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                  <text>LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LIITÉRATURE ET DE CRITIQUE

TOME XV

,;

PARIS
35 &amp; 37,

RUE MADAME,

r920

35 &amp; 37

�'

SHAKESPEARE :

ANTOINE ET CLEOPATRE

ACTE I
SCENE PREMIÈRE
PHILON. - Parbleu cet engoûment de votre cher
passe la mesure ! Ces regards altiers qui sur les rangs
pressés des légions combattantes étincelaient pareils à
Mars dans son armure, désormais détournés et soumis,
inclinent leur dévotion vers un front basané. Ce cœur
dominateur, dont les larges battements dans l'ardeur de
la mêlée faisaient sauter les boucles de sa cuirasse, à
présent renonçant sa vertu n'est plus qu'un éventail
entre les mains de l'Egyptienne pour attiser et calmer
ses chaleurs de gipsy ...
Tenez I voyez-les qui s'avancent. Examinez-les bien
et reconnaissez seulement un des trois piliers du monde
dans ce fou, ce hochet à putain. Regardez !
CLÉOPATRE. Si c'est vraiment l'amour, jusqu'où
s'étend-il, dites ?

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LA. NOUVELLE

REVUE

FRA.NÇAISE

ANTOINE. - Fi, du piteux a~our qui se laisserait
·· mesurer!
CLEOPATRE. - Je veux poser la borne à l'extrémité
d'être aimée.
, ANTOINE. - Alors inventons sous des cieux neufs
quelque terre inconnue.
(Entre un serviteur.)

SERVITEUR. - Nouvelles de Rome, mon bon Seigneur.
ANTOINE. - Quel ennui !. .. Résume.
CLEOPATRE. - Mais écoutez-les donc, Antoine ! Qui
sait ! Fulvie peut-être bien, s'irrite. Peut-être qu'Octa,·e, ce nouveau César au blanc bec, mande des ordres
souverains : cc Qu'Antoine aille ici. Qu'il agisse ainsi.
Qu'il s'empare de ce royaume ; qu'il le libère. Qu'il
m'obéisse ou qu'il soit condamné. »
ANTOINE. - Calmez-vous, mon amour.
CLEOPATRE. - Qui sait ! Et même cela tue paraît
probable: c'est peut-être votre congé que César-Octave
vous envoie : il ne faut pas que vous demeuriez ici plus
longtemps. Prêtez l'oreille, Antoine. Ecoutons la sommation de Fulvie ... je voulais dire : d'Octave. - Faites
entrer les messagers. - Aussi vrai que je suis reine
d'Egypte, vous rougissez, Antoine, et ce sang sur votre
visage 'rend hommage à César ... Non ! c'est de confusion qu'il rougit, lorsque le réprimande la voix stridente
de Fulvie. - Allons ! ces messager~ !
ANT01NE. Puisse le Tibre te dissoudre, Rome f et
l'arche immense du naissant Empire crouler! Voici mon
univers ... Les royaumes sont de l'argile et ce même
limon fangeux nourrit indifféremment la bête et

'

SHAKESPEARE: ANTGINE ET CLÉOPATRE

7
l'homme. Cela seul ennoblit la vie (Il l'embrasse) quand
c'est le jeu d'un pareil couple, aussi mutuellement bien
assorti que nous sommes ; j'assigne le monde entier à
reconnaître, et sous peine de châtiment, qu'il n'en saurait exister de pareil.
CLEOPATRE\ - Mensonge adorable ! Est-ce donc
pour ne pas l'aimer qu'il épousait Fulvie ? Je ne suis
pas si folle que j'en ai l'air. Antoine restera toujours le
même.
ANTOINE. - Mais exalté par Cléopâtre. A présent,
pour l'amour de l'amour et de chaque instant qu'il
colore, ne laissons pas notre temps s'abîmer dans des
délibérations maussades. Il n'est pas une minute de vie
que je consente à laisser fuir sans réclamer d'elle un
plaisir. Le programme de cette nuit ?
CLEOPATRE. - Entendre les ambassadeurs.
ANTOlNE. - Taquine. Reine admirable à qui tout
sied : gronder, rire, pleurer ; et en qui chaque passion
qui lutte, affirme sà plénitude et sa beauté. Je n'écouterai pas d'autres messages que les tiens. Seuls, tous les
deux, ce soir, nous allons errer dans les rues et nous
mèler aux mœurs du peuple. N'était-ce pas là ce que
vous souhaitiez l'autre nuit? Venez, ô ma Reine. Non ; ne nous parlez pas.
(Antoine et Cléopâtre s&lt;&gt;rtent aitisi que leurc
suite.)

D1hrETRIUs. - Quoi ! C'est là tout le cas qu'il fait
de César ?
PHILON. - Parfois, comme s'il oubliait d'être
Antoine, il se dessaisit un peu trop de cette dignité qui
décemment ne devrait point quitter Antoine;

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

DEMÉTRIOS. - Je suis navré de le voir ainsi prêter

aux calomnies qui courent les mes de Rome. Espérons
pour demain une conduite plus digne. Bon repos.
SCÈNE II
Une salle du palais.

\

CttARMION. - Seigneur Alexas ! Suave Alexas !
Superlatif Alexas ! Alexas plus que parfait... Qu'avez- vous fait du diseur de bonne aventure dont vous chantiez les louanges à la reine ? Oh ! qu'il me fasse connaître cet époux qui doit selon vous cacher ses cornes
sous les guirlandes.
ALEXAS. - Bonne aventure.
DEVIN. -Plaît-il?
CHARM:JON. - C'est celui-là? C'est vous, Monsieur,
qui savez l'avenir ?
DEVIN. - Dans le livre infini de la nature j~,sais lire
'}uelques secrets.
ALEXAS. - Tendez-lui votre main.
(Entre Enobarbus.)
EwoBARBUS. Vite, apportez ici les liqueurs et les
friandises! Et pour boire à la santé de Cléopâtre qu'on
ne mesure pas le vin.
CHARMION. - Ah ! mon bon Monsieur, donnez-moi
la bonne fortune.
DEVCN. Je prévois l'avenir, mais je n'en suis pas
f..i.rtisan.
CHARMION. - Je vous en prie, prévoyez-le.
DEVIN. - Je vois votre avenir tout en rose.

SHAKESPEARE:

ANTOINE ET CLEOPATRE

9
CHARMION. - Est-ce mon sang qui le doit colorer ?
lRAs. - Il veut dire que quand tu seras vieille tu te
peindras.
ALEXAS. - Ne troublez pas sa prescience. Un peu de
sérieux.
CHARMION. - Chut!
DEVIN. - Vous 'serez aimée moins que vous n'aimerez.
CHARMION. - Je noierai dans les libations mon
amour.
ALEXAS. - Ecoutez-le donc.
CHARMION. - Allons, maintenant, une merveiUeuse
aventure! Trois rois épousés dans une matinée et dès
l'après-midi être veuve ! A cinquante ans passés, j'accouche d'un enfant à qui Hérode de Judée rend hommage ; non, il cherche par quel moyen Octave César va
demander ma main, comme celle d'une Cléopâtre nouvelle.
DEVIN. - Vous survivrez à la dame qu'aujourd'hui
vous servez.
CHARMlON. - Bravo! Pour une longue vie, ah l j'ai
plus d'appétit que pour des figues.
DEVIN, - Je vois votre existence d'hier meilleure
que celle-là qui vous attend.
CHARMION. - Oui, je comprends: pas de nom de
famille pour mes enfants. Mais je vous prie : combien
de garçons ? combien de filles ?
DEVIN. - Si chacun de vos désirs avait matrice et
souffrait d'être fécondé, je vous en prédirai&lt;. un millier.
CHARMION. L'insolent ! Si l'on ne passait pas tout
aux sorciers ...

•

�I0

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ALEXAS. - Vous croyez donc que vos désirs ne sont
connus que de vos draps ?
CttARMION. - Suffit. Au tourd'Iras.
ALEXAS. - Oh ! nous voulons tous y passer.
ENOBARBUS. - Moi, je prédis ce soir la forte cuite, ·
pour moi-même et pour plus d'un ici.
lRAs. - A défaut d'autre chose vous pouvez lire dans
ma mai11 la chasteté.
CHARMION. - Comme on lit la famine dans le Nil
débordé.

IRAS. - Fou compagnon de lit, tu n'entends rien àla
chiromancie.
DEVIN (examine la main d'lras). - Vos destins à vous
deux sont pareils.
·
·

lRAs. · - En quoi ? comment ? On demande des
détails ...
ENOBARBUs. -- Silence ! Antoine ...
CHARMI0K. - Non. C'est la reine.
(Entre Cléopât1·e.)

ÛÉOPATRE. - Vous n'avez pas vu mon Seigneur ?
ENoBARBUS. - Non, Madame.,
CLÉOPATRE. - Je le croyais ici ...
CHARMION. - Non, Madame.
CLÉOPATRE. - Il était tout prêt pour la joie: puis
soudain l'a frappé une pensée romaine. Enobarbus !
ENOBARBUs. - Madame ?
CLÈOPATRE. - Cherche~le. Ramène-le nous. Où est
Alexas?
ALExAs. maître vient.

Me voici, tout à votre service. Mon

SHAKESPEARE: ANTOINE ET

CLÉOPATRE

II

Û.EOPATRE. - Mais nous ne voulons ~s le voir.
Sortons.
(Entre Antoine, avec un messager et des gens
de sa suite.)
MEssA.GER. - Oui, ta femme. Fulvie entra la première
en campagne.
.
ANrornE. - Contre mon frère Lucius ?
MESSAGER. - Oui. Mais cette guerre prit bientôt
fin; la raison d'état les a· réconciliés, et réutri:s coutre
Octave dont le triomphe, -au premier choc, les a rtjetés
d'Italie.
ANîOINE. - Bien. Arrivons au pire.
MESSAGER. - Les mauvais messages cpntaminent les
messagers.
ANTOINE. - Quand ceux-ci s'adressent à µn insensé
ou à un lâc):ie. Allons parle. Les choses révolues n-'ont
sur moi plus aucune prise. Crois-moi : la vérité, dût-elle
recéler la mort, je l'écoute d'un cœur aussï serein que
les louanges.
MESSAGER. - Labienus donc, ( cela n'a rien de réjouissant) avec les forces Parthes s'est rem.tu maître de l'Asie
jusqu'à !'Euphrate ; ses étendards victorieux ont flotté
de la Syrie à la Lydie et à l'Ionie ; cependant que ...
ANTOINE. Pendant qu'Antoine ... allons I achève.
MESSAGER. - '0 maitre 1.... .
A

ANTOI~E. - Parle net, ne cherche pas à tempérer la
voix du peuple; appelle Cléopâtre comme on l'appelle
à. Rome. · Déblatère sur le mode cher à ,Fulvie. Va 1
morigène-moi avec 'cene entière licence à quoi sincérité
à la fois et malice peuvent mener. Certes le champ &lt;le
l'esprit inactif se laisse envahir d'herbes fol.les ; c'est

�12

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

émonder ce champ qu'y dénoncer le mal. Au revoir.
Laisse-moi pour l'instant.
MESSAGER. - A votre noble désir.
(Il sort~)
ANTOINE. - Et de Sicyone, hé l quelles nouvelles ?
Parlez là-ba.s.
PREMIER SERVITET.j- Le courrier de Sicyone ... y
en a-t-il un ?
SEcO}{D SERVITEUR. - Il attend v-0s ordres.
ANTOINE. - Qu'on l'appelle. Ces tenaces chaînes
égyptiennes, si je ne les brise aussitôt, je perds ma vie
en mignardises.
(E1itre un nouveau 11iusager.)
Qu'annonces-tu ?
SECOND MESSAGER. - Fulvie, ta femme, est morte.
ANTOINE. - Où est-elle morte ?
SECOND MESSAGER, - A Sicyone. La marche de sa
maladie, ainsi q_ue d'autres choses plus sérieuses et qu'il
t'importe de savoir, sont relatées id.
( Il foi teiui une lettre.)
ANTOlNE. -

Tu peux sortir.
(Le

2mc

messager sort.)

Un grand esprit s'en est allé ! Et j'ai souhaité cela. Ce
que nos mépris ont ainsi souvent chassé loin de nous, nous
voudrions ensuite le ravoir. Et le plaisir présent, suivant
sa courbe déclinante, bientôt s'oppose à lui-même et se
-contredit. Fulvie m'est chère à présent qu'elle n'est plus.
Ce bras qui la repoussait voudrait la ressaisir ... Il faut
que je rompe avec la magicienne. Dix mille calamités près
d'éclore, pires que celles qui se sont déjà fait jour, sont
~ouvées par mon indolence. Quoi d'autre? Enobarbus 1

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÈOPATRE

I3

1.

ENOBARBUS (revient), - Que désire mon Seigneur ?
ANTOINE. - Partir au plus vite.
ENOBARBUS.-Ça)c'est la mort de toutes nos femmes.
La plus petite contrariété, nous le savons de reste, leur
est mortelle. Pour sûr, notre départ va les tuer.
ANTOINE. - Ah ! je devrais être parti.
ENoBARBUS. - S'il y a urgence, on peut bien les
laisser mourir. Ce serait tout de même dommage de les '
supprimer pour rien ; encore que, en regard d'une noble
cause, elles doivent être comptées pour rien. Cléopâtre,
au premier vent, au premier souille qu'elle aura de ce
projet : trépas subit. Je l'ai vue l1ier trépasser vingt fois
de suite pour de beaucoup plus pauvres motifs. C'est à
croire qu'il y a dans la mort je ne sais quel amoureux
attrait qui exerce son emprise sur ellei tant elle met
d'ardeur à mourir.
ANTOINE. - Elle est plus rusée que nous ne saurions
cr01re.
ENOBARBOS. - Hélas ! non, mon Seigneur ! Ses
passions sont formées du plus exquis du pur amour.
Nous ne pouvons _appeler soupirs et larmes les ouragans qu'elle souffle et les averses qu'elle pleure, ouragans et tempêtes plus affreux que ceux qu'on voit dans
l'almanach. Ruse! non pas ! Ou si c'est de la ruse, elle
mouille aussi bien qu'une averse de Jupiter.
ANTOINE. - Puissé-je ne l'avoir jamais vue.
ENOBARBUS. - Dans ce cas, maitre, vous auriez laissé
méconnu un bien extraordinaire chef-d'œuvre ; et de
n'avoir point goûté à la félicité qu'il propose, votre
voyage en eût été disqualifié.
ANTOINE. - Fulvie est morte.

�14

LA

NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

ENOBARBUS. - Maître?
ANTOINE. - Fulvie est morte.
ENOBARBUs. - Fuh.-i.e !
ANrornE. - Morte.
ENOBARBUS. - Eh bien,. maître, rendez grâces aux
dieux. Quand il plaît à leurs divinités d'enlever une
femme à son homme, celui-ci les reconnaît comme les
gran&amp; tailleurs de œ monde ~ il trouve réconfort à songer, quand les vieilles robes sont hors d'usage, qu'il y a
de quoi faire du neuf. Ah ! s'il ne restait plus. de
femmes après Fulvie, alors oui, ça -serait un coup ; il
siérait de se lamenter : mais le chagrin ici se couronne
de consolation ; votre vieille jupe fait appel au cotillon
neuf; et parbleu, les larmes qui tiennent dans un oignon
suffiraient à laver ce deuil.
.,
ANTOINE. - Les affaires d'Etat qu'elle avait amorcées
là-bas ne supportent pas mon absence,
ENOBARBUS. - Et les affaires que vous avez amorcées
ici ne supportent pas que vous partiez ; en particulier
l'affaire Oéopâtre qui repose entièrement sur vos bras.
ANTOINE. - Assez de réponses frivoles. Que Bos officiers reçoivent avis de 1:1otre résolution. Je m'en vais
m'ouvrir à la reine sur les raisons de mon départ, et
faire en sorte qu'elle y consente. Car ce n'est point seulement la mort de Fulvie qui nous presse et d'un plus
urgent éperon, mais aussi bi{!n les lettres de nombreux
agents dévoués réclamant notre retour à Rome. A César,
Sextus Pompée a jeté défi; il commande l'empire des
mers. Notre peuple capricieux dont le cœur jamais ne
s'attache à l'hommeméritant,qu'après qu'onttrépassé ses
mérites, commence à reconnaître Pompée le grand et

SHAIŒSPEARE : A.'ITOINE ET

CLÉOPATRE

IS

ses insignes qualités dans son fils; celui-ci, porté déjà
par son nom et par sa position, mais plus encore par
l'ardeur de son sang et de son génie, s'élève au-dessus
de l'armée : ses qualités en grandissant vont ébranler les
assises du monde. Il est plus d'un germe qui, pareil au
crin du coursier légendaire, s'il n'a pas le venin encore,
a déjà l'instinct du serpent. Va dire aux gens qui sont à
nos ordres que notre bon plaisir nous invite à quitter
promptement ces lieux.
ENOBARBUS. - J'obéis.

(Ils sortmt.)

SCÈNE III

(Même décrn:, à lier a la scène précédente.)
Entrent CLÉOPATRE, CHARMION,.
IRAS et ALEXAS.
C1.fo1&gt;ATRE. -Où va-t-il? (a A/exas). Cours après lui.
Observe où i~ va, près de qui, et ce qui l'occupe. Surtout je ne t'ai pas envoyé. Si ·tu le vois triste, dis-lui
que je danse. Si tu le vois gai, dis-lui que tout à
coup je me suis trouvée mal. .. Fais vite et reviens.

(Alexas sert.)
ÛlARMlON. Madame, il me paraît que, si vous
l'aimez tendrement, vous ne vous y prenez point de
manière à être payée de retour.
CLEOPATRE- - Tu trouves que je ne m'y prends pas
comme il faut?

�LA NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

CHARMION. - Moi, je lui céderais sans cesse et ne le
contredirais en rien.
CLtOPATRE. - Tu parles comme une enfant ; c'est
le moyen de le perdre aussitôt.
CHARMION. - Tout de même ne l'éprouvez pas trop.
Retenez-vous, je vous en prie. On finit par haïr ce qu'on
est las de redouter. Chut ! le voici.
(Entr,e Antoine.)

CLEOPATRE. - Je me sens malade et chagrine.
ANTOINE. - Il m'attriste d'avoir~ vous faire part de
ma résolution ...
CLÉOPATRE. - Emmenez-moi. Soutiens-moi, Charmion. Je vais tgmber. Cela ne peut pas durer ainsi; les
forces de la nature n'y sauraient suffire.
ANT'6INE, - Reine adorée ...
CLÉOPATRE. - Ecartez-vous de moi, je vous en
pne.
A~TOINE. - Qu'y a-t-il ?
CLÉOPATRE. - Je lis dans vos regards les bonnes
nouvelles que vous avez reçues. Que dit votre légitime? ... Vous pouvez vous en aller. Plîit aux dieux
qu'elle ne vous eût jamais laissé venir! Qu'elle n'aille
surtout pas dire que c'est moi qui vous retiens ici. Je
n'ai sur vous pas le moindre pouvoir. Vous êtes à elle.
ANTOINE. _- Les dieux savent que ...
CLÊDPATRE. - Oh ! jamais reine fut-elle plus indignement trahie? Mais dès les premiers jours j'ai vu la
trahison se préparer.
ANTOINE, - Cléopâtre ...
CLÉOPATRE. - Comment le croire mien et fidèle,
quand ses serments secoueraient les trônes des dieux, lui

-SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATR-.E

r7
q_~i fut parjure à Fulvie! Exécrable folie, de se laisser
piper à ces serments du bout des lèvres et qui se
brisent d'eux-mêmes aussitôt prononcés.
'
ANTOINE. - Très douce reine.
, CLÉOPATRE. - Non, je ~ous en prie, ne cherchez pas
a colorer votre départ; disons-nous adieu et partez.
Quand vous imploriez pour rester, alors c'était le temps
des paroles : pas question de partir, alors. Nos lèvres et
nos yeux ne parlaient que d'éternité; la belle courbe de
vos sour~ils abritait la fé_licité; tout en nous et jusqu'à la
plus chéuve parcelle était de la race des dieux · et certes
rien ~e-tout c~la n'a changé - si toi, le plus 'grand des
guerriers, tu n es pas devenu le plus grand des menteurs
ANTOINE. - Eh quoi ! Madame,
~LÉOPATRE. -Que n'ai-je ta carrure, Tu apprendrais
qu 11 y a un cœur en Egypte.
ANTOINE. - 0 Reine, écoutez-moi. Une impérieuse
nécessité requiert par ailleurs mes services - pour un
emps; mais tout mon cœur reste occupé de vous. Sur
n_o:re terre d'Italie étincellent les glaives de la guerre
c1v1le. Sextus Pompée va forcer les portes de Rome.
La dualité trop égale du pouvoir intérieur a donné prétexte aux factions. Ceux que d'abord on détestait, à
présent enrichis, ont acheté la faveur publique. Et,
~~°:pée, le proscrit, fort de la réputation de son père,
s msmue dans les cœurs de ceux qui n'ont point su
profiter du régime actuel ; le nombre de ceux-ci devient
• menaçant. Pourrie de loisir, l'impatien~ oisiveté aspire
à quelque changement plein de risques ... Un motif plus
particulier, qui près de vous pourra i'ustifier mon départ
'
c'est 1a mort de Fulvie.
"

:2

�18

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

CLÉOPATRE, - Si l'âge n'a pas su me préserver de la
folie, du moins je n'ai plus la crédulité de l'enfance.
Est-ce que Fulvie peut mourir ?
ANTOINE - Elle est morte, Madame. Jetez les yeux
sur cet écrit et prenez connaissance à loisir des désordres
dont elle est cause. Le dernier, le meilleur: sa mort
dont cet écrit vous apprendra l'heure et le lieu.
CLEOPATRE. - 0 le plus faux des cœurs ! Où sont
les vases sacrés que tu devrais remplir de tes larmes ?
Mais je sais à présent, pat la mort de Fulvie, je sais
comme on accueillera la mienne.
ANTOINE. - Ah! ne querellez plus et préparez-vous
à connaître les projets q~e je vous soumets, afin que
votre conseil ou les encourage ou les tue., Par l'astre
qui féconde le Nil, je m'en irai d'ici votre soldat et
votre esclave, apportant guerre ou paix selon votre
désir.
CLEOPATRE. - Coupe ce lacet, Charmion. Non,
laisse-moi. Je me sens tour à tour mal et bien. Je suis
pareille au cœur d'Antoine.
ANTOINE. - Reine adorable, de grâce... faites crédit
à mon amour qu'aujourd'hui mon honneur éprouve.
CLEOPATRE. - J'en crois Fulvie. Non, je vous en
prie, tournez-yous de côté et accordez-lui quelques
pleurs. Puis, en me faisant vos adieux, dites que c'est
l'Egypte que vous pleurez. Par grâce, donnez-nous le
spectacle· d'une de ces scènes de désespoir, comme vous
les jouez si bien#ious les traits de l'honneur intègre.
•
ANTOINE, - Vous m'échauffez le sang, assez!
CLÉOPATRE, - Vous pouvez mieux encore Mais
déjà ceci n'est pas mal.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET

CLÉOPATRE

19

A.N'TOINE. - Par mon épée ...
_CLÉOPATRE. - Par ma cuirasse!. .. Bravo! Des pro- ,
gres.
.
. l' Encore
. un effort l Charmion , 1·e t'en pr1·e , admire
si ~press10n de la colère ne sied pas à notre Hercule
romam?
ANTOINE. - Je vous quitte, Madame.
CLEOPATRE. - Un mot, courtois seigneur ... Donc
no_us nous séparons, vous et moi - qu'à cela ne tienne.
Seigneur'. nous nous sommes aimés, vous et moi - qu'à
:la ne ttenn~ : tout ~ela. vous le savez comme moi.
utr~ ~ho~e Je voulais dire... mais pareille à Antoine
ah ! J a1 déJà tout oublié.
.
'
A~TO~NE.' - . Si votre royauté n'avait asservi le
capnce, Je Jurerais que le caprice humain c'est vous.
Cd:~PATRE: - Quand le caprice habite si près du
cœur, 1~ est bien ~atigant à porter. Mais pardonnez-moi,
mon seigneur : nen ne me convient plus de ce que
vous regardez sans bienveillance. Allez donc oi'.1 l'honne~r vous appelle et soyez sourd à mon inconsolable
foli~. Allez_! et que les dieux vous escortent. Que le
!auner verdisse votre épée et que les succès au-devant
de vos pas se déploient.
, ANTOINE. -:-- Partons. Notre séparation amènera ceci
d étra~ge :_ b1~n que demeurant ici, tu m'accompagnes,
et ~01 qm men vais, je demeure pourtant près de toi.
Adieu.

�,o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Rome. Entre

La mais&lt;m d'Octave.

OCTAVE CÉSAR, lisant une ltttre, LÉPIDE
et leur suite.

OCTAVE. - Vous pouvez le constater, Lépide, et
désormais vous le saurez : non, César n'a pas cet~e
bassesse naturelle de haïr notre grand collègue. Mats
voici les nouvelles qui nous viennent d'Alexandrie_ : il
Pêche il boit et com-.ume les flambeaux de la nuit en
' pas plus viril que Cléopâtr_e, n!.. la veuve
orgies' ; il n'est
de Ptolémée plus efféminée que lui. A peine sil accorde
audience, ou condescend à se souvenir de ses collègues ;
bref vous reconnaîtrez ici dans un seul homme la somme
de tous les vices dont est capable l'humanité.
L:EPtDE. - Je ne puis me persuader que tout le bien
qui est en lui se laisse obnubiler par le ma~. Ses défauts
sont pareils aux étoiles du ciel: qu~ la _nuit ~end llus
lumineuses ; plutôt innés, qu acquis ; Je crois qu il Y
cède par nécessité plutôt qu'il ne choisit d'y céder.
OCTAVE. - Vous êtes trop indulgent. Accordons
&lt;J.u'il n'y ait pas grande nuisance à se laisser choir ~~r 1~
lit de Ptolémée, à payer d'un royaume un plaisir, _a
s'asseoir aux côtés d'un esclave pour lui donner la réplique du gobelet, à tituber dès midi par les rues et à se

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

2I

colleter avec des faquins qui sentent 1a sueur : mettons
que cela lui va bien - encore qu'il faille un rare tempérament pour n'être pas flétri par ces excès; mais il ne
peut trouver d'excuse lorsqu'il fait retomber sur nous
tout le poids de sa légèreté. Qu'il emplisse de volupté
le vide de ses loisirs c'est à la dyspepsie et à la gravelle à lui demander des comptes. Mais dissiper en
plaisirs un temps qui bat la générale et parle aussi distinctement que son intérêt et le nôtre, c'est mériter
d'être réprimandé comme uri enfant, déjà mûr en
savoir qui, pour un fugace plaisir, met son expérience
en gage, et se rebelle contre la raison.

(Entre un messager.)
LEPIDE. - Voici d'autres nouvelles.
MESSAGER. - Tes-ordres ont été suivis; il ne se passera point d'heure, noble Octave, que tu ne sois averti
de ce qui se passe au dehors. Pompée tient la mer ; et
tous ceux-là semblent l'aimer qui ne savaient que craindre César. Il voit affiner les mutins Yers les ports et la
rumeur publique proteste en sa faveur.
ÜCTAVE. - J'aurais dû le prévoir. L'histoire de tous
les temps nous enseigne que celui qui est, n'est souhaité
que jusqu'à ce qu'il soit et que l'homme en disgrâce,
qu'on n'aimait point tandis qu'il méritait d'être aimé~
devient cher au peuple par son absence. Cette foule
incertaine, je la compare à l'épave que ballottent courants et marées et que ce mouvement de va-et-vient
désagrège.
MESSAGER. - César, apprends aussi que la mer est de
part en part sillonnée par les navires de Ménas et de Ménécrate, ces pirates fameux. Souvent ils poussent leurs

�22

SHAKESPEARE : A.'ITOINE ET CLEOPATRE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

incursions jusqu'aux rivages de l'Italie ; les villages des
côtes s'épouvantent et perdent cœur à cette seule pensée
contre quoi la jeunesse ardente s'insurge. Nul vaisseau
ne s'aventure en pleine mer, qui ne soit aussitôt capturé
qu'a~erçu. Une résistance organisée coûterait moins
d'hqmmes que ne fait le nom de Pompée.
C:e.sAit. - Antoine ! laisse-là tes orgies. Naguère,
chassé de Mpdène, après y avoir tué les consuls Hirtius
et Pansa, quand, talonné par la famine, tu déployais pour
lutter contre, bien qu'élevé dans la mollesse, plus d'endurance qu'un sauvage, tu buvais le pissat des chevaux et
la croupissure dorée devant quoi renâclent les bêtes. Tes
lèvres ne dédaignaient point le plus aigre fruit du plus
âpre buisson. Pareil au cerf, quand la neige enveloppe
la terre, oui certes, tu broutais l'écorce des arbres. On
raconte que dans les Alpes tu mangeas d'une étrange
chair que plusieurs n'avaient pu voir sans mourir. Et
tout cela - dont le souvenir aujourd'hui mortifie ton
honneur - tu le supportais si militairement que ta joue
n'en était pas-même amaigrie.
LEPIDE. - Quel dommage l
CEsAR. Que de prompts remords nous le ramènent.
Il est temps d'entrer en campagne, et que tous deux à
cet effet, nous assemblions immédiatement le conseil.
Notre inaction profite à Pompée.
LEPIDE. - Demain, Octave, je serai en mesure de
vous renseigner exactement sur les forces dont je puis
clisposer, tant sur mer que sur terre, pour faire face à la
situatioQ présente.
CtsAR. - Jusqu'à notre prochain revoir, je m'occuperai du même objet. Adieu.

\

23

LÉ~IDE. - Adieu, Seigneur. Ce qu'entre temps vous
pournez apprendre en fait de mouvement du dehors
vous m'obligeriez en m'en faisant part.
'
C~AR. - N'en doutez pas, Monsieur, je connais mon
devoir.

SCÈNE II
Messine. - La maison de Pompée.
POMPÉE, MÉNÊCRATE et MÉNAS.
. POMPÉE. - Si les puissants dieux ont souci dé la jusuce, les hommes justes doivent compter sur leur appui.
~CRATE. - Croyez bien, valeureux Pompée, qm:
ceci qu ils vous font attendre, ils ne vous le refosent
pourtant pas.
POMPEE. - Tandis que nous sollicitons devant leur
trône, la cause languit, pour quoi nous les sollicitons.
:"1ENÉCRATE. - Mais nous, dans l'ignorance de nousmemes, nous demandons souvent ce qui nous nuit et
q~e foui: notre bien la sagesse des dieux nous refuse.
A10s1 nous profitons à ne pas être exaucés.
POMPEE. - Je dois réussir : le peuple m'aime et la
mer est à moi. Ma puissance est à son aurore et de tout
mon espoir j'en pressens bientôt le midi. Marc Antoine
es: à tab~e, et ne quittera pas l'Egypte pour guerroyer.
Cesar fait sa fortune en ruinant son crédit. Lépide flatte
l'n~ et l'autre et se laisse flatter par tous deux · mais il
' de Jui.
n 'aime rn'l'un ni'l'autre et l'un ni l'autre n'a souci
MENÉCRATE. - César et Lépide se sont mis en c.im~
pagne à la tête d'une importante armée.

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

POMPEE. - C'est faux ! De qui tiens-tu cela?
MÉNÉCRATE. - De Sylvius, Seigneur.
PoMPiE. - Il divague. Je tiens qu'ils sont tous deux à
Rome, ou ils attendent Antoine. Puissent les filtres de
l'amour, lascive Cléopâtre, emmieller ta lèvre flétrie.
Ajoute à la beauté la magie ; ajoute par surcroît la
luxure ! Enveloppe le libertin dans un réseau de fêtes ;
qu'elles enfument son cerveau ; que les cuisines d'Epicure par d'inépuisables sauces activent en lui le plus
irrassasiable appétit. Que le somme et la boustifaille ainsi
balancent son honneur jusqu'à l'assoupissement final du
Léthé !. .. Eh bien, Varius ?
(Entre Var~us.)
VARIUS. - Ce que je vais dire est chose absolument
certaine : Marc Antoine est attendu à Rome d'heure en
heure : depuis qu'il a quitté l'Egypte, il a eu plus que le
temps d'arriver.
POMPÉE. - J'eusse plus volontiers prêté l'oreille à
quelque nouvelle moins grave. Qui pouvait penser, cher
Mén~s, que ce goinfre d'amour allait endosser la cuirasse pour un aussi mignon combat. Les deux autres
réunis n'ont pas la moitié de sa valeur guerrière. Du
moins soyons flatté, si le bruit de nos pas suffit à secouer
d'entre les bras de la veuve Egyptitnne cet insatiable
voluptueux.
MÉNAS. - Je ne suppose pas que le revoir de César
et d'Antoine doive être particulièrement cordial. La
femme, que celui-ci vient de perdre, n'était pas bien disposée pour César ; son frère a combattu contre lui, encore que je doute si Antoine y était pour rien .
POMPÉE. - J'ignore, Ménas, comment de moindre~

SHAKESPEARE; ANTOINE

ET

CLÉOPATRE

dissensions viennent céder à de plus graves. Je ne me
dresserais pas contre eux tous, que, sans doute, ils resteraient, à se chamailler. Car ils ont cultivé de suffisants
motifs de discorde, et de quoi tirer le glaive hors du
fourreau. Jusqu'à quel point la peur de moi saura-t-elle
fondre leurs querelles et fusionner leurs partis, c'est ce
que j'ignore. Qu'il en soit ce que les dieux voudront !
Quant à nous, il s'agit de déployer toutes nos ressources,
car nos vies sont à ce prix. Viens, Ménas.
SCÈNE III
Rome. - Maison de Lépide.

LÉPIDE. - Brave Enobarbus, tu feras un acte méritoire et digne de toi, en persuadant ton capitaine de
s'expliquer d'une manière douce et courtoise.
ENOBARBUs. - Je le persuaderai de répondre à sa
manière : si César l'excite laissons seulement A~toine lui
regarder par-dessus la tête, et parler aussi hautqueMars.
Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine, je ne la
raserais pas aujourd'hui.
LEPIDE. - Ce n'est pas le moment des rancunes privées.
ENOBARBUs. - Chaque souci est apporté par lemoment qui lui convient.
LÉPIDE. - Mais les petits soucis doivent céder aux:
grands.
ENOBARBUs. - Non pas, si les petits sont les premiers.
LÉPIDE. - C'est ta passion qui parle. Mais, par pitié,
ne souffle pas sur le feu. Voici le noble Antoine.
(E11fre11t A11toine et Ventidius.)

�LA

ENOBARBUS. _

·

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et, là-bas, Octave.

.

(Entrent Octave, Mécène et Agrippa.)

ici, les l'ar~hes receANTOINE. - Si tout s'arranae
t,
.d. ;i
vront bientôt notre visite. Entends-tu, Venti i~s .
OCTAVE. - Je n'en sais rien, Mécène ; mterrogez
Agrippa.

·
bl
t
Nobles amis, ce qui nous rassem e es
, grave . ne laissons pas de mesqujnes contestations
tres
,
.1
·
reproaux
nous diVl·ser • Prêtons une 6reil e courtoise
.
_
ches : si nous élevons la voix pour d~scuter, n?us meur
trissons ce que nous prétendons s01gner. C est pourquoi je vous adjure instamment, mes nobles collègues,
de ~'aborder les points sensibles q~'ave~ les -termes
les plus doux, et de n'ajouter pomt 1 offense aux
LÉPIDE. -

~ro~1 1

.

ANTOINE, - Bl·en parlé · Quand nos armées seraient
·
en présence, nous à letir tête; prêts à combattre, 1e

n'agirais pas autrement.
ÜCTAVE. - Soyez le bienvenu dans Rome.
ANTOINE. - Merci.
OCTAVE._ Asseyez-vous.
ANTOINE. - Asseyez-vous, Monsieur.
ÜCTAVE. - Ainsi donc ...
mauANTOINE. - U me revient que VÔUS trouvez
• l f
vaises des éhoses qui ne le sont pas ; ou qm, e ussentelles, ne vous regardent pas.
.
.
eu
OCTAVE. - Je serais absurde s1 pour nen ou pourp
de chose, je me déclarais offensé, et vis-à-~is_ de vou~ to~t
articulièrement ; plus absurde encore s1 Je. parlais e
pvous avec dé ns1on,
. .
car votre nom n'a que faire sur mes
lèvres, et ne me regarde pas.

)1i

SHAKESPEARE : ANTOINE ET

CLEOPATRE

ANTOINE. - Ma présence en Egypte, Octave, vous y
trouviez à redire ?
ÜCTAVE. - Pas plus que vous à ma présence à Rome,
tandis que vous étiez en Egypte. Si toutefois, de là-bas,
vous intriguiez contre mon pouvoir, c'est bien votre
séjour en Egypte sur quoi j'aurais à vous interroger.
ANTOINE. - Intriguer... comment l'entendez-vous ?
OCTAVE. - Ce qui m'advint ici vous le laisse aisément entendre. Votre défunte femme et votre frère ont
pris les armes contre moi. Leurs revendications ont servi
de thème à la vôtre. Vous étiez le mot d'ordre.
ANTOINE. - Vous faites fausse route, Octave. Mon
frère, en cette affaire, ne s'est pas recommandé de moi.
J'ai pris mes renseignements, et ce que j'en sais, je le
tiens de rapporteurs fidèles qui tirèrent l'épée pour vous.
Reconnaissez pll!tôt que è'est mon autorité qu'il frondait
tout avec la vôtre, et qu'il s'élevait à la fin contre moi,
dès l'instant que votre cause était la mienne. Mes lettres
déjà vous auront édifié sur ce point. Si vous tenez à
rapiécer une querelle, choisissez une meilleure étôffe ;
celle-ci ne vaut rien.
ÜCTAVE. -r- Vous retournez mes jugements pour
vous y tailler des éloges. Ce sont vos excuses qui sont
rapiécées.
ANTOINE. - Non pas, non pas. Vous ne pouvez manquer de reconnaître, j'en suis certain, l'évidence de cette
vérité: que moi, qui ai partie liée avec vous pour la cause
qui nous force à combattre, je ne pouvais faire les yeux
doux à une guerre qui compromettait aussi mon repos.
Quant à ma femme, je voudrais vous voir retrouver son
esprit dans une autre : oui, le tiers du monde porte

�28

'1

1

1

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

votre licol, et à votre gré vous le faites marcher à
l'amble ; mais une pareille femme, non pas!
ENOllARBUS. - Il nous faudrait à tous des femmes
comme ça ; on pourrait les emmener à la guerre.
ANTOINE. - Ses turbulences intraitables, filles de son
impatience, vous ont donné de la tablature, et même
force était d'y reconnaître une certaine habileté politique ! J'en suis fâché, mais je n'y pouvais rien.
Ocn.VE. - Je vous ai écrit, tandis que vous festoyiez
à Alexandrie ; vous empochiez mes lettres sans les lire et
VQS sarcasmes éconduisaient mon messager.
ANTOINE. - Oui, l'un d'eux tomba sur moi sans être
admis ; je venais de régaler trois rois et ne me sentais
plus exactement dans le même état que Ie:matin. Mais,
le lendemain, j'en ai fait l'aveu de moi-même, ce qui
presque était lui demander pardon. Non, ce maraud n'a
rien à voir dans la querelle, et si nous disputons,
balayez-le de vos griefs.
OCTAVE. - Vous avez rompu v_os engagements,
trahi votre serment, ce que jamai~ je ne vous donnerai
motif de me reprocher.
LÉPIDE. - Doucement, Octave.
ANTOINE. - Non, Lépide ; laissez-le parler. Cet
honneur m'est sacré, qu'il met en cause, et à quoi j'aurais manqué. Co_ntinuez, Octave ; mes engagements à
quoi? ...
OcT AVE. - A me prêter aide et assistance à la première réquisition, vous m'avez refusé l'un et l'autre.
ANTOINE. - Ne voyez pas refus où il n'y eut quenégligence, et ce lorsque des heures empoisonnées me
dérobaient à la conscience de moi-même. Du mieux que

SHAKESPEARE: ANTOINE

ET

CLEOP..\TRE

29

je p~urrai je. fer~i repentante figure ; mais par honnêteté Je ne puis faire de ma puissance une pauvresse non
plus que ne saurait se passer d'honnêteté, ma grandeur.
Il. e~t _vrai que Fulvie, pour m'attirer hors de l'Egypte, a
fait 1c1 la guerre. Au sujet de quoi, moi, prétexte innocent, j'incline vers vous mes . excuses aussi bas que
supporte mon honneur de se courber.
U:PmE. - C'est noblement dit.
MÊCÈN~. - P~aise à vous de ne pas insister davantage
sur vos griefs réciproques. Les oublier serait vous souvenir que les nécessités présentes vous prêchent la
réconciliation.
LÉPIDE. - Bien dit, Mécène.
ENoBARBUS. - Ou si votre mutuel amour ne doit
être qu'~~ prê:, vo~s aurez permission de vous en dégager aus_s1_tot qu on n entendra plus parler de Pompée ; et
tout lo1s1r pour vous chamailler quand vous n'aurez rien
de mieux à faire.
_AN~OINE. ,- Souviens-toi que tu n'es qu'un soldat et
ta1s-to1.
ENOBARBUS. - J'oubliais que la vérité doit rester
muette.
_AN~OINE. - Respect à l'Assemblée ; tu m'entends
ta1s-to1.
. ENOBARBUS. - Allez, allez ! je suis votre caillou
pensant.
OCTAVE. -Ce n'est pas proprement le fond, c'est le ton
de son discours qui me blesse. Nos relations ne sauraient
demeurer amicales avec des façons de vivre si différentes.
To_ute_foi,s, si je connaissais un chaînon qui nous pût
umr, a 1autre bout du monde je m'en irais le chercher.

�30

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SHAK~P.EARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

AGRIPPA. -Permettez-moi, Octave ...
OCTAVE. - Parlez, Agrippa.
AGRIPPA. - Votre mère vous dorina une sœur, la
très gracieuse Octavie. Marc Antoine à présent n'est-il_
'.if

.,

pas veuf?
.
.
OCTAVE. - Que dites-vous là, cher Agrippa : s1
Cléopâtre vous entendait, son indignation bien motivée
vous...
'
ANTOINE. Mais Octave, je ne suis pas marié.
Voyons ce que dit Agrippa.
.
.
..
AGRIPPA. -Pourvous maintemr en perpetuelle am1tJ.é,
faire de vous des frères et couturer indéchirablement vos
cœurs, qu'Antoine prenne Octavie pour épous~, dont la
beauténe mérite pas unmoindreépouxqueleme11leurdes
hommes, dont la pudeur et dont la grâce racontent. ce
qu'aucun langage ne peut exprimer. Par ce manage
toutes ces petites jalousies qui nous semblent grandes,
toutes ces grandes peurs qui nous brandisse~t leurs .da~gers, se trouveraient réduites à rien. ~ vénté para1trait
conte, tandis qu'aujourd'hui des ombres de conte passent
pour vérités. L'amour d'Octavie pour chacun de vous
deux dicterait votre amour l'un pour l'autre et l'amour
de tous pour vous deux. Pardonnez-moi de parler ainsi;
ce n'est pas une pensée fortuite q:ue j'exprime, mais lonouement et dûment méditée.
0
.ANTOINE, Qu'Octave se prononce.
' OcnVE. - Après qu'Antoine aura fait , connaître son
sentiment.
ANTOnŒ. - Qµelle serait l'autorité d'Agrippa pour
mener à exécution son idée, au cas où je dirais :
(( Agrippa, qu'il en soit ainsi &gt;&gt; ?

,.

31

OCTAVE. -L'autorité de César et son autorité sur
Octavie.
ANTOINE. - Fuissé-je ne jamais rêver d'obstacle à un
projet qui se présente sous de si riantes couleurs. Octave,
votre main. J'en rends grâces aux dieux: c'est désormais
un cœur de frère qui dictera nos grands desseins et gouvernera nos amours.
OCTAVE. - Voici ma main: jamais sœur ne fut plus
chérie que celle qu'à présent je vous confie. Qu'elle vive
pour unir nos pouvoirs et nos cœurs, et que jamais ne
nous désertentnbs amours.
LlPIDE. - Amen !
ANTOINE. - Je ne pensais pas avoir à tirer le glaive
contre Pompée. Il s'est montré généreux à mon égard et
récemment encore a fait preuve envers moi de courtoisie. Il me faut d'abord le remercier si je ne veux être taxé
d'ingratitude. Puis, aussitôt après, je le défie .. •
LÊPIDE. - Le temps nous presse: nous devons prendre l'offensive, ou sinon c'est Pompée qui la prenqra.
ANTOINE. - Où se tient-il ?
OCTAVE. - Aux environs du cap Misène.
ANTOINE. - De quelles forces dispose+il?
OCTAVE. - Sur terre, de forces grandes et grandissantes. Quant à la mer, il en est le maître absolu.
ANTOINE. - C'est le bruit qui court. Encore une
conférence avec lui ... ah ! je voudrais qu'elle eût eu lieu .
Hâtons·nous ! Mais avant de prendre les armes, dépêchons l'affaire dont nous venons de parler.
OCTAVE. - Avec beaucoup de joie. Permettez que je
vous présente à nia sœur. Je vous mène de ce pas près
d'elle.

�SHAKESPEARE:

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ANTOINE. - Lépide, ne nous faussez pas compagnie.
Ll:PIDE. - Nul malaise ne saurait me retenir, noble
Antoine.
(Ils sortent.)
MÊCÈNE. - Soyez le bienvenu en Italie, Monsieur.
ENOBARBUS. - Moitié du cœur de César, digne
Mécène ! Agrippa, mon vertueux ami !
AGRIPPA. - Mon cher Enobarbus.
MÉd:NE. - Nous pouvons nous féliciter de voir les
choses si bien arrangées. Eh bien ! on se la coulait douce,
en Egypte?
E»oBARBUS. - Vous parlez! On épuisait le jour à
dormir et l'ivresse illuminait la nuit.
MÉCÈNE. -Huit sangliers rôtis pour douze convives,
et pour un seul repas, doit-on le croire?
ENoBARBUS. - Une bagatelle ! En fait de bombance,
nous eûmes plus extraordinaire encore et qui mérite
vraiment d'être cité.
1
MECÈNE. - Ce doit être une remme bien merveilleuse, si elle ne dément pas sa renommée.
ENOBARBUS. - Quand, sur les eaux du Cydnus, elle
vint à la rencontre d'Antoine, du premier coup elle vous
empocha son cœur.
AGRIPPA. - Oui, c'est bien là qu'ils se sont rencontrés, à ce qu'on raconte.
ENOBARBOS. - Je puis vous le dire: la barque où
elle était couchée, resplendissait comme un trône, incendiait l'eau ; la poupe était d'or martelé ; de pourpre les
voiles et parfumées au point que les vents amoureux
pâmaient sur elles ; les avirons étaient d'argent, qui
battaient les flots en cadence, au son des flûtes, et fai-

/

ANTOINE ET CLEOPATRE

33

saient s'empresser les eaux sous les délices de leurs
coups. Quant à elle, son aspect met toute description en
déroute : sous un pavillon de drap d'or, elle reposait plus
belle encore que cette image de Vénus où l'imaoination
fait honte à la réalité ; à ses côtés de mignons 0garçons
potelés, pareils à de souriants cupidons, agitaient des
éventails diaprés, au souffle desquels paraissait s'aviver
l'incarnat des délicates joues, rafraîchies comme s'ils
eussent à la fois propagé l'ardent et le frais.
AGRIPPA. - Malsain pour Antoine.
ENOBARBUS. - Ses suivantes, comme autant de
Néréides, et semblables aux fées des eaux, prenaient
ordre dans ses regards, décorativement inclinées. A
l'arrière, une sirène, eùt-on dit, tenait la barre, dont on
voyait les cordonnets de soie, au toucher des fleurs de
ses doigts, se tendre dans un prompt office. De toute la
barque s'exhale une invisible vapeur parfumée dont les
quais adjacents s'enivrent, vibrant du peuple qu'y déversait la cité. Vers elle tous accourent, désertant la place
publique ou trône Antoine; autour de celui-ci le vide·
·1
'
,
1 siffie; mais on dirait que l'air même lui manque, parti
pour contempler lui aussi Cléopâtre, et laissant dans la
nature un trou.
AGRIPPA. - Rare Egyptienne l
ENOBARBus. - La barque accoste ; un messager
d'Antoine invite Cléopâtre à souper; elle refuse ; mieux
vaut que ce soit lui qui vienne; elle le convie instamment. Notre galant Antoine, à qui femme jamais
n'entendit dire: non, se fait coiffer, raser dix fois, se
rend à la fête et, pour écot, paie de son cœur ce que ses
yeux ont dévoré.
3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSR

La royale putain! Du grand César aussi
elle a su mettre au lit le glaive ; il a labouré et elle a
porté la récolte-.
ENOBARBUS. - Je l'ai vue un jour sauter à clochepied dans la rue j au quarantième bond, perdant souffle,
elle s'arrête, veut parler, palpite, et, faisant de sa gêne
une grâce de plus, triomphe dans la défaill:mce.
MEdrNE. -A présent, èen est fait. Antoine a dû lui
dire adieu pour toujours.
ENOBARBUS. - Antoine ne lui dira jamais adieu. Les
années passeront sans la flétrir. Son extrême diversité
met au défi la lassitude. Toute autre femme, en se prêtant au désir qu'on avait d'elle, l'exténue; mais elle, plus
elle assouvit, plus elle excite; il n'est rien de vil, de honteux qui ne paraisse seyant en elle, à ce point que les saints
prêtres la bénissent au milieu de ses débordements.
MÉCÈNE. Si beauté, modestie, sagesse ont prise sur
le cœur d'Antoine, on peut dire qu'avec Octavie il a
tiré un fameux numéro.
AGRIPPA, - Partons. Mon cher Enobarbus, acceptez, je
vous prie, d'être mon hôte, tout le long de votre séjour ici.
ENOBARBUS. - Je vous en remercie humblement.
AGRIPPA. -

',,!.

SCÈNE V
La salle du palais d'Egypte.

CLÉOPATRE, CHARMION, IRAS, MARDIAN.
CLÉOPATRE. -

CHARMION. -

Charmion.
Madame.

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

35

CLEOPATRE. - Ah! Charmion. Versez-moi de la
liqueur de mandragore, que je traverse dans le sommeil
le grand gouffre du temps qui me sépare de mon
Antoine.
CHARMION. - Vous pensez beaucoup trop à lui.
CLEOPATRE . .- Hélas! il m'a trahie.
CttARMIO!il. - Non, Madame! Espérez.
CLÉOPATRE. - Où est Mardian, le coupé?
MAR?IAN. - Que puis-je pour le plaisir de votre
Altesse?
CLJ!:OPATRE. - Oh ! pas chanter, surtout! Un
eunuque ne peut rien pour mon plaisir. Heureux châtré
dont la calme imagination ne vagabonde point là où ton
,corps ne peut la suivre. Eprouves-tu des passions, dis?
MARDIAN. - Oui, Madame.
Û.ÉOPATRE. - En vérité!
MARDIAN. - Non pas précisément en vérité. Car il
ne m'est pas donné d'agir autrement que d'une manière
honnête. Mais en imagination mes passions se font
féroces, et tout ce que Vénus dans les bras de Mars ...
CLÉOPATRE. - Fais venir mes musiciens. Musique!
morne aliment de ceux qu'amour tourmente ...
0 Charmion, où crois-tu maintenant qu'il puisse
être? Debout ... couché plutôt ... non, il marche ... ou
s'il est à cheval! 0 cheval fortuné sur qui pèse le poids
d'Antoine! Hardi! Ne fléchis pas! Sais-tu bien qui tu
portes_? Celui sur qui repose le demi-poids du monde,
comme sur l'épaulè d'Atlas. Je l'entends qui parle à présent, qui murmure tout bas : &lt;&lt; Où donc est mon
serpent du vieux Nil?&gt;&gt; C'est ainsi qu'il m'appelle ... Ah !
je m'enivre d'un poison trop délicieux. Penses-tu ! moi

�36

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

que les années ont ridée, qu'ont noircie lès amoureux
baisers du soleil ! Oh ! César au front chauve! du temps
que tu planais ici, dominant la terre, oui, j'étais un Fassable morceau pour un roi. Alors le grand Pompée
tombait en arrêt devant ma face et l'extase écarquillait
ses yeux ! C'est là qu'il voulait jeter l'ancre et m9urir
en contemplant sa vie.
Qu'on m'apporte ma ligne. Allons pêcher dans le canal.

Là, tandis qu'on entendra de loin la musique~ je piperai
des poissons bruns au ventre blond; mon hameçon
crochera leurs molles babines et à chacun, quand je le
sortirai de l'eau, je penserai que c'est Antoine et je
crierai : Ah ! Ah ! te voilà pris!
CHARMION. Qu'il était gai votre concours de
pêche, quand, une fois, vous fîtes suspendre par votre
plongeur, au fil d'Antoine, un hareng saur, qu'il sortit
de l'eau triomphant.
CLÉOPATRE. - Autrefois! - oui; cette fois, j'ai ri
de lui jusqu'à la nuit pour lui faire perdre patience, puis
avec lui toute la nuit pour la lui rendre; et le matin
suivant, avant la neuvième heure, je l'ai si bien soûlé
qu'il roulait sur le, lit revêtu de mes bijoux et de me~
robes, tandis que son fameux glaive de Philippes et sa
ceinture ceignaient mon flanc.
Oh! quelqu'un d'Italie!
Allons, répands l'abondance de tes nouvelles dans
mon oreille impatiente et qui jeûne depuis longtemps.
Mr:ssAGER. - Madame I Madame!
CLEOPATRE. - Antoine est mort? Parle vilain! Tes
nouvelles m'assassinent. Il est libre? Il est glorieux? Si
tu l'accordes, voici de l'or ; ,pose tes lèvres où mon sang

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

37

coule le plus azuré, sur cette main qu'ont touchée des
lèvres royales, et qui ne l'ont baisée qu'en tremblant.
MESSAGER. - Madame, il va bien.
CLfon.TRE. - Voici de l'or encore. Mais, faquin,
fais attention que selon le dicton: les morts vont bien.
Si c'est ainsi que tu l'entends,. tout cet or q~e voici, je le
fais fondre et le verse brûlant dans ta gorge imprudente.
MEssAGER. - Hélas ! Madame, écoutez-moi.
CLÉOPATRE. - Alors parle. Mais je ne lis rien de bon
sur ta face. Antoine est libre et bien portant ? ta fignre
d'enterrement ne sied pas au clairon des bonnes nouvelles. Est-il malade ? Alors, les cheveux en désordre et
pareils aux serpents des Furies.
.
MESSAGER . ..,_ De grâce, ah! daignez m'écouter.
CLEOPATRE. - J'ai furieusement envie de le battre
avant qu'il ne parle. Pourtant, si tu dis qu'Antoine est
viva.1:.t, qu'il va bien, qu'il fraternise avec César et ne se
laisse point duper par lui, alors je ferai pleuvoir sur toi
une averse d'or, une grêle de perles fines.
MESSAGER. - Madame, il va bien.
CLEOPATRE. - Bien dit.
MESSAGER. - Il fraternise avec César.
CLEOPATRE.:- Tu es un brave homme.
MESSAGER. - César et lui sont plus grands amis que
jamais.
CLÉOPATRE. - Je ferai ta fortune.
MESSAGER.. - Toutefois, Madame ...
CLEOPATRE. - Oh ! je n'aime pas ce &lt;c toutefois l&gt;. Il
ternit le bien qui précède. Fi du &lt;c toutefois ». Le &lt;&lt; toutefois » est un geôlier qui va relâcher quelque monstre.
Je te prie, mon ami, sors d'un coup tes nouvelles, le

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
bien et le mal tont ensemble : il est l'ami de César, tu
dis; il va bien; tti dis qu'il est libre.
MESSAGER. - Libre ... Madame, non : je n'ai pas dit
qu'il est libre. Il est l'attaché d'Octavie.
CLÉOPATRE. - Pour quel service ?
MESSAGER. - Le meilleur : le service du lit.
CLEOPATRE. - Je suis pâle, Charmion?
:M..ESSAGER. - Madame, il a épousé Octavie.
CLEOPATRE. - Que la peste t'êtrangle.
( Elle le frappe et le renvme.)

MEssAGER. - Patience, ma bonne Reine.
CLÉOPATRE. - Qu'a+i.l dit?
• 1

•

(Elle frappe e11core.)

Hideux drôle! Je ferai sauter tes vilains yeux comme
des billes; j'arracherai tes cheveux. (Elle le seco11,.) Je te
ferai fouetter de verges de métal, bouillir dans l'eau
salée et macérer dans la saumure.
MESSAGER. - Gracieuse dame, j'apporte la nouvelle
du mariage, mais ce n'est pas moi qui l'ai fait.
CLÉOPATRE. - Dis seulement qu'il n'en est rien et
je te donne une province. Les coups reçus ne compteront que pour m'avoir mise en colère. Je te comblerai
de plus de biens que n'ose en rêver ta pudeur.
MESSAGER. - Il est marié, Madame.
CLEOPATRE. - Scélérat, tu n'as vécu que trop longtemps.
(Elle sort un couteau.)
MEssAGER. - Ma foi, je me sauve. Y pensez-vous,
Madame ! Ce n'est pas ma faute.
CHARMION. - Douce Reine, maîtrisez-vous! Cet
homme-là n'est pas coupable.

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

39

CLEOPATRE. - Est-il besoin d'être coupable pour
être frappé par l'éclair? Que le Nil engloutisse toute
l'E,,aypte et change toute benoîte créature en_ serpent.
Rappelez cet esclave! J'ai la rage au cœur, mais Je ne le
mordrai pas. Rappelez-le.
CHARMlON. - Il n'ose pas revenir.
CLEOPATRE. - Je ne lui ferai pàs de mal.
( Cbar,nian sort.)
A frapper un vilain, main royale, tu t'avilis. Et ~eule
de tout cela je suis la cause. Approchez-vous, Monsieur.
Sans doute il est honnête de rapporter fidèlement les
nouvelles; mais quand elles sont mauvaises, cela n'est
pas· prudent. Propage avec cent voix le gracieux me,ssage;
mais laisse l'évènement fâcheux parler lm-même a ceux
qu'il accable.
.
.
MESSAGER. - J'ai simplement fa11 mon devoir.
CLÉOPATRE. - Il est donc marié? Je hais d'une parfaite haine celui qui me répondra: oui.
MESSAGER. - Il est marié, Madame.
CLEOPATRE. - Que les dieux te confondent!
MESSAGER. - Préférez-vous donc que .Je mente &gt;
.
CLÉOPATRE. - Je voudrais que tu aies menti, - dût
la moitié de l'Egypte submergée n'être plus qu'une ~uve
à reptiles. Sors. d'ici. Serais-tu plus beau que Narcisse,
.• .)
ton visage me fait horreur. I1est mane
MESSAGER. - J'implore votre altier pardon.
CLÉOPATRE, - Il est marié?
MESSAGER. - Ne prenez pas offense de, celui
ne
vous a pas offensée. Me punir pour ce que vous e:°gez
de moi cela n'est pas juste. Oui, il a épousé Octavie.
CLÉ~PATRE. - Que la faute d'Antoine te réduise et

qu!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
décompose ton assurance. Va, sors d'ici. La marchandise
romaine que tu colportes, remporte-la; elle coûte trop
cher à mon cœur. Qu'elle te reste pour compte et te
ruine.
(Le messager sort.)
CHAltM.ION. - Votre paisible Altesse, patience.
CLEOPATRE. - Charmion, dis si mes louanges à
Antoine, souvent je ne les volais pas à César?
CHARMION. - Souvent, Madame.
CLEOPATRE. - Et c'est ce que je paie à présent.
Emmène-moi. Je défaille. 0 Charmion ! Iras! Ce n'est
rien. Va vers le Messager, bon Alexas. Questionne-le
sur Octavie. Son visage ? Son âge ? Ses goûts ? Oh! et
la cou1ew- de ses cheveux, n'oublie pas. Vite, que je
i,ache ...
(Il sort.)
Quittons-le pour jamais. Ah! ne le quittons pas ...
Charmion, un côté de sa face est hideux comme la Gorgone, mais l'autre est pareil au dieu Mars. (A Mardian.)
Cours, dis à Alexas de s'informer aussi de sa taille ...
Oh ! Channion, que je suis à plaindre ! Mais ne me
parle pas. Ramène-moi dans ma chambre.

(A suivre.)
Traàu,ction d'ANDRÉ

•

GIDE

LETTRE A UN
HISTORIEN
Mes réflexions vous ont chagriné. Je vous suis :.1.ppar~
comme un de ces mécontents à qui tout prétexte est
bon s'il s'agit d'attaquer la culture. Vous m'avez reproché cette neurasthénie du démobilisé qui recule devant
l'effort intellectuel et qui voudrait, par quelques affirmations simplistes, échapper à la gêne des anciennes disciplines. Vous ne cessiez de faire dévier l'entretien en
suspectant, le plus affectueusement du monde, le bon
aloi de mes arguments. Laissez-moi revenir sur quelques
points de notre causerie, sans beaucoup d'ordre, mais à
l'abri de vos trop ardentes interruptions.
Et tout d'abord finissons-en avec cette objection de
principe que vous voudriez tirer d'une prétendue senitude où notre esprit serait tombé à l'égard des événements. Eh, parbleu oui, sur bien des points je raisonn~ autrement qu'avant la guerre; le contraire ne m'inspirerait aucune fierté. Car rien ne me paraît plus suspect de
pauvreté, de stérilité et d~ sottise qu'une certaine sagesse
jusqu'à laquelle les événements ne retentissent pas. Quoi
d'étonnant si jetés dans des conditions de vie aussi
singulières, et confrontés avec l'idée de la mort soit

•

�42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LETTRE A UN HISTORIEN

,
• 1

'

pour notre pays, soit pour les autres ou nous-mêmes,
nous nous sommes posé des questions nouvelles et si
nous avons cherché du soutien là où nous n'avions pas
coutume de le faire ? Mais ceci dit, renon"tez pour cette
fois à invoquer la guerre. Convenez que notre mécontelltement ne l'avait pas attendue pour s'exprimer et que,
depuis longtemps déjà, nous avions commencé ce
redressement auquel nous ne faisons aujourd'hui
qu'apporter un peu plus d'impatience et de passion.
Allons tout de suite au nœud de la question. Par
suite de diverses circonstances ( en particulier par l'effet
d'une spécialisation presque inévitable et par une assimilation hasardeuse de vos méthodes à celles des sciences
exactes) vous vous êtes trouvés amenés à un excès de
documentation matérielle, à un abus du renseignement
précis, qui a fini par nous masquer, à nous autres profanes, la vue har111onieuse et vraie des hommes d'autrefois. Parce que l'originalité et l'esprit d'invention se
marquent moins dans la constatation de la continuité
que dans la découverte de particularités nouvelles,
vous avez été tout ,naturellement portés à différencier
les époques, à en souligµer les traits adventices aux
dépens des traits éternels. Vous vous êtes ingéniés à
créer des perspectives, à reculer les siècles les uns derrière les autres, à nous faire contempler l'histoire à
travers je ne sais quel télémètre qui en échelonne les
périodes selon des espacep,ent~ mathématiques, de sorte
que les plus éloignés nous paraissent nécessairement les
plus petits. Et pour achever de nous dépayser, pour
achever de nous rendre le passé inhabitable, hostile et
inhumain, vous avez favorisé le foisonnement de cette

43

petite érudition, de cette sous-histoire qui sou~ prétexte
de couleur et de curiosité a collectionné les b1zarrenes
et les grimaces, si bien que les visages même récents
de notre propre pays nous semblent aussi lointains et
déroutants qu'un paysage de la Chine.
Posons un principe qui nous épargner.a des malentendus : toute méthode me paraît bonne si elle me
rapproche d'une époque, si elle m; met de plain-pied
avec le passé, si elle me permet den nrer pour mon
propre compte nourriture, intérêt _ou beauté; toute
méthode au contraire m'indispose s1 elle hénsse mon
chemin d'obstacles inutiles. Je snis homme et non pas
historien; ce qui m'intéresse da.ns l'os c'est la moëlle;
or ceux que vous me passez sont nettoyés comme de~
bibelots d'étagère. Vous m'avez déjà répondu_.que s1
mon ambition se bornait là, je pouvais la sausfaire dans
les oil.vraaes de vulgarisation. Le malheur, c'est qu'ils
ne me ;tisfont pas. Non, je prétends goûter à vos
découvertes les plus pénétrantes, persuadé que l'homme
est beaucoup plus divers, plus étrange et plus monstrueux qu'on ne veut bien nous le montrer communément ( dans le présent aussi bien que. dans le passé);
mais je demande que vous me fournissiez d_es documents
ingénus et non pas déformés par des partis pns professionnels.
.J
Laissez-moi pousser la francttise aux limites
l'impertinence. Jusqu'ici votre corporation aval! use
d'une discrétion dont ailleurs on a depuis longtemps fait litière. Vous conveniez que vou~ ~tie~ là
pour instruire les honnêtes gens, et que ceux-ci~ a va1ent
pas pour raison d'être de former une cour aux lustonens.

&lt;l:

�44

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Li subordi_nation que vous acceptiez, la société vous
en marq~a1t sa rec?~naissance, ainsi qu'il était logique
et courtois, en cho1s1ssant ses maîtres et ses chefs parmi
les. plus grands d'entre vous. Chez les historiens de
m~md.re envergure, on admirait la conscience du tra~ail, fut-ce en des œuvres d'une noblesse un peu déser1:1que. Et vos apprentis mêmes étaient les bienvenus
-Occupés ~u'ils étaient à dé_brou~sailler et à déblayer. O~
v?~s savait gré de_ ces bnllantes opérations de police
d ou vous ne r~ntnez jamais sans ramener par l'oreille
quelqu': fau,ssa1:e, ;t l'on vous bénissait quand vous
~etrouviez l acces dune de ces sources primitives dont
Jusqu'alors nous n'avions bu l'eau que polluée par les
hasards de longs parcours.
.En quoi, demandez-vous, ne sommes-nous plus les
memes que par le passé? - En ceci d'abord, que vous
ne nous donnez plus de maîtres. (J'accorde que le aénie
?e se commande pas; mais si la rareté du génie 0 peut
etr~ pour quelque chose dans la décadence de l'art, la
réciproque n'est pas moins vraie). Ensuite en ce que
v~us_ avez changé d'attitude à l'égard de votre œuvre.
L 1obiet est devenu prétexte; votre intervention est
.devenue fin en soi. Vous ne nous permettez plus de
vous oublie~. Une fois le bassin de la source dégagé,
enlevez vos Jalons et vos pioches. Un peu moins d'étaia~e érudit, non pas seulement parce que cette vaine
science est fastidieuse, mais parce qu'elle submero-e le
&lt;iocument. Laissez-nous seuls avec lui. On ne r:nge
p~s sur le. bord du saladier les limaces retirées de la
laitue; or Je sais telle édition d'un fragile et charmant
poète, où vous êtes pour quelque chose, et qui présente

LETIRE A UN HISTORIEN

45

une petite feuille de texte dans une véritable marge de
chenilles!
Innocentes manies, direz-vous. - Mais non; car elles
sont l'indice d'une tendance qui nous blesse. L'intelligence choisit les aliments, mais l'instinct les digère.
Soyez nos yeux et nos mains, mais laissez-nous être
estomacs; laissez-nous cette appétence par laquelle nous
prenons possession d'un texte, ce mouvement de sympathie par lequel nous entrons dans l'intimité d'une
grande figure. Ce n'est pas que nous intercédions en
faveur d'illusions et de légendes. Vous pouvez nous
défigurer un personnage traditionnel sans que nous
nous plaignions; l'histoire en propose assez d'autres
à notre admiration. Dans la clarté de jugement vers laquelle vous vous efforcez, ce n'est pas la clarté qui nous
inquiète, c'est la rage de juger; c'est ce perrin-dandisme
ergoteur qui fait du moindre chartiste un greffier de·
tribunal. Quelle bonne foi ne serait déroutée par la
méfiance tatillonne dont vous nous faites la première
des règles? Oubliez-vous que nul n'est plus dupé que
les méfian~s ?
C'est quelque chose que l'exactitude des faits. C'est
votre honnêteté, mais une honnêteté négative. L'histoire,
tout de même, ne commence réellement qu'aux mobiles
et au retentissement des événements chez les individus
ou les peuples. Tel trait peut être aussi vrai qu'on· voudra, il est mensonger s'il exprime pour nous des sentiments que n'éprouvaient pas les hommes de l'époque-.
Je crois sans peine qu 1au xvu• siècle on mangeait malproprement; mais si je m'irrite à vous voir tant insister
sur ces doigts plongés dans les plats ou ces dentelles

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maculées de sauce, ce n'est pas du.mut que ces précisions
me semblent attentatoires à la noblesse de mes idoles,
c'est parce que, sous des apparences d'exactitude, vous
11ous donnez l'impression la plus calomnieuse, celle d'un
repas de Zoulous, là où l'urbanité, la conversation et la
tenue valaient peut-être bien celles d'aujourd'hui.
Mince sujet de chicane! Moins mince pourtant qu'il
ne paraît, car ce sont des détails de cette sorte qui
mettent le plus de barrières entre les hommes. C'est
déjà vrai entre contemporains; à plus forte raison lorsqu'il s'agit des générations passées, avec qui nul ne
prend à cœur de dissiper les malentendus. Je préfère
encore les entremetteurs un peu trop complaisants que
furent certains historiens de la vieille école, à cette véracité meurtrière par laquelle vous brouilleriez les meilleurs amis. Devant un portrait à perruque, votre rôle
devrait consister à nous fournir un cache qui isole le
visage et nous le fasse apparaître dans son caractère
profond, dépouillé de ce que l'époque et la mode y
-ajoutaient d'éphémère et de bizarre. Mais on croirait que
vous preniez à üche de ne me faire regarder que la
perruque. Je la distingue avant la figure des personnages.
J'aperçois ces monuments de boucles sur les champs de
bataille aussi bien que sur les oreillers. J'ai de la peine
à imaginer là-dessous les angoisses et les sueurs du
combat, Je désordre de la douleur et de la passion.
Débarrassez-moi de tout ce crin. - Il y était, ditesvous. - Oui, mais on n'y pensait pas jour et nuit ; et
lorsqu'on n'y pensait pas, c'est comrue s'il n'avait pas
existé.
Ne croyez-vous pas que la dévotion a notablement

LETTRE A UN HISTORIEN

47

changé de nature, le jour où l'on a cessé de se représenter les personnages de l'Evangile sous des vêtements
contemporains? et que le drame de la Passion a beaucoup perdu de sa réalité, lorsque ces toges, ces sandales,
.ce décorum antique ont fait leur apparition? Vous figurez-vous les cantiques franciscains adressés à ces figures
· intimidantes ? Au Moyen-Age, si l'amom des mystiques
a toute l'ardeur et la force de l'amour proprement dit,
c'est ,qu'il est direct, actuel. Depuis, la foi a trouvé
d'autres accents, plus nobles, plus grandioses, plus
humiliés, mais son essence la plus précieuses'est éventée
dès ces premiers sacrifices à l'exotisme.
J'en dirais autant des traductions grecques et latines .
Pourquoi le Plutarque d' Amyot a-t-il eu tant d'action
sur son époque et continue+il à nous émouvoir? On
voudtait nous persuader que c'est à cause de son style.
Certes ce style est savoureux; mais il l'est moins verbalement qt;ie par la force naïve avec laquelle il épouse
l'original, s'en approprie le contenu, pénètre dans la
familiarité des personnages. Pas un terme savant là où
peut servir une locution française: les sC'rnmes d'argent
sont comptées en écus, les distances mesurées en lieues,
une amphore est une cruche et une knémide est une
jambière. Comment voulez-vous que, sans une transposition où se perd le plus chaud de mon élan, je fusse
miennes les aventures d'un homme qui porte des knémides? Du coup il n'est plus qu'un mannequin de
musée.' C'est parfait )'our qui s'in~éresse à l'histoi~e de
l'uniforme, ou en&lt;!ore pour qui cherche des nmes
riches ou qui a besoin de quelques épices pour réveiller
.une imagination paresseuse. Mais Plutarque vaut mieux

�48

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que c_ela. Il n'est, je l'accorde, ni très profond ni très
persp1cac~ quand il décrit des natures exceptionnelles;
un certam ronron moral enlève de la netteté à
ses jugements. Mais avec quel soin il note les mobiles
moyens des actions; quelles précisions il fournit sur ce
que fut la vie quotidienne; quelle admirable image il
trace de ce que !'Antiquité considéra comme l'honnête
homme! Voilà un renseignement qui m'intéresse plus
qu'au~un autre, un magnifique repère pour apprécier le
chemm parcouru par l'humanité, non dans ses idées,
non dans tel de ses goûts, mais dans son affinement
dans ~a culture, dans cette somme que représenterait:
au~ diverses ~poques, un citoyen d'élite, si l'on pouvait
estimer en chiffres chacune de ses qualités. (Ne voyezvous pas ~u'aucun problème ne nous préoccupe davantage) de~ms que la guerre nous a fourni des renseignements s1 neufs sur nous-mêmes, sur notre héroïsme et
notre barbarie, sur notre conception de l'honneur, notre
désintére.55ement, notre crédulité ? Où en sommes-nous
j'entends &amp;
4r quels points avons-nous changé par rappo~
aux époques où l'on s'est considéré comme à un sommet
de la civilisation ?)
,
Eh bien, pour en revenir à Amyot, s'il a su nous
représenter cet honnête homme antique d'une manière
qui nous invitl:! à tant de retours sur nous-mêmes, ne
le doit-il pas en partie à une parfaite absence de couleur
locale, à une élimination hardie du bibelot grec e.t
lati?, de l'é1:1dition, et à une_ prise de possession non
moms hardie de tout ce qui fait l'homme même ?
Pour réussir si parfaitement, il ne suffit pas d'une
bonne méthode ; il faut cette imagination qui redçmne

LETTRE A UN HISTORIEN

49
vie aux événements, qui ressuscite les morts. Mais à
défaut de ce &lt;lori, c'est déjà quelque chose que la
méthode. « Je ne reconnais pas chez Aristote la plupart de mes mouvements ordinaires, dit Montaigne ;
on les a couverts et revêtus d'une autre robe pour
l'usage de l'école. Si j'étais du métier, je naturaliserais
l'art, autant comme ils artialisent la nature. »
On pourrait en dire autant des belles traductions
faites au xvn• siècle. Celles-là non plus ne dépaysaient
pas à plaisir le lecteur. « Belles infidèles » tant qu'on
voudra ; mais si elles trahissaient c'était avec un amour
dont on voudrait quelques traces sous la revêche fidélité de bien des traductions modernes. Aussi les œuvres
antiques restaient-elles présentes, vivantes, verdoyantes;
et si la fumure française donnait à leurs fruits une
saveur nouvelle, les branches continuaient du moins à
porter une abondance de fruits nourrissants et beaux.
Ainsi s'explique la supériorité donnée aux anciens :
ils étaient les anciens et les modernes par-dessus le
marché.
Je confesse avoir eu, vers vingt ans, un déplorable
goût pour les traductions de Leconte de Lisle. Plus les
phrases étaient chama1rées de syllabes grecques, plus je
m'y délectais, confondant ce plaisir déplacé avec celui
que me donnaient les merveilleux noms propres, les
éclatants ornemems de la Légende des Siècles. Je goûte
toujours autant ces philtres magiques que Hugo a su
composer avec l'écume sonore de l'histoire. Je me
répète toujours avec le même plaisir les Sept Merveilles
du Monde, Zim-Ziz.imi, et jusqu'aux énumérations du
Détroit de l'Euripe. Hugo connaît, en experte sorcière,
4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE .

la vertu des mots colorés et la force avec laquelle ils
projettent notre esprit sur de fantastiques trajectoires.
Peu m'i01portent les ingrédients dont il compose sa
drogue : le chanvre vaut le vin ou le pavot, du moment
qu'il s'agit seulement de provoquer le délire. Mais vouloir tirer de Sophocle une ébriété de cet otdre, voilà
qui est absurde et .sauvage. Il a, sur les hommes, des
choses à dire qui méritent d'être écoutées ; il réclame
de la docilité d'esprit ; ses paroles ne doivent pas servir
à des fuites en tous sens, à des bonds de Ménades.
Si encore vous étiez juste pour Hugo, on pourrait
vous passer une faiblesse de poète pour les vocables
voyants; mais vous ne supportez pas son vin, le plus
riche1 en ivresse verbale avec celui de Ronsard. Vous
vous gaussez des libertés qu1il prend avec l'histoire, et .
vous ne voyez pas que l'imagination I est magnifiquement stimulée par ces noms, ces allusions, ces rapprochements les plus hasardeux, mais toujours choisis avec
un prodigieux sens de la musique et de la force évocatrice; alors que ces mêmes mot~, employés judicieusement par vous, ne feraient que glacer votre texte.
M'avez-vous assez raillé à cause de
I

Mossul
Que tonquit lt premier Duillius, ce consul
Qr.i marchait prkédé de jtîlfes tibici11es.

Que de sottises rous avez relevées dans ces deux

e:

1. J'entends l'imaginatîon lyrique, volup!ueus_e
centrifuge,
le « ravissement ,, poi:tique, et non cette 1mag10at1on grave et
active, qui tend à une possession du monde plus complète et plus
profot1dc.

•

LETTRE A UN HISTORIEN

51

vers, et que vous avez ri de ce &lt;&lt; tibicines )&gt; qui ne
saurait désigner une forme de flûte, mais tout au plus
les joueuses qe cet instrument. Qu'y faire ? J'en reste
à mon plaisir. J'aime cette parenthèse romaine parmi la
turquerie de Zim-Ziz.imi. Vous êtes bien parvenu à me
gâter un peu ces « flûtes-llûtistes », pas assez pourtant
pour m'en dégoûter tout à fait.
Vous allez m'accuser de contradiction parce que
j'aime chez Hugo ce don d'ivresse et de dépaysement
que je n'accepte pas dans une traduction de Sophocle et
encore moins dans un livre d'histoire. L'apparence d'illogisme tient à ce que vous ne faites pas, me semble-t-il, une
distincùon suffisante entre Je poète simple excitateur de
l'imagination et le poète recréateu.r de l'homme, divinateur de son âme. (Le même poète se manifeste parfois dans ces deux rôles, mais guère simultanément ;
aussi n'est-il pas, je crois, arbitraire d'opposer l'une à
l'autre ces deux formes d'inspiration.) Je n'attends de
Hugo aucune révélation ni sur moi-même ni sur les
autres. Il est bien incapable de projeter dans aucun
recoin de notre cœur un jet de lumière inattendu. Il ne
saurait être nourriture; laissez-le être champagne.
Mais ne champagnisez pas ce qui n'est pas destiné à
nous étourdir. Laissez-nous approcher Œdipe et Antigone avec l'esprit le plus lucide; et surtout lorsque vous
faites métier d'historiens, n'interposez entre les hommes
et nous aucun mirage. Vous avez le droit d'être poètes,
mais seulement de ceux qui devinent Ja réalité cachée,
jamais de ceux qui nous aident à la fuir. C'est pour
avait voulu, à votre manière, imiter les seconds que
vous êtes tombés dans cet abus de la couleur et du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LETI.RE A UN HISTORIEN

pittoresque - forme « artiste » de cette tendance à la
différenciation et à la fausse exactitude que nous vous
reprochons.
Qu'en français Ronsard « parle grec », c'est souvent
charmant et parfois admirable; mais que vous alliez
mettre des mots grecs dans la bouche de Grecs véritables, voilà qui n'a plus le moindre sel. Vous alléguez
une raison d'exactitude ; mais, tout au contraire, ces
mots n'ont, pouc la plupart d'entre nous, qu'un sens
assez imprécis, un sens noyé soru toute espèce d'irisations littéraires. Et quand ils seraient parfaitement
appropriés, parfaitement à la mesure de la chose désignée,_ ils n'en seraient pas moins déplorables, s'ils particularisent ce qu~ pourrait être général, s'ils relèguent
dans l'antiquaille ce qui devrait rester à l'homme de
tous les temps. Enfin ---:- et ceci me ramène à ma
marotte - j'affirme qu'à moins de preuves évidentes du
contraire, on diminue beaucoup les chances d'erreur en
partant de ce principe que les hommes sont toujours
pareils à eux.-mêmes et qu'on ne les peint jamais dans
leur vérité profonde mieux qu'en employant des couleurs qui nous peindrai1mt nous-mêmes avec vérité.
Laissez-moi prendre un exemple: l'idée qu'un Français de culture moyenne se fait du xv1e siècle. Quelle
image de cette époque a-t-on mise dans nos mémoires?
Ce ne sont qu'arquebuses, que gibets-, que massacres
que discussions théologiques, que fraises, que corsets:
que monstrueuses bra:guettes, qu'élégances cruelles
qu'ivresse intellectuelle, que jeu,c. d'artistes et de prince;
- image d'ailleurs belle, mais où nous ne pouvons
nous imaginer nous-mêmes en quelque attitude que ce

$J

soit. C'est un décor pour Diane de Poitiers otl Catherine
de Médicis, mais où les gens en veston n'ont rien à
voir. Or voici que j'ouvre les Essais. Quelle fra1cheur !
quel air délicieux ! quelle brise de chez nous ! quelle
rosée de nos prairies ! Et quel ami charmant, perspipicace, attentif! Il en sait sur moi-même beaucoup plu:;
que moi. Il ne parle que de lui, mais si pertinemment qué
c'est parler de nous tous. Personne dont le commerce soit
p1us facile et qui livre à l'intimité jusqu'à d'aussi subtils
replis. Il y a des hommes que j'aime davantage, il n'y en a
pas avec qui je m'entende mieux. Oui, mon ami; tout camarades de lycée que nous soyons, et contemporains et liés
d'un vieil attachement, vous m'êtes infiniment moins limpide, moins déchiffrable, moins proche. - Montaigne
était une exception, dites-vous,; - Pour le génie, assurément, mais pas pour le caractère et la culture. Nulle
part il ne se donne pour un incompris, pour un agneau
égaré parmi les loups. Il a été mêlé aux affaires de son
siècle, il a rempli des charges auprès des princes et s'en
est fort honorablement acquitté. Il analyse et consigne
ce dont personne n'avait encore fait un sujet d'étude,
mais ses sentiments ne sont pas d'un autre ordre que
ceux de son époque ; le succès des Essais en fait foi.
Ces nuances, ces délicatesses, ce te subtilité, cette
tendresse, cette poésie qui sont notre âme même, les
contemporains de Montaigne s'y reconnaissaient. C'est
donc que le décor, tout vrai qu'il fût, nous induisait en
erreur. C'est donc... .
Mais à quoi bon tant insister? Pardonnez cette pesante
dissertation. Ce qui est en jeu - vous le sentez a~si
bien que moi, et de là vient que nous discutons avec un

�54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peu trop de passion - c'est une certaine idée de la
différenciation des époques, qui traduite en langage primaire est devenue l'idée d'un progrès à tout prix. Vous
n'en êtes qu'à demi responsables, beaucoup d'entre vous
ayant plutôt manqué de mesure dans une admiration un
peu puérile du passé; mais en laissant l'épisodique
)'emporter sur l'essentiel, vous avez facilité ce glissement. Qui dit étrange dit étranger; qui dit étranger
dit barbare. Un peuple dont les vêtements, la nourriture, les objets usuels portent des noms si saugrenus,
comment se figurer qu'il trouvait le même goût que
nous à l'air, aux aliments ; qu'il connaissait chaque
nuance de sensations qu'un corps humain peut éprouver et à peu près chaque nuance de sentiments. Ainsi
vous avez soutenu, plus que vous ne vous l'imaginez,
cette vague foi dans une évolution nécessairement
ascendante, qui aurait précipité depuis cent ans son
mouvement triomphal. Dans l'enseignement historiquo
qu'on nous a donné, pas un aperçu qui n'ait été teinté
de ce médiocre optimisme; si bien que beaucoup d'entre
nous, même de ceux qui n'ont jamais donné dans cette
religion ou qui l'ont abjurée, n'en continuent pas
moins à envisager le passé tel qu'un enseignement tendancieux le leur a présenté. Ils ont redressé leur esprit
mais non rappris l'histoire.
Si vous le voulez bien, nous parleron~ une autre fois
de la façon dont la guerre a bousculé quelques-uns des
axiomes où nos jugements prennent source. Le seul
point qui importe ici, c•est une certaine humiliation de
la superbe et de la raison raisonnante ; par suite, un
besoin de chercher des normes ailleurs que dans notre

LETTRE A UN HISTORIEN

55

chaos. Nous ne faisons pas fi des normes politiques que
vous nous proposez, mais elles ne prennent de sens
véritable qu'une fois bien établies les normes de l'honnête hon1me. Comment apprécier la valeur d'un régime,
sans savoir à quelles gens il s'appliquait, en quoi ils
nous ressemblaient ou non ? Or ce n'est pas une
mosaïque de petits documents qui nous l'apprendra;
c'est la méditation d'un ou deux textes, la contemplation d'un ou deux portraits.
Vous vous étonniez l'autre jour de voir tant d'esprits
retourner à !'Histoire Sainte et à la Légende Dorée :
ne vous en prenez qu'à vous-mêmes qui nous avez si
inconsidérément désaffecté l'histoire. Ce que n0us vous
demandons, c'est de la repeupler de ses morts, pour
que nous renouions avec èi.Ix un commerce familier.
Nos curiosités ne sont plus les mêmes qu'autrefois ;
elles sont moins libres, moins gratuites. Nous sommes
des hommes occupés à se reconstruire une image du
monde. Nous attendons de votre amitié qu'elle nous
aide dans cette rude tâche ; et vous nous pardonnerez si
nous nous insurgeons avec une vivacité un peu injuste
contre tout ce qui peut nous en disu:aire.
JEAN SCHLUMBERGER

�57

FEUILLES DE TEMPÉRATURE

FEUILLES DE TEMPERATURE

MESURE DU TEMPS

RESPECT HUMAlIN
I

i:

Le bonheur a passé comme les mammouths.
Il n'y a plus que la faim
et le vermouth.
Tous ces yeux roses sur des litières de pavés pourris
s'ouvrent à peine
au passage de la garde touranienne~

Sucés par les panneaux-réclame,
rongés de petites annonces,
anémiés par les ventes fictives
comme par des maladies coloniales,
titubant sur leurs positions à tel'me,
areux et bourrés d'actions nominales "
par les intermédiaires au nez gras,
les porteurs de coupons apportent leur lymphe aux docks vides,
attendant les bateaux de viande congelée.

Monsieur le Directeur,
je renonce a enfier.
f abandonne les attitudes, car maintenant
il fant se contenter de postures.
Je renonce à m'affirmer sur des cartes de visite.
D'ailletws
tout mon corps proteste contre la statt'on verticale.
Je suis sollicité de tomber.
Soudain
le mot PESANTEUR gagne en agrément,
et je lui cède, et me voici à terre.
Mais quelle étringe loi
me remet sttr mes pieds malgré ~i
et me fait solliciter
de votre Haute Bienveillance
une distinction honorifique ?

•

�LA NOUVELLE REVUt FRANÇAISE

FOIRE DE LA FLORIDE

L'orchestrophone électrique acartons perfarts
calcine la brasserie,
amollit l'âme de l'infanterie
tt ·mue les platane.s' en arbres d'essieu.
L'été est complet.
Au-dessus des plaines de terre cuite
frritantes, les 23 millions d'étoiles de 16m• grandeur
.sont au rendez-vous.
Le Manzanarès, pour tromper la soif, suce dlS cailloux.
Sttr des collines de pralines
le calcium soujfte son ail.
Toutes les fieurs de Manille, brodées sur soie,
tennent dans les capotes des victorias.
La patronne du Tir enlève l'œuf
et boit le jet d'eau.
Les punaises meurent dans les beignets.
Pour 60 centimes, MODERN PHOTO votts tire
en aviateur, ou en Jésus,
avec la couronne d'épines.
SANS AUGMENTATION DE PRIX.

FEUILLES DE TEMPÉRATURE

59

CURE DE PRINTEMPS

Pour celui qui ne veut pas voir
que les dictatures, les vertiges, les doctrines, les drogues,
les orchestres, les héresies, les horiz.ons
sont remis en question.
Il ne fallait pas confondre
le tout-à-l'égout et la -motoculture
avec le paradis.
Des gens ont glissé sur ce nwt visqueux : LUXE
et se sont tués.
Nous avons constaté le décès
d'un grand nombre de commerçants français
qui avaient voulu cesser d'appartenir à des
ordres contemplatifs.
Un Ministre noir inaugura le charnier :
pris d'un désir hircin,
il enlaça la chanteuse. subventionnee
qui récitait l'ode funèbre
dans une robe de panne orangée
avec des manches en application d'Irlande,
et l'hymne à la production lui resta dans la gorge.

�60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le combat des gras et des maigres finü.
Les massacres entre maigres comme1tcent.
Un joueur de golf ne produit pas de calories.
S'il faut quitter lrs raffinements
on ne perdra pas grand'chose.
Des foules hainenses
broutant la défiance aux pâtures d'asphalte
oscillent, al'heure des boissons glacées
sur un monde anémié de sanglantes folies :
gammes sales, catalogues de sensualité,
aucune f:uasion de ce côté.

BEAUTE, MON
BEAU SOUCI. ....
Beauté, mon beau souci, de qui l'âme
incertaine .....
MALH:!RBE,

Sans risquer des incantations
on peut s'expertiser:
le monde porte à faux,
il faut repartir de z.éro,
il faut repartir du niveau de la terre et de la mer.
Prêtez. votre concours à une œ11vre de charité:
Le monde est à recommencer.
PAt1L MORAND

I

I

X,

I.

Du lierre et du verre, et partout le teint rose et
délicat des briques sous le hâle noir lentement accumulé par l'air chargé de vapeurs, de fumées et de couchants rouges... Des rues calmes, et qui restent calmes
malgré leurs passants : comme les quais du fleuve ;
comme la rue de l'Eglise, qui fut au siècle dernier la
Grand-Rue d'un village de banlieue, dont les arbres et
les vens terrains vagues descendaient jusqu'à la rive.
Mais l'immense ville a rejoint le village et se l'est
incorporé, et maintenant la rue de l'Eglise et l'église
demeurent, dans ce quartier, comme de précieux restes
du passé, soigneusement laissés à leur place, et respectés : la rue avec ses détours, et la petite église avec
•n fragment de son cimetière. Et il y a d'autres souvenirs, plus récents : la maison où vécut le prophète
tonnant et ~rondant du culte des Héros. (Une
malédiction est tombée sur elle : on en a fait un musée.)

.

�I
LA NOUVELL15 REVOE FRANÇAISE

Mais toutes les autres maisons vivent, autour de cellela : même celle qu'habita - u.ne inscription le dit _
ce charmant poëte qu'on ne retrouve que par échappées dans son . œuvre et qui, père besogneux d'une
no?1breuse fam1lle, porta en lui pendant toute sa vi~,
~m fut une longue enfance, le sGmvenir des Antilles où
il ~-tait ~é' et l'image d'une jeune fille de quatorze ans
qu il avait aperçue un jour et n'avait jamais revue.
Elles vivent, mais il y a chez elles une telle volonté de
c~J°:e et de paix que, dans ce coin de la ville, on
d1~ait que des abîmes de silence séparent tous ]es
obiers, . même les plus proches les uns des autres. Au
xvm• siècle on tab_riquait ici de la poterie ; mais à
P.résent,_ on y cultive., avec des soins infinis, le précieux silence. lei, chaque chose est à part de toutes
les:autres : les jardins, les arbres citadins sous leur
revêtement de suie humide, les chapelles, les hôpitaux, la station des taxis, toutes ces choses existent
s~s. bruit, sa.is rien qui laisse voir au passant leur
ac~1vité. T~ut est solitaire et discret; les couleurs
meme_ se taisent ,e: demandent à être regardées plus
attent1~emetJ qu ailleurs, et ce n'est que de tout près,
et les Jours de soleil, qu'on s'aperçoit que le pont
tendu s~r ses_ ha~ts piliers comme une double guirlande dune nve a l autre, a son armature peinte en
vert. Et le fleuve ne se distingue de la brume que par
une sourde lueur d'argent, ou de cuivre selon les
h
,,
eures..• A rborizon rempli d'usines, un groupe de
~au_tes tours, une famille de noires Babels, m:trque les
l!m1tes de la ville, - si elle a des limites, - du côté de
1Occident.

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

Etendu sur un divan, près de la fenêtre en saillie, au
rez-de-chaussée, Marc Fournier goûtait le silence de son
quartier et cherchait à se l'expliquer. Comment se faisait-il que toutes choses fussent à ce point isolées, sans
rayonnement, sans accointance, sans se faire entendre
leurs voix ? Et sa pensée suivit la rue où étaient la maison de Carlyle et celle de Leigh Hunt, jusqu'à son
confluent, après un tournant brusque, avec une rue plus
large, - et là, au coin, à gauche, il y avait, derrière
une palissade noire, une villa inhabitée qui dormait au
fond de son jardin dont les allées s'effaçaient, transparaissant encore sous les herbes et les fleurs comme les
événements d'un songe sous les premières sensations
du réveil. C'était là qu'avec la complicité de tout le
quartier, à la faveur de ce silence tendu, voulu par tous
les habitants, la nature se réparait, reprenait toutes ses
habitudes, mêlait toutes ses croissances, oblitérait avec
patience et entêtement un passé humain, une histoire
humaine, dont les empreintes se voyaient peut-être
encore sur la sable recouvert de feuilles et de tendres
tiges, - et lourdement, régulièrement, comme une
pulsation, les trois notes sauvages et passionnées d'un
oiseau invisible tombaient dans le silence d'ombre et
d'or. Et c'était là, sans doute, que s'étaient réfugiées les
anciennes petites divinités proscrites, celles de la rive,
celles qui protégeaient les potiers, celles de la forge et du
pré communal, - toutes les nymphes et les fées de
Chelsea ! Et cela était beaucoup plus important que le
souvenir morose des grands hommes qui jadis avaient
habité là. Cela faisait de ce quartier un pays féerique :
on le sentait bien à ce silence de rêve, à cette lumière

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

adoucie par l'eau et la verdure, fondue dans la brume
subtile où toutes les formes apparaissiient et disparaissaient soudainement avec quelque chose comme ce
geste : le doigt sur les lèvres.
·
(( Oui, » songeait Marc, « autrefois le quartier des
gens de lettres, et maintenant celui des peintres: ce qui
explique la rencontre, çà et là, d'un groupe de modèles:
des enfants brunes à grandes boucles d'oreilles rondes
sous la coiffe bfanche ouverte comme un livre... Mais
qu'est-ce qui peut expliquer ce silence, et ces douces
présences invisibles, -et cette calme pantomime des rues
qui font semblant d'être désertes, sinon ... »
A ce moment, les Fées parurent. Il y eut un faible
bruit de grelots, de rires et de tambourins, et deux
chars pleins de petits personnages costumés s'arrêtèrent
devant une porte, de l'autre côté de la rue, eu face du
quai.
A l'entour, rien ne s'étonna, et l'après-midi de ce
samedi soir de mai continua sa vie pensive, aussi indifférente à l'arrivée des Fées qu'elle l'avait été, quelques
heures plus tôt, à la cessation du travail de la semaine,
ce cataclysme qui emportait des millions d'êtres
humains, fuyant le travail, loin du centre de la ville.
Et Marc vit que les Fées, pour se montrer au grand
jour de la rue, s'étaient déguisées en personnages de la
Comédie italienne. Arlequin fut le premier à descendre
du char, et Colombine, pesant, l'espace d'une seconde,
sur sa main levée, sauta a pieds-joints du marchepied
sur le trottoir. Les autres suivirent, et celle qui descendit la dernière fut une petite Folie blanche et bleue
en masque de satin blanc qui s'avança jusqu'à l'extré-

6j

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

mité du trottoir et agita dans la direction de la fenêtre
d'où Marc la regardait, sa marotte de rubans bleus et
blancs. Puis elle courut rejoindre ses compagnons, er
t-ous pénétrèrent dans la maison devant laquelle leurs
chars s'étaient arrêtés.
Ma:&gt;• Crosland entra dans la chambre, s'approcha de
la fenêtre, et se penchant au-dessus du divan elle
écarta le rideau.
- Vous avez vu Queenie? dit-elle à Marc. Oui, eII~
a •dû venir avec les autres. Elle est déguisée en Folie ;
un si joli costume que les dames patronnesses lui ont
prêté! Oh, je ne vous l'avais pas dit, Marc? Une surprise que ces dames foot de temps en temps aux convalescents des hôpitaux: une idée si charitable ..•
Malgré notre deuil je n'ai pas voulu que ma fille refusât
l'invitation de ces dames. Queenie m'a promis qu'elle
viendrait après la visite.
- j'espère qu'elle pourra rester un peu et prendre le
thé avec nous, Edith ? Préparez-le ici, voulez-vous ?
Mm• Crosland laissa Marc seul pendant un instant,
puis revint avec les objets du service à thé.
- Je pense que vous n'êtes pas mécontent, Marc?
puisque vous _m'avez souvent dit que vous aimerie~
connaître ma fille. J'aurais voulu pouvoir vous la
présenter plus tôt; mais vraiment je n'en ai pas et1
l'occasion. Et sauf le soir où vous nous avez rencontrées
comme je la reconduisais chez sa tante ...
On sonna, et l'instant d'après la Folie bleue et:
blanche, le visage découvert à présent, et ses joue5
roses et ses yeux bleus brillant entre des réseaux toot
emmêlés de fils blonds, entra en faisant tinter tous le:;.
5

•

�66

LA NOUVELLE !IEVOE FRANÇAISÉ

grelots de sa jupe. Elle jeta son masque et sa marotte
sur le divan que Marc venait de quitter, et après que
Mme Crosland l'eut embrassée, elle vint à Marc, la main
tendue:
- Comment allez-vous ?
Et Marc Fournier, qui allait avoir vingt-cinq ans,
éprouva un léger mécontentement de lui-même en
constatant que, malgré ce qu'il appelait son expérience
il n'avait pas appris à dissimuler son émoi et sa confu:
sion lorsqu'il se trouvait en présence d'une très jolie
fille. Il souhaita même d'arriver à ne plus éprouver cet
émoi.
. Mais lorsqu'il se vit assis entre l'éb1ouissante apparition et la femme qui ne lui refusait rien, et qu'il songea
qu'après tout l'éblouissante apparition n'était que la fille
de cette femme, son sang-froid et sa lucidité lui revinrent, et il se mit à parler, sans se préoccuper de son
accent étranger, et seulement attentif à ne pas appeler
Mme Crosland, devant sa fille, « Edith &gt;&gt; tout court. Et
bientôt, en réponse à une question de lui, la Fée se mit
à raconter comillent elle s'était déguisée, et la hâte avec
~quelle il avait fallu découdre, puis recoudre, pour
ajuster le costume trop étroit. Elle riait, et par instants
sa voix montait plus haut qu'elle n'aurait voulu. Mais
ses gestes, tandis q1;1'elle coupait les tartines et les portait à sa bouche, restaient calmes. La blancheur vivante
de ses mains et de ses bras contrastait avec la blancheur
dure de la nappe ; mais les deux blancheurs paraissaient
faites l'une pour l'autre, .et de toute la. personne de
Queenie se dégageait une impression de vie saine
délicate et propre. Elle était aussi douce, polie et pur;

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

que peut l'être la créature humaine. Enfin Marc soutint
l'éclat du visage, où il vit la même santé, la·même douceur, la même pureté, vivantes, parlantes, et regarqantes.
Le blanc même des yeux brillait, et quelques instants
plus tard, tandis que le reste de la ~o-ure était caché par
la tasse ou elle buvait, il rencontra les yeux tranq_uilles,
d'un bleu lointain et pur, et il songea aussitôt à ce Lied
où le poëte dit que, lorsqu'il pense aux yeux de celle
qu'il aime, un océan de pensées bleues subn'lerge son
âme:
Eù1 Meer vou blauen Geda11keu. ...

Marc n'était pas encore très sûr de ses goûts en
poésie, et il se rappela qu'il avait dit, précisément à
propos de celle-ci, qu'elle était un peu trop dans le genre
des cartes postales à sujet sentimental. Mais presque
en même temps il revit d'autres regards dont le souvenir l'avait suivi pendant des jours : regards cruellement tendres, donnés comme une aum6ne ou comme
une promesse qu'on s.air qu'on ne tiendra pas : regards
de jeunes filles accompagnées, de femmes assises auprès
d'un homme, regards de jeunes mariées en voyage ...
Mais dans les yeux de Queenie, il n'y avait rien que de
la gaîté, de la franchise, et quelque chose comme une
rêverie vague et douce.
Un peu gêné, il détourna sa vue sur Mme Crosland, et
il lui sut gré de paraître encore aimable et que ses
trente-huit ans pus.sent soutenir la comparaison avec les
quinze ans - était-ce bien quinze ans ? - de sa fille.
C'étaient les mêmes yeux, moins vifs, moins gais, mais
plus tendres. Et quand elle baissait un peu la tête,
comme en ce moment, il y avait dans la pureté et la

..

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

blancheur de son teint, et dans la courbe de ses joues, un
air d'enfance et de naïveté qui l'émouvait toujours.
Il pensa : devine-t-elle que je suis en train de les
comparer ? Mais elle n'ose pas me regarder: elle pense
à notre secret, et elle est peut-être gênée de me voir à
son côté en présence de sa fille ? Et Queenie, se doutet-elle ... ?

- Oh, ils sont partis sans moi, dit la Fée, en regardant vers · la fenêtre. Et que vais-je faire ? Je ne peux
aller dans la rue vêtue comme cela.
" entendit le coup
Mais tout s'arrangea. Marc sortit, on
de sifilet du concierge, et au bout d'un instant un taxi
s'arrêtait devant la porte. Marc, habillé pour sortir,
rentra en disant :
- Je vais reconduire Queenie, Mm• Crosland.
En trois bonds, et avec un joli bruit de grelots et de
satin froissé, la Folie alla se blottir dans un coin de la
voiture, et Marc la rejoignit. Mruc Crosland vint ellemême donner l'adresse au chauffeur, et au moment où
la voiture démarrait, Queenie baissa la vitre, du côté où
était soµ compagnon, et s'appuyant d'une main à la
portière, elle agita sa marotte jusqu'à ce qu'un tournant
lui eut caché la maison. Marc relevà la vitre, pms, se
forçant un peu pour sourire, il dit:
- C'est votre nom, Queenie?
- Oui ; pourquoi pas ?
- J'avais pensé que c1était un nom d'amitié que
vous donnait votre mère.
- Oh non, je m'appelle Queenie.
Elle sourit si ingénument que Marc n'eut plus besoin
de faire effort pour sourire. Il murmura :

!&amp;AUTE, MON !EAU SOUCI •••• ,

- Queenie ...
Et l'instant d'après il était si près d'elle que le beau
visage clair et les yeux bleus n'étaient plus qu'une seule
tache fraîche devant ses yeux, et que ses lèvres touchaient les douces lèvres humides, et qu'il sentait passer
leur souffie à travers sa moustache. D'abord elle avait eu
un mouvement de recul, mais aussitôt après elle rendit
le baiser, bravement, en fermant les yeux, avec élan et
maladresse. Puis elle essaya de dire « Non », comme
un enfant: « N ... n ... non. ,&gt; Et Marc, cédant à la pression de son coude, consentit à se détacher d'elle. Ma-is
il couvrit de sa main la petite main qui reposait sur le
coussin. Il dit :
- J'espère que vous n'arriverez pas en retard.
- J'espère que non; je suppose qu'ils m'attendront.
Toutes les pensées de Marc s'élevaient du sein d'une
grande joie tranquille. C'était donc vrai : l'éblouissante
apparition, la Fée, la jeune folie blanche et bleue, - il
l'avait tenue dans ses bras, et ce visage vers lequel il
osait à peine élever ses regards, il y avait à peine une
demi-heure... Ah, ce n'était qu'une petite mortelle,
:après tout ; mais ·une si douce petite mortelle. Ensuite
il se reprocha d'être si ému, et d'attacher tant d'importance à ce qu'il venai! de faire. Il se dit qu'il était resté
bien collégien malgré ses vingt-cinq ans, et qu'un
homine de son âge qui embrassait une jeune fille devait
le faire délibérément, et même presque distraitement.
.Sûrement les vrais séducteurs devaient prendre un pren1Îer baiser avec autant de calme qu'un employé des
postes oblitère un timbre. Quoi, cette enfant paraissait
:bien moins émue que lui !

�70

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

71

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En effet - et Marc le comprit plus tard, - Queenie
était plutôt flattée qu'émue par ce qui venait de se
passer. Elle avait bien reçu déjà, et rendu, quelques
baisers ; mais cettK-là ne comptaient plus à présent :
c'étaient des baisers d'enfants de son âge. Pour la première fois de sa vie, elle venait d'être embrassée par un
homme, - le contact dur de la moustache taillée
courte était une sensation nouvelle qui l'intéressait, mais surtout elle était fière d'avoir découvert qu'une
grande personne, un homme, un monsieur, avait, à.
caus~ d'elle, perdu pendant un instant le sérieux et la
gravité qu'elle attribuait à toutes les grandes persQnnes.
Pourtant, quand Marc se rapprocha d'elle, avec une
demande, presqu'une supplication dans son regard, elle
lui dit d'une voix basse mais tranquille :
- Non. Nous approchons. Ils pourraient nous voir.
Elle remit son masque. Le tari s'arrêtait. Elle était
descendue avant qu'il eût pu mettre pied à terre et
l'aider. Elle lui tenditt la main en disant:
- Eh bien, au revoir •..
Il ne sut que répondre: cc Au revoir &gt;J, tandis que son
regard cherchait à rencontrer ses yeux dans les deux
fentes du masque. Une porte se referma sur elle.
Dans le taxi qui maintenant le ramenait chez lui, le
premier mouyement de Marc fut d'allumer une ciga-rette; mais il s'en abstint: il voulait conserver autour de
lui la délicate odeur qu'avait laissée celle qui venait de
le quitter. Etait-ce tout ce qui lui testait d'elle? Il aurait
ch'.l lui demander quelque souvenir tangible: son
musque ( elle dirait qu'elle l'avait perdu) ou le ruban

de ses cheveux. Elle avait peut-être laissé tomber son
mouchoir? Il se baissa, et sa main, en tâtant le fond de
la voiture, rencontra quelque chose de mieux que ce
qu'il avait espéré trouver: un grelot, qui s'était détaché
de la jupe de satin à rayures blanches et bleues. De la
jupe? oui: ceux de la marotte étaient beaucoup plus
petits. Un grelot qui avait tremblé et ti~té à chacu? de
ses mouvements ! A vrai dire il ne tintait plus mamtenant car on avait marché dessus, elle sans doute, et
ains{ le petit grelot avait vécu et était mort délicieusement'. Marc le déposa avec soin au fond de la poche
intérieure de son gilet ; et alors il s'abandonna à sa
grande joie.
.
Il dit à haute voix: cc Queenie »; et ensutte:
cc Queenie Crosland &gt;&gt;. Il ne se souvenait plus que sept
ou huit semaines auparavant il avait dit dans un moment
de joie semblable : « Edith », et ensuite: c&lt; ~dith Crosland )) . II chanta. Puis, sans éprouver la moindre honte,
il se récita doucement, avec des intonations J?assionnées les deux strophes du Lied où il est question
de l'océa~ de pensées bleues. Et avant qu'il eût_ eu l_e
temps de se reprendre et de rire de lui-même, 11 éta.tt
devant sa porte.
Il réagit assez pour se dire qu'il de~ait être pi:udent,
et donner autant que possible un air de banalité _au~
éloges qu'il ferait de Queenie à Mm• Crosland. ~fars 11
n'eut pas besoin de suivre cette ligne de condmte, c~r
dès qu'il fut en présence d'Edi~1- un~ partie des sentiments que sa fille venait de lm msp1rer se reportèrent
sur elle.
_ Votre fille est charmante, Edith. Si bien élevée ...

�72
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Oh, et blonde et blanche et douce comme vous! C'est
étonnant comme vous vous ressemblez... J'aimerais
savoir jusqu'à quel point va la ressemblance. A-t-elle ce
•
•
;i
meme petit signe....
~

-

Oh Marc, vous posez des questions !.. . Oui, je

crois qu'elle l'a.
Puis elle ajouta, avec un sourire que Marc ne comprit
pas bien, ou qu'il ne voulut pas comprendre:
- Ce n'est qu'une enfant, vous sa,·ez: quatorze ans
le 20 décembre dernier!

\

- Oh! dit Marc d'un ton qui laissait deviner sa
lf!éception, sans qu'il s'en- rendît compte lui-même.
Mais cela le servit à son insu. En effet, lorsque, un
plus tard, il dit qu'il serait heureux que Queenie vînt
passer quelquefois l'après-midi avec Mme Crosland et
foi, Edith y consentit aussitôt.
- Oui, l'après-midi du dimanche, dit-elle. Non pas
,demain: je n'aurais pas le temps de prévenir Mm• Longhurst. Mais le dimanche suivant Queenie viendra.
- Très bien, dit Marc; je vais donc être père de
famille tous les dimanches ,· la seule chose, ma chère,
qui manquait à mon bonheur.
Sa journée de travail finie, et tandis que l'autobus le
ramenait vers son quartier à travers les mille perspectives de la ville, Marc songeait à la paisible félicité qui
l'attendait chez lui.
Ce n'était déjà plus le temps où cette pensée l'occupait
même pendant la journée : l'époque d'incertitude,
d'effort, de c~rins et de joies alternées et enfin de
victoire ardente, pendant laquelle il s'était préparé ce

iEAUTÈ, MON BEAU SOUCI.....

~nheur et l'avait conquis. Le temps de l'impatiènce et
de la hâte, lui aussi, était passé. Et peut-être que cette
phase, pendant laquelle Edith et lui étaient surtout
è.eux complices de leur plaisir mutuel, seulement attentifs l'un à l'autre, ennemis de tout ce qui les empêchait
d'êtr'e seuls ensemble, touchait maintenant à sa fin, Une
phase plus calme et, somme toute, meilleure, commençait:
leurs habitudes avaient fait connaissance et s'entendaient
bien; ils goûtaient plus lentement -et plus savamment
leur bonheur, et le perfectionnaient; et ainsi ils allaient
s'unissant plus étroitement chaque jour, s'identifiant peu
à peu l'un à l'autre. Déjà, pour Marc, l'idée ou le sentiment qui était présent en lui lorsqu'il disait: (&lt; chez
moi » était composé de tous les souvenirs qu'il avait
non seulement de ses murs et de ses meubles, de son
feu, de ses livres et de ses repas, de ses nuits et de ses
levers, mais encore, et surtout, des souvenirs, sans
cesse augmentés et enrichis, qu':J. avait d'Edith Crosland.
Elle était ce qu'il y avait de plus précieux, de plus
intime, de plus voilé, chez lui. Et tout cela, pour
Marc, se résumait en cette pensée: qu'après ses heures
de travail il allait, dans uia. moment, retrouver une
femme aimable et douce qui l'attehdait.
C'était bon, qu'elle eût consenti à vivre chez lui, et
qu'il pût partager toutes ses heures, tous ses instants, et
que ce ne fût pas une étrangère, une dame en visite,
qu'il allât retrouver, mais sa femme, dans sa maison:
le don absolu, la possession complète. Et cela s'était si
facilement arrangé! Veuve depuis près de deux ans,
MD\• Crosland habitait, avec sa fille, chez une sœur de
son mari - une Mme Longhurst, - contribuant à la
\

,-

73

'

1.

�·,
74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dépense d~ ménage. C' é:3-it par des amis des Longhurst que
Marc avait connu Edith. Il n'avait pas tardé à sarnir
que les deux belles-sœurs ne faisaient pas très bon
ménage et qu'Edith souffrait, dans cette maison. 'Déjà il
il était en termes d'intimité assez grande avec elle pour
se permettre de lui proposer de venir vivre chez lui pendant les quelques mois qu'il devait passer dans son
appartement de Chelsea, mais il la prévint qu'au début
de l'hiver il partirait, comme tous les ans, pour un
autre pays. Elle devrait se considérer comme son invitée
et en_ échange, elle dirigerait sa maison, avec plein;
autont~ sur la servante et dans tous les dé.tails du ménage,
et ~era1t en somme, aux yeux de toutes les personnes
41;11 ~ourraient avoir affaire à Marc, son intendante.
C é:ait, pour el!e, pour lui, et à l'égard du monde, la
me1lleu:e, solution. Il avait d'abord craint qu'elle ne
consentit a cet arrangem~nt avec l)mpression que c'était
pour elle une sorte de aéchéance. Mais ils étaient alors
trop préoccupés de bien cacher et d'abriter leur affection
pour qu'elle s'attardât .à des considérations de ce genre•
é
'
,
et tout r ce~en~ e~core, elle lui avait dit que jamais,
au temps ou elle Jomssait de tous ses avantages sociaux
et de toutes ses prérogatives d'épouse, elle n'avait été
aussi heureuse qu'à présent. Pour ses amies et connaissances elle était censée avoir quitté Londres.
~e fait qu'il pût plaire à une femme, ou tout au
~01ns qu'une femme se laissât aimer de lui, était touJours po~r ~arc un ~ujet d'étonnement, et chaque fois
que ce fait lm devenait évident, il inclinait à croire que
c'était _l'effe_t d'un hasard, un miracle, et que ce phénomène msohte ne se reproduirait jamais plus dans sa vie.

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

75

Ce n'était pàs qu'il fût exempt de fatuité, mais cette
fatuité était toute en surface, et au fond il se jugeait
sévèrement et n'avait aucune confiance en lui-même.
Et il n'avait pas tout à fait tort. Car s'il eût été plus
attentif, il aurait compris qu'il avait été surtout, à l'origine, aux yeux de Mm• Crosland, ceci: l'occasion. Mais
c'est déjà beaucoup que d'être une occasion dans la vie
d'une femme; et peut-être même qu'en observant
mieux et en y réfléchissant davantage, il aurait trouvé,
dans le caractère même d'Edith, l'explication, - plus ou
moins flatteuse pour son amour-propre, - de l'affection très réelle qu'elle avait _pour lui. Une fois, il avait
pensé: « Toute sa vie sé résume ainsi: une rêverie confuse et chaste et ... l'alcôve. )) Mais ce n'était pas aussi
simple que cela. Il y avait, d'abord, chez Mm• Crosland, un sentiment très net de soll âge. Elle était
encore très aimable, mais elle savait bien qu'à
certains jours elle ne pouvait pas, comme l'héroïne de
Maynard, « consulter son miroir avec des yeux
contents. J) Sans doute, on ne voyait encore tomber
« ni ses lis ni ses roses », mais il était évident que
cc l'hiver de sa vie &gt;&gt; ne serait pas cc son second printemps » ; et elle sentait bien qu'elle n'avait pas strictement ' droit à la possession exclusive et dµrable d'un
amant de vingt-cinq ans. C'était une sorte de larcin
qu'elle faisait à la Nature et au Temps. cc Les eaux
dérobées sont plus douces, et le pain mangé en cachette
a plus de saveur. ii
D'autre part elle était d'un tempérament romanesque, et il lui fallait entourer les réalités d,e l'amour
de toute une nébuleuse de songes et de brillantes images.

�f

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI •••••

76

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sa vie ~tait à_ la fois ce qu'elle savait qu'elle était, et une
autre vie, qm se passait sur un plan supérieur dans la
région .de tous les /affinements du luxe, de l'es;rit et de
la p~ss1?n .. Ce qu 11_ y avait de curieux, c'est qu'elle parvenait a faire coïncider ces deux plans et savait passer
?e la retenue et m~me de la pruderie les plus complètes
a un abandon effréné, et parfois elle arrivait même à
réunir en elle, dans le même instant, la c&lt; sainte et le
d~m~n. )) El~e a:ait aussi un certain sens du pittoresque.
Ainsi elle a1ma1t Marc ( elle se disait qu'elle l'aimait,
alors qu'en réalité elle n'avait rien de plus à son égard
'
'
,
qu un attachement affectueux), elle l' cc aimait», entre
autres raisons, parce qu'il était né et avait été élevé sur
le Continent. Il était à ses yeux un homme cc d'une
aut~e race », un peu mystérieux, un peu déroutant,
mais assurément plus tendre et plus empressé que ceux
qu'elle avait connus jusqu'alors. Et quand, le dimanche
~ati:n, Mar~ sortait pour aller à la petite chapelle catholique romame pour entendre la messe, elle s'exaltait
en songeant à ces pays qu'elle n'avait jamais vus : la
France, l'Italie, l'Espagne, ces nations ardentes, romanesques et pleines d'une corruption raffinée! Et Marc
qui s'était aperçu de ce penchant d'Edith, s'amusait à lui
parler des nuits italiennes, à lui raconter des scandales
parisiens, et à lui décrire des courses de taureaux.
Il aimait t:ouver chez elle cette curiosité sympathique,
et l~ ~eg:rdait comme une preuve d'ouverture d'esprit.
Mais a coté de cela, elle avait un goût fâcheux pour ce
qu'elle appelait ce la vie intellectuelle ». Elle avait lu
beaucoup, et d'abord des romans, dont quelques-uns lui
avaient révélé l'existence de grandes choses vagues,

77
comme !'Esthétique, la Psychologie, et les doctrines et
les problèmes dont l'ensemble constitue ce qu'on peut
appeler le monde de la pensée. Alors ce monde~ cette
vie de l'esprit, lui étaient apparus comme le suprême
luxe, et elle s'était imposé la tâche d'y pénétrer, se disant
qu'elle se devait à elle-même de s'orner de toutes ces
parures. Mais elle avait échoué, et n'importe qui à sa
place et en s'y prenant de cette façon, aurait échoué. On
était seulement surpris de voir qu'ayant lu tant de
livres elle en prît encore tant au sérieux. Et puis elle
confondait tout, et il y avait bien des vides dans sa culture livresque. Mais cela ne l'empêchait pas de laisser
voir à Marc, parfois, qu'elle le considérait un peu
comme un inférieur au point de vue intellectuel. Un
jour même elle était allée jusqu'à lui dire quelque chose
comme ceci : cc Ce sont là des idées générales, et vous et
les idées générales vous êtes brouillés. Vous êtes bien
trop subjectif... » Et Marc, agacé, n'avait pu s'empêcher
de lui dire: c&lt; Edith, laissez donc vos philosophes et ne
lisez que les livres qui vous amusent. » - cc Oh mais
c'est de l'hédonisme tout pur ! )) Elle avait raison: c'était
de l'hédonisme ; mais Marc se demanda si elle savait
exactement le sens de cet affreux mot, et si elle ne
croyait pas à l'existence d'un philosophe qui se serait
appelé Hédon. Dès ~ors il la laissa divaguer, et citer
dans une même phrase Swedenborg, Kant et Bergson,
comme cela lui arrivait quelquefois. C'était même touchant: elle était devant la vie intellectuelle comme un
enfant devant un piano dont il ne sait pas jouer, et qui
s'émerveille lorsque, en frappant des touches au hasird,
il réussit à produire un accord.

�78

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais c'était là l'unique travers d'une femme charmante et bien féminine : une petite dose de pédanterie
nordique. En dehors de son comnierce peu fructueux
avec les livres, son esprit était prompt, net et vigoureux.
Ce n'était pas pour rien qu'elle était du même sang que
le peuple qui a donné au monde les plus grands humoristes. De ce peuple elle avait la finesse, le sens du
comique, et la grâce dans l'expression. Elle savait saisir
le côté ridicule d'un objet ou d'une situation, et l'exprimer d'une manière frappante. Sans avoir l'air d'y toucher, elle était quelquefois terrible et n'épargnait rien,
pas même Marc; et lui, heureux de lui voir si bien
lancer de si jolis traits, poussait, au lieu do sobre et
énergique &lt;c Good ! » qu'elle attendait, des exclamations
exotiques telles que: c&lt; Vas-y ma petite ! » et: &lt;&lt; Anda
mujer ! }&gt; qui la faisaient rougir et sourire, comme si
son instinct lui eût fait reconnaître l'éloquence sensuelle
du tutoîment.
Oui, elle était douce, la pensée de cette douce femme
qui l'attendait dans sa maison voilée de lierre, au fond
de cet étrange quartier que remplissait la brume tiède
et dorée du soir. Pensée calme, réconfortante et pudique: &lt;&lt; Moi aussi, on m'attend. » Que peut-il manquer au bonheur d'un homme de vingt-cinq an-s qui a,
pour se distraire, les spectacles de la plus grande ville du
monde tout autour de lui, un travail qui ne J'ennuie
pas, une demeure paisible, et le pain quotidien et la
chaleur du sein? cc Jeune homme qui êtes assis en face
de moi, et qui allez si bie!J. accompagné, je n'ai rien à
vous envier. Peut-être nous retrouverons-nous ce soir,
voisins de fauteuil d'orchestre au nouveau théâtre qui

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI •... ·

79

est en face de l'hôtel de ville de Chelsèa, et alors vous
verrez que je n'ai rien à vous envier. Et même elles se
ressemblent un peu. Si nous nous rencontrons, comm:
je l'ai dit, ce soir, nous ferons c~mme si nous ÎinO-:
rions même notre existence; mais elles, nos dames, se
regarderont: deux femmes, chacune escortée du respect
et de la tendresse d'un homme, chacune exerçant une
douce puissance sur la vie d'un homme, _et_ toute_s ~~u:x.
aimées et servies, connaissant les mêmes 101es et 1mt1ées
aux mêmes mystères. Peut-être même feront-elles u°:e
comparai.son de vous et de moi ; mais, que tout so~t
damné! j'ose dire que je ne crains pas cette comparaison. i&gt; Et voilà où en était Marc ; à cette bourgade du
Tendre qui s'appelle Possession-Paisible.
Mais depuis ces deux ou trois. derniers dimanch~s
d'été une nouvelle pensée tendait à supplanter en lm,
pend~nt ses retou_rs au logis, la pensée d'Edit~. Il y
avait maintenant au monde un nom merveilleux :
Queenie. 'Pourquoi certains noms sont-ils si be:i-ux_?
Qui expliquera ce charme qu'il y a en eux, q_ui fait
qu'on ne se lasse pas de les dire quand on est seul, et
de se les redire en esprit quand on est dans la foule, et
qui nous oblige même quelquefois à les écrire, aux
marges d'un carnet, ou sur les pages d'un cale~drier,
avec beaucoup de soin, en séparant les lettres, et' simplement pour les regarder? Marc se répétàit do~c cc Qu~e~
nie » à travers tous les bruits de Londres, et il pouvait a
peine croir qu'il avait eu le bonheur de dire ce nom à
celle qui était Queenie, et qu'il aurait encore le bonheur
de le lui dire. Comme il se sentait supérieur à tous

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAiiH

ceu~ qui ne la connaissaient pas, et qui, la voyant, ne
sava1_e?t pas le secret de son nom; et comme il prenait
en ~~tlé ceux pour qui elle n'était que« M11• Crosland » !
~t _s 1ls avaient pu savoir, les pauvres gens, que cette
Jolie enfant si insouciante, si maîtresse d'elle-même si
.
.
'
v1g?ureuse et s1 capable de se faire respecter, - en
admettant que la pensée de lui manquer de respect fût
venue à quelqu'un, - s'ils avaient pu savoir que
« M11• Crosland » se laissait embrasser par lui, Marc Fournier, et q~'elle lui rendait ses baisers, chaque fois qu'ils
se trouvaient seuls ensemble! Et que dimanche prochain, encore, pendant quelques secondes volées à la
vigi!ance d'une mère et d'une amante, cette enfant
SCralt entre ses bras comme une femme aimée et qui
aime!
Mais: s'aimaient-ils vraiment? Peut-être qu'~u fond ils
n'aimaient que les baisers qu'ils se donnaient? Chose
curieuse: ils ne s'étaient encore rien dit. Du reste, ils
n'en avaient guère le temps: dès que Mm• Crosland les
laissait seuls un instant, ou qu'ils trouvaient moyen de
se rejoindre ( c'était surtout pendant la préparation du
goûter qu'ils en avaient l'occasion) sans dire un mot ils se
rapprochaient l'un de l'autre pour un de ces baisers
muets, essouffiés, que la peur d'être surpris leur rendait
à la fois si doux et presque douloureux. Puis, Mm• Crosland survenant, il leur fallait quelques instants pour
reprendre leur sang-froid et jouer leur rôle; et dès lors,
naturellement, ils se surveillaient. Le calme de Queenie
émerveillait Marc, et elle était même toujours la premièr~ à s'enhardir assez pour poser à Marc quelque
question banale sur un ton enjoué et indifférent. Et lui,

81

BEAUTE, MON BEAU SOUCI .....

voulant l'étonner à son tour, dominait peu à peu son
émoi, et allait jusqu'à risquer des compliments ou des
agaceries, qui faisaient sourire Edith. Mais c'était tout
juste s'ils osaient se regarder à la dérobée ou parfois, .::'étaient leurs grandes atidaces, - profiter de quelque
petit incident du goûter pour se frôler les doigts.
Et puis l'enfant n'était pas toujours bien disposée à
l'égard de Marc. Le premier dimanche, quand ils en
étaient à leur second ou troisième baiser, Queenie,
entendant les pas de sa mère qui se rapprochaient,
s'était écartée de lui en murmurant:
- Que c'est contrariant f
.Et Marc, encouragé par ce dépit si naïvement montré,
avait profité de la prochaine occasion pour l'embrasser
plus étroitement qu'il n'avait encore osé le faire et, pen• dant tout le reste de la soirée, Queenie avait paru très
offensée, ou du moins elle avait montré tant de froide
indifférence, que Marc avait eu l'impression qu'après
cela il ne serait plus pour elle que ce monsieur étranger
dont sa mère était l'intendante.
Elle boudait encore le dimanche suivant et avait laissé
passer volontairement deux occasions de donner à Marc
ce baiser qu'il avait attendu toute la semaine. Quand il
s'était approché d'elle, elle était restée immobile et avait
secoué la tête, lentement et résolument ... Il n'avait eu
que le temps de murmurer :
- Au moins, dites que vous me pardonnez ?
Et comme Miu• Crosland entrait, il s'était Il7-ÎS à parler
très haut ·du beau temps qu'il faisait. Comme c'était
cruel de la part de Queenie ! et quel monstrueux gaspillage de bonheur !
6

�.
LA NOUVELLE REVUE FRA.'IITÇAISE

Alors, en présence ni.ême d'Edith, il lui avait offert
quelques fleurs qui étaient dans un vase sur son bureau,
et qu'il avait achetées la ·veille, pour embellir l'appartement en l'honneur de .sa feune amie. Elle les accepta.
Mais tout le temps qu'elle fut là., il se demanda avec
angoisse si elle les emporterait ou si elle femit semblant
de les oublier. Et pendant qu'il ne songeait qu'à cela, il
lui fallait prendre part à la conversation, et il se forçait
à parler, avec une gaîté nerveuse à laquelle Queenie ne
semblait prêter aucune attention. Oh comme il s'était
senti loin d'elle, à ce moment-il ! Et un peu plus tard,
comme sa mère quittait la chambre., elle l'avait suivie,
viter comme si elle avait eu quelque con.fidencf à lui
faire.
Pourtant lorsque, da:ns le reste de la soirée-, Marc dit
quelque chose d'assez drôle, elle le regarda,sans sourire, •
mais avec un air d'approbation, et il sentit une chaleur
et une détente en lui, et un soudain contentement de
soi-même. Mais au départ, elle lais-sa. les fleurs sur la
table, et si Mme Crosland ne leluiavait pas fait remarquer,
eVe ne lesa.urait pas emportées. Et alors, elle les saisit
d'un geste brusque et irrité-.

,

Décidément Marc avait quitté- Possession-Paisible powr
une région plus accidentée d.u Tendre ; ou plutôt, dans
Possession-Paisible même, il avait commencé une nouvelle intrigue, qui le menait par des chemins qu'ilavait
déjàsouvent parcourus; mais qui lui paraissaient:toujours
nouveaux. Oh ! il se les rappelait bien, pourtant : ces
baisers éc-hangés en cachette, ces incertitudes, ces attentes ! Comme on souffre pour un bouquet refusé; comme

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

83

on triomphe pour un bouquet gardé! Quelle confiance
en nous-mêmes peut nous donner le moindre regard, le
plus fugitif sourire d'une enfant ! Et quelle peine_, q~el
sentiment d'humiliation affreuse, pour un regard distrait,
pour une parole qui fait l'éloge d'un autre!
,.
.
Le dimanche suiva,nt, Marc ne douta plus qu il était
pardonné. Il l'était déjà au moment où elle avait essayé
d'abandonner les fleurs, mais elle s'était bien gardée de
le lui laisser voir. Ce dimanche-là, lorsqu'elle entra, il
parut à Marc qu'il y avait quelque chose de changé en
elle, mais il n'aurait pas su dire, tout d'abord, ce que
c'était. Il la parcourut du regard tandis qu'elle baissait
les yeux. Qu'était-cc donc ? Eh oui : sa jupe était plus
longue. Elle avait décousu un des volants de sa jupe de
deuil. et l'avait recousu plus bas. Elle rougit et détourna
la tê;e quand elle vit que Marc s'était aperçu de ce changement. Du reste la présence de Mm• Crosland les obligeait au silence etles contraignait à feindre l'indifférence.
Et même lorsqu'ils se trouvèrent seuls un instant, après
qu'ils se furent donné le long baiser de la réconciliation,
Marc ne put rien dire sinon :
- Oh Queenie, je craignais tant que la pluie ne vous
empêcbât de venir aujourd'hui !
Et plus tard, en y réfléchissant, il sentit bien qu'il n'y
:vait rien à dire au sujet de cette jupe allongée. Il suffisait qu'elle eût vu qu'il l'avait remarquée. Il était même
difficile d'exprimer ce que cela signifiait. cc Puisque je
suis aimée d'un homme, je ne veux plus qu'on me
voie vêtue comme une enfant. &gt;&gt; Oui, quelque chose
comme cela . Et vraiment, pensait Marc, elle était bien

�84

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

femme et digne d'être aimée, celle dont le premier
geste, en se voyant élue par l'amour, était de se
voiler.
Le dimanche suivant, qui était un de ces jours de
chaleur épaisse et poisseuse comme Londres en a quelquefois au mois de juillet, Queenie fit à sa mère et à
Marc la surprise de venir avec une jeune fille de son âge,
qu'elle leur présenta:
- Mon amie Ruby.
Ruby était brune, avec un teint blanc et rose, un petit
front bombé, de grands yeux pensifs et le menton un
peu relevé, et tout cela lui donnait un air d'attention
patientt: et douce. Mais ses cheveux coupés courts dansaient en noires boucles légères autour de ses délicates
oreilles roses, de son cou bleui par le réseau des veines,
et de sa nuque fragile qu'on découvrait par instant ~e,
avec le renflement, touchant à voir, de deux tendons qui
saillissaient sous la peau duvetée, couleur d'ambre clai~,
selon les mouvements de sf tête. Elle était aussi sérieuse
et indolente que Queenie était rieuse et gaie. Et même
il semblait qu'elle donnait à Queenie l'exemple du
sérieux, car elles se tinrent un long moment silencieuses
et bien sages sur leurs chaises, jusqu'à ce que Queenie,
qui d'abord avait parcouru Marc d'un regard un pev
timide mais assez satisfait, dans lequel il crut pouvoir
lire la fierté naïve qu'elle éprouvait à le _montrer à son
amie, dit soudain :
- Oh Ruby, ne soyez pas stupide, vous voyez bien
que le piano est ouvert et je suis sûre que ... ce monsieur
sera content de vous entendre jouer.

11EAUTE, MON BEAU SOUCI •••••

Elle avait dit &lt;c ce monsieur » parce que sa mère pouvait l'entendre, mais d'un regard elle avait, en même
temps, demandé pardon à Marc d)employer une expression aussi cérémonieuse et distante. Et, tandis que les
doigts appliqués et un peu durs de Ruby balbutiaient
« The sweetest flower that blows i&gt; et cc When other lips i&gt;
sur le mauJJ"ais piano que Marc louait au mois, le jeune
homme se demandait si Queenie avait pris son amie
pour confidente de leur. .. - commentcelapouvait-ils'appeler ? - de leur amitié? enfin, de cette espèce d'amour
d'écoliers qui aurait dû n'avoir aucune importance pour
un homme qui voulait se croire blasé. « C'est peut-être
pour qu'elle me voie qu'elle l'a amenée ... Mais en attendant elle nous gêne un peu, sa jolie amie. i,
Mais elles savaient si bien feindre, toutes les deux ;
elles avaient un air si indifférent, si tranquillement
amusé, que Marc se reprit à dôuter que Ruby ei.t reçu
les confidences de Queenie. Et du reste il était fort
pos~ible que Queenie attachât moins d'importance que
lui à leurs baisers, et qu'ils ne fussent pour elle qu'un
jeu_, et un jeu auquel elle était depuis longtemps habituée ... Pourtant, cette jupe allongée, - si évidemme~t
à cause de lui ... Ah, il aurait voulu être seul avec elle,
ou tout au moins que ,Mm• Crosland se füt éloignée pour
quelque temps.
Ces pensées l'occupaient encore pendant le goûter,
auquel ils se mirent plus tard que d'habitude, et qu'ils
firent très copieux, ce qu'on appelle un « haut thé »,
parce qu'ils avaient l'intention de ne pa-s dîner,
Mm• Crosland se sentant un peu indisposée, et la servante ayant congé. Ce fut pendant le goûter que Queenie

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui fit sa1,1oir qu'elle habitait pour le moment chez les
parents de son amie, à Richmond, où elle avait été invitée à passer quelques jours. Alors Marc comprit qu'il y
avait là une occasion à saisir.
- Mmé Cmsland, dit-il, puisque vous êtes fatiguée,
fac;compagnerai ces jeunes filles jusqu'à Richmond.
Edith consentit. Cétait un grand point de gagné.
Mais pourvu qu'à la fin elle ne se décidât pas à -venir
avec eux elle aussi 1 Marc n'eut plus de repos jusqu'à ce
qu'il se vit dans la rue avec Ruby et Queenie ... Au
moment où il allait sortir, Edith l'avait appe1é :
« M. Fournier, s'il vous plait ? )&gt; Il l'avait trouvée dans
sa chambre, un peu agitée, et elle lui dit :
- Vous savez que je vous confie ce que j'ai de plus
cher ... après vous, ajouta-t-elle 'à voix plus basse en
répondant à son embrassement. Et il ne put s'empêcher de
remarquer trois minces traits parallèles sur son front et
deux légers plis au~ coins de ses lèvres.
Comme il sortait enfin, elle lui dit :
- Oh M. Fournier, c'est si drôle de vous voir avec
ces deux chevreaux ! » d'un ton qui ne lui plût guère.
Marc et les deux: chevreaux matchèrent d'abord en
silence et assez loin les uns des autres, dans la rne vide,
qui avait cet air hag,ud et résigné des dimanches d'été~
Mais au premier tournant, Queenie vint se placer aü
côté de Marc et lui dit en riant :
..
- Maintenant, Marc, laissez-moi porter votre canne,
s'il vous plaît.
Il la lui donna, tout ému qu'elle J'eût appelé par son
prénom. C'était la première fois; et en regardant Ruby,
il comprit, au sourire qu'il vit passer dan.s ses yeux,

1·

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

qu'elle s-avait tous leurs secrets. Une grande fierté l'en1plit, tandis que Queenie marchait d'un pas ferme et
balancé à -son côté, portant sa canne comme un jeun~
page qui aurait porté l'épée de son seigneur. Tout le
monde pouvait voir que cette rayonnante créature était
sa « jeune fille » à lui, loyale et fidèle.
Par Cheyne Row et Oakley Street il les conduisit à
King's Road ou ils attendirent un autobus. En chemin,
il leur fit regarder, par les interstices de la palissade goudronnée, le jardin de la villa déserte, tout plein de
gawuillement et de l'activité des oiseaux qui s'annonçaient le crépuscule.
- J'aimerais y passer toute une journée tollte seule,
dit Ruby.
- Moi aussi, mais pas tout seul, dit Marc.
- Je suppose que je sais avec qui, répondit Ruby.
- Je me demande avec qui r dit Queeni.e, en feignant u_ne grande ingénuité.
Marc ne trouvant rien d'!tpproprié à répondre, s'apercut
. ' pour sortir d'embarras, qu'il voulait fumer. Puis,
quand il eut allumé sa cigarette :
...
- Mais, dit-il, jeunes filles, pourqu01 mons-nous
directement à Richmond? Je crois q1:1e nous pouvons
aller d'abord dans Knightsbridge où je connais un endroit
plein de-douceur: la meilleure pâtisserie du West-};nd. Et
de là un omnibus nous conduira à. Richmônd. Des votes
pour les femmes ! Je mets cette proposition aux voi'&lt;.
Elles acceptèrent et ils partirent gaîment. A la descente sur le trottoir de Knightsbridge, Queenie rendit à
Marc sa canne, sur la poignée de laquelle il sentit avec
délices la chaleur de la main de son amie.

•

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Enfin, après qu'il les eut chargées chacune d'un sac de
friandises, ils prirent l'autobus pour Richmond. La nuit
commençait. De l'impériale où ils étaient à peu près
seuls, ils regardaient s'ouvrir devant eux la vaste mer
métropolitaine, avec ses hautes lames de maisons se succédant à perte de vue. L'ombre augmentait, et comme
le siège de devant ven·ait de se trouver vacant, Marc s'y
assit et fit signe à Queenie de l'y rejoindre. Elle hésitait,
mais Ruby lui poussa, doucement le bras, et elle vint.
- Voilà une jeun~iille bien sage, dit Marc; etil l'enlaça, l'obligeant à se blottir contre lui. Oh, quel instant
que celui ou il sentit à travers ses vêtements cette jeune
vie, douce, tendre et vigoureuse, cette fierté qui se rendait, cette force qui s'abandonnait.
Au-dessus de leurs têtes tout le ciel se teignait déjà de
ce reflet d'un rose intense qui caractérise les nuits de la
grande ville, et des lumières brillaient de toutes parts,
qui semblaient voler -autour de leur course comme des
étincelles. Toute !a ville de Londres n'était qu'une fournaise, un immense feu de joie qu'ils traversaient suspendus entre ciel et terre. C'est ainsi que leur essor les port;l
jusqu'à la rive du fleuve et au-delà, sans qu'ils se fussent
rendu compte du chemin parcouru ; et au sortir de
Putney, le souffle des pelouses et des espaces champ{-tres, qui s'élevait du parc de Richmond et du communal de Wimbledon, les reçut dans sa délicate odeur
humide~ Et bientôt après s'alignèrent devant eux les.
sages petites lumières des réverbères de Richmond sous
leurs abat-jour de verre dépoli.
- On dirait un dortoir d'école de jeunes -filles, dit
Marc.

'BEAUTE, MON BEAU SOUCI .....

- Oui, exactement, répondit Ruby ; et voyez 1
ajouta-t-elle en désignant son amie d'un regard.
Queenie s'était endormie, la tête sur l'épaule de
Marc.
Encore une semaine d'attente. Marc était un peu
honteux de s'apercevoir à quel point cette enfant l'occupait. Qui sait si un jour Queenie ne serait pas, dans son
souvenir, tout simplement une d'entre les milliers de ces
jolies petites londoniennes en jupes courtes et cheveux
pendant sur le dos, une de ces &lt;c fleurs de la Ville de
Londres » qu'a si admirablement chantées le mystique
William Blake, mais après tout « just a fl.apper &gt;&gt; et rien
de plus ? N'avait-il pas déjà tout ce qu'il pouvait souhaiter pour son repos: une femme aimable et attentive à
son bien-être ? Mais non ; il y avait cet appel rude,
sauvage et mélodieux de la jeunesse de Queenie, dans
son cœur, - comme le chant du bel oiseau solitaire
dans le jardin de la villa déserte. Et pourtant c'était .une
aventure si banale que c'était à peine s'il oserait la raconter, en quelques mots, à un ami. Mais peut-être pourrait-il la compliquer un peu. Maintenant qu'il était
assuré de l'affection de Queenie, pourquoi ne tenteraitil pas la conquête de Ruby ? Elle lui avait paru moins
jolie que Queenie, mais plus réfléchie, plus femme, ~en
qu'elle fût moins développée. Ce petit front bombé, ces
yeux et cette bouche qui semblait s'offrir, et surtout cette
nuque mince sous les courtes boudes noires ... Oui, la
chose serait amusante, et possible, après tout.
Il suivait paresseusement ces pensées tout en marchant dans la foule, le long d'Oxford Street, et soudain

�90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une glace, dans l'entrée d'nne boutique, lui présenta son
image en pied: Il en profita pour .arranger son chapeau
tout en se regardant, non sans quelque satisfaction. Le
mariage d'un Lyonnais et d'une Milanaise avait donné
un assez beau produit. Un haut et svelte gaillard, aussi
solide- et &lt;le tenue a:mssi corecte que n'importe quel
«Arthur-» ou quel 1c Johnny)&gt; de Pall-Mall ou de Piccadilly, mais avec des _attaches et des e1.'trém.i1és plus fines
et dans les yeux une lueur qu'ils n;ont pas. En dépit de
son origine commerciale il wait cette caractéristique
d'aristocratie, cer air, - on ne sait si on doit dire sportir
on légèrelllent rustique, - ce teint coloré et cette vigourense simplicité d'allure qui distiqgue les fils de la grande
bourgeoisie de l'espèce purement citadine.des calicots et
&lt;les bohèmes. Avant de s·e recoiffer il lissa ses cheveux
noirs, divisés par uoe raie médiane, et q1.1'il portait très
aplatis, comme one ai1oue &lt;le Pierrot, .à la dernière
mode de Buenos-Ayres, oii il venait de passer quelques
mok Et en sifflotant l'air d'une dunson de Fmgson, il
reprit sa marooe dans la di.rection d'Oxfoni Cirrus.
•.. Oui, ce senit amusant de voir si l'autre gnmiue
voudraît mordre à l'hameçon, et si Queenie était capable de .se montrer jalouse. Un passe-temps c01rune un
autre. Ce sont précisément ces petites intrigues qui nous
font miienx 'Sentir le côté sérieux de notre vie, de nos
travaux et de nos affa.ires,
11 futdonc un peu déçu quand, le dimanche suivant,
Queenie vint seule. Mais ils pure.nt causer un peu, et
elle se montra si gaie, si confiante et si soumise déjà
(comme sa mère) que Marc regretta presque &lt;l'avoir
considéré leur amitié comme un jeu sans importance. Et

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

91

puis, comme Edith l'appelait dans la cuisine pour l'aider
à préparer le thé, elle sortit vivement de son réticule un

petit paquet enveloppé dans du papier de soie, et le tendit à Marc en balbutiant :
- J'ai fait ceci pour vous ; cachez-le.
Et elle s'enfuit, la figute toute brûlante.
C'était un mouchoir de batiste dans un coin duquel
Marc vit ses initiales : M. F., joliment brodées. Il ne se
doutait guère, à ce moment, que c'était le dernier
dimanche qu'il voyait Queenie.
Ce fut pendant le goûter que l'incident se produisit.
A propos d'une négligence ou d'un oubli de Mme Crosland, MaTc s'irrita et lui parla avec impatience. Non seulement il l'appela Edith, mais quiconque eût été là eût
compris, aux paroles qu'il lui dit, que leurs r~ations
n'étaient pas strictement celles d'un maître de maison et
de son intendante. La figure d'Edith s'altéra, ses yeux
se voilèrent, et en disant : &lt;c Excusez-moi )), elle sortit
rapidement de la chambre.
Queenie allait la suivre; lorsque Marc lui dit : &lt;r Restez ». Et après avoir hésité une seconde entre sa mère et
son amoureux, elle resta. Alors elle pencha sa tête,
cacha son visage entre ses bras nus, et pleura doucement.
- Voyims, calmez-vous ... ·vraiment, vous n'aviez
pas deviné?
Elle le regarda bien en face, les yeux brillants de
colère au milieu de ses larmes.
- Comment le pouvais-je ? Ma propre mère l
- N'est-elle pas libre, comme vous l'êtes? et songez
que celle de vous deux qui aurait le plus de raisons de se

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plaindre, c'est elle : nous la trompions, vous et moi.
Elle_ fut longtemps sans rien dire, et Marc en profita
pour aJouter:
. - Je sup~ose que vous savez qui je préfère, et à qui
Je renoncerais, si je le pouvais.
I_I y eu1t encore un silence pendant Jequel Marc prit la
mam qu elle abandonnait sur la table. Et sans doute
elle se fit ,à l'idée qu'elle était la rivale, et la rivale heureuse, de sa mère; car elle sourit tristement et dit :
- Je pense que je ferai mieux d'aller la rejoindre, si
vous me le permettez.
Elle se leva, mais avant qu'elle eût fait un pas vers l:i.
porte, Man: la retint et, à voix basse, sans oser la regarder, il murmur;i:
, .-

Depuis que je vous corfnais, dans ses bras je pense.

a vous.

Alors il la laissa partir.
Au bout d'un moment Mm• Crosland revint seule.
- Je suis vraiment très peiné, Edith ...
- Oh Marc, ne vous excusez pas; elle avait tout
compris dès le premier dimanche. Et peut-être qu'après
tout cela vaut mieux ainsi. Je suis sûre qu'elle n'a rien
dit à sa tante, et puis tôt ou tard nous nous serions
trahis. Mais nous ferons comme s'il ne s'était rien
passé.
- Oui, cela vaut mieux, dit Marc.
Queenie rentra à son tour et 1e .goûter s'acheva ptesque gaîment. La gaîté de Queenie était un peu nerveuse
et celle d'Edith un peu forcée. Quant à Marc il triom~
phait secrètement. Après c~ q1,1'il venait de' dire à la
jeune fille, il était décidé à pousser les choses très loin;

BEAtJ'FÉ, MON BEAU SOUCI.....

93

et d'abord à lui demander où il pourrait la rencontrer
pendant la semaine. L'occasion se fit attendre _assez
longtemps, mais enfin ils se trouvèrent seuls et Marc
attira Queenie contre lui.
Ils n'avaient pas compté qu'Edith reviendrait si tôt, et
en entendant ses pas dans le .corridor, Marc voulut
s'éloigner de Queenie, mais elle le retint, et lorsqu'il put
se séparer d'elle, Mme Crosland était dans la chambre et
1es avait surpris. Queenie, la tête haute, la regardait bien
en face.
/
Edith fit comme si elle n'avait rien vu ; mais peu
après elle trouva ùil prétexte pour ramener Queenie
plus tôt que d'habitude chez Mme Longhurst. En partant
elle ferma la porte d'entrée si doucement et si lentement
que Marc sentit qu'elle faisait effort pour dominer son
trouble ou son irritation ; et même, un instant, il e11t
peur qu'elle ne revînt plus.
Elle revint; mais il comprit, à son air dépité et à
son affectation d'indifférence, d'abord qu'il valait mieux
ne faire aucune allusion à ce qui s'était passé, et ensuite
qu'il ne devait plus espérer revoir Queenie dans la
maison.
Ce fut son amour-propre qui en souffrit le premier.
C'était un peu comme si Edith eût exercé son autorité
maternelle sur lui en même tèmps que sur sa fille. Non
seulement elle dérangeait ses projets et le privait d'un
plaisir, mais il avait l'impression qu'elle le traitait en
petit garçon. 11 n'eût plus manqué qu'elle le grondât,
comme une mère qui a surpris son fils eri traih de cour.,
tiser une servante! Pourtant, quel autre moyen avait-

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

elle de se défendre contre sa jeune rivale? et même,
Marc aurait dû lui savoir gré de ne rien dire et de faire
comme si rien ne s'était passé.
Mais il reverrait sa fille. Mm• Longhurst avait changé
d'adresse depuis l'époque où Edith était venue habiter
chez lui, mais il sa.m:ait bien où elle demeurait. Le
jour où il avait reconduit Queenie à Richmond, il lui
avait dit:
- A propos, où demeure votre tante, à présent?
Elle avait répondu :
- Oh, très loin: plus loin que le Bout du Monde !
Le Bout du Monde est une place ou une rue à l'extrémité de King's Road, pas tellement loin du centre de
Chelsea. Avec de la patience, il arriverait à découvrir où
elle vivait, et alors il ferait tout ce qu'il pourrait pour justifier ,la jalousie d'Edith. Peut-être parviendrait-il à
retrouver aussi Ruby ... Ah, qu'elle était donc désagréable
cette femme qui se mettait ainsi à la traverse de ses
plaisirs!
Pourtant, ce même soir, elle se montra si douce,
tendre et complaisante qu'il eut comme l'impression de
la retrouver après une séparation. Et puis, elle était sa
femme, et elle était là, sous sa ,main. ·
Il fit pourtant quelque effort pour retrouver Queenie;
c'est-à-&lt;lire qu'il alla, au moins deu.."r fois, se promener
dans la direction de la gare de Chelsea, au bout de
King's Road. Il se disait qu'il avait appris à cette enfant
qu'elle pouvait plaire, non plus à des enfants de son trge,
mais à des hommes; et il songeait que la découverte de
la liaison de sa mère avait dû opérer en elle un bouleversement qui la mettait à la merci du premier amou-

BE.AUTE, MON BEAU SOUCI.. ..•

/.

95

reux sans scrupule qui la courtiserait. Il se prenait à
regretter ce qu'il avait fut, car il y avait, entre la petite
fille qui lui avait donné en rougissant le mouchoir
qu'elle avait brodé pour lui, et l'amoureuse qui, entre
ses bras, avait défié sa mère, une distalilce morale déjà
considérable. Et tout cela dans l'espace d'une heure à
peine. Mais il n'y pouvait rien. «Bah! » pensa+il, se
souvenant d'autres expériences7 cc elle est peut-être en
train de broder, en ce moment, les initiales d'un autre l »
_ - Prus-je venir m'asseoir près de vous, M.'brc?
demanda Edith sur le pas de la porte.
- Oui, mais à condition que vous nê me parlerez
pas : j'ai à travailler.
- Oh ne soyez pas si égoïste, Marc: ponr si peu de
temps que nous avons à être ensemble. Quand il
m'arrive de penser, mon cher, que chaque jour qui
passe me rapproche du jour où vous partirez, je sens une
douleur en moi.
Juillet, août et septembre avaient pas.sé, et dans deux
ou trois semaines le jour que redoutait Mme Crosland
serait arrivé.
Marc y songeait sans déplaisir. Déjà. il se sentait pris
de la nostalgie du Continent. Tout à fait comme, après
un séjour un peu 1-ong sur le Continent~ il se sentait pris
de la nosta,lgie des Iles, de la vie qu'on y mène, et surtout de la Ville umique, qu'il préférait même à Paris,
- probahl.ement parce qu'il la connaissait moins bien et
1depuis moins longtemps. Et pourtant, voici.qu'au bout de
six 01!1 sept mois} il commençait à en trouver le spectacle monotone, et que sa ville natale, avec ta blanc;he

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cathédrale veillant comme une légion d'anges assemblée
au carrefour de longues rues sonores, apparaissait dans
son souvenir comme un séjour délicieux, comme un
décor étrange et romanesque, tandis qu'il détournait
son reg.1rd, avec ennui, de la perspective immense et
piètre des grandes voies bordées de jardins tristes et de
maisons de brique et de stuc~ d'aspect si pauvre, si
morne et si nu, surtout dans la marée basse des
dimanches. Il ne voyait plus la route 'qu'il parcourait
quatre fois par jour; et du reste, maintenant que le
temps était plus frais, il allait prendre le train souterrain à Sloane Square chaque fois qu'il avait à se rendre
à la Cité. Autrefois il aimait, au contraire, voyager sur
l'impériale des autobus et varier son itinéraire. Les autobus qui, de King's Road, allaient dans la direction de
Westminster en passant par Pimlico, lui offraient un
trajet plein d'agrément, et quand ils tournaient vers la
droite, au sortir de Sloane Square, on passait le long de
belles pelouses toujours bien tondues et bien arrosées,
d'où montait une délicieuse odeur. Maintenant, tout cela,
trop vu, trop connu. La foule même ne l'intéressait plus:
il se semait devenu trop semblable à ces millions
d'esclaves du travail et de l'habitude, à toute cette substance humaine tour à tour aspirée et rejetée, à heures
fixes, par les gares, les usines, les banques et les théâtres,
charriée par grappes et par bancs dans ces égouts à ciel
ouvert. Et dire que l'an prochain, lorsqu'il reviendrait,
la vue de la tunique rouge d'un invalide parmi cette
foui~, lui annonçant soudain qu'il était véritablement rentré dans Chelsea, ferait battre son cœur ! Mais
maintenant, s'il regardait encore les gens de son quar-

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCC ......

'J7

tier, c'était pour se dire, avec satisfaction, qu'il allait
bientôt partir, et qu'ils resteraient là, - comme un collégien qui part en vacances bien avant la fin de l'année
scolaire. Une fois qu'il aurait consacré quelques aprèsmidi à des achats, il aurait, pour cette fois, l'impression
que Londres ne pouvait plus rien pour son bonheur. A
propos, il faudrait qu'il se rappelât qu'il devait passer
chez Harrods et acheter de cette poudre parfumée contre
les mites, pour bien saupoudrer ses tapis avant de fermer son appartement.
Son appartement. Son chez lui. Ah ! et sa femme!
Comme on s'épuise vite, lorsqu'on habite ensemble!
Même s'il n'avait pas eu envie de quitter Londres, il
_serait parti afin de quitter Edith. Ce n'était pas qu'il e~t
à se plaindre d'elle; au contraire: il sembl:1t que ~lus tl
se détachait d'elle, et plus elle se montrait soutruse et
attentionnée, ayant même renoncé à le convertir à son
vague idéal philosophique et aux &lt;c idées générales »Mais il était saturé d'elle. Ils pouvaient se séparer à présent: il y aurait toujours quelque chose d'Edith Crosland chez Marc Fournier, comme il y aurait toujours
quelque chose de Marc chez Edith. Ils s'étaien: conn~s
aussi intimement que deux êtres peuvent le faire et ils
étaient si bien devenus une même chair, qu'ils commencaient à être insensibles l'un à l'autre.
C~mment ! C'était donc cela qui, à l'origine, lui était
apparu comme une aventure et comme une conquête ?
Aujourd'hui, il le voyait bien, ce n'était qu'une pauvre et
banale histoire, une triste liaison inavouable et heureusement inavouée, et qui deviendrait un sordide concubinage, si elle durait seulement quelques semaines de plus.
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Non, il exagérait. La vérité, c'était que, si ce n'avait
pas été une de ces conquêtes qui flattent l'amour-propre
d'un jeune homme, ç'avait été du moins une acquisition
utile. Grâce à Mm• Crosland, Marc avait eu un intérieur
bien tenu et une compagne agréable, décente et bien
élevée, et il n'avait pas été à la merci d'une servante qui
n'aurait songé qu'à le tromper et à profiter de son inattention aux choses &lt;lu ménage. En somme, cela avait
été fort bien, - pour le temps que cela avait duré.
D'ailleurs, 1a nostalgie « continentale &gt;&gt; de Marc se
fortifiait de certains projets amoureux auxquels il
songeait de plus en plus à mesure que son départ approchait.
Il retrouverait, là-bas, cette dame, - une amie, de sa
mère, mais encore aimable, - qui avait paru s'intéresser
à lui. Une fois, en-particulier" comme leur conversation
était venue au poème de Dante, elle avait dit, avec un
regard assex tendre à son aaress~ qu'elle comprenait
bien que Dieu châtiât l'homicide, l'.avarice, le vol, mais
pourquoi l'amour?« Mais l'amour, mon Dieu, l'amour
n'est pas un péché! » Marc n'avait pu s'empêcher de
sourire, et il avait surnom~é cette dame, pour lui-même~
« L'amore-non-è~peccato », mais il avait été troublé.
Celle-là, ce serait une conquête flatteuse, car elle
appartenait à la « société », et n'avait pas la réputation
d'être galante; et puis, comme ils seraient gênés pour se
rencontrer et même pour se voir, ils se lasseraient moin:,
vite l'un de l'autre. Mais il y avait aussi cette fille du
peuple, si belle, une Toscane d'un type très pur, qu'il
avait un jour suivie jusque chez elle et à gui il avait
même eu l'occasion de demander un baiser, - qu'elle

-

BEAUTE, MON BEAU

souo.....

99

lui avait refusé, du reste. Mais il reviendrait à la charge.
Ah! quelle belle fille c'était l Et ce visage obscur
et rayonnant, qui était celui de la Bonté quand
·elle souriait, celui de la Justice si elle fronçait
un peu les sourcils et celui de l'Espérance lorsqu'elle rêvait! Il était seulement domm~e que '5es
puents eusselllt donné à cette robuste déesse brune le
nom douceâtre, blond et virgilien, deLavinie. Elle aurait
dû s'appeler Lucrèce ... ou Oodia.
Pourtant il se devait à lui-même de conquérir l'autre,
la femme du monde. Il le devait pour la satisfaction de
son amour-propre et pour la bonne opinion qu'il dési--rait que se.c; amis eussent de lui. C'était une liaison qui
le poserait. Mais qui sait si elle ne l'asservirait pas? Et
puis, enfin, il aimait les femmes. plntôt en peintre et en
sculpteur qu'en moraliste et en romancier, et Lavinie
était belle, tandis que l'autre était seulement bien parée.
Pourtant il devait - ah oui. : celle-ci était le devoir,
mais l'autre était le plaisir ; Marc Fournier avait déjà fait
son choix. Car chacune était ou trop absorbante ou trop
attrayante pour qu'il songeât à poursuivre les deux à la
fois. Le départ. Le voyage. Et Lavinie... Lavinie,
I
« Lavinia ».
- Avez-vous parlé, cher ?
- fai dit quelque chose, Edith? Oh, c'est que je
pensais...
- Vous pensiez à votre Italie, n'est-ce pas ?
Il la reg-arda. Elle tournait le dos à la fenêtre et il
voyait mal ses traits : c'était comme si elle se fiât déjà
un peu effucée de sa mémoire et qu'elle ne fût' plus.

•
•

�IOO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'une ombre dans sa vie. Il se sentit pris de remords,
de pitié et de tendresse, et il alla s'asseoir sur un coussin
à ses pieds. Comme il l'avairaimée, pourtant, pendant'
les premières semaines! et le soin même qu'ils mettaient
tous deux à tenir leur liaison secrète, les précautions
qu'ils prenaient pour qu'on ne les vît jamais sortir
ensemble, pour que la servante ne se doutât de rien ,
tout cela avait ajouté, pour lui, tant de charme à leur
intimité ... Parfois ils avaient donné congé à la servante
pour tout l'après-midi et la soirée, et ils avaient dîné
ensemble, à la même table, comme mari et femme. Et
les dimanches qu'ils avaient souvent passés à la maison,
lesstores baissés et les lampes ailumées !. .. Quels jolis
souvenirs ! Leur adieu même autait les apparences d'un
rendez-vous : elle sortirait avant lui et irait l'attendre
dans une rue éloignée et peu fréquentée. Lui, la prendrait en passant, dans le taxi fermé. Et elle en descendrait un peu avant la gare Victoria, ou les amis de
Marc, qui devaient continuer à tout ignorer, le verraient
arriver seul.
- La pensée de l'Italie est pour moi une pensée
mélancolique, ma chè,re.
- Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas content de
partir ? et n'avez-vous jamais pensé qu'après tout rien ne
vous empêchait de rester ? L'hiver n'est pas tellement
froid, iti, et vous m'avez dit que vous en aviez déjà
passé un tout entier. Votre appartement...
- Notre appartement, Edith.
- Non, votre appartement, - est facile à chauffer ;
voyez ce beau feu. Ne pensez-vous pas que là-bas, dans
votre Italie, vous ne regretterez pas quelquefois de n'être

JIEAUTÈ, MON BEAU SOUCI .....

1-0I

pas id, bien calfeutré dans votre maison anglaise, avec
-votre petite épouse anglaise ? Marc, ne froncez pas le
sourcil : si vous voulez, je dirai un autre mot ... Voulezvous que je le dise ? Mais, Marc, la femme que vous
-épouserez un jour ne pourra pas vous aimer et vous respecter plus que je ne le fais! Non, laissez-moi continuer¼
J'ai pensé à une chose. Puisque c'est ici chez vous, je
veux dire., puisque de toute façon vous payez le loyer,
-cela vous coûterait moins cher de rester ici, pèut-être.
Vous pourriez même vous p~sser de servante; il y a une
chambre à coucher qui reste vide, je pourrais faire venir
ma fille pour m'aider, et à nous deux, nous tiendrons
votre ménage.
- Faire venir Queenie ici ?
.- Oui, dit-elle en évitant le regard de Marc, j'ai
pensé que cela vous épargnerait les gages d'une servante.
Il fut sur le point de s'écrier : « Pourquoi ne l'avezvous pas dit plus tôt? &gt;&gt; Mais le soin qu'ils avaient pris de
ne jamais parler de Queenie, l'empêcha de rien dire. Et
puis, le temps et l'absence avaient faitleur œuvre; il avait
renoncé à cette petite intrigue enfantine. Il dit :
- Non, il faut que je pane, je l'ai promis à mes
parents ; ils seraient très mécontents. Et puis, j'ai affaire
là~bas.
Pourtant, un peu plus tard, il se reprit à songer aux
paroles de Mm• CroslandJ et à la façon dont elle les
":lvait dites ; et, avec un regard dans la direction d'une
glace qui lui renvoyait son image, il pensa : « Comme
.elle tient à me garder ... Elle y sacrifierait sa fille ! &gt;&gt; A
moins qu'elle n'eût (ait quelque vilain projet : obliger

,

'

�I 02

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Marc ~ épouser Queenie. « Et dans ce cas, il faudrait
faire attention ... Bah ! je les retrouverai l'année prochaine et alors... »
_
Il avait une formule pour juger, au départ, les liaisons qu'il avait 1endant ses intermittents séjours da.ms
p,lusieurs pays, ces petits mariages de marin auxquels il
n'attachait, au fond, pas beaucoup d'importance, car il
croyait ,eacore au t&lt; grand amour &gt;&gt; ~t l'attendait, - il
disait: « Après une liaison ennuyeuse, ou trop absorbante, ou scandaleuse, ou coûteuse, ou simplement .désagréable : um point. Après une liaison ,qui n'a rien été de
tout cela : point et virgule. &gt;J Eh bien, après Edith - et
Queenie - ce serait : point et virgule.
Demain à la première heure on _viendrait prendre les
bagages : le carton portant les initiales de l'agence de
transports était .affiché à la fenêtre. Un départ qui ressemblait à beaucoup d'autres ; Marc tout seul ilit:ns la
chambre d.u &lt;levant, occupé à mettre en ordre des
papiers et des livres qu'il laissait, à ouvrir et à refermer
des tiroirs, à prendre congé de son appartement. Il éteignit les lampes du plafonnier, ne laissant allumée que
celle de son bureau, s'.assit, bourra une pipe, et se mit à
fumer, les jambes allongées devant le feu.
Comme cette pipe tirait bien ! C'était Edith qui en
prenait soin, et ainsi dans les plus petits détails, il reconnaissait l'affection attentive dont elle l'entourait. Et
voilà : c'.était la dernière nuit qu'ils passaient sous le
même t,oit. Tout à rheure il irait la rejoindre qu1nd la
maison serait endormie. La servante était définitivement
partie ; mais il y avait une autre présence dans l'apparte-

•

I

103

ment, qui ·les obligeait à prendre des précautions :
Queenie était là. Sans doute, elle savait ; mais il valait
mieux ...
Marc ne l'.avait pas vue ; il avait dtné en vill~ et était
rentré tard ; mais Edith l'avait prévenu: « Je ferai venir
ma fille pour m'aider à faire les bagages et à mettre les
housses aux meubles». Elle devait être couchée dans la
chambre qu'on n'utilisait pas. Le bruit que Marc avait
fait en entrant avait pu la réveiller. Il fallait attendre un
peu avant de ... On frappa doucement à la porte.
- Entrez, dit Marc, surpris qu'Edith vint le rejoindre
dans cette pièce.
La porte s'puvrit.
- Mère m'a dit que vous désiriez me parler?
C'était Queenie, dans un vêtement de nuit emprunté
à sa mère, trop long, et qu'elle relevait un peu pour
marcher, en sorte qu'on voyait ses pieds nus.
Marc balbutia :
- Je n'ai pas ... je veux dire, oui, je voulais ...
Elle sourit, referma très doucement la porte, puis, en
mettant un doigt sur sa bouche, elle traversa la chambre
et vint s'asseoir devant la cheminée, sur un pouf de
velou{s_ qu'il y avait là.
- Parlons bas, dit-elle; le portier n'est pas encore
co:iché. Alors vous partez ? Et nous ne vous reverrons
plus.
- Pourquoi non? Mais je vou4rais savoir ...
- Je croyais que vous étiez lassé d'elle.
- Non; mais depuis que je vous ai vue, je vous l'ai
dit, je n'ai plus songé qu'à vous.
- Je me le rappelle, et la manière dont vous me

�1-04

LA NOUVELL:! UVUE FRANÇAISE

l'avez dit. Ouj, mais je ne compte pas, je ne suis qu'une
petite fille.
- Queenie, dites-moi : pourquoi voulez-vous que
nous parlions à voix basse si votre mère sait que vous
étes ici ?
- Le sait-elle? Oh oui, puisqu'elle m'a envoyée.
Comprenez-vous que _ si elle vous a vraiment
envoyée, ou si vous êtes venue de votre propre volonté,
cela. fait une grande différence- pour moi ?
- Je ne comprends pas. Pourquoi ? Oh, dit-elle en
se levant brusquement, j'ai trop chaud près de ce feu.
Tiens, tous ces livres sur ces rayons : je ne me les rappelais pas. Vous les laisserez id ?... Voilà un joli vase;
vous l'avez apporté d'Italie ?
- Queenie ...
- Oh vous avez laissé votre pipe s'éteindre. La rallumerai-je avec une ·de ces allumettes en papier que mère
sait si bien faire ? Non, je ne peux pas : cette_chose a
perdu tous ses boutons et, si je me baissais ... Voyons,
tenez-vous tranquille ! ce n'est pas pour que vous vous
conduisiez ainsi que mère m'a envoyée vous voir. A propos, qu'est-ce que vous a-.,iez à me dire ? Cessez, ou je
crie. Prenez garde !
Elle échappa soudain aux mains de Marc et d'un bond
dle atteignit la porte, dont elle s'était rapprochée peu à
peu et dont elle saisit la poignée qu'elle ne lâcha plus.
Dans cette courte lutte, « la chose qui avait perdu tous
1Ses boutons,, s'était largement ouverte et Marc se tint,
pendant un instant, immobile et hésitant devant cette
tendre et mince nudité. Qu'elle était jeune ! plus jeune
qlelle ne le ·paraissait lorsqu'elle était vêtue. Oui, et

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.,...

,,..

195-

les peintres et les sculpteurs l'avaient trompé : rien ne lui
avait fait prévoir que les seins, au début de leur croissance, eussent cette forme allongée et grêle, avec ces trop
longues pointes roses qui lui rappelèrent certaines fleurs
des prairies qui poussent d'abord une mince tige mauve,
et blanche à sa base, hors de terre. Il éprouva un sentiment de pitié et presque de répugnance. Mais elle ne
songeait pas à se recouvrir, et quand le regard de Marc
rencontra le sien, elle sourit naïvement en écartant, de
main libre, une longue mèche claire qui la gênait pour
voir.
- Eh bien, adieu, Marc ; j'ai sommeil et je vais me
coucher. Restez où vous êtes, j'ai quelque chose de sérieux
à vous dire. Si vous approchez j'appelle et je réveille les
voisins. Et cela m'est égal, que mère apprenne alors que
je suis entrée ici. Comment avez-vous pu croire qu'elle
m'avait envoyée ? Je vous demande seulement de ne pas
lui dire que je suis venue. Et la preuve que je suis venue
de ma propre volonté~ comme vous dites, c'est que j'avais
enlevé la clef de cette porte, -de peur que vous ne m'enfermiez avec vous quand je viendrais, - une heure avant
que vous ne rentriez. Voyons, conduisez-vous bien,
Monsiettr ! Seulement, comme nous allons nous
quitter pour toujours, vous pouvez m'embrasser, si
vous voulez. Jusqu'à ce que je dise : Assez. Mais quand
j'aurai dit assez, si vous continuez, je sors en criant dans
le corridor et il y a un agent au coin de la rue. Comme
cela ... Jusqu'à ce que je dise : ·Assez... Comme cela.
Non l... Jusqu'à ce que je dise : Assez ... Jusqu'à... Maintenant assez ! et adieu, mon cher ; bonne nuit, ·mon
cher.

�106

---

LA NOUVEL.LE REVUE FRANÇA[SE

Elle était partie. Et du seuil de la chambre, il entendit
qu'elle fermait sa porte à clef. Traversant le corridor, il
entra dans la salle de bains et se plongea la tête et les
mains dans l'eau froide. Le souvenir de Queenie le
brûlait.
Puis, il se rendit à la chambre d'Edith. Assise près de la
cheminée, elle lisait.
- C'est ce roman dont vous ,m'aviez parlé , Marc '·
vous_ savez ? Je pense qu'il est plutôt bon, mais il y a
certames choses... Ce passage où l'auteur décrit les
jambes de l'écolière assise sur le mur du pensionnat,
vous vous rappelez? C'est presque indécent.

Rf:FLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
DU ROMANESQUE
M. Seillière a déjà consacré à la psychologie sociale du
siècle et à certaines origines qui l'expliquent dans les
deux siècles antérieurs une vingtaine de volumes, intelligents et copieux., d'autant plus intére;sants qu'ils se relient,
comme une de ses chaînes principal!:s, à ce qui me paraît
ê.tre depnis vingt ans le Massif Ce.ntral de la critique française : une analyse, et, dans une certaine mesure, Ull essai
de liquidation du romantisme. On sait quelle est ici la part
de M. M~ras, de M. Lasserre, &lt;le M. Beada. M. Seillière,
q_ui n'est pas comme eux journaliste et dent la forme est
moins piquante, se trouve moins connu du grand public,
ce qui n'a .aucune importance.
·
Le petit livre qtùl vient de publier sur les Origine. roma,iuques de la Morale -et de, la, Politique romantiques, pose .avec
élégance et s'efl:-0roe avec discrétion ,de résoudre de curieux.
problèmes Jittér.aires. J'en écarterai tout ce qui appartient
aux étiquettes et aux classifications ordinaires de M. Seillière, dont je ne nie pas d'ailleurs la commodité : impérialisme et n1ysticisme démocratique, au sens particulier et
personnel où il les prend, sont des termes utiles à l'auteur
pour exprimer ses id-ées proproes, mats dont on sent tout de
suite qu'ils lui resteront aussi propres et ctu'ils n'ont au.cUJ;le

XIXe

(A suivre).
VALERY LARBAUD

'-

�108

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE '

chance d'être adoptés par la critique courante. En général
d'ailleurs les mots dont se nomme un mouvement littéraire
et social sont n~ non d'une désignation expresse de la cri1:ique, de tel critique particulier, mais d'un hasard obscur,
d'une profondeur populafre analogue à celle d'où provient
le langage courant, et qui leur laisse le vague et la souplesse
nécessaires : c'est le cas de romantisme, de naturalisme, de
symbolisme. Le sens à 1a fois littéraire et moral que M. Seillière s'est efforcé de donner au terme d'impérialisme risque
d'amener de grandes confusions. Au fond c'est un mot
anglais, qui n'a de sens et de portée que dans le monde
anglo-saxon, depuis Disraëli et" le couronnement de la reine
comme « impératrice )) . On a pu voir dernièrement à quel
point il est dangereux de laisser le public en user librement
et parler d'impérialisme français, d'impérialisme italien,
d'impérialisme américain. Ces réserves faites, je ne vois nul
inconvénient à ce que M. Seillière prenne comme fil conducteur de ses recherches les mots qui lui conviennent : H
tne suffit de les considérer comme des monnaies dont if
ùse' pour sa circulation intérieure.
Ce que je dis se rapporte cependant plus à d'autres livres
de l'auteur qu'à celui-ci, où il s'est efforcé de reconstituer la
filiation qui relie le roman romanesque Je la littérature
courtoise au roman romantique inauguré par Rousseau, le
l'oman étant dans les deux cas le truchement d'un idéal
Uminisé, la réalisation d'un milieu artificiel où la nature
féminine devient la valeur suprême. Le livre roule donc sur
deux idées, l'une qui intéresse l'histoire des sentiments et de
la civilisation, l'autre qui concerne l'histoire du roman.
*

* *
M. Seillière ouvre son livre par une introduction qui,
afin de faire mieux sentir par le contraste l'atmosphère

109

propre de cette nature féminine où le romanesque et leromantique nous ont plongés, dessine les traits généraux
d' « une société qui n'a pas élaboré de morale érotique »,
c'est-à-dire où la femme occupe un plan secondaire, où
l'amour, au lieu d'animer comme chez nous la vie et la
pensée, l'art et la littérature publiques, est maintenu à peu
près silencieusement dans le domaine individuel et privé, et
où les valeurs sanctionnées par la bonne conscience et par
l'opinion sont des valeurs masculines d'énergie, de discipline
et de politique. C'est le Japon, pays d' « impérialisme
rationnel » dont M. Seillière rapproche la morale virile de
celle des sociétés antiques. Il cite même à ce sujet un curieux
texte de Rousseau lui-même dans la Lettre à d'Alembert:« Les.
anciens avaient en général un très grand respect pour les
femmes, mais ils marquaient ce respect en s'1bstenant de
les exposer au jugement du public, et croyaient honorer
leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus... Dans
leurs comédies, les rôles d'amoureuses et de f4les à marier
ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles
publiques (comme les Geishas au Japon) ... Depuis que des
foules de barbares, traînant avec eux leurs femmes dans leur
armée, eurent inondé l'Europe, la licence des camps jointe
à la froideur naturelle des climats septentrionaux qui rend
la réserve moins nécessaire, introduisit une autre manière
· de vivre, que favorisèrent les romans de chevalerie ...
C'est ainsi que la modestie naturelle au sexe est peu à peu
disparue et que les mœurs de~ vivandières se sont transmises aux femmes de qualité. " Le rôle que le bon Rousseau
attribue ici aux invasions des barbares et à la lic.ence des
camps nous ferait rire si nous ne songions que c'est bien
dans de tels laboratoires ou dans leurs vapeurs que se sont
en effet formées les modes physiques et morales du Directoire et de· 1920.
M. Seillière ne prétend d'ailleurs pas. mettre notre civili-

�IIO

LA NOUVELLE REVUE fRA).IÇAISE

sation entière â l'école du Japon. Il sait q_u'il "!] :i des courants. qi:ri ne se remontent pas, et que tonte éducation individueHe ou sociale consiste à prendre les h,ommes tels
qu'ils sont, non tels qu'ils aurai.ent pu être, même mieux
être, dans d'autres conditiol'\S de race, de temps et de
milieu. Le fait seul que l'Occident est devenu maître de la
planète avec la nattrJe à moitié féminisée que lui-a léguée le
moyen-âge, indique que cet érotisme del' « amour pourprincipe » n'était pas un poison, était même le contraire. «: Gest
probablement en partie grâce à son utilisation de l'érotisme
comme tonique de l'activité vitale que roccident :1 pu se
soumettre tant de forces de la nature et par là conquérir
l'actuelle domiJiation du globe. Mais H ne faut pas oublier
que notre race a conservé longtemps des cadres moraux
suffisamment ra:tionnels à ses impulsions érotico-affectives,
sublimées de temps à autre en ingénieu"' mysticismes théoriques. Cès cadres, empruntés de la politique dorienne,
subsistent dans Platon, le grand initiateur érotique et mystique de notre civilisation tturopéenne : on. les retrouve
dans le stoïcisme des Romains-, appuyés sur l'expérience
gouvernementale de leur aüstocra:tie guerrière ; pùis dans
le Christianisme ecclésiastique, héliitier pour une si grande
part des philosophies. méditerranéennes antiques, enfin chez
les gnmdes nations anglo-saxonnes contemporaines, qui ont
conservé jusqu'ici un christianisme suffisamment rationnel
comme contre-poids, à leurs fréquentes velléités mystiques.
Mais, lorsque l'érotisme s.'émam:ipe précisément de tout
frein, - comme il arrive presentement sous l'action de
!'Usure nerveuse accrue par l'allure vertigineuse du progrès
moderne, - il de\crient une menace pour f avenir socul : le
mysticisme prend alors un caractère féminin trèdrappant;
absorbé à trop haute dose, son action tonique devient une
action paralysante .ou stupéfiante. Cest le péril ronranesque,
rousseauiste et romantique: c'est le péril présent. )&gt;

IŒFLEXIONS SUB. LA Llffl:RATURE

Ill

M. Seillière développe sur le plan historique ces mêmes
idées que MM. Maurras, Lasserre, Benda, ont utilisées pour
une critique des mœurs et qui flottaient à l'état épars, dans fa
pensée française depuis 1&amp;50. Et je sais bien que rapprochements, compuaisons, ~ociations de concepts fournissent
d'ordinaire à la critique un utile moyen d'avancer son
ouvrage. M.ris la destinée de cette Pénélope est de dissocier
la nuit les idées qn'elle associe le jour, et ce. double travail,
qui sa.tisfait nn double intérêt, n'est ni contradictoire. ni
inutile.
Le mouvement d'idées dont nous nous occupons ici en
vient à associer comme les fils entrecroisés du même tissu
romantisme, mysticisme, féminisme, démocratie. Ou, pour
passer à un autre ordre de métapho;e, ils apparaissent
comme les textes d'ane inscription q_uaclrilingue que la
critique se plaît à traduire les uns par les autres. Si,
entre œs tntes, l'un est l'original, œ serait, semble~t-il,
celui qui correspond au terme de féminisme. Et, au fond,
il doit y avoir là, malgré toutes. les dissociations qui s'imposent et le travail inverse de la Pénélope nocturne, quelque
chose de vrai. La vie donne à chacun l'expérience de la
nature féminine, expérience que l'on sait plus. authentique
et plus profonde que. tout concept, et, lors.que nous retrouvons dans l'histoire ou dans. la littérature des natures 011
des mouvements analogues, lorsquè. de·s courants de psychologie sociale nous semblent passer par les mêmes chemins que des courants connus de psychologie individuelle,
il riy a pe.ut•ê~e pas en effet d'explication plus juste que
celle qui au premier abord parait simplement une métaphore arbitraire. Si la vie individuelle est une vie sexuée, il
semble difficile que la vie sociale puisse être pensée ou
éprouvée sa.ns des éléments. de sexualité, et que l:r fonction
plus ou moins développée qu'y remplissent la.femme etla vie
amou:reuse ne se fasse pas sentir loin jusque dans ses formes

�112

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

artistiques et politiques. La comparaison instituée par
M. Seillière entre deux civilisations aussi avancées sur des
voies divergentes, aussi opposées que celles des Japonais et
des Français, - compar_aison que facilitent les enquêtes de
Hearn et de Bellessort - peut être regardée comme un
excellent procédé de travail. Un Institut français doit se
fonder bientôt à Tokio : on pourrait lui proposer comme
un butin enviable des analyses de ce genre. Les Japonais
ont encore mal compris que le livre où la majorité des
lecteurs français croit prendre l'idée la plus vraie du Japon
soit cette fantaisie de marin en bordée (très jolie d'ailleurs
et dont les descriptions, celles surtout des premières page~,
restent pour un lettré français inoubliables) et ce monument
d'ignorance qu'est Madame Chrysanthème. Les gens compétents sont d'accord pour déclarer qu'aucun livre ne contribue
davantage à nous faire mépriser par les Japonais, à nous
rendre plus pttits pour eux, plus Bandar-Log que ce roman
qui veut les faire eux-mêmes petits et simiesques.
*

* *
Nous touchons ici au second sujet de M. Seillière.

Madame Chrysantheme fait partie d'une longue série de
romans (très inégaux, mélange de chefs-d'œuvre et de rapsodies puériles) dont l'auteur - et ce fut une des raisons de
son succès - d'une sensibilité très fine et toute féminisée,
est devenu la figure centrale d'une sorte de féminisme planétaire. (Les Désenchantées si terriblement ennuyeuses sont à ce
point de vue typiques). Mais cela nous a paru tellement naturel,
cela comportait tellement d'antécédents etde sympathies dans
le roman français antérieur, tov.t,m moins depuis Rousseau,
que ce féminÏ$me a semblé à beaucoup de lecteurs conune
l'atmosphère et l'air respirable du roman, du genre roman.
Notons que le roman planétaire s'appelait en Angleterre Kipling

II 3

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

-alors qu'il s'appelait en France Loti, que l'itnpérialisme mâle de
l'un s'oppose au féminisme nerveux &lt;le l'autre à peu près
comme le Tommy des Chansons de la Chambrée à Mon frère,
Yves. De l'un et de l'autre côté du détroit les deux mondes
littéraires nous offrent là deux points de çepère intéressants.
Et je laisse au lecteur le soin d'embrancher ces réflexions sur
les réflexions concordantes que me suggéraient récemment
le roman de la destinée et le roman de l'aventure.
M. Seillière s'est efforcé à retrouver dans les romans Îran. çais antérieurs à)a Nouvelle Héloïse &lt;&lt; les sources de la morale
romanesque » et les figures du féminisme au rnoment où il se
dédouble en un mysticisme passionnel. Il en a vu la naissance
dans le lyrisme et le roman courtois, en particulier dans les
poèmes de Chrestien de Troyes et les remaniements en prose
du Lancelot. Il les a suivis dans l'œuvre de Marguerite de
Navarre, l'Astt-ée et Madeleine de Scudéry. Il s'est soµvenu
que Rousseau fut dans son enfance un grand lecteur de
romans, que lui et son père, après souper, en dévoraient
ensemble toute la nuit, et que l' Astrée en particulier était son
roman préféré. De sorte que Rousseau nous arrive porté par
tout un flot de littérature romanesque dont il est utile de
reconstituer l'inventaire, et &lt;!ont la place est partiçulièretneot
importante dans les filiations, les généalogies intellectuelles
où se plait la critique de M. Sefüière.
Et je me demandais, en suivant ces filiations qu:i en somme
sont assez justes, pourquoi nous ne possédons pas une histoire
du roman français, ou plutôt pourquoi nous l'avons laissé
écrire par un critique anglais, d'ailleurs fort distingué,
M. Saintsbury. Préçisément M. Saintsbury vient de publier
le deuxième volume de son History of the french navel. Je ne
l'ai pas encore lu, mais j'ai lu le premier qui va jusqu'en
1800, et les souvenirs de cette lecture me paraissent apporter
{J_t1elqt1e réponse à cette question.
Au premier abord, une histoire du roman _français
8

�LA NOm7ELLE REVUE FRANÇAISE

114

serait non seulement intéressante à écrire, mais facile.
D'abord le roman constitue depuis le Moyen-Age un genre
parfaitement continu, une série dense et compacte. Ensuite
il nous présente un fidèle miroir de son époque, ou plutôt
de tïdéal que se formait cette époque. Enfin, ne comportant
. jusqu'à. Rousseau aucune œuvre de génie (si on laisse Rabelais de côté), accumulant, au contraire, des bibliothèques de
médiocrité et des continents de platitude, il permet au critique historien d'établir entre le livre et son époque cette solidarité, cette endosmose que ne viennent pas rompre le jaillissement libre, l'équation personnelle de l'individu. Il
eiiste sur ce sujet des essais partiels, le livre de M. Le Breton
sur Ie roman au xvrr• siècle, les curieux inventaires de la
littérature courante au xvm• siècle qu'a faits M. Mornet.
Nul équivalent pourtant, chez nous, de l'ouvrage d'ensemble
de M. Saintsbury.
,
C'est qu'une histoire suivie du roman français implique
un point de vue beaucoup plus naturel à un étranger qu'à
nous. Un étranger voit commencer la littérature française,
comme les autres littératures européennes, au Moyen-Age, et
sa démarche la plus naturelle est de la suivre dès cette époque.
Un Français laisse d'ordinaire aux: médiévistes ce qui est
antérieur à Villon. ou même à Ronsard. La rupture, le
hiatus entre la France du Moyen-Age et la France de la
Renaissance, figure, dans l'ordre littéraire un trait francais
'
,
original pareil à ce qu'est en politique l'opposition scolaire
entre la France de l'Ancien Régime et celle de la Révolution.
La prétérition dédaigneuse du Moyen-Age chez Sainte-Beuve,
le« trou noir » de Taine, les lances rompues par le pugnace
Brunetière contre les médiévistes, sont assez significatifs. Or
si l'histoire de la poésie et du théâtre s'accommode de cette
coupure (et encore au prix d'une déformation certaine),
l'histoire du roman ne s'en accommode pas. Le roman, bien
que l'antiquité ait pu lui servir de « matière », ne tient à peu

/

.

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

IIS

près par rien à l'antiquité classique : il est autochtone
comme l'architecture gothique, il est« roman». Une histoire
du roman doit tourner le dos à la chaîne classique, plonger
d'abord en plein Moyen-Age. C'est ce qu'a fait M. Saintsbury, qui attribue comme M. Seillière une grande importance au Lancelot et voit en Genièvre (peut-être à travers les
héroïnes de Shakespeare) une des plus attachantes et curieuses figures de tout le roman français.
M. Saintsbury insiste sur les mêmes courants généraux
que M. Seillière, romanesques et féministes. Le roman français qui tient la plus grande place dans son premier volume
(jusqu'à 1800) est le Grand Cyrus qu'il se glorifie d'avoir lu
en entier et jusqu'au dernier de ses deux millions de mots.
Il lui consacre, si mes souvenirs sont exacts, une cinquantaine de pages. Il a en revanche une demi-ligne sur les ,Liaisons Dangereuses de Laclos, que sans doute il n'avait pas lues
quand il écrivit son ouvrage. Un de ses amis s'étonna de la
lacune. Il lut alors Laclos et bien entendu expliqua dans une
note d'une seconde édition q~, son silence était juste, le
livre ne valant rien du tout. Un Français ne partagera nullement l'avis de M. Saiutsbury, et les Liaisons lui importeront infiniment plus que le Cyrus et le Lancelot. Cela nous
montre à quel point il est difficile de trouver sur la série des
romans françaig,un point de vue juste, et quel départ soigneux
s'impose entre leur importance sociale et leur valeur littéraire. L'histoire du roman jusqu'au xyrn• siècle, c'est l'histoire d'un genre foisonnant, capital dans l'ordre historique,
mais littérairement manqué. De sorte qu'un critique prendrait, dans les premiers volumes d'une histoire du roman,
des habitudes de classification et de jugement dangereuses.
Et cette.histoire qui nous paraissait naguère si facile nous
présente maintenant une difficulté invraisemblable. Décidément Dieu fait bien ce qu'il fait : la place des glands
( comme Manon) est sur les chênes, et par terre çelle des

�116

ij

LA KOUVELLE REVUE FRANÇAISE

citrouilles de dix livres, Bibliothèque Bleue ou Grand Cyrus.
De sorte qu'un regard feté sur notre roman nous amène à
une conclusion assez curieuse. La copieuse série romanesque
~r féministe que M. Seillière nous montre allant de la littérature courtoise à la Nouvelle Hewise.. existe, forme en somme
pendant quatre siècles le fond et le courant du roman français. Mais ce n'est guère qu'en réagissant contre elle et en la
niant que le roman produit quelque chose de bon. Don Quichotte, qui est le premier roman moderne de génie, l'est contre
les Amadis. Pourquoi Rabelais ouvre-t-il une source intarissable de joie ? Parce que nous nous y débarbouillons de
to11t romanesque. Il est singulier qu'un livre aussi réservé
exclusivement à l'homme, aussi hermétiquement fermé à la
femme soit resté un des livres canoniques du peuple le plus
_profondément imprégné d'odor di femina. Ou plutôt c'est
très naturel. La, Pi-incesse de Clh.Jes est aussi ennemie duromanesque que Matwn Lescaut, et Gil B.las que Candide. Si Rous-seau fait entrer dans le monde supérieur du style et de la vie
ce romanesque demeuré jusqu'à lui dans le terreau de la
littérature, il ne donnera après lui aucun chef-d'œuvre, et
Madame BIYl!ary sera au romanesque moderne ce que Don
Quichotte était au romanesque du Moyen-Age. De sorte que le
romanesque de la Nouvelle Héloïse est aussi isolé, aussi
,exceptionnel dans l'ordre de la beauté qu'il est, dans l'ordre
de l'existence sociale, relié â d'innombrables antécédents et
i d'innombrables suites. L'art a fait sur son terrain cette
police que M. Seillière voudrait que la société fît sur le sien.
Le romanesque n'a été démasqué et chassé que par le roman,
,cette lance d'Achille de la littérature.
ALBERT THIBAUDET

NOTES

SONNETS EN GUERRE, par Henry Céard (Libnûrie
Française).
Les meilleurs vers inspirés par la guerre risquent rort
d'appartenir aux genres secondaires. Les œuvres qu'on
nous a successfrement présentées comme étant « le poème
de la guerre » ou qui semblaient avoir été construites suc
un plan lyrique élevé, nous ont généralement déçu.
M. Henry Céard ne s'est soucié que d'être simple et ,
vrai:
(( ce que j'ai vu, sen.ti, souffert, aimé, je l'écrivais
cc sincèrement, et de mon mieux: ...
Certes, on n'attendait point de l'auteur de Terrains ci
bord de la mer un débordement d'effusions lyriques,
mais un art aussi sobre d'ornements que le sien, aussi dépouilléd'images, et pourtant d'un accènt si vigoureux, a de quoi
surprendre agréablement : M. Henry Céard qui se. plait à
transposer dans notre langue les effets de l'hexamètre latin,
fait un emploi constamment heureux: du vers de quatorze syllabes. S'il n'est pas exact que son vers ne soit taillé, comme
il le dit en terminant, « sur aucun patron connu» ( car il s'en
trouve maint exemple dans notre ancienne poésie, sans
parler de Verlaine et d'autres poètes du x1xe siècle ) 1 du moins
ne doit-il à personne une variété de coupe et de cadence très
remarquable :

vmdre

ait

�II8

NOTES
LA :NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Où sont-ils entetcs les soldats morts pour la Patrie
Dans les cimetières du front conduits en grands charrois ?
Marins et passagers, en quels courants, en quels détroits
Vous coula la torpille, ou la mine, ou l'artillerie ?

Poù'!t de faucheurs aux champs où mr pied pounit la moisso1t
Du de_uil est dans la rue, en chiUJite femme que je croise ;
, Les Jourgpns de blessés qu'im drapeau rouge et bleu pavoisç,
Font passer la bataille à la porte de ma maison.

Puisqu'il n'est pas permis qu'on s'agenouille et que l'on prie
Sur des défunts perdus on ne sait1pas en quels endroits,
Qu'on ne peut porter des bouquets à vos flots, à vos croix,
Massacrés des schrapnells, noyés de la piraterie,

Un sonnet intitulé Colombes et avions où se révèle un tour
d'imagination ingénieux et rare s'achève sur wn vers de toute
beauté:

Avions, avions, prenez un vol religieux !
Aujourd'hui, Jour des Trépassés, emportez dans les deux
Chrysanthèmes, œillets, au lieu de roitraille et de bombes :

Tl -ncus faut oublier les doux termes que nous savio11s
Car les colombes, aujourd'hui, se nomment avions ...
Eh bien créons des mots rwuveaux au sens prodigieux
Pour exprimer la surhummne ainpleur ie nos colères
Et les immenses deuils, qui, tous les jours, tombent des cieux.

Des Dardanelles à !'Yser, élevant vos essors
Partout dans l'inconnu, partout où se creusent des tombes,
Sur la terre et la mer. jetez, jetez des fleurs aux morts !

Il est piquap.t de trouver chez un écrivain d'une autre
génération cette hanùse d'un moyen nouveau d'expression,
qui soit à la taille des événements.
Précis et fin lorsqu1il évoque un paysage de banlieue ou
un aspect du Paris de la guerre, le poète s'élève sans effort
au ton qui convient pour parler des spectacles célestes, de
l'azur périlleux et des tragédies aériennes. ,Qu'on lise le
merveilleux sonnet Ciel étoilé :
Fèroces comme les }mmains, les étoiles, la-haut
Exer-cent dans le ciel lmrs perversites naturelles.

II9

Le vers de M. Henry Céard possède la fermeté lapidaire
et l'éloquence qui convient a,UX pensées graves, à la pitié, ·à
l'amour du genre humain. Ses phrases fortement rythmées
tombent comme les plis d'une belle draperie, noble et sévère.
ROGER ALLAnD

*

* *

L'APPARTEMENT DES JEUNES FILLES, par
Roger Allard, orné de gravures au burin, par J.-E. Laboureur; LES FEUX DE Là. SAINT-JEAN, par Roger
Allard, poëme orné de cinq dessins par Luc-Albert
Moreaii (Camille Bloch).

•

Sans cesse en flamme et mouvement pour s'assaillir entre elles
La clarté des beam: soirs jaillit du choc 4e leurs querelles.

L'Appartement des Jeunes Filles, que~- Roger_Allard composa avant et publie après les Elegies Martiales est ~ne
évocation hardie, toujours délicate, de ses amours de 1eunesse, plaisirs de vacances au bord de la mer. ~u~nze
poèmes ont quinze prénoms féminins. Ils sont délicieux
et divers. Le mouvement de la s'trophe semble le rythme
d'une démarche, et chaque pièce, indépendamment du sens

Par une coquetterie d'humaniste, le romanèier naturaliste
a joint à ses vers français deux sonnets en hexamètres latins.
run d'eux De Guynemer in astrum mutato, offre un mouvemènt digne de Lucrèce:
... Impavidum letho rapuit spatiosior œther ...

mais puisqu'il faut choisir on nous saura gré de transcrire
en entier ce Jour des morts :
~

)

✓

'

�l,20

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

qu'offrent les mots, nous trace, par l'alacrit~ ou la nostalgie
de sa musique, le dessip de son arabesque verbale, un
vis:1ge, une apparence féminine ardents ici, alanguis plus
loin.
Notes d'un p@ëte que semble moins affliger la fuite de
l'heure qu'enchanter la grâce du souvenir à fixer. Dans ce
petit livre, les images sont précises, faites pour réveiller
une vision nette, un moment sensuel. On a trop abusé de
cette sentimentalité flotte qui ne laisse à la suggestion.qu'un
choi-x entre des ombres amorphes ou ne présente aux incarnations qu'un modèle li\ique et incolore. Les héroïnes de
M. Roger Allard sont vivantes, caractérisées.
Voici Laur:i
., . S'aienou-il/ant sur la pl!l-ge
Dure et luisante du parquet,
Elle semble un grand coquillage
Plein de 1111isiq11e et de regrà.

Ou Valentine~
Laissant son ambre fraiche omer un fou1· de sàble.

...

Agathe « vue at?X br,1s d'un grand vent », la jeune Lilloise,
à qui l'on rappelle :

121

NOTES

Filles ne suggère pas un de ces herbiers poëtiques dont
chaque planche dégage la même odeur fade, où le même
gris teinte la diversité des pulpes qui furent le plus chaudement colorées. Ce n'est pas davantage la suite mélancolique des « chambres sans serrures » où M. Henri Bataille
n'ose plus entrer. C'est un ensemble de pièces aérées, sonores
de jeunes rires, p,;irfois d\1n sanglot discret, où la chair a les
couleurs et•le parfum de la vie.
Le français irréprochable de M. Roger Allard fait de
rares emprunts aux vocabulaires périmés ou spééiaux (guerdon, blandices, noliser). Il est ferme et souple, d'une solide
musculature classique. Si l'on voulait tenter de définir la
manière très personnelle de ce poëte, on pourrait dire qu'elte
se ressent de la plasticité baudelairienne et sait tirer un parti
aussi sûr qu'audacieux. de la dissociation des accords verbaux
que l'on doit à Mallarmé. Cçpendant, aucune imitation.
M. Roger Allard a un accent bien à lui, et dont, possesseur
d'un métier parfait, il peut donner toutes les inflexions de
santé sans vulgari:té, de regrets sans morbidesse.
Le livre, joliment édité, mêle au charme des strophes
celui d'exquises fantaisies que M. J.-E. Laboureur a burinées.
* •
* *

fut docile et taciturne
Le don de vos seins résignés
Et par le signe de Saturne
Au.'( pâles amaurs désig11és.
fl

Moins désinvolte, malgré le conseil parodique du début

(Philis, .ne songez plus à faire la retraiJe), est ce poëme : Les
Feux de la Saint-Jean où le crayon voluptueux de M. LucAlbert Moreau a étiré les flammes rousses de cinq beaux
portraits de femmes. Une première suite de vers où le poëte
rend visite à Philis, rêve devant le décor familier, les fards, les
bijoux, puis emmène son amie, est admirable de chaleur, de
vivacité et de puissance descriptive.
Lorsqu'on a lu ces pages ou des heurts inattendus de rimés
masculines et féminines réalisent une harmonie sourde et

Le t.11Jtre vous rendit contmte.
Pourtant, vntre bonl1e11r saumis
Fut pareil aux salles il' attente
Où de$ pauvres sont endormis ...

Adrienne, que ses coussins transforment en un « bouquet
d11 1verbe orné par les siècles sttvantf )) , L'Appartement iles Jeune!.

'

�122

LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAISE

grave, on décompose mieux le jeu de cette alliance d'enthousias1n;e et de raison qui s'équilibre chez M. ~oger Allard. Et
bien que l'all}OUr de la sincérité n'ait pas à intervenir ici, on se
prend à aimer cette probité d'expression qui semble, ne
voulant rien que de profondément éprouvé, exclure tout ce
qui n'aurait pas été ressenti avec assez de vigueur pour
joindre aul. élans de l'imagination, aux joies méditatives,
une durable émotion sensuelle.
Un poëme en vers libres, une suite de tercets à terza
rima, achèvent ce recueil. Deux livres antérieurs à ces
Elegies Martiales qui @nt si profondément marqué dans
l'œuvre de M. Roger Allard qu'il nous a été difficile aujourd'hui de les oublier momentanément et d'essayer de préciser, sans tenir compte de leurs révélations, ce qui est
exclusivement dû au poëte de l'Appartementdes Jeunes Fille.set
des Fettx de la Saint-Jean.
JUN PELLERlN

** *

123

NOTES

-Cise période des grandes pluies primaires, où tout s'arrête, où
« Un

œil obscur se ferme sur tout c.e qui a été. »

Enfin, et non moins vite, le roman-cinéma se déroule à
rebours et nous attérrissons à Paris, sur notre-vieille planète, d;ns ce monde, ce « monde entier » où le réalisme de
l'auteur sera mieux à l'aise.
Tel est le court épisode que nous présente M. Blaise
Cendrars en une édition luxueuse, ornée des couleurs de
F. Uger, compositions, - ou décompositions - st~identes et agréables, malgré un abus des lettres au poch0tr.
Les effets de ce film de publicité sont un peu gros, - on
les voit d'Interlaken, - mais l'on y retrouve avec plaisir ces
réalisations puissantes, c~s façons correctes et bourrues de
conduire la phrase française} ces images obtenues en force
qui donnent à tous les écrits de M. Gendrars une incontestable vigueur massive.
PAUL 'MORAND
,.

* *

LA FIN DU MONDE, FILMÉE PAR L'A'NGE N.D.,
roman, par Blaise Cendrars (Editions de la Sirène).

PENSÉES D'UNE AMAZONE, par Natalie Clifford Barney (Emile-Paul, éditeur).

Décidé à modernisér la publicité céleste, Dieu se rend en
Mars par le rapide interplanétaire. Le voici, pour commencer, mais sans succès, barnum des religions. Il se
réfugie auprès de son ami Menelik, dans la Cité des Aventuriers, où, pour capter l'attention du public, il s'abaisse
à des réclames philosophique telles que le Truc des
prophéties ou la projecp.on du film de la Fin du monde.
L'ange N. D. souffle dans sa trompette et nous assistons
au défilé, bientôt vertigineux, des siècles éperdus, à.la mort
des esp,èces, à l'éclosion d'êtres nouveaux dans des végétations in$tantanées. L'histoire et la préhistoire c:1ccélérées,
toutes les lentes transformations de la nature s'accomplissant
en un tour de manivelle, nous laissent s04dai.n dans l'indé-

Les « pensées » et les « maximes » font ·un genre littéraire
où il y a peu d'apparence que des femmes écrivains puissent
exceller. Les lettres et les mémoires leur sont plus favorables, parce que les traits piq~ants et les sail1~e~ de la c~nversation y gardent un peu de leur fraîcheur ongmalc.
Les plus belles &lt;c pensées», comme les plus beau~ poèmes,
sont les plus proches du lieu-commun. ;eu.r b~aute ~st toute
formelle. De forts contrastes d'éclat et d obscunté y Jouent la
profondeur. Un certain tour oratoire n'est p_as pour y
déplaire. Il est aisé de vérifier cette observanon sur les
-chefs-d'œuvre du genre.
.
Ce sont ses mémoires de sensations que Mademms_elle
Clifford Barney présente sous forme de notes rédigées avec

�NOTES

124

LA ~OUYEI.LE REVUE FR.ANÇAISE

une négligence qui n'est pas elle-même sans apprêt. Un
curieux. tempérament s'y révèle, d'une épicurienne anarchiste
par dégoût de la morale, et que l'attrait de la politesse et
de la distinction inclinerait au stoïcisme - stoïcisme
sportif et sensuel.
On trouve dans ce livre quelques traces de cette esthétique « liberty», qui faillit gâter les beaux dons de Renée
Vivien.
« La chair des corps adolescents qui gardent dans leurs
« ombres bleues comme le souvenir des extatiques clairs de
« lune où ils se sont baignés, etc ... »
Cela date un peu, comme aussi certain satanisme cérébral. Mais il y a d'excellents traits à glaner : à propos des
Gothas, voici qui est assez plaisant :
«

De l'homme des cavernes à l'homme des caves.

décocher un trait derrière elle, en faisant semblant de fuir.
Elle n'est jamais si dangereuse que larsqu'elle paraît faire
retraite devant l'objection logique.
« Penser profondément, écrit-elle, c'est penser de façon
anonyme, au-dessus des couches d'images ». Sentir et voir,
pour les femmes, et les amazones, c'est penser . .
· Sachons gré à Mademoiselle Barney d'aimer les femmes
avec une si cruelle clairvoyance. Celle-ci nous fait mieux comprendre sa misanthropie indulgente. Pourtant, redisons a,·ec
le précieux Benserade :
... mfme pour nous haïr ces farouches guerrières

11e s'entr'aimèrent pas,
mais d'un parfait amour allaimt sur leurs frontiè1·es
goûter ks vrais appas ....

,.

presque tous indignes de leur malheur

,1

fera songer aux. beaux vers d'Apollinaire :
Je tonllais gens de toute sorte ;
ils n'igale11t pas leur-s destins .•.

' Dans le goût pittoresque ce petit croquis à la plume:
« Chiens, fourrures à besoins »

ne serait pas désavoué par Colette.
Et voici enfin une maxime frappée dans toutes les règles ;
" Les bonnes œ11vres vivent des traitrises de l'amour.

ROGER ALLARD

,. *

)&gt;

On imagine au-dessus de cette légende un dessin de Bofa ou
de Marcel Capy.
Dans une note plus aiguë cette phrase sur les victimes de
la guerrè :
c&lt; Ils semblent

125

»

Mademoiselle Clifford Barney, e11 vraie amazone, sait l'art de

LA NÉGRESSE BLONDE, par Georges Fourest (La
Connaissance).
Quand on relit les Odes funambulesques, en consultant à
chaque minu.te le commentaire de 1873, on a rarement
l'impression de périmé, de démodé que cause cette réédition de la Négresse blonde. Et l'on se rend compte bien
vite que beaucoup de ces fantaisies, parodies et pastiches
de Georges Fourest ont vieilli moins par les précisions d'époque que par la largeur des emprunts faits au langage de la jeunesse du temps.
.
Chaque génération d'étudiants a. son pader, ses formules
d'ironie et d'enthousiasme. Ce cc ma dague, messeig11mrs.. : &gt;&gt;
ce « oyez, tous» ce &lt;&lt; 011cques, il ne craignit ... » ces mots
« épastrouiller, casquer, épistaler, symbolos, ribauder, birbe,
coruscant, » sont démonétisés. Mais que l'on résiste à la

sensation d'agacement qu'ils procurent et l'on aimera cette
verve, cette « truculence », eût-on dit à l'époque, cette

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

variété verbale. La scatologie, l'obscénité, les plaisanteries
un peu lourdes n'empêchent pas d'apprécier un esprit infiniment subtil, une entente ingénieuse du cocasse. Des
imitations fort amusantes de Victor Hugo, de Leconte de
Lisle, de Coppée, de Hérédia, cette Singesse qui évoque
les Fleurs du Mal, décèlent mieùx que de l'érudition, plus
qu'un amour profond des lettres. Elles. témoignent d'un
don véritable de poëte.
La série intitulée Carnaval des chefs d'Œuvre est remarq'uable. · S'il est aisé de jouer de Panachronisme et de ridiculiser Chimène en lui faisant soupirer :
Qu'il est joli garçon I'assassin de papa I
il est plus difficile de donner à chaque parodie (Le Cid,
PhM.re, Iphigénie, •Andromaque, Bérénice, Horace, etc.) une
forme particulière d'humour et de transposer en des tons
divers les beautés d'œuvres que le respect littéraire a solennisées.
J. P.

*

PIERRE HAMP : LES MÉTIERS BLESSÉS, LA
VICTOIRE MÉCANICIBNNE (Nouvelle Revue française).
Pierre Hamp est socialiste comme Dante était gibelin,
avec la même passion, avec la même âpreté aussi à rencontrer le vrai, fût-ce aux dépens de son propre_,Parti. 11 est
Cl la voix qui appelle vers l'espoir des temps futurs »; il a de
sa mission d'écrivain une idée mystique : « Viens Poète.
Viens Divin. Le Mondç t'attend. » Son verbe se veut
action.
Dante aussi se proposait d'agir sur les âmes, sur l'arien,_ tation .p olitique et sociale de son siède et toute sa vertu active s'est depuis longtemps évaporée. L'existence de la
Divine Comedie suffirait il prouver la légitimité de l'art

NOTES

127

utilitaire, mais l'utile d'une œuvre d'art est borné aux
contempor,ains de son auteur, sa beauté seule la perpétue.
. .. Le buste
Sllrvit à la cité.
Cest parce qu'il est beau que le monument dressé par
Hamp à la gloire des métiers risque de durer et non pas
parce qu'il l'a consacré a'u travail et à la peine des hommes.
Celui qui écrit ne peutlégitimement attendre d'autre gloire
que celle d'être un grand écrivain . Tant pis s'il a déclaré
comme Hamp : &lt;&lt; S'amuser au jeu d'écrire est 1Jne occupation sénile ... Qu'est-ce qù'un homme de lettres, rien que
de lettres? Carton pâte et papier mâché. Une machine à
écrire. &gt;) Malherbe a bien dit qu'un poète n'est pas p1us utile
à l'Etat qu'un joueur de quilles. N'est-ce pas en définitive une assez belle gloire que celle de Virgile ou de Shakespeare?
Ce ne sera pas méconnaître la valeur de son aposrolat, ni
le diminuer que de s'arrêter à considérer Pierre Hamp comme
un homme de lettres, - et parmi les hommes de lettres, ni
comme un historien, ni comme un économiste, ni comme
un sociologue, ni comme un moraliste, mais comme
un prosateur qui écrit des proses, de la même manière
et dans le même sens qu'on appelle poète celui qui écrit des
vers .
Les Métiers Blessés ont pu être rédigés « pour servir à l'histoire du travail en France pendant les années 1914 à r9r9 )),
ce n'est pas aux Métiers Blessés qu'auront recours, dans un
siècle ou deux, les historiens du travail préoccupés de la
condition du prolétariat pendant la grande guerre, ni les économistes en quête de données statistiques. Mais on ne· li.ra
peut-être plus depuis longtemps les Croix de Bois ou le Feu
qu'on viendra encore chercher dans la trilogie de guerre de
Hamp : le Travail Invincibl;, les Métiers Blessés, la Victoire

�128

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Métanicienne l'âme de la France ouvrière depuis Ja mobilisa-

t

tion jusqu'à la paix.
Malgrét tout son attirail de références et de chiffres, derrière tout l'appareil de rapports techniques, de circulaires
administratives, de barêmes, de bulletins d'h6pilaux et de
textes de lois qui nous déconcertent et nous déroutent, il n'y
a guère chez Hamp qu'autobiographie et impressionnisme.
Ouvrier par nécessit~ ou par curiosité, inspecteur du travail, ce n'est pas la vie des ouvriers qu'il chante, c'est sa
propre vie, ou si l'on préfère, en chantant sa propre vie,
c'est celle des ouvriers q1fil chante. Son cas est, tout compte
fait, un cas de narcissisme littéraire.
Il faut regarder de près pour s'en apercevoir. De loin ou
en gros, il fait figure de constructeur. On a pu croire qu'il
composait comme un classique et parler d'un néo-classicisme. En réalité, c'est un romantique, un « montreur ».
PrenezJes Goncourt et Huysmans. Donnez-leur des muscles, des globules rouges ; dépouillez-les de leurs préjugés
de caste, de leur égoïsme littéraire, de leurs manies ; lancezles dans le monde des usines; et vous avez sinon Hamp, du
moins quelque chose d'assez proche de lui. En un certain
sens, on peut dire qu'il est au point extrême d'épanouissement et de perfection du naturalisme et de l'impressionnisme.
D'ailleurs la structure de ses premiers ouvrages, Le Rail
ou Marée Fraîche, Vin de Cbampague, rappelait celle des gros
romans documentaires de r875, les procédés à tiroir de Zola
dans le Ventre de Paris, Genni11al ou la Bête Humaine, avec
les personnages-symboles, apparaissant, à chaque épisode,
pour manifester les sentiments d'une catégorie ou d'une
caste. Dans ses derniers livres, Rampa délibérément renoncé
à ces formules artificielles· et périmées ; chaque chapitre
(dont beaucoup furent d'abord articles de journal) nous

NOTES

offre le tout-venant de ses impressions et de ses réactions.
Son grand mérite littéraire ne sera pas d'avoir introduit
dans l'art « ce qu'il y a de plus beau au monde, le travail»,
car depuis Hésiode et les Géorgiques jusqu'à Hugo, Michelet,
Eugène Le Roy, Guillaumin, Péguy, Charles~Louis Philippe,
la beauté du travail et la souffrance du peuple ont eu une
place dans l'art, et plus particulièrement les métiers agricoles,
le machinisme ne datant que d'un siècle, - son vrai mérite
sera d'avoir été le premier ouvrier à parler de soi avec son âme
d'ouvrier.
C'est son âme seule qui apporte une nouveauté dans notre
littérature, et non pas, comme il semble le croire, le sujet
qu'il traite. La littérature ne se reno_uvelle jamais par les
sujets ou par la forme, elle ne se renouvelle que par des
états d'âme inédits qui déterminent sujéts et forme.
Toute la vie humaine lui apparaît en fonction du travail et
de la peine des hommes ; il ne fait qu'obéir à une nécessité
intérieure, à une inspiration particulière, en parlant des
métiers. Mais ce qui nous émeut, c'est moins le détail anecdotique du métier de pêcheur, de métallurgiste, d'ouvrier du
textile, de verrier ou de mécanicien, c'est la souffrance de ces
manuels, leur révolte, leur résignation, leur espoir ou leur
désespoir, bref le jeu éternel des sentiments humains.
Quant au cadre et au thème mis en œuvre par l'artiste, ils
nous semblent d'intérêt secondaire, parfois même importuns,
s'ils nous cachent trop longtemps l'essentiel.
Le moment culminant du drame, c'est quand Hamp se
demande quelle raison de travailler reste encore aux hommes, comme Claudel ou Péguy se demandent quelle raison
de vivre ils ont. Tué _par l'usinage, le métier se meurt, ~t
avec lui l'honneur et l'amour du métier, la joie de l'ouvrage
bien fait, tous les graqds sentiments que le compagnonnage
avait portés à leur apogée. Par quoi les remplacera-t-on?
9

I

�13'0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Longtemps, Hamp ~attarde à célébrer l'orgueil du bon
ouvrier et de la bonne ouvrière, comme le Péguy de VArcrmt. Et convaincu de- leur disparition inéluctable et pi:o:baine, iJ ne d:écouvre, pow: se substituer à iui, que l'aspiration vers. la Justice. « Rappelle-toi, il faut aimer deux
choses: la justice et ton métier.» (Gens, p. 9?). Bientôt t~us
les métier&amp; ayant tlî.,sparu, il n'y aura plus àa1mer que la JUS-'
tice.
Nous voilà loin de Goncourt et de l'impressionnisme, de
la peinture exacte et minutieuse .d'après. le motif. Ham~
cueille à même les souvenirs et les 1mprcss10ns du temps ou
il travaillait avec ses modèles, comme dans un métal en
fusion • en repassant sa vie, il en retrouve· toute l'émotion,
~t il at;eint au fond même de la nature et de la destinée
humaine, à tous les- pourquoi et à tous les a quoi bon. Ces
grands problèmes, Hamp les formule sel0n sa consci~nce
d'ouvrier, sans quitter l'usine. Les grands mystère?c~rébens
de l'au-delà, de la grâce, du sai.rifice, del.a commumon d~s
saints, il ne sren préoccupe pas. Son angoisse est affranchie
de toute l"a:ngoisse chrétienne ; il ramène le problème à ses
turnes judaïques. Il réduit tau: à l,a mesure ~e l'homme_ et
de son e.xistenœ terrestlie, mais 1 homme n en est pomt
diminué , car cette mesure s'élargit de tout l'espoir
. messianique, du vœu de justice et d'amour, de tout le vieux rêve des
prophètes.
La grandeur de Hamp se mesure là: il nous penche de
force sur l'-.1bîme de notre destinée, et le vertige s'empare de
nous, et nous sentons peser sur notre tête l'irrémédiable
malédiction de la Glntse : « Tu gagneras ton pain à la sueur
de ton front. » D1une seule plongée, il nous entraîne jus-qu'a,u fond de nous-même, puis il nous aide à ~e1:1o~ter ~vec
l'espoir de not1e rédemption. Sur le pfan JUU, 11 fa1~ ce
que Dostoiewsky, Claudel, Pégu~ font sur le plan chrétJ.en,
mais sans la même centinuité dans l'emprise.

NOTES

131

Souvent, cet ouvrier s'oublie au j.eu d'ouvrer des phrase11
et des mots sans plus • Il connaît d'ailleurs cette faiblesse et
l'avoue: « Ce peut être une joie fi.ne qu'on a puai mer le be-an
français depuis la phrase d' Amyotjusqu'aux vers dei.a LJgm~
des Siecles .•• Que leurs œuvres soient pardonnées à ceuK: qui.
ont aimé le beau français. » C'est la faiblesse du bon ouvrier
verrier qui perd son temps à souffler une bouteille à côtes
dite melonnée comme si une bouteille ordinaire ne conte~
nait pas aussi bien les liquides. Pour nous~ qui n'afficl1ons
pas pour le jeu d'écrire le même dédain que Ham.p, nous
aurions tort de nous en plaindre : nous devons à œt
amour du beau français ses plus beaux morceaux de bravoure. Et derechef, nous revoilà à. Goncourt « ouvrier de
lettres ».
Le manuel qutest resté Hamp travaille sa matière comme
une pâte. Les mots, la syntaxe ont pour lui une valeur matérielle. Il écrit opaque et lourd. Ses réussites de forme, .ce
sont des phrases à tenir dans la main pour les .50upeser ou
les caresser. Il y a des écrivains visuels, d'autres auditifs :
lui est un écrivain du toucher. Il recherche les qualités
tactiles : l'épaisseur, le poids, la consistance, le lisse, le rugueux. ·
Il traite les mots comme une matière plus ou o;ioins rare
et précieuse. A sertir des mots techniques, il a la. joie du
bijoutier qui travaillerait des pierres inconnues avant lui. A
transcrire sur du pàpier blanc, les beaux noms des métiers,

c-ubilots, /peules, tézures, gomme adragatiti, ringard,

pas-

tillage, tourier, enfrem.eltier, une salive heureuse emplit sa
bouche.
Mais comme le joaiU.ier, pour rempli~ les. journées creuses, travaille sur le cuivre et la verroterie, avec la même
conscience que sur le platine et l'émeraud1:.r Hamp met ~a
coquetterie à travailler n'importe quelle matière, ia plus
iTie,o-rate, la plus anti-linéraire : desdrcnlaires administr,atives

�IJ:2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou des chiffres, Il est le premier et le seul à avoir extrait
d'une statistique une parcelle d'émotion littéraire. Prenons
garde qu'il utilise ses chiffres et ses termes techniques
exactement de la même manière qu'un Henri de Régnier
ses ifs, ses miroirs d'eau, ses mascarons et ses balustres.
Le jeu d'écrire interrompt la démonstration entreprise. Il y
a juxtaposition et non pas fusion de l'élément impressionniste et de l'élément documentaire ou prosélytique. Cest
tour à tour l'amour du métier d'écrire et l'amour de la justice
qui prend le pas. Le résultat, c'est un produit littéraire
étrange, violemment original, chaotique, mais littéraire.
Faudrait-il donc tant s'en désoler ? Quand, dans tous les
domaines de la production, il n'y aura plus d'ouvriers, mais
des usineurs, il rester:\ du moins un métier, auquel l'usinage
jamais ne pourra se substituer, èelui de !'écrivain. Un jour
viendra où il n'y aura plus au monde qu'un unique ouvrier :
l'homme de lettres. Si c'est de ce titre que la profonde admiration de beaucoup d'entre nous préfère saluer Pierre Hamp,
aura-t-il sujet de nous en tenir rigueur ?
BENJAMIN CRÉMJEUX

*
* *

LES VOIX QUI CRIENT DANS LE DÉSERT, souvenirs d'Afrique, par Ertiest Psichari. (Louis Conard,
éditeur.)
Je m'explique aujourd'hui pourquoi le VCfyage du Cimturion
d'Ernest Psichari, lorsque je le lus en 1916, ne me procura
pas toute Fémotion q_u'en attendait mon cœur de néophyte.
J'en exigeais peut-être trop : moins des raisons que des transports. Cependant, par derrière, j'entrevis un homme; mais
souhaitai surtout de le mieux voir. Pour tromper ma déception, j'en vins à me plaire précisément à ce q_ui comptait le
moins dans l'ouvrage : de jolis coins de paysage, arrêtés,
transparents et quelques effusions &lt;&lt; barréstennes » ; le reste,

j

NOTES

133

je l'avoue, me parut abstrait et glacé. Que Psichari eût en
lui l'étoffe d'un véritable écrivain, la chose est sûre ; d'un
grand écrivain, je ne sais ; mais là n'est pas la question. Il
voulut être et fut un homme, un officier et un chrétien. De
quelle valeur! après l'ouvr,ige de Massis, le livre présent le
dira. J'y trouve enfin l'explication de mon erreur : le Voyagt
du Centurion, d'ailleurs inachevé, quoiqu'on l'ait donné pour
complet, était un livre fabriqué, sur un sujet qu'il est peutêtre interdit de mettre en livre, je veux dire de transposer :
la confession d'un converti. Je comprends mieux que personne le scrupule de pudeur et de modestie qui poussa Psicharià récrire sa confession sous une forme plus voilée. Dans
un cas analogue les mêmes objections m'arrêtèrent et si je
passai outre, c'est que la volonté de cc servir » l'emporta : je
n'ai pas à le regtetter. - Jamais, de son vivant, Ernest Psichari ne nous eût livré ce texte secret. Il y a mis le meilleur
de lui-même. C'est en somme le Voyagesous sa forme native,
directe et ingénue : rien plus que le journal de route, mis
au net - mais par goût de la propreté, non par coquetterie d'artiste - que peut tenir un officier qui a des lettres,
-au cours d'une campagne difficile. Il écrit pour lui, non pour
nous. Aussi bien ne nous fait-il grâce d'aucun nom de
kzar, de puits, de tribu ( nous sommes enMauritatùe ettout
est préc;îeux au souvenir) ... Aussi bien devons-nous le suivre
dans des expéditions dont le but est toujours le même : disperser les nomades et les dissidents, les houspiller quand il le
faut, recevoir leur soumission et jalonner les routes avec le
drapeau tricolore, à travers les espaces mo;nes, sans cesse en
quête d'un point d'eau potable ou de quelque décevante
oasis. Mais il nous }'leint a:ussi les mœurs, la spiritualité des
Maures ; il nous peint la soif et la solitude - et surtout,
chaque fois qu'il pense, il note ce qu'il a pensé. Or, tous
ces éléments que nous offrait le « centurion » dans un ordre
voulu, dans une fixité artificielle reparaissent ici à l'état de

�I

134

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vie, à l'état naissant, comme disent les chimistes, et
placent « l'homme » devant nous. Ecartons la littérature ; il s'agit d'un beau livre de spiritualité qui exaltera
bien des runes ; je le prendrai pour ce qu'il est, qui n'est
pas peu.
Au départ, une volo.nté. « Je ne ttaverserai pas en amateur
la te.rre de toutes les vertus (le désert d'Afrique}, mais à toute
heure }e lui dem.a.nderaI la force, la droiture, la pureté
de cœur, la noblesse et la candeur. » Devant la stèle funéraire des lieutenants Andrieux et de Frausser, il reconnaît la
France. (,:; Ah ! être digne d'elle ! » Voilà son but. Il se fern
obéissant. « Heure d'obéissance, de confiance, dit-il encore ;
on ne sait trop à quoi ni en quoi, mais simplement d'obéissance .•.. :» -et (f. pendant l'écrasante .chaleur des jours ... le
sentiment d'une mystérieuse attente. » Il admire l'Islam méditant - ainsi le capitaine Dupouey avant yan retour à
l'Eglise - et il demande : ne pouvons-nous en\faire autant ?
Tel est le conseil du désert : replie-toi ! Se replier sur soi,
c'est.retrouver d'abord la patrie, puis la chrétienté et l'Eglise,
le bloc d,e la tradition. « Si loin du progrès nous sentons
que nous sommes des hommes de faléliti et qu'au fond le progrès nous est égal. ll Ne perçoit-on pas là un écho de
Péguy ? - Alors commence l'obsession religieuse qui va Te
marteler et l'exalterpendant des mois, jusqu'à ce dénouement
qu'il prévoit nécessaire et inévitable. Il n'y a pas à chercher
de raisons : cc il s'agit de savoir si on a le goût du ciel ou
non )) - et si on l'a, on doit trouver le ciel. Il osera écrire,
un 14 juillet : le Ce qui est requis pour la qualité de FranÇ2.is, c'est la foi de saint Louis et de Jeanne d'Arc, sinon
leur sainteté. » Il ne l'a pas encore ; mais il ne craint pas de
la demander. « Demander beaucoup, recevoir davantage
ellcore 11, secret du bonheur des chrétiens, à l'opposé de la
sombre foi des Mahométans qui ne demandent-rien. Et de nouveau l"irnage de la France des croisades se lève, celle qu'ai-

NOTES

•

mait Péguy : il comprend qu'en tant que soldat r.: il continue
une grande action chrétienne passée )&gt;. Il établira dom: sa vie
sur ce plan supérieur; car, dit-il, « il •m'est pas ,possible que
les saints ne prévalent pas .contre nous et que la pureté ne
prévale pas contre l'impureté. » Il y faudra l'aide de Dieu L. et
pourtant u: sa parole est dure I); mais la foi n'est si difficile
ri:..qu'afin de réserver le jeu de 11otre liberté ». Aussi le voyageur oscille-t-il en.tre les deux ivresses, œlle de la terre et
celle du ciel ; il les confond parfois : « Quelle joie de se
réveiller dans de jeunes matins et de _s'endo.rmir ,dans
de jeunes soirs ! &gt;&gt; - Un jour, causant avec un Maure
(c'est une des pages les plus émouvantes du livre) il en
vient à parler d'Issa, c'est-à-dire de Jésus. Au Maure
qui le tient pour un gra.nd prophète, Psichari répond, en
chrécien, que Jésus est le :fils de Dieu; puis il se laisse aller
à raconter toute la vie du Maître selon qae l'Evangile nous
l'enseigne ; quand il arrive au bout, il a des larmes plein les
yeux.. « Je parlais, dit-il, du fond de ma consciente et il ne
me sem,_ble pas que j'aie manqué de fra'm:hise, » Un Français,
selon lui, ne pou'Q:ait parler autrement devant un Arabe :
pourtant, il y a cdéjà un peu plus que l'injonctioa de la tradition. TI continuera .donc d',attendire, sans impatiencCe, que
Dieu se manifeste: car Dieu doit se-manifester. Notez qu'il
ne s'amende pas, qu'il vit toujours dans le péché. Le jour -0ù
il deviendra catholique, il ~st sûr que tout « changera :o ; il
laisse à Dieu le sein entier de sa. réforme. Quelle soumission
à la grâce ·! - Enfin, un jour de promenade, il tombe à
genoux sur le sable, &lt;fans un coin de désert et :sans l''ILvw
1Jt1Ulu·: Nous. touchons à la fin &lt;Ùl livre et du miracle. Av.ant
d'.entrer dans le Saint des saints, Psichar,i n'a plus qu'à fllÏre
son ex:amen de conscience vis-à-vis des vérités de la foi :
trente pages suprêmes, ardentes et coacises, sans cllétorique,
plein~ de suc, que la littérature spirituelle retiendra parmi
Jes plus hautes. Ici, il fauclrait tout citer ou rien. L'amour

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

aura raison des arguties de la dernière heure. Psichari n'a
plus qu'à mourir.
Nous savons comment il est mort. Encore à la manière de
Péguy, son maître: la tête haute, au feu. L'homme avait le
cœur noble, la raison ferme ; il n'est pas le dernier que
l'amour de la France aura conduit et conduira plus loin.
En ce sens, son livre élucide une disposition du cœur et
de l'esprit commune en notre temps à un grand nombre
de jeunes hommes. C'est un document et une prière :
un livre de réalité.
HENRI GHÉO)I

* *

G~ Q. G. SECTEUR I, par Jean de Pierrefeu (l'Edîtion française illustrée).
Pendant la guerre, M. Jean de Pierrefeu, officier blessé,

fut préposé à la rédaction du« communiqué. » Peu d'écrivains

/

ont connu de pareils tirages. Un peu par dépit d'avoir dû
'si souvent farder par ordre la réalité dangereuse ou triste,
mais surtout par amour de la vérité, il publie maintenant
:.es mémoires. Des questions y sont élucidées qui échappent
à la compétence de celui qui écrit ces lignes. Fantassin ou
pilote d'avion, j'ai vu de trop près ou de trop haut une
guerre qu'on ne pouvait bien connaître qu'au téléphone et
sur 1a carte d'un état-major. Mais indépendamment des révélations qu'il apporte, le livre de M. de Pierrefeu offre un intérêt
littéraire qui doit être signalé ici. Sans doute il y a quelque
exagération l prononcer, comme on l'a fait à propos de cet
ouvrage, le nom de Saint-Simon. Ce sont là des comparaisons redoutables. Spectateur ironique et sceptique, mais
scrupuleusement impartial, M. de Pierrefeu ne pouvait
mettre dans ses narrations anecdotiql.les le feu et la vivacité
qui distinguent le génial mémorialiste du grand siècle, ni
dans les portraits une verve aussi directement ,ruelle. On
admirera pourtant l'extrême variété des formules employées

,

1 37

par l'annaliste indiscret du G. Q. G. pour exprimer courtoj•
sement la médiocrité intellectuelle de certains officiers d'Etatmajor. Aucun parti pris de dénigrement n'apparaît, du reste,
dans ces pages vivantes, où l'on trouvera un grand nombre de
silhouettes légèrement et finement dessinées, comme celles •
du lieutenant-colonel Serrigny, du général Anthoine, du
général Buat. L'auteur a dressé un portrait en pied, à la
Velasquez, du maréchal Pétain. C'est le personnage sympathique et le héros du drame, j'allais écrire, par mégarde,
du roman.
I
Il est intéressant de noter que M. de Pierrefeu, obser'vateur et psychologue avisé, se trouve ici d'accord avec
le sentiment général des combattants, pour qui Pétain
fut l'incarnation du grand chef. Les motifs de cette enviable
préférence sont fort bien marqués par M. de Pierrefeu.
Voici, maintenant, entre autres anecdotes lestement contées, un échantillon de sa manière :
« M. Mandel qui, déjà à cette époque, portait ses vues
« sur la circonscription de Lesparre, affecta à la mission
« française un électeur influent du 1vignoble. Mais celui-ci,
« un rural au langage sans nuances, déclara, un jour de
.« franchise intempestive, que M. Mandel ne serait pas élu
(&lt; à Lesparre et qu'il ne voterait pas pour lui. Le propos fut
•-" rapporté au tout puissant seigneur du cabinet qui, séance
(t tenante, renvoya l'ingrat dans la troupe.
(&lt; Il
n'eut pas tort ; l'électeur en question ne fut pas
« assez influent pour le faire échouer, ce qui laisse à.
« supposer qu'il ne l'aurait pas été davantage pour le faire
« réussir. »
Le récit de la promenade officielle des deux généraux
dont personne n'ignorait l'antagonisme et qui chaque matin
marchaient publiquement en se donnant le bras n'est pas
moins plaisant.
A défaut de Saint-Simon, M. de Pierrefeu nous donne

�138

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

souvent du bon Bussy-Rabutin ou du meilleur Tallemant
des Réaux.
ROGER AU.Uo

LES NUITS DES ILES~ par R.- L. Stevenson, traduction &lt;le Fred Causse-Maël (L'Edition française illustrée).
Il vient de se commettre, à l'égard de Stevenson, une de
ces trahisons contre lesquelles on ne saur.ait protester avec
trop d'énergie. Nous attendions depuis longtemps la traduction d'un de ses plus beaux recueils, Island Nigbts Entertainmenls, et la Revuehebirnnadaire ven;ut d'en publier une version
excellente due à M. Jacques Delebecque, quand soudain une
autre traduction a paru en volume, signée de M. CansseMaël, mais tellement inexacte et bâclée que l'œuvre en
devient méconnaissable. C'est une de ces « mises en français &gt;&gt; devant lesquelles on se demande tout d'abord s'ih~agit
bien du même texte que celui qu'on a lu dans l'migiaal, et si
le traducteur n'a pas eu entre les mains une édition remaniée,
tapt paraissent inexplicables les omissions, additions, déformations de toute sorte. Mais cette fois toute tentative d'explication honorable est découragée' dès les premières lignes.
Il n'y a pas besoin d'avoir beaucoup fréquenté Stevenson
pour s'être rendu compte de !'-exquise perfection jusqu'à
laquelle il pousse ses ouvrages. Si jamais un auteur eut le
sens de la mesure et le souci de la plus délicate mise au
point, c'est bien lui. Trop parfait 1 serait-on parfois tenté de
s'écrier ; non qu'il tombe jamais dans l'académisme (peu
d'écrivains ont sU jouer comme lui de l'argot des aventuriers
et des gens de mer); mais on sent qu'un excès d'urbanité
l'empêche parfois de nous dire tout ce qu'il .sait. Aristocratique discrétion, particulièrement rare chez les !l'atures
vràimènt riches ; mais en même temps discrétion si fudicieuse qu'elle ne laisse perdre aucun élément cfémotion.
Personne n'a ·parlé des Mers duS~d comme Stevenson, parce

NOTES

139,

qu'aucun voy.ag:eur n'a possédé son art, mais peut-être plus
eacore pa.oe que peu d'hommes .o.nt eu, au même degré que
lu4 ce don de sympathie qui permet de recueillir en tout
être humain quelque chose de précieux et d'unique. Pour lui,
les îles du Pacifique, œ ne sont pas seulement d~s pay~"CS
et des parfums, c'est encore davantage l'âme obscure et charmante des indigènes dont il a su gagner l'affection. Dans
l~lattd Night: Ente~tainments, l.a ~ntaisie, la vérité~ l'observa.tron atten.dne, 1 humour s.e melent selon le plus subtil
dosage, et c'est cette œuvre sensible et racée que M. CausseMaël a brutalisée avec un sans-gêne incrnyable.
N'allons jlaS plus loin que les premières lignes. L'agent
d'une société commerciale raconte son arrivée à Falesa.
Voici~ l'une en regard de l'autre, d'abord la traduction, d'une
littéralité parfaite, donnée par M. Jacques Dclebeoque,
puis celle de M. Causse-Maël.
La brise de terre, qui nous
souffiait à la figt1re, nous appor•
tait u.n violent parfum de citron
sauvage et de vanille (d'autres
odeurs aussi, mais celles - là
étaient les plus nettes), et la
fraîcheur me fi.t éternuer. Il faut
dire que j'avais vécu des années
dans une île basse près de la
Ligne, prcesque toujours seul
au milieu des indigènes. Je fai,
sais donc une expérience nouvelle ; la langue même du pays
allai.t m'être étrangère, et Ja vue
de ces bois et .de ces montagnes,
et leur parfum nouveau, me
renouvelaient le sang.

La brise de terre nous soufflait
à la ~ce des effluves de limon

sauvage, de vanille ,,1/ d4 stéphatiotte. La fraicheur de l'air me
frappa qruind je débol.)chai sur
le pont et je me pris à éternuer.
Il faut vous dire que je venais de
passer des années sur une tle
basse et marécageuse près de
l'Equateur, seul ail milieu des
indigènes bo.tiles et que j'appréciais le changement. La vie nouvelle que j'allais m.ene. me séduisait~,. avance. On m'avait V/,/,nté
la douceur di la population, les

qgrinumts 1-éels du poste, rJ ma
foi, la vue de ces montagnes
boisées, les parfums qui s'en

dégageaient me causaient une
vague griserie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Remarquez la désinvolture avec laquelle ces lignes fort
simples et qui ne présentaient aucune difficulté d'interprétation ont été faussées et avilies. Déjà cette stéphanotte est assez
surprenante. (Ce mot n'étant pas cité par Larousse j'ignore
dans quel sens il pr~cise les « autres odeurs »).Mais que ditesvous de ce marécageuse, dans une région où les îles basses
sont en général des récifs de corail, et de cet hostiles appliqué à des gens dont Stevenson s'est toujours évertué à nous
faire comprendre la bonté ? Enfin que penser de ce délayage
qui produit chez M. Causse-Maël une vague griserie ?
Ouelques lignes plus loin, le capitaine raconte comment
il ensevelit dàns l'île un pauvre diable d'ivrogne et plaça
cette inscription sur sa tombe : cc John Adams, obit r868. Va
it Jais comme lui. » L'épitaphe devient chez M. Causse-Maël :
11 Passant, 11e suis pas son exemple. » La morale est sauvée ; on
ne saurait trop s'en réjouir ; mais enfin Stevenson .•. Le traducteur l'a sans doute pris pour un petit journaliste inconnu
avec lequel on n'avait pas besoin d'y regarder de si près.
Passons à M. Causse-Maël son manque de tact littéraire puis&lt;]U'il -n'en est pas responsàble ; mais comment n'a-t-il pas
compris que, même pour un lect~ur fermé à toute beauté,
les Nuits des Iles présentaient un intérêt de documentation
sur les mœurs du Pacifique. Juxtaposons encore une fois la
traduction et la paraphrase :
J'étais malade du désir d'avoir
des blancs comme voisins, après
quatre années de Ligne qui
m'avaient toujours fait l'effet
d'années de prison; temps passé
à être déclaré « tabou 1l, à descendre à la « Maison des Palabres &gt;&gt; pour en savoir le motif et
pour faire lever la peine, à ache•
ter du gin, à tirer une bordée et

J'avais été par trop sevré de
société pendant quatre ans, mes

quatre années d'Equateur, que je
considérai toujours comme quatre vraies années de bagne.
Quelle existence que la mienne

au cours de cette période maudite, où j'étais seul de mon
espèce au milieu de sauvages
stupides ! J'en étais arrivé, ma

NOTES
à la regretter, à rester le soir
chez moi avec ma lampe pour
seule compagnie ou à me promener sur la grève en me demandant dans quelle catégorie
d'imbéciles il fallait me classer
pour être là où j'étais.

foi. à me griser r~gulièrement
pour oublier ma solitude.

Notez c,ie ces citations ne sont pas perfidement choisies,
mais qu'elles sont toutes relevées dans les trois premières
pages où l'on aurait encore pu cueillir plus d'une cocasserie.
Hâtons-nous de refermer le volume, mais ne cessons pas.
de protester contre de pareils brig{lndages.
·1EAN' SCHLUMBERGER

*

* *

POÈTES ESPAGNOLS ET HISPANO-AMÉRICAINS CONTEMPORAINS.
Je m'excuse d)border un sujet si étranger à mes études.
habituelles. Je sais bien qu'il ne suffit pas de parler à peu près
couramment une langue pour être cllpable de porter un jugement quelconque sur des ouvrages écrits dans cette langue.
Cependant, v~ici que de plusieurs côtés, -et notamment de
Madrid même, où Enrique Diez-Canedo m'y encourage
publiquement, dans un article de la revue Espaiia, - on
me demande de parler de la poésie espagnole contemporaine.
A vrai dire, j'avais déjà commencé d•en parlerl mû par mon
admiration pour l'œuvre de Ram6n G6mez de la Serna
(Cf. Hispania, n° 3, 1918, et Littérature, Septembre 1919),
et, dans un article déjà ancien (El Nue1,10 Mercurio
1907) j'avait dit ce que je pensais et ce qu'on pouvait attendre de la poési_e hispano-américaine. Mais quant à entreprendre les longues études que suppose une connaissance un
peu approfondie de ces littératures, - non ; et, comme on
dit là-bas : A 11ivir !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant, voki trois livres qu'il me faut signaler aux lecteurs de cette revue, et j'espère que mon amour pour la langue
castillane suppléera à mon manque de préparation.

** *

NOTES

nous souhaiterions aussi une étude sur le même sujet par
quelqu'un qui connaît à fond la littérature fruiçaise et la littérature espagnole ; quelqu'un qui est le premier d'en1re les
critiques espagnols contemporains : nous a.vons nommé
D. Enrique Diez-Canedo.

Dans Le Symbolisme français et la Poésie espagnole
modenu 1, M. A. Zéréga-Fombo.na nous a donné, en français, une étude remarquable des grandes lignes du problème
de l'influence française sur les lettres castillanes. Mais le titre
de son ouvrage est un peu décevant. Les trois quarts de ce
petit volume sont remplis par une étude philosophique de
l'expression littéraire et du Symbolisme, et ce n'est que dans
les tout derniers chapitres que l'auteur aborde la question de
l'influence du Symbolisme français sur la poésie espagnole,
influence qu'il attribue presque uniquement à P'œuvre de
Ruben Dario. On s'attendait à une étude plus complète et
plus détaillée, et à trouver quelques preuves historiques à
•l'appui de cette thèse. Est-ce bien uniquement à travers
Ruben Dario que le Symbolisme français a fécondé la poésie
espagnole contemporaine? Nous aurions désiré savoir quelque chose de l'histoire de la. fortune de l'œuvre de Dario en
Espagne. Personnellement, nous pensons que c'est, encore
plus peut-être que son exemple, la publication en volume de
ses articles sur les écrivains français vraiment importants de
la période 1850-1900, -sous le titre « Los Raros]) - qui a
éveillé la curiosité de l'élite des artistes espagnols. Quoi qu'il
en soit, l'histoire de l'influence du Symbolisme français sur
la poésie espagnole et hispano-américaine contemporaine,
- un sujet très complexe et très intéressant, reste
encore ) à faire. M. A. Zéréga-Fombona en a écrit la
préface. L'écrita-t-il lui-même ? Nous le souhaiterions. Et
1.

Paris, Mercure de France,

1920.

r

*

* *
Je crois que c'est Matthew Arnold qui a dit qu'une des
caractéristiques de l'homme de génie était « une vie extraordinaire &gt;. Je me souviens aussi qu'un des plus célèbres
romanciers anglais contemporains m'a dit un jour : a:: L'artiste doit s'amuser. » Il semble bien que ce que nous appelons la. vie de bohème a. dû exister depuis qne l'art existe.
ElJe a dû exister à Athènes, et nous l'entrevoyons dans l'entourage de Catulle, d'Horace et des grands Elégiaques latins.
Et elle existe encore, après Murger. Mais elle a changé de
forme. Les bohèmes de. l'époque romantique étaient des provinciaux réfugiés à. Paris, qui était pour eux une sorte de
jungle dans laquelle ils s'ébattaient librement, heureux
d'avoir échappé à la snrveiHance malintentionnée et aux critiques des grotesques notables de leur petite ville. Notre
moderne bohème est un personnage tout différent, et les
grandes capitales sont plutôt pour lui des centres d'études
que des lieux de plaisir. En y rentrant, il se dit : « Attention : de la tenue. » C'est en deho.rs de Paris, de Londres, de
Madrid, etc., qu'il prend ses ébats et se lâche la bride. Notre
bohème est une bohème cosmopolite et voyageuse, et le type
du bohème contemporain est en apparence ceci ; nn homme
très correctement et même élégamment; vêtu, de tout point
semblabie à n'importe quel homme du monde. Du reste, ila
plus d'argent que les bohèmes de Murger, ou, s'il n'en a pas
plns, il s'arrange poul' aller aussi loin que possible avec des
moyens restre&gt;nts. Ne faisaht' en réalité parti d'aucun

•

�144

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

« monde », n'ayant pas une « position sociale » à ga:der,
cela lui est facile : il n'a pas ce qu'on appelle des « frais de
représentation » à faire. Il est né n:importe où : à Ni~e, à
Dun•le-Palletau, à Barcelone ou a Buenos-Ayres. Mats de
bonne heure il a connu les noms et les œuvres des écrivains
rrançais de la grande époque 1870-1900, et c'est là q~e ses
études se sont faites, - en plein Paris. Souvent aussi, une
maitresse parisienne a complété son éducation et l'a naturalisé français. Alors il est venu à Paris, dont il a aimé jusqu'aux « taxis empestés », et on l'a vu chez Maxim et à
Montmartre danser le tango mieux q_ue les danseurs professionnels étonner les vieux bohèmes par sa connaissance de
tout ce ~u'il y a de plus avancé et de plus hardi dans l'a~t et
la littérature contemporaine, et paraître, dans le même mstant, l'homme le plus violent, le plus passionné, le plus
intrépide, et le dilettante le plus délicat. Puis, bru~~~ement,
il part, ayant épuisé pour un temps tous les pla1S1rs de 1~
ville, ayant besoin de libres espaces, de grandes courses a
travers les frontières, les océans, les prairies. Il lui faut la
pampa, et ses rapides petits che~au~, et de~ jeux violents, et
une vie rude et pleine de pnvanons, mterrompue soudain par de nouvelles descentes sur les grandes villes.
Tel est le genre d'homme que Ricardo Güiraldes nous présente dans son dernier ouvrage, un roman : Raucbo
(Buenos-Ayres, 1917). Mais Raucho n'est pas une aut~•
biographie. Raucho n'est pas un artiste ; c'est un bourgeois
momentanément fourvoyé dans la bohème, et dès qu'il en
sort, - après avoir bien commencé e~ donné quelques promesses, pourtant - il cesse de nous mtéresser. Il retourne
dans sa pampa ; il se range ; et son ~réateur ,l'aba~donne au
seuil de sa vie désormais embourge01sée, - a moins que son
amour pour une femme qu'il retrouve là-bas, ne le s~uv~; et
c'est ce que nous verrons peut-être dans un procham hvre.
Ricardo Güiraldes, heureusement, n'est pas Raucho.

NOTES

Ricardo GüiraJdes est un des premiers, et peut-être le prc•
mier, parmi les poètes de la plus récente génération littéraire de la République Argentine. Après un recueil de
nouvelles très remarquables, il a donné un recueil de
poèmes, El Cencerro de Cristal (Buenos-Ayres, 19I6),
qui doit être cher à tous ceux qui aiment à voir ce que
devient, sous l'influence des grands maîtres français de la
génération qui nous a précédés, la poésie de langue castillane. Mais dans El Ce1uerro de Cristal, il y a mieux
que des influences ; il y a une personnalité nettement
marquée. II faut citer, et citer dans la langue originale, car
c'est une espèce de poésie si délicate, et qui tire tant d'effets
des sons, que sa beauté risque de s'effacer sous les gros
doigts du traducteur. Voici un poème, de 1914, intitulé
Quietud:
Tarde, tarde,

Cae la tarde.
Larga, larga,

Se aletarga
En derrumbe silencioso
Corno m.irada eu un pozo.

Mais

:P-oyager:
«

je vais essayer de traduire le

Assimiler des boriz.ons. Qu'importe que

blane?

poème intitulé

la 1 erre soit ,·onde ou

S'imaginer comme désagrégé tkins I'atmosphère qui enveloppe toute
chose. Crier des visions de lieux à venir et savoir que t&lt;ntjours ils
seront lointains, hors de notre atteinte, comme tout idlal.
Fuir ce qtti est vieux.
Regarder le fil, q11,i coupe 111te ean écrm1e11se et lourde.
S'arracher à ce qui est co1111u.
Boire ce qui vient.
Avoir ime dme de proiu. »

Vais-je parler de Rimbaud (« Départ dans l'affection et"_
10

�146

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le bruit neufs»); de Jules Laforgue, de Whitman? Cela
me semble inutile : et plutôt que de me demander d'où
vient cette poésie, j'aime mieux la considérer en elle-même,
la goûter en elle-même, attentiYement, scrupuleusement,
comme j'ai scrupuleusement reproduit sa ponctuation. Il
me semble y découvrir, surtout, une qualité qui ne lui vient
que de son auteur: une saveur américaine, et plus spécialement argentine.
,, La plaine est_perdue dans sa propre immensité »

(Salo, poème daté de 1914) voilà un de ces vers qui
n'ont pas de sources définies, et qui sont d'un grand poète,
d'un poète qui a rejoint Gongora, mais sa11s_y songe: et_p~
la seule vertu de son inspiration la plus intime. Qui sait s1
ce poète subtil, délicat, ultra-décadent, élevé à l'école de
Rimbaud, et sorti de cette nouvelle Alexandrie que fut le
Paris de 1870-1900, ne sera pas un jour considéré comme
un des grands poètes nationaux de la grande république
hispano-américaine ? Je voudrais traduire El Nido, un
poème daté de Paris, mais qu! est une ,vision d'u~ pic _de la
Cordillère et qui nous peint, ou plutot nous fait sentir, la,
descente planante d'un condor (l'oiseau symbolique de
l'Amérique du Sud) qui tombe &lt;&lt; como un pedazo de
inf:inito » ( cc comme un morceau d'infini_») sur le sommet
de ce pic. Mais j'ai peur de gâter ce beau poème, et je préfère renvoyer le lecteur au livre de Ricardo Güiraldes, un
des plus beaux livres qui nous soient venus, jusqu'à présent,
de Buenos-Ayres.

** *
Gàbriel Mirô est, avec Ramôn Gômez de la Sema et
Juan Ramôn Jiménez, le plus remarquable des poètes espaanols contemporains. Ses poèmes ont la forme de romans
;t sont écrits en prose. Mais on voit dès l'abord que c'est à

NOTE~

1 47

un poète lyrique qu'on a affaire. Il a traduit plusieurs
ouvrages français, parmi lesquels, j'e crois, un des romans
de_ Francis Jammes (Pomme d'Anis). Jammes ne pouvait guère trouver un meilleur traducteur, car par certains
côtés Gabriel Miro est un Jammes espagnol. En tous cas
ses romans sont~ des romans lyriques comme ceux de notre
poète. Mais il doit être plus difficile à traduire que Jammes
car son vocabulaire et son style sont beaucoup plus recher~
chés ~a1gré son apparente simplicité. Il est très éloigné,
~naténelle1?ent,,_ du la_ngage parlé, ce qui explique peutetre ce fait qu 11 ne Jouit encore, en Espagne, que d'une
renom~ée t;ès limitée, et qu'il ne sera sans doute jamais
po~ulaire. C e_st un très grand artiste, un très grand styliste,
qui est en tram de faire pour la lan211e castillane ce qu'a
f: .
0
art jadis Gabriel D'Annunzio pour la langue italienne. Il
est ~âcheu~,qu'on ne le connaisse pas davantage chez nous,
car 11 a déJa une œuvre assez considérable derrière lui. Mais
je voi~ hie~, lorsque_je passe devant les quelques librairies
de Pans qm vendent des livres espagnols, que nous sommes
en retard de vingt ans en ce qui concerne la littérature
espaghol~. S~ule, Mme B. Moreno a donné, il y a deux ans,
dans Ifispama, quelques pages traduites des Figuras de
l~ Pasion del Senar de Miro. Et moi, je ne puis que
signaler 1c1 son dernier livre : El huma dormido
(Atenea, Macfrid, 1919); et bien que j'aie osé traduire de;
?a~es. de R. Gomez de la Serna, je crois qu'il faudrait qu'on
1Ds1stat beaucoup pour que j'entreprisse de traduire quelque
chose de ce grand et difficile auteur.

***

VALERY LARBAUD

La Bourse nationale des Voyages Jitteraires devait être attribuée
cette année, à un poëte. Eile vient &lt;l'échoir à M. André Lamandé'
c_onnu pour de _judicieuses critiques et pour des enquêtes impar~
ttalement conduites en diverses revues. Son recueil de vers Sous le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

clair regard d'Athéne, d'une forme académique où l'influence de
Musset se mêle à celle de Samain, semblait plutôt relever de l'aérapage qui distribue les prix Archon-Desperouzes et Montyon. Après
lui M. Henri Pourrat a groupé sur son nom quelques suffrages.
Il a été rendu compte dans cette revue de son poême original et
savoureull « les Montagnards », qui méritait assurémen~ d'être
couronné ... Certains diraient: et qui a mérité de ne pas l'être,
précisément, en raison de ses mérites qui ne sont pas dans le gol1t
académique. Ils auraient tort car l'Académie vient d'attribuer à
M. Pourrat une part de ce prix Archon-Desperouzes généralement
réparti entre les plus médiocres productions de l'année.
A propos de la Bourse de Voyage, les journaux nous ont appris
que M. Anatole France assistait, pour la première fois, aux délibérations d'un jury dont le rajeunissement paraît souhaitable.

•
••
L'Académie française a décerné le grand prix de littérature de

dix mille francs 11 M. Edmond Jaloux.
le prix Stendhal, fondé en 1913 par la Revue Critique des Idées et
de-s Livres, a été décerné à M. Marcel Boulenger.

• •*

LES REVUES
SI LA PENSÉE MODERNE
S'EST SUICIDÉE
Ce n'est point par artifice de discussion que M. Charles Maurras
déclare préférer Ravachol à Jules Simou. G. K. Chesterton tout
aussi sfucèrement placerait Dada au-dessus de Wells ou d'Anatole
France, comme plus logique.
Et même Dada vient a propos pour figurer ce « Suicide de la
pensée &gt;&gt; dont il est parlé de façon assez vague, ou par métaphore,
dans le chapitre d'Ortodoxy que traduit la REvuE UNrvERSELLE
(r5 avril) :
« Le ramollissement du cerveau dont Niet:,.sche finit par être atteint
11e fut pas un accident physique ...

Une g-é11é111tion pourrait tmpécher l'existence de la g-inùatio11 suivante, si tous ceux qui la composent se jetaient à la mer. Pareillement
1m petit nombre de penseurs peut jusqu'à un ce1-tain point tutr la pensée
en e11séig11a11t que cette pensee n'a aucune valeu1· ... »
Mais l'on aimera les passages purement critiques de ce chapitre, et
-ceux par exemple qui ont trait aux doctrines de la volonté :
« Admirer le choix pour ltti--même, c'est t·efuser dethoisir. Si M. Bernard Sbaw vient d mci et me dit: « Veuillez. quelque chose ,,, cela
iquii,aut à dire : &lt;C Je ne me soucie pas de ce que vous voulez. ». Vous ne
pouvez. pas admirer la volonté en fétu!ral parce que son esse,u;e est du
particulier.... »

au pragmatisme :
« Le pragmatiste dit a l'homt11e tk pe11se1· ce qu'il est bon, ce qu'il est

utile qu'il pense et de ne pas se preoccuper de rabsolu. Or une des choses
les plus profitables qu'il lui faille penser, c'est l'absolu. Cette philcsopbi-e
este,. vérité une sorte de paradcxe ve,·bal. Le pragmatisme iie se préoccupe
que des besoins humains ; et run des premiers besoins de l'homme c'est
d'être q11,elque chose de plus qu'un pragmatiste »

•

�LES REVUES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

AUTOMNE

au scepticisme :
.« Le révolutionnaire d'aujourd'hui, qui est un sceptique i11fi11i, est sans
cesse occupé à miner ses propres mines. La satire, par exemple, peut être
jolle et anarchique, tnais elle implique la supérioriU de certaines choses
sur d'autres ; elle présuppose un modèle. Quand, dans la me, des petits
garçons rient de l'obésité d'un journaliste distingué, ils supposent
inconsciemment w1 canon de sculpture grecque ••. Nietz.scbe avait un certain talent naturel t,our le sarcasnu, mais il y a toujours quelque
chose dans sa satire q11î manque de corps et dCc
simplemtnt
parce qu'elle t1'a pas denière elle une certaine masse de morale ordinaire. )&gt;

]'erre par la cité fatale
Où les ans raillent notre ard.eur ;
Mes pas, dans l'allée automnale,
Fottlent les fanes du bonhe·ur.
Le ciel, une âme grande et triste
A la mesure du regret,
Pencbe son soleil d'amithyste
S1ir l'fo-pace grave et mtJet.

/lias,

HIVER

Da11s l'âtre oil le grillon s'enchante,
Te jette une "!tranche de pin :
Orgueil de f11taie odorante,
Ombre des saisons dans ma main.

POÈMES DE FRANQS REEVES
De Francis Reeves, dans la MINERVE .FRANÇAISE
tains:

( l cr m:û),

,

ces hui-

•

Avant qu'elle soit consumée,
dis ma détresse et tlLOn vœu :
cc Mon.cœur, tu n'es qu'une f1m1ée,
U11 peu d'amour qui cbei-clie Dim ».

PRINTEMPS

Je

Printemps, de si lofa que tti viennes,
Tu n'apporte~ que le passé,
Les miséricordes sereines
Du vieil espofr jamais lassi.

.

* *

C'est en souvenance suprême
De cet espoir que les défunts
Tissent ta robe de baptême
Qui répand ses lustrals parfums.

LETTRES INÉDITES DE STENDHAL

ETÉ

Chute d'azur au fond des 011des,
Moires de feu sur les épis,
Vielles des moissons, folles rondes,
Langueur d'hymen dans l,s pourpris ...

I

Je songe à la prodigue vie ;
Je songe à la pure beauté
Du cœur qui donne et comm1mie
Au temps de sa maturité.

,.
\

La CONNAISSANCE a publié, dans ses quatre premiers numéros,
cinquante lettres inédites de Stendhal. L'on y trouvera de nouveaux pseudonymes de Beyle, des plaintes, des projets d'emprunts,
ce mot : cc Je continue à travailler sttr mes sentiments, c'est runique chemin du bonbeuri », la définition de 1a raison, celle de la vertu, et cette
lettre à sa sœur Pauline (r804) ,
1, Ta lettre m'effraye au-delà de toute expression. Tu vas Jaire une
Jolie. Songe que d'al"k1· à Voreppe, à l'inm de ton père, te dégrade à
jamais de rétat qu.e tu peux avoir dans le monde, et te met au rang des
filles perdues.
Voi~à la véritJ en mon dme et conscience. Je te jure de ne jamais rien
communiquer. Song, que de ta place, tu ne vois que le bonheur de la vie

�152

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE.

errante. Tu en ôtes tous les inconvénients. Tu dois recevoir un de ces
jours une lettre qui est, la meilleure réjxmse à celle du 5. Tu y i•ois œmbien 011 est qtœlquejois triste d'êfre isoll, et encore quelle dijfére,ice t!e toi
dmoi.
Comme homme j'ai le cœur J ou 4 fois moins seusibk, parce que j'ai
J ou 4 fois plus de raison et d'expérience du monde, ce que vous autres
femmes appelez. dureté de cœur.
Comme homme, j'ai la ressotu-ce d'avofr des matftesses. Plus j'en ai
et plus le scandale est grand, plus f acqi,iers de réputatio11 et de brillant
dans le 111011de. Je suis pa1-ti de Grenoble à 17 am; j'eu ai 21; j'ai eu
dans cet intervalle tout ce qu'on peut avoir en femmes,: hé bien, depuis
deux ans, je commençais à me degoûter de re genre de vie. Cela est lltl
poitit que, malgré mon dge de 21 ans, et 111011 heureuse position Je
n'm: pas 12 jr: de re11/e par an, j'épauserais une autre Pauline si /en
ti-ou·1!ais une qui ne fiit pas ma sœur, quitte à vivre de quelque 1nétie1·,
comme imprimeur, par exemple, faist111· de journaux ou a1ttre chose encore
plus triste.

Ayattt l'dme bien plus tendre et ne l'ayant pas d.égoûtée par 4 ans de
·uie dam k grand monde, avant 2 ans tu brûlerais d.e trouve1· rm homme
aimable, Tu le désirerais tant que tu finirais par te persuader (anmue
Mary Wolstenocrajf Godwfo, anglaise célèbre) que fa l'as trouvé, et il
n'en se-rait rien. Ce serait tout bonnement un gredin. A force d,• disirer
une chose dans ce ge11rt?, ozi l'illusion est si facile, on finit par se persuader qu'elle est. Et l'irréparable faute de s'être trompé éloigne à
jamais le pouvoir d':woir un époux digne de soi.
Songe à utte vi!rité : qui voudrait, mime en étant amoureux, ipottser
une fille qui se serait sauvée de chez. ses parents ?
]1 mis l'homme le plus dépourvu de préjugés que j'a,ie rencontré, et je
t'assure que je ne le ferais pas. Si je l'11imais, je la rouerais, et puis la
'ilanterais là.
Songe bien que Saint-Preux est un personnage imàginaire, de mtme
que tous les bdros de 1·oman. Lis Moliere, La Brllyère, l'histoire : voilâ
l'homme.
Apprends l&gt;ar camr Cinna ; les tri/es d'Oreste, de Ladislas, d'Hermione, du Misanthrope. Cela te portera aux cieux 1111 jour. »

LES REVUES

153

MAURICE BOISSARD
ET
LE THÉATRE

Depuis qu'il traite d'un cœur égal de balistique, de vie mondaine, et de la question de savoir si Nietzsche était pangermaniste,
le Mercure de France est devenu un peu intimidant. Heureusement
M. Maurice Boissard nous reste, qui écrit de M. Léa Larguier, à
propos dé la Lumière du Soir :
« Je le 11oyais de temps en temps. Il me plaisait. Je dirai plus : il
m'ititéressait. j'avais lu de lui quelques vers assez. beaux, quoUJllf 1m
peit chargis de rhétorique, aux dépens de l'émotion vraie. J'aime assez.
les écrivaitls qui parlent d'wx et M. Lio Larguier parle toujours de
lui. Il èst aussi très roman/ique d'allures et de paroles, le dernier représentant de ce genre de poètes chez. lesquels !'écrivain se doublait un peu
d'un comédim. Il me 1·-acontait des histoil·es, amusant, mimant les personnages, les situations, il me lisait ses vers, 1m pal'lant les dents serdes,
habitude qu'il a pi-ise d Coppée, qui la tenait lui-mim~ de Banville.
Car il est ilonnant comme tous ces gens s'imitent les tms les al.{tres,
jusq11e dans le physique. Il m'amusait ausri par certains détails de son
vocabulaire. M. Léo Larguier ne dit jamais &lt;&lt; mon pardessus &gt;l, "' ma
canne&gt;). n dit « mon manteau&gt;&gt;, « mon bdton ». Cela a pour lui plus
d'allure. De même, il ne parle jamais de foi qu'avec une grande perspective, sous l'aspect d'un vieux poète plein de gloire et désabusé. C'est
plus décort1tif. Il y a même mieux, ce mot : dêcoratif, m'en fait souvenir. M. Léo Larguier pensait déjà, en ce temps-là, à étre un jour
décoré de la Légion d'honneur. Il 11e disait pas alors : quand j'aurai
la croix: Non, C'eût été trop plat. n disait : quand j'aurai lamédaille. »
de M. Andre Rivoire, à propos de Roier Bontemps :
« Il y avait une belle salle, l'autre soir, d l'Odbm,pour la répétition
gbtérale de sa nouvelle œuvre. Des académiciens, q1ti 'lientiient applaudir
zeur digne futur confrère, des sociétafres de la Comédie-Fra:zçaise,
certainement jaloux de voir l'Odeon jouer une chose aussi délicieuse, des
critiques qui n'ont jamais rien critique, des écrivains qui se sont tus

I

�154

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.soigneusement en dix ou vingt volumes, des poètes ph.s doués d'habileie
que de poesie, des acteurs qui ne saveut que réciter, des journalistes aux
ordres comme aux gages de leur journal, des fonctionnaires des BeauxAi-ts qui venaie11t voir les bea1tx-a1·ts fonctiontter, tous ces gens qui
n'ont que du 111étier, qui n'ont en Vlte que la réussite, qui sont liés ensemble par toutes sortes d'intérêts, qui se soutiennent mutuellement, se
font une réclame réciproque, se prodiguent entre eux les êloges, se payent
les u11,s les autres par un complimmt, 1,n artiGle, un appui ou un
service, et pour qui le talent n'est ri.en s'il n'est rn vue, s'il n'tst à la
made du jour et s'il ne 1n.è11e à quelque chose. Je regardais tout ce 111onde,
ces gens siir bon nombre desquels ie sais bien des histoires. Je jouissais
d11 bel étalage qu'il formait, qe la belle image qu'il offrait de ]B. société.
Quel air d'aise sur tous ces visages, quelle tnille approbative, quel sourire satisfait I Quels applaudissements chaleure11x et empressJs auxvitilles
ficeUesmises en ;eu par l'miteur ! L'amour de l'art les transportait tous !
Vailà le théâtre qui leur plaît! me disais-je. Voilà la littérature comtne
ils la comprennmt ! Voilà l'art tel qu'ils l'mtendent, le untent, et beaucoup d'autres comme eux, l'art qu'ils soutiemient, propagent et défe11-dent / Un art où rien ne 11it, rien ,i'émeut, rien 11e brille, sensibilité
ou intelligence J Un art d'adresse, de métier, de convena11oes, fait d'imitations de conventions et de modèlt!s ! Le mondt va àécidément de mal
en pis.' Nous somn1es encore plus bites qr/e11 1914. Cette fameuse grande
guerre d21 droit, qui a si bien mis tout de travers, a encore dts r4ulta ts
plus Jtichem" qu'on ne croit: elle n'a pas tuiles gens q1iil ezît fallu. l&gt;
et de lui-même :
&lt;( Je n'ai jamais eu grand goût pour les légendes. Je suis u1i réaliste.
n -me faut des faits, des traits humains, des choses vraies. Je 11'ai
a11 cu 1i don d'invention et je le goûte peu chez les autres. Je n'ai jamais
été tenté de lire un livre a~ Wells. C'est pour moi sans intérêt; Je
donne volontiers tous les romans du monde pour un 1·ecueil d'anecdotes
vraies. j'y ai cent fois plus de plaisir, de réflexions, de jouissance intellectuelle. Voilà les bommes I puis-je me dire, wilà la vie ! Ces gens
qui ravontent des histuires inventées de toutes pièces, avec tous leurs
accessoires d'enjolivement, sont seulement pour prêt,:r de r dme aux lecteurs
l[lli 1len ont pas. Je suis 1m gr,mdriveur, pourtant l J'ai passé, je pam.
la pllls grande partit de ma vie a riv,r. Mais je rbvais, je rtve sur des
choses vraies. Si je 1i'ai pas d'inventi01t, j'ai de l'imagination. Q-ua11d

MEMENTO

ie surprends, dans mes promenadts, un couple de ces amants qui nspirent, non pas la Jade élégie sentin~ntale, mais le goût le plus vif
l'un pour l'autre, cettt ardeûr charnelle qui met sa. marque jusque sur
les vi_sages, je m'arrête souvent à les i-egarder, je ré-l'e alors à la passion, à cette exaltation qui tout à la fois a1Zoblit les êtres ou. les dégrade,
en tout ca.s les fait vivre avec une certaine fotensité. "

MEMENTO

*

**

Ac-rroN (avril) publie uu roman, pleill. de fautes d'orthographe, de
G. Séraphin', champion de course : Les 111ysti:res des colcnies d'Ou!ins ou
les Secrets de l'Enf,mce. Les fautes d'orthographe ont d'abord leur charme,
qui s'épuise assez vite. A la question : Que pensçz-vmJS de l'art nègre l
l'on a repondu : le seul an vierge, le sperme vivificateur, le seul art
anti-idealiste ... Et Picasso : • L'art nègre l connais pas ».

*
L'MT (mai) contient de beaux bois de Gal~is. Louis Vauxcelles y parle de Faucon net. L'on trouvera dans la partie littéraire, que
dirige Joachim G:&gt;squet, un portrait de Joachim Gasquet par André
Favory, une chronique sur la vie intellectut.)/e, ,§e Joachim Gasquet, un
éloge enthousiaste de Joachim Gasquct par Jean-Louis Vaudoyer, enfin
diverses notes, critiques et réflexions signêes J. G. Qoacbim Gasquet,
peut-être). L'ensemble est aimable.

L'AMOUR DE

*
André Suarès ecrit, a propos de Salluste, dans les ÊcJUTS NOUVEAUX (mai
1920) : • Les 1,é.-os de Rome sant tous couverts de dettes ; et ces fameux caractères ala romain•, si saints dans les bara.ngue:; de collêge, se pm·tage-nt -{n
deux espèces : les i.ns sont les plr,s terriblts usuriers que le m,mde ait connus ;
les autres des faillis pleins d'éù!gance : leur vertu censiste J:abOYd à ruiner
leurs créanciers. Tant de ciJ1wage dèsinteressé expliq11e leur mépris des frip-011s
syrie11s : ils craignent la cimcurrence ».
et, sur Moliere ait Vieux Co/.ombier Guin 1920) : • Tout est réduit à
un tréteau sous u1f trfangle d~ lumiere. Je n'ai pas le temps de faire sentir
l'barmo11ie extraordinaire des rostumes avec les ais de bais pr:int en bru11jaune. Tous lts panti11s de,)a farce font un seul perroquet lfOY au grand
soleil et tout ce qu'ils ont de amleurs diverses 11e sont que plumes, huppes ou
aigrettes, bleu, vert, lilas, vermillon modulant dans le chaud ramage blond.
Scapin pique là-dedai;s son cri et ses bonds, ses pattes et son bec rouge ».

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*
(x"' mai) contient un conte dramatique de Bernard Marcotte,
des bois de Dcsliguêrcs et Louis Bouquet.
René Gillouin esquisse dans l'EuROPli NOUVELLE (30 mai) le plan d'une critique gênêrale du système manm.ssien.
LE FEu (I5 mai) : Ler Sai11tes-Maries-de-la-Mer, la terr• mir11cu{euse, par
Joseph d'Arbaud.
L'ENCàtER

LA GRA!fDl!
~

REVUE (mai)

Pas Dégourdi

; un conte d'Emile Guillaumin : la R1111anche du

&gt;.

Dans les Ln-rRES PARIStlrnNES (x" avril), l'on trouve deux poèmes de
Paul Morand, et no drame d'aventures de Georges Pillement.
LITTEI\ATURJ! (mai) présente vingt-trois manifestes du mol!vement dada.
André Breton ccric : « Ava11t to,tl 1101u ,wu. attaquons 4u langage qui est

la pire co,wmlùm. On petit très bie1i connaître le 111&lt;1t &amp;mjour et à.ire Adieu
à la femme qu'on retrouve après un an d'abse11ce ,.

publie des critiques musicales de Henry Bidou. Jacques Boulenger écrit sur les romans de Pierre Benoit (17 avril) : "
roma-

L'OPINION

u

nesq,ie ne se Mrtl!e que pa,· la fantaisie, par le lyrimu, par la pois,·e en ,m
mot, etoù mwye-;_-'l!ous, si peu que cc soit, en to,it ul4] Si M. Pierre Benoit
n'est pas un oriate11r da types profondi,nent bu.mains ••. ce1,'est pas 1w,, plus un
bien p11i.tsmrt cdateur de types cbimiriq11es. Comparez à ses fluents héros tm
d'Arta_gnan, m, Mo1,te-C1"islo méme.
Non, ce 11'est point par l,! beauté dos pe1,sonnares qur so,i roman vaut ; et ce
n'est pas tum plus par la beautè intrimeque des scènes d des ipisotll/s, car il
recherche beau.coup moins tttzc· anecdote pour soi; ~ caractêrt • p,,op,,e, que pour
les effets des11rprise qu'elk lui permet, et peu lui importe qu'elle soit b1mal,
ptrurvu q11'clk anmse ; lest par le 11,ouven1ent, 1'1mimatio1Z, la variété. C«r
kT est ÙJ gra11d mirite de M. Pierre Benoit. n twus prend par la. main, il
11011s mtraine.
C'est pourquoi je dirai avei: M. Paul S,mday que Pour Don CHlos,
Kœnigsmark et même l'Atlantide 1w1~ ~rent les t)'pes mêmes d1, liwe a
lire e-ri chemin de fer. »
L'ŒrL DE BŒtJF (mai-juin) :
concert dans un par~, par H. de Mont-

u

herlant.
RENAISSANCE (2r

mai): La formule de M. Vlaminck, par G11ill2umc

Janneau.

r57

Charles du Bos, dans la R:Evus CRLnQUB nES IDÉES u DES LIVRli'S
(:5 a,·ril), observe que les héros de Stendhal, par leur caractère, débordent à rout inst,mt « non seulement rid&lt;e gu~, ùn fait, ,nais ritÜe rue

Stendhal lui-même voudrait s'e1, fiiire et voudrait qu'on s'en fit. ùs YOtna:ns
de S/mdlnl tic sont ,1ullemmt, quoi q,f,m en pense, des lh-r,s d&lt;lmi1,és : û
qui fait ,ia/tre celle impressio11, c'est son do11 exceptionnû du raccourci.
L'emplm du raccour'ci en art é-t'&lt;ille int1ofontairernmt dans wtre esprit l'idée
,run gi11ie qui se dcmine : ce 11'esl pas toujonrs vrai, et Stendhal est ÙJ me11leur e:u11,ple du c011traire ».
(E" lisant c le Rouge et le NQÏr • ).

"
LA REvuE DES DEUX MoNDliS : un roman uluainien de Jérôme et Jean
Tharaud : Uu Royaume de Dien. Andre Beannier écrit sur l'œuvre
d'Edmond Jaloux (1"' juin) : • Un person11age tk M. Edmo1td Jaloux
s'écrie : 0 déclin, fin de tout ••. Et, cela, 1wus le connaissio,rs ; mais il

ajoute; universellt rupture / ... Et et mot qu'il e11Zpru11te
d'amour el de galanfèrie n'a-t-il point une grâce itra11ge •••• •

"

L4

MEMENTO

oocalmlain

et caractéristique, si l'on veut, de la sorte d'âme qui inspire le

Jeum

bomme a11 masqtle ou F,m,ies dans la cam.pap,e.

.
LA REVUBFR.\.NCO·lllÙSttlliNNB(r 5 janvier x920) écrit, en conclusion aun chaleurcm, article sur Paul Adam : • Paul Adam, laisJe tks a:uH•ts jtYrt nombret1Ses : en prodig11a11t des louanges ,i. cell~ci ou à celle-là de ses etuwes Qll
J'txpossrail à amoindrir /,•s aufres quand to11les sans distinction so11t dignes
d'admiration ,.
C'est un scrupule delicat.
publie des exm.its des Trois Miracles de Sainte Cécile
de Henri Ghéo:u (IO et 25 avril, ro mai). Voici le martyre de saint
Valérien :

LA lù:VUE DES JEUNÉS a

VALÉRIEN

]' ifois Jeul ave&amp; ma priire

qui n'awit plus de w1s pour moi ...
f"'Zques 11%Qts vaiiis, vagues et fnnds
comme un mouli,1 qui tourne à vide...
(Coups de fouet

"

ari

Dijà j'mtemis l, chant liquide
de l'eau qui rnisseUe et le cri

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE

du grafa q-iie la l!fellle tJUJurtrit •..
Seigner,r ! vo!t-e nom reprend Jorœ.
(Volée de coups)

I. -

BEAUX-ARTS •

Je suis le c~ne doi,t N,orte
se détache et •=lire l'aubier,

HENRI

pareil au torse du guerrier !

GI!ORGES BESSON :

(Volée de coups)

Je suis '/!ocea1t sur lr1 pl1tge
la/ant les planches du naufrage /

Ctouzo-r : .us mltiers d'art
(7 fr. 50}; Pa.yot et Cl•.
Marqutt (40 fr.);
G. Crès et Cl•.
HENRI RllRTZ : Degas (10 !r.); F.
Alcan

Images iiè la vie
des /1'ison1&lt;it-rs de guerre. Préface

MARIO MEUNIER :

de P. 1\fac Û(lan
heu.r.

LA REVUE nE PArus publie une pièce inédite de Jules Lemaître : Ui,
Aventurier ( 15 mai, I"' juin). Fernand Vandérem cite ces ri:flexions :
r: Le jarg01~ de notre époque, œtte partie du style purement de tMde et &lt;Jui doit
11iril/ir, rester(!, tOm&gt;I/C Ufl des plu, moustrueu.x jargons de la langt't fran,aisc.
Je suis trop de 11101&gt; temps, j'ai trop les pi&amp;ls dans le roma,itisme pour songer à
seccr1er wmplètemt11t certaines préocrnpations de rbéi1Jriq ue. Seulem1mt, dans
ce style si capricimsement o,wragé, si chargé d'ornements de toutes sorles, je
voudrais porter la bacbe, ouvrir d,eï clairiérer, arriver à un.e cla,·té plus lMge.
Mains &lt;fart et plus de solidité. Un retour à la lang'ue si Nette et si carrée du
wu• siècle. Un effort co1&gt;st11,it pour q11e rexpressüm ne dépassât pllS la. sensatfrm "·

C'est du Zola de r88r (Les Romanciers naluralirtes).

*

(De Ma71armé à Paul Tlalê1y).

LA Vui (r•• juin): Odiwn.Redcn, ~r Serusier.

fr.); M. Se•

Lipchit;:

MAURlCR RAYJ;'AL :

(10

fr.);

Fels.

B. Gras.set.

Lrs CenJ Gosses
(6 fr. 75); E, Flammarion.
GJ!:RARD Dl! N&amp;RVAL: La main .,,~
chant/,. Illustré par Daragnès
(6o fr.) ; L. Pichon.
CHARLES Loms Pn1LIP~B: LIS Mire tt
l'E,.fa,1tl. Illustré de 18 bois dessinés et gravés par Deslignères
(6o fr.); No1.1velle Revue F-ra-nçaiso.

ALl'REn MACHARD :

HENRI

DE

RÉGNIBR

:

La doul,le

Maftreue, avec bojg en couleurs

II. -

de Bonfils (25 fr.); Société littêtaîrç
de France.

LITTÉRATURE, ROMANS,
THÉATRE.

Le T,-èjle rouge
ou hs Amants singulfrrs (so fr .) ;

E:ENRI_ DE lùiGNIKR:

La, fem&gt;11e
assise (7 tr. 50) ; Editions de la

GUILLAUME APOLLINAIRE :

Nouve1le Revue Française.
MARGUERITE

La Renaissance du Livre.

Jm:.ts

ROMAINS : Donogoo To11cl,a ou
l,s .Miracles de la science (6fr.);
Nouvelle Revue .Française.

Au»oux: L'Atelitr dt

Marie-Claire (s fr. 75) ; E. Fasquelle.

·

UnoN SJNCLAlR:

La lueur d(!t1s
l"abtmt (3 fr.); Editions Clart~.
BARN!lY (N. CLIFFORD) ; Poëms tt
Poim,s (9 fr.); Emile-Paul frères.
ANnRi BRETON ET PHILIPPE Sou-

HRNRr

.SARilOSSE :

PAULT :

Daniel Halévy écrit, dans la REVUE ÜNIVEB.SEI.LB (I" mai) ; r M. Pa11l Valéry
s'est inventé pour fai-même et ses initiés, u11e rhétorique de rallusion, eontrairt à 1wtre rUtoriq11e classiq11e, dont la regle wut qv'on annonce ks ii/,us,
qu'on développe leur wnten.u et que ik l'une à l'au/te on mina.te les transi•
lions. Il n'est pas très difficile iu f accuut~mer à cette rhétorique (ce fllt celle
lit Go11gor'4 ••.• Mais la pensée existe, elle vcl1le, rm esprit ferme lie, ordonne·,
mine les images dispersées el parfois se découvra~,t sans v()iles · ü s'exprime
avec l'b11.nno11ie, ,wr.c la trl,u puissante du discoars rncinien ~.

(100

Dl! LACRETl&lt;LLE : La fJie
inquiite,le JeanHcrmelin (s fT.);

JACQUES

Le, champs magnétiques

(s fr.}; Au Sans Pareil.
CoR.1$tÈRR : Les 4.nzours
jaunes (•o fr.) ; G. Cr'è s et C 1•.
MAURICE Dl!KOilRA : Le Gentlem'a n
iurluque (5 fr.); Edition français~

TRISTAN

illusti:ée.

·

Is1DORl&gt; DUCASSE,

COMTE DE LAu-

TJ&lt;BA'MON'r : Poésies. Préface de
Phiùppe Soupault {S fr.) ; Au
Sans Parei 1. ,
LucDuRTAIN: Le Retour des hommes
{s fr . 75) ; Nouvelle Revue Fran •

(7 fr

La Renaissance du Livre.
JBRÔMJ!: ET }KAN THARAUD: L'On,bre
de la Croix (7 fr. 50); Pion-Nourrit et Cl•.
F:RANCIS THOMSON : Corymbe de
t'automne. Illustré ae u bois dessinés et gravés pa.r André Lhote.
( 40 fr.); Nouvelle Revue Française.
JEAN V AJ&lt;lOT : La Rose d• Ros,im
(•o fr.l; C . Blocll.
EMILE VERBAERÈl&lt;: Touu la; Flandre. 't. I : les Tendresses premières ; la Guirlande des. dunes
(6 fr.) ; Mercure de Franco.
ISRAEL ZANGWILL: Les Rtveurs d11
Ghrlto (5 fr. •s); G. Crès et C'•.

Ill. - DlVERS. ·

çais~.

RÉlrY Dl! GOURMONT: Le livret dt
l'fma~ier (7 fr 50); S. E.ra.
J. K. HUYSMANS : La Cathidrale
{• vol. : 35 fr. ) ; G. Crès

!!t

C1•.

'j'immie Higgins

1;

J.

M.

KKYN8S

:

Les co,zsiqt,ence~

lconomigues tle la .Jai:r (7 fr. 50) ;
Nouvelle Revue Française.

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD,
ABBEVILLE, -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

�SAINT LOUIS
ROI

•

;i

DE

FRANCE

Il n'y a pas de force au monde qui ne soit accompagnée de séduction.
C'est ainsi que les mémoires du temps, et Gros qui
au théâtre un }our sur son genou crayonna le portrait
de Napoléon,
Nous disent que ce qui faisait de lui !'Empereur et la
forme visible du Destin,
C'était moins ce regard profond que cette espèce de
sourire féminin.
Il est doux d'être commandé par un être que l'on
admire.
Il est bon d'avoir une place au jour devant ses yeux
et de savoir qu'on lui a fait plaisir,
Et de savoir qu'il y a un homme capable de jug.er ce
que' nous faisons et de dire que c'était bien :
Tel Saint Louis le plus juste des hommes et le plus
beau parmi les lys Capétiens.
Et certes quand il s'agit de défendre contre les ennemis du dehors et contre ceux du dedans
Non plus seulement son étroit patrimoine personnel
et la· réserve de ses enfants,
Il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais tout ce carré de la France récente entre Jeux
mers avec ces châteaux pleins de chèvaux et d'armes
sonnantes, et ce,s bonnes villes rétives, et toutes ces
grandes terres à pain, -

Et cet esprit de rapine et d'avarice et de chicane partout, et ces droits ficelés par tiasses dans des coffres et
· toutes ces libertés sur parchemin, Tant d'intérêts expliqueraient tristtment chez le Roi,
tant de limites et de dangers,
Cet œil toujours en méfiance et ce cœur toujours
resserré.
Mais Louis ne met pas en doute un moment Pinten-

da.nœ qu'il a reçue du ciel ;
Il se meut dans sa Seigneurie comme dans une chose
naturelle.

C'est lui qui es.t le Maître et il ne pennel pas -aux
affaires de le dominer.

Rien .de ce cœur qu'il a donné à Dieu, défaite ici-bas
ou succès, ne corrompt la chasteté.
Humble et fort, et ce pli au coin de la lèvre si bon~
et toujours souriant et vermeil,
U sait .en tout ce qu'il a à faire aussitôt et lei choses
s'ouvrent à lui comme devant le soleil.
Ah, c'est Louis, notre Roi, pas un antre, ce je ne
sais quoi de hardi, et de jeune, et -de rapide, et de

majestueux 1
' 1

C'est lui qui lave les pieds des pauvres et qui met

~ joue royale un .moment contre le mufle -des Iépreux.

.Mais :quun tra.ître iève le masque ou que des brigands
viennent l'attaquer,

SAINT L-OUIS, ROl DE FRANCE

163

Il n'y a pas d'enfant de vingt ans plus prompt qui le
soit à tirer l'épée ! .
.
Il n'y a pas de regard plus dur que celm de cet ange
terrible!
.
Coule entre tes peupliers profonde, ô Seine, et toi,
Marne paisible !
.
Pousse ta charrue, laboureur, past0ure, condtns t~
vache dans les prés.
Et vous, tremblez, ennemis de la france, quand sur
son cheval blanc s'élance notre Roi doré 1
·
· Qui n'aimerait un juge si beau et c.e Roi qui nous
défend avec son corps ?
., .
Mais n'est-il pas écrit qu'entre les époux l union va
jusqu'à la m0rt ?
.
.
, ·
« Eh quoi, mon R01, &gt;&gt; d1t la I··ra.nee , « ue m'aimestu que dans le péril et d,uis l'ngi&gt;n~e?
. .
Et si je te suis chère dans h peme, dans la )Ole est-ç.e
que je ne suis pas belle auss~ ?
,
,
L 1 guerre s'est tue maintenant, et c est ta recom.
pense, Roi, prête l'oreille ! et_l'aimes-tu, encore trem•
blante, la chanson
De la jeune mère qui du pied berce le plus méchant
de ses nourrissons
.
Tandis que l'autre sur le gros sein blanc: tourne fœ~l
et bâille et joint les mains du bonheur de son petit
dîner!
·
.
C'est toi qui nous as fait ce repos et c.ette ,sécm1:é·
Est-ce la peine d'être si belle ce soir, eh qu01, ne
veux-tu pas me regarder ?
Quel est ce je ne sais quoi dans ton cœur qui se
,retire et ce regard qui m'.est étranger ?

ô

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE:

E_t si mon vin cette année à tes lèvres n'est pas doux
et s1 mes pauvres roses ne sont pas enivrantes
. Si mes prairies pour arrêter ton pied n~ sont pas
epa1sses et cette grande paix au soir que d'autres trouvent suffisante,

~i cc '.''e~t pas vrai que je suis ton Verger Royal, er
qu en vam Je verse et donne
A ce maître qui est mon époux tout ce qu'il y a en
mot de promesse et d'automne
Dans la joie et l'amour de mon cœur eLdans cette
grande inclination sur le côté,
Si mes fleuves n'ont pas de murmure pour toi
auprès de l'avare filet de Siloé
' chez moi aussi, il y a
Cependant il y a des paunes
des veuves et des orphelins,
Le loup ne manque point au juge, ni le malade au
médecin,

Qui lui 9uvre sa plaie et son âme et ses yeux avec
une foi camfide !
Père, sens cet enfant dans tes bras qui t'embrasse à
grosses lèvres humides !
Et qui viendra, quand les trois lys de Louis auront
disparu sur la mé,
Charger sur ses épaules la brebis perdue avec sa patte
cassée ? )&gt;
- Dieu est charité, et puisqu'il aime ses créatures,
pourquoi Jle les aimerions-nous pas comine lui?
Ce n'est pas cette espèce de bienveillance générale
1
'
c' est ,e
m_ot amour qui est écrit.
Et nous de même, cet amour, est-ce qu'il ne servira

:SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

il persànne, seulement parce qu'il est grand, qui est en
nous la même chose que la vie,
Pour que nous le donnions à un autre et que nous
sentions ce cœur entre nos bras qui s'éveille et ces yeux
.peu à peu qui nous reconnaissent avec une joie immense!
Qu'il s'agisse de tous ces enfants malades, ou de ces
païens que le missionnaire jusque d;ins leurs îles va
sauver, ou de la France
Et de ce toit le sien que le voyageur reconnaît entre
les bois et les chaumes,
- Ou de cette femme plus amère que la nuit qui fut
cà elle toute seule une fois notre patrie et notre royaume!
Dieu miséricordieusement a arrangé les choses de
telle façon
Qu'il ait en chaque homme besoin non pas de luin1ême nûment, mais de son œuvre et de son opération,
Et qu'il y ait en ce vaste équilibre des âmes subjacent
à notrè monde usuel
Tels groupes d'êtres, ou ce quelqu'un unique, de
telle façon disposés et réservés qu'ils ne puissent être
atteints ql/e par nous seuls.
Ce n'est pas assez d'être avec Dieu si nous ne sommes
.capables de Lui coopérer.
Ce n'est pas assez de posséder le soleil si nous ne
sommes capables de le donner !
Et si -entre deux êtres parfois s'éveille ce profond désir
et cette soif ardente,
En sorte que notre propre vie paraît peu auprès de
,cette autre créature gémissante
Qui dit qu'elle s'est donnée à nous et qui maintenant
anxieusement nous regarde et nous considère à son tour,

�166

LA NOU '/ELLE REVUE FRANÇAISE

Conaais dans toute leur immensité le devoir et l'exigence de l'amour !
Ah! il n'y aurait pas ce désir vers nous et cette bouche sur notre bouche dans le noir,
Et cetre certitude si étrangement vers nous hors de
tout rapport avec notre valeur et notre pouvoir,
Si cet êrre qui dit qu'il est bien pour toujours entre
nos bras et qui ne veut plus jamais s'en arracher,
Du fond de sa cause en Dieu avec nous nous demandait autre chose que l'éternité !
Oui, cela ne serait point venu vers nous comme une
femme, et cette main portée
Comme jadis dans le sommeil d'Adam sur notre
cause et notre volonté,
S'il n'y avait eu cette convention entre nous antérieure à notte corps !
Nous ne lui donnerions point la vie si ce n'est elle
qui nous donnait la mort !
cc La joie qu'il y a autre part que dans mon cœur }&gt;,
dit un homme, cc est-ce que tu la trouves enc9re désirable?
Ta prison, n'y tiendrais-tu pas encore, ô stupide, si
ce n'est moi qui te l'avais rendue intolérable?
Et moi, ce n'est point ce beau corps qui plie et ce
sourire dans les larmes que je te demande,
Mais une ch~e tellement donnée qu'il est impossible
à jamais que je te la rende !
Est-ce que nous restons le; mêmes ? est-ce en vain
que nous nous sommes ainsi rapprochés ?
Et puisque j'ai porté la main sur toi;- et toi, est-ce
que tu me laisseras tont entier ?

SAINT LO'OIS, ROI DE FRANCE

Ce coup que tu m'as porté, ah, ce fut assez pour moi !
Ces yeux dont tu m'as regardé une seconde, je ne
les verrai plus en ce ~onde une autre fois t
Ah , c'est toi-même une secorule-, elle suffit, .tvec œ
tressaillement, que j'ai touchée sans intermédiaire!
Crois-tu que désormais où je suis il y ait un. moyen
que tu me sois étrangère ?.
O mon royaume ! ces fleurs et ces fruits dans le
temps que tu me donnais, crois-tu donc que j'en aie
toujours besoin ?
,
Pour que tu sois à jamais mon royaume, faudta-t-il
que ce soit toujours le printemps sur ta face et le
matin?
O ma patrie sans parole entre mes bras, si vous vous
dérobiez un moment, serai-je assez sourd jamais pour
que vous vous soyez tue ?
Loin de toi, ô mon bien, cet exil, suffit-il pour que
tu n'existes plus ?
S'il était sî simple que de t'échapper, serait-ce la peirie
d'être femme?
Est-ce mon corps seulement que tu veux, ou plutôt
n'est-ce pas mon âme?
Et ne dis-tu pas que ton droit dans mon cœnr audelà des choses sensibles
Est ce lieu où le temps ne sert pas et où la séparation
est impossible ?
Ce qui n'était que l'appétit naïf est de.venu maintenant l'étude, et le choix libre, et l'honneur, et le serment, et la volonté raisonnable,
Ce baiser pendant que l'esprit dort, à sa place voici
le long désir insatiable

,,

�168

1.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

D'un paradis si difficile qui manque, que tout l'être
y soit intéressé.
Ce n'est point dans le hasard que je t'aime, mais c'est
dans la justice et la nécessité.
Si je ne vivais pas le premier, sens-tu bien maintenant que tu ne pourrais vivre ni te mouvoir ?
Ce que j'ai été fait pour t'apporter, de nul autre tu
n'aurais pu le recevoir.
Ouvre les yeux, sœur chérie, et reconnais-moi !
Prends, et ne ménage rien, et saisis ce qui a été fait
éternellement pour être ta proie,
Ce grand don terrible de l'amour qui ne va pas sans
dilacération !
Ce qui était le plu·s caché en nous a reçu manifestation.
0 mon compagnon immortel ! ô mon étoile du matin
entre mes bras !
L'amour était trop grand entre nous pour que satisfaction lui fût possible ici-bas !
Ce n'est pas par un chemin si court que l'on va jusqu'à notre être.
Et ta joie,' tu me l'as donnée. Mais ta soif, ne me la
feras-tu pas connaître?
· I,e désert, me le refuseras-tu ? et, toutes ces années,
Ce que c'est que d'être saus ma vie, ne me le ferastu pas essayer ?
Pour que l'âme avec les larmes jaillisse et la flamme
en grande effusion avec le sang,
Cette blessure, avec quoi me l'aurais-tu faite si profonde qu'en te retirant ?
Ah, le temps n'a pas eu de prise sur nous et la mort
n'a p_as réussi !

SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

I 69

Il n'y a pas de mort pour moi, tant que c'est moi
qui ai charge de te donner la vie 1
0 mon frère si beau, ô frère de mon âme sans pitié,
Je ne te donnerai point mon cœur, si tu ne m'en
arraches la moitié ! "
- 0 France, apprends ce que c'est que d'avoir de
Dieu même reçu Louis pour ton époux et pour ton
patron éternel !
0 pays à petit bruit sous la neige ou la pluie qui va
recommencer, tel que je me le rappelle,
Avec ce pâle rayon de jour une seconde qui se promène sur les toitures,

Et la cloche qui sonne les vêpres sous le ciel noir à
grands coups tristes et obscurs !
- Une nuit qui est quelque chose d'énorme se prépare et il y a un peu de feu à l'intérieur des maisons.
Ah, ce n'est pas gai chez nous et rien que d'y penser
me donne le frisson ! Il n'y a pas un peuple, à qui, un étranger, le vient
voir, on dirait qu'il est mieux en sécurité contre les

rêves~
Bien au chaud dans le repli de sa petite vallée, bien
cm paillotté à la terre,
Un homme çurieux de ce qui est tout près de lui,
défiant, é.:onome et malin,
Sévère à Madame son épouse et mangeur de choux
,comme Jeannot lapin !
Son domaine n'est pas à l'autre bout du monde ce
champ de hautes plantes en or tout rempli de têtes de
nègres!

�IJO

LA NOUVELLE REVUE FKA.NÇAISE&amp;

Le sien qui est de cinq arpents tout en longueur lui
suffit, avec ce morceau de lard dans son plat et ce verre.·
de petit vÎn aigre.
Et nous serions tous encore comme des Chinois en
sabots à soigner notre propriété rurale
Si Dieu pour notre malheur ne nous avait donné
une certaine aptitude pour les idées générales.
Qui veut faire les choses par principes s'expose à des.
conséquences considérables.
Il y a qui mène plus loin que d'être fou, c'est d'être:
raisonnable.

Et quoi de plus raisonnable que de chercher premièrement le Royaume de Dieu et sa Justice?
C'est joli d'avoir un beau Roi et ce drape.tu plein defleurdelys !
Et comme de nos jours les petits bourgeois et les fonc-tionnaires de l'enregistrement
Se font un véritable plaisir d'apporter 1a moitié de-leurs émoluments
.
Accompagnée d'un pudique espoir et des fraîcheurs..
de leur _imagination
A Ferdinand &lt;le Lesseps qui la réclame pour ouvrir fa:
terre aui nations, '
Ainsi jadis quand on parlait de quelque chose de ce·
côté où le Père des Peuple, commande et où le Chtlst..
a souffert,
D'un bout de la Gaule jusqu'à l'autre il y aura toujours des volontaires !
Marche devant, Roy louis ! je ne comprends pas toujours, mais je sais que c'est toi qui as raison.

SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

r7r

Cest moi qui panserai ton cheval pendant que tu fais.
oraison.
Tout le monde n'a pas un roi comme nous, c'est un
Ange qui porte la couronne!
'
Dans son armure d'or pâle svelte et mince ainsi qu'un
saule en automne.
Comme il est malin tout de mêtne, notre Roi, et
comme il sait y faire! et }e n'en reviens JX1S que ce soit
moi à sa droite qui sois en train à grands tours d'épée-de montrer aux mécréants
Sur l'arène de Mansourah la manière dont on sait faire
les hommes à Orléans !
Tant que Louis sera notre Roi, il y aura de l'ouvrage
pour les milirnires.
Il n'y a pas de repos pour la France tant que la sainte
volonté de Dieu reste à faire!
Et si parfois j'ai de la peine et si mon cœur est
lourd à cause de ceux que je ne reverrai plus avant de
mourir,
Tourne un peu le visage vers moi, bfau Seigneur, et
je serai assez récompensé par ton sourire !
Et de même que jadis quand il achevait la France,.
lui et ses barons tout autour,
Nous le suivions dans ~e splendide éclaboussement de
la fange sous le joyeux soleil de Taillebourg,
Ainsi quand il s'est retourné vers nous déjà vieux, la.
main sur la croupe de sa bête,
'Notre regard a soutenu le sien aussi ferme, le matin
d:e cette bata.iUe, là.-bas, dom on savait ct'avance que ce
serait une défaite.
Mais puisque ce fut pour nous-mêmes si amer avant_

�LA XOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j

.d

,que l'enfant fût né de partir, de partir avant que la
moisson fôt môre,
0 France, comment douter, lui qui était ton époux,
corps de femme, que pour lui aussi la séparation fut
.dure ?
Supérieur à toute joie personnelle et la même chose
en lui que la naissance,
Dieu a déposé en tout homme le profond devoir de
l'obéissance,
Et c'est pour cela qu'on le dit égoïste, cet apr.el que
wute sa vie se passe à essayer de comprendre sans voix,
.et qui ne lui laisse point de repos !
Car ce n'est pas pour lui-même qu'il est né, mais pour
,quelque autre dessein plus haut. Ces routes qui nous paraissaient si belles, c'est cela
-qui nous les interdit et qui intervient à point nommé.
Il y a cette chose en nous qui nous pousse, et qui
requiert, et qui suggère, et qui prie_, et qui refuse et ne
veut pas, et qui nous dit que par un autre que .nous
celle ne peut pas être exécutée.
Et le sexe est hors de l'homl1'e, mais cela seul est en
lui, aussi en pleîn que dans la femme l'exigence de la
maternité.
Il n'y a qu'un moyen d'avoir trouvé sa place, c'est
d"être arrivé là d'ou littéralement l'on ne peut plus
bouger .
La seule chose qui délivre un Roi, c'est d'avoir les
deux mains liées.
La seule chose qui acquitte de la Justice, c'est d'être le
.captif de l'amour!
Cela qui est plus nécessaire que soi-même, il n'y a

SAINT LOCJS, ROI DE FRANCE

t 7J

1

qu une victoire, qui est de l'obliger à être le plus fort
pour toujours!
Et toi qui étais ma fiancée éternelle et de qui je suis.
le possesseur et le roi,

Ah, tu n'as qu'à consulter ton cœur pour savoir·
que je ne pouvais vraiment t'épouser que sur la
croix!

C'est autre chose de se faire l'un à l'autre pour le
temps ou pour l'éternit~ !
C'est en Dieu seulement que je ne t'échapperai pa&amp;
et que tu es sûre de me retrouver.
Cette vision par qui en restant 1e rnême nous nousreYêtons de Dieu et prenons à son énergie:
C'est parce que je t'aime qu'il est bon enfu1 de l'avoir
trouvée et parce que tout en moi était fait pour te donner
la vie!
Royaume, quand je fus sacré à Rheims et que je misma main pleine de baume sur ta figure,
Il y eut quelque chose entre nous de juré, qui ne
meurt pas mais qui perdure.
Et il est nai que je me suis arraché de tes bras et tes
yeux me cherchent en vain, mals dis
Si c'est mauvais que je sois avec Dieu, qui à jamais nese débarrassera plus de Louis.
Ah, tu étais si folle et si claire que pour toi mes
entrailles se sont émues!
Le sais-tu, que je suis ton pasteur pour toujours, et
quand j'ai mis mon manteau sur toi, qui étai~ nue,
J'ai senti qu'à ne pas être ton défenseur devant Dieu
et ta source, ni la mort désormais ne pouvait me servir
d'excuse!

�U

};OUVELLE RE-VUE FRAKÇAISE

Si je te fais entendre ma voix, ton cœur est-il encore
à. toi pour que tu me le refuses ?
Et ces cheveux que dev~nt ton miroir avec une attention profonde
Tu tressais autour de tes tempes, trouvant qu'il est si
joli d'être blonde,
Parce que tu m'as aimé, Royaume, et pnrce que tu
m'as pris,
Parce que ton sang est mon sang et parce que tu es
-0ù je suis,
Parce que t0n infirmité est la mienne et parce que
mon désir est tcn désir,
Ce grand lai11beau païen d~11s le vent de la mer jadis,
]e $ais-tu maintcmmt à quoi il était fait pour servir?
Le jour d'humiliation vient sur toi, de ce compagnon
-qu'on t'arrache et de cet enfant qu'on tue!
Ah, tes frontières sont largement ouvertes, et l'ennemi
1'a trouvé, et ton sein n'est pas si défendu,
0 femme, que ton cœur d'amante et que ton cœur
de mère
Ne rompe a1;·ec un parfum qui remplit le ciel et la
terre I
Et puisque tu n'as plus de pain ni de \'in à offrir, et
puisque la guerre a fauché ton peuple, et puisque ta
vigne est vendangée,
Viens dans la désolation avec moi à c.ette place que
j'ai convoitée,
Et baise, te saisissant toi-même à &lt;leu~ mains comme
une gerbe de bié vivant,
Cette place où &lt;l'un Dieu crucifié il ne reste qu'une
mare de_sang !

!SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

175

Louis est revenu de sou esclav;ige en Egypte avec la
.fièvre.
Et déjà ce n'est plus le flot démesuré du Nil qui est
.promis à sa lèvre,
·
'
Mais, cette eau même dont il rêvait, ainsi do11c de
nouveau la voici, et cette source de Montargis
Comme une poche grise sous le talus frissonnante
,entre les myosotis !
. , Et. comme jadis, avant le départ, il envisageait par
! étroite lucarne, et c'était du haut de son donjon à
.Aigues-Mortes dans le désert,
'
Ces lieux tristes où son royaume finit et to1,11 ce sable
-qui précède 1a mer,
Maintenant c'est en plein cœur de France de nouveau
'Verdoyant, bois et labours,
QtI'avec ses yeux mai,tena.nt d'exilé, il lui est donné
J.e tout examiner, qui est arr.été sons son regard, le présent, et l'avenir avec le passé qui_ se déploie tout amour,
Comme une carte oi'.1 les chemins son.t faits d'avance
.et !'Histoire qui se déplace sur cette aire quadrillée,
Ce pays qui solennellement une dernière fois lui est
,offert à comprendre et à juger.
D'un cœur pieux et d'un œil politique, il contemple
!:reS frontières spirituelles et physiques pour toujours et
.ses directions et ses v-ersants, et s.es défauts et sa v;ca.
'
xwn, et ses dangers.
Il sent le vent sur le côté de sa ficrure de !'Archange
b
,qm. ac 11arge de nous présider.
Et le ciel sans doute est plus beau, mais eest cefa, bois
iet hbours, et cette grande ville qui fume sur la terre
f]ui lui a été donnée.
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇATSE

Louis a aimé son royaume comme François aimait la
Pauvreté.
C'est cela pour l'éternité qui est son droit et qui
' est sa cbair et qui est son épouse et cette tête sur son
sem.
On peut tout lui demander excepté de cesser de lui
faire du bien.
Et tout cela qui en lui n'était pas fait pour elle et
qui était capable de mourir,
Tout cela qui lui était inntile et qui n'était pas fait
pour la sauver et pour la défendre et ponr la cbérir,
Tout cela qui était autre chose que Dieu et dis-tu que
tu t'en lasseras jamais? cette source éternelle de la joie!
C'est cela qu'il est insupportable de conserver plus
longtemps si vainement à soi seul en ce lieu qui est
ailleurs que sur la Croix !
Ce qu'elle ne peut pas donner, c'est lui qui le donnera à sa place,
C'est lui qui 5çra en Dieu la consommation et la
couronne resplendissante de la race,
L' Ascension de la qnalité française et cette lumière de
l'intelligence qui lui est propre sur sa face,
Le Roi puisé de par le droit héréditaire dans le sol
même, la fleur m,1le puisée par le mérite dans la Grâce!
Car il y a bien des roses dans les jardins de Touraine, il y a bien des giroflées sur le vieux rempart de
Senlis,
Mais c'est lui seul qui réalise le blason et qui est
devenu le Lys!
Ce qui était ce printemps délicieux jadis, ce qui était
ce mystérieux automne,

SAINT LOUIS, RO( DE FRANCE

I 77

Il le voit à la portée de sa main, simple comme une
croix et fermé comme une couronne.
Il est écrit de Moïse qn'il est mort dans le baiser
de Dieu et cela a autre chose qu'un sens faible pour
Louis!
Tout le désir qu'il y a dans l'homme et tout le don
qu'il y a dans la femme est en lui.
Mon Dieu, il est dur d'être mort quand on se sent
fait pour être avec la Vie !
Ce ne sont plus ces ombrages légers qu'il lui faut el
ces brumes mélancoliques!
C'est le soleil aveuglant du désert une fois de plus et
le souffle qui vient du centre de l'Afrique!
La voici donc investie cette grande soif qui ne cessera
plus!
Cette flamme à qui le corps si durement aspirait, la
voici donc revêtue'!
Joie de sentir enfin brûler ce qui n'était fait que pour
mourir!
Cette casaque qui nous tenait cousus, joie de la sentir
se fendre et s'ouvrir !
✓
Joie de sentir les années de ma vie tomber de moi
comme du sable !
Joie de sentir à mon front cette couronne enfin par
chacune de ses épines irrécusables !
PAUL CLAUDEL

Rio de Janeiro, novembre 1918.

12

�SHAKESPEARE: ANTOINE

SHAKESPEARE :

ANTOJNE .E T CLÉOPATRE•

ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
E1;virous du Cap Misène.
(Llnivent d'un côti Pamp;e el Méuas précédés
de
. de I'a.ure
1
c· /a111boun el de lramne/les
'l'
,
esar-Octave..,. Lépide. A11toi11e,. Ettobarbus et
Méciue, suivis d'unc troupe de soldats.)

POMPEE. - Je garde vos otages et vous gardez les
miens. Ma,is n&lt;,us aurons un entrerien avant que de
combattre.
OcTAVE-CESAR. - Il est décent de recourir d'abord
aux paroles., . Aussi vous avons-nous envoyé d'avance
n~s propos'.t1ons par écrit.• Que si vous les avez exammées, faites-nous connaître si vous les estimez de
I.

Voir la No111,•elle Revue Française du rer-juil!et 1920.

ET

CLÉOPATRE

1 79

nature à retenir votre colère et votre glaive, à ramener
dans ses foyers toute cette ardente jeunesse sicilienne,
que sinon vous condamnez à périr.
POMPEE. - Seuls sénateurs de ce ·vaste univers,
agents suprêmes des--&lt;lieux, c'est à vous trois que je
m'adresse. Puisque l'esprit de César aujourd'hui vous
anime, ne vous étonnez point si l'esprit de 1non père,
par moi, s'oppose à vous et cherche à se venger. Dites
pourquoi conspirait le pâle Cassius? Et Brutus, le loyal
Brutus, dites ce qui le fit, avec les autres conjurés,
ensanglanter le Capitole ? Amoureux de la libené de
chacun, ceux-ci ne supportaient pas qu'au-dessus de
tous s'élevât quelqu'un. Tu sais maintenant ce qui me
fit équiper ces navires, Rome ingrate, qui dans l'oubli
du grand Pompée ...
ÜCTAVE-CESAR. - Prenez votre temps.
ANTOINE. - Renonce, ô Pompée, à nous faire peur
avec tes voiles. Nous saurons te répondre sur mer. Quant
à nos forces de terre, tu sais de quoi elles sont capables .....
POMPEE. - Je t'ai su capable, toi, de t'emparer de
ma propre maison. Mais va, je te permets d'y demeurer, puisque semblable au coucou tu ne sais rièn
édifier toi-même.
LEPIDE. - Veuillez nous dire - car ceci nous écarte
de la question - dans quel esprit vous avez accueilli
les propositions que nous vous avons adressées.
OCTAVE-CESAR. - Toute la question est !à.
ANTOINE. Oh ! nous ne te pressons de nen
accepter. Pèse bien le parti qu'il te sied de prendre.
OCTAVE-CESAR. Et vers où vous entraînerait
l'espoir d'une plas haute fortune.

�180

LA

NOUVELLE REVUE &lt;"RANÇA!SE

PmJPEE.
Vous m'avez offert la Sicile et ·]a Sardaigne, à charge de purger les mers qu'infestent les
pirates et d'approvisionner de blé les greniers de Rome.
Moyennant quoi notre épée intacte rentrerait au fourreau et seraient remisés nos boucliers.
ÜctAVE, ANTOINE et LEPIDE. - C'est cela.
POMPEE. - Eh bien ! sachez-le : j'arrivais ici disposé
à accepter cette offre. Mais Màrc Antoine a déjà trouvé
moyen de m'irriter : j'ai mauvaise gdce à te le rappeler, peut-être, mais quand ton frère et César étaient
aux prises, n'est-ce pas en Sicile que ta mère a trouvé
_près de nous bon accueil ?
AJffOINE. - Je ne l'ignore point, Pompée, et 1e
tenais tout prêt le gracieux remerciement que je te
dois.
POMPÉE. - Alors tends-moi la main. Je ne pensais
pas, je l'avoue, devoir te rencontrer id.
ANTOINE. - Oui, les lits d'Orient sont moëlleux !
Mais grkes te soient rendues à toi qui m'en as fait
lever de meilleure heure et juste à temps pour ma
santé.
·
OcTAVE-CÈSAR. - Vous paraissez un peu changé,
depuis notre dernier revoir.
POMPEE. - Bah ! je ne sais comment la mauvaise
fortune sur mon visage inscrit ses comptes; mais du
moins je sais qu'elle n'a pas prise sur mon cœur •.
LEPIDE. - Quelle heureuse rencontre !
POMPEE. - Je l'espère, _Lépide. Ainsi _nous sommes
d'accord. Je tiens à ce que notre convention soit consignée par écrit, contresignée, scellée.
OCTAVE-CÉSAR. - C'est la première chose à faire •

•

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

181

PoMPEE. - Puis, avant de nous séparer, il faut nous
régaler les uns les autres. Tirons au sort à qui traitera
le premier.
.
ANTOINE. Laissez-moi commencer, Messieurs.
POMPEE. - Antoine, c'est le sort qui décide. Mais
tôt ou tard, je crains bien que ta savante cuisine
égyptienne ne l'emporte. Je me suis laissé . dire que
Jules César avait pris là-bas quelque embonpom:·
ANTOINE. - Vous vous êtes laissé dire bien des
choses.
PoMPEE. - J.e n'ai que de courtoises pensées.
ANTOINE. - Exprimées en courtoises paroles.
PoMPEE. - Je me suis donc laissé àire qu'un Sici•
lien du nom d'Apollodore avait apporté ....
ENOBARBUS. - N'insistez pas: il l'a fait.
POMPEE . - Fait quoi ?
:i;,OBARBUS. - Apporté sur ses épaules certaine reiùe
d'Egypte enveloppée dans un tapis .... _
,
POMPÉE. - Eh ! mais je te reconnais à present. Com·
ment ça va-t-il, camarade ?
ENOBAI\BUS. - Pas mal ; et avec l'espoir de continuer; quatre banquets en perspective.....
.,
. •
PoMPÈE. - Donne-moi la main. Quand J aurais du
Je plus te détester, je t'ai vu combattre et vrai! j'ai envié
ta valeur.
ENoBARBUS. - Seigneur, je ne peux pas dire que je
vous aie jamais beaucoup aimé: mais je vous ai louangé
en un temps ou votre mérite valait bien dix fois mes
louanges.
POMPEE (à Antoine). - Laisse-le dire. Qu'il ait son
parler franc. Messieurs, je vous invite à bord de ma

�r82

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

galère. Soyez mes hôtes, vous tous. Venez-vous ?
OCTAVE, ANTO!NE, Ll:PIDE. - Montrez-nous lè chemin, Mousieur.
POMPÉE. - Suivez-moi.
(Ils sorteut loHs, excepté Ménas)

. M~~s (à part). - Ton père, ô Pompée, n'aurait
1ama1s stgné pareil traité.
SCÈNE II
A bord de la galère de Pompée.

Symphonie qu'on enle11d derriere le rideau
tandis que sur le devant de la scène arrivm;
des serviteurs portant des plats.

_PRE':1ER SERVITEUR. - Ils arrivent! ilsarriYent ! Certuns d entre eux déjà branlent sur leur base au point
que le moindre vent les ponrra coucher.
DEUXIEME SERVITEUR. - Le nez de Lépide luit
comme un phare.
TROISIEME SERVITEUR. - On !ni fait boire tous les
fonds de bouteille.
QUATRrÈME
SERVITJ!UR.
- Dès que la W!&gt;LUSS!Oil
"'--· ..
,
•
.
.
s envemm_e: 11 crie : suffit ! il s'interpose ; il concilie et
les réconc1he tous dans le vin.
ÛNQUIÈME SERVITEUR. - Mais il se brouille de plus
en plus avec le bon sens.
St~IÈME SERVITEUR. - Et tout cela pour faire figure
p~rm1 l~s grands hommes ! Pour moi, je préfère un
bâton bien en main à une pertuisane que je ne pourrais
pas soule=.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

183

SEPTlliME SERYITEUR. - Être invité dans les hautes
sphères et ne pas savoir s'y comporter, c'est ressemble;
à ces bustes qui ont deux trous à la place des yeux.
(Entrent les convives)

A1s'T01NE (a Octave). - Oui, c'est la coumme en
Egypte : ils inscrivent sur leurs pyramides au bord d:'
Nil l'étiage de chaque crue. Et cette mesure les rensel,me snr la futnre importance de la moisson. Celle-ci
:era d'autant plus belle que le Nil aura mieux Mbordé.
Dès que ses eaux se retirent, le cultivateur snr la vase
encore molle, répand le grain, qui promptement germe
et profite.
UPIDE. - On parle d'extraordinaires serpents !. ...
ANTOJNI!. - A tes souhaits, Upide.
UPIDE. - Que Yotre soleil d'Egypte extrait de votre
limon; par exemple votre crocodile.
ANTOINE. - Vous l'avez dit. ·
POMPEE. - Prenez place, Messieurs. Allons ! du vin.
A votre santé, Lépidus !
UPIDE. - Je ne me sens pas tout à fuit aussi bien
que je le voudrais ; mais, Messieurs, vous ne me verrez
jamais rester en retard.
ENOBARBUS. - Tn feras tout de même bien de dormir
1111 pen pour te rattraper .
. LÉPIDE. - On m'a parlé aussi des pyramides de
Ptolémée comme d'objets assez remarquables; on m'en
a même beaucoup parlé.
MENAS (à partit. Po111pk). - Seigneur, 1111 mot.
PoMPEE. - Allons! parle. Que veux-tn ?
MENAS. - Quittez un instant la table, je vous en
conjure. Mon général, j'ai quelque chose "à vous dire.

�LA _NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
POMPÉE, Lépide.

Plus tard. -

Encore une santé pour

LEPIDE. - Qu'est-ce au juste que votre crocodile.
ANTOINE. - C'est u11 animal, Monsieur, qui se ressemble étrange,mentà l_ui-mêne. Il est de longueur égale à
la sienne; et J en d1ra1 autant de sa largeur. ]l se meut
en _se déplaçant. Il se nourrit de ce qui l'alimente et ne
qmtte la vie qu'en mourant.

'

LEPIDE . ___:_ De quelle couleur est-il ?
ANTOINE. - De couleur crocodile, exactement.
LEPIDE. - Bah ! quel étrange animal !
ANTOINE. - N'est- il pas vrai ?
LEPIOE. - On m'a ,aconté qu'il pleurait.
ANTOINE. - C'est-à-dire, plus précisément, qu'il verse
des larmes.
OcTAV!i. -Si votre 4escription le satisfait!. ..
ANTOINE. - Oui, grâce aux santés qu'on lui porte
ou c'est qu'il est bien difficile.
'
POMPEE (à Ménas) . - Encore? Va te faire pendre
Hein? Qu'est-ce que tu veux ? Va-t'en. Eh bien! cett~
coupe?
MENAS (à part). - Au nom de mes services daio-nez
'
"
m'enten drc. Levez-vous. Venez.
1
Po,'l!PÉE. - Es-tu fou ? (il se lè1Je) Allons! parle.
MENAS. - Je me suis toujours découvert devant votre
fortune.
, PoMP~E .. - Oui, tu m'as fidèlement servi. Qu'est-ce
a dire? frmquez sans moi, Messieurs.
ANTOINE. - Gare aux écueils, Lépide. Vous chavirez.
MENAS (à Pompée). - Voulez-vous posséder l'univers?'
POMPEE. - Que prétends-ru?
·

,

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLE0PATlŒ

185'

MENAS. - Je le répète. Veux-tu régner sur le mondeentier?
POMPÉE. - Qu'entends-tu par là?
MENAS. -- Accepte seulement et, si pauvre chose que
je sois je me fais fort de te donner le monde.
Po~PEE. - Dis donc: combien de bouteiJles as-tu
bues?
MÉNAS. - Non, Pompée. Je n'ai jamais été moins,
ivre. Tu peux devenir, si tu l'oses, un Jupiter huma~n:

tout ce que baigne l,océan, tout ce que re(ouyre le ciel,
si tu le veux, tout est à toi.

Po&gt;1PEE. - Le moven? Parle !
MENAS. - Les tr~is piliers du monde, les triumvirs,
sont ici, dans ta galère, entre tes mains. Coupons les
câbles. Sitôt en pleine mer, on fait leur affaire et tout
est à toi .
PomÉE. - Ah! qne ne l'as-tu donc fait, sans m'en
parler. Oui, toi, tu pouvais le risquer; moi, ce :e:ait d_e
b bassesse. Tu devrais savoir que mon profit na 1ama1s
pris Je pas sur mon honneur. D'abord l'honneur._F~cheux
que ta longue ait trahi ton proJet. Ce que, fait a ~1011
insu, j'aurais pu apprnuver par la suite, à présent, Je Je
dois condamner. N'y pense plus. Buvons.
MENAS. - A partir de quoi je renonce ô Pompée, ~
servir ta fortune défaillante. Celui qui convoite et qm
fait des façons quand on lui offre ce qu'il convoite .....
tant pis pour lui.
PoMPEE. - A la santé de Lépide!
ANTOINE. - Portez-le à terre. Pompée, je te ferai,
raison à sa place.
ENOBARBUS. - Ménas ! à la tienne l

�186
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
MÉNAS. - Enobarbus, à ta santé 1
POMPEE. - Remplis encore, on voit les bords.
ENOBARBUs (contemplant ceux qui emportent Lépidus). Voilà de bien solides gaillards, pour transporter nn tiers
dn monde!
MENAS. - Oui dà l le tiers dn monde est·ivre. Que
ne l'est-il tout entier. Tout irait comme sur 'des roulettes.
ENOBARBUs. - Bois donc, et poussons à la rone.
M&amp;'&lt;AS. - Tournons.
POMPÉE. - Dis si nous approchons de tes fêtes
,d'Alexandrie.
ANTOINE.·- Presque. Choquons nos coupes. Hurrah!
A la santé de César !
0CTAVE·CESAR. - Je me passerais bien de celle-1.ll.
C'est une tâche ardue que de se laver le ceryeau pour le
Tendre plus tronble.
ANTOINE. - Prêtez-vous au jeu.
ÜCTAVE. Ne crains rien. Je te ferai raison. Mais
plus volontiers je jeûnerais durant trois jours, que de
tant boire en uri seul.
ENOBARBUS (à Antoine). - Eh bien ! mon vaillant
empereur! Ne danserons-nous pas une bacchanale égyptienne pour couronner dignement notre orgie.
POMPEE. - Allons-y, bon soldat.
(Tous se lèvmt.)

ANTOINE. - Tenons-nous par la main, et tournons
jusqu'à ce que le Yin triomphe de nos sens, pareil au
.suave et délicat Léthé.
'
ENOBARBUS. - Les mains dans les mains. Que la
musique nous assourdisse : je vais placer chacun. Cet

SHAKESPEARE ; ANTOINE ET CLEOPATRE
enfant commencera 1e ch~ant,. et cbacun de vous entonnera le refrain de toute la force de se~ poumo?s. •
(E,wbarbus place les convives, tand1S qu un m-.
jant chante.)

L'ENFANT;
Viens à nous, Mooa.rque du vin
A l'œil rose: étonné de joie
.Bacchus ! sous te pampre divin
Dieu des cuves en qui se noie
Le souci des fronts couronnés.

REFRAIN (repris en chœnr) :
V erse le vin ! Verse à la ronde
Jusqu'à faire tourner le monde.

ACTE IV
SCÈNE ·PREMIÈRE
Le Promo11toire d'A,tùun. - Devant le Camp d'Antoine.

ENOBARBUS et EROS.
ENûBARl!US. - Eh bien! cher Eros, quelles now.velles
.le Rome?
.EROS. - D'étranges nouvellés, Seigneur.
ENoBARBUS. Parle.
à
'EROS. - César et Lé p1·de ont déclaré la guerre
v
Pompée.
,,-

�/

188

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- ENOBARBUS. - C'est déjà vieux : ensuite ?
EROS - César-Octave, après avoir profité de Lépide
dans cette lutte contre Pompée et avoir eu raison de ce
dernier, a refusé de reconnaître e11 Lépide son égal; il
ue _supporte pas qu'il revienne à Lépide aussi quelque
gloire de cette expédition; bien mieux, il l'accuse d'avoir
entretenu avec Pompée une correspondance secrète et
le fait saisir sans autre forme de procès. Voici don~ le
pauvre triumvir qui attend, entre quatre murs que la
mort enfin l'élargisse l
'
ENOBARBUS. Ainsi donc, Antoine et César
demeurent seuls en présence. Comme une paire de
mâchoires qui se referme sur le monde, tout ce que
le monde peut jeter entre eux d'aliments, ne les empêchera pas de grincer.
EROS. - Où est Antoine?
EN~BARBUS. - Il se prornème autour du camp, foule
aux pieds les joncs du rivage en murmurant: l'imbécile!
(Il pe1:se _à . Lépide l) et menace de mort l'officier qui
crnt bien faire en le débarrassant de Pompée. Cléopâtre
l'a rejoint et le suit partout; elle prétend prendre part à
la guerre. Mais si maintenant nous devons emmener au
combat, avec les chevaux, les juments, celles-ci auront
bientôt à porter à la fois le cheval et le cavalier. Je l'ai
dit tout net à A11toine, mais Canidius, qui sait tirer
profit de sa présence, plaide pour elle et remporte une
cause que d'avance les secrets désirs d'Antoine ont
gagnée.
ERos. - L~ voici ... mais ce n'est peut-être pas le
moment de lui parler.
ENOBARBUS. - Tu n'as rien à lui dire qu'il ne sache.

SHAKESPEARE: ANTO•::.iE

ET

CLÉOPATRE

Notre flotte toute équipée déjà se tient prête à marcher
contre l'Italie et contre César.
(On voit mtrer dans le fond surbawsé de la
scène.) A11Joine, Ca1iidi11s (causant) et C/&amp;1piitre, qui se détache d'eux et s'avance vers
En.obarb11s.)

CLÉOPATRE. - Je ne te tiens pas quitte, sois en sûr.
ENOBARBUS. - De quoi? De quoi? De quoi ?
Cu\:oPA'fRE. - Tu as voulu convaincre Antoine
qu'ici je n'étais pas à ma place.
ENoBARBUs. - Eh bien ?
C1ÉorATRE. - Puisque ,je ne suis pas une ennemie,
pourquoi n'assisterais-je pas au combat?
EROS. - Madame, ne craignez-vous pas que votre
présence n'embarrasse· Antoine? qu'elle ne prenne sur
son cœur, sur son intelligence, sur son temps, alors que
rien de lui ne devrait en être distrait. On l'accuse déjà
de légèreté et je puis vous dire qu'à Rome d'où je viens,
on va racontant que cette guerre est menée par Photius,
par Marclian l'eunuque et par vos femmes.
CLÉOPATRE. - Que Rome crève et que pourrissent
les langi1es qui jasent contre nous ! J'ai moi aussi mes
charges dans cette guerre et je dois au royaume que }e
gouverne, d'y faire figure de soldat. Tu entends ?
ENoBA.RBUS. - Je ne dis plus rien.
(Antoine et Ca11idius descwdent rnr le devant
de la scène).

ANTOINE. - N'est-il pas étrange, Canidius, que de
Tarente et de Brindes traversant la mer Ionienne, il ait si
promptement pu s'emparer de Toryna ? (à Cléopâtre).
Vous avez appris cela, ma charmante ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. CtÉOPATR~. - Pour s'étonner de la célérité, il n'y a
nen de tel qu un lambin.
ANTOIN:· - Bien riposté ! Votre ironie ferait honneur
au ~l~s va1l,lant guerrier, et fait honte à notre indolence!
Camdms, c est sur mer que nous voulons le jouter.
CLÉOPATRE. - Sur mer, oui. Rien de mieux.
CANIDIUS. '- Sur mer, ... ouf. .. Pourquoi ?
ANTOINE. - C'est là qu'il nous défie.
~NOnARBUS. - Et ce défi que vous lui lanciez,
~e1gneur, de ,e mesurer avec vous en un combat singulier?
CANIDIUS. - Et de choisir pour ce combat la plaine
de Pharsale où César triompha de Pompée M .
défi ù 1
• ais ce
o I ne trouvait plus avantage, il l'a repoussé. Imitez-le.
~OBARBUs. - Nos vaisseaux sont mal équipés. Nos
ma~ns so~t des muletiers, des cqltivateurs, tous gens
leves en hate et par force. La flotte-de César a fait ses
preu~s contre Pompée; ses navires sont vites autantqne
lesn_otr~s pesants. Quel déshonneur y a-t-il à vous refuser a lm sur mer, dès que sur terre vous l'attendez )
ANTOINE:. - Sur mer ; sur mer.
.
ENŒlAR~US. - Mon général, par là, vous rendez vain
vo'.re mérne, et jetez la confusion dans votre armée,
qm vaut surtout par son infanterie. Vous jetez parc.dessus
bo:d votre propre expérience et votre renommée. Vous
qmttez la route qui vous-mènerait droit au succès pour
vous lancer dans les hasards et dans les risques.
ANTOINE. - Je combattrai sur mer.
, CLÉOPATRE. - J'ai soixante navires à voiles. Césarn en a pas de meilleurs. .

SHAKESPEARE ; ANTOil!E

IT

CLÉOPATRE

ANTOINE, - L'excédent doit être brûlé ; nos force~
concentrées sur le reste, près d'Actium, fonceront sur la
marine de César quand elle doublera le promontoire. Si
uous avons le dessous, il sera temps de prendre à terre.
notre revanche.
\
(Arrive

lm

messager).

Quelles nouvelles ?
MESSAGER. - Il n'est que trop vrai, Seigneur. CésarOctave a pris Toryne. Sa flotte est signalée.
ANTOINE. - Se peut-il qu'Octave lui-même l'accom·
pagne ? Cette rapidité tient du prodige. Canidius, tu
commanderas sur terre nos dix-neuf légions et nos douzemille chevaux. Dispose les escadrons sur le versant de la
colline, en face de l'armée de César. De ce point nous
pourrons dénombrer ses vaisseaux, et.agir en toute con~
naissance. Il est temps de se rendre à bord. Viens, ma.
Thétis.
(Entre

1111

soldat).

Qu'y a-t-il encore, mon brave ?
SOLDAT. - Mon noble empereur, ne combats point
sur mer. Ne te fie pas à des planches pourries. Fais crédit à ce glaive et à ces cicatrices. Laisse barboter les Egyptiens et les Phéniciens. A nous les victoires sur terre où
nous avons continué de combattre l'ennemi pied à pied_
ANTOINE. - C'est bon ! C'est bon ! Adieu.
(Ils sor/e11/).

SoLDAT. -

1

Par Hercule ! Je crois pourtant que j'aL

raison.

CANIDIUS. - Parbleu ! Mais la raison ne. gouverne
plus "-ntoine; celui qui devrait nous cond;iire est conduit et nous sommes tombés en quenouille.

�i92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SoLDAT.
N'est-ce pas à vous qu'est confié sur
.terre le commandement des légions et de toute la cavalerie ?
CANIDms. - Marcus Octavius, Marcus Justeius,
Publicola et Célias commandent sur mer ; mais nous,
nous avons ordre de garder la terre. Cette préciP.itation
.d'Octave me confond.
SOLDAT. - Tandis qu'il s'attardait à Rome, son
armée s'acheminait par petits détachements, de manière
à tmm per nos espions.
CANIDIUS. - Sais-tu qui est son lieutenant?
SOLDAT. - Taurus, je crois.
CANIDJUS. - Je vois qui c'est.
(Arri·ve 1111 messager).
i\1EssAGER. - L'Empereur mande Canidius.
CANIDIUs. - Le temps est gros de nouvelles et en
enfante une par minute.

SCÈNE II
Même dù,l/r.

(Entreut sur la gaucbe des représefltants de
l'drmée de César).

CÉSAR-OCTAVE, MÉCÈNE, AGRIPPA,
TAURUS, etc ..•
ÜCTAVE,. - Au mépris de Rome, oui; il a fait tout
-cela, et pis encore. Voici, m'a-t-on dit, comment les
,choses se sont passées : Sur la pl:ice publique ci'Alexan•

193

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

drie un tribunal d'argent fut dressé. Antoine et Cléopâtre, assis sur des trônes d'or, à leurs pieds Césarion,
fils illégitime, prétendaient-ils, de mon père le grand
César, flanqué des deux bâtards, fruits de la débauche
d'Antoine. C'est alors qu'il conféra solennellement à
Cléopâtre le gouvemement de l'Egypte, et la proclama
reine absolue de la basse Syrie, de Chypre et de la
Lydie.
MECÈNE. - Et tout cela devant le peuple.
OCTAVE. - En pleine place publique, vous disje ; il a proclamé ses fils rois des rois. La grande
Médie, le royaume des Parthes et l'Arménie ont été
dévolus à Alexandre ; et à Ptolémée la Syrie, la Cilicie,
la Phénicie; Cléopâtre apparût ce jour-là sous le costume de la déesse Isis, et déjà souvent, m'a-t-on dit, il
lui était arrivé de donner audience dans cet accoutrement.
M:ik1hrn. - Il faut que Rome en soit instruite.
AGRIPPA. - Ecœurée déjà par l'insolence d'Antoine,
il faut qu'elle lui retire son estime.
OCTA VE. Eb l le peuple sait déjà tout cela. II a
reçu ses accusations.
AGRIPPA. - Mais qui le peuple accuse-t-il?
OcT AVE. - Moi. Il me reproche, ayant dépouillé
Sextus Pompée de la Sicile, de ne point lui avoir donné
sa part. Il dit m'avoir prêté des vaisseaux, et que je ne
Jui ai point rendus. Enfin il ~'indigne que Lépide ait
été 4éposé- du triumvirat et que j'aie confisqué tous ses
biens.
AGRIPPA. - Seigneur, il faut répondre à ces accusations.
f

1;

�194

LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

OCTAVE.
Un messager leur porte ma réponse.
Je mande que Lépide était deve~u trop cru.el? qu'il
abusait de son imntense autonté et méritait son:
sort. Volontiers je lui accorde une part de mes conquêtes ; mais de son côté qu'il m_e cède ~ne partie de
l'Arménie et des r,pyaumes conquis par lut.
MtcbŒ. - Il n'y consentira jamais.
OcrAvE. - Je ne céderai pas non plus. Taurus!
TAURUS, Seigneur.
OcTAVE, Elude tout engagement sur terre.
Maintiens intacte ton armée. Ne t'offre pas au comba~
avant que tout ne soi~ réglé sur .mer. Conforme-toi
strictement aux ordres de cet écrit. Ce fOup de dés va
décider de ma fortune.

(Mu{ique),
(Obscurcissement de la scèue. Sympbonie 11a11tiq1te).

SCÈNE III
(Entre Enobarbus).
ENOBARBUS. Perdu I Perdu! Tout est perdu ! Je
ne puis en voit davantage. Le navî_re amira~ ~pt:en,
l'Antoniade a pris la fuite et les s01xante voiliers I ont
suivi. Après quoi mes yeux se sont éteints.
.
(Entre Sc.arus).

ScARus. - Dieux. et Déesses et tous les habitants du
ciel!
ENoBARBUS. - Que leur veux-tu ?
ScARUS. Le plus beau morceau du monde est

SHAKESPEARE :

ANTOINE

ET

CLEOPATRE

1 95

perdu par pure sottise ! Pour des baisers nous ayons
lâché des royaumes.
ENOBARBDS.-" Quel est l'aspect du combat?
SCARUS. - De notre côté un aspect de pestilence, et
\ la promesse de la mo1t. Cette vieille sorcière d'Egypte
- 1ue la lèpre l'étrangle - au milieu du combat,
ta.ndis ~ue les ~ortunes jumel'.es balançaient et que la
n?tre 1emportait presque - ie ne sais quel taon la
pique, elle fuit, telle une génisse en folie ; elle fuit
toutes voiles dehors.
ENOBARBUS. - J'ai vu cela. Mes yeux e11 sont encore
malades, et j'ai détourné mes regards. .
- ..
_SCARUS. - Elle n'eut pas plus tôt viré de bord, qu'Antorne, déployant ses ailes marines, comme une mouette
éperdue, vole après elle, abandonnant le plus beau
moment du combat. 0 honte! Oh! voir ce monument
de noblesse décomposé par la magie! Expérience,' courage, honneur jamais encore ne se sont ainsi renoncés !
ENOBARBUS. Hélas ! Hélas !
(Entre Cmn'ditis).

WNIDrus. - Notre fortune sur mer a perdu le souf~
-fie! Elle sombre d'une façon très lamentable. Notre
Antoine, s'il s'était montré semblable à lui-même tout
aurait bien marché! Quoi! c'est lui qui nous a donné
l'exemple de la fuite: làchement, lui!
ENOBARBUS. - Si c'est là qu'ils en sont~ bonsoir!
CANIDIUS. - C'est vers le Péloponèse qu'ils ont fui,
SCARUS. - Nous pouvons aisément nous y rendre. -J'attendrai donc là-bas l'évènement.
CAmnrus. - Je vais me rernettre à César avec légions
et cavalerie. Six rois déjà m'ont montré le chemin.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE"
ENOBAl\BUS.
Pour moi, je suivrai encore, ô
Antoine, ta fortune blessée, - bien que ce soit marcher contre le souffie de la raison.
SCÈNE IV
Alexandrie. - Le Palais de Cliop,ître.

ANTOINE et des SERVITEURS.
ANTOlNE. - Arrêtez ! Le sol se dérobe sous mes
pas;· il a honte de me porter. Approchez, mes amis. Je
me suis trop attardé dans ce monde où j'ai perdu mon
chemin pour toujours. Je possède un vaisseau chargé
d'or; prenez ;.. partagez-vous cet or et vite enfuyez-vouS'
vers César.
SERVITEUR. - Fuir, jamais.
ANTOINE. - J'ai fui moi-même. J'ai donné ma
désertion en exemple aux couards. Quittez-moi, mes
amis. Je n1e suis engagé sur une route obscure où votre
aide ne m'est plus d'aucun secours. Quittez! Vous trouverez le trésor que j'ai dit, dans le port ; il est à vou~.
Oh I je me suis lancé à la poursuite de ce qu'à présent Je
rouois de regarder. Mes cheveux même sont en révolte'
les blancs reprochent aux bruns leur imprudence, lesbruns aux planes leur ineptie. - Mes amis, quittezmoi. J'écrirai à quelques amis pour faciliter votre route.
Ne prenez pas cet air consterné, je vous p~ie; _ne, protestez pas de vos regrets ; abandonnez celm qm s ab~ndonne ; mon désespoir vous donne un bon conseil :
gagnez le rivage et prenez possession de la galère

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

197
.chargée d'or. Laissez-moi un peu, je vous prie. Je vous
prie, maintenant; oui, laissez-moi. Car, vraiment, je ne
_peux plus commander ; alors, je vous prie. Je vous
reverrai tantôt.
(Il s'assied).
(Entre Cléopâtre, qti'accompagu.c11t Charmimt
et Iras).
ERos. - Allez vers lui, Madame; consolez-le.
lRAs. - Allez, reine bien-aimée.
CHARM-!ON. - Allez. Qu'attendez-vous ?
CLEOPATRE. -Laissez-moi m'asseoir. 0 Junon !
ANTOINE (à Eros qui lui montre Cléopâtre). - Non,
non, non, non, non !
ERos. - Regardez-la, seigneur.
ANTOINE. - Oh! fi ! fi ! fi!
CttARMION. - Madame!
IRAS, - Madame, reine chérie.
Eaos. - Maître ! Maître !
ANTOINE. - Oui, Seigneur; oui.... A Philippe il
tenait son épée exactement comme un danseur. Tandis
que moi, je frappais Cassius le maigre,' et que je triomphais de ce fou de Brutus, lui se reposait sur ses lieutenants ; il n'avait aucune pratique de la guerre et ne
savait pas comme on mène les escadrons. Mais, main••
1
,
tenant..... n importe .
CLEOPATRE. - Ecartez-vous.
EROs. - La reine, Maître, la reine.
IRAS. -Allez à lui, Madame, parlez-lui. L'humiliation
Yaccable.
CLEOPATRE. - Alors soutenez-moi : Oh!
EROS. - Très noble sire, levez-vous. La reine vient.

�198

LA NOUVELLJ.; REVUE

FR,\NÇAISE

La mort va la saisir et sa tête est penchée. Que quelques
mots de vous la raniment.
ANTOI};E. - J'ai forfait à ma gloire ; un écart sans
noblesse ....
EROS. - Sire, la reine.
ANTOINE. - Où donc m'as-tu conduit, Egyptienne !
PoU1 cacher à tes yeux ma rougeur, je me détourne et
contemple derrière moi mon déshonneur et la ruine.
CLEOPATRE. - 0 mon Seigneur! Pardonnez à nos
voiles craintives. Mais je ne pouvais pas penser que
vous alliez me suivre.
ANTOINE. - Tu savais pourtant bien que mon cœur
était attaché à ta proue et que tu m'ermaînerais à la
remorque. Tu connaissais ta suprématie sur mon âme
et qu'un signe de toi pouvait me faire énfreindre l'ordre
des dieux.
CLÉOPATRE. - Oh! pardon.
ANTOINE. - Mail).tenant, il faut que j'adresse d'humbles propositions à ce jeune homme; que je louyoie,
que je me traîne, que je m'incline; moi, qui tenais
comme un hochet dans mes mains la moitié du monde ...
Tu savais pourtant bien, combien tu m'avais asservi, et
que mon glaive émoussé par l'amour n'obéissait plus
qu'à l'amour.
CLEOPATRE. - Pardon, pardon.
ANTOINE. - Je t'en prie, pas une larme. Un seul
pleur de tes yeux pèse autant que tout ce que j'ai perdu.
Vite, un baiser. Ah ! voici qui compense. J'ai envoyé
vers lui Euphronicus. , N'est-il pas de retour? Mon
amour, j'ai le cœur lourd comme du plomb. Qu'on
apporte du vin, et i souper. La fortune apprendra que

SHAKESPEARE: ANTOllilE ET CLÉOPATRE

r99

plus elle nous frappe et plus nous méprisons ses coups.
·
( Antoine sort).
(Cléopâtre fait signe à Eriobarbus, entré depuis
quelques Ï!zstan/s à l'insu d'A11toine).

CLÉOPATRE. - Quel parti prendre, Domitius.
ENOBARBUS. - Faire vos réflexions, puis mourir.
CLÉOPATRE. - Est-ce Antoine ou moi qu'il faut
accuser de ceci ?
ENOBARBUS. - Antoine seul, qui laisse son désir
dominer sa raison. Qu'importait que vous ayiez fui la
face terrible de la bataille, où les vaisseaux rangés se
renvoyaient les uns aux autres l'effroi. Pourquoi vous
a-t-il suivie ? Les démangeaisons de son cœur n'avaient
pas à distraire ses vertus de capitaine et cela précisément lorsque les deux moitiés &lt;lu monde sont en
balance et que sa destinée se joue. Ce fut une honte
autant qu'un désastre, cette cour.se après vos fuyants
étendards, l'abandon de sa propre flotte effarée.
CLÉOPATRE. - Paix, je te prie.
(Elle lui mont1·e Antoine qui revi-ent avec
Euphronim),

ANTOINE. - Ce fut là sa réponse.
EUPHRONIUS. - Oui, mon Seigneur.
ANTOINE. - Ainsi la reine peut compter sur~ clér:
mence si elle consent à me sacrifier.
EuPHRONlUS. - Ç'est ce qu'il dit.
ANTOINE. - Il faut qu'elle le sache: au jeune César
envoyez seulement cette tête grisonnante et tous vos
vœux de royauté aussitôt seront comblés.
CLEOPATRE. - Votre tête, mon Seigneur?
ANTOINE (a Euphr&lt;mius). - Retourne vers César.

�200

LA llOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dis-lui que sur son front s'épanouit la pleine rose de la
jeunesse, et que le monde attend de lui quelque belle
action qui surprenne. Trésors, vaisseaux, légions peuvent aussi bien servir un couard ; sous le sceptre d'un
enfant ses lieutenants n'auraient pas remporté moindre
victoire. C'est à eux non à lui qu'en revient tout l'honneur. Aussi je le provoque à résigner se.s avantages;
qu'il se mesure avec ma valeur déclinante, glaive contre
glaive et seul à seul. Je vais le lui écrire. Suis-moi.
ENOBARBUS (a part). - Oui ! comme il est vraisemblable que le triomphant César consente à désarmer son
bonheur et s'exhibe en spectacle pour relever le défi d'un
bretteur! J'admire combien le jugement des hommes est
entrainé par leur fortune, de sorte que dignités extérieures
et facultés intérieures ont tôt fait de se mettre au pas.
Qu'il puisse espérer un instant, rêver, s'il gardait quelque
sens des proportions, que César comblé se mesure avec
lui vidé !... Antoine, ton bon sens lui-même est en
déroute.
(Entre

1m

serviteur).

SERVITEUR. - Un envoyé. de César.
CLEOPATRE. - Quoi ! sans plus de céré;,,onie ?
Voyez uri peu, mes filles. Ils se bouchent le nez devant
la rose épanouie, ceux ~ui l'adoraient en bouton. Qu'il
entre.
ENOBARBUS. - Mon honnêteté et moi nous commençons à ne plus très bien nous entendre. C'est ê\re fou,
que de demeurer fidèle à_ un fou. Et pourtant celui qui
demeure féal alors que son Seigneur pâlit, celui-là
domine le dominateur de son maître et inscrit soh nom
dans l'histoire.
(Eutre Thyrius).

SHAKESPEARE : ANTOINE

ET

CLEOPATRE

201

CLÉOPATRE. - La volonté de César.
THYREUS. - Je vous la ferai connaître en particulier.
CLÉOPATRE. - Il n'est ici que des amis. Parle sans
.crainte.

THYREUS. - Mais peut-être sont-ils aussi les amis
d'Antoine.
Eimsùsus. - Il lui manque autant d'amis, Monsieur,
qu'en compte aujourd'hui César, (à part) sans quoi
nous ne lui manquerions pas. S'il plaît à César, notre
maître bondira vers son amitié ; quant à nous, vous le
savez, nous sommes à qui il est, c'est-à-dire : à César.
THYRÉus. -Soit. Sachez le donc, reine illustre: César
vous conjure, dans votre situation présente, de ne con. sidérer rien que ceci : qu'il est César.
CLÉOPATRE. - C'est tout à fait royal. Poursuivez.
THYREUS. - Il n'ignore point que dans votre attachement pour 'Antoine entrait moins d'amour que de
.crainte.
. . ._
CLÉOPATRE. - Oh !
Tttv&amp;tus. - C'est pourquoi îl prend·grand pitié des
écorchures de votre honneur; il veut les croire imméritées.
CLÉOPATRE. - n.co,;naît le vrai comme un dieu :
mon honneur n'a pas cédé ; il a été conquis.
ENoBARBUS (à part)._- Je m'informerai de ça près
&lt;!'Antoine. Sire, sire, vous faites eau de toutes parts;
nous n'avons plus qu'à vous laisser sombrer, si ce que
vous avez de plus cher vous abandonne.
(Il sari).

THYREUs. - Dirai-je à César ce que vous désirez de
lui ? car il quête de vous quelque désir à satisfaire. Il

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

20y

serait charmé si vous considériez sa fortnne comme un
escabeau sous vos pieds. Mais ce qui mettrait le comble
à sa joie, ce serait d'apprendre par moi que vous quitte"Antoine pour vous placer sous son égide à lui, maîtreet souverain de l'univers.
.:;u(OPATRE. - Quel est ton nom ?
THYREUS. - Mon nom est Thyréus.
CLEOPATRE. - Gracieux messager, porte au grand
César ma réponse : je baise sa main triomphante. Dis-lui
que je suis prête à déposer ma couronne à ses pieds, et:
qu'à ses pieds je m'agenouille. J'attends que son parler
souverain prononce snr le sort de l'Egypte.
THYRÉUS. - Vous prenez le parti le plus noble.
Quand la sagesse est mx prises avec la fortune, elle se
trouve bien de n'excéder jamais son pouvoir. Jedemande en gr1ce de poser l'hommage de ma lèvre sur

nez-vous ? " Etes-vous sourds ? Je suis encore Antoine.
Enlevez ce maraud . Qu'on le fustige!
ENOBARBUS. - Il fait moins bon de plaisanter :rcec
le lion mourant qu'avec le lionceau.
ANTOINE. - Ciel et enfer ! Fustigez-le ! Quand ils
seraient vingt et des plus importants émissaires de
César, à oser toucher sèulement la main de cette. -... au
fait! comment l'appelle+on depuis qu'elle n'est plus.
Cléopâtre ? Fouettez-le, compagnons, jusqu'à voir grimacer sa face et fentendre implorer pardon comme un
enfant. Hors d'ici!
THYREUS. - Marc An.toine.
ANTOINE. - Hors d'ici I Bien fustigé vous le ramè-nerez. Ce laquais de César doit lui porter notre message.

votre main.

Vous n'étiez encore qu'à demi-flétrie quand j'ai fait
votre connaissanœ. Quoi! J'ai laissé là-bas l'oreiller nupti,al sans même y avoir posé ma tête; j'ai résigné l'espoir
dune descendance loyale, offerte par la plus noble des
femmes, tout cela pour disputer ma part à des valets.
CLEOPATRE. - Mon bon Seigneur !
ANTOINE. -- Vous avez toujours été versatile. Mais.
la sagesse impitoyable des dieux aveugle ceux qui se
complaisent dans leur vice ; ils laissent enfoncer dans
la boue le jugement le plus lucide et nous forcent d'adorer
nos erreurs pour s'esclaffer ensuite.devant notre orgueilleuse confusion.
CLEOPATRE. - Quoi ! nous en sommes là !
ANTOINE- - Je vous ai ramassée comme uu restesur l'assiette du défunt César. Ah ! j'oubliais Cneim,

CLEOPATRE. - Il y eut un temps ou César, le père
du vôtre, las de rèver à de nouvelles conquêtes, accordait sa lèl'fe à cette place indigne où il faisait pleuvoir
des baisers.
(Rentrent A11/oi,,e et E11obarb11s) .

ANTOINE. - Des faveurs ! par Jupiter tonnant! Qµ i:
àonc es- tu, faquin ?
THYREUS. - Le simple exécuteur des ordres du plus.
puissant des hommes et du mieux obéi.
ENoBA~Bus. - Tu vas être fouetté.
ANTOINE. -- Holà ! qu'on vienne ! Ah ! faucon !
Dieux et démons ! Mon autorité s'évapore. Naguère, sï:
je criais « Holà ! » comme des enfants qui se bouscnlent, les rois accouraient pour demander: « Qu'ordo..,_

(Les serviteurs eniménent 1ï1yr6us).
(li Cléopâtre)

�204

LA NOU\"ELLE REVUE FRANÇAISE

Pompée, sans compter tant de petites voluptés clandestines (la renommée les passe sous silence) que votre
luxure a de-ci de-là picorées. Car je jurerais bien, si peutêtre vous imaginez ce que peut être la continence, que
vous ne l'avez jamais connue.

CLÉOPATRE. - Où voulez-vous en venir?
ANTOINE. - Oh ! permettre à ce rustre gagé, qui
reçoit en se courbant son salaire, des familiarités avec ce
sceau royal, ce garant de la foi des grands cœurs, ce
.compagnon de mes jeux, votre main ! Oh ! que ne suisje parmi les troupeaux sur la montagne de Basan, pour
y mugir plus haut que les autres bêtes à cornes ! Car
i'ai de sauvages griefs, et de les proclamer civilement
serait leur faire trop d'honneur.
(Rentrent Tb) réus et les serr:itc.ur.s).
L'a-t-on bien fouetté ?
LE PREMIER SERVITEUR. - Richement, mon seigneur.
ANTOINE. - A-t-il crié, pleuré, demandé grâce ?
LE PREMIER SERVITEUR. - li a imploré son pardon.
ANTOINE. - Si ta mère vit encore, je veux qu'elle
déplore d'avoir donné le jour à un garçon. Qµant à toi
je veux t'apprendre ce qu'on récolte à s'enrôler dans le
sillage de César: les étrivières. Désormais je veux qu'à
la seule vue d'une blanche main de femme, tu trembles. Retourne vers César. Raconte-lui comment on t'a
reçu. Ne manque pas de lui dire qu'il m'irrite avec sa
-superbe et son arrogance; car, en vérité, ce que je suis
lui fait Irop oublier ce que j'étais. Il m'irrite, ce qui n'est
parbleu pas difficile, à présçnt que les astres propices
.qui jusqu'alors m'avaient ·guidé, désertant leur céleste
.orbite, ne plongent plus leurs feux que dans l'abîme
1

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

205

des enfers. Que si mon discours lui déplaît et mon
geste, rappelle-lui qu'il tient entre ses mains Hipparchus, l'affranchi qui m'a fui ; dis à César qu'il n'a qu'à
se payer sur lui de ta fessée, le pendre s'il lui plaît ou le
torturer à son gré. Emporte tes verges. Va-t'en . .

(Thyr/11s sort).

CLÉOPATRE. - C'est fini ?
ANTOINE. - Hélas! si son astre vi,·ant l'abandonne,
comment Antoine ne sombrerait-il pas dans la nuit ?
CLEOPATRE. - J'attends qu'il en sorte .
ANTOINE. - Pour flatter César, faire les yeux doux à
quelque laquais de l'office!
CLÉOPATRE. - Ne pas mieux me connaître !
ANTOINE. - Et se montrer de glace envers moi !
Ü.ÉOPATRE. - Ah! cher, s'il en était ainsi, que le
ciel empoisonne mon cœur, que de cette froideur germe
la grêle ; que le premier grêlon m'assassine ; que le
second frappe Césarion; et que les suivants exterminent
tour à. tour tous ceux de ma race, puis tous mes braves

Egyptiens ; qu'ils gisent pêle-mêle, sans sépulture, dans
!"amas de cette grêle fondue, jusqu'à ce que les mouches,
et les moustiques du Nil les dévorent.
ANTOINE. - Ah ! je suis satisfait. C6.ar s'établir
auprès d'Alexandrie ; c'est là que je veux lui résister.
Nos forces de terre ont vaillamment tenu. Notre flotte
un instant égaillée se rassemble et de nouveau navigue
en menaçant les flots. Où donc s'était endormi mon
courage ? Ecoute, ma charmante : si du combat je
reviens enc-ore pour baiser ta lèvre adorée, c'est tout
couvert de sang que je te veux apparaître. Pour tracer

�::zoo

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

notre histoire la pointe de mon glaive sert de plume à
.la renommée. J'ai grand espoir encore.
CLEOPATJŒ. - Vous revoilà,- mon bra\i:e Seigneur!
ANTOINE. - Je me sens triple cœur et me veux les
·muscles triplés pour un combat sans défaillance : du
·temps que mes heures coulaient limpides, mes ennemis
rachetaient leur vie par un bon mot; mais à présent je
vais serrer les dents et vouer à l'enfer tout l'encombrement de ma route. Viens! accordons-nous une dernière
nuit de liesse. Qu'on rassemble ici mes capitaines assombris. Emplissons encore nos coupes, et nous réveillerons l'aurore.
CLEOPATRE. Ç'cst aujourd'hui le jour de ma
·naissance : je m'apprêtais à le passer tout tristement.
Mais puisque mon Seigneur veut bien redevenir
.Antoine, je vais être de nouveau sa Cléopâtre.
ANTOINE. Il y a encore
bon pour nous.
CLEOPATRE. - Convoquez tous les officiers.
ANTOINE. - Faites; il faut leur parler; et je veux
que ce soir le vin baigne leurs cicatrices. (.se toumam
'Vers srs ser·viteurs) Mes fidèles amis, servez-moi cette
nuit encore ; peut-être pour la dernière fois. Accordez-moi, n'est-ce pas, ces quelques heures, puis .. .. que les
&lt;lieux vous récompens'.!nt. Allons souper! Venez. Incendions la nuit de mille torches et noyons dans l'ivresse
les importunes considérations. Ah ! je sens encore en
n1oi de la sève. Quand, demaiu, j'irai combattre, je rendrai jaloux de moi la mort même, tant sa faux. devra
rendre de points à mon _glaive. Viens, ma reine l
(Ils sorte11t lous à l'excetlion d'E11obarlms).
E?\O.BARBUS. - Il prétend éclipser l'éclair. Sa frénésie

cfu

'SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLEOPATRE

207

-n'est que de l'épouvante masquée; dans cet état le doux
r amier saute à la gorge du vautour. Je crois que c'est
,;a.ux dépens de sa cervelle que notre capitaine reprend
du cœur. Un courage qui corrompt la raison, ronge
:aussi bien l'acier du glaive. Je m'en vais inventer quelque moyen de le quitter.

_(Suite et fin dans le prochain n°.)
Traduction

d'ANDRE GIDE

�POUR DADA

209

tentions un roman n'a jamais rien prouvé. Les exemples les plus illustres ne méritent pas d'être mis sous nos
yeux. La plus grande indifférence serait de mise. Incapables d'embrasser en même temps toute l'étendue d'un
tableau, ou d;un malheur, où prenons-nous la permission de juger?
Si la jeunesse s'attaque aux convention,s, il n'en faut
pas conclure à son ridicule : qui sait si la réflexion est
bonne conseillère ? J'entends louer partout l'innocence
et j'observe qu'elle est tolérée seulement sous la forme _
passive. Cette contradiction suffirait à me rendre sceptique. Se garder &lt;lu subversif signifie user de rigueur
contre tout ce qui n'est pas absolument résigné. Je ne vois
.à cela aucune vaillance. Les ré.,·oltes se conjurent seules;
point n'est besoin pour éloigner l'orage de ces Yieilles
paroles sa'.cran1eutel!es.
De telles considérations me semblent superflues.
J'affirme pour le plaisir de me compromettre. II devrait
être interdit de faire appel aux modes dubitatifs du discours. Le plus convaincu, le plus_ autoritaire n'est pas
celui qu'on pense. J'hésite encore à parler de ce que je
connais le mieux.
0

POUR DADA

Il m'est impossible de concevoir une joie de l'esprit
autrement que comme un appel d'air. Comment pourrait-il se trouver à l'aise dans les limites où l'enferment
presque tous les fü,res, presque tous· les événements ?Je
doute qu'un seul homme n'ait eu, au moins une fois
dans sa vie, la tentation de nier le monde extérieur. Il
s'.\perçoit alors que rien n'est si grave, si définitif. Il
procède à une révision des valeurs morales qui ne l'empêche pas de revenir ensuite à la loi commune. Ceux
qui ont payé d'un trouble permanent cette merveilleuse
minÙte de lucidité continuent à s'appeler des poètes :
Rimbaud, butréamont, mais à vrai dire l'enfantillage
littéraire a pris fin avec eux.
Quand fera-t-on à l'arbitraire h place qui lui revient
dans la formation des œuvres ou des idées ? Ce qui nous
touche est généralement moins voulu qu'on ne croit.
Une formule heureuse, une découverte sensationnelle
s'annonçent de façon misérable. Presque rien n'atteint
son but, si par exception quelque chose le dépasse. Et
l'histoire de ces tâtonnements, la littérature psychologique, n'est nullement instructive. En dépit de ses pré-

Dii11a11che.'
L'avion tisse les fils télégraphiques
et la source cbante la mêille chanson
Au rendez-vous drs cochers l'apéritif est orangé
mais les mécaniciens des locomotives ont les yeux blancs
La dame a perdtt son sourire daus les bois
La sentimentalité des poètes d'auJourd'hui est chose
1.

Philippe Soupault.

�210

LA ~OUVELLE REVUE 1'RA'NÇAISE

sur laquelle il importerait de' s'entendre. Du concert
d'imprécations :mquel ils se plaisent monte de temps à
autre pour les enchanter une voix proclamant qu,ils
manquent de c.œur. Un jeune. homme, ayant promené à
vingt-trois ans le plus beau regan:l que je sache sur l'univers, a pris assez mystérieusement congé de nous. Il est
aisé aux critiques de prétendre -qu'il s'ennuyait: Jacques
Vaché- n'alL'lit pas laisser de testament ! Je le vois
encore sourire en prononçant ces mots : Dernières
volontés. Nous ne sommes pas pessimistes. Celui qu'on
a peint -étendu sur une chaise longue, si fin de siècle
pour ne pas déparer les collections psyd1ologiques, était
le moins las, le plus subtil de nous tous. Parfois je le
retrouve ; dans le tr~mway un voyageur guide des
parents provinciaux et Boulevard Saint-Michel: quartier
des écoles »; la vitre cligne de l'œil en signe &lt;l'intelligenœ.
On nous reproche de ne pas nous confesser sans
cesse. La fortune de Jacques Vaché est de n'avoir rien
produit. Toujours il repoussa du pied l'œuvre d•art, ce
boulet qui retient l'âme après la mort. A l'heure où
Tristan Tzara lançait de Zurich une proclamation décisive, le manifeste Dada r9r8, Jacques Vaché sans le
savoir en vérifiait les articles principau..,c. cc La philoso, phie est la question : de quel côté commencer à regarder
la vie, dieu, l'idée, ou les autres apparitfons. Tout ce
qu'on regarde est faux. Je ne crois pas plus importantle
résultat relatif que le choix entre gâteau et cerises après
dîner» •. On a hâte, un fait spirituel étant donné, de le
1.

Tristan Tzara.

POOi DADA

2Il

voir se reproduire dans le domaine des mœurs. « Faites
des gestes », nous crie-t-on. Mais, André Gide en conviendra, cc mesurée à l'échelle .Eternité toute action est
vaine »' et nous tenons l'effort demandé pour un sacrifice puéril. Je ne me place pas seulement dans le temps.
Le gilet rougt;-, ' au lieu de la peosée profonde d'un-e
époque, voilà ce que par malheur tout le monde comprend.
I.:obscurité de nos paroles est constante. la devinette
du sens doit rester entre les. mains des enfants.. Llre un
livre pour sav&lt;;&gt;ir dénote une certaine simplicité. Lepen
qu'apprennent sur leur auteur, et s.ur leur lecteur, les
ouvrages les mieux réputés devrait bien -qite nous
déconseiller cette expérience. C'est la thèse, et non l'ex.pression qui nous déçoit. Je regrette de passer par ces
phases mal éclairé€S~ de recevoir ces confidences sans
objet, d'éprouver à chaque- instant,. par la faute d'un
bavard, cette impression de dtjà su. Les poètes qui ont
recqnnu ~ela fuient sans espoir l'intelligible, ils savent
que leur œuvre n'a rien à y perdre. On peut aimer plus
qu'aucune autre une femme msensée.
raiibe tombée camme tme douche. Les coins de Ùi salle scmt
loin et s&lt;&gt;lides. Plan blanc. Aller etretattr sfl1ts mi/ange, dans
fordre. DdJO'fs, dans un passage aux enfants sales, aux sacs
vides et qui en dit long, Paris par Pttris, je dlcoU1J1e.
gent, la route, le voyage attx yeux rouges, att crdne luminmx. Le jo1tr existe pour que- l appremte à vivre, le temps.
Façan1-erreurs. Grand agir deviendra mt miel malade, mal
feu déjà sirop, tltt noyle, lassitude.

rar-

I.

Tristan Tzara.

�212

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pensée att petit bonheur, viei/1e fleur de dwil, sans ockur,
je te tiens dçins mes deux mains. Ma tête a la forme d'une
pensée'.
C'est à tort qu'on assimile Dada à un subjectivisme.
Aucun de ceux qui acceptent aujourd'hui cette étiquette
n'a l'hermétisme pour but. &lt;&lt; Il n'y a rien d'incompréhensible i&gt;, a dit Lautréamont. Si je me range à l'0pinîon
de Paul Valéry : « L'esprit humain me semble ainsi fait
qu'il ne peut être incohérent pour lui-même », j'estime
par ailleurs qu'il ne peut être incohérent pour les autres.
Je ne crois pas pour cela à la rencontre extraordinaire de
deux individus, ni d'un individu avec celui qu'il a cessé
d'être, mais seulement à une série de malentendus
acceptables, en dehors d'un petit nombre de lieu~
communs.
On a parlé d'une exploration systématiqu-e de l'inconscient. Ce n'est pas d'aujourd'hui que des poètes
s'abandonnent pour écrire à la pente de leur esprit. Le
mot inspiration, tombé je ne sais pourquoi en désuétude, était pris naguère en bonne part. Presque toutes
les trouvailles d'images, par exemple, me font l'effet de
créations spontanées. Guillaume Apollinaire pensait
avec raison que des clichés comme « lèvres de corail »
dont la fortune peut passer pour un critérium de valeur,
étaient le produit de cette activité qu'il qualifiait de
surréaliste. Les mots eux-mêmes n'ont sans doute pas
d'autre origine. Il allait jusqu'à faire de ce principe qu'il
ne faut jamais partir d'une invention antérieure, la condition du perfectionnement scientifique et, pour ainsi
1.

Paul Eluard.

POUR DADA

213

dire, du « progrès ». L'idée de la jambe humaine, per~i:ie dans la roue, ne s'est retrouvée que par hasard dans
la bielle de locomotive. De même en poésie commence
à réapparaître le ton biblique. ]t serais tenté d'expliquer
ce dernier phénomène par la moindre ou la non-intervention, dans les nouveaux procédés d'écriture, de la..
personnalité du choix.
Ce qui, dans l'opinion, risque de nuire le plus efficacement à Dada, c'est l'interprétation qu'en donnent deux
ou trois faux-savants. Jusqu'ici on a surtout voulu y
voir l'application d'un système qui jouit d'une grande
vogue en psychiâtrie, la &lt;&lt; psycho-analyse » de Freud,
application prévue du reste par cet auteur. Un esprit
très confus et particulièrement malveillant, M. H. R. Lenormand, a même paru supposer que nous bénéficierions du traitement psycho-analytique, si l'on pouvait
nous. y soumettre. Il va sans dire que l'analogie des
œuvres cubistes ou dadaïstes et des élucubrations de
fous est toute superficielle, mais il n'est pas encore
admis que la prétendue &lt;&lt; absence de logique » nous
dispense d'admettre un choix singulier, qu'un langage
« clair » a l'inconvénient d'être elliptique, enfin que les
œuvres dont il s'agit pourront seules faire apparaître les
moyens de leurs auteurs, par suite donner à la critique
une raison d'être qui lui a toujours manqué.

Au lycte des pensées infinies
Dtt -monde le plus beatt
Architectures hyménoptères
f écrirais des livres d'ttne tendresse folle
Si tu étais encore

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FOUR DADA

Celui qui parlait trépasse
Le meurtrier se relève et dit
Suicide
Findtt monde
Enroulement des drapeaux coquillages 1

Dans a roman composé
Ea haut des marches'

Tout cela est d'ailleurs si relatif que pourdîx personnes
qui nous accusent de manquer de logique, il s'en trouve
une pour nous reprocher l'excès contraire. M. J. H.
Rosny, prenant note des déclarations de Tristan Tzara:
&lt;&lt; Au cours de campagnes contre tout dogmatisme et
par ironie envers la création d'écoles littéraires, Dada
devint le « mouvement Dada», remarque: &lt;c Ainsi l'origine du dadaïsme ne serait point la fondation d'une
école nouveUe, mais la répudiation de toute '. école. Un
tel point de vue n'a rien d'absurde, bien au contraire;
il est même logique, il est trop logique. »
Il n'a encore été fait aucun effort pour tenir compte à
Dada desa volonté de ne point passer pour une école. On
insiste à plaisir sur les mots de groupe, de chef defi1e, de ru.scipline. On va jusqu'à prétendre que, sous couleur d'exalter
l'individualité, Dada constitue un danger pour elle., sans
s'arrêter à voir que ce sont surtout des différences qui nous
lient. Notre exception commune à la règle artistique ou
morale ne nous cause qu'une satisfaction passagère. Nous
savons bien qu'au-delà se donnera libre cours une fantaisie personnelle irrépressible qui sera plus cc dada »
que le mouvement actuel C'est ce qu'a très bien aidé à
comprendre M. J. E. Blanche en écrivant : &lt;&lt; Dada ne
subsistera qu'en cessant d'être. »

Tirerons-nous au sort le nom de !a victime
L'agressjon 11œud cotûant
1.

Francis Picabia.

215

~our commencer les dadaïstes ont pris soin d'affirmer

~~ il~ ne veulent rien. Savoir. Il n'y a pas à s'inquiéter,
1!nstrnct de conservation l'emporte toujours de part et
d autre. Comme quelqu'un nous demandait inaénument
~près. la lecture du manifeste r&lt; Plus de pei~tres, plu~
de l1tt,érateur~, plus de relig1ons, plus de royalistes,
plus d a~ar.::h1stes, plus de socblistes, plus de police,
etc. &gt;&gt; si nous « laissions subsister J&gt; l'homme nous
a~ons souri, nullement résolus -à faire le pro~s de
~ieu. Ne sommes-nous pas les derniers à oublier que .
1entendement a ses bornes ? S'il m'arrive de tant me
plaire à ces paroles de Georges Ribemont-Dessaiones
'
,
r d
o
,
c est qn au 1011 elles constiruenr un acte d'extrême
l:umilit~ : « Q~'est-ce que c'est beau? Qu'est-ce que
ces; laid ? Qu est-ce que c'est grand., fort, faible ?
Qu est-ce que c'est Carpentier, Renan, Foch ? Connais
pas. ~n'est-ce que c'est moi ? Connais pas. Connais pas,
connais pas, connais pas. »
ANDRE B1ŒTO)i
I.

Louis Aragon.

�RECO:NNAISSAXCE A DADA

RECONNAISSANCE A DADA

On a déjà beaucoup parlé de Dada. Certains trouvent
qu'on en a trop parlé et s'étonnent de l'indulgence dont
1a Nouvelre Revue Française fait montre à son endroit.
Personnellement il ne pourrait rien m'arriver de plus
désagréable que d'être soupçonné de faiblesse envers une
mode ou de ce consentement par timidité qu'arrache
aux esp~its pusillanimes toute innovation, si abracadabrante soit-elle. Aussi ne crois-je pas inutile d'indiquer
ici brièvement les quelques traits par où Dada m'est
sympathique et fait, si j'ose dire, mon affaire.
I
Mais d'abord étonnons-nous qu'il se soit trouvé des
gens pour se fâcher de ses gentillesses. Il faut avoir
vraiment bien mauvais caractère. Quand bien même son
intention de nous exaspérer serait patente, quel meilleur moyen de la déjouer que le sourire et la complaisance? André GiJe du premier coup a trouvé l'humeur
qu'il fallait montrer. ?i j'osais lui reprocher quelque
chose, ce serait seulement' de ne pas l'avoir eue assez

217

inaltérable et de n'avoir pas poussé la patience assez
loin.
Et bitn entendu la mienne ne va pas jusqu'à me faire
lire ou écouter tout au_ long les litanies ahurissantes de
MM. Tzara ou Picabia. Je ne suis pas vertueux à ce
point. Je crois d'ailleurs que ce n'est point là l'effort qui
m'est demandé. L1. plupart des poèmes Dada sont non
pas seulement indéchiffrables, mais proprement i11isibles
et il n'y a pas lieu de leur consacrer plus d'attention
que leurs auteurs, .dans le fond, ne leur attribuent d'importance.
Ce sont les idées, les principes, si l'on veut les ax:iomes.
d'où its découlent qui doivent nous intéresser. Celui-ci:
d'abord dont je trouve l'expression parfaitement nette
dans la note d'André Breton sur les Chants de Maldol'or
que nous avons publiée ici même (numéro du 1er juin,.
p. 919) : &lt;( L'idée de la contradiction, qui demeure à
l'ordre du jour, m'appaniît comme un non-sens. De
l'unité de corps on s'est beaucoup trop pressé de conclure à l'unité d'âme, alors que nous abritons peut-être
plusieurs consciences et que le vote de celles-"i est fort
capable de mettre chez nous deux idées opposées en
ballotage. » Autrement dit, la contradiction n'est pas
possible. L'être du sujet est la raison suffisante de tout
ce qu'il exprime. Du moment qu'ils viennent de moi,.
une parole, un geste, ont leur nécessité, leur explication,
- leur justice : l'un ne peut pas entrer en conflit avec
l'autre. Sur quel terrain, sous l'invocation de quelle
catégorie se heurteraient-ils? Même si leur contirnïté
b
violente la logique, c'est tint pis. Ou plutôt toute
logique doit se subordonner à celle qui leur a permis.

�218

JŒCON};!AISS,U:'CE A DAD.l

I.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

&lt;l'exister ensemble. C'est de celle-là seule qu'il importe de
tenir compte. C'est celle-là seule qu'il iinporte, dans tous
les cas, de retrouver, d'écouter, de traduire. Saisir l'être
.avant qu'il n'ait cédé à la compatibilité; l'atteindre dans
.son inrohérence, ou mieux daus sa cohérence primitive,
:avant ,que l'idée de contradiction ne soit apparue et ne
l'ait forcé à se réduire, à se construire; substitue.r à son
unité logique, forcément acquise~ son unité absurde,
seule originelle : tel est ie but que poursuivent tous
les Dadas en écrivant, tel est le sens de toutes leurs
élucubrations.
Qu'on ne les croie pas si sots que de ne pas comprendre i quoi p.i.r là ils se condamnent. Ils savent
-comme toµt le 1:nonde qu'a,t est synonyme de moyen,
et dont de truc, d'artifice, et donc encore de suppression, de combinaison. d'ajustement. Ils aperçoivent très
bien qu'on ne peut donner naissance à une œuvre d'art
qu'en s'utilisant et en se rnanœuTTant soi-même de façon
méthodique et arbitraire. En choisissant comme première
-et préférable -à tout leur propre intégrîté, les Dadas
·renoncent, très consciemment, .à fuire des œuvre.s : r&lt; Il
faudrait remplacer amvre par expression, ou par quelque
.chose -0.e ce gelll'e, &gt;&gt;&lt; me confiait l'un d'eux. Délibérément - c'est là leur vérit:ible hardiesse, leur coup de
_génie - les Dadas sortent de l'art, débouchent dans une
région indéfinissable, dopt tout œ qu'on peut dire~ c'est
qu'y cesse la qnaiité esthétique:, « Au-dessus des règlements -du Beau et de son -contrôle)&gt;, s'est écrié Tz:ar.i.
.dans une Proclamatùnt sans prétwiio11.•
L'équivoque qui -continue de régner sur entreprise
-des Dadas s'évanouirait en un moment si l'on voulait

r

1

219

.bien comprendre que ces ieunes gens ne se donnent pas
pour &lt;les écrivains ni pour des artistes, qu'ils ne c.her-chent absolument rien sinon d'échapper aux Yaleurs, de
quelque ordre qu'elles soient.
_
Ils tentent en commun, et avec la collaboration invo1ontaire et ridiculement bénévole du public, une expérience aussi folle et aussi logique que celles dont les
lahor.atoires sont chaque jour le théâtre : l'expérience
de la réalité psy-chologique absolue. Ils se dévouent à
actualiser sans choix, sans distinction, sans prédilection
d'.:mcune sorte, t-0utes les parties de leur esprit. En
d.'autres termes ils délivrent cette omni-équivalence qui
e.t -en puissance au fond de chacun de nous et qui
p-r.atiquement n'est vaincue que par la réflexion et par
la volonté. Ils refusent de voir, d'enrngistrer Ja très
petite différence qui seule sépare ce que nous éroyons
.de ce que nous ne croyons pas, ce que nous faisons
de ce que nous ne faisons pas. Ils se font un devoir
de prévenir en eux toute élection et d'y maintenir,
.o:,mme le dit si bien André Breton, le « haUotage »
originel.

Louis Aragon a trouvé une formule charmante .:
Rien, dit-il~ ne peut compromettre l'intégrité d_e
l'esprit. ,, C'est-à-dire le seul &lt;lommage qui pourrait
au. monde se produire, pour peu qu'on le veuille bien,
est impossible. Il suffit de faire toujours très exactement
tout ce qui vous passe par la tête ; cela ne peut avoir
~mais .aucun danger ; le seul danger serait de ne pas
le faire, car l'esprit en serai.t diminué d'autant. Mais
une suite dè mots abandonnés de la syntaxe, un cri, le
_geste de porter la main à sa tête 01.1 de se moucher sur
c

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la scène ont autant de sens, de portée, que les plus
sublimes effusions de la poésie, des lors que l'idée nous en
est •1Je1111e. Il est impossible à l'homme de dire quelque
chose qui n'ait point de sens ; le Serin M11~t, !'Aventure
céleste de M. Antipyrine sont des témoignages aussi précieux, aussi irremplaçables que le Mystère de jésus ou que
Mon cœur mis à 1111. C'est moins beau peut-être, mais ce
n'est pas moins essentiel. En tous cas cela ne correspond
pas à une démarche, de la part de l'esprit, plus compro-

mettante.
Est-ce à dire que la folie n'existe pas? - Si: elle
apparaîtrait nettement dans le cas d'un homme qui
réussirait à s'empêcher de penser ou de sentir quelque
chose, de commettre un acte envisagé, ou qui simplement - par quel miracle, on ne peut le concevoir deviendrait capable de cette absurdité idéale : un

paradoxe.

Le corollaire immédiat de ces principes est que le
langage n'a aucune valeur fixe et définitive: « Avant
tout, écrit André Bret011, nous nous attaquons au langage qui est la pire convention; On peut très bien
connaitre le mot Bonjour et dire Adieu à la femme
qu'on retrouve après un an d'absence. » C'est une
superstition que de croire chaque mot à chaque idée
pour · toujours enchaîné et recevant d'elle seule son
pouvoir. Un mot peut très bien surgir d'un état d'esprit auquel son sens abstrait ne correspond en aucune
façon : l'expritnera-t-il moins, cet état d'esprit, pour
ne le signifier pas ? La véritable exactitude, pour l'écri-

RECONNAISSANCE A DADA

221

vain, ne sera-t-elle pas de le recueillir, de l'inscrire à la
place où il est venu, d'accepter sa valeur fortuite, de
s'emparer de son témoignage sans s'inquiéter de
l'aberration qu'il contient: cc Lautréamont eut si nettement conscience de l'infidélité des moyens d'expression
qu'il ne cessa de les traiter de haut : il ne leur passa
rien, et, chaque fois qu'il était nécessaire, leur fit honte.
Il rendit ainsi en quelque sorte leur trahison impossible. »
Les Dadas ne considèrent plus les mots que comme
des accidents : ils les l~issent se produire. Ils se comportent à leur égard comme des employés de éhemin
de fer qui se désintéresseraient des signaux.
Surtout que rien ne s'arrange ! Que rien ja.mais
n'aille « se dénouer par l'artifice grammatical 1, ! Il faut
laisser les phr-ases se construire toutes seules : elles
auront toujours forcément un sens, quand ce ne serait
que celui de l'esprit qui les profère. Elles formeront
toujours quelque chose. On viendra voir après. Il y a
des chances pour que ce produit naturel de la pensée
ait plus de réalité que tout ce que la logique ou le
,goût nous eussent aidés à combiner.
Le langage pour les Dada; n'est plus un moyen : il
est un être. Le scepticisme en matière de syntaxe se
-double ici d'une sorte de n~ystièisme. Même quand ils
n'osent pas franchement l'avouer, les Dadas continuent
de tendre à ce mrréalisme, qui fut l'ambition d'Apollinaire. Ils pensent que l'esprit est avant tout un lieu de
passage et qu'en le désencombrant avec soin~ des choses
- il est impossible de dire lesquelles - portées par
-des mots, doivent spontanément le trayerser, qu'aucune

�222

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

recherche ni aucune formule n'eussent permis de décou1vrir ni de fixer. « Essayons, c'est difficile, écrit Paul
Eluard, de rester absolument purs. Nous nous apercevrons alors de tout ce qui nous lie. » Privons le langage
de toute utilité ; assurtms-lui une vacance parfaite, et
nous verrons aussitôt l'inconnu le choisir, le gagner, le
mettre à profit. Pour peu que nous ayons bien exactement cassé tous les· liens préalables entre les mots,.
d'autres vont se former qui enfin nous apprendront
quelque chose, - tant pis si nous ne pouvons pas dire
quoi.
Sans doute c~est là dénier à la littérature tout caractère social. Car comment le lecteur pourra+il jamais.
savoir si ce que sa pensée rencontre est bien la même
chose que c.e que le coup de dés du poète a amené.
Mais une telle certitude est-elle nécessaire ? &lt;1 II y a,
dit André Breton, toute une série de malentendus.
acceptables », qui font qu'un poème ne restera jamais
absolument solitaire. Presque fatalement, on se retrouvera plusieurs à&lt;&lt; veiller auprès du cher corps endormi,,,
chacun bien persuadé qu'il entend respirer et palpirerson enfant.
Plaire, émouvoir, caresser : autant de fins ridicules et
qu'il suffit de descendre à envisager pour cesser d'être
un poète. Ecrire est un acte'essentieBement privé. Tout
au plus a-t-on le droit d'espérer tromper les autres, les.
induire en quelque mir:ige. Encore faudra+il que cela
arrive sans qu'on y ait formellement pensé et par le
seul miroitement, par la seule féçonde fausseté des.
mots qui se seront fitit jour.

,

RECONNAISSANC~ A DADA

22J

Il
On peut aimeruue doctrine pour d'antres r.tisons que
pour la satisfaction qu'elle vous apporte et sans éprouver
la moindre envie de lui donaer son assentiment. Ce qui
me plaît en. celle-ci, - outre le secours provisoire
qu'elle aura prt:té à de jeunes talents que je m'attends à.
voir s'élever très haut, - c'est sa franchise, et çest la
netteté. avec laquelle elle permet de caractériser la
situation littéraire actuelle.
Jusqu'aux Dadas on a vécu dans la réticence. Tout,;.
que disent et prétendent les Dadas, il y a longtemps.
que tonte une lignée d'écrivains s'appuie dessus; mais,
aucun n'avait.encore osé le déclarer,Je produire comme·
axiome, ni en en'!lisager de face toutes les conséquences.
C'est la première fois que l'on prend conscience des.
dogmes essentiels que toute la littérature des cent dernièr:s années i;Ilplique et désigne; c'est la première. fois.
aussi que l'on se décide à une pratique vraiment scrupuleuse, vraiment religieuse et systématique de ces
dogmes. Et l'on peut voir enfin où cela mène.
Il y a longtemps déjà que cette. idée est infuse dans
l'esprit d'un grand nombre d'écrivains, que la. li ttératnre se-ta.mène à une extériorisation pure et simple d'euxmêmes. Marquer le moment exact où elle les a envahis.ne va pas naturellement sans ~elque difficulté. Mais.
on peut au moins apercevoir une époque où, ils n'en
étaient pas du tout pénétrés, où ils. se faisaient de leur
fonction une image toute différente-.

,,.

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il est bien évident qu'aux yeux d'aucun des grands
écrivains de l'âge classique le germe, le plasma intelligible, dont ils sentaient leur cerveau tapissé et en quoi
ils reconnaissaient la substance de leur œuvre, n'apparaissaient comme des choses qu'ils eussent simplement
à chasser, à expulser telles quelles devant eux. Comme
un objet plutôt, qu'il leur fallait explorer, pénétrer,
conquérir. Ils se concevaient spontanément dans un
certain rapport avec une réalité, qui, alors même qu'elle
leur était intérieure, restait distincte de leur faculté
inventive et réclamait simplement son emploi. Même
dans la plus folle fantaisie, ils se considéraient comme
en bride ; ils se voyaient partie d'un système sur les
éléments étrangers duquel ils ne s'accordaient qu'un
pouvoir restreint. Ils étaient auteurs dans la mesure
seulement où ils poussaient à l'évidence certaines données confuses qu'ils n'avaient nulle conscience d'avoir
eux-mêmes engendrées.
Tous les classiques étaient implkitement positivistes:
ils acceptaient le fait d'un monde, aussi bien intérieur
-qu'extérieur, et l'obligation de l'apprendre. Peu leur
importait le degré de sa réalité, et s'il était par hasard
une simple fulguration de leur moi. Ils recevaient en
toute simplicité sa borne. Même s'ils se fussent attribué
Ufl certain pouvoir métaphysique d'émanation, ils
-eussent pris grand soin d'en maintenir distincts leur
don d'écrivain et leur capacité créatrice. Jamais ils
n'eussent songé à employer ceux-ci à autre chose qu'à
éclaircir, et, si l'on veut, (car l'effort de mise au point
n'exclut pas l'imagination) à transfigurer la réalité qui
,était sous les yeux de chacun.

RECONNAISSANCE A DADA

225

Il faudra tâcher un jour de décrire en détail, et avec
illustrations à l'appui, la lente modification gui s'est
produite au cours du x1x siècle dans l'attitude mentale
de l'écrivain. En gros, elle a consisté dans un progressif
affaiblissement de l'instinct objectif, dans une foi de
plus en plus grêle à Fimportance des modèles extérieurs,
dans un détachement croissant de la réalité, et, conjointement, dans une identification de plus en plus étroite du
sujet avec lui-même, dans un effort de plus en plus
profond de sa part pour recueillir à l'état pur sa propre
efficace, pour épouser son propre jaillissement et pour
faire de l'œuvre d'art la simple incarnation de ses
velléités et de ses rêves.
On pourrait dire qu'à partir du Romantisme !'écrivain
sent sa puissance prendre le pas sur sa perception ; elle
est li qui le tracasse, qui le dérange, qui le talonne ;
le plus urgent lui paraît être de la dépenser ; la création, et la création immédiate, continuelle et intégrale,
devient pour lui le seul recours, le seul devoir. Il prend
Dieu désormais direct-ement pour modèle et s'applique à
copier d'aussi près que possible son opération; il recommence à tout coup la Genèse ; à tout coup il lui faut
aboutir à quelque chose d'aussi premier qu'Adam et
Ève.
Flaubert est bien curieux qui, tout en se donnant l'air
de peindre et de reproduire trait pour trait la plus plate,
la plus inerte, et donc la plus extérieure réalité, au fond
ne fait que poursuivre au travers d'elle les fantômes
informes qui ont pris possession de son imagination.
Jamais on ne vit réaliste plus sceptique sur l'existence
des choses qu'il s'applique à décrire, plus indifférent_dans
15
0

�226

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le fond à leur structure véritable. A aucun moment leur
complexité intrinsèque ne l'attire; il est étonnamment
dépourvu du besoin de la débrouiller ; il n'y a point là
pour lui de problème, ni de tentation ; la nature est
pour lui aussi peu sirène, aussi peu Lorelei qu'on puisse
le rêver. La soumission qu'il lui déclare ne s'accompagne
en lui et n'est l'effet d'aucun véritable amour. L'observation ne lui sert nullement à l'explorer, à l'approfondir,
à gagner ses régions intimes. Rien de moins entrantque
son regard. Il ne voit rien et ne cherche à.rien voir au
delà de ce dont il a besoin. S1il se courbe sur la nature,
poussif, geignard, obstiné comme un mineur sur la veine
qu'il débite, c'est qu'il lui faut en extraire son bien, c'est
,qu'il veut lui arracher les matériaux nécessaires à son
édifice. De la pierre, de la planche, de l'ardoise ou des
~uiles : voilà tout ce que l'observation est chargée de lui
-obtenir, voilà la seule utilité qu'il lui &lt;enMisse.
Dans le fond il ne tient à rien qu'à ttouver une
matière pour une espèce d'image indéfinissable et précise, d'ordre dir.ait-on poétique, ou même plastique, que
couve son cerveau. Albert Thibaudet a eu mille fois
raison de le faire apparaître « comme le type le plus
s.aisissant chez nous du romancier qui pense par thèmes 1 », - mille fois raison de souligt1er l'importance de
sa fameuse boutade: « Dans Salammbô j'ai voulu donner
l'impression de la couleur jaune. Dans Madatne Bovary
j'ai voulu faire quelque chose qui fût de la couleur de
ces moisissures des coins où il y a des cloportes. Quant
1.. Voir la Nowvel}e Rw1œ· Fra11ç11ise ùu
-W· 78o-81.

1er

octobre 1919,

RECONNAISSANCE A DADA

227

au reste, le plan, les personnages, cela m'est bien égal. )&gt;
Oui, si l'on y regarde de près, Fl:mbert en somme n'écrit
que pour donner un corps à certaines lubies dont il est
hanté : le formidable troupeau de détails concrets qu'il
met en branle et pousse devant lui, c'est simplement
dans l'espoir que le débarrasseront en s'y précipitant les
démons qui le travaillent '. Il est un des premiers chez
qui la prédominance du moi créateur sur l'objet,
chez qui l'effort pour soumettre le monde à l'esprit,
pour forcer les choses à se1Tir de substance à l'imagination, pour- engager la nature dans le train des songes,
deviennent flagrants.
Mais c'est avec le Symbolisme surtout que la résolution s'affirme, chez un grand nombre d'écrivains, de se~
délivrer de tout modèle et de ne plus faire de l'art qu'une
sorte de subsùtut de la personnalité. Laissons de côté
Mallarmé, pourtant si instructif, tout occupé qu'il est à
&lt;&lt; fixer &gt;&gt; sa sensibilité en mi-n~tieux cristaux poétiques,
à se déposer lui-même, par petits paquetsi dans les mots.
l'importance. croissante qu'a prise Rimbaud et l'extraordinaire valeur exemplaire que lu} attribuent aujourd'hui
les jeunes gens ne tiennent-elles pas essentiellement à l'inr. « Les accidents du monde, a-t-il écrit lui-même dans sa Préface
aux chansons de Louis Bouilhet (citée par Brunetière dans le Roman
Naturaliste, p. r 50), dès qu'ils sont perçus, vous apparaissent comme
transposés pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que
toutes les choses, y compris votre existence, ne vous semblent pas
avoir d'autre utilité. » Jamais peut-être on n'a exprimé avec autant
de lourdeur, cte force et de na~veté un plus _complet dédain pour le
donné, une plus sereine irréligion de la réalité, une conception plus
purement poétifJJJe du roman, une plus entière volonté de " fiction ».

�r

228

LA NOUVELLE REVUE FRAl-l"ÇAISE

229

llECO:NNAISSANCE A DADA

trépidité avec laquelle il a d'emblée rompu avec toute
entité étrano-ère
au dédain parfait qu'il a tout de suite
.
b
'
affiché pour toute espèce de représentation. au ridicule
qu'il a sans hésitation jeté sur l'idée qu'u_ne œuvre d'art.
pouvait avoir à ressembler à quelque chose, à la tranquillité avec laquelle il s'est mis non pas du tout à se
peïirdre, mais à descendre lui-même, chair et âme, dans
son poème. L'œuvre de Rimbaud n'est qu'un corps
qu'il s'est donné. Avec la vitesse et l'immédiateté du
génie il a conjuré-pour son usage et, si j'ose dire, pour
sa décharge personnelle, une de ces grandes «créatures»
prodigieuses conune on en voit circuler dans les Ilfomi-

11ations.
Rimbaud fut de naissance uh émigrant: « Le long de

la vigne, m'étant -appuyé du pied à une gargouille, je suis descendu dans ce carosse dont l'époque est asse-z
indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés
et les sophas contournés. &gt;&gt; Il n'a jamais cherché qu'une
chose : s'en aller; la littérature ne fut rien pour lui
qu'un premier exil; il s'y jeta poussé par le même mépris
de toute société, par le même frénétiqu~ besoin de
n'appartenir à personne qui devaient plus tard le conduire
au Harrar. On cherche pourquoi il a cessé brusquement
d'écrire; mais on s'éviterait ce problème si l'on voulait
bien remarquer qu'en fait il n'a j;unais écrit, au seqs
jusqu'à iui donné à ce mot. Il s'est simplement manifesté.
Qu'il ait un moment employé les mots :l cette fin, le
hasard peut-être tout seul en a décidé ainsi. Et peut-être,
de son point de vue, fut-ce une faute que d'avoir consenti à ce mode &lt;l'expression. N'est-ce pas peut-être ce
qu'il voulait faire comprendre à sa sœut quand sur s01,:

lit de mort, parlant de ses premiers essais, il lui confiait :
« C'était mal &gt;J ?
Si j'avais plus de temps, plus de place,-je montrerais
.ici comment le Cubisme tout entier, et en particulier le
Cubisme littéraire, n'est rien de plus dans le fond qu'un
raffinement du Symbolisme, lest-à-dire de l'art de
s'engendrer soi-même. L'exemple de Mallarmé et de
Rimbaud plane constamment sur lui. Si les Cubistes
parlent si souyent de construction \ ils pensent seulement à la construction au dehors, à l'édification poétique
de leur perso111:alité. Les lois qu'ils s'imposent ne cessent
pas d'être subjectives; elles n'ont d'autre sens que _
d'assurer une certaine cohésion esthétique entre les éléments de leur sensibilité. l\.fais ils produisent cette
harmonie avec tout le reste, elle sort d'eux-mêmes
comnie tout le reste. Il continue de s'agir uniquement
pouf eux d'auto-expulsion. L'idée de repères extérieurs à
observer ne · les effleure même pas. Ils ne voient de
mesure pour leur génie que dans l'intensité de la force
qu'ils sentent les fuir au cours &lt;le la création, ou que
dans l'étrangeté, au sens propre, dans l'écart par rapport
au réel, des images, des spectacles, des mouvements
psychologiques, des pensées même qu'ils mettent au
jour. ·
Toutlecharmed'Apollinaire n'est-il pas dans un_e certaine excentricité qu'il arrive à se procurer à lui-même?Où le prendre? dites-vous. Comment le reconnaître? Justement il ne cherche pas du tout à se faire recon1. &lt;&lt;

Le poème est un objet i:on5truit.

Côr11et à ifés.

}&gt;

Max Jacob. Preface du

�230

RECONNAISSANCE A DADA

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

· naitre. Son seul effort est pour douer, pour animer, pour
émettre les pirties de lui-même qui n'ont aucun rapport
avec vous. Son poème est une plante qui a poussé dans
son cœur, une colombe qui s'envole de son sein. Il ne
lui confie point son image : c'est de son pouvoir, de sa
vertu, de son essence, qu'il espère le vœr porter témoignage. Une goutte de sa meilleure âme trembl~ au
bec du bel oîseau.
Et Ma,x Jacob; c, Le style est la volonté de s-'extérioriser
par des moyens choisis 1 • » Ou bien : c&lt; Surpreud-rc est
peu de chose, il faut trans.planter .2. » Et pour cela d'abord
é\'·Îdemment 'Se transplanter soi-même. Qui lit avec un
peu d'étonnement l'inn_ornbrnble et savoureux bavardage
du poète, se demandant à quoi il se réfère, rloit comprendre que ce n'est à rien du tout et que toute la valeur
de tant de ragots et d'effusions mélangés n'est que de
communiquer une figure poétique à une âme qui reste,
ou qu1 de\Tient par là-même masquée.
\

Je n'ai appris que récemment à goûter, mais je goûte
fortement dar1s ce qu'elles ont de réussi~ les œuvres de
Max Jacob et surtout d'Apollinaire. J'ai d'autre part pour
Rimbaud une admiration qui. ne peut pas être dépassée
et je ne ferais pas grande difficulté, par moments, à le
révérer comme le plus grand poète qui ait ramais existé.
Je suis né dans le Symbolisme et c'est chez Baudelaire,
1.
2..

'

'
Préface du Corne, Il. des.
Ibid.

chez- Verlaine&gt; chez Mallarmé que j'ai trouvé mes premières véritables émotions littéraires. 11 ne peut donc
être question, en ce qui me concerne, d'une méconnais~
sance de la littérature que je ,·iens d'analyse{, ni d'une
insensibilité à s~ charmes.
Mais tout en l'admirant profondément, j'avais conçu,
depuis assez longtemps déjà, des inquiétudes snr ses possibilités.: un gouffre me semblait peu à peu se creuser
dessous elle; ou plutôt j'avais l'impression qu'elle a!Iair
vers une impasse. Le grand mérite à mes yeux de Dada,
le service immense qu'il me rend et ce qui lui vaut ma
reconnaissance, c'est qu'il me découvre d'un seul coup
cette impasse, c'est qu'il atteint dans un sursaut de
logique au point de paralysie complète et d'auto-anéantissement d'un art dont je soupçonnais déjà fragiles les
chances de vie.
Que démontrent en effet les Dadas si ce n'est qu'il est
impossible en se réali.&amp;ant de réaliser quelque chose et
gue la pure extériorisation de soi-même finit pour !'écrivain par équivaloir à une entière abdication ? Chercher
le 'passage, l'issue, travailler à son propre avènement,
c'est fatalement abandonner de plus en plus le souci de
l'art, la volonté de fondation esthétique. Le mot de
Jacob : c( s'extérioriser par des moyens choisis &gt;&gt;, les
Dadas nous font voir qu'il implique une contradictio-n
formelle. Choùir ses moyens, ce n'est plus s'extérioriser
qu'imparfaitement, c'est se déformer, c'est mentir à soimême. L1œuvre d'art, ce (&lt; bijou » qu'évoque Jacob et
à la concrétion duquel il prétend donner tous ses soins,
est forcément restrictive de la personnalité. Pour qui
donc prit une fois comme idé'al sa proJ&gt;re parfaite expan-

Max

1

,

231

~

�232

LA ~OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

sion, le moment doit venir où l'œuvre d'art, où l'œuvre
simplement, apparaît inacceptable, intolérable, à fuir.
Exprimée en termes physiques la proposition gagne
encore en évidence : une littérature centrifuge, comme
fut la nôtre presque tout entière depuis cent ans, a nécessairement son point d'aboutissement en dehors de la littérature. Dada, dans ce qu'il a d'informe, de négatif,
d'extérieur à l'art représente d'une façon achevée ce
qui fut le rêve implicite de plusieurs générations d'écrivains.
Tout ce que contenait la tendance subjective, il le
développe sans pitié. Avec quelle force ne montre+il
pas que vouloir se recueillir soi-même tout entier, c'est
en somme cesser d'accorder la moindre i;nportance
à aucun de ses états de conscience ! Les représentations
Dadas, en dépit peut-ètre de leurs organisateurs, avaient
un sens très clair. Elles voulaient dire: « Du moment
que vous, public, comme nous, acteurs, avons décidé de
nous considérer comme de purs jets d'eau, où pren&lt;lrions-nous le droit de choisir entre les gouttes ? Pourquoi celle-ci nous apparaîtrait-elle délicate et brillante,
cette autre trouble et vile ? Puisque nous sommes d'accord pour ne rien faire d'autre que laisser jaillir notre
esprit, nous devons l'être aussi, nécessairement, pour
ne remarquer aucune différence entre ses divers épanchements. C'est vous, public, vous, nos aînés, qui avez
commencé. Il ne fallait pas vous rapprocher ainsi de
vous-même, il ne fallait pas vouloir vous confondre avec
votre âme, ni surtout vouloir confondre avec elle l'univers. Par votre faute maintenant tout est pareil. Nous
vous défions de retrouver le moindre criterium, de pro-

RECONNAISSANCE A DADA

noncer sans inconséquence le moindre jugement sur les
produits de votre cerveau ou de votre volonté. Bon gré
mal gré il faut que vous fassiez le plongeon avec nous,
il faut que vous vous lanciez avec nous à la nage dans
l'immense océan de l'indifférence. Grâce à vous la psychologie n'est plus qu'une vieille histoire. A force de
s'être écouté, on a perdu tout moyen de se comprendre. Plus nous voici fidèles à nous-mêmes, et moins ce
que no.us en recevons a d'intérêt . Plus nous essayons
de laisser parler en nous la profondeur, et plus c'est la
surface qui s'exprime. L'inconscient nous a floués. Après
nous avoir privés de tout notre discernement, il se
moque de nous et ne nous envoie plus que ses émissaires les plus ridicules. Mais encore une fois&gt; essayez
donc de protester, pour voir ! Et surtout dites-nous au
nom de quoi.»
Et encore au nom de quoi protesterions-nous, quand
Dada tranquillement entreprend de désaffecter le langage ? Que fait-il de plus, là encore, que de tirer les
conséquences extrêmes des principes sur lesquels le
Symbolisme, puis le Cubisme se sont fondés? C'est avec
Mallarmé, c'est chez Rimbaud ( on pourrait même
remonter plus haut et sur ce point aussi Flaubert n'est
pas sans responsabilité) que les mots ont commencé à
se débaucher. Et sans doute je tiens pour une très
géniale et très importante découverte celle de cette venu
secrète en eux, distincte de celle qu'ils ont de signi- ·
fier, et qui leur permet d'absorber un peu de la sensibilité
de !'écrivain et de l'emmener, à l'état de simple semence,
dans un autre monde où elle refleurira. Nul plus que
moi n'admire la façon dont chez Mallarmé ils se déga-

�234

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gent tout doucement de leur sens individuel, puis de
leur solidarité logique, pout simplement finir, s'étant
rejoints ailleurs, par éclore, par naître à plusieurs .
Mais enfin, dans cette acception, ils cessent d'être des
signes ; la valeur qu'ils reçoivent est d'un ordre postintellectuel. Ce qui détem1ine leur apparition, c'est
désom1ais uniquement leur parenté intérieure avec tel
ou tel aspect du sujet. Ils ne viennent plus que sur s011
injonction, que sous sa poussée, et pour lui composer
une figure nouvelle, étrangère'. Le danger est immense.
Car la ressemblance de l'un ou de l'autre avec le 5:ujet
ne pouvant être appréciée que par celui-ci, rien n'empêche qu'elle soit reconnue dans tous les cas. Et en effet,
au fond, elle existe dans tous les cas. Même si on ne
l'aperçoit pas. Tout mot, du moment qu'il est proféré,
ou seulement envisagé par l'esprit dans un éclair, a une
rela6.on avec lui. Tout mot, puisqu'il est venu à la
pensée, ,l'e-xprime, car rien d'autre ne peut l'y avoir
amené, que son aptitude précisément, même si elle reste
incornpréhensiblel à l'exprimer. Tout mot donc est
justifiable, est expressif, arrivant après n'importe quel
autre, présenté sous n'importe quel jour, révélant n'importe quoi.
Ici encore Dada a vu juste et profond. Ici encru-e il a.
r. Ils devienne11t de simples effets. I1 faut voir avec quelle
prom1,titude ifs suivent, il ne faut pas dire la pensée, mais la personne de Rimbaud p~r exemple. L'obéissance est tout ce que le
poète leur demande. Des lignes se dessinent dans l'espace, des chemins insaisissables se déclarent ou ils n'ont qu'à se précipiter; il:,
recuciHent dans l'instant mille directions ; ils sont précis et inutiles
comme l'éclair.

RECONNAISSANCE A DADA

raison en concluant au néant linguistique.;, comme il
avait conclu déjà au néant psychologique. Sa démonstration est parfaite. Il peut encore ici nous défier, du
moment que nous avons accepté que l'écri\"llin s'adonne
à son seul accomplissement, de mettre en avant
quelque principe que ce soit qui inter.dise le complet
bouleversement du vocabulaire et les incohérentes processiçms de mots auxquelles il s'amuse.

*
* *
Que l'on veuille bien ne pas me supposer, en présence de tous les .ravages de Dada, dans no état d"1ndignation ni de foreur que je cacherais. Quelques mots
que j'ai dits tout à l'heure ont fait croire peut-être que la
cause de l'art m'était sacrée, comme on dit, et que
j'allais, pour finir, me Jécla:rer son champion, brandir
un glaive d'archange. Ce n'est pas tout à fait cela.
L' Art et la Beauté ne sont pas pour rnoi des divinités et
je n'éprouve aucune révolte contre leurs · ic-0noclastes.
Avouerai-je même que je prends plus de plaisir à les
voir méprisés qu.'encensés, et que rien ne m 1ag.1ce
autant que les majuscules dont on les décore?
Je suis au contraire assez sensible à cette extrême modestie, à cette incompréhension de toute grandeur humaine qu'André Breton souligne, à la fin de son article,
comme une des vertus de Dada. Je les préfère en tous
cas infiniment à la suffisance sacerdotale de tant de
littérateurs manqués. Je me sens 'très près du sentiment
délicat et tragique, de la pudeur désespérée qui poussent le même André Breton à s'écrier: « Il est inadmis-

�236

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sible qu'un homme laisse une trace de son passage sur
la terre. »
Et comment serais-je scandalisé par tout ce nihilisme,
alors que je suis bie,n obligé de constater qu'il n'est
qu'un héritage et que ce ne sont pas ceux-là ·qni le professent qui en sont responsables ? - Au reste, après
tout ce que ces dernières années nous ont permis de
voir, est-il aujourd'hui si déplacé ?
Mais l'expérience est là; je ne puis l'ignorer. L'art
m'apparaît comme un fait humain, comme une fatalité
de notre nature : nous y retomberons toujours. On
peut me démontrer tant qu'on voudra qu'il est impossible : il est, il a toujours été, donc il sera. Et j'avoue
bien volontiers que c'est là tonte sa raison d'ètre.
Persuadé qu'il sera, je me demande à quel prix. Et
c'est ici que la démonstration des Dadas me devient si
précieuse. Les conséquences qu'ils ont tirées des principes régnants me paraissent inéluctables. Il faut donc
que ces principes soient changés. Il faut que nous
renoncions au subjectivisme, à reffusion, à la création
pure, à la transmigration Jn moi, et à cette constante
prétérition de l'objet qui nous a précipités dans le vide.
Il faut qu'un mpuvement subtil de notre esprit l'amène
à se dédoubler à nouveau ; il faut qu'il reprenne foi en
une réalité distincte de sa puissance, qu'il arrive à distinguer à nouveau en lui un instrument et une matière.
Il importe surtout que l'esprit critique cesse de nbus
apparaître comme essentiellement sihile et que nous
sachions redécouvrir sa vertu créatrice, son pouvoir de
transformation. Nous ne pourrons nous renouveler que
si l'acte de !'écrivain se rapproche franchement de

RECONNAISSANCE A DADA

2 37

l'effort pour comprendre. C'est non pas en imitant
le savant, mais en s'apparentant à nouveau à lui, que
!'écrivain verra la fécondité lui revenir. Ef sans doute,
il restera toujours, à la différence du savant, un inventeur, un trompeur. Mais il faudra qu'il n'en ait plus
l'air et qu'il ne se sache plus tel. Il fandra que le monde
irréel qu'il a pour mission de&gt;susciter naisse seulement
de son application à reproduire le réel et que le mensonge artistique ne soit pins engendré que par la passion de la vérité.
JACQUES RIVIÈRE

�LE RETOUR DU SOLDAT

LE RETOUR
DU SOLDAT'

Enfan~ à cause des images, j'ai préféré les pays ex.otiques à ma patrie. Son sol et son ciel étaient trop
modestes.
Son histoire me paraissait s'assombrir. Je doutais de
ses destinées. Je repoussais son génie qui me ban tait.
A dix-huit ans les puériles aventures américaines me
tentèrent. Maïs je ne pus me séparer de mes livres qui
me promettaient des épreuves plus exquises.
Ma force commençait à se consumer dans une bibliothèque, une caserne quand la guerre éclata. Les murs
que je désespérais de briser se renversaient au souffie des
trompettes.
Je crus à Marathon. Des jeunes hommes aux muscles
revêtus de, fer gagoaient un cent dix mètres-haies. La
lance séparait les flots barbares.
Ou bien par une complaisance vicieuse, je me serais
contenté de Waterloo : le dernier reflux de la chair
française sur le monde : le fer et le feu immolant le
reste de cette belle vie.·
1.

Fragment de Nouvelle Patrie.

239

Au départ je portais une panoplie neuve, on m'avait
peint les jambes en rouge. Je croyais à la fmce de nos
ennemis. Je songeais plus à offrir ma mon que la viccoire
à ma patrie.
1e fis la queue pendant des jours sur les routes entre
le front Est et le front Nord. Je piétinais derrière un
million de citoyens qui attendaient Ieur tour.
Tout de suite je m'impatientai ; les murs de notre
caserne nous ·escortaient. Je craignis que cette guerre ne
iùt qu'un grand remue-ménage de camelote, un spectacle à hou marché oomme le cinéma où l'on voit les
banquiers se satisfaire du même plaisir de pauvres que
les terrassiers.
De moins en moins confiant, je doutais de pouvoir
embellir cette besogne industrielle. Je chargeai m-0n
fusil, défis ma chaussure, plaçai mon orteil sur la
gâchette. Un boutiquier allégua que la vie était bonne
et il mourut bientôt avec une simple beauté prouvant
que l'essence de la guerre~ le sacrifice, était intacte.
L-i guerre commença, continua et finit. Elle se résout
maintenant en un clin d'-œil.
Je ne songe plus à émigrer. Cette terre qui a mon
sang aura mes os. Les hommes de France sont chiches
de leur semence, mais pas encore de leur sang. J'ai
arrosé la Turquie de ma sueur pour la donner aux
Anglais, avec un monde. Nous, nous avons gardé la
place où poser nos pieds.
Pauvre terre éreintée. Ma. race meurt-elle d'avoir le
plus -vécu?
Nos pères n'ont pas voulu faire des petits comme ces

�240

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

absurdes Allemands. Sur le champ de bataille, je cherchai:; mes frères à mes côtés. J'étais seul, ô mon père.
Mais aurai-je un füs ? Certains avaient le droit, hiet
encore, de ne pas se soucier du siècle.
de raidissement, l'inRace raidie , tremblante à force
'
telligence est choix, décision. T'étais-tu décidée entre la
paix et la _guerre ? entre la grandeur et la mort ?
Tes chefs se trompèrent et pourtant ils ont gagné la
guerre. Tes hommes eurent peur et pourtant ils ont
gagné la guerre.
Est-ce parce que tous nos anciens ennemis moins
forts s'étaient mêlés à nous pour que le plus gros ennemi
fût égalé ?
Cela n'a pas suffi. Il a fallu la moitié du m:onde pour
contenir un peuple que mon peuple, seul) a foulé à sot1
aise pendant des siècles.
Déchéance.
La France gardait la tête haute, souveraine mais
son corps exsangue ne l'aurait pas soutenu si la force
de vingt nations n'avait accru ses membres énervés.
Ainsi sa pensée qui au cours de la lu_tte s'était ressaisie
et surpassée, n'atteignit l'ennemi que par un poing
étranger.
La France a êté la tête de la moitié du monde. Ceux
dont la force multipliait sa force ne se sont connus que
dans son unité. Généreuse, elle a donné l'impulsion.
Pendant cinq ans la France a été le lieu capital de la
planète. Ses chefs ont commandé à l'armée des hommes,
mais son sol a été foulé par tous et par n'importe qui:Tout le mon&lt;le est venu y p01ter la guerre : amis et
ennemis. Les étrangers y ont installé leur champ de

LE RETOUR DU SOLDAT

bataille pour vider une querelle où tous, eux et nous,
avons oublié la nôtre.
Notre champ a été piétiné par les Armées.
Sur la terre, notre chair ne' tient plus sa place. L'espace aoandonné a été rempli par la chair produite par
les mères d'autres contrées. Derrihe nous dans chaque
maison à la place de celui qui était mort ou de celui
qui n'était pas né il y avait un étrangçr. Il était seul avec
les femmes.
Nous nous sommes bien b~ttus. Couverts de coups
nous traînions encore au combat nos corps dont aucun
plaisir n'est jamais 1;enu à bout.
Il y a eu beaucoup de lâches parmi nous, mais le
souffle. d'une vie millénaire regonflait sans cesse les
poltrons et des héros vous regardaient avec les yeux de
la Patrie.
Charleroi. La Marne.
Il faut que je sache. Il faut que nous sachions.
C'est là que s'est nouée ma vie.
Je médite sur l'existence de la France et sur le sens du
monde.
La France seule a-t-elle vaincu l'Allemagne au second
,choc, au mois .de septembre ?
.
Si je peux répondre oui, alors je respire. Alors la chair
plus subtile a vaincu la chair plus épaisse. Alors un
homme en a battu deu.x et trois. AlQrs un homme a
surmonté un supplice énorme et les gros canons et mille
mitrailleuses comme le fléau des sauterel!es n'ont pas
prévalu contre sa pauvre peau.
16

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.i.lors, hourrah ! l'bom1m: est grand et la France
\' Î\ ra. Mes petits enfants, préparez-vous à apprendre
beaucoup de chapitres. L'Histoire de France s'allonge.
Mais oui, les hommes de France sont bons joueurs
de ballon, leurs poings sont prompts, ils volent haut.
Ma France, je te vois, tu occupes l'air comme la
jeune femme que je désire. Et comme elle, je te presse
sur mon cœur.
Mais après la Marne? Le coureur annonce au monde
qu'il est sauvé, il tombe, sa vie lui échappe.
Mais après la Marne, l'cmi.emi s'est planqué dans notre
terre. Il s'y est vautré, la défonçant à grands êoups de
bottes. Et nous ne l'en avons pas arraché.
Si nous étions restésseuls, que serait-il arrivé?
'Il faut que je sache, il faut que nous sachions. Est-ce
ici que se dénoue ma vie ? Il faut qu'à cet instant la
France survive.
Seuls nous aurions lutté à mort comme nous avo,µs
fait.
Verdun? Mais il y avait déjà tant d'AnglaisenFrance
et même, o soldats de l' An II l tant de nègres.
Et la flotte anglaise gardait nos côtes, si Douaumont
était la tour de Londres.
}fous n'avons pas couché seuls avec la Victoire.
Honte. Honte aussi parce que l'ennemi qui nous a
échappé, c'est peu.
, Notre vile consolation : !'Allemand qui n'a pas su
vaincre à la Marne n'est rien.
Il s'est attaqué au Français avec deux fois plus de
chair, dix fois plus de fer. Son défi avait été médité pendant quarante ans. Voyant une partie des hommes se

LE RETOUR DU SOLDAT

consacrer à. la guerre, les autres hommes, crédules,
attendaient de la guerre allemande la merveille de cet
âge.
Mais l'Armageddon en route vers Paris versa dans
l'ornière de nos campagnes. Quel désastre humain!
Il y avait une immense foi dans le génie allemand
qui sombra tout d'un coup.
Ce n'était pas la peioe de renoncer à la philosophie, à
la musique pour rater un coup pareil.
Et nous n'avons pas su vaincre ces gens là. ,
Qu'importe cette victoire du th-Onde en 1918, cette
victoire qui a failli, cette victoire qu'on a abandonnée
avec honte comme une défaite, -eette victoire du nombre
sur le nombre, de tant d'empires sur un empire, cette
vict0ire anonyme. On a renvoyé les Français à la charrue
jouer les Cincinnatus.
JoffreJ notre gros homme, n'avait attendu que cétte
lutte là seul à seul, entre Belfort et Nancy, Il était
tranquille, tenant cruellement en main nos passions,
comme Corneille, Un même sang irrigue le cerveau
qui .pense et l'intestin qui digère.
Seuls . à seuls après une première bataille, aurionsnous eu le temps de livrer une seconde batail1e qui
achevât la première ?
Ceci n'est pas une vaine songerie. Marathon est toujours possible. Ou il n'y a pas de génie huma.in. Et si
maintenant je suis plus grand, pius fier, ayant reconquis
ma patrie dans mon esprit, c'est que je crois que la
France aurait pu '1~incre en une heure.
Comme il n'avait. pas su vaincre seul son ennemi, ses
amis méprisants ont bien fait d'interrompre un geste

�.'
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

indigne. Sur son ennemi maintenu à terre par vingt
hras étrangers, le Français n'avait pas le droit au coup
de grâce.
A qui n'a plus l'audace de conquérir, il. qui ne connaît plus le mouvement naturel de proposer son âme à
un vaincu, on a refusé le Rhin. Mais l'Angleterre a
laissé tomber quelques rognures d'empire.
L'homme faible ne put choisir son ami qu'er,tre deux
&lt;!nnemis, tout ami est ennemi à l'homme faible.
La lutte immense qui n'est pas finie se relâche. Par la
,pensée je marque un temps d'arrêt dans la poussée qui
m'assaille moi et ceux qui parlent mon langage.
Pas de repos à travers l'éternité.
Il n'y a ici aucune plainte. Honte à ceux qui se plaignent de leur destin. Les Français ont souffert moins
qu'ils ne devaient attendre de leurs crimes parce que leurs
mérites ont été encore plus grands que leurs crimes.
Quel goût ignoble j'avais dans la bouche quand les
territoriaux se lamentaient de l'injustice de leur sort
aux soirs où ils nous relevaient. Mais selon la loi qui
règne sur les choses; ils montaient remplacer les enfants
qui n'étaient pas venus parce qu'ils les avaient noyés ou
poignardés avant leur naissance.
Relèves ! rencontres des générations!
Jngement à la croisée des chemins qui mènent à la
·,·ie et à la mort.
Nous avons besogné excessivement parce que i:ious
n'avions pas de frères pour nous aider.
Pourtant ces Allemands sont absurdes. Il fallait bien
-que quelqu'un en Europe - et qui moins que la France

LE RETOUR DU SOLDAT

a oublié les antiques lois modératrices - arrêtât un pullulement aveugle.
J'étends les bras, mais la chair de mon corps, de mon
peuple, s'est amoindrie et je puis à peine embrasser mon
étroit horizon.
Eh bien ! j'en appelle aux nations qui ont une taille
humaine, et avec un regard armé par Athéna, je scrute
plusieurs gros Empires.
Ainsi, au milieu du monde, au milieu d:es étoiles, la
France ramasse sa chair usée par les armes et les plaisirs.
autour d'une raison inexpugnable.
Moi j'ai vingt-sept ans et je suis suspendu à ma plume.
Mon culte lucide et dur est un fer chauffé à blanc. Il y a
devant mes yeux une figure humaine ; hors de ses lignes.
délicates, j'ai peur que la vie ne s'épanche.
Ah je suis fanatiquement de ceux qui veulent que la:
vie continue. Mon arrière-pensée, je commence à te
connaître, je t'élèverai au grand jour comme mon premier né.
Peu à peu je distingue oû est la pulsation essentielle,
je ne puis l'entendre qu'au cœur de mes amis, au cœur
de ma patrie.
J'aurais voulu témoigner pour mes amis, pour les;
jeunes hommes, pour ceux qui ont combattu, pour ceux.,
qui sont morts (je te vois tirant et mourant derrière
le tas de briques. Jeune juif, comme tu donnes bien ton
sang à notre patrie), pour les peintres, - bien sûr ! pas
pour ceux qui savent chanter, - pour ceux qui volent,
pour ceux qui ont gagné les premières batailles au rugby-►
pour celui qui a vaincu avec des poings dirigés par
une dèesse.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ils sont a1:1tour de moi sur ce petit territoire de la
Fran~e, avec leurs visages nus, lems poitrines marquées
par 1honneur et une grande envie de crier quelque
ch06e.
Nous sommes ici les pieds dans nos cadavres parmi
nos femmes stériles.
'
Nous nous demandops ce q_u.e nous allons faire, ce
q_ue vont faire les autres hommes,

BEAUTE-) MON
BEAU SOUCI. ....

Nous n'avons pas dit notre dernier mot. Plus d'un
peuple périra avant nous.

1

-

Depuis près d'une demi-heure Mar': Fournier se tenait
aux abords de la station ~e Marble Arch, et comme il

PU!RRE DRIEU LA R~CHELLB

s'impatientait il remonta un peu dans Oxford Street,
1usqu'à la première boutique de tabac qu'il rencontra.
Il venait de passer un mois à Londres, après une
absence de trois ans, et maintenant il attendait Queenie Crosland, qu'il n'avait pas revue depuis le lendemain
de cette nuit où Mme Crosb.nd lisait un roman dans
sa chambre. C'était l'avant~dernièreannée que Marc avait
passée dans son logement de Chelsea; il avait de cela
quatre ans.
Dans cet intervalle, bien des choses s'étaient passées
dont quelques unes avaient eu beaucoup d'importance
pour lui. Son père était mort, et il lui avait succédé à
la tête de la grosse maison d'exportation de soieries
qu'il dirigeait. Ainsi, étant trop occupé pour continuer
à passer les étés à Londres, il avait céèé son appartement
av~c ses meubles, et c'était à Paris, où ses affaires Le rete-

y

•

1.

Voir Ja Nouvelle Rev11e Frm1çaise du

....,

1er

juillet

1920 .

�LA NOUVELLE REVUE FRAKÇAISJt

naientlongtemps, qu'ilaYaitson pied-à-terre: une garçonnière bien aménagée dans un coin feuillu du vieux Passv.
Il n'avait pas revu non plus Mm• Crosland, et il ne la
reverrait jamais. La pauvre femme était morte, il y avait
un an, à Philadelphie, où un de ses cousins, veuf,
l'avait appelée pour tenir sa maison, peu de temps
après le départ de Marc. Elle lui avait écrit souvent, et
il gardait encore ses longues lettres, pleines de tendresse
et de réminiscences de lectures, avec leurs enveloppes.
sur lesquelles elle écrivait, sans doute parce qu'elle
croyait que c'était plus correct ou plus couleur locale,
au lieu de «France&gt;): &lt;c La France n. Une fois, elle lui
parlait de sa fille: « Queenie, qui est près de moi, me
dit de vous envoyer son affection. C'est une grande et
belle fille, à présent, et elle n'a pas pris l'accent américain. » Puis, un jour, une lettre de Queenie elle-même
lui avait appris la maladie et la mort d'Edith. Marc en
fut triste pendant un grand quart d'heure. En somme
cette femme était une des p-ersonnes dont il pouvait se
dire qu'elles l'avaient vraiment aimé : elle ne lui avait
fait que du bien, alors qu'il l'avait mise dans une position où el'le aurait pu lui nuire, ou tout au moins lui
être désagréable.
Il avait écrit à Queenie une lettre de condoléances, et
dès lors ils avaient échangé des cartes postales. C'est
ainsi qu'il avait appris son retour d'Amérique, et qu'elle
habitait de nouveau chez sa tante, Mme Longhurst;
mais c'était à un bureau de poste qu'il lui adressait ses
cartes. Une correspondance d'un ton purement amical
de part et d'autre, du reste. Mais depuis près de cinq mois,
Queenie avait cessé de lui écrire et il avait attendu si

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

249

longtemps sa réponse à la lettre qu'il lui avait envoyée
quelque temps après son arrivée à Londres, qu'il avait
presque renoncé à la voir avant son départ, car ses
affaires l'obligeaient à repasser dans peu de jours
sur le Continent. Et voici qu'elle nt~ viendrait peut-être
pas au rendez-vous qu'il lui avait fixé.
- Je suis sùre que je ne me trompe pas: Monsieur Fournier ?
- Oh, Queenie!. .. Mademoiselle Crosland; comment allez-vous ?
Il l'avait à peine reconnue, tant elle avait grandi ~
mais tout de suite il retrouva, tel qu'il l'ayait aimé
jadis, le grand pays tendre et clair de ses yeux bleus.
.- Excusez-moi, je suis en retard. Mais je travaille
jusqu'à six heures.
- Oh, cela ne fait rien. Nous avons le temps d'aller
goûter dans un joli endroit que vous ne connaissez
peut-être pas encore; il est tout nouveau. C'est un soussol avec de silencieuses petites pièces, des tapis 'épais,
des recoins mystérieux, des lampes voilées de soie rose,
et de belles servantes, vêtues d'une manière impressionnante. Vous verrez, c'est près de Piccadilly.
Elle dit: « Oh, Piccadilly ! » avec un sourire triste
qui fit que Marc la re,garda, surpris. Elle avait raison:
elle était vêtue trop simplement pour qu'il pt'lt l'emmener
dans cette élégante boutique de thé. Même, trop pauvrement vêtue. Il essaya de réparer sa bévue:
- C'est vrai; c'est loin, et quand nous arriverons, ce
sera fermé. Allons donc tout simplement ici, tout près,
dans Edgware Road,
Ils y allèrent,

�2 50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Et maintenant, versez le thé, Queenie. Quand
vous l'aurez- versé, et puisque nous avons ]a chance d'être
seuls ici, vous me raconterez tout de cela.
-Tout de quoi ?
- Mais tout ce qui s'est passé depuis que vous avez
cessé de m'écrire, et cotnrneut il se fait que je vous
1

trouve ... ..

- Si pauvre, ·n'est-ce pas?
- Oh, je ne veux pas dire cela. - Etes-vous sî
pauvre? Je pensais que vous aviez dû hériter quelque
chose de votre mère ?
- Mère n'avait plus rien quand elle est morte.
Quand vous nous avez connues, elle vivait sur le capital
qu'avait laissé mon père.
Mfrc baissa les yeux. Cela expliquait bien des choses.
Ainsi donc, on ne l'avait pas aimé unrquement pour
lui-même ; et on avait une arrière-pensée quand on le
suppliait de rester ... En effet, c'était lui, naturellement,
qui faisait les frais du ménage ... Oui, mais Edith avait
été si économe, elle avait si bien pris soin de ses
intérêts, surtout elle avait si bien caché ce fait terrible :
qu'elle vivait sur son capital, ne demandant jamais 11.en
pour elle, faisant même de petits cadeaux. Après ti:mt,
cette affaire n'avait pas été si mauvaise que cela pour
l'amour-propre de Marc.
- Je serais restée en Amérique, si mon cousin ne
s'était pas mis en tête de m'épouser. Mais je ne pouvais
pas m'amener à consentir à cela. Un homme plein de
manies, autoritaire et taquin. Et malade, ajouta+elleavec
une expression d'horreur. Et maintenant je regrett-e de
ne l'avoir pas accepté ! Mais il est trop tard à présent.

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI., .. . ·

-

25I

Pourquoi?

Elle se tut, et le regarda d'un air m.éfiant. Puis elle
sourit, se rappelant peut-être certaines choses ; et alors
elle se décida, et parla. C'est ainsi que Marc apprit ce
qu'une femme aurait appelé &lt;&lt; la faute )) ou &lt;( le péché »
de Queenie Crosland, et qu'il appela sa mésaventure :
elle avl!Ît donné un habitant de plus à la plus grande ville
du monde. Il y avait six ·semaines de cela; mais par
bonheur, Dieu dans sa miséricorde avait déjà rappelé
à lui le pauvre petit être qui s'était ~insi fourvoyé dans
ce 111.onde:
C'était à partir du moment où ses ennuis avaient
commencé qu'elle avait cessé d'écrire à Marc~ Sa tante
l'avait chassée, et elle avait perdu la place de dactylographe qu'elle avait trouvée à son retour d'Amérique, Et
puis, il y avait eu des semaines dans une maison de
santé .....
- Et le père de l'enfant?
- Parti, Dieu merci. Je suppose qu'il n'était pas plus
lâche qu'un autre homme ; mais il est parti, très loin, en
Afrique, après avoir dit qu'il m'écrirait, mais je n'ai
plus entendu parler de lui, et je ne pense pas qu'il
écrive jamais. Et cela •aut mieus. ainsi, puisque son fils
est mort. Oh non, je ne l'aimais pas. Ça a été juste une
sottise, une erreur. Comme c'était triste, ces promenades
du dimanche, et ces rendez-vous dans• la banlieue ! Je
le connaissais à peine; je ne sais pas comment j'ai pu
consentir. Il ne disait presque jamais un mot, mais je
sentais sa pensée, tandis qu'il marchait près de moi ;
quelquefois il en était tout tremblant; et alors, j'ai eu
pitié de lui. Mais d-a.ns tout cela, il -n'y a pas un

�252

LA. N.OUVELLE REVUE FRANÇAISE

moment, pas un seul, dont je me souvienne avec
plaisir. Et il est parti comme un voleur. Enfin, Dieu
merci, c'est tout fiui.
- Et maintena.n t ?
Marc vit qu'elle était arrivée au moment le plus
pénible de sa confession, et iI mit toute la tendresse et
toute l'amitié qu'il put dâns le regard dont il accompagna
sa question.
Maintenant. .:•. Voilà: Quand elle était sortie de la
maison de santé il ne lui restait plus qu'une dizaine de
livr.es et elle ne savait pas quoi faire pour yivre. Alors elle
avait accepté la première chose qu'elle avait trouvée. Elle
n'osait pas chercher une autre place de dàctylographe; .
elle ne pouvait pas se présenter vêtue comme elle l'était;
elle avait quitté si vite la maison de sa tante qu'elle
n'avait pas songé à emporter autre chose que son
argent. Ses robes et toutes ses antres affaires étaient
restées là-bas, et pour rien au monde elle ne serait allée
les redemander. Du reste, sa tante n'aurait pas voulu
qu'elle franchît le seuil. Alors elle avait pris une place
qu'elle avait trouvée par hasard, la pr~mière venue. Une
place, presque de servante. Oui, il fallait le dire: de
servante. Dans un restaurant de Praed Street, près de 1a
gare de Paddington. Oh, qu'est-ce que sa mère en
aurait pensé ! Elle qui trouvair gue rien n'était trop
beau pour sa Queenie. Elle-même avait l'impression
que ce n'était pas vrai, et qu'elle était déguisée, et
qu'elle faisait c.e métier pour rire.
- Quelquefois je m'imagine que les clients, et moi,
et les autres employées, nous sommes des enfants qui .
jouons à la dînette et je ne peux pas m'empêcher de

253
sourire en y pensant. Mais que diraient les gens qui

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI..•••

m'ont connue?
- Et vous habitez ?.....
Dès que j'ai trouvé cette place, j'ai acheté
quelques meubles et j'ai loué une petite chambre à
Harlesden.
- Pardon?
- Marlesden. Après Kensal Rise, dans cette direction.
Comme sa voix était douce et sa prononciation pure!
Dans sa bouche, Harlesden, le nom de ce quartier perdu
aux confins de la ville et de la banlieue, devenait quelque chose de si mélodieux qu'on aurait pu croire que
t:'était le nom d'un de ces lieux charmants que les
poètes ont chantés.
- Et vous y vivez seule?
- Avec la propriétaire. Il n'y a pas d'autre locataire.
Oh, c'est :vrai : jusqu'à ces derniers jours, je n'y vivais
pas seule; j'avais un compagnon: un pauvre petit
chien que ïavais trouvé dans la rue, un soir en rentrant
de Paddington ; il avait l'air si malheureux et si sale :
&lt;&lt; sauvage, et laineux et plein de puces _
». Je t'ai emporté
chez moi; je l'ai bien lavé, bien soigné, et il paraissait
s'habituer à moi, et voilà qu'il m'a quittée, lui aussi.
- C'est bien vrai que vous vivez seule ?
- Oh, je comprend~! Comment une telle pensée
a-t-elle pu vous traverser l'esprit? après ce que vous savez
qui m'est arrivé? Oui, je vois; j'ai mérité cela.; ne vous
excusez pas, Monsieur Fournier. Non, c'est bien fini,
maintenant. Oh, plutôt que d'accepter les avances d'un
homme, je me laisserais mourir de faim, je me jetterais
dans le canal! Vous n_e comprenez donc pas? Repasser

�2 54

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇAISE

·par où j'ai JklSSé ! Et puis, maintenant, il faut que je
remonte. Dans dix semaines, vers Noël, j'aurai économisé assez pour m'acheter une robe décente, et alors je
mettrai une annonce dans le Daily Telegra.pb, et je
pourrai me présenter pour solliciter tme place dans quelque bureau. Je pourrais gagner ainsi huit et peut-être
même dix livres par mois. Je me suis fait une espèce de
clamer de machine avec du carton, et le soir, en rentrant,
ie m'exerce, pour ne pas perdre ma vitesse. Petit à petit,
je pourrai mettre de côté de quoi m'acheter une
machine d'occasion. Peut-être dans deux ans j'aurai de
quoi l'acheter; et alors je pourrais travailler aussi à
domicile. Le loyer de ma chambre est si peu de chose;
il est vrai que c'est si loin! mais quand je gagnerai
davantage, je me rapprocherai du centre, et ainsi j'économiserai sur le prix des omnibus. Je pense que dans
trois ans j'aurai commencé à vivre plus confortablement.
Je pourrai même avoir un joli petit chien ou quelques
oiseaux, et alors je serài la parfaite vieille fille, n'est-ce
pas? Vous voyez que j'ai bien trop de choses auxquelles
il faut que je pense, - tous ces grands projets ambitieux, - pour avoir le temps d'être triste, et de chercher à me faire consoler par quelqu'un ! A présent, je
hais tous les homme~
- Faites une exception pour moi, M11• Crosland.
Mais que vous me haïssiez ou non, il faut que je vous
dise ceci. Vous savez quelle amitié j'avais pour votre
mère. (Marc et Queenie baissè'rent les yeux.) Eh bien, je
-.eux. faire pour vous ce qu'elle-même aurait fait si vous
l'aviez encore. Je vous en prie, ne me remerciez pas,
M11e Crosland; considérez) si vous voulez, què ce n'est

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

2 55

pas pour vous que je le fais, mais pour votre mère, dont
je vénère la mémoire. Seulement, vous me permettrez de
vous accompagner maintenant à Harlesden.
- Non, vous ne le ferez pas! Je veux dire: cela
pourrait donner à médire aux voisins ; ma propriétaire
se feralt une fâcheuse opinion de moi, et si on allait
prendre des renseignements ..... Non, je vous en prie,
n'y venez pas.
- Encore une fois, je vous le demande comme ami
de votre mère. Du reste, il n'est pas assez tard pour que
ma visite, qui sera très courte, attire l'attention des gens,
et si vous refusez je croirai que vous me cachez quelque
chose.
- Oui, j'ai mérité de m'entendre dire cela; eh bien,
venez.
Ils sortirent dans Edgware Road.
-

Vous n'âllez pas prendre un taxi, Je suppose,

M. Fournier? On n'a guère l'habitude d'en voir là~bas.
Et pùis cela vous coûtera au moins douze shillings, pour
aller et revenir.
- Cela ne fait rien ; donnez l'adresse et montez.
Nous lui dirons de s'arrêter à une certaine distance de
votre porte.
Une fois qu'ils furent installés dans le tax~ - elle
aussi loin de lui que possible) - le premier mouvement
de Marc fut de lui prendre la main, mais il se retint.
Non: du moment qu'il se proposait de lui venir en
aide, c'est-à-dire, du moment qu'il allait lui donner de
l'argent, il se devait à lui-même de la respecter. Oui,
même si elle paraissait disposée à voir en lui plus qu'un

�,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ami et à montrer qu'elle se souvenait de leurs anciennes
relations, - età plus forte raison, alors, - jusqu'au bout
il se conduirait en galant homme; mais il dut s'avouer
qu'elle ne paraissait pas disposée à voir en lui plus qu'un
ami. ·
- Vous n'avez rien qui puisse servir de preuve qu'il
vous avait promis le mariage ? J'ai un ami avocat ...
- J'avais pensé à cela, d'abord. Non: pas un bout
de lettre. Mais même si j'avais quelque preuve - car il
m'avait parlé de mariage et c'était chose convenue entre
nous, - je ne voudrais pas l'attaquer : l'affaire pourrait
être ébruitée, ou paraître dans les journaux. Si l'enfant
avait vécu ... mais à présent, à quoi bon? Et puis, est-ce
que réellement je vaux moins qu'avant ?
- Oh non; peut-être même valez-vous davantage.
Et il pensa : « Oui, en somme, c'est comme une
grande perte d'argent pour un homme : aux yeux du
monde il vaut moins, mais moralement il peut valoir
davantage, s'il a profité de la leçon. » Et il commençait
à sentir que sa jeune amie avait profité de la ieçon
qu'elle avait reçue.
- Oh, il y a si longtemps que je n'étais pas allée en
.
taxi.
'
Marc reconnut les intonations qu'ayait sa voix, au
temps où elle était encore ignorante et heureuse. Ah,
comme il l'avait ..... non, pas « aimée » ; mais presque.
Oh l'appel de cet oiseau invisible dans le jardin abandonné, et ... ce contact si doux et un peu dur et tiède et
odorant, dont ses lèvres avaient gardé le souvenir; ce
temps où elle était la petite nymphe Echo, encore à
&lt;lemi prisonnière du marbre, encore à demi emmùrée

'

257

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

dèlns la dureté de l'enfance! Non, il ne fallait pas songer
à cela : ce n'était plus la même personne, et elle n'était
plus pour lui puisqu'il allait lui donner de l'argent. Elle
n'était plus Queenie. Elle était M11" Crosland.
- Combien allez-vous me donner ? lui dit-elle,
comme si elle répondait à sa pensée.
Marc balbutia, surpris :
1
Mais .... ce que vous jugerez nécessaire.
~ C'est parce que je veux vous le rendre le plus
tôt possible, quand ce ne serait que par peti~s acomptes
de dix shillings.
- Ne vous préoccupez pas de cela. Je vous ai écrit,
n'est-ce pas, que je devais partir dimanche prochain,
c'est-à-dire dans trois jours.
- Oh, dans trois jours ? Mais je suppose que les
ordres postaux d'i~û peuvent ~tr-e payés en France ?
Je demanderai.
- Mais, M 11• Crosland .... Enfin, vous ferez comme
vous voudrez. Mon intention est de vous donner dès
maintenant quatre billets de cinq lines et ensuite ....
- Vingt livres? Vous Youlez donc que je vous
envoie des acomptes pendant quarante mois ? Non,
M. Fournier, cela ne fait pas mon affaire. N'essayez pas
de me tenter. Avec six livres, j'aurai tout ce qu'il me
faut, et cette somme là, je pourrai vous la rembourser
en une année, peut-être en huit ou dix mois.
- Voici dix livres, dont vous me rembourserez six,
puisque vous y tenez. Les quatre autres, je vous les
donne.
- Mais je n'en veux pas.
- Vous ne voulez rien accepter de moi ?
17

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Rien d'aucun homme; c'est par principe. Croyezvous que si je n'étais pas résolue à ne -rien accepter
d'aucun homme je n'aurais pas écrit, et depuis plusieurs
mois déjà, à mon cousin ? Il m'a fait assez d'offres de
service, même après mon départ. Bien; j'accepte ces
dix livres ; vous ne pourrez pas m'empêcher de vous
les rendre. Nous sommes presque arrivés, dites au
chauffeur de s'arrêter ici.
Ils desc,e ndirent et· traversèrent à pied une grande
place triste bordée de maisons basses.
- C'est là. Oh, j'ai honte quand je pense que vous
allez Yoir ma chambre.
Il y avait encore un peu de jour triste et sale, dans la.
sombre maison. Queenie ouvrit une porte au fond -de
l'entrée. Etait-ce possible ? cette chambre nue, mal
éclairée par une espèce de vasistas très élevé qui donnait sur un mur de brique noircie, c'était sa chambre7
la chambre d'une très belle fille de dix-huit ans ? Et
les meubles, les pauvres meubles qu'elle avait achetés :
un étroit lit de fer, une table, deux chaises et une
armoire en bois blanc.
·
- Dès que j'aurai fait quelques économies, dit-elle,
j'achèterai de la couleur et je les peindrai moi-même, en
gris clair avec des filets bleus, qu'en pensez-vous? Oh,
pen à peu, cela deviendra tout à fait gentil ici. » Et elle
regarda ses tristes murs avec ravissement, comme si elle
les voyait déjà tendus d'un joli papier et ornés de gravures.
Marc vit qu'il n•y avait même pas une carpette devant

le lit.
- Je vais vous montrer quelque chose, dit-elle en
sort;mt une clé de sa poche.

:BEAUTE, MON BEAU SOUCI.. •••

2 59

Elle ouvrit l'armoire et en tira un objet brillant
qu'elle mit entre les mains de Mar,c. C'était une photographie fEdith Crosland, dans un beau cadre en argent
massif.
- Nous ne sommes pas aussi pauvre qu'on pourrait
le croire, n'est-ce pas ? En tous cas, j'ai sauvé ceci. Pendant le jour ie l'enferme ici et la nuit je le mets sous
mon traversin. Oh oui, dit-elle à Marc qui venait
,, 1
,
a é cver dans ses mains le portrait d'Edith, en réalité
pour mieux le voir, mais Queenie put croire que c'était
pour l'approcher de ses lèvres: « Oh oui, vous pouvez
l'emb{asser ! &gt;&gt;
Elle s'assit au bord du lit et se mit à sangloter dans
son mouchoir.
Marc Fournier 1ùimait pas les scènes larmoyantes et,
so~_s p~étexte q~e le taxi. attendait, il prit congé dès
qu 11 vit Queeme un peu calmée. Il lui dit qu'il voulait
Ja revoir avant son départ, et savoir si elle avait reçu
.des répo1:1ses à l'annonce qu'il ferait insérer, dès le lendemain~ dans plusieurs grands quotidiens.
- Donnez cette ndresse; mais .avec d'~utres initiales
que les miennes, à cause de ma tante et des gens qui
me connaissent.. .. Noo, je ne pourrai pas vous voir
demain ; nl',lÎs samedi soir, si vous voulez.
Il lui donna donc rendez-vous à la station de Dover
Street. Il habitait tout près, dans Mayfair, une m~ison
de « Chambres de célibataires », où il descendait lorsqu'il était à Londres pour
dç temps.
Pendant tout le reste de la soiree et la journée du
len_demain, il fut inq~iet et préoccupé. En cherchant à

peu

�260

LA NOUYELLE RE\'UE FRANÇAISE

revoir Queenie il av:tit pensé terminer son séjour à
Londres par une amusante petite aventure, qu'il était
décidé à pousser aussi loin qu'il le pourrait. Il l'avait
revue, mais l'événement avait trompé son attente. Le
malheur et l:i. pauvreté de Queenie étaient entre eux
comme une barrière infranchiss:ible. Pourtant ... puisqu'elle n'avait plus rien à perdre, pourquoi la belle
jeune tille d'à présent ne voulait-elle pas se souvenir
des faveurs que la g(ande petite fille d'autrefois lui
avait accordées ? Ah, c'était parce que l'argent ét;tit
entre eux. Eh bien alors, puisqu'ils étaient d'accord
pour oublier les beaux iours de Chelsea, pourquoi ne
le laissait-elle pas lui venir en aide aussi généreusement
qu'il l'aurait voulu ? L'argent, encore ! Tant pis, il .
!'.aiderait en dépit d'elle-même à &lt;&lt; remonter. ,, Il lui
enverrait un chèque de quarante livres dès le lendemain. Pour lui, maintenant, qu'est-ce que c'était que
quarante livres ? Jadis, à,..Chelsea, il vivait tout un mois.
avec cette somme ; mais à présent, qu'il avait un gros
compte personnel ouvert chez ses banquiers de Cockspur
Street, il pouvait bien faire ce cadeau à une amie dans
le besoin, puisqu'il était décidé à ne r~en demander en
échange. Il remplit un chèque et le signa. (&lt; Elle me lerenverta, pensa-t-il. » Eh bien" non : il le lui enverrait en lui écrivant qu'il ·part;1it pour le Continent et en
lui faisant ses adieux. Avant qu'elle pût le lui renvoyer
¼ son adresse de France, elle aurait eu le temps de réflé-chir, et de se dire qu'après tout elle pouvait bien accepter
ce don d'un absent. Pourtant s'il faisait cela, il se priverait du plaisir de la revoir. Non, il t~cherait de lui.
faire :iccepter ce chèque lorsqu'il la verrait, samedi.

ilEAUTÉ, MPN BEAU

souci.....

26r

Mais peut-être accepterait-elle du moins quelques
objets dont elle avait besoin. En flânant dans Oxford
Street et dans Tottenham Court Road, il s'arrêta aux
devantures et choisit des vêtements, des meubles, des
tentures, et en imagination il envoyait tous ces objets
.à Harlesden où ils transformaient ia pauvre chambre de
Queenie en un boudoir luxueux et la paraient elle-même
comme pour une présentation à la Cour. Mais il sentait
-combien ces cadeaux seraient in~iscrets, inconvenants,
ridicules, et combien mal venus de la jeune fille si même
elle ne les lui renvoyait pas. Cependant il pourrait lui
faire porter quelques meubles plus modestes. Non,
même pas cela; du moins pas avant de lui en avoir
parlé. Elle était si soigneuse de sa réputation, et si
préoccupée de ce que sa propriétaire et ses voisins pouvaient penser d'elle..... Mais à coup sûr, il n'y aurait
pas d'indiscrétion à lui envoyer ce tapis, épais et doux&gt;
qui ressemblait à ceux qu'il avait eus à Chelsea, et quo
ses jolis pieds nus avaient foulés un soir. Il l'acheta, et
.donna l'adresse de Harlesden. Tiens_! autre chose, à
qûoi il n'avait pas songé, et à laquelle il aurait dû
songer d'abord : une machine à écrire; cette machine
qu'elle-ne comptait pas pouvoir acheter avant plusieurs
.années, et qui l'aiderait à vivre plus confortablement. Il
y en avait dix, de toutes les meilleures marques, dans
les bureaux de là Maison Fourl1ier et Ü 0 : pourquoi
aurait..il hésité à en acheter une de plus pour la donner
:à Queenie ? Il l'acheta, et fut sur le point de l'envoyer
.aussi à Harlesden. Mais il se ravisâ: il valait mieux ne
pas faire porter deux cadeaux dans la même journée. 11.
&lt;lonna son adresse de Mayfair.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi toute la journée sa pensée tourna autour de
Qu.eenie et prit souvent 1a direction de l-Iarlesden. Lorsq~'il r_entta chez lui pour s'habiller, vers sept heures dn
soir, il trouva une lettre de M110 Crosland: un simple
et sec accusé de réception des dix livres qu'il lui avait
remises la veille et la confirmation qu'elle ser:rit samedi
soir à six heures à la station de Dover Street.

,

- Vous voyez, dit-elle, j'ai tout dépensé moins trois
livres et cinq shillings.
- Et vous l'avez bien employé, ma belle jeune
dame.
- Oh, vous me faites rire. C'est le surnom que les
autres m'avaient donné à Praed Street: la jeune dame.
Elles disaient des clt0ses et elles employaient des
mots ..... Alors je leur disais : « Voyons, j'eunes filles,
pourquoi vous gâter ainsi et vous ravaler vous-mêmes?
Ne pensez-vous pas que c'est déjà bien assez que d'être
pauvres comme nous le sommes et voulez-vous renoncer à être respectables r )&gt; Oh mon Dieu, si elles savaient
ce qui m'est .1rrivé !
- Il n'y faut plus penser.
- Au contraire, il faut que j'y pense constamment.
Cest l.:t seule chose qui puisse me soutenir dans ma
lutte contre le monde. Ah, c'est fait : j'ai trouvé une
situation dans un bureau, i Holborn. Je vous remercie
d'avoir fai:t insérer cette annonce. Dans un mois je
commencerai à payer ma dette. Mais je ne suis pas
tout à fait contente de vous : le tapis est trop beau.
Mais, après tout, merci.
- Je vous ai déjà dit de ne pas prononcer ce mot.

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.,...,

26_3.

Ne le prononcez plus. J'ai chez moi&gt; une maàine à:
écrire qui est à vous.
Oh, est-ce possible ? Comment pourrais-je
jamais? ....
- }e désire que vous vous libériez le plus tôt possible de votre dette, voilà toU!ll avait plaisir à la sentir marcher à son roté, de- son
pas ferme et balancé : sa force même, qu'on devinmt à
chacun de ses mouvements,. était un charme de plus :
on la sentait capable de lutter et, si elle le voulait. de
faire mal. La femme avait tenu toutes les, promesses de
l'enfant~ et Marc souhaitait presque d'être :rencontré par
un ami tandis qu'il traversait Piccadilly a..ec elle. Elle
avait fait des miracles avec la petite somme qu'il lui
avait remise : comme elle était différente déjà. de la:
jeune fille inquiète et humiliée qu'il avart retrouvée
près de Marble Arch l'autre jour. Une certaine expttS:._
sion dure et fermée qu'il avait remarq_uée dans ses yeux
avait disparu. C'éta.it une autre Queenie., mais qui
continuait celle qu'il avait connue autrefois : une douce
grande blonde faite pour recevoir du bon.heur et en
donner.
- Nous allons prendre le thé, et ensuite nous dînerons ensemble, puis no.us irons au_ th.éâtre et je vous
reconduirai chez vous après que nous serons passés chez
moi pour prendre 1a machine.
- Oh non, je ne rentre jamais apres neuf heutes, et
je.n.'ai pas l'habitude de d!ner. Mais si vous voulez., nous
irons à cette b,mtique de thé dont vous m'avez. parlé'.
Ils y allèli'.en.t, et s'inst.:tllèrent dans un coin près d'une
t:heminée où un feu de charbon savamment arliallgé

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ressemblait à un panier plein de roses. Là sous une
douce lumière, assis dans des fauteuils bas, ils eurent
l'impression d'être dans l'intimité d'un chez-soi tranquille et luxueux.
- Puisque vous avez presque tout dépensé, et que
vous manquez certainement de beaucoup de choses
encoré, voici ce que j'ai préparé pour vous, c'est mon
cadeau d'adieu, et qui sait quand no~ nous reverrons.
- Un chèque de quarante livres! Cela n'a de valeur,
n'est-ce pa:s, que pour moi, et si je le signe ?
- Oui, naturellement.
·
- Voilà je ne sais combien de fois que vous dites
« Oui, naturellement,&gt; ce soir. Je veux bien accepter la
machine, comme cadeau d'adieu. Mais cela, non, » ditelle en déchirant le chèque, lentement, en tous petits
morceaux qu'elle jeta sur le foyer incandescent. « J'espère, &gt;&gt; ajouta-t-elle en regardant Marc d'un air de défi_.
« que vous n'êtes pas froissé, M. Fournier? »
A partir de ce moment, elle parut nerveuse et dit à
Marc, sans avoir l'air de le faire exprès, tout ce qu'elle
put trouver de plus désagréable. Par exemple elle lui
apprit que sa propriétaire de Harlesden était absente le
soir où il était venu chez elle : « Et c'est heureux, Ji
ajouta-t-elle, &lt;c qu'elle ne vous ait pas vu. » Puis, elle
trouva le thé mauvais, et demanda plusieurs fois quelle
heure il était. A un moment elle lui dit d'un ton sarcas.
tique : « Je pensais que vous vous seriez marié là-bas?»
et sans attendre sa réponse elle voulut partir, et une
fois dehors, elle dit que ce n'était pas la peine qu'ils
allassent chez Marc prendre la machine à écrire. Il
pourrait la lui faire porter le lendemain, ou bien elle-

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

265

même passerait la prendre chez le portier lundi prochain.
- Vous ne pouvez pas rentrer si tôt à Harlesden,
M11• Crosland. Il est à peine sept heures et demie. Nous
pourrions _faire une petite promenade. J'ai pensé à un
endroit où nous pourrions aller, et où je serais certainement allé, même si j'avais été seul, pour Je revoir
.tvant mon départ.
- Oh, à Chelsea, n'est-ce pas?
- Oui, à Chelsea, où il reste un peu de ma jeunesse et un peu de votre enfance, et le souvenir de la
personne très chère que nous avons perdue.
Elle y consentit, mais elle voulut faire à pied une
partie du trajet, et ils allèrent jusqu'à Hyde Park
Corner, où ils prirent un autobus. La nuit était déjà
venue lorsqu'ils descendirent au coin de King's Road et
de Oakley Street.
C'était une nuit de la première quinzaine d'octobre,
relativement tièdé. Ils suivirent Oakley Street dans
la direction du fleuve, puis tournèrent à droite dans
Cheyne Walk.
- Void le jardin, dit Marc. Prenons la petite allée
centrale.
- Et voici la statue de Carlyle, dit Queenie.
,.
- Le seul peut-être de tous nos voisins qui soit resté
là. Et la seule figure, peut-être, que je reconnaîtrais
dans le quartier, c'est sa bonne tête de vieux chien de
berger. Ah ! voici mon ancienne maison; ma fenêtre du
rez-de-chaussée. C'est de là que je vous ai aperçue pour
la première fois, un jour que vous vous étiez déguisée,
avec d'autres jeunes gens, pour visiter les convalescents
de l'hôpital. Vous souvenez-voBs ? Et vous rappelez-

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ~ISE:

vous ce soir d'été où je vous ai reconduite à ~chmon~
a,ec votre petite amie Ruby ? Comme nous éuo_ns gais
tous les trois! .A: propos de je ne sais plus quoi, pour·
dire que vous vous étiez trompée, au lieu de~( I made
a mistake » vous avez dit : (c Oh, 1 .made a mtstoo_k » ;.,
c'était la première fois que j'entendais c~tt_e _pla1~~mterie d'écolière, et dans mon souvenir je 1a1 idel).t1fiéeavec vous et avec ce voyage à Richmond, où vous êtes.
arrivée endormie.
- Quelle mémoire vous avez !
· _ Et vous, avez...vous oublié tout cela ?
-

Peut-être que non.

_ Et le jardin abandonné, au coin de Cheyne Row ?
Nous y passerons tout à l'heure. Et vous souvenez. us avez vu le tableau d'Andromède ? Eh
VOU s•••• Vo
d d
bien vous souvenez-vous d'une petite Andromè e eIDDi~s de _quinze ans, qui n'était pas attachée à_ un
rocher, mais adossée à une porte dont elle tenait la,
poignée, tandis qu'à ses pieds un _monstre.•··
- Oh. ne parlez pas de .... Om, » murmura-t-elle en.
baissant la tête : (&lt; je me souviens. "
.
- Queenie pourquoi avez-vous été si méchante ce-soir ? Etait-C: que vous parliez sans réfl~hir? Oru.
plutôt, que vous n'aviez pas_ confia~ce en n~o1 et que ... ~
vous trouviez que nous étions, la.-bas, tlop près de
Mayf.tir ? Etait-ce cela ?

-

Peut-être.

.

.

- Oh alors tout est bien. Mais vous pouviez avoir:·
confiance' en moi et même venir pas.se.r un in~tant dans.
ma «. chambre de célibat;rire ». C'est très curieusement.
aménagé là-dedans. Ainsi la. baignoire est dans une

BEAUTÉ, MON :BEAU SOUCI .....

armoire. Et puis il y a toutes sortes de commodités.
Impossible de voir qui va 4ans l'ascenseur. Mais à toute
heure de la nuit, dans les escaliers et les corridors, je
me heurte à des fantômes parfumés qui font en marchant un bruit de soie. Des ombres de célibataires, jesuppose. Al1 ! c'est la première fois que· vous riez
depuis notre rencontre de ce soir.
- Et prob:iblement la dernière, car il sera bientôt
temps que je rentre.
- Queenie, ne recommencez pas à être méchante.
Songez. que je pars demain matin. Oui, vous allez rentrer. Mais avant, il faut que je vous dise quelque chose.
Certaines de vos actions qui n'ont eu aucune importance
pour vous, sans doute - de simples caprices de petite
fille, - peuvent en avoir eu beaucoup pour d'autres.
C'est une action de ce genre que je vous ai rappelée il y
a un instant, et vous m'avez dit que vous vous en souveniez. Eh bien, moi, je n'ai pas cessé d'y songer
depuis cette nuit-L1., et apTès quatre années écoulées, le
souvenir que j'en ai gardé est demeuré aussi net qu'il
l'était le lendemain. Vous, peut-être, n'y avez pas songé
une seule fois. Mais un homme garde ces choses-là
dans son cœur et il y pense, la nuit, quand il est seul.
Le monstre a souvent pensé à la petite Andromède,
Queenie, et il a tout revu dans ses rêves : cette douce Norwège, ce beau pays de neige ensoleillée; et quand vous.
m'avez dit ce qui .v-ous était arrivé, j'ai senti comme un
:::oup dans la poitrine parce que vous aviez gaspillé
pour w1 autre un trésor que vous m'aviez permis d'en-trevoÏr comme si nn jour il d~vait être à moi. Croyezvous qne si je n'avais pas sorfgé à vous, pendant ces

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quatre ans, avec quelque chose de plus que de l'amitié,
j'aurais cherché à vous retrouver? Mais enfin, je vous ai
retrouvée et cela me suffit. Ne prenez pas le respect que
ie vous ai montré pour de l'indifférence, mais voyez-y
plutôt la preuve de la profondeur du sentiment que
vous m'inspirez, et de la maîtrise que j'ai sur moi. Je
.compte pouvoir revenir à Londres dans quatre mois, et
j'y installerai une succursale de mes bureaux du Con"t.inent. J'aurai besoin d'un secrétaire particulier ; je vous
offre ce poste. Vous n'aurez affaire qu'à moi, et n'aurez
.à craindre ni les promiscuités ni les médisances.
Queenie !.. .. Queenie !
Ella était partie en courant, et comme des passants
.-survenaient, Marc n'osa pas s'élancer à sa suite. Il la
vit qui atteignait le coin de Beaufort Street au moment
où passait un autobus \·enant de Battersea et dont elle
;avait dû apercevoir avant lui les lumières. Mais quand
Marc parvint au coin de la rue, il ne la vit plus, et en
.conclut qu'elle était montée dans l'autobus.
Personne n'avait fait attention à sa mésaventure, et
.du reste que lui importait ? 11 gagna King's Road,
très vite 1 avec un vague espoîr de la retrouver là. Mais
non, c'était absurde : pourquoi aurait-elle joué à cachecache avec lui? Pourtant il re&lt;;·int à Cheyne Walk,
repassa devant son ancienne maison, puis remonta
E:heyne Row et en arrivant au tournant il aperçut une
femme debout près de la palissade du jardin abandonné.
Elle était de la même taille que Queenie et il crut que
c'était elle, mais quand il en fut _plus près, il vit qu'il
s'était trompé. Il erra quelque temps, tout désemparé,
-Oans ce quartier rempli des souvenirs de sa jeunesse ;

BEAUTÉ, MO~ BEAU SOUCI •••.•

et tout à coup un grand souffle de vent qui bouscula.
des rameaux au-dessus de sa tête le fit frémir.
Il rentra dans King's Road, toute flambante et bruiss.1nte qe l'activité du samedi soir. Alors l'idée lui vint:
de. part~r pour Harlesden. &lt;&lt; En prenan~ un taxi, j'y
a~ve:ais enc~re ayant elle. &gt;&gt; Ma~s il n'en vit aucun qui
fut v1de, et 11 songea que cette démarche ne ferait
qu'irriter la jeune fille. « Et si elle m'aYait menti ? Si·
l'autre n'était pas parti ? )&gt; Il se sentit rougir. Etait-il
possible qu'elle l'eût si effrontément dupé ? Mais non,.
toutes les actisms, toutes les paroles de Queenie et cedernier incident l'assuraient qu'elle était libre. Ell; avait
peur, tout simplement; et après l'accident dont elleavait été victime, son premier mouvement était de fuir
dès qû'un homme la recherchait.
Il prit un autobus qui allait vers Piccadilly. Il étair
déjà tard, et après avoir dîné sans appêtit, il rentra chez.
lU1. Alors il se mit à écrire à Queenie une lettre d'excuses, mais dans laquelle il lui répétait son offre d'un
poste de secrétaire.
Tout à l'heure, quand il lui parlait, il s'était laisséentraîner par ses souvenirs, par la présence de la jeunefille à côté de lui dans l'ombre, et par ses propres.
paroles. En somme, il avait oublié sa résolution, et il
avait essayé de voir s'il ne pourrait pas la ramener ce
so_ir mêm~ à Mayfair. Et c'était pour cela qu'il avait
fait consciemment une peinture exagérée de ses sentiments, parce qu'il croyait que 1a plupart d1i temps les.
femmes retranchent au moins cinquante pour cent de
tout ce que les hommes leur disent lorsqu'ils leur parlent d'amour. Mais le point final qu'elle avait mis à son

�270

/ LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,discours lui avait soudainement fait éprouver tout de
bon la passion qu'il avait voul1;1 feindre. Sa lettre s'en
ressentait, et en la relisant, il eut honte. et ht recommença. cc Mais si elle aussi a joué la COfi'tédie ? si ce
brusque départ était calculé? Et calculé -aussi son désintéressement ? &gt;&gt; Ah, qui l'aurait pu dire ?
Il déchira- la page comtnencée, et prit une nouvelle
·feuille de papier. Il essaya d'être plus cohére11t, et de ne
rien dire qui pût effaroucher Queenis, éveiller ses
•
•
•
• ;i
..scrupules et sa méfiance, ou devenu - s.:ut-on Jamais.
- une arme entre ses mains.
Il n'y réussit pas tout à fait, et il a:i.uait peut-être
recommencé encore une fois cette lettre, si son réveil,
éclatant brusquement sur une table derrière lui, ne
.l'eût averti qu'il était temps qu'il se préparât à prendre
son train. Aiors, pom: qu'elle la reçut plus tôt, il des,œndit et h porta lui-même jusqu'au premier pilier
qu'il rencontra.
Quatre jours après, à Paris, il trouva sa réponse
dans son courrier du matin. Une courte lettre écrite à.
1a machine, et d'un style strictement coo1mercial, mais
&lt;lont la b.i.nalité même et la froide correction l'émurent,
car ... elle acceptait !

'l3EA.UTÉ, MON BEAU SOUCI ••.••

271

« Ah, il est encore là ! &gt;&gt; pensa-t-elle avec colère, au
moment où elle sortait du bureau où elle travaillait,
-&lt;&lt; et il va me suivre encore, et ciuq minutes après que
°je me serai assise à la table de la crémerie, je le verrai
-entrer, s'asseoir à une table voisine et me regarder fix-ement avec ses yeux de fou. Les premiers temps il sou-riait et me faisait des signes; mais maintenant il me
regarde fixement comme s'il me connaissait. Pourtant
:il n'y a rieIJ. dans ma tenue... Enfin, aucun autre
homme, jamais, ne songe à me suivre et pers01111e
n'ose me regarder ainsi. lJa jour il s'est assis à ma table
•et a même essàyé de me parler . .Mais je sais très bien
ne pas regarder, et n'avoir pas l'air d'entendre. Je ne
Tai regaTdé que cette seule fois ; et il a si distinctement
lu dans mes yeux que je le considérais comme un
-malotrn, qu'il a rougi, et s'est en allé aussitôt. Il me
"Persécute. J'ai déjà changé de restaurant ; je passe par
,des rues détournées, je modifie constamment mon
itinéraire pour rentrer chez moi. Rien n'y fait : je le
retrouve toujours à quelques pas de moi, avec son air
hagard et son chapeau ridicule. Il finira par m'aborder
.en pleine rue. »
- Puis-je vous parler ?
C'était fait : l'homme à l'air hagard était debout
..devant elle, son chapeau ri,dicule à la main.
- Non, dit-elle sèchement. Elle le regarda de la
-a:ête aux pieds et, le repoussa.nt avec ie bout de son
parapluie, elle passa.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

IL tourna les talons, et quand eUe osa jeter les yeux
autour d'elle, il avait disparu. Mais en arrivant à la
crémerie, elle se sentit regardée avec intensité par quelqu'un qui était a~sis au fond de la salle. C'était lui.
Il y avait déjà deux mois que cela durait ; ou du·
moins il y avait deux mois qu'elle s'était aperçu qu'il
la suivait. Quand cela avait-il commencé ? Peut-être
quelques jours seulement après son entrée au bureau
où elle était employée, c'est-à-dire il y avait environ
trois mois. Elle s'était apprise à ne jamais regarder les
gens qu'elle ne connaissait pas. Ainsi, il avait pu l'attendre et la suivre depuis tcès longtemps.
Si elle avait eu quelque collègue femme, elle se
serait fait accompagner, tant il l'effrayait. Mais elle ne
Youlait pas demander un service de ce genre à l'un èes
employés de son bureau, qui étaient tous des jeunes
gens. Il lui fallait donc affronter cette terreur, toute
seule et sans aucune protection.
Ses yeux, ou plutôt son regard, était quelque
chose d'affreux ! Elle le revoyait ~n rêve. Un enfant
qu'il aurait regardé de cette façon se serait mis à
pleurer. Quelle étrange fixité, et quelle expression
d'angoisse et d'insolence! Le soir, lorsqu'elle était dans
sa cham.bre, assise devant sa machine et travaillant,
tout à coup elle se sentait le cœur étreint par un hidewc
pressentiment. La porte allait s'ouvrir brusquement et
lui entrerait, la tête haute, et ses yeux ! ses yeux !., ....
alors, si un meuble craquait, elle courait; prise d'épouvante, jusqu'au commutateur, étetgnait la lampe et, grelottante, se déshabillait et se couchait dans l'obscurité.

2i3

BEAUTI:, MON' BEAU "SOUCI.....

Le lendemain du jour où il l'avait abordée dans la
rue, elle ne le vit pas. Le surlendemain non plus. Une
semaine, deux semaines passèrent ainsi. Elle commença
à se croire délivrée de cette obsession. Maintenant elle
osait flâner un peu, s'arrêter aux devantures des boutiques, faire le tour des grilles de Bloomsbury Square en regardant les jeux des oiseaux dans ce jardin triste
-et négligé, et où les voisins, gui en ont seuls la clé,
n'entre11t pas souvent. Elle aimait mieux Sicilian
Arcade, qui était encore dans sa nouveauté, et comme
une surprise dans Londres : une rue de Séville ou de
P.alenne, et quand on connaissait la Méditerranée, en
passant là on y songeait. Depuis, insensiblement,
l'atmosphère studieuse et mesquine de Bloomsbury l'a
pénétrée et l'a naturalisée. Ce serait un intéressant
sujet de psychologie citadine comparée, qu'un parallèle
entre Kingsway et le boulevard Raspail, deux contemporains que beaucoup de gens de cette génération ont
-vu naître.
Elle était contente de pouvoir enfin regarder à loisir
ces boutiques de Sicilian Arcade, sans crainte de rnir
surgir à son côté cet insolent, ce maniaque, ce fou. A
vrai dire, elle ~vait moins horreur de lui après ces quelques jours passés sans le voir, et même elle avait
éprouvé une espèce de soulagement déjà lorsqu'il
l';tvait abordée, et qu'elle avait entendu sa voix: il était
donc un être humain, et non pas un démon horrible
et muet.
- Si vous lisiez dans un journal.., ...
EUe frémit ; il était debout à s:t gauche, "mais il
regardait droit devant lui, en apparence tout occupé à
18

�2

74

LA NOUVELLE REYt'E FRANÇAISE

examiner les gravures exposées à la d~vanture d'une
boutique, et ses lèvres remuaient à peine..Elle fut tellement saisie qu'elle n'eut pas la force de fmr.
- ...•.. d~ns uu journal l'avis suivant : Messieurs Untel-et-un-tel, notaires, désirent communiquer d'urgence
av:ec M11 c Queenie Crosland au sujet du testament de
son cousin, mort à Philadelphie le vingt-quatre octobre
dernier, - je suppose que vous écririez à ces Messieurs
ou que, s'ils vous envoyaient un de leurs. ern ployés,
vous consent~ri-ez à l'écouter. Eh bien ....
Elle pensa avec terreur ; (&lt; Il sai:t mon nom! »
Elle osa tourner un peu les yeux vers lui. J;lle le vit
de pro6l, et fut surprise de lui trouvèr des traits si
jeunes, presque enfantins : ce menton arrondi et cette
bouche aux lèvres 1,1.n peu lourdes. Pourtant il a.vait
quelques the\·eux gris près des tempes. Un drôle de
profil qui contrastait avec le souvenir qu'elle avait deson regard, un profil qui la fit songer aux. mots c&lt; un
grand garçon».
..
-- ..... Eh bien,. ne serait-il pas plus simple et mc)lns
désagrénble pour vous d'écouter cet e01~loyé que de
vous exposer à être suivie encore tous les Jours, à toute
heure~ p::ir un homme que vous détestez et qui vous
fait peur ?
Il ne bougeait pas, ne se- tournait pas vers elle; et
elle vit que sa main, qui tenait une cigarei:te éteinte~
tremblait.
- Si vous avez une communication de cette nature
à me faire, pourquo_i ne me la feriez-vous pas ici même
et maintenant ? Je ae savais pas qne mon cousin fût
mort. Eh bien, je yous éCôute.

BEAffl, MON BEAU SOUCI.....

275

- L'affaire est un peu embrouillée, M"" Crosland,
Voulez.vous me permettre d'aller vous en parler chez
vous?
- Vous savez donc mon adresse ?
- Naturellement.
- Je ne comprends pas ... Non, pas chez moi.
- Très bien. VeuiHez donc vous trouver demain
samedi à trois heures de l'après-midi, ici tout près, et
sur votre chemin à la sortie de votre bureau: sous la
-colonnade du Musée. C'est ~n Heu très fréquenté, et
vous n'aurez rien à craindre. Au revoir, Mlle Crosland.

El1e n'irait pas. Elle se demandait même pourquoi
elle l'avait écouté, au lieu de s'éloigner dès qu'eile s'était •
aperçu qu'il était là. Cette histoire d'avis dans un journal
et d'héritage n'était qu'un mensonge, et un mensonge
tnal fait ; rien qu'un prétexte pour entrer en relations
avec elle. Ponrtam, non seulement il savait s011 prénom
et son nom, - qu'il avait pu apprendre en interrogeant
sa propriétaire de Harlesden ou quelque voisin, mais c'était bien en effet à Plnladelphie que son cousin
habitait, et elle savait qu'i1 était depuis longtemps
malade. Comment cet inconnu avait:.il appris cela?
Il fal1ait qu'il eût fait une enquête très minutieuse;
mais cela ne l'autorisait nulletx1ent à entrer en relations
avec elle. Si véritablement son cousin était mort, elle
l'apprendrait.., - mais par qui? Par sa tante, avec ~ui
elle était brouillée et qui ne savait pas son adresse ?
« J'aurais dû exiger qu'il s'expliquât sur-le-champ )&gt;.
Tant pis, il était trop tard à présent; elle n'irait pas.
Le lendemaiP, à la fermeture de son bureau, elle

�276

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rentra chez elle, prit le thé dans sa chambre, s'habilla,
sortit de nouveau pour se promener. Il était quatre
heures. Il avait d{j se lasser d'attendre. Elle prit lé chemin de fer souterrain dans la direction du centre, puis
un autobus qui l'amena vers Southampton Row, et
comme il était déià près de cinq heures quand elle y
arriva, elle se dit qu'elle pourrait bien passer devant le
Musée, seulement pour voir si par hasard il y était
encore. Elle venait à peine d'entrer dans Great Russell
Street, qu'elle le vit debout sur les marches du Musée.
Elle s'enfuit, et ne fut tranquille que lorsqu'elle se
retrouva chez elle. Mais elle ne put s'empêcher de sourire en pensant qu'il l'avait attendue si longtemps en
vain. Oh, c'était bien fait : lui-même il s'était mis au
Musée, avec les curiosités et les antiques, et près de ces
deux grandes et bizarres figures de pierre qu'on voit, de
la rue, sous la colonnade I Après cette déconvenue, il
n'oserait plus se montrer. Mais sa tranquillité ne dura pas
longtemps. « C'est vrai, se dit-elle soudain, il sait mon
adresse! J&gt;
Elle eut l'impression que toute retraite lui était wupée. Elle finirait par le voir entrer dans sa chambre,
comme elle l'avait vu si souvent en imagination. Car ses
premières impressions n'ayaient pas été effacées par le
..court entretien qu'elle avait eu avec cet homme. C'était
cet entretien qui lui paraissait un rêve : il avait été si
rapide; tandis que son affreux regard l'avait poursuivie
pendant si longtemps. c&lt; S'il ose venir, je le fais arrêter»,
.se diHlle. Puis elle alla donner un tour de clé à sa
porte.
Elle venait à peine de se rasseoir, qu'on frappa. Elle

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

277

frémit . . On frappa encore ; et elle trouva la _force de
dire :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Une dépêche pour vous, Mademoiselle trosland
répondit la voix de sa propriétaire. Elle remarqua que s~
propriétaü:e la traitait avec plus d'égards, et moins familièrement, depuis quelque temps.
Sa première idée claire fut que c'était Marc Fournier
qui lui annonçait son retour prochain. Il ne lui avait
écrit que deux fois depuis son départ ; sa dernière lettre
remontait à cinq semaines et pourtant il y avait quinze
jo~r~ qu'elle lui avait envoyé un nouvel acompte de dix
shillings sur sa dette. Sans doute il avait dû avoir trop
à faire pour écrire, et il t~légraphiait. Ce ne pouvait être
que cela, puisque lui seul savait son adresse. A moins
que I'autre ...
Elle s'était trompée : la dépêche était de sa tante,
Madame Longhurst, qui l'invitait à venir la voir le lende~ain dimanche dans l'après·midi. Elle ajoutait qu'elle
avait une communication importante à lui faire.
D'abord elle fut déçue : pourquoi ce silence de Mart ?
Mais enfin elle avait- tellement besoin, en ce moment, de
se sentir moins seule, de savoir qu'on s'occupait d'elle
qu'il se fit en elle une détente, et un peu plus tard ell;
se surprit en train de chantonner. C'était comme si le
rude climat dans lequel elle avait vécu tous ces derniers
mois s'était soudain radouci. Elle allait donc rentrer en
contact avec sa famille ! « Après cela, vous ne pouvez
plu_s rester chez tnoi, &gt;&gt; lui avait dit sa tante, et alors elle
était montée dans sa chambre;:et dès que Madame Long•
hum était .sortie, elle avait quitté la maison.

�278

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle arriva vers le milieu de l'après-midi, et ce fut
comme si rien ne s'était passé. Madame Longhurst
l'embrassa et parla de choses indifférentes. Pas la moindre allusion au passé. Elle lui dit même, au bout d'un
moment:
,
- Vous êtes plus jol.i~ que jamais, ma chère enfant !
Puis elle ajouta très vite :
- Il faut que vous preniez le thé avec nous ; votre
oncle est sorti, mais nous aurons un visiteur, un ami.
Oh ! j'oubliais de vous annotlcer la nouvelle. Notre
cousin est mort et par son testament vous héritez de
mille livres. Il aurait pu 'mieux. faire après toute la peine
qu'Edith s'était donnée pour lui ; mais enfin ... Naturellement c'est votre oncle qui, étant votre tuteur, aura
la garde de cette somme iusqu'à votre majorité. Il vous
expliquera tout cela. Et vous savez, Queenie, que si
vous voulez revenir vivre ici, vous le pouvez.
- Vous savez que ... l'enfant... est mort?
Elle fit t&lt; oui » avec les paupières.
- Mais comment l'avez-vous_su ? et mon adresse, qui
vous l'a donnée ?
Madame Longhurst la regarda un instant et sourit,
puis elle répondit :
- Quelqu'un qui s'.intéresse beaucoup à vous. Moimême j'avais cherché à vous retrouver, mais saru; y
réussir. Lui, a réussi. Et maintenant, Queenie, la servante est sortie, et-vous m'aiderez à préparer le thé.
Elle était encore dans la cuisine lorsque sa tante l'appela : leur visiteur venait d'arriver.
- Monsieur Harding. Ma nièce Queenie.
- Comrpent allez-vous ? dit M. Harding.

llEA"IJTÈ, MON llEAU SOUCI.....

2 79

Elle le regarda, béante. C'était lui/
Mais elle n'eut pas le temps de se livrer à sa. surprise :
il apparut que M. Harding était le plus gai et le plus
jovial des hommes.. Il parlait constamment, riait, faisait
des plaisanteries. Il aida fes da.mes à préparer la table
pour le thé. Puis il alla au piano, l'ouvrit et se mit à
chnnter tour à tour én :mgb.is et en français, avec toutes
sortes d'intonations comiques. Et quand en-fin Qneenie,
assise en face de lui à table, osa le regarder, élle fut
étonnée de ne plus trouver dans ses yeux cette expression étrange qui l'a,a.it tant effrayée. Il tallait vra-iment
que son imagination lui eût joué un tour. M. H:rrding
avait le regard extraordinairement vif, sans doute, mais
plutôt sympathique, ce qu'on appelait alors cc l'œil
Joyeux i&gt;.
- Oui, ma éhère Madame Longlrnrst », dit-il en se
tournant vers la tame de Queenie, « oui : il suffit de
vouloir les cboses ayec intensité, et alors on découvre
tout, et,_ comme dit le proverbe ch in ois : Cl Avec le céré-monial et la musique tout est possible dans l'Empire )&gt;.
Oh, avez-vous parlé à Yotre nièce de l'héritage qu'elle a
fait en son absence ? L-t voi1::i dotée. Aussi ai-je bien
envie de faire ma. demande tout de suite ... Madame: Longhurst, si je disais à votre charmante nièce : Reginald
Harding, rentier, 32 ans, vous deJnande ~i vous voulez
être sa femme, que pensez-vous qu'elle répondrait ?
- Vous saHz,. Queenie : il parle sêtiéusement. C'est
sa manière à lui ; mais ce qu'il vient dire, il me l'a
répété cent fois.
- Que croyez-vous qu'elle dirait à cela, Madame
Longhurst ? Mais peut-être demanderait-elle quelques

�280

LA NOUVELLE REVUÈ FRANÇAISE-

détails. Eh bien, je vous ai donné l'adresse de mon
médeèin et celle de mon banquier, n'esNe pas, Madame
Longhurst? Et quoi encore ? Appartement à Londres ;
grande maison à la campagne ; automobile.,_ Je ne sais
pas s'il est bien nécessaire d'ajouter, - c'est un simple
détail, - que-dans le cas où je serais accepté, ma femme
recevrait d'abord mille livres pour son trousseau et deux
mille livres pour ses bijoux ; quatre-vingts livres par
mois pour le ménage ; vingt livres par mois pour son
argent d~ poche, et ses notes personnelles payées jusqu'à
concurrence de cinq cents livres par an.
- Eh bien, Queenie, que diriez-vous, ma chère ?
Ah t M. Harding, elle croit que vous plaisantez et elle
n'ose pas ... Queenie, c'est par M. Harding que j'ai su
tout ce qui vous était arrivé ; c'est lui qui vous a retrouvée et qui vous a fait revenir ici.
Depuis que cette conversation avait commencé,.
Queenie se sentait mal à son aise. Les paroles de
M. Harding ne parvenaient pas jusqu'à son intelligence.
Vraiment, elle ne les avait pas comprises; tout ce qu'ellecomprenait, c'était que ce Monsieur et sa tante avaient
organisé un complot contre elle. L'amabilité de sa tante
l'inquiétait ; l'enjouement de M. Harding l'irritait. Elle
se mit instanranément sur la défensive et les premiers.
mots qu'elle trouva furent ceux-ci :
- Je dirais que je suis déjà fiancée.
- Je ne le crois pas ! cria Madame Longhurst. Vous.
ne pouniez pas dire comment s'appelle v"otre fiancé.
- Voilà une chose que je n'avais pas apprise, balbutia
M. -Harding.
- Je suis fiancée à M. Marc Fournier, un étranger~

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

28r

en ce moment absent, et qui doit revenir le mois prochain. Tante, c'est ce Monsieur dont mère a dirigé
la maison avant notre départ pour l'Amérique. Et maintenant il faut que je m'en aille. Je suis fâchée d'être
venue et je ne reviendrai plus ici.
Et sans même saluer, elle partit.
Son intention avait été de rompre une seconde fois:
avec sa tante, et du même coup avec ce M. Harding, son
ennemi, avec qui sa tante avait fait alliance. S'il osait
l'aborder encore une fois dans la rue, elle appellerait un
agent.
Mais elle vit bien qu'il lui était impossible de rompre
avec sa famille. Dès le l'endemain de sa visite à sa tante,.
M. Longhurst, son oncle et tuteur, vint la voir chez
elle. Il lui fournit toutes sortes d'explications, qu'elleécouta distraitement, concernant son héritage.
Lui non plus, ne fit aucune allusion au passé. C'était
un homme froid, assez effacé dans sa maison, et d'une:
tournure d'esprit ironique ; et sa nièce fut surprise de
voir qu'il lui témoignait plus d'affection que d'ordinaire,.
et la traitait même avec considération.
Après ce qui s'était passé, il y avait dix mois, elle
aurait cru que ni son oncle ni sa tante n'auraient même
daigné la reconna1tre s'ils l'avaient rencontrée dans ]a,
rue. Alors l'idée que tout cela était dû à I1intervention
de M. Harding lui traversa l'esprit. Justement son oncle,
ayani: épuisé l'affaire dont· il était venu l'entretenir, parlait
M. Harding.
- Permettez-moi de vous dire que vous avez bien
joué. Votre mère non plus n'avait pas mal joué quand.

ae

�LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

elle a réussi à attmper Crosland. Mais vous, c'est encore
mieux : vous n'avez pas dix-neuf ans, et voilà un homme
de près de cent mille livres accroché à votre hameçon, et
déjà hors de l'eau et tout pantelant à vos pieds sur
1'herbe ! Et tout cela, en le fuyant, en ne rnulant absolument pas le voir, en l'écarta.nt avec le bout de
votre parapluie, comme s'il eût été un mendiant
ivre. Admirable. Et puis, hier, le coup final : vous
êtes déjà fiancée t Après cela, c'est affaire faire. Il est
désespéré. Il in'a accompagné jusqu'au tournantde la me,
où je vais sans doute le retroùver tout à l'heure, bien
.qu'il m'ait dit adieu. Nous nous étions souvent demandé,
votre tante et moi, si ses intentions étaient honorableli
car ses façons d'être sont si bizarres, - mais cela vient
de son éducation et de sa richesse : un enfant unique, et
un hornme qui n'a pas été habitué à s'entendre dire non.
Et puis la situation était... un peu équivoque. Mais
depuis hier nous n'avons plus aucun doute là-dessus :
c'est le mariage .. A présent qu'il est persuadé qu'il a un
Tival ! Oh, j'ose dire que je le comprends ... Quelle peine
il s'est donnée pour savoir qui vous étiez, et pour arriver de proche en proche jusqu'à vous. A vrai dire, il n'a
pas autre chose à faire-de toute la journée.
Elle ne répondit rien à cela, qu'elle. avait du reste à
peine écouté. Dès qu'il ét1it question de M. Harding,
elle se réfugiait en pensée auprès de Marc Fournier. Il
.allait bientôt revenir. Elle serait sa secrétaire, et il était
probable qu'elle aurait beaucoup moins de travail et
beaucoup plus de liberté que dans le bureau où elle était
.à présent. .Et puis, elle aurait quelqu'un qui s'occuperait
.d'elle et la protégerait, un homme qu'elle connaissait

'BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

283

&lt;lepuis longtemps. Quant aux relations qu'elle aurait
:aYec lui ... D'abord, ne serait-elle pas sa secrétaire ? et
,ensuite, elle espérait que Marc se comporterait comme
il s'était comporté pendant. ces deux jours qu'elle avait
passés avec lui dernièrement. Elle y veillerait. Mais tout
&lt;:e qu'elle savait èest qu'elle s'était placée sous sa protecti~n, q~'elle ie considérait comme son maître, qu'elle
lm avait, dans le secret de son cœur, prêté serment
..&lt;!.'allégeance. Mais pourquoi n'écrivait-il pas?
Au moment ou elle se posait cette question, Marc lui
:avait déjà écrit, et elle reçut sa lettre le lendemain. Des
.affaires l'obligeaient à rester plusieurs mois sur le Continent (il écrivait d'Italie) ; mais il pensait beaucoup à
elle, et tâcherait d'aller faire un tour à Londres dans le
~ourant de l'ét€, uniquement pour la voir. Ah, enfin
. .
i
quel qu ,un l'a1ma1t...
·
Pourtant, ce retard qu'il annonçait l'inquiéta. Elle
reprit sa lettre et fit, pour la première fois, ce que sa
·mère, dans ses moments d'ambition intellectuelle, avait
rêvé de faire: de la critique de texte. « Plusieurs mois»,
.cela pouvait vouloir dire trois, quatre mois : donc, Marc
serait à Londres en juin au plus tard. Mais d'antre part, il
,annonçait qu'il viendrait, pour quelques jours seulement, &lt;&lt; dans le courant de l'été &gt;&gt;. Cela voulait dire que
.son installation à Londres était remise après l'été. Ainsi
~&lt; plusieurs mois &gt;&gt; signifiait « pas avant l'automne &gt;&gt;.
C'était bien long, et pourquoi n'avait-il pas mis plus de
_précision dans ces dates ?
Après son oncle, ce fut sa tante qui vint h voir à
.Harlesden. C'était un dimanche matin, et quand

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Madame Longhurst entra, Queenie, assise à sa table
devant son miroir, tenait une grande gerbe de ses cheve~x dans sa main gauche, tandis que de sa main droite
elle brossait vigoureusement 1a fine soie d'or pâle qui
s'éparpillait le long de son bras nu et sur sa gorge.
Madame Longhurst prit l'autrê chaise et vinf s'asseoir
près de Queenie, mais de façotJ à la voir de face.
- Mon mari m'avait bien dit qu'il avait été choqué
en vous trouvant dans une chambre si misérable, mais
je ne m'attendais pas à un tel dénûrnent. Ma pauvre
enfant, comment avez-vous pu ?•. . Enfin, nous avons:
pensé, bien que les coupons de votre héritage ne
soient pas encore échus, que nous pouvions vous
avancer la moitié de votre rente, c'est-à-dire les vingt
livres que voici. Non, sotte, ne me remerciez pas: c'est
votre argent. Quelle chevelure vous avez, mon enfant!
et longue, épaisse et légère, tout à fait les cheveux de
fée de votre mère, à qui vous ressemblez tant; et comme
vous avez grandi et comme vous êtes devenue forte
depuis un an ! Laissez-moi vous regarder.
Du bout des doigts, comme elle aurait défait un sac de
bonbons, Madame Longhurst dénoua les rubans bleus
qui attachaient la chemise de Quee.nie à ses épaules, et
d'un geste brusque elle abaissa le liiJge.
- Soie et satin, ma chère ! Vous êtes déjà aussi formée que l'était Edith dans les premières années de son
mariage, quand nous avions coutume d'aller tous les
étés aux bains de mer à Bexhill.
- Non, laissez ; ils me font mal.
- Cela ne fait rien, il faut que je les baise tous les
deux. Voilà ... Et &lt;&lt; cela &gt;&gt; n'a pas laissé de traces ?

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI •••• ,

Elle fit signe que non.
- Quelle chance vous avez, en tout, et pour tout! A
propos, il faut que je vous demande pardon d'avoir
parlé trop vite, dimanche dernier. Mais j'ai été si surprise quand vous avez dit que vous étiez fiancée, que
je n'ai pas eu le temps de voir que c'était une manœuvre.
- Ce n'était pas une manœuvre ! J'ai dit la vérité.
- Oh vraiment ! eh bién, quand se fera le mariage ?
, - En automne, c'est-à-dire ...
• - C'est-à-dire jamais, n'est-ce pas ?
- Et pourquoi, jamais ?
Elle lui dit le peu qu'elle savait sur les occupations et
la position de Marc Fournier ; puis elle conclut :
- Voilà quatre ans que nous nous connaissons, et
que nous n'avons pas cessé de nous écrire. Je recevais
ses lettres au bureau de poste, quand je vivais chez vous.
Et je l'ai revu il y a quatre mois, et il devait . revenir ces
jours-ci, mais ...
- Mais il reviendra plus tard, ou une autre fois. Y
.a-t-il ea, quelque chose entre vous ?
Elle fit signe que non, et, se décidant à parler :
-- Non, et il m'a seulement offert de me prendre
comme secrétaire. Et alors, j'ai pensé que peut-être ...
Tenez, c'est lui qui m'a donné cette machine à écrire et
ce tapis.
- Quelle munificence !
- Oh, il voulait me donner beaucoup d'autres
choses encore. Mais j'ai refusé, et je lui ai déjà rendu un
peu de ce qu'il a dépensé pour moi.
'
- C'était bien la marche à sui'Vre pour vous faire

�.286 •

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

épouser ; seulement il aurait fallu que l'autre y mît du
sien.
-...
- Comment pouvez-vous... ? Mais je n'ai jamais.
songé à cela !
- Lui non plus, apparemment. Ob, c'est bien ce que
j'avais pensé, et vous êtes libre. Vous n'a\'eZ plus que
ce choix: ou bien ramasser avec difficulté et en vous
salissant les doigts un liard qu'on vous jette en aumône,.
ou bien ouvrir ces petites mains pour qu'il y tombe·
plus de liasses de billets de banque qu'il n'en peut tenir
entre vos deux bras! Donc, votre choix est fait. Et
voyez, vous avez déjà un des porte-bonheur traditionnels.
d'une mariée, &lt;&lt; quelque chose de bleu »: ces rubans. Jesuppose, ma chère, que vous m'autorisez à répéter à
M. Harding la conversation que nous venons d'avoir en
ce qui concerne vos relations a,·ec votre (&lt; foncé )l français... Oh, avec des ménagements; je veux dire: en_
ne répétant que ce qui est très favor.able pour vous,
c'est-à-dire presque tout; mais en lui laissant quelques.
doutes en ce qui concerne les intentions de son rival,
- juste ce qu'il faut pour l'inquiéter et alimetiter sa
jalousie.
- Pourquoi ne pas tout lui dire franchement, etmême plus qu'il n'y a eu, si c'est lui qui vous a chargée
de venir me le demander ? Qu'est-ce ~ue œla peut me
faire, puisque je ne veux pas Je· lui.
- Vous êtes tout à fait folle! Je ne sais pas quelle
sorte d'homme l'autre peut être; mais Reginald Harding est loin d'être laid ou d-éplaisant.
· - Je vous dis que je le hais! Voilà d-es mois que je le
hais, avec sa ma11ière insolente de regarder les gens. Et.

BEAl,JTÉ, MO}l' BEAU SOUCI •••••

l'~utre j?~r, ,comme il ~aisait sonner son argent ! ll
na _pas laird un Londomen: c'est quelque campagnard
vaniteux et sot.
- Oh, ma chère, comme vous .Yous trompez ! un.
homme si spirituel, et qui a vécu je ne sais combien.
d:aon~es à l'étr:rnger. Et un artiste~ il peint pour se&lt;l1stra1re, m'a-t-il dit. Il n'est pas Londonien ? de naissance non, naturellement: il est né dans la résidence de
sa famille en Somerset,_et non pas dans une arrière-boutique de l'East-End, mais il connaît Londres mieux que
vous. Comment en serait-il autrement, à trente-deux
ans et avec près de trois mille livres de rentes annuelles f
. - Ou~, je sa~s :_ le grand, le seul argument qu'il daigne
fatre valoir. Ma1s Je ne le connais pas, et il ne me connaît pas, ce monsieur do Somerset.
-:-- Vous ~enez de dire que vous le haïssez depuis des
mois, ~t mamtenant v0us ne le connru.ssez pas. En tous
~~, lui vous connaît. Il m'a dit : « Oh, Mm• Longhurst7 •
J a1 tant regardé Queenie, que je suis sùr p.1aintenani:que je la connais jusqu'aux profondeurs de son âme! »,
. - Oh, je ~is qu'il m'a regardée. Et il se permet de,
&lt;l1:e « Queeme &gt;i en parlant de moi ? Je vous ai dit, une
fo1s pour toutes, que je n'en veux pas! Et je ne m~explique
pas, tante, le rôle que vous jouez dans cette affaire ..
Tenez, reprenez cet argent; qui me dit qu'il ne vient
~-s de la poche de Monsieur (( Quel-est-son-nom ? » Je·
n en veux pas non plus; reprenez-le.
. .- Ne soyez pas stupide. Vous voulez savoir le rôle queJe ~oue dans tout cela? Celui d'une parente qui désire vous
voir heureuse et bien mariëe, et qui voudrait vous voir
saisir une occasion inespérée, une opportunité unique,.

�288

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que pas une fille sur mille n'a la chance de rèncontrer.
Songez donc: il sait tout, et il a tout pardonné.
Queenie se leva, frémissante.
- Il n'a rien à pardonner! cria-Hlle, et l'indignation
la fit rester haletante, ne trouvant plus de paroles.
Mme Longhurst se leva, un peu effrayée. Les yeux de
Queenie brillaient méchamment, et toute son attitude
.exprimait l'entêtement, la dureté, et la fureur d'une
jeune guerrière saxonne. Mais en même temps, le regard
innocent et. tendre des deux fleurs de chair démentait '
le regard farouche des yeux et n'exprimait que la douceur, l'abondance et la paix.
- Non, dit Mru• Longhurst; non, c'est moi qui dis
cela, ce n'est pas lui. Il n'a pas dit qu'il pardonnait. Il a
dit : {&lt; A partir du moment où j'ai vu M11• Crosl::md pour
la première fois, nous avons cessé l'un et l'autre d'avoir un
passé; et je me suis juré que jamais il ne serait fait la
moindre allusion à ce passé. &gt;&gt; Voyez comme il est délicat, ma chère. Et n'est-il pas très doux, pour une femme,
de sentir qu'on l'aime à ce point? Oui, c'est cela, calmezvous. Et ce soir je vous attends chez nous à l'heure du
thé. Calmez-vous, ma chérie. Là, ma belle. Eh bien, au
revoir, Queenie .....
Après le départ de sa tante Queenie demeura quelque
temps pensive et les yeux baissés. Puis peu à peu son
visage prit une expression de douceur, à laquelle succéda un sourire, et enfin elle rit joyeusement. Et elle fut,
pendant cet instant, tout à fait semblable à la femme
peinte sur le vase que décrit Thyrsis dans la Première
Idylle de Théocrite : cc Mais à l'intérieur de la guirlande
on a représenté une femme, chef-d'ceuvre des Dieux,

BEAUTÉ, MON BEAU SOOCI •••••

P;trée d'un voife et d'une ceinture; et de chaque côté
delle, des hommes aux cheveux bien peignés se querellent av.ec des paroles; MAIS CES CHOSES NE TOUCHENT
POINT SON CŒUR, et tantôt elle regarde cet homme-là en
riant, et tantôt elle tourne sa pensée vers l'autre. »
Elle fit en sorte d'arriver en retard chez sa tan te: elle
se disai: que M. Harding l'attendait avec impatience, et
elle était heureuse de pouvoir le tourmenter ainsi. Du
reste, elle corn ptait presque qu'il lui ferait une nouvelle demande, et cette fois-ci dans les formes, solennellement. Aussi fut-elle surprise et déçue quand elle
trouva sa tante et son oncle seuls dans le salon.
Ils insistèrent pour qu'elle quittât sa chambre de Harlesden et revînt habiter chez eux. Cela ne lui coûterait
rien, elle• serait bien plus confortablement looée
et se
b
&gt;
trouverait moins éloignée de son bureau. Mm• Longhurst
la fit monter avec elle pour qu'elle revît son ancienne
chambre, sa chambre de jeune fille, et elle fut étonnée
d'y trouver, parn1i bien des objets familiers, quelques meubl~s ~o~veaux: un joli fauteuil et une table qui, lorsqu'on
faisait Jouer un ressort, se transformait en un petit
bureau : il y avait même du papier à lettres dans les
casiers. Et les rideaux et toutes les tentures étaient
neuves. Queenie, sans rien dire, s'approcha de la fenêtre
e: regarda le paysage tranquille qu'elle connaissait si
bien : un tronçon de rue et les maisons d'en face avec
les colonnes de leurs porches, leurs façades enduites de
stuc jaune ou blanc, et leurs fenêtres carrées dont les
stores intérieurs étaient presque toujours baissés. A
gauche, on voyait les arbres d'un square que dépassaient la
-19

�2~

LA NOUVELLE JŒVUE FRANÇAISE

tour et les pinacles d'une église. Il n'y avait rien de
changé. Elle non plus, croyait-elle, n'avait pas changé;
et elle sentait toujours en elle son âme d'enfant, libre,
rêveuse, brutale et fermée.
.
.
_ C'est votre oncle qui vous a fait cette surpnse,
Queenie.
- Oh c'est lni ? dit-elle.
- Qui d'autre pourrait-ce être? dit Mme Longhurst
en souriant. Eh bien, vous revenez vivre avec nons?
Pour toute réponse, elle alla embrasser sa tante; puis
les deux femmes redescendirent.
Ce ne fut qu'au bout d'une heure que Mme Longhurst
dit comme s'il se fût agi d'un détail sans importance-,
qu~ M. Harding n'avait pas pu venir et s'était excusé.
Dès le lundi soir elle quitta Harlesden et re~nt vivre
chez les Longhurst.
Toute la semaine passa sans que 1e nom de
M. Harding fût prononcé une seule fois. Queen~e fut
souvent sur le point d'interroger sa tante, mais son
amour-propre l'en empêcha. M. Harding ne reviend~it•
il plus? Cet homme qui, dès leur s~c~nd_e conversat10~,
l1avait demandée en mariage, était-il_bizarre et cap-nâeux au point de s'être détaché d'elle aussi soudainement qu'il avait semblé s'être épris? Oh que n'_aur~t~
elle pas donné pour s_a:oir c~ que
t~nte _ava~t dtt a
M. Harding .après la v1s1te quelle Im avait f~1te a Harlesden ! Mais avait-elle même revu M. Harding ?
Vers la fin de la semaine Queenie était véritablement
inquiète -ou du moîns sa cv.riosité était excitée au plus
haut point; et la seule chose qui la satisfü un peu fut

:a

IŒAUTE) MON BEAU SOUCI .....

une allusion, - ou ce qu'elle prit pour une allusion, de son onde. Le samedi matin, comme elle sortait de la
salle à manger où elle venait de déjeuner hâtivement, et
qu'elle se précipitait vers le portemanteau pour enfoncer
rapidement son chapeau sur sa tète et mettre son
imperméable, elle se heurta à M. Longhurst qui lui dit
qu'elle était bien pressée. Elle répondit qu'elle craignait
d'arriver en retard à son bureau de Holbqro. ·
- Oh, vous allez à votre bure:m, ma chère. Quelle
drôle d'idée !
Enfin, le dimanche à l'heure du th~ on sonna, et
c'était M. Harding. Elle se mit aussitôt sur la défensive.
Elle n'aurait pas su dire si elle lui gardait rancune de
n'être pas venu le dimanche précédent, ou
elle était
fâchée qu'il fût revenu, mais elle se sentit mal disposée
à son égard, et saisit toutes les occasions qu'elle trouva
de lui montrer l'aversion qu'il lui inspirait. fa même,
da-nsles semaines qui suivirent, cela devint une habitude:
elle n'intervenait guère dans la conversation que pour
dire quelque chose qui, directement ou indirectement
devait blesser M. Harding, et souvent sa: tante · étai;
obligée de l'avertir ou de la rappeler à l'ordre. Mais lui,
semblait ne- pas s'en apercevoir, et du reste il ne s'adressait presque jamais à elle.

sr

Il venait maintenant tous les soirs après le souper, et
passait une heure dans le· snl-on des Longhurst. Comme
M. Longhurst n'était presque jamais là, Reginald restait
avec les deux dames, rncontant des histoires amusantes,
décrivant des scènes, des paysages, et des traits de
mœurs qu'il avait observés, principalement en France et
e1;, Algérie. Puis il ·s'asseyait au piano et jouait quelque-

�'BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....
292

LA NOUVELLE REVUE FRA.NÇAISE-

fois pendant une demi-heure de suite, après quoi il
prenait congé~ ass_ez soudainement, en baisant la main de
Mm• Longhurst et en s'inclinant cérémonieusement
devant Queenie. Ces visites ne duraient jamais plusd'une heure.
Queenie voulait se persuader qu'elles duraient trop'
et même un soir elle dit à sa tante ;
- Mais que vient-il faire ici ?
- Quoi, vous ne le savez pas, ma chère?
Un instant une idée folle traversa l'esprit de Queenie;
elle avait trop rabroué et trop humilié M. Han.ling, et
s'il continuait à venir, c'était pour Mm• Longhurst. Déjà
une ou deux foisi elle avait remarqué qu'il regardait sa
tante avec tendresse, ou tout au moins avec admiration.
&lt;( Après tout, elle n'en avait pas souci! Mais la prochaine fois, pour qu'ils fussent plus libres, elle se retirerait dans sa chambre. »
Pourtant elle ne le -fit pas. &lt;&lt; Tant pis si je les gêne».
Les histoires de M. Harding et la musique qu'il jouait
la distrayaient. _Elle s'amusait aussi à l'obserœr, et elle
comprit peu à peu que ce qu'elle avait trouvé de singulier dans sa personne venait de ce qu'il avait vécu à
l'étranger. Evidemment, ces petitsnaussements d'épaules,.
ces façons de secouer la tête, ces jeux de physionomie,.
ces jolis gestes des doigts, et même ce petit peu d'accent
- voulu - et qui rappelait à Queenie celui de
Marc Fournier, - tout cela ne venait pas du Somerset.
Elle s'en rendit bien compte un soir où elle le vit mimer
une scène de querelle et de réconciliation entre un Français
du Midi et un Anglais. L-t vérité, c'était que Marc Fournier avait pris, à Londres, un peu de ce qu'on appelle

293

en !rance « _le genre anglais »~ tandis qu'à Paris,
Regmald Harding avait étudié et s'était 3.isimilé le chic
français, dont il faisait parade surtout lorsqu'il se trouvait
dans son pays d'origine. Les hommes absolument
dépourvus d'affectation sont rares, et assez ternes. ·
Il y avait une autre raison qui la fit rester au salon
lorsque M. Harding y était: elle crut sentir qu'il faisait
&lt;le grands efforts pour ne jamais la regarder et qu'il
évitait de rencontrer ses yeux; et elle ess..;ya de le
prendre en foute. Mais elle eut beau faire elle ne
réussit. pas à ~bte~ir de lui autre chose qu'~n regard
tr~nquille et d1stra1t, de temps en temps. Et elle pouva1~ se demander, parfois, si c'était bien là l'homme qui
était ré~olu à l'épouser et qui l'avait même déjà demandée
en mariage, et qui n'était là que pour elle. Cela l'irritait
sans qu'elle s'expliquât pourquoi. Puis, une fois ell~
s'aperçut qu'il regardait souvent dans la direction' d'un
";ir~ir pe1:du au mur, et d'abord elle avait cru que , _
c était son image à lui qu!il y regardait. Mais enfin elle
.com?rit que, de la façon dont ils étaient placés., c'était
son image à elle que Reginald y voyait ..... Elle fut surprise d'avoir dit en pensant à lui: c&lt; Reginald &gt;&gt; et non:
&lt;&lt; M. Harding )). Mais cette façon de regarder en cachette
son image, au lieu de la regarder elle-même en face lui
&lt;léplut et l'irrita encore davantage. Et uneautrefoisq}elle
-s'é1:1it laissé aller à l'examiner attentivement, puisqu'elle
était certaine qu'il fuyait son regard, il l'avait regardée
.comme pour lui dire: &lt;&lt; Quand -aurez-vous fini de me
-fixer_?.)&gt; Elle avait rougi de dépit, mais en voyant qu'il
sounatt, - tout en continuant à parler à Mm• Longhurst, - elle sourit aussi.
•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Un dimanche en prenant le thé, Queenie, distmite ou
énervée, mania son couteau si maladroitement que la
pointe la blessa légèrement au pouce droit. En voyant
l'a.cciden½ Regin:ald, qui était assis près d'elle, eut un
frisson et saisit son propre pouce entre les doigts &lt;le sa
main gauche, comme si c'étatt lui .qui se fûi coupé. Il fit
cela si naturelle.ment, si inconsciemment, que Mme Longlmrst ne put s'empêcher de rire, mais il était trop
occupé de Queenie pour y faire attention, et elle non
plus n'y fit pas attention sur le moment. Mais cela lui
revint à la mémoire vers la fin de la journée, et elle y
rêva longtemps.
Il y avait plus d'un mois 9ue les, choses en étaient là
lorsqu'un soir, comme par hasard, M""' Longhurst
quitta le salon en disant qu'elle allait revenir bientôt, et
Reginald et Queenie restèrent seu1s.
1 Il se tourna vers elle, et Ia regarda en souriant pendant
un moment, pujs il dit :
- Eh bien, Mue Crosland, où en sont yos fiançailles?
- Et vous, où en est votre éducation?
- Oui, je sais: je suis un paysan du Somerset égaré
dans Londres. Et pourtant, malgré mes mauvaises
manières, j.e persiste à rester candidat, et c'est pourquoi
je veux connaître le programme de mon adversaire. J'ai
réussi à faire dire à la charmante M""' Langhurst bien
des choses qu'elle n'avait pas l'intention de me laisser
savoir; mais en ce q•i concerne les projets de Monsieur Fournier à votre égard, je n'ai rien pu lui tirer de
précis. Dites-rn'oi donc, MHe Crosland, si ,1ous avez reçu
de ce Monsieur une promesse de mariage quelconque,

BEAUTÉ, MON BEAU ;SCUCL......

295

je veux dire une promesse farmelle écrite, ou quélquechose qui en soit l'équivalent,
- Cela. ne vous regude en aucune faço11.
- Je vous demande pardon, cela me regarde. Car s'il
nla pas fait œtte Ff0tnesse, je reste seul nuitre du
terrain' et alors j-e ne vous demande plus si vous
m'a.c:cepœz ou non; je vous demande de nommer le
jour de la cérémonie.
- Vous êtes grossier et ridicule ! Comme.n t n'avez~
vous pas honte de la conduite que vous :avez tenue avec
moi, et des paroles que vous venez de dire?
- Ah ! -votr,e première riposte était meilleure, et si
bonne. même, qu'il était impossible que vous trouviez
mienx. Comment auniis-je honœ du moment que je
sais que je peux rendre heureuse.la pe:rsonne que raune?
Que je peu.~ dél,arrasser sa roure de tous les obstacles ?
Lui ôter tous les soucis matériels qui la tourmwtent? Et
lui donner une position et un nom que beaucoup
d•autres femmes ont désirés, et désirés en vain?
- Je sais: vous -avez toujours votre argent snr les
lèvres, et quand vous marchez oa l'entend .sonner &amp;us
vos poches.
- Est-ce que je parlrus d'argent tout -à l'heure? Je
vous disais ce que je pouvais faire pour la femme que
j'aime. Oui ou non, vous a-t-il promis le m,ariage? Car,
s'il n'est plus ià, mêm:e ,si vous me dites non maintenant,
;e sais que vous serez à moi. Dites-moi non, et 1-a poursuite recommencera ; elle durer.a :des mois, des -an-nées
s'il le faut, im.is vous savez comme.n t elle finira. Eh bien,
vous l'a-t-il promis?
' Elle le seg.arda dans les y.euK, et vit avec quelle

�296

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

angoisse il attendait sa réponse. Alors, elle fit signe que
non, et dit:
-11 m'avait proposé d'être sa secrétaire et ...
- Oh! c'était une liaison, n'est-ce pas? derrière l'écran
d'une situation quelconque; et c'est tout extrêmement
correct, et qui va songer à demander des explications ?
Jusqu'au jour où on se lasse de la &lt;t petite dame » et où
on la rejette après l'avoir avilie. Mais moi aussi, c'est une
liaison que je vous propose, seulement c'est ce qui se
fait de mieux dans ce genre. Si vous voulez des garanties
en cas de désaccord ou de rupture, vous en aurez ; et
si vous ne voulez pas qu'il y ait une chambre d'enfants
chez nous, oh d'accord, de tout mon cœur. Ce n'est pas
pour cela que je vous épouse; pas plus que pour tenir
mon ménage. C'est pour tirer de vous tout le bonheur
que vous pouvez donner, et pour cela il faut que vous
soyez heureuse, et vraiment libre, et en possession
de toutes les prérogatives d'une femme mariée. Non
seulement riche, entourée de luxe, et avec tout le
harnachement de bijoux et fourrures indispensable à
une personne telle que vous, mais encore respectable et
respectée, et une dame dans la plus complète acception
du terme. Mais une liaison secrète comme celle
qu'on vous proposait ... Oui: la solution confortable et
peu coûteuse du grand problème, la- triste et timide
manière d'esquiver la lutte. Il n'est pas très brave, ce
Monsieur. Il n'ose pas vous entreprendre, cet homme
d'affaires. Il n'ose pas saisir à la crinière cette cavale effarouchée. Ce n'est pas le désir qui lui ·manque, mais le
cœur. En dehors du plan de la vie quotidienne, il se
contente du tout-fait: c'est plus sûr, et on en a toujours

BEAUTÉ, MON BEAU

soucr.....

297

pour son argent. Je vois : il épousera ce qu'ils appellent,
là-bas de l'autre côté, « une jeune fille comme il faut»,
une fausse grande dame maniérée dans le monde et une
bourgeoise revêche et mesquirie dans l'intimité; ce que,
avec la grâce de Dieu et de mon amour, vous ne serez
pas. Pauvre homme! et pourtant il a les moyens et
il avait l'occasion de faire un beau mariage romanesque
et irrégulier, un de ces mariages que désapprouvent tant
les petits bourgeois qui ne so11t ni assez riches ni assez
éclairés pour contribuer au progrès de la Morale. Une
liaison! Vous savez le nom que le peuple donne à ce
genre de march~? Oh, quand je songe que vous étiez
sans défense et qu'on vous a fait cette injure! Mais maintenant, du moins, vous avez quelqu'un qui est prêt à
vous défendre contre le monde entier, et à venger tous
les torts qu'on vous a faits. Vous le savez) n'est-ce pas ?
Non, ne pleurez pas, Queenie : vous avez envje de rire,
et aussi de vous cacher. Et bien, venez vous cacher entre
mes bras, Madame Harding. »
Quelques jours avant la cérémonie, Reginald Harding
lui avait dit, entre beaucoup d'autres, une phrase qu'elle
avait retenue : « Vous savez, le mariage, quand on a
plusieurs milliers de livres par an, est une chose toute
différente du mariage avec quelques centaines de livres.
Il en va de même pour Londres: ce n'est pas la même
ville pour une femme riche que pour une femme qui
n'est qu'aisée, comme votre tante par exemple. »
Elle s'en rendait compte à présent ; à présent que
l'heureux événement avait eu lieu et qu'elle achevait de
&lt;lépenser les trois mille livres que son man lui avait

�LA NOUVELLE llEVUE FRANÇAISE:

remises pour l'-acruit de son trousseau et des bijoux. Ellen'avait pas encore épuisi:: la joie qu'elle éprouvait à.
entrer délibérément dans un magasin de Bond Street, à.
choisir les objets qu'elle désirait, à donner son adresse, à
remplir un chèque et à le signer: Queenie Harding.
Comme Londres était belle tt trépidante de toute la
pulsation de la planète, cette Saison-là ! Vraiment
Londres, cet été, vcms montait à la tête comme un vin
nouveau. Pourtant ce n'était pas la grande cohue del'année du dernier couronnement; mais c'était mieux&gt;
car bien qu'on se ·trouvât au cœur du monde et au milieu.
du rendez-vous des 11ations, les habitants et les habituésde la ville avaient l'impression de se sentir entre eux~
Oh, c'était à ne rien faire que flâner du matin au soir.à se perdr_e dans les foules, à se gaver de luxe et de
plaisir. Et par moment il semblait que ht vie matérielle
était enfin devenue digne de l'esprit, et pouvait lesatisfaire.
C'était aussi l'époque des premiers rag-times, de« Hitchy-Koo » et de la&lt;&lt; fureur du nu». Aux devantures
des boutiques luxueuses, dans les j_ournaux illustrés,
partout, k regard tombait sur des phot-0graphies debaigneuses et de plages jonchées de nudités féminines;.
si bien que l'homme que ses occupations ou-son plaisir
retenaient dans l'atmosphère de ba.ins turcs de la \1ille,
s'imaginait les côtes de la Grande-Bretagne telles quedurent ~pparaître aute yeux de Téléma~ue les riva_ges d-el'ile de C-alypso : un million de nymphes .debout .on
couchées sur les grèves ; un million de néréï&lt;les jouant
avec les vagues, -la femme et la mer partout en présence,.
mêlées l'une à l'autre, les chevelures au vent du large et:

BEA.UTÉ, MON BEAU SOUCI.....

le giclement d.e l'écume au rire. Et les nuits, les nuits
de Londres, quand tout flambait comme du punch sous le
ciel de braise. Et ces rag-times, - les premiers: ceux
qui sont venus après n'avaient pas leur gaîté s.a.ns frein,
· ni cette sauvage exhortation au plaisir. Le joli temps de
la Joyeuse Angleterre semblait revenu ; et c'était la
belle fin d'une belle époque.
- Je ne sais plus, dit Reginald Harding à sa femtne,
je ne s.1is plus qui a écri:t quelque chose comme ceci:
a II n'y a que Londres et Paris; tout le reste est du
paysage. &gt;i Il y a du -.rai là-dedans, mais pour jouir
pleinement de ces deux villes, il faut appreudre à les voir
elles aussi comme du p.aysage; et pour cel.t, il n'y a rien
de tel que l'absence de toute ambition et l'oisiveté
absolue. Il faut n'être rien et ne rien faire. Cest la ligne
de conduite que je me snis tracée quand j'avais vingt.cinq
ans, et je n'en ai pas changé, et je m'en trouve bien ....
N'être rien, » ajouta-t-il un peu plus bas, cc que l'amant
de nu femme, et ne rien faire sinon aimer ma femme ....
Après que nous aurons passé l'.été en c.ontact avec l'Océan,
nous partirons pour Paris, ma chère. Je vous montrerai
le sage et sérieux Paris, et ces coins où j'ai vécu au temps
de ma studieuse bohème: le quartier Moatparnasse, la
rue de la Gaîté, le Luxembourg, l'avenue de l'Observ.atoire. Nous passerons deux .ms à Paris ; ensuite, ce sera
Rome et Naples ; et puis nous reviendrons ici pour
quelque temps, pour quelque rag-time, et quand nous
nOllS en serons las, nous partirons pour les Mers du Sud.
- Ob, comme tout cela est loin de Harlesden ! Oh,
Reggie, je suis si heureuse, je ne peux p3s dire combien
je suis heureuse.

✓

�300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~ Donc vous pensez que je fais tout de même un bon
mari ? Je crois bien ! Voyez : j'ai· même renoncé pour
vous à mes charmants chapeaux français, si bien que
mes meilleurs amis hésitent avant de me reconnaître.
Ils restèrent un moment sans rien dire, se rendant
compte, peut-être, que leurs paroles à tous Jes deux
:avaient sonné faux, et que déjà ils commençaient à n'ètre
plus sincères.
Et pourtant ils étaient assez contents l'un de l'autre.
Et déjà Queenie se mettait à employer dans la conversation, comme Reginald, des mots français, - de ces
n1ots qui·sont, dans la série des paroles, ce que sont les
bouts dorés dans la série des cigarettes.

Une- quinzaine de jours avant son mariage, et sur le
"onseil de Reginald, elle avait écrit à Marc Fournier
pour lui annoncer qu'il s'était passé un grand événement
dans sa vie : on avait demandé sa main.
La réponse de Marc ne se fit guère attendre. C'était
une lettre tout à fait banale et correcte : les félicitations
.d'mage. Il ajoutait qu'il avait renoncé à son projet
.d'installer des bureaux à Londres.
- C'est un document officiel, cela, )&gt; dit Reginald.
{&lt; Voyez donc aux autres adresses où il a pu vous écrire. ii
Elle rougit, car elle venait, justement d'y penser. Elle fut
donc à Harlesden, et au bureau
il lui adressait autrefois des cartes postales ; mais il n'y avait rien pour elle.
Et pourtant si elle avait pu savoir ! Marc Eournier lui
.avait écrit plusieurs lettres, qui racontaient toute l'histoire de ses sentiments : depuis la lettre où iJ offrait, lui
:aussi, le mariage, jusqu'à celle où il la félicitait pure-

ou

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

3or

ment et simplement, en homme du monde. Mais il les
avait déchirées l'une après l'autre, excepté la dernière,
quë -Queenie avait reçue. Marc Fournier n'était pas
comme ce grand poète anonyme, - un Andalou proba.:.
blement, - qui a dit :
I'

I

« Ton amour est comme le taur.eau
Qui va panout ou on 't' attiré ;
Mais le mien est comme la pierre
Qui demeure où on l'a posée. »

En ce moment même, il commençait une nouvelle
petite intrigue, banale et sans danger. Il y _a plus!eurs.
écoles et lui, il appartenait à celle qu'il avait baptisée ~
« Th~ Godersela School &gt;&gt;. Godersela, en italien,.
signifie quelque chose comme : &lt;( se la couler douce ».
Et peut-être, après tout, que Reginald Harding appartenait aussi à cette école ; mais qui pourrait dire lequel
des deu.-,: était l'esprit original et créateur, et lequel
l'imitateur routinier ?
Un jour en passant dans Bond Street, les nouveaux
époux s'arrêtèrent devant un magasin d'article"s de
voyao-e :
·
- i : ,Voici une véritable œuvre d'art, &gt;&gt; dit Reginald err
montrant une valise en peau de crocodile; garnie d'un
nécessaire de toilette en cristal et en écaille, avec_ des
bouchons, des couvercles et des boites en argent.
&lt;&lt; L'homme qui afait cela doit être content de son ouvrage.&gt;&gt;
- Entrons, &gt;&gt; dit Queenie ; « j'ai une dette à payer. ))
La belle valise coûtait une cinquantaine de livres .
Queenie l'acheta et demanda une feuille de carton et une
enveloppe, Sur l'enveloppe elle mit l'adresse de Març

�•
/

Jô2

LA KOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fomniei" et sui- le ca-rton t!lle écrivit : « De Queenie
Crosland. Un cadeau d'a:dieu. l)
-Non, Regg:ie,. c'est moi qui dois payer.
Elle sourit : elle n'y avait pli.'- songé, d'abord 1e
cadeau ét:iit vraiment bien choisi.
Un train du dimanche les mena calmement à Kenston, petite ville située au sud de Bristol et. au fond de
l'estuaire de l:.. Severn. La résidence des Hardina était
à l'int_érieur du comté7 et Reginald avait préfért louer
11ne villa &amp;ns un coin tranquille mi bmd de la mer
pour y passer f étt avec sa femme.
'
- Il y a~-ai.1: si longtemps que. je n'avais pas vu la
~agne J » disait Queenie sans cesse penchée à la
-po~ère du compartiment
ils étaient seuls ... Oh, Ies
petites gares de brique et de bois, si propres, avec des
·pfates-b:mdes fl:emies sur les- qna:is, - quelquefois le joli
nom de la sta.ti.on éçrit a.vec des freurs dans le gazon bien
tondu. La douce abm1dance des prairies et des arbres
dans une brume bleue, avec les bœnfs et les. moutons
c.ou:c:hés,à l'ombre, et les villes « déguisées en villages &gt;)
. en ~té, la grande bergerie de'
- 1a campagne ~nglarse
Jure, le Petit~Trianon des nations.
-Oh ma chère, cela rr'est rien en comparniron dµ
Somerset,. &gt;~ et Reginald se mit à faire l'éloge de sa
province nattle avec une tendresse et une partialité oui
.a?1usèr~t ~au~nt pfos sa fe1mne qu'elle savait quhls
n Yferaient ramàis de longs séj.ours. Le Devonshire,. avec
ses l~odes et ses- collines ensoleillées~ était n;1 pays
surfa1t, «- mi p:ays de lait:-ères et de filles de pêcheurs °l&gt;.
Le Somerset, voilà le donx pays saxon, une terre tou-

3o3

~EAUTE, MON BEAU SOUCI. ••••

ou

I

ïours jeune et fraîche, avec ses larges vallées ouvertes aux
brises del' Atlantique, ses combes pleiues de verdure et S'es
« rhines » qui reflètent dans leurs longues eaux paisibles
le ciel changeant, les saules et le gazon. Et puis, ~u
sortir des gorges de Ched&lt;lar, il y a cette longue v.allée,
-,ce grand salon de verdure qui s'étend entre la ligne b1eue
.des Mendips et les Quantocks, et qui se termine par
des pelouses dans un décor de mines fleuries, a.u seuil
de la claire cathédrale de Wells.
- Et puis nous ferons quelques excursions. Vous
verrez Brjstol, avec son grand air d'ohjet ancien er. entre
les verdures de ses squares, sa couleur d'or, - de l'or
.des bijoux de musées, - la tei11te pelure d'oignon, des
vins très vieux. On. imagine Robinson Crusoé, flânant au
&lt;réposcule dans la grande trouée dorée de Baldwin Street.
Nous traverserons la Severn et nous verrons Tintern
Abbey, la :mine énorme au fond d'un abîme d'herbe, }e
-0rand vestiae
humain dans la. solitude verte de la• cive
~
b
boisée au bord de l'eau sauvage. Nous verrons Cardiff, et
Bute Street. avec ses auberges chinoises, ses bouges
japonais, ses hôtels grecs; et après avoir passé devant le
château, et après une montée, on trouve la cathédrale de
Llandaff, à moitié enterrée dans. un ravin. Nous irons
.&lt;liner à l'Ange Bleu d'Abergavenny. A propos,,ma chère,
-ce n'est plus que dans le Pays de Galles qu'on trouve
la vraie petite auberge anglaise du bon vieux temps.
Deux jours plus tard ils étaient installés dans leur
"ilfa, un peu en dehors de Kenston, sur une hauteur en
terrasse plantée de hêtres. bas., dont le vent de mer avait
peigné l'épaisse frondaison, la rejetant du côté d~ terre.
De leur porte, un sentier les rnemtit à une petite anse

ra

�J04

LA KOUYELLE RE.VUE FRANÇAISE

sablonneuse ou leurs cabines étaient dressées. Ils y
descendirent un peu après le lever du soleil, et ils eurent
vite fait de se plonger dans l'eau, plus tiède à cette heure
que l'air un peu âpre du matin. Puis ils reprirent le
chemin de leur maison, vêtus seulement de leurs
peignoirs et chaussés de sandales, aspirant largement la
brise forte et salée.
-Aujourd'hui nous irons déjeuner à WeUs, &gt;&gt; dit
Reginald, c&lt; et nous passerons par Weston. Je laisse le
cl1auffeur; c'est moi qui vous conduirai.
Ainsi, vers neuf heur.es du matin, ils traversèrent
Kenston, où il n'y a rien à" voir sinon des maisons et
des chapelles de pierre grise revêtues de lierre, et quelques
chaumières enfouies sous les fleurs, - les do\lces fleurs
de l'Ouest, qui croissent d,i~s le vent de l'Atlantique
et que Queenie aimait déjà comme des sœurs. Sur la
place qu'on appelle cc le Triangle » ils remarquèrent la
vieille tour de l'horloge, basse et petite, mais coiffée d'un
très haut toit rouge, pointu et drôle. Un peu plus loin ils
découvrirent une seconde tour d'horloge à un autre carrefour, mais celle-là de métal, et moderne.
- Je me demande pourquoi ils éprouvent le_ besoin
de si bien savoir i&gt;heure, ici ? » murmura Reginald ; et
Queenie, qui avait envie de rire, profita de l'occasion.
Reginald essaya de suivre la voie du chemin de fer
local qui relie Kenston à sa bmyante et gaie rivale
Weston Magna, mais les chemins qu'ils durent prendre et
qui les' firent passer par le joli village de Combesbury,
les en éloignûent sans cesse ; et ce fut un peu par hasard
qu'ils se trouvèrent enfin à l'entrée du Boulevard feuillu
de Westotl. Ils mirent l'automobile au garage du Royal

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

305

Hôtel et se mêlèrent à la foule qui, par toutes les rues,
revenait déjà de la plage. Partout la verdure et le gris
tendre de la pierre, et la brise et le soleil, et les ombres,
sur l~s jardins, des nuages en marche. Et au bout de la
jetée~ où ils allèrent, ils revire~t !'estuaire~ _le. paysage
avec lequel Qu~enie commençait a se fam1lianser : les
hautes terrasses au bord d'un~ infinie étendue d'eau
couleur d'argent, et les cc holmes" , ces deux monstres
d'une anciehne période géologique échoués au milieu du
golfe, de l'autre côté duquel se levaient comme des'astres
les montagnes du Pays de Galles, couleur d'argent elles
aussi, à cette heure. Et Queenie, toute droite da.1:s la brise
dont elle sentait la véhémence et la fraîcheur a travers
ses toiles blanches, comprit la rude bonté de l'Ouest.
Ce fut pourtant à Weston Magna et ce jour-là, qu'ils
faillirent avoir leur première scène de ménage. Comme
ils passaient devant une poissonnerie, Reginald y entra
et acheta une tranche de saumon d'une dizaine de livres,
en recommandant de la faire porter tout de suite à
Kenston par le train. En sortant, Queenie ne put s'empêcher de lui dire qu'il avait pris ~n tr~p gro? morceau,
et que les domestiques en gasp1llera1ent surement la
moitié.
- Allez-vous régler ma dépense, ma chère ? dit
Reginald.
Elle rougit, se mordit les lèvres et resta un [!lOment
sans répondre; mais, après tout, il .avait raison; - et elle
se soumit, comme sa mère l'eî1t fait en pareil cas. Et
même, comme sa mère, elle éprouvait, sans oser ~e
ra.youer, une espèce de plaisir sensuel et de fierté-à voir
le bon appétit de son mari. Elle dit ~one :
20

�306

LA . NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je regrette, Reggie.
Et il répondit entre ses dents:
-Si nous n'étions pas dans la rue, j'aimerais vous
embrasser&gt;). Et H ajouta au bout d'un moment : « Et
tout cela pour un morceau de saumon ! 1&gt;
9.uelques pas plus loin, elle lui dit :
-Oh, Reggie, cher, laissez-moi porter votre canne.
Ils r~vinrent au Royal Hôtel, et reprirent la route ; et
lorsqu'ils repassèrent à Conl°besbury, ils descendirent
pour s'asseoir un moment au bord de la rivière Yeo où
ils trémpèrent leurs mains. Et vers le commence~ent
de l'après-midi ils entrèrent dans la vallée bienheureuse.
VALERY LARBAUD

FIN

REFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
LES ANALYSTES ROMANDS
Les libraires Crès et Georg ont commencé à publier, à
Pariset à Genève. une Collutùm Helvétique, établie dans !es
111êmes c-onditions de beauté •irréprochable et solide que les
Maîtres du Livre et où doivent figurer par le meilleur de
leur œuvre les principaux._ écrivains suisses. Les .-olumes
annoucés constituent un choix heureux et riche, si ce n'C$t
que l'absence de Vinet étonne un peu. Jusqu'à présent tri,is
ouvrages ont paru, la Bibliothèque de 1mm Oncle, de Tôppfer,
Mon Village de Philippe Monnier, Adolphe de Benjamin
Constant.
Même si - ce qui serait dommage - la collection devait
s\irrêter là, on pourrait trouver un sens à la réunion de ces
trois volumes et les arrêter en un tout significatif. Oa 'Y voit
la double face et, si l'on veut, les deux versants de la littérature suisse d~xpression française, l'un local, l'autre •Universel.
La littérature romande locale est une littérature agréable à
savourer sll!' place, mais qui ne s'exporte guère plus que lc:s
vins de la Côte. Il est naturel que ~ Collection Helvétique
&lt;:ommenceparunlivre&lt;leTôppfer, que les SuissesGOnt.inuent
à: goûter fort et à mettr~ assez haut; mais cette réputation n'a
guère passé le Jura, etTôppfer ne tient en Franceque là .pla~e

r

�REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un vieux nom désuet. J'avoue d'ailleurs qu'il ne m'a jamais.
ennuyé. Le livre de Philippe Monnier, remarquable érudit
génevois, livre plein de sincérité et de fraîcheur~ est lui
aussi le type de ces livres dont l'agrément ne se transplante
guère. On dirait qu'il est accordé à une certaine durée suisse
tranquille et saine, un peu lente, pour laquelle un lecteur
français ordinaire n'a guère de sens préparé. Ce sont là des
écrivains suisses locaux au sens et dans la mesure où Roumanille est un écrivain provençal local, qu'il faut lire en
Avignon ou dans l'esprit d'Avignon. Qu'est-ce que la Campana 1rw1111tado peut bien dire à un Parisien ?
Mais, comme à côté d'un Roumanille la Provence a produit un Mistral, la Suisse romande, au-dessus de sa riche
littératme locale, élève une grande littérature européenne,
gloire spirituelle et couronne du Léman, pareille nux Alpes
roses qui l'environnent le soir. Ccst celle des Rousseau et
des Staël, des Constant et des Amie!. De caractère suisse
très autochtone, elle s'incorpore à la littérature française et
rayonne sur elle, avec elle, dans la culture universelle.
Si la littérature ~omandc a dans l'une et l'autre de ces littératures son Jura et ses Alpes, on y discerne encore un
troisième élément : une route, un fleuve qui les traverse.
Depuis la Nouvelle Héloïse, toute la littérature de la Suisse française est groupée autour du Léman, entre l'ile où Rousseau a
sa statue et le beau cimetière où à Clarens reposen.t Amiel et
Vinet; et ce Léman_auquel s'est identifiée cette vie littéraire,
entre ce Jura et ces Alpes, nous fournit cette troisième
image : celle d'un fleuve qui passe, d'une route naturelle qui.
le trav.erse, ou plutôt qui le clépose et dont il n'est que I' élargissement momentané. Le Rhône qui conduit ce pays vers la
Franèe, qui l'ouvre à la France et qui lui ouvre la Fi:ance, il
a pour double spirituel' ce que j'appelle ai une littérature de
liaison. Entendons par là celle que représentent les Suisses
émigrés en France, gui vivent et écrivent en France, et qui

néanmojns y gardent leur physionomie natale, y saut appréciés pour des qualités suisses, ou plus strictementgénevoises
et calvinistes, une préoccupation des choses morales, un
sérieux un peu lourd pour leque_l il y a toujours une place
(en même temps qu'un grain d'ironie) dans la riche complexité de la culture française. Par un certain côté les grands
Suisses européens, qui ne sont européens que parce qu'ils
sont d'abord de grands écrivains français, appartiennent à
cette littérature de liaison et ne sont pas acceptés en France
sans quelques brimades : évidemment la Suisse et la république de Genève partagent la responsabilité du calvaire de
Rousseau après l'Emile et du : Àtl loup I gui s'abattit sur ce
malheureux. Mais les persécutions subies par Madame de
Staël, aux prises non seulement avec la force, mais avec certaines... exigences nationales françaises, nous révèle en clai:r
entre les deux frontières l'existence d'un plan de friction et
d'hostilité : Alfred de Musset appelle la baronne un Blücher
littéraire, et 'l'on sait avec quelle ardeur M. Maurras s'est
appliqué à dénoncer et à obturer « l'échancrure de Genève
et de Coppet &gt;&gt;. Et si grand qu'ait été en France le succès
d'Amiel, l'article que Brunetière lui consacra dans un de ses
grands jours de hargne peut être considéré comme une réaction et une défense du traditionalisme français. Ainsi les
grands Suisses européens sont à la fois entre la France et le
Léman agents de liaison et agents de discorde. Les vrais
agents de liaison, la vrafo littérature de liaison sont représentés par ces Génevois devenus Parisiens, voire académiciens, cette monnaie d'un Necker littéraire que sont les
Schérer, les Cherbuliez, les Rod ; le sérieux un peu gris qu'
ont maintenu Schérer et Rod l'un sur la critique, l'autre sur
le romàn, la fantaisie érudite, un peu laborieuse de Cherbuliez, assez injustement tombé après sa mort dans une
obscurité complète, ont au contraire exactement des Rousseau et des Staël, des Constant et des Amie!, été accueillis

...

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.AISH

et élevés p;ir les forces de conservation sociale, par le Temps
et la Revue des Deux. Mondes, au moment où l'élite protestante
prenait dans le monde de la bourgeoisie française figure de
Mentor et d'éducatrice.
Peut-être cette classification, dont je ne me dissitnule pas
le car2ctère fragile, nous 1iderait-elle, au seuil de cette Cclltcium Helvétit]ue, à éclairer ce problème souvent discuté :
s'il y a une littérature suisse romande ou si les écrivains
romands gont simplement des écrivains français vivant dans
un p·ays indépendant politiquement de la France, mais français de langue et de lettres aussi bien que la Lorraine ou la
Comté. En réalité il y a bien une littérature helvétique de
langue française, avec une délimitation et une originalité
q_ui n.e peuvent se comparer à celles d\1u~ne province de
l'unité française. Cette originalité consiste dans l'existence et
les rapports de ces trois littératures, l'une à tendance locale,
la seconde à tendance europl.oenne, la troisième à tendance
française. La première est maintenue dans une situation
excentrique à l'égard de la France, qui l'ignore à peu près ;
la seconde traverse la littérature ftancaise pour se jeter dans
la littérature européenne tout en gardant là couleur propre
de ses eaux ; la troisième, au contraire de la première, s'inCO!'pore à la liuérature française et lui rapporte - modestement jusqu'ici - certains éUments protestants. Aucun
écrivain n'appartient d'ailleurs uniquement à l'une des trois~
qui soot de simples limites théoriques, ou plutôt des signes
de mouvement, des flêches qui désignent des directions.
*

* *
J'arrive un peu tard à l' Adolphe de Benjamin Constant,
dont la belle réédition, précédée du Cahi.er Rouge et d'une
préface de M. Robert de Traz, est en somme l'occasion de
ces propos. Et récemment l'auteur de la Jeunesse deBenjamùi

REFLEXIONS SUR LA LlTI'ÉRA TURE

3n

Constant, M. Gustave Rudler, qui a fait du maître la\lsannois
sa province, donnait une édition critique d'Adolphe avec une
longue préface, pleine d'éclaircissements, indispensable
dé~ormais aux fervents du court et parfait rom:.1.n. Il serait
inexact de parler, à cette occasion, d'actualité. Adolphe, un des
rares romans du x.rx• siècle qui n'ait pas aujourd'hui une
ride, est étranger, ou supérieur, à toute actualité.
J'ai rangé l'auteur d'Adolphe panui les grands Suisses qui
furent de bons Européens (N'est-ce pas la Suisse de Bâle et
de Sils Maria qui fut pour l'esprit de Nietzsche la nourrice
de cette idée du bon Européen ?) et qui ont mené par leur
personne et par la destinée de leur œuvre, d'un fond helvétique et sous des formes françaises, une vie europ:enne.
C'est peut-être un manque de goût que de suspendre a une
construction aussi sobre qu'Adolphe ces étages artificiels et
lourds. Qu'on me permette de sacrifier l'élégance à ln commodité.
Le fond helvétique, ou plus précisément romand, de Benjamin Constant, a été, comme il était naturel, i;rris en
lumière dans la préface de l'édition suisse par M. Robert de
Traz. M. de Traz constate que les grands écrivains roma11:ds
ont pour trait commun le seni de l';malyse. Et, appliq~é à
Constant, à Vinet, à Amiel, rien de plus exact. Pourrait-on
l'étendre à Rousseau, chez qui les deux gé1ùes de l'abstraction et de la déformation passionnées étouffent par tant de
côtés le don de l'analyse ? Ils l'étouffent, mais aussi le poétisent et le transfigurent, comme le lierre fait d'un arbre ou
d'un mur. Tout compte fait, le roman du Léman, la Nouvelle Héloïse est bien l'eau-mère de la littérature aux cristalli~
.sations variées dont parle M. de Traz, et dont il cherche les
origines dans la psychologie du Romand.
Il 1a voit surtout dans une religion qui fait dé l'homm~
son propre confesseur. Et il y aurait id des réserves à fairé.
La littérature d'analyse ne s'est pas développée outre•mesure

�312

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans les pays protestants ; elle a au contraire l'essentiel de
· ses origines et le meilleur de sa floraison dans la France_
catholique, celle de Montaigne et du xvue siècle. Il est probable que les analystes romands doivent une part de leur don
à la culture française, et que la mise en contact de cette culture avec des conditions de vie locale soustraites en partie à
l'influence française, riches de sève indépendante et originale, lui a fourni ses traits particuliers.
M. Robert de Traz, qui connaît son pays et qui donna
l'an dernier dans son roman de la Puritaine et l'Amour
un curieux et fin morceau de psychologie génevoise~
marque avec justesse ées traits particuliers. Les analyste~
romands « ne montrent pas la sociabilité aimable qui
a tourné les moralistes et les romanciers français vers
l'observation d'autrui. » Ils concentrent la leur tout entière
sur eux-mêmes. Fils spirituels de Rousseau, ils rendent
à leur manière et propagent cette souveraineté du sens
individuel, triomphante après lui dans la littérature. Ils
rompent l'équilibre que les analystes français, de Montaigne à Vauvenargues, avaient maintenu entre l'homme
individuel qui regardait en lui et les hommes qu'il regardait
à travers lui ou à travers l'expérience desquels il se regardait .
Surtout, à la différence des analystes français, ce sont
des scrupuleux et des timides. Montaigne, Pascal, La.
Rochefoucauld, La Bruyère ont vécu une vie franche,
hardie, ont pris librement et fortement leur jour sur euxmêmes et sur l'homme, ont participé à la volonté simple, au
calme, au grand œil clair de l'âge classique. Chez les.
romands l'analyse ne va pas sans la conscience d'une simple
impuissance, d'une inaptitude à la vie réelle, à laquelle la
vie intérieure donne un substitut magnifique, solitaire et
triste . Jamais ce cas, poussé à sa forme pathologique, n'a
éclaté plus singulièrement qu'en Rousseau. Les Co11fessio11s.
nous apprennent à quel point il était rongé par les pires
\

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

313'

formes sexuelles, psychologiques, morales de la timidité,.
de l'impuissance absolue à occuper avec décision et naturel
le moment présent. Dans le sens où il y a un esprit de
l'escalier, Rousseau a vécu toute sa Yie 511r l'escalier. 11 y a
contracté ses maladies mentales et écrit ses livres. La
Nouvelle Héloïse est l'œuvre d'un homme qui doit rêver
intensément l'amour du même fonds dont il le manque ;
et s'il place tous ses enfants aux Enfants-Trouvés, l'auteur
de !'Emile n'en sera que plus ,, passionné de paternité et
d'éducation. La timidité, la peur d'être et de vivre l'a ·rejeté
dans une solitude qui est devenue son élément naturel, et
où les sentiments sociaux se sont recomposés comme images
avec une intensité telle que l'écart entre ces images et .
leur possession aboutit naturellement à des secousses de
folie. A un degré beaucoup moindre et compatible avec la
vie la plus normale et en apparence la plus calme, le même
caractère se retrouve chez Constant et chez Amie!, « Amie!,.
dit M. de Traz, qui a appliqué l'analyse aux choses de
l'intelligence comme Constant aux choses du cœur. » L'un
et l'autre ont trouvé dans l'analyse, comme Rousseau dans
toute son œuvre, la compensation et la revanche d'une
vie manquée, d'une vie qu'il était dans leur destinée de
manquer. Ou plutôt on songerait à leur compatriote Azaïs
dont le système des compensations mérite peut-être mîeu~
que les plaisanteries dont on l'a accablé: à un certain degré
de sagesse, à certain biais que la sagesse permet à notre juge•
ment, il n'y a pas de vie manquée, p::tS de vide, l'ordre dela
vie est l'ordre du plein.

*

* *
Dans le pur roman d' Adolpbe, tous ces caractères se
ramassent, se concentrent et deviennent lucides comme
au cœur d'un diamant. Vu par un très petit çôté, Adolphe

�31'4

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laisser son amant, par instants, à lui-même, de ne pas lui imposer cette occupation forcenée- du corps et de l'âme, cette
présence despotique de la femme qui veut être tout pour
un homme, même et surtout si cet homme devait
finir par n'être rien hors d'elle, Ellénore fait volontairement par amour le malheur de celui qu'elle aime.
Egoïsme crui ne prend pas le masque du dévouement,
mais qui est à sa façon un dévouement, un dévouement
caussi profond que l'est cet égoïsme, et l'un et l'autre
~xprimant sous deux noms opposés la même réalité,
qui est l'amour. Cette présence entière, puissante et sombre
-&lt;le l'amour donne l'être et le sang à Ellénore et rej&lt;!tte
.Adolphe dans le monde des ombres faibles, rongées par
~ne conscience mauvaise. On a beau construire et dé,e1opper le discours de Lysias, il faut en présence de l'amour
. vrai en venir toujours à la palinodie de Socrate. L'amour
&lt;l'Ellénore fait le malheur d'Adolphe et le malheur d'Ellénore. Mais il est de l'être, il est l'être, et hors de cet
être Adophe ne trouve que le vide : « Je sentis le dernier
lien se r.ompre, écrit-il de la mort d'Ellénore, et l'affreuse
réalité se placer à jamais entre elle et moi. Combien elle
me pesait, cette liberté que j'avais tant regrettée ! Combien
die manquait à mon cœur, cette dépendance qui m'avait
révolté souvent ! ... J'étais libre, en effet, je n'étais plus
.aimé ; j'étais étranger pour tout le monde. »
Lts exigences et l'égoïsme d'Ellénore se transfigurent dans
le nom et la réalité de l'amour. A leur tour la timidité et la
faiblesse d'Adolphe s'idéalisent dans le sentiment de la pitié.
Sa timidité i'emploie à ne pas oser rompre les liens que
lui-même a formés, à reculer devant l'énergie brutale qui
infligerait la souffrance à l'être aimé. De sorte que 5a
'timidité reste finalement le meilleur de lui-même et qu'il en
fait jaillir les trésors du cœur comme Rousseau, Constant,
.Amiel, ont fait lever de la leur ceux de l'art et de la pensée.

ap_Pa_raîtrait comme le roman de la timidité, Adnlpbe ou le
Tumde, comme Mallarmé dit a..roir vu annoncé sur l'affiche
d_'un spectac~e, en province, Hamlet ou le Distrait. Adolphe
t1en_t en partie ce caractère de son père : Laforgue appelait
le sien un dur par timidité, celui d'Adolphe est un brusque
et un sec par timidité. Un timide ou n'agit pas, ou agit
par coups de t~te, ou est agi par :mtrui et l'on peut remplacer, si l'on veut, ou par et, car Adolphe _présente selon
les cas chacune des trois figures. Promis par ses talents au
plus éclatant avenir, il n'aboutit à rien, se perd obscurément
&lt;ia_ns l'!nditféreo~e et l'inaction ; la réflexion n'étant pour
lm qu une mamère d'employer le temps sans agir, son
:action exclut la réflexion comme sa réflexion excluait l'action
et il agit par brusque caprice: « A.-ec votre esprit d'indé~
pendance, lui écrit son père, vous faites toujours ce que
vous ne voulez pas. )&gt; - Excellente condition, cette indépendance intérieure, pour que la dépendance vienne du
dehors, et d'une femme experte par nature à la provoquer et
1 la maintenir.
Ellénori! reste touch:mte, et nous suivons volontiers
Adolphe lorsqu'il assume toute la faute, ne domie tort qu'à
sa propre faiblesse. Le lecteur comme l'auteur prennent parti
pour elle parce qu'elle est pleinement femme et qu'elle aime,
.au lieu qu'Adolphe abdique certains caractères normaux de
l'homme, et n'aime pas, croit, comme le lui dit Ellénore
avoir de l'amour quand il n'a que de la pitié. Tout cela es~
vrai, et pourtant il faudr;it changer bien peu l'inclinaison
et l'optique du roman pour qu'Ellénote inspirât au lecteur
ho~me ~elle aurait toujou11S pour elle hi solidarité féminine)
.antipathie et méfiance, pour qu'Adolphe .devînt le personnage intéressant. Nature exigeante et emportée, incapable
d'empire sur elle-même quand il s'agit de son amour, incapable du désintéressemeut qui sacrifierait cet amour au
repos et aux chances de bonheur d'Adolphe, incapable de
\

I

�316

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Adolphe n'a nullement ce caractère de nihilisme sec qu'on
y voit quelquefois - à travers certaines figures de la vie
de Constant - il est plus près de Rousseau que de Chamfort.
L'amour y est envisagé d'un long et mélancolique regard
qui en pèse tout le poids substantiel et en pénétre l'éternelle
réalité. L'amour d'Adolphe et d'Ellénore acquiert chez
Constant ce poids et cette réalité par une construction en
profondeur d'une psychologie ou mieux d'une philosophie
vécues. « L'amour, dit-il de son commencement, supplée
aux longs souvenirs pat une sorte de magie. Toutes les
autres affections ont besoin du passé : l'amour crée, comme
par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il nous
donne, pour ainsi dire, fa conscience d'avoir vécu, durant
-0es années, avec un être qui naguère nous était presque
étranger. » Adolphe paraît illustrer cette idée que l'amour
est pour notre être la marri ère par excellence de durer,
qu'aimer c'est durer, c'est amasser _un capital intérieur dont
nous dépendons de plus en plus. La mémoire et l'habitude
que notre vie psychologique enregistre ordinairement
avec lenteur, l'amour leur communique une accélération
effrayante, à tel point que lorsque l'amour lui-même est
éteint - c'est le cas d'Adolphe - la mémoire et l'habitude
qu'il a déposées en retiennent la figure, suffisent à en
maintenir l'image, à enchaîner bon gré mal gré l'homme
à cette image : cc La ,longue habitude que nous avions
l'un de l'autre, les circonstances variées que nous avions
parcourues ensemble avaient attaché à chaque parole, presque
à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout
à coup dans le passé, et nous remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit
sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d'une
espèce de mémoire du cœur, assez piquante pour que
l'idét de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour
que nous. trouvassions du bonheur à être unis ~- La pro•

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÊRATURE

fondeur d' Adolpbe consiste ici à avoir montré comment se
crée cette mémoire, comment se forme et se remplit l'être
d'un homme dans la durée, comment se modèle en nous
cette troisième dimension qui nous donne une destinée.
Il semble bien, d'après ses préfaces et ses appendices,
que Constant n'ait prétendu nous offrir à. travers une
demi-fiction que son propre portrait, celui d'un homme
« qui n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière
utile », ayant « consumé ses facultés sans autre direction
que le caprice, sans autre force que l'irritation. » Adolphe
n'est une œuvre de génie que parce que Constant a dépassé ce cadre, atteint comme l'auteur de la Nouvelle
Héloïse à la réalité éternelle de l'amour, élevé son sujet
au-dessus de sa propre nature comme les grands analystes
où nous le rangeons ont su convertir leur puissance critique
d'analyse en une force de création.
AI.BERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES
AUTOUR D'ANTOINE ET CLÉOPATRE.
Les brillantes repr,ésentati-Ons &lt;l'ùn des plus stîrs chefsd'œuvre de Shakespeare sur la scène de l'Opéra nous.
pressent de poser à neuf nombre de questions déjà bien des.
fois débattues, mais auxquelles il semble pourtant qu'aucune conclusion fèrrne et sans réplique n'ait encore étéapportée. Questions littéraires, questions théâtrales ; questions qui regardent en particulier l'art shakespearien, · en
général l'art dramatique, la mise en scène, le décor. Je·
n'ai pas la prétention de les résoudre, ni même le dessein
de toutes les examiner. Je livre simplement ici les réflexions.
principales qui me sont venues à l'esprit dans l'occasion.
Comment tout d'abord traduire Shakespeare dans l'en-semble et dans le détail ~ - Dans le détail, je crois que
nous tombons d'accord pour condamner le mot à mot. Une
œuvre littéraire, une œuvre poétique ne saurait passer·
d'une langue dans l'autre en conservant sa figure première
et le meilleur décalque ne vaut rien : de l'anglais franciséest proprément du charabia. Il ne s'agit pas moins, en.
somme, que de faire du bon français d'après du bon anglais,_
suivant le génie de la France ; si on n'accepte pas de transposer, on trahit à la fois les deux langues et les deux
génies. Or, jusqu'ici, tous les traducteurs de Shakespeare,
Marcel Schwob, Maeterlinck et Copeau mis à part, ne nous
ont rien donné que de plat, de neutre ou d'informe. Le type
&lt;le J'informe nous le trouvons dans la traduction de François-Victor Hugo, qui calque vers sur vers au mépris de la
langue ; à peine sauve-t-il une sorte de mouvemeut. Les
autres désenchantent le texte poétique dans une prose
épaisse qui sue l'ennui et la banalité. On en est presque à.

regretter la vieÜle traduction de Letourneur dans les petits
volumes bleus à vingt-cinq centimes ; elle était sans prétention et se laissait lire. La vérité, c'est qu'à poète il faut
poète, et à écrivain, écrivain. A preuve justement la version d'André Gide avec laquelle les lecteurs de cette revue
ont déji pu prendre contact. Je ne leur ferai pas valoir les
qualités qui sont les siennes : elles sont filles du talent et
aussi - surtout - de l'amour. On sent qu'à chaque
phrase, une émulation passionnée a aiguillonné Yécrivain
français. Puisqu'en anglais cda vibre, cela pèse, _cela scintille, cela chante, il ne se tiendra donc pour satisfait, que
lorsqu'il aura obtenu que cela vibre, pèse, scirrtille et
chante - autrement, n'importe ! - en français, et comme
sait le français vibrer, peser, scintiller et chanter. Gr1ce à la
très subtile et très précise comulissance qu'il a du poids, de
la couleur et de la musique des mots qu'il trace, il réussit
presque à coup stîr ; de sorte qu'il semble que chaque
phrase ait été re-pensée, re-sentie, re-trouvée et qu'e~e ait
spontanément re-jailli de l'émotion. L'hommage de ce beau
français était celui que méritait et qu'attendait le grand Shakespeare. Qu'on ne nous dise plus qu'il est intraduisible,
n'est-ce pas ?
Voilà pour Je détail. Plus délicate est la question de la
fidélité dans la prése11tation de l'ensemble., du moins quand
on traduit du même coup pour la lecture et pour la scène :
à plus forte raison pour une certaine scène, en l'espèce celle
de l'Opéra. C'est que le traducteur doit tenir compte alors
et en tout premier lieu, des moyens matériels dont il dispose : ils ne sont pas les mêmes aujou(d'hui qu'autrefois,
ni les mêmes ici et là. Au Vieux-Colombier, comme sur
tout théâtr-e où on accepte de jouer sans décors, le respect
absolu de l'ordre et de la fragmentation des scènes s'impose : on aura Shakespeare intégral. A !'Opéra, dont
l'~norme plateau exige d'être abondamm~n.t et luxueusement

�320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE;

meublé, ou cert.tin faste de décor est nécessaire, le temps
que prend le moindre chi1ngement d~ tab!ea~ réclame une
conduite différente. 11 faudra à. tout pnx, rédmre le nombre
des scènes, éviter de passer trop fréquemment d'un lieu à.
• l'autre, sous peine de rompre sans cesse la ligne continue
-de l'action. Que faire donc? Toucher au tex.te .de Shakespeare ? NécessafreQ1ent. André Gide n'hésita pas et qu:.tnt à
moi, je n'y vois pas de sacrilège.
Entendons.,-nous sur le respect dû aux chefs--d'œuvre. S'il
·en est d'intangibles (et ce ne sont pas toujours les plus
grands, mais seulement les plus parfaits, les plus mesurés,
les plus condensés, comme ceux du théitre foi.nçais classique) il en est qui se prêtent à l'adaptation, à la :emise ~n
forme, à la retouche ( ce ne sont pas les plus petits) et ou,
plus accusé que le talent, l~ génie a fa,i~sé du i:u, du flo:tement de l'air entre les diverses parties ; ou le capnce,
'
.
disons plutôt : la fantaisie a eu le pas ~mr la raison dans le
trav~il de. composition. Tel est le cas des drames &lt;&lt; élizabethains », de ceux de Shakespeare, d'A11toi11e et Clëopâtre
&lt;JUi compte parmi les meilleurs. Ces ouvrages sont presque
tous à un certain point de vue, révisibles ; non pas par le
'
premier
scribaillon venu, mais par.un hom~~ de ta 1ent, a'
proportion même du respect et de 1 amour qu 11 a pour eux.
Quand Gide modifie Anüiine et Clé-Opâtre il cherche â le
mieux faire entendre, à en tirer au jour l'essentiel. De
là telle crase hardie qui fond plusieurs morceaux en un et
par exemple nous montre Cléopâtre dé~lora11t le. départ
d'Antoine et aussitôt apprenant son remariage, quoique les
deux scènes soient fort distantes l'une de l'autre dans le
te:-."te anglais. De même aussi pour nombre de scènes
romaines qui, semble+il, n'y perdent pas. Quand on est
côté Rome avec les triumvirs, le traducteur tâche d'y
'
demeurer: et réciproquement côté Alexandrie -avec la reine
Cléopâtre ; il lutte tant qu'il peut contre la _dispersion.

'NOTES

Souci français, humain, logique ; mais, -èlira-t-on, anti•
shakespearien. Peut-être ? Je n'en suis pourtant pas bieà
sûr. Je ·me demande si Shakespeare n'a pas plutôt subi que
-choisi sa forme de drame 1 si elle ·ne fut pas pom lui comme
un pis-aller nècessaire à la place de quoi il n'avait rien à
mettre, faute d1-exempl-es diifé.rents de ceux que son siècle
lui proposait. Qu'il ait tiré le maximurn d'effet, de grandeur
-et de poésie d'une technique divisée, par touches pures ;
qu'elle convint parfaitement à quelques•u·ns de ses sujets
( et qu'elle puisse convenir encore à certains autres) ; qù'ÏÏ
ait, grâce à clle, obtenu un certain (&lt; ·simultanéisme » et ce
qui est plus précieux, donné l'impression du temps, de fa
« durée »; qu'il ait créé enfin tout un art symphonique et
si j'ose dire synchromique, en maniant les timbres et tes
valeurs comme fait le musicien ou le peintre, je n'en dis~
conviens pas, encore que, à mon ~vis, il y ait un peu de
hasard et d'improvisation dans sa manière fragmentée e't
que ses rapprochements, ses oppositions, souvent heureux,
soient aussi parfois saugrenus. Mais l'effort hard1. de son
traducteur ouvre à nos suppositions une perspective impré•
vue. Comment, sans modifier une réplique, en malmenant
l'ordre dônné, André Gide a+il lrcuvéle moyen à plusieurs
reprises de constituer un tout vivant, raisonnable, ample,
harmonieux et puiss;imment révélateur par juxtaposition de
scènes séparées et qui soudain semblent faites pour ~
rejoindre ? Comment, au lieu de désarticuler la pièce, renforce+il pat là le pathétique des situationsi Ja réalité de
l'histohe et la vie intime des _personnages ? Cômment ?
Sinon parce qu'une logique cachée, Indépendante de la
forme du drame, peut-être hostile à elle, impatiente de ce
joug trop léger, guidait à son insu le dramaturge vers une
ordonnance classique qu'il n'avait pas le moyen de réaliser?
Je ne ex-ois pas me tromper tout à fait .e n imaginant le souci
de l'art, en Shakespeare ( comme il fut en Balzac) exclusi- •
21

�;z2

LA NOUVJ::LLE REVUE FRANÇAISi!

,•ement dirigé dans le sens de l.i création psychologique et en ol.\tre de la poésie. Ce que nous appelons b composition (qui n'est pas seulement l'économie des péripéties
,dans rintrigue, mais aussi l'équilibre entre les parties) lui
était sans doute étranger et il considérait l'ordonnance
comme secondaire, bien qu'il en eût le sentiment obscur et
qui sait? même, le désir. Il usait au mieux, avec les mille
ressom-ces du génie, des commodités de la scène anglaise
où tout était autorisé ; comme tout le monde, il déve-loppait ses sujets selon l'ordre chronologique, bondissant
à l'envi de Sicile eu :Bohême et de Rome à, Alexandrie,
avec la joie qu'y peut prendre un poète, mais un peu au.x
dépens du éboc des passions. S'il avait eu à formuler une
esthétique, je ne suis pas bien sür qu'il eût revendiqué
très fort le principe chronologique, alors tout occasionnel
et plus dangereux que fécond. Disons avec Lucien Dubech
qu'il n'avait pas l'instrument d~-amatique de son génie, m~is
celui de son temps, imparfait, sommaire et naïf. Non t soa
art souverain, irrésistible, inattaquable, c'est de saisir quelques traits dans Plutarque ou dans le moindre chroniqueur,
et de les greffer sur son rêve qui se met aussitôt à fleurir en
réel ; il ne compose pas des tragédies, des poèmes, des
œuvres d'art, mais des figures, des personnages, des vivants,
et dans ce royaume, le sien, il est l'ordre et la raison même.
Ceci dit, tout en approuvant And.Fé Gide, je dois bien
avouer que dans son œuvre de refonte il a dû se borner à
des demi-mesures. Le drame tout entier n'était pas réductible en actes et, sous peine de le mutiler affreusement,
nombre de petits épisodes devaient être sauvés, qui maintiennent hélas! par leur brièveté et par la nécessité où l'on est
de planter un décorpoureux, l'impression fragmentaire, entrecoupée et cahotante que donnent toutes les pièces de Shakespeare quand on veut les vêtir de toiles peintes et de carton.On
tâcha de combler les vides - je veux diTe les entr'actes -

NOTES

~vec de 1a musique ; mai-selle sembla superflue, sauf pour
évoquer le combat naval. Je reviendrai sur la rèalisation
totale. Mais je conclus dès à présent sur le point qui nous
intéresse : « Comment -doit-on jouer le Shak.espeare? » en
répondant sans hésiter : « Avec moins de décors qu'à
l'Opéra. » Dirai-je sans décor? - Oui, plutôt sans déc-0t
qu'avec trop de décors . Plutôtau Vieux-Colombier que nulle
part aiJleurs) dans l'état actuel des choses. C'est dire -qu'on
renoncera à le refondre et qu'on le jouera intégralement, scène après scène. Il y perdra par moment de
la force ; mais il y regagnera l'élan, la conknuité, la
ligne, qui, toute brisée qu'elle soit, est fort belle ; les mots
suppléeront au décor. Ici, quelqu'un m'objecte: « Et pour~
quoi pas la scène tournante des Allemands ? » Parce qu'il
faut le temps qu'elle tourne et que la moindre pause est
à proscrire ; on n'arrête pas une symphonie. Parce que,
aussi, tout cet appareil est vraiment disproportionné au
bout de dialogue pour lequel on le met en b~·anle. Non,
une vaste scène (si l'on veut, à compartiments) où l'action
ininterrompue se déplacerait sur un beau fond d'architecture:
le théâtre de Palladio dont le Vieux-Colombier est le rudiment et l'espoir. Ou bien un jeu mllltiple de rideaux ; ils
ont les mêmes avantages et ils permettent de diversifier les
effets. Ou bien je l'avouerai. .. un décor tout de même, et je
vais préciser · Jequel.
La mise en scène d'Antoine et Clêopâtre en acbèvaot de me
brouiller avec les palais de carton, m'a réconcilié avec la
toile peinte. A plusieurs reprises, presque chaque fois où la
scène a lieu en plein air ( en particulier au commencement
de l'acte III, devant le cap Misène) j'ai eu l'impression du
plus parfait accord entre le paysage et l'action. Un cadre
neutre et une toile de fond, celle-ci sobre, modeste, à sa
place, aussi peu « ballet russe » que possible, représentant
exactement les choses comme elles sont, le ciel, la mer, un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

promontoire; sans aucune recherche d'effet, en un mot
situant le drame, c'en est assez et de cette discrète mais
précise évocation, les mots du dialogue reçoivent comme
une vertu décisive ; l'histoire dans les lieux même de l'histoire pren~ toute son ampleur, tout son poids et tout son
tragique et après cette expérience on a peine à imaginer
la même scène devant un rideau ou un mur. Shakespeare
en vérité, tout différent en cela de nos classiques, ne sépare
pas l'homme de la nature; ses héros pensent mais respirent
et ils vivent dans le concret. Donc, quand il eswossible de les
présenter dans leur cadre, dans leur atmosphère, dansleurp~ys:
pourquoi ne pas le faire, si une toile peut y suffire. ~10s1
rhé-je d'une série de toiles peintes (rien que-- des toiles),
--du même goùt et de la même qualité', successivement dé- ,
roulées, n'encombrant pas la scène, mais au contraire
l'approfondissant, dont la vue nous transporterait dans
la seconde, d'Egypte en Italie, d'Italie en Egypte, sur mer
et sur terre, en tous lieux, sans rakntir aucunement la course
du drame. Est-ce là toute la vérité? Je crois du moins que
c'en est une, qui n'exclut pas les, autres, mais qu'il vaudrait
la peine d'essayer ; dlt la juger.ait à l'épreuve. Puisque, en·
somme, tout est à refaire dans l'ordre de la mise en scène,
j'estime qu'il ne faut rien s'interdire et que la diversité des
ouvrages entraîne nécessairement une grande diversité dans
les convenances, par suite dans la recherche des moyens.
Jacques Copeau commence par le commencement, il reforme
l'acteur, la diction, la plastique et le mouvement chez l'acteur, et temporairement, il se cantonne dans cette tâche. Mais
rien ne dit qu'il n'ira pas plus loin un jour et quand la place
sera netté, quand le décor aura perdu sa morgue et sa
déplorable ostentation, qu'il ne le rappellera pas doucement,
pour soutenir et compléter le drame musical, sculptural,
architectoniq1.1e, dont dè à présent il nous donne la figure
presque accomplie sur la petite scène du Vieux-Colombier ;

NOTES

32 5

la ré:llisatiorl de Cromedeyre le Tlî,eil est en ce sens un vrai
chef-d'œuvre, je suis heureux de le dire en passant. ,
Pour en revenir à la représentation d'Antoine, le reproche
principal que je ferai à cette vaste tentative, c'est d'avoir
manqué &lt;le cohésion. Des décors d'un go'Ût parfait et j'en
félicite M. Drésa ; un absurde excès d'accessoires ; trop de
musique, trop peu aussi (elle est de M. Florent Schmitt} ;
c'est-à-dire trop de grands morceaux symphoniques, pas
'.'lssez de petits pour souder les tableaux entre eux ; je mets
à part l'heureuse symphonie nautique qui est colorée, vigou1·euse et vraiment en situation. Quant à l'interprétation,
étudiée et combinée jusque dans le moindre 'détail, elle
ne se,-ait pas loin de m'avoir paru excellente ( dans les
scènes romaines surtout) si le gouffre tétralogique de l'énorme
Opéra ne la dévorait littéralement. M. de Max eut-0es moments superbes ; M. Yonel dessina nettement la juvénile et
sèche figure d'Octave ; M. Bour fut de premier ordre dans
Lépide ; nulle part, en somme, on ne sentit de « trous)&gt;.
Mais tout ce bon et honnête travail était rapetissé, annulé par
le cadre et trop souvent hélas ! perdu. L'interprète qui eut le
plus à souffrir de ces conditions affreuses fut celle qui les
avait faites, Madame Ida Rubinstein. On reconnut la « ballerine » au jeu subtil et savamment concerté de son corps ;
on s'étonna de retrouver « la récitante &gt;&gt; toute guérie de son
accent et en possession de~ moyens vocaux les plus rares.
Mais quoiqu'elle semblât donner à chaque mot, à chaque
geste, à chaque intention du texte et à chaque courbe du
chant toute leur va.leur et leur vénusté, quoique, dans le détail, elle ne cessât pas de nous satisfaire, on eut l'impression
que ces traits choisis et réglés n'arrivaient pas à dessiner
précisément une figure. Quelque chose voulait sortir qui ne
sortait pas : la Cléopâtre de Shakespeare. Etait-ce encore la
faute de l'optique ? Sur une plus petite scène, l'art trop
subtil et trop intelligent de l'interprète principale eô.t-il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moins hermétiquement voilé sa nature, son tempérament,
son génie? Je ne sais. Sur la scène de !'Opéra, c~tte Cléopitre manqua de vie, de pouvoir tragique, de réah~é et ne
nous donna que des joies plastiques. Nous ne saunons encore dire si Madame Ida Rubinstein a l'étoffe d'une tragédienne : nous attendrons une autre épreuve, dans de moins
barbares conditions. Seul surnageait, quand on parvenait à
l'entendre, le texte somptueux de Gi~e. Con~luez don~. ·

...
. .

..

HENRl GHÉON

* •

AUX BALLETS RUSSES: PULCINELLA.
Strawinsky, chargé de nous présenter la musique de Pergolèse, à prévenu fimpression dé naïveté qu1e nous y pouvions trouver. Notre ennui est empêché par 1outrance. Aux
motiîs qui nous eussent fait sourire nous sommes devancés,=
une orchestration franchement grotesque les a tournés a
l'ironie cette ironie où Strawin1rky sait atteindre par la
vertu d~ timbres disparates. Ce qui nous eût paru grêle, il
le dépouille encore. Il accentue, il rend cruelle la d~formation qu'un esprit du xxe siècle im~ose à cett~ musique
charmante. Crainte d'un reproche, 11 met lm-même le
doigt 8ur les fadeurs du dix-huitième siècle italien. Le
comique est fait cocasserie.
Souvent la souplesse de Pergolèse est brutalisée, sans
doute ; parmi ces violences il faut une ~râce insigne po~r
qu'une mélodie conserve sa c;nde~r. Mais sans le correctif
de cette brusquerie nous n osenons trouver saveur aux
entrechats des adolescents, au tendre de leurs costumes.
Les oppositions de Picasso s'accordent aux con,tradictions
de la mu~ique ; elles sont de même ordre. Par la se ~ouve
sauvée, tant bien que mal, l'unité qui nous enchantait aux
premiers Ballets Russes.
YVONNE lUHOUET

NOTES

327

CINEMATOMA, par Max Jacob (La Sirène).
Un bref avis au lecteur nous invite à trouver dans ce livre
non pas un recueil de nouvelles, mais une collection de
caractères. L'auteur se flatte de rajeunir le genre du portrait.
Plus justement encore on pourrait dire que, grke à lui, le
numolpgue est pn~mu à la dignité de genre littéraire. On sait
quels effets plaisants M. Max Jacob tire de l'imitation ingénieuse des romans-feuilletons, des faits-divers, des locutions
vicieuses du stvle « calicot ». Avec une ironie discrète qui
n'appartient qu'i lui, il excelle à utiliser en les transposant
le détail trivial et l'élément de mauvais goût. On a cru pouvoir
démarquer sa manière, c'était méconnaître la douloureuse
poésie que déguise mal ce verbiage emprunté. Sa fantaisie
s'exerce sur un fonds d'observation crnelle et sagace. Dans
ses imitations, M. Max Jacob fait songer à ces excellents
comiques auxquels un vieux chapeau mou suffit pour é\toquer indifféremment Napoléon, Clémenceau ou Sarah Bernhardt. Par sa volubilité dans les récits, il égale cette verve
heureuse qui donne tant de prix au'lt propos de cafés de certains ivrognes d'humeur gaie. De même parmi les personnages qu'il nous présente, il en est qui, grâce à leur gesticulation cocasse ont un air de famille avec des héros de l'écran. La
cinématomie doit peut-être quelque chose à l'art de Charlie
Chaplin.
Les meilleurs de ces tableaux de mœur.s, Daniel congréganiste et clerc d'huissier, les Mémoires d'une dame journaliste ou
le MonsiC"Hr qui voyage en sleeping pour la première fois, assurent à notre auteur une place auprès de Restif de la Bretonne
sur lequel M. Max Jacob possède entre autres avantages,
celui d'être un poète dont l'amèrè sensibilité transparaît
sous le maquillage du grime.
ROGER ALLARD

�MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
BEAUX-ARTS.
ALLAllD s Lue Albert Mo-

J. RoGBR

reau (3 fr. 50); Nouvelle Revue
Fran~se.
ELIE

F A.Uin!

L'Art et le Ptupl,

:

(r fr.); Crés.
Du Cubit1•11 et

ALBl!llT GunZES :

des

moyms de le
(6 fr.) ; La Cible,

,wipre11Jr,

LA

FONTAINE :

Lettres ;,. sa J~nmr

(30 fr.); Hclle•1 &amp; Sergent.
ANOR.EA.S L4TZKo :

Les Ho,nm,s

·
t11

g,u,-re (trad. Magdeleine Matx)
(6 fr. 75) ; Flammarion.
JACK LONDON : Le fils du wup
(trad. Joubert) (5 fr.) ; Edition
française ill ustréc.

ln Bite conquirante, le li.ire jaune (5 fr.) ;

PtEaJU! MAC ÜRt.AN :

Edition française illustrée.

füuu MA.u.uo : ùttm de Goss(s
IL -

LITI'l!RATURE,

ROMANS, THÊATRE.

Cuum

ANET : Ariane, jrone fille
russe (6 fr.); La Sirène.
A, o'AllGENSON : Pénombrt (5 fr.};

Mcsseln.

Diolog11es d'EleuIbert (6 fr.); Emile-Paul.
Le T(is1&gt;ge de la
ln-ousse (5 fr.) ; La Sirène.
Piou Cilto : Le Li11re ik1 regrets
(8 fr.); Garnier.
JuLillN Bl!NDA :

Pll!RRB BoNUDI :

JEA.Jil

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La Sirlnc.
TlUSTAN Conuiu : La raprode
foraine tt le P1mlon de SamkAn,u,.la-Palud (6o fr.); Floury.
MAURICE

P.

DotOIA.Y :

JJiologws

d'bin '6 fr. 75); Flammarion.
\
DRIEU LA RocHELLI I Fond dt
cantine (5 fr.); Nou.-elle Revue
Française.

L'Œuwe tles
4/büter (7 fr. 50); Nouvelle

GEOJ.Gl!S DoHAXEL :

Revue Française,

H. Ewns : Mandragore, histoire
d'un élre ....yrt,f".eux (trad. Charlette Adrianne et Marc Henry),
(5 fr. 50) ; Edition franç,.1se
illustrée.
}!!AN

G!llAUDOUX :

J.dorable Clio

(6 fr.); Emile-Pau!.

ln Yallk der
Ombres (trad. L. Bazalgette)
(s fr. 75) ; F. Rieder.

FRANCIS GRIERSON :

(5 fr, 75) ; Albin Michel.
DJJ1TR1 DE MtasrsovsKY : Le roman de Uonartl de Vinci (3 fr.);
Nelson.
PllOSPJ!R MtlU1té11 : H. B. par un
des Quarante (5 fr.); La Connaissance.

OcuvE

Mt!Ull!A.U: Les Con/es de la
(20 fr.); La Connais-

C"411milrt
snice.
EuGt!IB

Un cœur
fr. 75) ; Fl:nnmarion.
Le t,œu de la Re11ais-

MoNTFOJ.T :

11Îtrft (6

PtL4D4N :
sa,cce (2 fr.); Sansot.
GBOIIGES DB PoRTO-RICBE l

Â110
ton1ie m1tîmmtal, (8 fr.); Ollendorff.

ERNEST RAYNAUD :

en "'r' franf&amp;Îr (8 fr.); Garnier,
La Pkberme
(7 fr.); Mercure de France.
A&gt;mù SAUlON : Bob et Bobett, en
t1iinage (5 fr. 75) ; Albin Michel.
PIERRl! SABATIER : L'Ertlxitiq,u des
Goncourt (25 fr.); Hachette.
]B4N DE TINAN : Un Document sur
l'impuisrance d'aimer ; Erytbrlt
(I5 fr.); Edouard-Joseph.
PAUL VEnAINB : Roma11cer sanr
paroks (illustr. de Pican Le
Doux), (6o fr.) ; Messein.
H. G. Wnx.s : La Flamme i,nmor•
telle (tràd. Butts), (6 fr.) ; Payot.
EMILE ZAVII! : Ler beaux soirs dt
l'Ira11 (5 fr. 75); Renaissance dn
HENRI DB lUGNIER :

Livre.

LI! GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABllEVILLE. -

Les Bueoliqws

et la Copa de Yirgile interpriltu

IMPRIMERIE F. PAJLLART,

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>01/07/1920</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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