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                  <text>�LA NOUVELLE

REVUE

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FRANÇAISE

�LA N O UVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE. CRITIQUE

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TOME XIV

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PARIS
35 &amp; 37,

RUE MADAME,

1920

35 &amp; 37

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SAMUEL BUTLER

L'auteur &lt;l'Erewlmr, que certains critiques ont appelé
"Samuel Butler Il" pour le distinguer de son homonyme
le poëte satirique du XVII• iècle, - pour l'en distinguer mais aussi pour marquer qu'il a pris place à son
tour dans" la lignée plus que royale" des grands écrivains
- notre Samuel Butler c.-st né le 4 décembre I 835 à la
cure de Langar (près de Bingham, comté de Nottingham)
et il e)t mort à Londre) (où il , ivait depuis environ
trence-huit ans) le I 8 juin 1902.
Ce n'est pas seulement parce qu'il fait l'objet de cette
notice que nous a\'ons le droit de l'appeler "notre Samuel
Butler" : c'est :.urtout parce qu'il appartient à notre
époque. D'abord, la date de sa mort n'est pas tellement
éloignée de nous: il :nait dépassé le seuil du XX• siècle,
et il a , écu assez pour connaître les noms et les ouvrages
d'écri,ains qui sont encore parmi nous. Enfin, beaucoup
d'entre nou~ ont pu, safü le savoir, le croiser dans le
Strand ou dans Fleet Street, le coudoyer dans l'encombrement des bateaux de la Mai1che, et le rencontrer dans
des fumoirs d'hôtel, en Suisse, en Italie et en Sicile. Mais
il y a plus : en réalité, c'e!&gt;t de sa mort qu'il faut dater
,on entrée dans le mouvement littéraire moderne, et ce

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'on pourrait appeler son "avènement". De son vivant,
son nom demeura à peu près inconnu, et son œuvre, tout
en exerçant une influence certaine, mais secrète, fut
ignorée ou méconnue de la plupart des critiques, et fut,
pour ainsi dire, mise en quarantaine, non seulement par
les "officiels" d'alors mais par tous les groupes importants entre lesquels se partageait le monde intellectuel
anglais penda nt la période 1860-1900. Ce fut une
conspiration du silence, et quand, de loin en loin,
quelqu'un des pontifes ou des acolytes daignait le
nommer, c'était pour le ridiculiser ou pour dire qu'il
" ne comptait pas ". Malgré le succès de son premier
livre (précisément Erewhon), les grandes maisons d'édition
étaient toujours prêtes à refuser ses m~nuscrits, et tous
ses livres, - sauf le dernier paru de son vivant, - furent
imprimés et publiés à ses frais. Lui-même s'est amusé à
dresser, en I 899, le bilan financier de sa carrière littéraire :
elle lui avait co{lté exactement: 19.497 francs et 6 5 centimes. Ce ne fut qu'en 1901, quinze mois avant sa mort,
qu'il eut la surprise de se voir rechercher par un éditeur.
Or, cet éditeur, - M. Grant Richards 1 - était un
homme jeune, et très décidé à ne publier que des livres
de jeunes, ou d'écrivains considérés comme des maîtres
par les jeunes. Il savait bien que Butler avait 6 5 ans,
mais il n'en fut pas moins tout heureux d'inscrire sur son
catalogue son nom et les titres d' Erewh&lt;m et de Nouveaux
Poyages à Erewhon. Ainsi, à un îtge où la plupart des
écrivains commencent a voir leur œuvre dans le recul du
passé, soit qu'elle ait sombré dans l'oubli, soit qu'elle
1 L'éditeur actuel des œuvres de S. Butler est A. C. Filield, 13, Ciïfford's
Inn, Londres E. C.

SAMUEL BUTLER

7

subsiste, mais rangée dans le musée idéal de !'Histoire
Littéraire, et classée selon sa place et sa date, Samuel
Butler a pu voir la sienne commencer à percer, à être
discutée et appréciée, et cela au même titre et sur le
même plan que les œuvres de début de jeunes gens qui
auraient pu être ses füs. L'homme, que les gens de sa génération avaient pu considérer comme un vieux raté, apparaissait maintenant comme un des princes de la jeunesse.
De sa renommée et de son influence, il ne put voir
que le tout premier commencement : une aube indécise.
Du reste, pour entrer dans cette existence posthume, dans
cette "vie du monde à venir" qu'il considérait comme
la seule vraie vie future et la seule immortalité désirable
il fallait que sa vie corporelle prît fin . Alors, il y eut un'
intervalle de silence. Puis, quelques notices nécrologiques,
en Angleterre et en :Italie : les fleurs et couronnes des
amis. Mais en 1903 la publication des inédits commença.
Ainsi va toute chair, le roman écrit par S. Butler entre
1873 et 1884, - et que des raisons d'ordre intime
l'avaient empêché de publier, parut enfin, étonnant
les plus fameux romanciers de l'Angleterre par ses.
qualités techniques, sa hardiesse et sa nouveauté. Alors
tout ce qu'il y avait de gens aimant les lettres, d~s Je
monde anglais, sut qui était ce second Samuel Butler
dont, jusque-là, on n'avait vu le nom que dans les préfaces'
de Bernard Shaw. Vint la publication, dans une grande
revue, des Notes extraites des Carnets de S. Butler.
L'intérêt et la curiosité augmentèrent et, devant l'insistance des lecteurs de plus en plus nombreux, un à un les
livres mort-nés ressuscitèrent et vinrent se ranger, à la
devanture des librairies, auprès des plus récents ouvrages

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des plus récents écrivains. Ils passèrent sans transition de
l' "édition à frais d'auteur " aux grands tirages des
éditions populaires, et de l'oubli à l'actualité. L'ère victorienne était close ; et même, bien des choses de cette
époque-là : préjugés, conventions, insularismes, avaient
précédé dans la tombe le court et gros cercueil de la
vieille Reine. Il était naturel que le moins victorien, ou le
plus anti-victorien, des écrivains de l'époque finie survécôt
à cette époque, et qu'une élite nouvelle le salui\t comme
un précurseur. Mais Samuel Butler était plus qu'un précurseur. On ne se contenta pas de le " _saluer" : on le
lut avec avidité, comme s'il se fCtt agi d'un contemporain
qui avait des choses neuves à dire, et oh l'étudia comme
on étudie les maîtres. Bien mieux : on le discuta, et
aujourd'hui encore il trouve des adversaires. Enfin, le
nombre de ses imitateurs augmente, et il n'y a guère de
revues, guere de journaux littéraires où on ne trouve
quelque reflet de son esprit ou quelqu'une des expressions
dont il a enrichi sa langue maternelle. Ce sont là des
preuves assez solides que son œuvre est vivante et qu'elle
le restera longtemps encore.
Quelque chose manquait à la gloire de !'écrivain et à
la curiosité de ses admirateurs : une bonne biographie.
Elle vient de paraître 1, et de l'avis des critiques les
plus autorisés, elle est non seulement bien faite, complète
et digne de l'homme qu'elle nous fait mieux connaître,
mais elle constitue pâr elle-même un momument littéraire si remarquable qu'on l'a tout spontané~ent comparée à ce grand ouvrage classique, à ce modèle des
1 Sam~l Butler, autkor of" Ere~olton" (1835-1902). A memoir, by
Henry Festior Jones, z vols. Londres, Macmillan and Co, 1919.

SAMUEL BUTLER

9

biographies : la //ie du Dr Johnson par Boswell. L'auteur
en est M. Henry Festing Jones, qui a été l'ami
intime de s: Butler pendant 28 ans, qui l'a accompagné
dans ses excursions en Italie, qui a été son collaborateur
pour la partie musicale de son œuvre, et qui était au
chevet de son lit lorsqu'il est mort. Ecrivain de valeur
lui-même et d'une tournure d'esprit apparentée à celle. de
son modele, il a su tracer de Butler le portrait le plus
vivant et le plus frappant qu'on pouvait souhaiter. C'est,
enfin, une biographie d'une espèce toute nouvelle : sans
réticences, sans la moindre trace de ce "culte des héros "
qui gite tant d'ouvrages de ce genre, mais toute pleine
de compréhension et d'amour. Gdlce
elle, gri\ce à ces
deux riches volumes si longtemps attendus, pleins de
lettres, de documents, et de faits bien classés (et bien
indexés aussi par M. A.T. Bartholomew, de Cambridge)
je vais pouvoir donner au lecteur français un résumé
(forcément très succinct, mais qui contiendra l'essentiel)
de l'histoire de la vie et des travaux de Samuel Butler,
" écrivain philosophique " selon le catalogue du Musée
Britannique), et encore : peintre, critique d'histoire religieuse, théoricien de la biologie générale, romancier,
historien de l'art italien, humoriste, musicien, helléniste,
-savant Shakespearien, poëte, moraliste, mais surtout philo~
-sophe, ou, mieux encore, selon l'heureuse expression du
critique I qui, le premier, l'a présenté aux lettrés fransais : " humaniste".

a

Samuel Butler descendait d'une vieille famille bom·geoise originaire du comté de Warwick, le " Cœur de
l'Angleterre", et plusieurs générations de Butler anté1 Jean

Blum, dans le Mercure d, France, 16 juillet 1910, pp. z-67-281.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

rieures au xrx8 siècle sont enterrées dans l'église de
Kenilworth. Son grand-père, Samuel Butler, docteur en
théologie, fut Principal de l'Ecole Publique de Shrewsbury dont il fit un des centres d'études secondaires les
'
.
plus florissants du Royaume, et ensuite Evêque de L1chfield. Il mourut le 4 décembre 1839, le jour où son
petit-fils Samuel, qu'il avait baptisé, entrait dans sa
cinquième année. Il a laissé des sermons, de bons manuels
scolaires et une édition d'E chyle.
Le père de !'écrivain était le Révérend Thomas Butler,
recteur de Langar-et-Bramston, et c'est à la cure rurale
de Langar que Samuel passa les dix premières années de
sa vie. Elles lui laissèrent un très mauvais souvenir, et
vers quarante ans il parlait encore des '' horreurs de son
enfance et de son adolescence". En effet, matériellement
il ne manquait de rien dans cette riche maison bourgeoise,
mais moralement il manquait de ce qui est, pour un
enfant bien né, la principale cho e : l'affection des siens,
li ne trouva en eux que des éducateurs sévères, uniquement préoccupés de " bri er sa volont é ,, pen dant qu •·1lt
était jeune, de crainte qu'il n'e~t un jour des désirs et des
volontés autres que les leurs.
Dans cette triste enfance, il y eut pourtant un moment
heureux : l'automne 1843 et l'hiver 1843-44, que le
Rév. Thomas Butler et sa famille passèrent à Rome et à
Naples. Les enfants eurent une gouvernante italienne, et
Samuel apprit ain i, à 8 ans, fes premiers mots de cette
langue toscane qu'il devait un jour parler couramment
et écrire avec facilité.
A dix ans il fut placé à l'école, chez un ecclésiastique,
dans un village (Allesley) près de Coventry, et deux ans

SAMUEL BUTLER

II

plus tard (1848) il entra comme interne à l'Ecole Publique de Shrewsbury, où il resta jusqu'en 1854. Ce fut là,
entre 14 et I 5 ans, qu'il se prit d'un go,h très vif pour
le dessin et la peinture, et qu'il éprouva une des plus
fortes émotions de sa vie en entendant pour la première
fois de la musique de Hrendel. Vers la fin de son séjour à
Shrewsbury, il accompagna une seconde fois ses parents
en Italie (hiver 1853-54) où il reprit ses études d'italien
et visita les mu ées.
En octobre 1854 (r8 ans) il entra comme étudiant de
première année au Collège Saint-Jean de Cambridge. Les
quatre ans qu'il y passa furent bien employés : il acheva
brillamment ses études classiques, et, sans abandonner la
peinture, il écrivit ses premiers essais littéraires. Il ajouta
à sa culture mu ica]e J. S. Bach, Schubert et les Sonates
de Beethoven. Il lut quelques-uns des maîtres de la génération précédente, entre autres Thackeray et Tennyson.
Pendant les grandes vacances de 1857, il fit une excursion
de trois semaines en Dauphiné et aux lacs italiens, s'arrêtant, à l'aller et au retour, à Paris.
Bientôt il commença ses études de théologie : en effet,
le petit-fils de l'évêque Butler, le fils du Rév. Thomas
Butler, était tout naturellement destiné à l'église. Habitué
de bonne heure à cette idée, et trop soumis à la volonté
de ses parents pour oser élever la moindre objection, il se
prépara conciencieusement et non sans ferveur à l'état
ecclésiastique, et dan la seconde moitié de 18 58, il alla
s'établir à Londres comme adjoint laYque du curé de
Saint-Jacques (PiccadiUy), vivant parmi les pauvres et
faisant la classe aux enfants d'ouvriers.
Ce fut alors qu'eut lieu un incident qui renversa tous

�12

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les projets d'avenir qu'on avait faits pour lui. Il app~i~ que
certains de ses jeunes éli:ves n'avaient pas été baptises, et
s'aperçut, avec un étonnement dont il ?eva'.t sourire un
jour, que ces enfants n'étaient ni plus nt moins méchant
ou vicieux que ceux qui avaient été régénérés par le
baptême. Le doute entra dans son esprit, et . qu~lqu.e
temps après il annonça qu'il refusait de recevoir 1 ordination.
Ce fut un grand scandale, un véritable drame, dans le
milieu et la famille du jeune homme. Le Rév. T~o~as
Butler mit en œuvrc tous les moyens dont il pouvait d1~
poser pour " ramener à la raison" le fils .r~be~le._ Mai~
Samuel resta inébranlable, et ne se laissa m mt1m1der nt
corrompre. Enfin, après quelques mois troublés (dur~nt
lesquels Butler, qui aurait voulu embrasser 1~ pr.ofess1on
de peintre, suivit les cours d'une écol~ de d~_ss111 a ~mbridge où il s'était refugié), il fut décidé qu 1I re~ev_r~1t de
son père une certaine somme en avance men:. d hom~,. et
u'il irait se faire éleveur de moutons dans I ile méndto~ale de la Nouvelle-Zélande. A la fin de septembre il
s'embarquait sur le Roman Emperor, et à la fin d~
Janvier 1860, en plein été de l'hémisphère ~ustral, il
débarquait à Port-Lyttelton. Il avait vingt-trois ans et
deux mois.
De cette première partie de la vie de Samuel B~tle:
nous possédons : quelques dessins et . paysa?es ~a1~ a
Shrewsbury; une vue de Civita Vecchia (auJourd h~1 à
Cambridge, dans la Collection Butler, au Collège SamtJcan) et une vue de Cambridge. Plus impor~nts sont ses
essais littéraires, réunis par R. A. Str~atfeild et H; F.
Joncs. Ce sont: des parodies; la traduction en vers dune

SAMUEL BUTLER

13

épigramme tirée de la Rocco/ta dti PrO'/Jtrl,i Toscani de
Giuseppe Giusti, et deux articles publiés dans I' Aigl,,
revue fondée par Butler et ses camarades du Collège
Saint-Jean : on y remarque quelques idées et quelques
expressions qu'on retrouve dans les œuvres de sa maturité.
U passa quatre ans à la Nouvelle-Zélande (186e-1864:
de 24 à 28 ans.) Bien que cette lointaine colonie n'etit
guère alors que neuf ans d'existence, les colons - la
plupart éleveurs, - y étaient déjà assez nombreux pour
que toute la partie basse de plaines de l'île méridionale
se trouvit occupée. Pour rencontrer des terres favorables
à l'élevage, il fallait faire de véritables voyages d'exploration dans l'arrière-pays, le long des grandes chaînes de
montagnes qu'on appelle les Alpes de Nouvelle-Zélande.
Puis, une fois le pâturage découvert, il fallait en obtenir
1a concession du gouvernement, y établir ce qu'on appelle
une "station " d'élevage : "cabane " et dépendances, et
enfin y transporter les moutons. Donc, vers la fin de
1860, nous trouvons Samuel Butler installé dans sa
station, à laquelle il a donné le nom de Mésopotamie
parce que sa concession est limitée par deux affluents du
Rangita.ta. Il habite, à plus de trente kilomètres de son
plus proche voisin, une cabane qu'il a fait bAtir et où il a
transporté des livres, des plâtres, et un piano sur lequel
il joue les fugues de J. S. Bach. Il a un aide salarié, un
régisseur, cinq employés: berger, toucheur de bœufs, etc.
et un troupeau florissant. Il passe la plus grande partie de
ses journées à parcourir son pâturage, et, monté sur son
cheval "Docteur", à surveiller ses moutons. Quelle
différence avec l'existence confortable et les studieux

�14

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

loisirs de Cambridge ! Mais c'est une vie saine et monotone qui fortifie son corps et laisse toute liberté. à son
esprit. Autour de lui, des paysages tristes et grandioses :
d'un côté à perte de vue, les plaines mamelonnées,
'
•
jusqu'à !'Océan
Pacifique; de l'autre, les énormes ch aines
encore incomplètement explorées, toutes couvertes de
neige ; · une végétation de caractère nettement tropical,
mais terne et rabougrie; et de vastes fleuves dont les
crues soudaines ressemblent à des cataclysmes ; solitude
et silence : un panorama représentant une époque géologique antérieure à l'apparition de l'homme.
Du reste Samuel Butler ne réside pas continuellement
à Mésopotamie. De temps en temps il va passer quelques
semaines au chef-lieu de la province de Canterbury,
Christchurch, où il retrouve la civilisation : en effet, il Y
a là les fontionnaires, un cercle et une ""éé"
soc1 t , un
grand nombre des éleveurs étant, comme Butler, "~entlemen et fils de gentlemen", qui ont passé par Cambridge
ou par Oxford. En 1862 il s'y fonde un journal La
Presse et Butler y collabore activement.
Ce~endant dès la troisième année de son séjour, il
ongeait
déjà à rentrer en Angleterre. En cédant son
6
piturage, en vendant son troupeau, et en. plaçant la
somme ainsi réalisée au taux légal de la colome, 10 pour
1 oo, il se trouverait en possession d'en~iron vingt mille
francs de rente annuelle. C'est ce qu'il fit dans les premiers mois de 1864. Il avait, a force d'énergie, doublé
son capital et conquis une aisance modeste qui lui assurait
l'indépendance matérielle. Il n'àvait donc plus rien à faire
en Nouvelle-Zélande : l'Europe, Londres, la peinture l'attiraient. Ainsi, le 15 Juin 1864, il partit,

'SAM.UEL BUTLER

15

emmenant un ami dont il avait fait la connaissance à la
-rédaction de La Presse, Charles Paine Pauli. De PortLyttelton, ils se rendirent à Callao, d'où ils allèrent
visiter Lima, Le reste du voyage se fit pat l'isthme de
Panama et les Antilles, et le 29 Août 1864, ils débar•quaient à Southampton.
Samuel Butler semble a voir momentanément abandonné
la peinture pendant son séjour en Nouvelle-Zélande. Par
contre, il a produit, au cours de ces quatre années, des
-ouvrages qui furent pour ainsi dire les bases de son œuvre
littéraire. D'abord, l'étude attentive qu'il fit des Evangiles
le conduisit à se former une théorie par laquelle il croyait
pouvoir expliquer rationnellement la Résurrection, fondement de tout l'édifice chrétien, et il exposa cette théorie
dans un opuscule intitulé : Examen critique des preuves
de la Rtsurrection de ]!sus-Christ, telles .qu'elles se trouvent
chez les quatre fvangflistes, opuscule qu'il publia dans
l'année qui suivit son retour en Angleterre. Puis, en 1861
ou 62, il lut !'Origine des Especes de Charles Darwin
(qui avait été le condisciple du Rév . Thomas Butler à
Shrewsbury et à Cambridge), et fut tout de suite converti
-au Transformisme. C'est à l'étude de ce livre que se
rattachent les articles donnés par Butler dans La Presse
de Christchurch : un Dialogue où la doctrine darwinienne
est exposée et défendue, et Darwin chez les machines
fantaisi~ biologique et philosophique qui était aussi à l'ins~
même de l'auteur, une critique, du point de vue La~arckien
de l~ doctrine mécaniste de Charles Darwin, et qui con~
tenait en germe Erewhon et La f7ie et /'Habitude. Enfin,
en 1 863, parut à Londres un petit volume signé de Samuel
Butler: Premiére annfe d'un sfjour dans la Colonie de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Canterbury. C'était un recueil des longues lettres ~u'il
· a dressées a' sa i;ramille en 1860-61 et• de deux articles
avait
,
qu'il avait envoyés à l' Aigle de Cambridge. La preface,
datée de la cure de Langar, est du Rév. Thomas
Butler qui avait publié ce livre " à la requête de quelques
. d'e l'auteur;,. C'est surtout, pour nous, un document
amis
d
..
biographique précieux ; et on y trouve des escnp~tons
qui font prévoir, celles du début de Erewhon. Mats ce
livre, édité et "censuré" par le Rév._ :homas Butler,
n'eut jamais l'approbation de Samuel qui 1exclut formellement de ]a liste de ses ouvrages.
' l mois de septembre I 864, Butler s'installait
D es
e
d'
dans un appartement composé de trois pièces et un
petit cabinet, au second étage, no 15, Clifford's Inn.
·a: d's Inn est une sorte de square intérieur, un espace
Cl1nor
ïl
planté d'arbres, avec une pelouse entourée de g~t _es
basses et d'allées cailloutées, et autour duquel son_t ~1sposées sans ordre de vieilles maisons d'aspect prov1~c1al.
Situé en plein cœur de Londres, à deux pas du Palais . ~e
Justice, du Temple et de Temple Bar~ dans ce_ quartier
d l basoche tout rempli des souvenirs de la littérature
e: d: journalisme du xvxume siède, Clifford's Inn est
compris entre Chancery Lane, Fleet Street, Fetter Lane
et l'aile centrale du Nouveau Bureau des Archives. On y
accède, de Fleet Street, par un passage en partie voCtté, et
de Fetter Lane, par une grille de fer, ouverte toute la
journée. Les fenêtres du no I 5 donnent, les unes sur la
pelouse intérieure, les autres dans la direction de Fetter
Lane. L'installation de Butler était des plus mod~stes, et
certainement aucun de ses ascendants; depu~s . deux
cents ans, ne s'était contenté d'un logement aussi simple

SAMUEL BUT LER

Son loyer était de 575 francs en I 864, et de 900 francs
à partir de 1898. Butler habita Clifford's Inn jusqu'à sa
mort, c'est-à-dire pendant pres de 38 ans.
A partir de son retour à Londres, il se consacra entierement à ses travaux, en sorte qu_e, pour raconter sa vie,
il suffit de raconter l'histoire de ses travaux. Disons
cependant qu'il ne vécut pas constamment à Londres.
Presque tous les ans il alla faire une excursion ou -un
séjour en Italie. Il y allait généralement par la Belgique,
la vallée du Rhin et la Suisse, et ce fut surtout dans le
Tessin, dans la région des lacs et dans les hautes vallées
du Piémont qu'il séjourna. Il passa aussi une grande partie
des années 1874-1875 au Canada, à Montréal, où il fut
obligé d'aller pour ses affaires. Notons encore : quelaues
visites à Langar, quelques courtes excursions sur la ~6te
française (Dieppe, en 1866) et deux visites à Down chez
Charles Dàrwin. Cela pour la période 1864-1877.'
Résolu à ac_quérir la technique du peintre, il suivit les
cours de plusieurs ateliers, et notamment de l'atelier
Heatherley. Du reste, des son arrivée à Londres, il se mit
à peindre un petit tableau Priéres en famille (aujourd'hui
dans la Collection Butler, à Cambridge). C'est une scene
d'intérieur à neuf personnages. L'exécution est d'un
amateur, mais l'intention et la puissance satiriques de la
composition sont tres remarquables.
· L'année I 86 5 fut particulièrement féconde : non
seulement il travailla à sa peinture avec acharnement
mais il écrivit un certain nombre d'artides: une révision
de Darwin chez les Machines, des essais satiriques ( les
Banques Musicales, le Monde des non-nés) qui devaient plus
tard entrer dans . Erewhon, et Lucubratio Ebria, autre
2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fantaisie sur le Transformisme, qu•il envoya à La Presse
de Christchurch - sa dernière contribution à la naissante littérature' néo-zélandaise. Dans Lucubratio Ebrio,
il a pris parti sans peut~tre s'en douter, pour Lamarck,
'
l . ~
et par suite contre Darwin. Il ava_it, par ~t-I~cm~,
retrouvé la doctrine de Lamarck, mais comme 11 n avait
pas encore étudié de près l'histoire des doctrines tra?s~ormistes, il est probable qu'il se croyait encore Darwinien.
D'autre part, il fit imprimer son opuscule sur la Résu~rcction. Ce petit livre anonyme passa inaperçu, mais
valut à son auteur le plaisir d•entrer en relations avec
Charles Darwin.
De 1865 à 1869, Butler se consacra entièrement à la
peinture ; il y travaillait sept heures par jour, à l'atelier
et chez lui ) si bien qu'en 1869 des troubles de la vue .et
des maux de tête survinrent, et qu'il dut aller passer cmq
mois (novembre 1869-mars 1870) hors d'Angleterre. Il
se rendit à Menton par la Belgique, la Suisse, Come,
Milan, Gênes et la Corniche. Au retour, il passa par la
Lombardie et alla jusqu'à Venise. Ce fut là qu'une dame
russe, - connaissance de hall d'h6tel, - la baronne de
Bulow lui dit en français, au moment où il prit congé
d'elle :' "Et maintenant, Monsieur, vous allez cr é·er. ,,
Ce mot attrista Butler : il avait déjà 35 ans et s'éta.it
figuré qu'il avait suffisamment fait ses preuves parce que
quelques-unes de ses toiles avaient été reçues, aux Expo_sitions de l'Académie Royale. En rentrant a Londres, 11
trouva justement un de ses amis de Nou~elle-Z~lande,
qui lui donna l'idée de rassembler ses anciens articles et
d'en faire un livre. Butler se mit au travail, pour s'éprouver, pour voir s'il pourrait" créer". Le livre qu'il écrivit

SAMUEL BUTLER

fut Erew!Mn. Quand il l'eut presque achevé, il demanda

à une amie, Miss Elizabeth Mary Ann Sa,•age, de vouloir
bien lire le manuscrit : "Je ne sais pas si je dois le publier,
lui écrivit-il, et vous pouvez m'empêcher de commettre
une grosse bévue ... Je désirerais beaucoup avoir votre
avis... " Miss Savage consentit, et apres avoir lu le manuscrit, elle dit à Butler: "Je ne peux pas m'empêcher de
me trouver bien sotte : vous connattre depuis si longtemps,
et n'avoir pas deviné qui vous étiez. "
V oyons qui Etait cette Miss Savage à laquelle Butler
soumettait ses ouvrages avant de les montrer même à ses
meilleurs amis. Dans une de ses lettres à Butler elle s'appelle modestement sa "servante de Moliere ". En réalité,
elle eut sur lui une influence considérable, et c'est probablement à elle seule que nous sommes redevables du fait
qu'il écrivit Ainsi va toutt chair. C'était la fille d'un
architecte de valeur, et Butler l'avait connue à l'atelier
Heatherley. Tour à tour gouvernante,secrétaire de rédaction d'un journal féminin, secrétaire d'un club de dames
'é .
,
c _ta1~ s~rtout, com'.11e Butler lui-même, une bourgeoise
qui s était affranchie de son milieu. A partir de 1871
jusqu'à sa mort ( I 88 5) elle fut en rapports constants avec
Butler, et lut tous ses manuscrits. Son influence sur lui
s'exerça dans trois directions. Elle l'aida à cultiver
en ~ui le ~ens du comique. La pensée de Butler planait,
allait tou;ours aux idées générales. Miss Savage attira
son attention sur les petits travers des gens sur leur
hypocrisie, sur toutes les manifestations indivi~uelles de
sottise et d'insincérité, chez les dévots, chez les gens
du monde, et dans les livres. Or, l'humour de Butler
n'avait besoin que d'un peu d'encouragement pour

�20

11

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'exercer dans ce sens, et il est souvent difficile de dire si
telle ou telle épigramme, tel ou tel trait, est de Miss
Savage ou de lui. Ce mot de Butler : "Un honnête Dieu
est le plus noble ouvrage de l'homme" pourrait être de
Miss Savage ; et Butler aurait pu écrire cette phrase
~•une lettre où Miss Savage lui parle d'une dame qui
"depuis qu'elle a "trouvé Christ" est devenue absolument insupportable". D'autre part, Miss Savage était
nourrie de littérature française. Sa tournure d'esprit
rappelle celle de nos grandes dames libertines du
xvrn° siècle, et nous voyons par ses lettres qu'elle avait
lu les écrivains français contemporains : Balzac, Taine,
Flaubert, Renan. Elle en parlait à Butler, et essaya de
les lui faire lire. A vrai dire, passée ta trentaine, il ne lut
presque rien en dehors des ouvrages qui traitaient les
sujets auxquels il s'intéressait : critique historique du
Christianisme et Transformisme, et le seul écrivain français qu'il connut bien fut Buffon, pour lequel il avait une
grande admiration. Néanmoins il est certain que Miss
Savage lui fournit tout ce qu'il était capable d'apprécier
et d'assimiler dans les lettres françaises : peu de chose,
mais enfin quelque chose. Où l'influence de Miss Savage
éclate surtout, c'est dans le fait qu'elle orienta Butler vers
le roman, et qu'elle finit par obtenir qu'il en écrivît un. Il
convient peut-être de dire que l'amitié de Miss Savage et
de Butler fut purement intellectuelle, du moins en ce qui
concerne !'écrivain. La vie "sentimentale'' de Butler
était ailleurs. Il suffit de citer sa longue et très discrète
liaison (1872-1892) avec la personne qu'il appelait
Madame. C'était une Française de bonne famille que les
circonstances avaient amenée à habiter Londres, où elle

SAMUEL BUTLER

21

vivait d'une pension que lui faisait le père de son enfant.
Elle avait eu des devancières, mais elle n'eut pas de
rivale.
Revenons à Erewlzon. Refusé; ~r_ l'avis de George~eredith (le romancier) par la maison Chapman et Hall _
il fut publié, aux frais de l'auteur, par Trübner, en mar;
1872. C'était un livre qui demandait à être lu attentivement et qui, si aucune cause n'était venu le signaler à
l'attention du public, aurait passé inaperçu, Cette cause se
produisit ; quelque temps auparavant avait paru La Race qui vient, roman fantastique, par Lord Lytton,
qui ne l'avait pas signé, mais qui avait laissé courir le
bruit qu'il en était l'auteur. On crut que Erewlzon
était de la même main, ou de quelque autre aristocrate
connu, et tant que Butler n'eut pas annoncé que c'était
son œuvre, on l'acheta. Dès lors le grand public s'en détourna, mais l'attention de l'élite avait été éveillée et le
livre prit d'emblée sa pl~ce au premier rang des ~rands
ouvrages satiriques de la littérature anglaise, tout pres des
/7oyages de Gulliver.

Les rapports entre Butler et sa famille étaient dçjà
tres tendus et, pour des questions d'intérêt le père et le
fils avaient été sur le point d'aller devant les tribunaux.
La publication d' Erewlzon n'arrangea pas leur querelle.
Un ecclésiastique ne pouvait guère approuver un livrê
. qui _contenait un chapitre comme celui des Banques
Musicales. Aussi, lorsque l'année suivante (1873) Samuel
fut appelé à Menton auprès de sa mère mourante, il ne
fut pas très surpris, quand tout fut fini, d'entendre son
père lui dire que c'était Erewlzon qui avait été la cause
principale de la mort de sa mere.

�22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A partir de la publication de Erewhon nous devons
envisager S. Butler surtout comme écrivain. Il n'abandonna pourtant pas la peinture, et même en 1874, il
exposa le plus important de ses tableaux : Le jour de congé
de M. Heatherley, aujourd'hui à la Tate Gallery ; et ce
ne fut qu'à partir de 1877 qu'il cessa de se considérer
comme un peintre de profession. Il reconnut de bonne
grke qu'il avait échoué dans cet art (il voulait dire : qu'il
n'avait pas réussi à s'y exprimer pleinement, comme il
l'avait fait en littérature). Dès lors il voulut ne se regarder
que comme un amateur en peinture, et il peignit encore
de nombreuses toiles, pour son plaisir. On peut en voir
ùn bon nombre à Cambridge ; paysages, vues d'Italie,
portraits de ses amis et de lui-même. Un de ses derniers
portraits (peillt en 1878) a été offert au Collège St-Jean
par H. F . Jones en 191 I.
Peut-être est-il temps de donner ici un bref signalement
de S. Butler. Contrairement au héros de Erewhon, il était
de taille plutôt petite, et il avait le teint si brun qu'une
fois, en Nouvelle-Zélande, il fut pris de loin pour un
Maori. Ses cheveux, d'un brun-roux foncé, étaient (1878)
abondants, plantés un peu bas vers le milieu du front, mais
découvrant largement les tempes. Ses sourcils, d'une
épaisseur et d'une largeur peu communes, mais légèrement
relevés vers les tempes, formaient un curieux contraste
avec ses yeux, bleus, vifs, et souvent malicieux. Dans le
portrait de 187 8 - comme dans tous ceux des vingtquatre dernières années de sa vie, - il porte la barbe
(d'une coupe de forme assez française).
Entre l'achèvement et la publ ication de Erewhon,

SAMUEL BUTLER

23

Butler avai t commencé un second livre, Il y reprenait le
sujet de son opuscule sur la Résurrection, mais en le
développant, et surtout en lui donnant une forme nouvelle.
Il s'agissait, d'abord de déblayer le terrain pour faire place
à sa théorie, et ensuite, d'exposer cette théorie. Donc,
1° il indiquerait les données de ce qu'on a appelé " le
problème de Jésus ", du moins en ce qui concerne la
Résurrection ; 2° il montrerait comment les grands
commenteurs anglicans avaient esquivé les difficultés
réelles du pr.oblème ; 3° il réfuterait la plus importante,
- et, avant lui, la seule, - explication rationnelle de la
Résurrection, la théorie dite des " hallucinations " de
D. F . Strauss, et 4 ° il lui substituerait sa propre théorie,
qu'on peut appeler de " la crucifuion incomplète ".
D'autre part, comme il fallait - à cause du Rév. Thomas
Butler - garder l'anonymat, il supposerait tout le livre
écrit par un chrétien sincère, et comme une réfutation
des théories rationalistes. D'où l'ironie du livre si subtile
si parfaite on songe aux Provinciales quelquefois,
en le lisant - que beaucoup de gens s'y laissèrent prendre
et qu'une publication religieuse, The Rock, alla jusqu'à en recommander la lecture aux fidèles. Tel est Le
Hdvre de Paix (r873). Butler l'envoya à Darwin, qui lui
écrivit : "J'ai été frappé de la force de vos arguments
pour démontrer que Jésus n'est pas mort sur la croix,
mais ils ne me paraissent pas tout à fait convaincams... "
et plus loin il ajoutait : " Vous devriez écrire un roman."
Ainsi Darwin lui donnait le même c~nseil que Miss
Savage. C'est qu'en effet, une des meilleures parties du
Hdvre de Paix est l'Introduction, dans laquelle on présente l'auteur supposé du livre, sorte de Bouvard (ou de

'

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pécuchet) religieux, typ,e comique digne de figurer parmi
les plus remarquables personnages de la littérature d'imagination du xrxe siecle. Et du reste, dans tout le livre, il y a
des traits de satire, et une force comique vraiment digne
de Flaubert. Quant à la valeur de la théorie de Butler, le conseil de Ch. Darwin peut bien être pris comme une
façon discrete d'en dire son opinion. Le Hdvre de Paix passa
presque aussi inaperçu que l'opuscule sur la Résurrection.
Cependant Miss Savage insistait toujours pour qu'il
écrivit un roman. Elle lui faisait lire, pour le mettre en
train, Middlemarch, qu'il trouva détestable, et essaya,
- sans grand succes - de lui faire lire aussi Balzac et
les romans et contes de Diderot. Ils chercherent ensemble
des sujets. Enfin Butler en trouva un : l'histoire de
quatre générations de la famille Pontifex, ou plut6t
l'histoire de la famille ~,ontifex au cours du xrxe siecle.
(li trouva le nom de Pontifex sur une devanture de
boutique, et le roman projeté s'appela d'abord Ernest
Po11tifex, ou ainsi va toutè chair.) Le 3 novembre 1873,
Miss Savage lui écrivait : " Cher M. Butler, j'ai lu
hier dans le Tirms que Sa Grke l'archevêque devait
pontifier et prêcher ce soir à Islington, et je suppose
qu'en ce moment m~me il est en train de pontifier.
Qu'est-ce que pontifier ? Je vous en prie, renseignezmoi. En votre qualité d'historien de tous les Pontifex
- sans parler du fait que vous serez un des successeurs
des Apôtres quand ils seront déménagés :__ vous devez
pouvoir me renseigner ... " Butler avait donc commencé
d'écrire Ainsi 1&gt;a toute chair.
Mais peut-on supposer qu'un homme qui a, seul, et

SAMUEL BUTLER

par la seule force de sa pensée, retrouvé, ré-inventé la
doctrine de Lamarck, s'en tient là, et renonce à la
méditation d'un tel probleme pour se consacrer entièrement à un ouvrage d'un genre tout différent? Dès ce
moment (hiver 1873-74) il songeait confusément à une
théorie nouvelle de la vie. A côté de cette puissance
aveugle, la "Sélection Naturelle", par laquelle le darwinisme prétendait tout expliquer, Butler avait, des 1865,
placé cet autre facteur de l'évolution : le sens du besoin,
c'est-à-dire ce que Lamarck appelle " le sentiment
intérieur", cela enfin qui, chez les êtres organisés, répond
aux excitatioHs du milieu, et permet les adaptations. Puis
il était allé plus loin, et avait entrevu la possibilité d'assimiler les phénomènes de l'hérédité - et d'abord la
transmission des caractères acquis - aux phénomènes
de la mémoire. Il retrouvait ainsi une des idées sousjacentes du lamarckisme, et la théorie (qu'il semble
n'avoir jamais connue) formulée au xvrrr siecle par
Maupertuis dans son Système de la nature ou Thèse
d' Erlangen. 1 Mais pour un dialecticien comme Butler,
ce n'était encore là qu'un à peu pres. Il alla plus loin.
Comment expliquer la présence d'une mémoire dans
la cellule vivante ? En démontrant qu'elle est personnellement identique avec toutes les cellules dont elle provient,
dont elle est descendue au cours d'une infinité de siecles.
Ainsi par la présence, ou l'absence, ou le bouleversement de cette mémoire, toutes les difficultés de la doctrine

!"

1
_ c:1!$t
livre d'Edmond Perrier, Philosopltit Zoologiqut avant Darwi",
q~1 ~ a fait connaitre l'ouvrage de Maupertuis, rarement cité par les
histoncllll du Transformisme. Pourtant on y trouve toute la théorie de la
Pangénè~e de Ch. Darwin aposée par avance,

�26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

darwinienne, tout ce que la Sélection Naturelle n'explique
pas, se trouvera expliqué : transmission des caractères
acquis, stérilité des hybrides, retour aux caractères ancestraux, phénomènes de la vieillesse, etc. Arrivé à ce point,
Butler vit combien le darwinisme était insuffisant, et,
ayant connu alors la doctrine lamarckienne, il s'aperçut
_ lui qui avait cru apporter au darwinisme quelque
chose comme son couronnement philosophique - il
s'aperçut qu'il •se trouvait dans le camp opposé. Dès les
premiers mois de 1876 il était en possession de tous les
éléments de sa théorie, et avait commencé à en faire un
exposé. L'exposé grandit, dépassa les dimensions prévu/es,
et devint un livre: La Vie et l' Habitude. Livre étonnant,
et qui est bien plus que l'exposé d'une doctrine de la vie.
La théorie peut être discutable, mais si l'imagination y
nuit à la rigueur scientifique, c'est une imagination d'une
autre espèce que celle qui joue un trop grànd r6le dans
la théorie de la crucifixion incomplète ; l'imagination qui
préside à La Vie et l'Habitude est de même q_ualité que
celle qui anime le poème de Lucrèce. Livre difficile,
mais livre fort et généreux, dramatique, et dont seul un
I' critique comme Francesco De Santis pourrait .parler
dignement.
Entre temps, il s'était produit un évènement important
dans la vie privée de Butler. Une grande partie de son
capital, retiré de Nouvelle-Zélande et placé dans des
compagnies industrielles fondées au Canada par son ami
le banquier Henry Hoare, avait sombré en même -temps
que ces compagnies. Envoyé a Montréal par le conseil
d'administration, il parvint à liquider ces affaires, mais il
ne sauva que des lambeaux de sa fortune, et jusqu'en

SAMUEL BUTLER

1879 il vécut sur ce qui en restait, après quoi il dut faire
appel à son père, qui ne l'aida que de mauvaise grâce, et
chichement; en sorte que les années 1874-1886 et
surtout 1879-1886 (mort de son père) furent pour lui un
temps de gêne. Ce n'était pas qu'il et'lt de grands besoins
- loin de là : même avec ses séjours en Italie, il ne
dépensait pas, pour lui, le tiers de son revenu ; mais il
était d'une générosité excessive, principalement l'égard
de son ami Charles Paine Pauli, auquel il faisait une
pension, qu'il voulut continuer à lui servir malgré tout.
Ces soucis et cette gêne ne l'empêchèrent pas de travailler, et c'est
Montréal même que furent écrites
quelques-unes des plus belles pages de/a Vie et /'Habitude.
Ce grand livre - peut-être son chef-d'œuvre - parut le
4 décembre I 8 77, le jour où il entra dans sa quarantedeuxième année. L'année suivante, au mois d'ao-"t
u' il
séjourna a Varese, Arona, Faido, etc., et Henry Festing
Jones, qui avait fait sa cbnnaissance en 1874, vint l'y
rejoindre, A son retour à Londres (fin Septembre) il reprit
un livre qu'il avait commencé quelque temps auparavant.
C'était L'Évo/ution, autrefois et aujourd'hui. Il y comparait les théories de Buffon, d'Erasme Darwin et de
Lamarck avec celle de Ch. Darwin. Cette fois, il a nettement pris position contre Charles Darwin, et ce livre
(1879), tout en faisant un exposé très clair et plein d'aperçus ingénieux de l'histoire du Transformisme avant
Ch. Darwin, est surtout un réquisitoire contre le darwinisme. Il est curieux de voir cet évolutionniste convaincu
se rencontrer si souvent avec Quatrefages dans la critique
de la 1octrine de la Sélection Naturelle.
L' Evolution, autrefois et aujourd'hui fut suivie de deux

a

a

•

�28

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autres ouvrages consacrés à défendre et à étendre la théorie
exposée dans La Vie tt l' Habitudt : La M lmoirt inconsciente
(1 880) et La Chance ou/' Adresu? (1887). Ces livres eurent
pour conséquence une querelle personnelle avec Darwin
et des attaques violentes dirigées contre Butler. Et une
polémique suivit le troisieme : Romanes, Ray Lankester
et Herbert Spencer y prirent part.
En 1881 Butler intercala dans la série de ses livres sur
le Transformisme, un ouvrage dans lequel toute sa vie
italienne se trouvait pour ainsi dire condensée, avec des
digressions sur ses thèmes favoris : ce fut Lts /1 lpts rt ltr
Sanctuaires du Pilmont ti du Tessin, dont !'Introduction se
termine par ces mots: "J'ai adopté l'Italie pour seconde
patrie, et je voudrais lui dédier ce livre en témoign~ge de
gratitude pour le bonheur qu'elle m'a donné. " Ce volume
est illustré de dessins de Butler et de ses amis et compagnons d'excursions, Charles Gogin et H. F. Jones.
Butler publia en 1888 un second livre consacré à l'Italie,
mais qui traite plus spécialement de l'artiste extraordinaire I dont il avait découvert l'œuvre des 187 1, au
Sacro Monte de Varallo-Sesia. C'est Ex-voto qu'il dédia
aux habitants de Varallo, dont le conseil municipal lui
avait offert un " banquet civique" sur le Sacro Monte
même, en 1887 : en effet, n'avait-il pas révélé à un
certain nombre de touristes anglais toute une région
charmante, et jusque-là presque inconnue, de l'Italie
septentrionale ? Un troisième livre sur 1'Italie, //erdi
Prati, resta à l'état de projet; mais on en trouve quelques
fragments dans ltr Carnets.
1

Tabachctti.

SAMUEL BUTLER

Au printemps de 1883, Butler fit une surprise à
H. F. Jones : se trouvant avec lui à l'atelier Heatherley,
qu'il fréquentait encore assid~ment, il entraîna H.F. Jones
dans une chambre où il y avait un piano, et il lui joua un
menuet qu'il avait composé récemment. A partir de cette
époque Butler ajouta donc à ses travaux la composition
musicale. Revenu depuis longtemps au culte exclusif de
celui qu'il considérait comme "le plus grand de tous les
musiciens", H.endel, il ,·oulait montrer qu'on pouvait
composer des pieces légères dans le style de H.endel.
Aprè de nombreuses discussions, il entraîna H. F. Jones
dans son parti, et les deux amis commencèrent à écrire
des Menuets, des Ga"pottes et des Fugues pour piano, qui
formerent un recueil publié en 1885. Après quoi ils
composèrent une cantate intitulée Narcisse (1888) et
écrite en style hamdélien, encore que le sujet et les
paroles en soient du genre burlesque. A partir de I 890,
Butler, désirant se perfectionner dans la technique de l'art
qu'il avait d'abord cultivé comme un passe-temps, se mit
à étudier le contrepoint, tout en travaillant b. un oratorio
dramatique, Ulpse (publié après sa mort en 1904 par
H . F. Jones, qui fut, là aussi, son collaborateur).
- ous voyons, d'après la correspondance de Butler avec
Miss Savage, qu'il était en train d'achever en 1883-1884
son roman, Aimi '))a toute chair. Il était terminé en 188 5,
quand la nouvelle soudaine de la mort de Miss Savage
(après une opération chirurgicale) vint tristement surprendre Butler. Il avait eu l'intention de revoir et de
corriger, peut-être même de récrire, cet ouvrage ; mais
apres la mort de Miss Savage, il n'y toucha plus. Il ne

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voulut pas, non plus, le publier avant que certaines personnes, qui lui avaient servi de modèles - à leur insu n'eussent disparu, et c'est pour ces raisons que Ainsi va
toute chair ne parut que deux ans après sa mort. En 1886
un des modèles de Butler disparut : c'était le Rév.
Thomas Butler qui, n'ayant pu déshériter complètement
son fils aîné (le cadet, Thomas, étant mort en 1884), lui
laissa d'amples revenus. Du reste, Butler, qui avait 50 ans,
ne changea rien à son train d'existence, et ne quitta pas
son petit appartement de Clifford's Inn. Le seul " luxe "
qu'il se paya fut de' prendre un jeune homme, Alfred
Cathie, qui lui servit à la fois de valet de chambre,
d'intendant et de secrétaire, et qu'il traitait plutôt en ami
qu'en serviteur. Il vendit toute l'argenterie de famille qui
lui revint dans la succession de son père, et ce ne fut qu'à
la veille de sa mort que l'idée lui vint d'acheter un hôtel
particulier, d'avoir des domestiques, et de commencer à
vivre d'une manière moins ascétique.
En avril-mai-juin I 890 il donna à la Uni"pmal
Review (à laquelle il collabora irrégulièrement de 1888
à décembre 1890) une série d'articles sur L'impasse du
Darwinisme. Ce fut sa dernière contribution à la littérature du Transformisme. Mais il ne se désintéressa jamais
complètement de la question, et observa de près les
développements ultérieurs du Darwinisme : la faveur, puis
la défaite du W eismannisme. Sans doute, s'il avait vécu
plus longtemps, il aurait eu quelque chose à dire sur le
mouvement qui sortit, vers I 900, de la mise en lu.miche
des hypothèses et des découvertes de Mendel. V ers la fin
de sa vie, nous voyons par les notes de ses Carnets qu'il

SAMUEL BUTLER

31

avait conçu l'idée de rattacher les lois de la biologie aux
lois de l'énergie, et qu'il avait ébauché - mais sans
la préciser - une théorie analogue par certains points à
celle que M. H. Guilleminot I vient d'exposer sous le
nom de "loi de !'Option Vitale".
Il est certain que les livres à sujet scientifique, qui
forment un bon tiers de l'œuvre de Samuel Butler, sont
plus importants comme ouvrages littéraires que comme
ouvrages scientifiques ; mais si on considère leurs dates de
publication, on doit reconnaître qu'ils méritent une place,
et non des moindres, dans l'histoire des théories transformistes. lis ont ceci de commun avec le poème de Lucrèce,
qu'il faut les considérer au double point de vue de la
littérature et de l'histoire d'un grand mouvement scientifique. N'a-t-il pas été le premier à oser dire, à l'apogée de
la gloire de Charles Darwin, que le Transformisme était
né en France un siècle auparavant, et à apprendre aux
savants de son temps que c'était dans Buffon, dans
Erasme Darwin et chez Lamarck qu'il fallait chercher les
premières hypothèses touchant l'évolution organique ?
N'a-t-il pas été, chronologiquement, le premier des néolamarckiens ? N'a-t-il pas, seul et le premier, fourni une
hypothèse et tenté une explication logique touchant cette
" mémoire de la cellule vivante " à laquelle tant de
biologistes ont fait appel, depuis Haeckel jusqu'à Le
Dantec ? Et cependant, quelle place a-t-on fait à son
nom et à ses travaux dans les histoires du Transformisme
parues depuis la publication de La Pie et !'Habitude?
Pour deux ou trois auteurs qui le citent (Vianna de Lima
1

La Mati}re et la Vie (Flammarion, c9c9).

�32

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans son Exposl Sommaire et M. Yves Delage dans
une note à son chapitre sur les théories de Cope et
de Orr) combien l'ignorent? Très· probablement, il faut
voir dans cet oubli le résultat de la campagne de silence
et de dénigrement n1enée par les partisans de Darwin
contre Butler. Toutefois, il semble que, même dans le
monde scientifique, on commence à lui rendre justice en
Angleterre, et le principal artisan de cette espèce de
réhabilitation est précisément - cela lui fait honneur Sir Francis Darwin.
1,

2

Les dix ou douze dernières années de la vie de Samuel
Butler furent remplies par des tra~ux d'un genre tout
différent de ceux qui l'avaient occup~ jusque-là, encore
qu'ils ne fussent que des prétextes, ou plutôt des moyens,
pour lui, d'exprimer sa philosophie et sa personnalité. Ce
fut, d'abord, une biographie du D' Samuel Butler, - son
grand-pere, - que les historiens de la pédagogie et de
l'érudition anglaises attendaient depuis longtemps. En
rassemblant et en classant les lettres de l'évêque de
Lichfield et de ses correspondants, il a composé un tableau
très remarquable de la société anglaise entre les dix dernières années du XVIII 0 • siecle et 1 839. La Vie et les
Lettres tlu D• Samuel Butler parut en 1896 (Butler y
travaillait depuis I 889-90). De tous ses livres, ce fut,
après Erewhon, celui que la critique accueillit le mieux ou le moins mal. Cette même année I 8.9 6 Charles
1

A. Vianna de Lima, Exposl Sommaire de, thiori,s traniformistes de

L""'4rct Darwin et Haed(tl (Delagrave, 1886).
t Yves Delage, L'Hérlditl el /,s grands prob/lm,s de la biologie glnlrale
(Schleichcr, 1903).

SAMUEL BUTLER

33

Gogin peignit le portrait de Butler qui est maintenant à
la National Portrait Gallery.
En même temps qu'il travaillait à la biographie de son
grand-père, Butler poursuivait une autre étude : celle des
poèmes homériques. En cherchant un sujet pour l'oratorio
hœndélien qu'il voulait composer avec H. F. Jones, il
avait songé aux aventures d'Ulysse, et, une fois ce sujet
adopté, il avait voulu se rafrakhir la mémoire en relisant
l'Odyssée. On ne perd jamais le bénéfice d'une solide
instruction classique : la lecture (à 54 ans) de l'Odyssü
le transporta. Dès lors il eut constamment Homère entre
les mains et dans la pensée, au point de savoir les deux
po_è~es presque entierement par cœur. Mais un esprit
critique comme le sien ne devait pas se contenter de jouir
de cette poésie : il y avait le " problème d'Homère "
~ autant plus tentant qu'en s'y plongeant on ne pouvait'
q~e mieux goôter la p_oésie homériqùe. En 1892 il faisait, au Collège des Travailleurs, uue conft!:rence sur
1' Humour d' Homére, et scandal isait aussitêlt tous les
érudits habitués à ne voir dans les poèmes homériques
q u' u,_1 " t exte " capa ble seu 1ement d'mterprétations
·
philologiques et non d'une interprétation humaine. Il avait
déjà presque terminé une TraductÎqn de l'Odyssle lorsqu'il
con_çut une hypothèse touchant le lieu où une partie au
moms du poème avait été composée : Trapa11i et le Mont
~ryx, en Sicile, correspondaient à la description homén~ue du port de Schérie. Quelques mois plus tard il partait pour la Sicile, et ce fut dans tlne revue sicilienne et
en ir,3-lien, qu'il donna la première ébauche de sa thé~rie
de l Odyssü (1893). Dès lors il lit de fréquents séjours
à Trapani et dans la région, et son hypothèse se fortifia
1

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA ISE

et grandit. Il arriva peu à peu, et en s'entourant de toutes
les garanties scientifiques possibles, à établir que l'Odysrfe
avait dt! ~tre composée à Trapani. Et il ajouta à eette
hypothèse ce corollaire un peu inattendtt : que l'OdyHét
était l'œuvre d'une femme; et cette femme : Naùsikaa.
Tel est le sujet de La femme auteur de l'Odyssle (1897).
Cependant, il avait approfondi aussi le problème de
l'Iliade (dont il donna une traduction en r 898), mais
sans lui apporter d'hypothèse nouvelle. En 1895 il avait
fait un voyage en Grèce et dans la Troade pour se rendre
compte par lùi-même de la valeur des conclusions auxquelles étaient arrivés les archéologues, et il reconnut que
ces conclusions étaient acceptables. Sa traduction de
l'Odyssfe parut en 1900.
Il avait à peine abandonné ses études homériques qu' il
fut séduit par le problème des Sonnets de Shakespeare et,
dépouillant toute la littérature shakespearienne comme il
avait dépouillé la littérature homérique, il donna au
résultat de ses recherches la forme d'une Edition des
Sonmts classés d'après l'ordre chronologique réel (selon lui)
et accompagnés d'un commentaire (1899). On peut
trouver trop hardies ses hypothèses, tant en ce qui concerne Homere qu'en ce qui concerne Shakespeare, mais,
à ne considérer que la valeur purement philologique de
ces travaux, il faut reconnaître qu'il a fait un vigoureux
et noble effort pour introdui-re dans les méthodes de
l'érudition moderne, à côté de l'interprétation timide des
spécialistes, une interprétation plus libre, une interprétation d'humaniste.
Si on réfléchit à tout le travail matériel que supposent
des entrepris-::s de ce genre et aux voyages qu'elles néces-

SAMUEL BUTLER

35

sitent, - si on songe qu'en même temps Butler continuait
.à peindre et à composer de la musique, et si on ajoute
encore à cela les ~oins qu'il donnait à l'administration de
sa fortune, on reste étonné de l'activité et de l'énergie de
cet homme de soixante ans.
La fréquentation des Sonnets de Shakespeare lui avait
inspiré l'idée d'exprimer sous cette forme quelques-unes
des pensées qui le hantaient alors, et surtout la pensée de
cette immortalité " dans les esprits et les actions des
hommes", - cette "vie par délégation" que certains
privilégiés : peintres, poëtes, musiciens, les plus grands
-d'entre les hommes, vivent dans la vie de l'humanité. Et
il compo$a une magnifique série de Sonnets qui, avec
quelques courts poèmes écrits entre 1874 et 1894 (un
Psaume de Montrlal - satirique - et deux poèmes de
forme whitmanienne) constitue, sinon son oeuvre poétique,
du moins son œuvre en vers : car il prenait le mot poésie
,dans son sens étymologique, et considérait la prose comme
une des formes, - et la plus susceptible de perfection
peut-être - de la poésie.
Dès 1896 Butler avait songé à écrire une suite à
Erewhon. Sa théorie de la Résurrection, qu'il jugeait
solide, lui avait souvent suggéré l'idée de considérer tout
le Christianisme comme la conséquence d'une seule erreur
initiale : le miracle supposé de la Résurrection, Tel fut
le germe des Nouveaux Voyages à Erewhon (r9or). Il n'y
-est pas question du Christianisme: Butler a tenu à ne
blesser aucune croyance, et surtout à ne pas tourner en
·ridicule une religion que ses opinions conservatrices lui
faisaient regarder - du moins dans l'Eglise de Rome comme un terrain d'entente possible entre le panthéisme

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

(un " panthéisme modeste " cbmme le sien) et la tradition religieuse européenne. C'est donc à Erewhon qu'a
l\eu le miracle supposé et que les conséquences de ce
miracle se déroulent aux yeux étonnés du pauvre homme
à qui on l'attribue. C'est en partie grke à M. Bernard
Shaw que Butler trouva l'occasion de publier ce livre
dans des conditions plus avantageuses pour lui et plus
Jaonorables pour le public et les éditeurs anglais que celles
dans lesqueJles avaient paru tous ses aut.res livres.
En même temps que Nouveaux f/oyages à Erewhon
Butler donnait une édition révisée de Erewhon. Il en
profitait pour introduire dans cet ouvrage un aperçu de
sa théorie de La Vie et /'Habitude et deux nouveaux
morceaux satiriques (les chapitres sur Les droits des
animaux et Les droits des vfgétaux). Il a tenu à dire,
dans la Préface de cette édition, qu'il aurait voulu
pouvoir supprimer certaines pages, dont il était " honteux ". Chose curieuse : ces pages sont précisément
!.es premiers chapitres, ce début de roman d'aventures,
ces descriptions des paysages de Nouvelle-Zélande quj
servent si bien d'amorce pour amener le lecteur en
Erewhon. - A insi, il terminait sa carrière littéraire
'' en Erewlion ", comme il l'avait commencée. D'autres
ouvrages restaient à l'état de projets : sur l'Italie ; sur
Tabachetti; peut-être un nouveau livre sur le Transformisme ou un appendice à La Femme auteur de l'Odyssée.
En tout cas il laissait cinq tomes I de notes manuscrites
sur tous les sujets qu'il avait abordés au ·cours de sa vie)
1 Ces tomes contiennent les notes choisies p:rr lui-même dans Ica
Carnets ëe poche où il les jetait. D'où le nom de Carnet, c!onnés à ce&amp;
t omes et au vo!Jme qu'en a extrait M. H. F. Jon es (t 912).

SAMUEL BUTLER

37

- une des plus belles vies d'aventures intellectuelles qu'on
puisse imaginer. II avait près de soixante-six ans et ses
forces baissaient : l'anémie et les vertiges dont il souffrait
depuis quelques années augmentaient. Malgré tout, le
28 mars 1902, il voulut partir pour la Sicile. En route
ses malaises s'_aggravèrent. Il profita cependant de son
passage à Rome pour vérifier \lne citation concernant
l'Odyssée : un passage d'Eustathius (commentateur
d'Homère) où il est question d'une légende égyptienne
qui attribuait les poèmes originaux, dont Homère aurait
tiré l'Iliade et l'Odyssée, à une femme. Le 14 Mai 1902,
il écrit du Bertolini's Palace Hotel (de Naples) à
Mille Fuller Maitland une lettre qui est une véritable
lettre d'adieux définitifs : il ne se faisait guère d'illusions
sur, son état. Rentré a Londres, il dut quitter Clifford's
f11n pour une maison de santé. Il y mourut le 18 juin à
soixante-six ans. Et le 21 juin) son corps, selon ses dernières
volontés, était incinéré, et ses cendres enterrées sans rien
qui en marquât la place.
VALERY LARBAUD

�ER.EWHON

EREWHON
(FRAGMENTS)

I
QUELQUES PROCÈS EREWHONIENS
En Erewhon, comme dans les autres pays, il
existe certains tribunaux qui connaissent de certains
délits. Ainsi que je l'ai dit déjà, chez cette nation
toute espèce d'infortune est tenue pour plus ou
moins criminelle. Mais comme on peut distinguer
plusieurs sortes d'infortunes, les Erewhoniens ont
créé un tribunal spécial pour chacune des catégories
sous lesquelles ils sont convenus de ranger ces
différentes sortes.
Peu de temps après mon arrivée dans la capitale
je pénétrai un jour dans la Cour des Deuils Privés,
et je fus très intéressé, et très peiné à la fois, d'assister au procès d'un homme accusé d'avoir récemment perdu sa femme à laquelle il était tendrement
attaché et qui l'avait laissé avec trois enfants dont
l'ainé n'avait que trois ans.
L'argument sur lequel était basée la plaidoirie
de son defenseur était que le prisonnier n'avait en

39
réalité jamais aimé sa femme. Mais sa thèse fut
reduite à néant : en effet, le procureur du roi fit
venir témoin sur témoin qui tous déposèrent que
ces époux ne vivaient que l'un pour l'autre; et
le prisonnier sanglota plusieurs fois lorsque les
témoins rappelèrent des incidents qui lui remirent
en mémoire toute l'étendue de la perte irréparable
qu'il avait faite. Le jury, après une courte délibération, rendit un verdict affirmatif entrainant la
condamnation du prisonnier, mais il admit des
circonstances atténuantes, eu égard au fait que peu
de temps auparavant le coupable avait pris une forte
assurance sur la vie de sa femme, et qu'on pouvait
le considérer comme heureux, puisque la compagnie lui avait payé la somme entière sans faire de
difficultés, bien qu'il n'e1it versé que deux primes.
Je viens de dire que le jury déclara le prisonnier
coupable. Or, quand le juge prononça la sentence,
je fus frappé de l'entendre réprimander le défenseur du condamné pour avoir cité un ouvrage dans
lequel la criminalité des infortunes analogues à
celle du prisonnier était atténuée à tel point que
toute la cour s'en montra indignée.
- Nous verrons paraitre encore, dit le juge,
de ces livres malsains et subversifs jusqu'au jour
où l'on considèrera enfin comme un des axiomes
de la morale que la chance est la seule chose qui
soit digne de la vénération des hommes. Jusqu'à
quel point un homme a le droit d'être plus fortuné

�40

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et par conséquent plus respectable que ses voisins,
c'est une question qui a toujours été t;t qui sera
toujours décidée en premier ressort par une espèce
de marchandage et de compromis, et en dernier
ressort par la violence ; mais, quoiqu'il en soit, la
raison nous dit qu'on ne devrait permettre à personne de pousser l'infortune au-delà de certaines
limites très étroites. "
Puis, se tournant vers le prisonnier, le juge
poursuivit : " Vous avez fait une grande perte.
Le nature attache une sanction sévère à de tels
crimes, et la loi humaine a le devoir de renforcer
les décrets de la Nature. Si le jury n'avait pas
admis des circonstances atténuantes je vous aurais
condamné à six mois de travaux forcés. Cependant,
je vais commuer cette sentence en une condamnation à trois mois, ou en une amende de vingt-cinq
pour cent sur la somme que vous avez touchée
de la compagnie d'assurances".
Le prison nier remercia le juge, et dit que, comme
il n'avait personne qui püt s'occuper de ses enfants
pendant qu'il serait en prison, il profiterait du
choix que lui laissait la mansuétude de son juge,
et paierait la somme qu'il avait fixée. Là-dessus
on l'emmena.
L'affaire qui vint ensuite concernait un jeune
homme, tout juste majeur, accusé d'avoir été dépouillé d'une grosse fortune, pendant sa minorité,
par son tuteur qui était aussi un de ses plus proches

EREWHON

41

parents. Il avait perdu son père de bonne heure,
et c'était pour cette raison que son affaire venait
devant la Cour des Deuils Privés. Le pauvre
garçon, qui n'avait pas d'avocat, dit pour sa défense
qu'il était jeune et sans expérience; qu'il tremblait
devant son tuteur,et qu'il n'avait eu personne pour
lui donner des conseils désintéressés.
- Jeune homme, dit le juge avec sévérité,
ne nous dites pas de sottises. On n'a pas le droit
d'être jeune et sans expérience, de trembler devant
son tuteur, et de n'avoir personne de qui recevoir
des conseils désintéressés. Et si, par de telles fautes,
on outrage le sens moral de ses amis, il faut qu'on
s'attende à en subir les conséquences. " Puis il
donna au prisonnier l'ordre de faire des excuses à
son tuteur et le condamna à recevoir douze coups
de martinet.
Mais peut-être le lecteur pourra-t-il se faire une
notion encore plus exacte du complet renversement
d'id.ées qui existe chez ce peuple extraordinaire, si
je fui raconte le procès public d'un homme accusé
de phtisie pulmonaire, crime qui était, il n'y a pas
encore très longtemps, puni de mort. Ce procès
eut lieu plusieurs mois après mon installàtion dans
le pays, et je m'écarte de l'ordre chronologique en
le racontant dès maintenant ; mais il me semble
que cela vaut mieux ainsi : j'épuise ce sujet avant
de passer à d'autres. D'ailleurs je n'en finirais jamais si je narrais de point en point mes aventures,

�42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et s1 Je rapportais chacune des innombrables absurdités que je rencontrais à chaque pas.
On fit asseoir le prisonnier au banc des accusés
et le jury prêta serment à peu près de la même
manière qu'en Europe. Presque toutes nos formes
de procédure se trouvaient reproduites, jusqu'à-la
question posée au prisonnier s'il plaidait coupable
ou non-coupable. Il plaida non-coupable, et le
procès commença. L'accusation s'appuyait sur de
fortes présomptions; mais je dois dire, pour rendre
justice à la Cour, que le procès fut conduit avec la
plus grande impartialité. Le défenseur de l'accu sé
put faire valoir tous les arguments capables d'exonérer son client. Sa thèse était que l'accusé faisait
semblant d'être phtisique afin de frauder une compagnie d'assurances sur la vie, à laquelle il était sur
le point d'acheter une rente viagère, qu'il espérait
obtenir, par ce moyen, à meilleur compte. Si on
avait pu démontrer que cela était vrai l'accusé aurait
été absout et envoyé dans un hôpital comme atteint
d'un mal moral. Mais cette thèse ne pouvait
raisonnablement pas se soutenir, en dépit de toute
l'ingéniosité et de toute l'éloquence d' un des plus
célèbres avocats du pays. La chose n'était que trop
évidente, car l'accusé était presque mourant, et il
était surprenant qu'il n'e(lt pas été jugé et condamné depuis longtemps déjà. Il ne cessa pas
de tousser tant que durèrent les débats, et les
deux geôliers qui le gardaient eurent toutes les

!REWHON

43

peines du monde à le maintenir debout jusqu'à la
fin.
Les conclusions du juge furent admirables. 11
s'appesantit sur chaque point qui pouvait s'interpréter en faveur du prisonnier; mais il devint
bientôt évident que les preuves étaient trop fortes
pour laisser place au moindre doute et, lorsque le
jury se retira pour délibérer, toute l'assistance
comprit quel allait être le verdict. Au bout de dix
minutes les jurés rentrèrent et leur président
déclara l'accusé coupable. Il y eut un léger bruit
d'applaudissements dans l'assistance, mais il fut
immédiatement réprimé. Puis le juge prononça la
sentence en des termes que je n'oublierai jamais,
et que je notai dans un carnet, le lendemain,
d'après le compte-rendu publié par un des grands
journaux. Je suis obligé de le condenser un peu,
mais tout ce que je pourrais dire ne parviendrait
qu'à donner une faible idée de la sévérité solennelle, pour ne pas dire majestueuse, avec laquelle
cette sentence fut rendue. La voici :
" Inculpé qui comparaissez ici, vous avez été
accusé d'un grand crime : celui d'être atteint de
phtisie pulmonaire; et, après un procès impartial
fait en présence d'un jury composé de vos concitoyens, vous avez été jugé coupable. Je n'ai rien à
dire contre la justice du verdict ; les preuves
contre vous sont accablantes, et il ne me reste qu'à
prononcer un jugement qui remplisse les intentions

�LA NOUVELLE REVUE FRA NÇA IS !
44
de la loi. Ce jugement sera sévère. Ce n'est pas
sans douleur, que je vois un homme si jeune
encore, et dont l'avenir s'annonçait si brillant,
conduit à cette situation déplorable par une constitution physique que je ne puis que considérer
comme radicalement viciée. Mais votre cas à vous
n'est pas digne de compassion; ce n'est pas là
votte première faute : vous avez vécu une vie de
crimes, et n'avez mis à profit l'indulgence avec
laquelle on vous a traité plusieurs fois déjà, qut:
pour enfreindre encore plus gravement les lois et
les institutions de votre pays. L'année dernière
vous avez été reconnu coupable de bronchite
aigüe; et je constate que, malgré que vous n'ayez
que vingt-trois ans vous avez été condamné déjà.
quatorze fois. pour des maladies d'un genre plus
ou moins odieux ; enfin, il n'y a pas d'exagération
à dire que vous avez passé la plus grande partie
de votre existence dans les prisons.
" Vous avez beau dire que vous êtes né de
parents malsains et que vous avez eu dans votre
enfance un grave accident qui a complètement
ruiné votre santé ; de telles excuses sont la ressource habituelle des criminels ; mais la justice ne
saurait leur prêter l'oreille un seul instant. Je ne
suis pas ici pour m'occuper de certaines questions
métaphysiques assez délicates sur l'origine de ceci
ou de cela, questions avec lesquelles on n'en finirait
jamais, du jour où on leur aurait entr'ouvert la.

J:REWHON

45

porte de cette enceinte, et dont le résultat serait de
rejeter toute culpabilité sur les tissus de la cellule
primitive ou sur les gaz élémentaires. On ne
cherche pas à savoir comment ou pourquoi vous
êtes devenu criminel, mais uniquement ceci : Etesvous, oui ou non, criminel? La question est tranchée
par l'affirmative, et je declare sans la moindre hésitation que cette décision est juste. Vous êtes un
individu mauvais et dangereux, et vous portez aux
yeux de tous vos compatriotes le stigmate d'un
des crimes les plus abominables qu'on connaisse.
"Ce n'est pas à moi à justifier la loi : dans certains cas la loi peut avoir des sévérités inévitables,
et il peut m'arriver parfois de regretter de n'avoir
pas la possibilité de rendre un jugement moins
sévère que celui que je suis obligé de rendre. Mais
votre cas n'a rien de commun avec ceux-là ·, au
contraire, si la loi qui punissait de mort la phtisie
n'avait pas été abrogée, je vous l'appliquerais.
"Il n'est pas admissible que l'exemple d'une
telle dépravation puisse impunément s'étaler au
grand jour. Votre présence au milieu de personnes
respectables pourrait induire les gens les moins
vigoureux à regarder toutes les maladies comme
des fautes sans gravité ; et on ne saurait tolérer
que vous ayez la possibilité de corrompre des êtres
non encore nés qui pourraient dans la suite venir
vous importuner. Il ne faut pas laisser les non-nés
s'approcher de vous, et cela, non pas tant e~ vue

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de leur protection (car ils sont nos ennemis naturels)
que de la nôtre ; car, puisqu'il est impossible de
les exclure tout à fait, il faut veiller à ce qu'ils
soient logés chez les personnes qui sont les moins
capables de les corrompre.
"Mais indépendamment de cette considération1
et sans tenir compte de la culpabilité physiologique
qu'entraîne un crime aussi grand que le vôtre, il
y a encore une autre raison qui nous obligerait à
vous traiter sans pitié, même si nous étions enclins
à l'indulgence. Je veux parler d'une certaine classe
de gens qui vivent cachés au milieu de nous, et
qui s'appellent médecins. Si jamais la sévérité des
lois ou le patriotisme du public se relâchait tant
soit peu, ces gens sans aveu, qui sont à présent
obligés d'exercer en secret leur industrie et qu'on
ne peut consulter qu'en courant les plus grands
risques, deviendraient les familiers de tous les .
foyers. Leur organisation et leur connaissance de
tous les plus intimes secrets des familles, leur
donnerait une puissance, à la fois sociale et politique, à laquelle rien ne pourrait résister. Le chef
de famille deviendrait le subalterne du médecin de
la maison, qui s'interposerait entre le mari et la
femme, entre le maître et le serviteur, si bien
qu'enfin les médecins deviendraient les uniques
détenteurs du pouvoir dans l'Etat, et que tout ce
à quoi nous attachons du prix serait à leur discrétion. Alors une ère de déphysicalisation s'ouvrirait;

EREWHON

•

47
et des marchands de drogues de toute espèce pulluleraient dans nos rues et mettraient des annonces
dans tous nos journaux. A cela, il y a un remède,
et il n'y en a qu'un seul. C'est celui que les loi
de ce pays ont depuis longtemps admis et appliqué,
et il consiste dans la répression impitoyable de
toutes les maladies quelles qu'elles soient, dès que
les preuves en sont rendues manifestes aux yeux
de la loi ; et plût au ciel que ces yeux fussent
encore plus vigilants !
"Mais je ne veux pas m'étendre davantage sur
des considérations qui sont si évidentes par ellesmêmes. Vous pouvez prétendre que ce n'est pas
votre faute. Cette réponse, certes, est facile à faire,
et elle revient à dire que si vous étiez né de parents
sains et aisés, et si on vous avait bien soigné dans
votre enfance, vous n'auriez pas violé les lois de
votre pays, et vous ne vous trouveriez pas dans
cette situation déshonorante. Vous me direz peutêtre que vous n'êtes responsable ni de votre
naissance, ni de votre éducation, et que par conséquent, il est injuste de vous les reprocher. Mais
je vous répondrai que votre phtisie, qu'elle vienne
ou non de votre faute, est une faute en vous et
qu'il est de mon devoir de veiller à ce qu: la
république soit protégée contre des fautes de cette
nature. Vous pouvez dire que c'est par infortune
que vou_s êtes crimi nel; moi, je vous réponds que
votre crime, c est d être infortuné.
1

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

"Enfin, je dois faire remarquer que même si le
jury vous avait acquitté, supposition que je ne
puis admettre un seul instant, j'aurais considéré
qu'il était de mon devoir de vous punir presque
aussi sévèrement que je le fais à présent. Car moins
vous auriez été trouvé coupable du crime dont on
vous accusait, et plus vous auriez été coupable
d'un autre crime à peine moins odieux : celui
d'avoir été injustement diffamé.
"Aussi je n'hésite pas à yous condamner à la
prison et aux travaux forcés jusqu'à la fin de votre
misérable existence. Et je vous demande instamment de mettr:e à profit ce temps pour vous repentir des fautes que vous avez commises, et pour
réformer de fond en comble toute votre constitution. Je n'ai pas grand espoir que vous suiviez mes
conseils ; car vous avez déjà fait trop de chemin
dans le crime. Si cela dépendait de moi, je n'ajouterais rien qui pô.t adoucir la sentence que je viens
de rendre, mais la loi compatissante stipule que
même le criminel le plus endurci pourra prendre
un des trois médicaments officiels, à prescrire au
moment de sa condamnation. En conséquence je
vous ordonne de prendre deux grandes cuillérées
d'huile de ricin tous les jours jusqu'à ce qu'il plaise
à la Cour de donner de nouvelles instructions".
Lorsque le prononcé de l'arrêt fut achevé, le
prisonnier, en quelques paroles qu'on entendit à
peine, reconnut qn'il étai~ puni justement et qu'il

EREWHON

49

avait été jugé d'une manière impartiale. Puis 011 le
con~uisit à la prison d'où il ne devait jamais plus
sortir. ?n essaya enc~re d'applaudir quand le juge
eut fini de parler, mats cette fois encore la manifestation fut réprimée; et bien que l'assistance fi.ît
très hostile au prisonnier, personne ne tenta de le
brutaliser d'une manière quelconque · toutefois le
public poussa quelques huées lorsqu'~n l'emporta
dans la voiture cellulaire. En vérité, pendant toute
la durée de mon séjour, rien ne me frappa davantage que le respect que tous avaient pour l'ordre
et pour la loi.

II
LE MONDE DES NON-NÉS
Les Erewhoniens disent que nous sommes
entrainés à reculons à travers la vie ; ou encore,
que no~s nous avançons dans l'avenir comme dans
un corridor obscur. Le Temps marche à nos côtés
et o_uvre les volets à mesure que nous avançons.
Mais souvent la lumière ainsi reçue nous éblouit
et augmente l'obscurité qui s'étend de van t nous
Nous ne distinguons que peu de choses à la foi~
et ce que .nous voyons nous préoccupe b1·e n mo111s
.
~ue la cramte_ de ce que nous allons voir. Toujours
a regarder ,av1de~ent à travers la clarté du présent dans 1 obscurité de l'avenir, nous devinons les
4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grandes lignes de ce qui est devant nous grâce à
des lueurs faiblement réfléchies par de mornes
miroirs placés derrière nous, et nous nous avançons
en trébuchant, de notre ·mieux, jusqu'au moment
où la trappe cède sous nos pieds et nous avale.
Quelquefois ils disent que l'avenir et le passé
sont comme un panorama qui se dévide entre deux
rouleaux. Ce qui est sur le rouleau de l'avenir se
déroule pour s'enrouler sur celui du passé. Nous
ne pouvons ni accélérer le mouvement, ni l'arrêter.
Nous sommes obligés de voir tout ce qu'on nous
en déroule, bon ou mauvais ; et ce que nous avons
une fois vu, nous ne devons plus jamais le revoir.
Le panorama se déroule et s'enroule sans un
moment de répit ; nous saisissons une seconde de
son passage et l'appelons" le présent". Nos sens
troublés reçoivent l'impression qu'ils peuvent, et
nous essayons de deviner ce qui va venir d'~près
l'aspect de ce qui vient de passer. C'est la même
main qui a peint toute la toile, et les détails varient
peu : fleuves, bois, plaines, montagnes, villes et
peuples ; l'amour, le chagrin, et la mort ; - et
pourtant l'intérêt ne faiblit jamais et, pleins d'espoir,
nous nous attendons à quelque grand bonheur,
ou, pleins de crainte, nous regardons si nos propres
personnes ne vont pas faire partie de quelque
spectacle horrible. Quand la scène est passée, nous
nous imaginons que nous la connaissons, mais il
y avait tant de choses à y voir et nous avons eu si

EREWHON

51
peu de temps pour les regarder, que l'idée que
nous; connaissons bien notre passé est, la plupart
du temps, fort mal fondée. Et du reste nous nous
en soucions fort peu, sauf en ce qui concerne la
partie de notre passé qui peut avoir quelques
conséquences pour notre avenir, sur lequel tout
notre intérêt est concentré.
Les Erewhoniens disent que ce ne fut que par
l'effet du hasard que la terre, les étoiles, et tous
les corps célestes, commencèrent à tourner d'Orient
en Occident et non d'Occident en Orient et ils
disent de même que c'est par l'effet du 'hasard
que l'homme est tiré à travers la vie la figure
tournée vers le passé et non vers l'avenir. Car
l'avenir existe aussi bien que le passé ; seulement,
nous ne pouvons pas le voir, voilà tout. Car n'estil pas contenu dans les flancs du passé, et ne
fa~t-il pas que le passé change pour que l'avenir
puisse changer aussi ?
Quelquefois encore ils disent qu'on fit l'essai,
sur la Terre, d'une race d'hommes qui connaissaient
l'avenir mieux que le passé, mais qu'ils moururent
au b?ut d'une année de la souffrance -que leur
ca~sa1_t cette connaissance. Et si quelque homme
na1ssa1t, de nos jours, avec une prescience trop
grande de l'avenir, il disparaitrait par sélection
naturelle avant d'avoir eu le temps de transmettre
à ses descendants une faculté si contraire à notre
tranquillité.

�EREWHON

52

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Etrange destinée de l'homme ! Il meurt de
trouver cette même connaissance dont la recherche
seule l'empêche de mourir. S'il ne la recherche
pas, il n'est pas différent des bêtes, et s'il la trouve,
il est plus malheureux que les démons.
Après être venu à bout de maintes dissertations
dans le genre de celle-ci, j'arrivai enfin aux nonnés eux-mêmes, et découvris qu'ils les considéraient comme des âmes pures et simples, sans
corps matériel, mais vivant une sorte d'existence
gazeuse et pourtant plus ou moins anthropomorphe, comme celle d'un esprit ; et que par
conséquent ils n'ont ni chair, ni sang, ni chaleur.
Cependant on croit qu'ils ont des habitations et
des villes où ils demeurent, quoique celles-ci
soient aussi immatérielles que leur habitants. On
suppose même qu'ils mangent et boivent une sorte
d'aliment fluide, une espèce d'ambroisie, et qu'ilspeuvent faire tout ce que font les hommes, mais.
d'une manière idéale et fantastique, comme en
rêve. D'autre part, tant qu'ils résident dans leur
monde ils ne meurent pas ; pour eux la seule
façon de mourir consiste à quitter leur monde
pour le nôtre. On cr"oit qu'ils sont extrêmement
nombreux, beaucoup plus nombreux que les hom-mes. Ils viennent de planètes inconnues, complètement _développés, et en grandes quantités
à la fois. Mais il ne peuvent quitter le monde des
non-nés qu_'en faisant les démarches nécessaires.

53

•
, d.ire, en somme,
pour passer dans 1e notre
; c' est-aen se suicidant.
Ce devrait être un peuple extrêmement heureux,
puisqu'ils ne connaissent aucun excès de plaisir ou
de douleur et jamais ne se marient, mais vivent
dans un état très voisin de celui dans lequel les
poètes font vivre les premiers hommes. Et cependant ils se plaignent sans cesse. Ils savent que
nous autres, dans ce monde-ci, possédons des
corps; et du reste ils savent tout ce qui se passe
chez nous, car ils se mêlent à nous et vont partout
où ils veulent, et lisent nos pensées, et peuvent à
volonté observer nos actions. On pourrait croire
que cela devrait leur suffire, et la plupart d'entre
eux connaissent fort bien le risque effroyable qu'ils
courront pour avoir voulu.jouir de ce corps "doué
de mouvement sensible et chaud " qu'ils désirent
tant. Mais il en est parmi eux pour qui l'ennui
d'une existence incorporelle est si intolérable qu'ils
sont. prêts à tout risquer pour en chano-er
•&gt; et ils
b
décident de s'en aller. Les conditions qu'ils sont
contraints d'accepter sont si incertaines qu'il n'y a
q,ue les plus sots d'entre les non-nés qui veuillent
s y soumettre ; et c'est parmi ceux-là seulement
que se recrutent nos rangs.
Une fois ·que leur décision de s'en aller est bien
prise, ils sont obligés de se présenter devant le
magistrat d~ la ville la plus proche, et de signer
une attestation par laquelle ils déclarent leur désir

�54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de quitter leur existence actuelle. Cette formalité
remplie, le magistrat leur lit les conditions qu'ils
doivent accepter et qui sont si nombreuses que
je n'en puis extraire que quelques-uns des points
les plus importants, qui sont, en gros, les suivants :
En premier lieu, ils doivent prendre mi breuvage qui anéantira leur mémoire et le sentiment
de leur indentité ; ils doivent aller dans le monde
sans secours et sans volonté propre ; tirer au so.rt
leur caractère avant de s'en aller, et l'accepter quel
qu'il soit, à tout hasard. Ils n'ont pas non plus le
droit de choisir ce corps qu'ils désirent tant; ils sont
simplement donnés en partage, au hasard et sans
appel, à deux personnes qu'ils doivent se charger
de trouver et d'importuner jusqu'à ce qu'ils se
soient fait adopter par elles. Quelles seront ces
personnes: riches ou pauvres, bonnes ou méchantes,
saines ou malades, on ne peut pas le savoir. En
somme, ils doivent se confier pour de nombreuses
années aux soins de gens dont la bonne constitution et le bon sens ne leur sont nullement garantis.
Il est curieux de lire les avertissements que les
plus sages d'entre eux donnent à ceux qui songent
à changer d'existence. Ils leur parlent comme nous
parlerions à un prodigue, et avec à peu près
autant de succès.
" Naître, leur disent-ils, est une trahison, un
crime capital, dont le châtiment peut fondre
sur vous à n'importe quel moment après que la

EREWHON

55

faute a été commise. Ils se peut que vous viviez
soixante-dix ou quatre-vingts ans ; mais qu'est-ce
que cela, comparé à l'éternité dont vous jouissez
ici ? Et même si la peine était commuée, et qu'on
vous permît de vivre toujours,. vous finiriez par
être si horriblement las de la vie que la plus
grande marque de clémence qu'on pourrait vous
donner serait de vous exécuter.
" Considérez les innombrables risques que vous
courez ! Naitre de parents mauvais, et être instruit
dans le vice 1 Ou naître de patents sots et être
nourri de billevesées et d'idées fausses ! Ou de
parents qui vous considèreront comme une espèce
de bien meuble, de propriété, dépendant bien plus
d'eux que de vous-même ! Et puis, vous pouvez
tomber sur des parents tout à fait antipathiques
qui ne pourront jamais vous comprendre, et feront
tout leur possible pour vous contrecarrer (comme
la poule qui a fait éclore un caneton) et qui
ensuite vous traiteront de fils ingrat parce que
vous ne les aimerez pas. Ou bien encore vous
pouvez tomber sur des parents qui ne verront en
vous qu'un être à hébéter pendant qu'il est encore
jeune, de crainte qu'il ne leur donne des ennuis
plus tard en se permettant d'avoir des désirs et
des sentiments personnels.
" Ensuite, quand enfin il vous aura été permis
de vous faire recevoir comme membre actif de la
Société, vous deviendre~ vous-même sujet aux

�LA

OUV.ELLE REVUE FRANÇAISE

importunités des non-nés, et vraiment c'est une
jolie existence qu'on vous fera mener alors_! Car
nos sollicitations sont tellement véhcmentes que
très peu seulement - et ce ne sont pas les meilleurs - ont capables de nous refuser. Et pourtant
ne pas nous refuser, cela revient en somme à
s'associer avec une demi-douzaine de personnes
différentes sur lesquelles on ne peut avoir absolument aucun renseignement préalable, pas même
savoir si c'est avec des hommes ou des femmes
qu'on va s'associer ni avec combien de personnes.
N'allez pas vous figurer que vous serez plus sage
que vos parents. Vous pouvez être d'une génération en avance sur ceux que vous avez importunés,
mais à moins que vous ne soyez un des plus
grands parmi les hommes, vous serez toujours
d'une génération en retard sur ceux qui vous
importuneront à votre tour.
"Imaginez ce que cela peut être que d'avoir à
loger un non-ne qui est d'un tempérament et d'un
caractère entièrement différents du vôtre ; et non
pas, même, uri seul, mais une demi-douzaine de
non-nés : qui ne vous aimeront pas malgré que
vous vous soyez imposé mille contraintes afin de
pourvoir à leurs besoins et à leur bien-être ; qui
oublieront tous vos sacrifices, et dont vous ne
serez jamais certain qu'ils ne vous gardent pas
rancune pour des erreurs de jugement que vous
pouvez avoir commises à leur égard, alors que

EREWHON

S7

vous aviez pu espérer que ces erreurs avaient été
rachetées depuis longtemps. Une ingratitude de ce
genre n'est pas rare, mais imaginez ce que cela
peut être que de la supporter ! Il est pénible pour
le petit canard d'avoir été couvé par la poule ;
mais n'est-il pas pénible aussi pour la poule d'avoir
couvé le petit canard ?
" Songez y encore, nous vous en prions, non pas
dans notre intérêt, mais dans le vôtre. Vous allez
tirer au sort votre personnalité à l'état brut ; mais
quelle que soit cette personnalité, elle ne peut
arriver à se developper à peu près bien qu'à la
suite d'une longue éducation, et souvenez-vous
que vous n'aurez aucun pouvoir sur cette éducation. ll est possible, même probable, que tout ce
que vous pourrez acquérir dans la suite qui vous
soit véritablement agréable ou utile, vous serez
obligé de l'acquerir non pas avec l'aide de ceux
que vous êtes sur le point d'aller importuner,
mais plutôt en dépit d'eux, et que vous ne vous
libérerez de leur tutelle qu'après des années d'une
lutte douloureuse au c!'ours de laquelle il sera
difficile de dire si vous avez moins sou.lfert que
vous n'aurez fait souffrir.
" Rappelez-vous aussi que si vous allez dans le
monde votre volonté sera libre ; que c'est uue
condition absolue ; qu'il n'y a pas moyen d'y
échapper ; que vous serez enchainé à ce librearbitre pendant toute la durée de votre vie, et qu'en

�58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chacune des occasions qui se présenteront vous
serez obligé de faire ce qui, tout bien considéré,
vous paraitra ce qu'il y a de mieux à faire en ce
moment donné, peu importe que vous ayez tort
ou raison dans le choix de votre acte. Votre esprit
sera une balance à considérations et ce sera toujours
le plateau le plus lourd qui décidera votre action.
De quel c6té le plateau penchera-t-il, cela dépendra
de l'espèce de balances que vous aurez tirées au
sort en naissant, de l'inclinaison que l'usage leur
donnera, et du poids des considérations immédiates.
Si à l'origine les balances étaient bonnes, et si
on ne les a pas trop dérangées pendant votre
enfance, et si les combinaisons dans lesquelles vous
entrez sont des combinaisons ordinaires, vous
pouvez vous en tirer assez bien. Mais il y a trop de
"si" là-dedans, et si l'un d'eux vient à manquer,
votre malheur est certain. Réfléchissez à cela, et
rappelez-vous que si vous avez un mauvais lot,
c'est votre faute, car c'est vous qui avez voulu
naitre, et vous n'y étiez nullement oblige.
" Ce n'est pas que nous prétendions que l'humanité ne connaisse aucun plaisir : elle montre
avec une certaine ostentation une quantité de
moments heureux qui peuvent même arriver à
constituer une grosse somme de bonheur. Mais
remarquez de quelle façon ces moments heureux
sont repartis sur l'étendue de la vie d'un homme ;
tous les plus vifs appartiennent à la première

EREWHON

59

partie, et fort peu, vraiment, appartiennent à la
seconde. Peut-il y avoir des plaisirs qui vaillent la
peine d'être payés au prix des souffrances d'une
vieillesse décrépite ? Si vous êtes bon, fort et beau,
c'est une belle fortune que vous avez à vingt ans ;
mais que vous en reste-t-il à soixante? car vous êtes
forcé de vivre sur votre capital; vous n'avez aucun
moyen de placer vos forces de manière à recevoir
une petite rente de vie, tous les ans, pour toujours.
Vous êtes forcé de manger votre capital morceau
par morceau, et de le voir, avec épouvante, devenir
de plus en plus petit, même si vous avez la chance
qu'il ne vous soit pas brutalement arraché par un
crime ou par un accident.
" Rappelez-vous aussi qu'il n'y a _pas un seul
homme de quarante ans qui ne serait heureux de
rentrer dans le monde des non-nés, s'il pouvait le
faire décemment, et sans déshonneur. Etant au
monde, il y a toutes les chances pour qu'il y reste
jusqu'à ce qu'il soit forcé de s'en aller; mais
pensez-vous qu'il consentirait à renaitre, et à
revivre sa vie, si on venait lui en offrir la pôssibilité ? Ne le croyez pas. Et s'il pouvait changer
le passé au point de faire qu'il ne ftît jamais né,
ne pensez-vous pas qu'il le ferait avec joie? Qu'estce que c'était donc qu'un de leurs poètes voulait
dire, quand il maudit le jour où il était né et la
nuit dans laquelle il fut dit qu'un enfant mâle avait
été conçu ? " Car maintenant je serais couché et me

�60

LA

NOUV ELLE Rli.VU l! FRA NÇAISE

reposerais, et je dormirais ; et dès lors j'aurais été
en re pos avec les rois et les gouverneurs de la
terre, qui se bâtissent des solitudes ; ou avec les
princes qui avaient de l'or et qui avaient rempl i
leur maison d 'argent ; ou pourquoi n'ai-je pas été
comme un avorton caché, comme les petits enfants
qui n'ont jamais v u la lumière? C'est là que les
méchants ne tourmentent plus personne, et que
ceux qui sont las se reposent. " Soyez bien assure
que la faute d'être né vaut ce châtiment à tous les
hommes, à certains moments de leur vie ; mais
comment peuvent-ils demander qu'on les plaigne,
ou protester contre les malheurs qui leur arrivent,
puisqu'ils sont entrés dans le piège les yeux grands
ouverts ?
" Encore un mot, et nous vous laisserons. Si
quelque vague sou;enir, comme celui d'un rêve,
passe en un instant de confusion, à travers votre
esprit, et que vous sentiez que cette potion que
vous allez prendre n'a pas bien fait son effet, et
que le souvenir de cette existence-que vous quittez
ess~ie vainement de revenir, - eh bien, dans ces
moments-là, quand vous cherchez à saisir le rêve
et qu'il vous échappe, et que vous le regardez,
comme Orphée regardait Eurydice, glisser et
re ntrer au royaume crépusculaire, courez, - si
vo us pouvez vous rappeler ce conseil, - courez
vous refugier au havre de votre devoir immédi:i.t
et présent, prenant toujours pour abri le travail

EREWHON

•

que vous avez en train. Peut-être vous rappellerez.vous au moins ce conseil. Si vous voulez le graver
profopdément dans chacune de vos facultés, il sera
très probablement le talisman qui vous aidera le
mieux à rentrer, sans malheur et avec honneur, au
port, à travers toutes les épreuves qui vous
attendent. 1
Tel est le raisonnement qu'ils emploient pour
dissuader ceux qui désirent les quitter; mais il est
bien rare qu'ils y parviennent, car il n'y a que les
inquiets et les insensés qui songent à naître, et
ceux qui sont assez sots pour y songer sont en
général assez sots pour le faire. S'apercevant donc
qu'ils ne peuvent rien faire de plus pour le dissuader, ses amis en larmes suivent au palais du
magistrat celui qui veut naître. Là il déclare
publiquement et solennellement qu'il accepte le~
conditions attachées à sa décision. Alors on lut
donne une potion qui anéantit instantanément en
lui la mémoire et le sentiment de l'identité, et qui
dissout la mince habitation gazeuse qui l'enveloppait. 11 devient un simple principe vital imperceptible aux sens humains, et qu'aucun réactif chi mique
ne peut découvrir. Il ne lui reste qu'un instinct,
qui est d'aller en tel endroit précis où il trou vera
1 Le mythe d'Orph~e et d'Eurydice existe aussi e,1 Ercwhon, mais avec
d'autres noms et des di . éren,cs considér3bles èana les détails. J e me suis
permis de modifier le passage où il y étai t fai t allusion, et de su:mi tu cr aux
noms E rcwhonicns les noms qui nous , ont familie rs. (S.B.

J

�62

LA NOUVELl,E REVUE FRANÇAISE

deux personnes qu'il devra tourmenter jusqu'à ce
qu'elles consentent à se charger de lui. M-ais il ne
lui est pas permis de décider s'il devra trouver ces
personnes parmi les congenères de Chowbok 1 ou
chez les Erewhoniens eux-mêmes.

POEMES

SAMUEL BUTLER

(trad.

VALERY LARBAUD)

I
Laisse le ciel sans visage
s'endormir avec splendeur,
comme ces morts des vieux dges
sous le masque d'or trompeur;
Laisse la terre épuisée
chasser d'un sommeil pesant
ses parfums et ses buées
comme un songe tourmentant,
et les plantes qui se donnent
d'un tremblement amoureux
à l'obscurité d'automne
comme à l'étreinte d'un dieu,

1 " Les congénères de Chowbok" sont une peuplade sauvage séparée
d'Erewho,n par de hautes chalnes de montagnes. (Note du traducteur,)

et dessous la nuit profonde
succomber le vent trop las
comme un sang lorsque les ondes
· s'en arrêtent au trépas.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Laisse quitter son tumulte
l'univers enfin glacé,
sans plus craindre qu'il t'insulte
d'un déclin bouleversé.
Non, il perit en silence,
sans lumière et sans désir,
le temps même se balance,
lent et près de s'engourdir.
Et toi, si longtemps esclave,
voici le moment vengeur,
non de briser des entraves
qui tomb~nt de leur lourdeur,
mais, d' dme non plus craintive
que cette sérénité,
.
cédant aux funèbres rives
tes yeux mêmes révoltés,
de léguer à J1impuissance
de cet univers dormeur
ta doulmr et .sa eonstance
pour renflammer .sa torpeur.

Il
Adieu donc, Aminte, et puisqu'il faut
abandonner ce charmant visage

POÈMES

de mes erreurs, feignons le courage
de nous fier aux destins nouveaux :
Epargnez-moi ces larmes tacites
pour moi plus cruelles qu'un sanglot
et dont le sel impur sollicite
mes levres à vos faibles yeux clos.
- Telle vous serez dans ma mémoire,
plus lointaine et plus chère toujours,
non plus avec l'éclat illusoire
de l'orgueilleux, du coupable amour,
mais :roumise aux vrais, aux tristes dieux,
telle souffrez que je vous étreigne
encor toute proche de mes yeux,
et penchée, et muette d'adieux,
déchue à jamais de votre règne
brillant à cc monde ténébreux :
enlacée à mes bras comme un lierre
c;ui sent l'arbre tuteur défaillir,
comme fit, approchant la lumière,
Eurydice, que des chants sauvèrent,
implorant de ne pas remourir.
- Laisse donc que nous brisions ces chaînes
que les dieux briseront t6t ou tard;
il n'est pas d'une tendresse humaine
de durer, que forgea le hasard;
ne prétends pas que nos ctturs survivent
à l'amour mortel c;ui les soutint,
mais, sem,blables aux fleurs fugitives,
cédons sans peur au soleil éteint.
5

�66

LA

TOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Et ne me laisses-tu pas, Aminte,
reine constante de mon passé,
la plus vraie et plus profonde empreinte
que veuille subir un cœur lassé ?
L'amour s'écoule, et le feu de l'âge;
mais la tendresse à J' été suroit,
liée à la déplorable image
des bonheurs en leur saison ravis.
Voici donc ma pitié, comme un baume
abondant à nos deux corps glacés ;
et sur toi, chair et déjà fanJ~me,
j'attendris mon stérile penser,
et sur moi, plus froid que mes paroles,
sur moi, plus mort que mes souvenirs,
que l'heure désolante console,
où je t'aime à la fin sans désir
au mime instant que je te délaisse,
mon plaisir, mon souci, ma jeunesse,
las pour vivre et ldche pour périr.

III
Ecoute, tandis que vibre
l'écho de mortels airains,
ta tristesse seule et libre
sous ton front resté serein.

POÈMES

Garde que la mort bruyante
ne te recouvre endormi,
comme une farét qui chante
au bord d'un gouffre ennemi,
et parfùmée et sonore
d'oiseaux vifs et de poisons,
ouvrant une fausse aurore
sur des ténèbres sans fand J
Sans doute apres toi la terre

à nouveau triomphera
de tous ces corps, solitaires
décombres de nos combats :
Monts rasés où d'autres herbes
t'aboliro111 corrompu,
et d'où descendra superbe
la vigueur d'autres tribus,
Rumeur sur les plaines mflres
de tous nos pas disparus,
plainte dans la mât obscure
de tant d'esprits confondus,
N'aurez-vous point pour les races
oublieuses des tombeaux
le reproche et la menace'
qui détruisent leur repos ?

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si quelques amours reviennent
mener ici leur secret,
que les cateaux, que la plaine
aux revivantes forêts
se voilent d'une poussière,
nuage aux cendres pareil,
qui s'élève funéraire
pour offusquer le soleil 1
Que de l'horreur souterraine
leurs fils aillent prévenus,
et qu'au milieu de l'humaine
.floraison, déjà déçus,
f' épouvante

du silence
rompant leurs baisers glacés,
ils écoutent sans défense
les souvenirs délaissés
de nos déroutes communes
revenir soudain bruyants
comme des chiens aboyants
sous le règne de la lune I

RENOIR

Auguste Renoir e t mort. Une lumière brillait, vive et
diaprée, sur la peinture françai e, qui vient de s'éteindre
sous les palmes méditerranéennes, non loin de la ville
odorante ou naquit Fragonard. Un cycle est ainsi révolu;
celui d'une sensualité picturale qui n'a jamais fleuri sous
d'autre climats que le nôtre et dont l'épanouissement
nouveau ne se reproduira sans doute qu'après un changement des mœurs et de l'esprit public que rien pour le
moment ne permet d'envisager comme prochain.
L'œuvre de Renoir est une œuvre de chair, où partout
un sang vif circule à fleur de peau, où, des cheveux jusqu'à
l'orteil, Je corps des enfants et des femmes montre le frais
orgueil des pommiers en avril. Ne cherchez pas aux yeux
de ces beaux êtres, qu'il e plaisait à peindre, d'autres
sentiments que la certitude joyeuse d'exister avec force et
le plai ir de lutter d'éclat et de jeunesse avec la lumière
elle-même.

ANDRE TH:tRlVE

Le passant chagrin que tu fr8/es
est lhloui par ta santl,
qui jaillit comme une clarté
d, tes bras et de tes épaules .. .

�70

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A la Baigneuse de Renoir, comment ne pas redire
l'invocation du poète? Rose, verte et dorée elle est le
prisme vivant d'animalité sereine, le vase de parfums d'où
la sève coule à pleins bords. Ce n'est pas la nymphe de
la Seine devêtue par Courbet ou par Maupassant, et qui
garde sur soi le reflet des besognes, ou des joies quotidiennes, non moins pénibles; ni le modèle déshabillé dans
le brouillard d'un ·atelier-tabagie. Ce sont les robustes
déesses du Plein-Air : pays découvert par les pionniers
impressionnistes, qui offre, comme la nature ancienne,
ses points de vue de convention, mais dont la surprenante
merveille éblouit la fin d'un grand siècle . .
D'aucuns font honneur à Renoir de l'invention de la
peinture claire. Mais Rubens, et le vieux Jordaëns? Et
Renoir ne se gaussait-il pas de ceux qui racontaient que
le noir était banni de sa palette ?
La clarté de son art est celle même d'une imagination
docile aux images de la vie terrestre, rebelle à tout symbolisme littéraire ou mystique. Et quelle grandeur dans le
portrait de Madame Charpentier, quel style aimable, naturel et triomphant tout à la fois dans ces figures dont les
traits sont indécis dans nos mémoires, dont les yeux ne
nous harcèlent pas de traits inoubliables, mals dont le souvenir semble peser sur nous ainsi qu'une caresse. Reflet sur
une joue de jeune fille, délicatesse d'un poignet où naissent
les bleus de la maturité, fruit charnu des lèvres humides,
beautés que l'on sent sur soi, beautés des sens aux sens à
jamais perceptibles et précieuses.
Un tableau de Renoir n'est pas un spectacle ext~rieur,
une chose étrangère qu'on regarde. C'est comme un
vêtement de joie qui_ vient s'appliquer à la peau et qui

RENOIR

réveille en elle des printemps oubliés ou bien qui s'ignoraient encore.
Un hasard de la guerre me conduisit dans un Mpital
de Limoges. Ma première sortie fut pour visiter le musée.
Au milieu des niaises horreurs désignées par l'écriteau
fatal : Envoi de l'Etat, une suave figure de Renoir éclatait
comme une pivoine. Oubliant alors les tristesses de ces
jours tourmentés, je sentis le désir et l'amour de la vie qui
pénétrait en moi par les yeux comme un philtre tonique
et consolateur. J'adressai une pensée reconnaissante aux
vieux peintre qui là-bas, au pays des olives, consacrait à
son art les derniers jours de sa longue agonie.
. Sur sa tombe, j'imagine qu'on pourrait graver ces
simples mots : Ci-gît Renoir, il aima la vie, la peignit et
la fit aimer.
ROGER ALLARD

�72

A PROPOS DU cc STYLE "

A PROPOS DU " STYLE "
DE FLAUBERT

Je lis seulement à l'instant (ce qui m'empêche d'entreprendre une étude approfondie) l'article du distingué
critique de la Nou)el/e Revue Franfaise sur '' le Style de
Flaubert". J'ai été stupéfait, je l'a,·oue, de voir traiter de
peu doué pour écrire, un homme qui par l'usage entièrement nouveau et personnel qu'il a fait du passé défini,
du passé indéfini, du participe présent, de certains pronoms
et de certaines prépositions, a renouvelé presque autant
notre vision des choses que Kant, avec ses Catégories, les
théories de la Connaissance et de la Réalité du monde
extérieur. 1 Ce n'est pas que j'aime entre tous les livres
de Flaubert, ni même le style de Flaubert. Pour des
1 Je sais bien que Descartes avait commencé avec son " bon sens " qui
n'est pas autre chose que les principe, rationnels. On apprenait cela autrefois en classe. Comment M . Rcinach qui, différent au moins en cela des
Emigrés, a tout appris et n'a rien oublié, ne le sait-il pas et peut-il croire
que Descartes a fait preuve d'une" ironie déljcicuae", en dj, ant que le bon
sens est la chose du monde la mieiu: partagée. Cela signifie dans Descartes
que l'homme le plus bete ute malgré soi du principe de causalité, etc. Mai,
le XVU- siècle françajs avah une manière très simple de dire les choses
profondes. Quand j'essaye dans mes romans de me mettre à ,on école, det
philosophes me reprochent d'employer dans le sen, co'!rant le mot intelligence, etc.

DE FLAUBERT

73

raisons qui seraient trop longues à développer ici, je crois
que la métaphore seule peut donner une orte d'éternité
au style, et il n'y a peut-être pas dans tout Flaubert une
seule belle métaphore. Bien plus, ses images sont généralement si faibles qu'elles ne s'élèvent guère au dessus de
celles que pourraient trouver ses personnages les plus
insignifiants. Sans doute quand, dans une scene sublime,
Mme Arnoux et Frédéric échangent des phrases telles
que : " Quelquefois vos paroles me reviennent comme
un écho lointain, comme le son d'une cloche apporté par
le vent. - J'avais toujours au fond de moi-même la
musique de votre voix et la splendeur de vos yeux", sans
doute c'est un peu trop bien pour une conversation entre
Frédéric et Mme Arnoux. Mais, Flaubert, si au lieu de
ses personnages c'était lui qui avait parlé, n'aurait pas
trouvé beaucoup mieux. Pour exprimer d'une façon qu'il
croit évidemment ravissante, dans la plus parfaite de ses
œuvres, le silence qui régnait dans le château de Julien,
il dit que " l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou
l'écho d'un soupir ". Et à la fin, quand celui que porte
St. J ulieo devient le Christ, cette minute ineffable est décrite à peu près ainsi : " Ses yeux prirent une clarté
d'étoiles, ses cheveux s'allongèrent comme les rais du soleil,
le souffle de ses narines avait la douceur des roses, etc. "Il
n'y a là-dedans rien de mauvais, aucune chose disparate,
choquante ou ridicule comme dans une description de
Balzac ou de Renan ; seulement il semble que même sans
le secours de Flaubert, un simple Frédéric Moreau aurait
presque pu trou ver cela. Mais enfin la métaphore n'est pas
tout le style. Et il n'est pas possible à quiconque est un
jour monté sur ce grand Trottoir Roulant que sont les pages

�7+

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Flaubert, au défilement continu, monotone, morne,
indéfini, de méconnattre qu'elles sont sans précédent
dans la littérature. Laissons de c6té, je ne dis même pas
les simples inadvertances, mais la correction grammaticale; c'est une qualité utile mais négative (un bon élève,.
chargé de relire les épreuves de Flaubert, eât été capable
d'en effiicer bien des fautes). En tous cas il y a une
beauté grammaticale, (comme il y a une beauté morale,.
dramatique, etc.) qui n'a rien à voir avec la correction.
C'est d'une beauté de ce genre que Flaubert devait
accoucher laborieusement. Sans doute cette beauté pouvait
tenir parfois à la manière d'appliquer certaines règles de
syntaxe. Et Flaubert était ravi quand il retrouvait dans
les écrivains du passé une anticipation de Flaubert, dans
Montesquieu, par exemple : " Les vices d'Alexandre
étaient extrêmes comme ses vertus ; il était terrible dans
la colère ; elle le rendait cruel. " Mais si Flaubert faisait
ses délices de telJes phrases, ce n'était évidemment pas à
cause de leur correction, mais parce qu'en permettant de
faire jaillir du cœur d'une proposition l'arceau qui ne
retombera qu'en plein milieu de la proposition suivante,
elles assuraient l'étroite, l'hermétique continuité du style.
Pour arriver a ce même but Flaubert se sert souvent des
règles qui régissent l'emploi du pronom personnel. Mai~
dès qu'il n'a pas ce but à atteindre les m~mes règles lm
deviennent complètement indifférentes. Ainsi dans la
deuxième ou troisième page de l'Education Smtimmtalt,
Flaubert emploie " il " pour désigner Frédéric Moreau
quand ce pronom devrait s'appliquer à l'oncle de Frédéric,
et, quand il devrait s'appliquer à Frédéric, pour désigner
Arnoux. Plus loin le "ils" qui se rapporte à des chapeaux

A

PROPOS DU cc STYLE "

DE FLAUBERT

7S

veut dire des personnes, etc. Ces fautes perpétuelles sont
presque aussi fréquentes chez Saint-Simon. Mais dans
cette deuxième page de l'Education, s'il s'agit de relier
deux paragraphes pour qu'une vision ne soit pas interrompue, alors le pronom personnel, à renversement pour ainsi
dire, est employé avec une rigueur grammaticale, parce
que la liaison des parties du tableau, le rythme régulier
particulier à Flaubert, sont en jeu : " La colline qui
suivait à droite le cours de la Seine s'abaissa, et il en
surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.
Des arbres la couronnaient, etc."
Le rendu de sa vision, san_s, dans l'intervalle, un mot
d'esprit ou un trait de sensibilité, voilà en effet ce
qui importe de plus en plus à Flaubert, au fur et à
mesure qu'il dégage mieux sa personnalité et devient
Flaubert. Dans Madamt Bovary tout ce qui n'est pas
lui n'a pas encore été éliminé; les derniers mots : "Il
vient de recevoir la croix d'honneur " font penser à la
tin du Gendre de Monsieur Poirier: "Pair de France
en 48 ". Et même dans l'Education Sentimmtalt (titre si
beau par sa solidité, - titre qui conviendrait d'ailleurs
imssi bien à Madame Bovary - mais qui n'est guère
correct au point de vue grammatical) se glissait encore
çà et là des restes, infîmes d'ailleurs, de ce qui n'est pas
Flaubert(" sa pauvre petite gorge", etc.).Malgré cela, dans
l'Education Smtimmtale, la révolution est accomplie; ce
qui jusqu'à Flaubert était action devient impression. Les.
choses ont autant de vie que les hommes, car c'est le
raisonnement qui apres assigne à tout phénomène visuel
des causes extérieures, mais dans l'impression première
que nous recevons cette cause n'est pas impliquée. Je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

reprends dans la deuxième page de l'Education Sentimentale la phrase dont je parlais tout à l'heure: H La colline
qui suivait à droite le cours de la Seine s'abaissa, et il en
surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée, "
Jacques Blanche a dit que dans l'histoire de la peinture,
une invention, une nouveauté, se décèlent souvent en un
simple rapport de ton, en deux co1ùeurs juxtaposées. Le
subjectivisme de Flaubert s'exprime par un emploi
nouveau des temps des verbes, des prépositions, des
adverbes, les deux derniers n'ayant presque jamais dans
sa phrase qu'une valeur rythmique. UR état qui se
prolonge est indiqué par l'imparfait. Toute cette deuxième
page de l'Education (page grise absolument au hasarâ) est
faite d'imparfaits, sauf quand intervient un changement,
une action, une action dont les protagonistes sont -généralement des choses (" la colline s'abaissa ", etc.). Aussitôt
l'imparfait reprend: " Plus d'un enviait d'en être le
propriétaire", etc. Mais souvent le passage de l'imparfait
au parfait est indiqué par un participe présent, qui indique
la manière dont l'action se produit, ou bien le moment ou
elle se produit. Toujours deuxième page de l'Education :
" Il contemplait des clochers, etc. et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un gros soupir ." (L'exemple est du
.reste très mal choisi et on en trouverait dans Flaubert de
bien plus significatifs. Notons en passant que cette
:activité des choses, des bêtes, puisqu'elles sont le sujet des
phrases (au lieu que ce sujet soit des hommes), oblige à
une grande variété des verbes. Je prends absolument au
hasard et en abrégeant beaucoup: "Les hyènes marchaient derrière lui, le taureau balançait la tête, tandis
,que la panthère bo.mbant son dos avançait à pas de

A PROPOS DU " STYLE "

DE FLAUBERT

77

velours, etc. Le serpent sifflait, les bêtes puantes bavaient
le sanglier, etc. Pour l'attaque du sanglier il y avait quarant;
griffons, etc. Des mâtins de Barbarie ... étaient destinés à
poursuivre les aurochs. La z:obe noire des épagneuls luisait comme du satin, le jappement des talbots valait celuj
des bugles chanteurs", etc. Et cette variété des verbes gagne
les hommes qui dans cette vision continue, homogene, ne
sont pas plus que les choses, mais pas moins : "une illusion
à décrire ". Ainsi : " Il aurait voulu courir dans le désert
après les autruches, être caché dans les bambous à I'affllt
des léopards, traverser des forêts pleines de rhinocéros
. d
'
attem ·re au sommet des monts pour viser les aigles et.
sur les glaçons de la mer combattre les ours blancs. II se
voyait, etc ... " Cet éternel imparfait (on me permettra
bie~ de qualifier d'éternel un passé indéfini, alors que les
trois quarts du temps, chez les journalistes, éternel désigne
non pas, et avec raison, un amour, mais un foulard ou un
parapluie. Avec son éternel foulard, - bien heureux si ce
n'est pas avec son foulard légendaire - est une expression
" c~nsacrée)" ; donc cet éternel imparfait, composé en
par~1e des paroles des personnages que Flaubert rapporte
habituellement en style indirect pour qu'elles se confondent avec le reste(" L'État devait s'emparer de la Bourse.
Bien d'autres mesures étaient bonnes encore. JI fallait
d'abord passer le niveau sur la tête des riches. Tout était
tranquille maintenant. Il fallait que les nourrices et les
accoucheuses fussent salariées par l'Etat. Dix-mille
citoyennes avec de bons fusils pouvaient faire trembler
!'Hôtel de ville ... ", tout cela ne signifie pas que Flaubert
pense et affirme cela, mais que Fréderic, la Vatnaz ou
Sénécal le disent et que Flaubert a résolu d'user le moins

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

possible des guillemets) ; donc cet imparfait, si nouveau
dans la littérature, change entièrement l'aspect des choses
et des êtres, comme font une lampe qu'on a déplacée,
l'arrivée dans une maison nouvelle, l'ancienne si elle est
presque vide et qu'on est en plein déménagement. C'est
ce genre de tristesse, fait de la rupture des habitudes et de
l'irréalité du décor, que donne le style de Flaubert, ce
style si nouveau quand ce ne serait que par là. Cet
imparfait sert à rapporter non seulement, les paroles mais
toute la vie des gens. L'Education Sentimentale I est un long
rapport de toute une vie, sans que les personnages prennent pour ainsi dire une part active à l'action. Parfois le
parfait interrompt l'imparfait, mais devient alors comme
lui quelque chose d'indéfini qui se prolonge : " Il
voyagea, il connut la mélancolie des paquebots, etc. il
eut d'autres amours encore'', et dans ce cas par une sorte
de chassé-croisé c'est l'imparfait qui vient préciser un peu:
" mais la violence du premier les lui rendait insipides".
Quelquefois même, dans le plan incliné et tout en demiteinte des imparfaits, le présent de l'indicatif opère un
redressement, met un furtif éclairage de plein jour qui
distingue des choses qui passent une réalité plus durable :
" Ils habitaient le fond de la Bretagne ... C' !tait une
maison basse, avec un jardin montant jusqu'au haut de la
colline, d'où l'on découvre la mer. "
La conjonction "et" n'a nullement dans Flaubert
l'objet que la grammaire lui assigne, Elle marque une
1 L' Edu,ation Sentimentale à laquelle, de par la volonté de Flaubert cer•
tainement, on pourrait souvent appliquer cette phrase de la quatrième page
du livre lui-m~me:" Et l'ennui vaguement répandu semblait rendre l'aspect
des personnages plus insignifiant encore. "

A PROPOS DU " STYLE "

DE FLAUBERT

79

pause dans une mesure rythmique et divise un tableau.
En effet partout où on mettrait "et", Flaubert le supprime. C'est le modèle et la coupe de tant de phrases
admirables. " (Et) les Celtes regrettaient trois pierres
brutes, sous un ciel pluvieux, dans un golfe rempli cl'îl6ts ;
(C'est peut-être seme au lieu de rempli, je cite de mémoire.)
"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins
d'Hamilcar ". "Le père et la mère de Julien habitaient
un cMteau, au milieu des bois, sur la pente d'une colline."
Certes la variété des prépositions ajoute à la beauté de ces
phrases ternaires. Mais dans d'autres d'une coupe différente, jamais de "et''. J'ai déjà cité (pour d'autres raisons) :
" li voyagea, il connut la mélancolie des paquebots, les
froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages
et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues".
Mais cet " et " là, le grand rythme de Flaubert ne le
comporte pas. En revanche là où personne n'aurait l'idée
d'en user, Flaubert l'emploie. C'est comme l'indication
&lt;JU'une autre partie du tableau commence, que la vague
reffuante, de nouveau, va se reformer. Tout à fait au
hasard d'une mémoire qui a
mal fait ses choix : " La
place du Carrousel avait un aspect tranquille. L'H6tel de
Nantes s'y dressait toujours solitairement; et les maisons
par derrière, le d6me du Louvre en face, la longue galerie
de bois, à droite, etc. étaient comme noyés dans la couleur
grise de l'air, etc. tandis que, à l'autre bout de la place, etc,
En un mot, chez Flaubert, "et" commence toujours
une phrase secondaire et ne termine presque jamais une
énumération. (Notons au passage que le "tandis que"
de la phrase que je viens de citer ne marque pas, c'est
toujours ainsi chez Flaubert, un temps, mais est un de

tres

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

ces artifices a ez naîfs qu'emploient tous les grands
descriptifs dont la phrase serait trop longue et qui ne
veulent pas cependant séparer les parties du tableau. Dans
Leconte de Lisle il y aurait à marquer le rôle similaire
des " non loin ", des "plus loin", des "au fond", des
"plus bas", des "seuls", etc. La très lente acquisition, je
le veux bien, de tant de particularités grammaticales (et
la pl:ice me manque pour indiquer les plus importantes
que tout le monde notera sans moi) prouve à mon avis,
non pas, comme le prétend le critique de la Nouvelle Repue
Franfaiu, que Flaubert n ' est pas " un écnvaw
. . de race " ,
mais au contraire qu'il en est un. Ces singularités grammaticales traduisant en effet une vision nouvelle, que
d'application ne fallait-il pas pour bien fixer cette vision
pour la faire passer de l'inconscient dans le conscient,
pour l'incorporer enfin aux diverses parties du discours !
Ce qui étonne seulement chez un tel maître c'est la
médiocrité de sa correspondance. Généralement les grands
écrivains qui ne savent pas écrire (comme les grands
peintres qui ne savent pas dessiner) n'ont fait en réalité
que renoncer leur "virtuosité", leur "facilité" innées,
afin de créer, pour une vision nouvelle, des expressions
qui tkhent peu à peu de s'adapter à elle. Or dans la
correspondance où l'obéissance absolue à l'idéal intérieur,
obscur, ne les soumet plus, ils redeviennent ce que, moins
grands, ils n'auraient cessé d'être. Que de femmes,
déplorant les œuvres d'un écrivain de leurs amis, ajoutent:
"Et si vous saviez quels ravissants billets il écrit quand
il se laisse aller l Ses lettres sont infiniment supérieures à
ses livres. " En effet c'est un jeu d'enfant de montrer de
l'éloquence, du brillant, de l'esprit, de la décision dans le

A PROPOS DU " STYLE "

,

DE FLAUBERT

trait, pour qui d'habitude manque de tout cela seulement
parce qu'il doit se modeler sur une réalité tyrannique à
laquelle il ne lui est pas permis de changer quoi que ce
soit. Cette hausse brusque et apparente que subit le talent
d'un écrivain dès qu'il improvise (ou d'un peintre qui
"dessine comme Ingres" sur l'album d'une dame laquelle
ne comprend pas ses tableaux) cette hausse devrait être
sensible dans la Correspondance de Flaubert. Or c'est
plut6t un baisse qu'on enregistre. Cette anomalie se complique de ceci que tout grand artiste qui volontairement
laisse la réalité s'épanouir dans ses livres se prive de laisser
paraître en eux une intelligence, un jugement critique
qu'il tient pour inférieurs à son génie. Mais tout cela qui
n'est pas dans son œuvre, déborde dans sa conversation,
dans ses lettres. Celles de Flaubert n'en font rien paraître.
Il nous est impossible d'y reconnaître, avec M. Thibaudet,
les "idées d'un cerveau de premier ordre, " et cette
fois ce n'est pas par l'article de M. Thibaudet, c'est
par la Correspondance de Flaubert que nous sommes
déconcertés. Mais enfin puisque nous sommes avertis du
génie de Flaubert seulement par la beauté de son style
et les singularités immuables d'une syntaxe déformante,
notons encore une de ces singularités: par exemple un
adverbe finissant non seulement une phrase, une période,
mais un livre. (Dernière phrase d' H!rodiar ; " Comme
elle était très lourde (la tête de Saint Jean), ils la portaient
alternativemem. ") Chez lui comme chez Leconte de
Lisle, on sent le besoin de la solidité, ftlt-elle un peu
massive, par réaction contre une littérature sinon creuse
du moin très légère, dans laquelle trop d'interstices, de
vides, s'insinuaient. D'ailleurs les adverbes, locutions

'

6

�82

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

adverbiales, etc. sont toujours placés dans Flaubert de la
façon à la fois la plus laide, la plus inattendue, la plus
lourde, comme pour maçonner ces phrases compactes,
boucher les moindres trous. M. Homais dit: cc Vos chevaux,
peut-être, sont fougueux". Hussonnet: '' Il serait temps,
peut-être, d'aller instruire les populations. " " Paris, bient6t, serait été. " Les "après tout ", les "cependant", les
" du moins " sont toujours placés ailleurs qu'où ils
l'eussent été par quelqu'un d'autre que Flaubert, en parlant
ou en écrivant. " Une lampe en forme de colombe brtîlait
dessus continuellement. " Pour la même raison, Flaubert
ne craint pas la lourdeur de certains verbes, de certaines
expressions un peu vulgaires (en contraste avec la variété
de verbes que nous citions plus haut, le verbe avoir, si
solide, est employé constamment, là où un écrivain de
second ordre chercherait des nuances plus fines : " Les
maisons avaient des jardins en pente. " "Les quatre tours
avaient des toits pointus. ") C'est le fait de tous les grands
inventeurs en art, au moins au xxxme siècle, que tandis
que des esthètes montraient leur filiation avec le passé, le
public les trouva vulgaires. On dira tant qu'on ·voudra
que Manet, Renoir, qu'on enterre demain, Flaubert,
furent non pas des initiateurs, mais la dernière descendance
de Vélasquez et de Goya, de Boucher et de Fragonard,
voire de Rubens et même de la Grèce antique, de Bossuet
et de Voltaire, leurs contemporains les trouvèrent un peu
communs ; et, malgré tout, nous nous doutons parfois un
peu de ce qu'ils entendaient par ce mot "commun". Quand
Flaubert dit : "Une telle confusion d'images l'étourdissait,
bien qu'il y trouvât du charme, pourtant" ; quand Frédéric
Moreau, qu'il soit avec la Maréchale ou avec Madame

A PROPOS DU" STYLE" DE FLAUBERT

Arnoux, "se met à leur dire des tendresses ", nous ne
pouvons penser que ce "pourtant" ait de la grâce, ni ce
" se mettre à dire des tendresses " de la distinction. Mais
nous les aimons ces lourds matériaux que la phrase de
Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur. Car si, comme on l'a écrit, la
lampe nocturne de Flaubert faisait aux mariniers l'effet
d'un °phare, on peut dire aussi que les phrases lancées
par son " gueuloir " av.aient le rythme régulier de ces
machines qui servent à faire les déblais. Heureux
ceux qui sentent ce rythme obsesseur ; mais ceux
qui ne peuvent s'en débarrasser, qui, quelque sujet
qu'ils traitent, soumis aux coupes du maître, font
invariablement "du Flaubert", ressemblent à ces malheureux des légendes allemandes qui sont condamnés à
vivre pour toujours attachés au battant d'une cloche.
Aussi, pour ce qui concerne l'intoxication Flaubertienne
je ne saurais trop recommander aux écrivains la vertu'
purgative, exorcisante, du pastiche. Quand on vient de
finir un livre, non seulement on voudrait continuer à vivre
avec ses personnages, avec Madame de Beauséant, avec
Frédéric Moreau, mais encore notre voix intérieure qui a
été disciplinée pendant toute la durée de la lecture à
suivre le rythme d'un Balzac, d'un Flaubert, voudrait
continuer à parler comme eux. Il faut la laisser faire un
moment, laisser la pédale prolonger le son, c'est-à-dire
faire un pastiche volontaire, pour pouvoir après cela,
redevenir original, ne pas faire toute sa vie du pastiche
involontaire. Le pastiche volontaire c'est de façon toute
spontanée qu'on le fait; on pense bien que quand j'ai
écrit jadis un pastiche, détestable d'ailleurs, de Flaubert, je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
A PROPOS DU " STYLE "

ne m'étais pas demandé si le chant que j'entendais en moi
tenait à la répétition des imparfaits ou des participes
pr~sents. Sans cela je n'aurais jamais pu le transcrire.
C'est un travail inverse que j'ai accompli aujourd'hui en
cherchant à noter à la Mte ces quelques particularités du
style de Flaubert. Notre esprit n'est jamais satisfait s'il
n'a pu donner une claire analyse de ce qu'il avait d'abord
inconsciemment produit, ou une recréation vivante de ce
qu'il avait d'abord patiemment analysé. Je ne me lasserais
pas de faire remarquer les mérites, aujourd'hui si contestés
de Flaubert. L'un de ceux qui me touchent le plus parce
que j'y retrouve l'aboutissement des modestes recherches
que j'ai faites, est qu'il sait donner avec maîtrise l'impression du Temps. A mon avis la chose la plus belle de
l'Education Sentimentale, ce n'est pas une phrase, mais un
blanc. Flaubert vient de décrire, de rapporter pendant de
longues pages, les actions les plus menues de Frédéric
Moreau. Frédéric voit un agent marcher avec son épée
sur un insurgé qui tombe mort. "Et Frédéric, béant,
reconnut Sénécal ! " Ici un " blanc", un énorme "blanc"
et, sans l'ombre d'une transition, soudain la mesure du
temps devenant au lieu de quarts d'heure, des années,
des décades (je reprends les derniers mots que j'ai cités
pour montrer cet extraordinaire changement de vitesse,
sans préparation) :
" Et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.
Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots,
les froids réveils sous la tente, etc. Il revint.
Il fréquenta le monde, etc.
Vers la fin de l'année 1867, etc."

DE FLAUBERT

Sans doute, dans Balzac, nous avons bien souvent : "En
8 I 7 les Sécbard étaient, etc. ". Mais chez lui ces changements de temps ont un caractère actif ou documentaire.
Flaubert le premier, les débarrasse du parasitisme des
anecdotes et des scories de l'histoire. Le premier, il les
met en musique.
Si j'écris tout cela pour la défense (au sens où Joachim
du Bellay l'entend) de Flaubert, que je n'aime pas beaucoup, si je me sens si privé de ne pas écrire sur bien
. d'autres que je préfère, c'est que j'ai l'impression que
nous ne savons plus lire 1• M. Daniel Halévy a écrit
dernièrement dans les Débats un très bel article sur le
centenaire de Sainte-Beuve. Mais, à mon avis bien mal
inspiré ce jour-là, n'a-t-il pas eu l'idée de citer SainteBeuve comme un des grands guides que nous avons
perdus. (N'ayant ni livres, ni journaux sous la main au
moment où j'improvise en " dernière heure " mon étude
je ne réponds pas de l'expression exacte qu'a employé;
Halévy, mais c'était le sens.) Or je me suis permis plus
qu'aucun de véritables débauches avec la délicieuse mauvaise musique qu'est le langage parlé, perlé, de SainteB:uve, mais quelqu'un a-t-il jamais manqué autant que
lut a son office de guide ? La plus grande partie de ses
I

1 L
.
. CS exc,eptions se rencontrent quelquefois dans de grands livres systé~atiq~es, ou on n'attendait pas de critique littéraire. Une nouvelle critique
litt~raire découle de l' H,r,do et du Monde du Images, ces livres admirables
et SI grands de conséquence de M. Léon Daudet comme une nouvelle
physique, une nouvelle médecine, de la philos~phie cartésienne. Sans
doute les vues profondes de M • .Léon Daudet sur Molière, sur Hugo sur
Ba
·
. udl
." atre,etc.
sont plus belles encore si on les rattache par les Lois de la' gravitation à ces sphères que sont les Images, mais en elles-mêmes et détachées
du système elles prouvent la vivacité et la profondeur du go0t littéraire.

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lundis sont consacrés à des auteurs de quatrième ordre, et
quand il a à parler d'un de tout premier, d'un Flaubert
ou d'un Baudelaire, il rachète immédiatement les brefs
éloges qu'il leur accorde en laissant entendre qu'il s'agit
d'un article de complaisance, l'auteur étant de ses amis
personnels. C'est uniquement comme d'amis personnels
qu'il parle des Goncow-t, qu'on peut goüter plus ou moins,
mais qui sont en tous cas infiniment supérieurs aux objets
habituels de l'admiration de Sainte-Beuve. Gérard de
Nerval qui est assurément un des trois ou quatre plus
grands écrivains du XIXe siècle, est dédaigneusement
traité de gentil Nerval, à propos d'une traduction de
Goethe. Mais qu'il ait écrit des œuvres personnelles
semble avoir échappé à Sainte-Beuve. Quant à Stendhal
romancier, au Stendhal de La Chartreuse, notre "guide "
en sourit et il voit là les funestes effets d'une espèce
d'entreprise (vouée à l'insuccès) pour ériger Stendhal en
romancier, à peu près comme la célébrité de certains
peintres semble due à une spéculation de marchands de
tableaux. Il est vrai que Balzac, du vivant même de
Stendhal, avait salué son génie, mais c'était moyennant
une rémunération. Encore l'auteur lui-même trouva-t-il
(selon Sainte-Beuve, interprète inexact d'une lettre que
ce n'est pas le lieu de commenter ici) qu'il en avait plus
que pour son argent. Bref, je me chargerais, si je n'avais
pas des choses moins importantes à faire, de "brosser",
comme eüt dit M. Cuvillier Fleury, d'après Sainte-Beuve,
un "Tableau de la Littérature Française au XIXe siècle"
à une certaine échelle, et où pas un grand nom ne figurerait, où seraient promus grands écrivains des gens dont
tout le monde a oublié qu'ils écrivirent. Sans doute, il est

A PROPOS DU " STYLE "

DE FLAUBERT

permis de se tromper et la vaJeur ·objective de nos jugements artistiques n'a pas grande importance. Flaubert a
cruellement méconnu Stendhal, qui lui-même trouvait
affreuses les plus belles ·églises romanes et se moquait de
Balzac. Mais l'erreur est plus grave chez Sainte-Beuve,
parce qu'il ne cesse de répéter qu'il est facile de porter un
jugement juste sur Virgile ou La Bruyère, sur des auteurs
depuis longtemps reconnus et classés, mais que le difficile,
la fonction propre du critique, ce qui lui vaut vraiment
son nom de critique, c'est de mettre à leur rang les
auteurs contemporains. Lui-même il faut l'avouer ne l'a
'
,
jamais fait une seule fois et c'est ce qui suffit pour qu'on
lui refuse le titre de guide. Peut-être le même article de
M. Halévy - article remarquable diailleurs - me permettrait-il, si je l'avais sous les yeux, de montrer que ce
n'est pas seulement la prose que nous ne savons plus lire,
mais les vers. L'auteur retient deux vers de Sainte-Beuve.
L'un est plut8t un vers de M. André Rivoire que de
Sainte-Beuve. Le second :
Sorrente m'a rendu mon doux rive infini

est affreux si on le grasseye et ridicule si on roule les r. En
général, la répétition voulue d'une voyelle ou d'une consonne peut donner de grands effets (Racine : Iphigénie,
Phèdre). Il y a une labiale qui répétée six fois dans un
vers de Hugo donne cette impression de légèreté aérienne
que le pdète veut produire :
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

Hugo, lui, a su se servir même de la répétition des r qui
est au contraire peu harmonieuse en français. Il s'en est
servi avec bonheur, mais dans des conditions assez ditfé-

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A PROPOS DU cc STYLE "

rentes. En tous cas, et quoi qu'il en soit des vers, nous
ne savons plus lire la prose ; dans l'article sur le style de
Flaubert, M. Thibaudet, lecteur si docte et si avisé, cite
une phrase de Chàteaubriand. II n'avait que l'embarras
du choix. Combien sont nombreuses celles sur quoi il y a
à s'extasier ! M. Thibaudet (voulant, il est vrai, montrer
que l'usage de l'anacoluthe allege le style) cite une phrase
du moins beau Châteaubriand, du Châteaubriand rien
qu'éloquent, et sur le peu d'intérêt de laquelle mon
distingué confrere aurait pu être averti par le plaisir même
que M. Guizot avait à la déclamer. En regle générale,
tout ce qui dans Cbiteaubriand continue ou présage
l'éloquence politique du xvmme et du xrxme siecle
n'est pas du vrai Chàteaubriand. Et nous devons mettre
quelque scrupule, quelque conscience, dans notre appréciation des diverses œuvres d'un grand écrivain. Quand
Musset, année par année, branche par branche, se hausse
jusqu'aux Nuits, et Moliere jusqu'au Misanthrope, n'y
a-t-il pas quelque cruauté à préférer aux premieres :

A Saint Blaiu, à la Zuecca
Nous étions, nous ltions hien aise,
au second les Fourheries de Scapin ? D'ailleurs nous
n'avons qu'à lire les maîtres, Flaubert comme les autres,
avec plus de simplicité. Nous serons étonnés de voir
comme ils sont toujours vivants, pres de nous, nous offrant
mille exemples réussis de l'effort que nous avons nousmêmes manqué. Flaubert choisit Me Senard pour le
défendre, il aurait pu invoquer le témoignage éclatant et
désintéressé de tous les grand morts. Je pui , pour finir,
citer de cette survie protectrice des grands écrivains un

DE FLAUBERT

exemple qui m'est tout personnel. Dans Du c8tl dt chez
Swann, certaines personnes, mêmes tres lettrées, méconnaissant la composition rigoureuse bien que voilée, (et
peut-être plus diflicilement discernable parce qu'elle était
à large ouverture de compas et que le morceau symétrique d'un premier morceau, la cause et l'effet, se
trouvaient à un grand intervalle l'un de l'autre) crurent
que mon roman était une sorte de recueil de souvenirs,
s'enchaînant selon les lois fortuites de l'association des
idées. Elles citèrent à l'appui de cette contre-vérité, des
pages où quelques miettes de " madeleine", trempées
dans une infusion, me rappellent (ou du moins rappellent
au narrateur qui dit "je " et qui n'est pas toujours moi)
tout un temps de ma vie, oublié dans la premiere partie
de l'ouvrage. Or, sans parler en ce moment de la valeur
que je trouve à ces ressouvenirs inconscients sur lequels
j'asseois, dans le dernier volume - non encore publié de mon œuvre, toute ma théorie de l'art, et pour m'en
tenir au point de vue de la composition, j'avais impiement pour passer d'un plan à un autre plan, usé non
d'un fait, mais de ce que j'avais trouvé plus pur, plus
précieux comme jointure, un phénomene de mémoire.
Ouvrez les Mémoires d'Outre-Tomhe ou les Filles du Feu
de Gérard de Nerval. Vous verrez que les deux grands
écrivains qu'on se plaît - le second surtout appauvrir et à dessécher par une interprétation purement
formelle, connurent parfaitement ce procédé de brusque
transition. Quand ChAteaubriand est - si je me souviens
bien - à Montboissier, il entend tout à coup chanter
une grive. Et ce chant qu'il écoutait si souvent dans sa
jeune se, le fait tout aussit6t revenir à Combourg, l'incite à

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

changer, et à faire changer le lecteur avec lui, de temps
et de province. De même la première partie de Sylvie se
passe devant une scène et décrit l'amour de Gérard de
Nerval pour une comédienne. Tout à coup ses yeux
tombent sur une annonce : " Demain les archers de
Loisy, etc. " Ces mots évoquent un souvenir, ou plutôt
deux amours d'enfance : aussitôt le lieu de la nouvelle est
déplacé. Ce phénomène de mémoire a servi de transition
à Nerval, à ce grand génie dont presque toutes les œuvres
pourraient avoir pour titre celui que j'avais donné d'abord
à une des miennes: Les Intermittences du Cœur. Elles
avaient un autre caractère chez lui, dira-t-on, dü surtout
au fait qu'il était fou. Mais, du point de vue de la critique
littéraire, on ne peut proprement appeler folie un état qui
laisse subsister la perception juste (bien plus qui aiguise
et aiguille le sens de la découverte) des rapports les plus
importants entre les images, entre les idées. Cette folie
n'est presque que le moment où les habituelles rêveries
de Gérard de Nerval deviennent ineffables. Sa folie est
alors comme un prolongement de son œuvre; il s'en
évade bientôt pour recommencer à écrire. Et la folie,
aboutissant de l'œuvre précédente, devient point de départ
et matière même de l'œuvre qui suit. Le poète n'a pas
plus honte de l'accès terminé que nous ne rougissons
chaque jour d'avoir dormi, que peut-être, un jour, nous
ne serons confus d'avoir passé un instant par la mort. Et
il s'essaye classer et à décrire des rêves alternés.
ous
voila bien loin du style de Madame Bovary et de l' Education Sentimentale. En raison de la hAte avec laquelle j'écris
ces pages, le lecteur excusera les fautes du mien.

a

MARCEL PROUST

SUR

RÉFLEXIONS
LA LITTÉRATURE

LE CENTENAIRE D'HERBERT SPENCER
L'Angleterre célèbre, ces deux années 1919 et 1920, le
centenaire de deux écrivains non peut-être ses plus importants,
mais dont l'infl.uence sur l'Europe a été la plus vive, deux
écrivains de rayonnement par excellence, Herbert Spencer et
George Eliot. L'un et l'autre sont devenus européens dans la
mesure même où ils étaient fortement anglais. Ils appartiennent
à l'ordre de ces inventions, nées de conditions et de nécessités
anglaises, comme le régime parlementaire et la grande industrie,
en lesquelles s'est nourrie de qualités anglaises la force impulsive
qui les a jetés sur le monde et les y a implantées comme des
réalités universelles. Leur centenaire, comme naguère le cinquantenaire de Sainte-Beuve, ne doit pas être une manière de
fermer leur tombeau, mais une occasion d'inventorier leur
héritage.

•"•
Plus d'un lecteur, pensant ici à Spencer, est peut-être déjà
surpris. Spencer a dérogé à la coutume qui veut que la plupart
des philosophes aient été de médiocres écrivains, car il en fut,
lui, un tout à fait mauvais. De plus, s'il est aujourd'hui une
philosophie complètement abandonnée, c'est bien la sienne.
Elle apparaît à tous comme une généralisation superficielle,

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'où on ne peut retenir que des vues de détail ingénieuses et
souvent justes, en ps}'chologie et en sociologie. Les Prtmiers
Pri11cipt1 et les nombreux volumes de morale n'ouvrent au
lecteur qu'un vide d'où se dégage de l'ennui. Je ne dis point
qu'il n'y ait encore des hommes à qui le système de l'évo~u~ion,
entendu, en dépit de l' l11co111ulÎ11able, comme un matérialisme
intégral, n'apporte une pleine et permanente satisfaction de
leurs besoins intellectuels. Il y en a certainement en France.
Le premier pays où l'on traduisit Spencer ce fut la Russi~, et
cela paraît bien naturel : un évolutionnisme tout en affirmations,
joint à un matérialisme économique pris de Marx, peut fourntr
là-bas le même aliment national qu'autrefois l'orthodoxie raide
et ligée de Byzance. En tout cas cela n'est pas fait pour notre
occident. Reste-t-il donc de Spencer, à ce centième anniversaire,
autre chose qu'un nom et qu'une place dans un passé qui
n'est plus 1
Oui. Il reste ceci, que le cerveau de l'homme fonctionna de
façon originale et curieuse et nous fournit un type de vie
philosophique que peut-être nous ne trouverions pas ailleurs.
Il reste surtout que la plus vivante des philosophies actuelles,
celle de M. Bergson, est pensée en partie sous l'action directe
de Spencer. M. Bergson, en réagissant contre l'évolutionnisme
de Spencer, a sauvé de cet évolutionnisme ce qui pouvait être
sauvé et en a maintenu vivantes quelques parties. La réflexion
sur la durée, d'où est né le bergsonisme, ne pouvait pas ne pas
suivre une philosophie qui, comme celle des Premiers Pri11cipts,
fait de la réalité un développement dans la durée. Schopenhauer estimait que toute philosophie de l'évolution repose sur
une impossibilité, car elle admet la réalité du temps, alors que
la philosophie moderne est fondée depuis Kant sur l'idé~ité
du temps. Spencer qui n'avait jamais pu dépasser les premières
pages de la C1·itif11e de la Raison Pure, ne s'est jamais posé ce
problème, mais il était nécessaire qu'il ft'.lt posé dans toute sa
vigueur le jour où l'évolutionnisme tomberait entre les mains

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

93

d'un philosophe complet et d'un métaphysicien de la grande
espèce. Le bergsonisme est né d'une réaction contre Spencer,
mais une telle réaction ne peut se produire qu'à l'égard d'une
philosophie qui travaille sur un terrain analogue, qui traite des
mêmes problèmes, et qui les a souvent elle-même posés. Spencer
lui-même avait trouvé dans Comte un stimulant du m6ne
genre : " C'est mon opposition à certaines de ses vues, dit-il,
qui m'a fait développer certaines des miennes. On se rend compte
de ce qu'il faut penser quand on voit ce qu'il ne faut pas penser."
Nulle part mieux qu'entre Spencer et Bergson n'apparaît la
nécessité de cette " étape " qui est aussi vraie dans le domaine
des pensées que dans celui des êtres sociaux. A ce titre la place
de Spencer n'est pas négligeable dans la suite philosophique du
XIXe siècle. N'oublions pas d'ailleurs les services que son postulat
évolutionniste a rendus pendant trente ans, de 1870 à 1900,dans
bien des ordres d'études. Il est possible que Brunetière par exemple
l'ait appliqué en critique littéraire avec une nalveté un peu
tranchante et sommaire. Il en a charpenté du moins quelque
chose qui se tient et qui fait encore penser, et l'on imagine
fort bien une critique qui soit demain à l'Et10l11tion dti Genrti
ce que Bergson est au Syst}me de philosophit ét10l11lib1111ù1t.
Brunetière ne pourrait en tirer qu'un honneur nouveau, pareil
à celui que ce centenaire nous permet de rendre à Spencer.
Si c'est surtout à une.philosophie qui les recti.fie profondément que les idées de Spencer doivent de rester aujourd'hui
jusqu'à un certain point mêlées à notre air intellectuel, le
meilleur hommage à lui rendre dans cette occasion n'est peutêtre pas d'insister sur ces idées. Son centenaire ne saurait être
pour nous une occasion de procurer des lecteurs à ses livres et
d'inciter des gens de bonne foi à perdre leur temps (tout le
volume des Pri11cipts de Sociologie iUr les l11stituti0111 Clrlmb!litllu
est cependant intéressant à feuilleter et fort suggestif). Heureusement il y a l'homme, qui fut un vrai philosophe, et dont la
personnalité mérite la plus curieuse attention.

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J'ai l'air d'avancer deux paradoxes. On semble penser
aujourd'hui et on a même pensé autrefois qu'il manquait à
Spencer beaucoup des traits du véritable esprit philosophique.
Et quant à sa personnalité elle ne nous est connue que par son
Autobiog,·aphit. Or j'ai toujours vu qu'elle passait pour le plus
étrange amas de puérilités et de niaiseries, où un homme ait
jamais tenté de résumer son passage sur cette pauvre planète ;
et je crains bien que, si vous la lisez, vous ne sorez de cet avis.
Je crois pourtant que ces jugements seraient téméraires, et
qu'il y a lieu, pour un Spencer comme pour un Kipling, de
desserrer notre concept latin, un peu étroit, de la vie philosophique et de la littérature.
Etrange philosophe, dit-on, que cet homme qui parait
n'avoir jamais lu un livre de philosophie écrit avant lui ! Il a
commencé plusieurs fois la Critifut dt la Raiio,i Pure. Il n'a
jamais pu dépasser les premières pages, parce que, dit-il, il ne
pouvait admettre l'idéalité du temps et de l'espace. Lisez qu'il
était incapable de faire l'effort élémentaire de la philosophie
critique. Il s'est aussi essayé à Platon: "A plusieurs reprises j'ai
e;sayé de lire tantôt tel dialogue, tantôt tel autre, et j'ai toujours
posé le livre avec une impatience venant de l'imprécision de la
pensée et de l'habitude de se payer de mots, rebuté aussi par
la forme vagabonde de l'argumentation. " D'une santé assez
compliquée, ne pouvant jamais se trouver devant le papier et
le livre plus de deux ou trois heures par jour, il lisait très peu.
Il était étonnamment incapable d'effort, et, comme le Sybarite,
souffrait littéralement beaucoup au seul spectacle d'un homme
ou d'un animal surmenés. L'effort qui consiste à suivre le
raisonnement d'autrui lui était particulierement dur. Rien
d'étonnant à cc qu'il n'ait à peu près rien lu en philosophie,
inon quelques résumés d' Auguste Comte par Henriette Martineau et quelques page, de son ami Stuart Mill.
On peut des lors le ranger dans une section de la philosophie
que j'appellerais, si l'on veut, le coin des illettrés, ou des

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

95

autodidactes. 'allez point la mépriser. Descartes s'est donné
beaucoup de mal pour s'r faire admettre sous un déguisement,
pour feindre d'avoir oublié tout ce qu'il avait eu le malheur
de lire et pour donner comme fruit unique de sa méditation
solitaire dans les poëlcs son abondante mémoire scolastique. Ce
coin comprend d'abord et surtout les mystiques, hommes et
femmes, ignorants sublimes qui rejoignirent par les seules
effusions de leur cœur la haute philosophie d'Alexandrie.
Parmi les profanes on y verrait des hommes comme Charles
Fourier et même Saint-Simon, qui avaient des parties si remarquables de métaphysiciens mystiques. Pourquoi pas, si l'on
veut, la " philosophie" de Victor Hugo dont Faguet se
gausse, mais qu'un Renouvier sait apprécier et même admirer l
Une hantise puissante des grands problèmes suffit, en dehors de
toute connaissance positive, à dégager une phosphorescence
philosophique ;iuthentique. Evidemment le roc et le noyau
de la philosophie ce sont ses grandes écoles, ses génies éclairés,
ses Raphaël e~ ses Ingres, ses Léonard et ses R ubens, mais elle
comporte aussi ses Courbet, au delà desquels on avise encore
dans de vagues ténebres quelque douanier Rousseau et bien
d'autres gabelous et loups-garous.
Bien entendu il ne faudrait pas forcer la comparaison.
Retenons-en simplement que Spencer est, seul à peu près à
notre époque, un philosophe (accepté comme tel par les gens
de métier) qui n'a pas lu les philosophes, qui n'a jamais eu la
cunosité de les lire. Dans sa jeunesse, déjà préoccupé des
problèmes auxquels il dévoua sa vie, il ne songea jamais à ouvrir
seulement' nn livre d'une lecture aussi facile que les Emzi1 de
Locke, qui se trouvaient dans la bibliothèque de son père. Mais
au contraire de ceux dont ce trait unique a pu nous le faire
rapprocher, il est :\ peu près au courant des sciences phrsiqucs
et naturelles de son temps et sa curiosité d'esprit est très vive.
Dans quelle direction s'exercc-t-elle donc?
La vérité est que cet individualiste maniaque, ce célibataire

�96

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

renforcé n'a jamais pu s'intéresser à la philosophie, mais à sa
philosophie, ce qui est fort différent. "Généralement, sinon
toujours, dit-il, un sujet ne m'a semblé intéressant que du
moment où j'avais trouvé en moi-même une conception
originale s'y rapportant. Tant que je n'y voyais qu'une série
de conclusions tirées par d'autres et que j'avais à accepter
simplement, je n'éprouvais généralement qu'une indifférence
comparative. Mais lorsqu'une fois avait jailli en moi une idée
nouvelle, ou que je supposais être nouvelle, ayant rapport au
sujet 1 une avidité à trouver des faits pour servir de matériaux
à une théorie cohérente naissait en moi. '' Il a vécu dans son
idée, et non dans celles d'autrui. '' Tout ce qui ressemble à la
réceptivité passive est étranger à ma nature ; et il en résulte
que je ne suis pas sujet à être impressionné par la pensée des
autres." Le mot d'original, au sens vulgaire et satirique,
semble fait pour lui. Jamais, dit-il, il ne s'est rallié à une doctrine
antérieure par déférence ; toojorus au contraire il s'est défendu
contre ce genre de dépendance en cherchant et en marquant
ses différences d'avec autrui. " Quand je cause, ma tendance
critique me pousse constamment à découvrir des motifs de me
séparer de mon interlocuteur plutôt que des motifs d'aquiescer
à ce qu'il dit. Il ne m'arrive pas souvent de faire ressortir les
points sur lesquels je partage l'opinion de quelqu'un ; mais je
me suis toujours attaché à faire ressortir les points par lesquels
je m'éloigne de lui." Il reconnaît maladive cette tendance à lacritique et à la défiance non seulement devant les formes d'art,
mais devant les individus, et pense que c'est une des raisons
pour lesquell"es il est resté célibataire.
Cela fait un bon type de philosophe, mais ce philosophe
tient de partout à une famille et à une race. Les Spencer sont
une famille de méthodistes et d'"indépendants, et les oncles dont
il fait le portrait constituent une belle galerie d'originaux. Luimême commença de bonne heure. Voici une note du livre de
famille, écrite par son père a son sujet : "Un jour, lorsqu'il

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

97

était encore tout petit, comme il était assis près du feu1 je
l'entendis rire soudain. Je lui demandai ce qui le faisait rire, et
iJ me répondit: Je me demandais comment cela serait s'il n'y
avait que moi au monde. " A ses yeux de petit enfant c'était
bien toute sa destinée qui apparaissait, et qu'il acceptait en
riant. Peut-être quelqu'un en lui faisait-il ce choix mystique
des conditions que dit le mythe du Xe livre de la Ripubliriue. Il fut
toujours seul, il se voulut seul, le grand problème pratique fut
pour lui l'existence et la défense de l'individu. Ses premiers
écrits forent des lettres au Nun-Co,iformùtoù il traitait la question
de l'individu et de la société, et tous ses derniers écrits s'occupent
du même problème. Il est à ce point de vue comme à bien
d'autres l'antipode exact d' Auguste Comte. Son non-conformisme sans dogme s'oppose très précisément au catholicisme
sans dogme du philosophe français. Il finit dans un état
d'isolement moral qui .rappelle vivement par le contraste ces
dernières années de Comte toutes déprises de l'individu et
comme perméables déjà à la lumière du Grand-ttre.
Il n'y a d'ailleurs sous cet individualisme à peu près aucune
épaisseur de vie intérieure intense, La vie intérieure de Spencer
ce sont ses idées. Il vit pour penser ces idées, pour faire
connaître la théorie de l'évolution, et pour rien autre chose,
semble-t-il. Un amateur d'hommes comme Montaigne ou
Sainte-Beuve ne trouverait en lui rien qui pOt retenir la
curiosité psychologique ni attirer l'analyse dans un vrai paysage
moral. De là la sècheresse et la puérilité apparentes de son
Autobiographie. Le respect de l'individu, en lui-même comme
en les autres, mais de l'individu sain et fort et non du faible
que la société doit laisser éliminer par la nature, le sacrifice de
toutes les idées morales à la notion froide de justice, la perfection morale conçue comme l'adaptation mécanique de l'homme
aux fins sociales, tout cela est bien conforme à cette tendance J
tourne exactement le dos à l'homme intérieur. Il n'est donc pas
étonnant que cette philosophie nous apparaisse comme le type
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ta· demi-philosophie, comme une pensée à laquelle manque
la troisième dimension. Il n'est pas étonnant que pour
M. Bergson, qui dut lire, adolescent, Spencer avec le même
intérêt que d'autres donnent à Jules Verne, le problème ait été
de bonne heu~e de rejoindre lesdèux moitiés, les trois dimensions,
d'intégrer la syn thèse spencérienne dans cette philosophie
traditionnelle pour qui l'être vrai c'est l'être intérieur, celui
qui est donné dans le moment le plus aigu et le plus profond
d'une conscience humaine.
Il va de soi que ce descendant des non-conformistes, demeure •
parfaitement étranger à toute idée religieuse. De là l'hostilité
que l'Angleterre lui témoigna longtemps et qui accrut sa
tendance à l'isolement. Après les Premiers Principes une bonne
partie des six cents souscripteurs qu'il avait péniblement recrutés
l'abandonnèrent. C'est que le malheureux philosophe restait
étranger au théisme. Spencer avait pourtant pris ses précautions,
exposé sa puérile théorie de !'Inconnaissable uniquement pour
ne point être réputé athée et obtenir au moins la neutralité
de l'Eglise établie. Peine perdue : l'agnosticisme suffit pour
précipiter sur le nouveau système ce nuage épais du cant,
frère jumeau du fig londonien, et qui le cacha longtemps
aux regards. En 1880, comme Spencer faisait une excursion en
Ecosse, un pasteur, apercevant le nom de Spencer sur le
registre de l'hôtel, frissonna, nasilla que l'Antéchrist se trouvait
sous le même toit que lui, et convoqua une réunion de prières
dans le billard comme mesure de désinfection. La publication
matérielle du Systeme de Philosophie fut pourtant assurée par les
efforts généreux de Stuart Mill et surtout par les d?ns d'admirateurs américains, et dans la dernière partie de sa vie Spencer
finit tout de même par en tirer de quoi vivre.
Spencer connut dans sa jeunesse Carlyle et le vit quelquefois, mais l'état chronique de vaticination où vivait l'auteur du
Sartor lui répugnait. "Il secrétait chaque jour, dit Spencer,
une certaine quantité d'imprécations, et il lui fallait trouver

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

99

quelqu'un ou quelque chose sur qui les déverser. " Il est
heureux pour Spencer que Carlyle n'ait pas vécu assez longtemps pour assister à la naissance de sa philosophie : nulle
philosophie n'était mieux faite pour exciter la bile du vieux
dyspeptique et lui enlever l'embarras de chercher un destinataire a ses imprécations quotidiennes.
En matière de critique d'art, Spencer devient tout à fait
réjouissant. Le goOt que j'avoue pour son Ar1tobiographie provient
en grande partie de la magnifique sincérité qui lui permet d'étaler
le pur et parfait philistinisme avec autant d'ardeur qu'en met
un snob à cacher le sien. C'est aussi beau que Bouvard et Pécr,chet.
Il ignore complètement la littérature des classiques. C'est pourquoi il est monstrueux d'abrutir _la jeunesse sur la langue et
l'histoire de deux peuples aussi peu intéressants que les Grecs et
les Romains. " Dans l'avenir cet état de l'opinion sera considéré comme une des aberrations les plus étranges par lesquelles l'human'.té ait passé. " Quand Carlyle publie son Cromwell,
Sp~cer écnt : Il y a tant de choses dans ce monde actuel qui
retiennent notre attention, que je ne vais pas passer une
semaine à me faire une opinion sur le caractère d'un homme
qui a vécu il y a deux siècles." Et M. Homais ne pourrait
rien penser de plus monumental que les pages de l'introduction
à la Science Sociale sur Frédéric II et Napoléon. Il n'a jamais
pu aller au delà du sixième livre de l' Iiiade et dit : " J'eusse
mieux aimé donner une forte somme d'argent que de continuer
ju~qu_'à la fin." Il nous dit d'ailleurs quels sont ses goftts : il
lU1 faut en art une secousse intense qui l'émeuve fortement.
Comm~ M. Jourdain_il aime la trompette marine. Il a voyagé
en Itahe et en Egypte, et ses impressions esthétiques ressemblent fort à celles qu'Alphonse Allais prêtait autrefois à
Sarcey. Elles consistent surtout à maugréer contre les faux
chefs-d'œuvre, à se demander ce que les gens peuvent voir de
beau dans la Sixtine, dans la Lepon d' Anatomie ou dans la
musique de ·wagner.

�100

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette sincérité remplit l'.Arttobiographit. L'indépendance de
Spencer ignore Je mensonge et le déguisement. Ce n'est pas
profond, mais c'est pur. Prenez un verre de cette eau claire
après les Mémoiru d'outre-tombe, vous enregistrerez une impression que Montaigne n'eOt pas dédaignée et qu'il el'.lt recueillie
comme une utile leçon de probité. Quelques philosophes ont
esquissé à un moment donné l'histoire de leurs idées : ainsi le
Descartes du Discours et le Renouvier de l'Esquiut d'une cln1rific11tion. Presque aucun n'a écrit avant Spencer de Mémoires.
Nous avons pourtant pour mettre à leur rang ceux de Spencer
un terme de comparaison, ceux de Stuart Mill, qui sont d'un
homme puissamment intelligent et non, comme /'.Autobiographie,
d'un spécialiste borné et maniaque. On voit nettement en
Mill un homme qui pense dans les trois dimensions, selon la
grande tradition philosophique. Mais l'excentrique à la
Dickens que laissent apparaître ceux de Spencer a bien aussi
son intérêt savoureux.
Est-ce à dire que Spencer soit un excentrique de la philosophie ? La conclusion serait assez ridicule. L'homme et le
philosophe peuvent être ici assez indépendants l'un de l'autre.
Schopenhauer, qui fut sur presque tous les points une tête
philosophique puissante et géniale, finit dans la peau d'un
prodigieux maniaque Hoftinanesque. Si Spencer, lui, ne mérite
pas une place dans l'ordre des grands philosophes complets,
il reste ceci, qu'il fut un grand mécanicien, un grand systématisateur, un grand homme libre.
Un mécanicien d'abord et surtout. S'il appartient à une
famille de disciples de Wesley, il est lui, un disciple de la
machine de Watt et sa pensée procède du cheval-vapeur. Il
débuta dans les chemins de fer, et allait faire une belle carrière
d'ingénieur civil guand il abandonna sa place pour s'occuper
de recherches qui n'aboutirent pas sur les machines magnétoélectriques. Il resta toujours un mécanicien, préoccupé de toutes
sortes de petites inventions qui étaient ingénieuses, mais qui ne

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

IOI

réussissaient presque jamais parce qu'il manquait je ne sais quel
tour de pure pratique. D'apres le tableau assez complet qu'il
nous donne de la marche de ses idées, ce n'est pas par la
réflexion sur b vie qu'il a été conduit à la doctrine de ]'évolution (bien qu'il se soit initié de bonne heure aux formules et
aux théories de Milne-Edward sur la division du travail
physiologique), c'est par des considérations mécaniques, de
longues réflexions sur le passage de l'homogène à l'hétérogène,
la multiplication des ellets, et enfin cette instabilité de l'homogène qui devient son idée maîtresse. Le système est achevé
quand il l'a complété par l'idée de la redistribution d'une
matière indestructible et d'un mouvement continu, réglés par
le principe dernier de la conservation de l'énergie. Cette façon
de penser sub specie mnchinte est exactement le contraire du
rub specie vit,r qui caractérise le bergsonisme, et ce contraste a
puissamment servi à M. Bergson pour constituer et éclaircir sa
doctrine. A ce mécanisme se ratache toute la morale de Spencer, sa foi en la coYncidence mécanique graduelle de l'égolsme
et de l'altruisme, ce sentiment de la justice impersonnelle qui
l'emporte chez lui, dit-il, sur tous les autres sentiments.
Mais ce mécaniste n'est pas un analyste pur. Concevoir les
choses sous l'aspect de machines c'est pour lui les concevoir
rous la figure d'engrenages, de systèmes, où est appliquée et
visible une loi générale. Son sens le plus développé est le sens
de la causalité, la passion de rechercher les causes jusqu'au bout
Gusqu'au bout mécaniquement, puisqu'il a autant le sens
métaphysique qu'un aveugle a celui des couleurs). "Quoique
j'aie d'ordinaire atteint inductivement mes conclusions, je n'ai
pourtant jamais été satisfait tant que je n'avais pas trouvé comment on pouvait les atteindre déductivemcnt. " La déduction
seule conférera à son système le caractère architectonique non
d'une œuvre d'art (et encore qui sait? je vois bien que lorsque
j 'étais élève de philosophie les Pmnim Principes me donnaient
le genre de haute émotion qu'un Grec du Ve siècle tirait du

�REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

poème de Parménide); mais d'une belle machine. "Pendant
ces tristes dernières années, j'ai éprouvé souvent de l'orgueil à
voir chaque division et chaque partie de division s'adapter au
reste, chaque élément remplir exactement sa place et aider à
faire un tout harmonieux." Spencer roulait spontanément
sur cette pente d'une manière que M. Bergson a relevée de
façon définitive dans les dernières pages de I' Et1o!utiqn Créatr-ice,
et la faiblesse de cette philosophie toute conceptuelle malgré sa
ligure expérimentale est de manquer terriblement d'un noyau
d'intuition. Huxley disait que le spectacle le plus tragique
devait être pour Spencer d'assister à l'assassinat d'une déduction
par un fait. Et George Eliot, lui entendant exposer sa façon .
de pêcher à la mouche arti li ci elle, observai~ : " Vous êtes généralisateur si passionné que vous allez jusqu'à pêcher à la ligne
avec une généralisation. "
Mais Herbert Spencer me paraît rayonner étrangement par
ceci, qu'au temps où Gladstone était le great o/d man de
l'Angleterre, il en était, lui, le greatfree man. Ce maniaque est
exactement le contraire d'un fanatique. Son libéralisme, fruit
authentique du sol anglais, il l'a poussé par sa vie philosophique
à une sorte d'état chimiquement pur, et il a, avec la même
vigueur et la même loyauté qu'un philosophe grec, conformé
sa vie à ses principes. Lorsqu'il chercha, n'ayant aucune fortune,
les moyens de vivre nécessaires pour édifier en paix le système
dont il avait conçu le plan complet, il songea à obtenir une
place, mais ses idées sur la limitation des fonctions de l'état lui
faisaient, dit-il, le choix très limité. Il ne pouvait songer qu'à
un poste dans une des rares fonctions qu'il reconntît le domaine
de l'État, celui d'inspecteur des prisons ou de distributeur de
timbres. Ayant postulé ces places avec toutes sortes de certificats,
il échoua et il vécut d'une petite rente et du produit de son
travail littéraire. Il déclare qu'il est le seul membre du
Blastodermic Club (société de huit dîneurs mensuels parmi
lesquels il y avait Huxley, Tyndall, Lubbock) à n'avoir été

103

membre d'aucune société et à n'avoir jamais rien présidé. Ce
n'est pas qu'il ait la puissante vocation de la vie philosophique :
essentiellement c'est un individu qui a besoin de sa liberté, et qui
concède aux autres toute la leur. Il représente cette sorte
d'indépendance passive qui s'applique froidement à la recherche
du vrai, non cette indépendance active qui s'attache comme un
Montaigne à construire de soi une vie intérieure vivante et
intense. Au fond il a transporté dans la politique, la morale,
l'esthétique, la philosophie, le vieux méthodisme, le non-conformisme de ses pères. D'un fonds profondément anglais, il a
dit non à tout ce qui est grandeur extérieure et action de
l'Angleterre. Deux vieillards en Europe, au commencement de
ce siècle, avaient la même horreur de la guerre et de la violence :
Tolstoï et lui. Pour Spencer l'empire Britannique, jusqu'à la
guerre du Transvaal inclusivement, a été fondé par de purs
flibustiers. Il n'entra dans la vie politique qu'une fois, en I 88 1,
en fondant avec quelques amis la Ligue contre les guerres
offensives, et cet effort ruina sa santé, l'empêcha de travailler
jusqu'à sa mort. Il est probable néanmoins qu'en 1914, il eîlt
été nettement et violemment pour la guerre : une telle horreur
du militarisme ne fut-elle pas un des éléments les plus puissants
de la résolution de vaincre où s'engagea l'Angleterre l
Cette liberté non-conformiste lui fait dire bien des sottises
en esthétique, bien des choses profondes et justes dans l'ordre
politique et moral. (Il faut les chercher dans ses essais plus que
àans son œuvre systématique.) Il l:i garda vis-à-vis de cette
société industrielle dont il avait à un certain moment paru
devenir le philosophe. Dans son voyage d'Amérique en I 882
il parla aux Américains avec cette même vieille voix d'Europe
que plus récemment leur faisait entendre M . Ferrero. " On ne
vit ni pour apprendre ni pour travailler, mais on apprend et
on travaille pour vivre. Et j'ajoutais que l'avenir tient en
réserve un nouvel idéal, aussi différent de l'idéal industrialiste
que celui-ci est différent de l'ancien idéal militaire.'' Bien

�104

105

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'aucun Anglais n'ait vécu dans un état d'insularité plus fermée
et ,plus défiante, il fut néanmoins un vrai et grand Européen.
Et il nous offre ce beau et curieux spectacle d'un homme qui
vieillit dans les plus pénibles manies d'un célibataire maladif
sans abdiquer une parcelle de sa pure liberté d'esprit. On
songerait, n'était la différence des tempéraments, à Rémy de
Gourmont. Ces gens sont le sel de la terre. Il ne faut pas qu'il
y en ait trop. Il faut qu'il y en ait. Il n'a jamais été plus
nécessaire de les saluer au passage.
ALBERT THIBAUDET

NOTES

LA SINCÉRITÉ DANS LA MISE EN SCÈNE, conférence de Jacq~es Copeau à la Salle des Sociétés Savantes.
Je n'étais pas présent - à mon grand regret - à la
première conférence de Jacques Copeau sur le Théâtre du
Vieux-Colombier. Mais j'ai pu lire ici le compte-rendu amical,
qu'en a donné Roger Martin du Gard: amical, cordial, c'est-àdire exact et fidèle. S'il vous arrive d'assister à l'une de ces
causeries en esprit de défense et non de sympathie, tant pis
pour vous ; vous vous êtes trompé de porte : vous n'avez rien
à faire ici. Au reste, je ne pense pas que la " défensive "
puisse tenir longtemps en face d'un homme dont la parole
simple, ardente et réfléchie ne fait qu'un avec sa personne,
avec son geste et ses yeux pleins de foi. La première rencontre
après cinq années de rupture fut peut-être plus émouvante.
Elle préparait la seconde qui n'a pu décevoir personne. Après
avoir lancé l'appel, Copeau nous donne ses raisons.
Pas de malentendu. Si l'on veut marcher bien d'accord, il
importe d'abord de savoir pt1 l'on va. Non! il ne s'agit pas,
en maintenant : une habile équivoque, de rassembler une
armée disparate de curieux, d'esthètes et de snobs, qui, à la
première déconvenue lâchera pied et se débandera. Mieux
vaut un petit groupe, mais confiant, solide, qui se laisse
conduire pa~ce qu'on ne lui cache pas le but. L'adhérent au
Vieux-Colombier sera semblable à l'amateur qui sait défendre
sa peinture. Quand on lui qemandera : pourquoi? il faut qu'il
puisse répondre : voici 1

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

Le Théâtre du Vieux-Colombier ne sera pas 1m théâtre
d'intellectuels. Les intellectuels y trouveront leur compte, mais
les autres aussi, qui ne le sont pas forcément : les gens
intelligents, sensibles, les raffinés, les gens de goût, les gens
de bonne foi qui ou,rcnt les yeux et les oreilles. C'est à eux
qu'il s'adresse. Il a l'ambition d'accroître son public de ~ous
les éléments non-sophistiqués de la foule. Il pourra meme
devenir jusqu'à un certain point " théâtre populaire•• ; car
" il présentera des choses simples qui puissent être comprises
simplement". Remarquons, entre parenthèses, que c'est là le
comble de l'art : il y tendra.
Le Théâtre du Vieux-Colombier ne sera pas rm théâtre
d'amnt-garde. Copeau a ce mot en horreur. Trop de gens qui
"ont débuté sur les barricades finissent dans le gouvernement".
A ce sujet il rapporte un propos que lui tenait un acteur
arrivé : "Vous recherchez la nouveauté?.. vous faites bien. Il
faut ça pour qu'on vous remarque. On a toujours le temps de
mettre de l'eau dans son vin .. " Non, nous ne sommes pas de
vieux jeunes ; nous ne tirons pas de pétards. Nous avançons
avec prudence et n'aurons pas à reculer.
•
Le Théâtre du Vieux-Colombier ne sera pas un fltéaire
révolufio,maire. Plutôt réactionnaire, dit Copeau. Car, les
yeux fixés sur Jes grands modèles que lui prépare le passé, il
se mettra à leur école. Il refuse de s'enfermer dans une
formule littéraire de se coller une étiquette qui attirera les
badauds. Il "réa~ira" contre la routine, contre l'académisme,
et contre l'esthétisme. C'est justement dans les chefs-d'œuvre
qu'il puisera ses moyens de combat. Retenons au passage
cette formule: "L'originalité, nous la trouverons au bout de
notre peine, comme une récompense, non au début co11'.~e
une réclame.'' Elle mériterait d'être inscrite à la prem1ere
page de toutes les jeunes revues et sur Je mur de tous les
ateliers. Elle vaut pour tous et pour tout. Ce n'est pas la
dernière fois qu'en nous parlant de sa conception du théâtre,
Copeau contribuera à éclairer les principes ?,énéraux ~e l'~t.
"Ennemi de tout mensonge ", c'esl un thealre de s111cénté,
un théâtre 11ou-tl1éâlral qu'il rêve. "Rayez, dit-il, le mot

théâtre" avec tout ce qu'il comporte aujourd'hui d'artifice
inutile, de gauchissement, de compromis, de malhonnêleté !
Nous reprenons tous les problèmes à la base avec des hommes
sûrs et de caractère éprouvé, le problème de l'acteur et celui
du dramaturge, celui de la critique et celui de la scène. Xous
voulons replacer les "travailleurs" dans des conditions saines
de création et de travail qui leur permettront de "rendre au
théâtre force de culture·•. Or, ce travail est déjà commencé.
Le Vieux-Colombier a déjà des ateliers (costume, éclairage,
accessoires) ; il établira des cours (mise eu scène, musique et
danse). Il veul être une "école" composée d' "amis", de
parents: si l'on préfère une "famille". C'est dans l'entr'aide
quotidienne qu'il prendra peu à peu figure, par le concours
des bonnes volontés et des talents, "en éloignant cc qui est
faux, prétentieux, impur". A cc prix seulement, il comptera
comme une force de résurrection " pour la culture française et
universelle. N'exigez pas trop de lui tout de suite! Il suffit qu'il
conn.iisse la voie où il s'engage et qu'il s'y veuille résolument
engager : il arrivera.
" Mais c'est !'Armée du Salut ! " objecte plaisamment
Copeau, contre lui-même. On rit. Il ne sied peut-être pas de
trop rire. Car il y a quelque chose à sauver et ceux-là seuls
qui sont devant nous en semblent capables. Il y a à sauver
d'abord la conscience du bon ouvrier qui ne "truque" pas:
en aucun endroit aujourd'hui elle n'est plus malade qu'au
théâtre. Précisément, dans la suite de sa causerie, Copeau va
nous montrer comment dans la pratique, il entend appliquer
cette méthode de salut. Il va nous parler de la mise en scène.
La question du décor sera traitée à part. La mise en scène,
n'est pas cela : c'est "la parole, le geste, le mouvement, le
silence; c'est autant la qualité de l'attitude et de l'intonation,
que l'utilisation de respace, elle regarde en premier lieu le
comédien. " La mise en scène devra être sincère.
Qu'est-cc donc que la sincérité? Il suffit d'avoir vu Copeau
pour le sentir. Mais cet homme de passion et de rai·on prétend aussi nous le faire savoir. Gardons-nous bien de la

�NOTES

108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

confondre avec l'impétuosité, la générosité, la spontanéité. On
dit d'un jeune homme qu'il est sincère, lorsqu'il exprime ce
qu'il pense, d'un élan, sans retour sur soi, quand bien même
il penserait faux et ne serait pas très conscient de sa vraie
pensée. Si j'entends bien Copeau, il y ajoute un élément pins
grave et qui n'est pas inclus dans la définition courante qu'o11
en donne. Il veut une sincérité d'âge mûr, une sincérité que
la réflexion prépare, qui s' est dépouillée des illusions, qui a à
son acquis nombre d'années de connaissance, d'épreuve, de
continuité. Celle-ci sera capable de "se soumettre à une
discipline sans forcer sa nature" ; elle se refusera à la mode,
au désir de se singulariser. Elle sera honnêteté autant que
fougue ; elle ne s'avancera que sur un terrain sûr ; elle ne
parlera qu'en pleine connaissance de cause ; jamais, même
inconsciemment, elle ne se mentira. Copeau distingue expressément en elle la flamme et la vertu, l'ingénuité et le savoir.
Je ne connais pas de vue plus féconde. Hélas I il le constate,
rares sont les esprits qui arrivent à l'âge du savoir et de la
vertu, sans avoir perdu l'ingénuité et la flamme. Il est cependant de ceux-là ; il le dit et nous le croyons. Il a atteint la
maturité en gardant la foi, il a connu l'échec sans l'amertume
et le succès sans sot orgueil; il n'a d'ambition que celle du
travail a accomplir. L'ébéniste qui aime et connaît à fond son
métier, quand il fait un meuble, est sincère ; il fait sincèrement la chose pour laquelle il est fait. C'est le bon ouvrier de
France. Copeau nous cite un exemple au théâtre : celui
d'Antoine. On pourra discuter son œuvre, et n'être pas de
son avis ; on ne pourra pas ne pas reconnaître qu'il ait cru
en quelque chose, apporté et réalisé quelque chose, qui était à
lui, à lui seul.
Quelle sincérité apporter dans la mise en scène ? Première
condition : ne jouer que des pièces que l'on admire. N'avoir
pas à défendre la pièce, mais à la servir. Sentir en elle tout
ce qa'elle contient de scénique, pour en faire vivre la matière
scéniquement. Non la recréer à sa guise, mais se confondre
avec celui qui la créa . En vérité l'auteur seul est metteur en
scène; et le metteur en scène proprement dit, par l' intelli-

gence du texte, par le sentiment de la vie de l'œuvre et de
son mouvement particulier, qui est à la fois musique et chorégraphie, fera voir la pièce telle qu'elle fut écrite. De ce mouvement nécessaire naîtront" beauté, plénitude, satisfaction".
Cela revient à dire qu'il faudra "servir le style d'une œuvre ",
s'y tenir, taudis que la plupart ne savent qu· en sortir, par ignorance, mauvais goût, affectation.De rien ils feronttoajoursquelque chose; de quelque chose à peu près rien. Nous avons eu le
"cabotin" metteur en scène et ses idées de" cabotin". Voilà
ce qu'il faut rejeter à tout prix. - Ici, le conférencier nous
rappelle quelques unes des révoltantes erreurs dont nous avons
eu le spectacle, quelques unes seulement: elles ne se comptent
plus. L'adaptation à la scène d'œuvres purement poétiques,
comme les Nuits de Musset; les mutilations de Shakespeare
tantôt académiques et tantôt romantiques; Sanine submergeant ,
sous les décors, au Châtelet, un drame dépouillé comme
l'HélJ11e de Sparte de Verhaeren; Reinhardt s'emparant du
théâtre grec pour le mettre au cirque et se figurant avoir
recréé dans la salle l'état d'esprit des spectateurs d'Eschyle,
parce qu'il mêle à son public un troupe.au de gens costumés
en Grecs, Attentat au génie. Et réciproquement, tant de ces.
pièces vides que l'on meuble avec des costumes. Il cite encore
l'interprétation romantique qu'on donne couramment de la
tragédie racinienne, au mépris de son style : " Racine? connais
pas, lui disait un célèbre acteur : moi je ne connais que
Néron. .. " Non ! dans Britannicus comme dans A11dromaq1,ec'est Racine seul qui importe ... Dans Don Juaii d'autres
coupent en deux un dialogue, pour avoir un décor de plus à
montrer. On fait du réalisme dans les Femmes Savantes. Pour
fournir à Scapin son sac, on plante à grands frais sur la scène, 1
le port de Naples tout entier (Stanislawski). Enfin on invoque
souvent une fausse tradition d'acteurs, au lieu d'interroger
l'œuvre même, qui porte en soi sa tradition.
C'est à quoi il faut revenir. Connaitre à fond les œuvres et
se maintenir devant elles en état de sensibilité, ponr en renouveler l'aspect dans le sens de leur véritable nature, avec cette
liberté sûre d'elle qui comporte la connaissance et le respect.

�I 10

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il n'y aura plus désormais, si rarement d'accord, le point de
vue de l'acteur et le point de vue de la- pièce. Il ne sera plus
permis à celui-là de tirer à lui la couverture, en supprimant
dansJ;In texte tout ce qui n'est pas jeu. Au contraire, plus de
vedettes ! Tous les acteurs au même plan ; la reine d'hier
aujourd'hui suivante; tous entraînés, éduqués et disciplinés
dans un sens unique, sous l'unité ab.solue de la direction.
Quand l'acteur comprendra ce qu'est la pièce, ce qu'il est
dans la pièce et aura les moyens de s'exprimer "en harmonie
avec ceux qui l'entourent", dans ce concours parfait la pièce
existera. Telle doit être la troupe du Vieux-Colombier, humble
servante du poète.
Après cet exposé vivant, neuf, raisonnable, dont j'aurais en
vain essayé de rendre l'accent, mais qui vaut assez par sa substance même, Copeau, nous rappelant la phrase d'André Gide:
" Il est bon pour l'artiste de savoir à qui il s'adresse",
protesta contre le " mépris du public" qui règne dans le
monde des théâtres.Son public, il veut l'amener au même degré
d 'honnêteté et de sincérité que lui-même; c'est pourquoi il
ne lui cache rien de ses projets. Il le remercie de l'effort
financier, indispensable hélas! qu'il continue de faire; il lui
montre l'activité encourageante qui règne déjà rue du VieuxColombier: le maçon qui pose sa brique, l'homme passionné,
penché sur son épure, " qui gesticule " en travaillant, l'ami
qui quitte son roman pour coller dès "timbres-postes", les
costumières bénévoles qui taillent et courent tout le jour. .. On
ne fait pas tout cela pour des snobs, mais pour un public
éclairé, ennemi du dénigrement, de l'incompréhension du
scepticisme. Nous devrions tous méditer la phrase célèbre
que Copeau nous remémore : " On ferait beaucoup plus de
choses dans la vie si l'on en croyait moins d'impossibles. " La
résurrection du théâtre du Vieux-Colombier qui semblait l'être
encore hier, ne l'est déjà plus aujourd'hui. Il a suffi d'un
homme sagement sincère.
HENRI GHÉON

NOTES

Il I

LE VOL DE LA MARSEILLAISE, par Edtno11d Rostand
(Fasquelle). - LE POÈME DE LA DÉLIVRANCE par
François Porché (Emile-Paul). - LES MONTAGNARDS, par
Henry Pourrat (Payot). LAMPES A ARC, par Pa1û
Morand (au Sans-Pareil).
Tout le monde connaît la saisissante expression del' orateur
sacré: " Qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes ..• ! "
Voici ce que devient ce sublime sous la plume d'Edmotid
Rostand.
Ce sont eux, les Américains
Les forts suscités par le Sage !
Ah! qu'ils sont beaux les brodequins
De ceux qui portent le Message J

Il semble que l'auteur de Cyrano ait pris à tâche cl~ mécaniser ~es p~oc~dés les plus artificiels de Victor Hugo. N'hésitant Jamais a mener l'image au bord du calembour et
l'ant~thèse aux confins de l'à-peu-près, il eut au plus haut
degre cet esprit de mots qui ferait prendre les plus beaux mots
en dégoût et pis encore, cet esprit de rime qui rendrait
la rime haïssable :
Comme de l'aulne sort le vergne
Comme du hêtre le fay ard
D'Assas prod·u it la Toit-rd' Am1erg11e
Di, Guesclfo, sans cesse, Bayard!

~es vers sont tirés du poème L'ordre du jour qui est un des
me:lleurs du recueil, mais qui semble une gageure de mauvais
g~u~, !ellement l'auteur met d'affectation à célébrer la simphcite du langage militaire :
... C'est ainsi. Les plus nobles rimes
S'usent aux lèvres des rimeurs.
Vertu des mots, tu te périmes,
Fierté du langage, tit meurs ...

�I 12

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et soudain q11and t1t t'éd1tlcores,
U11 grand blessé di, Bois des Caures
U1i moribond de C,.ivenc!ty
Pâle et mordant sa jugulaire
Jette srff le vocabulaire
La pourpre qui le rafraîchit ...

Ces noms sanglants ou glorieux, amenés là pour les besoins
de la rime riche font penser à ces faux soldats qui miment sur
les planches d'un café-concert les gestes de l'héroïsme.
Témoins qui nous initiâtes
A res histoires spartiates
Enfrançais lacédemonien.

Hélas, ui la guerre, ni la souffrance, ni la mort n'ont initié
Edmond Rostand au laconisme et à la sobriété.
Dans ses vers, on rencontre souvent de ces analogies de style
burlesque, dont certains poètes qui se croient d'esprit nouveau
abusent volontiers.
La mort soujjle avec violence
Flocons d'ouate da11s le ciel
Flocons d'ouate à l'ambulance!

On a reconnu le procédé; inutile d'insister. Ceux qui
voient dans la surprise le principal ressort de la poésie sont
victimes de la même erreur que Rostand. Ce dernier tra:vaillant pour le théâtre, s'habitua à grossir les effets et a
étendre le rayon de ses cabrioles verbales. Mais rien n'est plus
prévu que l'imprévu systématique et le m_ême tonr de passepasse dix fois répété n'est plus qu'une gesticulation vaine et
fatigante.

Les hommes les pltts beaux que la victoire appelle
Montaient dans les wagons en se donnant les maills,
Tandis que, raidissant leurs doigts gourds sur leur pelle,
Les plus vieu.e réparaient l'iisure des chemins.

NOTES

IIJ

Ni Edmond Rostand, ni quelqu'un de nos petits rhétoriqueurs ne se résigneraient de bon gré à écrire simplement :
Les phts vieux réparaient l'usure des chemins.

Mais ceux qui sentent le rythme, à qui le son des syllabes
enchaînées par l'idée est aussi précieux que le toucher d'une
belle étoffe, ou d'une pierre au grain rare, reconnaissent et
saluent au passage le visage de la muse française. ·
Que n'apparaît-il pas plus souvent dans les vers de M.
François Porché ? N'est-ce pas que le poète de l'Arrêt sur
la Marne, né pour l'élégie et la poésie intimiste, ait prétendu
les succès de théâtre et de récitations publiques et réglé son
chant sur les éclats de voix des acteurs ? Au lieu d'un demisuccès gonflé par la réclame, une chute éclatante des Butors
nous eût peut-être rendu un poète. La poésie de M. Porché,
mêmelorsqu'elle se veut rustique et populaire, sembleàpi:ésent
traîner aux champs comme à la ville les oripeaux du théâtre.
Quand l'art du récitant ne gonfle plus les vers, quand la
modulation d'une voix exercée ne vient plus nuancer la
monotonie des épithètes., la strophe gît sur le papier comme
un petit tas de ficelles embrouillées .. .
La f ottle dans la débâcle
De ces temps vertigineu.~
Se co1isolait aii spectacle
Et sur l' teran lumineux
Dans mie atmosphère ardente
Dé.filait devant ses yeux
La vision trépidante
D'immonde silencieux.

Tout cela pour exprimer cette idée toute simple que, pendant la guerre, le cinéma consolait Paris. On se prend à
regretter les périphrases de Jacques Delille.
La langue de M. Porché est souvent prosaïque ; avec
cela peu de strophes d'une seule coulée, de ces jaillissements
qui retombent en gerbe irisée, mais une suite de constructions
fragiles, aux lignes confuses, élevées à l'aide de petites phrases
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

descriptives coupées çà et là par des périodes d'un tour .
oratoire.
Il y a des morceaux bien venus, dans le genre du croquis à
la plume:
Et dep11is quatre a11nées
La' charrue et la herse
Par les champ ~, sous l'averse
Gisent abandonnées.
La terre jadis brune
Est pareiile au tafos,
L'antique sol n'a plus
La couleur de la lirne.
Mais ferraille et broussaille,
Nuages pluvieux,
Tout ;st même grisaille.
Le corbeau qui vit vieux
Vole d'u11e aile lasse
Et, sans cesse à ce deuil .
De ce qui fut orgueil
jette une injure basse.

Nous voici loin du ton de l'épopée! Mais du moins cette
description pure et méticuleuse laisse-t-elle paraître le talent
et la sensibilité de M. Porché, tandis qu'ailleurs, visant à l'éloquence sa poésie n'a même pas la noblesse du lieu commun
et verse dans le pathos et l'extravagance. Il s'adresse à la
France:
Te revoici, fi,dèle à ta splendeur passée,
A tes morts glorieux, à to1i illustre nom,
Empoig11ant ion cheval aux crins, sautant en selle,
Ou, calme, le front haut, serrant sous ton aisselle
La giieule noire du canon.

Pénible effort d'un poète qui pour relever les trois premiers
vers d'une stance pour distributions de prix, dresse cette
image ridicule de la France qui porte un canon sous son bras.
Plus loin c'est la France encore criant justice pour les êtres

NOTES

et les choses victimes de la guerre. Nous voici emportés dans
un grand mouvement oratoire ; nous ne demandons qu'à
suivre le poète où son vol va nous porter, mais voici qu'au
moment de s'élever, il s'attarde inopportunément pittoresque
à nous décrire des Serbes autour "d'un âcre feu d'herbes
visiblement allumé par le souci de la rime. Je me fatigue
vite à suivre une marche si rompue, si capricieuse et saccadée; ce n'est plus un poème que je lis, c'est un livre de
contes et d'i mages que je feuillette. Mais combien mon plaisir
serait moins mélangé si l'auteur, demeurant fidèle à sa nature
n'avait pas voulu forcer sa voix, pour écrire, lui aussi, le poèm;
àe la guerre !
0

0 0

Plus modeste et plus habile M. Henri Pourrat a composé
une chronique paysanne qui a de la grandeur et une saveur
rustique. La forme rappelle directement celle de Francis
Jammes, dans Jean de Noarrieu, avec moins de préciosité à
rebours, moins de grâce et d'invention aussi. Ecrit tout
entier en laisses de sept vers de dix syllabes, à l'exception
du chant : Le Bois des Corbeaux où l'auteur use d'un vers de
seize syllabes, .très propre au récit épique, le poème de
M. Pourrat faire songer encore à Jocely11, ou à Marie de
Brizeux; quelque chose d'intermédiaire entre le roman et la
chanson de geste, dans une forme simple assez sobre mais
languissante et monotone.
'
'
Le dernier chant du poème a de la force avec un agréable
coloris d'imagerie populaire. On y voudra peut-être reconnaître
quelques-uns de ces traits homériques, larges et précis qui
donnent tant de caractère aux chefs-d'œuvre de Mistral et
d' Aubanel. Voici la " bourrée", dansée, dans un village du
front par des soldats d'Auvergne:
Les poings brandis, dit brillant dan~ les yeux
En mènent-ils, à quatre, une fameuse.
De tout le corps on suit ces fins balleurs
Le geste à faire on le trou'Ue avec e11.x,

�116

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et soit qit'ils Plient sur leursjarrets nerveux,
Ou repartant, qu'ilsfrappmt le sol creux,
Sous leurs talons la terre bat comme un cœur.

Et les gars d'Auvergne se lancent le vieil appel Gaulois, le
Ehyo-ho, des moissonneurs quand

NOTES

0

..

0

Sur le ciel vert, d'un pathétique Pathe .....

Dès le premier vers, ou plutôt dès la première ligne de
son premier poème M. Paul Morand nous avertit de ses
ambitions, qui le placent à égale distance de MM. Max-Jacob,
Blaise Cendrars et Drieu la Rochelle. Il apporte dans les
exercices ordinaires de l'école un œil très fin et très sensible
aux caprices des spectacles contemporains, de l'esprit et de
l'ironie, une sensibilité aiguë et flexible qui fait songer à Léon
Paul Fargue, enfin une discrétion louable dans l'emploi des
nouveaux fétiches.
Des allées se tordaient
A11tour de la pelouse
Ivre de son palmier
Assis sur sa canne d' affitl
Le colonel violet
Emondait les arbustes et se réjouissait
D'avoir l'âge de la retraite.

17

J'ai goûté ce petit tableau de genre et ce paysage dessiné par ·
Matisse; je me suis fort diverti à l'interview de M. Marcel Proust.
J'ai moins aimé qu'eucore en proie à tant d'influences diverses
et parfois directes, M. Paul Morand s'avisât de poser, sous
forme d'une plaque indicatrice, un art poétique aux affirmations péremptoires et prématurées.

Se redressant entre la paille chaude,
Ils s' entrecrimt la fin de la besogne.

Ne dirait-on pas une traduction d'un dialecte central ou
méridional ; et ne se prend-on pas à regretter les sonorités
ardentes et redondantes du pays d'oc, et le cordial patois
d'Auvergne :
Que ses ve11ia charcha
Garçons de la mountagno,
Que ses venia charcha
Cire voulias pas dansa Y

I

ROGER ALLARD

PUISSANCES DE PARIS, -

EUROPE, par Jules

Romains (Editions de la Nouvelle Revue Française).
" Nous avons le grand bonh.eur d'assister au début d'un
règne, au départ d'une série organique qui durera comme les,
autres des milliers de siècles avant le refroidissement de fa
terre ".
Cette phrase, trouvée dans le dernier chapitre de Puissances
de Paris, me fait songer aux réflexions que dut faire le Hollandais qui découvrit le microscope, à la fin du XVJme siècle. Est-il
donc vrai que toutes choses commencent leur existence réelle
alors seulement que le génie humain en prend une conscience
précise ? Le monde des microbes date effectivement de Pasteur
qui, le premier, a pensé avec cohérence ces organismes élémentaires et les a, de cette façon, introduits dans notre univers à
nous. A ce compte, la vie des groupes, considérés comme
unités humaines supérieures, la vie des groupes débute en ce
siècle, car c'est en ce siècle que l'homme prend notion des
groupes et que les groupes prennent d'eux-mêmes une" conscience confuse ".
L'anthropomorphisme, qui nous est une •~façon de figurer
l'inconnaissable ", permet d'étudier la vie des groupes. Et voici
d'abord les puissances de Paris, ces dieux encore informes et
intermittents qui grouillent comme des larves dans le ventre de
la grande ville, dans le ventre du plus grand dieu.

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le poète est penché, anxieux, attentif. Ainsi le voyageur,
sur le pont de son navire, contemple les animaux monstrueux
que la drague a ramenés des profondeurs marines. Le poète
regarde, note, décrit, regarde encore et multiplie les croquis.
:out. semble nouveau, en ces êtres formidables, inq11iétants,
mdociles. Pour les dépeindre, le poète invente donc un langage
ne11f, c'est-à-dire qu'il prend les termes les plus éprouvés de
notre vieille langue et qu'il les assemble selon une logique
no11velle. Le langage est, pour l'écrivain, un moyen de connaissance; on le comprend bien à lire PuiSJances de Paris. Jules
Romains, dans cet ouvrage, utiljse les mots comme des instruments merveilleux d'analyse ou de synthèse, des instruments
propres a servir les plus téméraires desseins de l'esprit.
Absorbé dans la contemplation, le poète participe peu aux
êtres et aux gestes qu'il décrit. On le sent tout à la joie de la
découverte, et cette joie est encore presque purement intellectuelle. Mais il sait que ce n'est là qu'un commencement. Pnur
assumer sa nouvelle mission, l'homme devra faire saigner sa
propre chair sous la loupe et jeter son âme au creuset: "Toutes
les émotions de l'homme sont des actes de connaissance mieux
que les pensées de sa raison. Car la raison conçoit l'homme •
mais le cœur perçoit la chair de l'homme. De même il faut qu;
nous connaissions les groupes qui nous englobent non par une
observation extérieure, mais par une conscience organique •J.
'Il

il

il

Puissances de Paris l Ce petit livre a été écrit il y a une
dizaine d'années et il a paru pour la première fois en 191 1.
Cet extraordinaire document inaugure, avec les autres ouvrages
que Jules Romains a publiés vers cette époque, ce que Rémy
de Gourmont appelait une " psychologie nouvelle". Depuis,
Jules Romains a donné sa mesure en des ouvrages si variés que
l'accord du public et de la critique s'est fait sil! son œuvre ;

NOTES

I

19

un accord tout d'assentiment fervent, d'étonnement respectueux. Toutefois beaucoup d'esprits dévoués aux choses de la
poésie considéraient naguère avec quelque inquiétude ce mot
de " méthode" employé fort subtilement par Gourmont dans
son étude sur Mort de ·quelrp?un. Un des commentateurs de
Jules Romains exprimait le désir d·'entendre ce poète "parler
sur un tombeau". Ce .désir a reçu satisfaction. C'est sur le
tombeau de l'Europe que Romains a chanté ; son poème
Europe est bien un thrène.
Je ne dirai pas que tous. les dons de Jules Romains ont contribué à ce beau livre : j'ai garde d'oublier le comique multiple
et déconcertant des Copains, ou de Sur les quais de la Villette ;
mais je pense, en relisant E:uro_pe, que Romains n'a encore
rien écrit de plus profond, de plus émouvant,de plus total. On
sent, dans ce poème, battre ce c~ur dont Romains annonçait le
rôle et le règne à la fin de Puissances de Paris. Et n'est-ce pas
avec la suprême clairvoyance du cœur que l'on peut mesurer
l'immense détresse qui s'est abattue sur les hommes et qui a,
pour longtemps, gâté ce qu'il y avait de meilleur dans notre
monde?
L'écrivain de la Vie unanime et de Un être en marche, ce poète
toujours maître de lui, mahre de son sujet, maître des idées et
des mots, n'a pas été maître de son désespoir. Et c'est ainsi
qu'il est parvenu à la plus haute maîtrise, c'est ainsi qu'il s'est
abandonné, qu'il a versé des larmes véritables et brftlantes et
qu'il nous en a fait verser de telles.
Les plus remarquables pages des Odes faisaient prévoir cette
abondance. Le sinistre soleil de I 914 a précipité toute maturité. Jusqu'à nouvel ordre, Europe me paraît 1~ sommet d'une
œuvre.
Je connais un petit nombre de très beaux poèmes sur les
temps effroyables que nous venons de traverser. Aucun ne me
découvre plus qu' Europe, le sens et le secret de l'indicible
tristesse, aucun n'évoque pour moi, de façon plus dramatique,

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'atmosphère de la catastrophe, aucun ne me dit mieux c'està-dire plus douloureusement, l'impuissance actuelle des h:mmes
à conjurer Jeun naufrages. C'est d'abord Europe que je relirai
pour me défendre de l'oubli, pour sauver de l'abîme futur le
trésor de mes propres souffrances.
GEORGES DUHAMEL

WALTHER RATHENAU, par Gallon Raphaël (Payot

et Cie).

:: Il était temps que ce beau sujet füt traité. M. Raphaël le
présente dans l'ordre le plus lucide, avec abondance de renseignements et de citations. Son livre est de ceux qui peuvent le
mieux nous éclairer l'Allemagne et guider nos prévisions sur
son avenir prochain.
"~. Il n'est pas commun que le fondateur d'une grande entreprise laisse en la personne de son fils, un soccesseur capable de
le dépasser. Il est plus rare encore que l'héritier d'une telle
charge conserve, dans l'action même et sans dommage pour
l'action, le don et le gotît de- la philosophie. Rathenau a le
droit d'écrire : " Il semble que la nature ait voulu expérimenter sur moi dans quelle mesure la vie de la contemplation et
celle de la volonté peuvent mutuellement se pénétrer. " Que
le directeur de l'énorme " Société générale d'Electricité "
(A. E. G.) ait pu écrire les livres : Critique de ce Temps, - La
Mécanique de I' Esprit, - Chom à Yenir, voilà qui suffirait à
nous intéresser. Mais il y a eu la Guerre ; cette guerre aurait
moins duré, notre victoire aurait été plus prompte, si I' Allemagne avait moins savamment ménagé ses ressources réduites
rar le blocus ; or l'œuvré de ravitaillement, de réquisition, de
répartition entre les industries risquait, sans l'effort de Rathenau, d'être commencée trop tard. C'est lui qui le premier y
pensa, trois jours après l'intervention anglaise ; et c'est lui qui

NOTES

121

mit debout le "Département des matières premières" et les
"Sociétés d'Achats ". C'est sans doute par ses soins et selon ses
méthodes que la Belgique fut exploitée à fond ; on verra dans
le livre comment il travailla à mettre l'industrie suisse au service de l'Allemagne. Peu d'adversaires nous ont fait plus de
mal. Et maintenant, la guerre finie, on juge bien qu'un tel
homme ne peut se reposer, ni se laisser tenu· à l'écart. Il ne
siège pas au gouvernement, et ne risque donc point de s'y
user ; les partis de la gauche démocratique, avec lesquels il a
partie liée, n'ont pas encore sur le pouvoir toute l'influence à
laquelle ils prétendent. Mais leur rôle ne peut que grandir.
Soit que la République soi-disant socialiste se modère encore
en se consolidant, soit qu'un régime de réaction, tirant les
leçons du désastre, cherche mieux que l'ancien Empire à s'appuyer sur toutes les forces de la nation ; de toute façon, l'état
de l'industrie et des finances permettra, imposera même des
tentatives hardies, l'essai d'un nouvel ordre de production.
Certes les plans de Rathenau ne seront pas appliqués à la
lettre. Mais parce qu'ils n'entraînent pas un bouleversement
total, parce qu'ils restent dans la ligne d'un mouvement dès
longtemps commencé, nul doute qu'ils rie dictent plus d'un
projet pratique et ne passent en partie dans les faits. Il nous
faut dès maintenantles connattre, y réfléchir çt nous demander
s'ils comportent, pour nous-mêmes, un enseignement.
Trop bref, un résumé serait in-fidèle ; et la discussion demanderait plus de place que je n'en veux prendre ici. Lisez le
livre; tout le détail importe;_ je note quelques tendances, et
rien de plus.
Le mécanisme de l'économie moderne inspire à Rathenau
plus d'admiration qu'il n'en avoue. Mais ce n'est sürement pas
.à ses yeux un idéal, une fin en soi. Faire régner l'âme sur la
matière : tel est le but d'un remaniement économiqife, dont la
réforme politique ne ferait à son tour qu'assurer les moyens.
Le Juif que les hobereaux ont mis à l'écart dès qu'ils ont jugé

,

�122

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

son concours inutile, ne tient pas à préserver les privilèges de
la noblesse allemande. Mais il accepte la monarchie, il attache
peu d'importance ;ux formes du gouvernement, il n'a souci de
la "volonté du peuple" et voit surtout,dans le parlementarisme,
un moyen d'élargir le cercle où se recrutent les compétences.
L'essentiel est d'organiser la production pour l'intérêt commun.
Non pas selon l'esprit du socialisme. Celui-ci ne croit qu'à la
science et aux besoins matériels. Il ignore le cœnr humain. Il
méconnaît la grande fonction du capital : " diriger le courant
mondial du travail vers les points où le besoin est le plus
pressant", et la nécessité de la rente "fondee sur la nécessité de
la sélection dans les placements". R\thenau ne veut surtout point
qu'on diminue le rôle des chefs d'industrie, ni leurs responsabilités, pourvu qu'ils ne réclament pour eux d'autre avantage
que la joie même de commander. Ce n'est pas le pouToir qui
est nuisible, c'est · 1e luxe et l'oisivité. Donc, suppression des
monopoles, restriction du droit d'héritage, éducation populaire
faisant sauter les barrières des classes, lois somptuaires ramenant
le travail collectif à la production des objets nécessaires, afin
d'en abaisser le prix. Ainsi séparée du droit aux jouissances, la
propriété devient comme impersonnelle ; le chef se subordonne
à l'entreprise, qui acquiert une vie propre, comme autrefoi~
l'Eglise, l'Etat, ou la commune. Et cette vie 'même ne doit pas
rester autonome : les entreprises se groupent en syndicats de
professions ; les syndicats, en énormes fédérations industrielles,
qui règlent, par leur accord, la distribution du travail. L'Etat
ne dirige pas, il contr&amp;le : " Il peut émettre des exigences là
où il est utile, et doit être utile la où il émet des exigences ".
Enfin, la production nationale à son tour s'encadre dans une
organisation universelle : "Je n'entends par là ni la suppression
de l'économie nationale, ni celle du libre échange ou des lignes
douanières, mais bien : la répartition et l'administration en
.commun des matières premières internationales, la répartition
des marchés internationaux et des moyens financiers inter-

NOTES

123

nationaux." Tel serait le moyen " de parer, dans la Société
des Nations, à l'étranglement des faibles" - ou bien, peutêtre, d'y assurer sans guerre la prépondérance des forts.
Domination des compétences pour le bien du plus grand
nombre ; c'est, au fond, le rêve du Saint-Simonisme, rajeuni,
retrempé au contact de l'action. L'auteur entend partir des faits~
" Il ne faut croire aucune prédiction, aucun poète, si l'image
qu'il trace de l'avenir ne luit pas déjà dans le réel, contemp~é,
cela va de soi, avec hardiesse et liberté." Mais il refuse de lire
les faits à la seule lumière de l'intellect : " La pensée
logique peut servir de fondement au droit et à la coutume,
jamais à une table des valeurs, à une moralité au-dessus de
toute objection ... Dans le royaume de !'Ame, tous les, p~én_omènes et catégories du monde intellectuel auront cesse d exister ; et en même temps l'individualité combative, la caducité
et la science intellectuelle... La volonté prime l'intelligence ...
Tout vouloir est fait d'amour et de prédilection qui ne se
démontrent pas ... Nous vivons et agissons sans cesse dans le
monde du transcendant".
Cette transcendance doit nous inquiéter. Il est certain que ce
n'est pas la logique qui crée la vie, et que la tendance,_ le
vouloir précède toutes les raisons. Mais il n'est pas moms
certain\ue ce vouloir primitif ne sait point ce qu'il veut, et
qu'une tendance tourne à la passion aveugle et fatalement
combative, quand elle ne se mesure pas à d'autres par un
échange de raisons. Le mysticisme du vouloir n'est d'aill~urs
pas une nouveauté : la notion d'une volonté absolue domme,
depuis Fichte, la pensée allemande. Nous savons où e~e l'.a
conduite : non pas du tout au triomphe des passions mdtviduelles, mais à l'exaltation du vouloir national. Pour le
moment Rathenau n'en est pas là. Mais on craint que la même
nuée ne reste grosse du même éclair.
Bien que Rathenau repousse les plans de conquête et de
domination, il confesse "cette foi allemande, qui est au-dessus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de toutes les religions." On ne s'allierait pas avec lui sans
méprise, ni sans péril ; mais il est de ceux avec qui l'on peut
traiter. Par leur enthousiasme, leur labeur, leur calcul, des
hommes tels que lui préparent l'avenir. Oui, ces forces dangereuses peuvent être bienfa_isantes ; ces grands réalistes, mieux
que nuls rêveurs, travailleront à l'accord des peuples, s'ils
n'espèrent plus voir leur peuple exploiter seul le renoncement
de tous. Il ne faut point qu'une folle confiance leur ouvre les
voies défendues. Quand ils nous appellent au "règne de
l'Ame ", ramenons-les doucement au domaine de la claire
intelligence et des sentiments tout humains.

.• .

MICHEL AkNAtlLD

LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE, par Victor Delbos,
(Plon Nourrit. 1919).
La pensée française, dans les formes officielles qu'elle a prises
depuis l 870, recueillait avec trop d'avidité les idées étrangères
et faisait un cas trop grand de la philosophie allemande pour
que ce besoin excessif d'information et cette admiration exclusive ne soient pas le signe d'un désarroi profond, d'un défaut
de vitalité et de tendances propres suffisamment actives, que
l'on soupçonnait à peine avant 1914, que les évènements internationaux viennent de révéler brusquement. Des générations
entières, éducatrices de notre jeunesse, ont dtî s'apercevoir, bon
gré mal gré, que leur générosité, leur désir de tout comprendre,
leur intelligence même avaient eu des exagérations et des faiblesses. Dans les consciences assez probes pour envisager leur
responsabilité, dut se passer un drame intérieur parfois tragique.
Avoir l'honnêteté et le courage de s'interroger, c'etît été bien
souvent reconnaître que notre génie avait été renié, que l'étude
des œuvres françaises avait été singulièrement négligée par nos
historiens, au point que nous ne possédons, si paradoxal cela

NOTES

125

puisse paraître, aucun ouvrage d'ensemble, aucune histoire de
la philosophie en France. L'orientation donnée à ses tra~
vaux depuis plusieurs années déja, le spectacle de la guerre, le
sentiment que la pensée française était, elle aussi, "dans la
mêlée, pas au-dessus," incitèrent Victor Delbos à remédier à
cette lacune et à rechercher, dans un cours professé en Sorbonne
en l 9 I 6, les "éléments originaux de la pensée française". Sa
mort, survenue le I 6 juin 19 I 6, l'empêcha de réunir lui-même
ces leçons remarquables en un volume. Nous devons La Philosophie françafre à la piété de M. Maurice Blondel.
C'est moins une histoire de la philosophie française qu'une \
esquisse de l'esprit français où les affirmations d'un philo- 1
sophe en quête de sagesse suppléent parfois aux investigations d'un historien" respectueux de la sévérité critique et de la
précision du savoir." Car Delbos ne s'astreint pas à suivre
dans toutes ses démarches notre philosophie; il écarte le détail des
problèmes et des systèmes, les questions d'origine, de filiation et
d'influence ; il va droit à son propos essentiel et s'efforce de
dégager de l'étude scrupuleuse des doctrines ce qui ne se trouve \
pas formulé directement dans les doctrines mêmes, une attitude
particulière en face de la vie, de la connaissance et de l'action. J
Sans doute l'historien fait la part des impulsions sentimentales
et des revendications présentées par Pascal et Rousseau en faveur
du "cœur" et du " sentiment. " Il fait la part de la critique
directe des idées, des croyances et des institutions effectuée au
xvme siècle par des esprits qui demeurent, comme Voltaire,
Montesquieu, Diderot et les Encyclopédistes, étrangers à toute
tradition intellectuelle, indifférents à la mise en œuvre d'une
" technique de la pensée ". Il fait la part de la Révolution, de
décomposition sociale et de la restauration catholique qui
prolongent la faveur de la philosophie politique et sociale en
donnant simultanément aux traditionalistes et aux Saint-Simoniens, à Bonald et à Auguste Comte, le sentiment que l'erreur
de la philosophie du xvm0 siècle réside dans un abus de la

la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

critique et de l'individualisme. Il fait la part de la dispersion
où semble engagée la philosophie contemporaine. Mais, sous
les variations qui retiennent l'historien, sous la physionomie
individuelle des doctrines qui séduit en lui l'artiste, Delbos
entend rejoindre des caractères plus profonds. Il y a chez nous
1:1ne tendance congénitale à la clarté qui porte non seulement
sur les idées mais sur les données de la conscience. Elle nous
incite à expliquer le réel plutôt que de l'imaginer, mais.\ reconnaitre en même temps "qu'il n'y a pas de connaissance possible
sans des conditions préalables qui viennent de l'esprit seul ".
Elle nous incite à accepter la médiation de l'intelligence pour
expliquer tous les aspects de la réalité, car "l'acceptation de
l'inexplicable et de l'irrationnel, si elle n'est pas une abdication
de la pensée, doit être mesurée par la pensée même à ce quecelle-ci s'estime capable d'expliquer distinctement et de ramener
à des raisons définies. " La philosophie française moderne est
tout entière dans cette attitude ratùmalùte. Mais son alliance
avec les sciences positives qui développent successivement les
modalités physique, biologique, sociale, psychologique du réel,
sa prédilection pour l'étude de la vie intérieure, "puissance
l'irtuelle de critique à l'égard des doctrines qui construisent
dans l'abstrait," son désir de collaborer au perfectionnement
des volontés tempèrent ce qu'il pourràit y avoir de trop systématique et de trop unifiant dans les démarches de i'intelligence.
De là " cette allure généreuse et confiante de notre philosophie
qui, sans dissimuler l'effort qu'elle exige parfois inévitablement
pour être entendue, ne rebute en principe personne, parce qu'elle
procède non par intuition plus ou moins mystérieuse, mais
par l'éducation normale de l'intelligence. Elle n'a donc jamais
voulu exister uniquement pour l'Ecole; elle a voulu exister
pour la vie, pour l'action, pour la science, et cette disposition
seule l'eût détournée du formalisme i!bstrait et constructeur
qu'on l'accuse d'avoir pratiqué." Elle est et demeure humaine.
Si là sont bien les éléments originaux de la pensée française,

NOTES

127

c'est dans l'œuvre d'un Descartes où s'affirme le rationalisme,
dans l'œuvre d'un Malebranche et d'un Maine de Biran où
les exigences de la vie •intérieure se concilient avec les exigences
de l'intelligence, qu'il faut placer notre tradition philosophique.
Telle est la Philosophie Française. D'excellentes pages sur
Descartes, Malebranche, Pascal, Rousseau, Comte, des études
entièrement neuves et originales· sur Condillac, Buffon, les
Idéologues, Lamarck, Maine de Biran et Bonald, où se
révèlent une rare pénétration psychologique, un don de sympathie et le respect des idées, restituent enfin sa variété et son
ampleur -.à la pensée française mutilée, faussée et trahie au cours
du x1x" siècle par l'interprétation conventionnelle de l'Ecole,
moins soucieuse de sauvegarder les droits de l'intelligence que
les intérÈts du spiritualisme de sentiment et du libéralisme
politique. Et il n'était pas sans intérêt, dans la période de
rnnfusion où nous sommes, de rappeler, avec la vigueur de
Delbos, que l'attitude rationaliste, le besoin de comprendre,
l'attachement à la science ont été acquis définitivement aux
temps modernes par la révolution cartésienne. Mais le développement des éléments originaux de la pensée française suffit-il
à nous mettre en possession d'une tradition philosophique ? Si
Delbos identifie la tradition philosophique au courant de
•pensée classique et chrétien qui est le propre du xvue siècle
et qui trouve en Malebranche son interprète, s'il est amené à
considérer· les autres courants de pensée comme dissidents et
secondaires, il semblé bien que ce soit surtout en vertu de son
attachement à certaines traditions morales. Ici les convictions
intimes font ·éclater les cadres de l'histoire et la Philosophie
Française devient le testament philosophique de Delbos. Or,
si légitime soit le désir de placer dans la vie intérieure le terme
de la méditation, la vie intérieure elle-même est trop étroitement liée .\ la vie sociale pour que l'historien puisse s'effacer
aussi complètement devant le philosophe. La pensée, non plus
-que l'action, n'est soustraite aux fluctuations quotidiennes, aux

�12.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bouleversements politiques, au renversement des empires. Que
nous le voulions ou non, les conditions d'existence sociale
enserrent trop étroitement la spéculation pour que son développement puisse acquérir un caractère inactuel. Si l'on restitue à
Montaigne, à La Bruyère, à la critique dirigée au xvme siecle
moins contre la religion que contre l'esprit théologique, aux
Encyclopédistes pressés d'enregistrer les progrès des sciences, à
Vauvenargues, à d'Alembert, à Condorcet, aux économistes et
aux idéologues leur place et leur signification positive, l'évolution de la pensée française ne présente plus cette simplicité
harmonieuse et cette continuité qui sont chez Delbos le reflet
d'une belle égalité d'âme. Elle est au contraire dans les alternatives de la lutte engagée entre l'esprit de la Renaissance et les
survivances de l'esprit médiéval. La théologie et la science
naissante ne se concilient sous Louis XIV que pour s'affronte.r
dès que l'Egfise •voit diminuer son pouvoir temporel. L'agitation et la décomposition sociale !du xvme siècle, la Révolution
de 1789, l'épopée napoléonienne et son retentissement, l'évolution des sciences modifient profondément la tradition cartésienne; et c'est dans le Positivisme, où se concilient les exigences
de la science, de l'ordre social, et de la vie intérieure, que nous
irions peut-être chercher nos traditions intellectuelles, si la
philosophie, rendue mo.ins généreuse, moins confiante, moins
hai:die par la proscription du second Empire, n'avait demandé
aux pensées étrangeres contemporaines la parole de vie que son
passé pouvait lui donner.
Il semble donc bien que l'originalité de la pensée française
soit U où la place Delbos, dans son humanisme. Mais l'humanisme
n'est pas une doctrine; il est une attitude et une attitude trop
subtile et trop souple pour demeurer à jamais fixée dans des
cadres définitifs. Sans doute la forme catholique qu'il revêtait
au xvue siècle est infiniment plus proche de nous que la
forme protestante introduite avec la pensée anglo-saxonne
dans le cours du x1x" Siècle. Et il était bon de le rappeler. Mais

NOTES

il semble bien que, sous la pression des transformations politiques
et ~ociales, des sciences de la nature et de l'homme, l'humanisme ait évolué au courant du x1x" si.ècle en dehors des
formes -de la vie religieuse et qu'il ait perdu peu peu son
aspect classique et chrétien pour acquérir un aspect populaire
et positif. Depuis 1914 la France a peut-être appris davantage,
en cinq années - et des vérités autrement précieuses, - qu'elle
n'apprendrait en un demi-siècle de spéculation. Une intelligence installée dans le passé, trop timorée, trop peu soucieuse
du vrai peut se demander si la guerre fut autre chose qu'un
mauvais rêve, tenter de sauvegarder d'anciennes manières de
penser et temporiser. Il n'importe. Car il est des consciences
qui .ont participé à la passion de l'homme. Celles-là savent
maintenant que la communion de l'homme avec l'homme peut
faire surgir des sentiments aussi irradiants que la communion
de l'homme avec Dieu et donner à la pensée une vie nouvelle.

a

RAYMOND LENOIR

SUR LA DÉMOBILISATION DE L"INTELLIGENCE
M. Charles Maurras a publié dans la Minerve Française du
15 novembre un article sur Stendhal, qui doit figurer dans
l'édition de Rome, Naples et Florence des Œnvres Complètes.
Les vingt pages de ce Stendhal Contemporain sont, comme on
pouvait s'y attendre, d'un maître écrivain. Mais je ne veux
.p as faire de critique littéraire; je porterai seulement attention
à ceci que M. Maurras pose, avec la netteté impérieuse de son
génie, le problème angoissant sur lequel, avec des inclinations
, et des pensées différentes, nous réfléchissons depuis quelque
temps ici, et qu'à cette place même Michel Arnauld, Jean
Schlumberger, Henri Ghéon, Jacques Rivière ont successivement traité avec des âmes de bonne volonté. Je tâche simplement de faire suite à cette bonne volonté. Apportons-la d'abord
et la clarté intellectuelle, la vérité, viendront sans doute p;u9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surcroît comme son dépôt spontané, comme un bien qui ne
s'obtient que par des qualités de probité et de patience.
Le goût passionné que les esprits les plus ingénieux et les
plus fins professent pour Stendhal tient moins p~ut-être à ce
quïlest pour eux matière à lecture et à réflexions constantes
qu'à ce qu'il lem· représente l'idéal de la vie voluptueuse, intelligente et libre qui pour un français bien né, parfois très
catholique, mais peu chrétien, figure le bien suprême de la
terre. Dans l'état actuel de cette terre, ce bien, se demande
M. Maurras, est-il encore possible? Et il répond: Non. Il n'est
plus possible parce que nous sommes moyens et non plus fins,
parce que nous sommes requis tout entiers jusqu'à la pointe
de notre plaisir et jusqu'à la fleur de notre pensée pour un
service national. Le service national, ou, mieux, le nationalisme intégral pouvait admettre avant 1914 certain jeux que,
dans l'état actuel du monde, il ne pourra plus tolérer de
longtemps.
" Il faut choisir, de Miltiade ou d' Augustule. Nous n'avons
même pas affaire à des conjonctures qui permettraient un
choix véritable. Les choses ont choisi pour nous. Si les choses
sont telles, si, par e:i.:emple, l'armée doit embrasser toute la
nation : la guerre, intéresser et offenser la totalité du corps
social· si l'e:i.:istence et les biens de chacun et de tous (et non
seule~ent leurs éléments communs) sont mis en question par
l'agresseur et par l'envahisseur ; si les chocs des nations, jadis
politiques et militaires, visent à présent l'économie, autrement
dit la maison et la vie privée ; si le domaine public va tout
envahir : la mise en garde devra mobiliser dans le~ mêmes
proportions tout notre-·privé à moins que nous soyons résignés

à périr.
" La garantie de la liberté de ch..acun comportera une servitude de tous. Et vraiment tous, jusqu'au dernier; autant que
la jeunesse, la vieillesse ; autant que le mâle adulte, la femme
et ]'enfant; autant que le matériel militaire, rndustriel et
domestique, le spirituel des écoles et des corps savants,
théâtres, salles de conférences, livres, journaux. Plus de
cénacles retranchés, ni d'académies inactives ; plus de bois

NOTES

131

sacré ni de lieux d'asile, plus d'inamovible loisir. Tout cela
étant, pour w1e part, de la force, est arraché à l'autonomie
de l'esprit, lancé au gymnase, ajouté au pentathle. Au travail,
tout et tous! Au service intégral et universel I Ni laboureur à
:a c_harrue, ni c~mmerçant à son comptoir, ni artisan à son
etabh ne peut se dispenser de cet écot universel. Plus que pas
un, l'esprit le doit, comme il se doit à la communauté si elle
lui conserve exisfence et bonheur.
"0 mon libre Stendhal, il sera demandé beaucoup plus que
votre liberté, car il faudra que celle-ci soit aliénée de bonne
grâce ! Entrain réfléchi, enthousiasme soutenu, on exige le
cœ~ d~ cœur. Personne ne pourra sans injustice ni opprobre
se refug1er au-dessus de l'universelle mêlée. Quand tout se
donne et se prodigue, par quelle scandaleuse exception, seul
l'esprit, le puissant esprit, se réserverait-il ? Comment ce qui
peut faire tant de force morale n'y tendrait-il pas ? Ce serait
une trahison. Aucun homme d'honneur ne la désirera, ni
aucune tête soucieuse de l'avenir. L'esprit, Stendhal, n'était
pas libre dans les républiques héroïques par lesquelles d'ailleurs tout a été rêvé, inventé, mis en train : comment serait-il
libre dans un monde bien plus menacé de finir au midi de son
âge que ne le fut l'ancien d'avorter à son plus humble commencement ? "
Cette netteté dure et aiguë, cette nudité impitoyable où est
exposé le problème. le plus passionnant d'aujourd'hui, me
transportent, je l'avoue, dans l'atmosphère la plus tonique. Il
faut qu'il y ait un lieu où les intérêts nationaux soient représentés dans leur plénitude audacieuse, leur intégrité agressive,
leur exigence sans limite, un lieu d'où l'on ne voie plus rien qui
compte sur la planète et dans la France même, que la France.
Ce lieu, lieu géométrique, c'est l'intelligence de M. Maurras. II
faut qu'il y ait en la personne de M. Maurras un ambassadeur de
la France auprès des Français. On ne saurait rendre à ce titre
iminent trop d'honneurs intellectuels, trop considérer ni peser
son autorité singulière. Mais enfin la considérer et la peser
c'est aussi se mettre en garde contre elle, c'est aussi lui
donner une place d'honneur dans notre examen, notre

�132

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

critique, et, pour employer un mot de Stendhal que M. Maurras commente à contre-sens en ne le citant pas, l'artificieux !
avec son contexte des Mémoires d'un Touriste, - la méfiance.
Que la guerre nécessite la concentration immédiate et
absolue de tout Je pays pour la défense et que l'état obsidional
de réquisition matérielle, morale, intellectuelle doive être alors
imposé par la force, cela est évident et ne saurait tomber en
question. Personne d'ailleurs ne l'a mieux compris pendant la
guerre que M. Maurras et son groupe. Que la paix mette fin
ordinairement à cette tension, ce n'est pas moins certain. Or
les lignes citées de M. Maurras s'entendent d~ l'état de paix
officielle qui succède aujourd'hui à L'état de guerre officielle.
Cet état de paix, pense M. Maurras, s'installe dans une Europe
instable et surchauffée 01.1 les possibilités de guerre restent
partout à fleur de sol. Il appartient aux gouvernements de
prendre les mesures nécessaires pour maintenir leur pays dans
un état de vigilance et d'organisation qui permette de prévoir
les éventualités et d'y parer. A eux de doser le degré de
démobilisation que permet l'état politique. Mais M. Maurras
ne .se place qu'au point de vue de ce pouvoir spirituel dont il
est lui-même un représentant qualifié. Ce pouvoir spirituel il se
refuse ici à le démobiliser. Il estime que l'intelligence doit
demeurer tout entière, armée de pied en cap, d'une façon
permanente et pour une période dont nous ne pouvons même
entrevoir la fin, au service exclusif des intérêts nationaux. Le
temps selon lui est fini pour longtemps de l'intelligence libre,
lumineuse, heureuse, et ne relevant que de ses propres lois,
celle d'un Stendhal aussi bien que d'un Sainte-Beuve, d'un
Taine et d'un Renan aussi bien que d'un Gourmont. Et vous
voyez, Schlumberger, qu'il s'agit bien" d'empêcher un Descartes de s'enfermer dans un poêle pour y chercher la
vérité ".
Soit. Seulement comme ce mode d 'intelligence est incorporé
depuis près de cinq siècles à ce qui fait l'être moral, la suestance spirituelle et la beauté de la France, l'intelligence
française dans cet état de mobilisation permanente risquerait
bientôt non seulement de ne plus être l'intelligence, mais de

NOTES

1 33

ne plus être française. On a vu sous la Révolution et l'Empire
quelque chose d'analogue à cette conscription de l'intelligence.
Cela a-t-il produit grand chose de bon, tant pour elle que
pour l'Etat ? Dans cette conscription idéale de M. Maurras
sont pris le laboureur à sa charrue, le commerçant à son
comptoir, l'artisan à son établi et l'homme de lettres à son
bureau. Je crains qu'elle ne les transforme en ouvriers de la
qualité de ces équipes territoriales qui travaillaient pour la
patrie beaucoup moins efficacement que, simples gagneurs
d'argent, ils n'eussent travaillé pour eux-mêmes. Laboureur,
commerçant, artisan, écrivain ont pour unique devoir le
travail bien fait, auquel chacun trouve son compte. La germination du vrai dans le travail de l'intelligence ne doit pas être
plus _troublée, dérangée de ses lois et de son bien propres que
celle du blé sous la sollicitude de l'homme. Dans l'agriculture
comme dans la pensée, la France est un pays de travail
autonome : laissez Jacques Bonhomme défricher cette pente
et planter sa vigne, laissez le Stendhal de demain passer, en
suivant son plaisir et sa pensée, sur la route où passait le
Stendhal d 'hier, - laissez la vie française suivre son rythme
immémorial, et, ô traditionaliste, continuer, - la frontière
u' en sera pas plus mal gardée.
J'entends bien que la plupart de ces professions n'ont en
effet, pour M. Maurras, qu'à continuer, et que sa réquisition
comme sa compétence sont attachées à la seule profession
intellectuelle. Mais les professions intellectuelles sont diverses.
S'agit-il de la science positive ? Evidemment non. Mathématicien, physicien, chimiste, biologiste ne sauraient, sans poser
leur candidature aux Petites-Maisons, faire entrer dans leur
science un atome de ce genre de servitude. Je ne dis point
d'aillems que ·celane soit concevable: on a vu Cuvier et Elie
de Beaumont aliéner quelque peu leur indépendance scientifique en faveur d'intérêts confessionnels, et l'anthropolocrie
allemande, aidée de Français comme Gobineau et Vacher "ae
Lafarge, a joué avec ses folies germanomanes un rôle assez
ridicule. Mais c'est que précisément ces sciences appartiennent
à l'ordre humain, déjà historique, intéressent nos ancétres,

�1 34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il s'agisse de la monère hreckelienne ou de l'Adam biblique, de !'anthropopithèque ou de l'homme de Cro-Magnon.
C'est à tout l'ordre humain, c'est-à-dire à toute la science de
!'-homme individuel ou social, à l'étude et à la pratique de ses
religions, de ses philosophies, de ses littératures, de ses arts,
de ses techniques, qui doit s'appliquer la réquisition générale.
Cette réquisition, les précédents ne permettent de la concevoir que sous une forme religieuse. Il y a une religion de la
patrie, une théologie nationaliste dont la science sera la servante comme elle était au moyen-âge l' ancilla theo/ogiae. Je ne
dis pas que telle est la pensée de M. Maurras, mais telle est, à
coup sûr la racine de sa pensée. Plus que celui de Renan son
cerveau est. une cathédrale désaffectée. Comme mi théologien
du x1ne siècle réalise l' ens realissùnum, comme un janséniste
du xvu• réalise le Christ rédempteur, M. Maurras réalise
aujourd'hui cc; qu'il a appelé la " déesse France". Je ne le
trouve pas mauvais. Je le trouve même fort bon. Il est heureux
et il est beau, que ce pur temple intellectuel soit érigé sur une
de nos places, que ce sanctuaire de fa déesse France soit sur
notre horizon comme la blancheur aérienne du Sacré-Cœur
au bout de la perspective de la rue Laffite. Seulement le
temps a 1narché depuis le moyen-âge et il ne faudrait pas que
ce temple fît, cotnme quelquefois alors les églises, office
d'agora ou de parlement. Dès que nous passons à la pratique
de la science et de l'art, nous invoqùons des principes tout
différents.
Le 8 décembre 1870, pendant le bombardement de Paris,
Gaston Pâris, faisant au Collège de France une leçon sur la
Chanson de Ro_latrd, ·parlait ainsi : " Je professe absolument et
sans réserve cette doctrine que la science n'a d'autre objet que
la vérité et ia vérité pour elle-même, sans aucun souci des
conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables on heureuses,
que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qu1, Rar
un motif patriotique, religieux et même moral, se permet dans
les faits qu'il étudie, dans la conclusion qu'il tire, la plus
petite dissimulation, !'-altération la pins légère, n'est pas digne
d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un

NOTES

1 35

titre d'admission plus indispensable que l'habileté. Ainsi comprisès, les études communes, poursuivies avec le même esprit
.dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités
restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une g,ande patrie
qu'aucune guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace
•
e t ou' 1es ames
trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu,
leur a donnés en d'autres temps."
Evidemment cette page n'approche nullement par le style
de ce marbre au grain serré sur lequel M. Maurras, avec un
feu et une voix dignes de Dante, gravait tout à l'heure les
tables de la loi. Je ne dis même pas que le 8 décembre 1870
tous les termes en fussent également heureux, ni qu'on n'y
voie poindre certaines fautes de tact qu'a amplifiées depuis
M. Romain Rolland. Cela n'a qu'un mérite, mais d'importance,
c'est que c'est vrai. Comme pour le blanc de la vieille Emilie,
on peut faire des réserves sur l'opportunité, non sur l'exactitude. La science ne saurait avoir d'autre objet que la vérité,
et il en est de même de l'art, bien que ce ne soit pas le
même visage de la vérité. Certes, le savant, l'artiste, font
comme tous leurs compatriotes, figure de mobilisables; que
la patrie les mette dans un laboratoire d'explosüs, leur pende
au cou une musette de grenades ou leur fasse casser des
cailloux sur la route, ils n'ont qu'à obéir, à marcher, à s'acquitter de leur besogne de guerre aussi consciencieusement
qu'ils a_ccomplissaient leur besogne de paix. Mais la science
n' est pas mobilisable, et la Muse non plus. Si ·elle ne l'est pas
en temps de guerre, à plus forte raison ne l'est-elle pas en
l~mps de paix. Sans doute l'Europe de demain, telle que
viennent de nous la préparer nos diplomates, sera bien souvent
pour l'homme un terrible séjour, pour l'intelligence une difformité et pour la justice un scandale. Quelle tristesse et quelle
nuit n'y ajouterait pas la proscription, exigée par M. Maurras
au nom de sa sombre religion nationaliste, des divinités
blanches qui réunissent pour nous le transmettre le meilleur
de l'humanité ancienne !
Mais laissons l'Europe. Accordons à M. Maurras que nous
n'en avons pas charge. Ne pensons qu'à la France. Un an de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

paix a déjà suffi à rious montrer combien de telles idées pouvaient exercer de ravage sans profit. On a parlé de la vague
de paresse. Que dire de la vague d'erreur volontaire, de la
déformation consciente de la vérité, qui furent pendant la
guerre une arme effiGace et nécessaire (l'intelligence a ressemblé souvent à la sœur Simplice des Misérables), mais
qui aujourd'hui, par tant de futeurs, en sens contraires, empêchent d'aboutir toutes les meilleures démarches de pensée
loyale? Et le mal n'est qu'en partie dans le mensonge. Il est
po~r une autre partie dans la dure obligation, à laquelle nous
ne nous soumettons qu'avec répugnance, d'appeler mensonge
une attitude de pensée inspirée par le patriotisme le plus désintéressé et le plus pur, par une vérité de chair et d'os. Ce
mensonge nous apparaît de l'intérieur comme une obligation·,
mais quand nous avons dépassé les frontières, · et que nous le
voyons du dehors, il nous apparaît, comme un grand danger.
Là, une question s'impose à nous avant toutes les autres.
Quelle place la France tenait-elle dans l'Ancien et le Nouveau
Monde le I I novembre 1918 ? Quelle place y tient-elle un an
après ? Quel poids et quelle lumière ce nom a-t-il pris su;r les
lèvres et dans le cœur des hommes, - a-t-il pris pour
ensuite les alléger et les perdre, les réduire a cette plume sur
l'eau et à cette lumière des vents battue, qu'il n'est point trop
tard pour sauv_e r ,mais que nous ne sauverons que par tin examen
de conscience fait moins sur la Pnyx ou l'Agora, qu'à Eleusis
ou à Delphes.
Cette réquisition absolue de l'intelligence et du cœur par la
cité, M. Maurras la met sous le patronage des grands souvenirs
helléniques, de Marathon et de Salamine. Mais des que les
attaques de l'Asie se furent brisées devant la ville de bois,
comme la pensée resta libre sous les ombrages sacrés de l'intelligence et de la beauté ! Eschyle composant une inscription
pour son tombeau n'y voulut rappeler que ses services de
soldat dans la grande guerre. Cela n'empêche pas que, les
Athéniens une fois rentrés dans leur ville fumante, il n'ait
porté sur le théâtre les grands &lt;lrames de la pensée humaine
et de la conscience morale et que les Perses, avec leur couple

NOTES

1

37

colossal d' Atossa et de l'ombre de Darius, ne resplendissent
de ces sentiments des grands soldats, la justice et le respect ·
du vaincu. Et comment supporterait-on aujourd'hui l'équivalent des mots par lesquels débutent les Muses d' Hérodote ?
" Hérodote d' Halicarnasse a écrit dans ces Histoires pour les
transmettre à la postérité les récits des grandes actions tant
des Grecs que des Barbares. " Mais passons un demi-siècle.
Le temps est venu de la réquisition par la cité, réquisition
absolue de la pensée et du cœur humains. A Sparte, un esprit
religieux intense et une forte tradition ont pu concilier à peu
près cette réquisition avec les lois essentielles de la justice, et
c'est tout le but de l'éducation lacédémonienne, mais il a fallu
choisir entre cette réquisition et la vie de l' esp1it, sacrifier
absolument la seconde. Partout ailleurs, pendant la guerre du
Peloponnèse, l'investissement entier de l'homme et de la cité
par les appé1its et les passions politiques aboutit à ce renversement des idées morales que Thucydide schématise dans un
chapitre célèbre du livre III comme une suite des dissensions
de Corcyre. Athènes, qui est tombée comme les autres, s'en est
sauvée cependant par son atmosphère d'intelligence libre, de
sel marin, par les rnseaux pensants dont rien ne pouvait tuer
la noblesse, les Thucydide, les Socrate, les Platon.
.Bien entendu je sais à quel point ce schème de Thucydide
est théorique, et je sais aussi à quel point l'est celui de
M. Maurras. M. Maurras sait bien que la France ne deviendra
jamais un Paraguay. Il sait qu'on appelle France une chose
vivante dont l'avenir, comme celui de tous les êtres vivants,
est inconnu, que cette chose vivante implique une respiration
naturelle et une spontanéité incoërcible de pensée désintéressée, et que ni les épithètes de mandement ni les excommunications anticipées n'empêcheront - heureusement - de
naître quelque petit Stennhal qui veut venir au monde. Relisons Stendhal, mettons-nous s'il nous plaît à son école, nous
eu deviendrons des Français plus fins et par conséquent
meilleurs. Cela ne diminuera pas, quand il faudra les mettre
en œuvre, nos capacités de service. De Moscou à la Bérésina
la Grande-A,mée n'a touché que trois jours de vivres, et c' est

�138

LA NOUVELLE REVU.E FRANÇAISE

le commissaire Henry Beyle qui a su se débrouiller pour les
lui donner. Mais ii n'aurait rien valu pour écrire trois pages
tendant à relever- le moral des troupes, et il eût été aussi
mauvais de Je réquisitionner pour cette écriture que de ne
pas l'utiliser pour l'intendance .
Stendhal eût pris les adjurations de M. Maurras à peu près
comme Lord Byron prit celles de Lamartine quand on lui fit
lire !'Épitre où celui-ci l'engageait à se convertir. Mais peutêtre ce psychologue eût-.il saisi facilement ce qu'il y a de
curieux et d'oriofoal
dans l'idée de M. Maurras, ce qu'elle
comb
,
porte d'individualisme authentique, ce qui par consequent peut
retenir un Stendhalien. M. Maurras est un patriote qui depuis
un quart de siècle s'est assigné une tâche patriotique, ~ui 1~
remplit par le journal, et qui pendant la guerre a conhnue,
avec l'autorité que lui donnaient tant sa hantise d'un problème unique qu'un sens de la France pareil à celui qu'un
Hugo a des mots, un Rodin du corps. Mais comme un baron
franc sur l' Acropole, ce patriote s'est établi sur les ruines ou
plutôt sur les vestiges encore imposants d'un grand et libre
écrivain, de celui qu' A nthfoea, I' Avenir det'Inielligence et telles
de ces pages sur Stendhal nous font toucher du doigt avec un
peu de cette pitié qui l'approchait lui-même d'une colonne
des Propylées. M. Maurras a fait à un devoir, à une tâche
d'ordre politique et pratique le sacrifice d'une grande carrièr~
littéraire et d'une heureuse vie d'intelligence libre. Il a pese
ce sacrifice, il l'a résolu pour de bonnes rai:soos, et il est probable qu'il le referait si le choix lui était rendu. Mais il ne
serait pas un homme si l'image de la vie sacrifiée, ceit~
Ismène de son Antigone intérieure, ne le hantait souvent, s1
elle ne lui fournissait ce qu'apportèrent jusqu'à la finàSainteBeuve les retotJrs du poète mort jeune. Qui donè a été chargé
d'un cénacle ou d'une acadéinie inactive, d'uh bois sacré et
cJ'un lieu d'asile, qui a été arraché à l'autonomie de l'esprit,
promu au pentathle des forts, sinon lui, au moment _de cett~
lutte tragique où sa destinée s'est décidée? Je parlais tout a
l'heure d'une attitude religieuse et de la " déesse ;France~• , Ce
sont là, exacte~ent, chez cet athée, les tragédies de la foi, les

NOTES

1 39

schèmes d'une grande conversion. Mais l'orage qm s exerce
sur une âme ne s'arrête pas à elle et veut emporter les
autres. Toute foi implique un prosélytisme, ce choix tragiquement arraché ne va sans la haine du choix contraire, celui
qu'on aurait pu faire, que d'autres ont fait, et s'ils y paraissent
réussir on hait en leur choix les apparences qui pourraient
vous faire douter du vôtre. Malgré tout cette haine est un
amour trahi ou un amour maîtrisé, comme peut l'être chez les
purs la haine de la sensualité. Son drame intérieur a conduit
M. Maurras à dramatiser, à propos de Stendhal, une alternative entre deux tables des valeurs intellectuelles. Je ne vois
rien à dramatiser ici, peut-être parce que je n'ai pas eu de
drame intérieur de ce genre, - et je-suis très loin de dire que
ce soit à mon actif une supériorité.
Il est cependant fort possible que ce drame intérieur de
l\L Maurras, et la page sur Stendhal oi1 il le traduit aujourd'hui, dessinent à peu ptè's les lignes d'un drame politique de
demain. Si l'affaire Dreyfus a joué un si grand rôle dans la
vie de M. Maurras, c'est peut-être qu'elle était préfigurée dans
les batailles que ~ivrait le petit Elysée Méraut aux gamins
huguenots du Midi. Mais ni M. Maurras ni nous n'en avons
fini malgré la guerre (ou à cause de la guerre) avec cette
affaire tenace qui tend à la même continuité que la Réforme
ou la Révolution. Le monde de l'intelligence française a
failli, il y a quelques mois, se diviser selon cet .ancien plan de
séparation, et peut-être le fera-t-il avec éclat quand une
affaire ' bien mise en scène par le démiurge caché de notre
histoire lui en fournira l'occasion. Si cette division· des " intellectuels" se produit ce sera je crois selon la ligne impliquée
dans la page de M. Maurras que l'on discute ici, selon la ligne
plutôt qui pass·e entre cette page et celle de Gaston Pâris.
Mais avons-nous besoin d'une affaire Dreyfus aujourd'hui ?
Oui, pour clarifier nos idées, - comme les médecins ont
besoin d'une peste, les stratèges d'une guerre et les avocats de
procès. C'est dire que nous avons encore plus besoin qu'elle
ne se produise pas. Les gens de sàng-froid peuvent rendrn
ici un grand service. La bombe est connue ! ce sera le même

�140

LA NOUVERLE REVUE FRANÇAISE

explosif, ce sera en partie le même personnel qu'en 1898. Ne
craignons pas d'en faire la discussion théorique, de transporter
l'engin sur le champ de l'intelligence pure où il sera surveillé
et pourra e~ploser sans danger. C'est peut-être l'utilité de discussions et de réflexions comme celles qu'ont pris coutume
d'échanger dans ces Notes des esprits divergents et amis.
ALBERT THIBAUDET

LE SALON D'AUTOMNE
Dès les premiers pas, à mesurer la tristesse qui nous gagne,
nous évaluons l'étendue du travail de désagrégation des
valeurs qui s'est effeclué pendant la guerre. Le Salon d'Automne est à peu près tel qu'il était en 1913 ; à peine s'i! y
manque quelques "révolutionnaires". Or, ce qui nous paraissait malade, mais encore vivant il y a cinq ans, nous semble
maintenant décomposé. A l'entrée de ces immenses nécropoles
que s-ont certaines salles, on hésite un moment; à quoi bon
aller plus loin ? Puis le désir de trouver quand même une
" attraction " est le plus fort, et on arpente la salle, en sentant
grandir son angoisse et même son dégoût. Et cependant il
n'est pas un seul mur qui ne fournisse mille preuves de talent
et d'ingéniosité. On peut mèine dire qu'il n'y a presqu~pas
d'exposant qui n'ait du talent. Rien de plus répandu, de plus
évident. La plupart des peintres représentés possèdent la
même petite science bien honorable, ou la même façon polie
de l'exposer. Presque pas de violences: des produits anodins,
de dimensions raisonnables, sur des sujets de tout repos, dont
les palmarès officiels, publiés dans les journaux, analysent par
le menu les fragiles mérites.
Il ne siérait pas de s'étonner plus longtemps de cette
médiocrité si elle ne s'aggravait de,vulgarité. Ce vice capital
nous choque par dessus-tout. La vulgarité est pour ainsi dire
universelle ; elle inonde les murs de ce salon ; elle émane
même d'œnvres dues à des artistes souvent fort distingués, et
rem plis d'excellentes inten fions. Par quel phénomène les désirs

NOTES

les plus louables se trouvent-ils ainsi trahis? Ce sourd travail
de cinq ans qui s'est fait dans les esprits, cette usure silencieuse de nos goûts anciens a créé chez tous un vide, une
attente, un désir. Des curiosités nouvelles sont nées - même
chez ceux pour qui le cubisme n'était qu·uu épouvantail.
Quelle que fut la timidité de ceux-ci, les discussions que cette
inquiétude, issue de Cézanne, suscita, ne fut pas sans les
entamer. Peu à peu s'est installé en eux un goût inavoué pour
l'articulé. On a tant parlé de consh-uction que l'esprit a sourdement désiré édifier quelque chose qui puisse tenir debout.
Mais ce ne fut là qu'un phénomène interne, une activité inconsciente. Les mains étaient occupées à d'autres besognes.
L_es moyens, non cultivés, ou cultivés par des isolés stagnaient.
D'où déséquilibre entre les intentions du peintre et ses réalisations ; et disproportion entre la demande du spectateur et
la réponse de l'artiste. Dès lors, l'émotion qui, rendue sensible,
sauve une œuvre imparfaite en lui donnant une âme, ne trouve
plus dans une technique vieillie un véhicule suffisant. Le
réalisme des moyens seul visible, révolte notre regard, et
l'idée de l'artiste nous demeure inconnue, n'étant pas mise en
évidence. Nous n'entendons plus un seul des mots que certains
nous adressent, el qui sont peut être des mots d'amour, parce
qu'ils s'évanouissent en un langage insonore.
Des amateurs sans entrain, le visage ennuyé, nous avouèrent
la déception que leur avait causé cette absence des œuvres
fortes dont il prétendaient que nous avions prophétisé la
Yenue. Les pochades mille fois vues, les formules ressassées
ne les touchaient plus. "C'est à se demander, disait l'un d'entre
eux, si l'on doit continuer à acheter de la peinture."
Cet homme de bonne volonté exprimait exactement Le
malaise actuel, cette révolte des amateurs d'une espèce cependant aventureuse, mais qui ne peuvent encore se décider à
préférer à un art sans accent les formules cubistes putes
autant en avance sur les conceptions moyennes actuelles que
sont en retard les formules impressionnistes. Mais la conclusion
que nous voulons tirer de ses paroles, c'est la déchéance des
moyens impressionnistes, la faillite du langage direct.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Précisons un peu ce que nous entendons- par " langage
direct". Le peintre impressionniste, dont ce salon est le
temple, croit à la réalité la plus immédiate, à celle qu'il a sous
les yeux, Son attention est uniquement d'exprimer tout. ce
qu'il voit. Il ne peut donc concevoir aucun choi.Y parmi les
éléments visibles que lui propose la réalité. Le spectacle
extérieur est à la fois pour lui le prétexte, le moyen et le but ;
l·~ point de départ sinon toujours le point d'arrivée. (Il sera
intéressant de chercher un jour les raisons pour lesquelles
l'impressionnisme, malgré la réalité des moyens mis en œuvre,
malgré la mécanique simple des procédés, malgré la réduction
au minimum des conventions picturales, constitue la plus
complète, la plus étonnante abstraction laquelle des peintres
soient jamais arrivés . C'est d'aiileurs le spectacle le plus
passionnant du monde que de voir la prodigieuse souplesse
du public qui, nonobstant les. Musées, considère actuellement
comme seule picturale la spéculation la plus extra-picturale à
laquelle les hommes se soient jamais livrés.) Mais pour le
moment, c'est le geste seul du peintre qui nous occupe,
opérant sur la toile le décalque le plus textuel de la réalité.
L'objet, pour lui, n'est pas tel qu'on peut Je connaître par une
longue expérience, ,mais bien tel qu'il se manileste en cet
instant précis ou fon peint. Rechercher dans sa mémoire,
pour en faire la critique, les sensations passées afin d'arriver à
une moyenne expressive, c'est dejà, s'astreindre à de trop
longs détours : l'essentiel est d'opérer une synthèse foudroyante des effets. Le travail se -bornera donc, pour ainsi dire,
à aller chercher avec le pinceau l'épiderme des objets et à le
fransporter rapidement sur !a toile, sous forme de tonalités
délicates et hasardeuses. L'impressionniste va au plus pressé,
au plus direct ; il prend le chemin le plus court.
Or, ces moyens directs appartiennent à des peintres qui
les découvrirent, les cultivèrent, les perfectionnèrent. Ces
peintres, nos aînés, malgré qu'essayant parfois de soumettre
à un certain rythme leur geste imitatif, demeurent fidèles à
leur idéal primitif de reproduction immédiate et spontanée.
Leur technique actuelle est toujours conforme leurs anciens

a

a

NOTES

désirs ; leurs moyens sont ennoblis par leur foi. Eux seuls
peuvent encore tirer profit du langage direct et obtenir par
leur maîtrise, des toiles qui conservent la qualité de leurs
œuvres initiales. Mais dès que leur technique passe aux mains
de la génération suivante, quelle que soit l'habileté de celleci, elle n·est plus qu'un procédé glacé, qu'une formule sans
vie ; elle perd toute éloquence et toute signification. C'est
pourquoi ce Salon qui devait être le triomphe des jeunes, est
en réalité le triomphe des aînés, de ceux qui continuent à
cultiver avec probité une formule agréée du public. A défaut
des " valeurs nouvelles " insuffisamment représentées, les
" valeurs classées " légitiment cette exposition et donnent
aux deux salles 0L1 elles sont groupées, un aspect, sinon nouveau, du moins agréable et familier. Nous saluons au passage
Bon,iard, Blot, Denis, Flandrin, Friesz, Guérin, :Caprade,
Lebasque, Manguin, Matisse, Valloton, Villard, Wlarninck, etc.
qui défrichèrent jadis, malgré la résistance inévitable du
public d'alors, une partie du terrain conquis sur la routine
officielle, et qui ajoutent aujourd'hui quelques touches à une
œuvre qui a trouvé son expression définitive·. 1 Mais le fait
que nous assistons, ici, au triomphe des novateurs d'hier et à
l'échec de leurs héritiers, prouve-t-il qu'il n'y a plus de
révolution a àttendre, que nulle part il n'est fait preuve
d'initiative et d'invention ? En cherchant bien, nous trouverons, par ci, par là, malgré qu'à moitié envahie par . !'_ombre
dès œuvres mort-nées une œuvre vivante, échappée miraculeusement à l'ostracisme du jury de cette année, dont la composition - quelques personalités mises à part - eût été digne
des " Artistes Français ".
1 L'esprit de justice nous fait un devoir de signaler à part le remarquable envoi de M. Matisse. Ses toiles sont, chacune en son genre, une
gageure. Sa nature morte est trop "un vrai bouquet de fleurs" par exemple.
Les objections s.e pre115ent en foule à l'esprit, mais on est vaincu par les
sens. Quelque particulière, quelque exceptionnelle que soit une formule,
lorsqu'elle arrive à être maniée avec autant !le maît rise, elle mérite qu'on
s'incline respectueusement, aussi pressantes que soient les raisons qu'on

peut avoir de regarder ailleurs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Avant d'analyser les œuvres jeunes, dissipons un malentendu. Il est grave; il tend à se généraliser et peut avoir des
effets regrettables. Nous en trouvons l'expression dans un
journal répandu où un poète qui fréquente et conseille des
artistes, affirme, à propos de ce salon, malgré l'apparente
absence de toute sève nouvelle, ou plutôt à cause de cet
épuisement illusoire qui le laisse en repos avec ses vieilles
habitudes, affirme, disons-nous, que le cul:)isme est cette fois
bien mort, et que, débarrassée de cette ortie, enfin, " l'Intelligence est en fleurs ! " On a déjà fait un usage bien audacieux
de ce mot. Définissons-le donc une fois pour toutes. " Intelligence'', en langage pictural, qualifie moins la raison spéculative, comme semblent le croire nos critiques, qu'une
compréhension purement plastique de la réalité. Intelligence
signifie : Sensibilité orientée vers l'ordre. Or, s'il y eut floraison,
il y a un demi-siècle, ce fu t bien d'une certaine sensibilité, précieuse, d'ailleurs - mais indéniablement, orientée vers lt
désordre; cette sensibilité portant des fleurs d'autant plus
exubérantes que le jardinier-peintre omettait de soutenir cette
plante fragile du " tuteur " - si nous osons dire - de l'intelligence plastique. Que si l'on tient absolument à une
floraison au Salon d 'Automne, nous accordons que c'est
" !'Eté de la Saint-Martin" de l'impressionnisme, la suprême
éclosion avant le retour à la terre.
Nous sommes indéniablement arrivés à'' l'Age d'or" de la
peinture; nous assistons au début d'une renaissance. Mais
il serait faux de croire que cette renaissance va s'opérer d'une
façon éclatante, que des œuvres claires et sensibles vont
nous éblouir tout à coup.
Les artistes qui, demain, d'une touche aisée et pleine
d'abandon, brosseront des tableaux où l'intelligence souciera,
sont encore tout crispés sur leurs premières réussites. Ils ·ont
pour la plupart les mauvajses habitude de travail, les vices du
raisonnement, le goût du paradoxe et de l'effet qui caractérisent les manifestations des écoles précédentes ; ils ne sont

NOTES

1 45

armés, souvent, que de bonne volonté. Peu à peu, avec de
grand: ~fforts et maints souvenirs, ils assouplissent leur esprit
et maitrisent leurs gestes. Il faut au public de bons yeux,
parfois, pour distinguer, dans les théories ou les œuvres des
jeunes artistes, une lueur de bon sens, une preuve de pertinence. Pour que s'épanouisse harmonieusement l'esprit
nouveau, et pour que l'éclosion lente soit sensible il faudrait
qu'une grande confiance régnât, qu'un silence 'prudent fût
observé, que mille délicatesses ne fussent pas froissées. Or, si
nous nous en référons aux propos entendus et aux articles
écrits, force nous est de constater que tout est mis en œuvre
pour aggraver cette confusion ot1 se débattent et le public et
les artistes. Des campagnes de presse s'organisent pour consolider la situation fort -ébranlée des impressionnistes périmés;
de réelles cuisines électorales se pratiquent, aboutissant i un
véritable avilissement des mots. Il nous paraît plaisant d'indiquer, à ce propos, aux amateurs de " curiosités " extraesthétiques, que, chez les détracteurs de l'esprit nouveau, la
sensualité débordante est devenue " intelligence en fleurs" •
le désordre, " aisance dans les gestes" ; la boursouflure'.
" richesse•· ; la vulgarité, " santé ". - Par contre l'intelligence sensible des peintres modernes a été rapidement baptisée "froide raison " ; la précision, '' sécheresse " ; l'ordre,
'' pédantisme scolaire " ; la distinction, " pauvreté " ...
Parmi les jeunes peintres les plus malmenés, au Salon d'antomne, il en est qui, avec d es moyens rudimentaires, se
sauvent grâce à une certaine pureté intérieure; c'est déjà
beaucoup, la bassesse des esprits étant immense; d'autres qui
tiennent un peu trop étroitement à une formule sinaulière leur
'
0
'
creant une personnalité fragile, que je leur souhaite de faire
craquer ; d'autres, enfin, qui " se consumeront en d'austères
études". Je donne à ces derniers dans mon cœur une place
de choix. Peintre moi-même, je ne veux pas assumer le ridicule de donner des "notes''. Les artistes que je cite étant
vraiment des peintres nouveaux, il me suffira de me placer
pour les distinguer à un point de vue dont la valeur a trop
longtemps été négligée: le sentiment. Je donnerai ainsi à leurs
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

œuvres une vertu supplémentaire, qui manque considérablement à l'art contemporain.
Le portrait de Galanis, peint avec science et amour, m'a
procuré une des rares émotions de ce Salon, ainsi que la jeune
fille de Bissière qui, désertant délibérément la fresque, où ce
peintre exceile, sourit à Javie plus moëlleuse et plus intense
de la peinture à l'huile. Le feu intérieur anime ces deux toiles
sourdes. Le Concert de Lotiron, plein de douceur familiale,
est une des rares tableaux nés d'une inquiétude nouvelle
amorçant de proches réussites. Il est conçu avec un sens très
juste de la valeur plastique des lignes, lesquelles s'établissent
en profondeur grâce à une compréhention déjà savante du
clair-obscur. La nature morte de Utter est somptueuse et
recueillie. La richesse de de Segonzac tient plus à la sensualité
de la matière et au jeu des valeurs qu'à l'éclatement des couleur$, et c'est très bien ainsi; celle de ·Boussingault réside en
un jeu simple de tons rares enfermés dans un trait cepe~dan~
un peu cursif et un tantinet dandy ; Moreau est represente
par une toile ancienne, les Aviateurs réfléchie et équilibrée.
Gleizes pousse Je plus loin possible la recherche àes moyens
"indirects" d'expression. Il expose deux toiles rapportées
des plus lointaines excursions qu'on peut faire en soi-même.
Lorsqu'il reprendra son Homme a1J balcon d'inspiration plus
vaste, il bénéficiera des découvertes qui seules favorisent
les grands aventures. Dans Je même ordre d'idées, Bruce a
peint un homme par "suggestion picturale·• fort agréable à
regarder "en peintre" . Ger nez, soucieux d'équilibre, oppose
pour des contrastes harmonieux, des éléments traditionnels et
modernes, eu cherchant de,s dosages savants. Favot-y, contraint de bonne heure à l'expérience la plus dangereuse: le
por trait de commande, essaie de sallvegarder ·ses indéniables
dons de peintre, malgré le cadre étroit qu'assigue à l'artiste les
exigences mondaines. Qu'il se venge bientôt en peignant une
scène d'auberge? Ce n' est pas à Boldini qu'il doit demander
dès inspirations, mais à Brauwer. Mon&lt;lszain, impatient, a
voulu utiliser en une grande toile, très bien composée par la
répartition des lumières, une technique peut être trop rapide-

NOTES

ment façonnée, mais qtù dénote un tempérament. Revold
utilise avec adresse les procédés précieux de ce cubisme
d'avant-guerre, dont il me faudra parler longuement uo jour.
Sa fenêtre ouverte se déforme sans arbitraire, et la ville chavire
doucement dans l'atelier, où un modèle , immobile, conserve ses proportions normales. Il est à peu près le seul, avec
Lotiron, à cultiver ici une formule dont je m'excuse de noter
que j'ai moi-même essayé de l'utiliser dans l'Bommage à
Watteatt, et qui tend à reconstituer le mécanisme intériewde la sensation .
J'oublie volontairement quelques jeunes peintres insuffisamment représentés.
Je ne saurais tel'miner cette étude sans dire mon impatience
de voiries " Indépendants" etla '' Jeune peinture française",
puisque ce fut, cet automne, partie remise pour ceux qui
attendaient les manifestations sensationnelles. Tous les espoirs
sont permis, car un travail considérable de "mise au point "
se fait chez la plupart des peintres dont le tempérament à
quelque degré que ce soit, ressortit à ce que je demande
la permission de nommer, sans ironie, la '' diathèse cubiste"
par opposition à la "diathèse impressionniste''. L'esprit
nouveau souffle, sans s'occuper des méchants vents contraires,
en plus de vingt ateliers et un grand artiste en est avant tous
les autres empli et inspiré. La renaissance, proclie, a trouvé
son premier- artisan en Derain, le plus grand des peintres
français vivants.
A:'.-&lt;DRÉ LHOTE

NOTES SUR LA VIE MUSICALE
On prophétisait l'extinction du go~t musical. Après la
guerre, riches et pauvres useraient leur activité physique. et
intellectuelle en un écrasant labeur ; ils ne connaîtraient
d'autres joies que la ruée vers les cinémas, les cafés-concerts et
les lieux de délices faciles. La France serait une vaste usine et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ses plaisirs ceux que goûte l'ouvrier lorsqu'il a empoché sa
paye, le Samedi. Cet idéal n'a pas été atteint. Sans doute
cinémas et cafés-concerts regorgent, mais une foule dense emplit
également les salles de concert. Elle s'y entasse, s'y presse, plus
avide de musique que soucieuse de confort et ce n'est pas aux
fauteuils d'orchestre que se manifeste toujours le goût le plus
éclairé.
A dire vrai, il ne faut pas raffiner. On a été trop longtemps
sevré de musique; on s'abreuv&lt;;, on se gorge de tout ce qu'on
vous sert. Les préférences semblent aller aux œuvres monumentales érigées par le Romantisme -en France et en Allemagne
mais on ne témoigne pas d'hostilité déclarée envers les tentatives novatrices. Debussy, Ravel sont fêtés et l'on écoute avec
une attention plutôt sympathique les manifestations révolutionnaires de la nouvelle école. En constatant le calme avec
lequel étaient accueillis les curieux Films de guerre de Casella au
Concert Colonne, je ne pouvais m'empêcher de songer aux
hurlements frénétiques qui, à Rome, faisaient habituellement
retentir la salle de l'.Augruteo lorsque, courageux et tenace,
Bernardino Molinari dirigeait l'exécution d'une œuvre nouvelle de Malipiero ou de Casella. Evidemment le goilt a
évolué en France, l'oreille s'est faite au nouveau style harmonique et le Sacre du Printemps se donnerait aujourd'hui sans
provoquer de pugilats, ni même de sérieuses protestations.
Alors qu'en Italie ou en Allemagne, le public s'insurge contre
tout ce qui vient troubler sa quiétude et déranger ses habitudes
auditives, on témoigne à Paris d'une curiosité instinctive pour
ce qui semble nouveau. Les jeunes compositeurs, les" nouveaux
jeunes" (ainsi que les a baptisés Erik Satie), qui préfèrent à la
rhétorique usée du Conservatoire et de la Schola Cantorum le
" style moderne" dont les œuvres de Debussy, Ravel et surtout Strawinsky leur fournissent le vocabulaire et les tours de
phrases, .eroJitent de cet état d'esprit et l'on ne saurait trop
s'en féliciter. A dire vrai, c'est le plus souvent pour ce qui

NOTES

1 49
constitue l'appareil extérieur de leur art qu'on les blâme ou
qu'on les loue. Il y a des lieux communs dans tous les styles à
l ,
',
toutes es epoques. Lorsque les œuvres sont très anciennes ou
l~rsqu'elles sont toutes neuves, le public déconcerté ne sait pas
discerner, entre ce qui es~ personnel à l'auteur et ce qui est
emprunte aux formes particulières d'un langage inaccoutumé.
Tantôt ci: qu'on admire n'est que la phraséologie à la mode
tantôt o~ crie au plagiat sans pressentir l'originalité réelle d;
la mélodie, du rythme, de l'harmonie qui se dissimule sous une
forme trop semblable à celle d'autres auteurs pour des sens
ma] exercés. Il Y a quinze ans, on s'obstinait à voir en Ravel
un imitateur de Debussy, on convient aujourd'hui que cesdeux grands artistes ne se ressemblent pas plus que Chopin et
Schumann, ou que Borodi11e et Moussorgsky.
Il était temps de laisser le nom de Wagner reparaître sur les
~rogr~mmes des Concerts. L'ostracisme dont il était victime
nsqua1t de provoquer un retour de lièvre wagnérienne des plus
dangereux. En 1914, on jouait, on applaudissait la musique de
~agner com~e celle de Beethoven, elle n'était plus l'objet
~ un culte orgiaque et mystérieux. On cessait de tout rapporter
a ~a!ner, de n'apprécier les musiciens anciens qu'en leur
:-u~lite d~ P:~phetes du nouveau Messie. Les compositeurs
eta1e.n t delimt1vement sortis de son ombre colossale. Il s'en est
fallu de peu que nous ne fussions victimes d'une recrudesc~n~e, du mal. _La . musique proscrite n'en était que plus
veneree. On la JOUa1t avec ferveur dans l'intimité, on alJait
ente~dre la p:irole sacrée dans les temples des bords du Rhin,
sous a protection d'un général français que MM. Saint-Saëns
~t _Masson n'osaient accuser d'antipatriotisme. En vérité, il
eta1t grand temps d'abattre le barrage et de laisser Je fieu
,, . h
ve
s e~an~ er, il m~naçait de tout submerger. La reprise des
execut1ons wagn~nennes a été accueillie aux concerts Pasdeloup,
Co~onne et Chevillard avec des transports qui déjà tendent à s'assagir. Il faut laisser le public assouvir sur Beethoven et Wagner

�.

LA NOUVELLE REV UE FRANÇAISE

sa soif de musique et veiller seulement à ce que ces hommes de
génie ne tiennent pas une place excessive sur les programmes
de nos concerts. Paris n'a jamais entendu tant de musique
et il y a place pour tous : maîtres du passé, du présent et de
l'avenir.
Avant la guerre, deux grandes associations symphoniques
ouvraient leurs portes chaque dimanche à la foule des
amateurs. Les Concerts Colonne jouent maintenant deux fois
la semaine et l'excellent orchestre Pasdeloup se fait entendre le
jeudi, le samedi et le dimanche, pendant que M. Camille
Chevillard demeure fidèle aux exécutions dominicales. Sans
cesse, on apprend la création de nouveaux concerts et les
affiches des récitals qui chaque jour se donnent, couvrent les
murs de Paris. En vérité, il y a place pour tout le monde et
pourtant, à part de rares exceptions (les concerts Golschmann
ou Delgrange par exemple, qui associent heureusement l'art du
présent .et l'art d~ passé), - quelle monotonie dans les programmes ! Toujours les mêmes noms, la même sonate, le même
concerto, la même mélodie, la même symphonie, le même
quatuor ! Quand on pense aux trésors inexplorés de la musique
ancienne et même de la musique classique, on se sent pris de
découragement devant tant d'ignorance, devant une telle absence
de curiosité. Grke à la gravure et à la photographie, les chefsd'œuvres de la peinture sont depuis longtemps populaires, mais
hélas ! pour la musique, il faut d'abord un savant qui transcrive
le texte original en notation moderne, puis un éditeur gui
consente à le publier, enfin des musiciens qui l'exécutent et un
public qui s'y intéresse. Tout cela exige du temps, de l'argent
et beaucoup de zèle et de patience. Un Mendelssohn en
Allemagne aux beaux jours du Romantisme, tout récemment
un Charles Bordes, un Henry Expert, un Vincent d'Indy ont
lutté courageusement pour l'éducation musicale du public, pour
la vulgarisation des grandes œuvres oubliées, mais combien
reste à faire ! Que connaît-on à Paris des merveilleux créateurs

NOTES

de l'opéra et de la cantate, Luigi Rossi, Cesti, Cavalli, Carissimi,
Alessandro Scarlatti? que sait-on des maîtres du luth, du clavecin,
de l'orgue? Il ne faut pas croire que cette méconnaissance du
passé de la musique soit sans influence sur son développement
et sur son avenir. Il ne s'agit pas d'archéologie musicale, il
s'agit d'émotion artistique. Un motet de Josquin, une toccata
de Frescobaldi, une cantate de Luigi Rossi, un air de Lully ne
sont pas moins beaux qu'un tableau de Memling, une fresque
de Tiepolo, une toile de Watteau. Je n'ai jamais compris le
futurisme en tant que doctrine iconoclaste et le plaisir que
j'éprouve en écoutant la composition la plus révolutionnaire
n'est aucunement altéré par le souvenir de toutes les belles
œuvres anciennes que j'ai pratiquées. Au contraire, il me semble
qu'un esprit curieux de beauté doit chercher celle-ci avec la
même passion parmi les ombres du passé et dans l'aube encore
peu distincte de l'avenir.
Malheureusement, il semble bien que selon l'opinion courante en France, la musique ne soit pas un art au même titre
que la peinture 011 la sculpture, mais un passe-temps de q_ualité
inférieure. Elle n'est pas comprise parmi les " Beaux-Arts"
dont l'enseignement est prévu dans nos universités. Il existe
bien à la Sorbonne, à côté des chaires, des maîtrises de conférences et des cours d' "histoire de l'art", un très modeste
cours public d'histoire musicale, mais il n'est que " complémentaire" et ne fait pas partie de l'enseignement régulier. Le
savant qui en est chargé, M. André Pirro, dont le nom est
universellement connu et respecté à l'étranger, ne dispose.
d'aucun moyen pour former des élèves, pour les initier aux
secrets de la musicologie. Ses leçons ne présentent aucune
importance aux yeux de l'administration. Pour l'Université
comme pour l'Etat la musicologie n'est pas une science ... On
ne pense pas ainsi en certains pays. En pleine guerre, l' Allemagne, dont chaque université est dotée d'une chaire d'histoire
musicale, vient de s'enrichir d'un magnifique Institut Musico-

�152

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

logique pourvu des instruments de travail les plus modernes et
les plus complets... Hélas, nous n'avons pas en France de
Mécènes pour la Musique. Il en est pour les Beaux-Arts, le
Théâtre, les Lettres, mais qu'il s'agisse d'éditer des textes
anciens, de professer l'histoire musicale, de publier des études
musicologiques, on ne trouve aucun appui. Il faut nous résigner
à voir paraître à l'étranger les œuvres les plus glorieuses de
notre passé musical. L'Allemagne ressuscite l' œuvre de Roland
de Lassus, la Hollande celle de Josquin Deprès, pendant que
l'admirable collection des Maîtres de la Renaissance ji·ançaise
demeure interrompue depuis quinze ans et qu'il n'existe aucune
édition critique des opéras de Lully.
Il faut absolument, dans l'intérêt même de la musique qui
se crée chaque jour, faire revivre les œuvres qu'on croit
défuntes et qui, en réalité, restent en léthargie. Quand on
connaîtra mieux le passé, on s'étonnera moins des audace, du
présent. L' Art meurt, s'il ne se renouvelle. L'histoire de la
musique est pleine de crises, de réactions et de révolutions. Ce
n'est qu'une lutte éternelle entre des principes opposés qui
tour à tour dominent. Il n'est pas indifférent de la connaître
pour démêler quelque chose au chaos d'idées et de te:ndances
qui se manifestent et s'entrechoquent en ce moment.
HENRY PRUNIÈRES

LE PRIX GONCOURT
L'Académie Goncourt a décerné son prix annuel à M. Marcel
Proust, pour son roman A l' Ombre des jeunes filles en fleurs, qui
a paru aux editions de la Nouvelle Revue Française et dont no~re
revue elle-même a publié d'importants fragments dans le prem1et
numéro de sa nouvelle série. Nous ne pouvons que saluer avec
joie cette décision qui vient confirmer et consacrer une admi-

NOTES

1

53

ration chez nous déjà ancienne et que nous nous sommes
efforcés, dès avant la guerre, de faire partager à nos lecteurs.
La presse quotidienne, que trop souvent gouvernent des
préoccupations d'un ordre assez étranger à la littérature, s'est
élevée, dans son ensemble, contre le choix de l'Académie
Goncourt, à qui elle a reproché d'avoir avantagé, contrairement
à ses traditions, un auteur qui n 1est plus de la premiere jeunesse.
Sans vouloir discuter les mérites respectifs des concurrents de
M. Marcel Proust, parmi lesquels plusieurs avaient incontestablement du talent et verront leurs œuvres ici aussi favorablement que possible appréciées, il nous sera bien permis de faire
remarquer que la jeunesse d'un écrivain ne doit pas se calculer
exclusivement d'après son âge.
Du jeune homme qui s'assimilant avec adresse une formule
déjà fatiguée, réussit à lui donner un éphémere brillant de
nouveauté, ou de !'écrivain, qui ne se met au travail que sur
le tard, poussé par le seul besoin de transcrire la vision profondément inédite et, si l'on ose dire, "impaire" qu'il a des
choses, et particulièrement du monde intérieur, quel est le vrai
"jeune" 1 Pour le décider, ne faut-il pas regarder de quel
côté l'avenir est le mieux servi, de quel côté la littérature se
trouve le moins close, le plus exposée à se renouveler ? En
d'autres termes, ne faut-il pas mesurer la quantité de jeunesse
que contient l'œuvre, plutôt que celle dont son auteur a la
chance (par elle-même déjà suffisamment agréable et qui se
passe de récompense) d'être doté 1 Si l'Académie Goncourt
a procédé qans un tel esprit à l'examen des ouvrages qui lui
étaient soumis, ne faut-il pas plutôt l'en féliciter que l'en
blâmer ? Ne faut-il pas lui être reconnaissant d'avoir couronné,
au lieu du plus jeune, le plus rajeunissant de tous les romanciers qui briguaient ses suffrages 1
Marcel Proust en effet, nous le prétendons et nous voudriom
beaucoup pouvoir un de ces jours le démontrer, est au premier
rang de ceux qui viennent nous rendre la vie. Sans peut-être

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'y être consciemment efforcé, il renouvelle toutes les méthodes
du roman psychologique, il réorganise sur un nouveau plan
cette étude du cœur humain, ou excella toujours notre génie,
mais que le Romantisme avait, même chez nous, affaiblie,
relkhée, obscurcie.
Le choix de l'Académie Goncourt, même s'il a dép111 à
quelques journalistes, sera certainement ratifié par la génération
qui vient. Peut-on souhaiter meilleure preuve de sa justic:e 1

NOTES

1 55

àla classilicatioi;i dont la Revue des Lectures s'est avisée pour introduire
un peu d'ordre dans la production contemporaine. Nous nous
faisons un devoir de

J. -

la

présenter à nos lecteurs.

ROMANS MAUVAIS, DANGEREUX OU INUTJLl!S PO0R LA GÉNÉ·
RALITÉ DES LECTEURS. - Myriam Harry : La pettte fille dt
Jérusalem; Siona chez les Barbares; Siona à Paris. Octave Mirbeau : La cuache tachetée.

II, -

RoMANS DONT ON PEUT, MOYENNANT DES RAISONS PROPOR·
TIONNÉES, PERMETTRE LA LECTURE A DE GRANDES PERSONNES
SUFFISAMMENT

JACQUES RIVIÈRE

et

IJI. -

AVERTIES.

-

Léon Daudet: Le

Cœur

l'absence; Le bo11heur d'être riche, etc.

ROMANS DONT ON PEUT, MALGRÉ LE FON0 OU CERTAINES
PAGES, RECOMMANDER LA LECTURE A DE GRANDES PERSONNES,
EN RAISON DU PROFIT OU DU DÉLASSl!:MENT SANS PÉRIL Qu'ILS

MISE AU POINT.

PROCURERONT. -

La note que j'ai publiée dans le numéro de novembre de la
NOU'/Jelle Reviu Française est apparue à certaines catholiques
de l'Action Française comme un tentative pour jeter le doute
sur la sincérité de leur foi. Est-il besoin de dire que telle
n'était absolument pas la pensée qui me. l'a dictée? Je tenais
à signaler la contradiction, qui me paraissait et me paraît
touJoùrs flagrante, entre la doctrine de Maurras et ce que je
crois êtt'e l'esprit essentiel du catholicisme. Mais je ne
songeais nullement à prétendre (le fait même que j'ai cru
nécessaire de la dénoncer le prouve) que cette contradiction
fût évidente pour tous les esprits, ni que l'adhésion à I' Adioii
Française ou au Parti de l'intelligence impliquât, de la part
des catholiques qui s'y étaient résolus, un sacrifice conscient
et délibéré d'aucun article de leur croyance.
JACQUES RIVI.ÈRE

UNE CLASSIFICATION DES ROMANS
Ce fut l'ambition de bien des critiques de les ranger en catégories
claires et frappantes. Aucun pourtant, croyons-nous, n'a jamais songé

sillo,i. -

Marquis de Montmorillon : Jlu delà du

Joseph L'Hopital: Le clocher dans la plaine. -

Gilbert Stenger : Le retour à la terre. -

Marcelle Tinayre:

La veillée des armes, le départ, août 1914, etc.

IV. -

ROMANS INOF.F!NSIFS ET RECOMMANDÉS POUR LES LECTKURS
P'AGE CONVENABLE OU SAGEMENT FORMÉS. -

Art Roé:

Monsieur Pierre. - Ernest Psichari : Le cuoyage .du Centurion. -'--- Jean Nesmy : L'âme de la cuictoire; Pour marier
Colette. - Yves le Querdec : Le mariage du docteur Ducros,
scènes de pro--vince.
V. -

RoMANS DESTINÉS AUX TOUT JEUNES GENS, AUX
FILLES

E'I'

LECTEURS. -

JEUNES

GÉNÉRALEMENT A TOUTES LES CATÉGORIES DK
Mad. Barrière-Affre: La Révolte du Bronze. -

Charles Liagre : Marthes et Maries. -

La Primeneige du lointain donjon.

Mad. B. de Buxy:

�LA NO UV ELLE REV UE FRAN ÇAISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
I. -

BEAUX-ARTS, MUSIQUE.

G EORG-SS DE M 11ssouGNES :

Hutor l}er-

lio"', 1803- 1869. Sona,uvr, ; Calmann-

P AUL

Lévy.
JEAN MoNTARGlS :

Camill,Saint-Saéi,s;

Renaissance du livre.
C JJ&gt;):U.ES MoR1CE : Paul Gauguin ;
60 planches h.ors texte ; Floury.
A ooLl'RE W1LI:ETTE : Feu Pierrot ;
Floury.

JI. -

F•Liu --. ComNA : Aux Jardins de
Murcie ; Editions de la Sirène.
Gorno1n, Goz,;1 : La Comédie à V,nise ;
la Renaissance du Ji'llre.

LITTÉRATURE, ROMANS,
THÉATRE.

B.AuD,.LAlRE :

Journaux intimes ; Crès.

De l' amollr ; Société
anonyme d'édition et de librairie .
Jo11c111M ou BELLAY : Œu-,,res pottÎ'l'"', t. 4 ; Société des textes français
modernes ; Hachette.

B At1D1'LAl RE :

R xNÉ B-.NJMJlN :

L e Palais et ses gens

de j,mict ; Fayard.
TRISTAN BERNARD :

Le taxï fant6me;

HERVI.EU :

Œuvres

Edition frança ise illustrée.
MJ1uR1c• M.A&amp;TERUNCX: : Li bourg de Stilmo11de ; Edouard Toseph.

,,,.m,

P mLll'PE

MoNN1o:1t:

Crès.
MoNTJIIGNE: Les E,sais ; édit. Strowski
et Gebelin, t . 3 ; E. de Boccard.

N""* :

Pièces

du thé!itre Guignol ;

E . Lefebvre.
RA□NE : Pn}dre et Eippolyu ; Collec6on Le Théltre d'art ; Crès.
M AURic ERENARD:

Le Voyage I mmob1l,;

JEAN R1cHEFIN :

L e h,loux Carrizalès
,1' Estramadure, ave c bois de L . Jou ;
Société littéraire de F rance.
CERVANTÈS :

AND RÉ CaÉNIER :

Œ uvres compl~tc',

tome III ; D elagrave.
L ucn, D n.,.Ruz- MARDRUS: L'/Jme aux
trois vi,cges ; Fasquelle.
CHM&gt;US Dx~EN&gt;i ES : Les Conquérants
tI'idoles et auzres a)ltntures ; Edition
fra n9aise illustrée.
F&lt;RNAN O D rvo1RE : /, adora Dunçan ,
fille de Promùhle ; l es Mu$eS Fran-

çaises.

Tké!itre en vers, t. 1;
Flammarion.
CHARLES DE SAINT-CYR : Amour et T..a
Gorgon• ; la Renais1aoce du li-vre.
C11ARLES DK SAINT-CYR: Complaintes;la
Renaissance du livre.
ÜAB RI F.L S ARRAZIN : Les grn11dr poèies
romanliques de la P-0/ogne ; Perrin.

R oB!RT ScaEFFER : Le Vol d' Icare;
Société anonyme d'édition et de librairie.
. ACHILL:&gt;: SitGARO : Charles M aurras et
les idêes royalistes ; Fayard.
BERNARD SJJAW :

Caslze/ Byron gend,-

man et boxeur ; Edition française illust,
J uLES

V A LLÈs

:

Des tlV)ts ; Ed_ouard

J oseph .

Légendes ,t traditions
orales d'Alsace. T. 2 : S""dgau ,1 H aut,

JMN V ARIOT :

Alsace ; Crès.

RoLAND D o,GnÈs :

Le Cabaret de la

belle-jl!mme ;Edition franç.aise illust rée.

SI LE GRAIN NE MEURT...
(FRAGMEN T S)

I

Mon village ;

L a Saison Florentine ; Société .anonyme d'édition et
de librairie.
A LPRl:ll BoNNAl&lt;ll : L a France et ,es
,i.e série; Pion.

choisies ;

L io L,.nGUlER : François Pain gendarme;

l' Edition française illustrée.

morts ; Société litthaire de France.
H EN RY BoRnEAUX : L a Vie au thé&amp;rt,

v

Oelagrave.
HENRI fuRTZ : Henri Barbusse, son
œuvr• ; Collection du Carnet Crit ique.
J. K. HUYSMANS : A r,horirs, avec
illustrations d' Auguste Leroux ; F erroud.

Flammarion,
SYLVAIN B oNMAR!AGE :

x57

Fhes galantes, illust rations de R obert Bonfils ; M essein.
PAUL V :t.RLAINK :

LE GÉ RANT :, G ASTON GALLIMAR D
U,!PRIMERIE SAI NTE CATHERlNE, BRUGES, BELGI QU E

la

J'avais six ans quand nous quittimes
rue Médicis.
Notre nouvel appartement, 2 rue de Tournon au second
étage; _formait angle avec la rue Saint-Sulpic~ sur quoi
donnaient les fenêtres de la bibliothèque de mon père~
celles de_ ma chambre ouvraient sur une grande cour. Je
me souviens surtout du vestibule, parce que je m'y tenais
le plus souvent, lorsque je n'étais pas à l'école ou dans ma
c~ambre, et qu: ~am.an, lasse de me voir tourner aûprès
d elle, me cohse1lla1t d aller jouer "avec mon ami Pierr "
, à .
e
c est- -dire tout seul. Le tapis bariolé de ce vestibule
~rése~tait de grands dessins géométriques parmi lesquels
11 était on ne peut plus amusant de jouer aux billes
avec le fameux ami Pierre.
Un petit sac de filet contenait les plus belles billes,
. données et que je ne mêlais
qu ,une a' une l' on m ' avait
pas aux vulgaires. Il en était que je ne pouvais manier
sans être à neuf ravi par leur beauté : une petite en particulier, d'agathe noire avec un équateur et des tropiques
blancs ; une autre, translucide, en cornaline1 couleur
I

�I

58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'écaille claire, dont je me servais pour caler. Et puis,
dans un gros sac de toile, tout un peuple de billes grises
qu'on gagnait, qu'on perdait, et qui. servaient d'enjeu
lorsque plus tard je pus trouver de vrais camarades avec
qui jouer.
Un autre jeu dont je raffolais, c'est cet instrument de
merveilles qu'on appelle kaléidoscope : une sorte, ~e
lorgnette qui, dans l'extrémité opposée à celle del œil,
propose au regard une toujours change~nte , rosace,
formée de mobiles verres de couleur emprisonnes entre
deux feuilles transparentes. L'intérieur de la lorgnette est
tapissé de miroirs où se multiplie symétriquement la ~antasmagorie des verres que déplace entre les deux femlles
le moindre mouvement de l'appareil. Le changement
d'aspect des rosaces me plongeait dans un ravissement
indicible. Je revois encore avec précision la coule~r, la
forme des verroteries : le morceau le plus gros était un
rubis clair . il avait forme triangulaire ; son poids l'entraînait d'abord et par dessus l'ensemble qu'il bousculait.
Il y avait un grenat très sombre à peu pres ~ond ; un_e
améthyste en lame de faux ; une top:ize d~nt Je n~ revois
plus que la couleur ; un saphir et trois petits débns ~ordorés. Ils n'étaient jamais tous ensemble sur scene;
certains restaient cachés complètement ; d'autres à demi,
dans les coulisses de l'autre côté des miroirs ; seul le
'
.
rubis, trop important, ne disparaissait jamais tout ent_1er.
Mes cousines qui partageaient mon goîtt pour ce Jeu,
mais s'y montraient moins patientes, secouaient à chaque
fois l'appareil afin d'y contempler un changement_ total.
Pour moi je ne procédais pas de même : sans qmtter la
scène des yeux, je tournais le kaléïdoscope doucement,

SI LE GRAIN NE MEURT

1 59

doucement, admirant la lente modification de la rosace.
Parfois l'insensible déplacement d'un des éléments entraînait des conséquences bouleversantes. J'étais autant
intrigué qu'ébloui, et bientM voulus forcer l'appareil à me
livrer son secret. Je débouchai le fond, dénombrai les
morceaux de verre, et sortis du fourreau de carton trois
miroirs ; puis les remis, mais, avec eux, plus que trois ou
quatre verroteries. L'accord était pauvret ; les changements ne causaient plus de surprise ; mais comme on
suivait bien les parties ! comme on comprenait bien le
pourquoi du plaisir !
Puis le désir me vint de remplacer les petits morceaux
de verre par les objets les plus bizarres : un bec de
plume, une aile de mouche, un bout d'allumette, un brin
d'herbe. C'était opaque, plus féerique du tout, mais, à
cause des reflets dans les miroirs, d'un certain intérêt
géométrique ... Bref, je passais des heures et des jours à ce
jeu. Je crois que les enfants d'aujourd'hui l'ignorent, et
c'est pourquoi j'en ai si longuement parlé.
Les autres jeux de ma première enfance, patiences,
décalcomanies, constructions, étaient tous des jeux solitaires. Je n'avais aucun camarade ... Si pourtant; j'en
revois bien un ; mais hélas ! ce n'était pas un camarade
de jeu : lor-sque Marie me menait au Luxembourg, j'y
retrouvais un petit garçon de mon Age, délicat, doux,
tranquille, et dont le blême visage était à demi caché par
de grosses lunettes, si sombres que, derrière les verres, on
ne pouvait rien distinguer. Je ne me souviens plus de son
nom, et peut-être que je ne l'ai jamais su. Nous l'appelions Mouton, à cause de sa petite pelisse en toison
blanche.

�160

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Mouton, c'est vrai que vous avez mal aux yeux?
(Je crois bien que je ne le tutoyais pas).
- Le médecin dit qu'ils sont malades.
- Montrez-les.
Alors il avait soulevé les vilains verres, et son pauvre
regard clignotant, incertain, douloureux, m'était entré
dans le cœur.
Ensemble nous ne jouions pas ; je ne me souviens pas
que nous fissions autre chose que de nous promener la
main dans la main sans rien dire.
Cette première amitié dura peu de temps. Mouton
cessa bient6t de venir. Ah I que le Luxembourg alors
me parut vide !.. Mais mon vrai désespoir commença
lorsque je compris que Mouton devenait aveugle. Marie
avait rencontré la bonne du petit dans le quartier et
racontait à ma mère sa conversation avec elle ; elle
parlait à voix basse pour que je n'entende pas ; mais je
surpris ces quelques mots : " Il ne peut déjà plus retrouver sa bouche 1 " Phrase absurde assurément, car il n'est
nul besoin de la vue pour trouver sa bouche sans doute,
et je le pensai tout aussit6t -- mais qui me consterna
néanmoins. Je m'en allai pleurer 'dans ma chambre, et
durant plusieurs jours m'exerçai à demeurer longtemps
les yeux fermés, à circuler sans les ouvrir, à m'efforcer
de ressentir ce que Mouton devait éprouver.
Accaparé par la préparation de son cours, mon père ne
s'occupait guère de moi. Il passait la plus grande partie
du jour enfermé dans un vaste cabinet de travail un peu
sombre, où je n'avais accès que lorsqu'il m'invitait à y
venir. C'est d'après une photographie que je revois mon

SI LE GRAIN NE MEURT

161

père, avec une barbe carrée, des cheveux noirs, assez
longs et bouclés ; sans elle je n'aurais gardé souvenir que
de 5:1' gran~e d~uceur. Ma mère m'a dit plus tard que ses
collegues lavaient surnommé " Vir probus •• . et 1·•ai su
•
par l' un deux
que souvent on recourait à son ,conseil.
~e ~essent~is pour_ mon père une vénération un peu
craintive, qu aggravait la solennité de ce lieu. J'y entrais
comme dans un temple ; dans la pénombre se dressait le
tabernacle de la bibliothèque ; un épais tapis de ton riche
et sombre étouffait le bruit de mes pas. l1 y avait un
lutrin près d'une des deux fenêtres ; au milieu de la
pièce, une énorme table couverte de livres et de papiers.
Mon père allait chercher un gros livre, quelque Coutume
de Bourgogne ou de Normàndie, pesant in-folio qu'il ouvrait
sur le bras d'un fauteuil pour épier avec moi de feuille en
feuille jusqu'où persévérait le travail d'un insecte rongeur. Le jurisconsulte, en consultant un vieux texte
avait admiré ces petites galeries clandestines et s'était di/
" Tiens ! cela amusera mon enfant ". Et cela m'amusait
beaucoup, à cause aussi de l'amusement qu'il paraissait
lui-même y prendre.
Mais le souvenir du cabinet de travail es~ resté lié
sur~out à cel_ui des lectures qu'il m'y faisait. Mon père
avait à ce SUJet des idées très particulières que n'avait pas
épousées ma mère ; et souvent je les entendais discuter
su.r la nourriture qu'il convient de donner au cerveau
d'un petit enfant. De semblables discussions étaient soulevées parfois au sujet de l'obéissance, ma mère ro.tant
d'avis que l'enfant doit se soumettre sans chercher à
comprendre, mon père gardant toujours une tendance à
tout m'expliquer. Je me souviens fort bien qu'alors ma

�LA NOUVEi.LE REVUE FRANÇAISE

mère comparait l'enfant que j'étais au peuple hébreu, et
protestait qu'avant de vivre dans la grke il était bon
d'avoir vécu selon la loi. Je pense aujourd'hui que ma
mère était dans le vrai ; n'empêche qu'en ce temps je
restais vis-à-vis d'elle dans un état d'insubordination
fréquente et de continuelle discussion, tandis que, sur un
mot, mon père ell.t obtenu de moi tout ce qu'il eô.t
voulu. Je crois qu'il cédait au besoin de son cœur pluttit
qu'il ne suivait une théorie, lorsqu'il ne proposait à mon
amusement ou à mon admiration rien qu'il ne pi'\t aimer ou
admirer .lui-même. La littérature enfantine française ne
présentait alors guère que des inepties, et je pense qu'il e'l1t
souffert s'il avait vu entre mes mains tel livre qu'on y mit
plus tard, de Madame de Ségur par exemple -où je pris,je
l'avoue, et comme à peu près tous les enfants de ma
génération, un plaisir assez vif, mais stupide - un
plaisir non plus vif heureusement que celui que j'avais
pris d'abord à écouter mon père me lire des scènes de
Molière, des passages de l'Odyssée, la farce de Pathelin,
les aventures de Sindbad ou celles d' Ali-Baba et quelques
bouffonneries de la Comédie Italienne, telles qu'elles
sont rapportées dans les Masques de Maurice Sand, livre
où j'admirais aussi les figures d' Arlequin, de Colombine,
de Polichinelle ou de Pierrot, après que, par la voix de
mon père, je les avais entendus dialoguer.
Le succès de ces lectures était tel, et mon père poussait si loin sa confiance, qu'il entreprit un jour le début
du livre de Job. C'était une expérience à laquelle ma
mère voulut assister :· aussi n'eut-elle pas lieu dans la
bibliothèque ainsi que les autres, mais dans un petit salon
où Pon se sentait chez elle plus spécialement. Je ne

SI LE GRAIN NE MEURT

jurerais pas, naturellement, que j'aie compris d'abord la
pleine beauté du texte sacré ! Mais cette lecture, il est
certain, fit sur moi l'impression la plus vive, aussi bien par
la solennité du récit que par la gravité de la voix de mon
père et l'expression du visage de ma mère, qui tour à
tour gardait les yeux fermés pour marquer ou protéger
son pieux recueillement, et ne les rouvrait que pour
porter sur moi un regard chargé d'amour, d'interrogation
et d'espoir.
Certains beaux soirs d'été, quand nous n'avions pas
soupé trop tard et que mon père n'avait pas trop de
travail, il demandait :
- Mon petit ami vient-il se promener avec moi?
Il ne m'appelait jamais autrement que "son petit
ami".
- Vous serez raisonnables, n'est-ce pas, disait ma
mère. Ne rentrez pas trop tard.
J'aimais sortir avec mon père ; et comme il s'occupait
de moi rarement, le peu que je faisais avec lui gardait
un aspect insolite, grave et quelque peu mystérieux qui
m'enchantait aussitôt.
Tout en jouant à quelque jeu de devinette ou d'homonymes, nous remontions la rue de Tournon, puis
traversions le Luxembourg, ou suivions cette partie du
Boulevard Saint-Michel qui le longe, jusqu'au second
jardin, près de l'Observatoire. Dans ce temps les terrains
qui font face à l'Ecole de Pharmacie n'étaient pas encore
bàtis; l'Ecole même n'existait pas. Au lieu des maisons
à six étages, il n'y avait là que baraquements improvisés,
échoppes de fripiers, de revendeurs et de loueurs de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vélocipèdes. L'espace asphalté, ou macadamisé, je ne sais,
qui borde ce second Luxembourg, servait de piste aux
amateurs ; juchés sur ces étranges et paradoxaux instruments, qu'ont remplacés les bicyclettes, ils viraient, passaient et disparaissaient dans le soir. Nous admirions leur
hardiesse, leur élégance. A peine encore distinguait-on la
monture et la roue d'arrière minuscule où reposait
l'équilibre de l'aérien appareil. La svelte roue dtavant se
balançait; celui qui la montait semblait un être fantastique. La nuit tombait, exaltant les lumières, un peu plus
loin, d'un café-concert, dont les musiques nous attiraient.
On ne voyait pas les becs de gaz eux-mêmes, mais, pardessus la palissade, l'étrange illumination des marronniers.
On s'approchait. Les planches n'étaient pas si bien
jointes qu'on ne pô.t, par-ci par là, en appliquant l'œil,
glisser entre-deux le regard : je distinguais, par-dessus la
grouillante et sombre masse des spectateurs, l'émerveillement de la scène, sur laquelle une divette venait
débiter des fadeurs.
Nous avions parfois encore le temps, pour rentrer, de
retraverser le grand Luxembourg. Bient6t un roulement
de tambour en annonçait la fermeture. Les derniers
promeneurs, à contre gré, se dirigeaient vers les sorties,
talonnés par les gardes, et les grandes allées qu'ils désertaient s'emplissaient derrière eux de mystère. Ces soirs là
ie m'endormais ivre d'ombre, de sommeil et d'étrangeté.
Quand j'eus atteint ma cinquième année, mes parents
me firent suivre des cours enfantins chez Mademoiselle
Fleur et chez Madame Lackerbauer.
Mademoiselle Fleur habitait rue de Seine. Tandis que

SI LE GRAIN NE MEURT

les petits, dont j'étais, pâlissaient sur les alphabets, ou sur
des pages d'écriture, les grands - ou plus exactement :
les grandes (car, au cours de Mademoiselle Fleur fréquentaient bien des grandes filles, mais seulement des
petits garçons) - s'agitaient beaucoup autour des répétitions d'une représentation à laquelle devaient assister les
familles. On préparait un acte des Plaideurs ; les grandes
essayaient des fausses barbes et je les enviais d'avoir à se
costumer ; rien ne devait être plus divertissant.
De chez Madame Lackerbauer, je ne me rappelle
qu'une machine de Ramsden, une vieille machine électrique, qui m'intriguait furieusement avec son disque de
verre où de petites plaques de métal étaient collées, et
une manivelle pour faire tourner le disque ; à quoi il
était défendu de toucher " expressément sous peine de
mort " comme disent certaines pancartes sur des poteaux
de transmission. Un jour la mattrcsse avait voulu faire
fonctionner la machine ; tout autour les enfants formaient
un grand cercle, très écarté parce qu'on avait grand peur;
on s'attendait à voir foudroyer la mattresse; et certainement elle tremblait un peu en approchant d'une boule
de cuivre, à l'extrémité de l'appareil, son index replié.
Mais pas la moindre étincelle n'avait jailli. Ah ! l'on
était bien soulagé.
J'avais sept ans quand ma mere crut devoir ajouter
aux cours de Mademoiselle Fleur et de Madame Lackerbauer les leçons de piano de Mademoiselle de Gœcklin . On
sentait chez cette innocente personne peut-être moins de
goô.t pour les arts qu'un grand besoin de gagner sa vie. Elle
était toute fluette, et pile comme sur le point de se trouver
mal. Je crois qu'elle ne devait pas manger à sa faim.

�I

66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Quand j'avais été bien docile, Mademoiselle de Gœcklin me faisait cadeau d'une image qu'elle sortait d'un
petit manchon. L'image, en elle-même, ei1t pu me
paraître ordinaire et j'en aurais presque fait fi ; mais elle
était parfumée ; extraordinairement parfumée sans
doute en souvenir du manchon - je la regardais à peine ;
je la humais; puis la collais dans un album, à côté d'autres
images que les grands magasins donnaient aux enfants de
leur clientèle, mais qui, elles, ne sentaient rien. J'ai
rouvert l'album dernièrement pour amuser un petit
neveu : les images de Mademoiselle de Gœcklin embaument encore; elles ont embaumé tout l'album.
Après que j'avais fait mes gammes, mes arpèges, un
peu de solfège, et ressassé quelque morceau des " bonnes
traditions du pianiste", je cédais la place à ma mère. Je
crois que c'est par modestie que maman ne jouait jamais
seule ; mais à quatre mains, comme elle y alJait l C'était
d'ordinaire quelque partie d'une symphorue de Haydn, et
de préférence le finale qui, pensait-elle, comportait moins
d'expression à cause du mouvement rapide, qu'elJe précipitait encore en approchant de la fin ; elle comptait à
haute voix d'un bout à l'autre du morceau.
Quand je fus un peu plus grand, Mademoiselle de
Gœcklin ne vint plus ; j'allai prendre les leçons chez elle.
C'était un tout petit appartement où elle vivait avec une
sœur plus Agée, infirme ou un peu simple d'esprit, dont
elle avait la charge. Dans la première pièce, qui devait
servir de salle à manger, se trouvait une ,olière pleine
de bengalis ; dans 1a seconde pièce le piano ; il avait des
notes étonnamment fausses dans le registre supérieur, ce
qui modérait mon désir de prendre la haute de préfé-

SI LE GRAIN NE MEURT

rence, lorsque nous jouions à quatre mains. Mademoiselle
de Gœcltlin, qui comprenait sans peine ma répugnance,
disait alors d'une voix plaintive, abstraitement, comme
un ordre discret qu'elle eôt donné à un esprit : '' Il
faudra faire venir l'accordeur.'' Mais l'esprit ne faisait
pas la commission.
Mes parents avaient pris coutume de passer les vacances d'été dans le Calvados, à la Roque-Baignard, cette
propriété qui revint à ma mère au décès de ma grand'
mère Rondeaux. Les vacances de nouvel an, nous les
passions à Rouen dans la famille de ma mère ; celles de
Piques, à Uzès auprès de ma grand'mère paternelle.
Rien de plus différent que ces deux familles ; rien de
plus différent que ces deux provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires inBuences. Souvent
je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre
d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord
de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés se
combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. Sans
doute ceux la seuls sont capables d'affirmations puissantes,
que pousse en un seul sens l'élan de leur hérédité. Au
contraire les produits de croisement, en qui coex;stem et
grandissent, en se neutralisant, des exigences opposées,
c'est parmi eux je crois que se recrutent les arbitres et les
artistes. Je me trompe fort si les exemples ne me donnent
raison.

a

Mais cette loi que j'entrevois et indique a jusqu'à
présent si peu intrigué les historiens, semble-t-il, que dans
aucune des biographies que j'ai sous la main à Cuverville
où j'écris ceci, non plus que dans aucun dictionnaire, ru

�I

68

LA NOUVELLE lUVU.E FRANÇAISE

meme dans l'énorme Biographie Universelle en 52 volumes, à quelque nom que je regarde, je ne parviens à
trouver la moindre indication sur l'origine maternelle
d'aucun grand homme, d'aucun héros. J'y reviendrai.
Mon arriere grand-pere Rondeaux de Montbray, conseiller au Parlement de Normandie comme son père,
était maire de Rouen en I 789. En 93 il fut incarcéré à
St, Yon avec M. d'Herbouville, et M. de Fontenay,
qu'on tenait pour plus avancl, le remplaça. Sorti de la
prison et de la révolution tout ruiné, il se retira à Louviers, où il tenta de se refaire, dans l'industrie, une fortune
qui précédemment avait été belle. C'est à Louviers, je
crois, qu'il se remaria.
Il avait eu deux enfants d'un premier lit; et jusqu'alors
la famille Rondeaux avait toute été catholique ·; mais, en
secondes noces, Rondeaux de Montbray épousa nne
protestante, Mademoiselle Dufour, qui lui donna encore
trois enfants, dont Edouard mon grand-père. Ces enfants
furent baptisés et élevés dans la religion catholique. Mais
mon grand-père épousa à son tour une protestante, Julie
Pouchet ; et cette fois les cinq enfants, dont le plus jeune
était ma mère, furent élevés protestants.
Néanmoins, à l'époque de mon récit, c'est-à-dire, au
moment où remontent mes souvenirs, la maison de mes
parents était redevenue catholique, plus catholique et bien
pensante qu'elle n'avait jamais été. Mon oncle Henry
Rondeaux, qui l'habitait depuis la mort de ma grand'
mère, avec ma tante et leurs deux enfants, s'était converti
tout jeune encore, longtemps meme avant d'a,-oir songé
à épouser la tres catholique M 11e Lucile Keittinger.
La maison faisait angle entre la rue de Crosne et la

SI LE GRAIN NE MEURT

rue de Fontenelle. Elle ouvrait sa porte cochère sur
celle-là ; sur celle-ci le plu grand nombre de ses
fenêtres. Elle me paraissait énorme ; elle l'étafr. Il y
avait en bas, en plus du logement du concierge, de la
cuisine, de l'écurie, de la remise, un magasin pour les
" rouenneries '' que fabriquait mon oncle à son usine du
Houlme, à quelques kilomctres de Rouen. Et à caté du
magasin, ou plus proprement de la salle du dépôt, il y
avait un petit bureau, dont l'accès était également
défendu aux enfants, et qui du reste se défendait bien
tout seul par son odeur de vieux cigare, son aspect
fastidieux et rébarbatif. Mais combien la maison, par
contre, était aimable !
Dès l'entrée, la clochette au son doux et grave semblait vous souhaiter bon accueil. Sous la vodte, à gauche,
la concierge, de la porte vitrée de sa loge exhaussée de
trois marches, vous souriait. En face s'ouvrait la cour,
où de décoratives plantes vertes, dans des pots alignés
contre le mur du fond, prenaient l'air, et, avant d'être
ramenées dans la serre du Houlme, d'où elles venaient et
où elles allaient refaire leur santé, se reposaient à tour de
raie de leur service d'intérieur. Ah ! que cet intérieur
était tiède, moite, discret et quelque peu shere, mais
confortable, honnête et plaisant. La cage d'escalier prenait jour par en bas sous la vo1~.te, et tout en haut par un
toit vitré. A chaque palier, de longues banquettes de
velours vert, sur lesquelles il faisait bon s'étendre à plat
ventre pour lire. Mais combien on était mieux encore,
entre le second étage et le dernier, sur les marches
mêmes, que couvrait un tapis chiné noir et blanc, bordé
de larges bandes rouges. Du toit vitré tombait une riche

�170

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lumière tamisée, tranquiUe ; la marche au-dessus de celle
sur laquelle j'étais assis me senait &lt;l'appuie-coude, de
pupitre et lentement me pénétrait le c6té ...
J'écrirai mes souvenirs comme ils viennent, sans
chercher à les ordonner. Tout au plus les puis-je grouper
autour des lieux et des êtres ; ma mémoire ne se trompe
pas souvent de place ; mais elle brouille les dates ; je suis
perdu si je m'astreins à de la chronologie. A reparcourir
le passé, je suis comme quelqu'un dont le regard n'apprécierait pas bien les distances et parfois reculerait extrêmement ce que l'examen reconnaîtra beaucoup plus
proche. C'est ainsi que je suis resté longtemps convaincu
d'avoir gardé le souvenir de l'entrée des Prussiens à Rouen:
C'est la nuit. On entend la fanfare militaire, et du
balcon de la rue de Crosne où elle passe, on voit les
torches résineuses fouetter d'inégales lueurs les murs
étonnés des maisons ...
Ma mère à qui, plus tard, j'en reparlai, me persuada
que d'abord en ce temps j'étais beaucoup trop jeune pour
en avoir gardé quelque souvenir que ce soit ; qu'au surplus jamais un Rouennai , ou en tout cas aucun de ma
famille, ne se serait mis au balcon pour voir passer mt-ce
Bismarck ou le roi de Prusse lui-même, et que si les
Allemands avaient organisé des cortèges, ceux-ci eussent
défilé devant des volets clos. Certainement mon souvenir
devait être des '' retraites aux flambeaux " qui, tous les
samedis soir remontaient ou descendaient la rue de
Crosne, après que les Allemands avaient depuis longtemps
déjà vidé la ville.
- C'était la ce que nous te faisions admirer du
balcon, en te chantant, te souviens-tu :

SI LE GRAIN NE MEURT

Zim lai' la! Zim laï la!
LrI btaux militairtr !

Et soudain je reconnaissais aussi la chanson.
Il en est de même de ce bal rue de Crosne, que ma
mémoire s'est longtemp obstinée à placer du temps de
ma grand'mère - qui mourut en 73, alors que je n'avais
pas quatre ans. Il s'agit évidemment d'une soirée que
mon oncle et ma tante Henri donnèrent trois ans plus
tard à la majorité de leur fille :
Je suis déjà couché, mais une singulière rumeur, un
frémissement du haut en bas de la maison, joints à des
vagues harmonieuses, écartent de moi le sommeil. Sans
doute ai-je remarqué dans la journée des préparatifs.
Sans doute l'on m'a dit qu'il y aurait un bal ce soir-la.
Mais, un bal, sais-je ce que c'est? Je n'y avais pas attaché
d'importance et m'étais couché comme les autres soirs.
Mais cette rumeur à présent ... J'écoute; je tâche de surprendre quelque bruit plus distinct, de comprendre ce
qui se passe. Je tends l'oreille. A la fin, n'y tenant plus,
je me lève, sors de la chambre à titons dans le couloir
sombre et, pieds nus, gagne l'escalier plein de lumière.
Ma chambre est au troisième étage. Les vagues de sons
montent du premier ; il faut aller \'OÎr ; et à mesure que
de marche en marche je me rapproche, je distingue des
bruits de voix, des froissements d'étoffe, des chuchotements et des rires. Rien n'a !~air coutumier ; il me
semble que je vais être initié tout à coup à une autre vie,
mystérieuse, différemment réelle, plus brillante et plus
pathétique, et qui commence seulement lorsque les petits
enfants sont couchés. Les couloirs du second tout emplis
de nuit sont déserts; la fête est au-dessous. Avancerai-je

�172

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore? On va me voir. On va me punir de ne pas
dormir, d'avoir vu ... Je passe ma tête à travers les fers de
la rampe ... Précisément des invités arrivent, un militaire
en uniforme, une dame toute en rubans, toute en soie ;
elle tient un éventail à la main ; le domestique, mon ami
Victor, que je ne reconnais pas d'abord a cause de ses
culottes et de ses bas blancs, se tient devant la porte
ouverte du premier salon et introduit... Tout à coup
quelqu'un bondit vers moi ; c'est Marie, ma bonne, qui
comme moi tkhait de voir, dissimulée un peu plus bas au
premier angle de l'escalier. Elle me saisit dans ses bras ;
je crois d'abord qu'elle va me reconduire dans ma
chambre, m'y enfermer ; mais non, eJle veut bien me
descendre, au contraire, jusqu'à l'endroit où elle était,
d'où le regard cueille un petit brin de la fête. A présent
j'entends parfaitement bien la musique. Au son des
instruments que je ne puis voir, des Messieurs tourbillonnent avec des dames parées qui toutes sont beaucoup plus
belles que celles du milieu du jour. La musique cesse ;
les danseurs s'arrêtent ; et le bruit des voix remplace
celui des instruments. Ma bonne va me remmener, mais
à ce moment une des belles dames, qui se tenait debout,
appuyée près de la porte, et s'éventait, m'aperçoit; elle
vient à moi, m'embrasse et rit parce que je ne la reconnais pas. C'est évidemment cette amie de ma mère que
j'ai vue encore ce matin même; mais tout de même je
ne suis pas bien s-ôr que ce soit tout à fait elle, elle réellement ... Et quand je me retrouve dans mon lit, j'ai les
idées toutes brouillées et je pense, avant de sombrer dans
le sommeil, confusément : il y a la réalité et il y a les
rêves; et puis il y a une seconde réalité.

SI LE GRAJN NE MEURT

1 73

La croyance indistincte, indéfinissable, à je ne sais quoi
d'autre à côté du réel, du quotidien, de l'avoué, m'habita
durant nombre d'années ; et je ne suis pas st\r de n'en
pas retrouver en moi, encore aujourd'hui, quelques restes.
Rien de commun avec les contes de fées, de go~es ou de
sorcières; peut~tre plutlk avec ceux d'Hoffmann ou
d'Andersen. Pourtant je ne les connaissais pas encore. Non,
je crois bien qu'il y avait plutôt là un maladroit besoin
d'épaissir la vie - besoin que la religion, plus tard,
serait habile à contenter ; et une certaine propension,
aussi, à supposer le clandestin. C'est ainsi qu'apres la mort
de mon père, si grand garçon que je fusse déjà, n'allai-je
pas m'imaginer qu'il n'était pas mort pour de vrai ! ou
du moins - comment exprimer cette sorte d'appréhension qu'il n'était mort qu'à notre , ie ouverte et
diurne, mais que de nuit, secrètement, alors que je
dormais, il venait retrouver ma mère. Durant le jour
mes soupçons se maintenaient incertains, mais je les
sentais se préciser et s'affirmer, le soir, immédiatement
avant de m'endormir. Je ne cherchais pas à percer le
mystère ; je sentais que j'eusse empêché tout net ce que
j'eusse essayé de surprendre; assurément j'étais trop
jeune encore, et ma mère me répétait trop souvent et à
propos de trop de choses : Tu comprendras plus tard mais certains soirs, en m'abandonnant au sommeil, il me
semblait vraiment que je cédais la place.
Je reviens à la rue de Crosne.
Au second étage, à l'extrémité d'un couloir sur lequel
ouvrent les chambres, se trouve la salle d'études, plus
confortable, plus intime que les grands salons du
premier, de sorte que ma mère s'y tient et m'y retient
2

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de préférence. Une grande armoire formant bibliothèque
en occupe le fond. Les deux fenêtres ouvrent sur la
cour; l'une d'elles est double et entre les deux chassis
fleurissent dans des pots, sur des sollcoupes, des crocus,
des hyacinthes et des tulipes du duc de Thol. Des deux
côtés de la cheminée, deux grands fauteuils de tapi ·erie,
ouvrage de ma mère et de mes tantes; dans l'un d'eux
ma mère est assise. Mademoiselle Shackleton, sur une
chaise de reps grenat et d'acajou, près de la table,
s'occupe à un ouvrage de broderie sur filet. Le petit
carré de filet que veut agrémenter son travail est tendu
sur un cadre de métal ; c'est un arachnéen réseau à
travers lequel court l'aiguille. Elle consulte parfois un
modèle où les dessins de fil sont marqués en blanc sur
fond bleu. Ma mère regarde à la fen~tre et dit :
- Les crocus sont ouverts : il va faire beau.
Mademoiselle Shackleton la reprend doucement.
- Juliette, vous serez toujours la même : c'est parce
qu'il fait déjà beau qüe les crocus se sont ouverts; vous
vez bien qu'ils ne prennent pas les devants.
Anna Shackleton ! Je revois votre calme visage, votre
front pur, votre bouche un peu sévère, vos souriants
regards qui versèrent tant de bonté sur mon enfance ... Je
voudrais, pour parler de vous, inventer des mots plus
vibrants, plus respectueux et plus tendres. Raconterai-je un
jour votre modeste vie? Je voudrais que, dans mon récit,
cette humilité resplendisse, comme elle resplendira devant
Dieu le jour où seront abaissés les puissants, où seront
magnifiés les humbles. Je ne me ruis jamais senti grand
goô.t pour portraire les triomphants et les glorieux de ce
monde, mais bien ceux dont la plus vraie gloire est cachée.

SI LE GRAIN NE MEURT

1 75

Je ne sais quels revers précipitèrent dl.i fond de
l'Ecosse sur le continent les enfants Shackleton. Le
pasteur Roberty, qui lui-même avait épousé une Ecossaise, connaissait, je croi , cette famille et c'est lui qui
recommanda l'aînée des filles à ma grand'mère. Tout ce
que je vais redire ici, je ne l'appri , il va sans dire, que
longtemps ensuite, par ma mère elle-même, ou par des
cousins plus Agés.
C'est proprement comme gouvernante de ma mère
que Mademoiselle Shackleton entra dans notre famille.
Ma mère allait bient6t atteindre l'ige d'être mariée . il
parCtt à plus d'un qu' Anna Shackleton, encore jeune eiiemême, et de plus extrêmement jolie, pourrait faire tort
à son élève. La jeune Juliette Rondeaux était du reste il
'
faut le reconnaître, un sujet quelque peu décourageant.
Non seulement elle se retirait sans cesse, et s'effaçait
chaque fois qu'il aurait fallu briller ; mais encore ne
perdait-elle pas une occasion de pousser en avant Mademoiselle Anna, pour qui elle s'était éprise d'une amitié très
vive. Juliette ne supportait pas d'être la mieux mise;
tout la choquait, de ce qui marquait sa situation, sa fortune, et les questions de préséance entretenaient une
lutte continuelle avec sa mère et surtout avec Claire sa
sœur aînée.
Ma grand'mère n'était point dure, assurément; mais
sans être précisément entichée, elle gardait un vif sentiment des hiérarchies. On retrouvait ce sentiment chez sa
fille Claire, mais qui n'avait pas sa bonté - qui même
n'avait pas beaucoup d.'autres sentiments que celui-là, et
s'irritait à ne le retrouver point chez sa sœur ; elle rencontrait, à la place, un in tinct, sinon précisément de

�176

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SI LE GRAIN N.! MEURT

révolte du moins d'insoumission, qui sans doute n'avait
pas cxi~té de tout temps chez Juliette, mais qui s'éveill~it
semblait-il à la faveur de son amitié pour Anna. Claire
ne pardonnait pas à Anna cette amitié que lui avait
vouée sa sœur ; elle estimait que l'amitié comporte des
degrés, des nuances, et qu'il ne convena!t ~as ~ue
Mademoiselle Shackleton cessit de se sentir mst1tutnce.
_ Eh quoi t pensait ma mère, - suis-je plus belle ?
ou plus intelligente ? ou meilleure ? Est-ce ma fortune
ou mon nom pour quoi je serais préférée ?
_ Juliette, disait Anna, vous me donnerez pour le
jour de vos noces une belle robe de soie couleur thé, et
je serai tout à fait heureuse.
.
.
Ma mère cependant n'avait pu obtemr que Mademoiselle Anna fut logée ailleurs que dans une ch~bre entr_e
deux étages, assurément très loin des domestique~ ~ais
loin des cc maîtres " également, chambre extraordma1rement basse et incommode, à laquelle on accédait par un
petit escalier spécial issu du palier du premier: ~ais du
moins dans les promenades en voiture que fa1sa1ent ces
demoiselles Rondeaux, en compagnie de leur jolie gouvernante, Juliette ne tolérait pas que Mademoiselle Shac_kleton n'occupât point la place du fond, à caté de Claire _;
ce qui du reste désolait Anna Sh~clclet~n et la _mettait
dans la situation la plus faus'-e v1s-à-v1s de Claire, que
cette incorrection révoltait. Anna suppliait ; ma mère
s'obstinait . Claire s'irritait de plus en plus ; chacun
finissait pa: déclarer que, dans ce cas, il préférait ne p~s
sortir et la promenade n'avait point lieu. On n'était
,
.'
sauvé que lorsque se proposait une quatneme personne
pour occuper la seconde place du fond, près de Claire.

177

Le temps avait passé. Claire s'était mariée; puis ma
mère, et Mademoiselle Anne avait eu sa robe de soie
couleur thé. Longtemps Juliette Rondeaux avait dédaigné
les plus brillants partis de la société rouennaise, et Guillaume Démare t, son nouveau beau-frère, n'avait pas
manqué, à chaque fête de Sainte-Catherine, de lui enyoyer
quelque petit cadeau chargé d'une piquante allusion ;
lorsqu'enfin on avait été tout surpris de la voir accepter
un jeune professeur de droit sans fortune, venu du fond
du midi, et qui n'edt jamais osé demander sa main, si ne
l'y eôt poussé l'excellent pasteur Roberty qui le présentait, connaissant le idées de ma mère, et le recommandait tout comme il avait fait Mademoiselle Shackleton. Et
quand, six ans plus tard, je vins au monde, Anna Shakleton m'adopta, comme elle avait adopté tour à tour mes
grands cou ins. Ni la beauté, ni la grke, ni la bonté, ni
l'esprit, ni la vertu ne faisant oublier qu'on est pauvre,
Anna ne devait connaître qu'un reflet lointain de l'amour,
ne devait avoir d'autre famille que celle que lui prêtaient
mes parents.
Le souvenir que j'ai gardé d'elle me la représente les
traits un peu durcis déja par l':1ge, la bouche un peu
sévere, le regard seul encore plein de sourire, un sourire
qui pour un rien devenait du rire vraiment, si frais, si
pur qu'il ·emblait que ni les chagrins ni les déboires
n'eussent pu diminuer en elle l'amusement extrême que
l'âme prend naturellement à la vie. Mon père avait,
lui au i, ce même rire, et parfois Mademoiselle Shackleton et lui entraient dans des acces d'enfantine gaîté,
auxquels je ne me souviens pas que s'associ&amp;t jamais ma
mère.

�LA • ·ouvELLB REVUE FRANÇAISE

Anna (à l'exception de mon père qui l'appelait toujours : Mademoiselle Anna, nous l'appelions tous par son
prénom, et même je disais: Nana, par une puérile
habitude que je conservai jusqu'à l'annonce du livre de
Zola) - Anna Shackleton portait une sorte de coiffe
d'intérieur en dentelle noire, dont deux bandeaux, qui
tombaient de chaque c6té de on visage, l'encadraient
assez bizarrement. Je ne sais quand elle commença de se
coiffer ainsi, mais c'est avec cette coiffure que je la revois,
du plus loin q~'il me souvienne, et que la représentent les
quelques photographies que j'ai d'elle. Si harmonieusement tranquille que fô.t l'expression de son visage, son
allure et toute sa vie, Anna n'était jamais oisive ; réservant les interminables travaux de broderie pour le temps
qu'elle passait en société, elle occupait à quelque traduction les longues heures de sa solitude ; car elle lisait
l'anglais et l'allemand aussi bien que le français, et fort
passablement l'italien.
J'ai conservé quelques-unes de ces traductions qui,
toutes, sont demeurées manuscrites ; ce sont de gros
cahiers d'écolier, emplis jusqu'à la dernière ligne d'une
sage et fine écriture. Tous les ouvrages qu' Anna Shackleton avait ainsi traduits ont paru depuis dans d'autres
traductions, peut-être meilleures ; pourtant je ne puis me
résoudre à jeter ces cahiers, où respire tant de patience,
d'amour et de probité. L'un entre tous m'est cher :
c'est le Reinicke Fuchs de Goethe, dont Anna me lisait
des passages. Après qu'elle avait eu achevé ce trarnil,
mon cousin Maurice Démarest lui donna de petites
têtes en pl!tre de tous les animaux qui figurent dans le
vieux fabliau ; Anna les avait accrochées tout autour

SI LE GRAIN NE MEURT

1 79

du cadre de la glace, au-dessus de la cheminée de sa
chambre, où ils faisaient ma joie.
An~a dessinait aussi, et peignait à l'aquarelle.
~aJS son o_ccupation principale, sa plus chère étude
était la botamque. A Paris elle suivait assidôment les
cours. &lt;le M. Bureau au Muséum, et elle accompacrnait
0
,
au pnn_temps, les herborisations organisées par M. Poisson,
~n _assistant. Je n'ai garde d'oublier ces noms qu' Anna
c1ta1t avec vénération et qui s'auréolaient dans mon
esprit_ d'un grand prestige. Ma mère, qui voyait là une
occasion de me faire prendre de l'exerci~, me permettait
de me joindre à ces excursions dominicales qui prenaient
pour moi tout l'attrait d'une exploration scientifique. La
bande des botanistes était composée presque uniquement
de vieille demoiselles et d'aimables maniaques • on se
rassemblait au départ d'un train ; chacun portait ;n bandoulière une boîte verte de métal peint où l'on couchait
les plantes que l'on se proposait d'étudier ou de faire
sécher. Quelques-uns avaient, en plus, un sécateur,
d'autres un filet à papillons. J'étais de ces dernier. car J·e
,. é
,
~e m mt ressais point tant alors aux plantes qu'aux
insectes, et plus spécialement aux coléoptères dont j'avais
commencé de faire collection, et me poches étaient
g~n~ées de boîtes et de tubes de verre où j'a phyxiais me
v1ct1mes dans les vapeurs de benzine ou le cyanure de
potassi~. Cependant je chassais la plante également ;
plus agile que les vieux amateurs, je courais de l'avant,
et, quittant le sentiers, fouillais deci delà le taillis, la
campagne, claironnant mes Mcouvertes, tout glorieux
d'avoir aperçu le premier l'espèce rare que venaient
admirer ensuite tous les membres de notre petite troupe,

�r8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

certains un peu dépités lorsque le spécimen était unique,
. que triomphalement j'apportais à Anna.
A l'instar d' Anna et avec son aide, je faisais un
herbier ; mais surtout l'aidais à compléter le sien qui
étaie considérable et remarquablement bien arrangé. Non
seulement elle avait fini par se procurer, patiemment, pour
chaque variété, les plus beaux exemplaires, mais la présentation de chacun de ceux-ci était merveilleuse : de minces
bandelettes gommées fixaient les plus délicates tigelles ;
le port de la plante était spécieusement respecté ; on
admirait, auprM du bouton, la fleur épanouie, puis La
graine. L'étiquette était calligraphiée ... Parfois la désignation d'une variété douteuse nécessitait des recherches, un
examen minutieux ; Anna se penchait sur sa loupe
montée, s'armait de pinces, de minuscules scalpels,
ouvrait délicatement la fleur, en étalait sous l'objectif tous
les organes et m'appelait pour me faire remarquer telle
particularité des étamines ou je ne sais quoi dont ne
parlait pas sa flore et qu'avait signalé M. Bureau.
C'est a la Roque surtout, où Anna nous accompagna,it
tous les étés, que se manifestait dans son plein son
activité botanique, et que s'alimentait_ l'herbier. Nous ne
sortions pas sans notre boîte verte (car moi aussi j'avais la
mienne) et une sorte de truelle cintrée, un déplantoir,
qui permettait de s'emparer de la plante avec sa racine.
Parfois on en surveillait une de jour en jour ; on attendait sa Horaison parfaite, et c'était un vrai désespoir quand
le dernier jour, parfois, on la trouvait à demi broutée par
des chenilles, ou qu'un orage tout à coup nous empêchait.
Ici l'herbier régnait en seigneur ; tout ce qui se rap-

SI LE GRAIN NE MEURT

181

portait à lui, on l'accomplissait avec zèle, avec gravité,
comme un rite. Par les beaux jours, on étalait aux rebords
des fenêtres, sur les tables et les planchers ensoleillés, les
feuilles de papier gris entre lesquelles iraient sécher les
plantes ; pour certaines, grêles ou fibreuses, quelques
feuilles suffisaient; mais il en était d'autres, charnues,
gonflées de seve, qu'il fallait presser entre d'épais matelas
de papier spongieux, bien secs et renouvelés chaque jour.
Tout cela prenait un temps considérable, et nécessitait
beaucoup plus de place que celle dont Anna disposait
à Paris.
Elle habitait, rue de Vaugirard, entre la rue Madame
et la rue d' Assas, un petit appartement de quatre pieces
exiguës et si basses qu'en montant sur une chaise on en
pouvait toucher de la main le plafond. Au demeurant
l'appartement n'était pas mal situé, en face du jardin
ou de la cour de je ne sais quel établissement scientifique,
où nous pûmes contempler les essais des premières
chaudières solaires. Ces étranges appareils ressemblaient
à d'énormes fleurs, dont la corole eût été formée de
miroirs; le pistil, au point de convergence des rayons
présentait l'eau qu'il s'agissait d'amener à ébullition. Et
sans doute on y parvenait, car un beau jour un de ces
appareils éclata, terrifiant tout le voisinage et brisant les
carreaux du salon d' Anna et ceux de sa chambre, qui
donnaient tous deux sur la rue. Sur une cour donnaient
la salle à manger et une salle de travail où Anna se
tenait le plus souvent ; même elle y recevait, plus
volontiers que dans son salon, les quelques intimes qui
venaient la voir ; aussi ne me souviendrais-je sans
doute pas du salon si ~e n'eût été là qu'on avait dressé

�182

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SI LE GRAIN NE M.EORT

pour moi un petit lit pliant lorsqu'à ma grande joie ma
mère me confia pour quelques jours à son amie, je ne sais
plus à quelle occasion.
L'année que j'entrai à l'Ecole Alsacienne, mes parents
ayant jugé sans doute que l'instruction que je recevais
chez Mademoiselle Fleur et Madame Lackerbauer ne me
suffisait plus, il fut convenu que je déjeunerais chez Anna
une fois par semaine. C'était, il m'en souvient, le jeudi,
après la gymnastique. L'Ecole Alsacienne, qui n'avait pas
encore en ce temps là l'importance qu'elle a pris par la
suite et ne disposait pas d'une salle spéciale pour les
exercices physiques, menait ses élèves au " gymnase
Pascaud ", rue de Vaugirard, à quelques pas de chez
Anna. J'arriv;is chez elle encore en nage et en désordre,
les vêtements pleins de sciure de bois et les mains gluantes de colophane. Qu'avaient ce déjeuners de si charmant? Je crois surtout l'attention inlassable d'Anna pour
mes plus niais bavardages, mon importance auprès d'elle
et de me sentir attendu, considéré, choyé. Pour moi
l'appartement s'emplissait de prévenances et de sourires,
le déjeuner se. faisait meilleur. En retour, ah ! je voudrais
avoir gardé ouvenir de quelque gentillesse enfantine, de
quelque geste ou mot d'amour ... Mai non ; et le seul
dont il me souvienne, c'est une phrase absurde, bien &lt;ligne
de l'enfant obtus que j'étais, et que je rougis d'évoquer :
Comme je mangeai ce matin là de fort bon appétit et
qu' Anna, avec ses modiques ressources, avait visiblement
fait de son mieux :
- Mais Nana ! je vais te ruiner ! m'écriai-je (la
phrase sonne encore à mon oreille)... Du moins sentis-je,
aussitôt ces mots prononcés, qu'il n'étaient pas de ceux

qu'un cœur un petit peu délicat pouvait inventer, qu' Anna
s'en affectait, que je l'avais un peu blessée. Ce fut, je le
crois bien, un des premiers éclairs de ma conscience ;
lueur fugitive, encore bien incertaine, bien insuffisante à
percer l'épai e nuit où ma puérilité s'attardait.
( .,,J suivre)

ANDRÉ GIDE

�LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

Elle sera prostituée
Et jettera des bomber
Car le sang des reines tuées
Est doux à ma colombe.

III

L'ANCIEN RÉGIME
LA MARTIALE

I
L•ORGUEILLEUSE

Pourquoi, Princesse de Ballet,
Refuses-lu ta bouche?
Les coulisses du ChJtelet
Sont-elles si farouches ?

Tu 11' étais jadis à Moscou
Que fille de cuisine,
Les chauffeurs te baisaient au cou
Qui sentaient la benzine.

Le Grand Turc apprend ce r;u'il cuit
Aux Kurdes en déroute
Quand le jeune hetman les poursuit
Par les gorges sans route
Mais son regard devient dément
Lorsqu'aux hordes soumises
Le vainqueur, changeant de chemise,
Montre deux seins charmants.

IV
LA .RUSÉE

II .

Ma tourterelle, mon amie

Le Maréchal de la Noblesse
Hait le leader des Cadets
Mais sa fille - &lt;JUelle drblesse Est éprise du dadais

Suit des cours au Gymnase;
Combinant acides et bases
Elle apprend la chimie.

Et, sur la glace du skating,
Cap1de1s et Monl4i6 us

LA RÉVOLTÉE

�186

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISZ

Se tracent de mutuels signes
Avec leurs patins aigus.
V
L'INFIDÈLE

0 Catherine lvanowna,
0 ma douce colombe,

Quitte ce vieux banquier qui n'a
Déjà qu'odeur de tombe.
On jase dans tout le district
De nos mainr désunies.
Songe à mon C()JUr fidèle et strict,
A sa peine infi11ie.
VI
LA PERVERSE

LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

VII
L'IRRÉSOLUE

N'écoute pas, Anastasie,
Ce discours qui te trouble.
Repousse ces colliers d'Asie
Ces bagues et ces roubles.
Le bras s'empourpre à l'aventttre
Aux champs de Volhynie
Qui sera la rouge ceinture
De tes hanches unies.

LA RÉVOLUTION
VIII
LA MÉLOMANE

.

Qu'elle était donc tentatrice
Lors du bal au Palais d'Hiver
La gorge de l' Ambassadrice
Sous l'écharpe en tulle vert !

Cette dame maximaliste
Et septuagénaire
On raconte qu'elle aima Liszt
Et qu'elle aima Wagner.

Ce fut, à son gré, l'école
Buissonnière en plus d'un cas
Sous le manteau du protocole
Penaant quatre mazurkas.

Ce qui seulement la chagrine
- Disgrdce sans recours C'est 11' entendre plus Lohengrin
Aux concerts de la Cour.

�188

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

IX

XI

LA GRAND' MÈRl!. DE LA RÉVOLUTION

MONSIEUR PROTOPOPOFF

Qu'un jour à la gare Alexandre,
Rentrant de Sibérie,
La foule l-a verrait descendre
D'un sleeping-car fleuri,

&amp;gardez ce Monsieur qui va
Monter en limousine
Et cause avec ViroubO'Ua
Que l'on dit sa co11si1u.

Eut-elle rêvé d'aventure
Cet accueil amical
Durant sa villégiature
Aux bords du Baïkal?

L'Esprit l'a comblé de ses dons
Et parle en sa parole ;
li enchante les guéridons
Et charme les consoles.

X

XII

LES JOl.TRNÉES D'AOUT

LE CONVIVE

C'est vous qu'au Palais de Tauride,
Funeste privilège,
J'évoque par ce jour torride,
Princesse de collège.

Elles t'aiment plus tpu la vie ;
Tu les mettrais au désespoir
Si tu ne vmais pas ce soir
ÂN souper où je te con'Vie.

l'oublie Ouvriers et Soldats
Pour 'VOUS, Iphigénie,
Et la fraîcheur de ce soda
Me paraît infinie.

riens. Il y aura sous mon toit
Les plus belles de ter compagnes,
Des roses rouge, du champagne
Et une surprise pour toi.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES SOIRÉES DE PBTROGRAD.K

XIII

XV

LA LIMOUSINE

LE COLONEL ROMANOFF

Sous la neige, la Rails Royce
S'arrête le long du quai.
Ah / L'étrange, le lourd paquet
Qu'ils cachent sous leurs pelisses I

Le soir vient; la bise t!tue
Dévaste les bouleaux ;
La voix des fontaines s'est tue
A Tsarkoïe-Selo.

Aux cent cloches de la Néva,
Tandis que sonnent matines,
Le très saint moine Raspoutine
Docile au destin s'en va.

'Poursuivant son ombre qu'allonge
Le couchant solennel,
Erre dans le palais de songe
Un pdle colonel.

XIV
LA PARTIE DE P.@:cHE

N'entendez-vous pas le bruit sourd
Que font les brise-glace?
Des blessures s'ouvrent, l'eau sourd,
Glauque, de place en place.
Ils sont mangés par les brochets
Aux voraces caresses
Ces doigts bien aimés que lèchait
Alexandra de Hesse.

1916-19 I 7

llNÉ CHALOPT

�MARCEL PROUST .ET LA TRADITION CLASSIQUE

193

se mettent en révolution sans qu'il leur ait été fait quelque positive et vraiment cruelle injure .

•••
MARCEL PROUST ET LA
TRADITION CLASSIQUE

Quand j'écrivais les quelques lignes qu'on a pu li~e
dans notre dernier numéro sur le Prix Goncourt, Je
n'avais encore qu'une idée très imparfaite de la ~empete
qu'allait soulever la distinction accordé~ ~u _livre de
Marcel Proust, Le choix des Dix me para1ssa1t si nature!,
si heureux, que je ne pouvais, malgré. tout_ ce que _1e
savais, m'attendre à un débordement si furieux de protestations.
.
• b·
Pourtant, en y réfléchissant, ces protestations, Je vois ien
maintenant qu'elles pouvaient être prévues. Dans le_ fond
elles sont parfaitement normales. Ce sont cell~ qui toujours saluent la première tentative pour mett~c- a sa_ place
une grande œuvre. Elles représentent la pumt1on rituelle
de quiconque s'efforce, dans le domain: ~es _choses de
l'esprit, à un acte de simple et élémen~1re 3ust1cc, ,
Si j'eusse conservé quelque doute sur l importance d A_la
rethtrclu du TtmpI Perdu, il m'e{lt été enlevé par la petite
émeute à laquelle nous venons d'assister. Seuls l~s chefsd'œuvre ont le privilège de se concilier du pre~1cr ~oup
un chœur aussi consonnant d'ennemis. Les sots Jamais ne

J'aurais beaucoup aimé à n'écrire sur Proust qu'à la
façon dont il écrit lui-même, c'est-à-dire avec lenteur,
complaisance et détail. J'avais commencé, il y a six mois,
sur son roman, une étude où je voulais mettre, à défaut
d'autres qualités, toute ma patience. Pressé par l'actualité,
je ne vais pouvoir en donner aujourd'hui qu'un extrait,
quitte à corriger plus tard par d'autres considérations ce
que celles qu'on va lire ont peut-être de trop exclusivement technique.

•••
Je ne puis prendre pour un simple hasard le fait que
Proust a vu se coaliser principalement contre lui tous
les tenants de " l'art révolutionnaire ", tous ceux-là qui,
confondant vaguement politique et littérature, s'imaginent
que la hardiesse est toujours de même sens dans les deux
domaines, que dans le second comme dans le premier il
n'y a d'initiative qu' m avant, que l'inventeur est toujours
celui qui va plus loin que les autres, - tous ceux-là
qui se représentent l'innovation littéraire comme une
émancipation et qui saluent comme un pas de plus vers
la Beauté chaque abandon d'une règle jusque-la respectée,
chaque nouvelle entrave qui tombe, chaque précision de
moins qu'on apporte. L'un d'eux, non sans candeur,a traité
Proust d'écrivain "réactionnaire ". Et comment etlt-il
compris qu'en littérature il peut y avoir des révolutions
en arri~rt, des révolutions qui consistent à faire moins

�1 94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gros, moins grand, moins libre, moins sublime, moins
pathétique, moins sommaire, moins "génial" qu'on n'a
fait jusque-là ? Comment ett-il compris que c'est d'une
révolution de ce genre que nous avons aujourd'hui avant
tout besoin, et que cette révolution, le "réactionnaire "
Proust vient justement en donner le signal ?
Je tkheraj quelque jour d'analyser en détail les raisons
qui ont fait de notre xrxe siecle une période de grave
langueur pour toute la littérature psychologique. Je ne
prends aujourd'hui que le fait qui me paraît incontestable.
A partir de Stendhal, il sè produit une dégradation continue de notre faculté, pourtant si ancienne, si invétérée,
de comprendre et de traduire le sentiment. Flaubert
représente le moment où le mal devient sensible et alarmant. Je ne veux pas dire que Madame Bovary et I' Education Sentimentale n'impliquent aucune connaissance du
cœur humain; mais ni l'un ni l'autre ouvrage ne contient
' la moindre vue directe sur sa complexité; ni l'un ni l'autre
ouvrage ne nous fait avancer en lui, ne nous en découvre
de face de nouveaux aspects. 11 y a chez l'auteur une
certaine pesanteur de l'intelligence au regard de la sensi. bilité ; elle la suit mal ; elle ne la débrouille plus ; elle
ne sait plus l'atteindie dans son caprice et dans sa
nuance. De là, je crois, l'impression de piétinement que
nous donnent ces livres, pourtant si fortement " en
marche ", et dont le style, comme le remarquait si
justement ici-même Marcel Proust, fait penser à un
"trottoir roulant".
Un stade plus avancé de la maladie dont a souffert
au xrx: 8 siècle notre sens psychologique peut être avantageusement étudié dans les premières œuvres de Barrès.

MARCEL PROUST ET LA TRADITION CLASSIQUE

Grande entreprise d'un écrivain sur lui-même ; nombreuses et précises dispositions pour procéder à une
investigation aussi subtile et pénétrante que possible de
ses émotions : résultat rigoureusement nul. Il n'y a pas,
dans les trois ou quatre volumes du Culte du Moi le
plus petit embryon de découverte psychologique ; :'est
vraiment le "Dieu inconnu" qui, d'un bout à l'autre,
s'y trouve encensé. Malgré toute sa bonne volonté, malgré
tout l'appareil dont il s'entoure, Barrès n'arrive pas à
vaincre l'hermétique nuit intérieure dont il est affligé.
Partout d'ailleurs autour de lui, à cette époque, l'intelligence de soi est en baisse. Jamais on n'a tant parlé
d'intuition, et jamais on n'en a été plus incapable ; du
moins en ce qui regarde les objets intérieurs. Le Symbolisme apprend non pas seulement aux poètes, aux romanciers aussi, une certaine manière délicieuse de ne s'aborder
soi-même qu'en songe. Il s'agit avant tout d'être aveugle.
L'effort à faire, s'il y en a un, est exactement au rebours
de la clain•oyance : pour mieux faire vibrer le lecteur, on
ne touchera que du dehors et avec une sorte de circonspection enivrée aux émotions dont on veut le ravir ; il
faut les· presser, les étreindre, leur faire donner toute leur
liqueur ; mais ne surtout pas les pénétrer, les attaquer, les
dissoudre. L'écrivain, quel qu'il soit, s'exerce avant tout
à être global; il n'est content que lorsqu'il réussit à
restituer d'ensemble, par la suggestion, par la caresse, un
moment de son &amp;me; il n'a le sentiment d'avoir fait sa
dche que lorsqu'il est parvenu à se subir lui-même, tel
quel et en toute ignorance, pendant un instant.
Le roman psychologique s'imprègne de lyrisme ; il
n'est plus une branche de l'étude des passions ; il ne sert

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus à dessiner des caractères ; à de très rares exceptions
près, il n'est plus conçu que comme un recueil d' "impressions ., sur l'Lne, de "paysages introspectifs ".

,,

Au premier abord, Proust peut sembler ,n'avoir rien
fait d'autre que porter ce genre à sa perfection. N'est-il
pas un prodigieux "évocateur " de sensations et de sentiments ? A quoi s'attache-t-il, sinon à faire revivre sous les
yeux du lecteur tout son passé intérieur ?
- Sans doute ; mais il y a la manière. Il ne compte
pour cela sur aucune baguette magique. Il ne va pas faire
"surgir " devant nous " du fond des eaux " son àme
comme une tle entière et tout équipée. Â la recherche du
Temps perdu : ce titre dit tout ; il implique une certaine
peine, de l'application, de la méthode, de l'entreprise ; il
signifie une certaine distance entre l'auteur et son objet,
une distance qu'il aura sans cesse à franchir par la mémoire, par la réflexion, par l'intelligence ; il sous-entend
un besoin de connais.sance ; il annonce une conquête
discursive de la réalité poursuivie.
Et en effet Proust laisse tomber dès l'abord tous les
moyens littéraires qui participent le moins du monde de l'enchantement. Il se prive, avec quelque sévérité même, de la
musique; on voit qu'il ne veut pas suggérer, mais retrouver.
Il s'attaque aux sentiments, aux caractères, par le
détail ; il n'abdique pas toute prétention à en montrer le
contour et la silhouette ; mais il sait que cela ne doit, ne
peut ~enir qu'à la longue. Grignoter d'abord. C'est un
rongeur: il fera beaucoup de débris, avant que l'on puisse
comprendre que ça n'en est pas, que ce sont les matériaux
d'une vaste et magnifique construction.

MARCEL PROUST ET LA TRADITION CLASSIQUE

Je ne puis dire assez combien je trouve émouvant son
renoncement à émouvoir, sa patience, sa diligence, son
amour de la vérité. II prend sa plume du bon bout . il
dessine d'abord un petit morceau et le reste vient t~ut
seul peu à peu. Il me fait penser aussi à ces machines qui
avalent si mathématiquement la pièce d'étoffe, la feuille
de papier dont on ne leur a pourtant livré que la frange.
Il ne fait rien apparaître que par le dedans; du Temps
perdu, il ne pense pas à redire l'écho ; il tâche seulement
de lui rendre peu à peu tout on contenu. Et de meme
en particulier pour chaque émotion qu'il a éprouvée, pour
chaque personnage qu'il revoit. Il cherche tout de suite
leurs nuances, leur intime diversité; ce n'est qu'à force
d'y découvrir de la différence qu'il espère les rappeler à
la vie.

M. Jacques Boulenger a très finement remarqué dans
/'Opinion que Proust ne peignait les autres qu' " en
retraçant le reflet qu'ils laissaient en lui ", et qu'il allait
ainsi chercher leur image comme au fond d'un miroir
intérieur. Il faut comprendre toute la signification de ce
procédé. On a beau faire, il n'y a de description vraiment
profonde des caractères qu'appuyée sur une étroite et solide
compréhension de soi-meme. Avant de se tourner vers le
dehors avec quelque chance de succès, il faut que l'analyse
ait , fortement mordu au dedans. Du moins, est-ce la loi
chez nous, en France. Ce qui a manqué à Flaubert et
à tous les romanciers de son école, c'est d'avoir su se
saisir d'abord eux-mêmes. Pour a,·oir voulu étre d'emblée
et directement objectifs, ils se sont condamnés à poser
simplement devant eux des ohjm, mais sans les animer,
sans les diversifier, sans les éclairer intérieurement.

�LA NOUVELLE RRVUE FRANÇAISE

Proust voit toutes choses, et même les extérieures, sous
l'angle où il se voit lui-même. Et comme il a pris en
lui-même l'habitude de la réfraction, son regard d'emblée
décompose, spécifie. Il parvient ainsi, en ne séparant
jamais aucun être de son détail, à nous le montrer toujours entièrement concret, aussi nourri au dedans qu'au
dehors, à la fois étonnant et connu.
C'est la grande tradition classique qu'il renoue ainsi.
Racine fait-il autre chose que d'aller chercher autrui en
lui-même? Ayant mis un jour son intelligence aux trousses de sa sensibilité, peu à peu, par tout ce que l'une gagne
sur l'autre, il devient créateur. Et de cette façon seulement. Rien par lui n'est suscité d'emblée. C'est par la
compréhension, c'est par l'analyse, c'est par la connaissance, qu'il fait naître peu à peu des êtres différents. Et
ces êtres eux-mêmes, s'ils se dessinent aux yeux du
lecteur, ou du spectateur, c'est grke à la continuation
en eux de ce progrès de l'intelligence. Le poète du premier coup a tourné le dos à leur totalité, il a refusé
l'aspect qu'ils eussent pu prendre; il n'a voulu que les
mieux voir qu'entrer dans leur ~e comme il était entré
'
.
d'abord dans la sienne, c'est-à-dire tout armé d'attention.
Hermione, Néron, Phèdre, d'où sortent-ils peu
peu
our
nous
sinon
du
sein
des
sentiments
entre
lesquels
P
'
.
on nous les fait voir partagés ? Il n'y a pas ici de création
à proprement parler, mais de l'invention seulement, c'està-dire quelque chose de trouvé, d'aperçu, de démêlé, une
constatation, et si l'on peut dire, de la conscience d'autrui.
Proust, en plus grand, en plus lent, en plus minutieux,
en moins dramatique, reprend cette méthode. li retrouve,
en tout, le chemin de l'intérieur. Et non pas, suivant le

a

MARCEL PROUST ET LA TRADITION CLASSIQUE

1 99

mode bergsonien, par un effort de concentration et de
sommeil, mais au contraire par un déploiement paisible
de lucidité et de discernement. Aussi naturellement qu'un
poète projette devant lui des images, oublieux de soi, Proust, plongeant en lui-même, interroge, explore, devine,
reconnaît et peu à peu s'explique les choses et les gens ;
son esprit mange tout doucement ce qu'ils comportent
d'obscur ou d'opaque, détruit en eux tout ce qui ne se
laisse pas voir, tout ce qui tendrait à faire seulement impression ; il les invente ainsi, rien qu'en en faisant l'inventaire, par la seule calme perpétuité de la considération
qu'il leur accorde. Pour les produire il les démontre. Sur
la page où il écrit, c'est leur évidence qu'il tente et, par
dix mille mots, va chercher. Il n'admet pas leurs ombres :
elles aussi doivent êtres pleines de traits qu'on peut, qu'il
faut saisir : faute de mieux il les peuplera de ses hypotheses.
Il travaille ainsi à contre-sens de tout le Romantisme,
qui a sans cesse consisté à faire croire à des choses sans les
montrer. On peut attendre de son intervention, pour
notre littérature, un immense dégonflement. Il va devenir,
d'ici quelque temps, impossible d'intéresser en bloc, de
toucher directement l'imagination : !'écrivain ne pourra
plus demander cette foi des sens, à laquelle il a été fait un
appel de plus en plus tyrannique. Il faudra s'expliquer, il
faudra mettre cartes sur table. Et l'on verra bien alors
que les grandes choses sont celles où il y a le plus de
petites, que la profondeur est en raison inverse de l'énormité et que le génie n'est peut-être pas si différent qu'on
en est venu à le croire du jugement et de la précision.
En nous débarrassant de l'indivision des idées et des

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sentiments, Proust nous débarrasse de l'énigmatique et de
l'incontr6lable. Il rend de l'eau au moulin de notre raison
et fait travailler en nous de nouveau la faculté réfléchissante.Grâce lui, nous échappons à cette espèce de complicité sensuelle ou de conversation mystique, qui tendait à
devenir la seule relation où nous pussions nous trouver engagés avec un écrivain. Nous reprenons go-atàcomprendre;
notre plaisir est de nouveau d'apprendre quelque chose
sur nous-m~mes, de nous sentir pénétrés par la définition,
de nous reconnaître plus avant formulables que nous
n'avions cru l'être.
Le grand et modeste cheminement travers le cœur
humain que les classiques avaient amorcé, recommence.
"L'étude des sentiments" fait de nouveau des progrès.
Nos yeux se rouvrent la vérité intérieure. Notre littérature, un moment suffoquée par l'ineffable, redevient ouvertement ce qu'elle a toujours été, dans son essence: un
" discours suc les passions ".

201

a

a

a

JACQUES RIVIlRE

LA GUÉRISON SÉVÈRE
PREMIÈRE PARTIE.
LE VOYAGE, LES INSCRIPTIONS
Je 11' ai pas cm! de suivre ma /mule, depuù I, ,ommmcemtnt de utte maladie. Même il est surprmant qu'tlle roit
rtttée parû/le à elle-même, quand mo.,, corp1 changeait ttllemmt : elle mt surprmd aujourd'l1ui où je la dt'f)ine awsi vite
qu'il arrit1ait les prmziers jours, lorsque à m011 arrivlt da,rs
u village 11/JU'Ueau - tt que, prir de fùvrt, je m' arritais
chaque jour davantage de dlcouvrir - le jardin de pois, le
portail a u t1;Ït dt pierrer h travers la /mitre diminuaient
pour moi. Je remarquais mieux à mesure /_es histoires où je
mt trouvais,

Voici la principale de ces histoires Ue l'ai conservée,
je pense, deux jours} : le docteur avait bien emporté, sur
notre bateau, d'assez grands blocs de glace. Mais ces
blocs avaient été mis à prendre dans des tonneaux, ils
étaient exactement ronds, de sorte que le timonier s'exerç.ait avec eux chaque soir au lancement du disque. Ils
fondirent, ou devinrent sales. Un soir, un disque mal jeté
me frappa au front.
A présent, ils étaient juste assez grands pour gue le
docteur et moi pussions avec eux jouer au jacquet. Cer-

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tains n'étaient plus bons que pour les dames, les hommes
de l'équipage les emportaient.
Le bateau n'avait pas encore tourné le cap, et nous
commençimes à vomir le sang : il nous arrivait brusquement à la bouche, avec le gm1t et la forme d'une langue
de chien. Nous mangions alors un de nos pions, en
choisissant les plus propres. Cela compliquait le jeu.

***
Les mineurs que je distinguais, bien avant le bateau,
dans le papier bleu des fenêtres, étaient sans doute les
mêmes que ceux d'un cinéma, place Clichy, où des films
bleus montraient les travaux et les explosions des mines,
avec l'amour d'une galibotte pour son ingénieur. Une
fois je découvris une femme nue, et qui levait les bras :
en la regardant avec soin, je vis qu'elle était encore un
mineur, qui tapait à coups de pioche dans le plafond de
son boyau. Il n'était pas nu plus bas que le ventre.
Ces mineurs ne remuaient pas, mais semblaient dégager
une grande force.
Les poutres du plafond me rappelaient d'autres poutres,
lorsqu'enfant je dormais dans un grenier à avoine, et que
les nuits étaient très courtes. Des animaux, que je distinguais mal, s'y montraient ; aussi un moine et de longues
files de voitures. Ces voitures penchaient, comme si leur
roue gauche avait été légèrement plus faible que la droite.
Il passa encore trois personnes que je reconnus, et Simone.
Les hommes et les femmes que je voyais sur la tapisserie, en face de moi, étaient fanés et vieillots. En outre
ils s'obstinaient à porter sur la tête des couronnes ou des

LA GUÉRISON SÉVÈRE

203

fleurs passées, même quand cela n'allait pas à leur caractère (comme pour ce joueur de violon nègre qui passa
~•un_ côt~ de la chambre à l'autre). Ainsi 1~ joie que
J ~vais. pris~ . à les découvrir se gitait, et je les oubliais
vite ; Je n a1 franchement profité que, sur la vitre salie
par les hirondelles (elles doivent avoir leur nid dans l'angle
d~. mur, d'o~ tombe cette cascade de crottes), de ce vol
d 01seaux qui franchissaient une plaine et la plupart
' les lignes'
vo l.
aient la tête en bas. Je voyais si nettement
de leurs corps qu'ils pouvaient bien être déplumés. Dans
la suite, ~lusieu'.s se ~erdirent : celui qui demeura jusqu'à
la fin était nu, 11 avait la grosseur d'une oie et portait le
bec ouvert.

Tous ces événements me fatiguent à écrire (bien moins
que si je v~~lais faire une lettre, même la plus simple).
Pourtant s1 Je ne les écris pas aujourd'hui ils se perdront :
·1 '
'
t n en est pas un qui ne me paraisse à présent avoir été
~ne distraction, et fait pour être oublié. Déjà, pour que
Je retrouve tout à l'heure cette Daphné, il a fallu le hasard
que Juliette se soit inclinée tout à fait comme elle et juste
au dessous. J'ai bien connu cette Daphné dont les cheveux
sont noirs, mais son corps a la même couleur passée que
le reste. Elle se penche vers l'eau, et tout ce corps fléchit
comme les genoux fléchissent quand on veut se lever.
Puis, je_ n'ai guère_ su conserver la sorte d'intérêt que je
l~ur prêtais. Certes Je ne croyais pas vivants Daphné, les
oiseaux, les mineurs, mais tout de même•.. Oui, ils ne
présentaient pas cette difficulté que me font les véritables
personnes, c'était la différence.

�204

LA NOUVELLK REVUE FRANÇAISE

•••
Je n'ai pas cessl dt suivre ma pmslt, mais il est venu un
temps où j'ai voulu profiter d'elle. Je nt sa~s . co~me~t . s',st
fait le passage : c'ltait peut-hre p,~r la f~m1l1ar1t~ ou Jt
trouvais. O'Ute t /''1
'', a,"ont il est fiacz/1 dt tzrtr parti. Ou bttn

'!''

encore...
Mais je nt puis gu?rt parûr de

us

.
choses qui

n,:

sont pas

~~-~~
.
Je me suis mis à me rlplttr, dts u moment : " 11 (aut ?u~ Jt
gulrisse, il faut que je gulrim ". l'ai couve~t ~mscript1ons
/, mur qui est en Jau dt moi. Et je me duazs, à chaque
inscription nouvelle: "Pourquoi n'ai-je pas commencé plus
tôt r"

• ••
Les hommes et les femmes passées se transfo.rmèrent
d'abord. Ce fut assez facile, puisque je ne voyais ~ère
d'eux: que le contour extérieur, mais point de corps _ni de
plis. Je trouvai dans le coin gauche du mur,~. pa~r d~
b
ces mots: " Je suis guéri". Ce que J avais P:ls
d~bord pour un jet d'eau dessinait maintenant les parues
hautes des lettres. Alors je mis au dessus : '.' J~ ne. to~sse
lus,, puis "Je respire bien". (Ces trois mscnptt~ns
P
' correctes et réguh'è rcs comme sur un cahier
étaient
d'écriture.)
Plus haut, à l'endroit du violon nègre : " J'ai
mille amis avec moi". Cette exagération me plaisait.
Elle ne i resta pas longtemps à la même place, passa
·
quelques jours sur la couverture grise
e t se posa, à la

LA GUÉRISON SÉVÈRE

205

fin, sur le léger bouquet qui est au bout de la cheminée
dans un pot à i;onfitures. Le nombre des tiges de coquelicot, que je distinguai , l'aida à se .fixer. Le coin de
droite en haut demeura vide. Pour les poutres du plafond,
j'ai su dès le début qu'il n'y avait rien à attendre d'elles;
exprès je ne les regardais pas. Leur vitesse d'avant, et le
plaisir que je prenais à cette vitesse leur imprimait une
sorte de faute.
Sur le coin de gauche j'écrivis: " Je suis guéri
comme 2 et 2 font 4 ". Les chiffres se montraient clairement, c'était l'inscription qui me donnait le plus d'assurance. Je ne la regardais qu'en dernier lieu, a.fin qu'e1le
fortifilt les autres.
Je ne puis pas dire que ces diverses phrases me soient
jamais apparues avec une grande netteté, Je connaissais
cependant qu'elles étaient là : c'était une sorte de science,
pluWt qu'une observation qui se fdt à chaque fois
renouvelée.

•••
La fenêtre me donna des sens plus subtils ; j'hésitai
un ou deux jours avant de parvenir à les posséder. Le
montant de droite voulut dire : "Je suis fort" et celui
de gauche: "Je suis beau". La barre de fermeture :
"Je suis clair". Enfin la vitre de gauche qui était
parfaitement propre (ce11e de droite était tachée par les
hirondelles) signifiait: "Je suis jeune". Ce dernier sens
fut le plus difficile à retenir, et quand je les voulais
tous retrouver et les dire trop vite, c'est en arrivant
à lui qu'il m'arrivait de me tromper. J'avais beau me
représenter que le vide de cet espace et sa propreté
4

�206

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA GUÉRISON SÉvÈRE

figuraient une lme peu formée, et manquant encore
d'impressions.
Tout ceci était d'un degré supérieur aux grossières
inscriptions de la tapisserie et me fit un usage plus long.

• ••
Le papier bleu, dans la nouvelle organisation, ne
tenait aucun r6le. Pourtant, comme si la direction de
mon esprit avait changé, il ne me fut jamais possible
d'y retrouver les mineurs, la femme levant ses bras - ni
m~me ces vagues que je distinguais le dernier jour du
voyage. Je les cherchais machinalement, à mes moments
de distraction ; ou plut6t je m'apercevais à la fois, et sans
déception, que je venais de les chercher et ne les avais
pas découvertes.

•• •
Je n'ai fait part de m dispositions à personne - même pas
à Juliette. Ils ne s' !tonnent pas que je consente à demeurer
immobile, et sans plaisirs.
Ou c'est pour leur proposer une concession que j'ai demandl
- 'fiers le moment où les Î,zscriptions gagnaient sur les histoires et les images - deux rlgles et un jeu de constructions
en hoir, pour jouer sur mon lit, disais-je.
Combien cependant lts inscriptions à leur tour s' effeûrent
plus 'Uite que n'avaient fait les histoires, et mes idéts avec elles
diminrdrmt, aunit8t que je me prlparai, non sans quelque
dtbut de mouvement, à me lever et marcher, et n'ayant plus
rien de commun avec ces jambes difficiles, ce ventre ou bien la
table, autre que cette absence aussit8t de ma pensle.

207

•*•
En jetant à bas du lit mon édr d .
.
un objet brillant q· • h
e on Je le vo,s entraîner
,
, ue Je c ercbe par t
M .
qu une tache de sole1·1
.
erre. ais ce n'était
qui passe par
la retrouve par hasard
l
un trou du volet, je
a couverture.
Ce ne sont pas l sur
· des oiseaux
.
.
es cns
qui m'ont réveillé:
nt cette tach
·
b'
e, mais ren mes jambes
en sueur et ma'
bouche embarrassée.

• ••
Je suivais de l'œil ces deux
.
suivent d'
b
moineaux qui se pourune ranche de
· à ,
corbeau ou uel
.
prumer
l autre quand un
il est brusqu~me!~:ts:u noir vient se coller à la vitre :
d'un coup . mais il pr que ma tête malgré moi s'écarte
.
repart après un in ta
l e fars. reparti·r
Il ,
s nt, ou plut~t J·e
.
n est que l'
d
.
bouillon du verre a g
. L un . es moineaux qu'un
rossi. e revoici
I
•
saute et descend.
sur e prunier qui
Je suis surpris de ne l'avoir
.
arbre. J'ai c
.
pas aussitôt renvoyé sur son
onsc1ence du tem
d
trompé.
ps pen ant lequel je me suis

**•
Je me lèverais plus aisément si la chamb , .
et que 1·e
re eta1t grande
pusse marcher raide M . .
,
de me plier . sans do t
• ars Je ne supporte pas
du mollet, q~e 1''é u e pour cette sorte de rétrécissement
prouve ..•
(à cette douleur aux genoux .
lement l'envie de les ét dr q~•. me donne continuelder 'è
d
en e, J a1 senti, toute la nuit
m re, se évelopper mes jambes)

�zoS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou bien parce qu'il ne m'est pas naturel de me soumettre aux meubles, à la cheminée : exactement, de les
reconnaître.

•••

Quelle humiliation me vient de ces choses difficiles: fenêtre oil l'on regarde, cheminée pour s'appuyer,
et ces trois pas à partir du lit. (Pou.rquoi les fait-on plus
facilement, en mettant les mains dans Îes poches; et
en supposant que l'on va loin, qu'il n'y a pas à tenir
compte de ces premiers obstacles ...)
Ainsi je retrouve la part machinale de ma vie :
comme si mon corps seul avait été préparé à se guérir ...)

•••
Je suis descendu à midi, et je suis resté assis au soleil,
sur une pierre. L'eau coule à la fontaine continuellement.
Un long crin de cheval tombé sur l'eau donne au fond
du bassin, e11 ombre, un collier de perles inégales. A cause
des façons irrégulières dont l'eau s'attache à lui.
Je le regarde sans plaisir. Il semble, à chaque moment, que je doive rappeler mes forces et tâcher à les
réunir, loin qu'elles me reviennent d'elles-mêmes. Une
surprise les disperse.

•

* *
Je ne prête pas attention à cette chambre épuisée.
Mais que trouvé-je ailleurs ? Des champs inutiles, un
pays trop grand. Seul me retient ce saule qui pleure
devant une maison, dont les arceaux moisis lui ressemblent par la couleur, et reproduisent sa forme.

LA GUÉRISON SÉVÈRE

209·

Je ne puis éprouver que les choses autour de moi soient
fraîches et nouvelles (comme il arrive dans les convalesc~nces). De quelle sorte est donc ma guérison, et qu'y
a-t-il de faussé en elle, quel poids ?
Guérison cependant. Il ne reste, dit le médecin, que
la faiblesse.

**•
La même lassitude, sans doute, oblige le convalescent
au sentiment de nouveauté, sans lequel il ne continuerait
pas à choisir de vivre. Ainsi le monde, au début d'un
am~ur, paraît usé : où se porte la découverte. Est-ce pour
avoir trop donné que ma pensée ici n'est plus capable de
ses inventions naturelles•
Pour avoir trop donné d'elle, et sans ordre : même
les deux premiers jours, dont je n'ai pas parlé ; c'est
que mes idées étaient alors plus rapides elles avaient
l de charme - et certaines d'entre
'
aussi. Pus
elles un
charme_ si fin! et s!lr qu'il m'a semblé que je pouvais
les écrue, qu elles seraient ce charme en mots à ma
disposition.
,
J'ai retrouvé le papier avec la phrase. A peu près :
" les hommes, les pierres de dessous les ponts.•• changements de temps ... ". J'ai souvenir que l'effort pour écrire
me fut anormal ou désagréable. Le charme devait tenir
à ce que tout se perdît aussi vite.
Il avait disparu le jour que commencèrent - oui
'é
· 1e onzième
·
c tait
jour, un jeudi les inscriptions'
utiles, qui certainement ont touché de plus près à cette
guérison sévère, et sans joie elles-mêmes l'ont faite à leur
image.

�210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DEUXIÈME PARTIE.
R'.ÉCIT DE JULIETTE
I
Quand j'ai eu la dépêche qui m'apprenait seulement
que Jacques était malade, il m'a semblé que j'avais
depuis quelques jorns des inquiétudes pour sa vie. J'ai été
st'.l.re aussi qu'il était atteint dangereusement, et j'ai imaginé que c'était de la grippe. Mais une demi-heure apres,
dans le train, je suis devenue plus confiante, en me disant :
si j'ai trouvé ce train, dont je ne savais même pas l'heure,
sans attendre - et il n'y en a que trois dans la journée
- c'est déjà un signe, c'est une réussite. Je me rappelle
mal cette nuit dans le train ; je crois que dehors il pleuvait tout le temps, j'ai dt'.l. chercher à me souvenir de toutes
les personnes que je connaissais qui s'étaient guéries completement après des grippes très graves. Puis mon inquiétude diminuait à mesure que je.me rapprochais de Jacques.
A Chambéry, j'ai appris que je n'aurais pas "à attendre
trois heures, comme d'habitude, mais seulement vingt
minutes. C'était encore une réussite.
Madame Mascar m'a dit: H Votre mari a été sérieusement malade, mais aujourd'hui le médecin est plus
content, c'est une congestion pulmonaire ". J'ai pensé
qu'elle exagérait. Quand je suis entrée dans fa chambre
de Jacques, j'ai vu tout de suite la .courbe de température qui montait plus haut que 40, et le crachoir
avec des crachats rouillés. C'est donc vraiment une pneu-

LA GUÉRISON SÉVÈRE

211

monie, mais cela vaut mieux qu'une mauvaise grippe.
Jacques m'a reçue mal, et j'ai été obligée de lui promettre
que je partirais le lendemain, s'il me le demandait encore.
Je me suis rappelé que Genevieve, dans sa grande maladie,
ne pouvait pas supporter de voir sa sœur, qu'elle aimait
pourtant beaucoup.
Jacques me paraissait gêné dans le lit, qui est trop petit
pour lui ; et je n'aimais pas non plus cette couverture
poussiéreuse sur le mur.

** *
J'ai vu enfin le médecin; il a fait à Jacques une injection d'huile camphrée. Jacques m'a dit : " Je pense que
c'est pendant mon voyage à Thénissey que j'ai attrapé
cette maladie. - Quel voyage? - Ah, au lieu de venir à
Frt&gt;I-ois directement, j'ai passé par Thénissey, pour voir
du pays ". Je n'ai pas très bien compris, mais je n'ai plus
rien demandé.
Le .soir de ce jour, Jacques m'a quand même appelée
pour m'embrasser. Il ne me regardait pasj mais deux ou
trois fois en ouvrant les yeux il a dit: '' C'est toi'', une fois
peut-être avec un peu de joie. Presque aussit~t est arrivée
Madame Hugonnet, av.ec une autre dame, jeune et que
je ne connaissais pas. J'ai eu un sentiment pénible en
voyant cette dame, j'ai d~ penser vaguement qu'elle était
une amie de Jacques - est-ce son indifférence, qui me
rendait si méfiante. _ Madame Hugonnet me l'a prés~ntée : "C'est la femme du maire, elle peut beaucoup,
Sl vous avez besoin de quelque chose pour votre mari ou
pour vous ".Je n'ai rien demandé. Madame Hugonnet m'a

�212

LA NOUVELL! REVUE FRANÇAISE

offert alors un petit paquet de dattes ; j'ai refusé, en

disant que Jacques ne pouvait pas les manger, et que moi
je ne les aimais pas. Elle a tellement insisté que j'ai fini
par les prendre en disant que je les donnerais à Madame
Mas~r; j'ai regretté ensuite d'avoir été si peu aimable.
Le médecin m'a recommandé de ne pas fatiguer
Jacques, et de ne pas chercher à lui parler. Je me suis
aussi défendu de penser à rien d'autre qu'à ceci, que je me
répétais : "Il faut que Jacques vive ''.

Il me dit souvent les r~ves qu'il fait. Mais il ne
répond pas l'olontiers à mes questions : ainsi je ne
peux arriver à savoir au juste s'il a des étouffements.
On dirait que sa maladie ne l'intéresse pas ou plut~t
lui fait honte.
Il ne songe pas aux choses les plus simples, pourtant il
s';ittache à des détails auxquels je ne croyais pas qu'il rlnt
à ce point. Dans ses moments les plus inconscients, il est
encore très sensible aux défauts qu'il me reprochait :
comme à certains mots ou à mes façons de parler qu'il
appelait trop autoritaires. Parfois, même dans l'obscurité,
il me dit : "Ne fronce pas les sourcils comme ça." ; je
crains d'avoir pour lui, quand je fronce les sourcils, une
expression mesquine ou dure.
Le médecin lui a fait des ventouses scarifiées. Avant
qu'il ait commencé, j'ai été inquiète et je lui ?,i demandé:
" Vous ne vous servez pas d'un scarificateur ? " Il a
répondu : "On ne s'en sert plus. - Pourtant &lt;:'est plus
simple qu'avec un bistouri. Dans les h~pitaux de Paris... "

LA GUÉRISON SÉVÈRE ·

213

Alors Jacques, qui ne paraissait pas écouter, m'a regardé
avec un air brusquement fiché. Il me reproche aussi
d'aimer trop à critiquer.

• **
Si 1~ médecin fait ces ventouses scarifiées, c'est que la
contagion gagne des foyers nouveaux.
Jacques a maintenant les cheveux et la barbe longs. Son
corps et sa figure ont pris une couleur d'ivoire.
Le médecin a dit : "Encore quatre jours et le cap
sera doublé. Nous serons fixés. C'est mardi ou mercredi,"
Je pensa'.s que le huitième jour devait ~tre lundi, puisque
la tnalad1e a commencé le dimanche soir.

II
Pour la première fois, j'ai dormi cette nuit, trois heures.
En me réveillant, vers minuit, je l'ai trouvé couvert de
sueur. Je l'ai lavé, j'ai lavé aussi sa bouche desséchée
avec un cotqn mouillé enroulé à mon doigt. Je lui ai
donné à boire. Il m'a souri, je pense.
Ses crachats étaient de plus en plus sanguinolents.
J'aurais voulu avoir quelqu'un à qui parler de son état le
médecin me paraissait toujours trop pessimiste ; peut-être
est-ce sa nature. Madame Mascar venait souvent m'embrasser et me rassurer, elle était sincèrément bonne.
Le jour de mon arrivée, elle m'avait parlé avec beaucoup
de cœur ; elle pleurait, et je me rappelle que je lui ai
baisé les mains.
Jacques demande plusieurs fois : "Quelle est cette

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

odeur? On dirait du vinaigre". Elle vient de lui, comme
il arrive a.ux très malades.
Je ne sais que penser. La :fièvre monte encore, et à
aucun moment ne descend au dessous de 40. La ;oux est
plus pénible, je crains une hémoptysie. Ses joues se
creusent, sa bouche est de plus en plus emp!ltée.

* **
1
1
1
1

1

11~!!
1

~i.

Je sentais qu'à nous deux, en faisant effort, nous devions
empêcher qu'il moun1t. Alors je le priais de ne penser
qu'à sa guérison, et de la vouloir fortement. Il me_ semblait que la nuit j'avais plus de force pour le supplier ou
lui donner un ordre. Il me comprenait, cependant il ne
répondait pas comme je le désirais : de penser à sa maladie, on aurait dit, le faisait distrait.
Alors avec toute ma douleur je tombais dans un état
d'extase, où je me répétais : " Il va guérir, il est déjà
gu éri il faut qu'il guérisse ". Je croyais voir ces mots
,
l .
écrits sur le mur, ou sur les couvertures. Je les appe ais,
je me pénétrais d'eux - mais au plus pendant une
demi-heure, ensuite j'étais épuisée.

** *
Le dixième jour, il récitait ou parlait une moitié de la
journée, tantôt en souriant, tant6t avec tristesse, en se
soulevant un peu sur le lit; et il me disait : " Juliette,
écoute ; tu n'écoutes pas assez". Mais il étai! vite fatigué,
la sueur lui venait au front, ou il avait un accès de toux.
Ses ongles étaient bleus et bombés ; et ses yeux légèrement

LA GUÉRISON S:ÉV:tRE

2.r 5

éteints : ils étaient devenus si sensibles qu'il exigeait que
les volets fussent continuellement fermés. Sans cela, disaitil aussi, il regardait trop.
Jamais il ne se plaignait ; cette nuit où je ne le quittais
pas des yeux, à un moment j'ai vu son nez s'amincir.
La température n'est pas tombée. Au contraire, elle se
maintenait à 40, presque en plateau. Je me rappelais continuellement les guérisons que j'avais vues, quand j'étais
dame de France: je n'en trouvais pas qui lui ressemb!At.
Il m'a demandé de lui acheter des règles et un jeu
de constructions, pour jouer..sur son lit : " Tu comprends,
si j'avais des jouets je ne serais plus préoccupé par toutes
les choses inutiles que je vois ". Je lui ai porté les règles;
je n'ai pas osé acheter les constructions, parce que le
médecin aurait pensé qu'il délirait : il a paru très déçu,
je ne comprends pas ce qu'il espérait de ces jeux.
Le soir il m'a encore fait des reproches. Il insistait, et
les répétait comme si ces reproches à faire le gênaient
pour se guérir. Le dixième jour a passé ainsi.

*
* *
J'étais sortie dans le jardin, chercher quelques fleurs
pour les mettre sur la cheminée. Quand je suis rentrée,
il m'a appelée : " Juliette, viens voir. Je crois que je
saigne du nez". Il ,avait rendu du sang, le crachoir était
à moitié plein. Mon cœur battait fort; j'ai mis un peu de
coton dans ses narines, je l'ai retiré blanc, Alors je suis
vite allée demander à Madame Mascar si l'on pouvait
envoyer chercher le médecin. C'est Monsieur Ménard qui
a attelé, il est parti aussit6t. Vers dix heures, il ramenait

�216

LA NOUVELLÈ REVUE FRANÇAISE

le médecin, qui a paru très inquiet de tout ce sang : il
fait à Jacques une piqfue d'émétine, et il a envoyé
Ménard à Poizeulles, chercher de la glace. Puis il m'a
recommandé de couper la glace, quand je l'aurais, en petits
morceaux ronds et de les donner à sucer à Jacques, à chaque
ci;achement de sang.
Un peu après minuit, Ménard est revenu avec un grand
bloc de glace, un couteau et un marteau. Il m'a dit :
"Je suis resté une heure à appeler la femme, par la fenêtre.
A la fin, il a bien fallu qu'elle s'habille: je lui ai dit que
c'était pour un mourant".
Heureusement Jacques, qui avait écouté tout le reste,
n'a pas semblé comprendre ce mot-là. Plusieurs fois, j'ai
cru qu'il choisissait ce qu'il entendait.

III
Jacques paraissait plus affaibli encore, quand il s'est
réveillé le onzième jour. Il voulait demander à boire, et
n'y parvenait pas. Pourtant, comme j'allais m'asseoir
contre son lit, il m'a arrêtée en me montrant sa veste, et
il a dit: " Prends-la ", ou "Soigne-la ".
Je n'ai pas compris, c'est pour lui faire plaisir que j'ai
porté la veste dans la chambre d'a c6té: presqu'aussit6t j'ai
trouvé les deux lettres, qui étaient à moitié sorties de la
poche. (Est-ce qu'on les avait tou~hées pendant la nuit?
Mais qui? Et Jacques, commènt aurait-il pu les atteindre ..• )
J'ai trouvé aussi une fleur et un nœud de ruban noir.

Mon désespoir n'est pas devenu plus grand ; mais il

LA GUÉRISON SÉVÈRE

217

m'a semblé qu'il passait dans mon corps. Tous les jours
qui ont suivi, j'ai eu des contractions violentes, et des
étourdissements si fréquents que je ne pouvais plus
demeurer debout. J'avais aussi une douleur au cMé, que
j'ai prise pour une sciatique.
J'ai trop songé à moi tout le lendemain. Je me suis
aperçue que depuis deux jours malgré moi je croyais à la
mort de Jacques, et je cherchais comment me tuer aussi;
mais j'ai compris tout d'un coup que cela ne suffisait
plus, il nous fallait réparer ce qui s'était passé.
Je n'arrivais pas à me sentir assez forte. Mes idées se
perdaient : je croyais alors qu'il n'y avait autour de moi
que des décors et des acteurs ; ou bien les choses que je
voyais me paraissaient ne posséder pas d'autre face que
celle qui était tournée vers moi. Encore je commençais
à penser, à de certains moments, que j'étais partie pour
un long voyage, et je distinguais des vagues dans le
papier bleu des vitres.

A l'auscultation, la congestion gagne le poumon droit.
Je songeais, depuis hier, que pendant mon service à la
Charité l'on se servait souvent de l'électrargol pour
abaisser la fièvre. Je n'avais pas osé en parler au docteur,
mais c'est lui aujourd'hui qui en a apporté et fait à
Jacques une piqüre. Cela m'a donné confiance, non pas
tant le remède que cette rencontre.
Je voulais cette nuit lui avouer que j'avais tout appris.
Alors pour me sentir plus pure je cherchais en moi ·les
mensonges que j'avais pu lui dire, ou tout ce que j'avais

�218

LA NOUVEl.LE REVUE FRANÇAISE

fait, et qui lui déplaisait. J'ai télégraphié à Marcelle de
refuser l'appartement de la rue Pillet, que j'avais retenu
contre le désir de Jacques. Il me semblait que ces
petites choses avaient brusquement une importance extraordinaire.
Je prenais beaucoup de mal pour me les rappeler, je
n'avais guère les idées présentes, et, si je n'avais pas
réfléchi, tant je me trouvais confuse, c'est moi que j'aurais
sentie la coupable.

J'ai demandé à Jacques de maudire Thénissey et de
me laisser bn1ler la fleur et le nœiid. Il n'a pas eu l'air
surpris, il s'attendait à ce que je lui parle. Mais j'insistais,
je lui demandais des explications, des dates, j'étais folle.
Tout d'un coup il s'est trouvé couvert de sueur ; il m'a
semblé que sa température s'abaissait, et qu'il allait
mourir : je me suis ressaisie.
Cependant il me disait que j'étais seule coupable, pour
l'avoir écarté de moi. Et : "Je suis sür que je vais
guérir. Tiens, pour ne pas l'oublier, j'ai mis des inscriptions en grosses lettres sur le mur. Ici j'ai écrit : "Je
n'aurai plus la fièvre", et là : "Demain je n'étoufferai
p1us."
Alors je me suis appliquée à espérer avec lui, autant que
je pouvais faire. Comme il a changé, depuis que j'ai lu ces
deux lettres : il répond aujourd'hui à ce que je ne sais
plus lui demander.
(Tout le reste de la nuit j'ai prié, aux moments où je
pouvais m'empêcher d'être distraite.)

LA GUÉRISON SEVÈRE

219

C'est le lendemain de ce jour qu'il a eu ces sueurs si
abondantes, que 1a fièvre est tombée a 38, que je n'ai pas
fait la piqôre d'huile camphrée, - mais je tichais de
le soutenir en lui faisant prendre du champagne qu'il
avalait sans cesser de ronfler (de ce ronflement qui ressemblait à un râle, et effraya Madame Mascar) - que
Jacques m'a dit vers trois heures "Je me sens très bien"
(j'ai été frappée, en pensant que c'était le sentiment de
bien-être qui vient aux agonisants), et le médecin plus
tard : " Ça sera bientêt la convalescence ".

TROISIEME PARTIE
L'ÉCHANGE PRESQUE TROP TARD
Je rattache à là période oi\ le médecin prévoyait, je le
-sais, ma mort, ce que dit à une voisine Madame Mascar
et qui me retint par l'expression, qui était nouvelle.'
Elle dit : " Il est là et là ".
Je m'en souviens pour ce hasard ; d'ailleurs je n'en
ai pas compris le sens avant aujourd'hui - non plus que
&lt;:elui de la phrase plus mystérieuse que je ne puis retrouver,
et dont je conserve seulement le sentiment de la bite où
elle me jeta, pendant toute une nuit - vers la fin, il me
-semble, de ce voyage que je rêvais.
J'ai dit que la· pensée m'était toujours demeurée
présente. Oui, mais elle avait renoncé tout rapport régulier avec les pensées des autres. 11 me serait facile ainsi
.de retrouver la chaîne d'idées qui m'avait fait demander

�2.20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deux regles, des lw1ettes à verres noirs et des jeux de
constructions. Chaîne sans défauts intérieurs, peut-être (encore que ces jeux aient sans doute représenté le
souhait d'un ordre qu'alors je ne trouvais pas en moi).
Seulement je reconnais aujourd'hui qu'aucune des idées
n'avait cette part, qui en tout autre cas et1t dt\ m'arrêter :
sa traduction pour le médecin ou Juliette, cette traduction
que je délirais.
Comment pourrais-je retrouver ce que je dis à Juliette,
le premier soir qu'elle fut ici - ou ce qu'elle entendit,
plutM. Avec quelle dureté je l'accueillis, il me sembla
qu'elle m'apportait une difficulté,
Mon lit étâit alors tourné vers la fenêtre, je distinguais
aussit&amp;t qui entrait et sortait. Lorsque je vis Juliette qui
se tenait dans l'ouverture de la porte, droite et ne
bougeant pas - et j'ai eu d'abord la surprise de sa grande
élégance : il me parut que depuis longtemps je n'avais
pas rencontré de jeune femme portant une voilette - je
lui reprochai d'être venue. Elle me promit de repartir, et
ne sembla pas étonnée.
Le lendemain dès quatre heures, elle était près de mon
lit, et me demanda si je n'avais pas entendu des gémissements, comme de chiens ou de chats. Elle les écoutait,
malgré elle, depuis une heure, Je pense que c'était une
portée que l'on avait enterrée d'u'l coup.
Dès ce moment, je me mis à prévoir, tandis que je
suivais de l'œil les mineurs ou l'oiseau retourné, les
reproches que je ferais à Juliette. Il me semble que
j'éprouvais avec une grande délicatesse leurs tons, et leurs
divers poids. Oui, plusieurs me pesaient à l'esprit davantage. Comme si j'avais eu la pensée à nu, ces jours-là.

LA GUÉRISON SÉVÈRE

2.2 I

•• •
Je savais ~ès ce moment, ou j'aurais pu savoir, que les
lettres de Simone devenaient imprudentes. J'avais ma
veste à ~ortée de la main, elles étaient dans la poche où
man?uait un bouton - je pouvais les prendre et les
déchirer, ou bien les jeter au feu.
. .:"'1ai~ il est arrivé autre chose : tout s'est passé comme
si J avais voulu préparer Juliette au moment où elle lirait
les deux lettres,
Je me rappelais les dernières menaces qu'elle m'avait
fait~, le jour de mon départ, de se tuer ou m'abandonner.
Et Je sais que la fatigue, le soin minutieux auquel l'obligeait une maison en désordre, notre manque d'argent,
ces chaleurs accablantes étaient la cause de sa violence la
~lus gr~ve_: sans doute aussi mon indifférence, et ceci que
Je la su1va1s trop peu dans ses ennuis. J'aurais dl1 mieux
être moi-même irrité ou triste.
Mais par dessous je pesais ces traits de son caractère,
dont je n'ai pas pris l'habitude, et ce ·go(it de différence
et de défaut qui la fait, où elle aime, plus méfiante, et
supposant d'abord quelque mal.

!e

Mais me parle à moi-même. Je ne sais pas comment
tout ceci pouvait se t_raduire, ni si je fus habile.
(Oui, je fus habile. Ainsi j'ab~sai du mot d' "égoïste "
auq~el je n'attache pourtant guère de sens. Je revins
aussi sur les scènes, où Juliette me menaçait, ou bien
désespérant montrait brusquement une face vide de
rega~d. ~ais j'ai trop d'estime, dans le fond, pour les
mamf~stat1ons d'un sentiment aussi entier; j'admire que,
compliquées, on les fasse pourtant sans apprêt ou peu

5

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'en faut. Je n'en suis guère capable, elles m'apprennent;
ce n'est point elles qui, réellement, m'auraient séparé de
Juliette.)
Combien me devait absorber pourtant la préparation
de ces reproches : au point qu'il ne restait place, dans
ma pensée, que pour de vagues rêveries de voyages ou de
théâtres. Mais j'éprouve encore la nécessité où j'étais de
les combiner, et les dire ; certainement ils se trouvaien,t
être la seule façon dont je pouvais comprendre la présence
de Juliette dans ma chambre, et en moi deux souvenirs
qui se contredisaient,

** *
Juliette est venue me prendre la main, je me su,s
réveillé. Elle traînait ma veste de la main gauche. Je ne
sais à quel point de ma maladie j'étais, ni pourquoi j'avais
choisi ce jour. Elle m'a dit, avec une émotion retenue
au point de m'attirer vers elle: "Jacqûes, il faut maudire
Thénissey, il faut maudire Thénissey; c'est de Thénissey
,,
que ton mal est venu .
Elle a brMé devant moi le nœud de ru.ban, et la fleur
Ge l'avais seulement cueillie en arrivant à Frôlois). Elle
répétait : "Je te prie, maudis Thénissey.". Elle n'a
pas songé à détruire les lettres ; peut-être parce que
sur· ces lettres de Simone, l'on ne pouvait se tromper au lieli que la fleur et le nœud, pensait-elle, étaient des
signes.
Je me sentais faible : mais en même temps j'avais de la
joie à me tenir libre désormais de reproches à lui faire.
Cette impression même de ma faiblesse était nouvelle,
elle était le sentiment d'une faiblesse à corriger - tant

LA GUÉRISON SÉVÈRE

223

j'éprouvais à présent, sur un autre point et à la faveur de
mon aveu, une autorité inattendue.
Celle-là même que j'enviais à Juliette, lorsqu'elle ne
distinguait pas en moi un secret trop riche ou trop lourd.
Mais par ce désespoir dont je vois à présent sur elle le
ravage - ah, quand pourrai-je la plaindre; je ne suis pas
encore capable de sentiments - il me semble qu'elle
prend des maintenant à son compte, en échange, ma
lenteur, tant d'idées gaspillées, dont j'éprouve aujourd'hui
séverement le défaut - et ma !)remiere maladresse à me
défendre contre la facilité que l'on prend à mourir.
JEAN PAULHAN

�L'ISOLEMENT

L'ISOLEMENT

Bernard Combette, qui fut des n$tres et dt qui la NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE avait pub/il, en 1912, une nouvelle :
/'ExÉCUTION DouBLE, est mort le Ier Octobre 1914, des
suites d'une maladie qu'il avait contractle aux colonies. Nous
ojfrrms aujourd'hui à nos lecteurs quelques fragments du livre
qu'il destinait à nos Editions et qu'il a laissé ~nachrol.
L'ISOLEMENT était une kngue et minutieuse rhapsodie de tqus
les s,uvenirs qu'il avait gardfs de sa vie au Congo et qui lui
rrutnaient ~vtc la prlcision à la fois et le .flottement du rêve.
Le passage que nous donnons ici est un des derniers que
Bernard Combette ait pu rldiger.

Je circulais à travers Matadi qui ressemblait suivant la
rue, tant6t à l'arrière-boutique d'une quincaillerie, tant6t
à la réserve d'un magasin de bonneterie.
Matadi était une vaste arrière-boutique de quincaillerie
lorsque la rue n'était qu'un double et parallele étalage de
brocs en fer émaillé, de cuvettes en fer blanc, de casiers
en bois remplis de clous, d'outils de menuisiers et de
charpentiers ; si, au passage, je jetais les yeux à l'intérieur d'une échoppe, d'autres de ces objets reluisaient
dans la pénombre, un rayon de lumière battait le briquet
contre le métal du b.roc ou de la cuvette.

Matadi était réserve d'un magasin de bonneterie avec
la rue pavoisée de bandes de cotonnade rouge ; des gilets
de flanelle, des chaussettes de coton, d'énormes chaussures
de cuir jaune, parfois des casques de liège entoilés de
blanc, donnaient au lieu l'apparence d'un déballage,
aussi d'une " galerie " de marchandises au rabais. Un
ennui mortel se dégageait de ces lieux, du Matadi quincaillerie et du Matadi bonneterie. A passer entre 1es
échoppes de quincaillerie ou entre les échoppes de bonneterie, la ville, croyait-on, était tout entière vouée au
commerce que l'on avait sous les yeux; pas un visage
n'animait l'une ou l'autre de ces rues ; une panique toute
récente avait vidé la ville, semblait-il. Il fallait marcher
en regardant l'intérieur des boutiques pour habituer ses
yeux à l'obscurité ; on apercevait alors des individus
immobiles en des fauteuils de rotin, la pipe ou la cigarette
à ia bouche.
Tout cela c'était le Matadi commerçant, accroché au
flanc d'une petite colline noire, un Matadi aux rues
escarpées et rocailleuses, un sol sous une croi1te de pierre
qui écorchait les semelles. Parfois je m'y aventurais.
Après quelques pas je m'asseyais, las, à même la pierre
d'une de ces plateformes aménagées de ci, de là, entre
deux échoppes, pour le déballage des caisses venues
d'Europe : j'avais sous le regard le lointain Bas-Matadi.
Au pied de la colline, un coude du Congo dans le
soleil me br-ô.lait les yeux ~ cette large flaque d'eau était
insoutenable ; la lumière la faisait massive et si dure entre
les deux berges noires qu'elle était comme un énorme
cul-de-bouteille fiché dans la terre et dont je sentais sur
les yeux les arêtes coupantes.

�226

L'ISOLEMENT

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Des voix m'arrivaient, mais je ne distinguais pas les
paroles parce que l'espace entre les bouches de ceux qui
les prononçaient et moi les avait massées en un son brut ;
j'entendais le grincement de la grue qui remplissait le
vapeur en chargement, derriere la pointe de terre boisée
qui coudait le fleuve ; deux grosses colonnes de fumée
noire rendues solides par le bleu clair du ciel qui faisait
fond, s'élevaient de la masse des cimes des arbres ; elles
bougeaient à peine à leurs extrémités où un léger frottement faisait voir toute la montée de cette fumée. La
brusque voix enrouée d'un phonographe, au loin, tout
étouffée par l'espace, était entre elle et moi ; mais ~insi
que les mots des humains je ne discernais pas ceux de la
machine chantante; je n'entendais que la voix tout
d'une pièce et qui, comme un long écho affaibli, s'écrasait contre le vide de la distance qui me séparait d'elle ;
la lumiere de ce vide était d'une clarté si blanche que je
voyais de cette lumière l'immobilité dont elle était solidifiée.
Ce phonographe devait chanter dans l'un de ces
innombrables petits cafés " les zincs de Matadi",
disait Hilaire - du Bas-Matadi, le quartier dont les
maisons à varangues de grosse et lourde paille étaient
Mties entre la berge du Congo et la naissance de la noire
colline des marchands.
Peut-être même était-ce celui du café Vito, ou un
phonographe immobile dans son coin reluisait de tout le
cuivre jaune de son immense pavillon. En tous cas la voix
me mettait au cerveau le brusque souvenir de ce lieu,
puis, au cœur, le désir d'aller y somnoler en attendant le
repas du soir. Car c'était au café Vito que je mangeais et
écoulais de longues heures passées à bavarder avec le

•

227

patron ou à fumer des cigarettes qui me faisaient prendre
en patience le moment d'aller m'étendre sur mon lit de
" La Lanterne ".
Vito, homoncule aux jambes arquées en douve de
tonneau, au visage barbu jusqu'aux pommettes si grises
qu'elles étaient pareilles à de petits cubes de gres, au
crine très développé, était plongé, chaque fois que j'arrivais, dans la lecture d'Henri de Régnier. Ses fesses
calées par l'encoignure du dossier et du siege de paille
d'une chaise maintenue en équilibre sur les deux pieds
d'arriere, l'extrémité de ce dossier effleurant le bord de la
grosse table occupée par la caisse en palissandre du phonographe, cet homme lorsque j'entrais lisait dans cette
position et profondément absorbé.
Il y avait plusieurs minutes que mes semelles frottaient
avec un bruit de papier de verre les planches poussiéreuses
du parquet de la pièce lorsque Vito levait le nez vers
moi. Mais je ne le sus passionné d'Henri de Régnier
que lorsque je fus l'habitué de son café depuis deux
jours.
J'arrivai le matin vers onze heures du passage à
niveau voisin de la gare au café Vito c'est une marche
d'une demi-heure - j'atteignis ce passage à niveau à dix
heures et demie. Je n'avais pas de montre mais je le sus
bien, car j'avais le menton posé sur le rebord de la barrière
de fonte et mes yeux tout attentifs au défilé du train de
marchandises qui de Léopolville arrive à Matadi à dix
heures et demie. La voie libre, je pris aussitélt la premiere
rue à droite qui me conduisait au café Vito.
Les gonds de la porte grincèrent légerement à la poussée
de ma main. Vito lisait. Il lisait en dodelinant un peu la

�228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tête. Mes pas lui firent lever le visage ; je vis ses yeux :
ils brillaient entre les paupiéres largement séparées.
Et il me dit : " Ah ! Monsieur, la lecture à Matadi
des poémes d'Henri de Régnier !... voilà la vraie joie,
vous savez ..• je peux bien dire qu'ici, bien sôr, chaque
vers de certains poémes s'anime intensément dans le
silence ..• qu'il y vit sa vie ... Tenez les mots dans Tel
qu'en songe •.• Ecoutez bien :
•.• Un sablier poudroyait f heure.
- La clepsydre pleure mais lui il est ce qu'elle pleure
Etant plein de sable gris comme une cendre On le retournait d'heure en heure ;
On y "Voyait le Temps descendre
Selon que s'accroissait le sable entassé
De tout le sable déjà passé
Sans bruit comme passait la vie;
On y voyait le présent devenir le passé,
Et quand sa charge était finie,
Une heure avait recommencé.

... Eh! bien, Monsieur, ah! je n'ai qu'à me réciter à
voix basse ces vers sur le seuil de cette sa1le et le visage
à la rue pour que me pése aux épaules tout le poids de
l'immobilité du temps d'ici engourdi par la chaleur ..•
!tant plein de sable gris comme une cendre !. . . et le
sens de ces mots me harasse parce que j'ai devant moi le
spectacle des choses équatoriales dont la vie est exténuée
de chaleur comme nous tous ici, pauvres hommes... Vous
n'avez pas vu en venant tous ces arbres qui semblent
être en cuir bouilli t.. Et cela : On y voyait le prlsent
devenir le passé !... Ce vers lu ici me fait vivre avec

11\1'
1

1

1
1
1

L'ISOLEMENT

229

une heure qui a passé sur les arbres, sur le sol, sur tout,
sous forme de ce vide qui ressemble à un bloc d'acier
chauffé à blanc, le temps qui s'écoulait ir y a des siécles,
des années sur les mêmes arbres, le même sol, le même
tout... Cette chaleur lourde, c'est le passé qui devient le
présent, autant dire, elle n'a pas changé depuis la création
de cette terre équatoriale ... Cette lumiére mate, jaunesoufre, c'est le passé présent dans l'heure en train
de s'écouler ... "
Il me parlait ainsi et a son admiration présente pour
le poéme, je joignais le souvenir de la voix qui s'élevait
dans la salle du café a l'instant où je sortais de table pour
rentrer chez Ferrier : le phonographe nous récitait ces
vers d'Henri de Régnier :
Clepsydres lentes, clepsydres!
Urnes où boit le temps de ses lèvres avides,
0 vous qui humectiez les lèvres de la mort,
Gouttt à goutte, et pour que l'heure vécut encor,
Et qui dans la maison enfin hes taries,
Je vous forai stiller votre onde en pierrerits,
0 vous qui suppuriez des eaux malencontreuses,
le vous abreuverai à des sources heureuses
Dont vous égoutterez le cristal en matin
Qui sonnera la joie au fond de mon Destin.
Et je disais :
Sabliers, sabliers mornes !
Cinéraires d'ensevelir les heures mortes,
Qui faites ce qui fat d'avec ce qui sera
Et qui marquez au temps la poudre de ses pas ;
Pous qui filtrez avec la matière du songe

�230

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lu heurts dont s'effondre tn ttndrt le mtmong,,
//ous qui comptiez la "'pie au silmce tf l'ennui
Du jour au crtpuscult tl du soir à la nuit,
l'emplirai vos instants dt g/oir,s ,t dt joit
Pour que l'lgr~ntment radituJt tn poudroie,
Emb~me vlridiqut à soi-mime d'accord,
Des poussiJrts de pourpre avtt des sables d'or!

C'était un petit café au plancher poussiéreux où je
pénétrais chaque matin vers onze heures et que je ne
quittais que le soir après le dîner ; j'y demeurais toute la
journée durant, je peux bien dire, ne comptant pas pour
absence les quelques minutes de l'après-midi employées à
faire une centaine de pas à travers Matadi.
Ce qui me retenait chez Vito, c'était la physionomie
de café pour port breton qu'avait la salle; elle n'avait pas
du tout l'air équatorial. Des réductions de voiliers et de
barques de pêche étaient posées sur de petites corniche
découpées à la machine ; ces b1timents, tels des barques
et des navires qui ont accosté, se suivaient sur une file à
Banc de la muraille tapissée d'un papier bleu animé de la
silhouette - à plusieurs centaines d'exemplaires - d'un
vieux pêcheur vêtu d'un ciré et fumant sa pipe en suivant
de l'œil une mouette ; un haut comptoir en faux ébène
orné de losanges en nacre supportait une énorme tire-lire
en métal blanc ; des tables à tablette de marbre étaient
alignées sur plusieurs rangs devant le comptoir placé
parallèlement et tou: proche ~e la murai~e don~ V_ito se
servait comme dossier aux instants qu 11 prés1da1t, de
son réduit d'ébène nacré, les consommations des clients.
Assis à ma table, moi, j'avais le visage presque dans le

L'ISOLEMENT

231

vide de l'énorme pavillon du phonographe, un pavillon
si large qu'il suffisait de placer sa figure au centre de la
paroi pour éprouver la sensation gagnée à la face lorsqu'on
fouille des yeux la nuit d'une trappe de cave.
Sous le pavillon était placé un petit sablier. Je m'amusais auvent à le retourner ; je le retournais et je regardais,
intéressé, glisser dans l'ampoule du bas le sable de l'ampoule
du dessus: dans l'ampoule du bas se formait un petit cAne
de sable roux ; il ne s'allongeait pas à mesure que sa base
s'élargissait et la chute du sable dont se vidait l'ampoule
du dessus l'aiguisait; par l'orifice où s'appointaient les
deux ampoules, le sable supérieur s'effilait, et sa forme
était celle d'un cAne creux, la pointe en bas, et dont la
base s'afiàissait tout d'une pièce.
Mais cela à défaut d'une autre distraction ; lorsque,
par exemple, Vito était muet, ne me racontait pas une
de ses histoires à dormir debout et que j'écoutais les yeux
au "Zouave qui ne fume que le Nil ", (ce visage barbu
et souriant était accroché à la muraille, sous le plafond et
il semblait se moquer de moi par son hilarité obstinée.)
Durant deux jours - nos deux premiers des quatre
"d'habitude" - le café Vito fut très port breton. Dans
cette salle, je me croyais vraiment isolé au fond d'un tout
petit port de Bretagne ou relkhait, pour charger, à moins
que ce ne soit pour faire du charbon, quelque vapeur.
Tout concourait à m'en donner l'illusion : l'intérieur du
café et l'horizon ; Je milieu de la coque noire d'un
gros paquebot bouchait la fenetre. Le café Vito s'éclairait
sur la berge toute proche du Congo ; ce vapeur me
masquait tout le paysage exotique et cela me rendait plus
sensible le décor breton de la salle.

�232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Toute la matinée, les deux jours, une activité intense
bourdonna de gestes sur le paquebot, le long de son flanc,
et dans son ombre sur la berge. Des gens sortaient du
navire, y rentraient ; d'autres, sur le pont, appuyés du
ventre à la barre du garde-fou, penchaient leurs torses
dans le vide en agitant leurs bras ; à l'extrémité de la
potence une grue à vapeur décrivait des demi-cercles de
la largeur de la fenêtre du café.
Ces silhouettes devant moi allaient, venaient, gesticulaient, dans le silence du café ; je ne percevais aucun cri ;
elles étaient toutes pareilles à d'énormes marionnettes.
Puis midi sonnait au cartel de Vito; sans doute le réveil,
dans la cabine du commandant de ce vapeur, indiquait
aussi midi, car tout l'équipage, massé sur le pont, s'évertuait à tendre de grosses toiles blanches de l'arrière à
l'avant. Je sortais sur le seuil de Vito afin d'assister de
loin à l'installation de ces tentes.
Bient6t le vapeur ressemblait à un énorme tortue qui
aurait rentré sa tête sous la carapace: les deux cheminées
étaient invisibles ; je n'apercevais que leurs deux orifices
noirs ouverts à ras des tentes ; un mince filet de fumée
s'étirait tout droit de chacun, et les toiles avaient la
blancheur de la craie.
Inerte,le vapeur demeurait ainsi jusqu'au lendemain. Rien
ne bougeait, personne ne vivait autour de lui ou sur lui ...
Le matin où, sur les sept heures et demie, contre mon
habitude qui était de m'évader de la chambrée vers dix
heures et demie, je sortis de " La Lanterne " après une
vigoureu!&gt;e poignée de main échangée avec Ferrier, je
terminais une nuit qui avait fait de cet homme " le marchand de mon sommeil " pour la cinquième fois.

L'ISOLEMENT

2 33

Je dormais à poings fermés, couché sur le flanc droit,
e! pourtan:, je sentis brusquement que les deux mAchoires
d ~ne tenaille de bois saisissaient mon épaule gauche à la
naissance du bras ; mes yeux s'ouvrirent d'un seul coup
des deux paupières toutes ]Aches : la face de Ferrier
pesait sur la mienne du poids de l'haleine chaude de cet
homme, et tremblait, car je la voyais à travers les secousses
de ma tête déplacée au mouvement de mon épaule maniée
pa~ Ferrier qui me réveillait à l'heure fixée par moi ]a
veille au soir.
" Hé, me dit-il, hé, l'homme .•. C'est l'heure ... le
porteur attend ... j'l'ai retenu hier ... ,.
Un noir, le sexe seul voilé d'une pièce de toile écrue
se tenait, immobile, dans 1e trou de la porte. Je reconn~
un Echira à sa toison capillaire plus épaisse, plus fournie
que celle des indigènes de Matadi, plus frisée qui J
' ceuxe
c~_i"ffa'
. 1t d'. une espèce de calotte d'astrakan, alors que
d 1c1 ava1~nt ~ur le crâne un assemblage de rognures de
coton n~1r ; a ses deux rangées de dents surtout, si aiguisées, pointues, telles les pointes d'un riteau. Mes instants
de vie à Setté-Cama - le pays des Echiras _ me heurtèrent en bloc le cervelet et j'eus la sensation d'un co
d
.
' l b
up
e poing a a ase du cdne. Assis sur mon lit mais le dos
A ,
d'
,
voute un homme accroupi, et me maintenant ainsi à
bo~t de bras raidis tout le long de mes jambes par la
~.és1s:ance de mes mains accrochées à mes doigts de pieds,
J avais de cette façon, encore à moitié endormi pris
machinalement la position du porteur Echira fati~é qui
se re~ose à c6té de sa charge sur le bord de la piste
forestière. Comme assommé par une idée fixe, je songeais,
la tête basse, à toute cette immensité remplie d'arbres

�234

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'était la grande forêt équatoriale entre Bongo, ma
factorerie d'autrefois au temps de Setté-Cama, et Matadi,
le Matadi de ce matin. " Ah ! Barraus, pensais-je, Barraus et ton grand singe ... ! que c'est loin, cette époque ... !
Il y avait sous la factorerie construite sur de hauts pilotis
un petit amoncellement de cr!nes, de minuscules crines
de singes, ces singes que nous les blancs connaissions sous
le nom de " museau bleu " et auxquels les Echiras de la
Forêt donnaient le pouvoir d'éloigner les mauvais esprits
qui hantent les arbres et dont on entend souvent les voix
qui sont tous les bruits de branches lorsque le vent fait
hurler la Forêt ... L'Echira qui était là, sur le seuil de la
chambrée, était venu, bien sili', à pied de la c6te de
Setté-Cama à Matadi... de cette cMe vide, déserte,
sablonneuse et scintillante, toute pareille a un bloc de sel
au soleil, où, lorsqu'on prête l'oreille en tournant le dos
!'Océan, on perçoit comme le lointain grincement d'une
poutre de bois, le grincement qui est le bruit rassemblant
dans l'oreille tous les craquements des branches de la forêt
voisine ; de ces premiers arbres de la Forêt jusqu'aux
derniers sur la berge du Congo, le fleuve qui ronge les
troncs de ses eaux qui soi:it de l'encre dans la nuit éternelle des branches ...
" Eh ben ? Quoi ?.. on dort encore ?.. Eh ?.. " Ces
mots furent un ressort d'acier qui joua violemment à ma
nuque et me fit lever la tête. Herrwhynn, soutenu aux
fesses par le bord de son lit, levait le pied droit
la
ceinture large ouverte à bout de bras de son pantalon de
toile kaki ; sa figure s'était élargie entre l'une et l'autre
commissure de la bouche par un rire silencieux qui continuait la phrase.

a

a

,

L ISOLEMENT

2 35

Et je vis alors que Ducret, Hilaire et W eissenthaner
se levaient aussi ; sur le petit et brusque mouvement en
avant que fit faire
mon torse et à ma tête l'effort de
ma main droite rejetant une couverture qui cachait un
mouchoir, je découvris derrière l'Echira de mon réveil un
groupe de quatre autres Echiras que le montant de la
porte m'avait dérobés aux yeux; mêmes calottes d'astrakan,
d'un astrakan soyeux, mêmes dents aiguës qu'un sourire
faisait luire.
Huit heures sonnaient à l'horloge "œil de bœuf" de
Ferrier lorsque nous défilions tous les cinq, Ducret,
Hilaire, Weissenthaner, Herrwhynn, devant le sourire
"bons souh'
·
a1ts "d u 1ogeur ; tous les cmq
nous écbange!mes avec lui une poignée de main ; et puis nous
sommes sortis suivis de ces Echiras porteurs de nos
cantines.
De la maison Ferrier à la gare c'était une marche de
trois quarts d'heure. Le train n° I 24 pour Léopolville
quittait Matadi a neuf heures et demie; durant trois
bons quarts d'heure j'ai fait les cent pas sur le quai de
cette gare, attendant d'abord la formation du train, puis
1e "En wagon, Mess1eurs
·
"d u noir
· en casquette
galonnée de blanc. Je n'avais qu'à tourner le dos aux
rails pour me croire tout simplement un pauvre voyageur
isolé .sur le quai d'une station de campagne au fond d'une
province de France : a quelques mètres de moi, un
minuscule hall vitré me cachait toute la nature exotique ;
une ou deux fois, en mettant le nez a la vitre de la
porte, je m'étais étonné distraitement de ne pas voir le
poële de fonte qui attendrait son service de l'hiver, mais
des affiches multicolores invitaient au désir d'un voyage à

a

�236

LA NOUVELLE REVl.JE FRANÇAISE

Bruges et à celui d'un voyage à Anvers ; l'une représentait le quai du Rosaire : un petit pavillon ressemblant à
un gros prisme construit en briques rouges était isolé à la
pointe du faîte d'un mur qui clôturait les eaux d'un canal
sur lequel, immobiles, trois cygnes blancs rêvaient ; le
pavillon avait ramené sur lui seul toute la solitude de ce
lieu, par ses deux fenêtres closes de leurs volets verts, par
ses lézardes voilées de sarments de lierre, par son ombre
sur l'eau du canal ; cc coin de Bruges se profilait sur un
ciel bleu laiteux ; l'autre rectangle de papier était occupé
par un énorme paquebot marron à trois cheminées, tout
fumant de la vapeur des treuils et pressé par une flotille
de chalands.
Le nez à la vitre de cette petite salle d'attente, je me
trouvais en Europe; même en détachant mes yeux de cet
intérieur exigu, je n'étais dérouté par nul paysage exotique : à ma droite et à ma gauche un dépat de charbon,
deux collines noires, était d'une précision bien européenne.
En virant sur mes talons d'un petit mouvement brusque
où j'avais mis un instant de mon impatience du départ,
j'entrais tout d'un coup dans une serre chaude, remplie
de plantes vertes équatoriales : durant que mon corps
totlrnait dans le vide, une ombre vcrdàtre et vitreuse,
molle et légèrement pesante d'humidité tiède, tombait sur
mon visage et j'eus ainsi l'impression, ma volte-face faite,
de me trouver au seuil ouvert et sous le plafond en vitres
d'une serre chaude tout encombrée d'arbres et de plantes
exotiques; car brusquement, en un seul bloc, l'orée de la
forêt proche et immobile était devant mes yeux. L'ombre
de tous ces arbres, de toutes ces hantes herbes, larges et
rigides comme des lames de sabres, faisait peser sur le

L'ISOLEMENT

2 37

quai où j'allais et venais l'humidité lourde de la forêt tout
le long de laquelle, au pied des troncs, les deux bandes
d'acier de la voie ferrée reluisaient, ténues comme deux
fils d'argent, et incisées dans un sol de poussier de
charbon. Cette ligne Matadi-Léopoldville était à voie
unique : le train qui une fois la semaine - le mardi montait de Matadi sûr Léopoldville-Kinchassa croisait
le lendemain de ce départ, à Thisville où il s'était garé
une heure ou deux avant, celui qui une fois la semaine,
le même mardi, descendait de Léopoldville-Kinchassa sur
Matadi.
Enfin j'ai entendu le " En wagon, Messieurs ! " du
noir à la casquette galonnée! Lentement, avec une lenteur
qui vous faisait sentir à la base du crine en une pression
infime et continue une impulsion qui mourait dans leur
déplacement lourd, cinq wagons roulaient en tressautant
un peu aux jointures des tronçons de rails. Comme si elle
attendait leur immobilité pour paraître, une locomotive
" couleur purée de pois " sortit brusquement de derrière
l'une des collines de charbon. Elle venait à nos wagons
par une petite voie de garage branchée sur celle qu'elle
aurait à suivre jusqu'à Léopoldville-Kinchassa avec nos
voitures à sa remorque. Deux noirs, en bourgeron de
grosse toile blene, penchaient sur la rampe de la plateforme leurs larges faces encrassées de fumée et que l'inertie rendait pareilles à des têtes de fonte. La locomotive
reculait d'une longue glissade sur les rails ; elle reculait
de toute sa masse, ce qu'indiquait la cheminée basse en
forme de tromblon ; et elle glissait, car ses roues étant
cachées par le va-et-vient de la bielle très large, la base
du bloc de la machine filait d'une seule coulée au ras des

6

�238

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

scories de charbon du sol. Un noir doubla l'extrémité du
wagon auquel devait s'accrocher la machine ; brusquement apparu de derrière la file des voitures, il courait à
toutes jambes à la rencontre de la locomotive. Sur un
brusque crochet, il traversa l'ombre massive dont était
mobile la voie devant le tender, et, de ses deux mains,
s'agrippa à la poignée d'une aiguille : il tira à lui d'un
violent effort des reins qui, au milieu de son corps cassé
en deux à angle obtus, saillirent en forme de gonds lorsque ses jambes raidirent à la poussée des genoux et des
pieds qui grossissaient de la résistance du sol : la branche
de fonte que le noir amena à lui de ses deux poignets en
déclencha une autre que la boule qui l'alourdissait abattit
sur le sol contre lequel elle se fixa en vibrant et de tout le
poids du bruit de la masse à son extrémité. Une foule
avait envahi brusquement le quai, et maintenant des
hommes en complet de toile kaki allaient de porte en
porte des wagons et, se haussant un peu sur la pointe des
pieds, avançaient le visage vers l'intérieur.
Mes camarades étaient arrivés eux aussi ; en cours de
route, de la mai on Ferrier à la gare, ils s'étaient arr~tés
sous la varangue d'un débitant, me laissant seul longer
des buissons jaunes que couvrait une croôte de poussière
rouge - une cro1Îte faite de cette poudre qui craquait
sous mes semelles et dont étaient voilés les pieds de
l'Echira qui me précédait, ma cantine à l'épaule.
Hilaire, debout dans le vide d'une portière, s'agitait de
tout son corps, et il me criait : " Eh! là-bas!.. l'isolé! ..
. .
. . ,,
par 1c1 ... nous sommes tous 1c1 •••
Et c'est lorsque je fus assis entre la cloison et Weissenthaner que je vis Martel passer sur le quai. J'avais avancé

L'ISOLEMENT

2 39

la poitrine, désireux de voir le va et vient du quai et à
l'instant où mon menton touchait Je rebord du vasistas
je l'aperçus. Cet homme ne marchait pas le long des
wagons : il se déplaçait en longeant les wagons, en se
soutenant de l'aiselle gauche sur l'épaule d'un domestique
noir, et étayait en outre ses pas à l'aide d'une canne de
buis, énorme et ferrée. D'abord je fus tout yeux pour
cette canne : elle me faisait vivre des instants de France
. l
,
car Je a trouvais toute pareille à celles qui, d'ordinaire, se
trouvent aux poings des facteurs ruraux. Je revoyais l'un
d'eux qui fut en Bourgogne ma petite joie quotidienne
à l'époque des grandes vacances passées chez mon grand~
père. C'était moi qui courais à la grille sur le coup
de sonnette de l'homme recevoir à travers les barreaux les lettres et le journal : il tendait à ma main
lettres et journal, et il avait accroché à son avant-bras le
corbin de sa canne ; son chapeau de paille avait un ruban
où brillaient les lettres d'or des mots : Postes et Télégraphes ; sa blouse de toile bleue bien empesée et fermée
sur sa poitrine d'une gourmette de cuivre avait une raideur
qui la rendait solide, comme le drapeau de fer rougcblanc-bleu planté au dessus de la porte de la mairie.
Derrière moi grinçaient les graviers de la cour sous les
pas de la bonne qui venait, un verre de vin à la main.
Elle l'offrait au facteur de la memc façon qu'il m'avait
passé le courrier. Il buvait : son coude droit se haussait et
sa tête allait à la renverse sur sa nuque selon qu'à mesure
qu'il se vidait la déclivité du verre s'accentuait au bord
des lèvres ; tout ce temps, à son aisselle, la chemise
trempée de sueur reluisait au soleil. Ayant bu, le facteur
d'un coup brusque du poignet éloignait le verre de sa

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bouche, et le tendait à la bonne : " Ah !.. le bon coup
de fouet !.. ", puis un rire des yeux bridait ses paupières
qui se rapprochaient et il ajoutait : " Alors, la belle?..
toujours de gros nichons !.. " Invariablement, chaque
matin, cet homme apostrophait la bonne en ces termes.
A travers les éclats de rire du facteur, j'entendais cette
invariable réponse de la fille : " Taisez-vous donc, grand
insolent... Ça sera toujours pas pour vous, vous savez ... "
Et êlle riait aussi.
Tous les deux se fixaient, droit dans les yeux, une
seconde ; puis le postier reprenait : " Ah ! oui ..• le bon
·
hue 1... d"1a 1... " et,
coup de fiouet 1... et ~amtenant...
virant sur ses talons, il nous tournait le dos.
La canne sur laquelle s'appuyait Martel me fit revivre
tous ces instants de mon enfance; je ne vis d'abord qu'elle
parce que, aussitat, le facteur d'autrefois fut présent sur
ce quai de gare exotique. Alors, Martel et son boy,
continuant leur marche, s'éloignèrent... et je n'avais
pas fait attention à eux. Mais ils repassèrent, et c'est
alors que je me dis : " Mais c'est Martel... Ah !.. le
pauvre bougre !.. Cet homme était devenu énorme ; il
ne marchait pas, il se déplaçait : ayant avancé une jambe
avec un brusque mouvement en avant de tout son buste,
il restait immobile sur l'appui de sa canne, comme pour
s'assurer de la vigueur de ce membre, puis pesant sur
l'épaule du noir, il avançait de toute la force de sa
poitrine l'autre jambe et il attendait sur celle-ci l'énergie
de mouvoir l'autre. Son visage - complètement rasé
- était gris pâle ; on eiit dit qu'il avait été saupoudré de
cendre de cigare.
Ce Martel était à Matadi l'agent des " Chargeurs

L'ISOLEMENT

R~unis ," ;_ mais il était devenu tel que je le voyais
au1ourd hm. Je le regardais s'avancer, étayé de son noir
et de sa canne, mais je revoyais le Martel d'autrefois,
lors de nos deux passages à Matadi, celui du début et
celui de la fin de mon premier séjour congolais.
Celui de la fin fut le plus long : nne avarie de machine
immobilisa le vapeur " Afrique " durant quinze jours et
j'eus alors maintes occasions de m'entretenir avec Martel
ou de le voir vivre.
Après trois ans de séjour, j'arrivais " du haut " en
compagnie d'un agent de la N'Goko-Sangha.
Après trois ans de séjour, piétiner sur place à Matadi
pendant quinze jours devant un vapeur estropié celui
qui allait me ramener en Europe !.. Quel sup;lice !..
Chaque matin, au saut du lit, après une nuit chez
Ferrier, une nuit blanche, autant dire, tellement me
hantait mon désir d'éioignement de ce Congo, je courais
au domicile de Martel " Eh bien?.. ce vapeur ?.. ", lui
demandais-je. Pas encore pour aujou:dhui ! " me
répondait Martel; et sur ma figure déçue il ajoutait:
" Vous désolez pas, voyons... C'e;;t un de ces petits
ennuis dont e3t tissée la vie coloniale... "
Chaque matin, sans en chano-er
le moindre mot la
-:,
moindre iettre même, il m'a laissé choir sur le tympan,
sur la cervelle, son : " Vous désolez pas, voyons... C'est
un de ces petits ennuis dont est tissée la vie coloniale ... "
Le premier, le deuxième jour, ça allait bien, puis c'était
devenu crispant, crispant comme l'est la petite pluie qui
ne tombe pas mais fait dire du temps: " Ça brouillasse J"
la petite pluie qui vous donne la sensatio:i de poser vos
joues contre une éponge saturée d'eau. Ah, surtout cc

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

demi-sourire qu'il avait en disant cela, ce demi-sourire
qui lui tendait légèrement les deux lèvres et lui dilatait
les ailes du nez !
J'ai donc vu vivre durant quinze jours Martel, l'agent
à Matadi des " Chargeurs Réunis". Lorsque, enfin, j'ai
pu m'embarquer, j'emportais de lui le souvenir d'un
homme qui vivait la vie à la manière de quelqu'un qui
ma·nge un œuf à la coque. A chaque évènement, au
moindre incident de sa vie, il était un homme qui trempe
une mouillette dans un œuf à la coque.
Et puis il ne cherchait que de petites joies.
Or, en ce temps-là, Martel était maigre, anguleux, au
point qu'il écorchait la vue ... et tout l'amusait...
" Aia l.. Aia !.. Maudélé ... Maudélé !.. Aia !.. "
J'étais absorbé, perdu tout au fond de mes souvenirs ;
les cris me ramenèrent brusquement à la réalité des
choses ; et je sursautai comme si une main avait été posée
violemment sur mon épaule. Le train s'était ébranlé ; je
l'avais bien senti à la légère trépidation de la banquette
de bois contre laquelle vibraient mes fesses, mais ne m'étais
pas aperçu que nous étions entrés dans la brousse.
Et à ces cris, vivement je regardai. Mon wagon roulait
lentement sur le passage à niveau de Matadi ; la barrière
de fonte peinte en gris bleu avait été tirée et quatre jeunes
" femmes Gaboni ", de celles qui, la nuit venue, attirent,
avec les fredonnements de leurs guitares~ les blancs dans
les maisons de bois exiguës et bities sur pilotis où elles
vivent, étaient là.
.
La locomotive ayant accéléré sa marche peu de temps
avant le passage à niveau, je ne pus voir les quatre
"femmes Gaboni " que sur un bref coup d'œil, mais

L'ISOLEMENT

leurs cris : " Aia !.. Aia !.. Maudélé !.. Aia !.. " me
firent tourner la tête à l'instant où les quatre têtes étaient
en plein champ de la portière. Ces femmes, alignées
contre la barrière qui me cachait leurs corps, avaient posé
leurs mentons sur la poutre supérieure ; je ne voyais d'elles
que les visages offerts, joue à joue, sous le serre-tête de soie
jaune. Elle» riaient ; les doubles rangées de dents reluisaient au soleil,et pour mes yeux leur blancheur élargissait
la bouche de chacune de ces femmes ; les dents formaient
pour moi,à cause de la distance où j'étais, deux morceaux
d'une farence qui vibrait à la lumiere ; et comme des sous
qui ont rebondi au choc contre un roc sonore, les cris de
ces femmes rieuses aboutissaient à nos oreilles comme un
écho. Cela venait de la lourdeur du vide qui était la
distance entre elles et moi.
" Aia !.. Aia !.. Maudélé !.. Maudélé !.. Aia !.. "
Je les ai entendues, puis brusquement, comme une ventouse, le silence fit le vide. De temps en temps, d'espace
en espace, je percevais un faible craquement tout pareil à
un déclic de compteur. Cela venait de ce que, au dehors,le
flanc du wagon était cinglé par la pointe d'une branche.
Un épais fourré bordait la voie; mais, à partir de ce
fourré, le ciel, net comme une ardoise bleuitre, était posé
à plat sur la brousse qui, basse, frisée et noire, était dans
l'œil d'un seul coup; cette brousse doublait le ciel. Dieu !
que je la connaissais depuis longtemps ! Je savais qu'elle
ne changerait pas jusqu'à Léopolville-Kinchassa ! J'avais
le temps de faire un long, long somme !
J'avais déjà pris contact avec elle lors de mon premier
séjour, quatre ans auparavant. Je me souvenais que le
train avait quitté Matadi sous une pluie battante dont les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

IIl

premières gouttes étaient tombées alors que chez Ferrier
je fermais ma cantine. Ayant dit adieu au logeur, je
demeurai un instant sous le chimbeck de " La Lanterne",
tout interdit de la rapidité avec laquelle ces gouttes,
espacées et lentes au point qu'à leurs chutes sur le sol je
voyais nettement leur largeur et leur forme de pain à
cacheter, étaient devenues une pluie torrentielle.
Eh ! oui, je pouvais penser à un pain à cacheter en
voyant l'une ou l'autre à son contact avec le sol parce
qu'elle ressemblait à une toute petite rondelle de p!te
sèche à cet instant. La pluie à son début me donnait la
sensation de quelque chose qui alternait. Les yeux à la
poussière jaune du sol, si jaune que c'était comme une
couche de soufre, je voyais la goutte nette, ronde, et il
me restait sur la rétine le trou qu'elle avait fait dans la
poussière ; à la longue cela faisait croire que le sol
s'effritait, cette multiple perforation. Cette petite pluie
cessa et alors il ne resta plus que le sol qui était pareil à
une éponge.
Tout cela je l'avais vu de la fenêtre de la chambrée:
je faisais ma malle et j'interrompais souvent mon travail
pour mettre le nez dehors, dans le désir de voir où en
était cette chute d'eau; le temps de sortir, d'aller de moa
lit au chimbeck, et la pluie avait repris.
Mais elle était violente et chaude : le ciel " pissait "
de l'eau tiède avec des ralentissements parfois ; ainsi il
pleuvait dru par à-coups, durant lesquels l'eau rejaillissait
contre le sol, et il m'arrivait à la face des bouffées de chaleur molle.
Sous cette pluie battante,j'ai fait le chemin de la maisoa
Ferrier à la gare, suis monté dans mon wagon dont la

L'ISOLEMENT

245

toiture résonnait au choc de l'eau; puis nous avons quitté
la gare de Matadi et durant deux heures ce fut la monotone brousse plate sous la masse d'eau, une pluie couleur
de plomb et qui tombait si raide et si vite que je la voyais
immobile quand je portais les yeux droit devant moi à
quelques mètres; elle formait ainsi le c6té d'un bloc posé
d'aplomb sur la broussaille égale, un bloc dont le train
longeait sans arrêt le côté bien vertical qui murait la vue.
La portière de mon wagon n'avait pas de vitre à relever ;
tout contre le vide de l'étroite fenêtre et jusqu'à l'immobilité la pluie vibrait. Ses vibrations étaient de longues
rayures froides et blanches, en diagonales. Souvent un
crépitement me faisait baisser lentement la tête vers le
fourré en bordure de la voie. Je savais bien que c'était le
bruit de l'eau sur les feuilles, mais c'était plus fort que
moi, une sorte d'insignifiant mouvement nerveux, pour
faire quelque chose !.. Alors je regardais aussi par-dessus
le fourré la broussaille qui commençait là. De ci, de là, de
cette broussaille sortait une légère buée: la brousse fumait;
je voyais une vapeur blanche fuser lentement entre les
branches courtes, horizontales et noires. Comme sous le
chimbcck de Ferrier je sentais mon visage ouaté par de
brusques et brèves bouffées de chaleur molle ; une bouffée
une fois abattue, aussit6t j'éprouvais durant une seconde
aux pommettes et aux joues une sensation lisse.
Ainsi, depuis Matadi et durant deux heures, notre
train roula sous la pluie au centre de cette brousse enclose
et qu'aujourd'hui je revoyais. Mais cette fois le ciel faisait
le vide et son immensité se mesurait à la platitude de la
brousse noire nettement visible jusqu'à l'horizon. Ce fut
quelques minutes après avoir passé la petite gare d'une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bourgade appelée Kengué que la pluie cessa. Elle cessa
d'un seul coup, comme cesse de couler une eau lorsqu'on
ferme un robinet. Bien que mon visage fut à la portière je
ne vis pas la cessation de la chute de l'eau; mais je la
sentis sur ma face au vide qui fut soudain entre le ciel et
la brousse; une violente odeur de terre mouillée adhérait
à mes narines ainsi que des tampons de caoutchouc.
Ce fut cela le début de mon premier voyage sur la ligne
Matadi-Léopoldville-Kinchassa. Aujourd'hui je refaisais le
chemin et, le cerveau alourdi du souvenir morne des deux
journées d'alors, chaudes et plates, sans le plus minime
évènement, séparées par la nuit de Thisville, la petite
localité à maisons de planches coiffées de leurs toits de
t6le ondulée où mon train avait croisé celui qui descendait
à Matadi, je demeurais tout abattu sur ma banquette par
le poids des deux journées à vivre prévues pareilles, qui se
trouvaient là devant moi à nouveau. Au début de cette
longue route ferrée qui allait durer deux journées, nouées
par une halte de nuit à Thisville entre les quatre palissades
d'une chambrée toute pareille à celle de Ferrier: la Maison
Bonvard, connue aussi sous le sobriquet de '' La Pipe ",
que les passagers avaient adopté afin de railler de ce mot
l'interdiction de fumer notifiée aux coucheurs par une
brève injonction que la planche de bois blanc où on la
pouvait lire et qui vous tirait l'œil, imposait dès la porte.
Au début de cette longue route ferrée,déjà la solitude qui
allait durer ces deux jours - à part les petites gares autour
desquelles vivaient quelques noirs et où on ferait balte :
Kengué, Longon, Toumba, Gongo, Kisantou, Tampa et
deux ou trois autres - était lourde de la monotonie de la
brousse basse, épineuse, aux arbustes couchés, plate jusqu'à

L'ISOLEMENT

Léopoldville-Kinchassa. Le ciel aussi que je connaissais
bien pesait lourdement sur mon avenir de quarante.huit
heures; je n'aurais qu'à lever les yeux vers cette plaque
bleue pour éprouver sur mon visage que je sentais se friper
à l'air chaud, tout le poids énorme de ce plafond du vide
lumineux et humide d'une humidité qui le rendait palpable.
A LéopolviUe-Kinchassa seulement je verrais des
arbres. Avant de traverser le Fleuve Congo, dont il faut
couper le courant sur un bac à vapeur pour atteindre
Brazzaville j'attendrais sur la berge, à c~té de ma cantine&gt;
la visite de la douane belge,
Je suis sur la berge, le derricre sur ma cantine et
machinalement, sans m'en rendre compte, mon index de
la main droite dans l'anneau de fer qui rassemble mes
clefs, je fais tourner celles-ci autour de mon doigt. Les
coudes aux cuisses, la poitrine Inclinée, je regarde Brazzaville. La ville est, à ma gauche, un amas de maisons
basses construites en planches consolidées de petites pièces
de fer blanc qui brillent l'œil, et elles me font penser aux
logis des zoniers de Paris, ces logis qui vibrent au choc
du bruit du tramway qui passe ; une église de briques
pèse sur leurs toits de toute sa masse rouge ; à ma droite,
comme si elles pointaient toutes de la cime du même
arbre énorme et touffu, les toitures de paille des cases
européennes tachent de jaune une verdure massive qui
noircit de son ombre l'eau du fleuve au long de la berge.
Ces toitures sont tout ce qu'on voit des cases européennes
depuis la rive belge. Le nouveau venu, pendant l'attente
du douanier belge, se dit en les apercevant : " C'est là
que je trouverai un logis... bien sô.r que sous ses toits
de paille vivent les blancs ainsi qu'il me paraît de ces

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11

1

deux chimbecks qui sont au bord du Fleuve ..• " Des
silhouettes de blancs vêtus de complet de toile kaki ou
immaculée circulent sous la marquise de paille de leurs
demeures ou s'accoudent, le visage à l'eau.
Le Congo est inerte, jaune, mais si je regarde un
rocher qui, au milieu du fleuve, semble avoir été laissé là
par l'administration pour faire office de balise, je me rends
compte que le fleuve a un courant. Contre cette pierre
énorme l'eau se froisse, elle est creusée de courtes rides
profondes qui se nouent brusquement en minuscules
tourbillons étincelants au soleil ; à cet instant le rocher
jette des éclats à ras de l'eau. Je porte les yeux ailleurs
sur le Fleuve : le Congo est inerte, jaune ; il reluit, tout
patiné par la lumière pile. L'orée de la Grande Forêt
Equatoriale se trouve derrière Brazzaville. De mon siège,
sur la rive belge du Fleuve Congo, j'aperçois, par dessus
la verdure massive où sont cachées toutes les demeures à
chimbecks, dont deux seulements sont visibles et dans le
reflet de l'eau, les cimes des premiers arbres. Elles sont
lointaines et, immobiles, noires, de ma distance je les vois
toutes au même niveau ; c'est une longue et épaisse
poutre, grossièrement taillée, disposée hori_z ontalement ;
contre elle, le ciel est d'un bleu pile délavé.
Telle sera ma reprise de contact avec le Congo
Français.
La Grande Forêt, je ne l'atteindrai qu'à Brazzaville
seulement où, tout au long des rues, je marcherai le nez
dans une légère odeur de rouille durant les heures du
matin ; et pendant la chaleur lourde de l'après midi elle
me fatiguera la t~te et les jambes de l'humidité qui suinte
de ses premiers troncs, puis s'évapore et alourdit la lumière

L1 ISOLEMENT

2

49

dans la ville, et je serai alors tout pareil à un homme qui
se lève après avoir dormi comme une souche à côté d'un
bouquet de lilas, dans une pièce close.
Je retournerai voir dans la Grande For~t le coin que
nous avions surnommé " le Stage ", moi et quelques autres
à qui la terre équatoriale s'offrait toute nouvelle. Et nous
disions de ces quelques arbres où vers la fin de la journée
nous avions pris l'habitude de nous réunir pour un bavardage sans vie : " Nous accomplissons là une manière de
stage".
Car en effet nous y prenions le contact de la Grande
Forêt, nous y venions pour sentir sur notre dos cette
ombre qui avait le poids de tous les troncs visqueux et
dans laquelle notre vie allait passer sous peu ; pour entendre
le sol pourrir invisible sous les feuilles noires entassées ;
pour avoir dans les oreilles ce lointain clapotis qui est
l'écho de la Grande Forêt. Dans une lumière verditre
les troncs moussus étaient des pilliers rougeâtres; des lianes
pendaient à terre ; de tronc à tronc d'immenses filets
noirs étaient tendus ; tout autour de nous, à notre droite,
à notre gauche, devant, derrière, des gouttes d'eau tombaient des branches et à chaque petit choc d'une goutte
contre les feuilles du sol mes oreilles vibraient ; aux
premiers instants du long séjour quotidien parmi les arbres
"du Stage" il n'y avait que cette vibration des tympans,
puis à la longue s'y joignait comme une légère crispation
de mon cervelet. Il me semblait que le temps était marqué
par une monstrueuse clepsydre. Ah ! les étranges petites
chauves-souris forestières, qui à l'instant où nous quittions
"le Stage", commençaient à voler l Elles sautillaient sur
leurs ailes dans le vide ; après trois sursauts chacune faisait

�1 1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un court écart et reprenait son sautillement ; ces petites
chauves-souris cotonnaient le vide.
Et nous quittions la Grande Forêt. Mon dos, brusquement déchargé, se sentait allégé par tout l'espace au-dessus
de lui, je sentais soudain l'odeur mouillée de la forêt à sa
disparition de mes marines, cette odeur qui était comparable à celle de la vapeur que dégage le linge en train de
bouillir dans une lessiveuse. Durant notre éloignement
des arbres j'entendais la forêt : elle grouillait de bruits
menus comme de la limaille et notre éloignement s'allongeait sur l'épuisement de ces bruits dans la distance.
J'allais revoir tout cela ! Ces souvenirs arrivaient en
foule dans ma mémoire ... J'allais revoir tout cela, mais
après deux journées de monotone voyage dans le fond
d'un wagon aux parois de bois dont la couleur jaune était
écaillée par une chaleur humide, deux journées durant
lesquelles la brousse plate allait peser sur mon crine,
lourdement, de toute sa solitude.
Le train venait de quitter une minuscule station qui
avait nom Palaballa, lorsque quelqu'un se mit à jouer
d'une guitare essanghi. Il pouvait être deux heures de
l'après-midi. Or, nous avions quitté Matadi à neuf heures
et demie, le matin ! Mais une avarie à la locomotiye nous
avait immobilisés sur la voie, à quelq~es centaines de
mètres de Matadi. Quatre heures et demie pour franchir
la distance de Matadi à Palaballa qui s'effectue d'ordinaire
en soixante minutes! La voie, à l'instant où s'immobilisa
la locomotive, faisait un coude ; la file des wagons pliait
à sa forme durant que le ralentissement de la machine
amortissait le roulement des voitures. La mienne étant en
queue du convoi tout à fait comme à l'une des deux

L1 ISOLl!MENT

extrémités d'un arc alors que la locomotive se trouvait à
l'autre il m'était facile de voir du coin où j'étais assis
le mécanicien et le chauffeur noirs en bourgeron s'agiter
sur la voie, ou bien, allongés à plat ventre, fixer la locomotive par en dessous. A ces moments-ci, les deux
hommes la fixaient longuement : l'index de l'un d'eux me
portait aux yeux la présence à leurs bouches des paroles
dont je n'entendais pas les sons ; et brusquement leurs
marteaux alternaient bruyamment sur une plaque d'acier.
Lorsqu'ils cessaient de frapper, le silence brusque dans
l'oreille était net sur la chute du dernier coup de marteau.
Enfin, après trois heures d'immobilité, après un léger
choc à mes reins de la cloison contre laquelle j'étais
adossé, je sentis sous mes fesses les premières trépidations
des roues de mon wagon tout au long des rails. Nous ne
nous sommes pas arrêtés à Palaballa, mais le train roulait
lentement ! J'ai d'abord aperçu au passage un hangar
ouvert sur la voie ; une longue banquette de bois rouge
luisait dans la forte pénombre de cet abri vide ; ce fut un
éclat bref; ensuite les maisons du village alignées comme
des soldats à la parade. Toutes les demeures étaient vides
comme le hangar; à chaque seuil, devant l'ombre du
logis de branches et de feuilles, une colonne de fumée
sortait toute droite et massive d'un foyer creusé dans le
sol : un feu de tourbe y brtîlait ; de courtes flammes
bleues léchaient les mottes; à l'écart des maisons,sous un
toit de grosse paille jaune soutenu par des piliers de bois,
les hommes du villages étaient groupés, et muets, assis ou
allongés sur le sol, fumaient une pipe qui passait de
bouche en bouche. Ils somnolaient au chant des femmes
qui, à quelque distance d'eux, pilaient du grain. Toutes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'y occupaient. Je le savais bien ! Je fus si longtemps le
spectateur de semblable travail durant mon premier séjour
de trois années dans le Haut ! J'y retournais aujourd'hui,
et à ce passage à cbté d'un village, l'instant qu'on y pilait
le grain, le souvenir de Mogounga, de Bakoundé, de
Douago, de Batouri, me revenait. Chacun de ces villages
avait une petite place de terre battue et, une fois l'année,
toutes les femmes, toutes, s'y réunissaient pour mettre en
poudre les grains de mars que des convois de pirogues
avaient apportés de Nola par les rivï.eres Maubéré ou
Kadeï. Les pirogues arrivaient aux époques où la lune
était pleine, toute rouge et encastrée dans le ciel massir
et bleu, pareil à une énorme glaçon. Elle était haute dans
le ciel lorsque les piroguiers survenaient. La rivière était
d'encre ; elle coulait, solitaire, silencieuse ; à un coude
lointain elle était dans le vide du ciel, mais brusquement
paraissaient une, deux, trois, quatre, six pirogues, sorties
de l'eau devant nos yeux, me semblait-il. Entre les deux
lisières de forêt qu'étaient les rives boisées de la Maubéré
ou celles de la Kadel'., dans une nuit bleu pâle que faussait
à l'ceil la pénombre des arbres, les piroguiers peints de
rouge étaient des statues de cuivre. Ils abordaient ; les
femmes s'étaient groupées sur la berge ; elles trépignaient
en cadence ; leurs pieds seulement s'agitaient et elles
criaient : " Aia... Aia ... " en battant des mains pour
marquer la mesure de leurs cris monotones ; et tout en
regardant les piroguiers aborder, je prêtais l'oreille aux
bruits grêles que faisaient en s'entrechoquant les petits
os humains qui paraient leurs bras. Les piroguiers abordaient&gt; accueillis par l'allégresse de ces femmes ; puis&gt; sur
une file, ils traversaient le village : chacun d'eux portait

L'ISOLEMENT

sur la tête un couffin rempli de maYs à plein bord ; sa
charge le faisait marcher à une vive allure, Je poids du
couffin pesait sur le buste et le tricotement des deux
mollets faisait se lever et s'abaisser les cuisses.
C'était peu de temps avant que ne commenç!t une
saison de grandes pluies. Tous les couffins de maïs avaient
été engrangés dans la case grenier du village, puis le chef
avait réparti entre chacun les couffins apportés, et quinze
jours s'étaient écoulés depuis que les piroguiers avaient
commencé à remonter le courant vers Nola sur leurs
pirogues allégées. Alors, la premiere tornade de la saison
passait sur Mogounga, sur Bakoundé, sur Douago ou sur
Batouri. Il y avait d'.abord un bref et violent coup de
vent, dans lequel la forêt demeurait inerte, massive,
quelques instants de silence en plomb, puis toutes les
feuilles résonnaient du crépitement des gouttes. Dans
une journée passaient sur les cases et sur ma factorerie
quatre, cinq de ces tornades, Mais de l'une à l'autre le
jardin potager que nous nous transmettions entre agents
du lieu grillait au soleil. S'y promener était avoir la sensation des mains et de la face engluées de miel.
Le jardin potager ! Nous nommions ainsi dans les
factoreries le défrichement devant le chimbeck. Il y
venait des pommes de terre et du cresson et son large
sentier conduisait à la rivière ; les femmes l'utilisaient ,•
souvent j'en voyais passer allant à l'eau, une énorme calebasse sur l'épaule, _Elles s'apostrophaient en traînant sur
les mots qui riaient d~ns leurs bouches.
Mais si durant le jour la pluie était i ntermittente,elle
tombait la nuit entière. Durant mon repos du soir, sous
mon chimbeck et dans le faux jour du crépuscule, j'avais

7

�2

54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

froid. C'était un froid humide qui me donnait l'impression
que mes os suintaient. La vie que tout le jour j'avais
sentie derrière mon logis où étaient groupées les cases
s'était tue ; alors je frissonnais de solitude, je m'ennuyais.
La forêt était toute noire : devant moi les troncs reluisaient de l'eau tombée durant le jour et elle bruissait de
l'égouttis de ce qui chargeait les branches et les feuilles.
Apres le repas, ne sachant que faire, j'allais dans le
village fumer ma pipe, je faisais les cent pas entre les
deux alignements des cases ; par les portes basses j'avais
vue dans l'intérieur des logis : un homme, une femme
étaient accroupis sur la terre battue devant un feu de bois
qui s'éteignait, muets, immobiles, le dos voütésur les braises
rougeoyantes ; ils regardaient dehors. Moi, en allant et
venant d'un bout à l'autre bout de cette longue rue,
j'avais souvent une petite chaleur à l'extrémité de mes
dix doigts et une sueur glacée crispait mes tempes : la
notion du temps à venir depuis la sueur me faisait éprouver
les affres du sentiment de l'éternité.
Palaballa: sous un toit de paille jaune tous les hommes
du village sont bercés du chantonnement de leurs femmes
qui pilent le grain de la ' communauté. Les jeunes vont et
viennent sur les grains en soulevant et laissant tomber des
massues de bois; l'unique bruit sourd au sol des outils qui
ont chu â l'unisson et la cadence de leur marche; les
vieilles alignées encouragent leurs filles ou leurs petites
filles en claquant des mains au rythme des pas des ouvrières; et elles crient aussi: Aia! Aia ! comme celles que j'ai
entendues autrefois accueillir de la berge les piroguiers. Et
cela me remet en mémoire les lieux d'autrefois où j'ai
vieilli avec les arbres de la forêt : la factorerie de Mogounga,

L'ISOLEMENT

2 55

.celle de Bakoundé, celle de Douago, celle encore de
Batouri.
L'une d'elles: tous les six mois et durant quinze jours
la communauté qui vit derrière la factorerie est occupée à
l'écrasement des grains. Chaque journée de cette quinzaine,
dès le petit jour, dès l'instant où la lumière perce la nuit,
l'un des couples apporte sur une petite place en terre
battue sa provision de grains que toutes les femmes
écraseront; à l'heure où commence le travail, la forêt,
.autour d'elles, est bleue, d'un bleu d'acier; comme à
Palaballa, les jeunes se dandinent à la cadence des massues
de bois contre le sol et aux claquements des mains des
vieilles qui crient: Aia !.. Aia !.. Ainsi, à chaque jour,
l'aide de toutes les femmes en faveur de chacune pour
activer une besogne trop lourde. Quelqu'un se mit à jouer
-d'une guitare essanghi aussit6t après Palaballa. Le musicien était assis quelque part dans mon wagon, loin de moi,
et les notes étaient aussi tristes et voluptueuses que les airs
d'accordéon qui sautillent les soirs de fêtes de banlieues
·parisiennes.
Je n'avais qu'à faire virer un peu mon fauteuil mobile
sur le pied en pas-de-vis pour apercevoir l'homme, le visage
penché sur son instrument qui lui barrait la poitrine. Sa
main gauche et le coude de son bras droit maintenaient la
guitare contre son corps et sa main droite vibrait sur les
deux cordes.
Ces petits sons vidaient le wagon après avoir rebondi
-sur l'élasticité des cordes. C'était une guitare bien commune. C'était l'instrument que portent en bandoulière
.ces trouvères méprisés qui s'en vont à travers tout le
Soudan, de village en village, pour chanter des complaintes,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le soir, en s'accompagnant. Tout un village est autour du
chanteur lorsque sa chanson s'élève; les hommes, les
femmes l'écoutent, immobiles; mais le passant ricane, au
passage, si l'un de ces poètes dort, étendu au soleil sur la
poussière de la route.
Cette guitare était faite simplement de deux nerfs raidis
sur une boîte de bois tendue d'une peau de serpent et
emmanchée à un blton creux.
L'homme jouait.
Les petits sons vidaient le wagon après avoir rebondi
sur l'élasticité des cordes. A Mogounga autrefois, Montert,
mon chef de zône, en possédait une toute pareille. Des
heures entières de l'après-midi il s'évertuait à tromper
son ennui en jouant de cette guitare. Le soir, dès le premier son de la cloche que son boy agitait quelques instants
avant de nous mettre à table, afin de signifier aux gens
du village que tous rapports devaient cesser entre eux et
nous durant le repas, Montert l'accrochait à un clou sous
le chimbeck. De grosses demoiselles rouges volaient en
bourdonnant sous cette marquise de paille, et souvent
l'une d'elles se posait sur une corde de la guitare. Elle y
restait et la pointe de son corps effilé se courbait lentement,
prenait la forme d'un minuscule crochet.Brusquement, elle
quittait son perchoir, et derri~re elle son poids sur la corde
était marqué à mon oreille par une légère vibration sonore,
et ce son devait la charmer, car elle se mettait à bourdonner en volant par petits cercles devant la guitare.
Montert s'ennuyait à Mogounga. Il jouait de sa guitare
essanghi le soir, lorsque, la journée presque à sa fin, les
colporteurs de caoutchouc ne se présentant plus à la
factorerie, il ne savait que faire.

L ' ISOLEMENT

2 57

C'était mon chef de zane. Il avait sous sa juridiction
les factoreries de la rivière Kadeî et il allait de l'une à
l'autre en ses tournées d'inspection, séjournant un mois
dans celle-ci, deux mois dans celle-là.
Il me reçut à Mogounga qui fut mon premier poste
dans les régions du Haut. J'arrivai à Touesso - le point
extrême ~e la ~avigation à vapeur sur la rivière Sangha
- en pleme saison de pluie, et ce fut aussi sous des
~orre~ts d'eau q~e je remontai en pirogue cette Sangha
JUS~u à Nola! puis _un peu de la Kadeï et qu'ensuite je fis
à pied ce qui restait de la route jusqu'à Mogounga.
Aujourd'hui que- j'y retourne dans ce Haut, les sons
d'une pareille guitare essanghi tapotent sur mon crlne .
mes yeux papillottent aussi à ces notes monotones et
regarder la brousse noire et basse avec au-dessus un vide
mat et jaune comme le tripoli qui la fait paraître en
bitume. Il me reçut à Mogounga. ]'y arrivai vers midi
après deux semaines passées dans la forêt à marcher le
jour et à dormir la nuit sous les arbres. J'atteignis Mogounga. Mon oignon rouillé piquait midi. Durant cette
marche de quinze jours, j'avais entendu de la poche de
ma ceinture de cuir son tic-tac énorme et c'était ce bruit
qui peut-être avait donné à mon pas un semblant d'énergie, à partir de la cinquieme journée ! Deux porteurs
noirs m'accompagnaient ; l'un était chargé de ma cantine
de tale, l'autre de mon lit de toile replié dans un sac. Le
soir, assis sur le bord de cc lit, je remontais ma montre.
je la replaçais dans la poche de ma ceinture et avant d~
m'étendre pour sommeiller je restais quelques instants à
ne rien faire, les yeux au sol ; lorsque je me décidais au
sommeil, machinalement je reprenais ma montre, incertain

à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'elle fut remontée. Chaque soir je faisais ce petit geste,
cette répétition qui ressemblait à la manie d'un nerveux.
Ce que je redoutais,c'était l'arrêt de ma montre.J'imaginais
la cessation de la marche des aiguilles, les deux longues
du cadran des heures, la petite de celui des secondes
dont la Mte saccadée est si visible. J'imaginais cela parfois
durant ma marche ; je me voyais n'ayant plus par mon
oignon le contact avec le temps et obligé de vivre sur sa
nuance. Enfin ce fut Mogounga ! Lorsque j'y arrivai
Montert allait et venait devant son logis. Il fumait une
longue pipe de terre : la matche du fumeur la faisait
osciller à sa bouche. La tête basse, le dos vo-ô.té, les mains
aux fesses, il ne me vit pas survenir. Je lui criai de loin :
" Eh ! Eh !.. Montert !.. Montert !.. "
Il tressaillit et tourna vers moi un visage en terre
glaise. Je sus durant cette première journée que dans huit
jours commencerait sa quatrième année de séjour dans la
région de la Kader.
li me le dit après le déjeuner. Nous nous attardions à
fumer nos pipes sous le chimbeck. Moi je l'écoutais en
regardant la forêt. Il parlait, et la forêt était devant moi~
noire, toute luisante d'eau : des troncs, des troncs énormes
qui me paraissaient en caoutchouc.
Brusquement, parut devant nous le chef du village. Il
fut pour moi soudain comme une apparition. Cet homme .
était un colosse, nu, le sexe seulement voilé d'une pièce
de toile crasseuse. La peau de son corps était si rugueuse
pour nos yeux, si crevassée de longues rides, que ce noir
était tout semblable à des troncs de sa forêt à épaisse écorce.
Montert lui dit quelques mots que je ne compris pas, et
l'homme sourit et s'assit à même le sol. Il restait 1à, les

L'ISOLEMENT

2 59

yeux fixés sur moi. J'étais gêné et Montert le sentit. Il
me dit :
" Mogounga voudrait savoir votre nom ... "
Et moi, dévisageant l'homme : " Mahé... Michel
Mahé... " Et Mogounga reprit, le regard à Montert :
" Mahé ... Michel Mahé... " Et l'homme de chez moi
de ma patrie, l'approuva d'un lent mouvement de sa tête.'
Mais ils se prirent à converser tous les deux ; puis Montert m'expliqua que· Mogounga lui demandait d'où je
venais, où était mon pays, si mon père et ma mere
vivaient encore. Alors je lui contai tout cela dans ma
langue et il écoutait en le dévisageant Montert qui lui
tradui&amp;ait à mesure mes paroles. Je parlais et durant arrivèrent dix hommes M'Fan ; je les reconnus M'Fan à
leurs cdnes épilés; mais je les avais entendu venir d'un peu
loin, sans pourtant les voir à cause du manguier qui me
cachait la piste ; il m'arrivait seulement aux oreilles les
petits clapotements que faisaient les plantes de leurs pieds
à peser sur le sol amolli d'eau.
Eux aussi, semblables à Mogounga, le chef du village
de ce nom, avaient une peau noire et rayée, grise par
places, qui faisait que leurs corps paraissaient engaînés de
fibres de bois. Ils allèrent déposer sous le chimbeck des
pièces de caoutchouc brut, plates, rondes et grises ;
chacun en portait une dizaine enfilée par une racine ;
puis ils s'assirent les fesses au sol, les genoux à hauteur du
menton et leurs épaules amaigries par des ombres qui
creusaient la peau, saillaient, repoussées par les bras en
soutien du corps. Ils faisaient un groupe derrière Mogounga
et ils écoutaient Montert. Enfin je me suis tu, Montert
avec moi, et les M'Fan se rappelèrent à lui: tous s'écrie-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rent : M'Bala !.. Aia !.. Aia !.. avec des voix creuses et
sonores comme si ces hommes avaient parlé la bouche à
des tubes de métal.
Montert se leva : " Ce sont des contrebandiers en
caoutchouc du Kameroun allemand ... ils m'ont surnommé M'Bala, c'est-à-dire la banane à cause de mon
vêtement kaki •.. "
Et, afin de procéder au troc, il se dirigea, suivi des
M'Fan, vers la porte du magasin à camelote qui s'ouvrait
sous le chimbeck. Mogounga ne bougeait pas, immobile,
il rêvassait à je ne sais quoi, les yeux à la Forêt qui
égouttait. A côté de tous les arbres, masse noire à reflets
verts crus, mouillée, molle au regard comme une éponge
chargée d'eau, cet homme me paraissait avachi. Moi, je
le regardais ; je sentais mes paupières fripées par la chaleur
d'une sueur légère ; elles étaient alourdies ; elles m'étaient
deux petits poids, tièdes et mouillés, qui me rendaient
sensible le vide de l'air qui me pesait dessus. Par à-coups
un besoin de sommeil les affaissait un peu et Mogounga
m'était voilé par un éblouissement et c'était sur un petit
effort qu'elles se relevaient.
Le soir, je racontai à Montert ce que furent les quinze
journées de marche au bout desquelles j'atteignis Mogounga. Les hamacs de toile de nos deux lits pliants avaient été
tendus côte a côte et nous bavardions d'une moustiquaire
à l'autre. Allongé à l'intérieur de la mienne, ces quatre
parois de gaze blanche m'enfermaient dans une raideur
diaphane dont l'odeur d'empois moulait mon nez ; et
durant quelques minutes avant d'adresser la parole à
Montert, je me pris à penser a ces boutiques de blanchisseuses où, le samedi, des corsages de mousseline, empesés

L'ISOLEMENT

durant la journée, sont une masse qui, du plafond où ils
sont pendus, éclaire la pièce ; un parfum d'empois
embaume la boutique ainsi que l'était l'intérieur de ma
moustiquaire et, dès le seuil, fait de ces corsages usagés des
vêtements tout neufs.
Une averse avait commencé à crépiter sur le toit de
feuilles de la pièce où nous allions dormir. Aux premiers
bruits des gouttes, je dis à mon compagnon de chambre :
" Enfin !.. je vais cette nuit dormir à l'abri !.. "
Il me répondit par un ricanement bref qui devança ces
paroles : "Nous avons bien encore pour deux mois de
pluie ... "
Et moi: "Je m'en fous ... pourvu que mes nuits ne
soient pas à la belle étoile ... si j'ose dire, en oubliant le
beau ciel-de-lit que faisaient les branches des arbres..• ''
Eh ! oui ! Cette nuit-la allait être la première durant
laquelle depuis quinze jours je dormirais abrité !.. Mais,
à cause de ce bruit de pluie qui froissait le silence de la
chambre, à cause des entre-deux des claies dont étaient
faites les murailles, l'obscurité dans ,laquelle nous respirions, Montert et moi, était la froide et humide nuit du
dehors qui aurait mis ma chair en contact avec la moiteur
des feuilles et des troncs de toute la forêt; je sentais de
mon lit que la factorerie moisissait.
Montert me dit: "Attends!.. je vais éclairer ... " Il
~rtit de sa moustiquaire et alluma son photophore a
l'aide d'une brindille à laquelle il mit le feu en plaçant
l'extrémité soufrée sur la braise de l'amadou d'un
briquet.
Et soudain je vis le vide autour de moi.
La chambre me parut à cet instant plus délabrée qu'à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ!.
1

1

mon entrée 1U1 peu avant le soir, lorsque J'y pénétrai afin de
déplier mon Jit et de tendre ma moustiquaire. La lumière
trouble et mobile produite par cette bougie, dont la flamme
vacillait dans le globe du photophore, rouillait l'espace
entre les cloisons ; le so] en glaise battue, rouge brique,
était rayé d'ombres immobiles et il sautillait soudain aux
sursauts de la petite langue de feu jaune dont le frissonnement brusquait l'inertie de la terre ; les quatre coins
de ce réduit étaient quatre piliers noirs massifs, bruts, qui
réduisaient le déplacement dans le lieu.
Ce fut dans cet éclairage louche que je dis à Montert
à quel point mon voyage de Nola à Mogounga avait été
monotone. Les nuits! ah ! les nuits ... Je marchais le soir
tant que je n'avais pas rencontré un de ces solitaires logis
d'écorce et de branches où s'abritait un couple de noirs
de la forêt, d'Eclliras teints en rouge. J'y arrivais souvent
alors que la nuit enfermait la forêt depuis deux heures
déjà. Un feu s'éteignait dans le trou qui était le foyer et
dans la case encro1ltée de suie je m'imaginais reposer sous
la hotte d'une cheminée de chez nous. La pluie crépitait
au-dessus de ma tête ; les chocs des gouttes faisaient se
détacher la suie du plafond et des duvets noirs poudraient
mes mains. L'homme et la femme accroupis devant la
porte contemplaient en grelottant la forêt. Muets, ils
paraissaient être dans l'attente d'un évènement. Parfois
un enfant pleurait, invisible dans l'obscurité de l'un des
angles de la case.
Moi, je mangeais des bananes en regardant comme eux
les arbres ; je me sentais influencé par l'inertie de ces
êtres ; elle me gagnait ; et puis il y avait sur le toit le
grattement monotone de la pluie; et puis il y avait le

L'ISOLEMENT

poids et l'immobilité du temps ; je souffrais d'un froid à
l'intérieur de mes os, et la peau de mes mains et de ma
face était gluante d'un froid humide et je me sentais
devenir une chose de la forêt.
C'est avec un petit effort que je me levais pour aller
trouver mon lit de toile ; et je m'endormais bercé par les
ronflements de mes deux porteurs noirs étendus dans un
coin et par la pluie.
Les journées !.. Je marchais.. je marchais ... Fatigué, je
me reposais les fesses à l'herbe du sentier. Souvent les
porteurs de mon lit et de ma cantine me laissaient assis
là et continuaient. Reposé, je reprenais ma route et les
retrouvais accroupis à m'attendre au pied d'un arbre.
Lorsque mon oignon indiquait neuf heures, une heure
et cinq heures, je faisais balte pour un repas de bananes,
de mangues et de ces grosses oranges à peau verte et à
jus qui me griffait la langue et me resserrait la gorge.
Elles tachaient la masse noire d'arbustes qui bordaient
d'étroits ruisseaux ou de petites mares que m'annonçait,
avant de les atteindre, un ronflement pareil au ronronnement d'une lointaine scierie mécanique : c'était le bourdonnement de grosses mouches à tête verte et à ailes
rouges. Les insectes volaient à ras de l'eau et massés en
essaims qui zigzaguaient, et leur ombre passait sur l'eau,
figée, semblable de loin à une feuille de fer blanc. J'avais
cueilli les fruits au passage. Chaque matin, à l'heure où je
quittais la case de l'homme et de la femme Echiras, la
forêt me frappait le visage de toute sa fraîcheur ; la pluie
avait cessé, mais elle continuait à tomber des arbres.
Je commençais de marcher et à la longue, bien qu'abrité de la vollte feuillue, je sentais, à mon chapeau de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

feutre et à mes joues, le vide du ciel ensoleillé qui séchait
les cimes.
J'avançais ... j'avançais... et brusquement le sous-bois
s'assombrissait, ensuite c'était la pluie.
C'était la pluie larges gouttes froides, drues et dont
la chute raide n'avait pas été ralentie par le feuillage. Aux
premières, des frissons réduisaient mon corps à l'intérieur
de mon vêtement de toile ; puis très vite j'étais alourdi
du poids de mon veston et de mon pantalon qui ruisselaient. La pluie cessait brusquement de tomber et le sol
repoussait une odeur de terre chaude lorsqu'à la longue,
bien qu'abrité de la vo&lt;tte feuillue, je sentais, à mon chapeau de feutre et mes joues, le vide du ciel ensoleillé
qui séchait les cimes.

a

a

Il passait dans la forêt sept, huit de ces courtes trombes
d'eau, durant la journée ; et de l'une à l'autre le soleil
au-dessus des arbres chauffait l'humidité du sous-bois. Et
moi, aussit6t que je sentais une légère sueur au creux de
mes aisselles, je me dévêtais, et, tout nu, au milieu de la
piste, j'attendais que soient secs mes chaussures de toile
brune et mon pantalon, mon veston et ma chemise
étendus sur des branches basses ...
BERNARD COMBRTIB

RÉFLEXIONS
SUR LA LITTERATURE
LE CENTENAIRE DE GEORGE ELIOT
Le centenaire de George Eliot, en nous occupant cette
année en même temps que celui de Spencer, peut nous aider
à reconnaitre deux figures tout à fait contrastées del' Angleterre,
comme Eliot elle-même se plaît à en voir dans Tom et Maggie
Tulliver. Autant Spencer paraît un mécaniste pur, mécaniste
de ]a pensée et de la matière, sorte d'ingénieur philosophique et
moral, portant de Ja nébu1eusc primitive à l'Etat et à l'individu
de demain un point de vue, une méthode, des manies d'ingénieur civil (les polytechniciens venus à la philosophie et à la
littérature sont peut-être en France ses analogues les plus
ressemblants), autant Eliot paraît douée uniquement et
exclusivement du génie de sentir et de créer la vie : l'un et
l'autre se connaissaient, se fréquentaient, s'estimaient beaucoup,
et la nature de Spencer était pour Eliot un sujet d'étonnements
et d'épigrammes sans .fiel qu'elle ne lui ménageait pas.
On trouve cependant entre eux une ressemblance. J'ai dit
quelle stupeur provoqua chez beaucoup de lecteurs l'Autobiograpliit de Spencer: on n'imaginait pas encore qu'un philosophe pOt
se raconter lui-même avec autant de platitude. J'ai dit que cette
biographie tout de même m'intéressait fort, mais je ne demande
à personne d'~tre de mon avis. On a publié, selon la coutume
anglaise, après la mort d'Eliot, sa vie et ses lettres, avec des
fragments de journal, le tout formant trois copieux volumes.

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266
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1

Il\

Il semblerait qu'avec la vie intellectuelle et morale si originale,
si indépendante et si forte qu'a menée George Eliot un tel livre
dt\t offrir un intérêt de premier ordre. Il n'en est rien, et
l'ouvrage ne s'élève pas beaucoup au dessus de celui où Spencer
s'est exposé. Eliot et Spencer appartiennent au type des écrivains
et des penseurs qui se mettent tout entiers dans leur œuvre, se
subordounent et se sacrifient naturellement à elle, ne gardent
pour eux-mêmes qu'une part minime et tonjonrs décroissante
de la richesse qu'ils créent et répandent. Tel le caissier de la
Banque de France, dont la signature garantit quarante milliards
de billets et qui arrive mal à doter ses filles.
A l'extrémité opposée on apercevra un Amiel, sorte de Roi
Midas riche du prodigieux trésor intérieur que nous fait entrevoir le Journal intimt, transformant en or cout ce qu'il touche,
jusqu'au pain et aux fruits de sa table, incapable d'en tirer de
la vie, de l'être, des œuvres. Entre les deux l'équilibre parfait
d'un Gœthe, et, à un moindre degré, la pénétration de l'œuvre
et de la vie chez un CMteaubriand, un Sainte-Beuve, et même
un Flaubert. Comparez George Eliot à George Sand : les
romans de celle-ci nous paraissent aujourd'hui d'un intérêt
, secondaire, bien qu'ils ne méritent pas la profondeur de dédain
injurieux où on les a capricieusement laissé tomber. Mais les
dix volnmes de mémoires et surtout l'abondante Currepondançe
gardent encore dans leur masse diffuse la présence, le mouvement et le feu de la vie. La destinée littéraire de George Eliot
fut exactement inverse. On songe devant elle à cet apologue
de Jlimpératrice Elisabeth noté par M. Christomanos: "Je
vis une paysanne qui distrjbuait la soupe aux valets : elle ne
put remplir sa propre écuelle. "

51

Le carrière littéraire d'Eliot serait un phénomène unique
celle de Rousseau n'existait pas. Comme Rousseau elle

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

commence à écrire assez tard, - à trente-sept ans, ayant derrière elle l'acquis d'une vie riche, pleine, originale. Comme
Rousseau (un peu le Rousseau de la légende, j'en conviens)
elle est déterminée à écrire par un hasard et nullement par une
vocation intérieure ; elle vient de s'unir à Georges Lewes, et
celui-ci prétend qu'elle devrait rédiger ses récits, ceux-la sans
doute qu'elle lui conte dans leurs soirées ; elle s'en défend,
finit par essayer, et ce sont les Scbtts de la vie cléricale. Comme
Rousseau, le succès Je plus enthousiaste l'accueille dès le début,
la maintient à l'état de tension et de travail créateur. lui fait
accumuler en ,l'espace de quelques années, ses vrais chefsd'œuvre, immédiatement dans toutes les mains. Comme Rousseau elle s'impose aux lecteurs, à son temps, par la seule force
de son génie, malgré la situation sociale la plus irrégulière,
vivant en union libre, dans le pays même du Cant, avec un
philosophe séparé de sa femme et de ses enfant&amp;. Elle-même
mettait d'ailleurs Rousseau au dessus de tous les écrivains. Mais
là s'arrête à peu près l'analogie. Autant Rousseau paraît un
fiévreux et un malade, autant George Eliot, dans sa vie comme
dans son œuvre, donne une impression de santé et d'équilibre.
Certes la sensibilité afHeurante et décevante, la mobilité à l'état
de passion et de tourment qui font l'être du malheureux
Rousseau ont existé dans la nature de celle qui a voulu se peindre en Maggie Tulliver. Mais, elles ont existé en sourdine, elles
n'ont point résisté à certaine nature souveraine qui les incorporait à sa lucidité et à son calme, elles ont été surtout
absorbées par la vie de création littéraire. Si Rousseau est peutêtre la première en date de ces victimes de la littérature qu'en
France nous connaissons si bien, Eliot fut au contraire sauvée
par la littérature, promue par elle à la plénitude de la destinée
heureuse et normale qui lui convenait. La littérature comme
l'amour peut être un fléau ou un bienfait. Elle redouble
autour d'un Rousseau les :flammes de son enfer. Elle multiplie
autour d'une Eliot les harmonies de la nature et de l'homme.

�2.68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Plus exactement voyez ce que la littérature fait, pour leur
tourment, des " quatre Sirènes " qu'étudie M. Maurras dans
le Rom4ntisme féminin : des femmes arr~tées en pleine émotion,
en pleine vibration sensuelles. Son elfet sur George Eliot fut
bien di1férent, quoique encore très authentiquement féminin :
la littérature fut sa maternité.
Une maternité morale dont l'e.ffet ressemble à celui d'une
saine maternité physique. La femme qui devient dans des
conditions favorables mère et créatrice de vie entre généralement dans une phase de santé, de bonheur, d'action aisée,
d'épanchement et de sourire qui disent oui à l'univers. Ce fut
le cas de George Eliot. Ses livres naquirent en enfa)ltS frais
et riches de pulpe comme le peuple des tableaux de Rubens.
Ainsi s'explique en partie le sacrifice de son être à son œuvre,
le sacrifice naturel de la mère aux enfants. On est choqué
d'abord, en lisant ses fragments autobiographiques, de la voir
si bien devenue une pure femme de lettres, s'intéressant surtout à ce qui comporte un rendement utile de prodùction
littéraire, laissant se stériliser à peu près les beaux champs de
vie intérieure où elle avait vécu sa première existence. Ce sont
U tout simplement des nécessités analogues aux nécessités
maternelles, " Revenons à la réalité, disait Balzac. Parlons
• d'Eugénie Grandet." La réalité de Silas Marner et de Romola
comporte comme celle des enfants qui croissent tout un ordre
de détails matériels, go!Îters à préparer ou bas à raccommoder,
qui paraissent à une mère aussi essentiels que l'étaient autrefois
pour elle les mots d'amoqr dans le.s orangers.:.,Le brave Augier
faisait du père de famille uh poète. Bien plutôt c'est le poète
qui doit se plier devant son œuvre à des devoirs de père ou de
mère de famille.
George Eliot a cessé d'être intérieurement intéressante au
moment où ses héros le sont devenus, où elle a éteint sa vie
jusqu'à la modeste mesure d'unè lampe de travail pour entretenir la flamme de la leur. A vingt ans elle eüt probablement

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

écrit comme George Sand. Elle se füt mise entière et directement, d'une naturè sincère et ardente, dans ses récits. Ses
personnages, trop près de leur source, n'eussent pas vécu
beaucoup plus que ceux de Disraeli.. Mais les saisons se suc.cédèrent en elle avec la lenteur, fa régularité, la perfection même
de la nature, et la récolte se fit par une pleine journée
d'automne, dorée et tiède à point. Ses romans, ses héros, ses
enfants elle ne les inventa pàs, elle les tira de son souvenir-.
Elle raconta, avec le génie achevé de la transposition, el!emême, son frère, ses parents, ses voisins, le coin vivant d'humanité où cet être observateur et réceptif avait fiût sa partie et
tenu sa place. Tout cela fut dessiné selon une juste perspective,
ni de trop loin ni de trop près, dans une transparence de
poésie vraie et dans une lumière aussi substantielle que celle de
Claude Lorrain ou de Hobbema. La vie réalisée et dégagée
sous cette forme créatrice et maternelle, durant les belles années
qui allèrent
. des Scènes de la oie Cléric4/e à Romola, ce fut l'ordre
où . Mary 'Evans mit au jour le meilleur d'elle même, fut
vraiment elle-même avec plus de vérité peut-être qu'elle n'en
comportait aux temps de jeunesse où elle passait par ses
grandes crises religieuses et morales.

La Russie ayant groupé ses grands romanciers dans l'espace à
peu près d'une génération, il ne reste que deux littératures, la
française et l'anglaise, pour avoir réparti sur deux ou trois
siècles une suite serrée et continue, un ·peuple véritable de
créateurs de vie. Si les Français sont plus artistes, si la vie qJ1'ils
ont créée atteint des profondeurs uniques de subtilité et de
raffinement, il semble bien que, malgré la présence ici d'un
Balzac, d'un Stendhal et d'un Flaubert, fa masse et la poussée
de vie produites au jour par le roman anglais représentent
quelque chose de plus touflù, de plus puissant, de plus irrésis-

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tible. Le don de construire et de mettre en valeur est moindre
que chez les Français, mais l'énergie créatrice est plus intense
dans son foyer, plus patiente dans sa durée, plus stire et plus
tendue sur la ligne du temps. Cette présence et ce respect du
temps, voilà la marque authentique du grand rotnan anglais et
Eliot a sans doute été ici plus loin qu'aucun de ses compatriotes.
Ce trait rentre d'ailleurs dans un autre plus général. C'est
presque un lieu commun que de dire que l' Anglais est un
homme et l'Angleterre une nation pour lesquels la durée
existe, possède une vertu propre, crée un droit,_ u~e v~rité,
une beauté. Il n'en a sans doute pa'S été toujours arns1, mais la
psychologie de l'Angleterre moderne, telle qu' ell~ ressor~
par exemple de ce pharisien de Macaulay (au mom~ aussi
typique de l'autre côté du détroit que Thiers et que _Michelet
chez nous) et telle aussi que Taine l'a éprouvée poétiquement
dans sa matinée d'Oxford, comporte comme une vérité la
croyance à la durée et comme une vertu la soumission_ à la
durée. Il est peut-être naturel que la philosophie bergsomenne
se soit si fortement implantée en pays anglais.
Le roman français a toujours une tendance à imiter la
tragédie française, à éliminer ou tout au moins à ramass~ la
durée à contracter le personnage dans une figure plastique,
,
.
d'
dans un caractère fixe, et son action dans la peinture une
crise. Stendhal plus que tout autre sait s'installer dans la durée;
la séduction de la Chartreuse provient en partie de ce que les
personnages, et surtout Fa_brice, y durent réellem~~t, cont~nôment, et que, par un miracle d'art spontané, l 1Sochrome
semble parfaite entre le déroulement du roman et le déroulement normal de la vie ; Fabrice et la Sanseverina n'y sont
· amais posés du dehors, mais l'auteur paratt les laisser construire
~ar la durée qui les porte et les évène~ent_s qui les f~rment. Ils
n'en vivent pas moins, le livre une fo1~ fini et ferme, avec une
inten~ité unique ; mais on a senti cette vie se déposer, se

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

271

former, cristalliser sans h.1te, au fur et à mesure des jours, des
circonstances et des péripéties. Il n'en va pas de même du
Rouge et Noir, où dès le début les personnages sont affirmés
beaucoup plus entièrement, et où Julien (fort justement d'ailleurs, car les conditions de ce roman sont tout autres que celles
de la Chartreure) ne comporte pas ce mth-issement de Fabrice
dans son jardin d'Italie. Les romans de Balzac isolent des
tranches déterminées et décisives d'existence. Et à vrai dire
Flaubert dans Madame Bovary et dans l'Edtttatirm Sentimentale
suit bien en somme la durée lente et progressive d'un personnage, mais l'exception confirme singulièrement la régie,
puisque cette durée même est prise comme un élément de
caractère, un principe de nihilisme, que, rigoureusement, pour
Flaubert, un être qui dure c'est un être qui se détruit, et que '
ces deux romans sont comme le tableau clinique de cette
destruction. Même remarque pour lçs Goncourt et Alphonse
Daudet, qui ne représentent presque jamais (passei: tout en
revue depuis Charles Demailly jusqu'à Port-Tarascon) que des
êtres qui se détruisent, que des durées qui se défont, si l'on
peut appeler durée ces tableaux successifs, saccadés et sans
continuité des Goncourt diamétralement opposés aux "suites"
anglaises.
Observez ~e si ce sens et ce besoin de la durée font la
solidité du roman anglais, ils ont rendu les Anglais absolument f
incapables d'écrire la nouvelle courte (alors que les Américains
y ont si bien réussi), - la nouvelle courte, triomphe du conteur
français et que nous voyons chez nous les plus médiocres produire chaque jour pour les journaux avec une sorte de tour de
main héréditaire. C'est qu'ici la durée ne paraît plu, un flot qui
nous porte ; mais au contraire un obstacle qu'il faut vaincre
en y jetant rapidement un pont.
La durée du roman anglais ne défait pas, ne détruit pas, elle
construit, comme fait chez nous celle de la Chartreuse de Parme.
Les personnages, de l'enfance à la mort, naissent, grandissent,

�272

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1

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deviennent hommes, jouent leurs r6les, disparaissent ; mais
quand ils se sont évanouis, il subsiste derrière eux de l'humanité
et de la beauté, de l'essentiel et du plein. Leur vie quel que
soit son détail minime ou misérable, quels que soient l'ironie
et le sourire de l'auteur, c'est néanmoins quelque chose d'arrivé,
de sérieux, d'unique, que nul autre n'aurait pu vivre à leur
place, de même que nul autre n 1eih pu écrire à la place de
l'auteur l'analogue d'une œuvre de génie. Le réalisme et le
naturalisme français, qui racontent des échecs avec une joie
secrète et dure, font au contraire de la durée vivante quelque
chose qui aurait dft ne pas être. Ils la nient du point de vue
du droit avec la même ~preté minutieuse qui la leur fait
analyser du point de vue du fait. Tous leurs récits pourraient
porter un titre analogue à celui d'une œuvre de Tourgueneff
(qui eut fort bien conscience de cette tragédie littéraire): Journal
d'un lwmme de trop. Chez Eliot au contraire comme chez de
Foë, Thackeray, Dickens, Meredith, Hardy, vou; ne trouverez
jamais un homme de trop. Au nom de quoi, sinon de l'orgueil
ou du rêve, jugerions-nous qu'un homme, nous ou autrui, est
de trop r
Telle est donc l'essence du roman anglais, et surtout de celui
d'Eliot, une durée humaine, acceptée comme la seule et la
pleine réalité, enregistrée et suivie avec la longue patience
sympathique d'un génie consubstantiel à la vie &lt;fh'il pénètre :
je ne cherche pas ici d'expressions bergsoniennes, mais je les
vois sans regret venir d'elles-mêmes sous ma plume. Dans ces
dimanches de George Eliot~ où se réunissaient autour (\'elle et
de Lewes les plus libres esprits de l'Angleterre, Mill, Spencer,
Tyndall, Huxley, et où les problèmes se discutaient aveç tant
de calme et de sérieux, il est probable que l'évolutionnisme
spencérien, apparemment doctrine de la vie, devait être spontanément critiqué et rejeté par Eliot du point de vue même de cette
Tie et de cette durée que son génie créait et respectait: de sorte
qu'un philosophe, en accouchant socratiquement la pensée

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATORE

2 73

d'El!ot, ,~n eftt tiré avec ~~e certaine précision et un certain
~éta1l l_ idé: de cette oppos1t1on établie par M. Bergson entre
1évolutIOl)nisme mécanique et la création vitale. Les choses ne
se passent-elles pas dans l'Er,o/ution Cri4trite selon le même
ryth°,1e que_ dans -'!dam Bedt et le Moulin?_ Justement, c'est
que 1 Er,o/utton Creatrict est un roman, un beau roman._ C'est
surtout qu'un roman d'Eliot est profondément une évolution
créatrice. Mettez qu'entre l'artiste qui fait de son œuvre le
théâtr~ de cette éTolution et le philosophe qui enregistre cette
évolution par la pensée il y a la différence même de l'instinct
et de l'i~telligence, ~orsqu'ils s'appliquent au même objet : les
deux :eg1stres fournissent un point de vue analogue sur le
mécamsme spencérien. Et un beau génie des balancements et
des complémentaires, à une heure où la philosophie n'est pas
mftre encore pour la critique de l'évolutionnisme qui conquiert
le mond~ angl~-saxon, développe aux côtés de Spencer, qui est
certes bien lom de flairer l'ennemi, le roman de la durée
vivante.

• Cette durée, il faut d'abord qu'elle existe, et, en laissant de
coté le.s f~rro~ très différentes qu'elle revêt en poésie, en musique, en h1sto1re, il est bien certain qu'elle ne peut exister que
dans le roman et que de nature elle eit entièrement opposée à
celle du théâtre. Le thHtre "n'a pas le temps ' 1 et le roman
" a l e t emps " • Je n ,.ms1ste
· pas sur ce lieu commun. Mais le
ro~ anglais, avec ses longues suites copieuses de trois, cinq
ou _du: volume~ (réservés chez nous aux romans populaires,
J"if Errant; Misér4b/e1, Rocat11bole), sait se donner Ie temps et
s'éta_blir en plein confort de durée. (On sait que jet11tChru:ophe est plus septentrional que francais.) Le roman
anglais a le temps comme l'Angleterre a l'espace, et le lecteur,
comme le commerçant de là-bas, sait faire crédit. Ainsi le

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2 74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

roman anglais de l'époque victorienne a l'incomparable secret
de faire pousser un être de façon entière, insensiblement, sans
à coups, - ou à peu près ; car peut-être reste-t-il un peu de
trépidation, de saccade nerveuse et de brusquerie dans Dickens.
Mais quelle perfection chez Thackeray ! En lisant la Foire aux ·
Yanith, ne sent-on pas de l'intérieur, et par une mystérieuse
sympathie, grandir George Osborne, Dobbin, Alice, l'enfant
passer à l'homme en une sûre continuité, rester le même et devenir nouveau, épouser la logique imprévisible de la vie ? Et cela
George Eliot l'a fait mieux encore que Thackeray, à un point
qui ne paraît pas pouvoir être dépassé.
Quand M. Bergson a voulu aborder par son point central
cette vision de la vie qui lui était apparue dans son thème
élémentaire et simple, il est allé tout droit au problème de la
liberté. Cc problème devrait apparemment fournir au roman
une matière inépuisable, et pourtant, sauf des exceptions très
hautes comme la Princesse de Clèfles, il semble que presque tout
le roman français ait pris le déterminisme comme un postulat
inconscient, se soit donné pour tkhe de dissiper, selon l'expression spinoziste, cette ignorance des causes qui nous déterminent,
mise pour nous avec un exposant positif au compte de la liberté.
Il n'en est pas de même du roman anglais, et je renvoie à ce
que j'ai dit ailleurs du roman d'aventures et de Robinson. En tout
cas, George Eliot en se plaçant en plein courant de la vie a senti
s'imposer à elle les drames de la liberté, la vision des moments
privilègiés, où la vie s'éprouve dans toute sa fécondité virtuelle
et, d'un flot unanime de tout l'être, se porte à l'acceptation d'une.
destinée. Dans tous ses romans, on retrouve ces moments privilégiés qui se détachent en fils d'or, mais mêlés profondément à la
texture suivie du récit. Quel est le grand tournant de Maggie
Tulliver, en qui George Eliot a mis les plus vraies parties d'ellemême et qui doit occuper pour nous, dans cette galerie dont on
aimerait parler entre Eliotistes (mais où sont-ils? Sonnons
' tout de même ici au ralliement !) comme les Stendhaliens

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

2

75

parlent de leurs personnages familiers, la place centrale ? Est-ce
la fuite avec Stephen ? Peut-être non.
Au moment d'histoire où nous sommes parvenus, la famille
Tulliver réalise, comme un individu limité, une nature absolue.
Elle vit dans un monde où les familles existent, de même que
l'Angleterre existe: l'esprit Dodson n'est pas un vain mot.
Dans cette famille adulte et fixée dans certains caractères stables,
deux êtres se développent, Tom et Maggie, deux êtres qu.i
comme tous les personnages d'Eliot, sont foncièrement bons :
car si elle a montré des hommes qui sont devenus mauvais, elle a
expliqué comment ils l'étaient devenus, elle a toujours refusé
d'animer une figure qui ftît destinée par sa naissance au mal, à la
sottise, au péché, elle appartient au pays de Wesley, non à celui
de Saint-Cyran. Aucun mot ne lui semblerait plus mal fait pour
terminer un de ses romans que celui sur lequel se clôt presque
Madame Bovary: C'est la faute de la fatalité. Tom et Maggie
sont de petites créatures libres qui font elles-m~mes leur
destinée, et chacune des filles de la famille Dodson, même
Madame Glegg, a dO. résoudre en son temps un problème pareil.
Le problème est celui-ci : l'enfant s'adaptera-t-il à l'esprit de
sa famille, ou bien prendra-t-il appui sur elle pour s'évader
de cet esprit ? Famille, Eglise, Etat, ce problème du conformisme est au fond le problème qui se pose à chaque conscience
anglaise et qu'elle résoud fréquemment par des partis-pris
énergiques et totaux. Tom a opté pour le co)Jformisme, pour la
famille en tant que chose "établie". li le fait parce que c'est
son devoir, et il le fait avec des sacrifices lourds qu'il a
conscience de pouvoir, s'il lui plaît, éviter; d'où sa dureté à
l'égard des cœurs plus faibles. Maggie opte peu à peu pour le
non-conformisme; il semble qu'elle y soit poussée par les circonstances, en réalité elle y est toujours conduite par sa petite
volonté, qui la mène à des conséquences qu'elle n'a pas prévues.
Dès lors le vrai tournant de Maggie, la journée décisive où
toutes ses puissances apparaissent au clair et où sa nature s'ouvre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jusqu'en son fond, n'est-ce pas cette journée de son enfance où
jalouse de sa cousine Lucy elle la jette dans la boue et se sauve
chez les bohémiens ? Tout le raccourci de sa vie est là, et tout
le drame qui se passera plus tard entre Maggie et Lucy, Tom
et Stephen y est contenu en miniature et en graine. Voilà,
chez les Tulliver, l'inévitable non-conformiste de la famille
anglaise la plus enracinée, la plus étroite, la plus Dodson. Voilà
la triste et merveilleuse découverte d'un nouveau monde moral.
Voilà l'individu qui, avec le cœur le plus tendre pour les siens
et le plus déchiré par l'éloignement, se fera cependant une existence propre,ira vers les lointains intérieurs comme un aventurier
vers les mers étrangères. Voilà la fine pointe par laquelle l'être
des Dodson et des Tulliver se défait, éprouve déjà cette pente
de l'eau que descendra la jeune fille quand la détente d'un
cœur surmené la laissera flotter inerte aux côtés de Stephen.
Dès lors Maggie n'est-elle pas comme Emma Bovary un être qui
se détruit? Peut-être. Mais notez d'abord qu'il n'y a dans le
roman de Flaubert, sauf Homais, aucun personnage qui se construise et qu'Emma est prise dans le courant universel d'une
création qui se défait, entre ce Gog et ce Magog des derniers
temps, Homais et Bournisien ; dans Eliot au contraire, Maggie
est seule à se détruire par les explosions d'un cœur ardent, et
Tom établit à côté d'elle un élément solide de contraste. Et
observez aussi que lorsque l'eau emporte le moulin et brise la
barque où Tom et Maggie dans les bras l'un de l'autre réunissent
les dernières secondes de deux vies que le drame de leur cœur
sépara, nous sommes saisis par la gravité d'une catastrophe
tragique comme devant le palais d'où Œdipe sort les yeux crevés,
mais nous n'avons pas l'impression que cette vie du frère et de
la sœur., brisée dans le même désastre, ait passé inutile et stérile.
S'ils ne sont plus, ils ont été, ils ont vécu la vie de chair et d'os
et non pas,comme les personnages de Madame BO!lary, celle dont
parle Perdican, la vie de l'être factice ~réé par l'ennui et
l'orgueil ou par la bêtise sociale. La mort les arrête comme un

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

277

contour, elle ne les détruit pas comme une main qui touche
une forme de sable. Bien plus il fallait qu'ils cessassent d'exister
afin d'être ce qu'ils sont devenus : les types profonds d'une
Angleterre séculaire.
Lisez les autres romans aussi, à la recherche de cette vie
morale profonde, de cette pure liberté intérieure qui n'est pas
de la volonté tendue à la Corneille, mais le gonflement et la
respiration d'une âme au moment inattendu, souvent le plus
insignifiant, comme le grain de sénevé de l'Evangile, où elle
s'engage dans sa destinée imprévisible, se plante pour fructifier
en bien ou en mal. Adam Bede n'est que cela et il est manifestement tout cela. Et le jour où élaguant tous ses souvenirs
personnels Eliot a voulu dessiner en son raccourci parfait cette
courbe d'une vie humaine, elle a écrit Silas Marner. Le tisserand
de Raveloe symbolise l'homme avec autant de puissance concentrée et nue que les enfants de M. Tulliver expriment
l'Angleterre. Tête étroite et obstinée il s'est attaché à la lettre
de la religion, et la lettre l'a trompé. Du même fonds dont il
enfouissait son cœur dans une église formaliste et étroite, il l'a
alors enfoui avec une autre matière sans vie, celle de l'or. Et
l'or lui est volé. Silas est resté le même et sur cet homme pareil
le second coup de la destinée est pareil au premier : c'est
la même erreur qui l'abuse. Mais à la place de son trésor
il a trouvé les cheveux dorés d'un petit enfant, et cet or qui
n'est plus stérile c'e&amp;t le premier rayon des richesses éternelles
que les vers ne mangeront point. Un secours miraculeux, qui
aurait pu si bien ne pas être, a amené Silas à sa nouvelle destinée,
a porté vers une chose vivante toute la nature ignorante qui
l'attachait à la matière. L'acte le plus haut de la liberté c'est
cette conversion intérieure vers la ,ie qu'Eliot a décrite si
souvent comme le sujet propre à son génie.
De ce point de vue Romola ne s'oppose nullement aux autres
romans comme une reconstitution historique à des œuvre's de
r!alisme. D'abord tout ce qui est reconstitution historique y est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

assez faible, et ne s'élève pas au dessus de Walter Scott dont
Eliot reproduit souvent le procédé. Mais Romola est peut-être
avec le Moulin l'œuvre la plus autobiographique d'Eliot. Elle a
eu la discrétion de ne mettre en scène aucun personnage de son
entourage, ni surtout Georges Lewes, n'ayant pas sur les
convenances les mêmes sentiments que les femmes et les
hommes-femmes de lettres d'aujourd'hui. C'est pourquoi elle
a coupé court à toute tentation en rejetant son œuvre dans un
passé qui satisfaisait en elle la femme de bureau très matérielle
soucieuse d'utiliser un voyage en Italie, et qui présentait, par
le revival de Savonarole, quelque analogie avec les milieux
anglais où elle avait vécu. Ce roman où tout se groupe autour
des personnages saisissants de Tito et de Romola (Savonarole
est bien manqué), c'est le roman de la liberté intérieure et le
roman de la conversion intérieure. Il s'agit d'abord de montrer
la néces~ité d'une tension et d'une défense pour que la circonstance la plus légère ne nous entraîne pas dans le ma!. Tito, qui
n'est pas plus mauvais que l'Hetty Sdkl d'Adam Bedt, est conduit
à une vie de scélérat comlJ]e Hetty à l'infanticide par une
chaîne dont le premier chaînon est fait d'un instant de
négligence et d'oubli. Il ne réagit pas quand il le pourrait, et
il est frappé par une fatalité dont il est responsable parce
qu'il s'y est en somme librement soumis. Romola facilement
reconnaissable représente l'intellectuelle païenne, douce et
savante, raisonnable et tendre, la plante choisie d'un beau
cabinet d'antiques ou de travail pour un père et pour un époux,
et dans le cœur de qui la souffrance et Savonarole éveillent
les sentiments de sacrifice chrétien dont se comblera doucement
et tristement le vide intérieur qui lui est révélé par le plus
ordinaire accident de la vie. Au centre de tout roman d'Eliot
(sauf Daniel Deronda) il y a une créature qui lui ressemble, un
être pour qui la vie morale existe, et tous sont plus ou moins
avancés sur un chemin, mais ils vont sur le même chemin :
c'est Jeanne, Maggie, Dinah, et cette attachante Dorothée

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

•

2 79

Casaubon. L'admirable spectacle que de voir le christianisme
protestant se déposer dans la maison 1de ces positivistes que
sont Eliot et Lewes, l'incorporer malgré les malentendus à une
tradition continuée - ainsi que le catholicisme romain a
cristallisé sur les murs de l'Eglise corntiste !
Ainsi cette créatrice de vie qui n'a guère puisé que dans son
expérience personnelle anglaise est devenue, comme elle le
rêva sans doute à Weimar et à Florence, un puissant et bienfaisant génie d'Europe. Elle n'a pas été déplacée dans le cercle
de philosophes où elle vivait, les Mill, les Spencer, les H1.1xley,
les Lewes. Elle a fait son domaine propre de ce qui manquait
à leur philosophie. Il lui fallait peut-être des philosophes autour
d'elle comme il faut à côté de Maggie le frère qui se réalise
dans la nature contraire. Elle s'est installée dans la vie comme
ces philosophes dans l'abstraction et le mécanisme. Et c'est
peut-être par une belle illusion (mais je ne la croirai jamais
tout à fait trompeuse),·que j'ai vu glisser par elle leur philosophie vers la détente, la création et la vie. Et dans l'incident
philosophique auquel je me suis- référé, il n'y a sans doute
qu'un accident ; sans doute la philosophie de l'évolution créatrice n'est qu'une étape sur une belle route que nous entrevoyons, sur une route que l'art entoure d'un paysage et dont
Silas Marner nous fait à la façon d'un mythe platonicien
entrevoir le raccourci idéal. Il vient toujours un moment où la
pensée humaine, ayant vu disparaître le trésor illusoire qu'elle
couvait, peut retourner chez elle dans le désespoir et les morceaux d'une existence brisée. Elle peut aussi rester, méditer,
sentir bientôt sous ses doigts cet or de chevelure au delà
duquel il y à, comme la mer derrière sa frange d'écume, la vie
riche et mouvante qui l'apporte.
ALJJERT THIBAUDET

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1

NOTES

280

Il

NOTES

LES CROIX DE BOIS (Alb. Michel); LE CABARET
DE LA BELLE FEMME (Edition Française Illustrée), par
Roland Dorgelès.
M. Roland Dorgelès est un romancier de grande tradition.
Son art est gouverné par le souci de la vérité; son livre est
une œuvre de bonne foi et de loyauté intellectuelle. Avant
tout il faut rendre hommage à cette impartialité passionnée,
à cette volonté de respecter le lecteur, de ne lui offrir, sur un
sujet qui prête plus qu'aucun autre aux constructions arbitraires, que des vues bien mises au point. Cela doit s'entendre
au physique comme au moral. Le choix des épisodes est significatif à cet égard. L'auteur s'est attaché à faire dans chacun
de ses tableaux, des moyennes de paysages, de gestes et de
sentiments. Il s'est gardé de grossir un trait juste, de fixer
-ses personnages dans un symbolisme apprêté, de fabriquer
des mannequins bourrés d'idéologie. On nous avait montré
dans trop de livres de guerre et surtout dans le plus fameux,
des s.oldats qui montaient à tour de rôle à la tribune pour
réciter des tirades philosophiques émaillées, pour la couleur
locale, dé quelques mots d'argot" poilu". Dans les Croi~ de
Bois, nous voyons enfin des hommes pareils à ceux que nous
avons connus là-bas, ni des parangons d'héroïsme ni des
monstres de lâcheté et de bassesse, des hommes.
La misère y paraît sans maquillage et la souffrance sans
retouche romantique, ou " réaliste", ce qui revient au même
le plus souvent. La vraisemblance y est gardée jusque dans

l'extrême de l'horreur; la mort même s'y montre en sa simplicité narquoise et terrible, point de fard macabre; l'auteur,
comme l'on dit " n'en remet jamais". Son art est admirablement synthétique, parce qu'exempt de cette volonté de synthèse
mécanique qui, chez trop de romanciers, aboutit à détruire
toute illusion. Il nous décrit les êtres et les objets d'un monde
étrange, sous toutes leurs faces changeantes au gré de l'instant
ou des lumières intérieures. Rien qui fasse décor de théâtre
ou silhouettes d'acteurs présentés de profil.
En de très rares endroits l'auteur apparait discrètement,
mais presque toujours il laisse à l'émotion du lecteur le soin
d'engendrer les grandes images. II fait confiance à l'imagination du lecteur ; et comme il a raison de ne point se croire
obligé d'insister en marge, d'alourdir son récit d'un commentaire explicatif : Remarquez bien l'horreur de ce spectacle ;
avez-vous bien senti cette odeur excrémentielle?etc. M. Dorgelès
dit qu'un cadavre était pourri, sans nous laisser, complaisamment le nez sur la pourriture. Parfois en homme qui s&lt;1,it
voir, il ajoute une note de couleur, ou bien le plus souvent,
une comparaison familière; mais il ne prend pas plaisir à nous
barbouiller d'immondices sous prétexte d'être plus réaliste. Il
y a un poncif de l'horrible, et du vil, et du cruel qui n'est pas
moins dégoûtant, pour un esprit libre, que les autres poncifs.
Il n'y a pas bien longtemps, je fus invité avec un certain
nombre de mes confrères. à collaborer à une anthologie internationale des poètes de la guerre, qui se publie en Suisse.
"La préface, m'écrivait-on, sera faite par X. C'est vous dire
l'esprit du recueil. Veuillez donc choisir parmi vos poèmes, les
plus douloureux ... etc." Cette phrase était évidemment écrite de
la meilleure foi du monde. Elle ne m'en parut que plus étonnante et j'admirai, qu'on pût demander aux poètes une conception uniforme de la guerre. Cet a-priorisme est absolument
étranger à M. Roland Dorgelès, dont l'intelligence et la sensibilité sont également libres, en toutes circonstances. De cette
indépendance, !'écrivain a donné maintes preuves. Aussi
peut-on dire que les Croix de Bois sont l'œuvre d'un homme
d'esprit, d'un honnête homme et d 'un homme libre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'esprit de Dorgelès a le bouquet du boulevard et de
Montmartre. Au cours de sa laborieuse carrière de journaliste
il a cueilli bon nombre de ces bizarres et naïves fleurs du pavé
de Paris, dont la graine trouva, dans le peuple des tranchées,
un terrain d'élection.
Jamais l'argot n"a été manié avec autant de tact et de sûreté,
avec un pareil bonheur dans les transitions du langage littéraire
à la langue verte. A côté des trouvailles de mots, que de comparaisons imprévues et piquantes où revivent ces aspects
cocasses entrevus brusquement dans les intervalles de la
tragédie. Mais à quoi bon citer ce que tout le monde a lu ?
Un honnête homme? Certes et dans la plus large acception.
Dorgelès a de l'enthousiasme, l'ardeur généreuse, et tous les
sentiments de la plus noble charité, mais il porte dans chacun
une discrétion mesurée, une pitié nuancée d'ironie, une
tendresse clairvoyante et indulgente à la fois, en un mot cette
politesse du cœur qui est la marque d'un jugement droit et
d'une tête bien faite sur les épaules d'un homme bien-né,
Français de bonne souche.
Qu'il nous peigne les lieux les plus secrets, les plus troubles,
les parties crapuleuses de l'âme de ses héros, ce n'est jamais
aux dépens de la sympathie qu'il leur a vouée une fois pour
toutes et qu"il sait si bien faire partager au lecteur. Ici le mot
de pitié ne sonne jamais faux, et ne sert pas d'amorce aux
appels à la haine sociale. Des deux protagonistes du livre,
Gilbert et Sulphart, l'intellectuel et !"homme du peuple, il s'est
plu à faire deux camarades qui s'aident à vivre et à mourir.
Avec une finesse pénétrante il a su rendre sensibles les sentiments menus dont la somme compose ce qu'on appelle le
courage, cette forme sublime du respect de soi-même ; et qui
n'est ni plus ni moins belle, ni plus ni moins capable d'émouvoir, chez un être fruste ou chez un être raffiné.
Tous les écrivains, tous les artistes, tous les intellectuels
qui ont fait la guerre n'ont-ils pas éprouvé un soulagement en
lisant ce passage: (C'est Gilbert qui parle, mais on sent bien
qu'il ne répond pas seulement à son interlocuteur)
" - Après la guerre, reprend-il, son sourire déçu au coin

NOTES

"des lèvres, nous ne pourrons pl11s nous montrer, même avec
"une jambe de bois. Si on paraît avoir de !"argent, on ne se
"sera pas battu. Avec un faux-col et des gants, on ne croira
"jamais que tu as éte dans les tranchées, et le charretier
" du train de combat, le laveur des camions automobiles le
"cuistot du colonel, le mécanicien en sursis, tout cela t'i;ju" riera dans la rue et te demandera où tu te cachais pendant
"la guerre. Moi, cela m'est égal. Pour être sûr de ne pas me
" faire écharper, dès que je verrai que cela tourne mal, je
" m'achèterai des espadrilles, une casquette de trente-neuf
"sous, et je ferai ma toilette avec du cambouis ... Ça et une
" cuite, on est à peu près sûr de s'en tirer : les ivrognes sont
"les seuls qu'on épargne, pendant les Révolutions."
Un homme libre? A coup sûr. Et qui regarde toutes choses
en face, ne cherchant jamais à les prendre par le biais favorable aux préventions, aux formules toutes faites. Autant
il met de simplicité à constater l'affreuse vérité de l'homme,
de la guerre, de la vie et de la mort, autant il apporte de soin
à préserver son jugement des généralisations faciles et son
indépendance d'esprit des réflexes mêmes de la souffrance.
Clairvoyant et sévère à l'endroit des adjudants lâches, ou des
galonnés qui se planquent, il n'éprouve pas le besoin d"amplifier ces exemples pour le besoin d'un prêche déclamatoire. Il
ose montrer des choses que certains ont cru devoir cacher ou
travestir, comme par exemple la fierté du régiment décimé
qui a fait l'attaque, et qui défile dans un bourg de l'arrière :
" ... Et de toute les têtes tournées, de tous les yeux brillants,
" de toutes les lèvres, le même cri d"orgneil semblait jaillir:
" c'est nous ! c'est nous ! "
'' La musique sonore nous saoulait, semblant nous emporter
'' dans un Dimanche en fête ; on avançait l'ardeur aux reius,
" opposant à ces larmes notre orgueil de mâles vainqueurs.
"Allons, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours.''
Après la constatation d'un fait, l"hommage à la beauté d'un
état d'âme collectif qui arrache les hommes, l'espace d'un
moment, à l'instinct de conservation, à la notion même de
leur misérable destinée, combien paraît plus touchante et d'un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

accent plus grave la plainte de la raison hnmiliée, blessée,
révoltée, mais sereine 1
M. Roland Dorgelès, aux lueurs sanglantes du péril, a vu
les visages dépouiller leurs masques ; il a vu l'homme en proie
aux passions honteuses ou mauvaises, à la peur, à l'envie, mais
il n'a jamais cessé d'aimer ses semblables, d'un amour triste,
souvent désabusé, mais nourri pac le respect qu'oo doit à ceux
que la mort guette et men~ce, et qu'une sympathie pitoyable
est seule capable de protéger. Un des passages qui m'a le plus
frappé est celui où l'auteur nous montre un soldat songeant,
devant une capote pendue pour sécher, à celui qui mourra
dedans, un jour. Je oc sais pas si je m'abuse, mais un pareil
trait me paraît répondre à l'idée du sublime. Il y en a plusieurs,
dans les Croix du Bois, de cette qualité sobre et profonde.
j'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de transcrire
ici la fin de cette page vraiment admirable : le panorama de
la victoire.
" Il y a vingt mille cadavres boches ici, s'est écrié le colo" nel, fier de nous.
" Combien de Français ?
" Il a fallu tenir dix jours sur ce morne chantier, se faire
" hacher par bataillons pour ajouter un bout de champ à
" notre victoire, un boyau éboulé, une ruine de bicoque. Mais
'' je puis chercher, je ne reconnais plus rien. Les lieux où l'on
" a tout souffert sont tout pareils aux autres, perdus dans la
" grisaille, comme s'il ne pouvait y avoir qu'on même aspect
" pour un mème martyre, C'est là, quelque part, .. L'odeur
'' fade des cadavres s'efface, on ne sent plus que le chlore,
" répandu autour des tonnes à eau. Mais, moi, c'est dans ma
" tête, dans ma peau que j'emporte l'horrible haleine des
" morts. Elle est en moi, pour toujours: je connais maintenant
" l'odeur de la pitié."
Cette odeur rClite mêlée au souvenir que nous laisse
l'ouvrage. Elle est terrible, et pourtant elle n'est pas amère.
C'est qu'il y a tout dans le livre, ei:cepté la haine.
En s'éloignant des Croix-de-Bois, ceux qui ont fait la guerre
éprouvent la même impression qu'ils eurent au moment de

NOTES

qoitter celle-ci. Oui, c'est bien vrai que les effroyables images
vont s'affaiblissant et que les faibles clartés des bons moments
brillent mieux dans la mémoire. J'ai oublié la faim, les pieds
qui gèlent à même la bou et je me souviens d 'une belle
matinée de gel a~x Eparges, un étrange printemps traversé
d'hirondelles invisibles, d'on éclatement, qui avait pris la
forme d'une géante superbe, d'un juron de manilleor dans
uo abri en première ligne, d'on joli cantonnement avec des
hommes en bras de chemise, comme au."&lt; manœuvrcs... Je ne
sais plus le nom du juteux vindicatif ou du capitaine brutal
et je me rappelle nettement on geste secourable d'un camarade, one parole de rude encouragement, une bribe de chanson qui tremble dans ma mémoire, comme une feuille d'une
autre saison.
Tout cela M. Roland Dorgelès l'a si facilement rendu qu'on
se prend parfois à regretter cette fidélité même, à craindre
que la sincérité du récit ne cesse, dans l'avenir, d'émouvoir
autant. C'est un fait que le succès des Croix-de-Bois, livre
dénué de parti-pris et dépouillé de thèses, est surtout vif
auprès de ceux qui ont combattu. Cette faveur ne passera pas
et ne fera que gagner de proche en proche à cause de l'évidente, de l'éclatante valeur de ce livre, comme document
visuel et psychologique. Les Croix-de-Bois résumeront pour
des générations de lecteurs, cent volumes de notes et de souvenirs de guerre. C'est dire que ce livre, pour durer, peut se
passer des mérites qui font les œuvres d'art immortelles. Non
que M. Roland Dorgelès ne fût capable d'en enrichir son
ouvrage, mais sans doute a-t-il pensé que c'était là une tâche
qui ne pouvait être entreprise immédiatement. Dans la préface
du Cabaret de la Belle Fenmie, il manifeste l'intention de ne
plus rien écrire sur la guerre. N'est-cc pas qu'il se soit rendu
compte qu'encore tout imprégné de sensations, il lui e-:t trop
difficile de réaliser cette transposition, cette recréation sans
laqnellc on sait bien que l'œuvre d 'art n'a qu'une forme illusoire
et qu'une vie précaire. En ce sens il est permis de dire que
les Croix-de-Bois font un film saisissant, une suite de tableaux
et d'épisodes vigoureusement et brillamment peints, mais non

9

�286

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas un roman composé. Et, j'y reviens, cette unité qui fait
défaut, l'auteur pouvait sans doute la créer artificiellement, au
moyen d'une idée centrale ou d'un personnage symbolique.
Il ne l'a pas fait pour demeurer plus véridique. Comment lui
en saurait-on mauvais gré ?
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Les nouvelles qui composent son plus récent ouvrage, m'ont
paru marquer, sous le rapport du style, un progrès sur les
Croix-de-Bois. Il y a encore des traits d'un humour un peu trop
mécanique, à déclenchement prévu, mais les coupes sont plus
variées, 1a phrase plus étoffée, les périodes mieux cadencées.
Peut-être aussi l'auteur est-il plus à l'aise dans la nouvelle. Il
faut lire la charmante description des " belles du front " dans
le Cabaret dt la Belle Femme et du village " copié sur un
modèle unique pour la distraction du militaire... où le flux des
régiments laissait des boîtes de singe en guise de coquillages,"
et l'histoire étonnante de verve malicieuse du Poète sous le pot
de fleurs. Partout, sobre et net, d'une correction aisée, sans
maniérisme ni souci puéril d'écriture artiste, le style est celci
d'un vrai conteur.
L'art de conter ne vaut-il pas celui d'obscurcir les idées les
plus claires sous prétexte de les approfondir ? Je ne me mêle
pas de décider. Mais je sais bien que rien n'est moins commun
que ce don enchanteur. Plus rarement encore est-il donné
de le voir, comme chez M. Dorgelès, au service d'une vision
pénétrante de la vie et du cœur humain.
ROGER ALLARD

11
1

I'

1

1

1

PIERRE MAC-ORLAN ET LE ROMAN D'AVENTURES.
M. Pierre Mac-Orlan est l'un des plus féconds parmi les
écrivains de sa génératioh. Sa collaboration aux journaux
amusants et son talent pour la caricature lui ont mérité la
réputation d'un humoriste ..A l'encontre de beaucoup d'autres
qui commencèrent par une plaquette de vers symbolistes pour

NOTES

échouer dans le feuilleton, son imagination et son talent de
romancier ont pris un tour de plus en -plus littéraire, comme
si, à chaque œuvre nouvelle, l'auteur s'efforcât de justifier
son succès, et qu'il en prétendît d'autres, d'une qualité plus
rare. L'un des tout premiers, il eut l'intuition de la crise
qu'allait subir le roman de mœurs et s'avisa d'offrir a un
public gavé de psychologie, !':aliment salubre et tonique du
roman d'aventures.
Mais cette forme romanesque dont nous Toyons la vogue
exploitée sans ménagement et sans choix, il la conçut en poète.
L'imagination de M. Pierre Mac-Orlan est proprement lyrique.
Elle ne se dépense pas a ourdir les intrigues compliquées ou
les situations extraordinaires où triomphe la méticuleuse
fantaisie de M. Pierre Benoit. Une trame simple, des péripéties peu nombreuses et qui, si l'on y regarde d'un peu près,
n'ont rien de bien imprévu; et pourtant l'atmosphère aventureuse baigne les histoires qu'il conte avec un accent si
singulier. C'est que dans les romans de M. Mac-Orlan, les
figures et les sites, même les plus grotesques ou les plus plats,
ont une poésie étrange et mystérieuse, Toute convention en
est absente et tout pittoresque usé. L'auteur néglige a dessein
les effets les plus sûrs. Il se flatte d'atteindre son but, et
presque toujours il l'atteint par les traits les plus dépouillés,
A cet égard le premier chapitre du Chant de ['Equipage est
caractéristique. Du premier coup le lecteur est porté dans un
univers aux formes étranges et pourtant précises ; la cocasserie, l'amertume, le rire et la passion y fermentent. Les
germes de l'aventure commencent d'apparaître, à la façon de
ces végétations lunaires dont Wells évoque la soudaine
croissance. M. Pierre ~ac-Orlan a une façon de conduire un
récit qui rappelle un peu Stevenson. Un apparent désordre
de gestes s'enchevêtre autour de deux ou trois figures centrales. Le Hollandais Joseph Krühl est un personnage digne de
l'auteur del' Ile au Trésor. Il y a plus d'un trait de ressemblance entre l'éblouissant écrivain anglais et M. Pierre MacOrlan, grand admirateur d' Edgard Poë au surplus, et grand
lecteur de vieilles histoires de boucanerie et de gentils-

�288

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

hommes de fortune. On trouve aussi chez ltù un peu de
l'esprit froidement mytificateur d'un Alphonse Allais, car un
sens aiguisé du grotesque accompagne souvent une vive
perception du tragique quotidien de la vie. Mais on se fatigue
de ne trouver dans un livre que des êtres crapuleux, nous savons
peu de gré à l'auteur de n.o us les rendre odieux, mais s'ils
deviennent, grâce à son art, plaisants et ridicules, sans cesser
d'être vrais et ressemblants, nous prenons intérêt à découvrir
sous la grimace, les tares secrètes et inquiétantes.
Je ne me flatte pas d'avoir fait une analyse satisfaisante
du mystère complexe où se meuvent les créations de M. Pierre
Mac-Orlan. Lui-même peut-être n'a-t-il pas encore pris complètement conscience de cette qualité intime de son talent.
Le dénouement du Chant de l' Equipage laisse paraître une
hésitation assez significative, comme si !.'auteur avait hésité à
prendre parti entre l'humour et le roman d'aventures. Ce n'est
pas que le livre manque, à-proprement parler, d'unité de ton,
c'est plutôt que cette unité même est faite à certains endroits
do récit d'on compromis entre les tendances qui sollicitent
l'imagination de l'auteur lequel a craint de prendre trop au
sérieux l'histoire de Joseph Krühl. Ce n 'est pas sans un peu
de gêne on d'effort que l'on retombe dans le ton humoristique.
Entre tous les ouvrages de M. Mac-Orlan je garde une
prédilection pour les Poissons morts. Livre étonnant, où se
trouvent peut-être les pages les plus saisissantés qu'on ait
écrites sur la guerre. Dans leur simplicité terrible, les histoires
de rats restituent, avec une force et un relief sans égal, ce
grotesque macabre et cette ·morne fatalité qui faisaient le fond
de la vie du fantassin.
Ici l'art de M. Pierre Mac-Orlan s'apparente aux inventions
d'un Charlie Chaplin. Il rend sensible le comique formidabJe
de l'homme en lutte avec l'obscure malfaisance des choses
et la sourde hostilité des dieux inconnus.
Et quelle langue savoureuse et drue! Je sais bien qu'en
l'espèce "le temps ne fait rien à l'affaire" ; mais si l'on songe
que M. Mac-Otlan n'a jamais mis trois mois écrire un roman,
on peut tout attendre de lui pour le jour qu'il voudra se

a

donner le loisir de composer sans hâte. Ses amis qui connaissent son prochain roman r Etoile M atuti11e assurent que nous
posséderons demain notre Kipling.
Cela n'a rien qui puisse surprendre ceux qui ont suivi, avec
une confiance déjà récompensée, l'évolution de son talent.
Souhaitons simplement que désormais l'instinct lyrique s'y
développe librement et brise les lisières de la drôlerie verbale
où M. Pierre Mac-Orlan a cru habile et sage de le retenir
trop souvent.
ROGER ALLARD

•• •

I

ŒDIPE, ROI DE THÈBES, pièce en 3 parties et
3 tableaux de M. Saint Georges de Bouhllier (Cirque d'Hiver).

Ce n'est pas sans appréhension qu'un admirateur de Sophocle
entre en ce moment au cirque d'Hiver. S'il ne sait prendre son
p:uti des mœurs du siècle et de la çonfusion ou se débattent
tous les arts, il emporte de sa soirée un sentiment de gêne et
même de souffrance. Il a pourtant lu sur la porte : Spectacles
Olympiques ; il était prévenu. Recherchant les raisons de son
déplaisir, il se demande alors si çe)ui-ci vient de la pièce ou de la
mise en scène de la pièce, et laquelle a desservi l'autre, ou bien
si ellès ne se sont pas desservies réciproquement. A qui a-t-on
manqué en cette affaire l Je crois bien que c'est à Sophocle et
que ,i M. Gémier n'a pas toujours montré assez d'égards envers
le texte de M. de Bouhélier, c'est que ce texte n'en était pas
toujours digne et que M. de Bouhélier, en récrivant Œdipe Roi
lui avait donné le premier l'exemple du sans-gêne, sinon de
l'irrespect.
Je ne suis plus de ceux qui tiennent à tout prix pour
foriginaJiti du suJet et qui réclament d'un auteur qu'il crée
" tout de rien " - ce qui d'ailleurs est impossible ; mais un
auteur en acquiert à bon compte l'illusion quand il a biti
dans sa tête avec les éléments de la réalité l'apparence d'un
" sujet neuf ''. Sans doute existe-t-il des " sujets neufs", même
parmi la plus rebattus, car l'homme change, tout au moins

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISE

, Il
Il

l'homme social. Mais ils sont rares - et ils ne sont peut-être
ni les plus intéressants, ni les plus riches et ni même les plus
urgents. J'estime au contraire que le dramaturge, puisqu'il
s'agit ici du drame, trouvera de grands avantages à mettre ou
à remettre en forme une matière déji "criblée", assouplie,
épurée - et que, même, un sujet connu, déjà familier au spectateur, permet à celui-ci de prêter plus d'attention à la façon
dont le nouvel auteur le traite, aux trésors nouveaux qu'il en
tire, à la vérité profonde des traits, au ton et à la poésie. C'est
d'autre part tout bénéfice pour l'auteur, qui sait par avance où
il va, et stîr du terrain, peut bondir ; un sujet donné, déjà mftr
concentre en nous la force créatrice, tandis que l'invention pure
nous fait courir le maximum de risques dans le sens de la dis. persion. Telle est la leçon des classiques et aussi bien de Calderon et de Shakespeare.
Mais il faut savoir choisir son sujet et tous ne se prêtent pas
également à la refonte, surtout lorsque déjà ils ont suscité un
chef-d'œuvre et un chef-d'œuvrc encore en vie. Racine en
récrivant lplziglnie à la française ne fait aucun tort au passé et
il enrichit le présent. Moréas, après lui, en la récrivant à la
grecque, ne répète pas Racine et sert le texte original. Tous deux
à leur façon font " rentrer dans la vie " l'œuvre d'Euripide.
Œdipe n'en est point sorti. Par la traduction en vers, faible sans
doute, qui a gardé sa place au Théitre Français et qui fut pour
Mounet-Sully l'occasion de son plus beau triomphe, le public
français en a connaissance et, je puis dire, amour. Œdipe-Roi
sous cette forme fait partie intégrante de notre patrimoine
dramatique, non à l'état de curiosité rétrospective, mais je le
répète, à l'état vivant. C'est même une des rares œuvres du
théitre antique dont le pouvoir sur notre cœur se soit impérieusement maintenu, tant par la généralité du thème que par
la force admirablement graduée des situations. Il n'y avait pas à
la rajeunir, elle est jeune. Il n'y avait pas à l'humaniser ; elle
est l'homme, courbé sous le poids des évènements. Il n'y avait

NOTES

pas à la "vulgariser" ; le succès l'a rendue "vulgaire" au sens
noble du mot. Peut-être n'était-il permis d'y toucher que pour
la revêtir d'une langue plus pure, plus solide, plus colorée,
âdéquate à l'original ... Ce ne fut pas l'avis de M. de Bouhélier. " Adoptant une coupe différente, introduisant de nouveaux personnages, il s'attacha - dit le programme - à
dépouiller le conte de ses éléments les plus spécifiquement
grecs, pour lui donner une signification plus large, plus populaire, plus humaine. ". Ces derniers mots me font trembler. Il •
aura affaire i forte partie, car tel qu'il est et même tel qu'on le
représente aux Français, Œdipe-Roi est large, humain et populaire. Voyons donc ce qu'on en a fait.
Le mythe reste indemne. C'est bien. Les malheurs du fils de
La'lus vont se dérouler sans retouche, exactement dans l'ordre
où, une fois pour toutes, les a fixés le génie grec : les grandes
lignes sont de Sophocle. M. de Bouhélier ne pouvait échapper
à cette logique souveraine, qui, de révélation en révélation,
pousse le drame vers sa fin. Même construction - et pourtant
moins solide; même progression - moins entraînante cependant. Pourquoi cela ? Première erreur. La tragédie antique
tirait sa vertu et son caractère d'un resserrement de l'action
l
allant jusqu'à l'étouffement. Une invisible main se refermait
sur le héros et sur nous-mêmes. Ce sentiment d'étreinte continue et toujours plus étroite a disparu presque totalement. Le
poète moderne a cru devoir mettre de l'air là où régnait justement l'asphyxie. Il a interrompu le cours inéluctable du
destin par nombre d'agréments, qui sans ajouter à la pièce, lui
retirent sa force, son poids, son mouvement. Se souvient-on
comment Sophocle attaque son sujet ? Brutalement, par la
voix d'Œdipe lui-même, qui déjà interroge les suppliants sur
des malheurs dont il est lui-même la cause : on_ nous jette
dedans, nous n'en sortirons plus. Que fait M. de Bouhélier ?
Il nous emporte loin de Thèbes, le plus loin possible de son
sujet, pour nous faire assister à la mort du Yieillard Polybe, à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laquelle Sophoche n'a pas consacré trente Yers et qui ne nous
intéresse à aucun titre. La femme de Polybe qni n'a point de
part dans la pièce, Idoménée qui n'est encore qu'un comparse
et ne sera jamais qu'un agent de liaison, tkhent en vain de se
faire prendre au sérieux et gaspillent un bon quart d'heure.
Ne dites pas qu'ils amorcent l'action ! Ils la retardent ; pourquoi nous les montrer puisrtltlle n'a pas besoin d'eux r Ainsi le
drame part à contre-temps; une fois engagé, il se la.isse" couper''
à tout propos par des vétilles ! les amours ici déplacées d'Hémon
et d' Antigone, les jeux d'Etéocle, d'Ismène et de Polynice,
et sans cesse, de véritables émeutes, conduites par nn agitateur
falot et aisément réprimées par les gardes ; je ne parle pas des
exhibitions athlétiques dont M. de Bouhélier n'est point responsable tout seul. La pièce a doublé de volume ; elle met en
scène vingt-huit personnages, sans le chœur, contre huit qui
avaient suffi à Sophocle ; elle exige treize tableaux ; et avec
tout cela elle donne souYent l'impression du vide. Si le metteur
en scène a songé surtout à nos yeux, l'auteur l'y invitait par
cette dispersion même. Et qu'il ne nous objecte pas que c'est
là l'esthétique de Shakespeare ; le fut-elle, ce qui n'est pas, elle
'n'était pas de mise ici. Erreur de convenance. Il fallait ou
changer toute l'économie de la pièce grecque, ou la respecter
toute ; en adoptant un moyen terme, M. de Bouhélier n'a
abouti qu'au relkhement.
Au moins est-elle plus Yinnte, plus humaine, plus populaire l
Plus Yivante, en ce aens 4iu'on s'y agite fort ? Oui certes !
Personne ici ne tient en place et c'est un grouillement sans fui
sur l'escalier. - Plus humaine l sans doute, si l'humanité se
mesure à la Yulgarité des gestes ; notons ce trait révélateur:
nous Yoyons la Yierge Antigone " lutinée " par le jeune
Hémon ; il l'aime, ce garçon ! Voilà une chose "nature." Plus populaire enfin l Oui, si les rois y parlent " peuple, "
rondement, "sans façon" : c'est ce qui a lieu en effet. Et nous
touchons ici à la seconde er~eur de M. de Bouhélier. Sachons-

NOT.ES

le bien, quand il nous parle de nature, ou de Yie, ou d'humanité, il n'entend rien que d'atérieu.r ; le jeu subtil des
mouYements de l'àme, d'une ime qu'il connaît, analyse,
pénètre, l'intéresse bien moins que la silhouette de l'anonyme
qui passe dans la rue, avec l'allure de tout le monde et l'accent
de son quartier. Rajeunir, ranimer, reviYifier nn sujet, ce n'est
pas selon lui le creuser, le reprendre au centre, c'est le dépouiller de ses vêtemenu et l'habiller à la moderne. A ce compte,
il s'est arrêté en chemin ; l'art médiéval (si tant est qu'il le
restitue!) n'est pas plus moderne que l'art antique; logique avec
lui-même, il devait nous montrer Œdipe en uniforme ou en
Teston, sous les traits, par exemple, de Constantin de Grèce.
Du moins aura-t-il échappé au style grec ; et, échapper au
"style" voilà ce qu'il appelle "faire natnre ''. Comme si le
style n'était qu'une froide convention et non pas le moyen
de fixer dans son ordre le plus simple et le plus évident la
nature même. Croit-il son chœur plus vrai et plus humain parce qu'au lieu de discourir et de chanter, il se remue ? S'il pense
que le mouvement est plus important que les mots, pourquoi
des mots 1 Que ne mit-il Œdipt en pantomine ? La scène la
plus réussie et la plus émouvante, à mon gré, de son drame est
celle où M. Gémier, sans prononcer une parole, mime l'inquiétude du roi de Thèbes, allant, venant, montant et descendant
l'escalier, s'arrêtant, repartant et finissant par s'écrouler comme
sous le poids de la destinée. Et ceci nous amène à parler des mots.
Avouons qu'on ne les entend guère, un peu sans doute par
la faute des interprètes, beaucoup par celle de l'esthétique de
M . de Bouhélier, qui flattait une erreur depuis longtemps
hélas ! reçue. Il offre à ces comédiens des mots oourants,
communs, quelquefois triYiaux, le parler même de la rue; il
s'agit toujours d'être naturel. Comment accepteraient-ils donc
de tenir ces mots enfermés dans un rythme étranger et 6.xe ?
Si bien que leur tendance à détruire le vers, selon l'enseignement officiel du Conservatoire, à force d'enjambements qui

�2 94

1

I,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

escamotent toutes les rimes, contrarient tons les mouvements,
trouve l'occasion ici de pousser à bout sa folie barbare.
L'Œdipe de M. de Bouhélier est écrit en octosyllabes et d'un
bout à l'autre rimé. Beaucoup de spectateurs ne s'en doutèrent
pas. C'est une véritable torture que d'avoir, toute une soirée, à
, subir ce langage mixte, privé totalement de rythme, puisqu'il
cache son rythme propre qui est celui des vers et n'acquiert
en compensation aucun des rythmes de la prose, dans le sens
• de laquelle il n'a pas été dirigé. Que reste-t-i] ici du plus
bondissant de nos mètres, de son allégresse, de sa carrure ?Quand les acteurs comprendront-ils que la rime ou que
l'assonnance est faite expressément pour être entendue et qu'il
est une certaine façon d'enjamber qui la souligne sans s'y
arrêter et sans dissocier le rythme ? Le point de vue du
"naturel" qui est celui M. de Bouhélier, au lien de les guérir,
les encourage dans leur vice. Il n' y a plus de rythme, il n'y a
plus d'échos sonores, et ajoutons : il n'y a plus de naturel ; car
la nature parle en prose. De temps en temps, dans cette
incohérente polyphonie éclate un accord parfait qui surprend ;
deux mots se sont choqués et sonnent! Ils ne sont pas toujours
heureux. Et, lorsque le vieillard Polybe, de Corinthe, fait
rimer le nom de sa ville avec un "p. m'éreinte!" rien moins
que corinthien, je ne dit pas qu'on rit, mais on sursaute et on
met decôté cet exemple typique de l'incompatibilité naturelle
qui sépare la beauté grecque du langage de nos faubourgs et plus généralement toute beauté d'une forme plate ou vulgaire. En vérité, quel alliage! Nul génie n'y résisterait. Il m'a
paru que M. de Bouhélier y a perdu cou.leur, accent, lyrisme
et ne s'est pas gardé des plus choquantes impropriétés. Je n'en
veux relever aucune; elles sont très probablement -volontaires:
le mot impropre n 1est-il pas le plus nat11rel i
Tout cela se tient donc et provient d'une erreur centrale;
l'erreur "naturaliste" appliquée au grand art tragique des
Grecs. On ne " vnlgarise " pas le grand art, on ne l'accommode

NOTES

2

95

pas au gol:lt vulgaire; il est ou n'est pas :iccessible :iux foules ;
il peut l'être au th~tre à condition de choisir un terrain où
une véritable communion avec elles demeure possible ; on n'y
parviendra pas par la démocratisation du langage, mais par
l'humanité, la vérité, la foi - une vérité, une foi humaines, à
défaut de la foi et de la vérité de Dieu. Jusqu'à quel point la
tragédie peut n'etre pas religieuse, c'est a une autre question.
Le résultat de cette erreur, c'est que le spectacle a beau jeu ;
tout sera pour les yeux, rien pour l'esprit et les oreilles, sinon,
pour celles-ci, une musique étrange empruntée à Bach et à
d'autres maîtres qui souligne certaines phrases au risque de
les étouffer. Devant l'énorme palais Mycénien aux escaliers
nombre~ défilera tonte une armée d'athlètes, de danseuses,
de figurants, tkhant de nous représenter le peuple de Thibe1, qui
deviendra le personnage principal. Trop occupés par ces évolutions, nous perdrons de vue tout le reste. Les exercices de sa
troupe font honneur à M. Gémier, encore qu'il ait trop usé à
mon gré de la formation en tirailleurs aux dépens des effets de
masse, que les costumes soient souvent un peu fades, les chairi
trop blanches et les gestes trop mous. Je n'aime pas non plus
ces coups de lumière mélodramatiques qui aux plus beaux
moments plongent la foule dans une pénombre violette tranchant
sur un escalier d'or .. Mais, pour dire toute ma pensée, la pièce
est de trop là-dedans. Le spectacle lui fait tort et elle fait tort
au spectacle. Spectacles olympiques? Soit. M. Gémier a la
maîtrise nécessaire pour nous évoquer quand il le voudra les
grands jeux de la Grèce antique, et pour nous présenter " en
beauté '' nos athlètes. Mais, de grâce, pas de confusion. Le
drame est drame, le spectacle spectacle ; leur terrain traditionnel
de rencontre est l'Opéra où les alliera la musique. Sans la
musique ils ne sauraient vivre d'accord. Je ne suis pas bien
exigeant : je réclame du drame parlé, en premier lien, des
mots, et des mots que l'on puisse entendre ; en second lieu, une
action, mais une action s'exprimant d'abord par les mots, puis

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

par les gestes, le1 moul"ements, les attitudes, enfin, s'il y a Lieu,
par l'éclairage et le d6cor. Ici on commence par l'éclairage. Je
ae crains pas de prêcher pour mon saint: le poète d'abord.
Mais d'abord, un poète. - M. de Bou.hélier qui en fut un dans
le Cunar,111 tks nt/illlts et à certains moments de la ru tl'IIIU
Femme, en reTieot au Roi 111111 Co11rtm11e que nous pensions à
jamais oubli6. Qu'il laisse là la trag&amp;lie et les "mystères " ! Il
lui faut des sujeta moyens et le cirque Cllt trop grand pour lui.
Rl!NIU GBfolf

Je m'en l'oudrais de ne pas citer comme exemple d'" inconTenance " ou de non convenance (non dectJ) 1'6trange
"passion" d'Œdipe qui termine la pièce; il est souffleté,
battu, renvers6 et Jocaste, sous les voiles d'une "Mater Dolorosa ", souligne l'allusion ; on attendait la Croix. Ainsi, toutes
choses confondues : autrement dit le contraire de l'art.

•• •

H. G.

MON PÈRE AVAIT RAISON, par Sacha Guitry (Théâtre
de la Porte Saint-Martin).

J'ai vu la pi~ce de Sacha Guitry dans sa primeur ; je l'ai
revue aux environs de la centième: elle ne m'a paru, la
seconde fois, ni moins vraie, ai moins réussie, ni moins charmante. N'essayons pas de distinguer, dans notre plai&amp;ir, ce
qui vient du texte même et ce que nous devons à l'exceptionnel accord entre la pièce et son interpritatioa. Ne disons
pas qu'une telle comédie est faite sur mesure; disons qu'elle
ne fait qu'un avec les comédiens qui la jouenl Il est fort
possible qu'elle ne retrouve jamais une réalisation pareille.
Tant pis I Si un tel spectacle comporte certains éléments
éphémères, certaines rencontres heureuses qui ne se retrouveront pas, n'en soyons que plus empressés à goûter la fête
qu'on nous offre.
Cc qu'il y a de piquant dans cette pièce, c'est que, née du
boulevard et construite des matériaux qui semblent les plus
courants, elle est la seule, parmi toutes celles de cet automne,
qui échappe réellement au boulevard et dont l'accent soit

NOTES

neuf. Déjà Pasteur avait bousculé plus d'un préjugé ; mais
cette" vie d'an saint" avait un caractère si particulier, divers
épisodes étaient si sommaires, que, tout en percevant an accent
nouveau, simple et cordial, on restait perplexe, un peu inquiet
d'être mystifié. Avec Mon père avait rai.son, Sacha Gaitry se
donne l'air de reprendre tout bonnement son ancienne veine,
mais dès les premières scènes on est fixé. Je ne veux pas du
tout dire que l'auteur ait renié son passé, que la guerre ait fait
de lui un homme nouveau ; bien des traits de sa comédie
auraient pu trouver place, tout aussi bien, dans une de ses
œuvres antérieures. Mais dès Je début, cette conversation
entre un vieux père égoïste et on fils plein d'illusions (conversation où n'abondent pas seulement les observations justes ou
spirituelles - ce qai ne serait pas nouveau chez Sacha Guitry
- mais qu'on sent déjà travaillée, aérée par Je levain des
problèmes familiaux), dès le début, dis-je, ce dialogue nous
aiguille vers un ordre de préoccupations dont nos grands
théâtres n'ont pas coutume de se soucier. La pièce abonde en
gentillesses qui en foot le succès ; mais le sujet même, l'impossibilité de faire passer d'une génération à l'autre l'expérience acquise, l'éternel recommencement, l'éternelle balance
qui fait que les fils réagissent contre ce qu'ont désiré leurs
pères, ces grands lieux communs dont sont nourries les
œuvres des maîtres, et cette mélancolie du vieillissement, du
temps qai fuit, voilà bien ce qui nous attache et qui nous
émeut dans cette pièce.
Comme no poussin qui garde sur son dos quelques fragments
de sa coquille, l'œuvre a'ci;t pas encore entièrement dégagée
des formes et des agréments où l'auteur s'est longtemps
complu. Autant sont bien venues les figures d'hommes, incarnées d'une manière si ingénieuse et si juste par Lucien Guitry
et son fils, autant les physionomies de femmes paraissent, à
côté d'elles, inconsistantes. Passe ponr ce personnage de
l'épouse qui a planté là son mari et qui, après vingt ans
d'absence, vient redemander par téléphone sa place au foyer.
Tant d'inconscience et de sottise outrent un peu le rôle, mais
en font une silhouette satirique qui ne manque pas d'accent.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ajoutons que personne dans la pièce n'est dupe de
cette dinde. Libre à Sacha Guitry de nous montrer des
hommes de cœur aux prises avec de méchantes volailles.
Mais quand paraît le second échantillon féminin, l'auteur
semble cette fois perdre la tête et se laisser rouler d'une
manière dont le public est confus pour lui. Qu'un père qui a
consacré sa vie à l'éducation de son fils, lui fasse épouser,
presque de force, un petit trottin dont la seule qualité est une
certaine franchise naturelle; que ce père si scrupuleux, à qui
la maîtresse de son fils vient d'offrir - dans les meilleures
intentions du monde, je l'accorde - la virginité d'une camarade " décidée à mal tourner ", que ce père songe à faire de
ce petit étre illettré,. cynique et déjà pot-au-feu la femme de
son fils, voilà qu'il n'est pas facile d'encaisser ; voilà qui est
conventionnel, d' une convention de théâtre, qui a pu être
plaisante, hardie et même généreuse au temps de la Vie de
Bohême ou de la Dame aux Camélias, mais qui paraît aujourd'hui terriblement fanée et, pour tout dire, absurde. Plus le
ceste de la pièce est sincère, plus ce dénouement étonne et
détonne.
Mais ne demandons pas tout en une fois.
JEAN SCHLUMBERGER

•• •
LA VIE D'EDGAR A. POE,
-cure de France).

PAR

.h1dré Fontainas (Mer-

Edgar Poe, cas unique, aérolithe de l'Amérique, est entré chez
nous avec la même ligure d'exception étrange. Il n'y a pas
d'écrivain qui ait été transplanté, raciné dans une autre
littérature avec une plénitude et un bonheur plus exceptionnels
que lui. Gdce à Baudelaire et à Mallarmé il est devenu une
sorte d'auteur bilingue, de conteur et de poète à deux versants.
Le cas se comprendrait fort bien s'il s'agissait d'un écrivain qui
ne fat pas styliste et qui ne perdît rien à la traduction, comme
c'est le cas de l'auteur de Jean Christophe. Mais Poe, prodigieux
favorisé de la fortune, trouve deux traducteurs de génie, d'un
génie frère du sien, capables d'aller au fond de sa phrase pour

NOTES

en repenser dans une autre langue la ligne, le timbre, l'essence.
La traduction de Poe par Baudelaire est avec celle de Plutarque
par Amyot la seule qui ait un style français et dont une page,
sans nom d'auteur, soit aussi reconnaissable à l'oreille qu'une
page de Rabelais ou de Flaubert.
Peut-être trouvera-t-on à ce mot de favorisé de la fortune,
appliqué à un être aussi foncièrement malheureux que le filt
Poe, une touche d'ironie déplacé. C'est que je parle seulement
de l'existence qu'il contracta après sa mort, - tel qu'en luimême enfin l'éternité le changea. Mais dans l'ordre de cette
existence même sa destinée fut étrange et un bonheur extraordinaire compensé par des accidents extraordinaires. Si ses
traducteurs l'incorporèrent de manière unique à une autre
littérature, en revanche il fut et il est resté tragiquement la
proie de ses biographes.
Cela commença dès le lendemain de sa mort. Un ami qu'il
avait choisi comme exécuteur testamentaire, Griswold, l'en
récompensa en écrivant une biographie de Poe pleine de
malveillance et de haine, par Jaquelle a été créée la légende
enace qui en fait un vagabond, un ivrogne et un fou. Ses
biographes américains se sont élevés contre les accusations de
Griswold, nous ont donné un Poe doué de beaucoup de vertus
, domestiques et même membre d'une société de tempérance. La
biographie de Poe a été ainsi conçue en Amérique sous les deux
aspects alternés du réquisitoire et du plaidoyer. Dans ce pays
des convictions absolues et rapides elle ue pouvait pas encore
avoir bénéficié sensiblement de la critique, de la mesure et du
détachement qui sont de mise en ces matières d'histoire et de
psychologie.
En France, "il y a une thèse ... " Ce mot, qu'on entend
souvent dans le monde de l'érudition, se prononce parfois avec
une certaine mélancolie, comme s'il signifiait que la thèse tient
juste assez de place pour empêcher de naître un livre qui
pourrait être bon. La thèse est d'un professeur d'anglais,

�300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~- Lauvrière. Autrefois elle ne se lisait pas avec agrément ; je
suis persuadé (sam y aller voir) qu'aujourd'hui elle est devenue
illisible et a tourné en un tonneau d'affreux vinaigre. C'est un
essai de psychologie pathologique à la manière de Lombroso
(comme cela date !) et de cette production médico-littéraire
(encore vivante hélas !~ au dessous de laquelle il est impossible
d'imaginer quoi que cc soit. La thèse de M. Lauvrière a pour
but de démontrer la folie de Poe, de rechercher Sei stigmates et
d'exposer ses tares. Il le fait avec une pénible conscience,
estimant sans doute avec raison que Poe c'est un livre, mais
avec moins de raison que ce livre est la biographie par Griswold
et non les Contes ni les Poèmes. Le livre français le plus considérable sur Poe se ramène donc encore à de la littérature
de parquet : non à vrai dire celle du procureur, mais celle du
médecin-légiste.
C'est heureusement de la littér;iture de poète que nous
apporte M. André _Fontainas avec cette //ie d' Edgar A. Poe,
un peu légère de contenu, mais qui s'attache noblement à
l'exaltation morale du maître. C'est dire que la critique se
retrouve ici sur ses positions d'Amérique, et qu'entre le
réquisitoire d'un sec professionnel et la plaidoirie d'un cœur
généreux nous n'avons pas encore cette œuvre d'analyse froide,
compréhensive et calme dont l'admirable préface de Baudelaire,
si juste de ton et si lumineuse d'intelligence, nous montre
peut-être la direction. M. Fontainas s'est préoccupé seulement
de mettre en lumière par des témoignages favorables "la noblesse
tant du génie que du caractère d'Edgar A. Poe. " M. Paterne
Berrichon, animé par le plus respectabl.e esprit de famille,
tenta de rendre à la mémoire de Rimbaud un service analogue.
M. de Rougemont, dans une biographie érudite et consciencieuse de Villiers de l'Isle-Adam parut aussi se préoccuper
d'écarter de son héros ses excentricités légendaires. II y a là
probablement un exc.es. Ces trois hommes de génie étaient par
certains côtés des excentriques qui doivent être pesés à des

NOTES

301

balances spéciales, celles-là même dont le cas Rousseau amena
d'abord la critique à se servir. Il est certain qu'Edgar Poe fut
une victime de l'alcool. L'essentiel pour nous est que l'alcool, le
traitant mieux que Musset, ait respecté sa force de production
littéraire. Il est certain qu'Edgar Poe ne doit jamais être cru
lorsqu'il parle de lui-même: ses mensonges sont-ils plus nombreux et plus gros que ceux de Lamartine ou de Hugo, et
qu'est-ce que cela nous fait, puisqu'il doit bien être entendu
que la déformation des choses par la poésie implique généralement celle du poète par lui-même ? Il est certain qu'Edgar
Poe se fit comme Rousseau de nombreux ennemis, et qu'il avait
le caractère mobile et irritable de beaucoup de poètes- : est-ce
une raison pour donner constamment tort, ainsi que le fait
M. Fontainas, à ceux qui après l'avoir aimé se brouillèrent
avec lui parce qu'ils ignoraient la psychologie spéciale des
poètes ? Il est certain qu'Edgar Poe fut très malheureux et
qu'il mérite toute notre pitié ; mais ce malheur a pour cause
première une faiblesse et une instabilité de caractère qu'il
partage avec beaucoup d'autres poètes. Il est certain surtout
que cet homme, qui a été jusqu'ici le seul génie littéraire
authentique du Nouveau-Monde et qui a trouvé lui-même
un nouveau monde de sensibilité et de poésie doit être
regardé avec toute la vénération due aux sanctuaires où brûle
le feu du ciel. A cette hauteur j'aToue que je ne me passionne
pas pour les jugements moraux qu'on peut porter sur un être si
foncièrement unique, et que la question de savoir si le génie
de Poe se confond avec ce que M. Lauvrière croit la folie, ou
plonge comme le veut M. Fontainas dans les eaux pures de la
délicatesse et de la bonté, (hypothèses qui resteront toujours
invérifiées) me touche moi~s que l'éclat et le parfum bien
authentiques de l'incomparable fleur. C'est d'ailleurs, je pense,
à peu près le sentiment de M. Fontainas lui-même. Après cette
vie de Poe, une étude du génie de Poe et de l'influence de
Poe, qui manque jusqu'ici en français, ne le tente-t-elle pas i
ALBERT THIBAUDET

IO

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••

CALLICLÈS OU LES NOUVEAUX BARBARES, dernier dialogue platonien par Gonzague Truc, (Edition Bouard).
Le dialogue socratique de M. Gonzague Truc est d'une
lecture agréable, et il nous permet une occasion de prêter
attention à l' œuvre d'un essayiste intelligent et spirituel. Je
manque rarement de lire ce qu'écrit M. Truc depuis que j'ai
suivi dans la Rer1ue d'histoire littéraire de la France une série
d'articles où il étudiait de façon qui me parut originàle le cas de
Racine. Ses œnvres me causent chaque foii un vif plaisir, mais
ce plaisir n'est jamais sans mélange; il y a toujours chez lui
un espace qui attire et retient la curiosité, mais aussi une sorte
de lacune qui emp~che l'adhésion. Est-ce bien une lacune ? Je
crois que plutôt nous sommes g~nés par la présence de postulats
dont la tranquille et pesante inconscience contraste avec la
liberté et l'agilité de la discussion. Un livre de M. Truc c'est
un paradoxe agréablement lilé qui repose sur an postulat. Cela
est vrai de son curieux volume sur le Retour à 'la Scolasti9.ue.
M. Truc soutient cette opinion (et la suit plusieurs chapitres)
que nous nous épuisons en vaincs philosophies et que nous
gagnerions beaucoup à retrouver et à pratiquer les méthodes
des docteurs scolastiques. Comme Morse devant la terre promise,
il s'arrête à Haaréau, à de Wulf, â Picavet, mais il nous montre
de loin les textes en nous conviant à y aller voir. La scolastique
reste une philosophie vivante dans les séminaires où l'Eglise la
croit, sans doute avec raison, indispensable à la formation
cléricale. Le paradoxe de M. Truc consiste à vouloir la sortir
de l'Eglise pour en faire une discipline à l'usage des lares et des
incroyants. Et le postulat insoutenable c'est que la scolastique,
' basée sur la foi en la puissance de la raison, peut exister d'ellemême, braver la Dialecti9.ue Tramcendentale, en dehors de la foi en
Dieu, auteur et garant de cette raison. Pas de scolastique uns
ontologie, d'ontologie sans théologie, de théologie sans christianisme. La scolastique laïcisée de M. Truc flotterait comme un

NOTES

3°3

fantôme dans les limbes de formes qui ne sont pas viables. Son
postulat ne formule qu'une impossibilité et son paradoxe n'est
&lt;in'nne main qui s'ouvre et se serre sur le vide. Mais quand on
ferme son livre, on a tout de même été intéressé, on a tout de
m&amp;ne pensé et le paradoxe évanoui n'a point passé en vain.
On ferait les mêmes réflexions sur Callidès dont la forme est
très agréable, mais le fond peu nouveau. Il s'agit de faire
apprécier par Socrate, comme par une sorte de compère de
revue, notre civilisation, dont une fiction candide l'aura rendu
contemporain. Socrate, ayant pris en quelques instants connaissance de cette époque qui lui est présentée à la manière des
Lettres persanes, c'est-à-dire d'une manière profondément ridicule
pour un étranger, n'a pas de peine à se livrer à son petit jeu
habituel et à faire rentrer en quelques passes notre prétendue
civilisation dans le concept de barbarie. Il est rapidement prouvé
que notre époque a été conduite par la science même et par les
progrès de la pratique à la barbarie, c'est-â-dire à l'épaississement
ou à la nullité de cet homme intérieur, de cet individu que les
Grecs s'étaient efforcés de sculpter purement.
M. Gonzague Truc, qui a de l'esprit, entremêle cela de
boutades contre Je christianisme, les professeurs de la Sorbonne,
les fonctionnaires et l'art moderne. Je vois qu' "il promène
dans le désert des foules, d'un pas fatigué, une nostalgie
incurable et je l'entends qui murmure dans un soupir: Ah !
Socrate, que le jour était pur quand se déroulait sur !'Acropole
la procession des Panathénées et que tu t'entretenais avec
Théodore, Chéréphon et Calliclès des choses futures, dans les
jardins d' Académos ! ''
Le paradoxe de M. Truc n'est autre que celui d'un indivi~ualisme effréné. Il estime que l'homme était plus heureux
autour de Socrate au ye siècle qu'aujourd'hui sur la montagne
Sainte-Geneviève. C'est beaucoup s'avancer. Je ne puis savoir
1;i un homme que je vois tous les jours est réellement plas
heureux ou plus malheureux que moi ; si je le lui demande il

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me dira qu'il ne sait pas ; et si nous cherchons en commun,
nous arriverons seulement à savoir que nous n'en pouvons rien
savoir. Comment dès lors puis-je affirmer abstraitement qu'un
homme d'une autre époque l'emportait st\rement sur un homme
de la nôtre au point de vue du bonheur ? Qu'est-ce que j'en
sais et quel terme de comparaison prendrai-je ici sans absurdité ?
Mais la barbarie, pense M. Truc, consiste surtout en ceci que
nous avons cessé d'être des hommes complets, des hommes
libres, à cause de la division du travail, et que spécialistes nous
sommes devenus esclaves et barbares. Je veux bien admettre sa
définition de l'homme libre et du barbare. "J'appelle barbare
une intelligence _au service d'un corps et philosophe un corps
au service d'une intelligence.'' En quoi un homme libre et un
philosophe d'aujourd'hui, s'ils ont la force d'ftme, la lucidité et
le goût, sont-ils moins qu'au temps de Socrate des corps au
service d'une intelligence ? Les corps qui servent ont crfi en
complexité, et l'intelligence aussi a crfi en complexité. Qu'on
aille chercher si l'on veut la fable des Compagnons d'Ulyue !
Je ne souhaite nullement de vivre dans un autre temps que
celui qui m'est échu. Ses difficultés même permettent à la
sagesse la gymnastique la plus souple, et font que la liberté
d'esprit, achetée avec génie et à un prix élevé, devient plus
précieuse à celui qui conquiert. M. Truc s'imagine-t-il que ces
biens s'obtenaient si facilement chez les anciens? Il me semble
que Socrate lui-même les gagna par un assez dur travail et les
paya assez cher.
Le postulat de M. Truc consiste à croire que deux époques
de la civilisation sont comparables, que les concepts de
civilisation et de barbarie sont des espèces fixes qui nous
permettraient de cataloguer sommairement, de chaque c6té
d'une table d'oppositions, des hommes, des pays et des temps
divers. Est-ce là ce goût pour les concepts exclusifs et délimités
qui lui faisait naguère rompre une lance au tournoi des
philosophes en l'honneur de dame Scolastique ? Il a aimé la

même tournure d'esprit chez M. Maurras, auquel il a consacré
un petit li..-re assez juste. Je ne l'éprouve guère en moi, mais je
ne la honnis pas chez les autres. Elle permet des partis-pris pittoresques et qui font réfléchir, des paradoxes qui naissent et
meurent sous nos yeux. Et je continuerai à suivre docilement
M. Gonzague Truc dans tous les chemins où sa fantaisie le
portera encore, s0.r d'en tirer, à défaut d'une vérité qui me
persuade, une réflexion qui m'occupe.
ALBERT THIBAUDET

RENOIR

• ••

Les journaux et les revues du monde entier ont pleuré la
mort de Renoir, et rendu hommage à cette vie admirable
entièrement consacrée au travail ; mais trop de littérateurs
n'ont, dans leur hâte, célébré que le" maître impressionniste",
propageant une erreur dont le public ne demande qu'à être
bercé. Car, à ses yeux, entre Monet, par exemple, et Renoir,
il n'est pas de différence radicale: ce sont deux" maîtres
impressionnistes" . Or, s'il est une légende qu'il nous paraît
pieux de détruire, c'est bien celle qui fait ces deux figures
fraternelles. Renoir, comme Cézanne, fut un peintre anti- 1
impressionniste. S'il ne le fut pas à ses débuts, il sut le devenir
à l'âge où il était nécessaire qu'il opérât ce retour; et c'est
à partir de ce moment qu'il devint le grand artiste que l'on
sait, héritier de Rubens et de Watteau. Il est piquant de noter t
le sort de cette école impreisionniste qui ne s'illustre que par
les défections qu'elle provoqua au sein de ses adeptes.
Née d'une réaction contre la convention archi-usée de
l'académisme officiel, elle suscita un désir louable de réalisme.
Mais ce désir fut aussi mal orienté que possible; il visa tout
de suite le but le plus déraisonnable qui fut : il confondit le,
réel avec le visible, imagina que la sensation seule pouvait
suffire à la connaissance, et qu'enregistrer tous les accidents,
sans en déterminer la cohésion et le rythme, était un suffisant
exercice artistique. L'idéal impressionniste pur, il faut avoir
le courage de le dire, est d'une naïveté déconcertante. On ne

�306

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut s·e~liquer l'embrasement qu'il provoqua au cœur des
artistes les plus doués de l'époque qu'en le considérant comme
one manifestation instinctive de cette nécessité supérieure et
pour ainsi dire immanente du renversement des valeurs picturales, dont il fut, en quelque sorte, le premier aveu. - En
effet : Delacroix, acharné à retrouver le secret de la '' grande
peinture" avait épuisé toutes les ressources qu'offrent les
musées à l'inexpérience du peintre moderne, Ses travaux, par
ailleurs souvent admirables, ne furent cependant que des
redites apâlies des ouvrages traditionnels, que seul un sens
1 dramatique nouveau, et qui n'appartient qu'au grand peintre
romantique, parvenait à moderniser. Mais, ce qui avait été fait
demeurait indépassable, malgré ses efforts pour prolonger les
Maîtres. Les moyens classiques parurent donc aux héritiers de
Delacroix désuets, incapables d'exprimer leur enivrement
enfantin d'écoliers lâchés dans un jardin que les "Mille merveilles de la Science" leur faisaient paraître sans frontières.
Tout oublier, et tout demander à la nature fut le geste de ceux
qui possédaient une sensibilité intacte. Solution simpliste, qui
eût compromis le sort de la peinture si des héros-transfuges
1ne fussent apparus, qui, las d'interroger la nature des yeux,
songèrent enfin à l'interroger par l'esprit. Hérétiques au sein
de l'Hé[ésie, ils désertèrent le domaine inférieur des sens où
se complaisaient les "purs " de l'école nouvelle pour peu à peu
remonter vers les régions de l'intelligence. Cézanne et Renoir
comprirent, chacun de leur c-Oté, qua la reproduction scientifique ou spontanée de quelques faits matériels ne constitue
pas un langage " digne" et que s'il est bon de toucher terre,
ce n'est pas pour s'y enliser, mais pour rebondir.
"A mon avis, la principale cause de la décadence des métiers.
1c'est l'absence d'idéal. La main la plus habile n'est jamais que
la servante de la pensée." Voici une phrase authentique de
Renoir, qui nous éclaire sur le peintre des baigneuses, mieux
que les phrases puériles que chacun s'évertue à citer. Il est
importint de signaler avec quel soin minutieux la plupart de
ses commentateurs ne célèbrent en Renoir que Je peintre
instinctif, rebelle à tout calcul et n'exerçant aucun contrôle sur

NOTES

lui-même; ils croient, de bonne foi, ennoblir ainsi leur héros,
l'augmenter, et c'est en plaisantant les jeunes "intellectuels"
qu'ils prônent la parfaite inconscience et la complète irresponsabilité du vieillard. Négligeant les phrases que Renoir
signa, ils s'appesantissent sur des propos dt plûn-aiT, et citent
avec admiration cette boutade : " Je n'ai ni règles ni méthodes", destinée par celui qui la prononçait à être emportée
par le vent, puisqu'il écrivait ensuite; "La peinture est un
métier comme la menuiserie et la ferronnerie ; elle est soumise aux mêmes règles."
La vérité, c'est que Renoir, esprit plein de finesse, sentait
le ridicule de ces théories " de café " où trop souvent la 1
métaphysique tient plus de place que la peinture, et qu'il
redoutait par-dessus tout les interprétations que les littérateurs
font la plupart du temps des propos des :irtistes. Cachant ses
préoccupations sous une attitude spirituellement détachée, il
se forgea silencieusement une discipline singulièrement précise si l'on en juge par la continuité de son effort et l'unité de ·
son œuvre, exempte de ces oscillationi qui dénotent, chez des
peintres parfois très doués, l'absence de direction intérieure.
L'intelligence de Renoir consista en ceci, qu'il comprit
qu'une discipline n'est pas faite que de mots, et qu'une
théorie est nulle si elle n'aboutit aussitôt à une pratique où •
l'instinct a sa place. Il faut que le Verbe se fasse chair.
Digérer ses idées, les incorporer à sa propre substance,
rendre organique ce qui n'est que cérébral, telle est l'opération du génie. Difficile et pénible labeur," longue patience",
que récompensent la liberté de l'exécution, la fécondité et la
sérénité.
0

••
De même que la réalité des impressionnistes ne fut qu'une
apparence, leur technique ne fut qu'une apparence de technique, un renoncement au métier rationnel, Le jour où
Renoir s'intéresse au permanent, sa formole diffère; visant
l'expression de l'éternel, elle retourne naturellement à ses
sources qui sont immuables. C'est en adoptantvolonlairement
une attitude équivalente à celle des Maîtres de la Renais- '

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·. lj11

308
.1 , ,

'Il

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sance - sinon en utilisant leur technique, comme Delacroix
- que Renoir retrouva leurs belles certitudes, et créa des
formes durables. Pour les impressionnistes purs, Monet,
Sisley, Berthe Morisot, etc. l'éclat du soleil, les jeux fortuits
du prisme à la surface des objets, localisent l'attention du
peintre. L'effet devient le motif ; il absorbe les objets qui ne
sont plus que des témoins, et qui s'évanouissent dès qu'ils ne
servent plus à supporter le terrible "éclairage", La pers•
pective colorée, credo des peintres de la nouvelle école,
entraîne les objets vers leur désagrégation,. les incite à
l'effacement total au sein du Soleil.Moloch. L'impressionnisme
est la tei,tation du néant.
Renoir, qui ne s'intéresse à la lumière que dans la mesure
où elle est révélatrice des qualités profondes de la matière
qu'il interroge, pense, dans son amour pour toutes choses, qu'il
n'est pas un seul objet qui ne soit digne de la recevoir. Car
elle n'est plus pour lui l'unique reine dont les moindres signes
sont des ordres ; elle est son auxiliaire ; il l'a en main comme
un outil et, ne la projetant pas plus sur telle forme que sur
telle autre, il la répartit sur tous les points de son tableau;
elle met en valeur la partie culminante des objets qui, loin de
fuir vers leur mort, affiuent vers l'œil et se modèlent avec
égalité. L'esp21.ce visuel impressionniste est aboli, et l'espace
spirituel des peintres est reconquis. Les belles rondeurs lisses
de Renoir ne s'échelonnent pas en profondeur mensurable
mais roulent les unes sur les autres, s'équilibrent et se super•
posent comme des mondes lumineux. Ayant demandé à la
nature le secret de sa stabilité, les causes, pour lui succédant
aux effets, sont devenues l'unique motif. Comrrie Cézanne, il a
découvert les lois divines de l'équilibre dont il se sert pour
régir l'économie de cet univers réduit : le tableau, qu'il crée
à l'instar de Celui qui sourit à son génie ... Cependant que
' Monet,l'impressionniste•type, poussant ses spéculations jusqu'a
l'absurde, renonce non t.eulement à la représentation de
l'homme, mais à tout ce qui dans le paysage pourrait s'articuler
comme des membres humains. Seuls, les phénomènes qui
activent la dissolution apparente des objets sollicitent son

NOTES

regard: la fumée, le brouillard, le vent et l'eau ; la fl.uidité et
la mobilité, dont les Tamise et les Nymphéas sont les poèmes épuisés.

•••

Il est une vertu essentiellement française dont nous n'aurons
plus de longtemps peut-être.1' occasion de parler. C'est la bonne
humeur - sœur de la candeur et mère de la fantaisie - que
posséda Renoir plus que tout autre peintre de sa génération.
C'est ce don délicieux qui poussa le grand homme à égarer,
par maintes plaisanteries, les littérateurs de son entourage, et
qui nous vaut cette légende du peintre-rossignol, dont-(bien
qu'il en sourit dans sa barbe) - il favorisait bénévolement la
formation, pensant que ses œuvres avaient suffisamment de
poids pour qu'il lui fût permis de ne laisser à la postérité
qu'une image de lui.même légère et comme diminuée. Cézanne
aussi (et cela donna lieu à de regrettables fantaisies anecdo.
tiques) possédait ce côté "rapin" si déplaisant chez les ratés,
adorable chez les grands talents, qui incite certains artistes
à proférer, devant un auditoire trop agenouillé, ces paradoxes
qui, pris au pied de la lettre, répandus et commentés, servent
à créer de faux portraits des grands hommes, La lettre qu' écri•
vait, en guise de préface, Renoir à Henry Mottez, pour la
nouvelle édition du " Livre de l' Art" de Cennino Cennini,
prouve non seulement qu'il pensait et écrivait bien, comme
tout artiste authentique le peut faire, mais encore qu'il faisait
grand cas de ces mille constatations de chaque jour qui,
assemblées, constituent le bagage intellectuel et technique de
tout créateur. Ne retenons de toutes les erreurs écrites à son
sujet qu'une seule chose: Renoir n'était pas un professeur
austère, un esthéticien pédant, un idéologue: c'était un artisan.
Il n'est pas de plus beau titre de gloire pour un peintre. Du
plus loin qu'on fasse sm·gir les sculpteurs ou les peintres
français, on ne peut que les évoquer humbles devant le travail,
souriants, simples, munis d'un petit nombre de vérités essen.
tielles, accomplissant leur besogne quotidienne allègrement,
sans fatigue ni tension nerveuse, sans crispation romantique,
sans exclamations méridionales ni rêveries nordiques.

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

, R~noi~, dans la_ vie, était un amusant compagnon, mais à
1 atelier, 11 devenait un raisonneur silencieux. Il nous apparaît
comme un imagier appliqué à décrire fidèlement les beautés
que le suprême "Maitre de l'œuvre '' fait défiler devant ses
yeux. Si cette conclusion agrée aux critiques d'art dont nous
n'avons pu accepter les gloses, nous ne demandons pas mieux
que de dresser avec eux la figure pure d'un Renoir dépouillé
de toute morgue, savant sans prétention, méditatif sans idéologie, et masquant avec pudeur la gravité de ses pensées par
de menus propos frivoles.

•••

ANDRÉ LHOTE

LES GOYESCAS, musique de Granados (Théâtre de
l'Opéra).
J'aime les Goyescas pour ce flot mélodique ininterrompu
pour ce jaillissement de musique, pour cette impression
continuelle improvisation, qui, à mon sens, en constitue le
charme essentiel. On ne saurait rêver musique plus spontanée
musique plus populaire. Par une fortune unique, Granados ;
vu ses pièces de piano recherchées d'un public raffiné séduit
par le jeu si libre, si souple, si nuancé de sa polyphoni~, et ses
danses adoptées par tout le peuple espagnol qui y reconnaissait son âme. On ignore ténéralement en France que taudisque les Goyescas, prenant vie sous les doigts magiques d'un
Cortot, d'un Vines, nous enchantent, d'innombrables orgues
et pianolas broient et concassent mécaniquement en un
ruissellement de notes les danses de Granados dani; les rues et
les tavernes de toutes les Espagnes. Je l'avoue, il est une bonne
part de l'œuvre de Granados qui échappe à mon goût. Je n'ai
pas sans doute l'âme assez espagnole. J'y trouve de la vie du
rythme, mais un éclat factice et de la vulgarité. Par c;ntre
j'aime infiniment les Goyescas telle qu'elles furent écrites pour
le piano. Je n'ai jamais entendu sans trouble les plaintes de
l'amante abandonnée La Maja y el Ruiseiior. Nulle emphase,
nulle sensiblerie. L'émotion se dégage et se propage directement de l'auteur à l'auditeur.
Ce fut une singulière idée de ]a part de Granados que de

d:

NOTES

311

vouloir porter à la scène et unir au moyen d'une action
dramatique les divers morceaux qui composent les Goyescas.
Non que ces morceaux ne se prêtassent à un élargissement
sonore, mais parce que, concertée dans de telles conditions,
une intrigue risquait fort d'être ridicule. Disons-le tout de suite,
Je fil dont il s'est servi pour rattacher entre elles les fleurs de
son bouquet est une assez gros9ière ficelle.
Il ne faut pas considérer les Goy,scas comme un drame
lyrique. Il faut oublier l'intrigue (cette rivalité auprès d'une
grande dame d'un officier et d'un toréador et sa conclusion sanglante par la mort de l'amant préféré) - et se
contenter d'admirer trois tableaux auxquels la musique prête
une âme.
Zuloaga, en un décor admirable de couleur et de caractère,
a matérialisé pour nos sens la lumière et l'atmosphère des
environs de Madrid. Sur les bords du Mançanarez se presse
une foule joyeuse. Des femmes bernent un pantin comme
dans l'estampe fameuse. On rit, on boit, on parle d'amour, on
mange. Que nous importe ce que disent l'officier Fernando,
son rival Paquiro, la belle Rosario et la jalouse Pepa? Tout
ce monde va et vient en scène avec une liberté, une sûreté
auxquelles les prédécesseurs de M. Jacques Rouché ne nous
avaient point habitués. La musique s'épanche largement et
sur ce flot viennent se poser les voix de la foule avec une
aisance charmante. On ne peut analyser de trop près cette
musique, il serait facile d'en signaler l'harmonie assez
pauvre, les continuelles redites et surtout l'instrumentation
rudimentaire. - (Mais est-elle vraiment de Granados cette
orchestration ? La parlition autographe n'a-t-elle pas coulé
en mer avec fauteur ?) - Il me suffit que les instruments, les voix de la foule et les personnages contribuent
à donner la vie au merveilleux tableau que nous avons sous
les yeux. Si Granados a conçu son œuvre en feuilletant
les estampes de Goya, à leur tour les maquettes de Zuloaga
et de Maxime Dethomas ont permis de donner à son rêve une
réalité plastique.
Puis, c'est un bal de faubourg. Sur un rythme sourd et

�312

LA NOUVBLLR RRVUB FRANÇAISE

?hstiné, de fandango, des groupes évoluent qui semblent
échappes aux pages d'un album de Goya. Des chants des
danses et au milieu de tout cela une querelle à la~uelle
personne ne comprend rien. La collaboration de Granados et
de Zuloaga nous a donné encore cette fois un tableau d'une
coul_eur mag~Hique, avec des clairs-obscurs étonnants, des rais
lunu~eux stnant l'ombre épaisse où circule tout un monde
gro.u~llant dont la m.m:ique semble rythmer la respiration.
J.~' enfin retrouve a !'Opéra mes anciennes impressions du
Theatre des Arts et lorsqu"on sait avec quelle difficulté les
ma~~s d'artistes fonctionnaires consentent à se départir des
tradiltons et des routines qu'elles considèrent comme d'intaogi~les privilèges, on se sent pris d'admiration pour l'homme
qui a obtenu un pareil résultat. Evidemment nous sommes
encore lo'.n des ch~ristes russes qui nous révélèrent il y a
q~elque dix ~s Boris Godouno-w, mais nous sommes déjà très
lom des choristes français qui naguère à !'Opéra, rangés sur
deux files, les bras ballauts, figuraient dans les Huguenots ou
Lohengrin.
Malgré un décor de Maxime Dethomas superbe de lignes
et de p_roportio~s, ,te troisièm~ acte a été pour moi et pour
le. p~blic ,_en _general, une deception. On pouvait jusque-là
negliger l mtngue puisqu'elle se perd dans les remous d'une
foule agitée et bruyante, on ne le peut plus maintenant que
l'action se concentre entre les deux amanbi. n noos faut
assist~r au départ précipité de Fernando pour Je rendez-vous
fatal, il nous faut contempler son interminable agonie sur te
banc
. , de pierre où il revient mourir dans les bras de sa b'1en.
au~ee. Toute cette action est banale, déplaisante et gâte le
lyrisme voluptueux et mélancolique de la musique Et
·
tt
' d
., .
.
.
puis
ce ~ s_cene on! J aime au piano la tendre langueur ne gagne
pas a etre traduite en sonorités orchestrales La belle b
'tiaJ , • ,
•
p rase
Jru e repetee par des instruments trop expressifs prend une
~ure pu~ciniennc et la réponse du rossignol exécutée par la
flute devient un chant dont le réalisme imitatif
h
C"tait
me c oque.
e
u?e belle eau-forte, on en a fait un chromo.
Maigre ces inconvénients, les Goyescas constituent dans

313

NOTES

l'ensemble un beau spectacle, varié, vivant et manüestent
l'avènement a !'Opéra d'un esprit nouveau. Puisse-t-il s'affirmer et triompher des routines I Je ne suis pas de ceux qui
déplorent l'importance attribuée à la mise en scène par
l'actnelle direction. Dans !'Opéra, l'élément plastique est loin
d'être négligeable. Il a fait jadis, non moins que la musique,
la fortune des opéras de Lully et de Rameau I Comme le
remarque Stendhal, peu suspect de sacrifier la musique aux
autres arts,« c'est la décoration qui décide l'imagination à
faire les premiers pas dans le pays des illusions. "
HJ!NRY PRUNIÈRES

•••
LETTRES ANGLAISES
IMAGES OF WAR, par Ricliard Aldi,iglon (Allen and Unwin,
40, Museum Street, Londres.)
Aprt:s ses recueils de poèmes intitulés Images et Images de
Désir, M. Richard Aldington publie ces Images de Guerre, où
nous retrouvons la même poésie directe, vigoureuse et tout 1
imprégnée de cet hellénisme qui fait partie de la tradition
des grands lyriques anglais. Tout modernes que soient ces
poèmes par le ton et la forme, ils font songer à \V. S. Landor
et à Shelley. Du reste, de Landor M. Richard Aldington a
la clarté, la concision, et le goût de la poésie classique {il a
traduit en vers Anacréon, de6 poèmes de l' Anthologie, et
des poésies latines de la Renaissance ; ainsi Landor se plaisait
à paraphraser les élégiaques romains, et goûtait des poètes
latins modernes, tels que P. J. Sautel). Mais il serait vain de
chercher à démontrer que Richard Aldington a subi l'influence
de Landor: il y a parenté d'esprit, rien de plus. D'ailleurs,
d'autres influences, plus ou moins directes, ont travaillé, depuis
Landor, - en passant par Swinburne et Francis Thompson,
- à préparer l'avènement de récole anglaise contemporaine,
dont Richard Aldington est un des poètes les plus marquants.
Mais il vaut mieux citer, et voici justement un morceau très
caractéristique de l'œuvre de R. Aldington:

�3 14

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DÉDAIN
Il est donc &lt;vrai que les dieux nous ont abandonnés
à notre malheur
Comme des hommes bas et communs ?
N'étaient-ils, les dou:x yeux eux-mêmes
D'Artémis, qu'un mensonge;
Les discours· d'Hermès rien qu'un artifice,
Et le rayonnement de la chevelure d'Apollon rien
qilun leitrre?
1

li

11

Désolés nous traversons une terre désolée•
E Iles sont Jermées, les hautes portes ;
'
Nulle réponse à notre prière;
Rien ne nous est laissé que notre intégrité;
Nous ne murmurons pas coritre le destin;
Nous disons seulement que nous sommes plus
justes qtte les injustes dieux,
Plus compatissants qu'eux.
0

• •
JoH.N .1

LLINGTON SYNGE AND THE IRISH THEATRE,
1e, Londres).

Maurice Bourgeois (Constable et

par

c

. On a. plais~r à lire ,une biographie et une étude critique si
bien faites, s1 completes, et dont l'auteur a su faire en même
temps, un livre très attachant, parce qu'il rec~nstitue la
personnalité de Synge comme un romancier pourrait le faire,
et parce qu'il s'est lui-même livré sans crainte au plaisir le
plus grand qu'on puisse trouver dans les études littéraires: le
plaisir d'admirec Synge (1871-1909) reste dans l'histoire de
la littérature anglo-irlandaise, comme le ~lus grand dramaJ:urge qui soit sorti du mouvement auquel le nom de !'Abbey
Theau:e de Dublin peut servir d'étiquette. Et, ce qu'il y a
~e ~u~ieux, c'est qu'il n'aura été, dans ce grand mouvement
littera1re et national, qu'un passant, un homme de culture
internationale, et peut-être le seul exemple d'un écrivain qui,

NOTES

après avoir acquis une connaissance très étendue de plusieurs
littératures européennes contemporaines, choisit, pour s' exprimer, un dialecte local et des sujets purement nationaux.
Imagine-t-on un D'Annunzio écrivant exclusivement en patois
des Abbruzzes, ou un Maeterlink qui ne mettrait sur la scène
que les paysans d'une province belge? Eh bien, c'est ce que
Synge a fait pour l'Irla~de, après des années préparatoires
passées en Allemagne, en Italie et à Paris ; et son œovre
la plus connue, qui a fait le tour de monde et qui demeure
comme le grand monument du théâtre irlandais : Le baladin
du Monde Occidental, est une comédie à sujet purement local.
M. Maurice Bourgeois aurait dû, peut-être, tirer les conséquences de ce fait très remarquable, et rechercher s'il n'a pas
son équivalent dans d'autres domaines de la littérature: par
exemple, le "lakisme ".des Lakistes. Peut-être aussi aurait-il
pu donner, dans la partie biographique de son ouvrage, un peu
plus de détails sur la vie allemande de Synge et sur ses
séjours en Italie. Du moins, en ce qui concerne sa vie française, il nous renseigne mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'à
présent. Mais surtout M. Maurice Bourgeois analyse admirablement le génie même de Synge, dans son essence et dans
ses manifestations. Il n'a rien de commun avec ces critiques
qui restent toujours autour de !'écrivain qu'ils étudient, et le
dénigrent ou le célèbrent comme s'il s'agissait de porter un
jugement sur l'homme social qu'il a été: ce qui importe dans
l'écrivain, c'est son œuvre, uniquement, et c'est à l'œuvre
de Synge que son critique français s'attache, même dans la
partie biographique de son ouvrage. D'autre part, M. Maurice
Bourgeois s'élève au-dessus de ce qu'il appelle très heureusement "l'analyse chimique", c'est-à-dire de cette recherche
des sources des ouvrages littéraires, en quoi consiste tout le
travail de tant de fabricants de thèses. Enfin, il est agréable
de voir un français écrire l'anglais avec tant de correction et
d'élégance, et pousser la virtuosité, dans ce genre, jusqu'à ne
pas craindre d'employer des mots ou des expressions qu'un
autre, moins sûr de l'instrument qu'il manie, hésiterait à
employer et considérerait comme des gallicismes.
VALERY LARBAUD

�317

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
1. -

BEAUX-ARTS

B.uca : Titien ; Librairie
fnnçaiae.
A. CoPPU:R : Rtfftbrandt ; Alcan.
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Fr1111c• &lt;111 XPIJI• silcle ; G. van
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J:ov-L&amp;GllAND : Macao et Cosmage,
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Editions de Ja Nouvelle Revue
Française.
PAUL LA.,moRMY : Brahm, ; Alcan.
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ltolr ; G. van (Est.
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11.-LITTÉRATURE, ROMANS,
THÉATRE
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Pierre Lafitte.

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C. Bloch.
R.oGu At.LAIID : L' Appartem,nt des
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E1.tM1 R Bou RGES : Le Crépuscule des
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Crès.

Du monde entier;
Editions de la Nouvelle Revue
Française.
CoLnJDGt : Le Dit de l'ancien mari,da ; Emile-Paul.
FuNçots DE CuaEL : Th!/Jtre complrt: l..a Dame devant le miroi1· ;
la Fiprant, ; Crès,
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Coq; L. Rosenberg.
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Nouvelle Revue Française.
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Satyre : Mercure de France.
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de r année ; Blond et Gay.
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Société littéraire de France.
RaoYARO Kn&gt;LrNG : Di..,er,es crhtur,s; Edition fr.anç:üse illustrée.
Pn:aRE LoTI : Prime jeunme; Calmann-Lévy.
PAUL MoRAND : La,,.pes à arc; A11
Sans-Pareil.
N••H : Almanach de Cocagne ; Editions de la Sirène.
Juu:s RENAJlO : La Ma1trme; Crès.
ANn•É SALMON: L, Manu&lt;erit tr~a,l
dam un clzt1peau, avec des dessins de
Picasso; Société littéraire de France.
SA1NT-GxoRGSll ox Bouaiu&gt;:a: Œdipe, Roi de Thèbes ; Fasquelle,
MARCEL SCHWOH : Spicilège ; Au
Sans-Pareil.
GAHRIU. SouLAGJtS : Les plus jolin
roses de l'antkologi• grecque ; Crès.
ST&amp;Nl)BAL : Sous l, masque de Û,
folie. Armanc, ou quelques seines d'""
salo,, de 'Paris; Emile-Paul.
ERNEST TISSERAND : Contts de ltJ
fP opott ; Crès.
V AUVtNARGUES : Ré.flexions tt Maximes ; S-Ociété littéraire de France.
VotTURE : Lettres a"'oureusts; Société littéraire de France.
W ACVF BouTROS GBAu : Les Perla
éparpillées, conte, et légmdes ara/Ms;
Pion-Nourrit.

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD
lMPRlMERIE SAfNTE CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE

D'UNE ORGANISATION
DU TRAVAIL INTELLECTUEL

Une grande question a été posée par la guerre. Il semble
que ce soit la première fois qu'elle préoccupe les esprits.
Elle est même encore si neuve et si camplexe qu'à peine
commencent-ils à pouvoir se la formuler.
Dès la reprise de notre publication, elle a pour ainsi dire
éclaté dans nos pages; mais c'était sous la pression immediate del' actualité, d'une façon par suite plus dramatique
que profonde, en tous cas avec une ampleur encore limitée.
La, guerre finie, il s'agissait de savoir si l'on devait continuer de penser en fonction de l'utile et dans l'unique
souci de favoriser l'intirétnational. Nous venions de subir
cinq années d'inflexible discipline intellectuelle et tout
naturellement nous nous demandions si le moment n'était
pas venu de nous émanciper et de reprendre chacun le libre
usage de notre réflexion.
laissant de côté tes différentes attitudes qui ont été
esquissées tour à tour ici en réponse à ce problème, il est
intéressant de reconnaître aujourd'hui quel dO'Ute, quelle

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1, '

inqttiètude plus graves y étaient contenus, que le temps,
loin d'apaiser, n'a fait qt1.'approfondir. Il semble que nous
voici parvenus à une époque où la question va se poser de
l'appartenance del' intelligence. l 'intelligence est-elle bien
particulier ou propriété sociale? Est-elle la chose de l'individu en qui elle habite, peut-il en c user et abuser &gt; à
sa guise, ou au contraire la soci.été garde-t-elle sur elle
certains droits, peut-elle la réquisitionner a son profit,
exiger tout au moins qu'elle s'infléchisse dans le sens de
l'intérêt géniral ?
La question n'est pas de droit seulement, mais de fait
aussi. On peut se demander si, de par les conditio11s que
crée la vie moderne à l'intelligence, celle-ci ne va pas f atalement se trouver conduite, rien que pour pouvoir continuir de s'exercer normalement, à adopter une sorte de
démarche collective. Le vaste mouvement qui tend à la
socialisation progressive des activités humaines va-t-il
s'arrêter au bord de l'activité intellectuelle, Ott au contraire, verrons-nous celle-ci gagnée peu à peu par les principes et par les habitudes qui régissent déjà la grande
industrie ? l'avenir de la pensée est-il désormais au prix
de sa désindi'Vidualisation?
Comme on 1.·oit, il ne s'agit plus de décider si les exigences de la vérité doi'Vent ou non passer a7Ja11t celles du
bim public; on veut savoir si pour J' obtention même de la
vérité, qui reste la ffo dernière de l'iutelligence, une certaine discipli1u socitlle 11e doit pas être acceptée, une certaine alliance entre les esprits n'a pas besoin d'être conclue. Peut-étre, en se compliquant chaque Jour, l'objet de
la connaissance va-t-il finir par échapper à la prise indi-viduelle? Peut-être va-t-il fa /loir renoncer à le voir saisi

o'uNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

.

J 19

et cerné autre1mnt que par une marche concentrique de
tous les esprits?
je ne crois pas qu'il soit dans la pensée de l'auteur des
pages
qu'on va. . lire, de• nier tout avenir au 6'trén••
. •
à'· ·
.._, nt meme
i~inuer ~u tl ~eut etre suppléé par une simple coopératwn des wtelligences
moyennes. Il n'iunore
pas qu'm
. .
o
P
ne. ~~rra !am~ts faire qu'une idée apparaisse ailleurs
q~ o~ il lu1, plait: elle choisira toujours un cerveau parJsculzer p°:'r s'y ,J~~larer; et partout ot't manquera ce
cerveau, si_no:n~r~uses ~nt les forces mobilisées, elle
manquera trremedtablement elle aussi.
M_ais_la_ qu~s~i&lt;mse retrouve de savoir si Pour permettre
ce~ eclair individuel du génie, il n'est pas disormais nécessai~e que Ja m~sse ~es intellectuels s'arrache au désordre
et ~ la dispersion ou elle continue de vivre, et s'organise
s~i~a.nt un Plan tJ:ensemble, en une véritable société.
vente restera sans àoute a 1·amais une I''
-,_,,,.,,
.,_. 'l' . ,
.,.., I'' ivt egiee,
dont ne pourra s'emparer que le chasseur d'élite. Mais sa
capture ne peut-elle, ne doit-elle pas être préparée par
une battue générale?
·
Ett _d'autr~s termes, le moment n'est-il pas venu oû le
travailleur intellectuel de l'espèce commune va être obli é
de reno~er à tout dessein privé el Ott son activité tt'au:a .
~lus de sens qtte si, s'agrégeant à celle de ses pareils elle
semploie· a· re·autre
· la part de l'inconnu et du hasard' et à
co-:zs_ommer l'œuvre critique sur laquelle les tentatives du
tente, pour.avoir quelque chance d'aboutir , LU'v,,
,JA-ont inevi. , .
tablement s appuyer?
C'est la question que pose t'arHcJe qu'on va lire. L'essence
·
.
,_ de la thèse qui· ·1 sou ttent,
lui• interdit
de prétendre
Hl !ranch
·
J
·
er a ut seul. Mais il met en mouvement des idées
U(,(,

L;

�320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui sans aucun doute appelleront d'elles-mêmes des corrections ou des renforcements, et qui continueront, peut-être
ici,-méme, de faire du chemin.
J. R.

M. Jouhaux a publié dans l'Information Ouvrière et
20 Juillet 1919, une importante étude sur le
Conseil National Èconomique. Beaucoup de Français
auraient profit à la lire. Cela les aiderait peut-être à se
défaire de certain préjugé encore vivace et durement
enraciné. lis ne pourraient méconnaître le caractère élevé
des soucis que le secrétaire général de la C. G. T. porte
en son esprit. Il n'est question dans son travail que de
l'intérêt général, des moyens d'assurer le relèvement de
notre pays et de lui ouvrir les perspectives du plus bel
aveni~. Bien que cela ne soit pas expressément dit, nous
&amp;entons régner ici une préoccupation toute nationale.
Habitués à se taire sur leurs sentiments, les hommes
d'action trouvent plus de loisir pour servir la cause qu'ils
honorent. Le Français avantageux d'autrefois, à qui nous
devons nos habitudes de rhéteurs et nos mœurs de basse
politique, est-il, après les épreuves de cette gu~rre, to~jours de notre goût? Sachons discerner la vraie pensee
de ceux qui s'efforcent de tirer du vieux sol Je France
des moissons nouvelles, quand même ils se dispensent
d'avouer leurs attachements. Il est impossible de parler
d'un ton modéré, quand certains crient à tue-tête. Reconnaissons le mérite de ces hommes, à qui_la défense des
droits du travail, néce~sairedans tous les pay~, est léga-

Sociale du

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIi . INTELLECTUEL

321

lement confiée. Nous aurons fait un grand pas vers la
concorde sociale, quand nous leur aurons rendu justice.
M. Jouhaux ·se demande comment il serait possible de
restituer l'ordre dans ce monde que la guerre a bouleversé, et surtout en notre pays qui futle plus atteint par
elle. II nous explique, sans aucun souci de polémique,
les causes dü malaise qui nous étreint. Il ne prétend pas
les découvrir. Mais en les décrivant à nouveau, il les
rend plus claires. Nous ne doutons plus qu'il faille aider
cette société troublée à dégager la loi d'un nouvel équilibre, d'une organisation plus forte et plus savante.
Une question se pose à la lecture de cette étude. Comment nous est-il si malaisé, à nous Français, de trouver la
solution des problèmes qui se présentent devant nous,
et quand même celJe-ci se découvre, pourquoi éprouvonsnous tant de peine à l'appliquer? M. Jouhaux nous en
indique la raison. C'est, dit-il, que l'adhésion à une idée
demeure trop souvent théorique, que la reconnaissance
commune d'une vérité n'entraîne pas à l'action. Il voit là
un grave défaut du caractère national.
S'il en est ainsi, quelle institution, tout excellente
qu'elle soit, nous guérira de notre impuissance?Le Conseil National Économique même, quelque liberté que les
activités collectives aient de s'y déployer, ne s~ra-t-il pas
un nouvel organisme stérile, faute pour ceux qui le composeront d'être capables de passer de la pensée aux actes?
Je ne nie pas la réalité des caractères nationaux mais
je puis difficilement admettre qu'ils soient inalté;ables.
L'opinion, cet arbitre incertain n'a pas à toutes les
'
'
epoques
attribué aux nations diverses
un même et constant génie. La France a représenté longtemps l'ordre clas-

�322

••

. I'

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAISE

sique, qui signifiait la faculté d'organiser les hommes
ainsi que les idées. Qui donc avant l'époque contemporaine aurait prêté à I' Allemand un génie organisateur?
Si l'incapacité d'agir en commun n'est pas un défaut
français, il faut que celle dont nous souffron_s actuellement ait d'autres causes. Je préfère cela, car Je repugne
3 croire qu'une telle infériorité soit naturellè au ?eup~e
de France. La pensée elle aussi est action, et je cramdr~ts
. que ce peuple ne perdît bientôt la facult~ de conc~votr,
s'il était vraiment impuissant à créer. Mais la pensee est
, individuelle, l'action presque toujours collective. La cause
de la stérilité qui nous frappe tient peut-être à cela.
L'action est dirigée par l'esprit, l'action collective par
la volonté collective : nous demeurerons incapables d'agir
d'accord, tant que les principes de la collaborati~n morale
et intellectuelle n'auront pas été définis et mis en pratique. Car nous n'acceptons pas la s!mple ~ontra~nte_- Le
problème qui se pose est un probleme d org~msation,
c'est-à-dire de libre discipline. En un temps ou laquestion de l'organisation du travail est à l'ordre du _jour'. !I
faut que celle du travail intellectuel soit, non moins dih-·
gemment, mise à l'étude.

Nu I phénomène social n'a été dénoncé avec plus d'â~reté
.que l'anarchie morale dont nous nous sentons att~•.nts.
A croire les philosophes conservateurs, nous sub1~1~ns
par là la peine attachée a l'abandon d'une tradition
éprouvée. Cette doctrine ne nous instrui_t~uère. La.question est de savoir pourquoi, les cond1t1ons de I ordre

o'uNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEi.

323

social se trouvant changées, les perspectives de la pensée
élargies et ses besoins renouvelés, nous n'avons pas
réussi encore à fonder un ordre intellectuel qui correspondit à la réalité. Il semble que nous ayons opposé une
résistance passive aux sollicitations dont la vie présente
nous entoure, que nous ne sachions pas renoncer à d'anciennes habitudes d'esprit.
. Nous sommes restés des particularistes. Nous prétendons garder la liberté de penser ce qu'il nous plaît et de
nous mettre en contradiction, si bon nous semble, avec
les leçons de l'expérience. C'est que nous avons de l'expérience une notion fort confuse.
Cette prétendue liberté de l'esprit est une source de
grande faiblesse. Elle nous inspire un sentiment de répulsion instinctive pour toute œuvre accomplie en collaboration, et pèse ainsi lourdement sur notre existence commune. Nous sommes faibles de la faiblesse de notre pays
dont nous sommes cause. Ce goût d'indépendance, loin
d'être la preuve d'une grande énergie personnelle, est bien
plutôt marque d'indolence. Il est plus facile de rester attaché à la tradition d'un temps où la cohésion sociale était
peu sentie, où l'idée d'une organi,;ation nationale s'éveillait à peine, où chacun n'avait qu'une vague notion de la
place qu'il occupait dans l'ensemble du groupe, -certes
cela est plus facile que de mettre ses forces au service
d'un ordre vivant, et de subordonner sa pensée à la discipline qu'imposent les besoins d'une nation plus fortement
organisée. Pour se degager des lisières du passé, il faut
réfléchir sur le présent, et la paresse est si douce à l'esprit.
Nous manquons d'une conception sociale assez puissante pour entraîner les volontés et faire disparaître ce

�324
1

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fâcheux amour pour une liberté fausse e! inutile. Nous
n 'avons jamais bien éclairci l'idée de patrie.
Est-elle ce qui fut, ce qui est, ou ce qu'on veutqu'elle
soit? Si nous sentions en nous la force de l'élever plus
haut, considérant l'avenir, nous aspirerions à l'union.
Pour que la volonté se détermine, il faut que le désir de
créer l'inspire. Mais nous avons peine a concevoir de
puissants désirs, parce que nous subissons passivement
la domination des idées traditionnelles.
Nous nommons patrie, non pas cet ensemble que nous
sommes, nous qui vivons ensemble sur le même fonds,
mais une idée par'ticulière qui nous fut transmise, presque
toujours héréditairement, marquée de la forte empreinte
a·e notre classe. Du groupe dont nous suivons la destinée, nous n'avons qu' un sentiment obscur, le plus souvent hostile: Nous sommes moins satisfaits de partager
son sort, impuissants à l'embellir, qu'irrités de supporter
sur nous son poids. Nous nous berçons de l'illusion d'un
passé qui eût mieux assuré notre bonheur particulier.
La patrie, il est rare qu'elle ne soit pas faite de nos préjugés de caste et de secte.
Nous tirons des souvenirs qu'on nous lègue nos traditions, dont nous faisons des doctrines, et sur celles-ci
nous fondons nos partis. Seules nous lient ces traditions
qui en même temps nous divisent, étant le principe
d'unions particulières. Ainsi la tradition devient dans une
nation l'élément dissociant par excellence. Elle soumet
l'esprit à l'empire d'idées qui ne se meuveot plus au cours
de la vie. Elle le cantonne dans l'idéologie, l'attache
l'idole. Le désir de vivre et la volonté de croître nous
lieraient au contraire en un faisceau.

a

325

C'eût été le devoir des intellectuels d'éclaircir pour nous
l'idée de patrie. Ils ont préféré filer indéfiniment la soie
trompeuse du rêve. Si la valeur de l'intérêt général avait
été sentie, l'idée prenait corps. Elle n'était plus sujette à
l'interprétation, cessait d'être le monopole des uns contre
les autres. Si entre le patriotisme traditionnel pareil à
un buisson d'épines et l'antipatriotisme qui en est la
contre-épreuve, il se trouve si peu de place pour une
idée raisonnable et agissante de la patrie, la faute èn est
à nos penseurs.
Est-il exagéré de dire qu'ils ont souvent de leur rôle
social une notion plus faible encore que le vulgaire? Ils
ne se reconnaissent pas pour des ouvriers de la chose
-c ommune et repoussent toute organisation. C'ést qu'ils
ignorent les principes élémentaires de leur métier qui est
de connaître et d'ordonner la connaissance.
·
Nourris de conceptions sociales fort incertaines nous
'
ne recevons par surcroît nul enseignement des conditions
d'un bon travail intellectuel. On nous force de travailler,
mais on ne nous apprend pas à réussir dans le travail et
à nous plaire en lui. C'est le secret de quelques-uns qu'ils
ne croient pas devoir communiquer.
Aussi conservons-nous là-dessus des idées tout a fait
primitives. Nous persévérons dans notre croyance absolue au génie. Nous admirons des succès dont nous ne
comprenons pas le moyen. Nous •nous en remettons à
l'i~tuition, à la pure spontanéité de la pensée. Une pensée
qu1 naît parce qu'il plaît au ciel n'a pas besoin d'être
ré~lée. Elle ne connaît pas de lois. Elle ne tient qu'à l'âme,
unique en son essence et irréductible. Elle n'est soli.daire
d'aucune autre pensée.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••
La coi:ifusion dans"laquelle ces problèmes demeurent
a des conséquences regrettables. La violence de nos luttes
de partis est le signe et non pas la cause de notre anarchie intellectuelle. Son pire effet est de stériliser notre
travail.
Manquant d'une ferme notion de nos liens sociaux,
11ous n'avons qu'un sentiment vague et faux du rôle
éminent qui devrait appartenir à l'intelligence. Nous
n'accordons, à vrai dire, aucun rôle aux ouvriers de l'es-:
prit. Nous les laissons à leurs caprices, plus soumis que
personne au mouvement des passions politiques. Aussi
lës voyons-nous partagés en deux camps, persuadés que
leur devoir est de se battre, non de travailler à la prospérité publique. Ils enrôlent à leur suite ce qu'ils peuvent
d'énergies laborieuses. Le temps des guerres privées
semble pour eux durer toujours.
Nous les abandonnons absolument au souci de leurs
intérêts. L'homme qui chez nous ne travaille qu'à penser
est un personnage de luxe. ll a pour principale fonction
le divertissement. Ne parlons pas ici des savants; la
science française à trop peu d'écho dans la vie.
Quoi d'étonnant si le génie, vrai ou prétendu, livré de
la sorte à lui-même, refuse de se subordonner? Ignorant
les bénéfices de la solidarité, nous cultivons en nous un
naïf et redoutable orgueil. On dirait que la dignité propre
de l'intelligence lui defende d'accepter aucun lien. Les
habitudes sont si fortes que la tentation d'introduire
entre plusieurs un principe d'action commune ne manque

D'UNE ORGANISA1'1ON DU TRA VAIL INTELLECTUEL

J27

jamais de paraître tyrannique. Chacun se contente de
soi et dédaigne d'imposer une règle à d'autres. S'imposer
soi-même à l'attention publique, cela suffit.
Ce désordre engendre les pires conditions morales
de travail. Si instruits que les gens soient, ils font souvent paraître une puérilité singulière. A les observer un ·
peu on découvre bientôt que leur œuvre les intéresse
infiniment moins qu'un succès flatteur 'à leur vanité.
Ils cultivent ce maigre sentiment en servant ceÙe du
voisin qui, à son tour, les peut servir. Ils se sentent
ju~tifiés par le consentement général des mœurs, oubhant que les mœurs sont l'exacte peinture du vulgaire·
Cependant personne n'ignore la valeur des récompenses. La convenance y donne plus de titre que le
mérite. L'intrigue en est la condition. Qui veut parvenir
doit perdre plus de temps en vains hommages qu'il n'e~
réserve à sa tâche. Pourtant celle-ci seule est utile à la
société et à lui-même.
Tout l'effort est tendu vers le succès individuel. C'est
une.Jo_ï à laquelle nul n'échappe. Après avoir fait quelques
tentatives manquées pour instituer l'ordre autour de soi
on se résigne à tolérer le pêle-mêle des gens et des choses.'
On limite la précision, l'exactitude et la discipline à son
propre domaine spirituel. On se soumet à la terrible
domination des usages qui contraignent chacun à ne
prendre souci que de soi.
.
L'intelligence se sent privée d'écho. Elle est partout
repoussée par rambition commune, l'oisiveté et la sottise.
Elle est chassée des lieux publics d'étude par le bavardage. Nos bibliothèques lui sont inaccessibles. On n'y
peut accomplir ,que des tâches subalternes. Elles appar-

�,,

i

328.

111

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tiennent pour la plupart à un petit monde misérable qui
profite largement de l'indiscipline qu'on y laisse régner.
L'érudit candidat à l'Institut y· brille parfois par le geste
et par la par-0le. Le chercheur laborieux les fuit autant
qu'il le peut. Pour accomplir dans notre pays les grands
travaux de l'esprit qui sont difficiles, il faut avoir la fortune qui permet d'acheter des livres et de rester chez soi,
se résoudre à étudier seul.
Ce que ces habitudes révèlent, c'est le mépris inavoué
mais général du travail. L'œuvre utile qui est l'œuvre
sérieuse est condamnée. Cela rend la tâche . plus dure à
celui quis'yconsacre. C'estqu'H faut une forte imagination
et une rude vertu pour travailler dans la solitude. Et les
fruits de ce travail sont amers. Ce que l'on construit seul,
et qui n'est pas' un lien entre plusieurs, donne bientôt le
sentiment de l'inutile. Car la pensée retranchée du champ
de l'action est comme un corps stérile. Nous aspirons à
agir et l'action veut un concours de pensées.
Nous tournons dans un cercle. L'homme de valeur
répugne à imposer sa volonté; au milieu de tant de
volontés déréglées qui s'agitent dans l'incohérence, il ne
peut, lui seul, faire prévaloir la loi de l'ordre. Cette incohérence à son tour est cause que l'activité de l'esprit est
confinée dans le silence.
L'intelligence elle-même se consume trop souvent en
pure perte. L'ignorance où l'on nous laisse des saines
méthodes de travail est des plus nuisibles. L'excès intellectuel n'est pas moins à. craindre que l'incurie. Nous
abusons parfois de nous-mêmes. Il suffit d'avoir traversé
des écoles françaises pour savoir ce qu'on y rencontre de
ferveur à l'étude; ferveur parfois fiévreuse et qui laisse

D'UNE ORGANISATION DU TRAVA[L [NTELLECTUEL

329

un épuisement précoce. Ces cultures trop poussees avortent. La plante ne trouve pas assez de limon pour ses
racines.
Il en est de même dans la vie. Les hommes d'une
volonté trop tendue y vont jusqu'au bout de leurs forces.
Les conditions de la connaissance sont si mauvaises
qu'elles imposent à chacun un effort surhumain. On
reste surpris que le résultat d'une telle dépense d'énergie
soit si médiocre.
Trouverons-nous un jour le principe d'une alliance en
faveur de l'esprit?

Décontenancé, l'esprit déserte sa place, sa fonction
n'est pas remplie, il manque à la direction du pays.
Nous sommes si loin de nous comprendre! Comment
réussirions.nous à joindre nos efforts? li n'est pas de
direction possible sans une entente mutuelle. Ne rencontrant guère de consentement spontané, le commandement hésite, l'obéiss.ance mal sollicitée se dérobe.
Nous ne sommes jamais sûrs de rien. Faute d'un mécanisme social cohérent, nous doutons constamment de
voir se réaliser aucune œuvre que nous n'accomplissons
pas seuls. Le Français individualiste ne peut compter que
sur lui-même.
Les esprits étant instables, il nous est impossible de
prévoir. Nous sentons que toute responsabilité est dangereuse à assumer. Nous fuyons devant elle. Nous nous
efforçons de ne jamais vouloir au nom de plusieurs.
L'idée qu'il faut trancher dans le vif, arrêter son choix

�D'UNE ORGANISATION DU îRAVAIL INTELLECTUEL

Il

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
.330
bon ou mauvais, résoudre enfin, en toute chose, n'existe
pas chez nous. Un Français ne s'engage qu'en qualité
de propriétaire, non pas en celle de citoyen.
Nous ne sommes pas dirigés. Ni la France ne l'est
comme nation, ni les Français comme membres de
groupes sociaux plus restreints.
L'homme qui mène ses affaires agit pour lui seul. Sa
carrière est petite. Du moins peut-il s'y mouvoir. Le
succès qu'il poursuit est surtout individuel. Comme il
commande dans son intérêt exclusif, il sait se faire
obéir. Car ses subalternes sont ses inférieurs.
Mais les affaires aussi se socialisent. Elles seraient
paralysées si l'intérêt personnel ne restait pas ici prédominant. Car, dès que nous nous sentons égaux, nous
nous cantonnons. Nous avons un avis et n'en voulons
démordre. En politique, nous partageons l'avis de notre
parti, et nous y tenons d'autant plus que nous le
croyons personnel. Au lieu que les forces s'ajoutent,
elles se neutralisent. Nous demeurons indecis.
Cette indécision nous cause à tous un sourd malaise.
Elle nous condamne à une sorte d'oisiveté forcée, qui
est la chose du monde la plus gênante et la plus irritante. Nous nous sentons incapables de réussir; nous
répugnons à un effort que nous sentons infructueux.
En vain les idées utiles se font jour. En vain sontelles sanctionnées par le consentement général. Nous
nous perdons en discussions. La discussion est pour
nous une fonction si naturelle que nous la renouvelons
sur le détail, quand nous sommes d'accord sur le fonds.
Au moment de la clore, nous nous dérobons. Lorsque
deux Français se trouvent ensemble, la politesse corn·

331

mande à chacun de s'effacer. Nous consumons une part
de notre vie à savoir qui franchira le premier la porte.
Notre impuissance n'est pas dûe, quoi qu'on dise, à
l'incertitude des masses, ni aux abus de pouvoir dont
on les accuse. Les aspirations collectives ne manquent
pas de se manifester quand il faut. Le peuple accepte
les ordres qui lui sont donnés par une autorité ferme et
juste. Ce n'est pas à lui que l'anarchie est imputable.
Notre inertie vient bien plutôt de la confusion au milieu de laquelle s'agitent les chefs prétendus de la société
française contemporaine. Q!land une société souffre
d'anarchie, c'est à la tête qu'il faut aller voir. Parmi les
hommes qui croient appartenir à la caste pensante, la
plupart conçoivent en désordre, décident au hasard,
ignorent l'art de faire exécuter, craignent de faire
obéir. A qui appartient-il de transmettre leurs vagues
résolutions? Q!land une parole a été dite, nul ne veille
aux suites. Nous croyons à la toute-puissance du verbe.
En vérité, nous manquons d'un principe qui concilierait l'égalité et l'obéissance, et rendrait l'organisation
possible entre nous.

•••
C'est que malgré le culte que la mode nous contraint
de rendre à l'i(jole Organisation, il en est d'elle comme
des dieux; nous en ignorons tout, en dehors du nom.
li nous semble que tout sera dit quand nous aurons
arrêté quelques dispositions nouvelles. Tout ne sera
pas dit et rien ne sera fait. Car l'organisation est l'œuvre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

332
des hommes qui la font régner, ou elle n,es t qu 'un mot
sans vertu.
.
d'hui pour
L'estime que . nous professons auJour
.
l'œuvre d'organisation est plus théorique qu'effect1~::
. "bl e. Nous n'avons pas encore
Cela est assez v1s1
, gou
de lee
les fruits de l'arbre et ne sommes pas presses
t
.
l'· rt d'ordonner les hommes e
cultiver. Nous ignorons a li est tellement plus facile
le méprisons en notre cœur.

Il

Il

d'i;::::e~~s organisateurs nous font-ils princi_pal~ment
défaut car leur activité est la plus intim:ment m~e~el ntee
,
.
I' 't t d'"ncoherence ou 1 s
à l'organisme social, et e a . 1
I t, s et détertrouve n'est pas fait pour susciter les vo on e
mt:~~:~~~:~~~de:~ut avant tout une divi_sion. exacte
des tâches·. Elle comporte un plan de tra:ail qui neo~:
ans la spécialisation du métier. Mats nous ~v
pas s
. . . . . elle nous imposerait un
horreur de la spectahsatton' .
ue l'édu't d'effort alors qu'il est bien entendu q
surcro1
tion se clôt avec l'adolescence. Ausst· t ro uvons-nous.
cautes sortes de bonnes raisons pour nous refuser a
::pprentissage d~s connaissances utiles. Nous restons
dans la théorie.
. . .
, u ne à ce
Si d'ailleurs, la spéc1ahsat1on nous rep g
. , ' t e l'occasion d'éprouver ses avantages ne
pomt, ces ~u
Nous vivons trop dissociés pour

~:::~ ~:•u: .:~"l;emblée possible. Da".'. l'o,tl;: i;~;

1 nous en sommes encore au regtme
lectue,
.
.
t • ••ose dire
du trava1.1 a• domicile · Chacun se
atelier
e
'
st
J
.
'
charge de tout ; les besognes 1es plus diverses sont

mélées.

JJ.3

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

Le directeur d'une maison fran çaise est porté d'instinct à se suffire à lui-même. Il est peu habitué à utiliser
des hommes. Il attache plus d'attention aux choses.
Rien d'étonnant si nul progrès ne lui est possible. Il
reste l'éternel esclave du détail. Pour peu que ses occupations augmentent, il n'en est plus maître. Dès lors, le
désordre se met dans ses affaires et s'accroît à la mesure
de leur développement. Aucune idée nouvelle n'est plus
réalisable. Pour s'y attacher, il faudrait du loisir;
l'homme incapable d'organiser n'a jamais de loisir. Il est
toujours accablé.
Les directeurs des grandes administrations ne s'y
prennent pas mieux. Les affaires se traitent sur rapports, et les rapports ne sont souvent qu'un prétexte à
corrections grammaticales. li arri,ve que les questions
domestiques s'entremêlent curieusement aux questions
d'État. On sacrifie tout à la façade. qui demeure parfois
imposante. Mais n'entrez pas dans les sçcrets dit la
maison : vous cesseriez d'admirer. Vous verriez qu'il
n'est aucun employé, si infime soit son rang, qui ne se
gausse des ridicules du patron , ne s'en réjouisse en son
envie et n'en profite en sa paresse. En vérité, nul n'ordonne et personne n'obéit.
Si des organismes d'action présentent un tel spectacle,
comment s'étonner si rien d'utile ne se fait dans l'État?
Car l'État est beaucoup moins disposé en vue de l'action
que du compromis. Le roi s'amuse.
O!lant au peuple, il attend confusément qu'une impulsion lui soit donnée. Il fait appel à une volonté qui
défaille. Le peuple, ici, c'est nous tous, qui sommes
attachés au char embourbé. Nous avons tous besoin
2

�334

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'être conduits, ce qui est la plus sûre façon d'être
soutenus. Bien plus, nous y aspirons. Si cette aspiration
est vague, c'est qu'elle fut trop souvent déçue.
Tant qu'elle ne sera pas satisfaite, nous continuerons
de piétiner. Q!Je valent, en effet, la majorité des
hommes ? Ils sont moins actifs que passifs. La pensée
les guide moins puissamment que l'instinct. A vrai dire,
leur pensée n'est que l'expression humaine de leur
instinct. Si le besoin et le plaisir ne les éperonnaient pas,
ils ne bougeraient guère. Ils sont pourtant pleins d'admirations indécises, avides d'idéal. La tradition qui se
dépose en eux, résidu d'un long passé, ne suffit pas à
combler leurs désirs. Elle prête aux foules leur cohésion,
mais ne suscite pas chez elles de mouvement spontané.
La foule qui veut vivre obéit aux impulsions qu'elle reçoit.
Celles..ci lui manquent. La France est lente à agir.
Parfois seulement, quand un choc nous secoue tous à
la fois nous avons l'illusion d'un vouloir commun. Si
'
nos sentiments
se fondent par hasard sous le coup d' un
danger, nos pensées néanmoins ne se rencontrent .~a~,
car les esprits n'ont d'autre terrain d'entente que 1mefutable expérience. La littérature, bonne ou mauvaise,
dont nous sommes férus, les discours dont nous sommes
nourris, ne nous offrent aucune région neutre.
Si nous voulons nous entendre, nous devons résolument mettre de côté les habitudes littéraires et les traditions doctrinales. Il nous faut faire rentrer la croyance
dans la conscience et nous placer ensemble sur le plan de
l'action. Le petit champ individuel de la foi, propriété
intangible, se restreint aux limites où l'expérience
s'éteint, l'action est commune à tous.

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAll. INTEl.LECTUEL

335
~lie doit. ê_tre voulue dans l'intérêt supérieur de la
nation, realtte concrète.

II
. Les nécessités actuelles sont inéluctables. Elles se
~esu~e~t dans un mot : produire. Elles déterminent
I obhg.at10~ de chacun. L'activité de la pensée doit enfin
devenir utile. La pensée doit servir.
Il_ faut qu'elle contribue à développer la fécondité
nationale. Elle le peut par une infinité d'efforts différents. Il n'y aurait qu'à se réjouir si elle parvenait à
rendr.e plus productive la tâche de l'ouvrier et l'aidait à
accroitre la somme des biens matériels, à défaut desquels une partie d'entre nous subira la misère et la
mort. A coup sûr, ce n'est pas en multipliant les conférences politiques et les affiches qu'elle y réussira .
. Le but est nettement indiqué. Le moyen, c'est d'organiser les efforts suivant un plan concordant, de faire
en sorte que chacune des fonctions essentielles de la
société s'accomplisse le plus utilement et avec la
moindre dépense possible. l'organisation nouvelle exige
le concours de tous.
Pour cela, nous devons tenter de régler toutes les
forces en travail dans leur ensemble le plus général
comme dans leur détail le plus extrême. Cette tentative
n'~ iamais été faite. Il n'a jamais été question dïntrodmre la moindre logique dans Jes opéràtions intellectuelles qui présiderit a la direction d'un pays. Elles sont
abandonnées au hasard. Il semble que la discipline n'ait
de valeur qu'aux degrés les plus bas.

�33 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet empirisme n'est plus supportable. Il est clair que
l'irresponsabilité n'engendre pas la sagesse.
La nécessité nous oblige à économiser toutes nos ressources. Nous n'avons cessé jusqu'à présent de les
gaspiller. Nous ne connaissons d'autre épargne que
celle de l'argent.
.
. .
On sait combien la France, s'entetant a faire usage
de vieilles machines coûteuses, a dépensé sans pr?fit
de richesses. L'énergie perdue par une fausse _a~phcation de notre valeur intellectuelle est plus co~s1derab_le
encore. C'est le pire dommage qu'un peuple putsse subir.
Nulle valeur n'est plus précieuse.
La plus belle économie que no~s puissio~s faire, ~·es~
ce]le d 'une direction coûteuse et improductive. La d1rec1
tion, en effet, ne va pas sans l'intellige~ce, et le tra~a1
ordonné. Le labeur de l'esprit doit ê_tre ~~le -~e _man_1ere
à servir aussi parfaitement que possible al ullhte soc_1ale.
Son rendement doit être augmenté co~me celui du
labeur physique. L'organisation des usmes est u.ne
question à l'ordre du jour. Inspirons-nous du même
souci qui l'a fait se poser.

Faisons le compte de ce qui nous manque.
Nous font défaut :
. .
. .
Une discipline formelle de la pensée ind1v1duelle ttree
de l'étude psychologique du travail ; .
.
.
imphquant
Une ferme conception du groupe national,
. 1
.
le développement de la psychologie socia e ;

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL fNTELLECTUEL

337

La connaissance des moyens qui permettraient d'assurer la direction collective.
C'est-à-dire :
Un principe conciliateur de l'égalité et de l'obéissance,
qui justifierait l'autorité ;
Une notion exacte de l'organisation positive fondée
sur la connaissance individuelle des hommes, et permettant leur meilleure utilisation sociale.
Une saine méthode de ·collaboration intellectuelle·
Enfin,
'
Une éducation inspirée de ces diverses connaissances
qui préparerait les hommes pour l'action en commun.
~ous sommes, par contre, embarrassés de préjugés
~ut, dans notre poursuite ardente du mieux, nous
Jettent en des voies sans issue. Mais les préjuges ne
sont pas des adversaires à attaquer de front. Il est préférable que l'esprit s'éclaire. Qµand la plante est épanouie
au soleil, elle se purge sans peine de ce qui lui nuit.

.

..

Nous ne sortirons d'embarras que si nous nous pénétrons tout d'abord d'idées plus raisonnables sur la discipline interne nécessaire à l'esprit et sur la disdpline
générale indispensable à la société. Nous avons besoin
d'un précepte qui nous garde du désordre intérieur.
Nous avons besoin également de trouver l'appui de
toutes les forces spirituelles convergentes vers le même
but. Si certains principes présid;nt à l'éducation technique comme a l'éducation sociale du travailleur intellectuel, nous avons à les divulguer.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1. -

I

PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL INDIVIDUEL

Nous ne parviendrons pas à joindre nos pensées et à
rassembler nos efforts, tant que le besoin de l'ordre dans
la conscience n'aura pas été profondément inculqué à
chacun de-nous.
Nous nous fions à l'intuition, convaincus qu'elle suffit
à tout. La réalité est un peu différente. Sans doute l'invention est une faculté rare. Encore ne se manifeste-t-elle
pas miraculeusement. Les idées neuves ne surgissent
jamais par hasard, mais seulement sur les terres préparées par de fortes cultures. La semence dont elles sortent,
c'est tout l'enseignement tiré de la vie et des livres. Les
idées sont filles les unes des autres. L'œuvre féconde
est tirée des choses. Elle fructifie par l'étude patiente du
détail.
Notre pensée veut être initiée à la pensée universelle.
Mais l'étude ne suffit pas à ordonner la conscience.
Longtemps poursuivie elle devient machinale, cesse
d'enrichir l'intelligence, la comble seulement. Le labeur
même est souvent indolence. Entraînés par le mouvement familier de la tâche, nous continuons sans doute
à penser, mais la pensée ne nous anime plus. Elle devient inerte et passive. Pour que l'esprit se ressaisisse et
nous remette en possession de nous-mêmes, il faut que
nous l'arrachions à l'entraînement d'un rythme qui détruit la volonté. La vivacité de la conscience, affaiblie
par la monotonie de la course , renaît à la cadence d'un
effort diffèrent qui est celui de la réflexion. Cel_µi qui
apprend toujours cesse de s'instruire.

D' UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

339

11 est nécessaire de rompre l'élan du travail. Revenir
sur la besogne accomplie, tirer la leçon de l'expérience
dont les données se sont accumulées telles que la vie
les présenta , synthétiser ce qui s'offrit à nos sens c'est
là véritablement penser. C'est dans le moment qu'e l'on
met de l'ordre en soi que l'on pense.
~e mo~vement de l'esprit est le moins spontané qui
soit. Il exige une sorte de courage. On voit des hommes
qui durant leur vie entière accomplissent une tâche de
forçats , sans jamais faire le moindre progrès. Ils semblent d'une énergie à toute épreuve. En réalité, ils sont
paresseux contre eux-mêmes. Ils se contentent de se
dépenser mécaniquement et se font un mérite de leur
obstination inféconde.
La volonté de réfléchir nous impose l'obligation de
nous contenir, de nous resserrer sur nous-mêmes de
r~faire sans cesse un faisceau des idées diffuses qui ilarg1ssent et dissipent la conscience. L'homme est forcé de
faire périodiquement la moisson de ses pensées, de
dresser les épis mûrs en gerbes, afin de les sauver des
coups de vent qui éparpillent tout le grain. Laisser ses.
connaissances éparses, c'est les perdre, de même qu'un
champ non moissonné pourrit. Les ordonner c'est les
réduire à la simplicité et en assurer la conserv~tion.
Il faudrait que nous fussions instruits dans l'art de
récolter les fruits de la vie intérieure. Nous devrions
ê~re encouragés, dès le temps de l'école, à sentir, à désirer et à penser. Nul enrichissement de l'esprit ne serait
nuisible si l'on enseignait à l'homme qu 'il est bon de
s'arrêter parfois d'aspirer en soi la vie, pour contempler
le domaine de la conscience . La nature n'a pas prescrit

�340

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de saisons à l'être comme à la terre. La nature est ici
résumée tout entière dans la raison humaine. Pour devenir le maître de son activité, l'homme doit être avant
tout maître de lui-même. Une intelligence confuse est
nécessairement passive.
L'ordre profond de l'esprit conduit à admettre une
étroite coordination sociale. Accoutumant à rechercher
comment les idées s'enchaînent, il prépare à accepter
un ordré entre les personnes. Nous élevant à la conception du tout, il réduit le sentiment du moi à sa juste
mesure.
Il. -

PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL SOCIAL

Nous aurons fait un progrès décisif sur la voie de
l'ordre le jour où il sera communément admis que la
pensée doit être soumise à l'empire de la raison claire.
Nous réaliserons l'ordre même, quand nous aurons
convaincu la majorité des hommes de la nécessité qui
les contraint, et de l'intérêt qui les engage à se soumettre
à la raison collective. Le premier point, c'est de faire
comprendre à chac~n l'ordre intérieur, le second de
l'amener à concevoir l'ordre social.
Rechercher le moyen de disposer les individus à agir
en commun , revient à déterminer les conditions auxquelles l'esprit consent àse subordonner. Ces conditions
sont les mêmes pour tous, pour les travailleurs de la pensée comme pour les travailleurs manuels. Nul ne renonce
de plein gré à une partie de sa liberté-pour se vouer
à l'accomplissement d'une œuvre collective, s'il n'est
assuré d'être payé de son sacrifice. Nous trouvons notre

o ' uNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

341
joie dans une liberté plus grande dont nous jouissons
en commun, ayant reculé, grâce à l'effort simultané de
tous, les limites de la domination que nous exerçons
sur la matière et souvent aussi sur autrui. Cette liberté
suprême est pour nous l'idéal véritable et nous sommes
prêts à lui sacrifier une part d'autant plus grande de
nous-mêmes, que nous avons mieux compris ce qu'il
contient pour nous d'infiniment précieux. Entendu de
la sorte, l'idéal représente notre part d'intérêt personnel
dans la fortune sociale.
Qµ'ii nous faille , au contraire, nous dépenser pour
une œuvre qui nous restera à la fin étrangère, peiner
pour des hommes auxquels nul intérêt ne nous associe,
nous n'éprouverons que contrainte. De fait nous sommes si mal instruits de nos vraies affinités que souvent
nous nous sentons esclaves sur le champ même qui
nous appartient.

Rien de plus important que de donner à chacun l'idée
la plus forte et la plus précise de l'ensemble auquel les
conditions particulières de sa vie l'obligent de collaborer.
La vie, au moment où nous en prenons conscience,
s'offre à nous avec certaines nécessités dont nous ne
sommes pas maîtres. Nous ne pouvons choisir la communauté dont nous faisons partie. Il nous faut donc
l'accepter et connaître les conditions de sa prospérité.
Apprenons à quel point nous sommes intéressés au
succès de l'œuvre commune et à la fois que ce succès
dépend de nous. La force d'un groupe est la somme des
forces individuelles qui le composent. La croyance en je
ne sais quelle àme sociale douée d'une énergie propre
est purement mystique. Cette croyance a son prix pour

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
342
autant qu'elle nous lie les uns aux autres. Elle devient
souvent néfaste en ce qu'elle substitue à la réalité une
sorte de rêve, et nous distrait de l'effort. Q1land la
croyance n·est pas un levain pour l'esprit, elle lui sert
de narcotique.
Une idée juste et rationnelle du tout dont no~s s_or:":
mes partie, telle est la substance même de ~ act1v~te
collective. D'elle depend l'ordre social , ordre necessaire
qui ne se maintient que dans la mesure où nous le
voulons. Faisons en sorte que la conscience du groupe,
jusqu'à présent sentiment obscur et semi-religieu~,
s'éclaire de la lumière limpide que répand la pensee
individuelle.

111. -

LE CADRE NATIONAL

li ne suffit pas que des hommes soient disposés à
collaborer, il faut encore qu 'ils soient orga?isés pour
agir. La préparation morale veut ~tre app~yee _s~~ ~ne
organisation positive. Deux problemes se hent 1c1 • 1un
d'éducation, l'autre en quelque sorte constitutionnel.
L'ordre n'est pas moins nécessaire dans les ra~~orts
sociaux que dans les pensées individuelles. Le des1_r de
réaliser une même œuvre n'est qu'impuissance s1 les
fonctions de ceux qui doivent y collaborer ne sont pas
distinctes, définies et ordonnées dans un ensemble: La
conception du groupe social ne sera forte que lorsqu elle
reposera sur une notion complète des éléments d~nt son
organisme est fait. C'est alors seulement que Ion en
reconnaîtra le cadre naturel.
Ce cadre est la nation . Le groupement qu 'elle déter•

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

343

mine est le seul qui soit assez vaste pour que les
multiples activités intellectuelles et manuelles, entre
lesquelles les hommes se partagent, puissent se solidariser. L'étude des fonctions sociales se fait comme dans
le vide, aussitôt qu 'elle s'abstrait de cette réalité prépondérante de l'unité collective fondamentale. Toute théorie
qui passe outre à cette réalité, ou bien considère l'humanité en soi, ou bien suppose que la vie de chacun est
indépendante de toute autre vie ; ou bien elle sépare
l'humanité d'avec les hommes, ou bien l'homme d'avec
l'humanité. Dans l'histoire naturelle des sociétés, les
nations sont les organismes vivants. Aussi bien l'unique
objet de nos préoccupations communes est le relèvement de notre pays.
C'est aux bons ouvriers de la pensée qu'il appartient
de porter dans toutes les consciences cette forte lumière.
L'idée de l'intérêt collectif attire la volonté comme un
aimant et l'oriente.
IV. -

L'ÉGALITÉ MORALE DES TRAVAILLEURS

Mais il n'est d'intérêts véritablement communs qu'entre égaux. Dans la morale et dans le droit, la liberté et
l'égalité ne font qu'un. Une nation naît au moment
où elles s'imposent. C'en est le principe essentiel.
Avant tout, nous devons accepter Je principe démocratique de la liberté et de l'égalité. Là-dessus, nous
pouvons construire. Tant que nous le discuterons, nous
ne pourrons nous accorder sur le point suivant : c'est
que l'organisation sociale doit être établie en considération du groupe et non pas des personnes. Point

�1

1
1
11

'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
344
' fondamental ! Dès lors que les personnes sont égales en
droit, elles ont des devoirs égaux. Tous doivent servir.
Le mérite mëme ne justifie aucun privilège. Les qualités personnelles de chacun sont au profit du groupe.
Elles ne légitiment aucune dignité particulière.
Aussi les travailleurs intellectuels ne peuvent-ils prétendre à plus de considération que les ouvriers. lis sont
enfermés dans le même cadre. lis n'y occupent pas des
degrés différents. La hiérarchie, mot où se conserve le
vieil esprit de l'ordre sacré, ne peut caractériser l'ordre
rationnel.
Dans cette conception, l'organisation du travail intellectuel est une partie de l'organisation générale du
travail. li n'en saurait être autrement. Les mouvements
d'une société ne peuvent avoir qu'un seul rythme. La
pensée qui les gouverne doit être aussi consciente
d'elle-même qu'il est possible. C'est pour que cette
pensée atteigne à la plus grande clarté et se puisse
réaliser en action, que nous,youlons donner à l'ensemble
qu'elle doit régir la plus parfaite unité. Unité surtout
morale I Q!Ielle que soit la partie de la tâche que chacun
accomplit, le sentiment dominan,t qui le me.ut ne peut
être un sentiment particulier. L'orgueil intellectuel doit
fléchir. Il est ùne marque d'infériorité. L'homme qui
croit penser doits avoir que l'ouvrier manuel et lui poursuivent le même but, et que les conditions de leurs
travaux ne sont pas si différentes. Leurs occupations sont
par bien des côtés également modestes. L'expérience
scientifique exige le labeur des mains. Les recherches
d'érudition demandent l'application du scribe. Le résidu
qui demeure au creuset de la science esttoujours faible.

D'UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

34 5

Le temps n'est plus d'ailleurs où le penseur sans sortir
de chez lui, élaborait les formules où la raison puisait
u,n u_niversel s?mmeil. La science n'est plus que l'image
redutte de la vte. II est temps qu'elle serve à l'homme.
V. -

PRINCIPE DE L'AUTORITÉ

~galité_ rig~ureuse des travailleurs : tel est Je principe
qut seul Justifie l'autorité, dispose l'esprit à se soumettre, rend l'organisation possible et permef l'exacte division de la tâche sociale. Renonçons à nous diriger si
nous persévérons à nier l'égalité.
'

d:

La sou_mi_ssion
l'h~mme ~ l'homme est esclavage.
La soum1ss1on de 1 espnt au fait est la condition première
de la liberté. L'autorité, dès que nous la sentons utile
cesse de nous paraître tyrannique. Son utilité est liée
sa compétence.

â

A l'ég~lit~ absolue en droit s'oppose en• fait l'inégalité
du savoir. Notre liberté a pour vraie mesure notre
~onn~issance: No~s ne sommes indépendants que par
1espnt. Celui qm acquiert la plus vaste science et de
l'o~ganisation naturelle des choses et de l'organisation
~at1on,nelle des sociétés atteint le degré supérieur de Ja
hb_erte. Car les hommes tendent toujours à s'organiser
suivant les conceptions les plus parfaites engendrées
par l'esprit. Nous envisageons constamment une certaine
f~rm_e d'organisation, plus savante que celles d'aujourd hut, dont l'expérience et la réflexion ont suscité l'idée.
Les_ hommes les plus intelligents et les plus -expérimentes ont 1~ plus de titres à comma11der. A vrai dire
leur domination n'a pas un caractère absolu; car J~

�346

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

science vaut peu. Nous ne différons dans l'ignorance que
par des degrés. Tout le prix d'une moindr: ignorance,
c'est de limiter l'incertitude de notre conduite.
Cela doit contribuer à faire sentir aux hommes leur
étroite communauté et en brisant l'orgueil de ce qui se
croit supérieur, à faire accepter l'ordre nécessair~ parce
qui est réputé inférieur. L'individu ".&lt;: peu~ continuer a
vivre dans l'illusion qu'il se suffit. L energte personnelle
a de moins en moins d'espace pour se déployer hors du
cadre social. La plus forte énergie est celle qui emport_e
à sa suite le plus de forces collectives qu'elle-même sa1t
ordonner. La liberté de chacun est au prix de l'effort
qu'il fait au service de tous. La hiérarchie sociale d'aujourd'hui n'admet d'autres échelons que ceux de la
connaissance exacte et disciplinée dont le nom propre
est la raison.
Vl. -

COMPÉTENCE ET SPÉCIALISATION

En pratique, elle s'appelle compétenc:. . .
Tout métier exige une éducation part1cuhere. Le ~lus
difficile n'est pas de préparer les masses à l'organisat1on,
mais c'est d'élever des chefs.
. .
Nul ne réussit du premier coup à penser juste, nt a
bien commander. L'instinct n'y suffit pas. Il faut une
règle. Q!Iand celle-ci fait défaut, tous_ les ~ouvei;ie~ts s~
confondent. Cette règle aurait besoin d etre defi~1e,. s1
j'ose dire, scientifiquement. Cha~un en so_n ~art1cul~er
n'est pas de taille ni à la concevoir pour lu1-meme, m a
la faire accepter aux autres.
. ,
Q9and les hommes de pensée seront enfin organises,

o'UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

347

qu'ils auront cessé d'être les agents de l'anarchie, il ne
sera pas très malaisé d'augmenter dans le reste de l'humanité la tendance naturelle qui la porte à accepter les
formes qu'on lui donne; les sentiments qui l'animent
importent infiniment plus que les dispositions extérieures.
, ~e pouvoir de l'intelligence sera partout accepté sans
res1stance quand elle aura renoncé à être une force indépendante. Son rôle dans la vie sociale apparaîtra. C'est
une question que de savoir quelle part lui revient dans
le gouvernement des faits. Q!le cette part soit étendue
ou restreinte, les modes de ce gouvernement veulent
être déterminés. Dès lors qu'on admet la nécessité d'une
direction, celle-ci doit être organisée. A moins de prétendre qu'il appartient aux sots de nous conduire, il est
nécessaire de faire place à l'esprit.
N~ ten!r aucun compte de la nature de l'intelligence
serait folte. Aucun homme n'a la tête assez forte pour
se prêter aux activités diverses qui le sollicitent. L'œuvre
intelle~hlelle est_toujours le fruit d'une coopération plus
ou moms consciente. Cette œuvre capitale, devant laquelle l'individu reste impuissant, l'œuvre d'assurer la
vie d'un pays, il faut qu'elle s'accomplisse en définitive.
~~u~ n'avons pour cela qu'un seul moyen, c'est de
speciahser les fonctions dirigeantes. Le préjugé qui s'y
oppose est malheureusement tenace.
C'est une erreur de croire que l'esprit. en se spécialisant, se stérilise. Entendons-nous bien. Il est à souhaiter
que• la culture intellechlelle soit baénérale , la fonction
~peciale. L'homme doit s'élever, lorsqu'il pense, à l'intelligence du tout; il doit rester, lorsqu'il agit, dans Je
champ restreint où son travail s'élabore. L'effort de l'es-

�.348

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prit qui le guide dans l'action est une part de cette
action ; il est nécessaire qu'il y soit limité.
Son rendement s'accroît par là indéfiniment, beaucoup
plus sans doute que ne peut croître la productivité manuelle. Une part de l'activité cérébrale tombe peu à peu
dans l'inconscient, est abandonnée au pur machinisme.
C'est le moyen du progrès intellectuel. Un mouvement
familier n'arrête plus. Les accroissements de l'intelligence sont pour l'humanité l'essentielle richesse. S'il est
vrai qu'elle ne se soit jamais enrichie que par le loisir, faisons en sorte que notre besogne sociale nous coûte peu de
peine. Ne nous livrons qu'à une tâche unique, puisque
nous n'en pouvons entreprendre plusieurs à la fois.
La faculté d'attention est plus limitée que la faculté de
compréhension. L'économie qui résulte pour chacun du
travail bien fait par tous, lui offre l'inappréciable chance
d'en ti, er lui-même profit. Les hommes ne veulent plus
être attelés sans cesse à la même besogne. La limilation
des heures de travail n'aboutit à rien de moins qu'à nous
faire jouir du fruit de ce travail accompli.
Dans l'ordre intellectuel, une bonne division des tâches
permettrait d'élaborer, de résumer, de synthétiser les
connaissances. de telle sorte que quelqu'un d'entre nous
ayant acquis grâce à son propre labeur, ce que j'appellerais volontiers l'expérience de la science, habile à comprendre, s'initiât sans peine à la pensée en train de naître,
de laquelle dépend le mouvement qui tous à la fois nous
entraîne.
Ceux qui commandent sauraient ainsi ce qu'ils doivent
savoir. lis auraient le temps d'organiser. Ils approfondiraient la notion même du commandement.

D'UNE ORGAN[SATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

Vil. -

349

DIVISION DES FONCTIONS

L_a directio~. d'une communauté petite ou grande,
natton. ou ~oc1~té commerciale, n'est pas un fait simple.
Elle_nece~stte a la fois l'exercice de la pensée fondée sur
1~ co~na1ss~nc~ des choses et celui de la volonté qui
s apphque a l o~ganisation des hommes. Concevoir,
ordonner et executer sont trois actes différents de
l'esprit, que d'ordinaire nous confondons. Si nous
s?~me~ à ce point incapables d'agir, c'est que cette
d1stmction n'a jamais été faite. Les cadres intellectuels
~ous_ manquent; elle nous eût servi de plan pour les
e_tabltr. Nous avons des penseurs qui ne nous servent de
nen, nous avons peu d'organisateurs et ne les employons
pas, enfin nous sommes encombrés d'une masse d'irréguliers qui bien commandés rendraient des services qui
n_e _l'étant pas nous chargent du fardeau de Jeurs in:apacttes. Pour que le tr~vail d'esprit nécessaire au fonctionnement de l'org~nis.:ne social fût assuré il faudrait que
chacu~ !ût placé de telle manière qu'il' pût servir, que
les med1ocres fussent commis à transmettre les ordres
et à les exécuter, les volontés supérieures à ordonner les
esprits les plus distingués à ouvrir la voie.
'
Penser, c'est tirer de l'observation de la vie tout son
~ns_eignement. Cet enseignement est devenu d'un secours
•~d,spensa~le ~ celui qui gouverne ou qui négocie.
~.ho~me d a~atres n'est pas plus excusable, s'il ignore
1etat econom1que du monde et la place qui appartient à
son pays, que l'homme d'Etat s'il méconnaît jusqu'aux
plus profondes causes des mouvements sociaux et poli•
J

�350

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tiques. Les étudier est le seul moyen de les prévoir,
autrement dit de gouverner. Ce n'est pas gouverner que
de donner successivement satisfaction aux plus criants
appétits.
.
.
Nous avons besoin de philosophes qui ne s01ent pas
des théoriciens, mais qui parfaitement instruits des réalités de la vie, respirant le même air que nous, sac~ent
formuler ces aspirations vagues dont la foule ne devient
consciente qu'à de rares moments. La philosophie dort
dans les livres; elle veille dans la tête de quelques
hommes d'esprit qui cherchent leur plaisir dans l'acte
de penser plus encore que dans le fait de sentir. ~'étant
pas arrêtés par la vue du monde que le gros de I humanité a acquise au temps où ils vivent, ils reculent sans
cesse l'horizon des terres où elle se meut, et tirent d'elle
les idees qui croissent dans l'épaisseur de sa conscience
et l'agitent sourdement.
.
.
Nous avons besoin surtout d'organisateurs. Savoir
penser et savoir commander ne sont pas une seule et
même chose. Ou plutôt la pensée de celui qui commande étant dirigée sur un objet déterminé qui est
l'homme, doit prendre un pli spécial. Le rôle du penseur
qui dégage par la spéculation la leçon d'ensemble des
choses, ne peut se confondre avec celui du chef qui agit et
fait agir. Tous deux sans doute organisent, ils obéissent _à
la même logique, mais le premier construit dans son es~nt
suivant un concept en partie théorique, le second taille
dans le vif de la société, la constitue pratiquement.
Celui-ci a pour mission d'ordonner les hommes entre
eux en vue de la tâche d'ensemble à remplir. li est indis•
pensable d'abord qu'il connaisse à fond la matière sur

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

351

laquelle il travaille. Il faut qu'il ait les sens éveillés et
attentifs aux caprices de la volonté humaine et qu'il sache
utiliser les énergies. Rien de plus étrange que l'incapacité psychologique de beaucoup de prétendus chefs.
L'intelligence créatrice n'est pas moins nécessaire à
ceux qui dirigent qu'a ceux qui parlent. Organiser, c'est
découvrir et créer. Les relations justes entre les personnes ne sont pas plus apparentes que les rapports
exacts ou supposés entre les choses. Elles sont à coup
sûr plus mobiles. Elles doivent être constamment maintenues. Les hommes abandonnés à eux-mêmes retombent naturellement au degré d'organisation le plus bas.
Il faut aux chefs une réflexion toujours active, le don de
synthèse et l'autorité.
Un tel rôle exige une énergie peu commune. Susciter
l'activité parmi la moyenne des travailleurs, c'est-à-dire
accroître cette activité lente et quasi élémentaire qui
suffit à leur assurer l'existence, n'est point une tâche
aisée. Cette énergie est pourtant indispensable. A l'heure
présente nous reconnaissons tous la nécessité où nous
nous trouvons de rendre la plus grande somme de travail utile.
Nous disposer à la fournir ne servira de rien sans l'intervention, à tous les degrés du labeur humain, de cette
espèce d'hommes qui savent ordonner. C'est à eux que
revient la fonction propre du gouvernement, non plus
comprise comme l'exploitation de l'Etat par une oligarchie, mais comme le secours constamment donné à la
main qui agit par la pensée qui dirige l'effort. L'emploi
du chef, c'est de donner à l'individu le sentiment de
l'énergie possédée par le groupe, de lui communiquer

�35 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa force et de maintenir ainsi la communauté entière en
état d'activité coherente et féconde. L'ordre public est
cela ou il n'est rien. A-t-il jamais été cela? L'ordre privé
suit la même loi. Observation et conception, organisation et commandement, exécution, tels sont les trois
éléments de la pensée collective, qui a pour fonction
d'assurer la direction sociale. Nous désignons ici par
l'expression : travail intellectuel, l'œuvre entière de cett~
pensée, depuis l'explication du savant jusqu'à l'acte qui
sert à transmettre au dernier degré de l'échelle l'ordre du
chef. C'est en lui donnant ce sens très étendu que nous
le distinguons du travail manuel._
VIII. -

L'ASSOCIATION INTELLECTUELLE.

Nous avons essayé de marquer la place de l'intelligence dans l'ordre social. Nous avons considéré le~r~upe
humain comme un tout, dont les parties sont sohda1res,
également servantes de l'ensemble, également utiles à
son mouvement harmonique. Nous avons montré que
l'organisation du travail intellectuel n'était qu'une partie
de l'organisation générale du travail. Nous lui avons
assigné pour principe la collaboration. Il reste à étudier
les modes de la collaboration elle-même.
A supposer que les différentes fonctions soc~ale~
soient assez nettement distinguées, comment les md1vidus réussiront-ils à s'agréger de telle sorte que chacune
d'elles s'accomplisse et qu'elles s'accordent ensemble?
Quand nous employons la formule : organisation du
travail intellectuel, strictement c'est de cette question
qu'il s'agit.

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

3;J

Jusqu 'à présent la collaboration n'a été cherchée que
dans le domaine des sciences. Il existe une méthode du
travail scientifique dont les véritables savants font usage,
et qui s'étudie à part sous le nom de méthodologie.
Mais la pratique de cette méthode ne nécessitant pas
atisolument le concours des intelligences, celui-ci se réalise rarement.
L'homme d'étude peut travailler seul, souvent il est
contraint de rester isolé. Si le savant français montre
peu de goût pour les ouvrages d'ensemble, il le doit
moins à une tendance naturelle qu 'à une dure nécessité.
N'est-ce pas la difficulté de trouver des aides qui le fait
s'accoutumer à s'aider lui-même?
Il se peut que des Français réussissent parfois à accomplir d'accord une seule tâche après l'avoir divisée entre
eux. Mais les règles de l'association intellectuelle ne sont
pas encore connues.
Ce n'est pas à de telles règles qu'ont recours les
membres des sociétés savantes. Il ne faudrait pas croire
qu'il s'agit pour eux d'une entreprise véritablement collective. Il n'y a pas là coopération proprement dite, mais
juxtaposition de travaux accomplis individuellement sur
des sujets de même ordre. Il n'est nullement assuré que
pour les exécuter leurs auteurs se soient soumis à une
même discipline, aient fait usage d'une méthode commune. Pour qu'il puisse être question d'une véritable
unité dans le travail, il faudrait qu'une sorte d'harmonie
s établisse entre les esprits et rythme leurs mouvements
divers.
Nous proposons donc que les règles de l'association
intellectuelle soient étudiées. Les principes sur lesquels

�.354

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

elle se peut fonder sont d'une nature purement psychologique. Seule l'observation permettra de les découvrir.
Aussi ne saurait-il être ici question de les établir, ni
même de les esquisser. La tentative qui en serait faite
n'aurait aucune valeur. Une semblable étude appelle le
secours des donnees que fournit la science sociologique
dont aussitôt ébauchée, elle constituera elle-même une
branche.
L'analyse de la collaboration implique en effet collaboration. L'important est de déterminer un certain
nombre d'hommes à lier leur travail de telle sorte que
l'expérimentation devienne possible. Il faut qu'ils réussissent à démontrer comment l'œuvre naît de leurs
communes pensées. Le phénomène est de tous les
jours. Pour en connaître la loi, il est nécessaire qu'on
l'isole.
A défaut de quoi, on continuera de le confondre au
milieu des circonstances accessoires. On persévérera à
n'étudier les rapports sociaux que dans leur forme extérieure, sans observer qu'elle est une simple conséquence.
La science juridique ne peut faire mieux que de décrire
cette forme; elle ne l'explique pas.
Notre but est de connaître les causes, afin d'agir sur
les faits. Nous cherchons à atteindre la vie sociale dans
son essence profonde, pour en améliorer autant que
possible les dispositions intimes. Quand nous prévoyons
qu'une saine organisation du travail des esprits multipliera leur fécondité, nous exprimons une idée qui n'est
plus tout à fait une hypothèse.
Une analogie s'offre pour nous guider dans nos premiers pas. U semble que la réglemenution du travail

D'UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

J55

manuel et celle du travail intellectuel rentrent à la fois
dans le cadre que nous avons tracé. La première n'est
elle-même que depuis peu d'années l'objet d'investigations méthodiques. Il fallait de vastes entreprises industrielles pour qu'on songeât à tirer de l'expérience de
l'effort des règles précises et à donner à des groupes de
travailleurs une constitution définie. Les ouvriers de la
pensée eux aussi tendent à s'associer aujourd'hui. La
question est de savoir si leurs groupements serviront à
diminuer la capacité individuelle de l'inteUigence ou à
l'augmenter, s 'ils seront des parlements ou des ateliers.
Efforçons-nous d'en faire des ateliers. Quand on aura
commencé d'y produire en commun, les conditions
nécessaires du travail coopératif seront réalisées. L'étude
attentive en assurera le progrès.

•••
Nous ne pousserons pas la question plus loin. Si
quelqu'un s'étonnait de ne rencontrer dans ces pages
qu'un enchaînement de principes généraux et pas une
recette à employer tout à l'heure, nous croyons pouvoir
lui répondre que la mieux étudiée de ces recettes ne vaut
rien dans la pratique. li nous suffit d'avoir pose la question dans ses propres termes, qui sont relatifs aux
hommes. L'important est de déterminer les dispositions
d'esprit qui les amènent à s'entendre. Le reste est affaire
d'observation. Il faut modeler les institutions sur ce qui
vit, organiser ce qui est. C'est un problème qui se renouvelle à chaque instant.
ADOLPHE DELEMER

�MANNEQUIN D ACAJOU
0

MANNEQUIN D'ACAJOU

Dragons et municipaux, et leurs bêtes au col penché,
à la porte de l'Acadêmie de peinture.
Ce n'est pas encore la guerre civile. ~ais - depuis
combien de mois? - l'œil du cheval de troupe est sur
nous.
L'œil humide et dur, et tendre, qui a l'éclat d'une
pierre noire sacrée, instrument d'un culte perdu. L'œil
stupide, si doux, presque au sommet de la tête brunroux, longue, en forme de violon. Le soir, à l'écurie,
tam-tam des sabots sur les bat-flancs; les membres
lourds broyant la paille ; une chaîne qui claque sur la
pierre et, au-dessus, à la chambrée, le violon désaccordé
de l'engagé volontaire sentimental.
Par une brusque ondulation des flancs, le cheval bat
les mouches avec le fourreau du bancal qui pénd à
gauch·e.
Ce cavalier, démonté, doré, les . mains aux poches,
relevant les basques à retroussis cramoisi de son habit
presque de garde française, admire les belles attitudes
du mannequin d'acajou à la vitrine du marchand de

357 ·

couleurs. C'est le cheval que voudrait interroger l'enfant
de la Troisième République, le bon écolier en sarrau
noir épinglé de la croix de fer blanc, culotté d~ velours
retaillé dans un vêtement plus ample et qui distille la
forte odeur des peines et plaisirs du père, le cocherlivreur qui transpire en ahannant sous les colis du chemin de fer et qui répand le trop-plein du canon de rouge
quand il trinque, sa corvée terminée.
L'écolier connaît par cœur les mille et une nuits occi•
dentales, inscrites en son Précis d 'histoire de France,
l'un des sommets du merveilleux vulgaire, après la
poésie secrète et si exacte du Système Métrique, abstraite
symphonie des poids, des volumes et des espaces.
li sait que les guerres civiles déchirent et que les
guerres de religion désolent. Aucun professeur d'histoire
ne s'exprime autrement, parce que ces maîtres sont les
prêtres bons gardiens des mots gros de magie. Or, la
religion s'en va, tout le monde le dit. Alors, en deça
des frontières 1 plus de guerre? C'est le progrès! Reste
la guerre civile. Pourtant, les journaux socialistes impriment que ce ne sera pas encore pour cette fois-ci.
Pourtant, la Garde Républicaine et les dragons joufflus,
au triste écusson noir et blanc, campent toujours dans
les rues mal pavées, én étoile autour du carrefour
orgueilleux de son candélabre d' un luxe inouï. Tout ce
qu'on ne dit pas, tout ce qu'on sait mal est inscrit
dans l'œil du cheval, rond, convexe et noir, tout à fait
pareil au miroir noir des paysagistes de 18.3o.
Le coq noir du charbonnier, à la crête inclinée comme
une casquette, faisant le tour d' un stère de bûches, se
promène dans l'œil du cheval.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il

i

Ce matin, tous les articles des journaux sont d,es
décrets, ordonnances, mandements, ukazes et prikazes.
Défense est faite aux médecins de donner aux maladies leur nom vulgaire. A quoi bon ? C'est plus pathétique ainsi et puis il faut « tout de même » une religion
pour le peuple. Au surplus, ces messieurs des bureaux
ne sont pas en peine de vulgarité et si l'on a besoin,
impérieusement, d'un nom pour apaiser le malade dont
occuper l'impatience, selon l'art national de contenter
les autres citoyens avec une carte d'électeur ou un fascicule de mobilisation, - s'il faut un nom, ·on en fournira
un vulgaire à souhait.
Grippe espagnole. Feria de la Malaria 1
Les caricaturistes n'ont pas attendu ce siècle pour
affubler dame Peste d'un jupon court à grelots agressifs.
Q1land la tireuse de cartes du 32 est morte, an trois
jours, de la grippe espagnole, !'absoute fut donnée par
un prêtre tondu qui avait passé son surplis par dessus
son uniforme bleu horizon. Une de ses jambières se
déroulait en serpentin sur les marches de l'autel. Au
front, dans la tranchée de Calonne, c'est un bidon truqué (on tire dedans une cartouche) qui lui servait de
burette.
Le cheval de troupe, mal nourri depuis quelques mois,
boit l'eau empoisonnée du faubourg et le soleil allonge
l'ombre du sabre sur les pavés.
Dans la vitrine du relieur, une collection de guerre du
Miroir. Dix volumes de plus que !'Histoire de la Guerre
de 1870-1871 ! C'est beaucoup. Cependant ça n'emplit
pas toute la vitrine.

MANNEQUIN o' ACAJOU

359

- Loin de là l dit la commère.
U reste assez de place pour les romans mondains, les
féeries policières, les traités de jiu-jitsu, l'histoire naturelle, l'abrégé du Capital et le Bulktin àe la Compagnie.
Il est vrai que nous réduisons tout aux images.
Pas une ligne de texte l
On n'a pas encore entendu un de ces économistes,
qu'au Café blanc on nomme le Colonel, soupirer:
- Ce qu'il faudrait, c'est une bonne guerre de religion.
Un comité s'est formé pour le rétablissement des appareils à sous. Le Trésorier a été reçu par le Président
du Conseil.
Sa vareuse sonnante de médailles, truquée en veston
de bains de mer, cravate écossaise, une rose fanée au
képi, un poilu de la coloniale cherche à vendre un petit
fox. L'adjudant de la Garde Républicaine le désire. Joséphine en serait contente et le plaisir la rend amoureuse,
et ce serait à qui saurait le mieux le gâter aux Célestins
où l'on adore les bêtes. Seulement, suivra-t-il le trot de
l'escadron?
Un gréviste a connu au Tonkin certain cuistot de la
Marine qui savait préparer le chien. Du chevreau, ni
plus ni moins.
.
- Et qu'est-ce qu'il dit comme ça, votre Populaire?
- Non l Sans blague ? Les cipaux aussi ? Sacré
juteux!..
Une vieille femme aux cheveux semblables à de la
cendre, un tablier propre sur son jupon sale, affamée,
ou soûle, ou morte, étendue au frais sur les marches de
granit, garde l'entrée du Métro, close depuis la grève.

�36o

1

1

., 1

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Des œillets ! des roses I du mimosa!
Ah I pensez-vous I On la claquerait à s'en fatiguer que
ça ne la déciderait pas à crier sa marchandise.
C'est la flemme qu'elle a.
Toutes les flemmes.
Et d'abord, la flemf!le de relever ses bas troués retombés en rouleaux sur ses souliers de garçon.
Lavée, brossée, toute nue ou enveloppée dans la chemise neuve à carreaux bleus et blancs que l'amant de
sa sœur, le beau mutilé, a rapportée - en douce - du
régiment, qu'elle dormirait bien au creux du panier de
roses dont elle doit charger ses bras étroits l
Q!Jelle flemme!
Fourrer ses roses brillantes des diamants du ruisseau
sous le nez des dîneurs de la terrasse, ça économise les
paroles et c'est tellement plus éloquent.
Elle en connaît une qui, fille de gueux, crânait dans
un joli costume marin; elle por;ait aussi du linge fin et
des chaussettes de soie. On a emmené en prison la dame
qui l'habillait si bien. Elle a dû rendre le costume marin, le linge doux à la peau et _les chaussettes de soie.
L'Assistance l'habille de laine grise et on lui apprend à
laver la vaisselle.
... Oui, c'est elle qui a chipé le porte-monnaie ...
. .. Ah l tu retrouves ta langue 1.. Te lâcher? .. Tu n'y
penses pas ... Pleure, ça ne t'empêchera pas d'être une
voleuse ... Tu as peur? .. Tu n'avais pourtant pas peur
pour chiper le porte-monnaie ...
... Non, je ne te ferai pas conduire au poste ... je ne te
mènerai pas chez le commissaire... tu ne vaux même
pas ça ...

MANNEQUIN D'ACAJOU

... Madame est trop bonne ... et puis il fait trop chaud ...
on est si bien !..
... Un simple bistro mais une cave parfaite et la plus
jolie terrasse de Paris ...
. .. Q!l'est-ce qu'on va te faire? ..
. .. Dernande pardon ... hein, qu'est-ce qu'on va te faire?
Elle ne pleure plus. On la tient à peine aux poignets
et elle ne se sauve pas. Dans son panier, une dame choisit
une rose i la plus belle.
Elle chipait bien nos porte-monnaie!..
Le carrefour tourne comme une toupie. L'électricité
brille en plein jour au globe du candélabre. L'enfant
livide contemple, les yeux brouillés, un à un, ces dieux
qui dinent à la carte, qui rie rit très fort et grondent ainsi
qu'ils rient et qui ont sur elle ce pouvoir terrible qu'elle
pressent sans s:en former aucune représentation.
L'adjudant est remonté en selle et tourne autour du
carrefour qui tourne, qui tourne, emportant les tables
parées, et le panier de fleurs et la petite fille prisonnière,
qui tourne plus vite que le carrousel des cochons à la fête.
- Fouillez-là donc, elle en a plein ses poches ... c'est
tout vice ces gamines-là ... Je ne serais que ces messieurs dames ... Si ces dames voulaient passer avec elle
dans mon arrière-boutique? ..
Les narines d'une blonde agréable frémissent un peu .
Un monsieur féroce et timide vide son verre de mousseux pour ne regarder personne en face.
Une brûlante respiration; l'haleine de feu des justiciers
visités par le crime soulève le carrefour. Le carrefour se
soulève comme une poitrine. La petite sent ses jambes
s'écrouler avec ses bas.

�36.2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pars l.. mais pars donc!.. sauve-toi, petite brute, puisqu'ils t'ont lâchée!.. Ne crois pas à leur bonté ... Tu n'y
crois pas, n'est-ce pas? .. Oui, pensez-vous l.. parbleu 1..
Ce sont des lâches ... ils n'osent pas ... ils n'ont pas su
choisir ... ils ont eu peur de décider ... ils ont eu peur ...
et ce sont des personnes aisées et très convenables qui
ne pouvaient avoir le moindre ennui à cause de toi... ils
ont eu peur de leur désir ... ils ont eu peur de leur plaisir ...
S'ils n'avaient pas leurs comptes-faits des crimes et
délits, les juges aussi auraient peur.
Là ... à la table d'angle ... près de l'assiette de fruits .. .
un autre porte-monnaie ... prends 1.. et prends garde .. .
mais prends surtout... fais vite 1
Ils n'ont rien vu.
Toi, quelque jour, si l'on te couche dans du linge
propre, au creux du panier de roses, peut-être sauras-tu
juger sans comptes-faits les délits et les crimes. Qµi sait
si, pour que tu atteignes à tant de sagesse, il ne faut
pas encore que tu leur voles une autre bourse, et qu'ils
te voient, et qu'ils te prennent et que, cette fois - cela
peut dépendre de la qualité du mousseux - ils osent ?
La criminalité ne décroît pas. Mais à présent, pour
aller du poste au dépôt, la voiture cellulaire automobile
ne met pas dix minutes.
- C'était une boche, oui madame, une de leurs secrétaires. Une blonde, pas du tout comme les boches de
caricature; jolie fille, une boche quand même. Elle venait tous les jours m'acheter de la parfumerie, des épingles, des bigoudis, de l'odeur, des bêtises, quoi. Un jour
que Félix était en permission, il lui a dit: «Tenez, voilà

MANNEQUIN D'ACAJOU

un nécessaire que j'ai payé trois marks vingt-cinq à
Mayence. Fabriqué ici, je ne pourrais pas vous le vendre
à moins de vingt-deux francs. Je l'ai acheté il y a un
mois. C'est régulier, et bien on aurait trouvé ça dans
mon paquetage, avec la marque, il y a seulement un an,
j'étais bon pour le Conseil.
« Elle n'est plus jamais revenue. Je ne la regrette pas
trop. C'est elle qui a reçu un litre sur la tête le jour
qu'ils sont retournés dans leur pays. Félix aussi y est
retourné. Il n'est que sergent, mais ils lui disent Monsieur le lieutenant, parce qu'ils ont peur.
- Viens, dit au gréviste le colonial content de son
marché, viens, on va boire le fox !. .
Le cheval de troupe est aveugle.
C'est la charge.
Les naseaux hauts, les jambes de devant raidies dans
le galop, les chevaux sont tirés par les rails du tram,
remorqués par le tram jaune qui fuit.
Un peintre scrupuleux, un de ceux qui, se souvenant
de Delacroix, savent leur tableau par cœur, note le geste
des gardiens de la paix rejetant par dessus leurs épaules
larges le pan des noires pélerines.
La petite marchande de fleurs n'a pas peur. Les sabres
des agents et ceux des cavaliers la tourmentent moins
que les doigts longs et tièdes de cette jeune femme
habile, tantôt, à la paralyser avec sa main légère posée
sur son poignet.
Sans lâcher son panier, la voici glissant entre les vagues de la charge. Le boulevard est franchi; le carrefour
dépassé. Là, dans la rue aux moiteurs de cave, la vitrine
du marchand de couleurs a été défoncée. La voleuse de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

365

MANNEQUIN D'ACAJOU

porte-monnaie vole le mannequin d'acajou et son cœur
bat d'une joie effaçant l'amertune des terreurs subies.
Les porte-monnaie, c'est pour sa sœur et pour l'amant
de sa sœur, dont la baguette d'osier (ce vannier ambulant sait la manier en maître) l'effraye bien moins gue
les doigts délicats de la belle dame. Le mannequin, la
mystérieuse poupée nue de bois brillant, c'est pour elle.
L'adjudant la désirait aussi. Le fox, c'était pour Joséphine. Le mannèquin d'acajou l'émerveillait. C'était bien
fait c tout de même &gt;; c'est d'après ça que les artistes
peignaient leurs personnages. Seulement, il fallait faire
d'imagination le nez et les yeux. C'était cocasse et vraiment très soigné comme travail. Est-ce que c'était un
homme ou une femme? C'était tout nu. Ça devait être
une femme.
On emporte l'adjudant. Les bocaux du pharmacien
friment, en plein jour, les signaux verts et rouges dans
la nuit d'une voie ferrée.
Sur le visage livide de l'adjudant, du sang. Une double blessure. De chaque coté de la bouche, deux retroussis cramoisis, pareils aux basques du bel habit de garde
française. Il y a des coups de pierre fa~eux comme des
coups de sabre.
Et la femme soûle, ou morte? Elle dort toujours, un
peu plus bas dans la bouche du Métro ; la foule, poussée
par le cheval de troupe aveugle, lui a fait dégringoler
deux ou trois marches. La vieille face est maintenant
recouverte des cendres de la chevelure.
Il y avait trois enfants appelés par leur destin au cent~e
de ces drames conjugués. L'écolier décoré de la crotJC
dérisoire; la marchande de roses, la petite voleuse qui ne

saura jamais qu'elle fut une enfant, et le petit garçon
riche sortant du jardin public à cent mètres du carrefour. Il n'a rien vu. Parce qu'il n'a pas tourné l'angle du
boulevard - le boulevard défiguré à cause du candélabre
renversé dans la bagarre, le candélabre d'un luxe inouï
- il n'aperçoit pas les dragons à l'écusson funèbre
s'avancer tranquilles, sabre au fourreau, en peloton
compact, ni la garde municipale qui, sa besogne faite
s'ébroue, hommes et bêtes, dans la ruelle aux moiteur;
de cave.
l'œil du cheval de troupe absorbe un canton pacifié
du monde qu'une houle soulevait.
On recoud les lèvres de l'adjudant.
Le petit garçon riche ne voit pas l'écolier sage courir
ainsi qu'un fox au long du peloton en marche.
L'enfant bien élevé, bien vêtu, rouge de confusion, de
honte, de terreur et de satisfaction, court droit devant soi.
La fontaine de fonte bronzée est au milieu de la place.
Voici l'instant sublime qui grandit son enfance.
11 a satisfait au tenace désir.
11 a osé et il est un peu étourdi, un peu ivre d'avoir tant
•

et si vite et si facilement osé.

Son trouble est tel qu'il demeurera longtemps visible·
si on l'interroge, lui qui a tant osé, il n'osera pas avouer'.
Jamais.
II y a tant de jours, tant de semaines, tant de mois
que l'envie furieuse le mordait.
. C'est fait. Le voici troublé mais satisfait, épouvanté,
Joyeux et plus jamais il ne sera digne d'être nommé
candide.
Un signe est sur lui.

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Conduira-t-il les pauvres ou en assurera-t-il le massacre?
Les pauvres à jamais, l'inquiétud~ des pauvres, ~e
goût et le dégoût des pauvres, les cns des pauvres regneront sur sa vie.
Il a porté à ses lèvres, satisfaisant l'envie_ redoutable,
la coupe infâme et merveilleuse. A la fontaine Wallace
_enfin! - il a bu l'eau fade dans le gobelet de fer en
forme de sein coupé, déformé sur ses bords par les
lèvres des pauvres.
- Cochon! lui crie l'écolier sage.
Les dragons passent.
L'écolier court rapporter à son père la nouvelle de 1~
bagarre. li est ému d'avoir été le témoi~. d'un a~te pat~~tlque dont ses professeurs décideront s 11. c?nv1ent d. en
faire, pour l'histoire leur servante, un evenement ~mportant. Il n'est pas ému d'autre chose. Est-ce _bien
certain ? Des bouffées de leçons embrasent ses oreilles.
- Sous le règne de...
.
li oublie le nom du prince. En courant, 1I se chante
lèvres closes :
_ Sous le règne de, sous le règne de, les guerres de
religion désolèrent la France ... Sous le règne de,_s?us le
règne de, la patrie fut déchirée par des _guerres c1v1les ...
Lèvres closes, car entre ses dents il vient de se planter
Ja rose ramassée sous les jambes des chevaux.
On ne sait pas si c'est une rose envolée du panier de
la voleuse sanctifiée par le martyre, ou la rose chue _du
képi du colonial, du vieux soldat qu~, _seul devant le zinc
du bistro, achève de boire le fox, pa1s1blement.
ANDRE SALMON

•

LETTRE SUR LES MŒURS SCIENTIFIQUES
EN AUSPASIE

Réjouissez-vous, bon ami, car je vous apporte une
heureuse nouvelle. Un de mes compatriotes, un habitant de ce royaume, a fait une découverte fort importante, une de ces découvertes dont l'humanité tout entière peut tirer orgueil et profit.
L'homme dont il s'agit est un savant fort modeste.
Entendez qu'il est plein de modestie et ne jugez pas de
s_es mérites à ce mot, car, au regard de son taJent, je
tiens cet homme pour considérable. Je le dis donc modeste
pa_rce qu'il est singulièrement dépourvu d'éloquence, de
bnllant, d'habileté et, en général, de toutes les vertus
qui assurent aujourd'hui la fortune de l'esprit.
Léonard, c'est ainsi qu'on le nomme. s'est distingué
par des travaux si remarquables que nombre de ses conf~ères ont repris ces travaux à leur compte et y ont immé~•atement attaché leur nom. Léonard est donc presque
inconnu chez nous, ce qui lui permet d'exercer son génie
dans une solitude non disputée et dans une indépendance
voisine de l'abandon.

�J68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'imagine que cet isolement est propice à la spéculation
scientifique car, après plusieurs années de labeur, Léonard a conduit ses recherches à leur terme. Le fruit de
ces recherches est, je vous l'ai dit, tout à fait précieux,
tout à fait admirable. Je ne saurais vous en entretenir
convenablement dans les limites d'une lettre: toutefois,
pour satisfaire au plus gros de votre curiosité, je dois
vous dire qu'il s'agit d'une découverte intéressant la biologie. Léonard a obtenu de si concluants résultats qu'il
n'est pas insensé d'en espérer un grand bien, matériel et
moral, pour l'humanité. Je prononce à dessein le mot
moral, bon ami, car, bien qu'étranger aux secrets des
sciences naturelles, vous admettrez volontiers avec moi
qu'il n'est pas absolument impossible, en principe, de
modifier à la longue les mœurs des êtres vivants en améliorant adroitement les conditions de leur vie organique.
La découverte de Léonard a donc ceci d'important
qu'elle intéresse cette partie de la science biologique qui
n'est pas indifférente à l'âme. Pour plus de clarté, sachez
que Léonard a pu, en traitant de certaine façon les éléments qui composent un organisme vivant, faire acquérir
à ces éléments des fonctions nouvelles et, partant, conférer à cet organisme des pouvoirs capables de développer son influence et d'étendre }e domaine de son activité.
Je ne saurais vous en dire davantage sur les expériences
de Léonard sans violer, en quelque sorte, un secret,
parce que, sachez-le, bon ami, les derniers travaux de ce
savant n'ont, à l'heure actuelle, reçu aucune publicité
dans notre royaume. Peut-être même s'écoulera-t-il beaucoup de temps avant que le nom de Léonard ne passe la

MŒURS SCIENTCFIQUES EN AUSPASIE

mer et ne parvienne aux oreilles de vos compatriotes.
Les raisons de ce délai sont fort curieuses et, pour vous
les faire comprendre, il me faut raconter par le menu les
diverses démarches qui ont rempli la vie de Léonard
depuis qu'il a mis la dernière main à son ouvrage. '

•

**
j'ai fait la connaissance de Léonard il y a une dizaine
d'années, alors que je hantais les laboratoires dans Je
dessein d'y trouver solution à de certaines inquiétudes
morales. J'ai, de ces études, retiré d'amples satisfactions,
mais nullement celles que j'en attendais. En d'autres
termes, la science n'a donné réponse à aucune des questions qui me tourmentaient alors et qui n'ont cessé de me
tourmenter depuis; la science est restée muette,! vous
dis-je, mais elle in'a procuré une sorte d'ivresse qui a
retiré de l'acuité à mes doutes, elle m'a donné quelques
motifs d'orgueil, elle m'a fait, souventes fois, illusion
sur la valeur morale de ses fins.
Passons! Il s'agit de Léonard. Et, en vérité, rien n'est
plus édifiant que son histoire.
'
Expérimentateur irréprochable, esprit rigoureux et ingénieux, analyste subtil, Léonard me frappa, dès le début
de nos relations, par l'ampleur et la générosité de sês
vues. La haute spécialisation, à laquelle les nécessités
modernes de la science astreignent tout chercheur, n'a
pas fait de lui un infirme: il jouit d'un champ visuel
développé et l'intérêt qu'il porte au monde déborde
volontiers le disque clair d'un microscope.

�J70

LA NOUVEL~E REVUE FRANÇAIS&amp;

A ces traits, avouez que je réalise mon dessein, qui
est de vous donner de l'estime pour Léonard.
Léonard a consumé ces dix dernières années dans un
laboratoire qu'il a fait construire et qu'il entretient de ses
propres deniers. Il a quelque mérite à cela, car.il n'est
point riche. Telle n'est pourtant pas l'opinion de ses confrères qui, pour la plupart, préfèrent végéter dans les
locaux de l'état et attribuer ensuite à la parcimonie de
celui-ci la fréquence de leurs échecs et !'étriqué de leurs
entreprises.
Mais je ne voudrais pas vous laisser croire que mon
amitié pour Léonard et le goût que je ressens pour son
caractère d'esprit entachent d'injustice mes jugements
sur le reste du monde scientifique auspasien.
Léonard a ramassé l'essentiel de ses résultats en un
ouvrag.e fort compendieux dont la lecture est passionnante. j'ai eu ce mémoire entre les mains; il comporte à
peine deux cents pages. Il est intitulé: Mutations fonc-

tionnelles rapides des éléments organiques différenciés.
Ne vous arrêtez pas, je vous prie, à l'aridité apparente
de ce titre : il recouvre des vérités nouvelles et tient en
germe d'immenses espoirs.
C'est l'histoire de ce petit ouvrage que je vous veux

raconter.

•
••
Léonard termina la rédaction de son mémoire en janvier dernier; voici donc bientôt dix mois. j'eus l'avantage de le rencontrer à cette époque et d'apprendre
l'heureuse issue de ses investigations.

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

37 1

- Le moment, me dit-il, est venu pour moi d'en
appeler au jugement de tout le monde savant. 11 me
cfevient difficile de tenir secrets des travaux qui doivent
entrer au plus tôt dans la voie des applications pratiques.
j'apporte des notions dont l'imprévu peut surprendre
mais donL les conséquences sont de nature à remuer profondément la société. Il doit sortir de là beaucoup de
bien. J'ai fait lever dix copies de mon mémoire et les vais
adresser sans retard aux dix personnes savantes pour
lesquelJes je ressens la plus fervente admiration, le respect le plus justifié. j'ai songé, tout d'abord, à Joachim
Jurcdieu-Desbrosses et j'ai, par avance, quelque émqtion
à l'idée que le vieux maître va connaître le fruit de mes
recherches. Bien entendu, je fais porter aujourd'hui
même une des copies à Mascarol ; peut-être voudra-t-il
se souvenir de mon nom. j'ai songé également à Cussac,
à Gaupillat, dont j'honore infiniment l'existence laborieuse ;j'ai déjà expédié un des exemplaires à M. Abraham
Scrübe qui m'a toujours montré de la bienveillance. Enfin
je vous cite Bourdonnet, Stanislas Galoche et Robidart.
Pour M. Sarcelle-Paroquier, je lui ai porté moi-même
mon travail ce matin, avec une lettre, en souvenir du
stage que je fis jadis dans son laboratoire. Je regrette de
n'avoir pas une copie supplémentaire pour la soumettre
à Mathieu Golugo, dont j'aime la probité parfaite et le
remarquable sens critique .
Ainsi parla Léonard et j'approuvai vivement la composition du tribunal qu'il s'était choisi. Il n'y avait là
que savants émérites, chercheurs consciencieux, académiciens comblés d'ans et d'honneurs.
Léonard fit donc remettre ces dix copies aux dix per-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

sonnes que je viens de vous énumérer et que vous conconnaissez sûrement, car leur renommée a franchi les
frontières de l'Auspasie et s'est répandue par le
monde.
Puis Léonard attendit, comme peut attendre un homme
qui a glissé une chandelle allumée sous un baril de
poudre.

•••

,,

Au bout d'un grand mois, c'est-à-dire vers le début de
mars, Léonard, qui attendait toujours, trouva, dans son
courrier, une carte au nom d'Antoine Bourdonnet. L'aimable vieillard adressait à mon ami « ses plus vives
félicitations pour le curieux et intéressant travail ».
Telle est la modestie de Léonard qu'il fut touché, tout
d'abord, de la bienveillance que lui témoignait le vénéré
maître. A la réflexion, son contentement tomba et il lui
vint de l'amertume.
Pardonnez-moi, dit-il, d'avouer que cette marque de
sympathie me trouve insatisfait. j'ai prévenu dix personnes que j'allais soulever le monde; on me réplique:
« C'est très intéressant.» Il y a de quoi donner du fiel à
l'âme la plus accommodante. En vérité, j'ai mal préparé
mon attaque. Je m'en vais relancer mes gens et savoir
où ils en sont de ma lecture.
La décision de mon ami me parut parfaitement sage,
et, dès le lendemain, Léonard entreprit de visiter ses
illustres juges.
Le hasard d'un itinéraire l'amena d'abord devant
Amédée Cussac. II eut l'avantage de le rencontrer à J'lns-

MŒURS SCIE~TIFIQUES EN AUSPASIE

373

titut national auspasien où M. Cussac occupe une
chaire.
Amédée Cussac est un homme sec et nerveux dont
l'humeur est constamment altérée par une affection du
foie et par des aventures domestiques qui sont la fable
de la ville. Ces divers tourments n'ont pas empêché
Cussac d'acquérir chez nous une réelle popularité; il la
doit à ses magnifiques recherches sur l'escargot domestique. Vous connaissez sans doute la part efficace qu'a
prise ce savant dans la lutte soutenue par toute l'Aus.
pasie rurale pour soustraire l'élevage de l'escargot au
monopole d'état.
- Votre mémoire, Monsieur, dit-il en levant sur Léonard des yeux dont le« blanc» était vert-bouteille, votre
mémoire est sur ma table et j'en achève la lecture.
- Je suis heureux, Monsieur et maître, dit Léonard
avec un sourire confiant, de voir que vous avez eu cette
patience. Mon travail...
- Votre travail, trancha net Amédée Cussac, serait
une chose estimable, je veux dire une chose curieuse,
s'il ne laissait totalement dans l'ombre une question
considérable, une question qui domine de haut, à l'heure
actuelle, tous les problèmes scientifiques. Je m'étonne,
Monsieur Léonard, je m'étonne de voir un esprit distingué - c'est de vous, Monsieur, que je parle - pe
faire, dans un ouvrage qui prétend fixer l'attention du
monde, ne faire, dis-je, aucune mention de l'escargot.
Vous semblez, Monsieur, au fait des recherches modernes
de la biologie; cela ne rend que plus étrange, que plus
inopportun, plus inexcusable, j'ajouterai même plus
blessant, l'oubli total où vous laissez les travaux publiés

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur les mœurs d'helix pomatia, sur la fécondation d'belix
nemoralis et sur les rythmes déambulatoires d'belix-ver-

miculata ...
- Mais, permettez, maître, interrompit Léonard stupéfait ...
- Ce n'est pas, reprit M. Amédée Cussac, ce n'est pas
parce que ces ouvrages portent mon nom que je vous
en recommande la lecture. Je demeure toutefois persuadé
que l'étude assidue de l'escargot peut seule donner à
vos recherches le caractère de haute généralité qui leur
fait défaut jusqu'à présent. Croyez-moi, Monsieur Léonard, demandez à cet extraordinaire gastéropode l'appoint de faits propre à féconder , à ordonner tout ce qu'il
y a d'aride et d'aventureux dans votre mémoire, mémoire
que je remets à votre disposition dès demain, s'il vous
convient de l'envoyer prendre.
Léonard demeurait atterré, comme un homme frappé
d'une sentence mortelle. M. Amédée Cussac le poussa
vivement vers la porte en ajoutant d'une voix moins
rude:
- Je dois à l'escargot des heures exquises et de
pures jouissances scientifiques que mes ouvrages vous
feront partager. Cherchez, Monsieur Léonard, cherchez
dans ce sens. L'escargot est inépuisable.
Et mon ami Léonard se retrouva dans le haut couloir,
qui est le principal vaisseau de l'Institut auspasien.

•••
Ce couloir, le chagrin, et sans doute quelque insidieux
besoin de consolation, conduisirent Léonard au cabinet

.MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

375que le Professeur Joachim Juredieu-Desbrosses occupe à
l'extrémité ouest du bâtiment.
Léonard heurta J'huis d'un doigt tremblant ; mais un
brusque réconfort lui vint à entendre retentir certaine
voix frêle, affectueuse et brisée qui disait: « Entrez! »
Beau vieillard au visage noble et doux, M. JuredieuDesbrosses était assis, ou plutôt tapi entre des piles de
dossiers et d'ouvrages sur lesquels neigeait une poussière
épaisse. Le savant vint au-devant de Léonard, lui étreignit les mains et le poussa dans un fauteuil profond
comme un fiord.
- Je pense, disait-il, mon ami, que vous n'avez probablement pas échappé à la dernière et si cruelle épidémie
de fièvre de Malte et je suis content de voir que vous
vous en êtes heureusement tiré : votre mine est satisfaisante. N'a-t-il pas été question pour vous d' un joJi
mariage? Il paraît que vous avez passé vos dernières
vacances en montagne. j'y fus aussi...
Léonard laissa s'épancher cette charmante sollicitude,
puis il saisit l'occasion d'un petit silence pour trahir son
principal souci:
- J'espère, maître, que vous avez bien reçu copie d'un
mémoire ...
Léonard n'alla pas plus avant. M. Juredieu-Desbrosses
s'était levé avec précipitation. II courut fermer la double
porte, vérifia que la bibliothèque voisine était déserte et
revint à Léonard en lui montrant un visage décomposé
par la frayeur .
- De grâce, dit-il, de grâce, mon ami, parlez plus
bas l

li regagna son siège, appliqua sur son cœur une main

�LA NOUVELLE REVUE fRANÇAISE

t''

1

fripée, laissa paraître mille rides sur son front et murmura d'une voix défaillante :
- Parlez plus bas! Ce mémoire est une chose admirable. Je suis heureux de vous le dire et honteux de ne
pouvoir faire davantage. Je suis profondément détesté
dans cette maison. Moi I j'ai des ennemis innombrables et actifs ...
Ici, le vieux maître alla rapidement ouvrir l'armoire où
il rangeait son haut de forme et sa pelisse, et, s'étant
assuré que ce réduit était bien vide d 'espion, il poursuivit
d'un ton moins ému !
- ... Cette élection sera ma perte ... Oh! s'il n'y avait
que moi! Mais avec Caroline, je n'ai pas à discuter. De
grâce, mon ami, en souvenir des travaux que vous fîtes
jadis sous mes ordres, ne dites jamais à M. Abraham
Scrübe que vous m'avez confié ce mémoire. Je vous le
répète, ce mémoire est une chose remarquable. Je n'ai
rien lu de tel depuis les travaux de Pasteur. Mais que
puis-je faire, que puis-je tenter avec ces ennemis qui
conspirent contre mon repos? Je vous plains, Léonard, je vous plains d'avoir fait une si belle chose! Vous
n'aurez plus la paix, mon ami. Et c'est un souhaitable
bien que la paix!
M. le Professeur Juredieu-Desbrosses alla donner un
tour de clef à la porte, revint à son bureau, sortit d'un
tiroir un paquet ficelé comme un démoniaque et le remit
à Léonard!
- Reprenez, mon ami-, ajouta-t-il, reprenez ces pages
admirables. Je vous en prie encore une fois, qu'on ne
sache pas que vous m'avez fait lire ce travail! C'est dans
votre intérêt que je le dis. Pardonnez-moi, pardonnez à

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

377

un vieil homme persécuté. Peut-être qu 'après l'élection ...
Mais non! Ne parlez pas de moi, surtout à ce Scrübe.
Tenez, je vais vous faire passer par l'escalier des appariteurs. Vous avez vu Bou rdonnet, ces temps-ci? II ne
vous a rien dit de moi? Non? Vous êtes sûr? Allons au
'
revoir, mon ami. Attention 1•li ne fait pas très clair
dans cet escalier.
Et Léonard descendit dans l'obscurité jusqu'à la porte
basse, jusqu'à la petite grille, jusqu'à la rue abreuvée
d'une pluie pulvérulente, opiniâtre comme l'espoir.

,.

**
Ce fut tout pour ce jour-là. Ces premières visites jetèrent Léonard dans un étonnement qu'il est bien inutile
de vous dépeindre, bon ami, puisque vous éprouvez
sans doute, à me lire, quelque chose d'analogue. Mais,
je pense vous l'avoir dit, Léonard est une âme candide
qui ne se décourage pas aisément. li n'eut donc pas une
trop grande répugnance à surmonter pour aller, deux
jours plus ta.rd, frapper à l'hôtel particulier de M. Antoine
Bourdonnet.
J'ai eu, plusieurs fois, l'occasion de rencontrer M. Bourdonnet dans la haute société auspasienne. M. Bourdonnet est un des esprit les plus remarquables de ce temps.
II a consacré le .meilleur de son âge à l'étude d'un petit
ligament qui porte son nom, et que l'on rencontre, une
fois sur cinq, dans les jointures du pied chez les indigènes
de la Polynésie. Notre pays a voué une profonde gratitude à M. Antoine Bourdonnet et l'a pourvu de tous les
avantages, sièges, honneurs et prébendes que légitiment

�378

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de tels mérites. Au demeurant, cet éminent anatomiste
est l'homme le plus courtois du monde, aussi fit-il à
Léonard un accueil fort chaleureux.
- Comme je suis content, dit-il, cher Monsieur Léotard, de vous féliciter de vive voix pour votre magnifique
ouvrage.
- Je suis confus, bredouilla Léonard, je suis confus,
honoré maître, et la carte que vous m'avez adressée ...
- Cette carte, intervint Antoine Bourdonnet, traduit
faiblement le sentiment d'estime émue que j'ai ressenti
à lire votre beau travail sur« le forage des p1'its artésiens».
- Maître, je pense qu'il y a erreur dans votre esprit:
mon mémoire ...
- Ah! pardonnez-moi, cher Monsieur Léopard, une
défaillance de mémoire est naturelle chez un homme
accablé de soins. Je voulais vous dire tout l'intérêt que
j'ai pris à la lecture de votre «Étude de l'inversion sexuelle
cbe{ les coléoptères &gt;&gt;. Je me suis moi-même, il y a fort
longtemps, préoccupé quelque peu des coléoptères. La
portée philosophique de votre lumineux mémoire ...
- Mais, cher maître ...
- Non, non, ne me remerciez pas , Monsieur Limonard,
je m'en voudrais de n'avoir pas distingué l'obscur mais
intrépide chercheur que vous êtes. Je ne saurais même
vous dire à quel point je regrette de ne pouvoir vous être
d'aucun secours pour la diffusion de vos admirables
documents.
- Mais, Monsieur Bourdon net ...
- j'ai perdu depuis longtemps toute compétence réelle
en ce qui concerne les coléoptères, mais je vais, Monsieur
Lopitard, vous donner une lettre de recommandation

MŒURS SCIENTIFIQUES EN A USPASIE

379
pour Sir Harry Tower-Pooridge, du British Gymnasium.
C'est un cerveau généreux et hardi qui n'a cessé de porter
aux coléoptères un intérêt émouvant. Ne me remerciez
pas, je ne fais que mon devoir, cher Monsieur Balthazar ...
Une dernière fois, Léonard tenta de dissiper u11 malentendu qui offensait plus encore son esprit que son
orgueil. 11 dut, malgré qu'il en eût, empocher une lettre
de recommandation , bégayer des remerciements, supporter plusieurs poignées de mains et cacher sa rougeur.
Tant d'amabilité lui fit trouver une énergique saveur à
l'accueil grossier du Professeur Abraham Scrübe.
M. Scrübe, de l'Institut, habite, avec une bonne tyrannique qu'il s'emploie à servir docilement, un petit appartement situé sous les toits. Vous connaissez sûrement
l'aspect de M. Scn.ibe dont l'fmage a peuplé les magazines
du monde entier. C'est un vieillard minuscule à longs
cheveux gris. li est à ce point enfoncé dans les choses de
l'esprit qu'il laisse sa personne matérielle dans l'abandon
le plus édifiant. Il a inventé cinq ou six poisons violents
ou insidieux dont les peuples de notre continent se sont
copieusement servis durant la dernière guerre. M. Scrübe
est justement honoré chez nous comme un philanthrope,
car ses poisons n'ont jamais été employés que contre les
ennemis du droit et de la liberté. M. Abraham Scrübe a
d'ailleurs amassé une fortune considérable, mais il n'en
fait aucunement état. C'est un simple, c'est un modeste;
vous le comprendrez encore mieux quand je vous aurai
dit qu'il vint lui-même, en savates et en redingote luisante, ouvrir sa porte à Léonard.
- Que voulez-vous? demanda M. Scrübe en calant la

�38o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

porte du coude et de la cheville, de manière à inter~ire
sévèrement l'acces de son repaire.
_:. Monsieur et maître, j'ai eu l'honneur de vous faire
parvenir un mémoire sur les « M_"tation!.Jonctùmnelles
rapides des éléments organiqttes differencies .. »
_Hein? Quoi? dit l'académicien, d'un air sombre.
- Et je venais, Monsieur et maître ...
_ Fàché, très fâché I Je n'ai vraiment pas le ten_ips,
Monsieur. Accablé de besogne ... Tiraillé de tous côtes ...
Notre réunion à l'Académie, ce soir ... Pas une minute à
moi. .. Je vous ferai ecrire...
. . .
Léonard sentit une petite sueur fraîche qui lui ruisselait au creux des reins. Il mit bout à bout quelques
phrases incohérentes et, soudain, soulevé par une sorte
d'inspiration, il murmura:
•
_ Je voulais aussi vous dire, Monsieur et cher ma~tre, le haut intérêt que j'ai pris à lire votre grand travail
sur " Le suc pancréatique du veau"...
.
A ces mots, le visage de M. Abraham Scrübe s'1I_I~mina d'une joie tumultueuse. Il débloqua la porte, srus1t
Léonard par un bouton de sa jaquette, le rem~rqua da~s
une antichambre qui sentait le chat et la fnture, pu~s
dans une pièce qui fleurait la pipe et la colle forte et, la,
Je fit asseoir sur une chaise en disant :
_ Vous allez rester à déjeuner avec moi, Monsieur
Leonard. Vous avez sans doute de bonnes relations dans
la grande presse, Monsieur Léonard. Pour ce qui est de
cette affaire - le suc pancréatique du veau - c'est _un,e
affaire considérable et à laquelle il faut absolument mteresser les établissements Malindoire et Simonnet...
Deux heures plus tard, Léonard quitta M. Scrübe.

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

Léonard était alourdi de plusieurs brochures, d'une
photographie et d'un déjeuner indigeste.

.

••
Il eut, l'après-midi même, le rare, l'inappréciable honneur d'être reçu par M. Mascarol.
Je renonce à vous décrire ici M. Mascarol. Le distingué
secrétaire perpétuel de la Compagnie royale des sciences
morales et naturelles n'est pas un homme : c'est un
monde, c'est une époque. C'est aussi le maître vénéré
de plusieurs générations. Il a introduit dans les mœurs
de l'esprit cette discipline qui fit, jusqu'à la dernière
guerre, la force principale de nos ennemis. Grâce à cette
admirable méthode, M. Mascara) obtient, de ses coUaborateurs, une soumission qui ressemblerait à la servilité si elle ne faisait plutôt songer à fa béatitude.
M. Mascarol offrit un siège à Léonard, lui parla longuement et clairement du mémoire sur les "Mutations
fo11ction11elles ", fit de cet ouvrage un éloge mesuré mais
précis. et dit, en manière de péroraison :
- Il est malheureusement à craindre, Monsieur Léonard. qu'un travail aussi remarquable en tous points
soit menacé des pires aventures. j'entends que maintes
déconvenues vous seraient épargnées si votre travail
n'apparaissait au public savant comme le fait d'un solitaire dont le courage, la bonne foi et la dignité ne font
pas doute, mais dont l'autorité demeure vulnérable, du
moins en ce monde relatif où nous végétons. Vous le
savez pourtant bien, .Monsieur Léonard, l'àge moderne
est dur au chercheur isolé. Les exigences infinies de
5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'esprit légitiment et prescrivent l'association. Il est presque inadmissible qu'en ce siècle furieux on s'obstine à
poursuivre seul une œuvre que l'on peut attaquer à
plusieurs. Cette espèce d'abdication de l'individu au
bénéfice du groupe est un des moindres sacrifices auxquels il convient de se résigner désormais. Et puis, dans
la multitude des noms qui peuvent s'attacher utilement
à une idée, il en est toujours un pour le moins qui possède soit une grande force de pénétration, soit les vertus
d'une égide. Q!Jel que soit le mérite intrinsèque d'un
ouvrage de l'esprit, cet ouvrage souffre ou jouit des signatures qui le recouvrent. Il y a, dans votre mémoire,
des qualités qui solliciteraient l'attention du monde entier, si cette attention n'était requise plus volontiers par
une grande réputation que par de grandes vérités. Monsieur Léonard, vos idées m'intéressent profondément.
j'ajouterai même qu'elles ne sont pas, pour moi, d'une
nouveauté absolue; j'ai, depuis plusieurs années, ébauché diverses études qui ne sont pas sans rapports étroits
avec les vôtres, comme vous le verrez lors de mes prochaines communications. Je regrette, Monsieur Léonard,
je regrette pour vous, pour la science, pour l'humanité
tout entière, qu'un tel travail ne sorte pas d'une grande
et féconde école et qu'il ne bénéficie pas des avantages
immédiats qu'un nom honoré confère à tout ce qui se
recommande de lui.
- Monsieur, dit Léonard, je suis, je vous assure,
touché ...
- Monsieur Léonard, prenez que je n'ai rien dit.
Pourtant, je vous veux trop de bien et j'honore trop la
oble cause que nous servons tous deux, chacun à notre

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

rang, pour ne pas vous ouvrir mon laboratoire s'il
vous plaît d'y collaborer avec moi. Il y aurait d'aill~urs
quelque intérêt à reprendre certaines de vos expériences
en observant les méthode~ générales que je préconise
dans mon enseignement. Au revoir, Monsieur Léonard,
et croyez que je me ferai, à l'occasion, un devoir de
mettre mon nom au service du vôtre, pour le plus grand
bien de la science et de la pensée auspasiennes.

***
Léonard n'était pas encore sorti .de l'étonnement où
l'avait plongé cette courtoise mise en demeure lorsqu 'il
fut introduit chez le Professeur Palombinini. '
Le professeur travaillait au microscope et tournait le
dos à la porte par laquelle entra Léonard.
- C'est vous, dit ce savant sans se déranger, c'est
vous l'auteur dou mémoire sour les " Moutations fonctionnelles ? "
- Oui, Monsieur le Professeur.
- Bien! Attendez.
Léonard ne pouvait mieux faire que d'attendre. Il
regarda le crâne élégamment dégarni du professeur et
prit quelque plaisir à en admirer l'architecture et les
proportions.
Palombinini est d'origine levantine. Il a fait, dans notre capitale, une fortune rapide due tant à l'audacieuse
souplesse de son esprit qu'à l'insolence exquise de son
langage : il parle l'auspasien avec un accent qui lui permet de tout dire.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

Brusquement il vira sur son tabouret, orna son nez
d'un binocle et fit un sinueux sourire à ·canines d 'or :
- Eh bien, z'aime mieux vous dire tout dé souite
qu'il est idiot, voutre petite machine.
- Monsieur le Professeur. ..
- Pas la peine! Ze connais la question beaucoup
mieux que vous et c'est pas à moi qu'il faut racounter
des çoses comme voilà. C'est . très drôle, mais c'est
idiot, absolument idiot.
- Je n'ai plus qu'à me retirer, Monsieur le Profcss ...
- Ze ne vous dis pas ça pour que vous vous retirez.
Moi , ze m 'en fous; si ze vous dis que c'est idiot, c'est
pour vous rendre oune service.

...
Léonard était déjà dans la rue. Lè cœur ivre de mélancolie, il se présenta chez M. Gaupi\lat, qui ne l'avait
pas reçu la veille, qui ne 1~ reçut pas ce jour-là et qu'il
ne devait pas, dans la suite, réussir à rencontrer.
Un accueil cordial heureusement lui fut réservé par
M. Stanislas Galoche , un des chefs de notre Ecole Supérieures des Sciences appliquées.
Stanislas Galoche est une âme d'élite , un caractère
d'une indépendance farouche:
- C'est très bien, vraiment très bien, dit-il en triturant les mains de ·Léonard dans les siennes. j'espère que
vous n'avéz pas fait circuler ce document merveilleux
dans le monde de fantoches, de canailles et d'aigrefins
qui infecte ce malheureux pays.
- A la vérité, commença Léonard ...

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

- j'espère, cher ami , que vous n'avez pas confié ces
belles pages à ce foutriquet de Cussac. li est permis
d'être cocu, mais non d'être à ce point borné. Vous
savez que sa dernière communication est un tissu serré
d'âneries exemplaires. j'ai ~ougi à l'entendre et blêmi à
la lire. Pour cette virulente fripouille de Scrübe, je n'ai
qu'un mot à vous dire, Léonard : n'approchez jamais
un tel homme si vous tenez à l'honneur. Nous avons
repris ici presque toutes ses dernières expériences, par
curiosité, mon cher, pour rire un peu : ses chiffres sont
fantaisistes et ses conclusions offensent le sens commun. J'aime à croire que vous n'avez pas soumis votre
beau mémoire. à cette malheureuse loque de JuredieuDesbrosses. Vous savez qu'en dépit des folies de sa fem~e, il ne serapasélu ..Fuyezcesgens-là. Léonard, vous qui
etes un ch ercheur pur et droit. Fuyez comme la peste
ces Bourdon net, ces Robidart, ces Mascarol, son dernier
!ivr~ est une piraterie, ces Palombinini, ces Gaupillat,
tl n Y a pas un mot de vrai dans son travail sur Je caoutchouc artificiel, tous ces Goiugo et autres solennelles
mazettes. Croyez-moi, Léonard, tous des ...
Et M. Stanislas Galoche fit usage d'un mot bref que
le peuple auspasien emploie volontiers, mais qu'il me
serait presque impossible, bon ami , de vous traduire
correctement.
·
Léonard demeurait rêveur et, timidement, il murmura:
- Pourtant, Monsieur G.iloche, mon mémoire .. .
- Votre mémoire est une grande chose. Q!iant à tous
ces gars-là, ce sont des pantoufles ou des flibustiers.
D'ailleurs je ne manque jamais une occasion de le dire.
Je sais ce qu'il m 'en a coûté.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Stanislas Galoche devint sombre. li fut secoué
d'une toux aboyante qui, chez lui, traduit lacolère.Etil
s'abandonna sans contrôle à un tic effroyable qui fait
tanguer, sur ses épaules, sa belle tête de dogue irrité.

Bon ami, je courrais risque de vous importuner en
retraç-ant tout au long le calvaire du triste Léonard. Peutêtre même, à me lire, concevez-vous déjà de l'ennui ou
du courroux. Je n'eq puis mais et vous aime trop pour
fqire passer le soin de votre agrément avant mon respect de la vérité.
Au reste, je serai bref. Sachez donc que Léonard obtint aussi une entrevue de M. Robidart, qui lui fit
observer que son mémoire · était trop long. Mori ami
ayant avancé que dix années de besogne méritaient bien
· deux cents pages de relation, M. Robidart lui rétorqua
qu'il n'était aucune doctrine qui ne se pût' ramener à
quatre lignes de texte.
- Notez, dit-il, notez en outre que la coutume des
c,ommunications concises a gagné toutes nos assemblées.
Elle a des avantages : celui de ménager la patience du
lecteur, celui, surtout, de multiplier les occasions qu~
nous avons de faire parler de nous, ce qui permet d'imposer ainsi plus aisément notre personnalité. Croyezmoi, Monsieur) réduisez à deux pages ce compact, ce
touffu docµi:nent.
M.. Sarcelle-Paroquier, qui eut Léonard pour élève et
qui lui conserve une réelle amitié, reçut mon malheureux

MŒURS SCIENT1FIQUES EN AUSPASIE

ami dans son alcôve, car il était tourmenté par la
podagre.
- Consolez-vous, dit-il après que Léonard lui eut fait
le récit de ses déconvenues, consolez-vous, car nos arrières-neveux vous éléveront quand même la statue dont
vous êtes digne. En attendant cette gloire, méritez-la
par le martyre. Il n'est_pas dans les traditions auspasiennes d'honorer le génie, mais seulement de le réhabiliter, et, pour ce faire, il convient tout d'abord de
l'abreuver de honte et d'amertume. Je suis trop vieux
pour marcher à vos côtés dans la lutte que vous allez
soutenir contre les hommes, maintenant que vous avez
triomphé des forces naturelles. Je suis trop vieux et j'ai,
des hommes, une expériencè qu'il m'est impossible de
vous communiquer, car l'expérience est le seul bien
qu'on ne puisse · partager à autrui; s'il en était
autrement, l'humanité aurait, depuis bien des siècles
retrouve les clefs du paradis. L'amitié d'un moribond'
peut-el,l_e ,vous être de quelque douceur? En ce cas, je
vous re1tere l'assurance de la mienne et j'y joins une
estime qui est ardente, Léonard, mais qui, malheureusement, ne sera guère durable, si j'en crois les avis de
mon gros orteil et le visage de mes héritiers.

.

Je vous l'ai dit, ces diverses démarches o_c cupèrent
Léonard une bonne p,artie du mois de Mars. Entre
temps, Léonard retournait à son laboratoire, rallumait
ses fourneaux et répétait à satiété les plus probantes de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ses expériences. Il répugnait également à morceler son
ouvrage, à s'aider d'une collaboration nominale, à recourir aux artifice5 d'une publicité déshonnête ou à porter sa découverte à l'étranger.
Un soir que Léonard sortait, assez mortifié, d'un entretien au cours duquel le Professeur Mathieu Golugo,
de l'Institut, s'était retranché derrière une totale incompétence, mon pauvre ami heurta, sur le trottoir, un
passant humble et falot. Celui-ci s'excusa, considéra
Léonard avec attention, et, finalement, se jeta dans ses
bras. C'était un camarade de collège, oublié depuis bien
des lustres, après une jeunesse embellie d'une affection
mutuelle.
Benoit, tel est le nom de cet homme, reconduisit
Léonard jusqu'à son logis et, chemin faisant, lui ~itavec
une affectueuse sollicitude :
- Tu parais soucieux et las. Aurais-tu quelque sujet
d'être inquiet, mécontent?
Léonard avait le cœur pesant; il ne balança point à
épancher sa tristesse dans le sein de cet ami que le hasard lui restituait avec opportunité. Il dit donc à Benoit
son travail obstiné, son succès, ses espoirs, ses démarches et la démoralisante indifférence des hommes qu'il
avait consultés.
Benoit marquait de l'émotion. Il s'arrêta soudain, saisit les mains de Leonard, les étreignit d'abord en silence,
puis dit avec simplicité :
- Je suis un profane et me conn~is mal aux questions
qui te tourmentent. Mais il m'apparaît que tu as découvert des choses capables de rendre de grands services
aux hommes. Je voudrais te seconder, t'être utile; dis-

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

38q

pose de moi : j'ai deux heures de liberté par jour et
quelques~économies. Permets-moi de t'aider, si tu gardes, comme moi, un souvenir amical de notre jeunesse.

.

••
Le soir même, Léonard, avec des larmes. me rapporta
ces nobles paroles.
- Je pense, me dit-il, que les hommes sont meilleurs
qu'on ne croit et je pense qu'il ne faut pas désespérer
de leur cœur; quitte à dire que le cœur de l'humanite ne
bat pas dans toutes les poitrines et qu'il n'est point toujours où l'on s'obstine à le chercher.
.
j'ai souvent médité ce propos de Léonard : il me réconforte parfois et, parfois, me comble d'amerlume, selon que je suis. ou non, satisfait de mes journées.
Et puis, bon ami. au risque de gâter l'heureuse impression qu'a pu vous procurer le début de ma lettre, je
dois vous avouer d'autres choses. Je vais souvent, quand
j'ai des loisirs, retrouver Léonard dans sa retraite studieuse. j'assiste à ses travaux et l'aide, dans la faible
mesure de mes forces et de mes talents. Souvent, en
sortant de chez lui, je pense qu'il n'y a rien de plus important au monde que la vérité de Léonard. A de tels
moments, j'invective contre l'effarante sottise humaine,
je trépigne de rage, je jure que ma vie n'aura plus qu'un
but : le succès d'une idée dont la grandeur et l'urgence
me pénètrent.
·
· Mais, souvent aussi, au fort de mon exaltation, je me
trouve distrait par un souci grêle et pressant, tel celui
de trouver une voiture de place ou de prendre rendez-

�390

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous avec mon bottier. Et, je J'avoue à ma honte, l'absurdité de la vie triomphe de mon inquiétude capitale :
j'oublie totalement la seule chose du monde qui ait une
réelle importance.
En vérité, bon ami, s'il est vrai qu'une petite pierre, en
s'engageant dans la vessie d'un dictateur, a changé la face
du monde, il est non moins vrai qu'il suffit d'un moucheron dans notre œil pour nous cacher la face de Dieu.
Depuis que j'ai perdu la foi de mes pères, il ne s'est
guère passé de jour sans que je donne un regret désespéré à l'immortalité de l'âme, mais il ne s'est guère
passé de jour où la voix de mon domestique, en m'annonçant le petit déjeuner du matin, ne m'ait miraculeusement délivré de toute angoisse.
Nous connaissons fort bien les seules choses de la
vie qui ont une réelle existence, une réelle gravité; nous
apportons toutefois tant de promptitude, tant de complaisance à les oublier que, dans mon esprit, se fait jour
cette certitude dérisoire: les hommes ne seront pas sauvés, parce qu'ils ne veulent pas être sauvés.
GEORGES DUHAMEL

J91

LE SACRIFICE A LA ROSE

Droit vers le ciel, tout blancs, s'élançait le peuple des
bourgeons, pareils aux élus montant à Dieu. Mais,
percé par le vert de l'herbe neuve : « Ah ! jamais je
n'aurai, me disais-je, rien qui soit si strident dans
ma vie!»
0 visage musicien I Teintes lavées d'aquarelle, visage,
faible visage, nuancé comme le couchant et l'aurore.
Mais surtout je regardais sa bouche, rouge noirâtre
comme si elle avait mâché de la cendre, sa bouche qui
n'est pas belle, mais qui est déchirante.
Elle parlait; ses paroles pleuvaient comme les fleurs
des marronniers. L'immense cliquetis des grillons couvrait presque notre voix. Durant les silences, nous
percevions des cris d'oiseaux, quelque part, au haut de
cette lumière, - tout le ciel semblait une graflde soie
qui crissait -

�.392

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou bien, immobiles, émerveillants de gravité, nous
écoutions l'esprit qui chante le long des mâts télégraphiques. Elle, appuyant sa main sur le bois brûlant de
soleil : « Est-cc parce qu'il chante qu'il a chaud? Où estce parce qu 'il a chaud qu'il chante?»
Au lieu dit La Folie, dans une petite maison rose,
écartée, un clavecin faisait un bruit d'abeilles; la petite
maison rose était comme une boîte à musique. Soudain
nous la vîmes s'envoler, monter dans les airs. «Ah! dit
la fille, aussi pourquoi
faire de la musique si douce?» C'est ce qu 'elle dit. A
mon côté, dans l'air jeunet, elle entrait son corps,
mystère de fraîcheur. 0 fille ! sœur des neiges, sœur de
l'eau, sœur de l'ombre,
sœur de l'averse aux soirs d 'Août ! Les arbres chargés
de grâce se penchaient pour la voir passer; les bourgeons, dans son sillage, se raidissaient, soudain mûris.
Auprès de nous. délirant d'elle,
un ballet de papillons palpitait comme la chaleur.
Q!Jand l'aimée se posait sur une branche, autour d'elle
l'amant tournoyait, et chaque fois qu 'il s'approchait
davantage, l'aimée frémissait dans ses ailes .. . Ils s'enfuirent et, tandis qu'elle volait, rythmiquement il la
bouclait de son vol.
Mais je tressaillis en voyant l'un d'eux, collé sur une
fleur, se gorgeant de suc. Les ailes de. sombre pourpre

391

LE SACRIFICE A LA ROSE

battaient, infinies de lenteur. La lenteur de son plaisir
surpassait tout ce qu'il y a de lent au monde. - Ah !
les yeux de la fille. leur fuite
quand je les surpris, fascinés! Vainement nous marchâmes quelques pas. Puis me courbant, sur sa nuque
glacée d'or, au-dessus de ce petit os qui fait une saillie
de clarté,
je saisis la chair entre mes dents, sur sa nuque qui
n'était pas frêle ... Il y eut cinq secondes, séculaires. Ce
que fut son visage, jamais je ne le saurai. Puis nous
nous remîmes à marcher, sans un mot, ~egardant
devant nous ;
mais elle tremblait, je tremblais, tout l'univers dans
son ivresse créatrice, depuis le grand espace craquelant
jusqu'au dernier des brins d'herbe à nos pieds, tremblait
moins fort que nous, tremblants, sur le bord terrible du
bonheur. Impuissance de l'immensité.

II
Sous des feuillages une eau coulait , petite âme attendrissante. C'était une eau très peu profonde, réellement
un voile d'eau. Phèdre marcha pieds nus dans son
· cours ; la tête d'Orphée n'y roulerait pas.
Comme mon cœur, une branche qui plonge y vit dans
un frisson perpétuel; comme mes pensées une fois
tracées, où s'en vont les feuilles qu'on y jette?

�394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On se signait en la voyant. 0 vie lacustre 1 la joie
d'eau I C'est là que nous nous assîmes. Alors, dans
l'ombre, à notre gauche, une rose se mit à chanter.
Elle chantait, la rose sans odeur. Et ma voix qui parlait était sourde, et j'écoutais cette voix qui parlait « Comme tu me plais, mon Dieu, comme tu me plais !
(cette voix qui joignait les mains)

» j'ai mal à mon désir, ah! j'ai mal , partout, de toi.
Comment est-ce que je peux encore parler? Regarde
mes lèvres que je mords. Est-ce que tu vois encore de
mes lèvres? Regarde mes yeux perdus. »
Mais elle, toujours de même, dans le temps d'un
souffle et pas plus, vite et comme ricanante, pressant sa
joie contre la mienne: «Je ne sais pas, (voilà ce qu 'elle
disait) je ne sais pas».
Elle souriait, ricanait. Un bout de rire qui n'éclatait
pas. Cher visage contraint ! Elle souriait, mais son
sourire n'était pas plus sourire que le sourire des morts.
Baisers! Emportante fraîcheur I Cidre frais après la
course ! Je scellais de baisers ses cheveux, et cette
misère délicate des paupières, et ce point de son front
qui toujours brûle, suant pour les présages enivrés,
et cette fleur de chaleur de sa bouche, et ses mains
refermées sur ,ma bouche, ses mains vidées comme de

LE SACRIFICE A LA ROSE

.395

profonds coquillages, ses mains bues. salées comme
la mer.
Elle s'ouvrit, l'étoffe fine et fraîche , dont l'odeur me
fait mourir. Je vis sa poitrine pàle : corps sacré, adoré.
«Tu vis? Est-ce que tu vis?&gt;&gt; Chair! Salvatrice de l'âme!
Sous l'étoffe dénouée j'entrai ma main pleine de
caresses. Je les lâchai sur la peau chaude, chaude
comme une galette chaude sous sa toile. Elle battait
comme un crapaud.
. Elle battait de partout, la fille crispée et décrispée.
Elle battait comme une bête à ras de terre, comme un
lézard, comme un crapaud. C'est ainsi qu 'elle battait,
cédant à la nécessité.
Et battaient les lourds péchés sous mes yeux, et je
sentais mes joues brunir, sombres comme le soleil qui
descend. Son souffle me donnait au visage comme
une flamme.

« Par tous les dieux secrets qui sont en toi, par le
dieu de tes poignets et de tes paumes, par le dieu du
devant de ton cou et le dieu de ta nuque,
par le dieu de tes solitudes et de tes réveils, par le
dieu de ton haleine et de ta moiteur, par le dieu de tes
doigts et des espaces entre tes doigts,
je rongerai ton visage avec mes dents. Je détruirai

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ton visage comme une orange qu'on déchire et qu'on
presse. Comme un pois hors de sa cosse,

LE SACRIFICE A LA ROSE

397
amour
comme d'une écume, blanche et mou·11.
.
•
1 ee
et cnspee comme une chose rejetée de la bouche

'
je ferai sauter ton esprit hors de ta vie. Par tout le
bien et tout le mal ·que me fait chacun des endroits de
ton corps, je te jure que tu seras détruite comme
une ville».

blanche et jaune comme un enfant qui va avoir mal
au cœur; et chacun de ses traits brouillés et défaits
comme s'~ls vivaient au fond d'un puits ; et tombés au
fond du visage,

Proche était sa bouche dans l'ombre (j'adore son
àme quand elle monte dans sa bouche et qu'elle
l'entr'ouvre) et pourtant derrière des profondeurs infinies ; proche et lointaine la bouche qui soudain se
retroussa dans l'angoisse

(si su~ ce visage, alors, était venu un sourire certainement J'aurais défailli~ tombés au fond du vis~ge, les
grands yeux de porcelaine qui devinaient

quand trois courts appels d'air, en saccades, en
étages, h~ussèrent la gorge de la fille déployée. Je la
sentis se gonfler entre mes bras comme un mourant
dans Je dernier spasme. et dans cet agrandissement,
une montée large et pathétique, une emphase avec
quelque chose d'égaré, comme dans certaines secondes
suprêmes au sommet de la musique orchestrale ...

quel profond reflux de tendresse m'emportait hor
des. approches de son cœur : « Où que nous ayon:
atteint, pas une seconde tu n'as éte moi-même.&gt;~
, La pitié écl_ata comme une flamme. «Non, non, tout
~-est pas fim. Je te veux! Encore. Toujours.» Toute
J ame agenouilJée d'amour, adorant sa forme et sa vie

'
d'autres pa:oles encore je lui disais, qui étaient des
p~roles d'un instant, qui n'étaient pas d'une année ni
dune heure, - toute l'âme disloquée d'amour étouffant
de fraternité.
'

111
Elle rouvrit les yeux, vit le soir aborder à la terre, vit
une feuille bouger, un reflet mourir, une larme couler
des paupières du ciel.
Fixement me regarda la fille blessee, couverte de mon

Fixes étaient ses yeux sur moi (Est-ce qu 'elle peu
encore les fermer? Est-ce que vraiment elle Jes ferme
quand elle dort? Elle dit que cela lui fait mal
q~and elle les ferme). Et fixes étaient les corps. Et les
papillons revenus se jetaient dans leur vol contre nos
6

�3~

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tempes, contre nos visages dérangés. « Tu vis~ Est-~
que tu vis? Ton cœur, est-ce qu'il bat? Oui, mats
l'autre, ton cœur qui aime?»
Elle répondait toujours : «Oh, si! Oh, si 1» et rien de
plus. C'était à chaque fois qu'elle respirait, et doucement et sur deux notes, la première plus haute et
,
.
. .
l'autre plus basse, comme le petit cri d'un oiseau, mvtsible, à la cime du soir.

LE BONHEUR
Elle est là, je suis là, nous sommes seuls. j'attends
cette heure depuis que j'existe.
&lt;&lt; Ufait beau l On va bien souffrir ... » Hideuses journées trop belles. Une face pâle, aux yeux de cendre, me
regarde du fond de cette splendeur. Tristesse de l'été.

LE SACRIFICE A LA ROSE

399
Nous ne nous voyons jamais qu'en plein air, (ah, nos
paroles parties!) qu 'au soleil, clignant des yeux et de
l'âme.

Vous êtes là, je suis là, il ne naît pas de bonheur de
nous.
Tout cc que j'avais construit quand vous étiez là, vous.
le défaites pendant l'absence. Tout ce que j 'avais construit pendant l'absence, vous le défaites quand vous
êtes là.
Écoutez-moi, je n'en peux plus de vous. Vous revoir,
~•est recharger le monde. Vous revoir, c'est me déprendre.
Ecoutez-moi , je n'en peux plus de vous.

Tristesse de l'été. Jamais ce que je vivrai ne sera aussi
beau que l'été. Été perdu. Été en vain.

Écoutez-moi,jamais dans la guerre je n'ai eu la détresse
que j'ai par vous. Traverser le glacis vers leurs lignes
est moins dur que traverser l'avenue vers vous qui me
regardez.

Été pendant ces quinze jours entre ceux où n?us nous
voyons. j'avais oublié votre visage. (Pauvre visage oublié).

(J'ai peur du soleil. j'ai peur des trajets. j'ai peur des
lieux où nous nous rencontrons. j'ai peur de son visage
quand elle m'aperçoit.

Nous marchons nous ne nous voyons jamais qu'en
'
.
marchant. Je ne vous connais pas de face. Je ne connais
pas votre visage.

j'ai peur de l'aborder. Je la suis de loin avant de l'aborder. j'ai jeûné d'elle pendant quinze jours, et ma
peur crie : « Qu'elle ne vienne pas!»)

�400

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE BONHEUR

J'

.

..

401

j'avais vingt phrases à vous dire, apprises par cœur,
récitées en venant. Je les sais, ne les dirai pas. (Q!Je
sa tempe est digne d'ètre aimée!)

aspirera, .' air. J'achèterai un croissant. Je serai bon
~~;~ sera,factle. Oh, Die~.' quelle joie, des gens qui m'in:
t erent. (Tout ce que J excusais me revient).

Ne pas pousser, ne pas profiter ... Telle de vos paroles
qui passe, je pourrais en faire naître bien des choses.
Je souris. Je laisse tomber ça.

1NonÉ non, ne partez pas. Nous pouvons souffrir encore
p
t ush.. ncore plus I Encore descendre I li faut que nous
ouc ions le fond.

J'ai fait une brèche dans la ville. Je n'ai plus envie d'y
entrer. Je n'attends rien de vous voir. Mon amie, je n'ai
rien à vous dire. Ah, que j'ai pitié de moi!
Pitié de vous, mon amie, pitié de cette tristesse qui est
vôtre, près de ceux qui vous aiment plus que vous ne
les aimez. Pitié de la tristesse de l'été.
Détruisons. déchirons, grimaçant contre le soleil 1
Écharpillons. Q!Je rien ne reste. Oh, nos révulsantes
railleries! Encore! Je sens venir le silénce. - Le voici.
Je vous en supplie, je vous en supplie, allez-vous en.
Que je n'y puisse rien. Q!J'après ces quinze jours d'attente, ces quinze jours de mort dans la vie, ce ne soit
pas moi qui le premier tende la main.
Allez-vous en , je suis malade de nous. Je revivrai.
Allez-vous en, j'ai une horrible envie d 'être heureux.
j'enlèverai mon chapeau. li faudra que je dépense.

Parce qu 'alors, après l'indépassable on remonte
Une
sorte d'
·
'
...
apaisement. .. - Marchons au milieu de la
rue, voulez-vous; les gens ne verront pas que je pleure.
. Ar~êtez-vous, il faut que je vous regarde. Je ne pense
Jamais a vous regarder J
.
b"
J
.
. e ne sais pas vous regarder
ien. e ne connais pas votre visage.
h Au revo~r, allons, cessons cela. Je me plaignais qu'une
eure serait trop peu . ·
•
. .
,
. . · Je viens d arriver et je pars! Je
pars. ~ est moi qui tends la main. Qe sens la largeur de
sa mam.)

Droit devant moi, à petits pas. Égaré de découragement. Ne peux plus lever les yeux, ne lutte plus contre
mes yeux nageants. Faible comme si j'étais mort Tr"
tesse de l'éte.
· isTristess e d e J'ete.
• · Je chantonne une chanson de béb .
Les gens tour_nent la tête pour me voir. Si le tramwt
me renverse, Je ne pousserai pas un cri.
y

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

402

Comme une odeur de moi qui me précède, au devant

de moi va quelque chose qui avertit que je suis un vaincu,
qu'on peut me traiter comme on veut, dans cette immor-

LAMPE SOLITAIRE

Atroce était mon doute auprès de l'enfant pure et
impure. Hélas, pensais-je, pourquoi si sûr, pourquoi si
sûr de mon plaisir quand je ne puis être sûr du sien?

talité de l'air ...
Elle était là, j'étais là, nous étions seuls. Il est affreux
que cette minute ait existé.

LAMPE SOLITAIRE
-Et demain ?-C'est Impossible. -Et après-demain,
à une autre heure? - C'est impossible, je t'assure, je
voudrais bien ... je voudrais bien ...
Elle allait, brillante de pâleur, sous les lumières des
devantures, celle qui m'avait donné toutes ses choses
non profondes, et qui ne me permettait plus rien.
« Douce, lui dis-je, je t'en conjure, si tu regrettes, si
tu ne veux plus, dis-le, dis-le, tout vaudra mieux que
cette attente et que cette torture. Dis-le, Douce, je t'en
conjure. » Mais elle dit: « Je ne regrette rien. »
- Alors, si tu veux encore, demain ! Je ne peux plus
attendre. Comprends-tu ce que c'est pour moi, ce doute
qui depuis quatorze jours dure?» Elle dit (avec sa voix
de femme) elle dit qu'elle comprenait bien.

Elle approchait de sa maison. Je l'arrêtai, lui serrai le
bras. A travers l'étoffe indicible, terrible dût être la
brûlure. Elle pâlit, elle dit: « Eh bien» ...
. - Tu acceptes? Je pris sa main. Froide était-elle, et
seche, et dure. «Jure-le moi, lui criais-je, jure! Jure-le moi
sur Dieu et les saints ... » - Mes os distinguèrent son
murmure:« Demain soir... à six heures ... je veux bien.»
Confuse avait été sa voix, s'avançant comme un cheval
qui se traverse. Et voilée, couverte, obscure. Comme si
elle parlait de derrière une tenture. Comme si elle venait
d'un pays lointain.
Fût-ce entre nous ce surcroît d'invisible sous Je grand
regard citadin? Ou bien la brusque rupture de tant de
choses tendues, tordues? Mais devant ma joie à présent
sûre, j'éclatai d'un rire soudain.
Elle me regarda, une seconde hésita, ne sachant si elle
aussi devait rire. Puis un rire court, un rire étroit creva
sa face comme un fruit mûr, un crispé rire incertain,
. comme si sa bouche n'était pas assez grande pour le
nre, comme si elle riait par la bouche d'une blessure
sous les grands yeux de sa prière du matin.
'

�404

LA NOU VELLE REVUE FRANÇAISE

Et elle retira sa main ! Et elle retira sa main!
«Sc1ns faute,» dis-Je d'une voix blanche, morte, qui ne
demandait rien. « Sans faute », dit-elle, et disparut. La
nuit put croire au parjure, mais mes genoux défaillants
savaient que c'était la fin.

SI LE GRAIN NE MEURT

Personne ne vint le soir suivant. Des heures et des
heures, dans la nuit. la brume, la froidure, plus altéré,
les yeux plus grands qu 'aux petits postes, j'ai interrogé la nuit dure et l'absurde espoir quotidien.
Demain! criait l'espoir. Je revenais. Des jours, des
jours, j'ai attendu , glacé, traqué, perdant ma vie par
mille fissures. Demain! Demain !
Deux fois dans des salons je l'ai revue, dansant parmi
les dorures. Aimable fut sa mère. Nous avons dit quelques mots feints.
0 péché, lampe solitaire, allumé et sitôt éteint! 0
l'inutile nuit de quatre heures, et les inutiles voitures, et
toi, offerte et reprise, qui refusais et voulais bien!
Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi une fois si jamais
plus, toi qui montras que tu aimais ce bien? Pourquoi
cette promesse obscure,
0 toi que j'ai perdue deux fois, et deux fois perdue
en vain!

•••

FRAGMENTS

(1) '

J'imagine 1~. dépa~sement de ma mère, lorsque, sortant
pour la prem1ere fois du confortable milieu de la rue de
Crosne. elle accompagna mon père à Uzès. Il semblait
que le progrès du siècle eût oublié la petite ville· elle
était sise à l'écart et ne s'en apercevait pas. Le ch~min
de fer n~ men.ai~ que jusqu'à Nîmes, ou tout au plus à
Remoulins, d ou quelque guimbarde achevait le trimballe~ent. Par Nîmes le trajet était sensiblement plus long
m_a,s la route était beaucoup plus belle. Au pont Saint~
N1c~las, elle traversait le Gardon; c'était la Palestine, Ja
Judee. Les bouquets des cistes pourpres ou blancs chamarraient la rauque garrigue que les lavandes embaumaient. • II soufflait par là-dessus un air sec l hilarant 1 qui
nettoyait la route en empoussiérant l'alentour. Notre
v~iture :aisait lever d'énormes sauterelles qui tout à coup
dep_loya1ent le~rs membranes bleues, rouges ou grises,
un instant papillons légers, qui retombaient un peu plus
1.

Voir la Nouvelle Rnue Frallçaise du , .. Févrie r 192 0 .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SI LE GRAIN NE MEURT

loin, ternes et confondues, parmi la broussaille et la
pierre.
Aux abords du Gardon croissaient des asphodèles, et,
dans le lit même du fleuve, presque partout à sec, une
flore quasi tropicale ... Ici je quitte un instant la guimbarde; il est des souvenirs qu'il faut que j'accroche au
passage, que je ne saurais sinon où placer. Comme je
le disais déjà, je les situe moins aisément dans le temps
que dans l'espace, et par exemple ne saurais dire en
quelle année Anna vint nous rejoindre à Uzès, que sans
doute ma mère était heureuse de lui montrer; mais ce
dont je me souviens avec précision. c'est de l'excursion
que nous fîmes du Pont Saint-Nicolas à tel village non
loin du Gardon, où nous devions retrouver la voiture.
Aux endroits encaissés, au pied des falaises ardentes
qui réverbéraient le soleil, la végétation était si luxuriante
que l'on avait peine à passer. Anna s'émerveillait aux
plantes nouvelles, en reconnaissait qu'elle n'avait encore
jamais vues à l'état sauvage, -et j'allais dire, en liberté
- comme ces triomphants daturas qu'on nomme des
trompettes de Jéricho, dont est restée si fort gravée
dans ma mémoire, auprès des lauriers roses, la splendeur
et l'étrangeté. On avançait prudemment à cause des
serpents, inoffensifs du reste pour la plupart, dont nous
vîmes plusieurs s'esquiver. Mon père musait et s'amusait
à tout. Ma mère, consciente de l'heure, nous pressait en
vain. Le soir tombait déjà quand enfin nous sortîmes
d'entre les berges du fleuve. Le village était encore loin,
dont faiblement parvenait jusqu'à nous le son angélique
des cloches; pour s'y rendre, un indistinct sentier
hésitait à travers la brousse ... Q!Ji me lit va douter si je

n'ajoute pas aujourd'hui tout ceci ; mais non : cet
angélus, je l'entends encore, je revois ce sentier charmant, les roseurs du couchant et, montant du lit du
Gardon, derrière nous, l'obscurité envahissante. Je m'amusais d'abord des grandes ombres que nous faisions ;
puis tout se fondit dans le gris, et je me laissai gagner
par l'inquiétude de ma mère qui cherchait en vain à
presser mon père et Anna, tout à la beauté de l'heure
et peu soucieux du retard. Je me souviens qu'ils récitaient
des vers ; ma mère trouvait que " ce n'était pas le
moment " et s'écriait:
- Paul, vous réciterez cela quand nous serons rentrés.
Dans l'appartement de ma grand' mère , toutes les
pièces se commandaient; de sorte que, pour gagner
leur chambre, mes parents devaient traverser la salle à
manger, le salon, et un autre salon plus petit où l'on
avait dressé mon lit. Achevait-on le tour, on trouvait un
petit cabinet de toilette, puis la chambre de grand'mère,
qu'on gagnait de l'autre côté en passant par la chambre
de mon oncle. Celle-ci rejoignait le pallier, sur lequel
ouvraient également la cuisine et la salle à manger. Les
fenêtres des deux salons et de la chambre de mes
parents regardaient l'esplanade ; les autres ouvraient
sur une étroite cour que l'appartement encerclait ; seule
la chambre de mon oncle donnait de l'autre côté de la
maison sur une obscure ruelle, tout au bout de laquelle
on voyait un coin de la place du marché. Sur le rebord
de sa fenêtre mon oncle s'occupait à d'étranges cultures:
dans de mystérieux bocaux cristallisaient autour de
tiges rigides ce qu'il m'expliquait être des sels de zinc,

�LA NOUVELLE REVUE rRANÇAJSE

de cuivre ou de je ne sais quels métaux ; il m'enseignait que, d'après le métal, ces implacables végétations etaient denommées arbre de Saturne, de Jupiter,
etc. Mon. oncle, en ce temps là, ne s'occupait pas
encore &lt;l'Economie Politique; j'ai su depuis que l'astronomie surtout l'attirait alors, à quoi le poussaient ég:ilement son goût pour les chiffres, sa taciturnité contemplative et ce déni de l'individuel et de toute psychologie
qui fit bientôt de lui l'être le plus ignorant de soi-même
et d'autrui que je connaisse. C'était alors Qe veux dire :
au temps de ma première enfance) un grand jeune
homme aux cheveux noirs, longs et plaqués en mèches
derrière les oreilles, un peu myope, un peu bizarre,
silencieux et on ne peut plus intimidant. Ma mère l'irritait beaucoup par les constants efforts qu'elle faisait
pour le dégeler ; il y avait chez elle plus de bonne volonté que d'adresse, et mon oncle, peu capable ou peu
désireux de lire l'intention sous le geste, se préparait
déjà à n'être séduit que par des faiseurs. On eût dit que
mon père avait accaparé toute l'aménité dont pouvait
disposer la famille, de sorte que rien plus ne tempérait
des autres membres l'air coriace et refrogné.
Mon grand'père était mort depuis assez longtemps,
lorsque je vins au monde; mais ma mère l'avait pourtant
connu, car je ne vins au monde que six ans après son mariage. Elle parlait de lui comme d'un huguenot austère,
entier, très grand, tres fort, anguleux, scrupuleux à
l'excès, rigide, et poussant la confiance en Dieu jusqu'au
sublime. Ancien président du tribunal d'Uzès, il s'occupait alors presque uniquement de bonnes œuvres et de
l'instruction morale et religieuse des catéchumènes.

SI LE GRAIN NE MEURT

En plus de Paul mon père et de mon oncle Charles
Tancrede Gide avait eu plusieurs enfants qu'il avait tou;
perdus en bas âge, l'un d'une chute sur la tête, l'autre
d'une insolation, un autre encore d'un rhume mal soigné; mal soigné pour les mêmes raisons apparemment
qui faisaient qu'il ne se soignait pas lui-même. Lorsqu'il
tombait malade, ce qui du reste était peu fréquent il
prétendait ne recourir qu à la prière ; il considérait ,:intervention du médecin comme indiscrète, voire impie,
et mourut sans avoir admis qu'on l'appelât.
Certains s'étonneront peut-être qu'aient pu se conserver si tard ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l'humanité; mais la petite ville d'Uzès
était conservée tout entière; des outrances comme celles
de mon grand-père n'y faisaient assurément point tache;
tout y était à l'avenant; tout les expliquait, les motivait,
les encourageait au contraire, les faisait sembler naturelles; et je pense du reste qu'on les eût retrouvées à
peu près les mêmes dans toute la région cévenole, encore mal ressuyée des cruelles dissensions religieuses
qui l'avaient si fort et si longuement tourmentée. Cette
étrange aventure m'en persuade, qu'il faut que je raconte
aussitôt, bien qu'elle soit de ma vingtième année.
j'étais parti d'Uzès au matin, répondant à l'invitation
de Guillaume Granier, mon cousin, pasteur aux environs
d'Anduze. Je passai près de lui la journée. Avant de me
laisser partir, il me sermonna, pria avec moi pour moi
me bénit, ou du moins pria. Dieu de me bénir' ... mais ce'
n'est point pourquoi j'ai commencé ce récit. - Le train
devait me ramener à Uzès pour dîner ; mais je lisais te
Cousin Pons. C'est peut-être, de tant de chefs-d'œuvre

�410

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Balzac, celui que je préfère; c'est en tout cas celui
que j'ai le plus souvent relu. Mais, ce jour là, je le
découvrais. j'étais dans le ravissement, dans l'extase,
ivre, perdu ...
La tombée de la nuit interrompit enfin ma lecture. Je
pestai contre le wagon qui n'était pas éclairé; puis m'avisai qu'il était en panne; les employés qui le croyaient
vide l'avaient remisé sur une voie de garage.
- Vous ne saviez donc pas qu'il fallait changer? dir~nt-ils. On a pourtant assez appelé! Mais vous dormiez
sans doute. Vous n'avez qu'à recommencer, car il ne
passe plus de train d'ici demain.
Passer la nuit dans cet obscur wagon n'avait rien
d'enchanteur; et puis je n'avais pas dîné. La gare était
loin du village et l'auberge m'attirait moins que l'aventure; au surplus je n'avais sur moi que quelques sous.
Je partis sur la route, au hasard, et frappai à la porte
d'un mas assez grand, d'aspect propre et avenant. Une
femme m'ouvrit, à qui je racontai que je m'étais perdu,
que d'être sans argent ne m'empêchait pas d'avoir faim
et que peut-être on serait assez bon pour me donner à
manger et à boire, après quoi je regagnerais mon wagon
remisé où je patienterais jusqu'au lendemain.
Cette femme qui m'avait ouvert ajouta vite un couvert
à la table déjà servie. Son mari n'était point là; son vieux
père, assis au coin du feu, car la pièceservaitégalement
de cuisine, était resté jusque la penché vers l'âtre sans
rien dire et son silence, qui me paraissait réprobateur,
me gênait. Soudain, je remarquai sur une sorte d'étagère
une grosse Bible, et, comprenant que j'étais chez des protestants, leur dis qui je venais d'aller voir. Le vieux se re-

sr

LE GRAIN NE MEURT

411

dressa tout aussitôt. 11 se trouva qu'il connaissait mon
cousin le pasteur; même il se souvenait fort bien de mon
grand-père. La manière dont il m'en parla me fit comprendre quelle abnégation, quelle bonté pouvait recouvrir la plus rude enveloppe, aussi bien chez mon grandpère que chez ce paysan lui-même, à qui j'imaginais que
mon grand-père avait dû ressembler, d'aspect extrêmement robuste, à la voix sans douceur, mais vibrante, au
regard sans caresse. mais droit. Cependant, les enfants
rentraient du travail, une grande fille et trois fils; plus
fins, plus délicats que l'aïeul ; beaux, mais déjà graves
et même un peu froncés. La mère posa la soupe fumante
sur la table; comme je parlais à ce moment, d'un petit
geste elle arrêta ma phrase, et le vieux dit le Bénédicité.
Ce fut pendant le repas qu'il me parla de mon grandpère; son langage était à la fois imagé et précis ; je
regrette de n'avoir pas noté de ses phrases. Q!Joi ! ce
n'est là, me redisais-je, qu'une famille de paysans 1
Q!Jelle élégance, qÙelle vivacité, quelle noblesse auprès
de nos épais cu!tivateurs de Normandie l Le souper fini;
je fis mi ne de repartir, mais mes hôtes ne l'entendaient
pas ainsi. Déjà la mère s'était levée; l'aîné des fils coucherait avec un de ses frères; j'occuperais sa chambre
et son lit auquel elle mit des draps propres, rudes et
qui sentaient délicieusement la lavande. La famille n'avait pas l'habitude de veiller tard, ayant celle de se lever
tôt; au demeurant,je pourrais rester à lire encore s'il me
plaisait. &lt; Mais, dit le vieux, vous permettrez que nous
ne dérangions pas nos habitudes- qui ne vous étonneront pas, puisque vous êtes le petit-fils de Monsieur
Tancrède. »

�412

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il alla chercher la grosse Bible que j'avais entrevue, et
la posa sur la table desservie. Sa fille et ses petits enfant_s
se rassirent à ses côtés, devant la table, dans une attitude recueillie qui leur était très naturelle. L'aïeul ouvrit
le livre saint et lut avec solennité un chapitre des
Évangiles, puis un Psaume. Après quoi chacun se_mit_à
genoux devant sa chaise, lui seul excepté, que Je vis
demeurer debout, les yeux clos, les mains posées à plat
sur Je livre refermé. U prononça une courte prière d'action de grâce, très simple, très digne et s~ns _re_qu~tes,
où je me souviens qu'il remercia Dieu dem avoir m~1qué
sa porte, et cela d'un tel ton que tout mon cœur s associait à ses paroles. Pour achever, il récita "Notre Père",
puis il y eut un instant de silence, après quoi seul_:me nt
chacun des enfants se releva. Cela était si beau, st tranquille, et ce baiser de paix, si glorieux, qu'il posa sur 1~
front de chacun d'eux ensuite, que, m'approchant de lut
moi aussi, je tendis à mon tour mon front.
Aujourd'hui que dans le confort et la_ paix tou~ les
caractères s'émoussent et s'aplanissent, Je doute s1 les
descendants de ceux-ci présenteront des outrances aussi
marquées. Ceux de la génération de mon grand-pere gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui
avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance; un grand raidissement intérieur leur
restait de ce qu'on avait voulu les plier. Chacun d'eux
entendait distinctement le Christ lui dire, et au petit
troupeau tourmenté: « Vous êtes le sel de la terre; or
si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?»
Et il faut reconnaître que le culte protestant dans la
petite chapelle d'Uzès, présentait du temps de mon en-

SI LE GRAIN NE MEURT

fance encore, un spectacle particulièrement savoureux.
Oui, j'ai pu voir encore les derniers représentants de cette
génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec
leur grand chapeau de feutre sur la tête, qu'ils gardaient
durant toute la pieuse cérémonie, qu'ils soulevaient au
nom de Dieu lorsque l'invoquait le pasteur, et n'enlevaient qu'à la récitation de « Notre Père». Un étranger
s'en fût scandalisé comme d'un irrespect, qui n'eût pas
su que ces vieux huguenots gardaient ainsi la tête couverte en souvenir des cultes en plein air et sous un ciel
torride, dans les replis secrets des garrigues, du temps
que le service de Dieu selon leur foi promettait, s'il était
surpris, un inconvénient capital.
Puis, l'un après l'autre, ces mégathériums disparurent.
Quelque temps après eux survécurent encore les veuves.
Elles ne sortaient plus que Je dimanche pour l'église,
c'est-à-dire aussi pour s'y retrouver. Il y avait là ma
grand'mère, Mm.e Abauzit son amie, et deux autres vieillardes dont je ne sais plus _le nom. Un peu avant l'heure
du culte, des servantes, presque aussi vieilles qu'elles,
apportaient les chaufferettes de ces dames, qu'elles posaient devant leurs bancs.
A l'heure précise, les veuves faisaient leur entrée, tandis que le culte commençait. A moitié aveugles elles ne
se reconnaissaient point avant la porte, mais seulement
une fois dans le banc. Tout au plaisir de se revoir, elles
commençaient en chœur d'extraordinaires effusions,
mélange de congratulations, de questions et de réponses,
chacune sourde comme un pot n'entendant rien de ce
que lui disait sa commère, et leurs voix conjuguées,
durant quelques instants, co11vraient complètement celle
7

�LA NOUVELLE RE.VUE FRANÇAISE

du pasteur. Certains s'en seraient indigné~, qui, en s?u•
venir des époux, excusaient les veuves. D autres, m.oms
rigoristes, s'en amusaient; _des enfant_~. s•~scla~atent.
Pour moi, j'étais un peu gêne parce que J eta1s assis tout
à côté de ma grand'mère. Cette petite comédie recommençait chaque dimanche; on ne pouvait rêver rien de
plus grotesque ni de plus touchant.
Jamais je ne pourrai dire combien ma _grand'mèr_e était
vieille. Du plus loin que je la revois, 11 ne restait plus
rien en elle qui permît de reconnaître ou d'imaginer ce
qu'elle avait pu être autrefois. U semblait qu'elle n'eût
jamais été jeune; qu'elle ne pouvait pas l'avo~r été. D'un_e
santé de fer, elle survécut non seulement a so~ man,
mais à son fils aîné, mon père; et d'année en annee, _aux
vacances de Pâques, longtemps ensuite, nous retournions
à Uzès ma mère et moi, pour la retrouver toujours la
même,' à peine un peu plus sourde; car pour plus ridée,
depuis longtemps cela n'était pas possi?le.
Certainement, la chère vieille se mettait en quatre pour
nous recevoir, mais c'est précisément pourquoi je ne
suis pas assuré que notre présence lui fû~ bien ag_ré~~le.
Au demeurant la question ne se posait pas ainsi, il
s'agissait moin~ pour ma mère de faire plaisir à quelqu'un
que d'accomplir un devoir, un rite, comme cette _lettr_e
solennelle à ma grand'mère qu"elle me ~ontra1g~a1t
d'écrire au nouvel-an et qui m'empoisonnait cette fete.
D'abord je tâchais d'esquiver; je discutais:
_ Mais qu'est-ce que tu veux que ça lui fasse, a bonnemaman de recevoir une lettre de moi?
_ u' n'est pas la question, disait ma mere. Tu n'as

SI LE GR.AIN NE MEURT

pas tant d'obligations dans la vie; tu dois t'y soumettre.
Alors je commençais à pleurer.
- Voyons, mon poulot, reprenait ma mère, sois raisonnable: songe à cette pauvre grand'mère qui a'a pas
d'autre petit-fils.
- Mais qu'est-ce que tu veux que je lui dise? hurlaisje à travers mes sanglots.
- N'importe quoi. Parle-lui de tes cousines, de tes
petits amis Gérardin.
- Mais puisqu'elle ne les connaît pas!
- Raconte-lui ce que tu fais.
- Mais tu sais bien que ça ne l'amusera pas.
- Enfin, mon petit, c'est bien simple: tu ne sortiras
pas d'ici (c'était la salle d'études de la rue de Crosne)
avant d'avoir écrit cette lettre.
-Mais ...
- Non mon enfant; je ne veux plus discuter.
A la suite de quoi ma mère s'enfermait dans le mutisme; je gagnais quelque temps encore, puis commençais à me tortionner le cerveau au-dessus de mon papier
blanc.
Le fait est que rien ne semblait plus devoir intéresser
ma grand'mère. A chaque séjour que nous faisions à
Uzès pourtant, par gentillesse, je crois, pour ma mère
qui venait s'asseoir auprès d'elle, sa tapisserie à la main
ou un livre, elle faisait un grand effort de mémoire, et de
quart d'heure en quart d'heure se rappelant enfin le nom
de quelqu'un de nos cousins normands:
Et les Widmer? comment vont-ils ? demandait
elle.

�416

SI LE GRAIN NE MEURT
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ma mère la renseignait avec une patience infinie, puis
repartait dans sa lecture. Dix minutes après :
- Et Maurice Démarest, il n'est toujours pas marié?
- Si, ma mère. Celui qui n'est pas marié, c'est Albert.
Maurice est père de trois enfants.
- Eh! dites-moi, Juliette!
Cette interjection n'avait rien d'interrogatif; simple
exclamation à tout usage, par laquelle ma grand'mère
exprimait l'étonnement, l'approbation, l'admiration, de
sorte qu'on l'obtenait en réflexe de quoi que ce fût qu'on
lui dît; et quelque temps après l'avoir jetée, grand'mère
restait encore le chef branlant, agité d'un mouvement
méditatif de haut en bas; on la voyait ruminer la nouvelle par une sorte de mastication à vide qui ravalait et
gonflait tour à tour ses pauvres gifles ridées. Enfin, quand
tout était bien absorbé, et qu'elle renonçait pour un temps
à inventer des questions nouvelles, elle reprenait sur ses
genoux le tricot interrompu. Grand'mère tricotait des
bas; c'était la seule occupation que je lui connusse. Elle
tricotait tout le long du jour comme eût fait un insecte;
mais comme elle se levait fréquemment pour aller voir
ce que Rose faisait à la cuisine, elle égarait le bas sur
quelque meuble, et je crois que personne ne lui en vit
jamais achever un. Il y avait des commencements de bas
dans tous les tiroirs, où Rose les remisait au matin, en
faisant les pièces. Quant aux aiguilles, grand'mère en
gardait toujours un faisceau, derrière l'oreille, entre son
petit bonnet de tulle enrubarrné et le mince bandeau de
ses cheveux gris jaunâtres.
Ma tante Anna, sa nouvelle bru, n'avait point pour
grand'mère l'affectueuse et respectueuse indulgence de

maman. Elle ne vint, je crois bien, qu'une seule fois à
Uzès pendant que nous y étions; nous la surprimes
aussitôt qui faisait la rafle des bas.
- Huit! j'en ai trouvé huit, disait-elle à ma mère, à la
fois amusée et exaspérée par tant d'incurie. Et le soir
elle ne se retenait pas de demander à grand'mère pourquoi jamais elle n'en achevait un, une bonne fois?
La pauvre vieille d'abord tâchait tout de même de sourire, puis tournait son inquiétude vers ma mère.
- Juliette I qu'est-ce qu'elle veut, Anna?
Mais ma mère n'entrait pas dans ce jeu, et c'est ma
tante qui reprenait plus fort:
- Je demande, ma mère, pourquoi jamais vous n'en
achevez un au lieu d'en commencer plusieurs?
Alors, la vieille un peu piquée, serrait les lèvres, et
ripostait soudain :
- Achever I achever ... Eh! elle est bonne Anna! Il
faut le temps 1
La continuelle crainte' de ma grand'mère était que nous
n'eussions pas assez à manger. Elle qui ne mangeait
presque rien elle-même, ma mère avait grand mal à la
convaincre que quatre plats par repas nous suffisaient.
Le plus souvent, elle ne voulait rien entendre, s'échappait d'avec ma mère pour avoir avec Rose des entretiens
mystérieux. Et, dès qu'elle avait quitté la cuisine, ma
mère s'y précipitait à son tour, et, vite, avant que Rose
ne fût partie au marché, révisait le menu et décommandait les trois quarts.
- Eh! bien, Rose, ces gélinottes, criait grand'mère ~u
déjeûner.
- Ma mère, nous avions ce matin les côtelettes.

�418

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'ai dit â. Rose de garder les gélinottes pour demain.
La pauvre vieille était au désespoir.
- Les côtelettes! les côtelettes ! répétait-elle plusieurs
fois, affectant de rire. De'S côtelettes d'agneau I Il en
faut six pour faire une bouchée 1 - puis, en manière de
protestation, elle se levait enfin, allait quérir dans une
petite resserre , au fond de la salle à manger, pour parer
à la désolante insuffisance du menu , quelque mystérieux
pot de conserves préparé pour notre venue. C'était,
le plus souvent, des boulettes de porc, confites dans
de la graisse, succulentes, qu'on appebit des « fricandeaux».
Ma mère, naturellement, refusait.
- Té t le petit en mangera bien, lui!
- Mère, je vous assure qu' il y a assez comme cela .
- Eh I ce petit, pourtant, vous n'allez pas le laisser
mourir de faim ? (Pour elle, tout enfant qui n'éclatait
pas se mourait. Quand on lui demandait comment
elle avait trouvé ses petits-fils, mes cousins, elle répondait invariablement avec une moue: « Bien maigres 1 &gt;&gt;)
Une bonne façon d'échapper à la censure de ma mère,
c'était de commander à l'liôtel Béchard quelque tendre
aloyau aux oJives, ou chez Fabregas, le pàtissier, un volau-vent plein de quenelles, une floconneuse brandade,
ou le traditionnel croûtillon au lard. Ma mère guerroyait
aussi au nom de l'hygiène contre les goûts de ma grand'
mère, en particulier lorsque celle-ci, coupant le vol-auvent , se réservait un morceau du fond:
- Mais, ma mère, vous prenez justement le plus gras l
- Eh I faisait ma grand 'mère, qui se moquait bien
de l'hygiène, la croûte du fond ...

SI LE GRAIN NE MEURT

- Permettez que je vous serve moi-même. Et d ' un
œil résigné, la pauvre vieille voyait écarter de son assiette
Je morceau qu 'elle préférait.
De chez Fabregas, arrivaient également des entremets,
méritoires mais peu variés. A dire vrai, on en revenait
toujours à la sultane, dont aucun de nous n 'était fou.
La sultane av;iit forme de pyramide,- que parfois surmontait pour le faste, un petit ange en je ne sais quoi de
blanc qui n 'était pas comestible. La pyramide était
composée de minuscules choux à la crême enduits d'un
caramel résistant qui les soudait l'un à l'autre et f.,isait
que la cuiller les crevait plutôt que de les séparer. Un
nuage de fils de caramel revêtait l'ensemble, l'écartait
poétiquement de la gourmandise et poissait 'tout.
Grand'mère tenait à faire sentir que, faute de mieux
seulement, elle nous offrait une sultane. Elle faisait la
grimace; elle disait: « Eh I Fabregas I Fabregas I li n'est
pas varié ... » Ou encore: « Il se néglige ... »
Que ces repas duraient longtemps, pour moi si impatient de sortir! j'aimais passionnément la campagne aux
environs d'Uzès, la vallée de la Fontaine d'Eure et par
dessus tout la garrigue.
Les premières années, Marie, ma bonne, accompagnait mes promenades. Je l'entraînais vers le « mont
Sarbonnet », un petit mamelon calcaire, au sortir de la
ville, où il était si amusant de trouver, sur les grandes
euphorbes au suc blanc, de ces chenilles de sphinx qui
ont l'air d'un turban défait et qui portent une espèce de
corne sur Le derrière ; ou, à l'ombre des pins, sur les
fenouils, ces autres chenilles, celles du Macbaou, ou du
Flambé, qui, dès qu'on les asticotait, faisaient surgir, au-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dessus de leur nuque, une sorte. de trompe fourchue,
très odorante et de couleur inattendue.
Aujourd'hui, le Sarbonnet n'existe plus; les coups de
mine des carriers l'ont grignoté tout au ras de la route
qui d'abord en faisait le tour et maintenant peut aller
tout droit. En continuant elle descend jusqu'aux prés
verdoyants, baignés par la Fontaine &lt;l'Eure. Les plus
mouillés d'entre eux s'émaillent au printemps de ces gracieux narcisses blancs dits : « du poète», qu'on appelle
là-bas des courbadonnes. Aucun Uzétien ne songeait à
les cueillir, ni ne se serait dérangé pour les voir; de sorte
que, dans ces prés solitaires, il y en avait une profusion
extraordinaire; l'air en était tout embaumé; certains se
penchaient au-dessus de l'eau comme dans la fable, que
l'on m'avait apprise, et je ne voulais pas les cueillir;
d'autres disparaissaient a demi dans l'herbe haute; mais
le plus souvent, haut dressé sur sa tige, parmi le sombre
gazon, chacun brillait comme une étoile.
Marie, en bonne Suissesse aimait les fleurs. Nous en
rapportions des brassées.
La Fontaine d'Eure est cette constante rivière que les
Romains avaient captée et amenée jusqu'à Nîmes par
l'aqueduc du Pont du Gard. La vallée où elle coule, à
demi-cachée par des aulnes, en approchant d'Uzès,
s'étrécit. 0 petite ville d'Uzès l tu serais en Ombrie, des
touristes accourraient de Paris pour te voir! Sise au bord
d'une roche dont le dévalement brusque est occupé en
partie par les épais jardins du duché, leurs grands arbres,
tout en bas , abritent dans le lacis de leurs racines les
écrevisses de la rivière. Des terrasses de la Promenade

SI LE GRAIN NE MEURT

ou du Jardin public, le regard, à travers les hauts micocouliers du duché, rejoint, de l'autre côté de l'étroite •
vallée, une roche plus abrupte encore. déchiquetée,
creusée de grottes, avec des arcs, des aiguilles, et des
escarpements pareils à ceux des falaises; puis, au-dessus,
c'est la garrigue rousse, toute dévastée de soleil.
Marie, qui se plaignait sans cesse de ses cors, montrait peu d'enthousiasme pour les sentiers raboteux de
la garrigue. Mais bientôt enfin ma mère me laissa sortir
seul et je pus escalader tout mon soûl.
On traversait la rivière à la Fon di biaou (je ne sais
point si j'écris correctement ce qui veut dire, dans la
langue d'Aubanel et de Mistral : Fontaine aux bœufs),
après avoir suivi quelque temps le bord de la roche,
lisse et tout usée par les pas, puis descendu les degrés
taîllés dans la roche. Qµ 'il était beau de voir les lavandières y poser lentement leurs pieds nus, le soir, lorsqu'elles remontaient du travail toutes droites et la
démarche comme anoblie par cette charge de linge
blanc qu'elles portaient, à la manière antique, sur la tête.
Et comme «fontaine &lt;l'Eure» était le nom de la rivière,
je ne suis pas certain que de même ces mots « fon di
biau » désignassent précisément une fontaine. Je revois
un moulin, une métairie qu 'ombrageaient d'immenses
platanes: entre l'eau libre et l'eau qui travaillait au
moulin, une sorte d'îlot où s'ébattait la basse-cour;
et l'extrême pointe de cet îlot où je venais rêver ou lire,
juché sur le tronc d'un vieux saule et caché par ses
branches, surveillant les jeux aventureux des canards,
délicieusement assourdi par le ronflement de la meule,
le fracas de l'eau dans la roue, les mille chuchotis de la

�422

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rivière et, plus loin, où lavaient les laveuses, le claquement rythmé de leurs battoirs.
Mais le plus souvent, brûlant la Fon di biaou, je
gagnais en courant la garrigue. vers où m'entraînait déjà
cet étrange amour de l'inhumain, de l'aride, qui si longtemps me fit préférer à l'oasis le désert. Les grands
souffles secs, embaumés, l'aveuglante réverbération du
soleil sur la pierre nue sont enivrants wmme le vin.
et combien m'amusait l'escalade des roches. la chasse
aux mantes religieuses, qu'on appelle là-bas des préga
Diou, dont les paquets d'œufs, conglutinés et pendus
a quelque brindille m'intriguaient si fort; la découverte,
sous les cailloux que je soulevais, des hideux scorpions,
mille-pattes et scolopendres!
Les jours de pluie, confiné dans l'appartement, je
faisais la chasse aux moustiques ou démontais complètement toutes les pendules de grand'mère, qui s'étaient
détraquées depuis notre dernier séjour. Rien ne m'absorbait plus que ce minutieux travail. Combien j'étais
fier, après que je les avais remises en mouvement, d'entendre grand'mère s'écrier, en revoyant l'heure:
- Eh I dites-moi, Juliette l ce petit ...
Mais le meilleur du temps de pluie je le passais dans
le grenier dont Rose me prêtait la clef. C'est là qu'un
peu plus tard je lus Stello. De la fenêtre du grenier on
dominait les toits voisins; près de la fenêtre, dans une
grande cage en bois , recouverte d'un sac, grand'mère
engraissait des poulets pour la table. Les poulets ne
m'intéressaient pas beaucoup, mais, dès qu'on restait un
peu tranquille, on voyait paraître entre l'encombrement
de malles, d'objets sans nom et hors d'usage , d'un tas

SI LE GRAIN NE MEURT

de poussiéreux débris, ou derrière la provision de bois
et de sarments, les frimousses des petits chats de Rose,
encore trop jeunes pour préférer, comme leur mère, au
capharnaüm de grenier natal, la tiède quiétude de la
cuisine, les caresses de Rose, l'âtre et le fumet du rôt
tournant devant le feu de sarments.
Tant qu'on n'avait pas vu ma grand'mère, on pouvait
douter s'il y avait rien au monde de plus vieux que
Rose; c'était merveille qu'elle pût faire encore quelque
service; mais grand'mère en demandait si peu! Et, quand
nous étions là, Marie aidait au ménage. Puis, Rose enfin
prit sa retraite, et, avant que ma grand'mère se résignât à aller vivre à Montpellier chez mon oncle Charles,
on vit se succéder chez elle les plus déconcertants spécimens ancillaires. L'une grugeait, l'autre buvait; la troisième était débauchée : je me souviens de la dernière,
une salutiste, dont ma foi l'on commençait d'être satisfait, lorsque ma grand'mère, certaine nuit d'insomnie,
s'avisa d'aller chercher dans le salon le bas qu'elle
achevait éternellement de tricoter.
Elle était en jupon de dessous, en chemise et en bonnet
de nuit: peut-être au surplus flairait-elle quelque chose
d'anormal; elle entr'ouvre avec précaution la porte du
salon, le découvre plein de lumières ... Deux fois par
semaine, la salutiste « recevait»; c'était dans l'appartement de grand'rnère d'édifiantes réunions, assez courues,
car, après le chant des cantiques, la salutiste offrait le
thé. On imagine, au milieu de l'assemblée, l'entrée de
ma grand'mère dans son accoutrement nocturne. C'est
peu de temps après qu'elle quitta définitivement Uzès.
Avant de le quitter avec elle, je veux parler encore de

�424

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la porte de la resserre, au fond de la salle à manger. II y
avait, dans cette porte très épaisse, ce qu'on appelle un
nœud de bois, ou plus exactement, je ·crois, l'amorce
d'une petite branche qui s'était trouvée prise dans
l'aubier. Le bout de branche était parti et cela faisait .
dans l'épaisseur de la porte, un trou rond de la largeu;
du petit doigt, qui s'enfonçait obliquement de haut en
bas. Au fond du trou on distinguait quelque chose de
rond, de gris, de lisse, qui m 'intriguait fort:
- Vous voulez savoir ce que c'est? me dit Rose, tandis
qu'elle mettait le couvert - car elle me voyait tout occupé
à entrer mon petit doigt dans le trou pour prendre contact
avec l'objet ...
- C'est une bille que votre papa a glissée là quand il
avait votre âge et que, depuis, on n'a jamais pu retirer.
Cette explication satisfit ma curiosité, mais tout en
m'excitant davantage. Sans cesse, je revenais à la
bille ; en enfonçant mon petit doigt, je J'atteignais
tout juste, mais tout effort pour l'attirer au dehors la
faisait rouler sur elle-même, et mon ongle glissait sur sa
surf:Jce lisse avec un petit grincement exaspérant.
L'année suivante, aussitôt de retour à Uzès, j'y revins.
Malgré les·moqueries de ma mère et de Marie, j'avais tout
exprès laissé croître démesurément l'ongle de mon
petit doigt, que, d'emblée,je pus insinuer sous la bille·,
une brusque secousse, et la bille jaillit dans ma main.
Mon premier mouvement fut de courir à la cuisine et
de claironner mon triomphe. Mais escomptant aussitôt le
plaisir que je tirerais des félicitations de Rose, je l'imaginai si mince que cela m 'arrêta.
Je restai quelques instants -devant la porte, contem-

SI LE GRAIN NE MEURT

plant dans le creux de ma main cette bille grise, désormais pareille à toutes les billes, et qui n'avait plus aucun
intérêt dès l'instant qu'elle n'était plus dans son gîte. Je
me sentis tout bête, tout penaud d'avoir voulu faire le
malin. En rougissant, je fis retomber la bille dans son
trou, (sans doute elle y est encore) et allai me cou. per les ongles, sans parler à personne de mon exploit.
Il y a quelque dix ans, passant en Suisse, j'allai revoir
ma pauvre vieille Marie, dans son petit village de Lotzwil,
où elle ne se décidè pas à mourir. Elle m'a reparlé d'Uzès
et de ma grand'mère, ravivant mes souvenirs ternis :
-A chaque œuf que vous mangiez, racontait-elle, votre
bonne-maman ne manquait pas de s'écrier, qu'il fût sur
le plat ou à la coque : «Eh! laisse le blanc, petiton ! li
n'y a que le jaune qui compte! »
Et Marie ajoutait, en bonne Suissesse :
- Comme si le Bon Dieu n'avait pa~ fait le blanc
aussi pour être mangé !
ANDRÉ GIDE

(à suivre)

�.,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
LETTRE A M. MARCEL PROUST

Mon cher Confrère,
J'ai goûté comme tous les lecteurs de la Nouvelle Rroue Française
v~s notes pénétrantes sur le style dé Flaubert. Une ingénieuse Providence a voulu que mes réflexions fussent apparemment assez différentes de votre sentiment pour vous engager à Je formuler contre
~lies,. et, dans le fond, assez concordantes avec les vôtres pour que
JC pu,1sse acce~ter sans palinodie la plus grande partie de votre
pensee et me livrer au plaisir de me sentir d'accord avec elle.
Notre dispute serait en effet surtout « grammairienne ». Mais
re~onnaître qu'une dispute est grammairienne, c'est reconnaître qu'il
e~•s~e un moyen de la résoudre, qui est le dialogue, ou, comme on
d1sa1~ au~r~f~is, l_a « conférence ». Il n'est pas mauvais que nous
P,T~n~ons 1c1 1habitude de ces dialogues, et qu'en « conférant 11 nos
opinions, nous arrivions à découvrir les raisons qui nous accordent
ou , avec un bénéfice presque éga l, les raisons qu i nous ernpêchen;
de nous accorder.
J'~i rendu hommage au style de Flaubert. J'ai reconnu qu'il avait
atteint la perfection même de son métier, que ses grands travaux
sont, pour les gens de plume (votre article le prouve), ce qu'étaient
pour les compagnons du Tour de France la vie de Saint-Gilles ou
Saint-Urbain de Troyes, le chef-d'œuvre d'un art qui est un métier
et d'un métier qui est un art. Tout le malentendu vient de cette
expression qu'à la façon dont elle a été relevée, je reconnais mainte-

nant avoir assez faussement exprimé ma pensée : Flaubert n'est pas
un écrivain de race. j'avais en écrivant ces mots peu heureux trois idées
en tête : d'abord, la somme de travail qui demeure incorporée visiblement au style de Flaubert, et que, par une singulière inversion,
une opinion un peu naïve porte à son crédit au lieu de le mettre à
son débit. Il sent l'huile, et la lampe nocturne de Croisset nous
accompagne souvent dans notre lecture. Evidemment, il ne sent
pas l'huile à la façon d'un Thomas, mais bien à la manière d'un
Balzac (Guez) ou d'un Isocrate, ou, pour parler plus e,cactement,
d'une manière intermédiaire entre celle d'lsocrate et celle de Thucydide. Et je ne dis pas que ce ne soit encore là une des premières
places, mais cette place nous invite précisément à faire des comparaisons, à rapprocher les réussites d'écrivains qui ont suivi la même
route, à estimer que la NoutJelle Hélo'ise et les Mémoires d'OutnTombe l'emportent un peu sur l'Educatwn Sentimmtale, bien que le
style de son roman ait coûté à Rousseau autant de peine qu'en a
coûté à Flaubert le style des siens : cette peine est moins visible sur
l'ouvrage, voilà tout. -Je pensais en outre à certaines faiblesses de la
langue de Flaubert, dissimulées et assez rares, mais qui nous font
pressentir que la langue chez lui est maîtrisée du dehors, par une
persévérance et une probité continuelles, plutôt que du dedans, par.
un génie verbal incorporé à une sensibilité, ainsi que chez un Bossuet ou un Voltaire, un Chateaubriand et un Victor-Hugo. - Je
songeais enfin à cet écart si singulier qui existe entre les œuvres de
jeunesse et Madame Bo'ilatJI, à cette conversion au style purifié qui
suit le voyage d'Orient. Je ne méconnais pas la principale valeur de
la Tentation de 1849. Si Flaubert était mort durant son voyage et
que ses amis eussent publié la Te11tation qu'il venait d'achever, il
tiendrait encore une place dans la littérature. Son livre aurait eu
longtemps, aurait encore, des partisans enthousiastes, et tiendrait
um place analogue à celle d'Axël (mon goût plaçant d'ailleurs Axël
assez fort au-dessus de l'œuvre de jeunesse de Flaubert) - et le
dialogue du Sphinx et de la Chimère, l'épisode d'Apollonius eussent
passé à bon droit pour des éclats de génie pleins de promesses chez
un é.:rivain de vingt-huit ans. Il n'en est pas moins vrai que de cet
atelier dans un coin de musée à la forge de Madame 8otJar;1 le passage est "bien singulier. Ce que vous admirez le plus, dites-vous,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans l'Educatiou Sentinuntal,, c'est un blanc. Le moment le plus
étonnant de l'existence littéraire de Flaubert c'est le blanc qui
sépare la première Education et la première Tthtation de Madar,u
Bovary.
En disant que Flaubert n'est pas un écrivain de race, je voulais
donc dire que les parties hautes de son génie apparaissent au lecteur
comme le résultat d'une volonté extraordinairement intelligente plutôt que comme le don d'une nature. Je dis apparaissent, car c'est
cette apparence qui seule importe ici. Seulement, la même apparence
existe chez Thucydide et chez La Bruyère dont l'on place à juste
titre si haut les qualités de style. Elle n'existe pas chez La Fontaine
qui faisait les vers de ses Fablts avec autant de labeur artistique que
Flaubert ses alinéas de prose. Et il est bien certain qu'appliquée
non seulement à La Fontaine, mais même à Thucydide et à La
Bruyère, cette expression : ce n'est pas un écrivain de race l - serait
choquante et en somme absurde. C'est ce que M. Souday me faisa_it
remarquer dans un article sur la question, avec des épithètes plus
courtoises que celles-là. En employant le terme écrivain de race
pour désigner cette nuance de ma pensée, je faisais évidemment
une faute de langue. Qyand on n'est ni Madame de Sévigné, ni
Chateaubriand. on peut apprendre de Flaubert à retourner sept fois
les mots de sa langue dans son encrier.
Peut-être mettrait-on assez bien les choses au point en évoquant
l'image de Louis XIV. Louis XIV n'est pas seulement un grand roi,
il est le grand roi, parce qu'il a réalisé le style de la royauté, de la
même manière que Racine a réalisé le style de la tragédie, La Fontaine le style de la poésie. La Bruyère Je style de l'analyse psychologique et sociale. Or le mot de Saint-Simon, qu'il était né avec un
esprit au-dessous du médiocre, non seulement n'est pas faux, mais
s'incorpore parfaitement à ce genre de grandeur, et Saint-Simon,
dans le portrait qu'il fait du roi, sait bien lui-même l'y incorporer.
Je ne dis nullement que le style de Flaubert soit originellement audessous du médiocre. mais enfin c'est par -des voies pareilles de
conscience, de lucidité. de volonté, que l'un a réalisé le type du
grand roi et l'autre le type du grand artiste. On serait mal venu à
s'appuyer sur le mot de Saint-Simon pour dire que Louis XIV n'était
pas un monarque de grande race. On serait mal venu à s'appuyer

RÉFLEX10}.IS SUR LA LITTÉRATURE

sur des observations analogues pour conserver une expression dont
j'ai eu tort d'user et qu'il faut décidément laisser tomber.
Retenons pourtant de tout cela que ces questions de frontière
entre le génie et la longue patience qui lui ressemble si bien sont
extrêmement complexes. Où plutôt, mettôns-nous un peu de musi&lt;1ue
dans l'esprit. Relisons du Ba11qu.-t le discours d'Agathon et la critique qu'en fait Socrate, ce commentaire anticipé du : Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. Appliquons au problème du
style la solution que donne Socrate du problème de l'amour. Nos
idées non seulement s'éclairciront, mais prendront la plus belle
lumière.

...

Il est donc entendu que l'expression de ma pensée est restêe sensiblement en deçà de l'admiration que mérite Flaubert et que je ressentais pleinement. Etes-vous sùr que, par un jeu de bascule naturel,
l'expression de la vôtre n'aille pas, de la même longueur, au-delà?
« j'ai été, dites-vous, stupéfait, je l'avoue, de voir traité de peu doué
pour écrire, un homme qui par l'usage entièrement nouveau et personnel qu'il a fait du passé défini, du passé indéfini, du participe
présent. de certains pronoms et de certaines prépositions, a renouvelé
presque autant notre vision des choses que Kant avec ses Catégories,
les théories de la Connaissance et de la Réalité du monde extérieur. »
J'aurais peut-être droit aussi à quelque stupéfaction devant ce rapprochement, qu'on serait assez mal venu d'appuyer sur une phrase
célèbre de Buffon; mais je préfere me souvenir du conseil de PaulLouis, ne pas confondre Gonesse avec Tivoli. ni Pontoise avec Alb:1no. Dirons-nous que Pascal, qui le premier a introduit dans la langue,
avec les ProtJinciales, le participe présent indéclinable, a renouvelé
par là presque autant notre vision des choses que par l'opuscule sur
l'Esprit géomitriqut, l'idée des deux infinis. les inventions de son
apologétique? Mettons le style, et, comme vous dites, la beauté grammaticale, à leur place, mais sachons aussi les tenir à cette place, et
ne cédons pas non plus à la dangereuse mode, si commune aujourd'hui, d'introduire le nom de Kant là où il n'a que faire.
Mais enfin vous avez pleinement raison de voir en Flaubert un
artiste en beauté grammaticale. Vos remarques sur l'éternel impar8

�430

LA NOUVELLE llEVUE FRANÇAISE

fait de Flaubert sont parfaites. Evidemment, Flaubert n'a pas créé
l'imparfait narratif, dont nos écrivains ont toujours usé abondamment, surtout quand ils se racontaient eux-mêmes, à la première personne, et dans les Mbncires d'Oulre-Tombe, où il est souvent employé à la troisième, on voit fort bien le plan incliné psychologique
qui conduit insensiblement de l'une à l'autre. Mais aucun livre de
la langue française n'en avait encore présenté un usage aussi continu,
aussi juste, aussi fidèlement moulé sur le sentiment à rendre, que
Madame BoTJa.ry. 11 Cet imparfait, si nouveau dans, la littérature, change entièrement l'aspect des choses et des êtres, comme font une lampe
qu'on a déplacée, l'arrivée dans une maison nouvelle. ,. Peut-être
est-&lt;e l'aspect des choses et des êtres, tel qu'il s'imposa à Flaubert, qui
exigea l'emploi de l'imparfait, puisque l'imparfait e,qirime le passé
dans un rapport soit avec le présent, soitavec une nature habituelle,
« deux conditions qui sont réunies quand nous nous évoquons nousmèmes, que nous remontons notre passé ~ à la recherche du temps
perdu », et que Flaubert a réunies pareillement en faisant vivre ses
personnages dans leur durée propre, non dans la lumière d'atelier
d'une durée commune. Ce qui fait que j'entends bien en somme ce
que vous voulez dire quand vous proclamez que Flaubert a renouvelé ainsi notre vision des choses autant qu'un philosophe. Et je
laisserais passer sans protestations cette ultra-bergsonisme si vous
n'affirmiez que cette vision est renouvelée par un instrument non
psychologique mais grammatical, non par la vision particulière de
Flaubert, mais par son expression verbale. Expression verbale qui est
si bien le dépôt d'une vision et d'un sentiment que là où ceux-ci ne sont
pas présents, elle s'étale à faux : l'imparfait d'Alphonse Daudet est
encore manié par un artiste profond qui sait an imer et vivre une durée
étrangère, mais celui de Zola ne donne plus guère qu'une impression
monotone et mécanique, n'est que gestes d'école d'un style qui ne
travaille plus de son fonds. Le vôtre au contraire est nécessité par l'intérieur aussi indiscutablement que celui de Flaubert: votre masse de
durée compacte, toujours imparfaite, toujours acquérante, toujours
sentie comme un présent à visage de passé, comme un temps qui se
retrouve, se renouvelle et se mire, exigeait votre abondance d'imparfaits, d'ailleurs beaucoup plus traditionnels à la première personne
qui est la vôtre, qu'à la troisième, celle de Flaubert.

RÉFLEXJONS SU!l LA Ll'lïÉRA TUllE

4.3 r

Et qu'il y ait ici invention de sentiment plus qu'invention grammaticale, le passé de la langue suffit à le prouver. Vous donnez
comme une forme principale de l'éternel imparfait de Flaubert, les
« paroles des personnages que Flaubert rapporte habituellement en
style indirect pour qu'elles se confondent avec le reste. (« L'Etat
devait s'emparer de la Bourse. Bien d'autres mesures étaient bonnes
encore. Il fallait d'abord passer le niveau sur la tête des riches ... •,
tout cela ne signifie pas que Flaubert pense et affirme cela, mais
que Frédéric, la Vatoaz ou Sénécal le disent, et que Flaubert a
r.;solu d'user le moins possible des guillemets); donc cet imparfait,
si nouveau dans la littérature. .. » Si nouveau? Même cette forme
extrême de l'imparfait narratif, qui en fait l'équivalent du discours
indirect, se rencontre au XVII· siècle. La Fontaine en a usé peutêtre plus hardiment que Flaubert :
Si quelque chat faisait du bruit,
lt cbat prmait l'argent.
JI 11ageait q111lque peu, mais il fallait dt l'aide.

et cette gamme incomparable de temps :
l' Arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encart, il serTJatt de refuge
Contre le chaud, la pluie et la fureur dis fitnts.
Pour nous seuls, il ornait les Jardins et les champs.
L'ombrage n'était point le seul bien qu'il sût faire.
Il courbait sous les fruits. Cepmdant pour salaire
Un rustre l'abattait : c'ltait là son loyn;
Q!.toique pendant tout l'a1i libéral il nous donne
Ou dts jlturs a.u printemps ou du fruit en automne,
l'ombre l'été, l'biTJtf lrs plaisirs du foyer.
Q!u ne l'lmondait-on sans prendre la cognle?
De son tempérammt zl
encor TJécu.

eat

Dans:« c'était une maison basse, avec un jardin montant jusqu'en
haut de la colline, d'où l'on découvre la mer», vous avez vu très
justement que « le présent de l'indicatif opère un redressement, met

�432

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un furtif éclairage de plein jour qui distingue des choses qui passent
une réalité plus durable. » Au huitième vers, le passage de l'imparfait au subjonctif présent. quand la stricte grammaire demanderait
l'imparfait du subjonctif, exprime exactement la même transition
vers une réalité plus durable, la réalité annuelle d'une nature continue et généreuse, analogue à la permanence de la vue sur la mer,
au haut de la colline.
Ainsi les apparentes inventions grammaticales de Flaubert se retrouvent chez les écrivains qui l'ont précédé, et cela parce q u'clles
ne forcent jamais la langue et qu'elles ont dû être employées, lorsqu'ils en avaient l'occasion, par les maîtres qui connaissaient les
ressources de cette langue. Si pourtant elles font figure d'inventions
grammaticales, c'est que Flaubert le premier les a employées systématiquement, consciemment, pour exprimer un sentiment des choses
humaines, vues de l'intérieur, qui lui était propre, et cette invention
authentique nous paraît accompagnée d'une invention grammaticale
qui l'est moins.
Il en est de même de l'emploi du participe présent. Jusqu'à Flaubert les écrivains français, qui usent abondamment et normalement
de l'adjectif verbal et du gérondif, répugnent un peu à l'emploi du
participe présent, terme invariable et sans expression, flottant entre
le verbe et l'adjectif mais les remplaçant mal, et inadapté, mou et
gauche. Les écrivains classiques, qui vont hardiment parmi les qui
et les que, terreur de Flaubert, s'en passent facilement et le remplacent volontiers par un verbe. Mais aussi ils savent à l'occasion utiliser cette faiblesse et en faire cc que la rhétorique appelait une
beauté. Ils emploient le participe présent comme une sorte de ton
mineur, quand il s'agit d'exprimer quelque chose de faible, ou de
commençant ou de finissant. Flaubert en eût, je crois, aimé cet emploi
délicieux dans le Tllbnaque : c En même temps, j'aperçus l'enfant
Cupidon, dont les petites ailes s'agitant le faisait voler autour de sa
mère. » Suivez le crescmdo, sentez l'antithèse rythmique dans cette
phrase de La Bruyère : « Sc formant quelquefois sur le ministre ou
sur le favori, 11 parle en public de choses frivoles, du vent, de la
gelée; il se tait au contraire et fait le mystérieux sur ce qu'il sait
de plus important, et plus volontiers encore sur cc qu'il n~ sait
point. • ~ine écrit :

RÉFLEXIONS SUR U. LITTÉRATURE

4H

N'est-ce pas à 110s yeu:c un spedar/e a.ssei doux
Q_,u la t1ru11e d' Hector pltura11t à vos genoux.
Il s'agit d'une diminution, et pleura11t est dès lors bien meilleur
que qui pleure pour exprimer l'abaissement d'Andromaque. Mais
dans
Sous lts drapeaux d'un roi l&lt;mgtt111ps victorieux

Q!,1 floil Jusqu'à Cyrus rtmouter ses aïeux,
remplacez qui fJOil par floyant, tout s'amollit, tombe en quenouille.
La mollesse du participe présent se faisant sentir quand il commence et surtout quand il finit une phra~e (à moins qu'il ne s'agisse
du participe absolu, comme celui que j'emploie précisément ici),
une construction naturelle à la langue consiste à encadrer cette
valeur faible du participe, comme dans une cordée, entre deux
valeurs fortes, entre deux verbes qui le soutiennent :

N011, Princes, ce 11'est poi,it au bord dt l'u11ififfs
Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers,

Et, de Pris inspirant les bai,us les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Ronu, so,it à ùs portes!

La force qu'une position bien calculée cl une anacoluthe fort
simple donnent ici au participe présent est vraiment étonnante, et
Flaubert le premier savait que, de son temps, l'âge de pareilles inventions était passé.
Or, c'est un fait que Flaubert JT1anie très gauchement les qui et
les que, qu'il le sait, et veut s'en passer le plus possible. Il déclare
qu'ils lui gâtent les maitres du XVII• siècle. C'est même une des
raisons qui lui font employer souvent l'imparfait du discours
indirect, lorsqu'il ne veut ni des guillemets du discours direct, ni
des qu, du discours indirect proprement dit. Mais surtout il est
amené à employer souvent ce participe présent qui évite les qui et
les que, et l'emploi qu'il en fait se ramène tout entier aux traitements que lui avaient fait subir nos classiques. Au commencement
d'une phrase, il a quelque chose d'inchoatif: ~ C'était un autre lien
de la chair s'établissant, et comme le sentiment continu d'une
union plus complète.» A la fin d'une phrase. il indique un fléchis-

�434

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sement, une mollesse, un déclin, une chute. « De la hauteur où ils
étaient, toute la vallée paraissait un immense lac pâle, s'évaporant
à l'air. » « La catapulte roula jusqu'au bord de la plate-forme; et,
emportée par la charge de son timon, elle tomba, fracassant les
étages inférieurs. • Au milieu d'une phrase, il est maçonné et soutenu par des valeurs fortes. « Elle entrevit, parmi les illusions de
son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel, et où elle aspira d'être.»

.•.
« La conjonction et, dites-vous, n'a nullement dans Flaubert l'objet
que la grammaire lui assigne. Elle marque une pause dans une
mesure rythm ique et divise un tableau. En effet, partout où on
mettait rt, Flaubert le supprime .. . Chez Flaubert, et commence toujours une phrase secondaire et ne termine presque jamais une énumération. • Votre remarque est vraie en cc qu'elle affirme, mais me
paraît bien contestable en ce qu'elle nie. Et a en français deux
significations, dont les grammairiens se sont obstinés à ne voir
jamais que la première : une signifü:ation de liaison statique et
une signification de liaison dynamique, de mouvement. Flaubert,
comme tout écrivain, emploie l'une et l'autre. Il se sert du premier
et pour terminer une énumération, toutes les fois que l'énumération est donnée comme complète, ne l'emploie pas quand elle est
indéterminée ou incomplète, et il fait là comme tout le monde-:
« Il contenait des écuries pour trois cents éléphants, avec des magasins pour leurs caparaçons, leurs entraves et leur nourriture,
puis d'autres écuries pour quatre mille chevaux avec les provisions
d'orge et les harnachements, et des casernes pour vingt mille
soldats, avec les armures et tout le matérirl de guerre. » Mais
« Des arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues
animaux, se dessinaient dans leur épaisseur diaphane.» Je prends
ici deux phrases limites, qui se passent de commentaires, mais il
est bien évident que Flaubert a plus souvent à faire des énumérations évocatoires du (second genre que des 'énumérations inventaires du premier.

Qu_ant au et dynamique, ,il a pour type jle et épique, çalque du

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

435

x«1 homérique, et qui ne parait guère chez nous, je crois, avant
André Chénier ; Flaubert, qui ne tient pas à employer les formes

surannées de l'épopée, ne s'en sert presque jamais. Mais, d'une
façon générale, tt commence chez lui un membre de phrase qui
ajoute, dans un mouvement d'apparence oratoire, quelque chose de
décisif, un accroissement, un couronnement. Plus précisément le et
est une pièce constante, un peu monotone, de la phrase-type de
Flaubert, la phrase parfaite de « gueuloir li. Il s'agit de la phrase à
trois propositions de longueur variable, mais toujours équilibrées
par le nombre. « Cependant, sur l'immensité de cet avenir qu'elle
se faisait apparaitre, rien de particulier ne surgissait ; les jours
tous magnifiques se ressemblaient comme des flots ; el cela se
balançait à l'horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de
soleil. li Certes toutes ces phrases de Flaubert sont de tour bien original; mais c'est, dans sa construction générale, la vieille phrase
oratoire française, dont Balzac a transmis le type à Bossuet, el que
Flaubert rajeunit pour le plaisir de ces « universitaires flegmatiques li auxquels, un jour de mauvaise humeur, le renvoyaient les
Goncourt.
Le et de mouvement fait panic essentielle de cette période-type.
Mais je crois bien que si on avait la patience de compter ces phrases
dans les romans de Flaubert, on en verrait le nombre décroître
régulièrement de Madame 8ofJary à Bou,,,ard. Corrigeant Salammbô
il écrit : « Je m'occup~ présentement à enlever les et trop fréquents•
el il s'agit probablement des et de sa phrase ternaire. Car Flaubert
est à la fois hanté par le nombre oratoire et en lutte perpétuelle
contre lui pour le contenir, le briser, le couper. C'est la force de cc
nombre et l'énergie de cette lutte qui font de lui, avec La Bruyère,
le maître certain de la coupe : je crois que nous sommes d'accord
là-dessus.

•••
Je vous ai dit les raisons pour lesquelles je crois beaucoup moins
que vous à l'invention grammaticale de Flaubert. Je reste un peu
étonm! devant des affirmations comm e : « Les afrris fout, les a pendant, les d11 moi11s sont toujours placés ailleurs qu'où ils l'eussent
été par quelqu'un d'autre que Flaubert. » Je ne puis pas relire tout

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Flaubert pour discuter cela ; mais je sais bien que ctpmdant est
généralement chez lui au commencement d'une phrase, ou même
d'un alinéa, cc qui est bien sa place ordinaire. Reste que Flaubert,
comme tous les grands écrivains, a inventé son style, et qu'il s'est
mis à l'inventer tard. Mais, sauf les restrictions que me paraissent comporter les trois premiers mots, je souscris à votre
jugement: «Ces singularit~ grammaticales traduisant en effet une
vision nouvelle, que d'application flC fallait-il pas pour bien fixer
cette vision, pour la faire passer de l'inconscient dans le conscient,
pour l'incorporer enfin aux diverses parties du discours! Ce qui
étonne seulement chez un tel maître, c'est la médiocrité de sa
correspondance.»

« Il nous est impossible, continuez-vous, d'y reconnaitre avec
M. Thibaudet, les • idées d'un cerveau de premier ordre», et, cette
fois, ce n'est pas par l'article de M. Thibaudet, c'est par la correspondance de Flaubert que nous sommes déconcertés. » Voulez-vous
dire, mon cher confrère, que si vous êtes étonné de voir Flaubert
gonfler dans ses lettres des vessies vides, vous ne l'êtes pas de me
les voir prendre pour des lanternes? Je suis bien sOr que non.
Alors voilà une phrase qui dit autre chose que cc que vous vouliez
dire, et c'était précisément le cas de ma phrase sur les écrivains de
race. Pardonnons-nous réciproquement la même faute.
En tout cas, je m'en tiens, quitte à l'expliquer, à mon opinion sur
la correspondance. Il est juste que nous ne la jugions que sur ses
franches et pleines parties, sur les lettres adressées par Flaubert à
des correspondants auxquels il ouvre largement sa pensée et son
cœur. Un gros volume de l'édition Conard contient, mises à part,
les lettres à Madame Franklin-Croult ,: elles n'ont aucune espèce
d'intérêt. D'autre part. quand il croit devoir parler de politique, il
ne profère que des inepties (le mot n'est pas trop fort). Le Flaubert
d'intelligence et d'idées, c'est Flaubert parlant du cœur humain et
surtout parlant de l'art, le Flaubert de ces admirables lettres à
Louise Colet, écrites pendant qu'il composait Madanu B01Jary, si
pleines, si vibrantes, si nombreuses. La lettre sur la mort d'Alfred
le Poitevin, la réponse à Du Camp pour refuser de venir à Paris,
devront prendre place dans les uttrts choisies 8u XIX' siecle, quand
les programmes classiques inciteront les éditeurs à continuer cc

REFLEXIONS SUR LA LITrÉRATURE

437

11u'ils ont fait pour les deux siècles précédents. Le malheur est que
cette correspondance nous a été livrée mutilée de deux de ses trois
parties essentielles; la plus grande partie des lettres à Bouilhet, qui
ont été détruites par l'exécuteur testamentaire du poète, et la plus
grande partie des lettres à Du Camp, que celui-ci s'est refusé à
laisser publier, sauf celles qu'il a données dans ses Soufunirs littirairts (je crois que c'est précisément cette année 1920 que les
papiers de Du Camp doivent être communiqués au public, à moins
qu 'on ne les goncourtise. Les lettres de Flaubert s'y trouvent-elles i
A M. Léon Deffoux de nous renseigner,) Complète, ce serait une
des belles correspondances de notre littérature. M. Souday l'appelle
• la plus belle, à mon gré, depuis celle de Voltaire•· Je la trouve
tout de même inférieure à celle de Chateaubriand. Faguet, avec sa
drôle de classification des romantiques en écrivains qui ont des
idées et en écrivains qui n'en ont pas, range Flaubert dans les
derniers. Il en donne pour exemple une lettre où Flaubert découvre
dans le Cours dt philosophie positfoe de Comte, " des Californies de
grotesque». Quel que soit le génie de Comte, il est naturel qu'un
artiste comme Flaubert doive trouver au moins dans sa forme, dans
ses irrétlocab/emmt, ses spo11tanémmt et ses dignement un grotesque
infini.
Je suis obligé d'arrêter ici une lettre trop longue. J'aurais voulu
relever plus soigneusement tout cc que vous dites de perspicace,
par exemple sur l'impression du Temps que donne Flaubert, et
surtout vous suivre dans les indications discrètes que vous apportez
à la critique sur la manière dont vous vous reliez vous-même à lui
et à Gérard de Nerval. Mais j'aurai l'occasion de revenir là-dessus.
En attendant, permettez-moi de me ranger, dans une seconde lettre,
aux côtés de M. Daniel Halévy et de discuter votre appréciation,
non sur Sainte-Beuve, mais sur la question de savoir dans quelle
mesure « la fonction propre du critique, cc qui lui vaut vraiment
son nom de critique, c'est de mettre à leur rang les auteurs contemporains•· Ce sera pour le prochain mois.
Al.BEAT THIBAUOET

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.
••
Ayant commencé à donner la forme d'une lettre à ces observations, j'étais gêné pour les encombrer d'analyses détaillées. A
titre d'exemple, je rejette en cette note, pour compléter ce que
M. Marcel Proust m'a amené plus haut à dire de la conjonction et
chez Flaubert, une étude technique de tous les et d'une page prise
dans Madam~ Bo'Oary.

« Le pré commençait à se remplir; el (1) les ménagères vous
heurtaient avec leurs grands parapluies, leurs paniers et (2) leurs
bambins. Souvent, il fallait se déranger devant une longue file de
campagnardes, servantes à bas bleus, en souliers plats, à bagues
d'argent, el(;) qui sentaient le lait, quand on passait près d'elles.
Elles marchaient en se tenant par la main, et (4) se répandaient
ainsi sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des
trembles jusqu'à la tente du banquet. Mais c'était le moment de
l'examen, et (5) les cultivateurs, les uns après les autres. entraient
dans une manière d'hippodrome que formait une longue corde
portée sur des bâtons.

» Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et (6) alignant
confusément leurs croupes inégales. Des porcs assoupis enfonçaient
en terre leur groin ; des veaux beuglaient; des brebis bêlaient; les
vaches, un jarret replié, étalaient leur ventre sur le gazon et, (7)
ruminant lentement, clignaient leurs paupières Jourdes, sous les
moucherons qui bourdonnaient autour d'elles. Des charretiers, les
bras nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, qui hennissaient à pleins naseaux du côté des juments. Elles restaient paisibles, allongeant la tête et (8) la crinière pendante, tandis que
leurs poulains se reposaient à leur ombre, ou venaient les téter
quelquefois ; et, (9) sur la longue ondulation de tous ces corps
tassés, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelque crinière
blanche, ou bien saillir des cornes aiguës, et(10) des têtes d'hommes
qui couraient. A l'écart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il
y avait un grand taureau noir musclé. portant un cercle de fer à
la narine et (11) qui ne bougeait pas plus qu'une bêle de bronze.
Un enfant en haillons le tenait par une corde. »

RÉFLEXIONS SUR LA LJTTÊRATURE

439

(1) et de mouvement qui accompagne le peuplement même du

pré qui va se remplissant .
(2) ,t de liaison qui condense autour des ménagères cette espèce
de bloc encombrant et de masse ambulante des parapluies, des
paniers et des gosses agglutinés.
(3) tt de liaison, mais qui ajoute sa notation nouvelle par un
mouvement, un passage brusque et vivant d'une sensation visuelle
à une sensation odorante, vous jette en quelque sorte, à son tournant, celte odeur de lait qui demeure aux filles de campagne endimanchées.
(4) et (5) répétition du et de mouvement, tout pareil à (1). Il
répand dans la phrase, comme une vanne levée, le flot qui coule
continuellement dans l'imparfait.
(6) et de liaison tout pareil à (2) 1 qui ramasse en une sorte de
masse indiquée par c&lt;n,fitsément les croupes inégales des bêtes à
l'attache.

(7) et (9) une des formes de d les plus originales et les plus fréquentes chez Flaubert. C'est un et de mouvement qui, dans une
phrase descriptive assez longue, lève comme au bout d'un bras un
trait caractéristique, un détail saillant, destiné à rester comme un
point brillant dans la mémoire quand le reste se sera affaissé dans
l'ombre. Dans (7) cc détail visuel est horizontal, au niveau même
de l'œil humain, qui va naturellement à l'œil des vaches étendues
et choisit spontanément cc point pour le fixer et s'y fixer. Dans (9)
le détail est vertical, brillant, multiple, épars, une crinière, des
cornes, des têtes. Cette forme du et de mouvement employée déjà
par Chateaubriand, a été traitée par Flaubert avec une maîtrise
particulière, mais, tournée après lui en procédé, a été usée jusqu'à
la corde par ses imitateurs.
(8) et de liaison qui allie deux aspects d'une même attitude.
(10) .et qui me parait curieux. On ne l'attendrait pas, il n'y a pas
lieu du tout à conclure une énumération, puisque ce sont là des
détails dispersés et qui se renouvellent indéfiniment d'eux-mêmes.
Mais cet et, apparemment de liaison, est en réalité un et de mouvement. Il marque un passage des images statiques (cnnières et
cornes) à l'image dynamique des têtes d'hommes qui courent. 11
accompagne et exprime ce déplacement des têtes. Si Flaubert n'avait

�440

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas voulu introduire cc mouvement, il aurait écrit « quelques crinières blanches, des cornes aigües, des tètes d'hommes», ce qui
eüt paru d'une ironie bizarre. Mais le mouvement était déjà donné
dans la dispersion même du tableau, qui sépare par le ou /Jim les
cornes des crinières, puis par le tl, et surtout par le changement de
mode, le mouvement du repos.
(11) ,-/ de liaison analogue à (2) et à (6). Il est un des boulons
qui réunissent en une chose compacte, massive, puissante, les
membres de la phrase où est nfalisé le taureau immobile. Une fin
de paragraphe splendide, toute flaubertiennc. Peignant dans Salammbô un marché africain, Flaubert l'arrêterait sûrement là. Mais
dans cette peinture du comice agricole (et non des comices,
comme dit Flaubert, - à moins que l'uS2ge n'ait changé ?) cet
arr~t de haute plastique détonerait un peu. Flaubert Je détend
avant de le quitter, le remet d'une petite phrase dans le courant
réaliste du comice. La petite phrase finale ; Un mfant en baillo11s /1
te11aiJ par u111 corde pend à la superbe phrase du taureau comme
la corde elle-même, cc qui fait du taureau non un type à la Buffon,
mais bien une bête de ferme et de concours.
Je donne ces remarques comme des impressions et des thèmes
plutôt que comme des vérités didactiques. D'une part, ,test toujours grammaticalement un élément de liaison. D'autre part,
comme le style est un mouvement que l'on met dans les pensées,
et comporte la plupart du temps un élément dynamique, un mouvement et un progrès qui sont le cours même du style, - le
discours. La distinction paraîtra plus claire si on considère des
exemples-limites. Si M. Jourdain dit ; • Nicole, apportez-moi mon
mouchoir et mes gants », le et qu'il y a dans sa prose est bien de
liaison pure. Mais à l'extrémité dynamique, tJ pourra arriver à
signifier le contraire même de la liaison, Je mouvement qui renverse
brusquement un ordre pour lui substituer un ordre contraire.

Es/ber, disais-je, Esther dans la pou,p,, est assis,.
La mo1tid de la trrr, à son suptre ut soumist,
Et &lt;Ù jérusakm l'brrbt cache lrs murs.
Et dans ce passage de La Bruyère, quel contraste entre les tl de
liaison et le tl central de mouvement, le tl à renversement, qui, à

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

441

la barbe des grammairiens étonn~s, fait précisément le contraire
d'une liaison el rejette violemment à deux extrémités, deux tableaux
opposés! « N'y êpa,gnez rien, grande reine, employez -y tout l"or et
tout l'art des pl us excellents ouvriers ; que les Phidias et les
Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds
et vos lambris : tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont
l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main Jes
homme. : épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage
incomparable; d après que vous y aurez mis, Z~no~ie, la dernière
main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de
Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achè!era un
jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embcll1r et la
rendre plus digne de lui et de sa fortune.» Cet et d'antithèse par~it
d'ailleurs aussi propre à La Bruyère que le et plastique de (7) et (9)
à Flaubert. « Ces hommes si grands, ou par leur naissance, ou par
leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si habiles,
ces femmes si jolies et si spirituelles, tous méprisent le peuple, et
ils sont peuple. » Je m'arr~te ici. J'ai voulu donner seulement l'impression de cc qui, dans le travail du style tel que Flaubert le
conçoit, relie cc travail aux directions profondes de la langue et à
l'œuvrc des maitres.
A.T.

�NOTES

NOTES

OPTIQ!JE DU LANGAGE ou SI LES MOTS SONT
DES MÉTAPHORES USÉES.
L'on sait quelle faveur singulière rencontra la théorie suivant
laquelle les mots sont des métaphores, refroidies, pour Bréal, usées,
dit Darmesteter. Plusieurs ~crivains y virent une preuve de la doctrine, qui leur tenait à cœur depuis quelque quatre-vingts ans :
cette doctrine voulait, ou veut que l'art d'écrire soit essentiellement
l'art de découvrir des métaphores, et que le véritable poète, le poètené use d'images neuves comme le mauvais écrivain de lieux communs.

•
« On a déterminé, écrit Rémy de Gourmont, l'origine du mot
ûrilln', c'est béryl/are, scintiller comme le béryl. Que ne diraient
pas les professeurs de belles-lettres, si quelque « décadent » forgeait, briller n'ayant vraiment plus qu'un sens abstrait, imeraudrr
ou toparrr ?... (r) » Oui, ri s'agit ici de justifier les décadents, comme
ailleurs les romantiques. II n'est point d'image, dira-t-on, si hardie,
que l'instinct populaire n'ait imaginé une image plus hardie encore,
et qui a réussi. Quelque professeur s'étonne que Jules Renard écrive
« clic agite ses petits bras de lézard .. ». Or la langue latine, d'une
pareille audace, appelle lézard, lacertus, le bras musculeux « parce
que le tressaillement des muscles sous la peau est comparé à un
lézard qui passe (:i) ».
1. Eathétlf,1ue de la la,,ngue fra;nçatae (Ed. Mert:11,re de Fra-nce), p. m.
2. Ibid., p. JSXl.

443

11 n'est point ainsi deux façons différentes de « faire du langage•;
mais le procédé dont use le bon écrivain est universel, ou peu s'en
faut : dans l'état actuel des langues européennes, « presque tous les
mots sont des métaphores (1) ». Que si l'on exige des détails ou
des raisons, Rémy de Gourmont nous . renvoie à Bréa_I et à Darmesteter, qui sont aussi bien, de la théorie que l'on a drte, les auteurs
responsables, l'origine, l'autorité.

•
Bréal Darmesteter nous offrent donc de longues suites de « métaphor:s populaires », et les classes même où n!partir ces métaphores, qui semblent nées par bandes :
« Accoster un passant, aborder une question, écbo11n' dans une entreprise, autant de métaphores venues de la mer ... ; opportu~, 1mPorl1m sont des images empruntées à l'idée d'une rive d'atterrissage
plus ou moins facile. Le cheval et l'équitation ont fourni un grand
nombre d'expressions figurées : un orateur s'encbeoétr, dans ses raisonnements (cbevitre =- lo11gt de lico11), il est démonté, dlsarço,mé.
Tral'!ail suppose d'abord l'image d'un cheval entravé et assujctti ... 1t
De la même sorte « un son grao,, une note aigüe, une maison lou-cbt, ont commencé par être des métaphores ... » (2)
Bien. De quelques centaines ou milliers d'observations pareilles,
l'on conclut : « La métaphore seule a pu permettre à chaque homme
de pénétrer au fond des pensées de ses semblables ; dans aucune
des langues dont nous pouvons étudier l'histoire, il n'y a de mot
abstrait qui, si l'on en connait l'étymologie, ne se résolve en mot
concret. (3) »
Je le veux ainsi, et que la cause en soit dans« le besoin que nous
portons en nous de représenter et de peindre par des images ce que
nous sentons et cc que nous pensons li (4) ; mais enfin Bréal et
Darmesteter n'oublient dans tout cela qu 'une chose: c'est de montrer
que nous avons bien à faire à des métaphores.

•
Un menuisier dit de la loi, que l'on vient de voter:« Elle a besoin
1.

n,,a.,

p. 1s1.

2. Bréal. Essai de Sdmanttque (Ed. Hachette), p. 289.
3. A. Darmesteter. La VIe du Mots (Ed. Delagra'f'e), p. 85.
'- E,sat de Sémantique, p. l!87.

�444

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore d'un bon coup de rabot »; un photographe: « ... de quelques
retouches ». L'un et l'autre usent par li des termes les plus simples
• qui d'abord s'offrent à eux, et leur présentent naturellement l'idée
d'un finissage à donner à quelque meuble, cliché ou loi. Loin qu'ils
cherchent la métaphore, ils l'évitent plutôt.
Mais ce rabot, cette retouche, dites-vous, font image. Sans doute,
pour vous qui n'êtes pas menuisier, ni photographe; cil s'agit simplement, ajoutez-vous, de mettre au net la loi ». Eh, c'est votre
mise au net qui va sembler au menuisier image.
La métaphore en de tels cas, loin qu'elle soit l'effet de notre« besoin de peindre ce que nous sentons,. traduit entre les interlocuteurs
un défaut d'entente; nous n'y recevons pas ce que l'on nous dit de
la façon qu'on nous le dit, mais à l'envers et sur un plan différent.
C'est notre distraction ou surprise d'un instant que nous appelons
métaphore.
Il est entre les hommes une divfrsité plus subtile que celle qui
tient au métier ou à l'habitude : différence de langue, différences,
surtout, d'aisance et de sûreté dans le maniement d'une même
langue. Par où s'élargit le champ de la fausse métaphore. Il ne
s'agit plus seulement des mots qui, « allant de soi» pour le parlant
semblent, à qui l'écoute, voulus, rechercht!s ; mais ceux-là même
que le parlant découvre, ce sera suiv:mt une direction inattendue.
Quelque enfant, ou étranger parle, de • cuillère à trous », de
« couvercle pour tête ». Q!ielle fantaisie, dit-on. C'est qu'ils ne
connaissaient pas fourchette ou cbapea1, ; ou bien ces mots leur
avaient échappé. Ils ne cherchent qu'à serrer l'objet du plus près
et à se faire entendre.
(L'image ici se produit pour nous à partir defourcbetk et dans ce
deploiement vers la c11i/J;n à quoi l'on nous oblige. La mt!me image
ne se P,-od11it pas pour eux à partir de cuillère : c'est qu'ils tendent
vers la fo"rcbettt.)
Q!ii remarque, en de tels cas, « la curieuse image », il n'y a trop
rien à lui reprocher. Mais veut-il plus loin admirer que l'enfant ou
l'étranger use de mc:taphores, il convient de l'arrêter et lui montrer
son illusion.

•
Illusion proche d'une illusion d'optique : elle tient à ce qu'il est

NOTES

445

délicat de faire le départ du parlant d'avec celui qui l'écoute, et plus
délicat encore où nous sommes précisément l'un de ces deux-là, où
nous avons pris parti. Ainsi nous p:irait-il, suivant le cas, que notre
auditeur entend ce que nous disons, ou notre parleur se figure à
lui-même ce que nous entendons, dans le même ordre et sur le même plan que nous faisons nous-mêmes. Illusion très générale, utile
peut-être, et qui tient sa bonne place dans les lieux communs de la
critique littéraire. Il n'est guère douteux que Bréal s'y laisse prendre
et Darmesteter.
Car l'image se trouve jouer pour ces deux linguistes, qui dans le
même moment considèrent ce mot actuel, abstrait : a"oster et cet
autre mot, différent, cependant le même : côte. Elle joue à la
/afJtur de cet kart, comme il arrivai) plus haut de fo11rcbttte à
cui//ëre trouée ou, pour le professeur, de mise au tilt à coup de
rabot. Le seul tort de Bréal est d'admettre que le Latin ou le
Français d'if y a quatre cents ans (et tout aussi bien celui d'aujourd'hui) usait de sa langue avec une telle science, et un tel détachement.
M. A. Meillet dont on sait qu'il est le linguiste, de nos jours, le
plus scrupuleux et le plus savant, écrit :
" Le principe essentiel des changements de sens est dans l'existence de groupements sociaux à l'intérieur du f!!ilicu où une langue
est parlée... Ces changements tiennent aux emprunts que fait ta
langue commune aux langues particulières de ces groupements.
Arrfotr signifie étymologiquement abordtr, c'est adripare et ce
sens est bien maintenu, par exemple dans le portugais arribar :
mais pour un marin, aborder c'est être au terme du voyage ; si de
la langue des marins le terme passe à la langue commune, il signifie simplement ce que signifie le français a"Ïfitr Le mot arracbtr
représente un ancien ex--radicare « tirer la racine » : dans le langage
des cultivateurs ce terme est d'usage fréquent; s'il passe à la langue
commune la notion de racine disparait et il ne reste que l'idée de
tirer un objet engagé dans quelque chose. &gt;&gt; (1)
Des explications d'ordre voisin, et relevant de la deuxième illusion
que l'on a marquée, seraient ici possibles. On ne les supposera
pas : au surplus leur possibilité seule importe, et l'existence,
l. A. :Weillet. Comme,it les mots chcmgellt de sens. Annie socfologiqiu, 1905-1906.

9

�LA NOUVl!LLE REVUE FRANÇAISE
à leur endroit, d'un biatus dans la pensée de Brhl et de Darmes-

teter.

•
L'krivaln qui inventerait, de nos jours, hwrts""6r, ce serait, sul·vant toute vraisemblance, pour des raisons absolument itrangères ,
i celles qui ont provoqué brilùr. Loin que les linguistes apportent
à la théorie de la métaphore l'appui d'une observation désintéressée,
il nous faut bien imaginer que le subtil, l'incorruptible Brhl s'est
laissé séduire ici à une mode d'idées (et, certes, je la veux appeler
aussi bien doctrine, et très digne de respect, mais enfin c'est pour
son caractère de mode que nous avons à faire à elle), au point
d'affirmer beaucoup plus qu'il n'avait observé, et· s'abandonner t
une illusion assez grossière.

.

JUIi PAULHAII

.•

DE Q!JELQ!JES ANTHOLOGIES.
LES PLUS JOUES ROSES DE L'ANTHOLOGIE GRECQUE, cueillies par Gtsl!rul Soultsg,s (Crès et C1•). - LES DIONYSIAQUES de
Nn#os. Fragments traduits par Mario Meunier. - ANTHOLOÇIE
PŒTIQLIE FRANÇAISE (XVIII• Sl~CLE), par Mallriu A/1(Gamier frères). - ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE ROUMA!N2, tûs Oritirus tsu XX• sikü, par N.Jortts et Sqti,,,, Go,-uüt
(l)elagrave). - ANTHOLOGIE TRADUITE OU NÉO-GREC de
SOTIRIS SKIPIS, par Pb. ublsg,u et A. Ctsmpo,, {Figuière).
Le choix d'épigrammes de !'Anthologie traduite par M. Gabriel
Soulages est de ces ouvrages auxquels on souhaite un grand succès
de librairie. Les innombrables lectrices des Cbturso,u tû Bilitis et
celles - plus nombreuses encore, hélas! - de Toi Il Moi devraient
atre aguichées par l'adroite présentation de ces délicates et immortelles merveilles. « Œil'4uùs, P1JS facû, Q!ulü blur, nt.-ü do,,e,
Plrilln,s1 bydrolbJrapù •• tels sont quelques-uns des titres dus à la
fantaisie du traducteur, fantaisie qui sait garder un go0t ·fin et juste
dans l'emploi d'expressions d'allure contemporaine. On sent fort biea

NOTES

447

que M. Soulages a voulu éviter jusqu'à l'apparence d'un appareil
savant, et que son principal souci fut de conquérir un public nouveau à des chefs-d'œuvres de poésiê que trop de personnes ne
connaissent que par oui-dire ou par de sèches et froides adaptations
scolaires. La mame préoccupation a guidé son choix. Il n'a eu garde
de négliger les charmants tableaux de mœurs d'Asclépiade, mais il
a fait une place très large à Paul le Silentiaire, au précieux Philodème, à l'ardent Rufin, enfin au tendre Méléagre qui composa le
premier de ces bouqud,s poétiques auquel il s'excuse presque en sa
pnface d'avoir mêlé « les_violettes matinales de sa propre muse ».
De ces bouquets, la traduction de M. Soulages, toujours élégante
et parfois un peu maniérée, dégage le voluptueux parfum. Par endroits, quelques tournures du genre « poème en prose », quelques
phrases un peu romancées font regretter le trait vif et net de la
phrase grecque.
M. Gabriel Soulages n'a pas craint d'entrer en rivalité avecSainteBeuve, qui, dans son article sjr Mélûgre (Portraits contnnpor.;,,,

T. Ill), a traduit un certain nombre d'épigrammes avec un sentiment
exquis de cette poésie. L'avantage ne reste pas toujours à •SainteBeuve : « Déjà la blanche violette ~curit, et fleurit le narcisse ami
des pluies, et les lis fleurissent sur les montagnes ; mais la plus
aimable de toutes, la fleur la plus éclose entre les fleurs, Zénophile,
est comme la rose qui exhale le charme••.: • A cette période un peu
languissante, M. Soulages a substitué ceci : « ... Mais, incomparable
fleur, rose du jardin de Vénus, Z""'J,biü, elü '"'5SJ, f/Urll j1ISU tl,
s ' ~... • qui rend à merveille le mouvement de l'original.
Mais, ailleurs, il rencontre moins heureusement. Aussi est-ce dans
la version de Sainte-Beuve qu'on aime reliri;_le beau poème funèbre
à Heliodora : « Je t'offre mes 'larmes là-bas jusqu'à travers la terre,
Heliodora, je te les offre comme reliques de tendresse jusque dans
les enfers, des larmes cruelles à pleurer! 'et sur ta tombe amèrement baignée je verse en libation le souvenir de nos amours ; car
tu m'es chère jusque parmi les morts ; et moi, Méléagre, je m'krfe
pitoyablement vers toi, stérile hommage dans !'Achéron ! Hél_as 1
Hélas I où est ma tige si regrettable? Pluton me l'a enlevée, il me
l'a enlevée et la poussière a souillé la fleur dans son éclat. Mais je
te supplie à genoux, 6 Terre, notre nourrice à tous, d'enchainer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans ton sein, ô mère, d'enchaîner doucement cette morte tant
pleurée•·
Pourquoi M. Soulages n'a-t-il pas cru devoir s'approprier la « lige
si regrettable» et le« stérile hommage dans l'Achbon », expressions
fortes et concises, exemples de ce raccourci d'idées qui est le fruit
du génie poétique.
M. Gabriel Soulages eût été bien inspiré de faire auprès de ses
propres traductions une place à celles de ses devanciers qui sont
justement citées commes des modèles. Voltaire, entre autres, choisissant dans l'anthologie ce qui répondait à l'idée qu'il se faisait de
l'épigramme, a fait passer dans le vers français la grâce du poème
grec, avec tout l'esprit de Voltaire. « Je le donne à Vénus ... ,. dit
une courtisane mûre en consacrant son miroir à la déesse:
Je lt domu à. Vénus, puisqu'elle est toujours belle:
Il redouble trop 'MS ennuis.
Je ne sa11rais 1ne 'Doir en ce miroir fidi/11
Ni telle qut j'étais, m ttlle q,u je mis.

Il est, à toutes les époques, des esprits que ce genre de beautés
ne touche point, ou qui affectent de les tenir pour méprisables. Ce
sont eux que l'on voit piquer dans le sublime, tête la première, et
qui ne remontent plus jamais à la lumière du jour.

•• •
M. Maurice Allem est trop averti pour épouser la querelle de
ceux qui prétendent bannir de la poésie, tour à tour, l'éloquence,
ou l'esprit, ou l'émotion personnelle, ou la précision, ou bien le
mystère. Il a fort bien marqué dans l'introduction à son Afftho•
logu poétique du XV/11• siùu fra"f4Î.s le caractère mûllectzul de la
poésie en cet âge d'or de l'esprit français, qui serait aussi, s'il faut
en croire M. Allem, « le moins riche en poésie de toute notre histoire
littbaire. 11 C'est l'opinion généralement reçue. Elle n'est pas aussi
solidement établie qu'on veut bien le laisser croire. Il est plus vrai
de dire qu'il n'y a guère, dans la poésie du XVIII• siècle, de trace de
romantssme. Mlme dans les « fureurs ,. réglées d'un J.-8. Rousseau
u d'un Lebrun-Pindare, jamais la raison raisonna.nie n'abdique ses

NOTES

449

droits. Cc que nous reprochons aux poètes de ce temps et m~me
aux plus grands d'èntre eux, à savoir de ne jamais e"primer de
« sensations 11, de ne jamais faire passer dans les vers les frémissements et les mouvements de la chair et de « l'âme i&gt;1 est justement
cc dont, après le pittoresque physique, ils se souciaient Je
moins.
Q!le cc fût en prose ou bien en vers, une seule chose leur importait, c'était de donner une forme nette, brillante et solide à la pens.!e,
à l'idée. A celle-ci on demandait, à tout le moins, d'Etre ingénieuse,
d'offrir même « un sens élevé, nouvea.u 1 vi!ritable », comme disait
Houdart de la Mothe, pour qui M. Maurice Allem se défend mal
d'une certaine sympathie, que je n'éprouve moi-m~me aucun
embarras à partager. Dilt M. Paul Souday, si par mégarde il
jetait les yeux sur ces modestes essais, en concevoir de l'aigreur, je crois qu'on chercherait vainement, dans les poèmes
« philosophiques• de Victor Hugo, des pensées aussi justes, aussi
fortement exprimées, sans grandiloquence et sans panache, mais
avec une étonnante propriété de termes et une simplicité noble, que
dans ces vers où, bien avant Sully-Prud'homme, Houdart de la
Mothe avait tenté d'exprimer l'angoisse métaphysique

.

Impatimt de tout co1111aîlre
Et se flattant d'y paroenir,
L'esprit fJtut pbtltrer son itrr,
Son principe et son a.fJmir;
Sans cesse il s'etforce, il s'anime;
Pour sonder ce prof&lt;&gt;nd abîme
li epuise tout son pou1Joir;
C'rst fJainrment qu'il s'inq_utèle
Il smt qu'u,u foret secrète
lui difmd d, se C011UfJoir.
Mais cet obskule qui nous trouble,

lui-méme ne peut nous gulrir;
Plus la nuit jalouse rtdouble,
Plus nos yeux tâchent de s'ouwir.
D·1111e ip1oranu curieuu
Noire âme, ëSC/a'Oe ambitieuse

�4r;o

LA . "OU VEI.LE REVUE FRANÇAISE

Cbtrcbe m w r, a s, pJ11ilrer.
Vaincu, elle 1ze pwt se rmdr1
Et nt saurait 11i se comprmdrt
Ni CQ11smlir à s'ignortr.
C'est dans cette même ode, si remarquable à tant d'égards, que
le poète invoque la volupté. « Que l'ambition de connaitre, s'écriet-il, cède à la douceur du plaisir ». La merveille du XVIII• siècle
est d'.ivoir su concilier l'une et l'autre, d'avoir &amp;it de la science un
plaisir de bonne compagnie, et d'avoir porté au plus haut point
l'appétit du plaisir et celui de la connaissance. «Volupté, volupté ... »
chantait La Fontaine. La Mothe est plus méthodique :

Parmi nous 11e t'ts-tu mo11trée
Q_iu po11r t'y faire a,iml1' m vaiti?
Il n'tst j&gt;oi11J de vœux qui t'atJirmJ;
T1, souffrt~ qu, nos cœurs ,xpîrmt,
Lentes victimes de l'ennui...
J'ai souligné ce dernier vers. J'ai la faiblesse qu'on voudra bien
excuser d'être sensible a son charme modéré ... Et les de'iX premiers
me font penser à l'appel éperdu de Baudelaire : « Volupté, Fantôme élastique ... »
Le choix de M. Maurice Allem est partout guidé par un goût très
délié auquel s'ajuste le souci de mettre au jour tout cc qui, dans
ce siècle trop peu «poétique» à son gré - et trop civilisé peut-être
aussi, car la poésie ne va pas sans quelque barbarie - offre un
tant soit peu de «lyrisme».
On ne saurait lui reprocher aucune om1ss1on grave. Au contraire, il lui faut savoir gré d'avoir négligé des pièces qui encombrent les recueils de « morceaux choisis ii, au profit de ~elles qui
sont vraiment caractéristiques. Le choix que M. Allcm a fait dans
l'œuvrc de Delille est celui d'un homme qui goûte la poésie pour
elle-même et qui sait la découvrir -partout où elle est.

M. Mario Meunier, à q_ui l'on doit une bonne traduction du

NOTES

451

Banq:iet, a entrepris de traduire les DionysiiZfJ.ues, de Nonnus. Il
s'est attaché ~ garder au poème son caractère de somptuosité ornée.
li ne pouvait éviter les défauts de son auteur, qui sont un peu ceux
de notre BréQeuf, la redondance, la profusion oratoire. Mais il
a su rendre le beau mouvement de la déploration funèbre du
chant XI et les gracieuses images de l'histoire de Calarnus.
Les remarques que M. Mario Meunier a mises en guise de
préface . aux fragments qu'il a traduits font vivement désirer
qu'il s'avise de joindre à la version complëte du poème ;llégorique de Nonnus, un commentaire de la doctrine mystique du
poète alexandrin.

•
••

M. Philéas Lebesgue a traduit, avec le concours de M. André
Cast.agnou, et publié sous le titre d'Antbologil, un choix d'œuvres
du poète néo-grec Sotiris Skipis. C'est dans le troisième livre de la
Harpe Eolienne que se rencontrent, à mon avis, les poèmes les
plus remarquables. Il est aisé de constater l'influence qu'ont exercée
nos poètes contemporains, et particulièrement Jean Moréas, sur
l'auteur de ces stances :

0 Paris! dans l'un de tes parcs, auprè5 d'unt belle fontaine,
je 'llit11dra1. wmmt a11trifois.

réver, et, parmi le silmce, /ouvrirai
un flitt1x

V"/aint.

Q.ue de fois, triste poèU, tu modelas
ton dialogue myst,qzu,
assis seul, avec ta douleur,
sur ce banc.
De&lt;can-t moi passeront, avec les feuilles morks
des 111arr01111iers1
les rrreurs de ma jeu,ussr surgissant 11n, li une
d11 /0t1d de mon passé.

•
••
MM. N. Jarga et Septime Garceix n'ont pas été bien inspirés
lorsqu'ils se déterminèrent à. traduire en vers français les œuvres
des poètes roumains. Pour l'honneur de ces derniers, nous voulons

�45 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

croire qu'ils ont été desservis et que, par exemple, Mihiel Eminesco
n'est pas le médiocre «parolier» pour valses lentes que les traducteurs nous révèlent :

Amis lorsque, au fond dt 110/n âme,
l'Amour s'est éttmt dat1s la mût,
La pur, tt tner1Jeil/eus1 flamme
EtlCQr doucmunt t1ot1s poursuit ...
Tout, -ou à peu près tout, dans cette Anthologie est de la même
veine.

. •.

LA DÉFENSE DE TARTUFE, extases, remords, visions, prières, poèmes et méditations d'un Juif converti,
par Max Jacob (Société littéraire de France).
M. Max Jacob renouvelle le genre du poème macaronique, avec
infiniment d'esprit et les plus beaux dons de poète. Cc qui fait la
différence de cet art raffiné, subtil et désespéré, à la froide mécanique verbale de ses médiocres imitatcu rs, est que Pirlout le
poète laisse deviner qu'il pourrait davantage, s'il ne préférait à
tout autre plaisir littéraire, celui de dominer le sujet qu'il traite, et
de paraître supérieur à cc qu'il fait. La grande poésie n'a pas de
secrets pour M. Max Jacob, mais lui, pour décourager les admirations qu'il juge indésirables ou compromettantes, y mêle des
propos de café, des phrases de roman-feuilleton, et des morceaux de
cantiques pour le mois de Marie. Il recueille ainsi l'adhésion de
tous ceux qui ne lui pardonneraient pas d'être sublime et profond,
s'il n'était« fantaisiste». Car la fantaisie, pour certains esprits, de
même que pour les chefs d'orphéons sous-prUcctoraux, c'est, en
toute chose, le pot-pourri. Il a plu jusqu'à ce jour à M. Max Jacob
d'être loué pour cc qu'il y a de factice dans sa poésie. C'est que,
moins modeste en réalité qu'il voudrait le paraître, il compte bien
être admiré plus tard pour cc qui est en clic de meilleur. L'exemple
d'Apollinaire, dont la Musc eut beaucoup d'obligations à celle de
M. Max Jacob, est là pour montrer que le calcul n'est pas plus

NOTES

45l

mauvais qu'un autre. Mais pourquoi faut-il qu'il y ait un calcul?
Voici un petit poème qui laisse paraitre l'ingéniosité de M. Mu
Jacob et les charmes de sa cornemuse lyrique :

Mois6 enfant, da11s cette po,w,îrt,
- C',st une tour afltc toit de do11jo11, Pmsait à Dieu et faisait sa pr,nt,
Ne sachant pas got1fl""" da11s les jot1es.
L'enfant jlsus, la paille est sou 11uage ,·
C'est hitn plus chaud et c'est bim plus joli:
Il a la paille tt n'a pas de logis. •
Moïse mfant, U11caii011 des magts,
Maille à partir afJecque la magie,
L'autre petit, quand sa maison flOJagt,
A pour maiso11 11 ci1J de l'/talit.
Httssards hongrou, sous fJOS noirs pardessus,
Q.ui trombonie{ dans ma co,irbe go11dole,
Trombone{ tous à la gloire de jtsus !
Q.ue vos plumets lui soient u,re a11r;o11.
On reconnait l'agrément de l'ancienne imagerie religieuse d'Épinal. Des morceaux de prose, comme l'Examm s11r la ,barili, q~I
sont d'une force et d'une sûreté admirables et d'une éloquence sobre
ou d'une couleur très délicate, comme le début de jésus aparst la
ttnrpllt, ne sont pas moins remarquables.

LE CONTE D HIVER AU VIEUX COLOMBIER.
Le Vieux-Colombier a rouvert ses portes. Cc ne sont plus les
théories qui comptent, mais les actes. Son but - et son seul butest, on le sait, de servir les œuvres qu'il monte. Aussi parleronsnous d'abord, parlerons-nous surtout et peut-être uniquement, du
drame lui-même. Si le Co11tt d'Hi1Jtr a gardé tout son sens et toute
sa force, toute sa fantaisie et toute sa couleur, toutes ses qualités
et même ses quelques défauts, aucune objection ne tiendra devant

�◄ 54

LA NOUVEi.LE REVUE FRANÇAISE

l'évidence : Les moyens employés ici étaient les bons (sinon les
setils imaginables) et voici les principes du m~me coup justifiés.
Léontès, roi de Sicile, a depuis quelque temps chez lui le roi de
Bohême, Polixénès. Ils sont amis depuis l'enfance. Jamab une
ombre ne s'est levée entre eux et non plus entre Léontès et sa
noble dame Hermione; leur fils Mamilius grandit doucement dans
la joie; un autre enfant est attendu. Au moment de quitt ~r la cour
de Sicile, Polixénes se voit retenu par l'insistance des ses hôtes.
Du moins, si Léontès échoue, Hermione, plus habile en ces sortes
de choses, finit par obtenir du roi de Bohême la promesse de
demeurer. Résiste-t-on a une femme si bien disante et à son sounre
enchanteur? Ce n'~t certes pas la première fois qu 'elle parle ainsi
à «Bohême», et jamais Léontès, à ee qu'il semble, n'en prit ombrage. Mais ce grand gaillard roué, "'Sicile», est un sensuel, un
violent, un sanguin, à la merci de sa colère, le jour où le démon
voudra souffler le doute en lui. Un serrement de mains, une parole
trop tendre perçus avec plus d'acuité que d'ordinaire, vont pénétrer
son tràne épais, déchainant soudain un monde d'images qui ne
seront que le grossissement de ce que Léontès a réellement vu et comme il a vu les mains se serrer. ainsi voit-il les deux bouches
s'unir et la consommation de J'adultère. En train de jouer avec son
fils, il envoie, d'un grand coup de pied, promener les jouets de
l'enfant et se redresse de toute sa taille; le démon furieux de la
jalousie nage dans son gros sang : il est hanté. - Jamais le mouvement d'une passion irrésistible ne s'inscrivit si visiblement
devant nous. Oui, voilà du Shakespeare (et du grand Shakespeare)
en vie: Léontès est sorti du livre, et il a retrouvé son corps. A ce
moment il occupe toute l'a.vant-scène et les raisons innocentes de
sa folie, Polixénès et la reine Hermione, ne sont que deux ombres
lointaines qui se découpent sur le mur. - Or, le seigneur Camillo,
fidèle serviteur du roi, s'avance. Chez un homme comme Léontès,
l'acte marche sur les talons de la pensée; il faut que, dans l'instant,
le seigneur Camillo l'approuve, partage son erreur, le venge. si ce
n'est sur la reine, tout au moins sur II Bohême», et à celui-ci verse
Je poison. Mais, en face de ce~ Bohème», qui a le visage même de
la droiture, Camillo ne peut se tenir de révéler le projet de son
maître; l'ombre de la crainte est sur oux : ils s'enfuieront. - Ri~n

NOTES

.

.

dans ce premier acte que d'essentiel ; mais on y découvre déjà le
mécanisme dramatique propre à Shakespeare : continuité, simultanéité. Ses personnages ne s'expriment pas à tour de rôle, mais
en emhle, pour ainsi dire sans interruption. Ici, l'enfant qui joue,
là, Je père qui se dévore, plus loin, Hermione et son hôte qui
déclenchent le drame à leur insu. Tous ne sont pas au même plan,
ou présentés toujours dans la même lumière; mais tous demeurent
et agissent en notre présence: le dramaturge les manie comme le
. peintre les valeurs. Tandis que la parole est tout, ou à peu près
tout. chez Racine; ici, le geste est de moitié avec elle dans l':iction.
l:I composition logique et déductive, chère à nos classiques français. le cède à une composition harmonique, que sans doute ils
n'ont pas ignorée toujours, mais qu'ils considéraient comme accessoire, malgré les leçons du théàtre grec; seul Molière, dan~ ses
pièces les moins guindées, en usa délibérément. Si le metteur en
scène tient à ne pas trahir l'auttur, il devra, dans le cas présent,
dessiner devant nous le drame, doubler et renforcer Je texte par
une arabesque expressive d'attitudes et de mouvements. Je donnerai
un exemple de ce dessin : la descente au jardin de Polyxénès et
· d'Hermione, quand ils traversent le proscénium, sous l'œil jaloux
de Léontès qui s'est retiré tout au fond: le bond de celui-ci sur eux,
quand ils viennent de disparaître. Quelques manœuvres de ce
genre - de cette qualité - et nous flOJlons. Tout cela, sans doute.
était dans Je texte ; mais il fallait le découvrir.
Le second acte s'ouvre sur une de ces scènes familières, non
essentielles à l'action, mais parfaitement propres à la préparer, à la
mùrir et à l'épanouir, que l'économie un peu janséniste de l'art 1
français du XVII• siècle, à l'encontre des Grecs encore, excluait
volontairement de la tragédie. La reine est au lit, ses femmes travail lent; le jeune prince devise et plaisante avec elles, puis va raconter
à sa mère une histoire de revenants: c'est le thème - tant de fois
repris par Maeterlinck- du bonheur qui continue de régner dans une
maison, tandis que les nuages s'amoncellent. Mais la peinture est si
légère, si juste, si classique dans sa discrétion, que l'action n'en est pas
un instant ralentie. - Lèontès rentre en scène comme un furieux,
rapportant la nouvel le de la fuite des deux c complices». C'est l'aveu;
plus de doute; on en voulait à sa couronne et à sa vie. Il arrache son

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

fils à la pauvre reine Hermione ; il l'accuse, l'insulte et la jette en
prison. La reine n'a pas le don des larmes; elle ne peut que protester, que chanter de sa voix très douce «l'affliction d'honneur qui
la point» . Nous avons devant nous une chrétienne dont Je malheur
fait une sainte; c'est à son tour de remplir le tableau et de balancer l'injustice par le poids des vertus qu 'elle va montrer. En
vain les seigneurs supplieront leur maître et en particulier, dans
une admirable invective. l'honnête Antigonus: Léontès n'en démordra pas. S'il n'a pas vu de ses yeux, il smt, il sait, il croit. Pour
plus de sûreté, il a envoyé deux messagers à Delphes interroger
l'oracle; mais que peut bien faire Apollon contre son démon
déchaîné? Pure formalité ; Léontès n'a ni Dieu ni loi : il n'a que
passion au ca:ur. - Voici déjà, peut-on dire, trois çaractères :
Léontès et Hermione, au second plan Antigonus; Je dramaturge,
maintenant, va « faire sortir» Paulina, la femme de ce dernier.
Aussi timide en son loyal courage est le mari, autant la femme a
d'entrain, d'esprit de répartie, d'indépendance, de bec et d'ongles.
Elle se présente au geolier, obtient une entrevue avec une des suivantes de la reine, et rapporte le petit enfant qui vient de naître,
dans l'espoir d'attendrir le cœur insensible du roi. Celui-ci est couché i on fait autour de lui silence; il ne peut trouver de repos; il se '
tourne et retourne ; il tourne et retourne en sa tête ses projets de
vengeance. Polixénès est hors d'atteinte, mais la reine paiera pour
deux; savoir qu 'elle ne vit plus sera déjà un· grand soulagement
pour la pensée du roi malade. « Supprimons la cause du mal, et
plus de mal.» Raisonnement humain et pitoyable. Rien, jamais, ne
pourra guérir ce tourment; le mal est fait. Déjà nous apprenons
que le jeune prince Mamilius est tombé dans une pernicieuse tristesse; nous l'avons assez vu pour nous intéresser à lui; ainsi,
même derrière la scene, le drame continue. - Survient Paulina
qui force la porte, terrorise les seigneurs et en particulier son mari,
présente le nouveau-né à Léontès, est repoussée, revient au roi,
insiste, lui jette à la face ses vérités ; se fait entendre, mais non
croire, et sort laissant là le marmot. - Scène vulgaire, mais admirable, par le poids de sa vérité. Nous sommes loin de ce réalisme
voulu qu i désenchante l'art et qui déforme la nature. La force d'une
belle situation bien simple, traitée sans détours et à fond . soutient

NOTES

457

le ton, du comique au tragique, avec une prestigieuse sûreté. On
peut tout montrer dans le drame - et les Grecs ne s'en privaient
pas - si c'~st avec décence : « ut decet » comme il convient ; il est
nombre de cas, dans le théàtre anglais, où la brutalité est convenance. - La scène et l'acte se terminent sur la belle supplication
d'Aotigonus ; le roi, y cédant à demi, consent à épargner le nouveau-né ; celui-ci sera, comme Œdipe, exposé sur une montagne ou
sur un rivage étranger. Le pauvre petit ne gagnerait rien à cette
dérisoire atténuation de sa peine, si Apollon, ou plus exactement la
Providence, ne veilla it et n'avait sur lui ses desseins. Notons-le
bien. Ce n'est pas Léontès qui tient le premier rôle, dans le C&amp;11te
d.'Hifltr : c'est Apollon - la Providence. Voie, précisément les
messagers de retour de Delphes : le roi, qur craint la ;;,,iu, convoque en hàte la cour de justice. On sent qu 'il veut juger avant le
dieu, et qu 'il n'acceptera l'oracle que s'il est conforme à son jugement.
Troisième acte. Une courte scène, ironique, entre les messagers
- et voici la cour de justice. Le roi veut respecter les formes :
mais c'est évidemment hypocrisie ; il s'agit bien d'une justice sommaire et, du haut de son trône, c'est lui qui trancherà. Qyand on
a lu l'acte d'accusation, en vain se défend Hermione. Le roi a
décidé. Rien n'est plus émouvant que cette défense; la reine n'a
pour elle que le sentiment de son innocence et ce ton de sincérité
qui gagne tous les camrs, hormis celui de Léontès. Pauvre femme
éperdue, séparée de ses deux enlants, elle craint moins la mort que
la perte de son honneur et jette à Dieu sa supréme prière : l'oracle
doit parler avant le roi. Qu 'il parle donc! • Hermione est chaste,
Polixénès sans reproche, Camillo un fidèle sujet, Léontès un tyran
jaloux .. . Le roi vivra sans héritier si ce qut est perdu ne se
retrouve. ,. C'est la reine justifiée et la mort du prince héritier
prédite. Le roi n'accepte pas cette justification : a Il n'y a pas la
moindre vérité dans cet oracle!,. Droit comme un chêne, il tiendra
tête au ciel. Le ciel confond instantanément s.i superbe : un serv ,_
teur accourt : « Le prince Mamilius est mort. » Le coup de hache
au pied de l'arbre. Dieu a le dernier mot et le roi Léontès se rend.
- Hélas ! à la nouvelle de la mort de son fils, la reine s'est évanouie ; la. reine aussi est morte. L'invective à la bouche, la bonne ,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chr~

dame Paulina s',Uance sur le roi. Il n'y a plus de roi ici : un
tin et un pâaitent Paulina, qui Je maudissait, le console. (hielle
puissance I quelle grandeur 1
Shakespeare n'a rien conçu ni râlisé dti plus vute ; il atteint. il
cWpuse Œdipe, car Uontès est responsable et a tramé délibé~ment
son malheur... - (hi'on ne croie pu que, saisi par le drame ml!me,
faie perdu de vue un instant l'interpr&amp;tion que le Vieux Colombier nous en donne; clans ses plus hauts moments, la mise en scène
fait corps avec le drame au point de n'en pouvoir plus !tre distinguH ; nous voyons de nos yeux le cb!ne et la hache tombant sur
• lui : le roi au faite de son tr6ne, l'&amp;roulement de son orgueilleuse
folie ; mais nous ne savons d.Sjt plus par quel moyen Copeau nous
/ la fait voir. Une aire nue, un entassement de cubes, deux personnages - et le Dieu est praeqt. - On pourrait nt§gliger la courte
làne anecdotique qÛI montre Antigonus, ayant abandonntS le nouvea~ sur le rivage de Bobame, poursuivi par un ours qui le
croquera, et aussi la 1Cène finale où un berger indigène ramasse
1 l'enfant Elles n'ont pu d'autre but qÜe d'amqrcer l'acte suivant ;
elles_sentent déjà l'intermède, la fœrie, Je divertiuement. Maisarriwns l ce quatrième acte.

I

C'est l Shakespeare, ce n'est pas à Copeau, que s'adressent ici
DPI objecti~s. Est-il de saine konomie dramatique, aprb trois actes
· surtendus, quand l'action uriv~ à son farte doit marcher vers le
cWaouement, de proposer au spectateur une si longue halte dans la
fantaisie. Shakespeare sait parfaitement oil IJ va ;· Il veut donner
l'impression du temps - quinze ou seize ans - qui stSpare le troitiàne acte du cinquième. Mais puisqu'il a mobilistS le Temps luimfme, qui faisant office de cbœur, nous présente en Boh!me le
prince Florizel et la jeune bergère Perdita, il eQt pu par la ma.ne
voix nous mettre au courant des évènements qui remplissent Je
CJUatrième acte, ou tout au moins, les abrqrer. li sait qu'une action
nouvelle ne peut désormais que nous d&amp;evoir et que nous ne parviendrons pas à nous Intéresser passionnément aux amours des deua
~nes gens, tandis que Léontès expie ses fautes en Sicile. - Non,
sa pièce est d'esprit chrétien, elle comporte rédemption et mur~
tion; elle ne peut •'achever que dans la joie; il importait de 00115
montrer l'amour vai~queur : de là cette charmante idylle. Pour

.f'9
DOUS la rendre supportable, il y vena tous les trnors de

son in6-

puiable po&amp;ie, il y ~la des 'Chants, des danses et ayant sous la
main sans doute quelque clown excentrique, Il créa pour notre joie,
le personnage parasite, tout l fait inutile, tout à fait gratuit, du
truand, th•laine et colporteur Autolycus. ReprtSsentons-oous bien
qla'tl ne consid.Srait pas l'œuvre dramatique comme un c.omposition

livresque, ind.Spendante de la scène et de ses moyens ; il ~
toutes ses pièces avec les acteurs dont Il disposait ; Autolycus 11
trvuvant là, il s'emparait d'Autolycus. En soi et prfs l part. comme
une putoraie beroi-c:omique, cet acte de c la tonte des moutons •
est une merveille; mais une merveille de poésie et' de fantaisie, non
de drame. En dépit ·d'une mise en scène étonnamment vivante et
color~, en dépit du couple adorable des jeunes gens amoureux, ea
clépit d'un Autolycus qui vaut certainement le mystérieux c fantaisiste• pour lequel Shakespeare krivit le r61e -c'est Jouvet- oq a le
sentiment que Je drame n'avance plus ; et on craindrait qu'il H
..'arrftit court, si on ne l'avait déjà lu. Nous avons c:bangtS de p!Q
et de genre, de poésie et mime de comique. Peut~re Je grand dramatu.rge si drcompect et rai'$onnabte dam les trois premiers act.
de son COIIU a-t-41 un J&gt;tU perdu le commandement de ses penSftS;
il est si doux, quand on a du pnie, d'oublier un peu la raison et
de laisser l'esprit souffler. On trouve usez so11vent exemple de ces
moment., d'abandon dans Sbakespeare. Q»i sait ? nous entendrions
Perdita chanter ses amours en anglais, que nous ne songerions peu,tetre plus à UonUJs? Mals patientons I voici que les amants s-'emllatquent, poursuivis par Polix~ qui fait obs1ade l leur lllgitime
union : voici Poliûnès lui-même rejoint par le vieux berger qui
ramassa l'enfant Perdita sur le rivage et qui tient les. pièces d'identité... Tout ce monde, plus Camillo, le fils du berger et Autolycus.
va nous ramener en Sicile.
Le dernier acte est magistral. Il donne sur un point raison l
Shakespeare, quant à la gratuité du pncédent, laquelle n'est peut«re après tout qu'un peu insistante. Si nous ne sortions pas dé
cette fHrie bucolique, la vision S.Svère du vieux roi Uontès en
deuil, amaigri par quinze ans de jeûne, ne nous frapperait pas si
douloureusement. Comme Rembrandt, Shal&lt;espeare a l'art inné des
oppositions, qu'il ne (a11t pas confondre avec le procMé de l'inti0

�46o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

thèse. - Donc, le roi de Sicile qui a « mené le repentir d'un sainh
refuse encore de se pardonner à lui-même. Son entourage veut le
remarier. La sage Paulina l'en dissuade, à moins qu'il ne trouve une
femme qui soit le portrait vivant d'Hermione. « De telles épouses,
il n'en est plus, donc plus d'épouses! » Il mènera la pénitence jusqu'au bout. C'est là qu'apparaissent les deux enfants, tels que se
tiendraient devant lui son fils mort, sa fillct perdue. Avec quelle joie
il accueille le fils de son ami Bohême ! Ce fils ment agréablement
en présentant la jeune fille comme sa femme et soudain se voit
démentir : son père a fait prier le roi de l'arrêter. Léontès entend
le jeune homme et promet de plaider sa cause, si du moins « son
honneur n'a point été mis en déroute par ses désirs ». Il marche à
la rencontre de Bohême. De cette rencontre émouvante, de la reconnaissance qui s'ensuit (Perdita est la fille de Léontès et d'Hermione)
un gentilhomme nous donne le récit ; nous retrouvons aussi le
berger et son fils devenus gens de qualité en conversation avec
Autolycus ; c'est un intermède. Une plus grande merveille nous
attend. Pauline conduira Léontès et ses visiteurs dans sa galerie
d'objets précieux et leur fera contempler la statue peinte que Giulio
Romano vient d'achever à la ressemblance de la feue reine. Le
rideau s'entr'ouvre : Hermione est là. Comment Léontès l'admire,
la chante, comment Perdita la salue, cela ne saurait être dit : il
faut entendre le poète. Comment elle s'éveille à l'invite de Paulina.
s'avance, tend la mam, pardonne, comment elle étreint son époux,
bénit sa fille et Florizel son nouveau fils, Madame Albane nous le
montre - et ce miracle fantaisiste est littéralement bouleversant.
Hermione a retrouvé son roi, Paulina « vieille tourterelle » épousera le loyal Camillo. Et nous ne saurons pas pourquoi ta reine
attendit quinze années avant de rendre son amour et sa personne
au roi. Non, on ne nous le dira pas. - Mais quand ces personnages
réellement vivants se retirent, il n'est pas un spectateur qui n'entende, au fond de soi, les paroles qu'ils échangent derrière le théâtre.
Ce sont des paroles chrétiennes. « N'oubliez pas, dit-elle à Léontès,
que nous avons fait deux victimes, notre cher petit prince et le
fidèle Antigonus, vous par votre fureur jalouse et moi aussi, pcutêtre, par tels sourires inconsidérés à l'adresse de notre ami, qui ont
pu vous faire douter de ma modestie. Même tout à fait innocente,

WOTES

je devais â mon tour expier avec eux et vous faire expier VOUJ-même.
je devais aussi vous donner le temps d'oublier les raisons de votre
fureur: ma beauté funeste. Vous ne craignez plus rien; mon visage
a perdu sa fleur. Il ne fallait pas moins pleurer pour qu'Apollon ,
nous rendît Perdita. Maintenant que le ciel pardonne, ami, les
hommes peuvent pardonner. » C'est à peu près le sens des explications que dut donner Hermione à Léontès. Il y aurait tout un travail à faire sur le christianisme de Shakespeare. le Conte d'Hi-rur,
qui est une de ses dernières œuvres, en est imprégné jusqu'au
cœur. Est-il, du reste, un grand ouvrage qui ne soit l'expression
d'une grande pensée et d'une grande certitude? Je ne le crois pas.
Je n'ai pas étudié particulièrement ce drame. Tel que je viens de
l'évoquer, dans sa force et ses agréments, dans sa ligne et dans ses
dessous, c'est le Vieux Colombier qui me le propose. La mise en
scène de Copeau n'anime pas seulement le texte, elle l'explique; le
spectateur n'a plus qu'à lire et qu'à se laisser émouvoir. Aussi bien
j'estime inutile d'insister sur la disposition d'une scène qui remplit
si exactement son but et n'est, répétons-le, qu'un moyen provisoire,
un point de départ, un tremplin, mais simple, mais robuste et sùr.
Pour le « i;imultanéisme » de Shakespeare, elle est la commodité
même; nous verrons ce qu'elle sera pour Molière, pour les modernes,
peut-être un jour pour les Grecs et Racine. Mais elle ne serait rien,'
répétons-le aussi, sans les acteurs, sans ce qu'on appelle d'un beau
mot, la « compagnie •· Devant ces jeunes gens ardents et dociles,
encadrés par quelques aînés dont l'expérience est connue de tous,
nous avons l'impression d'une spontanéité disciplinée, d'une ému• lation joyeuse, d'une réserve de forces merveilleusement diverses
qui ne demandent qu'à venir au jour, d'une ressou;ce en un mot
presque illimitée pour l'auteur qui voudra travailler avec eux. Un
chef qui sait et qui veut, c'est tout le secret de cette harmonie.
- Il n'y a pas de vedettes, c'est entendu; mals il faut nommer Œtly
qui est un puissant Léonth, Madame Albane une émouvante et fragile Hermione, Madame Barbieri, la vérité même dans Paulina,
Jouvet ineffable de fantaisie dans le rôle d'Autolyeus, et Robert
Allard, charmant Florizel, et Remy Carpen, Perdita tremblante, et
Sacqué en berger, et Bouquet qui est clown, son fils; Marcet Herrand àans le Temps, Le Goff, Roger, Savry - tous enfin, jusqu'aux
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus humbles rôles tenus souvent par des acteurs déjà qualifiés. Je
renvoie au programme et je félicite la compagnie. Un mot sur les
costumes qu'a dessinés le peintre Fauconnet peu de temps avant de
mourir : ils sont d'un goût parfait et d'un éclat vraiment splendide
sur les beaux degrés de ciment oû le pas tient si bien et frappe si
mat. Disons le mot : nous ne sommes plus au théàtre. Nous sommes
aujourd'hui dans l'œuvrc de Shakespeare; et nous serons dans une
autre demain, sans qu'ait changé en rien la scène; c'est l'œuvre qui
la changera. Déposant toute fausse honte, applaudissons d'autant
plus fort que nous sommes amis de Jacques Copeau.
HENll OHÊON

•
• •
LES BALLETS RUSSES A L'OPÉRA : LA BOUTIQUE
FANTASQUE, LE TRICORNE, LE CHANT DU ROSSIGNOL.
Il y a fort longtemps déjà que la troupe de M. de Diaghilev a quitté
la Russie; dès avant 1914 1 elle avait perdu toute attache fixe avec
son pays d'origine et avait commencé d'errer à travers le monde. Il
semble cependant que la guerre et la révolution ru~se aient augmenté
sa séparation d'avec la patrie et l'aient définitivement retranchée de
ses bases.
Jtté par l'ouragan dans l'éther sa11s ois,aux,
M. de Diaghilev ne s'est pas lâchement résigné à sa solitude; il a
au contraire essayé de retrouver autour de lui des collaborateurs et
des aides; il a noué des alliances avec les artistes des pays qu'il traversait; il s'est aussi adroitement que possible assimilé la substance
que l'étranger pouvait lui fournir. Dans ses dernières créations, en
particulier, l'élément français, l'espagnol, et même l'italien, ont pris
une importance considérable.
Ce sont donc pour la plupart des œuvres métisses que nous sommes
aujourd'hui invités à juger. Ce caractère en fait l'intérêt tout spécial,
mais explique peut-être aussi qu'aucune d'elles ne réussisse à nous
donner une impression parfaitement pure et homogène et qu'au plaisir .

NOTES

qu'elles nous dispensent se mêle je ne sais quelle hésitation de l'esprit, quel tiraillement assez pénible des sens. Notre attention est
comblée sans entente préalable, sans intimité suffisante entre ceux
qui la sollicitent: aussi ne reçoit-elle que des satisfactions partielles
et comme morcelées. Nous voici assez loin de ces pleines et harmonieuses réussites qui avaient nom : lt Prince Igor, Ptlroucbka, /e
Sarre du Printemps. 11 faut le dire franchement: le temps n'est plus
où tous nos sens, où notre cœur lui-même, trouvaient d'emblée aux
Ballets russes, rafraîchissement, délice et potion. Notre curiosité seule
nous y attache encore et c'est seulement de la sentir en nous caressée que nous pouvons attendre désormais du plaisir.
La disparition de Nijinski se révèle d'une gravité que même la
saison de 1914 ne pouvait encore faire prévoir. L'ingéniosité de
Miassine. comme danseur et comme chorégraphe, ne fait qu'accuser
ce qu'il y avait chez Nijins~i de vrai génie. L'absence de ce dernier
est comme visible; on le sent, de tous les gestes et de tous les mouvements qui nous sont offerts, comme retiré. C'est aujourd'hui surtout qu'il n'est plus là pour le répandre, qu'on peut se rendre compte
d~ l'extraordinaire pouvoir de rayonnement qu'avait cet homme.
Miassinc, quand il danse, sa silhouette peut être charmante: mais
rien jamais n'en émane; elle ne se détache pas de lui; elle ne se
propage pas; elle demeure stricte, adroite et mince. Avec Karsavina
jamais il n'arrive à former ce couple enivré, auquel Nijinski savait
si bien donner naissance. li n'a pas, comme Nijinski, l'art de couver
cette femme, de la faire éclore. Le jeune Bacchus n'est plus là, par
qui coulaient jadis à pleins bords la fureur, l'extase et le baiser.
Non seulement cela. Mais l'invention chorégraphique de Miassine
n'a rien de spontané; elle suit plus ou moins péniblement les traces
frayées par Nijinski. Tout ce que Miassine imagine, comme pas et
comme gesticulation, (en dehors de ce qu'il emprunte textuellement
à la danse populaire) à sa source évidente dans lt Sacre du Printemps: ces piétinements, cette manière de désigner le ciel d'un bras
par dessus la tête, ces attitudes cassées, tout cela provient directement et sans transposition véritable, du Sllf!re. Mais plus l'imitation
est immédiate, plus l'abîme qui sépare la copie de l'original apparaît
profond; car on remarque mieux qu'elle manque de toute la nécessité dont il était plein. A la chorégraphie emp!chée et spasmodique du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ballet de Nijinski il y avait en effet une raison, qui éuit le sujet
même, l'atmosphère panique que les auteurs avaient voulu créer:
c'était la pesanteur du Printemps, c'était l'engluement de la vie préhistorique, qui accablaient, contraignaient, réduisaient ainsi les gestes.
Dans les ballets réglés par Miassine, on cherche en vain ce qui peut
bien justifier l'allure étriquée de la danse, sa perpétuelle crampe.
u Cbant du Rossignol lui-même, malgré ce qu'y introduit d'étouffant et de contracté la musique de Stravinsky, n-e comporte tout de
même pas une suffisante horreur pour qu'on se puisse expliquer tant
de contorsions, une gymnastique si compliquée, une si grande pauvreté de grâce et d'élan.
Miassine était un danseur de talent; la fortune , contrairement aux
apparences, lui a joué un très mauvais tour en l'appelant brusquement à prendre la place de Nijinski; il a eu beau s'enfler; pour l'occuper
entière il eùt eu besoin d'autre chose que d'élégance et de bonne
volonté.
Ces restrictions faites (je ne me dissimule pas qu'elles sont graves),
il faut tout de même reconnaitre qu'aucun des trois nouveaux spectacles de cette année n'est ennuyeux et qu'on y trouve même de fort
agréables parties.
Je ne raffole pas du décor qu'André Derain a brossé pour la Bou-tiqiu fantasqiu. Le primitivisme en est un peu appl lqué ; les grandes
figures dont s'orne le rideau sont d'une maladresse qu'on sent avoir
coûté à l'auteur vraiment un peu trop de peine. De plus le décor
lui-même est un peu trop vaste pour être grand; il y circule trop
d'air; il n'emprisonne pas suffisamment les danseurs, il ne les fomente
pas assu.
Les costumes de leur côté manquent d'exagération. Le mauvais
goût en est trop avare. Les personnages ne parviennent au grotesque
que grâce à de petits accents posés de l'extérieur; le ridicule ne
jaillit pas de leurs entrailles ; il est insuffisamment artésien.
Mais l'œuvre est amusante, pleine de brio, d'aplomb, et de fine
impertinence. D'abord un peu trop voisine de la pantomime ou même
de la comédie, elle s'anime progressivement et nous retrouvon!I vers
la fin quelques-uns de ces beaux tumultes construits, de ces gracieux
chiteaux de gestes qui faisaient jadis notre ravissement.

NOTES
Si la musique de M. de Falla était moins servilement inspirée du
folk-tore espagnol et surtout si elle avait un peu plus de distinction
harmonique, l1 Tricorne serait le chcf-d'œuvre de la saison. Après
une affreuse et inexplicable affiche de gare dont Picasso a crû, je ne
sais pourquoi, devoir un instant affl iger nos yeux, le rideau se lève
sur un décor vraiment délicieux, cl qu'on découvre bientôt calculé
avec un soin admirable pour former avec la sombre élégance des
costumes les plus diverses harmonies. On sent ici tout ce dont
Picasso serait capable, s'il pouvait seulement perdre cette manie de
chercheur d'or, qui le pousse toujours de préférence dans les chemins
où il est assuu! que personne ne le suivra, et qui lui fait placer le
comble de l'art dans le continuel efficacement de ses propres vestiges. Pour une fois le voici sans autre souci que de plaire : et il y
réussit du premier coup avec un bonheur qui fera l'envie de beaucoup. j'imagine pourtant que cc succès ne doit pas le laisser sans
remords et que déjà il songe aux moyens de le faire oublier. Tant
pis! Ne songeons, nous, qu'à notre plaisir, qui est grand.
Je n'ai pas la compétence qu'il faudrait pour discerner ce que la
chorégraphie du Tricorm doit à la ,d anse populaire espagnole. On
me dirait qu'elle en est toute entière transposée, que je ne m'étonnerais pas outre mesure. Mais pourquoi m'en plaindrais-je, puisque
c'est la plus vivante, la plus spontanée, la plus gaillarde que Miassine ait su combiner ? Le pas qu'il danse lui-même tout seul , par
instants nous donne quelque hallucmation de Nijinski : c'est le plus
bel éloge qu'on en puisse faire .
Le Chant du Rossig,wl, pris dans son ensemble , est sans aucun
doute à la fois le moins réussi et le plus riche des trois nouveaux
ballets. C'est une œuvre ~rdue, prétentieuse, magnifique. gorgée
d'intelligence, pétrie de rareté. Matisse a comme digéré la Chine avec
son cerveau acide et il l'y a retrouvée réduite à trois ou quatre couleurs fondamentales, dont il a bravement aussitôt badigeonné à plat
tout son décor. L'effet, au premier abord, est saisissant: on le trouve
un peu plus facile à la réflexion. On ne s'en lasse point pourtant
aussi vite que l'esprit le voudrait. C'est que cette extrême simplicité
tonale, dont les costumes entreprennent un commentaire franc et
suave, donne à l'ensemble du spectacle, une cohésion et une har•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

monii: qu'on ne peut s'empêcher, surtout au sortir de la Boutique
Fanta,sqiu, de sentir avec satisfaction. Quand le Rossignol tout
blanc emmène, captive de son collier, la guenon rouge de la Mort,
si cherchés soient leurs pas et leurs attitudes. l'impression est forte
rien qu'à cause de l'atroce limpidité dont nos yeux trouvent à
s'emplir.
Strawinsky est :un prodigieux musicien. Je ne me sens pas en
communion immédiate avec certaines des œuvres qu'il a composées
pendant la guerre et qu'il nous a fait entendre dans un récent
concert Delgrange. Mais aucune ne diminue la confiance que j'ai
dans l'auteur de Petroiubka et du Saçre du Printemps, qui restent
les deux seules œuvres vraiment grandes qu'on ait vu paraître
depuis Pelléas.
A vrai dire, à la première audition du Chant du Rossignol, je me
suis senti repris par le malaise que je décrivais ici même, en
juillet 1914, au moment où l'œuvre venait de voir pour la première
fois le jour sous la forme d'opéra; elle m'est apparue de nouveau
trop étranglée, trop lente el trop courte à la fois, trop constamment
animée de suicide. Mais je l'ai réentendue, et sans pouvoir me
débarrasser complètement de ma gêne, je suis devenu plus sensible
à l'extraordinaire qualité de son détail.
Je ne connais rien de plus étonnant que la tranquillité de Strawinsky en face des sombres oiseaux que lâche un par un la cage de
son esprit. Comment n'a-t-il pas peur i' Chacun s'avance tour à
tour d":"s le vide de l'orchestre, sautille, tourne, bat un peu des
ailes, chante un instant sans écho et périt. 11 y a des gouffres de
silence, où to"urnent d'étranges vibrions. Tout à coup, tout se met
marcher à la fois, comme les palettes d'un moulin, comme les
mille marteaux d'une usine ; les instruments les moins affiliés
d'avance démarrent en troupe, s'arrangeant ensemble en cours de
route, en bons camarades. Puis, une aigre et rase mélodie chemine
un instant toute seule, s'aidant d'on ne sait quelles petites pattes
sous le ventre. Et1 de nouveau, plus rien : la musique reprend la
forme du silence; l'orchestre montre ses intestins; les sons s'évasent,
nous absorbant au fond d'une cuve monstrueuse, où nous serons
soumis à tout un système de supplices espacés.
La liberté formidable dont profitent aujourd'hui avec goftt,

NOTES

talent et discrétion, nos jeunes musiciens, il ne faut pas oublier que
c'est â Strawinsky qu'ils la doivent, à ce frêle Samson qui, d'un
geste facile et comme plein de sommeil, a reculé de toutes parts
les murailles du temple de la musique.
JACQUES RIVIÈRE

•
••
LE CUBISME AU GRAND PALAIS.
Un des événements les plus caractéristiques du Salon des Indépendants est l'accueil sympathique fait par la presse au mouvement
cubiste. En réalité, les œuvres les plus dissemblables sont encore
rangées par le public sous ce vocable, pourvu qu'elles offrent un
aspect inattendu. 11 serait peut-être intéressant d'expliquer dès aujourd'hui, partiellement, les aspirations des peintres nouveaux et de
signaler les deux courants inverses qui entrainent, par des routes
opposées, les artistes vers des buts qui ne se rejoignent qu'à force
d'être antagonistes.
Je ne voudrais pas être soupçonné de servir l'un des deux grands
groupements cubistes aux dépens de l'autre. Dans les deux camps
le talent abonde, et c'est lui seul qui opèrera la sélection finale. Je
désirerais simplement définir avec le plus de précision possible
l'attitude de ceux que j'appellerai, pour mon seul usage, les cubistes
a P,-iori ou cubistes purs, et les cubistes a. posteriori ou cubistes
émotifs. Dire que je me range dans ce dernier groupement n'est
pas, dans mon idée, lui accorder aucune suprématie, mais plutôt
confesser une « faiblesse », susceptible de devenir cependant une
vertu.
Dans ma « Première visite au Louvre li, pressé par des soins plus
urgents, je ne fis qu'indiquer la différence selon moi radicale, incurable, qui sépare les artistes fran_çais des artistes étrangers, des
Italiens en particulier. Ceux-ci, écrivais-je, peignent dirutement des
Dieux; les meilleurs peintres de chez nous peignent des hommes et
obtietment des Dieux. Nous trouverons dans le Cubisme, art européen né en France, la trace bien affirmée de cette distinction profonde qui caractérise les deux races d'artistes qui, au-delà des
frontières, se partagent l'univers. « Ce n'est pas sur la terre que j'ai

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cherché ce type , , dit le Vinci en parlant d'une t~te de Jésus qu'il
avait dessinée. Et Michel-Ange: • Il est téméraire, il est absurde, celui qui prétend obtenir de ses sens un type de beauté qui émeut et
emporte jusqu 'au ciel toute saine intelligence. ,. Voici des paroles
qui nous éclairent admirablement sur les procédés de travail de ces
maitres. Cherchant à exprimer le divin ou, si on préfère, l'universel,
ils construisent de toutes pièces leur idéal. Ils généralisent d'11bord
ils entrent dans l'éternel pour ainsi dire de plain -pied. Les grand;
Italiens de la Renaissance sont des idéalistes et des idéologues. Un
tableau pour eux est avant tout une spéculation de l'esprit ; il est un
temple où Dieu seul règ ne et où l'homme trouve, en dernier lieu,
asile.
Les peintres cubistes purs représentés ici : Braque, Juan Gris,
Maria Blanchard, Metzinger, Marcoussis, Severini, Hayden, et les
sculpteurs Lipchrtz et Laurens conçoivent, eux aussi, leur œuvre
comme un monde où rien de « quotidien » ne peut être admis.
M. Metzinger aime à parler de « l'effusion pure». Ce terme caractérise
parfaitement l'effort de l'artiste pour qui l'œuvre n'est tout d'abord
qu'un « milieu li où n'entrent que les éléments de l'esprit. L'inspiration n'est pas ici d'ordre sentimental, mais uniquement plastique;
elle suscite une combinaison de formes différemment colorées dont
les dimensions, la place et le ton sont obtenus par l'exercice d'un
procédé rigoureux. Le tableau est terminé dès que les surfaces tout
abstraites qui le divisent sont organisées ; le reste du travail ne
consiste plus qu 'à choisir dans un répertoire réduit de formes acquises,
celles dont l'absolu géométrique coïncide avec chacun des compartiments du tableau . L'assiette justifie le cercle, et la boîte le rectangle. On le voit ~ cc n'est pas sur la terre• que les cubistes purs
cherchent leurs types. L'universel est leur domaine familier; l'utilisation du particulier n'est pour eux qu 'une coruession, jamais un
motif. Ayant à représenter les objets qui constituent une nature
morte, ils peignent le verre, le compotier, le raisin, la pomme « en
général li. Ils conçoivent l'objet débarrassé de toute contingence,
le recr~nt vierge de toute aventure terrestre. Ils dressent l'inventaire
des qualités de chaque chose et en font sur la surface de la toile
une minutieuse et subtile énumération. Ils procèdent par la ron,usis• sa#U comme les peintres académiques (je donne à ce mot son sens

NOTES

noble). Comme Michel-Ange savait ses muscles par cœur, ils savent
par cœur leur guitare, leur pipe, leurs fruits; ils n'ont plus besoin,
pour les figurer, de les avoir devant les yeux. Leur mémoire leur
fournit un arsenal de formes dissociées, toutes prêtes à être organisées selon les lois savantes de la com11osition cubiste.
11 n'est pas jusqu'à la lumière baignant leurs toiles, qu i n'exprime
leur dédain des apparences. Ce n'est pas à la chaude et pourtant
abstraite lumière vénitienne que je comparerai celle des cubistes.
Est-cc que parce que beaucoup d'entre eux sont Espagnols ? Il me
semble que les éclairages de leurs toiles sont les mêmes qu i auréolent
de mystère et d'absolu les héros du Gréco ou de Zurbaran .
Pour enclore en une formule brève la définition des cubistes de
la première C3tégorie, on peut dire d'eux qu'étant en possession de
lois picturales traditionnelles, ils les formulent, les énoncent, en
prenant en dernier lieu les objets comme exemple : ils projetteRt
Jeurs rêves plastiques sur l'objet comme sur une cible.
0

.

••
Le peintre français manque totalement d'imagination, au sens oil
on l'entend généralemnt. 11 n'a aucun don pour créer de sangfroid, et sans appu i extérieur, une image, même modeste. Les saints
du porche des cathédrales sont avant tout des portraits. L'imagier
qui les voulait sculpter se tournait vers son voisin et en reproduisait Je visage. Il interrogeait la nature immédiate. Mais il la scrutait avec un amour si profond, une application si singulière et un
tel sens de l'unité que, se séparant comme par miracle de ses tues
vulgaires, Je modèle, débarrassé de ses attributs terrestres, revêtait
ceux d'une divin ité. Le langage de l'artiste français est aussi général isé que celui de l'italien, mais à l'encontre de celui-ci, il trouve
ses éléments dans. le particulier. Il n'est pas plus riche ; il parait
moins abondant, mais il conserve de ses humbles origines je ne
sais quel parfum qu i, pour un cœur français, est irremplaçable.
Regardez au Louvre la Yûrge aux Roebtrs ou le Saint,-jean,
du Vinci. Si vous !!tes passé par la salle des Primitifs Français, si
vous avez contemplé longuement l'Homme au fJ#ffe d, vin, les
deux visages du maitre italien vous deviendront, malgré leur beauté
idéale, insupportables à force d'ltre anonymes.

�4']0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'attitude de l'artiste français n'a pas varié depuis le Moyen-Age
et son programme ne me parait pas devoir différer, maigri la récréation impressionniste, de ce qu 'il fut si longtemps.
C'est cette fidélité aux objurgations de la race qu i a conduit, à
leur insu peut-être, les cubistes les plus patients à se tourner vers
le monde extérieur. Leur but est essentiellement cubiste : il s'agit
toujours de s'adresser aux plus hautes facultés de l'homme. &lt;&lt; d'emporter jusqu'au ciel » si possible, « toute saine intelligence». Mais,
malgré Michel-Ange et Metzinger, c'est« de leurs sens» qu'ils veulent obtenir un type de beauté. Le tableau demeure pour eux une
spéculation de l'esprit, mais cette spéculation, au lieu de s'exercer
sur des ligures pures, imaginées, ne peut s'exercer que sur des
figures nées d'une émotion de nature. Cc n'est donc pas le verre, ou
l'assiette m général qui les inspireront, mais la combinaison neuve
qui naitra pour eux de tel fJtrrt, de tell, assutte. aperçus dans un
cadre inattendu qui en modifiera les formes et fera surgir à leur
esprit une géométrie expressive. Alors que les cubistes purs partent
d'un concept, les cubistes émotifs que je brûle d 'appeler cubiste5.impressionnistcs, partent d'une sensation. Si les premiers sont des
idéalistes, les seconds sont des réalistes, à la façon de Cézanne. Comme
Céza1:me, c'est au moyen de la méditation sur les produits de la
sensation qu'ils veulent arriver jusqu'à l'esprit et jusqu'à l'ordre :
ils veulent, sur le conseil du Maître d'Aix « faire de l'impressionnisme une chose durable comme l'art des musées. )) La formule est
bonne, et Cézanne a défini la peinture pour un siècle ou deux, peutêtre pour plus longtemps encore.
Au Grand Palais, le groupe du cubisme émotif n'est pas au complet. Il y manque De la Fresnaye, Delaunay, Le Fauconnier. Mais
il y a Léger qui expose une rue de Paris où les murs, par l'animation que leur confèrent les affiches multicolores dont ils sont couverts, semblent se déplacer, cependant que les êtres humains, réduits
à l'état de silhouettes grises, sont absorbés par le dynamisme de la
vie moderne. Il y a Gleizes, avec ses cirques, où les danseuses et les
clowns propagent les mouvement autour d'eux comme des ondes
successives. Ici, l'objet : Rue, Cirque, Bar ou Port, préexiste aux
reves; il n'est plus cible, mais projectile.
L'opposition entre les deux groupes s'augmente si on compare la

NOTES

qualité de la manière qui règne dans leurs tableaux. Autant l'éclairage cubiste pur est artificiel et pour l'esprit seul, autant la lumière
que dégagent les œuvres du deuxième groupe ressemble à celle qui
enveloppe et caresse les seules œuvres françaises. Le peintre de
l'Ile-de-France, aux dons humains dont j'ai parlé, joint un sens de
l'atmosphère unique au monde. L'impressionnisme de Monet, tout
visuel, est l'exagération monstrueuse de ce don particulier. Claude
Lorrain, Watteau et Corot, s'ils construisent les toiles comme des
architectures, n'ont de cesse qu'ils n'en aient noyé les contours par
de molles vapeurs lumineuses.
Michel-Ange, le Vinci, Zurbaran et Gréco d'un côté. Claude,
Watteau et Corot de l'autre ... On ne peut choisir que sentimentalement parmi ces maitres admirables. Ce n'est donc établir aucune
hiérarchie que de constater que les cubistes purs prennent de plus
en plus fortement parti pour les leurs; et ce n'est peut-être pas une
' telle trahison de ma part, moi qui suis pour toujours asservi aux
maitres français, que d'ajouter à la définition cubiste du tableau les
deux amendements suivants: •Toute peinture est, issue d'11m smsa,..
lion, une construction géométrique qui se dissout dans Ja lumiirt. »
ANOR.É LHOTE

•••
MEMORIES OF GEORGE MEREDITH, by Lady
Butcher.(London-Constable).
Un matin de juin 1867. Alice Brandreth, âgée de 13 ans, partait
bien avant l'aube avec son cousin Jim Gordon, (16 ans) pour aller
voir lever le soleil du sommet de Box Hill. Chemin faisant, Jim
eut une idée; • Je connais, dit-il, une sorte de fou qui habite au
pied de la colline. Il est tout à fait fou, mais très amusant, aime
la marche et les levers de soleil. Allons le héler et le tirer du lit! »
C'est ainsi que bientôt la fenêtre de Meredith recevait des graviers, et une voix sonore et joyeuse demandait : « Qu'est-ce qui
vous prend de vouloir casser mes vitres?» Mis au courant de
l'expédition projetée, il eut vite fait d'enfiler un pantalon, et bientôt,
tète nue, les pieds nus dans des pantoufles de cuir, il menait les

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deux cousins à l'assaut des pentes herbeuses de Box Hill. Une fois
au sommet, on s'assit. En silence, Meredith regarda le soleil surgir,
dorer les hauteurs voisines, emplir la vallée de couleur ~t de
lumièr.c; en silence il écouta la fillette réciter un hymne de Keble,
et les chants des oiseaux, puis ce fut wn tour, et jamai l'enfant
n'oublia l'effet que fit sur elle cette parole de poète glorifiant la
Nature, la Vie et nos devoirs. Ce fut ainsi que commença une
amitié qui devait durer plus de 40 années.
Les « souvenirs » que vient • de publier
Miss Alice Brandreth J
.
devenue Mrs Gordon, puis Lady Butcher, ne nous révèlent pas un
Meredith ignoré, mais nous font pénétrer dans le cercle d'amis où
il se détendait volontiers.
Se détendre, pour Meredith, c'était laisser son esprit jouer à la
manière d'un feu capricieux autour des ·choses et des gc.ns, les
éclairant d'un four nouveau, projetant le plus souvent sur eux Je
rayon •lu comique. « Nous ne pouvions être longtemps en sa compagnie sans qu'il nous fît rire.» Son humour, son esprit, son ironie étaient toujours en éveil. Il jouissait en observateur artiste de
la comédie perpétuelle que lui donnaient ses semblables. Un vieux
professeur ventripotent paraissant _à un bal costumé, un courtisan
vêtu de satin mauve, de gros messieurs s'essoufflant dans .un
jardin à poursuivre !les bulles de savon avec des éventails japonais,
le font rire aux larmes. Nul _ rire plus contagieux, car il l'accompagne d'une remarque au tour imprévu, qui soudain révèle le
comique, le met en lumière .
Les histoires qu'il invente aux déeens de ses amis, les _sobriquets
dont il les affuble ont leur source dans une intuition pénétrante de
leurs faiblesses, dans une ironie sympathique qui les flatte, les
stimule, les pique comme à la dérobée, mais ne les blesse pas.
Écoutons-le formuler sa théorie du rire : « C'est la cure par
excellence d'un jeune égoïsme vaniteux . 1&gt; Toute femme devrait
apprendre à se voir du dehors pour- ainsi dire et à se moquer de
soi-même. En fait, nous devrions tous essayer de considérer ironi
qucment la plupart des situations, mais surtout celles où nous·
sommes. 11 Les anciens dieux eux-mêmes, disait-il encore, ne prospérèrent point lorsqu'ils eurent mis Momus à la porte de ]'Olympe.»
L'inspiration de Momus faisait rarement défaut à Meredith. Il ne

NOTES

4n

cessait de créer dan~ la joie. « En promenade, il imaginait pour
nous et nos amis des aventures de toute sorte~- Etait-ce une his.
toire d'amour qu'il inventait r Soudain on découvrait que le héros
ou l'héroïne était particulièrement inal)te à jouer le rôle qu'il s'était
assigné, et où il s'obstinait aveuglément, proie de l'esprit comique.
Parfois, surtout après 188o, les histoires étaient plus sérieuses,
tragiques même, comme ce!le-ci qu'il conta un soir d'été, au crépuscule . . « Deux amis aimaient la même femme; ce fut le plus
riche qu'elle épousa, mais, après des années, l'autre découvrit qu'il
n'av:ait pas · cessé d'être le préféré. Volontiers la femme de son ami
aurait tout quitté pour le suivre, mais, lui ne voulut pas consentir
à trahir celui ··qu'il aimait comme u.n frère, et de désespoir il se tua.
Comme il ne laissa aucun écrit pour expliquer son acte, la femme
dut apprendre à son époux le sacrifice de l'ami. 11 Et Lady Butcher
ajoute : « Cette histoire, entendue au crépuscule, me parut pleine
de dignité et de beauté, avec des passages de réelle poésie.•
Jusqu'à la fin de sa vie, Georges Meredith ne cessa d'inventer.
Des romans entiers continuaient à se dérouler dans son imagination,
s'organisant en scènes, se divisant en chapitres. Mais il avait gagné
son repos, et depuis 1893 jnsqu'à sa mort, en 1909, il n'écrivit que
des vers.
Nous ne pouvons songer à tout citer - nous en avons dit assez
pour faire ressortir l'intérêt de ces Souvmirs. Ils sont écrits
sans prétention, d'un style simple, ferme et lranc, qui a le naturel
de ta parole, mais d'une parole nullement hésitante1 donnant d'instinct la note juste". Lady Butcher n'a pas été pour rien nourrie de
Shakespeare, et en outre élève de Meredith. Ce livre-ci nous donne
l'envie de connaître le roman qu'elle publia jadis, cette Eunfre
Anscombe, que son grand ami lut en manuscrit, corrigea et émonda.
Elle a su faire revivre le poète au naturel, dans le cercle familial,
entouré des siens et des collines qu'il aimait. Tôus ceux qui
aiment Meredith, qui lui doivent un peu de leur courage, de leur
patience, de leur joie de vivre, seront heu reùx de lire ces Souuenirs et reconnaissants à Lady Butcher de les avoir écrits.
RëlfS GALLf..llO.

�474

LA NOUVELLli REVUE FRANÇAISE

UNE L~TTRE DE PAUL VALÉRY à propos du

Coup de des, de Mallarmé :
A propos de l'interdiction, signifiée pa1' le docteur Bonniot de
P~rter à la scène le Coup de dés de Malla1'ml, Paul Valéry écrit au
directer,r des Marges (1) um lettre dans faqrul/e il définit en termes
4:'mirables le caractère Profond du cbef-d'œuvre disputé. Nous tenons
a mettre les plus essentielles de ses nmarques sous les ,yeux de nos
kcleurs :
."' J'ai peut-être, moi aussi, quelques mots à dire sur cc Coup de
des, - que les nouveaux défenseurs de Mallarmé s'obstinent à intit~ler: Coup de dis. Je crois bien que je suis le premier homme qui
a,t vu cet ouvrage extraordinaire. A peine l'eût-il achevé Mallarmé
me pria de venir chez lui; il m'introduisit dans sa cha~bre de la
rue de Ro~e, où derri~re une antique tapisserie reposèrent jusqu'à
sa mort, signal par lui donné de leur destruction, les paquets de
ses notes, le secret matériel de son grand œuvrc inaccompli. Sur sa
table de. bois très sombre, carrée, aux jambes torses, il disposa le
m:muscnt ~e son ~oèmc; et il se mit à lire d'une voix basse, égale,
sans le moindre « effet», presque à soi-même ...
«..... Mall~rmé, m'ayant lu le plus uniment du monde son Coup de
dis, ~o~mes1m_ple p_r~paration à une plus grande surprise, me fit enfin
cons1dercr le d1spos1ttf. li me sembla de voir la figure d'une pensée
pour la première fois placée dans notre espace ... lei, véritablement'
l'étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles. L'attente'
le doute, la concentration étaient choses -oisibles. Ma vue avait affair;
à des silences qui auraient pris corps. Je contemplais à mon aise
d'inappréciables instants: la fraction d'une seconde, pendant Jaq uclle
s'.étonne, brille s_'anéantit une idée; l'atome de temps, germe de
siècles psychologiques et de conséquences infinies, _ paraissaient
enfin comme des êtres, tout environnés de leur néant rendu sensible. C'étaient, murmures, insinuations, tonnerre pour les yeux
toute une tempête spirituelle menée de page en page jusqu'~
l'extrême de la pensée, jusqu'à un point d'ineffable rupture• là le
pr:st_ïge _se produisait; là, sur Je papier même, je ne sais 1qu:lle
sc1nbllabon de derniers astres tremblait infiniment dans le même
(1) Les Marges, n• du 1~ feTrier 1920.

NOTES

475

vide interconscient, où comme une matière de nouvelle espèce, dis~
tribuée en amas, en traînées, en systèmes, coexistait la Parole !
«Cette fixation sans exemple me pétrifiait. L'ensemble me fascinait
comme si un astérisme nouveau dans le ciel se fQt proposé; comme
si une constellation eût paru qui eût enfin signifié quelque chose!
- N'assistais-je pas à un événement de l'ordre universel et n'étaitcc pas, en quelque manière, le spectacle idéal de la Création du
Langage qui m'était représenté sur cette table, dans cet instant, par
cet être, cet audacieux, cet homme si simple, si doux, si naturellement noble et charmant? ...
Et plus loitl :
« Laissons mes souvenirs; et je n'invoquerai pas maintenant mes
propres réflexions sur ce poème : je prétends qu'il ne faudrait pas
m'en croire. L'intention de Mallarmé, Mallarmé lui-même l'a déclarée. Nous tenons de sa main cc qu'il voulut faire : essayer d'un
« emploi à nu de la pensée » ; tenter d'en « fixer le dessin ». Il rêva
d'un inslrunumt spirituel pour l'expression des choses de l'intellect
et de l'imagination abstraite.
« Toute son invention, déduite d'analyses du langage, du livre,
de la musique, poursuivies pendant des années, se fonde sur la
considération de la page, unité visuelle. Il avait étudié très soigneusement (même sur les affiches, sur les journaux), l'efficace des
distributions de blancs et de noir, l'intensité comparée des types. JI
a eu l'idée de développer ces moyens, consacrés jusqu'à lui à exciter
grossièrement l'attention, ou à plaire comme ornements naturels de
l'écriture. Mais une page, dans son système, doit, s'adressant au
coup d'œil qui précède et enveloppe la lecture « intimer » le mouvement de la composition; faire pressentir, par une sorte d'intuition
matérielle, par une harmonie préétablie entre nos divers modes de
perception, ou entre les différences de marche de nos sens, - ce qui
va se produire à l'intelligence. Il introduit une lecture superficielle,
qu'il enchaîne à la lecture linraire ; c'était enrichir le domaine littéraire d'une deuxième dmunsion. Vouloir donc séparer de ce poème
son élément visuel, n'est&lt;e pas vouloir l'atteindre dans son
essence?»
PAUL VALÉkY

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

477

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
BEAUX•AR.TS
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d'hopital en 1915; Ollendorl'f.

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Enfer,, poésle1; L'Edltlon.
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des objets perdus ; Le Miracle ;
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FÉWCJl-.;N PASCAL: L'&lt;nrwre 8Ur le

Pion-Nourrit.
Romutu., Coucou. ; Flammarion.
HENKI Dl&gt; REONIBR : Hlstoirea mBonheto·;

PAUL RJè:BOUX :

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Lettres (CJmtltlres; Ollendorff.
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des Lettrea ; Flammarion.
JEAN VARJO'r : Le Sang des autres; Crêt.
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Le Paquebot

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W.ALT WBlTMAN: Cala.mus, trad.

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ISRAEL ZANGWILL: Ce ,i.•e,t ~

d'aujourd'hui; Graaset.
l!:t&gt;MOND JALOUX

de L. Bazalgette ; Kundlg.

Marv-Ann; Crès.

LE GÉaANT : OASTOII GAUIMARD
IMl'RJMERœ COIILOUMA. ARGENTEUIL (S.·ET·O. )

DADA
« D.Jns ert état de Ja11iurur o,i
l'homme doit être mlraînl par le

&lt;-011rs dts ebous, il n'aura Ptulelre d'a11/re rtssourrt qu, relie
d'11n diluge qui r,Plo11gr loul
da11s J'1gnoranu ».
SÉNAC DE MEILHAN

Le grand malheur pour l'inventeur du Dada, c'est que
le mouvement qu'il a provoqué le bouscule et qu'il est
lui-même écrasé par sa machine.
C'est dommage.
On me dit que c'est un tout jeune homme.
On me le peint charmant. (Marinetti de même était
irrésistible.)
On me dit qu'il est étranger.- Je m'en persuade aisément.
Juif. - J'allais le dire.
On me dit qu'il ne signe pas de son vrai nom ; et
volontiers je croirai que Dada n'est de même qu'un
pseudonyme.
Dada - c'est le déluge, après quoi tout recommence (1).
(1) Certains me reprocheront de prendre DJda trop au sérieux. Il
e~t nombre d'auteurs, des plus considérés, que je prends b:aucoup

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
BEAUX•AR.TS
GJ,;ORGKS BRAQUE:, ROO.Ell B1sslillE, ETC. : Lu Afaitru du Ct,bts-

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Cl.AUDE CABUN : VUe,î et vtslotl,,î;

en,.

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l,Ol/18 Dl! ROBERT : Le Ma.u.vau
A nwint ; Albin MlcheL
ANDllÉ Srras : Poe-mu Jut(l ;

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R. L. ST~VENSON : .la

,Vutts du

Iks ;Edit.ion Française Illuatrée.
Lettres (CJmtltlres; Ollendorff.
LAURIOIT TAILBADE :

Goxz.,ouE Ttwc : Un., crûe tntel•
d'au-

leotuet1e, ~ Les Jeunes fll!'TI.$
}"1lrd'hul • ; Bollard.

Le ftfirotr
des Lettrea ; Flammarion.
JEAN VARJO'r : Le Sang des autres; Crêt.
FERNAND V ANDBREM :

CHARLRS VILDRAC :

Tenacttv; Kundlg.

Le Paquebot

Rt:....É GU.LOUll\i : ldéf!I et ftguru

AMeno,s11 VOLLAltD : lAJ PoUtiqUt!
coio-nlale du Père Ullu ; Crèa.
W.ALT WBlTMAN: Cala.mus, trad.

:Au dusiuMta
nlle: La RenatHBnce du Livre.

ISRAEL ZANGWILL: Ce ,i.•e,t ~

d'aujourd'hui; Graaset.
l!:t&gt;MOND JALOUX

de L. Bazalgette ; Kundlg.

Marv-Ann; Crès.

LE GÉaANT : OASTOII GAUIMARD
IMl'RJMERœ COIILOUMA. ARGENTEUIL (S.·ET·O. )

DADA
« D.Jns ert état de Ja11iurur o,i
l'homme doit être mlraînl par le

&lt;-011rs dts ebous, il n'aura Ptulelre d'a11/re rtssourrt qu, relie
d'11n diluge qui r,Plo11gr loul
da11s J'1gnoranu ».
SÉNAC DE MEILHAN

Le grand malheur pour l'inventeur du Dada, c'est que
le mouvement qu'il a provoqué le bouscule et qu'il est
lui-même écrasé par sa machine.
C'est dommage.
On me dit que c'est un tout jeune homme.
On me le peint charmant. (Marinetti de même était
irrésistible.)
On me dit qu'il est étranger.- Je m'en persuade aisément.
Juif. - J'allais le dire.
On me dit qu'il ne signe pas de son vrai nom ; et
volontiers je croirai que Dada n'est de même qu'un
pseudonyme.
Dada - c'est le déluge, après quoi tout recommence (1).
(1) Certains me reprocheront de prendre DJda trop au sérieux. Il
e~t nombre d'auteurs, des plus considérés, que je prends b:aucoup

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11 appartient aux étrangers de faire peu de cas de notre
culture française. Contre ceux-ci protesteroht les héritiers légitimes, peu soucieux d'examiner ce que les
autres ont à gagner aux dépens de ce qu'eux ont à
perdre. Mais c'est au point de vue de ces autres que je
veux un moment me placer - leur consentir que peutêtre, après tout, ce qu'il reste a perdre n'est pas grand'
chose, et même un peu perdu déjà i pas grand'chose
en regard de to'ut l'horizon qu'il obstrue.
Oui, chaque forme est devenue formule et dégage un
ennui sans nom. Toute syntaxe commune est d'une
insipidité dégoûtante. La meilleure reconnaissance envers
l'art d'hier et devant les chefs-d'œuvre accomplis, c'est
de ne point prétendre à les recommencer. Le parfait est
ce qui n'est plus à refaire,; et mettre devant nous le
passé, c'est faire obstacle à l'avenir. ..
C'est une grave erreur que d'assimiler Dada au
Cubisme. On pourrait s'y tromper ; et je ne suis pas
assuré que même certains demi-cubistes ne s'y trompent ... Mais le cubisme, lui, prétend construire. C'est
une école. Dada, c'est une entreprise de démolition.
Et ce ne serait vraîment pas la peine d'avoir combattu
durant cinq ans, d'avoir tant de fois supporté la mort
moins au sérieux que l'on ne fait d'ordinaire; mais je me suis toujours très bien trouvé _d'avoir pris au sériel:~ les tendances et les
mouvements les plus Jeunes, et d'autant qu ils sont anonymes. 1! y
a dans la jeunesse beaucoup moins de résolution qu'elle ne croit;
beaucoup plus de soumission et d'inconsciente obéissance ; c'est
pourquoi sont révélatrices ces vagues qui la s&lt;:&gt;ulévent et sur lesquelles elle se · laisse flotter. Ceux qui paraissent les meneurs,
dans ce cas, ne sont que les premiers sou levés par la lame, et_ pl_us
absenté est leur réaction particulière, mieux à même sont-ils de
marquer la hauteur et la direction du flol. Je les observe assidûment; mais ce qui m'intéresse, c'est le flot , non pas les bouchons.

DADA

479

des autres et vu remettre tout en .question 1 pour se
rasseoir ensuite devant sa table à écrire et renouer le fil
du vieux discours interrompu. Eh quoi! Tandis qu'ont
tant souffert nos champs, nos villages, nos cathédrales,
notre Verbe demeurerait invulnéré ! Il importe que
resprit ne reste pas en retard sur la matière; il a droit,
lui aussi, à ùe la ruine. Dada va s'en charger.
Déjà l'édifice de notre langage est trop èbranlé pour
qu'il soit prudent pour la pensée d'y chercher encore .un
refuge; et devant que de rebâtir, il importe de jeter bas
ce qui parait solide encore, ce qui fait mine de tenir
debout. Les mots que conglomère encore l'artifice de la
logique, il les faut disjoindre, isoler; les forcer de redéfiler devant des regards vierges, .comme, après le déluge,
un à un, les animaux sortis de l'arche-dictionnaire,
avant toute conjugaison. Et si, par quelque vieille commodité, typographique uniqurment, on les met bout à
bout sur quelque ligne, avoir soin de les disposer dans
un désordre où ils n'aient aucune·rnison de se suivrepuisque c'est, avant tout, à l'anti-poétique raison qu'on
en a.
Et il importe également, peut-être même davantage,
après avoir disjoint.les mots les uns des autres - à la
manière des typos qui redistribuent avant de procéder
à des formations nouvelles - il importe de les dissocier
de leur histoire, de leur passé qui les appesantit d'un
faix mort. Chaque vocable-îlot doit, dans la page,
présenter des contours abrupts. Il sera posé ici (ou là
tout aussi bien) c'omme un ton pur; et non loin vibreront d'autres tons purs, mais d'une absence de rapports
telle qu'elle n'autorise aucune association de pensée~.

�,fl!o

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISII

C'est ainsi que le mot sera délivré de toute sa signification précédente, enfin I et de l'évocation du passé.
L'ennui pour chaque école, c'est cette possibilité de
surenchère où le disciple, plus extrémiste que le maitre,
la compromet. Mais cette surenchère vexatoire, on
l'élude si l'on bondit d'un coup à l'extrême, de sorte
qu'il n'y ait pas moyen d'aller au delà. QJiel avantage,
de n'avoir plus à se garder que sur là droite! Il s'agissait d'inventer ce que je n'ose appeler une méthode, qui
non seulement n'aidât point à la production, mals
même rendît l'œuvre impossible ...
Effectivement, le jour où le mot : Dada, fut trouvé, U
ne resta plus rien à faire. Tout ce qu'on écrivit ensuite
me parut un peu délayé. Certes il y eut encore quelques
efforts méritoires; mais l'intention s'y laissait voir ;
même, parfois, un semblant de sens; de l'esprit Rien
ne valait : DADA. Ces deux syllabes avaient atteint le
but c d'inanité sonore,., un insignifiant absolu. Dansu
seul mot « Dada,., ils auront d'un coup exprimé tout
ce qu'ils avaient à dire, en tant qw groupe; et comme U
n'y a pas moyen de trouver mieux dans l'absurde, U
faut bien à présent, ou piétiner sur place, comme les
médiocres continueront à faire, ou s'évader.
j'ai assisté à une séance Dada. Ge!a se passait au
Salon des Indépendants. j'espérais m'amuser davantagl
et que les Dadas auraient tiré plus abondant parti dlf
l'ingénue stupeur du public. Des jeunes gens gourmai,
guindés, ligottés, sont montés sur l'estrade ; ont, en
chœur, proclamé d'insincères outrances... Du fond de
la salle quelqu'un leur a crié : Faites des gestes ! - et
tout le monde a ri ; car il apparaissait que, précisément,
0

,t81
f11F peur de se compromettre, aucun d'eux n'osait plus
bouger.
En général je crois qu'il n'est pas bon de se cramponner trop au passé, ni d'une étreinte trop craintive,
Je crois que chaque besoin nouveau doit créer sa
forme nouvelle et que le présent souffre sous le vêtement du passé. Je crois enfin, selon le mot si sage
de l'Évangile, que c'est une folie de chercher à couler« le
vin neuf dans de vieux vaisseaux ,._ Mais j'espère pourtant que dans cette barrique le meilleur vin de la jeunesse ne va pas tarder à se sentir un peu renfermé.
ANDRÉ GIDE

�CENTRE DE L'HORIZON MARIN

CENTRE DE L'HORIZON MARIN
Comme un bœuf bavant au labour
le navire s'enfonce dans l'eau pénible;
la vague palpe durement Ja proue de fer,
éprouve sa force 1 s'accroche, puis
déchirée
s'écarte:

à l'arrière, la blessure blanche et bruissante
'
déchiquetée par les hélices,
s'étire multipliée,
et se referme au loin dans le désert houleux
où l'horizon allonge
ses fines, fines lèvres de Sphinx.
Les deux cheminées veillant dans un inutile bavardage
de fumée,
le paquebot, depuis dix jours,
avance vers un horizon monocorde
qui coïncide sans bavures
avec les horizons précédents
et vibre d'un son identique
au choc de mon regard qui se sépare de moi,
comme un goéland se détache du rivage.

483

O Mer qui ne puise en soi que ressemblances,
et qui pourtant, de toutes parts,
s'essaie aux métamorphoses,
et vaine, accablée par sa lourdeur prolifère,
se refoule, de crête en crête, jusqu'au couperet du ciel;
Mer renaissante et contradictoire,
Présence fixe où hier tomba un mousse
détaché d'un cordage comme par un coup de fusil,
Présence dure qui, la nuit,
par delà les lumières du bord, et la musique cristalline,
et les sourires des femmes,
et tout J_e navire, rêves et bastingage,
vous tire par les pieds
à six mille mètres de silence
où l'eau rejoint une terre aveugle pour toujours
dans un calme lisse et lacustre, sans murmures ;
0 Mer, qui fait le tour du large, ,
comme un coureur infatigable,
quelle nouvelle clame-t-elle
dans l'atmosphère nue où ne pousse plus rien
- pas une escale, pas un palmier, pas une voile, Comme après une déracinante 'Canonnade?

•••
INVOCATION AUX OISEAUX
Paroares, rolliers, calandres,· ramphocèles,
Vives flammes, oiseaux échappés du soleil,

�484

LA NOUVl'!LtE REVUE FRANÇAISE

Dispersez, dispersez, dispersez le cruel
Sommeil qui va saisir mes- mentales prunelles l

Fringilles, est-ce vous, euphones, est-ce vous
Q!Ji viendrez dissiper en rémiges lumières
Cette torpeur qui veut se croire coutumière
Et qui renonce au jour n'en sachant plus Je goût}

Libre, je veux enfin dépasser l'heure étale,
Voir le ciel délirer sous une effusion
D'hirondelles criant mille autres horizons,
Vivre, enfin rassuré, ma douceur cérébrale;

S'il le faut, pour briser des tristesses durcies,
Je hélerai, du seuil des secrètes forêts,
Un vol haché de verts et rouges perroquets
Q!Ji feront éclater mon âme en éclaircies!

Et si j'ai le besoin surtout de confiances
Pour infuser un rythme en mon lourd devenir,
Si, pour désaltérer quelque vieux repentir,
Il me faut la fraîcheur de tendres impatiences,

Mariniers de !'Azur, j'espère en vous encor,
En· la lucidité des plumages fidèles,
Car je sais les pardons d'un vol de tourterelles
Et ce qu'il est d'amour utile en leur essor!

L'ESCALE PORTUGAISE

•**

L'ESCALE PORTUGAISE
L'escale fait sécher ses blancheurs aux terrasses
Où le vent s'évertue,
Les maisons roses au soleil qui les enlace
Sentent l'algue et la rue;
Des femmes jaunes vont, des paniers de poissons
Irisés sur la tête,
Et l'on voit se mêler aux jeux de la saison
La sous-marine fête ;
Le feuillage strident a débordé le vert
sous la crue de Iumière :
Les roses prisonnières
Ont fait irruption par les grilles de fer i

Le plaisir matinal des boutiques ouvertes
Au maritime été
Et des fenêtres vertes
Se livrant à l'azur, les volets écartés,
S'écoule vers la Place où stagnent les passants
Jusqu'à ce que soit ronde
L'om_bre des orangers qui simule un cadran
Où le doux midi grogne.

�LA 1'0UVELLE REVUE FRANÇAISE

Alors, inattendus, les corridors obscurs
Enfantent les clartés de mille jeunes filles
Et les désirs neufs pillent
L':1me comme un fruit mûr

'

La ville en sa peinture a des airs de marché ,
L'œil élimine l'ombre,
Retenant les couleurs et leur goût de péché
Q!.ii, tel un sein, se bombe;
j'attire

a moi l'escale entière, je la hume

En son sel et sa chair,
Comme un tunnel absorbe un brusque train qui fume
1
Toutes vitres en flamme-et fauve le panache
Vivace, sans broncher.
JULES SUPERVIELLE

LES TROIS MIRACLES
DE SAINTE - CÉCILE
A Elisabetb TJan Rysselbe-rgbe
PREMIER TABLEAU DU PREMIER MIRACLE
LA CONVERSION DE VALÉRIEN
PERSONNAGES

CÉCILE
VALÉRIEN, son époux
TIBUR CE, frire de Valérien
IRÈNE, suivante
DOUBLE CHŒUR DE JEUNES FILLES

La scene est à Rome, au second
siècle, dans la maison antique dis
Valère, mais presque sans couleur locale.
La chambre nuptiale : rideaux
blancs, bouquets de feuillage ;
a droite, â gauche. un Dieu di

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marbre. Au fond, trois longs degrés qui montent à la cour. Au
le.ver du rideau, celle-ci est cachée
par les draperies qui se joigneut.
Musique.

le DOUBLE CHŒUR DE JEUNES FILLES et L'AINÉE
qui les mene.
L'AINÉE, au milieu du cbœur.
Hymen, hyménée 1
la belle journée
touche à son beau soir :
place à l'épousée!
la maison parée
veut la recevoir.

PREMIÈRE JEUNE FILLE
(elle sort du cbœur de gauche el s'a-vance)
Qlli vient, dans la laine blanche
et sous le voile de feu,
enter la .nouvelle branche
sur l'olivier des aïeux?
Qµi vient, de l'antique Rome
perpétuer le destin,
à la couche du jeune homme
appelé Valérien?

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CECILE

Qlii vient rompre avec le maitre
le gâteau fait de froment,
sur la tombe des ancêtres
éternellement présents?
Qlli vient, digne de la race
des Valère, lui donner
sa sagesse dans sa grâce,
sa gloire avec son baiser?

DEUXIÈME JEUNE FILLE
(se détachant à son üJUr du cbœur de droite)
C'est une vierge douce,
un passereau,
une rose, une source,
un frêle écho.
C'est une vierge pure,
un rameau vert,
des pas sans aventure,
un livre ouvert.
C'est une vierge grave,
un écheveau,
une clé, une bague,
un coffret clos.
C'est une vierge noble,
un front romain,
les plis droits d'une robe
qui tombe bien.

�490

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est Cécile, le terme
d'un grand passe!,.
le vase qui renferme
un miel sacré.

(Entrelacement des groupes, tandis que L'AINÉE chante avec
toutes les 't'OÏx :)
L'AINÉE ET LE DOUBLE CHŒUR
Hymen, hyménée!
la belle journée
touche à son beau soir :
place à l'épousée!
la maison parée
veut la recevoir.

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CÉCILE

DEUXIÈME JEUNE FILLE
Et pour toi qui mourras, ô stérile,
sans jeune amant..

(Pause)
PREMIÈRE JEUNE FILLE
L'oiseleur te guettait, jeune belle
dans le verger,
plus adroit à bondir que l'oiselle
à s'envoler.

OEÜXIÊME JEUNE FILLE
Il n'est pas contre Amour de défense :
l'âme et le corps,

il prend tout, comme une biche blanche,
dans ses bras forts.

(L' AlNÉE et LE DOUBLE CHŒUR
se retrouvent à leur place. Un
temps.)
PREMIÈRE JEUNE FILLE, à gaucbe
Pensais-tu demeurer, ô fileuse,
à ton rouet?

DEUXIÈME JEUNE FILLE, à droite
Pensais-tu t'enfermer, ô peureuse,
dans ton secret ?

PREMIÈRE JEUNE FILLE
Tu rougis, tu te pâmes, pressée,
tu te débats :
la grenade au soleil exposée
éclatera ..

DEUXIÈME JEUNE FILLE
Et ses grains sèmeront dans la joie
d'autres héros,
d'autres femmes fragiles que ploie
le même Eros.

PREMIÈRE JEUNE FILLE
C'est le drap de la mort que tu files
pour tes parents.

CHŒUR GÉNÉRAL
Eros! Eros!

(Tumulte)

�492

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'AINÉE, fort
Eternel amour, pirate!
roi des hommes, roi des Dieux !
viens enrichir nos pénates
de ton fardeau précieux 1
Celle qui passe la porte
renonce a tout son passé :
sa famille qui l'escorte
l'abandonne au fiancé.

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CÉCU..E

49,

CHŒUR DE DROITE
Et voici l'époux!..
CHŒUR GÉNÉRAL
Hymen ! Hyménée !..

(Rumeur perdue. Entr'ouwant le
rideau du fond, parait IRÈNE.)
Il

La-bas, elle était Cécile :
qu'elle soit Valère, ici 1
que sa nouvelle famille
lui donne ses Dieux aussi!
Ainsi, Rome continue i
de ses foyers immortels
la flamme est entretenue
par la main d'un Dieu cruel..
CHŒUR DE GAUCHE, acbe1.:ant
Et doux 1
CHŒUR DE DROITE, en écho
Et doux!..
L'AINÉE
Hyménée!
CHŒUR DE GAUCHE
Voici l'épousée l..

IRÈNE, LE DOUBLE CHŒUR
IRÈNE
Tout est prêt pour aimer, mes sœurs? Heureux Valère!
Jamais plus belle fiancée
n'aura passé le seuil ; elle embaume, elle éclaire ;
ornée
d'un rien, elle éclipse tout ce qui luit.
Elle a quitté les siens sans une larme
et avec plus d'amour, je vous le dis,
que si elle eût ple1:1ré. Quel charme !
on ne sait de quoi il est fait ;
de pudeur, oui, mais de tendresse ;
elle se tait
et en se taisant, elle acquiesce;
il n'y a rien en elle de forcé,
ni la fierté, ni le sourire.
-Tenez!
quand Valère a dû la saisir
dans ses bras, pour sauter la porte

�494

I.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
U!S TROIS MIRAO.ES DE SAINTE-CÉCILE

et la vieille coutume est plaisant~ aux enfants,
pas un n'a ri:
le plus gêné, ce n'était pas elle, mais lui!
Simplement.
sans faire la morte
ni la rebelle, et la complaisante non plus,
sans rougir, sans trembler dé joie,
de honte, ni de peur. sûre de sa vertu,
elle a laissé son corps sans poid!I,
pareil a une ombre légère.
glisser au sein de l'époux et Valère
l'aura touchée à peine
semble-t-il.
- En vérité. un Dieu la mène,
Diane la chaste .. ou bien Mercure le subtil,
pour ceux qui croient encore aux Dieux ...
Elle y croit. elle :
tout le long du repas, elle a tenu les yeux
baissés devant l'aimé, sous son regard trop tendre;
elle fixait sur son époux
l'endroit où bat le cœur; elle devait l'entendre
battre - et ce qu'il ~isait était doux.
Puis, relevant les yeux pour prendre à témoin derrière elle.
je ne sais quel Génie invisible penché,
le divin protecteur de ses amours nouvelles,
elle paraissait rayonner
et toutes les musiques de la îete
faisaient silence aulour de son front qui rêvait
plus haut que nous. dans la félicité parfaite
d'un concert que nulle autre qu'elle n'entendait.

(Elle s'arrête, comme éblmûe)

- Mes sœurs, nos Dieux vont-ils renaitre?
y croyant à demi, les savions-nous si beaux?
S'ils existent vraiment, là-haut,
dans leur Olympe,
elle les voit..
Nous ne sommes pas assez simples,
assez pures ..

•

(Elù semble défaillir)

Pardonnez-moi!
mais il faisait trop chaud dans cette salle,
trop de flambeaux et trop de fleurs :
les lys mouraient, les roses perdaient leurs pétales ..

(Mystérieusement)
j'ai encore vu ceci, mes sœurs :
Seules, dans l'abandon des guirlandes fanées,
des couronnes lasses, des vains bouquets,
les blanches roses coupées
signifiant son secret,
devant elle, restaient pures,
comme l'aube au ciel d'été,
plus fraîches qu'en leur verdure,
aussi droites qu'au rosier.
Si vous ne me croyez ...

( Musique derrière ù tbiâtre)

•

Ils viennent !
CHŒUR INVISIBLE
Hyménée! hyménée! hymen !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

( le rideau du f&lt;md s'écarte tout
gra11d el montre dans la cour le

c&lt;&gt;rltge des noces, VALÉRIEN
/e11ant CÉOLE par la main
tsCQr/é dt TIBURCE qui descend
avec eux les marcbts).
III

•

CÉCILE, VALÉRIEN, TIBURCE, plus les précédents
qui s'effacent.
TIBURCE

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CECILE

ce que tu donnes, tu me l'ôtes;
ce que tu prends devra me fuir.
Ah I permets à ton jeune frère
qui doit s'effacer aujourd'hui,
de rêver, à l'ombre étrangère
d'un amour qui t'arrache à lui,
et, sans disjoindre vos deux âmes,
étreintes éternellement
dans la race qui les réclame,
de prêter l'oreille à leur chant.

VALÉRIEN

Valérien, mon frère bien-aimé,
au bord du lit des noces, je te quitte ...
mais nous aurons grandi trop vite,
s'il faut déjà nous séparer,

Quoi? nous quitter, cher camarade,
Tiburce, dont je suis l'ainé?
qu'y a-t-il en nous de changé ?
l'amour va, l'amitié nous garde.

Je n'obscurcirai point ta joie
de mon égoïste regret ;
presse le beau corps que t'envoie
le Dieu des délires secrets!

Comment juges-tu mon bonheur,
si tu penses qu'il te renie ?
la demeure de Valérie
est assez vaste pour trois cœurs ...

Puis-je concevoir jalousie
d'un bonheur qui n'est pas le mien?...
mais je songe aux années finies
où tout bonheur nous fut commun.

Et pour quatre, quand la fortune
t'aura doté d'un don pareil;
chasse une langueur importune 1
je te veux riant et vermeil.

Nous avons poussé côte à côte,
partageant les mêmes plaisirs;

Semblable à tous les jeunes hommes,
le plaisir t'aveugle et tu crains

497

�LA NOUVEUE REVUE FRANÇAISE

qu'enchantè, je ne m'abandonne
aux pieds d'Hélène, un luth aux mains.
Enfant, celle que j'ai choisie
ne me prendra pas tout entier :
son amour n'a pas de folie
et ne saura que se donner.

La vieille Rome habite en elle,
solide et grave, comme ~n nous:
j'ai pris l'épouse maternelle
qui fera le foyer plus doux.
Tiburce, à l'ombre de nos pères,
nous continuerons de grandir :
Cécile est mieux que mon désir ...

CÉOLE à Tiburce

Je serai votre sœur, mon frère.
(Elle lui dlJlme la maill, puis la
relire, et comme une bym11e. grawmenl:)
Non, l'amour n'est pas ce qu'on croit:
il ne retranche pas du monde
deux cœurs jaloux de leur émoi,
mais, prenant source en eux, abonde
D'une inépuisable liqueur
qui remplira toutes les coupes ;
mon frère, abreuvez votre cœur
aux fontaines de notre route!

LES TROIS MIRAQ.ES DE SAINTE-CÉCILE

499

Je n'existe que par l'époux;
je fais écho: quand l'époux aime,
j'aime aussi : quoi ? vous plaindrez-vous
d'être aimé deux fois par le même ?
Je~veux qu'entre l'époux et moi
aucune douceur épandue,
aucune allégresse qui soit
ne soit pour un frère perdue.
Valérien, consolez-le
et gardez-vous de lui reprendre
un rayon de ce bienheureux
amour que je tàche à vous rendre.
Ni lui, ni moi, ni vous - jamais,
ne saurions tarir l'harmonie
ruisselant de ce don parfait
auquel j'ai voué notre vie.
(A Tiburce)

Adieu, mon frère!
TIBU~CE
Adieu, ma sœur!
(TIBUR CE est reconduit par VA-

LÉRIEN sui1Ji des jeunes filles
du cbœur el sur eux le rideau
du fond se rrferme. Long silenct.)

�500

U NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-cËCILE

IV

V

CÉCILE seule

VALÉRIEN, CÉCILE

(Elle se tient debout, mais dans
l'attitude de la j&gt;l'ière ; elle ,prie
en bâte comme quelqu'un qui
rassemble ses forces aTJant d'affronter le péril)
Vous qui voyez au fond de mon âme, Seigneur 1
vous qui savez pourquoi je suis venue,
couvrez mon corps ! scellez mon cœur r

VALÉRIEN
Cécile!

CÉCILE se tournant 'Vers lui
Valérien 1
VALÉRIEN à distance
Êtes-vous mienne ?
Je le suis.

Vous, l'amour invincible et sans tache, mon Dieu !
défendez-moi contre l'amour qui tue!
prenez ma main I voilez mes yeux !
Vous qui savez combien je suis faible, mon Maître!
vous qui préférez les faibles aux forts,
gardez-moi de trop le paraître !
Vous qui êtes la.Toute-Puissance, mon Roi!
donnez-moi la vie ou la mort !
donnez-moi la foi et la foi !

(Sur ces derniers mots, VALÉRIEN rentre dans la chambre el
il s'avance TJers CÉCILE qui nt
le voit pas -venir)

501

CÉCILE

VALÉRIEN
Venez-donc à moi !
- et parlez ! dans la nuit sereine,
je veux entendre votre voix.

•

Mais non 1 rien que votre silence
est plus mélodieux encor,
tandis que l'humble époux s'avance,
tout ébloui vers son trésor.

(Deux pas encore -oers elle, puis
il s'arrête)
li convient que toute louange
s'élance de moi cette nuit,
comme un premier chant de vendange
au pied du coteau qui rougit.

�,.,.,,,_.,.,

':"l"!""l'IJ"!'I' ~ .

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(fMD!iilllji!J
ÏIWl'i~f

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�LA~l&amp;YUB

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- - • -•deJibOl!die;

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q1il VOIMI ~ Il bien...

C«ltpour 111411 q11tje la CO!llelW,
rieft ... · · • stc1ter. pnler:
la .... 4Git4Ultitte Ill 488:mt ....._ lul Rlffie..,
(Altis • .,,,)

lliJ.&lt;éblln linlli ne cllteMous den~

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V°" IOIJpl trç l ce baller, VaNrien.

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Je•c;ri!ll$~.--.-...;
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4lleftlt tout-. . . . . J'tii~lllt!jlit':.
cpielle • dllilrl;.f.lâ'.'ffle e:w
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~1".i.1a11a-11111:

4eDJO!ltefl&amp;hlul;
fie li idl&amp;SCl'i;

...,. • ..,htetl'Ollle
kcaurileM~iuni.
llumblett ~ t Mut:elt,
dmléle,-.pouéd,?...
(b,i ~ •. , , . , .

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,._ Il. Votrt

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(U. ~ 'di,,11,itlt flll , . , . .

..,,,,'lllllri 1111#9

cWJi lllllinatlrt.., OdWiJ4llOltrelleJ
ronp cY:cJWr. ,., ~

wtre leUle appnidie le c:a.:
ainsi, 1e blllw • r.,.ux
V0111 clonnen: Ill .,-. ma femme 1

�U

lleioWuà.-1,,...~

(Jl,d,,,,.~5'1f'~rl!I

#,rn!iu lahwgt

Cfêu. ., ,.,.

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~-...........~..._.

,.~.Jtf«I .....

u~ ....

~

IIJt.tdlnlltlliillli
, illf1~1iifii':'-""

âcn.s

.t,lel,afw

64oai-- • li'

tif ~ 1 ' Jiiâx n'a pas de lèv,es.

VALIRq!N
IA,UZ,lèlllQaamoutest....... etMWe.
•

0011

»,-6het ne br1llit pu, IIIOII uol;
• -•;per&amp;unbtM.

VALÉRIEN
BIie est; acne, un Dt
Q)f~r--léul • d'oli -.,rt, • ~
,f.'~ "!'"8fe!IPU d'ellf.illlii'lf'IÎle ~ à .......

.................

QulU, ~ pals, la d i t ~ coupable?
~ . - . . . . . . . ellt nait d'un bal,er!._
{CJdie •""'• 1:
bki#J, à
#Uni:)

.....
~-

œtU, ;,t_

ri,-,,,. Pilll,

ŒCIUi
SGk. mon l'en,: et mon Dieu IUi-niinte, qui fiat ~RIIÎ!I

ll~IMI " ' ~ - . . .

.,...,ltioh,fl:lri~•..ir.'"·:
men-..~ ,,_IIÛIIII;_
'fGUI

'IIMIPl'-t . .~111Mik~
4eYMclobnerte
JAt,DQIN
~!

~-.~
-~•A!liit;...._\
00:E
"'*drec P-. lirll-1 f

r8IIOllj;el"à Yàqt... ,et:. .

ol 1-.

nMil, '6114! JliRVJII

~

Valérien, v.ul~ Ylvr,?

�u IIOIMitùl ~

VAUJUÎiN

œclE

MM...,_, chlqueJ•;

. . . . moll ltlll,fàl pour \IOUt trdp d'IIIIQUf

, - r ~ j....is4e YOUI survivre.
~ - - JlllqQaje l'èl'ule rien de mol
i akd ~ bd, y.l cbolsl pour IIIOII maitre.;

Je l.i.ionàe eaœr plu qu'il n~ttend, qu'il ne croit,
, . qu'il ne

veut.

mol, peut.atl'em

ra1

- VaWrilm,
conçu pour vous des espoirs;
. . . . - - peut concevoir,
...... - - ~ cet IIIIOUI' mima
qui- fend l'Ame avec le corps,
c 111 t e le lit d'un arbre fort
IOlll i l ~ de hacbe supra.
Ali I C'lie&amp;'J co n'est pa usez
d'Ml.plre .... fttle sein bleasé
lajàl&amp;l!..... l t - lneswe
qul4oaae lt panse la bleuure...
• Ce n'est,__ de RIIMI'
pour le dw,lp qui nous ftJt prti
111r 11111
avan 1t courte
que le nprd embniae toute•••
Ce n'est,-- de dire au plaillr:
ba li!rVfrul 1t de l'enchainer à la pierre .
d'un tbyer ~ nombreux lt prospère •••
l!tre 11'iltpa . _ devivre, pour mourir.

wre

�~-ut
--èi'-~

-l'Qlit.-.~

--~~clc!se~desynx,
•
~
l'uo 4t 1'illtrt,.

fôujobi'st etfa: - - dartj
..... ü-:qiioile
èSt nuit~....
l...'.P.ôut1'1i.ilesiâ pt._,e., ikomplet et JaDS gTo)re,
illr:le diemin dei&gt;leu, voulovous me quittêt?

.. !l'r.lUlf..l,.,_,.~

vAlBUSN.,,._
Ab I Céêile, ma sœur 1
mais Clui 1e ,-, ce preclige?•••

CÉCltB
~ le seul Seigneur,

·c.1
tinvisiltle auprès de nous ici,

~ tecrèlm'eulte et me dirf8e.

vALBUBN
ŒCILE
Nùl homme,. mJlle part,

w•NIII: 11D Oin retWâoppe et le,.._.e,

~ prétent et iarniis à bout. merveille.

VALÊRIEN
a r ctolrfli;.je en ce Dieù qql ne se r.lt pas voir P

CEOJ .e, ~ les slllhus.
~ eo ceux-d, dégauchis de main d'homme,
qùe- vous voyez et qui ne vous votent point?•••

��LA llOlJ\llla' UYUB ~

f.14

"~~PiderYOS,IJIIS
aü pa~,®t ne.hittt,s•..

- Aclleu, raaiour itiépliisê

-~-~·

o1)JafdNriGeatllff,_..,I

116=u, ,-...,.._ elctiste .Ht
• deulalilesëtfes,-œt
... aca ~ • Jours qqt passenL
Nous.._ la vlè et la riiort
à lâ m•sue de nos corps,
(V•·..,,)

C'è$t bien 6tl p
pas plu?

YOlls m'aima?

~eJ.l;c"ffl@'ld (ilf.-.
- litè'êSJ 'fDlis ces mots qdL 1-tttré ~

ta-_..,.....

sont tn&gt;_p:4bu:
et dont

d..,_P;llmoi
iDille 1&gt;Jêli.t qlle je ielde
sans eflr-ol.

Vous rondu le sql ~

~la...,

l')USJDel~;.

CÉCILE
ltépondêz1 .
- u- fen'l_p$ tilèOr, cheripovx,
de ne"1nt mourir•. , Mourons-nous?
(Lil,,t SÜllù8. Yilllri,n ~
, ln#JIIJI,,

dltMJ,twé, (tsJ k«II.

41 C~. Il.,,,,.,.,:)

VALÉRIEN

1- l'mouteùse auclaœ,
dont Je jeune homme ètalt fier,
fond .en mol, comme la glace
au ~ier chant dl1 pivert.

vous

et lil'ouvrez

i~~----

un paradis •prœabtd

ot,~t

m o n t e r - . r ~•.

- (pl? je W. et qui est?

f époûsë ce: que J'ignore
et41linesera~

,ans cloute1 qu'1n ~ 4'or?.••
-~· Mais
4e ~ vJ~,fe,
Cidle, de votre livel

com-

(l)4,u-.n ~ ,-JU)

��,,s

LA ll(IUftW! DYUII ff&amp;)!Çà.

1 Ill blanc mnme ra,aent Pllf« ses cbetea
-,nt d'or filt. ••

De ses l1JliDs JeisiiM; tour qui.
tnta.t41,nc1Wqe
ces tleùrs qu'il prend dans le pll
de .. robe l!IQlerie?••

(E"6,-ji,llwir)

.

Son lCIUrire emprunte à f Atle
• teinture i. pla ardent.e et, pour ses yeux,

0ldndlbnten,9'et
- ne VOYG-YOlil rien, ami?,

Us Yel'lellt dau JJyons doux comme l'ambroisie.

VALÉRIEN, ll#risU I l ~
0 Cécile I si votre Ange
n'est pu un conte, pourquoi
1e dérobe I il i mei l
.:peut--. bien qu'il le "91p?

VAJÂUl!N. q,,l(ntnlné, mi#IM6
Comme il est beau l on dirait
que le YOyez, Cécile 1

céaJE

Je le vols.

VALÉRIEN
Est-il si près?

CÉCPF

œcue,___,
Non I patience,-aml. C'eit qu'il faut des yeux ftals
pour y mlRi' une œie. ùn,ge;
des yeu d'enfant, et plu purs entore: à YOtte '81

Jeune homme a trop vu le IJlCJllde - - .....
5onpa que fenfant •mfme, ~ la IJIUpiiâ,
trouve un YOile tendu entre-lui « le jour;

le

Toœ pris de vous.
VALÉRIEN
SI' fragile,

se dèfalt-11 au toucher
de mon regard qui l'offense?
je ne vols à mon c&amp;té
que la fagye l(ansparence

detonvolle.••

CFCIJE
nsourit;
c'est à vous qu1I sourit, m!me..

Dgarde en lui l'ombre du péclii de ses pirel,
1'D n'a tari son lme à la aource d'amodt.
(My~)
Vllirlen, il eat une fontaine
où tout homm. pot .. .,....:

H en IOr\ les yeux d1•1Dlu

à la vmté souveraine.

lin saint vieillard~ sur lui,
depula i.. pieds Juaqta, la dte,

��,

LA OUVELLE REVUE FRANÇAISE

VALÉRIEN

CÉCILE. sur le ton àu j,af'ler
Ecoutez-moi. Vous sortirez de Rome
en suivant la voie des tombeaux :
Vous marcherez tout droit;
à ta troisiême borne,
â peine un peu plus haut 1
je crois..
vous verrez, au bord de la route,
trois pauvres mendiants assis.
Us vous reconnaîtront, sans doute ;
ils m'ont saluée aujourd'hui
dans le flot du peuple, au cortège..•
Parlez-leur. ils vous comprendront ;
j'ai pris soin d'eux.
·
VALÉRIEN
Qpe leur dirai-je ?

CÉCILE
Rien que ces mots, tout bas, avec mon nom.
«Je viens
de la part de Cécile
auprès
du Saint vieillard Urbain
pour ce qu'il sait. ,.
. VALÉRIEN
C'est tout?

US TROIS MIRACLES DE SAINTE-CSOLE

CÉCll.E
Dans les souterrains de la ville
. VOUS les suivrez..
VALÉRIEN
Jusqu'où?

CÉCILE
C'est un secret!
Vous répéterez les mêmes paroles
devant Je saint vieillard lui-même..
VALÉRIEN
Et puis?

CÉCILE
Il connatt les mots qui consolent ;
vous lui obéirez en tout.
(Sik1'&amp;e. Yalérin,, n IIIOlllent 4e
f[IIÏtter Cé&amp;üe, est Pris 4'#n ,.,_
g,-et. Timidement :)
VALÉRIEN
Ainsi ••
je vous laisse, un tel soir.. : et c'en est fini de nos rioces .• ?

CÉCILE
Elles ne font que commencer, Valérien ••
VAŒRIEN
0 nuit vide 1. voluptés mortes
avant d'avoir vécu!.

��LA NOUVELI.E REVUE FliNÇAISE

Qu'il ravive en ma mémoire
tous les ors de votre gloire,
tout l'azur de vos bontés, ·
et qu'en rêve, il me conduise
au sein profond de l'Eglise
où morpmi vient d'entrer!

POEMES
LA PIÈCE FLAMANDE

Bon,u 1Jeure de l'ordre inspiré!
Silence bâtisseur ajwès le 'bruit des rues,
Nappe _/l#ide ourdu aux heures inconn,us
De ceux qui se cbercbaient dans le repos œuwé
Des J&gt;u.issa.ntes j,assüms nues;
Mt#bùs bordés du cui.TJre enchanteur des combats
Pour une intime gloire enTJironnanl les pas
Du couple ay1111t conquis sa wie;
Cornicbts '"' fil cru d'équilibre et tle joie
Eloignant le Plafond du. bel écart fllaSSij
De-la table cirée au cbamp mat et Ptnsif;
le jour est calme et droit comme "" front sans défense;
Le taN"ea" setnble rire atUC jeux cl4irs de r enfance
Toute neuve en nos èœtlrs d'un triomJibe nafdl,
I ou.te bénie tn la mollesse titi &amp;11fllll
Qu'é-omte au mur foncé Je rang d'arbres mystique,
Toute surprise au 'bruit du grillon lillns la bri([llt,
Toute docile au bois où la fleur creuse en plis ·
l'&lt;mtbre de tkJigls feroents et de TJœtUC a&amp;&amp;o111plis:

0 cam,ne demain nous décille
Et nous verse les dons de son hymen lU&amp;ide,
Pur, précieux aTJU hier fouTJrier lent,
Thésauriseur au fond dts œuwes et du sang!

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---""""'!~

�LA NOUVEW ll!VUI RAIIÇAII

Eaaye&gt;.la et vous ne retournerez plus

IIIX .IIICHlllN!l

patries.

Demandez pertollt dans toutes les consclences n
dernier modèle da patrie.
'
Nous enwtrona partout des c:atalogues. Us s'é
leront au del clans lealllage de la planète.

,

•• •
Avecquol liit-on une patrie? Avec des hommes
ont envie de maapr et qui sont prêts à mourir.
n y a dms ce pays, entre les mers, les montagnes
le fletne, des hommes qui veulent bien manger et
boire, qui veulent l'été s'étendre sur les plages et 1
contempler au&lt;dessua du feu et de la peluche Cl'IIIIIOisl

une penclulc d'oncbalque.

IIOUYll,W! - -

l!t den lfl ......... ~ - .....
·"" c:oodlat j',our l a ~ lès' - - du jour

. _ , . _ , et on se &amp;Il tuerd.nt i . ~ .
C'• aiasl qu'ont toujours "6 les'Pildél, P&amp;:;aul
Mtre ne serait-elle pu partill&amp;? pourrait• •
ment? On fait 11ft pacte pour • •iilàllllh lt - - ..
cause de ce pacte on meùl't le VIDln-c:rellx,

taP'

Voilà. Des éhef's ont
surla table. Bt Hs rfoll&amp;
Q'fj : D6iire et lllmff l Eh bien t nous IIIOal~
nous plait. Mais 110US ne vollloal pluameurit PIMII'~
nous voulons - . poar cela.
Pourquoi ne dlanprionHlOUï .,_ de c1rapeav P
IJOU'Velle pnération de poètes prend une autre ill\lM.
Pourquoi ne ~ p a l e ~ au

C'est alll,II que va l'amour.

Dy a des hommes qui veulent du pain et des cil"Hffl!i

•••

Ce, ho!nlnes veulent peut-itl'e aussi toucher tout

qulllthâiuln.
•
Cel IJomna veulent mœrir clans leur Ut, dans l'i
d'une &amp;mille qui l cette minute-a rm que c'est
triste de quitter ta chère vie.
Mai poar s'emparer et des bons plats
et des .etealents qui honOhllt le corps (la beauté
femmes 1en enfin respea. toute femme sera Ol'IMII}
et des mailona oil chacun dort clans une digne
et de ces vlllapa del côtes peupWs da rlcha
et de ces trains qui l'été Y01,1S hissent à l'hmr et
vous tirent vers 1'6té
•

pour nous aaltlr de liDus ces biens noua comba
et nous mourrons. C'est ainsi qu'est la loi humaine.

Nous voulons du nouveau. - Oit JIOÙl ljll !&gt;tire.

-•11.

Vous qlÎI nie&amp; notre nO\Mla_d, vous Mriea
~ li nous y ~ Vous 11111ida

boacbe ouverte. n'a:,a11t plus t dire : - . à
sentiriez une teUè pénurie qu'll voua faudrait 11w
flllquechoN.
Du nollY•u I du DOUVNul jetona del bombes!
les lfoltles volent et ieton\bent en des
toajeun nouwllel. Cest qui lo.1m• S.
oùurgea.
Le nombre des atoniell est énorme et les combina
ait infinies. A d'aatres 1

����.__,:ia

DU PAUK-M?

:wMI' et d'Ana I ik, .... _ .ù
•IIUIJl1t d'.iml da peuple• d' •Pii2t l cd Il\
'I Jjôrtio au peui,le - ~ - - f i :.ppt1111111• •
.• 4f !l;uedloll-..1111.S5'eltl~iaialll'a,ii'IJN
••• Lejieùpleqai rit; . . . boit
rflniiartie,t-...vu. prp lb:e,qui · -. . .
douleule, les ma1qa . . . . et illl••L'ia6
les frallS _... et
pa •• Eil • f41ftilli•
Mitocraœ ..,_ llom.Qt !Mpfiw la Jartilnï et
pCIIIF 111 IIJIOU,S IMf8 f Cl.

r...,

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!!l'!IIPIII• bllllllllkllres dans ce-,..:

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~'-lae . . . . . . delapemt.etclrdll\!IW , _ .
ppmllaboni1111at111111tpo!lflidl'e1Ç 1111 lam11 1ff
IJlb1~1'1'-C.. llllrfitœ p!lcilla tllà P!Ïlllr- d5 !{ IIHl

~ . IMsoulicle.
Je IOUbliœ ainœ,é., IPt .If proi6tadad. pol!r fe '11...U..., .. pn,fit d'un quarteton d'avoca4 et dlllntaU rt:'611 &amp;ourpois, ~ diaeàn ~
trouver d'autres Ty,tées, et IW10Ut de mot~
'51

Si la guerre est odleilie à ce PCJèt4, c'nt sùrtout,
#INlle,t-il, parce qu'elle sent maunls. D maùdit e,t
:.tiède qui pue i. 111111, car

�.,,.,,,,.,,,....»,,,,. .
L, . . , , , . , , . .

fibl,
~

~--..... ·--••,-M,. .
U&amp;utbjen «que1e~ en tén,loigQe •• _œ
C d ~ fi#Mltl _,,,,,,,_ _,,

.-1 ,_ ...

e, ~---.,, -- ,. ,oWls -

Jiillilù ff/U

....
fUÏ#S ,..,,,,.

,_._aln$ spoltes d'lmOur »: voill, n•eat-n pas
· · mie et bien inodernel Etcela . . .
•Jila..., que les femmes à p. le - ~
qUèJ rares Jn-. de loisir en font le

fèmmes ont de tout temps contribtM
part à faire ~ réputation des
Musset, a~s, Samain naguiJ:e, ma·
r•~ de Toi etM• et l'auteur de l a ~
/ N'est-ce pas un signe cruel de la

dlapit?
•
..,..., ëtttaits qu'on a pu lire perme
•
i. q u ~ Ja i..ngue et du jtyk.:C'esl
,ui eo~.enait aux « icMes • de cet kriv ·
-.,e c:onstamment eo proie au dèrn.oll
· , on ne finirait pas d'en dter des
upe douleur que distraiwnent c il distille du
• un cœur 4u'on c voudrait cr--tet
dê flèurctt », unei vie humaine qui c &amp;'ito\de

quatre

murs i•we blbliotl\èque

«

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Jr.ùn homme P,èu délictt sur le chapiJre des bo
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signifier: que Ma,wn Le-s&amp;4111 esi un ouvrage

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éilt adêquate 4êiorm~ êlJè ofli'e

l'expression des rap~ .et da tA&gt;nv
·• Ce vers • libêté » de môiïologUistë

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
544
mental, cette syntaxe bégayante sans muscles et sans
nerfs, c'est une trouvaille, une création comparable,
dans son genre, aux inventions d'un Gallé ou d'un
Majorelle, à ce modem-style qui a empoisonné l'art
français pe"dant quinze ans ; c'est le style Henry
Bataille.
ROGER ALLARD

545

LE PARADIS
DES CONDITIONS HUMAINES
Au docteur Morubau-Beaucbant.

« Mon esprit s'est souvent et longuement appliqué à
se représenter la fraction de seconde où l'individu passe
de la vie à la mort. La déchéance soudaine de cette
noble organisation, la mise en liberté des myriades de
germes parasites que la vie tenait en respect, l'affranchissement de toutes les cellules qui concouraient à
l'expression d'une hérédité infinie, bref, l'anarchie succédant à une subordination raffinée, ce phénomène constitue la catastrophe la plus déconcertante qui soit au
monde.
« La mort ne m'effraye pas, mais l'instant de Ill mort
occupe mon inquiétude. j'ai passé des heures d'inhibition enfermé à l'intérieur de cet epsilon mystique qui
suspend le mouvement de la mystérieuse machine.
« On dit .que la mort est bien\'.'eillante parce que le
visage du mort n'exprime ni douleur ni étonnement. Il
, n'a pas le temps d'exprimer quelque chose. Chez le plus
exténué des moribonds, la cessation de la vie survient
encore à la façon d'un coup de tonnerre. Etudiez la mort

•

�LA NOUVELLE RBVUE FUNÇAISB

d'un crustacé minusatle, multipliez autour de vous lèï
précautions de la~ra~, entrez soigneuse-nt, daM
toutes 1ês -phases de t•apnie : lo~'il vous faudra
passer de. ces ~ues discontinues à la conclusion
'il '1st _,,.,, - l'immensité du saut vous dhnq~ 411•
1' conséquence et ses causes. n'appartiennent pas ph1i
au même règne que ne font le minéral et tanimal.
4ll Mais quand la tige est encore verte et drue ••.
«Mon pauvre ami, il était debout et me reprdait.
B venait de se retourner et me regardait. Nous ~11$
droy.ablernent bombardés-. -Nous avions repoussé deUI'
usauts a la grfnl(\e et au fusil. Notre 75 tirait ton~
la sure.xdtation du combat avait cessé. J'étais accroilpl
a fottd du. boyau, envahi par cet écœurement que
donne • ~ de la mort quand elle souffle au ~ e
sans .disèonliàuer. l.e..a1non m'hébêtait; je m'aband
nais i ma torpeur avec une complaisance liche.
, U se tenait Vigoureusement debout i quinze ~
de moi au nlieu des r8$tes de sa ~ n . NQus
.,._ par dés cadavns boueux ët par des vivants qut
Dë

v~nt guère mieux. Une ignoble odeur bleu~

,ampm entre nous. Le parapet était entaillé d'excaV&gt;.
tiQDS maunises où miroitaient quelques mottes de
hlchement calànées

« D venait de relever lui-même le guette!W de sa
(ion. je l'ai vu se retourner d' mon '!'té, fai vu
rire dêcouvrir ses dents blanches :
«- Hé bien, mon vieux, ils n'en veulent pl•••
c Un ronflement bref a surgi : je t'ai dit que notre
tiqJt court;7 nous étions à contre-pente; les obus n
-arrivaient dessus en labourant le parados.

'ffl•---

plié
.fa figure un
.. fimlée .,. Cadlé lë
DlOlllerlt éWa il se pliait, Hét:
est)à. »
:$'est

i

dornier souvellir de là-bas -est

pianœet4e le dâtnèllf q
m'en ïépate-. Dm'.-ïve •
• 'IDOD souffle. TGUt •
ante, œtnme craquè un 01

, ma vue s'aéatllisserrt;
e se rédlpiatt à un sifflement,
anciens rêves n·é~t . _ dfj.

, Je tombe en cinite libre; avec d
que rien ne menace, que riaî
tme pnde hauteur~-• iNi
lilliputienne etl.ln ~ eiitenaoft his
~ OÙ ~ U I I nains~ - ~
fluMe Aa.-, sur des reste&amp; de apc;te

• encore, là-haut, ~ n t des lieu• ta
d'•n l&gt;leu sale, l)(eiàë i ra bo~ 4'
qui s'atraiblit et s'fflllOUÏt. 411. if $fflÎI

serait dêlide~ l
sifflêment paratt tout remplir, pourtant
le traverse; on, &lt;tirait un soupir pouSR
•Aloa, aussi Joift qu•.uemt~on reprd,-ce ,_sa
.qui est dêVenv lé mien.-- je distinpe

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

formes entraînées dans la même chute. Je ne suis qu'une
goutte perdue dans une immense pluie de morts. Tous
paraissent s'abandonner aux délices intérieures qui sont
aussi les miennes. Nous pesons sur le néant de tout le
poids de notre lassitude; et à force de se dérober autour
de nous, le vide finit par nous recevoir et nous envelopper maternellement; rien ne nous retient, rien ne nous
attache, l'abîme devient un lit, la chute un repos, la
jouissance du vertige un état. Des mots me traversent
la mémoire ... équilibre indifférent. .. mobile autour de
tous ses axes ... Je souhaite me tourner: à l'instant je
me tourne, sans que rien n'ait bougé en moi qui me
rappelle un effort des muscles.
Une jubilation puissante m'envahit: je m'appuie
savoureusement sur cet édredon qui m'environne:
j'essaye avec lenteur toutes les attitudes que m'inspire
ma fatigue. Au zénith, le microcosme de la tranchée et
de mes anciennes souffrances achève de poudroyer dans
un recul infini: c'est en moi que je sens à présent notre
chute; elle s'est incÔrporée à mon essence.
Qui pourra décrire le ravissement de ces premiers
instants? j'ignore s'ils durent des heures ou des siècles.
j'ai fermé les yeux, je me suis enclos en moi-même. Au
monde de l'instable, succède celui de l'éternel équilibre,
au· monde du labeur, celui de l'éternel repos, à celui de
l'inquiétude, celui de l'éternelle indifférence. A la base
de notre nouvelle nature physique vibre la volupté;
comme fondement de notre nouvelle incarnation spirituelle apparaît le pouvoir infini de notre désir: notre
désir.. cessant d'être
l'appétit las et tourmenté que nous
,
avions connu, devient pur esprit, clairvoyance pur~,

LE PARADIS DES CONDITIONS HUMAINES

549
bonté pure. j'ai senti cette singulière transmutation
s'accomplir doucement en moi. Je restais le même
être et doué des mêmes facultés; mais, par l'effet de la
souffrance abolie, elles se distillaient peu à peu de l'ordre
matériel dans celui de la spiritualité.
C'est alors qu'à mon tour j'ai poussé le soupir qui
;1ccompagne la fin de la métamorphose. Des soupirs
semblables s'élevaient de toutes parts. La mort, devenue
parfaite, nous éveillait l'un après l'autre. Nous sommes
sortis de notre méditation comme l'insecte .s'échappe de
la chrysalide.
Notre premier mouvement a été vers notre passé:
mais c'est en vain que nous avons cherché quelque trace
du monde où nous avions vécu notre existence de larves.
L'infini s'était refermé sur nous.
Avec un second soupir, nous avons ramené notre
attention autour de nous: et c'est à ce moment qu 'a
travers les espaces sans limites où règne le bonheur de
l'impondérable, a commencé le voyage qui nous pousse
éternellement les uns vers les autres et nous agglomère
en sociétés, nous autres, morts,
Une voix a murmuré en moi :
-Serons-nous bientôt arrivés la où nous nous rendons?
Tout aussitôt il lui à été répondu :
- Bientôt, mon ami très cher.
Mais je ne saurais dire si l'une de ces deux voix était
la mienne. j'étais entouré de mes semblables; nos yeux
se posaient les uns sur les autres avec une curiosité
fixe et lente. L'espace était envahi par une sorte de crépuscule uniforme; et, si je me souviens bien, à travers
l'étendue rien n'existait hormis nous.

�5;o
Cependant, vive et intacte, la mémoire veillait et nous
o1Jraitses richessts, commecertainesfemmesdestableaux
vénitiens élèvent des coupes chargées de fleurs et de
fruits. Je me suis donc vu tout à coup cheminant sur
une plage que la mer venait d'abindonner; et, comme
il arrive alors, les puçes jaillissant par myriades sous
nos pas faisaient croire que la nappe entière du sable se
soulevait et retombait dan~ le grouillement d'une pulsation universelle.
La cause en était précisément cette demande qui venait
de s'élever en moi pour y recevoir cèt accueil pl~in de
patience et de bonté. Car de tous les côtés la même
interrogation naissait, suivie de la même •réponse. Et
d'autre part la tristesse douce de œ crépuscule dont
j'ai déj~ parlé étendait en nous et autour de nous les
mélancolies mêmes de la marée basse.
C'est alors que j'ai remarqué Renaut -et que j'en ai
reçu le sourire. L'instant après· nous étions l'un près de.
l'autre, et une question est venue de lui à moi :
- Serons-nous bientôt arrivés là où nous nous rendons?
Mais au même moment ma voix lui répondait :
- Nous ferons la route· ensemble, mon ami très cher.
Puis, de nouvelles ~urées se sont élargies. et quand
je me suis arraché à ma rêverie, les femmes s'étaient
.réunies entre elles; beaucoup plus nombreux, les
· hommes s'étaient groupés de ci de là ; leurs brH s'.appuyaientsur les.épaules ou sur les hanches les uns des
autres.
·
Les voix calmes et les yeux souriants ont posé pour
la troisième fois la même question :

$

PARADIS DES COlfDITIONS HUMAINES

551

- Serons-nous bientôt arrivés là où nous nous ren..
dons?
La même inflexion pleine de patience et de bonté s'est
encore une fois élevée sans qu'aucun de nous pût dire
si c'était ln sienne ou celle d'un autre; mais elle a, cette
fois, répondu à notre question par une autre question.
Qui se la rappellera sans trouble? Qpi affirmera que
nous aurions été capables de l'endurer si nous étions
restés _seuls? Car voici les paroles déchirantes qui ont~
prononcées :
- Mon ami très cher, qui sait où nous allons?
Tel a été Je premier signe où nous avons reconnu que
l'éternité prenait possessjon de nous. fi a retenti comme
l'annonce d'une nouvelle mort dans la mort. Peut-atre
l'éther qui nous enveloppait conserve-t-JI encore l'empreinte du désespoir qui a tordu nos bras et dressé J'angoisse de nos visages.
Mais une voix a parlé, si avant en moi que j'ai été q1,1efque temps avant de reconnaître celle de Renaut :
- QiJ'est-ce qu'il fallait donc faire pour mériter que
s'accomplisse Je désir de nos désirs?
Qpj n'ignore pas Je respect évite de nommer l'objet de
sa passion et ne s'en fait pas moins bien comprendre.
Ces mots désignaient le jardin auquel aspire toute créature humaine. Trouvant cette plainte ajustée à sa douleur, chacun de nous l'a entendue et reprise. Et voici
quelle réponse a été faite à cet immense bruissement :
- Mon ami très cher, il faut encore attendre.
0 vie dans la mort, je ne peux pas définir d'une expression plus juste œ retour de l'espérance quand toute
espérance paraissait éteinte. Ni cette promesse n'a été

�..

ffl

LA IIOUVIUJ! UVUI ~

.mhieelldooté, bi peséelacondelcendanceqïl'elle pouvait •
contenir.
Comme une riaie parcourt ln blés mGrl, la joie •
l'P.ê de ))l'O.Chll en prochè.:
-Attendre-. On dit qu'il faut encore attenc1te r
Mot ~ s'iftdinaient avec empressement eur te
pusageUr-assunnœnouvelleètuneanimation curieuse
•test allllitat emparée de nos petits groupes.
J'ai dit qu'à travers l'étendue rien n'exiftait hormis
nous. Mais au moment où nous a été GOllll'l1Ubiqll
1•or4re qtd IIOllS imposait de demeurer enéore œ 11®1
~ . thaêiin de nous a ieté les y•ux alltour de soi et
s#est ,ris à considérer le crépuscule grisitre qui nous

-~

Ce.qui s'est alors passé ne nous a pas surpris; c'est
par Il suite et en y songeant que nous avons commencé
à nous en étonner; èt, depuis lors, notre souvenir se
pJàtt •
sans relkhe Je miracle dont nous a\'On1
~
• Car ftOtre attentien ayant commencé à se fixer sur
r ~ qui ac:compapait notre chute, il nous• seniblé
cp,•ft Mt lë tbéltre d'une métamorphose insentible.
Noas 4tions purs esprits et vouloirs purs. Bât-ce que ce
IOtlt èles pattelles détachées de notre. désir qui ont pr.ft"
~ aUtNr de nous? Est-ce I ' ~ elle-marne qui
_,. entre lei palpes de notre attention, a dwlgt
d'aaence?

-....

•oquer

je ne UUl'lis donner aucune réponse ~ ces quëStfons._
et dots me borner à décrire le phénomène étrange qui
s'est offert à nous.
A travers l'impondhable, de légers flocons de matiùe

~---~-

ltlettuu.ittrllll
elpicedeplftt:~,
, . . ._ .... _,faiultpllll.n
q\JtJlwes'~10llt~
0iiitNadU parmi ROUS; DOfr.è:atêmplatiCJn

- -~-----IOi,ffflC~-------"
'="·
a11imler 4ue,t911t œ que.-; je n'eserais
JouNl et par la suite n'a pq ,teleiltOduJt de
plation . . . . . .e.
•

œcesn~'-lt,nime.afuae,.,._ ·

; 1'4NISefflble et. • ~ , . _
dnalt1erlgler•r~~
qÙ'ii nous causait p-. lllkdne w ;..,o_,-~·
que cl'un .ordre aigu :- la ~ de œs
s'effectuait~ sur une adenco- co
e et gnpeuse, auprô • - - •.acaa •
· a--, les.plus rdiàéS ne• ~
Qeervet de valeur; n n'Mait ,.. uo ...i de nos
ne prftsa~de Cètte vol• et n'y tmuvAt

vœu essentiel dont il est • · ~ n .
Id encore la notion du t e m p s ~ · cleftOII
ont 44 s'auler. De&amp; hQl'iz:èns oRt pris co
cle oous. Ma aije leclroit
rï,a ne trahit Ja doulèillH~
émanation, nGUHvons vu ~:former autodr de
payup d'émanationa. l i t ~ DDUI ~
pês sous l'empire de nos aflirûtis, dlacull dé
• groupes s'est ~trouvé le centre d,une co .
• était l'image mame de ses pr4férencft.
La voix de Renaut a m ~ :
- Mon ami très cher, n'avam:eroos-aous pas?-

de,..,.• .,.,

�554
LA MOUVELLE REVUE.FUMÇAISE
Comblen de siècles d'immobilité aJ..je dii soulever? Le
to11rire ft'afemel qui m'évdDait est devenu mon guide.
Poûr la pi"ètnl~re f~ nous avons foulé ce continent
spirituel dont la matière iMUffisamment tatfennie tremblait sous notre passage aérien.
Mats notre surprise devait être contplète; :Cl!' Renaut
ayant saisi ce qui paraissait être le tronc d·un arbre, j'ai
d'abord cru que c'était dans le fond même de mon être
qué sa main fouillait. Je m'étais penché et je tâtais le
sol; il s·est arrêté comme si je l'avais toudlé; nous
emmes restés interdits à nous dévisager. Un de nos
compagnons se dirigeait à ce moment-là vers nous;
J mesure qu'il s'approchait, ses pas venaient retentir
clans le aeux de notre estomac ; il a cassé la tige d'un~
petite plante; quelque chose s'est exhale de nous·.
L'habitude seule nous a familiarisés avec cette sensation. Ce n'était pas qu'elle fait douloureuse; mais le
monde au travers duquel nous nous déplacions était
Cêlùi .du contact universel, et cela nous a rendus longtemps craintifs et circonspects.
- Attendre sans agir, n'est-ce pas désespérer?
a fini par dire un de. nos compagnons. Nous nous
sommes tournés vers lui comme vers notre pen•. 8
restait sur lui des traces d'une condition humaine assez
misérable. ~is la fermeté de.la voix etl'éclat vif~ enga..
geaht des yeux justifiaient l'initiative qu'il •!ait assumée.
-Agir?
a répondu l'un de nous.
- Sans doute. Voyez.
Le pays qui nous entourait était ombreux et vallonné.
Du sommet OQ nous nous tenions, nous pouvions

œ PARADIS DIS Q&gt;NDITIONs HUMAllŒS

SS5

quer qu'il allait mourir à une usez pnde ~
là dans. la mélancolie d'une steppe A-atcheMent dés&lt;&gt;,-

•

Et comme nos groupes s'étaient dissérninM-au 1oJ11.
• 'IUe des mouvements de œmia fraldrement uêés,
mqrcelaient à présent l'étendue, nous disti~ mal,
J,r delà cette plaine, de lointaitles décbirutes de &amp;htisel
4u'œirlait, sous un horizon bas, la lisière JMdt et
kic.ertaine du ressac.
- R~rdez; en voilà qui ont compris et qui s'y mdtent sans attendre.
Les habitants de la stepPe erraient jusque là ~
désœuvrés à travers leurs mornes poasessions; mais Ml
venaient de s'immobiliser; la distance ne nous a #
empêchés de reconnaître la nature rigide et extatique df
leur attitude. Us formaient un petit rassemblement
compact, presque perdu à nos pieds dani les courtes
;herbes qui frisaient sur le sable. Nous avons alors vo
maté{ialiser autour d'eux ces lègers tQ1Jl'billons
,argentés qui nous. rappelaient tant de choses; nous ne
~ons pas plus qu'eux, to~ à 1'émenreillement de
te spectacle qui devait par la suite, se répéter tant de
:fuis; ces nuages se sont joints; leur masse s'est pr.o-.
..-essivement accrue puis modelée; la steppe a co11&gt;
mence à se couvrir de troupeaux; leur hou.le a submergj
cê1le des herbes frisées ; leurs b!Jements Ollt envahi
l'espace; e~ du milieu d'eUK, ont enfin surgi tes piquets
les chevaux eti les cordes des tentes.
- t!t voyez encore,
a répété le même compagnon. Nous nous ~
retournés dans la direction nouvelle qu'il nous indiqùàfi;
De ce côtê-là, nos collines s'abaissaient pour enclore

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Zt,U
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��l5f,2
LA NOUVELLE REVUE FIAMÇAJSI
populations entières adonnées à bitir, 'et d'autres à llâvf...
guer; nous avons vu des ingénieurs épuiser toutes les
combinaisons de la matière à Imaginer des gouffres pour
f, lancer des ponts; nous avons pénétré dans des édifü:es
et assisté à des. conférences où s'emploient tout~s les
subtilités de la dialectique ; ·nous avons parcouru des
landes où des milliers d'ombres, spontanément astreintes
l une discipline, s'entraînent à de longs exercices; nous
avons rencontré des esclaves volontaires qui créaient des
champs pour se donner la joie d'y ouvrir des sillons et
d'y faire lèver dèS récoltes; nous avons abordé à des rêàfl
autour desquels le vœu des habitants soulève des tem-.
pêtes ; nous avons interrogé des solitaires qui nous
· menaçaient quand nous approchions, et se défendaien
contre. no11s par les obstacles les plus atroces. Nous avons
tnverscJdes déserts aù somnolai~nt des tribus que notrt
voix n'arrachait pas à leurs pénibles distractions. No
avons frayé avec des élégants.dans des décors luxueux,
nous avons discuté et plaisanté avec des êtres charmants,
pleins d'imprévu et de fantaisie. Nous avons recen~
qu'il existe, par delà la tombê, des esprits aventureux,
des esprits sociables, des esprits farouches, des esprit$
lents et des esprits inv~ntifs. Et à nos questions, ils n
savaient tous qu'opposer la même réponse:
- Mon ami très cher, ne nous a-t-on pas dit d'attendre
encore un peu?.
•
Mais quand la fatigue nous venait, nous tournions
t&amp;te de notre caravane vers le couvent des mortes. Cat
là veillaient nos plaisirs les plus délicats.
Comment est-il croyable que nous n'ayons pas mesuri
plus tôt l'éclat dont peut briller la femme quand. elle ~

PA~S .D&amp;s OONDmONS HUMAINES

ée dt la réserve où la retiennent, pendant la vie,

ombra~ses velléités de ses compagnons ?
Le seuil retentissait toujours du mouvement des en,.,
ttants et des sortants. Nous traversions des salles oil se

.ptomer,aient des coaples. Des saluts aff'ectueur5'édlm~nt. Tout houvel arrivant était reçu avec Ja même
haute courtoisie, mais une nuance insensiblë faisait
itilentôt leur juste part aux pélerins d'une nature loyale
:et bienveillante.
Pour que les chambres fussent fraiches, les jard'ms
ftJienteosoleillés. Le parfum des tlebrset celui des herbes
rendaient plus vibrante encore une atmosphêre. parcourue d'affinités. Des concerts naissaient à tout moment;
les uns, ~impies et entraînants, accusaient le rythme de Ja ·
conversation; ils s'interrompaient sur une remarque, et
repartaient sur un mouvement de gaîté; les autres, d•une
nature plus intime, creusaient des silences où les esprit:$
trouvaient le loisir de s'entendre mieux; en apparence
l'orgue, les violons et le reste des instruments y élevaient
seuls la voix, mais ils ne servaient qu'à ouvrir les écluses
intérieures.
Peu à peu se sont nouées des habitudes et tréés da
attachements. Le costume noir et blanc de nos compagnes
a commencé à hanter nos souvenirs. Et bientôt plusieurs
d'entre nous ont su que, dans un coin plus particulièrement cher et familier du couvent, il y avait un ~u'rire
prk à récompenser leur retour.
·
C'est ainsi que je me trouvais une fois dans une allée
de lavande auprès de celle que je préférais à toute autre.
Plusieurs de nos amis nous entouraient; Renaut n'était
pas Join de moi, et je pouvais entendre à quelque di►

�LA~

nllti!IICMdeo.ni..lfou,1111111"9i1M-.:
iial!D

C4llltlbt IIGl;W,..-1&amp; ~

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~"f!i~~[l!llllrCQMôalllll,11111DIIIÜICll'll4&gt;10pnrnrDwe,ttf•-l!M~

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IIWIHi1111J.'·pà clèvlll6que le temJe aalp6

...... JINpeliMlre la cllltreae qui ··-

;lll!Ut!

- Li ~•41Ntc lll'riri de noua meure eir t'.OU11t,.;
, . . . . . . . t611tced?
~ - -la robe noire et bland!e, la belle W ~ . el awc; 11n soupir:

1

...··--......
~---·-......~,.--l, tli:::~=..........
-••~g
~-. -------. .::.=.::~
-••r:it~J

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lllmMlal'•-

aau,llllllft • t'llil tUlitft -

amis, ie,.kHitllll . . - . ij INNl~I

a COIIIIIM!llcl6 l t'ICIII~

•..-W,

la doltres et ile'tl!ltlii .......
Vell IIGIII ; la ■ ir.litt llhainluft

���LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

celui de Gyp. 11 ne m'advint point pendant la guerre, comme à
mon ch3rmant ami le poète Louis de Gonzague-Frick 1 de loger

plusieurs semaines de loisir dans une cagna que garnissaient les
œuvres complètes de Gyp, venues là je ne sais d'où, sans doute
envoyées à titre de ravitaillement par la bonne comtesse. j'imagine
que si j'avais relu ces Gyp (dont certains me plurent assez autrefois)
j'aurais pensé y retrouver 1 avec tout son brillant passager et passé,
certain style troisième République, aussi caractérisé et aussi révolu
que le style Second Empire. C'est pourquoi je me laisse dire docilement que la quatrième République a déjà ·commencé. Le Bob de
la troisième, agréable ef terrible gamin, n'a guêre de traits communs avec le Bob nê de la collaboration de Jeanne Landre, de
Francis Carco et de Pierre Mac-Orlan. Bob et Bobett, mfants perdus,
Bob et Bob1U, s'amusent, Bob batail/0111,aire nous font connaître un
enfant perdu de Montmartre, qui ne peut compter et faire compter
Bobctte que sur lui-même, qui vit dans Paris à peu près comme
Sâdik, le Yao11/ed de Saâda, dans Blidah, et que son industrie
alerte ne préserve pas plus que Sàdik de tomher dans les mains de
la dure police. Enfant perdu de la destinée 1 enfant perdu de bataillon d'Afrique, enfant perdu de la grande guerre, Bob a suivi sa
chance, souvent mauvaise et parfois bonne. Tel qu'il va, roule,
tangue dans le dessin de Gus Bofa, voilà vingt ans qu'il marche
ainsi, vingt ans qu'il peut dire à la mobile fortune : « Tu es seule
mon père el ma mère, mon foyer et mes dieu1&lt;. »
Peut-être M. Mac-Orlan a-t-il été un peu gêné dans un cadre qui
convenait à M. Francis Carco, et peut-être le Bob de celui-ci se
meut-il sur des plans plus délicats. Peut-être aussi le titre de
roman d'aventures détone-t-il sur un livre où il n 1y J en somme
que de la vie quotidienne. M. Mac-Orlan, qui a écrit dans le Cba,it dt
l'Équipage un des plus spirituels et savo'ureux romans d'aventures
que je sache, devrait plus que quiconque n'appliquer l'étiquette
qu'à bon escient. Mai!:, je crois bien que je patauge : Bob balaillonnaire est intitulé roman d'aventures comme tel livre d'Alphonse
Allais s'appelle le Parapluie de t'Escouad, parce qu'on n 1y parle ni
de parapluie ni, d'escouade. Bob, comme beaucoup d'autres romans
de guerre, et comme le Feu lui-même, est le contraire du roman
d'aventures. Bob connaissait mieux Pavcnture quand il rôdait,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

môme, sur le pavé parisien, que lorsque, les dés ayant roulé sur
la table des dieux, l'humaniU. avec Bob à son centre ch: feu, fut
prise dans la plus tragique aventure de l'histoire. Plus précisément,
tout ce qui compte comme roman de guerre appartient au roman
de la destinée et non au roman de 11aventure.
Un roman de la destinee est un roman qui se passe dans une
sorte de pensée cosmique, atmosphère qui nous baigne et nous
pénétre. et où tout ce que nous faisons semble exister idéalement
avant notre action. Voici quelques lignes de Bob balatllonna.in:
« Le train interminable se perdait dans un tunnel. Des copains
reconnurent Bob, l'appelêrent, il monta avec eux et Phomme du
génie.

« Plus tard, avec les premiers mouvements rythmiques du train,
il sentit que sa personnalité s'évanouissait tout à fait.
« Excellent nirvâna où l'on se fout du tiers comme du quart, où
l'on dort d'un sommeil de bête1 ol1 les contingences n'ont pas
d'importance. La locomotive pense pour tous 1 et c'est elle seule
qui marquera le premier arrêt où d'autres volontés se substitueront
à la sienne. »
Voilà bien la psychologie d'un retour de permission. Et ce sentiment amer et doux de la destinêe où l'on est embarqué, servait en
somme de fond continu 1 tantôt apparent et tantôt recouvert, a
presque toute la vie militaire. Il y avait là plusieurs éléments.
D'abord la face interne de la discipline, force principale des armées:
le soldat (et aussi le gradé inférieur) est plié à l'obéissance plus
qu'à l'initiative; tout le détail de sa vie est public, administre,
matriculé ; il sécrète naturellement une philosophie dont le mûitoub n'est que la forme extrème et logique. Puis cette sécrétion se
comporte sur lui comme un enduit protecteur, crée un calus d'indifférence, engendre des attitudes utiles à la dure vie quotidienne.
Enfin ce sentiment est favorisé par certains mécanismes psychologiques: on pQurrait1 semble-t-il, définir le sentiment passif de la
destinée comme une paramnésie chronique, c'est-à-dire une faculté
de projeter toujours du passé sur le présent. Dans la vie de campagne je tombais toujours, en arrivant dans un nouveau pays, sur
cette impression : tout ce que je voy:iis, je l'avais déjà vu. Comme
CR permission je n'étais pas sujet .à ces par.amnésies (et que je ne

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��LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du problèmes d'école des problèmes sociaux semblables iceux qui
pr*cupent un Rathenau ou un Sidney Webb et qui requièrent.
par leur gravité, le concours de toutes les intelligences. S'il se
hasardaient refaire une éducation que les institutions de la troisième République ont faussée pour avoir hérité des vices du aec:ond
Empire, s'ils se hasardaient à ouvrir les œuvres des écrivains sociaux
du XV.- siècle et du xrx• 1iècle dont leurs maîtres interdisaient la
lecture comme frivole, dangereuse et susceptible de porter atteinte l
l'ordre moral, ils retrouveraient peut.f:tre notre tradition populaire.
Il faudrait seulement ne pas éprouver de fausse honte et vouloir une
bonne fois être nou.s--mEmes, comme nous n'avons plus OH l'ftre
depuis 18.48. Ll serait la véritable liberté d'esprit. En nous ralliant
1ux directives qui correspondent à nos habitudes mentales, qui sont
inscrites cbn5 notre organisme ei constitutives de la mentalité
d'occident, nous retouverions peut~tre le moyen Je plus sClr de
rejoindre l'humanité. S'il n'est qu'une manière de souffrir, il est
différentes manières de comprendre. Et les nuances de l'intelligence
sont autant d'ftages qui nous rapprochent ou nous éloignent de la
conscience. Et, chu: ceux qui ont voulu comprendre uns se difen-dre de porter des appréciations morales et qui, sans manquer de
goOt, de style ni de sens artistique, savaient mettre l'intelligence
au service de la société, il y a la conscience d'un peuple.
Seul le retour à notre civilisation peut nous libérer des émotions
qui captent la masse des hommes. A ce prix seulement, secouant la
pitié, la colère, l'indignation, devenus défiants à l'égard de tout
verbalisme et de toute logique émotive, nous atteindrons davantage que des vérités passionnelles où s'exprime un tempérament et
conquenons les drités collectives qui, seules, expriment la vie
d'un peuple. Car les hommes de bonne volonté ne peuvent mettre
en commun que leur inquiétude, leur confiance et leur lyrisme.
Devant l'usure des choses, la lassitude des volontés, la ruine du.
monde, que peut, seul, un gcsted'amour, quand, renié par l'Europe,
renié par l'Amérique, l'homme qui eut les accents d'un prophéte, se
tait dans la solitude de la Maison Blanche. Refuser d'assister en
spectateur muet à la coalition des intérèts, à la fermentation des
haines, aux palinodies des penseurs ne saurait suffit. Il nous faut
encore acquérir, au prix de l'effort, la maitrise de l'intelligence

*

NOTES
par qui seule s'acquiert la maitrise dans l'action. Car, s{ nous
sommes assurés maintenant de notre intégrité nationale, iJ nous
reste ~ut-être enco~e. ~ sauver, en dépit de, autres, en drplt de
nous•memes, notre civ1hsation.
I.AYMOICD

UltOll

••

LE PAQUEBOT TENACITY de Charles Vildrac et
LE_ CA_RROSSE DU SAINT-SACREMENT de Prosper
Mer,mee au Théâtre du Vieux-Colombier.
Le Paquebot Tenacity !
Trois personn.ages ; Une femme, deux hommes. Ajoutez quelques
sa~o~reuscs ligures - peu nombreuses - pour lier le drame.
EptRglée au programme. cette phrase de Rabelais : * Les destinées
meuvent celui qui consent, tirent celui qui refuse•· Et tout de
su.ite,. l'action commence. Elle est humble, sans détour, :ans corn.
plicahons extérieures.
Deux jeunes hommes arrivent dans un port ; ils viennent s'embar.
quer pour Q1uelque lointain ~anada. Tous deux sortent de la guerre.
Ils rèvent d u_n pays neuf, hbre, point trop gtté par Ja gangrène
europétnne; ris rêvent d'horizon vierge et d'air respirable.
Dans l'auberge à matelots où ils comptent passer Ja nuit, ils
appre~nent que leur bateau, le paquebot Tmaât1, sera retenu plus
de quinze Jours au port par une avarie de m.achine. fi faut donc
prendre patience et travailler ici en attendant l'heure du départ.
A les ent~ndre ~user et plaisanter1 à les voir aller et venir, on
comprend vue qu 11s ne sont pas tous deux animés de la mime
pusion. Ségard, cœur tendre, hésitant. toumé vers les choses du
~assé, ~mble à la remorque de Bastien qui est, lui, une nature
1
mpuls1ve, impétueuse, aux réactions vives et fugaces. Tous deux
',°nt ~réts à partir, mais. seul, Bastien semble vraiment résolu : il
1explique err phrases sonores, faciles, qui sentent la réunion pubHque
et _1~ lectures romanesques. Ségard jette les yeux autour de tut et
voici que mille souvenirs s'enroulent i son âmr, comme de frfles
a~lrrcs.

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Jlil!~~;lïllijl_,..dllo~,Gllll•u4~

�594

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LA NOl.!VELLE REVUE FRANÇAISE

accoutumé, par la production contemporaine, à des effets volumineux.
Il apparait tout d'abord que le drame se rattache i la tradition
rblistc. Il s'en dégage pourtant un parfum. je dirai une odeur
d'âme qu'on ne trouve pas aux meilleurs ouvrages dramatiques du
réalisme.
Je voudrais bien éviter tout cc qui pourrait ressembler aux professions de foi des écoles, mais je dois dire ce qui est mon sentiment
à ce sujet. Nous ne pouvons plus renoncer aux acquisitions du réalisme : nous avons pris là un go1it de la vérité, une habitude de la
vie qu'il nous est impossible de perdre. Mais je pense que l'exactitude des méthodes réalistes n'est incompatible ni avec un lyrisme
intérieur, ni avec une profonde flamme idéaliste, ni avec la fantaisie, ni en un mot avec la poésie. Rendre perceptible tout ce qu'il y
a d'âme dans le réel, tout ce qu'il y a d'éternel dans le quotidien,
tout cc qu'il y a d'esprit dans les choses, tout ce qu'il y a de vérité
sous l'apparence, et cela sans en venir à l'artifice facile du symbole.
Voilà un but sur lequel il faut avoir les yeux attachés.
Lt Paqutbot Tniacity est parfaitement joué au Tbintr, du Vitu,r;Colombitr. Jacques Copeau vient i peine de reconstituer sa troupe,
en partie dispersée par la guerre et. déjà, il obtient des résul_tats
exceptionnels. Tout le monde - presse et public - s'est accordé à
le reconnaitre. Il faut, pour bien comprendre les raisons de ce
miracle. avoir vu et entendu Jacques Copeau dirig~r une répétition,
expliquer un texte, placer une réplique, commenter un personnage,
donner une intonation, disposer des silences. Il faut aussi avoir
respiré cet air de confiance et de cordialité qui règne dans la maison.
j'aime heaucoup le Hidoux que nous a composé Bacqué. A vrai
dire le mot composé convient mal : c'est Hidoux que nous voyons,
Hidoux en personne et Bacqué parvient à nous faire oublier qu'il y
a un acteur accompli derrière ce bonhomme.
Vitray et Le Goff sont très judicieusement choisis pour interpréter Bastien et Ségard. Des qu'ils paraissent, ils nous donnent, de
leur personnage, une idée juste et vivante que leur jeu amplifie
par la suite d'heureuse façon. Vitray a obtenu beaucoup de succès;
il possède cc que l'on appelle au théitre « une nature 11. Le Goff,
tout sensibilité et tendresse voilée, a de son texte une conscience
profonde, presque douloureuse.

NOTES

595

J'aime beaucoup la Thérèse de MademoiselleJordaan. Cette comédienne voit juste et copie fidèlement ses modèles; nous reconnaissons chacun de ses gestes. chacun de ses accents: la vie memc !
Madame Barbiéri, la mère Cordier, a montré qu'on peut mettre
beaucoup de talent dans une petite chose et Allard est parfait d'accent et d'allure dans le matelot anglais. Pour compléter l'ensemble
disons que de simples silhouettes sont dessinées par des acteurs de
qualité et qu'il nous semble bien avoir reconnu, parmi les ouvriers
du port, la chevelure flamboyante du roi Léontès et la barbe d'AD"
tigonus. Heureux théâtre où les princes d'hier viennent aujourd'hui
figurer dans un estaminet.

.•.
. Apres le Paquebot Tmacity le rideau se relève pour la représentation du Carross, du Saint-Sacrmimt. Nous étions dans un cabaret
normand ou picard, nous voici dans un palais péruvien. L'illusion
est complète, et, cependant, il n'y a que peu de changement sur la
scène: des accessoires ont été enlevés, d'autres apportés. Le cadre
est toujours là. Mais la lumière tombe réellement d'un autre ciel:
elle était brumeuse et froide, la voici d'un éclatant jaune citron. Et
puis les acteurs aussi ont changé. Habit, langage, âme, nous sommes à Lima. Enfin, la voix du poète achève la métamorphose.
L'expérience tentée là par Copeau, l'expérience de la scène fixe,
est tout à fait concluante, si concluante que personne n'a jugé bon
d'insister. N'insistons pas davantage.
A l'occasion de la petite pièce de Mérimée, toute la critique a fait
preuve d'une érudition si complète et si variée que je ne dirai presque rien, assuré que je serais maintenant de répéter q~elqu'un.
Le Carrosse d11 Saint-Sacremn,t donne à la fois une impression de
grande abondance dans l'ensemble et de concision dans le détail.
La langue en est exquise et suffirait au plaisir du spectateur si
celui-ci ne prenait plaisir à la peinture, toute classique, des caractères, à la fantaisie presque bouffonne qui marque la fin de l'ouvrage, 2 l'imprévu comique et charmant des costumes.
Jacques Copeau joue lui-même don Andrès. Je l'ai entendu plusieurs fois. Poète, acteur, Jacques Copeau est un acteur exceptionnel;

�'FP

NOTIS

m

ne peut pas dire qu'il compose un r61e, il le dkouvre et le
red.kouvrc • toute occasion. JI ne cesse de collaborer, en poète, avec
le poète.
Mademoiselle Tessier ut radieus,ment belle. Elle a pris d'auaut,
di'Jit-&lt;&gt;n, le difficile rôle de la Plrw:hole. L'ltude et le talent coll.,
borent pour le plus grand m~rlte de cette comédienne.
jouvey, l'ivlque de Lima, est a son ordinaire, c'Ht·Mire extrao,.
dinaire. Vermeil est onctueux, visqueux, digne des grandes figur11
de la cpmicfie classique.

La fameuse Invocation l Elvire est le plus surplffllnt -,p1o
dt lieu commun· rajeuni et transfiguré :

•
••

On comprend que ce chant-. plein gosier, après tant de ritour4
nelles et de fioritures ait jeté toute une génération dans le ravi,__
ment. Plu■ tard l'abus de l'iloquence, une rhitorique humanitalre
et de vague religiosité vinrent rompre le charme. Et d'autre put la
recherche d'images plus frappantes ou plus ingl!nieuses (i 11 Hugo),
111':ra le cristal des harmonieux octosyllabes:•

op

LAMARTINE ET MORÉAS.

Nul coup d'aile, ne monte plus haut. U oil il nt pur, c'est comme
une fuJq qui 1'ilève dans la nuit et qui meurt, mais aprà s'ftre

mfln aux utrn.

(),,;, f AflUI ,,,,,..,,.,,,1 llleOfl

1.,..,, -

c,,.,r,;, ..,. ,.,,,,,, ,, ïtbrw.•.

&amp; Nia U jow s.u«ll .. jow-

Pew: commimon.tions littéraires ont marqué Je début de cette
annt!e : Je centenaire des M;diulio,., et le dixième anniversaire dl
la IIIOrt de Jun Morw. Le huard fait de tels rapprochements qui
dennent à rlflkhir.
• Je n'admire pu un poète qui n'a pu autant de cbantt-que la
mer a de flots •, diu.it Apollonius, et Callimaque lui rt!pondait :
c Non, lea pr'11eascs 1,gères ne portent pu ·• Cérès de l'eau de tout
fleuve; mais celle qui. pure et transp,rent.e, coule en petite veine
de la aource ucrée, celle.là lui est chère•.. • E• tous deux continuent,
à tnvera les 1iëclcs, d'avoir raison, et cela tant que l'abondance et
la purett! seront les deux vertus cardinales de la poisie. Les plm
belles œuvres de Lamartine sont nft1 au lieu de leur rencontJL
Deux poèmn des MldilM/o,u offrent cet ~uilibre d'lloqumce ot
d'harmonie qu'il ut plus aisé de sentir que de dffinir : un point oil
le rythme de l'inq,iration, de l'idée gt!n~utrice et le rythme verbal
11 C011fondent absolumenL Racine et Malherbe ont de ces momllltl
ïnçomparabln, m1i1, pour peu que l'on soit du mhier. il est diffi.
die de ne pu aentir dans ces rencontres l'habilet~ et le tour de
main. C'est, du reste, un autre charme et qui a 10n prix.
Lamartine a le HCret des brulques mouvements qui dilatent le
CClllf. D'autres se soutiennent mieux et plus longtemps. Nul, d11111

"'

/1, g/issml ,.., /Mu,r th IT.,,
Do,u """' 1#111 oi, rilW "' t',§au,

o

throùr

'°"'' th r-

!

Cette pureté de jet ne faisait~Ue pas tout le prix de ce poème,

Son,,,;,, d'ailleurs languissant et mal composé. 11 supporte mal la
comparaison avec les sl.lnces de Voltaire :
Si

t:IOIIS

"°""{

ffU j'IUIIII M&amp;Orl•••

Sainto-8euve, si médiocre critique qu'il eût ilé, s'il en faut croire
certains critiques d'aujourd'hui, a finement marqué la différence :
• Un grain de Voltaire manque depuis longtemps t. nos ~ lyriques, quelque ch°'S comme Je sentiment du rire et du sourire.•
Pour tant s'émouvoir et •'exciter t. J'idft de la vieillesse et de la
mort

VouJ """"'1't( ou.ssi, eowtn Jû,n-s IU la fil!
d#SOMr, t&gt;l•im, fi,filiw IJ1UU...

]NNJu,

fi fallait avoir perdu cette philosophie non moins tohirante à l'égard
de la nature qu'i égard de l'ftre humain, et dont les grands esprits du
• 1i«:te préddent se faisaient honneur. En dramatisant t l'exds Je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sentiment de la fuite des jours, en mêlant à tout jeu des passions le
tourment de l'infini, Lamartine a ouvert' la vole à tous les poètes
qui se sont efforcés de faire un sort tragique aux gestes les plus
ordinaires de la vie, et jusqu'à l'angoisse des personnages qui
n'osaient plus ouvrir ou fermer une porte, qu'épouvantait la lampe
éteinte et l'anneau brisé. ou bien le son même de leur propre voix.
Le rajeunissement de la sensibilité poétique tourne parfois :'I la puérilitè. Rajeunissons donc la poésie, mais craignons de la faire retomber en enfance. Lorsque apparait cc dessein plus ou moins conscient,
Je besoin se fait sentir d'un art aux significations fermes, où le
bonheur d'expression s'exerce sur une idée. C'est un va et vient
perpétuel; le néau de la balance s'infléchissant tantôt vers la musique et tantôt vers le didactisme.
Lamartine vint au moment ou l'on n'avait plus le loisir d'avoir
de l'esprit, où l'on inclinait à croire que la vie et l'amour étaient
choses sacerdotales. Les imaginations désiraient le bercement des
grandes orgues. Le poète des Harmonies sut y pourvoir avec
bonheur.
On n'a point manqué de citer à propos des M,iditations les noms
de quelques-uns des précurseurs de la poésie lamartinienne. Ainsi
Je centenaire du lac aura été l'occasion d'un peu de lumière jetée ·
sur le nom de Parny.
Eléonore, avant Elvire, avait enchanté une génération attachée,
comme Parny lui-~ême à la volupté purement sensuelle, génération
d'hommes sensibles plutôt que d'âmes tendres, et qui ne s'inquiètaient guère de savoir où vont les soleils morts. On voit par là ce
que Baudelaire, qui tient au xvtn• siècle par tant de côtés, doit à
Lamartine.
Mais il faut revenir à Parny. Combien sa tlainte d'amant vieilli
est touchante et douloureuse.

Je suis mort a11 plaisir ...
... Vous at't{ fui pour ne plus reparaitre
Prtmih't illusion dt tnts premiers btau.x jours,
Ctltstê nubantem,nt dts pr,miires amours!
0 fraîcbtur du plaisir!
Les Premiirts Miditations sont encore un peu imprégnées de

_NOTES

599

&lt;:ette ferveur sensuelle, mais on n'y trouve rien de plus parfait que

l'admirable élégie de Parny:

/ai cb,r&lt;bi dans l'absn,u un rtmède à mts maux.
M_ieux que par la trop fameuse description de G~rge Sand dans
l"':'1ana, le vallon de la Bernica, ou le futur auteur de la Gun-r,ths
Dùux poussa cette plainte désolée, mérite d'être célèbre à l'égal du
Lac et du vallon romantiques.

l'arbre J' croît atot.: P,in,; ,t l'oiuau par s,s chants
N'a jamais lgayé ce lieu trisu et saut1ag,.
Tout se tait, tout 1st mort : mourt{ bonttwe soupirs
Mour,{, imporlu11s sout11nrrs
Qui m, retrace{ l"mfidilt;
Mourt{ tumultu1ux disirs,
Ou soy,, r:olages comnu elle! ...
T~ut le mon~e, après Sainte-Beuve, a dit ce que Lamartine doit à
celui que Voltaire appelait f notre Tibulle», a répété •que le poète
du Vallon fut un Parny spiritualiste.
. · Mais pour trouver les modèles des larges cadences lamartiniennes,
'.' fau! remonter plus haut dans !.'histoire littéraire, non seulement
.JUsqu à Brébeuf, que Faguet surnomma le Lamartine du xvn- siècle
et qui a l'énergie de Corneille, mais aussi jusqu'à Racan et Bertau~
et surtout jusqu'à François de Maynard:

Pour adoucir l'aigreur dis Jirin,s qw lnrdure
Je me plains aux rocbm et demande conseil
A m 'lliei/Jes /orfts dont l'épaisse t1n-dur1
Fait dt si belles nuits m dépit du soleil.
l'âme pleine d'amour et de milancolù
Et ~oucbi s11r dis fleurs et sous des orangers, '
fa, montré ma büssure aux deux mers d'Jtalù
Et fait dir, ton nom a,ux ecbos étrangers.
Un écho de ces vers admirables ne flotte-t-il autour des noms de

�6oo

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

Baia et d'lschia? n'est-ce point déjà Lamartine, mais quelle sureté
de rythme! quelle justesse! C'est que dans l'Ode à la Belle 1;ieille,
le rival de Malherbe est un homme qui souffre d1avoir manqué sa
vie, mais qui, si troublé qu'il soit, sait garder le contrôle de ses doigts
sur la lyre. Cette jttstcsse expressive, Lamartine n'y atteint que par

éclairs, mais aussi, sans y penser.
On n'y sent point l'effort. C'est sa faiblesse, mais aussi son pres-

tige sans égal.

•••
Moréas devint le prince des poètes français, le jour de ses
funérailles. Dans le cœur de tous les poètes qui suivaient son deuil
sa mort lui avait assuré la place qui lui était due, la première. Sa
disparition fit mesurer mieux sa grandeur.
Dès les premiers mois qui suivirent, des polémiques prirent naissance, .auxquelles la politique fut mêlée. D'indiscrets panégyriques
moins faits pour servir la mémoire de Moréas que pour défendre les
œuvres de ses imitateurs suscitèrent des protestations aigres. Un
article de M. Guy Lavaud, dans la Phalange, en reportant sur
Baudelaire une part des éloges donnés à Moréas 1 pour un poème
directement inspiré du Cygnt 1 fit smtendre une note raissonnable, à
laquelle se mêlèrent fâcheusement les clameurs des attardés du
symbolis~e qui ne pardonnaient pas à l'auteur des Stanèes son
« apostasie » !
Ils lui gardaient rancune, aussi, des pointes dont il semait ses
articles de Paris-Journal, ses études qui forment la matière des
Rijlexions sur quelques poètes.
N'avait-il pas parlé, à propos de Théophile de Viau, des poètes
étourdis et sans doctrine qui « n 1oublient point de s'écrier, à l'instar
du poète de la Solitmie: il faut écrire à la moderne&gt;&gt;. Et il ajoutait :
«Ah! que ces éternels modernistes prêtent à rire! Ils tremblent de
devoir la moindre des choses à Pantiquité et ils se contentent de
promener, la mine étonnée. les oripeaux de la veille ... it Il y a quelque douze ans, tout le monde voyait où s1adressait la flèche.
L'exemple de Moréas peut donner à réfléchir à ceux qui cherchent

NOTES

6o1

avant tout1 dans l'art 1 le plaisir de la surprise. L1auteur des Syrtes
et des Cantilbtes ne comprit pas du premier coup ce qui fait les
grl ndes beautés qui. comme dit Montesquieu, frappent d'abord moms
pour frapper ensuite plus. De cette pointe de mauvais goùt ou
d'étrangeté qui peut&lt;, relever à l'occasion 1e beau immuable» il fit
d'abord l'élément essentiel de son art. Puis après dîx année/ d'expériences il fit les Stances.

Il eut le sentiment qu'à toute époque de mauvais goût, d'enflure
el de préciOsité il y a place pour un Malherbe. Il sut faire la différence de cet art solide, essentiellement poétique, nettement différencié des arts plastiques et de la musique avec le stuc modelé des
Parnassiens ou les harmonies et modulations symbolistes Au
moment propice, il eut le degoût d'une poésie d'images, fondée sur
le pittoresque et la curiosité.
Pastiche, archaïsme, a t-on dit. Rien n 1est moins exact. Étudiant
l'œuvre de Moréas. dans un esprit nettement favorable au symbolisme et dans un moment où Pécole avait besoin de réconfort
M. André Bcalmier (la Poésie Nou1Jelle, p. 167) remarque que s;
langue n'est d'aucune époque, qu'elle est du français.

Toi qui prends en pitié le dmil de la nature
et qui laisses tes sœurs flatter fée.lat du jour ...

,
On imagine l'effet que pouvaient produire de tels vers, sans
recherche de vocabulaire, mais où tous les mots deviennent rares 1
où la musique et l'image sont, pour ainsi dire, d'essence grammaticale~ sur les jeunes gens pour qui le bric-à-brac déc.oratif de M. Henri
de Régnier constituait le plus vrai domaine de la poésie. Toute une
génération en subit Pintluence et beaucoup plus profondément
qu'on ne pense. Guillaume Apollinaire écrivit le Bestiaire. André
Salmon quitta les « pâles bras levés ainsi que les glai.'eu\s » de la
poésie symboliste pour une muse aux appas plus fermes. Et com1
bien d autrcs que les Stances ont sevré d'une nourriture débilitante.
Moréas maintint la conception éternelle d'une poésie faite d 1 un
juste enchainement d'idées et de mots fondée sur la logique et la
syntaxe. A toute époque il y a des poètes à qui de tels moyens
sc:-Y:blent instifüsa!'!!S p0•.i.r exprimer !~ ':èit modcr.~e. fovar!ib!crr:(!:-:t

�6o2

NOTES

on s'adres$e à la philosophie, à l'histoire, à la musique, à la pei•
ture, i l'ut décoratif, voire à la typographie ou à la publidU
commerciale. On met à contribution l'exotisme, la sauvagerie véritable ou, pis encore la fausse barbarie. Et vient le moment ou tout
cela rebute et finit par excéder, où l'on découvre avec nvissement
le visage d'une pensée très simple sous la couronne d'une combi.
naison de mots bien trcssës. L'art des vers n'eJt•il pu l'art des
mots. rendus poétiques, bien placés. Ses combinaisons sont in'puiubles, mais seul un vrai poète les trouve et mime a le go6t
de les chercher.
Comme il arriva pour Baudelaire et pour Mallarmé. comme il
arrive aujourd'hui pour Rimbaud, l'ilfjlun,c, ifldirrdt de Moréas,
fut la seule ftconde. Quel que soit leur talent, ses disciples se
présenteraient en vain à notre temps, lts bras charg~ de feux, de
fers, de lyres et de lauriers. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: la
poésie est une langue, non un VOC3bulaire. Pour employer dans les
œuvres de sa manière • assagie • des m~l~s de RonSJ.rd ou de
Malher~, M. Henri de Régnier n'en est pas plus classique pour
cela. Il est académique ce qui est bien différent. Le génie de Morâ1
n'a pas suivi la mime courb4. Les stances ne sont pas le jeu d'un
lettré, comme certains ont tenté de le faire croire. C'est l'effort
d'un noble esprit qui las de posséder beaucoup de choses rares, fut
saisi du désir de la chose parfaite.
ROGU ALU.11&gt;

•
••

•

CHANSONS DE LA CHAMBRÉE, par Rudyard
, Kipling, traduction d'Albert Sai·i11e et Michel George-

Michel. (L'Edition française illustrée).
Pour la premitre fois une partie importante de l'œuvre poétique
de Kipling est révélée au public français. Une traduction de l'admtrable Ro11J1 d, Mandala)', une des plus belles de ces Barraclu rooa

6o}

&amp;uLl.th, avait paru, il y a.quelques dix ans, dans une revue française.
En collaboration avec M. J. Armand•Didier, l'auteur de cette note
avait publié en 1914, dans les E&amp;nls fnaf4q, un choix de piëces
extraites des Seont Sea1, recueil où se trouvent peut•itre les chefs,.
d'œuvre du poète anglais. Pour avoir vivement choqué le• boerisme •
qui servit d'exutoire au chauvinisme français, et pour avoir fait une
peinture satirique des Bandar•Log où se reconnaissaient quelques
traits de notre caractère national, Rudyard Kipling, poête de l'imP'-rialisme britannique, vit chez nous sa réputation éclips,e par celle
de \VaJt Whitman, dont l'internationalisme humanitaire cadrait aux
idées naguère en pleine faveur.

Depuis Ion Kipling n'a manqué aucune occasion de manffester-sa
sympathie pour notre pays. D'autre part, le monde assistera peut•
ftre demain au déclin de la puissance formidable dont il a chantf
l'apogée, de cette Amphitrite debout sur la proue d'un navire monstrueux, escortée de mille dauphins d'acier vomissant des vapeurs
obscures.
Comme l'observe três bien

M:

Pierre Mac-Orlan dans la préface

mise en avant de cette traduction, les Cbonsons dt la Cbo,n/JrJ,
sont l'épopée d'une armée de métier, de Tommy Atkins, prol'a-

sionnel de la guerre aventureuse, condottiere colonial, type appell
bientôt t disparaitre dans une lpoque de haute civilisation comme
la nôtre. En effet, la guerre n'y souffre plus de fantaisie. Tout est
~lé désormais dans ce cataclysme méthodique où chacun, homme,
femme ou en&amp;nt a sa tâche et sa fin marquées!
« La beauté littéraire de cette existence de soldat aventurier• écrit
M. Mac-Orlan « est de n'avOir aucun idi6al social devant elle. • Il
faut voir comment Kipling en sait exprimer les joies brutales et les
nostalgies amères. Sur le moindre thême que l'esprit de corps inspire
aux aèdes anonymes des armées, il jette un réseau d'images flam-boyantH et déroule en quelques vers un paysage inoubliable. Voici
les CIÙilnirn en action :
Il y a 11111 roru sur ln co,,r,s du mali,r ,t mu rou.1
fahfr,u,

11,, la

mari, tû

,, un, &lt;b1111 dans lt vide ou•dessous dt 1:1ous, 01,ssi droite qut lt jtt d1
sali~, d'uN mnulUl1tl,

�........

~•--•1a·. w·

eo4clill&amp;

-~·•11x
,.. ,~ JI T:tf7 §

..... au,-.;,;,

1M . . . . . . .li •"41

•1111t&lt;1G1il,lik&amp; ,o . . . , .... Dmlii
, ,.......
. l m"1lllliaM• ~ t j l.ia . . .
1

........ ,,.....,............

�6o&amp;

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISH

tumultueux des passions déchainées, au lieu de prendre parti, allait
tisser autour de l'action un décor sonore, une atmosphère, laissant
aux personnages le soin d'énoncer eux-mêmes leurs pensées.
La mqsique de scène que Satie écrivit m 1891 pour le Fils dn
Éloills était conçue selon les principes esthétiques qui devaient
g\lider Debussy écrivant PtlUas. Les suggestions de Satie furent
pour le FIUUU un peu ce que celles de Liszt avaient été pour
Wagner. Satie aida Debussy à trouver la solution des problèmes qui
se posaient à son esprit. On a dit imprudemment que Debussy
devait à son ami son système harmonique. C'est faux sous ceue
forme simpliste. La technique impressionniste n'est pas plus l'œuvre
unique de Satie, de Debussy ou de Ravel en musique que de Claude
Monet, de Pissaro ou de Renoir en peinture, mais il est certain
que Satie fut le premier à renoncer à la rhétorique wagnérienne et l
s'essayer dans un genre nouveau dont Chabrier et quelques autres
avaient l'intuition confuse sans oser comme lui se lancer dans l'inconnu. Qy'on écoute les C,m,ropklits qui datent de 1888 ou les
Gt,ossinmes et l'on y trouvera mis en œuvre les éléments essentiels
de ta technique impressionniste : juxtaposition de touches harmoniques, enchainements d'accords dissonants suivantdes lois nouvelles.
Bt ce rôle important de précurseur de l'impi;essionnisme peut ltre
mis en lumière sans diminuer en rien l'originalité profonde et le
pie de Debussy. Ce n'est pas tout que de pressentir une ~h_étique nouvelle, il faut créer des chefs-d'œuvres et les C,n111upéd1n
non plus que les pièces de piano qui suivirent n'auraient suffi à
consacrer l'impressionnisme musical, si l'.AJ,ris-Midi d'u,i FIUl1U, les
Noetu,nn, PtlliM n'avaient vu le jour.
Or Satie, prophète de l'impressionnisme, survit à cette forme d'art
ou plutôt se rend compte qu'elle est épuisée musicalement non
moins que picturalement. Debussy et Claude Monet ont créé des
che($-d'œuvres, mais il n'y a aucune raison valable pour éterniser
l'usage de leurs procédés. Ravel lui-méme qui a poussé plus loin
que personne la technique de l'impressionnisme, opérant dans ce
domaine d'étonnantes découvertes sonores, s'en dégage en ce
moment, guidé par son instinct, et manifeste dans son magnifique
Trio une heureuse recherche de l,a ligne et de la construction.
Satie, plus jeune d'esprit qu'à vingt ans, veut donc sortir de

NOTES

007

l'impressionnisme. Il regarde en souriant dans sa barbiche avec une
ironie bienveillante certains musiciens s'engager précipitamment
dans la ruelle du cubisme. Il sait que c'est une impasse et qu'ils
feront demi-tour comme les peintres qui les, y ont précédés. Lui se
souciç peu de les suivre, il se recueille et travaille. L'œuvre qu'il
vient de Rous donner ne ressemble i rien de ce qu'on connait et ne
parait pas pouvoir etre imitée, mais elle renferme une grande leçon
de simplicité et de sagesse.
Satie a fait choix dans ie dialogue de Platon de trois fragments
qui lui ont paru propres à l'expression musicale : l'éloge de Socrate
par Alcibiade dans le Ba•qrut, l'entretien de Socrate et de Phèdre
au bord de l'llissus (Pbèdr,) et le récit de la mort du philosophe
dans le PbJdOff. 11 a préféré la traduction de Victor Cousin en raison de son harmonieuse simplicité. Satie a voulu écrire une œuvre
largement humaine, sans prétention à la couleur locale, sans
recherches savantes, ni pédantes; une musique d'une gravité souriante, d'une religieuse sérénité comme la parole même de Platon,
et j'estime qu'il a pleinement réussi.
On ne saurait comparer Socrate à aucune œuvre de la litUrature,
musicale moderne. D'instinct Satie rejoint l travers les Iges les
créateurs de la monodie dramatique dont sans doute il connait à
peine les noms : Jacopo Peri, Caccini, Emilio del Cavatiere•••
Comme eux il s'efforce de concilier dans le chant les exigences
contradictoires du texte et de la musique: la mélodie renonçant t.
faire un sort à chaque mot, épouse le contour général de la phrase,
se conforme à son rythme, à sa sonorité, en renforce le pouvoir
expressif.
Mm,r, l'air d,s bt/Jfl3' cba,u( i,rsJrir,{ dMtS us f)tf'S
co,nm1 ns un b,au ro,ps, .,,u bel/, â,,u i#fuu.

Est,

C'est un tour de force que d'avoir pu coRférer à la parole de Platon une efficacité plus grande, que d'avoir pu mettre en musique
d'importants fragments des Diolotws, en ne les défigurant par aucune
retouche, aucune surcharge, en laissant au texte sa pureté, son
harmonieuse nudité.
La conception du rôle de l'accompagnement est à peu près celle
que les maîtres de la Camerata Bardi assignaient au Basso Comitfllo

1

�6o8

LA 1'0UVELLE REVUE FRANÇAISE

et n'est-ce pas en effet une basse-continue que ce flot polyphonique qui coule inlassablement, mettant" disc~ement en valeur le
chant par de simples combinaisons de lignes. ~tie s'in~r~t de
souligner par des effets faciles le caractère dramatique du rkit de
Pb4clon ou de peindre le bruissement des feuilles et le murmure des
eaux dans le frais 1)1ysage des borda de l'fflssus. 11 miprise le détail
'Pltodique et se m•intient dans le domai~ de l'Univenel. •
Qu'une telle musique ne soit ·pu un instant monotone, n1 languisnnte, c'est le miracle. Une émotion profonde y est enclose.
Bien qu'invisible on la sent présente, latente, prfte à surgir comme
des larmes longtemps refoulées.
Le style, nt!ttement polyphonique, est très personnel. Satie ne
comialt pas les scrupules scolastiques qui guident encore lnc~nKiemment la glume des plus hardis novateun. 11 se plait à fam,
woluer les lignes mélodiquessuperposées enucen1ionsetdescentn
parallèles et tire de ce procédé des effets nou~eaux. _
Les dissonances, audacieuses, ne sont jamais agrt1S1ves. Tout est
si bien à sa place qu'on n'imagine pas que cela puisse it~ autr►
mut. Alu reste, -les dessins d'accompagnement sont volontairement
tra simples et se répètent obstinément, donnant l'impression de
Juges teintes plates faisant ressortir les premiers pl•~•• à la manière
des fonds teinUs de bleu ou de rouge des métopes grecques.
Spectacle bien rare que celui d'un artiste créant son chef-d'œuvre
l cinquante ans passés ! Je le confesse, je n'attendais pas d'Erik
&amp;atit une œuvre aassi complètement réalisée. On aura depuis longtemps oublié les Ptlhuùs jl4sq_un, les Mor~ "'fomu tù ~,s,
les Pikn froidts dont s1occuperont seulement quelques mU51cologues acharnés à deviner l'énigme de leun titres, qu'on chantera
encore Soer/11# comme une .œuvre classique. Elle résistera à l'usure
des temps c;omme ces éphèbes qui sur les stèles du Céramique,
parmi les monceaux de décombres, sourient à la Mort "avec une
eereine gravitL
tmlllY PltUIIIÈlES

NOTES

6og

SPECTAa.E-CONCERT organisé par Jean Coeuau., à ,
la Comédie des Champs-Elysées Adieu Neœ-YorA.
- le &amp;nf sur le toit.
Je ne projetterai id aucune lumière comparable à celle des phares,
, qui, 111 lever du rideau, lancent leur jet sur le barman coneelc!, dans
un paysage de ripolin, de nickel et de glace pilée. Raremen~ une
auui agréable banquise arriva au parterre. Cela fond aux feux de la
rampe et des harmonies tropicales de Milhaud, et se dlssoud à chacune des successives entrées des penonnages cartonnés que Dufy
modela pour notre surprise.
Je n'enseignerai pas à Jean Cocteau, meneur du jeu, la gaietf, nî
·· que celle-ci nait du mouvement. Il n'a pu n'ftre pas frappé de l'effroi
que Jette sur les villes de plaisir, comme Nice, le passage des
monstres du carnaval. A ceux qui d4nonçaient le malaise de ses
Utes immobiles, alourdissant des corps aux gestes lents, l'auteurétait donc en droit de répondre, comme il l'a fait, .qu'il a voulu
cette paix des visages indifférents au jeu des membres, cette sér'nité de l'ivresse des bars et, en général, l'impression ~range qui se
dégage de ce tirage à quelques exemplaires d'une bouffonnerie mélancolique.
Au bar brésilien se déroulent différents aspects de ce décor humain
dont la nouveauté a plu. Ces têtes, décors en mouvement, portèrent
en elles leur comique ou leur tristesse au travers d'une rixe à coups
de perle imitation. d'une pastorale policière et d'une étonnante
danse sur les mains de F. Fratellini, pareil à la Salom4 gothique de
Rouen. Sans oublier le patMtique sentimental de la conqufte, par
des yeux obliques, du cœur d'un gentleman vêtu (pour quelles tem.
pates?) d'un habit en ciri, ou celui de l'arriyée dans

Ln bknld1Urs crhnlusn du barma11
d'une rose jetée de main molle, d'un inoubliable effet.
Nous retrouvons tout cela chez les acrobates qui, sur la musique
d'Auric, exécutent au ralenti des sauts périlleux longs d'un siècle;
tout cela, auquel vient s'ajouter la lecture de deux visages si captivants que l'on regrette un moment que les tEtes de Dufy en cachent

�610

1.A NOUVELLE REVl,;F. l'RAJliÇAISE

d'aussi beaux: ce qu'il conviendrait de dissimuler cc sont, non les
figures de clowns. mais celles des acteurs, insipides chromos.

Ce premier spectacle-concert, dont il est permis d'esp_érer la suit~,
nous fut livré sans manifeste, - à peine un commen.tair~- Le ~e.nt1ateur tranche la tête du policeman : c'est la seule executton q_u aien~
voulu les auteurs; cela leur. vaut la sympat~ie .. Le pubh~, qut
s'attendait aux pires véritt!s, quitta ln salle sausf~•t de ~evo1r son
plaisir à six jeunes Français polis, et assez sûrs d eux-memes pour
ne rien ·s:icrifier à l'effet.
.
_ _
De la salle, je dirai qu'elle avait été compo~ee' aussi ~01gne~sement qu'une tahle. Pareil à cc Polonais qui, lautre Jour. a la
Régence. engageait six parties d'échecs à la fois, san_s regarder, et
les gagna. l'inspirateur de ce spectacle sut, sans p~ra1tr~ Y t_ouc~er:
disposer ses pions et gagner une intéressante parti~ qui se 1oua1t a
égale distance du lion de Belfort, de !"hôtel Mcunce. de Medrano,
du Palais-Royal et du restaurant Baty.

...

PAUL MOltAIID

NOTES

611

manis-me. Les Allemands pensaient la ,·oJr aboutir - et avec elle l'êvoluclon humaiue. ne leur mal :itavique, l'indêtermlnatlou, Us croyaient
ga&lt;rl1•. Prenant l'organisation du Reich pour une vaste symbiose, Us se
lal~saleot déterminer par elle, joyeusement, La Prusse avec son génie
mmolque dlsdpllnuut pour la première toi. eu Allemagne une 1•0111billté chnoti&lt;iue, s·y assurait peu à peu l"universalité du ,·onsentemeut.
Positive et rcllglcus,•, ello converli~salt la nation au dur idéal de l'ordre
teutonique, elle r.,s1relgoait à la r~gle des moines conquèranrs. L'obèiasaucc devenait exta e. I.e socialisme, seule pui9sance d'Clpf&gt;oslUon,
calqaalt ses institutions •or et-lies de la monarchie, dont Il n'était que
l'e11vrrs. Ainsi l,is dlrnrgencea s•etraçaleut : l'Empire semblait t111perttm1, s'lmpo. aut aus I dan._ l'ordrr de l'esprit. Peudnnt quarante ans
ce lut uuc 111ûhllisation générale à laquelle rèpondaieut même les lntellectu~ls, eurëgimcntés par 13 li't1ltu,-.pollttk. Leur croyance était à peu
près uunulme en 101-1 : un coup de dê allait décider du sort de leur
ch lllsation, de toute ciî'lllS.'ltion.
I.e de,tiu ne leur a pas dit oui. Mals rux, out-ils dit oui au destin 1
Certes le lieu militaire qui les tenait, dar, semblable à du î"rrre, s·est
brise, La llammc des enthousiasmes collectifs, qui dévore vite aa
substauce, n ce, sé de monter. l.a machine prussleune qui anit canalisé
et porté à leur t•xtrèrne puissance les forces éruptives du genuani~me,
s'est détraquée. On n'a plu~ asslst~ qu'à une série d'explosious auarchiques. J&gt;lus d,• commandement, plus d'autorité reconnue :debandade,

CODfUFJou.

NOTES SUR L'ALLEMAGNE: Walther Rathenau.
li nouR f aut rappr-•udr,i I'' \llemairnc · ·Xon peut-PtrP qu'ellehait cha11gé
totale
rofuud~ment. P-aq plus que 1870, !Ill!\ n'a ~té une melamorp ose • •
~ a de chaque peuple une ligure que l'accident no peut abolir. sous
le ytlux des évilnem ·nts qui ne sont qu'autant de prètp:tes à réactions
nouvelles r.. trl! apparait avec des visages divers. '.\fal il g,1rde ,les_ traita
permauer;ts et jusque dans les cxpre~sluns fugitives qui tou: a ~ur
semhlent le'transformcr, c'est ~a durée qu'il atflrmP, c'est 1111 qu se

révèle à lui-même.
.
.
_ .
, , l
bser-ve chez
d
1"Allem•rnd se recuni,alt à ,fo, signe:. pare!ls, qu u.i es O
1
le {eltlf!i~ 1, ou dans les ,Vil,e/Utl!ft:n, que l'on ~coute un propos e
dat ou que !"on étudie un traité d'esthétique. Le malh1•ur pour no~ ed.
nit Ions c'est qu'en les serrant de pr's nous ne tro? vons _plu~ en n e
compte à lui attribuer qu',10 caracti·re : ~lui de o en pornt avoir. li ne
sait pas dessiner dit Gide. '.\lais, et ceci cgt peut-êu·e la cause
ce~a,
encore bien moln's BI' laisse-t-11 dessiner. JI n'a pa~ •h• llgn&lt;1. Il rc eve e
la rnusliiue qui traduit Ir&gt; d!'venlr.
.
. d~m·,
•lèclP.
Dans 1e d er111er
~
-o
- · • on a pu se tromprr sur l'évolutiou du ger•

:.o,;

dt

~lai. cette dèrnobilisation spontanée qui a ébranlé l'urdr,, mlllta,re,
politique, social, n'est pas encore la d(!mobillsatlon morale. Les anciens
group,•s out ët,! disloqués par une force majeure. Lt:ur faiblesse était
d'êtreartulclellernentturrui•s, ,lene teulr que comme tfentunecompagule
de •oldat~. Mais iJ,, t,•nair&gt;ul, et Jeun membres disjnlnts, ue se Rouvenan&amp;
pas d'une autre commuanuté que celle de la servitude, regretteut l"anl•
lurmc, le c:ij&gt;oral qui or lonnalt le rasst'tnblement. Des rumt&gt;urs,
confuses encore, atu!ùncent le r,·tour des ll•chniciP.ns auxquels on s'en
6talt rPmis du s"i" de faire marcher l:i machi11e. Sans dirigeants professiounels la J•lupart se seut;&gt;nt urrdus. Moutons tremblants d'être
dispersé:!, ils réclameut les aucie111, les mauvai bergers plutot que de
rnJlp01ter l'interrègn" alfr,·ux - dit' kaise1·lost, rli,: .&lt;chrt&gt;elcllclœ Zell.
A ces forces d'luerll!', de réaction, qu'oppo~e la re\"olntlon I Elle a été
ju~•iu'ici pure négation, reuiem .. nt- à peluodestrucllon. L'vrdre aucfeu
·est ticrouh\ tout seul, sou~ le poids de Ia guerre. I.a rèvolntkm aile.
ma, de ,'eot f.1ite ci'.-lle-mèiu~. 1-alè u·a été que la manifestation d'esprits
replongê: da.us le }Jritnltll chaos. lis s'y peuvent débattre ll\"ec frénésie:
rien ne les aide à en sortir. C'est qu'il n'y a pas eu d'l&lt;:t~allsme révolutionua,re allemand. Le mouvement a t'lé de réa· lion C-Jutre l'état
prèsem, et non ,l'urleutatlon vers uu ,:tat futur. '.'ii Idée qui attire en
11,·ant, ni chefs qui entrainent. l'u torrent seul a emportë ks digues et
li se rei,and av,•ul(lément . .\ujourd"hui encore la question politique, la

�612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

question sociale en Allemagne u·eat pu d'ordre moral, c'eet uue queaUon de mltralllenaea,
Pour qu'il en fil.t &amp;ulftment li aurait fallu une action préalable. uoe
rê•l•lulion latérleore. Rares c••ux qui y a,·aieat aongè. Le repliement
a'/&gt;tait pa, perml111 dan11 uu,, période toute d'expan1ton. Aujourd'hal
que le re&amp;our sur aol eet devenu poulble, c"est à. peint! al lea mellleUl'I
ont commencé. Jla ue aont ni le■ maitres d"' la politique où conUnue de
rigner l'équivoque d'UDe monar,·hle sociale, d'un aoeiallsme moaarchlque, ni de la. littérature, nt de )'art, d'où o·es;t pas écartée l'idée de
r,andt&gt;ur nationale, où n'eat 1)at Introduite celle d,• gr\ndeu~ humaine.
&amp;C. lia ne sont pas nou 11lua maJtreB d"eux-mêm~•- • l•:1.pres,-1onnlsl.ell ••
en réactlon contre i&amp; puaivltt- du lfUj,.t écrasè par les lmpreulona, lll
ae cherchent pualonnément, 1,a111 a'ètre trou,·éa. l.'ubacurité n'est tra-Tertée que de fnligtneue •!I, flammes dont lia demeureot hnpnl11aot1 à N
1at1lr pour lwlalrer la ruuie. l.'eft'urt d"une civilisation •1ul ne tra•alllaft
pas à dt-livrer la p&lt;'rt&lt;&gt;Dne eflt à recommencer.
Il recommence, et l'intérêt e11t de Mivre 11r&gt;lon quelle métbode Yont H
ret'Ompuaf'r le• forc,·1 anclenueii, quel point d"application, quelle dlreo&amp;ion elles sauront trou'fer. C:t.r elles aunt là, !-e réoogendrant, prf\el à
agir, explot1ivea. Rieo ne f'er•lraU. de •wulo[r les. déltnlr d'eoaernble•
Rap~reodre l'All(lmagne, c'est lelS N!J•rendre une à une, aller à l"a•ea-,
ture ne se dérober k au•~nne dea ftguret. 1urgie11, au détour du chemin.
'
.
1
•
Qut&gt;-lquee uuoYell•·• appaniea 1)0urront noua 1urprendr1•, Tant m eux •
e'ttt à elles que va notre dt"elr. Nous nous ar~t.erons pourtant au:r.
aocienoes. IA"S ~dlleun : s. Placher, WoUI', le-a deux ca.sstrer. Dledricha.
I'lneel Verlag, PQur qui le:-1 autf!Urt trava.lllaie11t en 11halange serrée.
ont-ih ,·omme.de coutume en lenn rnanirest,•s annuels, lb:~ leur but.
ehaugë leur cbeminl Dau l,'1 r,eyu ..s qui 1ub1lfltent amaigries comme
lea wet.ut- lJlatter. aie W°t'ltbÜAn.e, ùU qui nalslent démeta.rémeot
eod.éel, comme Pe-uer, Gt'nlu-', trouve-t-oo les éMmen~ d'uu ordre
nouYeau 1 Dehmel, Thomas llann, Hauptmaoo, Stefan George et. tant
d"aull't'a ont.,.lla attitude algnWcative, Interrogeons d'abord celul qui lei
46p&amp;11M de la tii-te et le seul peut-Plre dont lea •uea dominent le cba.oa:
"Walther Rathenau.
•

•
••

•

llraêllte Berllnoll, 811 du fondateur de l'A. E. o., lui-même un tempa
41Ncteur de la Soclt:té Gbél1Ue d"tlectrlclté, Rathenau n'a ceu6 d'être
m'1é aui plus ha.rd.les entreprises lnduatrlellet eL ünancières de l'All&amp;marne. Appt•h\ au. m.lnl--tère, Il y fonda penJant les huit premlera molli
de la perre, cet ufflce d'approvl1ionnt•mrnt en maUl&gt;res pl'f'rnières qui
uuu son pays d"une détreHe lmmédlaLe. 011 lui en fait gloire. J.uJ.
même ae ftatte de deu1 ch0ff88 : a•oir fait là une expérience dont ce ne
aen paa uaez de tout ce tiède pour comprendre la portée. et avolr
lntrodult dwUI la. peneée allemande un ferm('ent de ré8.("tlon contre la

NOTES

613

• mécanlaa\.ion •· C'eat auez pour expliquer qu'il soit l'homme le plua
admiré et le plua dénigré de ae1 compatriotes. U ya da.u Je même ~na
qu'eux et U le■ pl'éc6Je. Ou touro.ant qu1l a franchi le premier li aoU.
clpe l'avenir.
car, c"t-lt par L\ qu'il 0001 lntérease, il n•eat pn seulement orgaoita-tt-ur, mais poète. L'Qtganlu.tloo qu•n entrevoit u'a pu eeulemeut trait à
,la matière, ma.la à l'esprit. Homme de la pratique, U u t-fl der. Mali
au~l homme de la penke, et cela lui donne une aut"ri&gt; tlt.-rtë. JI entend
qu acUou et spéculation ue se dlaaoclent p~ qu'au CQutralre ellel ee
réeoge 1dreol l'un-! l'autre il8.r u.u rJdune n.te'rné. 11."'t.sl sa crtuQoe de la
•Je cootemportùue porte, 11l elle met impitoyablement à uu le• fatblesaee
allemandes lurtuut, c't-al qu•U a recouatt avec lucidlLJ renaemble dt-e
force_, matérielles et morales t!II jeu autour de lui. Non que tout de sea
reprvse_ntatJons M&gt;lt parfaitement clair et rigoureusement urdonné. n
a en meme temps que L-. prêci11ion du manieur d'affaires, l'imaciunl'On
du voyant et l'ardeur du prophète : quelque choi-e de biblique et de
rêvolullo~nalre, de confiant et de tourmenté, les abandons du rêve et
dea érupt,0111 dt• sèche violence. C'est a traven une demi-douzaine de
brochures (1) qui depuia deux ana ae sont ~outl-ea au.x cinq Yolumeade
ses œuvres romplète&amp; qu'JI faut aller chercht•r une pen1ée toujours 1e
répétaut, toujoun se reuouvelant, 1loublemeut orientéP. comme du.na les
œunea capitales d'avaut-guerre : ven la négation la Cr1H(tue de et1
ttttn.P3, et vers l"atllrmatlon, l'évocation dt·a Ch/,,ea qui rit'nnenr.
Destruction, reconstmctlou, cbose1 qui, dans son esprit, ne ae séparent
pas, ne se ~uccèdent pas. li faut pourtant que uou!I examinions d'abord
de quelles valeur;, 1u~rhnées il d~li:lrrn.&lt;iee l'idéologie nllemaude.
Rompre n~tterueut u.vec la tradillon pruulenne, voilà p&lt;'ut-ètre a
plue impérieuse rèclam11.Uon : Il oe YOlt de s:tlut pour les Allemands:
que lonqu'ile auront NlJ)tis leur f'vulutiou au point oil. 111 cesaàrent
• d'être Allemandtli pour ,levenir Berlinois •· ce n'est pas l'lmpérlallame
de la Pru11e, ni t1on mllltarleme qu'il met un cause. sa brochure,
der Kaue,·, répandue à cinquante U11Jle exemplaires, n'e1t fl8JI. un acie
d'accueattou. Rathenau n'a pas la tête pollti11ue. 11 croit moln1 à
l'hifluence dc·B chancelleries qu'à celle des phénomènes économlquea
et sociaux d'une part, et d'autre pnrt à l'action d'une ldèulogle qui
l't'gleraH cea phënom,\ues. Auni, aaos dlaculper l'Allemagna, ne lui
•ttrlbue-t•il qu'une resvo11eablllté reetrelule da111 la guerre. Dèa l9U,
dans ,\·taa.t toul Jtident1wt Il avait évoqué les ombres qui montaJeut à
l'borlion, dénoncé ce qu'il tonstataJt en trllnrsaut les rues de Berllo le
aolr: l'insolente folie d'uu peuple pan,·nu, le vide des formules de ta
force, l'inanité de la pret,·ntlon d'un aoi-dlsaut germanlame pur à a'i.m•
(1) De 19Ii à 101~1. Rathenau a 11ubUé chez s. Flacher : me n.eue
w,rt$Cl1art, An Dftt.Uchta11d~ Jugen, Der Katttr, Krltill der tlreffa--

chen

R~·olucton, l&gt;t"r nel.(e St«at, me ne:ut' G~1tllscha(t.

�f&gt;l,4
pàHI' à 1a tene. n pl'IIClaluü lankelaltë d e ~ ce IIIIIIICle
Uoe, tle 1alJe Qin la d6bnce unh...U.. vafa la IIMffll _...

a

~ - . l a ~ 4l'II Ulllt à . . - - IIIOQ.uar.,
•iNR WYltabl •meat quand le 11tüme 6coraosal4U et le epf.èiae
11i1 '6ponde9i plaaas: belOIU :p,tMata,qql ..-clel'lmPMeU6
Le maDlem' eal qa'Ua tlOleat. 'Pl'Oll'f6&amp; eollll08 litt 'belolat
_ . 4fU Jalle nation••• olaaa11Spude pov ,...eon
eea ~ NI lnalloN,e:&gt;n orpnleadon 4u. tn.ftl1 à ~ JI&amp;
nt elle d6pend de WIii. D l'lmap , . _ au NCOUa 4e l'id. .
«lllft&amp;le: a torceaqul Ut IODt pas d'Ordre na&amp;1oDIJ. oGI t..iü êcJ#
_ . del ll&amp;Uons am:-eadrolta de moindre NIIMance.
BeeoalldNI la IIÛll'8 de eea forcee, dépoalller le 11&amp;tloNU_.
._ orleniaH t. fllm. et en ~ prdut un caiaè1ère ~
A111k • • • ~ alon qa'ellea deufelii ooDCORl'il' - ~~ leçon à drer dtl I&amp; perre. 'RllthenaP ne croit pas ......... alita&amp; 1aliee
la coaeatwace. ta pais 4., "f
i.ur a &amp;inn l'lllulon que perd1lralt u o,d1'I ea riallt6 àllolL 01
leUI' ldllltlie de l'elltl'eMllir Rl'IUlclellemerd. tudla qae l'Allâ
~ d1î malllev, ob'19HD' à 4è plu prelllUlWII Il
ll'IDOllfllleraD n"j:. plaa de domllladOcl-allemaüde au Nd d'ld#.
&amp; ~ à rAllemapt, penu Ratbeaàu. une mllston, mll'slon ap
tlft#ll/le 8'llcftltY1 q9"11e mDPlira aou coildltlom.
Un examm de colllCience nt a•ant tout nëoélllafft ata peU.pJé
--. n falâ. q9'il . . coiuialue, qa'II recono•I• lu erNlll'8
~ 0 6tatt engagè. 11 }'Ill manqu11 oe qu'il ae
te
- PQlffldr crorielltuloe, D"aatnl peuplea ODt oe qu'll ftlat poar
-.ae otrilliat,lon, pour tnuod1Hrè une tonne, pollf l'lmpoael'; Uii

pu.,.,.

aauau

donD••

....., L'AllemaDd dememe amm-phe, lacapable de 18
&amp; llll, da 1lpnr q11ol 11ue ce aolt. on Ut dan1 "'" MW
Qae dtDB - ~ dee domalalll de l'em&amp;eac4t, qa1l ~
,. 4tan oa de tonnatlon• ~ de conatUv.Uoll de 1•• oa
• ~ par acUona, d1l UDotqire oa de la tablt,, nou I l ~
.. ioèDt.6 une Nille turme noaftlle, eubltaotlelle et durable, ce U!
~ pur bnard. ..
cten aatare- Lllll qnal1&amp;6a allemandes aont allleun. Vllee . . . Il
bel.uJool' elles CODlill\ent l comprendre tout ,•e qld - , à ne rien
te oe qui flCIIJ1T8it ~ à accaelllll' l'llal•--, à ee l ~ rott
e11 noll' - à a"lntégrer à lui, à 111t laleaer tntfper par 1111.
Baal ceUe M.-:epca&amp;ion d'1a 6ve p8lllf qu mod61e l._.-èkle!Ki
AO&gt;le11t1 de rADeuaa1De, oarant le dmlifr demi lllk1ê elle• è ~
_lprè qui n"etalt pu la aiellae. Lee traita qu'elle a prll lOD1
Proae. ij n'en pouvait être autrement. D'1lle pan, ana. IIIMlb
ma1B molle; de l'alllre, un moule vide :mail rlgid,! : la ~
mande ,•y nt coulée. Elle a cru y t.enll' tou.t en1lère et 7 d
.-.anWftlllent cohérent.-. 01', ce n'.-ai pu 11118 penoane qai ae
ràllemagne ne n déterminait. pu elle-même,elle •, laillaltd

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

016

NOTES

617
LETTRES ANGLAISES: Le poète Vache! Lindsay.

raite slenue, tout cela a \·écu. Uue fonne de \'le s'est dèrobée k elle,

aa:i.! :!~~:;ion àuemande n'est que le signe de cet ell'ondrement :~::

Ell 11 'est pas encore genèse, promeSBe
chose du de~or,,.
e
ue n'en fait Rathenau n'est paa d'wl
formation luterl~ure. l.a crltlq
q.
l d"lln théoricien d'aT1111ta.i
grettant l'ordre auc1eu, ma s
réactlonu ré re
. poindre l"esprit nouveau. Eu valll
garde qui se désole de ne !as r:.::~lutlonualres: au lieu d'une -volontil
li lti recherche soue les deh r,ibllt ·s il ne décuu-vrequ"un • mou-rement
d,• prendre enlln des responsa •ue::. ue des mécontent pr,ts à s'en
de rancune •· Il Y avalt en A
l8.S de révolutionnaires. Les
preudre aux prrBonue ; Il n~
d'lnt~rêts matériel,, lloutant da
socialistes, soucleu: ,:~~~:':~ttarl.sme, ont avec les masses acceptil
parlementarisme. a, mi
,
us à dire que lll14 réauh·alt en
la guerre profitable. Rulltenni"é~!~~lt:r:: daw l'atmosphère allemande.
1
une für('.e unauluie tout ~• qu.
P é de •. l'ne cha!oC' tombait
SI la révulutlou PBt arrivée c~~licëpara•: u~a: \·olontê. Nul mou~ement
· d' li
ê e roulll, e et 11011 ur c 11
Ir
e e-m m •
,
, .• lb. rie ni llBplrntlou rcvolullonna e.
du cœur que le d~goüt. l:\i
eo ' ,
rlté ul ne faisait que
T0uJ·uUJ'8 l'andenne a,lmlratlon pour I auw
q la . t d'en haut
d militaire au civil. de
cas e
,·bauger de nom •·t passer u.
l lul est échu ·1a ~o.ial Demolu·atie,
à la ca.-te d'en ba·. 1-;t du pouvoir qu
' ~ ·
l'ob"et de la
candidate au:i: joulssauc~• b,iui·g~ulm;r,~:
animé&amp;
JOUl!!ll8.uce étant _ôté. U II est &lt;iue_ 811 ~
,.
celui de Marx qui
d'Un levain d'l&lt;léallHme - ma•~ ils u ont d idéal que re de cette misère,
leur revient par le détour de la Hus~le. c ;,:,~.;;;,~lutlonnalre réaolu
écrit Rath,•1mu, en .,uln 11119, qu ,un
•
app:iralsse, c:-t un peuple &amp;anR vlrlllt"'. ~ul ~b~~:~lble aa prophère de
Qu'importe, après tout, cet 1/.Cci' eu roche malgré la police des
c la prochu.lue guerre moudla.le qu
llPP
encheront. pense+U.
nations•· Ce ue sont pa les Allemands q,,l lad~ v lt venir comme
et li u':..nuonce pall quelle lol'me elle pre'.1dra. .i.~a1s ~é~taa't1011 oontre
une füuùité des bouleversements uou1 eaux. .a à ' tr· e c'est
laquelle Il s'élève arnlt èti, portée en Allemagne al 1 ~;
pourquoi l'AllemagHe la première s·est brls~e~,?&gt;1~e:1•~s erlt en lutte
vlctiau, e ilèsli;11éea. Les peuple~ i~I v~u~;e:~~~ emprise. :our vaincre
coutre la ma1lère, succomlJeut a ( ur u • Il'
s la lourd&lt;' machine
la l'rus ·t• li se saut pru•slaulsrs. 1:e,prlt etou e S-OU
liez eux
•
ë,. 1 •· dividu &lt;1ui se crovail uue fin, est devenu c
10
qu 111 ont mont • •
.
•
ont chez les peuples de
aussi uu moyen. Des lusmutlous caduque8
.
.
réatfermie
d, Tic La hiérarchie ancienne
l'E11te11, e rel'rls apparence c
·
.
s"~lt Et la plae~ Y
se - • ue
· sert de nier,
sous la pression de c l rcons taucea pas■ ag,·res
. pbn.rtant
manque pour lu valeurs nouvelles que rien
ul les comprendront
dont rien n'nrrêtera 1.. flot montant; Seuls cc:~ ~'elles orlcut.-runt le
.
c u:i: qui les P""mlers s emparero
vm,vroonduet. U r:•le à dire comment Hathenau conçoit cette orientation. ·x

tv!lt

:::~?::a ~a~~i:.1eut

=~\:autres

'

.

.

Une des mel'leuree parmi les Jeuuea revuPs a11gla1ses, The Lo-&gt;Uio&gt;i
Jlercw·v. publiée ~ous la direction d,- .1. C. ,.,qulre et d'Edward Sb.mit~,
contient, dans sou quarrl~me 11uméro, uu chol:i: très curieux de poésies,
qui revoit heureusement les noms df' quatre p ..ètes qu'on a plailllr à
voir ras~mblés mais qui dolv,·ut s'i\tonner de sr trouver raugés ila111
le mtime sommaire: l\1. Roller! Hridges, le Poete lauréat: M. Austin
Do~ou, qui •·st pr,,babll'meut Je doyen d'."ge dea puetes unglals
coutempora(ns; l\f. Edwar·d Shankset ~f. Wilfrid Wllauu Olb!!on, deux
dea plus marquants parmi les l"he1s de la jeu11e êcule 1yri4uu, i,t nlln
un Aruêricaln duut 011 cummencP à 1•arler beaucoup, M. Slch,,laa
Vachel Llud•ay. Ce dernll'r, qui vleul d'a\·uir ll'S houueuri d'un · édition
aoghdeo (General Pi'i/111m1 JJuoth enter., tnto 1/e,u·en, ami Oth.er
Pot:ms, wlth ai. lutrvdurtlon by Rob~rt '.'iicbol~: Challo aud W,udua,
éditeurs, Loudres r, shllllug,), et qui n i-te l'vbjet d·un remarquable

&amp;l'Ude critique ,laus un recent uu,ucro du Times J.,tnary Supp!1•ment,
mérite d'être mleu1 ,·onuu en Fr-.u1 .. e, et 1,uuij 1.'rluh~ heureux d'avoir,
1.r lui, une 1étude d,• Pierrr de L.it11ux. ,1ui a élé d!!s premiers à parler
de ses œuvres eu France, et qui le ,·uunuit !-l l'ap, rècle d&lt;'JJUls l'époque
uù ses premlE'ra voem. s JJarureut eu Amérique, au milieu de l'ctounemeut et dee suurircs un peu 11ca11d;11iKes et uu peu moqueurs du 1,ubHc
de,; E:tat.s-Unis.
A premièr vue on est "Il rtrN choqué par tèuorme TUlgarlté
appa,·ente de ces p,,êruts qui font songer i.ux l,1,nlme t., d s deutlstes
des lolres &lt;le
lage, N à tunt ce qu il y a d • JllUs grossier daus les
procèdé, de la rée ami' , ommrrclale, et d&lt;'S procla, ..a11.,us et prutesslooa
de foi Mect.. ra.le•: vut;.ar1tè drs suj.-lt!, vulgarité des expressions.
Ce n'est même plus la g us-.• 111è1a1,hysiqu, lu&gt;géUmuu~ de Whitman;
c'est de la pro11agandl! 1111ti-,,lCùollq e, de la prvpag-dnde re,l;,tleuse à la
manière d., l'A1·mee du "alut. :s, uae t.-lle p"ê~le a des suur,·ee,
JJCU&amp;e •l-on, il faut les chen,hrr aux p:,g i, d aununcl's des ;c;urnaa:x et
sur les euseiguea Jumtu, uses. Mal, bie .. 1t',t la vh,!ence, 1 é11ergle et lea
•ouurltes sa~ vage... du rytlame , t ,· es mots vous e11traineut •·t vous
11.111 asent, et vous epruuvez le be,ulu lmper·leu:x de lire à 1.a1,t1i Vol:x:
cea pol'lues: et c·ea1 ûl mu~iquu ,,.e., jazz-1,ande et celle q ,'on eut.·ndait
pendant l'exJ•uBltl, u unlvt•rselle dt• Ml , el c,•Ue qui vous saoule dans
ces pe1 lts boug1-s d'A ger,e, 1,Ù taud a q~, ré 011!1 la de, houka luunaute
et monuiune, ""e Je,, e Juive suaute , t gras "'• 1 s joue, r:.uuv,•rtea de
pièces de vi,,gt s,ua culle1es avec d., l!C salive, da,,au sur place eutte vus
genoux. ApNs 011 .. lr•ct.1re à h,,ute v ix de ,,e,,eml \\'lttiam Booth.
ffllera tMo /ltfan111, ave aun r fralu ternaire:

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�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

NOTES

vrir des nations opprlmees, et il n'est moulins à vent que nous n'ayons
assaillis au nom du droit des peuples. Je ne suis pas certain que les
effets de cette belle passion aient Hé excellents et que l"Europe s'en
porte mieux. Je m•en voudrais donc de désigner à notre mauie un
aliment nouveau. Et les Catalan~ enx-mêmes, du moine ceux que Je
connais, sont trop sages pour le souhaiter. Leur nationalisme n'est
point une doctrine de catastrophe. lis ne préparent pas méthodiquement
Ja guerre civile, et Je doute qu'ils nous ménagent pour 1950 l'occasion
d'une guerre mondiale . .rai pu voir c'l'assez près joue!' les institutions
autonomes dont ils sont fiers et dont ils attendent la gloire future (\e leur
patrie. Je n'ai pasvu parader de gymnastes, ni desociètés plus ou moins
camouflées d'instruction militaire. J'ai vu une belle bibliothèque, un
musée, des icoles de tapisserie, de céramique, de métallurgie, d'agriculture. Les ca.talans se font cette idée, bien paradoxale en 1V20, maùi
qui a peut-ètre quelqueavenir,qu'une civilisation élevée et harmonieuse
eat une arm,, à peine moins efficace que l'artillerie et se démode moins

d"i_diome ne leur nuise pas trop ; et pourtant, tous ensemble, ils formeraient am: yeux du lecteUl' une troupe curieuse et a)l~gre.
« Co minent, dira-t-il, avous-nous pu prendre ces gens,Jà pour des Espagno~~ f" Il Y a chez nous une conception courant,• du caractère espagnol,
de l «me tispagn~le. Sl Yous en enlevez quelques traits. d'un bas romane~q 11e, dont la tau~seté est évitteute l'image n'est pas 5 •1 ,·nlid'l
·1
•
'
c e, me
bl
~em e-_t-1 • :'lf~us ra~_lJOl'~~e au~ Catalans, elle devient une méprise, dont
ils sourient bien qu ils sen pla1guent. Puisque nous avons la chance en
somme, de ne possedel' de la Catalog.1e aucunereprèsentatlon conve~ue
allons chercher sou regar,! daus las y.iux de ses poètes.
'

Une autr.e mison rend opportune l'amitié intelltlctuelle de la France et
d~ 1~ _cati.:log_n,•. ,le ue crois pas m'a\·aoc&lt;'r trop en insinuant que l'Europe
~u,1um·d hui r~cèle beaucoup de forces incohérentes, insoumise~, mieux
faites pour se il18p~rser ou s,' combattre que pour se mettre en faisceau.
S1 nous F?rtio1~s d'une Jougne période .de discipline, ce désordre nous
sem~lera.it_ pl. m ~e fraîcheur etrajcunissarit. Mals le XIX• siècle ne uous
! point fatigues d harmonie; et, bien avant la guerre l'on souhaitait nn
age_ d.'organisaiion, de maturité. Vœu qui n'a pas pas;è de mode 81 j"en
cro_1~ nos oracle~. C',•st ~ent-êJ~e m~me ce qu'il fauL distinguer
1,lns
clan ~ous les d1ssertat1011s qu on nous prodigue de tous côtés. Raisl)n
int~lltgenc~, càrtésianisme, tradition classique, autant de façons de dir~
q':1 on ~ra,t co11ti&gt;1it de construire quelque chose d'èq un lbré, d'à pea près
deflmtif, avec le~ matériaux qui no.u.~ encombre.nt, ,Je dis "avec,. car il
faut bie? considé1·er comme négligeable l'opinion de cew: qui parlent de
co!1stru 1re, ruais, que les mat!•1·iaux épouvantent. Construire Le néant, ou
memere~onstru1re le passé, ~olutions commodes et piteuses. L'a1mrchfe
vaut encore mieux, ayant pl11s de verdeur.

d

Tite.
Vous ni;, serez donc pas étonués de l'imponance qu'ils accord ·nt à.
leur poesie. Ils vénèrent, ils chérissent en elle la flamme ceutrale de
leur acttvité, l'origin e des pulsations. Je me rappelle un mot admirable
de Miquel Ferrà.. Comme nous visitions des laboratoires de chimie, des
ateliers de ferronnerie, d'ébénisterie, et que je me réjouissais du i,pec.
tacle d'une terveur i,. la fois si une et si diverse, il me dit: • Là-dessou~,
voyei-vous, il y a 1a langue catalane, il y a la poésie catalane. • Et
Alexandre Plana a écrit très exactement : • Toute l'evolution récente de
notre poésie est une manifestation, la plus haute et la plus pure, de
l'initiation dala. personnalité catalane au monde harmonieux et ét··mellement en formation de la culture. C'est une initiation qui a comme11cé
dans l'ordre des lettres pour s'ètenclre, pal· un progrès lent et sûr, à
chacune des activités sociales. "
Un peuple accoutumé d•puis 'des siècles à une exii;tence incontestée
devient iugrat pour sa poésie. Et si de gros intêr.êts l'occupeuL - hégé•
monie, îndustrie, négoce - il est comme l'homme riche, comm11 le
commerçant dont, les affaires ronflent , ; il oublie qu'il a une es~ance
pour n~ penser qu'à. son volume. Mais un p,•uple méconnu, nié, se
ramasse autour de son centr.i spirituel, éprouve à chaque moment le
besoin de vérifier sa raison d'être et se rassure au contact de sa pocsie.
Beaucoup de nations ont Mé fondées par l'épée. La nouvelle Catalogne
a été fo.nd èe par des livres. La parole de l'Evangile u c la mllllace done
point. Les manuels d'histoire q11'oud.istribuera plus ta.J.·d aux enfants des
étoles catalanes, s'Hs sont exa•"ts, indiqueront en caract~res gras. comme
dates pril1cipales à retenir, l'apparition d ·s premières œuvre~ de Verdaguer, puis de Joan Maragall, d'Aleover, d"Eugeni d'01-s, de Lopez Pico, et;·
Il serait très dèslrable qu'une anthqlogie de la poésie catalane fat
donnée en traduction française. Ces auteurs, par leur langue comme par
ieur inspiration, sont assez près ,le nous pour qu~ le changement

de

•

, Eh ~i~n ! les g~ns capables de construire, j'ente.nds de mettre au point,
d éqmlibrer une grande civilisation intellectuelle, en sacrifiant le moins
poss'.bie des maté~iaux accumulés par nos prédécesseurs, ne me
p~ra1ssent pas très nombreux da.ns l'Europe d'aujourd'hui. Rivière disait
\ccem~eut,_ d"une ma,1Pre uu peu brusque i,t in.]Ustc, gu,e uous sellls
l•J~ÇaIB_avmns gardé Ulleee1-taine sauté mentale, et que seul compterait. dam,le prochaH1 avenu·, oe que uous penserions. ,Je veux retenir de
cette boutade que, si _d'autres e..-.::cellent à déterrer les marbres précieux
ou les mG;taux rares, 1l est sage de s'adl'esser à aous au moment où l'on
a besoin d'arc~itectes, )lais encore faut-il '-.[Ue le beS'oin eu soit généra,
lement ressenti, et q uetous les autres ae se ·complaisent pas iudéfinimeat
dans l'ivresse de le,ur désordre. Nous devons donc rechn,·her avec soiu
et frequeuter affectueusement ceux que leurs dons naturels, leurs aspir~trons spontanées nous désignent comme collaborateurs immédiats.
No~s ~'en tro11:verons pas de mieux doués qu'en Cat.ùogne. Bon sens,
opti~sme, got'.t de la vie, ils ont tout cela, sans l'emphase nl la légèreté
mérrùionales si odieuses à juste titre aux homm&lt;!s du Nord. Qu'ils soient
invulnérables, que de mauvaùies influences ne puissent un jour les
10

��624

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

toute1 ce, hlstolrea n'achèvent pu de me démolir. Hél:ui ! je crois bien
que ce que j'écris ne vo111 apportera 11lus aucun pl.tl&amp;ir. Je 1111s obligé
à de~ ch1·onlque11 bëtea, car toua mes revenn5 littéraires ont ,111111aru.
All'ectueuaemeut mon cher R. Rl,my de Gourmont. ,.

1' illee de l'opium, vous dont l'aube décente
l&lt;ouglt de voir le jarret nu, la main pressante.

.

•,.

Vielllesae, lendemain d'amour, tristes êba~...
Sur les cnrreaux d'azur rampe la lleur llu givre.
Un arlequin c.a&lt;luc pleure. Est•l1 Lis de vivre 1
Ya, nous dormirons toua. &gt;Jais les lits, c'est plu batt.

Mademoiselle Natalie Clllfort Barney publie, dans le dernier numéro
des Ecrits Nout•eau:,; (mars 1920) quelques • pages prises aux romana
que je n'écrirai paa,. :

.•..

" Ses yeux bleu d'orage
... Et l"écho de son paa sonne à l'autre trottoir. •
ou:
" 1.a Rurvivance vive de sa voix varml les petit.es calalltrophca. •

.
• •

POÈMES DE P.

J.

TOULET ET D'ANDRÉ BRETON

André Breton écrit, dans LWérat«re (Janvier 1920):

SOURCES D'ANA TOLE FRANCE
1 M. &lt;hiraril..tlailly .--0mpare, daue la ,lfl11t•,•1•e r,·,uiçois,:(J 5 flèvrler lll!ll)
•
•
'
he "récit de
. l'hul~•ler ~. qui est dan ~ lCl! Qpt1 u, 18 de J,'~
ccl'o11,c ( O{lfn&lt;Jra,
uno curieuse rch,Uou de L'un:trme lit•re ctu /1/c,·ourc d F
Ce pass:ige du lllel'!'ure _.
e rance.

,,M

'é~ ~u ribt glar,1e ,!,•puis que •us lianes (de la demoiselle Hélène Gillet)
. a en a a ·és, et ou eu fit quclqne!IC plaintes à la ·u Ir
hcutenant-crfmlaei ordouua qu·,,u.. ~er;tit visitée par JI
e.tuasltot le
~emeurèrent d'acr.Qrd qu'elle s'clllit dol!~rée Il n'y Cl'a mita rones, gut
JOUl'll, •
va pas qlliDze

!'

I.U:O.E DE MIEL

A quoi tiennent lea inclln:itlons rédproques 111 y a des jalousies plus
touchantes les une, que les autres. La rivalité d'une femme et d'lln
livre, je rue promène volontiers dans cdte ob,curllé. I.e doigt 11ur la
tempe n'est vas 1, canon d'un revolvur. Je cruls que nous nous éc-Outions
pen~er mals le machinal• A rien" qui est le plus tl&lt;!r d&lt;&gt; nos refüs n'eut
paa à ~Ire prou,,ncë dtJ tout ce voyage de noces. Moins haut que les aatre11
il n'y a rien à r~garder fixement. Oaus &lt;1ue!que train QUl' ce soit, Il e&amp;l
danifereux dl!.se pencher par la porti'-re. Les stntluus étaieut clalrtrment
réparties ,mr un goUe. l.a mer qui pour i'Œil humaiu n·estjamais si belle
que le ciel ne 1101111 quittait 1i:1~. Au fond de nos yeux se perdaient de
joll1 calculs orient vers l'avenir comme ce1 x des murs de prison.

r.

J. Toulet, à qui Jacque• Uoulenger i,,,usacrt', dans /'Op nton
(6 Mars 19!01 un .article ftn, dunue au Dlran 1Jan,·ier-l-"é\'l'it r 19211) (e,;
brefs poèmes :

Dan, quelle Inde nouvelle, où que se soient demain
Endormi ton cavrl,·e et Ion i1me envolèe,
A-t-elle su guérir la crueur de ta plaie,
Et ce cœur nostalgique où tu port.ais la main ,

soug tn paupière bleuP, Albe, ton regar,1 d'or:
Tel palpite l'ticlalr aux nuits de Messidor.

•••
111~~- ~'ictor Giraud, dont Brunetière dfs:ilt qu'il avait rénové la critique

~ rl', a ~ait nue dllcou,·erte plus lnattl'ndue. on tron,·l' dans les
&lt;le l hr:11.,·,· (t. l!, I'· l!03), à pro1,us d'Anatole France poete:
d • De u 1·a11d$ li! pteirn, d,'odru.rs rt u,• 1,h0$1'ho,-,.5 cenrcs•• llsona-nons
ans la plè~e l!1t1t11lée: Vr,ms, éroue rt,i .,01r. C'est la reprise insuffisamment d,•gu,~ée, du Vl'rs eélèbre, du ,·ers admirable de Baudelaire:
/1/ttit,

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,\'cms au,-011.5 ries lis p/c11ui tl'odeio-., té.gé.,·es .. »

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�LA NOUVElLE REVUE FRANÇAISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
BEAUX-ARTS
!!OIi.ACE I.U:OQ DB BOISHAUDRA.·:

1 Ed11cat1on de la mb,iotre JJl((O-

resqueet la Fo, matirJ11 de l'artme: IJ •• Laurclla.
Cu, DEJ,AFORf.T: 1111,·oductionci
la cuuu,·c 1111. lcate; Arnette.

LITTE'

.RATI:RE, ROMAX~,
TH&amp;ATRE
Rooen ALI. Ultl : 1.es feux ,te la
Sai,!l.Jean: C'. llluch.
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s ~ftltanwrplt ·, us ou
l" ~ ne ,:l'o • J lb
d
l ·,.,.
phîi,-,; 1,;~Ïslént1'r!e Cil li., IOL\11:,~ Ai:Ar.o : Feu de Joie; Au
San, P;,rell.
lfr::,,,1w B \TAn.ui: 1.a (Juad,•ature
Pl LIX: /

&lt;Je l',lmou,·; E. Fasquelle.
.\1.oy_~,r~ 11~;RTRA.ND:Gw;pa,·at1e

nuit; La Counalssancc.
Rm,..:B1z.e:r:J/.¼t"cutu,·ea,r.rgu/tu,·cs; La HonaLssauce clu livre.
la

.All.XA:-mu.: DLOI.: ln /)OU:t'; l.a

Cible.
BR.;.:.rr,m:: /.es ,,es des lJa1 1,es
f, alrmtt:JJ_; 1,11,ralriedc; Bibllophl•

"8 JJ11rls1eu .

Ho11or111:: ll1&lt;1.soe1&lt; : Les
JJ11e1., de r·a,ntefigue:

'l'l·o/x
Edition

ll"auçalsc Illustrée.
i,•u,. ·,•1~ C.\RCO: L'Equ1pe: Emile-

Paul frères.

ll1,l\RY Ct:ARII: l&gt;Cmnets de g,,e1·n•

19H•IUt9: L.ibrairic française.

BLAISt, C~:Nl&gt;HARS: /,&lt;' fi/,,, ([,: la

fin &lt;lu montl&lt;'; l.a slrl'.'ne.
11• CRAFFIOI. • Dtnu..L.EMO •. T: At,
J&gt;avs des eau."t: monr.,: Llbralri.

,1,•s l.cltres.

E1u1r T DELAUA n.: l"erlaine; A.
Messi?in.

1,t!Cl.ll l&gt;EI..\ltn:-!ll~nom·;,; ,1 M,1man; ~:. l'11 q11e.ll •
J),: Stéph,uu
Mallnrm,' au pr&lt;&gt;-plleu E;tclliel;

T•,IHJU.\itD D· JAltDI', !

A.-P. 0.ARl'ilt:R: [~,S Co1·11etl1es
.ru,· la 'l'cmr; Garnier frèft!
PAUL Gt:RATll,\':

Les l'elites.A mes·

A. Me, in.
'
GOETHE.: Faust ; t. 1. (H. f,icbten.
bergcrJ. J.nReuaissance du Lin-e.

M,rnou~.,un llr• RY•lto IER: 0117'1,mnot : u. ora et.

'1e,·t
i.\lAx

.IAco11: , l'IIC?t1atoma • 1.a

Sirène.

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ltRASCIS JA)Ulf:S:

I.e Porte [(U .

liQUc; )lerl'ure de Prauce.

l,.\UTlllc:.UIO~T JCowte d :) : /,es
rJim1ts d" Mal u,·o, .. La Sfrêue.
Jr4= LtalAÎTRi,:: 11,,;n-e~s/0t1;, dt
TMcu,•tt (Il' série); Holvlu Ci.&lt;;••.
I.o~rn )L\_ TJJ. : .Voo·e Passion;

La Rena! sanre du Une.

A 'Dl'i' MA li.Ols: l,&lt;s [l(Jtirgœis
rie 11'11.:he,m; n. Grasset
Y.-E. Mwm:i n·: /.es l'ories à' f•
ra-tn ~ E. Flg11lèrc et C'".
I'JEl!.IU· M.11.u:: T,·oi&amp; Femmes;
&lt;:V.hnnun-l.én• ,
•... : /,e I;clit A,muao·e ries

Ecrt-v(tln., i La Maison rraaca;se
d'Art et d'hditlon,
•
Ai&gt;isl 1,arla11 Za,·atlrn.•t1·1J: fl, cr:,g r.t 1,"•.
t:U.\l!l~ Ûl!L\I&lt; :,,--r: A(.laMct Et·c;

• • 'n.1·zsr11t::
1Jl Sirèlle.
l'ÙRO,;s:

mcau.

Le at111·1ro»; M. lllo-.

GA TO, • P!C.\RD ! J..a ('onresston

du Chat: Albln-.\lic.hel.
J::!L'\'E, T l'~Jt RAIi! : f,e

'l:01~• Ql/t

crient ,tans te r.t • ert; 1.. Conard.
EDO.Hl!) ,\. POF.: /.a Chute de la
,ialson r·.~1icr; 1-'1 :Sirène.
.\f.-C l'0ISSOT •~r 11.·U. I.,\l'"C:t:
Les I/.Jfl/s de Huysman ; La Maf.
(&gt;Il fra11cai e d'Art N d"Editlon.
Ro:-.,AltÜ: Elégie à Jlfa1•fr: L.
Pic.hou.
LAt:ni,;_,y TAII.RADI ; QuelqueJJ{a71

t,1;,1.:s dejurlt ·; F.dillo11 tra,wa!sc

Mercure de Fl"auc •.

lllu,-trée.

P.\l;L ELt.lRl&gt;: ),es .4n111mt1,1' et

LAl'Rt::\--rTA!Lll,11&gt;1&lt;: Àt&lt; Pa11s tiu

t:~IER. 011': /ICJmmcs 1•cpréu111u
tifs;,;.&lt; rés et &lt;,tt•,
CLACDI! F ..rnniRE: La llel-111ère
1&gt;ées.,e: E'. ~·tnmmurif)II,
ALBt.RT FUA; T,a l'çl,t, Ile l'tcto,...
llug1J clans la vuc,•rtf mondiale
e1 ses 1,ro1&gt;/Jétie1; Delagravc.

RODOl'lil,; 1'/F.PFH.;R: l.tt /!1/,tiQ•
thèqtl,(!d,·mon 011,.le: o.1'rèsctc~,
JUl,l!i' V.u.1.ts: .Dcstaots; Edouard,J1)Scpl1.
,\, ZtRIOA-f,'OllBOS,\: Le s11m/Joltsme français.,, /tt. poésie e11pa1mo1emoder11e;Mercurcde France

lettrt 110mm s; Au :;an .. l'nreil.

•

,lfH{II'; Edouru:d Joseph.

LE CIERAI.T : llAHON GALLIMARD
I.IIPRIMERŒ COULOUMA, AROENTEUlL (S.•ET•O.)

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1920, Tomo 14, Enero-Abril</text>
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              <text>Montfort, Eugène, 1877-1936, Director</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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              <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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              <text>01/01/1920</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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