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                  <text>�·_
..J__._,_a_L_•_o_Tu_~_A_c___
~----~-E__N_T_R_A_L_ __.J,9

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

Les Éditions de la Nouvelle Revue Française vont
publier incessamment la traduction par M. Paul Franck
du livre de]. M. Keynes: Les Conséquences économiques
de la Paix, qui a obtenu, en Angleterre et en Amerique,
un succès consùiérable. Bien que les questions qu'agite cet
ouvrage excèdent quelque peu le cadre de la Nouvelle
Revue Française, nous ne résistons pas à la tentation
d'en extraire le passage suivant, qui constitue, nous
semble-t-il, un document psychologique du plus haut
intérêt.
La faillite du président Wilson a été un des evén_e ments mor.a ux les plus importants de l'histoire, et je
dois tenter de l'expliquer. Qye11e place le Président
tenait dans· n·o s cœurs et dans les espérances du monde,
quand ,il vint à nous sur le Georges-Washington! Qyel
grand homme arrivait en Europe dans ces jours qui suivaient la victoire!
En novembre 1918, les armées de Foch et les paroles
de Wilson nous avaient permis d'échapper brusquement

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..J__._,_a_L_•_o_Tu_~_A_c___
~----~-E__N_T_R_A_L_ __.J,9

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

Les Éditions de la Nouvelle Revue Française vont
publier incessamment la traduction par M. Paul Franck
du livre de]. M. Keynes: Les Conséquences économiques
de la Paix, qui a obtenu, en Angleterre et en Amerique,
un succès consùiérable. Bien que les questions qu'agite cet
ouvrage excèdent quelque peu le cadre de la Nouvelle
Revue Française, nous ne résistons pas à la tentation
d'en extraire le passage suivant, qui constitue, nous
semble-t-il, un document psychologique du plus haut
intérêt.
La faillite du président Wilson a été un des evén_e ments mor.a ux les plus importants de l'histoire, et je
dois tenter de l'expliquer. Qye11e place le Président
tenait dans· n·o s cœurs et dans les espérances du monde,
quand ,il vint à nous sur le Georges-Washington! Qyel
grand homme arrivait en Europe dans ces jours qui suivaient la victoire!
En novembre 1918, les armées de Foch et les paroles
de Wilson nous avaient permis d'échapper brusquement

�LA NOUVELLE REVUE fRA 'ÇAISE

à la guerre qui dévorait tout ce à quoi nous tenions. La

situation était bien plus favorable qu'on ne pouvai la
désirer. La victoire était si complète que la crainte n'avait
à jouer aucun rôle dans les décisions. L'ennemi, après
avoir déposé les armes, avait confiance dans le caractère
général de la Paix, dont les termes semblaient devoir
assurer un réglement de justice et de générosité, et laisser place à l'espoir sincère de voir la vie reprendre son
cours interrompu. Pour renforcer cette certitude, le Président venait lui-même sceller son œuvre.
Qyand le président Wilson quitta Washington, il
jouissait à travers le monde d'un prestige et d'une autorité morale encore inconnus dans l'histoire. Ses paroles
courageuses et mesurées portaient, pour les peuples
d'Europe, plus haut et plus loin que la voix de leurs
propres politiciens. Les peuples ennemis a~aient. co~fiance en lui pour l'exécution du contrat qu 11 avait fait
avec eux. Les peuples alliés ne le reconnaissaient pas
seulement comme un vainqueur, mais presque comme
un prophète. En plus de cette puissance morale, il avait
en mains les réalités du pouvoir. Jamais les armées
américaines n'avaient été plus nombreuses, mieux entraînées mieux équipées. L'Europe dépendait complète~ent du ravitaillement des Etats~Unis, et, financièrement, elle était à leur merci d'une façon encore plus
absolue. Non seulement l'Europe devait déjà à l'Amérique plus qu'elle ne pouv_ait lui payer mais seuls des
secours largement dispensés pouvaient la sauver de la
famine et de la banqueroute. Jamais nul philosophe
n'avait brandi de telles armes contre les grands de ce
monde. Q!lelle foule se pressait dans les capitales d'Eu-

PSYCHOLOGIE DU PRESTDE T WILSON

rope, autour de la voiture du Président! Avec quelle
curiosité, quelle anxiété et quelle espérance cherchionsnous à entrevoir le visage et l'attitude de l'homme du
destin qui, arrivant de l'Ouest, venait panser les plaies
de la vieille mère de sa civilisation et poser les fondements de !'Avenir!
La déception fut si complète que ceux qui avaient eu
le plus confiance osaient à peine en parler. Etait-ce
vrai? demandaient-ils .à ceux qui revenaient de Paris.
Le traité était-il vraiment aussi mauvais qu'il en avait
l'air? Q!l'était-il arrivé au Président? Q!lelle faiblesse ou
quel malheur avait amené une trahi on si extraordinatre
et si inattendue?
Les causes étaient cependant ordinaires et humaines.
Le Président n'était ni un héros ni un prophète. Il n'était
pas même un philosophe. C'était un homme généreusement intentionné, mais non exempt des faiblesses des
autres créatures humaines. Il manquait de cette préparation intellectuelle dominatrice qui lui eût été nécessaire pour lutter contre les fins et dangereux sorciers
qu'un choc effrayant de forces et de personn.alités avaient
portés aux sommets, face à face da11.5 le conseil, et qui
étaient passés maîtres dans un jeu rapide, dont il n'avait
nulle expérience.
Nous nous étions en effet forgé une fausse idée du
Président : nous le savions solitaire et lointain et nous
le croyions volontaire et obstiné. Nous ne nous Je repré .
sentions pas comme uq homme minutieux, mais nous
pensions que la netteté avec laquelle il s'était saisi de
certaines idées principales pouvait lui permettre, avec
l'ajde de sa ténacité, de balayer les toiles d'araignées sur

�632

LA

OUVELLE REVUE FRA ÇAISE

son passage. Outre ces qualités, il dev~it avoir la clarté
de vues , la culture et les vastes connaissances
. . du ,pen. ,
seur. La langue très remarquable qui avait caractense
ses Notes fameuses, semblait indiquer un homme d'une
imagination élevée et puissante. Ce qu'on disait de l~i
dénotait une apparence élégante et une éloquence dominatrice. En outre, il avait atteint et conservé avec une
autorité croiss.ante la situation la plus élevée, dans un
pays où l'on ne néglige pas les tale?ts des h?.mmes
politiques. Tout cela , - nous n'attendions pas 11mpos:
sible, - semblait se combiner pour le rendre propre a
s'occuper des sujets en question.
.
.
.
La première impression que donn~1t d: pres M: Wilson diminuait quelques-unes de ces 1llus1ons, mats non
pas toutes. Sa ph)'.sionomie et son visage étaient é~égants
et semblables en tous points à leur photographie· son
port de tête était distingué. Mais, comme Ulyss~ il av_ait
l'afr plus grave lorsqu'il était assis. Ses ma~n~, b~en
qu'adroites et assez fortes, manquaient .de d1s~1~cuon
et de finesse. Dès qu'on avait vu une fois le President,
on avait l'impression que non seulement et quel qu'il
pût être par ailleurs, il n'avait pas le tempérament d'un
homme d'étude, mais qu'il ne po sédait même pas cette
connaissance du monde qui fait de M. Clémenceau et
de M. Balfour des personnages d'une exquise culture.
11 n'était pas seulement insensible aux phénomènes
proprement extérieurs, mais, qui plus est, iJ ne se laissait pas le moins du monde influencer par son entourag~.
Q!Jelles chances un homme pareil pouvait-il donc av01r
contre M. Lloyd George, dont la subtile attention se
portait immédiatement d'une façon infaillible et presque

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDE T WILSO

magnétique sur tous ceux qui l'entouraient? Lorsqu'on
voyait le Premier ministre anglais examiner la compagnie, avec six ou sept sens dont ne disposent pas les
hommes ordinaires, lorsqu'on le voyait juger les caractères, les motifs et les sentiments subconscients, percevoir ce que chacun pensait et même ce que chacun
allait dire, arranger par un instinct télépatique les arguments et les requêtes qui s'appliquaient le mieux à
l'orgueil à la faiblesse, ou à l'égoïsme de son interlocuteur on comprenait que le pauvre Président allait être
forcé de jouer à colin-maillard dans cette assemblée. Nul
homme ne pouvait être pour les qualités consommées
du Premier ministre une victime plus complète et plus
prédestinée. Q!Joi qu'il en soit, le vieux monde se cramponnait à sa perversité et le cœur de pierre du vieux
monde était capable d'émousser l'épée la plus tranchante du plus brave des chevaliers errants. Et notre
don Qµichotte aveugle et sourd entrait dans un repaire
où c'était son adversaire qui tenait en mains la lame
rapide et étincelante.
Mais si le Président n'était pas un grand philosophe,
qu'était-il donc? C'était en somme un homme qui avait
passé une grande partie de sa vie à l'Université. Ce
n'était aucunement un homme d'affaires ou un politicien
vulgaire. C'était un homme fort d'une grande puissance
personnelle. Q!Jel pouvait donc être son tempérament?
Une fois trouvée, la solution est éblouissante. Le Président était semblable à un ministre non-conformiste et
même presbytérien. Sa pensée et son caractère étaient
bien plus théologiques que philosophiques avec toute la
force et toute la faiblesse qu'implique cet ordre d'idées

�64

LA

OUVELLE REVUE FRANÇAISE

et de sentiment. Il représente un type dont il n'y a plus

à présent en Angleterre ou en Ecosse autant de représentants que jadis, mais qui néanmoins donnera aux
Anglais l'impression la plus précise du Président.
Ce portrait fixé dans notre esprit nous pouvons
revenir au cours des événements. Le programme que le
Président avait mis en avant dans ses discours et dans
ses Notes, faisait montre d'un esprit et d'un but si
élevés, que ceux qui l'approuvaient ne songeaient guère
à en juger les détails qui pensaient-ils, n'étaient pas
encore réglés mais le seraient en temps utile. Au commencement de la Conférence de Paris, on pensait en
général que le Président, aidé de nombreux conseillers,
avait tracé un vaste plan, non seulement pour la Société
des ations, mais aussi pour la mise à exécution des
Quatorze Points par un véritable traité de Paix. Mais,
en fait, le Président n'avait rien tracé du tout. OJ.iand
on en vint à la pratique, ses idées apparurent vagues et
incomplètes. Il n'avait pas de plan pas de projet pas
d'idées constructives pour insuffler la vie aux commandements qu'il avait fièrement proclamés à la Maison
Blanche. Il eût pu prêcher un sermon à propos de tous
ses principes, ou adresser une prière superbe au ToutPuissant pour leur exécution. Mais il ne pouvait adapter
leur application concrète à l'état de choses européen.
Non seulement il ne pouvait faire nulle proposition
détaillée, mais à beaucoup d'égards, - et c'était sans
doute inévitable, - il était mal informé de la situation
de l'Europe. Non seulement il était mal informé - cela
était vrai aussi de M. Lloyd George - mais son esprit
était trop lent pour s'adapter. La lenteur du Président

PSYCHOLOHIE DU PRESIDENT WILSON

parmi les Européens vaut la peine d'être notée. li ne
pouvait pas, en une minute, comprendre ce que disaient
les autres, mesurer la situation d'un regard, forger une
réplique, aller au-devant de la question par un léger
changement de position. li devait donc être battu simplement par la vivacité, la compréhension, l'agilité d'un
Lloyd George. Il n'y a sans doute pas eu beaucoup
d'h.ommes d'État de premier rang plus impropres
que lui à la souplesse de la discussion. Il arrive
souvent un moment où vous pouvez gagner une
victoire importante si, par un léger semblant de con-,
cession, vous sauvez la face de l'opposition ou si vous
vous mettez d'accord avec elle par un nouvel exposé
de votre proposition qui sert à l'adversaire et ne diminue
en rien ce à quoi vous tenez. Le Président n'était pas
armé pour ces habiletés simples et usuelles. Son esprit
trop lent manquait de ressources pour être préparé à
une alternative quelconque. II pouvait enfoncer ses
talons dans le sol et refuser de bouger, comme il fit à
propos de Fiume. Mais il n'avait pas d'autre moyen de
défense. Ses contradicteurs n'avaient pas besoin de beaucoup d'artifice, pour empêcher les choses d'en venir à
ce point avant qu'il soit trop tard. Par des amabilités et
des concessions apparentes, on éloignait le Président de
sa position, on lui faisait manquer l'occasion d'enfoncer
les talons et, avant qu'il sût où on l'avait entraîné, il
était trop tard. En outre il est impossible, après avoir
causé pendant des mois d'une façon familière et amicale
en apparence, avec d'intimes associés, d'enfoncer tout
le temps ses talons. La victoire n'était possible que pour
un homme qui aurait e!J une compréhension assez vive·

�636

LA NOUVELLE tŒVUE FRANÇAISE

de la situation générale pour retenir son ardeur et connaître exactement les rares instants propres à une action
décisive. Mais, pour cela, le Président était et trop perplexe et trop lent.
Il ne remédia pas à ces défauts en ayant recours à la
sagesse collective de ses lieutenants. Il avait réuni autour
de lui, pour les clauses1economiques du traité 1 un groupe
d'hommes d' affaires très capables. Mais ils avaient peu
l'expérience des affaires publiques et, à une ou deux
exceptions près, ignoraient l'Europe autantquelui-même.
Le Président ne leur faisait appel qu'irrégulièrement,
lorsqu 'il avait besoin d'eux pour une question spéciale.
Ainsi le Président resta isolé comme il l'avait utilement
été à Washington. Sa froideur anormale ne tolérait auprès de lui nul homme qui désirât être moralement son
égal ou exercer une influence durable. Les autres plénipotentiaires américains étaient des muets. Bien qu'il eût
la confiance du ~résident et une beaucoup plus vaste
connaissance des hommes et de l'Europe, bien que sa
vivacité soit souvent venue en aide il sa lenteur, le colonel House lui-même passa peu à peu à l'arrière-plan.
Tout cela était favorisé par les membres du Conseil des
Quatre, qui complétèrent par la dissolution du Conseil
des Dix l'isolement qui avait pour origine le propre
caractère du Président. Ainsi, jour après jour, semaine
après semaine il se laissa enfermer, sans aucun secours,
sans aucun conseil. li resta seul, avec des hommes plus
fins que lui, dans des circonstance'S infiniment difficiles
où il avait besoin pour réussir de moyens d'imagination, de connaissances de toute sorte. Empoisonné
par cette atmosphère, il se laissa aller à discuter leurs

PSYCHOLOGIE DU PRESIDENT WILSON

plans et leurs principes et à passer par leur chemin.
Ces causes, ainsi que beaucoup d'autres, se combinèrent pour former la situation que nous allons voir. Le
lecteur doit se souvenir, d'ailleurs, que les évép.ements
qui sont ici resserrés dans quelques pages, se sont produits lentement, progressivement, insidieusement, du~
rant une pé~iode d'environ cinq mois.
Le Président n'ayant •rien préparé, le Conseil travaillait en général d'après un plan français ou anglais. li
devait donc constamment s'opposer au projet, le critiquer, le repousser, s'il voulait le mettre en concordance
avec ses idées et ses desseins personnels. Si des concessions d'apparence généreuse lui donnaient satisfaction
sur certains points, (il y avait toujours une certaine
marge remplie de suggestions absurdes, auxquelles personne n'attachait d'importance), il lui était difficile de ne
pas céder sur d'autres. Les compromis étaient inévitables, et il était très difficile de ne pas en faire sur les
points fondamentaux. En outre, on fit bientôt passer le
Président pour le défenseur de l'Allemagne, et il s'exposa
à !'allusion (à laquelle il était sottement et malheureusement sensible) d'être&lt;( germanophile».
Après avoir fait étalage de beaucoup de principes et
de dignité, dans les premiers jours de la Conférence des
Dix, il découvrit qu'il ne pourrait pas assurer la défaite
de certaines parties du programme de ses collègues, Français, Anglais ou Italiens, suivant les cas, - par les
procédés de la diplomatie secrète. Q!J'avait-il à faire en
dernier recours? Il pouvait laisser la conférence traîner
en longueur et user d'une obstination pure et simple.
li pouvait rompre et dans sa colère revenir en Amérique,

�638

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sans avoir rien réglé. Il pouvait essayer d'en appeler au
monde, par dessus la tête des membres du Conseil.
C'étaient la de misérables alternatives contre lesquelles
il y avait beaucoup à dire. C'étaient aussi des moyens
hasardeux, surtout pour un homme politique. Le Président avait, par sa fausse politique, lors des élections
au Congrès, affaibli sa situation personnelle dans son
propre pays. li n'était nullement certain que les Américains le soutiendraient dans une attitude intransigeante.
li y aurait une campagne dont les résultats seraient
obscurcis par toute sorte de considérations de personne
et de parti, et nul ne . pouvait dire si le droit triompherait dans une lutte dont l'issue ne serait pas déterminée
par ses qualités. En outre une rupture ouverte avec
ses collègues ferait éclater sur sa tête l'aveugle indignation des passions «anti-allemandes» dont tous les
peuples alliés étaient encore animés. On n'écouterait
pas ses arguments. On n'aurait pas le sang-froid
nécessaire pour considérer son acte comme utile à
la morale internationale et à la bonne administration de
l'Europe. On crierait simplement que , pour diverses raisons honteuses et égoïstes, le Président voulait &lt; laisser
les Boches tranquilles i . li était facile de prévoir l'opinion unanime de la presse française et anglaise. Si donc
il lançait un défi public, il avait des chances d'être battu.
Et s'il était battu, la paix ne serait-elle pas, en fin de
compte, bien plus mauvaise que s'il restait là à user de
son autorité et à essayer de la rendre aussi bonne que
les conditions restrictives de la politique européenne le
lui permettraient? Mais surtout, s'il était battu, ne perdrait-il pas la Société des Nations ? et cette Société

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

n'était-elle pas, après tout, le résultat qui importait le
plus, et de beaucoup, au bonheur futur de l'humanité?
Le traité serait modifié et adouci par le temps. Bien des
clauses, qui semblaient alors vitales, deviendraient insignifiantes. Bien des décisions qui semblaient ' irréalisables, pour,cette raison même, ne se réaliseraient jamais.
Mais la Ligue, même sous une forme imparfaite, était
quelque chose de durable· c'était le début d'un principe
nouveau du gouvernement du monde. La vérité et la
justice ne pouvaient pas être établies dans les relations
internationales en quelques mois. La Société des Nations
serait la lente gestation dont elles naîtraient en temps
donné. Et Clemenceau avait été assez intelligent pour
laisser voir qu'il accepterait bien la Ligue, si on voulait
y mettre le prix.
A ce tournant de sa fortune, le Président était tout
seul. Saisi par les soucis du Vieux-Monde, il avait grand
besoin de la sympathie, du soutien moral, de l'enthousiasme des foules. Màis enterré à la Conférence, suffoqué par l'atmosphère ardente et empoisonnée de Paris, ·
il ne percevait aucun écho du monde extérieur, aucun
mouvement ardent d'affection ou d'encouragement de la
part de ses silencieux commettants de tous les pays. Il
sentait que la flamme de popularité qui l'avait salué à
son arrivée en Europe s'obscurcissait déjà. La presse
parisienne le raillait ouvertement · dans son pays ses
adversaires politiques profitaient de son absence pour lui
créer une atmosphère hostile ; l'Angleterre, froide et
désapprobatrice, ne lui répondait pas. li avait ainsi formé
son entourage, qu'il ne recevait pas, par ces voies privées les courants de confiance et d'enthousiasme dont

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les sources publiques semblaient taries . II avait besoin
de la force accrue, de la foi collective, mais il ne l'avait
pas . La crainte de l'Allemagne nous dominait tous encore, et les plus sympathiques restaient très prudents :
il ne fallait pas encourager l'ennemi, il fallait soutenir les
amis, le temps n'était pas venu des dissensions et de
l'agitation, il fallait faire confiance au Président pour
qu'il agisse pour le mieux. Au milieu de cette sécheresse,
la foi du Président se fana et s'étiola comme une fleur.
· Dans un moment de colère justifiée, le Président !!,Vait
fait venir le Georges-Washington. li voulait que le navire
fut prêt à l'emmener loin des palais perfides de Paris,
vers le siège de son autorité, où il pourrait se ressaisir.
Mais il rapporta cet ordre et une fois qu'il eut pris le
chemin des compromis, les défauts de son tempérament
et de sa préparation apparurent fatalement. Il était capable.de suivre une route él_evée et d'agir avec obstination ; il était capable de lancer des mandements du Sinaï
ou de !'Olympe et de rester inabordable à la Maison
Blanche ou même au Conseil des Dix ; - il pouvait par
là même ne subir nulle atteinte. Mais que seulement il
s'abaissât jusqu'à devenir l'égal des Q!latre, et c'en
était fini.
C'est ici que ce que j'ai appelé le caractère théologique
ou presbytérien devenait dangereux. Après avoir décidé
que des concessions étaient inévitables, le Président -aurait pu tenter, par la fermeté, et l'habi-leté, ou en faisant
usage de la puissance financière des Etats-Unis 1 de conserver le plus possible du fond , fut-ce aux dépens de la
lettre. Mais il était incapable d'une compr9mission avec
lui-même, telle que l'impliquait ce procédé. Il était trop

, PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

64 I

consciencieux. Bien que des compromis fussent nécessaires, le Président restait un ~omme de p,rincipes_qui se
tenait pour complètement lié par les &lt;2!!atorze P~mts. _u
n'aurait rien fait qui ne fût honorable, rien qui ne fut
juste et droit, rien qui fût contraire à sa grande ' profession de foi. Ainsi, sans rien perdre de leur force verbale,
les Q!Iatorze Points devinrent un objet de commentai_res
et d'interprétation. En se trompant soi-même à leur suJet,
on les entourait de tout cet équipage grâce auquel, j'ose
le dire, les aïeux du Président s'é~aient persuadés que la
'voie qu'ils croyaient nécessaire de suivre, était d'accord
avec toutes les syllabes de Pentateuque.
L'attitude du Président vis-à-vis de ses collègues, était
devenue la suivante: Je fais tout le chemin possible pour
aller à vous, je vois les difficultés que vous rencontrez
et j'aimerais être d'accord avec vous sur ce que vou_s
nous proposez. Mais je ne puis rien faire qui ne soit
juste et droit, et vous devez tout d'abord me montrer
que ce que voulez entre vraiment dans les termes ~e~
déclarations qui me lient. C'est alors que l'on se mit a
tisser cette étoffe de sophisme et d'exégèse jésuitique
qui devait finaleme'nt revêtir de mensonge le texte, et la
substance du traité tout entier. Le mot fut donne aux
sorciers de tout Paris :

Fair is fout, and fout is fair
Haver throu!{h tbe fog and filthy air
les sophistes les plus insidieux et les faiseurs de plans
les plus hypocrites furent mis à l'ouvrage. lis produisirent beaucoup de travaux ingénieux qui eussent pu
tromper pendant plus-d'une heure un homme plus intelligent que le Président.

�642

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi, au lieu de dire que l'Autriche allemande n'a pas
le droit de s'unir à I' Allen:iagne sans l'autorisation de la
F_r~nce, ce qui serait contraire au principe delibredispos1tton, le traité• déclare d'une façon délicate : c L'Allemagne reconnaît et respectera strictement l'indépendance
de l'Autriche fixée par le présent traité, comme inaliénable, si ce n'est du consentement de la Société des
Nations. » Cela revient au même, mais sonne différemment. Et qui sait seulement que le Président a oublié
qu'une autre partie du traité établit que pour une telle
décision, le Conseil de la Société doit être unanime?
Au lieu de donner Dantzig à la Pologne, Je traité établit que Dantzig sera une ville « libre » dans les frontières douanières de la Pologne, accorde à la Pologne un
droit de contrôle sur le réseau fluvial et ferré et décide
que« le Gouvernement Polonais assurera la conduite des
affaires extérieures de la ville libre de Dantzig, ainsi que
la protection de ses nationaux dans les pays étrangers».
. En plaçant sous un contrôle étranger le système fluvial de l'Allemagne, le traité déclare internationaliser ·
&lt;&lt; les fleuves servant naturellement d'accès à la mer à
plus d'un Etat, avec ou sans transbordement d'un bateau à un autre. »
De tels exemples pourraient être multipliés. Le but
véritable et clair de la politique française de diminuer la
population et d'affaiblir le système économique de I' Allemagne a été enveloppé, par égard pour le Président, .
dans le langage solennel de la liberté et de l'égalité
internationale.
·
Il y eut un moment décisif dans l'effondrement de la
position morale du Président et l'obscurcissement de ses

'

1

PSYCHOLOCIE DU PRÉSIDENT WIL.S0

idées. Ce fut sans doute lorsqu'il se laissa enfin persuader, - ce qui découragea ses conseillers, - que les
dépenses accomplies par les Gouvernements alliés en
vue du paiement des pensions et des allocations pouvaient être · nettement regardées dans un sens dans
lequel on ne pouvait plus envisager les autres frais de
guerre, comme &lt;&lt; dommages causés à la population civile
des puissances alliées et associées par l'agression de
l'Allemagne sur terre sur mer et dans les airs ,. Il y eut
une longue lutte théologique, dans laquelle bien des arguments furent rejetés. Finalement, le Président capitula
devant le chef.d'œuvre des sophistes.
. Enfin l'œuvre fut accomplie et la conscience du Président était toujours intacte. En dépit de toute chose, je
pense que son tempérament lui a permis d'être toujours,
en quittant Paris, un homme vraiment sincère. Il est
probable qu'il est encore fonciè~ement convaincu qu'en
fait le traité ne contient rien qui soit en opposition avec
ses déclarations précédentes.
Mais l'œuvre était trop complète, et c'est à cela qu'est
dû le dernier épisode tragique de ce drame. Dans sa
réponse, Brockdorff-Rantzau avait nécessairement suivi
l'idée que l'Allemagne avait déposé les armes sur les
bases de certaines assurances avec lesquelles, par beaucoup de points, le traité était en· opposition. Mais cela
jus!ement, le Président ne pouvait l'admettre. Au milieu
des peines de la méditation solitaire et dans les prières
qu'il adressait à Dieu, il n'avait rien faif qui ne soit juste
et bien. Si le Président avait admis que la réponse allemande eut une force quelconque, cela aurait détruit son
amour-propre et rompu l'équilibr~ intérieur de son âme.

�644

LA NOUVELLE R.EVUE FR.ANÇAISE

Tous les instincts de sa nature obstinée se levaient pour
protester. Pour parler le langage- de la médecine mentale,
suggérer au Président que le traité était la faillite de ses
promesses , était toucher à vif un ganglion nerveux.
C'était là un sujet pénible à discuter et contre. l'examen
ultérieur duquel se liguaient tous les sentiments subconscients.
Et c'est ainsi que Clémenceau fit triompher une proposition qui, quelques mois plus tôt, avait semblé extravagante et impossible : les Allemands ne furent pas
entendus. Si seulement le Président n'avait pas été si
consciencieux, s'il ne s'était pas caché à lui-même ce
qu'il avait fait, même au dernier instant il était en état
de regagner le terrain perdu et d'obtenir quelque succès
considérable. Mais le Président restait immobile. Ses
bras et ses jambes avaient été attachés par les chirurgiens, et on les aurait brisés plutôt que de les faire
remuer. Désirant au dernier moment user de toute la
modération possible, M. Lloyd George découvrit avec
horreur qu 'il ne pouvait en cinq jours convaincre le Président d'erreur sur un sujet qu'il avait mis cinq mois à
lui présenter comme bon et équitable. Il était, après
tout, plus difficile de détromper ce vieux presbytérien
qu'il ne l'avait été de le tromper, car dans son erreur il
avait placé sa conviction ét son respect de lui-même.
Ainsi, à la fin, le Président se prononça avec ferll!eté
et refusa la conciliation .
J. M. KEYNES

SI LE GRAIN NE MEURT

&lt;1)

Ill

Lorsque en 1900 j'abandonnai La Roque, pour les raisons que je dirai plus tard, je renfonçai tous mes regrets,
par crânerie, confiance en l'avenir, que j'étayais d'une
inutile haine du passé, où se mêlait passablement de
théorie ; on dirait aujourd'hui : par futurisme. A dire le
vrai, mes regrets furent sur le moment beaucoup moins
vifs qu'ils ne devinrent par la suite. Ce n'est point tant
que le souvenir de ces lieux s'embellisse: j'eus l'occasion de les revoir et de pouvoir apprécier mieux, ayant
voyagé davantage, le charme enveloppant de cette petite
vallée dont, à l'âge où me gonflaient trop de désirs, je
sentais surtout l'étroitesse

. et le ciel trop petit sur les arbres trop grands
ainsi que dira Jammes dans une des élégies qu'il y
composa.

(Traductioti Paul Fratick).
(1) Voir la NoufJe/le
1••

Mars

R= ee Fra11çaise du

1•• Février et

du

1920.
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est cette vallée que j'ai peinte et c'est notre maison,
dans l'immoraliste. Le pays ne m'a pas seulement prêté
son décor; à travers tout le livre, j'ai poursuivi profondément sa ressemblance; mais il ne s'agit pas de cela
pour l'instant.

Il sautait aux yeux que le corps de logis principal
était de construction bien plus récente, sans autre attrait
que le manteau de glycine qui le vêtait. Le bâtiment de
la cuisine, par contre, et la poterne, de proportions
menues mais exquises, présentaient une agréable alternance de briques et de chaînes de pierre. Des douves
entouraient l'ensemble, suffisamment larges et profondes. qu'alimentait et avivait l'eau détournée de la rivière;
un ruisselet fleuri de myosotis amenait celle-ci et la
déversait en cascade. Comme sa chambre en était voisine, Anna l'appelait "ma cascade " ; toute chose appartient à qui sait en jouir.
Au chant de la cascade se mêlaient les chuchotis de la
rivière, et le murmure continu d'une petite source captée qui jaillissait hors de l'île, en face de la poterne ; on
y allait cueillir pour les repas une eau qui paraissait
glacée et, l'été, couvrait de sueur les carafes.
Un peuple d'hirondel'les sans cesse tournoyait autour
dé la maison ; leurs nids d'argile s'abritaient sous le
rebord des toits, dans l'embrasure des fenêtres, d'où
l'on pouvait surveiller les couvées. Q!Iand je pense à La
,,.Roque, c'est d'abord leurs cris que j'entends ; on eût
dit que l'azur se déchirait à leur passa~e. ]'_ai souvent
revu ailleurs des hirondelles ; mais jamais nulle part

SI LE GRAIN NE MEURT

ailleurs je ne les ai entendu crier comme à La Roque ;
je crois qu'elles criaient ainsi en repassant à chaque tout
devant leurs nids. Parfois elles volaient si haut que l'œil
s'éblouissait à les suivre, car c'était dans les, plus beaux
jours ; et quand le temps changeait, leur vol s'abaissait
barométriquement. Anna m'expliquait que suivant la
densité de l'air volent plus ou moins haut les menus
insectes que leur course poursuit. li arrivait qu'elles
passassent si près de l'eau qu'un coup d'aile imprudent
parfois en tranchait la surface :
- Il va faire de l'orage, disaient alors ma mère et
Anna.
Et soudain le bruit de la pluie s'ajoutait à ces bruits
mouillés du ruisseau , de la source, de la cascade· elle
faisait sur l'eau de la douve un clapotis argentin. Acc'oudé
à l'une des fenêtres qui s'ouvraient au dessus de l'eau
.
'
Je contemplais interminablement les petits cercles par
milliers se former, s'élargir, s'intersectionner, se détruire,
avec parfois une grosse bulle éclatante au milieu.
Lorsque mes grands-parents entrèrent dans la propriété, on y accédait à travers prés, bois et cours de
fermes. M9n grand-père et Monsieur Guizot son voisin
firent tracer la route qui, s'amorçant à La Boissière sur
celle de Caen à Lisieux, vient desservir le Val-Richer
d'abord où le Ministre d'Etat s'était retiré, puis La Roque.
Et quand la route eut relié La Roque au reste du monde
et que ma famille eut commencé d'y habiter mon
grand-père fit remplacer par un pont de briques ·petit
pont-levis du château, qui coûtait fort cher à entretenir
et que du reste on ne relevait plus.
'
Qui dira l'amusement, pour un enfant d'habiter une

ie

.

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

île, une île toute petite, et dont il peut du reste s'échapper quand il veut? Un mur de briques, en manière de
parapet l'encerclait, reliant exactement l'un à l'autre
chacun des corps de bâtiments; à l'intérieur, épaissement
tapissé de lierre, il était assez large pour que, grimpé
dessus, on le pût arpenter sans imprudence; mais pour
pêcher à la ligne on était alors trop en vue des poissons,
et mieux valait se pencher simplement par dessus ; la
surface ext~rieure et plongeante s'ornait de ci de là de
plantes pariétales, valérianes, fraisiers, saxifrages, parfois
même un petit buisson, que maman regardait d'un
mauvais œil parce qu'il dégradait la muraille, mais
qu'Aima obtenait qu'elle ne fît pas enlever, parce que
des oiseaux avaient coutume d'y nicher.
En plus du corps de logis principal, de la poterne et _
du bâtiment de la cuisine, l'île comprenait encore,
avançant sur la douve, deux minuscules tourelles isolées, affectées aux usages que l'on devine, l'une tapissée
de jasmin, l'autre de folle vigne, qui avec leur' pointu
toit de tuiles, leurs authentiques meurtrières, avaient
l'aspect le plus pittoresque et le plus plaisant.
Une cour devant lâ maison, entre la poterne et le
bâtiment de la cuisine, laissait le regard, par dessus le
parapet de la douve et par delà .le jardin, s'enfoncer infi-'
niment dans la vallée ; on l'eût dite étroite si les collines
qui !'enclosaient eussent été plus hautes. Sur la droite,
à flanc de coteau, une route menait à Cambremer et à
Léaupartie, puis à la mer; une de ces haies continues,
qui dans ce pays bordent les prés, dérobait presque
constamment cette route à la vue et faisait, réciproquement, que, de la route) La Roqu~ n'était visible que par

SI LE GRAIN NE MEURT

~oudaines échappées, aux barrières, par exemple, qui
rompant la continuité de la haie, donnaient accès dans
l~s prés dont le mol dévalement rejoignait la rivière.
Epars, quelques beaux bouquets d'arbres . offrant leur
ombre au tranquille bétail, ou quelques arbres isolés,
au bord de la route ou de la rivière, donnaient à la
vallée entière l'aspect aimable et ravissant d'un parc.
Le soleil se couchait tout au fond, en aut~mne, et ses
derniers rayons, caressant la colline, ajoutaient leur
rougeur à la rougeur des bois.
L'espace, à l'intérieur de l'île, que j'appelle cour, faute ·
d'un autre nom, entourait sur trois côtés la maison
principale, dont la quatrième face plongeait droit dans
la douve. Cette cour était semée de gravier, ·que maintenaient à distance q1.Jelques corbei)les de géraniums,
de fuchsias .et de rosiers nains ·devant les fenêtres du
salon et de la salle à manger. Par derrière, une petite
pelouse triangulaire d'où s'èlevait un immense acacia
sophora qui dominait de beaucoup la mais~n. C'est au
pied de cet unique arbre de l'île que nous nous réunissions d'~:&gt;rdinaire durant les beaux jours de l'été.
La vue ne s'étendait qu'en aval, c'est-à-dire que par
devant la maison ; partout ailleurs le pli du terrain la
fermait; là seulement commençait la vallée-, au confluent
de deux ruisseaux, l'un qui venait, à travers bois 1 du
Val-Richer, l'autre, à travers prés, du hameau de La
Roque à deux kilomètres de là. De l'autre côté de la
douve, dans la direction du Val-Richer s'élevait en pente
'
as~ez rapide le pré qu'on appefait le Rouleux, 'que ma
mere, quelques années après la mort de mon père, réunit
au jardin ; qu'elle sema de quelques massifs d'arbr.es, et

.

.

�650

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à travers lequel, après longue étude, elle traça deux
allées qui s'élevaient, en serpentant selon des courbes
savantes, jusqu'à la petite barrière par où l'on entrait
dans le bois. On plongeait aussitôt dans un tel mystère,
que, d'abord, le cœur en la franchissant me battait un
peu. Ces bois dominaient la colline, se prolongeaient
sur une vaste étendue et ceux du Val-Richer faisaient
suite. 11 n'y avait du temps de mon père 1 que peu de
sentiers tracés , et d'être si difficilement pénétrables, ces
bois me paraissaient plus infinis. Je fus bien désolé Je
jour ou maman, tout en me permettant de m'y aventurer, me montra sur une carte du cadastre leur limite, et
qu'au delà, les prés et les champs recommençaient. Je
ne sais plus trop ce que j'imaginais au delà des bois; et
peut-être que je n'imaginais rien · mais si. j'avais imaginé quelque chose, j'aurais voulu pouvoir l'imaginer
dîfférent. De connaître leur dimension, leur limite,
dimin~a pour moi eur attrait ; car je me sentais à cet
âge moins de goût pour la contemplation -que pour
l'aventure, et je prétendais trouver partout de l'inconnu.
Pourtant ma principale occupation, à La Roque, ce
n'était pas l'exploration, c'était la pêche. 0 sport injustement décrié I ceux-là seuls te dédaignent qui t'ignorent, ou que les maladroits. C'est pour avoir pris tant'
de goût à la pêche, que la chasse eut pour moi plus
tard si peu d'attraits, qui ne demande, dans nos pays
du moins, guère d'autre adresse sans doute que celle
qui consiste à bien viser. Tandis que pour pêcher la
truite, que d'habileté, que de ruses ! Théodo;,ir, le
neveu de notre vieux garde Bocage, m'avait appris dès
mon plus jeune âge à monter une ligne et à appâter

SI LE GRAIN NE MEURT

l'hameçon comme il faut, car si la truite est le plus
vorace, c'est aussi le plus méfiant des poissons. Naturellement je pêchais sans flotteur et sans plombs, et
méprisais infiniment ces aide-niais, qui ne servent que
d'épouvantails. Je pêchais plus volontiers dans la rivière,
où les truites étaient de chair plus délicate, et surtout
plus farouches c'est dire : plus amusantes à attraper.
Ma mère se désolait de me voir tant de goût pour un
amusement qui me faisait prendre, à son avis, trop peu
d'exercice. Alors je protestais contre la réputation qu'on
faisait à la pêche d'être un sport d'empoté, pour lequel
l'immobilité complète était de règle : cela pouvait être
vrai dans les grandes rivières, ou dans les eaux dormantes et pour des poissons somnolents ; mais la
truite, dans les très petits ruisseaux où je pêchais, il
importait de la surprendre précisément à l'endroit qu'elle
hantait et dont elle ne s'écartait guère; dès qu'elle apercevait !.'appât, elle se lançait dessus goulûment ; et si
elle ne le faisait point aussitôt, ·c'est qu'elle avait distingué quelque chose de plus que la sauterelle : un bout
de ligne, un bout d'hameçon, un bout de crin, l'ombre
du pêcheur, ou avait entendu celui-ci approcher: dès
lors, inutile d'attendre, et plus on insistait, plus on
compromettait la partie ; mieux valait revenir plus tard,
en prenant plus de précautions que d'abord, en se glissant, en rampant, en se subtilisant parmi les herbes, et
jetant la sauterelle de plus loin, pour autant que le permettaient les branches des arbres, des coudres et des
osiers qui bordaient presque continuement la rivière, ne
cédant la rive qu'aux grands épilobes ou lauriers de
Saint-Antoine, et dans lesquels, si par malchance le fil

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la ligne ou l'hameçon se prenait, on en avait pour
une heure, sans parler de l'effarouchement définitif du
poisson.
Il y avait à La Roque un grand nombre de "chambres
d'amis" · mais elles restaient toujours vides, et pour
cause: mon père frayait peu avec la société de Rouen ·
ses collègues de Paris avaient leur famille, leurs habitudes ... En fait d'hôtes , je ne me souviens que de Monsieur Dorval, qui vint à La Roque pour la première fois
je crois, cet été qui suivit mon renvoi de l'Ecole. Il y
revint encore une ou deux fois après la mort de mon
père · et je doute si ma mère n'estimait pas faire quelque chose d'assez osé en continuant à le recevoir, une
fois veuve, bien qu'à chaque fois pour un temps assez
court. Rien n'était plus. bourgeois que le milieu de ma
famille , et Monsieur borval, pour n'être rien moins
qu'un bohême, était tout de même un artiste ; c'est-àdire qu'il n'était pas de notre monde du tout. Un musicien, un compositeur· un ami d'autres musiciens plus
célèbres, de Gounod par exemple, ou de Stephen Heller
qu'il allait voir à Paris. Car Monsieur Dorval habitait
Rouen où il tenait à Saint-Ouen les grandes orgues que
venait de livrer Cavaillé-Coll. Très clérical, très religieux
et protégé par le clergé, il comptait des élèves dans les
familles les meilleures et les mieux pensantes, la mienne
en particulier, où il jouissait d'un grand prestige sinon
d'une parfaite considération. Il avait le profil dur et énergique, d'~ssez beaux traits, d'abondants cheveux noirs
très bouclés, une barbe carrée, le regard rêveur ou soudain fougueux , la voix harmonieuse, onctueuse mais
sans vraie douceur, le geste caressant mais dominateur .

•

SI LE GRAIN

°E ME URT

Dans toutes ses paroles, dans toµtes ses manières respirait je ne sais &lt;tuoi d'égoïste et de magistral. Ses mains
particulièrement étaient belles, à la fois molles et puissantes. Au piano une animation quasi céleste le transfigurait: son jeu semblait plutôt celui d'un organiste
que d'un pianiste et manquait parfois de subtilité, mais
il était divin dans les andante en particulier ceux de
Mozart poar qui il professait une prédilection passionnée. Il avait coutume de dire en riant :
- Pour les allegro, je ne dis pas ; mais dans les
mouvements lents, je vaux Rubinstein.
11 disait cela d'un ton si bonhomme qu'on ne pouvait
y voir vanterie · et en vérité je ne crois pas que ni
Rubinstein, dont je me souviens à merveille, ni qui que
ce soit au monde pût jouer la fanlaisie en ut mineur de
Mozart par exemple ou le largo d'un concerto de
Beethoven, avec une plus tragique noblesse, avec plus
de chaleur, de poésie, de puissance et de gravité. j'eus
dans la suite maintes raisons de m'exaspérer contre lui:
il reprochait aux fugues de Bach de se prolonger parfois
sans surprise; s'il aimait la bonne musique il ne détestait pas suffisamment la mauvaise ; il partageait avec
son ami Gounod une monstrueuse et obstinée méconnaissance de César Franck , etc. ; mais, en ce temps où
je naissais au monde des sons, il en· était pour moi le
grand-maître, le prophète le magicien . Chaque soir,
apr · s le dîner, il offrait à mon ravissement sonates
opéras, symphonies, et maman, d'ordinaire intraitable
sur les questions d'heure et qui m'envoyait coucher
tambour battant, permettait que je prolongeasse outre
temps la veillée.

�654

LA

OUVELLE REVUE FRA ÇAISE

Je n'ai pas de prétention a la précocité et crois bien
que le vif plaisir que je prenais à ces ~ances musicales
il faut le placer principalement et presque uniquement
lors des dernières visites de Monsieur Dorval, deux et
trois ans après la mort de mon père. Entre temps et sur
ses indications, maman m'avait mené à quantité de
concerts, et pour montrer que je profitais, tout le long
du jour je chantais ou sifflais des bribes de symphonies.
Alors Monsieur Dorval commença d'entreprendre mon
éducation. Il me faisait mettre au piano, et à chaque
morceau qu'il m'enseignait, il inventait une sorte d'affabulation continue qui le doublât, l'expliquât, l'animât;
tout devenait dialogue ou récit. Encore qu'un peu factice,
la méthode, avec un jeune enfant, peut je crois n'être
pas mauvaise, si toutefois le récit surajouté n'est pas
trop niais ou trop manifestement postiche. 11 faut songer
que je n'avais guère plus de douze ans.
Après midi, Monsieur Dorval composait· Anna, dressée
à écrire sous la dictée musicale, lui servait parfois de
secrétaire· il avait recours à elle aussi bien pour ménager -sa vue, qui commençait à faibli~, que . par bes_oin
d'exercer son despotisme, à ce que pretenda1t ma mere.
Anna était à sa dévotion. Elle l'escortait dans ses promenades matinales, portait son pardessus s'il avait trop
chaud et tenait ouverte devant lui, pour protéger ses
regards du soleil, une ombrelle. Ma mère protestait à
ces complaisances; Je sans-gêne de Monsieur Dorval
l'indignait ; elle prétendait lui faire payer ce prestige,
auquel elle ne pouvait elle-même se dérober, par une
pluie de menues épigrammes dont elle tentait de le
larder, mais qu'elle appointait et dirigeait assez mal, de

SI LE GRAIN NE MEURT

sorte que lui s'en amusait plutôt. Longtemps après qu 'il
était devenu presque aveugle, elle mettait encore en
doute ainsi que beaucoup d'autres, cette nuit envahissante· ou du moins accusait Monsieur Dorval d'en jouer,
et de n'être « pas si :weugle que ça. » ëlle le trouvait
obséquieux, entrant, retors, intéressé, féroce; il était un
peu tout cela· mais il était musicien. Parfois, aux repas,
son regard à demi-voilé déja derrière ses lunettes se
perdait · ses puissantes mains posées , comme sur un
clavier, sur la table s'agitaient· et quand on lui parlait,
revenant à vous soudain, il répondait :
- Pardon ! j'étais en mi bémol.
Mon cousin Albert Démarest- pour qui je ressentais
déjà une sympathie des plus vives malgré qu'il eOt
vingt ans de plus que moi - s'était particulièrement lié
avec celui qu'il appelait cordialement : le père Dorval.
Albert, seul artiste de la famille, aimait passionnément
la musique et jouait lui-même fort agréablement du
piano: la musique était leur seul terrain d'entente; partout ailleurs ils s'opposaient. A chaque défaut du père
Dorval correspondait, dans le caractère d'Albert, un
relief. Celui-ci était aussi droit, aussi franc, que l'autre
était retors et papelard; aussi généreux que l'autre
cupide; et tout ainsi· mais par bonté, par indiscipline
Albert savait mal se conduire dans la vie; il soignait
peu ses propres intérêts et, souvent, ce qu 'il entreprenait tournait à son désavantage, de sorte que dans la
famille on ne le prenait pas tout à fait au sérieux.
Monsieur Dorval l'appelait toujours« ce gros Bert», avec
une indulgence protectrice où perçait un peu de pitié.
Albert, lui, admirait le talent de Monsieur Dorval; quant

•

�656

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à l'homme, il le méprisait. Plus tard, il me raconta qu'un
iour il avait surpris Dorval embrassant Anna; et dès
qu'il s'était retrouvé seul avec Dorval :
- Qu'est-ce que tu t'es permis tout à l'heure? ...
Albert était très grand et très fort; il poussait contre
le mur de la pièce Dorval qui balbutiait :
- Qu'il est bête, ce gros Bert! Tu vois bien que je
plaisantais.
- Misérable! s'écriait Albert. Si je te reprends à plaisanter de cette manière, je ...
- j'étais si indigné, ajoutait-il , s'il avait dit un mot de
plus, je crois que j~ J'aurais tué.
C'est peut-être au retour de ces vacances qui suivirent
mon renvoi, qu'Albert Démarest commença à faire
attention à moi. Que pouvait-il bien discerner en moi
qui attirât sa sympathie? Je ne sais· mais sans doute lui·
fus-je reconnaissant de cette attention d'autant plus que,
précisément, je sentais que je la méritais moins. Et tout
aussitôt je m'efforçai d'en êt re un petit peu moins
indigne. La sympathie peut faire éclore bien des qualités som·nolentes; je me suis s·ouvent persuadé que les
pires gredins sont ceux auxquels d'abord les sourires
affectueux ·ont manqué. Sans doute est-il étrange que
ceux de mes parents n'eussent pas suffi; mais il est de
fait que je devins aussitôt beaucoup plus sensible à
l'approbation ou à la désapprobation d'Albert qu'à la
leur.
Je me souviens avec précision du soir d'automne où ·
celui-ci me prit à part, après dîner, dans un coin du cabinet de mon père, tandis que mes parents taillaient un
bézigue avec tante Démarest et Anna. li commença de

SI LE GRAIN NE MEURT

me dire à voix basse qu'il ne voyait pas bien à quoi
d'autre je m'intéressais dans la vie, qu'à moi-même;
que c'était là le propre des égoïstes, et que je lui faisais
tout l'effet d'en être un.
Albert n'avait rien d'un censeur. C'était un être d'apparence très libre, fantasque, plein d'humour et de
gaieté: sa réprobation n'avait rien d'hostile ; au contraire,
je sentais qu'elle n'était vive qu'en raison de sa sympa- .
thie; c'est ce qui me la rendait pressante. Jamais encore
on ne m'avait parlé ainsi; les paroles d'Albert pénétraient en moi à une profondeur dont il ne se doutait
certes pas, et que moi-même je rre pus sonder que plus
tard. Ce que j'aime le moins dans l'ami, d'ordinaire, c'est
l'indulgence; Albert n'était pas indulgent. On pouvait
au besoin , près de lui, trouver des armes contre soimême. Et, sans trop le savoir, j'en cherchais.
L'hiver fut rigoure~x et se prolongea longtemps cette
année. Ma mère eut le bon esprit de me faire apprendre
à patiner. Jules et Julien Jardinier, les fils d'un collègue
de mon père, dont le plus jeune était mon camarade de
classe, apprenaient avec moi ; c'était à qui mieux mieux!
et nous devînmes assez promptement d'une gentil!; ·
force . j'aimais passionnément ce sport, que nous pratiquions sur le bassin du Luxembourg d'abord, puis sur
l'étang de Villebon dans les bois de Meudon ou sur Je
grand canal de Versailles. La neige tomba si abondamment et il y eut un tel verglas par-dessus, que je me
souviens d'avoir pu, de la rue de Tournon, gagner
l'Ecole Alsacienne - qui se trouvait rue d'Assas, c'està-dire à l'autre extrémité du Luxembourg-sans enlever

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mes patins· et rien n'était plus amusant et plus étrange
que de glisser ainsi muett~ment dans les allées du grand
jardin, entre deux hautes bapques de neige. Depuis, il
n'a plus fait d'hiver pareil.
Je n'avais de véritable amitié pour aucun des deux
Jardinier. Jules était trop âgé; Juljen d'une rare épaisseur. Mais nos parents qui, pour l'amitié, semblaient
avoir les idées de certaines familles sur les mariages
« de raison », ne manquaient pas une occasion de nous ·
réunir. Je voyais Julien déjà chaque jour en classe; je le
retrouvais en promenade,_au patinage. Mêmes études,
mêmes ennuis, mêmes plaisirs· là se bornait la ressemblance; pour l'instant, elle nous suffisait. Certes, il était
sur les bancs de la neuvième quelques élèves vers qui
plus d'affinité m'eût porté; mais leur père, hélas n'était
pas professeur à la Faculté.
To\ils les mardis, de 2 à 5, l'Ecole Alsacienne emmenait promener les élèves (ceux des basses classes du
moins) sous la surveillance d'un professeur, qui nous
faisait visiter la Sainte-Chapelle Notre-Dame, le Panthéon le Musée des Arts et Métiers - où, dans une
petite salle obscure, se trouvait un petit miroir sur lequel,
par un ingénieux jeu de glaces, venait se réfléter, en petit,
tout ce qui se passait dans la rue· cela faisait un tableautin
des plus plaisants avec des personnages animés, à
l'échelle de ceux de Téniers, qui s'agitaient· tout le reste
du musée distillait un ennui morne; - les Invalides, le
Louvre, et un extr.aordinaire endroit, situé tout contre le
parc de Montsouris, qui s'appelait le Géorama Universel:
c'était un misérable jardin, que le propriétaire, uneespèce de lascar, vêtu d'alpaga, avait aménagé en carte

SI LE GRAIN NE MEURT

de géographie. Les montagnes étaient figurées par des
rocailles ; les lacs, bien que cimentés, étaient à sec ·
dans le bassin de la Méditerranée naviguaient quelques
poissons rouges comme pour accuser l'exiguïté de la
botte italienne. Le professeur nous invitait à lui désigner
les Karpathes, cependant que le lascar, une longue
baguette à la main soulignait les frontières, nommait
des villes, dénonçait un tas d'ingéniosités indistinctes et
saugrenues, exaltait son œuvre insistant sur le temps
qu'il avait fallu pour la mener à bien ; et, comme alors
le professeur, au départ, le félicitait sur sa patience, il
repliquart d'un ton doctoral.
- La patience n'est rien sans l'idée.
Je suis curieux de sa~oir si tout cela existe encore ?
Parfois, Monsieur Brunig lui-même, le sous-directeur,
se joignait à nous, doublant Monsieur Vedel, qui s'effaçait alors avec déférence. C'est au Jardin des Plantes
que Monsieur Brunig nous conduisait immanquablement; et immanquablement, dans les sombres galeries
des animaux empaillés (le nouveau muséum n'éxistait
pas encore) il nous arrêtait devant la tortue luth qui,
sous vitrine à part, occupait une place d'honneur; il
nous groupait en cercle autour d'elle et disait :
-Eh bien I mes enfants. Voyons l Combien a-t-elle de
dents, la tortue? (Il faut dire que la tortue, avec une
expression naturelle et comme criante de vie, gardait,
empaillée, la gueule entr'ouverte). Comptez bien. Prenez
votre temps. Y êtes-vous?
li ne fallait plus nous la faire : nous la connaissions,
sa tortue. N'empêche que, tout en pouffant, nous
faisions ~ine ·de chercher; on se bousculait un peu pour

�66o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

66 r

SI LE GRAIN NE MEURT

mieux voir; Dubled s'obstinait à ne distinguer que deux
dents; mais. c'était un farceur. Le grand Wenz, les yeux
fixés sur la bête, comptait sans arrêter, et ce n'est que
lorsqu'il dépassait soixante que Monsieur Brunig l'arrêtait avec ce bon rire spécial de celui qui sait se mettre à
la portée des ·enfants et, citant La Fontaine :
- «Vous n'en approchez point.» Plus vous en trouvez, plus vous êtes loin de compte. li vaut mieux que je
vous arrête. Je vais beaucoup vous étonner. Ce que vou~
prenez pour des dents ne sont que des petites protubé- rances charnelles. La tortue n'a pas de dents du tout.
La tortue est comme les oiseaux : elle a un bec.
Alors tous nous faisions : Oo?h ! par bienséance.
j'ai assisté trois fois à cette comédie. Il est vrai que
i'ai redoublé la neuvième.
Nos parents, à Julien et à moi, donnaient deux sous
à chacun, ces jours de sortie. lis avaient discuté ensemble.
Maman n'aurait pas consenti à me donner plus que
Madame Jardinier ne donnait à Julien ; comme leur
situation était plus m~deste que la nôtre, c'était à
Madame Jardinier de décider.
- Qp'est-ce que vous voulez que ces enfants fassent
avec cinquante centimes? s'était-elle écriée. Et ma mère
accordait que deux sous étaient « parfaitement suffisants . &gt;&gt;
Ces deux sous étaient dépensés d'ordinaire à la
boutique du Père Clément. Installée dans le jardin .du
Luxembourg, presque contre fa grille d'entrée la plus
voisine de l'Ecole, ce n'était qu'une petite baraque de
bois, ·peinte en vert, exactement de la couleur des bancs.
Le Père Clément, en tablier bleu, tout pareil aux anciens

porti:rs de lycée, vendait des billes, des hannetons, des
toupies, du coco, des bâtons de sucre à la menthe à la
pomme ou à la cerise, des cordonnets de réglisse enr~ulés
.sur eux-mêmes à la façon des ressorts de m·ontre, des
'tubes de· verre emplis de grains à l'anis blancs et roses,
maintenus à chaque extrémité par de l'ouate et pa; .
un bouchon ; les grains d'anis n'étaient pas fameux ·
mais le tube, une fois vide, pouvait servir de sarbacane'.
~·.est comme l~s petites bouteilles qui portaient des
et1quettes : cassis, anisette, curaçao, et qu'on n'achetait
guère que pour le plaisir, ensuite, de se les suspendre à
la lèvre, comme des ventouses ou des sangsues. Julien
et moi d'ordinaire nous pa1iagions nos emplettes· aussi
l'un n'achetait-il jamais sans consulter l'autre
'
L'année suivante, Madame Jardinier et ma mère estimèrent qu'elles pouvaient porter à cinquante centimes
leurs libéralités hebdomadaires. Cette largesse me permit
e~f1n d'élever des ~ers à soie ceux-ci ne coûtaient pas
s1 cher que les femlles de murier pour leur nourriture
que je devais aller prendre deux fois· par semaine che;
un ~erbori,ste "de. la ru~ Saint-Sulpice. Julien, que les
chentlles degouta1ent, declara que désormais il achèterait
ce qui lui plaisait, de son côté et sans m'en rien dire.
Cela jeta un grand froid entre nous, et dans les sortie;
du mardi où il fallait aller deux par deux, chacun
chercha un autre camarade.
Il Y en avait un pour qui je m'étais épris d'une véritable passion . C'était un Russe. Il faudra que je recherche son nom sur les registres de l'Ecole. Q1Ji me dira ce
q~'il_ est devenu ? Il était de santé déli-cate, pâle extraordma1re11;ent ; il avait les cheveux très blonds, assez
1

;

0

,?

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

longs, les yeux très bleus ; sa voix éta,it musicale, que
rendait chantante un léger accent. Une sorte de poésie
se dégageait de tout son être, qui venait je crois de ce
qu'il se sentait faible et cherchait à se faire aimer. Il
était · peu considéré par les copains et participait rarement à leurs jeux; pour moi, dès qu'il me regardait, je
me sentais honteux de m'amuser.avec les autres, et je
me souviens de certaines récréations où, ·surprenant
tout à coup son regard, je quittais tout net la partie
pour venir auprès de lui. On s'en moquait. j'aurais voulu
qu'on l'attaquât, pour avoir à le défendre. Aux class_es
de dessin , où il est permis de parler un peu à voix
basse, nous étions l'un à côté de l'autre; il me disait
alors que son père était un grand savant très célèbre;
et je n'osais pas l'interroger sur sa mère , ni lui demander
1
pour quelle raison lui se trouvait à Paris. Un beau jour
il cessa de venir, et personne ne sut me dire s'il était
tombé malade ou reparti en Russie; ou plutôt une sortè
de pudeur ou de timidité me retint de qu estionner les
maîtres qui peut-être auraient pu me renseigner, et je
gardai secrète une des premières et des plus vives tristesses de ma -vie.
Ma mère prenait grand s~in qtie rien, dans les dépenses qu'elle faisait p.our moi, ne me vînt avertir que notre
situation de fortune était sensiblement supérieure à-celle
des Jardinier. Mes vêtements, en tous points pareils à
ceux de Julien, venaient comme les siens de la Belfe
Jardinière. j'étais extrêmement sensible à l'habit et
souffrais beaucoup d'être toujours hideusement fagoté.
En costume marin avec un béret, ou bien en complet
de velours, j'eusse été aux anges ! Mais le genre« m arin &gt;&gt;

SI LE GRAIN NE MEURT

663

non plus que· le velours ne plaisait à Madame Jardinier. '
Je portais donc de petits vestons étriqués, des pantalons
courts, serrés aux genoux et des chaussettes à raies;
chaussettes trop courtes qui formaient tulipe et retombaient désolément ou rentraient se cacher dans les
chaussures. j'ai gardé pour la fin le plus horrible : c'était
la chemise empesée. Il m'a fallu attendre d'être presque
un homme déjà pour obtenir qu 'on ne m'empesât plus
mes devants de chemise. C'étaitl'usage, la mode, et l'on
n'y pouvait rien. Et si j'ai fini pourtant par obtenir
satisfaction, c'est tout bonnement parce que la mode a
changé. Q!J'on imagine un malheureux enfant qui, tous
les jours de l'année, pour le jeu comme .pour l'étude,
porte, à l'insu du monde et cachée sous sa veste, une
espèce de cuirasse blanche et qui s'achevait en carcan ;
car la blanchisseuse empesait également, et pour le
même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait
s'ajuster le faux-col; pour peu que celui-ci, un rien plus
large ou plus étroit, n'appliquât pas exactement sur la
chemise (ce qui neuf fois sur dix était le cas) il se formait des plis cruels; et pour peu que l'on suât, le plastron se faisait àtroce. Allez donc faire du sport dans un
accoutrement pareil ! Un ridicule petit chapeau-melon
complétait l'ensemble ... Ah ! les enfants d'aujourd'hui
ne connaissent pas leur bonheur !
·
• Pourtant j'aimais courir, et, après Adrien Monod,
j'étais le champion de la classe. A la gymnastique, j'étais
même meilleur que lui pour grimper au mât et à la
corde ; j'excellais aux anneaux, à la barre fixe, aux
barres parallèles; mais je ne valais plus rien au trapèze,
qui me donnait le vertige. Les beaux soirs d'été, j'allais

�664

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

retrouver quelques camarades dans une grande allée du
Luxembourg: celle qui s'achevait à la boutique du père
Clément ; on jouait au ballon. Ce n'était pas encore
hélas ! le foot-ball · le ballon était tout pareil, mais les
règles étaient sommaires, et, tout au contraire du football, il était défendu de se servir des pieds. Tel quel,
ce jeu nous passionnait.
Mais je n'en avais pas fini avec la question du costume : A la mi-carême chaque année, le Gymnase
Pascaud donnait un bal aux enfants de sa clientèle;
c'était un bal costumé. Dès que je vis que ma mère me
laisserait y aller, dès que j'eus cette fête en perspective,
l'idée de devoir me déguiser me mit la tête à l'envers.
Je tâche à m'expliquer ce délire. Q!Joi I se peut-il qu'une
dépersonnalisation puisse déjà promettre une telle
félicité? A cet âge déjà? Non : Le plaisir plutôt d'être
en couleur, d'être brillant, d'être baroque, de jouer à
paraître qui l'on n'est pas... Ma joie fut infiniment
rafraîchie lorsque j'entendis Madame Jardinier déclarer
que, quant à Julien, elle le mettrait en pâtissier.
- Ce qui importe, pour ces enfants, expliquait-elle à
ma mère (et ma mère aussitôt acquiesçait) c'est d'être
costumés, n'est-ce pas. Peu leur importe le costume.
Dès lors, je savais ce qui m'attendait; car ces deux
dames, consultant un catalogue de La Belle jardinière,
découvraient que le costume de pâtissier - tout au bas
d' une liste qui commençait par le petit marquis, et
continuait decrescendo en passant par le cuirassier,
le polichinelle, le spahi, le lazzarone - de pâtissier,
dis-je, était « vraiment pour rien ».
Avec mon tablier de calicot, mes manches de calicot,

SI LE GRAIN

E MEURT

ma barrette de calicot j'avais l'air d'un mouchoir de
poche. Je paraissais si triste que maman voulut bien me
prêter une casserole de la cuisine, une vraie casserole
de cuivre, et qu'elle glissa dans ma ceinture une cuillère
à sauce, pensant relever un peu par ces attributs
l'insipidité de mon travestissement prosaïque. Et, de
plus, elle avait empli de croquignoles la poche de mon
tablier, c pour que je puisse en offrir».
Sitôt entré dans la salle de bal je pus constater que
les ( petits pâtissiers» étaient au nombre d'une vingtaine; on aurait dit un pensionnat. La casserole trop
grande me gênait beaucoup· j'en étais empêtré· et pour
achever ma confusion, voici que tout à coup, je tombai
amoureux, oui, positivement amoureux d'un garçonnet
un peu plus âgé que moi, qui devait me laisser un souvenir ébloui de sa sveltesse, de sa grâce et de sa
volubilité.
11 était costumé en diablotin ou en clown, c'est-à-dire
qu'un maillot noir pailleté d'acier moulait exactement
son corps gracile ; tandis qu'on se pressait pour le voir,
lui sautait, cabriolait, faisait mille tours comme ivre de
succès et de joie; i1 avait l'air d'un sylphe; je ne pouvais
déprendre de lui mes regards. j'eusse voulu attirer les
siens, et tout à la fois je les craignais, à cause de mon
accoutrement ridicule· et je me sentais laid, misérable.
Entre deux pirouettes il souffla, s'approcha d'une dame
qui devait être sa mère, lui demanda un mouchoir et
pour s'éponger, car il était en nage, souleva le serre-'
tête noir qui fixait sur son front deux petites cornes de
chevreau ; je m'approchai de lui et gauchement lui
offris quelques-unes de ces croquignoles dont ma mère

�LA OUVELLE REVUE FRA ÇAISE
666
avait eu la gentillesse de remplir la poche de mon
tablier. li dit : Merci ; en prit une distraitement et
tourna les talons aussitôt. Je quittai le bal peu après, la
mort dans l'âme, et, de retour à la maison, il me prit une
telle crise de désespoir, que ma mère me promit, pour
l'an prochain , un costume de lazzarone. Oui, ce costume
du moins me convenait ; peut-être qu'il plairait au
clown ... Au bal suivant, je fus donc en lazzarone· mais
lui, le clown, n'était plus là.
Je ne cherche plus à comprendre pour quelles raisons
ma mère, quand je commençai ma huitième, me mit
pensionnaire. L'Ecole Alsacienne, qui s'élevait contre
l'internat des lycées n'avait pas de dortoirs· mais elle
encourageait ses professeurs à prendre, chacun, un
petit nombre de pensionnaires. C'est chez Monsieur
Vedel que j'entrai, bien que je ne fusse plus dans sa
classe. Monsieur Vedel habitait la maison de SainteBeuve, de qui le buste, au fond d'un petit couloir-vestibule, m'intriguait. Il présentait à mon étonnement cette
curieuse sainte sous figure d'un vieux Monsieur, l'air
paterne et le chef couvert d'une toque à gland. Monsieur
VedE;l nous avait bien dit que Sainte-Beuve était &lt; un
grand critique&gt;· mais il y a des bornes à la crédulité
d'un enfant.
Nous étions cinq ou six pensionnaires, dans deux ou
trois chambres. Je partageais une chambre du second
avec un grand être apathique, exsangue et de tout repos,
qui s"appelait Roseau ... Derrière la maison, un petit
jardin ...

Ce jardin fut le théâtre d'un pugilat. A l'ordinaire

SI LE GRAIN

E ME RT

j'ét~is calme . plutôt trop doux et je détestais les peignees, convaincu sans doute que j'y aurais toujours le
dessous. Je gardais cuisant encore le souvenir d'une
aventure, qu'il faut que je raconte ici : En rentrant de
l'Ecole! l'an pré~édent,à travers le Luxembourg et passant,
contrairement a mon habitude, par la grille en face du
pet~t ~ardin, ce qui ne m'allongeait pas beaucoup, j'avais
croise un groupe d'élèves de l'Ecole Communale sans
dout~ pour qui les élèves de l'Ecole Alsacienne représentaient de haïssables aristos. Ils étaient à peu près de
mon âge, mais sensiblements plus costauds. Je surpris
au pa~sage des ricanements des regards narquois ou
char?es de ~el et continuais ma route du plus digne
que Je pouvais· mais voici que le plus gaillard se détache
du groupe et vient à moi. Mon sang tombait dans mes
talons. II se met devant moi. Je balbutie :
- O!i'est-ce ... qu'est-ce que vous voulez?
li ne répond rien, mais emboîte le pas à ma gauche.
J~ gardai~, tout en marchant, les yeux fichés en terre,
mais sentais son regard qui me braquait· et dans mon
dos, je sentais le regard des autres. j'a~rais voulu
m'asseoir l Tout à coup :
- Tiens I Voilà ce que je veux I dit-il en m'envoyant
son poing dans l'œil.
. J'eus un ébl~uissement et m'en allai dinguer au pied
~ un marronnier, dans cet espace creux réservé pour
1~rrosement des arbres, d'où je sortis plein de boue et
piteux. ~'œil poch_e me faisait très mal. Je ne savais pas
:"~ore a ~uel pomt l'œil est élastique et croyais qu'il
etatt creve. Comme les larmes en jaillissaient avec
abondance : - « C'est cela, pensai-je : il se vide. » -

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais ce qui m'était · plus douloureux encore c'étaient
les rires des autres, leurs quolibets, et les applaudissements qu'ils adressaient à mon agresseur.
Au demeutant je n'aurais pas plus aimé donner des
coups que je n'aimais d'en recevoir. Tout de même,
chez Vedel, il y avait un grand sacré rouquin au front
bas, dont le nom m'est heureusement sorti de la
mémoire, qui abusait un peu trop de mon pacifisme.
Deux fois, trois fois, j'avais supporté ses sarcasmes;
mais voilà que, tout à coup, la sainte rage me prit ; je
sautai sur lui, l'empoignai; les autres cependant se rangeaient en cercle. Il était passablement plus grand et
plus fort que moi; mais j'avais pour moi sa surprise;
et puis je ne me connaissais plus; ma fureur décuplait
mes forces; je le cognai, le bousculai, le tombai tout
aussitôt. Et, quand il fut à terre, ivre de mon triomphe
je le traînai à la manière antique, ou que je croyais
telle, je le traînai par la tignasse dont il perdit une
poignée. Et même je fus un peu dégoûté de ma victoire, à i;ause de tous ces cheveux gras qu'il me laissait
entre les doigts; mais stupéfait d'avoir pu vaincre; cela
me paraissait auparavant si impo!:;sible qu'il avait bien
fallu que j'eusse perdu la tête pour m'y risquer. Le
succès me valut la considération des autres et m'assura
la paix _pour longtemps. Du coup je me persuadai qu'il
est bien des ch_oses qui ne paraissent impossibles que
tant qu'on ne les a pas tentées.
'
Nous avions passé une partie du mois de Septembre
aux environs de Nîmes, dans la propriété du beau-père
de mon oncle Charles Gide, qui venait de se marier.
Mon père avait rapporté de là une indisposition qu'on

SI LE GRAIN NE MEURT

affectait d'attribuer aux figues. De vrai, le désordre
était dû à de la tuberculose intestinale; et ma mère, je
crois, le savait; mais la tuberculose est une maladie
qu'en ce temps on prétendait guérir en ne la reconnaissant
pas. Au reste mon père 'était sans doute déjà trop
atteint , pour qu'on pût espérer encore. Il s'éteignit ·
assez doucement le 28 octobre de cette année (188o).
Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu mort; mais peu de
jours avant sa mort, sur le lit qu'il ne quittait plus. Un
gros livre était devant lui, sur les drap·s , tout ouvert,
mais retourné, de sorte qu'il ne présentait que son dos
de bas,ine; mon père avait dû le poser ainsi au moment
où j'étais entré. M-a mère m'a dit plus tard que c'était
un Platon.
·
]'étais chez Vedel. On vint me chercher; je ne sais
plus qui, Anna peut-être. En route j'appris tout. Mais
mon chagrin n'éclata que lorsque je vis ma mère en
grand deuil. Elle ne pleurait pas ; elle se contenait
devant moi; mais je sentais qu'elle avait beaucoup
pleuré. Je sanglotai dans ses bras. Elle craignait pour
moi un ébranlement nerveux trop fort et voulut me faire
boir~ un peu de thé. j'étais sur ses ' genoux ; elle
tenait la tasse, en levait une cuillerée qu'elle me tendait
et je me souviens qu'elle disait, en prenant sur elle
sourire:

d;

- Voyons ! celle-là va-t-elle arriver à bon port?
~t me s~ntis soudain tout enveloppé par cet amour,
qut desorma1s se refermait sur moi.

i:·

ANDRE GIDE

D'a.utres fragments du mime owvrageparaîtront. ultérieurement
la Nouvelle Revue Française.

d1itis

�ROMANCE DU RETOUR

Élève un murmure brisé.
Ses sœurs chantent avec ensemble.
Mais elle, doute, appelle, tremble
Sur un cylindre ovalisé.

· ROMANCE DU RETOUR
(FRAGMENTS)

j'ai pleuré par les nuits livides
Et de chaudes nuits m'ont pleuré.
j'ai pleuré sur des hommes -vides
A jamais d'un,nom préféré.
Froides horreurs que rien n'efface!
La terre écarte de sa face
Ses longs cheveux indifférents.
Notre -vieux monde persévère.
Douz.e sous pour un petit verre!
Combien va-t-on payer les grands?
Il

-QJ,arante chevaux qui s'ébroue.
Arrêt. Le chauffeur va charger
Avant de partir, une roue
AmO'Vible. Un noble étranger,
Boyard ou-camérier du pape,
Monte. La craintive soupape

11-1

Ta nuque est une ji,eur cboisie
A-vec mille soins délicats,
Par la fée aux matins d'Asie.
Tes bras ont le goût des muscats.
Tes cheveux tordent une flamme.
Tes genoux ouvrent une femme.
Un sourire vient se loger
Au plus tendre coin de ta bouche.
lève ton 'Visage que touche
Le bqnheur au crayon léger.
IV

Dansons. Le tango se déroule
Comme un boa qui digéra.
Près de Saint-Philippe du Roule
Un Turc a suggéré Péra.
D'un caprice, un sultan fait sienne
Une large Circassienne.
L'eunuque a fini les liqueurs.
Il sommeille sur les caroubes.
Appelle-moi: Kout-at-Kouloube
Ou bien: Nourriture des Cœurs.

�ROMANCE DU RETOUR
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

V

Carmen, la changeante Espagnole,
Aimait les courses de taureaux
j'aime la course des bagnolles
A l'heure oit l'on sort des bureaux.
La banque a des guicbets sans nombre
Mais Peter, marchand de son ombre,
N'ose offrir le chèque maudit
Où le diable a mis son paraphe.
Cependant, la dactylographe
L'agrafe d'un œil enhardi.
VI

L'hémérocalle safranée,
Le nyctanthe de Malabar
Ne fleurissent plus cette année
Les tubes nickelés du bar.
Le lad est parti, Dolly brune,
A qui vous filiez. une thune
Contre un pronostic pour Longchamps.
Seule, demeure la gravure
Où l' Angla,ise au teint de saumure
Flatte, réveuse, un chien couchant.
VII
O tristesse des parapluies,

Bourgeois tièdes et constipés,
Bonnet de coton qui s'ennuie
Sur un Ubu morne et grippé!

Shirting et pilou de ces dames,
Bassesse ingrate de ces âmes,
Habitudes, raisonnements, ·
Oui, c'est pour ces larves sans charme
Qµe Pellerin porta les armes
Et dormit au cantonnement!
VIII

Tout l'horizon de l'ouv·r./ère
Est la fenétre de l'hôtel
Où son regard, morne tarière,
Perce des trous dans l'immortel.
Sa machine, plus diligente,
Fait mille piqûres qu'argente
Le don illimité d'un fil .
Et si la fenêtre s'efface,
Si l'inconnu s'offre de face
Elle cherche encor son profil.
IX

- Ne touchez. pas aux allumettes
Disait Prométhée aux enfants.
Porte un bracelet-amulette
Cornaline et poil d'éléphant.
Néglige dol et malveillance,
Tu feras pencher la Balance,
Bois à l'amphore du Verseau.
Une planète salutaire
Par la flèche du Sagittaire
Vint s'épingler à ton berceau.

�LA

OUVELLE REVUE FRANÇAISE

X

Calypso voit partir Ulysse.
On a laissé tomber Didon.
Tu feras poi:vrer ma pelisse
Q!uznd j'aie-rai gagné mon pardon.
Dans la rue un moteur m'appelle.
Son ralenti soyeux épelle
Un chant nomade et reconnu.
Adieu, mon exigeante hôtesse.
l 'exil nourrira la tristesse
De la rose de ton pied nu.
JEAN PELLERJN

SUR L'INTRODUCTION
A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI,

DE PAUL VALÉRY

« Chose étrange : il pensait avant de parler» ( 1). C'est
en ces termes qu'au lendemain de la mort de Mallarmé,
Gide résumait l'impression que recevait le visiteur admis
pour la première fois aux mardis de la rue de Rome, et
rien ne saurait traduire avec plus d'exactitude la sensation dont s'accompagne la lecture d'une page de M. Paul
Valéry. La nature précise de la filiation qui relie l'un à
l'autre ces deux esprits altiers, seul peut-être M. Valéry
lui-même serait-il en mesure de l'établir (2) · semblable
recherche se rattacherait d'ailleurs plutôt à une étude
sur Paul Valéry poète et il y aura sans doute lieu de la
tenter le jour où M. Valéry réunira enfin ses poésies
éparses et nous livrera le recueil que sollicitent tous les
amateurs de haute littérature. Notre objet aujourd 'hui
est différent : la maison d'Editions de la Nouvelle Revue
(1) André Gide]: Prétextes, page 245.
(:i) Rappelons pourtant les pages si pénétrantes de M. Albert

Thibaudet : La poésie de Stipba11e Mallarmé, pages 366-367, 376377, et les très curieux passages d'une lettre de Val éry qui y sont
cités.

�676

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

677

1

Française a imprimé récemment I' Introduc~ion à la
Méthode de Leonard de Vinci publiée autrefot~ d_ans
Nouvelle Revue de Madame Adam et qui n'avait !ama1~

!~

paru jusqu'ici en volume; en tête de cette introd~ctton qut
date déjà d'il y a plus de 25 ans (1894),, M. ya1_err,. sous
forme de Note et Digressions, a place el) reahte une
introduction à son Introduction , et les pa~es nouvelles
font bien plus que doubler le prix des anc1en_nes : ~l_les
sont comme le réflecteur puissant que l'artis_te dmge
d'une .main expérimentée sur toutes les parties de la
.. toile depuis longtemps retournée contre le mur,
v1e1 11 e
,
I' 1·
. t d'exhumer d'un recoin sombre
de ate, ter.
et qu ''!I v1en
.
Nous voudrions pr~fiter de cette occasion pour presenter quelques-unes des réflexions que la lecture de_ ce
livre suggère ; ces réflexions .po~teront du reste ~1~n
. su r tel ou tel point part1culter - les feux
moms
'd ' croises
.
de cette pensée si dense inciteraient à des const erattons
presque indéfinies - que sur l'attitude m_entale que
pareil ouvrage implique, sur la stature qui se dresse
immobile derrière chacune des phrases e_t dont_ l'om~re
se profile identique sur tout l'ensemble. Ltr: ~alery, c est
d, l'abord se sentir contraint au plus severe examen
d:sconscience intellectuel, et c'est en faisant cet examen
de conscience que l'on a le plus de chances d_~ com.dre à quelles disciplines s'aiguisent la pomte, 1~
pren
· s1· comp 1et et st
pouvoir perforant de cet esprit'à la fots
singulier.
.
Revenons au mot de Gide. Il n'y a pas que ceux qut
parlent sans penser; il y a ceux qui parle~t. P?ur pens~r'
ceux chez qui la parole fait véritablement Jat~hr la pen:ee.
A de ce.rtaines heures qui n'a connu cet enivrement. Le

SUR L INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

L charme terrible de la conversation, celui contre lequel
rien ne prévaut, est là, dans l'improvisation perpétuelle
de la pensée. La conversation nous porte au-dessus de
nous-mêmes, et rien n'égale sa force de propagation.
Parmi les grands il en est qui lui ont tout sacrifié; divinité meurtrière pour ses élus, pour ceux qui communiquent l'ivresse dont ils sont possédés, mais les simples
fidèles eux-mêmes, ceux qui ne font que subir cette
ivresse ne sont pas à l'abri de ses atteintes. Si la
conversation a tué Rivarol , ne savons-nous pas que
pour se désensorceler des prestiges de cette parole
le jeune Chênedollé n'eut d'autre recours que la fuite?
·Au sortir des plus belles conversations - de celles où
nous nous sommes le plus libéralement, le plus joyeusement donnés - en même temps qu'une plénitude
nous gonfle, un remords nous étreint; plénitude et
remords s'alimentent à une source unique: la facilité de
la pensée. Nous l'adorons cette facilité, et jamais plus
que quand nous nous abandonnons à elle, mais nous .
ne nous y sommes pas plus tôt abandonnés qu'elle nous
irrite et que nous lui tenons rigueur de notre abandon
même : « la volonté de puissance » reprendra plus tard
tous ses droits, mais sur le moment plus rien ne nous
'\.. agrée que le silence .
A l'inverse de ceux qui parlent pour penser, , il
Y a ceux qui pensent pour parler. Mais gardons-nous
de· confondre « penser pour parler » avec « penser
avant de parler». Nous restons encore bien en deçà
de ce que Gide revendique pour Mallarmé ; nous
en sommes séparés par tout l'écart que mesure la, distance entre les deux prépositions. Vide de tout contenu,
4

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pur de toute attache, avant apparaît analogue aux formes
a priori de la sensibilité telles que les définissait Kant.
Pour au contraire est imprégné de finalité, et d'une fina. lité intéressée. La parole agit ici sur la pensée à la manière d'une cause finale. Q!iand elle s'exerce sur notre
propre pensée, nous éprouvons souvent la plus grande
peine à suivre, à démêler son action, mais nous som~es
merveilleusement habiles à déceler cette action dans une
pensée étrangère, - à un fonctionnement quasi automatique de l'esprit qui réduit l'opération intellectuelle à
une série de réflexes prévisibles, qui la résout en un jeu
où l'on gagne à chaque mise et sans désemparer : la
formule par laquelle, au terme de la démonstration, tel
doctrinaire résume son raisonnement, boucle sa boucle,
rappelle le geste du croupier qui, d'un coup de rateau,
rassemble et ramène vers lui les pièces d'argent éparses
sur la table. Ce sont les pensées de cette sorte que discrédite M. Valéry dans ce passage bien significatif :
« Mais pensée trop immédiate, - pensée sans valeur, pensée infiniment répandue, - et pensée bonne pour
Parler non pour écrire ( 1) ». Forts de ce texte qui semble
' toute ambiguïté, rangerons nous donc M. Valery
'
exclure
(i) Cette phrase offre un exemple fort curieux de_ l'extrême
sévérilé dont use M. Paul Valéry envers son propre espnt. La pensée dont il déclare qu'elle est bonne pour parler, non pour écrire,
est la suivante : « Je sentais que ce maitre de ses moyens, ce possesseur du dessin, des images, du calcul, avait trouvé l'attitude centrale il partir de laquelle les entreprises de la connaissa~ce _et l_es
opérations de l'art sont également possibles. » Or 11 serait d1ffic1le
de relever dans 1'/ntrod11ctio11 un passage qui formulât avec plus
de bonheur et d'exactitude le problème qui a toujours occupé
Valéry et celui sans aucun cfoute qui l'a orienté vers Léonard.

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

679

parmi ceux qui pensent pour écrire? Nous commettrions
alors un véritable contre-sens. Ainsi qu'il ressort d'un
?~ssage de la lettre publiée par M. Thibaudet - parlant
1c1 de Mallarmé et considérant son œuvre et son exemple
~o~~e une expérience décisive instituée sur le problème
l~ttera1re'. -_expérie_nce assimilable au fond à une expé- ·
nence sc1ent1fique bien que conduite tout différemment ·
~ ~ -_Val_éry_ ~• de l'expérience, tiré la loi : « Une impos~
s1?1hte defintt1ve de confusion entre la lettre et le réel
s'impose, dit-il, et une absence de mélange des usages
~ultiples d~ discours.» Q!land M. Valéry fait allusion
a _une pensee bonne pour écrire, il importe donc tle se
d_egager complètement de l'acception usuelle de l'expression, et pour saisir l'opposition dans toute sa force il
s.u~t _d'examiner à quoi correspond, je ne dis pas dans
1opmton publi9u~, ~ais dans la pratique de la plupart
de nos gran~s ~cnvams, cette expression : « Une pensée
bonne pour ecnre. » Une pensée bonne pour écrire, c'est
~~an~ tout une pensée susceptible de développement_
1eq~1valent en littérature du « thème et variations» en
musique. La trouvaille de l'idée première la découverte
t~ème chez la plupart des grands écriv~ins constitue,
a st nct~ment parler, _le seul effort intellectuel spécifique :
une fo'.s ~n _possession de l'idée première, l'effort du
gran_d ecr~~am passe pour ainsi dire sur un autre plan :
au heu d etre employée à la recherche d'une seconde
pensée, _l'én~rgie mentale est tout entière confisquée par
le !rava1l d'elab_oration artistique de la première, soit
quelle la produise ~u jo~r dans toute son ampleur, en
un~ de ce~ ~rogress1ons a la fois paisibles et pressantes
qui caractensent tels points des « Sermons de Bourda-

'?U

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

loue»· soit au contraire qu'elle la fasse jouèr sous toutes
'
.
,
.
ses facettes, qu'elfe l'expose à de multiples ecla1rage~,
comme dans tant de morceaux de La Bruyère. Examinée à la lumière de notre tradition littér.aire centrale,
une pensée bonne pour écrire, c'est une pensée unique
accomplissant sur elle-même sa pleine révolution . et
dont l'aboutissement, inscrit dès l'origine dans le pomt
de départ, se confondrait avec lui si tout l'art de !'écrivain ne consistait à les séparer par le périple savant dans
lequel il l'engage. Mais le point où la pensée des autres
s'arrête, où leur pouvoir d'expression cesse, c'est précisément le point où la pensée de Valéry prend le départ:
tout ce qui reste en deçà de ce point-là pour Valéry est
comme non avenu. Jamais trace dans son œuvre de ce
travail de déblayage grâce à quoi la pensée avance dans
la mesure même où elle crèuse le sillon à l'intérieur
duquel elle chemine : Valéry ne prépare, ni ne ~éveloppe: il énonce et passe.« L'ins~iré ~tait prêt depms. un
an. li. était mûr. Il y avait pense touJours, - peut-etre
sans s'en douter, - et où les autres étaient encore à ne
pas voir, il avait regardé, combiné et ne fai~ait plus que
lire dans son esprit. » Ne faire plus que ltre dans son
esprit, formule qui rejoint, qui comment~ en l'éclairant
la parole de Gide ~ur· Mallarmé. Q1Iand 11 est .~ar~e~u
là, et seulement alors qu'il y est parvenu,_ 1ecnvam
mérite vraiment qu'on dise de lui : « 11 pensait avant de
parler », et a fortiori qu'on ajoute_ avant d'écrire. Ce
pouvoir d'élimination impitoyable, 11 semble que non
seulement il s'exerce chez Valéry sur toute pensée ayant
atteint un certain degré de différenciation, mais qu'il
s'étende jusqu'à la zone d'où tout à l'~eure_une pensée se

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI"

681

détachera, jusqu'à la nébuleuse intellectuelle primitive.
A l'instar de son Monsieur Teste inlassablement Valéry
« rature le vif»; il a trouvé le« crible machinal&gt;&gt; qu'avait
cherché son personnage.
·
Mais si Valéry pense toujours avant d'écrire, ce
n'est pas qu'il accorde à la pensée une créance
particulière : dans son architectonique, la pensée en
tant que pensée, bien loin de tenir le rang suprême,
apparaît plutôt comme une de ces« indispensables idolatries » au delà desquelles seulement « la clarté finale
s'éveille». A la pensée, il est vrai, Valéry cède toujours.
- « Allons encore un peu», dit-il, - mais il y cède sans,
jamais lui faire confiance comme il arrive que l'on cède
à u_ne manie favorite, qui n'engage à rien, que l'on a
mamtes fois expérimentée inoffensive. ~ Suivons donc
un_ peu plus avant la pente et la tentation de l'esprit,
Slilvons-les
malheureusement sans crainte , cela ne mène
'
a aucun fond véritable. Même notre pensée la plus« profonde » est contenue dans les conditions invincibles qui
~ont ~u~ toute pensée est« superficielle.&gt;&gt; Cette pente de
1espnt ri nous est loisible de la suivre - cette tentation
de nous y abandonner - aussi loin et aussi Iongtemp~
que nous le voulons,-pour autant du moins que nous
considérons ici le seul esprit, livré à lui-même et non
altéré par « les impuretés psychologiques » ou par « le
tr~u~le des _fonctions&gt;&gt;; et c'est précisément cette permission qui se trouve no~s être octroyée qui conduit
Valér_y «jusqu'à cette netteté désespérée» à l'égard de la
pense~.« Il n'existe pas de pensée, dit-il, qui extermine le
pouv?ir de p_enser, et 1~ c~~cl ue - une certaine position
du pene qut ferme definitivement la serrure. » lnfai:i-

�682

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

gable, indestructible activité de l'esprit, subsiste-t-il dans
l'esprit même quelque chose qui survive à son action?
« La conscience seule à l'état le plus abstrait&gt;, nous estil répondu ; il nous faut ici produire deux textes de
teneur très voisine. Voici le ' premier : &lt;&lt; Enfin, cette
conscience accomplie s'étant contrainte à se définir par
le total des choses, et comme l'excès de la connaissance
sur le Tout, - elle qui pour s'affirmer doit commencer
par nier une infinité de fois une infinité d'éléments, et par
épuiser les objets de son pouvoir sans épuiser ce pouvoir
même - elle est donc différente du néant, d'aussi peu que
i'on voudra . Et le second : « Le caractère de l'homme
est la conscience· et celui de la conscience, une perpétuelle exhaustion, un détachement sans repos et sans
exception de tout ce qu'y paraît, quoi qui paraisse. Acte
inépuisable, indépendant de la qualité comme de la quan•
tité des choses apparues, et par lequel l'homme de l'esprit
doit enfin se réduire sciemment à un refus indéfini
d'être quoi que ce soit &gt;&gt;. Je ne voudrais pas incliner la
pensée de M. Valéry en isolant ain i deux passages
dans cette partie précisément de Note et Digressions
(pages 24-38) où tous les traits lancés par ce sagittaire
lucide vont se ficher au centre de la cible, mais il me
semble que dans ces deux textes l'accent porte un peu
différemment sur le mot et l'idée du néant. Sans doute
le mot lui-même ne figure que dans le premier et c'est
du néant justement que Valéry différencie la conscience,
d'aussi peu que l'on voudra, mais enfin qu'il la différencie : et cependant dans ce refus indéfini d'être quoi
que ce soit auquel il prétend que l'homme de l'esprit doit
enfin se réduire sciemment, il est impossible de ne pas

SUR L'INTRODUCTIO

A LA MtTHODE DE LÉO ARD DE VI Cl

683

sentir l'infiltration subtile du néant. Successivement à
chaque pensée qui surgit devant elle la conscience de
Valéry réitère l'injonction de Roxane à Bajazet:

Rentre dans le 11éa11t d'où ;e t'ai fait sortir.
Dégageons le mot de nihilisme de sa gangue grossière
de notions adventices, ramenons-le à la nudité de son
sens étymologique, et c'est encore lui qui convient le
moins mal à ce je ne sais quoi de détachable, de déjà déta~hé, dans chaque idée, dans chaque mot donné, traité
isolément, - à l'étrange caractère qu'y prend toute
chose d'être comme dite à son extrême limite - à cet
état de vacuité de la pensée qui n'est jamais vacuité
de sens qui est vacuité d'attache. Valéry est dépris
déliè des problèmes qu'il se pose par les solutions
qu'il leur trouve. li a toute la densité sans nulle
épaisseur ; je ne puis me retenir de citer à cet
égard cette page capitale : « Tous les phénomènes par
là frappés d'une sorte d'égale répulsion, et comme
re~etés successivement par un geste identique, apparaissent dans une certaine équivalence. Les sentiments
et les pensées sont enveloppés dans cette condamnation
uniforme, étendue à tout ce qui est perceptible. Il faut
bien comprendre que rien n'échappe à la rigueur de
cette exhaustion · mais qu'il suffit de notre attention
pour_ ~ettre nos mouvements les plus intimes au rang
des evenements et des objets extérieurs : du moment
qu'ils sont observables ils vont se joindre à toutes
choses observées. - Couleur et douleur, souvenirs,
attente et surprise; cet arbre et le flottement de son
feuillage, et sa variation annuelle, et son ombre comme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa substance, ses accidents de figu.re et de position, les
pensées très éloignées qu'il rappelle à nia distraction,tout cela est égal ..... Toutes choses se substituent, - ne
serait-ce pas la définition des choses.?,. Le nihilisme de la
pensée de Valéry, c'est le nihilisme d'une pensée dc;vant
laquelle toutes choses ne cessent de défiler, mais qui
semble ne pouvoir prendre contact avec chacune d'elles
que par l'opération même qui l'en détache. L'écho, la
répercussion dans la conscience est instantanée ; et
aussitôt la pensée éprouve qu'elle est différente, étrangère, qu'elle est toujours en plus : c'est la conscience
même qui lui interdit à tout jamais de s'identifier à quoi
que ce soit. Nihilisme de la pensée qui n'a plus d'objet, nihilisme qui distille une tristesse si vaste, si généralisée
dans sa cause, qu'elle atteint à une pureté inhumaine.
Dans l'ordre intellectuel il n'est pas de spectacle empreint d'un tragique plus auguste que celui de la f~culté
de penser aboutissant par son acuité même au néant et
à l'autonégation. C'est vraiment ici le règne de« la solitude et de la netteté désespérée ».
Que reste-t-il donc à qui sait que la pensée « ne mène
à aucun fond véritable» ? L'esprit court alors le risque
d'être frappé de stérilité irrémédiable ; dans un passage
de Note et Digressions, M. Paul Valéry marque d'un
trait définitif la nature exacte du mal : « Je répondais si
promptement par mes sentences impitoyables à mes
naissantes propositions, que la somme de mes échanges,
dans chaque instant, était nulle. » Sur la paralysie possible de la force créatrice par l'autocritique, jamais
diagnostic plus ryet ni mieux motivé n'a été porté. Dans
la vie de tous ceux qui prétendent extraire de leur c~r-

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

685

_veau la perle qui n'est pas sans prix (1 ), il arrive toujours
un moment où ils n'ont plus d'autre ressource que de
trancher le nœud gordien, mais l'opération pour eux ne
se présente pas avec le caractère de simplicité idéale,
d'aisance alerte et dégagée, dont s'accompagne le ge~te
fabuleux d'Alexandre. Tout dépend ici, pour l'avenir, du
choix du moment et des circonstances qui l'ont devancé.
Combien ont procédé au coup d'état qui au lieu de
se trouver sur le pavois ont été rouler dans la poussière;
combien aussi se sont imaginés sur le pavois et meurent
sans avoir été détrompés ! Les plus heureux ceux-là,
dira-t-on, en réalité, les plus lamentables, - moins tragiques pourtant que ceux qui savent à demi, et qui
ignorent de même. Rares, sont ceux comme Manet qui
disait à Mallarmé: « Chaque_fois que je peins un tableau,
je me jette à l'eau pour apprendre à nager», et chez qui
pourtant le don était si fort, si prestigieux, qu'il exécutait le Fifre, ce chef.d'œuvre d'évidence et d'éclat.
« Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? »·
Transposez l'interrogation évangélique de l'ordre moral
dans l'ordre intellectuel, - supposez-la adressée à des
écrivains, à des artistes, et il me semble entendre
M. Valéry murmurer à mi-voix : « avec l'esprit critique».
Car, s'il sait que pour les faibles l'autocritique reste le
poison de choix, il sait aussi, et pour cause, que lorsqu'il
., (1) &lt;1 _Je ~e tir~rai jamais rien de ce maudit cerveau où cependant,

J en su'.s ~1en sur, loge quelque chose qui n'est pas sans prix. C'est
la destmee de la ,Perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien,
et de la plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière! » .
(Lettre de Maurice de Guérin à Barbey-d'Aurevilly : mardi soir,
2~ mai 1838.)

�686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'agit des forts c'est un poison qui porte avec lui son
antidote. La somme des échanges peut bien à l'origine,
dans chaque instant, être nulle, mais c'est une nullité pure,
lucide, une eau que rien ne vient troubler à sa source,
le" milieu le plus homogène où puissent, au fur et à
mesure qu'elles s'y déposent, cristalliser sans déformation &lt; les vérités que l'on s'est faites». Si singulier que
cela puisse paraitre, ce nihilisme en face duquel tout
autre, pris de vertige, eût perdu pied, a constitué pour
Valéry le terrain d'attente le plus favorable : condamné
par ses propres arrêts à l'isolement et au silence, l'esprit
de Valéry a vécu sur lui-même à un degré qui n'a guère
d'équivalent dans notre littérature; non seulement il y a
mûri, mais il a pris les formes arrêtées, les contours d'un
solide d'un objet, d'une c chose » pour employer une
des expressions favorites de l'auteur; pendant combien
d'années martelé sur l'enclume de la forge, aujourd'hui
c'est l'épée de Siegfried dont Valéry se fait blanc à tout
coup. Tant il est vrai qu'on ne tranche pour de bon le
nœud gordien qu'après l'avoir, au préalable, patiemment dénoué dans la solitude ; - ou selon les paroles
mêmes de Valéry : « Il faut tant d'années pour que les
vérités que l'on s'est faites deviennent notre chair
même!»
Mais quelles sont ces « vérités qui deviennent notre
chair même» et que peut-il rester à qui se détache de la
pensée en tant que pensée, à qui avoue que de la pensée seule l'intéresse la forme que l'on peut lui donner?
li reste les relations ou les rapports, - et la question est
de telle importance pour déterminer avec exactitude la
position intellectuelle de Valéry qu'il y a lieu d'y insister.

SUR L1 INTRODUCTJON A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VJNCI

687 ·

Otjà dans l'introduction de 1894, nous rencontrons ce
texte bien significatif: « Le secret - celui de Léonard
comme celui de Bonaparte comme celui que possède
une fois la plus haute intelligence- est, et ne peut être
que dans les relations qu'ils trouvèrent - qu'its furent
forcés de trouver - entre des choses dont nous échappe la
loi de continuité. Il est certain qu'au moment décisif, ils
n'avaient plus qu'à effectuer des actes définis. L'affaire
suprême, celle que le monde regarde, n'était plus qu'une
chose simple - comme comparer deux longueurs &gt;&gt;.
Tout ici - le choix des termes aussi bien que le point
de vue adopté - décèle un esprit soucieux de ne devoir
le réglage de sa pensée qu'à des disciplines de type
scientifique et plus particulièrement mathématique. Lâ
science a pour objet l'étude des relations· elle établit
des rapports, en effectue la mesure, et en dégage la loi la loi pointe extrême de son royaume, - limite de son
pouvoir, - symbole, mais qui chez le vrai savant se
sait être tel. Dans ce monde . où nulle idole ne subsiste
sinon cette « Rigueur Obstinee &gt;, I'&lt;&lt; Hostinato Rigore i.
qui constituait la devise de Léonard de Vinci (1) 1 l'esprit
(1) Si dans ces quelques pages sur l'ltitroduction à fa_ Méthode d~
Léouardde Vinci,je ne fais nulle allusion à Léonard lui-même, c'est
que, du propre aveu de M. Valéry, Léonard n'est ici qu'un prétexte,
- la figure idéale que construit Valéry des possibilités de l'esprit
humain, le lieu en quelque sorte abstrait où elles viennent toutes
converger, chacune d'elles étant poussée à sa plus extrême limite.
Dès 1894, M. Valéry s'exprime très clairement sur ce point : « Un
nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion
de termes trop éloignés d'ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne
me parait plus convenir que celui de Léonard de Vinci. Celui qui
se représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un fond
pour l'y voir s'y tenir. Il y a là une sorte de logique presque sen-

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

689

de Valéry se (&lt; meut avec agilité». « La rigueur instituée,
une liberté positive est possible &gt;&gt;, dit-il. Oui, certes,
mais quel usage en faire ? A quoi l'appliquer ? Sans
doute, parmi tous les écrivains à qui n'a pas été dévolue
une véritable vocation scientifique, Valéry s'est avancé
plus loin que quiconque sur la route :_il ne s'est pas
seulement approprié les méthodes, - tour de force
bien autrement surpren·ant, il a su incorporer à sa
pensée personnelle - qui par là semble toujours reliée
à l'ensemble de l'univers - les résultats essentiels de
la science. Mais enfin il n'est pas un savant : il a beau
i:nettre la géométrie au-dessus de tout, il n'a pas la
faculté d'invention mathématique; pas davantage il ne
possède une technique particulière, une matière définie
sur laquelle il puisse expérimenter. Il n'a que la corn•

préhension souveraine, et ce qu'il partage avec le vrai
savant, c'est justement ce scepticisme à base de probité,
inévitable thez ceux qui voient la science se faire, se
défaire et se refaire incessamment sous leurs yeux, --,spectacle qui n'a pu qu'accroître chez Valéry la méfiance à
l'égard de l'idée de vérité qu'il a dû d'ailleurs toujours
tenir en suspicion. Bien loin qu'elle doive lui fournir
l'emploi, - lui faciliter l'exercice de ses facultes créatrices, - il semble au premier abord que la culture
scien_tifique ne puissequ'adjoindre un nouveau principe
de stérilité, - qu'affiler le tranchant du nihilisme. Or,
c'est précisément l'opposé qui se produit, et je ne sais
si dans l'histoire de notre art littéraire on trouverait un
autre cas d'une aussi fascinante singularité. De son
contact avec la science Valéry retient l'idée des rapports,

sible et presque inconnue. Le personnage que je désigne se réduit à
une déduction de ce genre. Presque rien de ce que j'en saurafs dire.
ne devra s'entendre de l'homme qui a illustré ce nom : je ne
poursuis pas une coïncidence que je juge impossible à mal définir.
j'essaye de donner une vue sur le détail d 'u ne vie intellectuelle,
une suggestion des méthodes que toute trouvaille implique». Et en
1919, Valéry est plus net, plus explicite encore : « Je prêtai à
Léonard bien des difficultés qui me hantaient dans ce temps-là
comme s'il les eût rencontrées et surmontées : je changeai mes
embarras en sa puissance supposée. j'osai me considérer sous son
nom et utiliser ma personne. » Cette dernière phrase est décisive.
Celui qui lirait l'introduction en fonction du Léonard qui a vécu, et
non en fonction de Valéry lui-même, la lirait perpétuellement à
contre-temps. - Si le lecteur veut se transporter d'emblée à l'autre
pôle - au point de vue le plus contraire à celui de Valéry - qu'il
lise dans The St11dy and Criticism of Jtalian Art (3' série), l'essai de
M. B. Berenson sur Léonard de Vinci : dans cet essa"ï, le premier
critique d'art de notre temps - chez qui la sensibilité esthétique, la
réaction des organes des :;ens devant un tableau, atteint à une
suprême délicatesse - nous livre son jugement final sur Léonard,

celui qui a été formé, qui s'est déposé en lur par trente ans de
contact i~inter'.ompu avec ses œuvre-s. L'intérêt d'une pareille
co_n:rontat1on vient de ce qu'on y saisit à vif l'opposition entre Je
cnt1que d'art pour qui le point de départ demeure, et doit toujours
~~~cure~'. l'œuvre e:le-même, _et « l'homme de l'esprit&gt;&gt; qui part de
1 1dee qu 11 se fait dune certaine puissance intellectuelle : l'œuvre
accomplie, tel est l'objet sur lequel s'exercent les facultés de Berenson; l'origine de l'œuvre, voilà le seul problème qui passionne vraiment Valéry. Il le reconnaît d'ailleurs lui-même : « j'avais la manie
de n'aimer dans les œuvres que leur génération &gt;&gt;. Le jugement
final de Berenson sur Léonard' est un jugement plein de restriction
et des restrictions ·les plus nuancées, les plus finement motivées.
L'essai est de 1916; vingt ans plus tôt, lorsque Berenson écrivait
The Florentine Painters of tht Renaissance, Valéry et lui auraient été
plus près de s'entendre. Berenson concl~ait alors les quelques
pag~s consa~rées à Léonard en insistant sur la gratitude que nous
d~~1?ns touJ?u.rs llll garder pour avoir élargi le cadre des possib1hles du ~enie humain, pour nou_s rappeler sans cesse pàr son
exemple qu « avant toute chose le génie est essentiellement énergie
mentale.»

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR L IN1"RODUCTION A LA MÉTHODE DE LEONARD DE VINCI

- la seule qui ne se désagrège pas instantanément sous
son regard. Il la retient, et c'est en elle qu'il ,découvre
enfin la porte d'évasion. Maître dans l'art de&lt;&lt; la jonction
délicate mais naturelle, de dons distincts, », il opère un
transfert, et c'est le transfert dans le domaine des mots
de l'idée scientifique des rapports. Les rapports de mots,
voilà l'ultima Thulé à laquelle se tient, que peut encore
priser l'homme universellement dépris, - et que l'on
ne vienne pas objecter que le pari dans lequel ici Valéry
nous eng,:\ge n'offre pas plus qu'un autre de garanties
de sécurité J Nous ne sommes plus dans le monde 'de la
pensée pure, nous ne sommes plus dans le monde de 1a
science, nous sommes dans cette region de l'art où les
vers immortels de Keats rencontrent leur application
plénière :

Beauty is f.rutb, tru.tb beauty, - that is alt,
Ye know on earth and ail ye need to know.
C'est par la science - ou plutôt par la transposition
d'une notion scientifique - que .Valéry se trouve donc
ramené à la doctrine la plus exigeante qui se puisse
concevoir de l'art pur, -à sa pratique la plus rigoureuse,
la plus serrée; et si originale que soit en elle-même cette
conversion - au sens où un logicien emploierait le
terme, - elle est peut-être plus importante · encore par
la redistribution de valeurs qu'elle implique. Tandis que
Gautiër se définissait « vn hom1ne pour qui le. monde
.visible existe», tandis que Flaubert s,.écriait : «La plastique est la qualité première de l'art », Valéry, lui,
..concentre tout son effort ,sur le théorème fondamental :
le langage,. II y a dans Note et Digressions à cet égard,.

1

691

une phrase que l'on ne saurait se dispenser de citer, car
elle renferme une définition de l'acte d"écrire qui nous
place juste au point d'où nous pouvons saisir l'opération
exactement comme èlle apparaît à l'esprit de M.. Paul
Valéry :_« Ecrire devant être le _plus solidement et le
plus exactement qu'on le puisse, de construire cette
machine de langage où la détente de l'esprit excité se
dépense a vaincre des résistanees rëelles, il exige de
!.'écrivain qu'il se divise contre lui-même. » La construction de cette machine de langage, voilà bien pour
Valéry l'opération centrale, et en un certain sens l'unique. S'il existe aujourd'hui quelqu'un pour qui la vieille
expression grammaticale : les parties du discours, ait
gardé toute la vigueur de son sens primitif, c'est bien
lui, - lui pour qui les parties du discours sont ce que
sont au géomètre ses figures. Les plus subtils problèmes
de la mécanique verbale ne cessent de se poser devant
tui : chaque mot est examiné, estimé d'un double point
de vue, comme élément statique et comme élément
dynamique : d'une part Valéry jauge sa pesanteur, suppute sa capacité de résistance et l'utilise où il faut, mais
d'autre part il apprécie son pouvoir émissif et à l'heure
tàvorab'!e il en lib-ère le rayonnement. Ainsi seulement
pense-t-il assurer« quelque durée à l'assemblage voulu».
· L'assemblage voulu par Valéry prosateur se distingue
cependant de !"assemblage voulu par Valéry poète: Sans
doute dans les deux cas la faculté qui ordonne, - qui
préside à l'assemblage, - reste la même; c'est cette précision à laquelle Valéry aspirait dès 1894 et dont, faisant
retour sur son passé, il nous dit dans Note et Digressions:« Pour comble de malhettr, j'adorais confusément,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mais passionnément, la précision». Mais l'emploi en est
différent.
li ne saurait ici être question d'aborder de biais la poésie
de Valéry, - sujet qui se suffit à lui-même et auquel ne
convient que l'approfondissement ou le silence ; il semble
bien néanmoins que, la contrainte de la forme poétique
venant se surajouter à« ces gênes bien placées», à toutes
ces autres contraintes qu'en son travail l'auteur suscite,
multiplie à plaisir, - la précision dans le vers de Valéry,
de par la position, la détente, la densité explosive de
chaque mot, - de par l'acuité et la justesse des associations lointaines, - prenne un degré de visibilité qui
risquerait presque d'être trop fort si la précision n'était
contrebalancée par cette musique toujours perçue,
cette mélodie inhérente à chaque strophe, qui investit la
pièce entière d'une majesté traversée de douceur en
présence de laquelle nous nous sentons tout à la fois
graves et comblés. Or, dans l'assemblage voulu· par
Valéry prosateur, l'effet auqu~l tend l'artiste est au
contraire un effet d'invisibilité : il consiste en un ajustement si étroit des parties qu'il devienne impossible de
déceler le point où l'une d'entre elles passe dans l'autre;
il s'agit de supprimer à l'œil non seulement le ciment
qui rend possible la soudwe, mais encore la .soudure
eJle-même. La valeur particulière de cet idéal d' une prose
invisible telle que la conçoit M. Paul Valéry, vient de ce
que bien loin d'être obtenue au détriment de la précision,
c'est la précision au contraire-ordonnatrice de la prose
de Valéry au tnême titre que de ses vers - qui est la
condition même de cette invisibilité supérieure. A cet
égard, comme à tant d'autres la confrontation de Note ·et

SUR L 1 JNTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

693

Digressions de 1919 avec I'lntroduçtion de 1894 fournirait
plus d'une indication précieuse à un analyste du style,je veux dire à l'un de ceux pour qui le style représente
la seule voie d'accès un peu sûre par où s'introduire au
cœur même de la place. Nous ne pouvons ici qu'amorcer
la question ; peut-être cependant certaines nuances
deviendront-elles d'elles-mêmes sensibles rien qu'en
mettant côte à côte deux textes - le premier de 1894 le second de 1919- et pour que-l'expérience apparaisse
plus décisive, je choisis deux passages qui sont comme
deux états d'qn même portrait de Léonard de Vinci :
«Je me proP.ose d'imaginer un homme de qui auraient
paru des actions tellement distinctes que si je viens à
leur suppo,ser une pensée, il n'y en aurà pas de plus
étendue. Et je veux qu'il ait un sentiment de la différence
des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient
bien se nommer analyse. Je vois que tout l'oriente :
c'est à l'univers qu'il songe toujours, et à la rigueur. II
est fait pour n'oublier rien de ce qui entre dans la confusion de ce qui est : nul arbuste. Il descend dans la profondeur ~e ce qui est à tout le monde, s'y éloigne et se
regarde. 11 atteint aux habitudes et aux structures
naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d'être
le seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout
des églises, des forteresses; il accomplit des ornements
plein de douceur et de grandeur, mille engins, et les
figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les débris d'on ne sait quels grands jeux. Dans
ces pas~e-~emps, qui se mêlent de sa science, laquelle
ne se d1stmgue pas d'une passion, il a Je charme de
sembler toujours penser à autre chose ... Je Je suivrai se
5

�LA NOUVELLE REVUE FR~NÇAISE

mouvant dans l'unité brute et l'épaisseur du monde, où
il se fera la nature si familière qu'il l'imitera pour y
toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet
qu'elle ne contienne pas. » (1894)
« Cet Apollon me ravissait au plus haut degré de moimême. Q!ioi de plus séduisant qu'un dieu qui repousse
le mystère, qui ne fonde pas sa puissance sur le trouble
de nos sens ; qui n'adresse pas ses prestiges au plus
obscur, au plus tendre, au plus si.nistre de nous-mêmes;
qui nous force de convenir et non de ployer ; et de qui
le miracle est de s'éclairer ; la profondeur, une perspective bien déduite? Est-il meilleure marque d'un pouvoir
authentique et légitime que de ne pas s'exercer sous un
voile?- Jamais pour Dyonisos, ennemi plus délibéré, ni
si pur, ni armé de tant de lumière, que ce héros moins
occupé de plier et de rompre les monstres que d'en considérer les ressorts ; dédaigneux de les percer de flèches
tant il les pénétrait de ses questions ; leur supérieur,
plus que leur vainqueur, il signifie n'être pas sur eux de
triomphe plus achevé que de les comprendre, - presque
au point de les reproduire; et une fois saisi leurprincipe,
il peut bien les abandonner, dérisoirement · réduits à
l'humble condition de cas très particuliers et de paradoxes explicables. » (1919)
Q!iand on lit successivement ces deux passages, ce
qui frappe' aussitôt c'est la similitude de la ~ensée: e~ la
diveraence de l'accent: l'expérience pourrait se repeter
b
'
tout le long des deux introductions ; la pensee reste
toujours très proche d'elle-même comme pour vérifier
par l'exemple cette affirmation de Valéry : « Le groupe
le plus général de nos transformations, qui comprend

SUR L:INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

6q5

toutes sensations, toutes idées, tous jugements, tout ce
qui se manifeste intus et extra, admet un invariant ,, et
pourtant dans les deux cas combien dissemblable le
ryth~e auquel cette pensée obéit! L'identité{ies conten~s
est_ telle que c'est dans l' Introduction de 1894 que je
puise le texte qui éclaire le rythme nouveau, la vitesse
nouvelle de la note de 1919 : &lt; A un point de cette observatîon ou de cette double vie mentale, qui réduit la
pensée ordinaire à être le rêve d'un dormeur éveillé il
apparaît que la série de ce rêve, la nue de combinaiso~s,
de contrastes, de perceptions, qui se groupe autour d'une
r~cherche ou qui file indéterminée, selon Je plaisir, se
developpe avec une régularité perceptible une conti. ' . .
'
nu1~e ev1dente de machine. L'idée surgit alors (ou le
désir) d~ préci~it:r le cours de cette suite, d'en porter les
termes a leur hm1te, à celle de leurs expressions imaginables, après laquelle tout sera changé. Et si ce mode
d'être co~scient _devi~nt habituel, on en viendra, par
exemple, a examiner d emblée tous les résultats possibles
d'un act~ envisag~, tous les rapports d'un objet conçu,
po~r arriver de suite à s'en défaire, à la faculté de deviner
toujours un~ chose plus intense ou plus exacte que la
c?ose ~onne_e, au pouvoir de se réveiller hors d'une pensee qui durait trop. O!ielle qu'elle soit, une pensée qui
se fixe prend les caractèrères d'une hypnose et devient
dans le langage logique, une idole ; dans le domaine d~
la constr~ction poétique et de l'art, une infructueuse
mono_ton_1e. ~e s:ns dont je parle et qui mène l'esprit à
se ~re;:01r !~1-meme, à imaginer· l'ensemble de ce qui
a!la1~ s_ tmag'.ner dans le détail, et l'effet de la succession,
ams1 resumee, est la condition de toute généralité. Lui,

�6g6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui dans certains individus s'est présenté sous la forme
d'une véritable passion et avec une énergie singulière;
qui, dans les arts, permet toutes les avances et explique
l'emploi de plus en plus fréquent de termes resserrés,
de raccourcis et de contrastes violents, existe implicitement sous sa forme rationnelle au fond de toutes les
conceptions mathématiques. &gt; Ce « désir de porter les
termes à leur limite », ce « sens qui dans les arts permet
toutes les avances et explique l'emploi de plus en
plus fréquent de termes resserrés, de raccourcis &gt;, malgré que Valéry dès 1894 en conçût si nettement l'idée,
ce n'est pourtant qu'en 1919, dans Note et Digressions,
que l'usage qu'il en fait témoigne d'une entière maîtrise.
D'une introduction à l'autre il s'est produit dans le style
comme un changement de vitesse. Or, le changement
de vitesse dans le style correspond la plupart du temps
à une variation de point de vue, à une attitude mentale
différente et il ne serait peut-être pas impossible de
démêler en quoi consiste d'ordinaire la différence.
Exactement elle marque un certain passage de la jeunesse
de l'esprit à sa maturité. Jeune, l'esprit vit dans sa pensée; mûri, il vit avec elle, et l'écart entre les deux modes
d'existence est d'une portée incalculable. Dans la jeunesse, l'esprit est au centre de sa pensée comme l'araignée
au centre de sa toile ; du centre tout se développe, avec
une sorte de régularité plane, de décours sinueux et
tranquille qui échappe aux à-coups, aux encoches du
temps, qui élude encore la résistance des choses. Mûri,
l'esprit est avec sa pensée dans le même rapport que le
cavalier avec sa monture. Tour à tour il l'excite, puis la
retient ; mais quelque grand écuyer qu'il se montre,

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

6q7

quelque étroite_ que soit sa prise, il n'adhère jamais à sa
mont~r: au point ~e s'identifier ayec elle : à l'âge de Ja
mat.un te. la pen~ee devient, d'un appréciable degré,
u~ etre hbre, preservant une relative autonomie vis-àv1s de l'esprit même auquel elle se trouve attachée _ et
l'~spri~ le ~ait; il sait aussi que ce n'est que par l'effet
d une 11lus1on de la jeunesse qu'il a jamais pu croire à une
iden~ification réelle. De cette vérité, dès la première fntro~uctwn, plus que quiconque Valéry a pris la mesure;
a tout moment son esprit se sait distinct de sa pensée
q_uelle qu'el_Ie soit,- séparé d'elle par l'irréductible cons~
c1en,ce. . mais c~mme à son Monsieur Teste il a fallu à
Valer_y des ~nnees « ·pour mûrir ses inventions et pour
en _fa,ire ses instincts »; il a fallu tout le travail pe la mat.~nte pour que cette vérité - dont il avait jusqu'à
! ivresse savouré l'amertume - passât dans son style et
en trempât définitivement Je glaive.
~u~qu'à présent nous n'avons eu pour objet que de
decr_1re un_e _certaine attitude mentale, et, puisqu'enfin il
fal!a1t cho1s1r, nous avons choisi dans l'introduction ce
qui nous paraissait le plus propre à l'éclairer. C'est dire
que de la pensée de M. Valéry nous avons envisagé plus
enc?re le f~nctionnement que les résultats auxquels elle
attemt. Mais la fidélité même avec laquelle nous nous
sommes ~ppliqués à la suivre nous autorise peut-être à
n~us en evader momentanément afin de mieux pouvoir
IUJ rend re Justice.
· · Comme tous les grands esprits de qui
la g,randeur est en raison directe de leur particularité,
Valery a une méthode, et une méthode qui lui est strict:?1ent personnelle ; mais parce nul n'attribue moins
d importance que lui à la chétive idée de personnalité,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que d'autre part seuls le retiennent les rapports de
l'ordre le plus général, il s'ensuit que toutes les fois où
il construit la figure de ~on propre esprit, Valéry opère
comme s'il construisait la figure de l'esprit&lt;&lt; en soi». Il
se trouve ainsi amené à abstraire, à détacher, à inscrire
dans l'universel des qualités qui reçoivent le meilleur de
leur sève de racines intérieures invisibles ou dédaignées.
Valéry a beau réduire à l'épure la plus sévère son idée
de l'homme de l'esprit, - il a beau se cerner de toutes
parts, - toujours quelque chose de lui s'échappe qui
nous atteint en plein centre. Ce quelque chose nous ne
saurions prétendre à le définir avec exactitude, mais nous
nous refuserions encore bien davantage à arguer de notre
impuissance pour lui dénier une existence réelle. Qµ 'il
me soit permis ici d'illustrer ma pensée par un exemple.
Pendant longtemps un certain passage de Note et Digressions m'a fasciné au point de me faire subir un véritable
envoûtement intellectuel ; le voici : « Si je commençais
de jeter les dés sur un papier, je n'amenais que les mots
témoins de l'impuissance de la pensée : génie, mystère,
profond ... , attributs qui conviennent au néant, renseignent moins sur leur sujet que sur la personne qui
parle. » Pourtant si l'on accomplit l'effort de réflexion
nécessaire pour se déprendre de l'attrait de ce&lt; point de
vue, ne reconnaîtra-t-on pas que sous son air si strict il est
peut-être un peu spécieux? Ces mots n'ont d'autre tort
que d'essayer de traduire par leur caractère vague et
approximatif l'incertitude même dans laquelle nous nous
trouvons à l'égard de telles choses dont nous ne pouvons
douter qu'elles soient, mais que nous n'avons nul
moyen d'appréhender, de saisir, ni surtout de rendre

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

69(J

directement : les mots ici sont honnêtes dans la mesure
même où ils sont insuffisants ; c'est au contraire s'ils
allaient plus loin qu'ils manqueraient à la probité scientifique.
N'importe cette méthode, peut-être pour lui seul
complètement valable, pour lui du moins s'affirme
authentique et souveraine. « Trouver n'est rien, disait
Monsieur Teste, le difficile est de s'ajouter ce qu'on
trouve. » Ici encore Valéry a rempli l'attente de son
personnage. Tout en lui est resté original et tout
lui est devenu naturel : il est aujourd'hui en son point
de perfection. Sachant que « parmi tant d'idoles que
nous avons à choisir, il en faut adorer au moins une »
Valéry a élu la précision, - et certes sa précision es~
sans. prix, mais ne serait-ce pas à cause des purs, des
multiples rayons qui s'y trouvent captés? Ne serait-ce
p~s parce que, au-delà même de la précision géométrique, - par la netteté des contours, l'éclat immobile et
solitaire, l'extrême concentration des feux,- la précision
de Valéry est une précision astrale ? Au risque de lui
déplaire en faisant usage d'un mot par lequel il sera sans
doute aussi choqué que l'était, selon lui, Léonard par
l'hypothèse spiritualiste, je ne puis m'empêcher de conclure avec le vers de Wordsworth sur Milton :

Thy s9ul wes like a Star, and dwelt apart. (1)
CHARLES

,&lt;•) :

0

separee.

ou Bos'

n âme était comme une étoile, et existait d'une existence

�700

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN .MlJLUN

LE NÈGRE LÉONARD
ET MAITRE JEAN MULLIN
A Gabriel DARAGNÈS.

Qye deux Diables notables présidoyent en ces sabbats, le grand Nègre
qu'on appelait Maistre Léonard et un
petit Diable, qu'ils appellent Maistre
Jean Mullin.

De- l'i11constance
de,· mauvais a1iges et démons.

P1J!RRE DE LANCRE.

(Liv. n, discours 14.)

CHAPITRE I
Ma servante rousse met la table. Son nom est Katje
van Meulen. C'est une Flamande de Knocke, mais je
l'appelle toujours Katje la batelière, car elle à tenu le
gouvernail sur les bélandres naviguant entre Sluis et
Bruges et sur les canaux qui vont rejoindre le Rhin.
Q1Iand un ami d'Anvers me l'eut proposée comme une
fille aimable et dévouée à mes intérêts, j'écrivis immédiament à ses parents que j'acceptais les services de Katje.
j'étais curieux de voir cette belle Flamande aux yeux

701

langoureux, à la taille souple et au parler dur. Elle vint,
munie d'un méchant bagage, une petite malle recouverte de peau de bique. Sa chevelure cuivrée était une
véritable richesse. Katje riait toujours, montrant ses
dents saines . j'eus la conviction que ma demeure abriterait une jolie fille et que tous les fournisseurs désormais deviendraient plus obséquieux, et l'obséquiosité
est aux fournisseurs ce qu'un teint frais est à une fillette :
une parure. L'apparition de la be[]e rousse dans mes
trois pièces meublées de chêne luisant, s'harmonisa à
·merveille avec mes _pots de cuivre, quelques gravures
anciennes et des armes de chasse modernes.
Ma batelière travaillait avec passion. Courbée contre
le sol en posture animale, la croupe tendue sous la
mince étoffe de sa jupe un peu courte, la brosse à la
main, elle faisait reluire les meubles dans leurs coins les
plus s~crets.
Un soir, elle devint ma maîtresse si j'ose dire: c'est-àdire qu'elle consacra à mon service quelques heures de
la nuit. Le matin suivant elle se leva 'de bonne heure et
se mit au travail sel6n ses engagements. Or, Katje van
M~ulen était consciencieuse. Cette belle personne connaissait la vie et ses plans superposés. Elle appartenait à
un plan inférieur au mien. L'abandon de ses grâces les
plus !n~imes lui valait, en devenant à peu près mon égale,
de penetrer dans un plan supérieur. Elle en était reconnaissante et confondait le palais du Louvre, mon fauteuil
en cuir et mon amour, comme les mêmes représentations d'un idéal qu'elle pouvait parfois toucher du doigt.
~-and, après _la guerre, je rentrai dans ma petite propnete de la Croix-Cochard, à cent kilomètres de Paris

'

�702

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'emmenai Katje et la dressai entre moi, le village et
mille incidents médiocres et quotidiens au sujet des
denrées nécessaires à notre vie.
L'amour de l'argent dominait toutes les tradifons
pouvant constituer une morale sociale. Katje la batelière
me défendait contre la rapacité des ruraux. La période
était assez troublante pour qu'on pût envisager dans un
avenir rapproché l'usage des armes comme une nécessité dans les relations commerciales entre concitoyens.
Dans ma maison, donnant sur une rivière romantique,
je menais une vie saine partagée entre ma collaboration
•aux journaux et la chasse avec mes deux bassets : Nouni
et Kasper.
Katje chantait d'une voix rauque , aiguë, extraordiAairement fausse. Ge n'était pas désagréable. La voix gutturale de ma servante, je n'ai jamais su pourquoi , me
donnait une pleine sensation de confort.
Mes deux bassets n'aimaient guère Katje. Nouni la
regardait effrontément de loin. Il attendait qu'elle s'éloignât de la porte pour entrer précipitamment comme une
flèche. Q!Jand elle appelait Kasper: mon chien se cachait
sous les armoires, sans se baisser d'ailleurs.
Katje donnait du pain aux oiseaux. j'ai vu pendant
longtemps que ce geste déplaisait à mes chiens, car je
savais que les oiseaux les écœuraient profondément.
Cependant ma servante n'était pas rude pour les
bêtes. Elle s'ingéniait à faire des avances à mes deux
chiens courants. Elle les appelait de sa voix gutturale en
leur infligeant des noms d'amitié ridicules et puérils . .
Or, Nouni et Kasper répondaient en grognant. j'ai
toujours vécu avec les chiens et je sais, avec certitude,

LE NÈGRE LÊONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

que leurs antipathies ne sont pas irraisonnées. Ma première pensée fut, qu'à l'exemple de quelques personnes
de mon monde me rendant visite à la Croix-Cochard, la
Flamande distribuait sournoisement ~es petits coups de
pieds à mes bêtes. Je ne pus jamais la prendre sur le fait
et je dus après quelques semaines d'espionnage adroit
constater que les deux bassets détestaient la servante
pour des raisons mystérieuses.
Elle-même se plaignait de l'hostilité des deux chiens,
cela ne l'empêchait pas de chanter en nettoyant les casseroles. Et quand elle devenait pour moi une femme,
cette fille merveilleuse s'animait avec originalité. Elle
possédait une vie cérébrale intense et compliquée. Cette
jolie fille des champs reconstituait par les seules ressources de son imagination les ouvrages les plus célèbres
et les plus clandestins de la littérature sotadique. Et
comme Pascal à l'âge de douze ans imaginait le livre de
géométrie d'Euclide par ses propres moyens, ma batelière inventait la Pbilosophie dans le boudoir, mais sans
aucun profit pour l'humanité.
Katje, dans l'intimité, se montrait discrète et déconcertante. Elle s'exprimait alors avec une grâce manié.
rée sentant à la fois le latin du père Sinistrari d' Ameno
et les fagots de Claude Le Petit. Cette fille jeune et saine
avait un cerveau étrange, peuplé comme une vieille
librairie dont les rayons eussent été garnis de livres
inquiétants, sans titre et sans nom d'auteur.
Le jour venu, dès le chant du coq, Katje ne connaissait plus rien. Sa chevelure rousse flambait dans le soleil.
Elle ne savait plus que fourbir les cuivres et chanter des
niaiseries sentimentales en flamand de Brug~s.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

Elle disait : &lt;&lt; Je suis une brosse à reluire et ma mère
était une brosse à reluire. Mon père est mort 12our avoir
trop bu et ma petite sœur Katheline était si belle que ma
mère ne voulait jamais la laisser seule avec les hommes.
Ma petite sœur allait à l'école chez les bonnes sœùrs. Elle.
apprenait tout ce que l'on voulait et lisait en cachette
des livres que des baigneurs de•la ville lui prêtaient, des
romans d'amour, quoi. Moi je n'ai jamais lu. Ma sœur
lisait tout. Un jour, elle avait douze ans, un lancier qui
était ivre, la viola dans un chemin creux. Tout de
suite il regretta son acte. Il s'arrachait les cheveux par
poignées et sautait &lt;l'un pied sur l'autre. Un peu pâle,
Katheline Je regardait, assise sur le talus. Elle ne pensait
pas à se sauver. Elle ne criait pas ... Elle ne pleurait pas.
- Drôle d'enfant, dis-je pour participer à la conversation.
- Vous pouvez le dire, Monsieur, quand vous saurez
ce qu'elle a répondu au lancier.
- Vous m'intriguez , Katje . .
- Oui, et comme le soldat affolé se tapait sur les
genoux de désespoir, Katheline lui dit de sa petite voix
pointue: « Comme vous allez me mépriser maintenant.»
Telle était ma petite sœur, Monsieur, aujourd'hui elle a
dix-sept ans. Elle est dactylographe à Amsterdam. C'est
une jeune fille élégante. On s'arrête devant les vitres de
la banque pour la regarder.· Elle est trop belle et trop
-jeune pour avoir une auto, les jeunes et jolies femmes
ont rarement une auto, mais vous verrez qu'elle .aura
la sienne quand elle aura pl_us de quarante ans. Il ne
faut pas être pressée, n'est-ce pas, à chaque âge ses
plaisirs.

Le soir, après quelques heures de volupté d6moralisante, Katje, levant ses yeux sombres vers le plafond où
la lampe dessinait une auréole tremblotante, me dit :
-Auchantducoq,jevais abandonner ma personnalité
de grande dame nue ... Nue, dans votre lit, je suis une
dame ... Au matin, quand le coq aura chanté, je ne serai
plus qu'une servante. Et, je le crains, même avec les
plus belles robes et les perles les plus éblouissantes
pour' ma parure, je ne serai toujours qu'une servante
pendant le jour, parce que le coq a chanté. Et tous les
matins un coq chante ...
- Tuez le coq, Katje.
.- Vous parlez comme un enfant, mon pauvre ami.

CHAPITRE Il
'

Hubert; le fermier de la Grenadière, m'ayant affirmé
qu'un c.oq et une poule faisane se trouvaient au gagnage,
à la lisière du bois Friquet, dès le point du jour je parûs avec Kasper. Il faisait froid, une pluie fine me coupait
le visage et ruisselait en petites perles sur les canons
graissés de mon fusil.
Le chien et moi grimpâmes la côte pour atteindre le
bois Friquet. La marche était pénible et, malgré mes
jambières, l'eau me pénétrait malignement.,Kasper, le
nez au sol, trottinait en cherchant une piste ; mes souliers cloutés dérapaient sur les cailloux trop mobiles. Je
jurai trois ou quatre fois le nom de Dieu et je regrettai
d'être parti sans éveiller Katje qui m'aurait servi une
tasse de café chaud et des rôties bien beurrées.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En somme, il ne s'agissait que d'atteindre le bois Friquet, le suivre à la lisière nord et laisser Kasper se
débrouiller avec les faisans. La pluie gênait considérablement mon chien, qui, cependant, sentit le vent avec
assèz de finesse pour me ~onner bon espoir. j'atteignis
en grelottant le bois Friquet, déjà totalement effeuillé
par les p·remiers vents froids d'Octobre. Kasper travaillait sous les branches. Deux ou trois fois il donna de la
voix sur un lièvre et soudain s'élançant droit devant lui
il s'arrêta au pied d'un sapin. j'attendis. Avec un grand
bruit maladroit la poule partit la première. Je suivis ce
bel oiseau au bout de mon fusil jusqu'à ce qu'il prit son
vol horizontalement. Alors mon canon abandonna le but
doré qu'il couvrait pour prendre de l'avance. Je lâchai
mon premier coup dans le bleu du ciel devant l'oisea'u
qui dégringola. Mon deuxième coup le bouscula définitivement comme il touchait le sol. Kasper la queue
haute s'était élancé èt léchait l'oiseau mort. Mon émotion
apparaissait. Je fis glisser, les m'ains tremblantes, la bête
dans mon filet. La pluie faisait rage, interceptant l'horizon. Kasper sautait le long de mes jambes pour sentir la
faisane. Et moi, aussi satisfait qu'un homme puisse l'être
à notre époque, j'allumai ma pipe et rentrai sous bois.
- Nous allons reprendre le chemin de la maison , dis•
je à Kasper.
Le dachshund fit une volte joyeuse et sans hésiter
flaira la sente traversant le bois Friquet dans sa plus
grande largeur.
Le fusil sous le bras, je suivais mon chien. Nous ne
chassions ni l'un ni l'autre, le bois étant pour l'ordinaire
fort peu fréquenté par le gibier. Ça et là des geais jacas-

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

saient dans les basses branches tout en me surveillant
d'un œil vigilant. La pluie éteignait tout enthousiasme.
Et puis j'avais une poule faisane dans mon filet.
- lei Kasper, bon Dieu!
Le chien venait de s'élancer vers un fourré. A la façon
dont il aboyait, je vis tout de suite que le gibier n'était
pas de ceux qu'on a coutume de rencontrer dans le bois
Friquet.
Je n'eus pas d'ailleurs le temps de me livrer à des suppositions concernant la forme de ce que j'attendais au
déboulé. Une femme demi nue se dressa parmi les
ronces. Ses cheveux de cuivre mettaient une note familière et vague tout à la fois dans le décor de ce bois
lavé à grande eau.
La femme vêtue d'un mauvais jupon et d'une chemise
laissant voir un sein nu admirablement arrondi , frissonnait, la tête rentrée dans les épaules.
Cette apparition jolie et théâtrale me secoua désagréablement. La fille rousse inattendue à cette heure
et dans cette tenue s'avança vers moi. Je reconnus Kafje
et alors, pendant quelques secondes, je perdis l'usage
de la parole et la conscience des choses qui m'entouraient.
La fille me fixait d'un air hébété : « Vrai, Monsieur»,
répétait-elle.
Kasper l'ayant reconnue remuait la queue et grattait ·
la terre avec ses pattes de derrière.
- Qy'est-ce que vous faites là, Katje ... et dans ce
costume ; vous êtes folle?
Elle ne répondit pas et commença à sangloter. Ses
dents claquaient dans sa mâchoire contractée. Ses pieds
nus maculés de boue étaient écorchés et saignaient.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

- Pouvez-vous m'expliquer ce que vous faites là?
Et comment vais-je faire pour vous ramener à la maison
dans ce costume ?C'est au-dessous de tout ce qu 'on peut
imaginer!
Je lui jetai mon imperméable sur les épaules.
- Suivez-moi et dépêchons-nous de rentrer. Vous
comprenez que je ne peux vous exhiber ainsi devant
tout le pays.
Sans prononcer une parole Katje se laissa conduire,
elle geignait à chaque pas. Je l'observais du coin de l'œil
et j'eus tout de suite la pensée qu'elle était ivre.
- Souffle-moi dans le nez, lui criai-je en me retournant brusquement.
Elle ouvrit la bouche, montra ses jeunes dents de bête
carnassière. Son haleine était pure.
Quand nous fûmes à quelques mètres du hameau, je
la dissimulai derrière une haie, cependant que j'allais à
la maison prendre des vêtements pour l'~abiller avec
décence.
La rentrée ne fit pas scandale. Cette aventure curieuse
s'était dérou'lée avec rapidité et sans trop de paroles.
Mais il me fallait des explications.
CHAPITRE III
- Vous pensez, mon mahre, dit la flamande, que ce
n'est pas mon genre (elle traînait sur les mots) de
découcher pour courir après les sales pecquenauds du
pays. Et puis, j'aurais pris mes jupes et ma gabardine
et puis, mon maître, je n'aurais pas été me compromettre au bois Friquet par un temps pareil.

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

Elle éclata de rite et dit : &lt;&lt; Vous êtes jaloux?»
La rage me chaufflt intérieurement la peau du
crâne.
- 11 y a, hurlai-je, i( y a. Katje, que je ne veux pas de
ce_genre-là ici. Si tu es folle tu iras te faire soigner à
l'hôpital ou au diable.
- Monsieur ne croit pas si bien dire, fit Katje, en prenant sa personnalité nocturne.
Elle s'assit sur une chaise et commença à tamponner
ses yeux avec son mouchoir. « C'est toute petite que ça
me tenait déjà &gt;, pleurnichait-elle.
De long en large j'arpentais la grande pièce carrelée
servant de salle à manger et de cuisine où la flamme du
feu de bois dansait sur la marmite de cuivre attachée à
la gribouille.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis l'affaire du bois
Friquet et je n'avais pu obtenir aucun éclaircissement
sur la conduite de ma servante.
Le plus surprenant, c'est qu'elle ne se ressentait nullement de cette longue promenade· sous la pluie et de la
~ nuit qu'elle avait peut-être passée dehors, à moitié
nue.
, Après cette dernière recherche de la vérité, j'en arrivai
a conclure que ma flamande avait été victime d' une
crise de somnambulisme. Cette explication ne me procura aucune joie. N'aimant l'imprévu qu 'à la chasse et
so~s la forme ? '~ne. pièce remarquable, j'imaginais difficilement le benefice moral que je retiendrais de la présence d' une belle fille, errant la nuit, nue par surcroît,
avec une souplesse_de chatte, le long des gouttières de
ma maison.
6

�710

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

* *• •
Un mercredi soir, à la tombée de la nuit, le temps s~
couvrit subitement. Le ciel magnifiquement bouleverse
composait pour ma vue d'admirables pay~ages, en véri_té
plus près de la littérature que de la peinture. Ce ciel
romantique extrait du Moine de Lewis, me parut t?ut
d'abord peu en harmonie avec les personnages qu,1 1~
respiraient. Les préliminaires de cet ora~e, compares a
l'humble et vindicatif hameau de la Croix-Cochard, me
donnaient l'impression d'un décor de Faust, reproduit
sur les murs d'une salle à manger d'épicier de village.
Telle fut mon opininion sur le ciel. j'étais à ma fenêtre,
le souper terminé, et très naturellement je laissai~ mon
esprit errer selon l'ordonnance des nuag~s q_m semblaient, en vérité, se presser dans une d1rect10n leur
promettant du plaisir.
. .
.
Le paysage aérien avec tous ses deta!ls filatt vers le
bois Friquet. Quelques corJ:&gt;eaux entraînés par la course
des nuages poussaient de longs cris ainsi que des cornemuses qui se dégonflent.
Ce n'était pas une déroute, non plus qu'une poursuite, mais la frénésie des foules se rendant à un spec~
tacle .alléchant.
La fumée de ma cigarette suivant l'impulsion, m~s
yeux se fixèrent sur le bois Friquet dont j'ape:ceva1s
au loin Ja masse sombre et paisible. Pas un bruit dans
la campagne, si ce n'est, par intervalles rapprochés, la
flûte mélancolique des crapauds et l'appel monotone
des orfraies chassant en ronds au dessus de la ligne des
peupliers.

LE NÈGRE LEONA~D ET MAITRE JEAN MULLIN

711

,Appuy~ ~ontre la ~arre d'appui de ma fenêtre, je
m amusais a cracher sur un bout d'enveloppe éclatant
dans l'ombre de la porte comme un morceau de faïenèe
blanche. Tout en rectifiant mon tir et la bouche déjà
sèche, mes pensées .prirent une allure assez spéciale. Je
fermai la fenêtre. Je désirais la présence de Katje.
L'odeur de la belle chevelure rousse m'enchanta les
narines et je résolus d'aller rejoindre la servante devenue
maîtresse dans la claire chambre qu'elle occupait au
deuxième étage de la maison, à côté de la porte du grenier où l'on mettait au rebut des chosés ayant perdu
leur intérêt et que j'escomptais découvrir plus tard avec
une joie rajeunissante.
Il m'était facile d'entrer en maître dans la chambre de
Katje, sans frapper. Toutefois, je ne pénétrais jamais
chez elle sans un petit choc au cœur. Ce soir là, je dus
pour cette raison m'arrêter devant sa porte, très hésitant et reprenant mon souffle peu à peu. L'oreille collée
contre la porte j'entendais le bruit de ses pieds nus
allant et venant par la chambre. j'entendis qu'elle murmurait des paroles, bourdonnées comme une prière.
Cela me donna l'envie de regarder par le trou de la serrure et j'obéis à cette impulsion.
Au milieu de la chambre, éclairée par une seule bougie qui prêtait aux objets un éclairage équivoque, j'aperçus, nue et laiteuse, sa chevelure rousse troussée en un
haut chignon, Katje penchée avec abandon sur sa petite
table de toilette.
Efle me tournait le dos et sa croupe rayonnait comme
un astre froid. A ses côtés un balai appuyé contre la
table constituait, en considérant l'éclairage, la fille nue

�712

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et la fenêtre de ·la chambre ouverte sur la nuit, un
accessoire classique de sabbat.
· Cette scène me rappelait une gravure de Rops, à la
fois séduisante et puérile.
Katje lisait dans un petit livre débroché et se frottait
les hanches, les fesses et les cuisse~ avec une graisse
qui rendait son corps aussi luisant qu'une pierre pré-

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

prononçais. La fille aussi, car elle ne cessait de sourire.
- Vous êtes bête, mon maître, fit-elle.
Puis elle se leva et, sans souci de sa nudité elle se
dandina devant moi en chantant :
'

Quand i' étais encore bacfisb,
j'observais tout autour de moi
Et je ne croyais pas au petit doigt
Maternel et délateur.
A douz.e ans je rêvais d'amour
Pour le petit aveugle de Boppard.

cieuse.
J'ouvris la porte sans me rendre compte de mon geste.
Au bruit, la flamande se retourna et me regarda avec
des yeux épouvantés. Deux ou trois fois elle remua la
bouche sans pouvoir parler. Pendant cinq ou six
secondes elle se montra d'une laideur vulgaire, puis ses
traits se détendirent. Ses lèvres esquissèrent un joli
sourire.
- Vous m,avez fait une telle peur ! dit-elle.
Sa poitrine se soulevait. Elle se jeta sur le lit et lança
d'un coup de pied le balai dans un coin de la chambre .
- QJ.i'est-ce que tout cela veut dire, ma petite Katje?
j'examinai le pot d'onguent qui ne me révéla rien à
l'odeur. Le livre ouvert sur la table, à côté de la chandelle, était écrit en allemand. C'était un petit livre sur
mauvais papier, mal imprimé et dont les pages étaient
salies par le contact des doigts gras.
·
· Katje, pendant ce temps, s'etait assise sur le lit. Elle
observait mon embarras avec une joie évidente. Elle
bâilla, se gratta la tête, ébouriffant ses cheveux.
- Vous êtes folle, Katje. Je peux faire un rapprochement entre cette mise en scène et l'aventure du bois
Friquet.
Je sentais, tout en parlant, l'inanité des mots que je

713

Quand l'aveugle jouait du tambourin
Dans la rue, toutes le~ fillest
Par groupes indignés de six ou sept,
S'expliquaient sur des mots à d.ouble sens
Car toutes nous aimions d'amour
'
Le petit aveugle de Boppard.
Il m'a fait ;oi~,jour et nuit,
Ce que je sais, ce que je suis.
. ~lie répéta « ce que je sais, ce que je suis&gt;&gt; et m'empo1~ant avec force par les deux épaules, elle me baisa
I_evres _avec une fureur qu'elle ne se permettait
Jamais que Je ne l'eusse invitée.

!es

Qua?d. je ~e ré':'eillai dans ~on lit,· elle n'était plus à
mes cotes. J ouvris péniblement les yeux. La bougie

�714

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'était consumée jusqu'au bout ; un rayon de lune éclairait la chambre où j'étais seul.
Je fus quelques instants avant de pouvoir reprendre
conscience de ma personnalité dans cette atmosphère.
Je me levai. Mon premier soin fut d'ouvrir la porte et
d'appeler Katje. Ma voix resta sans écho dans la maison
vide. C'est alors qu'en regardant autour de moi, je constatai que le pot d'onguent était réduit de moitié et que le
balai avait disparu.
La fenêtre était également entr' ouverte. Le réveil
s'était arrêté à minuit. Les deux bassets réveillés par
mes appels dans l'escalier donn.aient de la voix.
Je descendis Jeurouvrir la porte. Tout était calme. Une
inquiétude que je qualifiais d'irraisonnée pesait sur
mes épaules. j'avais l'impression de me déplacer parmi
des contingences fragiles et explosives. J'appelai mes
deux chiens et rentrai dans ma chambre où je m'enfermai après avoir abandonné le projet d'attendre le retour
de KatJe.
Je m'étendis sur le lit tout habillé et j'allumai une
cigarette.
Je possédais parmi mes livres quelques ouvrages
de démonographes fameux. j'entrouvris, comme Mon;
sieur Ouffle , le héros grotesque d'un roman cabalistique la Demonomanie, de Bodin. C'est le guide-âne
'
des démoniaques
de classe moyenne. L'ouvrage n' est
pas invraisemblable et se recommande surtout par
sa loyauté. Ma servante ne connaissait pas ce livre. Son
humeur mélancolique et vagabonde la poussait à se
rendre au sabbat grâce à des influences que je ne connaissais pas, ~ais que je soupçonnais villageoises.

LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

715

II me fallut accomplir un certain effort pour me déplacer dans le temps, tout en conservant des relations
étroites entre la sensibilité de notre époque, le village
de la Croix- Cochard, ma servante, moi- même et
le diable tel qu'on le concevait vers l'an 1500 par
exemple.
La vie n'est possible _et surtout n'est compréhensible
qu'à l'aide d'un procédé de transposition attribuant aux
uns et aux autres, de même. qu 'aux choses dignes d'intérêt, des sentiments et des réflexes inspirés par des
êtres et des choses peu dignes de les accaparer.
Mon amour pour Katje me procurait une certaine
quantité de sensibilité que je pouvais. mettre au service
d'un sujet plus émouvant que la belle rousse. Sentant
le danger de me dépenser en pure perte dans des romans
de psychologie amoureuse ou d'érotismelégal,jegardais
cette force, dont Katje était la créatrice, pour m'en servir
au besoin quand le sujet en vaudrait la peine.
Cette disposition m'amena à considérer le sabbat le
dia~le et son c!ub, avec une certaine sympathie, en ~rofesstonnel de I aventure pour l'aventure, sans préoccupation du but a atteindre.
Je pas_sai donc le restant de la nuit à mettre au point
le satanisme appliqué aux exigences de la vie actuelle.
En regardant les choses de très près, cela ne me
parut pas impossible; car j'avais vu tourner des tables
et je savais, qu'à l'aide d'u~e certaine exaltation de la
pensée, les images composées par le cerveau des fous
par exemple, deviennent réalisables pour eux, mai;
pour eux seuls.
Un fou, de médiocre qualité, se croira aisément Napo-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

léon et commandera à des armées qui pour lui sont
visibles et par conséquent realisees.
Les dévots du diable sont, grâce à leur dévotion même,
dans un état d'esprit comparable à celui du fou-empereur. Cet état leur permet de toucher du doigt les images
les plus irréalisables des livres de Démonologie.
c Ma bonne est dans ce cas, me disais-je. Elle se transporte oû Satan tient sa cour, avec un cérémonial que la
tradition a précieusement respecté. Ce n'est pas plus
bête de sa part que d'aller, si l'on veut, au cinématographe ou au théâtre, ces deux trompe-l'œil pour les
imaginations indigentes. Elle est dans la situation d'un
individu qui peut choisir sa folie, la discipliner et l'abandonner à certaines heures, afin de reprendre le sens
normal de sa vie. &gt;
Je pensais à cette histoire étrange du Docteur Jekyll
et de son double le fameux Hyde. Katje se dédoublait
également, mais sous une forme cérébrale. C'est ainsi
qu'à certaines heures et, peut-être, grâce à l'usage d'une
drogue, elle devenait la proie d'une sorte de folie lui
permettant l'accès du royaume des images qu'il est
permis à tous de composer. Quand elle revenait dans
son état normal, elle agissait comme tout le monde,
ou plus exactement comme une femme dominée par
une perversité plus intellectuel1e que physique. C'était
en somme une femme d'exception, mais une femme
appartenant à une catégorie assez nombreuse.
Entre l'imagination et la réalité il n'y a que le son
d'un déclic et le jeu d'une porte à franchir. Katje avait
franchi cette porte.
• · Le sommeil vint me. prendre au petit jour· sans doute

LE NÈGRE LÈONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

717

comme j'essayais d'ordonner les éléments du mystère
que ma maison protégeait
Je me réveillai vers dix heures en pleine Iumière. J'entendis Katje aller et venir dans la cuisine. Elle chantait
et ce n'était pas la chanson du petit aveugle de Boppard,
mais une mélodie populaire d'importation allemande,
dans le genre de :

Ab qu'on est bien mad'moiselle
Ah qu'on est bien près d'vous ...
CHAPITRE IV
Dès ce jour, Katje devint pour moi un personnage
important. Je ne lui fis pas comprendre en quoi cette
importance m'impressionnait.
Je la jugeais comme une création bien venue, d'une
imagination pervertie par de dangereuses lectures et !a
fantaisie élégante d'un artiste illettré.j'aurais tout donné
pour que le père de Katje exerçât la profession de
bourreau dans une grande ville d'Allemagne ornée d'une
cathédrale gothique et d'un ghetto. Pour la couleur,
bien entendu. Mais on ne peut tout obtenir.Je m'estimai
déjà heureux de posséder, à ma dévotion, une belle fille,
sorcière hebdomadairement, vicieuse comme une impubère et sachant cuisiner ainsi qu'une duègne.
Dans cet état d'esprit, la chasse devint mon salut et
me permit de ne pas rompre l'équilibre entre l'imagination et la réalité. Ce qui m'eût amené, de même que ma
jolie rousse, à un séjour peut-être définitif dans une
maison de santé.

�718

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Avant de tenter l'aventure que je méditais, je pris soin
de m'observer soigneusement en m'habituant à contrôler
toutes mes· créations intellectuelles, par rapport aux
règles courantes de l'imagination dans notre société.
A la chasse, ma main ne tremblait jamais; mon coup
de fusil partait naturellement comme le prolongement
naturel de ma pensée. Jamais l'image de Katje ne vint
s'interposer e~tre le guidon de mon hammerless et le
but à viser.
Quand je traitais ma servante en amie, je ne lui
demandais pas de me réciter le paranymphe des
démons. Je soupçonnais, toutefois, leur présence dans
nos rapports commerciaux avec les paysans.
Quelquefois, cependant, j'éprouvais une grande
satisfaction à posséder entre mes bras une fille qui
pouvait être une succube merveilleuse et donner à nos
embrassements la saveur soufrée du sacrilège.
En somme, j'aimais cette fille à la manière d'un amateur d'estampes «découvertes» et de raretés bibliographiques. Je n'ai jamais cru très profondément à l'irréalité
de Katje. Et il me répugnait de la confondre avec une
incarnation de Satan, même sous une forme aimable et
voluptueuse.
Je ne pus jamais, malgré mes efforts, surprendre le
départ de Katje pour le sabbat des sorcières. J'assistais
en connaisseur aux préparatifs du départ. La belle fille
s'oignait elle-même d'une graisse qu'elle achetait en
pot chez un rebouteux, respecté dans le pays. Elle n'en
connaissait pas la composition et ne manifestait aucune
curiosité à cet égard. Elle oignait de même son balai un balai neuf réservé à ma chevaucheuse d'escovettes.

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULUN

719

Allongé sur son lit, je la regardais s'animer en fumant
des cigarettes. Puis le sommeil me terrassait et quand
je m'éveillais, toujours tard dans la matinée, Katje avait
repris son rôle de servante - une servante portant des
bas de soie transparents.
'
Un jour, en prenant mon déjeuner du matin, dans la
cuisine, je dis à Katje :
- Katje, si vous voulez m'emmener, je vous accompagnerai ce soir au Sabbat.
- Ah monsieur!
- j'ai réfléchi. Vous m'emmènerez sur un deuxième
balai.

~ - ~t bien, monsieur, voyez, je pleure, le Maître va
etre s1 content.
Elle pleurait d'attendrissement à la manière de cer:aines personnes lisant tout haut des mots qui les
emeuvent. Le mot Maître produisait cette réaction chez
Katie.
N.~us_ préparâmes tous deux les accessoires du départ.
C eta1t dans la nuit du mercredi au jeudi. Le ciel
couvert de nuages favorisait cette aventure aux dires
de mon initiatrice.
'
~époui_llé de tous mes vêtements, je me rongeais
melancohquement les ongles, assis sur l'unique chaise
dans l'attitude d'un homme attendant de comparaîtr;
devant un conseil de réforme.
Le merveilleux classique de toute cette histoire me
g~ra~tiss~it une certaine discrétion. j'étais cependant
tres mqu1et 1 à la pensée d'entreprendre un voyage dans
cette tenue sommaire.
-

Vous pouvez mettre vos vêtements, dit Katje

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voyant que je ne m'habillais pas, mais, je vous en prie,
hâtez-vous, car si vous me faites manquer le sabbat, le
Maître m'infligera une amende.
Je revêtis mon costume de chasse : ma veste, ma
culotte et mes bas. Alors Katje s'approcha de la cheminée et me dit d'enfourcher mon balai en fermant I'œil
droit. Elle-même cependant resta les deux yeux bien
ouverts.

Je ne puis rien dire de mon voyage à travers les
nuages. L'instant du départ pour le sabbat est impossible
à saisir, de même qu'on ne peut prévoir la minute à
laquelle on s'endormira. ]'attendais avec curiosité les
signes précurseurs de mon élévation et, tout d'un coup,
je me trouvai, sans avoir eu conscience de m'être
endormi, au centre d"un carrefour, dont l'herbe me
parut brûlée, autant que l'obscurité me permit d'en
juger. Avec peine, je fis tous mes efforts pour identifier
le lieu où je me trouvais.
Devant moi, au coin d'une des routes forestières
formant le carrefour, une croix gisait sur le sol.
Une fraîche odeur (l'étang montait à mes narines.
La forêt autour de moi était silencieuse. La haute
silhouette d'une fille nue se détachait sur le ciel :
c'était Katje. Sa présence ne dissipa pas une certaine
inquiétude et pour être franc, l'impression très nette
de jouer un rôle peu correct dans une scène d'une
perversité naïve.
Soudain, je vis Katje agiter ses bras. Elle se pencha

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

721

sur quelque chose et j'aperçus un enfant vêtu d'un
tablier noir qui lui fit un grand salut en disant d'une
voix chantante d'écolier :
- Bonjour Mademoiselle !
- Par là! Va par là, petit salaud! lui cria Katje.
L'enfant suivit la direction de la main et s'arrêta au
pied d'un gros arbre mort.
Alors, j'entendis de lourdes chutes entre les branches
sur le sol à mes côtés dans l'ombre de la forêt. C'était
comme une pluie pesante d'oiseaux énormes. Un
chuchottis humain, dévot et provincial ré\\eilla l'obscurité, qui se peuplait d'ombres comme on en voit dans
les églises. Je m'efforçais à saisir les détails caractéristiques de cette foule imprévue, quand une lueur sorte
d'aube artificielle, éclaira le carrefour où ma servante se
prosternait.
C'est alors que je vis le Maître sous la forme d'un
grand bouc multicorne, dont une au front dont il
éclairait l'assemblée. Le malin était assis dans une chaire
noire. En le regardant bien, ce n'était ni un bouc, ni un
homme : on pouvait à la rigueur le considérer comme
un lévrier noir ou un bouc blanc. Il portait une queue
d'une longueur démesurée dont il se servait pour cacher
sa nudité obscène.
li n'inspirait aucune terreur, mais donnait lïmpression
d'un vieux bohème déchu et démodé.
A ses côtés, deux hommes, ou du moins deux démons
à formes humaines fixèrent mon attention. Leur ressemblance avec l'homme les rendait plus terrifiants, moins
teuiftants toutefois que Katje, dont la beauté parfaite
dans ce décor résumait à elle seÛle, grâce à la qualité de

�722

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'atmosphère, l'érotisme sournois des confessionnaux
et des chambres de question.
Les deux comparses du bouc mélancolique ne se
ressemblaient pas. L'un d'eux, d'une taille gigantesque et
vêtu de rouge comme un .bourreau, était nègre; l'autre,
très petit et grassouillet était de race blanche. Il portait
un coquet habit de bourgeois du règne de Louis XV,
en camelot marron, avec un gilet de taffetas blanc aux
broderies usées. Vu de dos, ses courtes jambes dépassaient à peine les basques de son habit. li offrait l'aspect
d'un hanneton pour cérémonies religieuses. Le nègre et
lui regardaient avec intérêt la véritable foule qui maintenant envahissait le carrefour.
Un paysan que je reconnus vaguement agitait une
cloche en corne à battant de bois.
- Bonjour, monsieur Pierre.
Je me retournai brusquement et j'aperçus le maire de
la Croix-Cochard. Il portait ses habits de travail : un
gilet de serge noire, une culotte de velours gris, rapiécée
et presque blanche par places.
- Bonjour, monsieur Mathurin-Mathieu. Quel bon
vent?
- Chut, fit-il, un d'oigt sur ses lèvres rasées.
Presque tous les cultivateurs du canton s'étaient
donné rendez-vous à ce sabbat. Ils se pressaient, respectueux et chafouins, les uns derrière les autres, pour
aller présenter leurs hommages au Maître. Des vieilles
femmes et de toutes jèunes filles se mêlaient à leurs
groupes, toujours en habits de travail. Je vis une femme
assez élégante en robe d'été, avec un bonnet de laine
sur ses cheveux blonds.

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

Une bande de cultivateurs s'interposa entre la jeune
dame et moi : je la perdis de vue. A ce moment Katje,
dont personne ne semblait remarquer la nudité bien
qu'elle fût la seule femme nue de l'assemblée, me poussa
du coude et me souffla à l'oreille : « Suis ·les autres ;
mets-toi derrière le père Goblet et fais comme lui. » •
Elle traversa les rangs en courant dans la direction du
bouc, ou plus exactement du faune attristé que le hanneton et le nègre enguirlandaient de grands gestes
serviles.
Je pris la file derrière le père Goblet que je reconnus à
sa casquette en peau de taupes. Il cligna de l'œil dans
ma direction pour marquer qu'il me reconnaissait. Le
paysan à la cloche de corne bénissait les postulants à
grands coups de sons étouffés.
Piétinant derrière Goblèt, avançant à petits pas, je me
trouvai au bout d'un quart d'heure en présence du
maître. Goblet s'était incliné et le baisait sous la queue.
Le cul du grand maître, selon la tradition, était semblable
à un visage et ce visage était une réplique plus solennelle de sa vraie tête de faune désabusé.
Je fis comme les autres en accomplissant cette répugnante cérémonie et je me trouvai, par cette initiation,
un peu plus libre de mes mouvements dans cette as semblée peu frénétique.
AÜ loin nous entendîmes un orgue, semblable à celui
d'un manège de chevaux de bois. Puis le nègre ayant
vociféré, le hanneton discipliné leva sa baguette et le
diable vint marquer les enfants dédiés à son culte.
II avait pris cette fois l'apparence d'un médecin de
campagne. Il allait et venait parmi ses ouailles touchant

�724

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les yeux de sa dextre griffue . Derrière lui, suivaient dans
l'ordre le nègre, le petit homme à l'habit marron et ma
servante, plus insolente que jamais.
Elle giflait amicalement les villageois qui trop entreprenants s'approchaient d'elle pour la tâter avec des
gestes de manipulateurs de veaux.
La Jeune élégante, qui était la nièce du percepteur de
la Croix-Cochard, fit le signe de la croix et clama d'une
voix claire :
·

ln nomine Patrica_, Aragueaco Petrico agora agora,
f/alentia-Jouando goure gaits gourtia.
Et tous les paysans répondirent :

lucifer - Miserere nobis
La jeune femme, à la voix claire, poursuivit :

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE · JEAN MULLIN

725

bossu à tête de colonel de cavalerie. Elle sautait éléaam"'
-ment, tenant sous les .bras le polisson dont les pieds
effleuraient à peine le sol. Ce fut le ~ignal des insanités.
J'entendis lâ voix d'un nommé Dagobert; il commanda:

En ava,nt deux ...
Un enfant cria. Le bruit d'une gifle sèche et rapide
-déclencha d'autres bruits : un tourniquet de loteries
foraines, des détonations de carabine et des dégringolades de pipes cassées. Les enfants que le Maître avait
consacrés de sa griffe passaient dans le fond du paysage.
Ils cha ntaient et le petit homme en habit marron que
Ï'on appelait le Magist'elle frappait dans ses mains pour
maintenir la cadence.
Je ne voyais que la bouche ouverte des gamins et
gamines hurlant en chœur, avec exaltation :

Belz.ebuth, prince des seraphins - ora pro nobis
Carreau, prince des puissances - ara pro nobis .

Célébrons en ce jour
Cette fête eternelle.

Et tous les paysans répétaient docilement: ora pro nobis.
Il se fit encore en présence du grand Maître une infinité
de cérémonies traditionnelles et saugrenues. On contrefit
les rites -de la messe et un petit enfant présenta_un crapaud vêtu de velours rouge que l'on baptisa.
Pendant ces réjouissances les paysans bùvaîentà même
des bouteilles que l'on faisait, ensuite circuler à la ronde,
Une sorte d'orgie ·sans joie s'ébaucha entre les arbres.
J'entendis le père Goblet demander : « ]'étions point
curieux, mais j'voudrions ben savouer qui paiera les
frais. »
Katje, fortement prise de boisson, dansait aux sons
d'un accordéon av_ec le patron de !'Hôtel du Progrès, un

Les paysans buvaient et gest:iculaient. La lumière de
la corne éclaira des scènes difficiles à décrire et que pour
concevoir il n'était point besoin de venir au sabbat.
Je regardais avec amusem~nt ce dévergondage de mauvais aloi quand le grand bouc m'adressa tout à coup la
parole:
- Qyi es-tu?
li se tourna vers Katje et demanda vulgairement :
« Q!J'est-ce que c'est que ce type là?»
Katje lui glissa quelques mots -à l'oreille et Je diable
me dit d'u,ne voix creuse :
- Ici tu t'appelleras : Crâne de Ploum.
li poursuivit sa ronde, encourageant les hommes, les
7

�• LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

femmés et les filles it se montr_er ce qu'ils étaient, en
réalité, au village, dans le huis clos de la famille. lnstan- tanément le viol, l'inceste et la sodomie prirent la direction des plaisirs dans ce carrefour immonde où les amis
de Katje avaient installé la foire des sept péchés capitaux.
Je garderai le silence ~ur mon côle dans cette partie
de plai~ir_
En somme, le sabbat me décevait et me donnait, dans
son ensemble, l'impression d'un désordre semé d'archaïsmes puérils. Le diable ne m'émouvait guère. L'appareil de sa puissance tombait en désuétude. Qyant
aux sorciers et apprentis sorciers, je les connaissais,.
ayant vécu côte à côte avec eux pendant de longues
années.
Je ne pouvais m'empêcher de craindre pour Satan ,
son honneur et sa malice, en le voyant entouré des gens
de mon village dont la perfidie était insondable. Ah! ce
n'était plus l'assemblée. des braves sorcières du pays de
Labour, chères à Mo·nsieur Pierre de Lancre, mais des
filles déformées, éhontées, criminelles à Jeurs moments
perdus, que cinq _années de guer_re avaient réalisées
comme des monstres parfaits.
- Le grand Bouc est fichu, pensai-je.
Cest à ce moment que lê nègre et le M::igistelle se
dirigèrent vers moi, enjambant les couples_ L'un d'eux
marcha sur la main d'une demoiselle de Chateauneuf-le-·
Fief. Et je vis à la façon dont elle le traita que le respect
_pour les choses an_ciennes, même maudites, tendait à
diminuer considérablement.
(A suivre)

PIERRE MAC ORLAN

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

DISCUSSION SUR LE MODERNE

, Le yrésent de notre littérature ne se borne pas à
1annee que ~_ous viv~n~· .11 est,assez difficile de marquer

en cette matter; _des li~rn!es precises, mais il semble bien
que toute I_~ penode htteraire de ces cinquante ou soixante derm~res années garde les caractères d'ùne période
contempor~me en bloc, et que par conséquent les jugements y s?1ent encore précaires et mal assis. Ou plutôt
elle ne pre~e pas 7nc_ore matière à des jugements proprement dits, mais a des réquisitoires et à des plaidoyers, lesquels peuvent d'ailleurs, selon les circonstan~es et selo? les ~!''itiques, s'~pprocher de plus en plus
du Jugement J usqu a ~ut fournir son esprit et sa lettre.
Ma~s enfin ce . sont la deux fonctions différentes. Les
m;1_lleurs avoca~s ne font ~~s les meilleurs juges. La
c_ntique du passe est un_e_ crrtrque de jugements, la crittgue du pr~sent, une cnttque d'accusation et de défense.
N,1sard, Sau:ite-Beuve, Brunetière, Lemaître, ont été
d ex_celle~ts Juges en matière de littérature du xv11• sièc!e '· 1:11a~s, procureurs, le premier a échoué dans son
requis1to1re contre les romantiques, le second s'est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effondré quand il a oulu employer son autorité de bon
juge pour obtenir une co~damna1fon contre B~l~ac,_ le
troisième, admirable exégete de Bossuet, a ço1.di bien
burlesquement de petits bras contre Baudelaire, et si le
quatrième a eu la chance d'emporter de haute lutte la
tête àe Georges Ohnet, ses mouvements d_e manche
contre Verlaine et Mallarmé n'ont fait au juste que du
vènt. Mais peut-être ai-je tort d'anticipe.r moi-même et
de donner comme acquis, à cause de ma conviction tout
individuel le, le jugement sur Verlaine et Mallarmé : il
ne faut guère l'escompter avant trente aos. Le passage
dans le domaine public, cinquante ans après la mort_d_e
l'auteur, marque avec assez de justesse l'heure du v~n table jugement. Nous en _avons eu u_n exemple parfaitement typique dans le cinquantenaire de la_ ~ort d~
Baudelaire. On peut tifr.e que le jugement, tet, le vrai
jugement, est intervenu. La cri~ique unive:sitaire dont
le. réquisitoire continu a po~~su,1v1 Baud~la1re a~ec une
singulière obstination, a dec1dement ~t COf!1Pl~tement
perdu son procès. Et si le cas est typique 11 n est pas
unique: cette critique, si remarquable à d'autres égards
€t dont Faguet ~ura peut-être é~é le dernier protag?niste,
s'est presque toujours trouvee, en face des vivants,
erronée,' insignifiante ou plate.
.
;,
Il sera donc entendu que, le ,i contemporain» s etendant encore assez loin dans le passé, et, par exemple,
jusqu'aux auteurs morts à _la veill~ ou au lendemain de
b cruerre de 1870 (de 1869 a 1872 11 y eut, avec les mo!ts
de °Lamartine de Sainte-Beuve, de Gautier, de Michdet,
' véritable liquidation), ce contemporain
. '
de Mérimée 1 une
.
demeure matière à réquisitoire et à plaidoirie, et que
nous ne saurions encore donner à ces réquisitoires et à
ces plaidoiries figure de jug~me!lt. On ne d~vra _don~
pas attribuer aux lignes qm smve.nt une pretent10n a
l'autorité judiciaire, mais moins ~~core s'att~n?r~_-t-on à
ce que je reconnaisse cette autonte aux réqu1.s.1t01res un
peu capricieux qui m'ont paru appeler une repo~se .

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Depuis Baudelaire et les Goncourt il existe dans la
littérature française un &lt;, modernisme » qui ne rentre
dans aucune des catégories dassicisme 1 romantisme,
réalisme, symbo1isme, mais qui les tr:averse toutes,
doublant parfois les trois derniers (même le premier :
songez à certains aspects de Baudelaire) et s'opposant
d'autres fois à eux. Q!ielle que soit la forme artistl'que
qu'il revête, il l'appuie sur ces prinGipes avoués ou
latents que le moderne, le plus moderne possible, le
plus différent du traditionnel doit être recherché ou
estimé comme le but le plus envi.able de l'art, - et que
ce. mod~rne, comme le traditionnel :i,uquèl fi s'orpose,
peut constituer un ensemble, un systèm,e, UA ordre
théo rique, une formule d'art complète et féconde. Il
s'affirme alors non seulement par des œuvres, mais par
une critique à l'appui de ces œuvres . Il est naturel que
la critique normale, dont le but est de reconnaître et
d'établir une tradition, lutte avec acharnement non seulement contre fes modernes, ainsi qu'elle l'a toujours fait, mais surtout et doublement contre le modernisme.
Si Baudelaire et les Goncourt ont été, de tous les novateurs, les pfus constamment haïs pâr la Gtitique professiqnnell_e, c'est en partie qu'ils sont non seulement des
modernes, mais &lt;les théoriciens du modernisme. Et,
comme les formes extrêmes du modernisme, tout aussi
bien que celles du trad~tionalisme, sont pathologiqu~s,
que les. unes peuvent devenir assez vite une hystérie
comme les · autres une sclérose, en voit tout ce (]UÎ
passionnera, en outre des oppositions naturelles à deux
générations ou à deux formes d'esprit, d·es discussions
de ce genre.
Ce. n'est pas qu'aujourd'hui nous en soyons là. Les
batailles critiques d'autrefois sont calmées, et cela tient
aussi bien à l'effacement de ~a critique elle-même qu'àJa

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

;areté des grands protagonistes d'art. li n'y à plus guère
que des escarmouches de tir~illeur~. Mais ces escarmouches ont lieu sur les memes hgnes et entre les
mêmes partis que les grandes batailles. On peut les
relever utilement.
Dans les numéros du 1•r et du 15 février de la Minerve
Francaise M. Gonzague Truc a intitulé De quelques
diformati~ns de t'art li~téraire une ~~ri~ d'_attaq~es_ très
vives contre un certam nombre d ecnvams d auiourd'hui. Elles méritent d'être remarquées et discutées,
parce qu'elles ·ne sont point l'exp~osion d'une f~nt~isie
individuelle mais qu'elles s'appuient sur les pnnctpes
et s'exprim~nt dans les termes .coutumiers d~ la critiqu~
traditionnelle. En outre, la Minerve Française, tout en
témoignant, dans sa critique, ~e ~o~ples~~ _vivant~ ~t
d'intelligence mobile, s'est appl_1q~e~ JUSqu 1c1, en g7neral à une restauration de la d1sc1phne ou de certaines
disciplines classiques. Sans prétendre juger une théorie
du néo-classicisme ni instituer un débat sur une question si complexe, il est peut-être utile de vérifier ici les
éléments dispersés d'un débat fùtur qu'a introduits un
peu au hasard et sans prétention systématique l'auteur
de ces deux articles. Cela nous permettra de relever, en
face de &lt;&lt; quelques déformations de l'art littéraire», quelques déformations de la,critiqu~.
,
. ., .
M. Truc entend par deformatlons de I art ltttera1re les
contours des formes d'art qui ne lui conviennent pas,
celles en général qui ont · figure de mod7rn!sme. Et il
impute ces déformati.ons à deux causes pnnc1pales. Ces
écrivains suivent doctl~ment la mode de leur tel)1ps, et il _n'y a pas de critique p~ur relever leurs écai::s et l~s
ramener dans la bonne v01e. Tout cela est tres traditionnel. Nous reconnaissons les raisons avancées par
M. Maurras dans I' Avenir de l'intelligence. Ce qui nous
intéresse c'est de savoir à quels écrivains les applique
M. Truc.
.
La docilité ~ la mode, le penchant à se laisser porter par

RÉPLEXIONS SUR LA LITrÈRA'TURE

73I
un courant facile, M. Truc les reconnaît chez M. Henry
Bordeaux : ce n'est pas là une grande découverte, ni
non plus une grande matière à contestation. M. Truc
lui aussi se laisse ici porter par un courant assez facile.
Mais une des conclusions auxquelles le mène ce courant
nous donne un avant-goût de ce qu'on rencontrera. de
candide et de précipité dans ses jugements: ,&lt; Flaubert
- ayons le courage de cet av.eu - n'a pas eu un génie
beaucoup plus yaste que celui de M. Henry Bordeaux.
S'il le domine pourtant au point qu'entre eux toute proportion se rompe, c'est qu'il a été le fidèle d'un culte
que M. Henry Bordeaux méconnaît.., 11 n'a pas sacrifié
, à la mode et la mode l'a épargné.&gt;&gt; Voilà ce que devient
chez M. Truc cette idée que la volonté et la probité sont
des éléments du génie de Flaubert! Je me contente de
rappeler une note du Journal des Goncourt en date du
27 mars 1884: "Ce matin, il a paru un article nécrologique sur Noriac, qui en fait l'égal de Flaubert, présenté
comme un amateur, oui, un amateur, entendez-vous ....
et qui aurait pu avoir pour ex-œqùo le premier garçon
.de bureau venu, soumis à son rétirne de travail. Cet
article me rend triste. Il n'y a donc pour un grand écrivain, même quand il est mort, jamais de consécration,
de consécration forçant les respects et écartant les blasphèmes.&gt;&gt; Il est vrai que M. de Goncourt était assez.
neurasthénique. Pour prendre les choses du bon côté,
' admettons qu'en effet on fera œuvre salutaire en persuadant à tout écrivain que s'il s'applique bien et s'il ne
sacrifie pas à la mode, il pourra devenir un Flaubert 1
comme le bon sujet de l'image d'Epinal entre à l'Ecole
Polyte0hnique. li n'est peut-être pas mauvais que cela
soit une « idée reçue &gt;&gt;. Dans le Dictionnaire des Idées
reçues Flaubert ne donne-t-il pas cette définition de la
giberne: étui pour bâton de maréchal de France ?
M. Truc, ayant choisi à droite le seul M. Henri Bordeau.ic comme exemple de déformation littéraire, s'instàlle désormais à gauche et y demeurèra pour signaler

�73 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et collectionner les.« déformations&gt;&gt;. C'est à gauche, en
effet que sévit, pour lui, le principal agent de déformation, qui est la &lt;, coterie » littéraire. Et cela aussi nous
le savions, et la psychû1ogie de la coterie a été faite bien
des fois.. M. Truc n'a pas tort de rappeler les traits
con~tants de la littérature de cénacle, qui tend toujours
à juger l'art le moins possible du côté du genre commun
et le plus possible du côt~ de la différence spécifique,
ou, si l'on veut, cénaculaire. Mais enfin, dans la pratique, le cénacle et la coterie sont d excellents antidotes
de la mode, et des laboratoires de renouvellement
littéraire ! Si les cénacles parnassiens, naturàlistes et
symbolistes ont èu leur ridicule, ils ont porté leurs
fruits, des fruits d'abord cultivés en serre chaude, et
qu'aujourd'hui l'on retrouve acclimatés et gailla-rds,
ju.sque sur les poiriers du chemin. M. Truc, qui est un
· homme courtois, et qui tient à faire en blessant le moins
les persônnes, la besogne critique que lui imposent ses
convictions, prend ses exemples précis de &lt;&lt; coterie »
dans un passe un peu reculé, et ces exemples ne sont
pas très heureux.
« C'est ainsi, dit-il, que la Revue Blanche a voulu ·
imposer voici près d'un quart de siècle Alfred Jarry et
Gustave Kahn parmi quelques autres, et donner cet
humoriste minable et cet acrobate qui n'a écrit des vers
ltsibles que lorsqu'il lui est échappé de les faire réguliers
pour des âmes de génie. )&gt;
La critique peut faire évidemmen.t avec quelques succès la psychologie de la coterie : ferait-on avec un'succès
moindre la psychologie de la croyance naïve à la coterie
chez le critique ? La Revue Bfa,ncbe, tout aussi bien que
le Mercure, et les autres revues analogues, était libéralement ouverte, et il ne faut pas oublier que c'est dans
ces revues que se fit en somme le passage insensible de
notre littérature à un visage nouveau. O!larït à l'èlément
de coterie il va de soi qu'il est inséparable de toute revue,
et surtout q'ue le mot de wterie est inséparàble de l'idée

· 733
qu'on s.e fait de toute revue quand on la regarde du
dehors. L'histoire de la Re1ltte des Deux-Mondes mériterait d'être écrite objectivement avant lys parrégyriq ues
officiels que son centenaire fera éclore dans dix ans. Son
misonéisme académique et Ia haine obstinée dont elle
a poursuivi par exemple Flaubert ou les Goncourt,
év.eillent-il m,oins l'idée de coterie que la g,érontophagie
de l'ancienne Revue Blanche? Et pourtant sur le papier
saumon comme sur le papier blanc, il n'y a en somme,
avec les caractères de l'humanité ordinaire, qu'une certaine idée bienfaisante de groupement, de collaboration,
d'amitié, entre esprits réunis par des goûts et par des
antipathies communes. La Revue Blancbe essayait d'imposer Alfred Jarry juste comme la Revue des DeuxMondes essayait d'imposer Melchior de Voguë : pas
plus ni pas moins. Toutes deux étaient les milieux
naturels des deux éçrivains, les deux bateaux sur lesquels ils devaient na'turellement monter pour aller à la
notoriété'. Ubu-Roi avait fait au moins autant de bruit
que le Roman Russe. Aujourd'hui le Roman Russe est
un peu oublié, .tandis que le père Ubu semble bien en
train d'installer son type aussi durablemènt que Harnais ·
et que Prudhomme. N'est-ce rien que cela ? M. Truc
regrettera peut-être le terme d' « humoriste minable»
quand il saura que la faim rendait en effet très minable
le pauvre Jarry, jusqlfau moment où elle· le fit littérale~èn~ mourir. Qyant à M. Gustave Kahn, qui a joué un
raie important dans l'évolution du vers et dont la poésie
n:éveille guère l'idée d'acrobatie, M. 1 Truç en prend
simplement occasion pour attester que son oreille (et
c'est permis à toute oreille) est fermée au vers liQre :
le lecteur qui, dans les œuvres de Viélé-Griffin ou de
Francis Jammes saut6, soulagé, sur tel sonnet régulier
: égaré là par l'auteur ressemble au Français dépaysé qui
· en Hollande ou en Espagne reconnaît avec attendrissement - enfin ! - un compatriote, colombe de l'arche
et. palmier du désert, et ne peût plus s'en sépa:er. li n'a
RÉFLEXJONS SUR LA LITIÉRATURE

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas plus le sens de l'exotisme que M. Truc n'a celui du
vers libre ; mais hâtons- nous de proclamer qu'un
homme né chrétien et français vit fort bien sans l'un
ni l'autre.
« Vous goûtez encore Bossuet? A quel genrede fossiles appartenez-vous? Vous niez que le peintre Matisse
ait du génie? Qyel sombre crétin faites-vous donc?»
Je ne défendrai pas ici M. Matisse, n'ayant vu de sa
peinture qu'en passant (on ne saurait être partout) et
n'en ayant pas encore saisi grand'chose. li m'est donc
difficile d'affirmer qu'il ait du génie. Mais il me paraît
bien chanceux de le nier. Ceux qui déclarent sa grande
valeur forment un ensemble qu'ignorant, je dois prendre en quelque considération : d'habiles négociants
évidemment, mais aussi des amateurs, fort intelligents,
des gens qui, depuis trente ans vivent dans la peinture
moderne comme je puis vivre dans le roman et la poésie
modernes, la connaissent et la suivent dans son intérieur
et dans son détail. O!Jant à la question des agents de
· liaison entre ces marchands et ces amateurs, elle est un
grand sujet de conversation où j'écoute en cherchant à
m'instruire et où je n'ai pas d'opinion. Je ne romps
donc pas une lance en l' honneur du génie de M. Ma~
tisse. Il y a parmi ceux qui l'affirment des gens éclairés
et aussi des snobs, c'est probable, mais M. Truc penset-il qu'il n'en est pas de même de Bossuet? Je suis même
persuadé que le vrai goût pour la peinture de M. Matisse
doit être aujourd'hui plus sincère et plus fréquent que
le goût pour Bossuet. Le sens qratoireest, littérairement ,
bien déclassé, la littérature, a, selon le conseil de Verlaine,
ton;lu le cou à l'éloquence, qui aura plus tard son retour
inévitable, et pour se plaire vraiment, longuement, fortement à Bossuet, il est nécessaire de posséder un
ensemble suivi de culture classique, de goût et de connaissances, qui devient de plus en plus rare, ou qui ·
n'existe que chez des professeurs sans communication
avec le courant général : une mer Noire qui tend à deve-

RÈFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

735

nir u~e Ca~pienne; Cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans
certains m1heux neo-classiques un snobisme de Bossuet.
Un bon _snobism~,. dira peut-être M. Truc, un hommage
que le vice rend a la vertu. Peut-être bien. Je le suivrai
volontiers, sur ~e chemin de l'indulgence, et je sais que
tout compte fait, ce snobisme rend beaucoup plus de
services qu'il ne cause de dommage . .

Dans sa recherche des déformations littéraires, M. Truc
passe i!. quelques contemporains qui nous touchent
de plus près. Ce sont André Gide et Marcel Proust.
Gide c nous eût donné des livres supérieurs à ceux
qu 'il a écrits si une critique impitoyable avait pris soin
de le mettre en garde contre des excès faciles.» Les
il(usio~s. de M. Truc sur les bienfaits de la critique sont
bien vieilles chez les critiques et résisteront à tous les
démentis de l'expérience, parce qu'elles sont liées à
l'_o;gueil naturel du métier. Les écrivains ont toujours
tire_ de grands services de la critique officieuse de leurs
amis : le vrai critique bienfaisant de Flaubert ce fut
Bouilhet. Cette critique, un auteur intelligent, Gide
~omm~ ~es autres, la recherche, je crois, et l'utilise. Q1iant
a,1a,cnt1que P,ro~es~ionnelle elle n'a jamais eu que peu
d effet sur les ecnvarns, le cas unique de Corneille et des
Sentim:e_nts de l'Académie étant mis à part, et les conseils
de_s cnt1que~ ~ux auteurs semblent en .général et avec
ra1so~ t:ort _ndicules à ceux-ci. Tout au plus un critique
peut-il indiquer utilement, parmi les directions d'un
éc~ivain , celle qui a ses préférences et où il aimerait le
V?Ir s'engager. Là encore il peul se tromper. L'instinct
vital qui défendait à Flaubert d'écrire une seconde
B~v_ary était probablement plus sûr que· le conseil des
cnt1ques qui l'invitait ~ redoubler. Mieux vaut que le
~u~c~s ~e la_Porte.Et:oiie auprès de la critique n'ait pas
mc1te Gide a en refaire une autre, et qu'il ait de préfé-

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rence écrit les Caves du Vatican. &lt;1 Je ne l'accablerai
point, dit M. Truc, sous le poids des Nourritures Terrestres. Ces divagations datées de 1897 portent le signe
de l'.époque. » Le seul regret des lettrés doit être au
contraire que ce chef-d'œuvrede prose sensuelle n'ait pas
eu de successeur. Mais Gide seul peut savoir ce qu'i l
devait sacrifier pour produire les œuvres de sa seconde
manière.En tous cas,si les Nourritures sont un «excès»
. ne vois pas qu'il ait eu besoin d'un Mentor critique'
Je
pour réagtr lui-même contre cet excès et pour passer à
une forme plus dépouillée, précise et sèche.
li est vrai que cette forme ne satisfait pas davantage
M. Truc. «Il a campé dans l' Immoraliste un type paradoxal
et, tout à ce plaisir, il n'a touché à peu près en rien à la
question si perpétuellement émouvante de l'humanité de
la morale · montrant dans la Porte Etroite les effets
accidentels et externes du renoncement religieux, il n'a
montré ni les origines lointaines, ni le sens, ni le non-sens
de cette coupable déformation de la vie.» Je comprends
que M. Truc éprouve le besoin que tout cela lui soit
&lt;&lt; montré» et même démontré. Mais il se trompe d'adresse.
La librairie Alcan publie à cet effet quantité de volumes ·
verts, souvent fort intéressants, et qui sont édités précisément pour lui donner satisfaction. La fin de l'immoraliste et de la Porte Etroite est toute différente, et c'est
peut-être la fin de toute œuvre d'art vrai et pur, et
M. Truc est te premier à rn'aider à mettre cette différence
au point quand il écrit: « li n'a ni la vue d'un Rod ni la
compréhension prodigieuse d'un Péguy. » Parbleu ! ·
M. Truc me paraît appartenir, en matière de critique esthétique, à l'école de Proudhon qui se plaignait que le
tableau de Oelacroix où Boissy d'Anglas se découvre devant la tête de Féraud n'apprit pas au spectateur que ces
journées de prairial avaient été provoquées par les excès·
de la réaction thermidorienne, et s'écriait: Que m'.importe dès lors que M. Delacroix peigne autrement que
M. Ingres!

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

737

Q!ie M. Truc en soit un peu là, yoici une phrase qui
ne permet guère d'en do uter : &lt;&lt; Le style de Huysmans
et de Jean Lombard semble par ses tournures et son
vocabulaire un parti-pris d'école et une manie de malade.»
Ainsi M. Truc ne voît pas de di-fférence entre t·admirable
style de Huysmans, que l'on peut àla rigueur considérer
c?mme le seul et singulier mérite de ses paradoxes candides, et la cacographie du pauvre Jean Lombard ! On
écrirait avec autant de justesse : Victor Hugo et Petrus
Borel, -Cézanne et Rousseau le douanier. Il est facile de
voir que ce sont des matières qui n'intéressent M. Truc
qu'à de rares et peu heureuses occasions.
O!ia_nt à Marce l Proust, {&lt; il se moque du monde »,·&lt;&lt; le
franc;-ais pâtit. che~ lui. » Marcel Proust écrit un frança is
que Je souhaiterais à beaucoup de ses adversaires. Son
. style es~ un des plus neufs, des plus complets, des plus
expr-ess1fs d'aujourd'hui. Faire la chasse à telles négligences . de rédaction (négligences, pl us sou vent, de
c?rrectron d'épreuves) celé! n'est pas sérieux. li me souv_ie~t que Faguet,· reprochant à Bilzac de mal écrire,
cita!t ~vec scandale ce membre de phrase: « les tuyaux
ca p1lla1res du grand conciliabule femelle &gt;&gt; et cela me
sembl~it, en effe~ du jargon. Q!ielque temps après je
t:ou':'a1 ) ~xpress1on dans te roman même d'où Faguet
l ~va1t ~ree : elle faisait partie d'une métaphore de plus,1eurs hgn~s, so~~enue, juste, ?~ elle ne présentait plus
l ?mbre d un nd1cutc. La cnt1que de Faguet offrait
des lors,, !'_aspect d'un faux, dont, sur le moment, je
fus stupefa1t. l~ est regretta0,le que M. Truc emploie en
t~ute _bonne foi un procédé qui peut donner lieu .à des
~eflex1?ns anal?gues. Citant une phrase de Marcel Proust,
1I souligne ceci comme exemple de jargon : « quelques
sp~ra?es ~e la bande zoophytique des jeunes filles »,
qrn n est etrange que parce qu'il est isolé de t'imao-e
abondammentdéveloppee une ou deuxpagesplushaul(1)
(1) A t'ombre des ;eunes fit/es en fleurs : première édition, p. J61;
éd1t1on en 2 vol., tome Il, p. 141.

�~

738

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE .

L~ petit jeu qui 'consis~e à vouloir discréditer le style
d_u_n auteur par le systeme - auquel aucun écrivain ne
res1ste - des citations isolées a été pratiqué depuis
longt~mps par Victor Hugo sur Racine, par Brunetière
sur Victor Hugo, par tout le monde sur Brunetière et qu'est-ce qu'il prouve ?
'
M,- Truc est conséquent avec lui-même lorsqu'il reproche a Marcel Proust de ne pas exprimer des « sentiments
clairs», ~'est-à-dire d'exprimer des sentiments qui soient
~e~ sentiment~ et non des sentiments qui soient des
1dees. Un sentiment n'est clair qu'une fois réduit à une
abstraction. L'art n'a rien à gagner dans l'intellectualisme
hyperbolique de M. Benda ni dans le sc-olasticisrne de
M. Truc.
Notre critique flétrit ensuite les « déformations politiques à la faveur desquelles passent M. Barbusse pour
un grand romancier- doublé d'un penseur politique et
M. Romain Rolland pour un philosophe doublé d'un
écrivain ». Les déformations politiques sont de tous les
temps, mais comme elles viennent de deux partis elles
ont chance de s'équilibrer. Il n'y a pas besoin d' être
nationalist~ pour ju~er que ~- Rolland n'est ni un phiJ~sophe !11 u!1 styliste, et 1! est inuU!e de professer
1internat10nahsme pour penser qu'il s'est montré dans
Jean Christophe un romancier original et un noble créa- ·
teur d'êtres vivants. Mais l'information de M. Truc est
~écidé.me~t bie~ étrange: « Pour ne manquer ni de just1~e, ~•, s1 possible, de générosité, j'en ai appelé à des
1epiotgnages favorables et j'ai choisi, afin de le relire de
la fatni!le . nombreuse des Jean-Christophe, le _volum'e Je
_plus _generalement goûté des gens de goût. On entend
que Je veux parler de la Foite sur la Place. » Comme si
les gens de goût ne voyaient pas au contraire dans ce
gros et naïf pamphlet le plus manquè des dix volumes
de jean Christophe !
M. Gonzague Truc termine en donnant aux débutants
le conseil de se mettte à la suit~ d'une tradition. La

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

739

tradition classique sans doute. Mais on se demande quel
degré d'académisme elle devrait favoriser pour agréer au
sévère auteur du Retour à la Scolastique. Cet appétit de
réaction rationaliste est singulier. Je verrais sans déplaisir M. Truc comme M. Benda l'exagérer· encore. Ils en
deviendraient de plus curieux phénomènes. Qyant à la
modeste critique de goût, à l'épicurisme littéraire que
nos dogmatistes superbes regardent sans doute de haut,
il lui suffit de pouvoirencore, etlibrement, sourire dans
son coin.
ALBERT THLBAUDET

�74°

NOTES

74 1
Au 'Oal est un carambolier,
Douce est la grâce de ses fruits !
Qy,e sa jeunesse a de vigueur!
Qy,elle joie que tu n'aies pas de femme.

- NOTES

OPTIQ!)E DtJ LANGAGE : lNTENTIONS DE QUELQUES POÈMES CHINOIS.
L'on nous a fait honte avec les Chinois, les Japonais. Il a paru que
ces peuples surprenants,_et quelques autres, étaient plus purement
artistes que nous: j'entends, quand ils se mèlaient de l'être.
Une méfiance. acquise nous peut défendre aujourd'hui d'un tel
exotisme· tout de même l'on n'a pas dégagé l'illusion qui le fon•
,
t"
&lt;lait: de sorte qu'elle risque de demcurèr, cachée, plus ac ive
qu'elle n'était triomphante.

• ••
r. -

D'une· glàse chinoise.

La tradition veut que Confucius ait fait le choix des chansons qui
composent -le Che-King(•); les lettrés, à son exemple, les prirent
pour thèmes de leurs réflexions :

Au val est un caramholier,
Douce est la grâce de ses branches !
Q_ye sa jeunesse a de vigueur! .
.
Qy,elle joie que t-u n'aies pas de c~nna1ssance.
Au val es·t un cara11ibolier1
Douce est la grâce de ses fleurs !
0te sa jeunesse a de vigueur.!
0telle joie que tu n'aies pas de mari.
(1) or. LALO Y: Chansons des rayaumes, Nouvelle 'Revùe Française,
J 90g, II, pp. 15, 130, 195,

Ue suis prêt à me contenter du poème : sa difficulté ne va pas
sans charme, ni ce vide entre deux phrases claires, qui requiert ma
complicité. 11 semble que le poète ait voulu, par une suite d'images,
l'une de l'autre indépendantes ... ) ·
Il s'agit d'autre chose: le seigneur débauché de Kouei, dit la glose
de Mao Tch'ang, gouvernait mal. Son peuple s'affligeait, et souhaitait, pour moins éprouver sa tristesse, n'ètre pas plus chargé de
sentiments ni de famille qu'un petit arbre. Tel est le sujet du
poème., dont le P. Couvreur traduit justement le quatrième vers:
« Arbuste, je te félicite de n'a'Ooir pas de connaissance.» Un pareil
souhait, et celui de vivre seul plus encore, supposent, dans le Chinois, un grand abattement.
L'on dé.eouvre, par des·s ous les mots apparents, le sens d'application: quel prince, et qui a lu l_e Carambolier, gardera une âme
perverse au point de conduire ses sujets à un tel excès de peine?
Le poète veut frapper par avance ce prince d'inquiétude : il soumet à cette intention ses moindres mots et ceux-là Sl!rtout qui
d'abord nous paraissaient images.
Les gloses chi.noises imposent une portée semblable aux divers
poèmes du Che-King. Il arriva que « ces poèmes, récités dans les
fiefs du Royaume, transformèrent heureusement les mœurs » (Glose
des Ts'ing).
Il. -

D'une nouvelle glose, et de l'autorité des lieux communs.

M. Marcel Granet, qui a écrit sur le Che-King un ouvrage subtil
et mesuré (1), observe que le corps des interprètes et grammairiens
chinois, par devoir professionnel, était prêt à entendre en « morale»
n'importe quelle œ~vre qu'on lui eût soumise. L'on peut doné se
défier de la glose: d'autant plus que le Carttmbolier est proche,
(l) MAR.CEL GRANET :

Leroux éd. 1019.

'

Fêtes et cha!nsons anciennes de la Chine.

8

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour l~ sens apparent et l'ordre même des rimes, de mainte chanson
populaire d'amour , ou de fian çailles :

Le pécher, comme il pousse bien !
():}/ ils ont d'abondance, ses fruits !
La fille 'l'&lt;Z: se marier !
Il faut q_1i'on soit mari et femme .
li y a plus: les mots qui expriment la grâce de l'arbuste sont les
termes « de droit 11 qui rendent la douceur charmante de l'épousée.
De ceci, et de quelques autres recoupements , M. Granet conclut
que Je Carambolier, plutôt qu 'un blâme adressé au perfide duc de
Kouei , a dû être, dans l'origine, une chanson d'accordailles: le
jeune homme, la jeune fille l'un après l'autre y disent leur joie de
se voir libres de tout autre attachement, mari, femme , ami, amie (1) .
(Il faudra donc bien parler de l'attrait de telle image: cet arbuste,
tour à tour fille ou garçon, et les branches leurs bras sans doute ... )
Non: « carambolier » est, à qui parle d' une jeune fille , ' te mot le
plus incolore, et le plus habituel qui soit. Ainsi dans :

Ob ! les petites! Ob/ les faibles
Vapeurs de l'aube aux monts du Sud !
Ob! les j olies ! Ob/ les charmantes
jeunes fill es qui ont si faim!
La faim n'est point métaphore, ni mani ère inventée d'évoquer
l'angoisse d'amour, - mais cette angoisse dans son expression maîtresse et dans son lieu commun .
Voici la porte ferm ée à tout ce qui nous paraît former la valeur
d'art d' un poème. Q!ie reste-t-il, à quoi prétendent ces mots que
l'on choisit les plus admis qu i soient? M Granet établ it qu.'ils ont
possédé d'abord une valeur de pe.rsuasion .
Une valeur rituelle. Les poèmes se chantaient au cours des fêtes
saisonnières, en des joutes amoureuses. Les jeunes garçons et les
filles, d'ordinaire séparés, se réunissaient alors aux jeunes gens des
villa ges voisins : défis, invitations, aveux ou ref1,1s. Le lieu commun,

(l) Il se trouve que "connaissance '' prête en chinois au même jeu
de mots qu'en français et veut dire ici : amant, maîtr esse.

NOTES

le proverbe, le dicton saisonnier mettaie nt ici leur bon droit. Telle
chanson, qui_leur faisait la place plus grande, persuadait mieux.

m. - illusions de l'exotisme.
Une traduction scrupuleuse du poème chinois le devrait ainsi, par
le moyen de quelque algèbre, rendre en termes « de force» fixant
à chaque groupe de mots un degré d'autorité qui va rierait suivant
les mots voisins ; (l 'on sait que la valeur d'un proverbe tient, pour
une part, à la façon dont il est appliqué, et mis « en situation »).
~•ensemble évoquerait, plutôt qu 'une suite de légères surprises sentimentales, la notation des «états» successifs d' un combat de boxe
ou d' un match de foot-ball.
•
li reste que le système de signes fait défaut, qui nous permettrait
une telle écriture du poème : le plus honnête sans doute serait de
re~hercher les mots français_ doués d'une force de persuasion, d'un
poids anal?gues à ceux des mots chinois. (Encore serait-il imprudent de poser ainsi la question : ces mots pourvus d'autorité nous
,
.
'
rep~g.nons a les appeler mots et les prendre pour tels); plutôt faudta1t-1I chercher quelque interprétation, au regard de nos goûts
moraux ...

et suivant la même méthode, après tout, dont use la glose chinoise:
son e~plication n'était pas si fantaisiste, mais, les temps ayant
change, et les façons de s'obliger à vivre, la pl us exacte, doit-on
supposer, et celle du moins qui parvenait à mainten ir, sous des
s~ns nouveaux , la première raison d'être du poème, son ordre inténeur (1).
. l'i e_s t peu de dire que cet ordre ne supposait pas la métaphore :'
11 eta1t encore de telle sorte qu'il ne pût supporter par la suite, à
aucun moment, de devenir cette métaphore ; le carambolier aussitôt
qu'il n'était plus l'autre nom, le nom utile de la jeune fille , se

m(1_) I.,'on s'en tiendra, pour plus de précision, aux poèmes du Che-King,ais enfin des remarques semblables se pourraient exactement a~liquer _aux hain-t enys malgaches, aux;,antoun~ malais, at1xjeu x -partis ,
ou_bien aux vers des rhétoriqueurs dµ xv1• siècle ; celles-ci demeure:
raient donc valables, abrs même que l'on. viendrait à établir contre
Granet, que les poèmes chinois, par leur succès, ont fait les pr;verbes '
et non ces proverbes les poèmes.
'

�LA NOUVELLE REVUE !'RANÇAISE

744

retrouvait arbuste. Dans cette écriture serrée, dans cette trame
convergente, les images et ce souci d'art pur dont nous nous flattions marquaient la seule place de notre ignorance. Par où se voit
doublement moqué notre goùt, et, plus profond que ce goût, notre
intelligence exotique. Mais il faut isoler .l'illusion , qui abuse ici
cette intelligence.
Le lecteur d'un
eût été lui-même,
il lui parait ainsi
l'œuvre étaient le

poème imagine naturellement le poète tel qu'il
s'il avait, d'aventure, écrit précisément ce poème:
que les difficultés, les surprises que lui propose
but et l'intention maitresse de !'écrivain ; où la

surprise se répète, il crie au procédé.

IV. -

745

de r~porter sur une autre littérature l'erreur dont on vient à peine
de se défaire. Car enfin la même illusion nous va présenter ces procédés où ils ne sont pas.
M. Albalat justemen1 nous recommande de fréquenter les écrivains chez qui l'effort pour « faire de l'art&gt;&gt; est visible. « Rousseau,
' dit-il, que l'on peut prendre sur le faiL. )) ; et je me défie. Mais « En
tête des auteurs qui nous laissent voir leurs procédés, éhez lesquels
on distingue les artifices de structure, il faut placer Homère&gt;&gt; (1).
L'illusion a joué.
11 Ce qui m'étonne, dit encore Brunetière, c'est qu'on se soit laissé
prendre à cette rhétorique». Mais il parle de Baudelaire (2).

Situation dzi langage.

Toute phrase aussi bien, à peine est-elle formée, vient nécessairement masquer la pensée qui l'a précédée. Ce qui était en elle spontané paraît voulu , et l'inverse. C'est qu'elle est terme et concluiion
pour qui la dit, mais point de départ au contraire, et problème à
résoudre (fût-il aussitôt résolu) pour qui la reçoit. Synthèse dans un
cas, analyse dans l'autre, il fait partie de sa nature, de sa situation,
qu'.on l'entende à l'envers.
,
Or l''ëca rt d'une langue à la langue étrangère, s'il contribue à
créer l'illusion, du moins lui imprime quelque grossièreté, et fait
qu'elle saute aux yeux. M. de Crac, de passage à Moscou, disait:
« Q!iel pays extraordinaire. Même les enfants y savent le russe.»
L'erreur que l'on a notée, touchant au Cbe-King, était à peine plus
dissimulée.
Cependant · il est grave déjà que le glossateur chinois, à
l'intérieur de sa langue, obéisse à la même illusion : il affirme que
l'inventeur des chansons ne pouvait être qu'un lettré, « usant de
procédés rafjlnés », prêtant ainsi au poète la même subtilité qui
fut nécessaire à l'interprète pour découvrir, sous la chanson

1

NOTES

amoureuse, une poésie gnomique.
M. Granet écrit: « L'art des chansons chinoises est tout spontané:
métaphores et comparaisons en sont pour ainsi dire absentes))' et
tout aussitôt ajoute: &lt;&lt; On n'y trouve pas de ces pl'otédés littéraires
qui révèlent l'art d'un auteur,.. l&gt; J'entends que les poètes français,
au contraire des chinois, usent de procédés: que fait-on ainsi, que

L'erre.~
que ainsi n'est qu'un aspect peut-être, et le plus
innocent, d'une illusion qui se peut attacher à toute œuvre littéraire,
mais dont il suffisait ici de reconnaître, sur quelques poèmes du
Cbe-King, la trace et la direction.
JEAJ; PAVLHA!;

•*•
L'ŒUVRE DES ATHLÈTES de Georges Duhamel au .
Théâtre du Vieux-Coi'ombier.
La nouvelle pièce de Duhamel est à la fois une farce, une comédie
de mœurs, une comédie de caractère. En tant que
. comédie de mœurs,
elle se propose de peindre tour à tour la petite bourgeoisie de notre
époque et certains milieux littéraires qui sont pour la littérature une
sorte de Bourse aux pieds humides.
Enfin, elle n'est pas sans évoquer, par endroits, ces charmantes
légèretés de la comédie shakespearienne, que Musset déjà fit passer
dans notre langue, jeux du poète à la l;Jarbe du dr.amaturge.
(!) A. AL.HALAT: L'art à'écrire enseigné en vingt leçons. pp. 24. et '2:l.

(2) et précisément de cd qui, dane Baudelaire n'est pas rhétorique.
'
,
et d e la Beaute ou de i'lnvitation au voyage plutôt que de Don :rua:n,
auœ Enfers. Mais tout ceci a déjà. été dit.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

Et si l'CEmJre des Athlètes -est tout cela, il y faut voir non une
maladresse mais une coquetterie de l'auteur. Voulant s'essayer à la
comédie, il lui a plu de couvrir tout le clavier et de tirer tous _les
registres. Qye l'on songe a la merveilleuse difficulté de l'entreprise,
et l'on s'étonnera qu'elle ait réussi à ce point.
Les critiques, au moins, devraient à Jeurs éloges joindre l'expression d'une vraie gratitud~ pour Duhamel. Car s'il est une pièce qui
appelle la dissertation et la rende aisée, c'est bien la sien-ne. J'aperçois une bonne vingtaine d'articles, de sujet précis et de portée
générale, qu'on y pourrait accrocher sans abus ni divagation. Comme
mon amitié pour Duhamel ne me donne ta.u t de même pas la force
de les écrire, et puisque M. Faguet n'est plus, je me contentera,
d'indiquer quelques titres, que l'imagination de mes lecteurs n'aura
point de peine à faire suivre chacun d'une demi-douzaine. de pages
érudites et substantielles : Le comique spécifique ou cormque pur ;
Pourquoi rions-nous au théâtre? D'rme différence fondamentale entre

la farce et le vaudevilt,.; Y a,-t-il mi comiqueproprem~~t m_oliéresqi'.e?
Fm,t-il parler de comique classique en général 01~ plus etro1tement d un
~omiq11e Louis XI V? Dans quelle mesure Molière « transposait-i_l '.&gt; ?
La CDt11édie bourgeoise au XJX• sièole; ~•est-ce q1lu1te tradition
comique?
Mais je m'aperçois que j'en suis bientôt à dix, et q~e je n'en ai
point encore fin-i avec une premièreo famiHe de questions. Songez
que le seul mot de comédie de caractère Va faire lever du sol une
nuée ·de problèrlies. Et le style comique?
Je sais bien qu'on peut chercher à Duhamel une querelle plus
circonscrite. Sans avoir la superstition des genres tranchés, n'est-il
pas nécessaire de déterminer àvec beaucoup de soin le moment· où
une h~ureuse variété de ton risque de devenir une juxtaposition de
genres ? j'avoue par exemple que certaines sc~nes émues, ~•u~e
nuance quasi dramatique et d'une vibration sentimentale, succedant
à de vigoureux morceaux de farce, ont exigé de nolis une gymna~tique, un léger travail de rétablissement, salubre à coup sûr, mais
inaccoutumé, et qui peut donner matière, aux plus intéressantes
discussions de technique ou même de psychologie.
. A y réfléchir, je· crois qu'il s'agit moins encore d'une questi~n de
principe que d'une affaire de mise au point. Avec une modes_tteqoe

NOTES

747

d'éclatants succès ne rendent que plus rare et plus honorable,
Duhamel a tenu à déclarer qu'il tentait une expérience. L'Œuvreq,es
Athlètes est beaucoup plus qüe cela. Je crois même qu'il n'y manque
que fort peu de chose pour que certains heurtés que nous signalions
ces~ent d'être sensibles ; peut-être une pénétration plus intime des
diverses parties du tout les unes par les autres, ou, si l'on veut, une
plus complète utilisation des reflets.
S'il ne s'agissait point de Duhamel, j'ajouterais à cette trop courte
note que sa comédie est extrêmement amusante. Mais avec un artiste
aussi sür de ses moyens, il n'est pas à craindre qu'ayant le dessein
de nous faire rire, il nous laisse cboir, comme maint autre, dans les
plus amères méditations.
Pour ce qui est de la mise en scène et de l'interprétation, elles
m'ont semblé parfaites, comme à tout le monde, je crois. La compagnie du Vieux-Colombier mérite si régulièrement cette qualité
d'éloges qu'on éprouve quelque pudeur à les redire et qu'on pourrait désormais convenir que, sauf mention expresse du contraire, ils
sont sous-entendus.
JULES I\OMMNS

A PROPOS DE SHE ET DE l'ATLANTIDE.
Mon cher Gide,
Même ici, dans ce paisible coin du R~yaume de Valence,

Sous les pa,lmiers d'où plmt sur les yeux la "paresse1
il nous est parvenu des éfhos de &lt;&lt; l'affaire de /' Atla.ntide », mais je
n'ai pas appris qu'on ait parlé de cetl.e ressemblance assez frappante
entre le début du roman de M. Pierre Benoit et les premiers chapitres

d'Erewbon.
Pour ce qui est du rapprochement qu'a fait un critique de The

French 0,i"arterly (de Manchester) entre Sbe de Sir Rider Haggard et
l'Atlantide, j'avais lu l'article en question dans les premiers jours de
décembre 1919, avant que personne en eût encore parlé dans la presse
française, mais je n'avais pas cru opportun de le signaler dans les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

749

I

notes sur les lettres anglaises que j'ai données à la Nouvelle Revii.e
Française. Du reste, ma pcemière impression avait été que les citations de Sbe et de l'Atlantide par lesquelles le critique de Tbe
Fre11cb Q!_,arterl.y prétendait démontrer une certaine filiation entre
les deux romans, ne prouvaient pas grand'chose. Depuis, j'ai reçu
un second exemplaire du même numéro de cette revue, et j'ai voulu
examiner plus attentivement les preuves apportées par le critique de
Manchester à l'appui de sa thèse.
Ces preuves sont de deux sortes, et peuvent se rapporter toutes à
deux types, dont voici le schéma :
Premier type :
ORIGINAL ANGLAIS :

PLAOIAT FRANÇAIS :

- Bonjour, Monsieur, dit-elle,
comment allez-vons ce matit1 ,

Bonjour, Monsieur, dit-elle,
comment allez-vous ce matiu !

(D. 35.)

(p. 42.)

Deuxième type :
ORIGINAL ANGLAIS :

PLAGIAT FRANÇAlS ;

Lorsque j'entrai, la prince~se se
prosterna devant moi, la face contre terre. (p. 173.)

Lorsque j'entrai, le chien de la
princesse s'élança sur moi et me
jeta par terre. (p. 20&lt;1..)

Et la preuve que je n'exagère pas beaucoup, la voici, tirée de l'article de The French QJ,iarterly ( vol. 1, p. 184.) :
Premier type :
• SHE »

Mais ne restez pas debout ici,

entrez et venez vous asseoir près
de moi. (p. 145.)

• ~•ATLANTIDE •

Ne reste pas ainsi planté au milieu de la salle .. . Viens t'asseoir
là, à mon côté, (p. 203.)

Deuxième type :
« A l'entrée, Bilalli, qui introduit Holly, se jette face contre terre ; à.
l'entrée de Saint-Avit, c'est le guépard d'Antinéa qui le jette lui-même
par terre. •

Et là-dessus, le critique de The French Qjlarterly écrit avec une
belle assurance : « ... l'imitation étant bien prouvée, nous n'en reconnaissons pas moins que M. Pierre Benoît a donné à son r-0man une
marque personnelle, etc. »
Non seulement l'imitation n'est pas prouvée, mais nous restons

sous l'impression que l'auteur français n'a probablement jamais lu
le roman de !'écrivain anglais. Voilà où mènent le désir de trop
prouver et l'excès d'ingéniosité dans la recherche des sources.
Chose curieuse, soit dit en passant, je retrouve cette même assurance et ce même besoin de pousser un raisonnement jusqu'à ses
extrêmes conséquences, dans d'autres articles de The Frmcb QJarterly, et notamment dans celui qui a pour titre« Qyelques poèmes»
(p. 190-193.) On y lit ceci :
« La fortune littéraire d'Edmond Rostand a démesurément outre·
passé sa valeur ... Cyrano devait être et ne pouvait être qu'unique.
Mais le dangereux assaut de la gloire obligeait Rostand à devenir
digne du jugement qu 'on avait porté sur lui. li était heureux, on
l'avait cru grand. li s'attaqua donc à de vastes sujets, et les réduisit
à sa taille .... » Jusqu'ici, d'accord; c'est du reste ce qu'on écrivait
dans les petites revues littéraires, du vivant même de Rostand, et
le grand public croy~it que ces jugements étaient inspirés par la
jalousie. Mais voici autre chose :
« Si on nous demandait de le définir (Rostand) en peu de mots,
nous dirions de lui : ce fut un Précieux, - un Précieux, Benserade
ou Voiture, épris des concetti italiens, des forfanteries espagnoles,
mais qui bénéficia d'un instrument moderne, d'un clavier enrichi par
les romantiques et les symbolistes ... » Là, nous ne sommes plus
d'accord. D'abord, jusqu'à quel point le clavier de Benserade et de
Voiture a-t-il été enrichi par les romantiques et les symbolistes ?
Voilà qui est discutable. Mais prendre le mot précie11x presque en
mauvaise part! et surtout considérer Benserade, Voiture et Rostand
comme des écrivains de même taille! A la rigueur nous lui abandonnerions Benserade. Mais Voiture, non. li suffit de lire Voiture
pour sentir qu'il est un de nos grands lyriques, le digne successeur
de Tristan L'Hermitte, de Jean de Lingendes et même de' Malherbe,
quelqu'un comme le Verlaine (et un peu le Baudelaire) du XVll•
siècle. Et il est bien douteux que Rostand eût jamais été capable de
camper un Nu comme celui-ci, de Voiture :

C'est un grand temple d'"ivoire
Plein de grâce et de beauté
En quelque endroit marqueté
D'1me ébène douce et noire,

�75°

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

~li fait en 1111 li11i si beau
Comme l'ombre en un tableau.
(Ah! le clavier des romantiques... l'instrument moderne-et par
conséquent supérieur!)
Ailleurs, ce même critique déclare sans ambages que le public
d'aujourd'hui est « profondément inculte. » (Merci). Un peu plus
loin en parlant de quelques poëtes contemporains, il dit ceci :
« J'avoue que leur technique me déconcerte. Fidéle aux aphorismes
du bonhomne Jourdain, je continue à croire que tout ce qui n'est
point vers est prose ... Le manque de proportions entre la pensée et
Je ton apocalyptique dont elle est proféré~ produit presque un effet
de parodie et de ridicule. A moins toutefois que je n'y comprenne
rien. et que je n'en juge comme un baudet, ce qui est parfaitement
po sible. » Voilà bien cette rage de pousser tout aux dernières conséquences, to the bitter end, cette ruée vers les extrêmes, dont je
vous parlais..
Je ne sais pourquoi, mais cette espèce de critique me fait penser
~ \ln tableau que je vois tous les jours en passant dans la Calle
Mayor, où il est accroché à la devanture d"une boutique.· C'est une
« Vue dt:" Paris » qui représente, au premier plan, la façade de NotreDame, et en arrière, à gauche, du côté de Belleville, la Tour Eiffel.
C'est une de ces choses qui, lorsque vos yeux la rencontrent pour
la première fois, boulevers~nt en vous ta-nt d'associations d'idées,
que vous éprouvez un léger vertige et comme les tout premiers,
symptômes du mal de mer. Et cependant l'auteur de cette « Vue de
Paris » pourrait dire : « En quoi mon ouvrage pèche-t-il? Les deux
monuments les plus caractéristiques de Paris ne sont-ils pas NotreDame et la Tour Eiffel ? Et la preuve, c'est que vous avez reconnu
vous-même que j'avais voulu représenter Paris. &gt;&gt; Oui, mais il ne
sait pas qu'il est impossible de se situer de telle manière qu'on voie
au premier plan la façade de Notre-Dame et dans le fond la Tour
Eiffel. La logique est notre meilleur, notre seul guide ; mais il y a
tant de choses à prendre en considération .
Revenons à « l'affaire de l'Atlantide». 11 est fort possible que,
lorsque paraîtra la traduction d'Ereœbon, quelques lecteurs remarquent, comme nous-mêmes l'avons fait, la ressemblance très curieuse
qu'il y a entre le début du roman de M. Pierre Benoit et les six pre-

NOTES

Tl

miers chapitres de la satire de Samuel Butler. Mais je suis persuadé
qu 'i l ne s'agit là que d'une coïncidence fortuite, comme c'est à une
coïncidence fortuite qu'est due la ressemblance indéniable qui existe
entre le sujet du roman de Sir Rider Haggard et le sujet de L'Atia11tidr. Le sujet de Sbe, celui de L'Atlantide, et la partie « roman
d'aventure» d'Erewbon, - partie qui n'est là que pour amorcer le
lecteur et servir de lien entre les essais satiriques et philosophiques
qui constituent Erewbott, - tout cela vient du domaine commun,
sort du magasin d'accessoires, du genre Roman-d'Aventures. On le
retrouve dans La race qui 'Oient de Bulwer Lytton, et, en remontant
de pToche en proche, on le retrouve dans la littérature romanesque
de la première moitié du XIX' siècle, et de tout le XVlll• siècle et
.
'
puis dans Swift, et dans Cyrano de Bergerac dont les Histoires
Comiques sont l'ancêtre immé~iat des Voyages d, Gulliver ; c'est
aussi !'Eldorado, !'Utopie, - c'est même ..... l'Atlantide!.. Le critique
de Tbt Frmcb Q_uarterlJ, s'est trop hâté de conclure à une imitation
délibérée de la part de !'écrivain français. Il ne s'agit que d'une rencontre, et de ce qu'on peut appeler une rencontre dans la banalité.
Cela ne veut pas dire qu'aucun des trois livres en question mérite
l'épithète de &lt;&lt; banal &gt;&gt;. Leur plan est banal -et Samuel Butler non
seulement l'avoue mais s'en vante; mais en art le plan n'est rien,
et l'exéc ution est tout1 et le roman qui ne vaut que par son intrigue
est un bien pauvre roman. li est tout naturel que deux et même
trois auteurs se rencontrent sur un sujet banal, comme on se rencontre plus aisément et plus souvent dans les lieux fréquentés .
Ainsi, il est très probable que, la prochaine fois que nous nous rencontrerons par hasard, ce sera dans Paris (ou dans Florence) plutôt
qu'à Criquetôt-l'Esneval ou à Saint-Pourçain-sur-Sioule.
VALERY LARBAUD

L'HONNEUR AU MIROIR DE NOS LETTRES, par
G. le Bidois (Garnier). - L'ART VAINQ!JEUR, -par
Joachim Gasquet (Nouvelle Librairie N~tionale).
11 est certain que la guerre n'a encore renouvelé aucun genre. Il
est probable que la grande transformation dans laquelle nous som-

�75 2

LA NOUVELLE REVUE FRA, ÇAISE

mes entrés et dont la guerre n'aura été qu'un épisode modifiera
dans le quart de siècle qui vient presque tous nos point de vue.
Pour le moment nous sommes réduits à quêter et à recueillir des
indications. La guerre a coïncidé avec la disparition de nos deux
derniers grands critiques traditionnels, Lemaitre et Faguet. Comme,
en outre, il n'y a pas de genre qui soit plus perméable que la critique aux influences du dehors, il est naturel que les préoccupations morales et nationales d'hier et d'aujourd'hui y aient pris
quelque place. et, sans d'ailleurs la transformer ni même la
réformer, l'aient amenée parfois à une orientation digne d'être
signalée.
C'est le seul point commun à ces deux ouvrages, d'esprit si
opposé. M. Le Bidois e t un critique moraliste, discret, fin, pondéré,
imbu d'anciennes el bonnes traditions. Son ouvrage « pour plus ou
moins littéraire qu'il puisse paraitre à quelques-uns, est avant tout
moral. Il n'a point pour objet propre de faire admirer la beauté de
nos lettres - elles suffiront bien seules à se révéler admirables.
Mais qu'avons-nous à faire, aujourd'hui surtout, d'une admiration
stérile? Par le beati, pour le bien, en ce mot d'ordre a tenu pour
l'auteur, au cours d'une vie déjà longue, toute la discipline littéraire.» Cc sont des sentiments qu'on doit respecter et qu'on peut
discuter. Toujours est-il que M. Le Bidois a été assez heureusement
inspiré en i olant dans notre littérature ce sentiment de l'honneur
et en le suivant de la Cbanson de Rola11d à Octave Feuillet. à travers nos poètes, nos moralistes, nos romanciers. On goûtera surtout ses analyses très fines de Corneille, de Racine, de Molière.
j'aime moins son dix-neuvième siècle. La plus grande place y est
faite à Augier et à Feuillet, mais il n'y a pas un mot sur Balzac.
L'honneur mondain n'est pourtant pas le seul. César Birotteau, avec
les dessous vivants qui le lient à la personne de Balzac, était peutêtre plus digne d'être noté et apprécié que le Roma11 d'u11 jeune
bomme pa11vre, œuvre d'une platitude écœurnnte. Le Javert des Misérablts figure une hyperbole bizarre de l'honneur qui pouvait être
relevée (sévèrement si on voulait) au passage. Et, puisqu'une longue
et bonne analyse était consacrée à la Prinasse de Clèves, pourquoi
pas une étude sur l'honneur féminin dans le roman moderne, sur
Madame de Mortsauf, sur la Madeleine de_ Dominique, sur Madame

753

NOTES

Arnoux? Le livre tourne un peu court. L'idée n'en est pas moins
heureuse et une bonne partie excellente.
Le livre de M. Joachim Gasquel est aussi UA livre de critique
éclos dans les fanfares de la victoire. Il appartient à l'ordre de l'enthousiasme romantique. Il ne me déçoit pas dans le goût peuh:tre
un peu paradoxal que j'ai pour les vers et aussi pour la prose de
M. Ga quet. Ce méridional satisfait un de mes vieux faibles, aujourd'hui déprécié de toutes parts, le faible oratoire. M. Gasquet est,
je crois, d'Aix-en-Provence. Ce compatriote de Mirabeau met du
mistral dans notre littérature. C'est du vent, dira-t-on. C'est aussi
du mouvement, de la santé, et le mistral s'appelle en Provence le
mange-fange. Les sermons de Massillon, certains mouvements de
l'Eloge tu Marc-Aurélt par Thomas, les discours de Lamartine à la
Chambre, parfois ceux de M. Poincaré me font passer d'agréables
moments, et maintenant que Jaurès, autre Méridional, et Zola,
autre Aixois, ne sont plus, je sais gré à M. Gasquet de maintenir la
tradition de l'éloquence littéraire. Évidemment l'idée générale de
son livre est artificielle et M. Gasquet exagère fort le mouvement
lyrique qui a, selon lui, accompagné notre victoire : l'ode de
M. Maurras sur la Marne qu'il compare à l'Enéide, est une belle
effusion de lettré, accordée à nos plus nobles rythmes, mais elle
apporte évidemment plus d'honneur à M. Maurras que de renouvellement à la poésie française. M. Gasquet parle dignement et en
poète de l'ode de Ronsard à Michel de l'Hospital, fontaine sacrée
non seulement de la poésie, mais de l'éloquence française. li est
bien que tout cela, chez M. Le Bidois et chez M. Casque!, qui enveloppe notre victoire dans de vieux étendards héréditaires, ait
été dit.
AUERT THIBAUDET

•

••
LE BOL DE CHINE OU DIVAGATIONS SUR LES
BEAUX-ARTS, par Pierre Mille (Crès).
M. Pierre Mille est connu comme un esprit intelligent et fin. Ses
nombreuses réflexions ou « divagations » hebdomadaires sur les
choses de la politique, de la vie et des mœurs mériteraient parfois

�754

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de survivre aux évènements passagers qui en ont été l'occasion ;
mais ce qu'il.écrit sur la littérature et les beaux arts trouve sa place
et son conservatoire naturel dans un de ces élégants petits volumes
comme le Bol de Cbine qui tiennent facilement dans la poche. et
qu'il serait si .oppo rtun d'en tirer, au cours d'une promenade entre
amis , sur quelque banc de parc royal, en une conversation où l'on
discuterait, au hasard du doigt dans les pages, quelque paradoxe ·o u
quelque aveu candide de sens commun, en un de ces whists de la
pensée où l'auteur .est le mort. Le premier morceau , qui donne son
tit re ·à l'ouvràge, occuperait une heure de ·causerie agréable.
M. Mille y regrette que la littérature du x1x' siècle ne fasse au cune
place aux sensations du toucher, qu 'elle so!t, à cet égard, en retard
sur Racine lui-même, et il cherche à se me~tre à l'école du bol de
Chine onctueux et doux qu'il tourne Voluptueusement dans ses
doigts. « Aujourd'hu i notre vocabulaire n'est plus que d'orateur et de
peintre, surtout de peintre, de peihtre en surface ; le volume, le
poids, les richesses du tact en sont absents. Aussi, sans la littérature
romantique, est-il possible que la peinture impressionniste ne soit
jamais née.» M. Mille, qui est en art voluptueusement réactionnaire,
ne pense sans doute pas qu'il donne ici une excellente justification
du cubisme et de la réaction contre l'impressio.nnisme. Outre que
sans, «littérature» le cubisme ne serait probablement jamais né,
tandis que les impressionnistes paraissent avoir été surtout des analystes de la sensation singulièrement purifiés de lrttérature. Mais,
sur le terrain littéraire pur, est-il juste de dire que la poésie du
x1J1' siècle n'ait été qu 'oratoire et picturale? Ne s'est-elle pas assi•
milé .aveè .Baudelaire le monde des parfums, avec Mallarmé une
hyperbole de la musique? Et la lacune à laquelle songe ici l'auteur
avait frappé avant l'intelligence de M. Mille la sensibilité de Renée
Vivien. L'auteur de la Vénus des Aveugles a voulu être et a été le
poète du toucher. Mais alors nous nous rendons compte que la poésie du toucher ne saura it être qu'une poésie érotique. M. Mille sait
fort bien que ce n 'est pas sur les flancs des bols de Chine que se fait
l'éducation voluptueu·se de ce sens. Il nous dit que sur lui Racine
en savait plus long' que nos poètes. Il pense sans doute à tels vers
sens1Jels de Pbèd-re. Mais au coritraire la vue est le centre et la cité
propre de l'a.rt; l'atlas visuel est son répertoire naturel , parce que l.a

755

vue est un sens libre et désintéressé, et que l'amour n'y prend place
qu'en une société tempérée et organisée avec le reste du monde.
Une heure de causerie là dessus ne serait pas mal employée, et quelques uns d~s dix-sept articles de M. Mille fourniraient d'aussi intéressantes occasions, car il a le don de trouver des sujets. Comme le
melon de Bernardin de Saint-Pierre, son Bol de Cbine est fa it"pour le
repas intellectuel d'une petite famille d'amis.
ALBEI\T THIBAUDET

* *•

YÉLAZQ!JEZ, par Augùste Bréal (Crès et O•).

I

M. Auguste Bréal ·consacre à Vélazquez un livre court, dense et
lucide qui est un modèle du genre. L'œuvre d' un peintre est trop
souvent pour le critique d'art occasion de littérature - et comment
en pourrait-il être autrement, à une époque où quiconque tient une
plume se croit qualifié .pour parler de tout, même de ce qu'il ne
connaît point et spécialement de peinture? La critique d'impression
qui est une chose agréable suppose un énorme talent; il ne s'agit
de rien moins que de faire passer ,l'intérêt de l'objet au sujet et de
l'ouvrage commenté au commentaire. Je préfère la critique selon les
règles, qui est soumission, étude, compétence ; elle n'exclut pas
l'enthousiasme et n'entraîne pas nécessairement la pédanterie. Un
« honnête homme» qui voudra se faire une idée claire et juste de
Vélazquez, qu'il ait ou non visité le Prado, devra lire cè petit livre.
L'érudition s'y cache, mais nous livre l'essentiel. Le jugement personnel, sans abdiquer ses préférences, tâche de- se borner à un effort
de compréhension . Qli'est-ce que Vélazquez? Comment s'est-il
formé? En quoi diffère-t-il des autres. maîtres? Qge leur doit-il?
Qg'apporte-t-il de neuf? Par quoi son art est-il émouvant et durable?
Voilà les questions que pose et auxquelles répond M. Bréal, plus
passionné pour son sujet et plus érudit qu'il ne veut paraître. Mais '
il écrit, je le répète, pour les &lt;&lt; honnêtes gens» .
Ce n'était point le cas de Carl Justi, qui publiant à Bonn en 1888
un &lt;&lt; monument de la science allemande» Diégo V él-a.zquez et soit
siecle, en deux forts volumes in-quarto, s'avisa d 'y insérer, par scrupule d'érudit, d'importants fragments inédits d'un journal attribué

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au peintre, mais dont le ton singulier surprit M. Bréal. Celui-ci
enquêta et Carl Justi dut reconnaître qu'il avait forgé de toutes
pièces Je document. - Il s'excusait en rappelant l'exemple « des discours inventés par les historiens romains et celui de Macaulay qui
tes a imités». L'amusante préface de M. Bréal nous retrace toute
)'aventure. Q!Jand un savant à lunettes improvise, il prévient les
gens. Carl Justi n'avait oublié que de prévenir. - Comparez à cette
impudente sottise la sûreté de goût de !'écrivain français qui fut
mis sur la piste de l'imposture par l'auto-incompréhension que le
Journal apocryphe décelait en Vélazquez. Il n'a écrit sur le maître
espagnol que deux cents petites p~ges et l'a mieux pénétré - ce
trait Je prouve - que Carl Justi en deux épais volumes. Je me
refuse à généraliser. Il serait tout de même tentant d'opposer, dans
l'ordre critique, les deux maniè res. Bornons-nous à marquer le coup.
Le livre de M. Bréal n'est pas fait de suppositions. Il donne des
faits et des dates: il tient compte du temps, du pays, du milieu,
mais sans l'insistance de Taine. Il remarque en premier lieu, après
quelques descriptions fort discrètes, que l'atmosphère qui baigne les
toiles du maître est exactement celle de l'Espagne . 11 en déduit
« qu'en Angleterre, par exemple, un homme du génie de Vélazquez
eût été 11n autre peintre» et ce n'est pas là un &lt;&lt; truisme ». Cette
remarque, juste pour quelques autres, l'est surtout pour celui-ci . La
suite de l'étude va nous l'apprendre : Vélazquez, entre tous les
peintres, est celui pour lequel II le monde extérieur existe» et qui ne
peint que ce qu'il voit. Affaire de don et de vocation . 1111 semble
qu'il ait toujours su dessiner. Son œil est infaillible. C'est la sûreté
d' un appareil de précision .. » On ne pense pas plus à son dessin
« qu'on ne songe au dessin des choses que l'on voit dans la nature.»
11 ne dessinera jamais II de chic». Une seule exception : le cheval au
galop du petit Balthazar Carlos, qui justement sera informe. 11
demeurera toute sa vie incapable d'invention. - 11 lui reste à
apprendre à peindre. Il peint d'abord des « bodegones », autrement
dit natures-mortes, et de la même main, des figures vivantes.
« Chaque pli de la peau est comme fouillé au burin; les moindres
traits sont arrêtés, creusés, sertis et les figures , si justes soient-elles,
se détachent sans aucune souplesse sur les fonds sombres .. etc .. »
Sommes-nous si loin des Ménines i' Très loin. « Alors que les carac-

NOTES

757

tères les plus remarqu a bles des chefs-d'œuvre de Vélazquez sont
u ne merveilleuse aisance d'exécution, une souplesse extraordinaire
et une subtilité de valeurs presque insaisissable, ses premiers
ouvrages montrent une raideur pénible, une dureté de faire qui va
jusqu'à la lourdeur et un manque d'enveloppe, une absence d'atmosphère qui sembleraient marquer une absolue différence de tempérament entre le peintre qui plaquait le cuir de ses figures rigides
sur le noir du fond et l'artiste incomparable qui baigne d'air et de
lumière les visages fins et transparents des infantes. Vélazquez est
un parfait exemple de ce que doit être l'habileté, la virtuosité chez
un ma1tre, à savoir Je résum é de Jongues et sincères études. Petit à
pdit, il a acquis et amassé l'expérience que représente une COLLlée
de pâte des Ménines. Jamais synthèse plus hardie n'a été précédée
d 'une analyse plus soigneuse.» Et M. Bréal ajoute : « Ce pourraitêtre là un sujet de méditation à proposer aux jeunes II maîtres» qui
débutent par des hardiesses d'autant plus aisées qu'elles sont plus
inconscientes. On ne peut synthétiser, on ne peut résumer (en peinture) que ce que l'on a étudié. A commencer par la fin, on risqué
de finir par le commencement et si des débuts pénibles n'annoncent
pas une maîtrise future, les débuts II magistraux» sont la manifestation d' un artiste sans personnal ité. 11 Ceci est la vérité même.
Mais revenons à Vélazquez.
En somme il s'agissait pour lui d'arriver à peindre aussi sûrement, aussi exactement, aussi facilement qu'il dessinait dès son
adolescence. Il réduisit tous les problèmes de l'art à un seul : apprendre à voir de mieu x en mieux et à exécuter de mieux en mieux pour
de mieux en mieux rendre ; éduquer son œil, entraîner sa main; et
ramener la figuration des choses à une question de «métier»L'histoire des œuvres de Vélazquez c'est l'histoire d' un II métier»
de peintre. S'il compose, c'est par mégarde; à peine s'il arrangera:
il faut bien mettre les objets quelque part ; la croupe d'un cheval
occupera tout un coin du tableau des Lances ; les Ménines se grouperont comme au hasard. Le maximum de son ambition sera en
toute occasion, réaliste , impressionniste; c'est ainsi qu'il joindra
figures et paysage. Comme il apprit à rendre les solides il
apprendra à rendre l'épaisseur de l'air, la vibration de la lumière et
la transparence de l'ombre. Il pourra fréquenter Rubens à Madrid,

9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

visiter Venise, s'attarder à Rome. Titien, Véronèse et Rubens n'auront pas d'autre influence sur lui que de l'exciter à nouveau à
regarder de plus près la nature. Il n'aura l' idée de s'inquiéter, à
leur école, ni du style, ni de l'harmonie. Il se mettra en quête de
certaines particularités que Rubens, Titien , Véronèse ont découvertes dans les choses et qu'ils exploitent librement. li en reprendra
l'étude à la source. Il veut mieux voir; il veut mieux rendre; je le ·
répète, voilà tout. - Ainsi, jamais entre son œil et les objets, il
n 'interposera une esthétique. li a assez à faire de perfectionner son
outil. Parti de la copie exacte et littérale, il finira par savoir évoquer, comme fait la nature, le maximum d'apparence et de vie avec
le minimum de traits . En ce sens, aucun peintre n'aura poussé
aussi loin dans son art la vertu de choix et c'est par là qu' il est
artiste. Mais tout son choix se fait dans l'ordre du métier. Et en
effet ce n'est pas ce qu 'il voit, mais ce q u'il peint qui l'intéresse;
et en proportion de l'exacfüude magique avec laquelle il le rendra
tel qu'il le voit et le fera voir tel qu'il est. Tout ce qu'on peut
voir, il le voit d'ailleurs, et il rend tout ce qu'on peut rendre.
Regardons les Mét1ines et écoutons M. Bréal nous en parler.
&lt;I •• Nous savons qu'un tableau, dit-il , ne se doit pas regarder de
trop près; mais malgré ce que nous savons, nous demeurons confondus. li semble qu 'il n'y ait rien. L'œil de la jeune fille à genoux
est une traîn ée bistre. Des sabrures bistres couvrent tout. Les doigts,
les doigts de ces maim qui sont la vie m ême , sont des taches sans
forme ne finissant pas, etc .. Ce chien est plus grossièrement peint
qu 'un décor, etc .. Reculons de quelques mètres : tout s'anime à nouveau. Les traînées bistres sont des yeux qui regardent, les sabrures
de bistre sont de petites mains légères: tous les personnages surpris
dans l'attitude d' un moment et tournés vers le spectateur qui -appelle
leur attention sont à leur place, dans les profondeurs vivantes de
cette toile extraordinaire . » Un vaste chef-d'œuvre enlevé de verve
et réussi jusqu'au miracle. li est bien vrai que le métier ne peut
aller plus loin dans la représentation du monde extérieur. - Voilà
essentiellement Vélazquez: un œil et une main ; « un œil merveilleux, dit M. Bréal, ouvert dans un pays de lumière», une main sûre
et prompte à obéir. Certes, je souhaiterais cet œil et cette main à un
grand nombre de nos peintres.- Mais est-ce là le tout de l'art ?

M . Auguste Bréal a décidé de ne oi
.
. ,
759
t-il à peine la question.
p nt quitter son SUJet ; aussi pose-

Lorsque voici bientôt dix ans ~e é ' t .
dans les grandes salles d M é Id p ne rai pour la première fois
u us e u Prado 1·'éta·
Florence, c'est à dire de l'art 1 1 .
'
is encore plein de
e P us et ranger vo · 1 1
dans son but et da
'
ire e P us contraire
ns ses moyens à l' t d V '
'
déplorables, je le reconnais p '
' ar e_ elazquez. Congitions
, our gouter et Juger • •t bl
chefs-d'œuvre Mais I'
.
•
equi a ement ces
.
·
exces meme de ma réa r
d
taon , de mon hostilité en ra
d'
.
c ion, e mon opposi" ce eux me p
·t d
plus de force le caractère a t· . t 11'
erm1
e ressentir avec
n 1-1n e ectuel anti s · 1 1
dire anti-esthétique de cet art t d 1
'
- pm ue et je puis
première en un ce'rtain gen e e_ e remettre à sa place qui est la
re, mais dans la hiér h " d
loin de là. J'en suis d'accord
M
.
arc ie es genres
avec . Breal . il n'
Mais l'entente étant faite sur
,
·
Y a pas plus fort.
ce
qu
un
tel
métier
a
de
d e magistral, je s uis tenté de tourne
.
.
surprenant et
tourne à louange et me' m
. . r ~ grief bien des traits qu'il
,
e ce met,er qui a I" d
d
Matériellement parlant un
d
au ace e se suffire ici.
,
mon e sépare la Fi
d
les Buveurs, Je premier d 'une b
. •
orge e Vitlcain et
.
ana 1I1e et le second d'
.
'
s1 offensantes des .Fileuses et d
M. .
.
une grossièreté
.
'
es
emnes enco
1
n'aient pas la distinction d
Il
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e ce es-c1. Mais entre c d
é
ne constate aucun progrès s iritu 1
:s eux tapes je
égalité d'exécution - 1·'ai 1•· p . e, aucun progres esthétique. A
1
impression que toute
· t
ne vaut jamais en style n h
.
pein ure du maitre
, e
armome en poési
.
ce que valait Je motif.
'.
e, en caractere que
. encore ne l'a-t-il pas cho· . J' . 1,.
que l'artiste en est touJ·o
b
is1. a, impression
urs a sent et qu• ·1 1 •
comme une plaque sensible se lais
. ' ats~e aller ses r~flexes
qu'on lu i donne à
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se impressionner. Il pemt ce
pem re et avec autant d 'a
t"
la difformité que la vénusté M
P~ tca •_o n et de plaisir
à la laideur. Je dis qu'il l'es~ d . Br~a l en convient: tl est indifférent
. .
e meme a u style à l'ha
• à 1
poes1e et au caractère S'il a
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,
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.
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pem es c efs-d 'œuv
•
s1bles à regarder il en a pei t
re presque 1mposI
'
n que ques-uns d'agréabl
que cet agrément fut le de . d
es ; soyez sûrs
rmer e ses soucis 11 , · t
retranche rien_à ce qui 1 . t •
,
.
·
n aJou e rien , ne
,
ui es propose. S'il rencontre J
·
style, 1 harmonie, c'est qu'ils ét . t d
.
e caractere, le
vulgarité T ·
·
aien ans les Objets; aussi bien la
· emoins ce Mars c
Pb "{
Filtusts !), qui nous ramènent' à ts Fi t osopbes (c_o ntemporains des
drez par le grand princip d I a orge _de_V'ttlcam. Vous me répone e a « soum1ss10n à la réalité)). Je suis

r

�OTES

76o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

e ceux qui l'oublient un peu trop
tout le premier à .le _défend~e .contr cc n'est u'un temps dans l'éladélibérêment. Mais Je cons1dere 9ufe
t· ndq'un talent. Pour tout
.
et dan la orma 10
boralton d'un ouvrage
t la distance qu'il y a entre
dire, il m'est impossible de ne plST~te_n ir ou un Poussin, ou même
t
r exemple un 1 ,en,
..
un Vélazquez c pa
.
froid avec l'école veniun Véronèse. J'arrivais à Madrid unnpeule_
1nn qui avec des moyens
.
du quallrocenlo oren
,
tienne, tout ivre
.
. . l'art humain. Vélaz1'
·t aussi haut que puis e
réduits, porte espri
. avec elle el nulle part les
• r 1 de me réconc1.11er
quez eut lot a,
,
Prado Je recherchai alors
Vénitiens ne m'émurent autantdqudaula pein~ure pour la peinture,
•
l'amour éper u c
pourquoi et, sous
Vél z uez je découvris ce qu'il n'a pas,
qui leur est commun avec
a qt d' 'o·,r cette volonté de transpo.
· aucunemen
av ,
ce qu'il ne se soucie
tout . non pas seulement un
,
tableau est un
,
f •
silion qui ait qu un
eulement l'image plus ou
.
d
·nture non pas s
morceau brillant e pe1
. .'
.
système clos de couleur cl
.
hé d l réahte mais un
..
moins approc e e a
' 1
·c au si bien que la v1s1on
. éb l en nous a pense
de formes qui . ran e
rl toute émotion littéraire ou psycholo- et notez que 1e mets à pa
t vec une esthétique qui par
gique. Aussi bien Vélazquez, ~ompa~-.;re l'école réaliste. C'est cc
Titien rejoint les Grecs, fondait fpcu el sa·1sissante M. Bréal nous
.
och · Dans une ormu c
'
que je lui rcpr
ais.
et sur aucun sui· et, ne vous
· tre « en aucun cas
prévient que son pein
.è
- dit~ C'est exactement
que la lum1 re 1u 1
·
dira rien de plus que ce
•t le précurseur des imprcsEt · i Vélazquez serai
le cas de Monet.
ams .
. d'autre part des virtuoses du
d réaliste et aussi,
.
sionistes comme es
,.
Ad ·rons ce maitre admirable,
.
Soit' il est ce qu il est.
m1
.
pmceau.
·
. .
t êt admiré.
mais dans les limites exactes ou il veu
rc

.

HENRI GHÉO

• •
FAUCONNET, THIE SO ' MODIGLIANI
ïlée pu trois dl paritlons prémaJlre saison picturale a élé endeu1
à l'h ure même où Il lntrod" llani 4ul m )u.rut
tu.rées . ce fuL d'abord Mo ig
.
d t 1 8 satisfaisait naguère,
duisalt, dan le~ trop c.Ulnes arab ;•qu ds o;or11ral1.s dout les altitudes,
de raccent et de la fermeLé. U la s,e es

761

.Jadis un peu manii\rée., s'étaient peu à peu fi tendue ; une notation
de plus en plus scrupuleu.e de détails particuliers animait sans les
détruire le ovales trop parfaits du début. On connait également de lui
des nu· replié: et charmants, beaux de matière, c·t d'un chromatl me
sobre t:t cependant puissant.
Fauconnet, ,·onnu nrtc,1.t r·ar 1e décors et ,e éo. tomes I intelligents, se révèle, dan e. des lus, subtil analyste du vls:1ge humain. es
peinlur s claire$, rompr~nn ~t de~ pay:a e parisien. où les typcij de
la ru e sont ob. ervé avec e µrit el bonhc,mie et des pay. ages campagnard où b ·tes el geus ont comme aur olé &lt;le cette touchau te naïveté
que le douanier Roi. eau conférait à tout Cl' qu'il peignait. es nu!!,
enfin, d"uu style clterché et cependant dénué de maniérisme dénotent
one âme d'une grande pureté. Le masque qu'on pouvait voir à la r ln;
p1·ctlve que l'es amis organieèrent chez Barbazacg s, Indiquent le fruit
qu'un esprit distingué peut retirer de l'e11 l'igcement des sculp1ures
nè res. ertalns d~s slf'n pou ri-ail nt tenii- • à côt des masques in J 1rateur , et ce n'e t pas un mince éloge qui leu.r est fait là.
Le dernier dl paru e I Thle on de qui on wunai~sait de natun&amp;mortes sombres et empt tèes, selon une formule flont Dunoyer de
egonza.c lire le plus brillant parti . .,e dons de peintre s'y montJ·alent
déjà, mal corume englués, embarra~sés dau. de , matériaux trop lourdement amoncelés. Lentement li se tira de ce dangereux pa , pura
son 1oétfer, éclaircit ses tons et ne confondit plus belle mallère avec
épa•sseur de ma11;.re. U demauda comme tous les jeunes peintres,
conseil t assistance à éianne. et Il en fut récompensé.
n ~zannisme ne corisl ta pru, comme celui de tant d profiteurs pares. eux, à
peindre indéfiniment des compotiers, des boutelll s inclinées et des
pommes dans une serviette. Il comprit que ce n'est pa par l'à peu près
du paysage ou dt• la nature-morte qu·on commence l'étude de l' nivers,
mals par !"analyse mioutieu e de la figure humaine. JI apprit alnsl
qu'un paysage observé après de multiples séances devant un vi, age, à
notre ln n 'organise, et s'eufle d'une slgnlflcation Inconnue du touriste
bà leur de porhadeE. Certains portraits de pa1sans : femme à la tête
entourée d'un foulard, honnête et nait forgeron aux yeux bleus B&lt;lnt
exprimés avec un grand amour et une certaine force .
La seule erreur d'lnt rprétatlon cézannienne qu'à notre avis Tble son
ait pu momentanément commettre, est dan cette Rdélité à la touche
fragmentée, au métier nuancé à l'extrême qui e t peut-Hrc la seule
partie de la technique nombreuse de fzanne qui soit intransmissible
et que le ma!tre d'Aix, malgré ce qu'en dlt Emile Bernard dans un
article aux conclusions fau ses, ne songea jamais à ériger en procédé

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exemplaire. Tout peintre, fùt-il de génie, subit l'empreinte des artistes
qui l'environnent. La modulation cézannienn~ est le_tribut que paya ~e
grand primitif à l'école impressionniste dont il sor_tit - (comme _Re~o1r
et Seurat) - et, depuis lui, les cubistes que M. Emile Bernard lu1-meme
considère comme ses disciples directs, ont trouvé des moyens plus
simples et moins in1iviùuels de modtll er les surfaces, c'est-à-dire. de les
animer de façon à les empêcb~r de devenir décoratives. Cet a~1cle de
Bernard, qui décèle des a ·pirations aussi louables que mal or1en~èes,
est extrêmement dangereux en ce sens qu'il propose des sol~t10ns
inactuel/es aux problèmes que se pose toute conscience avide de
retrouver les grands rythmes traditionnels. Nous nous proposons de
préciser prochainement nos idées sur ce sa.jet èmouvan_t et d~ réfuter
cet article injuste qui, s'il était pris au sérieux, porterait atternte aux
intérêts spirituels de toute la jeune génération.
Thiesson trop • intelligent • - picturalement parlant - pour ne pas
être • sensible . , eut vite compris, devant les dernières toiles de
Cézanne d'un chromatisme si ardent et s1· mesur è, qu e l'elfort de ce
maître ~u·après tant d·autres il avait élu, s'orientait de plus e~ plus
vers une étude des possibilités plastiques que peuvent contenir nos
sensations de peintres épris d'absolu et rajeunis au contact de la plus
immédiate réalité.
ANDRÉ LHOTE

•

**
DARIUS MILHAUD
M Camille Saint-Saëns a déclaré un jour qu'il produisait de la mu..

siq~e « par une fonction de sa nature, comme uu pommier donne de_s

pommes •· Malgré sa banalité, cette métaphore . s'im~osa à mon es~ri~
quand je veux caractériser la fécondité de Darius Milhaud. Les btan
ches ploient, le 301 est jouché de fruits . Prenez et '.°angez. Vous vous
exclamez t La pomme était verte. Celle-ci, un peu aigrelette, est d:1ne
saveur imprévue. li:n voi~i plusieurs qui sont vérauses, ~ais adimrez
celle-ci dont la peau est dorée, l'at•ôme puissant, la pulpe Juteuse!.,.
certains écrivent de la musique par un effort soutenu de volonté. Le
travail est pour eux une souffrance heureuse. D'autres sont brusquement possédés par l'inspiration comme par une fièvre intermittente,
d'autres créent en se jouant. Milhaud ignore ces labeurs, ces extases,

NOTES

ces jeux. Il est plein de musique et laisse ses idées se cristalliser et se
déposer en notes sur le papier.
A vingt-sept ans, sou œuvre comprend de nombreuses mélodies, des
compositions de musique de chambre, des œuvres symphoniques, des
intermèdes lyriques, des ballets, etc ... E'u vérité, je ne puis qu'admirer
l'infaillible discernement de certains critiques qui ont cru pouvoir
porter un jugement d'ensemble sur la musique de Milhaud et définir
son style après avoir entendu à la Comédie des Champs-Elysées, le
Bœ u( sur le toit.
Un style ! Mais il est en train d'en acquéri.r un et l'on peut en percevoir dans ses compôsitions récentes les éléments qui s'élaborent, mals
on ne saurait nier que la langue dont il se sert ne soit encore indécise
et formée de mots empruntés par lui aux idiomes les plus divers. Dans
Alissa, c'étaient les termes usuels de l'impressionnisme debu~. yste
qui dominaient; a présent ce sont les tours de phrases de Strawinsky
et de Schœnberg. Au reste, que m'importent les harmonies debussyste
d'.Alis.sa, et la polyphonie strawinskiste des Choéphores, si en ces
deux œuvres se manifeste un tempérament original. Avant de porter
un jugement sur Darius Milhaud, il faut se souvenir qu'il s'agit d'un
artiste en pleine formation, en pleine évolution, exerçant dans tous les
genres une activité débordante. Alissa, les Poèm es j u ifs, les Choéphoi·es,
le Bœu( su r le toit, le 2• Quatuor, Protée, autant d'œuvres qui ne présentent entre elles qne bien peu d'affinités et de traits communs. Darius
:Milhaud produit beaucoup et sans doute trop, mais on sent que cette
incessante création l!St un besoin pour lui. C'est à nous de trier, de faire
le choix, car il s'en faut de beaucoup que tout soit d'égale valeur.
« Gardez-moi de mes amis ... • Il faut avoir les reins solides pour supporter le choc des lourds pavés que certains critiques lancent en
guise d'éloges sur les • nouveaux jeunes ». Le plus grand tort qu'ils
ont pu leur faire dans l'opinion a été de les représenter comme
des compositeurs qui à vingt ans n'avaient plus rien a apprendre
et pouvaient même en remontrer en virtuosité technique à un
Ravel ou à un Strawlnsky ! C'est absurde. Darius Milhaud, llonegger,
Francis Poulenc, Louis Durey, Germaine Tailleferre, Georges Auric
ne sont point des manières d'enfants prodiges. Ce sont vraiment
des jeunes, avec tout ce que ce mot implique d'audace, de gaieté,
d'outrance et aussi parfois d'inexpérience. Je ne dis point cela pour
Milhaud qui est l'habileté même, mais plusieurs de ses camarades, qui
ont vingt ans à peine, sont enèore loin d'être en possession de tous les
secrets du métier. Milhaud semble appartenir presque à une autre
génération que ses camarades de lutte, tant sa forme est pleine, son

�LA

OUVELLE REV E FRA ÇAISE

art assuré ... ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait lui aus i beaucoup ~
tr valller pour acquérir retle matlrih du tyle qui e.l le igne Jes
grand a.rli le~.
On a prollt ,!e rcpr entatlons da Bœur pour condamner en bloc l'œuvre de Darius \lilhaud: • Du procé&lt;lè, bien peu de muslqu,·.• Et mol, en lisantcet arrèt,je onieals à ln donct· Alissa. Un cycle de vingt-deux lit'der
sur de texte en pro.&gt; e tiré lie la Pot&gt;te Etroite d'Andr · Gide, peignant
un seullmeut unique sous des nuances peu vat•lérs t qui, tlinl est
puissante lïnlen llé de l"expression mu.~lcalc. ne d&lt;lnne pas an in ·tant
d'ennui. ·•est-ce pa la 1&gt;re11ve é,•ldent,· qu'll y a chez le jeune homme
d ..-inRt an qui l'a conçue autre chose que du avoi:r-ffliret
A lissa fut ,·hantée un soir par \tndame Jane Bathori en cette Mai on
dt~ A 111i.~ Ile., Lli,-re. qui, pour être aus i petit" que la demeur de
So ·rate•, n't&gt;n est pas moln toujours plelne de vrais aml. de Arts.
Lor,&lt;qu ce ful fini, on sentit à la manière dont les voix tremblaient.
dont les yeux 1.lrillaie11t, que Sune avait vralmeat parlé à l'âme. Qu importe dès lors que la technique oit debu~sy te; qu·on retrouve dan la
déclamatio:1 le accents de JJLlttis et dans lrs harmonies l'écho Iol11tain
&lt;! la Calhhll'ale engloutLt, puisque ce qui read cette musique émouvante, ce n'e-,t pa, tel effet de onorlle, mals le entlmrnt qui l'anime.
D'a1ll urs. cette œuvre qui emprunte , l"impresslonnisme !;On vocahnlaire courant, n'e t ,1ucu11ement impresslonnl. le d'inspiration. Ce. llede•·
feraient hi n plutôt p 11 ·er à chnbert, à. chumann, à. lendelsoan qu'à
UebWI y ou à Ravel, .Jnoa pour la forme, du moins pour l'esprit. n y
a chez Milhaud un foncl d'inspiration sentimentale assez romantique et
la manière même dont parfoi c gro garçon saute sur la table et fracas,e la val selle II lia.usant un exubérant cavalier seul, rappellerait
ass&lt;'z bien le· ébat des musiciens et poèt s chevelus au temp cle
Louis-l'hUippe.
On voit parattre de temps à autre chez Darius :\lllhnud ce besoin dt'
jeu bruyant. Sa gaieté n'est pas la farce tonitruante d'un habrler, ni
l'humori me pin~an rire d'un Ravel, c•e~l celle de sa génér.itlon qui
pr ad un plai Ir Infini au cinéma. aux clown , aux ja:::: llalld-~. Persounellement ce comique m'échappe en grande partie, mai je ronstate qu'il
amus-· les autre etje ne songe pas à lui refuser dogmatl'lueme11t le droit
d'axis ter. Le Bœuf sur le toit est le meilleur exemple de ce geure excentrique. Une fantaisie con truite en forme de rondo, ur un certain
nombre de tangos et de danses on chants populaires br iliens, aver
des effets d'or'hestres Imprévus renouvelés des jaz::-band$ nègre de
l'Amérique da ud, traduit en an langue discordante, aux rauques
accents, le lmpres ions de l'auteur as istant au tumultueux carnaval

NOTES

de Rio. Ain I Chabrier en . 011 exubérante F.1pa,1fl avait résumé ses
souvenirs d'Espagnl'. L'un de motifs de la partition e t emprunté, un
tango br ,ilit·o déucnnmé le Bœur .,11 ,., le toi!, d'où le titre coca e de

ce morct•au.
0 s frugmt•nt des Ch0épl1ores out plu ieur fois été exécuté dan
le conc rts, mais l'œuvre fut conçue et écrite eu vue d&lt;' repré~entatiou sur le théâtre d"Orange de la magnifique version de Paul Claudel
Depuis le P uu,,1e de J•'lo_rPnl ·chmiU ou n'avait plus eu l'occa Ion
d'entendre nue œune fr n1:alsP d' gale pui~ nce. Celte ma !que a do.
drame antique la rndes e, l',i rret , la vl_olence prhnlllve, la sau\'age
én,•rgie. Ou ne ,m1u-ait écouter san trouble la vocifération fun bre des
vierge cho phore, et celle libation sur la tombe d'Agamemnon en
laquelle éclate frénrtlque,ledésir clu meu1·tre expiatoire. Quel sentim nt
d'allégement quand le chœnr ea invoquant la justice radleusP fait dt's•
cendre uu peu dt&gt;. lumière p1u•mi ces teu,·bre I Aux exécutions, 011 supprima uoe longue s ène chantée entre Electre, Hél ne el le chu'ur ainsi
que deux récits atcompagnèR par des instruments percu slon. J,, 11·a1
ente11t1u en ce g nre que la scène où le ch ur exprime son horreur
sacré de,•aat les pré. ages qui, de toutes parts, se multiplient. Tandis
que l'a leur déclame, la batterie (où ni groupé dlx- rpt in trnments
à J)ercu slon divers) marque 1111 certain nombre de rythmes qui s'entremêlent se conlrarlent, ,e ·uperpo ent, formant nnP trame souore à la
fois confu e et distincte, que.brodent le voix d chori te su, urraot ou
clamant des sons inarticulé . Je dois avouer que l'ir.npression trè
gran,te que me laissa cette sc~ne n'est peut-éLr pas d'origine purement
mu Ica.le. Darlu ~lilhaud ID' semble avoir exploité cette sensation toute
physique qui nous étreint lorsqu'au théître, dao une ltuallon path ·
tique, se décl,mche11t de bruits de foule en couli. "· e qui ne n nt
pas dire qu'il n'ait tr s heur usement enrichi l'orchestre d'et'fets nouveaux. Il ne s'e·l d"ailleurs servi qu~ des Instrument à percussion
énumértls par Berlioz dans on traité d'orche tration, depul. le cla
s ques timbales ju qu·aux crotales, castagneUe · de r~r, fouet, te. - et
n'a pas songé à utlli er le appareils bruiteurs che aux futuristes.
Pour me reudre mieux compte de l'intérêt non plus dramatique, ma.is
purement musical de ces recherche , je voudrai pouvoir entendre le
baU.it : L'llom111,e et son dés11· composé sur un céoario symbolique de
Paul Claudel. Dans cette partlllon écrite pour grand orchestre et chœurs
traite · ln trumentaleroent, U y a des épisode entiers où la mimique
e t rythm e par les dix-huit instrument à percussion de la batterie.
li ne pourra doue plus y avoir d'équivoque sur les origine réelles de
l'lmpres Ion.

�LA

OUVELLE REVUE FRA ÇAISE

La ulte symphonique composée pou:r les representallons proJel.écs du
Prot~e lie l'au! Clau•lef, me paraît èlre l'œuvre la plu CI/IIlPlèt,· que
Darius Milhaud ail réit!Jsée. La matlère eu est riche, les Idée originales,
le style vigoureu~ , t concis. On ne retrouv" pas en Pile cette impresion de coutlnuella improvisalion, d·exce sive facilitf• qui falt wuYcnt la
faibles de cet artlste trop doué En t'ait, elle 1\ été rouvent reml e sur
le métier de 11118 b. 1911!. La dernière vel'lllon pour grand orch, stre comprend cinq partie . prl·s une Ouverw,·e de car.1ctère èll-giaque, e
déchatoe un tumultueux m·étude qui e résout en un chaos ooore. Une
fugue sonu e par les trompettes et les trombones ramène l'ordre et la
lumière au sein des ténèbres. tai plus que la pa.vtorale an rythme
léger à l'allure populaire et que le nocttwne, j'aime le dernier morceau:
uo /f11ul mllllslf, brutal, frénétique, haletant, secoué de sursauts comme
une puissante machine à vapeur.
Milhaud écrit avec un plaisir parliculler la mu ique de chambre.
''e. t la partie de son œuvre que je connais le moin n'ayant entendu
que I Printemvs et la Pa.storale b. neuf et sept instruments, la S0'71ate
pour piano et Ill truments à vent et le quatrième quatuor qui e tune de
es œuvres maître~ses. On n'y trouve plus trace de la forme cyrllqua
laq,1t&gt;Ue IUI urail l'unité du deuxii&gt;me quatuor. C-Omme dans un triptyque les deux volet. mrttent en valeur le panneau central, le premier
mouvement modéré. de teinte mélancolique et le final vif et gaJ, tou
deux fort courts, foot ressortir par coutr,ste la µul saute dé o!.atioo
iln (Unel&gt;re, au rythme ob tioé.
Milhaud n éi:Tit un nombre Incroyable de mélodies. n y en a ile très
belles. J·en connais d'exécrables. Tout lui est bon. e s'e. t-il pas avisé
un jour de mettre en musique des prospectus ile machines agriCOl('B et
de traduir,· d'une manière surprenante la poésie partlculii-re d.. g puis8.lnts appareil.s qui fauchent et moi&amp;SOnnentl J'a~e surtout les mélodies composées sur des textes populaires juifs et sur des poèmes de
Paul Jnudel on de Tagore. Il y- marque une réaction contre le système
de la déclamation lyrique, il revient au chant, à la mélodie orgaulsée.
Certe cell -ci n'a plus que de très lollltains rapports avec la !orme aux
dispo itiou symétriques qui charmait nos 'pères, mais ell a·en a pas
moins sa vie Indépendante. Elle n'est plus resclave des mot . i l'on ne
i;.e lai ~e pa. déconcerter par l'emploi d'une polyphonie r~doutable aux
oreilles novlces et par les tours de phrases mélodiques et harmoniques
dont les lrawlosky et les chœnbergont les premiers introduit l'usag~
dan la langue musicale, on reconnaitra en ces mélodies un retour à
l'esthétique de Schumann et de Mendelssoh11 réall ee avec des procédés nouveaux.

'OTES
Il ne faut pa s'aTr ter aux apparences. ons des dehors très révolutionnaire .Jllhaud e ·t un con e1·vateur. Evidemment. Il renie les lois
tonales ·ur lesquelles repose l'enseigoemeut tradltloonel, évidemment,
polyphonie harmonlquu e plal.saut à faire évoluer parallèlement en
des tons différents des mélodie superpo ée~ o'épouva.ntera,t pas
moin , je pens ·, - 1. \"iocent d"lnd)' que .1. Camille :alnt-S ns, mais
dWl.8 toute son œuvre se manifeste uo souci de la construction, du
des ln, des proportion qui le rattache vtntOt à l' cole de César Franck,
do d'lndy, de Magoard qu'à celle des maîtres ,te l'impressionnisme :
' obus Y et Ravel. Ce n'est pas, comwe certatni:, !"ont cru, par dérision,
qu'il cite Mendelssohn parmi se mu icieos de prédllection. Je suis
tenté de croire qne llarius ,ulhaud peut jouer dans l'art contemporain
t"U proie à l'auarchio, un rôle analogue à celnl du musicien de géule
qui a mls au ·ervic" d'un Id al cla sique, 1 merveilleuses d couvertes
instinctives des promoteurs du romaotl me. A tort ou à raison, je vois
•·n lui l'une de. jeune torr s qui contribueront à faire sortir l'ordre de
l'excès du d sordrc.

LETTRES ALLEMA DES : L'UTOPIE DE RATHENAU
,Je ne crain pas ce nom d'utopiste, déélare Rathenau. JI sait que c'est
l'i1topie qui a manqué à l'Allemagoe impérialiste et marxiste, que c'e t
eocorè une ut.Qpie digne du nom qui mauque au monde d"aujourd'hul.
Qu'elle paraisse. et si elle c t assez haute, peut-Hre accepteronsnous la « décadente de la liberté. dont non sommes menacé , peutêtre tero11s-nou que ce ue soit qu'une tra.o formation de cette liberté
que noua avions conçue us une forme trop simple.
li ne "agit point de pré enter les lriées de Rathenau comme ab lument neuves ou nécessairement déterminantes pour la oclétê à venir.
V· sodologue allemand est Inspiré de fan:; Il a le eos prussien de
l'autorité; à son origine Israélite il doit d'apporter un heureux ferment
de dissociat1on dans uo corps national et un corps social dont l'évolution s'est arr tée: sa pratique des aff'aires lui fait concevoir 1·organisatlon selon un schéma Industriel: son mysticisme le rend favorable à la
H ussie, où Il dit avoir vu s'accomplir celle d.: tontes les transformations
historiques la plus capable de renouveler l'inspiration humaine. Mais
par de, us tont il est Allemand, et si son action d~pas e en portée
le bornes d'une nation, elle est cependant concentrée sur uo point : la
novation de l'A Uemagne à qui li faut rendre sa , mission splrltuelle .•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl$È
Mission qui n'est pas ce que les Allemands abmés ont cru qu'elle était_
Elle demeure obrnlll'e, conforme â la nature problématique du Germain.
Mais il faut qu'une figure de !"A llemand se dessiue, dégagée, de.s surcharges accident~Jles; il faut q11e s'affirme un idéal allemand qui
répoade aux ten ,ianées profondes âe la nation l't convienne à l'H,at
prése ,1t des, civilisation.
cet idéal, (elon. Rathe1tau, 1re saurait êt L·e d'ordre politique. La Franc ,
l'A-ngleterre out derrière elle des siècles de -vie politique ; leur traditi••Il
aémocr atiqur, leur éducation civique y rend ent Le parl(' mentarisme
moins noclf qu'il- ne le serait pour l'Allemagne, Que les Allemands
soieii~ incap&lt;J.bles de se donn er des r eprésentants et des dirigeanls,
qu'U 1elll' füil!e borner l'horizon parlementaire !t. des intérêts locaux et
immétli11ts, ce fa\t ea prouvé qu'ils ont réclatné à. eôté de la.. R-olpu- '
blique allrmande des républiques locales ou corporatives, de~ co1;seils
d'011vrle;r, .
En cela pourtant ils s'accordent Mu n~cessités nou-.relles. L'Etat politique,trl que le conce-vaientFrMéric II,Loui"sXlVet Clémencf au,a fait sou
tem.ps. La complexité de la vie éconcro.ique rend désormais impossible
a.u.1. politiciens purs la tâche de diriger. la 1•ie d'une nation. cette vie
dépend du facteur éco nomiqu.e. Quoi qu'on en ait il passe au :t?rem!er
plan, et c'rst de lui que doit tenir compte une organisation rationnelle
et efficace . .mn Allemagne - mais l e problème ne-se pose-t-il p&lt;1-s ailleurs
avec l es mêmes do,mées ! - il s'agit d'abord &lt;l'exister, de ne pas mourir
de faim, de froid, de misère, et pour sattsfaire allî e:x,ige.nces élémen•
taires, de l'enoncer. Pout· uu s_iècle et plu~, dit Rathenau,_ (à n6us Ce
généraliser) l'Allemagne srra _patwre. Nul mlrade ne r:duira l'éca~t
entre la pi:oductlon et la consommation : il y faut ub effort pr.olonge.
Que tout ce qui est luxe soit SUJJpl'ilné d'a1,J.Lorilé. Et d'autQ_rité égâle•
ment tout ce qui est gaspillage de l'effort, ooncurrence stérile, intermédiaires improductifs. P lus de jouisseurs, plus d'oisifs, plus d'artistes
pe11t-être. Ici Rathenau héslte comme au bord de l'abîme ; fauâra+il un
siècle de ba1·bàrie avant que l'on puisse à nouveau songer au geste
désintéresse, à L'acte gratuit î ou bien trouvel'a0t-on moyen d'utiliser, de
sociallser le poète, l'artiste lui aussi 1
car c'est le but : ·que tout être soit en fonction de la collect_ivlté qu'en retour la collectivité permette à l'être sou plein épanouissement.
n y faut ~n sacrifice des deux côtés. A chacun . Rathenau demande
, d'accepte·r comme un fait inél_u ctable fa sbcialisation totale. tl ·n!est
point aisé de &lt;Se représenter le. fonctionnement de la machine telle qu'il
e.utend la monter, Mals elle jouera durement.La dictature est inévitable
~ous forme d'otganisation : qu'elle soit intellige,nte et fasse rendre à

NOTES
chaque hom ué, à chaque chose, le maximum. Nu1 ne se sentira llllre
par rapport à la communauté. Le travail sera obllgatoire, comme le loisir. Plus de capital, plus de revepu qui ne dépende du travail, µlus
d'héritage. Toute liberté étant laissée à l'individu de posséder pour jou1r
de ~a possession, toute liberté lui sera. ôtée d'en faire un moyeu de
èe producttou. La production sara collective, et le setù lien mis entre
les hommes sera celui de leur profession; dans l'engreuage ·corporatif,
monté en -vue de l'intérêt commun ·et jouant sans résistances individuelles, ils serunt un rouage consentant. Aiàsi seraient supprimées les
classes sociales; no seul peuple, une seule communauté. Mâis aussi
une seule supériorité; celle de la Bil/1ung, de la« formation •1 dont les
moyens seraient donnês êgalemen.t à tous, La gullrre n'a èté qu'un
conflit de bourgeQisie à bourgeoisie. La 1:&gt;ailr, ma1gré le trlomphe apparent des bou,rgeoisies occidentales, amène leur inévitable destruction.
Et la destruction de leurs institutions, de leurs-constitutions ,de leur trat
politique. Celui-cl survivra commeu ne sorte de tribunal, col)lme, la plus
-hante instance à laquel.l,e puisse11t s'adresser les corporations en cas de
conflit. Mais 11 n'aura que yoix consultative. Il réµondait à une conception mécanique; la vie y refluait du centre à la périphérie· il faut que
s) substitue une conception organique, que la viè se t~uve partout à
ellè-même sol'l cen tré, çlans des parlements écqnomiques, corporatifs,
idéologiques, chacuu ,de ceux-ci réglant nue activité limitée et se composant d'indivldns qul discutent de lelll's intérêts immédiats. Ainsi au
lieu du statique on favorisera le dynamique; à la notion de l'être s·associera cell ~ du devenir. Ltm forces profondes d'nn peuvte ne seront plua
pa1.·alysées par la tradition, mais multipliées p~r l'organisation.' Ce qui
aura êté perdu d'individna~isme, se retrouvera dans l'association
qui évolue. L'il1itiativ-a de chacun, iudficace dans l'anarchie ou
étouffée par la centrali1:1atiou, aur~ libre jen dans les groupements de
moyenne mesure où lei; industriels discuteront de lenr industrie, les
savants de leur scie. nce, les artistes de leur art. Dans tous les domaines
s'-opérera une r'évolutiou - c: la révolution continue • dlt Ratllenau qui sera e:tl"ort de constante adaptation, mais aussi d; constànte ré~ovation.
ear - et c'est tel que Rathenau se disting~e essentlellement des ferveuts du matérialisme historique- et aussi· des Allemands encli nii par
nature à accepter ce qui est comme ayant sa raison d'ètl'e - l'individu
rie sera pin&amp; &amp;eulement déterminé par la collectivité, l'homme par les
choses, l'esprit par la matière; il jouera à son tour un rêle-détermina □ t.
C'en doit être fàit pour l'Allemague de l'acte machinal auquel la condamnait Marx aussi bien que Bismarck. C'est l'esprit, c•est l'ame qu'il
I

�770

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faut éveiller. La Prusse l'étouffait. L'Allemagne ne retrouvera cette
mission spirituelle à. laquelle elle continue de croire qu'en se libèraut
de Berlin, de Potsdam, de son prussianisme, et de son faux socialisme.
Que l'ère soit close de l'homme-machine; qu'il s'en ouvre une autre
dont la dominante sera • équilibre du travail •. Rathenau n'entend
point par là que cesseraient de s'opposer travail de la main et travail
de l'esprit. Mais il entend que cesse une distinction : celle du travailleur manuel et du travailleur intellectuel. Dans un peuple où il n'y
aurait plus de classes, où la journée de travail serait réduite pour tous,
où le loisir serait organisé, qui empêcherait le maçon de passer des
après-midi au laboratoire où l'expérimentateur lui expliquerait son
expérience, et le savant d'aller un matin à l'usine où il suivrait l'œuvre
des doigts ouvriers, C'est Goethe prenant leçon de sou relieur et admirant plus à. mesru·e qu'il vieillissait la vie de l'artisan. L'échange resterait superficiel pourtant; ll faut qu'il devienne intérieur, que le même
homme soit ouvrier et penseur, que le cerveau et la maln conjuguent
leur activité. Pas de travail intell~ctuel sans le contrôle de la pratique,
pas d'application sans le secours dè 1a pen~ée. L'ouvrier américain un type rare encol.'e même aux Etats-Unis, et qu'il ne faudrait pas trop
se httter de donner en exemple .- qui peut quitter l'atelier pour L'Université, faire â1terner la théorie et l'expérience, les heures de cours et
celles de travail, semble à. Rathepau plein de promesses pour l'avenil';
échappant à la spéciafü,ation par l'activité de la pensée qui comprend,
contrôle et améüore la machine, il devient ingénieur, il devient homme.
Peut-être y a-t-il à tirer de là les principes d'une éducatiou qui combineralt des élément jusqu'ici épars dans notre enseignement bourgeois
et notre enseignement populaire : la théorie a été exposée dans le projet d'éducation syndicaliste qu'Albert Thierry publia autrefois dans la
Vte OUm·tère; on y reviendra.
L'intérêt de ces vues est qu'elles sont moins utopiques qu'il n'y paraît
d'abord. RaU1enau est JI\Oins un visionnaire qu'un clairvoyant se re11dant compte un quart d'heure avant d'autres des nécessités qui déjà
nous ont saisis à la gorge. Ceux qui chez nous se préoccupent d'une
organisation du travail 1ntellectuel ne sauraient demeurer indifférents
à ses projets, à ses préoccupations. Elles ne sont pas si loin des nôtres.
Le rôle français serait, s'engageant dans cette voie de l'organisation,
d'y sauvegarder la liberté de l'individu, la liberté de l'esprit - ce n'est
qu'à cette condition que l'organisation sera féconde - et la di~ficulté
n'est pas insurmontable.
FÉLIX -llBR.l'AUX

NOTES

77 1

LES CARNETS DE GUERRE DE RICHARD DEHMEL
(Zwischen Volkund Menshbeit. S. Fischer, Berlin, 1919).
Le bruit a.vait couru en 191~ que le poète socialiste Richard Dehmel
s'était engagé à cinquaute ans pour comhattre le czarisme. En fait

Dehmel était dès octobre Hll4 sur le front français à Chauny où il resta
j usq ir'en avril 1915. Des tranchées il pa~sa au set·vlce d'étapes où il fut
chargé de conférences de propagande dans l'armée all,ema~de. Tyrtée
désabusé, en J916, il quitta le front d'Alsace pour entrer à la censure en
Lithuanie. Les abus dont il y fut témoin le décidèrem à. demanùer son
rappel. 11 devait finir la guerre au service des archives et après l'armistice lancer un appel vain aux voloutaires qui couseutiralent à. mourir
plutôt que d'accepter les conditio11s faites à l'Allemagne; la flamme
autour de lui s\:tait éteinte. Eu lui-même die ne jetait plus qn·une
lueur et le Kr·iegstage/Juch qu'il rédigea pendant quatre années ne s rvira guère la mémoire de l'écriva.io mort hier.
On s'attendait à y tr,,u·ver les réactions d'un homme averti qn'uu
geste héroïque avait jeté dans la mêlée. Comment un Allemand s non
de génie, du moins de tale,1t, concevait-il cette guerre l De quoi ~e sentait-li adversaire! Que combattait-il eu la Francef Que découvrait-il de
l'Allemagne-, 8t l'on &lt;'St déçu que toute peusée soit tenue, dans ces carnets, à un niveau si médiocre. Pour un otticler de réserve 1,-s notations
paraîtraient ass ·z i, telligeutes et humaines. Pour un Dehmel, cela sent
trop u11iqnemeut l'officier de réserve. Il ne se demande pas pourquoi il
B,e bat. 11 ne rM!échit ni n,, crit 1qu.e. La guerre est un fait qu'il a~cepte,
une fatalitti h ·Ul'euse; un regret seul,•ment: c;est que la France, dont il
faut bieù constater la vit,olité, n"y soit pas associée à. l'Allemagne pour
atteiudre à l'hégémonie. Car il ne s·agit que de cela dans l'esprit du
combattaut volontaiJ"e. Il ·SL enrôlé, enrégiment,·, acquis sans réserve à.
la cause allemande. b:tre qu,·lque cbose daus le rouage - officier, poète
officiel, titulaire d'ordr~s prus,iens, participaut d'une commuue victoire,
son ambitiuu ne va pas à autr,, chose. S'il a un· soubresaut en recevant le
cordon de l'Aigle Rouge, c'est parce que ce u·e~t qu'une décoration civile
- et la quatl'ième clas~e de l'ordre, à lui qui , e fait complaisamment appeltn- le plus grand des poHes de la géuération a,;tuelle, et il souffre
moins des a,tes •le barbarie autour d,, lui q&gt;.1e du dédai11 des officiers &lt;le
caste pour son talent d'écrivain : c•~st à. ce signe seulement qu'il reconnaît que l'Allemaml n'est poiJlt "cultivé •.
Déceµtions heureuses .,n ce sen~ qu'elles ont peu à peu éveillé l'esprit
critique : le naïf ayant épousé ~ans conteste la cause de son peuple en
vient peu à peu à douter. Aux notatious de météorologie et d'hygiène

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

772

qui d'abord encombrent les feuillets, se sub_stituent peu à peu des
réflexioas sur les Français au milieu desquels il vit au cautonnement
et qllitlul appa1·aissent moins • llnis • qu 'il ne l'admettait d'abol'd, moius
prêts p.o ur l'absorption, la colonisation. Et au su et de la culture allemande dont il était le fe1·veut., au spectacle des exactions qu'il lui faut
bien noter malgré lui, Dehmelsent aussi le doute monter, jusqu'au jour
ciù il déclare que le professeu1· allemand a perdu la bataille : Avouons- .
nous que les di1•igeants de l'ancien régime nous M~t engagés dans
ur,i combat pour la domination du m,onde, à, laquelle nous n'étions
pas

p,·,ns mof·alernént.

C'est précisément cette absence de préparation profonde, ce défaut de
vie intéri ..ure, d'aspirations personnelles et vraiment héroïques; même
chez ceux qui passaient pour les meilleurs des Allemands, qui s'accusent
dans l ~s Garnet;s de Dehmel. Des forces médiocres étaient eu jeu: captées
par un courant collectif elles ont pu donner un moment l'ill11sion de la
grandeur. Maintenant qu'elles sont éparses, il restP. à trouver cc qui
d'elles pourrait encore servir et dans quel ·s ens elles doivent s'orienter.

...

J;'IÎLIX BERT.\UX

*

LES REVUES
~AISSANCE DE TROIS REVUES
Voi9i le premier acte du Parti de l'! nt elligeuce : la Revue Universelle.
Cette revue a pour •dirècteur Jacques Bainville, Henri Massis pour
rédacteur eu chef; l'on co1Jnaissait déjà son espoir : il est que le génie
classique - , et précisément l'intelligence liée à la patrie française, à la
religi&lt;m çatholique - 01fre·1e principe de reçonstruclio n, que !"Europe
attend. Et son programme : fédérer les él \ments intellectuels q .li, ~ur
tous les points du globe, Mnt attachés à la sauvegarde de la civilisation.
Un article de Charles Maurras : L'A venir àe !'Ordre; une étude
d'Augustin Cochin sur le Patriotisme humanitaire; un discours du
cardiaal Mercier : Da,nte et saint Thomas, trois chroniques termes et
simples de Pierre Lasserre,'René Johannet, Ja·· ques Maritain, tel est,
pour la part politique et critique, le sommaire du premier numéro
(1 ~ avril). Il ne snrpre,,d pas notre attente; il offre la figure la plus fidèle
qui soit, la plus variée qui puisse être, d'une Françe de l'ordre, et de
l'ordre qui s'appelle Maurras.

*
Action est une revue ingénieuse, charmante, injuste; (je puis bien
m•_:.to·nner qu'elle nous propose ci, la, rots, pour maîtrt's; Han Ryoer et

NOTES

773

Ma~ Jacob). • Nous avons voulu, écrit Florent F
.
. . .
chmsis pour l'originalité cl 1
.
els, umr des ecr1vaius,
Bien. Il ajoute. • indlv·d el_ etur esprit et l'équilibre .de leur forme ·"
•
L ia rs es en ce sens " "l
•
aucune école » M1!is S'l'l l
.
,, lLL 5 n appurtie,inent à
·
eur ar1·1ve de fondei· écol I Et
avons besoin d'inattendu et Stll't ou t d e Joie.
. . ,,
e
encore:« Nous
Roger Allard J ean cocte
M
André Suarès ~ndré Thé . a11, ax: Jacob, A11dré Mary; André Salmon,
,
rive ont collaboré aui.: deu
é
et de mars. Pas de da~aïst
Q
.
.x num ros de féV1·ier
''
es. ue 1ques bois de De a· u b
au pochoir de Gleizes Des réf! .
r m. n ea11 dessin
·
exions de Gabriel Bran t. L

stendhalienne

au héros.

e •

a- conce$1tion

A&lt;

(A ce propos, il est curieux: que M L
Philosophique ('anvA ,
_ . · ,. · Ar.réat écrive dans la Revue

vif:::~•:,~ 1~:l ·-•!

aujourd'hui moi~s
commencé pour lui. •)

d u_lte,1·et q_ui s?ttache à Beyle est
Ja 16 ' 1 oubli meme a peut-être déjà

*

L!J, Oonru;;;tss1J,nce, que dirigent René-Loui
s Doyon et EdOUJ11'd Willer'
·1
ans ses numéros de janvier fé .
t
à publier cent vingt lettr ' S . éd't
d ' vrier e mnrs, ou s'apprête
" rn I es e Stendhal dont 1
•
datent de 180.t un roman de. J Pél' d
,
e prelU.lères
'
· · " an : La, Torche renv&amp; · d
de Verlaine et de Laurent Tai!hade. Elle se
see, es lettres
de Groux. Elle écrit . • Jl y t t
plaît aux tableaux de Henry
pièce ù'uu WolJf ou ~'un Cro~ssout lun peuple de dégoùtés pour qui une
1 e , es chansons de Mayol
.
film .
phste, l'infamie littéraire d'un BouhéUer •
. •.
' u1t
sunincompréhenslbles enlèvent la pensée de ~ l ~m1rat'.on aJfectêe d'arts
ajoute : • Nous alm
evo1rs sociaux. • Lor qu'elle
ons par dessus tout l'iutP Il'
t
.
servir», nous connaissons ain i
,.
. igence e nous la voulons
choisit et veut favoriser les go~; det il rntelhg_ence particulière qu'elle
'
u 8 e: es premières démarches
Ces démarches sembleront parfoi$ diver
.
. .
~oi:unises également 11. une d's ,· 1.
. gentes· du mcnns sont-elles
1 c1p 1ne stricte •obre att
r
n.a,issance laisse peu au hasard
. •,
en ive. La Conraire • . Elle mérite d'être sui . lolu a~ lieu commun • de parti littévie, e e e:uge d'êt,re étudiée.
moz a publ'é d

...,.

NOUVEAUX HOMMAGES A MORÉAS
La,

Minerve .f'ra,nçatse (I·• a 'l)

du poète .:

.

vr1

.

contient quelques stances inédites

Voici donc une fois encore
La fla précoce de l'été .
Quel!e ~.lie et trêmblan.te aurore
se reve1lle sur la cité 1
10

�t

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

774
Tout l'esprit d'Apollon et celte arde1;1-r divine
11
Qui n'était que l~mièr1:
1~;~:~e;111~ ~olliue
Quand nous pdreas1os~~ cour baigne secrètement! ...
Que le Tarn an

~~;i:~

Le bruit des chariots sur la rout~ poui~·.eu~e,
é
l lent sous les matins Ja 18 •
Au
~:se~ul: prai'1·ie, et cette ombre .1o~e.use
~! Jurnait au soleil dans les jeunes ta1lhs ! ...

~r

1'orageux Orio11 guidait nos belles c?urse~? su
Pau "Onf\ait notre cœur, et nous av1oas ie.n
~
•ous à. ces petites sources,
Donner des noms J
•
d'un roc moussu.
Qui filtraient doucement au c1 eux

*
sou hommage trois lettres de ThéoRaymond de la Tailhède ;omt ail
é f La, Renausance, 20 mars).
dore de Banville et de Stéphane M arm
il).
.
• de France (l" avr •
André Rouveyre écrit au ,lfercu1e
.
. • .
sa manière publique : il avait l air
D'un mot je voudrais désigner
d'une apostro11he.
.
i . e des idées et des livres
!ltaurice Barrès avait donné à. la Revue cr tiqu
. .

à

ce souvenir :
.
, .
i sister que j'ai connu un M?réas
C'était un exi!él J a;ouie s~n\! !e rappelle les temps lointams et
amounux et prmce charman ·. b l vard Saint-Marcel, dans le vaste
recouverts Mjà. pa~ la bru~~éo~\
:'naison neuve, il reçut u_ne belle
appartement à peme meu
u . son chagrin fut un des eléments
étrangère qu'il ne devait pl~s 1'evo1~.. à toutes les pages de son œuvre.
de son art, et la. passante voilée respu e
.
.
" de Tristan K.lingsor, un hommage plus léger, non moms
L'on atmer~,
tendre (Ecrits N()'U,veaux, A.vril):
AU temps où Moréas montrait son nez
Et sa moustache
Dans les cafés du Montparnasse,
Le vie uJ( cheval de fiacre
Etalt de roses couronné,
A.u temps de Moréas.

i:

Mon.aieur Lintilhac
D'ire protestait :
" Qu'on harnache
D'un vil cuir
cette carcasse
De baudet!•
sur quoi, tous de rire.

775
Et tandis qu'un nuage flottant
Au-dessus df Paris
Filait daus l'espace,
La brise fine du printemps
Portait du Luxembourg Jusqu'à notre terrasse
L'odeur des marronnier, fleuris.

*
**
UNE TRIBUNE FRANÇAISE AU LOUVRE
Poussin l'emporte sur Watteau, de peu; encore est-oe grâce à M. Joan
Giraudoux qui lui donne quatre voix sur les huit dont il dispose. Ingres
vientensuite; il obtient vingt-et-une voix; Chardin, dix-neuf; Corot quinze;
Claude quatorze; Delacroix onze, Manet dix. Le Naiu et Clouet sont
battus: Cézanne aussi, de fa1,on assez humiliante : quatre voix. Tels
sont les résultats de l'enquête conduite par M. Jean-Louis Vaudoyer
auprès de vingt artistes, écrivains, critiques : « Quels sont les huit
tableaux que vous placeriez dans une tribune dédiée à la peinture
française t &gt;&gt; (L'Opinion, 28 février,(), 13, 20, 27 mars et 3 aVl'il).
Mais certains choix particuliers nons peuvent surprendre ou toucher
davantage. M. Louis Dimier ainsi répond :
« Votre consigne de ne requérir que le Louvre pour former la Tribune
de l'Ecole française a l'inconvénient de gèner le choix. J'aurais voulu
mettre Ingres et Corot, et naturellement Watteau, mais avec des toiles
qui manquent au musée ; quoi qu'il en soit, voh:i :
Poussin : Le Pa,ysage de Diogline.
Lesueur : Le plafond de Phaéton demandant à, condufre le cha1· du
soleil

Claude-Lorrain : Chrvséts rendue, où l'on voit une petite barque
passer dans fümbre d'un grand navire.
Valentin : Le Concert, où une lemme tape de l'épinette.
Philippe de Champaigne : Le Prévôt et les Echevins.
Chardin : La B1•ioche à, la, fleur d"oranger, avec le petlt carafon de
vin.

Prud'hon: La Justice et llh Vengeamcepoursuivant le Crime.
Théodore Rousseau : Les Chênes .»
M. Joachim Gasquet :
« Je ne puis pour ma part imaginer cette tribune, sans songer à l'in•
fluence qu'elle exercerait fatalement et raisonnablement sur les jeunes
peintres de notre Renaissance. li y faut donc un Cézanne, une Sainte
Victoire, et le Louvre u'en possède pas encore. il y faudrait aussi un
radieux Courbet et je sais bien lequel, mais les .Demoiselles des borcts
de ta Seine ne sont pas au Louvre non plus, ni la Baigneuse que vous
connaissez. »
M. A.ndré Gide :
,t D'abord, sans hésiter, l'admirable Pieta d'ATignon, - qu'il est ei

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

intéressant de voit' se rattacher, et par Fes imperfections mêmes (hélas!
pa1· ses imperfections surtout) aux tendances les plus modernes ...
Un Delacr.,ix r Oh I je sais bien son importance; mais, vrai 1 si j'en
pr~nds un, ce seJ·a par devoir. Je les regarde encore : à la seule exception peu.t-être de l'App,:i,,·tement du comte de Môr-na,y ou du Coin
a•atelter de la collection Rô11art, tous m'e1111uient. Mème la Noce juive
daiis le Maroo. Et je suis cimtent qu"ils m·ennuient; à la manière des
dram~s de Hugo et, plus généralement, de toute œuvre entach,1e de
romantisme - et comme enuuieront sÎlrement plus tarJ lt•s œnvres qui
« amusent J' le plus aujouI"d'hui et paraisseqt les plus hardies. Non, je
ne prendrai pas de Delacroix . •
M.

NOTES

777

Max Jacob donne
fin et la morale : au même numéro d'Action une fable, dont voici le
Dans_ une chlissè én or natif,
la re111e donnait le sein à l'héritier prés
tif
--. un belvédère avec des éten 1arrl
om_p ' .
un verre de lampe où r
. s du monde entier,
quand Je bateau sombr/rc-en-ciel est en tiers, l'arc-,·n-ciel irisait ses cheveux et son bras
Or, cet arc-en-ciel
·
é~ait un avertissemrnt du ciel.
L eufant devait uu ·
•
L;ouragau était fait J~~~ f!reféi:,! ~~rt
génie.
L eufaut fot 1·et1·ouvé s~c après la. i!arê
par un_ ange ~ur une poutre bien ainar:é
fallait_ qu'Altonso fut élevé a l'arnéricai~e
c est-à-du· . ~au~ cour et ,ans gêne.
'
Personne n eta1t digue du préceptorat
q'.ie les pilleurs d'é,,aves de la pointe 'du Raz
La natu.r_~ seulemeut ! aucune aide!
.
Sa
fot •, .da.m·asqu1· ,1eur des sabres de Tolède
Maivo1·at1on
•
• s ts Breto,1s ignorent encBr.i l'art de V l .
.
\ lfonso avait un don, n'en avait qu·un
u cam.
L enfant muu c·ut sa
,.
•
.
·
Que de , .
us s etre Jamais révélé!
gun1e perdu en ce monde mal surveillé!

/;i~~~

Maurice Denis observe:

« Je n'en sortirai pa I Ou plutôt, si, avec lPs t.i.bleaux en main. Que
votre hypothi•se s e réalise t't que je sois cl,argé de la réalise!'., alors je

composerais une salle de huit Français mu• trop de peine, comme on
compose u,1 tableau, eu bala:içant les mas. es, en opposant les figures
aux paysages, les tons chau !s aux tuns froids. L'euse •llble ainsi obtenu,
parce qu'il .serait harmonieux, ferait à so n tour valoir chaque partie ;
et chaque chef d\euvre, ainsi µrésenté, de-viendraii le sur-chef d'œuvre
des Tribunes. e doute-z pas que c•~st ainsi qu'à l'origine des musées
les choses se sont passées, et que dans notre admiratiou des toiles
célèbres, il y alapartde l"éussite d'un accrochage séculaire et heureux.•

*

**

MAX JACOB'
Henri Hertz écrit dans Action (mars 1920) sar l'œuvre de Max Jacob :
Nous a~sistons à uoe manifestation particulii•rem(• nt complexe de
«l'esprit» au sens où ce mot ne ,·eprés •ate pas s,•nlement la spirilu,ùitè
pur,· ni seulement l'intelligence comiqu.e des choses, mais une étrange
inspiration ér\lgrnatique et ardente dans laquelle les doux se c,mtondent,
provoquant parfois des accès de mysticisme en un langage dépouille,
et parfois un bombardement d,; notes, notules, pointes, points de vue,
mis en valeur et aiguisés au moyeu des par&lt;1res, torsions, danses et
inventions de mots, les plus adroites et les plus at•tilicieuses.
Henri Hertz cite ensuite un passage des Œ1,t,1:re,ç btH'lesques a-mvstiq-U,es de Frère JJiatorez :

"On apercevait les hangars éclairé à L:èleclriclté et pareils à des
machines de gu. ·rre romaines. Quand la guerre éclata, le, pauvres et ks
soldats cou hereut, pê,e-mêle, daus les h:illes qu'on avait b;lties le
long des maisons. Un soir que j "étais allé chez mes amis, selon la
coutume de paix, ma sœu1·, pour me faire honte, me cu1tta l'héroïsme
d'u•1 homme qui êLait parti contre l'~n .. emi, abaudonnant ~a femme à
Dieu; et au contraire elle m" montrait avec fureur ceux qui profitaieut
de la guerre pour abandonner leurs anciennes mait1·esses.
« En vous qu.ilta nt, ô mes amis, ô mes frères, pour la guerre, est-ce
une maîtress0 que j'ai abandonnée ou une fem·ne que j'ai héroïquement
sacrifiée à la patrie 1 •

I\

***

REVUES PASSÉES : HAIS-KAIS DE GUERRE
Julien
Vocance ,a n~ u bP
. .
w dans · la Gn.vnàe Re1,·ue (mai 1916)
• v;s1011s de "U •t-re
.
.
cent
d'
. ,· e
•• s?um1ses a la farine dtt haï-kaï japonais. ce mode
P1::p1 es,1011 bref convi1Jnt à. d~s surprises menues et à une surprise
. grave, que l'on ne s:avoue pas :
Pour al'!'i-ver jusqu'à ma peau
Les balles ne pollrraicnt jamais
Se débrouiller dans mes lai1iages.
Ne sois pas ainsi haletant.
La b~e t'~ couver\ de sang,
Mal_; 1\ a fait qu't,rafler la tempe.
Les rafales de nos canons
D'une ville à l'horizon
Allument la vision brève.

*
Les cadav~es en~re l~s tranchées,
Depms trc11s mois no1rc;ssant
Ont attl'apo la pelade.
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Terrés dans nos cagnas,
!,'ouragan tournoyant de fer
Ne nous atteindra guère.

•

leur table frugale
un saucisson noir s'est invité ...
n a défoncé trois poitrines.
À

Ferraille aiguë.
Tympan fourbu.
Mai1&gt;on11 perdues.

*

Mon oreille inquiète analyse les sons :
De nous ... des Boches ... 77 .. . 120

,

A droite .. . en face ... au-dessus ... Touché•

*

Je l'ai reçu dans la fesse,
Toi dans l'œ il.

Tu es un héros, moi guère.

•

**
MEMENTO
LE BuLLETrN DE LA YlE ARTISTIQ.!JE (1" Avril): L'humour et la caricature, par Guillaume }anneau.
.
M
9 o). Pour le tombeau de Guillaume
LEApollinaire,
CAR~ET _CRITIQ.\J\,~-llar~
Poë
et
l'esthétique
de
poésie
pure,
par "1 '-JI,
gar
par Jean Royère.
.
1an t eur de Malata,
LE CORRESPONDANT (25 Mars, 10 Avnl):
roman par joseph Comad, trad. G. jean- ii ry.
L• CRAPOUILLOT (1•• Avril): Dada, __ par André Varagnac; critique
-des Fi lms de Jean Galtier-Boissiere.
LE D1vAN (~ars-Avril): Sur Flaubert, par Michel Puy; Tombeau,
par Louis Pize.
fi .
A dré
LES É~ITS ~OUfVEAUX t(A1vrj~u:n!!~c3~t$:~i:1
~:~
V;~éry
Suares; L en ance e a J
La.rbaud.
D· ·
L'ENCRIER (25 Mars): La féerie humaine, par Roger _evigne.
..
LES FEUILLES LISRES (M a rS-Av ril).. Porul , contet par Vincent M11sell1,
Bandurria vie·a, poème par R. M . Herman .
. Par René Scbwob. Bois de Paul De/tombe,
LA-:,:-----~""'
GER
ars .-.,, ssa1m,
Morin-Jean.
LA GRANDE REvut (Mars) : La coutume des ancêtres, roman par
Charles Renel.

e/ .

1j b

\B~n~:,

NOTES

779

Les LETTRES (1" Avril): Minerve démasquée, par Gaëtan Bernoville.
Les MARGES (15 Avril): Eloge de !'absinthe, par E. Tisserand; Une
invitation de J. K. Huysmans, par René Martimaii .
LE MERCURE DE FRANCE (15 Mars): La poésie américaine d'aujou rd'hui,
par jean Catel; (1" Avril): Poésies, par André Spire; A l'extrémite corporelle de Moréas, par André RouveJJre; Le bélier, la
brebis et le mouton, roman par He-nri Bacbelin; (15 Avril):
Rimbaud mourant, une lettre d'Isabelle Rimbaud.
LA M1NERvE FRANÇAISE (1" Avril): Hommages à Moréas par Raymond
de la Tailbède, la comtesse de Noailles; Henri de R.egnier, Pierre
Cama, Xavier de Magallon; La Première de « Toussaint-Louverture », par René de Planhol.
LA NouvELLE JoURNÉE (1" Avril): Les Russes tels que je les ai vus,
par Maurice Gaucheron.
NouvELLE REVUE D'ITALIE (15 Mars): Les humoristes italiens contemporains, par Charlotte Renautd.
L'Or1NION (29 Mars): Qyelques aspects de la peinture moderne, par
}. L. Vaudoyer; (3 Avril): Le conte et le roman, par Jacques
Boulenger; Adrien Mithouard, ~ar Eugène Marsan; Au VieuxColombier, par Jean 4e Pierre eu; (10 Avril): Sur un ami de
Frédéric Nietzsche, par Daniel alévy .
LA RENAISSANCE (10 Avril): Le concours pour l'extension de Paris,
par Pierre Valmont et Pierre Billotey.
LA RevuE CRITIQ.!JE DES IDÉES ET DES LIVRES ( 10 Avril) : Le théâtre et
le rêve, par Henry Bidou; La mort de Paul-Louis Courier, par
Jacques Boulenger; Chronique stendhalienne, par Henri Martineau.
LA REvuE ou CENTRE (Mars): A nuitée, poème par Hugues Lapaire.
LA REvue DES DEux-MoNDES (1" Avril): La langue française et la
guerre, par Paul Ha{ard.
LA Revue FÉDÉRALISTE (Février): Jean-Marc Bernard critique, par
Henri Rambaud.
LA REVUE DES JEUNES (10 Février): Les sympathies catholiques de
Georges Sorel, par Paul Bonté.
LA Revue MONDIALE (1 " Avril): Diderot et l'abbé Barthélemy, dialogue inédit de Diderot.
LA REvuE DE PARIS (15 Avril): Les Lettres et la Vie, par F. Vandérem.
REvuE PRATIQ.!JE D'APOLOGÉTIQUE (15 Mars): L'homme né de la guerre,
par François Bénédict.
LA REvue ROMANDE (1" Mars): Ton esprit neuf.. ., poème par Renélouis Piacbaud.
LA REVUE UNIVERSELLE ( 15 Avril): La Mort de Syveton, souvenirs par
Léon Daudet; Le Suicide de la pensée, par G. K. Chesterton.

�78o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
LITTERATURE, ROMANS,
THÉATRE
AWALAT

(A.): So·wrenit-s de la v ie

llttératt·e; A.. Fayard et C".

Jnd!oe 3$;
A. Fayard et C'•.
Gu-v AnNocrx : Les caracte&gt;·es ob•
ser1·és par zm vieuœ ph.ilosoph.e; Devambez.
ALEXANDRE ARNOUX:

L'A.U1"E\1R

DES PROPOS

D'A.LAIN :

systènu~ (les Bea.ux-Arts; Nou-

PIERRE H,rnP

canicienne;
Française.
J.-K.

ANDRÉAS

DE LEJl.BER :

Ulnfanre;

B11n:r-'VALMF.R:

!?lammarion.

c-•.

Le Plaisir; g_

E. Figuière.

manu·l,évy.

·
Protée: Nouvelle
Revue Française.

PArL CLALUEL:
B~;NJ,HIJ.'

CONSTANT:

Adolphe;

ae

Cté-

Les seuils noirs;

PA YJ•:N: Les saisons

ges ; E. F lguière.
PÈRIN:

Sansot.

rou-

FRANCIS PI CABIA: Un,!que Eum~-

queL avec une préface de Tristan 'l'Zara; Au Sans Pareil.
la musette

de g1·enaàes ; E. de Bocca.rd.
ROMA)~ Rot.LAN!) : LiluU; Ollendorff.
J.-H. ROSNY atuê : Le felin
géant; Pion- Nourrit et C".

Rou, RE : L,'amou?·euse histoi1·e d'A i1gu.sre Comte
et de Clotilde àe Vaux; Cal-

Ed. Champion.
DIDEROT : l,es bijoiu; indiscrets;
L'f:dition .

CJiARLES DE

ANDRÉ lè,\UE: Antlw/0{/ie des écr?•
1·àins de la, gue,·re : Delagrave.

V, SIER.OSZE'&gt;nlKI: Sur la li3ie're

1''Aous: t,a pi•iere des qiia1·ar1.te

GEORGES SOREL:

heu?·es ; Eclitlons Gallus.
Fi:NELOJS : Les aventures de Téléow,qve; Hachette.
RF.NÉ GHIL: Les imaues ùu mon•
de ; E. Figuière.
SACHA GUITR y:

quelle.

Béranger; I1. FasDieu..
L,ittéra ire de

Gus BOFA : Rou .blaps le

assis ; société
Frauce.

mann-Lévy.

des fat·tts ; G. {;rès et C".
Ré{lextons $11 ,.

za ?Jiolence, 4' édition augmentée d'un plaidoyer pour r,enino;
ltivière.
ALUERT 'I'RIBAUDK"l' .. Les idées de
Chan-les Jtam·ros; Nouvelle
Revue FraJJçaise.
H. WELSCIDNGER : DO'lbze contes
alsacîens ; Berger-Levrault.
MARCEL WU,I.ARO : Tour d'horizon; Au Sans Pareil.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD
IMPRJMERIB COULOUMA, -

LE CIMETifRE MARIN

Les Ca,pthes;

llIAt:RICF. QUILLOT:

REN.E BQYLE~\'E: Nymphes aansanc at·ec des Saty•·es ; Cal-

Le dernier

L'inttuence

PAUL PALOEN:

CÈCILE

BERTR.,Nn:

,·ebow·s;

n.ent Narot aux XVII" et
XVIII" .Heotes; Ed. ühampion.

PU:RIŒ BENOIT: Pou,· den Car-

A.. l~ayard et

LATZb'.0:

homme; fümdig.

Louis

LOUIS

.4

HUYSMANS:

J. Ferrond.

velle Revue Française.
HEllMA:SN BANO: Au bord cte la
&gt;·oute ; G. Crès et C''.
lOS; Albin Michel.

i La 1·ictofre me·ouvelle Revue

ARGENTEUIL

(S.-6T·O.)

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes.
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée /
0 récompense après une pensée
Qu'un long regard sur ce calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'impemptible écum.e,
Et quelle paix semble se concevoir /
Quand sur l'abime un soleil se repose,
Ouvrages purs d'une éternelle cause
Le temps scintille et le songe e~t sav;ir.
50

�I

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISE

LE CIMETIÈRE MARIN

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qtû gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
0 mon silence / ... Edifice dans l'dme,
Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit I

L'dme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumiêre aux armes sans pitié/
Je te rends pure à ta place premidre /
Miroir d'un jour! ... Mais rendre la lumiire
Suppose d'ombre 1me morne 1uoitié /

Sais-tu, fausse captive des feuill~ges,
Golfe mangettr de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Qml corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front m'attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absmts.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-mm qui cl]{Jni" !
Après tant d'orgueil, a/}re.s tant d'étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m'abandonne a ce brillant espace,
Sur les maisons des morts nwn ombre pc,sse,
Qui m'apprivoise à son frêle mot,uoir.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence,
Dans une bouche où sa forme se meurt'
Je hume ici ma future fumk,
Et le ciel chante à l'âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

0 pour moi seul, à moi seul, en nwi-méme, \
Auprès d'un cœurdont je suis le poème,
Emre le vide et l'événement pur, ·
]'attends l'écho de ma grandmr iJZter~,
Amère, sombre et son.ore citerne,
Sonnant dans l'âme un creux toujours fut.ur !

Temple du temps, qu'un seul soupi-r résume,
A ce point pur, je monte et m'acc~utume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l'a'ltitude, tm dédain souverain.

Fermé, sa,e.rl, plein d'un Jeu sans matière,
Fragment terrestre éto:nnant la lumière,
Ce lieu me plalt, dominé de flambeaux,
Composé d~r~ de pierre et d'ar-bres sombres
Où tant de mrwbre est tremblant sur tant d'.ombres,
1A mer fidèle y dort sttr nus tomheaux.

I

' .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE CIMETIÈRE MARIN

Chienne splendide, écarte l'idolâtre !
Quand solitaire mi sourire de pâtre,
Je pais longtemps, m011tons mystérieux,
Le blanc troupeaii de mes tranquilles tombes,
Eloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curie11x !

Ils ont fondu dans 11ne absence épaisse.
L'argile rouge a bu la blanche espece,
Le don de vivre a passé dans ks fteurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L'art personnel, les âmes singulières ?
La larve file
se formaient les pleurs.

lei venu, l'avenir est paresse.
L'insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, re,çu dans l'air
A je ne sais quelle sévere essence ...
La vie est vaste, étant ivre d'absence,
Et f amertume est douce, et l'esprit clair.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yettx, les dents, les paupières mouillies,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille anx lè:ures qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tou.t va sous terre et rentre dans le jeu !

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement,
En soi se pense et convient à soi-même ...
Tête complète et par{ait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Et vous,
grande âme, espérez-vous un sonue
Qui. n,aura plus as couleurs de mensonge ô
Qu'aux yettx de chair l'onde et l'or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
A liez, tout fuit ! Ma présence est poreuse~
La sainte impatience ·11umrt attssi !

Tu n'as que moi pour contenir tes cra~ntes l
Mes repentirs, mes dotttes 1 mes contraintes,
Sont k défau t de ton grand diamant! ...
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague attx racines des arbres,
A pris déjà ton parti lentement.

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beait mensonge et la pieuse rttse /
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel ?

oi,

�I

786

LE CIMETIÈRE MARIN

LANOUVELlE REVUE FRANÇAISE

Péres profonds, têtes infubitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Etes la terre et confondez. nos pas,
Le vrai rongeur, le 1.Jer irréf1ttable~
N'est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il 11e 111e quitte pas !

Oui! Grande Mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde traitée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair blette
Qui te remords l'étincelante queue '
Dans un tumulte aw silencs pareil,

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent profonde est de moi si prochaine,
Que_ tous les r1qms foi peuvuit conve1zir I
Je sens qu'il voit, qu'il veut ... Il songe, il touche!
Ma chair ltti plaît, et jusque sur ma couthe,
A ce vivant je vis d' apparte:n~r !

Le vent .se léve ! Il fa1tt tenter de vivre!
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs /
Envolez.-vous, pages tout éblouies /
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réj01ûes
Ce toit tranquille où picoraient des focs!
PAUL VALÉRY

/

Zénon l Crml Zénon ! Zénon d'Elée /
Mas-tn percé de cette fiècbe ailée
Qni vibre, vole, et qui ne vole pas ?
Le son m'enfante et la flèc,he me tue !
Ah/ le soleil! ... quelle ombr.e de torhte
Pour l'âme, Achille immobi'.le a grands pas l

•
Non, non! ... Debout! Dans l'ère successive! .•
Brisez., mon corps, votre forme pensi·ve,
Bnvev nwn sein, la naissance dn 1;ent !
Une fraî.chettr, de la mer exhalée,
Me rend mon dme ... 0 puissance salée! ..•
Courons à fonde en rejaillir vivant !

•

�UNE TACHE AU BLASON

UNE TACHE AU BLASON
DRAME

PERSONNAGES :
Mildred TRESHAM, 14 ans.
Guendolen TRESHAM.
Thorold, Comte TRESHAM.
et autres gardes de

Austin TRESHAM.
Henry, Comte MERTOUN.
GÉRARD
Lord TRESHAM.

ACTE I
SCÈ E PREMIÈRE
(L'intérieur d'tm pa'l:ilbm da11s le Parc de
Tresbam. Des gardes se pressmt à rme fenêtre,
laquelle est supposée commander une vue srtr la
cour intiriwre du Château et son entrée. Girard, le Garde prittcipal, esl assis tout seul,
à l'écart, adossé 1i 111,e table sur laquelle sont
posés des jlaams et des verres.)

GARDES et VALETS, GÉRARD.
GARDE. - Holà ! si vous continuez à
pousser, les amis, vous allez me jeter par la fenêtre l Et
pourquoi faire ? est-ce qu'on entend seulement le pas
PREMIER

d'un coureur, ou les sabots d'un che\·al, ou un grincement de roue ? Est-ce que le Comte arrive, ou son
moindre valet ? Mais vous êtes tous des malappris sauf Gérard, là-bas. Ohé ! vieux Gérard, il y a encore
la moitié d'une place ici !
G:ÉRARD. - Ménage ta politesse, mon ami, je suis
bien là.
SECOND GARDE. - Voyons Gérard, il faut que cela
finisse ! Qui vous rend sombre, en ce jour unique
parmi les jours ! Ce jour où le jeune, le riche, le généreux, le superbe comte Mertoun, seul pair de notre lord
dans tout le pays, vient en grande pompe ici solliciter la
main de la sœur de notre maître ?
GÉRARD. - Et après ?
SECOND GARDE. - Après ? Quoi ! Vous à qui elle
parle, quand elle vous rencontre, vous à qui elle sourit,
lorsque par aventure vous vous trouvez sur son passage,
au cours de ses promenades dans les bois, pour écaner
d'elle les branches des arbustes, vous, l'éternel favori
- et on se demande pourquoi ! - vous entendez dire
depuis trois jours que lord Menoun languit de déposer
son cœur, sa maison - et ses vastes domaines aussi aux pieds de Lady Mildred, et tandis que nous nous
bousculons dans ce trou à rats de peur de laisser échapper un salut du dernier des pages de sa suite, vous êtes
là, assis à l'écart! et si je crie : « Voici le Comte! » vous
répondez : « Et après ? &gt;&gt;
TROISIÈME GARDE. - Parions qu'il a laissé échapper
les deux cygnes qu'il apprivoisait pour Lady Mildred, et
qu'à cette heure, par delà le barrage, ils nagent sur la
rivière 1

�19°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GERARD. - Dis donc ! Ralph! c'est bien demain que
je passe l'inspection de tes faucons?
QUATRIÈME GARDE. - Laisse Gérard tranquille ! li est
d'un grain rugueux comme la crosse trifouillée de son
arbalète noire. Ah ! Ah ! regardez donc à présent, pendant que nous sommes là à nous chamailler, regardez !
Voilà ce que c'est! On dirait que cela commence!
PREMIER .GARDE. - Nos Gardes ont aussi bon air
que ceux du Comte, tout Ya bien, Seigneur Dieu !
comme Richard se tient avec son mire blanc. Est-ce
qu'un couteau derrière lui ne va pas sortir pour le faire
se redresser ?
QUATRIÈME GARDE. - Mais, idiot, tu ne vois donc
pas qu'il salue ? Celui du Comte s'était baissé plus bas
encore.
PREMIER GARDE. - Ah ! c'est bon ! voilà une belle
cavalcade !
TROISIÈME GARDE. - ravoue que je ne vois pas trop
où Richard et sa troupe de laquais de soie et d'argent
ont pris que leurs personnes parfumées étaient indispensables pour les grands jours, les hauts jours ? Est-ce
que cela disgracierait la noble famille, si . moi, par
exemple, j'étais là-bas, tenant dans ma main droite un
vol de faucons suédots, et dans m~ gauche une laisse de
lévriers ?
GÉRARD. - Avec Hugh, le maître.:bûcheron, pour
assistant ! Dans sa droite le billot, dans sa gauche le
coupe-brous1&gt;ailles !
T&amp;olsIÈME GARDE. - Sors-toi de là, crabe! Qu'est-ce
qu'on voit maintenant ? Qu'est-ce qu'on Toit donc? Ah!
le Comte !

UNE

TACHE

AU BLASON

791

PREMIER VALirr. -Dis-moi, Walter, palefrenier, nos
chevaux valent-ils ceux du Comte ? Hélas ! la première
de nos six paires piétine le sol ! Et cette bête qui a les.
hanches à la hauteur des roues !
LE PALEFRENIER. - Toi, Philip, tu es un maître en
sauces, mais quant aux chevaux, tu n'y entends rien !
Vois donc le cheval qu'ils ont dissimulé si astucieusement dans le milieu, regarde-le un peu7 il n'a pas de
jambes de quoi se tenir dessus !
PREMIER VALET. - Vraiment ? Cela me soulage.
SECOND VALET. - Silence, cuisinier ! Le Comte met
pied à terre ! Ah ! Gérard, venez regarder le Comte au
moins ! Voilà ce qui s'appelle un homme! Mon pauvre
Ralph, nuJ faucon, de Pologne ou de Suède, n'a son œil
d'étoile!
TROISIÈME GARDE. - Ses yeux sont bleus, mais ceux
de mes faucons les valent.
QUATRIÈME GARDE. - Si jeune, et déjà si grand et
de si belle forme !
ÛNQUIÈME GARDE. Et voici Lord Tresham en
personne ! Ah ! celui-ci, pour le coup, c'est un seigneur ! Il est plus vieux, il est plus grave, il est plus
digne, il est mieux un chef de Maison !
DEUXIÈME GARDE. - Tu ne voudrais pas qu'un
enfant - et qu'est d'autre le Comte ? - p9ssédât si tôt
une telle majesté ?
PREMIER GARDE. Notre Maître lui prend la main,
Richard et son mire blanc vont s'ava11cer, nos gens.
s'écartent. - (Pff ! Timothy qui s'empêtre dans ses
rubans, et la sacrée rosette de Peter qui tombe !)
Et à présent, je ne vois plus que le dos de mon

�•
79 2

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

seigneur et celui de son hôte, ainsi que ceux de toute la
brillante Compagnie qui les suit. - Les voilà entrés !
(Sa11ta11t de l'appui de la fenêtre, et apprêtant
les verres el les flacons.)
Bonne santé ! Longue vie ! Grande joie à notre Lord
T resham et à sa Maison !
SrxrÈME GARDE. - Mon père a conduit son père à la
Cour pour la première fois après ses noces, oui, mon père.
SECOND GARDE. - Que Dieu bénisse Lord Tresham,
Lady Mildred et le Comte ! Allons, Gérard, donnez
"Votre verre.
GÉRARD. -Buvez, mes garçons, ne vous occupez pas
&lt;le moi. Je ne suis pas très bien. Buvez.
SECOND GARDE (A part). - Cela le vexe maintenant,
de n'avoir pa~ vu le cortège. ( A Gérard). Mais vous
savez qu'ils vont revenir par ici?
GÉRARD. - Par ici ?
SECONl&gt; GARDE. - Oui.
GERARD. - Alors mon chemin est par là (ll sort).
SECOND GARDE, - Le vieux Gérard n'en a pas pour
longtemps à vivre; rappelez-vous ma prédicùon. Jadis il
se souciait de la moindre chose touchant l'honneur de la
maison. Pas un œil qu'il ne plantât son regard dedans;
pour une cause qui n'était pas du quart aussi importante
que celle-ci, il eût perdu de souci la chair et les os,
veillant à tout, que ceci fût bien, que cela ne fût pas
mal, ce point d'étiquette, cette place, il savait ces vétilles
mieux 'lu'héraldiste. Et à présent, vous le voyez ! Il va
bientôt mourir.
SECOND GARDE. - Que Dieu l'aide! Et maintenant,
qui vient dans le grand Hall de service, entendre ce qui

U~E TACHE

AU

BLASON

79J
se passe à côté ? Car tout le monde va suivre Lord
Tresham dans la grande salle.
TROISIEME GARDE. - Moi!
QUATRIÈME GARDE, - Moi! Nous laisserons Frank
à la porte pour attraper un peu de ce qu'on dira. Prospérité une fois de plus à la grande Maison I C'est la dernière goutte ...
PREMIER GARDE. - A votre santé l Hürrah, enfants t
SCÈNE II
(Une Salle dtt Château.)

Lord TRESHAM, Lord MERTOUN, AUSTIN,
GUENDOLEN.
TRESHAM. - Une fois encore soyez le bienvenu, Lord
Mertoun, sous mon toit ancestral. Votre nom seul noble en soi parmi les plus nobles, et qui acquiert en
vous un nouvel éclat et un nouveau prix, la renommée
l'affirme --f' (de même que cette pierre.que vous portez,
après avoir passé sur cent poitrines chevaleresques se
rallume sur la vôtre), votre nom seul vous vaudrait ma
bienvenue.
MERTOUN. - Merci !
TRESHAM. - Mais si vous ajoutez la convenance la
grfice, la dignité du dessein qui vous amène : uni/nos
deux maisons plus étroitement que ne le fait déjà l'estime,
songez quel accueil je vous dois! Recevez-le ! Monseigneur, mon frère unique, Austin, qui est au service du

�•
·LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
794
Roi, notre cousine, Lady Guendolen, fiancée de mon
frère, tous sont vôtres.
MERTOUN. Je vous remercie... moins pour vos
compliments i:nêmes que seule leur origine rend ptécieux, qu'elle seule m'empêche de repousser ... vos
éloges, mon cœur les reçoit. .. mais ils e:i.:citent moins
ma gratitude que votre compréhension de ce qui peut
compter pour un homme qui vient, comme moi, par la
permission d'un autre, demander une faveur, un don..•
1e demander à mots pesés et mesurés, sans passion, de
même que, si ce don lui était avec autant de c,·dme
refusé, il lui faudrait se retirer, le visage impassible et le
désespoir dans l'âme ... que i'ose solliciter, fermement,
presque hardiment, presque avec confiance, un tel don,
c'est de cela que je vous remercie! Oui, Lord Tresham,
j'aime votre sœur, comme vous pouvez vouloir qu'un
homme l'aime. Oh ! plus, bien plus ! La richesse, le
rang, tout ce que le monde prétend être 1110-i, tout cela
est à vous, vous le savez, pour être par vous accepté
ou rejeté, à votre choix. Mais accordez-la moi à 111oi,
à mon êtr; :7éritable, à moi 5:111s terre et ~s. or, avec
un n-0m dh1er, donnez-la. mm!... Est-ce la: vie, ou la
mort?
GUEffl)OLEN (A part, à Austin). - Voilà qui s'appelle
aimer, Austin !
A.usTIN. - Il est si jeune.
GUENOOLEN. Si jeune ? As5ez homme déjà, je
crois, pour faire à demi entendr,e qu'il ne fût jamais
entré ici si tant de crainte et de tremblement avaient été
nécessaires.
AUSTIN. - Chut ! il rougit.

UNE TACHE AU BLASON

795
-Regardez-le bien, Austin. Son amour
est du vrai amour. Le nôtre est à refaire.
TIŒSHAM. Asseyons-nous, Monseigneur.
~.,modestie accomp~one toujours le mérite. Que
mo1, J approuve tout en vous, quoique cherchant vos
défauts avec un regard perçtnt, c'est quelque chose. Mais
c'est à Mildred seule qu'il appartient d'accorder sa main
ou de la refuser.
MfillTOUN. Mais,;-ous agréez ma demande? Ai-je
votre promesse, si j'obtiens lasienoe ?
TRESHAM. Vous avez ma parole, si elle vous encourage. Je crois qu'elle le fera. Est-ce que vous avez déjà
vu Lady Mildred ?
MERTOUN. Je ....... Nos deux domaines se touchent, vous le savez, le vôtre et le mien. J'ai souvent erré
à l'aventure, poursuivant le gibier. Le héron levé au
profond de mes bois a pu traîner son aile brisée à travers
fourrés et clairières jusqu'à un mille peut-être dans vos
terres ; ou bien un fauconneau mal dressé s'est enfui et
m'a entraîné à sa suite d'arbre en arbre sans que je prisse
garde où j'étais... Et c'est ainsi que j'approchai, inaverti,
de la Dame merveilleuse... Alors... oui j'ai vu Lady
Mildred.
'
•GUENDOLEN.

GUENDOLEN (A part, à AusJin). Voyez cette ,.
m~niêre de se troubler parce que, la Dame ayant passé,
lm ayant des yeux, il la vit ... Vous, vous eussiez dit :
« Tel jour_ je l'~'\'.a1;1inai, de la tête aux pieds. Il y .avait
du rouge la où 11 n y eflt pas dû y en avoir, à son coude
par exemple, mais dans l'ensemble, elle me plut assez».
.Ah ! perdez à l'avenir votre esprit-critique !
TRESHA.M. - Ce que je puis vous dire d'elle est dit en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
quelques mots. Elle n'a jamais connu les soi~s maternels. J'ai dû aussi lui servir de père. Je vois que sa
beauté ne vous est pas étrangère. Ce que Yous ne pouvez
pas savoir c'est son cœur bon et tendre, sa confiance
d'enfant
sa constance Je femme, combien elle est
pure et pourtant passionnée, calme et sensib~e, _grave_ et
joyeuse, décente et libre, si dévouée aux amis, mstrmte
de tout ce que le monde prise le plus, cepend_ant la pl~s
simple, la plus ... n'importe qui pourrait devmer que 1e
parle de Lady Mildred. Nous, ses frères, ne parlons pas
d'elle autrement !
MERTOUN. - Je vous remercie.
.
TRESHAM. - En un mot, certes il ne s'agit pas de l?-1
rien imposer : mais son désir de me plaire_ :st tel qu 11
excède, dans sa subtilité, ma faculté de pla1s1r; elle crée
le désir qu'elle entend satisfaire. Or, mon cœur ~c~ompagne votre hommage comme s'il était si.:n. Pms-Je en
dire plus ?
. .
1
MERTOUN. - Rien ! Oh ! merci ! Rien de plus .
TRESHA;M. - Et maintenant que ce sujet est clos ..•
MERTOUN. - Non. Pas une parole sur quoi que ce
soit de moins précieux qu'elle. Je ne pourrais pl~s
maintenant songer qu'à une chose : je suis sous le toit
qui l'abrite ... mon esprit serait loin de ce ~ue YOUS
diriez et je ne le veux pas. Souffrez donc que 1e prenne

UNE TACHE AU BLASON

:t

congé.
.
b' •
TRESHAM. -Avec moins de regret, pmsque, 1entot,
j'espère, nous nous verrons encore.
•
1
MERTOUN. - Vous et moi? de nouveau ? Ah . om,
pardonnez-moi. Quand voudrez-vous mettre le comble
à vos bontés en m'apprenant quel jour - si elle accorde

(

797
un jour - la Dame consentira à me recevoir en votre
présence?
TRESHAM. - Dès que je connaîtrai sa décision, et de
quelque côté qu'elle incline, un message ira vous en
porter la nouvelle.
MERTOUN. - De quel fort lien vous m'attachez à
vous, Monseigneur ! Adieu, jusqu'à ce que nous reprenions, - j'aj confiance que nous le reprendrons - un
entretien que rien ne pourra plus rompre.
TRESHAM. - Qu'il en soit ainsi !
MERTOUN. - Vous, Madame, vous, Monseigneur,
recevez mon humble salut.
GUENDOLEN et AUSTIN. - Merci!
TRESHAM. - Entrez, vous autres.
(Les Serviteurs entrent, Tresham escorte Merto1m jt1Squ'a la porte du cbcîteau.)

AUSTIN. - Convenez que j'ai du moins un avantage
sur ce Comte ! Il ne me suffirait pas, à moi, d'avoir
l'amitié du frère de ma Dame pour me tenir assuré
d'elle ! Et plutôt je voudrais dire : « Parlez-lui de moi,
dites-moi si elle sourit à mon nom, obtenez qu'elle m'accepte, et ensuite, si elle m'accepte, essayez de me la refuser, vous et le monde entier, et vous verrez!
GUENDOLEN (ironique). - Vraiment, ami Austin, vous
emploieriez ce fier langage ? quel dommage que je fusse
votre cousine, promise à vous depuis l'enfance, et que
tant d'ardeur soit gaspillée ! Savez-vous que vous parlez
raisonnablement aujourd'hui ? Le Comte est fou.
AusTIN. - Voilà Thorold. Dites-lui cela !
TRESHAM (rentrant). - Maintenant, parlez, parlez !
Que dites-vous de lui ? N'est-il pas ? que dites-vous ?
5T

�LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

Soyez francs ! Ah ! ce nom ! ce blason ! Mais voyons, le
Comte lui-même? Non, à la femme d'abord de parler . .
Voyons Guendolen, comment trouvez-vous le Comte ?
GuENDOL'EN. - Il est ... jeune.
TRESllAM. - Jeune? et elle? une enfant, sauf pour le
cœur et l'esprit. Mildred n'a que quatorze ans, vous le
sa-..ez.
GoENDOLE.~. - Je voulais dire que sa jeunesse pouvait être une excuse.
TRESHAM. - A quoi ?
GUENDOLEN. - A son manque d'habileté.
TRr.SHAM. - Manque d'habileté ? Quand et comment?
GoE~DOLEN. - Il restait là, droit comme le bâton de
votre majordome, à vous faire d'interminables haran·
gues. Pourquoi ne s'est-il pas glissé à mon côté, me
disant : « Votre frère va me faire du tort près de ma
Mildred ! Il va tant lui parler de mes ancêtres qu'elle
croira que je porte la perruque de mon gran&lt;l-père
tombant sur les joues. Mais vous; avec votre gentillesse ... »
TRESHAM. - Eh ! oui, « faites-lui sur moi le meilleur
des rapports 1 » Ah! Guendolen, cœur d'or, \'cnez lui
parlu maintemtnt, l Allons tous trois trouver Mildred.
Elle doit être à la Chambre des Lh·res. Déjà le jour
!:&gt;aisse. Nous lui dirons la vérité. Qu'y a-t-il à reprendre
dans ce jeune Lord ? Je vous défie de trouver en lui le
moindre défaut.
Gu.ëNDOLEN. - Si : il doit être sorcier, car il vous a
ensorcelé.

ONE TACHE AU BLASON

799

SCÈNE III
~La_ Chambre de Mildred. La nui/; rme fenêlre
" vitraux donne sur le pat·r.)
.

MILDRED et GUENDOLEN.
GoENDOLEN. - Epargnez-moi, Mildred ! Ai-je aban~onné nos bav~rds ~~ns la Bibliothèque, grimpé l'escalt~r a\·ec vous 1usqu a votre chambre, ai-je osé ..• accomplir: ces prodig~s de couper court au pedigrée de Lord
Mertoun depms le déluge, et de faire abjurer à Austin
cette hérésie que les.?'~ux _de votre prétendant sont gris
et _non pas bleus, a1-Je fait tout cela, désirant un tran~uill~ entretien féminin avec vous, pour être renvoyée
s1 froidement ?
.MILDRED. - Guendolen, qu'ai-je dit? qui peut vous
faire supposer...
.
GUENDOLEN. - Voyons ! Voyons l ne puis-je comprendre que vous avez besoin d'être seule pour ra~
sembler cette masse de témoignages, les dithyrambes
de Th~rold, les monosyllabes d'Austin, les maladroites
ex.pr~1ons de cette sotte de Guendolen, - et en
extr:ure _le se::m; ? Ma!s non, je suis venue exprès pour
vous éviter une nuit de travail. Demandez, vous
aurez! Interrogez! on vous répondra. Est-ce que je n'ai
pas des yeux et des oreilles ? Je sais tout : même de •
quel côté de la table de pierre dînait Guillaume le Conquérant le premier soir de son arrivée lorsqu'il fit à

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'arrière-grand-père de lord Mertoun l'honneur de l'inviter à prendre le côté de l'arc ou le côté de la flèche !..•
Mildred ..... le comte a de doux yeux ble~s ...
MILDRED. - Mon frère l'a bien reçu, m'avez-vous dit?
GuENDOLEN. (( Bien » n'est pas assez dire. Entre
nous, Mildred, vous connaissez l'orgueil de Thorold. Il
est moitié trop orgueilleux. Non, ne protestez pas. Pour
nous, il est plus doux qu'avec des oiseaux. Mais dans
cette grande maison, le moindre de ses gardes l'ayant vu
une fois mourrait pour lui de vraie mort s'il le fallait.
Et dans le monde, à la Cour, si on veut citer l'honneur
même, le nom de Thorold par sa seule vertu monte aux
lèvres. Mais il denait recevoir l'hommage des hommes,
s'y fier, et ne plus s'inquiéter de ce qui le provoque.
Il a le mérite, et cela, il le sait. Cela ne lui suffit-il pas?
MILDRED. - Vous lui faites tort, Guendolen.
GoENDOLEN. Il est fier, avouez-le, fier de se
pencher sur l'interminable ligne de ses aïeux, où tous
les hommes sont des preux, où toutes les femmes ...
MILDRED. - Chère Guendolen, il est tard ! Quand
la lune montante perce ce panneau pourpre, je sais en
ce moment qu'il est minuit ...
GuENDOLEN. Et que Thorold, levant la tête de '
dessus ses parchemins, reçoive un homme qui a l'audace
de vouloir se greffer sur cette tige incomparable, et qu'il
ne trouve pas de paille dans cet homme, pas la moindre
tache•..
MILDRED. - Qui trouverait une tache en Mertoun ?
GtraNDOLEN. Pas votre frère, donc personne au
monde.
_,,
MILDRED. Je ~uis lasse, Guendolen. Excusez-moi.

UNE TACHE AU BLASON

801

Je suis folle.
Oh ! non, bonne. Mais je voudrais me

GÙENDOLEN. -

MILDRED. -

reposer.
Bonne nuit et bon repos! Vous ai-je
dit que son manteau tombait avec grâce sous les boucles
de sa chevelure blonde ?
MILDRED. Ses cheveux sont bruns.
GuENDOLEN. C'est vrai, ;ses cheveux sont bruns.
Comment pouvez-vous le savoir ?
M~DRED. Comment ? mais vous-même... ou
Austm ... ave~. ~it que sa chevelure était blonde .•. non,
brune.' .. oh !· J a1 mal à la tête... et voyez, un rayon de
lune a travers mon carreau empourpre la chambre !
Bonne, bonne nuit 1
GUENDOLEN. - Bonne nuit l
(Partant, elle se retourne soudainement en riant.)
Malheur l tout est découvert ! Thorold a trouvé que
la plus grande de toutes les grand'mères du comte était
~ne ~etite-fille de cette belle dame qui laissa glisser sa
Jarretière dans ce fame\lx bal ! (Exit.)
M1lnRED. Est-elle partie ? Se peut-il qu'elle soit
enfin :éelle?'1ent partie ·? Mon cœur ! jamais je ne
pourrai ~tterndre cette fenêtre ! Dois-je avoir péché
pour souffrir ainsi !
'
(Elle élève la petite lampe qui est suspendue
)
devant l'image de la Vierge, dans l'embrasure
,le la fen#re, el la place en face du pannea1,
bleu.)
.
• GUENDOLEN. -

Voilà ! (elle retou_rne à son siege.)
Mildred et Mertoun ! Mildred, du consentement., du
monde entier et de Thorold, fiancée dei Mertoun ! &gt;

�01-Œ TACHE AU BLASON

802

LA NOUVELL"E REVUE FRANÇAISE

Trop tard! C'est doux d'y penser, plus doux encore
de croire que cette fin bénie pouvait effacer la malédiction du commencement. Mais elle vient trop tard.
Le plus doux encore sera d'y rêver jusqu'à ce que mon

âme en meure.
(Ut fruit debon.)

La voix !... Oh! pourquoi, pourquoi le serpent du
péché se glissa-t-il dans ce paradis que le ciel avait préparé pour nous deux Mertoun.
•
(La fenilre s'ouvre doucement. - Une voix
basse cbante :)
Il est ane femme pareille à la goutte de rosée, pure parmi les
-pures.
Son noble co:ur est le plus noble, sa foi certaine est la plus
sûre;
Ses yeu1t sont humides et sombres, profonds comme Je cœur
l11stré de la campanule.
Et ses cheveux, plus ensoleillés qu'une treille de \'ignc sau\"age,
Ruissellent comme de l'or sur son cou de marbre rosè.

Ah! la musique de sa voix ... est-ce le ruissellement
de la source, est-ce le frémissement du chant de
l'oiseau ?
(Une silboueite enveloppée d'une cape apparait
à la fwêlre.)
Et cette femme a. dit :
te Mes jours seraient sans soleil)
Mes nuitS seraient sans lune,
Le plaisant herbage d'avril desséché
Et l'expansion du cœur de l'alouette sans mélodie,
Si vous ne m'aimiez pas 1 » Et moi qui
(Ah I qu'on me donne des mots de flamme 1)
Adore ceue famme 1

Qui meurs de mettre mon :nnc prosu.wée,

P;1\p,1ble, à ses pieds ...

(Il entre, s'approche d'elle et se pe11cbe mr elle.)
MERTOUN. - Je vais pouvoir entrer bientôt par la
grille de sa demeure. Comme à présent sa fenêtre me

doone accès.
Et par midi et par minuit la faire mienne, comme elle
m'a fait sien.
(Le Comte je.lie à terre son cbrtjii:au et Sùll
mautcau.)
Mon cœur même chante, et je chante, bien-aimée !
MILDRED. Asseyez-vous, Henry. Non, ne prenez
pas ma main ...
MERTOUN. - Elle est à moi. Cette rencontre qui nous
inquiétait t.ant tous les deux, la voici terminée.
MILDRED. Qu'est-ce qui commence maintenant ?
MERTOUN. - Le bonheur! Un bonheur tel que le
monde n'en contient pas.
MILDRED. - Vous l'avez dit. Notre bonheur, en e1fet,
excèderait cc que le monde peut contenir d'extase : le
mé:ritans-nous ? Dites tout bas à votre âme, Bien-Aimé,
œ que la mienne depuis longtemps s'est accoutumée à
entendre, comme une doche de mort, si déconcertante
d'abord, et si familière à présent ~ nmre bonheur ne
sera pas.
M!!RTOIDJ. - Oh ! Mildred, ai-je affronté votre
frère, me suis-je forcé, non pas à mentir, mais à déguiser,
à cacher, à mettre de côté la vérité, que, sans vous, je
voulais m'aventurer à dire tout entière, ai-je conquis à
la fin votre frère, seul obstacle à nos rêves, pour
n'éveiller qu'une. appréhension de plus ? Ah ! une vie

�LA NOUVELLE REVUE ' FRA~ÇAISE

nouvelle, comme un jeune soleil, se lève sur l'inquiétude étrange de notre nuit troublée de tempêtes et
d'orages ; et ne voulez-vous pas voir ces buissons
trempés de rosée, ces gouttelettes brillantes couleur de
feu sur cb.aque tige vive, cette vapeur qui s'élève, cette
gloire inexprimable à l'Orient ? Quand je suis près de
vous, pour être toujours avec vous, quand je vous ai
obtenue et quand je puis vous rendre hommage devant
tous, oh ! Mildred~ pouvez-vous dire : cela ne sera pas?
MrLDll:D. La faute nous a surpris ; aussi nous
surprendra le châtiment.
MER'I'OUN. -:- Non, - moi seul, qui seul ai p_
éché !
MILDRED. La nuit à laquelle vous avez comparé
notre passé, Henry, n'a-t-elle été pour vous qu'une
nuit d'orage ?
MERTOUN. C'est de votre vie que je parlais que suis-je, moi? qu'est ma vie, pour y consacrer une
pensée quand je suis près de vous? - Vous, c'e.st vous
sur qui m:a. folie a attiré la tempête et fait descendre
la nuit. Pour moi, c'était le jour - toujours - toujours
l'aube .....
M1LORED. Advienne que pourra ! Vous avez été
heureux! Prenez ma main. (Pause.)
MERTOUN. Votre frère, qu'il est bon! Je me le
figurais froid, presque hautain.
MILDRED. - Ils m'ont tout raconté. Je sais tout.
MERTOUN. - Tout cela sera bientôt fini.
MILDRED. -Terminé ? Ah! est-ce que quelque chose
finit jamais ? Que me reste-t-il à souffrir, après quoi je
pourrai dire : c'est passé ? Notre rencontre solennelle
n'a pas eu lieu encore. Je n'ai pas reçu encore, en pré-

UNE TACHE AU BLASON

sence ·de tous, le complice de mon coupable amour,
avec un front qui s'efforce de paraître un front de jeune
fille, avec des lèvres qui font croire qu'en vous répondant, tremblantes, c'est Je plus proche contact qu'elles
ont eu avec les lèvres d'un étranger ... Henry, les vôtres,
des lèvres d'étranger ! - avec une joue qui a l'air
d'une joue virginale, et qui est... ah ! Dieu ! quelque
prodige de toi arrêtera cette infamie délibérée ! Quelque
horrible tache de lèpre marquer:i. le front qui dissimule !
- Je ne murmurerai pas de suaves paroles apprises par
cœur, mais, délirant, je raconterai notre histoire maudite - l'amour, la honte, et le désespoir - et eux, ils
seront là autour de moi effarés, comme des hommes
autour d'une fontaine enchantée qui devrait verser de
l'eau et qui donne du sang I Je ne ..... Henry, vous ne
voulez pas que j'attire la vengeance de Dieu ? Je ne
puis pas affecter une grâce qui n'est plus mienne, - qui
est partie de moi et partie pour toujours 1
MER'I'OUN. Mildred I mon honneur est le vôtre.
Je partagerai avec vous la honte que seul je ne saurais
subir. Un mot informer:i. votre frère que je rétracte ma
demande de ce matin. Le temps fera surgir quelque
moyen de nous sauver tous deux.
MILDRED. Non. J'affronterai leurs faces, Henry r
MERTOUN. - Quand ? Demain? Il faut en finir au
plus vite.
MILDRED. Oh ! Henry ! pas demain ! Le jour
d'après. Je ne saurais si tôt préparer mes mots et mon
attitude. Comme vous devez me mépriser !
MER'I'OtrN. Mildred, brisez, si vous le voulez, un
cœur que l'amour de vous a soulevé, - soulève encore,

�806

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

malgré cette agonie prolongée - jusqu'nu ciel ! mais,
:Mildred, répondez-moi. Traversez d'abord cette chambre
avec moi. Une fois encore. Maintenant, dites de saogfroid quelle est la part de moi-même où vous voyez
du mépris ( car vous :ivez dit mépris!) pour vous ! Je
l'arracherai de moi et la jetterai
au vent ! Mais non,
I
non - vous ne le répèterez pas ? Le répèterez-vous,
Mildred?
• :MILDRED. - Cher Hcnrr !
MERTOUN, J'étais à peine un enfant. Même à présent, que suis-je d'autre ? Et vous étiez enfantine quand
la première fois je vous rencontrai. ?-vfais oui, vos cheveux tombaient de chaque côté de votre ,·isage l Mes
folles joues rougissent encore rien qu'à se rappeler
comme elles brûlaient, ce matin où j'apérçus la réalité
de tant de rêves. Vous savez, les adolescents aiment à
rassembler tous les charmes sur l'être de leur choix.
J'avai, entendu parler de vous, rêYé de vous, et j'étais
près de vous, je pouvais vous parler, ie pouvais vivre et
mourir ,,âtre! Qui le saurait? ... Je parlai ! Oh! .Mil~
dred, ne sentez-vous pas qu'aujourd'hui, tandis que je
me rappelle ch:tcun de vos regards, chacune de vos
paroles, moi qui peux les peser et les éprouver dans la
balance i diamants de la fierté, - le trésor du premier
et dernier amour d'un cœur doit être éYalué pour ce
qu'il vaut - ne sentez-vous pas qu'aujourd'hui je ne
pense qu'à votre pureté, à votre absolue ignorance du
mal, du mal en vous et dans les autres, à votre ravissement non dissimulé de petite fille devant la découverte
de son pouvoir? - Qe parle un langage absurde, mais
interprétez, vous !)

UNE TACHE AU BLASON

807

Si moi, à l'âge ou la folie est à son plein et la raison
à peine en germe, je vous demandai le secret, si vous
eûtes pitié de ma passion, pitié du mal de mon âme, de
ma soif d'être près de vous, de vous entendre respirer,
&lt;le contempler vos paupières, et sous vos paupières, vos
yeux; si vous m'accordâtes des faveurs que ...-ous ne
saviez pas être des faveurs, - si je devins fou à la fin
d'audace, et dus, ou tenir ma beauté dans son nid, ou
périr - (j'étais ignorant de mes propres desirs, dès lors
qu'en était-il de vous ?) - si le ch~rin - la faute,
-arriva, me faut-il à cette heure renoncer ma raison,
être a\-eugle de,aot la lumière, dire que la vérité est
fausse et mentir à mon âme et à Dieu ? Mépriser tout
ceci?
MILDRED. - Croyez-vous ..• Oh! Henry, je ne ,eux
pas vous contredire, vous croyez que j'étais ignorante.
Je ne regrette guère le passé! Nous nous aimerons
encore ! Yous m'aimerez encore !
MERTOON. Oh ! aimer moins ce qu'on a blessé !
Colombe, dont j'ai brisé la douce .aile, ma poitrine, la
chaleur de mon cœur, ne pourront-elles pas te rendre la
force ? Fleur que j'ai meurtrie, ne puis-je prendre rien
de toi ? Plume à mon cimier, mon signe dans la bataille
et ma devise ! 01-Iildred, je t'aime et tu m'aimes !
MrLDRED. Que ce soit votre dernier mot. Partez.
Je \"eux dormir ce soir.
MERTOUN. - Ce n'est pas notre dernier rendez-vous?
MILDRED. - Une nuit encore.
MERTOUN. - Et après ... ah ! songez à apr~s !
MILDRED. Apr~s, point de journées timides de
-fiançailles, point de naissantes révélations de l'amour

�808

LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

entre nous, point de palpitants et singuliers émois
pour des mots ou des regards, de craintes innocentes et
d'espoirs, de confidences et de pudeurs : le matin est
mort.
MERTOUN. Comment, autrement, possèderionsnous la splendeur de Midi ? tout ce que l'aube a promis,
le jour l'accomplira.
MILDRED. - Qu'il en soit ainsi!... Mais, vous êtes
prudent, amour? Vous êtes sûr que yous n'êtes pas
observé lorsque vous escaladez le mur ?
MER.TOUN. - Oh ! fiez-vous à moi l Ainsi notre dernière rencontre est fixée ? Demain soir ?
MILDRED. - Adieu 1... Restez, Henry!. .. où est-il?
Son pied se pose déjà sur la branche de l'if; le sable le
reçoit : maintenant le clair de lune, tandis qu'il court,
l'enlace - mais il faut qu'il aille - il est parti. Ah! il
se retourne encore une fois - merci, merci, amour ! Il
est parti. Oh! je veux croire tout ce qu'il m'a dit. J'étais
si jeune - je l'aimais tant - je n'avais pas de mère.
Dieu m'oublia, - et je tombai. Mais il y a peut-être un
pardon, au-delà tout est doute. Sûrement l'amettume de
la mort passera loin de nous !

UNE TACHE AU BLASON

ACTE II
SCÈNE PREMIËRE
(La Bibliotbèque.)

TRESHAM, GÉRARD.
(Entre Lord Tresham, bâlivement.)

TRESHAM, - Par ici, Gérard, entre, vite 1
/
(Gérard entre, et Tresbam s'assure que la porte
est bien fermée.)
Parle maintenant ! ou plutôt répète fermement et
dans tous ses détails l'histoire que tu viens de me dire.
Elle m'échappe. Je ne la saisis pas. Ou bien, j'ai mal
écouté, ou la moitié s'en est allée ailleurs. Voyons.
Combien de temps as~tu vécu ici ? Ici dans'llla maison,
où ton père avant toi gardait nos biens déjà ?
GERARD. - Et son père avant lui, Monseigneur.
Voilà près de soixante ans, étant né ici, que je mange
votre pain.
.
TRESHAM. - Oui, oui. Vous flites toujours, de tous
les serviteurs de la maison de mon père, ceux en qui l'on
se fiait. Tu diras certainement la vérité.
GÉRARD. - Je vous dirai la vérité comme à Dieu 1
Nuit après nuit ...
TRESHAM. - Depuis quand ?

�8 IO

LA NOUVELLE REVUE FR,\NÇAlSE

Depuis un mois au moins - à minuit un homme a accès à la chambre de lady Mildred.
TRESHAM. Accès ? Pas de mots vagues comme
« accès ». Qu'entends-tu ?
GÉRARD. Il court le long de la lisière du bois,
coupe au Sud, prend l'arbre de gauche qui termine
l'avenue.
TRESHAM. Le dernier grand if ?
GÉRARD. - On peut se tenir sur ses grosses branches
comme sur une plate-forme. Alors il. ..
TRESHAM. Vite !
GÉRARD. Il grimpe, et lorsque, vers le haut, les
branches deviennent plus faibles - je ne puis voir
distinctement&gt; mais je suppose - qu'il lance une corde
- cela, je ne le garantis pas - qui atteint le pavillon
de Lady Mildred.
TRESHA.1\f. -Où il n'entre pas, Gérard? Quelque misérable fol ose violer de son regard l'intimité de ma sœur ~
Quand on est jeune, on trouve inestimable d'approcher,
de jeter un regard sur la chambre où demeure celle qui
fuit l'objet de votre culte ..• Mais ... il n'entre pas?
GERARD. - Il y â une lampe juste dans le milieu de
la fenêtre, derrière un panneau rouge, dans la &lt;:bambre
de Lady Mildred.
~
TRESHAM. Tais-toi ! Ne prononce pas ce nom!
Alors, cette lampe ?
GÉllARD. - Est haussée à minuit derrière un petit
panneau bleu. - Cest ce que l'homme attend, caché
entre les branches ; à ce signal, je le vois, aussi nette·
ment que ie vois votre Seigneurie, ouvrir la fenêtre,
entrer.
GÉRARD. -

UNE TACHE AU BLASON
T1ŒSHAM.

8n

-Et rester?

GÉRARD. TRESH~t. -

Une heure, deux heures .. .
Et tu L'as vu ... une fois? ... deu....:fois ... ?

dis vite.
GERARD. T1tESHA..\l. -

Vingt fois.
Qu'est-ce qui t'amène donc dans cette

avenue ?
GERARD. - La première fois que je fis ce détour pour
suivre la piste d'un cerf étranger qui avait cassé la palissade, je vis l'homme.
TRESHA~r. Tu n'envoies donc p:1s une bonne
flèche de ton arc aux maraudeurs que tu rencontres ?
GÉRARD. - Mais, Monseigneur, la première fois que
je le vis, une nuit de lune claire comme le jour, il
venait de la chambre de Lady Mildred.
TRESRAM. - Tu n'as pas de raison ..• qui pourrait
avoir une raison ? de vouloir nuire à ma sœur?
GÉRARD. - Oh I Monseigneur, la1ssez-moi au moins
une fois, rien qu'une fois, dire ce que j'ai sur le cœur !
Depuis que j'ai été le témoin de tout ceci, je gémis
comme si on m'attrapait dans un filet enflammé. Torrure
si je pense à elle, torture si je pense à vous, torture si je
me jette à terre de!cidé à mourir sans avoir parlé ! Songez donc que notre dame n'avait pas sept ans quand!on
me 1a confia pour la conduire à travers le parc aux
daims, où je lui amenais un faon blanc comme la neige
qu'elle caressait et qui mangeait du pain dans sa petite
main. Jusqu'à il y a un mois je l'accomp~gnai ,;_insi .••
Elle avait toujours un sourire pour moi. Elle... Ah I si
cela pouvait détruire ce qui est, d'arracher un à un
chaque membre de ce tronc ... Tout cela est folie, indigne

•

�812

•

l
\

'\

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de vous ... - je veux dire, parler et lui faire du tort, _le
Ciel me l'eût ordonné, que je ne l'aurais pas pu. Mais,
une fois que j'ai été décidé à garder le silence, chaque
bouchée de votre pain que je mangeais, là, dans votre
maison où je suis né, m'étranglait. Si j'avais ~u seul~ment devenir fou à force de chercher ce que ie devais
faire ! Ce matin, j'ai cru qu'il fallait tout vous dire o_u
mourir. Et maintenant c'est fait. Et il me semble que Je
suis le plus vil des vers qui rampent, car j'ai trahi ma
Dame!
TRESHAM. - Non ... Gérard - non ...
GÉRARD. - Laissez-moi m'en aller.
TREsHAM. - Un homme, tu disais? quel homme?
Jeune ? pas un vulgaire manant ? quel vêtement ?
GERARD. - Un chapeau à grands bords, un grand
manteau ample, étranger, un manteau sombre l'env~loppe complètement, on ne voit pas sa figure. Je le crois
jeune. En tout cas pas un manant, à coup sûr.
TRESHAM. - Pourquoi ?
GÉRARD. - Il est toujours armé. Son épée sort sous
le manteau.
.
TRESHAM. - Va, Gérard. Je ne soufflerai mot de ceci
à personne.
.
.
GÉRARD. - Merci merci, Monseigneur !
'
(Il sort.)
TRESHAM (arpente la pièce. Après 1me paus~). - La
pensée est une absurde chose. Il y a de~ fatts monstrueux qui, lorsque notre pensée les envisage, _donneraient un démenti à Dieu, en .face de ce soleil et de
ces étoiles, de ces eaux et de tous les verts délices de la
terre. Je rencontre le fait monstrueux - et cependant

UNE TACHE AU BLASON

813
je sais que le maître de tous les mondes est bon, et ma
raison se récuse, incapable de concilier ces contraires. A
quoi nous servent nos sens ? Voici au dehors le jour
joyeux, voici ma bibliothèque,· et ce fauteuil où mon
père s'asseyait à son aise, à sa manière de soldat, et
moi je me tenais entre ses genoux, et je l'interrogeais.
Et Gérard, notre vieux garde, nourri par nous, comme
il le dit, de père en fils, depuis des âges à notre
service, m'a raconté une histoire - qu'il faut que je
croie.
Que Mildred ... mais noI1 ! les deux histoires sont .
vraies, l'histoire infâme du garde, et celle de son pur
visage ! Voudrait-elle, pourrait-elle errer? encore moins
mêler la trahison, la ruse, la ... que le Ciel me soutienne!
Je vais m'asseoir là, jusqu'à ce que mes pensées s'éclairent et que je voie ma route.
Oh! Dieu, éloigne de moi cette abomination !
(Au moment où il se laisse aller, la tête entre
les bras sur la table, 011 entend à la porte la
voix de Guendolen.)

GuENDOLEN. - Lord Tresham ! (Elle frappe.) Est-ce
-iue Lord Tresham est ici ?
TRESHAM (se retourne en hâte, tire de la bibliothèque le
premier livre venu et l'ouvre). - Entrez !
( Elle entre.)
Ah ! Guendolen ! Bonjour !
GuENDOLEN. -C'est tout?
TRESHAM. - Que voulez-vous que je vous dise?
GuENDOLEN. - Plaisante question! Me dire? Ai-je
assiégé la pauvre Mildred jusqu'à minuit en lui faisant
les élbges du comte, du comte dont je l\Ji ai tellement
52

�814

LA NOUYELLE

llEVUE

FUNÇAISE

chanté les louanges que... Thorold, qu'y a-t-il ? vous
êtes souffrant ?
TR.ESttAM. - Qui, moi? Vous vous moquez de
moi?
GUE.'IDOLEN. - Est-ce que cc que je n'osais pas
espérer s'est produit alors ? Avez-vous trouvé da.os ce
gros livre que la famille du comte a son écu taché du
temps du roi Arthur ?
TRESHAll. - Quand a,·ez-vous quitté la chambre de
Mildred ?
GuENDOLEN, -Oh ~ très tard, je vous assure. Mais
l'important serait de savoir comment je l'ai quittéé,
peut-être. Soyez tranquille, elle accueillera cc parangon
des comtes sans disgracieuse...
TRESHAM, - En,•oyez-la ici !
GuL"oot.EN. - Thorold ?
TRESllAM. - Je veux Jire, amenez-la, Guendolen,
mais gentiment.
GuENDOLEN. - Gentiment... ?
TRESHAM. - Ah I vous aviez de,·iné juste. Je suis
souffrant, i\ est inutile de le cacher. Mais dites-lui que
je voudrais la voir quand il lui conviendra, ou' plutôt
tout de suite, ici dans la Bibliothèque ! Ce passage
d'un vieux lh're italien que nous ,\\ions tant cherchê,
je vicus de le retrouver, et si je le laisse échapper de
nouveau... ,·ous voyez qu'il faut qu'elle vienne immédiatement!
Gum:o0LEN. - Je veux être hachée, ,·ous vous le
rappellerez, s'il n'y a pas quelque sombre tache au blason
de ce Comte l
TRESHAM, ' - Allez I ou plutôt, Guendolen, restez à

UNE TACHE AU BLASON

81 S

portée - avec Austin si vous voulez - dans la galerie à
côté. Allez maintenant 1
(Gut11dolm sort.)

Encore une leçon pour moi. On pourrait aussi bien
de~der à un enfant de dissimuler ce qu'il pense et de
condmre une lente investigation jour t,ar jour avec un
front qui ne laisse rien voir, que d'attendre de moi
l'habileté d'un inquisiteur !
Si ~n m'a~ait dit hier : il y a une personne qu'il
faut _arco~vemr et éprouver, prendre au piège avec précaution, si vous voulez obtenir d'elle la vérité, et cette
personne, c'est Mildred 1 Voyons, voyons, tout cela est
absurde!
Qu'on me prouœ qu'elle n'est pas chaste 1 Ensuite
on pourra aussi bien me démontrer qu'elle est une
empoisonneuse, une traitresse, n'importe quoi I Où on
ne comprend rien, il n'y a rien à dire, rien à faire, rien à
chercher ! Obligez-moi de croire à la première abomination, et après vous pourrez bien y ajouter toutes les
lèpres, je n'en ferai pas seulement le compte 1
(E11lre Mildred.)

MILDRED. - Quel livre a1-1c désiré, Thorold ?
Guendolen vous trouvait pâle. Non, vous n'êtes pas pile.
C'est cc livre-ci ? Mais c'est du latin 1
TRESHAM. Mildred, il y a ici une phrase - (non,
ne vous appuyez pas sur moi) - je ,"ais vous la traduire : Amor cmmia ti11cit : L'amour est victorieux de
tout. Quel amour, i votre estime, est le meilleur
amour?
MILDRED. - Celui qui est vrai.
TRESHAM. - Je veux dire et j'aurais dû vous dire : de

�Li\. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
816
qui l'amour est-il le meilleur, parmi tous ceux qui
aiment ou prétendent aimer?
MILDRED. - La liste est longue : il y a l'amour d'un
père, d'une mère, d'un mari ...
TRESHAM. - Mildred, i'incline à croire que l'amour
d'un frère pour une sœur unique les dépasse tous : Car
voyez : rien de terrestre ne se mêle à l'or d'un tel
amour, comme aux plus parfaits des autres - pas de
gratitude à exiger, elle ne vous doit ni la vie, ni les
soins, ni les biens - aussi rien de vous n'a-t-il de droit
sur elle, rien que' la pure tendresse, c'est ce que j'appelle
un amour libre de tous liens terrestres. Le frère et la
sœur grandissent ; ils ne peuvent plus espérer être les
mêmes amis que lorsqu'ils cherchaient ensemble les
primevères dans.les bois ou jouaient tous les deux dans
le foin nouvellement coupé : mais avec l'âge, un doux
respect naît, le sentiment de- ce que vaut l'autre, la
sympathie grandissante des goûts, une amitié mûrie, une
estime confirmée. - Et tout cela compose, savez-vous,
dans le cœur, une grande opposition contre le nouveau
venu, contre celui qui doit venir un jour ...
Le voici qui arrive ! Surprenante apparition ! ~e jeune
étranger, dans une demi-heure de conversation, ou
même, moins que cela, un simple regard, changera
- (ah ! bien plus grand changement qu'aucune des
métamorphoses chantées par Ovide !) changera vo~re
âme, son âme, l'âme de cette sœur ! Pour elle, hier
c'était l'hiver : maintenant tout est tiédeur et sève I Le
jaillissement de la feuille verte et la voix de la_ tou~terelle ! c&lt; Levez-vous et venez ! » Où donc ? Lom, bien
loin de ces pauvres droits insignifiants du frère, de son

UNE TACHE AU BLASO~

'

culte, de sa confiance... Et tout ceci il le savait depuis
longtemps, il l'avait toujours prévu ..• Alors, dites-moi,
est-ce qu'un tel amour ( mettons à part le nôtre), qui se
contente de son petit loyer de jeunesse, qui sait qu'il
devra se retirer un jour; que l'arrière-plan est la place
qui lui convient, est-ce qu'un tel amour, si détaché, ne
dépasse pas tout l'amour du monde ?
MILDRED. - Pourquoi me dites-vous tout cela ?
TRESHAM. - Mildred, voici pourquoi : oh ! non, je
ne puis parler encore. Il y a tant de choses que dans cette
hâte je ne vous dirais pas. Chaque jour, chaque heure, Mildred, tisse son fil léger comme la soie entre vous et cet
être qui vous est lié par la naissance ; bientôt ces légers
fils ont composé une trame qui recouvre et vous cache
sa vie quotidienne, ses espérances, ses .rêves, ses craintes, tout ce qui est elle. Alors vous vivez l'un près de
l'autre, et si loin l'un de l'autre pourtant !
Dois-je à présent écarter ce voile, Mildred, déchirer,
rompre de mes mains, ce doux et palpitant mystère qui
faisait ma sœur sacrée à mon côté ?
Parlerai-je ? ou ne parlerai-je pas?
MILDRED. - Parlez !
TRESHAM. - Je .le ferai donc. Y a•t-il une histoire
que les hommes (n'importe quel homme) pourraient
raconter de vous, et que vous cacheriez de moi ?
Je ne cro~rai jamais que le mensdnge puisse effleurer
cettelèvre. Dites-moi donc : &lt;&lt;Unetelle chose n'existe
pas », et je vous croirai. Je vous croirai, moi qui tiens en
défiance la terre entière, où vivent des hommes meilleurs
que moi, et des femmes co111me je vous suppose. Répondez-moi.
(Apres un.arrêt.)

�818

UNE TACHE AU BLASON
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

Vous ne répondez pas, expliquez-vous alors! Eclairezmoi alors ! Enlevez de dessus moi ce poids abominable
qui pèse plus qu'une pierre de tombe! Vous ne parlez
pas ? Un peu, au moins, de ce poids monel, Mildred 1
Ah ! si je pouvais me résoudre à vous dire la charge
dont on vous accable ! Le dois-je, Mildred ? Le silence,
toujours?
(Encore ut, arrêt)
Y a-t-il un galant qui ait, chaque nuit, accès à votre
chambre?
(Un arrêt)

Alors, son nom !
Jusqu'ici je n'ai pensé qu'à vous. Mais à présent, son
nom à lui ?
MILDRED. - Thorold ! Choisissez un châtiment égal
à ma faute, s'il en est un ! Ce n'est rien de dire que je le
subirai en vous bénissant, que mon âme est avide de se
délivrer de ses souillures dans le feu féroce qui purifie.
Mais ne m'entraînez pas à une faute nouvelle I Assez,
assez de fautes! vous savez bien que je ne puis pas vous
dire son nom.
TRESHAM. - Jugez donc vous -même. Comment doisje agir ? Décidez !
M1LDllD. Ah 1 Thorold ! ne me tentez pas. '
Mourir ici, dans cette chambre, et de votre épée, pourrait sembler un châùment - et cependant je m'élancerais en plein bonheur dans la mort, comme une flèche,
jusqu'à la plus extrême béatitude ! Mais vous - que
deviendrez-vous ? ·
TRESnAM. - Que voulez-vous donc que je devienne
maintenant ? Je puis enfouir votre honte et la mienne,

819

personne ne la connaîtra. Nos morts. peuvent soulever
leurs cœurs de d~ollt sous le marbre de notre chapelle
familiale, vous ne les entendrez pas vous maudire ! Vous
pouvez baiser votre amant sur la tombe
. de notre mère '·
notre mère ne bougera pas de dessous vos pieds. En ce
qui nous concerne, nous deux, nous pouvons d'une
manière ou d'une autre effacer cette maùnée. Mais avec
demain se prépare à venir ici - le comte 1L'adolescent
confiant qui n'imagine pas qu'il puisse exister des visa~
ges qui viennent du ciel tandis que les cœurs viennentd'où peuvent venir de tels cœurs, Mildred? - J'ai dépêché
hier soir à votre ordre un message lui disant de se présenter demain. J'écrivais cela, le reste est aussi clair que
si c'était écrit : « Votri! demande trouve faveur à ses
yeux ». Maintenant, la lettre qui contremandera celle-ci,
dictez-la moi donc !
M1LnRED. - Mais, Thorold, si je le recevais comme
je l'ai dit?
TRESHAM. - Le Comte!
M11DRED. - Je veux le recevoir.
TRBSHAM (at'ec ·1m sursaut). - Holà! Guendolén !
(E11trenl Ât4s/i,i el Gue,,dolen.)

Votis aussi, Austin. Vous avez bien fait
de venir. Voyez, regardez cetk femme ici.
AUSTIN et GUENDOLEN. - Quoi! Mildred !
TRESHAM. - Mildred jadis 1 Maintenant l'hôtesse qui
reçoit nuit par nuit, lon;que la paix du sommeil s'étend
sur la maison de son père, la lascive débauchée qui reçoit
le complice de son crime, soùs le toit qui vous couvre,
vous, Guendolcn, vous, Austin, et qui a contenu des
milliers de Tresham, - mais pas comme elle.
TRESHAM, -

�820

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nulle allumeuse de signal nocturne dont le soufHe
manque d'éteindre la lampe, dans sa hâte de se mêler à
un autre souffie affolé. Pas de souple ouvreuse de fenêtres, habile dans l'art des pas de velours, de la voix
basse et des mouvèments silencieux ! Pas de bacchante
capable de se dissimuler sous le masque d'une ... d'une
~ildred ! Elle, connaissez-la !
GtmNDOLEN. Oh ! Mildred, regardez-moi au
moins. Thorold, on dirait qu'elle est motte, voyez-la !
tigide comme la pierre et encore plus blanche !
TlŒSHAM. - Vous avez entendu ?
GUENDOLEN. Beaucoup trop, n'allez pas plus loin!
MrLDREO~ Si, continuez ! tout est vrai. Ecartezvous de moi.
TRESHAM. - Tout est vrai, elle-même vous l'a dit.
Vous savez, ou vous devinez, que tout ceci je•pourrais le
lui pardonner. J'aurais beau chercher les préceptes que
le monde s_ans pitié a édictés et invoquer un à un les
verdicts de mes ancêtres, j'aurais beau me faire de marbre pour exécuter la sentence prescrite, un moi d'elle, sa
vue, le seul souvenir de Mildred, ma sœur unique, l'orgueil de mon cœur, la plus chère de mes fier tés, - celle
qui.fut tout pour moi si longtemps·- mes résolutions de
vengeance s'en iraient en fumée !
Que serait-ce s'il ne s'agissait que d'effacer jour par
jour, et de la voir l'effacer, la mémoire de ces abjections, avec le temps qui amènerait le repentir, et de la
voir s'accoutumer à la tombe, puis mo\lrÎr, lasse du
moins sinon paisible, et pardonnée ? Il n'y aurait rien là
d'itnpossible à supporter !
Mais il y a ceci ! Ceci, que fraîche du serment renou-

UNE

TACHE AU BLASON

821

velé la nuit dernière de son amour avec son fortuné ·
galant, elle m'enjoint froidement de l'aider à attirer ici
à abuser, un jeune homme qui ne sait rien, qui la croit'
la plus chaste, la plus parfaite, la plus pure des jeunes
filles, et m'incite à le trahir. - Qu'y a+il donc en
effet de mieux que l'honneur même pour couvrir la
honte même ? Qu'elle c&lt; veuille recevoir Lord Mertoun » - ce sont ses propres mots, cela, qui peut le
tolérer ? Dites : vous avez entendu parler de voleurs,
d'assassins, l'écume de la terre, qui se rient des menaces: « Torturez-moi si vous voulez, je ne trahirai pas le
camarade qui a ma parole ! &gt;&gt; - de femmes misérables,
liées par d'ignobles liens à de vils complices que vous
essayez de les persuader d'abandonner, et elles vous
répondent : c&lt; J'ai tout laissé pour lui, l'argent, la réputation, les amis, il est tout pour moi, comment voùlezvous que je le laisse pour des amis, de l'honneur ou de
l'argent ? » et votre cœur a battu pour ces rebuts du
monde comme pour des amis. Si bas qu'ils fussent,
c'étaient ericore des hommes et des femmes tels que Dieu
les a faits, vous ne pouviez pas les renier ! Mais elle !
Mais celle-ci ! la voilà qui se tient ici tranquille, et qui
se dégage de son amour, afin d'épouser le comte, et
qu'elle n'en puisse que mieux cacher le passé! Et pour
cela, je la maudis en face devant vous tous t que la
honte la chasse de la terre ! Que le Ciel fasse justice de
lui et d'elle! Il m'entend maintenant! Il jugera alors !
( Tandis que Mildred défaille et tombe, Tresham
se précipi.te dehors.)

AusTIN. -Attends, Thorold, nous t' accompagnerons.
GUENDOLEN. Nous ? Mais, voyons, où est ma

�822

U

NOUVELLE REV\JE FRA:liÇAISE

lace sinon près d'elle, et où est b vôtre, sinon près de
,
d
. i
moi ? - Mildred, un mot, uu regar au moms .
Ausrrn. - Non, Guendolen, je fais écho aux paroles
de Thorold." - Elle e&lt;;t indigne de ....
GuENDOLEN. - De nous deux ? Si vous aviez parlé
après avoir réfléchi, et si je vous approuvais, si (po.ur
mettre les choses au pire) vous, un soldat, tenu de faire
vôtre la cause du Roi, et de la défendre et de montrer
par votre exemple ce qu'est le droit et le tort, si. vous,
devant une femme pile comme la mort et à qui vous
pouvez venir en aide - même si ce u'était
votre
~ur, même si ce n'était pas Mildred
. - vous. 1abandonniez, et si moi, sa cousine, son amie ce maun, sa compagne de jeux hier, moi qui ai mille fois dit. ou pensé:
• Je la servirai si je le puis », je me détournais à pr~nt
en dis.1nt : u Ah l non, cela signifiait seulement que 1e te
sen;rais quand tu n'aurais besoi-o de personne, tant que
cinquante personnes épieraient ton moindre désir, tant
que toutes les langues chanteraient tes louanges, tan'. que
des vies t'entoureraient, comme un rempart entre 101 et le
blâme, qui s'abattent si une voix rude, un œil sévèr~,
une main brutale vient à rompre le cercle de leur adllll·
ration ! » - Si nous parlions ainsi, si nous agissio~s
ainsi, ce ne serait pas Mildred ici couchc:e q.ui ~r:ut
indigne de nous envisager, ce serait nous q~• senons
indignes de soutenir le regard de ...... du
1er d,e ~os
chiL"IIS ! Un chien! mais, si on vous cassait cette cpcc à
la face en pleine foule, si on vous arrachait ces insignes
de la poitrine, si vous étiez rejeté de tous sous les huées
et les mépris, votre chien trouverait le moyen de .se faufiler à travers vos insulteurs, de gagner sa place a ,·otre

P

yas

?cm

UNE TAO!E AU BLASOli

côté, et de vous suivre, vous et votre honte, jusqu'au •
trou que vous auriez choisi pour y mourir I Austin,
m'aimez-vous ?••... Voici Austin, Mildred, voici votre
frère. Il ne croit pas la moitié, pas la moitié de la moitié,
de ce qu'il a entendu. Il vous demande de le regarder et
de prendre sa main.
Ac,,n;.
. - Regardez-moi et prenez-moi la main,
chère Mildred.
MILDRED. - Je .... j'étais si jeune. Et puis, je l'aimais,
Thorold ! Et je n'avais pas de mère. Dieu m'oublia, et
je tombai l
GuENDOLEN. - Mildred !
MILDRED. - Oh ! ne m'accusez plus 1Ai-je rêvé que
quelque chose pou';jlit pallier ma faute ? Tout est vrai.
Châtiez-moi. Une femme prend ma main. Il ne faut pas
me toucher la main. Vous ne savez pas, je vois ... il me
semblait qucThorold vous avait dit. ...
G=ooLI!li. - Qu'est ceci ? Pourquoi avez-vous
tr=illi ?
MILDRED. - Qu'Austin ne me t0uche pas ! Vous
a,·ez tout entendu, et vos yeux étaient pis que ceux de
Thorold, dans leur stupeur. Oh ! à moins que vous
ne soyez ici pour exécuter sa sentence, làchez ma
main ! Tborold s'en e&lt;;t-il allé ? Et pourquoi êtes-vous
là?
GUE.'lDOLEN. - .Mildred, nous sommes là pour vous,
deux amis, pri:ts à vous aider, à vos ordres. Ne dites
rien, dormez ou songez. Nous restons près de vous
pour vous obéir si mus voulez ordonner quelque chose.
Un esprit pour commander, un pour aimer, pour croire,
pour faire de son mieux, même ,i c'est peu de chose -

�UNF TACHE AU BLASON

LA NOUVELLE REVUE FltAN&lt;;AISE

• mais quoi ! Íe monde a été retoumé plus d'une fois, anc
ce commencement-la !
M1LDRED. - Je crois que si je mettais une fois mes
bras autour de votre cou et laissais tomber ma téte sur
votre épault!, je pourrais pleurer enfin !
GuENDOLEN. - Laissez-la maintenant, Austin, et
attendez-moi en marchant dans la galerie, jusqu'a ,e
que je vous appelle. Pensez aux apparences et aux mysteres du monde!
(Austin sort.)
MILDRED, - Non, je ne puis pas pleurer. Plus de
larmes dans cette tete, plus de pleurs, plus de sommeil !
O Guendolen, je vous aime 1
GuENDOLEN, - Oui: et« aimer » est un petit mot
bien court qui dit tant de choses. Il dit que vous avez
confiance en moi.
MILDRED. - Ah ! me confier !
GuENDOLEN. - Dites-moi le nom de celui qui vous
aime. J'ai tant besoin d'apprendre si je peux travailler
pour vous.
M1LDRED, - Mon amie, vous savez bien que je ne
puis pas dire so0 nom.
GuENDOLEN. - Il est votre amoureux, au moins, et
vous l:aimez, vous aussi ?
M1LDRED. - Comment peut-on me demander cela ?
mais c'est vrai, je suis tombée si bas ....
GUESOOLEN. - Vous l'aimez toujours, alors ?
MILDRED. - Mon seul recours contre cette faute qui
m'écrase ! Le soir avant de m'endormir, je dis : « J'étais
si jeune, je n'avais pas de mere, et je l'aimais tellement ! »
Alors il me semble que Dieu m'est indulgent, et j'ose lui
confier mon ame dans le sommeil.. ..

,

/

GUENooLm.. - Mais alors, comment avez-;ous pu
nous laisser vous parler de Lord Mertoun ?
MILDRED. - Il y a un nuage qui m'enveloppe...
GUENDOLEN. - Mais vous disiez que vous vouliez le
recevoir en dépit de tout ceci ?
MILDRED. - Je vous dis qu'il y a un nuage !
GUENOOLE.~. - Pas de nuage pour moi I Lord Mertoun et votre amant ne sont qu'un !
MILDRED. - Mais c'est une folle imagination !
GUEN~LEN (appe~~~t). - Austin 1 (Ne perdez pas
votre peme, quand J a1 trouvé la vérité, je m'y tiens !)
MILDRED. - Je vous en supplie, au nom devotre affec~ion, douce Guendolen, ne faites pas cela ! Me suis-je fiée
a vous pour que ...
GuENooLEN. - Oui, juste pour cela ! Austin ! -Ah!
n'avoir pas deviné tout de suite I Mais j'awis deviné
m?n instinct l'avait pressenti. Je savais que vou;
étiez nette de cet amoncellement de forfaits irréparables. Je savais que vous n'en étiez pas coupable:
comm~nt cela pouvait-il etre ? de quelle fai;on, sauf de
celle-c1 ! Tout le secret, je le tiens maintenant !
MILDRED.- Si vous voulez me voi~mourir devant luí ...•
GUENDOLEN. - Je veux bien me taire ! Mais le Comte
revient cette nuit ?
MILDRED. - Ah ! Ciel, il est perdu !
GUENDOLEN. - C'est ce que je pensais. Austin !
(Entre A11sti11.)

Ou done vous cachiez-vous ?
AUSTIN. - Thorold est partí, je ne sais comment, a
travers les prés. Je l'ai suivi des yeux, mais l'ai perdu
quand il est entré daos les bois.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pani I Ah ! tout nous menace 1
MILDRED. - Thorold aussi ?
GuENDOLEN. j'ai réfléchi. D'abord nous allons
conduire Mildred à sa chambre, ensuite nous chercherons votre frère, et en route je vous dirai la chose
la plus récor:ifortante du monde. Vous disiez qu'il
y a,,ait uoe clé à cette énigme. J'ai la clé, Austin 1
Venez !
GUENDOLEN. -

ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
(S(lt1S la fenélre de Mildred.

L'exlrlmité d'une avnme d'ifs; ,; la feué/re de
Mildrrd, en aperçoit une lumitrt, dtrrière tm
pa111ie1111 rouge.)

TRESHAM, parmi lcs arbm.

•

Ici encore I Rc,·enu chez moi ! Je ne sais plus me
perdre. La lande, le verger... j'ai traversé des clairières,
des fourrés, des sentiers obscurs, qui jadis me menaient
dans de grandes profondeurs vertes et sauvages, où
s'égaraient mes p,s de jeune garçon en mal d'aventure.
Mais maintenant, tôt ou tard, tout aboutit ici ; la plus
noire ombre s'entr'ouvre, les troncs pressés des arbres
s'écartent, et le donjon gris ,que j'a\'ais fui vient à ma
rencontre. L1 rivière mème met son bras autour de moi

UNE TACHE AU BLASON

et me reconduit à ce lieu détesté. C'est bien : je ne vous
résister:ii pas plus longtemps. Que voulez-vous donc
de moi? •
0 amertUme l Avoir bâti le bonheur et le voir
s'é~rouler n'est rien. Tous les hommes espèrent, et
voient leurs espoirs frustrés, et espèrent de nouveau ·
. mot.....
'
mais
Quelle folie de croire que de notre lignée ne pouvait
pas sonir un monstrueux prodige comme celui d'aujourd'hui ! Comme si j'avais cru impossible que de ces vieux
arbres, confédérés contre le souverain jour, enfants de
vieux et plus vieux ancêtres, dont les vi\'CS baies de
corail sont tombées, comme ce soir surmoi, sur le vêtement de tant de barons, de tant de belles femmes
sourdit un poison lentement combiné, puisé par leurs'
racines dans l'enfer, et circulant ici et là dans leurs
bras venimeux. Pourquoi suis-je ici ? Qu'ai-je à y faire?
( Une clocbe sunm.) Une doche ? Minuit ! Et ~•est à minuit que ....
Ah ! Ah I je comprends, forêts, rivière, landes, je
comprends vos ordres maintenant, jè vous obéis ! Host 1
derrière cet arbre l
( Il se catbe derrière tlll arbre. Aprts u11 i11slanl,
entre Mtrlotm, tiilzl &lt;011111u la nuit préddenu.)
MERTOUN. Il n'est pas l'heure encore l 13ats ton
dernier voluptueux battement d'attente et de crainte,
mon cœur ! J'avais cru entendre la cloche de la chapelle
sonner quand je traversais les ronces ... Ainsi donc je ne
verrai plus désormais se- lever mon étoile d'amour I Oh !
qu'importe le passé ? Il n'en sera que plus délicieux de
voir Mildred revivre : d'enlever, épine par épine, toutes

�•
828

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

traces de ce chemin défendu que mon trop impétueux
amour lui a fait traverser ! Chaque jour une crainte disparue, une espérance redressée ! Et l'avenir aura pour
nous des surprises, des délices inattendues. Je ne veux
pas regretter le passé ~
(La lumière est placée ttn jlett plus baut, dans le
panneau bleu.)

Ah ! Voyez ! Mon signal se lève! L'étoile de Mildred !
Jamais je ne l'ai vu plus beau que ce soir, où il se lève
pour la dernière fois ! Lui éteint, c'est que le soleil
pourra luire sur nous.
(Au moment où il va grimper au dernier arbre
de l'avenue, Tresham lui saisit le bras.)

Lâche-moi, paysan. Enlève ta main. Tiens, voilà de
l'argent. C'étàit une lubie. J'avais dit que j'aurais une
branche de cette touffe blanche qui pousse sous la fenêtre ! Prends cet argent et tiens-toi coi.
TRESHAM. - Là où il fait clair, venez avec moi. Sortez
de l'ombre!
MERTOUN. - Mais je suis armé, fou!
TRESHAM. - Oui ? ou non? Voulez-vous venir à la
lumière ou pas ? J'ai la main sur votre gorge. - Si vous
refusez ....
MERTOUN. - Cette voix ! Où l'ai-je entendue? Mais
elle était alors douce et lente.
( Ils avancent.)

TRESHAM. - Vous êtes armé: c'est bien. Dites-moi
votre nom. Qui êtes vous ?
MERTOUN. - Tresham ! elle est perdue !
TRESHAM. - Oh! le silence ? Savez-vous bien que
~ous vous comportez exactement comme, en de curieux

UNE TACHE AU BLASON

rê

., .
829
ves que J a1 eus, ces misérables dont la terre est ple.
se comportent lorsqu'ils sont démasqués. L'assas:~:
a~ecte une ~onten~nce assurée, le voleur est loquace et
évident, mats en silence l'esclave de la luxure se dérobe
et on flouve un ver rampant là ou l'on
.
. ,
•
pensait voir un
homme. Qm. etes-vous
?
_MERTOUN. - Je conjure Lord Tresham- oui en
baisant ses pieds s'il me le permet d ,
· é
• ,
, que, · ans son
propre mt rêt, tl s abstienne de me demand
'A i .
~ rnoo
nom . uss_ vrai que le Ciel est au-dessus de nous
s~ future parx: ou son futur malheur dépend d
,
silence....
e mon
C'est en vain !
Je lis s~r votre inexorable face blanche !
Connaissez-moi donc, Lord Tresham.
(Il se découvre et rejette son mante.:iu .)

TRESHAM. -

Mertoun !
(Apres un temps.)

Maintenant dégainez.
MERTOUN. - Vous m'écouterez d'abord!
T~ESHAM. - Pas un seul mot, sur votre vie! J'étranglerai dans cette gorge le premier mot qw· m'" ~
d l
•
10r0rmera
: a manière dont on peut vivre en paraissant ce qu'on
n est pas.
.
C'~st vous, sans nul doute, qui avez appris à Mildred a garder le visage de l'honneur en péchant ! No11s
~ous ~errerons les mains en délirant de sympathie le
J~ur ou vous aurez réussi à m'enseigner cette leçon-là :
v1v~e c?mm: v~us le faites et mentir comme vous mentez. D1e~ m assiste, car malgré moi je continue à croire
que ces vies-là sont impossibles. Maintenant, tirez l'épée.
53

�830

LA NOU\ELLE REVUE .FRANÇAISE

Ce n'est pas pour moi que je vom,
adjure de m'écouter, mais pour vous - et encore plus
pour elle!
Tu:sHAY. - Ha ~ Ha ! je ne connaissais pas encore
l'espèce d'homme que vous êtes ! Un mécréant comme
vous, comment le met-on en colère ? - Un coup ? cela
l'enorgueillit, je pense I On l'éperorrne, n'est-ce-pas? ou
bien on lui met le pied sur la bouche? Ou bien on lui
crache à la figure ? Lequel des trois ? Ou tous les trois ?
ME1tT01JN. - Entre lui, moi et Mildred, que Dieu
soit juge! Puis-je-éviter ceci ? Ayez-moi donc, Monseigneur!
MERTOœ. -

(Il tire, et après quelques passes~ Jombe.)

Vous n'êtes pas blessé?
Vous m'écouterez maintenant l
TRESHAM. - Mais levez-vous!
MERTOUN, -Ah ! Tresham ! ne vous ai-je pas dit:
« Vous m'écouterez maintenant,,? Qu'est-ce qui procure
à un homme le droit de parler à son semblable pour sa
défense, sinon, je suppose, la pensée que tout à l'heure
il va .avoidi se justifier devant Dieu?
TRBSHA'M. - Blessé? Ce n'est ·pas possible ! Vous
n':rv~ fait auctm effort pour me résister. Où mon
épée vous a-t-elle atteint ? Pourquoi ne riposti:ez-vous
pas à mes '. attaques ? Où souffrez-vous ?
MER'l'OUN. - Monseigneur ...
'fR:F.BHXM. ·- Qu'il est jeune !
M'ERTOIDI. -Lord Tresham, je suis . t11ès jeune, et
cependant j'ai emmêlé d'autres vies à la mienne. Laissezmoi parler, et croyez à ma parole, puisque je "1ais mourir
devant vous ,à 1llheure même .. .
TRESHAM. -

M.ERTOUN- -

ONE TACHE AU BLASON

TRESH
83r
AM. Pouvez-Yous
· vais aller chercher du
~rester ici pendant que 1·c
u _
secours r
.m.hRTOUN
.
· - Oli ·I Restez avec mo· 1 J'é ·
et Je mus ai graveme1•t ofli .
. l . tais un enfant,
et Je
I
.
Sur mon honneur .• ense
1 ,
. ne e savais pas.
' Je ne c savais
r U
mon tort connu, j'-ai cherché 1
. pas · ne fois
le réparer; je pensais qu '
allmeilleure manière de
.
e c est ce e qu -, .
•.
Ma vie
... vous vo"t:ez comb·
'é .
e J avais cho1S1e.
•
J
1en c ta1t pe d l
vie que vous venez d
u e c 1ose, ·cette
'l
· e me prendre I s· ., ·
autre voie c'est qu'ell
. 1 Javais choisi
'
e me para· · 1
·
elle et pour vans V
1SSa1t a meilleure pour
.
., · ous en avez dé "dé
Pu1ssé-je
avoir une i fini é d . . ci autrement.
·
de celle-ci seule I Et n • t e vies a vous Ofiinr
au lieu
.
·
maintenant inst ·
.
clussez : pouve _
'.
rmsez-mor, réflé.
z vous, de ces mmutes
.
tirer ma réparation ;1 Ca .
qm me restent
. votre pardon · r Je veux
d1re,
. vous arracher, si j'ose'
T
, avant que Je meure
.
1,fRESHAM. - Je vous pardo nne.
lV ERTOUN
p
b"
.
. - esez ien ce ,rrand m . ' C
,.
vrai que vous me pardon . o.,
o~ . ar, s rl est
parler... de Mildred !
rnez, l espérerai pouvoir vous

TRESHAM · - Mertou.n la
é· · •
nous ont trahis Ce ' ,
pr c1p1tatwn et la colère
·
n est pas vous q · d ·
,
prendre que vous êtes ·1e
.
w ev1ez m apune,
mconséque
t
f:
.
répondre du passé I Pu•
n , ma1 art pour
que le mien !
. lSSe votre pardon être aussi ample
MERTOUN · Ah ! T resham
•
,,
une goutte ou deux de sa
., qu _un_ coup d ~pée et
Mais c'était ma peur d _ng aJent aU1S! tout changé !
e \ ous, ma passio
(quelle passion que celle
d'
d
n pour vou 9
bomme de votre sorte ') .un , a olescent pOur. un
de vous, vous le seigneu;a,~~~mplt~et gpertil~uh I Je rêvais
'
en omme fêté

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

partout. Je brûlais de devenir votre ami, mais j'étais
jeune, et votre réputation si haute me mettait bien loin
de vous. Ah ! pourquoi tant d'aJimiration ? Avec moins
de crainte, cette glorieuse journée d'hier ( votre accueil,
vos douces et flatteuses paroles), eût peut-être eu lieu
six mois plus tôt... Même à présent, comme nous
aurions pu être heureux ! Et cependant je sais que cela
vous échappait, Tresham ! Laissez-moi voir votre visage,
je sens qu'il est changé au-dessus de moi ... mais mes yeux
se troublent. Où est-ce ? Où ? ( Comme il essaie de se
soulever, son regard rencontre la lampe.) 0 Mildred ! Que
fera Mildred ?
Tresham, sa vie est prise dans cette vie-ci qui saigne
et s'en va si vite ... Je veux vivre, je dois vivre ! Là ! si
vous voulez seulement me tourner de son côté, je vivrai
et la sauverai! Tresham, oh ! Si vous m'aviez seulement
entendu ! Si vous m'aviez seulement entendu ! Quel
droit aviez-vous de mettre le pied sur sa vie et la
mienne, et de dire ensuite en nous voyant périr: cc Si
j'avais réfléchi, les choses eussent pu être différentes &gt;&gt; ?
Nous avons péché et nous mourons. - Ne péchez
jamais, Lord Tresham ! - Car vous mourrez, et Dieu
vous jugera.
TRESfü\M. - Oui, soyez satisfait. Un tel procès est
pour moi commencé.
MERTOUN. Et elle est là-haut et m'attend I Vous
lui direz ceci - vous, nul autre _:__ vous lui direz : « Je
l'ai vu mourir, et dans son dernier souffie il a dit : je
l'aime. » Vous ne savez pas ce que contiennent ces trois
petits mots. Voyez, l'aimer me fait descendre avec d~
tels souvenirs la pente sanglante de la mort ! ... Je ~Ul

UNE TACHE AU BLASON

833

parle ~ non pas à vous ! ( vous n'avez pas eu pitié
vous n aurez pas de remords, peut-être même vou~
v~us proposez de lui .... ) Mourez avec moi
hè
Mil~re1 J C'est si facile! et vous échapperez /ta:t
m.altgmté ! Pourrai-je reposer en paix si on
1
mal ·
d
,
vous par e
. ' st on vous ru oie ! vous, mon cœur, entre les
f1a\~s de ces hommes sans cœur, et moi empêtré dans
~ mges de la tombe et les vers, ressentant peut-être
~ aque coup - oh ! Dieu ! - sur cette bouche - et
mcapable de mettre en pièces le misérable' Mo
M'l
dr d 1 ·
l
·
urez, 1 e ' aISsez- eur ce monde honorable - po ur D'1eu nous
sommes assez bons, qu01que
·
le monde nous ait rejetés 1

J:

( On entend un coup de sifflet.)
·
Ho! Gérard !
(En~r:ent Gérard, Austin et Guendolen avec d}
lurmeres.)
TRESHAM. - Qu'on ne pare
l pas! Vous voyez les
f;' J
ans. e ne supporterai pas une autre voix que celle-ci.
MERTOUN ..- I_l y a de la lumière, de la lumière
a~~our dé _m01, et ?e m'en vais à elle. Tresham, ne vous
a1-1e pas dit, ne m avez-vous pas promis de rép 't
paroles à Mildred ?
'
e er mes
TRESHAM. -

TRESHAM. - Je les lui répéterai.
MERTOON. - Tout de suite ?
. TRESHA_M. - Tout de suite. Prenez le corps Gérard
Je ~or_tera1 la tête.
'
'

( Comme ils ont à demi kvé Mertoun il
. )
,
retounie soudam. .

,

Sc

MERTOUN. - Je savais qu'ils me tournaient
n
détou rnez pas d'eIle ,• L'a ! Arrêtez-vous ! Là ! e me
(Il meurt.)

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
GuENDOLEN (après un temps).. - Austin, restez ici
avec Thorold jusqu'à ce que Gérard revienne avec de
l'aide, puis conduisez-le à sa chambre. Je dois.aller chez
Mildred.
TRESHAM. Guendolen, j'entends tout ce que
vous dites: ne l'avez-vous pas entendu qui m'a enjoint
de lui porter son message ? Wavez-vous pas entendu ma
promesse ? Moi, et moi seul, je dois voir Mildred.
GUEND0LEN. - Elle en mourra.
TRESHAM, - Oh ! non, elle ne mourra. pas. Je n'ose
pas espérer qu'elle mourra. Ah! Austin est avee vous?
AUSTIN. ~ Plôt à Dieu, que nous fussions arrivés
pendant que vous vous battiez!
TRESHAM. - Il n'y a pas eu de combat I Il m'a laissé
le tuer, cet enfant. Je vais vous confier son corps, à
vous et à Gérard. Comme ceci. Por-tez-le devant p::ioi.
AUSTIN. - Où le porter?
TRESHAM, - Oh ! Dans ma chambre. Quand nous
nous y rencontrerons, nous serons redevenus amis.
(Ds èmpartent le. oorps de Mertoun.)
Croyez-vous-qu'elle mourra, Guendolen?
GuENDOLEN, - Où donc me conduisez-vous?
TRESHAM. - C'est là qu'il est tombé. - Répondezmoi à présent. Vous qui n'êtes pour rien dans le- sort
de Mertoun, passerez-vous jamai~de votre plein gré dans
cette avenue où vous avez vu sa poitrine sur le sable ?
Lorsqu' Austin et -.;ous} br.is à bras, vous promènerez
dans nos vieux jardins, une on1bte ne. vous apparaîtrat-elle pas sur les pr,airies ou dans les landes désertes une tout autre ombre que celle qui replie et referme
dans les bois leurs murmures chaque nuit ? Pourrez-

UNE TACHE AU BLASON

8

35
vous oublier assez son corps pour marcher sur ce sable
sanglant dans l'allée des ifs? ... C'est bien! vous détournez
la tête ... Et moi, alors?
GuENDOLEN.
.
d
. - . Ce qui est fait est i;rai·t f• M
. on souci
est e ceux qm vivent. Raidissez-vous sous le fardeau
Thorold, car il reste beaucoup à faire!
'
TRESHAM. ~ .Ch~rs arbres anciens que mon père
planta, et que Ja~a1s tant! qu'ai-je fait, que pareille à
celle des fables antiques• une furi'e déch"~"é
•
à.,.u e smt venue
mener parmi :--ous sa redoutable danse? Oh! Jamais
plus pour mo1 les vents n'entonneront dans vos têtes
balancées _la vaste_ antiphonie, les demandes et les répons
alternant a la _gl01re_ de Dieu! Vous lui appartenez, à
elle. Plus à mo1 ! Adieu! Adieu !
SCÈNE Il
(La Chambre de Mildred.)

MILDRED, seule.
MILDiED. - Il ne vient pas !
entendu parler de cem, qui semblent désarmés
d~ns le bonheur. On croirait que le chagrin les tuera
d un souffie. Cependant, à sa première menace ils rassemblent si bien leurs pauvres forces qu'il peu; frapper
et frappe'.r e_ncore, ils dédaignent ses coups. Ah ! il n'en
est pas ams1 de moi! la pierre que l'on m'a jetée m'a
abattue, et les autres malheurs maintenant tombent sur
elle, non sur moi. Autrement; supporterais-je que Henry

J'ai

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne vienne pas ? qu'il me manque, cette première nuit
de tant de nuits? L'amour est fini ... S'il était assis, là,,
comme il y a si peu d'heures, sur ce siège, nous ne
nous chéririons plus - ne chercherions plus mille
moyens heureux pour cacher l'amour aux yeux: de ceux
qui sont sans amour! - Je crois que j'aurais ~u di~e
certaines choses à Thorold pour ma défense ; 11 était
haletant pour la moindre excuse - mais rien ! Une fois
la première honte reçue, tout pouvait venir.
Pas de Henry ! Et cependant je suis assise là et
j'attends, pensant et repensant à cette matinée... S~ns
doute je suis sortie de moi-même. Une Mildred qq1 a
perdu son amour! Ah! Je n'ose penser à cette malédiction. Je la fuirais jusque dans la mort! C'est cette
Mildred-là, pas moi, dont le cœur se brise. Le mon~e
m'abandonne, Henry seul m'est laissé - laissé ? mais
je l'ai perdu puisqu'il ne vient pas! Et j'attends, stupide ..•
Oh ! Dieu, brisez cette angoisse, cette folle torpeur, par
n'importe quel moyen, par n'importe quel messager!
TRESHAM (du dehors). - Mildred!
MILDRED. - Entrez! le Ciel m'a entendue!
(Entre Tresham).

MILDRED. - Vous ? seul ? oh ! plus de malédictions !
TRESHAM. - Laissez-moi m'asseoir-là,. asseyez-vous.
MILDRED. - Dites, Thorold, n'ayez pas cet air, dites
ce que vous avez à dire. Que doit-il advenir de_ m~i_?
Oh ! Exprimez~la donc, cette pensée qui vous fait pahr
le front et les joues !
TRESHAM. - Ma pensée ?
MILDRED, - Toute.
TRESHAM~ - Comme nous voulions ces nénuphars l

UNE TACHE AU BLASON

837
Il Y a des années de cela... Nous sommes allés si loin
que l'eau nous a surpris, je ne sais comment • nous ne
pouvions plus ni avancer ni reculer et nou; sommes
r~stés là à rire et à pleurer jusqu'à c~ que Gérard nous
a~t ramenés· sur la terre ferme - mais là, nous pleurions
bien pl~s fort, parce que, une fois de plus, nous avions
manqué les fleurs cherchées ! Les pensées des hommes
sont futiles parfois, les pensées de certains hommes qui
sont tout près de la mort l Mildred !
MILDRED. - Vous m'appelez par mon nom plus
tendrçment qu'hier même, qu'est-ce que cela veut dire ?
, T~SHAM. - Cela ~'est un tel poids sur l'esprit que
d avo1~ occ~pé ce matm un rôle qui n'était pas le mien !
Je puis, bien sûr, je puis être content ou triste de 1a
moindre chose qui vous touche, je pourrais même, d'un
cœur torturé, vous désapprouver, Mildred. Mais j'ai été
outre... voulez-vous me pardonner?
MILDRED. - Thorold ! vous moquez-vous ? Mais non,
et vous demandez... répétez encore ce mot?
TRESHAM. Pardonnez-moi, Mildred... Êtes-vous
silencieuse, douce?
MlLDltED (se leve avec un sursaut). Pourquoi
Henry Mertoun ne vient-il pas cette nuit? Êtes-vous
vous aussi, silencieux ?
'

( Elle ouvre l'habit de Thorold et montre son
fourreau d'épée qui est vide.)

Oh! Ceci parle pour vous! Vous avez assassiné
Henry Mertoun I Et maintenant, poursuivez donc -et
dites-moi ce que f ai à vous pardonner ? Ceci avec le
. vous pardonne, je suppose que je
reste.~ C'est b'1en, Je
vous pardonne. Thorold, que vous devez souffrir !

•

•

�,.

338

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

UNg T.ACHE Aü BLASON

11 m'a charoé de vous dire ...

'
. t,
défends de me répéter !·
_ Ce
que ie vous
.
•
e dire et ne me direz
'
de
ce
que
vous
avez
a
m
C
est assez ént vous
. l'avez tué I. Ah I. non ! vous me
.
pas : comm . . .
.
. si bien que sa vie
'l m!a1IDa1t - iam:us
1
diriez qu 1
·
t il me faudrait à ce a
.
ma fenêtre - e
saignant sous
.
Taisez-vous
t Je vous parrépondre : « Vrarment.1 ».
TRESHAM. -

M

mer votre courrou:X. et me sauver l Vous l'avez laissé
vous raconter l'histoire de nos amours., de notre ignorance, et la brève folie et le long tourment - vous
l'avez laissé plaider sa cause, car votre code d'honneur ,
vous ordonne d'entendre avant de frapper. Et à la fin,
quand il cherchait dans vos yeux l'espoir de la vie, vous
l'avez frappé à mort!

n.oRED.

TRESHAM. - Nbn ! non l Si je l'avais écouté, si je
l'avais laissé dire la vérité, si je l'avais seulement regardé
assez longtemps, je ne l'aurais pas touché! Quoi! pen~
dant qu'il était là étendu, le clair de lune sur sa joue
encore vermeille, j'avais tout compris avant qn'il. eût dit
un mot! Je voyais, de mes yeux, à tr.tvers la surface
trouble- de son crime et du vôtre, un abîme d'immuable
pureté! Si j'avais seulement. r.egardé lorsque tout était
entraîné comme dans un tourbillon, j'eusse trouvé le
chemin. du profond calme ! Je n:ai pas voulu regarder!
Mon châtiment approche ... - Telle est la: vérité,
Mildred. Et vous, me niaudissez~vous ?.
Mll.DRED. A cette heure où j"ose appro-cher de
Celui qui n'a pas voulu qu'un être vivant pût désespérer,
qui n'a. pas besoin de· lois pour maintenir inaltérée sa
grâce, mais qui a ordonné que le plus vil des vers, s'il
se tourne vers lui,_ soit exaucé; je ne vous panfonne
pas, Thorold, mais je vous bénis, de l'â;me de mon
âme! ·

Vous ne pouvez pas pardonnen. Les.
,
. . rumt au fait de ce soir, c est
insultes de ce rnatm,. om' qd 1
d·et
en trembled'un autre jug.e que j'atten s e ver 1 -

donne.
.

T

•

RESHAM. •

.•

1

.
,
. Il n,'y a rien à parOh I cèst vrai. 1•
ILDRED. . . d li
mon âme de toutes ses
C' t ·ra1. 1 Vous
~ vrez
donner. es v .
! La mort me le. donne pour
inquiétudes d'un s.eul ~oup d .ers mots ! Mais c'est
.
, Vous ? me dire: ses ern1
touiours.
.
, lui ue •e répondrai - non parlui qui me les ~ira, et a
q àèvant le cœur, car la
des mots, mais par le cœnr

ment et cramte •

M

mort...
""
allez mourir,. vous
_ Ll mortr"I, yo....,
T
RESHAM.
.
d'
Ell e eIL étai.t s-0.re •
1
. ? Guendolen l'avait bien it .
aussi.

1wi je :rr'osais pas l'espdé~er .. : Guendolen que: je l'aimais,.
MILDRED. -

Vous

irez a

· Austin aussi.••
·;i

Et 0101.Th . Id n'était-ce pas cruel
_ Ah r
oro . ,
.
,
M
ILDRED.
ft
é de vie et damour,
d'éteindre- ce reune. sang, en , an:111.
en me laissant ici
'.6&gt;1' que vaus .um1ez,
d' amouli pour m ·
. ;:i oh , Sans aucun
,
d 1:11u:e vous 1e nuez.•'
·
.
TRESHAM. -

(Elle tombe. sur le wu de Thorold.)
Ne vous ct.és©.!ez plus ! Ne songez p.Ius au passé ! Le
nuage que vous avez cr.evé-était tout de même un nuage,
puisqu'il s'interposait entre mon ami) et vous l Vous
l'ave~ frnppé sous cette ombre. Mais est-ce un1p~ssé itr:é-

I attendre peu an '1 • ,
débiter· son ,auvre confus
d(füte, vous,l,'avez laisse ~o'Us,
· :it po:ur désardiscours d'enfant;. faire de son, pauvre nueu

/

•

�LA NOUVELLE

UNE TACHE AU BLASON

R.EVUE FRANÇAISE

84r

parable? J'avais un cœur, je puis en disposer: je vous
le donne. Il vous aime comme le mien. N'est-ce pas,
Henry?

pers~nnages défiler sous le brillant portique Pour
.
Je suis au bord ... au bord...
.
mo1,
GUENDOLEN. _ Ne Je lâche
.
est proche !
pas, Austm, la mort

Je

. AJa a_ ac~ e Mildred est pleine de
Paix .I Je te. -VOIS,
ustm Je
..

(Elle meurt.)

TRESHAM. - Je te souhaite la joie, Bien-Aimée. me réjouis de ta béatitude !
GuENDOLEN (du dehors). - Mildred! Tresham !
(Elle entre avec Austin.)

Thorold, je ne pouvais pas attendre plus longtemps.
Ah ! elle est évanouie !

· TRESHAM. - Bien mieux qu,évanouie !
,
GuENDOLEN. - Elle est morte! Laissez-moi dénouer
ses bras!
TRESHAM. - Elle les a jetés autour de mon cou, et
m'a béni, et elle est morte. Laissez-la ainsi, Guendolen !
AUSTIN. - Mais regardez-lei lui! Qu'as-tu, Thorold?
GuENDOLEN. - Livide comme elle, et davantage!
Austin, vite ! de ce côté !
AusTIN. - L'écume mousse entre ses dents serrées et
ses lèvres sont noires! Parle, très cher Thorold !
TRESHAM. - Uq. poids plus lourd que le poids de
ma sœur me fait chanceler. Merci. Je tomberais sans
vous. Là, cela passera. Non. Je vais mourir.
GuENDOLEN. - Thorold ! Thorold ! pourquoi?
TRESHAM. - Lorsque j'ai bu ce poison, je sentais
que la terre n'était plus la terre pour moi, que la vie
qui anime toute vie s'en était allée de moi ! Il y a des
chemins de traverse pour disparaître ... le joueur accablé
de fatigue qui a achevé son rôle dans la comédie de ce
monde se laisse glisser de côté, laissant les importants

TRESHAM

Dé". I

f;

d

Mettez- la •
,
sens, vo1c1 ma main.
Maître y Mv?tre, Guendolen, avec la sienne! Vous êtes
et attresse désormais, vous êtes TRESHAM
ce nom et le renom
.
'
haut
é
vous appartiennent ! Portez bien
Vous :~;ez c:;sitn '. Austin, pas de tache au blason.
tache ! Prem·. en hi! faut de ~ang pour laver une seule
iere tac e premier
A
vain monde l'é
a' •
sang. ux yeux du
, eu est e gueules c
d
chaut au monde d' . . 1
ornme evant. Peu
ou vient e rouge!
AUSTIN. - Il n'y aura pas de tache!
TRESHAM . d'
. ]'avais
1t cela moi aussi
S''l
.
une tache 1
'
·· · 1 survient
, a vengeance
SOuv
. est à Dieu, non a' I,homme.
enez-vous de m 01 !
G

(Il

merrrf.)

(laissant retomber le bras ou le battement
u pouls a cessé) _ AI1 I Th ld .
. malaisé de
.
·
·
oro ! Il serait
vous ou blier!

d

UENDOLEN

FIN
ROBERT

BROWNING.

(1843)
Traduit par E. Sainte-Marie Penin.

f

�SUR UN

SUR UN « SYSTEME
DES BEAUX-ARTS»

I
1

Dans l'état présent des arts, rien ne nous manque
autant qu'une ferme esthétique; mais il s'en faut qu'elle
soit généralement désirée.
Les motifs de défiance sont assez forts. Ils ne se
laissent pas tous réduire au mépris de l'intelligence, à
l'adoration de l'instinct. Pour l'intelligence même, on
peut craindre la tyrannie de formules qui la _tiendraient
emprisonnée. Au temps même où les Français furent le
plus près de s'entendre sur la nature du beau, ce ne sont pas
les Arts poétiques ou les Essais sur le Goût qui ont formé
le meilleur de leur culture, mais bien l'examen et la
discussion des ouvrages de l'esprit. Au rebours de l'Allemagne, chez nous les critiques ont eu plus d'influence
que les esthéticiens. Et nous n'y avons rien perdu : si

•

1&lt;

SYSTÈME DES BEAUX-ARTS »

grandes que soient ses faiblesses, la critique présente au
moins cet avantage de :ramener l'attention sur les œuvres
au lieu de la détourner. Il est vrai que ses jugements,
même déguisés sous le titre de simples impressions,
s'inspirent le plus souvent d'une esthétique latente ; une
doctrine moins confuse et plus clairement avouée la
garderait mieux des inconséquences. Oui, mais alors
elle n'échapperait pas aux pièges d'une logique abstraite.
Juge ou législateur, il faut choisir: si les rôles sont confondus, le oin d'arrêter des maximes fausse !'-appréciation
des cas singuliers. Eo matière de gol1t, les principes
rendent suspectes .les raisons.
S.'lns doute il y aurait place pour une .certaine esthétique, même si la critique ni l'art ne lui demandaient
leurs directions. Par delà toutes questions d'espèces, les
conUitions générales du beau posent un problème à la
pensée: pourquoi nier l'intérêt d'une recherche philosophique visant à rattacher l'art, comme toute autre '3.ctivité, aux lois de la nature sociale et à 1-a \'Îe totale de
l'esprit? .Même quand elles deviennent franchement
hasardeuses, comme dans le système de Hegel, ces spéculations ont leur prix. Mais la pratique doit-celle s'en
inspirer? Ce qllf! l'on conteste, c'e.,t .l'existence .d'une
disciplin~ assez exacte pour guider, fût-ce de loin, la production de l'artiste et les choix de l'amateur.
L'esthétique expérimentale, qui opère en.laboratoire,
prétend au nom de science. En fait, pour chacun de.nos
sens, elle fixe avec certitude quelques conditions de plaisir
élémentaires que tout praticien gagnerait à connaitre,
encore qu'il puisse les deviner. Mais ces conditions, en
tout art, ne jouent qu'un rôle subordonné; car elles

�844

I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR UN cc SYSTEME DES })EAUX-ARTS »

doivent céder sans cesse aux exigences de l'expression.
Plus féconds seraient les enseignements d'une esthétique
comparative bien appuyée sur l'histoire, sur fanalyse des
œuvres et sur les témoignages des artistes. Mais elle veut
être une science encore. Comme telle, par soumission
aux faits, elle ne devra tënir compte des œuvres qu'en
proportion de leur succès constaté ; puis, à mesure
qu'elle étendra le champ de ses comparaisons, les formules qui les résument devront être toujours plus
vagues, pour échapper au reproche d'arbitraire. Ainsi je
crains qu'un vrai scrupule scientifique n'entraîne ici
l'effacement des valeurs, !'insignifiance des conclusions.
Au sujet du beau, cet excès de prudence est ce que
nous pardonnons le moins. Mieux vaut le ton décidé
d'un Stendhal : ses erreurs mêmes, parce qu'elles sont
franches, fouettent le sang, éveillent les idées. Sans
doute une théorie du beau nous promet autre chose
qu'un~ série de boutades. Mais la personnalité pourra+
elle jamais ùffacer d'une étude qui prend pour objet des
joies consenties et préférées? L'entreprise comporte une
part d'aventure, qu'on doit accepter simplement. ~ar i_I
ne s'agit pas de croire, mais de mettre une doctrine a
l'essai. Un homme JJ.Ous la propose. Pour mériter qu'on
l'écoute, il faut que cet homme ait tâché de su~monter,
par la culture, ses habitudes et préjugés strictement
individuels; il faut que ses expériences soient larges,
libres, non bornées par une_ prévention de chape!le ou
d'école. Mais il faut aussi qu'il sache prendre ses nsques
et qu'ayant marqué d'abord! par tâtonnements sincèr~s,
les points qu'il croit soustraits au doute, il ose les relier
enfin par un tracé simple et hardi.

II

•

le Systeme des Beaux-Arts que vient de publier l'auteur
des Propos d'Alain me paraît plus vrai, plus fort et
philosophique en un meilleur sens que les livres fameux
de Taine et de Guyau. Peut-êtte est-il moins capable de
plaire à première vue: Taine a pour lui l'abondance des
exemples, le tour concret du style, l'impérieuse clarté
des affirmations; Guyau, cette chaleur d'éloquence qui
ne manque pas son effet sur des cœurs de seize ans.
Mais combien leurs idées restent flottantes, sous un air
de décision ! Le principe de Guyau - le Beau, expression
de la Vie - reste vague au point d'éluder la distinction
même du vrai et du faux. Chez Taine, les influences de
la race, du milieu et du moment n'intéressent directement que Fhistoire; quant aux critères proprement
esthétiques - convergence des effets, importance et
bienfaisance des caractères - ils composent un programme plutôt qu'une doctrine: les mailles du filet
sont trop larges, tout le traverse et rien n'y reste pris.
Comme on verra, la réflexion d'Alain serre d'aütrement
près les choses. Elle ne pose pas des problèmes en l'air
( comme de savoir si l'art est, ou n'est p.as, un jeu); mais
elle n'esquive pas les problèmes réels, ceux dont la solution influe sur la pratique et nous permet d'opter entre
deux tend,mces ou deux façons d'agir. Elle n'accumule pas
54

�84 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR UN

les exemples pour illustrer des vérités ba~ales ( co~1me
l'influence du milieu); elle n'étale pas ses mformauons;
même, le plus souvent, les exemples sont seulemen~
suggérés; et c'est l'idée, se formant s~u_s nos yeux, qm
nous impose le souvenir des faits._ ~ aime cette façon
d'écrire, par ou nous avons part aux 101:s de la recherc_he
et de la découverte; mais avouons quelle ne va pomt
sans une tension parfois excessive. Ce livre dense
manque d'air. La plénitude concentrée des formule~, la
succession serrée des liaisons logiques décour~era1en_t
une lecture hâtive. Il convient que le lecteur soit attentif
et de loisir, qu'il veuille bien s'arrêter pour lire ~ntre_ les
lianes et consente à ne méditer qu'un seul chapitre a la
b

fois.

»

spectateur... Un beau vers
et ensuite fait; mais il se
la belle statue se montre
qu'il la fait; et le ponrait

« Le génie ne se connaît que dans l'œuvre peinte
écrite ou chantée. Ainsi la règle du beau n 'apparaît qu;
dans l'œuvre, et y reste prise, en sorte qu'elle ne peut
servir jamais, et d'aucune manière, à faire une autre
œuvre. »

Quand nous aurons vu les raisons qui les éclairent
ces aphorismes gagneront en force aussi bien qu'e~
nouveauté. Il fallait les citer tout de suite pour écarter
une ~éprise,= !'.intention d'~lain, sûrement) n'est pas
de regenter l artiste et de plier son travail à quelque
idéal préconçu.

'1

Alain a choisi son public : c'est aux artistes qu 1
s'adresse &lt;&lt; en vue d'abréger, dit-il, le1:rs réflex~ons p_ré. · · &gt;&gt; . Comment accueilleront-ils- cette mtrus10n
11m111aires
.
d'un amateur? D'abord je les vois sourire~ ou
froncer le sourcil. S'ils se décid~nt pourtant a ouvnr le
volume, peut-être seront-ils rassurés par les phrases que
voici:

?1en

« Un artiste perd son temps à chercher, parmi les
simples possibles, quel serait le plus beau,_ car aucun
possible n'est beau ; le réel seul est beau. Faites donc et
jugez ensuite...
.
.
« Pense ton œuvre, ou1, certes; mais on ne pense
que ce qui est; fl!is donc ton ~uvre.
,
.
« Toutes les fois que l'Idée précède et règle l exécut10~,
c'est industrie ... L'idée vient à l'artiste à_ mesure ,qu~il
fait ; il serait même plus rigoureux de dire que 1Idee

DES llEAUX-ARTS

lui vient ensuite, comme au
n'est pas d'abord en projet,
montre beau au poète ; et
belle au sculpteur, à mesure
naît sous le pinceau ...

'

.

« SYSTEME

Si le seul nom de Système éveille une inquiétude
' t qu' on ne l'aura pas pns
· en son vrai sens. Peut-être'
ces

•

vous fait-il attendre un enchaînement déductif où les
principes ad~is d'abord déroul~aient leurs conséquences,
en sorte qu ayant accordé ceci, on ne puisse ensuite
refuser cela. Or ces moyens de la logique ne sont rien de
plus, aux yeux d'Alain, que des moyens de l'éloquence
c'est-à-dire
de• la parole publique : artifices de l'orateur'J
•
qm veut touiours assurer ses conquêtes avant de pousser
plus avant. Mais « cette méthode, comme le remarqu:1it
Socrate, va contre le bon sens, car c'est souvent une
~onsé_qu~nce qui . n~us. inv~~e à ~evenir au principe; et
1espnt n es pas arns1 fait qu il puisse jamais jurer de s'en
tenir à une preuve; au contraire la pensée travaille tou-

�LA NOUVELLE REVUE FaANÇAISE

jours dans un système, aucune partie ne pouva_nt être
bien connue avant que toutes aient été examinées .. •
L'art de la prose est de suspendre le jugement du lecteur
jusqu'à ce que toutes les parties so~en: en place et, se
soutiennent les unes les autres. » Ainsi, persuadé qu on
prouve tout ce qu'on v~ut, A!ain, ~ar re~pect d~ vrai,
préfère cette méthode qut consiste cc a expliquer, a exposer autant qu'on peut, sans rjen prou;7er. » Il a te~té, de
chaque art, une analyse séparée. Il s est attaché a marquer les distinctions et les oppositions, en se réglant sur
les œuvres mêmes cc dont, chacune s'affirme si bien et
n'affirme qu'elle. » Mais il lui a paru qu'enfin la liai.so~
aussi s'affirmait d'elle-même, plus serrée par les d1fferences, ce que le mot Système exprime as_sez bien.
Là-dessus, nous n'avons pas à le crorre sur parole.
Dans un autre ouvrage, il nous dit fort bien : « P~n:;er
n'est pas croire; penser, c'est plutôt invent~r .sans cr01r_e. »
Il se représente le savant même, le phys1c1en, sounant
et jouant avec sa théorie, dém~ntant et remontant ses
idées comme des rouages, traviullant sans fièvre et recevant les objections en amies. Le styl~ d'Alain, ~ar sa
concision seule, a parfois des allures d assurance intrépide ; mais son esprit souple ~t j~une aime le doute, et
veut que nous doutions. Aussi bien le Beau a, c~mme
il dit encore « ce privilèged'exister&gt;&gt;. Romans, musiques,
édifices, sta;ues, dessins, des objets sont là,. qui ne cèdent
pas à tout caprice, et nous p:essent de v.énfier par ~ousmêmes si les analyses sont 1ustes et s1 la synthese se
tient.

SUR UN &lt;&lt; SYSTÈME DES BEAUX-ARTS »

III
« Tout~s les recherches, dans l'ordre de !'Esthétique,
sont dommées par les analyses de la Critique du ]ttaement
.de Kant
. ..., Au sujet de. cette doctrine, il suffit d':vertir
que Je m y accorde touiours, sans avoir jamais à l'invoquer. »

J'~ime ~ voir rendre au vieux maître cet hommage
mén:é. Rien ?e donne à supposer que le philosophe de
K°:111gsberg fut, plus qu'autre homme, sensible aux arts.
Mais, afpliq~ant à ~e sujet d'étude son analyse patiente
et candide, 11 a mis en pleine clarté des vérités essentielles, que le rationalisme du xv11• s1ècle et le sentimentalisme du xvm méconnaissaient également. Q4and on
re~rend une à une ses formules principales, on trouve
quelles ont résisté au temps. Elles ne sont pas fausses
elles ne sont pas vides. Et les dernières seulement son~
équivoques : celles qui disent que l'œuvre d'art &lt;&lt; doit
pouvoir êtr_e reg~rdée comme nature i&gt; et que le génie
est cc une mtelligence qui opère comme la nature».
Encore peuvent-elles être entendues en un bon sens •
Kant n'est pas plus responsable que Gœthe des extrava:
gances qu'en om. su tirer les philosophes romantiques.
Sagement il s'est borné à la tâche à laquelle suffisaient sa
méthode et ses dons : définir les traits communs à toutes
émotimi.s esthétiques, donc à celles que l'on éprouve
devant la nature aussi bien. Sa réflexion s'arrête au seuil
0

r

•

�'
LA NOUVELLE REVUE FRA.",ÇAISE

850
.
des arts. Alain, qui accepte son enseignement, ne saurait
s'en contenter.
Pour aller plus loin il construit, d'apr~s Descart~s, une
théorie de l'imao-ination « comme fonction ou pmssance
' humaine, mais t- essentiellement définie par le méc~nisme et les affections du corps humain,&gt;. Cett~ théone
de l'imagination suppose une théorie des pass1o~s; et
toutes deux. ont chance de paraître assez neuves a tou\
lecteur qui prendrait à la lettre la psych?lo?ie d~ not~e- i
temps. Non pas que celle.ci les nie en prmc1pe; Je cro~s
même qu'elle tend à s'en rap~ro_cher ;oujou~s plus;_ mais
oublie ou
d ans les applic.1.tions on dirait quelle les
. .
· , 11
u'elle en prend le contre-pied. Les descnpnons que e
~ous fait de l'imagination créatrice enveloppent:. en
effet deux suppositions assez conforme·s au ~reiugé
'
commun
: l'un e est qu'il ·existe en nous des sentiments
.
définis, dont les signes tout spontanés sont a~.sez cl_a~rs
pour que l'art les recueille et n'ait plus qua c~01sir.
, L'autre « que nous gardons en mémo_irc des copies des
choses,' et que les œuvres d'art ne sont ~u'une tradu~tion, souvent même affaiblie~ de telles images combinées par une élaboration inténeure ».
Double erreur, répond Alain. Car, d'u?e part, le
sentiment sans pensée se réduit à une connaissance confuse de l'état du corps ; toute émotion est tu~ulte et
•
~édition corporelle ; par suite, toutes nos é°:1ouons se
ressemblent étrangement, avant qu'elles ne s01ent non:mées et dominées. Ainsi nulle passion ne peut s'_exp~1mer, et d'abord se définir, que par une lutte et -v1ct?1_re
sur soi. Le mouvement libre exprime tout sans cho1s1~,
aussi bien les émotions passagères, au SU}et desquelles il

• SUR UN

« SYSTÈME

DES BE.AUX-ARTS

85 I

»

n'y a rien à chercher ni à deviner. Même sans intention
de. tromper, tout trompe dans le visao-e humain par des
•
~
D
&gt;
signes un moment qui n'ont point de support ; et les
figures trop expressives n'expriment rien, parce qu'elles
nous engagent dans une recherche sans fin. - D'autre
part, « notre pouvoir d'évoquer les objets absents ne va
pas aussi loin qu'on le dit, ni qu'on le croit. Sans doute
à chaque moment - surtout dans les émotions vives _:_
l'action des objets extérieurs sur nos sens, }'état de ~os
organes, Je tressaillement de nos muscles, nous fournissent des sensations auxquelles notre attente aussitôt
prête un s~ns. De _là des perceptions fausses q~i, comm;
les ~erce~t1ons vratesJ ~e sont pas données simplement,
1na1s ~OUJon'.s supposées et pensées. Ainsi Ja croyance
P.eut etre tre: forte,_ même si le pouvofr d'évoquer est
Li.tonnant et mcertam. Ce qui se produit en nous n'est
pas tant une représentation qu'un jugement trompeur
~ppuyé sur les émotions, cherchant d'après cela le;
images et l_çs attendant, souvent en vain. « Le jugeme~t~ l'é.rpotion, le geste, le départ du corps font toute
la ~1s1on sans doute» ; aussi le visionnaire, qui dit qlt'il
voit le plus, est-il celui qui voit le moins. Dans les rêves
~t !a rêverie lib~e, l'imagination nous jette d'une esquisse
a. 1autre; son Jeu, tant que rien du dehors ne le sout~ent, est, &lt;c selon l'occasion, emporté ou instable, aussi
nch~ de rnoun-ments que pauvre d'objets, toujours
~mb1~u » ; même la vue des choses ne suffit pas encore
a ?éhvrer un .spectateur passif de cette agitation stérile
qui est la cause ordinaire, de l'ennui.
,. Et voici les conséquences : D'abord, nous mesurons
1importance des coutumes et des rites par où la société

•

�\

852

modère le désordre des passions : « Hors de l'imitation
réglée, et de la sympathie composée qui est politesse, il
a point d'Humanité à proprement parler, mais bien
l'animalité seule, et même sans conscience suivie.
Ptenons donc la cérémonie, primitivement et toujours,
comme élaboration d1,1 souvenir, du sentiment et de la
pensée ; en sorte qu'il n'y a point de distinction à Faire
entre l'expression ou éch:rnge des sentiments et la puissance de les éprouver ». Cet ordre humain est le premier connu, et c'est à lui probablement qu'ont été dûs
les premiers arts. Mais plus bienfaisant est l'ordr~ des
choses, qui nous invite - selon fa maxime.. d'Auguste
Comte - à « régler le dedans sur le dehors ». Quand un
ferme obstacle s'oppose à Findétermination des pensées,
alors naît le bonheur de contemplation. Mais l'ordre
inflexible ne se révèle qu'en rencontrant quelque action \
commencée. Si l'artiste avant nous le découvre et le
propose à notre joie, ce n'est pas à la faveur d'une rêverie
oisive, qu'on nommerait inspiration. Il faut qu'il se fasse
artisan d'abord, et qu'agissant il appuie son action à quelque premier objet ou J.'remière contrainte de fait. Ainsi,
&lt;c pour les œuvres qui' naissent et meurent sans arrêt,
comme la déclamation, la danse et la musique, le premier
objet est le premier mouvement, qui s'orne de ce qui le
suit, mais qui annonce aussi ce qui suivra le mieux.» Au
reste il y a plus d'un genre de contrainte, et l'instrument y
fait beaucoup, comme le violon au musicien, le ciseau au
sculpteur, le crayon au dessinateur, la toile au peintre.
Mais partout la méditation de l'artiste est plutôt obser.vation que rêverie, et encore mieux observation de ce
qu'il a fait comme source et règte de ce qu'il va faire.

ny

f

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

' .

SUR UN

« SYSTEME

DES BEAUX-ARTS»

853

Même dans les arts « décevants » qui semblent tirer
toute leur puissance d'une imitation de la nature ce
'
1
.
,
n est pas a contramte du modèle qui règle le plus sûrement la fantaisie. S'il est beau que l'invention retrouve
la nature, cette condition ne passe pas avant tout.
Le vrai modèle, c'est l'œuvre même. La résistance de la
matiere, voilà ce qui soutient l'artiste, et le auide et
vraiment l'inspire, en le sauvant .de l'impr~visation
creuse et de l'instabilité d'esprit. Si un certain délire
co1:duit a_ux arts, c'est donc toujours à condition que le
délire s01t surmonté. L'action des arts ainsi forrués
n'est pas de stimuler en nous le jeu des rêves mais au
contraire de remédier à la rêverie errante et tri;te en lui
im~osant ~n objet : une belle statue, centre de pensée,
étemt les images; une belle peinture retient toute la
pensée attachée en quelque sorte à la couleur. Tel est
aussi l'effet d'une belle prose : car écrire c'est sortir du
rêve, c'est se réveiller, e·t toujours les écrits d'un homme
valent mieux que ses idée5.

IV

. ~-es vues sur l'Imagination occupent à peine un
d1x1eme du volume. Mais par cette critique un obstacle
es.devé, !ai~sant libre la voie qui conduit, sans plus de
detours, a 1analyse des arts concrets. Si le beau existait
d'abord en idée, dans un monde tout intérieur c'est là
qu'il faudrait l'étudier pour le définir par des I~is corn-

�854

LA NOOVEUE REVUE FRANÇAISE

munes, avant de chercher comment il prend corps
dans la pierre ou· sur le papier. En fait, l'ancienne esthétique ne procédait guère autrement. Mais si le réel seul
est beau, si .nul projet n'a de prix hors de l'œuvre, c'est
donc des œuvres qu'il faut partir, et des arts particuliers, considérant en chacun sa matière, ses ressources et ses outils. Ni la parenté des dons qui les
préparent, ni celle des joies qu'ils nous donnent, ne
suffiraient à lier les arts en un même système, si la résistance de toute matière, et le besoin de régler l'œuvre
sur l'œuvre même, n'imposaient partout au travail certaines conditions communes qu'on peut à la fin rassembler en une théorie du style.
Un art ne dépend d'un autre art qu'autant que son
objet dépend d'un autre objet : comme l'ornement, par
exemple, dépend de l'architecture. Ainsi les arts qui
s'appliquent directement au corps humain - danses,
cortèges, costume et parure - prennent ici la tête de la
série. Car le Cérémonial, par lui-même esthétique, a sa
fin propre et sa matière à part. L'architecte peut demander aujourd'hui qu'on le consulte sur les fêtes, et le
peintre sur les modes. Mais les fêtes et le culte ont
d'abord proposé un programme à l'architecte; le costume,
la parure, la politesse ont préparé au peintre ses
modèles.

La seule présence d'un élément commun - tel que
le langage des mots, ou la forme qui parle aux yeux n'empêche point que deux matières d'art diffèrent pro-•
fondément : ainsi le théâtre, action et spectacle, se
trouvera placé loin de la poésie; l'art du langage écrit
n'aura pas mêmes lois que celui du langage chanté ou

SUR. UN cc SYSTÈME DES .BEAUX-ARTS l&gt;

déclamé; et le dessin, comme art indépendant, révèlera
d'autres caractères que dans les esqn.Ï$es du peintre, de
l'architecte ou do sculpteur.
Enfin, il est évident qu'en chaque art la seule notion
de sa matière n'enferme point toutes les relations qni le
rattachent à la nature et à l'esprit humain. Mais elie
domine ces relations-, et leur pose les seules limites
qu'on ne puisse traiter d'arbitraires. Le livre sur fa
Sculpture contiendra donc un chapitre des Pas.süms et un
chapitre des Pensées; Je livre sur la Peinture, un chapitre
des Sentimmis et un chapitre des Symboles. Ce ne seront
point divagatioflS littérnires, si l'auteur a toujours
égard au:'\: rrécess.ités du marbre, aux. exÏgences de fa
cou}eur.
Le rôle de l'esthéticien est de préciser ainsi les effets
que chaque art atteint par ses moyens propres, et de ra-'
mener vers ce centre toutes nos réflexions. U peut le faire
sans empiéter j&lt;tmais sur le domaine de la technique.
C&lt;serait méprise que d'attendre de lui nn. cours raisonnié
d'ham1oaie, ou des recettes d'atelier. Et ce serait injustice d'exiger qu'il se montre également sensible à tous
les ans, également instruit de leur histoire et de leur état
actuel. En tâchant de le prendre en dé:fa.u.t, on trouvera
d'ailleurs l'occasion de se critiquer soi-même et d'avouer
ses faiblesses. Un peu déçu par les pages sur la Musique,
j'ai dû me rappeler qu'Alain iy connaît sûrement mieux
que moi, puis constater l'approbation que lui accordent
des témoins qui rugent de cet artpa.r science et pratique,
non par simple impression. Pourtant les.. pages consacrées au Dessin brillent mieux,. ce me semble., pu leur
propre lumière; !es formules y sont plus. nettes et d'un

�'
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tour plüs décisif; avant de tenter l'épreuve, je pensais
bien que des peintres reconnaîtraient, dans les chapitres
de la Ligne et du Mouvement, des vérités importantes
qui jamais n'avaient été dites avec autant de bonheur.
Parmi les arts littéraires, on voit bien que la poésie
lyrique est comprise par Alain plutôt que sentie. Ce qui
le touche au plus vif, c'est le Théâtre ou le Roman. Sa
théorie sur les jeux de la scène s'accorde fort bifa
avec les efforts que tentent nos amis du Vieux-Colombier. Le théâtre, d'après lui, n'est fait nullement de
conversations émouvantes ou plaisantes, empruntées i
la vie commune. Il s'en faut bien. Le théâtre est cc un de
ces arts abstraits et sévères, qui périssent par la recherche
des nuances et des finesses. &gt;&gt; Il s'impose d'abord, et
sans précaution. C'est le mouvement du drame qui fait
vivre les personnages. Compter sur les caractères et sur
les idées pour porter le draine, c'est la même erreur que
celle du peintre qui chercherait à plaire par le sujet
même. Il faut que le sujet plaise par la ligne; il faut de
même qu'au théâtre les idées frappent par la situation
et le mouvement: avertissement à méditer par l'auteur
de l'Ame en folie. Alain partage avec Copeau le goût passionné de la haute farce ; il voit là non pas seulement la
pleine force du comique, mais sa plus haute vérité.
Autrefois, c'était un scrupule de dignité qui retenait
Boileau d'admirer, dans Scapin, l'auteur du Misanthrope;
aujourd'hui, nous serions gênés plutôt par un superstitieux attachement au réel. Or cc le danger du narurel et
&lt;le la vraisemblance, dans le théâtre comique, c'est qu'on
s'y enferme et qu'on n'en sait plus sortir. Et l'on vient
à faire dire aux personnages ce que l'on dit d'.ordinaire,

•

SUR UN cc SYSTEME DES BEAUX-ARTS

»

au lieu de leur faire dire justement ce que personne ne
dit jamais. Ainsi la comédie moyenne nous réduit au
maigre plaisir de rire des autres; la marque de la grande
comédie est que l'on n'y rit que de soi : chacun de
nous est mis tout nu sur la scène, mais pour lui seul ;
car il n'y a que le ridicule intérieur des passions qui
ressemble à ces terribles personnages. On rit de cequ'on aurait pu être, de ce qu'on fut en pensée un petit
moment. »
Tout art tire sa vraie puis~ance des moyens qui lui
sont propres. C'est donc en l'opposant à l'Eloquenceaussi bien qu'à la Poésie qu'Alain va définir la Prose,.
dernier né des arts, fleur suprême de la culture, à qui
va sa prédilection. Il veut la saisir en sa pureté, telle
qu'il l'admire surtout chez Montaigne et chez Stendhal.
Or, le propre de la prose est d'apparaître toute sur la
feuille imprimée. Il n'e~t point de sa nature d'être lue
tout ha~t ; la beauté n'y doit pas naître de la sonorité
des mots. C'est pour l'imprimeur qu'il faut écrire - et.
réduire les mots au rôle d'éléments. La vraie puissance
des mots résulte ici de leur place et de leur union
avec d'autres. La prose, considérée dans sa pureté, tend
toujours à détourner l'attention des éléments et à la
reporter sur l'ensemble. Les mots ordinaires, les constructions communes sont la matière de cet art; h c'est
toujours en formant, par la succession des mots, ce
que l'on appelle des pensées ')Ue l'artiste arrive à sa.
fin, même quand cett~ fin est d'émouvoir en évoquant de
fortes images. Tandis que la poésie est soumise à la
loi du Temps, une page imprimée s'offre toute au
regard; , la prose permet les arrêts, les retours, elle

�LA ~CUVELLE REVUE FI.ANÇAISE

n'entraîne pas, mais retient et ramène. De plus., elle ne
vise pas à un mou"vement commun. La poésie a beau se
faire solitaire, tous les hommes l'écoutent ensemble toujours. « La prose non; Gr par sa structure elle offre mille
cheminSc, et chacun s'y plût à sa manière; aussi fait-elle
toujours silence et solitude; comme une statue, que
jamais deux. hommes ne peuvent voir de même, au
même moment. Aussi l'auteur semh1e écrire pour lui '
seul. »
Comme la prose tern.l par sa nature à changer de ton,
à varier ses prises, sa beauté n'est pas complète ailleurs
que dans le roman : !'Histoire, et même fa plus belle,
manque de matière ; elle est toujours abstraite un peu,
parce qu'elle a&lt;lopte les motifs d'action que cha.::un
avoue. Elle se distingue par ce geure de vérité qui
-dépend des témoignages et en conserve toujours la
·forme. Bref, le confidentiel n'a pas de place· dans l'histoire. Or ce qui est romanesque, c'est la confidence, ·
qu'aucun genre de témoignage ne peut appuyer, qui ne
se prouve point, et qui, au rebours de la méthode historique, donne la réalité aux actions. La :fiction propre
au roman est que le lecteur n'ignore rien des pensées
&lt;lu persopnage et des sentiments qui les accompagnent.
Comment s'étonner qu'on y trouve toujours un centre
de perspectives, un sujet pensant principal? c&lt; Un roman
n'est ~mais un spectacle où. tout ::;et"1it objet agissant ou
parlant; c'est toujours· l~ tableau d.'une vie intérieure,
j'entends individuelle, et telle que chacun ne connaît
naturellement que la sienne ... Le thème de tout roman,
c'est le conflit d'un personnage romanesque avec des
choses et des hommes qu'il découvre en perspective à

SUR UN

« SYSTÈME DES

BEAUX-ARTS»

mesure qu'il avance, qu'il connaît d'abord mal, et qu'il
ne comprend jamais tout àfait» ... Enfin, quand le roman
est tragique, la fatalité) tout intérieure, n'y a de puissance que par le consentement des victimes. Le roman
sera~t donc le poème du libre arbitre, en ce sens que la
pass10n, et le malheur même, y sont voulus) aimés
choisis. - Il s'etf faut bien que tous les romans soien~
construits sur ce modèle; mais les plus beaux ne sont-ils
pas ceux qui s'en rapprochent le plus?
Voilà donc au moins un art où tout est fondé « sur
l'humain, et sur l'individuel humain ». Cet art sera-t-il
le seul où nous retrouvons notre être intime, cc les
rêveries, le joies, les tristesses, les dialogues avec soi
dont la politesse et la pudeur défendent de parler ? »
En face du roman, qui déroule ces passions dans ]a
durée, ne demandons-nous pas une forme de poésie qui
les concentre dans l'instant ? Et voilà qui nous ramène
à, la ~uestion du lyrisme : Si les formules de l'épopée
s appliquent mal au roman, celles de !'Elégiaque et du
Contemplatif n'expriment guère mieux; chez Alain, l'essence du lyrisme moderne. En renonçant aux thèmes
généraux et aux mouvements de l'éloquence, ce lyrisme
ne tend pas, quoi qu'on en dise, à se dissoudre dans la
musique et, pour préciser · da\·antage, la composition
d'un poème peut être dite musicale sans que son charme
tienne surtout à la sonorité des mots. Le trait nouveau
par lequel des œuvres d'ailleurs très diverses s'opposent
à presque toute poésie du passé, c'est plutôt le besoin de
noter justement « ce que jamais on ne verra deu.,,: fois»
la volonté de révéler, en une brève illumination, la ren:
contre à jamais unique d'une conscience avec la vie.

�860

SUR UN &lt;C SYSTÈME DES BEAUX-ARTS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette constatation émue, si elle ne se passe point de
musique, ne se passe pas non plus de jugement : c'est
surtout par le choix et l'ordre des détails qu'un assemblage singulier d'apparences fugitives prend forme et
valeur d'objet .... Alain m1arrêterait ici, n'admettant pas
qu'on puisse capter l'émotion à sa source même sans
risquer de retomber dans la confusiôn d'une rêverie
errante: c( Un esprit mal cultivé s'égare déjà rien qu'en
écoutant ses propres discours ; mais comment décrire
les pensées d'un homme naïf qui relit ses improvisations ? » - Il faut bien lui accorder qu'en effet c&lt; le
mécanisme fournit toujours des mots», que cc le papier
souffre tout» et qu'enfin, de toutes les œuvréis humaines,
un poème informe est sans doute la plus voisine du
néant. Mais assez d'exemples sont là pour montrer que
le pouvoir du style va jusqu'à régler l'expression de nos
mouvements les plus secrets.

,

V

Mépris du rêve inconsistant et de la passion désordonnie; discipline de l'expression; respect de la matière,
soumission à l'objet ; distinction des arts, distinction des
genres, - - tous ces traits définissent un large classicisme. Les adversaires actuels du romantisme trouve~
raient ici plus d'une phrase à leur goût. Alain, de son
côté, ne désapprouverait pas les rigueurs dont Maurras
accable le Romantisme féminin. Mais il n'aurait pas

»

861

pris la peine de les écrire : il ne dresse pas des tables
de proscription; ..ï.l n'a nulle foi dans la controverse,
croyant plutôt au pouvoir d'une idée juste, qui ne nie
rien.
Et puis, le classicisme est d'esprit différent, selon qu'il
prend pou~ _mot d'ordre la raison, ou la tradition. Les
deux causes peuvent être liées, mais non jusqu'à se confondre. Certes, la raison n'opère pas à vide; et, quand elle
procède par examen des faits et sélection d'exemples, on
est te~té de lui donner le nom d'cc empirisme organisateur&gt;&gt;. Il faut voir pourtant quel motif l'emporte: l'atta-ehement aux précédents, ou bien le souci d'en tirer des
rapports universels. Des plus belles réussites du passé,
je conçois qu'on veuille extraire pour l'avenir une
« science de la bonne fortune ll, et qu'on trace, à partir
.de la Grèce et de Rome, une lignée de haute civili,s;ation s'opposant à la barbarie. Mais si le premier choix
,est trop exclusif, si l'on veut porter à la fois sur tous
les ordres de valeurs une sentence définitive, il arrivera
,qu'un jugement esthétique se ressente d'une prévention
politique et sociale. Alain n'est pas &lt;l'Action Française;
nous le &amp;avons par-ses Propos. Mais il n'a garde d'édifier une esthétique républicaine ; il n'envisage, dans
l'ordre humain, que les conditions communes à toute
société cultivée. Sa formation littéraire lui vient de
Grèce et de France, avec peu d'appoints étrangers; mais
il n'a rien exclu d'avance. Nul dogme ne lui fait un
.devoir de vénérer Racine, de mépriser Rousseau, ou de
.condamner, chez Hugo, le meîlleur avec le pire. Il ne
.reproche pas à Tolstoï d'être Russe, à Ibsen d'être Norvégien ; et, chez lui « le sévère jugement qui convient
55

\
•

�862

LA NOt1VELtE 'REVUE FRA.NÇAlSE

dtvant fa prolilt.ité wagaérienne » n'est pas dicté par ce

fait que W~gl'ler est Allemand.
Pourtant il a s-&lt;111 pa-n i pris, qu'ü l\e cher~he pàS à
cacher. Son esthétique repose, au fond, sur une éthique.
Sa conception de la vie tend ù retrancher de l'art toµtes
voluptés ou s'énen·ern:it la vigueur&lt;l.'une âme libre. Cette
sévérité dédaigne les :petits str-aputes, et ne connaît
point de: sujets interdits, Elle u'e 'Se rèclarue pas ·d \m
spiritualis1ne exsangue; et l'on :ne peut croire ·qu'elle
dégui~ ce manque naturel de -sen~alité qui serait tout
bonnement un motif de bisser Pëtude &lt;!a beau pour celle
des mathématiques. Alain ne a-oit pa~ 'à une vie inttrielll'e dérachée·-Jes sens; d'autant plus impotte+il, selon
lui, que les sens soient bien co11t-enus et réglé's : i(&lt; Dans
tous les -arts 01'1 remarqœ, dit--il, -un interêt q1-1i serait
presque animal, comme de voit une femme j-eune et
belle, mais qui doit être, avec d'antres, humanisé pat une
oontemplati.on supérieure .... To-us les arts viseraient

donc - mais non paS tous &lt;lir~ctement - à dispe,ser le
cdrps lmmajn sekm là wgesse, entendez se1on 1a raison
et la pa~:8: &gt;i. Cette -ccmvi-ctici'n ne prend pas le ton ·d'un
impératif, En se refusant à faire la bête, ou bien le fou,
&lt;m bien l'-erifant, Alain sait que tout comme un amre i'l
serair capable &lt;l'y trouver plaisir.; seulement, tenant 4-es
roies 1&gt;lus hautes, il ne veut pas les perdre ou 'les gâter, .
Ce n'est point consigne suivie à regret, encore rnoins présomption d'une samé infaillible ; mais pi'éféren-ce raison':néi; ,et maintenue par libre décTet. Tandis qu'un tn'Ota~
fume attriste, par-ce 4u'il vise 'Suttout autrui, cettt
tolontédesagesse pe1'S'onnelleà quelqu-e·chose de ironique
et de roconfortant.

SOR ~ &lt;&lt; SYSTÈME DES BEAUX-ARTS

»

863

On peut la juger excessive et ne pas consentir que
fart se ferme si complètement aux passions troubles,
aux visions vagues. En ce cas, sans v:iine discussion, le
mieux sera de procéder à la façon d'Alain lui-même :
par l'examen d'œuvres qu'on aime, on précisera quelles
beautés sont attachées aux moyens que son goôt rejette i
drame plus violent ou comédie plus réaliste, prose plus
rythmique ou plus imagée, architecture plus ornée,
peinture ou sculpture plus éprises de mouvement. Peutêtre, sous son influence, y attachera-t-on moins de prix.
Peut-être, au contraire, pour leur faire place, détendrat-on de~ cadres trop rigides. Mais d'abord il est douteux
qu'on puisse opposer système à système : toute ébauche
un peu cohérente se disposerait, me semble-t~il, autour
des mêmes lignes principales. Puis, les partis pris d'J\lain
ont un suffisant contrepoids dans les préjugés de notre
époque aussi bien que dans les caprices du tempéràment
individuel; quand il remonte la pente où nous glissons,
on n'a sûrement pas à craindre de le voir trop docilement
suivi. Au reste, demandons-nous quelle sorte d'influence
une telle œuvre a chance d'exercer : un débutant n'y
trouvera point de sens. Chacun doit faire ses écoles ;
nulles cc réflexions préliminaires &gt;J ne les lui peuvent
éparcruer
· et une série de tâtonnements timides enseio
'
gnerait moins qu\rne erreur résolue. Mais, dans l'art
comme dans la vie, l'~rreur n'instruit pas toujours : car
elle engage, elle entraîne ; une obstination naissante
détourne de rentrer en soi-même et d'approfondir les
causes d'un malaise obscurément senti; de plus, toute
critique du dehors· irrite, par cette part d'injllstice qu'elle
mêle au plus utile avertissement. Alors une pensée tran'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quille, une pensée qui s'adresse à tous et n'a pas de
pointe tournée contre vous, peut éclairer tout à coup
l'expérience personnelle, en suggérant beaucoup plus
qu'elle ne dit. La peine d'Alain ne sera pas perdue, si
quelque artiste lui doit un jour, dans l'intervalle de son
travail. je ne dis pas même un conseil, mais une occasion
de pensée lucide, une invite au recueillement.

LE NÈGRE LÉONARD ET
MAITRE JEAN MULLfN

MICHEL ARNAULD

l

CHAPITRE V

I

- Monsieur, me dit le magistelle à l'habit marron,
on me nomme depuis des siècles Jean Mullin. Mon
camarade, le nègre vêtu de rouge, s'appelle Léonard.
Depuis le commencement du monde, nous aidons à
l'organisation de ce divertissement champêtre. Nous
avons assumé le bon renom des fêtes de Bacchus et mis
de l'ordre dans les coutumes de la confrérie des Orphéotelestes. Aujourd'hui nous sommes au service du Grand
Bouc dont la silhouette, comme l'esprit, peuvent vous
paraître impérissables. Il n'en est rien et nous pensons
survivre à Satan qui, dans l'avenir, apparaîtra à ses
dévots sous la forme d'une machine perfectionnée,
pourvue de clapets, de bobines électriques et d'engre1.

Voir Ia Nouvelle Revue, Française du

1ar

mai

1920,

�866

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

nages mystérieux. Ce n'est pas sans mélancolie que
nous envisageons cet avenir.
Jean Mullin regarda son compagnon et tous deux,
tandis que leurs ouailles se divertissaient sous le regard
désabusé du Maître, s'assirent commodément devant
mof, au pied d'un chêne, dominant un village de champignons délicatement coiffés d'ombrelles japonaises.
- Alors? interrogea le nègre en regardant son compagnon.
- Je suis venu vers vous, Monsieur, poussé par ce
besoin de causer avec quelqu'un, d'échanger des idées
d'égal à égal. Voici des années et des années que le
sabbat ne réunit que des hommes et des femmes de la
plus vulgaire sensibilité ... Il fut un temps où nous
recevions des marquises et des bourgeois de la plus
savoureuse intelligence. De nos jours les hommes qu'une
trop grande imagination pourrait asservir à notre joug
se contentent de vivre leur vie, parce que le sabbat
dans sa forme la plus originale et la plus séduisante sert
de cadre à la plupart des manifestations de l'humanité.
Je ne fais pas le procès de cette humanité où, depuis des
siècles, je recrute les clients du Grand Bouc, mais je constate que la perversité ne recherche plus la parure
des hautes complications intellectuelles. Elle s'est
adaptée aux actes les plus quotidiens de la vie et par
sa trop grande diffusion dans l'atmosphère, tend à disparaître.
- V-0ilà, justement, Monsieur Jean Mullin, ce que je
voulais vous dire. Je suis très heureux 1 continuai-je,
d'avoir fait votre connaissance. Tout nouveau parmi
vos invités - Katje m'a présenté cette nuit au Maîµ-e -

LE }{ÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

867

je ne ressens pas les impressions que j'aurais pu im;)gine:r,
si, avant cette nuit, j'avais cru à la réalité de vos cérémonies,
- Je suis fâché que le spectacle de Satan parmi son
peuple ne soit pas pour vous une révélation. Ce fait
n'encourage guèl:e nos efforts,. ni.ais tout de même j'en
suis ravi, car _!_ il baissa la voix. ~ l'intelligence de
nos clients baisse. de plus en plus.
- On peut dire, déclara le ·nègre en souriant, que
nous ne réunissons guère que des imbéciles à qtÜ
l'a.rnour de l'argent donne le pouvoir de faire des
miracles ou d'en être les téo1oins.
- C'est ainsi, poursuivit Jean Mullin. Parmi les
paysans fréquentant nos assemblées, sur les indications
de nos rab:meurs, il en est que l'.imour de l'or conduisit au martyre.
- Je n'en doute pas.
A ce moment le nègre Léonard, fit un signe à un indi"
vidu sournois et vêm à l'ancienne mode des hommes
de 1800. Ce n'était pas Robert Macaire dont il pouvuit
à la rigueur évoquer la personnalité. L'homme s'approcha de notre groupe.
- ... Que je vous présente, dit Jean Mullin. Monsieur
Pierre Lepicardi un des fameux chauffeurs de la b:\nde
d'Eure~t-Loire,
- Que le rabouin vous esquinte 1 ! déclara le bourru :
Voilà cent et quelquœs années que je sers le Gra.nd Bouc
et plus je suis mort, plus eest la, même chose,
~ Il !le faut pas prêter trop d1intérêt à l:\ mau.vaJse
l,

Que le diable vous emporte: !

�868

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇAISE

grâce de Monsieur Pierre, dit Jean Mullin. li est d'un
naturel peu gracieux et ses démêlés avec le peuple des
campagnes l'ont rèndu insociable. Il tenait un rang
apprécié dans la bande des chauffeurs d'Orgères, dont le
procès fut fameux.. Et depuis sa mort violente le Maitre
lui a offert un petit emploi dans sa maison.
- Quand je pense, continua Monsieur Pierre avec une
certaine exaltation qui témoignait en faveur de sa bonne
foi, quand je pense que nous nous sommes rendus
impopulaires dans l'esprit des conteurs de veillées pom:
avoir soumis à la flamme la plante des pieds des paysans
(il disait la raille) dont nous voulions tirer quelque
profit. Mais, Monsieur, vous n'avez qu'à vous mettre
à ma place, hurla le chauffeur qui se croyait révenu
à cette époque de sa vie. Mettez-vous à ma place et essayez.
Vous me direz s'il est facile d'obtenir de l'argent
d'un campagl'l.ard par la seule persuasion. Nous étions
pour la plupart des hommes doux et paisibles, des
voleurs de dames. En ville nous aurions volé nos
clients par sympathie. Les campagnards nous ont
rendus méchants. Ils ont fait de nous des assassil'l.s, et
par la suite des tortionnaires .... et notre bande termina
son existence dans le fiasco le plus retentissant. Voulezvous me citer le nom d'un seul parmi nous qui se soit
enrichi? Un nom, monsieur, dites un nom et je vous
tiens quitte ?.••
Il s'éloigna.
- Cet attachement pour l'or, poursuivit Jean Mullin
en se croisant les mains sur la poitrine, explique leur
présence en ce lieu. L'amour de l'or enfante. les images
les plus imprévues et place les hommes au-dessus d'eux-

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULUN

869'

mêmes. C'est une source d'énergie qui pour beaucoup les conduit aux sommets parfois inaccessibles de
l'imagination. Le sabbat n'est que le reflet parfois peu
brillant de ce que chacun porte en soi. Le cerveau d'un
avare qui, à mon avis, est aussi soigneusement clos que
son coffre-fort, recèle des trésors autrement suggestifs
que ce dernier. Une vie intérieure, plus éblouissante
que celle du Prince des magiciens, brûle sous leurs.
paupières et le plus humble des rustres peut créer
pour lui des images lui donnant accès dans nos
cérémonies sacrilèges. Car, dans notre domaine, rien
n'est absolu. Chacun voit le sabbat selon sa personnalité. Chacune de nos cérémonies n'est que le
prolongement d'un de nos désirs les plus secrets. C'est
ce qui explique cette incohérence apparente, puisque
dans cette clairière roussie par les pieds de nos sorcières
aboutissent un à un, comme au tableau &lt;l'un central
téléphonique, les fils multiples reliant leurs souhaits
les moins avouables à l'occasion de les réaliser.
Ceux que vous voyez entre ces branches sont là
pour leur propre compte. Chaque molécule dans cette
foule vit sa vie cérébrale et le Grand Bouc donne seul
une apparence de foule à cette assemblée sans liens
communs. Tout à l'heure quand le coq chantera, ou si
l'un des nouveaux prononce par mégarde le nom de
Dieu, la tradition exige que ...
Une aube livide précisa la silhouette des arbres. Jean
Mullin et le nègre avaient disparu.
J'entendis une voix de femme appeler sur la route, à
côté de h croix: « Georgette, où es-tu!.. Veux-tu venir,
Georgette I ah mais ! »

�LA NOUVELLE REVUE FMNÇATSE

..

.

Les choses s'évanouissaient dans le vent dispersant
les feuilles mortes. L'odeur de marécage .flottait sur la
terre, persistait, survivant à la disparition. de la. foire des
sept péchés capitaux.
Sruis m'en rendre compte je fis ma rentrée parmi les
hommes-, après le chant d'un coq égosillé. da.os ,me aube
_pestilente de planète en gésine.

LE NÈGJ.E LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

CHAPITRE VI
La journée qui smVlt cette nuit mémorable m'apporta le repos complet. Ma curiosité satisfaite&gt; j'eprouvai
le bien-être que l'on ressent après un travail difficile
mené à bonne-fin. Je me frottais les mains avec allégresse
et je taquinais mes' bassets rageurs et obstinés.
Katie ne m'était pas odieuse. Le fait d'avoir assisté au
sabbat à côté d'elle la cla.ssa.i:t tout naturellement dans
mon esprit. Le mystère disparaissait de nos relations.
' « Et votre vieille poire de Jean Mullin, lui disais-je
quand elle revepait du sabbat, fait-il toujours des discours?»
Katje ne t~ouvait rien à dire, car elle ne pouvait se
révéler que dans un milieu n'ayant rien de commun
avec ma maison de la Croix-Cochard.
Un ,matin, pendant le déjeuner elle me dit :
- Le magistelle et le nègre Léonard ont demandé de
vos nouvelles. Ils ont insisté pour que vous m'accompagniez la semaine prochaine a.u sabbat du clos
Ber lier aux environs de R ... sur le plateau.
- Vous êtes bien aimable, Katje !
- Vous pouvez rire, mon maître. Moi, à votre place,
maintenant que je connais bien votre caractère, je ne
serais jamais venu au bois Friquet, la nuit et je n'aurais
pas donné le baiser au Grand Bouc. Je n'aurais pas dis·

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enté avec le magistelle et l'autre. Tout de même, si
vous êtes venu c'est que vous le vouliez bien.
Je ne lui répondis pas, car je savais que je n'avais
rien contemplé au sabbat du bois Friquet que je n'eusse
conçu dans la solitude de mes pensées ou dans mes jeux
nocturnes avec ma servante.
Plusieurs fois par la suite, dans le courant de l'hiver,
Katje chevaucha son balai magique et me donna des
nouvelles d'un monde imaginaire, mais solidifié pour
nous deux devenus complices.
C'est à cette époque, vers la fin d'avril, avec les premiers bo~quets aux pommiers en fleurs que je pris le
dégoût de la Croix-Cochard et de tous les détails familiers d'une existence d'homme paisible.
Avril me récitait la célèbre invitation aux voyages.
Un impérieux besoin d'agir m'ordonnait de dépasser
l'horizon, la lointaine route bordée d'acacias que j'apercevais chaque jour, en venant fumer ma cigarette à la
fenêtre.
Des événements d'une certaine importance secouaient
tous les peuples de la vieille Europe, cette Europe c&lt; aux
anciens parapets » qui, vue d'un peu haut dans notre
système cosmique, devait produire l'effet d'un petit
salon empire avec des vitrines pleines de bibelot~ précieux.
Europe, terre de nos ancêtres, avec ses vieilles nations
aimées revêtues de housses grises à rayures roses en
toile de Jouy.
La guerre av'ait fait de moi un inquiet peu encombrant. Le constant besoin de me déplacer pour fuir une
catastrophe indécis.e me dominait toujours comme au
temps des tranchées, alors que j'essayais dans le domaine

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

873

étroit de mon devoir, de fuir le tir et la chute sournoise
des « minen » homicides.
Un journal m'offrit l'occasion moyennant une collaboration régulière de visiter les pays occupés par les
troupes alliées.
J'acceptai avec curiosité cette offre parce que j'ambitionnais déjà plusieurs mois d'existence anormale. La vie en
Allemagne, par le fait de l'occupation et surtout la présence des uniformes français, anglais et belges, devait me
procurer un plaisir de haute fantaisie dans le genre de
celui que pourrait éprouver un spectateur cultivé voyant
se dérouler dans le décor de Werther les p!!tites anecdotes de Manon Lescaut par exemple.
Je partis vers Mayence. Le voyage abolissait déjà mon
passé. Une éponge effaçait, ainsi que des signes sur un
tableau noir, les menus incidents de la nuit du bois
Friquet, ma servante, mes vieilles habitudes que je
retrouverais intactes, de même qu'un vêtement rangé
dans une armoire, quand le retour m'obligerait à
reprendre ma route au point même où je l'avais abandonnée.
Je débarquai à Mayence par une belle journée. Des
permissionnaires se pressaient aux portes de la gare. Des
officiers anglais dont les pantalons courts relevés sur les
souliers laissaient apercevait les chausset~es kaki, traversaient les rails devant un tramway jaune demandant
éperdument sa route à grands coups de timbre.
Une voiture me conduisit à l'hôtel de Holl;mde sur
la Rheinallee où j'avais eu la précaution de retenir une
chambre,
Et mon travail quotidien -s'accomplit dans cette

�87 4

LA NOUVELLE REVUE FRAWÇAISE

chambre meublée de bois clair. Devant mes yeux le Rhin
charriait ses bélandres formidables et ses remorqueurs
~éants. Des vedettes portant le pavillon tricolore rayaient
leau, se dépl~çant ~ans des explosi-0nsde motocyclettes,
comme certams poissons rapides à marche avant et à
marche arrière.
Cet encombrement fluvial ne m'empêch,it pas d'observer et ?e jouir de la grande rue paisible ou, deux fois
par semame, parée de flammes à ses clairons, à sesreitas.
et~ ses tam_bours sauvages, la nouba des tirailleurs précédait le hatalllon rentrant d'une marche dans la direction
de Worms.
~e jouissais dans cette existence contemplative d'une
qU1étude absolue peuplée d'enfants à voix de basse chantante et de mélodies marocaines disciplinées.
?_ô. vieux ~arfum romantique, souvenir de la Loreley
V01S1ne, ftottalt toutefois à cettaines heures, avec assez de
, persistance pour permettre des comparaisons littéraires,
placées ça et là comme des montjoies au bord de cette
route mélancolique que chacun laisse derrière soi, à mesure qu'il avance.
Le printemps rhénan délideu.....: chauffait les vignes
escaladant de gradins en gradins la pente des collines
jusqu'à la Germania.
Des mouettes sur le Rhin répondaient au choc des
marteaux frappant la tôle des rem-0rqueûr~, là-bas chez
les chaudronniers de Biebricht.
·
Les !011des enfantines menaient grand bruit et quand
~;'5 vmx ~es -fillettes fasses faisaient pl_ace au silence,
) entendais quelques mots français, prononcés par des
soldats se hâtant vers les petits cafés du Kappelhof.

LE NEGRE LÉONARD ltI' MA.ITRE JEAN MULLIN

87)

Tout ceci constitWI.Ît un cadre de choix pour des considérations à la fois économiques ,e t politiques dans le
genre de celles qu'il est d'usage de formuler en pareilles.
cirronstances.
Un matin &lt;3ue je me pr&lt;&gt;m.enais dans la Grossebleiche
en regardant les vitrines des marchands de cartes postales, un offider de mes amis me proposa une promen-ade à Francfort, .qui à cette époque se trouvait sous le
contrôle d'une brigad~ de matelots -râblés~ décidés et
corrects.
Le soir j~ m'installais au Carlton, ,où je pris mon
souper. Puis la vie nocturne de la ville m'atti.rant en
dépit d'une certaine prudeoœ je suivis une me étincelante jusqu'à je ne sais plus quel café chanta.nt agrémenté
d'un bar où l'on pouv.a:it boire toute la nuit.
Je m'installai dans ce bar copié sur le modèle des bars
américaim, non pas devant le comptoir, mais dans un
fauteuil devan•t une table mm1Uscule sur .laquelle le
garçon déposa une bouteille de vin &lt;lu Rhin.
Jè bus un verre de ce vin froid. Le verre était élégant ·
et &lt;témoignait d'un gra:nd protocole clans l'art de servir
le vin.
A mes côtés ~s hommes fumaient des cigar~. Ils
avaient les cheveux tondus :r.as, le crâne rose, des
mou.sndhes courtes. Des filles ,p our la plupart jolies
buv.aient ,le -v;in fr.oid ~.-v.ec l':ür r.a'Ïsonnahle et discret des
femmes habiroées aux .dur.es disciplines du gymnase et
de la v~e familiale.
J'admirais v~cnetnen't la. pmpretê du lieu sans pouvoir
me libérer du malaise pesant sur mes éipaules depuis
mon entr-ée Jans la ville des Empereurs et du Rœmer.

�876

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Un pianiste jouait un tango qui visiblement émouvait une fille abandonnée et pétrissant en boulettes le
pain noir d'une assiette de sandwichs.
Elle lança une boulette dans ma direction, se mit à
rire et je sentis crépiter autour de moi l'insolence de
tous les yeux.
Alors un homme se leva et se dirigea vers moi :
« Que venez-vous faire ici ? Fous êtes Français, cela se
voit, ce n'est pas votre place .•. Ne resdez pas ici, nom
te Dieu!»
Je m'étais levé.
« Parfaitement», dis-je. J'ajoutai tout de suite sans
trop réfléchir, par pur instinct : « Et j'ai fait la guerre ..•
&lt;lans l'infanterie.... ,,
Alors un jeune homme s'interposa entre moi et mon
1
interpellateur.
- Oh la la ! Kesquispass ! ricanaient les filles.
Le jeune homme s'était assis à ma table.
- Où étiez-vous ?
-A Souchez.
Il répondit en souriant : « J'étais au château de Carleul ». Puis se tournant vers les autres il prononça
quelques paroles que je ne compris pas, en allemand.
C'est alors que le bar fut envahi par une vingtaine de
. matelots en vareuse de cuir noir et coiffés du bonnet
réglementaire dont le ruban s'ornait de cette inscription
imprimée en lettres d'or: Marine AbtlE. Frankfttrt a M.
Instantanément tout le monde avait repris sa place
et les hommes sort;rnt leurs portefeuilles étalaient leurs
papiers sur les tables.
Un pâle fonctionnaire trè&amp; maigre orné de lunettes

,

LE Nt&lt;:lE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

877

dirigeait la râfle. Il vint tout de suite à ma table et sans
hésiter me dit en excellent français :
- Avez-vous vos papiers ?
J'allais m'exécuter d'assez bonne grâce puisque j'avais
commis la sottise de me fourrer èlans ce guêpier quand
une impulsion irrésistible me contraignit à répondre :
- Crâne de Ploum.
- Permettez, permettez, fit !'Allemand.
- Je dis, répétais-je, sur le ton de la plus vive con•
trariété, que je suis Crâne de Ploum ! Crâne de Ploum·...
C'est clair. Je ne puis rien vous dire de plus.
. Et cependant que ma voix débitait ces incohérences ,
Je me reprochais avec amertume, mais intérieurement la
stupidité de ma conduite. Cette réponse impromp;ue
équivalait à des ennuis.
Le civil me remit entre les mains des matelots de la
police et nous descendîmes tous, tandis que les garçons
de café éteignaient les lumières qans le bar.
Un camion automobile portant une mitrailleuse nous
attendait. Il était conduit par un jeune homme blond vêtu
d'un complet de soldat feldgrau et coiffé d'un chapeau
mou de feutre noir.
Ces détails me sont toujours restés dans la mémoire.
Le camion démarra dans un bruit prétentieux de tous
ses rouages. Debout, et mal équilibré sur le plancher
tremblant de la voiture, je repris conscience de ma
personnalité.
n~ pouvais m'empêcher de sourire en pensant que
Je n étais pas ce personnage énigmatique et burlesque
qu'une sotte réponse de ma part avait substitué à. ma
réelle identité.

. l;

�.,.

-

878

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

Tout cela devait s'expliquer au b'ûreau de police, où
l'on me conduisait, pensai-te,
La nuit était tranquille, si tranquille que le tac-tac
caractérisque d'une mitrailleuse Maxim en action, se fit
entendre dans le lointain dès que le camion, ayant
stoppé, nous permit de recueillir les bruits nettement
isolés dela ville assoupie.
- C'est encore à l' Hôtel de f Eléphant &gt;), fit un matelot
attentif.
Deux ou trois autres parlèrent très vite, je ne pus les
comprendre ; les mots de Bœnerplatz revinrent plusieurs
fois dans leur discussion.
Le 5=amion s'éfait arrêté le long du trottoir devant un
grand bâtiment assez vilain sous tous ses aspects.
Nous descendîmes et les matelots, en me précêdant,me
firent travetser une espèce de cloitre encombré de
mitrailleuses recouvertes d'une toile grise, couleur du
pays feldgrau.
Je pénétrai accompagné d'un géant dans le bureau du
plus haut fonctionnaire de la police locale. Une lampe
électrique suspendue au plafond &lt;le la pièce dissipait
toutes les ombres.
- Was °? dit le fonctionnaire en levant la tête dans

nia direction.
Un matelot· lui donna quelques renseignements sur

•

LE NEGRE LÉ:ONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

879

- Je m'appelle Crâne de Ploum.
Et tous les matelots regardèrent le chef en ayant l'air
de penser : cc Je vous l'avais bien dit. »
Le chef de police ébaucha un geste vague et l'on
m'entraîna pour m'enfe"rmer de suite dans une pièce
pouvant à la rigueur constituer une prison inorale. Je me
laissai choir sur un escabeau et sans plus tarder j'eus le
loisir de préciser un rapprochement entre cette suite
d'incidents ridicules et mon entrevue avec le grand
maître, an carrefour de la Croix-Cochard.
Sa puissance m'apparut alors sans équivoque. En me
baptisant, selon la coutume, d'un nom stupide, il agissait selon son instinct. Crâne de Plonm offrait toutes les
garanties d'un qualificatif compromettant. Le démon de
la perversité m'habitait alors, et je ne pouvais m'empêcher de songer que sa puissance n'aur.üt pu gâter mon
avenir, si la: fantaisie du Grand Bouc eut choisi, par
èxempfe, le sobriquet de Bassa:reus pour me nuire.
- La puissance du diable est incontestable. Je n'aurais fama:is dü suivre :f\atje. Maintenant je ne serai plus
que le pauvre Crâne de Plm1tn, jusqu'à l'heure choisie
par ces messieurs Spartaciens pour me fusiller.
Et fe me pris à regretter avec désespoir d'avoir cédé à
un mouvement de curiosité dont une belle fille inquiétante avait été l'inspiratrice.

ma capture.
-

çais.

Comment vous appelez-vous ? dit•il en fran-

.

Alors, je le ;ure sur tout ce que j'ai de plus sacré au
moµde, je ne pus m'empêcher de répondre, en détachant
bien les syllabes :

.,.

�880

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE
LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

CHAPITRE VII

Une théorie de ces petits miracles minuscules et quotidiens m'empêcha de jouer un rôle décoratif, bien détaché en silhouette sur un mur verdâtre, au crépuscule
du matin, les yeux bandés devant douze fusils, maniés
par des énergumènes sentencieux.
Le capitaine de Mercœur qui faisait la liaison entre le
général français résidant à Mayence et le général allemand résidant à Francfort me tira de ce mauvais pas. Ma
reconnaissance fut sincère et quand le général allemand
vint lui-même me tirer de ma prison, il eut le bon goût
de ne pas me demander mon qom.
En somme j'avais exagéré l'incident. Mais il faut tenir
corn pte de la grande inquiétude qui pesait sur les
hommes de r919 et sans que les journaux m'impressionnassent exagérément, je connaissais trop les hommes
pour ne pas craindre d'être mêlé en indiscret à l'élaboration d'une société nouvelle.
Je partis de Francfort et je rejoignis Mayence et de là
Paris. Mon désir de fuir augmentait en proportion de la
dis~nce que je mettais entre moi et la ville de mes
malheurs. C'est ainsi que tout naturellement je repris le
petit chemin de fer d'intérêt local dont la locomotive
poussive me promena à travers des paysages familiers
I[

88r

jusqu'à la Croix-Cochard. Katje~ vêtue ainsi qu'une
demoiselle, m'attendait à la gare accompagnée d'un adolescent nommé Pilate, le jeune Pilate. Celui-ci muni
d'une brouette chargea mon bagage. C'est ainsi que salué
par les rares passants je retrouvai ma maison, Katje,
Nouni et Kasper, mes braves petites bêtes.
Katje était sincèrement heureuse de me revoir. Elle
battait des mains et m'entourait d'une joie bruyante qui
me tenait dans une fureur d'autant plus insupportable
qu'elle était injustifiée.
Je fus vingt fois ;ur le point de la faire taire avec des
paroles amères et définitives.
- Vous n'êtes pas gai, mon maître. Avez-vous fait
un bon voyage ? C'est une jolie ville que Francfort; ma
sœur habitait sur le Zeil un an avant la déclaration de
guerre.
Je la laissai bavarder, résigné, sans défense. Les choses
et les gens me décourageaient profondément, et mon
voyage ... ! A cette pensée je sentais le sang me monter
aux tempes, comme une agression.
Pendant quelques jours la présence de Katje me fut
odieuse. Enfermé dans mon s_tudio je remplissais des
cartouches que je sertissais ensuite avec rage.
Puis la ~!amande me reprit dans ses lacs. Elle connut
de nouveau le chemin de ma chambre, la nuit, alors que
les chiens se répondaient de ferme en ferme.
- Et Léonard, le nègre ? lui demandai-je un soir.
Katje me regarda en souriant. Elle était assise sur le
lit et fumait une cigarette.
- Il va bien ? insistai-je.
- Mais oui, Maître Jean Mullin également. Tous

�LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

88z

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

deux m'ont -demandé de vos nouvelles.'.. Ils vieillissent
et n'ont plus l'entrain d'autrefois.
_
_ Ma pauvre Katje, ton Léonard et ton J~an M~lm
sont de pauvres di.ables. Je puis en parler pwsque ie les
ai vus. Ce n'est pas grand'chose de propre.
.
Katje ne répondit pas directement à cette provocation.
Elle se fit insinuante et tout en suivant sa pensée elle

dit·

~ Maître Léonard m'a demandé de vos pouvelles. Il

sait que vous avez été en Allemagne.
- Cette blague, tu le lui as dit ?
- Non non, je le jure. Il sait que vous avez été en
Allemagn: et que vous avez eu des ennuis là-bas. Ça l'a
bien fait rire.
.
.
Et elle ajouta après un silence: - Vousdevnez ven_ir
avec moi mercredi, dans la nuit. Maître Jean Mulhn

voudrait vous parler.
.
~ Ma fille, hurlai-je dans une explosion de bonne
humeur mal feinte, il est inutile d'y compter. J'ai perdu
trop de te~ps avec ces niaiseries et j~...
,
_ Je, je, je, je, je, fit Katje en nant. Et elle m embrassa comme une folie.

* **

'

Katje ne me reparla plus de Uonard et de JeanMulli~.
Mais en reprenant mes travaux dans un cad~e désormais
trop évocateur, jene pourais eropêcherles ~1lhou_ettes_de
ces deux acolytes de se préciser sur la feuille de papier
blanc ou sur la tenture bise de mes murs.

883

Le paysage avec la masse sombre du bois Friquet à
l'horizon m'ôtait presque la liberté de penser.
Le fait de posséder un petit coin de terre et mon
dégoût pour Paris où l'avenir se dessinait avec des détails
fastidieux m'empêchaient de rompre avec mes habitudes en allant chercher ailleurs la tranquillité pour
mon imagination.
_
A cette époque, depuis deux ans, la paix régnait sur le
monde. Les pages iUustrées des magazines en donnaient
quelques aspects souriants en représentant des « palace J&gt;
protégés par des mitrailleuses, des rues barrées par des fils
de fer barbelés et des squares remplis de soldats diversement
casqués et dormant de ce sommeil de brutes, dans des
attitudes qui, pour moi, évoquaient des souvenirs personnels.
Un matériel de guerre inimaginable et invendable
traînait dans tous les coins de paysage. Et chacun ét-ait
devenu prudent, instinctivement, dans l'attentedequelque chose.
Ce « quelque chose » planait au-dessus de tous, se
mêlant à l'air que l'on respire, à l'eau que l'on boit, au
pain que l'on mange. Les moins chagrins allaient à leurs
affaires, la tête rentrée dans les épaules oomme dans
l'attente des mauvais coups dépassant le génie des
hommes.
C'était le ton de l'époque, sa beauté et les éléments
littéraires à l'usage des romans à écrire dans un avenir
encore éloigné.
J'avais vu danser les filles de Francfort; je connaissais
des anecdotes scandaleuses sur certains bals masqués
donnés dans cette ville et je ne pouvais faire mieux que

�884

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de comparer ce vertige aux. danses burlesques des clients
du sabbat de la Croix-Cochard-.
Si je n'avais été témoin de ces jeux, dans le carrefour
piétiné, je ne me serais jamais permis cette comparaison
un peu trop facile et d'un symbolisme vulgaire. Mais
j'étais dans le cas du monsieur qui, baptisé par le
Grand Bouc, répondait au nom compromettant de :
Crâne de Ploum.
- Il faut, pensai-je, prendre résolument un parti. Cela
ne peut durer. J'aj risqué- ·une fois de plus - la mort
violente dans des circonstances qui n'auraient pu m'attirer, de la part de ~es concitoyens, qu'une oraison
funèbre et ironique. Je dois agir auprès du Maître, par
l'intermédiaire de Jean Mullin ou de Léonard, afin qu'il
me débarrasse au plus vite de ce sobriquet.
Je ne voulais rien demander à Katje, qui, malgré sa qualité de sorcière, me servaitloyalement. Ce service une fois
rendu, ma vie e1it été intenable à la111aison. C'est donc tout
naturellement que je pris cc la batelière » sur mes genoux
pour lui annoncer ma résolution de revoir encore une fois
dans leur élément le nègre vêtu de pourpre et le magistelle à l'habit marron. Je comptais également sur ia pré·
sence de mes voisins de campagne. J'étais vis-à-vis de ces
gens dans la situation d'un amateur fréquentant les ménageries avec l'espoir de voir les lions dévorer le dompteùr.
Ce n'était pas très humain. Mais, à cette époque, ce mot
avait perdu une grande partie de son intérêt.
Nous partîmes, Katje· et moi, pour le sabbat, selon le
protocole établi et je me retrouvai assez loin de mon domicile, auprès d'une croii, dans un carrefour, à proximité
d'un étang, dont quelques oisifs dédiés au culte battaient

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

885

les eaux avec des branches de noisetier, afin d'attirer la
grêle sur les terres de leurs ennemis.
Le Grand Bouc promena sa corne lumineuse sur des
jeux qui ne m'intéressaient plus. On présenta un nouveau sorcier exerçantla profession deconseillermunicipal
au chef-lieu de canton.
Les scènes qui se déroulèrent devant mes yeux ne me
semblèrent pas de la même qualité que les précédentes.
Les sorciers et les sorcières étaient venus en moins grand
nombre. La « Parisienne » de Châteauneuf-le-Fief, avec
son bonnet de laine blanche ne se montra pas. Katje,
toujours nue, allait de l'un à l'autre. Elle me donnait
l'impression d'une jeune personne qui un jour d'orgie
est déjà ivre - ce qui laisse admettre certaines excentricités - alors que le reste de la société en est encore à se
surveiller avec méfiance et politesse.
Un jeune polisson promenant un crapaud attaché au
bout d'une ficelle et qui sautillait comme un bouledogue
impotent, vint rôder autour de moi assez prétentieusement. Je lui allongeai les oreilles. Il disparut, remorquant sa bête et hurlant avec exagération.
Devant présenter mes hommages à Mélanpyge, je m'approchai de lui, le corps courbé en angle droit et le
feutre roulé dans mes doigts. Le baiser donné, je pus
apercevoir en 'me redressant le visage du Maître. Il était
morne et las, d'une lassitude sans comparaison. Le
Diable à cette minute prit l'aspect d'un vieux monsieur
de province abruti par des boissons fortes et l'atmosphère d'un cabaret de nuit, comme il en existait avant
la guerre.
·
Il zézayait à la façon d'un gâteux distingué et s'effor~

�886

LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

çait ~ainement de prouver aux ruraux l'excellence de sa
civilité puérile et déshonnête.
- Katje, appela-t-il, dis-moi, ma cère, qui est ce
monsieur.
Je ne laissai pas à ma servante le temps d'intervenir:
- Seigneur, répondis-je, je suis Crâne de Ploum,
celui que vous avez appelé Crâne de Ploum.
Le grand Maître me dévisagea et cachant sa tête
monstrueuse dans le sein de Katje, il fit l'enfant. 1
Au loin, Mathurin-Mathieu, agitant sa cloche en corne,
solennisait de son mieux la stupidité mélancolique de
cette attitude.

LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN
1

.

CHAPITRE VIII
Un peu écœuré et n'ayant pas de tabac pour rouler
une cigarette, ne sachant même s'il m'était permis de
fumer sans enfreindre les lois de la Goëtie, je m'étais assis
1 au pied d'U.11 saule devant l'étang que les énergumènes
infatigables et vindicatifs mettaient en ébullition à coups
de verges.
Une main noire et ridée se posa doucement sur mon
épaule, un peu comme un corbeau.
.
- Vous êtes revenu, dit Léonard, en soupirant.
- Bonjour, fit une petite voix pointue.
C'était le magistelle Jean Mullin.
Nous nous serrâmes la main avec amitié. Les deux
diables s'étaient assis à mes côtés et regar&lt;b.ient silencieusement la foule s'ébattre autour de la croix noire et
stérile comme le plus classique des arbres ayant survécu
aux horreurs d'une zone de combat. ,
- Voyez, dit Maître Jean Mullin, le plus disert ~es
deux démons, - voyez ce que l'imagination humame
parvient à réaliser après des milliers et des milliers
d'années, d'expérience et d'étud:s propres ~ l'élever.
C'est ici, au pied de cette croix, qu'abouusse~t ~~
efforts les plus récents de la science et des arts, c est 1c1
que se résume dans un geste répété autour de nous, la
quintessence des bibliothèques les plus fameuses. Voyez.

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je n'avais point besoin de chercher. A droite et à
gauche les sorciers et les sorcières s'accouplaient, au
hasard, dans les champs, au bord de l'étang, sur le
remblai du fossé, où l'on voyait encore une plaque de
gazon fraîchement enlevée la veille par les cantonniers.
Et voilà des milliers et des milliers d'années
que nous contemplons toujours la même chose, soupira
Jean Mullin. Le Grand Maître lui-même en est las.
- Mon cher ami, dis-je à Jean Mullin, - pérmettezmoi de vous donner ce titre ~ je voudrais tout d'abord
que vous intervinssiez auprès du Grand Maître pour lui
demander de me faire la grâce de retirer le sobriquet
dont il m'a rendu la victime. Vous devez connaître
mon histoire de Francfort et ses suites qui auraient pu
devenir funestes avec un peu d'insistance de ma part.
Il m'est difficile de vivre dans ces conditions. Le nom
de Crâne de Ploum, bien que la guerre ait apporté
beaucoup d'indulgence dans la façon de parler la langue
française, ne me paràît pas s~adapter à ma situation.
Devant mes chiens, je ne suis plus que Crâne de Ploum
~t ce fait m'humilie. Dites au Maître que je reconnais
sa puissance et que j'ai payé mon écot. Le Grand
Maître connaît les œuvres d'Edgard Poe et se charge.de
les mettre au niveau des intelligences les plus médiocres.
Je ne méritais pas un tel effort de sa part.
- Ma foi, monsieur, le Grand Maître ne fréquente
guêre que des imbéciles et des femmes. Vous pouvez
juger de la qualité des clients qui nous honorent: des
crétins subtils et prétentieux. Il sera très facile de vous
offrir, selon la coutume, un autre nom. Avez-vous une
préférence ?

LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

889

- Puisqu'il me faut un surnom je préfèrerais un nom
de lieu comme: La Croix-Cochard. Ce n'est pas
agressif.
- Et ma foi, ce n'est pas laid non plus, fit Jean Mullin.
Le Maîtr';! sera même très content, car il aime les noms
fastueux qui rebondissent indéfiniment. Nous avons
connu, Léonard et moi, au temps déjà lointain où le
célèbre Quevedo visita l'enfer, un Espagnol dont le
surnom s'augmentait chaque jour d'un titre nouveau.
Il fallait en moyenne soixante années d'étude et de la
mémoire pour prononcer son nom sans en omettre une
syllabe.
Cette petite formalité réglée à l'amiable, je me sentis
soulagé d'un grand poid~. Je me fis l'effet d'un ballon
rouge dont on a coupé la ficelle et qui se sépare allègrement de la grappe.
Je n'étais lié au diable que par un sobriquet. Et .
j'avais failli lui donner mon âme en échange.
A la suite de ce changement je repris ma personnalité, d'autant plus que les deux acolytes assis à mes côtés
paraissaient utiliser la leur plutôt mollement.
- Mon cher Croix-Cochard, soupira le magistelle,
nous avons sous les yeux les reflets d'une bien triste
époque.
- Il ne faut pas vous frapper, Magistelle. On dit cela
tous les ans.
- Oui, oui, je sais. Mais le peuple des sorciers perd
sa foi dans les usages traditionnels et la tradition dans
les usages cultuels, c'est notre raison d'exister.
Autrefois, les grands juges nous faisaient ce que vous
appelez de la publicité. Des' hommes comme Pierre de

�LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lancre, Henri Boguet, Delrio, le Loyer, l'heureux.
auteur des Spectres et de la Néphélococ,.,gie, le célèbre
Bodin et ce vieux sournois de Jean Wier se montrèrent, par la publicité de. leurs œuvres, les organisateurs les plus pointilleux de nos cérémonies. Les cours
de Justice donnaient au sabbat un relief singulier et permettaient aux imaginations modestes de le considérer
dans ses moindres détails. Nos clients arrinient ici tom
préparés. Ils savaient mieux que nous ce qu'il fallait
faire. Et les filles n'étant point bégueules, les choses
allaient rondement. Aujourd'hui, monsieur, on fuit tourner des tables. Ce sport ne permet à la perversité de
ses adeptes que des gestes mesurés. Toute l'époque
est là. Une époque terrible-ment malsaine,, et qui diffère
du dix-huitième siècle en ce sens que les jolies femmes
ingèrent dans les &lt;( thé &gt;&gt; à la mode des pintes d'eau
chaude par la bouche,· au lieu qn'en d'autres temps plus
·décoratifs-elles employaient une canule et la complaisance
d'une soubrette afin d'absorber une semblable quantité
de liquide. Quand on a vu ce que j'ai vu,, monsieur,
il est difficile de con.sidérer le temps ou nous agissons
avec indulgence. Le sabbat se mewt. Dans quelques
années nous. ne serons plus que deux autourdu Maître.
Notre voix sonne faux et nous perdons chaque nuit un
peu plus confutnce-.
- C'est vrai, dit le nègre, qui jusqu'alors s'était
contenté. d'approuver son ami en hochant hi tête,
J'essayai par politesse d'"apporter par mes propos un
peu d'espoir à ces misérables. La besogne !tétait pas
facile et tout en parlant je sentais l'inutilité de mes rai-

sonnements.

LE NÈGB.E LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

- Non, mon cher ami, reprit Jean Mutlin, c'est
maladroit d'insister. Ce n'est pas à la légère que je vous
dévoile le mal qui me ronge. Je suis mieux placé que
vous pour juger la situation. Le diable est f ... voilà le
mot lâché et nous serons entraînés dans la débâcle. C'est
un peu pour celél que nous sommes venus vous trouver,
Léobard et moi, pour vous de~ander de bien vouloir
vous intéresser à notre sort.
- Nous ne sommes pas exigeants, dit le nègre.
- Nous ne sommes pas exigeants,. répéta Jean Mullin.
- Mais enfin que désirez-vous au juste, demandai-je
en hésitant un peu.
- Une place, répondirent-ils en chœur.

�LA NOUVELLR REYUE fRANÇA[SE

CHAPITRE IX

Comme les autres matins je me retrouvai dans mon
lit. J'étais maussad,e et fatigué. Te fis claquer ma langue
co•tre mon pala'is, ce qui me permit de constater qu'elle
était pâteuse. Le miroir la révéla toute blanche et semée
de petites boursouflures violettes d'un effet désagréable.
- Croix-Cochard, murmurai~je d'un ton plaisant,
Croix-Cochard, ex-Crâne de Ploum a encore la gueule
de bois.
Je me penchai sur ma sonnette en hurlant, de toutes
mes forces, le nom de Katje.
La fille monta.
- Je veux du tbé, dis-je, du thé, des journaux et
puis ferme les volets, le soleil me fait mal aux yeux.
- Bien, mon maître.
- A propos, le père Jean Mullin ne t'a rien dit, cette
nuit au sabbat?
- Je ne comprends pas... Non, j'ai dansé avec
Mathurin-Mathieu. Les autres ne veulent plus danser.
Ils ont protesté contre Léonard, car ils prétendent que la
poudre pour faire crever les vaches ne vaut rien.
- C'est bon, prépare le thé et ouvre la porte aux
chiens.
En réfléchissant, l'aventure de la nuit demeura plaisante. Elle ne me surprenait pas, car dès le premier

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLJN

jour le sabbat m'avait paru languissant et faible comme
une maladie contagieuse qui perd sa force en raison
même de sa diffusion . Le sabbat mourait de lui-même.
Mais son principe, le mal?
Cette question me tourmenta. J'étais trop abruti pour
la résoudre et je me complus à imaginer Léonard et
Jean Mullin dans les nouvelles fonctions que l'avenir
leur réservait.
Lorsque Katje m'apporta le thé je remarquai -ses joues
pâlies et ses yeux cernés d'ombre.
- Ça ne va pas, ma fille ?
- Je ne me sens pas bien, monsieur.
- Un peu pâlote. Tu as trop dansé avec MathurinMathieu et le Grand Bouc abuse de ta complaisance.
Katje devint rouge comme une pivoine.
Elle posa vivement la tasse et la théière sl,lr ma table
et se sauva sans me répondre, en évitant de me montrer
sa figure,
Le soir même nous partions vers le sabbat.
Peu de monde au bois Friquet. Je vis des faisans
perchés dans les hautes branches d'un bouleau, mais la ·
chasse était fermée. Katje nue attendait au carrefour.
Elle toussait et croisait ses mains contre sa poitrine.
Nous étions autour d'elle une demi-douzaine d'hommes,
trois vieilles femmes et une jeune gardeuse de vaches
dont la réputation était affreuse.
En échangeant des propos vulgaires sur la fraîcheur
de l'air, avec cette fille nue dans notre groupe, nous
étions semblables à des saltimbanques desœuvrés attendant l'heure de la parade.
La faible lumière de la corne du bouc éclaira la route
57

�394

LA NOUVELLE REVUE FRmÇAISE
LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

où nos ombres s'allongèrent démesurément. Et le Grand
Maître précédant le nègre Léonard et Jean Mullin, passa
une rapide inspection de ses troupes.
..
. ,
Katje, dont les joues fleurissaienl de plaisir, se nut a
tourner seule pour la danse.
Alors, le coq chanta et le miracle nous emporta tous.

*
* *
Le jeudi suivant, Katje et moi, ayant préparé les b~lais
dont nous u:sions pour nos chevauchées, nous attendîmes
vainement près de la cheminée la minute insa~sissable
du départ. Nous demeurâmes toute la nmt d~ns
l'attente fermant tantôt un œil, tantôt les deux. Rien
ne se ;roduisit, le petit jour nous surprit dans une
attitude que l'insuccès rendait burlesque.
, .
Je conseillai à Katje d'aller se coucher. Elle m obéit
docilement et tout de suite se mit à claquer des dents
sous l'influence de la fièvre. Je descendis alors dans ma
cbambre espérant que le repos apporterait la guérison
de ma servante tout naturellement.
La nuit n'apporta aucune amélioration dans l'état de
Katje. Elle devenait de plus en plus laide et je dus
prendre une femme pour la soigner. .
,
Cependant au crépuscule de la nmt consacree au sabbat, je montai dans la chambre où la cc b~telière. »
gémissait sur son lit. Malgré son extrême fa1bles~e Je
pus la faire lever e~ nous essayâ~es, de bonne foi, de
partir pour le domame de nos desirs. .
..
- « Je .. jesensqueque çamefefera.itdudu b1-1en »,
bégayait Katje.

895

Puis elle s'écroula sur le sol en murmurant :
- Douceur, douceur, jefonds dans la douceur, répétez
avec moi, douceur, douceur, mon maître.
Avec des efforts qui me laissèrent les jambes et les
mains tremblantes - car elle était grande et lourde je pus la hisser sur son lit.
Cette nuit-là, malgré les rites, nous oe pûmes partir
pour le rendez-vous du Bois Friquet.
·
Ces échecs successifs m'inquiétaient. J'avais 3.cœpté
sans surprise une situation, qui pour l'époque pouvait
paraître merveilleuse. La porte de la fantaisie se fermait
devant moi. C'était comme une diminution de mon
intelligence : un cataclysme cérébral, -avec rupture de
vaisseaux sanguins à l'appui.
Je pus me ronger les ongles à plaisir durant cette
étrange .rnabdie de langueur qui .fit dépérir Katje en lui
ôtant l'usage de la parole et en la privant de ses idées
familières.
·
J'en étais là dans mes divagations, quand en me rendant chez le médecin pour acheter de la quinine, je
croisai, en débouchant sur la route de Châ.teauneuf-leFief, un étrange cortège, dont je ne pus tout de suite
reconnaitre les éléments.
Devant quelques douzaines d'enfants des deux sexes,
des oisifs et des femmes à la bouche tordue par la médisance, j'aperçus, conduisant un grand bouc par un licol
de cuir blanc, deux baladins, à l'ancienne mode, dont
l'un, vêtu de rouge, marchait .avec la souplesse d'un
boxeur, et l'autre, portant l'habit marron, trottinait
comme un dévot d'un certain âge. Je reconnus le nègre
Léonard et Jean Mullin, son compère.

�LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIK

896

LA NOUVEUE REVUE FRANÇAISE

Je n'eus pas tout d'abord 1e loisir d'expliquer leur présence à cette heure. Le nègre en me voyant leva les
bras, avec une allégresse compromettante et le petit
vieux se mit à gambader ainsi qu'un simonnet.
Un puissant coup d'œil de ma part leur fit co~pre_ndre
que le terrain n'était guère favorable aux exphcat.10~.
Ces deux démons ne manquaient pas de finesse. Ils
comprirent le côté scabreux de la situ~tio~ et _Maître
Léonard s'avançant le chapeau à la mam s exprima en
ces termes :
_ Monsieur, nous n'avons pas l'honneur de vous
connaître. Qe respirai.) Nous sommes deux malheureux
acrobates du cirque Pantalon que la dureté des temps_ et
le petit nombre des amateurs de jeux. icariens ont obligé
à fermer ses portes, il y a quelques Jours. M. Pantalon
n'ayant point de fonds à nous remettre nou_s donna
néanmoins la clefdes champs. Voici quarante-hmt heures
que nous n'avons pas mangé et je_ comprends ce pauvre
bouc savant dans cette disgrâce. S1 vous voulez seulement nous donner de quoi nous restaurer, nous vous
paierons avec ce que nous savons faire, c'est:à-dire
à.es cabrioles des rétablissements sur les · pmgnets,
l'arbre fourchu et le double saut périlleux à échappement libre dans l'azur protecteur de cette verte campagne.
d'
Le bonhomme remit alors son chapeau et atten it.
Il ne me restait que la ressource de conduire la troupe
err~nte jusqu'à mon domicile.
Nous y parvînmes non sans avoir augmenté la bande
des curieux inutiles que j'abandonnai devant ma porte
fermée.

,

897

Quand nous fûmes à l'abri des indiscrets j'offris une
cigarette à chacun des deux compères.
- Je ne puis rien faire pour vous, dis-je tout de suite.
Le pays n'est pas hospitalier. A votre place j'irais à Paris
où vos costumes pourront passer inaperçus dans la foule
des étrangers.
- Nous sommes sans ressources, répondit Mahre
Mullin, sans ressources. Achetez au moins ce bouc.
L'avez-vous reconnu ?
- C'est le Grand Maitre ? demandai-je.
- Hélas! gémit le nègre, regardez cette pauvre gueule
triste.
- Alors, c'est la faillite complète, insistai-je.
- L'effroyable débâcle, la fin de tout, la fin du
mal!
- Comment la catastrophe s'est-elle produite ?
- Oh tout naturellement, soupira Jean Mullin, tou.t
naturellement. La fin se faisait déjà pressentir depuis
quelques années. Notre académie du mal ne répondait
plus aux goûts modernes. Chez nous, le mal manquait
de confort.
- Bigre, fis-je à mon tour, croyez-vous par exemple
que l'abdication du Grand Bouc entraînera avec elle la
disparition du mal sur la terre ? A votre avis, est-ce simplement un changement de direction ?
-Les hommes, répondit Jean Mullin tristement, n'ont
rien trouvé de mieux que nos réunions pour idéaliser les
désirs des méchants. Nous étions à la fois le vin, l'amour
et le tabac dans leurs principes les plus pernicieux. Ce
miracle qui vient d'interrompre le cours d'une destinée
que nous pensions immortelle plonge l'humanité entière

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

dans une situation pour laquelle elle n'est point préparée. Le mal va disparaître de la terre !
- C'est votre avis !
-Hélas 1
Je remis à œs deux diables déchus une somme d'argent suffisante pour prendre le train jusqu'à Paris et
louer une chambre en garni dès leur arrivée. Je leur fis
cadeau également de quelques vêtements qu'ils troquèrent contre les leurs, puis, finalement, je voulus bien me
charger du Grand Maitre, qui, pour achever sa carrière,
avait résolu d'adopter la forme d'un bouc décent.
Comme il ne possédait plus sa corne lumineuse, il
fallut allumer une lanterne pour le conduire à l'écurie.
Je l'attachai, sans autre salamalec, à un anneau scellé dans
le mur.
Le nègre Léonard et maitre Jean Mullin me serrèrent
la main. Le village était endormi quand ils partirent.
Je les suivis longtemps des yeux sur le ruban blanc de la
route coupant la prairie semée de pommiers. Ils disparurent au coin du Bois Friquet.
Et je rentrai dans ma maison, où Katje se mourait.

CHAPITRE X

•

'

Pâle et si subitement vieille que j'eus peur, Katje kt
batelière se mourait dans l'attitude d'une vieille femme
de ménage. A la rigueur, elle pouvait aussi passer pour
une sainte, car une extraordinaire expression de bonté,
en illuminant sa figure, lui donnait cette expresskln
de fille vulgaire, sa véritable personnalité.
Elle répétait avec une obstination enfantine..;
- Douceur, douceur, dites avec moi douceur, 6 mon
maître.
Cet emploi du vocatif ennoblissait sa phrase.
Je voulus lui faire pre-Qd.re un bol de bouillon, elle
repoussa l'aliment avec horreur :
- Il y a un bœuf mort là-dedans. Pourquoi avez-vous'
tué le bœuf ?
•
Elle sanglota.
- Vous n'auriez pas d1Haire tuer le bœuf.
Katje se montra ainsi difficile à soigner. Sa tendresse
pour toutes les choses était devenue extrême. Plus
ma pauvre Flamande devenait laide, plus sa bonté
me provoquait, sans toutefois prendre une forme trop
agressive.
A son contact, je sentis que j'allais devenir bon, mais
bon sans raison et surtout sans défense. Cette pens-ée
fit que mes cheveux se hérissèrent et tout de suite l'ins-

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tinct de la conservation me reporta sur le village et ses
habitants. Je me vis dévoré vif par ces loups raisonneurs
ct~~-

'

Il me fallut user de toute mon énergie pour parer
l'agonie de Katie. d'une présence familière. Quelques
heures avant sa mort, la bonté émanait de son pauvre
corps débile, l'enveloppait de lumière dont, heureusement, les rayons ne m'atteignirent point, attentif que
j'étais à les éYiter.
J'avais aimé la batelière pour sa grande beauté et cette
petite pointe de mystérieux. qui ne la rendait point comparable aux autres filles. Son enlaidissement progressif
me détachait tout à fait de celle qui m'avait connu, la
nuit, sous un aspeèt ne m'honorant gu~re. Quant au
mystère, il piétinait le sol de mon écurie, au bout d'une
corde.
Toutefois la force de l'habitude disciplinant ma répugnance j'assistai Katje jusqu'à la fin.
Elle mourut à l'aube, au chant du coq. Je ne vis pas
dans cette circonstance un rapprochement même litté•r.aire. Le fait est exact.
Penché sur celle qui illuminait les mauvais garçons'de
son impeccable beauté, j'essayais de retrouver dans ce
visage de sainçe, un reflet de ce qui avait pu, il
n'y avait pas si longtemps, composer un charmant
visage.
Comme je regardais une dernière fois les détails de
cette tête posée sur l'.oreiller de même qu'un bibelot déjà
ancien, un curieux phénomène se produisit, devant mes
yeux, bien ouverts.
Les traits de Katje s'effacèrent : les yeux et la bouche

LE NÈGRE LÉONARD E1' MAITRE JEAN M.ULLlN

901

se comblèrent, le nez disparut comme résorbé. Le visage
devint lisse, sans aspérité, sans ouvertures, tel un œuf
d'ivoire à œpriser les bas.
•
Ainsi cette fille fut enterrée, ayant perdu jusqu'à la
personnalité de ses traits. Un suprême effort de sa bonté
qui la voulait comme tout le monde avait 'opéré ce pauvre
miracle.

�902

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE NÈGllE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

903

de la disparition du mal pourraient fournir les éléments
d'un volume assez curieux.
Il n'est pas difficile d'en imaginer les chapitres. Je laÏ$e
à d'autres le soin de l'écrire.
Pou:r moi j'avais toujours pensé que la guerre et

CHAPITRE XI
A la suite de ces événements le mal a disparu de la surface de la terre. Sous la forme d'un bouc, il ronge sa corde
dans une petite cabane que j'ai fait construire à côté de
l'écurie trop grande. Il révèle sa présence aux visiteurs par
une odeur forte et spéciale. Quand on le regarde par
là porte entr'ouverte il roule dans la direction des spectateurs de gros yeux troubles et lumineux. Il accepte de
ses lèvres minces des pincées de tabac. A sa fantaisie
car il est toujours égal à lui-même.
Pour cette raison je le traite plus en brute qu'en divinité déchue.
Ma vie est calme. La chasse, mes chiens et mes
livres m'enlèvent la plupart des soucis communs aux
autres hommes.
Le mal a disparu de la terre. Peu d'hommes ont
échappé à ce désastre, car l'équilibre étant rompu entre
leurs facultés une quantité prodigieuse d'individus
des deux sexes moururent de bonté comme ma servante. Ils devinrent trop bons, tout d'un coup, sans préparation et la plupart développèrent leurs sentiments, par
l'absurde, au delà de ce qui pouvait être permis naturellement.
Les désastres sociaux qui furent la conséquence directe

son cortège de dégoûts accessibles à tous devraient UJl
jour apporter aux hommes un autre catadysme inédit
et d'une nature aussi peu scientifique que possible. Je ne
fus donc pas très surpris des événements qui se succédèrent sous mes yeux.
En chassant dans le bois Friquet, je ne pouvais m'empêcher de sourire, souvent avec amertume, en songeant à
ma belle fille morte.
Un matin le facteur m'apporta une lettre venant de
Paris. Elle était du magistelle Jean Mullin. Je la lus avec
curiosité.
L'ancien compagnon de Mélanpyge se rappelait à
mon bon souvenir. Il était heureux de son sort, ayant
tro~vé une place lucrative dans un commerce d'épicerie. Quant au nègre Léonard, il dansait et sautait avec
complaisance dans une compagnie de ballets russes. Il
se vengeait chaque soir de son infortune en décollant
Petrouchka sous les beaux yeux de sa coquine.
Dans la lettre il n'était pas question d'argent. Ayant
déchiré le papier je me dirigeai vers l'écurie de Mélanpyge.
J'évitai avec discrétion de philosopher, même pour moi,
sur son cas. Mais de ce jour, je pris le parti de le
prêter aux cultivateurs désfrant faire couvrir leurs chèvres. Je prends trois francs cinquante par saillie, ce qui est
une façon de parler. Le Grand Bouc n'a pas abandonné

�\

904

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son air ironique de burgrave mal lavé. Il se pourrait que
je ne fusse pour ce drôle que le Crâne de Ploum d'un
moment d'erreur.
Chacun de nous possède en lui-même, au plus secret
de ses pensées, le petit détail vulgaire lui permettant de
finir ses jours dans la mélancolie.
PIERRE MAC ORLAN.

FIN

NOTES

LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DE LA
PAIX, par ]. Maynard Keynes, traduit de l'anglais par
Paul Franck. (Editions de la Nouvelle Revue Française).
Le livre de M. J. M. Keynes, dont M. P. Franck vient de
publier en français une excellente traduction, a, il y a
quatre mois, lors de son apparition, reçu de l'opinion et de
la presse britanniques l'accueil le plus attentif.
M. Keynes est professeur d'économie politique, « fellow »
du King's College de Cambridge. Il fut attaché à la Trésorerie britannique pendant la guerre et représenta officiellement ce Département à la Conférence de la Paix, jusqu'au
7 juin dernier. Il était en même temps délégué du Chancelier de !'Echiquier au Conseil Suprême économique lorsqu'il
donna, à cette même date, sa démission, en signe de désapprobation de toute la politique de la Conférence vis-à-vis des
problèmes économiques de l'Europe.
Les idées que M. Keynes développe dans son livre constituent l'évangile révisionniste. Elles ne sont pas favorables à
Ja France, mais leur emprise sur certains membres de
l'actuel Cabinet britannique, et non des moindres, leur
influence sur l'opinion anglaise et américaine r est telle en
ce moment qu'il est indispensable de les bien connaître.
On saura ainsi sur quel terrain il faut combattre. Ce livre
a été écrit à Cambridge (M. Keynes est essentiellement un
1. En Amérique du Nord, ro.ooo exemplaires ont éte vendus eu
une semaine.

�LA NOUVEI:LE REVUE FRANÇAISE

« Cambrîdgeman » et il a refusé de très importantes situations pour pouvoir y conserver sa chaire), c'est-à-dire dans
un milieu où les méthodes universitaires, la culture scientifique, les sympathies du corps enseignant n'étaient pas, avant
la guerre, tournées vers la France. Il est conçu dans un
esprit qui lui a valu la faveur de ce milieu d'intellectuels
radicaux et socialisants que ceux qui vécurent à Londres au
printemps r914 connaissent bien, où la guerre a fait moins
de dégâts qu'ailleurs et qu'on a coutume de désigner sous le
nom de « Bloomsbury ». Cet accueil favorable fut aussi celui
d'une grande partie de la presse anglaise, d'Austin Harrison,
d'H. N. Brailsford, de Norman Angell, de Seton Waston,
que rien, depuis les révélatü:ms de M. Bullitt, n'avait réussi
à passionner autant.
Dans son introduction, l'auteur explique comment, au
cours des six mois qu'il passa à la Conférence de Paris, il
dut dépouiller son insularité pour devenir Européen, «, une
expérience nouvelle &gt;) pour lui. Avec le Times, - qui, tout
en reconnaissant le côté brillant du livre de M. Keynes en
fait une sévère critique, - on peut déplorer que cette expé•
rience soit si nouvelle et que l'auteur ait eu à la fois à
apprendre l'Europe et à en régler le sort. Paris n'est pour
lui qu'un « cauchemar », « un milieu morbide", qu'il juge
avec parti-pris. (M. Keynes, dit-on, goûte l'art français et
collectionne Cézanne, Vuillard et Seurat. , C'est une oonne
façon -d'apprendre à .aimer la France, mais il eût fallu pousser
plus avant). Ces réserves faites, on lira avec un intérêt
durable le chapitre le moins théorique du livre, intitulé :
Lao: Conférence», qui contient de très éclatants portraits de
M. Clemenceau, de M. Lloyd George et du Président
Wilson. M. Keynes nous les montre ensuite à l'œuvre dans
l'élaboration du traité. Ce traité est la résultante du conflit
entre les principes wilsoniens et la « paix carthaginoise »
de M. Clemenceau. Il est, a priori, entaché d'un vice orga-

i

NOTES

niqu~,. à savoir ,qu'il est une violation, par les Alliés, des
condit10ns de I armistice. C'est là le plus grand grief de
M. Keynes, et, pour des raisons différentes, il en rend responsables les ~rois ho~es d'Etat. Jusqu'à quel point y a-t-il
~u rupture urulatérale dune promesse, et jusqu'à quel point
l Allema~ne a+~lle donné les gages d'un gouvernement
démocratique véntable, suivant ses engagements, M. Keynes
n~ nous le dit ~as. Mais c'est surtout aux stipulations économiques du Traité de Versailles que l'auteur réserve toutes
ses sévérités. Destruction du commerce et de la flotte alJe.
m~ds, dé~ossessi?n des colonies, liquidation des biens
pnvés ~e l ennemi dans le monde entier, mainmise sur sa
productJ.o~ de c~arbon et d'acier, ses moyens de transport
et ses voies navigables voilà pour M. Keynes autant de
mesures int~lérables, . imposées sous la pression des diplomates français, l't habiles rédacteurs sans principes, rompus
aux méthodes jésuitiques», pour une exécrable fin: l'anéan!iss~ment de l'Allemagne. On peut regretter que l'esptit de
1ustice absolue qui dicte à M. Keynes de telles tondusions
ne l'ait pas amené à envisager l'hypothèse contraire où en
face d'une Allemagne impunie, une France ruinée ~est:rait
seule; ni qu'il n'ait trouvé l'occasion de prêcher dans son
propre milieu que le dogme britannique de non-discussion du
pr~cipe de la liberté des mers n'a ·pas été la moins gra:V'e
attemte portée aux 14 points ; et qu'un des moyens les
plus effectifs d'éviter l'effolldrement si redouté de l'Allemagne serait de lui rendre ses colonies et sa flotte.
Le chapitre le plus · important &lt;lu livre est intitulé :
cc Réparations ». M. Keynes dresse à nouveau, suivant ses
données, qui ont été fort critiquées, la note à présenter à
l'Allemagne. Il reproche à la Délégation française d'avoir
exagéré le chiffre des dommages des régions envahies en le
p~rtant à 70 milliards de francs, alors qu'il n'atteint, d'après
lm, que IO à r 5 milliards. L'auteur examine dans le plus

�LA )IQUVELLE REVUE FRANÇAISE

o-rand détail les capacités de paiement de l'Allemagne, en or,
:aleurs, matières premières ... ( auxquelles l'Allemagne aurait
dû, selon nous, être forcée d'ajouter l'annulation de sa dette
intérieure de 240 millions de marks), tout en s'élevant contre
l'omnipotence de la Commission des Réparati~ns, monstrueux organisme, à la fois juge et partie, dont 11 demand_e
la fusion dans le sein de la Société des Nations. D'après lui,
les Gouvernements de l'Entente ne tarderont pas à être
forcés de réduire leurs prétentions vis-à-vis de l'Allemagne
de 8 à 2 milliards de livres; l'Allemagne ayant, en nature,
déjà versé 500 millions, il ne lui resterait don_c à, paye:
qu'un milliard et demi de livres en 30 ans, sans mterêts, a
partir de 192 3.
,
.
,
Le chapitre qui décrit (&lt; L'Europe apres le traité_», du~
pessimisme puissant et contenu, est u~ de ceu~ qui ~nt fait
la fortune de l'ouvrage. Après les voix autorisées d outreAtlantique, de M. Hoover ( que l'auteur admire ~ans ré_ticences) ou de M. Vanderlip, celle de M. Keynes vient faire
entendre le o-las d'un monde à qui la guerre a porté un coup
fatal. Elle !outre avec évidence l'abîme proche, inévitable
si l'on se refuse aux mesures radicales. Ici, l'on quitte Paris
et la Conférence pour s'élever à une vue d'ensemble de
l'état de l'Europe. Profitant de l'effet produit par ce sombre
tableau, M. Keynes demande la révision du Traité, d'abord
en ce qui concerne la fixation de la somme à_ payer par
l'Allemagne ; une interview ministérielle anglaise récemment donnée à un périodique français prouve assez que ces
idées sont partagées en haut lieu'· Il sollicite ensuite l'élaboration de nouveaux arrangements franco~alleman~s ~t germano-polonais en ce qui conceme le charbo~ et acier: Il
préconise enfin la création d'une ~nion hbr~-echang1ste
mondiale où l'Allemagne serait adnuse pour dix ans, et le

,1

La conférence de San Remo et les entretiens de Hythe viennent
de fu.er sur ce point la thèse britannique.
1.

NOTES

règlement des dettes interalliées par la suppression totale
de ces dettes. La France y trouverait un bénéfice de 700 millions de livres et n'aurait pas à payer à ses alliés quatre fois
plus qu'elle n'eut à payer à l'Allemagne en 1870. M. Keynes
ne croit pas aux grandes dettes internationales. Il n'a pas
tort. C'est seulement de l'oubli mutuel des créances que
naîtra la solidarité entre alliés. En fait, tout le monde doit
à tout le monde. C'est une base favorable pour élaborer un
projet d'emprunt international de 200 millions de livres sans
leque_l an aboutira à l'effondrement définitif des changes,
premier symptôme de la disparition du régime capitaliste,
selon Lénine.

T~l est ~e livre. curieux, indépendant et académique à
la fois, tou1ours bnllant, souvent faux, singulier mélange
de dogmatisme et d'amour des réalités, plein de vues profondes et d'inexpérience politique. Il est, dans son ensemble,
favorable à l'Allemagne et conçu dans un esprit d'animosité envers M. Clemenceau qui le rend injuste pour
la France. Mais il est indéniable que son influence est
grande et va croissant. Il n'y a pas à l'ignorer. Il nous faut
nous servir des armes qu'il nous donne. L'auteur reconnait
toute l'étendue de la dévastation de nos provinces en.vahies
à laqu~Ile il ne saurait, dit-il, comparer l'état de la Belgique ; 11 demande pour elles la priorité dans l'ordre des
réparations, la suppression des dettes interalliées et un
prêt international : ce sont là des gages qu'il ne nous faut
pas manquer de pr,endre à l'occasion et qui nous serviront
utilement dans des milieux où nous ne comptons pas que
des sympathies.
P, M.

*
**
LE POÈTE RUSTIQUE, par FrancisJammes (Mercure
de France).
&lt;&lt;

La poésie anglaise, qui est en somme la _poésie ... » Je
58

�910

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cite de mémoire un mot de M. René Boylesve. C'est vrai qu'ils
-ont en Angleterre un lyrisme, sorte d'état de rêve et de
trance, - les lecteurs de l'irlandais W. B. Yeats m'entendront, - d'une si spéciale force d'incantation que lui seul
semble vraiment nous emporter dans « l'autre planète 11.
Il s'agit d'une voix qui n'est pas tout le chœur, mais qui
lui donne son accent le plus pénétrant, d'une poésie qui n'est
pas toute la poésie mais qui demeure proprement la plus
poétique. N'est-elle que le douaire de la muse anglaise, cette
nrnse que l'on imagine passant dans d'errantes brumes
b1eues défaites au vent de la mer ? N'y aurait-il pas une muse
française, - et il faut savoir gré à Francis Jammes de nous
le faire éprouver, - pour nous enchanter autant le cœur?
Elle marche, celle-ci, simplement sur la pelouse, entre les
m-bres à fruit ; elle nous sourit, mais le regard de ses beaux
:yeux sages va profond, et voici que près d'elle nous nous
yetrouvons pareillement ailleurs, hors du monde ...
Elle ne sait, pour nous émouvoir, que ce qui est ancien
-àans les cœurs : ses images, pareilles à celles qui égaient les
murs des métairies, elle les prend dans les deux Testaments,
-et puis dans les contes de Perrault ; elle parle des bêtes et
,des simples de nos champs, de tout ce qui fit la vie de notre
peuple. Si elle est chrétienne, c'est à. la façon de nos vieilles
paroisses, toute gaie, toute bonne, toute claire. Sa fantaisie,
(J_ua.nd elle le veut, nous entraine comme dans la ronde sous
l'arbre des fées. Et lorsque le plus doux des enthousiasmes
l'enlève, ou que la prend une souriante et poignante mélancolie, elle nous fait passer avec elle dans l'autre planète, celle
.de la songerie passionnée.
Quel est le secret du poète Rustique pour nous mettre a,·ec
-du quotidien au-dessus de notre. humeur quotidienne ? Ce
doit être parce qu'il écrit à genoux... Il lui faut glorifier ce
qu'il voit, ou du moins l'éclairer d'un rayon qui s'amuse.
.Dans la mesure où cela peut être, il est un. sage aussi déli-

NOTES

911

cieux que d'autres, - et lui-même, - furent de délicieux
fols. Sa barbe ayant blanchi autotlr de son sourire, ce sourire
en a sans doute moins de jeune charme. Mais l&amp; charme s'est
fait autre, plus paisible.
« - Papa, est-ce que tu es vieux ? demande la cadette.
« - Pas très, nuis ma barbe est blanc.be.
« - Pourquoi? . ._
« - Je ne sais pas.
« La troisième des petites explique :
« - C'est parce qu'il a souffert qu'il a l'air âgé. l)
Point tout à fait un roman, ce petit livre, et mieux. On eüt
dit naguère une tranche de vie, mais de la vie d'un poète.·
Des poèmes en prose y alternent avec de courtes scènes
m~licieuses, des minutes d'or :n;ec des tracas et de petites
amères. Cela se suit par notes inattendues, un peu bizarres
parfois, d'autant plus naturelles. Un art qui suo-o-ère davantage qu'il ne dit, lep1us magique, sait ainsi avecl::&gt;btrès peu de
particularités, faire la vie dans son réalisme plus poétique et
plus Yivante .
Les menues choses et les grandes ici sont les mêmes. Alors
-qu'il cueille· des pissenlits avec ses enfants au long de la voie
d'un petit chemin de fer en désuétude et qu'il vient de rencontrer l'ancien notaire, - Sans doute cherchez-vous l'inspiration, monsieur Rustique ? - le poète revoit telles heures
de sa jeunesse &lt;&lt; poignantes jusqu'à la souffrance &gt;i. Il suffit
d'un lierre au mur d'une masure, d'un coin de cette o-crge
qu ''11
1 1anta s1. souvent, chasseur de bécasses, et sa viet:i tout
entière se lève devant lui. Sa vie et son œuvre.
cc C'était une colline, une sorte de bois hun1ble et sacré
qui s'élev;Üt d'une route pâle.
« Sur cette route, montée chacune sur un petit âne, trois
&lt;&lt; de ses héroïnes cavalcadaient : Clara d'Ellcbeuse, Almaïde
« d'Etremont et Pomme d' Anis. La première, sous de lour« des boucles d'or, baissait un front chargé d'orage et de ciel

�LA NOUVELLE li.EVOE FRANÇAISE

« bleu. La deuxième, sous ses repentirs en deuil, fouettait sa
« monture, et l'arc parfait de son visage lançait en même

« temps la volupté, l'amertume et le remords . Enfin, Pomme
« d'Anis, le cœur lourd d'an1our comme une rose pleine
« d'eau, laissait uller au pas le grison et la grâce d'u,n
t&lt; de ses genoux remonté cachait avec pudeur la gêne de
« l'autre ... ))
Au milieu du sentier, Patte-Usée, le lièvre, hume l'odeur
du thym que cuit le soleil dnns le potager où s'aimetlt le
fiancé et b fiancée d'un jour. Non loin, un pauvre à barbe
grise mange, assis sous un ombrage, tandis que des jeunes
filles, formant une guirlande, dansent et chantent autour de
lui, pour lui faire plaisir.
·
« Enfin, au sommet, une procession naïve et toute droite
entrait dans l'église habillée de feuilles quï' sonnait, et Jean
de Noarrieu et le poète Rustique, retenant leurs chiens de
chasse, la saluaient. )&gt;
Fantaisie, sourire et magie. Le poète, qui n'a pas voulu,
dit-il, chercher l'intérêt, a trouvé un charme. Rustique nefait-il p:is mieux comprendre ce mot de Flaubert: « L'œuvre
d'art doit être bonhomme ? » Le bonhomme La Fontaine,
avec ce qu'on a appelé « le plus doux et le plns exquis desenthousiasmes », demeure plus malin que rieur. Il garde,.
parmi les plus grands, ce je ne sais quoi d'un peu « vieux
célibataire · » qui déplaisait si fort à Lamartine. Eh bien,
Rustique pourr:iit être le fruit des amours d'un petit-fils de
Jean de 111 Fontaine et de Cl ara d'Ellebeuse, par excmple 7
une de ces cî1armantes passionnées dont le sein se gonflait à
lire les Harmonies ou Jocelyn. Et Rustique, lui, sait être
rieur à b façon des enfants, une des grandes grâces de la:
poésie.
Quelle ;iimablc chose que son almanach où les mois
mènent leur ronde sous · lès signes fantaisistes du zodiaque.
On y trouvera des plaisanteries un peu bien faciles sur les .

NOTES

ronds-de-cuir et les députés. Mais ces fables, ce bestiaire, ce
volucraire, avec leurs recettes de pêche et de chasse, ces
chroniques, ces conseils pour le potager, de quel agrément
ne sont-ils pas? Voici, en exemple de la poésie ménagère et
fleurie de Rustique, la menthe et la digitale :
&lt;c Men/be. La meilleure pour l'infusion théiforme qui
« fait du bien à. l'estomac, c'est la menthe un peu rouge
« cueillie par temps sec dans les endroi!s sableux et rivu« laires. On l'emploie à la dose de six feuilles pour une tasse
« d'eau.
« Digitale. - On dirait d'un fuseau emp&lt;?urpré par lrt m:.iin
« de l' Aurore : comme celui de la Parque, il accélère les
« mouvements du cœur, ou les ralentit tellement que la
« mort peut s'ensuivre. C'est aux princes de la science qu'il
« appartient de doser le poison de ces fleurs dont chacune a
« la forme d'une tête de serpent gonflée par la colère. »
Et çà et là, les jolies images ilh.1strant l'almanach à la
façon d'amusantes vieilles estampes. Par exemple ce Paysage

d'octobre :
cc

Quoi de plus plaisant, au milieu de l'automne, qu'un

« chasseur qui rentre par la porte dérobée de son jardin
&lt;l d'agrément, et qui, n'ayant rien tué, embrasse sa femme
&lt;&lt; déjà mûre sous un liquidambar flamboyant? »

Ainsi, souriant d'un sage sourire, Francis Jammes semble
donner sans effort dés · œuvres faites pour enchanter la
rêverie. Avec ùn art très fin, peut-être simplement en suivant sa pente, il se renouvelle, se développe et reste toujours
Francis Jammes.
Oa lui a fait parfois reproche de se montrer ou plus naïf
ou moins simple qu'on ne le souhaiterait. On a parlé de sa
préciosité, de ses allures, de ses procédés... Il y aurait à
gloser sur tout cela. Sans vigueur peut-être, il a pourtant de
la solidité, et sans simplicité, de la candeur.
Mais faut-il essayer de juger? Jammes n'est-il pas d'abord

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

assuré de t01.nes les complaisances ? Au moins devra-t-on
reconnaître sa gr::inde influence, indirecte surtout, sur tant
de littérateurs de ce temps. Et il suffit qu'on puisse dire
enfin : tout mis en balance, èest un poète.
HENllI POURRAT

** ,.
CONNAISSANCE DE LA DÉESSE, par Lucien Fab-rt,
poèmes précédés d'un avant-propos de Paul Valéry
(Société littéraire de France).
Ingénieur et m;ttbématicicn, M. Lucien Fabre porte, dans
le culte sévère qu'il -voue à la Poésie, un louable et très
noble souci d'intellectualisme. Son art intrôspectif se garde
avec soin de toute concession au pittoresque extérieur ;
replié sur soi-méme il s'étudje et s'analyse sans cesse pour
s'exp1i1ner avec un lyrisme tendre et haletant qui n'est pas
sans rappeler les transports et les fureurs trop bien réglées
d'un J.-B. Rousseau.
Conçu &lt;lans une forme continue, à la manière de ces
morceaux de musique ruoderne où Pon prend grand soin
de ne ménager le moindre repos à l'auditeur, le poème: de
M. Fabre offre q11elque ressemblance avec Yixion de
M. Fagus. Le thème p1incipal est celui de la connaissance
et de la possession absolue. A la façon dont il est exposé et
développé ici, on ne saurait douter que le poète n'ait p~rfois
délaissé les Mathématiques pour quelque traité de M. André
Gide ou de M. Paul Claudel. A des tournures, à des images
dont l'origine se laisse aisément découvrir, il mêle volontiers
des expressions empruntées au vocabulaire de }a géométriè
et èl.ont la strophe suivante fera voir l'effet :
Le cycle expire et recommence
Au point d'adorable tangence
Où ses rives l'ont embrassé;

Comme Antée la courbe maligne
Puise, au contact des rectilignes,
L'élan nouveau du nuancé.

Il est permîs de penser que Mallam1é n'eût point détesté)&gt;
et l'on conçoit encore
mieux que M. Paul Valéry ait su gré à la muse de M. Fabre
d'emprunter, dans ses plus heureux moments, le verbe
brûlant de la Pytbie:

ce « point d'adorable tangence

L'ardente chair ronge sans cesse
Les durs serments qu'elle a jurés ...

. . .

.

. . . .

.

.

.

.

Le beau périple où tu m'entraînes
Sinueux comme une toison.

Ces vers et quelques autres de même trempe suffiraient

à nous faire partager l'opinion favorable de M. Paul
Valéry.
Ce dernier, dans l'avant-propos qu'il a écrit pour l'ouvrage de M. Lucien Fabre, traite, avec la subtilité aiguë qui
distingue ses moindres notes critiques, une question qu'il
connaît profondément, celle de l'objet de la poésie pure&gt;
de ses moyens et de ses limites. Sur la nature du mouvement symboliste, sur le divorce de la philosophie et de la.
poésie, ces vingt pages de l'auteur de la Jeune Parque
abondent en remarques précieuses, dont certaines offrent
matière à discussion.
« Nous (les Symbolistes) étions nourris ae musique, et
&lt;1: no-s têtes littéraires ne rêvaient que de tirer du langage
« presque les mêmes effets que les causes purement sonores
• produisaient sur nos êtres nerveux.
Il faut observer qu'il s'agit ici d'une certaine musique,.
celle de Wagner ou de ses disciples plus ou moins avoués,.
celle qui se propose de provoquer en nous une espèce

i,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d•extase ou de transe, et dont nous voyons heureusement
diminuer la vogue et l'influence.
De même la peinture dont certains poètes d'aujourd'hui
imitent les procédés est justement celle qui procède par
taches et fait fi de la perspective. Le rapprochement mérite
d'étre noté.
Plus curieuse encore est l'explication, proposée par
M. Paul Valéry, de ce qu'il appelle « notre ruine », c'est-àdire la ruine de l'effort symboliste.
« Il faut supposer ... que notre voie était bien l'unique ;
« que nous touchions par notre désir à l'essence même
« de notre art, et_que nous avions véritablement déchiffré
« la signification d'ensemble des labeurs de nos ancêtres,
« relevé ce qui paraît dans leurs œuvres de plus délicieux,
« composé notre chemin de ces vestiges, suivi à l'infini cette
« piste précieuse, ... à l'horizon toujours la poésie pure ...
« Là, le péril ; là, précisément notre perte ; et là même, le
« but.
« Car c'est une limite du monde qu'une vérité de cette
« espèce ; il n'est pas permis de s'y établir. Rien de si pur
(( ne peut coexister avec les conditions de la vie. Nous
« traversons seulement l'idée de la perfection, comme la
« main impunément tranche la flimme ... notre tendance vers
« t•extrême rigueur del' art- vers une c011clusion des prémis« ses que nous proposaient les réussites antérieures, - vers
« une beauté toujours plus consciente de sa genèse, toujours
« plus indépendante de tous sujets, et des attraits sentimen« taux vulgaires comme des grossiers effets de l'éloquence,
« - tout ce zèle trop éclairé, peut-être conduisait-il à quel« que état presque inhumain. »
Certes ! lorsque le poète ou l'artiste se flatte de se passer
de sujet, il ne voit pas qm; son art, sous prétexte de pureté,
n'a plus d'autre objet que soi-même, c'est-à-dire, au bout de
très peu de temps, que ses propres moyens. Les réflexions

NOTES

citées plus haut éclairent l'esthétique mallarméenne d'un
jour assez brusque.
M. Paul Valéry conclut ainsi en ces termes :
cc La poésie absolue ne peut procéder que par merveilles
exceptionnelles ... »
C'est en somme l'aveu que cette poésie pure est une
chimère d'alchimistes. L'idée d'un sublime ininterrompu en
poésie est contraire à la ljature. Ou peut dire qu'elle est
inhumaine. Et cela est vrai de la surprise et des autres
ressorts de la poésie, aussi bien que du sublime.
La poésie qui est humaine, est relative par définition.
Cela ne veut pas dire qu'elle doive être descriptive ou didactique; mais elle doit pouvoir être cela aussi, à Foccasion. Pn
art pur inspire le respect, mais on aime un art qui plaît et
qui touche.
ROGER ALLARD

** *

LES CHANTS DE MALDOROR, par le Camtt de
Lautrêamont (à la Sirène).
La vie humaine ne serait pas cette déception pour certains si nous ne nous sentions constamment en puissance
d'accomplir des actes au-dessus de nos forces. Il semble que
le miracle même soit à notre portée. Du Christ nous faisons
un homme comme tous les autres pour ne plus pouvoir
dobter de lui. Certes les religions n'ont rien d'absurde: il
n'est pas de croyance plus naturelle que celle à l'immortalité
de l'âme ou, du reste, à l'immortalité simple (j'ai beaucoup
de peine à admettre qu'un jour mon cceur cessera de battre).
Tout au plus nous élevons-nous contre l'idée d'une vérité
dernière. Il arrive que des esprits, généreux pourtant, se
refusent à admirer une cathédrale terminée. Ceux-là se tournent vers la poésie qui, par bonheur, en est testée l l'âge
des persécutions. La religion, pense le vulgaire, (&lt; ne commande jamais de faire le mal ». Par contre ce qu'il peut

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

entrevoir d'une morale poétique n'est pas pour lui faire dire
que la poésie a du bon.
Ce n'en serait pas moins une erreur de considérer l'art
comme une fin. La doctrine de « l'art pour l'art» est aussi
raisonnable qu'une doctrine de « la vie pour l'art » me
semble insensée. On sait maintenant que la poésie doit
mener quelque part. C'est sur cette certitude que repose,
par exemple, l'intérêt passionné que nous portons ,à Rimbaud. Mais pour ei,;.aspérer uot~e désir, ce dernier, comme
tant d'autres esprits interrogés sur l'au-delà, s'est plu jusqu'à
ce jour à nous décevoir. On ne peut prendre les l.ettres
d'Abyssinie que pour une suite de boutades'. Le plus simple
moyen de désintéresser une partie consiste à faire disparaître :\ la fois le joueur et l'enjeu. L'histoire, littéraire ou
autre, ne se flatte pas de nous apprendre ce qui se serait
passé si. On commettrait quelque maladresse en célébrant
un homme parce qu'il est mort« à la fleur de l'âge». Qu'on
ne s'en laisse pas imposer no.n plus par une biographie
entièrement dépourvue d'anecdotes. Le tout est que, pour
parler du comte de Lautréamont, nous puissions nous err
tenir à son œuvre. Isidore Ducasse a si bien disparu derrière son pseudonyme qu'on croirait aujourd'hui broder en
identifiant à ce jeune répétiteur(?) Maldoror ou même
l'auteur de ses Chants.
Qu"'c de telles énergies se dépensent (provisoirement,
uoient-elles) à écrire, voilà qui mérite réflexion. C'est
encore dans le travail littéraire, appliqué ou non, qu'on
trouve le mieux à satisfaire sa volonté de puissance. L'effet
ne s'y fait pas attend(e, si l'on veut bien prendre et; mot
dans un ~ens très large. L'encre et le papier savent seuls
tenir Pima!rina.tion en éveil. Il n'eût pas fallu plaisanter cet
orateur qui n'avait d'idées qu'en parlant. Je crofa que_ la
littérature tend à devenir•pour les modernes une machine
·puissante qui remplace avantageusement les anciennes

NOTES

manières de penser. En désespoir de cause, et contre toute
loyauté, les meilleurs logiciens essaient d'obtenir notre
assentiment au moyen d'une image. C'est, a dit Lautréamont, que « la métaphore rend beaucoup plus de services
aux aspirations humaines vers l'infini que ne s'efforcent de
se le figurer ceux qui sont imbus de préjugés. » J'entends.
bien que l'abus de confiance n'est pas grave et qu'il y a
intérêt à encourager tout œ qui peut jeter un d01.1te sur la
raison. L'idée de la contradiction, qui demeure à l'ordre du
jour, m'apparaît comme un non-sens. De l'unité de corps
on s'est beaucoup trop pressé de conclure à l'unité d'âme,
alors que nous abritons peut-être plusieurs consciences et
q_y_e le vote de celles-ci est fort capable de mettre chez nous
deu~ idées opposées en baUottage. Cette théorie, en tout
cas, s'accorde parfaitement avec le peu qu'il nous est donné
de savoir de l'hérédité.
Le propre du désir étant de nous préparer une déc;eption, j'aime qu'à ce point il se montre inéluctable. Les
mystères que prétend me révéler Lautréamont, page 243,
je ne lès discute même pas. Deux corps combinés, en chimie, peuvent dégager une ch,aleur telle, donner lieu à un
précipité si franc que l'expérience ne m'intéresse plus. De
telles préparations sont encore celles qui procurent le véritable repos des sens. Il est étrange qu'on reproche am:
poètes de faire appel à la surprise, càmme si rrous ne souhaitions pas tourours qu'on tire un COllp de revolver à notre
oreille afin de nous éviter quelques secondes de faire
attention.
C'est aussi pourquoi nous aimons tant rire. Tout le temps
que dure l'explosio11, sa cause nous échappe (il y a loin de
là à ce mysticisme de la mystification dont on a parlé). Le
plaisant « souci de dignité » commun à tous les hommes
dont nous entretenait récemment Charlie Chaplin a beau
nous obliger à nous reprendre, de tels accès n'en méritent

�•
920

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas moins une belle page dans la géographie du cœur.
Mais Lautréamont n'échappe pas à la règle : le rire, « cc
honteux dépouillement de la noblesse humaine », lui fait
horreur. « Soyons sérieux », se répète-t-il. Il se prendrait
sans cesse en défaut et en concevrait du dépit si son relativisme ne lui venait en aide. C'est qu'en effet, selon lui,
l'enthousiasme et le froid intérieur peuvent parfaitement
s'allier et qu'il pousse assez loin le respect humain pour
juger également sacrés l'oisiveté et le travail.
L'instant n'est pas ·venu d'étudier ]a portée morale de
l'œuvre de Ducasse. Elle ne saurait se déduire que de la
.comparaison des CHANTS DE MALDOROR et des « Potsrns &gt;&gt; ;
l'occasion rue semblera mieux choisie d'en parler à propos
&lt;le ces dernières. Je ne puis exiger que le passage d'un
volume à l'autre ne passe pour une révolution dans le
temps. J'espère seulement que le lecteur des Chants ne
.s'en tiendra pas à un pur baudelairisme de forme. Il s'en
trouverait d'autant plus mal que le style de Ltutréamont lui
opposerait une dénégation frappante. " Si la mort arrête la
maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules,
employés à l'écrasement lugubre de mon gypse littéraire,
je veux que le lecteur en deuil puisse se dire : « Il faut lui
rendre cette justice. Il m'a beaucoup crétinisé. )) Nul, au
fond, n'observa plus de mesure que lui dans son langage.
Lautréamont eut si nettement conscience de l'infidélité des
moyens d'expression qu'il ne cessa de les traiter de haut :
il ne leur passa rien et, chaque fois qu'il était nécessaire,
leur fit honte. Il rendit ainsi, en quelque sorte, leur trahison
impossible. Aussi, rien n1 ayant chance de se dénouer
jamais par l'artifice grammatical, devons-nous lui savoir
plus de gré de suspendre, comme il le fait, la fin de sa
phrase que de faire semblant de résoudre, de manière aussi
.élégante qu'on voudra, ull problème qui restera éternelle1nent posé.
ANDRÉ BRETON

•
92.I

NOTES

•
••
ATHALIE, au Théâtre Sarah Bernhardt.
Etrange représentation pour laquelle le metteur en scène
ne s'est guère nlis en plus grande dépense d'artifice que ne
dµrent le faire les demoiselles de Saint-Cyr elles-mêmes.
Costumes, chœurs, mouvements, tout était d'une pauvreté
touchante. Et c'ét.-tit fort bien ainsi, car le public ne venait
pas pour assister à un gala, mais pour rendre un hommage
respectueux et attendri à la vaillante femme qui, d'héroïne de
thé.\tre, est en passe de devenir l'hétoïne de l'art dram:1•
tique. Mais ceux qui n'étaient venus que pour Ma~ame Sarah
Bernhardt eurent quelque chose de plus qu'ils n'avaient
espéré: un aspect du rôle d'Athalie.
Je sais bien que beaucoup de personnes, sincèrement et
spontanément, seuteat les beautés de ce rôle. Mais je crois
que, malgré des efforts non moins sincères, beaucoupd'honnêtes gens ne parviennent pas à se réchauffer devant
cette pièce plus que devant une tragédie de Voltaire. On
nous affirme que Zaïre laissait un souvenir inoubliable quand
Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, dans tout l'éclat de leur
jeunesse, en jouaient les premiers rôles ; il faut le croire
puisque, dans sa vieillesse, Sarah Bérnha.rdt a su donner au
songe d' Athalie et à l'interrogatoire du petit Eliacin une vie,
une émotion qu'on ne pensait pas pouvoir y trouver. Au lieu
de l'impératrice pseudo-romaine, dont on nous a ennuyés au
temps de nos classes, nous avons aperçu une vieille femme
détraguée par le pouvoir absolu, à moitié ogresse et à moitié
grand'mère, qui fût peut-être restée bonne femme si elle
n'avait vu jeter sa mère par la fenêtre e.t si elle n'avait été
entrainée dans cette féroce querelle de prêtres. Le talent de
l'actrice emportait tellement le morceau que l'équilibre de la
pièce en était tout chancelant et qu'on était assez peiné de

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

NOTES

vons nous empêcher de noter à ce propos que toutes les
fois qu'on se trouve entre un romantique et un classique, on
peut demander à ce dernier les ressources qu'offre le premier, tout en obtenant par surcroît mille présents singuliers.
Veut-on trouver dans Raphaël la force et le mouvement? Il
nous propose les actives musculatures de « J'Incendie du
Borgo JJ, de la cc Bataille d'Ostie :o, de la« Conversion de
Saint-P.iul », et de bien d'autres fresques animé.es. Mais
désire-t-ou un plus tendre spectacle ? Aussitôt surgissent,
&lt;lans les attitudes les plus variées, des figures d'une grâce qui
ne•fut jamais dépassée.
Ingres, qu'une récente consultation d'artistes et d'hommes
de goût 1 vient de doter de près du double de voix que S-On
ancien rival Delacroix, fut supérieur à celui-ci - et dès lors,
plus longtemps méconnu - pour avbir su choisir, parmi les
maîtres, celui qui pouvait le mieux tempérer sa fougue méridionale. Nous tous qui avons si souvent et si vainement
gesticulé, pinceaux en main, nous apprendrons peut-être la
décence et la véritable force si nous savons, héritant de la
sagesse du peintre de !'Odalisque, demander à Raphaël les
secrets de la beauté expres.sive.

voir ces lé.vites exaltés prendre dans leur guet-apens nne personne aussi v1::11érnble. Il faut dire que, s'il y avait dans la
salle quelques esprits chagrins, Madame Sarah Bernhardt les
ava.it désarmés par la bonne grâce charmante avec laquelle,
se tournant vers le public, elle avait semblé évoquer pour
.elle-même
des ans l'irréparable outrage.
JEA.N

SCHLUMBERGER

*

* *
LE QUATRIÈME CENTENAIRE DE RAPHAEL
A l'heure- où les regards des jeunes peintres cherchent
&lt;laus le passé non plus des conseils précis, mais plut6t un
acquiescement à de nouvelles audaces, il est réconfort:mt
d'é,;oquer une &lt;les plus grandes figures de la peinture, celle
qui peut-être n'a jamais cessé de guider les artistes les plus
patlaits et qui, hier encore, prodiguait à nos maîtres immédiats des leçons salvatrices.
Si les nécessités actuelles nous font interroger plus fréquemment qu'aucun autre maître Cézanne et Ingres, le quatrième centenaire de Raphaël nous est une occasion de saluer
celui auquel en toute occasion purent se référer, pour juger
de h beauté de leurs ouvragës, les grands peintres de tous
les pays, .depuis fa Renaissance.
Raphaël est un des rares génies qui n'aient jamais cessé
d'être actuels. Son esprit ailé Yoltige autour de nous; sa
grâce pénètre les plus grossiers, et son élévation nous réjouit,
ca.r sou sublime n'a pas de rides. A côté du tonnerre michelangesque, qui. nous torture et nous étourdit, il émane de
Ràpbaël un son qui sans cesser un instant d'être plein ne
contient aucun accent superflu et s'écoule d'une nappe régulière et harmonieuse.
Il n'est point dans nos projets de diminuer le géant de la
Sixtine au profit de son riYal gracieux, mais nous ne pou-

•

/

L'histoi~e &lt;te l'activité artistique peut être divisée schématiquement en deux grands courants qui successivement
entraînent les artistes, soit vers une représentation spirituelle
de la nature, soit vers sa représ.entation textuelle. Les Egyptiens, les Grecs jusqu'à Phidias constituent dans la catégorie
des spiritualistes nos références les plus hautes, et, parmi les
peintres, ceux dits primitifs. Ceux-ci, qu'ils soient du Nord
1.

U11e tribune française a:u Louvre., enquête par

dans l' Opini&lt;m•

J.-L. Vaudoyer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou du Midi procèdent du même esprit et créent d'emblée
un art qui au point de vue décoratif et expressif est indépassable. Giotto, le Maître de Moulins, Quentin Massys, Lucas
Moser, pour citer atÎ hasard, réalisent un étonnant équilibre
entre la représentation de la matière et l'expression de
l'esprit. Ils nous proposent des modèles parfaits do~t laRe?aissance altèrera la pureté en ajoutant aux conventions strictement plastiques des primitifs les préoccupatious superflues
de l'anatomie, de la perspective, de l'effet et de la touche
libre. Dès lors les contours faits pour supporter le contact et
la comparaison avec les lignes de l'architecture s'affaissent;
un flottement et un certain désordre s'emparent des œuvres
qui malcrré que destinées à être introduites dans l'architec' cessent
"
. . 1a
ture,
d'en faire partie intégrante et amorcent ams1
décadence réaliste qui trouvera dans le « tableau de chevalet» son expression logique.
Nous avons trop parlé de « T otalisme » pour être opposé à
un enrichissement constant du domaine artistique. On ne
saurait inventer trop de conventions, a.fin que le plaisir de
l'artiste à les manier, et celui du spectateur à juger de leurs
ingénieuses combinaisons soit le plus étendu possible et
puisse se renouveler sans cesse. Dans les musées, quelle que
soit notre ocrêne à constater l'abus de 1'effet et des musculatures auxquel se livrent les Renaissants, nous ne pou~o~s
plus, ayant considéré ces derniers, goûter deva~t les pnm1tifs une joie complète. Un malaise nous envahi\ dev:int la
peinture plate de Cimabue ou même devant I admirable
Pieta de Villeneuve-lès-Avignon, si près de nous par le sentiment. Le clair-obscur, entre autres inventions perfectionnées
par la Renaissance, nous semble a.bsolum~nt indispensa?le à
la vie de l'œuvre peinte. Pour qm sent mtensément 1éloquence sans défaut des primitifs et goüte également les
magies des Vénitiens, il n'est point de repos dan, la contemplation: on quitte les premiers comme on abandonne

.NOTES

les derniers, sans hre entièrement satisfait. Une inquté•
tude ro~ge malgré nous notre joie, un regret retient une
partie de nos élans. Seuls quelques génies qui surent
maîtriser les forces violentes qui les animaient nous offrent
parfois au sein de l'impure Renaissance des refu~es où nous
.g ofüons un plaisir sans mélange. Ce_ sont le~ véntables clas.siques. Au milieu d'eux Raphaël se tient, et 11 les dépasse on
ne sait par quel divin sortilège. Il est le sommet de cette pyramide idéale des valeurs picturales. Il domine à la fois les plus
instinctifs et les plus expérimentés ; sa jeune tête illuminée
.est le phare suprême qui éclaire le monde de l'activité artistique. Si l'ayant une fois considéré dans sa multiple splen.deur, on réporte les yeux sur les autres maitres, on ne peut
juger de la valeur de ceux-ci que selon l'étendue du reflet
.raphaëlesque qui les éclaire.

* **
Certains peintres s'adressent à nous avec violence; ils nous
dominent grâce en quelque sorte à la. force de leur agression.
Ainsi procède souvent Rubens qui nous asservit par éblottissemmt. On demeure fasciné devant ses œuvres, incapable de
réagir, et on accepte à la fois ses sourires et ses grimaces. Ce
n'est qu'à la réflexion qu'on regrette que tant de beautés
soient ternies par tant de licences. Avec Raphaël, jamais de
ces repentirs. Le souvenir que l'on en emporte est toujours
dénué d'aigreur; il nous emplit comme une bouffée tiède
et persiste dans toutes nos fibres, n'entraînant aucun regret,
Quelle est la raison d'une autorité si totale ? C'est beaucoup
.parce que le peintre sait se garder de tout excès, parce que
sa grâce est toujours robuste et sa puissance toujours tempérée, mais c'est surtout parce que son langage, qu'il soit
_gracieux ou puissant, est avant tout plastique, dans l'accep.tion la plus rigoureuse du mot.

59

�,,.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS}".

Précisons cc que noll.s en'œndons pitr langage plastique :
Les peil'lttcs dits primitifs doive1\t l~ur beâ'i).lé repos;inte i
~e que nulleJ\.g'lt'e du tàbkm n'~t en Moo"cotd ave&lt;: l'àrthirecrure ~mbia'nte. Ava1~.t die cQl'i.s'itlé:re"r f ·objet qu'il vem
~crrése:ntet, le p~intrè primitif 'tèW\tâe les cintres, les
tolonnei;, les moul\'lï&lt;1::S qui &gt;mtofiter'Gnt sofl teuvte. L\:eil
èm}}li de ces funnes i.niti.afos, ·tll'igfo·elles, il di~eto:era •dans
fa natute des furmes fraternelle~ e't chaque tmit qitil tracer-a
sera en quc:lque -s-0tt€ ,là r!perc'ù~km, s,i:r le pam:i.~a.u, dcrs
ligtres .atchitectutaies tompùs.ant f Mifi~e it orner. Les ressources dù u1'0delé, tilu. dait-o~l'lt mêmè, -v&gt;ï.en&lt;lr-ont ensuite
rompre ce que ces ligt'lès p01àt~\ent âv-0it c1'e trop strk:tement

géométrique; .les ,détails «afüés vieh-clrnnl hù1~a1üser ce langage absn,ait ·et pàr l~:ur élo4uenoe i.amfütère intensiftet le
plaisir plastique pur, en célant au :s--pett'at'eut ks OîÎ'g{ùèS ,(!,e
ce plaisiJ;. Les grands peintres primitifs sont comme des orateurs qui, ayant à dire des vérités essentielles, en dissimulenuent l'austérité sous un flot de considérations accidentelles.
De ce point de -vue, 0n 1te peut dtit"t: que Ifaphirël soit

stapérieur aux primitifs: Htle1ne:ure lt:iat ré:gal en èfargiss-ant
le champ dè -1-eu,rs ptéotèupati~ èt è'è::st en cet,i justème11t
~ue corniste k îi'îira-cfo. A10ts qu~ chez Mkhd-ii1,.nge, po'W·
ne citer qu'un ie~en'r~ie, Jà .gts:tku1ati-o11 br-ise 1'.artioola'ii-0n

ra

i'nteern-e d~
'CO mpcs:iti:o'î-1, ïen-v.etse lè-S pa1r0is de 1tè lc1i1p1~
imagé ,que doit ré:dis(!.r l'œ\lllr.re frèi~, chez Raphaël, au
co'ntraite, on 'l;'(lit da'irètRent les peot&amp;½\'hages ·s':adosser .aux
murailles i:maginaiJ,es 1liè ce Yemple i~e'Kista:nt -ct œpemfant
,'Ïsil,le; '011 voit lès -g~e'l;, ôàù J\i&amp; clè' w~rer iaans le 'v.iàe,
s4Ppuyer ror iles l~es ftdt~ 'et i1 n'est pas jusq_u.'!l~x plis

·cles vêt:emè'nœ f!dttàltlts qu'i 'l'l~:~•ü~ffi'"(tentdàns'unè ::ir,abesq'l:l'e
solhle. Là •Qféfü1nitàti{'.jfi ]::fa't ,1larti:ftld--è h'illn'lc~ine Je ,l.a construction irrtéri{.'l]r~ ~t -chmlm Jit'i àvet un 't-el .$l?&gt;În que !Si 'll1.1
br~s tenoo, par ·exempl'è, èst i'tn~-i~nt .h -h ~ .l;leul i l'oh'tei:ür,
un second personnage, participa.i1t &lt;à r~ttî:O:n. ·d-0. :p,~ni~-f, ise

NOTES

lève et continue la ligne idéale. Il s'établit ainsi au cœur de
l'œuvre une série d'échanges mystérieux, de demandes et de
réponses dont le peintre possède seul la clef, et dont il nous
offre, pour que notre délec~tion soit intarissable, non les
données, mais les résultats. Ces préoccupations se retrouvent
chez tous les Renaissants, mab chez les uns le geste, au
cours de l'exécution, oublie sa nécessité primordiale pour
devenir anecdotique ou sentimental, che2. les autres il n'est
plus qu'une froide indication ressortissant à une rhétorique
académique. La grandeur de Raphaël provient de ce que le
geste est chez lui, autant que le véhicule d'un sentiment
humain, l'expression d'une nécessité constructive. -Alors que
tant de peintres sont, ou de froids constructeurs (les classiques
de la décadence), ou de simples ouvrius du sentiment (les
romantiques), Raphaël, participant des deux écoles,.
s'exprime simultanément en homme et en Dieu : il crée en
imitant, il imite en créant. L'.ineffab]e beauté de ses compositions provient de la fusion des deux langages, de la coïncidence et de la parfaite superposition de deux modes
d'expression dont aucun Maître jusqu'ici - sauf parfois
David, Ingres et Cézanne - n'a accompli aussi heureusement le-mystique mariage.

*
* *
Nous étudierons prochainement, à propos de Cézanne, la
lutte entre les deux forces que Raphaël concilie si aimablement, et qui, chez le Maître d'Aix., s'.àffrontent en une espèce
de combat brfilant et tumultueux. C'est que Cézanne ~vait à
reconquérir des vérités beaucoup plus difficilement accessibles qne celles que Raphaël introduisait peu à peu et
comme sans effort dans la technique disciplinée qu'il hérita
de ses maîtres. Cézanne, après avoir 1ttilisé uniquement les
richesses dangereuses de l'arsenal romantique - dont Raphaël
ne fit que des ornements supplémentairçs - dût y renoncer

�,,tl

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour redevenir en quelque sorte son propre primitif. Comprenant tout à coup les exigences du mur dont la toile est le
symbole, il retrouva, au prix de mille tourments, le langage
plastique dans sa limpidité originelle : son nouveau point
de départ fut cette géométrie vivante dont les personnages de
Raphaël sont les supports à peine déguisés. Les imperfections de Cézanne, que le public appelle des maladresses, ne
sont pour ainsi dire que des égratignures reçues au cours de
cette dure chasse à la pureté disparue. En plus de Pœuvre
énorme qu'ils suscitèrent, tant d'efforts divinatoires ont eu
pour résultat de nous enseigner l'attitude que nous devons
adopter vis-à-vis des Maîtres de la Renaissance dont nous
sommes les fils dégénérés. Cézanne oriente notre interrogation et nous désigne Raphaël comme le modèle parfait
réalisant à une époque et dans un monde disparus la totalisation des valeurs picturales dont chacun de nous essaie encore,
avec trop de timidité, de cultiver les éléments dissociés.
C'est vers la fusion de ces éléments en un tout cohérent
que Raphaël et ses véritables disciples nous entraînent. Si
l'on estime à leur juste prix les efforts des peintres divers qui
participent au mouvement cubiste, on compr.endra qu'eux
seuls peuvent se dire dignes après Cézanne d'étudier les problèmes soulevés par cette renaissance de l'esprit classique à
laquelle le public distrait assiste sans en reconnaître le nouveau visage. Par ailleurs, si on examine Raphaël dans son
intégrité et qu'on considère son œuvre comme l'étalon
parfait de b. beauté plastique, on constatera que.la besogne
des peintres cubistes est à peine ébauchée. Ceux-ci, pour être
fidèles à leur.vocation, se doivent d'élargir progressivement
le champ actuellement trop restreint de leur activité et de
remplacer le problème initial et enfin résolu de la construction
géométrique par ceux plus humains qui le doivent justifier
et qui.se pressent aux portes de notre sensibilité nouvelle.
ANDRÉ LHOTE

NOTES

*

* *

INTERVERSION DFS SALONS.
Le grand succès de fou rire, comme disent les communiqués de théâtre, remporté cette année par les salons de la
Nationale et des Artistes français est un symptôme notable.
Le temps est loin où le public des dimanches venait se
dilater la rate en famille devant les toiles des Indépendants.
Quelques personnes trouvaient là un prétexte à de faciles
et généreuses indignations sur la décadence du goût. Aujourd'hui l'on n'ose plus rire aux Indépendants devant les
envois de M. Léger. Mais l'on s'esclaffe sans gêne devant
les Bonnat et les Rochegrosse du Grand-Palais. Régulièrement, des sociétés philotechniques et de conférences
populaires visitent en corps le Salon, d'Automne et les
Indépendants. Ayant eu moi-même l'occasion de servir
de cicerone à un groupe de deux ou trois cents personnes,
j'ai été fort surpris de l'intérêt et de la sympathie que le
public porte aux efforts des .peintres nouveaux, même les
moins recommandables. Cette bonne volonté, dont les
esbrouffeurs ne craignent jamais d'abuser, tend à se répandre
et à devenir le sentiment moyen de notre époque.
Donc, le public va chez M. Signac pour s'instruire et voir
la peinture « qui se fait », chez M. Frantz-Jourdain pour
s'informer des choses de la mode, à la Nationale pour rire et
pour voir des portraits de gens du monde, aux Artistes F;rançais pour rire et pour voir des portraits de généraux. La
question est de savoir si cette interversion correspond à un
progrès du goût et de l'esprit publics. Il est permis d'en douter. Toutefois elle ne saurait manquer d'avoir une heureuse
influence sur l'évolution des jeunes talents dont elle hâtera
la maturité. Voici comment, selon nous : le mépris du
public est devenu parfaitement impraticable. C'est désormais

�930

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ftne attitude sans élégance et s:ins bonne foi. Les artistes
n'ont plus le droit de fair!! fi du public parce que le public ne
veut pas s'éloigner d'eux. La vraie culture devenant chose
très rare, _l'esprit « d'avant-garde i&gt; devient de plus ~n plus la
forme ag1ssan.te de l'ignorance moyenne. Mais le public
d~m:ure le public, c'est-à-dire un être collectif qu'on ne sau~
rait mtéresser longtemps à des œuvres trop confidentielles.
Les peintres qui se flattaient naguère de fuir le sujet comme
4 peste ont pu s'en .convaincre et nous allons voir prospérer
:aux; Indfpendants tous les genres &lt;!e peinture qui" florissaient
aux A~tistes françliis: peinture. d'histoire, peinture de genre,
portraits « ressemblanta », etc ...
,.Est-ce-_à dire que les salons à médaille$ n'ont plus de raison
~ etr:· _B,1en au contraire. Leur rôle est double. D'une part
l ex.htb1t1on de tableaux ridicules signés par des personnao-es
quasi officiels entretient dans le public l'esprit de gronde0 et
&lt;le sarcasme qui ~ant ce.la s'exercerait aux dépens des novateurs. D'antre part certains exposants de ces salons prennent
:à tâche de vulgariser et d'adapter l'art des maîtres véritables.
Cette année M. Pierre obtint un grand succès grâce à un
.a~leau .qui donnait l'impression d•un Renoir pour calendner-pnme. Qui sait si l'on ne verra pas bientôt aux Artistes
français le5 Casimir Debvigne du cubisme?
iOGER ALU1l.D.

NOTES

93l

d'hommes : un nvent\lrier nctifi lç sujet~ et -un avennniN
passif, l'éçrivain.
Les nombreux réçits de navigatel.lrs prouvent n.etten.wllt,
que les a_venturiers actif~ n'entendent rien à l.a ehos.e et goû,..
tent assez peu les déta,ils le&amp; plU-s r;1rçs de leur vie errante. Cn
soldat de la Ugion 0\1 de lll. Colmüale n'envisage le ç:.ufre de
'S~s exploiti; qu'à 1a innoièr.f} d'un çomptable t~tant l'~ souplesse de s.on ro11d~de-cuir. Un rpat~lot, qu111id il n'e~t po,l!
perverti par la 1ittérattJ.re, ne considère la mer qu'à la. façQ!l
d'un i11$t,n11nent de travail d'un. 1naniement cependani mystérii:u~.
L'aventurier passif, qui e~t l'éçriv$l:n, se doit d'c;pliqueF çe.
mystère, d'~n r~tcnir les élémenti; décoratif~ et J'inquiçt1,1d~
car l'inquiétude. à elle s.e-ule est la, clef du roman d'avc;nt1Jres.
U se tfauve. nss~~ rnrero~nt d'ailleur/l, que des hommes,
grâce aux jeux du destin, participent de la nature de l'un ~t
de l'autre. Nous eû1:r1tis chez nous Bernard Combette,. eo\llpa.able à. un (harles-Loiii~-Philippe ayant vécu ÀaJls un
décor dangereux, h forêt éql!(ltorfale rer11plarnnt les l&gt;-urea~:i.
de l'H6tel de Ville .
Joseph Connid, Anglais d'origine polonaise, et q\li fut
long-ccn1rrier, ~e plaçt,J en têtf} 4@ eitt;e ~trie cf écr\vilcit:11.,
modelés par une eTüstc:mce dui•i; et farow;h!} et d,9t1t le génie
littéraire ~ut rerenir les imîl-gei pour faim un livrr;: dur et
farouçhe, Jack Londo11 npp;i,rten(l\t à. çette çla~§e,

LA FOLIE-ALMAYER ET LES AVENTURIERS
DANS Lâ UITÉRATURE.

I

Il est évident que les rom.ans d'aventures se divisent en
deux sortes ~ 1c roman d'nentures imaginaire, et le roman
d'aventures vécues. On peut obtenir également un troisième
genre en mêlant avec goilt les deux premiers. C'est le rom~n
&lt;faventures à Ia manière des Mimaires d'Arthur Gord.on Pyni.
Et pour é.crire un roman d'aventur~s il f.iut deux types

Jdseph Cl'nnui, peu çomn,i du grand p~blk frapç1tis 11- ~tiptfl•
'dant déjà été trad9it dans notre lau.gue. Nmu pol!vons llr~ cl
19. Foli.e,Almayer, Typhrm, le Nigt'B du flg,p9iue et 1'4grnt
secret, que j'aime moi{1s, St!!Yl!O~Qll ii,fl.ue.ntn ce livr~ ~ooi.me.
il avait infiueu.cé le N&lt;Jt11-md Jewi-i de Ch~§tertgn,
Typhon tst une q,n~vrc a~rpirable, remarqui\t,lemep\ tr11-..

I

�9J2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE"

duite par André Gide qui sut conserver l'atmosphère iimple
et mystérieuse encadrant certaines scènes de la vie marine.
Cette tuerie de Chinois dans l'entrepont d'un cargo -secoué
par la tempête est un des tableaux les plus hallucinants de 1~
vie violente, sans aucun procédé de composition littéraire.
Le livre est introuvable et demanderait à être vulgarisé.
La Folie-Almayer est une histoire encore plus mystérieuse.
Ici, toute l'aventure tient dans le« mystère moral». Almayer
est un « trader » aux gestes communs à tous les traders.
L'auteur de ce roman a. su créer une étrange atmosphère de
déchéance morale et physique : un blanc vit misérablement,
comme un pauvre bohêrne de Mo.ntmartre, dans un décor
de féerie; des femmes équivoques aident à parfaire l'inquiétude. Un 1i0ut petit singe amical est le détail précieux formant le moyeu de la roue d'où s'écartent les rayons du
désespoir.
J'aime ce détail dans l'œuvre de Conrad. Il ne faut pasoublier que les détails, c'est-à-dire les figures d'arrière-plan,
sont d'une importance extrême dans le roman d'aventures.
Stevenson connaissait l'art de les utiliser et ce sont eux qui
affirment la qualité d'un Hvre comme l'Ile au trùor. En
France, on pense communément qu'un roman d'aventures
est écrit pour les enfants. C'est une erreur, les vrais romans
d'aventures ne peuvent être que dangereux et demandent
un grand équilibre intellectuel pour être lus impunément~
Ils sont comparables aux livres érotiques et agissent violemment sur la façon de juger les hommes et les choses. La
misère dans la littérature agit comme la perversité et les
aventuriers de choix sont pour la plupart des êtres dominés
par les jeux infinis de la Misère.
La guerre et des influences inexplicables ont donné à une.
génération qui est la nôtre le sens de la misère, de la souffrance et de la fatalité, ce qui serait insuffisant pbur la distinguer de la précédente si le cadre ne venait apporter un

933

NOTES

élément nouveau,~·en·:offrant :aux personnages un champ
d'action illimité.
Dans ce cas l'exotisme ne domine pas la pensée de l'auteur, mais c'est au contraire l'auteur qui se sert de l'exotisme
pour broder son sujet, ce qui est très différent, si l'on veut
bien penser que tous les livres sont des livres exotiques par
rapport à un autre pays.
.
Mais puisque une comparaison s'impose entre la sensibilité de ceux qui nous précédèrent et la 'nôtre, il faut peutêtre admettre que l'humilité et la misère quotidienne ne
sont pas suffisantes pour émouvoir. On doit puiser dans la
vie, à travers le monde, et retenir les détails somptueux,
assurant à nos o-estes les plus regrettables une signification
b
•
nouvelle dépassant les avatars d'une vie de petit voyou pansien.
PIERRE MAC ORLAN"

* *

LES RE_VUES
DIVERSES
REVUES DADAS
M. Jacques-Emile Doumic remarque dans la Revue dd France:
« L'on avait trop pris l'habitude de penser que le sens était l'état
naturel des mots. La doctrine de M. Tzara oblige tout écrivain à
une connaissance de sa langue qui passe les médiocres rhétoriques
de nos jours de la même distance à peu près que la discipline intellectuelle d'un Ignace de Loyola passe celle de Maeterlinck. »
C'est là un point de vue superficiel ; mais aussi un point de vue
pratique, qui pennet les classifications. Paul Eluard ainsi attend que
ses phrases se combinent suivant quelque loi de cristallisation propre
au langage:

�'934

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

UNE
Une tristesse de mauvais temps, les
elnts bondissants de la f'.umée et du
vent, un ciel gris prêt à 1A pluie,
on dit que la musique perd le se11-iime11t.

I.
Cette douce
Cette belle,
Assise de qiuJeurs,
Tranquille
Et, surveillant le c1e1 1
Négligeant la chaleur

ALAZARi&gt;:

ti1zes; H. Laurens.
H. CLOUZOT et A.

,
LEV~L : L art
ocla,uetz; De-

nègre et l'art
wambez.
GONGORA [Le: plus belles pages de];
trad. Z. MluŒR, pla_nches en couleurs de PICASSO ; r Effort Moderne.
• .
TRJSTANK.LINGSOR: Charles Gu,-,,sn;

(Pr(IVe,·be)
André Breton, Philippe Soupault, par une dégrad:itîon logique de
1eur phrase, plutôt atteignent a quelque idée qui était à peine en
-train &lt;le s'assembler, ou bjen à un souvenir incompréhensible :
~ forçats ,e donnent une pciue imrru:nse pour gardex leur sérieux.. Ne
leur parlez pas de cey enlèvements surnaturels : la jeUlle fille a en~ore 1~

Nouvelle Kevuc Française.
SsMDAT: Henri Matisse;
Nouvelle Revue Française.

~ARCEL

LITTÉRATURE, ROlIANS,
THÉATRE.
PAUL

ARBELET:

La

J'eu,iesse de

Stend'!tal; Ed. Champion.
L'Atelier de
}tfa,ie-Claire; E. Fasquell'e.

.che,-eux d:ws le dos,

MARGUERJTE AuDOUX:

- J'ai été recommande ,dès mon jeune âge à un animal domestique et
pourtant j'.ii toujours préféré à la chaleur de sa langue sur ma joue une
petite histoire des temps passés.

Sidon.•ia Ott le
malkeur d'ftn jolie ; Catmann-

.A..~DRÉ BuuNIKR:

Lévy.

(Dadapbo11e)
Le jeu est plus rapide, peut-être insolent chez Louis Aragon

Tristan Tzara est pur de toute in.tention :

C.KLUNI :

'

.

J.fl11toirts

(trad. Ll'.CLANCHÉ); Société Littéraire de France.
C!-AUDJ!L:
lnt,oductiott à
ff1Ul1Jues œuvres; 1:lùison des
Amis des Livres.
Cour-r&amp;: Cl,éri; A. Faya,;d.
FRANÇOIS DE CuRHL:
LAmt en
folie ; Crès.
LÉON DAUDET: Au temps de Judas;
Nouvelle LibraiTie Nationale.
EMILE D6RM.KNGHEIII.: Melchisedec;
La Connaissance.
.
ALBERT ERLAND!!:
et"'""""
li,. · Pion-Nourrit
,
Eu,/FAURE: LA Danu sur le ft#
et l'ea11 i Crès.
GEORGES FooRl!sT:
La Nigresu
blo1td• • La Connaissance.
.
GusTAVll' GEFFROY : L'Apprent,e ;
Crès.
. . ,
RÉMY DB GouRMONT: Pe,u,es. ,n.dites . dessins de R. DuFY, pretace
de Gu1LLAUMK Arot.LfNAJRB ; La
Sirène.
ED:IIONJ&gt; JALOUX : Vous qui Jaitts
J.'i11rlormie; lterenc~i.

v;.,,,.,

(DatlajhPfze)

Albin Micbol.

G

Les Histoire~ de
·Toin Jo;·; Edition française illusDE LAuTRKC:

trée.

.

Louis LE CARDONNEL: Du R/,6,ze a
l'A-rno · La Connaissance.
H. R. LE~ORl\tANO: Le Penseu,y et la
Crétine; Crès.
. .,
PtERRB 1'1tvRB : l',u a-,,utJ&amp;; Renaissttncc du 'Livre.

N ... L'Horizon débridé; La Connaissance.
.
'E
N ... Les J,,fatt-res du C"bssmc; L ffort .Moderne.
BLAISE PASCAL' Discours su,. les

de l'Amour,

Passio11s

CARLÈGLE;

L.

avec bois de

Pichon .

Pensées sans Zan ..
gage · Au Sans Pareil.
Le Cadra,: quad,,.illi avec hors-textes en couleQrs de JUAN GRLS; L'Effort Mo-

FRANClS PrCABI.A :

ls~!~~~~

PAUL

la morsure équatoriale dans le roc bleui
JI.Cable 1a nuit 5enteur intime de bec-ceaux a!lllnintiaque
~ lieur efl un ~verbei:e poupée écO'Ute le me.r=e qui monte

Où va l'Amour;

JEANNE LANDRE:

l"A
La. Dame de
rcen-ûel; Renais3a.ncc du Livre.
Fr. DE BONDY : Constance da11s les
ci,u-x ; li. Grasset.
CYRIKL
Buvssx :
Le Bo,.,riquet

(trad. P. :r.ws) ; Rieder.

Sai11te Ca-

therine dt Sien11,e; Beaucbesne.
JULES LAFORGUE: Moralilis ligen•
daires; Cr~s.

PIERRJ/RaVBRDY:

BENVENUTO

(Z)

Francis Picabia dirige Caimib,ûe, G. Ribemont-Dessaignes a fondé
Dd H• 0◄, Pan! Dennée Z, et Céline Arna1J1d 1\t'amenez'y,

.

Crès.

'Ht&amp;fJtrts;

JoHANNÈS JOERGENSEN:

Louis BERTRAND : Saint-A ugurt,n;
Crès.
At'1YRÉ BILLY:

Le poker de l'amour engage très loin le patrimoine des vertus domestiques
et les pures r~vélations de l'innocence. On se fait des politesses : ce n'est
·vraiment pas le moment. Tant que vous m&lt;e re_garderei ainsi je ne lëver~i
pas les yeu1&lt; de la plante qui fait crier et mourir, le poignard qui pousse
dans le dos des femmes infidèles.

Le Deuil des Pri-

FUNCIS JAIIIŒS:

BEAUX-ARTS.

Or Sa'! Michele,
sanctu-ai re dr,s corjorat,ons ftortn ..

JEAN

RlMQAUD:

J.10..

frère

Arthur; Camille Bloch. . .
S1R1RYX DE VILLERS: La Fa,ll,(e du
surl,omme ,,t la Psycholog,e

1•

Nietzs&amp;lie, preface d'E. Schure;
~ilsson.
Ro»ERT

DE

SouzA:

Terpsichore;

Crès.

Rome, Napl,s st Florence, préface de Charles :Maurras · Ed. Champion.
LAuI&lt;~T TAILHADI!: Les · Comml·ral{ts de Tybalt; Crès.

STHNDUAL :

Ma,,.rakuh ou les Seil{neu.-s de l'Atla,;
Pion-Nourrit.
ANDRÉ 'fHÉRIVE et HENRJ LAURENS :
Anthologie no,. claJ!igue des
,.,.,;.,., Jottu grecs; L Effort M.o-

JÉRÔME et JRAN THARAUD:

T!~~~ Tz.uu:

Vi,.gf.cingpoimes;

Au Sans Pareil.

.

JEAN-Louis VAUDOYER: Le. der-,,,er
re11,dez-1Jo1,s ,· Calmann-Levy.

Fêtes gala.nies, reproduction du maubscrit original;
A. l.l!essein.

PACL VERLAINE:

CHARLl!S

VILDRAC:

Le

Paqutbot

Te1tacity; Nouvelle Kevuc Fran-

çabe.

�937

'l'ABLE DES MATIÈRES

ROBERT BROWNING (trad. E. Sainte-Marie Perrin)
Une tache au blason. . . • . • • . . . 788
(LXXXI)

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS

L.E TOME XIV

SAMUEL _BUTLER (trad. Valery Larbaud)

(JANVIER-JUIN

1920)

Erewhon (jragtn~1ts) • • .

. • . • .

38

(LXXVI)

184

(LXXVII)

224

(LXXVII)

RENÉ CHAl,UPT
Les soirées de Petrogr.ade.

ROGER ALLARD
• . . . . • . . . • •
Le vol tk la Marseillaise, par Edmond
Rostand; Le poème de la Délivrance,
par François Porché; Les Montarttards,
par Henri Pourrat; Lampes à arc, par
Paul Morand. . • • , , • . .
Les Croix de Bois et LE Caharel d11 la Bel:e
Femme, par Roland Dorgelès. , • •
Pierre Mac Orlan et le roman d'aventures.
De quelques anthologies . . . . . •
La dife:nse ,de Tartufe, par Max Jacob.
Henry Ba~aille ou la quadrature du faux-an.
Feu de joi,, par Louis Aragon • • .
'
Lamartine et Moréas . • . . . • .
Chansons de la chambrée, par Rudyard
Kipling. . . . . . • . . . •
Connaissance IÙ la Dkm, par Lucien
Fabre . • • • • • • • • • .
Renoir .

.

.

Interversion des Salons.

• • • • •

69

(L~XVI)

111

(LXXVI)

280

537
579
596

(LXXVII)
(LXX~)
(LXXVIII)
(LXXVIII)
(LXXIX)
(LXXIX)
(LXXIX)

6o:i

(LXXIX)

286

446
452

914
929

(LXXXI)
(LXXXI)

120

(LXXVI)

842

(LXXXI)

MICHEL ARNAULD

Waltbtr R,ithenau, par Gaston fuphaël
Sur un « Système des Beaµx-Arts

)l,

•

•

•

FÉLIX BERTAUX
Notes sur l'Allemagne: Walther Rathenau.
Lettres allemandes : l'utopie de Rathenau.
Les éarnets de guerre de Richard Dehmel.
JEAN-RICHARD BLOCH
Le paradis des conditions bumaines.

.

.- .

• .

.

.

BERNARD CO.MBETfE
L'Isolement (fragments) . . • • . . . .

ADOLPHE DELEMER
D'une organisation du travail intellectuel. . • ; 17 (LXXVIII)
PIERRE DRIEU LA ROCHELLE
Nouvelle Patrie . . • • • • • . • • • 53r
Paul A.dam . . • • • • . . . • S77

(LXXIX)
(LXXIX)

CHARLES DU BOS

Sur l'introduction à la mit/rode de Léonard de Villc.i
de Paul Valéry- . . . . • . . . . . 675

(LXXX)

GEORGES DUHAMEL
Paris, Europe, par Jules
Romains • . . . . • . . . • n7
(LXXVI)
Lettre sur les mœurs scicntifiqu&amp;6 ep Auspasie • 367 (LXX.VIU)
Lt paquebot Tenaûty de Charles Vildrac et
Te Carrosse du Saint Sacreme11t de Prosper
Mérimée . • • . . . . . .
589
(LXXIX)

Puissances

tÙ

RENÉ GALLAND

Metnories of George Meredith, by Lady
6ro
767

771

(LXXIX)
(LXXX)
(LXXX)

Butcher. .

• • .

.

.

.

.

.

. 471 (LXXVIII)

HENRI GHÉON

La sincérité àam la mise en sd11e, confé-

54&gt;

ANDRÉ BRETON
Les Chants de Maldc,ror, par le Comte de Lau•
tréamont • . . .
9 17

(LXXIX)

(LXXXI)

rence de Jacques Copeau .

.

.

• .

105

(LXXVI)

Œdipe, roi de Thè.b~, par Saint-Georges
de Boubélier . . . . • . • .
Le Conte d'hiver :iu Vitttx-Colombier •
Les trois miracles de Sainte-Cécile (j-ragmmt)
Velaz.qu.ez., par Auguste Bréal . . •

(LXXVII)
(LXXVlll)
(LXXIX)
(LXXX)

�TABLE DES MATIÈRES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

AND~ GIDE
Si le grain ne meurt ... Umgment) . . .
Si le grain ne mel.l!h .. (deuxième fragment)
Dada • . . . . • • . . • . .
Si le grain ne meurt ... (troisième fragment)

J.

4

I 57
(LXXVIl)
405 (LXXVIll)
477
(LXXIX)
645
(LXXX)

M. KEYNES (trad. Paul Franck)

Psychologie du Président Wilson

629

VALÉRY LARBAUD
Samuel Butler.
•
. . . . . • •
5
Lettres anglaises : Images of War, par
Richard Aldington • . . . . . . 313
John Wîllington Synge and th, Irish
Theatre, par Maurice Bourgeois . . . 314
Lettrcsaoglaises: le poète Vache! Lindsay. 617
A propos de She et de l'Atla.ntide . . • 747

(LXXX)

(LXX.VI)
(LXXVII)
(LXXVII)
(LXXIX)
(LXXX)

RAYMOND LENOIR
1A philosophie française, par Victor Delbos. r 24 · (LXXVI)
A propos des Précurseur.;, de Romain Rolland. . . . . . . . . .
581
(LXXIX)

•

ANDRE LHOTE
Le Salon d'automne
•
•
Renoir.
. . . . . .
Le cubh;me au Grand Palais.
Fauconnet, Thiesson, Modigliani .
Le quatrième centenaire de Raphaël

JEAN PELLERIN
Romance du retour Uragments).

HENRI POURRAT
Le poète rmtiqlle, par Francis Jammes .

• 670

(LXXX}

909

(LXXXI)

72

(LXXVI)

MARCEL PROUST

A propos du « style • de Flaubert .
HENRY PRUNI~ES
Notes -sut la vif! musicale.
Les Goyes.as
•
Erik Satie. .
Darius Milh:aud.
,

(LXXVI)
{LXX.VII)
(LXXIX)
(LXXX)

JACQUES RIVIÈRE
(LXXVI)
305 (LXXVII)
467 (LX.XVIII)
760
(LXXX)
922
(LXXXI)
140

PIERRE MAC ORLAN
Le nègre Léonard et Maltre Jean Mullin • • . 700
Le nègre Léonard et Maitre Jean Mullin (fin). . 865
La Folie-Almayer et les aventuriers d-:ms
la littérature . • . • • . . • . . 930
Poèmes.

939'

JEAN PAULHAN
La Guérison sêvere. • . . . . . .
201
(LXXVII}
Optique du langage : si les mots sont des
métaphores usé.es . . . . . . . 442 (LXXVIII)
Optique du langage : intentions de quelques poèmes chinois. . . . .
740
(LXXX)

ROBERT MAURICE
•
• •
• • •

PAUL MORAND
Spectacle-Concert organis&lt;! par Jean Cocteau. . . . • • . • . • . . 009
l;.eJ conséquences éccmmniqut.s de la Paix,
par J. Maynard Keynes . • • • • 905

(LXXX)
(LXXXI)

Le prix Goncourt . . • • .

~

Mise au point . . • . . .
Marcel Pr0ust'et la tradition classique.
Les Ballets Russes à l'Opéra .

(LXXVJ)
(LXXVI)
Ijp (LXXVJI)
462 (LXXVIII)

152
l54

JULES ROMAINS
Le mouvement des esprits en Catalogne. 619
L',mvre des athWes, de Oeo-rges Duhamel. 745

{LXXIX)
(LXXX)

ANDRE SAtMON
(LXXXI)

35(5 (DO{VJII)

(LXXIX)

JEAN SGHLUMBERGER
Mon. pire avait raison, par Sacha Guitry. 296
Athalie au Théâtre Sl!rah Bernhardt . • 92 I

(LXXVII)
(LXXXI)

(UXIX)

JULES SUPERVIELLE
Centre de l'Horizon marin.
• •
• 482

(LXXIX)

(LXXXI)

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ANDRE THÉRIVE
(LXXVI)

Poèmes.
ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : Le centenaire d'Herbert Spencer . . . . •
Sur la démobilisation de l'intelligence. .
Réflexions sur la littérature : Le centenaire de George Eliot . . . . . .
La vie à'Edgar A. Poe, par André Fontainas . . . . . . . . . . .
Calliclts ou les nouueaux barbares, par'
Gonzague Truc . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Lettre à
Marcel Proust . . . . . . . •
Réflexions sur la littérature : Le roman
de la destinée.
• . . . . . .
Réflexions sur la littérature ; Discussion
sur le moderne . . • • . • • .
L 'ho1111eur au miroir de 110s lettres, par
G. Le Bidois; L'art vaittq111:ur, par
Joachim Gasquet . . . . . . .
Le bol de Cbim ou diva.rati011s mr les BeauxArts, par Pierre Mille . . . .

•
91
129

(LXXVI)
(LXXVI)

265

(LXXVII)

298

(LXXVII)

302

(LXXVII)

426 (LXXVIII)
567

(LXXLX)

727

(LXXX)

751

(LXXX)

753

(LXXX)

LA

REVUE

PAUL VALÉRY

A propos du Coup de dis, de Mallarmé. 474 (LXXVIII)
Le.Cimetière marin.

.

. • .

.

.

.

.

.

781

.

• •

•

391 (LXXVIII)

•••
Le Sacrifice à la Rose .

.

.

(LXXXI)

XXX
Une Classification des romans
Les revues.
Les revues. . • . . . .
Les revues. • • . . . •

154

622
772
933

(LXXVI)
(LXXIX)
(LXXX)
(LXXXI)

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD.
ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE F. PAlLI..UT,

•

NOUVELLE

FRANÇAISE

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>André Gide</name>
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      <name>Escritores franceses</name>
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