est à jouer aux boules à la fête du village voisin. Le
fait paraît si incroyable que, de lui-même, un des
valets de ferme prend sa bicyclette ; parmi les
joueurs, il trouve en effet Rongeard. Celui-ci le reconnaît et lui crie : « Dis à Julien qu'il se tienne prêt
.demain à cinq heures ; j'irai le conduire à la gendarmerie. • Tout le monde est assez irrité de l'attitude
du père et du fils. On ne sait trop comment on pourrait
intervenir.
En effet, de bonne heure, sans être même retourné chez
lui, Rongeard vient prendre son fils. Mais ils rentrent
deux heures plus tard. Puisque j'ai retiré ma
plainte, la gendarmerie refuse de se charger de
l'enfant. Tout le monde dit : « Le père et le fils
sont de mèche. Nous aurions été bien étonnés s'ils
n'étaient pas revenus. »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Comme je me réveille, le mardi, ma femme me dit :
- J'ai entendu marcher cette nuit dans le jardin. Ma
première pensée a été qu'on venait mettre le feu...
Je lui fais remarquer que notre nouvelle chienne qui
couche dans la maison n'a seulement pas grogné.
Mais dans la matinée, j'entends un cri de la femme
de chambre: «Le porte-monnaie est retrouvé!» Je descends.
Les femmes sont réunies au rez-de-chaussée, dans la
chambre d'amis que, pour la première fois depuis l'arrivée,
on s'apprêtait à nettoyer. La femme de chambre, en entrant, _a trouvé le porte-monnaie sur la table, tout près de
la fenêtre; celle-ci était ouverte, derrière un volet simplement tiré, non fixé au crochet. Le porte-monnaie est
intact: le billet est à sa place,mais le louis est de dix francs,
non de vingt. J'examine l'apparence du maroquin. Je ne
me rappelais pas que le porte-monnaie fût si usé. Il paraît
plus poussiéreux que la table. Sur celle-ci, une curieuse
marque de pouce, comme si, de la fenêtre, quelqu'un s'était
appuyé sur la taLle. Dans la petite plate-bande, large de
80 centimètres, aucune trace de pas. Il est vrai que, sans
y marcher, on peut poser le genou sur l'appui de la fenêtre,
haut seulement de 50 à 60 centimètres. Juste au pied du
mur, une branche de rosier est fraîchement cassée. J'ai
sarclé la plate-bande les jours précédents, mais je n'ai
pas souvenir de m'être avancé jusqu'au rosier.
Je cherche à m'expliquer pourquoi le volet n'était que
tiré. La femme de chambre se souvient que, le jour de
l'arrivée, ma femme lui montra cette pièce, disant qu'elle
pourrait y coucher si l'on entreprenait des réparations au
grenier. Comme il faisait très chaud, la fenêtre avait été
ouverte par Mme Dolet derrière le volet clos afin d'aérer

L'ENFANT QUI

s' ACCUSE

la maison. Ma femme défit le crochet, puis comme le
volet résistait un peu, le laissa tel quel, disant que rien
ne pressait, qu'on verrait cela plus tard. Ma femme n'avait
aucun souvenir d'être entrée dans cette pièce. La bonne
affirme qu'après la disparition du porte-monnaie, elle a
fait, là aussi, des recherches minutieuses.
Ma femme a-t-elle, dans un moment de complète distraction, porté dans cette chambre sa petite sacoche
porte-monnaie, et la bonne, en cherchant, n'a-t-elle pas
aperçu cet objet qui crevait les yeux? Ou bien n'a-t-on,
en vérité, pas du tout cherché dans cette pièce ? Ou encore
une restitution a-t-elle eu lieu cette nuit ? Peut-être avec
l'aide de Rongeard? Le père et le fils ont pu se mettre
d'accord durant cette course au chef-lieu de canton.
Je remarque que la chaînette de la sacoche est rentrée
dans une pochette extérieure, juste comme ma femme a
l'habitude de la disposer. Mais les timbres neufs ont collé
ensemble, comme si l'objet avait séjourné dans une poche
chaude ou dans un endroit humide. Pendant le voyage,
ma femme n'avait pas la sacoche dans sa main, mais dans
son sac de voyage. Il est vrai que près d'une fenêtre
ouverte ... mais il faisait sec et chaud... Rien à tirer de
ces indices contradictoires.
Je cours à Maisonneuve afin de rencontrer Julien avant
qu'il sache rien de la découverte. Il est à l'abreuvoir.
- Pourquoi, lui dis-je, nous avais-tu raconté des
histoires ? Le porte-monnaie est retrouvé.
Je l'observe avec une grande attention. Son visage
marque la surprise, mais trop discrètement pour qu'elle
soit feinte. D'ailleurs pourquoi, après ses aveux, se cacherait-il d'une restitution ? Il me dit lentement :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Alors c'est qu'il était tombé au bord de l'étang.
- Assez de cette invention. Il n'a jamais été dans
l'eau. Tu le sais mieux que personne. Il n'a pas été retrouvé
dans l'étang.
Il demande:
- A la Mattraie ?
- Oui, à la Mattraie.
Alors il me dit :
- Je l'ai jeté dans l'herbe.
Son regard est inquiet ; des gouttes de sueur perlent
sur son front et sur son nez. Cette fois, il est visible que
son esprit bat la campagne, à la recherche de n'importe
quelle invention. Je lui dis :
- Ce n'est pas dans l'herbe qu'on l'a retrouvé.
~ L'enfant reste court. Je ne puis rien lui faire dire de
plus précis. Sa culpabilité me paraît de plus en plus problématique. J'essaie encore de lui faire décrire le portemonnaie. Ce sont toujours les mêmes qualificatifs, ceux
mêmes, me semble-t-il, que lors de la disparition ma femme
a dû donner comme signalement ; car, pour faciliter les
recherches, l'objet a été décrit avec précision. Tout ce
qu'en a dit Julien durant son interrogatoire, il a très
bien pu l'entendre. Cette fois encore, je ne puis arracher
de lui aucune remarque inédite. Je tente de le prendre par
la douceur:
- Pourquoi ne cesses-tu de nous faire des mensonges?
Dis donc les choses tout simplement comme elles sont.
On ne veut pas à toute force te coudamner. Tu vois bien
qu'à la ferme on a continué à te traiter gentiment, comme
si de rien n'était.
Alors il me regarde, hésite et murmure :

L'ENFANT QUI

s'ACCUSE

895

- Ma vraie pensée... c'est que je ne l'ai pas pris.
C'est tout. Je le quitte pour n'avoir pas l'air d'accueillir
trop facilement sa rétractation, mais j'ai peine à ne pas
être impressionné par l'accent même de cette phrase
dans laquelle l'enfant semble n'avoir placé aucun espoir,
qu'il a prononcée sans aucune insistance. On croirait
qu'il y tenait à peine.
Je raconte tous ces détails aux Dolet, aussi soucieux
que moi de toute cette aventure. La peine qu'ils ont prise
pour cet enfant les a attachés à lui. Ils ne souhaitent
que de croire à son innocence. Mais toutes les circonstances s'enchevêtrent de la façon la plus déroutante.
- Ainsi, dit Dolet, je lui ai fait montrer l'endroit de
l'étable où il avait, pendant un jour, caché le porte-monnaie, et il me désigne précisément le seul coin où je n'avais
pas cherché.
- Quelle est son attitude ?
- Comme tous les jours. Personne ne lui a fait d'ennuis. Il parle à table et rit comme d'habitude. On a
autant de peine à se le figurer coupable, qu'innocent
iaussement accusé.
' - Il ne s'est ouvert à personne au sujet des accusations portées contre lui ?
- Non, il n'en parle pas. Il faut dire qu'il n'a guère
confiance en personne. Il a peur de ses parents. Il s'imagine que nous sommes contre lui.
- Oui, mais ses camarades? J'admets très facilement que le brigadier lui ait fait peur et que, dans la
crainte d'être emmené à D ... , il se soit accusé, simplement
pour éviter le danger immédiat. Mais comment se fait-il
qu'un garçon aussi débrouillard, aussi hardi, n' ait pas

�896

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait un effort pour se justifier, un enfant qui, sous plus
d'un rapport, a plutôt l'expérience d'un homme ? Je
ne vois qu'une chose, c'est qu'à force d'avoir été maltraité
injustement, il n'établit plus aucun lien entre les coups
qu'on reçoit et la faute qu'on a pu commettre. L'accusation de vol est tombée sur lui de la même façon ; il
l'accepte comme un malheur naturel.
J'écris le matin même au Procureur pour lui faire savoir
que le porte-monnaie est retrouvé; j'ajoute que, malgré
les aveux de l'enfant, je suis obligé de considérer comme
possible que l'objet n'ait été qu'égaré; qu'on est prêt à garder le jeune Julien à Maisonneuve et que je prie, une fois de
plus, qu'on veuille bien ne pas donner de suite à l'affaire.
Après dîner, Rongeard monte à la Mattfaie, fort pris de
boisson:
- Le porte-monnaie est retrouvé... Je voudrais bien
savoir comment ça se fait ... Ah ce malheur! Tout le monde
en parle dans le pays. Son petit frère est maltraité à
l'école. Pour un peu il se détruirait ...
C'est la même fausse violence que la première foisa
On sent, sous le ton à demi menaçant, le vague espoir
d'une petite indemnité. Pas une fois cependant, il n'essaie
de plaider l'innocence de son fils. Visiblement il n'y croit
pas. Il a cependant cette phrase :
- Il a dit à sa malheureuse mère : « Je me suis vu
pris par les gendarmes, alors j'ai dit que c'était moi.»
- Pourquoi n'est-elle pas venue nous le répéter?
Il ne le sait pas. Il ne fait mention d'aucune confidence
de ce genre que son fils lui aurait faite à lui, pendant leur
course à D... Il préfère recourir au pathos :

1
L ENFANT QUI S'ACCUSE

897

- Il est comme fou. On voit bien tout de suite qu'il
n'a plus sa tête. Je ne lui ai plus parlé, mais j'ai bien vu
son air, rien qu'en passant.
Fort heureusement, je suis renseigné sur le calme
stupéfiant de Julien. Je me contente de déclarer à
Rongeard :
- Vous pouvez dire à ceux qui jasent que Julien reste
à Maisonneuve et que vous-même vous continuez à tra-,
vailler dans les bois. Au reste, il y a une séance du conseil
municipal après-demain. J'en profiterai pour déclarer
publiquement que j'admets que le porte-monnaie a été
égaré et que je considère l'incident comme clos.
Assez tard, quand je suis déjà couché, Mme Dolet
vient m'appeler sous ma fenêtre. Elle a vu monter Rongeard et, comme une vache qui va vêler dans une pièce
voisine l'amène près de la Mattraie, elle passe s'enquérir
de ce qu'il me voulait. Or la chienne n'a pas le pl petit
grognement. Elle ne connaît pourtant pas plus Mme Dolet
qu'elle ne connaît Julien. Elle dort tout simplement;
nous ne pouvons donc rien inférer du fait qu'elle n'a
pas aboyé la nuit précédente.
Deux jours plus tard, au moment où le conseil municipal
se sépare, je dis quelques mots de l'affaire. Personne
n'admet un seul instant l'hypothèse de l'innocence. On
croirait bien plus facilement à celle d'un viol ou d'un assassinat. Il n'y a dans la commune qu'une opinion sur les
Rongeard et on n'a nulle intention d'en changer.
Le brigadier repasse par la Mattraie pour me parler
d'une question qui le concerne personnellement. Je lui
dis qiie le porte-monnaie est retrouvé, dans quelles
57

�898

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conditions, et je lui soumets l'hypothèse que l'enfant
ait pu prendre peur et s'accuser faussement.
Naturellement cette supposition ne l'enthousiasme
pas. Il veut retourner à la ferme et questionner à nouveau.
Comme je ne vois guère qu'il puisse en résulter qu'un peu
plus de bruit, je l'en dissuade.
Mais le surlendemain, me conduisant de bonne heure à la
gare pour prendre le train de Paris, Dolet me dit que le brigadier, passant dans le quartier, est entréàlafermehiersoir,
et que Julien a reconnu avoir rapporté le porte-monnaie.
- Cette fois, il s'y est pris très doucement. C'est devant
nous qu'il l'a interrogé. Il lui a dit : « Nous ne te faisons
pas peur. Ne t'occupe pas de ce que tu nous as dit l'autre
jour. Si ce n'est pas toi qui as fait le coup, tu n'as pas
besoin de t'en accuser et si tu dis différemment de
l'autre jour, il n'y a pas de mal. Voyons, l'as-tu rapporté ?a
Il a répondu : « Oui. » - « A quel moment ? 11 Il ne
pouvait pas préciser, mais il a répondu que ça devait être
vers les neuf heures.
- Quel air avait Julien ?
- Il est entré comme un condamné. Il semblait tout
à fait abruti.
- Il n'a rien dit d'autre?
- Non. J'aurais voulu le forcer à donner des préci•
sions, mais les gendarmes étaient pressés et se sont contentés de cette déclaration.
- Je me suis demandé, observai-je, si par hasard il
n'aurait pas envie d'aller dans une colonie pénitentiaire,
par goût du changement, ou parce qu'il croit qu'on y a
moins à faire qu'à la ferme. Sait-on ce qui peut se passer
dans sa tête ?

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

'

- Il n'a pourtant pas l'air malheureux et tout le
monde est bon pour lui.
A mon retour de Paris, j'apprends que l'instituteur
est chargé de remplir le questionnaire d'une contre-enquête, et je reçois une convocation devant le juge de paix.
Décidément, cela s'aggrave. Dolet et sa femme se tourmentent autant que moi de cette histoire. Quelle redoutable machine que la Justice! On la met en branle presque
san_s s'en douter, et plus moyen de la retenir. Depuis un
mois, nous ne sommes occupés qu'à •débrouiller le cas du
petit Julien. Il est d'une complication peu commune·
mais est-ce sûr que de telles obscurités soient si rares?
Et qui a le temps de les tirer au clair? Cet enfant n'est
e~touré que de gens qui lui veulent du bien; que serait-ce
s1 un seul d'entre nous avait à son égard la moindre disposition hostile? Il est trop évident qu'avec le tour
qu'a pris l'affaire, si l'on n'intervient énergiquement
l'enfant n'a plus aucune chance de salut.
'

Au cours des jours suivants, nul fait nouveau sinon
ce c~eux détail que me signale Dolet. Julien' ayant
manifesté l'envie d'écrire à l'ancien gardien de la ferme,
avec lequel il était en confiance, on pensa que cette lettre
~urrait fournir quelque indication et l'on pria le gardien de 1~ renvoyer. Elle ne contenait pas un mot au sujet
du vol ru de la fausse accusation. Rien que des potins,
et la Plupart imaginaires : « La gardienne actuelle était
maltraitée; tout le personnel voulait s'en aller et luimême pensait quasiment à faire la même chose... 1,
Ceci encore : Tandis qu'on faisait les foins, Dolet le
voyant à l'écart et tranquille, s'approcha de lui et affec-

�900

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tueusement lui dit qu'il voudrait bien savoir enfin la
vérité. Avait-il oui ou non pris le porte-monnaie. Julien
répondit :
- Je ne l'ai seulement jamais vu.
Puisque nous sommes convoqués ensemble devant le
juge de paix, j'emmène Julien avec moi en tacot. Nous
sommes seuls l'un à côté de l'autre; il ne semble pas
méfiant. Je profite de ces quelques moments pour lui
recommander de n'en pas dire plus qu'il n'a fait réellement. On ne lui demande pas de s'accuser, mais de dire
simplement ce qu'il sait. Personne ne lui veut de mal, etc.
Dolet lui a fait les mêmes recommandations avant le
départ. Je n'ose vraiment pas lui préparer davantage ses
réponses, tant son rôle est désormais facile.
Arrivé à D., j'ai un instant de conversation avec le
greffier qui est jeune, aimable et semble ouvert. Puis le
juge de paix arrive. C'est un petit homme de soixantecinq ans, dans le visage de qui l'on ne remarque que les
globes des yeux passablement saillants. On le dit indulgent.
Il ordonne à Julien d'aller s'asseoir sur une chaise, dans
le couloir, et j'entre dans les explications les plus détaillées.
Je complète ma première déposition, je la rectifie sur une
série de points qui n'ont été précisés que depuis. J'indique
toutes les contradictions de l'enfant. J'insiste à l'excès
sur la distraction possible de ma femme, sur la hardiesse
que supposerait la restitution, bref je rédige un plaidoyer
selon toutes les règles. Il me semble avoir persuadé le
greffier, mais je vois bien que le juge reste sceptique. Je
sors en lui laissant, avec le vrai porte-monnaie, mon carnet
de poche, pour qu'il essaie si Julien ne s'y trompera pas.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

901

~e passe un quart d'heure au bureau de poste, puis
reVJens au greffe. Le juge aussitôt me fait entrer dans la
salle.

- Il dit que c'est lui, il affirme que c'est lui qui l'a
rapporté.
Cette fois les bras m'en tombent.
- Restez dans la salle, vous allez voir. Ou bien c'est
un fou, ou je n'y comprends rien.
Et il continue l'interrogatoire :
- Avez-vous rencontré quelqu'un ?
- Non.
- Sur quelle table avez-vous remis le porte-monnaie ?
- U où je l'avais pris.
J'interromps :
- Mais ce n'est pas l'endroit où on l'a trouvé.
- C'est la réponse qu'il nous fait depuis le commencement, dit le juge. Il l'a remis là où il l'avait pris.
. Cette fois aucun doute n'est plus possible : l'enfant
mvente; et il invente ce qui lui semble l'aveu le moins
compromettant. Cela saute aux yeux. Mais comment
faire comprendre au juge l'absurdité de cette réponse.
l faudrait un plan de la maison. Tout ce que je dis ne
1mtéresse pas. Alors j'essaie, par une autre voie, de surprendre un flagrant délit de mensonge.
Je désigne mon portefeuille en peau de truie qui se
trouve toujours sur le bureau.
- Non, fait le juge, je ne le lui ai pas encore montré
Il le prend et le tend à Julien :
- Tu le reconnais bien ?
Mais l'enfant ne s'y laisse pas prendre :
- Non, il était marron.
~

1

�902

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Alors on.lui montre le porte-monnaie.
- Oui, c'est celui-là. Il y a une chaîne.
- Vous voyez bien, dit le juge : il le connaît.
A mon tour, je prends le porte-monnaie :
- Montre comment tu l'as ouvert.
Il faut pousser vers le bas un petit bouton orné d'une
perle. L'enfant voit bien que c'est sur le bouton qu'il faut
agir. Il le pousse vers le haut, à droite, à gauche. A
la fin, il essaie de tirer sur le cuir. Je suis obligé de
l'arrêter :
- Ne le déchire pas.
Il me semble manifeste qu'il n'a jamais ouvert ce portemonnaie. Mais à cet instant même, il a une phrase qui
déroute tout bon sens, tant elle suppose que l'enfant est
hypnotisé par son rôle de coupable :
- Cette fois, ça ne veut pas s'ouvrir.
Au même instant, inconsciemment, sa main pousse le
bouton dans la bonne direction et le porte-monnaie
s'ouvre.
Le juge dicte au greffier :
- Le porte-monnaie lui étant présenté, il l'a reconnu
parfaitement et l'a ouvert sans difficulté.
Nous protestons. Il rectifie :
- « Après quelques difficultés ».
Le greffier me fait un signe désespéré. L'opinion du
juge est faite depuis le commencement.
Alors j'essaie de contraindre l'enfant à se couper. Je
lui montre dans le porte-monnaie un menu échantillon
de fourrure qui s'y trouve je ne sais comment depuis
longtemps, et dont personne n'a songé à parler dans les
signalements qu'on a donnés.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

- Est-ce que ça y était ?
Il évite le piège sauveur avec un flair de petit sauvage:
- Je ne sais pas... Je n'ai ,Pas longtemps regardé.
Je reviens à l'argument décisif: l'endroit de la restitution :
- Par quelle porte du jardin es-tu entré ? Celle de
devant ou celle de derrière ?
- Celle de derrière.
- Et la fenêtre où tu dis que tu as remis le portemonnaie, était-elle du même côté, c'est-à-dire sur le
derrière de la maison, ou de l'autre côté, c'est-à-dire sur
le devant?
- Sur le derrière.
- Messieurs, vous voyez bien que nous sommes en
plein roman. Cet enfant parle de la seule pièce de ma maison qu'il connaisse, la salle à manger, qui est fort loin de
la chambre d'amis. La fenêtre en est inaccessible, à un
mètre cinquante du sol, derrière une plate-bande touffue.
Il aurait fallu faire une escalade et entrer dans la pièce,
car la table est encore fort loin de la fenêtre. Celle-ci
est toujours fermée le soir. Ce récit ne tient pas
debout.
Le juge lève les bras au ciel :
- Mais alors c'est de la mystique, de la mystique...
C'est l'affaire des aliénistes... Lombroso ...
Il pose une dernière question :
- Y avait-il de la lumière dans cette chambre ? A
neuf heures on n'est pas couché.
- Non, il n'y en avait pas... mais il y avait un peu
de lumière qui venait de la cuisine.

�&gt;

1A NOUVEl.LE REVUE FRANÇAISE

!•

\

Une telle ingéniosité à se perdre me laisse confondu et
à bout d'arguments.
- Vous n'avez rien à modifier à vos déclarations?
L'enfant fait un vague signe. Le juge dicte:
- « Je maintiens toutes mes déclarations. »
On va signer... Mais depuis un moment, le juge regarde
sa montre avec agitation. Sa patience est épuisée depuis
longtemps, et l'obstination que j'apporte lui est incompréhensible.
- Vous m'excuserez une seconde, dit-il.
Pendant les quelques minutes qu'il nous laisse seuls
nous tentons un dernier effort. Le greffier me paraît
décidément convaincu.
Il a récité une leçon, me dit-il, et le juge l'a
tout de suite traité en coupable. Il n'a eu qu'à répondre
par oui ou par non aux questions qui lui étaient
posées.
Puisque l'enfant refuse de saisir toutes les perches
qu'on lui tend, il faut le soulever sur un radeau. Nous le
raisonnons doucement.
- Pourquoi inventes-tu à plaisir? Tout cela, ce sont
des mensonges. Tu n'as pas besoin d'avoir peur. Le juge
est parti. Est-ce qu'on t'a dit de t'accuser? Est-ce que
celui qui a pris le porte-monnaie te force à dire que c'est
toi ? Est-ce qu'on t'a promis de l'argent pour le dire?
Est-ce qu'on t'a menacé? Est-ce que c'est un de tes camarades?
Il semble complètement abruti. On dirait qu'il cherche,
un instant, q~ il pourrait accuser. Puis il finit par
dire:
- Je ne sais pas qui l'a pris.

1

L'ENFANT QUI S ACCUSE

905

- Alors ce n'est pas toi ?
- Non, ce n'est pas moi.
Enfin I Mais cette phrase lui est arrachée comme à
d'autres l'aveu d'un crime. Il était temps; le juge
rentre.
- Il dit maintenant qu'il ne l'a pas pris du tout, fait
le greffier joyeusement.
Cette fois le juge en a assez. Les yeux lui sortent de la
tête. Il se tourne vers Julien :
- Alors vous venez déclarer ex abrupto que votre
déposition était erronée.
L'enfant, complètement hagard, fait oui de la tête,
b~en qu'il n'ait compris ni ce que signifie « ex abrupto»,
B1 ce qui est plus grave - « erronée ,1. La moitié des
questions n'ont-elles pas dû lui échapper de la même
manière?
- Pourquoi avez-vous dit que vous l'aviez pris?
- J'ai eu peur...
Le juge dicte au greffier une courte déclaration où
i
l enfant se rétracte. On signe. Le juge aimablement m'accompagne jusqu'au tacot en parlant d'autre chose.
Puis au dernier moment, d'un ton paternel et comme pour
me montrer qu'il n'est pas dupe de mon excès d'indulgence:
I

- Il n'y a aucun doute sur le fait matériel, aucun
doute.
Consterné de la tournure qu'a prise l'interrogatoire, je
brusque un peu l'enfant dans l'auto:
- Tu peux te vanter d'avoir été malin. Pourquoi astu raconté tout ça ?
Mais je ne puis rien en tirer.

�9o6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le lendemain je vais, sur la demande du juge, réclamer au maire la feuille de la contre-enquête. Justement il
allait l'envoyer. Il me la montre. Seules y sont importantes les déclarations des deux instituteurs qui ont eu
affaire à Julien. Celui de Courville dit qu'il ne l'a connu
que peu de temps, mais qu'il n'a jamais eu à se plaindre
de lui; celui de Rauval au contraire déclare qu'il l'a toujours considéré com~e un enfant anormal et singulier,
que Julien a volé un porte-monnaie à Rauval et que son
oncle a dû restituer la somme. Cette fois, c'est le coup de
grâce, car si l'affaire est poursuivie, rien ne prévaudra
contre un tel précédent.
Aussi je pars sur-le-champ pour P ... où je vais voir le
juge d'instruction. C'est un homme jeune, intelligent,
Nous sommes sauvés. Tout de suite la question est placée
sur son vrai terrain. Le juge d'instruction s'intéresse à la
criminalité enfantine ; au bout d'un quart d'heure j'ai
gagné ma cause. Il me promet d'examiner l'affaire de
très près. Selon toute vraisemblance elle sera classée;
on se contentera d'une forte admonestation.
Un mois plus tard, Julien est convoqué devant le tribunal de P. On le laisse s'y rendre seul. C'est la première
fois, paraît-il, qu'il prend le chemin de fer. On pense qu'il
rentrera vers deux heures. A six heures du soir il n'est pas
encore de retour. On commence à chuchoter:« Parbleu, il
s'est sauvé. » Dolet, qui comptait sur lui pour faner, est
de mauvaise humeur. Moi, je ne suis pas tranquille: avec
ces sacrées enquêtes et ces tribunaux, est-ce qu'on sait
jamais? Je redescends à Maisonneuve après mon dîner.
Julien sort justement de table. Je l'appelle :

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

- Eh bien?
- On m'a fait signer.
- C'est tout ?
- Oui, on m'a dit que c'était fini.
- Et alors, qu'est-ce que tu as fait pendant toute
l'après-midi ?
- J'ai rencontré à P ... un camarade. Comme il avait de
quoi, on a pris le train.
- En voilà une idée! C'était bien le jour. Et où avezvous été?
- On a passé l'après-midi au bord de la mer.
Il est parfaitement heureux de sa journée.
JEAN SCHLUMBERGER

f

,

�POÉSIE ET MÉMOIRE

9o8

POÉSIE ET MÉMOIRE
Les regards perdus dans la fourrure de ces blaireaux et
renards alternés dont les gueules s'affrontent au centre
du tapis, je goûte l'heureuse fatigue d'une journée de
chasse et j'écoute la fille du gentilhomme fermier, qui
s'est assise au piano.
En attendant le dîner, dont les prémices odorants leur
viennent par bouffées, les chasseurs donnent quelques
minutes d'attention courtoise à la demoiselle de céans.
Elle vient d'ouvrir sur le pupitre un ancien recueil de
romances. Un poète aux cheveux orageux, aux pantalons
à sous-pieds, y rêve à la cime d'un rocher romantique.
Des amants de keepsake lèvent des yeux extasiés vers le
gris clair de lune des lithographies. Dans ce manoir normand, le fox-trott, le tango n'ont pas pénétré, ni même
les valsès lentes du temps de la dernière Exposition universelle.
Et voici qu'elle chante, d'une voix fruste et fraîche
de couventine. Dans le salon où le soir est entré, où les
ors des cadres Louis-Philippe se teignent d'un reflet
mourant de l'astre en flammes, les vers divins ont pris
leur vol:

Ainsi toujours poussé vers de nouveaux rivages
Dans la nuit éternelle emportés sans retour...

'

f

Les hommes qui sont là se souviennent vaguement de
l'âge où, collégiens en vacances, ils admiraient quelque
amie de leur mère, une brune qui n'était pas du pays, et
qui chantait cette même mélodie, avec l'ardeur trouble
d'une Emma Bovary. Par un signe d'attention, par une
lueur au fond des yeux, chacun témoigne du pouvoir
charmant des rengaines heureuses, dont on a tort de rire
et qu'il ne faut pas mépriser.
Seul un métal précieux et rare peut rester sous la mer
longtemps sans s'altérer; de même, sous l'alluvion de
calculs, de peines et d'oublis que les jours y déposent, au
fond de la mémoire, un beau vers luit comme un trésor
perdu. Elles ne sont presque jamais indifférentes, ces
choses qui sont, comme disent les conférenciers, « dans
toutes les mémoires ». Celles qui sont aujourd'hui sur
toutes les lwres n'ont pas encore dépouillé la saveur de
mode qui peut-être est tout leur mérite, et qui ne les fera
pas vivre au delà d'un engouement passager. Comptez
les chansons qui demeurent, les vaudevilles dont on ne se
dégoftte pas, après les avoir chantés. Ils sont rares ; il en
1
est pourtant.
Nous revenions, une jeune amie et moi, d'une promenade à bicyclette. C'était un soir de la moisson ; nous
avions dft descendre de machine pour laisser passer un
de « ces grands chars gémissants » sous leur richesse
dorée. Les enfants et les jeunes filles, juchés sur ce dôme
magnifique, chantaient en chœur. Ces solennités champêtres que chaque été ramène prolongent la vie des
traditions : pour les foins, pour la moisson, pour les
vendanges, il est des chansons rituelles dans les provinces
françaises. Mais comment dire avec quelle émotion je

�9IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reconnus, sous le déguisement aimable de l'accent
cauchois, le refrain de la villanelle de Philippe Desportes :

Croit-on que des œuvres de mince valeur artistique
puissent résister à plusieurs lustres de tradition orale ?
Les chansons de Béranger, qui ne sont pas sans mérite
pourtant, fournissent la preuve du contraire. Tout le
monde les a chantées et personne ne les sait plus. Seul,
un vieux notaire de campagne, après boire, fredonne
encore parfois les stances fameuses :

... Jamais girouette légère
Au vent sitôt ne se vira,
Nous verrons, volage bergère,
Qui premier s'en repentira.
"

• 1

9n

P0ÉSIE ET MÉMOIRE

•

Heureux chef-d'œuvre qui traversa plusieurs siècles
~ans ri_en perdre de sa fraîche odeur. Ma jeune compagne
1gnora.1t les vers de Desportes. Elle était, comme moi,
contemporaine de ces fâcheux recueils de morceaux
choisis, où les productions de MM. Autran, Lacaussade,
de La~rade et Emmanuel des Essarts tenaient une place
excessive, et de ces professeurs de seconde qui nous faisaient plus volontiers apprendre les sonnets de M. de
Hérédia que ceux de Voiture ou de Tristan l'Hermite.
C'était ce qu'ils appelaient sacrifier au modernisme.
Donc, tout en pédalant de compagnie, je racontai à
mon amie comment la villanelle dont elle venait d'enten~e le refrain dans la bouche des lieuses de gerbes,
éta.tt celle-là même que le duc de Guise chantait à sa
maîtresse, la nuit qu'il fut assassiné, au château de Blois.
Et je la lui récitai tout entière. Et je n'ai pas oublié la
mélancolie qui voila son front de flirteuse intrépide
lorsque j'en fus à la strophe si touchante:
Où sont tant de promesses saintes,
Tant de pleurs versés en partant,
Est-il vrai que ces tristes plaintes
Sorlisse11t d'un cœur inco1istant ?...

Vous vieillirez, ô ma ieune maîtresse...

(

r

Ainsi la sélection de la mémoire vulgaire confirme
l'opinion des bons juges selon qui ce poète ne fut jamais
mieux inspiré que par un thème banal de la poésie érotique.

***
Il y a quelques années, le journal l'Intransigeant
demanda à ses lecteurs de citer « le plus beau vers ». Le
résultat de ce referendum est curieux à consulter. Les
jeunes gens choisirent des vers purement descriptifs,
et les écrivains, en majorité, des vers pleins d'images.
D'autres, accordant leur préférence à des vers d'idées,
sont moins nombreux, mais leurs noms se trouvent être
aujourd'hui ceux d'auteurs estimés. Enfin, comme il sied,
les « enquêtés » d'un certain âge marquaient une prédilection pour les vers tournés en forme de maximes, les vers
dorés.
On entend dire maintenant qu'il n'y a pas de beau
vers isolé, que cela n'est d'aucun intérêt, qu'il faut considérer l'œuvre, le poème dans son ensemble. C'est le
point de vue critique, mais on peut envisager aussi la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mémoire poétique moyenne d'une époque, d'une
nation.
Les anthologies, dont on a fait un grand abus, sont
passées de mode, mais il n'est pas sûr qu'on lise davantage les œuvres complètes. C'est une question de décider
quelle destinée est plus enviable du poète d'anthologie
ou du poète de bibliothèque, de celui qui n'a laissé qu'un
vers (comme l'auteur de « le Trident de Neptune est le
sceptre du monde») ou de l'auteur d'un gros livre dont
chacun sait le nom et que personne ne lit plus. Racan
est immortel et pourtant, à part deux pièces célèbres,
il est illisible.
Je ne voudrais pas causer à M. Paul Souday une peine
même légère, mais je me demande si le nom de Victor
Hugo, poète, serait dans cent ans autre chose qu'une inscription sur un vaste monument que tout le monde salue
en passant et qu'on ne visite guère, s'il n'était associé au
souvenir d'Oceano nox et d'une dizaine de « rengaines •
inoubliables.
Il y a quelque chose de tendre et d'amoureux dans cette
expression : savoir par cœur. Diderot rusait en parlant
d'une élève qu'on l'avait prié d'instituer dans les bonnes
lettres et qui trompait ses soins : « Que voulez-vous que
je lui apprenne, elle ne m'aime pas 1 »
Comment, aussi, retenir « par cœur » ce que le cœur
n'a point senti.
Le moment est proche où les chefs-d'œuvres de
l'antiquité ne seront plus guère connus que par des
citations de référence. Je serais eu.peux de savoir
si parmi les hommes politiques interrogés par le Figaro,
en dehors des deux ou trois lettrés dont la réputation est

rotsIE ET MÉMOIRE

établie, il s'en trouve qui aient cité de mémoire un vers
de Chénier... sans recourir à leur bibliothèque.
Le poète contemporain le plus lu, surtout par les
femmes, est sans doute Albert Samains. Dans l'œuvre
de ce poète, si riche en beaux vers descriptifs, on trouverait difficilement un vers animé de cette vie émouvante qui est un gage de durée. Mais dans un siècle,
peut-être qu'une jeune fille se reprendra à feuilleter un
album de musique et chantera, sur les rythmes faciles
de M. Gabriel Fauré :

Voici que les jardins de la nuit vont fleitrir ...
Les deux genres de poésie qui se gravent le mieux dans
la mémoire sont justement ceux que nos contemporains
ont négligés volontairement. Les uns ont pris à la lettre
le conseil de Verlaine, et ayant « tordu son cou» à !'Eloquence ont servi, en son lieu et place, une muse bégayante;
les autres, par un souci d'originalité extérieure, ont fui les
rythmes chantants et les cadences trop nettes. Parfois,
un souci d'art très noble, une conscience scrupuleuse
dictaient cette attitude. On a tort de regarder comme
futiles les questions de prosodies et les controverses
auxquelles elles donnent lieu. Dans les Notes sur la technique poétique, de MM. Ch. Vildrac et G. Duhamel, qui
sont intéressantes à plus d'un titre, on saisit très bien les
dégodts, les aspirations et les intentions de toute une
génération de poètes qui débutaient alors dans les lettres.
Rien de plus instructif que ce genre d'ouvrage; il faudrait
qu'il en parût un tous les ilix ans, de même valeur, où
des poètes tâcheraient à justifier leur technique et à

,

58

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'accorder à l'esprit et au nombre de la langue. Les auteurs
du livre cité plus haut n'écriraient peut-être pas exactement les mêmes choses, aujourd'hui. Il apparaît que la
poésie qui se confondait à l'origine avec la musique, tend
à se différencier de plus en plus. Mais un art est toujours
influencé par les modes qui règnent dans un art voisin.
Il est aisé de voir que l'impressionnisme s'est propagé à
travers diverses formes d'art, mais presque impossible
d'en discerner le point de départ.
Beaucoup de tentatives récentes donnent l'impression
d'un effort d'illusion et de remplacement. Le besoin de
nouveauté est naturel et fécond, mais ne pouvant se
~atisfaire aisément dans le domaine de la pensée et du
sentiment, il se tourne vers l'expression ; aussi est-il
enclin à se satisfaire de ces artifices de typographie qui
trompent une curiosité superficielle.
C'est pourquoi l'on est amené à se demander s'il est
juste de voir, dans l'instinctive fidélité que garde la
mémoire aux formes anciennes des vers français, une simple
routine de l'esprit. Ne serait-ce pas un hommage involontaire rendu à leur excellence? Dans cette hypothèse,
beaucoup de tentatives s'exerceraient en dehors ou contrairement à l'esprit d'une langue dont toute l'histoire
n'est qu'une longue sélection des formes les plus favorables
à sa nature. On les croit desséchées, mais c'est peut-être
seulement qu'elles sont vides. Ce serait alors non plus de
nouveautés techniques, mais d'une rénovation du senti·
ment et, partant, des modes d'interprétation collective
des thèmes éternels qu'on devrait attendre un soulèvement lyrique comparable à celui du romantisme ?
Quoi qu'il en soit, la mémoire poétique est un phéno-

POÉSIE ET MÉMOIRE

915

mène de représentation lié à certaines mesures sonores ;
on peut lui demander d'en retenir de compliquées, mais
non d'incertaines et changeantes, ou trop personnelles.
La poésies' est rapprochée des autres arts pour reprendre
contact avec la vie, mais elle doit se replier sur elle-même
pour ressaisir la notion de ses prestiges essentiels et pour
pousser, à travers la curiosité des lecteurs ou l'information
des lettrés, des pointes lumineuses qui gravent dans la
mémoire populaire des inscriptions ineffaçables.
On connaît cette belle pièce qui ouvre la Vie unanime
de M. Jules Rom~ns, et l'émouvante image du futur
lecteur inconnu qu'anime le double rythme du train qui
l'emporte et du poème qu'il lit.
Il faut souhaiter aux vers de M. Jules Romains et de
ses pairs un destin plus rare, celui des vers que l'on se
chante à soi-même, par cœur, pour accompagner une
promenade solitaire, pour bercer un profond chagrin,
ou donner des ailes à la joie, une cadence au plaisir.
ROGER ALLARD

�LA SYMPHONIE PASTORALE

916

LA SYMPHONIE PASTORALE 1
SECOND CAHIER

25 Avril
1

'i
j'ai dd laisser quelque temps ce cahier.
La neige avait enfin fondu, et sitôt que les routes furent
redevenues praticables, il m'a fallu m'acquitter d'un
grand nombre d'obligations que j'avais été forcé de remettre pendant le long temps que notre village était
resté bloqué. Hier seulement, j'ai pu retrouver quelques
instants de loisir.
La nuit dernière j'ai relu tout ce que j'avais écrit ici...
Aujourd'hui que j'ose appeler par son nom le sentiment si longtemps inavoué de mon cœur, je m'explique
à peine comment j'ai pu jusqu'à présent m'y méprendre;
comment certaines paroles d'Amélie que j'ai rapportées,
ont pu me paraître mystérieuses ; comment, après les
naïves déclarations de Gertrude, j'ai pu douter encore
si je l'aimais. C'est que, tout à la fois, je ne consentais
point alors à reconnaître d'amour permis en dehor.: d~
mariage, et que, dans le sentiment qui me penchait st
passionnément vers Gertrude, je ne consentais pas à reconnaître quoi que ce soit de défendu.
1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1•• octobre 1919

La naïveté de ses avemc, leur franchise même me rassuraient. Je me disais: c'est une enfant. Un véritable amour
n'irait pas sans confusion, ni rougeurs. Et de mon côté
je me persuadais que je l'aimais comme on aime un enfant infirme. Je la soignais comme on soigne un malade,
- et d'un entraînement j'avais fait une obligation morale, un devoir. Oui, vraiment, ce soir même où elle me
parlait comme j'ai rapporté, je me sentais l'âme si légère
et si joyeuse que je me méprenais encore, et encore en
transcrivant ces propos. Et parce que j'eusse cru répréhensible l'amour, et que j'estimais que tout ce qui est
répréhensible courbe l'âme, ne me sentant point l'âme
chargée je ne croyais pas à l'amour.
J'ai rapporté ces conversations non seulement telles
qu'elles ont eu lieu, mais encore les ai-je transcrites dans
une disposition d'esprit toute pareille ; à vrai dire ce
n'est qu'en les relisant cette nuit-ci que j'ai compris...

Sitôt après le départ de Jacques - auquel j'avais
laissé Gertrude parler, et qui ne revint que pour les derniers jours de vacances, affectant ou de fuir Gertrude
ou de ne lui parler plus que devant moi - notre vie avait
repris son cours très calme. Gertrude, ainsi qu'il était
convenu, avait été loger chez Mademoiselle Louise, où
j'allais la voir chaque jour. Mais, par peur de l'amour
encore, j'affectais de ne plus parler avec elle de rien qui
nous pût émouvoir. Je ne lui parlais plus qu'en pasteur,
et le plus souvent en présence de Louise, m'occupant
surtout de son instruction religieuse et la préparant à
la communion qu'elle vient de faire à Pâques.
Le jour de Pâques j'ai, moi aussi, communié.

�918
'

l

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il y a de cela quinze jours. A ma surprise, Jacques,
qui venait passer une semaine de vacances près de nous,
ne m'a pas accompagné auprès de la Table Sainte. Et
j'ai le grand regret de devoir dire qu'Amélie, pour la
première fois depuis notre mariage, s'est également abstenue. Il semblait qu'ils se fussent tous deux donné le
mot et eussent résolu par leur défection à ce rendezvous solennel, de jeter l'ombre sur ma joie. Ici encore
je me félicitai que Gertrude ne pût y voir, de sorte que
je fusse seul à supporter le poids de cette ombre. Je connais trop bien Amélie pour n'avoir pas su voir tout ce
qu'il entrait de reproche indirect dans sa conduite. Il
ne lui arrive jamais de me désapprouver ouvertement,
mais elle tient à me marquer son désaveu par Une sorte
d'isolement.
Je m'affectai profondément de ce qu'un grief de cet
ordre - je veux dire: tel que je répugne à le considérer
- pût incliner l'âme d'Amélie au point de la détourner
de ses intérêts supérieurs. Et de retour à la maison je
priai pour elle dans toute la sincérité de mon cœur.
Quant à l'abstention de Jacques, elle était due à de
tout autres motifs et qu'une conversation, que j'eus avec
lui peu de temps après, vint éclairer.
3 Mai

L'instruction religieuse de Gertrude m'a amené à
relire l'Evangile avec un œil neuf. Il m'apparaît de plus
en plus que nombre des notions dont se compose notre
foi chrétienne relèvent non des paroles du Christ, mais
des commentaires de saint Paul.
Ce fut proprement le sujet de la discussion que je viens

LA SYMPHONIE PASTORALE

919

d'avoir avec Jacques. De tempérament un peu sec, son
cœur ne fournit pas à sa pensée aliment suffisant ; il
devient traditionaliste et dogmatique. Il me reproche
de choisir dans la doctrine chrétienne « ce qui me plaît ».
Mais je ne choisis pas telle ou telle parole du Christ.
Simplement, entre le Christ et saint Paul, je choisis
le Christ. Par crainte d'avoir à les opposer, lui se refuse
à dissocier l'un de l'autre, se refuse à sentir de l'un à
l'autre une différence d'inspiration, et proteste si je lui
dis qu'ici j'écoute un homme tandis· que là j'entends
Dieu. Plus il raisonne, plus il me persuade de ceci : qu'il
n'est point sensible à l'accent uniquement divin de la
moindre parole du Christ.
Je cherche à travers l'Evangile, je cherche en vain
commandement, menace, défense ... Tout cela n'est que
de saint Paul. Et c'est précisément de ne le trouver
point dans les paroles du Christ, qui gêne Jacques. Les
runes semblables à la sienne se croient perdues, dès qu'elles
ne sentent plus auprès d'elles tuteurs, rampes et gardefous. De plus elles tolèrent mal chez autrui une liberté
qu'elles résignent, et souhaitent d'obtenir par contrainte
tout ce qu'on est prêt à leur accorder par amour.
- Mais, mon père, me dit-il, moi aussi je souhaite
le bonheur des âmes.
- Non, mon ami ; tu souhaites leur soumission.
- C'est dans la soumission qu'est le bonheur.
Je lui laisse le dernier mot parce qu'il me déplaît d'ergoter; mais je sais bien que l'on compromet le bonheur
en cherchant à l'obtenir par ce qui doit au contraire
n'être que l'effet du bonheur - et que s'il est vrai de
penser que l'âme aimante se réjouit de sa soumission

�920

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

volontaire, rien n'écarte plus du bonheur qu'une soumission sans amour.
Au demeurant, Jacques raisonne bien, et si je ne souffrais de rencontrer, dans un si jeune esprit, déjà tant de
raideur doctrinale, j'admirerais sans doute la qualité
de ses arguments et la constance de sa logique. Il me
paraît souvent que je suis plus jeune que lui ; plus jeune
aujourd'hui que je n'étais hier, et je me redis cette parole:
cc Si vous ne devenez semblables à des petits enfants,
vous ne sauriez entrer dans le Royaume. »
Est-ce trahir le Christ, est-ce diminuer, profaner l'Evangile que d'y voir surtout une méthode pour arriver à la
vie bienheureuse ? L'état de joie, qu'empêchent notre
doute et la dureté de nos cœurs, pour le chrétien est un
état obligatoire. Chaque être est plus ou moins capable
de joie. Chaque être doit tendre à la joie. Le seul sourire
de Gertrude m'en apprend plus là-dessus, que mes leçons
ne lui enseignent.
Et cette parole du Christ s'est dressée lumineusement
devant moi. « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point
de péché.» Le péché, c'est ce qui obscurcit l'âme, c'est
ce qui s'oppose à sa joie. Le parfait bonheur de Gertrude,
qui rayonne de tout son être, vient de ce qu'elle ne con·
naît point le péché. Il n'y a en elle que de la clarté, de
l'amour.
J'ai mis entre ses mains vigilantes les quatre évangiles,
les psaumes, l'apocalypse et les trois épîtres de Jean où
elle peut lire : « Dieu est lumière et il n'y a point en lui
de ténèbres,, comme déjà dans son évangile elle pouvait
entendre le Sauveur dire : cc Je suis la lumière du xponde ;
celui qui est avec moi ne marchera pas dans les ténèbres».

LA SYMPHONIE PASTORALE

921

Je me refuse à lui donner les épîtres de Paul, car si, aveugle, elle ne connaît point le péché, que sert de l'inquiéter
en la laissant lire : « Le péché a pris de nouvelles forces
par le commandement » (Romains VII, 13) et toute la
dialectique qui suit, si admirable soit-elle ?
8 Mai

Le docteur Martins est venu hier de la Chaux-de-Fonds.
Il a longuement examiné les yeux de Gertrude à l'ophtalmoscope. Il m'a dit avoir parlé de Gertrude au docteur

Dufour, le spécialiste de Lausanne, à qui il doit faire
part de ses observations. Leur idée à tous deux c'est
que Gertrude serait opérable. Mais nous avons convenu
de ne lui parler de rien tant qu'il n'y aurait pas plus de
certitude. Martins doit venir me renseigner après consultation. Que servirait d'éveiller en Gertrude un espoir
qu'on risque de devoir éteindre aussitôt ? - Au surplus,
n'est-elle pas heureuse ainsi ?...
ro Mai
A Pâques Jacques et Gertrude se sont revus, en ma
présence - du moins Jacques a revu Gertrude et lui a
parlé, mais rien que de choses insignifiantes. Il s'est montré moins ému que je n'aurais pu craindre, et je me persuade à nouveau que, vraiment ardent, son amour n'aurait
pas été si facile à réduire, malgré que Gertrude lui ait
déclaré, avant son départ l'an passé, que cet amour devait
demeurer sans espoir. J'ai constaté qu'il vousoie Gertrude
à présent, ce qui est certainement préférable ; je ne le
lui avais pourtant pas demandé, de sorte que je suis

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

heureux qu'il ait compris cela de lui-même. Il y a incontestablement beaucoup de bon en lui.
Je soupçonne néanmoins que cette soumission de
Jacques n'a pas été sans débats et sans luttes. Le fâcheux,
c'est que la contrainte qu'il a dû imposer à son cœur,
à présent lui paraît bonne en elle-même ; il la souh~terait voir imposer à tous ; je l'ai senti dans cette discussion que je viens d'avoir avec lui et que j'ai rapportée
plus haut. N'est-ce pas La Rochefoucauld qui disait q_ue
l'esprit est souvent la dupe du cœur? Il va sans dire
que je n'osai le faire remarquer à Jacques aussitôt, connaissant son humeur et le tenant pour un de ceux que
la discussion ne fait qu'obstiner dans son sens ; mais
le soir même. ayant retrouvé, et dans saint Paul précisément (je ne pouvais le battre qu'avec ses ~es) de
quoi lui répondre, j'eus soin de laisser dans sa chambre
un billet où il a pu lire : « Que celui qui ne mange pas ne
juge pas celui qui mange, car Dieu a accueilli ce dernier. •
(Romains XIV, 2.)
.
.
J'aurais aussi bien pu copier la suite : « Je sais et Je
suis persuadé par le Seigneur Jésus que rien n'est i~p~
en soi et qu'une chose n'est impure que pour cehu qw
la croit impure» - mais je n'ai pas osé, craignant que
Jacques n'allât supposer en mon esprit, à l'~gard ~e
Gertrude, quelque interprétation injurieuse, qm ne_ d~l~
même pas effleurer son esprit. Evidemment il s'~t 1~
d 'aliments ·, mais à combien d'autres passages. del Ecnture n'est-on pas appelé à prêter double et triple sens,
(&lt;t Si ton œil... » Multiplication des pains ; miracle aux
noces de Cana, etc... ) Il ne s'agit pas ici d'ergoter : la
signification de ce verset est large et profonde : la res-

,

LA SYMPHONIE PASTORALE

923

triction ne doit pas être dictée par la loi, mais par l'amour,
et s~nt Paul, aussitôt ensuite, s'écrie : « Mais si, pour
un aliment, ton frère est attristé, tu ne marches pas selon
l'amo~. » C'~st au défaut de l'amour que nous attaque
le Malin. Seigneur I enlevez de mon cœur tout ce qui
n'appartient pas à l'amour ... Car j'eus tort de provoquer
Jacques : le lendemain je trouvai sur ma table le billet
même où j'avais copié le verset : sur le dos de la feuille
Jacques avait simplement transcrit cet autre verset d~
même chapitre : « Ne cause point par ton aliment la
perte de celui pour lequel Christ est mort. » (Romains
XIV, 15).
Je relis encore une fois tout le chapitre. C'est le départ
d'une discussion infinie. Et je tourmenterais de ces perplexités, j'assombrirais de ces nuées, le ciel lumineux de
Gertrude? - Ne suis-je pas plus près du Christ et ne
l'y maintiens-je point elle-même, lorsque je lui enseigne
et la laisse croire que le seul péché est ce qui attente au
bonheur d'autrui, ou compromet notre propre bonheur?
Hélas! certaines âmes demeurent particulièrement
réfractaires au bonheur; inaptes, maladroites ... Je songe
à ma pauvre Amélie. Je l'y invite sans cesse, l'y pousse
et voudrais l'y contraindre. Oui, je voudrais soulever
chacun jusqu'à Dieu. Mais elle se dérobe sans cesse, se
referme comme certaines fleurs que n'épanouit aucun
soleil. Tout ce qu'el1e voit l'inquiète et l'afflige.
- Que veux-tu, mon ami, m'a-t-elle répondu l'autre
jour, il ne m'a pas été donné d'être aveugle.
Ah! que son ironie m'est douloureuse, et quelle vertu
me faut-il pour ne point m'en laisser troubler! Elle devrait comprendre pourtant, il me semble, que cette allu-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sion à l'infirmité de Gertrude est de nature à particulièrement me blesser. Elle me fait sentir, du reste, que
ce que j'admire surtout en Gertrude, c'est sa mansuétude
infinie: je ne l'ai jamais entendue formuler le moindre
grief contre autrui. Il est vrai que je ne lui laisse rien
connaître de ce qui pourrait la blesser.
Et de même que l'âme heureuse, par l'irradiation de
l'amour, propage le bonheur autour d'elle, tout se fait
à l'entour d'.i\mélie sombre et morose. Amiel écrirait
que son âme émet des rayons noirs. Lorsqu'après une
journée de lutte, visites aux pauvres, aux malades, aux
affligés, je rentre à la nuit tombée, harassé parfois, le
cœur plein d'un exigeant besoin de repos, d'affection,
de chaleur, je ne trouve le plus souvent à mon foyer que
soucis, récriminations, tiraillements, à quoi mille fois
je préfèrerais le froid, le vent et la pluie du dehors. Je
sais bien que notre vieille Rosalie prétend n'en faire
jamais qu'à sa tête ; mais elle n'a pas toujours tort, ni
surtout Amélie toujours raison quand elle prétend la
faire céder. Je sais bien que Charlotte et Gaspard sont
horriblement turbulents ; mais Amélie n'obtiendrait-elle
point davantage en criant un peu moins fort et moins
constamment après eux ? Tant de recommandations,
d'admonestations, de réprimandes perdent tout leur
tranchant, à l'égal des galets des plages ; les enfants en
sont beaucoup moins dérangés que moi. Je sais bien que
Je petit Claude fait ses dents (c'est du moins ce que so~tient sa mère chaque fois qu'il commence à hurler) maJS
n'est-ce pas l'inviter à hurler que d'accourir aussitôt,
elle ou Sarah, et de le dorloter sans cesse ? Je demeure
persuadé qu'il hurlerait moins souvent si on le laissait

LA SYMPHONIE PASTORALE

,

92 5
quelques bonnes fois hurler tout son soûl, quand je ne
suis point là. Mais je sais bien que c'est surtout alors
qu'elles s'empressent.
Sarah ressemble à sa mère, ce qui fait que j'aurais
voulu la mettre en pension. Elle ressemble non poirit,
hélas l à ce que sa mère était à son âge, quand nous nous
sommes fiancés, mais bien à ce que l'ont fait devenir
les soucis de la vie matérielle, et j'allais dire la culture
des soucis de la vie (car certainement Amélie les cultive).
Certes j'ai bien du mal à reconnaître en elle aujourd'hui,
l'ange qui souriait naguère à chaque noble élan de mon
cœur, que je rêvais d'associer indistinctement à ma vie,
et qui me paraissait me précéder et me guider vers la
lumière - ou l'amour en ce temps-là me blousait-il? ...
Car je ne découvre en Sarah d'autres préoccupations
que vulgaires ; à l'instar de sa mère elle se laisse affairer
uniquement par des soucis mesquins ; les traits même
de son visage, que ne spiritualise aucune flamme intérieure
sont mornes et comme durcis. Aucun goût pour la poésie,
ni plus généralement pour la lecture·; je ne surprends
jamais, entre elle et sa mère, de conversation à quoi je
puisse souhaiter prendre part, et je sens mon isolement
plus douloureusement encore auprès d'elles que lorsque
je me retire dans mon bureau, ainsi que je prends coutume
de faire de plus en plus souvent.
J'ai pris aussi cette habitude, depuis l'automne et
encouragé par la rapide tombée de la nuit, d'aller chaque
fois que me le permettent mes tournées, c'est-à-dire
quand je peux rentrer assez tôt, prendre le thé chez Mademoiselle de la M... Je n'ai point dit encore que, depuis le
mois de novembre dernier, Louise de la M... hospitalise

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

..

avec Gertrude trois petites aveugles que Martins a proposé de lui confier, à qui Gertrude à son tour apprend
à lire et à exécuter divers menus travaux, où déjà ces
fillettes se montrent assez habiles.
Quel repos, quel réconfort pour moi, chaque fois que
je rentre dans la chaude atmosphère de la Grange, et
combien il me prive si parfois il me faut rester deux ou
trois jours sans y aller. Mademoiselle de la M ... est à même,
il va sans dire, d'héberger Gertrude et ces trois petites
pensionnaires, sans avoir à se gêner ou à se tourmenter
pour leur entretien ; trois servantes l'aident avec un
grand dévouement et lui épargnent toute fatigue. Mais
peut-on dire que jamais fortune et loisirs furent mieux
mérités? De tout temps Louise de la M... s'est beaucoup
occupée des pauvres ; c'est une âme profondément religieuse, qui semble ne faire que se prêter à cette terre
et n'y vivre que pour aimer; malgré ses cheveux presque
tout argentés déjà, qu'encadre un bonnet de guipure,
rien de plus enfantin que son sourire ; rien de plus harmonieux que son geste, de plus musical que sa voix.
Gertrude a pris ses manières, sa façon de parler, une sorte
d'intonation, non point seulement de la voix, mais de
la pensée, de tout l'être - ressemblance dont je plaisante
l'une et l'autre, mais dont aucune des deux ne consent
à s'apercevoir. Qu'il m'est doux, si j'ai le temps de m' attar•
der un peu près d'elles, de les voir, assises l'une auprès de
l'autre et Gertrude soit appuyant son front sur l'épaule
de son amie, soit abandonnant une de ses mains danS
les siennes, m'écouter lire quelques vers de Lamartine
ou de Hugo; qu'il m'est doux de contempler dans Jeurs
deux âmes limpides le reflet de cette poésie ! Même les

...

LA SYMPHONIE PASTORALE

petites élèves n'y demeurent pas insensibles. Ces enfants,
dans cette atmosphère de paix et d'amour se développent
étrangement et font de remarquables progrès. J'ai souri
d'abord lorsque Mademoiselle Louise a parlé de leur
apprendre à danser, par hygiène autant que par plaisir ;
mais j'admire aujourd'hui la grâce rythmée des mouvements qu'elles arrivent à faire et qu'elles ne sont pas,
hélas! capables elles-mêmes d'apprécier. Pourtant Louise
de la M. me persuade que, de ces mouvements qu'elles
ne peuvent voir, elles perçoivent musculairement l'harmonie. Gertruqe s'associe à ces danses avec une
bonne gr.âce charmante, et du reste y prend l'amusement le plus vif. Ou parfois c'est Louise de
la M... qui se mêle au jeu des petites, et Gertrude s'assied alors au piano. Ses progrès en
musique ont été surprenants ; maintenant elle tient
l'orgue de la chapelle chaque dimanche et prélude au chant des cantiques par de courtes improvisations.
Chaque dimanche elle vient déjeuner chez nous ; mes
enfants la revoient avec plaisir, encore que leurs goûts
et les siens diffèrent de plus en plus. Amélie ne marque
pas trop de nervosité et le repas s'achève sans accroc.
Toute la famille ensuite ramène Gertrude et prend le
goûter à la Grange. C'est une fête pour mes enfants,
que Louise prend plaisir à gâter et qu'elle comble
de friandises. Amélie elle-même, qui ne laisse pas
d'être sensible aux prévenances, se · déride enfin et
paraît toute rajeunie. Je crois qu'elle se passerait
désormais malaisément de cette balte dans le train
fastidieux de sa vie.

�928

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

18 Mai
A présent que les beaux jours reviennent, j'ai de nouveau pu sortir avec Gertrude, ce qui ne m'était pas arrivé
depuis longtemps (car dernièrement encore il y a eu de
nouvelles chutes de neige et les routes sont demeurées
jusqu'à ces derniers jours dans un état épouvantable)
non plus qu'il ne m'était arrivé depuis longtemps de me
retrouver seul avec elle.
Nous marchions vite ; l'air vif colorait ses joues et
ramenait sans cesse sur son visage ses courts cheveux
blonds. Comme nous longions une tourbière je cueillis
quelques joncs en fleurs, dont je glissai les tiges sous
son béret, puis que je tressai avec ses cheveux pour les
maintenir.
Nous ne nous étions encore presque pas parlé, tout
étonnés de nous retrouver seuls ensemble, lorsque Gertrude, tournant vers moi sa face sans regards, me demanda
brusquement :
- Croyez-vous que Jacques m'aime encore?
- Il a pris son parti de renoncer à toi, répondis-je
aussitôt.
- Mais croyez-vous qu'il sache que vous m'aimez?
reprit-elle.
Depuis laconversation del'été dernier que j'ai rapportée,
plus de six mois s'étaient écoulés sans que (je m'en étonne~
le moindre mot d'amour ait été de nouveau prononce
entre nous. Nous n'étions jamais seuls, je l'ai dit, et mieux
valait qu'il en fût ainsi... La question de Gertrude me
fit battre le cœur si fort que je dus ralentir un peu notre
marche.

LA SYMPHONIE PASTORALE

929

- Mais tout le monde, Gertrude, sait que je t'aime,
m'écriai-je. Elle ne prit pas le change:
- Non, non ; vous ne répondez pas à ma question.
Et après un moment de silence, ellereprit,latête baissée:
- Ma tante Amélie sait cela ; et moi je sais que cela
la rend triste.
- Elle serait triste sans cela, protestai-je, d'une voix
mal assurée. Il est de son tempérament d'être triste.
- Oh! vous cherchez toujours à me rassurer, dit-elle
avec une sorte d'impatience. Mais je ne tiens pas à être
rassurée. Il y a bien des choses, je le sais, que vous ne
me faites pas connaître, par peur de m'inquiéter ou de
me faire de la peine ; bien des choses que je ne sais pas,
de sorte que parfois ...
Sa voix devenait de plus en plus basse ; elle s'arrêta
semblant à bout de souffle. Et comme, reprenant ses derniers mots, je demandais :
- Que parfois ?...
- De sorte que parfois, reprit-elle tristement, tout
le bonheur que je vous dois me paraît reposer sur de
l'ignorance.
- Mais, Gertrude.....
- Non, laissez-moi vous dire : je ne veux pas d'un
pareil bonheur. Comprenez que je ne... Je ne tiens pas
à être heureuse. Je préfère savoir. Il y a beaucoup de
choses, de tristes choses assurément, que je ne puis pas
voir, mais que vous n'avez pas le droit de me laisser ignorer. J'ai longtemps réfléchi durant ces mois d'hiver ; je
crains, voyez-vous, que le monde entier ne soit pas si
beau que vous me l'avez fait croire, pasteur, et même
qu'il ne s'en faille de beaucoup.
59

�93o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Il est vrai que l'homme a souvent enlaidi la terre,
arguai-je craintivement, car l'élan de ses pensées me
faisait peur et j'essayais de le détourner, tout en désesérant d'y réussir. Il semblait qu'elle attendît ces quelpques mots, car, s'en emparant aUSSitôt
·
•
comme d'un chainon grâce à quoi se fermait la chaîne :
.
_ Précisément, s'écria-t-elle : je voudrais être sûre
de ne pas ajouter au mal.
.
Longtemps nous continuâmes de marcher très vit~,
en silence. Tout ce que j'aurais pu lui dire se heurtait
d'avance à ce que je sentais qu'elle pensait ; je redoutais
de provoquer quelque phrase dont notre ~rt ~ tous d~ux
dépendait. Et songeant à ce que m'avait dit Martins,
que peut-être on pourrait lui rendre la vue, une grande
angoisse étreignait mon cœur.
.
_ Je voulais vous demander, reprit-elle enfin - maJs
je ne sais comment le dire...
Certainement, elle faisait appel à tout son courage,
comme je faisais appel au mien pour l'écouter. Mais comment eussé-je pu prévoir la question qui la tourmentait :
_ Est-ce que les enfants d'une aveugle naissent aveugles nécessairement ?
.
Je ne sais qui de nous deux ce~te convers~tion o~pressait davantage ; mais à présent Il nous fallait continuer.
_ Non, Gertrude, lui dis-je ; à moins de cas très spéciaux. II n'y a même aucune raison pour qu'ils le soient:
Elle parut extrêmement rassurée. J'aurais voulu lui
demander à mon tour pourquoi elle me demandait cela ;
je n'en eus pas le courage et continuai maladroitement:
- Mais Gertrude, pour avoir des enfants, il faut être
marié.

LA SYMPHONIE PASTORALE

931
- Ne me dites pas cela, pasteur. Je sais que cela n'est
pas vrai.
- Je t'ai dit ce qu'il était décent de te dire, protestai-je. Mais en effet les lois de la nature permettent ce qu'interdisent les lois des hommes et
de Dieu.
- Vous m'avez dit souvent que les lois de Dieu étaient
celles mêmes de l'amour.
- L'amour qui parle ici n'est plus celui qu'on appelle
aussi : charité.
- Est-ce par charité que vous m'aimez?
- Tu sais bien que non, ma Gertrude.
- Mais alors vous reconnaissez que notre amour
échappe aux lois de Dieu ?
- Que veux-tu dire ?
- Oh ! vous le savez bien, et ce ne devrait pas être
à moi de parler.
En vain je cherchais à biaiser ; mon cœur battait la
retraite de mes arguments en déroute. Eperdument je
m'écriai:
- Gertrude ... tu penses que ton amour est coupable ?
Elle rectifia :
- Que notre amour... Je me dis que je devrais le penser.
- Et alors ?... Je surpris comme une supplication
dans ma voix, tandis que, sans reprendre haleine, elle
achevait:
- Mais que je ne peux pas cesser de vous aimer.
Tout cela se passait hier. J'hésitais d'abord à l'écrire...
Je ne sais plus comment s'acheva la promenade. Nous
marchions à pas précipités, comme pour fuir, et je tenais
son bras étroitement serré contre moi. Mon âme avait

�932

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à ce point quitté mon corps - il me semblait que le moindre caillou sur la route nous eût fait tous deux rouler à
terre.
19 Mai
Martins est revenu ce matin. Gertrude est opérable.
Dufour l'affirme et demande qu'elle lui soit confiée quelque temps. Je ne puis m'opposer à cela, et pourtant,
lâchement, j'ai demandé à réfléchir. J'ai demandé qu'on
me laisse la préparer doucement... Mon cœur devrait
bondir de joie, mais je le sens peser en moi, lourd d'une
angoisse inexprimable. A l'idée de devoir annoncer à
Gertrude que la vue lui pourrait être rendue, le cœur
me faut.
Nuit du 19 Mai
J'ai revu Gertrude et jene lui ai point parlé. A la Grange,
ce soir, comme personne n'était dans le salon, je suis
monté jusqu'à sa chambre. Nous étions seuls.
Je l'ai tenue longuement pressée contre moi. Elle ne
faisait pas un mouvement pour se défendre, et comme
elle levait le front vers moi, nos lèvres se sont rencontrées...

LA SYMPHONIE PASTORALE

933

mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon
amour paraisse aux yeux des hommes, oh ! dites-moi
qu'aux vôtres il est saint.
Je tâche à m'élever au-dessus de l'idée de péché; mais
le péché me reste intolérable, et je ne veux point abandonner le Christ. Non, je n'accepte pas de pécher, aimant
Gertrude. Je ne puis arracher cet amour de mon cœur,
qu'en arrachant mon cœur même, et pourquoi? Quand
je ne l'aimerais pas déjà, je devrais l'aimer par pitié pour
elle ; ne plus l'aimer, ce serait la trahir : elle a besoin
de mon amour...
Seigneur, je ne sais plus... Je ne sais plus que Vous.
Guidez-moi. Parfois il me paraît que je m'enfonce dans
les ténèbres et que la vue qu'on va lui rendre m'est ôtée.
Gertrude est entrée hier à la clinique de Lausanne,
d'où elle ne doit sortir que dans vingt jours. J'attends
son retour avec ùne appréhension extrême. Martins doit
nous la ramener. Elle m'a fait promettre de ne point
chercher à la voir d'ici là.
12 Mai
Lettre de Martins: l'opération a réussi. Dieu soit loué!

21

Mai

Est-ce pour nous, Seigneur, que vous avez fait la nuit
si profonde et si belle ? Est-ce pour moi ? L'air est tiède
et par ma fenêtre ouverte la lune entre et j'écoute le
silence immense des cieux. 0 confuse adoration de la
création tout entière où fond mon cœur dans une extase
sans paroles. Je ne peux plus prier qu'éperdument. S'il
est une limitation dans l'amour, elle n'est pas de Vous,

14 Mai
L'idée de devoir être vu par elle, qui jusqu'alors m'aimait sans me voir - cette idée me cause une gêne intolérable. Va-t-elle me reconnaître? Pour la première fois
de ma vie j'interroge anxieusement les miroirs. Si je
sens son regard moins indulgent que n'était son cœur,

�934

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA SY)IPHONIE PASTORALE

et moins aimant, que deviendrai-je ? Seigneur, il m'apparaît parfois que j'ai besoin de son amour pour Vous aimer.
27 Mai
Un surcroît de travail m'a permis de traverser ces
derniers jours sans trop d'impatience. Chaque occupation qui peut m'arracher de moi-même est bénie ; mais
tout le long du jour, à travers tout, son image me suit.
C'est demain qu'elle doit revenir. Amélie, qui durant
cette semaine ne m'a montré que les meilleurs côtés de
son humeur et semble avoir pris à tâche de me faire oublier l'absente, s'apprête avec les enfants à fêter son
retour.
28 Mai
Gaspard et Charlotte ont été cueillir ce qu'ils ont pu
trouver de fleurs dans les bois et dans les prairies. La
vieille Rose confectionne un gâteau monumental que
Sarah agrémente d'ornements de papier doré. Nous l'attendons pour ce midi.
J'écris pour user cette attente. Il est onze heures. A
tout moment je relève la tête et regarde vers la route
par où la voiture de Martins doit approcher.Jerne retiens
d'aller à leur rencontre : mieux vaut, et par égard pour
Amélie, ne pas séparer mon accueil. Mon cœur s'élance ...
ah ! les voici !
28 au soir
Dans quelle abominable nuit je plonge !
Pitié, Seigneur, pitié! Je renonce à l'aimer, mais, Vous,
ne permettez pas qu'elle meure !

935

Que j'avais donc raison de craindre ! Qu'a-t-elle fait ?
Qu'a-t-elle voulu faire? Amélie et Sarah m'ont dit l'avoir
accompagnée jusqu'à la porte de la Grange, où Mademoiselle de la M. l'attendait ... Elle a donc voulu ressortir...
Que s'est-il passé ?
Je cherche à mettre un peu d'ordre dans mes pensées.
Les récits qu'on me fait sont incompréhensibles, ou contradictoires. Tout se brouille en ma tête... Le jardinier
de Mademoiselle de la M ... vient de la ramener sans connaissance à la Grange; il dit l'avoir vue marcher le long de
la rivière, puis franchir le pont du jardin, puis se pencher,
puis disparaître; mais n'ayant pas compris d'abord qu'elle
tombait, il n'est pas accouru comme il aurait dû faire ;
il l'a retrouvée près de la petite écluse, où le courant
l'avait portée. Quand je l'ai revue un peu plus tard, elle
n'avait pas repris connaissance ; ou du moins l'avait
reperdue, car un instant elle était revenue à elle, grâce
aux soins prodigués aussitôt. Martins qui, Dieu merci !
n'était pas encore reparti, s'explique mal cette sorte de
stupeur et d'indolence où la voici plongée; en vain l'a-t-i1
interrogée ; on eût dit qu'elle n'entendait rien, ou qu'elle
avait résolu de se taire. Sa respiration reste très oppressée
et Martins craint une congestion pulmonaire ; il a posé
des sinapismes et des ventouses et promis de revenir
demain. L'erreur a été de la laisser trop longtemps dans
ses vêtements trempés tandis qu'on s'occupait d'abord
à la ranimer i l'eau de la rivière est glacée. Mademoiselle
de la M ... qui seule a pu obtenir d'elle quelques mots, soutient qu'elle a voulu cueillir des myosotis qui croissent
en abondance de ce côté de la rivière, et que malhabile
encore à mesurer les distances, ou prenant pour de la

�936

LA NOUVELLE RtVUE FRANÇAIS!!:

terre ferme le flottant tapis de fleurs, elle a perdu pied
brusquement... Si je pouvais le croire ! me convaincre
qu'il n'y eut là qu'un accident, quel poids affreux serait
levé de sur mon âme l Durant tout le repas, si gai pourtant, l'étrange sourire, qui ne la quittait pas, m'inquiétait;
un sourire contraint que je ne lui connaissais point mais
que je m'efforçais de croire celui même de son nouveau
regard ; un sourire qui semblait ruisseler de ses yeux sur
son visage comme des larmes, et près de quoi la vulgaire
joie des autres m'offensait. Elle ne se mêlait pas à la
joie ; on eût dit qu'elle avait découvert un secret, que
sans doute elle m'eût confié si j'eusse été seul avec e1le.
Elle ne disait presque rien ; mais on ne s'en étonnait
pas, car près des autres, et plus ils sont exubérants, elle
est souvent silencieuse.
Seigneur, je vous implore : permettez-lui de me parler.
J'ai besoin de savoir, ou sinon comment continuerais-je
à vivre ?... Et pourtant, si tant est qu'elle ait voulu cesser
de vivre, est-ce précisément pour avoir su ? Su quoi ?
Mon amie, qu'avez-vous donc appris d'horrible? Que
vous avais-je donc caché de mortel, que soudain vous
aurez pu voir ?
J'ai passé plus de deux heures à son chevet, ne quittant
pas des yeux son front, ses joues pâles, ses paupières délicates recloses sur un indicible chagrin, ses cheveux encore
mouillés et pareils à des algues, étalés autour d'elle sur
l'oreiller - écoutant son souffle inégal et gêné.

29 Mai
Mademoiselle Louise m'a fait appeler ce matin, au
moment où j'allais me rendre à la Grange. Après une nuit

LA SYMPHONIE PASTORALE

937

à peu près calme, Gertrude est enfin sortie de sa torpeur.

Elle m'a souri lorsque je suis entré dans la chambre et
m'a fait signe de venir m'asseoir à son chevet. Je n'osais
pas l'interroger, et sans doute craignait-elle mes questions, car elle me dit tout aussitôt et comme pour prévenir toute effusion :
- Comment donc appelez-vous ces fleurs bleues,
que j'ai voulu cueillir sur la rivière ? Plus habile que
moi, voulez-vous m'en faire un bouquet ? Je l'aurais
là, près de mon lit...
L'artificiel enjouement de sa voix me faisait mal ; et
sans doute le comprit-elle, car elle ajouta plus gravement :
- Je ne puis vous parler ce matin ; je suis trop lasse.
Allez cueillir ces fleurs pour moi, voulez-vous ? Vous
reviendrez tantôt.
Et comme une heure après je rapportais pour elle un
bouquet de myosotis, Mademoiselle Louise me dit que
Gertrude reposait de nouveau et ne pourrait me recevoir
avant le soir.
Ce soir je l'ai revue. Des coussins entassés sur son lit

la soutenaient et la maintenaient presque assise. Ses
cheveux à présent relevés au-dessus de son front étaient
mêlés aux myosotis que j'avais rapportés pour elle.
Elle avait certainement de la fièvre et paraissait très
oppressée. Elle garda dans sa main brillante la main
que je lui tendis ; je restais debout près d'elle :
- Il faut que je vous fasse un aveu, pasteur ; car ce
soir j'ai peur de mourir, dit-elle. Je vous ai menti ce matin.
Je ne cherchais pas à cueillir des fleurs ... Me pardonnerezyous si je vous dis que j'ai voulu me tuer?

�938

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je tombai à genoux près de son lit, tout en gardant
sa frêle main dans la mienne ; mais elle, se dégageant,
commença de caresser mon front, tandis que j'enfonçais
dans les draps mon visage pour lui cacher mes larmes
et pour y étouffer mes sanglots.
- Est-ce que vous trouvez que c'est très mal ? repritelle alors tendrement ; puis comme je ne répondais rien :
- Mon ami, mon ami, vous voyez bien que je tiens
trop de place dans votre cœur, et votre vie. Quand je
suis revenue près de vous, c'est ce qui m'est apparu tout
de suite ; ou du moins que la place que j'occupais était
celle d'une autre, et qui s'en attristait. Mon crime est de
ne pas l'avoir senti plus tôt ; ou du moins - car je le
savais bien déjà - de vous avoir laissé m'aimer quand
même. Mais quand m'est apparu tout à coup son visage,
quand j'ai vu sur son pauvre visage tant de tristesse,
je n'ai plus pu supporter l'idée que cette tristesse était
mon œuvre... Non, non, ne vous reprochez rien ; mais
laissez-moi partir et rendez-lui sa joie.
La main cessa de caresser mon front ; je la saisis et
la couvris de baisers et 'de larmes. Mais elle la dégagea
impatiemment et une angoisse nouvelle commença de
l'agiter.
- Ce n'est pas là ce que je voulais dire ; non, ce n'est
pas cela que je veux dire, répétait-elle ; et je voyais la
sueur mouiller son front. Puis elle referma les yeux et
les garda fermés quelque temps, comme pour concentrer
sa pensée, ou retrouver son état de cécité première ; et
d'une voix d'abord traînante et désolée, mais qui bientôt
s'éleva tandis qu;elle rouvrait les yeux, s'anima jusqu'à
la véhémence :

LA SYMPHONIE PASTORALE

939
Quand vous m'avez rendu la vue, mes yeux se
son: ouverts sur un monde plus beau que je n'avais rêvé
~u'Il ~ût .ê~re '. ou~ vraiment, je n'imaginais pas le jour
~l cl;~ir, I_rur_ SI brillant, le ciel si vaste. Mais non plus
Je n 1magmrus pas si soucieux le front des hommes . et
quand je suis entrée chez vous, savez-vous ce qui m:est
~pparu tou~ d'abord ?... Ah! il faut pourtant bien que
Je vous le dise : ce que j'ai vu d'abord, c'est notre faute,
notre péché. Non, ne protestez pas. Souvenez-vous des
p~oles du Christ : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez
pomt de péché». Mais à présent, j'y vois ... Relevez-vous
pasteur. Asseyez-vous là, près de moi. Ecoutez-moi san~
m?~terrompre. Dans le temps que j'ai passé à la
climque, j'ai lu, ou plutôt je me suis fait lire, des
passages de la Bible que je ne connaissais pas encore,
que vous ne m'aviez jamais lus. Je me souviens d'un
:erset de saint Paul, que je me suis répété tout un
JO~ : « Pour moi, étant autrefois sans loi, je vivais;
mais ~t~and le commandement vint, le péché reprit vie,
et m01 Je mourus. ,,
-

Elle parlait dans un état d'exaltation extrême, à voix
très ~ante et cria presque ces derniers mots, de sorte
que Je fus gêné à l'idée qu'on la pourrait entendre du
dehors ; puis elle referma les yeux et répéta, comme pour
elle-même, ces derniers mots dans un murmure :
- « Le péché reprit vie - et moi je mourus. »
Je frissonnai, le cœur glacé d'une sorte de terreur.
Je voulus détourner sa pensée.
- Qui t'a lu ces versets ? demandai-je.
- C'est Jacques, dit-elle en rouvrant les yeux et en
me regardant fixement. Vous saviez qu'il s'est converti ?

�94°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA SYMPHONIE PASTORALE

C'en était trop ; j'allais la supplier de se taire, mais
elle continuait déjà :
_ Mon ami, je vais vous faire beaucoup de peine; mais
il ne faut pas qu'il reste aucun mensonge entre no~.
Quand j'ai vu Jacques, j'ai compris soudain que ce n'étatt
pas vous que j'aimais ; c'était lui. Il a~ait exact:~ent
votre visage ; je veux dire qu'il avait le visage que ]'1m~ginais que vous aviez... Ah I Pourquoi m'avez-vous fait
le repousser? J'aurais pu l'épouser...
- Mais, Gertrude, tu le peux encore, m'écriai-je avec
désespoir.
- Il entre dans les ordres, dit-elle impétueusement.
Puis des sanglots la secouèrent : Ah I je voudrais me
confesser à lui, gémissait-elle dans une sorte d'e~t~.
Vous voyez bien qu'il ne me reste qu'à mourir. J'ai_ soif.
Appelez quelqu'un, je vous en pri~..!'éto~e. Laissez·
moi seule. Ah ! de vous parler ainsi, J espérais être plus
soulagée. Quittez-moi. Quittons-nous. Je ne supporte
plus de vous voir.
Je la laissai. J'appelai Mademoiselle de la M... poW: ~e
remplacer auprès d'elle; son extrême agitation ~e faisait
tout craindre ; mais il me fallait bien me convaincre que
· · qu' on V1ll
• t m 'aver·
ma présence aggravait son état. J e pna1
tir s'il empirait.
30 Mai
· C'est
Hélas! Je ne devais plus la revoir qu,end orm1e.
ce matin, au lever du jour, qu'elle est morte, après une
nuit de délire et d'accablement. Jacques, que sur la
demande dernière de Gertrude, Mademoiselle de la M...
avait prévenu par dépêche, est arrivé quelques heures

4

'

941

après la fin. Il m'a cruellement reproché de n'avoir pas
fait appeler un prêtre tandis qu'il était temps encore.
Mais comment l'eussé-je fait, ignorant encore que pendant son séjour à Lausanne, pressée par lui évidemment,
Gertrude avait abjuré. Il m'annonça du même coup sa
propre conversion et celle de Gertrude. Ainsi me quittaient
à la fois ces deux êtres ; il semblait que, séparés par
moi durant la vie, ils eussent projeté de me fuir et tous
deux de s'unir en Dieu. Mais je me persuade que dans la
conversion de Jacques entre plus de raisonnement
que d'amour.
- Mon père, m'a-t-il dit, il ne sied pas que je vous
accuse ; mais c'est l'exemple de votre erreur qui m'a
guidé.
Après que Jacques fut reparti, je me suis agenouillé
près d'Amélie, lui demandant de prier pour moi, car
j'avais besoin d'aide. Elle a simplement récité « Notre
Père... » mais en mettant entre les versets de longs
silences qu'emplissait notre imploration.
J'aurais voulu pleurer, mais je sentais mon cœur plus
aride que le désert.
FIN
ANDRÉ GIDE

•

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

942

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
SUR LE STYLE DE FLAUBERT
Une polémique s'est engagée entre M. Louis de Robert et
M. Paul iouday sur une question qui, pour bien des gens,
ne paraît pas sujette à discussion: Flaubert savait-il écrire ?
M. de Robert a soutenu la négative, sous ce titre même :
« Flaubert ne savait pas écrire • et il a cité à l'appui un chapelet de phrases incorrectes. M. Souday a défendu la plupart
de ces phrases, s'est élevé avec sévérité contre le parti-pris
de M. de Robert, et a conclu : « :'f ous n'avons jamais pensé
que Flaubert fût le seul parfait écrivain de notre langue,
ni même qu'on ne pût à toute force relever chez lui quelques
négligences, mais rares et généralement sans gravité... Le
danger d'algarades comme celles de M. Louis de Robert est
de brouiller les idées. Il est aussi nuisible de voir des fautes où
il n'y en a pas que de ne pas en apercevoir où il y en a. Le
public en est tout désorienté, et les scrupules des juristes
mal informés ne l'égarent pas moins que les bévues des cacographes. -. M. Souday a sans doute raison en gros; mais enfin
si les discussions ont l'inconvénient de désorienter le public,
il faut passer là-dessus en considération des avantages
majeurs qu'elles apportent. Sous le second Empire un journal
reçut un avertissement de la préfecture pour avoir pesé trop
subtilement les mérites d'u n engrais agricole, « de pareilles

943

di~~ssion_s, disait l'arrêté, ne pouvant que porter le trouble
et l mcertitude d~ns l'esprit des acheteurs». Je ne pense pas
que M. Souday tienne à voir de tels archanges veiller, l'épée
haute,
· ·
. sur
. la. confiance et l'innocence du publi~ Et ~~
particulier, s1 ~- de Robert a posé de nouveau la qµestion
avec quelque mtempérance, cela n'empêche pas que non
seulement
elle ne puisse être posée à bon dro·t
· encore
,
1 , mais
quelle ne soit réellement posée par la critique depuis le
tem?s de Flaubert et que le public n'en doive tirer des
!~ères : elle a été peut-être obscurcie par ceux qui ont
loue Flaubert des qualités qu'il a voulu avoir plus que de
celles qu'il a eues réellement.

•••

l

f

~n _a porté un peu naïvement au compte de Flaubert
écnv~, au compte de la qualité de son style, la quantité
~ténell~ de travail incorporée à son œuvre. Le temps et la
peme qu il employait à écrire une page ont été considérés
co~e une raison pour que cette page fût parfaite. On lui a
su gre de ne pas avoir écrit dans la joie, mais dans les sueurs
et 1:i, peine. Les formidables brouillons, les Himalayas de
papier raturé que sont ses manuscrits ne permettent pas de
~e~e e:1 doute cet immense effort, ni d'admettre, comme
1msmua1t Jules Lemaître, que F laubert appelait travail
tout le temps qu'il passait à. bricoler, à. bâiller ou à pester
dans son cabinet. Mais enfin cela devrait suffire à nous faire
admettre que Flaubert n'est pas un grand écrivain de race
et que la pleine maîtrise verbale ne lui était pas donnée dans
sa nature même. Et cette idée se confirme quand nous lisons
ses Œuvres de jeunesse et sa Correspondance. Evidemment
ellesd
· t nous mtéresser
·
, oiven
beaucoup par les renseignements'
qu elles n ous apportent sur la vie intérieure et la formation
des 1'd'ees de Flaubert, qui sont d ' un cerveau de premier

�944

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ordre et valent la peine d'être étudiées pour elles-mêmes ;
mais le style des Œuvre.s de fetme.sse, jusqu'au moment du
moins où il se précise et se dégourdit dans la première Tentation, est d'une insignifiance absolue, et la Correspondance,
si elle nous amuse par tant de pages verveuses, fourmille
de platitudes qui nous montrent que Flaubert avait
besoin de tenir sa plume en bride pour en tirer de bonne
prose. Comparez ses lettres à celles de Chateaubriand. On
trouve parfois exprimé ce paradoxe que Flaubert est plus
grand écrivain dans la première ou plutôt dans la seconde
Tentation que dans la troisième, dans sa libre Corres'Jondanca
que dans la poussive Education sentimentale : il n'y a guère
à prendre cette fantaisie au sérieux.
Les grandes œuvres de Flaubert laissent apercevoir souvent dans la trame de leur style une nature verbale un peu
courte et indigente, mise en culture et en valeur grâce à cette
alliance d'un tempérament de feu et d'une volonté obstinée
qu'on retrouve si souvent dans le caractère normand. Il y a
tout un sottisier grammatical et littéraire de Flaubert, qu'on
peut vraiment relever sans remords, puisque Flaubert luimême prenait son plaisir à s'en créer un pareil par ses lec•
tures. Le sottisier recueilli par Flaubert, qui a été publié,
sollicite dans le sens de la pure bêtise bien des phrases d'écri•
vains célèbres, que leur contexte, comme il est ordinaire, rendrait acceptables. On l'eût applaudi s'il avait été assez beau
joueur pour y joindre les deux phrases de Madame Bova,y
sur la • tête phrénologique peinte en bleu jusqu'au thorax•
et sur • les soixante quinze francs en pièces de quarante sous•.
prix de la jambe du père Rouault, - ni l'un ni l'autre n'étant
pendables. Mais les inadvertances de style, telles que la
petite collection relevée par Faguet dans son Flaubert, sont
plus graves. Pour que Flaubert laissât échapper un • gràce
sans doute à cette bonne volonté dont il fit preuve, il dut de
ne pas redescendre dans la classe inférieure ,, il fallait bien

RtFLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

,

945

que son oreille grammaticale et littéraire ne fût pas très
sûre. Et l'œuvre, l'influence de Flaubert sont telles que nous
sommes, après tout, amenés à nous louer que cette oreille
n'ait pas fonctionné sans défaillance. Nous assistons alors
au spectacle passionnant de ce que peuvent, pour se créer
avec peu de matière un moyen d'expression qui arrivera à
être parfait, d'abord la volonté et ensuite la vision en pleine
atmosphère d'intelligence d'un monde d'idées vivantes.

•••
La loi éternelle se vérifie toujours et le style épouse chez
Flaubert un geste de l'homme. Mécontent de lui, mécontent
de 1~ vie, Flaubert pouvait, comme certains romantiques,
partir en guerre contre tout. Or il s'est cantonné dans une
occupation, un métier précis pratiqué avec une conscience
farouche, il a, pareil à Taine, son ami, étouffé à force de travail l'absurdité de la rie. Il s'est voulu, s'est cherché une
discipline. Et son style est un style de discipline. Et plus haut
que le style proprement dit, il a fourni à toute son époque
le style général de la discipline littéraire. Il a réalisé l'idée
de discipline comme un Chateaubriand réalise l'idée de survie
décorative ou un Victor Hugo l'idée de libre épanouissement
verbal. A ce point de vue il est un phénomène unique
au xrxe siècle, où l'art apparaît plus que jamais comme le
dépôt naturel de la vie. Bien qu'il faille se défier beaucoup des
racontars de Maxime du Camp et que le rôle de Mentor
intelligent et distant qu'il s'attribue auprès de Flaubert
témoigne d'une suffisance grotesque, nous avons assez de
témo~gnages de Flaubert lui-même pour admettre qu'en
eff_et il entreprit d'écrire Madame Bovary à titre de pensum
u~_e et. précisément parce que le sujet lui répugnait. Parce
qu li lm fallait le grand décor romantique, il a voulu vivre
à Yonville. Parce que la vie réelle chez le bourgeois lui était
6o

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

insupportable, il a voulu vivre chez eux sa vie littéraire.
Parce que les bourgeois le dégoûtaient, il a voulu parler
d'eux sans haine, les mettre en valeur dans le même esprit
de patiente lumière qu'un peintre hollandais. Il n'y a probablement qu'un livre qui soit né de la même source, qui ait
suivi dans l'âme de son auteur des voies intérieures analogues
et qui, participant au fond de la même racine, signifie en
somme la même chose : c'est don Quichotte. Mais il s'est
trouvé qu'en écrivant Jfadame Bovaffy contre sa volonté,
son goût et sa nature, Flaubert s'est accouché violemment
à sa réalité littéraire, à son idée désormais impérissable et
exigeante de discipline.
Emma Bovar., est dans le microcosme d'Yonville la petite
force indisciplinée et passive qui doit nécessairement être
vaincue. Que Flaubert ait pitié d'elle, qu'il l'aime peut-être
seule, c'est possible, c'est même vrai, mais il ne le dit pas et
cela ne nous regarde pas. Seulement, s'il ne s'est pas empoi•
sonné comme elle, si, comme il l'a dit en une galéjade que
Taine nota sans sourciller dans l'Intelligence à titre de document psychologique, il a seulement senti pendant trois jours
le goût d'arsenic dans la bouche, après avoir écrit le récit de
l'empoisonnement, c'est qu'il a pris place, réellement, en
chair et en os, dans le chœur des disciplinés, et, qu'apris
avoir suivi le convoi d'Emma, il a été naturalisé bourgeois
d'Yonville. Il m'avait semblé un jour voir une figure de
Flaubert dans le docteur Larivière. Bien plutôt aujourd'hui
le verrais-je personnifié en Binet. Binet a trouvé la paix et
une discipline à sa portée dans la pratique assidue du tour.
Il tourne comme Flaubert écrit. Il y faut du talent, de la
vocation, il les a et y ajoute par un effort continuel. Ma.il
Flaubert n'atteint pas à la hauteur de Binet. La pratique
du tour est pour Binet un plaisir en soi qui suffit à lui donner
une raison complète de vivre. Il est inutile à sa satisfaction
que lee louanges de ses produits 90it publiées par M. Homaia

.,

f

947

dans le Fanal de Rouen et les fassent admirer d'un public
no~breux. Au contraire Flaubert ne tournerait pas s'il n'y
ava~t ~~ le Fanal et M. H omais. La destinée intelligente
avait d ailleurs placé M. Homai.s à côté de lui sous le nom de
Maxime du Camp.
• Flaubert a continué à tourner comme Antoine à 1 d •
·è li
, a er
m re gne de la Tentation, se remet en prières et comme
~ouvard e~ P~cuchet recommencent à copier. Mais comme
il tourne difficilement il a besoin des conseils d 'autrui. n est
à re~arquer que les trois quarts des faiblesses et des incorrections que l'on peut relever, à titre de taches négligeables
à travers l'œuvre de Flaubert se trouvent dans Mada~
Bovary, - les Œuvres de jeunesse étant laissées de c ·t·
La •
o e.
raison en est simple. C'est qu'à partir de Salammbô
Fla_u bert fait prudemment écheniller ses épreuves par d~
aillls et en particulier par Bouilhet. On trouve dans
!:édition_ Conard la liste des remar1ues de Bouilhet sur
l Ed~ation sentimentale, et Flaubert, qui a déféré à un
certain nombre, aurait pu sans inconvénient en admettre
davantage.
Une partie de la mauvaise humeur avec laquelle il , ·t
l · •
ecn
u1 vient sans doute de ceci. Il sait combien il est diffi il
d'é .
.
c e
crue parfaitement le français. Il sait combien sont rares
au x1xe siècle, les grands écrivains qui ont connu intégral ~
ment l'intérieur, les ressources, la vie de leur langue. Apr;s
Chateaubriand,
Victor Hugo et peut-être Théophile G autier,
.
on serait assez embarrassé d'en citer un quatrième. Il s'épuise
à la recherche de la correction, de la propriété, du nombre.
Il les trouve souvent, surtout le nombre. Mais autant il est
hésitan~ et difficile sur le choix de ses mots et de ses phrases,
au_tant il est absolu sur l'excellence de ce qu'il a laissé impnmer et supporte impatiemment la critique. Il sent qu'il
a avantage à demander des conseils, s'y soumet assez docilement, tant que l'œuvre se fait. Mais quand l'œuvre est faite

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

c'est-à-dire quand elle est exposée en public, et que l'auteur
peut dès lors recevoir sur elle plus d'avis utiles qu'il ne le
pouvait quand elle demeurait manuscrite, il la voit d'un
autre œil, la défend par toutes les raisons. parfois mauvaises
et qu'il sait mauvaises. C'est d'ailleurs très humain - et tout
naturel- puisqu'il n'y a pas d'œuvre si parfaite qu'on ne
puisse encore perfectionner dans le détail et qu'à ce compte
on ne ferait pas grand'chose de nouveau. Seulement, ces
mauvaises raisons sont souvent instructives. Victor Hugo,
ayant parlé par inadvertance de la Sorbonne au temps de
Charlemagne, croyait devoir se défendre en alléguant que
l'étymologie de Sorbonne était Soror bona. Voyez Flaubert:
• Il prétendait, dit Maxime du Camp, il a toujours prétendu que !'écrivain est libre, selon les exigences de son
style, d'accepter ou de rejeter les prescriptions grammaticales
qui régissent la langue française, et que les seules lois auxquelles il faut se soumettre sont les lois de l'harmonie... Il
disait que le style et la grammaire sont choses différentes ;
il citait les plus grands écrivains qui presque tous ont été
incorrects, et faisait remarquer que nul grammairien n'a
jamais su écrire. •
C'est là sans doute une réponse un peu confuse à quelques
remarques, dans le genre de celles de Faguet et de M. de
Robert, faites sur quelque phrase de Flaubert, - et Maxime
du amp a dû ajouter à cette confusion. Quel que soit son
auteur on voit facilement ce que dans ce passa e il y a de
vrai et de faux. Ni Flaubert ni aucun homme sensé n'a jamais
pu penser que les seules lois auxquelles il faille se soumettre soient les lois de l'harmonie. Il n'y a pas de langue à
flexions, ni à plus forte raison de style sans grammaire.
Seulement, il est exact que le caractère grammatical d'une
langue, et particulièrement de la langue française, se renforce
au fur et à mesure qu'elle avance, qu'elle est réalisée par des
écrivains, que sa texture devient moins libre, que ses lois

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

949

se formulent, ue sa jurisprudence se fixe. Au temps de
Montaigne, le poids de la souveraineté ne touchait pas un
gentilhomme deux fois dans sa vie, et le poids de la grammaire
ne touchait pas b::aucoup un écrivain. Aussi la Franc:!
produisait-elle de3 Bussyd'Amboise et des d'Aubigné du
même fonds dont elle engendrait des Rabelais et des Montaigne. Mais les grammairiens sont venus comme les intendants. Richelieu a fondé l'Académie comme il a fait couper
la tête de Montmorency. Le style et la grammaire se sont
joints davantage, et leur adhérence croissante est un fait
inévitable, donné avec le mouvement de la langue ellemême, et sur lequel il n'y a pas à revenir. Redites-vous la
phrase célèbre de Chateaubriand que Guizot récitait avec des
inflexions qui enthousiasmaient Mme de Staël : • Lorsque,
dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus que la chaîne
de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble
' devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé
de la vengeance des peuples. • Chateaubriand y fait une
musique oratoire presque parfaite ; mais si vous la lisez à
voix haute peut-être vous apercevrez-vous que les deux
lof'Sque, avec leurs trois consonnes, arrêtent et nouent un
peu désagréablement le débit. Je suis persuadé qu'au
xvue siècle on les eût remplacés par quand ... que, avec un
effet certain d'allègement et d'aisance. Seulement cette
anacoluthe, dont Bossuet use sans remords, est au temps de
Chateaubriand considérée comme une hardiesse inadmissible,
et il s'en abstient, sacrifiant l'harmonie à la grammaire.
Evidemment aucun grammairien ne manquera de limite
exacte entre l'anacoluthe et l'incorrection. Mais il y a des
époques de la langue où, comme au temps de Platon, de
Tacite et de Bossuet, les ruptures de rapports logiques et
les dissonances grammaticales reto~bent verveusement
en anacoluthes, et d'autres époques, comme la nôtre, où elles

�950

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'étalent platement en incorrections. Il faudrait un singulier
parti pris pour donner comme anacoluthe la phrase de
Flaubert : • Grâce à cette bonne volonté , ... que j 'ai citée
tout à l'heure. Entre les grands écrivains incorrects dont
parle Flaubert, distinguons ceux qui n'étaient pas incorrects,
parce qu'ils vivaient en un temps où ils faisaient la loi, et
ceux qui le deviennent parce qu'ils vivent en un temps
où ils la subissent. On appelle d'ailleurs point de maturité
de la langue un moment d'équilibre entre la création spontanée et la régie commerçante, qui dure juste le temps d'une
génération.
Presque toutes les fois que Flaubert choit en une irrégularité, c'est sans le vouloir et en commettant une faute.
Comme le remarquent fort bien les Goncourt sa langue ni
surtout sa syntaxe n'ont rien de prime-sautier, de verveux,
de hardi. Elles sont courtes et timides, avec des qualités
scolaires, et à la moindre tentative de haute école elles
tomberaient par terre. Quand il s'écrie :• De l'air I de l'air 1
les grandes tournures, les larges et pleines périodes, se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores,
les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin 1 • songez
à Emma Bovary s'exaltant lyriquement sur le voyage d'Italie
qu'elle ne fera jamais. Ce n'est point par un sens puissant de
la langue que Flaubert en est devenu un maître, c'est par la
longue patience qui fait la moitié de son génie verbal et aussi
et surtout par son gueuloir.
On s'est moqué du gueuloir. C'est de lui pourtant que
Flaubert a tiré toute la finesse de son m étier. « Les phrases
mal écrites, dit-il, ne résistent pas à cette épreuve ; elles
oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et
se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie. • Par
là, Flaubert a retrouvé le grand courant du style classique
qui, ainsi que Brunetière l'a souvent et fortement montré,
esi un style parlé, associé aux rythmes et à l'espace de la

95r

voix. C'est de là que vient la solidité substantielle de cette
forme flaubertienne qui tant qu'il y aura une langue fran.
çaise ne vieillira jamais, restera musclée et parfaite comme
un dessin d'ln5res. Voyez au contraire comme date aujourd'hui un style juxtaposé et papillotant, rebelle au parloir,
tel que celui des Goncourt et même d'Alphonse Daudet.
L'écriture qui ne prend pas de prés contact avec la parole
se dessèche comme la plante sans eau.
Dans l'intérieur de ses limites, un peu étroites, cette prose
est d'une délicatesse de rythmes, d'une science et d'une
variété de coupe incomparables. Avec La Bruyère et Montesquieu, Flaubert paraît dans la langue le maître de la coupe;
nul n'a de virgules plus significatives, d'arrêts de tous genres
plus nerveux.

•
1

•••

Ces qualités classiques ont été méconnues par les plus
classi:iues. La voi:x de M. de Robert n'est pas isolée, et de
son vivant comme aprês sa mort, le style de Flaubert a été
Aprement discuté. La critique universitaire a gardé une certaine défiance contre un écrivain qui n'était pas de l'Académie (où Maxime du Camp tenait une place pompeuse) et
qui faisait autant de bruit que s'il en était. Sainte-Beuve
en parle froidement. Faguet ne lui donne pas de place parmi
ses maîtres du XIX8 si~cle, oracle du Brevet supérieur,
et lui consacre plus tard, par raccroc, un petit volume hâtif.
Brunetière l'aborde avec une hargne dont la mauvaise foi est
insigne. Quand paraissent les T,-vi ; Contes, il écrit dans la
R,vue des Det,x Mondes : • Dans l'école moderne, quand
on a pris une fois le parti d'admirer, l'admiration ne se divise
pas, et l'on a contracté du même coup l'engagement de
trouver tout admirable. Il est donc loisible, il est même
éloquent à M. Flaubert d'appeler Vitellius « cette fleur des
fanges de Caprée •· Quels rires cependant si c'était dans
Thomas que l'on découvrlt cette étonnante périphrase, et

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

comme on aurait raison ! • Or, voici la phrase d 'Hlt-odias :
« La fortune du père dépendait de la souillure du fils; et cette
fleur des fanges de Caprée lui procurait des bénéfices tellement considérables, qu'il l'entourait d'égards, tout en se
méfiant, parce qu'elle était vénéneuse. • L'image se tient
solidement, et surtout elle exprime chez les deux Vitellius
un état d'esprit qu'il faudrait dix lignes pour expliquer
autrement et plus mal. Isolés par le malveillant criti1ue
les six mots sont en effet une fleur de rhétorique. Qui est
responsable, sinon l'homme au sécateur ? Méfions-nous des
citations tronquées.
Mais l'opinion des critiques importe moins en cette
matière que celle des disciples. Le style de Flaubert a établi
sa valeur par sa fécondité. Comme celui de Guez de Balzac,
il a institué une école. Il a formé des élèves. Cet écrivain qui
ne fut pas de l'Académie fut à lui seul une Académie, c'està-dire une source d'exemples. C'est chez lui que toute une
génération a appris à écrire. Grand par lui-même il est plus
grand peut-être encore par ses élèves. L'éducation de Maupassant par Flaubert, peut-être unique dans notre histoire
littéraire, nous place dans la saine atmosphère d'un atelier
de la Renaissance, d'un Léonard qui sort d'un Verrocchio
ou d'un Jules Romains qui naît d'un Raphaël. Sala,,nib4
imité cent fois a donné le style de la grande décoration historique, Bo ,va,d le style du naturalisme goguenard. Certaines
scènes de la Tentation, comme l'entretien d'Antoine, d'Apollonius et de Damis, auraient pu fournir le pur et parfait
modèle de ce style dramatique nerveux, harmonieux,
riche en répliques condensées et en coupes puissantes ui
manquerait à notre prose si Victor Hu :o ne l'avait en partie
réalisé dans le drame d'ailleurs lamentablement vide de
L11c,~ce Borgia. Peut-être les pages colériques, guignoles1uea
et truculentes de la Correspondance ont-elles quelque peu
inspiré les styles succulents de Huysmans et de Léon Bloy.

NOTES

953

Une telle place n'est sans doute pas la première dans la
prose française, elle reste considérable, elle mérite que
Flaubert demeure pour les écrivains d'aujourd'hui autre
chose encore qu'un maître, - le bon ouvrier, le Patron.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
IŒFLEXIONS SUR LE ROLE
L'INTELLIGENCE FRANÇAISE.

,

ACTUEL

DE

Est-il permis à un ami et fondateur de la revue, qui ne lui
a jamais ménagé son concours, mais qui lui revient trop
changé pour la suivre aujourd'hui dans toutes ses démarches,
de proposer à l'attention de ses lecteurs quelques réflexions
personnelles sur les derniers articles de son directeur ? J'ai
signé, et l'un des premiers, le manifeste du « Parti de l'intelligence•· Avec une modération à laquelle je rends hommage,
Jacques Rivière, dans le numéro de Septembre, l'a présenté
discuté, critiqué. Je suis l'un de « ces messieurs • dont il
parle, l'ami pourtant, jele répète, de sa revue, de ses lecteurs...
et son ami. S'il tient à y voir clair, ce que je ne mets pas en
doute, il ne saurait me refuser le droit de préc:ser ici mon
point de vue, ni de contrarier le sien.
Il s'accorde avec nous, signataires du manifeste, sur le
principe essentiel : primauté de l'intelligence. Celle-ci est
pour lui • d'abord, le moyen de distinguer ce qui est de ce
qui n'est pas. • Nous n'avons pas dit autre chose. Cette
primauté, ajoute-t-il, appartient en droit, en fait à la France.
C'est exactement notre thèse. Le monde entier a intérêt à
la restauration de l'esprit français, ferment, moteur, animateur de la seule civilisation qui nous regarde, non celle
des Chinois, des Incas, des Hindous, mais celle des Occiden-

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

taux, celle de Paris, de Rome et d'Athènes, qui depuis vingt
siècles n'a pas failli. Jusqu'ici rien de mieux. L'intellectuel
français, qu'il appartienne ou non au ,Parti de l'Intelligence,,
va donc s'élancer dans la droite voie, la voie royale de l'esprit.
Dans la mesure où l'homme peut être désintéressé et ne
penser qu'avec sa raison pure, dégagée des penchants de son
cœur, voire de son corps - car l'homme est condamné à
vivre dans la sensation et dans l'affection, ne l'oublions
pas ! - il va observer, recueillir les faits; les peser, les
classer, les élever au rang d'idées; puis enchaîner, déduire,
induire, en toute liberté, en toute honnêteté ; et à la tin,
j'imagine, conclure. C'est ici qu'on ne s'entend plus - et
aussi sur un autre point qu'il faut examiner au préalable: les
conditions matérielles de la liberté de l'esprit français.
1 Pour agir, il faut être. Soyons d'abord. •
Ce n'est pas que Jacques Rivière en disconvienne. « Pour
pouvoir penser librement, il faut d'abord que la France
existe; il faut qu'elle ait un tronc, des membres, une• substance,. Il n'entre pas dans sa pensée d'accepter demain pour
notre pays le sort de la Grèce vaincue qui, n'ayant plus
d'autre ressource, entreprit la conquête spirituelle de ses
vainqueurs. Ce quedevinrent dans l'aventure la civilisation et
l'art hellénique, nous le savons de reste. Notre France n'en
est pas là. Elle ne se résignera à ce pis aller désastreux que
quand, vraiment, elle aura perdu l'espérance. Rivière nous
rappelle à la réalité. • Oubliez-vous que c'est elle qui a
vaincu ? qu'elle est et qu'elle vit. Elle me paraît (je cite) avoir
acquis une assiette, qui non seulement lui permet, mais qui lui
fait un devoir de penser hardiment et dans taus les sens, sans
plus se laisser paralyser par l'instinct de conservation. •
Hélas! il nous paraît à nous qu'elle n'aura vaincu, qu'elle
ne sera, ne vivra qu'en proportion de nos efforts nouveaux
pour faire durer sa victoire. Son être est en suspens. Si le
triomphe de nos armes l'a sauvée de la destruction et du

NOTES

955

servage, il la laisse si anl:miée et de son plus précieux sang, de
son capital-travail et de son capital-richesse, que sa position
dans le monde, son assiette, est matériellement moins bonne,
moins si\re, moins solide, malgré la récupération de deux
provinces et l'occupation provisoire du Rhin, qu'en Juillet
1914. Ses deux principaux alliés sont outre-mer. Sur le
continent elle a devant elle au lieu d'un allié et d'un ennemi
avérés, des forces obscures sournoises, difficiles à évaluer
et qui pourront un jour se joindre ; et contre celles-ci il
sera moins aisé de se mettre en garde que contre l'appareil
militaire, si formidable, mais du moins ostensible de l'empire
de Guillaume Il. Une Russie qui prétend fonder un ordre
nouveau, sans précédent et plein de risques, pour l'imposer
ensuite au monde, une Allemagne qui est loin de la guérison,
au témoignage d'observateurs qualifiés; en outre, une Italie
qui joue son jeu et une macédoine de peuples : tel est l'état
de l'échiquier européen. Le traité de Versailles laisse à notre
principal ennemi le sentiment de sa puissance, de son avance
sur nous, de sa richesse; il le brime sans le mater; et qui donc
en fera respecter les clauses ? demandez-le à Whashington
ou aux radicaux d'Angleterre. Je m'abstiens volontairement
de parler de notre politique intérieure. Ecoutez : • Il faut
que ça change! , De gauche à droite, ce n'est qu'un cri. Pour préparer ce changement, quel qu'il puisse être, pour
refaire nos forces, pour affronter les ouragans prochains, la
France qui possède beaucoup de gloire et de crédit moral, n'a
plus un sou à perdre, ni une parole, ni une idée de trop. Voilà
ce qu'il nous semble à nous. Elle dépérissait depuis déjà un
siècle (par la faute de qui, de quoi? c'est ce qu'il faudra
rechercher), quand soudain elle chut dans cette maladie de
cinq ans, la plus grave qu'elle ait subie depuis la Révolution.
Au moment d'entrer en convalescence, elle trouve, au lieu
d'un air pur, tout un essaim d'épidémies que pousse le vent
d'est. Ne faut-il pas l'en protéger? Ménageons-la. Gardons-

�956

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la des rechutes. Fortifions son pauvre corps. Ou nous ne

sauverons rien d'elle, pas même son esprit qui sera le premier
vaincu.
Tel est l'autre son de cloche, le nôtre. Ceci posé (que l'on
peut nier, contredire, mais qui se fonde sur des faits) jusqu'à réfection complète de la France, notre esprit n'aw:9'
pas de soin plus urgent que d'aliéner, s'il le faut, une partie
de sa liberté, ou plus exactement, de limiter sa fantaisie,
en choisissant au plus tôt - le temps presse - la discipline
la plus propre à servir à la fois les intérêts de la France et les
siens. Nous ne supprimons pas la liberté de la recherche; le
champ est assez vaste pour lasser notre course avant que
nous touchions au but. Nous cherchons, nous pensons
dans une direction, celle que nous estimons la plus sûre, celle
que nous indique et recommande une longue tradition. Nous
n'avons pas le temps de les essayer toutes, de faire table rase,
d'arracher les jalons qu'ont plantés nos devanciers. Nous
sommes d'avis de tenir compte plutôt de l'expérience accumulée des siècles, que des rêveries du présent et plutôt des
travaux de ceux qui depuis longtemps méditent et creusent
un sujet tout nouveau pour nous, que des intuitions ~ deuses qui lèveront en nous, au premier contact avec lUL
A nous de vérifier leur raisonnement et leurs preuves. A
nous d'examiner jusqu'à quel point les conditions du problème (philosophique, politique, esthétique ou religieux) se
présentent changées, jusqu'à quel point en sera affectée la
solution. Nous croyons rester dans la ligne de la plus pure
tradition intellectuelle en faisant moins de cas de l'exception
que de la règle, en ne nous laissant pas dét~urner. de notre
chemin. - Ainsi, s~ns préjuger de la conclus10~ ~ltime
d'entre nous qui déJà ont conclu en art, en religion, en po
tique, ne l'ayant pas tous fait exactement de la même façon):
nous nous mettons d'accord sur des principes généraux 4111
ne peuvent nous entraîner à de trop grandes divergences et

(ce:

NOTES

957

qui, pour l'action immédiate de la pensée, suffiront. Ils
sont deux et pas un de plus, ce que le passé de la France et
la logique de l'esprit nous offrent de plus ferme et de plus
éprouvé : unité-continuité, les noms même de la famille, de
la paroisse, de la prov:nce, de la p .. trie, du classicisme et de
l'Eglise. Avec cela nous sommes sûrs d'obtenir une direction,
un art, une morale, une politique, sans offenser les lois
humaines et universelles de la raison.
Jacques Rivière nous répond : • Soit I mais votre intelligence n'est plus libre, vous l'avouez vous-mêmes : Nous
savons ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas. ,
C'est la pierre où son pied s'achoppe. Mais, cher ami, pourquoi le savons-nous ? Parce que twus l'avons chercM, librement et logiquement, après examen des faits, des précédents
et des analogies. Faut-il à chaque pas revenir au point de
départ, remettre tout en question, parce qu'un fait nouveau
se montre et contredit cent mille faits déjà classés ? Ce s:&gt;nt
eux et non pas nous qui nous ont tracé le chemin. Ne nous
attribuez pas une façon d'obscurantis~e. Ce fait nouveau,
nous l'examinerons, mais comme il mérite de l'être et jusqu'à
nouvel ordre comme une exception, tant que cent mille faits
nouveaux n'auront pas été jetés avec lui dans le plateau de
la balance. Plaçons-nous par exemple, comme vous l'avez
fait, devant le fait nouveau du bolchevisme russe, c'est-à-dire
du socialisme appliqué. C'est une occasion excellente de
préciser nos positions.

Le bolchevisme, dit Rivière, est peut-être affreux, dangereux, barbare, c'est l'opinion des journaux. N'importe! il

est. Pour le penseur, ce n'est qu'un objet de pensée. Jacques

Rivière veut comprendre, et je lui jure que nous sommes
tous comme lui. Avant d'aller plus loin, il s'efforce de discerner quelles idées motrices s'affrontèrent dans la guerre
qui vient de finir. Comme déjà il est malaisé de s'entendre
sur les faits les plus proches et les plus communs! et comme

�958

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'esprit est faillible quand il ne manie pas des quantités abstraites, des chiffres, des signes ou des plans I Mon expérience
à moi, dans le cas présent, dément complètement la sienne.
Où il voit le duel entre l'autocratie et la démocratie, la lutte
contre les ty,-ans pour le Droit etlaLibe,-té, je vois des peuples
qui veulent vivre et qui défendent leur bien et leur vie contre
la cupidité d'un voisin. J'ai fréquenté bien des soldats et
de tout près en quatre ans de campagne et j'ai été frappé
par leur indifférence à l'égard des buts idéaux. Jamais (ou
une fois sur mille) ils ne prononçaient le mot République, le
mot Droit, le mot Liberté. Ils détestaient Guillaume, non
pas comme un tyran, mais comme symbole de toute l'Allemagne, en tant qu'ét,-ange,-, en tant qu'ennemi et on les aurait
bien fait rire en s'avisant de leur conter qu'ils se battaient
pour libérer leurs frères boches. Lorsque.. les Russes nous
lâchèrent, ils devinrent tout de suite pour eux • ces c... de
Russes qui prolongeaient la guerre sous prétexte de « vider•
le tzar ». Ils se battaient pour en finir, pour n'avoir plus
l'Allemagne à leur porte avec son grand sabre et sa grosse
voix. Quant à cet idéal qui gonflait leur courage, il n'avait pas
de nom, pas même celui de France ; il était dans leur sang,
dans leur cœur, dans leurs muscles, dans l'héritage corporel
de tous leurs ancêtres français, une sorte de bravoure et
d'endurance toutes physiques. Tel était le cas de la masse.
Ceux qui« savaient pourquoi », une infime minorité, n'étaient
jamais du même avis, sauf dans la haine ; chacun récitait
son journal. Je ne parle pas de l'élite, intellectuels, p etits
commerçants et petits bourgeois : le plus grand nombre ne
tarissait pas d'ironie sur les discours du président Wilson.
Rivière nous dit le contraire. Qui croire ? Ce débat accessoire
n'est pas inutile ... mais poursuivons.
Nous avons donc cru, selon Rivière, combattre pour la
liberté du Monde, lequel était souvent autant et plus libre
que nous - et voici soudain que le Monde ne veut plus de la

NOTES

959

liberté que nous avons payée si cher. L'autocratie est morte
mais la liberté agonise; reste le socialisme dont sans doute es~

proche l'avènement, car l'univers entier réclame une autorité pérempt oire. Je ferai remarquer qu'il y a fort longtemps
que les Français attendaient une « poigne• ; la popularité de
Foch et de Clemenceau vient de là. Passons encore. -Ainsi
un nouvel idéal se lève, et c'est le socialisme; Rivière le
prend au sérieux et n 'a pas tort. Il est conduit d'abord à
l'étudier en Russie et son expérience de prisonnier de guerre,
mêlé au peuple russe dans les camps allemands, lui fournit des
traits authentiques, savoureux, éloquents; chacun, les ayant
lus ici, les a présents à la mémoire. Il en tire une conclusion de fait qui ne me semble pas forcée ; elle cadre avec
le peu qu'on sait, le peu qu'on a pu entrevoir à travers Tolstoï
et Dostoïewsky; souvenez-vous de ces conversations interminables del' Idiot et des Possédés où tout le monde parle à la
fois. Cette conclusion, la voici : Le Russe est, pa,- instinct,
g,egaire, et il est né pou, le soviet. Voilà- si cela est- qui est
du plus haut intérêt et j'en voudrais à Rivière de nous priver
de pareilles contributions aux mœurs, à la p 5ychologie et à
l'histoire. Lorsque le bolchevisme naît, lorsque le soviet est
fondé dans le parfait nivellement des classes, contraint,
battu, mais agrégé, le Russe enfin se sent à l'aise; heureux ou
malheureux, il peut, il veut vivre en soviet ; il a retrouvé sa
nature. - Je ne discute point ; il nous vient de là-bas des
témoignages encore si confus, que j 'accorde provisoirement
tout crédit à la perspicacité de Rivière. Mais je lui dis: Et
puis après?

Ce soviet qui ramène le peuple russe à l'existence sociale
la plus rudimentaire, la moins différenciée que l'on ait jamais
vécue sous le ciel, sinon jadis, avant les tzars, ce soviet n'est
point isolé au fond de l'Afrique centrale ou sur les plateaux
de l'Asie, loin du télégraphe et du chemin de fer. Il est ici,
à notre porte ; vous-même le considérez peut-être comme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un fait européen, et déjà nos voisins l'imitent. Que dis-je ?
il prétend conquérir le monde. Qu'allez-vous en faire, penseur?
Vous avez le choix entre trois attitudes possibles. Ou
bien vous le considérez comme un objet d'étude et de curiosité et vous vous installez, les bras croisés, en spectateur, en
historien, en chimiste (je ne dis pas en dilettante) devant
l'explosif inédit qui produira une déflagration si nouvelle.
Vous laisserez aller l'expérience. Ce serait l'attitude de l'intellectuel pur : si vous l'étiez vraiment, la vôtre. - Ou bien
vous porterez sur le soviet un jugement. Il sera favorable
ou défavorable ; il l'encouragera ou lui fera du tort. Dans
ce troisième cas - celui de la condamnation - vous êtes
avec nous et désormais pas plus libre que nous de votre •
pensée : elle marchera contre. Dans le second - celui de
l'approbation - c'est t out de même : elle marchera pour,
avec les membres du groupe« Clarté,. Que si, vous réservant,
vous passez de l'éloge au blâme et réciproquement, par
scrupule d'honnêteté, vous ne faites que changer de chaînes.
Quelle attitude choisira donc votre pensée, si elle n'a qu'ellemême pour guide, si, dans son parti pris d'impartialité
supérieure (je rapproche à dessein les mots) elle repousse
d'avance toute considération d'intérêt : d'intérêt pour la
France, pour la civilisation et même pour soi, la pensée ?
« Permettez ! me répondrez-vous. J'attends, je fais
confiance à l'avenir. La naissance du soviet est un événement
considérable. Une idée sociale, jusqu'ici impuissante à rien
faire vivre dans les paysd'anciennecivilisation-lemarxisme
- vient de s'incarner en Russie ; cette idée, des peuples
entiers l'appellent de tout leur cœur à la vie et la voici qui
naît au jour. Ecoutez ceci: « En un point du monde l'existence socialiste a commencé. » Il a beau gêner vos doctrines.
Le fait est là.
- D'abord, il faudrait peut-être en rabattre. L'idéal
socialiste est-il celui des peuples, ou d'une forte minorité,

NOTES

961

ou de quelques meneurs au sein des peuples ? L'existence
socialiste a commencé en fait. Mais où ? Chez un peuple
barbare ou, si le mot vous choque, étranger à notre Occident. Vous nous dites qu'elle lui convient; c' est bien possible.
Une seule chose importe: nous convient-elle à nous, Français,
Occidentaux, gardiens de la pensée et de la civilisation ?
- Nous le verrons bien, c'est précisément ce que j'étudie.
- Etudiez tout à votre aise. Lorsque vous conclurez, il
sera peut-être trop tard et dans le cas probable, plus probable
que l'autre, où le soviet ne nous conviendrait pas, c'en sera
déjà fait de la France et de la pensée.
- Qu'en savez-vous ?
- J'ai mille raisons de le croire; j'en appelle à l'expérience
des siècles et à la nature de notre esprit.
- Les siècles nous ont-ils tout dit et notre esprit est-il
à bout de course ? En vain vous bouchez-vous les yeux et
les oreilles, vous n'échapperez pas à la vérité de demain.
N'entendez-vous pas la vague qui monte ?
- Vague de faits, vague surtout de mots. Nous l'entendons.
Il s'agit de lui résister et de la détourner de notre route ; de
la capter, si nous pouvons, pour la faire servir au bien.
Une pensée digne de ce nom ne se résigne pas devant l'orage.
Nous non plus ne sommes pas des libéraux ; mais nous tenons
dur comme fer pour la liberté de l'homme. Dieu dispose et
juge en dernier ressort, mais l'homme propose. On me propose l'expérience du bolchevisme : si ma raison d 'homme
et d'homme français me la fait considérer comme néfaste,
contraire à la nature humaine, contraire à notre civilisation,
quand tous les hommes abusés se ligueraient contre moi
seul, je lancerais tout seul ma contre-proposition de résistance 1• - Dans un article du Correspondant, René Johannet
I, Et d'autant plus que je ne suis pas seul. On parle du socialisme, comme si aucune autre force ne s 'opposait à lui ou ne le
balançait~en fait. Le syndicalisme n ' est que son allié provisoire

6r

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

nous rapporte un mot topique de Péguy sur la grande
Révolution. Ce républicain déclaré la considérait malgré
tout comme une catastrophe. • Comme je faisais cette
réflexion banale, dit Johannet, qu'avec un peu plus de
poigne la catastrophe déviait et qu'un Louis XIV par
exemple aurait su l'éviter : - Louis XIV ? repartit Péguy
avec une singulière vivacité. Pas même, Lépine. • On fait
l'histoire, on ne la subit pas ; il n'y a pas de fatalité historique, et la raison ne saurait s'abstenir dans un conflit qui
met en jeu son existence. Malheur à ceux qui temporisent
dans le moment qu'il faut combattre et qui pensent daftl
tous les sens, tandis que l'ennemi ne pense que dans
le sien.
Penser dans tous les sens est-il vraiment penser? N'est-ce
pas plus exactement l'opération préparatoire à la pensée,
avant que celle-ci ait fait son choix. Un grand siècle intellectuel comme fut le xvu• a ses croyants, a ses sceptiques,
ses constructeurs, ses destructeurs; tous ont choisi leur ter•
rain et s'v tiennent. En sont-ils moins libres d'esprit ? En ce
temps-là:la France n'était ni à faire, ni à refaire; il n'y avait
qu'une pensée, la sienne, et qui régnait sur l'univers. Pour
rétablir sa prééminence intellectuelle, il est urgent que le
plus grand nombre d'esprits possible pensent dans le mêm~
sens qui est celui des croyants et des constructeurs, cellll
où la pensée a obtenu ses plus durables réussites ; le sens _le
plus français, le plus universel - et partant, le plus gratuit,
puisque les intérêts de toute la civilisation s'y confondent.
Le monde attend de nous des directives éprouvées, non dea
hardiesses sans lendemain. Tout le reste est confusion,
contradiction, asiatisme. Et puisqu'on cherche un sens gén6-

P.•

et il a plus de poids réel. Sans parler de l'Eglise et d'un
qui se défend, ne voit-on pas que la tourmente ob se débat 1 E~rope est surtout, est partout, même dans le bolchevisme, le fait
d 'un n'ationalisme exaspéré. En tenez-vous comrte?

NOT:!!!

ral à notre victoire, ayons donc le courage de le proclamer.
Notre victoire n'est pas celle des démocraties sur les autocraties, mais de la vraie sur la fausse culture et, comme
l'avait dit en 1918 dans une conférence admirable Adrien
Mithouard, de l'Occident sur l'Orient.
On nous dit : • Vous manquez aux plus nobles traditions
de la France, la générosité, la hardiesse. On dirait que vous
avez peur. • Ce n'est pas notre genre, non. Ne craignez pas
que nous ne fermions les portes; nous réclamons le droit de
visite, simplement. Avant d'accepter une nouveauté, qu'elle
vienne du dedans ou du dehors, nous nous demanderons
toujours si elle ne contrarie pas trop notre génie, si elle sera
digérée ou si elle nous empoisonnera. La France est fatiguée
de risquer sans cesse, d'user son temps et sa force en expériences ; voici plus d'un siècle qu'elle risque ; le peu de gain
qu'elle y a fait, nous ne le rejetterons pas; mais nous voulons
regagner ce qu'elle y perdit, qui est le principal, et si elle
a erré, réparer une erreur fatale. Plus de ces hardiesses qui
tnent, de ces générosités qui ruinent, de ces victoires sans
conclusion. Nous cherchons la mesure, nous cherchons la
Ba.gesse. Notre patrie est comme un vase pétri dans une
matière poreuse ; elle continuera de baigner dans le monde,
de donner et de recevoir; mais elle tient à garder son eau pure
et pour elle et pour lui : générosité à long terme, moins visible
peut-être, mais de meilleure qualité; hardiesse secrète, mais
féconde. Et encore une fois nous nous d éfendons bien de
cacher la tête sous l'aile. Nous voulons tout voir, tout
connaîtredecequinousestétranger; mais jusqu'à plus ample
examen le considérer comme tel.
Ainsi notre pensée sera dirigée, non faussée. Elle a derrière
elle déjà d'énormes travaux d'analyse; elle s'appuie sur eux
pour généraliser et tirer des conclusions. Sans préjuger de
celles-ci, elle analysera de la même façon les faits nouveaux
qui se présenteront devant elle ; mais ceci fait, elle réclame

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.',ISE

le droit de les juger. Sa position est très forte, car il faudrait
pour l'ébranler que la masse des faits nouveaux annulât
la masse des faits anciens que, depuis vingt siècles, entassent
les hommes les plus sages de l'univers çivilisé. Elle ne refuse
pas de changer; mais elle attend que ses propres lois changent,
celles de l'expérience et du raisonnement. Il est à peu prés
sûr que le règne du mécanisme, de la démocratie, de la ploutocratie n'y fera rien ; il ne pourra qu'en gêner l'exercice; c'est
contre quoi il importe d'être paré. Elle aura jusqu'à nouvel
ordre une certaine civilisation à défendre, celle d'Aristote,
de saint Thomas d'Aquin et de Bossuet, celle de Sophocle, de Virgile, de Dante, de Corneille et de Gœthe, celle de
Demosthène et de Richelieu. Elle s'acquittera honnêtement
de sa mission historique.
Qu'on me permette d'ajouter un mot. La pensée n'a pu
de pire ennemi qu'elle-même. L'habitude de l'analyse et de
la discrimination la rend dangereusement accessible au scrupule, et c'est parfois à ses dépens. Pour être stlr de penser
juste, l'homme est tenté de penser contre soi et de donner le
pas à une raison qui le heurte sur une dizaine d'autres qui
flattent sa raison. La mauvaise foi et le mensonge, à juste
titre, l'exaspèrent ; il penchera du côté de son adversaire et
prendra le parti le plus décrié pour garder le beau rôle devant
sa conscience. Demandons aux sages antiques de nous
enseigner l'équilibre, avec la certitude de ce que nous tenons,
et sachons bien que le désintéressement, quand il est poussé
à l'excès, est susceptible d'altérer notre jugement plus
gravement que l'intérêt ne le peut faire. C'est ainsi que
l'Eglise enseigne au chrétien que le plus stlr moyen de tra·
vaiJler au salut de ses frères, est de songer à son propre salut.
HENRI GHtON

..

CATHOLICISME ET NATIONALISME.
En quelque tentation que m'induisent mes amis Schlumberger et Ghéon d'ajouter à ma pensée de nouvelles précisions,
quelque envie que j'éprouve spontanément de poursuivre la
mise au point de la délicate question sur laquelle nous voici,
eux et moi, j'en ai peur, en état d'irrémédiable divergence,
je crois qu'il est plus raisonnable d'arrêter ici un débat, que
seule, après tout, l'expérience, et une expérience qui est
encore à venir, pourra trancher. Seules les prochaines
années pourront nous montrer si la France avait ou non
besoin de cette cuirasse intellectuelle dont le Parti de !'Intelligence veut la maintenir armée. En attendant, l'essentiel
est de bien travailler, chacun avec les idées qu'il a. C'est
ce que nous sommes d'accord les uns et les autres pour nous
imposer comme première loi.
Je ne demande donc plus la parole que pour une observation secondaire. Lorsque Jean Schlumberger a écrit: • Si
j'étais catholique, j'aurais signé le manifeste du Parti de
l'intelligence •. je vois bien ce qu'il y avait dans sa pensée.
Il voulait dire évidemment que seule lui interdisait, à lui
protestant, l'accès du Parti de !'Intelligence, l'obligationqu1m
lui faisait de reconnaître la suprématie de l'tglise catholique
et de la considérer comme un facteur de la renaissance nationale. Mais il n'a pas songé que sa phrase du même coup semblait faire à tout catholique un devoir d'adhérer au Parti de
!'Intelligence.
Ce devoir, je ne puis l'admettre. Entre les deux termes que
Jean Schlumberger met en rapport, je ne réussis pas à surprendre la moindre dépendance, le moindre enchainement.
Car enfin nous n'avons besoin ni les uns ni les autres de
faire plus longtemps comme si nous ignorions que le Parti de
!'Intelligence c'est à peu de chose près, c'est, camouflée pour

�I

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la circonstance, l'éternelle Action Française. Or quel lien
peut-il bien y avoir entre le catholicisme et l'Action Française? Quoi, dans le premier, peut bien inciter à se rallier à la
seconde? Je demande qu'on me cite l'article de la doctrine catholique qul logiquement engendre le «nationalisme intégral,.
Il ne s'agit pas de ce qui se passe en fait. Je sais très bien
que beaucoup de catholiques sont enrôlés sous les bannières
de l'Action Française. Mais je prétends qu'ils n'ont pas pu
trouver dans leur foi le motif qui les a poussés à s'y embrigader.
Et comment l'y eussent-ils découvert, alors que de toute
évidence l'Action Française poursuit la besogne la plus nettement anticatholique qui se puisse rêver? Il n'est même pas
besoin de rappeler que Maurras est un incroyant, ni de relever
une fois de plus ses multiples déclarations sinon d'athéisme
tout au moins de positivisme xadical. Il suffit de regard~
son œuvre, l'influence qu'il exerce sur les esprits : il faut être
aveugle pour ne pas voir qu'il tend à y stériliser toute disposition, tout sentiment chrétiens.
D'abord en substituant le culte de la Patrie au culte de
Dieu, en confisquant tout ce qu'il peut y avoir dans les âmes
d'instinct religieux et de capacité d'adoration au profit de
la Patrie. Le nationalisme tel qu'il l'enseigne devient une
véritable idolâtrie. Il consiste à aimer et à servir la France,
non pas pour tous les biens qui sont en elle, mais comme
l'unique Bien qui se puisse concevoir, comme le véritable
Absolu. Si Maurras combat avec tant d'acharnement toute
métaphysique, s'il a si tôt fait de ridiculiser toute croyance
aux réalités invisibles, c'est bien moins par conviction positiviste profonde que pour empêcher que rien ne s'installe
au delà de la Patrie, que pour assurer ses derrières et pour
la maintenir comme le Suprême Objet dont nous ayons à nous
inquiéter.
Rien de moins catholique, rien de plus païen, rien de plus
sauvage qu'une telle doctrine. Car que peut bien_devenir

1

l

Dieu dans cette affaire ? Quelle place lui réserve-t-on ?
Dans quels combles est-il relégué ? Comme il serait impolitique de le sqpprimer, sans doute lui réserve-t-on le rôle d'une
sorte de président honoraire. Mais on lui mesure sévèrement
l'hommage. S'il tient à en recueillir quand même quelques
bribes, il faut qu'il vi1:nne s'identifier avec la Patrie, il faut
qu'il déclare « la protéger » tout spécialement, il faut qu'il
se fasse'son patron et qu'il entre dans ûne combinaison qui
est le pendant exact de celle où les pangermanistes avaient
voulu l'emprisonner. Un chrétien ne peut pas admettre cette
comédie et ne peut la ressentir que comme une moquerie
de sa foi.
Anticatholique, l'Action Française l'est encore par son refus
de tenir compte, en aucune circonstance, de ce que la grandeur du Pays peut impliquer comme souffrance pour les
individus et de ce que la puissance en général représente
comme douleur au monde.
Je ne suis pas de tempérament sentimental: rien ne m'ennuie comme de m'apitoyer. Aucune littérature ne m'est plus
fastidieuse que celle où la fraternité humaine et l'entre•
embrassement des peuples nous sont platement prêchés.
Mais enfin j'avoue que le mal des autres, fût-ce celui de mes
ennemis, me «fait tout de même quelque chose » et que spontanément je le souhaite évité. C'est dans cette mesure que je
me sens chrétien, que je me trouve catholique. Et je constate
que c'est dans cette mesure également que l'Action Française
m'est insupportable. Son continuel appel à la violence, son
souci de réveiller, de raviver, d'envenimer le plus possible
tout ce que les hommes éprouvent entre eux d 'oppositions
et d'inimitiés naturelles, son dessein à satiété proclamé
d'entretenir éternellement le désordre et la misère chez ceux
qui nous ont une fois voulu du mal, ne sont-ils pas un
effort direct contre l'enseignement du Christ et ne tendent -

�r
968

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ils pas à détruire le peu qui subsiste encore au monde
justement de« catholicité • ?
On peut très bien, sans être internationaliste, ne pas tout
de même désirer que les haines actuelles prennent un caractère invétéré. Si l'on est catholique, on doit souhaiter, même
si l'on n'ose l'espérer, leur progressive résorption et la reconstitution d'un lien universel. Et donc, si l'on est catholique,
loin d'adhérer à l'Action Française, loin de se laisser séduire
aux masques plus ou moins adroits qu'elle s'amuse à prendre,
on doit lui opposer une complète, une tranquille résistance de
toute l'âme, on doit revendiquer contre elle le droit de conserver quelque amour pour-son prochain et pour Dieu, le droit
de maintenir entre les divers attachements dont on se sent
capable la subordination qui est entre leurs objets, le droit
de ne pas concevoir le patriotisme comme exclusü de tout
sentiment religieux et humain.
J ACgUES RIVIàU:

***
L'OURS ET LA LUNE, drame pour marionnettes ;
LA MESSE LA-BAS, par Paul Claudel (:Éditions de la
Nouvelle Revue Française)
Paul Claudel écrivit au Br~sil ces deux livres où let
paysages del' Amérique Tropicale sont maintes fois évoqués.
Avec quelques poèmes publiés dans des revues, avec la
Sainte-Cécile éditée à tirage restreint, L'Ou,s et la Lun, et
La Messe là-bas représentent presque toute l'œuvre achevée
par le poète dans ce salon qui redevenait à dix heures du
matin le bureau du Ministre de France. Légation blanche
au fond du jardin, gardée par trois palmiers bien plus hauts
qu'elle. Tout le jour leur ombre mince et inutile errait sur
la façade enflammée. Claudel aimait leur présence à travera

NOTES

1

969

tant de mois d'ex t, ces trois colonnes au seuil de sa vie,
chaque aurore. Je comprends celui qui, à chaque station
nouvelle de ces longs voyages, choisit quelques arbres pour
amis et les préfère aux chiens.
Peu d'écrivains auront travaillé sous autant de latitudes
diverses. La distance est grande de Chine à Rio-de-Janeiro,
à travers la Bohême, l'Allemagne, l'Italie, et ces premières
étapes, Paris, New-York. Cette diversité de lieux se
reflète tout au long de son œuvre et Claudel utilise volontiers les éléments qu'il trouve ainsi à portée de sa main.
Drames et poèmes ont pour décors les villes ou les contrées
que le poète habite et leur empruntent leurs figures et leurs
images. Pourtant Claudel, à aucun titre, n'a sa place dans
ce genre littéraire que plusieurs auteurs s'efforcent, non sans
succès, de moderniser : l'exotisme. Peu importe une définition, nécessairement imparfaite, de ce mot. Il suffit de
remarquer que chez Claudel la description même des pays
les plus lointains et tant de traits rapportés d'ExtrêmeOrient ou des Tropiques, n'ont jamaisleurbuteneux-mêmes,
mais expriment la pensée lyrique ou servent le mobile du
drame. Le Repos du Septième four n'est pas davantage nn
drame chinois que Bajazet n'est une tragédie turque. Il ne
faut pas s'y tromper. Je dirai la même chose de Connaissance de l'Est, que certains prennent pour un livre de paysages
chinois et qui cache pour moi, sous ses apparences descriptives, le déroulement d'un drame secret, dont la Chine
n'est qu'un des personnages.
Dans L'Ours et la Lune.aussi bien que dans La Messe là-bas,
l'Amérique brésilienne est présente. Le poète emprunte au
paysage qui l'entoure ses suggestions les plus directes. 11
évoque ce qu'il voit, lorsque, chaque matin, pour entendre
cette • messe là-bas •• il traverse les jardins encore frais et
les arceaux de palme. Ainsi, !'Ours-banquier, héros du drame
pour marionnettes, passe une moitié de sa vie double dans la

�97°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

forêt brésilienne, où une grande entreprise d'hôtels et de
chemins de fer exige ses soins intéressés. - Quelques-unes
de ces marionnettes les plus vivaJ}tes existent en chair et
en os. Une excellente dame a prononcé les phrases imprévues
dont la Lune ahurit ses interlocuteurs. - Si l'ours fut tout
d'abord un jouet de peluche, auquel des imaginations
d'enfants prêtaient des aventures extraordinaires, il doit
beaucoup de son âme d'homme d'affaires cynique et bon
garçon aux fréquents contacts du fonctionnaire de la Répu•
blique avec tant de financiers et de manieurs d_'argent.J'aime dans Claudel, presque à l'égal de sa création la plus
originale, cette utilisati~n familière des choses et des g~ns
qui l'entourent. Lyrisme de toutes parts p~nétré de réali_té,
tragi-comédie qui accueille cette réflenon du convive
d'hier cet ana de l'illustré hebdomadaire. C'est une des
raiso~s pour quoi une œuvre de Claudel ne sonne jamais
creux. Les Grecs et nos grands classiques, Molière et Boileau
surtout avaient cette audace de mêler à !'imaginé le fait
individ~el, quotidien. Claudel, de tout temps, a su faire
servir son dessein poétique par les mille détails originaux
que son esprit toujours en éveil retient du spectacle extérieur.
c Drame pour marionnettes » porte la couverture de
L'Ours et la Lune. Ne voyons là qu'une indication littéraire.
Des acteurs bien vivants s'acquitteront, je crois, plus facilement encore que les pantins articulés, des quelques acrobaties que l'auteur leur impose. Des acteurs de ciné~a
conviendraient à merveille. Qui mimerait mieux que Charlie
Chaplin l'impétuosité et la rouerie de Brelebrun ? Mary
Pickford serait une Rhodo souriante et pleine d'aplomb.
Il est permis de rêver ainsi, à propos de cette pièce fantaisiste
où Claudel assiste lui-même en spectateur amusé aux inventions comiques de sa Muse.
Quatre protagonistes principaux : L'Ours, un ~eux rou:
tier de la Finance, un philanthrope de la spéculation, ausst

1
1

NOTES

971
parfaitement désintéressé que tous les grands capitaines des
Bourses internationales, et aussi ruineux pour l'épargne
privée ; La Lune, grosse dame légère, affairée, sentimentale;
l'aviateur, la tourneuse de munitions, tels qu'en eux-mêmes,
déjà, la chromolithographie populaire les change, figures
peintes en tons purs et en couleurs plates. L'affabulation
suppose le rêve d'un prisonnier de guerre qui voit tout ce
monde s'agiter autour de ses deux petits enfants, et finalement s'accorder à faire leur bonheur. - Nulle trace chez
Claudel de ce souci du possible, du logique, qui stérilise
depuis le moyen-âge le théâtre français. Shakespeare et
Aristophane lui ont enseigné la vraie liberté. Le dialogue,
comique ou amer, se déroule dans une atmosphère de songe,
dans une transposition par endroits poignante d'êtres et
d'actions réelles, dans ce monde des rêves, où l'inexistant
se fait plus pressant que toute expérience. A cinquante ans,
l'homme sain. connaît la valeur du rire, et dans L'Ours
et la Lune comme dans Protée, Claudel, qui n'a rien
du monstre stérile nommé ironiste, rit comme un bienheureux.

La guerre inspire à l'aviateur et à Rhodo d'autres paroles
de souffrance ou d 'enthousiasme. Faut-il regretter cette part
faite aux événements contemporains et ces figures de circonstance ? Je ne le pense pas. Claudel, dans sa sincérité
unique, ne recherche pas plus l'actualité qu'il ne pourrait
redouter d'être un jour inactuel. Il s'exprime dans
le présent et place hors du temps ce qu'il saisit. Tout
lecteur des Perses ne devient-il pas contemporain de
Xerxès?
La Messe là-bas s'ajoute dans l'œuvre de Claudel à la
série des poèmes exclusivement religieux. Les diverses parties
de l'office liturgique, de !'Introït au Dernier Evangile,
donnent leur titre aux treize poèmes dont se compose le
recueil.-Méditationsetprières. -Mais l'oraison chez Claudel

�972

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prend rarement le ton de l'effusion verlainienne. Rien ne
lui est plus étranger que cette sentimentalité néo-chrétienne
qui a inspiré de nos jours tant de vers faciles. Une forte
théologie, comme une forêt millénaire, soutient et charpente
sa foi. La prière de Claudel est un drame catholique, le drame
de l'homme aux prises avec Dieu et du plus profond même
de son humilité le Chrétien défie le Créateur de lui arracher
sa proie divine.
S'il est pour un écrivain une redoutable épreuve, c'est
bien de mettre son art au service d'une religion aussi positive, aussi exigeante que le catholicisme et de livrer, ainsi
transposée, au public, l'expression de sa croyance et de sa
pratique. Plusieurs exemples illustrent les périls de cette
tentative, où trop d'artistes ont été vaincus. Claudel a
résolument pénétré au cœur même du danger et les ressources
de son art ont été assez nombreuses, son individualité assez
puissante, pour que l'admirateur incroyant de Tite d'M'
puisse demeurer sans malaise et sans déception dans l'église
où le catholique prie et enseigne. Bien plus, le poète a pu se
faire apologiste sans cesser de demeurer poète. Claudel n'est
pas de ces mauvais chrétiens qui vivent dans la crainte de
l'absolu et pour qui Dieu ne se lève que le dimanche matin.
Il se meut dans la familiarité des vérités révélées. Le mal et
le bien, le péché et la vertu, sont pour lui deux principes
profondément irréconciliables. Le ciel à gagner, l'enfer
«éviter, lui sont aussi réels que la rue qu'il traverse, le fossé
qu'il enjambe. Il discerne aussi naturellement que les Prophètes dans tout objet du monde visible l'intention réalisée
du Créateur. C'est de cet univers ainsi conçu qu'il ouvre la
porte au lecteur ; il ne cherche pas à convaincre l'intelligence,
mais à frapper le cœur, l'imagination. Il veut prêter à l'Église
enseignante cette collaboration de l'Art, qu'elle refuse ou
méconnaît depuis trois cents ans. Qui a aimé Violaine ou
Sygne de Coufontaine a entr'ouvert son âme aux voix de

NOTES

973

la ~âce. Les poèmes que l'on récite, les images que l'on
subit, entraînent un peu d'adhésion momentanée. Comment
celui que le seul déroulement d'un office religieux à NotreDame convertit soudainement à une religion, contre laquelle
sa raison tout entière devait longtemps encore s'insurger,
douterait-il du travail mystérieux qui peut s'opérer ainsi
dans les âmes ?
I! est impossible en étudiant l'œuvre de Claudel de ne pas
temr compte de ce fait, qu'à travers tous ces drames et ces
poèmes, l'écrivain confesse sa foi, et, dans une certaine mesure,
qu'il l'enseigne. Mais avant tout, Claudel s'exprime lui-même
tout entier; entre tant d'éléments tragiques et lyriques, il en
choisit suivant les exigences de cette expression, qui débordent souvent et dépassent les exigences de sa foi ; il laisse
à la réalité toute sa part, à ces créatures maintenant détachées
de lui, tous leurs droits. Le croyant, qui coexiste en lui au
poète, ne se l'asservit jamais. Sygne meurt dans le désespoir
final ; Louis Turelure frappe trois fois le crucifix de bronze ;
c'est ici la grandeur humaine de Claudel, d'avoir avec autant
de scrupule respecté la liberté des hommes; c'est de laisser
à côté de Violaine, Sichel et Lumir, si vivantes, si proches de
nous, suivre leur vocation terrestre et leur destin selon la
chair. Ce que le croyant condamnerait peut-être, le dramaturge ne lutte pas contre la fatalité de l'exprimer et
de lui donner vie. Livré à la logique imprévisible du
drame qu'il bâtit, il ne cherche point à se ressaisir. Au
centre de l'œuvre de Claudel, il y a cette sincérité
émouvante, tragique parfois : elle a maintenu son art à la
hauteur de son génie.
Au poème de la Consécration, Paul Claudel s'adresse à
Rimbaud. Nous savons quelle place celui-ci a tenue dans la
vie intérieure de Claudel, qui fait remonter à la lecture des
Illuminations son premier pressentiment du divin. La route
que lui ouvrit ainsi Rimbaud, a mené Claudel jusqu'au sanc-

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tuaire de la Messe. Il se retourne aujourd'hui vers le guide
sublime et lui désigne Dieu à son tour. J'admets cette consécration, par Claudel à Dieu, de l'homme auquel il doit tant.
Mais Rimbaud a erré trop d'années dans le désert sans églises
pour que les portes du temple puissent se refermer aujourd'hui sur lui. Ce que Claudel ne pourra jamais faire, d'autres
le tenteront peut-être, qui auront moins d'intelligence et
moins de scrupules. Il ne faudra point permettre cette
utilisation équivoque, ni laisser Arthur Rimbaud être accaparé
par personne. Chacun a le droit de recevoir de lui la parole
qu'il entend et sa prophétie parle plusieurs langues. En réalité, il fut celui que le problème de l'être angoissait mille
fois plus que le problème du devenir ; s'il a déchiré tant
d'apparences visibles, nous ne savons pas, nous ne saurons
jamais, ce qu'il aperçut derrière elles. Et qui peut dire si le
silence de tant d'années, que les strophes magnifiques de
Claudel nous montrent comme autant d'années de recherche
et d'inquiétude, n'a pas suivi et recouvert à tout jamais
quelque irrémédiable découverte ?

Ces rapports de Rimbaud et de Claudel, cette influence
de l'un sur l'autre, ont été examinés récemment au cours
d'une étude longue et touffue, consacrée à l'œuvre de Claudel
et où la Sorbonne a pu reconnaître un des siens •. Quelles que
soient ses méthodes et sa perspicacité, le critique garde tous
ses droits. Il est parfaitement libre de tenir l'œuvre de
Claudel pour une œuvre écrite en marge de la tradition française et de lui en refuser l'accès. Aussi bien est-ce peut-être
exact, etl' une des gloires de Claudel sera-t-elle un jour d'avoir
~largi et renouvelé cette tradition un peu étriquée et de
1. Les Chapelles LitUraires: Paul Claudel et le Claudllisme, par
Pierre Lasserre, dans la Minerv, Française, N°• du I " et

du 15 a.oftt 1919.

NOTES

975

s'êtr~ ajouté ~ elle plutôt que de l'avoir trop fidèlement
co_n~uée. Mais où la chose devient plus grave, c'est quand le
cntique, pour atteindre Rimbaud et par ricochet Claudel
pour expliquer son incompréhension et porter sa sentence'
ramasse l ' argument le plus bas, le plus facile, et parle du'
• Germanisme » de Rimbaud.
Tout l'odieux d'une telle manœuvre éclate tellement au
regard que nous ne perdrons jamais notre temps à défendre
contre elle ceux qui la dominent de si haut. Ce qu'il y a
de ~ri~ux, ce n'est pas cette attaque oblique et impuissante,
mais c est cette remise à l'Allemagne de deux écrivains
français opérée par ceux-là mêmes qui prétendent au titre
de gardiens des grandeurs et des traditions françaises
L'article dont nous parlons à la main, MM. les Professeur~
de littérature comparée des Universités de toutes les Allemagnes annexent au Deutschtum Arthur Rimbaud et Paul
Claudel. Comme l'a si fortement remarqué André Gide,
vous n'avez su faire servir notre cause ni par Gœthe, ni
par Wagner, ni par Nietzsche, et voici que vous livrez en
otages à l'Allemagne vaincue ces deux noms glorieux et
toutes les générations d'écrivains qui depuis trente ans
se réclament d'eux.
HENRI HOPPENOT

�977

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE

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BEAUX-ARTS,

cziem

Adûu à la

AURORE OU LA SAUVAGE

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UATca.S PLufcs : L, Pr«:urateu, tu

I""' ;Perroud.

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Bolcluvi.sHY J Albin Michel.

DE LA

MoHTAGHlt :

S.""'

C4Uurin4 d, SifflM, S11 VU, 1A _,, '4
us Mtr,u;lu ; Perrin.

LE GfRANT : GASTON GALLIMARD
IONTJINA.Y·At1X-ROSES.

-

IMPRIMERIB

LOUJS

BELLENAND,

La fenêtre ouvre sur une cour, au fond de laquelle
ce n'est pas encore le matin. Au-dessus de moi, la tôle
usagée du ciel, boulonnée d'étoiles, avec des taches
d'acide, déjà, à !"orient. Atroce matin d'exécution. La
cour est un appel d'air qui reste sans écho. Elle est trop
étroite pour un silence plat : celui-ci est vertical, comme
dans les tuyaux.
Sous la terre, les mitrons laissent retomber la pâte
lourde, chaque fois pour la dernière fois.
Je ne veux plus vivre ici, j'étouffe ; dormir serait
possible sans les rêves et l'écrasante fatigue des réveils ;
il est encore plus impossible de vivre loin de ses amis
qu'avec eux. Je me ronge les ongles, je m'épile, je fais des
réussites ; mais je ne tue pas le temps, je le blesse.
Je voudrais partir seul, avec mon carnet de chèques
pendu à mon cou dans une petite boite en fer ; avec ma
valise. Ma valise dont les flancs lisses sont comme des
joues, sur lesquelles tous les vents ont souillé, tous les
doigts ont passé ; étiquettes des hôtels et des gares ;
craies multicolores des douanes ; et le fond qui s'en va
est bleui de sueurs, d'eau de mer, de vomissures, et rouge
là où les flacons d'eau de Cologne se sont cassés à !"intérieur. Malheureusement, je ne peux pas plus m'évader
de cette ville que de moi-même Il me reste la promenade
62

�,,
LA NÔUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

sous le préau, les herbages apprivoisés d'Upper Tooting,
les omnibus de banlieue, les parcs ineptes comme un
pot de fleurs sur le balcon, et, derrière !'Opéra, l'odeur
des travaux agricoles, sous la colonnade, parmi le marché
qui parfume l'art de Beecham d'une odeur de chou ...
Derrière moi.j'entends des gens s'amuser. Parmi ceux•CÎ,
n'y en a-t-il pas un qui veuille déserter son divertissement,
pour suivre ce signe dont la lecture me semble imposée ce
matin ? qui veuille partir aussi ? ou au moins, regretter
avec moi de ne pas partir ? ou me consoler de la création,
anonyme farce? Peut-être une annonce dans les journaux?
Je me retourne : c'est une femme en tunique orange
nouée d'une corde d'or ; bras nus, hâlés, très longs. Des
bracelets tatoués. C'est Aurore. Je la reconnais pour l'avoir
vue danser sous ces pluies de théâtre de verdure, un soir de
printemps, à Bagatelle. Et puis il y a les couvertures
illustrées du Tatler : « Aurore nourrit ses pumas », , Nous
marchons mal, comment Aurore pose le pied ». A rindex,

hélas, un diamant noir, de Burlington Arcade.
Malgré cela, elle plaît. Elle parle simplement, comme
habituée à ménager son souffle, à mots comptés. La voici
au centre d'un cercle d'hommes jeunes : elle a leur taille,
leurs hanches étroites, leurs cheveux courts, leur tête
petite ; ses yeux sont au niveau des leurs.

Elle-même dirait :
_ « Les femmes sont des odalisques aux jambes
trop courtes ; quand elles affrontent un homme, leurs
yeux se trouvent à la hauteur de ses lèvres, il pose ses
regards dans leur corsage, est-ce sérieux ? »

AURORE OU LA SAUVAGE

979

Aurore n'a pas de corsage et nous prive des plaisirs
dérobés, mais de ceux-là seuls.
Il y a ce soir quelques femmes du monde. Devant elles
Aurore perd toute assurance; elle n'aime pas leurs regards,
cache sous sa tunique ses pieds nus dans leurs sandales
dorées et, remontant sa broche, réduit l'échancrure de
son décolleté.
Toutes les autres femmes au contraire vont â elle
avec leur confiance, lui baisent les mains, mettent leurs
jolies figures fardées, pareilles à des bonbons, sur son
épaule et lui racontent de fuligineuses histoires où passent
des généraux, des metteurs en scène, des domestiques, des
suicidés, des fournisseurs et des trafiquants de coco.
Pendant ce temps, Roger, assis sur le piano, joue
Parsi/al avec des coups de rein.
J'ai sommeil. La fatigue est telle que c'est un repos
que de rester là à dire qu'on est fatigué. Les propos
sont pâteux. Je vais à la salle à manger. Il reste dans les
assiettes quelques sandwichs séchés, racornis aux coins
comme des timbres mal collés, de la cendre de cigarette,
des bouchons ; le niveau des liquides baisse dans les bouteilles ; les barbes des invités repoussent implacablement.
On a les mains poissées et mal à la figure.
Je retourne à ma fenêtre. La rue est maintenant d'un
bleu, d'un froid d'acier. Sous le toit, dans un tuyau coudé
en S, une femme pique à la machine, essayant d'arrêter
par un ourlet la nuit qui s'effrange.
Je sens un menton pointu pénétrer mon épaule. Je
sens contre m0n dos, une poitrine se dilater, aspirer

�980

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'air du jour neuf qu'enfin les feuilles des parcs ont lavé
et renvoient avec leur odeur.

•

- Quelle vie ! fait Aurore.
Je réponds :
- Quelle vie! mais je ne me rends pas bien compte
de ce que je dis. Je n'ai plus la force de penser qui nous
sommes, pourquoi nous sommes là, si Aurore me plaît
ou me déplaît, plus le goût de nuancer ma voix, mon
accueil, plus le souci de faire du charme, d'ouvrir les
yeux .
Aurore dit:
- Chez qui sommes-nous ?
- Je ne sais pas ... Amené par des amis ... Champagne
chaud et sucré ... s'en aller... où est la porte ?
- Ah I s'écrie Aurore avec fougue : vivre simplement,
logiquement, en harmonie avec soi-même et avec le monde,
l'équilibre des Grecs, la joie...
A ces mots stupides je reviens à moi. Voici dans mes
nerfs la force que mes muscles me refusent; l'exaspération
me réveille. J'ai envie de lui demander pourquoi elle
sort attifée ainsi, pourquoi elle campe dehors comme une
tzigane au lieu d'habiter sous un toit, comme tout le
monde, ;,nvie d'écraser à coups de talon ses pieds parfaits, dans leurs sandales d'or, de lui tordre le cou. Je
pense à des exercices forains sous l' œil des sergents de
ville, dans la pluie, aux pauvres saltimbanques, je vomis
les hérésies helvétiques et les visions d'art. Rien ne me
calmera que de l'avilir, de l'humilier.
- Savez-vous faire le grand écart ?
-Bien sûr.
Elle fixe deux chaises et commence à se fendre.

AURORE OU LA SAUVAGE

98r

C'en est trop. Je me précipite sur elle pour l'étrangler.
Je serre de toutes mes forces son cou puissant, mais,
souriante, elle en tend les muscles si fort, du menton aux
épaules, qu'il me faut lâcher prise, essoufflé.
Elle rit. Je rage.
- Partons, dis-je, je vous reconduis.
Aurore monte dans le taxi comme dans un char. La
voiture roule silencieusement. Aurore se tient dans l'ombre.
les jambes croisées, le menton dans la main.
Calmé, je pense avec bienveillance :
- En effet, elle s'est simplifiée extraordinairement.
De ses lèvres minces ne sortent ni mensonge, ni emphase,
de ses yeux aucun trouble, de ses mains aucun geste
inutile. Elle commande avec lucidité à son corps comme
à un instrument de précision aux rouages puissants et
délicats sur lequel se brisent les fatigues qui nous brisent,
où, même à cette heure-ci, les organes fonctionnent sans jeu.
J'envie son harmonieuse perfection, sa vie intérieure
sans conflits, ses jointures sans arthritisme, ses pieds sans
durillons; ses reins sans courbatures.
Si je lui demandais :
- Qu'est-ce qui vous empêche de mal faire quand vous
en avez envie, puisque vous êtes sûre de ne pas avoir ]a
migraine Je lendemain ?
Elle répondrait :
- Mon hygiène.
Tout à coup Aurore éclate :
- Ne me laissez pas seule ! pas seule !
Des sanglots.

�982

LA NOUVELLE REVUE JtRANÇAlSE

Ils tordent ce corps aux muscles durs et l'ébranlent
avec intensité. J'essaie de prendre ses doigts où les nerfs
saillent comme des fils d'acier, mais ils sont rivés à ses
yeux, à son front bombé et dur comme un blindage. Des
larmes chaudes tombent sur mes mains que j'essaie de
faire douces, mais dont la douceur reste sans emploi. Je
laisse Aurore à elle-même.
Elle pléure.
Elle essaie de vivre simplement, voilà tout.

Aurore habite près de la rivière. Ce sont d'abord des
terrains vagues, puis une rue de logements ouvriers où
un gramophone ronfle encore derrière un store rouge.
Une grille de fer, un passage dallé bordé de vergers.
Singuliers paysages au petit jour.
Aurore frotte une allumette. Me voici dans une pièce
où il y a d~s malles, des caisses sur lesquelles on lit, en
caractères noirs : HAUT, BAS, P &amp; o. CABINE. A terre,
en tas, des livres. Sur un lit bas, sans draps, des zibelines
et un balai.
De là, nous entrons dans l'atelier. L'obscurité est trouée
de quatre points lumineux : Aurore en fait jaillir successivement quatre papillons de gaz au corps bleu. Aux
deux premiers, les murs se rapprochent, consolident leurs
masses, révèlent le plan d'ensemble de la pièce.
Aux deux autres, l'obscurité qui demeurait aux angles
s'évanouit, monte au plafond d'où l'œil la chasse. Sur
toute la hauteur des murs de vingt pieds se développent
des arches en relief, soutenant un vitrage.

AURORE OU LA SAUVAGE

983

Aurore tisonne le feu du poêle. La lueur s'en étend sur
le parquet et va se fixer au loin dans une glace. La pièce
est nue. Çà et là, sur des socles, des moulages d'antiques
à patine cireuse. Au fond, une estrade.
C'est la salle d'audience d'un tribunal désaffecté depuis
la fin du règne de George IV. Il y a encore au-dessus des
portes des inscriptions : ENTRÉE DU PUBLIC, LE PRÉVENU,
L'AVOCAT DE LA COURONNE, L'ATTORNEY GENERAL.

Sous

le dais du juge, l'Apollon saurochtone; à ses pieds, un
piano. Point d'autres meubles que deux sofas, les stalles
du jury, ~es tabourets nègres, des étoffes du Zambèze
à dessins géométriques.
- Voilà ma maison, dit Aurore. En réalité c'est une
malle. Je n'ai plus rien au monde que ces plâtres, mes
robes et mes fusils. J'ai eu jadis une grande maison
dans Portman Square, avec des meubles, des invités et
des domestiques qui passaient des choses sur des plateaux. Je ne suis pas possessive, je n'ai rien gardé. Je
suis pauvre. Je me suis peu à peu dégagée de tous les
liens que nous imposent les objets que nous aimons,
pour leur beauté, leur prix ou les souvenirs que nous y
attachons.
- Et;:maintenant ?
- Maintenant je reste dans la vie seule, assise sur des
caisses, face à face avec moi-même.
, - Personne ne pourrait entrer dans votre vie ?
- Personne ne doit entrer dans ma vie.
- Vous aimez votre corps ?
-C'est un dépôt qui m'est confié. Je n'y mets ni
pensées ni nourritµres sales, je le soigne, je le respecte,
je le vêts simplement... J'ai soif.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

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Elle prend à terre, contre le mur, une bouteille de
bourgogne australien, Chambertin-Big-Tree et se verse
à même le gosier une rasade.

A nouveau Aurore m'agaça :
-

Vous devez être révolution, végétarienne, gymnas-

tique rythmique, quart-Vichy? Je hais ce défi aux bonnes
mœurs, ce redressement puritain et païen de la société.
- Vous vous trompez, je n'ai rien de schismatique;
je suis une Canadienne qui aime la vie fruste.
- Depuis combien de temps ?
- Depuis toujours. Je ne me rappelle pas avoir dansé,
avoir tenu un fusil pour la première fois ... mais, pour la
première fois, cette nuit, je me sens lasse. Gina m'a entraînée après le théâtre là où nous nous sommes rencontrés.
Je le regrette. Je suis bien lasse. Je regarde le chemin qui
me reste à faire, comme les mauvais coureurs, et j'hésite.

Les exhibitions de scène dévorent ma force vitale. Vous
m'avez vue dans la voiture ... Je suis faible, nerveuse .. .
et vous qui assistez à tout cela... C'est drôle ...
Le sommeil du matin la remettra. Mais elle me prie de
ne pas la laisser seule, de monter avec elle, disant
qu'elle va prendre un bain.
Je fais l'apprentissage de la vie simple.
Il y a au-dessus de la porte du petit escalier: VESTIAIRE
DU LORD JUSTICE. Nous entrons : c'est la salle de bains.
Elle s'écrie :
- A l'eau, Aurore! ...
Elle se dévêt le plus simplement du monde, entre dans
l'eau, se savonne, fait couler l'eau sur son corps. Corps
parfait. Les muscles du dos courent comme des boules
d'ivoire sous la peau hâlée, tendue, matière à la fois solide

AURORE OU LA SAUVAGE

985

et précieuse comme la soie des dirigeables; on les lit aussi
aisément que sur une planche d'anatomie, où ils couvrent

nos organes de roses arborescences; reins cambrés
où ruisselle l'eau, seins de proue, et, dépouillées par la
danse de toute lourdeur, des jambes longues, étirées aux
chevilles, évidées à l'intérieur des cuisses, renflées à la
souple charnière des genoux.

-Allons Aurore ! hors de l'eau !
Elle se parle ainsi à soi-même comme elle parle à ses
vêtements, aux objets. (Une habitude, explique-t-elle,
de tous les solitaires qui passent des mois sans voir un de
leurs semblables et à qui la voix humaine est nécessaire,
comme le diapason de tous les autres ·sons.)
Elle se tamponne, frottant jusqu'au sang sa figure,
sans ménagements. Ni poudre; ni fards, ni parfums.
- Pourquoi riez-vous ?
- Pour la première fois, dis-je, je ris en pensant à un
corset, à un faux-col ou à des bottines à boutons ...
Il y a dans la pièce une bonne odeur de chair lavée,
de savon, d'alcool, de vapeur d'eau. Aurore ouvre la
commode où sont rangés, par couleurs, comme au prisme,

des rubans, des écharpes : elle met un voile de crêpe de
Chine blanc et redescend à l'atelier.
Les papillons de gaz retournent à leurs cocons. Aurore
s'enroule dans des couvertures de laine, s'étend sur un
matelas jeté à terre. Puis elle s'assure que son revolver
est bien sous le traversin. Ses bras et ses épaùlesnus sortent
du lit improvisé. Entre ses cheveux embroussaillés on
voit son nez droit. On voit ses yeux. Puis on ne les
voit plus.

�986

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je sors de l'atelier et vais prendre un café à l'abri
des cochers de cab.

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1'

Je suis retourné chez Aurore.
Mon travail terminé, je gagnais le quartier de la rivière
où le courant d'air de la mer du Nord cassait les fumées
vers l'ouest, rabattait les mouettes et l'odeur des vases
découvertes vers la Cité. Les avenues qui me menaient
à elle étaient tracées à peine et trouées de flaques d'eau,
avec déjà une odeur de champs, une promesse de campagne.
- Vous viendrez avec moi hors de la ville, disait Aurore.
Je vous apprendrai à vivre comme nous, les sauvages.
Le temps qu'il vous faut pour déjeuner au restaurant,
nous serons nus dans une rivière ou bien nous irons courir
les bois. Les nuits d'été je vous emmènerai aussi coucher
en plein air sur la terrasse d'Oliver, d'où l'on voit, comme
une escarboucle, briller au loin le Palais de Cristal, sous
la lune. Vous vous porterez mieux, vous n'aurez plus de
migraines, vos cheveux ne tomberont plus et vous ne
désirerez plus les maîtresses de vos amis, comme font les
Français.

Le taxi s'arrête au milieu de la route, comme pour une
panne. Mais le chauffeur ne blasphème pas, ne soulève
pas son capot. Il m'ouvre la portière : je suis arrivé.
J'avais promis d'être à 7 heures à Epping Forest, m'yvaici.
C'est un soir de septembre, un peu frais. Sur le sol
élastique, reposé, les grands hêtres, ni leur ombre, ni les
travaux des hommes, (mais pèsent-ils les travaux agrt-

AURORE OU LA SAUVAGE

coles anglais ?) ne semblent peser. Sur la rivière les gramophones cessent de graillonner. Les daims paissent les
premières brumes.
Aurore avait-elle aussi promis d'être ici à 7 heures.
Mais elle se guide sans doute sur le soleil et arguera de ce
nuage comme ses sœurs d'un embarras de voitures pour

expliquer son retard.
Soudain les branches craquent sous un poids à peine
appuyé, comme celui d'une biche. Je me retourne :
voici Aurore. Elle court vers moi et sa tunique colle à son
corps comme celle des Victoires. Elle tient à la main un
sac de voyage. Elle court sur la pointe des pieds, à foulées
égales, bien balancées sous l'impulsion des hanches. A
trente pas de moi elle ralentit. Son visage qui n'était qu'un
disque clair se précise, divisé en deux parties horizontales
par les pommettes saillantes, relevées par un nez court,
mobile comme celui d'un chien policier. Son élan se modère
graduellement et quand elle arrive à moi, elle marche.
Elle pose son sac à terre, puis les deux mains sur mon bras.
- Vous avez bien fait de venir.
- Depuis quand êtes-vous ici, Aurore ?
- Depuis hier soir. J'ai couché à la belle étoile. A la
sortie du théâtre, Gina m'a conduite jusqu'ici et m'a
laissée. Je suis montée jusqu'au Chêne Creux; étendue
dans l'herbe, j'ai mangé des pommes ; je voyais Londres
entre les branches. Ce matin, je suis descendue au village,
d'où je vous ai téléphoné.
- Ce costume, Aurore, vous allez vous faire arrêter.
- Le garde forestier est un ami. Je pense que vous
allez vous dévêtir aussi ?
Je m'y refuse. Elle me prend par la main, m'emmène

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Jiat les œafs de IM!lelte, -

Je l'ac•œup1g:

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990

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et des apéritifs. Je n'ai plus à moi que les 208 pièces de
mon squelette. Je suis au niveau de la terre, les courants
magnétiques du sol, le premier, j'en profite ; tout l'oxygène de l'air, c'est moi qui le brûle. C'est à Aurore que je
vais devoir de me bien porter, de penser sainement et de
vivre selon la loi de la terre.
- Bonne nuit, enfant, dit-elle. Que Dieu vous ait en
garde!
Elle me quitte pour ce voyage de la nuit comme pour
une périlleuse entreprise d'où nous pourrions ne pas
revenir. Déjà, j'entends des fanfares. L'air pur m'anesthésie ; pour la première fois de ma vie je dors sous le ciel.

J'ai attrapé une angine à la belle étoile. Aurore me fait
des tisanes au coin du feu, dans l'atelier. Puis elle raconte:
- J'arrivai anx Indes à l'automne de 1909, venant
d'Aden. Un matin d'automne, sur une mer en fer blanc
où nous découpions notre chemin à douze nœuds, Bombay
tourna vers moi son visage de briques. Comme un dais
de soie, le ciel était tendu anx cheminées d'usines, à droite
et à gauche, anx rochers d'Elephanta. Le sillage des fu.
mées demeurait au ciel plus constant qu'à l'eau celui des
hélices.
Je restai six semaines dans la péninsule. J'avais des
désirs de solitude, de courses dans l'air sec, que le séjour
des terres basses ne satisfaisait pas. Les fleuves m'étaient
comme de corrosifs marécages et les ports atrocement
déprimants. Je hais les vallées suffocantes où l'on ne
chasse que de petites têtes. Je résolusdegagnerCachemir,
puis le Thibet. Partie de Srinagar, j'arrivai dans une

AURORE OU LA SAUVAGE

991

région de hauts lacs, boisée de sapins. A mesure que nous
montions, la température s'abaissait. Les indigènes pris
de torpeur sommeillaient en marchant. Il me fallait les
réveiller à coups de fouet. Creusant des escaliers dans la
glace, nous montions toujours ...
Aurore montre du doigt le vitrage de l'atelier d'où va
tomber, pour quelques heures trop courtes, la nuit. Puis
sa main revient à ma main. Pourquoi a-t-elle besoin de
la mienne, cette main qui creuse des escaliers dans la
glace, qui ford des sous comme de la guimauve ? Voici ses
pieds qui n'ont jamais connu que la sandale, qui ont foulé
la neige brûlante, le sable rouge du Somaliland et dispersé
les palais souterrains des fourmis du Gabon qui, la nuit,
s'emploient à scier en denx la terre.
Sur son corps ont passé le gel, le sel, la pluie, la boue, la
sueur, les douches, les parfums. Le fer, le plomb, la pierre
y ont inscrit des blessures. Je tiens dans mes mains sa tête
ronde, dure comme un pavé et dont les cheveux drus
n'amortissent pas le contact. Incomparable caresse sur
les cheveux coupés courts, touffus, et qui, d'abord étagés
par les ciseaux, finissent brusquement sur la nuque
rasée par la tondeuse. Je me ponce les doigts à son front
de granit, puis à ses pommettes saillantes comme des
galets. Tandis qu'elle parle, je m'amuse à faire jouer ses
bras, ses jambes. Les muscles se déplacent silencieusement.
Aurore est couverte de cicatrices. Une à une je les lui
montre et elle explique. Ici, piétinée par un buffle en
Rhodésie_; là, en Caroline, un double saut périlleux avec
son cheval sous lequel elle resta pour morte. Ce trou dans
la tête, une chute à !'Olympia, au fond d'une trappe.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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soi, d'abord des ob1ets '.nu
• ·s les anùs tués par des
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mouches lumineuses ...
Je pensais :
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jour aux antipodes,
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Nous sortons. Aurore prop . li ent après dîner.
-l'heure de !'absinthe, prise là., ntue em •

AURORE OU LA SAUVAGE

995

Une humanité se matérialise peu à peu dans l'âcre fumée
des cheroots birmans, sous une voûte d'ors, de velours
rouge et de glaces aux mille colonnes. Des artistes en
khaki, à désinences polonaises, jouent aux dominos avec
leurs maîtresses, leurs sœurs. On reconnaît d'âpres femelles
y Mc A, jadis rencontrées dans des expositions de gravures
sur bois. Des musiciens de l'école mobilisable préparent
de lointaines tournées de propaga11de. Des special constables juifs, avec leur brassard et un lorgnon enchaîné
à leurs oreilles décollées attendent l'heure de monter
aux projecteurs.
L'art ne donne à la guerre qu'un appui conditionnel.
Tandis que la Royal Académie peint .avec ferveur dans
les Etats-Majors, les Indépendants, lourds des objections
de leur conscience, se consacrent aux camions.
Daniel vient à notre table.
- Montjoye donne à souper ce soir. II m'a prié de
vous dire qu'il avait essayé en vain de vous téléphoner
et qu'il désirait que vous lui ameniez Aurore, qu'il veut
connaître.
Montjoye, ou plutôt Aronsohn, (vieille famille normande
dit Daniel), est le secrétaire privé du Chancelier de !'Echiquier. Il a un appartement de style Adams, dans Albany,
avec des natures mortes (de mort violente) cernées de
bleu, des fauteuils en satin noir peints par Gonder, et
de ces Coromandel sciés dans l'épaisseur des feuilles pour
des bahuts. Il donne volontiers à boire après le théâtre.
- Je n'irai pas chez Montjoye, dit Aurore. C'est un
homme malsain. Il exhale une odeur de corruption.
- Vous parlez comme l'archevêque de Westminster.
- Depuis longtemps il me {;ut d.emander de venir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez lui. Je n'ai jamais voulu y aller. Mettons que ce
soit de ma part pure sauvagerie ...

Je hausse les épaules.
_
Comme les êtres incomparables sont agaçants. Je sais
qu'Aurore ira chez Montjoye. Elle a envie d'y aller.
Elle ira comme elle va partout, quand on l'invite. Comme
elle reste en ville en y célébrant les forêts, comme elle
dine au Carlton en proclamant qn'elle aime cuire ses
aliments entre deux pierres ; comme elle va nue, par sno•

bisme et timidité, comme elle dit avoir introduit de
l'ordre dans sa vie qui n'est qu'incohérence, maladresse
et confusion. A quoi servent ces disciplines si c'est pour
aboutir à l'existence absurde et éphémère de ces
femmes qu'on rencontre sur les paquebots, dans 1~ halls
d'hôtel, dans les représentations à bénéfice, et qm, elles
au moins, ont le mérite de la naïveté, ou du vice, ou de la
bêtise?
Je sais, pour y avoir été souvent, que les soirées de
Montjoye ne sont pas faites pour Aurore, ni pour aucune
femme à qui l'on tiendrait. Mais il faut qu'elle Y aille ;
elle apprendra par elle-même qu'il n'y a pas que des buffles,
mais des mufles.
_ J'ai un taxi, dit Fred. Je vous jette.
Montjoye nous ouvre lui-même. Sa masse se détache
sur une tenture d'antichambre jaune. Il ouvre avec un

mélange de curiosité et d'effroi, comme dans la peur de
voir pu'nir d'une gifle l'intérêt qu'il vous porte. Il _ne
regarde qu'Aurore, nous néglige, Fred et moi, et accueille
notre amie avec familiarité :
- Aurore I enfin chez moi.

AURORE OU LA SAUVAGE

997

Il lui prend les deux poignets, les lui caresse, l'entraîne
sous la lanterne à glands noirs, lui découvre les épa,ùes
avec ce toupet qui n'est qu'à lui.
- Comme vous êtes belle !
Dans le salon en rotonde le souper est servi pour huit
personnes. Grünfeld, agent officieux des bolchevicks,
la duchesse d'Inverness, un Hollandais nommé Bismark,
Gina et quelques acteurs.
Montjoye prend Aurore par le bras, rit de son embarras,
lui verse à boire, la fait asseoir près de la duchesse. Je
déteste Montjoye. C'est à lui que je remonte quand j'essaie
de me rappeler depuis qu_and j'ai les gens de goût en
horreur. Je ne saurais dire l'irritante minutie de son
intérieur. Des pincettes aux boutons des portes, des candélabres à bougies vertes à la devise gravée des verres,
tout est parfait. Dans un angle de la pièce, pour pouvoir
danser, on a poussé la table de travail sur laquelle s'entassent les dossiers : Crédits aux Alliés, Avances · à la
Banque de France, Dépenses extraordinaires. Tout le
travail du ministre est là, en désordre, au milieu des
tubéreuses et des photographies. Mais avec son génie
des chiffres, son labeur instantané, Montjoye saura
tout mettre debout en une nuit, pour son chef, la veille
d'une interpellation ou d'une conférence.
- On n'arrive pas à vous griser, Aurore. Cependant,
promettez-moi de boire ceci que je prépare à votre intention.

Il manipule fébrilement une bouteille ·à quatre compartiments de liqueurs et s'approche de la cheminée
qui éclaire son étrange figure, sa grosse tête, ses cheveux
gris.

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fred se met au piano. Grünfeld ayant trouvé du Pouchkine dans la bibliothèque, récite :
- N'en croyez rien. fait Montjoye. Il ne sait pas le
russe.

La duchesse, immobile, pèse, derrière son face à main,
de ses yeux froids, sur chacun de nous. Elle a cette stérile
jeunesse des quinquagénaires américains·, les cheveux
blancs, des dents en jade. Elle est habillée en infirmière
avec une grande croix de rubis sur le front.
Aurore se distrait sombrement. Elle accompagne Fred
au piano. J'essaie de me rapprocher d'elle et de chanter
moi aussi.
« Tout habillé et ne savoir où aller »
qu'Hitchcock, qui l'a créé et qui sommeille sur un
fauteuil, déclare ne pas savoir. Aurore se détourne de
moi avec humeur. Sur un divan d'angle, Montjoye parle
à voix basse à la duchesse avec des rires étouffés.
- Aurore va danser, s'écrie-t-il en se levant soudain.
Et il l'amène au milieu du salon. « Tenez, Aurore, je vais
vous faire un tapis, un tapis de fleurs, un tapis de perles,
un tapis pour votre beauté, pour votre grâce ... »
Il vacille, ne sachant plus ce qu'il dit, saccage les vases
et jette les fleurs à terre.
Tout tourne. Tout tourne encore dans ~on souvenir, et
la barbe rousse de Grünfeld et la face blême de Montjoye, et
Aurore, Aurore surtout, dévêtue, entre quatre lanternes
en forme de lotus, les bras tendus, ruisselante de
sueur, comme possédée, faisant d'un bout à l'autre de la
pièce des bonds fous, tournant sur elle-même à une vitesse
de machine, laissant sur nos rétines comme une image
hindoue aux bras, aux jambes multiples. Elle tombe

AURORE OU LA SAUVAGE

999

à terre. Montjoye s'agenouille près d'Aurore, lui essuie

le front avec son mouchoir. Il se penche sur elle
pour la respirer, ferme les yeux. Je vois la veine médiane
de son front saillir, son cou se gonfler au-dessus du col.
Sa tête s'approche de plus en plus, puis recule, puis, sans
plus aucun contrôle de soi, Montjoye met ses lèvres
sur Aurore. Aurore tressaille, ouvre les yeux, se redresse

et, avec la foudroyante vitesse d'un pugiliste, envoie
Montjoye rouler jusqu'aux chenets d'un coup de poing à
la mâchoire. Montjoye pousse des cris déchirants. Une
bouteille de crème de menthe répand ses émeraudes sur
le parquet.
- Aurore a fait un pogrom, dit Fred très calme, au piano
J'essaie d'intervenir :

- Vous, laissez-moi, dit Aurore. Je vous hais.
Et, avant qu'aucun de nous ait pu faire un geste, elle
saute par la fenêtre dans le jardinet du rez-de-chaussée
et disparait.

Quand j'entre dans l'atelier, Aurore est assise sur son
lit, le menton dans ses mains, les coudes sur les genoux

joints. Elle ne tourne pas la tête vers moi, j'avance droit
vers elle, dans la direction de ses yeux, mais son regard
me transperce et reste fixé au mur.
Je mets ma main sur ses épaules : elle tressaille.
-

Laissez-moi. Laissez-moi. Je ne veux plus vous voir.

Partez.
Je m'asseois.
-Partez.
Je me lève.

�1000

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle s'adoucit et me tend la main.
- Asseyez-vous. Je voulais seulement vous dire qu'il
vaut mieux me laisser seule désormais. Vous m'êtes
inutile. Je ne veux pas dire plus.
Elle passe l'extrémité de son parapluie entre les lanières
de ses sandales.
- Je commençais à recueillir les fruits de tout mon
volontaire labeur. Je ne suis pas une nonne. Je dois à la
fois inventer la règle et l'observer. Et le renoncement
n'est pas facile pour l'être sauvage que je suis. Vous qui
n'avez pas assisté à ce long effort ne pouvez pas comprendre ... Les soirées comme celle d'hier n'arrangent pas

1001

L'ABEILLE
Quelle, et si fine et si mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille,
Je n'ai, sur ma tendre corbeille,
Jeté qu'un songe de dentelle.

les choses ...

Des larmes coulent le long de ses joues. Je voudrais
dire ... Mais elle m'interrompt en se levant et se couvre
d'un voile violet.
De grands nuages de zinc ébrèchent les rayons du couchant. Il tonne. Les taxis passent, fous.
Dès que nous sommes hors de son quartier, les gens

Pique du sein la gourde belle
Sur qui l'amour meurt ou sommeille,
Qu'un peu de moi-même vermeille
Vienne à la chair ronde et rebelle!

se retournent. Aurore s'arrête, pose sa main sur la mienne.

]' ai grand besoin d'un prompt tourment!
Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu'un supplice dormant ;

Il y a entre nous l'épaisseur de ce voile, si sec.
Aurore tremble.
- Me pardonnez-vous, Aurore ?
Geste vague d'Aurore que j'interprète:
- Ce n'est pas votre faute.
Elle fait un signe. L'autobus n° 19 vient se ranger à
ses pieds, docile, au bord du trottoir. Elle monte sur
l'impériale comme le long d'une frise déroulée.
L'écriteau dit qu'elle peut aller_iusqu'à Islington.
Je suis bien triste. Je sens que je n'aurai vraiment du
chagrin qu'après-dîner.
PAUL MORAND

Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d'or
Sans qi&lt;i l'amour meurt ou s'endort.
PAUL VALÉRY

�1002

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

1003

au lieu d'œuvrer ; qu'ils opposent la barrière de la sèche
raison à leurs dons naturels, etc. » L'antienne, fort connue,

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES
1. Considérez bien, Monsieur, q\le ce ne
sont pas des choses que l'on peut faire
en sifflant. ,
POUSSIN

« La pratique doit toujours être édifiée sur la bonne théorie. »
LtONARD

r

La vie artistique, frappée de stupeur depuis cinq
années, paraît vouloir affirmer sa vitalité plus intensément
que jamais. Dès à présent, la lutte s'annonce vive : mille
indices font présager une saison mouvementée. Des
armes, qui ne sont pas seulement hélas ! des outils de
travail, luisent déjà. Des vieillards accrochés à leurs succès
périmés, et des « Maîtres » fraîéhement installés sur leur
trône fragile s'apprêtent à terrasser les efforts des jeunes
qui secouent avec. frénésie leur récent engourdissement.
Ceux-ci, de leur côté, se disposent à s'affronter réciproquement. Cent nouvelles boutiques offriront un terrain propice à ces duels et entretiendront ou susciteront la flanune
au cœur des amateurs. Nous allons connaître à nouveau
ces polémiques et ces manifestes d'avant-guerre, dont il ne

siéra que de sourire, les œuvres seules parlant un langage grave. Les critiques du genre grincheux, qui, depuis
toujours, réclament des artistes vivants « des réalisations
et non des théories», vont déplorer à nouveau que « les
peintres perdent un temps précieux à édifier des systèmes

est déjà commencée. Sous le couvert du bon sens, la
majorité du public continuera à prodiguer aux artistes
de véritables exhortations à la bêtise. La vache qui rumine son nirvanâ nous sera une fois de plus proposée
comme modèle. Seul, l'artiste capable de « brouter » un
paysage, le col tendu vers la terre, muni de moyens « personnels», aura l'approbation des amateurs pondérés.
On admirera l'assurance avec laquelle il piétine la toile,
y transportant, presque sans s'en douter, la boue fraîche,
le vert gras des prairies, le suc même des fleurs. On saluera
en lui le vrai peintre-touriste, créant enfin des paysages
en lesquels il fait bon se promener... avec les pieds, naturellement. Car ces excursions de l'esprit, ces promenades
à la fois de la sensibilité et de l'intelligence que nous pouvons faire dans les tableaux du Poussin ou de Claude, ou
de Cézanne, ce sont là jeux aussi dangereux qu'inutiles,
n'est-ce pas ? Tout peintre qui, de nos jours, se propose
le même but que ces maîtres et qui, pour ce faire, ruguise
sa raison en même temps que sa sensibilité, ne peut, paraîtil, que se condamner à la stérilité.
Jamais la sollicitude du public n'entoura et ne défendit mieux qu'aujourd'hui le pur instinct des artistes.
Parmi les lettres ou les articles que mes notes ont suscités,
j'ai pu faire une ample moisson de « cris d'alarme l&gt;.
Ici, on trouve que « ce goût pour le dogmatisme esthétique est le plus grand danger que puissent courir de jeunes
artistes ». Là on craint que l'artisan (que j'invite à surveiller son pinceau plutôt qu'à s'enivrer indéfiniment
des défaillances de son cœur) , « ne passe des heures devant

�DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES
1004

sa toile à ratiociner. • On se méfie de • l'esprit sectaire,
du pédantisme scolaire » des peintres qui ne craignent pas
d'exposer leurs convictions. Un collectionneur connu,
dont je suis flatté d'être l'ami, nous écrit:« Je me demande
s'il n'est pas dangereux pour un artiste de chercher à
s'exprimer à la fois par l'écriture et par la couleur.• Cela
dépend de la qualité de l'artiste. Il en est pour qui tout
est dangereux, même le fait de peindre une figure lorsqu'ils
ont l'habitude de peindre des paysages. Pour d'autres,
solidement trempés et doués d'un instinct à toute épreuve,
chaque tentative nouvelle est, plutôt qu'un danger, un
excitant. J'imagine qu'Ingres, lorsqu'il eut formulé
sentencieusement : , La beauté, ce sont des lignes droites
avec des modelés ronds », dut se sentir profondément
allégé et que, possédant un chapitre nouveau de son dogme
il travailla avec plus de liberté. Car c'est un immense sentiment de libération qu'éprouve l'artiste lorsqu'il a précisé
par des mots le sens de ses trouvailles plastiques. Cézanne,
le plus fécond et fécondant des peintres du XIX" siècle,
dans ses moments de découragement, se prenait la tête
entre ses mains et s'écriait : , La formule, trouver la for-

t

1005

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mule!»

En effet, trouver une formule régulatrice, c'est ce
qui importe, n'en déplaise au public, assidu à nous en
dicter de paralysantes.
Mais il est nécessaire, à ce propos, d'éviter tout malen·
tendu, et de préciser ce que nous entendons par formule,
ou par théorie. Pour la majorité des critiques, même les
mieux intentionnés à notre égard, toute théorie ne peut
qu'être , à priori » ; toute certitude ne peut que confiner
au • pédantisme d'école• et la confidence sérieuse d'une

t~ouvaille plastique ne peut que revêtir , un ton dogmatique •· Il faudrait cependant s'entendre. Ou on veut paraître badin, et point n'est besoin de parler peinture,
ou on parle pemture et alors une certaine gravité semble
nécessaire, gravité que légitime ou que condamne la
portée des axiomes émis.
Il est évident que lorsqu'un peintre moderne - un des
plus importants - prononce solennellement devant un
• arlequin • qu'il vient de peindre : • Il n'y a pas de pieds
dans la nature», un certain sourire s'impose au coin de ses

lèvres -

et que seul le disciple qui, selon l'anecdote

connue, répond sérieuSement : « Ah! oui, c'est vrai »,

assume tout le ridicule.
Nous ne citerions pas cet exemple si le maître ès paradoxes qu'est Picasso ne nous avait pas tout récemment
été proposé en exemple comme réalisant le type de l'antithéoricien, et si son extraordinaire fécondité n'était pas
attribuée par certains à son dédain des • explications ».
Intelligent et sachant par expérience qu'on n'est jamais
goûté pour ses qualités mais bien pour ses défauts, Picasso
a renoncé à se faire comprendre, ce qui ne veut pas dire
qu'il ait renoncé par la même occasion à sè comprendre,
donc à raisonner sur lui-même. Des théories, il en a ; il
en profère souvent de très sérieuses, et les poètes qu'il
forma, ou qu'il transforma, les écrivent pour lui. D'ailleurs nombre de ses toiles sont l'expression de théories
sans cesse renouvelées - à ce point que maint peintre
s'est trouvé une personnalité en spéculant sur un seul de
ses tableaux didactiques.
La plus grave accusation que nous voulons relever est
celle qui vise l'à priorisme des théories, et, partant, leur

�1006

'.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pouvoir plus dissolvant que fécondant : Les théories les
plus ingénieuses, dit-on, ont toujours le grave tort de se
manifester avant l' œuvre définitive. Encore que ce raisonnement ne nous dérange Ras, puisque nous pensons
que les théories, menant à l' œuvre définitive, il est nécessaire qu'elles la précèdent, nous nous demandons quelle
est la production qui a jamais semblé • défuritive » dês
sa parution ?
Certains, parmi les critiques q\Û nous admonestent,
ont des cheveux blancs. Leurs vœux impatients flattent,
certes, mais étonnent les artistes dont, nous sommes, qui,
n'ayant dépassé la trentaine que depuis peu d'années,
se voient tout à coup sommés de donner des preuves
définitives de leur savoir, alors que jusqu'ici un tel
exemple ne leur semble pas encore avoir été fourni par
leurs difficiles aînés.
Pour bien comprendre de quelle utilité sont les théories
pour le jeune peintre,ilfaut réaliser la situation terriblement
embarrassée qui lui est faite depuis l'impressionnisme.
Il est environné d'énormes dangers, de tentations opposées,
envahi de mauvaises habitudes, de tics attrapés à lutter
contre des fantômes qu'il · prit souvent pour des périls
véritables, tellement le brouillard qui l'enveloppe est
opaque. De plus, et c'est ce qui fait le pathétique de sa
situation, il est enlisé sous les théories les plus contradictoires, les plus obscures, les plus basses, qu'amoncelle
inlassablement sur sa tête un public qui veut à tout prix
penser pour lll.i. Les injonctions les plus dénuées de
bon sens, les souhaits les plus littéraires, les desiderata les
plus inopportuns assaillent de tous côtés l'artiste et
revêtent invariablement la forme qu'on reproche à ce

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

1007

dernier de donner à ses certitudes ! Que faire dans un
pareil chaos de formules négatives, sinon s'orienter à l'aide
de formules positives ?
Ces instruments de libération, les « théories», que nous
persistons à doter de vertus stimulantes, que seront-ils ?
Des points de repère, pris par l'artiste sur le chemin mystérieux que lui tracera son instinct. Le peintre moderne,
nouveau primitif sans candeur, travaille avec de piètres
outils dans les ténèbres que le public le moins « éclairé »
qui puisse se rêver, épaissit à loisir autour de lui. Quelquefois son outil, frappant le point juste, fait jaillir une
étincelle : on lui demande aussitôt de ne pas la remarquer, au lieu de se réjouir de ce qu'à cette précaire lueur
il distingue un peu de la route obscure qui lui reste à
parcourir! Nous insistons sur ce point afin d'être bien
compris. Qu'on n'aille pas nous accuser à nouveau
d'empiéter, par nos théories intellectuelles, sur notre
instinct ; il ne s'agit pas ici d'anticipations, mais d'un
effort à posteriori, de constatations sur un travail non
préconçu.

•••
Peut-être siérait-il, avant de définir les théories du
peintre, de définir d'abord le peintre, cet animal complexe
qui, d'une façon peut-être plus étroite qu'aucun autre
artiste, doit obéir dans la même mesure aux sollicitations
successives de la matière et de l'esprit, et dont les réussites et les échecs ne proviennent le plus souvent que de
la bonne ou de la mauvaise orientation donnée à son instinct par son intelligence. De plus, le peintre est peutêtre l'artiste le plus profondément asservi par son

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�1010

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

trop délimitée!; ne seraient plus que des lie~ co~uns.
Il faut que l'artiste, au sein d'un groupe d expenences
passionnées, ait Ja sublte révélation d'un~ loi pour que
celle-ci lui apparaisse investie de ses anciens pouvoirs.
Les lois sont des armes dont le tranchant - dont le
double tranchant - s'émousse rapidement et auxquelles
il faut faire subir, avant de les aiguiser, et la trempe de la
négation, et celle de la découverte.

'I

•
•••
Il serait intéressant de faire l'analyse des mouvements
d'épanouissement ou de décadence artistique, en_ empruntant la tournure d'esprit de nos critiques chagnns. Nous
verrions ainsi que les plus pures floraisons d'art se sont
roduites à des époques où il eût été facile de déplorer
p
.
li
avec la tournùre d'esprit moderne, que les artistes se vrasSlent à des recherches, à des spéculations théoriques.
Car les grandes périodes artistiques sont juste~ent des
périodes d'interrogation ardente. Tous les espnts sont
orientés vers la recherche d'un système constructif et les
cerveaux travaillent aut3;11t que les sensibilités. Des
idées succèdent aux premières œuvres hésitantes et préparent les créations suivantes plus assurées. Ce sont les
périodes dites archaïques ou primitives. A ces mouvements
interrogatifs succèdent les mouvements satisfaits qw
caractérisent les périodes de conclusion et de décadence.
'Les artistes héritent d'un système d'idées trop cohérent
et de procédés infaillibles. Un maitre suprême a~p':'aît
qui relie les lois en un faisceau définitif, et ses disciples
épuisent en redites, en surcharges, en superfluités, une

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

IOII

activité qui ne peut plus s'user en d'anxieuses études.
Les périodes privilégiées, aux créations abondantes et
pures, sont justement les époques primitives où toutes les
règles sont à découvrir, ou à redécouvrir. Une grande
innocence baigne les esprits tout tournés vers une vérité
à peine discernable. Les archaïques grecs ont le regard
étonné de l'enfant qui interroge le monde à chaque instant ; ils ont le sourire des premières découvertes et la
robustesse des premières détentes. Phidias met un terme
à une enquête de plusieurs siècles et laisse à ses successeurs
une vérité trop parfaitement organisée, trop complète,
pour qu'ils puissent y ajouter quoi que ce soit. Les figures
de Scopas ou de Praxitèle portent déjà l'empreinte d'une
lassitude infinie et leur corps s'amenuise à des contacts
trop raffinés. De même, en France, le gothique résolvant
tous les problèmes posés par le roman, perd de sa force
au fur et à mesure qu'il s'éloigne, comme de sa source,
des inquiétudes qui le motivèrent et meurt de se complaire dans une science telltment circonscrite qu'elle ne
laisse place à aucune évasion.
La situation des jeunes peintres, qui ont reçu le baptême
impressionniste, est merveilleuse, tellement elle est périlleuse. L'artiste contemporain se trouve, si j'ose dire, en un
double état de grâce et de corruption. D'une part, il
bénéficie de l'ensemble parfaitement cohérent des lois
picturales impressionnistes. S'il ne cherche qu'à en tirer
parti, avec la tranquillité repue d'un légataire universel,
il hérite de la malheureuse sécurité des périodes de
conclusion et il est irrémédiablement condamné à ces
redites mièvres dont les boutiques parisiennes accablent
nos regards; D'autre part, pour peu qu'il médite, il doit

�IOI2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arriver à reconnaître, à l'aide d'une série de raisonnements
«-théoriques », l'infériorité des moyens impressionnistes
par rapport à l'interrogation impressionniste. Il épaissira
ainsi autour de lui un mystère nouveau, il reculera les
bornes de l'inconnaissable et pénétrera dans cette
région de l'ignorance supérieure dont les triomphateurs
du jour longent les parois extérieures, tout enivrés de
leur petite science aveugle.
C'est obéissant confusément à ce besoin de dénuement
inquiet et fécond que les futuristes souhaitaient niaisement la destruction des Musées et que de nos jours mille
« paysagistes » au sens indiqué plus haut, se flattent de
n'y jamais mettre les pieds. Redoutant de fa.ire l'ange,
ils font la bête exprès ; ou bien, comme l'autruche qui
croit être à l'abri du danger en se cachant sa tête sous
l'a.ile, ils imaginent supprimer le fatal héritage en
l'oubliant. Mais d'abord les Musées ne sont qu'un
étalage d'exemples, et non un énoncé des règles que
ces exemples illustrent. Raisonner devant un chefd' œuvre n'est, la plupart du temps, que soulever une
hypothèse. Le Réaliste « aux reins solides », ce n'est pas
en se livrant sur la toile à d'herculéens efforts de dénégation qu'il prouvera sa force, mais bien en acceptant
de ses maîtres immédiats le plus d'indications possible. Le
Gréco a pu, sans se diminuer, recevoir la leçon de Venise.
Grâce à son acceptation des principes connus, il put
apercevoir tous ceux qui lui restaient à découvrir. Les
leçons, loin de les dessécher, abreuvèrent son instinct et
sa _raison ; elles eurent sur son esprit un pouvoir pneumatique ; elles créèrent un vide qu'il sut magnifiquement
comble, par des spéculations personnelles. De même

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

1013

opérèrent en France David et Ingres, et tout près de
nous, Cézanne. On peut dire de ces grands hommes
qu'ils construisirent, sur un plan supérieur, à force d'in'.
quiétude lucide, une région équivalente à celle de la
naïveté des primitifs.
Les grands constructeurs nous apparaissent ainsi, à
travers leurs caractères particuliers, comme des artistes
chez qui l'intelligence s'applique à suivre de près l'instinct
à en recueillir et déchiffrer les découvertes, et à trans'.
former la parcelle de vérité ainsi obtenue en nne inquiétude
plus élevée que la première et qui amorce de nouvelles trouvailles jamais « définitives ». Et les grandes
époques constructives sont celles où nne immense interrogation nationale oriente les questions que l'artiste
adressera au monde ...
Il semble qu'nne vaste aspiration européenne fasse
osciller en ce moment les murailles qui délimitaient
la petite région spirituelle dont se contentaient les bourgeois d'avant-guerre, nos amateurs et les maîtres de nos
destinées matérielles. Les pochades et les divertissements
que cultivaient les peintres opportunistes ne vont plus
cadrer avec l'édifice agrandi. Ceux d'entre eux qui voudront amplifier leur ouvrage sans renoncer à leurs tristes
et piètres moyens, éclateront, comme la grenouille de la
fabl~. Le salut '.'5t p~omis à ceux qui dégageront, par des
méclitat10ns cnstallisées en théories, leur intelligence
s_ubmergée par l'instinct, et à ceux aussi, il faut le souligner afin d'être totalement compris, qui, renonçant à
tom à priorisme, sauront colorer la pure eau de leur
intelligence du vin de leur sensualité retrouvée.
ANDRÉ

LHOTE

�DEUX ÉLÉGIES

DEUX ÉLÉGIE·s
I
Ce cher bonheur que i' abrite
Entre mes deux mains crispées,
Est-ce donc lui, frère étrange,
Que tu ne peux pardonner ?
Est-ce l'amour qui me hante,
Est-ce la femme, l'enfant,
Ou ce chant, comme une flamme
Qui dure dans t' ouragan ?
Ou le souffle qui m'entraîne
Vers mes montagnes promises,
Ou ces traces misérables
Que ie laisse dans la grève ?
Ou quoi ? Le sais-tu, mon frère ?
0 mon ami, mon fardeau !
Toi, la blessure vivante
Au flanc de t-Oute la joie !
Dis-moi, chère âme farouche
Elue entre les témoins :
Pour que jamai~ ton sourire
M'éclaire sans désaveu,

ro15

Que faut-il que je t'immole ?
Que dois-je, de tout moi-même,
Apporter devant ton seuil
Comme une biche égorgée ?

II

. Pour cesser de convoiter
Les minutes succulentes
Qui naîtront demain,
Pour mériter une joie
Dont je demeure accablé,
0 moi très indigne,
Pour vivre avec vous que i' aime
Et non point avec les ombres
Du vaste avenir,
Me faudra-t-il trébucher,
Mains enchaînées, pieds déchaux
Et la corde au col ?
GEORGES DU!IAMEL

�DONOGOO-TONKA
ou

LES MIRACLES DE LA SCIENCE
CONTE

CINÉMATOGRAPHIQUE

QUATRIÈME PARTIE

1
Un autre groupe d'Aventuriers rencontre par hasard le
campement
La fin del'après-midi sur le campement des Aventuriers.
Notre premier sentiment est l'admiration. Quel travail
en une semaine! Plus de tentes. Une dizaine de cabanes
sont achevées. Elles entourent la place et amorcent deux
avenues. l'une vers la ·prairie, l'autre vers la rivière.
A droite de la place, une baraque, plus spacieuse que
les autres, doit servir de magasin à vivres. Le devant
s'en rabat de manière à former une espèce de comptoir
primitif. Des gobelets y restent posés.
A gauche de la place, une seconde baraque du même
genre,mais encore plus vaste et entièrement close. Peut-être
y enferme-t-on les tentes, les outils, les provisions de bois.
Sur le chemin de la prairie, on s'occupe à construire
un abri pour les bêtes de somme que voici, qui ,eviennent
de la rivière où leur conducteur les a abreuvées.

DONOGOO-TONKA

1017

Soudain il se propage une certaine inquiétude. Les
chiens galopent en rond et aboient.
Les hommes quittent leur travail. Ils aperçoivent on
ne sait quoi. Ils se ramassent peu à peu. Quelques-uns
sont allés prendre un fusil dans leur cabane.
Maintenant ils sont groupés autour du poteau et ils
regardent tous une région de l'espace que nous ne voyons
pas. L'écriteau qui n'a pas bougé depuis l'autre fois les
domine et les nomme. Eux n'y pensent point ; ils sont
tout à leur alerte. Mais nous, nous sommes saisis d'une
émotion singulière ; nous ne pouvons détacher nos yeux
de cette petite troupe serrée autour du poteau ; de cette
chose naissante et inquiète dont Je poteau prononce le nom.
Ce qu'on guettait paraît enfin : cinq hommes avec
deux ànes et un mulet, le tout fourbu.
•
Le premier regard des arrivants est pour l'écriteau.
D°":'g~o-~onka ! Malgré leur fatigue, ils font un geste
de JUblla!Jon, un seul, il est vrai.
Du même coup, le groupe des fondateurs se détend un
peu. On cause. Nous devinons bien ce qui se dit.
• C'est ici Donogoo ?
- Sûr. Vous voyez.
- Pas très grand, Donogoo.
- Moins grand que Chicago, sûr. Mais ça peut venir.
- On est bien ?
- Parfaitement bien. Paysage épatant. Climat sain.
Voyez : mines superbes.

Et on trouve de l'or?
Oui, pas mal.
De quel côté?

�1018

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Un des Fondateurs indique la rivière du geste. Il Y a
un moment de silence. Les arrivants ne jugent pas ça
encore des plus clairs. Mais ils sont si abrutis de fatigue
qu'ils ne cherchent pas les difficultés.
.
,.
Ils disent que leurs provisions sont fimes, qu ils ont
faim, que deux mulets leur ont crevé en route, et qu'il
a fallu abandonner le chargement.
Les Fondateurs deviennent aimables. Certes, Donogoo
n'est pas sans ressources. Nourriture, boisson, logement,
on peut se procurer tout cela à Donogoo. Mais la vie Y
est très chère, horriblement chère.
Si ces messieurs ont de l'argent ...
On s'approche de la baraque,buvette. L'un des F?n·
dateurs, qm en est le tenancier, y pénètre, pose cmq
gobelets sur le comptoir et cinq biscmts. Il offre même
un peu de pâte d'anchois. Mais il faut payer d'avance.
Ce qm est fait.
Les autres ont encore faim. On leur sert des harengs.
Très cher, le hareng, messieurs;, hors de prix I Vemllez
songer ! A cette distance de la côte 1
Pms on s'occupe du logement.
La grande baraque de gauche, voilà précisément
l'affaire. Elle sera débarrassée en un tour de mam. A
moins que ces messieurs n'aiment mieux prendre une

tente en location ?
On discute. Deux de ces messieurs décident de partager
une tente. Les trois autres logeront dans la baraque.
Mais l'on ne trouve pas que le nécessaire à DonogooTonka. L'un des Fondateurs ressort de sa cabane avec une
gmtare. Il s'installe au pied du poteau. Deux autres
s'accroupissent près de lui.

DONOGOO-TONKA

1019

Et tandis que le peuple de Donogoo-Tonka s'asseoit
en cercle, un chant s'élève, accompagné de gmtare et
de claquements de mains.

2
A Paris, les quais de la gare d'Orsay. Lamendin et
ses Piomùers vont prendre le rapide de Bordeaux. Le
banqmer, le professeur le Trouhadec, Bénin, Lesueur,
divers amis assistent affectueusement à ce départ.
Lamendin paraît très gai. Il s'occupe de caser toute
sa troupe. Il veille aux bagages. Il distribue des accolades
et des adieux.

Il trouve une parole aimable pour chacun, et plusieurs
phrases entières pour le professeur Yves le Trouhadec.

3
Donogoo-Tonka, son poteau et son peuple. L'animation
du matin.
Le tenancier de la buvette achève de fixer sur l'édifice
une enseigne peinte soigneusement au goudron :
DONOGOO CENTRAL BAR

En face, deux autres Fondateurs, juchés sur le toit
de la grande baraque, ont beaucoup de peine à trouver
la position la plus convenable pour une immense ins-

cription qu'ils tiennent chacun par un bout :
LONDON &amp; DONOGOO-TONKA'S SPLENDID HOTEL

Un aide examine d'en bas l'effet de l'inscription et
donne des conseils.

Non loin, cinq mulets sont rassemblés. Ils ont leur bât
mais point de chargement. Trois conducteurs, bie~

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1020

armés, font les derniers préparatifs. Nous comprenons
qu'il s'agit d'aller chercher des vivres dans la contrée
la plus proche ; et les conducteurs reçoivent mverses
recommandations touchant les achats, les délais de route
et l'itinéraire.

Sur la gauche, plusieurs hommes s'agitent. C'est la
rivière qui lès intéresse. Malgré la mstance, il nous semble
reconnaître certains des nouveaux venus. Ils se penchent,
manient des outils, accomplissent des opérations que
nous serions embarrassés de nommer.

Soudain, l'un d'e,u x fait de grands gestes. Les autres
se penchent sur lui. Tous paraissent saisis d'un bizarre
transport. Ils sautent sur place, puis ils accourent en
vociférant.
Le convoi, qui déjà s'ébranlait, s'arrête. Les poseurs
d'enseignes, eux-mêmes, sont ilistraits de leur besogne.

DONOGOO-TONKA

I02I

• Vous entendez? De l'or, des pelletées d'or. Tâchez
de raconter ça comme il faut. »
Le tenancier de la buvette se retire mscrètement, pendant que les conversations continuent. Au bout d'une
minute, il reparaît, et accroche sous son enseigne un
modeste écriteau :
VU LES DIFFICULTÉS
HAUSSE DE 50

o/ 0

SUR LES MARCHANDISES

Quant aux propriétaires du « London &amp; DonogooTonka's Splenmd Hotel », on ne s'est pas aperçu de leur
absence que déjà ils font les acrobates sur le toit et déroulent cette inscription complémentaire :
PROXIMITÉ IMMÉDIATE DES CHAMPS D'OR.

4

« Nous avons de l'or! Il y
a de l'or dans le sable de la
rivière!»

Mélancolie en mer

Les moins étonnés ne sont pas les Fondateurs. Mais ils
tâchent de n'en rien laisser voir. Ils ont l'air de dire :
« Quoi ! Vous en doutiez ? »
Au vrai, ils n'en reviennent pas; ils échangent des regards
qui siguifient : « Est-ce possible! Dieu existe-t-il ? » Ils
se trouvent un peu bêtes.
Mais leur désarroi ne dure pas longtemps. Les voilà
qui catéchisent les conducteurs du convoi de mulets.

Lamenmn à l'arrière d'un paquebot. Il est triste.
Il songe manifestement à des complications prochaines
et insolubles.
Fonder une ville ! Au centre d'un continent désertique!
Avec vingt-quatre pionniers de la place du Tertre et du
café de la Rotonde! C'est une fameuse plaisanterie.
Peut-être une trace de mal de mer achève-t-elle d'aigrir
ses mémtations.

�1022

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

5

Les ennemis de le Trouhadec
reprennent l'assaut
Yves le Trouhadec, dans son cabinet de travail. Il fume
un cigare, d'un air assez avantageux.
Mais voici que la servante lui apporté une enveloppe.
Il en extrait une coupure de périodique :

LA ROCHE TARPÉIENNE
M. Yves le Trouhadec affecte pour
le moment des allures triomphantes, qui
amusent bien ceux qui l'ont connu,et proclame à tout venant sa certitude de passer hautlamainàl'élection de l'Institut
dont quelques semaines nous séparent.
Nous sommes nonobstant en mesure
de reproduire, sans aucune crainte de
démenti, une assertion que nous avons
déjà publiée.
r
Donogoo-Tonka, principal titre de
gloire du géographe Yves le Trouhadec,
est une joyeuse invention, à moins que
ce ne soit une sombre canaillerie.
Donogoo-Tonka n'existe pas et n'a
jam ais existé.
Nous recevrons avec plaisir dans nos
bureaux les personnes qui se croiraient
à même de nous prouver le contraire.

DONOGOO-TONKA

ro23

A quoi bon le dissimuler ? M. le Trouhadec éprouve
un choc dans le creux de l'estomac. Il songe soudain qu'il
a eu le tort de manger des betteraves en salade, et qu'il
a toutes les chances de ne pas les digérer.

6

Une délégation d'actionnaires vient poser au banquier quelques questions
gênantes
Dans le cabinet directorial des grands boulevards,
le banquier a pris la place de Lamendin.
Pour l'instant il signe des pièces et distribue du travail
à des subalternes. Il est soucieux, mais il se domine parfaitement.
Un huissier apporte une carte où quelques mots sont
écrits au crayon. Le banquier fait une moue imperceptible, congédie les subalternes et donne l'ordre d'introduire
les visiteurs.
Trois messieurs se présentent, d'une façon presque cérémonieuse. Le banquier les accueille avec aisance et
dignité. Il les pèse et les évalue rapidement, tandis que
s'échangent les premières paroles.
Deux d'entre eux ont un air endimanché et une physionomie assez sotte. Ils forment soigneusement leurs
phrases. Ils ne sont pas très redoutables.

�1024

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le troisième est plus dangereux. Il ne semble troublé
ni par l'aspect du lieu, ni par le souci de sa propre
contenance. Le banquier ne s'occupe réellement que
de lui.
Ces messieurs viennent décrire certaines inquiétudes
dont un groupe d'actionnaires se sent envahi. D'absurdes
calomnies se propagent sur le compte de la DonogooTonka. Le cours des actions en a subi l'effet. Ces messieurs
aimeraient qu'à cette campagne il fût répondu par des
arguments décisifs. La Direction est-elle en mesure de les
fournir ?
Le banquier déclare qu'il s'associe aux légitimes préoc-

cupations des actionnaires. Mais on ne doit nourrir aucune
crainte sérieuse. L'affaire passe par un temps mort. Pas
une crise ; un temps mort, simplement. Il est donné un
effort considérable dont les résultats n'apparaîtront qu'un
peu plus tard. Il faut avoir confiance. Et quant à telles
calomnies par trop stupides, haussons les épaules.
Du reste, si l'un de ces messieurs disposait de quelques
loisirs, la Direction serait enchantée de s'entretenir plus
longuement avec lui, de l'initier au détail nécessairement
confidentiel de l'entreprise et même de lui faciliter un
voyage d'études.
Le troisième actionnaire, directement visé, ne sort pas
de sa réserve ; mais il n'y a rien, dans son regard, de
franchement hostile, rien d'irréductible.
L'entrevue ·s'achève sans trop de malaise.
Pourtant le banquier, demeuré seul, prend une mine
fort soucieuse.

DONOGOO-TONKA

1025

7
Projections successives, puis simultanées.
I. Lamendin sur son paquebot. Un petit temps brumeux. Les méditations de Lamendin se diffusent dans le
brouillard. Une de ses visions devient pourtant assez
consistante pour que nous en discernions quelque chose.
Un homme, qui ressemble à Larnendin, qui doit être
Lamendin lui-même, est debout, lié à un piquet. On ne
sait quoi fume et flambe sous ses pieds. De grands diables
gesticulant et couronnés de plumes font une danse autour
de lui.
2. Le Trouhadec dans son cabinet de travail. Il songe
à Lamendin, à ce navire trop lent, qui porte leur fortune.
Le songe nous devient perceptible.
Il y a un bateau, au milieu de !'Océan. Sur ce bateau
Lamendin, beaucoup trop grand, démesuré, sans aucun~
proportion raisonnable avec les cheminées et les mâts.
Le navire est désespérément immobile, ou il avance si
peu que c'est tout comme.

Alors le Trouhadec, lui-même gigantesque; met les pieds
dans la mer, en pleine mer, juste derrière le navire. Il
s'arc-boute contre le navire ; il pèse et pousse de toutes
ses forces. Mais la mer résiste comme de la poix.
3, Le banquier cesse d'écrire, et se renverse dans son
fauteuil. Il plisse tristement le front, passe deux doigts
sur ses yeux. Nous voyons sa pensée. Lamendin I Lamendin bien en relief, dur, roide, comme un manche d'outil.
Le banquier empoigne Lamendin, le remue, le brandit,
comme le manche d'une "pelle ou d'un pic. Une rude
besogne semble s'accomplir. Mais soudain il demeure
65

�ro26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le bras levê, la bouche ouverte, comme quelqu'un qui,
maniant un outil, s'aperçoit tout à coup qu'il ne lui en
reste plus que le manche.

8
Le marché de Taguaralzinho.
Le convoi de mulets est prêt à repartir pour DonogooTonka. Les marchandises sont empilées sur l'êchine des
bêtes. On emmène aussi quelques chèvres.
Les conducteurs bavardent encore. On les entoure. Ils
parlent avec emphase de Donogoo et de ses richesses.
Pour la vingtième fois, ils évoquent cet or qu'on ramasse
à poignées dans la rivière.
Les gens de Taguaralzinho êcoutent. Ils ne croient pas
tout sur parole ; mais ils écoutent. On a vu tant de choses
plus merveilleuses.
Et puis ce convoi qui s'ébranle n'a vraiment pas mauvaise mine. Les gens de Donogoo-Tonka ne trouvent
peut-être pas autant d'or qu'ils le disent. Mais ils
se traitent bien.

9
Lamendin se décide à prendre
les Pionniers pour confidents
Un des ponts du paquebot. La plupart des Pionniers
sont là. Il fait de la houle. Quelques Pionniers paraissent
en proie au mal de mer. Les autres attendent leur tour,

DONOGOO-TONKA

1027

tâtent le creux de leur estomac, ou s'ennuient profondément. Certains ont essayé de jouer aux cartes, ou de
dessiner. Mais ça remue trop. II n'y a plus qu'à bâiller
ou qu'à vomir.
On aperçoit, à quelque distance, la silhouette de Lamendin. II garde une majesté,mais dans le mode funèbre. Onle
dirait en route pour le rocher de l'exil. Les Pionniers
l'observent,parlent de lui:« II n'a pas l'air gai, le patron 1»
Lamendin pivote sur ses talons et marche résolument
vers les Pionniers. Ils semblent surpris et attendent, sauf
ceux qui ont le mal 'de mer et que ne sauraient plus
toucher d'aussi médiocres incidents.
Ce qu'il dit, nous le devinons sans trop de peine.
• Messieurs, je dois vous demander cinq minutes
d'attention ... Quelque chose de pleinement confidentiel..,
et qui vous intéresse au premier chef...
« Je crains que vous ne vous rendiez pas nn compte
exact des difficultés qui nous attendent, et j'ai à cœur
de vous en prévenir.

... La ville de DonogooTonka n'est pas rigoureusement ce que vous croyez ...
Il tousse, s'arrête, épie les physionomies.

... llreste beaucoup à faire ...
et même, comme disait Napoléon, il reste tout à faire.

�1028

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ménage une nouvelle pause. Les Pionniers, sans
comprendre rien de précîs, soupçonnent quelque calamité.
« Ce qui nous attend, c'est la savane, la brousse, à des
centaines de lieues de la côte ...

Donogoo-Tonka existe,
oui... mais ... à l'état de
projet.
« Vous saisissez ?.. . »
Les Pionniers commencent à saisir. Mais ce discours
provoque chez eux des effets bien divers, et même, çà et là,

bien singuliers.
Quelques Pionniers entrent dans une sorte de colère :
« On s'est foutu de nous ! C'est dégoûtant ! Il est
bien temps de nous dire ça I Nous ne marchons
plus 1 ,
Un autre se met à rigoler, d'un rire tumultueux, en se
tapant les cuisses et en cognant le sol du talon. Il rigole
de plus en plus fort. Il tend le bras du côté de la houle
comme pour chercher un témoin digne d'apprécier une
situation aussi désopilante.
Un autre, que le mal de mer travaillait déjà d'une
façon sournoise, vomit soudain jusqu'au pied du mât
d'artimon.
Un autre fond en larmes comme un enfant perdu à
l'angle d'un carrefour.

DONOGOO-TONKA

1029

10

L'arrivée à Rio de Janeiro
Lamendin, les Pionniers et de nombreux faquins
quittent le débarcadère.
Nous les voyons monter en voiture, suivre plusieurs
rues sales et tortueuses, puis une voie beaucoup plus large
et s'arrêter enfin devant une longue maison basse dans
un jardin de palmiers, qui est l'hôtel.
Lamendin gagne sa chambre, fait un bout de toilette,
ressort.
Il se rend à la poste, qui est voisine de l'hôtel.
L'employé lui remet deux télégrammes.
L'un, du banquier :

Situation très délicate. Baisse
en bourse. Bruits fâcheux.
Faites l'impossible pour obtenir résultats très prochains
L'autre du maître géographe :

Election compromise. Adversaires venimeux. Aurais
besoin document décisif pour
anéantir calomnies

�ro30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1031

DONOGOO-TONKA

Lamendin lève les bras.
« Ils me font rire I Qu'ils viennent un peu par ici. Baisse

SAMEDI 29 OCTOBRE

en Bourse! Election à l'Institut! J'ai d'autres chiens à
fouetter.

)1

Mais sa mélancolie y trouve de nouvelles nourritures.
Il froisse les dépêches et les jette au ruisseau. Il veut
être seul. L'idée des vingt-quatre Pionniers qui l'attendent
lui redonne un commencement de mal de mer.
Il prend des rues au hasard. Il marche la tête baissée.
Il ne regarde rien, ni les tramways perce-oreilles, ni les
portefaix qui le bousculent. Ce serait pourtant bien
agréable de flàner dans cette puissante ville, si loin de
son pays ! Il en rêvait, enfant, comme d'une chose trop
belle pour être vue par les vrais yeux. Tout ça, pour y
arriver avec le même entrain qu'à Levallois-Perret un soir
de pluie. Tout ça, pour y marcher la tête baissée.
A un petit carrefour, il ne sait plus par où tourner et
s'arrête. Il jette un coup d'œil à gauche, puis à droite.
Il tressaute, l'haleine lui manque, il recule. Sur un mur,
à deux pas, une affiche.

DÉPART POUR
DONOGOO-TONKA
PAR

UBERABA

ET

GOY AZ

Les billets d.Alivr.As par l' Agence
donnent droit :

r• au parcours en chemin de fer jusqu'au
point terminus de la ligne ;
2•

au trajet à dos de mulet de ce point
jusqu'à Donogoo-Tonka ;

3° au transporl gratuit de 50 kilogs de
bagages.

MM. les voyageurs devront

s'occuper. de leur nourriture.
Aucune garantie ne peut être fournie
quant à la durée exacte du trajet.
Agence MEYER-KOHN
6, rua de s&lt;o-Antonio, 6

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE

�•

I032

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CINQUIÈME

PARTIE

1
Une salle à manger d'hôtel. Par les baies, on aperçoit
un sombre jardin tropical.
Lamenclin et les Pionniers entourent une table fort
brillante. Beaucoup de nourriture est déjà dans les corps.
Le vin de beaucoup de bouteilles a été exaucé.
L'esprit de la Place du Tertre, malmené et froissé par
la mer, s'est peu à peu ressaisi. II occupe ce lieu avec
assurance. Le Brésil est refoulé dans le jardin.

2
Le banquier, seul, au siège de la Donogoo.
II a le même visage que l'autre fois. On lui apporte un
câblogramme. II en soupçonne l'origine ; il l'ouvre avec
précipitation :

Ne conçois pas vos inquiétudes. Donogoo, paraît-il, en
pleine prospérité. En arrivant à Rio, ai trouvé murs
couverts affiches dont texte
ci-après.Jugerez vous-même.

DONOGOO-TONKA

1033

Me suis rendu agence MeyerKohn. Conversation me fait
craindre au contraire difficultés pour se loger Donogoo.
Affluence excessive. Crise
loyers. Grande cherté vie.
Vais partir dans quelques
jours. Ferai les choses largement. Achèterai tous terrains
disponibles. Serez tenu au
courant. Rassurez Trouhadec. Amitiés.
Suit le texte de l'affiche.
Sur le visage du banquier, chaque mot de la dépêche a
fait une onde nouvelle, une secousse plus pénétrante.
Au dernier mot, il est véritablement harassé. Il se
tâte le front avec deux doigts, il appuie dessus. II touche
la sueur de ses tempes.
Il tire sur les revers de son veston, sur son faux-col.
Il s'assoit mieux. II s'essuie la tête avec son mouchoir.
Il recommence à lire la dépêche. On le voit qui articule
chaque syllabe. De temps en temps il projette droit devant
lui d'énormes yeux ou tire sur son faux-col. II déboutonne
rapidement son gilet ; puis le reboutonne avec lenteur,
en faisant un hochement de tête pour chaque bouton.

�ro34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3

Lamendin envQie un courrier à Donogoo-Tonka pour
annoncer son arrivée et préparer son installation
Le jardin de l'hôtel, planté de palmiers énormes et de

maints végétaux exotiques.
Les Pionniers ont fait de cet ombrage un quartier
général. Tout en fumant des pipes, ils mettent la dernière
main à leurs bagages et à leur équipement. Partout des
ballots, des cantines, des selles confortables. Dans un
coin, trois d'entre eux s'exercent au tir à la cible.

A chaque instant quelquè fournisseur apporte un complément de matériel. Lamendin, plein d'action et d'autorité, veille au moindre détail. Mais un homme vient
prendre ses ordres. C'est un courrier que Lamendin
dépêche à Donogoo-Tonka et qui précèdera la caravane.
Lamendin lui donne des instructions verbales, lui
confie un rouleau et divers papiers.
Le courrier s'éloigne.

4
Le Trouhadec, dans son cabinet de travail. Il reçoit
un journaliste en interview.
Il a repris toute son assurance. Il parle de son passé
scientifique, de ses travaux en cours, de ses projets.

DONOGOO-TONKA

rn35

Puis il en vient à dire un mot de cette collaboration
si féconde de la science pure et de l'esprit moderne d'affaires. Il désigne du geste la carte de l'Amérique du Sud.
Tout le monde a compris, même le journaliste, qui remue
la tête d'un air pénétré.
Pour ce qui est de ses adversaires le Trouhadec se
borne à une allusion négligente.
•

5
Un petit salon de conférences dans l'hôtel de la DonogooTon_ka,_ à Paris. Nous reconnaissons le banquier et parmi
la dizame de messieurs qui l'entourent deux au moins des
actionllaires de l'autre fois.
L'.un de ces messieurs, le plus rapproché de nous, est
attemt d'une calvitie extrême. Son crâne, qui nous apparaît en plein, reluit avec douceur.
Le banquier pérore. Il s'adresse à l'un, puis à l'autre,
mais spécialement au monsieur chauve.

Le banquier parle de l'avenir. Dans ses propos, tout
n'est que _réussite, fécondité, croissance. Tout progresse
et se développe. Les friches se transforment en moissons.
Il n'y a plus de sols arides.
Son éloquence a une telle vertu de propagande, sa
pensée s'ouvre des chemins si pénétrants dans la nature
humaine, que peu à peu, peu à peu, un fin duvet lève sur
le crâne du monsieur chauve.

�ro36

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

6

Donogoo-Tonka et Lamendin
font enfin connaissance
Nous ne retrouvons pas Donogoo-Tonka sans émotion,
sans surprise. Au poteau de la place s'est substitué un
mât très altier, pareil à un mât de navire et qui porte
une oriflamme.
Les constructions du pourtour se sont bien modifiées.
Le Donogoo Central Bar forme maintenant une assez
vaste taverne. Le comptoir est au fond. Il y a des tables
à l'intérieur et sur la terrasse qu'ombragent un velum
et deux petits arbres. Une vingtaine de buveurs l'animent.
Le Central Bar doit soutenir la concurrence du Café de
Paris, qui s'est installé dans un baraquement tout neuf,
sur le même côté de la place, et qui, cela se sent, vise au
bon ton. Mais on est plus libre au Central Bar, mieux à
l'aise, et la chose a son prix.
Le London &amp; Donogoo-Tonka's Splendid H6tel n'a
guère conservé que son nom. Du moins la structure prenùère en a disparu sous les remaniements. C'est un édifice
de bois de deux étages, percé de nombreuses fenêtres
étroites. Deux colonnes de bois peint encadrent la porte.
L'enseigne se déploie sur toute la façade. A la mention :
Proximité immédiate des champs d'or

s'est ajoutée celle-ci :
Le plus ancien établissement de Donogoo-Tonka.

ro37

DONOGOO-TONKA

!l,Le pourquoi de cette annonce, nous l'apercevons : un
peu plus loin une large bande de calicot traverse la rue
principale.
MAJESTIC HOTEL

Chambres séparées à partir de S. r.50
(Le Majestic est d'ailleurs moins vaste qu'on ne le
croit communément. Il ne contient que dix chambres
séparées et une quarantaine de places de dortoir).
Contiguë au Splendid, une échoppe sert de bureau à la
M eyer-Kohn.
Le chemin de la prairie a reçu le nom d'avenue de
la Cordillère. C'est en fait la rue principale. Elle est
bordée de boutiques, et il s'y mène un train incessant de
piétons, de mulets et de petits chariots tirés par des ânes.
La prairie elle-même devient une place, encore anonyme,
que des constructions commencent à envelopper.
Le chemin de la rivière s'appelle : avenue de l'Or. On
est un peu surpris d'y voir subsister des cabanes fort
médiocres.
Les gens s'amassent sur la place. Les deux cabarets
sont engorgés de clients. Des curieux s'établissent aux
fenêtres du Majestic et du Splendid. Mais comment ne
pas remarquer qu'il n'y a que trois femmes dans toute
cette foule ?
Un émoi se propage. Les buveurs quittent leurs chaises.
La foule de la place se porte en avant, puis recule, se
creuse.
Ceux qu'on attendait paraissent.
D'abord quatre cavaliers sur un rang, le revolver à la

�ro38

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

ceinture, la carabine à la bretelle, un paquetage en croupe.
Un second rang de quatre. Nous reconnaissons les
Pionniers. Le dernier du second rang, c'est celui même qui
pleurait tant sur le navire. Il a belle mine. Ilfroncelesourcil.
Puis Lamendin. Il monte une bête magnifique. Son
costume donne le sentiment de la perfection : une casquette noire avec un cercle de petites étoiles d'or ; une
redingote noire à col montant ; quelques étoiles sur le col
et le revers des manches ; un pantalon soutaché d'or ;
des bottines très souples de cuir verni ; des éperons d'argent. Il tient une badine.
Deux rangs de cavaliers.
Deux longues files de mulets chargés pesamment.
Quatre cavaliers les encadrent.
Un dernier rang de cavaliers.
Les gens de la place demeurent un moment . . . . . .;
Mais l'admiration l'emporte bientôt sur la réserve.
ce faste même est une flatterie qui les touche.
Ils acclament vivement M. le Gouverneur de la Campa- ; ·
gnie Générale et son escorte.

Pl'-

?'

7
Larnendin réunit les habitants de Donogoo-Tonka et
leur adresse un petit discouTs
L'intérieurd'unevastebaraque. Une centaine d'hommes
pour le moins. D'autres n'ont pu entrer et s'entassent près
des portes. Fumée de pipes.

ro39

Sur une estrade, Lamendin et quelques-uns de ses
Pionniers.
Il parle. Pendant qu'il parle, les phrases de son discours se projettent sur une des murailles de bois, en face
de nous. Si bien que nous n'en perdons rien, ni davantage
des mouvements de l'assistance.

« Quelques mots seulement. Nous nous comprendrons très vite. J'ai une dizaine de millions à dépenser,
etau besoin d'autres, derrière.
Je puis aller à trois kilomètres d'ici m'installer, bâtir. Rien à débattre avec personne. L'or? Pour ce qu'il
y en a par ici! J'en trouverai
toujours autant: L'essentiel,
c'est la réclame, le bluff.
Vous savez ce que je peux
faire dans ce genre. Si vous
êtes ici, c'est moi qui vous y
ai envoyés. Votre ville? C'est
mon prospectus.
Si je vais à trois kilomètres,
ou à cinq, vous n'avez plus

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
DONOGOO-TONKA

qu'a suivre, ou qu'à sécher
sur place. Et alors, les millions, pour d'autres.
Mais je ne tiens pas a vous
ennuyer. Voici mes conditions - dix minutes pour
réfléchir - :
Je veux l'autorité absolue.
Ce soir même, toutes les
armes déposées chez .moi.
Pas d'autres fusils que ceux
de mon escorte.
Vous me proposerez huit
hommes sûrs, d'entre vous.
Je les examine. J'en fais des
policemen: revolver et bâton,
sous mes ordres.
Pour toutes les contestations, un tribunal de trois,
moi président ..
Les terrains régulièrement
occupés, je vous les laisse, ou
je les achète. Jepaie très bien.
Mais pas de flibuste ! J'ai
horreur de ça.

Je paie très bien le travail,
mais pas de rossards.
Au fond, vous serez très
contents de moi, sauf quelques vauriens. Nous les flanquerons dehors.
Voila. Décidez. J'attends
encore cinq minutes.»
L'assistance écoute avec une extrême attention. Quand
ilafini,ellereste un moment silencieuse. Puis un brouhaha,
une sorte de consultation très rapide. On voit des têtes
qui font : « Oui ,, des mains qui se lèvent.
Un homme saute sur l'estrade, se place devant Lamendin en une posture de garde-à-vous.
L'assistance fait : « Chut J •
L'homme salue et dit :

« Monsieur le Gouverneur
ça va. »

8
M. le Trouhadec, chez lui, de bon matin. Il attend
qu'on lui serve son petit déjeuner.
TI est nerveux, mais son regard a de l'éclat. Il s'asseoit,
se lève, tourne.
66

�DONOGOO-TONKA

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il déplie un journal.

Nous ne croyons pas sans intérêt,
au matin même d'une élection à l'Institut qui a déjà fait couler pas mal
d'encre, de reproduire ce câblogramme
que les agences nous communiquent :

Rrn DE JANEIRO, 15 novembre, par
c&amp;ble. - L'arrivée à Donogoo-Tonka de
la mission française venue pour les
grands tra_vaux a provoqué dans cette
ville cosmopolite, à croissance extrarapide, des manifestations, très flatteuses pour notre pays, dont toute la
presse du Brésil s'est faite l'écho.
Personne n'a Oublié, ici, la part qui
revient à la science française dans la
révélation des ressources de cette
région.

.
1043
• la science ~"-'.'çaise •• et le moindre mégotier de Rio sait
ce que ça s1gmfie .
. Excellent chocolat ! Véritablement à point I On b
dire · nous d
,
·
a eau
.
evons enormément à ces pays ex ti
à ceux qui 1 dé
o ques ... et
es couvrent ... L'humanité n'est pas si
aveugle que ça. Elle s'en aperçoit b1·en
l'autre.
··· un jour ou
Maisilyadesgens qw- 11sent
le journal très vit
t
sans aucune méthode.
e, e
« So?hie ! Courez m'acheter tous les nwnéros d
même Journal
e ce
que vous trouverez chez la papetière. »
Préparons quelques bandes, en attendant.

MONSIEUR DE PÉRIGNY
Membre dl l'Institut

18, rue Bonaparte.

Monsieur Henri Boussy-Mandres
Membre d8 finstitut

M. Le Trouhadec semble tout pétillant de clartés. Qu'il
est opportun, ce câblogramme 1 Comme il va dissoudre
les dernières hésitations de quelques académiciens !
Peut-être ce cher, ce providentiel Larnendin en a-t-il eu
l'initiative, en a-t-il savamment ménagé l'envoi et la
publication ? Mais n'est-ce pas encore beaucoup plus
simple? Tout le monde parle de Donogoo-Tonka, au
Brésil. Tout le monde parle de le Trouhadec. On finit
même par n'avoir plus besoin de le nommer; une allusion:

140, boulevard Saint-Germain.

Sophie apporte une brassée de 1· ournaux Le t
d'e dr l' ·
·
emps
ex.nca _er article d'un trait de crayon bleu, sur chaqu,:
mplarre ; le temps de faire une vingtaine d' adr
Nous nous contenterons de toucher les hésitant esses ...
les autres c'est su fi
s... pour
V
•
per u ... Non, non, pas la poste Sophie '
ous prendrez un fiacre ' un bon fi acre ... vous montrerez
•
.

�1044

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les adresses au cocher ... ne vous faites pas de mauvais
sang, ça ira tout seul ... une promenade en fiacre ... et si
le déjeuner est un peu en retard, ça n'a pas d'impor•
tance.

9

DONOGOO~TONKA

1045

2. L'avenue de l'Or, non loin de la rivière. Les gens
s'assemblent devant une affiche toute fraîche :

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE DONOGOO-TONKA
On embauche :

I. L'avenue de la Cordillère, à Donogoo-Tonka. Les
gens s' arrêtent ou sortent des baraques pour voir passer
M. le Gouverneur et son escorte.
Ce n'est point une sortie d'apparat. Huit cavaliers
seùlement le suivent. Il est en petite tenue de toile blanche.
Deux notables de la ville l'accompagnent.
Il fajt des haltes fréquentes. Il interroge les notables.
«A qui cette boutique?» Il se tourne vers deux des Pionniers du premier rang, architectes des Beaux-Arts : • Il
y aura un alignement à reprendre. Nous devrions en
profiter pour élargir l'avenue et établir un trottoir. Trop
serré, tout ça. On étouffe. »
Le cortège arrive sur l'ancienne prairie. C'est là décidt·
ment qu'il sied d'édifier l'immeuble de la Compagnie
Générale; tous les bureaux, tous les services. Beaucoup
de terrain reste disponible. On dessinera une place ma·
jestueuse ; les constructions en bordure. Trois nouvelles

avenues seront amorcées.

Quant au palais de la Résidence, c'est une autre affaire,
Il s'élèvera un peu à l'écart.
Le cortège commence l'ascension d'une petite colline
boiséequi,d'assez loin, domine la prairie. On atteint une
première plate-forme. Voilà l'endroit convenable. Les
deux architectes reviendront étudier la chose à loisir.

Terrassiers,

Charpentiers,
Manœuvres, etc.

Bûcherons,

Journée:$ 4 à$ 6
selon la spécialité.
3. Dans la plaine. On aperçoit à quelque distance la
rivière et les constructions de Donogoo--Tonka.
Quatre Pionniers à cheval. Trois mulets, avec leurs
conducteurs. Les mulets sont chargés de piquets, pointus
d'un bout, munis à l'autre d'un écriteau.
De temps en temps, les Pionniers s'arrêtent. Leur chef
désigne un point du sol. L'un des conducteurs y plante un
piquet.
On lit sur l'écriteau :

Propriété de la C'' Gén'•
de
Donogoo-Tonka
10
La cour de l'Institut.
Le Trouhadec reçoit les compliments de ses nouveaux

�LA NOUVELLE REVUÈ FRANÇAISÈ

collègues, les félicitations de nombreux amis. Il répond
à des journalistes. Il se laisse photographier.
Nous reconnaissons dans cette petite foule le banquier,
Lesueur, Bénin, et le Professeur Commandeur Miguel
Rufisque lui-même.

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE

DONOGOO-TONKA

Donogoo-Tonka,
le 20 Novemb'Ye.

RÉSIDENCE

Lam enclin, dans sa résidence provisoire. Il écrit :
COMPAGNIE GÉNÉRALE

DE

1047

PALAIS DE LA

11

DONOGOO-TONKA

DONOGOO-TONKA

Donogoo-Tonka,
le 20 Novembre.

PALAIS DE LA
RtsIDENCE

Cher et illustre Maître,
Je viens d'apprendre votre élection, q1,i fut triomphale. Je n'ai pas
besoin de vous dire ma ioie. En un
sens, ma tache se trouve terminée, et
ie pourrais retourner à ma charrue,
comme Cincinnatus. Mais le fait
d'avoir fondé une ville crée certaines
obligations auxquelles on ne pense
pas tout d'abord. Décemment, ie
ne saurais mettre DonogDo-Tonka
aux Enfants-Trouvés.
Ce qui retardera d'un peu le grand
plaisir que i' aurai de vous revoir, et
de vous mieux exprimer les sentiments
qui font de moi votre très obéissant
admirateur.
o. LAMENDIN.

Mon cher Bénin,
Je m'ennuie de toi et des copains.
f' aurais da vous emmener ; mais vous
manquiez de zèle. Enfin! Vous dormiez
sur vos lauriers d' Issoire.
Voici ce que ie propose: venez tous
ici. Vous arriverez pour l'inauguration d'une douzaine d'édifices, et
spécialement d'une statue le Trouhadec dont i' aime mieux ne rien dire
d'avance (Lesueur en périra de jalousie).
Je pourrai vous recevoir dans un
logis convenable ; la traversée est
facile, et vous n'avez aucune idée de
l'effet que produit une vieille pipe,
au soir tombant, devant les quartiers
neufs de Dona goo-Tonka.
Donc,~fe vous attends.
Ton
Ü . LAMENDIN.

�12-

tês ~tr.vaux cid J:&gt;ono.
goo-Tonka attirent des -,.116e&amp;
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~IOûOl6eawtatrelilii;

�1050

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

d'encre noire, l'encrier d'encre rouge, la bouteille de colle
parfumée ; il a rangé côte à côte la règle carrée, la règle
plate, les deux porte-plume et le grattoir. La gommecrayon et la gomme à encre forment, l'une sur l'autre,
à l'angle de la basane, un assez triste tumulus.
Mais il a une façon de regarder tout cela qui n'est pas
ordinaire. Il ne se peut pas que chaque soir il dévisage
aussilonguement,et avec ce voile sur les yeux, les pauvres
objets de sa table.
Et qu'est-ce qu'il y a dans cette enveloppe posée avec
soin debout contre l'étagère, dans cette enveloppe où il
a écrit, en belle anglaise : Monsieur le Directeur ?
3. Une famille est assemblée pour Je repas ; six personnes, de divers âges.
Ces gens sont plus silencieux que d'habitude. Leurs
yeux s'évitent.
Soudain, l'un d'eux se lève, repousse son assiette. C'est
un homme de vingt-cinq ans peut-être.
La famille ose alors ie regarder. Une dernière supplication lui est faite solennellement par tous les yeux.
Mais il est déjà hors de prise.
4. Deux ou trois heures du matin. Un homme dort dans
une mauvaise chambre garnie. Une veilleuse brûJe sur la
commode.
L'homme rêve ; il se retourne, il soupire, il fait de
brusques mouvements. Encore un pour qui le sommeil n'a
pas tenu ses promesses. Est-ce pour trouver de nouveaux
ennemis et de nouvelles luttes que nous mettons la tête
Sur i'oreiller, et que nous prenons un arrangement avec
le monde invisible ?
L'homme se réveille ; il ouvre de grands yeux, il se

lJONOGOO-TONKA

1051

redresse sur sonlit,il passe la main surtout Je tour de sa
tête.
, C~t ho~e-là ne pourra plus se rendormir. A quoi bon
s agiter tristement dans son lit jusqu'au matin ? A quoi
bon, surtout, remettre de matin en matin la décision qu'on
n'éludera pas 1
L'homme saute à terre. Il est décidé.

14
:-ous revoyons un court moment la plaine populeuse
qw se contracte sur Donogoo.

FIN DE ' LA CINQUIÈME PARTIE

�1052

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SIXIÈME

PARTIE

SERVANT

D'EPILOGUE
1
Une promenade à DonogooTonka
Nous nous transportons rapidement d'un point à un
autre de Donogoo-Tonka, et nous surprenons ainsi
quelques aspects de son activité.
r. Un terrain vague, non loin de l'ancienne prairie.
C'est là que sont installés les bureaux d'embauchage :
de petites baraques, à quelques pas d'intervalle ; un
employé, avec un registre, dans chaque baraque ; sur le
fronton, l'indication d'une spécialité. Il y a foule devant
chaque baraque.
Nous pouvons lire plusieurs écriteaux : Bûcherons,
Charpentiers, Terrassiers, Maçons, Manœuvres.
2. La place principale. Nous assistons à l'arrivée du
convoi de femmes que nous avions aperçu le long d'un
fleuve.
Les hommes s'amassent pour les voir passer. On les
harcèle de grosses plaisanteries. Quelques-unes répondent
avec vigueur. Les autres paraissent hébétées.

DONOGOO-TONKA

1053

3. Près de la rivière. Un chantier de chercheurs d'or
au milieu des sables. Trois dragueuses-trieuses Throg'.
morton, du type le plus récent, fonctionnent sous la surveillance de plusieurs ouvriers.
4. Les travaux de la Résidence. Presque tout le gros
œuvre est achevé. Les peintres commencent déjà la
décoration intérieure. Le bâtiment n'a qu'un étage, mais
il est vaste. Et une loggia, fort bien disposée, y suffirait à
nous séduire.
5- Une taverne, dans une rue transversale à l'avenue
de la Cordillère. Quelques individus soutiennent une discussion violente. Les armes sortent. Le patron de la
taverne court à la rue et demande du secours.
6. Un emplacement, en bordure d'une rue. Sur un
écriteau :

Société anonyme des Constructions instantanées
de Donogoo-Tonka.
Le sol a déjà été fouillé, et les fondations établies.
Une trentaine d'ouvriers travaillent à dresser une maison, avec l'outillage perfectionné et selon les méthodes
vertigineuses de la Société anonyme.
Sur un coup de sifilet, une grue vient suspendre un
toit tout assemblé à dix mètres au-dessus des fondations.
Aussitôt des sortes de chèvres saisissent quatre charpentes et les dressent aux quatre angles. Quatre hommes,
grimpés en un clin d'œil au sommet des charpentes, les
fixent au toit, tandis que d'autres s'occupent de la
base.
Cela fait, tous les ouvriers se précipitent, chacun muni
des matériaux, outils et accessoires de son emploi ; des

�1054

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
DONOGOO-TONKA

machines spéciales leur tendent, à portée de main, les
pièces les plus Jourdes.
Les poutres trouvent des mortaises préparées. Les
cloisons se logent dans des rainures. Un plancher est
chevillé en trois mouvements.
Deux chefs d'équipe commandent au sifflet : l'un, les
machines, l'autre, les bras d'hommes. Ils ne perdent de
vue aucun détail de l'opération, non plus l'aiguille des
secondes de leur chronomètre qui leur trotte sur le poignet
gauche.

2
Un décret
La place principale. Le mât du milieu porte, à hauteur
d'homme, un grand panneau encadré qui sert à l'affichage
officiel.
Des gens s'attroupent devant une nouvelle affiche :

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE DONOGOO-TONKA
PALAIS DE LA RÉSIDENCE

DÉCRET

r. L'élection d'Yves le Trouhadec
à l'Institut de France sera fêtée
dimanche prochain, sur tout le

1055

territoire de Donogoo-Tonka, par
diverses réjouissances populaires :
cortège aux flambeaux, bals, feux
d'artifice, tirs au macaron, etc ...
2. Yves le Trouhadec sera désigné désormais dans les actes officiels et dans les conversations particulières sous le nom de « Père de
la Patrie ». Les citoyens sont invités à
donner le prénom de «le Trouhadec ,,
aux enfants dont ils attendent la
venue.

Les charretiers et conducteurs
de véhicules sont autorisés à jurer
par le nom de le Trouhadec, mais
seulement jusqu'à dix heures du
matin.
1Zf 3. Le culte de l' Erreur Scientifique est obligatoire dans toute
l'étendue du pays. Les édifices et
cérémonies de ce culte feront l'objet
de dispositions ultérieures.
4. Les contrevenants seront punis
de grandes aspersions d'eau froide.
Le Gouverneur,
LAMENDIN.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO·TONKA

ro57

Sur la pancarte :

3

L'armée du Salut, les Christian Scientists, et quelques
autres sectes s'abattent sur
Donogoo

Souvenez-vous que
beaucoiip d'or
ne vaut pas une
conscience reposée.
Adhérez en masse au
CLUB DES PURS

r. Une avenue que nous ne connaissons pas encore et
qui aboutit à la place principale.
Les passants assistent sans grand émoi à l'arrivée d'une

délégation de l'armée du Salut, ho=es et fe=es en
uniforme, avec plusieurs tambours et instruments de
cuivre.

Avenue de la Cordillère. Deux énergumènes clouent
sur le haut d'une baraque une inscription ainsi libellée :
2.

4

Un autre décret
Sur le panneau de la place principale :

CHRISTIAN SCIENCE

Conférences tous les soirs
à 8 heures
pour la résurrection des morts
et la consolation des affligés.
3. Un escogriffe d'environ deux mètres se promène

avenue de l'Or. Il tient une pancarte au bout d'un bâton;
quelques disciples le suivent.

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE DONOGOO-TONKA
PALAIS DE LA RÉSIDENCE

DÉCRET

M. le Gouverneur a été frappé de
l'activité des diverses sectes religieuses à Donogoo-Tonka.
Il tient à rappeler, à ce propos,

�ro58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

quelques principes et à arrêter
quelques dispositions essentielles.
r. Toutes les religions sont libres
sur le territoire de Doncgoo-Tonka.
Toutes les sectes peuvent l donc
procéder, sans être inquiétées, aux
exercices qui leur sont propres et
qui ne menacent peint la paix
publique.
2. Néanmoins, toutes les cérémonies, réunions, prières, etc., dans
toutes les sectes, devront obligatoirement commencer :
a) par une invocation à le
Trouhadec;
b) par une invocation à I' Erreur Scientifique.
3. Les sujets les plus fréquemment traités au cours des assemblées
et conférences seront les suivants :
a) les vertus de le Trouhadec ;
b) l'utilité de la géographie ;
c) l'efficacité de la psychothérapie biométrique ;
d) la prcsodie de Pindare;
e) la notion d'entropie depuis
Clausius;

DONOGOO-TONKA

ro59

/) la crise des loyers et la nécessité de s'y résigner courageusement.
4. Les contrevenants seront punis
de grandes aspersions d'eau froide.
Pour le Gouverneur et par ordye :

Le Secrétaire Général,
JEAN JEAN.

5

Une apothéose
L'ancienne prairie de Donogoo-Tonka, devenue place
Yves-Je-Trouhadec. Des bâtiments tout nenfs, d'un
agréable style colonial, la ceignent anx trois quarts. Ils
abritent les services de la Compagnie Générale. Le reste
d'une construction un peu plus ancienne, est fait de café~
et de magasins.
. La place Yves-le-Trouhadec présente une forme elliptique, assez exactement dessinée d'après J'orbite de Ja
Terre.
. ~•un des foyers en est occupé par une sorte de petit
edifice c1rculaire, orné de colonnes, qui n'est pas sans
analogie avec un temple de Vesta. Les colonnes sont
peintes en rouge, la coupole en violet. Nous lisons sur
le frontispice, en belles capitales :
TEMET,E DE L'ERREVR SCIENTIFIQVE

�1060

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

1061

IMo .~

Mais voilà que nous y pénétrons. Presque tout l'espace
intérieur, qui s'éclaire du haut, est pris par une statue
colossale de l' Erreur Scientifique. Cette déité emprunte
l'apparence d'une îemme robuste, lourdement vêtue.
Plusieurs enfants parés de robes diverses se pressent contre
ses genoux. Elle les caresse et les enveloppe d'un geste
de la main droite. Sa main gauche tient une corne d'abondance. Une discrète indication du modelé nous révèle que
l' Erreur Scientifique est enceinte.
L'autre foyer de la place porte le monument le
Trouhadec. L'artiste ne s'est point laissé commander
par l'exemple de ces statues dont son enfance eut les
yeux pleins : Je Gambetta du Carrousel, ou les deux
pharmaciens fébrifuges. Certes, le Trouhadec deb~ut,_ dés!·
gnant d'une main un atlas, de l'autre le reste de I univers,
on y devait songer.
Mais ce que nous contemplons, ce qui est proposé à la
méditation d'un peuple, c'est le Trouhadec assis dans son
vieux fiacre carrefour de Buci, un peu après cinq heures
quinze du :oir. Rien ne manque ~ notr~ ens~ignement,
ni les lunettes, ni le chapeau de paille n01re, m le cheval,
si éloigné de toute forfanterie, ni le cocher. Tout le '.11onument est orienté face au temple de !'Erreur Screntifique.
n n'est pas possible que le cocher se trompe de chemin. .
Si nous avions le temps, nous nous plairions au détail
du socle. Deux bas-reliefs y retracent allégoriquement la
création de Donogoo-Tonka par le Trouhadec. Deux
inscriptions commémorent quelques faits décisifs. Mais
notre attention est accaparée par l'énm:me foule qw
couvre la place. Deux tribunes se font vis-à-vis. Dans
l'une, siègent M. le Gouverneur, Bénin, Lesueur, et quel•

ques amis ; divers invités. Une rangée de gardes nègres
en interdit l'abord. Dans l'autre, les pionniers et les
notabilités de la ville.
Plusieurs enceintes ont été réservées. Des écriteaux en
font connaître la destination. Tout près de nous, nous
pouvons lire :

Enceinte réservée aux sectes religieuses.
Les délégués de chaque secte se tiennent là, groupés
sous leurs pancartes. Les délégations échangent de mauvais regards. L'enceinte contiguë enferme, sous la rubrique : Eléments indigènes, trois députations de PeauxRouges.
L'ordre est assuré par des policemen, d'une stature
élevée. Mais on remarque aussi une pompe à bras et
quatre pompiers prêts à ménager de grandes aspersions
d'eau froide, si M. le Gouverneur le jugeait opportun.
Une telle rigueur ne sera point nécessaire, sans doute,
car le peuple de Donogoo-Tonka s'ouvre tout entier à de
hauts sentiments.
Les sons d'une musique éclatent si fort qu'ils crèvent
le silence de la toile.

6

Les soirées à la Résidence
La vaste loggia du palais de la Résidence, à la chute du
jour. Le plafond est soutenu par quatre solives peintes,
et l'entablement par quatre couples de fines colonnes.

�1
1062

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lamendin et ses amis prennent des boissons fraîches.
Ils fument. Ils parlent peu. Nous reconnaissons Bénin et
Lesueur, dont la présence ici n'a rien que de naturel; mais
il nous est bien agréable de retrouver aussi Huchon,
Broudier, Omer et Martin.
Deux négresses font le service. Un Peau-Rouge veille
spécialement à l'allumage des cigares et des pipes, et à
leur tirage régulier.
Quant aux Pionniers, comme ils sont volontiers
bruyants, on les a fourrés dans une salle basse avec quarante bouteilles.
Dans l'intervalle des colonnes, on aperçoit la végétation
d'un parc, puis Donogoo contre sa rivière ; puis la plaine
rayée de pistes et les hauteurs boisées de l'horizon.
Les copains ne causent plus du tout. Ils regardent audelà des colonnes, chacun selon une perspective dont il a
la secrète jouissance.
Mais leur âme a beaucoup de force, et elle profite de
l'affaiblissement du jour dans cette campagne pour y
établir le règne d'une lumière qui à d'autres lois.
A l'horizon la ligne des hauteurs est mangée petit à
petit. Il s'y forme d'abord un bourrelet assez obscur,
une espèce de volute d'ombre. Puis cette chose se déroule
dans le sens de l'éloignement ; il semble que l'horizon
recule très vite, ou même qu'il n'y en ait plus, qu'il faille
lui dire adieu à jamais et apprendre à se passer de cette
sécurité familière. Mais une clarté s'est déployée aussi
vite, se propage aussi loin, une clarté qµ'on n'a vue nulle
part et qui, pourtant, n'est pas nouvelle. Il suffit de la
voir pour être saisi par ses plus vieilles pensées, pour
retrouver soudain les figures d'un ancien sommeil.

DONOGOO-TONKA

1063

Alors dans cette clarté si peu éclatante, qui donne aux
yeux si peu de travail, des zones se tracent,- de plus en
plus lointaines ; mainte existence se distribue.
Au plus près, une région de forêts et de fleuves, puis
une ville, et d'autres villes en bordure de la mer.
La clarté n'a pas fini sa conquête ; c'est la mer, là-bas,
qui se développe ; un navire, horriblement loin, - et
pourtant nous sentons que pas un bout de cordage ne
nous échappe, - puis une autre terre avec des ports, des
trains et des villes ; Paris, tout au fond ; mais si près,
peut-être, que nous en sommes gênés pour le voir et que
nous voudrions faire un pas en arrière.
Comme si, cédant à une pression amicale, le monde
renonçait pour un soir à sa façon d'espace et à toutes
sortes d'habitudes.
20

aotU

1919.

JULES ROMAINS

FIN

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
AUTOUR DE JEAN GIRAUDOUX
Les livres de M. Jean Giraudoux inquiètent des lecteurs.
en passionnent d'autres, excitent des discussions, créent des
amitiés, deviennent peu à peu les murs, les arceaux, les
figures, les saints d'une chapelle. Je suppose que M. Pierre
Lagasse qui promène en ce moment, pour les lecteurs de la
Mimrve Française, un bras iconoclaste dans les chapeUes
littéraires, conduira un jour contre cet oratoire païen, nouveau Cyrille ou nouvel Antoine, ses moines et ses rnisons.
Rendons hommage aux services que peut rendre le franc
parti de cet ennemi de son temps et de ce dépisteur du romantisme et admettons sa chapelle, à lui, sa chapelle sévère où
l'on chante au lutrin - celui de Boileau - sur les textes
solides d'autrefois. Mais si nous vivons sous le régime des
chapelles littéraires, (et pourquoi pas des chapelles critiques?)
si la grande cathédrale centrale apparait froide et désertée,
est-ce nécessairement un mal ? Palerme, ville malpropre,
à population malingre, à églises barbares, à jardins
médiocres, devient délicieuse par ses admirables oratoires,
ces chapelles de confréries, produit parfait de l'art du
xvue et du xv1u 8 siècle, qui tiennent du sanctuaire,
du boudoir et du théâtre, et où l'on imagine respirante et
souriante une vie religieuse comblée de décor et de bonheur.
Notre vie littéraire, fatiguée et sensuelle, tend à prendre une

ro65

figure de ce genre : laîssons-lui donner les fleurs de sa saison.
Une matinée dans un oratoire de Palenne ne nous ferme pas
à la beauté de Saint-Pierre, de Chartres ou de Vézelay.
Assouplir son goût ne signifie pas qu'on cesse de flairer et
de rejeter le mauvais goût. Le vrai goût consiste même à
-établir une juste mesure entre l'art éternel et l'art de son
temps; à savoir, quand il le faut, envisager l'un du point de
vue de l'autre; à savoir aussi, quand il le faut, ne pas le faire.
Dans la vie de l'art pas plus que dans l'art de la vie le ca,p,
diem n'exclut le sub specie aeterni : s'ils se font équilibre et
s'ils se nourrissent l'un de l'autre, c'est exactement ce qui
peut s'appeler la sagesse, et le goût n'est que la forme sensuelle de la sagesse.
J'entrerai donc sans remords dans l'oratoire de M. Giraudoux et je m'y abandonnerai à un plaisir presque sans
mélange. Qu'est-ce d'ailleurs que son oratoire sinon luimême I L'E.oie des lndiflérents et Simon le Pathétiqu,
construisent avec des états d'â.me, des rêves, des fantaisies,
des tendresses et des regrets, une rotonde de lumière colorée,
de bouquets et de parfums où se tiennent, comme un peuple
choisi, des esprits de vie intérieure. J'emploie peut-être une
comparaison et un vocabulaire qui n'agréeront pas à tous les
lecteurs de M. Giraudoux. C'est que malgré moi. ou plutôt
avec un consentement qu'à la réflexion j'accorde volontiers,
je transporte encore au monde intérieur les :figures de l'Eglise
militante .e t de I1Eglise triomphante que lui donnait M. Barrès
dans cet Homme Libre qui fut un des bréviaires de la g~nération antérieure à celle de M. Giraudoux et qui demeure
en somme le classique du genre. Et puis ces images nous procurent une satisfaction historique et critique, parce qu'elles
nous rappellent que ces formes de vie, ces enfants plus ou
moins terribles, furent tenus sur les fonts baptismaux de
la sensibilité catholique. Il faudrait une dévotion bien ombrageuse ou une irréligion bieo radicale pour froncer le

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�1068

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nu de conscience et d'ironie. C'est le moment où l'on aperçoit le procédé construit contre un autre procédé, le moment
où une sagesse suprême parle comme Athéna à Ulysse : « 0
fourbe! qui te surpasserait en malice, si ce n'est un Dieu ? »
Et c'est pourquoi on sort d'une série de Monet, de l'AP,èsmidi d'un Faune, de Simon le Pathétique avec une âme de
légèreté, un sourire sans sécheresse, qui ont traversé des
espaces de lumière et de fraîcheur, de tendresse et de pensée,
et qui ne sont point du tout, dans les arts où il y a eu des
Rembrandt, des Beethoven et des Racine, la fleur suprême,
mais qu'on est heureux de porter sur le visage comme le
signe encore d'un trésor intérieur.
De lecteur à auteur il faut bien que les trésors intérieurs
sympathisent, qu'ils soient faits de cristaux et de pierreries
analogues et que les pièces ici d'or et là d'argent, frappées
des mêmes effigies royales, circulent dans le même royaume.
Beaucoup se plaisent en M. Giraudoux parce qu'ils se reconnaissent en ses pages, parce qu'il les fait connaître à euxmêmes, et surtout parce qu'il cherche lui-même, comme
son lecteur, à se connaître en faisant tout le nécessaire pour
n'y jamais arriver et pour reculer sans cesse le moment où
il se saisirait, où il ne lui serait plus possible, dans cette occupation totale de lui-même par un corps exact et une âme
vraie, de se chercher des synonymes, de se créer des substituts et d'envoyer à sa place dans la vie des êtres faits comme
lui, ces lui-mêmes honoraires qui la vivent à sa place et qui
s'appellent Jean, Manoël, Bernard, Simon. Il se raconte pour
satisfaire le même besoin, se procurer le même plaisir et
faire la même découverte qu'on éprouve et qu'on obtient à
l'entendre se raconter. Ecrire, pour lui, c'est être son premier lecteur, c'est s'ouvrir à une page neuve, acquérir une
figure d'abord contenue en lui de façon indistincte, comme
il vous vient une pensée, comme il vous arrive un
amour, comme il vous naît un enfant, - et c'est l'égoïste,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

I069

c'est . le paresseux, c'est le pathétique. Après dix ans
M. Giraudoux se verra peut-être dans son atelier comme
Rem~randt entre ses portraits de lui-même, les uns proches
de lm, et les autres si étrangement loin, se confondant avec
un ~pect de la lumière ou une idée du modelé. Et l'on songe
a~sSl aux séries de Monet, cathédrales, nympheas ou peuph~rs. Plus justement il semble que toutes ces figures soient
créees comme Eve d'une de ses côtes, et nous rendent les
aspects féminins, passifs, nonchalamment élégants ou puérilem~nt tendres de sa nature. Ombres qui se détachent de lui,
~w v.ont se fondre dans le peuple des ombres pour lesquelles
il écnt, et qui forment dès maintenant avec elles un monde
j'ai bien dit un oratoire, dont les fidèles se reconnaissent. '
Parlant d'une de ces ombres il nous fait pénétrer avec
franchise dans son propre laboratoire d'ombres 1 1 En réalité
il ne se rappelait jamais rien. Il était-même ef!rayé parfois
de se sentir dénué de passé, de souvenirs. Son enfance s'était
écoulée sans particularit~. Ou du moins. alors qu'à tous ses
camarades étaient arrivées des aventures, alors que les détails
d'une période de leur vie se groupaient naturellement, sa
vie à lui n'avait pas d'épisodes. Pourtant il avait passé ses
dix premières années au milieu de cinquante ouvrières bavardes, dans l'atelier de son oncle. A elles cinquante. suivant
un illustre exemple, elles n'avaient pu remplir un seul
recoin de sa mémoire. Il ne se rappelait pas d~vantage un
événement de lycée qui pût devenir une anecdote. Il inventait donc son passé quand il en avait besoin ; il y logeait les
aventures que son imagination bâtissait sans répit ; et il
défaisait ses souvenirs d'occasion après chaque récit, ainsi
qu'un prote, le cliché une fois inutile, remet en place ses
caractères. • On voit même à de certains jétails que la
mémoire de M. Giraudoux a le génie de l'inexactitude, et il
s'est accommodé avec ce génie pour se créer une autre mémoire, d'autres mémoires, qui sont bien des mémoires,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mémoires possibles plutôt qu'imaginations, des vies authentiques vécues de l'intérieur et où il y a le mouvement d'une vie
réelle sur lequel se succèdent seulement des images fictives.
Les personnages, les« séries • de M. Giraudoux diversifient
un même type, comme font, sur un registre plus large, plus
classique, plus nourri, les personnages de M. Barrês. J'ai
essayé ailleurs de montrer comment les principales figures
de roman chez celui-ci, Philippe, Simon, Bérénice, Maltère,
les sept Déracinés, même Ehrmann et Baillard représentent
des variantes d'un type élémentaire, des figures de l'auteur,
les uns comme Philippe et Sturel presque authentiquement
réalisés, les autres faits d'éléments plus distants et plus
détachés, mais reconnaissables encore. Il y a là sans doute
une nécessité de tout riche égotisme dans l'acte qui le répand
hors de lui pour s'éprouver mieux.
Le Barrès d'hier et d'aujourd'hui, qui ne possédait pas
une étoffe imaginative et créatrice bien considérable, a su
p0urtant, en utilisant cette étoffe avec clairvoyance et discipline, tirer de lui une galerie riche, diverse, inattendue, ne
point se répéter, créer courageusement du nouveau, à ses
risques et périls, avec une réussite inégale. On ferait des
réflexions analogues sur André Gide. Une question inquié•
tante se pose pour M. Giraudoux : répètera-t-il indéfiniment la manière qui fait aujourd'hui notre plaisir ? Rien
n'empêche évidemment que les six deviennent cinquante.
et que M. Giraudoux anime hors de. son corps de nouvelles
côtes, un André le Rêveur, un Pierre le Fantastique, un
Tristan le Triste, ~n autre Jacques le FaJalisJe ou un second
Jacques le Mélancolique. Dans les générations antérieures,
M. Abel Hermant fut conduit par une pernicieuse nonchalance à tirer d'un gaufrier certain modêle de petit jeune
homme indéfiniment répété, à laisser envahir par cette
plante parasite une œuvre d'une excellente tenue littéraire
et dont tant de morceaux restent si précieux comme témoi-

RÉFLEXIONS SUR LA qTIÉRATURE

gnages sur les mœurs de l'époque. Je ne reproche d'ailleurs
rien à M. Hermant, je sais les nécessités du journalisme, et
il ·m'est toujours loisible, s'il paraît un Cadet de Coutras, de
relire Courpière ou les Grands Bourgeois. Je signale simplement de5 Cadets de Coutras sur le chemin possible de Simon
et de Jean. Mais pourquoi M. Giraudoux ne serait-il pas de
taille à éviter ce péril ? Les quatre héros de l'Ecole des
Indi//é,ents et de Simon le Pathétique forment un tout
complet qui, d'être unique, demeurera plus exquis. Provinûales indique des sources d'émotion nuancée et riche,
auxquelles M. Giraudoux n'a jusqu 1ici presque pas touché
et qui rendent vraisemblables de beaux romans frais, touffus,
fleuris et vivants. L'auteur du Petit Duc saura sortir de lui
ou plutôt découvrir en lui des pays nouveaux que, de certains sommets de son œuvre. nous apercevons déjà.
Certains sommets comme ces vingt dernières pages de
Simon, si délicates, si tempérées, si musicales. Et si riche que
paraisse un jour la diversité épanouie des romans que
j'appelle, tous les thèmes en sont d'avance, j'en suis sûr,
contenus dans Simon, comme tous les thèmes barrésiens
étaient compris dans un Homme libre. Sans doute les romans
de M. Giraudoux cristalliseront toujours autour de sensibilités enfantines et féminines, et lui qui, durant la guerre fut,
à ce que disent les autres, un fameux homme, un poilu
vraiment et beaucoup là, n'écrira que pour tenir sous des
yeux neufs de lycéen des visages fins, lumineux, pleins de
deux yeux ouverts où se font des voyages infinis. Il gardera
toujours certaines puissances d'enfance qui lui maintiendront
dans l'ombre sa rosée jusqu'au soir. Il ne sortira jamais tout
à fait du lycée. Admirable condition pour être aimé d'hommes
à qui la guerre, de dix-huit à cinquante ans, a permis de refaire
quatre ou cinq ans de lycée, et de retrouver tout leur visage
d'autrefois à ce détour de leur destinée.

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1074
de la vie retenue comme une musj.que et indéfiniment différée,
nœu d gordlen beau comme un caractère chinois, où. s'attarde,
sœur ainée de celle de Simon, la curiosité de Gide, e~ sur
canif de
1equel M. B arrès rêve de l'acier qui le tranchera,
. d .
Philippe, sabre de général, et dansl'ombreetlasoli~ eirre:,;
. ble des Mères couteau de Racadot. Non, M. Gu-audo
pua
n'est pas p ressé d'arn·ver· La vie ? Le bonheur ? L'amour ?
• La pitié, dit-il, est justement ce _4~ r~pla~ l'~mour
chez les égoïstes. • Un mot qui servir.ut b1e~ d en'."'1gne à
touteuneparti.e de l'œuvre de M· Barrès' et 4111 nous mdique,
d'un doigt mystérieux, les limites que ne dépassera pas
M. Giraudoux. Mais, à l'intérieur de ces _limites,_ le beau _domaine encore, la riche étendue, le jardin fleun et la p1~
d'eau vêgétante de Monet à Giverny I L'auteur ~~ Prov_inciales a renoncê presque, après les ProviJ1&amp;iales, à 1 mv~ntion
et au récit. Aventure et découverte tendent chez lui à ae
cantonner dans le détail ;et dans le style, les phrases reco:
vrent le livre, le mangent comme un peuple éclatant
b ·ssant d'insectes mange le feuillage d'une forêt et comme
les nympheas recouvrent un étang. M. Giraud aux k·t~
n
style le plus délicieux d'aujourd'hui un Vouvray bo~quet:
et parfumé dont chaque verre fait renaître un paruer d_
vendange sur un coteau de lumière. Que ne nous donnera-t-il
pas le jour où la naissance fraîche, la liaison
. original" e des
ts
ts et des images ne sera que le signe et le ,n.sage apparen
md'oune naissan
.
ce pareille d'épisodes• d'histoires, de, récits, le
jour où l'aventure de sa phrase se développera en~ ave~ture
d'un roman, comme les lignes dont il parle et q~ une 1e_une
femme porte au creux de sa main se développent moms en n~ea
u'en les courbes de son corps et en les destinées de sa vie!
imaginez une aventure printanière qui soit à la ~aute_ur de
cette description du printemps, une symphonie qui réalise ce
que promet ce programme fabuleux de concert :
• Le printemps vint à l'improviste. Tous les astres de

=

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1075
l'hiver scintillèrent quelques semaines au-dessus de feuillages
déjà épanouis. Pas de hannetons. Une lune rousse, bourdonnante, dépaysée, à laquelle les plus tendres pousses résistaient
avec l'entêtement de lauriers centenaires. Plus d 'ornières,
de crevasses, de guérets défoncés. Partout un gazon, un blé,
un orge dru et ras ; un enfant au galop pouvait traverser la
France sans tomber. Des pluies soudaines rapportaient aux
rivières les pluies dérobées à l'autre année. Les canaux étaient
combles et débordaient chaque matin. Les sourciers, à toute
minute égarés, retenant des deux mains leur baguette,
arrivaient à des étangs inconnus, à des lacs. Le réservoir des
jets d'eau, des fontaines, avait été remonté sur les plus
hautes montagnes, était une neige au soleil. Déjà résonnaient
à l'aube les détonations lointaines des champs de tir : la
guerre était ouverte. Déjà le poète était étendu sur le dos
au milieu de la prairie, cherchant au--dessus de lui, comme un
mineur dans son couloir, son ouvrage de la journée. Déjà les
merles surveillaient les fleurs de cerisier, les moineaux les
feuilles de radis .. . Les lycéennes écartaient leurs fourrures,
montraient leurs visages nouveaux, et les collégiens les
regardaient sans peur, désireux de les épouser. Les jardiniers
ouvraient leurs serres, les gardiens leurs musées, on allait
rapporter chaque palmier, chaque tableau dans son bosquet
habituel... Seuls, dépassant les taillis de cent coudées,
restaient fidèles à l'hiver les grands arbres, les ormes, les
platanes, les chênes. On ne leur en voulait pas ; on savait
que dans six mois, géants lents à comprendre, ils resteraient
fidèles à l'automne. ,
Que M. Giraudoux sorte de la petite aventure sentimentale, du morceau où piétinent d'excellents écrivains d'aujourd'hui l Ou plutôt qu'il la conserve toute, mais qu'il la
laisse s'élargir par une croissance indéfinie et vivante. comme
une ville bien placée dans un heureux carrefour et sous une
destinée bienveillante I Qu'il suive le rythme de cette forme

�LA NOUVEL LE REVUE FRANÇAISE

I~

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1077

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paresse et pathétique, ces
dans A mica Amuica. E~o sm;, la log\que de ce Gulliver
masques ne l'ont pas épuisé. ans .
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eau à découvrir, u
il y a un monde nouv
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. é sur la mer' comm
dont l'autre hn. a d essm
bole
sable ou de l'eau, l'apparence et le sym
.

NOTES

ALBERT THIBAUDET

RÉFLEXIONS"SUR LE BERGSONISME

Les époques troublées ont peut-être le privilêge de dissiper
pour un temps les conventions, de rappeler aux peuples leurs
intérêts vitaux et de les mettre en présence de réalités avec
lesquelles on ne peut ruser, dont on ne peut atténuer l'âpreté
ou dissimuler les exigences. Tant d'événements surgissent
et de si grands, que les événements passés se détachent de
nous et entrent dans l'histoire. Dès maintenant ils peuvent
être envisagés sans passion.
Dans la France ensanglantée, carrefour du Monde, ce ne
sont qu'idées en conflit et hommes dans le doute. L'intelli•
gence a été violemment ébranlée, s'il est vrai que l'intelligence est davantage qu'une attitude apprise et se confond
avec l'expérience humaine. Pendant la guerre, nous avons
assisté à des répudiations, des palinodies, des suicides même.
Les idées, les règles de conduite qui rappelaient trop naïvement ou trop franchement Je kantisme et Je romantisme
allemand ont été proscrites sans qu'on puisse 1'estitue,- leur
Place et leu,- ,-Oie aux idées /1'ançaises, mal connues et désavouées

Pendant plus d'un demi-siècle. Le Bergsonisme, dont on sait
les sympathies pour la pensée anglo-américaine et le goût
pour la vie intérieure, est apparu alors comme la seule doctrine
capable d'échapper à la tourmente. Une étude magistrale
de Harald Hôffding, la Philosophie de Bergson, la polémique
de Benda, des articles de revues entretinrent la curiosité
à son sujet. Et voici que la publication récente del' Énergie

�1078

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

1079

Spirituelle, ensemble d'essais et de conférences présentés au
public entre 1901 et 1913, remet en question le Bergsonisme.

tudes, il convient que nous nous en tenions à la seule réalité,
au moi.&gt;

Au lendemain de la guerre, il n'est pas sans intérêt d'examiner la portée de ce mouvement. Fut-il, comme le présentent
ses commentateurs, une révolution assez originale, assez
profonde, assez compréhensive pour dissiper tout malaise,
instaurer des certitudes nouvelles et donner à la pensée
française la direction qu'elle souhaite aujourd'hui ? Fut-il
au contraire une mode, un caprice d'époque qui ne survivra
pas à l'épreuve de la guerre ?

Chacun poursuit de façon singulière le roman de la vie
intérieure. Bergson a une imagination trop rêveuse pour
s'abandonner comme l'artiste à la volupté de la minute présente ou foncer, tête baissée, sur l'avenir et épuiser tous les
modes de sentir. Que d'autres demandent aux vo)'~es,
aux musées. aux rencontres hum.aines le renouvellement de
leur ferveur. Indifférent à l'action, il dirait volontiers 3.vec
Rimbaud qu'elle• n'est pas la vie, mais une façon de gâcher
quelque_force, un énervement&gt;. Un songe dont la trame se
fait et défait sans cesse, où rien ne commence et rien ne
finit, le libère du monde et le convie à une fête spiritQ.elle.
L'attrait d'~e vie lente et profonde s'accroît de l'inquiétude
qui naît de la mobilité d'images tôt évanouies. L'être se défend
avec une obstination douloureuse contre l'impression qu'il a
de devenir étranger à lui~même. Il se tourne vers le passé,
sollicite ses souvenirs, les ordonne et les recompose. II
acquiert ainsi 1a conviction qu'un même mouvement les
parcourt qui soustrait la personne à l'écoulement des choses.
Mais, à se concentrer sur elle-même, la sensibilité se retire de
l'intelligence et en démasque l'artifice. Les idées perdent
leur pouvoir évocateur,; la logique, où Tellier ne voyait déjà
qu'une maladie de la pens~. cesse de sembler génératrice du
réel etse réduit aux proportions d'un jeu formel où la subtilité
s'affine. Les grands systèmes métaphysiqµes, impuissants
à retenir la vie dans la maille des concepts, ne sont plus qu 'une
leçon d'éristique. Et, défiant dans son propre goût pour 1/l,
spéculation, Bergson repousse la médiation des philosophes
et communie avec les poètes dans une certitude sentimentale.
Or une science envahissante et audacieuse compromet leur
quiétude. Non contente des attributions techniques et du
rôle utilitaire qu'on lui accorde communément, elle pénètre
dans le domaine du rêve. Là elle dénonce comme illusoires

•••
Après 1870, et pendant une vingtaine d'années, la stérilité
du Second Empire et la stupeur de la défaite paralysent la
France. La confusion, la lassitude, le dégoftt s'emparent
d'hommes qui n'ont pas su défendre l'intelligence contre la
médiocrité envahissante. La peur de la Commune a donné
aux études de Taine une orientation nouvelle. Renan s'est
aperçu que sa philosophie est faite pour les jours de calme
et qu'elle n'apprend pas à mourir; il y a de l'amertume dans
son sourire et de la prudence dans la subtilité courtoise
avec laquelle il accueille les hôtes d'une semaine ou d'un
jour. Michelet est mort : personne n'est désormais capable
d'entretenir chez les jeunes gens la flamme intérieure, de susciter en eux la générosité et l'enthousiasme, de leur montrer
quelles réalités vivantes et quelles promesses d'avenir sont
encloses dans les mots d'humanité et de civilisation. Abandonnés, désemparés, livrés à eux-mêmes, les jeunes gens se
laissent engourdir par les théories de Schopenhauer. Ils
renoncent à la connaissance ; ils renoncent à l'action et
s'enivrent de leur solitude. Instinctivement, ils se sont fait
une éthique provisoire q1,1e le plus volontaire et le plus céré·bral d'entre eux, Barrès, condense en ces quelques mots :
._ En attendant que nos maîtres nous aient refait des certi-

,1

�ro8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les sentiments de spontanéité, de liberté, d'activité créatrice.

Elle tient l'art pour mensonger et fictif. Et, quand elle a
brisé le fil qui fait de la conscience comme un collier d'images.
elle croit réparer sa maladresse en replaçant bout à bout les
images égrénées à l'imitation du contour entrevu ; à moins
qu'en désespoir de cause elle ne demande le secret de l'esprit
à la physiologie du cerveau. Et il semble ainsi que les pré•

dictions de Taine etde Renan s'accomplissent: en s1 attaquant
à l'âme la science s'attaque à l'art. Les natures délicates
s'émeuvent. Elles ont pu assister avec assez d'indifférence
au travail sourd qui mine la religion et la conscience morale
pourles déposséder de l'explication du monde et des principes

de la conduite; elles ne souffrent pas qu'une atteinte soit
portée aux convictions esthétiques, raison ultime de vivre,
refuge des sensibilités blessées dans une époque de grande industrie.d'irréligion et de bassesse morale. Aux prétentions de
la Science elles opposent leurs impressions .avec une gaucherie
ingénieuse et une naïveté nuancée de cette sorte de finesse
que donne parfois le désir aux plus candides. Symbolistes et
décadents s'efforcent d'établir la légitimité de la vision individuelle des êtres et des choses qui s'épanouit dans les
poèmes d'Edgar Poe, les portraits de Whistler et le drame
musical de Wagner. Cependant .Guyau proclame, avec la
fougue de la jeunesse, les droits de la sensibilité.
La culture de Bergson ne lui permet pas d'être aussi simple.
Ravaisson, successeur officiel de Cousin, lui a transmis
une doctrine esthétique qui juxtapose la Grèce de Winckelmann, le néo-Platonisme d'Alexandrie, le Christianisme,
la Renaissance italienne et le Romantisme allemand en des
improvisations émues pour rendre son immortalité à l'âme
et sa profondeur au mythe de Psyché. Par ailleurs il est curieux
de mathématique et de physique; il sait qu'on ne déjoue pas
les desseins de la science aussi facilement que le croient les
poètes et qu'il est bon d'adioindre aux suggestions intimes

NOTES

ro8r

les ressources de la pensée philosophique. Aussi la réaction
du sentiment revêt chez lui ]a forme ambiguë de l'essai, mode
d'expression assez souple pour tenir à la fois de la création
artistique et de la spéculation philosophique, épouser le
cours changeant des images et informer les désirs.
Son premier mouvement, car il suit le cours de sa nature
plutôt que d'agir de propos délibéré, est de soustraire la
vie intérieure à l'emprise des scientifiques et de recréer
autour d'elle le mystère qu'ils s'efforcent de dissiper. Il écarte
la représentation que les psychologues se font de la conscience. 11 refuse de s'en tenir, comme les moralistes et les
romanciers, à l'analyse des passions, qui nous donne le change
sur nous-mêmes. Il annonce l'existence d'une réalité plus
profonde, mobile et fuyante. Pour la décrire, il rivalise avec
le musicien dont l'art rend sensibles l'émotion, son dynamisme, ses variations d'intensité, ses altérations et sa
richesse ; il rivalise avec le peintre qui restitue parfois le
mouvement dans sa soudaineté1 qui dégage parfois les
dessous grâce auxquels une physionomie devient expressive
et spirituelle. Mais, comme il ne dispose pas des moyens
techniques qui permettent à Debussy, à Degas ou à Velasquez
d'évoquer l'être dans sa qualité même et sa pureté première, il
se contente de faire subir une sorte de conversion à l'imagination philosophique, Il renonce délibérement à certaines
habitudes de penser, à certaines associations d'idées et d'i-mages contractées au service de l'intelligence. Il se laisse
vivre et s'abandonne à l'impression confuse de durée qui
surgit dans la vacance des représentations. Mais, quand il
veut l'exprimer, il s'aperçoit que le langage fait pour répondre
aux exigences d'une activité tournée vers le monde extérieur,
ne saurait s'adapter à la réalité intime. « Essentiellement
discontinue, puisqu'elle procède par mots juxtaposés, la
parole ne fait que jalonner de loin en loin les principales
étapes du mouvement de la pensée. Les images ne sont en

�1082

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effet que des choses et la pensée est un mouvement. 1 Mais
ce qui ne peut s'exprimer se peut suggérer et évoquer au
moyen de métaphores concourantes. Semblablement Mallarmé dira : , Décadente, mystique, les écoles ... adoptent,
comme rencoRtre, le point d'un idéalisme qui (pareillement
aux fugues, aux sonates) refuse les matériaux naturels et,
comme brutale, une pensée exacte les ordonnant ; pour ne
garder de rien que la suggestion. Instituer une relation entre
les images exacte et que s'en détache un tiers aspect fusible
et clair présenté à la divination.» Ce rapprochement n'est
pas fortuit ; il accuse des préoccupations communes. Loin
d'avoir, comme on l'a prétendu, quoique ce soitdecommun
avec la méthode des romanciers ou de Sainte-Beuve, le
procédé du clair-obscur employé par Bergson s'identifie
au procédé du symbolisme dont Mallarmé s'est fait, dans
Divagations, le théoricien exact et précieux. Pourtant Bergson
ne laisse pas l'initiative aux mots; il se souvient à temps
voulu de la tentative faite par Schelling et Ravaisson pour
donner à une attitude de poète droit de cité dans la philosophie et pour métamorphoser les mouvements de sensibilité
en une intuition intellectuelle ou ea une expérience intime
qui fasse participer l'homme de l'absolu. Et, par un déplacement subit, ses démarches subtiles, exclusives de toute
discipline intellectuelle, sont élevées au rang de méthode :
elles deviennent intuition.
L'intuition, comme opération de l'esprit originale et
distincte de la réflexion, permet de reprendre en sens inverse
le travail de l'intelligence discursive. Elle vient de révéler
une expérience , atteinte à sa source, ou plutôt au-dessus
de ce tournant décisif où, s'infléchissant dans le sens de notre
utilité, elle devient proprement l'expérience humaine ,.
Cette expérience immédiate ne pennettra-t-elle pas de
résoudre directement les grands problèmes de la conscience,
des rapports de l'âme et du corps, de la vie, sans faire appel

N"OTES

1083

à la médiati,on de l'intelligence discursive, sorte de technique
de la pensee ? Pour cela il convient de développer, sous
forme de concepts, les brèves lueurs de l'intuition. Mais il
encore examiner les faits présentés par les savants et
les mterprêtations qu'on en donne. Ici l'argumentation entre
en jeu etla dialectique devient toute .puissante pour réduire
la métaphysique traditionnelle qui croit devoir subordonner
l'étude des questions vitales à l'étude du mécanisme de la
connaissance. Dès lors l'œuvre de Bergson devient un chefd'œuvre de tactique. En médiateur, il tente de mettre fin
aux ~uere~es qui ébranlent le crédit des philosophes, apaise
les disseilSlons entre réalistes et idéalistes. Puis il se retourne
contre la science, sans toutefois la heurter de front. n sait
trop la stabilité et la valeur de la physique pour ne pas lui
abandonner - provisoirement du moins - le domaine de
la matière et pour ne pas reconnaître que, sans elle; nous
n'aurions jamais acquis le sens de la précision. Mais il met
à profit les obscurités de la physiologie du cerveau pour avancer que l'activité spirituelle déborde infiniment l'activité
cérébrale ; il met à profit les incertitudes de la biologie pour
faire ressortir le simplisme et l'insuffisance de l'idée d'évolution (où les savants ne voient qu'une hypothèse de travail),
pour restaurer le vitalisme qui annihile l'œuvre de Lamarck
de Claude Bernard et de Le Dantec. Ainsi, petit à petit, l;
mystère surgi de la conscience gagne le monde extérieur ;
l'intuition « réabsorbe l'intelligence , ; et la spéculation
bergsonienne, confiante en une espèce d1illumination intérieure, devient une« ascension graduelle à la lumière• et une
introduction au a. royaume mystérieux» de l'esprit.
Le royaume de l'esprit s'étend partout où il y a de la vie.
Jaillissement, invention inépuisàble, création, l'élan de vie
circule à travers la matière, se manifeste dans l'élan de
conscience, se libère du rythme de la nécessité, se dégage de
l'écoulement des choses et s'épanouit dans l'esprit, cette

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Barrès avaient noté son insuffisance et donné au roman une
orientation nouvelle. Les peintres se dégageaient de l'impressionnisme et commentaient l'œuvre de Cézanne. Dukas et
Magnard rejoignaient la tradition de Beethoven. Tout annonçait le retour d'un art plus volontaire qui entendait
intégrer les enrichissements de la sensibilité et les possibilités
de l'imagination dans un ensemble capable de susciter une
émotion intellectuelle. Et simultanément une doctrine de la
qualité, contemporaine des Romans Id4ologiques de Barrés et
des Poèmes de Mallarmé, expression éminente d'un état
d'esprit périmé, en prolongeait les répercus!µons. Elle entraînait la négation de toute discipline de la pensée, de l'art
et de la conduite. Elle divinisait l'instinct. Elle confondait
les genres. Elle ne pouvait que retarder indéfiniment la
prise de conscience, l'acte de clairvoyance qui s'effectuait
par ailleurs et qui réclamait à la fois le concours de l'intelligence et une compréhension plus sûre des modes de l'activité humaine e't des nécessités impératives de l'ordre social.
C'est que ce prétendu réveil spirituel n'est que le signe et
l'effet d'une décomposition sociale. C'est le cri de détresse
poussé par l'individu dans sa solitude soudaine. L'humain
vient de se retirer de lui. II ne sait plus communier ni dans la
cérémonie religieuse, ni dans l'accomplissement des grandes
œuvres de civilisation. Lui suffira-t-il de communier dans la
musique à Bayreuth. ou dans la promiscuité des foules devant
la parade foraine ? Quand tombe l'ivresse des sons et des
images, il n'y a plus que la stupeur animale et morne de
l'espèce qui vague désemparée, et se consume en une attente
vaine. Un déséquilibre profond anéantit le travail patient
de l'homme pour rendre harmonieuses et concourantes
1es forces anarchiques de la vie. Les rapports sociaux ne sont
plus que le jeu mesquin des partis; la science n'est plus qu'un
amas de données conventionnelles et symboliques ; la philosophie, un ensemble de mécanismes logiques ; l'art, une poi-

NOTES

1087
gnée de procédés d'hypnose. L'intelligence devient subtilité
Le sentiment se résorbe dans l'émotion vague. Partout 1~
vie imaginaire se substitue à la réflexion sur la vie vécue ; elle
s'entoure des œuvres des civilisations disparues et des butins
des barbares. C'est une désertion dans un quiétisme anémié
dans le recul des temps, ou dans quelque ile du Pacifique:
Et ~ France accepte cette dêchéance sous un prétexte
spécieux auquel des esprits aussi honnêtement critiques
que Brunetière se laissent prendre, sous couleur de cosmopolitisme.
Il Y aurait sans doute quelque inintelligence à reprocher au
Bergsonisme d'avoir créé cet état d'esprit. Les courants de
~sibilité, qui se passent d'ailleurs de justification, ne par~
viennent dans les milieux philosophiques qu'après avoir
reçu une forme littéraire ou plastique. Mais on doit reconnaître
que le rôle du philosophe ne se confond pas avec celui de
l'.artis:e. Le philosophe s'efforce moins de donner une expression dU'ecte des courants de sensibilité que de les dominer et
d'échapper aux aspects fugitifs d'une époque grâce à l'intelligence du passé. Il restitue les courants d'idées et se
préocc~pe de la marche de la science. Ayant suivi pas à pas
la croissance de l'œuvre humaine, il sait qu'elle n'est à
l'abri ni des errements, ni des déviations, ni des retours •
mais il sait aussi qu'elle déjoue les caprices individuel~
et conserve, en son ensemble, une imposante continuité.
La compréhension du monde et celle de la vie intérieure
fournissent les éléments d'une communion spirituelle et
d'une participation durable entre les hommes. Elles s'harmonisent et deviennent la condition de l'équilibre intérieur.
Or Bergson a méconnu cette grande leçon du dernier des
humanistes, Auguste Comte, qui maintient la tradition
du x~rn• si~cle pour cbnjurer l'annexion de la pensée
française au romantisme allemand. Bergson s'est abandonné
à un mouvement d'époque qui fausse et isole les exigences

��1090

LA NOUVELLE REVUE [FRANÇAISE

à créer chaque chose par sa description verbale 1. De ces deux

propositions, la première est fort claire : c'est la définition
de l'art classique opposé à la poésie de calepin, à la notation
confidentielle. Quant à la seconde, j'y crois bien discerner
la pensée de l'auteur, mais les termes de « description verbale » ne me paraissent pas les plus propres à la rendre
sensible. Un art dont le langage écrit ou parlé es! l'instrument, dont le mot est la matière, ne peut créer qu'en transpoa
sant dans le plan lyrique des objets réels. Mais de quelle
façon ? Sera-ce par simple désignation, ou par allusion, ou
par le moyen de la description ? Dans le premier cas le poète

se contente de nommer un objet, escomptant la formation
spontanée des images dans l'esprit du lecteur. Dans le second,
qui est en somme le Symbolisme, on spécule sur la jouissance
cérébrale engendrée par des associations d'idées et sur la
surprise des correspondances ou des analogies plus ou moins
imprévues. Enfin la poésie purement descriptive vise à
satisfaire le goût de l'imitation, qui est à l'origine des arts;
son ressort principal est le plaisir de la difficulté vaincue,
A chacun de ces états de la création poétique un vice littéraire est plus spécialement attaché. Ce sont respectivement
la platitude, l'affectation et la prolixité. L'art classique
réalise l'équilibre des moyens dont aucun n'est à rejeter ou
à préconiser à l'exclusion des autres. La nouveauté, en
fait de poésie, n'est faite que de réactions successives et
d'opportunes restaurations. La nouveauté de Prikaz réside
justement dans cette émotion impersonnelle à laquelle le
poète veut restituer sa valeur, Tout ce qui est subjectif y
est réduit à un rôle d'accompagnement. Le flot miroitant
des impressions y roule sous les arches sonores d'un chant
soutenu, récit mélodique qui domine le bruissement descriptif de rorchestre. On a reconnu la forme du poème
épique, considéré, à l'époque où la hiérarchie des genres était
admise, comme le plus grand et le plus noble de tous. Avoir

NOTES

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tenté cet effort est à l'honn
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sister serait à l'avantag d eur e : André Salmon ; y pere e son gérue.
r L'événement le plus
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ara on SJ.gmficat:ive I Un hi t .
fait, un drame d'u: actualité
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pour les faiseurs de
u: verbaleme~t •• c';t:~ds;eP:fose de raconter et de décrire
du verbe et non avec cell 'd ~t-c~ pas, avec les ressources
onomatopé·IS te•
es e a pemture ou de la bruiterie

Admirable effet d'un dessin tant ·t
.
coup, le poète qui croit ch .
soi pe~ hardi : du premier
retrouve, sinon au 'li demm~r en pleme forêt vierge se
m.i eu, u moms sur le bord d la
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;:;~cl:ssique.' A travers les artifices et les conven~ons~=d
q. es qw sont les clauses de style de la poési
erne • il est aisé de reconnaîtr
.
e " moLa Fa tain 1
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e le vers libre des contes de
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e, es laisses des han
compl . t
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sons de gestes et des
am es populaires :

Mais c'était une danse
Qui' n'avait pas de fin.
Mais c'était,...une danse
Qui n'avait pas de cesse.
La mort lente et l'ivresse
Le verbe et les parfums '
Se nouaient, s'emmêlaient
Se fondaient dans la dans;
Ils sont morts enlacés
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Sans finir de danser.
On l'a sans doute dé"à
pour la form é •
J remarqué, M. Salmon tente
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. e pique ce qu'a tenté pour le vers de théâ.tr
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�1094

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••
FLAMME
Une enveloppe déchfrée agrandit ma chambre

je bouscule mes sauvenirs
on part
j'avais oublié ma valise
Ce pœme confidentiel est tiré de Rose des vents. L'auteur'.
M. Philippe Soupault est un de ces aimables Céladons qui
mènent paître le troupeau des mots en liberté dans les
communaux de la poésie « d'avant-garde ,. Il doit y avoir,
en ce moment, trois mille rhétoriciens qu'une absorption
brusque et prématurée d'élixir Rimbaud a jetés dans un
trouble voisin de l'ébriété. C'est l'histoire de la première pipe_
Cela se passera.
ROGER ALLARD

A PROPOS DU CLUB ARTISTIQUE.
M. Cormon vient de prendre l'initiative d'un groupement
des artistes officiels, réunis sous le nom de « Club artistique •·
Ce club est destiné à dégager l'art français ùe l'étreinte insolente de jeunes étourdis qui •risent les idoles et piétinent
sans pudeur le eau jardin fané de l' Académisme.
.

Nous aimons trop Poussin, David et Ingres dont, obêJ.S.
sa.nt à notre cœur, nous fîmes nos dieux, pour ricaner de
l'émoi de M. armon et des hommes de bonne volonM qui
l'entourent. :.:omme M. Cormon, d'ailleurs, et comme
M. Dimier qui lui a spontanément offert son appui, nous
déplorons l'état de parfait abêtissement dans lequel est
tombé l'art contemporain. Nous ne nous sommes pas fait
faute de signaler, en des articles qui peinêrent plusieu~ de
nos amis, la misêre spirituelle des peintres modernes, m1sêre
que nous attribuâmes à l'esprit romantique qui a noyé de
ses dernières vagues et le public et les artistes.

NOTES

ro95

Comme M. Cormon, nous avons récemment vitupéré
contre l'impres.sionnisme qui est venu déranger le bel ordre
dans lequel nous avions accoutumé de voir alignés les
principes traditionnels. Après avoir goûté un moment le
facile enivrement impressionniste, nous avons rapidement
discerné dans ce mouvement de 3"lorification du pur instinct
les mêmes tares que !ans le romantisme. Nous avons donc
violemment rejeté une esthétique conduisant l'artiste à ne
s'exprimer qu'à l'aide d'une métaphore sentimentale exaspét'ée.
Nous avons, pour échapper à l'étreinte d'une formule qui
ne requérait de nous que l'exercice de notre sensualité,
déblayé notre intelligence déjà envahie, et demandé à notre
raison assistance et réconfort. C'est ainsi que nous avons
découvert la vérité d'une formule académique, certainement
chére à M. Cormon, laquelle implique que l'ordre, sans lequel
il n'est pas de beauté, ne peut être obtenu ue par la hiérarchisation des éléments qui constituent le tableau. C'est
ainsi que nous fimes le vœu, qui ne peut qu'agréer à M. Cormon, de devenir classiques.
D'où vient qu'unis dans un même désir, nous soyons,
de par la nature du souhait de M. Cormon, appelés à faire
figure d'ennemis ?

M. Cormon, retiré pour peindre au fond de ses chères
cavernes, êtait protégé des tentations qui faillirent nous
perdre. A l'abri des voûtes solides, il ne vit pas s'allonger vers
Jui ces terribles ombres violettes qui incitêrent tant de
peintres à cultiver des rapports de tons faux. Nul vent ne
vint déplacer les lourdes peaux de bêtes pendues aux parois;
nlllle illusion d 'optique ne vint porter le trouble dans ses
constatations d'homme bien portant. M. Cormon pratiquant
un métier de tout repos, séculairement vérifié, ne commit
aucun péché contre la peinture, si ce n'est celui de l'aimer
trop mollement. M. Connon se tient, ainsi que la tradition
l'enseigne, à une distance convenable de l'objet qu'il veut

�1096

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

représenter. Il en est absolument détaché et le peut juger
« en toute clarté d'esprit,. Il en fait le tour, posément; son
œil sans cesse revient sur ses propres traces pour vérifier ses
notations. Cet homme éminemment sain prouve à chaque
instant sa lucidité en fixant, selon les règles établies, le
résultat de la vision successive qu'il a des choses.
Quelle fut,. au contraire, la lamentable posture dans
laquelle nous mit l'impressionnisme? Nous tournons résolument le dos aux musées : fi des nobles attitudes, fi du noir et
de la terre de Sienne. « Il n'y a pas de noir dans la nature ! »
La vérité visuelle n'a jamais été dite. Pour la découvrir ne
restons pas immobiles, maîtres de nous-mêmes (que tirerionsnous de nous-mêmes, puisque nous ne sommes bourrés
que d'erreurs ?) Nous demandons aux choses le secret
de leur texture et, pour mieux le découvrir, nous nous
mélangeons à elles ; nous nous identifions à ziobfet. Nous
baignons dans un flot de couleurs, dans un mouvement de
formes indécises, que nous absorbons synchroniquement.
Nous ne savons plus où finit la forme de.l'objet et où commence celle qu'il projette en nous. Constatations scientifiques
et illusions d'optique se mélangent instantanément en notre
conscience; où sommes-nous; où est l'objet ? Est-ce notre
cerveau qui décide ? N'est-ce pas plutôt cette :fleur balancée
qui se prolonge sur la toile par l'intermédiaire de notre main,
y déposant son parfum volatil ?
Nous comprenons que, spectateur bien assis dans le
confortable fauteuil académique, M. Cormon sourie de
pitié à des jeux si peu sérieux, et que récemment il se soit
mis en colère, trouvant que la farce avait assez duré. Nous
sommes absolument d'accord avec lui sur ce point. A trop
complaisamment nous laisser entraîner dans l'engrenage des
forces cosmiques, nous y avons laissé quelque chose de nousmêmes. Nous en sortons, sinon mutilés, du moins profondément meurtris.

NOTES

rog7

1: {Pour

ma part, je désirais tellement retrouver le libre
exercice de tous mes membres que j'avais - il y a quatre
ans - trouvé pour mari. idéal une étiquette que je ne saurais
abandonner. Renonçant au mot « classicisme », que l'usage
étroit qu'en f~saient les néo-classiques me rendait suspect,
je le remplaçai par • totalisme »).
C'est ainsi que j'associai mon effort à celui d'autres jeunes
peintres munis d'étiquettes différentes. Nous tournâmes cette
fois le dos au soleil corrupteur, et nous fîmes face à nouveau
aux maîtres que nous choisîmes, par réaction, les plus éloignés
de nos habitudes, les plus dégagés des agitations qui nous
avaient ballottés, les mieux installés dans l'ombre des temples
de la sagesse. Nous essayâmes de découvrir le visage parfait
de Cimabué et de Giotto, de Jehan Fouquet et de Clouet.
C'est à ce moment que nous constatâmes l'existence
de ce fossé infranchissable qui nous sépare de ces messieurs
du Club artistique. Ce fut une immense surprise: les rayons
fallacieux qui avaient empli nos yeux de peintres-voyageurs
nous avaient tellement éblouis que nous ne pouvions distinguer le visage de nos maîtres qu'à travers mille coupures.
Impossible de réunir les fragments de l'image ainsi obtenue.
Les mouvements désordonnés que nous avions adoptés dans
nos exercices de peinture en plein air, oil nous prolongions
sur la toile les vibrations animales que nous transmettait le
spectacle mouvant, semblaient se communiquer aux belles
figures lisses dont nous attendions l'enseignement rédempteur
et que nous ne pouvions apercevoir que par éclipses.
Nous comprîmes alors ceci : que nous le voulions ou non,
nous étions définitivement entamés par nos mauvaises habitudes ; nous demeurions les esclaves d'une technique basée
sur la sensation d'abord. Nous nous constatâmes irrémédiablement impressionnistes de métier, d'attitude, dépendants de
l'accidentel.
Certains parmi nos camarades, les moins jeunes, les moins

�rng8

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

souples, en prirent leur parti ; ils continuèrent à ne peindre
qu'avec c leur cœur et leurs reins » et jurèrent de ne plus
mettre les pieds da.os un musée qui leur fît honte.
D'autres, que nous signalerons à l'attention de M. Cormon, car ils sont dignes de ce gardien jaloux des principes
sacrés, renoncèrent à leur passé, dont ils se lavèrent avec une
facilité déconcertante, s'installêrent au Louvre où, pour se
consoler, ils firent de passables copies qu'ils signèrent de leur
nom.

Certains enfin, dont je suis, comprirent qu'ils n'étaient
plus libres de leurs actes, qu'ils étaient les dépositaires
d'un don contestable, mais que la plus stricte honnêteté
consistait à payer la dette qu'ils avaient assumée en acceptant l'héritage des maîtres impressionnistes. Conseillés par
Cézanne qui, le premier, commença l'œuvre de réhabilitation,
ils comprirent qu'il ne fallait pas plus diserte, l'imp,essionnisme que renoncer aux n; usles. Ils eurent le courage de mépriser les jugements de critiques trop ardents qui les accusèrent de• fuir en mille directions•· Ils comprirent que leur
devoir était de travailler à trouver un équilibre entre leur
idéal classique anti-imp,essicmniste et leurs moyens profondément. incurablement impressionnistes. Etudiant le mal nouveau, j'en découvris l'amorce en David ; j'en suivis la
marche chez Ingres, que je considère comme le premier
impressionniste plastique, et je constatai enfin, pour mon
réconfort, que notre dernier maître élu, Cézanne, plus entièrement qu'aucun autre enveloppé des vapeurs impressionnistes. mieux qu'aucun autre atteint la pureté des primitifs.
C'est pourquoi j'acceptai, le cœur gai, d'être injurié avec
mes camarades cubistes. Le premier cubisme (le cubisme
d'avant-guerre) m'apparaissait en effet, à travers l'étonnant
interprete Picasso, comme la démonstration au tableau noir
d_es plus secrètes aspirations cézanniennes.
Dès lors, il m'est impossible, tout en souscrivant aux justes

NOTES

roqg
aspirations de M. Connan. d'adopter les moyens qu'il désirerait employer pour réintroduire la peinture dans son domaine
traditionnel.
Nous ne pouvons plus comme lui faire le taur des objets,
les délimiter, les exprimer dans leur littéralité.
Cette opération, qui était celle des primitifs, voire des
Renaissants, suppose un détachement de l'artiste par rapport à l'objet, un recours absolu au sens critique, une liberté
que nous ne possédons plus. L'impressionnisme nous a trop
intimement mélangés, incorporés, associés aux objets : il nous
est impossible, pour le moment, de nous libérer de l'étreinte
de nous désengluer complètement. Tout ce que nous pou~
vons faire, c'est, à petits coups, nous détacher insensiblement du magma où nous sommes pris, et, à la faveur de nos
premières évasious partielles favorisées par la culture de
notre intelligence, voir d'un peu plus haut notre sujet.
Voilà une confession qui va aggraver le sourire méprisant
de M. Cormon, fier de sa supériorité, fier de l'intégrité de sa
personnalité classique jamais entamée. A quoi bon ces tergiversations, ces scrupules, nous dira-t-il avec ses amis néoclassiques : désertez donc simplement, en hommes de bon
sens, cette situation anarchique.
C'est là que notre classicisme s'avère bien différent de
celui de ces messieurs. D'abord parce que nous pensons
qu'on ne rompt pas avec ce qui nous a précédés sans déshonneur. Ensuite, parce que nous savons qu'une école qui a duré
plus d'un demi-siècle, qui souleva tant d'enthousiasmes, ne
peut pas ne produire que des erreurs. Enfin parce que peutêtre les trop vastes, trop hautes, trop solennelles vérités dont
M. Connan et ses amis sont les thurif6raires avaient besoin
d'être brûlées au feu du soleil pour que pousse, sur leurs
cendres, une toute petite plante de vérité nouvelle. L'écraser
du talon serait condamner les plus forts d'entre nous à
revivre stérilement une partie de l'histoire de l'art, à assumer

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�1102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de proprement polonais ? c'est ce qu'il me paraît bien difficile de prétendre. J'ajoute que les textes profanes du XVI•
et du xvu• siècle que cite M. Opienski m'ont paru
d'une faiblesse et d'une pauvreté étonnantes. Une certaine
franchise dans le rythme, une sorte de cordialité masculine :
voilà les seuls mérites qu'à mon sens on leur puisse reconnaître. C'est assez dire que sur les origines polonaises de
Chopin le livre de M. Opienski ne nous apprend exactement
rien. Peut-être eût-il pu insister plus qu'il ne l'a fait sur le .
développement antérieur de la mazurka et de la polonaise, '
encore qu'il ne faille Pa$ se faire d'illusion sur la valeur instructive d'un semblable historique. Mais de toutes façons
Chopin resterait certainement un isolé, au moins par ce
qu'il y a de supérieur dans son art, par la qualité intime
et fiévreuse de son inspiration. D'autre part on aurait aimé
que M. .Opienski caractérisât plus directement qu'il ne le
fait les tendances actuelles de la musique polonaise ; il cite
un grand nombre d'auteurs, de poèmes symphoniques et
d'opéras, mais il faut convenir que cette énumération est
assez peu instructive, et aucun texte musical ne vient malheureusement l'illustrer. J'incline à croire, d'après ce que je
connais de cette musique, que l'influence de Brahms et celle
de Tscbaikowski s'y manifestent malheureusement plus
que celle d'un Moussorgski d'une part, d'un Franck ou même
d'un Debussy d'autre part; mais c'est peut-être là une appréciation insuffisantment fondée, et que j'aurais aimé voir
soit confirmer, soit rectifier avec des preuves à l'appui.
Tout compte fait, je le répète, le livre de M. Opienski nous
oblige à nous poser bien des questions que notre attention
sollicitée de trop de côtés eût sans doute d'elle-même négligées ; il nous révèle l'existence d'une abondante matière
musicale que nous ignprons, et il faut souhaiter que les directeurs de nos entreprises de concerts nous fournissent quelque
jour l'occasion de nous former par nous-mêmes une opi-

NOTES

II03

nion sur les œuvres d'un Moniuszko, d'un Karlowicz, ou
surtout d'un Szymanowski
GABRIEL MARCEL

A PROPOS DE QUELQUES ŒUVRES !IBCENTES
DE GABRIEL FAURÉ '·
Il existe entre les trois dernières œuvres de Gabriel Fauré
la plus évidente parenté ; même alternance d'idées violemment contrastées, même vivacité impétueuse et comme bondissante de l'élément rythmique initial; même étirement
!:&gt; Ongeur et mélancolique du second thème ; même griserie
d'espace dévoré dans le développement final; même abus,
- diront certains - des accompagnements arpégés. Ce n'est
pas tout encore. Ce qui frappe quand on prend la peine de
scruter les Sonates et la Fantaisie, c'est l'espèce d'invitation àla découverte et à l'approfondissement qui à la longue
semble en émaner. Peu d'œuvres de prime abord peuvent
décevoir davantage. La Fantaisie pour p:ano et orchestre
en particulier, risque fort d'irriter à la première audition par
la presque rudimentaire simplicité des contours mélodiques.
L'idée musicale est ici évidée au point de n'être plus que
la forme la plus translucide d'elle-même ; on évoque
inévitablement telle verrerie légère et irisée, ou encore le
feuillage dont une main patiente n'aurait laissé subsister
que les nervures. Que cette c minceur • soit un signe de
vieillissement, il serait probablement imprudent de le
contester ; mais d'indigence, je le nie expressément. Il est
par trop sûr qu'en musique, richesse et opulence ne se
confondent point ; une œuvre somptueuse comme le quintette de Florent Schmitt est infiniment plus pauvre que tel
1. 2e Sonate pour piano et violon. Sonate pour piano et violoncelle. Fantaisie pour piano et orchestre. (Durand, éditeur,
1918-1919.)

�no4

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

court prélude de Debussy où il n'y a qu'une ligne, mais parfaite, une indication, mais d'une justesse absolue.
Pour apprécier la richesse des Sonates et de la Fantaisie,
il faut vivre longtemps avec elles et comme les laisser s'échauffer en soi; onse sentira peu à peu pénétré par l'émotion
intense et fi.ne qui s'en dégage. Rien n'est plus trompeur,
je le répète, que l'apparente sécheresse linéaire de tel motif;
le dessin n'est ici en réalité que l'affleurement de tout un
monde immergé au plus profond de l'âme. Au lieu de chercher, comme Debussy dans ses derniers ouvrages, à transporter une impression massive dans le d~maine .des ~ons,
en la transposant, en la traduisant le moms poSSible, il me
semble que Fauré nous livre de l'émotion non pas le corps
résistant, la pulpe substantielle, mais c?mme la c~urbure
ou l'idéal tracé. Aussi devons-nous refa1re en sens mverse
le travail grâce auquel il a su en dégager l'essence formelle;
il faut que ce qui n'est d'abord qu'un schéma se nourrisse
peu à peu d'expérience émue et de souvenirs - que n~tre
vie personnelle s'introduise en lui et l'anime et le remplisse,
commefaitl'eauàmaréehaute dans les détours d'une crique.
Ces trois œuvres ne forment point d'ailleurs un groupe
absolument isolé; elles présentent à un degré simplement
plus marqué les caractères qu'on pouvait déjà noter dans
P4nélope, dans la Chanson d'Eve ou le Jardin Clos, ou même
dans ce quintette qui demeure à mon sens le chef•d'œuvre
de Fauré : une limpidité d'inspiration peut-être inégalée
chez les contemporains, une grâce élancée, à la fois tendre
et mélancolique, une simplicité raffinée dans le développement des idées. IJ semble seulement que Fauré soit parvenu
à ce stade où une œuvre tout entière devient pour celui qui
l'a créée un objet de remémoration rêveuse et attendrie ;
je ne veux pas dire du tout qu'il se répète ; ma~ il_ a de~ant
soi son œuvre, il la dépasse et la domine, on durut qu il la
caresse avec' une fierté nuancée de tristesse. 11. C'est tout cela,

·1

nos

mais rien que cela,. Il se remémore avec nostalgie les heures
de jaillissement irrésistible. Il se revoit l'enfantant. Mais elle
n'est point un passé mort sur lequel il ne lui resterait qu'à
veiller stérilement ; elle est là encore, vivante à jamais elle
est lui ; c'est bien elle qui se parachève dans cette rêverie
d'automne où les nuances amorties du regret passent insensiblement dans les tonalités ardentes de l'évocation. Au terme
de la Sonate pour piano et violon et aussi de la Fantaisie, on
croirait vraiment assister à l'embrasement lyrique d'une vie
consumant en une lambée sans lendemain les fruits lentement
mdris de l'épreuve et du désir.
1

GABRIEL MARCEL

LE CINÉMA

n

SES CRITIQUES.

Beaucoup d'amateurs de projections cinématographiques
ont été frappés par la disproportion des moyens et des résultats
obtenus et surtout par l'asservissement de cet art aux conventions scéniques. Il semble que les gens lui a travaillent
dans le cinéma , aient été pris de vertige devant le
vaste champ ouvert à leur initiative et se soient
accrochés aux portants de leur vieux théâtre mélovaudevil.lesque.
Dans le même temps qui voit prominer maint directeur
de journal dénué d'orthographe, cependant que des marchands de billets gouvernent l'art dramatique, il y aurait
mauvaise grâce à s'étonner que la direction a artistique »
de grandes fumes cinématographiques soit assumée par des
illettrés, ou des ratés de la :figuration. C'est malheureusement
ce qui paraît ressortir de deux ouvrages consacrés au cinéma
par MM, Louis Delluc et Henri Diamant-Berger~. L'un ironise
1.

Louis Delluc, Cinlma et Cie (Payot); Henri Diam.a.nt-Berger

e Cinéma (Renaissance

du Livre).

�IIo6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et gouaille, l'autre s'indigne et réclame un rajeunisse~ent
des cadres. Tous deux s'accordent à dénoncer le sophisme
des prétendus experts qui vont répétant que le public
demande ceci ou cela ... En fait le public endosse le mauvais
goût des fabricants. Sa bonne volonté est très réelle. Je parle
du gros public et non des spectateurs triés sur le volet (sur
quel volet, grands dieux !) de telle salle • ultra-selecte ••
comme s'expriment les prospectus. J'ai vu se dérouler dans
n cinéma de Montmartre un film ridicule, au milieu de la
;lus cruelle, de la plus divertissante critique ~llecti~e qui
se puis.se rêver. Je crois bien qu'on ne trouverait pas ailleurs
u'à Paris proche la place Pigalle, une salle capable d'emq
'
t
. . te
boiter une mauvaise pièce dans un mouvemen auSSl JUS ,
aussi précis. Mais cet instinct. a besoin d'êtr~ guidé par
de vrais artistes, au lieu qu'on le pervertit à force
de drames policiers épileptiques ou de faux comique
contorsionnel.
.
M. Diamant-Berger paie un riche tribut d'éloges à Charlie
Chaplin, le grand acrobate du lyrisme, qui joint à la plus
subtile psychologie une observation ironique et tendre d~ la
vie. Ceux qui veulent l'imîter pataugent dans la conventi~n
du « caf-conc • le plus académique, et leurs films, dans dix
ans feront l'effet d'un dessin de M. Albert Guillaume.
Ûn admire beaucoup les acteurs du cinéma américain.
C'est avec raison. Ils ont compris les premiers qu'il fallait
·ouer avec la bouche et les yeux plutôt qu'avec les gestes.
i1s sa.vent regarder, écouter, parce qu'ils sont plus sensibles
à. l'action, au drame intérieur, qu'à l'effet décoratif.
.
De ce que le cinéma représente le mouvement, certains
se hâtent de conclure qu'il suffit de faire bouger des figures
et des objets pour l'étonnement ou le pla.isir des yeux ; ~n
a pu apprécier les applications de ces profondes thêones
à l'art et à la littérature. M. Diamant-Berger n'a garde
de donner dans ce godant: • Pour faire un scénario, écrit-il,

NOTES

II07

il faut un sujet, une idée centrale, des types, des setlnes,
une exposition, un développement, un dénouement. Il faut
une charpente dramatiqd'e, des situations, de la psychologie ... • Le cinéma n'est donc pas le Messie des ignorants,
cet art idéal où l'on exoellerait dans le mépris de toute règle,
de toute tradition. M. Diamant-Berger est le Boileau de l'art
cinématographique. Ecoutons-le; • L'auteur doit ménager
ses effets et ne pas les gaspiller inutilement. Les expressions
lumineuses doivent avoir un sens prévu. • Entendez que le
style se pare d'images, mais se nourrit de sens. Les effets
photographiques, jours frisant, éclairages rares, flous ou
contrastés, ce sont les métaphores du film. Il ne faut pas
en abuser.
• Le cinéma, dit encore notre auteur, n'est pas l'image de
la vie, comme on le répète à tort et à travers, mais de la
vraisemblance•• juste et fi.ne remarque : c'est pour cette
raison que le cinéma est un art, parce que l'art c'est la vraisemblance, c'est-à-dire la vie recréée par la mémoire et
l'imagination humaines.
D'autres passages seraient à citer: • Le cinéma est un
art d'évocation, la vision qui évoque une idée doit être
assez précise pour fixer nos sensations, elle doit disparaître
assez tôt pour être regrettée. • Et l'auteur revient fréquemment sur cette idée qu'un art qui ne laisse rien à imaginer
est fastidieux ...
Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant;
L'esprit rassasié le rejette à l'instant.

c• est plaisir de rencontrer des réflexions de cet ordre
dans un ouvrage de vulgarisation, d'ailleurs fort bien écrit, et
qui montre partout un écrivain moins soucieux d'être original
que d'être utile et véridique.
ROGER ALLARD

�uo8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

poésie anglaise du

LETTRES ANGLAISES
JEUNES POÈTES ET JEUNES REVUES

Les évènements politiques de ces dernières années n'auront
sans l'influencer ni le modifier-le
mouvement poétique issu - vers 1906-1908 - de la lyrique
des dernières années du XLX9 siècle, et dont la première
anthologie, Georgian ,POdctry, indiquait les tendances. Depuis,

fait qu'interrompre -

une nouvelle êdition de cette anthologie a paru, et, avec le
printemps de 1919, plusieurs groupes de poètes ont offert
au public des échantillons de leur travail dans différentes
revues entièrement consacrées à la. poésie.
Voici d'abord les premiers numéros d'une série des Chapbooks publiés mensuellement par la Poetry Bookshop, - la
Librairie de Poésie, avec sa devanture devieillepetite boutique
de province, un peu mystérieuse, au n° 35 de Devonshire
street, sur la gauche en venant de Theobalds Road, tout près
de Red Lion Square et non loin de la moderne et presque
américaine Kingsway. Tout ce qui vient de la Poetry Bookshop
nous intéresse depuis longtemps déjà, et si le numéro
de septembre 1914 de la Nouvelle Revue F,ançaise avait
vu le jour, on y aurait lu un compte•rendu de la première
anthologie sortie de cette maison, et qui avait pour titre Des
imagistes (en français). C'était un recueil d'une quarantaine
de courts poèmes (la plupart en vers libres )de dix ou douze
auteurs, anglais et américains, parmi lesquels Richard
A!dington, F. S. Flint, Amy Lowell, Ezra Pound et Ford
Maddox Hueffer étaient déjà connus des lettrés. C'est de
la Poel,y Bookshop qu'est sortie aussi Georgian poelry qui est
proprement l'anthologie de ce groupe, et dont le titre est
significatif, parce que, tout en indiquant la date de la publication du volume, -

le règne commençant de George V -

il reporte notre pensée, par-delà l'époque victorienne, à la

nog

NOTES
XVIII•

siècle et du début du

XIX•.

L'œuvre

de dix-sept poètes était représentée dans Georgian Po,lry,
et parmi eux, il y avait quelques maitres : G. K. Chesterton,
John Maselield, William H. Davies, et presque tout ce que la
jeune poésie anglaise comptait de noms déjà connus : Lascelles Abercrombie, Walter de la Mare, John Driokwater,
Harold Munro, James Stephens. On y lisait aussi des poèmes
de T. Sturge Moore, Ronald Ross, James Elroy Flecker,
Wilfred Wilson Gibson, et de Rupert Brooke (mort le 23
avril 1916 à bord du navire-hôpital francais le , DuguayTrouin 1 , enradedeScyros, et dont l'œuvre-poésies et critiques - vient d'être réunie en deux volumes). Les Chapbooks mensuels de la Poetry Bookshop, dont le premier a paru
en juillet 1919, et qui sont publiés sous la direction de Harold
Munro, remplacent la revue Poet,y and Drama comme organe
de ce groupe intéressant. Nous y retrouvons quelques-uns
des poètes de Georgian Poetry et d'lmagistes, et d'autres
dont les noms sont nouveaux pour nous: Rose Macaulay,
Charlotte ;\few, Siegfried Sassoon, Osbert Sitwell, dont une
Berceuse intitulée De Luxe (en français) est certainement
plutôt faite pour tenir agréablement éveillées les grandes
personnes que pour endormir les enfants : on y retrouve une

inspiration apparentée à celle de notre Henry J. -M. Levet
dans ses Cartes Postales encore dispersées - treize ans après
sa mort - dans des revues mortes, ou encore inédites et
conservées seulement dans la mémoire de trois ou quatre
admirateurs. Le n• 3 des Chapbooks contient des poèmes
lyriques anciens, élizabéthains et aug ustains, de Francis
Beaumont à Matthew Prior ornés de dessins par des artistes
modernes. Dans le n° 4, F. S. Flint étudie et commente

Quelques Poètes français à'aujou,d'hui. En parler serait sortir
~e notre sujet, mais remarquons en passant le soin que les
Jeunes poêtes anglais apportent à se renseigner sur leurs
contemporains français.

�IIIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous en trouvons une preuve de plus dans une autre revue
jeune, Colefie, dont deux numéros ont paru (décoration et
impression luxueuses) et où nous relevons les noms de
T. W. Earp, R. C. Trevelyan, Eric Dickinson, Harold J.
Massingham, Russell Green. T. S. Eliot. et dont le second.
numéro contient des traductions de quelques-unes des
Illuminations de Rimbaud, par Helen Rootham. Ces traductions sont bonnes et ne laissent guère de place pour d'autres.
Nous n'y avons relevé qu'une seule faiblesse, ce qu'on pourrait appeler une faute par timidité : • the scarlet pavillon •
n'est pas du tout « le pavillon en viande saignante ,.
The Owl (« La Chouette•) est une autre jeune revue dont
un numéro seulement a paru jusqu'à présent (celui de mai
1919). Grand format, très beau papier, impression magnifique, amusante couverture rose ornée de chouettes blanches
et noires; illustrations en couleurs (par Pamela Bianco,
Nancy Nicholson, Randolph Caldecott, Eric Kennington,
William Orpen, George Belcher.) Là aussi une place a été
faite par les jeunes à leurs maîtres préférés: Thomas Hardy,
John Galsworthy, John Masefield; et nous y retrouvons
MaxBeerbohm, W. H. Davies. J. C. Squire, Siegfried Sassoon,
Robert Nichols, etc. A la fin du numéro, quelques poémes
en prose de Logan Pearsall Smith ont arrêté notre attention
et nous ont fait désirer lire son recueil, Trivia {Londres,
Constable and C• 1918). Ce sont de courtes notations d'impressions fugitives, de moments, presque des « greguerias , à la
manière du poète espagnol Ramon Gomez de la Serna;
mais dans cette espéce de poésie, le tempérament individuel
est toute la substance de l'art et l'imitation est impossible.
Nous regrettons de n'avoir pas la place, ni peut-être le droit,
de citer quelques-uns de ces courts morceaux, si intimes,
si modernes, et souvent si parfaits et si profonds sous leur
apparence en effet « triviale ,.
Non, la politique n'a en rien affecté, malgré toute l'impor-

NOTES

IIII

tance qu'elle a eue de 19:14 à 1918, le mouvement commencé
avec le régne d'Edouard VII, et qui n'est que le tléveloppement naturel des tendances déjà ébauchées dans Swinburne,
Oscar Wilde, Walter Pater, el qui triomphent maintenant
avec l'espèce d'apothéose faite au moins victorien des
écrivains de l'ère victorienne, au plus :bolé, au plus méconnu,
et peut-être au plus grand des précurseurs de la littérature
anglaise contemporaine: Samuel Butler I1auteur d' Erewhon.
Et d'autre part, la traduction des Illuminations en anglais,
et la faveur dont jouissent, dans les milieux les plus lettrés
et les plus intellectuels, des représentants de l'art français
tels que Cézaune, Debussy et Claudel, sont des faits assez
significatifs.

The Anglo-French review, dont nous avons déjà parlé dans
cette chronique des Lettres anglaises, peut compter à bon
droit parmi les jeunes revues littéraires, car. dans sa partie
littéraire, elle accueille les nouveaux poètes anglais les plus
originaux et les plus c avancés,. N'est-elle pas en effet comme
la descendante (avec modifications) à la fois du Yellow
Book et du Mercure de Frame ?
Citons encore, bien qu'elle soit de fondation moins récente
que celles dont nous venons de parler, la revûe To-Day
(1 Aujourd'hui•). Le numéro d'octobre, que nous avons sous
les yeux, contient une courte étude consacrée à la mémoire
de Michael Field, (pseudonyme, comme on sait, de deux
poétesses : Katherine Harris Bradley et Edith Cooper) ;
un article de Alec Waugh:Sur Richard Aldington; des souvenirs de John F. Harris sur Rupert Brooke; et des poémes de
James A. Mackereth, Edward Shanks, etc.
Nous avons déjà vu avec quel respect et quel empressement ces groupes de jeunes poètes sollicitent et accueillent
la collaboration de leurs maîtres et de leurs devanciers, et
quelle importance ils attachent à la littérature française
contemporaine. Parmi ces maîtres il en est un à qui ils doivent

•

�III2

•

•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

beaucoup : ,un grand lettré, le plus fin critique de son temps,
et !'écrivain qui a le plus fait, à la fois pour développer che_z
ses concitoyens le goilt et la çuriosité des écrivains anglais
anciens les moins connus et les plus dignes d'être étudiés,
et pour faire connaître et aimer en Angleterre les écrivains
modernes du Continent, en particulier les Scandinaves et
les Français. Le leoteur aura déjà nommé Edmund Gosse.
Il y a quelques semaines, à l'occasion du soixante-dixième
annivefSaire de sa naissance, tous les êcrivains de langue
anglaise ont été unanimes à lui apporter le témoignage
de leur acl~iration et de leur reconnaissance, et beaucoup
d'hommes de lettres français se sont associés de cœur à cet

NOTES

l'extérieur et par rapport à l'époque et au pays où elles
ont été produites. Il aurait pourtant été intéressant d'employer l'autre méthode, celle de synthèse, et de décrire dans
ses grandes lignes, par exemple, le monde esthétique de
Henry James,,au lieu de l'étudier presque comme un document historique. Mals la méthode choisie par M. Régis Michaud donne, elle aussi, de bons résultats, et nous souhaitons
éJ.ue, continuant à étudier les écrivains anglo-saxons, il nous
donne des analyses aussi attachantes que celles--ci d'œuvres
comme celles de Coventry Patmore, Francis Thompson,
Michael Field, O. Henry, David Graham Phillips, etc.
VALERY LARBAUD

hommage.
MYSTIQUES ET RtALISTES ANGLO-SAXONS

.

IIIJ ·

{d'Emerson à

Bernard Shaw), par Régis Micha ud. (Annand Colin, 1918,)
Dans ce livre, l'auteur étudie neuf écrivains, anglais et
américains : Emerson, Walter Pater, Walt Whitman, Henry
James, Mark Twain, Jack London, Upton Sinclair, Edith
Wharton et Bernard Shaw. Il y a beaucoup de pénétration et
de finesse dans ces études, et elles ne peuvent que contribuer
à faire ):nieux connaitre du public français, d'abord la littérature américaine en général, et d'autre part l'œuvre encore
un peu méconnue, même en Angleterre, de Walter Pater.
Quant à l'œuvre de B. Shaw, l'analyser sans la considérer
constamment en fonction de l'œuvre de son maître, Samuel
Butler, c'est la faire connaître très superficiellement.
En somme, M. Régis Michaud, qui appartient, comme
critique, à l'école de Sainte-Beuve et de Taine (exemple : « Une revue de rœuvre d'Upton Sinclair présente
un véritable intérêt historique •J plutôt qu'à celle de De
Sanctis, s'attache surtout à nous décrire les œuvres d'art en
les analysant, en les replaçant dans leur milieu (en faisant
une large part à la biographie), et en les considérant de

LE VIEUX-COLOMBIER. Conférence de Jacques Copeau
à la salle des Sociétés Savantes.
8 novembre 1919.
Pour ceux qui n'étaient pas aujourd'hui à la première
réunion des Amis du Vieux-Colombier, pour ceux qui écri•
ront plus tard !'Histoire du Vieux-Colombier, je veux noter,
aussi fidêlernent que possible, ce qui s'est passé là.

Lorsqu'il a paru sur l'estrade, la salle était pleine On
papotait. Il a dfi attendre un instant. Ses yeux ont parcouru
les rangs pressés, le balcon empli de monde, et son visage
triste s'est éclairé. Il s'est avancé un peu, appuyant le bras
gauche sur la table, et il a dit, presque bas :
c Je vous remercie d'être là. Votre présence est déjà un
grand fait, sur lequel tout le reste va s'appuyer et se
• construire. Depuis six ans, j'attends, j'appelle le moment
• que voici : le moment où, vous ayant retrouvés, je recom• mencerai à travailler avec vous, pour donner à la France
• nouvelle un théâtre nouveau. •
1

Le silence s'est fait soudain. Beaucoup étaient entrés là,
sans bien savoir. Et tout à coup, il y avait devant eux le

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

visâge fatigué, mais calme et grave, d'un homme qui incarnait une grande idée, d'un homme qui porte une grande
idée sur ses épaules, et qui est résolu à aller de l'avant pour
qu'elle avance, à s'imposer f)OUr qu'elle triomphe : et cela
était sensible au premier regard ; visage de souffrance et de
volonté, illuminé de vie intérieure, de lloblesse,•de certitude;
crâne bombé, couronnant un masqué fanatique; crâne puissant, gonflé de pensée, qui tirait à lui toute la lumière des ·
herses, - qui rayonnait. Et les gens de bonne foi ont eu la
révélation soudaine qu'il allait se passer là autre chose que
ce qu'ils avaient prévu, et qu'il n'y avait pas à écouter
gaîment ni à applaudir, mais à se taire et à comprendre
que cette première réunion était le commencement de quelque chose de grand, le commencement d'une alliance. pour
quelque chose de très grand; qu'ils avaient devant eux un
être d'élection, un apôtre venu là pour montrer à nu son
cœur et révéler à quelle haute mission il avait fait le sacrifice de sa vie. Et je crois vraiment que nul ne s'y est mépris,
lorsque, quittant des yeux les feuillets posés sur sa table, il a
dit, d'une voix contenue où chaque mot palpitait de vérité :
" Mes amis, pour comprendre mon émotion, ayez devant
a les yeux ceci : depuis mon enfance, et à travers toute ma
a jeunesse, j'ai porté · en moi, nourri, défendu, l'idée d'un
« théâtre qui serait vraiment l'expression de notre beauté
a moderne. Je touchais à la maturité, et mon rêve touchait
u à sa réalisation, lorsque, brusquement, d'un seul coup, la
a guerre a tout emporté, ))
Il cêde un instant au poids des souvenirs. Il rappelle les
débuts, la saison de huit mois à Paris en 1913-1914, les deux
années d'Amérique. Puis il relève la tête et porte en avant
son front têtu :
« Mais nous sommes de ceux qu'on n'entame pas. Et nous
« voici revenus, pour la même tâche.
, L'état du théâtre est pire qu'en 1913. Les scènes du

III5

« boulevard ne produisent même plus : elles reprennent. Et

, quant à nos théâtres subventionnés, j'hésite à le dire: il
(( me semble qu'ils n'ont plus de vie. Je ne parlerai ni de
« l'esprit qui y règne, ni des pièces que l'on y accueille ; je
« parlerai -simplement, en homme de métier, de la façon
« dont on y joue le répertoire classique, qui est Je bien
« de la nation. J'ai assisté, dans la maison de Molière, à
(t des représentations de Molière. Eh! bien, je suis honteux
« de voir le public supporter ce qu'il supporte dans la salle
• du Théâtre Français.
o: Est-ce que cela~peut durer ? Est-ce que nous permettrons
« que cela dure ?
11

Je sens tout autour de moi le besoin d'autre chose.
Mais dans ce milieu gâté qu'est le théâtre d'aujourd'hui,
« rien de neuf, rien de vivant ne peut naître. Nous disions
« jadis: il faut désindustrialiser le théâtre, et le décabotiniser.
ct Nous disons aujourd'hui, d'un seul mot : ce qu'il faut,
" c'est déthédtraliser le théâtre.
ci: Pour que tout soit changé, il faut commencer par le
ti commencement. Il s'agit de créer des méthodes, de tra« vailler. Il faut remettre de l'ordre dans ce chaos. II ne s'agit
11
pas de faire de fausses inventions, de ressusciter le théâtre
« grec, ou celui de Shakespeare, ou d'imiter Reinhart. On
« parle partout d'un nouveau mouvement théâtral ; on cite
« les Russes, les Allemands. Mais cette révolution, est-elle
d'ordre dramatique ? ce n'est rien qu'une révolution de
« décorateurs. Entre les toiles brossées par 'un grand peintre
~ ~oderne et les décors de l'ancienne manière, il n'y a qu'une
« différence d'école de peinture ; comme entre nos vieilles
« scènes macliinées et les nouvelles, il n'y a qu'une différence
_« de machinerie. Tant qu'on n'aura pas écarté toutes ces
" fausses nouveautés, pour prendre le travail à pied d'œuvre,
~ et recommencer tout depuis le commencement on n'aura
« rien fait.
'
11

'/

�III6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toute chose renouveler le per1 Nous voulons, avant
, ·t simplifier l'ins•tr
Nous
voulons ensw e
thé
11
sonnel du
c&amp;.
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ttr én"tablement dans la
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« trament de la scè ne,
éat r et que nen ne sm
1
main du cr eu •
,.
. . du pœte. Nous voulons,
• réalisation scénique et 1 mspiration
thétisme recrier
•
•
8 érudition, sans es
• sans affectation, san .
ne afin de réaliser, sur la
« un instrument dramatique_ moder
1 rberté de l'espnt.

•

" scène, a 1
l'intelli ence de l'œuvre, ce n'est pas
• Subordonner tout à
t
monde l'adopte; mais per" une formule nouvelle. Tou
rê
Connaitre une
•
.
.
c'est l'art sup me.
u sonnenelapplique, car,
tyl l'exécuter dans son
.
qu'est son s e,
• œuvre, savoir ce
'eil art franr-lli~ sans prétention,
.
,est tout notre vi
r--•
t
• diapason, c
.
.
. s'impose. Quand on es
, qui ne souligne nen, mais qut .
d'•e • elle est.
il n'y a nen c:r.- ..... •
• devant une belle chose, . é 1 Vieux Colombier lorsqu'il
.
si vous avez aim e
b 1en,
1 Eh
.
.
, t parce que vous avez
.
à
premiers essais, c es
1
en êtait ses
e c'est parce que vous
« confusément senti tout cela ~n germ ,
tite scène, la
• avez com.mencé à apercevoir' sur notre pe
. des chefs-d' a:uwe. ,
« pure configura tion
M · il l'interrompt
1 udissements. 3lS
La salle éclate en app a
, ·t pas de m'approuver,
d'un geste qui semble dire: Il ne s agi
.
haiter bonne chance...
et pws ,;le me sou
. .
droit à son but :
Regardant droit son public, il va
d
ans pour me
.
tré au théâtre à l'âge e 35
« Je ne sms pas en
b' aisons habituelles. J'Y
· teur des basses com rn
1
faire le servi
.
. éaliser ou bien j'en sor.
•
ei·esensque1e pwsr
'
1
réaliserai ce qu
dé]. à que mes forces sont
. .
., suisvenu.Jesens •
..
• tira.t comme J y
.
•
"dé J'ai besoin d'être s111vi.
. .
J' · besoin d être a, •
« limitées.
ai
. tions si vous voulez que cette
11 Si vous voulez que nous ~~
'
· existe dites-le,
'
« grande ch ose à laquelle J'ai voué ma vte,
de
répondre.
•
« prouvez-le I A vous
La sincérité trouve
1 111·ssance de la loyauté.
.
Telle est a P
thie peut fleunr.
encore des cœurs où la sympa

!

l,.

NOTES

III7

Un instant, tous les yeux fixent _avec tendresse celui
qui appelle à l'aide.
Et quand il s'avance et qu'il écarte simplement les bras
pour dire : 1 Aidez-moi. Aidez-moi moralement, aidez-moi
• matériellement ... ,, et qu'il s'arrête, et tourne à droite et à
gauche sa face douloureuse: «Ah! voilà que vous vous dites:
• il se démasque; c'est une question d'argent ... ,, et qu'il
frappe tout à coup la table:• Ehl bien oui, c'est une question
« d'argent 1,, et qu'il pose ses mains ouvertes sur sa poitrine,
et qu'il s'écrie avec une véritable détresse: ,Est-ce ma faute,
• à moi, si c'est une question d'argent? , on touche avec
une telle évidence l'authenticité de cet homme, que l'on
songe aux mots qu'il a prononcés tout à l'heure : • Quand
• vous voulez juger une entreprise, ne faites pas trop attenc tion aux idées ; les idées, tout le monde en a ; regardez
• plutôt quelle sorte d'homme il y a au centre... •
Mais son visage s'adoucit à peine, tandis que se prolongent
les applaudissements passionnés. Il en a trop vu, il sait trop
ce qu'est le public parisien, ses engouements d'une heure,
ses promesses tôt oubliées. Et puis, le plus dur reste à faire.
Il est venu pour cela, pour tendre la main. Mais l'attitude
trahit l'effort, la voix est assourdie et il y sonne comme un
écho de certains appels de Péguy : , Si vous voulez que cela
« soit, il faut que tous, du plus pauvre jusqu'au plus riche,
• vous don.niez quelque chose. Il faut que vous compreniez
• tous qu'en payant votre place, vous ne faites que payer
« votre plaisir, et que rien n'est fait pour nous aider, tant
« que vous n'avez pas fait quelque chose de plus 1•
Et il expose tous les moyens d'aider; faire partie des Amis du
Vieux-Colombier, dont la cotisation est de 20 francs; s'inscrire
parmi les Fondateurs àu Vieux-Colombie,, lesquels, moyennant
une somme d'au moins 300 francs, seront conviés, pour chaque
5pectacle, à une représentation privée, avant la presse;
acheter dès maintenant des Carnets d'abonnements, etc ...

�III8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et lorsqu'il a été jusqu'au bout. il redresse le buste; l'œil
brille d'énergie et de confiance ; il s'écrie :
« Et pour le reste, laissez-nous faire l •
Puis en pesant chaque terme, sur le ton d'un homme qui
engage, par un serment solennel, son existence entière :
« Car, pour ce qui est d'aimer son travail et de s'y donner,
u: et de ne pas se monter le coup, et de se sentir toujours
« au-dessous de ce qu'on a voulu faire, au-dessous de l'étiage
« de cette grande beauté qu'on poursuit, de cette grande
« pureté qu'on s'est jurée, et de toujours tâcher à faire plus
« et mieux, et de toujours voir plus loin, et de mettre dans
« son effort, dans ses veilles, chaque jour et chaque nuit,
• un peu plus de son sang, - nous sommes là ! 11
Lorsque je l'ai retrouvé, derrière la scène, avec ce visage
qui maintenant se refuse aux illusions hâtives, ah ! de
quelle voix angoissée il m'a dit, venant vers moi : o. Cette
fois, crois-tu qu'ils ont compris ? :1
ROGER MARTIN DU GARD

UN ARTICLE DE L 'ATHENiEUM

Mon chef' Rivière,
Je lis dans l' Athemeum du 14 novembre, sous le titre : La
théorie de la gravitation selon Einstein, un article anonyme
que les lecteurs de la N.R.F. - ou du moins quelques-uns
d'entre eux - trouveront peut-Otre aussi intéressant que je l'ai
trouvé moi-mtme.
Je l'ai traduit à la hâte, et légèrement abrége, quand il
eût fallu tout au contraire l'accommoder à loisir.Mais oùpnnd.re
te temps, et comment ne pas se presser de donner au public
français m2me l'idée la plus grossière d'un événement scientifique qui semble considérable ?
Je suis tout v6tre
PAUL VALÉRY

NOTES

III9

c Dêsavantlaguerre,Einsteinjouissaitd'uneimmenseréputation parm.iles physiciens, à cause de sa découverte du principe
de relativité. Disons d'abord quelques mots de ce principe.
Clerk Maxwell avait montré que la Iumiêre est un fait
électro-magnétique, et il avait réduit toute la théorie de
l'électro-magnétisme à un petit nombre d'équations qui
ont servi de base à tous les travaux ultérieurs. Mais ces
équations impliquent l' hypothèse d'un éther et la notion
de mouvement par rapport à l'éther. Tant que l'éther est
supposé en repos, un tel mouvement est indiscernable du
mouvement absolu ; dans ce cas le mouvement de la terre
(relativement à l'éther) doit n'être pas le même aux différents
points de son orbite, et des phénomènes mesurables doivent
résulter de ces différences de mouvement. Or, rien de tel
ne s'est manifesté dans les faits, et toutes les tentatives
faites pour mettre en évidence les effets d'un mouvement
par rapport à l'éther sont restées vaines. La. théorie de la
relativité réussit bien à rendre compte de ce fait négatif,
à la ~ondition de renoncer à la notion d'un temps unique
et umverse_l, et d'introduire celle de temps locaux attachés
aux corps en mouvement et variant avec ces mouvements.
Les éq nations qui expriment cette théorie sont dues à Lorentz•
mais Einstein les a adaptées à son principe général, qui
peut s'énoncer ainsi : rien, dans les phénomênes observables
ne décèle le mouvement absolu qui entraîne l'observateu/
la dynamique selon Newton, le principe de relativ1te revêt une forme plus simple, qui ne nécessite pas
la substitution du temps local au temps universel. Mais il
est apparu de nos jours que la dynamique de Newton n'est
valable que si l'on se borne à considérer des vitesses de beaucou~ inférieures à celle de la lumière. Tout le système de
Galilée-Newton tend à se présenter comme une première
approximation, d'autant moins exacte que les vitesses
considérées sont plus voisines de la vitesse de la lumière.

. J??s

�II20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est pendant la guerre qu'Einstein a modifié son principe de telle sorte qu' il pût servir à l'explication de la pesanteur universelle. Nos astronomes, pendant longtemps, ne
purent en avoir connaissance, à .c ause de la difficulté qu'ils
trouvaient à se procurer les publications allemandes. Un
exemplaire de l'ouvrage d'Einstein put enfin leur parvenir
1
et le lecteur anglais a désormais tous les éléments d information sur ce sujet dans les admirables Mémoires du
Professeur Eddington présentés à la Société Royale
d' Astronomie.
La gravitation, depuis Newton, restait à l'écart de toutes
' les autres forces naturelles. Toutes les tentatives faites
pour en rendre compte avaient échoué I Même fimmense

travail d'unification réalisé par la théorie électro-magl)étique semblait ne pas s'étendre à la pesanteur. La nature,
sur ce point, paraissait défier les efforts des physiciens.
C'est alors qu'Einstein intervient. Il met au jour une

hypothèse dont on peut rure, indépendamment de toute
vérification ultérieure, qu'elle se range parmi les monuments
les plus beaux du génie humain. On avait retouché rœuvre
de Newton ; restait à rem.à.nier celle même d'Euclide. La
nouvelle théorie d 'Einstein s'établit sur des fondements
non-euclidiens. La géométrie non-euclidienne tire son ori-

gine de préoccupations logiques et philosophiques ; ses promoteurs n'ont guère songé qu'elle dût, un jour, recev01r

des applications dans la physique.
L'examen des axiomes de la géométrie d'Euclide a donné
à penser qu'il fallait distinguer entre ceux d'entre eux qui
ont un caractère de nécessité, et ceux qui introduisent dans
la construction de la géométrie des données d'ordre expérimental ou empirique. Comme vérification de cette thèse,
on a réussi à construire des géométries parfaitement cohérentes dontles axiomes sont en partie différents de ceux choisis

par Euclide. Dans ces géométries, la somme des angles d'un

NOTES

II2I

triangle diffère de deux angles droits et cette différence
va croissant avec la grandeur du triangle .. .
Einstein suppose que l'espace est euclidien Partout où
il est suffisamment vide de masses matérielles ; mais que
la présence de la matière le rend légèrement non-euclidien.
Plus la matière est dense dans une région de l'espace, plus
cet espace est différent d'un espace euclidien. Combinant
cette hypothèse avec sa théorie antérieure de la relativité,
il arrive à retrouver une loi de la gravitation très voisine
de la loi de Newton (de l'inverse du carré) .
Les différences très faibles qui doivent exister entre les
conséquences observables de cette théorie et celles que l'on
déduit de la loi de Newton peuvent être mesurées dans certains cas. Il y a, jusqu1ici, trois critères expérimentaux qui
permettent de comparer l'anciexµie théorie avec la nouvelle:
I ) Il y a d'abord un déplacement du périhélie de Mercure
qui intrigue depuis longtemps les astronomes. La théorie
d'Einstein rend pleinement compte de cette variation. Au
moment où cette théorie fut publiée, c'était là la seule vérification expérimentale acquise.
2) Les physiciens modernes sont enclins à penser que la
lumière est sensible à la gravitation, c'est-à-dire qu'un rayon
lumineux: passant au voisinage d'une masse considérable
(comme celle du soleil) doit être dévié, comme le serait selon
la loi de Newton, une particule de matière mue avec la même
vitesse. Mais la théorie d'Einstein exige que la déviation
soit double de celle-ci. Il faut une éclipse pour que l'on puisse
procéder aux observations d'étoiles qui décideraient de
la question. Une éclipse particulièrement favorable s'est
produite heureusement cette année même ; les résultats
maintenant connus des observations se trouvent vérifier la
prédiction d'Einstein. Sans •doute la vérification n'est pas
rigoureuse, comme il fallait s'y attendre dans une obser-

71

�II22

II23

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vation aussi délicate. Il arrive que la déviation observée
et qu'Einstein indiquait comme devant être double de celle
calculée par l'ancienne théorie, est légèrement plus grande
que la théorie d'Einstein ne le faisait prévoir. En tenant
compte de la difficulté des mesures, on peut dire que le

MEMENTO BIBL!OGRAPHIQUE
I. HODLER :

II, -

résultat est un triomphe pour Einstein. C'est le sentiment
général des astronomes.
3) L'excitation causée par cette vérification sensationnelle
avait fait momentanément oublier qu'il existe un troisième
criterium expérimental de la théorie d'Einstein.
Si la théorie est fondée, on doit observer, dans un champ
de forces dues à la gravitation, un déplacement des raies
du spectre vers le rouge. Aucun effet de cette nature n'a
pu être découvert. On ne voit pas, jusqu'ici comment ce
résultat négatif pourrait s'.expliquer, à moins d'introduire
dans la théorie d'Einstein quelque profonde modification.
Il faut, sur ce point, prendre patience : la nouvelle théorie
a si prodigieusement triomphé dans deux épreuves sur trois
qu'elle contient certainement une part de la vérité, même
si elle n'est pas encore tout à fait exacte.
L'hypothèse d'Einstein possède au plus haut degré
le mérite de la beauté. Elle est un vaste regard d'ensemble
sur les opérations de la nature ; la richesse des conséquences
qui s'en déduisent est surprenante eu égard à la simplicité
des prémisses qu'elle demande. C'est un remarquable exemple de progrès dû à la théorie pure; c'est une œuvre qui
peut redonner à la physique un aspect plus philosophique,
et nous rendre quelque chose de cette unité intellectuelle
que les grands systèmes scientifiques du xvue et du xv111e
siècles comportaient ...
Certes, il ne fait pas bon, sous bien des rapports, de vivre
à notre époque, mais pour les amateurs de physique on Y
trouve parfois de grandes compensations. »

LITTÉRATURE,

ROMANS,

THÉATRE.
BALDENSPERGER : L'Auanl-~e
ÙJ liUhalure fra,s.çaise ; Payot.

dans

Fleurs du MaJ ;

~r;.D~~~n~.

Petits Poèmes en Prose ;
• La Connaissance •·

BAUDRLAIRB :

R&amp;Nt BIZET :
HaNRY

Peines

(U

BORDEAUX

:

Rien ; Crès.
VUS intimes

L. de Boccard.
BOURGET : Laurence Albani
Plou-Nourrit.
G. K. CHltSTERTON : La clairvoyance àu
Père Brown ; trad. Emile Cammaerts ;
Perrin.
Jos&amp;PH CoNRAD : La FolU-Almaye, ;
trad. Geneviève Selîgmann-Lui ; Nouvelle Revue Française.
FRANCIS DB CROISSET : Thiatre, t, 2 •
Flammarion.
'
FRANÇOIS Olt CUREL : Disrou,s de
Rtaption à l'AcadimU Franfaise; Crès.
FRANÇOIS DE CUREL : Thédtre complet,
t. 3 et t. 4; Crès.
LUCŒN D&amp;SCAVES: L'imagier d'Epinal;
Ollendorff.
GEORGES DUHAMEL : Entretiens dans le
T1imuUe ; Mercure de France.

PAUL

,

EDOUARD

ESTAUNIÉ :

L' Ascension

(U

M. Baslèv1-e; Perrin.
F1t.RRi!RE

G&amp;ORGES

~::::te:x

!fo~~fo:r~

R. Kieffer.

:

u

B: t~:;

ARTHUR RIMBAUD: Poésies; A. Messein.
RoMAlN ROLLAND : Les Précurseurs ;

Librairie de l'Humanité.
MAURICE

RoLLINAT

:

Fin d'œuvre ;

Fasquelle,
ANDRt SALMON :

Prikaz; Editions de la

Sirène.
TRUC :
Callù:lès ou les
Barbares ; Bossard.
ltlU°odudicmà la mltluxle
de Léonard ck Vinci ; Nouvelle Revue
Française.
Juu:s VALLts: Les BWUSes; EdouardJoseph.
BENJAMIN VALLOTTON: Ceux de Barivier;
Payot.
JEAN VA.RIOT : UgetUUs el TradUibns
orales d'Alsace. I. Strasbourg; Cros.
EMILE VERKAEREN : Paysages DlSpa,u.s ;
eaux-fortes et dessins de Luigini ;
E. F. d'Alignan.
WELLS: Les Amis Pasrionnls;Ollendorff.
LtoN WERTK : Cùivel elle: les Majors i
Albin Michel.
GONZAGUII:

Nt:mVeQ,U~

La Maison des
Hommes vivants ; Flammarion.
G, FtNZI : Giacomo Lt&lt;&gt;pa,dj ; Sa vie,
sm. auvre ; Perrin.
ANOR! FoNT,UNAS : La Vie d'EdgarA. Poe ; Mercure de France.
ABEL H:&amp;!tMANT: La Vie à Paris (1918) ;
Flammarion.
IRtNE HILLEL·ERLANGER : Voyage ffl
Kaléidoscope; Crès.
GUSTAVE LANSON : L'Art de la Prose·
Fayard.
•
PmLtA.S LEBESGUE :
Char de Djagg~Ji. avee ™;'is de Henri Cbapront ;
Edihons • Savoir Vivre a,

CLAUDE

André Chénier: Œuures
Inédües; Ed. Champion.
Lora : L'Akxandri,. à'a,près
la phonétique expérimenlale ; Crès.
RAYMOND LULLE: Livre (U l'Am; d de
l'Aimi;trad. A de Barrau et Max Jacob;
Editions de la Sirène.
FRANCIS DE MIOMANDRE : La Cabane
d' Âmo-u1' ou le &amp;tour de l'Onck Arsène ·
Emile-Paul.
'
ÛCTAVE MIRBEAU : Chez l'illustre tc,ivain, œuvres inédites ; Flammarion.
HÉGÉSIPPB MOREAU: L4 Souris Blanche ;
illustrations de F. Bourdin; M. Glomeau.
Nn•. U Cantique des Ca'lltiques, trad. de
Franz Toussaint, · gravures de Marœl
Roux ; Editions de la Sirène.
ALFRBD Po1z1t.T : Le Symbolisme : (U
Bautklaire à Claudel ; Renaissance du
Livre.
FRANÇOIS RAB&amp;LAtS :
Gargantua, ;
Editions de la Sirène.
RACHILDE : La Découvem (U l' Aml,ique. nouvelles ; Illustrations de
G. François ; Crès.
ABEL LEFRANC:

BEAUX-ARTS,

Vingt dessins intdils ; Crès.

PAUL VALÉRY:

�ALAIN DESPORTES
Premier regard sur l'Allemagne.
La Critique d'art allemande .

TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS

LE TOME XIII

•

{JUIN-DÉCEMBRE

1919)

- 157
(LXIX)
. 804 (LXXIII)

PIERRE DRIEU LA ROCHELLE
Poèmes . . . . .
221
(LXX)
Le dernier Capitaliste.
715 (LXXIII)
GEORGES DUHAMEL

FRANÇOIS-PAUL ALIBERT
Elégies Romaines.
338

Le Miracle .
Deux élégies.

(LXXI)

ROGER ALLARD
Poésie et Mémoire. . . . . . 908 (LXXIV)
Prikaz, par André Salmon ; Dix-neuf
poèmes élastiques, par Blaise Cendrars ; Rose des Vents, par Philippe
1089 (LXXV)
Soupault . . . . .
nos (LXXV)
Le Cinéma et ses critiques.
MICHEL ARNAULD
Explications . . . . . . .
Clio, par Charles Péguy .

204
440

FÉLIX BERTAUX
Les Etats-Unis et la guerre, par
Emile Hovelaque . . . . . 469

(LXX)
(LXXI)

LUC DURTAIN
Poèmes.

870 (LXXIV)

LÉON-PAUL FARGUE
Vieux Monde

HENRIGHÉON
Prière pour un aviateur.
Adrien Mithouard. . . . . .
La Forêt des Cippes, par Pierre Gilbert . . . . . . . . .
Sainte Catherine de Sienne, par Johannês Jœrgensen . . . . . .
Réflexions sur le rôle actuel de !'Intelligence française.

52

(LXIX)

68
145

(LXIX)
(LXIX)

455

(LXXI)

791 (LXXIII)
953 (LXXIV)

(LXXI)

Le Socialisme impérialiste dans l' Allemagne contemporaine, par Charles
8n (LXXIII)
And.1er.

PAUL CLAUDEL
La Messe là-bas (fragments). .
Le Père Humilié (Actes I et II). .
Le Père Humilié (Actes III et IV) .

13 (LXIX)
533 (LXXII)
674 (LXXIII)

JACQUES COPEAU
La Réouverture du Vieux Colombier.

817 (LXXIV)

HENRI DEBERLY
Sonnets .

55 (LXIX)
1014 (LXXV)

. 670 (LXXIII)

ANDRÉ GIDE
Réflexions sur l'Allemagne.
Lettres ouvertes :
1. à Jacques Rivière.
II. à Jean Cocteau.
Journal sans dates. . . . . .
Journal sans dates (Conversation
,
a~ec un Allemand). . . . .
Cons1dératio~s sur la Mythologie grecgue.
La Symphorue Pastorale (Premier Cahier).
La Symphorue Pastorale (Second Cahier).

415 (LXXI)
481 (LXXII)
726 (LXXIII)
916 (LXXIV)

JEAN GIRAUDOUX
Nuit à Châteauroux.

226

.

35

(LXIX)

121
125
278

(LXIX)
(LXIX)
(LXX)

(LXX)

�CHARLES PÉGUY
HENRI HOPPENOT

Note_ conjoii?,.te sur M. Descartes et la

L'Ours et la Lune, la Messe là-bas de
968 (LXXIV)
Paul Claudel.
VALERY LARBAUD
Lettres anglaises : les anglicismes,
revues et publications littéraires. 473 (LXXI)
Lettres anglaises : jeunes poètes et
no8 (LXXV)
jeunes revues.
RAYMOND LENOIR
La Pensée française devant la guerre.
Réflexions sur le Bergsonisme

641 (LXXIII)
1077 (LXXV)

ANDRÉ LHOTE
Exposition Georges Braque. .
Expositions Henri Matisse, René
Piot, Juan Gris, Severini. . .
Lettres de Paul Gauguin à Georges
de Monfreid. .
Première visite au Louvre. .
De la nécessité des théories. . .
A propos du club artistique.

153
308

(LXIX)
(LXX)

philosophie cartésienne (Premier
Fragment). . . .
161
Note_ conjo~te sur M. D~es ~t 1~
philosophie cartésienne
(Deuxième fragment)
(Troisième fragment)
(Quatrième fragment)
(Cinquième fragment)

MARCEL PROUST
Ugère es_quisse du chagrin que cause une
r~ition et des progrès irréguliers de
ou
• . . . . .
JACQUES RIVIÈRE
La Nouvelle Revue Française. . .
Nos morts : Challes Péguy AÎ . '.
Fourmer . .
'
Bel~hégor, par Julien Be~da:
Notice sur Charles Péguy

(LXX)
(LXXI)
(LXXI)
(LXXI)
(LXXI)

71

(LXIX)

1

(LXIX)

am
. .

464 (LXXI)
52 3 (LXXU)
1002 (LXXV)
1094 (LXXV)

144 (LXIX)
146 (LXIX)
161
(LXX)
La
L'Institut con~re les Indépe~da~ts: 316
(LXX)
Décadence de la 1;,1berté (premier article) 498 (LXXII)
Le Pa:~ de 1 Intelligence. .
612 (LXXII)
Catbohc1sme et Nationalisme.
965 (LXXIV)

Louise Clermont. . . . . . 618 (LXXU)
La Musique polon~ise, par Opienski. noo (LXXV)
Œuvres récentes de Gabriel Fauré. no3 (LXXV)

JULES ROMAINS
Amour couleur de Paris
202
(LXX)
D,tffïfffka_ou les ~r~cl~ d~ la.Sci~nc~
821 (LXXIV)
Do(nIVogoo-Tonka ou les Miracles d~ la ·sci~nc~
. V, VI.).
1016 (LXXV)

GABRIEL MARCEL
Emile Clermont : sa vie, son œuv-re, par

ROGER MARTIN DU GARD
Le Vieux-Colombier : une conférence
de Jacques Copeau.
. n13 (LXXV)

ANDRÉ SALMON
L' Age de l'Humanité (fragments) _

36o

(LXXI)

HENRY DE MONTHERLANT
342

Le Dialogue avec Gérard.

(LXXI)

PAUL MORAND
Aurore ou la Sauvage.

.

977 (LXXV)

GASTON SAUVEBOJS
Lefi~émoignage de la Génération Sacri~
e, par Alphonse Mortier
627 (LXXII)
L es Cloportes, par Jules Ren;rd."
800 (LXXIll)

�JEAN SCHLUMBERGER
Dialogues des ombres pendant le combat.
La reprise de Pelléas et Mélisande.
Sur le Parti de l'intelligence.
L'Enfant qui s'accuse.

212
(LXX)
314
(LXX)
788 (LXXIII)
876 (LXXIV)

GEORGES SIMON
Chirurgie de guerre.

488 (LXXII)

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : Romans
pendant la guerre. . . . .
Réflexions sur la littérature : Cristallisations . . . . . . .
Voyages d'un sédentaire, par Francis
de Miomandre . . . . . .
La MAlée Symboliste, par Ernest
Raynaud. . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Le
Masque de Shakespeare. . . .
Colas Breugnon, par Romain Rolland
Réflexions sur la littérature : Le
roman de l'aventure. . . .
L'Esprit impur, par Gilbert de
Voisins . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Les
spectacles dans un fauteuil. . .
Réflexions sur la littérature : Le
style de Flaubert . . . . .
Réflexions sur la littérature : Autour
de Jean Giraudoux.

129

(LXIX)

287

(LXX)

304

(LXX)

306

(LXX)

42 4
459

(LXXI)
(LXXI)

597 (LXXII)
634 (LXXII)
774 (LXXIII)
942 (LXXIV)
1064 (LXXV)

PAUL VALÉRY
Palme

,

.

.

.

47 (LXIX)
321 (LXXI)
L'Abeille . . . . . . . . . . 1001 (LXXV)
Traduction d'un article de l' Athéna:mm.
III8 (LXXV)

La Crise de l'esprit.

XXX
Nos morts : Emile Verhaeren . .
Mme Geneviève Bonniot-Mallarmé
L'augmentation du livre.
La Revue Critique.
Mouvement Dada. . . . .
Des livres français pour l'Alsace.

143 (LXIX)
318
(LXX)
478 (LXXI)
635 (LXXII)
636 (LXXII)
813 (LXXIII)

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD
l'ONTENAY·AUX•ROSES• • IMPRIMERIE LOUJS

BELLENAND.

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1919, Tomo 13, Septiembre-Diciembre</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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